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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les mariages de Paris - -Author: Edmond About - -Release Date: January 02, 2021 [eBook #64202] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity, Pierre Lacaze and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by The Internet - Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MARIAGES DE PARIS *** - - - LES - - MARIAGES DE PARIS - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - -FORMAT IN-8 - - LE ROMAN D'UN BRAVE HOMME. 1 vol. illustré de 52 compositions - par _Adrien Marie_; 2e édit. broché, 10 fr.;--relié 14 » - - L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE. 1 vol. illustré de 61 compositions - par _Eugène Courboin_; broché, 10 fr.--relié. 14 » - - Mis en vente par livraisons à 50 centimes, au mois de janvier 1885. - - -FORMAT IN-16 - - ALSACE (1871-1872); 5e édition. 1 vol. 3 50 - - CAUSERIES; 2e édition. 2 vol. 7 » - Chaque volume se vend séparément 3 50 - - LA GRÈCE CONTEMPORAINE; 8e édition. 1 vol. 3 50 - Le même ouvrage, édition illustrée 4 » - - LE PROGRÈS; 4^e édition. 1 vol. 3 50 - - LE TURCO.--LE BAL DES ARTISTES.--LE POIVRE.--L'OUVERTURE - AU CHÂTEAU.--TOUT PARIS.--LA CHAMBRE - D'AMI.--CHASSE ALLEMANDE.--L'INSPECTION GÉNÉRALE.--LES - CINQ PERLES; 4e édition. 1 vol. 3 50 - - SALON DE 1864. 1 vol. 3 50 - - SALON DE 1866. 1 vol. 3 50 - - THÉÂTRE IMPOSSIBLE (Guillery.--L'assassin.--L'éducation - d'un prince.--Le chapeau de sainte Catherine); - 2e édition. 1 vol. 3 50 - - L'A B C DU TRAVAILLEUR: 4e édition. 1 vol. 3 50 - - LES MARIAGES DE PROVINCE; 6e édition. 1 vol. 3 50 - - LA VIEILLE ROCHE. Trois parties qui se vendent séparément: - 1re partie: _Le Mari imprévu_; 5e édition. 1 vol. 3 50 - 2e partie: _Les Vacances de la Comtesse_; 4e édit. 1 vol. 3 50 - 3e partie: _Le Marquis de Lanrose_; 3e édition. 1 vol. 3 50 - - LE FELLAH; 4e édition. 1 vol. 3 50 - - L'INFÂME; 3e édition. 1 vol. 3 50 - - MADELON; 10e édition. 1 vol. 3 50 - - LE ROMAN D'UN BRAVE HOMME; 35e mille. 1 vol. 3 50 - - DE PONTOISE À STAMBOUL. 1 vol. 3 50 - - - GERMAINE; 57e mille. 1 vol. 2 » - - LE ROI DES MONTAGNES; 16e édition. 1 vol. 2 » - - LES MARIAGES DE PARIS; 77e mille. 1 vol. 2 » - - L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE; 37e mille. 1 vol. 2 » - - TOLLA; 50e mille. 1 vol. 2 » - - MAÎTRE PIERRE; 9e édition. 1 vol. 2 » - - TRENTE ET QUARANTE.--SANS DOT.--LES PARENTS DE BERNARD; - 40e mille. 1 vol. 2 » - - - LE CAPITAL POUR TOUS. Brochure in-18 » 10 - - -5458.--Paris. Imprimerie A. L. Guillot, 7, rue des Canettes. - - - - - LES - - MARIAGES DE PARIS - - PAR - - EDMOND ABOUT - - - SOIXANTE-QUINZIEME MILLE - - - PARIS - LIBRAIRIE HACHETTE ET - 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 - - 1885 - - Droits de propriété et de traduction réservés - - - - -A - -MADAME L. HACHETTE. - - - MADAME, - -J'ai vu, ces jours passés, un auteur bien en peine. Il avait écrit, -au coin du feu, entre sa mère et sa sœur, une demi-douzaine de contes -bleus qui pouvaient former un volume. Restait à faire la préface; car -un livre sans préface ressemble à un homme qui est sorti sans chapeau. -L'auteur, modeste comme nous le sommes tous, voulait faire l'éloge de -son œuvre. Il grillait de dire au public: «Mes contes sont honnêtes, -sains et de bonne compagnie; on n'y trouvera ni un mot grossier, ni -une phrase trop court vêtue, ni une de ces tirades langoureuses qui -propagent dans les familles la peste du sentiment; les maris peuvent -les donner à leurs femmes et les mères à leurs filles.» Voilà ce -que l'auteur aurait voulu dire; mais il est si malaisé de se louer -soi-même, que la préface lui aurait coûté plus de temps que l'ouvrage. -Savez-vous alors ce qu'il fit? Il écrivit sur la première page le -nom cher et respecté d'une femme du monde et d'une charmante mère de -famille, sûr que ce nom le recommanderait mieux que tous les éloges, -et que les lectrices les plus ombrageuses ouvriraient sans défiance un -livre qui a l'honneur de vous être dédié. - - EDM. ABOUT. - - - - -LES - -MARIAGES DE PARIS. - - - - -LES JUMEAUX DE L'HOTEL CORNEILLE. - - -I - -Lorsque j'étais candidat à l'École normale (c'était au mois d'octobre -de l'an de grâce 1848), je me liai d'amitié avec deux de mes -concurrents, les frères Debay. Ils étaient Bretons, nés à Auray, et -élevés au collége de Vannes. Quoiqu'ils fussent du même âge, à quelques -minutes près, ils ne se ressemblaient en rien, et je n'ai jamais vu -deux jumeaux si mal assortis. Matthieu Debay était un petit homme de -vingt-trois ans, passablement laid et rabougri. Il avait les bras -trop longs, les épaules trop hautes et les jambes trop courtes: vous -auriez dit un bossu qui a égaré sa bosse. Son frère Léonce était un -type de beauté aristocratique: grand, bien pris, la taille fine, le -profil grec, l'œil fier, la moustache superbe. Ses cheveux, presque -bleus, frissonnaient sur sa tête comme la crinière d'un lion. Le pauvre -Matthieu n'était pas roux, mais il l'avait échappé belle: sa barbe -et ses cheveux offraient un échantillon de toutes les couleurs. Ce -qui plaisait en lui, c'était une paire de petits yeux gris, pleins de -finesse, de naïveté, de douceur, et de tout ce qu'il y a de meilleur -au monde. La beauté, bannie de toute sa personne, s'était réfugiée -dans ce coin-là. Lorsque les deux frères venaient aux examens, Léonce -faisait siffler une petite canne à pomme d'argent qui excita bien des -jalousies; Matthieu traînait philosophiquement sous son bras un gros -parapluie rouge qui lui concilia la bienveillance des examinateurs. -Cependant il fut refusé comme son frère: le collége de Vannes ne leur -avait point appris assez de grec. On regretta Matthieu à l'école: il -avait la vocation, le désir de s'instruire, la rage d'enseigner; il -était né professeur. Quant à Léonce, nous pensions unanimement que ce -serait grand dommage si un garçon si bien bâti se renfermait comme nous -dans le cloître universitaire. Sa prise de robe nous aurait contristés -comme une prise d'habit. - -Les deux frères n'étaient pas sans ressource. Nous trouvions même -qu'ils étaient riches, lorsque nous comparions leur fortune à la nôtre: -ils avaient l'oncle Yvon. L'oncle Yvon, ancien capitaine au cabotage, -puis armateur pour la pêche aux sardines, possédait plusieurs bateaux, -beaucoup de filets, quelques biens au soleil et une jolie maison sur -le port d'Auray, devant le _Pavillon d'en bas_. Comme il n'avait -jamais trouvé le temps de se marier, il était resté garçon. C'était un -homme de grand cœur, excellent pour le pauvre monde et surtout pour -sa famille, qui en avait bon besoin. Les gens d'Auray le tenaient en -haute estime; il était du conseil municipal, et les petits garçons lui -disaient en ôtant leur casquette: «Bonjour, capitaine Yvon!» Ce digne -homme avait recueilli dans sa maison M. et Mme Debay, et il économisait -deux cents francs par mois pour les enfants. - -Grâce à cette munificence, Léonce et Matthieu purent se loger à l'hôtel -Corneille, qui est l'hôtel des Princes du quartier latin. Leur chambre -coûtait cinquante francs par mois; c'était une belle chambre. On y -voyait deux lits d'acajou avec des rideaux rouges, et deux fauteuils, -et plusieurs chaises, et une armoire vitrée pour serrer les livres, et -même (Dieu me pardonne!) un tapis. Ces messieurs mangeaient à l'hôtel; -la pension n'y était pas mauvaise à 75 fr. par mois. Le vivre et le -couvert absorbaient les deux cents francs de l'oncle Yvon; Matthieu -pourvut aux autres dépenses. Son âge ne lui permettait pas de se -présenter une seconde fois à l'École normale. Il dit à son frère: -«Je vais me préparer aux examens de la licence ès lettres. Une fois -licencié, j'écrirai mes thèses pour le doctorat, et le docteur Debay -obtiendra un jour ou l'autre une suppléance dans quelque faculté. Toi, -tu feras ta médecine ou ton droit, tu es libre. - -Et de l'argent? demanda Léonce. - ---Je battrai monnaie. Je me suis présenté à Sainte-Barbe, et j'ai -demandé des leçons. On m'a accepté pour répétiteur des élèves de -troisième et de seconde: deux heures de travail tous les matins, et -deux cents francs tous les mois. Il faudra me lever à cinq heures; mais -nous serons riches. - ---Et puis, ajouta Léonce, tu appartiens à la famille des matineux, et -c'est un plaisir pour toi que de réveiller le soleil.» - -Léonce choisit le droit. Il parlait comme un oracle, et personne -ne doutait qu'il ne fît un excellent avocat. Il suivait les cours, -prenait des notes et les rédigeait avec soin; après quoi il faisait -sa toilette, courait Paris, se montrait aux quatre points cardinaux, -et passait la soirée au théâtre. Matthieu, vêtu d'un paletot noisette -que je vois encore, écoutait tous les professeurs de la Sorbonne, -et travaillait le soir à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Tout le -quartier latin connaissait Léonce; personne au monde ne soupçonnait -l'existence de Matthieu. - -J'allais les voir à presque toutes mes sorties; c'est-à-dire le jeudi -et le dimanche. Ils me prêtaient des livres, Matthieu avait un culte -pour Mme Sand; Léonce était fanatique de Balzac. Le jeune professeur se -délassait dans la compagnie de François le Champi, du Bonhomme Patience -ou des Bessons de la Bessonière. Son âme simple et sérieuse cheminait -en rêvant dans le sillon rougeâtre des charrues, dans les sentiers -bordés de bruyères ou sous les grands châtaigniers qui ombragent la -mare au Diable. L'esprit remuant de Léonce suivait des chemins tout -différents. Curieux de sonder les mystères de la vie parisienne, avide -de plaisir, de lumière et de bruit, il aspirait dans les romans de -Balzac un air enivrant comme le parfum des serres chaudes. Il suivait -d'un œil ébloui les fortunes étranges des Rubempré, des Rastignac, des -Henry de Marsay. Il entrait dans leurs habits, se glissait dans leur -monde, assistait à leurs duels, à leurs amours, à leurs entreprises, -à leurs victoires; il triomphait avec eux. Puis il venait se regarder -dans la glace. «Étaient-ils mieux que moi? Est-ce que je ne les vaux -pas? Qu'est-ce qui m'empêcherait de réussir comme eux! J'ai leur -beauté, leur esprit, une instruction qu'ils n'ont jamais eue, et, -ce qui vaut mieux encore, le sentiment du devoir. J'ai appris dès le -collége la distinction du bien et du mal. Je serai un de Marsay moins -les vices, un Rubempré sans Vautrin, un Rastignac scrupuleux: quel -avenir! toutes les jouissances du plaisir et tout l'orgueil de la -vertu!» Quand les deux frères, l'œil fermé à demi, interrompaient leur -lecture pour écouter quelques voix intérieures, Léonce entendait le -tintement des millions de Nucingen ou de Gobsek, et Matthieu le bruit -frétillant de ces clochettes rustiques qui annoncent le retour des -troupeaux. - -Nous sortions quelquefois ensemble. Léonce nous promenait sur le -boulevard des Italiens et dans les beaux quartiers de Paris. Il -choisissait des hôtels, il achetait des chevaux, il enrôlait des -laquais. Lorsqu'il voyait une tête désagréable dans un joli coupé, -il nous prenait à partie: «Tout marche de travers, disait-il, et -l'univers est un sot pays. Est-ce que cette voiture ne nous irait pas -cent fois mieux?» Il disait _nous_ par politesse. Sa passion pour les -chevaux était si violente, que Matthieu lui prit un abonnement de vingt -cachets au manége. Matthieu, lorsque nous lui laissions le soin de -nous conduire, s'acheminait vers les bois de Meudon et de Clamart. Il -prétendait que la campagne est plus belle que la ville, même en hiver, -et les corbeaux sur la neige flattaient plus agréablement sa vue que -les bourgeois dans la crotte. Léonce nous suivait en murmurant et en -traînant le pied. Au plus profond des bois, il rêvait des associations -mystérieuses comme celle des Treize, et il nous proposait de nous -liguer ensemble pour la conquête de Paris. - -De mon côté, je fis faire à mes amis quelques promenades curieuses. -Il s'est fondé à l'École normale un petit bureau de bienfaisance. Une -cotisation de quelques sous par semaine, le produit d'une loterie -annuelle et les vieux habits de l'école composent un modeste fonds où -l'on prend tous les jours sans jamais l'épuiser. On distribue dans le -quartier quelques cartons imprimés qui représentent du bois, du pain ou -du bouillon, quelques vêtements, un peu de linge et beaucoup de bonnes -paroles. La grande utilité de cette petite institution est de rappeler -aux jeunes gens que la misère existe. Matthieu m'accompagnait plus -souvent que Léonce dans les escaliers tortueux du 12e arrondissement. -Léonce disait: «La misère est un problème dont je veux trouver la -solution. Je prendrai mon courage à deux mains, je surmonterai tous -mes dégoûts, je pénètrerai jusqu'au fond de ces maisons maudites où le -soleil et le pain n'entrent pas tous les jours; je toucherai du doigt -cet ulcère qui ronge notre société, et qui l'a mise, tout récemment -encore, à deux doigts du tombeau; je saurai dans quelle proportion le -vice et la fatalité travaillent à la dégradation de notre espèce.» Il -disait d'excellentes choses, mais c'était Matthieu qui venait avec moi. - -Il me suivit un jour rue Traversine, chez un pauvre diable dont le nom -ne me revient pas. Je me rappelle seulement qu'on l'avait surnommé _le -Petit-Gris_, parce qu'il était petit et que ses cheveux étaient gris. -Il avait une femme et point d'enfants, et il rempaillait des chaises. -Nous lui fîmes notre première visite au mois de juillet 1849. Matthieu -se sentit glacé jusqu'au fond des os en entrant dans la rue Traversine. - -C'est une rue dont je ne veux pas dire de mal, car elle sera démolie -avant six mois. Mais, en attendant, elle ressemble un peu trop aux rues -de Constantinople. Elle est située dans un quartier de Paris que les -Parisiens ne connaissent guère; elle touche à la rue de Versailles, -à la rue du Paon, à la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève; elle -est parallèle à la rue Saint-Victor. Peut-être est-elle pavée ou -macadamisée, mais je ne réponds de rien: le sol est couvert de paille -hachée, de débris de toute espèce, et de marmots bien vivants qui -se roulent dans la boue. A droite et à gauche s'élèvent deux rangs -de maisons hautes, nues, sales, percées de petites fenêtres sans -rideaux. Des haillons assez pittoresques émaillent chaque façade, en -attendant que le vent prenne la peine de les sécher. La rue de Rivoli -est beaucoup mieux, mais le Petit-Gris n'avait pas trouvé à louer rue -de Rivoli. Il nous raconta sa misère: il gagnait un franc par jour. -Sa femme tressait des paillassons et gagnait de cinquante à soixante -centimes. Leur logement était une chambre au cinquième; leur parquet, -une couche de terre battue; leur fenêtre, une collection de papiers -huilés. Je tirai de ma poche quelques bons de pain et de bouillon. Le -Petit-Gris les reçut avec un sourire légèrement ironique. - -«Monsieur, me dit-il, vous me pardonnerez si je me mêle de ce qui ne me -regarde point, mais j'ai dans l'idée que ce n'est pas avec ces petits -cartons-là qu'on guérira la misère. Autant mettre de la charpie sur -une jambe de bois. Vous avez pris la peine de monter mes cinq étages -avec monsieur votre ami, pour m'apporter six livres de pain et deux -litres de bouillon. Nous en voilà pour deux jours. Mais reviendrez-vous -après-demain? C'est impossible: vous avez autre chose à faire. Dans -deux jours je serai donc au même cran que si vous n'étiez pas venu. -J'aurai même plus grand faim, car l'estomac est féroce au lendemain -d'un bon dîner. Si j'étais riche comme vous autres,--ici Matthieu -m'enfonça son coude dans le flanc,--je m'arrangerais de façon à tirer -les gens d'affaire pour le reste de leurs jours. - ---Et comment? si la recette est bonne, nous en profiterons. - ---Il y a deux manières; on leur achète un fonds de commerce, ou on leur -procure une place du gouvernement. - ---Tais-toi donc, lui dit sa femme, je t'ai toujours dit que tu te -ferais du tort avec ton ambition. - ---Où est le mal, si je suis capable? J'avoue que j'ai toujours eu -l'idée de demander une place. On m'offrirait dix francs pour m'établir -marchand des quatre saisons ou pour acheter un fonds d'allumettes, je -ne refuserais certainement pas, mais je regretterais toujours un peu la -place que j'ai en vue. - ---Et quelle place, s'il vous plaît? demanda Matthieu. - ---Balayeur de la ville de Paris. On gagne ses vingt sous par jour, et -l'on est libre à dix heures du matin, au plus tard. Si vous pouviez -m'obtenir cela, mes bons messieurs, je doublerais mon gain, j'aurais de -quoi vivre, vous seriez dispensés de monter ici avec des petits cartons -dans vos poches, et c'est moi qui irais vous remercier chez vous.» - -Nous ne connaissions personne à la préfecture, mais Léonce avait -rencontré le fils d'un commissaire de police: il usa de son influence -pour obtenir la nomination du Petit-Gris. Lorsque nous vînmes le -féliciter, le premier meuble qui frappa nos yeux fut un balai -gigantesque dont le manche était enrichi d'un cercle de fer. Le -titulaire de ce balai nous remercia chaudement. - -«Grâce à vous, nous dit-il, je suis au-dessus du besoin; mes chefs -m'apprécient déjà, et je ne désespère pas de faire enrôler ma femme -dans ma brigade; ce serait la richesse. Mais il y a sur notre palier -deux dames qui auraient bon besoin de votre assistance; malheureusement -elles n'ont pas les mains faites pour balayer. - ---Allons les voir, dit Matthieu. - ---Laissez-moi d'abord vous parler. Ce n'est pas des personnes comme ma -femme et moi: elles ont eu des malheurs. La dame est veuve. Son mari -était bijoutier en gros, rue d'Orléans, au Marais. Il est parti l'année -dernière pour la Californie avec une machine qu'il a inventée, une -machine à trouver l'or; mais le bateau a fait naufrage en chemin, avec -l'homme, la machine et le reste. Ces dames ont lu dans les journaux -qu'on n'avait pas sauvé une allumette. Alors elles ont vendu le peu qui -leur restait, et elles ont été demeurer rue d'Enfer; et puis la dame -a fait une maladie qui leur a mangé tout. Elles sont donc venues ici. -Elles brodent du matin au soir jusqu'à la mort de leurs yeux, mais -elles ne gagnent pas lourd. Ma femme les aide à faire leur ménage quand -elle a le temps: on n'est pas riche, mais on fait l'aumône d'un coup -de main à ceux qui ont trop de peine. Je vous dis ça pour vous faire -comprendre que ces dames ne demandent rien à personne, et qu'il faudra -y mettre des formes pour leur faire accepter quelque chose. D'ailleurs -la demoiselle est jolie comme un cœur, et cela rend sauvage, comme vous -comprenez.» - -Matthieu devint tout rouge à l'idée qu'il aurait pu être indiscret. - -«Nous chercherons un moyen, dit-il. Comment s'appelle cette dame? - ---Madame Bourgade. - ---Merci.» - -Deux jours après, Matthieu, qui n'avait jamais voulu de leçons -particulières, entreprit de préparer un jeune homme au baccalauréat. Il -s'y donna de si bon cœur, que son élève, qui avait été refusé quatre -ou cinq fois, fut reçu le 18 août, au commencement des vacances. -C'est alors seulement que les deux frères se mirent en route pour -la Bretagne. Avant de partir, Matthieu me remit cinquante francs. -«Je serai absent cinq semaines, me dit-il; il faut que je revienne -en octobre, pour la rentrée des classes et pour les examens de la -licence. Tu iras à la poste tous les lundis et tu prendras un mandat -de dix francs, au nom de Mme Bourgade: tu connais l'adresse. Elle -croit que c'est un débiteur de son mari qui s'acquitte en détail. Ne -te montre pas dans la maison: il ne faut point éveiller les soupçons -de ces dames. Si l'une d'elles tombait malade, le Petit-Gris viendrait -t'avertir, et tu m'écrirais.» - -Je vous l'avais bien dit, qu'on ne lisait que de bons sentiments dans -les petits yeux gris de Matthieu. Pourquoi n'ai-je pas conservé la -lettre qu'il m'écrivit pendant les vacances? Elle vous ferait plaisir. -Il me dépeignait avec un enthousiasme naïf la campagne dorée par les -ajoncs, les pierres druidiques de Carnac, les dunes de Quiberon, la -pêche aux sardines dans le golfe, et la flottille de voiles rouges qui -récolte les huîtres dans la rivière d'Auray. Tout cela lui semblait -nouveau, après une année d'absence. Son frère s'ennuyait un peu en -songeant à Paris. Pour lui, il n'avait trouvé que des plaisirs. -Ses parents se portaient si bien! L'oncle Yvon était si gros et si -gras! La maison était si belle, les lits si moelleux, la table si -plantureuse!--J'ai peut-être oublié de vous dire que Matthieu mangeait -pour deux.--«Sais-tu la seule chose qui m'ait attristé? m'écrivait-il -en _post-scriptum_. Je te l'avouerai, quand tu devrais te moquer de -moi. Il y a dans la maison deux grandes paresseuses de chambres, bien -parquetées, bien aérées, bien meublées, et qui ne servent à personne. -Je suis sûr que mon oncle les louerait pour rien à une honnête famille -qui voudrait les prendre. Et l'on paye cent francs par an pour habiter -la rue Traversine.» - -Matthieu revint au mois d'octobre, et enleva, haut la main, son -diplôme de licencié ès lettres. Les notes des examinateurs lui furent -si favorables qu'on lui offrit la chaire de quatrième au lycée de -Chaumont; mais il ne put se décider à quitter son frère et Paris. -Il me donnait de temps en temps des nouvelles de la rue Traversine: -Mme Bourgade était souffrante. Vous ne vous rendrez bien compte de -l'intérêt qu'il portait à ses protégées invisibles que si je vous -initie au grand secret de sa jeunesse: il n'avait encore aimé personne. -Comme ses camarades ne lui avaient pas ménagé les plaisanteries sur sa -laideur, il était modeste au point de se regarder comme un monstre. Si -l'on avait essayé de lui dire qu'une femme pouvait l'aimer tel qu'il -était, il aurait cru qu'on se moquait de lui. Il rêvait quelquefois -qu'une fée le frappait de sa baguette, et qu'il devenait un autre -homme. Cette transformation était la préface indispensable de tous ses -romans d'amour. Dans la vie réelle, il passait auprès des femmes sans -lever les yeux: il craignait que sa vue ne leur fût désagréable. Le -jour où il devint le bienfaiteur inconnu d'une belle jeune fille, il -sentit au fond de son cœur un contentement humble et tendre. Il se -comparait au héros de la _Belle et la Bête_, qui cache son visage et ne -laisse voir que son âme; ou à ce paria de _la Chaumière indienne_, qui -dit: «Vous pouvez manger de ces fruits, je n'y ai pas touché.» - -C'est un accident imprévu qui le mit en présence de Mlle Bourgade. Il -était chez le Petit-Gris à demander des nouvelles, lorsque Aimée entra -en criant au secours. Sa mère était évanouie. Matthieu courut avec les -autres. Il amena le lendemain un interne de la Pitié. Mme Bourgade -n'était malade que d'épuisement; on la guérit. La femme de Petit-Gris -fut installée chez elle en qualité d'infirmière. Elle allait chercher -les médicaments et les aliments; et elle savait si bien marchander, -qu'elle les avait pour rien. Mme Bourgade but un excellent vin de Médoc -qui lui coûtait soixante centimes la bouteille: elle mangea du chocolat -ferrugineux à deux francs le kilogramme. C'est Matthieu qui faisait ces -miracles et qui ne s'en vantait pas. On ne voyait en lui qu'un voisin -obligeant; on le croyait logé rue Saint-Victor. La malade s'accoutuma -doucement à la présence de ce jeune professeur, qui montrait les -attentions délicates d'une jeune fille. Sa prudence maternelle ne se -mit jamais en garde contre lui; tout au plus si elle le regardait comme -un homme. A la simplicité de sa mise, elle jugea qu'il était pauvre; -elle s'intéressait à lui comme il s'intéressait à elle. Un certain -lundi du mois de décembre, elle le vit venir en paletot noisette, -sans manteau, par un froid très-vif. Elle lui dit, après de longues -circonlocutions, qu'elle venait de toucher une somme de dix francs, et -elle offrit de lui en prêter la moitié. Matthieu ne sut s'il devait -rire ou pleurer: il avait engagé son manteau, le matin même, pour ces -malheureux dix francs. Voilà où ils en étaient au bout d'un mois de -connaissance. Aimée s'abandonnait moins aux douceurs de l'intimité. -Pour elle, Matthieu était un homme. En le comparant au Petit-Gris -et aux habitants de la rue Traversine, elle le trouvait distingué. -D'ailleurs à l'âge de seize ans, elle n'avait guère eu le temps -d'observer le genre humain. Elle ignorait non-seulement la laideur de -Matthieu, mais encore sa propre beauté; il n'y avait pas de miroir dans -la maison. - -Mme Bourgade raconta à Matthieu ce qu'il savait en partie, grâce aux -indiscrétions du Petit-Gris. Son mari faisait médiocrement ses affaires -et gagnait à peine de quoi vivre, lorsqu'il apprit la découverte de la -Californie. En homme de sens, il devina que les premiers explorateurs -de cette terre fortunée poursuivraient les lingots d'or et les -pépites enfouies dans le roc, sans prendre le temps d'exploiter les -sables aurifères. Il se dit que la spéculation la plus sûre et la plus -lucrative consisterait à laver la poussière des mines et le sable des -ravins. Dans cette idée, il construisit une machine fort ingénieuse, -qu'il appela, de son nom, le _séparateur Bourgade_. Pour en faire -l'épreuve, il mélangea 30 grammes de poudre d'or avec 100 kilogrammes -de terre et de sable. Le séparateur reproduisit tout l'or, à deux -décigrammes près. Fort de cette expérience, M. Bourgade rassembla le -peu qu'il possédait, laissa à sa famille de quoi vivre pendant six -mois, et s'embarqua sur _la Belle-Antoinette_, de Bordeaux, à la grâce -de Dieu. Deux mois plus tard, _la Belle-Antoinette_ se perdit corps et -biens, en sortant de la passe de Rio de Janeiro. - -Matthieu s'avisa que, sans faire un voyage en Californie, on pourrait -exploiter l'invention de feu Bourgade, au profit de la veuve et de sa -fille. Il pria Mme Bourgade de lui confier les plans qu'elle avait -conservés, et je fus chargé de les montrer à un élève de l'École -centrale. La consultation ne fut pas longue. Le jeune ingénieur me dit, -après un examen d'une seconde: «Connu! c'est le séparateur Bourgade. Il -est dans le domaine public, et les Brésiliens en fabriquent dix mille -par an à Rio de Janeiro. Tu connais l'inventeur? - ---Il est mort dans un naufrage. - ---La machine aura surnagé; cela se voit tous les jours.» - -Je m'en revins piteusement à l'hôtel Corneille, pour rendre compte de -mon ambassade. Je trouvai les deux frères en larmes. L'oncle Yvon était -mort d'apoplexie en leur léguant tous ses biens. - - -II - -J'ai conservé une copie du testament de l'oncle Yvon. La voici: - -«Le 15 août 1849, jour de l'Assomption, j'ai, Matthieu-Jean-Léonce -Yvon, sain de corps et d'esprit et muni des sacrements de l'Église, -rédigé le présent testament et acte de mes dernières volontés. - -«Prévoyant les accidents auxquels la vie humaine est exposée, et -désirant que, s'il m'arrive malheur, mes biens soient partagés sans -contestation entre mes héritiers, j'ai divisé ma fortune en deux parts -aussi égales que j'ai pu les faire, savoir: - -«1º Une somme de cinquante mille francs rapportant cinq pour cent, et -placée par les soins de Me Aubryet, notaire à Paris; - -«2º Ma maison sise à Auray, mes landes, terres arables et immeubles -de toute sorte; mes bateaux, filets, engins de pêche, armes, meubles, -hardes, linge et autres objets mobiliers, le tout évalué, en conscience -et justice, à cinquante mille francs. - -«Je donne et lègue la totalité de ces biens à mes neveux et filleuls, -Matthieu et Léonce Debay, enjoignant à chacun d'eux de choisir, soit -à l'amiable, soit par la voie du sort, une des deux parts ci-dessus -désignées, sans recourir, sous aucun prétexte, à l'intervention des -hommes de loi. - -«Dans le cas où je viendrais à mourir avant ma sœur Yvonne Yvon, femme -Debay, et son mari, mon excellent beau-frère, je confie à mes héritiers -le soin de leur vieillesse; et je compte qu'ils ne les laisseront -manquer de rien, suivant l'exemple que je leur ai toujours donné.» - -Le partage ne fut pas long à faire, et l'on n'eut pas besoin de -consulter le sort. Léonce choisit l'argent, et Matthieu prit le reste. -Léonce disait: «Que voulez-vous que je fasse des bateaux du pauvre -oncle? J'aurais bonne grâce à draguer des huîtres ou à pêcher des -sardines! Il me faudrait vivre à Auray, et, rien que d'y penser, je -bâille. Vous apprendriez bientôt que je suis mort et que la nostalgie -du boulevard m'a tué. Si, par bonheur ou par malheur, j'échappais à -la destruction, toute cette petite fortune périrait bientôt entre -mes mains. Est-ce que je sais louer une terre, affermer une pêcherie -ou régler des comptes d'association avec une demi-douzaine de marins? -Je me laisserais voler jusqu'aux cendres de mon feu. Que Matthieu -m'abandonne l'argent, je le placerai sur une valeur solide qui me -rapportera vingt pour un. Voilà comme j'entends les affaires. - ---A ton aise, répondit Matthieu. Je crois que tu n'aurais pas été -forcé de vivre à Auray. Nos parents se portent bien, Dieu merci! et -ils suffisent peut-être à la besogne. Mais dis-moi donc quelle est la -valeur miraculeuse sur laquelle tu comptes placer ton argent? - ---Ma tête. Écoute-moi posément. De tous les chemins qui mènent un jeune -homme à la fortune, le plus court n'est ni le commerce, ni l'industrie, -ni l'art, ni la médecine, ni la plaidoirie, ni même la spéculation; -c'est.... devine. - ---Dame! je ne vois plus que le vol sur les grands chemins, et il -devient de jour en jour plus difficile; car on n'arrête pas les -locomotives. - ---Tu oublies le mariage! C'est le mariage qui a fait les meilleures -maisons de l'Europe. Veux-tu que je te raconte l'histoire des comtes de -Habsbourg? Il y a sept cents ans, ils étaient un peu plus riches que -moi, pas beaucoup. A force de se marier et d'épouser des héritières, -ils ont fondé une des plus grandes monarchies du monde, l'empire -d'Autriche. J'épouse une héritière. - ---Laquelle? - ---Je n'en sais rien, mais je la trouverai. - ---Avec tes cinquante mille francs? - ---Halte-là! Tu comprends que si je me mettais en quête d'une femme avec -mon petit portefeuille contenant cinquante billets de banque, tous les -millions me riraient au nez; tout au plus si je trouverais la fille -d'un mercier ou l'héritière présomptive d'un fonds de quincaillerie. -Dans le monde où l'on tiendrait compte d'une si pauvre somme, on ne me -saurait gré ni de ma tournure, ni de mon esprit, ni de mon éducation. -Car enfin nous ne sommes pas ici pour faire de la modestie. - ---A la bonne heure! - ---Dans le monde où je veux me marier, on m'épousera pour moi, sans -s'informer de ce que j'ai. Quand un habit est bien fait et bien porté, -mon cher, aucune fille de condition ne s'informe de ce qu'il y a dans -les poches.» - -Là-dessus, Léonce expliqua à son frère qu'il emploierait les écus -de l'oncle Yvon à s'ouvrir les portes du grand monde. Une longue -expérience, acquise dans les romans, lui avait appris qu'avec rien on -ne fait rien, mais qu'avec de la toilette, un joli cheval et de belles -manières, on trouve toujours à faire un mariage d'amour. - -«Voici mon plan, dit-il: Je vais manger mon capital. Pendant un an, -j'aurai cinquante mille francs de rente en effigie, et le diable sera -bien malin si je ne me fais pas aimer d'une fille qui les possède en -réalité. - ---Mais, malheureux, tu te ruines! - ---Non, je place mon argent à vingt pour un.» - -Matthieu ne prit pas la peine de discuter contre son frère. Au -demeurant, les fonds placés ne devaient être disponibles qu'au mois de -juin; il n'y avait pas péril en la demeure. - -Les héritiers de l'oncle Yvon ne changèrent rien à leur genre de -vie; ils n'étaient pas plus riches qu'autrefois. Les bateaux et les -filets faisaient marcher la maison d'Auray. Me Aubryet donnait deux -cents francs par mois, ainsi que par le passé; les répétitions de -Sainte-Barbe et les visites à la rue Traversine allaient leur train. -La vérité m'oblige à dire que Léonce était moins assidu aux cours de -l'École de droit qu'aux leçons de danse et d'escrime. Le Petit-Gris, -toujours ambitieux, et, je le crains, un peu intrigant, obtint la -nomination de sa femme, et intronisa un deuxième balai dans son -appartement. Ce fut le seul événement de l'hiver. - -Au mois de mai, Mme Debay écrivit à ses fils qu'elle était fort en -peine. Son mari avait beaucoup à faire et ne suffisait point; un homme -de plus dans la maison n'eût pas été de trop. Matthieu craignit que -son père ne se fatiguât outre mesure; il le savait dur à la peine et -courageux malgré son âge; mais on n'est plus jeune à soixante ans, même -en Bretagne. - -«Si je m'écoutais, me dit-il un jour, j'irais passer six mois là-bas. -Mon père se tue. - ---Qu'est-ce qui te retient? - ---D'abord, mes répétitions. - ---Passe-les à un de nos camarades. Je t'en indiquerai six qui en ont -plus besoin que toi. - ---Et Léonce qui fera des folies! - ---Sois tranquille, s'il doit en faire, ce n'est pas ta présence qui le -retiendra. - ---Et puis... - ---Et puis quoi? - ---Ces dames! - ---Tu les as bien quittées aux vacances. Donne-les-moi encore à garder, -j'aurai soin qu'elles ne manquent de rien. - ---Mais elles me manqueront, à moi, reprit-il en rougissant jusqu'aux -yeux. - ---Eh! parle donc! Tu ne m'avais pas dit qu'il y eût de l'amour sous -roche.» - -Le pauvre garçon resta atterré. Il devina pour la première fois qu'il -aimait Mlle Bourgade. Je l'aidai à faire son examen de conscience; -je lui arrachai un à un tous les petits secrets de son cœur, et il -demeura atteint et convaincu d'amour passionné. De ma vie je n'ai -vu un homme plus confus. On lui eût appris que son père avait fait -banqueroute, je crois qu'il aurait montré moins de honte. Il fallut -bien le rassurer un peu et le réconcilier avec lui-même. Mais quand je -lui demandai s'il croyait être payé de retour, il eut un redoublement -de confusion qui me fit peine. J'eus beau lui dire que l'amour est un -mal contagieux, et que dix-neuf fois sur vingt les passions sincères -sont partagées, il croyait faire exception à toutes les règles. Il -se plaçait modestement au dernier rang de l'échelle des êtres, et il -voyait dans Mlle Bourgade des perfections au-dessus de l'humanité. -Aucun chevalier du bon temps ne s'est fait plus humble et plus petit -devant les beaux yeux de sa dame. J'essayai de le relever dans sa -propre estime en lui dévoilant les trésors de bonté et de tendresse qui -étaient en lui: à toutes mes raisons il répondait en me montrant sa -figure, avec une petite grimace résignée qui m'attirait des larmes dans -les yeux. En ce moment, si j'avais été femme, je l'aurais aimé. - -«Voyons, lui dis-je, comment est-elle avec toi? - ---Elle n'est jamais avec moi. Je suis dans la chambre, elle aussi; et -cependant nous ne sommes pas ensemble. Je lui parle, elle me répond, -mais je ne peux pas dire que j'aie jamais causé avec elle. Elle ne -m'évite pas, elle ne me cherche pas.... Je crois cependant qu'elle -m'évite, ou du moins que je lui suis désagréable. Quand on est bâti -comme cela!» - -Il s'emportait contre sa pauvre personne avec une naïveté charmante. -La froideur de Mlle Bourgade pour un être si excellent n'était pas -naturelle. Elle ne s'expliquait que par un commencement d'amour ou par -un calcul de coquetterie. - -«Mlle Bourgade sait-elle que tu as hérité? - ---Non. - ---Elle te croit pauvre comme elle? - ---Sans cela, il y a longtemps qu'on m'aurait mis à la porte. - ---Si cependant.... Ne rougis pas. Si, par impossible, elle t'aimait -comme tu l'aimes, que ferais-tu? - ---Je.... lui dirais.... - ---Allons, pas de fausse honte! Elle n'est pas là: tu l'épouserais? - ---Oh! si je pouvais! Mais je n'oserai jamais me marier.» - -Ceci se passait un dimanche. Le jeudi suivant, quoique j'eusse bien -promis d'éviter la rue Traversine, je fis une visite au Petit-Gris. -J'avais mis mon plus bel habit d'uniforme, avec des palmes toutes -neuves à la boutonnière. Le Petit-Gris alla prévenir Mme Bourgade -qu'un monsieur lui demandait la faveur de causer quelques instants -avec elle seule. Elle vint comme elle était, et notre hôte sortit sous -prétexte d'acheter du charbon. - -Mme Bourgade était une grande et belle femme, maigre jusqu'aux os; -elle avait de longs yeux tristes, de beaux sourcils et des cheveux -magnifiques, mais presque plus de dents, ce qui la vieillissait. Elle -s'arrêta devant moi un peu interdite; la misère est timide. - -«Madame, lui dis-je, je suis un ami de Matthieu Debay; il aime Mlle -votre fille, et il a l'honneur de vous demander sa main.» - -Voilà comme nous étions diplomates à l'École normale. - -«Asseyez-vous, monsieur,» me dit-elle doucement. Elle n'était pas -surprise de ma démarche, elle s'y attendait; elle savait que Matthieu -aimait sa fille, et elle m'avoua avec une sorte de pudeur maternelle -que depuis longtemps sa fille aimait Matthieu. J'en étais bien sûr! -Elle avait mûrement réfléchi sur la possibilité de ce mariage. D'un -côté elle était heureuse de confier l'avenir de sa fille à un honnête -homme, avant de mourir. Elle se croyait dangereusement malade, et -attribuait à des causes organiques un affaiblissement produit par les -privations. Ce qui l'effrayait, c'était l'idée que Matthieu lui-même -n'était pas très-robuste, qu'il pouvait un jour prendre le lit, perdre -ses leçons et rester sans ressource avec une femme, peut-être avec des -enfants, car il fallait tout prévoir. J'aurais pu la rassurer d'un -seul mot, mais je n'eus garde. J'étais trop heureux de voir un mariage -se conclure avec cette sublime imprudence des pauvres qui disent: -«Aimons-nous d'abord, chaque jour amène son pain!» Mme Bourgade ne -discuta contre moi que pour la forme. Elle portait Matthieu dans son -cœur. Elle avait pour lui l'amour de la belle-mère pour son gendre, cet -amour à deux degrés, qui est la dernière passion de la femme. Mme de -Sévigné n'a jamais aimé son mari comme M. de Grignan. - -Mme Bourgade me conduisit chez elle et me présenta à sa fille. La belle -Aimée était vêtue de cotonnade mauvais teint dont la couleur avait -passé. Elle n'avait ni bonnet, ni col, ni manchettes: le blanchissage -est si cher! Je pus admirer une grosse natte de magnifiques cheveux -blonds, un cou un peu maigre, mais d'une rare élégance, et des mains -qu'une grande dame eût payées cher. Sa figure était celle de sa mère, -avec vingt années de moins. En les voyant l'une à côté de l'autre, je -songeai involontairement à ces dessins d'architecture où l'on voit -dans le même cadre un temple en ruine et sa restauration. La taille -d'Aimée, avec une brassière au lieu de corset, et un simple jupon sans -crinoline montrait une élégance de bon aloi. Le prix élevé des engins -de la coquetterie fait que les pauvres sont moins souvent dupés que -les riches. Ce qui m'étonna le plus dans la future Mme Debay, c'est la -blancheur limpide de son teint. On aurait dit du lait, mais du lait -transparent: je ne puis mieux comparer son visage qu'à une perle fine. - -Elle fut bien franchement heureuse, la petite perle de la rue -Traversine, lorsqu'elle apprit les nouvelles que j'apportais. Au beau -milieu de sa joie tomba Matthieu, qui ne s'attendait pas à me trouver -là. Il ne voulut croire qu'il était aimé que lorsqu'on le lui eut -répété trois fois. Nous parlions tous ensemble, et les quatuors de -Beethoven sont une pauvre musique au prix de celle que nous chantions. -Puis, comme la porte était restée entr'ouverte, je me dérobai sans rien -dire. Matthieu me savait un peu moqueur, et il n'aurait pas osé pleurer -devant moi. - -Il se maria le premier jeudi de juin, et j'eus soin de ne pas me -faire consigner à l'École, car je tenais à lui servir de témoin. -Je partageai cet honneur avec un jeune écrivain qui débutait alors -dans l'_Artiste_. Les témoins d'Aimée furent deux amis de Matthieu, -un peintre et un professeur: Mme Bourgade avait perdu de vue ses -anciennes connaissances. La mairie du 11e arrondissement est en face -de l'église Saint-Sulpice: on n'eut que la place à traverser. Toute la -noce y compris Léonce, était contenue dans deux grands fiacres qui nous -menèrent dîner auprès de Meudon, chez le garde de Fleury. Notre salle à -manger était un chalet entouré de lilas, et nous découvrîmes un petit -oiseau qui avait fait son nid dans la mousse au-dessus de nos têtes. -On but à la prospérité de cette famille ailée: nous sommes tous égaux -devant le bonheur. Me croira qui voudra, mais Matthieu n'était plus -laid. J'avais déjà remarqué que l'air des forêts avait le privilége de -l'embellir. Il y a des figures qui ne plaisent que dans un salon; vous -en trouverez d'autres qui ne charment que dans les champs. Les poupées -enfarinées qu'on admire à Paris seraient horribles à rencontrer au coin -d'un bois: je frémis quand j'y pense. Matthieu était, au contraire, un -sylvain très-présentable: Il nous annonça, au dessert, qu'il allait -partir pour Auray, avec sa femme et sa belle-mère. L'excellente maman -Debay ouvrait déjà les bras pour recevoir sa bru. Matthieu écrirait ses -thèses à loisir; il serait docteur et professeur quand les sardines le -permettraient. - -«Sans parler des enfants, ajouta une voix qui n'était pas la mienne. - ---Ma foi! reprit le marié, s'il nous vient des enfants, je leur -apprendrai à lire au coin du feu, et puissé-je avoir dix élèves dans -ma classe! - ---Pour moi, dit Léonce, je vous ajourne tous à l'année prochaine. Vous -assisterez au mariage de Léonce Debay avec Mlle X., une des plus riches -héritières de Paris. - ---Vive _Mlle X._, la glorieuse inconnue! - ---En attendant que je la connaisse, reprit l'orateur, on vous contera -que j'ai gaspillé une fortune, éparpillé des trésors et dispersé mon -héritage à tous les vents de l'horizon. Souvenez-vous de ce que je -vous promets: je jetterai l'or, mais comme un semeur jette la graine. -Laissez dire et attendez la récolte!» - -Pourquoi n'avouerais-je pas qu'on buvait du vin de Champagne? Matthieu -dit à son frère: «Tu feras ce que tu voudras, je ne doute plus de rien, -je crois tout possible, depuis qu'elle a pu m'épouser par amour!» - -Mais le dimanche suivant, à la gare du chemin de fer, Matthieu semblait -moins rassuré sur l'avenir de son frère. Tu vas jouer gros jeu, lui -dit-il en lui serrant la main. Si Boileau n'était point passé de mode, -comme les coiffures de son temps, je te dirais: - - Cette mer où tu cours est féconde en naufrages! - ---Bah! il ne s'agit pas de Boileau, mais de Balzac. Cette mer où je -cours est féconde en héritières. Compte sur moi, mon frère: s'il en -reste une au monde, elle sera pour nous. - ---Enfin, souviens-toi, quoiqu'il arrive, que ton lit est fait dans la -maison d'Auray. - ---Fais-y ajouter un oreiller. Nous irons vous voir dans notre -carrosse!» Le Petit-Gris toisa Léonce d'un coup d'œil approbateur qui -voulait dire: «Jeune homme, votre ambition me plaît.» Mais Léonce -n'abaissa point ses regards sur le Petit-Gris. Il me prit par le bras, -après le départ du train, et il me mena dîner avec lui; il était gai et -plein de belles espérances. - -«Le sort en est jeté, me dit-il; je brûle mes vaisseaux. J'ai retenu -hier un délicieux entre-sol rue de Provence. Les peintres y sont; dans -huit jours, j'y mettrai les tapissiers. C'est là, mon pauvre bon, que -tu viendras, le dimanche, manger la côtelette de l'amitié. - ---Quelle idée as-tu de commencer ta campagne au milieu de l'été? Il n'y -a pas un chat à Paris. - ---Laisse-moi faire! Dès que mon nid sera installé, je partirai pour -les eaux de Vichy. Les connaissances se font vite aux eaux: on se lie, -on s'invite pour l'hiver prochain. J'ai pensé à tout, et mon siége est -fait. Dans quinze jours, j'en aurai fini avec cet affreux quartier -latin! - ---Où nous avons passé de si bons moments! - ---Nous croyions nous amuser, parce que nous ne nous y connaissions pas. -Est-ce que tu trouves ce poulet mangeable, toi? - ---Excellent, mon cher. - ---Atroce! A propos, j'ai une cuisinière; un garçon à marier dîne en -ville, mais il déjeune chez lui. Reste à trouver un domestique. Tu n'as -personne à m'indiquer? - ---Parbleu! je suis fâché d'être à l'École pour dix-huit mois. Je -me serais proposé moi-même, tant je trouve que tu feras un maître -magnifique. - ---Mon cher, tu n'es ni assez petit ni assez grand: il me faut un -colosse ou un gnome. Reste où tu es. As-tu jamais réfléchi sur les -livrées? C'est une grave question. - ---Dame! j'ai lu Aristote chapitre des chapeaux. - ---Que penserais-tu d'une capote bleu de ciel avec des parements rouges? - ---Nous avons aussi l'uniforme des Suisses du pape, jaune, rouge et -noir, avec une hallebarde. Qu'en dis-tu? - ---Tu m'ennuies. J'ai passé en revue toutes les couleurs; le noir est -comme il faut, avec une cocarde; mais c'est trop sévère. Le marron -n'est pas assez jeune, le gros bleu est discrédité par le commerce: -tous les garçons de caisse ont l'habit bleu et les boutons blancs. Je -réfléchirai. Regarde-moi un peu mes nouvelles cartes de visite. - ---LÉONCE DE BAŸ et une couronne de marquis! Je te passe le marquisat, -cela ne fait de tort à personne; mais je crois que tu aurais mieux fait -de respecter le nom de ton vieux père. Je ne suis pas rigoriste, mais -il me fâche toujours un peu de voir un galant homme se déguiser en -marquis, hors le temps du carnaval. C'est une façon délicate de renier -sa famille. Pour que tu sois marquis, il faut que ton père soit duc, ou -mort: choisis. - ---Pourquoi prendre les choses au tragique? Mon excellent homme de père -rirait de tout son cœur à voir son nom ainsi fagoté. Ne trouves-tu -pas que ce tréma sur l'y est une invention admirable? Voilà qui donne -aux noms une couleur aristocratique! Il ne me manque plus que des -armoiries. Connais-tu le blason? - ---Mal. - ---Tu en sais toujours assez pour me dessiner un écusson. - ---Garçon, du papier? Tiens, voilà les armes que je te donne. Tu portes -écartelé d'or et de gueules. Ceci représente des lions de gueules sur -champ d'or, et cela des merlettes d'or sur champ de gueules. Es-tu -content? - ---Enchanté. Qu'est-ce qu'une merlette? - ---Un canard. - ---De mieux en mieux. Maintenant une devise un peu effrontée. - ---BAŸ DE RIEN NE S'ÉBAYT. - ---Magnifique! dès ce moment, je te dois hommage comme à mon suzerain. - ---Hé bien! féal marquis, allumons un cigare et ramène-moi à l'École.» - - -III - -Léonce passa l'été à Vichy et revint au mois d'octobre. Il ramena un -grand domestique blond et un magnifique cheval noir. C'était l'héritage -d'un Anglais mort du spleen entre deux verres d'eau. Il me fit annoncer -son retour par le superbe Jack, dont la livrée gris de souris excita -mon admiration. Jack portait sur ses boutons les armes des Baÿ, sans me -payer de droits d'auteur. - -Le plus beau de mes amis me reçut dans un appartement empreint d'une -coquetterie mâle. On n'y voyait aucun de ces brimborions qui trahissent -l'intervention d'une femme: pas même une chaise de tapisserie! Le -meuble de la salle à manger était en chêne, le salon, de brocatelle -ponceau, avait un air décent, riche et confortable. Le cabinet de -travail était plein de dignité: vous auriez dit le sanctuaire d'un -auteur qui écrit l'histoire des croisades. Dans la chambre à coucher, -on voyait une énorme tapisserie représentant la clémence d'Alexandre, -une table de toilette en marbre blanc, un magnifique nécessaire étalé -dans l'ordre le plus parfait, quatre fauteuils de moquette, et un lit à -colonnes, lit monastique, large de trois pieds tout au plus. - -La décoration ne donnait aucun démenti aux assurances de l'ameublement. -Dans le salon, des paysages. Dans la salle à manger, un tableau de -chasse, des volatiles, des natures mortes. Dans le cabinet, un trophée -d'armes, de cannes et de cravaches, et quatre grands passe-partout -remplis de gravures à l'eau-forte qui auraient pu figurer chez le -farouche Hippolyte. Dans la chambre à coucher, cinq ou six portraits de -famille achetés d'occasion chez les brocanteurs de la rue Jacob. Les -meubles, les tableaux, les gravures et les livres de la bibliothèque, -triés avec un soin scrupuleux, chantaient à l'unisson les louanges de -Léonce. Les belles-mères pouvaient venir! - -Mon premier soin en entrant fut de chercher les cigares, mais Léonce -ne fumait plus. Il disait que le cigare, qui unit les hommes entre -eux, n'a pas la vertu d'arranger les mariages, et que le tabac offense -également les femmes et les abeilles, créatures ailées. Il me raconta -sa campagne d'été, et me montra triomphalement vingt-cinq ou trente -cartes de visite qui représentaient autant d'invitations pour l'hiver. - -«Lis tous ces noms, me dit-il, et tu verras si j'ai jeté ma poudre aux -moineaux!» - -Je m'étonnai de ne voir que des noms de la banque et de l'industrie. -«Pourquoi cette préférence? Les héros de Balzac allaient au faubourg -Saint-Germain. - ---Ils avaient leurs raisons, dit Léonce; moi, j'ai les miennes pour -n'y pas aller. A la Chaussée d'Antin, mon nom et mon titre peuvent me -servir; ils me nuiraient peut-être au faubourg Saint-Germain. Annonce -un marquis dans un salon de la rue Laffitte, cinquante personnes -regarderont la porte. Rue de l'Université personne ne lèvera les -yeux. Les valets eux-mêmes y sont blasés sur les marquis. Et puis, -tous ces nobles de vieille date se connaissent et s'entendent: ils -sauraient bientôt que je ne suis pas des leurs. On ne demanderait pas -à voir mes parchemins, mais on se dirait à l'oreille qu'on ne les a -jamais vus. Mon marquisat serait éventé, et l'on m'enverrait chercher -fortune ailleurs. Du reste, les grandes fortunes sont rares dans ce -noble faubourg. Je me suis informé: il y en a cent ou cent cinquante, -si vieilles, que tout le monde en a entendu parler; si claires, si -évidentes, si bien établies au soleil, que tout le monde en a envie: de -là, vingt prétendants autour d'une héritière. J'aurais beau jeu à faire -le vingt et unième! on ne m'y prendra pas. Regarde la rive droite: -quelle différence! Dans le salon du moindre banquier ou du plus modeste -agent de change, tu vois danser dans le même quadrille une douzaine -de fortunes colossales ignorées du public, et qui ne se connaissent -pas entre elles. Celle-ci date de vingt ans, celle-là d'hier. L'une -sort d'une raffinerie d'Auteuil, l'autre d'une usine de Saint-Étienne, -l'autre d'une manufacture de Mulhouse; l'une arrive directement de -Manchester, l'autre débarque à peine de Chandernagor. Les étrangers -sont tous à la Chaussée d'Antin! Dans cette cohue toute retentissante -du bruit de l'or, toute scintillante de diamants, on se rencontre, on -se connaît, on s'aime, on s'épouse, en moins de temps qu'il n'en faut à -une duchesse pour ouvrir sa tabatière. C'est là qu'on sait le prix du -temps; c'est là que les hommes sont vivants, remuants et pressés d'agir -comme moi; c'est là que je jetterai mon filet dans l'eau bruyante et -tumultueuse!» - -Il me récita un passage du _Lis dans la vallée_, qui contenait les -règles de sa conduite; c'est la dernière lettre de Mme de Mortsauf au -jeune Vandenesse. Nous relûmes ensuite les conseils d'Henri de Marsay -à Paul de Manerville; puis il demanda le déjeuner, puis il perdit deux -heures à sa toilette, deux heures juste, à l'exemple de M. de Marsay. - -Je le vis assez souvent, dans le cours de l'hiver, pour remarquer comme -il pratiquait les leçons de son maître. S'il est vrai que le travail -mérite récompense et que toute peine soit digne de loyer, il lui était -dû d'épouser Modeste Mignon, Eugénie Grandet ou Mlle Taillefer. Il se -montrait partout aux heures où l'on se montre. Il galopait au bois -tous les soirs, aussi exactement que si sa course eût été payée. Il ne -manqua aucune première représentation des théâtres de bonne compagnie; -il fut assidu aux Italiens comme s'il eût aimé la musique. Il ne refusa -pas une invitation, ne perdit pas un bal, et n'oublia jamais une visite -de digestion. En quoi je l'admirais. Sa toilette était exquise, sa -chaussure parfaite, son linge miraculeux. J'avais honte de sortir avec -lui même le dimanche, où nous portions des chemises empesées. Quant -à lui, il sortait volontiers avec moi. Il avait loué pour six mois -un coupé tout neuf où le carrossier avait peint provisoirement ses -armoiries. - -Dans le monde, il se recommanda dès l'abord par deux talents qui vont -rarement ensemble: il était danseur et causeur. Il dansait le mieux du -monde, au point de faire dire qu'il avait de l'esprit jusqu'au bout des -pieds. Il avait des jarrets solides, ce qui ne gâte rien, et un bras à -porter une valseuse de plomb. Toutes les filles qui dansaient avec lui -étaient enchantées d'elles-mêmes, et de lui par conséquent. Les mères, -de leur côté, veulent toujours du bien à l'homme qui fait briller -leurs filles. Mais lorsque après une valse ou un quadrille il allait -s'asseoir au milieu des femmes d'un certain âge, le penchant qu'on -avait pour lui se changeait en enthousiasme. Il avait trop de bon goût -pour lancer des compliments à la tête des gens, mais il faisait trouver -des idées à ses voisines, et les plus sottes devenaient spirituelles au -frottement de son esprit. Il se refusait sévèrement les douceurs de la -médisance, ne remarquait aucun ridicule, ne relevait aucune sottise, et -plaisantait sur toutes choses sans blesser personne; ce qui n'est pas -toujours facile. Il n'avait aucune opinion sur les matières politiques, -ne sachant pas dans quelle famille l'amour pouvait le faire entrer. -Il s'observait, se surveillait et s'épiait perpétuellement sans en -avoir l'air. Il se disait à lui-même cent fois par soirée: Ma fille, -tenez-vous droite! - -Autant il était gracieux devant les femmes, autant il était froid -dans ses rapports avec les hommes. Sa roideur frisait l'impertinence. -C'était encore un moyen de faire sa cour à celles dont il attendait -tout; une façon détournée de leur dire: «Je ne vis que pour vous -seules.» Le sexe faible est sensible aux hommages des forts, et -c'est double plaisir de faire courber une tête orgueilleuse. Sa -superbe était trop affectée pour passer inaperçue: elle lui attira -des querelles. Il se battit trois fois et corrigea ses adversaires -galamment, du bout de l'épée: le plus malade des trois fut quinze -jours au lit. Le monde sut gré à Léonce de sa modération comme de sa -bravoure, et l'on reconnut en lui un beau joueur qui prodiguait sa vie -en ménageant celle des autres. - -C'était, au reste, le seul jeu qu'il se permît. Quand la lettre de -Mme de Mortsauf ne l'aurait pas prémuni contre les cartes, il s'en -serait défendu de lui-même, dans l'intérêt de sa réputation et de ses -finances. Il jetait l'argent à pleines mains, mais à bon escient. Il -ne refusait ni un billet de concert, ni un billet de loterie; nul -citoyen des salons de Paris ne payait plus largement ses contributions. -Il savait, à l'occasion, vider son porte-monnaie dans la bourse d'une -quêteuse, ou s'inscrire pour vingt louis sur le carnet d'une dame de -charité. Il dépensait beaucoup pour la montre et fort peu pour le -plaisir, comptant pour inutile tout déboursé fait sans témoins. C'est -en cela surtout qu'il se distinguait de ses modèles, les Rubempré et -les de Marsay, hommes de joie et grands viveurs. Il ne faisait pas de -dettes, il n'avait pas de maîtresses; il évitait tout ce qui pouvait -l'arrêter dans sa course. Il voulait arriver sans retard et sans -reproche. - -Malgré de si louables efforts, il dépensa trois mois d'hiver et 35 000 -francs d'argent, sans trouver ce qu'il cherchait. Peut-être manquait-il -un peu de souplesse. Je l'aurais voulu plus moelleux. A l'étudier de -près, on découvrait un bout d'oreille bretonne qui pouvait effaroucher -le mariage. Il était trop agité, trop nerveux, trop tendu. C'était -une machine supérieurement montée; mais on entendait le bruit des -roues. Une femme de trente ans aurait pu lui donner le supplément de -manières qui lui manquait; et, si j'en crois la renommée, il avait des -professeurs à choisir, mais son siége était fait et il n'accepta les -leçons de personne. - -Quand je lui fis ma visite de nouvel an, il passa en revue les trois -mois qui venaient de s'écouler. Il n'avait encore trouvé que des partis -inaccessibles: une veuve légère et légèrement ruinée; une princesse -russe plus riche, mais suivie de trois enfants d'un premier lit: et la -fille d'un spéculateur taré. - -«Je n'y puis rien comprendre, me dit-il avec une certaine amertume. -J'ai des amis et point d'ennemis; je connais tout Paris et je suis -connu; je vais partout, je plais partout; je suis lancé, je suis -même posé, et je n'arrive à rien! Je marche droit à mon but, sans -m'arrêter en route: on dirait que le but recule devant moi. Si je -cherchais l'impossible, on s'expliquerait cela; mais qu'est-ce que je -demande? Une femme de mon milieu, qui m'aime pour moi. Ce n'est pas -chose surnaturelle! Matthieu a trouvé dans son monde ce que je poursuis -vainement dans le mien. Cependant je vaux bien Matthieu. - ---Au physique, du moins. As-tu de leurs nouvelles? - ---Pas souvent: les heureux sont égoïstes. Le licencié améliore ses -terres; il marne, il sème du sarrasin, il plante des arbres: cent -niaiseries! Sa femme va aussi bien que le comporte son état. On espère -l'arrivée de Matthieu II pour le mois d'avril: il n'y a pas de temps -perdu. - ---Je ne te demande pas si l'on s'aime toujours? - ---Comme dans l'arche de Noé. Papa et maman sont à genoux devant leur -belle-fille. Mme Bourgade a bien pris: il paraît que c'est décidément -une femme distinguée: tout ce monde s'occupe, s'amuse et s'adore: ils -ont du bonheur. - ---Tu n'as jamais eu la velléité de courir les rejoindre avec le restant -de tes écus? - ---Ma foi, non! J'aime mieux mes ennuis que leurs plaisirs. Et puis, il -n'est pas encore temps d'aller me cacher.» - -En effet, huit jours après, il arriva tout radieux au parloir de -l'École. - -«Brr! fit-il, on n'a pas chaud ici. - ---Quinze degrés, mon cher, c'est le règlement. - ---Le règlement n'est pas si frileux que moi, et j'ai bien fait de me -laisser refuser, d'autant plus que je touche à mon but. - ---Tu es sur la voie? - ---J'ai trouvé!» - -Léonce avait remarqué la gentillesse et l'élégance d'une toute petite -femme, si frêle et si mignonne, que ses perfections devaient être -admirées au microscope. Il avait valsé avec elle, et il avait failli -la perdre plusieurs fois, tant elle était légère et tant on la sentait -peu dans la main; il avait causé, et il était resté sous le charme: -elle babillait d'une petite voix de fauvette assez mélodieuse pour -faire croire à quelqu'une de ces métamorphoses qu'Ovide a racontées -dans ses vers. Cet esprit féminin courait d'un sujet à l'autre avec -une volubilité charmante. Ses idées semblaient onduler au caprice de -l'air, comme les marabouts qui garnissaient le devant de sa robe. -Léonce demanda le nom de cette jeune dame qui ressemblait si bien à un -oiseau-mouche: il apprit qu'elle n'était ni femme ni veuve, malgré les -apparences, et qu'elle s'appelait Mlle de Stock. Le monde lui donnait -vingt-cinq ans et une grande fortune. Sur ces renseignements, Léonce se -mit à l'aimer. - -Chez les peuples civilisés, les naturalistes reconnaissent deux -variétés d'amour honnête: l'une est une plante sauvage qui se sème -spontanément dans les cœurs, qui se développe sans culture, qui jette -ses racines jusqu'au plus profond de notre être, qui résiste au vent -et à la pluie, à la grêle et à la gelée, qui repousse si on l'arrache, -et qui emprunte à la nature une vigueur et une ténacité invincibles; -l'autre est une plante de jardin que nous cultivons nous-mêmes, soit -pour ses fleurs, soit pour ses fruits: tantôt c'est une mère qui la -sème dans l'âme de sa fille pour la préparer insensiblement à un -brillant mariage; tantôt on voit deux familles, désireuses de s'unir -par un lien étroit, sarcler et arroser dans le cœur de leurs enfants -une petite passion potagère; quelquefois un jeune ambitieux, comme -Léonce, s'applique à développer en lui les germes d'un amour qui promet -des fruits d'or. Cette variété, plus commune que la première, se -cultive en plates-bandes dans les salons de Paris; mais, comme toutes -les plantes de jardin, elle est délicate, elle exige des soins, elle -résiste rarement au froid, et jamais à la misère. - -Léonce se fit montrer le baron de Stock, qui jouait à l'écarté et -perdait des sommes avec l'indifférence d'un millionnaire. En ce -moment, Mlle de Stock lui parut encore plus jolie. Le baron portait une -assez belle brochette de décorations étrangères. Sa fille est adorable! -pensa Léonce. Il se fit présenter à la baronne, une noble poupée -d'Allemagne, couverte de vieux diamants enfumés. Cette digne femme lui -plut au premier coup d'œil. Peut-être l'eût-il trouvée un peu ridicule -si elle n'avait pas eu une fille aussi spirituelle. Peut-être aussi -aurait-il jugé que Mlle de Stock manquait un peu de distinction, s'il -ne lui eût pas connu une mère aussi majestueuse. - -Il dansa tout un soir avec la jolie Dorothée, et murmura à son oreille -des paroles de galanterie qui ressemblaient fort à des paroles -d'amour. Elle répondit avec une coquetterie qui ne ressemblait pas -à de la haine. La baronne, après s'être renseignée, invita Léonce -à ses mercredis: il y fut assidu. M. de Stock habitait, rue de La -Rochefoucauld, un petit hôtel entre cour et jardin dont il était -propriétaire. Léonce se connaissait en mobilier, depuis qu'il avait -acheté des meubles. Sans être expert, il avait le sentiment de -l'élégance. Il pouvait se tromper, comme tout le monde, car il faut -être commissaire-priseur pour distinguer un bronze artistique d'un -surmoulage à bon marché, pour deviner si un meuble est bourré de crin -ou nourri économiquement d'étoupes, et pour reconnaître à première -vue si un rideau est en lampas ou en damas de laine et soie. Cependant -il n'était pas du bois dont on fait les dupes, et l'intérieur du baron -le ravit. Les domestiques, en livrée amarante, avaient de bonnes têtes -carrées, et un accent allemand qui écorchait délicieusement l'oreille. -On reconnaissait en eux de vieux serviteurs de la famille, peut-être -des vassaux nés à l'ombre du château de Stock. Le train de maison -représentait une dépense de soixante mille francs par an. Le jour où -Léonce fut accueilli par le baron, fêté par la baronne et regardé -tendrement par leur fille, il put dire sans présomption: «J'ai trouvé!» - -Vers le milieu de janvier, il sut que Dorothée devait quêter pour les -pauvres à Notre-Dame de Lorette. Lui qui manquait souvent la messe, -il fut d'une ponctualité exemplaire. Il me fit déjeuner au galop et -m'entraîna avec lui sur le coup d'une heure. J'ai oublié les détails de -sa toilette, mais je me rappelle bien qu'elle éblouissait. Je reconnus -Mlle de Stock au portrait qu'il m'en avait fait, quoiqu'il eût oublié -de me dire qu'elle était brune comme une Maltaise. Une Allemande brune -est un phénomène assez rare pour qu'on en fasse mention. A la fin de -la messe, les fidèles défilèrent un à un devant les quêteuses, qui se -tenaient à genoux à chaque porte de l'église. Dorothée sollicitait la -charité des passants par un coup d'œil interrogatif, d'une grâce toute -mondaine. Je mis deux sous dans sa bourse de velours, l'obole du pauvre -écolier. Léonce salua la quêteuse comme dans un salon, en donnant un -billet de mille francs plié en quatre. - -«Combien te reste-t-il? lui demandai-je sous le vestibule. - ---Treize mille francs et quelques centimes. - ---C'est peu. - ---C'est assez. L'aumône que je viens de faire me sera rendue au -centuple. _Centuplum accipies._» - -Je ne répondis rien: je songeais aux pauvres dix francs de Matthieu. - -En retournant à la rue de Provence, mon charitable ami me donna -quelques notions sur la vie de château dans les seigneuries -d'Allemagne. Il me dépeignit ces grands repas arrosés des vins de Tokai -et de Johannisberg, ces réunions chamarrées d'uniformes et de rubans, -ces salons où l'habit de cour du duc de Richelieu est encore à la mode; -et ces chasses miraculeuses, ces grandes battues après lesquelles les -lièvres se comptent par milliers, et la venaison se vend dans les -boucheries à trente lieues à la ronde. - -Il trouva en rentrant une lettre de son frère, fort courte: - -«Que pourrais-je te dire? écrivait Matthieu. Notre vie est unie comme -un miroir; tous nos jours se ressemblent comme des gouttes de lait dans -la même coupe. Les travaux sont arrêtés par l'hiver, et nous passons -la journée au coin du feu, entre nous. Tu sais si la cheminée est -large; il y a place pour tous; on mettrait même un fauteuil de plus -en se serrant un peu, si tu voulais. Papa tisonne avec acharnement. -Tu connais sa passion, la seule passion de sa vie. Si on lui prenait -ses pincettes, on le rendrait bien malheureux. Maman Debay et maman -Bourgade passent la journée à coudre des brassières, à ourler des -couches et à broder de petits bonnets. Aimée tricote des bas de -cachemire, de vrais bas de poupée. Quand je vois tous ces préparatifs, -il me prend des envies de rire et de pleurer. La chère petite créature -aura une layette royale. Le conseil de famille a décidé que si c'était -un fils, on l'appellerait Léonce: ton nom lui portera bonheur. Pourvu -qu'il ne s'avise pas de ressembler à son père! Nous avons mis ton -portrait dans notre chambre: tu sais, ce beau portrait que Boulanger a -peint avant de partir pour Rome. Je le montre à Aimée, tous les matins -et tous les soirs. Le petit Léonce promet d'être aussi remuant que toi. -Sa mère se plaint de lui; et, ce qui est plus singulier, maman Debay -assure qu'elle ressent le contre-coup de tous ses mouvements. Je t'ai -dit qu'Aimée avait eu des maux d'estomac dans les premiers temps de -sa grossesse; mais quelques bouteilles d'eau minérale et le bonheur de -sentir vivre son enfant l'ont réconfortée; elle engraisse à vue d'œil. -Quant à moi je suis toujours le même, à cela près que je ne travaille -plus guère. Tu te rappelles le mot de ce paysan à qui l'on demandait -quelle était sa profession, et qui répondit: «Ma femme est nourrice.» -Je suis logé à la même enseigne, ou peu s'en faut: j'attends mon -garçon. Les célèbres thèses n'ont pas fait grands progrès: la guerre du -Péloponnèse, _de Bello Peloponnesiaco_, en est à la mort de Périclès, -et «Corneille, auteur comique,» en reste à _Clitandre_. Tant pis pour -la faculté de Rennes! elle attendra. Je veux être père avant d'être -docteur. Ah! frère, si tu savais comme tes plaisirs sont fades au prix -des nôtres! tu viendrais par la diligence, et tu nous ferais grâce du -carrosse dont tu nous as menacés. Toi seul nous manques; tu es notre -unique souci. Papa fait sa grande ride lorsqu'on parle de la rue de -Provence. Enfin! je le rassure en lui disant que si homme au monde doit -réussir, c'est toi.» - ---«Ce sont de bonnes gens, dit Léonce en jetant la lettre sur son -bureau. Ils auront bientôt de mes nouvelles.» - -Quelques jours après le baron lui tomba du ciel à dix heures du matin. -Un telle démarche était de bon augure. M. Stock visita l'appartement -en amateur, et fit à part soi l'inventaire du mobilier. Tout homme de -bon sens se serait cru chez un fils de famille: le baron fut enchanté. -C'était un aimable homme que cet Allemand. Tout le monde savait qu'il -avait été banquier à Francfort-sur-le-Mein, et cependant il ne parlait -jamais de sa fortune. Personne ne contestait sa noblesse, et cependant -il ne parlait jamais de ses titres. Ses châteaux, ses terres, ses -forêts étaient les choses dont il semblait le moins se soucier. Jamais -il n'en dit mot à Léonce, et Léonce reconnut à cette marque qu'il était -un vrai riche et un vrai gentilhomme. - -De son côté, Léonce était trop délicat pour s'attribuer une fortune -mensongère. Il laissait courir l'imagination des gens, et ne disputait -pas contre ceux qui lui disaient: «Vous qui êtes riche.» Mais il ne -se vantait de rien. Lorsqu'il parlait de sa famille, il disait sans -emphase: «Mes parents habitent leurs terres de Bretagne.» En quoi il -ne mentait nullement. Je lui fis observer que tout se découvrirait à -la fin, et qu'il serait forcé de confesser l'origine de sa noblesse et -la modicité de sa fortune. «Laisse-moi faire, répondit-il; le baron -est assez riche pour permettre à sa fille un mariage d'amour. Dorothée -m'aime, j'en suis sûr; elle me l'a dit. Quand les parents verront que -je suis nécessaire au bonheur de leur fille, ils passeront sur bien -des choses. Du reste, je ne tromperai personne, et ils sauront tout -avant le mariage.» - -Il ne courtisait pas publiquement Mlle de Stock, mais il la voyait tous -les soirs dans le monde. Leur liaison, pour être un peu contrainte, -n'avait que plus de charmes. Les petits obstacles, la surveillance -que tous exercent sur tous, le respect des convenances, la nécessité -de feindre, ajoutent je ne sais quoi de tendre et de mystérieux à ces -amours qui cheminent, de salon en salon, jusqu'à la porte de l'église. -La contrainte est un ressort merveilleux qui double les jouissances du -cœur comme les forces de l'esprit. Ce qui fait qu'une pensée est plus -belle en vers qu'en prose, c'est la contrainte. Léonce et Dorothée -s'écrivaient tous les jours, en vers et en prose, et c'était plaisir -de les voir échanger leurs billets à l'abri d'un mouchoir ou à l'ombre -d'un éventail. La baronne s'amusait de ces petits manéges; elle avait -lâché la bride au cœur de sa fille, elle lui permettait d'aimer M. de -Baÿ. - -Dans les derniers jours de février, Léonce prit son courage à deux -mains: il fit sa demande. M. et Mme de Stock, avertis par Dorothée, le -reçurent en audience solennelle. - -«Monsieur le baron, madame la baronne, dit-il, j'ai l'honneur de vous -demander la main de mademoiselle votre fille. Pour ne vous rien laisser -ignorer sur ma situation....» - -Le baron l'interrompit par un geste seigneurial: «Arrêtez-vous ici, -monsieur le marquis, je vous en supplie. Tout Paris vous connaît, et -ma fille vous aime: je ne veux rien savoir de plus. Votre nom fût-il -obscur, votre père eût-il mangé sa fortune, je vous dirais encore: -«Dorothée est à vous.» - -Il embrassa Léonce, et la baronne lui donna sa main à baiser: «Vous ne -connaissez pas, dit la baronne, notre romanesque Allemagne. Voilà comme -nous sommes tous.... du moins dans la haute classe.» - -Au milieu de la joie la plus folle, Léonce sentit au fond de lui comme -une révolte d'honnêteté. «Je ne peux pas tromper ces braves gens, se -dit-il, et je serais un fripon si j'abusais de leur bonne foi.» Il -reprit tout haut: «Monsieur le baron, la noble confiance que vous me -témoignez m'oblige à vous donner quelques détails sur.... - ---Monsieur le marquis, vous m'affligeriez sérieusement en insistant -davantage. Je croirais que vous ne vous obstinez à me donner ces -renseignements que pour m'obliger à fournir les preuves de mon rang et -de ma fortune.» - -La baronne appuya ces mots d'un geste amical qui voulait dire: -«N'insistez pas, il est susceptible.» - -«Allons, pensa Léonce, c'est partie remise. Nous nous expliquerons, bon -gré, mal gré, le jour du contrat.» - -Mais le baron ne voulut pas entendre parler de contrat. - -«Entre gentilshommes, dit-il, ces engagements, ces signatures, ces -garanties sont des précautions humiliantes. Aimez-vous Dorothée? Oui. -Vous aime-t-elle? J'en suis certain. Alors à quoi bon mettre un notaire -entre vous? Je m'imagine que votre amour se passera bien de papier -timbré. - ---Cependant, monsieur, si l'on vous avait trompé sur mon état.... - ---Mais, terrible enfant, on ne m'a pas trompé, on ne m'a rien dit. Je -ne sais rien de vous, sinon que vous plaisez à ma fille, à ma femme, à -moi et à tout l'univers. Je ne veux rien connaître de plus. Est-ce que -j'ai besoin de votre argent? Si vous êtes riche, tant mieux. Si vous -êtes pauvre, tant pis. Dites-en autant de moi, nous serons quittes. -Tenez, voici qui va mettre votre conscience en repos: vous n'avez rien, -ma fille n'a rien: vous vous appelez Léonce, elle s'appelle Dorothée, -et je vous donne ma bénédiction paternelle. Êtes-vous content?» - -Léonce pleurait de joie. On fit entrer Dorothée. - -«Venez, ma fille, dit la baronne, venez dire au marquis que vous -n'épousez ni son nom ni sa fortune, mais sa personne. - ---Cher Léonce, dit Dorothée, je vous aime follement!» - -Elle ne mentait pas d'une syllabe. - -Léonce se maria au mois de mars. Il était temps: la corbeille dévora -le dernier billet de mille francs. Je ne servis pas de témoin pour -cette fois: les témoins étaient des personnages. Matthieu ne put venir -à Paris; il attendait les couches de sa femme. Il m'avait chargé de -lui rendre compte de la fête, et je remplis avec bonheur ma tâche -d'historiographe. Dorothée, dans sa robe blanche de velours épinglé, -eut un succès d'adoration. On l'appelait le petit ange brun. Après la -cérémonie, un dîner de quarante couverts fut servi chez le baron, et -Léonce me fit l'amitié de m'y inviter. Il me présenta à sa femme au -sortir de table: «Ma chère Dorothée, lui dit-il, c'est un de mes vieux -camarades, qui sera un jour ou l'autre le professeur de nos enfants. -J'espère que vous lui ferez toujours bon accueil; les meilleurs amis ne -sont pas les plus brillants, mais les plus solides. - ---Monsieur le professeur, dit la belle Dorothée, vous serez toujours le -bienvenu chez nous. Je souhaite que Léonce m'apporte en mariage tous -ses amis. Savez-vous l'allemand? - ---Non, madame, à ma grande honte. Je regretterai toujours de ne pouvoir -lire dans le texte _Hermann et Dorothée_. - ---La perte n'est pas grande, croyez-moi. Une pastorale emphatique; un -air de flageolet joué sur l'ophicléide. Vous avez mieux que cela en -France. Aimez-vous Balzac? C'est mon homme.» - - -IV - -La conversation de la jolie marquise et le plaisir de danser avec mes -gros souliers me firent oublier le règlement de l'école. Je rentrai une -heure trop tard, et je fus consigné pour quinze jours. Aussitôt libre, -ma première visite fut pour Léonce. Je le trouvai tout seul, occupé à -s'arracher les cheveux, qu'il avait fort beaux, comme vous savez. - -«Mon ami, me dit-il d'une voix pitoyable, on m'a cruellement trompé! - ---Déjà! - ---Mon beau-père est riche comme moi, noble comme moi: il s'appelle -Stock en une syllabe, et il possède pour tout bien une vingtaine de -mille francs de dettes. - ---Impossible! - ---La chose est hors de doute; ma femme m'a tout avoué le soir du -mariage. Il n'y avait pas cinq cents francs dans la maison. - ---Mais la maison seule en vaut cent mille! - ---Elle n'est pas payée. M. Stock était riche il y a cinq ou six ans: -il a tenu un certain rang à Francfort, et sa liquidation lui avait -laissé plus de trente mille livres de rente. Mais il est joueur comme -le valet de carreau en personne. Il a tout perdu à la roulette, au -trente et quarante, et à ces jeux innocents dont l'Allemagne se sert si -bien pour nous dépouiller. Au commencement de l'hiver, il lui restait -de sa splendeur une brochette achetée à bon marché dans les petites -cours du Nord, quelques relations honorables, l'habitude de la dépense, -la fureur du jeu, et une cinquantaine de mille francs. Il a trouvé -ingénieux de placer ce capital sur Dorothée et de venir à Paris jouer -son va-tout. Il comptait pêcher en eau trouble, dans ce monde infernal -de la Chaussée d'Antin, un gendre assez riche pour le débarrasser de -sa fille, pour le nourrir lui-même et sa femme, et lui donner chaque -été quelques rouleaux de louis à perdre au bord du Rhin. N'est-ce pas -infâme? - ---Prends garde, lui dis-je. Sais-tu comment il parle de toi en ce -moment? - ---Quelle différence! Je ne l'ai pas trompé, moi. Je voulais lui exposer -franchement l'état de mes affaires. C'est lui qui m'a arrêté, qui -m'a fermé la bouche. Je sais pourquoi maintenant, et sa confiance ne -m'étonne plus! C'est lui qui m'a entraîné dans le gouffre où nous -roulons ensemble. - ---Vous êtes-vous expliqués? - ---J'ai couru chez lui pour le confondre, et je te prie de croire que je -n'ai pas ménagé mon éloquence. Sais-tu ce qu'il m'a répondu? Au lieu -de récriminer, comme je m'y attendais, il m'a pris la main et m'a dit -d'une voix émue: «Nous avons du malheur. Nous pouvions chacun de notre -côté trouver une fortune: il est bien fâcheux que nous nous soyons -rencontrés.» - ---C'est sagement parlé. - ---Que vais-je devenir? - ---Est-ce un conseil que tu me demandes? - ---Sans doute, puisque tu ne peux me donner autre chose! - ---Mon cher Léonce, je ne connais qu'un moyen honorable de te tirer -d'affaire. Liquide héroïquement; va te cacher dans un quartier -laborieux, rue des Ursulines ou boulevard Montparnasse; achève ton -droit, passe ta licence, sois avocat. Tu as du talent; tu ne peux pas -avoir entièrement perdu l'habitude du travail; les relations que tu -t'es créées dans ces six mois te serviront plus tard; tu regagneras le -temps perdu, et l'argent aussi. - ---Oui, si j'étais garçon! Mon pauvre ami, on voit bien que tu vis dans -une boîte: tu ne sais rien de la vie. Balzac a prouvé depuis longtemps -qu'un garçon peut arriver à tout, mais qu'une fois marié on use ses -forces à lutter obscurément contre les additions de la cuisinière -et le livre du ménage. Tu veux que je travaille entre une femme, un -beau-père, une belle-mère, et les enfants qui pourront survenir, obsédé -de famille, et parqué avec tout ce monde dans un appartement de quatre -cents francs! J'y succomberais. - ---Alors fais autre chose. Emmène ta nouvelle famille en Bretagne. La -maison de l'oncle Yvon est assez grande pour vous loger tous; on mettra -une rallonge à la table et l'on ajoutera un plat au dîner. - ---Nous les ruinerons! - ---Point du tout. Aimée s'achètera une robe de moins tous les ans, et -Matthieu prolongera l'existence du fameux paletot noisette. - ---Oh! je connais leur cœur. Mais tu ne connais pas mon beau-père et ma -belle-mère. Si ma femme a l'amour du monde, ses parents en ont la rage. -Mme Stock passe des heures devant sa glace à faire des révérences! -M. Stock ne sera jamais un Breton supportable. Il bouderait contre -l'hospitalité, il humilierait notre chère maison: il nous reprocherait -le pain que nous lui donnerions! - ---Eh bien! laisse les parents se débrouiller à Paris. Enlève ta femme, -elle est jeune, et tu la formeras. - ---Mais songe donc que ce vieillard est criblé de dettes! C'est mon -beau-père, après tout; je ne peux pas l'abandonner sur la route royale -de Clichy. - ---Qu'il vende ses meubles! il en a pour plus de vingt mille francs. - ---Et de quoi vivront-ils, les malheureux? - ---Je vois avec plaisir que tu les plains. Mais je dirai à mon tour: -«Que vas-tu faire? Je ne sais plus quel parti te conseiller, et je suis -au bout de mon chapelet.» - ---Je vais demander une place. On croit que je n'en ai pas besoin, on me -la donnera.» - -Il sollicita longtemps, et perdit plus d'un mois en démarches inutiles. -Au plus fort de ses ennuis, il apprit qu'Aimée était mère d'un gros -garçon. «Tu seras son parrain, écrivait Matthieu, et la jolie tante -Dorothée ne refusera pas d'être marraine. Nous vous attendons; votre -lit est prêt, hâte-toi de faire atteler le carrosse.» - -Léonce n'avait pas encore raconté sa mésaventure à ses parents. A -quoi bon jeter une mauvaise nouvelle au travers de leur bonheur? Le -pauvre garçon fut plus courageux que je ne l'aurais espéré. Tandis -qu'il vendait ses tableaux pour vivre il était tendre et empressé -auprès de sa femme. La gêne présente, l'incertitude de l'avenir, et -le regret d'avoir mal spéculé n'altérèrent pas longtemps sa bonne -humeur naturelle: au moins eut-il le bon goût de cacher son chagrin. -Il est juste de dire que Dorothée le consolait de son mieux. Si elle -pleurait quelquefois, c'était à la dérobée. Elle rendit aux marchands -une partie de sa corbeille de mariage. Je crois bien que la lune de -miel eût été plus brillante si le jeune ménage n'avait manqué de rien, -et si M. Stock n'avait pas eu de dettes; mais, en dépit des embarras -de toute sorte et de l'importunité des créanciers, on s'aimait. Léonce -et Dorothée se serraient l'un contre l'autre comme des enfants surpris -par l'orage. Ils étaient aussi heureux qu'on peut l'être sur une barque -qui fait eau de toutes parts. Je les voyais régulièrement à toutes mes -sorties, chaque visite me les montrait meilleurs et me les rendait plus -chers. - -Un jeudi, vers une heure et demie, je partais de l'école pour aller -chez eux, lorsque je rencontrai au milieu de la rue d'Ulm un petit -homme en veste de velours. C'était une vieille connaissance que j'avais -un peu négligée depuis le mariage de Matthieu. - -«Bonjour, Petit-Gris, lui dis-je. Remettez votre casquette. Est-ce que -vous veniez me voir? - ---Oui, monsieur, et je suis bien aise de vous avoir rencontré pour vous -demander conseil. - ---Il n'est rien arrivé chez vous? Votre femme va bien? Vous travaillez -toujours pour la ville de Paris? - ---Toujours, monsieur, et j'ose dire que ma femme et moi nous avons un -coup de balai qui vous fait honneur. On ne vous reprochera pas de nous -avoir placés. - ---Ce n'est pas moi, Petit-Gris; c'est un jeune homme de mes amis, à qui -je voudrais bien pouvoir rendre le même service. - ---M. Matthieu est toujours content? Ces dames ne sont pas malades? - ---Merci. Matthieu a un garçon, et toute la famille se porte le mieux du -monde. - ---Pour lors, monsieur, voici ce qui est arrivé: Ce matin, comme nous -revenions de l'ouvrage et que ma femme allait prendre la soupe qu'elle -avait mise au chaud dans notre lit, il est entré un monsieur pas -très-grand, plutôt petit, un homme de ma taille, enfin, et à peu près -de mon âge. Il m'a demandé si j'étais dans la maison du temps de Mme -Bourgade. Je lui ai dit ce qui en était, attendu que je n'ai rien à -cacher, que je ne fais rien de mal, et que je ne dois rien à personne. -Mais quand il a su que je connaissais ces dames, il s'est mis à me -questionner sur ceci et sur cela, et avec qui mademoiselle était -mariée, et ce que faisait son mari, et ce qu'elle mangeait à dîner, et -combien de temps elle était restée dans le quartier, et, finalement, -où elle demeurait. Quand j'ai vu qu'il avait l'idée de me confesser, -je n'ai rien voulu répondre. Il ne me revenait pas, cet homme-là! Il -regardait la maison avec des yeux de riche; on aurait dit que notre -chambre lui faisait mal au cœur. J'ai bien compris qu'il était curieux -d'avoir l'adresse de M. Matthieu; mais je ne savais pas ce qu'il en -voulait faire. J'ai dit que je ne la connaissais point, cependant qu'on -pourrait peut-être se la procurer. Là-dessus, il a promis de me bien -payer si je la lui apportais. «Monsieur, ai-je répondu, je n'ai pas -besoin qu'on me paye, j'ai deux places du gouvernement.» Il m'a laissé -son adresse, que je n'ai pas lue, vous comprenez bien pourquoi, et je -suis venu vous la montrer, pour savoir ce qu'il faut faire.» - -Le Petit-Gris tira de sa poche une belle carte glacée, où je lus: - - LOUIS BOURGADE, - _Hôtel des Princes_. - -«Louis Bourgade! dit le Petit-Gris, c'est un parent. - ---Hôtel des Princes! c'est un parent riche. - ---Il aurait bien pu venir plus tôt, quand ces pauvres dames mouraient -de faim! Maintenant on n'a plus besoin de lui. - ---C'est probablement pour cela qu'il se montre, mon cher Petit-Gris: il -aura appris le mariage de Mlle Aimée. Mais à tout péché miséricorde; il -faudra lui donner l'adresse. - ---Allons, j'y vais. Est-ce loin, l'hôtel des Princes? - ---Ne vous dérangez pas: c'est sur mon chemin, j'y entrerai en passant, -et je causerai avec ce monsieur. A bientôt; s'il avait quelque chose, -j'irais vous le dire.» - -Chemin faisant, je pensais: «Un parent riche! Ce n'est pas à Léonce -qu'il arrivera pareille aubaine!» - -Je demandai M. Bourgade, et aussitôt un valet de l'hôtel partit devant -moi pour me conduire. M. Bourgade occupait un magnifique appartement -au premier, sur la rue. Je compris son dédain pour les taudis de la -rue Traversine. Ce seigneur me fit attendre pendant dix minutes, -que j'employai consciencieusement à pester contre lui. Je sentais -bouillonner en moi une vigoureuse indignation, dans le style de -Jean-Jacques Rousseau. «Ah! faquin, disais-je à demi-voix, tu es leur -parent, et tu loges à l'hôtel des Princes! Tu t'appelles Bourgade, et -tu me fais faire antichambre!» - -Quand la porte s'ouvrit, je lâchai les écluses à ma rhétorique. -J'étais jeune. C'est tout au plus si je pris la peine de regarder mon -interlocuteur: mes yeux ne me servaient qu'à lancer des foudres. Je -me présentai fièrement comme un vieil ami de Mme et de Mlle Bourgade. -Je racontai comment je m'étais introduit dans leur intimité, sans -avoir l'honneur d'être de la famille; je fis un tableau pathétique de -leur misère, de leur courage, de leur travail, de leur vertu. Croyez -que je ne ménageais pas les couleurs et que je ne procédais point par -demi-teintes! J'affectais de répéter souvent le nom de Bourgade, et à -chaque fois je le soulignais. - -Mon réquisitoire produisit son effet. M. Bourgade ne me regardait -pas en face: il cachait sa tête dans ses mains, il semblait accablé. -Pour l'achever, je lui appris la conduite de Matthieu; je lui contai -l'histoire du manteau engagé pour dix francs, et toutes les privations -que ce digne jeune homme s'était imposées, quoiqu'il ne fût pas de la -famille et qu'il ne s'appelât pas Bourgade. Excellent Matthieu! il -prenait sur son nécessaire, lorsque tant d'autres sont chiches de leur -superflu! Enfin, il avait épousé cette orpheline abandonnée; il l'avait -conduite à Auray, dans la maison de ses ancêtres; il lui avait donné -un nom, une fortune, une famille! Aujourd'hui, Aimée Bourgade, heureuse -femme, heureuse mère, n'avait plus besoin de personne, et pouvait -dédaigner, à son tour, le monde égoïste qui l'avait dédaignée. - -M. Bourgade écarta les mains et je vis sa figure inondée de larmes: -«C'est ma fille, dit-il; je vous remercie bien de l'aimer ainsi. Mon -cher enfant! laissez-moi vous embrasser!» - -Je ne me le fis pas dire deux fois. Je ne lui demandai ni comment -ni pourquoi il était vivant; je ne lui adressai ni questions ni -objections, je le pris par le cou et je l'embrassai quatre ou cinq fois -sur les deux joues. J'étais bien sûr de ne pas me tromper: des larmes -de père, cela se reconnaît toujours! - -Cependant lorsque la première émotion fut passée, je le regardai d'un -air de profond étonnement, et il s'en aperçut. «Je vous expliquerai -tout, me dit-il, lorsque j'aurai vu ma femme et ma fille. Je cours à -Auray. Merci; adieu; à bientôt! - ---Halte-là! s'il vous plaît. Je ne vous lâche pas encore. D'abord, on -ne peut partir que ce soir par le train de sept heures; ensuite il y a -des précautions à prendre, et vous n'irez pas de but en blanc débarquer -sur la place d'Auray. Vous tueriez votre femme et votre fille, et -les paysans bretons vous tueraient vous-même à coups de fourche: un -revenant! Asseyez-vous ici, et contez-moi votre histoire. Je vous -dirai ensuite les précautions que vous avez à prendre. Mais comment se -fait-il que vous ayez échappé à ce naufrage? Sur quel tronçon de mât? -Sur quelle cage à poulets? - ---Mon Dieu! rien n'est plus simple. Quand le bâtiment s'est perdu, je -n'étais plus à bord. Vous savez ce que j'allais faire en Amérique. -Nous nous sommes arrêtés huit jours à Rio de Janeiro pour prendre -des passagers et des marchandises. Je descends à terre comme tout le -monde. J'avais des lettres pour quelques Français établis là-bas, et -entre autres pour un marchand de bois de teinture appelé Charlier. -Nous causons; je lui explique mon système; il en est frappé: tous les -esprits étaient tournés vers la Californie. Charlier m'assure que mon -invention est excellente, mais que je ne suis pas assez fort pour -manœuvrer à moi seul, et que je ne trouverai pas d'ouvriers. «Faites -mieux, me dit-il, débarquez avec armes et bagages; établissez-vous -constructeur de machines, et exploitez ici le _séparateur Bourgade_. -L'appareil complet vous reviendra à cinq cents francs, vous le vendrez -mille; tous les mineurs qui vont à San-Francisco se fourniront chez -vous en passant. Croyez-moi, c'est la vraie Californie. Vous n'avez -pas d'argent pour commencer l'entreprise, on vous en procurera; une -bonne affaire trouve toujours des capitaux, surtout en Amérique. S'il -vous faut un associé, me voici.» C'est ainsi que nous avons fondé la -maison Charlier, Bourgade et Cie, dont les actions sont cotées à la -Bourse de Paris. Nous les avons émises au capital de cinq cents francs, -et j'en ai mille pour ma part. Elles ont décuplé de valeur, et elles ne -s'arrêteront pas là. On parle de nouvelles mines en Australie. - ---Comment? lui dis-je, vous avez gagné cinq millions! - ---Mieux que cela, mais qu'importe! Dites-moi donc par quel miracle du -malheur toutes mes lettres sont restées sans réponse? - ---Vous les retrouverez à la poste. On a su rapidement à Paris le -naufrage de _la Belle-Antoinette_. Votre première lettre sera arrivée -quelques jours plus tard, quand ces dames avaient quitté la rue -d'Orléans. Je crois me rappeler qu'elles ont déménagé sans donner -leur adresse: elles voulaient cacher leur misère, et d'ailleurs -elles n'attendaient plus de nouvelles de personne. Comment la poste -aurait-elle pu les découvrir? Le facteur n'entre pas une fois en huit -jours dans la rue Traversine. - ---Vous n'avez pas une idée de ce que j'ai souffert: écrire pendant -plus de deux ans sans recevoir un mot de réponse! - ---Allez! allez! j'ai vu deux femmes qui souffraient autant que vous. - ---Non; elles pleuraient sur un malheur positif; moi, j'en voyais mille -imaginaires. Je les savais sans ressource, exposées à toutes les -privations et à tous les conseils de la misère; j'étais riche, et je ne -pouvais rien pour elles! Ce maudit choléra de 1849 m'a fait passer bien -des nuits blanches. J'aurais voulu venir à Paris, interroger la police, -fouiller la ville entière; mais j'étais cloué à la maison! J'ai fait -insérer une note à la _Presse_ et au _Constitutionnel_, personne n'a -répondu. Vous ne lisez donc pas les journaux? - ---Pas souvent; et ces dames, jamais. - ---Je les lisais tous, et bien m'en a pris. C'est le _Siècle_ qui m'a -annoncé le mariage d'Aimée. - ---Il s'agit maintenant de lui annoncer votre retour. Mais bellement, -s'il vous plaît; elle est nourrice. Si vous m'en croyez, vous vous -ferez précéder d'un ambassadeur. Je connais justement un jeune homme -qui cherche une place: c'est le frère de Matthieu, le beau-frère -d'Aimée; du reste homme d'esprit et digne de représenter une grande -puissance. Si vous êtes content de ses services, je vous indiquerai le -moyen de vous acquitter. Voulez-vous que nous passions chez lui?» - -Quelques heures après, M. Bourgade, Léonce et Dorothée montèrent dans -une belle chaise de poste que le chemin de fer conduisit à Angers. -A Vannes, M. Bourgade descendit à l'hôtel. Les nouveaux mariés -poursuivirent leur route et arrivèrent en carrosse, comme Léonce -l'avait prédit. Lorsque Dorothée énonça, en termes vagues, l'idée -que M. Bourgade n'était peut-être pas mort, la bonne veuve répondit: -«Peut-être!» Elle s'était si bien accoutumée au bonheur, que rien ne -lui semblait impossible. Léonce rappela ce que l'élève de l'école -centrale m'avait dit autrefois à propos du _séparateur_. Si l'invention -avait survécu, l'inventeur pouvait avoir échappé au naufrage. L'espoir -rentra par douces ondées dans ces braves cœurs, et le jour où M. -Bourgade apparut à Auray, sa femme et sa fille s'écrièrent naïvement: -«Nous le savions bien que tu n'étais pas mort!» - -M. Bourgade n'a pas la tournure d'un grand seigneur, tant s'en faut! -mais il n'a pas non plus les manières d'un parvenu. Si vous le -rencontriez à pied, vous croiriez voir un bon bijoutier de la rue -d'Orléans. Cet excellent petit homme méritait d'avoir un gendre comme -Matthieu. Il a donné à sa fille une dot de deux millions, à la grande -confusion de Matthieu, qui dit: «Je suis un intrigant; j'ai abusé de -mes avantages personnels pour faire un mariage riche.» Les Debay se -sont construit une habitation princière; ce qui ajoute à la beauté de -leur château, c'est qu'il n'y a pas de pauvres aux environs. Matthieu -a terminé ses thèses et obtenu son diplôme de docteur; nous n'avons -pas en France deux docteurs aussi riches que lui, nous n'en avons pas -quatre aussi laborieux. Aimée donne à son mari un enfant tous les ans. -Léonce ne songe plus à imiter M. de Marsay; il a deux filles et un -peu de ventre. Par ces raisons, il vit en Bretagne, au milieu de la -famille. Il a cent mille francs de rente, puisque Matthieu les a. M. et -Mme Stock ont passé l'Océan; M. Bourgade leur a donné une place dans -sa fabrique. Le père de Dorothée est toujours intelligent et toujours -joueur; il gagne gros et perd tout ce qu'il gagne. Le Petit-Gris et -sa femme n'habitent plus la rue Traversine; si vous voulez faire leur -connaissance, il faudra prendre le chemin d'Auray. Ils n'ont pas perdu -cet admirable coup de balai dont ils étaient si glorieux, ils tiennent -le château propre et font une rude chasse à la poussière. Je reçois -cinq ou six fois par an des nouvelles de mes amis. Hier encore ils -m'ont envoyé une bourriche d'huîtres et une caisse de sardines. Les -sardines étaient bonnes, mais les huîtres s'étaient ouvertes en chemin. - - - - -L'ONCLE ET LE NEVEU. - - -I - -Je suis sûr que vous avez passé vingt fois devant la maison du docteur -Auvray, sans deviner qu'il s'y fait des miracles. C'est une habitation -modeste et presque cachée, sans faste et sans enseigne; on ne lit pas -même sur la porte cette inscription banale: _Maison de santé_. Elle -est située vers l'extrémité de l'avenue Montaigne, entre le palais -gothique du prince Soltikoff et le gymnase du grand Triat, qui régénère -l'homme par le trapèze. Une grille peinte en bronze s'ouvre sur un -petit jardin de lilas et de rosiers. La loge du concierge est à gauche: -le pavillon de droite contient le cabinet du médecin et l'appartement -de sa femme et de sa fille. Le corps de logis principal est au fond; -il tourne le dos à l'avenue et ouvre toutes ses fenêtres au sud-est, -sur un petit parc bien planté en marronniers et en tilleuls. C'est -là que le docteur soigne et souvent guérit les aliénés. Je ne vous -introduirais pas chez lui, si l'on courait risque d'y rencontrer -tous les genres de folie; mais ne craignez rien, vous n'aurez pas le -spectacle navrant de l'imbécillité, de la folie paralytique, ou même -de la démence. M. Auvray s'est créé, comme on dit, une spécialité: -il traite la monomanie. C'est un excellent homme, plein de savoir et -d'esprit, philosophe et élève d'Esquirol et de Laromiguière. Si vous -le rencontriez jamais avec sa tête chauve, son menton bien rasé, ses -habits noirs et sa physionomie terne, vous ne sauriez s'il est médecin, -professeur, ou prêtre. Lorsqu'il ouvre ses lèvres épaisses, vous -devinez qu'il va vous dire: «mon enfant!» Ses yeux ne sont pas laids -pour des yeux à fleur de tête; ils promènent autour d'eux un large -regard limpide et serein; on aperçoit au fond tout un monde de bonnes -pensées. Ces gros yeux sont comme des jours ouverts sur une belle âme. -La vocation de M. Auvray s'est décidée lorsqu'il était encore interne -à la Salpêtrière. Il étudia passionnément la monomanie, cette curieuse -altération des facultés de l'esprit qui s'explique rarement par une -cause physique, qui ne répond à aucune lésion visible du système -nerveux, et qui se guérit par un traitement moral. Il fut secondé dans -ses observations par une jeune surveillante de la division Pinel, assez -jolie et fort bien élevée. Il se prit d'amour pour elle, et, aussitôt -docteur, il l'épousa. C'était entrer modestement dans la vie. Cependant -il avait un peu de bien, qu'il employa à fonder l'établissement que -vous savez. Avec un peu de charlatanisme, il eût fait sa fortune; il se -contenta d'y faire ses frais. Il évite le bruit, et, lorsqu'il a obtenu -une cure merveilleuse, il ne le dit pas sur les toits. Sa réputation -s'est faite toute seule, presque à son insu. En voulez-vous une preuve? -Le traité de _Monomanie raisonnante_, qu'il a publié chez Baillière en -1842, en est à sa sixième édition, sans que l'auteur ait envoyé un seul -exemplaire aux journaux. Certes la modestie est bonne en soi, mais il -n'en faut pas abuser. Mlle Auvray n'a pas plus de vingt mille francs de -dot, et elle aura vingt-deux ans en avril. - -Il y a quinze jours environ (c'était, je crois, le jeudi 13 décembre), -un coupé de louage s'arrêta devant la grille de M. Auvray. Le cocher -demanda la porte, et la porte s'ouvrit. La voiture s'avança jusqu'au -pavillon habité par le docteur, et deux hommes entrèrent vivement dans -son cabinet. La servante les pria de s'asseoir et d'attendre que la -visite fût terminée. Il était dix heures du matin. - -L'un des deux étrangers était un homme de cinquante ans, grand, -brun, sanguin, haut en couleur, passablement laid, et surtout mal -tourné; les oreilles percées, les mains épaisses, les pouces énormes. -Figurez-vous un ouvrier revêtu des habits de son patron: voilà M. -Morlot. - -Son neveu, François Thomas, est un jeune homme de vingt-trois ans, -difficile à décrire, parce qu'il ressemble à tout le monde. Il n'est ni -grand ni petit, ni beau ni laid, ni taillé comme un hercule, ni ciselé -comme un dandy, mais moyen en toutes choses, modeste des pieds à la -tête, châtain de cheveux, d'esprit et même d'habit. Lorsqu'il entra -chez M. Auvray, il semblait fort agité: il se promenait avec une sorte -de rage, il ne tenait pas en place, il regardait vingt choses à la -fois, et il aurait touché à tout s'il n'avait eu les mains liées. - -«Calme-toi, lui disait son oncle; ce que j'en fais, c'est pour ton -bien. Tu seras heureux ici, et le docteur va te guérir. - ---Je ne suis pas malade. Pourquoi m'avez-vous attaché? - ---Parce que tu m'aurais jeté par la portière. Tu n'as pas ta raison, -mon pauvre François; M. Auvray te la rendra. - ---Je raisonne aussi bien que vous, mon oncle, et je ne sais ce que -vous voulez dire. J'ai l'esprit sain, le jugement rassis et la mémoire -excellente. Voulez-vous que je vous récite des vers? Faut-il expliquer -du latin? Voici justement un Tacite dans cette bibliothèque.... Si -vous préférez une autre expérience, je vais résoudre un problème -d'arithmétique ou de géométrie.... Vous ne voulez pas?.. Eh bien! -écoutez ce que nous avons fait ce matin.... - -«Vous êtes venu à huit heures, non pas m'éveiller, puisque je ne -dormais point, mais me tirer de mon lit. J'ai fait ma toilette -moi-même, sans l'aide de Germain; vous m'avez prié de vous suivre chez -le docteur Auvray, j'ai refusé; vous avez insisté, je me suis mis en -colère. Germain vous a aidé à me lier les mains, je le chasserai ce -soir. Je lui dois treize jours de gages, c'est-à-dire treize francs, -puisque je l'ai pris à raison de trente francs par mois. Vous lui -devrez une indemnité, vous êtes cause qu'il perd ses étrennes. Est-ce -raisonner, cela? et comptez-vous encore me faire passer pour fou?... -Ah! mon cher oncle, revenez à de meilleurs sentiments! souvenez-vous -que ma mère était votre sœur! Que dirait-elle, ma pauvre mère, si elle -me voyait ici?... Je ne vous en veux pas, et tout peut s'arranger à -l'amiable. Vous avez une fille, Mlle Claire Morlot.... - ---Ah! je t'y prends! tu vois bien que tu n'as plus ta tête! J'ai une -fille, moi? Mais je suis garçon, et très-garçon! - ---Vous avez une fille, reprit machinalement François. - ---Mon pauvre neveu!... Voyons, écoute-moi bien. As-tu une cousine? - ---Une cousine? non, je n'ai pas de cousine. Oh! vous ne me trouverez -pas en défaut. Je n'ai ni cousins ni cousines. - ---Je suis ton oncle, n'est-il pas vrai? - ---Oui, vous êtes mon oncle, quoique vous l'ayez oublié ce matin. - ---Si j'avais une fille, elle serait ta cousine; or, tu n'as pas de -cousine, donc je n'ai pas de fille. - ---Vous avez raison... J'ai eu le bonheur de la voir cet été aux eaux -d'Ems avec sa mère. Je l'aime; j'ai lieu de croire que je ne lui suis -pas indifférent, et j'ai l'honneur de vous demander sa main. - ---La main de qui? - ---La main de Mlle votre fille. - ---Allons! pensa l'oncle Morlot, M. Auvray sera bien habile s'il le -guérit! Je payerai six mille francs de pension sur les revenus de mon -neveu. Qui de trente paye six, reste vingt-quatre. Me voilà riche. -Pauvre François!» - -Il s'assit et ouvrit un livre au hasard. «Mets-toi là, dit-il au -jeune homme, je vais te lire quelque chose. Tâche d'écouter, cela te -calmera.» Il lut: - -«La monomanie est l'opiniâtreté d'une idée, l'empire exclusif d'une -passion. Son siége est dans le cœur, c'est là qu'il faut la chercher -et la guérir. Elle a pour cause l'amour, la crainte, la vanité, -l'ambition, les remords. Elle se trahit par les mêmes symptômes que la -passion; tantôt par la joie, la gaieté, l'audace et le bruit; tantôt -par la timidité, la tristesse et le silence.» - -Pendant cette lecture, François parut se calmer et s'assoupir: il -faisait chaud dans le cabinet du docteur. «Bravo! pensa M. Morlot; -voici déjà un prodige de la médecine: elle endort un homme qui n'avait -ni faim ni sommeil.» François ne dormait pas, mais il jouait le -sommeil dans la perfection. Il penchait la tête en mesure, et réglait -mathématiquement le bruit monotone de sa respiration. L'oncle Morlot y -fut pris: il poursuivit sa lecture à voix basse, puis il bâilla, puis -il cessa de lire, puis il laissa glisser son livre, puis il ferma les -yeux, puis il s'endormit de bonne foi, à la grande satisfaction de son -neveu, qui le lorgnait malicieusement du coin de l'œil. - -François commença par remuer sa chaise; M. Morlot ne bougea pas plus -qu'un arbre; François se promena en faisant craquer ses bottes sur le -parquet: M. Morlot se mit à ronfler. Alors le fou s'approche du bureau, -trouve un grattoir, le pousse dans un angle, l'appuie solidement par le -manche et coupe la corde qui attachait ses bras. Il se délivre, rentre -en possession de ses mains, retient un cri de joie et vient à petits -pas vers son oncle. En deux minutes M. Morlot fut garrotté solidement, -mais avec tant de délicatesse, que son sommeil n'en fut pas même -troublé. - -François admira son ouvrage et ramassa le livre, qui avait glissé -jusqu'à terre. C'était la dernière édition de la _Monomanie -raisonnante_. Il l'emporta dans un coin et se mit à lire, comme un -sage, en attendant l'arrivée du docteur. - - -II - -Il faut pourtant que je raconte les antécédents de François et de son -oncle. François était le fils unique d'un ancien tabletier du passage -du Saumon, appelé M. Thomas. La tabletterie est un bon commerce; -on y gagne cent pour cent sur presque tous les articles. Depuis la -mort de son père, François jouissait de cette aisance qu'on appelle -honnête, sans doute parce qu'elle nous dispense de faire des bassesses, -peut-être aussi parce qu'elle nous permet de faire des honnêtetés à nos -amis: il avait trente mille francs de rente. - -Ses goûts étaient extrêmement simples, comme je crois vous l'avoir -dit. Il avait une préférence innée pour ce qui ne brille pas, et il -choisissait naturellement ses gants, ses gilets et ses paletots dans -cette série de couleurs modestes qui s'étend entre le noir et le -marron. Il ne se souvenait pas d'avoir rêvé panache même dans sa plus -tendre enfance, et les rubans qu'on envie le plus n'avaient jamais -troublé son sommeil. Il ne portait pas de lorgnon, par la raison, -disait-il, qu'il avait de bons yeux; ni d'épingle à sa cravate, parce -que sa cravate tenait sans épingle; mais le fait est qu'il avait peur -de se faire remarquer. Le vernis de ses bottes l'éblouissait. Il aurait -été fort en peine si le hasard de la naissance l'eût affligé d'un nom -remarquable. Si pour l'achever, son parrain l'eût appelé Améric ou -Fernand, il n'aurait signé de sa vie. Heureusement ses noms étaient -aussi modestes que s'il les eût choisis lui-même. - -Sa timidité l'empêcha de prendre une carrière. Après avoir franchi le -seuil du baccalauréat, il s'adossa à cette grande porte qui conduit -à tout, et il resta en contemplation devant les sept ou huit chemins -qui lui étaient ouverts. Le barreau lui semblait trop bruyant, la -médecine trop remuante, l'enseignement trop imposant, le commerce trop -compliqué, l'administration trop assujettissante. - -Quant à l'armée, il n'y fallait pas songer: ce n'est pas qu'il eût peur -de l'ennemi; mais il tremblait à l'idée de l'uniforme. Il s'en tint -donc à son premier métier, non comme au plus facile, mais comme au plus -obscur: il vécut de ses rentes. - -Comme il n'avait pas gagné son argent lui-même, il prêtait volontiers. -En retour d'une vertu si rare, le ciel lui donna beaucoup d'amis. Il -les aimait tous sincèrement, et faisait leurs volontés de très-bonne -grâce. Lorsqu'il en rencontrait un sur le boulevard, c'était toujours -lui qui se laissait prendre le bras, faisait un demi-tour sur lui-même -et cheminait où l'on voulait le conduire. Notez qu'il n'était ni sot, -ni borné, ni ignorant. Il savait trois ou quatre langues vivantes; il -possédait le latin, le grec et tout ce qu'on apprend au collége; il -avait quelques notions de commerce, d'industrie, d'agriculture et de -littérature, et il jugeait sainement un livre nouveau, lorsque personne -n'était là pour l'écouter. - -Mais c'est avec les femmes que sa faiblesse se montrait dans toute sa -force. Il fallait toujours qu'il en aimât quelqu'une, et si le matin, -en se frottant les yeux, il n'avait pas vu quelque lueur d'amour à -l'horizon, il se serait levé maussade et il eût mis infailliblement ses -bas à l'envers. Lorsqu'il assistait à un concert ou à un spectacle, il -commençait à chercher dans la salle un visage qui lui plût, et il s'en -éprenait jusqu'au soir. S'il avait trouvé, le spectacle était beau, -le concert délicieux; sinon, tout le monde parlait mal ou chantait -faux. Son cœur avait une telle horreur du vide, qu'en présence d'une -beauté médiocre, il se battait les flancs pour la trouver parfaite. -Vous devinerez sans moi que cette tendresse universelle n'était point -débauche, mais innocence. Il aimait toutes les femmes sans le leur -dire, parce qu'il n'avait jamais osé parler à aucune. C'était le plus -candide et le plus inoffensif des roués; don Juan, si vous voulez, mais -avant dona Julia. - -Lorsqu'il aimait, il rédigeait en lui-même des déclarations hardies -qui s'arrêtaient régulièrement sur ses lèvres. Il faisait sa cour: il -montrait le fond de son âme; il poursuivait de longs entretiens, des -dialogues charmants dont il faisait les demandes et les réponses. Il -trouvait des discours assez énergiques pour amollir des rochers, assez -brûlants pour fondre la glace; mais aucune femme ne lui sut gré de ses -aspirations muettes: il faut _vouloir_ pour être aimé. La différence -est grande entre le désir et la volonté, le désir qui vogue mollement -sur les nuages, la volonté qui court à pied dans les cailloux; l'un qui -attend tout du hasard, l'autre qui ne demande rien qu'à elle-même; la -volonté qui marche droit au but à travers les haies et les fossés, les -ravins et les montagnes; le désir qui reste assis à sa place et crie de -sa voix la plus douce: - - .... Clocher, clocher, arrive, ou je suis mort! - -Cependant, au mois d'août de cette année, quatre mois avant de lier -les bras de son oncle, François avait osé aimer en face. Il avait -rencontré aux eaux d'Ems une jeune fille presque aussi farouche que -lui, et dont la timidité frissonnante lui avait donné du courage: -c'était une Parisienne frêle et délicate, pâle comme un fruit mûri à -l'ombre, transparente comme ces beaux enfants dont le sang bleu coule -à ciel ouvert sous l'épiderme. Elle tenait compagnie à sa mère, qu'un -mal invétéré (une laryngite chronique, si je ne me trompe) condamnait à -prendre les eaux. Il fallait que la mère et la fille eussent vécu loin -du monde, car elles promenaient sur la foule bruyante des baigneurs un -long regard étonné. François leur fut présenté à l'improviste par un -convalescent de ses amis qui se rendait en Italie par l'Allemagne. Il -les vit assidûment pendant un mois, et il fut, pour ainsi dire, leur -unique compagnie. Pour les âmes délicates, la foule est une grande -solitude; plus le monde fait de bruit autour d'elles, plus elles se -serrent dans leur coin pour se parler à l'oreille. La jeune Parisienne -et sa mère entrèrent de plain-pied dans le cœur de François, et s'y -trouvèrent bien. Elles y découvraient tous les jours de nouveaux -trésors, comme les premiers navigateurs qui mirent le pied en Amérique; -elles foulaient avec délices cette terre vierge et mystérieuse. Elles -ne s'enquirent jamais s'il était riche ou pauvre: il leur suffisait -de le savoir bon, et nulle trouvaille ne pouvait leur être plus -précieuse que celle de ce cœur d'or. De son côté, François fut ravi de -sa métamorphose. Vous a-t-on jamais raconté comment le printemps éclôt -dans les jardins de la Russie? Hier la neige couvrait tout; aujourd'hui -arrive un rayon de soleil qui met l'hiver en déroute. A midi les arbres -sont en fleur, le soir ils se couvrent de feuilles, le lendemain ils -ont presque des fruits. Ainsi fleurit et fructifia l'amour de François. -Sa froideur et sa gêne furent emportées comme les glaçons dans une -débâcle; l'enfant honteux et pusillanime se fit homme en quelques -semaines. Je ne sais qui prononça d'abord le mot de _mariage_, mais -qu'importe? il est toujours sous-entendu lorsque deux cœurs honnêtes -parlent d'amour. - -François était majeur et maître de sa personne, mais celle qu'il aimait -dépendait d'un père dont il fallait obtenir le consentement. C'est ici -que la timidité du malheureux jeune homme reprit le dessus. Claire -avait beau lui dire: «Écrivez hardiment; mon père est averti: vous -recevrez son consentement par le retour du courrier.» Il fit et refit -sa lettre plus de cent fois, sans se décider à l'envoyer. Cependant -la tâche était facile, et l'esprit le plus vulgaire s'en fût tiré -glorieusement. François connaissait le nom, la position, la fortune -et jusqu'à l'humeur de son futur beau-père. On l'avait initié à tous -les secrets de la famille; il était presque de la maison. Que lui -restait-il à faire? A indiquer en quelques mots ce qu'il était et ce -qu'il avait; la réponse n'était pas douteuse. Il hésita si longtemps, -qu'au bout d'un mois Claire et sa mère furent réduites à douter de -lui. Je crois qu'elles auraient encore pris quinze jours de patience, -mais la sagesse paternelle ne le leur permit pas. Si Claire aimait, si -son amant ne se décidait pas à déclarer officiellement ses intentions, -il fallait, sans perdre de temps, mettre la jeune fille en lieu sûr, -à Paris. Peut-être alors M. François Thomas prendrait-il le parti de -venir la demander en mariage: il savait où la trouver. - -Un matin que François allait prendre ces dames pour la promenade, -le maître d'hôtel lui annonça qu'elles étaient parties pour Paris. -Leur appartement était déjà occupé par une famille anglaise. Un si -rude coup, tombant à l'improviste sur une tête si faible, égara sa -raison. Il sortit comme un fou, et se mit à chercher Claire dans tous -les endroits où il avait l'habitude de la conduire. Il rentra chez -lui avec une violente migraine qu'il soigna Dieu sait comment! Il se -fit saigner, il prit des bains d'eau bouillante, il s'appliqua des -sinapismes féroces; il vengeait sur son corps les souffrances de son -âme. Lorsqu'il se crut guéri, il repartit pour la France, bien décidé à -demander la main de Claire avant même de changer d'habit. Il court à -Paris, saute hors du wagon, oublie ses bagages, monte dans un fiacre, -et crie au cocher: - -«Chez _Elle_, et au galop! - ---Où cela, bourgeois? - ---Chez monsieur..., rue.... Je ne sais plus!» - -Il avait oublié le nom et l'adresse de celle qu'il aimait. «Allons chez -moi, pensa-t-il; je retrouverai....» Il tendit sa carte au cocher qui -le conduisit chez lui. - -Son concierge était un vieillard sans enfants, appelé Emmanuel. En -arrivant devant lui, François le salua profondément et lui dit: - -«Monsieur, vous avez une fille, Mlle Claire Emmanuel. Je voulais vous -écrire pour vous demander sa main; mais j'ai pensé qu'il serait plus -convenable de faire cette démarche en personne.» - -On reconnut qu'il était fou, et l'on courut chercher son oncle Morlot -au faubourg Saint-Antoine. - -L'oncle Morlot était le plus honnête homme de la rue de Charonne, qui -est une des plus longues de Paris. Il fabriquait des meubles anciens -avec un talent ordinaire et une conscience extraordinaire. Ce n'est -pas lui qui aurait donné du poirier noirci pour de l'ébène, ou livré -un bahut de sa fabrique pour un meuble du moyen âge! Et cependant il -possédait, tout comme un autre, l'art de fendiller le bois neuf et de -simuler des piqûres de vers, dont les vers étaient innocents. Mais il -avait pour principe et pour loi de ne faire tort à personne. Par une -modération presque absurde dans les industries de luxe, il limitait -ses bénéfices à cinq pour cent en sus des frais généraux de sa maison: -aussi avait-il gagné plus d'estime que d'argent. Lorsqu'il écrivait une -facture, il recommençait l'addition jusqu'à trois fois, tant il avait -peur de se tromper à son profit. - -Après trente ans de ce commerce, il était à peu près aussi riche qu'en -sortant d'apprentissage: il avait gagné sa vie comme le plus humble de -ses ouvriers, et il se demandait avec un peu de jalousie comment M. -Thomas s'y était pris pour amasser des rentes. Si son beau-frère le -regardait d'un peu haut, avec la vanité des parvenus, il le regardait -de bien plus haut encore, avec l'orgueil d'un homme qui n'a pas voulu -parvenir. Il se drapait superbement dans sa médiocrité, et disait -avec une morgue plébéienne: «Au moins, je suis sûr de n'avoir rien à -personne.» - -L'homme est un étrange animal: je ne suis pas le premier qui l'ait dit. -Cet excellent M. Morlot, dont l'honnêteté méticuleuse amusait tout -le faubourg, sentit au fond du cœur comme un chatouillement agréable -lorsqu'on vint lui annoncer la maladie de son neveu. Il entendit une -petite voix insinuante qui lui disait tout bas: «Si François est fou, -tu deviens son tuteur.» La probité se hâta de répondre: «Nous n'en -serons pas plus riches.--Comment! reprit la voix: mais la pension d'un -aliéné n'a jamais coûté trente mille francs par an. D'ailleurs nous -prendrons de la peine; nous négligerons nos affaires; nous méritons -une compensation; nous ne faisons tort à personne.--Mais, répliqua le -désintéressement, on se doit gratis à sa famille.--Vraiment! murmurait -la voix. Alors, pourquoi notre famille n'a-t-elle jamais rien fait pour -nous? nous avons eu des moments de gêne, des échéances difficiles: ni -le neveu François, ni feu son père n'ont jamais songé à nous.--Bah! -s'écria la bonté d'âme, cela ne sera rien; c'est une fausse alerte, -François guérira en deux jours.--Peut-être aussi, poursuivit la voix -obstinée, la maladie tuera son malade, et nous hériterons sans faire -tort à personne. Nous avons travaillé trente ans pour le souverain -qui règne à Potsdam; qui sait si un coup de marteau sur la tête d'un -étourdi ne fera pas notre fortune?» - -Le bonhomme se boucha l'oreille; mais cette oreille était si large, si -ample, si noblement évasée en forme de conque marine, que la petite -voix subtile et persévérante s'y glissait toujours malgré lui. La -maison de la rue de Charonne fut confiée aux soins du contre-maître; -l'oncle prit ses quartiers d'hiver dans le bel appartement de son -neveu. Il dormit dans un bon lit, et s'en trouva bien. Il s'assit à -une table excellente, et les crampes d'estomac dont il se plaignait -depuis nombre d'années furent guéries par enchantement. Il fut servi, -coiffé, rasé par Germain, et il en prit l'habitude. Peu à peu il se -consola de voir son neveu malade; il se fit à l'idée que François ne -guérirait peut-être jamais. Tout au plus s'il se répétait de temps en -temps, par acquit de conscience: «Je ne fais tort à personne!» - -Au bout de trois mois, il s'ennuya d'avoir un fou au logis, car il -croyait être chez lui. Le perpétuel radotage de François et sa manie -de demander Claire en mariage lui parurent un fléau intolérable: il -résolut de faire maison nette et d'enfermer le malade chez M. Auvray. -«Après tout, se disait-il, mon neveu sera mieux soigné et je serai plus -tranquille. La science a reconnu qu'il était bon de dépayser les fous -pour les distraire: je fais mon devoir.» - -C'est dans ces pensées qu'il s'était endormi, lorsque François s'avisa -de lui lier les mains: quel réveil! - - -III - -Le docteur entra en s'excusant. François se leva, remit son livre sur -le bureau, et exposa l'affaire avec une grande volubilité, en se -promenant à grands pas. - -«Monsieur, dit-il, c'est mon oncle maternel que je viens confier à vos -soins. Vous voyez un homme de quarante-cinq à cinquante ans, endurci -au travail manuel et aux privations d'une vie laborieuse; du reste, -né de parents sains, dans une famille où l'on n'a jamais vu un cas -d'aliénation mentale. Vous n'aurez donc pas à lutter contre une maladie -héréditaire. Son mal est une des monomanies les plus curieuses que vous -ayez eu l'occasion d'observer: il passe avec une incroyable rapidité de -l'extrême gaieté à l'extrême tristesse, c'est un mélange singulier de -monomanie proprement dite et de mélancolie. - ---Il n'a pas complétement perdu la raison? - ---Non, monsieur, il n'est pas en démence; il ne déraisonne que sur un -point; et il appartient bien à votre spécialité. - ---Quel est le caractère de sa maladie? - ---Hélas! monsieur, le caractère de notre siècle, la cupidité! Le pauvre -malade est bien de son temps. Après avoir travaillé depuis l'enfance, -il se trouve sans fortune. Mon père, parti du même point que lui, m'a -laissé un bien assez considérable. Le cher oncle a commencé par être -jaloux; puis il a songé qu'étant mon seul parent, il deviendrait mon -héritier en cas de mort, et mon tuteur en cas de folie, et comme un -esprit faible croit aisément ce qu'il désire, le malheureux s'est -persuadé que j'avais perdu la tête. Il l'a dit à tout le monde, il vous -le dira à vous-même. Dans la voiture, quoiqu'il eût les mains liées, il -croyait que c'était lui qui m'amenait chez vous. - ---A quelle époque remonte le premier accès? - ---A trois mois environ. Il est descendu chez mon concierge et lui a dit -d'un air effaré: «Monsieur Emmanuel, vous avez une fille.... laissez-la -dans votre loge et venez m'aider à lier mon neveu.» - ---Juge-t-il bien de son état? sait-il qu'il est malade? - ---Non, monsieur, et je crois que c'est bon signe. Je vous dirai, de -plus, qu'il y a des dérangements notables dans les fonctions de la vie -de nutrition. Il a perdu complétement l'appétit, et il est sujet à de -longues insomnies. - ---Tant mieux! un aliéné qui dort et qui mange régulièrement est à peu -près incurable. Permettez-moi de le réveiller.» - -M. Auvray secoua doucement l'épaule du dormeur, qui se dressa en pieds. -Son premier mouvement fut de se frotter les yeux. Lorsqu'il vit ses -mains liées, il devina ce qui s'était passé durant son sommeil, et il -partit d'un grand éclat de rire. «La bonne plaisanterie!» dit-il. - -François tira le docteur à part. - -«Vous voyez! Eh bien, dans cinq minutes, il sera furieux. - ---Laissez-moi faire. Je sais comment il faut les prendre.» Il sourit au -malade comme à un enfant qu'on veut amuser. «Mon ami, lui dit-il, vous -vous éveillez de bonne heure; avez-vous fait de bons rêves? - ---Moi! je n'ai pas rêvé. Je ris de me voir lié comme un fagot. On -dirait que c'est moi qui suis le fou. - ---Là! dit François. - ---Ayez la bonté de me débarrasser, docteur; je m'expliquerai mieux -quand je serai à mon aise. - ---Mon enfant, je vais vous délier; mais vous promettez d'être bien sage? - ---Ah çà, monsieur, est-ce qu'en bonne foi vous me prenez pour un fou? - ---Non, mon ami, mais vous êtes malade. Nous vous soignerons, nous vous -guérirons. Tenez! vos mains sont libres, n'en abusez pas. - ---Que diable voulez-vous que j'en fasse? Je vous amenais mon neveu.... - ---Bien! dit M. Auvray; nous parlerons de cela tout à l'heure. Je vous -ai trouvé endormi; vous arrive-t-il souvent de dormir le jour? - ---Jamais! c'est ce bête de livre.... - ---Oh! oh! fit l'auteur, le cas est grave. Ainsi vous croyez que votre -neveu est fou? - ---A lier, monsieur; et la preuve, c'est que j'ai dû lui attacher les -mains avec cette corde. - ---Mais c'est vous qui aviez les mains attachées. Vous ne vous souvenez -pas que je viens de vous délivrer? - ---C'était moi, c'était lui. Laissez-moi donc vous expliquer toute -l'affaire! - ---Chut! mon ami, vous vous exaltez, vous êtes très-rouge: je ne -veux pas que vous vous fatiguiez. Contentez-vous de répondre à mes -questions. Vous dites que votre neveu est malade? - ---Fou! fou! fou! - ---Et vous êtes content de le voir fou? - ---Moi? - ---Répondez-moi franchement. Vous ne voulez point qu'il guérisse, -n'est-ce pas? - ---Pourquoi? - ---Pour que sa fortune reste entre vos mains. Vous voulez être riche? -Il vous fâche d'avoir travaillé si longtemps sans faire fortune? Vous -pensez que votre tour est venu?» - -M. Morlot ne répondait pas. Il avait les yeux fichés en terre. Il -se demandait s'il ne faisait pas un mauvais rêve, et il cherchait à -démêler ce qu'il y avait de réel dans cette histoire de mains liées, -cet interrogatoire, et les questions de cet inconnu qui lisait à livre -ouvert dans sa conscience. - -«Entend-il des voix?» demanda M. Auvray. - -Le pauvre oncle sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il se -souvint de cette voix acharnée qui lui parlait à l'oreille, et il -répondit machinalement: «Quelquefois.» - ---Ah! il est halluciné. - ---Mais non! je ne suis pas malade! Laissez-moi sortir! Je perdrais la -tête ici. Demandez à tous mes amis, ils vous diront que j'ai tout mon -bon sens. Tâtez-moi le pouls, vous verrez que je n'ai pas la fièvre. - ---Pauvre oncle! dit François. Il ne sait pas que la folie est un délire -sans fièvre. - ---Monsieur, ajouta le docteur, si nous pouvions donner la fièvre à nos -malades, nous les guéririons tous. - -M. Morlot se jeta sur son fauteuil. Son neveu continuait à arpenter le -cabinet du docteur. - -«Monsieur, dit François, je suis profondément affligé du malheur de -mon oncle, mais c'est une grande consolation pour moi de pouvoir le -confier à un homme tel que vous. J'ai lu votre admirable livre de _la -Monomanie raisonnante_: c'est ce qu'on a écrit de plus remarquable en -ce genre depuis le _Traité des maladies mentales_ du grand Esquirol. -Je sais, du reste, que vous êtes un père pour vos malades, je ne vous -ferai donc pas l'injure de vous recommander M. Morlot. Quant au prix -de sa pension, je m'en rapporte absolument à vous.» Il tira de son -portefeuille un billet de mille francs qu'il posa lestement sur la -cheminée. «J'aurai l'honneur de me présenter ici dans le courant de la -semaine prochaine. A quel moment est-il permis de visiter les malades? - ---De midi à deux heures. Quant à moi, je suis toujours à la maison. -Adieu, monsieur. - ---Arrêtez-le, cria l'oncle Morlot, ne le laissez pas partir! C'est lui -qui est fou; je vais vous expliquer sa folie. - ---Du calme, mon cher oncle! dit François en se retirant. Je vous laisse -aux mains de M. Auvray; il aura bien soin de vous.» - -M. Morlot voulut courir après son neveu, le docteur le retint: - -«Quelle fatalité! criait le pauvre oncle; il ne dira pas une sottise! -S'il pouvait seulement déraisonner un peu, vous verriez bien que ce -n'est pas moi qui suis fou.» - -François tenait déjà le bouton de la porte. Il revint sur ses pas comme -s'il avait oublié quelque chose, marcha droit au docteur et lui dit: - -«Monsieur, la maladie de mon oncle n'est pas le seul motif qui m'amène. - ---Ah! ah!» murmura M. Morlot, qui vit luire un rayon d'espérance. - -Le jeune homme poursuivit: - -«Vous avez une fille. - ---Enfin! cria le pauvre oncle. Vous êtes témoin qu'il a dit: «Vous avez -une fille!» - -Le docteur répondit à François: «Oui, monsieur. Expliquez-moi.... - ---Vous avez une fille, Mlle Claire Auvray. - ---L'y voilà! l'y voilà! Je vous l'avais bien dit. - ---Oui, monsieur, dit le docteur. - ---Elle était, il y a trois mois, aux eaux d'Ems avec sa mère. - ---Bravo! bravo! hurla M. Morlot. - ---Oui, monsieur,» répondit M. Auvray. - -M. Morlot courut au docteur et lui dit: «Vous n'êtes pas le médecin; -vous êtes un pensionnaire de la maison! - ---Mon ami, répondit le docteur, si vous n'êtes pas sage, nous vous -donnerons une douche.» - -M. Morlot recula d'épouvante. Son neveu poursuivit: - -«Monsieur, j'aime mademoiselle votre fille, j'ai quelque espoir d'en -être aimé, et pourvu que ses sentiments n'aient pas changé depuis le -mois de septembre, j'ai l'honneur de vous demander sa main.» - -Le docteur répondit: «C'est donc à monsieur François Thomas que j'ai -l'honneur de parler? - ---A lui-même, monsieur, et j'aurais dû commencer par vous apprendre mon -nom. - ---Monsieur, permettez-moi de vous dire que vous vous êtes bien fait -attendre.» - -A ce moment, l'attention du docteur fut attirée par M. Morlot, qui se -frottait les mains avec une sorte de rage. - -«Qu'avez-vous, mon ami? lui demanda-t-il de sa voix douce et paternelle. - ---Rien, rien; je me frotte les mains. - ---Et pourquoi? - ---J'ai quelque chose qui me gêne. - ---Montrez: je ne vois rien. - ---Vous ne voyez pas? là, là, entre les doigts. Je le vois bien, moi! - ---Que voyez-vous? - ---L'argent de mon neveu. Otez-le, docteur! Je suis un honnête homme; je -ne veux rien à personne.» - -Tandis que le médecin écoutait attentivement les premières divagations -de M. Morlot, une étrange révolution s'opérait dans la personne de -François. Il pâlissait, il avait froid, ses dents claquaient avec -violence. M. Auvray se retourna vers lui pour lui demander ce qu'il -éprouvait. - -«Rien, répondit-il; elle vient, je l'entends; c'est la joie.... mais -j'en suis accablé. Le bonheur tombe sur moi comme de la neige. L'hiver -sera rigoureux pour les amants. Docteur, regardez donc ce que j'ai dans -la tête.» - -M. Morlot courut à lui en criant: - -«Assez! ne déraisonne plus! Je ne veux plus que tu sois fou. On dirait -que c'est moi qui t'ai volé ta raison. Je suis honnête. Docteur, voyez -mes mains; fouillez dans mes poches; envoyez chez moi, rue de Charonne, -au faubourg Saint-Antoine; ouvrez tous les tiroirs; vous verrez que je -n'ai rien à personne!» - -Le docteur était fort embarrassé entre ses deux malades, lorsqu'une -porte s'ouvrit, et Claire vint annoncer à son père que le déjeuner -était sur la table. - -François se leva comme par ressort; mais sa volonté seule courut -au-devant de Mlle Auvray. Son corps retomba lourdement sur le fauteuil. -A peine s'il put balbutier quelques mots. - -«Claire! c'est moi. Je vous aime. Voulez-vous?...» - -Il passa la main sur son front. Sa face pâle se colora d'un rouge vif. -Les tempes battaient avec force; il sentait au-dessus des sourcils une -compression violente. Claire, aussi morte que vive, s'empara de ses -deux mains: il avait la peau sèche et le pouls si dur que la pauvre -fille en fut épouvantée. Ce n'est pas ainsi qu'elle espérait le -revoir. En quelques minutes, une teinte orangée se répandit autour des -ailes du nez; les nausées vinrent ensuite, et M. Auvray reconnut tous -les symptômes d'une fièvre bilieuse. «Quel malheur, dit-il, que cette -fièvre ne soit pas échue à son oncle; elle l'aurait guéri!» - -Il sonna; la servante accourut; puis Mme Auvray, que François reconnut -à peine, tant il était accablé. Il fallut coucher le malade, et sans -retard. Claire offrit sa chambre et son lit. C'était un charmant petit -lit de pensionnaire avec des rideaux blancs; une chambre mignonne et -chastement coquette, tendue de percale rose, et fleurie de grandes -bruyères dans des vases de porcelaine bleuâtre. On voyait sur la -cheminée une grande coupe d'onyx: c'était le seul présent que Claire -eût reçu de son amant. Si vous prenez la fièvre, ami lecteur, je vous -souhaite une pareille infirmerie. - -Pendant qu'on donnait les premiers soins à François, son oncle exaspéré -s'agitait dans la chambre, arrêtant le docteur, embrassant le malade, -saisissant la main de Mme Auvray, et criant à tue-tête: «Sauvez-le -vite, vite! je ne veux pas qu'il meure; je mettrai opposition à sa -mort, c'est mon droit: je suis son oncle et son tuteur! Si vous ne le -guérissez pas, on dira que c'est moi qui l'ai tué. Vous êtes témoins -que je ne demande pas sa succession. Je donne tous ses biens aux -pauvres. Un verre d'eau, s'il vous plaît, pour laver mes mains!» - -On le transféra dans la maison de santé. Là, il s'agita tellement, -qu'il fallut lui mettre une veste de forte toile qui se lace par -derrière et dont les manches sont cousues à l'extrémité: c'est ce qu'on -appelle la camisole de force. Les infirmiers prirent soin de lui. - -Mme Auvray et sa fille soignèrent François avec amour, quoique les -détails du traitement ne fussent pas toujours agréables; mais le sexe -le plus délicat se complaît dans l'héroïsme. Vous me direz que ces deux -femmes voyaient dans leur malade un gendre et un mari, mais je crois -que s'il eût été un étranger il n'y aurait presque rien perdu. Saint -Vincent de Paul n'a inventé qu'un uniforme, car il y a dans la femme de -tout rang et de tout âge l'étoffe d'une sœur de charité. - -Assises nuit et jour dans cette chambre pleine de fièvre, la mère et la -fille employaient leurs moments de repos à deviser ensemble de leurs -souvenirs et de leurs espérances. Elles ne s'expliquaient ni le long -silence de François, ni son brusque retour, ni l'occasion qui l'avait -conduit à l'avenue Montaigne. S'il aimait Claire, pourquoi s'être fait -attendre pendant trois mois? Avait-il donc besoin, pour s'introduire -chez M. Auvray, de la maladie de son oncle? S'il avait oublié son -amour, pourquoi n'avait-il pas conduit son oncle chez un autre médecin? -On en trouve assez dans Paris. Peut-être avait-il cru sa passion -guérie, jusqu'au moment où la présence de Claire l'avait détrompé? Mais -non, puisque, avant de la revoir, il l'avait demandée en mariage. - -A toutes ces questions, ce fut François qui répondit dans son délire. -Claire, penchée sur ses lèvres, recueillait avidement ses moindres -paroles; elle les commentait avec sa mère et le docteur, qui ne tarda -pas à entrevoir la vérité. Pour un homme exercé à démêler les idées les -plus confuses et à lire dans l'âme des fous comme dans un livre à demi -effacé, les rêvasseries d'un fiévreux sont un langage intelligible, et -le délire le plus confus n'est pas sans lumières. On sut bientôt qu'il -avait perdu la raison et dans quelles circonstances; on s'expliqua même -comme il avait causé innocemment la maladie de son oncle. - -Alors commença pour Mlle Auvray une nouvelle série de craintes. -François avait été fou. La crise terrible qu'elle avait provoquée sans -le savoir guérirait-elle le malade? Le docteur assurait que la fièvre a -le privilége de juger, c'est-à-dire de terminer la folie: cependant il -n'y a pas de règle sans exception, en médecine surtout. Supposé qu'il -guérît, n'aurait-on pas à craindre les rechutes? M. Auvray voudrait-il -donner sa fille à un de ses malades? - -«Pour moi, disait Claire en souriant tristement, je n'ai peur de rien: -je me risquerais. Je suis la cause de tous ses maux; ne dois-je pas -le consoler? Après tout, sa folie se réduisait à demander ma main: il -n'aura plus rien à demander le jour où je serai sa femme; nous n'aurons -donc rien à craindre. Le pauvre enfant n'était malade que par un excès -d'amour; guéris-le bien, cher père, mais pas trop. Qu'il reste assez -fou pour m'aimer comme je l'aime! - ---Nous verrons, répondit M. Auvray. Attends que la fièvre soit -passée. S'il est honteux d'avoir été malade, si je le vois triste -ou mélancolique après la guérison, je ne réponds de rien. Si, au -contraire, il se souvient de sa maladie sans honte et sans regrets, -s'il en parle avec résignation, s'il revoit sans répugnance les -personnes qui l'ont soigné, je me moque des rechutes! - ---Eh! mon père, pourquoi serait-il honteux d'avoir aimé jusqu'à -l'excès? C'est une noble et généreuse folie, qui n'entrera jamais dans -les petites âmes. Et comment aurait-il de la répugnance à revoir ceux -qui l'ont soigné?... C'est nous! - -Après six jours de délire, une sueur abondante emporta la fièvre, et -le malade entra en convalescence. Lorsqu'il se vit dans une chambre -inconnue, entre Mme et Mlle Auvray, sa première idée fut qu'il était -encore à l'hôtel des Quatre-Saisons, dans la grande rue d'Ems. Sa -faiblesse, sa maigreur et la présence du médecin le ramenèrent à -d'autres pensées: il se souvint, mais vaguement. Le docteur lui vint -en aide. Il lui versa la vérité avec prudence, comme on mesure les -aliments à un corps affaibli par la diète. François commença par -écouter son histoire comme un roman où il ne jouait aucun rôle; il -était un autre homme, un homme tout neuf, et il sortait de la fièvre -comme d'un tombeau. Peu à peu les lacunes de sa mémoire se comblèrent. -Son cerveau était plein de cases vides qui se remplirent une à une, -sans secousse. Bientôt il fut maître de son esprit; il rentra en -possession du passé. Cette cure fut œuvre de science et surtout de -patience. C'est là qu'on admira les ménagements paternels de M. Auvray. -L'excellent homme avait le génie de la douceur. Le 25 décembre, -François, assis sur son lit, lesté d'un bouillon de poulet et de la -moitié d'un jaune d'œuf, raconta sans interruption, sans trouble et -sans divagation, sans honte, sans regrets, et sans autre émotion qu'une -joie tranquille, l'histoire des trois mois qui venaient de s'écouler. -Claire et Mme Auvray pleuraient en l'écoutant. Le docteur avait l'air -de prendre des notes ou d'écrire sous la dictée, mais il tombait autre -chose que de l'encre sur son papier. - -Quand le récit fut achevé, le convalescent ajouta en forme de -conclusion: - -«Aujourd'hui, 25 décembre, à trois heures de relevée, j'ai dit à mon -excellent docteur, à mon bien-aimé père, M. Auvray, dont je n'oublierai -plus ni la rue, ni le numéro: «Monsieur, vous avez une fille, Mlle -Claire Auvray; je l'ai vue cet été aux eaux d'Ems, avec sa mère; je -l'aime; elle m'a bien assez prouvé qu'elle m'aimait, et, si vous ne -craignez pas que je retombe malade, j'ai l'honneur de vous demander sa -main.» - -Le docteur ne fit qu'un petit signe de tête, mais Claire passa ses bras -autour du cou du malade et le baisa sur le front. Je ne désire pas une -autre réponse lorsque je ferai pareille demande. - -Le même jour, M. Morlot, plus calme et délivré de la camisole, se leva -à huit heures du matin. En sortant du lit, il prit ses pantoufles, -les tourna, les retourna, les sonda soigneusement, et les passa à -l'infirmier en le suppliant de voir si elles ne contenaient pas trente -mille livres de rente. C'est alors seulement qu'il consentit à se -chausser. Il se peigna pendant une bonne demi-heure en répétant: «Je -ne veux pas qu'on dise que la fortune de mon neveu est passée sur ma -tête.» Il secoua chacun de ses vêtements par la fenêtre, après les -avoir fouillés jusque dans leurs derniers replis. Habillé, il demanda -un crayon et écrivit sur les murs de sa chambre: - - BIEN D'AUTRUI NE DÉSIRERAS. - -Puis il commença à se frotter les mains avec une incroyable vivacité, -pour se convaincre que la fortune de François n'y était pas attachée. -Il se gratta les doigts avec son crayon, en les comptant depuis le -premier jusqu'au dixième, tant il avait peur d'en oublier un. M. -Auvray lui fit sa visite quotidienne: il se crut en présence d'un -juge d'instruction, et demanda instamment à être fouillé. Le docteur -se fit reconnaître et lui apprit que François était guéri. Le pauvre -homme demanda si l'argent était retrouvé. «Puisque mon neveu va sortir -d'ici, disait-il, il lui faut son argent: où est-il? Je ne l'ai pas. A -moins qu'il ne soit dans mon lit!» Et il culbuta son lit si lestement -qu'on n'eut pas le temps de l'en empêcher. Le docteur sortit en lui -serrant la main; il frotta cette main avec un soin scrupuleux. On lui -apporta son déjeuner; il commença par explorer sa serviette, son verre, -son couteau, son assiette, en répétant qu'il ne voulait pas manger la -fortune de son neveu. Le repas fini, il se lava les mains à grande -eau. «La fourchette est en argent, disait-il; s'il m'était resté de -l'argent après les mains!» - -M. Auvray ne désespère pas de le sauver, mais il faudra du temps. C'est -surtout en été et en automne que les médecins guérissent la folie. - - - - -TERRAINS A VENDRE. - - -I - -Henri Tourneur, qui vient d'obtenir une première médaille à -l'Exposition universelle, n'est pas un peintre de génie, mais il ne -fait que d'excellents tableaux. Il dessine presque aussi bien que M. -Ingres, et sa couleur est presque aussi riche que celle de M. Diaz. -Sa peinture est à la mode depuis quatre ou cinq ans, et elle n'a rien -à redouter des caprices de la mode. Il la vend à des prix anglais, -c'est-à-dire exorbitants. _Les Dames de la cour visitant l'atelier de -Jean Goujon_ ont été payées dix-huit mille francs pour un musée de -Paris. Un banquier de Rouen a donné six mille francs du _Baiser d'Alain -Chartier_, petite toile de 4, fausse mesure; et _Mlle Doze écoutant les -confidences de Mlle Mars_ vient d'être achetée onze mille francs par un -riche amateur belge. Il a plus de commandes qu'il n'en peut exécuter en -deux ans, et je ne vois pas ce qui l'empêcherait de gagner quarante -mille francs par année. - -Ses premiers succès datent de l'Exposition de 1850. Jusque-là il avait -gagné obscurément sa vie. M. Tourneur père, commissionnaire en vins, -retiré des affaires avec dix mille francs de rente, n'avait ni aidé ni -contrarié la vocation de son fils; il l'avait livré à lui-même, sans -argent, avec ces paroles encourageantes: «Si tu as du talent, tu te -tireras d'affaire; si tu n'en as point, tu renonceras à la peinture, et -je te placerai dans le commerce.» De vingt à trente ans, Henri dessina -des bois pour les éditions à bon marché, il peignit des éventails, des -boîtes de confiseur, des porcelaines et même des devants de cheminée. -_L'enfant au pot-au-feu_, qui se vend encore en province, est un de ses -péchés de jeunesse. Ces dix années de gêne lui furent profitables: il -y apprit l'économie. Le jour où il vit son pain assuré pour dix-huit -mois, il tourna le dos à l'industrie et se mit à la peinture. - -Son atelier est le plus grand de l'avenue Frochot et un des plus beaux -de Paris. C'est un musée où l'on voit un peu de tout, excepté des -tableaux. La raison en est fort simple. Lorsque Tourneur veut peindre -une jeune dame du temps de Louis XIII cachetant un billet doux, il -commence par courir les marchands de curiosités: il achète, soit une -tapisserie du temps, soit une tenture de cuir gaufré pour remplir le -fond du tableau. Il choisit un beau meuble ancien, qu'il fait porter -chez lui. Il déterre au fond d'une boutique un petit bureau richement -incrusté, il le paye et l'emporte sous son bras. Il se procure, -n'importe à quel prix, les vieilles soieries et les guipures deux -fois centenaires dont il composera le costume; il guette aux ventes -publiques l'écritoire de Marion Delorme et le cachet de Ninon de -Lenclos. Tel est son amour de l'exactitude. Il habille son mannequin -avec un soin scrupuleux, il fait venir un beau modèle pour la tête -et pour les mains, et il peint tout d'après nature. Il ne fait qu'un -tableau à la fois, l'achève sans interruption et le livre aussitôt -verni. On ne voit chez lui ni esquisses, ni pochades, ni croquis, ni -ce pêle-mêle d'études interrompues, d'imaginations ébauchées et de -tableaux invendus qu'on aime à rencontrer dans un atelier. On n'y -trouve qu'une toile en voie d'exécution et déjà placée dans le cadre. -Mais les murs sont couverts de tentures splendides et hérissés d'armes -magnifiques dont plus d'une a coûté mille francs. Les vieux meubles et -les étagères supportent une multitude de porcelaines, de faïences, de -grès, d'émaux précieux, de bronzes rares, et de bijoux artistiques. Sa -maison est comme une succursale du musée de Cluny. - -Quant à lui, ceux qui n'ont pas vu son portrait gravé par Calamatta -ne le reconnaîtront jamais dans la rue. Il ressemble beaucoup moins à -un artiste qu'à un jeune négociant anglais. Sa figure est régulière, -un peu froide; sa peau très-blanche, ses cheveux châtain clair. Il -se coiffe à l'anglaise, sur les tempes, et ne porte que les favoris. -Il est petit, mais bien pris dans sa petite taille. Je connais peu -d'hommes qui s'habillent mieux que lui; il a les draps les plus beaux -et les habits les mieux coupés. Jamais de couleurs claires, jamais de -formes excentriques, et point de bijoux hormis sa montre, qui est de -Breguet. S'il porte une canne, c'est un jonc de cent francs, avec une -petite pomme d'écaille noire qui vaut cent sous. Je l'ai rencontré -bien des fois, dans le temps où il était son propre valet de chambre, -et je ne me souviens pas d'avoir vu sur lui un grain de poussière. -Il s'est couché souvent sans dîner, mais il n'est jamais sorti sans -gants frais. Lorsqu'il prenait ses repas dans une laiterie de la rue -Pigalle, il commandait ses chapeaux rue Richelieu, et ses chaussures -chez le bon faiseur. Dans l'atelier, il s'habille de blanc, soit en -laine, soit en coutil, suivant la saison, et ne se tache jamais; il -est propre et soigné comme sa peinture. Depuis un an il s'est donné le -luxe d'un noir. C'est un jeune nubien de dix-huit ans, oublié à Paris -par un Anglais qui revenait d'Égypte. Il n'était pas baptisé: Tourneur -lui a donné le nom de Boule-de-Neige. Il lui a enseigné tous les arts -libéraux qui sont à la portée des races noires: frotter le parquet, -épousseter les meubles, brosser les habits, vernir la chaussure, et -porter les lettres à leur adresse. Grâce aux soins qu'il a pris, il -est, pour dix francs par mois, l'homme le mieux servi de tout Paris. - -On prétend qu'il a déjà fait de notables économies; mais moi qui -le connais, je puis vous assurer qu'il n'en est rien. Les artistes -exagèrent tout, et particulièrement les économies des autres artistes. -Tourneur a trop dépensé en achats de toute sorte pour qu'il lui soit -resté beaucoup d'argent liquide. Notez, de plus, que Boule-de-Neige -dévore trois kilogrammes de pain par jour, et vous comprendrez pourquoi -la fortune de son maître se réduit à cinquante mille francs, placés en -rentes sur l'État. - -Si modeste que le chiffre paraisse, il prouve à tout homme de sens -que M. Henri Tourneur est un artiste de bonne vie. Il ne court ni les -bals ni les théâtres, et ne va qu'à la Comédie-Française, où il a ses -entrées. Sa conduite est aussi régulière que peut l'être celle d'un -homme de trente-cinq ans. Cependant je ne voudrais point jurer qu'il -soit indifférent à la beauté de Mellina Barni. Lorsqu'elle rompit son -engagement avec le directeur de la Scala pour venir chanter à Paris, -il la décida à retarder ses débuts, qui se font encore attendre. On le -voit souvent chez elle, et même, ce qui est plus grave, on la rencontre -quelquefois chez lui. Mais ce ne sont pas mes affaires. - -Le 15 mai de cette année, une heure après l'ouverture de l'Exposition -des beaux-arts, Henri Tourneur était en contemplation devant lui-même, -et souriait à son tableau d'_Alain Chartier_, lorsqu'il reçut dans -l'épaule une de ces tapes familières qui ébranleraient l'équilibre d'un -bœuf. Il se retourna, comme si on l'avait touché sur un ressort; mais -sa colère ne tint pas devant le gros sourire rougeaud de M. de Chingru: -il se mit à rire. - -«Bonjour, Van Ostade, Miéris, Terburg, Gérard Dow!» s'écria M. -de Chingru, si haut que cinq ou six personnes profitèrent de son -discours. «J'ai vu tes trois tableaux, ils n'ont rien perdu, ils sont -magnifiques; au fait, il n'y a que cela ici. Tu as battu la France, la -Belgique et l'Angleterre, Meissonnier, Willems et Mulready. Tu peins -le genre comme _genre_ lui-même, et tu es savant comme _pinxit_. Si le -gouvernement ne te donne pas cent mille francs de commande et la croix, -je démolis la Bastille!» - -Il prit Henri par le bras, et ajouta à voix basse: - -«Veux-tu te marier? - ---Laisse-moi donc tranquille! - ---Un million! - ---Tu es fou! un million ne voudrait pas de moi. - ---Pourquoi cela? un million et toi, vous vous valez. Qu'est-ce qu'un -million gagne par an? cinquante mille francs. Tu peux en faire autant: -tu es donc de la force d'un million. - ---Où as-tu déterré cela? - ---Ah! ah! le récit t'intéresse. Écoute donc. Il existe de par le monde -un M. Gaillard.... - ---Qui joue à la Bourse? Merci. J'ai vu _Ceinture dorée_. - ---Il ne joue pas plus que moi; il est archiviste au ministère de.... - ---Une place de dix mille francs? - ---Non; trois mille six cents, plus quatre cents francs de gratification -qui ne manquent jamais; total quatre mille. Voilà le beau-père. - ---Et mon million? - ---Ah! _mon_ million! Tu mords, Van Ostade, tu mords! M. Gaillard est -un employé modèle. Depuis trente ans, il arrive à son bureau à dix -heures moins cinq, il en sort à quatre heures cinq minutes, et dans -l'intervalle il ne se fait pas remplacer par son chapeau pour aller -jouer au billard. - ---Chingru, tu m'agaces. - ---Un peu de patience! Cet archiviste comme on n'en trouve plus habite -vers le haut de la rue d'Amsterdam avec sa fille, sa sœur et sa bonne. -Leur appartement est au quatrième; trois chambres à coucher, pas de -salon. Les fenêtres.... - ---Adieu, Chingru. - ---Adieu, Gérard Dow. Les fenêtres donnent sur un terrain de dix mille -mètres. Tu n'es pas encore parti? - ---Va donc! - ---Dix mille mètres à cent francs font un million. Celui qui nierait -cela donnerait un fier démenti à Pythagore! Ce million, mon cher -Terburg, est la propriété de M. Gaillard. - ---Mais comment se fait-il...? - ---Sois tranquille, il ne l'a pas volé. On vole un portefeuille, cela -se voit tous les jours; mais on ne vole pas un terrain d'un hectare: -il faudrait des poches trop grandes. En l'an de grâce 1830, quelques -jours après les histoires de Juillet, M. Gaillard, surnuméraire de -cinquième année, se vit à la tête d'une somme de soixante-quinze mille -francs, l'héritage d'un oncle de Narbonne. Il cherchait un placement à -l'abri des révolutions, lorsqu'il découvrit ces bienheureux terrains, -qui valaient alors sept francs le mètre. Son compte fut bientôt fait: -soixante et dix mille francs d'achat, cinq mille pour le notaire et -pour le fisc. Il paya comptant et fut considéré. - ---Mais depuis, pourquoi n'a-t-il pas vendu?... - ---Depuis? il n'a jamais déplacé l'écriteau, et je te le montrerai quand -tu voudras: _Terrains à vendre en totalité ou par lots._ Et je te -prie de croire que les acheteurs n'ont pas manqué. Le lendemain de la -signature de l'acte, on lui offrit dix mille francs de bénéfice. Il se -dit: «Bon! je n'ai pas fait un sot marché.» Et il garda son terrain. -Lorsqu'on bâtit la gare de Saint-Germain, un spéculateur lui apporta -deux cent mille francs. Il se gratta le nez (c'est le seul défaut que -je lui connaisse), et il répondit que sa femme ne voulait pas vendre. -En 1842, sa femme était morte; une compagnie de gaz lui fit des offres -éblouissantes: un demi-million! «Ma foi, répondit-il, puisque j'ai -attendu douze ans, j'attendrai bien encore. Je vois avec plaisir que le -temps travaille pour moi; il ne faut pas le déranger. Quand ma fille -sera en âge de se marier, nous verrons!» Il est bon de te dire que sa -fille est contemporaine du célèbre terrain. En 1850, sa fille avait -vingt ans, un bel âge, et le terrain valait huit cent mille francs, un -bon prix. Mais il s'est si bien accoutumé à garder l'un et l'autre, -qu'il faudra la croix et la bannière pour le décider soit à vendre, -soit à marier. On a beau lui prêcher que le cas est tout différent, que -les terrains ne perdent pas pour attendre, mais que les filles, passé -un certain âge, sont sujettes à dépréciation: il se bouche les oreilles -et retourne à son bureau gratter du papier. - ---Et sa fille? - ---Elle s'ennuie à cent francs par jour, et de si bon cœur, qu'elle -aimera le premier homme qu'elle verra luire à l'horizon. - ---Elle ne voit personne? - ---Personne qui ait figure humaine: un vieux notaire de province et cinq -ou six employés qui ressemblent à des garçons de bureau. Tu comprends -qu'on ne va pas donner des bals dans un appartement composé de trois -chambres à coucher! Je suis le seul homme présentable qui ait accès -dans la maison. - ---Elle n'est pas trop laide? - ---Elle est magnifique! Je ne te dis que ça. - ---A-t-elle un nom humain? Je t'avertis que si elle s'appelle -Euphrosyne.... - ---Rosalie: cela te va-t-il? - ---Oui, Rosalie.... Rosalie..., c'est un joli nom. Est-elle un peu -élevée? - ---Elle? Artiste, mon cher, comme toi et moi. - ---Distinguons, je te prie. - ---Ingrat! Elle ne joue d'aucun instrument, et elle ne va pas copier -de tableaux au Louvre; mais elle comprend la peinture, elle sent la -musique comme celui qui l'a inventée. Du reste, éducation sévère: le -spectacle six fois par an, les monuments deux fois par mois, quatre -concerts en carême, une bibliothèque sérieuse, peu de romans, et tous -anglais; pas de tourterelles dans la maison, pas un cousin dans la -famille! - ---Parle, parle, Chingru; je te supporte! Quand me présenteras-tu? - ---Demain, si tu veux. Je lui ai déjà parlé de toi. - ---Et que lui as-tu dit? - ---Que tu étais le seul de nos grands peintres dont je n'eusse pas de -tableaux. - ---Je t'en commencerai un le lendemain du mariage. - ---Merci. Je te demanderai encore un service. - ---Si ce n'est pas un service d'argenterie.... - ---Tu sais, mon cher, que j'ai près de quarante ans, et point de place. -A mon âge, tout le monde est casé, c'est la coutume. Il me fâche de -faire exception, et d'entendre murmurer autour de moi: «M. de Chingru; -un beau nom; qu'est-ce qu'il fait?--Il a de quoi vivre: c'est un homme -qui ne demande rien à personne.--Oui; mais qu'est-ce qu'il fait?» -Parbleu! je ferais comme tout le monde, si j'avais seulement une place -de trois mille francs! Voyons, mon petit Tourneur, je ne te demande -rien maintenant; plus tard, si tu es content. Tu as du crédit, tu -connais les hommes haut placés, tu vas chez les ministres; tu diras un -mot pour moi, pas vrai? - ---A quoi es-tu bon? - ---A tout, car je n'ai rien étudié spécialement. - ---Eh bien! je ne dis pas non. A quelle heure demain? - ---A deux heures. Elle sera seule avec sa tante; tu viendras pour -acheter un lot de terrain. - ---Veux-tu que j'aille te prendre? - ---Non, non; c'est moi qui passerai à ton atelier; je ne suis jamais -chez moi. Sais-tu seulement où je demeure? - ---Je ne me rappelle plus au juste. - ---Là, quand je te le disais! Eh bien! tous mes amis sont aussi avancés -que toi. Je ne loge pas; je perche. Tout au plus si je sais mon -adresse, tant je vis peu à la maison! Adieu.» - -M. de Chingru (Louis-Théramène), sans profession avouée et sans -domicile connu, est ce qu'on appelle vulgairement une peste d'atelier. -Son talent consiste à s'introduire chez les artistes, à leur donner de -son gros encensoir dans le visage, à médire de l'un chez l'autre, à se -faire tutoyer, et à décrocher çà et là une esquisse qu'on lui laisse -prendre. Sans être ni artiste ni critique, il a cependant un nez de -brocanteur, et il flaire assez bien les toiles qui sont de défaite. -Dans les ateliers où il est reçu, il se pose en point d'admiration -le long des murs, célébrant tout, le bon et le mauvais, jusqu'à ce -qu'il ait jeté son dévolu sur un ouvrage auquel l'artiste n'attache -que peu de prix. Il y reporte tout l'effort de son admiration, il y -donne de toute l'impétuosité de son enthousiasme. Il s'en écarte, -puis il revient; il déprécie un chef-d'œuvre au profit de sa passion -dominante; il s'en va. Mais il ajuste son dernier coup d'œil sur -l'objet de sa convoitise. Le lendemain, on le revoit, mais il ne voit -personne; il dit à peine bonjour, il va droit au tableau de la veille. -C'est son pôle: vous diriez un homme aimanté. Il ne craint pas de dire -à l'artiste: «Voilà ton premier chef-d'œuvre; le jour où tu as fait -cela, tu es sorti du pair; la veille, tu n'étais qu'un peintre comme -les autres, un Delacroix, un Troyon, un Corot; le lendemain, tu étais -toi.» Et il regarde encore, et il décroche cette toile sans cadre, il -la porte à la fenêtre, il l'essuie du revers de sa manche, il la remet -en place en maugréant contre les bourgeois qui ne viennent pas la -couvrir d'or. Huit jours après, il revient, mais il regarde ailleurs; -il évite ce coin-là, il n'y jette les yeux qu'à la dérobée en étouffant -un soupir. Un matin, il arrive avec le soleil: il a rêvé que son cher -tableau était vendu à la reine d'Angleterre; il veut l'admirer encore -une fois. Pour le coup l'artiste perd patience et lui dit des injures: -«Tu n'es qu'un âne; il y a ici vingt tableaux pas mal, et tu vas -t'épater devant une croûte. Cette esquisse est stupide, on n'en fera -jamais rien; je ne veux plus la voir; emporte-la, mais ne m'en reparle -plus.» Chingru ne se le fait pas dire deux fois: il court au tableau -avec des cris de pygargue affamé, il le montre à l'artiste, il le -célèbre à grand renfort de superlatifs, et il finit par y faire mettre -une signature qui en triple la valeur. On ne regarde pas trop à lui -donner un tableau, parce qu'on sait qu'il en a plusieurs, et des bons -peintres; on se dit qu'on ne sera pas compromis dans sa galerie. Mais -sa galerie, personne ne la connaît. Sa maison est l'antre du lion: on -sait ce qui y entre, on ne sait pas ce qui en sort. Tous les tableaux -qu'on lui donne sont immédiatement vendus sous main à un brocanteur, -qui les expédie en province, en Belgique ou en Angleterre. Si le -hasard en rapportait quelqu'un à Paris, Chingru répondrait sans se -troubler: «Je l'ai donné; je n'ai rien à moi; je suis si bon vivant!» -ou bien: «Je l'ai échangé contre un Van Dyck.» Quel est le peintre qui -se plaindrait d'avoir été échangé contre un Van Dyck? C'est ainsi que -Louis-Théramène de Chingru s'est fait un bureau de bienfaisance de tous -les ateliers de Paris. - -Henri Tourneur ne lui avait jamais rien donné, et pour cause: -lorsqu'on vend sa peinture, à quoi bon la donner? Mais il se promit de -le récompenser largement s'il menait à bonne fin l'affaire du mariage. - -L'un et l'autre furent exacts au rendez-vous, et deux heures sonnaient -au chemin de fer de la rue Saint-Lazare, lorsque Chingru étendit la -main vers le pied de biche de M. Gaillard. Ce fut Rosalie qui leur -ouvrit: la vieille tante était au marché avec la bonne. Elle les -fit entrer dans la salle à manger, donna à Chingru des nouvelles de -toute la famille, se laissa présenter M. Tourneur comme on reçoit -un homme dont on a beaucoup entendu parler, et écouta gracieusement -les explications qu'il lui donnait sur le choix d'un terrain et la -construction d'un atelier. Elle ne savait ni à quelles conditions son -père voulait vendre, ni s'il consentirait à couper un lot en deux -moitiés; mais elle montra un plan lithographié, qu'Henri demanda la -permission d'emporter chez lui pour un jour ou deux: il reviendrait -pour s'entendre avec M. Gaillard. L'entrevue dura dix minutes et le -peintre sortit ébloui. - -«Eh bien? lui demanda Chingru dans l'escalier. - ---Laisse-moi tranquille; j'ai des picotements dans les yeux, il me -semble que je viens de faire un voyage en Italie. - ---Tu ne te trompes pas de beaucoup: la dynastie des Gaillard est -originaire de Narbonne, cité romaine. Le père Gaillard se pique de -descendre des conquérants du monde. On l'humilierait fort en lui -prouvant que son nom n'est qu'un adjectif très-français parvenu au rang -de nom propre. Lorsqu'on lui chante, comme à l'Opéra-Comique: - - Bonjour, bonjour, monsieur Gaillard! - -il entame une dissertation de tous les diables pour vous prouver qu'il -existait des soldats ou valets d'armée, chargés de prendre soin des -casques, _galea_, casque, _galearius_, d'où Gaillard; voir la Stratégie -de Végèce, tel chapitre, tel paragraphe.... Voilà comme tu m'écoutes?» - -Henri avait les yeux cloués sur la maison de M. Gaillard. Chingru -poursuivit: - -«Ne prends pas tant de peine; ses fenêtres donnent sur la cour. Elle -est donc de ton goût? - ---Ce n'est pas une femme, Chingru; c'est une déesse. Je m'attendais à -voir une pauvre Eugénie Grandet, étiolée par les privations et séchée -par l'ennui. Je ne l'aurais jamais crue si grande, si bien faite, si -riche en beauté, et d'une couleur si éblouissante. Tu dis qu'elle -a vingt-cinq ans? Oui, elle doit avoir vingt-cinq ans, l'âge de la -perfection des femmes. Toutes les statues grecques ont vingt-cinq ans! - ---Brrr! tu pars comme une compagnie de perdrix. As-tu remarqué ses yeux? - ---J'ai tout vu: ses grands yeux noirs, ses beaux cheveux châtains, ses -sourcils divinement dessinés, sa bouche fière, ses lèvres épaisses et -rouges, ses petites dents transparentes, ses belles mains effilées, -ses bras puissants, son pied grand comme la main et large comme deux -doigts, son oreille rose comme un coquillage des Antilles. Si j'ai -remarqué ses yeux! Mais j'ai remarqué sa robe, qui est en alpaga -anglais; son col et ses manches, qu'elle a dessinés elle-même, car on -ne fait pas de pareils dessins chez les marchands. Elle n'a pas de -bagues aux doigts, et ses oreilles ne sont pas percées: tu vois bien -que je la sais par cœur. - ---Diantre! si le cœur s'en mêle déjà, je n'ai plus rien à faire ici. - ---J'ai dû dire un millier de sottises; je ne m'entendais pas parler; -j'étais tout dans mes yeux; j'éprouvais pour la première fois de ma vie -le bonheur de contempler une beauté parfaite. - ---Voilà qui va bien; maintenant viens contempler autre chose. - ---Quoi donc? - ---Les terrains. - ---Je me soucie bien des terrains! Que cette fille-là soit sans le sou -et qu'elle veuille de moi, je l'épouse! - ---Ne te gêne pas, mon cher; si les terrains t'ennuient, tu me -les donneras. Il y a longtemps que je regrette de n'être pas né -propriétaire.» - -Lorsque M. Gaillard revint de son bureau, Rosalie lui raconta que M. -de Chingru avait amené un jeune artiste, M. Henri Tourneur, pour voir -les terrains; qu'elle avait donné le plan; que ce monsieur reviendrait -lui parler. «Mais, ajouta-t-elle en riant, je parierais qu'il a une -autre idée en tête, car il n'a regardé que moi; il a parlé sans savoir -ce qu'il disait; et d'ailleurs.... il est beaucoup trop bien pour un -simple acheteur de terrains.» - -M. Gaillard ne fronça pas le sourcil; il se gratta familièrement le -nez, qu'il avait fort beau, et répondit: - -«M. de Chingru devrait bien se mêler de ses affaires. J'irai demain -matin redemander mon plan à ce jeune homme, et savoir ce qu'il veut de -nous.» - - -II - -Le lendemain, à huit heures du matin, Henri endossait sa veste -d'atelier, lorsque Boule-de-Neige introduisit un homme très-grand, -très-sec, très-poli, un peu timide, et précédé d'un nez magnifique: -c'était M. Gaillard. Il s'assit, et expliqua, avec force -circonlocutions, que son terrain avait été divisé une fois pour toutes, -pour la plus grande commodité des acquéreurs; qu'il était impossible -de partager un lot en deux moitiés d'égale valeur, puisque chaque lot -n'avait que quinze mètres en façade, qu'il serait fort difficile de -calculer la valeur de la fraction restante qui ne donnerait pas sur -la rue, et que, si M. Tourneur n'était pas en mesure ou en humeur -d'acheter un lot entier, sauf à en revendre partie, mieux valait en -rester là. - -«Monsieur, reprit Henri, presque aussi troublé que M. Gaillard, je ne -suis ni acheteur très-habile, ni vendeur très-expérimenté. Je suis -artiste, comme vous le voyez. M. de Chingru..., mais, tenez! j'aime -mieux vous parler franchement, quoique les choses que j'ai à vous dire -ne soient pas faciles à expliquer. Monsieur, vous n'êtes pas seulement -propriétaire; vous êtes père. J'avais entendu parler en termes si -avantageux de Mademoiselle votre fille, qu'il m'est venu un incroyable -désir de la connaître et de lui parler. J'ai pris prétexte de ces -terrains; j'ai choisi, je l'avoue, un moment où j'espérais la trouver -seule; j'ai obtenu par surprise l'honneur de causer dix minutes avec -elle; elle m'a paru merveilleusement belle et tout à fait bien élevée; -et puisque vous êtes venu de vous-même à un entretien que j'aurais -sollicité aujourd'hui ou demain, permettez-moi de vous dire que ma plus -chère ambition serait d'obtenir la main de Mlle Rosalie Gaillard.» - -M. Gaillard porta vivement la main à son nez. Henri poursuivit: - -«Je sais, monsieur, tout ce qu'il y a d'inusité dans une demande si -directe et si peu prévue. C'est tout au plus si vous connaissez mon -nom. J'ai trente-quatre ans; le public aime ma peinture et la paye -fort bien. J'ai amassé, en cinq années, une somme de cinquante mille -francs, et j'ai acheté sur mes économies le mobilier que voici: il vaut -à peu près autant. Je puis justifier de quatre-vingt mille francs de -commandes, que j'exécuterai avant le 1er janvier 1857, sans me presser. -Voilà mon actif, comme dirait mon père. Quant au passif, pas un centime -de dettes. Je pourrais compter à mon avoir la fortune de mon père, -dix mille francs de rente, amassée honorablement dans le commerce: -je n'en parle que pour mémoire. Mon père a pris la douce habitude de -me laisser travailler à ma guise et de ne m'aider en rien: je ne lui -causerai pas l'ennui de lui demander une dot. De votre côté, si vous -me faisiez l'honneur de m'accorder Mademoiselle votre fille, je vous -supplierais de garder tout votre bien pour en user à votre gré; je -gagnerai la vie de ma femme et de mes enfants. Je ne me dissimule pas -que ces conditions ne remédient point à l'inégalité de nos fortunes. -Il faudrait, pour bien faire, que je fusse plus riche ou que vous -fussiez plus pauvre; mais je ne sais pas le moyen de m'enrichir en un -jour, et je ne suis pas assez égoïste pour désirer votre ruine. Ce que -je crois pouvoir vous promettre, c'est que, le jour où Mademoiselle -votre fille entrera en possession de son bien, j'aurai amassé une assez -belle aisance pour qu'un million gagné sans travail ne me fasse pas -rougir.... Je ne sais, monsieur, si je me suis fait comprendre.... - ---Oui, monsieur, répondit M. Gaillard, et, tout artiste que vous êtes, -vous m'avez l'air d'un fort honnête homme.» - -Henri Tourneur rougit jusqu'au blanc des yeux. - -«Excusez-moi, reprit vivement le bonhomme; je ne veux pas dire de -mal des artistes: je ne les connais pas. Je voulais simplement vous -faire entendre que vous raisonnez comme un homme d'ordre, un employé, -un négociant, un notaire, et que vous ne professez point la morale -cavalière des gens de votre état. Du reste, vous êtes bien de votre -personne, et je crois que vous plairiez à ma fille si elle vous voyait -souvent. Elle a toujours eu un goût prononcé pour la peinture, la -musique, la broderie et tous ces petits talents de société. Votre âge -s'accorde avec celui de Rosalie. Votre caractère me semble bon, à la -fois sérieux et enjoué. Vous paraissez entendre les affaires, et je -vous crois capable d'administrer une fortune de quelque importance. -Enfin, vous me plaisez, monsieur! C'est pourquoi je vous prie de ne pas -remettre les pieds chez moi, jusqu'à nouvel ordre.» - -Henri rêva qu'il tombait de la cathédrale de Strasbourg. M. Gaillard -s'empressa d'ajouter: - -«Je ne vous dirais pas cela si je vous croyais un homme sans -conséquence, comme, par exemple, M. de Chingru. Mais je suis prudent, -monsieur, et, dans votre intérêt comme dans l'intérêt de ma fille, -j'ai besoin de prendre des renseignements. Je crois que vous menez -une bonne conduite; mais si, par hasard, vous aviez quelque liaison -qui ferait plus tard le malheur de ma fille, ce n'est pas vous qui -m'en avertiriez, n'est-il pas vrai? Vous me dites que vous gagnez -des montagnes d'or, et je vous crois, bien qu'il me semble assez -extraordinaire qu'un seul homme puisse fabriquer pour quatre-vingt -mille francs de tableaux en dix-huit mois. Je vous crois; mais, pour la -décharge de ma conscience, il faut que j'aille aux informations. J'ai -besoin de causer avec M. votre père, pour savoir s'il n'a jamais eu à -se plaindre de vous. Il sera bon que je m'informe dans le quartier si -vous ne devez rien à personne.... - ---Monsieur.... - ---Je vous crois; mais on a quelquefois des dettes sans le savoir. Où -avez-vous fait vos études? - ---Au collége Charlemagne, institution Jauffret. - ---Bon! j'irai voir votre proviseur et votre chef d'institution: je ne -vous prends pas en traître, mais je suis prudent, monsieur. C'est ma -qualité; mon défaut, si vous voulez. Je m'en suis toujours bien trouvé. -Si j'étais moins prudent, j'aurais vendu mes terrains à la compagnie -de Saint-Germain, en 1836: voyez un peu la belle affaire! Si j'étais -un père étourneau comme on en voit tant, j'aurais donné ma fille l'an -dernier à un agent de change qui vient de se brûler la cervelle. -Patience, jeune homme, vous ne perdrez rien pour attendre. Si vous -méritez ma fille, vous l'aurez; mais il faut que les affaires suivent -leur cours. Je suis prudent.... ne me reconduisez pas.... Si mon père -avait eu ma prudence, je serais plus riche que je ne suis.... Allez -travailler, allez.... je suis prudent!» - -Henri passa huit jours à exécuter des variations sur ce thème connu: -Peste soit de la prudence et des hommes prudents! Toutefois, il fit -acte de prudence en dénouant les liens qui l'attachaient à Mellina. Il -lui envoya un piano à queue qu'il lui avait promis, et il la consigna -sévèrement à sa porte. - -Le huitième jour, Chingru vint lui annoncer la visite de M. Gaillard. -Il conta que M. Gaillard avait couru tout Paris, interrogé tous -les ministères, et surtout la division des beaux-arts, questionné -les marchands de tableaux, compulsé les livrets des expositions -précédentes, relu les cinq derniers salons de Théophile Gautier, et -recueilli tout un dossier de renseignements admirables. «Il sait -tout; il sait que tu as obtenu un prix d'histoire au concours général -en quatrième, sur l'organisation des colonies romaines: ceci l'a -particulièrement touché. C'est moi qu'il a interrogé sur la question -délicate: inutile de te dire que nous n'avons pas parlé de Mellina.» - -M. Gaillard vint à quatre heures et demie. Il entra en matière par -une vigoureuse poignée de main, dont le peintre fut tout réjoui. «Mon -jeune ami, dit-il, je sors de quarante ou cinquante maisons où l'on -m'a beaucoup parlé de vous: il me reste à vous étudier un peu par -moi-même. Je ne serais pas fâché non plus que vous fissiez plus ample -connaissance avec ma fille, car ce n'est pas moi que vous épouserez, -si vous épousez. Il faut, avant tout, que nous nous voyions tous -les jours pendant deux ou trois mois; après quoi, nous parlerons -d'affaires.» - -Henri le remercia avec effusion. «Que vous êtes bon, monsieur! Vous -m'autorisez à aller faire ma cour à Mlle Rosalie? - ---Non pas, non pas! Comme vous y allez! On en dirait de belles dans la -maison! Un jeune homme chez moi tous les soirs! Et si l'affaire tombait -dans l'eau! Tout Paris saurait que M. Henri Tourneur a dû épouser Mlle -Rosalie Gaillard, qu'il lui a fait la cour, et que le mariage a manqué. -On chercherait des pourquoi; on inventerait des raisons: qui peut -prévoir ce qu'on dirait?» - -Henri retint fort à propos un mouvement d'impatience. «Monsieur, -dit-il, savez-vous quelque autre endroit où nous puissions nous -rencontrer tous les jours? - ---Ma foi, non, et c'est ce qui m'embarrasse. Cherchez, vous êtes jeune, -vous dites que vous êtes amoureux: c'est à vous de trouver des idées! - ---S'il ne s'agissait que de cinq ou six entrevues, nous aurions les -théâtres, les concerts; mais on n'y peut pas aller tous les jours. Une -idée! Vous ne voulez pas que j'aille chez vous? Venez chez moi. - ---Jeune homme! avec ma fille! - ---Pourquoi pas? Je suis artiste avant d'être homme. Vous n'avez jamais -vu d'atelier? - ---Non, et voici le premier.... - ---Sachez donc que l'atelier d'un artiste est comme un terrain neutre, -une place publique ombragée en été, chauffée en hiver, où l'on -vient quand on veut, d'où l'on sort quand on en a assez, où l'on se -rencontre, où l'on se donne des rendez-vous, où chacun est chez soi -depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Un étranger qui vient à -Paris visite les ateliers comme les palais et les églises, sans billets -à montrer, sans permissions à obtenir, à la seule condition de saluer -en entrant et de remercier en sortant. Il y a mieux, c'est l'artiste -qui remercie. - ---Mais je ne veux pas que la France et l'étranger viennent ici défiler -devant ma fille! - ---N'est-ce que cela? Je condamnerai ma porte. - ---Mais encore faut-il que ses visites aient un prétexte plausible. - ---Rien de plus simple: je ferai son portrait. - ---Jamais, monsieur! Je suis incapable d'accepter.... - ---Vous me le payerez! - ---Je ne suis pas assez riche pour me passer cette fantaisie. - ---Mon Dieu! vous croyez peut-être qu'un portrait coûte bien cher! - ---Je sais à quel prix vous vendez votre peinture. - ---Les tableaux, oui, mais pas les portraits! J'espère que vous ne -confondez pas un portrait avec un tableau! - ---La différence n'est pas si grande. - ---Comment, pas si grande? Mon cher monsieur Gaillard, qu'est-ce qui -fait le prix d'un tableau? Est-ce la couleur? non. Est-ce la toile? -non. C'est l'invention. Les tableaux ne sont si chers que parce -qu'il y a peu d'hommes qui sachent inventer. Mais, dans un portrait, -l'invention est inutile, je dis plus, dangereuse: il ne faut que copier -exactement le modèle. Le premier peintre venu fait un portrait. Un -photographe, un ouvrier, un homme qui ne sait ni lire ni écrire vous -bâcle en dix minutes un portrait admirable: prix vingt francs, avec le -cadre. Devant cette concurrence, nous avons bien été forcés de baisser -nos prix, sauf à nous rattraper sur les tableaux. Promenez-vous sur les -boulevards, le prix des portraits est affiché partout. On ne les vend -plus, on les donne; un petit, cinquante francs; un grand, cent francs; -mais le cadre n'est pas compris! - ---Ce n'est pas ce qui m'arrêterait. Mais que diront mes amis, -lorsqu'ils verront chez moi le portrait de ma fille sorti des pinceaux -du célèbre Henri Tourneur? - ---Vous leur direz que vous l'avez fait faire sur le boulevard. - ---Alors vous me promettez de ne pas signer? - ---Je vous promets tout ce qu'il vous plaira. A quand la première séance? - ---Écoutez; j'ai droit tous les ans à un congé de quinze jours, -sans retenue. Il y a deux ans que je n'ai profité de mon droit; -j'économisais du temps pour un voyage en Italie. Je puis donc, en -prévenant mes chefs, prendre six semaines de congé. Donnez-moi cinq -ou six jours pour négocier cette affaire en douceur. Je ne veux pas -attirer l'attention de tout le ministère: je suis prudent.» - -Il sortit, et le peintre médita joyeusement sur le néant de la sagesse -humaine. «Voici, pensait-il, un père de famille qui, par prudence, -amène sa fille dans un atelier!» - -On ne sait pas combien le spectacle d'un bel atelier peut troubler -l'imagination d'une femme. Je parle d'un atelier de peinture; car le -froid, l'humidité, le baquet de terre glaise, le ton criard des plâtres -et la poussière du marbre qui envahit tout, nuisent à l'effet des plus -beaux ateliers de sculpteurs. Chez un peintre, pour peu qu'il soit -riche et qu'il ait du goût, on est ébloui dès le seuil de la porte. -Une lumière franche et décidée, qui tombe du ciel en droite ligne, se -joue à travers les étoffes, les tentures, les costumes accrochés à la -muraille, les vieux meubles et les trophées. Une personne habituée -aux ameublements convenus, où chaque chose a son emploi marqué, où -tout se comprend et s'explique, reste délicieusement ébahie devant -ce pêle-mêle organisé. Son regard avide court d'objets en objets, de -mystères en mystères; il sonde la profondeur des vieux bahuts de chêne; -il glisse légèrement sur les porcelaines rebondies de la Chine et du -Japon; il se pose sur un carquois bourré de longues flèches; il retombe -sur une large épée à deux mains; il s'arrête sur une cuirasse romaine -grignotée par la rouille de vingt siècles. Une guzla sans cordes, un -cor de chasse émaillé de vert-de-gris, la cornemuse d'un pifferaro, un -tambour de basque grossièrement bariolé, deviennent des objets de haute -curiosité. Pour une femme intelligente (et toutes les femmes le sont), -chacun de ces riens doit avoir un sens, chaque tapisserie exprime une -légende, chaque pot à bière un _lied_, chaque vase étrusque un roman, -chaque lame d'acier une épopée. Toutes les flèches doivent avoir été -trempées dans le _curare_, ce poison de l'Afrique centrale qui donne -la mort dans une piqûre. Les mannequins accroupis dans les coins -semblent des sphinx mystérieux qui se taisent, parce qu'ils auraient -trop à dire. Le possesseur de toutes ces merveilles, le roi de ce -lumineux empire, ne saurait être un homme comme les autres. Lorsqu'on -le voit, souriant et hospitalier, au milieu de tant d'hiéroglyphes -qu'il comprend, on l'admire. Ses habits quels qu'ils soient, ajoutent -au charme. C'est un costume à part, exempt des ridicules de la mode, -et bien en harmonie avec ce qui l'entoure. S'il est en cotonnade, il -doit venir de l'Inde; s'il est en flanelle, il a été tissé en Écosse -avec les laines de l'Australie: on ne s'avisera jamais qu'il sort de -la _Belle-Jardinière_. Les pantoufles rouges, achetées rue Montmartre, -se transforment en babouches du Caire ou de Beyrout. La petite chambre -à coucher, dont la porte entr'ouverte laisse voir un lit couvert -d'algérienne, a comme un faux air de harem. On ne s'étonnerait qu'à -moitié si l'on en voyait sortir cinq ou six oudâls, une gargoulette -à la main ou une amphore sur la tête. Pour peu qu'on voie rôder dans -l'atelier un beau nègre, comme Boule-de-neige, vêtu à l'orientale, -l'illusion est complète. Il n'est pas jusqu'à l'odeur capiteuse des -vernis et des essences qui ne contribue pour sa part à cet enivrement. -Ajoutez quelques gouttes de vin de Malaga dans un verre de Venise, et -Rosalie Gaillard, qui n'a jamais bu que de l'eau, se croira transportée -à mille lieues de Paris. - -La première séance fut décisive. Henri avait fait transplanter dans -son jardin tout le fonds d'un fleuriste de Neuilly; il avait mis -des plates-bandes jusque dans l'atelier. «Si j'allais chez elle, -pensait-il, je lui porterais un bouquet tous les jours; je ne veux -pas qu'elle perde.» Rosalie adorait les fleurs, comme toutes les -Parisiennes, et elle vivait depuis de longues années dans l'espérance -d'un jardin. Par un singulier caprice de la nature, cette enfant, née -de parents ineptes, avait tous les besoins de la vie élégante. Elle se -serait passée de pain plus volontiers que de musique, et elle jugeait -les fleurs plus utiles que les chaussures. Ses yeux s'allumaient à -la vue d'un bel attelage, quoiqu'elle ne fût jamais sortie qu'à pied -ou en omnibus. Elle aimait la toilette, sans jamais avoir fait de -toilette; elle dansait un peu tous les soirs en imagination, quoiqu'on -ne l'eût jamais conduite au bal; elle achetait tous les parcs et -tous les châteaux qu'elle voyait à vendre sur la quatrième page du -_Constitutionnel_. Avec de pareils goûts, elle eût été fort à plaindre -sans les espérances bien fondées qui la soutenaient. Une vie de -privations, ses instincts perpétuellement froissés auraient aigri son -cœur jusqu'au fond et donné à ses idées cette teinte grisâtre qu'on -observe chez les vieilles filles. Mais elle connaissait la fortune de -son père; elle était sûre de l'avenir; elle se consolait en jetant un -coup d'œil sur ce grand terrain nu qui était tout son horizon. Elle -avait pris pour devise: _Un temps viendra!_ et elle vivait d'espoir. -Elle s'était fait, au fond de son âme, une retraite délicieuse où -rien ne lui manquait, pas même l'amour d'un beau jeune homme, qui -ne tarderait pas à se présenter. Ainsi retranchée, elle prenait en -patience les soins du ménage, les travaux de couture, la conversation -des amis de son père, et l'éternelle partie de piquet dont ils -égayaient leurs soirées. Depuis un an, M. de Chingru lui était apparu -comme un être intermédiaire, classé entre ces messieurs et les gens du -monde, de même que dans l'échelle animale le singe est placé entre le -chien et l'homme. Lorsqu'elle vit Henri Tourneur, elle se dit qu'elle -avait trouvé, et elle ne chercha plus. Sa personne, son jardin, son -esprit, son atelier lui représentaient la perfection idéale, si on -était venu lui dire: «Il y a mieux,» elle aurait cru qu'on se moquait. - -Le peintre, tout en esquissant un portrait en pied, au quart de -nature, étudia jusque dans les moindres détails cette complète beauté -qui l'avait d'abord ébloui. Son premier coup d'œil ne l'avait pas -trompé. Il faut être un peu artiste pour juger si une jeune fille -est véritablement belle. L'éclat de la jeunesse, la fraîcheur de la -peau et une certaine mesure d'embonpoint composent souvent une beauté -factice qui dure un ou deux ans, et que la première grossesse emporte. -On a épousé une fille adorable, et l'on promène à travers la vie une -femme laide. La vraie beauté n'est pas dans l'épiderme, mais dans la -structure, qui ne change jamais; de là vient qu'une femme vraiment -belle l'est pour toute la vie, en dépit des ravages extérieurs de -la vieillesse. Rosalie a cette beauté inaltérable qui ne craint pas -les rides et qui défie le temps. Ceux qui ont voyagé en Italie se la -représenteront aisément, si je leur dis que c'est une Romaine aux -petits pieds. - -La glace fut bientôt rompue, au grand étonnement de M. Gaillard, qui -ne reconnaissait plus sa fille. Jamais il ne l'avait vue aussi gaie, -aussi parleuse, aussi vivante. Rosalie se livrait sans contrainte au -penchant d'un amour permis. Elle courait dans le jardin, elle sautait -dans l'atelier, elle touchait à tout; elle questionnait, riait et -babillait comme une grive en vendange. Elle n'avait plus que quatorze -ans: sa jeunesse, longtemps comprimée, éclatait. Henri, un peu plus -retenu, vivait en extase. Après toutes les privations auxquelles la -misère et l'économie l'avaient condamné, tout lui tombait du ciel -en même temps, fortune et bonheur. Il avait formé, en quinze ans, -quelques liaisons agréables qui lui avaient coûté passablement cher, -et il s'étonnait un peu d'être aimé pour rien par une fille plus jolie -et plus spirituelle que toutes celles qu'il avait connues. Il avait -bien prévu la possibilité d'un mariage d'argent, mais comme un soldat -en campagne prévoit les Invalides; il ne supposait pas la fortune -si belle, et il n'avait jamais entendu dire qu'un million eût de si -petites mains et de si grands yeux. La joie illumina sa figure un peu -effacée, et il fut véritablement beau pendant deux mois. Lorsqu'il -prenait son violon, dans les intervalles de la pose, et qu'il jouait -les plus jolis motifs des _Noces de Jeannette_, ou les plus joyeuses -mélodies des _Trovatelles_, Rosalie croyait voir un artiste inspiré. M. -Gaillard remplissait consciencieusement son rôle de trouble-fête: il -faisait causer Henri Tourneur. Le bonhomme appartenait à la déplorable -catégorie des ignorants qui veulent apprendre dans un âge où l'on -n'apprend plus. Épris de l'histoire romaine, comme on s'éprend de -l'histoire naturelle des insectes ou des coquillages, il avait lu -et relu deux ou trois volumes d'érudition surannée; il les citait à -tout propos, interrogeant, discutant, et cherchant, comme il disait, -à étendre le modeste champ de ses connaissances. Henri faisait sa -partie avec tout le respect qu'on doit à l'âge, à la fortune et à la -qualité d'un futur beau-père. Quand il était las de disserter, et -que les jeunes gens se rejetaient sur le chapitre de leur amour et -de leurs espérances, il reprenait bientôt la parole et s'embarquait -dans de longues recommandations filandreuses qui pourraient se résumer -ainsi: «Ne vous aimez pas trop; vous savez que rien n'est encore -décidé.» En dépit de ces petites précautions, l'atelier de Henri était -un paradis terrestre, sous la garde de Boule-de-Neige. M. de Chingru -essaya plusieurs fois de s'y introduire; il soupçonnait quelque -mystère. Mais il trouva toujours visage de bronze; Boule-de-Neige -lui répondit imperturbablement: «Monsieur sortir dehors,--maître à -moi dîner en ville.--Bon petit blanc partir campagne, chasser les -bêtes, tirer fusil.» C'est son maître qui lui a enseigné la langue -pittoresque de Vendredi. Au lieu de l'envoyer à l'école, où on lui -eût appris le français, il s'est imposé à lui-même les fonctions -d'instituteur. «Prends bien garde de devenir trop savant et de parler -comme tout le monde, lui dit-il quelquefois: tu perdrais ta couleur!» -Et Boule-de-Neige tient à conserver sa couleur, la plus belle qui soit -au monde, selon lui. - -Le portrait fut terminé avec les vacances de M. Gaillard, vers la fin -du mois de juillet. On n'eut garde de l'envoyer chez l'encadreur, -où vingt artistes auraient pu le voir. Un ouvrier vint prendre les -mesures, et apporta, trois semaines après, une bordure de 500 francs -que M. Gaillard paya un louis sans marchander. Tandis qu'il y était il -versa les 50 francs du portrait contre quittance. - -Le dimanche suivant, il offrit une soirée de bière et d'échaudés à tous -ses amis: c'était un ancien notaire de Villiers-le-Bel, trois vieux -expéditionnaires, le maître d'écriture de Rosalie et un ex-fabricant de -visières de casquettes retiré des affaires avec mille écus de rente. On -se réunit à sept heures et demie. A neuf heures, M. Gaillard annonça -une surprise: il enleva délicatement l'abat-jour de la lampe tandis que -sa sœur tirait un rideau de serge verte et découvrait le portrait de -Rosalie. Il n'y eut qu'un cri d'admiration: - -«Le beau cadre! s'écria le fabricant de visières. - ---Eh! mais, c'est le portrait de votre demoiselle! fit le notaire. - ---Et ressemblant! dit le chœur des employés. - ---Voilà comme je fais les choses, ajouta M. Gaillard en baisant le -front de sa fille. - ---Je me permettrai une observation, reprit le maître d'écriture, qui -n'avait encore rien dit: pourquoi M. Gaillard n'a-t-il pas attendu, -pour faire cette surprise à Mademoiselle, que nous fussions au 4 -septembre, jour de sainte Rosalie? - ---Parce que je lui en ménage une autre pour sa fête, répliqua -résolûment M. Gaillard. - ---Vous avez le moyen! dit le chœur. - ---Oserait-on demander, dit le notaire, à combien cette image vous -revient? - ---A 70 francs, tout compris. - ---C'est cher, et cela n'est pas cher. Et de qui est-ce? - ---Cela n'est de personne; c'est un portrait. - ---Cela! s'écria une grosse voix qui fit tressaillir tout le monde, -c'est un Tourneur, deuxième manière, et cela vaut 8000 francs!» - -M. Gaillard tomba foudroyé sur une chaise. - -«Bonsoir, papa Gaillard! Mesdemoiselles, j'ai bien l'honneur! -Messieurs, je suis le vôtre! ajouta M. de Chingru, que la bonne avait -introduit sans l'annoncer. Il fait un chaud de tous les diables. - ---Le temps est lourd, dit le notaire haletant. - ---L'atmosphère est électrique, reprit le maître d'écriture, -sérieusement oppressé. - ---Il pleuvra demain,» dit le chœur. - -La conversation continua sur ce ton jusqu'à dix heures. M. de Chingru -battit en retraite, et tout le monde le suivit. Il y avait eu scandale -chez M. Gaillard. - -Le lendemain matin, Chingru se présenta à l'atelier, et Boule-de-Neige -lui ouvrit la porte: il raconta l'événement de la veille et félicita -chaudement son ami. «Après un pareil éclat, dit-il, l'affaire est dans -le sac. Le vieux Romain a passé le Rubicon, et je t'en félicite. Sans -moi!... - ---Je sais ce que je te dois, et je ne l'oublierai pas. - ---Ma foi! mon cher, si tu veux être reconnaissant, je t'apporte une -belle occasion. J'ai déniché, moi aussi, un mariage d'or. - ---Peste! Il y en a donc pour tout le monde! - ---Une affaire magnifique, te dis-je.... Je commence à faire ma cour. - ---Bravo! - ---Le diable est qu'il y a des avances à faire, des bouquets, des -cadeaux, et je suis momentanément sans le sou. - ---Je te croyais à ton aise. - ---On ne me paye pas mes rentes. Ah! mon cher ami, te préserve le ciel -d'avoir jamais des fermiers! - ---Tu veux de l'argent? Voici. - ---Deux cents francs! que veux-tu que je fasse de deux cents francs? - ---On a pas mal de bouquets pour ce prix-là. Mais s'il te faut les cinq -cents reviens à midi, je te les remettrai. - ---Mon cher bon, je vois avec douleur que nous sommes loin de compte. Il -faudrait, pour bien faire, que tu pusses me prêter dix billets de mille. - ---Pour tes bouquets? - ---Pour mes bouquets et pour autre chose. As-tu peur de moi? Ne suis-je -pas bon pour dix mille francs? - ---Tout beau! ne te fâche pas. Tu sais que je puis me marier d'un moment -à l'autre. J'ai annoncé cinquante mille; si je n'ai pas mon compte, le -père Gaillard poussera les hauts cris. - ---Tu lui présenteras mon titre. - ---Voilà qui change la thèse. Ah! si tu me donnes un titre, je n'ai plus -d'objection à faire. Où sont tes propriétés? - ---Une hypothèque! Pour qui me prends-tu? On donne une hypothèque à un -usurier; mais je croyais qu'avec un ami il suffisait d'une signature. -Je t'offre ma signature! - ---Bien obligé! - ---Tu me refuses? - ---Positivement. - ---Tu ne sais pas ce qui peut arriver! - ---Advienne que pourra! - ---Ton mariage n'est pas encore fait. - ---Qu'est-ce à dire? et sur quel ton le prends-tu? - ---Je te donne vingt-quatre heures de réflexion. Si demain....» - -Le peintre n'en entendit pas davantage. Il ouvrit la porte, saisit -Chingru par les épaules et le lança horizontalement sur une corbeille -d'hortensias qui ne s'en releva jamais. - - -III - -M. Gaillard se répandit en doléances après le départ de ses amis. Sa -fille et sa sœur le consolèrent. «Où est le mal? disait la vieille Mlle -Gaillard. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il aurait fallu leur -annoncer le mariage. - -«Quel mariage? - ---Le mien, papa, reprit hardiment Rosalie. - ---Tu en parles comme s'il était fait. Tu n'as peur de rien, toi! - ---Il faudrait être bien poltronne pour s'effrayer du bonheur. - ---Tu aimes donc ce jeune artiste? (Le nom d'_artiste_ écorchait encore -un peu cette bouche vénérable.) - ---Je crois l'aimer de tout mon cœur. - ---Il ne suffit pas de croire, il faudrait être bien sûre. Réfléchis -encore; pèse bien le pour et le contre. - ---C'est tout pesé, mon père. - ---Tu n'éprouves pas le besoin de te recueillir un mois ou deux avant -une affaire aussi importante? - ---Voici vingt-cinq ans et trois mois que je me recueille, mon bon père. - ---Oh! les enfants! Si ce mariage se fait, tu commenceras par me signer -une déclaration olographe, c'est-à-dire entièrement écrite de ta main, -comme quoi c'est toi qui veux épouser M. Tourneur. - ---Je signerai des deux mains, mon cher père. - ---De cette façon, ma responsabilité sera couverte; et si tu viens me -dire dans dix ans: «Pourquoi m'avez-vous mariée à un artiste? je te -répondrai, preuves en main: C'est toi qui l'as voulu!» - ---Je ne me plaindrai jamais, mon excellent père. Mais qu'est-ce qu'ils -vous ont donc fait, ces pauvres artistes, pour que vous les jugiez si -mal? - ---Tu as beau dire, ils forment une caste en dehors de la société. -Je comprends les fabricants qui produisent, les négociants qui -débitent, les soldats qui illustrent leur pays, les fonctionnaires -qui l'administrent. L'artiste est en dehors de tout; les Romains, nos -ancêtres, n'en faisaient aucun cas; ils le considéraient comme une -superfétation du corps social. - ---Fi! les vilains grands mots! Lorsque ce pauvre Henri s'enferme dans -son atelier devant ses toiles ou ses panneaux, que fait-il? - ---Ce qu'il fait? pas grand'chose: il fabrique des tableaux. - ---Ah! je vous y prends. Il fabrique. Il est fabricant. Un peintre est -un fabricant de tableaux. Il produit des toiles peintes, comme votre -ami M. Cottinet a produit des visières de casquettes! - ---C'est bien différent! - ---J'en conviens. Et lorsqu'il a fini un tableau, qu'en fait-il? le -garde-t-il en magasin? - ---Non, il le vend. - ---Vous voyez bien! il le vend. Il écoule ses produits, il débite sa -marchandise, il fait du commerce; il est négociant! - ---Tu joues sur les mots. - ---Pas du tout, je raisonne; et lorsqu'il aura fait une centaine de -chefs-d'œuvre (car il fait des chefs-d'œuvre), que dira-t-on dans le -monde? On dira: «Paris s'honore d'avoir donné naissance au célèbre -Henri Tourneur; Henri Tourneur, dont les tableaux ont humilié la -vieille Hollande et illustré la France moderne.» Cela vaut bien une -épaulette de sous-lieutenant. Il sera décoré avant deux ans, le -ministre le lui a promis. Qu'entendez-vous donc par la gloire? - ---Tu auras beau dire, ce n'est pas.... - ---Non, non, je ne vous ferai pas grâce d'une syllabe, et vous entendrez -tout. Vous avez parlé des fonctionnaires! mais Henri l'est dix fois -plus que vous, fonctionnaire! - ---Ah! je voudrais bien voir cela. - ---Qu'est-ce qu'un fonctionnaire? un homme au service de l'État, et -payé sur le budget; plus cher on est payé, plus on est fonctionnaire. -Et maintenant, lorsque Henri reçoit une commande du ministère qui -l'occupera durant toute une année, se met-il au service de l'État, oui -ou non? Et lorsqu'au bout de l'année il s'en va au trésor toucher 40 -000 francs, n'est-il pas dix fois plus fonctionnaire que vous, qui -n'en touchez que 4000? - ---Grand enfant! ceci nous prouve.... - ---Qu'il faut me marier à mon cher Henri, si vous voulez que j'épouse à -la fois un fabricant, un marchand et un fonctionnaire! - ---Mais, fille terrible, est-ce que j'ai le temps de te marier? Voici -encore mes terrains qui reviennent sur le tapis: on parle d'y fonder -une cité ouvrière. J'ai vu la liste du conseil d'administration; -tous hommes très-bien. Ils m'ont fait parler par un de mes chefs; je -recevrais un million, argent sur table, et l'on me laisserait un lot de -20 mètres sur 15 pour bâtir. C'est fort beau: que faire? - ---Accepter, puisque c'est fort beau. - ---Mais dans dix ans cela serait superbe! - ---Mais dans cent ans, papa, cela serait magnifique! Il est vrai que ni -vous ni moi n'en profiterions. - ---Tout cela me rompt la tête. Bonsoir, je me couche. - ---Sans rien décider, papa? - ---La nuit porte conseil.» - -Le digne homme dormit, comme à l'ordinaire, d'un sommeil profond et -retentissant, dont le bruit rappelait tantôt les grondements de la -foudre, tantôt le roulement d'une diligence sur un pont. Il y a en lui -deux choses que les soucis rongeurs n'ont jamais pu entamer: l'appétit -et le sommeil. Il partit pour son bureau plus irrésolu qu'il ne l'avait -jamais été, mais lesté d'une livre de pain et d'une énorme jatte de -café au lait. Il était à peine arrivé à la rue Saint-Lazare, lorsque -sa fille et sa sœur entendirent le plus formidable carillon qui, de -mémoire de sonnette, eût retenti dans la maison. Rosalie courut à la -porte, en criant: «Il est arrivé quelque chose à papa!» - -Le sonneur était M. de Chingru, boutonné jusqu'au cou, dans un grand -air de discrétion importante. On le reçut: Rosalie et sa tante se -tenaient habillées dès huit heures du matin, comme en province. A -neuf, les traces du déjeuner avaient disparu, et la salle à manger se -transformait en ouvroir. - -«Mesdames, dit Chingru, pardonnez-moi de vous déranger à pareille -heure. Je viens remplir près de vous un devoir d'honnête homme. C'est -moi qui ai conduit ici M. Henri Tourneur, à l'occasion d'un terrain -qu'il prétendait acheter: puissé-je arriver à temps pour arrêter les -suites de mon imprudence! - ---Hâtez-vous, monsieur, parlez; qu'y a-t-il? dit Rosalie. - ---Mademoiselle, vous êtes témoin que j'ai toujours fait l'éloge de M. -Tourneur. - ---Oui, monsieur; ensuite? - ---Je vous ai dit, à vous comme à Mlle votre tante et à M. votre -père, que Tourneur était un artiste de talent, un excellent cœur, -et ce que nous appelons, nous autres hommes de plaisir, un vrai bon -enfant. Je le jugeais en camarade, et mon opinion n'a pas changé; vous -m'interrogeriez encore sur ces points-là, je vous répondrais la même -chose. Mais pourquoi n'ai-je pas su plus tôt que M. votre père avait -d'autres idées, et qu'il voulait vous marier à lui? Certes, je ne vous -aurais pas crié: «Ne l'épousez pas, il est indigne de vous, vous vous -en repentiriez plus tard!» Non, je ne suis pas homme à desservir un -ami. Mais je vous aurais dit tout doucement, là, dans votre intérêt: -«Voilà l'obstacle; il y a des femmes qui s'en épouvanteraient; il y en -a d'autres qui croiraient que ce n'est rien; à vous de voir si vous -voulez engager la lutte avec cette personne, et le souvenir d'une -longue liaison, et les gages réciproques, et tout ce qui s'ensuit. Si -vous espérez être la plus forte, mariez-vous!» - -M. de Chingru n'eut pas plutôt parlé, qu'il recueillit les fruits de -son discours. Les larmes ne tombèrent pas des yeux de Rosalie, elles -jaillirent devant elle, comme lancées par une force invisible. Mais ce -fut l'affaire d'un instant. La courageuse fille contint sa douleur. - -«Je vous remercie de vos bonnes intentions, dit-elle, nous savions -tout.» Elle ajouta, pour assurer l'effet de son mensonge trop évident: -«M. Tourneur nous a confié l'histoire de la liaison dont vous parlez, -et votre zèle ne nous apprend rien. Du reste, tout est rompu, n'est-il -pas vrai? - ---Je le crois, mademoiselle, autant qu'on peut rompre.... - ---Il suffit, monsieur; et si aucun autre devoir à remplir ne vous -retient chez nous.... - ---Je.... Si vous.... Vous comprenez, mademoiselle, que, placé entre la -nécessité de parler ou de me taire.... - ---Vous vous êtes tu quand il fallait parler, et vous avez parlé quand -il fallait vous taire. Adieu, monsieur.» - -C'est en ces termes que M. de Chingru fut remis à la porte. - -Le même jour, à quatre heures du soir, M. Gaillard venait de serrer ses -plumes, son canif et ses manches de percale noire. Une grande et belle -femme, jaune comme une orange, fit invasion dans son bureau. - -«Monsieur, s'écria-t-elle avec un accent très-marqué, _il_ est un -monstre! Je l'aimais, je l'aime encore; j'ai quitté pour lui mon pays, -ma famille et le théâtre de la Scala où j'étais _prima donna_ absolue. -Il veut se marier; il m'abandonne avec nos deux pauvres enfants, -_Enrico_ et Henriette. C'est un monstre, monsieur, un père dénaturé. Je -vous défends de lui donner votre fille! Mon cher Gaillard, tu as l'air -d'un honnête homme; promets-moi que tu ne lui donneras pas ta fille! -Je suis folle, vois-_tou_; comprends-moi bien, mon bon Gaillard, je ne -sais pas le français, je _mi spiego_ mal; mais tu vois bien que je.... -je n'ai plus ma tête. S'il se marie, je _l'ammazzero_.... je le tuerai -avec sa femme; je me tuerai ensuite, je mettrai le feu à l'église, et -j'irai faire pénitence à Rome! Jure-moi que tu ne lui donneras pas ta -fille!» - -M. Gaillard essuya un déluge de paroles où l'italien et le français se -mêlaient agréablement. Il démêla comme il put ce fatras d'exclamations, -et il apprit que son futur gendre avait séduit et abandonné Mellina -Barni. Il consola comme il put la belle inconsolable, et il -écrivit, séance tenante, le billet suivant qu'il fit porter par un -commissionnaire: - - - «Paris, ce lundi 30 juillet 1855, quatre heures un quart. - - «Monsieur, - -«J'ai reçu à mon bureau la visite de Mlle Mellina Barni; je n'ai rien -de plus à vous dire. Cette jeune dame paraît fort intéressante, et je -ne suis pas assez dénaturé pour vouloir la séparer du père de ses -enfants. - -«Veuillez agréer, monsieur, les assurances de ma considération la plus -distinguée - - «GAILLARD.» - - -La signature était parafée de main de maître. Le papier était ce beau -papier à forme, papier épais, pesant, vergé, papier seigneurial, que le -gouvernement fait fabriquer tout exprès pour l'usage de ses bureaux et -la correspondance de ses employés. - -Henri Tourneur n'entra pas dans tant de détails. Il s'habilla en un -tour de main, prit sa canne et courut chez Mellina, qui le reçut à bras -ouverts. - -Mellina est une petite femme blonde, fluette, et blanche comme une -goutte de lait. Elle parle le français sans aucun accent, puisqu'elle -doit débuter à l'Opéra-Comique dans une pièce en un acte et trois -tableaux, un petit chef-d'œuvre de Meyerbeer. - -Elle était en peignoir blanc et répétait l'_allegro_ d'un morceau -magnifique. Henri lui fit une scène à laquelle elle ne comprit rien, -sinon qu'on avait abusé de son nom. Elle ne connaissait ni M. de -Chingru, ni M. Gaillard. Elle devinait bien que Henri avait rompu avec -elle pour se marier, et elle avait de bonnes raisons pour s'affliger -de son mariage; mais à aucun prix elle n'eût voulu l'entraver. -L'intervention des deux enfants la mit en fureur. Elle s'indigna qu'on -lui eût fait jouer à son insu un rôle de la Limousine ou de la Picarde -de _M. de Pourceaugnac_. Pour un rien, elle aurait couru avec Henri -chez M. Gaillard; et le peintre eut quelque peine à lui faire entendre -que le remède serait pire que le mal. - -Il s'en alla droit à la rue d'Amsterdam, et trouva la porte close: on -était au spectacle, du moins la servante le dit. Pendant huit jours, il -revint à la charge, et rencontra toujours même réponse. Il vint dans -la journée: on était au concert. Tant de spectacles et de concerts -équivalaient à un congé en règle. Si, en descendant l'escalier, -il avait rencontré M. de Chingru, il en eût fait des morceaux. Il -écrivit à M. Gaillard, puis à sa sœur: on lui renvoya ses lettres sous -enveloppe. Il perdit patience, et se fit conduire au palais chez le -substitut de service. C'était un jeune homme de trente ans, initié -avant l'âge à tous les mystères de la vie parisienne. - -«Monsieur, lui répondit le magistrat, ce n'est pas la première fois -que le parquet a connaissance d'une pareille affaire. Vous avez -entendu parler des agences de mariages dont les menées publiques ont -été quelquefois tolérées, quelquefois réprimées par les tribunaux. En -dehors des grandes maisons qui affichent leur prospectus, il existe -toute une classe d'individus dont la profession unique est de dépister -les grandes fortunes, les dots colossales et les millions logés au -quatrième étage pour en prélever une part. Ils s'associent entre eux et -forment des compagnies anonymes dont l'intrigue est le seul capital, et -dont les statuts n'ont jamais été publiés. Les unes exigent jusqu'à dix -pour cent de la dot, les autres se contentent d'un bénéfice modique, -car là, comme partout, vous trouverez la concurrence. M. de Chingru, -quel que soit son véritable nom, s'est montré, à coup sûr, un des plus -modérés. Lorsqu'il s'est vu refuser la rétribution qu'il espérait, -il aura fait jouer par quelqu'une de ses associées, ou plutôt de ses -complices, la petite scène que vous nous signalez. Nous rechercherons -la comédienne et l'auteur de la pièce; mais il n'est pas probable que -l'on découvre une femme sur qui vous avez si peu de renseignements, -et, quand on la trouverait, il serait assez difficile d'établir la -complicité de Chingru.» - -En rentrant chez lui, le peintre trouva la lettre suivante, datée du -Havre: - - -«Mon pauvre Tourneur, si je t'avais offert de te donner 990 000 francs -et une femme adorable par-dessus le marché, tu m'aurais mis au rang -des dieux. J'ai fait la sottise de te présenter l'affaire autrement; -je t'ai offert un million dont 10 000 francs pour moi. Tu t'es fâché, -il t'en cuit. Je me suis vengé en artiste. J'ai trouvé le moyen de -persuader à M. Gaillard que tu étais le père de deux enfants et le -mari ou à peu près d'une femme jaune. C'est un coup dont tu ne te -relèveras jamais, pauvre Tourneur! Mais moi, quand tu m'as couché sur -les hortensias, étais-je donc sur un lit de roses? - - CHINGRU et Cie.» - - -Henri allait déchirer le papier, dans un mouvement de colère; mais, -comme il était blond, il se ravisa: «Ce bon Chingru! pensa-t-il, il va -me réconcilier avec M. Gaillard! Il ne s'agit plus que de le forcer à -lire cette lettre.» - -Il chercha une grande enveloppe, il y insinua la lettre de Chingru, -cacheta avec une énorme cornaline aux armes de Ninon de Lenclos, et -écrivit l'adresse en belle ronde: - - _A Monsieur - Monsieur_ GAILLARD, _archiviste, - Au ministère de...._ - -M. Gaillard ouvrit la lettre aussi pieusement que s'il eût décacheté -une dépêche. La signature de Chingru piqua sa curiosité: il s'était -promis de renvoyer les lettres de Tourneur, mais non celles de -Chingru. Ce singulier document lui mit l'esprit à l'envers. Il se taxa -d'injustice et de cruauté, et il demanda la permission de quitter le -bureau à deux heures: c'était la première fois depuis trente ans! - -Rosalie mouilla de ses larmes l'autographe de Chingru. «J'en étais -sûre, dit-elle, et si vous m'aviez crue, vous auriez écouté la défense -du pauvre Henri!» On convint d'aller le trouver à son atelier le -lendemain matin, tous ensemble, Rosalie, son père et sa tante. On lui -devait bien cette réparation. Rosalie était folle de joie. - -«Comment! tu l'aimais encore? lui demanda son père. - ---Plus que jamais. Quelque chose me disait là qu'on nous l'avait -calomnié.» - -La porte s'ouvrit brusquement et la servante annonça Mlle Mellina -Barni. Rosalie et sa tante n'eurent que le temps de s'enfuir dans la -chambre voisine. Je ne sais pas ce qu'elles y disaient, mais je crois -qu'entre l'oreille de Rosalie et la porte de la salle à manger il eût -été difficile de passer un cheveu. - -M. Gaillard regardait la véritable Mellina comme un enfant chez -Séraphin regarde les ombres chinoises. L'idée lui vint un instant qu'on -avait formé un complot contre lui, et qu'on lui enverrait tous les -jours une nouvelle Mellina Barni. Il songea à déménager sans donner son -adresse. - -Mellina eut beaucoup de peine à lui persuader qu'elle s'appelait -véritablement Mellina, qu'elle avait dix-neuf ans, qu'elle n'était pas -mère de famille, qu'elle vivait avec sa mère, et qu'elle ne venait -pas se plaindre de M. Henri Tourneur. Elle lui expliqua en fort bon -français qu'elle était sage, quoiqu'elle sortît du théâtre de la Scala -et qu'elle entrât à l'Opéra-Comique. Elle lui apprit qu'une fille de -théâtre peut faire des visites, recevoir des présents et avoir des -amis, sans être ni compromise ni compromettante. Elle avoua qu'elle -avait aimé M. Henri Tourneur et qu'elle avait espéré se marier avec -lui, mais que, depuis le milieu du mois de mai, il avait cessé toutes -visites et dénoué honorablement une liaison qui n'avait jamais rien eu -que d'honorable. «Je ne vous dirai pas, monsieur, ajouta-t-elle, que -j'ai renoncé sans regret à mes espérances; mais c'est une destinée à -laquelle nous devons toutes nous attendre. Nous sommes toutes un peu -courtisées par des jeunes gens riches qui nous trouvent assez belles -pour être aimées, qui ne nous aiment pas assez pour se marier avec -nous, et qui, lorsqu'ils se sont assurés de notre vertu, nous tournent -le dos et se marient en ville. Voilà précisément l'histoire de M. -Tourneur; et comme on vous en a conté une autre qui n'est ni à sa -louange ni à la mienne, comme vous lui avez fermé votre porte, comme je -sais qu'il est malade de chagrin, j'ai pris mon courage à deux mains, -je suis venue, et j'espère que vous saurez distinguer les inventions de -la calomnie du langage de la vérité.» - -Quand Mellina fut sortie, Rosalie accourut. Peut-être aurait-elle -préféré que les mensonges de Chingru fussent sans aucun fondement; et -cependant je ne jurerais pas que la visite de Mellina ait produit un -mauvais effet sur elle. Mellina, vue à travers la serrure, lui avait -paru fort jolie, et elle pardonnait au peintre de l'avoir aimée. Elle -savait qu'une fille qui épouse un homme de trente-quatre ans a toujours -des rivales dans le passé, et elle aimait mieux ne point les avoir -laides: dix-neuf femmes sur vingt raisonneront comme elle. Elle avait -reconnu à l'accent de Mellina qu'elle parlait vrai et que cet amour -était irréprochable. Enfin elle apprenait à n'en pouvoir douter qu'elle -avait détrôné la belle Italienne dès le milieu de mai, c'est-à-dire dès -le premier coup d'œil. - -Mais M. Gaillard était retombé dans toutes ses perplexités. Il -ne voulait plus aller voir M. Tourneur; il reprochait à sa fille -l'obstination de son amour. «Je veux bien, disait-il, que ce jeune -homme soit moins coupable qu'on ne me l'a dit; mais il a fréquenté -les actrices, et qui a bu boira. Tu crois qu'il te sera fidèle; mais -il a abandonné cette jeune Italienne; il pourrait bien te jouer le -même tour. D'ailleurs, tant que mes terrains ne seront pas vendus, il -ne faut pas songer à ce mariage.» Quand on le pressait de vendre ses -terrains, il répondait: «Rien ne presse; je les vendrai pour donner -une dot à ma fille, et ma fille n'est pas encore mariée.» La vue du -portrait le chagrinait; il songeait avec dépit qu'il était l'obligé de -Henri Tourneur. - -«Que ferons-nous de ce maudit portrait? demandait-il à Rosalie. Nous ne -pouvons pas le garder ici après une rupture. Si on le lui renvoyait? - ---Y songez-vous, mon père? Je serais en permanence dans son atelier? - ---Le vendre et lui faire remettre l'argent serait indélicat. Le donner? -à qui? Je ne veux ni donner ni vendre le portrait de ma fille. Il -pourrait tomber dans le commerce, et à chaque vente de l'hôtel Drouot, -je craindrais de lire dans mon journal: «Portrait de Mlle R. G., par M. -Henri Tourneur: 8000 fr.» J'aimerais mieux le gratter de mes propres -mains. - ---Détruire mon portrait! tout ce qui me reste des plus heureux moments -de ma vie! - ---Tais-toi! Maudit peintre! maudit Chingru! Maudits terrains! je les -donnerais pour rien à qui voudrait les prendre! Si nous étions moins -riches, tout cela ne serait pas arrivé!» - -M. Gaillard perdit l'appétit; il mangea comme un homme ordinaire. Son -sommeil devint beaucoup plus léger et infiniment moins bruyant. Il fut -inexact à son bureau; il arriva deux fois après dix heures, le 17 et -le 18 août. Lorsqu'il rentrait à la maison, la vieille tante disait à -Rosalie: «Il faut que ton père ait beaucoup réfléchi, son nez est tout -rouge d'un côté.» - -Henri ne travaillait plus; il vivait sur le trottoir de la rue -d'Amsterdam. M. Gaillard l'évitait avec soin, et il n'osait aborder M. -Gaillard. Il aurait bien osé parler à Rosalie, mais elle ne sortait -pas sans son père. Enfin, le 3 septembre, il reçut une lettre de M. -Gaillard qui l'invitait à venir toucher 7950 francs pour solde du -portrait. On l'attendrait à cinq heures avec les fonds. Il se rendit -à cette étrange invitation, non pour l'argent, mais pour Rosalie. A -la même heure, les trois principaux fondateurs de la cité ouvrière -étaient réunis chez M. Gaillard pour conclure l'affaire des terrains. -Le bonhomme n'avait voulu se charger de rien: il s'était reposé de -tout sur Rosalie, et c'est elle qui avait traité avec les acquéreurs. -Henri arriva comme le notaire lisait le dernier paragraphe de l'acte de -vente. - -«Les acquéreurs s'engagent à faire construire sur le lot F, appartenant -au vendeur, une maison d'habitation pour M. Gaillard et sa famille, -avec un atelier de peintre au premier étage.» - -M. Gaillard regarda sa fille, qui regarda Henri, qui ne regardait -personne: il était horriblement pâle et s'appuyait au mur. - -«Allons! dit le bonhomme en prenant la plume, voici un parafe qui me -délivrera de tous mes soucis! - ---Monsieur, remarqua le notaire, vous avez une bien belle écriture.» - - - - -LE BUSTE - - -I - -Si vous avez de bonnes jambes et si les voyages au long cours ne vous -font pas peur, nous irons de notre pied jusqu'au château du marquis de -Guéblan. Il est situé à six grands kilomètres de Tortoni, plus loin -que la rue Mouffetard, plus loin que les Gobelins et le Marché aux -chevaux, dans ces régions ouvrières où la Bièvre promène son filet -d'encre. Cependant il est dans l'enceinte de la ville, et le vin -qu'on y boit a payé l'entrée. C'est un palais contemporain du premier -empire, construit par Fontaine, dans le style grec, et entouré de la -colonnade de rigueur. Son premier emploi fut de loger les plaisirs d'un -fournisseur enrichi aux armées: on l'appelait alors la Folie-Sirguet. -Il fut inauguré en 1804 par la belle Thérèse Cabarrus, qui n'était -point encore comtesse de Caraman, et qui n'était plus Mme Tallien. -En 1856, la Folie-Sirguet est une des plus belles villas qui se -rencontrent dans l'intérieur de Paris: elle a pour jardin un parc de -vingt hectares où l'on chasse le lapin, le faisan, et même, en se -serrant un peu, le chevreuil. La pièce d'eau renferme de magnifiques -échantillons de tous les poissons d'Europe, sans excepter le silure. -La pêche et la chasse! que peut-on désirer de plus? N'est-ce pas en -deux mots la campagne à Paris? Les dedans du château sont grandioses, -comme on les aimait autrefois, et élégants comme on les préfère -aujourd'hui. Le luxe mignon de 1856 se joue à l'aise dans les vastes -salles de 1804. Je n'ai vu que l'appartement de réception, c'est-à-dire -le rez-de-chaussée, et j'en suis sorti émerveillé. La salle à manger, -lambrissée de vieux chêne noir et luisant, s'ouvre d'un côté sur la -salle de billard, la salle d'armes et le fumoir; de l'autre, sur une -enfilade de salons très-riches et du meilleur goût. Un seul a conservé -sa décoration primitive, les fauteuils à tête de sphinx et les chaises -en forme de lyre: il est placé entre un boudoir Pompadour et un salon -chinois dont les meubles, les tapis, le lustre, la tenture et même -les tableaux sont rapportés de Macao. Tous les plafonds sont peints à -fresque ou tendus de vieilles tapisseries. Le salon russe, encombré -de meubles confortables, est revêtu d'un lierre qui s'enroule autour -des glaces et fait aux tableaux comme un second cadre de verdure. Je -me suis reposé avec délices dans une belle salle pavée en mosaïque -et décorée dans le goût élégant des maisonnettes de Pompéi. On s'y -croirait au pied du Vésuve, si l'on n'apercevait dans la pièce voisine -un énorme pouff de tapisserie couronné par un groupe de Pradier. - -Cet appartement hospitalier s'ouvre à l'art de toutes les nations et de -tous les siècles: il accueille également la peinture charnue de Rubens -et les poétiques rêveries d'Ary Scheffer; on y voit un blond paysage -de Corot à quatre pas d'une marine du Lorrain; les nymphes joyeuses de -Clodion semblent y sourire aux lions de Barye et _le Don Juan naufragé_ -de Daniel Fert se cramponne à la roche humide, sans faire lever les -yeux à _la Pénélope_ de Cavalier. - -Le premier étage comprend les appartements du marquis, de sa sœur et -de sa fille, et je ne sais combien de chambres d'amis. Le château est -si loin de tout qu'on y dîne rarement sans y coucher, quoique M. de -Guéblan ait fait faire deux omnibus pour ramener ses convives à Paris. - -M. de Guéblan est un gentilhomme comme on n'en voyait pas il y a -cent ans, comme on en connaît peu, même de nos jours. Je m'empresse -de vous dire que sa noblesse est de bon aloi, et que ses titres ne -sortent point d'une de ces petites officines souterraines qui sont -moins rares qu'on ne le pense. Nous avons des faux-monnayeurs de -noblesse qui prélèvent un revenu sur la sottise et la vanité de leurs -contemporains, mais les Guéblan n'ont rien à démêler avec l'industrie -de ces messieurs: ils datent de saint Louis. Ils ont fait les deux -dernières croisades; ils ont porté les armes de père en fils, jusqu'à -la Révolution, et ils n'ont pas émigré, ce que je loue. Par un hasard -dont l'histoire offre peu d'exemples, le sang de cette noble famille -ne s'est point appauvri, et le dernier des Guéblan pourrait se mesurer -en champ clos avec ses ancêtres. Il est grand, large, vigoureux, haut -en couleur, et de force à porter la cuirasse. Il tire l'épée comme un -mousquetaire, monte à cheval comme un reître, mange comme un lansquenet -et boit comme M. de Bassompierre. Ses cinquante ans ne lui pèsent pas -plus qu'une plume. Du reste, il porte fièrement son nom; il n'est pas -fâché d'être fils de quelqu'un; il lit volontiers l'histoire de France -et met à part tous les livres qui parlent de sa famille; il conserve -son honneur avec un soin jaloux; il est plein de droiture; il sait -donner, prêter et perdre son argent; bref, il a le cœur noble. Si vous -trouvez dix hommes plus aristocrates que lui entre le quai d'Orsay et -la rue de Vaugirard, vous aurez de bons yeux. - -Mais que dirait Guéblan Ier, écuyer de la reine Blanche, s'il pouvait -ressusciter dans le cabinet de son arrière-neveu? Il s'écrierait en -se frottant les yeux: «Oh! oh! le monde est devenu beau fils, depuis -ma connaissance première! Il me semble, marquis, que vous gagnez de -l'argent.» - -Le grand mot est lâché; je peux tout vous dire: le marquis gagne -énormément d'argent. Il fait ses affaires lui-même, il n'a pas -d'intendant, il n'est volé par personne, il ne se ruine pas plus -que le dernier des bourgeois, et il travaille comme un prolétaire à -doubler son revenu. Et comment? En tout honneur, je vous supplie de le -croire. Le marquis a passé deux ans à l'École polytechnique, trois ans -à l'École des ponts et chaussées; il a pris des leçons d'agriculture -à Grignon; il va souvent écouter les professeurs des arts et métiers. -Il suit pas à pas les progrès de la science, et il en fait son profit. -Autant ses ancêtres auraient été honteux de savoir, autant il serait -humilié si on le prenait en flagrant délit d'ignorance. C'est lui qui -a drainé le premier champ en Normandie, et il a triplé la valeur de -ses terres. Il fabrique, à vingt kilomètres de Lisieux, des tuyaux de -drainage qu'il livre à ses voisins avec un bénéfice de 75%. Il a acheté -une des premières machines à battre qui se soient vendues en France, -et il l'a perfectionnée. Il songe à acclimater le ver à soie du chêne -dans ses forêts de Bretagne, il fabrique de l'opium indigène dans sa -propriété du Plessis-Piquet; avant cinq ans, il en exportera en Chine. - -La pisciculture a quadruplé le produit de ses étangs du département -de l'Ain; ses vignes de Langres, qui n'avaient jamais donné qu'une -piquette médiocre, fournissent aujourd'hui un vin de Champagne -estimé, qui vient en ligne immédiatement après les marques -célèbres. Je parierais que vous avez goûté de ses ananas; il en -livre pour 4000 francs par an au commerce de Paris: les restes de -sa table! Ce gentilhomme bourgeois, très-superbement gentilhomme -et très-spirituellement bourgeois, ne dédaigne pas d'imprimer ses -armoiries sur le blé qu'il récolte et le vin qu'il fabrique. Si ses -aïeux y trouvaient à redire, il leur répondrait en bon français: «Nous -sommes au XIXe siècle, la vie est chère, on a découvert des mines d'or; -ce qui coûtait cent francs de votre temps, en vaut mille aujourd'hui; -les plus grandes fortunes se défont en cinquante ans; le droit -d'aînesse est aboli, et pour que mes petits-fils aient un peu d'argent, -il faut que j'en gagne beaucoup.» Il pourrait ajouter que la France -lui sait autant de gré de ses conquêtes pacifiques que de vingt coups -de lance reçus en bataille rangée, car il est officier de la Légion -d'honneur sans avoir gagné la moindre épaulette. - -Ses ancêtres, qui ne portaient la plume qu'à leur chapeau, ne -seraient pas médiocrement surpris de lire les livres qu'il a signés. -Le dernier en date (Paris, 1854, chez Dentu) a pour titre: DU PETIT -BÉTAIL, _traité comprenant l'éducation des lapins russes et des poules -cochinchinoises_. Et pourquoi pas? Le vieux Caton a bien légué à son -fils et à la postérité une recette pour faire la soupe aux choux! Le -marquis de Guéblan, qui écrit fort proprement sa langue, est membre de -la Société des gens de lettres; il en était questeur vers 1850. Les -écrivains et les artistes ont toujours trouvé en lui un protecteur sans -morgue et un créancier sans mémoire. Il a pour eux des bontés, et, -ce qui vaut mieux, des égards. Je pourrais citer un peintre qu'il a -littéralement retiré de la Seine, et deux romans qui n'auraient jamais -été publiés sans lui. Quel beau dîner il nous a offert à la fin de -décembre! J'espère cependant que vous me dispenserez de transcrire ici -la carte de trois services. - -Les propriétés immenses qui rapportent à M. de Guéblan un demi-million -par année ne sont pas précisément à lui. Elles appartiennent à sa -sœur et à sa commensale, Mme Michaud. Le marquis s'est marié fort -jeune à une demoiselle noble qui l'a laissé veuf avec dix mille francs -de rente et une fille à élever. Vers la même époque, sa sœur épousa -un démolisseur de châteaux, un chevalier de la bande noire, dont -la profession était d'abattre des chênes pour en faire des bûches, -et de défricher les parcs pour planter des légumes. Cet honnête -industriel mourut deux ans après Mme de Guéblan. Sa veuve, riche et -sans enfants, remit toutes ses affaires aux mains du marquis en lui -disant: «Administre mes biens, j'élèverai ta fille: tu me serviras de -fermier, je te servirai de gouvernante.» Marché fait, on s'établit dans -le beau château que M. Michaud n'avait pas eu le temps de démolir. En -travaillant pour sa sœur, M. de Guéblan s'occupait de sa fille, puisque -Victorine était l'unique héritière de Mme Michaud. - -C'est une excellente femme que cette Mme Michaud, mais originale! En la -plaçant dans un musée, on ne ferait que lui rendre justice. D'abord, -elle est presque aussi grande que son frère, c'est-à-dire qu'avec un -peu plus de moustache, elle ferait un cent-garde très-présentable. Ses -mains et ses pieds sont terribles: nous préserve le ciel de recevoir -un soufflet de sa main! et si elle meurt debout, comme je le prévois, -il faudra quatre hommes pour la coucher dans la bière. Du reste, elle -est charpentée aussi solidement qu'un drame de Frédéric Soulié, et -sa tête n'est pas laide. Elle a le nez arqué, la bouche fière et des -dents blanches qui ne lui ont rien coûté. Un double menton adoucit la -sévérité de ses traits. Ses cheveux sont tout gris, quoiqu'elle ait à -peine quarante ans; mais cette nuance lui va bien, et elle l'exagère en -mettant de la poudre. Ses épaules sont de celles qu'on peut montrer; -aussi la verrez-vous décolletée dès quatre heures du soir. Ce n'est pas -qu'elle veuille plaire à personne: elle s'habille pour elle, et cela -se voit assez. L'opinion des autres lui est tellement indifférente, -qu'elle ne fait rien qu'à sa tête et ne se met jamais qu'à sa mode. -Elle coupe ses robes elle-même et paye double façon à la couturière -pour être vêtue à sa fantaisie. Quand la modiste lui apporte un chapeau -neuf, son premier soin est de le défaire. Sous ses mains redoutables -un petit chef-d'œuvre de goût est bientôt transformé en guenille: -c'est l'affaire de deux coups de ciseaux et de trois coups de poing. -Lorsqu'elle reçoit chez elle, c'est dans des toilettes inexplicables, -que Champollion lui-même ne déchiffrerait pas. Je l'ai vue coiffée -d'une écharpe en crêpe de Chine, avec des fleurs naturelles semées -çà et là, et des dentelles de toute provenance, blanches et rousses, -lourdes et légères, point de Venise et point d'Angleterre, le tout -fagoté à grand renfort d'épingles, et dans un si beau désordre qu'une -chatte n'y aurait pas retrouvé ses petits. Chère Mme Michaud! ses -armoires sont un capharnaüm de chiffons magnifiques que nulle femme de -chambre n'a jamais pu mettre en ordre; et son esprit ressemble un peu -à ses armoires. La faute en est sans doute à la famille de Guéblan, qui -pensait qu'un homme n'en sait jamais trop, mais qu'une femme en sait -toujours assez. Non-seulement Mme Michaud est rebelle aux lois les plus -paternelles de l'orthographe, mais elle a le malheur d'écorcher autant -de mots qu'elle en prononce. C'est une infirmité dont son mari ne -s'est jamais aperçu, et pour cause; son frère y est si bien accoutumé -qu'il ne s'en aperçoit plus. Heureusement, elle parle si vite, qu'on -a rarement le temps de l'entendre; elle conte vingt choses à la fois, -sans lien, sans ordre, sans transition: elle ne sait le plus souvent ni -ce qu'elle dit, ni ce qu'elle fait, ni ce qu'elle veut, bonne femme du -reste, et qui se serait ruinée vingt fois sans l'autorité de son frère. -Tantôt prodigue, tantôt avare; aujourd'hui payant sans marchander, -demain marchandant sans payer; allumant un billet de cent francs pour -ramasser un sou, et querellant toute la maison pour une allumette: -refusant du pain à un pauvre, parce que la mendicité est interdite, -et jetant un louis à un chien affamé qui cherche des os dans un tas; -pleine de respect pour son frère et guettant toutes les occasions de -le faire enrager; passionnément dévouée à sa nièce, et pressée de s'en -défaire par un mariage: telle était, au mois de juin 1855, la sœur de -M. de Guéblan et la tante de Mlle Victorine. - -On s'étonnera peut-être qu'un homme de grand sens comme M. de Guéblan -ait confié son enfant à une institutrice aussi déraisonnable. Mais -le marquis a trop d'affaires pour méditer le traité de Fénelon -sur _l'Éducation des filles_, et d'ailleurs on doit un peu de -condescendance à une parente qui personnifie en elle une dizaine de -millions. Enfin, M. de Guéblan se persuade, à tort ou à raison, que -le vrai précepteur d'une femme est son mari. Il sait que Victorine -n'apprendra pas au château tout ce qu'elle devrait savoir, mais il est -sûr qu'elle ne saura rien de ce qu'elle doit ignorer. Plein de cette -confiance, il dort sur les deux oreilles. - -Le fait est que Mme Michaud n'a donné à sa nièce que des maîtres de -soixante ans sonnés; je n'excepte pas le maître de danse. De tous les -auteurs qu'elle lui a permis, le plus dangereux est sir Valter Scott, -traduit par Defauconpret. Elle y a joint _Numa Pompilius_ et les œuvres -complètes de Florian, _la Case de l'Oncle Tom_, quelques-uns des petits -chefs-d'œuvre de Dickens, cinq ou six volumes de Mme Cottin, et un -choix des romans de chevalerie qui ont charmé l'enfance de Mme Michaud -et qui n'attristent pas la jeunesse de Victorine. - -La belle héritière a seize ans tout au plus. C'est une enfant, mais une -enfant de la plus belle venue, grande, bien faite, et dans le plein -de ses charmes. Je confesse que ses joues sont un peu trop roses: sa -figure ressemble à une pêche en septembre. Ses mains sont tout à fait -rouges; mais l'écarlate des mains ne messied pas aux jeunes filles. -Elle a les dents un peu trop courtes: c'est un genre de laideur que -j'apprécierais assez. Sa bouche est moitié chair et moitié perle, -un mélange charmant de pulpe transparente et de nacre étincelante: -aimez-vous les grenades? Son pied n'est pas ce qu'on appelle un -petit pied: une Chinoise n'en voudrait pas, et les mandarins lettrés -n'écriraient pas des vers à sa louange; mais il est mince, cambré et -d'une exquise élégance; la semelle de ses bottines a tout juste les -dimensions d'un biscuit à la cuiller. Ne craignez pas que Victorine -atteigne jamais les proportions colossales de sa terrible tante: elle -tient de sa mère, qui était blonde et délicate. Lorsqu'on veut savoir -combien durera la beauté d'une fille, il est prudent de regarder le -portrait de sa mère. - -Cette enfant, fort séduisante par le dehors, est pourvue d'une âme -inexplicable. Elle parle rarement, peut-être parce qu'on ne la -questionne jamais. Son père n'a pas le temps de causer avec elle, et -Mme Michaud, qui cause avec tout le monde, se fait toujours la part du -lion. Les hommes qui viennent au château sont trop de leur siècle pour -s'amuser à déchiffrer l'esprit d'une petite fille. Enfin, elle n'a pas -d'amies de pension, n'ayant jamais été mise en pension. On la croit -un peu sotte, parce qu'elle a contracté l'habitude du silence; mais -son cœur chante en dedans. Une jeune fille qui se tait est comme une -volière dont les portes sont fermées. Approchez-vous tout près, vous -n'entendez rien. Appliquez votre oreille à la porte, pas un murmure. -Ouvrez! il s'élève un concert de gazouillements frais et sonores qui -remplit les airs et monte jusqu'au ciel. Lorsque Victorine s'en allait -dans le parc, un livre à la main, sous l'escorte de sa femme de chambre -ou du vieux Perrochon, Mme Michaud murmurait en la suivant des yeux: -«Pauvre petite! elle ne dit rien, mais je veux que le loup me croque -si elle en pense davantage.» Mme Michaud ne soupçonnait pas que sa -nièce, à force de lire dans les livres et en elle-même, se substituait -à l'héroïne de tous ses romans, et qu'elle avait déjà couru plus -d'aventures que la belle Angélique et Mme de Longueville. - -Le jour où commence cette histoire, M. de Guéblan courait à Lisieux -pour se reposer d'un voyage à Nantua. Mme Michaud était sortie -comme une flèche en disant: «J'ai de l'argent mignon, j'ai touché -le dividende de mes actions des Quatre-Canaux; je vais me commander -un buste à Paris!» Victorine, suivie de Perrochon, mais à distance -respectueuse, s'était avancée jusqu'à l'extrémité du parc, vers le -boulevard extérieur, dans un endroit où le mur est remplacé par un -saut-de-loup large de quatre mètres. Elle s'était assise, comme une -héroïne de roman, à l'ombre d'un vieil arbre, célèbre dans les chansons -du XVe siècle sous le nom du _Chêne rond_: - - Le seigneur tient sa justice - Sous le chêne rond: - Répondez sans artifice. - Tout rond, rond, rond! - - On y boit et on y mange - Sous le chêne rond; - On y danse le dimanche - En rond, rond, rond! - -Je vous fais grâce des autres couplets. La romance en a neuf fois -neuf, tous aussi poétiques et aussi richement rimés. Mlle de Guéblan -tira de sa poche un petit livre à tranche rouge relié aux armes de sa -famille, et intitulé _Histoire véridique des adventures merveilleuses -de l'incomparable Atalante_. - -Elle chercha le signet, et reprit sa lecture au point où elle l'avait -laissée la veille: - -«Or sachiés que la saige et subtive princesse fut requise en mariaige -par le filz puîné du roi des Daces et par le caliphe de Schiraz.» -Pauvre moi! dit Victorine. Je voudrais bien ne choisir ni l'un ni -l'autre. Mais que dirait la reine du pays de Michaud? Elle poursuivit: -«Et moult se douloyt la belle Atalante, et n'avoit nul soulas en ce -monde, d'autant que le caliphe estoit d'estrange visaige, car il -avoit le nez court et large et les oreilles si tres-grandes comme les -mamielles d'ung vau.» Bon! fit-elle: M. Lefébure, le candidat de mon -père! Voyons l'autre: «Et le prince des Daces estoit chétif de son -corps et pasle de son visaige, comme qui auroit eaue et non sang dans -les venes.» Eh mais! il ne ressemble pas médiocrement à M. de Marsal, -le protégé de ma tante. Écoutons un peu ce qui en arriva: «A tant -commencèrent les joustes, et devoient ces deux seigneurs courir l'ung -contre l'aultre à qui auroit la princesse. Et lors la princesse et -plusieurs aultres dames furent montées sur eschafaulx moult noblement -parées de drap battu en or, perles et pierres pretieuses. Mais devant -que les princes rivaulx ne vinssent aux mains, entra dans la lice un -chevalier richement aorné, et de blanc tout couvert, lequel leur dit: -«Point ne mettez vos lances en arroy que je ne vous aye défaicts l'ung -et l'aultre, et bouttés en terre tout à plat.» Et ce disant, sa voix -estoit si rude que chevaliers et chevaulx tressaillirent de grand'peur; -mais non la princesse. Et incontinent le chevalier aux blanches armes -courut sus au caliphe de Schiraz, et du premier poindre qu'il fit à -son chevau, il le ferit de telle force que le paoure caliphe ne sceut -si il estoit jour ou nuyt. Ce que voyant le chevalier se tourna contre -le prince des Daces en reboutant son espée au fourel, et le print -parmy le corps et le tira hors de son chevau, et le jeta si roidement -encontre la terre que peu faillist que il ne lui crevast son cueur ou -son ventre. Et les dames battirent des mains; et leur sembloit-il que -le chevalier aux blanches armes fust aussi beau que l'archange Gabriel. -Lors vint le noble chevalier vers l'eschafaulz des dames, et mit un -genouil en terre devant la belle Atalante, disant: «Dame, je suis le -prince de Fer; et, comme au feu le fer se laisse fondre, ainsi faict -mon cueur à la flamme de vos yeux.» - -Atalante--je veux dire Victorine--continua sa lecture en fermant les -yeux. La journée était lourde; et la chaleur de juin se glissait en -rampant sous les grands arbres du parc. La jolie lectrice touchait -à cet instant délicieux où la veille et le sommeil, la rêverie et -le rêve, le mensonge et la réalité semblent se donner la main. Elle -voyait le gros M. Lefébure, avocat à la cour d'appel, emmaillotté dans -une lourde cuirasse, sous laquelle passait un pan de robe noire, et -coiffé d'une marmite dont les anses étaient figurées par ses oreilles. -Un peu plus loin, M. le vicomte de Marsal, pâle et blême, faisait -la plus piteuse grimace à travers la visière d'un casque empanaché. -Elle apercevait aussi le prince de Fer, mais sans pouvoir découvrir sa -figure, qu'il tenait obstinément cachée. - -«Ne le verrai-je donc jamais? demandait-elle. Il est temps qu'il se -hâte, s'il veut me délivrer du calife Lefébure et du prince de Marsal. -Je l'ai déjà bien assez attendu.» - -Et dans son demi-sommeil, elle murmurait le refrain d'une ronde -paysanne qu'elle avait apprise dans son enfance: - - Ah! j'attends, j'attends, j'attends - Attendrai-je encor longtemps? - -Tout à coup il lui sembla qu'une fusée passait devant ses yeux. -Un grand jeune homme à barbe noire avait franchi d'un bond le -saut-de-loup, et était venu tomber devant elle. Elle se leva en -sursaut, tandis que Perrochon accourait de ses vieilles jambes. Sa -première idée fut qu'il lui était enfin permis de voir la figure du -prince de Fer. Elle balbutia quelques paroles incohérentes: - -«Prince.... mon père.... vos rivaux.... la reine du pays de Michaud....» - -Le jeune homme salua poliment et lui dit: - -«Pardonnez-moi, mademoiselle, d'entrer chez vous comme une bombe à -Sébastopol. J'ai sonné un quart d'heure à une vieille grille qui est -probablement condamnée, et, faute de pouvoir trouver la porte, j'ai -pris au plus court. Je me nomme Daniel Fert et je viens pour faire le -buste de Mme Michaud.» - - -II - -J'ai connu, il y a treize ou quatorze ans, un petit Espagnol que ses -parents avaient envoyé à l'institution M***. C'est la mieux disciplinée -de toutes les maisons qui entourent le lycée Charlemagne. Aucun livre -nouveau n'y pénètre en contrebande; tout volume broché en jaune est -sévèrement consigné à la porte; les élèves y lisent en récréation les -tragédies de Racine les moins légères, et les oraisons funèbres de -Bossuet les moins frivoles. Le jeune Madrilène s'ennuyait comme à la -tâche, et effaçait les jours un à un sur son petit calendrier. Un de -nos camarades, touché de sa peine, lui demanda: - -«Pourquoi le temps te semble-t-il si long? Est-ce ta famille que tu -regrettes, ou simplement ta patrie? - ---Ni l'une, ni l'autre, répondit l'enfant. J'ai commencé, dans un -journal de Madrid, la lecture d'un roman admirable, et j'attends à -retourner en Espagne pour en lire la fin. Dans trente mois et dix-sept -jours! - ---Et comment est-il intitulé, ton roman espagnol? - ---_Los Tres Mosqueteros_, les Trois Mousquetaires.» - -Je ne sais pourquoi cette anecdote me revient en mémoire toutes les -fois que je parle de Daniel Fert. C'est peut-être parce que Daniel -ressemble à un mousquetaire égaré dans le XIXe siècle. Mettez ensemble -la tournure de d'Artagnan, la fierté d'Athos, la vivacité d'Aramis, et -un peu de la naïveté de Porthos, et vous aurez une idée assez exacte -du jeune sculpteur. Sa personne haute et svelte a l'apparence d'un -ressort d'acier; il a le jarret nerveux, le bras puissant, la taille -cambrée, et la moustache en croc. Ses grands yeux bleus s'enchâssent -dans deux orbites bronzées, sous des sourcils du plus beau noir. Son -front large, saillant et poli, est couronné d'une ample chevelure -admirablement plantée, qui se rejette en arrière comme la crinière d'un -lion. Ajoutez un cou blanc comme l'ivoire, des dents nacrées, riantes, -et qui semblent heureuses de vivre dans une jolie bouche; le nez long -et mince de François Ier, des mains d'enfant, un pied de femme, voilà, -je pense, un héros de roman assez présentable. Et pourtant ceci n'est -pas un roman. - -Cet homme ainsi bâti est compatriote du petit vin d'Arbois, et fils -d'un vigneron sans vignes qui travaillait à la journée. A quatre ans, -Daniel courait pieds nus sur la route, glanant çà et là le fumier des -chevaux et demandant un sou aux voyageurs de la diligence. A douze -ans, il cassait des pierres comme un homme; à quinze, il maniait la -serpe et portait la hotte en vendange. L'ambition le fit entrer chez -un maître marbrier de Besançon, qui lui confia d'abord des dalles à -polir, puis des épitaphes à graver, puis des monuments à sculpter. Il -avait du goût et de l'adresse: on devina qu'il pourrait remporter le -grand prix de Rome et illustrer son département. Le conseil général -prouva sa munificence en l'envoyant à Paris avec une pension de 600 -francs. Il partit avec sa mère: son père venait de mourir. Mme Fert, -vieille avant l'âge, comme toutes les femmes de la campagne, mais -forte et patiente, se fit la ménagère de son fils. Daniel fut assidu à -l'École des beaux-arts, et gagna quelque argent dans ses loisirs. Il -faisait de l'art le matin, du métier le soir. Après avoir travaillé -d'après l'académie, il dessinait des ornements ou ébauchait des sujets -de pendule. En 1853, à l'âge de vingt-cinq ans, après deux entrées en -loge, il renonça spontanément au grand prix, et renvoya les 600 francs -qu'il recevait de Besançon. «Décidément, dit-il à sa mère, je suis trop -grand pour me remettre à l'école; et, d'ailleurs, que deviendrais-tu -sans moi?» Il était arrivé, non sans peine, à gagner sa vie, et il -avait plus de talent que d'argent. Ses bustes et ses médaillons sont -d'un travail fin et serré, qui rappelle la manière exquise de Pradier; -ses compositions, qu'il eût exécutées en grand s'il avait été riche, -et qu'il livrait, faute de mieux, aux marchands de bronze, sont -toutes d'un jet hardi, qui procède du génie de David. Il travaillait -passionnément; ce n'était ni pour l'argent ni pour la gloire, mais -pour le plaisir de travailler. L'attachement de l'artiste pour son -œuvre ne peut se comparer qu'à la tendresse maternelle: un père même -ne sait pas aimer ainsi. Nous adorons de toute la chaleur de notre âme -ces créatures vivantes qui sont sorties de nous. Mais, lorsque Daniel -s'était rassasié de son ouvrage, il le donnait. Les marchands avaient -bientôt fait de traiter avec lui: il ne faisait payer ni ses progrès, -ni sa vogue, ni sa gloire naissante. La sagesse paysanne de Mme Fert -luttait en vain contre cet esprit de détachement. - -Elle avait beau rappeler à son fils ses dettes à payer, les maladies -à prévoir et les vacances qu'il s'adjugeait de temps en temps, car il -travaillait par accès, comme tous ceux qui méritent le nom d'artiste. -Un moulin peut moudre tous les jours, mais un cerveau qui essayerait -d'en faire autant ne donnerait qu'une triste farine. Lorsque Daniel -était à l'ouvrage, il ne se serait pas dérangé pour entendre chanter la -statue de Memnon; mais lorsqu'il se trouvait dans une veine de plaisir, -aucune puissance ne l'eût fait rentrer à l'atelier, pas même la faim -qui a la réputation de chasser les loups hors des bois. Il n'avait -qu'une habitude régulière, celle des exercices du corps. Il se faisait -réveiller par son maître d'armes, et c'est au gymnase qu'il digérait -son déjeuner: aussi était-il d'une force incroyable, et violent à -proportion. Il est le dernier Français qui ait conservé l'habitude -de jeter les gens par la fenêtre. Je me souviens du jour où il lança -du premier étage un porteur d'eau qui avait répondu grossièrement à -sa mère. Depuis cette époque, il n'a plus rencontré de fournisseurs -impolis. Avec ses amis, et surtout avec sa mère, il est d'une douceur -attendrissante. Il serre la bonne femme contre son cœur avec autant de -précaution que s'il craignait de la casser. Il n'a jamais pu la décider -à prendre une servante; mais, chaque fois qu'il a de l'argent, il lui -achète une belle robe de droguet, un chapeau de paille d'Italie, ou -quelques bouteilles d'anisette, qu'elle apprécie mieux. - -Lorsque Mme Michaud vint le chercher, il entrait dans une période de -travail: il était temps! Depuis le commencement de mai, il s'était -reposé sans débrider. Il avait complétement oublié qu'il devait payer -au 15 juillet mille francs à son praticien, et deux cents à son -propriétaire: on ne s'avise pas de tout. Mme Michaud, le livret de -l'Exposition à la main, le trouva par delà le faubourg Saint-Honoré, -au fond d'un jardin, dans une petite colonie d'artistes et de gens -de lettres, qu'on appelle l'Enclos des Ternes. Daniel et sa mère -occupaient un pavillon assez élégant entre Mme Noblet et Mme Persiani. -Il fut un peu surpris, lui qui recevait peu de visites, de voir entrer -cette grande femme échappée. Elle marcha droit à lui, et lui tendit une -grosse main qu'il n'osa prendre. Il modelait, et il avait de la terre -au bout des doigts. - -«Touchez-là, lui dit-elle; vous ne me connaissez pas, mais je vous -connais. J'ai acheté le naufrage de Don Juan. Vous êtes un grand -artiste. - ---Mon naufrage de Don Juan? reprit Daniel encore tout ébahi. - ---Oui, votre naufrage de Don Juan. Il est dans un de mes salons, sur -la pendule. Mais ce n'est pas tout: il me faudrait mon buste pour ma -nièce, qui va épouser M. Lefébure ou M. de Marsal, je ne sais pas -lequel, mais bientôt. Combien me prendrez-vous? - ---Douze ou quinze séances, madame. - ---Ce n'est pas de l'argent, cela. Comment, douze séances! Mais je -n'aurai jamais le temps. Où voulez-vous que je prenne douze séances? -D'abord, vous demeurez trop loin. Quelle idée avez-vous eue de vous -loger dans ce pays de sauvages? Il faudra que vous veniez chez moi. -Deux mille francs, est-ce assez? Cela vous fera presque deux cents -francs par jour. Comment me trouvez-vous? C'est en marbre que je veux -être; les portraits en bronze sont trop tristes: on a l'air de vieux -Romains. Vous prendrez un marbre bien propre, et vous le ferez porter -au château. Je vous avertis que si vous ne me flattez pas énormément, -je vous laisse votre portrait pour compte. Il ne faut pas que Victorine -en fasse un épouvantail à moineaux. - ---Madame, je crois pouvoir vous faire un beau buste qui sera -ressemblant. - ---Ne dites donc pas des sottises! S'il est ressemblant, il sera -affreux. Je ressemble à la Bérézina, avec mes moustaches. C'est vous -qui êtes beau! Que je vous voie un peu de profil! mais, mon cher -monsieur, vous êtes tout bêtement magnifique! Moi qui me figurais les -sculpteurs comme des maçons! Il faut absolument que vous veniez loger -au château. Ma nièce est bien aussi; vous verrez. Je ferai prendre vos -outils. Elle ne me ressemble pas, mais pas du tout, et c'est heureux. -Je suis curieuse de savoir si vous serez de mon avis sur le mari. M. -Lefébure est affreux: une hure de sanglier et des genoux énormes. Mais -riche! voilà pourquoi mon frère en tient pour lui. M. de Marsal est -mieux. Et puis, un beau nom! Je suis pour les beaux noms. Comme le -vôtre est singulier! Fert! Fert! Pourquoi pas caillou? Vous me direz -que quand on s'appelle Mme Michaud!... C'est précisément pour cela. -Voici mon adresse: A la Folie-Sirguet, derrière les Gobelins. Il n'y a -qu'un parc de ce côté-là: c'est le nôtre. Venez de bonne heure; nous -avons quelques personnes à dîner, entre autres M. de Marsal. Ah çà, -n'allez pas lui faire la cour! vous nous mettriez dans de beaux draps! -Mais je suis folle: on ne se marie pas dans votre état. Est-ce dit? A -ce soir.» - -Les chutes d'eau les plus renommées, depuis les cascatelles de Tivoli -jusqu'à la cataracte du Niagara, seraient d'une lenteur ridicule si on -les comparait au parlage torrentiel de Mme Michaud. Daniel se conduisit -comme le voyageur surpris par la pluie: il s'enveloppa dans son silence -comme dans un manteau. L'averse passée et Mme Michaud partie, il -recueillit ses souvenirs et conclut qu'il avait trouvé l'occasion de -gagner 1500 francs en quinze jours: il comptait 500 francs de marbre -et de praticien. La figure de Mme Michaud ne lui déplaisait pas: la -vie de château lui agréait fort, et il entrevoyait le moyen de payer -délicieusement ses dettes. - -Il conta l'aventure à sa mère tout en s'habillant. «Voilà qui va bien, -dit Mme Fert. Cette malheureuse échéance m'empêchait de dormir. Je -t'enverrai demain la selle, les pains de terre, les ébauchoirs et -tout le reste. Je passerai la revue de tes habits, je vérifierai les -boutons, et je serrerai tout dans la grande malle; il faut que tu sois -présentable. Ils ont peut-être l'habitude de jouer le soir, comme au -château d'Arbois; tu auras des pourboires à donner aux domestiques: -prends l'argent que nous avons à la maison et laisse-moi 50 francs: -c'est assez pour moi. Tu sais que je n'ai jamais faim quand tu n'y es -pas. Tâche d'avoir bientôt fini, et ne te laisse pas déranger. Mais -surtout observe-toi: il y a une demoiselle dans la maison et tu es un -grand fou. - ---Ne craignez rien, maman, répondit Daniel. J'emporte 200 francs -qui sont toute notre fortune, ou peu s'en faut. La petite chanson -maigrelette de ces dix louis qui se poursuivent dans mon gousset me -rendrait la raison si je pouvais la perdre. Pour un pauvre diable comme -moi, une demoiselle riche n'est d'aucun sexe.» - -«Ainsi se partit le prince de Fer pour le royaume de l'incomparable -Atalante.» - -Victorine ne supposa pas un instant qu'un jeune homme si beau et dont -la mine était si fière, fût un simple artiste condamné à faire le buste -de Mme Michaud. Elle construisit sur l'heure un petit roman tout aussi -vraisemblable que le dernier qu'elle avait lu. - -«Assurément, pensait-elle, il est de grande naissance; il suffit de -voir ses pieds et ses mains. Riche? il doit l'être aussi, pourvu qu'un -enchanteur jaloux ou un tuteur malhonnête ne l'ait point dépossédé de -l'héritage de ses pères. Au moins lui a-t-on laissé quelque château -délabré sur les bords du Rhin ou sur un sommet des Pyrénées? un nid -d'aigle est la seule demeure qui soit digne de lui. Où m'a-t-il -rencontrée? Au bal, l'hiver dernier. Peut-être à l'ambassade d'Espagne! -oui, je l'ai déjà vu, je le reconnais; c'est bien lui. Ma tante m'a -emmenée à minuit comme Cendrillon: elle avait sa maudite migraine. -Pauvre prince! Quel désespoir lorsqu'il s'est aperçu que j'étais -partie! Depuis ce moment fatal, il m'a cherchée partout; il m'a -demandée au ciel et à la terre: je vois bien qu'il a souffert. Hier -enfin, le hasard ou plutôt sa bonne étoile, l'a conduit dans l'atelier -d'un sculpteur. L'artiste était absent, il l'a attendu; ma tante est -arrivée: qui ne devinerait le reste? Mais saura-t-il pousser la ruse -jusqu'au bout? Comment déjouer la surveillance de ses rivaux? On verra -bien que ce buste ne se fait pas. M. Lefébure a de l'esprit; M. de -Marsal n'est sot qu'à moitié; et mon père qui va revenir! Certes, je -puis l'aider à cacher son rang et sa fortune, moi qui suis un peu dans -le secret; mais s'il fait des imprudences!» - -Elle craignait qu'en ôtant son pardessus, le bel inconnu ne découvrît -une étoile de diamants. - -Daniel la suivit jusqu'au château en causant de choses indifférentes et -en admirant par contenance la beauté des arbres du parc. Il ne fut pas -aveugle à la beauté de Victorine, et il pensa chemin faisant qu'il lui -ferait volontiers son buste pour rien, s'il avait de l'argent. Mais il -se gourmanda bientôt d'une idée si intempestive, et les recommandations -de sa mère lui revinrent en mémoire. - -Il trouva au pied du perron Mme Michaud qui descendait de voiture. «Par -où diable êtes-vous passé?» lui demanda-t-elle. Il raconta comment il -avait fait son entrée dans le domaine des Guéblan. «Sabre de bois! -dit la bonne femme émerveillée, les chamois du Tyrol ne sautent pas -mieux que vous. Cette histoire-là fera le bonheur de mon frère et le -désespoir de M. Lefébure. On va vous installer chez vous. Perrochon, -conduisez monsieur à la chambre verte. Tiens! vous coucherez entre les -deux maris de Victorine: empêchez-les de se battre.» Daniel salua, et -suivit Perrochon. - -«Hé bien! demanda Mme Michaud à sa nièce, comment trouves-tu mon -sculpteur? C'est pour mon buste; une surprise que je me fais à -moi-même. Nous commençons demain, dans le petit salon du bout. Avoue -qu'il n'a pas l'air d'un artiste. Il est cent fois mieux que tous ces -messieurs. La femme qu'il épousera pourra se vanter d'avoir un beau -mari! Mais je te défends de le remarquer: si tu t'apercevais qu'il est -joli garçon, je le mettrais proprement à la porte. Après tout, M. de -Marsal n'est pas un magot.» - -«Ma tante serait-elle du complot?» pensa Victorine. - -Daniel prit possession d'une jolie chambre meublée avec la simplicité -la plus élégante. La tenture était de perse vert clair à bouquets -roses et blancs. Le lit, à colonnes torses, s'enfonçait dans une -sorte d'alcôve formée par deux cabinets de toilette. Le secrétaire, -la commode, les chaises et la fumeuse étaient tout bourgeoisement en -palissandre, mais d'une forme heureuse et d'un travail irréprochable. -La bibliothèque renfermait une cinquantaine de romans nouveaux et -quelques-uns de ces bons livres sérieux qu'on aime à feuilleter le -soir pour s'endormir. Le tapis avait été remplacé par une natte bien -fraîche. La fenêtre s'ouvrait sur un horizon magnifique: c'était -d'abord le parterre, puis le parc et ses hautes futaies, puis quelques -jardins de blanchisseuses, tout fleuris de serviettes blanches et de -camisoles gonflées par le vent; enfin Paris, les dômes du Panthéon -et du Val-de-Grâce, et la vieille tour du collége Henri IV. Le jeune -artiste se trouva si bien dans son nouveau domicile, qu'il regrettait -déjà d'avoir à le quitter. Il se serait hâté lentement, suivant le -précepte de Boileau, et il aurait traîné son buste jusqu'au mois -d'octobre, sans la nécessité pressante de gagner quinze cents francs. -Mais les quinze cents francs étaient indispensables, et il n'y avait -pas de bonheur qui tînt contre ces quinze cents francs. Dans ces -rêveries qui auraient étonné Victorine, il avança un fauteuil auprès de -la fenêtre, regarda le paysage, songea au profil de Mme Michaud, ferma -les yeux, et dormit du sommeil des athlètes jusqu'à la cloche du dîner. - -Il trouva une compagnie de vingt personnes assises dans le parterre sur -des siéges de fer imitant le roseau. Mme Michaud n'était pas encore -descendue: elle se poudrait. Il chercha dans cette foule un visage -de connaissance, et ne trouva que Victorine: aussi courut-il à elle -avec un empressement qui fut remarqué. Un homme dépaysé s'accroche à -la personne qu'il connaît, comme un noyé à la perche. Victorine fut -un peu troublée, d'autant plus qu'elle sentait tous les yeux braqués -sur elle. Peu s'en fallut qu'elle ne dît à Daniel: «On nous épie, -observez-vous.» Au second coup de cloche, Mme Michaud apparut avec -trois volants d'Angleterre, et l'artiste respira plus librement. La -reine du pays de Michaud lui demanda son bras, le mit à sa gauche, -et ne lui dit pas quatre mots durant tout le dîner. L'autre voisine -de Daniel était une douairière un peu sourde; aussi mangea-t-il sans -distraction. On contait autour de lui les petits événements du faubourg -Saint-Germain et les dernières nouvelles des châteaux: il laissait -dire, et ne perdait pas un coup de dent. Sa seule étude fut de démêler -M. Lefébure et M. de Marsal, ces deux prétendants que Mme Michaud lui -avait annoncés. Il n'eut pas de peine à les reconnaître. - -M. Francisque Lefébure est le fils unique du célèbre avocat Pierre -Lefébure, qui se fit connaître dans le procès Cadoudal. Le père, qui ne -possédait rien en 1804, fut enrichi par les libéralités de la branche -aînée et la clientèle du faubourg Saint-Germain. A l'avénement de -Charles X, il refusa des lettres de noblesse et la pairie. Il légua à -son fils 200 000 francs de rente, un talent médiocre, plus d'emphase -que d'éloquence, et une laideur héréditaire. M. Lefébure, deuxième du -nom, est un homme ramassé, rougeaud et sanguin; gros nez, gros yeux de -myope et grosses lèvres, le cou d'un apoplectique, les épaules hautes, -les bras courts, les jambes massives. S'il ne se rasait tous les jours, -il aurait de la barbe jusque dans les yeux. Je dois dire qu'il est -rare de rencontrer un homme plus soigneux de sa personne. Il surveille -son corps comme un Italien surveille son ennemi. Il suit un régime -sévère, se nourrit de viandes blanches, s'interdit les farineux et les -sucreries, et porte une ceinture élastique. Il s'adonne aux travaux les -plus violents et étudie passionnément la gymnastique, la boxe anglaise -et française, le bâton, la canne, le sabre et l'épée: le tout pour -conjurer l'embonpoint qui le menace, et pour ne point ressembler à son -père, qui ressemblait à un muid. Les exercices auxquels il se livre par -nécessité ont fini par lui devenir un plaisir, puis une gloire. Il met -son point d'honneur dans ses talents physiques, et il fait meilleur -marché de son mérite d'avocat que de ses capacités de boxeur. Du reste, -galant homme, et beaucoup plus spirituel que la majorité des maîtres -d'armes. - -M. de Marsal méprise la vigueur de M. Lefébure, qui méprise la -faiblesse de M. de Marsal. S'il est vrai que chacun de nous soit soumis -à une constellation, M. le vicomte de Marsal est né sous l'influence -de la Voie lactée. Je n'exagère pas en affirmant qu'il est le plus -blond des hommes, les Albinos exceptés. Sa personne pâle et maigrelette -est de celles qui échappent aux maladies et à la vieillesse; la -maladie ne sait pas où les prendre, et les années n'y marquent pas. -Il a quarante ans sonnés, comme son rival, et cependant, si vous le -rencontrez jamais, vous direz avec Mme Michaud: «Pauvre jeune homme!» -Cette créature débile est capitaine de frégate et officier de la -Légion d'honneur. M. de Marsal est entré à l'École navale à quatorze -ans, et il a fait son chemin dans les ports. Sa seule expédition est -un voyage autour du monde, voyage intéressant, peu dangereux, où il -n'a pas rencontré d'autres ennemis que le mal de mer. Les pistolets -qu'il avait achetés la veille de son départ n'ont pas été déchargés -de 1840 à 1855. Cependant le jeune officier n'a pas perdu son temps -en voyage: il a ramassé des coquilles. Sa collection est une des plus -belles que nous ayons en France, et c'est la seule où l'on trouve -_l'ostrea marsaliana_ de Hong-Kong, découverte et baptisée par M. de -Marsal. Ce n'est pas l'invention de ce précieux coquillage qui a permis -au capitaine de prétendre à la main de Mlle de Guéblan: il a d'autres -titres. Son nom est un des plus anciens de la noblesse lorraine; la -petite ville de Marsal, dans le département de la Meurthe, a appartenu -longtemps à ses ancêtres. Les Marsal sont alliés aux La Rochefoucauld, -aux Gramont, aux Montmorency, aux plus grandes familles du faubourg. -Victorine prisait médiocrement ces avantages, et M. de Guéblan lui-même -n'en faisait pas tout le cas qu'il aurait dû; mais Mme Michaud en était -entichée. L'esprit de M. de Marsal n'était pas tout à fait à la hauteur -de sa naissance, et, du côté de la fortune, il n'avait rien ou peu -de chose. En revanche, son éducation était parfaite. Il avait cette -politesse exquise et glacée qui distingue les officiers de marine. Car -vous savez, je pense, que les loups de mer ont fait leur temps, que les -marins ne jurent plus par mille sabords, et que le jour où l'étiquette -sera bannie de tous les salons, elle se retrouvera à bord des navires -de guerre. - -M. de Marsal, petit mangeur, et M. Lefébure, qui vivait de régime, -observèrent, de leur côté, la figure du nouveau venu. Depuis quelque -temps ils avaient cessé de s'observer l'un l'autre. Chacun d'eux -croyait être sûr de l'emporter sur son rival. L'un comptait sur son -nom, l'autre sur sa fortune. Le gentilhomme s'étayait solidement sur -Mme Michaud; le bourgeois ne doutait point de l'appui de M. de Guéblan. -Mais l'arrivée d'un intrus leur mit la puce à l'oreille. Ce beau jeune -homme que personne ne connaissait, et que Mme Michaud semblait avoir -tiré d'une boîte, leur semblait de figure et de taille à jouer le rôle -du troisième larron. L'appétit pantagruélique de Daniel les rassura -tout d'abord: on n'avait rien à craindre d'un homme qui dévorait si -rustrement. Cependant Victorine, assise au milieu de la table, en face -de sa tante, levait bien souvent les yeux sur l'étranger. D'un autre -côté, la bonne tante était si fantasque que son protégé lui-même ne -devait pas faire grand fond sur son amitié, et qu'il fallait s'attendre -à tout. Au sortir de table, les deux prétendants se rapprochèrent -instinctivement de Mme Michaud. Elle leur présenta Daniel. «Voici, -dit-elle, un nouveau pensionnaire, M. Fert, l'auteur de ma pendule; -il va faire ma tête. A propos, monsieur, demanda-t-elle à Daniel, -avez-vous dit qu'on apportât le marbre?» - -Daniel ne put s'empêcher de sourire en répondant: «Oh! madame, pour le -marbre, nous avons le temps. - ---Comment! nous avons le temps! mais c'est une chose pressée. Je -comptais commencer demain.» - -L'artiste apprit à son modèle qu'il faudrait d'abord faire son buste en -terre, puis le mouler en plâtre, puis le réparer soigneusement avant de -toucher au marbre. - -«Dieu! que c'est long!» dit Mme Michaud. - -«Il veut gagner du temps,» pensa Victorine, qui ne perdait pas un mot -de la conversation. Là-dessus on prit le café. - -Il y avait cinq ou six jeunes femmes parmi les convives. M. de Marsal -se mit au piano et joua une valse. Daniel dansa avec Mlle de Guéblan, -et dansa bien. - -«J'en étais sûre, se dit-elle; mais il va se compromettre. Il n'y a pas -un sculpteur qui sache danser ainsi.» - -La valse finie, Daniel prit la place de M. de Marsal, et joua un -quadrille. Il était musicien médiocre, car il avait commencé tard. -Cependant il jouait aussi bien que M. de Marsal. Mme Michaud dansait en -face de sa nièce. A la chaîne des dames, elle lui serra la main et lui -dit: - -«Entends-tu? Pour un homme qui casse du marbre à coups de marteau!... - ---Décidément, pensa Victorine, ma tante est dans le secret.» - -A dix heures, une moitié de la compagnie se mit en route pour Paris, et -les danseuses ne furent plus en nombre. On dressa deux tables de jeu. -Daniel eut l'imprudence d'avouer qu'il jouait le whist et d'accepter -une carte. Il se trouva le partenaire de M. Lefébure, contre M. de -Marsal et M. Lerambert le banquier. M. Lerambert ne savait pas qu'il -eût affaire à un artiste. Il demanda en mêlant les cartes: - -«La partie ordinaire, en cinq, un louis la fiche?» - -M. Lefébure répartit vivement: - -«C'est bien cher, pour un pauvre avocat. - ---Oui, monsieur, dit Daniel, la partie ordinaire.» - -Victorine rougit jusqu'aux oreilles. Que penserait-on lorsqu'on verrait -le prince de Fer tirer une longue bourse pleine de pièces d'or à -l'effigie de son père? Elle s'avança vers lui et lui dit: - -«Monsieur Fert, je ne vous permets qu'un _rubber_, après quoi j'aurai -besoin de vous.» - -Elle n'attendit pas longtemps. Daniel perdit triple et triple, et -laissa ses dix louis sur la table. Il vida sa poche d'un air si -détaché, que M. Lefébure et M. de Marsal échangèrent un regard rapide -qui pouvait se traduire ainsi: - -«Il paraît qu'on gagne beaucoup d'argent à sculpter des pendules!» - -Mme Michaud ne s'aperçut de rien: elle jouait une _grande misère_ à la -table voisine. Daniel s'en alla tout pensif, en songeant que, si on -lui apportait sa selle et ses outils, il n'aurait pas de quoi payer la -voiture. Victorine lui prit le bras et lui dit: - -«Monsieur, je suis honteuse de mon ignorance. Nous avons ici beaucoup -de sculpture, bonne et mauvaise, et je ne sais pas distinguer le bien -du mal. Voulez-vous me donner une leçon de critique, vous qui êtes du -métier?» Elle comptait bien lui prouver qu'elle n'était pas sa dupe, -et qu'elle ne l'avait jamais pris pour un sculpteur. - -Daniel était, comme la plupart des artistes, un critique tout à fait -nul. Il savait reconnaître les belles choses, mais il était incapable -de dire pourquoi elles étaient bonnes. Il parcourut docilement tous les -salons du château, s'arrêtant à chaque bronze et à chaque marbre, et -les jugeant d'un mot. Il disait: «Ceci est bien; cela est détestable. -Voici de la sculpture amusante; voilà qui est bêtement fait. Ce groupe -est d'un homme qui sait son métier; celui-là est d'un âne. - ---Comment trouvez-vous cette figure: l'Enfant-Dieu? - ---C'est gentillet. - ---Et ce Philopœmen? - ---C'est le chef-d'œuvre de la sculpture moderne. - ---Pourquoi? - ---Parce qu'on n'a encore rien fait de mieux. - ---Ce Spartacus? - ---Bonne composition; pauvre travail. - ---Cette Pénélope? - ---Bien, très-bien. - ---Ce Don Juan? - ---Médiocre. - ---Comment, médiocre? - ---Oui, sculpture vide et ratissée. - ---Mais c'est de vous! - ---Je le savais. - ---Arrêtons-nous ici; je vous remercie de la leçon. Maintenant, monsieur -l'artiste, je suis aussi savante que vous. Ma foi, poursuivit-elle en -forme d'_aparté_, je suis curieuse de voir comment il s'y prendra pour -ébaucher le buste de ma tante, et je fais vœu de ne pas manquer une -séance.» - -Lorsqu'elle reparut appuyée sur le bras de Daniel, M. Lefébure et -M. de Marsal se promirent de surveiller de près ce jeune intrus qui -circonvenait la tante et qui vaguait en tête à tête avec la nièce. Mme -Michaud quitta le boston et dit à intelligible voix: «Demain, après -déjeuner, nous commencerons mon buste dans le salon que voici. Qui -m'aimera y viendra. - ---Madame...,» dirent les deux prétendants, tout d'une voix. - -Ce soir-là, Daniel trouva sa chambre moins belle, ses meubles moins -élégants, et son lit moins confortable qu'il ne l'avait jugé à première -vue. C'est que son gousset était vide. L'homme est ainsi bâti: point -d'argent, point d'illusions. Voilà sans doute pourquoi les pauvres sont -moins heureux que les riches. - -Le lendemain il se leva à huit heures et partit pour Paris avec sa -montre et sa chaîne. Il se garda bien d'aller dire à sa mère comment -il avait joué au whist et combien il avait perdu: un tel aveu ne -lui aurait rien rapporté qu'une remontrance de dignité première. Il -s'adressa de préférence à un commissionnaire du mont-de-piété, qui lui -prêta 200 francs sans explication, sans reproches et sans conseils. -D'ailleurs, à quoi servait une montre au château de Guéblan? Il y avait -cinquante pendules et une horloge! - -Cette horloge sonnait midi lorsqu'on se mit à table pour le déjeuner. -Les convives de la veille étaient partis, et il ne restait plus que les -hôtes du château, c'est-à-dire les prétendants et Daniel. M. Lefébure -déjeuna d'une tasse de thé; M. de Marsal mangea du bout des lèvres -une tranche de saumon; Victorine becqueta une assiette de cerises; le -sculpteur et le modèle s'abattirent résolûment sur un énorme pâté. -Mme Michaud apprit à Daniel que ses outils étaient arrivés avec un -horrible baquet rempli de terre grasse, et qu'on avait tout installé. -Les deux rivaux étaient trop curieux de surveiller Daniel pour ne pas -faire le sacrifice de leurs plaisirs quotidiens. En temps ordinaire, -le capitaine pêchait à la ligne; l'avocat faisait des armes avec M. de -Guéblan, ou s'amusait à tirer des pies. - -On fit un tour dans le parc avant la séance. Mme Michaud raconta à M. -Lefébure le saut mémorable de Daniel. M. de Marsal s'amusa beaucoup de -cette manière d'entrer sans être annoncé. - -«Je crois, dit-il, que maître Lefébure a trouvé son maître. - ---Je ne me fais pas gloire de sauter les fossés, répondit l'avocat. Si -habile que nous soyons à ce genre d'exercice, il y a toujours un petit -animal qui y est plus fort que nous. - ---Comment l'appelez-vous? demanda Mme Michaud. - ---Le kangourou. Je vous en montrerai un au Jardin des Plantes. - ---Je ne l'ai pas fait par gloire, reprit naïvement Daniel, mais parce -que je ne trouvais pas la porte. - ---Tirez-vous l'épée, monsieur? - ---Oui, monsieur, et vous? - ---Depuis quinze ans, chez les Lozès. - ---Moi, dans mon atelier, avec un ancien prévôt de Gâtechair. Nous ne -sommes pas de la même école. - ---Comment! monsieur, vous faites des armes? dit Victorine. Mais papa -vous adorera!» - -On reprit le chemin du château. Mme Michaud dit à Daniel: - -«Cela ne vous contrarie pas que j'aie invité ces messieurs à nos -séances? - ---Non, madame, pourvu qu'ils ne vous empêchent pas de poser. Quant à -moi, je travaillerais au bruit du canon. - ---Ne craignez rien, je me tiendrai tranquille comme un anabaptiste. -Observez bien ces deux amoureux: ils vous donneront la comédie. Comment -trouvez-vous l'avocat? - ---Je le trouve gros. - ---Pauvre homme! Il fait tout ce qu'il peut pour maigrir, excepté de -boire du vinaigre. Et le capitaine? - ---Mince, bien mince. - ---Oui, je me demande toujours comment les coups de vent ne l'ont pas -emporté. Il fallait qu'il eût des pierres dans ses poches. Lequel -choisiriez-vous si vous étiez femme? - ---Je crois que je demanderais quelques années de réflexion. - ---Malheureux! Ne dites pas cela à Victorine; voilà plus de six mois -qu'elle réfléchit. Vous devez trouver un peu singulier que nous ayons -agréé deux prétendants à la fois; c'est une idée à moi. Mon frère -ne voulait pas démordre de son avocat; moi, je me cramponnais à mon -gentilhomme. J'ai dit: «Invitons-les tous deux, Victorine choisira.» -Je ne sais pas si elle a des préférences; en tout cas, elle les cache -bien. Si vous devenez son ami, vous tâcherez de lui tirer son secret. -C'est une mangeuse de livres, une barbouilleuse de cahiers; elle -lit tous les jours, elle écrit tous les soirs; je saurais bientôt ce -qu'elle pense, si j'étais petit papier.» - -Tous ceux qui ont posé pour un portrait savent que la première séance -est presque toujours dépensée à choisir la pose, à ménager la lumière -et à préparer le travail des jours suivants. La coiffure de Mme Michaud -ne prit pas moins de deux heures. La digne femme avait rêvé un buste -rococo avec une coiffure Pompadour. Daniel trouvait qu'elle avait une -tête romaine, le masque énorme, le front étroit, la tête petite. Il -laissa la femme de chambre s'exténuer à faire et à défaire un édifice -impossible, sur lequel chacun disait son mot. Puis il demanda la -permission d'essayer à son tour; il releva ses manches et fit à son -modèle une admirable coiffure de camée; ce fut l'affaire de quelques -coups de peigne. La femme de chambre laissa tomber ses bras en signe -de stupéfaction; Mme Michaud se regardait dans la glace sans se -reconnaître, et prétendait qu'on lui avait mis une tête neuve comme à -une poupée: les prétendants murmuraient à voix basse le nom d'artiste -capillaire, et Victorine disait en elle-même: «Il faut convenir qu'il -est bon coiffeur, mais quant à la sculpture....» - -Daniel se mit à ébaucher son buste, et c'est alors que le travail -devint difficile. Dans ces jours du mois d'avril où le vent saute à -chaque instant de l'est à l'ouest, du nord au midi, les girouettes -ne tournent pas aussi vite que la tête de Mme Michaud. «Mobile -comme l'onde,» est un mot qui peindrait imparfaitement l'agitation -perpétuelle de toute sa personne. Elle trouvait que c'était beaucoup de -rester assise, et elle se consolait de cette immobilité partielle en -parlant à droite et à gauche, à tort et à travers, en interpellant un à -un tous ceux qui l'entouraient, en imitant le télégraphe avec ses bras, -et en battant la mesure avec ses pieds. Aussi fut-elle exténuée après -une heure de cet exercice: il fallut lever la séance. Daniel avait -dépensé plus de patience en soixante minutes qu'un santon en soixante -ans; le buste n'était pas ébauché. - -«Je l'avais prédit, pensa Victorine. - ---Ouf! dit Mme Michaud, et d'une! Encore onze séances, et nous aurons -fini.» - -Daniel n'osa pas lui dire que si les séances ressemblaient toutes à la -première, il en faudrait plus de cent. - -Ce singulier travail dura jusqu'à la fin de juin: le buste n'avait pas -figure humaine. Mme Michaud soupçonna, au bout d'un certain temps, -que l'artiste était peut-être un peu dérangé par la compagnie. Elle -fit part de ses réflexions à Victorine; mais Victorine ne voulut pas -entendre de cette oreille-là. Elle était sûre que le bel inconnu -ne connaissait rien à la sculpture, et elle l'aidait de son mieux à -cacher son ignorance. «Que deviendrions-nous, pensait-elle, s'il était -contraint d'avouer la vérité?» Elle se faisait un devoir de déranger -sa tante, d'interrompre Daniel et d'abréger les séances. Le pauvre -artiste songeait avec terreur à l'échéance du 15 juillet, et maudissait -cordialement tous les importuns, sans excepter Victorine. - -Ce qui étonnait un peu l'incomparable Atalante, c'était le silence -obstiné de son amant. «Hélas! se disait-elle, à quoi nous serviront -toutes ses ruses et les miennes, s'il ne se décide pas à me dire qu'il -m'aime? A-t-il peur de s'ouvrir à moi? Je garderai si bien son secret!» -Quelquefois, pour le piquer de jalousie, elle affectait de bien traiter -M. Lefébure ou M. de Marsal: elle devenait coquette pour l'amour de -lui! Ces caprices de jeune fille causaient de grandes révolutions -dans le château. M. de Marsal écrivait des lettres triomphantes à sa -famille; M. Lefébure songeait à faire ses malles; Mme Michaud achetait -une calèche neuve en signe de joie; Daniel seul ne s'apercevait de -rien. Le lendemain, la roue avait tourné: M. de Marsal était lugubre; -M. Lefébure était bruyant; Mme Michaud était si inquiète, qu'elle ne -tenait plus sur sa chaise, et Daniel voyait surgir des chaînes de -montagnes entre lui et ses quinze cents francs. - -«Qu'attend-il pour se déclarer?» disait Victorine. Elle avait soin de -défaire tous les bouquets que le jardinier apportait dans sa chambre, -et elle les froissait avec dépit, après s'être assurée qu'ils ne -contenaient point de billet. La nuit, elle passait des heures à sa -fenêtre, dans l'attente d'une sérénade. Si une gondole était venue par -terre jusqu'au grand escalier du château; si elle en avait vu descendre -deux rebecs, un hautbois et une viole d'amour; si des négrillons, vêtus -de satin rouge, avaient servi devant elle une collation de fruits -d'Italie et quelques bassins d'oranges de la Chine, un tel phénomène -l'aurait moins étonnée que le silence miraculeux de Daniel. - -Un soir, entre onze heures et minuit, par un temps doux et amoureux, -elle entendit une magnifique voix de basse qui chantait dans les allées -du parterre. Elle était trop éloignée pour distinguer les paroles; mais -la musique, qu'elle ne connaissait pas, lui parut étrangement rêveuse -et mélancolique. Elle se penchait derrière ses jalousies pour écouter -d'un peu plus près, lorsque Mme Michaud entra dans sa chambre. - -Daniel, bien convaincu que tout dormait dans le château, se promenait -en fumant un cigare, et chantait, entre chaque bouffée, un couplet des -_Plaies d'Égypte_. C'est une complainte assez connue dans les ateliers -de Paris. - - Sur des rivages humides - Et peuplés de croco_dils_, - Les Juifs gémissaient, et ils - Bâtissaient des pyramides, - Sans autre consolation - Que de manger des oignons. - -Victorine n'avait entendu de ce couplet qu'un son vague et délicieux. - - Sachez que les crocodiles - Sont de féroces lézards, - Plus grands que le pont des Arts, - Qui mangeaient les Juifs par mille. - Les oignons, dans ces malheurs, - Leur tiraient encor des pleurs. - -«Pour le coup! murmura-t-elle, j'ai bien entendu. Il a dit: Malheurs et -pleurs. Enfin! Mais pourquoi se tient-il si loin?» - -C'est alors que Mme Michaud entra dans la chambre. Victorine se mit -à causer bruyamment avec sa tante, pour l'empêcher d'entendre la -sérénade. L'écho seul profita des deux couplets suivants: - - Ce peuple rempli d'audace, - Mais n'aimant pas à mourir, - Aurait voulu déguerpir - Pour aller vivre en Alsace; - Mais pour s'en aller, d'abord - Il fallait un passe-port. - - Un monarque légitime, - Mais plein de perversité, - Leur retenait leurs papiers: - Il n'aura pas notre estime. - Si vous ne savez son nom, - C'était le roi Pharaon. - -Mme Michaud avait un peu de migraine. Elle dit à sa nièce: «Puisque -tu ne dors pas, viens au jardin; le grand air me remettra.» Victorine -se fit tirer l'oreille; cependant elle descendit, bien décidée à -entraîner sa tante dans les avenues du parc où l'on n'entendait que les -rossignols. Malheureusement, la brise apporta quelques notes égarées -jusqu'aux oreilles de Mme Michaud. - -«Tiens! dit-elle, une sérénade! - ---Je n'ai rien remarqué, ma tante. - ---Est-ce que les oreilles me cornent? J'ai pourtant bien entendu. Là! -Qu'est-ce que je te disais? - ---Vous vous trompez, ma tante; c'est votre migraine. - ---Non, ce n'est pas ma migraine! C'est.... mais oui! c'est la -complainte de Fualdès. - ---Allons-nous-en, ma tante; j'ai peur. - ---Tu as peur de M. Fert! Mais il chante très-bien, s'il ne travaille -guère! Si son ouvrage ressemblait à son ramage! Attends! Viens par -ici, nous allons le surprendre.» - -Victorine tremblait comme une feuille de saule. Sa tante la conduisit, -par des chemins détournés, à quarante pas du chanteur. La jeune fille -toussa pour avertir Daniel. «Chut! dit Mme Michaud: écoutons.» - -Daniel, tranquille comme un dieu d'Homère, entonna le vingt-sixième -couplet: - - Moïse rendit visite - Au roi qui mourait de faim: - Il faisait un dîner fin - Avec quatre pommes cuites, - Sans avoir même un misé- - Rable de lièvre en civet. - -«Tu vois bien, dit Mme Michaud, que c'est la complainte de Fualdès! - ---Quel bonheur! pensa Victorine, il a eu l'esprit de changer de -chanson.» - - -III - -Le lendemain, on attendait M. de Guéblan. Mme Michaud raconta à -déjeuner qu'elle avait passé la nuit à écouter son artiste bien-aimé, -qui chantait comme une sirène. Son récit fit ouvrir de grands yeux -aux prétendants. Lorsqu'ils apprirent que Victorine avait été de la -partie, leur surprise tourna à la stupéfaction, et ils se demandèrent -quel rôle on leur faisait jouer. Ils n'avaient jamais eu une grande -sympathie pour M. Fert, mais ils commençaient à le prendre sérieusement -en aversion. Certes, Mme Michaud avait le droit de commander son -buste à qui bon lui semblait, mais promener sa nièce nuitamment avec -un jeune homme de trente ans au plus, ceci passait la plaisanterie. -Ce sculpteur, après tout, n'était pas un aigle. Ses principaux -chefs-d'œuvre étaient juchés sur des pendules; il travaillait depuis -quinze jours à un malheureux buste sans parvenir à l'ébaucher. Sa -conversation n'était rien moins que pétillante; il parlait peu, et -l'esprit ne l'étouffait pas. Mme Michaud devrait bien se tenir en garde -contre ses engouements d'une heure. Elle exposait les intérêts les plus -sérieux de sa famille sur le tapis vert du paradoxe et du caprice: -bref, il était temps que le marquis revînt au château. - -En attendant, tout le monde fut exact à l'heure de la séance. -Daniel, passablement découragé, enleva pour la quinzième fois les -linges humides qui recouvraient le buste informe de Mme Michaud. M. -Lefébure et M. de Marsal le regardaient d'un air de pitié maussade et -malveillante. Victorine, un peu troublée par l'attente de son père, se -demandait avec anxiété comment le pauvre garçon sortirait de l'impasse -où il s'était fourvoyé. Elle gourmandait sa tante et la rappelait -par instants à la pose, mais elle avait soin de ne l'y pas laisser -longtemps. - -«Êtes-vous en veine aujourd'hui? demanda Mme Michaud à Daniel. Les -heures se suivent et ne se ressemblent pas. Hier soir, vous chantiez, -et j'en étais fort aise. Eh bien! sculptez maintenant! - ---Madame, reprit Daniel, je connais bien votre figure, je commence à -vous savoir par cœur, et il me semble que je ferais beaucoup d'ouvrage -en une heure, si vous pouviez poser seulement un peu. - ---Soyez heureux; je ne dis plus rien, je ne connais plus personne, -je pose!» dit la bonne femme en faisant une demi-culbute assise, -accompagnée d'une grimace des plus originales, «et je supplie la -galerie d'observer la loi du silence. Ah! si j'étais une jolie fille -comme Victorine, vous auriez plus de cœur à l'ouvrage, artiste que vous -êtes! - ---Monsieur Lefébure, dit Victorine en épiant la physionomie de Daniel, -croyez-vous qu'on devienne artiste par amour? - ---Sans doute, mademoiselle; à une seule condition. - ---Et laquelle? - ---Bien peu de chose: dix ou douze ans de travail! - ---Vous êtes un homme de prose: vous ne croyez pas à la puissance de -l'amour. - ---S'il y avait des incrédules, interrompit galamment M. de Marsal, vous -n'auriez pas à prêcher longtemps pour les convertir. - ---Capitaine, si vous me faites des compliments, je raisonnerai tout -de travers. Où en étions-nous? Ma tante, tenez-vous droite. Je disais -que l'amour peut faire des miracles. Exemple: Je suis la princesse.... -quelle princesse? la princesse Atalante, fille du roi de je ne sais où. -Je me promène dans un carrosse attelé de quatre chevaux; non, de quatre -licornes blanches: c'est plus rare et plus joli. Un berger, qui gardait -ses brebis, me voit passer sur la route. Il s'éprend d'amour pour moi. -Le lendemain, il me fait parvenir un sonnet. - ---Par quelle voie, s'il vous plaît? - ---Mais par la voie des airs, sous l'aile d'une colombe apprivoisée; -cela se rencontre tous les jours. Or, le sonnet est admirable, donc -l'amour a fait un poëte. - ---Il a fait bien mieux, mademoiselle, reprit en riant M. Lefébure: il -a enseigné la prosodie, l'orthographe et l'écriture à un homme qui -ne savait que garder les moutons, et cela en un jour! sans parler -des règles particulières du sonnet, qui sont fort compliquées, à ce -que l'on assure. Je lisais dernièrement un petit poëme, rédigé par un -dentiste.... - ---C'est bien; j'abandonne la poésie. Mais la peinture! Une jeune -Italienne est aux mains d'un barbon, qui prétend l'épouser malgré -elle. Un beau seigneur de la ville voisine s'introduit au château sous -l'habit et le nom d'un peintre renommé; il n'a jamais manié le pinceau, -mais l'amour conduit sa main: direz-vous encore que cela ne s'est -jamais vu? - ---A Dieu ne plaise! Mais je voudrais bien le voir. Le dessin est une -orthographe qui ne s'enseigne pas en trente leçons; et, quant à la -couleur, nous avons des membres de l'Institut qui n'ont jamais pu -l'apprendre. - ---Est-ce vrai, monsieur Fert? - ---Oui, mademoiselle. - ---Mais vous, qui êtes sculpteur, allez-vous mettre aussi la -sculpture contre moi? Accordez-moi seulement qu'un homme du monde, -un gentilhomme, qui n'a jamais manié vos ébauchoirs, peut, à force -d'amour, pour se rapprocher de celle qu'il aime, faire.... un buste! - ---Ma foi! mademoiselle, c'est une chose que j'aurais crue impossible il -y a six mois. - ---Et maintenant? - ---Maintenant, je suis de votre avis: je crois aux miracles de l'amour.» - -Victorine se sentit pâlir; il lui sembla que tout son sang refluait -vers le cœur. - -«Est-ce une histoire? demanda-t-elle d'une voix tremblante. - ---Pas trop longue, et je peux vous la raconter.» - -Mme Michaud se tenait tranquille par aventure; Daniel poussa vivement -sa besogne, tout en suivant son récit avec une lenteur francomtoise. - -«Il y a six mois, dit-il, je terminais un groupe pour l'ambassadeur -d'Espagne. Je reçus la visite d'un homme de mon pays et de mon âge, un -camarade d'école, appelé Cambier. Il était venu à Paris pour écrire; -mais il n'écrivait guère, ou il écrivait mal. Il rédigeait un journal -appelé _la Feuille de Rose, l'Impartial de la parfumerie_, je ne sais -plus au juste. Toujours est-il que le pauvre diable avait souvent -besoin de cent sous. Il portait, au mois de janvier, une jaquette -laine et coton de _la Belle-Jardinière_, avec un chapeau gris à poil -hérissé. Il rencontra dans mon atelier une Juive appelée Coralie qui -pose pour la tête et les mains. Elle est vraiment belle, et elle se -conduit bien; elle demeure avec sa tante dans ces environs-ci, rue -Mouffetard. Ce Cambier la regarda pendant une demi-heure comme un -hébété; lorsqu'elle sortit, il me fit toute sorte de questions sur -elle. Il n'avait jamais rien vu d'aussi beau; c'était la femme qu'il -avait rêvée; il l'attendait depuis dix ans! Il me demanda son nom; il -chercha son adresse sur l'ardoise où j'inscris mes modèles; il voulait -la revoir à tout prix. Il était capable de la demander en mariage et de -confondre deux misères en une. Je l'avertis qu'il serait probablement -mal reçu, parce que la tante vivait de sa nièce et ne songeait pas à -la marier. Alors il me supplia de la faire venir chez moi pour poser, -quand même je n'en aurais pas besoin: le malheureux offrait de payer -les séances! Je ne fis pas grande attention aux sottises qu'il dit; il -avait l'air d'un fou. Les jours suivants je m'absentai régulièrement; -je travaillais en ville. Lorsque je revins à l'atelier, je vis son nom -écrit dix ou douze fois sur la porte. Notez que je suis aux Ternes -et lui rue de l'Arbre-Sec. Enfin il me joignit. Il était allé voir -Coralie, qui lui avait jeté la porte au nez. En me racontant sa visite, -il pleurait. «Quel malheur, disait-il, que je ne sois pas sculpteur! -elle viendrait chez moi, et je pourrais la regarder tout mon soûl.» -Il me demanda quelques vieux outils à emprunter; je lui en donnai une -poignée. Un mois après (c'était au milieu de février) il revint me -voir. Vous auriez dit un autre homme; je ne le reconnaissais plus. Il -avait l'œil vif, le visage animé, et il tendait le jarret en marchant; -un peu plus, il aurait chanté. Par exemple, ce qui n'était pas changé, -c'était sa jaquette et son chapeau. Il se remit à me parler de Coralie; -il en était plus amoureux que jamais, et il espérait s'en faire aimer. -Pour commencer, il avait fait son buste de mémoire, et il croyait avoir -réussi. Il ne me laissa pas de repos que je n'eusse vu son ouvrage. -Bon gré, mal gré, il fallut partir avec lui. L'omnibus du Roule nous -mit au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec; c'est -là qu'il demeurait, au-dessus de la fontaine, et bien au-dessus. Je -n'ai pas compté les étages, mais il y en avait six ou sept. Le buste -était placé sur une sorte de table de nuit. En ce temps-là je ne -croyais pas aux miracles de l'amour, et j'étais aussi sceptique que M. -Lefébure, car mon premier mot, dès qu'il eut ôté le linge, fut: «Ce -n'est pas toi qui as fait cela!» Je vous jure, sans fausse modestie, -que je donnerais de bon cœur tout ce que j'ai fait et tout ce que je -ferai pour ce buste de Coralie. C'était quelque chose de naïf et de -savant, de vigoureux et de passionné, qui rappelait certaines peintures -d'Holbein, certains dessins d'Alber Durer, ou, si vous voulez, -quelques-unes des plus belles sculptures du moyen âge. Le fait est -que ce buste en terre rougeâtre répandait dans la mansarde comme une -lumière de chef-d'œuvre. Je dis à l'artiste tout ce qui me passa par la -tête; j'étais plus content que ceux qui découvrent une mine d'or. Il -me remerciait, il m'embrassait, il était fou de joie: il voyait déjà le -jour où Coralie viendrait dans son atelier. Je le priai de m'attendre -le lendemain jusqu'à trois heures, et je revins avec M. David, M. Rude -et M. Dumont. Les maîtres lui prirent la main et lui dirent qu'il était -un grand artiste. Ils déclarèrent tous qu'il fallait mouler ce buste -et le mettre à l'exposition. Je leur fis remarquer d'un coup d'œil le -dénûment de cette chambre où il n'y avait pas trente francs pour le -mouleur. Mon signe fut si bien compris, qu'après notre départ, Cambier -trouva plus de cinq louis sur sa commode. - -«La tête un peu plus à gauche, madame, s'il vous plaît. - ---Et ce chef-d'œuvre, qu'est-il devenu? demanda M. Lefébure. Le public -ne l'a pas vu; les critiques d'art n'en ont rien dit! - ---Hélas! monsieur, l'amour a fait comme les tigres, qui mangent -volontiers leurs enfants. Huit jours après cette visite, je retournai -chez Cambier. Il était debout devant sa maison, les pieds dans la -neige fondue, et il fumait sa pipe d'un air morne en regardant la -fontaine et les porteurs d'eau. Il me reconnut quand je lui eus frappé -sur l'épaule. Je lui demandai ce qu'il faisait là. Il me répondit: -«Tu vois, je m'amuse.--Et tes amours?--Ah! c'est vrai. Je suis allé -chez Coralie avec mon buste sous le bras. C'est elle qui m'a ouvert -la porte. Je lui ai conté ce que j'avais fait par amour pour elle, et -ce que vous m'aviez tous dit, et que je serais un artiste, et qu'elle -viendrait poser chez moi. Elle a répondu qu'elle se moquait bien de -moi, que je l'ennuyais, et que je pouvais remporter mon plâtras. Je ne -l'ai pas emporté bien loin; je l'ai cassé contre la borne.» - ---Et Coralie est-elle mariée? demanda Mlle de Guéblan. - ---Oui, mademoiselle, à un rémouleur qui gagne trois francs par jour. - ---Quel bonheur! s'écria Mme Michaud. - ---Comment? demanda toute l'assistance. - ---Quel bonheur! mon buste! c'est moi; je suis frappante; je saute aux -yeux! Ah! mon cher artiste, je veux aussi vous sauter au cou!» - -Et d'embrasser Daniel qui ne s'y attendait guère. - -Le buste n'était pas fini, tant s'en faut; mais il avait fait plus de -progrès en deux heures qu'en toute une quinzaine. Mme Michaud avait -posé sans le savoir, par pure distraction, en écoutant le récit de -Daniel. L'artiste avait saisi l'occasion au vol, et son ouvrage, pour -être improvisé, n'en était pas moins heureux. Tout le monde en convint, -jusqu'à Victorine, qui ne pouvait croire ses yeux. Dans son trouble, -elle dit à Daniel: - -«Ah! monsieur, vous avez bien prouvé que l'amour faisait des miracles!» - -Daniel pensa qu'elle faisait allusion à l'histoire de M. Cambier. Il -se tenait les bras croisés devant son buste, et disait en lui-même: -«Voilà une ébauche assez bien venue; reste à la finir sans la gâter. -Nous sommes au 1er juillet, j'ai du temps devant moi. Si ces messieurs -voulaient bien me laisser tranquille, le plâtre serait réparé dans -quinze jours, et je pourrais demander quinze cents francs d'avance.» - -Qu'y a-t-il de vrai dans cette histoire? pensait Victorine. L'ambassade -d'Espagne.... une fille qui demeure ici, avec sa tante.... un jeune -homme de son âge et de son pays.... un chef-d'œuvre fait par amour.... -Qui est-ce qui épouse un rémouleur? Et par quel sortilége ce bloc de -terre a-t-il pris la figure de Mme Michaud?» - -Le marquis avait annoncé qu'il reviendrait le 1er juillet pour l'heure -du dîner, et quoiqu'il n'eût pas écrit depuis quatre jours, on -connaissait si bien son exactitude mathématique, que son appartement -était prêt et son couvert sur la table. - -Après la séance triomphale où le buste s'était ébauché par miracle, -Daniel, radieux comme un soleil, courut au fumoir remplir son -porte-cigares. La pendule de Don Juan marquait six heures dix minutes: -on avait donc, avant de s'habiller, une bonne demi-heure de récréation. - -Pour revenir du fumoir au jardin, il fallait traverser la salle -d'armes. C'était une grande pièce carrée, parquetée en sapin, non -cirée, et tapissée d'armes de toute sorte. On y voyait côte à côte -les épées de combat, aiguisées, graissées, toutes neuves et toutes -brillantes, et les épées d'assaut, rouillées au contact des mains et -ébréchées par les parades. M. de Guéblan n'aimait pas les fleurets, -dont la souplesse et la légèreté rendent la main paresseuse. - -Daniel passait en chantonnant: il vit M. Lefébure en contemplation -devant une panoplie. L'avocat n'avait digéré ni les succès du nouveau -venu, ni la célèbre sérénade, ni ce baiser de nourrice que Mme Michaud -venait d'appliquer si généreusement sur la figure de son sculpteur. -Ajoutez que depuis quinze jours il n'avait pris aucun exercice. Le sang -le tourmentait; il sentait des démangeaisons dans les mains, il était -comme Mercure lorsqu'il rencontra Sosie. Il demandait au ciel un homme, -un seul homme, un pauvre petit homme à qui il pût rompre les os. Dans -ces dispositions philanthropiques, il caressait du regard les épées -mouchetées et ces bonnes lames bien roides dont le bouton laisse un -bleu sur le corps. Daniel lui apparut comme une victime envoyée par la -Providence: qu'il serait doux de marbrer à tour de bras une poitrine -si large et si appétissante! La victoire n'était pas douteuse: quinze -ans de salle et une force reconnue! M. Lefébure répétait volontiers, -avec une orgueilleuse modestie: «J'ai déjà rencontré trois amateurs -plus forts que moi, lord Seymour, M. Legouvé et le marquis de Guéblan.» -C'était dire assez élégamment: «Je ne crains personne, excepté les -trois premiers tireurs de Paris.» Il éprouvait le besoin de donner une -bonne leçon d'escrime à M. Fert. Il est toujours agréable de se montrer -supérieur à l'homme qu'on n'aime pas, mais c'est double plaisir quand -la démonstration peut se faire dans une salle d'armes. - -Le jeune artiste n'avait rien contre M. Lefébure. Il ne le trouvait -pas beau, et il n'eût fait son portrait ni pour or ni pour argent; il -l'avait trouvé importun pendant quinze jours, de deux heures à six; -mais à cela près, il ne lui voulait que du bien. Il s'arrêta à causer -avec lui, examina les armes, accepta un gant et une épée, et se laissa -coiffer d'un masque avec la candeur innocente d'un agneau paré pour le -sacrifice. Le belliqueux avocat se rua sur lui sans crier gare! et lui -appliqua vingt coups de bouton en moins de temps que je n'en mets à le -raconter: c'était une grêle. En poussant chaque botte, il murmurait -intérieurement: «Tiens! tiens! tiens! voilà pour ta sculpture! voilà -pour ta musique! voilà pour t'apprendre à voler comme un hanneton au -milieu de mes amours et de mes affaires!» - -Daniel empochait les coups sans rompre, et chaque fois qu'il était -touché, il disait conformément aux règles du jeu: - -«Touche--touche--touche!» - -Après cinq minutes de ce petit travail, M. Lefébure s'arrêta pour -reprendre haleine et pour éponger son front qui ruisselait. Daniel -n'avait ni plus chaud ni plus froid qu'au moment où il avait croisé -le fer. Il regarda la figure pourpre de son adversaire, et dit en -lui-même: «Maintenant, je sais ton jeu; tu ne me toucheras plus!» - -Le fait est que ce gros homme sanguin tirait fort mal. Sa furie -française pouvait déconcerter un novice, et sa main était assez -vite pour surprendre un maladroit; mais il se découvrait à chaque -instant, il attaquait par des coupés, il ripostait avant de parer, il -s'éblouissait lui-même, partait en aveugle, et ne voyait ni son fer ni -le fer de l'adversaire. «A mon tour!» dit l'artiste. - -Il soutint de pied ferme un second assaut plus furieux que le premier, -para, riposta, fit chaque chose en son temps, ne reçut pas un coup -de bouton, et rendit avec usure le _gilet_ qu'on lui avait donné. M. -Lefébure n'en voulut pas convenir. Dans l'escrime, comme dans tous les -jeux, il y a de bons et de mauvais joueurs; il était joueur détestable. -Au lieu de crier: «Touche!» lorsqu'il était touché, il disait en -ripostant: - -«C'est au bras! au cou! à la cuisse! le fer a glissé! mauvais coup! -manqué! Nous ne compterons pas celui-ci! A vous! Voilà ce qui s'appelle -touché! - ---Pardon, monsieur, reprit Daniel en ôtant son masque: il me semble que -si votre fer était démoucheté, je n'aurais pas reçu une égratignure. - ---Pas même à la première reprise? demanda M. Lefébure d'un ton -goguenard. Cependant, soyons juste: la deuxième valait un peu mieux. -Nous recommencerons tout à l'heure. Laissez-moi le temps de souffler.» - -Daniel n'était pas content. Cette mauvaise foi chez un galant homme le -mettait hors de lui. Il aurait voulu une galerie. Il enrageait d'avoir -raison. «Recommençons,» dit-il. - -Il s'anima si bien au jeu, que ce fut le tour de M. Lefébure d'être -ébloui et de cligner des yeux. Daniel lui rendit fèves pour pois, -et les coups de bouton partaient si gaillardement, qu'on eût dit le -bouquet d'un feu d'artifice. - -«Ouf! dit M. Lefébure en jetant son épée sur une banquette: je crois, -monsieur, que nous sommes de force. - ---Ma foi! monsieur, reprit l'artiste avec une rondeur charmante, je -croyais bien vous avoir battu. - ---Comment! comment! j'ai gagné la première manche, la deuxième est -nulle, et la troisième est à vous. - ---Pardon; je ne savais pas que la deuxième fût nulle. - ---Nulle, c'est-à-dire égale. Vous m'avez donné deux ou trois coups de -bouton, et je me flatte de vous les avoir rendus. - ---Eh bien, soit! dit Daniel exaspéré. Vous plaît-il de faire la belle? - ---Aurons-nous le temps?» - -La porte de la salle de billard était ouverte, M. Lefébure y entra, -regarda l'heure au cartel et revint en disant: «Il est moins vingt.» -Pendant son absence, Daniel décrocha une épée de combat parfaitement -aiguisée et il la substitua à celle de M. Lefébure. «Nous verrons -bien!» dit-il en lui-même. Il poursuivit tout haut: - -«C'est l'affaire d'un instant; la belle en un coup, touche qui touche. -Allons, monsieur, en garde!» - -M. Lefébure saisit son fer et courut comme un fou sur l'artiste, qui se -tenait sévèrement en garde. Il jeta coup sur coup deux ou trois coupés, -dont le dernier fouetta rudement l'avant-bras de Daniel. L'avocat -abaissa aussitôt sa pointe. - -«N'ai-je pas touché? demanda-t-il poliment. - ---Je ne crois pas, monsieur. - ---Je croyais être bien sûr, monsieur. - ---Vous vous êtes trompé, monsieur. - ---C'est une étrange illusion, monsieur: j'aurais parié que je vous -avais touché en pleine poitrine. - ---Si vous en êtes sûr, monsieur.... - ---Parfaitement sûr, monsieur. - ---Alors, comment se fait-il que je sois encore vivant, monsieur? - ---Je ne comprends pas, monsieur. - ---Veuillez regarder la pointe de votre épée.» - -M. Lefébure se sentit chanceler. - -«Nous ne tirerons plus ensemble, monsieur, dit-il aussitôt; vous avez -fait là une terrible plaisanterie: vous m'avez exposé à vous tuer. - ---Non, monsieur, j'étais sûr que vous ne me toucheriez pas.» - -Victorine, sa tante, M. de Marsal et le marquis de Guéblan étaient -arrivés à la porte de la salle d'armes, et leur entrée empêcha la -discussion de dégénérer en querelle. - -«Quel homme! pensait Victorine; c'est un preux échappé de quelque vieux -roman.» Lorsque Daniel eut été présenté au marquis, elle s'approcha de -lui et lui dit à l'oreille: - -«M. Daniel, je vous défends de risquer votre vie. - ---Cette petite fille m'agace,» pensa le sculpteur. - - -IV - -Pendant le dîner, le marquis étudia avec intérêt la figure de Daniel, -M. Lefébure lui fit froide mine, M. de Marsal le regarda avec -stupéfaction comme un enfant regarde les ombres chinoises; Mme Michaud -célébra ses louanges sur tous les tons, et Victorine fut en extase -devant lui. Quant au héros de la journée, il ne perdit pas un coup de -dent. - -On se sépara deux heures plus tôt que de coutume. Un maître de maison -qui rentre chez lui après une absence de quinze jours a cent questions -à faire, et M. de Guéblan en avait mille à adresser à Mme Michaud. - -Victorine devinait bien qu'il serait parlé d'elle dans cette -conférence. Elle ne se mit pas au lit; elle prit un livre, et ce -qu'elle lut ne lui profita guère. M. Lefébure et M. de Marsal, ligués -contre l'ennemi commun, cherchèrent ensemble les moyens de déjouer -la politique de Daniel. Daniel se coucha bravement à dix heures, et -dormit tout d'une étape jusqu'au lendemain matin. - -«Ma chère sœur, dit le marquis à Mme Michaud, j'ai fait ce que tu as -voulu: j'ai ouvert un concours qui n'est pas sans danger, ni surtout -sans ridicule, en agréant deux prétendants à la fois. Je ne vois pas -que la question ait fait de grands progrès en mon absence. Où en -sommes-nous? que dit Victorine? - ---Toujours le même discours: elle ne dit rien; mais si elle a pour un -centime d'entendement, elle choisira M. de Marsal. Je le lui disais -encore il y a trois jours, et je vous le répéterai à tous les deux -jusqu'à ce que vous l'ayez compris: on n'épouse pas un homme, mais un -nom. Une femme va partout sans son mari; mais il faut, bon gré, mal -gré, qu'elle traîne son nom après elle. Dans un salon, ceux qui la -voient danser ne s'informent pas si son mari est grand ou petit; on -dit: «Comment donc s'appelle cette jolie femme qui valse là-bas?» Le -nom! mais il éclipse tout, toilette, fortune, beauté: c'est le plus -grand luxe de la vie, parce qu'il n'est pas à la portée de tout le -monde. - ---Bah! on en fabrique tous les jours, et... - ---Parce qu'on fait des bijoux en strass, faut-il jeter les diamants -dans la rue? Tu ne sais pas tout ce qu'il y a de flatteur pour -l'oreille dans un joli nom sonore et de bon aloi. Tu es blasé; il y a -cinquante ans et quelques mois qu'on t'appelle marquis de Guéblan. Ah! -si tu pouvais seulement, pour dix minutes, t'appeler Michaud! Dire que -je suis bien née, tout comme toi, ta sœur de père et mère, et que je -m'appellerai éternellement Mme Michaud! Je n'en veux pas à mon mari, -Dieu ait son âme! J'ai vécu en paix avec lui, je l'ai aimé malgré son -nom et tous ses autres défauts; mais, en bonne justice, ne pouvait-il -pas emporter son Michaud dans l'autre monde? Enfin! poursuivit-elle -avec un gros soupir, j'en ai pris mon parti, je me résigne, mais à une -condition, c'est que Victorine ne s'appellera pas Michaud. - ---Lefébure n'est pas un vilain nom, et, d'ailleurs.... - ---Lefébure, c'est Michaud. Tout nom qui n'est pas accompagné d'un -titre, surmonté d'une couronne, flanqué d'un écusson, rentre dans la -grande catégorie du Michaud! Il y a trente-sept millions de Michaud en -France, et j'en suis! deux ou trois mille Guéblan, et Victorine en sera! - ---Et pourquoi pas? Elle pourrait épouser M. Lefébure et s'appeler Mme -de Guéblan. Je suis le dernier du nom; et le conseil du sceau des -titres.... - ---Mauvais, mon frère, mauvais! M. Lefébure est connu par son nom dans -tout Paris. La greffe ne prendrait pas, et le marquis Lefébure de -Guéblan ne serait jamais que Lefébure. Marsal est un joli nom!» - -M. de Guéblan avait d'excellentes raisons pour repousser M. de -Marsal. Il savait que le dernier rejeton d'un famille si ancienne ne -consentirait à échanger son nom contre aucun autre, et le marquis -désirait passionnément de n'être pas le dernier des Guéblan. Il se -disait encore, en regardant du coin de l'œil la figure du capitaine, -qu'en le mariant à Victorine, il se préparait une pâle et débile -postérité. Enfin, il ne comptait pas aveuglément sur la fortune de -sa sœur, quoiqu'il en eût gagné une bonne partie. Mme Michaud était -capable de se remarier pour le plaisir de changer de nom; Victorine se -mettait à l'abri de tous les caprices en épousant M. Lefébure. - -Ce dernier argument, que le marquis développa en toute franchise, amusa -beaucoup Mme Michaud. - -«Tu es fou! dit-elle à son frère. Qui est-ce qui voudrait épouser une -antiquité comme moi? Victorine aura tout. Combien veux-tu que je lui -donne en mariage? Cent mille francs de rente? Elle n'aura plus besoin -d'épouser M. Lefébure. Je comprends que ceux qui n'ont pas d'argent en -cherchent; mais dès qu'on a le nécessaire, à quoi bon poursuivre le -superflu? Le nécessaire, c'est cent mille francs de rente; Victorine ne -mangera pas davantage: elle a les dents si petites! Je crois, du reste, -qu'elle a une préférence pour M. de Marsal. - ---Tu aurais dû me le dire en commençant, nous n'aurions pas discuté. -Mais es-tu bien sûre?... - ---Allons chez elle, elle n'est pas couchée, nous la confesserons à nous -deux.» - -Victorine la silencieuse commençait à se lasser du rôle de personnage -muet. Depuis qu'elle était sûre d'être aimée, la joie s'échappait par -ses yeux. Le bonheur, longtemps renfermé dans les profondeurs de son -âme, montait à ses lèvres; son amour était comme ces plantes aquatiques -qui se tiennent cachées jusqu'au jour où elles vont fleurir à la -surface de l'eau. - -Elle écouta d'un front radieux la petite exhortation de son père, qui -la priait de nommer franchement celui qu'elle préférait. - -«Lefébure ou Marsal? choisis! ajouta Mme Michaud. - ---Ni l'un ni l'autre, répondit-elle. - ---Et pourquoi, ma nièce? - ---Parce que je ne les aime pas, ma tante. - ---Comme tu dis cela! Je ne te demande pas si tu es amoureuse d'un de -ces messieurs; on se marie d'abord par amitié, l'amour vient ensuite. - ---Je veux aimer mon mari d'avance. - ---D'abord, cela n'est pas de bon ton. Je ne sais rien de choquant comme -ces mariées qui raffolent de leur mari: elles ont l'air d'être à la -noce! Quand j'ai épousé M. Michaud, je le connaissais, je l'estimais, -je faisais le plus grand cas de son caractère, mais je ne l'aimais -pas plus que l'empereur de la Chine. L'amour est un arbre qui croît -lentement; il n'y a que la mauvaise herbe qui pousse vite. - ---Chère tante, est-il aussi de bon ton qu'un mari épouse une femme sans -l'aimer? - ---Je n'ai pas dit cela, ne me prête pas de sottises! - ---C'est qu'il me semble que ces messieurs ne m'aiment ni l'un ni -l'autre. - ---Comment! - ---Oh! je ne m'y trompe pas. Je les ai bien étudiés, surtout depuis -qu'on travaille au buste. Voici, en quelques mots, le résumé de mes -observations. - ---Nous écoutons. - ---M. de Marsal est un homme bien né, bien élevé, d'un caractère doux, -d'une humeur égale, et de manières fort agréables. - ---Ah! s'écria triomphalement Mme Michaud. - ---Attendez! M. Lefébure a l'esprit varié, vif et élégant, la voix -belle, la parole émouvante, le geste noble et résolu. - ---Eh! eh! murmura le marquis. - ---Patience, mon père! L'un est blond, l'autre est brun; l'un est mince, -l'autre est gros; l'un est pauvre, l'autre est riche: et cependant on -croirait qu'ils sont un même homme, tant ils se ressemblent dans leurs -façons avec moi. Ils me disent les mêmes fadeurs, comme s'ils les -avaient apprises dans un manuel. Ils me regardent de la même façon; -ils n'ont pas deux manières de m'approuver lorsque je parle. Si je -leur souris, ils triomphent uniformément; si je leur fais la moue, -ils courbent le front sous le poids d'une même douleur. On dirait -qu'ils s'entendent pour faire tomber la conversation sur le chapitre -du mariage, et chacun se met en frais d'éloquence pour prouver qu'il -serait le meilleur des maris. Pour peu que je blâme l'indifférence, -ils froncent le sourcil comme deux jaloux. Que je me prononce contre -la jalousie, leurs deux visages revêtent simultanément une béate -indifférence. Si ma tante disait un seul mot contre l'avarice, ils -courraient faire des ricochets avec des pièces de quarante francs; si -elle réprimandait la prodigalité, ils chercheraient des épingles sur le -tapis! Ce n'est pas ainsi que l'on aime! - ---Qu'en sais-tu? - ---Je le sens là! Le cœur est clairvoyant, surtout à mon âge: il n'a pas -les yeux fatigués! Si ces messieurs étaient amoureux de moi, quelque -chose me le dirait, et, bon gré, mal gré, j'éprouverais au moins de la -reconnaissance. Mais quand leurs attentions me laissent indifférente, -c'est qu'elles ne s'adressent pas à moi, et que c'est à ma dot à les -remercier.» - -M. de Guéblan fut moins frappé des paroles de sa fille que du ton -dont elle parlait. Jamais il ne l'avait vue aussi animée. Il voulut -l'examiner de plus près; il la prit par les deux mains, la tira de son -fauteuil et l'assit doucement sur ses genoux. - -«Regarde-moi dans les yeux,» lui dit-il. - -Victorine éprouvait cette première transfiguration que l'amour heureux -produit chez les jeunes filles: elle s'épanouissait. - -«Aimerais-tu quelqu'un?» lui demanda son père. - -Elle l'embrassa pour toute réponse. - -«Il est noble? - ---Comme un roi. - ---Riche? - ---Comme ma tante. - ---Beau? - ---Comme toi, mon bon père; et brave, et fier, et spirituel comme toi! - ---Nous le connaissons? - ---Vous l'avez vu; mais vous ne le connaissez pas. - ---Où l'as-tu rencontré? - ---A l'ambassade d'Espagne, l'hiver dernier. - ---Il y a un siècle! - ---Oui; je suis restée six mois sans nouvelles. - ---Il t'a oubliée? - ---Non. - ---Comment le sais-tu? - ---J'en ai les preuves. - ---Je ne te demande pas s'il t'a écrit: tu es ma fille. - ---Oh! mon père! - ---Qui est-ce donc? Dis-nous son nom!» - -Victorine eût été fort embarrassée de répondre. Mme Michaud dit au -marquis: «Tu lui as fait peur; la voilà tout assotée. Laisse-moi seule -avec elle, elle me dira son secret.» - -Je ne sais comment Victorine s'y prit pour ensorceler sa tante. Le fait -est qu'elle ne lui dit pas son secret, et qu'elle l'enrôla dans une -conspiration contre les prétendants. On se promit de leur prouver à -eux-mêmes qu'ils n'avaient d'amour que pour la fortune de Mme Michaud. -Victorine eut bientôt fait son siége; l'amour est un grand maître -en stratégie. Séance tenante, elle découpa, dans un volume de la -_Bibliothèque bleue_, la phrase suivante, qui fut mise sous enveloppe -à l'adresse de M. Lefébure: - -«La dame et sa nièce se marièrent le même jour aux deux chevaliers -qu'elles aimaient, et ceux qui se trouvèrent dans la chapelle du -château virent deux belles cérémonies.» - -«Raisonnons, dit Mme Michaud. Quand le facteur lui apportera ce chiffon -anonyme, il ne le jettera pas au feu: nous sommes en été. Il le lira. -Que va-t-il penser? Premièrement, qu'on se moque de lui.... un mauvais -plaisant.... un tour d'écolier. Quand j'ai dû épouser M. Michaud, -mon père a reçu plus de vingt lettres anonymes: une entre autres où -l'on affirmait que mon futur était marié à quatre femmes en Turquie! -Ensuite, il se grattera la tête, et il se dira que je suis bien assez -folle pour convoler en secondes noces, avec mes moustaches et mes -cheveux gris. Si je me marie, la conséquence est nette: tu entres de -plain-pied dans l'intéressante catégorie des filles sans dot. Ce gros -Lefébure est bourgeois jusqu'aux os, très-coiffé de ses rentes, et -incapable de t'épouser gratis. Je vois d'ici la grimace qu'il va faire. -M. de Marsal t'épouserait quand même, lui! C'est un chevalier. Mais -j'y songe: comment faire croire à l'avocat que j'ai un mari en tête? -il ne me quitte pas d'une semelle! Il sait bien que nous n'avons pas -eu quinze visites en quinze jours. Pour se marier il faut un mari. -Trouve-moi un fantôme de mari! Attends! ce petit sculpteur! - ---Oh! ma tante! - ---Pourquoi? il est très-beau. - ---Sans doute, mais.... - ---Il a du talent. - ---J'en conviens, mais.... - ---Il a un nom absurde, mais un nom connu. C'est une noblesse cela! Ce -que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des bourgeois. - ---Mais songez donc, ma tante.... - ---Qu'il n'a pas le sou? Je suis assez riche pour deux! Après tout, ce -mariage serait cent fois plus vraisemblable que celui de la comtesse de -Pagny avec son intendant Thibaudeau. La marquise de Valin a bien épousé -un petit ingénieur du port de Brest qui s'appelle Henrion! et Mme de -Bougé! et Mme de Lansac! et Mme de La Rue! - ---Oui, ma tante, mais quel rôle ferez-vous jouer à ce pauvre jeune -homme! - ---Le voilà bien malheureux! Je serai charmante avec lui; je lui ferai -des compliments, je le promènerai avec moi dans le parc, et je lui -servirai des ailes de poulet, tandis que je ferai manger les pilons à -M. Lefébure. Du reste, il ne se doutera de rien, et mes attentions ne -seront intelligibles que pour un homme prévenu.» - -Mme Michaud se chargea de rassurer le marquis sur l'amour mystérieux -de sa fille. Elle le lui peignit, de confiance, comme un pur caprice -d'imagination, un de ces rêves éveillés comme les jeunes cœurs en font -souvent. Il n'y avait pas péril en la demeure: Victorine était en -sûreté au château, loin du monde et des salons de Paris. - -La bonne tante, qui ne renonçait pas à son projet sur M. de Marsal, -songea à se donner des auxiliaires. Elle fit venir de Paris Mme -Lerambert avec son fils et sa fille, qui avait un million de dot. -Elle comptait sur Mlle Lerambert pour faire une heureuse diversion en -attirant sur elle les forces de l'ennemi. En même temps, elle manda -par dépêche télégraphique la vieille Mlle de Marsal, personne de sens -et d'esprit, sœur aînée et très-aînée de son candidat. Mlle de Marsal -devait former la réserve et marcher à l'arrière-garde. Malheureusement -elle mit une lenteur déplorable à quitter son petit château de -Lunéville, à prendre congé de ses voisins et de ses chats, et à -s'embarquer dans une berline de voyage. Elle avait si peu de confiance -dans les chemins de fer, qu'elle voulut venir avec ses chevaux -lorrains, braves bêtes d'ailleurs, et qui faisaient fièrement leurs dix -lieues à la journée. Cette berline de renfort n'arriva pas avant le -12 juillet, lorsque M. Lefébure était le poursuivant déclaré de Mlle -Lerambert, et que Daniel, choyé tendrement par Mme Michaud, mettait la -dernière main à son plâtre. - -L'artiste n'avait remarqué ni le refroidissement rapide de M. Lefébure, -ni la joie que Victorine et sa tante en avaient éprouvée, ni ses -attentions retournées vers la fille du banquier, ni le regret du -marquis de Guéblan, ni le triomphe de M. de Marsal: il n'avait vu -que son buste et l'échéance des quinze cents francs. Rien n'avait -pu le distraire, pas même les regards de Victorine, qu'il n'avait -pas rencontrés, et ses demi-mots, qu'il n'avait pas compris. Les -attentions de Mme Michaud lui avaient été au cœur: il ne doutait pas -qu'une personne si bienveillante ne lui accordât l'avance dont il avait -besoin. Plein de cette confiance, il avait hâté sa besogne et achevé, -en douze séances, une œuvre remarquable. Les artistes ne réussissent -jamais mieux que sous le fouet de la nécessité: voilà pourquoi les -millionnaires sont rarement de grands artistes. Ceux qui le voyaient -travailler avec tant de cœur se disaient à l'oreille: - -«Comme il aime! On prétend que Phidias, lorsqu'il fit la Minerve -d'ivoire et d'or, était amoureux de son modèle. Qui aurait pu prévoir -que la première passion de Mme Michaud serait partagée par un si joli -garçon? Il fera un mariage d'argent et un mariage d'amour.» - -Personne ne doutait qu'il ne fût sérieusement épris, excepté Victorine -et M. de Marsal, qui avaient un autre bandeau sur les yeux. Mme Michaud -elle-même commençait à s'effrayer de son ouvrage, et M. de Guéblan -songeait à réprimander sa vénérable sœur. - -Mais c'est M. Lefébure qui riait sincèrement dans sa barbe. En voyant -son ancien rival s'enferrer de plus en plus, il se félicitait d'être -né homme d'esprit, et il se représentait déjà la piteuse mine du -capitaine, le jour où Daniel et Mme Michaud marcheraient ensemble à -l'autel. L'avocat n'avait pas gardé d'illusions sur la personne de -Victorine. Depuis qu'il la savait sans dot, il la trouvait beaucoup -moins belle que Mlle Lerambert. De son côté, la famille Lerambert -appréciait hautement l'éloquence et la fortune de M. Lefébure. - -Le marquis, fort scandalisé de la conduite de son candidat, se sentait -ramené par un instinct secret vers M. de Marsal. Il se repentait -plus que jamais d'avoir mis sa fille au concours; il craignait que -le bruit de cette aventure ne se répandît au faubourg Saint-Germain, -et il sentait la nécessité de marier Victorine au plus tôt. Dans ces -dispositions, il accueillit favorablement les avances du capitaine. Il -se ménagea avec lui deux ou trois entretiens secrets: il lui ouvrit -son cœur, et finit par aborder la question délicate du changement de -nom. M. de Marsal ne se fit prier que de la bonne sorte; il se résigna -à s'appeler Gaston de Marsal de Guéblan ou de Marsal-Guéblan, ou de -Guéblan-Marsal, comme il plairait au marquis. Marché fait, il embrassa -tendrement sa sœur, qui arrivait de Lunéville, et il lui conta les -grandes nouvelles. Mlle de Marsal en pleura de joie, et dit: «J'arrive -à point pour vous bénir. C'est pour cela, sans doute, que Mme Michaud -m'appelait en toute hâte.» - -Le lendemain, 13 juillet, était un vendredi: jour deux fois de mauvais -augure. Mlle de Marsal avait eu le temps de prendre langue et de savoir -tout ce qui s'agitait dans la maison. Après le déjeuner, elle tira son -frère à part et lui dit: - -«Quelle est la fortune personnelle de Mlle de Guéblan? - ---Je ne sais pas. Rien, ou dix mille francs de rente. - ---En bien né et acquis? - ---Non, à la mort de son père. Pourquoi me demandes-tu cela? Tu sais -bien qu'elle a la fortune de sa tante. - ---De Mme Daniel Fert? - ---Qu'est-ce que tu dis? de Mme Michaud! - ---Mais, malheureux! tu ne sais donc pas? - ---Quoi? - ---Mme Michaud épouse le petit sculpteur. Tout le monde est dans le -secret, excepté toi. Voilà pourquoi M. Lefébure s'est retiré. - ---Miséricorde!» - -M. de Marsal sortit en courant: de sa vie il n'avait eu des couleurs -aussi vives. Ses favoris, blonds comme du lin, semblaient roux. Il -tomba dans Mme Michaud, qui le prit amicalement par le bras et lui dit: - -«Où courez-vous? Je vous fais prisonnier. J'ai bien des choses à vous -conter. Vous vous êtes conduit comme un ange; M. Lefébure est une bête; -je suis enchantée de l'arrivée de votre sœur, et vous aurez ma nièce.» - -Il regarda assez impoliment sa fidèle alliée et lui répondit d'un ton -sec: - -«Je vous remercie, madame. Je crois qu'on trompe quelqu'un ici, et je -tâcherai que la dupe ne soit pas moi.» - -Mme Michaud resta plantée sur les pieds: elle croyait voir un agneau -déchaîné. - -Il lança un profond salut à la pauvre femme et courut à Daniel, qui se -promenait avec le jeune M. Lerambert au bord de la pièce d'eau. - -«Monsieur le sculpteur, lui dit-il, il y a assez longtemps que vous -vous moquez de moi, et je me crois obligé de vous dire que je n'aime ni -les fourbes ni les intrigants.» - -M. Lerambert laissa tomber ses bras en signe de stupéfaction. Daniel -regarda le capitaine comme un médecin de Bicêtre regarde un fou. - -«Est-ce à moi que vous parlez, monsieur? - ---A vous-même. - ---C'est moi qui suis un fourbe et un intrigant?... - ---Et un impudent, si les autres mots ne suffisent pas pour que le -portrait vous paraisse ressemblant.» - -Daniel se demanda un instant s'il jetterait le capitaine dans la pièce -d'eau; mais réflexion faite, il tira ses gants de sa poche et les lui -lança au visage. - - -V - -Jamais on n'a vu d'affaire plus mal conduite que le duel de M. Fert et -de M. de Marsal. Le capitaine n'avait pas touché une épée en sa vie, et -ses pistolets, chargés en 1840, étaient encore tout neufs, comme vous -savez. Daniel, exercé à toutes les armes, n'avait usé de ses talents -que pour expulser un porteur d'eau par la fenêtre: personne n'était -assez ennemi de soi-même pour lui chercher querelle. Le grand avantage -de ceux qui savent se battre, c'est qu'ils ne se battent presque -jamais. En revanche, les maladroits viennent souvent leur demander -assistance et les choisir pour témoins de leurs faits d'armes. Mais -Daniel vivait loin du monde, et il avait peu d'amis, tous artistes, -confinés dans leur atelier, pacifiques par goût et par état. Aussi -n'avait-il jamais paru sur le terrain, même en qualité de spectateur. - -M. de Marsal choisit pour témoins le jeune M. Lerambert et son ancien -rival M. Lefébure. Mais l'avocat était trop prudent pour s'exposer à un -mois de prison en cas de malheur: il se récusa sagement. M. Lerambert -fils, étudiant en droit, fort jeune, presque enfant, se sentit grandi -d'une coudée par le rôle tout nouveau auquel il était appelé. Il se -chargea de trouver un second témoin parmi les innocents de son âge. -Si vous l'aviez vu marcher, la redingote boutonnée jusqu'au cou, une -main dans la poche, l'œil à demi voilé, le visage empreint d'un air de -discrétion importante, vous n'auriez pas su vous empêcher de sourire, -et vous auriez oublié que cet écolier allait jouer la vie de deux -hommes. - -Le capitaine, outré de l'affront qu'il avait reçu, et plus encore -de la ruine de ses espérances, était pressé d'en finir. Je ne crois -pas qu'il souhaitât positivement la mort de Daniel, mais un coup de -pistolet pouvait rompre le mariage de Mme Michaud et assurer cinq cent -mille francs de rente à Victorine. L'artiste, de son coté, n'avait -pas de temps à perdre: il avait signé un billet pour le 15, et son -praticien, qui avait des ouvriers à payer, n'était pas en mesure -d'attendre. Daniel employa la fin de la journée à terminer son buste. A -six heures, il prévint Mme Michaud qu'il était forcé de dîner en ville, -et il courut à Paris. Il comptait sur deux officiers de ses amis qui -logeaient rue Saint-Paul, auprès de la caserne de l'_Ave-Maria_. Par -malheur, il apprit, en arrivant chez eux, que le régiment était parti -pour Lyon depuis quinze jours. Il se fit conduire au faubourg du Temple -chez M. de Pibrac, ancien commandant de la garde royale, une des plus -fines lames de 1816. Il le trouva au lit avec la goutte. En désespoir -de cause, il revint à la rue de l'Ouest et aux ateliers de ses amis. Il -en choisit deux pour leur vigueur et leur sang-froid plutôt que pour -leur expérience. C'était un peintre et un graveur en médailles, aussi -neufs que lui en matière de duel. Il les pria de rester chez eux toute -la soirée, pour recevoir les témoins de M. de Marsal. - -Ces deux enfants l'attendaient dans un cabinet des _Frères Provençaux_; -ils vivaient l'un et l'autre chez leurs parents, et ils craignaient -de donner l'éveil à leur famille. Daniel leur apporta, à neuf heures, -l'adresse de ses deux amis. Il rencontra dans l'escalier M. de Marsal -qui descendait, et il échangea avec lui un salut de grande cérémonie. - -A dix heures du soir, les quatre témoins ouvrirent, rue de l'Ouest, -une conférence vraiment singulière. Aucun d'eux ne connaissait -les causes du duel. Ils savaient que M. de Marsal avait outragé -en paroles M. Daniel Fert, qui l'avait outragé en action. Daniel -lui-même ignorait les griefs que le capitaine pouvait avoir contre -lui. Son ultimatum, rédigé par ses amis, sous sa dictée, n'était ni -long, ni compliqué. «Je n'ai jamais rien eu contre M. de Marsal. Il -m'a appelé _fourbe_, _intrigant_ et _impudent_, je ne sais pourquoi. -Attaqué dans mon honneur, je lui ai jeté mon gant à la figure. S'il -retire ce qu'il a dit, je regretterai ce que j'ai fait. Je désire que -l'affaire soit vidée demain avant midi. Si j'ai le choix des armes, je -demande l'épée.» M. de Marsal n'aurait pas eu de peine à trouver des -témoins plus habiles que les siens. Il n'était pas de Paris, et il y -connaissait peu de monde; mais il avait des témoins à choisir, soit au -ministère, soit à l'hôtel de la marine militaire. Il se contenta de -deux étudiants, pour n'avoir point de comptes à rendre. M. Lerambert -prit la parole en disant: - -«Messieurs, M. Daniel Fert a jeté son gant à M. de Marsal; nous sommes -chargés d'en demander raison.» - -Aucune des règles en usage ne fut observée: les témoins de Daniel -ne savaient pas même le nom des témoins de M. de Marsal. Il ne fut -question ni de Mme Michaud, ni de Victorine, ni des prétendues -intrigues de Daniel, ni de la déception du capitaine. C'est ce que le -capitaine avait voulu. - -Dans ces conditions, aucun arrangement n'était possible. M. de Marsal -était exaspéré, comme tout homme indolent qui sort de son caractère. -Daniel n'était pas fâché de lui donner une de ces leçons de politesse -dont on se souvient au lit pendant six semaines: c'est dans cet esprit -qu'il avait choisi l'épée. Les témoins, dont l'aîné n'avait pas trente -ans, désiraient être témoins de quelque chose. Si vous voulez qu'une -affaire s'arrange, ne choisissez jamais de jeunes témoins. - -La conférence ne dura pas plus d'une demi-heure: on a plus tôt fait de -déclarer la guerre que de conclure la paix. Rendez-vous fut pris pour -le lendemain, six heures du matin, au Petit-Montrouge. Vous trouvez -au delà de ce village un bon nombre de carrières abandonnées, où l'on -se bat plus tranquillement qu'au bois de Boulogne. Le choix des armes -n'appartenait à personne, puisque les offenses étaient réciproques. On -convint de tirer au sort sur le terrain. Au moment de prendre congé, -M. Lerambert demanda à ses adversaires: - -«A propos, messieurs, avez-vous des armes? - ---Non, monsieur; et vous? - ---Nous n'en avons pas non plus. - ---Il faudrait passer chez un armurier. - ---Est-ce prudent? Si nous étions suivis! Je songe que nous pourrions en -prendre au château de Guéblan. Ou plutôt, non: cela serait abuser de -l'hospitalité du marquis. Il ne se consolerait jamais, si par malheur... - ---Mon cher Édouard, lui dit son compagnon, M. de Marsal nous -a dit qu'il avait des pistolets de combat. Ces messieurs les -accepteraient-ils? - ---Pourquoi pas? répliqua naïvement le peintre. - ---S'ils sont bons, tant mieux pour le plus adroit; s'ils sont mauvais, -on ne se fera pas de mal. - ---Ils sont bons. - ---Quant aux épées, n'en soyez pas en peine. M. Fert en a plusieurs dans -son atelier.» - -Pendant cet entretien, Daniel descendait de voiture à l'entrée -de l'enclos des Ternes. Il y venait régulièrement le jeudi et le -dimanche, après dîner faire la partie de dominos de sa vieille mère, et -s'informer si elle ne manquait de rien. - -«Je ne manque que de toi,» répondait invariablement la bonne femme. - -Ce soir-là elle ne l'attendait pas, puisqu'elle l'avait vu la veille. -Elle s'était couchée à neuf heures, et elle dormait son premier somme, -le seul bon chez les personnes de son âge. Daniel fit taire la sonnette -du petit jardin, entra sans bruit dans son atelier, détacha une paire -d'épées, essuya la poussière, fit ployer les lames et s'assura que les -poignées étaient bien en main. Il enveloppa les deux armes dans une -serge verte, et les porta discrètement au jardin. «Voilà, pensa-t-il, -deux bonnes lancettes pour faire une saignée à M. de Marsal. Ma pauvre -mère sera un peu effrayée quand je viendrai demain lui conter mon -aventure. Bah!» - -Il allait s'éloigner; mais je ne sais quelle force le retint. Il -chercha dans sa poche la double clef de la maison; il entra à pas de -loup, et ne s'arrêta que devant le lit de sa mère. Une petite veilleuse -éparpillait dans la chambre sa lumière tremblante. Mme Fert, entourée -de dessins, de plâtres, de bronzes et de mille petits ouvrages de -son fils, souriait en dormant. Elle voyait en rêve son cher Daniel -émaillé des broderies vertes de l'Institut, et cravaté du ruban rouge -de la Légion d'honneur. Daniel la regarda tendrement pendant quelques -minutes; puis il se mit à genoux devant elle, puis il baisa une petite -main ridée qui pendait au bord du lit, puis il prit un coin du drap -bien blanc, parfumé d'une bonne odeur de violette, et il s'en essuya -les yeux. - -En rentrant au château, il monta lestement à sa chambre, cacha ses -épées dans le cabinet de toilette, donna un coup de brosse à ses -genoux, et redescendit au salon. Le marquis, sa sœur et sa fille -jouaient au vingt-et-un avec M. Lefébure, Mlle de Marsal et la famille -Lerambert. Le jeune M. Lerambert et le capitaine arrivèrent ensemble au -bout d'un quart d'heure. - -«Enfin! dit Mme Michaud, je rentre en possession de tous mes -pensionnaires. Depuis sept heures, j'étais comme une poule qui a perdu -ses poussins. On dirait que vous vous étiez donné le mot pour nous -planter là, messieurs. Je ne sais pas si je dois vous offrir du thé; -vous ne le méritez guère. Mon cher sculpteur, une tasse? Ah! j'oubliais -que vous le prenez sans sucre. Passez le sucrier à M. de Marsal; il en -a bon besoin aujourd'hui.» - -La main du capitaine trembla imperceptiblement en recevant la tasse -des mains de Daniel. M. Lerambert fils, plus boutonné que jamais, -ne ressemblait pas mal à un jeune traître de mélodrame. Il essaya -de manger un morceau de brioche avec son thé, mais les morceaux -s'arrêtaient à sa gorge. Il desserra le nœud de sa cravate, qui, -cependant, n'était pas trop serré. - -«Messieurs les absents, poursuivit Mme Michaud, je vous condamne à -jouer un vingt-et-un et à perdre votre argent avec nous. Qui prend la -banque? M. Fert? - ---Volontiers, madame,» répondit Daniel. - -Il joua avec tant de bonheur, qu'il eut bientôt gagné cinq cents -francs. M. Lefébure et M. de Marsal s'efforçaient de faire sauter la -banque. Mme Michaud leur dit étourdiment: «Oh! vous aurez beau faire, -il est plus fort que vous. Il a la veine. Par exemple, cet argent-là -lui coûtera cher! Heureux au jeu.... vous connaissez le proverbe?» - -Mlle de Marsal lança à son frère un regard pénétrant. Victorine -cherchait à rencontrer les yeux de Daniel. Daniel disait en lui-même: -«Bon! je ne demanderai que mille francs à Mme Michaud.» - -On se sépara vers deux heures. En montant l'escalier du premier étage, -Daniel échangea quelques mots avec M. Lerambert. - -«Est-ce pour demain? - ---Oui, monsieur, à six heures, devant la mairie du Petit-Montrouge. - ---Les armes? - ---On tirera au sort. - ---J'ai mes épées. - ---Nous, nos pistolets. Nous sortirons par la petite porte: prenez de -l'autre côté, pour qu'on n'ait pas de soupçons. - ---Tout le château dormira; on se couche si tard!» - -M. de Marsal tira ses pistolets du fond de sa malle. Il changea -les amorces, qui étaient toutes vertes, écrivit une longue lettre -à sa sœur, se jeta tout habillé sur son lit, et ne dormit pas une -minute. Daniel reposa comme Alexandre ou le grand Condé à la veille -d'une bataille. A cinq heures et demie, il était sur pied. Les deux -adversaires sortirent sans éveiller personne. M. de Marsal remit au -garde de la petite porte la lettre qu'il avait écrite à sa sœur. - -Tout le monde fut exact au rendez-vous. La mairie de Montrouge est une -construction neuve, élevée à quelques pas du village, au milieu des -champs. Les témoins renvoyèrent leurs fiacres, et l'on s'achemina à -pied dans la direction des carrières. Daniel conduisait la marche avec -ses amis. - -«Comme tu es tranquille! lui dit le peintre. - ---Je suis tranquille si nous avons l'épée. Avec ces diables de -pistolets, je ne réponds de rien: je tue mon homme. - ---Comment? - ---C'est tout simple. L'épée à la main, je suis sûr qu'il ne me fera -pas de mal, et je peux le ménager. Au pistolet, on n'épargne pas -les maladroits, parce qu'ils sont capables de vous casser la tête. -Conseille-leur l'épée, dans leur intérêt.» - -M. Lerambert disait à M. de Marsal: - -«Vous refusez l'épée; vous tirez donc le pistolet? - ---Moi, pas du tout. - ---Alors, c'est qu'il ne tire pas non plus? - ---Il fait dix-neuf mouches en vingt coups. - ---Eh bien! prenons l'épée, on n'en meurt pas! - ---Je vous dirai tout à l'heure ce qu'il faut faire.» - -On descendit dans une carrière longue de quarante pas sur vingt. Le sol -était aussi égal que le plancher d'une salle d'armes. M. Lerambert jeta -en l'air une pièce de cinq francs. Le peintre demanda pile, la pièce -tomba face: on se battait au pistolet. - -Restait à fixer la distance et à mesurer le terrain. Les quatre témoins -étaient bien guéris de cet enivrement d'amour-propre qui les avait -conduits jusque-là. M. Lerambert avait la parole embarrassée; les trois -autres pleuraient. - -«Placez-nous à quarante pas, dit Daniel à ses amis, et tâchez qu'il -tire le premier: il me manquera et j'enverrai ma balle aux alouettes.» - -M. Lerambert vint apporter les propositions du capitaine: - -«Messieurs, dit-il, M. de Marsal n'a jamais tiré le pistolet; M. Fert -est de première force. Le seul moyen de rendre les chances égales est -de décharger un des deux pistolets; et de tirer au sort à qui l'aura. -Les deux adversaires seront placés à cinq pas l'un de l'autre. C'est -ainsi que M. de Marsal entend se battre. - ---Mais c'est un combat à mort! s'écria Daniel. - ---Nous ne le permettrons jamais! ajoutèrent ses deux témoins. - ---Alors, répondit M. Lerambert avec une satisfaction visible, le duel -est impossible, et l'affaire doit s'arranger. - ---Eh! parbleu! dit Daniel, arrangez-la. Je n'ai soif du sang de -personne, et je suis tout prêt à pardonner au capitaine les sots -compliments qu'il m'a faits. - ---Puis-je lui reporter vos paroles, monsieur? - ---Assurément, monsieur.» - -Voyez à quel point on portait l'oubli des formes et de l'étiquette! -Daniel causait sur le terrain avec les témoins de son adversaire. - -M. Lerambert dit au capitaine: «Il est de bonne composition, il passe -condamnation sur tout ce que vous lui avez dit: l'affaire est à demi -arrangée. - ---Nous en aurons bon marché, répondit M. de Marsal: ces héros de l'épée -et du pistolet se fondent sur leur adresse. Ils refusent le jeu dès -que la partie devient égale. Demandez, je vous prie, quelles excuses -il me fera pour la grossièreté de sa conduite.» - -M. Lerambert traversa de nouveau le terrain neutre qui traversait les -deux camps ennemis. Il s'adressa directement à Daniel et lui dit: - -«M. de Marsal a appris avec plaisir que vous ne lui saviez plus mauvais -gré de ses paroles; il espère, monsieur, que vous voudrez bien donner -une nouvelle preuve de courtoisie en lui demandant pardon de....» - -Daniel n'en entendit pas davantage. «Monsieur, dit-il de sa voix la -plus hautaine, je ne demande pardon à personne, surtout aux gens qui -m'ont insulté. Veuillez décharger un pistolet! - ---Mais, monsieur.... - ---Pas de mais, je vous prie. Les plaisanteries les plus courtes sont -les meilleures, et celle-ci dure depuis trop longtemps!» - -Il était beau dans sa colère, et ses grands cheveux noirs frémissaient -magnifiquement sur son front. Ses témoins essayèrent de le calmer; il -ne voulut rien entendre. Le capitaine, un peu refroidi, lui envoya M. -Lerambert; il répondit qu'il ne demandait pas des explications, mais -des pistolets. - -M. de Marsal, pâle comme un mort, remit les armes à ses témoins. Daniel -les examina une à une avec un soin méticuleux. «Canons épais, dit-il, -acier sec, un peu aigre et cassant; bonnes armes du reste. Qui les a -chargées? - ---L'armurier de M. de Marsal. - ---Avez-vous apporté de la poudre et des balles? - ---Oui, monsieur. Vous plaît-il que nous rechargions devant vous? - ---C'est inutile.» Il prit un pistolet et le tira en l'air. - -«Ils sont bien chargés, dit-il. Soyez assez bon, monsieur, pour -remettre une amorce.» - -Les deux pistolets furent enveloppés dans un foulard; M. de Marsal en -choisit un, l'artiste prit l'autre. Le peintre, qui avait les jambes -longues, mesura cinq énormes pas. Les quatre témoins se retirèrent à -l'écart en sanglotant. - -«Messieurs, dit M. Lerambert d'une voix haletante, je frapperai trois -coups dans mes mains, vous tirerez quand vous voudrez.» - -Daniel tira le premier; l'amorce seule partit. Son pistolet n'était pas -chargé. - -M. de Marsal, plus blême que jamais, resta quelques secondes à sa -place, le bras tendu, le canon dirigé sur la poitrine de Daniel. Ses -jambes se dérobaient sous lui, ses yeux nageaient dans l'incertitude -et la crainte; tout son corps vacillait comme un bouleau secoué par -le vent. Dans un pareil moment, les secondes sont plus longues que -des années. Daniel, le corps effacé, la poitrine abritée par son bras -droit, la tête à demi cachée derrière son pistolet, eut le temps de -perdre patience. - -«Tirez! cria-t-il. - ---Tirez donc, monsieur!» répétèrent machinalement les quatre témoins. -Tous les malheurs possibles leur semblaient préférables à l'angoisse -qui les étouffait. - -Le capitaine, sans abaisser sa main, répondit d'une voix chevrotante: - -«Monsieur, votre vie est à moi; mais il me répugne de la prendre. Vous -allez me demander pardon. - ---Non, monsieur. Tirez! - ---Si je tirais maintenant, je serais un assassin. Demandez-moi pardon! - ---Si vous ne tirez pas, vous êtes un lâche! - ---Monsieur! - ---Vous me manquerez, monsieur; votre main tremble. - ---Ne me poussez pas à bout!» - -Daniel ne songeait ni à la mort, ni à son art, ni à sa mère: il -bouillait de sentir sa vie aux mains d'un autre. - -«Tirez-donc!» cria-t-il encore. M. Lerambert fit un pas vers les deux -adversaires en disant: - -«Cela n'est pas tolérable! - ---Attendez! répondit l'artiste; je vais lui envoyer du courage.» - -Il enfonça la main gauche dans sa poche pour y chercher ses gants. Le -coup partit. Ce fut M. de Marsal qui tomba à la renverse. - -Tout le monde accourut à lui; Daniel arriva le premier. Le pistolet -avait éclaté à un centimètre du tonnerre, et le capitaine avait le bras -cassé. - -Le graveur et le peintre portaient des cravates longues; ils les -disposèrent en écharpes, l'une sous l'avant-bras, l'autre autour du -bras du blessé. - -«Cela ne sera rien, monsieur, dit Daniel. Aussi, pourquoi diable me -demandiez-vous des excuses quand je ne vous ai rien fait? - ---Pardonnez-moi, monsieur, et soyez heureux! Épousez celle que vous -aimez. - ---Moi? - ---Vous. - ---J'aime Mlle de Guéblan? - ---Non, Mme Michaud.» - -Le pauvre garçon regarda la tête de M. de Marsal pour s'assurer qu'il -ne lui était rien entré dans la cervelle. Le crâne était parfaitement -intact. Au même moment M. Lerambert ramassait le tronçon du pistolet. -Daniel le lui prit dans les mains et l'examina en connaisseur. - -«Qui est-ce qui vous avait chargé celui-ci? - ---Mon armurier. - ---C'est juste; mais en quelle année? - ---En 1840. - ---Vous m'en direz tant!» - -Le capitaine, appuyé sur le bras de Daniel, revint à pied jusqu'au -Petit-Montrouge. On rencontra dans la Grand'Rue le médecin du château, -cet excellent docteur Pellarin. Il conduisit le blessé chez un de ses -amis, et il posa le premier appareil, tandis que M. Lerambert courait -rassurer Mlle de Marsal. - -La matinée avait été orageuse à la Folie-Sirguet. Mlle de Marsal, -frappée de la physionomie étrange de son frère, passa une nuit -blanche et se leva avant six heures. Elle vint frapper à la chambre -du capitaine, entra sans façon, trouva le nid désert, et se mit en -quête dans le parc. Le garde lui donna la lettre qu'il avait pour -elle. C'était le récit détaillé de la querelle, suivi d'un testament -olographe en cas d'accident. Mlle de Marsal, horriblement inquiète, -trouva des jambes pour courir au château. Elle éveilla sans façon Mme -Michaud, qui éveilla son frère, qui fit chercher M. Lefébure. Victorine -s'éveilla d'elle-même, et descendit en toute hâte. Mme et Mlle -Lerambert ne tardèrent pas à paraître. Je crois que, si les ancêtres du -marquis avaient été ensevelis dans le voisinage, ils seraient accourus -au bruit. Personne n'avait songé à sa toilette; chacun était venu -comme il se trouvait, les hommes en robe de chambre, les femmes en -toilette de nuit, tout le monde en pantoufles. - -Jamais les salons du château n'avaient vu un tel carnaval. Mme Michaud -et Mme Lerambert perdaient beaucoup à se montrer si matin, et la fille -du banquier ne garda pas toutes ses illusions sur la personne de M. -Lefébure. Mais Victorine y trouva son compte. Lorsqu'elle entra, en -cheveux et sans corset, dans un long peignoir de percale brodée, elle -parut aussi belle que Mlle Rachel au dernier acte de _Polyeucte_. Les -premiers mots qu'elle entendit lui apprirent ce qui se passait. Elle -fut violemment émue, non de crainte, mais d'audace. - -«Rassurez-vous, dit-elle: il ne lui arrivera rien. Je le connais, c'est -l'homme invincible. - ---Mon frère? demanda Mlle de Marsal. - ---Il ne s'agit pas de votre frère; mais n'ayez pas peur, mademoiselle, -on lui fera grâce!» - -Si les lionnes causent ensemble dans le désert, c'est ainsi qu'elles -doivent parler des lions. Tout l'auditoire ouvrit de grands yeux. -Victorine ne se fit pas prier pour dire son secret: une femme ne rougit -point d'aimer l'homme qui se bat pour elle. Elle raconta à son père -l'histoire si courte et si pleine du mois qui venait de s'écouler, la -discrétion admirable de Daniel, et son courage, et tout le talent que -l'amour lui avait donné. M. de Guéblan songeait à part lui qu'il avait -pris trop de soin de ses affaires et trop peu de sa maison, Mme Michaud -se trouvait sotte, M. Lefébure se frottait les yeux, et Mlle de Marsal -ne savait plus si elle devait s'effrayer ou se scandaliser. La passion -de Victorine éclatait comme ces incendies qui ont couvé plusieurs -jours à bord d'un navire: on ouvre une écoutille et tout prend feu. -Son père eût mieux aimé apprendre ce grand mystère en moins nombreuse -compagnie. Une telle confidence, faite devant témoins, équivalait à -un engagement formel. Mais le marquis avait eu le temps d'apprécier -Daniel, et, gendre pour gendre, il le préférait à M. de Marsal. -Celui-là, très-probablement, ne marchanderait pas pour s'appeler M. -Fert de Guéblan! Quant à Mme Michaud, la plus mobile des femmes, elle -passa en un clin d'œil de la surprise à l'enthousiasme. Je ne voudrais -point jurer que son cœur quadragénaire fût resté insensible à la beauté -du jeune sculpteur. De le prendre pour mari, il n'y fallait pas songer; -si ridicule que l'on soit, on a toujours peur du ridicule. Mais rien ne -l'empêchait d'en faire son neveu: «C'est toujours cela!» pensait-elle. - -Toutefois elle rappela à sa nièce ce merveilleux inconnu dont elle -avait parlé quinze jours auparavant, ce jeune homme aussi noble qu'un -roi, aussi riche qu'un banquier de Hambourg, aussi beau que.... - -«Mais c'est lui! répondit Victorine du ton le plus convaincu; soyez -sûre qu'il nous a caché son nom et sa naissance. La nature ne se trompe -pas au point de donner le visage d'un prince à un malheureux petit -sculpteur. Attendez seulement qu'il revienne, il nous dira tout. Quant -à sa fortune, avez-vous pu croire qu'elle fût aussi modeste qu'il le -disait? Vous n'avez donc pas vu comme l'or tombe de ses mains? Vous -n'avez pas remarqué, hier au soir, avec quel dédain il ramassait -l'argent qu'il avait gagné?» - -Ces illusions ne tinrent pas devant la tournure, la parole et la -toilette de la mère de Daniel. Elle ne ressemblait nullement à la -reine douairière du pays de Fert, et lorsqu'elle vint, les larmes aux -yeux, demander des nouvelles de son fils, on reconnut ce même accent -franc-comtois qui distinguait le langage de Perrochon. - -Le concierge principal de l'enclos des Ternes est un nourrisseur qui -vend du lait et des œufs à toute sa colonie. Lorsque sa fille, une -jolie enfant toute blonde, porta à Mme Fert de la crème pour son -déjeuner, elle lui dit: - -«Comme M. Daniel est venu tard, madame Fert! Vous deviez être couchée. - ---Quand donc? - ---Mais hier soir. - ---Tu te trompes. - ---J'en suis sûre; c'est moi qui lui ai tiré le cordon. Il a emporté un -grand paquet vert comme celui de M. Moreau, le maître d'armes.» - -Deux minutes après, la pauvre mère avait reconnu l'absence de deux -épées dans l'atelier de son fils. Elle se fagota dans ses plus beaux -habits et courut au château de Guéblan. - -«Ah! mon cher monsieur! dit-elle au marquis, c'est bien ce que je -craignais. Je lui avais dit: «Il y a une belle demoiselle, prends garde -de devenir amoureux!» Mais c'est un si grand fou!» - -Victorine ne songea pas à critiquer la figure ou la toilette de sa -future belle-mère; elle n'eut qu'une idée: «Il m'aime! il l'a dit à ses -parents!» - -Et d'embrasser la bonne vieille, qui s'excusait d'un si grand honneur. - -M. Lerambert fils arriva enfin, et tout le monde fut rassuré, excepté -Mlle de Marsal. Elle prit la voiture du jeune messager et se fit -conduire à Montrouge. A peine était-elle partie, un cabriolet s'arrêta -devant le perron, et un laquais vint dire à Mme Michaud que M. Fert lui -demandait la faveur d'un entretien particulier. - -«Attendez, dit-elle à toute la compagnie; c'est à moi qu'il veut se -confesser.» - -Elle le trouva dans le vestibule, le prit par la main, et l'entraîna -jusque dans un boudoir au premier étage. - -«Ah! monsieur, lui cria-t-elle avec la brusquerie que vous savez; j'en -apprends de belles sur votre compte!» - -Daniel était beaucoup plus ému que lorsqu'il disait à M. de Marsal: -«Tirez!» Il répondit humblement: «Pardonnez, madame: je vous jure que -si je n'avais pas été provoqué grossièrement, j'aurais eu plus de -respect pour les lois de l'hospitalité. Du reste, ce n'est pas moi qui -ai blessé M. de Marsal: il s'est blessé lui-même. - ---Nous savons. Après? - ---Je comprends, madame, qu'à la suite d'un tel éclat, il ne m'est plus -permis de rester sous votre toit. Je viens donc prendre congé de vous, -et vous remercier d'un accueil dont je garderai une reconnaissance -éternelle. - ---Qu'est-ce qu'il dit? - ---Heureusement votre buste est achevé, et, avec votre permission, -j'exécuterai le marbre chez moi. - ---Parlez donc! Après.... - ---Après, madame, après.... - ---Vous avez quelque chose à me demander? - ---Il est vrai madame; et puisque vous voulez bien m'encourager.... - ---Certainement je vous encourage! - ---Eh bien! madame, j'ai demain, ou plutôt lundi, un billet à payer, et -si vous vouliez bien m'avancer mille francs sur le prix de ce buste, -je.... - ---Accordé! accordé! Après? - ---Après, madame, je n'ai plus qu'à vous remercier. - ---Allons donc! je sais tout. - ---Quoi, madame? - ---Tout! Vous aimez ma nièce! - ---Moi, madame? mais je vous jure que non! - ---Je vous jure que si! Pourquoi avez-vous joué votre vie à la -courte-paille contre M. de Marsal? - ---Parce qu'il m'avait insulté. - ---Pourquoi vouliez-vous vous faire tuer par cet affreux M. Lefébure? - ---Parce qu'il me donnait sur les nerfs. - ---La jolie raison! Soyez donc de bonne foi, et convenez entre nous que -vous êtes fou de Victorine? - ---Madame, je veux mourir si.... - ---Ne mourez pas; elle vous aime!» - -Daniel était sincèrement désolé. Les larmes lui montaient aux yeux. -«Ma chère madame Michaud, dit-il, on m'a calomnié! Sur la tête de ma -mère.... - ---Elle est ici, votre mère, et elle nous a avoué que vous aimiez -Victorine. Est-il obstiné, bon Dieu! Puisqu'on vous la donne en mariage! - ---La plaisanterie, madame, est un peu dure, et quels que soient mes -torts, je ne crois pas avoir mérité... - ---Vous avez mérité la main de ma nièce, vous dis-je, et vous l'aurez! -Le joli malheur! Est-ce que vous la trouvez laide? - ---Non, madame, elle est admirablement belle. - ---C'est bien heureux! - ---La première idée qui m'est venue en la voyant, c'est que je ferais -plus volontiers son portrait que tout autre. - ---Est-ce aimable pour moi ce que vous dites là? Mais n'importe! c'est -elle qui vous donnera votre portrait, grand enfant, et fasse le ciel -que nous en ayons six exemplaires!» - -Il n'y a pas d'incrédulité qui tienne contre un pareil langage. Daniel -se laissa doucement persuader. Le bonheur est un hôte qui n'a pas -besoin de se faire annoncer: il trouve toujours les portes ouvertes. - -Le 1er février 1856, par un beau soleil d'hiver, M. Fert de Guéblan et -sa jeune femme se promenaient en américaine dans les allées du parc. -Daniel conduisait lui-même. En passant sous le chêne rond, Victorine -lui fit signe d'arrêter. - -«Te souviens-tu? dit-elle. C'est ici que la présentation s'est faite. -J'étais assise là, sous mon beau vieux chêne, dont les feuilles étaient -moins rousses qu'aujourd'hui, et je dévorais un livre du plus haut -intérêt, l'histoire de l'incomparable Atalante: je n'en ai jamais vu la -fin. - ---Et pourquoi? - ---Est-ce que tu m'en as laissé le temps? Le voici, ce malheureux petit -livre. Veux-tu que je t'en lise un chapitre? - ---Merci, mon cher amour. Remets tes mains dans ton manchon. - ---Seulement la dernière phrase? - ---A quoi bon, si je ne connais pas le commencement? - ---Tu ne sais pas ce que tu perds. Écoute: «Ils s'épousèrent, et d'entre -eulx naquit un prince aussi beau que le jour.» - ---Vrai? - ---Il n'y a que des vérités dans ce petit livre-là.» - - - - -GORGEON. - - -Comme il avait eu le second prix de tragédie au Conservatoire, il ne -tarda pas à débuter à l'Odéon. C'était, si j'ai bonne mémoire, en -janvier 1846. Il joua Orosmane le jour de la Saint-Charlemagne, et -fut sifflé par tous les collégiens de la rive gauche. Aucun de ses -amis n'en fut surpris: il est si difficile de réussir dans la tragédie -lorsqu'on s'appelle Gorgeon! Il aurait dû prendre un nom de guerre, et -s'appeler Montreuil ou Thabor; mais que voulez-vous? Il tenait à ce nom -de Gorgeon comme au seul héritage que ses parents lui eussent laissé. -Sa chute fit peu de bruit; il ne tombait pas de bien haut. Il avait -vingt ans, peu d'amis et point de protecteurs dans les journaux. Pauvre -Gorgeon! Cependant il avait eu un beau moment au cinquième acte, en -poignardant Zaïre avec un rugissement de lion. - -Nul directeur ne voulut l'engager pour la tragédie; mais un vieux -vaudevilliste qui lui voulait du bien le fit entrer au Palais-Royal. Il -prit son parti en philosophe: «Après tout, pensait-il, le vaudeville a -plus d'avenir que la tragédie, car on n'écrira plus de tragédies aussi -belles que celles de Racine, et tout me porte à croire qu'on rimera -de meilleurs couplets que ceux de M. Clairville.» On reconnut bientôt -qu'il ne manquait pas de talent: il avait le geste comique, la grimace -heureuse et la voix plaisante. Non-seulement il comprenait ses rôles, -mais il y mettait du sien. Le public le prit en amitié, et le nom de -Gorgeon circula agréablement dans la bouche des hommes. On répéta que -Gorgeon s'était fait une place entre Sainville et Alcide Tousez, et -qu'il confondait en un mélange heureux la finesse et la niaiserie. - -Cette métamorphose d'Orosmane en Jocrisse fut l'affaire de dix-huit -mois. A vingt-deux ans, Gorgeon gagnait dix mille francs, sans -compter les feux et les bénéfices. On n'avance pas aussi vite dans la -diplomatie. Lorsqu'il se crut au faîte de la gloire et de la fortune, -il perdit un peu la tête: nous ne savons pas ce que nous aurions fait -à sa place. L'étonnement de voir des meubles dans sa chambre et des -louis dans son tiroir troubla sa raison. Il mena la vie de jeune homme -et apprit à jouer le lansquenet, ce qui n'est malheureusement pas -difficile. Personne ne se ruinerait au jeu, si tous les jeux étaient -aussi compliqués que les échecs. - -Le pauvre garçon se persuada, en regardant sa cassette, qu'il était un -fils de famille. Lorsqu'il sortait du théâtre, le 3 du mois, avec ses -appointements dans sa poche, il se disait: «J'ai un bonhomme de père, -un Gorgeon laborieux, studieux et vertueux, qui m'a gagné quelques écus -sur les planches du Palais-Royal: à moi de les faire rouler!» - -Les écus roulèrent si bien, que l'année 1849 le surprit au milieu d'un -petit peuple de créanciers: il devait vingt mille francs, et il s'en -étonnait un peu: «Comment! disait-il, à l'époque où je ne gagnais rien -je ne devais rien à personne! Plus je gagne, plus je dois. Est-ce que -les gros revenus auraient le privilége d'endetter leur homme?» - -Ses créanciers venaient le voir tous les jours, et il regrettait -sincèrement de déranger tant de monde. Il n'est pas vrai que les -artistes se complaisent dans les dettes comme les poissons dans l'eau. -Ils sont sensibles, comme tous les autres hommes, à l'ennui d'éviter -certaines rues, de tressaillir au coup de sonnette, et de lire des -hiéroglyphes sur papier timbré. Gorgeon regretta plus d'une fois le -temps de ses débuts, ce temps, cet heureux temps où l'épicier et la -laitière refusaient tout crédit à Orosmane. - -Un jour qu'il méditait tristement sur les embarras qu'apporte la -richesse, il s'écria: «Heureux celui qui n'a que le nécessaire! Si je -gagnais tout juste ce qui suffit à mes besoins, je ne ferais pas de -folies, donc pas de dettes, et je pourrais circuler librement dans -tous les quartiers. Malheureusement, j'ai plus qu'il ne me faut: c'est -ce maudit superflu qui me ruine. J'ai besoin de cinq cents francs par -mois, tout le reste est de trop. Donnez-moi de vieux parents à nourrir, -des sœurs à doter, des frères à mettre au collége! Je suffirai à tout, -et je trouverai encore le moyen de payer mes dettes. Mais je suis seul -de ma race, et je n'ai point de charges de famille. Si je me mariais!» - -Il se maria, par économie, à la fille la plus coquette de son théâtre -et de Paris. - -Je suis sûr que vous ne l'avez pas oubliée, cette petite Pauline -Rivière, dont l'esprit et la gentillesse ont servi de parachute à -sept ou huit vaudevilles. Elle parlait un peu trop vite, mais c'était -plaisir de l'entendre bredouiller. Ses petits yeux, car ils étaient -petits, semblaient par moment se répandre sur toute sa figure. Elle -n'ouvrait jamais la bouche sans montrer deux rangées de dents aiguës -comme celles d'un jeune loup. Ses épaules étaient celles d'un gros -enfant de quatre ans, roses et potelées. Ses cheveux noirs étaient si -longs qu'on lui fit un rôle de Suissesse tout exprès pour les étaler. -Quant à ses mains, c'était un objet de curiosité comme les pieds d'une -Chinoise. - -A dix-sept ans, sans autre fortune que sa beauté, et sans autres -ancêtres que le chef de claque du théâtre, ce joli _baby_ avait -failli se métamorphoser en marquise. Un descendant des chevaliers de -la Table-ronde, très-marquis et très-Breton, s'était mis en tête de -l'épouser. Il s'en fallut de bien peu, et sans l'intervention des -douairières du Huelgoat et de Sarravent, l'affaire était faite. Mais la -colère des douairières, comme dit Salomon, est terrible; surtout celle -des douairières bretonnes. Pauline resta Pauline comme devant; son -marquisat tomba dans l'eau, et elle ne se désola pas au point d'aller -l'y chercher. Elle continua à mener à grandes guides cinq ou six petits -amours de toute condition sur la route royale du mariage. Ce fut -alors que Gorgeon vint s'atteler à son char. Elle le reçut comme elle -recevait tous ses prétendants, sérieux ou légers, avec une bonne grâce -impartiale. Il était grand et bien fait, et ne ressemblait pas trop à -une porcelaine rapportée de la Chine. Il n'avait ni les yeux bouffis, -ni la voix rauque, ni le menton bleu. Sa tenue était presque sévère. Il -s'habillait comme un sociétaire de la Comédie-Française. - -Il fit sa cour. Dès le premier jour, Pauline le trouva bien. Au bout -d'un mois elle le trouva très-bien: c'était en février 1849. En mars, -elle le trouva mieux que tous les autres; en avril, elle prit de -l'amour pour lui, et ne lui en fit pas un secret. Il s'attendit à voir -éconduire ses rivaux; mais Pauline ne se pressait pas. Les préparatifs -du mariage se firent au milieu d'un encombrement d'amoureux qui donnait -des impatiences à Gorgeon. Il n'était bien nulle part, ni chez lui -ni chez Pauline: chez elle, il trouvait ses rivaux; chez lui, ses -créanciers. Il lui demanda un jour assez nettement si ces messieurs -n'iraient pas bientôt soupirer ailleurs. - -«Seriez-vous jaloux? dit-elle. - ---Non, quoique j'aie débuté dans Orosmane. - ---A la ville? - ---A la scène. Mais je le jouerais à la ville si j'y étais forcé. - ---Tais-toi; tu as l'œil mauvais. Pourquoi serais-tu jaloux? Tu sais -bien que je t'aime. La jalousie est toujours un peu ridicule, mais dans -notre état elle est absurde. Si tu t'y mets une fois, il faudra que tu -sois jaloux des directeurs, des auteurs, des journalistes et du public. -Le public me fait la cour tous les soirs! Qu'est-ce que cela te fait? -Je t'aime, je te le dis, je te le prouve en t'épousant; si cela ne te -suffisait pas, c'est que tu serais difficile.» - -Le mariage se fit dans les derniers jours d'avril, Le public avait -payé les dettes de Gorgeon et la corbeille de la mariée. Ce fut -l'affaire de deux représentations à bénéfice. La première se donna -à l'Odéon; la seconde, aux Italiens. Tous les théâtres de Paris -voulurent y prendre part: Gorgeon et Pauline étaient aimés partout. Ils -s'épousèrent à Saint-Roch, donnèrent un grand déjeuner au restaurant, -et partirent le soir pour Fontainebleau. Le premier quartier de leur -lune de miel éclaira les hautes futaies de la vieille forêt. Gorgeon -était radieux comme un fils de roi. Autour de lui le printemps -faisait éclater les bourgeons des arbres. Tout verdissait, excepté -les chênes, qui sont toujours en retard, comme si leur grandeur les -attachait au rivage. L'herbe et la mousse s'étendaient en tapis -moelleux sous les pieds des deux amants. Pauline bourrait ses poches -de violettes blanches. Ils sortaient au petit jour et rentraient à la -nuit. Le matin, ils effarouchaient les lézards; le soir les hannetons -bourdonnants se jetaient à leur tête. Le 1er mai, ils se rendirent -à la fête des Sablons qui se prolonge du soir au matin sous les -grands hêtres. Toute la jeunesse des environs était là; les petites -bourgeoises de Moret, les vigneronnes des Sablons et de Veneux, et les -belles filles de Thomery, paysannes aux mains blanches, dont le travail -consiste à surveiller les treilles, à éclaircir les grappes et à -enlever les petits grains de raisins qui gênent les gros. Toute cette -jeunesse admira Pauline; on la prit pour une châtelaine des environs. -Elle dansa de tout son cœur jusqu'à trois heures du matin, quoiqu'elle -eût un peu de sable dans ses bottines. Puis elle s'achemina, au bras de -son mari, vers la voiture qui les attendait. - -Ils retournèrent plus d'une fois les yeux vers la fête qui se dessinait -derrière eux comme une large tache rouge. La musique des ménétriers, -le bruit des sifflets de sucre, le grincement des crécelles et les -détonations des pétards arrivaient confusément à leurs oreilles. -Puis ils marchèrent dans un silence charmant, éclairé par la lune et -interrompu de minute en minute par la voix d'un rossignol. Gorgeon se -sentit ému; il laissa tomber deux bonnes grosses larmes. Je vous jure -qu'un poëte élégiaque n'aurait pas mieux pleuré, et la preuve, c'est -que Pauline se mit à rire en sanglotant: - -«Comme ils s'amuseraient, dit-elle, s'ils nous voyaient ainsi! Il me -semble que nous sommes à deux cents lieues du théâtre. - ---Malheureusement, nous y rentrerons dans trois jours. - ---Bah! la vie n'est pas faite pour pleurer. Nous ne nous aimerons pas -moins pour nous aimer gaiement.» - -Gorgeon n'était pas jaloux. Lorsqu'il reparut au Palais-Royal, il -ne se scandalisa point d'entendre les vieux comédiens tutoyer sa -femme comme ils en avaient l'habitude. Elle était presque leur fille -adoptive; ils l'avaient vue toute petite dans les coulisses, elle se -souvenait d'avoir dansé sur leurs genoux. Ce qui le gênait davantage, -c'était de voir à l'orchestre les anciens admirateurs de Pauline, la -lorgnette à la main. Il eut des distractions, et il manqua plusieurs -fois de mémoire; on s'en aperçut, et il fut un peu moqué par ses -camarades. On prétendit qu'il tournait au troisième rôle. Dans la -langue spéciale du théâtre, les troisièmes rôles sont les traîtres, les -jaloux et tous les personnages d'humeur noire. Un mauvais plaisant lui -demanda s'il ne songeait pas à retourner à l'Odéon. Il prit assez bien -tous les quolibets; mais il ne digérait pas les jeunes gens à lorgnette. - -«Heureusement, pensait-il, ces messieurs ne viendront ni sur la -scène ni chez moi.» Chaque fois qu'il montait à sa loge par le petit -escalier malpropre de la rue Montpensier, il relisait avec une certaine -satisfaction l'arrêt du préfet de police qui interdit l'entrée des -coulisses à toute personne étrangère au théâtre. Pour plus de prudence, -il accompagnait Pauline chaque fois qu'elle jouait sans lui, et il -l'emmenait chaque fois qu'il jouait sans elle. Pauline ne demandait pas -mieux. Elle était coquette et elle lançait volontiers des sourires -dans la salle, mais elle aimait son mari. - -L'été se passa bien; l'orchestre était à moitié vide; les beaux jeunes -gens qui déplaisaient si fort à Gorgeon promenaient leurs loisirs à -Bade, à Biarritz ou à Trouville; M. de Gaudry, ce marquis breton qui -avait dû épouser Pauline, passait la belle saison dans ses terres. -Le jeune ménage vécut dans une paix profonde, et la lune de miel ne -roussit pas. - -Mais en décembre tout Paris était revenu, et la Société des artistes -dramatiques affichait partout un grand bal pour le 1er février. -Gorgeon était commissaire et sa femme patronnesse. Tous les hommes -qui s'intéressent de près ou de loin au théâtre couraient chez les -patronnesses acheter des billets; les belles vendeuses rivalisaient de -zèle, et c'était à qui en placerait davantage. Gorgeon vit bien qu'il -lui serait impossible de tenir sa porte fermée. Ce fut un va-et-vient -formidable dans son escalier, et les gants jaunes usèrent le cordon -de sa sonnette. Que faire? Il avait beau se constituer prisonnier à -la maison, il répétait dans deux pièces, et son temps était pris de -midi à quatre heures. Rarement il rentra chez lui sans rencontrer -quelque beau monsieur qui descendait en fredonnant un air de ses -vaudevilles. Lorsqu'il en trouvait un auprès de sa femme, il fallait -faire bon visage, tout le monde étant d'une politesse exquise avec -lui. M. de Gaudry vint prendre un billet, puis il revint en reprendre -un second pour son frère. Puis il perdit le sien, et vint en chercher -un troisième; puis il en voulut un quatrième pour un jeune homme de son -club, ainsi de suite jusqu'à douze. Gorgeon tirait l'épée, il était de -première force au pistolet, mais à quoi bon? M. de Gaudry ne lui avait -jamais manqué, tout au contraire. Il le félicitait, il l'adulait, il -le portait aux nues; il lui disait: «Mon cher Gorgeon, vous êtes un -farceur admirable. Vous n'avez pas votre pareil pour amuser les gens. -Hier encore vous m'avez fait rire au point que j'avais les larmes dans -les yeux. Que vous êtes donc comique, mon cher Gorgeon!» Si le pauvre -homme s'était fâché, non-seulement tout le monde lui eût donné tort, -mais on aurait dit qu'il devenait fou. - -Pauline l'aimait comme au premier jour, mais elle était bien aise de -voir un peu de monde et d'entendre des compliments. L'amour de quelques -hommes bien nés et bien élevés ne l'ennuyait pas, elle jouait avec le -feu en femme qui est sûre de ne point s'y brûler. Elle tenait registre -des passions qu'elle avait faites; elle notait soigneusement les -sottises qu'on lui avait dites, et elle en riait avec son mari, qui ne -riait guère. Lorsque Gorgeon lui proposa tout net de fermer sa porte -aux galants, elle le renvoya bien loin: «Je ne veux pas, dit-elle, -te rendre ridicule. Ne crains rien; si quelqu'un de ces messieurs -s'avisait de passer les bornes, je saurais le remettre à sa place. Tu -peux te reposer sur moi du soin de ton honneur. Mais si nous faisions -un coup d'éclat, tout Paris le saurait, et tu serais montré au doigt.» - -Il eut l'imprudence de faire allusion à ces débats devant ses camarades -du théâtre. On taquina Gorgeon; on lui infligea le sobriquet de Gorgeon -_le Tigre_. Il se radoucit, il s'abstint de toute observation, il fit -bon visage à ceux qui lui déplaisaient le plus. Ses amis changèrent de -note, et l'appelèrent Gorgeon-Dandin. Personne ne se serait avisé de -le railler en face, mais ce maudit nom de Dandin voltigeait dans l'air -autour de lui. Au moment d'entrer en scène, il l'entendait derrière un -décor. Il regardait, et ne voyait personne, le parleur s'était éclipsé. -Il voulait courir plus loin, impossible! à moins de manquer son entrée. -Ne cherchez pas à cette persécution des causes surnaturelles; elle -s'explique assez par la légèreté de Pauline, qui n'était qu'une enfant, -et par la malice naturelle aux comédiens, qui veulent rire à tout prix. - -Les quolibets aigrirent l'humeur de Gorgeon, et la bonne harmonie -du ménage fut rompue. Il querella sa femme. Pauline, forte de son -innocence, lui tint tête. - -Elle disait: «Je ne veux pas être tyrannisée.» Gorgeon répondait: «Je -ne veux pas être ridicule.» Leurs amis communs donnaient tort au mari. -«S'il était si ombrageux, pourquoi prendre femme au théâtre? Il eût -mieux fait d'épouser une petite bourgeoise, personne ne serait allé la -relancer chez lui.» Au milieu de ces débats, le jour anniversaire de -leur mariage s'écoula sans qu'ils y eussent songé ni l'un ni l'autre. -Ils s'en aperçurent le lendemain, chacun de son côté; Gorgeon se dit: -«Il faut qu'elle m'aime bien peu pour l'avoir laissé passer.» Pauline -pensa que son mari regrettait probablement de l'avoir épousée. M. de -Gaudry, qui n'était jamais loin, envoya un bracelet à Pauline. Gorgeon -voulait aller le rendre, avec un remercîment de son cru; Pauline -prétendit le garder. «Parce que vous n'avez pas eu l'idée de me faire -un présent, dit-elle, il vous plaît de trouver à redire aux moindres -attentions de mes amis! - ---Vos amis sont des drôles que je corrigerai. - ---Vous feriez mieux de vous corriger vous-même. J'ai cru jusqu'ici -qu'il y avait deux classes d'hommes au-dessus des autres, les -gentilshommes et les artistes: je sais maintenant ce qu'il faut penser -des artistes. - ---Vous en penserez ce qu'il vous plaira, dit Gorgeon en prenant -son chapeau, mais ce n'est plus moi qui fournirai un texte à vos -comparaisons. - ---Vous partez? - ---Adieu. - ---Où allez-vous? - ---Vous le saurez. - ---Tu reviendras? - ---Jamais.» - -Pauline fut quatre mois sans nouvelles de son mari. On le chercha -partout, et jusque dans la rivière. Le public le regretta; ses rôles -étaient distribués à d'autres. Sa femme le pleura sincèrement; elle -n'avait jamais cessé de l'aimer. Elle tint sa porte fermée à tout le -monde, renvoya avec horreur le bracelet du marquis, et repoussa toutes -les consolations des hommes. Elle détestait sa coquetterie et disait, -en tirant ses beaux cheveux: «J'ai tué mon pauvre Gorgeon!» - -Vers la fin de septembre, un bruit se répandit que Gorgeon n'était pas -mort, et qu'il faisait les délices de la Russie. - -«Le drôle serait-il vivant? pensa l'inconsolable Pauline. S'il est vrai -qu'il se porte bien et qu'il m'ait fait pleurer sans raison, il me -payera mes larmes.» - -Elle essaya de rire; mais la douleur fut plus forte, et tout finit par -un redoublement de pleurs. - -Huit jours après, un ami anonyme, qui n'était autre que M. de Gaudry, -lui fit parvenir l'article suivant, découpé dans le _Journal de -Saint-Pétersbourg_: - -«Le 6 (18) septembre, en présence de la cour et devant une brillante -assemblée, le rival de Sainville et d'Alcide Tousez, le célèbre -Gorgeon, a débuté au théâtre Michel, dans la _Sœur de Jocrisse_. Son -succès a été complet, et le jeune transfuge du Palais-Royal s'est -vu comblé d'applaudissements, de bouquets, d'oranges et de cadeaux -de toute sorte. Encore une ou deux acquisitions pareilles, et notre -théâtre, déjà si riche, n'aura plus d'égal en Europe. Gorgeon est -engagé à raison de six mille roubles argent et un bénéfice par an. Son -dédit, qui est d'ailleurs insignifiant, sera payé sur la caisse des -théâtres impériaux.» - -Pauline ne pleura plus: la jolie veuve entrait dans la catégorie des -femmes abandonnées. Tout Paris s'accorda à la plaindre et à blâmer -son mari. «Après un an de ménage, quitter une femme adorable dont il -n'avait jamais eu à se plaindre! la livrer à elle-même à l'âge de -dix-huit ans! Et cela sans raison, sans prétexte, par un pur caprice! -Quelle excuse pouvait-il alléguer? la jalousie? Pauline était le modèle -des femmes; elle avait traversé toutes les séductions sans y laisser -une plume de ses ailes.» Pour ajouter un dernier trait au tableau, on -ne manqua pas de dire que Gorgeon abandonnait sa femme sans ressources: -comme si elle ne gagnait pas de quoi vivre au Palais-Royal! Son mari -lui avait laissé tout ce qu'il possédait d'argent et un beau mobilier, -dont elle vendit une partie lorsqu'elle se transporta rue de la -Fontaine-Molière, au quatrième étage. - -Elle inspirait une vive compassion à tous les hommes, et surtout à -M. de Gaudry et à ses voisins de l'orchestre. Mais elle ne souffrit -pas qu'aucune bonne âme en gants paille vînt la plaindre à domicile. -Elle vivait seule avec une cousine de son âge qui lui servait de -cuisinière et de femme de chambre. Son père ne lui était ni d'un grand -secours ni d'une grande consolation: il buvait. Dans sa retraite, elle -se consumait en projets inutiles et en résolutions contradictoires. -Tantôt elle voulait vendre tout ce qu'elle possédait, s'embarquer pour -Pétersbourg et se jeter dans les bras de son mari; tantôt elle trouvait -plus juste et plus conjugal d'aller lui arracher les yeux. Puis elle se -ravisait, elle voulait rester à Paris, donner l'exemple de toutes les -vertus, édifier le monde par son veuvage et mériter le nom de Pénélope -du Palais-Royal. Son imagination lui conseilla aussi d'autres coups de -tête, mais elle ne s'y arrêta point. - -Gorgeon, peu de temps après ses débuts, lui écrivit une lettre pleine -de tendresse. Sa colère était refroidie, il n'avait plus ses rivaux -sous les yeux, il voyait sainement les choses; il pardonnait, il -demandait pardon, il appelait sa femme auprès de lui; il lui avait -trouvé un engagement. Par malheur, ces paroles de paix arrivèrent dans -un moment où Pauline entourée de trois bonnes amies, attisait sa haine -contre son mari. Gorgeon, qui comptait sur une bonne réponse, fut -froissé et n'écrivit plus. - -En novembre, le ressentiment de Pauline, entretenu par ses amies, -était encore dans toute sa force. Un matin, vers onze heures, elle -s'habillait devant sa glace pour se rendre à une répétition. Sa cousine -était allée au marché en laissant la clef sur la porte. La jeune femme -ôtait sa dernière papillote lorsqu'elle se retourna en poussant un cri -d'épouvante. Elle avait vu dans le miroir un petit homme excessivement -laid et fourré de zibeline jusqu'aux yeux. - -«Qui êtes-vous? que voulez-vous? sortez! On n'entre pas ainsi.... -Marie!» cria-t-elle si précipitamment que ses paroles tombaient les -unes sur les autres. - -«Je ne vous aime pas, vous ne me plaisez pas, répondit le petit homme -visiblement embarrassé. - ---Est-ce que je vous aime, moi? Sortez! - ---Je ne vous aime pas, madame; vous ne me.... - ---Insolent! Sortez ou j'appelle; je crie au voleur! je me jette par la -fenêtre!» - -Le petit bonhomme joignit piteusement les mains, et répondit d'une voix -suppliante: - -«Pardonnez-moi; je ne voulais pas vous offenser. J'ai fait sept cents -lieues pour vous proposer quelque chose; j'arrive de Saint-Pétersbourg; -je parle mal le français; j'ai préparé ce que je devais vous dire, et -vous m'avez tellement intimidé....» - -Il s'assit, et passa un mouchoir de batiste sur son front tout -dépouillé. Pauline profita de ce moment pour jeter un châle sur ses -épaules. - -«Madame, reprit le bonhomme, je ne vous aime p..., excusez-moi, et -ne vous fâchez plus. Votre mari m'a joué un tour infâme. Je suis le -prince Vasilikof; j'ai un million de revenu, mais je ne suis que de la -quatorzième classe de noblesse, n'ayant jamais servi. - ---Ceci m'est tout à fait égal. - ---Je le sais bien, mais j'avais préparé ce que je devais vous dire, -et.... je poursuis. Vous voyez, madame, que je ne suis ni très-beau, -ni ce qui s'appelle de la première jeunesse. De plus, j'ai pris, en -avançant en âge, certaines habitudes, ou, si vous voulez, certains -tics nerveux qui font que, dans la société, on cherche à me tourner en -ridicule. Cela ne m'a pas empêché d'aimer une personne charmante, de -très-bonne famille, et de la demander en mariage. Les parents m'avaient -agréé à cause de ma fortune, et Varvara (elle s'appelle Varvara) était -sur le point de donner son consentement, lorsque votre mari a eu -l'infernale idée.... - ---De l'épouser? - ---Non, mais de faire ma caricature sur la scène et d'amuser toute -la ville à mes dépens. Mon mariage a manqué. Après la première -représentation, j'ai reçu mon congé; à la deuxième, Varvara s'est -fiancée à un petit colonel finlandais qui n'a pas seulement cent mille -livres de rente. - ---Eh bien? - ---Eh bien, j'ai résolu que je me vengerais de Gorgeon; et, si vous -voulez m'y aider, votre fortune est faite. Je ne vous aime pas, -quoique vous soyez fort jolie, et aucune femme ne peut me plaire, -excepté Varvara. Les propositions que je vous apporte sont donc -parfaitement honorables, et je vous prie de ne pas vous étonner de -ce qu'elles peuvent avoir d'extraordinaire. Voulez-vous partir pour -Saint-Pétersbourg dans une excellente chaise de poste? vous trouverez, -place du Palais-Michel, à cent pas du théâtre, un hôtel magnifique -qui m'appartient et que je vous donne. Les gens de la maison sont des -mougicks à moi qui vous obéiront aveuglément. Le maître d'hôtel et -l'intendant sont Français; vous êtes libre d'emmener avec vous une -femme de chambre et une dame de compagnie; vous aurez deux voitures -à vos ordres. Au théâtre, j'ai loué pour vous une avant-scène du -rez-de-chaussée. Je fournirai à toutes les dépenses de votre maison; -mon intendant vous comptera tous les mois la somme que vous lui -indiquerez; enfin, la veille du jour où vous quitterez Paris, je -déposerai chez votre notaire un capital aussi considérable qu'il vous -plaira de le demander. Je ne parle pas d'une bagatelle de cinquante à -soixante mille francs, mais une fortune de deux à trois cent mille: -vous n'aurez qu'à parler.» - -Pauline avait eu le temps de se remettre. Elle croisa les bras, et -regarda en face son singulier interlocuteur: - -«Mon cher monsieur, lui dit-elle, pour qui me prenez-vous? - ---Pour une honnête femme indignement abandonnée, et qui a mille raisons -de se venger de son mari. - ---Il y a du vrai dans ce que vous dites; mais si je me vengeais de -Gorgeon, je le ferais en honnête femme et je ne prendrais point -d'associé. - ---Madame, permettez-moi de vous répéter encore, au risque de vous -déplaire, que je ne vous aime pas; en revanche, je vous respecte -beaucoup, et je vous tiens pour une très-honnête femme. Il y a plus: -j'estime le caractère de votre mari, quoiqu'il m'ait traité bien -cruellement. Si je croyais qu'il fût indifférent à son honneur, je -chercherais une autre vengeance. Voici ce que je sollicite de vous, en -échange d'une fortune assurée. Ne vous effrayez pas trop tôt. Vous ne -me devrez ni amour, ni amitié, ni reconnaissance, ni complaisance. Je -m'engagerai, sur l'honneur, à ne point mettre les pieds chez vous. Nous -ne sortirons jamais ensemble; vous serez libre de vos actions; vous -recevrez qui vous voudrez, sans excepter votre mari. Tout ce que je -demande....» - -Pauline ouvrit les deux oreilles. - -«Tout ce que je demande, c'est une place à côté de vous, dans votre -loge, pour huit représentations. Gorgeon a fait rire la cour à mes -dépens: je veux mettre les rieurs de mon côté.» - -La jeune femme connaissait assez l'humeur fière de son mari pour savoir -qu'une telle vengeance serait cruelle. Elle songea aux conséquences -terribles qui pouvaient s'ensuivre. - -«Vous êtes fou, dit-elle au prince; n'avez-vous pas cent autres moyens -de punir mon mari? Vous serait-il bien difficile de l'envoyer pour -deux ou trois mois en Sibérie! - ---Fort difficile. On a dans votre pays des préjugés sur la Sibérie. -D'ailleurs, malgré mon titre et ma fortune, je ne suis pas un -personnage, parce que je n'ai jamais servi. - ---J'entends.» Elle réfléchit quelques minutes, puis elle reprit: «En -deux mots voici le marché que vous me proposez: une fortune contre ma -réputation! - ---Pas même; je n'ai aucun intérêt à vous perdre d'honneur. Vous aurez -le droit de publier en tout temps les conditions de notre marché. De -mon côté, je m'engage à vous justifier de mon mieux; je ne tiens qu'au -coup de théâtre. Une fois l'effet produit, vous rentrerez dans votre -réputation. Vous voyez donc qu'il ne s'agit pour vous que d'un rôle -à jouer. Je vous engage pour huit représentations, à un prix que nul -directeur n'offrit jamais à une actrice, et je vous laisse la liberté -de dire à tout le monde: «C'est une comédie.» - -Les débats se prolongèrent jusqu'au retour de Marie. Pauline demanda -du temps pour délibérer, et l'affaire fut remise à huitaine. Dans -l'intervalle, les amies de la jeune femme lui conseillèrent unanimement -d'accepter les offres du prince. Les unes se réjouissaient de la voir -partir, les autres se faisaient une fête de la savoir compromise. -On lui représenta les torts impardonnables de son mari, les douceurs -de la vengeance, la singularité d'un rôle si nouveau, et les profits -qu'elle en allait tirer. Elle écouta d'une oreille distraite, et comme -en songeant à autre chose. Explique qui voudra les bizarreries du cœur -féminin! Que penseriez-vous si je vous disais qu'elle accepta ces -propositions absurdes, et qu'elle consentit à ce malheureux voyage, -parce qu'elle mourait d'envie de revoir son mari? - -Ce qui prouve qu'elle était désintéressée, c'est qu'elle refusa -l'argent du prince Vasilikof. Il fallut des prières pour lui faire -accepter les toilettes éclatantes qui étaient, pour ainsi dire, les -costumes de son rôle. Elle partit le 1er décembre, en poste, avec sa -cousine Marie. Elle arriva le 15, dans un traîneau magnifique aux armes -du prince. Toute la ville s'en émut; Vasilikof était arrivé depuis deux -jours, et personne n'ignorait la grande nouvelle, ni les Russes, ni les -Français, ni Gorgeon. - -Pauline se repentait déjà de son équipée. L'empressement de la -curiosité publique lui donna à réfléchir. Tous les hommes qu'elle -apercevait dans la rue ou sur la Perspective lui rappelaient la -tournure de son mari; tous les hommes se ressemblent sous la pelisse. - -Le prince lui accorda quinze jours pour se remettre; elle eut ensuite -un nouveau délai d'une semaine, parce que Gorgeon ne jouait pas. Elle -regardait les affiches comme les condamnés, sous la Terreur, lisaient -les listes du bourreau. Elle ne jouit ni de ses toilettes, ni de sa -maison, ni du luxe prodigieux dont elle était entourée. Son salon -passait pour une des merveilles de Pétersbourg. Les murs étaient de -Paros blanc, et le meuble de vieux Beauvais à figures. Les fenêtres -n'avaient pas d'autres rideaux que six grands camellias ponceau, -dressés en espalier. Au milieu, sous un énorme lustre en cristal de -roche, on voyait un divan circulaire ombragé d'un camellia pleureur, -vrai miracle d'horticulture. Pauline y fit à peine attention. Son -cuisinier, un illustre Provençal que Vasilikof avait dérobé à un -prince-évêque d'Allemagne, épuisa vainement toutes les ressources de -son imagination; Pauline n'avait plus faim. Elle était cependant un -peu bien gourmande lorsqu'elle soupait au café Anglais avec son mari. -Le 6 janvier (nouveau style), l'affiche, qu'on portait chez elle, lui -apprit que Gorgeon jouait le soir dans _le Dîner de Madelon_. Il lui -sembla qu'elle recevait un coup dans le cœur. Elle voulut écrire à son -mari. Elle fit porter chez Gorgeon une lettre tendre et suppliante où -elle racontait fidèlement tout ce qui s'était passé. «Je ne sais plus -que devenir, disait-elle; je suis seule, sans appui et sans conseil. -Le jour où nous nous sommes mariés, tu m'as promis aide et protection; -viens à mon secours!» Elle glissa dans l'enveloppe une petite fleur -sèche conservée entre deux feuillets de son Molière; c'était une -violette blanche de Fontainebleau. Malheureusement, l'homme qui remit -cette lettre à Gorgeon portait la livrée du prince Vasilikof. - -Le soir, à sept heures, Pauline se laissa habiller comme une morte. -Elle espérait vaguement que le prince aurait pitié d'elle et qu'il lui -ferait grâce de sa compagnie; mais en descendant de voiture, devant la -petite porte du vestibule, elle le vit accourir empressé et radieux. -Elle le suivit en chancelant jusqu'à sa loge, qui était au niveau de la -rampe, et elle se jeta sur un fauteuil, sans voir que toute la salle -avait les yeux braqués sur elle. Le théâtre était plein; les Russes -célébraient la fête de Noël. La direction permet au locataire d'une -loge d'y empiler autant de personnes qu'elle en peut physiquement -contenir. L'hémicycle était littéralement tapissé de têtes qui toutes -regardaient la loge de Vasilikof. Lorsque le rideau se leva, Pauline -fut prise de vertige. Elle voyait devant elle un gouffre plein de feu, -et elle se cramponnait à la balustrade pour n'y point tomber. - -Gorgeon s'était cuirassé de courage et d'indifférence. Il avait caché -sa pâleur sous une couche épaisse de rouge, mais il avait oublié de -peindre ses lèvres; elles devinrent livides. Il fut assez maître de lui -pour conserver la mémoire, et il joua son rôle jusqu'au bout. La soirée -fut orageuse. Le public du théâtre Michel se compose de deux éléments -bien distincts: le grand monde russe, qui entend le français, et la -colonie française. Il y a plus de six mille Français à Pétersbourg, -et tous, quels qu'ils soient, précepteurs, marchands, coiffeurs ou -cuisiniers, raffolent du théâtre. Les Russes avaient admiré le coup -d'état de Vasilikof, et ceux-là même qui avaient applaudi sa caricature -deux mois auparavant s'étaient retournés de son côté. Les Français -idolâtraient Gorgeon; ils le couvrirent d'applaudissements. Les Russes -ripostèrent par des applaudissements ironiques, battant des mains -à tout propos et hors de propos. Après la chute du rideau, ils le -rappelèrent si obstinément, qu'il fut forcé de revenir. Pauline était -plus morte que vive. - -Le lendemain, on donnait _le Misanthrope et l'Auvergnat_. Gorgeon fut -vraiment admirable dans le rôle de Mâchavoine. Les Français avaient -apporté des couronnes; les Russes lui jetèrent des couronnes ridicules. -Un mauvais plaisant lui cria: «Bien des choses à madame!» Il pleurait -de rage en rentrant dans sa loge. Il y trouva une lettre de Pauline, -une lettre mouillée de larmes. Il la foula aux pieds, la déchira en -mille pièces et la jeta au feu. - -Après ces deux horribles soirées, Pauline, épouvantée du silence de son -mari, supplia le prince de lui faire grâce du reste. Gorgeon n'était-il -pas assez puni? Vasilikof n'était-il pas assez vengé? - -Le prince se montra conciliant: il remit à Gorgeon la moitié de sa -peine, et décida que le surlendemain, après le spectacle, Pauline -serait libre d'employer son temps comme elle l'entendrait. «Il faut -être de bon compte, dit-il, Gorgeon m'a joué huit fois en quinze jours; -mais les soirées comme celle-ci doivent compter double. Après la -quatrième, l'honneur sera satisfait.» - -On devait donner deux jours de suite un vaudeville fort gai de MM. -Xavier et Varin, _la Colère d'Achille_. C'était presque une pièce de -circonstance. Achille Pangolin est un Sganarelle moderne qui croit -trouver partout les preuves de sa disgrâce imaginaire. Tout lui -est matière à soupçon, depuis le miaulement de son chat jusqu'aux -interjections de son perroquet. S'il trouve une canne dans sa maison, -il croit qu'elle a été oubliée par un rival, et il la met en morceaux -avant de reconnaître que c'est la sienne. Il oublie son chapeau dans -la chambre de sa femme; il revient, il le trouve, il le saisit, il -le broie: il cherche dans tous les coins le propriétaire de ce maudit -chapeau. Dans l'excès de son désespoir, il veut en finir avec la vie, -et il charge un pistolet pour se brûler la cervelle. Mais un scrupule -l'arrête en si beau chemin. Il veut bien se détruire, mais il ne veut -pas se faire de mal: la mort l'attire et la douleur l'incommode. Pour -concilier son horreur de la vie et sa tendresse pour lui-même, il se -met en face d'un miroir et se suicide en effigie. - -_La Colère d'Achille_ eut un succès bruyant au théâtre Michel. Tous -les mots portaient! Deux heures avant la représentation, Gorgeon avait -refusé de recevoir la visite de sa femme. Il joua la rage au naturel. -Par malheur, le pistolet du théâtre était une relique vénérable -extraite du magasin des accessoires: il fit long feu. Un seigneur de -l'orchestre s'écria en mauvais français: «Pas de chance!» - -Après la représentation, comme le régisseur s'excusait, Gorgeon lui -dit: «Ce n'est rien. J'ai un pistolet chez moi, je l'apporterai -demain.» Il vint avec un pistolet à deux coups, une belle arme, en -vérité. «Vous voyez, dit-il au régisseur: si le premier coup ratait, -j'ai le second.» Il joua avec un entrain qu'on ne lui avait jamais vu. -A la dernière scène, au lieu de viser la glace, il tourna le canon vers -sa femme et la tua. Il se fit ensuite sauter la cervelle. Le spectacle -fut interrompu. Cette aventure fit beaucoup de bruit dans Pétersbourg. -C'est le prince Vasilikof qui me l'a racontée. «Croiriez-vous, me -dit-il en terminant, que ce Gorgeon et cette Pauline s'étaient mariés -par amour? Voilà comme vous êtes à Paris!» - - - - -LA MÈRE DE LA MARQUISE. - - -I - -Ceci est une vieille histoire qui datera tantôt de dix ans. - -Le 15 avril 1846, on lisait dans tous les grands journaux de Paris -l'annonce suivante: - -«Un jeune homme de bonne famille, ancien élève d'une école du -gouvernement, ayant étudié dix ans les mines, la fonte, la forge, la -comptabilité et l'exploitation des coupes de bois, désirerait trouver -dans sa spécialité un emploi honorable. Écrire à Paris, poste restante -à M. L. M. D. O. - -La propriétaire des belles forges d'Arlange, Mme Benoît, était alors -à Paris, dans son petit hôtel de la rue Saint-Dominique; mais elle -ne lisait jamais les journaux. Pourquoi les aurait-elle lus? Elle ne -cherchait pas un employé pour sa forge, mais un mari pour sa fille. - -Mme Benoît, dont l'humeur et la figure ont bien changé depuis dix -ans, était en ce temps-là une personne tout à fait aimable. Elle -jouissait délicieusement de cette seconde jeunesse que la nature -n'accorde pas à toutes les femmes, et qui s'étend entre la quarantième -et la cinquantième année. Son embonpoint un peu majestueux lui donnait -l'aspect d'une fleur très-épanouie, mais personne en la voyant ne -songeait à une fleur fanée. Ses petits yeux étincelaient du même -feu qu'à vingt ans; ses cheveux n'avaient pas blanchi, ses dents ne -s'étaient pas allongées; ses joues et ses mentons resplendissaient de -cette fraîcheur vigoureuse, luisante et sans duvet qui distingue la -seconde jeunesse de la première. Ses bras et ses épaules auraient fait -envie à beaucoup de jeunes femmes. Son pied s'était un peu écrasé sous -le poids de son corps, mais sa petite main rose et potelée brillait -encore au milieu des bagues et des bracelets comme un bijou entre des -bijoux. - -Les dedans d'une personne si accomplie répondaient exactement au -dehors. L'esprit de Mme Benoît était aussi vif que ses yeux. Sa figure -n'était pas plus épanouie que son caractère. Le rire ne tarissait -jamais sur cette jolie bouche; ses belles petites mains étaient -toujours ouvertes pour donner. Son âme semblait faite de bonne humeur -et de bonne volonté. A ceux qui s'émerveillaient d'une gaieté si -soutenue et d'une bienveillance si universelle, Mme Benoît répondait: -«Que voulez-vous? Je suis née heureuse. Mon passé ne renferme rien que -d'agréable, sauf quelques heures oubliées depuis longtemps; le présent -est comme un ciel sans nuage; quant à l'avenir, j'en suis sûre, je le -tiens. Vous voyez bien qu'il faudrait être folle pour se plaindre du -sort ou prendre en grippe le genre humain!» - -Comme il n'est rien de parfait en ce monde, Mme Benoît avait un -défaut, mais un défaut innocent, qui n'avait jamais fait de mal qu'à -elle-même. Elle était, quoique l'ambition semble un privilége du sexe -laid, passionnément ambitieuse. Je regrette de n'avoir pas trouvé un -autre mot pour exprimer son seul travers; car, à vrai dire, l'ambition -de Mme Benoît n'avait rien de commun avec celle des autres hommes. -Elle ne visait ni à la fortune ni aux honneurs: les forges d'Arlange -rapportaient assez régulièrement cent cinquante mille francs de rente; -et, quant au reste, Mme Benoît n'était pas femme à rien accepter du -gouvernement de 1846. Que poursuivait-elle donc? Bien peu de chose. -Si peu, que vous ne me comprendriez pas si je ne racontais d'abord en -quelques lignes la jeunesse de Mme Benoît née Lopinot. - -Gabrielle-Auguste-Éliane Lopinot naquit au cœur du faubourg -Saint-Germain, sur les bords de ce bienheureux ruisseau de la rue -du Bac, que Mme de Staël préférait à tous les fleuves de l'Europe. -Ses parents, bourgeois jusqu'au menton, vendaient des nouveautés -à l'enseigne du _Bon saint Louis_, et accumulaient sans bruit une -fortune colossale. Leurs principes bien connus, leur enthousiasme -pour la monarchie et le respect qu'ils affichaient pour la noblesse -leur conservaient la clientèle de tout le faubourg. M. Lopinot, en -fournisseur bien appris, n'envoyait jamais une note qu'on ne la lui -eût demandée. On n'a jamais ouï dire qu'il eût appelé en justice un -débiteur récalcitrant. Aussi les descendants des croisés firent-ils -souvent banqueroute au _Bon saint Louis_; mais ceux qui payent, -payent pour les autres. Cet estimable marchand, entouré de personnes -illustres dont les unes le volaient et dont les autres se laissaient -voler, arriva peu à peu à mépriser uniformément sa noble clientèle. -On le voyait très-humble et très-respectueux au magasin; mais il se -relevait comme par ressort en rentrant chez lui. Il étonnait sa femme -et sa fille par la liberté de ses jugements et l'audace de ses maximes. -Peu s'en fallait que Mme Lopinot ne se signât dévotement lorsqu'elle -l'entendait dire après boire: «J'aime fort les marquis, et ils me -semblent gens de bien; mais à aucun prix je ne voudrais d'un marquis -pour gendre.» - -Ce n'était pas le compte de Gabrielle-Auguste-Éliane. Elle se fût -fort accommodée d'un marquis, et, puisque chacun de nous doit jouer -un rôle en ce monde, elle donnait la préférence au rôle de marquise. -Cette enfant, accoutumée à voir passer des calèches comme les petits -paysans à voir voler les hirondelles, avait vécu dans un perpétuel -éblouissement. Portée à l'engouement, comme toutes les jeunes filles, -elle avait admiré les objets qui l'entouraient: hôtels, chevaux, -toilettes et livrées. A douze ans, un grand nom exerçait une sorte -de fascination sur son oreille; à quinze, elle se sentait prise d'un -profond respect pour ce qu'on appelle le faubourg Saint-Germain, -c'est-à-dire pour cette aristocratie incomparable qui se croit -supérieure à tout le genre humain par droit de naissance. Lorsqu'elle -fut en âge de se marier, la première idée qui lui vint, c'est -qu'un coup de fortune pouvait la faire entrer dans ces hôtels dont -elle contemplait la porte cochère, l'asseoir à côté de ces grandes -dames radieuses qu'elle n'osait regarder en face, la mêler à ces -conversations qu'elle croyait plus spirituelles que les plus beaux -livres et plus intéressantes que les meilleurs romans. «Après tout, -pensait-elle, il ne faut pas un grand miracle pour abaisser devant moi -la barrière infranchissable. C'est assez que ma figure ou ma dot fasse -la conquête d'un comte, d'un duc ou d'un marquis.» Son ambition visait -surtout au marquisat, et pour cause. Il y a des ducs et des comtes de -création récente, et qui ne sont pas reçus au faubourg; tandis que tous -les marquis sans exception sont de la vieille roche, car depuis Molière -on n'en fait plus. - -Je suppose que si elle avait été livrée à elle-même, elle aurait -trouvé sans lanterne l'homme qu'elle souhaitait pour mari. Mais elle -vivait sous l'aile de sa mère, dans une solitude profonde, où M. -Lopinot venait de temps en temps lui offrir la main d'un avoué, d'un -notaire ou d'un agent de change. Elle refusa dédaigneusement tous les -partis jusqu'en 1829. Mais un beau matin elle s'aperçut qu'elle avait -vingt-cinq ans sonnés, et elle épousa subitement M. Morel, maître de -forges à Arlange. C'était un excellent homme de roturier, qu'elle -aurait aimé comme un marquis si elle avait eu le temps. Mais il mourut -le 31 juillet 1830, six mois après la naissance de sa fille. La belle -veuve fut tellement outrée de la révolution de Juillet, qu'elle en -oublia presque de pleurer son mari. Les embarras de la succession et -le soin des forges la retinrent à Arlange jusqu'au choléra de 1832, -qui lui enleva en quelques jours son père et sa mère. Elle revint -alors à Paris, vendit le _Bon saint Louis_, et acheta son hôtel de -la rue Saint-Dominique, entre le comte de Preux et la maréchale de -Lens. Elle s'établit avec sa fille dans son nouveau domicile, et ce -n'est pas sans une joie secrète qu'elle se vit logée dans un hôtel de -noble apparence, entre un comte et une maréchale. Son mobilier était -plus riche que le mobilier de ses voisins, sa serre plus grande, ses -chevaux de meilleure race et ses voitures mieux suspendues. Cependant -elle aurait donné de bon cœur serre, mobilier, chevaux et voitures pour -avoir le droit de voisiner un brin. Les murs de son jardin n'avaient -pas plus de quatre mètres de haut, et, dans les soirées tranquilles -de l'été, elle entendait causer, tantôt chez le comte, tantôt chez la -maréchale. Malheureusement il ne lui était pas permis de prendre part à -la conversation. Un matin, son jardinier lui apporta un vieux cacatoès -qu'il avait pris sur un arbre. Elle rougit de plaisir en reconnaissant -le perroquet de la maréchale. Elle ne voulut céder à personne le -plaisir de rendre ce bel oiseau à sa maîtresse, et, au risque d'avoir -les mains déchiquetées à coups de bec, elle le reporta elle-même. Mais -elle fut reçue par un gros intendant qui la remercia dignement sur le -pas de la porte. Quelques jours après, les enfants du comte de Preux -envoyèrent dans ses plates-bandes un ballon tout neuf. La crainte -d'être remerciée par un intendant fit qu'elle renvoya le ballon à la -comtesse par un de ses domestiques, avec une lettre fort spirituelle -et de la tournure la plus aristocratique. Ce fut le précepteur des -enfants, un vrai cuistre, qui lui répondit. La jolie veuve (elle était -alors dans le plein de sa beauté) en fut pour ses avances. Elle se -disait quelquefois le soir, en rentrant chez elle: «Le sort est bien -ridicule! J'ai le droit d'entrer tant que je veux au nº 57, et il ne -m'est pas permis de m'introduire pour un quart d'heure au 59 ou au 55!» -Ses seules connaissances dans le monde du faubourg étaient quelques -débiteurs de son père, auxquels elle n'avait garde de demander de -l'argent. En récompense de sa discrétion, ces honorables personnes la -recevaient quelquefois le matin. A midi, elle pouvait se déshabiller: -toutes ses visites étaient faites. - -Le régisseur de la forge l'arracha à cette vie intolérable en la -rappelant à ses affaires. Arrivée à Arlange, elle y trouva ce -qu'elle avait cherché vainement dans tout Paris: la clef du faubourg -Saint-Germain. Un de ses voisins de campagne hébergeait depuis trois -mois M. le marquis de Kerpry, capitaine au 2e régiment de dragons. Le -marquis était un homme de quarante ans, mauvais officier, bon vivant, -toujours vert, assuré contre la vieillesse, et célèbre par ses dettes, -ses duels et ses fredaines. Du reste, riche de sa solde c'est-à-dire -excessivement pauvre. «Je tiens mon marquisat!» pensa la belle -Éliane. Elle fit sa cour au marquis, et le marquis ne lui tint pas -rigueur. Deux mois plus tard il envoyait sa démission au ministère de -la guerre et conduisait à l'église la veuve de M. Morel. Conformément -à la loi, le mariage fut affiché dans la commune d'Arlange, au 10e -arrondissement de Paris, et dans la dernière garnison du capitaine. -L'acte de naissance du marié, rédigé sous la Terreur, ne portait que le -nom vulgaire de Benoît, mais on y joignit un acte de notoriété publique -attestant que de mémoire d'homme M. Benoît était connu comme marquis de -Kerpry. - -La nouvelle marquise commença par ouvrir ses salons au faubourg -Saint-Germain du voisinage: car le faubourg s'étend jusqu'aux -frontières de la France. - -Après avoir ébloui de son luxe tous les hobereaux des environs, elle -voulut aller à Paris prendre sa revanche sur le passé; et elle conta ce -projet à son mari. Le capitaine fronça le sourcil et déclara net qu'il -se trouvait bien à Arlange. La cave était bonne, la cuisine de son -goût, la chasse magnifique; il ne demandait rien de plus. Le faubourg -Saint-Germain était pour lui un pays aussi nouveau que l'Amérique: il -n'y possédait ni parents, ni amis, ni connaissances. «Bonté divine! -s'écria la pauvre Éliane, faut-il que je sois tombée sur le seul -marquis de la terre qui ne connaisse pas le faubourg Saint-Germain!» - -Ce ne fut pas son seul mécompte. Elle s'aperçut bientôt que son mari -prenait l'absinthe quatre fois par jour, sans parler d'une autre -liqueur appelée vermouth qu'il avait fait venir de Paris pour son usage -personnel. La raison du capitaine ne résistait pas toujours à ces -libations répétées, et, lorsqu'il sortait de son bon sens, c'était, -le plus souvent, pour entrer en fureur. Ses vivacités n'épargnaient -personne, pas même Éliane, qui en vint à souhaiter tout de bon de -n'être plus marquise. Cet événement arriva plus tôt qu'elle ne -l'espérait. - -Un jour le capitaine était souffrant pour s'être trop bien comporté -la veille. Il avait la tête lourde et les yeux battus. Assis dans le -plus grand fauteuil du salon, il lustrait mélancoliquement ses longues -moustaches rousses. Sa femme, debout auprès d'un samavar, lui versait -coup sur coup d'énormes tasses de thé. Un domestique annonça M. le -comte de Kerpry. Le capitaine, tout malade qu'il était, se dressa -brusquement en pieds. - -«Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez sans parents? demanda Éliane un -peu étonnée. - ---Je ne m'en connaissais pas, répondit le capitaine, et je veux que le -diable m'emporte.... Mais nous verrons bien. Faites entrer!» - -Le capitaine sourit dédaigneusement lorsqu'il vit paraître un jeune -homme de vingt ans, d'une beauté presque enfantine. Il était de taille -raisonnable, mais si frêle et si délicat, qu'on pouvait croire qu'il -n'avait pas fini de grandir. Ses longs yeux bleus regardaient autour -d'eux avec une sorte de timidité farouche. Lorsqu'il aperçut la belle -Éliane, sa figure rougit comme une pêche d'espalier. Le timbre de sa -voix était doux, frais, limpide, presque féminin. Sans la moustache -brune qui se dessinait finement sur sa lèvre, on aurait pu le prendre -pour une jeune fille déguisée en homme. - -«Monsieur, dit-il au capitaine en se tournant à demi vers Éliane, -quoique je n'aie pas l'honneur d'être connu de vous, je viens vous -parler d'affaires de famille. Notre conversation, qui sera longue, -contiendra sans doute des chapitres fastidieux, et je crains que madame -n'en soit ennuyée. - ---Vous avez tort de craindre, monsieur, reprit Éliane en se -rengorgeant: la marquise de Kerpry veut et doit connaître toutes les -affaires de la famille, et, puisque vous êtes un parent de mon mari.... - ---C'est ce que j'ignore encore, madame, mais nous le déciderons -bientôt, et devant vous, puisque vous le désirez et que monsieur semble -y consentir.» - -Le capitaine écoutait d'un air hébété, sans trop comprendre. Le jeune -comte se tourna vers lui comme pour le prendre à partie. - -«Monsieur, lui dit-il, je suis le fils aîné du marquis de Kerpry, qui -est connu de tout le faubourg Saint-Germain, et qui a son hôtel rue -Saint-Dominique. - ---Quel bonheur!» s'écria étourdiment Éliane. - -Le comte répondit à cette exclamation par un salut froid et -cérémonieux. Il poursuivit: - -«Monsieur, comme mon père, mon grand-père et mon bisaïeul étaient fils -uniques, et qu'il n'y a jamais eu deux branches dans la famille, vous -excuserez l'étonnement qui nous a saisis le jour où nous avons appris -par les journaux le mariage d'un marquis de Kerpry. - ---Je n'avais donc pas le droit de me marier? demanda le capitaine en se -frottant les yeux. - ---Je ne dis pas cela, monsieur. Nous avons à la maison, outre l'arbre -généalogique de la famille, tous les papiers qui établissent nos droits -à porter le nom de Kerpry. Si vous êtes notre parent, comme je le -désire, je ne doute pas que vous n'ayez aussi entre les mains quelques -papiers de famille. - ---A quoi bon? les paperasses ne prouvent rien, et tout le monde sait -qui je suis. - ---Vous avez raison, monsieur, il ne faut pas beaucoup de parchemins -pour établir une preuve solide; il suffit d'un acte de naissance, -avec.... - ---Monsieur, mon acte de naissance porte le nom de Benoît. Il est daté -de 1794. Comprenez-vous? - ---Parfaitement, monsieur, et, en dépit de cette circonstance, je -conserve l'espoir d'être votre parent. Êtes-vous né à Kerpry ou dans -les environs? - ---Kerpry?... Kerpry? où prenez-vous Kerpry? - ---Mais où il a toujours été: à trois lieues de Dijon, sur la route de -Paris. - ---Eh! monsieur, que m'importe à moi? puisque Robespierre a vendu les -biens de la famille.... - ---On vous a mal informé, monsieur. Il est vrai que la terre et le -château ont été mis en vente comme biens d'émigré, mais ils n'ont pas -trouvé d'acheteur, et S. M. le roi Louis XVIII a daigné les rendre à -mon père.» - -Le capitaine était insensiblement sorti de sa torpeur; ce dernier trait -acheva de le réveiller. Il marcha les poings serrés, vers son frêle -adversaire, et lui cria dans le visage: - -«Mon petit monsieur, il y a quarante ans que je suis marquis de Kerpry, -et celui qui m'arrachera mon nom aura le poignet solide.» - -Le comte pâlit de colère, mais il se souvint de la présence d'Éliane, -qui s'étendait, anéantie, sur une chaise longue. Il répondit d'un ton -dégagé: - -«Mon grand monsieur, quoique les jugements de Dieu soient passés de -mode, j'accepterais volontiers le moyen de conciliation que vous -m'offrez, si j'étais seul intéressé dans l'affaire. Mais je représente -ici mon père, mes frères et toute une famille, qui aurait lieu de se -plaindre si je jouais ses intérêts à pile ou face. Permettez-moi donc -de retourner à Paris. Les tribunaux décideront lequel de nous usurpe le -nom de l'autre.» - -Là-dessus le comte fit une pirouette, salua profondément la prétendue -marquise, et regagna sa chaise de poste avant que le capitaine eût -songé à le retenir. - -Le samavar ne bouillait plus; mais ce n'était pas de thé qu'il -s'agissait entre le capitaine et sa femme. Éliane voulait savoir si -elle était oui ou non marquise de Kerpry. L'impétueux Benoît, qui -venait d'user son reste de patience, s'oublia au point de battre la -plus jolie personne du département. C'est à ces circonstances que -Mme Benoît faisait allusion lorsqu'elle parlait de quelques heures -désagréables oubliées depuis longtemps. - -Le procès Kerpry contre Kerpry ne se fit pas attendre. Le sieur Benoît -eut beau répéter par l'organe de son avocat qu'il s'était toujours -entendu appeler marquis de Kerpry, il fut condamné à signer Benoît et -à payer les frais. Le jour où il reçut cette nouvelle, il écrivit au -jeune comte une lettre d'injures grossières, signée Benoît. Le dimanche -suivant, vers huit heures du matin, il rentra chez lui sur un brancard, -avec dix centimètres de fer dans le corps. Il s'était battu, et l'épée -du comte s'était brisée dans la blessure. Éliane, qui dormait encore, -arriva juste à temps pour recevoir ses excuses et ses adieux. - -Si cette aventure n'avait pas fait un scandale épouvantable, la -province ne serait pas la province. Les hobereaux du voisinage -témoignèrent une exaspération comique: ils auraient voulu reprendre -à la fausse marquise les visites qu'ils lui avaient faites. La veuve -n'entendit pas le bruit qui se faisait autour d'elle: elle pleurait. Ce -n'est pas qu'elle regrettât rien de M. Benoît, dont les défauts, petits -et grands, l'avaient à jamais corrigée du mariage; mais elle déplorait -sa confiance trompée, ses espérances perdues, son horizon rétréci, son -ambition condamnée à l'impuissance. Si vous voulez vous peindre l'état -de son âme, figurez-vous un fakir à qui l'on signifie qu'il ne verra -jamais Wichnou. Du fond de sa retraite, elle lançait sur le faubourg -Saint-Germain des regards d'Ève chassée du paradis terrestre. - -Un matin qu'elle pleurait sous un berceau de clématites en fleur -(c'était dans l'été de 1834), sa fille passa en courant auprès d'elle. -Elle arrêta l'enfant par sa robe et la baisa cinq ou six fois, en se -reprochant de songer moins à sa fille qu'à ses chagrins. Lorsqu'elle -l'eut bien embrassée, elle la regarda en face et fut satisfaite de -l'examen. A quatre ans et demi, la petite Lucile annonçait une beauté -fine et aristocratique. Ses traits étaient charmants; les attaches des -pieds et des mains, exquises. Éliane eut beau fouiller dans sa mémoire, -elle ne se souvint pas d'avoir vu jouer aux Tuileries un seul enfant -d'un type aussi distingué. Elle donna un dernier baiser à la petite, -qui prit sa volée. Puis elle s'essuya les yeux, et depuis elle ne -pleura plus. - -«Mais où donc avais-je la tête? murmura-t-elle en reprenant son plus -heureux sourire. Tout n'est pas perdu; tout peut s'arranger; tout -est arrangé; c'est bien; c'est pour le mieux! J'entrerai; c'est une -affaire de patience; il faut du temps, mais ces portes orgueilleuses -s'ouvriront devant moi. Je ne serai pas marquise, non; j'ai été assez -mariée, et l'on ne m'y reprendra plus. La marquise, la voilà qui -piétine dans les fraises. Je lui choisirai un marquis, un bon: il faut -bien que mon expérience serve à quelque chose. Je serai la vraie mère -d'une vraie marquise! Elle sera reçue partout, et moi aussi; fêtée -partout, et moi aussi; elle dansera avec des ducs, et moi.... je la -regarderai danser, à moins que ces messieurs de 1830 ne fassent une loi -de laisser les mamans au vestiaire!» - -Dès cet instant, son unique préoccupation fut de préparer sa fille au -rôle de marquise. Elle l'habilla comme une poupée, lui enseigna les -diverses grimaces dont se composent les grandes manières et lui apprit -la révérence, tandis que sa gouvernante lui apprenait l'alphabet. -Malheureusement, la petite Lucile n'était pas née dans la rue du -Bac. Elle s'éveillait au chant des oiseaux et non au roulement des -carrosses, et elle voyait plus de villageois en blouse que de laquais -en livrée. Elle n'écouta pas mieux les leçons d'aristocratie que lui -donnait sa mère, que sa mère n'avait écouté les diatribes de M. Lopinot -contre les marquis. L'esprit des enfants est formé par tout ce qui les -entoure; ils ont l'oreille ouverte à cent précepteurs à la fois; les -bruits de la campagne et les bruits de la rue leur parlent bien plus -haut que le pédant le plus intraitable ou le père le plus rigoureux. -Mme Benoît eut beau prêcher: les premiers plaisirs de la jeune marquise -furent de se battre avec les fillettes du village, de se rouler dans le -sable en robe neuve, de voler des œufs tout chauds dans le poulailler, -et de se faire traîner par un gros chien écossais qu'elle tirait par la -queue. A la voir jouer au jardin, un observateur attentif eût deviné -le sang du bonhomme Morel et du père Lopinot. Sa mère se lamentait de -ne trouver en elle ni orgueil, ni vanité, ni le plus simple mouvement -de coquetterie. Elle guettait avec une impatience fiévreuse le jour -où Lucile mépriserait quelqu'un, mais Lucile ouvrait son cœur et ses -bras à toutes les bonnes gens qui l'entouraient, depuis Margot la -vachère jusqu'au plus noir des ouvriers de la forge. Lorsqu'elle se -fit grandelette, ses goûts changèrent un peu, mais ce ne fut pas dans -le sens que sa mère désirait. Elle s'intéressa au jardin, au verger, -au troupeau, à la basse-cour, à l'usine, au ménage, et même (pourquoi -ne le dirait-on pas?) à la cuisine. Elle eut l'œil au fruitier, elle -étudia l'art de faire des confitures, elle s'inquiéta de la pâtisserie. -Chose étrange! les gens de la maison, au lieu de s'impatienter de -sa surveillance, lui en savaient le meilleur gré du monde. Ils -comprenaient, mieux que Mme Benoît, combien il est beau qu'une femme -apprenne de bonne heure l'ordre, le soin, une sage et libérale -économie, et ces talents obscurs qui font le charme d'une maison et la -joie des hôtes auxquels elle ouvre sa porte. - -Les leçons de Mme Benoît avaient porté d'étranges fruits. Cependant -elles ne furent pas tout à fait perdues. L'institutrice était sévère -par amour de sa fille, impatiente par amour du marquisat, et colère -par tempérament. Elle perdit si souvent patience que Lucile prit peur -de sa mère. La pauvre enfant s'entendait répéter tous les jours: «Vous -ne savez rien de rien, vous n'entendez rien à rien, vous êtes bien -heureuse de m'avoir!» Elle se persuada naïvement qu'elle était bien -heureuse d'avoir Mme Benoît. Elle se crut, de bonne foi, niaise et -incapable; et, au lieu de s'en désoler, elle satisfit tous ses goûts, -s'abandonna à tous ses penchants, fut heureuse, aimée et charmante. - -Mme Benoît était si pressée de jouir de la vie et du faubourg, qu'elle -aurait marié sa fille à quinze ans si elle l'avait pu. Mais Lucile -à quinze ans n'était encore qu'une petite fille. L'âge ingrat se -prolongea pour elle au delà des limites ordinaires. Il est à remarquer -que les enfants des villages sont moins précoces que ceux des villes: -c'est sans doute par la même raison qui fait que les fleurs des champs -retardent sur celles des jardins. A seize ans, Lucile commença de -prendre figure. Elle était encore un peu maigre, un peu rubiconde, -un peu gauche; toutefois sa gaucherie, sa maigreur et ses bras rouges -n'étaient pas des épouvantails à effaroucher l'amour. Elle ressemblait -à ces chastes statues que les sculpteurs allemands de la Renaissance -taillaient dans la pierre des cathédrales; mais aucun fanatique de -l'art grec n'eût dédaigné de jouer auprès d'elle le rôle de Pygmalion. - -Sa mère lui dit un beau matin en fermant cinq ou six malles: «Je vais à -Paris chercher un marquis que vous épouserez. - ---Oui, maman,» répondit-elle sans objection. Elle savait depuis des -années qu'elle devait épouser un marquis. Un seul souci la préoccupait, -sans qu'elle eût jamais osé s'en ouvrir à personne. Dans le salon d'une -amie de sa mère, Mme Mélier, en feuilletant un album de costumes, elle -avait vu une gravure coloriée représentant un marquis. C'était un petit -vieillard vêtu d'un costume du temps de Louis XV, culotte courte, -souliers à boucles d'or, épée à poignée d'acier, chapeau à plumes, -habit à paillettes. Cette image était si bien logée dans un des casiers -de sa mémoire, qu'elle se présentait au seul nom de marquis, et que la -pauvre enfant ne pouvait se persuader qu'il y eût d'autres marquis sur -la terre. Elle les croyait tous dessinés d'après le même modèle, et -elle se demandait avec effroi comment elle pourrait s'empêcher de rire -en donnant la main à son mari. - -Tandis qu'elle s'abandonnait à ces terreurs innocentes, Mme Benoît -se mettait en quête d'un marquis. Elle eut bientôt trouvé. Parmi les -débiteurs de son père avec lesquels elle avait conservé des relations, -le plus aimable était le vieux baron de Subressac. Non-seulement il y -était toujours pour elle, mais il lui faisait même l'honneur de venir -déjeuner chez elle, en tête-à-tête. Ces familiarités n'étaient pas -compromettantes, d'un homme de soixante-quinze ans. Elle lui demanda un -jour, entre les deux derniers verres d'une bouteille de vin de Tokay: - -«Monsieur le baron, vous occupez-vous quelquefois de mariages? - ---Jamais, charmante, depuis qu'il y a des maisons pour cela.» - -Le baron l'appelait paternellement _charmante_. - -«Mais, reprit-elle sans se déferrer, s'il s'agissait de rendre service -à deux de vos amis? - ---Si vous étiez un des deux, madame, je ferais tout ce que vous me -commanderiez. - ---Vous êtes au cœur de la question. Je connais une enfant de seize -ans, jolie, bien élevée, qui n'a jamais été en pension, un ange! Mais, -au fait, je ne vois pas pourquoi je vous ferais des mystères: c'est -ma fille. Elle a pour dot, premièrement l'hôtel que voici: je n'en -parle que pour mémoire; plus une forêt de quatre cents hectares; plus -une forge qui marche toute seule et qui rapporte cent cinquante mille -francs dans les plus mauvaises années. Là-dessus elle devra me servir -une rente de cinquante mille francs, qui, jointe à quelques petites -choses que j'ai, me suffira pour vivre. Nous disons donc: un hôtel, une -forêt et cent mille francs de rente. - ---C'est fort joli. - ---Attendez! Pour des raisons très-délicates et qu'il ne m'est pas -permis de divulguer, il faut que ma fille épouse un marquis; on ne -demande pas d'argent; on sera très-coulant sur l'âge, l'esprit, la -figure, et tous les avantages extérieurs; ce qu'on veut, c'est un -marquis avéré, de bonne souche, bien apparenté, connu de tout le -faubourg, et qui puisse se présenter fièrement partout, avec sa femme -et sa famille. Connaissez-vous, monsieur le baron, un marquis que vous -aimiez assez pour lui souhaiter une jolie femme et cent mille livres de -rente? - ---Ma foi! charmante, je n'en trouverais pas deux, mais j'en connais un. -Si votre fille l'accepte, elle épousera un homme que j'aime comme mon -fils. Mais je vous donne beaucoup mieux que vous ne demandez. - ---Vrai? - ---D'abord, il est jeune: vingt-huit ans. - ---C'est un détail, passons. - ---Il est très-beau. - ---Vanité des vanités! - ---Votre fille n'en dira pas autant. Il est plein d'esprit. - ---Denrée inutile en ménage. - ---Une instruction sérieuse: ancien élève de l'École polytechnique! - ---Soit. - ---De plus il a fait des études spéciales qui ne vous seront pas... - ---C'est fort bien; mais le solide, monsieur le baron! - ---Ah! quant à la fortune, il répond trop exactement au programme. Ruiné -de fond en comble. Il a donné sa démission en sortant de l'École, parce -que.... - ---Je le lui pardonne, monsieur le baron. - ---La dernière fois qu'il est venu me voir, le pauvre garçon pensait à -chercher une place. - ---Sa place est toute trouvée; mais dites-moi, cher baron, il est bien -noble? - ---Comme Charlemagne. Voilà donc ce que vous appelez le solide! - ---Sans doute. - ---Un de ses ancêtres a failli devenir roi d'Antioche en 1098. - ---Et sa parenté? - ---Tout le faubourg. - ---Un nom connu? - ---Comme Henri IV. C'est le marquis d'Outreville. Vous devez connaître -cela.... - ---Il me semble. Outreville!... c'est un joli nom. On mettra une plaque -de marbre au-dessus de la porte cochère: HÔTEL D'OUTREVILLE. Mais -va-t-il vouloir de ma fille? une mésalliance! - ---Eh! charmante, un homme ne se mésallie pas. Je comprends qu'une fille -qui s'appelle Mlle de Noailles ou Mlle de Choiseul répugne à changer de -nom pour s'appeler Mme Mignolet. Mais un homme garde son nom, donc il -ne perd rien. D'ailleurs, Gaston n'a pas les préjugés de sa caste. Je -le verrai en sortant d'ici, et demain au plus tard je vous donnerai de -ses nouvelles. - ---Faites mieux, mon excellent baron: s'il est bien disposé, venez -demain, sans façon, dîner avec lui. A-t-il des papiers de famille? un -arbre généalogique? - ---Sans doute. - ---Tâchez donc qu'il les apporte! - ---Y songez-vous charmante? C'est moi qui viendrai un de ces jours vous -déchiffrer tout ce grimoire. A bientôt!» - -Le baron s'achemina à petits pas vers le nº 34 de la rue Saint-Benoît. -C'était une maison bourgeoise dont la principale locataire avait meublé -quelques chambres pour loger les étudiants. Il monta au second étage et -frappa à une petite porte numérotée. Le marquis, en veste de travail, -vint lui ouvrir. C'était en effet un beau jeune homme et un mari fort -désirable. Il était un peu grand, mais d'une taille si bien prise que -personne ne songeait à lui reprocher quelques centimètres de trop. Ses -pieds et ses mains attestaient que ses ancêtres avaient vécu sans rien -faire pendant plusieurs siècles. Sa tête était magnifique: un front -haut, large et couronné de cheveux noirs qui se rejetaient spontanément -en arrière; des yeux bleus d'une grande douceur, mais profondément -enfoncés sous des sourcils puissants; un nez fièrement arqué dont les -ailes fines frémissaient à la moindre émotion, une bouche un peu large -et des dents charmantes; une moustache noire, épaisse et brillante, -qui encadrait de belles lèvres rouges sans les cacher; un teint à la -fois brun et rose, couleur de travail et de santé. Le baron fit cet -inventaire d'un coup d'œil rapide, en serrant la main de Gaston, et il -murmura en lui-même: «Si la petite n'est pas contente du présent que je -lui fais!...» - -La figure du jeune marquis était ouverte, mais non pas épanouie. En -l'examinant avec attention, on y aurait vu je ne sais quoi de mobile -et d'inquiet, l'agitation perpétuelle d'un désir inassouvi, la tyrannie -d'une idée dominante. Peut-être même, en poussant plus avant, y eût-on -reconnu le sceau de prédestination qui marque le visage de tous les -inventeurs. Gaston avait quitté son ouvrage pour ouvrir à son vieil -ami. Il était occupé à laver à l'encre de Chine une grande planche -de dessins au bas desquels on lisait: _Plan, coupe et élévation d'un -haut fourneau économique_. Sa table était encombrée de dessins et de -mémoires dont les titres, à demi cachés les uns par les autres, étaient -de nature à piquer la curiosité des plus indifférents. On y voyait, ou -plutôt on y devinait les suscriptions suivantes: _D'un nouvel acier -plus fusible.--Nouveau système de hauts fourneaux.--Accidents les plus -fréquents dans les mines, et moyen de les prévenir.--Moyen de couler -d'une seule pièce les roues des....--Emploi rationnel du combustible -dans....--Nouveau soufflet à vapeur pour les forges_.... Lorsqu'on -avait jeté les yeux sur cette table, on ne voyait plus qu'elle dans -la chambre. Le petit lit de pensionnaire, les six chaises de damas -de laine, le fauteuil de velours d'Utrecht, la petite bibliothèque -surchargée de livres, la pendule arrêtée, les deux vases de fleurs -artificielles sous leurs globes, les portraits encadrés de La Fayette -et du général Foy, les rideaux rouges à liteaux jaunes, tout -disparaissait devant ce monceau de labeurs et d'espérances. - -«Mon enfant, dit le baron au marquis, il y a huit grands jours que je -ne vous ai vu: où en sont vos affaires? - ---Bonne nouvelle, monsieur: j'ai une place. J'avais fait mettre, il y a -quelques jours, une note dans les journaux. Un de mes anciens camarades -d'école qui dirige les mines de Poullaouen, dans le Finistère, a deviné -mon nom sous les initiales; il a parlé de moi aux administrateurs, et -l'on m'offre une place de 3000 francs, à prendre au 1er mai. Il était -temps! j'entamais mon dernier billet de cent francs. Je partirai dans -cinq jours pour la Bretagne. Poullaouen est un triste pays, où il pleut -dix mois de l'année, et vous savez si j'aime le soleil. Mais je pourrai -continuer mes études, pratiquer quelques-unes de mes théories, faire -mes expériences sur une grande échelle: c'est tout un avenir! - ---Voyez comme je tombe mal! Je venais vous proposer autre chose. - ---Dites toujours: je n'ai pas encore répondu. - ---Voulez-vous vous marier?» - -Le marquis fit une moue parfaitement sincère. - -«Vous êtes bien bon de vous occuper de moi, dit-il au vieillard en lui -serrant les deux mains: mais je n'ai jamais songé à ces choses-là. Je -n'ai pas le temps; vous savez mes travaux; j'ai encore un million de -choses à trouver; la science est jalouse. - ---Ta, ta, ta! reprit le baron en riant. Comment! vous avez vingt-huit -ans, vous vivez ici comme un chartreux; je viens vous offrir une fille -sage, jolie, bien élevée, un ange de seize ans; et voilà comme vous me -recevez!» - -Un éclair de jeunesse s'alluma au fond des beaux yeux de Gaston, mais -ce fut l'affaire d'un instant. «Merci mille fois, répondit-il, mais je -n'ai pas le temps. Le mariage m'imposerait des devoirs contraires à mes -goûts, des occupations insupportables.... - ---Il ne vous imposerait rien du tout. Votre futur beau-père est mort -depuis plus de quinze ans; la famille se compose d'une belle-mère, -excellente bourgeoise, malgré ses prétentions. Pour vous donner une -idée de ses manières, je vous dirai qu'elle m'a chargé de vous mener -demain dîner chez elle, si ce mariage ne vous déplaît pas. Vous voyez -qu'on ne fait pas de cérémonie! - ---Merci, monsieur, mais j'ai Poullaouen dans la tête. - ---Quel homme! on vous assure par contrat la propriété d'un hôtel rue -Saint-Dominique, d'une forêt de quatre cents hectares en Lorraine, -et de cent mille livres de rente. Vous en donnera-t-on autant à -Poullaouen? - ---Non, mais j'y serai dans mon élément. Proposeriez-vous à un poisson -cent mille francs de rente pour vivre hors de l'eau? - ---Eh bien! n'en parlons plus. Je voulais vous dire cela en passant. -Maintenant j'ai quelques visites à faire; au revoir. Vous ne partirez -pas sans me dire adieu?» - -Le baron s'avança jusqu'à la porte en souriant malicieusement. Au -moment de sortir, il se retourna et dit à Gaston: - -«A propos, les cent mille francs de rente sont le revenu d'une forge -magnifique.» - -Gaston l'arrêta sur le seuil: «Une forge! J'épouse! Voulez-vous me -permettre d'aller vous prendre demain pour dîner chez ma belle-mère? - ---Non, non. Épousez Poullaouen! - ---Mon vieil ami! - ---Eh bien, soit. A demain.» - - -II - -Après le départ du baron, Gaston d'Outreville se jeta dans le fauteuil, -plongea sa tête dans ses deux mains, et réfléchit si longuement, -que son encre de Chine eut le temps de sécher. «A quel propos, se -demandait-il, une bourgeoise vient-elle m'offrir sa fille et cent -mille francs de rente?» Je connais bon nombre de jeunes gens qui, à sa -place, eussent été moins embarrassés. Ils auraient eu bientôt fait de -construire un roman d'amour pour expliquer tout le mystère. Mais Gaston -manquait de fatuité, comme Lucile de coquetterie. La seule idée qui lui -vint fut que Mme Benoît voulait pour gendre un forgeron bien élevé. -«Elle a entendu parler de moi, pensa-t-il; on lui aura dit un mot de -mes recherches et de mes découvertes; j'étais assez répandu dans le -faubourg, du temps que je ne connaissais pas encore la sottise et la -vanité des relations du monde. Il est évident que cette usine a besoin -d'un homme: une mère et sa fille additionnées ensemble ne font pas un -maître de forges. Qui sait si les travaux ne sont pas en souffrance, si -l'entreprise n'est pas en péril? Eh bien, morbleu! nous la sauverons. -Outreville à la rescousse! comme disaient nos aïeux, ces artisans -héroïques qui forgeaient leurs épées eux-mêmes.» Là-dessus, il refit de -l'encre de Chine et termina consciencieusement son lavis. - -Le lendemain, il se promena à grands pas dans le jardin du Luxembourg, -jusqu'à l'heure du déjeuner. Après midi, il s'enferma dans un cabinet -de lecture, où il feuilleta successivement tous les journaux du jour et -toutes les revues du mois: depuis longtemps il n'avait fait pareille -débauche. «Il est heureux, pensait-il, qu'on ne se marie pas souvent: -on ne travaillerait guère.» A cinq heures, il se mit à sa toilette, qui -fut longue: il s'attendait à dîner avec sa future. Six heures et demie -sonnaient lorsqu'il entra chez le baron. Il espérait savoir de son -vieil ami comment Mme Benoît avait pris la fantaisie de le choisir pour -gendre; mais le baron fut mystérieux comme un oracle. Il respectait -trop son orgueil pour lui conter la vérité. En arrivant au petit hôtel -de la rue Saint-Dominique, ils aperçurent deux ouvriers juchés sur une -double échelle et occupés à mesurer quelque chose au-dessus de la porte -cochère. - -«Devinez, dit le baron, ce que ces braves gens font là-haut! ils -prennent la mesure d'une plaque de marbre sur laquelle on écrira: Hôtel -d'Outreville. - ---Bonne plaisanterie! répondit Gaston en franchissant le seuil de la -porte. - ---Vous ne me croyez pas? Revenez un peu par ici. Holà! monsieur -Renaudot; n'est-ce pas vous que je vois? - ---Oui, monsieur le baron, dit le marbrier, qui descendit aussitôt. - ---Dans combien de temps pensez-vous pouvoir poser la plaque? - ---Mais pas avant un mois, monsieur le baron, à cause des armes qu'il -faut sculpter au-dessus. - ---Comment! vous n'avez demandé que quinze jours au marquis de -Croix-Maugars? - ---Ah! monsieur le baron, les armes d'Outreville sont bien plus -compliquées. - ---C'est juste. Bonsoir, monsieur Renaudot. Hé bien, sceptique? - ---Çà, mon vieil ami, à travers quel conte de fées me promenez-vous? - ---Cela tient du _Chat botté_ puisqu'il y a un marquis.... - ---Bien obligé! - ---Et de _la Belle au bois dormant_, puisque la future marquise, qui -ne vous a jamais vu, dort innocemment sur les deux oreilles au fond -de votre forêt d'Arlange, en attendant que le fils du roi vienne la -réveiller. - ---Comment! elle n'est pas ici? - ---Nous lui ferons savoir que vous l'avez regrettée.» - -Mme Benoît accueillit ses hôtes à bras ouverts. Avertie à temps du -succès de l'affaire, elle avait commandé un dîner d'archevêque. On -perdit peu de temps en présentations: les connaissances se font mieux à -table. La conversation s'engagea assez plaisamment entre la belle-mère -et le gendre. Gaston parlait Arlange, Mme Benoît répondait faubourg; -elle se lançait dans les questions de noblesse, il faisait un détour -et revenait aux forges, chacun suivant obstinément son idée favorite. -Cette lutte obstinée n'éclaira personne, pas même l'excellent baron, -qui se livrait au seul plaisir de son âge, et faisait honneur au dîner -plus qu'à la conversation. - -Mme Benoît ne devina point la passion de son gendre, et Gaston ne -soupçonna pas la manie de sa belle-mère. Il se disait: «De deux choses -l'une: ou Mme Benoît évite par vanité bourgeoise de parler du sujet qui -l'intéresse le plus; ou elle craint d'ennuyer le baron, qui ne nous -écoute pas.» Mme Benoît pensait au même moment: «Le pauvre garçon croit -faire acte de politesse en me parlant des choses que je connais; il ne -sait pas que je connais le faubourg aussi bien que lui.» De guerre las, -Gaston abandonna la question des fers et l'industrie métallurgique, et -Mme Benoît put l'interroger sur tout ce qu'elle voulut. Elle savait -par cœur le grand-livre du magasin de son père, ce prosaïque livre -d'or de la noblesse parisienne, et elle n'ignorait aucun des noms que -d'Hozier aurait reconnus. Pour s'assurer que Gaston était en mesure de -la conduire partout, elle lui fit subir, sans qu'il s'en doutât, un -examen dont il se tira naïvement à son honneur. Elle se réjouit dans -les profondeurs de son ambition en apprenant que Gaston avait dîné -ici, qu'il avait dansé là; qu'on le tutoyait dans telle maison, qu'on -le grondait dans telle autre; qu'il avait joué à dix ans avec tel duc -et galopé à vingt ans avec tel prince. Elle inscrivit dans sa mémoire -sur des tables de pierre et d'airain toutes les parentés proches ou -lointaines de son gendre. Si elle en avait oublié une seule, elle -aurait cru manquer à sa propre famille. - -Après le café, on fit un tour de jardin: la nuit était magnifique et -le ciel illuminé comme pour une fête. Mme Benoît montra au marquis les -propriétés voisines. - -«Ici, dit-elle, nous avons le comte de Preux, le connaissez-vous? - ---Il est mon oncle à la mode de Bretagne.» - -La glorieuse bourgeoise inscrivit triomphalement ce parent inespéré. -«Là, poursuivit-elle, c'est la maréchale de Lens. Ce serait une -rencontre curieuse qu'elle fût aussi de la famille. - ---Non, madame, mais elle était la marraine d'un frère que j'ai perdu. - ---Bon! pensa Mme Benoît. Si le gros intendant est encore de ce monde, -nous verrons à le faire chasser. C'est un trésor qu'un pareil gendre!» - -Si Gaston s'était avisé de dire: «Sautons par-dessus le mur et allons -surprendre la maréchale,» Mme Benoît aurait sauté. - -Mais le baron, qui se couchait volontiers au sortir de table, sonna la -retraite, et Gaston le suivit. Un bon coupé, au chiffre de Mme Benoît, -les attendait à la porte. - -«Mon cher enfant, dit le baron dès que la portière fut fermée, j'ai -prodigieusement dîné, et vous? Mais on ne dîne pas à votre âge. Comment -trouvez-vous votre belle-mère? - ---Je la trouve à souhait; c'est une femme vaine et creuse, qui ne -se mêlera pas de la forge et qui ne viendra point contrarier mes -expériences. - ---Tant mieux si elle vous a plu. Quant à vous, vous avez fait sa -conquête: elle me l'a dit d'un signe pendant que je lui baisais la -main. Je crois que nous pouvons faire la demande en mariage. - ---Déjà? - ---Mais c'est ainsi que les affaires se traitent dans tous les contes de -fées. Lorsque le fils du roi eut réveillé la Belle au bois dormant, il -l'épousa séance tenante, sans même aller quérir la permission de ses -parents. - ---Quant à moi, je n'ai malheureusement besoin de la permission de -personne. - ---Si vous trouvez que demain soit un peu tôt, nous attendrons -quelques jours. Je me tiendrai à vos ordres. A propos, il faudra que -vous me prêtiez votre acte de naissance et quelques autres pièces -indispensables. - ---Quand vous voudrez. J'ai tous mes papiers dans une liasse; vous y -prendrez ce qu'il faudra.» - -La voiture s'arrêta devant la maison du baron. Gaston descendit aussi -et continua sa route à pied, pour s'assurer qu'il ne rêvait pas. - -Le lendemain, M. de Subressac vint prendre l'acte de naissance et -emporta, comme par distraction, tous les papiers qui l'accompagnaient. -Il confia le dossier à Mme Benoît, qui, par excès de précaution, le -soumit aux lunettes d'un archiviste paléographe, ancien élève de -l'Ecole des chartes et conservateur adjoint à la Bibliothèque royale. -L'authenticité du moindre chiffon fut reconnue et certifiée. Le baron -fit alors la demande officielle, qui fut agréée par acclamation. - -La radieuse veuve resta quelque temps incertaine si elle marierait sa -fille à Paris ou si elle transporterait cette grande cérémonie dans la -petite église d'Arlange. D'un côté, il était bien flatteur d'occuper -le maître-autel de Saint-Thomas d'Aquin et de déranger la moitié -du faubourg pour la messe de mariage; mais on avait une revanche à -prendre, et il importait d'effacer dans le pays les dernières traces du -marquisat de Kerpry. Mme Benoît se décida pour Arlange, mais avec le -ferme propos de revenir bientôt à Paris. Elle écrivit à son carrossier: - -«Monsieur Barnes, je partirai le 5 mai pour marier ma fille, qui -épouse, comme vous savez, le marquis d'Outreville. Aussitôt mon départ, -vous ferez prendre toutes mes voitures pour les remettre à neuf et -peindre sur les portières les armes ci-jointes. De plus, je vous prie -de me faire le plus tôt possible un _carrosse_ dans l'ancien style, -large, haut et de la forme la plus noble que vous pourrez. Le cocher -et les laquais seront poudrés à blanc; réglez-vous là-dessus pour -l'harmonie des couleurs.» - - -Elle songea ensuite que ce serait sa fille qui l'introduirait dans le -monde, et cette idée lui inspira une recrudescence d'amour maternel. -Elle écrivit à Lucile, qu'elle n'avait pas accoutumée à beaucoup -d'adresse: - - -«Ma chère enfant, ma belle mignonne, ma Lucile adorée, j'ai trouvé -le mari que je te cherchais: tu seras marquise d'Outreville! Je l'ai -choisi entre mille, pour qu'il fût digne de toi: il est jeune, beau, -plein d'esprit, d'une noblesse ancienne et glorieuse, et allié aux plus -illustres familles de la France. Chère petite! ton bonheur est assuré -et le mien aussi, puisque je ne vis que par toi. Tu viendras bientôt à -Paris, tu quitteras cet affreux Arlange, où tu as vécu comme un beau -papillon dans une chrysalide noire, tu seras accueillie et fêtée dans -les plus grandes maisons; je te conduirai de plaisirs en plaisirs, de -triomphes en triomphes: quel spectacle pour les yeux d'une mère!» - - -Mme Benoît était légère comme une mésange; ses pieds ne posaient plus à -terre; sa figure avait rajeuni de dix ans; on croyait voir une flamme -autour de sa tête. Elle chantait en dansant, elle pleurait en riant, -elle avait la démangeaison d'arrêter les passants pour leur conter -sa joie; elle se surprenait à saluer les dames qu'elle rencontrait -dans des voitures armoriées. Elle fut si tendre avec le marquis, elle -l'enveloppa d'un tel réseau de petits soins et de prévenances, que -Gaston, qui, depuis longtemps, n'avait été l'enfant gâté de personne, -se prit d'une véritable amitié pour sa belle-mère. Il la quittait -rarement, la conduisait partout, et ne s'ennuyait pas avec elle, -quoiqu'elle évitât toute conversation sur les forges. L'avant-veille -de son départ, Mme Benoît s'empara de lui pour la journée. Elle le -mena d'abord chez Tahan, où elle choisit devant lui une grande boîte -en bois de rose, longue, large et plate, et divisée à l'intérieur en -compartiments inégaux. - -«A quoi sert ce coffre étrange? demanda Gaston en sortant. - ---Cela? c'est la corbeille de mariage de ma fille. - ---Mais, madame, reprit le marquis avec la fierté du pauvre, il me -semble que c'est à moi.... - ---Il vous semble fort mal. Mon cher marquis, lorsque vous serez le mari -de Lucile, vous lui ferez autant de cadeaux qu'il vous plaira: dès le -lendemain de la cérémonie, vous aurez carte blanche; mais, jusque-là, -il n'appartient qu'à moi de lui donner quelque chose. Je trouve -impertinent l'usage qui permet au fiancé d'une fille de lui donner -pour cinquante mille francs de hardes et de bijoux avant le mariage et -lorsqu'il ne lui est encore de rien. Dites, si vous voulez, que j'ai -des préjugés ridicules, mais je suis trop vieille pour m'en défaire. -Nous allons choisir aujourd'hui mes présents de noces: dans un mois je -viendrai, si bon vous semble, vous aider à choisir les vôtres.» - -Le raisonnement était facile à réfuter; mais il fut déduit d'un ton si -caressant et d'une voix si maternelle, que Gaston ne trouva point de -réplique. Depuis trois jours il était en pourparlers avec un usurier à -propos de cette corbeille. Il se laissa conduire chez vingt marchands -et choisit des étoffes, des châles, des dentelles et des bijoux. Point -de diamants: Mme Benoît partageait les siens avec sa fille. - -La belle-mère prit congé de son gendre le 5 mai en lui donnant -rendez-vous pour le 12. Elle se chargeait de faire faire la première -publication à l'église et à la mairie, tandis que Gaston poussait -l'épée dans les reins à son chemisier et à son tailleur. Dans la -confusion inséparable d'un départ, elle emballa par mégarde tous les -papiers de la maison d'Outreville. - -La première idée de Lucile, en revoyant Mme Benoît, fut qu'on lui -avait changé sa mère à Paris. Jamais la jolie veuve n'avait été si -indulgente. Tout ce que Lucile faisait était bien fait, tout ce qu'elle -disait était bien dit; elle se conduisait comme un ange et parlait -d'or. Jamais la tendre mère ne pourrait se séparer d'une fille si -accomplie; elle la suivrait partout elle ne la quitterait qu'à la mort. -Elle lui disait, comme dans l'histoire de Ruth: «Ton pays sera mon -pays.» Lucile ouvrit son cœur à cette nouvelle mère, et apprit avec une -vive satisfaction qu'il y avait beaucoup de marquis jeunes, bien faits, -et qui ne portaient point d'habits à paillettes. - -Le lendemain de l'arrivée de Mme Benoît, son amie, Mme Mélier, vint -lui annoncer le prochain mariage de sa fille Céline avec M. Jordy, -raffineur à Paris. M. Jordy était un jeune homme fort riche, et Mme -Mélier ne dissimulait pas sa joie d'avoir si bien établi sa fille. Mme -Benoît riposta vivement par l'annonce du prochain mariage de Lucile -avec le marquis d'Outreville. On se félicita de part et d'autre, et -l'on s'embrassa à plusieurs reprises. Quand Mme Mélier fut partie, -Lucile, qui était liée depuis l'enfance avec la future Mme Jordy, -s'écria: «Quel bonheur! si je vais à Paris, je serai tout près de -Céline; elle viendra chez moi; j'irai chez elle; nous nous verrons tous -les jours. - ---Oui, mon enfant, répondit Mme Benoît, tu iras chez elle dans ton -grand carrosse blasonné, avec tes laquais poudrés à blanc; mais quant -à la recevoir chez toi, c'est autre chose. On se doit à son monde, et -l'on est un peu esclave de la société où l'on vit. Lorsqu'une duchesse -viendra dans ton salon, il ne faut pas qu'elle s'y frotte à la femme -d'un raffineur, d'un homme qui vend des pains de sucre!... Ce n'est pas -une raison pour faire la moue. Voyons! tu recevras Céline le matin, -avant midi. - ---Dieu! quel sot pays que ce Paris! j'aime mieux rester dans mon pauvre -Arlange, où l'on peut voir ses amis à toute heure de la journée.» - -Mme Benoît répliqua sentencieusement: «La femme doit suivre son mari.» - -Le grand événement qui se préparait à Arlange fut bientôt connu -dans tous les environs. Mme Mélier était en tournée de visites, et, -puisqu'elle annonçait un mariage, il n'en coûtait pas plus pour en -annoncer deux. Dans chacune des maisons où elle s'arrêta, elle -répétait une phrase toute faite qu'elle avait arrangée en sortant de -chez Mme Benoît: «Madame, je connais trop l'intérêt que vous portez à -toute notre famille pour n'avoir pas voulu vous annoncer moi-même le -mariage de ma chère Céline. Elle épouse, non pas un marquis, comme Mlle -Lucile Benoît, mais un bel et bon manufacturier, M. Jordy, qui est, à -trente-trois ans, un des plus riches raffineurs de Paris.» - -Mme Mélier avait de bons chevaux; sa voiture et les nouvelles qu'elle -portait firent dix lieues avant la nuit. Le faubourg Saint-Germain du -crû commença par plaindre la pauvre Lucile et par faire des gorges -chaudes de Mme Benoît, qui avait trouvé pour sa fille un second marquis -de Kerpry. Mme Benoît apprit sans sourciller tout ce qu'on disait -d'elle. Elle prit les papiers de la famille d'Outreville et se fit -conduire chez une vieille baronne fort médisante et fort influente, Mme -de Sommerfogel. - -«Madame la baronne, lui dit-elle du ton le plus respectueux, quoique -je n'aie eu l'honneur de vous recevoir que deux ou trois fois, il ne -m'en a pas fallu davantage pour apprécier l'infaillibilité de votre -jugement, votre connaissance approfondie des choses du grand monde, -et toutes les hautes qualités d'observation et d'expérience qui sont -en vous. Vous savez comment j'ai eu le malheur d'être trompée par un -larron de noblesse qui avait dérobé, je ne sais où, un nom honorable. -Aujourd'hui, il se présente pour ma fille un parti magnifique en -apparence, le marquis d'Outreville. J'ai entre les mains son arbre -généalogique et tous les parchemins de sa famille, jusqu'à l'époque -la plus reculée. Mais je ne suis qu'une pauvre bourgeoise sans -discernement; on me l'a cruellement prouvé, et je n'ose plus penser -par moi-même. Voulez-vous permettre, madame la baronne, que je vous -soumette toutes les pièces qu'on m'a confiées, pour que vous en jugiez -sans appel et en dernier ressort?» - -Ce petit discours n'était pas malhabile; il flattait la vanité de la -baronne et piquait sa curiosité. Mme de Sommerfogel fit bon accueil -à la belle veuve, et accepta avec une satisfaction visible la tâche -importante qu'on lui confiait. Le jour même, elle convoqua le ban et -l'arrière-ban de la noblesse des environs, et les papiers de Gaston -passèrent sous les yeux de vingt ou trente gentilshommes campagnards: -c'est ce qu'avait espéré Mme Benoît. Cette liasse vénérable, d'où -s'exhalait une franche odeur de noblesse, fit une impression profonde -sur tous les hobereaux qui purent en approcher leur odorat. Les plus -hostiles à la maîtresse de forges se retournèrent brusquement vers -elle. Ce fut un concert de louanges, où Mme de Sommerfogel remplissait -les fonctions de chef d'orchestre. - -«Cette pauvre Mme Benoît aura de quoi se consoler, et j'en suis bien -aise; c'est une femme méritante. - ---Ce Benoît, qui l'a trompée, était un bélître. Si nous l'avions connue -en ce temps-là, nous l'aurions mise sur ses gardes. - ---Après tout, que peut-on lui reprocher? d'avoir voulu entrer dans la -noblesse? Cela prouve qu'aux yeux des bourgeois éclairés la noblesse -est encore quelque chose. - ---Mme Benoît n'est pas sotte. - ---Ni laide. Je ne sais quel secret elle a trouvé pour rajeunir. - ---Quant à sa fille, c'est un petit ange. - ---Il y a bien longtemps que je ne l'ai aperçue, en 1836. Elle -promettait déjà. - ---Désormais nous la verrons souvent: la voilà des nôtres! - ---Elle en était déjà par son éducation. Je tiens de bonne part que sa -mère a toujours voulu en faire une marquise. - ---Sa mère sera des nôtres aussi; une fille ne va pas sans sa mère. - ---Le marquis arrive incessamment; c'est un appoint considérable pour -l'aristocratie du canton. - ---On le dit fabuleusement riche. - ---Ils feront une bonne maison. - ---Ils donneront des fêtes. - ---Nous serons de noces.» - -Le lendemain, le salon de Mme Benoît fut envahi par une horde d'amis -intimes qu'elle n'avait pas vus depuis douze ans. - -Le marquis arriva le 12 mai pour l'heure du dîner. Après avoir -cherché et trouvé un millier de francs, qui ne lui coûtèrent pas plus -de soixante louis, il avait fait ses malles, embrassé le baron, et -pris modestement la voiture de Nancy. A Nancy, il s'embarqua dans la -diligence de Dieuze; à Dieuze, il se procura un cabriolet et un cheval -de poste qui le conduisirent à Arlange. C'est l'affaire d'une heure -quand les chemins sont beaux. En approchant du village, il se sentit au -côté gauche quelque chose qui ressemblait fort à une palpitation. Je -dois dire, à la honte du savant et à la louange de l'homme, qu'il ne -pensait pas à la forge, mais à Lucile. - -Une illustre Anglaise, que le _cant_ ne gênait pas beaucoup, lady -Montague, s'étonnait que l'Apollon du Belvédère et je ne sais quelle -Vénus antique pussent rester en présence dans le musée sans tomber -dans les bras l'un de l'autre. Il s'en fallut assez peu que ce petit -scandale ne se produisît à la première rencontre de Lucile et de -Gaston. Ces jeunes êtres, qui ne s'étaient jamais vus, sentirent au -même instant qu'ils étaient nés l'un pour l'autre. Dès le premier coup -d'œil ils furent amants; dès les premiers mots ils furent amis: la -jeunesse attirait la jeunesse, et la beauté la beauté. Il n'y eut entre -eux ni trouble ni embarras: ils se regardaient en face, et se miraient -l'un dans l'autre avec la charmante impudence de la naïveté; le cœur -de Gaston était presque aussi neuf que celui de Lucile. Leur passion -naquit sans mystère comme ces beaux soleils d'été qui se lèvent sans -nuage. Je ne nie pas l'enivrement des passions coupables que le remords -assaisonne et que le péril ennoblit; mais ce qu'il y a de plus beau en -ce monde, c'est un amour légitime qui s'avance paisiblement sur une -route fleurie, avec l'honneur à sa droite et la sécurité à sa gauche. - -Mme Benoît était trop heureuse et trop sensée pour entraver la marche -d'une passion qui la servait si bien. Elle laissa aux deux amants -cette douce liberté que la campagne autorise: leurs premiers jours ne -furent qu'un long tête-à-tête. Lucile fit à Gaston les honneurs de -la maison, du jardin et de la forêt; ils montaient à cheval à midi, -en sortant de déjeuner, et rentraient comme des enfants qui ont fait -l'école buissonnière, longtemps après la cloche du dîner. Après la -forêt, la forge eut son tour. Gaston avait eu le courage de n'y point -mettre les pieds sans Lucile; mais lorsqu'il vit qu'elle ne méprisait -pas le travail, qu'elle connaissait les ouvriers par leurs noms et -qu'elle ne craignait point de tacher ses robes, ce fut un redoublement -de joie. Il se livra sans contrainte à la passion de sa jeunesse; il -examina les travaux, interrogea les contre-maîtres, conseilla les chefs -d'atelier, et enchanta Lucile qui s'émerveillait de le voir si savant -et si capable. Mme Benoît, en les voyant rentrer tout poudreux, ou même -un peu noircis par la fumée, disait: «Que les enfants sont heureux! -tout leur sert de jouet!» Pour se délasser de leurs fatigues, ils -s'asseyaient au fond du jardin sous une tonnelle de rosiers grimpants, -et ils faisaient des projets. Projets de bonheur et de travail, d'amour -et de retraite. Ils se promettaient de cacher leur vie au fond des bois -d'Arlange comme les oiseaux font leur nid au plus fourré d'un buisson -ou sur la branche la plus touffue d'un arbre. De Paris, pas un mot; pas -un mot du faubourg et des vanités du monde. Lucile ignorait qu'il y eût -d'autres plaisirs; Gaston l'avait oublié. - -Un beau matin, Mme Benoît leur apprit une grande nouvelle: c'était le -soir qu'on signait le contrat. Le mariage était fixé au mardi 1er juin; -on s'épouserait la veille à la mairie. Comme il n'est point de plaisirs -sans peines, la signature du contrat était précédée d'un interminable -dîner où l'on avait convié tous les personnages des environs. - -En attendant l'arrivée des convives, Gaston et Lucile se promenèrent -au jardin en chapeau de paille, l'un vêtu de coutil blanc, l'autre -habillée de barége rose. En passant à portée de l'usine, Gaston fut -accosté par le régisseur qui le tenait en haute estime et qui demandait -volontiers ses avis. Ils entrèrent tous trois dans un des ateliers, et -l'on commença devant eux une expérience intéressante. Lorsque quatre -heures sonnèrent à l'horloge de la fabrique, Lucile s'échappa pour -aller à sa toilette, en disant à Gaston: «Vous avez le temps de voir -la fin; restez, je le veux!» Il resta et prit un si vif intérêt au -spectacle, qu'il mit la main à la besogne et se salit abominablement. A -cinq heures il s'enfuit, les manches retroussées et les mains noires, -et il donna juste au milieu d'un groupe d'invités qui se promenaient en -grands atours. Quelqu'un le reconnut et l'appela par son nom. C'était -l'ingénieur des salines de Dieuze, un de ses camarades de promotion. -L'École polytechnique est, comme l'aristocratie du faubourg, un peu -franc-maçonne: elle se retrouve partout. Gaston sauta au cou de son -ami et l'embrassa sur les deux joues en tenant ses mains en l'air de -peur de le noircir. Il y avait là trois ou quatre dames nobles qui -s'étonnèrent un peu de voir un marquis fait comme un ramoneur, et -embrassant sur les deux joues un employé de la saline; mais elles se -réconcilièrent avec lui lorsqu'il reparut dans un habit neuf, conforme -au dernier numéro du _Journal des tailleurs_. - -Il devait dîner entre Mme Benoît et la baronne de Sommerfogel; mais au -moment de se mettre en route, la vieille dame avait été prise d'une -migraine. Ses excuses arrivèrent pendant le potage. On enleva son -couvert, et Gaston se trouva voisin de son ami l'ingénieur. Il était -le centre de tous les regards; chacun des convives, et surtout les -députés de la noblesse, attendaient de lui un coup d'œil gracieux et -une parole aimable, comme en allant à la cour on espère un petit mot -du roi. Mais ses deux passions l'absorbaient trop pour qu'il songeât à -examiner la collection de grotesques qui se repaissaient autour de lui. -Il n'eut d'yeux que pour Lucile, et d'oreilles que pour son voisin. Les -hobereaux crurent attirer son attention en engageant une conversation -demi-politique, où le ridicule des vieux préjugés s'étalait naïvement; -conversation pleine de liberté contre ce qui existait, pleine de regret -pour ce qui avait été. Ces discours, dont la suave absurdité eût -ressuscité un marquis du bon temps, bourdonnèrent autour des oreilles -de Gaston sans arriver jusqu'à son cerveau. Dans un intervalle de -silence, on l'entendit qui disait à l'ingénieur: - -«Tu as un chemin de fer souterrain dans les salines: combien payez-vous -les rails? - ---En France, 360 francs les 1000 kilos. La tonne anglaise, qui a 15 -kilos de plus, vaut, franco, à bord, de 11 livres 10 schellings à 12 -livres 5 schellings. - ---Je crois qu'en employant certains fourneaux économiques dont je -te montrerai le plan, on arriverait à vous livrer une marchandise -excellente, bien au-dessous des prix anglais, à 200 francs la tonne, -peut-être à moins. - ---Tu es donc toujours le même? - ---Non, pire. Avez-vous quelquefois des ruptures de câbles? - ---Trop souvent: nous avons perdu quatre hommes le mois passé. - ---Je t'indiquerai un remède contre ces accidents-là. - ---Tu as trouvé un secret pour empêcher les câbles de casser? - ---Non, mais pour retenir en suspens dans les puits le fardeau qu'ils -laissent tomber. J'ai pratiqué ce système pendant trois ans dans une -houillère que je dirigeais à Saint-Étienne, et nous n'avons pas eu un -seul accident à déplorer.» - -Toute la noblesse du canton ouvrait de grandes oreilles, et Mme Benoît -mourait d'envie de marcher sur le pied de son gendre. Le vicomte de -Bourgaltroff s'introduisit timidement dans le dialogue. - -«Monsieur le marquis possède des mines de houille dans le département -de la Loire? - ---Non, monsieur, répondit Gaston; j'y étais conducteur des travaux.» - -Pour le coup, Mme Benoît pensa qu'on avait pris assez de dessert, -et elle se leva de table. En passant au salon, les gentilshommes -chuchotaient entre eux sur le marquis: «Singulier grand seigneur, qui -se noircit les mains dans une forge, qui embrasse des employés, qui -invente des machines, qui vend des rails à bon marché, et qui a fait le -contre-maître chez un simple charbonnier de Saint-Étienne!» - -Les plus indulgents, qui n'étaient pas en majorité, essayaient de le -défendre: - -«Après tout, disaient-ils, Louis XVI faisait des serrures. - ---Louis XVIII faisait des vers latins. - ---Henri III faisait la barbe de ses courtisans. - ---Mais, reprenait un critique sévère, qui est-ce qui s'amuse à casser -du charbon au fond d'un trou? - ---Eh! monsieur, répliquait un homme indulgent, mon père a soufré des -allumettes à Berlin pendant l'émigration!» - -Mme Benoît devinait bien qu'on glosait sur Gaston, mais elle ne s'en -tourmentait guère. - -«Causez, mes bons amis, murmurait-elle entre ses dents; je vous ai -forcés de reconnaître mon gendre pour un vrai marquis; vous êtes venus -ici vous humilier devant moi; Benoît est oublié, je suis vengée. Je -pars dans huit jours pour Paris, et lorsque je remettrai les pieds à -Arlange, les plus jeunes d'entre vous auront les cheveux blancs! Quant -à maître Gaston, qui est un franc original, le séjour de son hôtel et -la société de ses égaux l'auront bientôt guéri de ses idées.» - -Avant la signature du contrat, on apporta la corbeille qui rangea -toutes les femmes du parti de Gaston. Le pauvre garçon fut assassiné -de compliments dont il n'osa pas se défendre; mais il se promit -d'apprendre à Lucile, et dès le lendemain que ce n'était pas lui -qu'elle devait remercier. - -Lorsque le notaire déroula son cahier, ce fut à qui se placerait plus -près de lui, non pour connaître la dot de Lucile, qui était assez -connue mais pour entendre l'énumération des terres et châteaux du -marquis. La curiosité publique fut trompée: M. d'Outreville se mariait -_avec ses droits_. - -Le lendemain de cette fête, Lucile et Gaston renouèrent la chaîne de -leurs plaisirs, et les derniers jours du mois passèrent comme des -heures. Le 31 mai, les deux amants se marièrent à la mairie, et ni -l'un ni l'autre ne trembla au moment de dire «oui.» Lorsque M. le -maire, le code en main, répéta pour la centième fois de sa vie que la -femme doit suivre son mari, Mme Benoît fit à sa fille un petit signe -fort expressif. En rentrant au logis, la triomphante belle-mère dit au -marquis en présence de Lucile: - -«Mon gendre (car vous êtes mon gendre de par la loi), je vous remettrai -demain le premier semestre de vos rentes. - ---Un peu de patience, ma charmante mère! répondit Gaston; que -voulez-vous que je fasse d'une pareille somme? L'argent, ajouta-t-il en -regardant Lucile, est le dernier de mes soucis. - ---Eh! ne dédaignez pas ce pauvre argent: il vous en faudra beaucoup -dans quelques jours à Paris. - ---A Paris! Eh! grand Dieu! qu'irais-je y faire? - ---Prendre pied, rallier vos amis et vos parents, vous préparer un -cercle de relations pour l'hiver et pour la vie. - ---Mais, madame, je suis bien décidé à ne pas vivre à Paris. C'est -une ville malsaine où toutes les femmes sont malades, où les familles -s'éteignent au bout de trois générations faute d'enfants. Savez-vous -que tous les cent ans Paris se changerait en désert, si la province -n'avait pas la rage de le repeupler? - ---C'est pour qu'il ne devienne pas désert, que nous avons résolu d'y -aller au plus tôt. - ---Vous ne me l'aviez pas dit, mademoiselle.» - -Lucile baissa les yeux sans répondre: la présence de sa mère pesait sur -elle. Mme Benoît répliqua vivement: - -«Ces choses-là se devinent sans qu'on les dise. Ma fille est marquise -d'Outreville: sa place est au faubourg Saint-Germain! N'est-il pas -vrai, Lucile?» - -Elle répondit du bout des lèvres un imperceptible _oui_. Ce n'est pas -ainsi qu'elle avait dit _oui_ à la mairie. - -«Au faubourg! reprit Gaston, au faubourg! Vous êtes curieuse de -pénétrer au faubourg!» A la suite de quelque mécompte dont personne n'a -su le secret, il avait conçu contre le faubourg une haine violente. -«Savez-vous, mademoiselle, ce qu'on voit au faubourg? Des jeunes -filles insipides comme des fruits venus en serre; des jeunes femmes -perdues de toilette et de vanité; des vieilles qui n'ont ni la roideur -imposante de nos aïeules du dix-septième siècle, ni la verve et la -bonne humeur des contemporaines de Louis XV; des vieillards hébétés par -le whist, des jeunes gens viveurs et dévots qui embrouillent dans la -conversation les noms des chevaux de course et des prédicateurs; chez -les hommes en âge d'agir, une politique sans conviction, des regrets -factices, des fidélités qui se mettent en étalage dans l'espoir qu'il -plaira à quelqu'un de les acheter: voilà le faubourg, mademoiselle; -vous le connaissez aussi bien que si vous l'aviez vu. Quoi! vous vivez -au milieu d'une forêt admirable, entourée d'un petit peuple qui vous -aime; je ne parle pas de moi qui vous adore; vous avez la fortune, qui -permet de faire des heureux; la santé sans laquelle rien n'est bon; -les joies de la famille, les amusements de l'été, les plaisirs intimes -de l'hiver, le présent éclairé par l'amour, l'avenir peuplé de petits -enfants blancs et roses, et vous voulez tout abandonner pour une vie de -sots compliments et d'absurdes révérences! Ce n'est pas moi qui serai -le complice d'un échange aussi funeste, et si vous allez au faubourg, -mademoiselle, je ne vous y conduirai pas!» - -En écoutant ce discours, Mme Benoît avait la figure d'un enfant qui a -construit une tour en dominos et qui voit le monument s'écrouler pierre -à pierre. A peine trouva-t-elle la force de dire à Lucile: - -«Répondez donc!» - -Lucile tendit la main à Gaston, et dit en regardant sa mère: - -«La femme doit suivre son mari.» - -Pour cette fois, le marquis fut moins réservé que l'Apollon du -Belvédère. Il prit Lucile dans ses bras et la baisa tendrement. - -Mme Benoît employa le reste de la journée à former des plans, à donner -des ordres et à combiner les moyens d'entraîner son gendre à Paris. - -Le lendemain, après la messe de mariage, elle le prit à part et lui dit: - -«Est-ce votre dernier mot? Vous ne voulez pas nous introduire au -faubourg? - ---Mais, madame, n'avez-vous pas entendu comme Lucile y renonçait de -bonne grâce? - ---Et si je n'y renonçais pas, moi? Et si je vous disais que depuis -trente ans (j'en ai quarante-deux) je suis travaillée de l'ambition -d'y pénétrer? Si je vous apprenais que le désir de m'entendre annoncer -dans les salons de la rue Saint-Dominique m'a fait épouser un marquis -de contrebande qui me battait? Si j'ajoutais enfin que je ne vous ai -choisi ni pour votre figure, ni pour vos talents, mais pour votre -nom qui est une clef à ouvrir toutes les portes? Ah çà, croyez-vous -qu'on vous donne cent mille livres de rente pour perdre votre temps à -travailler? - ---Pardon, madame. D'abord, au prix où sont les noms sans tache, j'ai la -vanité de croire que le mien ne serait pas cher à deux millions. Mais -ce n'est pas le cas, puisque vous ne m'avez rien donné. La forge et la -forêt sont l'héritage de Lucile, la rente que nous devons vous servir -représente les intérêts de toutes les sommes que vous avez apportées -dans l'entreprise, et les deux cent mille francs que vous a coûtés -l'hôtel de la rue Saint-Dominique. Ainsi je tiens tout de Lucile, et, -avec elle, je ne suis pas en peine de m'acquitter. - ---Mais c'est de moi que vous tenez Lucile; c'est de moi qu'elle vous -tient, s'écria la pauvre femme, et vous êtes des ingrats si vous me -refusez le bonheur de ma vie! - ---Vous avez raison, madame: demandez-moi tout au monde, hormis une -seule chose; et je n'ai rien à vous refuser. Mais j'ai juré de ne plus -remettre les pieds dans le faubourg. - ---Au nom du ciel, pourquoi ne me l'avez-vous pas dit? - ---Vous ne me l'avez pas demandé.» - -En quittant Gaston, Mme Benoît dit trois mots à sa femme de chambre et -quatre à son cocher. Elle ne parla plus au marquis du premier semestre -de ses rentes. - -Le soir, au bal, Lucile eut un succès de beauté et de bonheur. Aucune -des femmes présentes ne se souvenait d'avoir vu une mariée aussi -franchement heureuse. Tous les jeunes gens envièrent le sort de Gaston, -suivant l'usage; je ne me permettrai pas de dire que personne ait envié -celui de Lucile. A deux heures du matin, danseurs et danseuses étaient -partis, et les mariés restaient sur la brèche: Mme Benoît avait jugé -convenable qu'ils fermassent le bal comme ils l'avaient ouvert. Cette -tendre mère, dont le front semblait voilé d'un léger nuage, demanda la -grâce de causer un quart d'heure avec sa fille, et elle la conduisit -dans la chambre nuptiale, au rez-de-chaussée, tandis que Gaston, qui -avait à secouer la poussière du bal, retourna pour la dernière fois à -son petit appartement du second étage. En descendant le grand escalier, -il fut surpris d'entendre le bruit d'une voiture qui s'éloignait -au grand trot. Il entra dans la chambre nuptiale: elle était vide. -Il passa chez Mme Benoît: toutes les portes étaient ouvertes et -l'appartement désert. Des souliers de satin, deux robes de bal et un -grand désordre de vêtements jonchaient le tapis. Il sonna; personne ne -vint. Il sortit sous le vestibule et se rencontra face à face avec la -physionomie rustaude du petit palefrenier Jacquet. Il le saisit par sa -blouse: «Est-ce que je ne viens pas d'entendre une voiture? - ---Oui, monsieur: faudrait être sourd.... - ---Qui est-ce qui s'en va si tard, après tout le monde? - ---Mais, monsieur, c'est madame et mademoiselle dans la berline, avec le -gros Pierre et Mlle Julie. - ---C'est bien. Elles n'ont rien dit? Elles n'ont rien laissé pour moi? - ---Pardonnez, monsieur, puisque madame a laissé une lettre. - ---Où est-elle? - ---Elle est ici, monsieur, sous la doublure de ma casquette. - ---Donne donc, animal! - ---C'est que je l'ai fourrée tout au fond, voyez-vous, crainte de la -perdre. La voilà!» - -Gaston courut sous la lanterne du vestibule, et lut le billet suivant: -«Mon cher marquis, dans l'espérance que l'amour et l'intérêt bien -entendu sauront vous arracher à ce cher Arlange, je transporte à Paris -votre femme et votre argent: venez les prendre!» - - -III - -Gaston froissa le billet de Mme Benoît et l'enfonça dans sa poche. Puis -il se retourna vers Jacquet, qui le regardait niaisement en roulant sa -casquette entre ses mains: «Madame la marquise ne t'a rien dit? - ---Mademoiselle? Non, monsieur; elle ne m'a pas seulement regardé. - ---Y a-t-il un chemin de traverse pour aller à Dieuze? - ---Oui, monsieur. - ---Il abrége? - ---D'un bon quart d'heure. - ---Selle-moi _Forward_ et _Indiana_. Attends! je vais t'aider. Tu me -montreras le chemin. Un louis pour toi si nous arrivons avant la -voiture.» - -Une demi-heure après, Jacquet en blouse et le marquis en habit de noce -s'arrêtaient devant la poste de Dieuze. Jacquet réveilla un garçon -d'écurie et s'informa si l'on avait demandé des chevaux dans la nuit. -La réponse fut bonne: aucun voyageur ne s'était montré depuis la veille. - -«Tiens, dit le marquis à Jacquet, voici les vingt francs que je t'ai -promis. - ---Monsieur, reprit timidement le petit palefrenier, les louis ne sont -donc plus de vingt-quatre francs? - ---Il y a longtemps, nigaud. - ---C'est mon grand-père qui m'avait toujours dit cela. De son temps, -deux louis et quarante sous faisaient cinquante livres.» - -Gaston ne répondit rien: il avait l'oreille tendue vers Arlange. -Jacquet poursuivit en se parlant à lui-même: «Comment se fait-il que de -si belles pièces d'or soient tombées à ce prix-là? - ---Écoute! dit le marquis; n'entends-tu pas une voiture? - ---Non, monsieur. Ah! c'est bien malheureux! - ---Quoi? - ---Que les louis d'or soient tombés à vingt francs. - ---Prends, animal; en voici un autre, et tais-toi.» - -Jacquet se tut par obéissance; il se contenta de dire entre ses dents: -«C'est égal; si les louis étaient encore à vingt-quatre francs, deux -louis que voici, et quarante sous que madame m'a donnés, me feraient -juste cinquante livres. Mais les temps sont durs, comme disait mon -grand-père.» - -Gaston attendit une grande heure sans descendre de cheval. A la fin, -il craignit qu'un accident ne fût arrivé à la voiture. Jacquet le -rassura: «Monsieur, lui dit-il, il est peut-être bien possible que ces -dames aient gagné la route royale sans passer par Dieuze. - ---Courons, dit le marquis. - ---Ce n'est pas la peine, allez, monsieur: elles ont tout près de deux -heures d'avance. - ---Eh bien! ramène-moi chez nous par la route.» - -La maison restait telle que Gaston l'avait quittée. La berline -n'était pas sous la remise, et il manquait deux chevaux à l'écurie. -On entendait au loin un bruit de violons aigres et de chansons -discordantes: c'étaient les ouvriers et les paysans qui dansaient en -plein air. Gaston songea d'abord à s'assurer le silence de Jacquet et -le secret de sa poursuite nocturne. Il ne trouva pas de meilleur moyen -que d'envoyer son confident à Paris. «Va prendre la diligence de Nancy, -lui dit-il; à Nancy, tu t'embarqueras dans la rotonde pour Paris. Tu te -feras conduire à l'hôtel d'Outreville, rue Saint-Dominique, 57, et tu -diras à Mme Benoît que j'arriverai dans deux jours. Voici de quoi payer -la voiture. - ---Monsieur, demanda Jacquet d'une voix insinuante, si je faisais la -route à pied, est-ce que l'argent serait pour moi?» - -Il reçut pour réponse un coup de pied péremptoire, qui l'éloigna -d'Arlange en le rapprochant de Paris. - -Gaston, rompu de fatigue, remonta au second étage et se jeta sur son -lit, non pour dormir, mais pour rêver plus posément à son étrange -aventure. La fuite de Lucile, au moment où il se croyait le plus sûr -d'en être aimé, lui semblait inexplicable. Évidemment ce départ était -prémédité; il eût été impossible de le préparer en un quart d'heure. -Mais alors, toute la conduite de la jeune femme était un mensonge: le -bonheur qui éclatait dans ses yeux, la douce pression de sa main au -milieu des tourbillons de la valse, les délicieuses paroles qu'elle -avait murmurées une heure auparavant à l'oreille de son mari, tout -devenait tromperie, amorce et mauvaise foi. Cependant, si elle ne -l'aimait pas, pourquoi l'avait-elle épousé? Il était si facile de -dire un _non_ au lieu d'un _oui_! sa mère ne l'aurait pas contrainte, -puisqu'elle favorisait sa fuite. Gaston se rappela alors la discussion -animée qu'il avait soutenue le matin même contre Mme Benoît; il comprit -sans difficulté le dépit de la veuve et sa vengeance. Mais comment -cette mère ambitieuse avait-elle pu, en moins d'un jour, retourner -le cœur de sa fille? Pourquoi Lucile n'avait-elle pas écrit un mot -d'explication à son mari? Cette idée l'amena tout naturellement à -chercher dans sa poche le billet de Mme Benoît. Il y remarqua un mot -qui lui avait échappé à la première lecture: «Votre femme et votre -argent!» En vérité, c'était bien d'argent qu'il s'agissait! Comme -si l'argent était quelque chose pour celui qui voit crouler tout -le bonheur de sa vie! Qu'importe une misérable somme à celui qui a -perdu ce qu'on ne saurait acheter à aucun prix? «Votre femme et votre -argent!» Cela ressemblait à la lugubre plaisanterie des cours d'assises -qui condamnent un homme à la peine de mort et aux frais du procès! -Gaston s'imagina, bien à tort, que sa belle-mère n'avait écrit ce mot -que pour lui rappeler la position modeste dont elle l'avait tiré, et -sa dignité ombrageuse en fut révoltée. A force de relire ce malheureux -billet, il se persuada que ce serait une honte de partir pour Paris -sans qu'on sût s'il courait après sa femme ou après son argent, et il -résolut de rester à Arlange tant que Lucile ne lui aurait pas écrit. - -Cette décision l'entraîna dans une dépense d'esprit et d'amabilité -qu'il n'avait pas prévue. La nouvelle du départ de la marquise s'était -répandue avec une vitesse électrique; et comme on n'avait jamais ouï -dire, à quatre lieues à la ronde, qu'un bal de noces eût fini de la -sorte, tous ceux qui avaient dîné ou simplement dansé à la forge y -coururent en toute hâte sous le prétexte naturel d'une visite de -digestion. Le marquis fit tête à cette armée de curieux, de façon à -prouver aux plus difficiles qu'il était homme du monde lorsqu'il en -avait le temps. Durant une semaine, la maison ne désemplit pas, et il -ne témoigna nul ennui de passer moitié du jour au salon. Cette petite -foule altérée de scandale fut stupéfaite de son air tranquille, de sa -voix naturelle, de sa figure heureuse et souriante. Il raconta à qui -voulut l'entendre que, depuis plus de quinze jours, Mme Benoît avait -à Paris des affaires urgentes qui réclamaient sa présence et celle -de sa fille; qu'en bonne mère, elle n'avait pas voulu retarder pour -cela le mariage de Lucile; qu'en sage administrateur, elle avait voulu -laisser un homme sûr à la tête de la forge; qu'en gracieuse maîtresse -de la maison, elle n'avait pas gêné ses invités par l'annonce d'un -si prochain départ. Si quelqu'un prenait un visage de condoléance et -semblait plaindre les victimes d'une séparation si intempestive, Gaston -s'empressait de rassurer cette bonne âme en lui apprenant que sous peu -de jours le mari, la femme et la belle-mère seraient définitivement -réunis. Non content de tromper les curieux et les malveillants, il -prit la peine de les charmer. Il déploya en leur faveur ses grâces -naturelles et acquises; il s'installa dans le cœur de toutes les femmes -et dans l'estime de tous les hommes; il approuva tous les ridicules, il -donna tête baissée dans tous les préjugés; il berna si savamment son -auditoire, qu'il fit la conquête de tout le canton: cela peut arriver -au plus honnête homme. Le premier résultat de cette comédie fut de lui -donner cent cinquante amis intimes; le second fut de persuader à tout -le monde que son récit était la pure vérité. - -La vérité, la voici. Après le bal, Lucile, le cœur serré par une -joie inquiète, suivit sa mère dans son appartement. A peine entrée, -Mme Benoît la dépouilla, en un tour de main, de sa robe blanche, -l'enveloppa dans un peignoir épais et lui jeta un châle sur les -épaules, tandis que Julie remplaçait les souliers de satin par une -paire de bottines. Sans lui donner le temps de s'étonner de cette -toilette, sa mère lui dit vivement, tout en changeant de robe: - -«Ma belle chérie, Gaston s'est rendu à mes prières; nous partons pour -Paris à l'instant. - ---Déjà? Il ne m'en a pas encore parlé! - ---C'est une surprise qu'il te ménageait, chère enfant, car, au fond, tu -regrettais bien un peu de ne pas voir ce beau Paris! - ---Non, maman. - ---Tu le regrettais, ma fille; je te connais mieux que toi-même.» - -On frappa discrètement à la porte. Mme Benoît tressaillit. - -«Qui est là? demanda-t-elle. - ---Madame, répondit la voix de Pierre, la berline de madame est attelée.» - -La veuve entraîna sa fille jusqu'à la voiture. «Vite, vite, lui -dit-elle; nos gens sont à danser; s'ils avaient vent de notre départ, -il faudrait subir leurs adieux. - ---Mais j'aurais bien voulu leur dire adieu,» murmura Lucile. Sa mère -la jeta au fond de la berline et s'y élança après elle. «Et Gaston? -demanda la jeune femme, complétement étourdie par ces mouvements -précipités. - ---Viens, mon enfant. Pierre, où est M. le marquis?» - -La leçon de Pierre était faite. Il répondit sans embarras: «Madame, -M. le marquis fait charger les bagages sur la vieille chaise. Il prie -madame de l'attendre une minute ou deux.» - -Lucile, poussée par une inspiration secrète, essaya d'ouvrir la -portière. La portière de droite, soit hasard, soit calcul, refusa de -s'ouvrir. Pour arriver à l'autre, il fallait passer sur le corps de sa -mère. Son courage n'alla point jusque là. «Julie, dit-elle, voyez donc -ce que fait M. le marquis.» - -Julie, qui était depuis quinze ans au service de Mme Benoît, partit, -revint et répondit: «Madame, M. le marquis prie ces dames de ne pas -l'attendre. Un trait s'est brisé, on le raccommode; monsieur rejoindra -au relais.» Au même instant Pierre s'approcha de la portière de gauche, -et Mme Benoît lui dit à l'oreille: «Prends la traverse; brûle Dieuze, -et droit à Moyenvic!» - -La voiture partit au grand trot. C'était, en vérité, une singulière -nuit de noces. Mme Benoît triomphait de quitter Arlange et de rouler -vers le faubourg en compagnie d'une marquise. Elle se plaignit de la -fatigue, de la migraine, du sommeil, et elle se retrancha, les yeux -fermés, dans un coin de la berline, de peur que les réflexions de sa -fille ne vinssent troubler la joie tumultueuse qui bouillonnait dans -son cœur. La pauvre mariée, sans craindre la fraîcheur de la nuit, -allongeait le cou hors de la portière, écoutant le souffle du vent, et -plongeant ses regards humides dans l'obscurité. Au relais de Moyenvic, -Mme Benoît jeta le masque et dit à sa fille: «Ne vous écarquillez pas -les yeux à chercher votre mari. Vous ne le reverrez qu'au faubourg -Saint-Germain.» - -Lucile devina la trahison; mais elle avait trop peur de sa mère pour -lui répondre autrement que par des larmes. «Votre mari, poursuivit la -veuve, est un obstiné qui refusait de vous conduire dans le monde. -C'est dans votre intérêt que je lui ai forcé la main. Il vous aura -rejointe dans les vingt-quatre heures, s'il vous aime. Il n'y a pas là -de quoi pleurer comme une Agar dans le désert. Je suis votre mère, je -sais mieux que vous ce qui vous convient; je vous mène à Paris: je vous -sauve d'Arlange. - ---O mon pauvre bonheur! s'écria l'enfant en tordant ses mains. - ---De quoi vous plaignez-vous? Vous l'aimiez, vous l'avez épousé. Vous -êtes mariée! Que vous faut-il de plus? - ---Ainsi, dit Lucile, voilà donc le mariage! Ah! j'étais bien plus -heureuse quand j'étais fille: je voyais mon mari!» - -D'Arlange à Paris, elle ne se lassa point de regarder par la portière. -Il lui semblait impossible que Gaston ne fût pas à sa poursuite. Dans -chaque voiture qui soulevait la poussière de la route, sur tous les -chevaux qui accouraient au galop derrière la berline, elle croyait -reconnaître son mari. Ce voyage, qui étouffait de joie sa triomphante -mère, fut pour elle une série interminable d'espérances et de -déceptions. Paris, sans Gaston, lui parut une immense solitude, et le -faubourg Saint-Germain, abandonné par la moitié de ses habitants, fut -pour elle un désert dans un désert. - -Le lendemain de son arrivée, le premier objet qu'elle aperçut en -ouvrant sa fenêtre fut la figure de Jacquet. Elle descendit en moins -d'une seconde: Gaston devait être à Paris! Elle apprit que, s'il -n'était pas arrivé, il ne tarderait guère, et je vous laisse à penser -si elle fêta le messager d'une si bonne nouvelle. Tandis que Mme Benoît -dormait encore du sommeil des heureux, Jacquet raconta les moindres -détails du voyage à Dieuze. «Comme il m'aime!» pensa Lucile. Je crois -même qu'elle pensa tout haut. - -«Pour vous finir l'histoire, poursuivit Jacquet, M. le marquis doit me -devoir une pièce de huit francs. - ---En voici vingt, mon bon Jacquet. - ---Merci bien, mademoiselle. Je ne suis pas positivement sûr de ce que -je dis; mais il me semble qu'il me les doit. J'avais fait mon compte -comme quoi il me devait vingt-quatre francs, et il ne m'en a donné que -vingt: c'est donc quatre francs en moins. Et puis, il ne m'en a encore -une fois donné que vingt: c'est encore quatre francs. Et comme quatre -et quatre font huit.... Cependant, je peux me tromper, et si vous -voulez que je vous rende...? - ---Garde, garde, mon garçon, et va te reposer de ton voyage.» - -Elle courut au jardin et moissonna des fleurs comme un jour de -Fête-Dieu, pour que sa chambre fût belle à l'arrivée de Gaston. Jacquet -la regarda partir en se disant à lui-même: «Soixante-deux francs, c'est -un mauvais compte, comme disait mon grand-père.» Et il supputa sur -ses doigts combien il faudrait encore de louis d'or et de pièces de -quarante sous pour faire cent francs. - -Le jour se passa, et le lendemain, et toute une semaine, sans nouvelles -du marquis. Mme Benoît cachait son dépit; Lucile n'osait pas se -désoler devant sa mère; mais elles se dédommageaient bien, l'une en -pestant, l'autre en pleurant pendant la nuit. Du matin au soir, la mère -promenait sa fille dans une voiture blasonnée, sans laquais et sans -poudre, car le célèbre carrosse était encore sur le chantier. Elle la -conduisait aux Champs-Élysées, au Bois, et partout où va le beau monde, -pour lui donner le goût de ces plaisirs de vanité qu'on ne savoure qu'à -Paris. En l'absence des Italiens, elle lui faisait subir de lourdes -soirées au Théâtre-Français et à l'Opéra. Mais Lucile ne prit goût ni -au plaisir de voir ni au plaisir d'être vue. En quelque lieu que sa -mère la conduisît, elle y portait le désir de rentrer à l'hôtel et -l'espoir d'y trouver Gaston. - -Mme Benoît devina avant sa fille que le marquis boudait sérieusement. -Comme elle ne manquait pas de caractère, elle eut bientôt pris un -parti. «Ah! se dit-elle, monsieur mon gendre se passe de nous! Essayons -un peu de nous passer de lui. Qu'est-ce qui me manquait autrefois pour -me mêler au monde du faubourg? Des armes et un nom; j'avais tout le -reste. Aujourd'hui, il ne nous manque plus rien: nous avons un bel -écusson sur nos voitures, nous sommes marquise d'Outreville, et nous -devons entrer partout. Mais par où commencer? Voilà la question. Lucile -ne peut pas aller de but en blanc dire à des gens qui ne la connaissent -pas: «Ouvrez-moi votre porte; je suis la marquise d'Outreville!» -Mais, j'y songe! j'irai voir mes débiteurs, mes bons, mes excellents -débiteurs! Ils me recevront sur un autre pied que la dernière fois: on -traite cavalièrement la fille d'un fournisseur, mais on a des égards -pour la mère d'une marquise.» - -Sa première visite fut pour le baron de Subressac. Elle ne conduisit -Lucile ni chez lui ni chez ses autres débiteurs. A quoi bon apprendre à -cette enfant combien il en coûte pour ouvrir une porte? - -«Ah! cher baron, dit-elle en entrant, à quel maudit fou avons-nous -donné ma fille!» - -Le baron ne s'attendait pas à un pareil exorde. - -«Madame, reprit-il un peu trop vivement, le fou qui vous a fait -l'honneur de devenir votre gendre est le plus noble cœur que j'aie -jamais connu. - ---Hélas! mon Dieu! si vous saviez ce qu'il a fait! Marié depuis huit -jours, il a déjà abandonné sa femme!» Elle exposa, sans déguiser rien, -tous les événements que le baron ignorait, et que vous savez. A mesure -qu'elle parlait, le sourire reparaissait sur les lèvres du baron. -Lorsqu'elle eut tout conté, il lui prit les mains et lui dit gaiement: -«Vous avez raison, charmante, le marquis est un grand coupable: il a -abandonné sa femme comme le roi Ménélas abandonna la sienne. - ---Monsieur, Ménélas courut après Hélène, et je maintiens qu'un mari qui -laisse partir sa femme sans la poursuivre, l'abandonne. - ---Heureusement, le cas est moins grave, car je ne vois point de Pâris à -l'horizon. Vous ramènerez votre fille à son mari; c'est votre devoir, -il ne faut pas séparer ce que Dieu a uni. Ces enfants s'adorent, le -bonheur leur semblera d'autant plus doux qu'il a été retardé. Vous -assisterez à leur joie, vous jouirez du spectacle de leurs amours, et -vous m'écrirez avant dix mois pour me donner de leurs nouvelles.» - -La jolie veuve étendit la main, et dessina avec l'index un petit geste -horizontal qui voulait dire: Jamais! - -«Mais alors, reprit le baron, que comptez-vous donc devenir? - ---Puis-je faire fond sur votre amitié, monsieur le baron? - ---Ne vous l'ai-je pas déjà prouvé, charmante? - ---Et je ne l'oublierai de ma vie. Si votre bienveillance ne me manque -pas, j'ai de quoi me passer à tout jamais de M. d'Outreville. - ---Croyez-vous que la jeune marquise en dirait autant? - ---Ce n'est pas d'elle qu'il s'agit pour le quart d'heure. Les parents, -en bonne justice, doivent passer avant les enfants. Qu'est-ce que je -demande à Dieu et aux hommes? L'entrée du faubourg. Que faut-il pour -m'y faire recevoir? Que Lucile y soit admise. Or, elle a tous les -droits imaginables; il ne lui manque qu'un introducteur. Refuserez-vous -de la présenter? - ---Absolument. D'abord, parce que cet honneur convient moins à -un baron qu'à une baronne. Ensuite, parce que je ne veux pas -contribuer au retardement du bonheur de Gaston. Enfin, parce que -toute ma bonne volonté ne vous servirait à rien. Madame votre fille -a incontestablement le droit d'entrer partout, mais à quel titre? -parce qu'elle est la femme de Gaston. Comme femme de Gaston, elle -trouvera la porte ouverte chez tous ceux qui connaissent son mari, -c'est-à-dire chez tous les nôtres; mais voyez si j'aurais bonne grâce -à l'introduire en disant: «Mesdames et messieurs, vous aimez et vous -estimez le marquis d'Outreville; vous êtes ses parents, ses alliés -ou ses amis, permettez-moi donc de vous présenter sa femme, qui n'a -pas voulu vivre avec lui!» Croyez-moi, charmante, c'est une expérience -de soixante-quinze ans qui vous parle; une jeune femme ne fait jamais -bonne figure sans son mari, et la mère qui la promène ainsi, toute -seule, hors de son ménage, ne joue pas un rôle applaudi dans le monde. -Si vous tenez absolument à coudoyer des duchesses, allez obtenir par -de bons procédés que votre gendre vous ramène à Paris. Votre escapade -l'a froissé; voilà pourquoi il ne vient pas vous rejoindre. Si vous -l'attendez ici, je le connais assez pour prédire que vous attendrez -longtemps. Retournez à Arlange. Ne soyons pas plus fiers que Mahomet: -la montagne ne venait pas à lui, il alla trouver la montagne.» - -C'était assez bien parlé, mais Mme Benoît ne se le tint pas pour dit. -Elle se présenta, passé midi, chez cinq ou six de ses débiteurs. -Personne n'ignorait le mariage de sa fille, mais personne ne témoigna -le désir de la connaître. On parla abondamment du marquis, on le -peignit comme un galant homme, on loua son esprit, on regretta sa -rareté et sa misanthropie, et l'on s'informa s'il passerait l'hiver à -Paris. La veuve essaya en vain de replacer la pétition qu'elle avait -adressée à M. de Subressac; elle ne put trouver d'ouverture. Elle ne -perdit pourtant pas l'espérance, et se promit bien de revenir à la -charge. D'ailleurs, il lui restait encore une ressource, une ancre de -salut, qu'elle réservait pour les dernières extrémités: la comtesse -de Malésy. La comtesse était la femme qui lui devait le plus, et par -conséquent celle dont elle avait le plus à attendre. C'était une jolie -petite vieille de soixante ans, à qui l'on ne reprochait rien que la -coquetterie, la gourmandise, un amour effréné du jeu, et la rage de -jeter l'argent par les fenêtres. Mme Benoît se disait, avec juste -raison, qu'une personne qui a tant de défauts à sa cuirasse ne saurait -être invulnérable, et qu'on doit, par un chemin ou par un autre, -arriver jusqu'à son cœur. Elle jouissait déjà de la surprise du baron, -le jour où il la rencontrerait dans le monde entre Lucile et Mme de -Malésy. - -Tandis qu'elle faisait tant de visites inutiles, la jolie marquise -d'Outreville s'enfermait dans sa chambre, et, sans prendre conseil de -personne, écrivait à son mari la lettre suivante: - - -«Que faites-vous, Gaston? Quand viendrez-vous? Vous aviez pourtant -promis de nous rejoindre. Comment avez-vous pu rester dix grands jours -sans me voir? Quand nous étions ensemble dans notre cher Arlange, vous -ne saviez pas me quitter pour une heure. Dieu! que les heures sont -longues à Paris! Maman me parle à chaque instant contre vous, mais -à votre nom seul il se fait dans mon cœur un tapage qui m'empêche -d'entendre. Elle me dit que vous m'avez abandonnée: vous devinez que -je n'en crois rien. Car, enfin, je ne suis pas plus laide que lorsque -vous vous mettiez à genoux devant moi; et si je suis plus vieille, ce -n'est pas de beaucoup. Tout n'est pas fini entre nous, le dernier mot -n'est pas dit, et je sens que j'ai encore du bonheur à vous donner. -Vous n'êtes pas homme à fermer un si bon livre à la première page. -Moi, depuis que je ne vous ai plus, je suis tout hébétée et toute -languissante. Imaginez-vous que par moments je crois que je ne suis -pas votre femme, et que cette belle cérémonie de l'église, et ce bal -où nous étions si heureux, sont un rêve qui a trop tôt fini. Ce qui -n'était pas un rêve, c'est ce baiser que vous m'avez donné. J'ai reçu -bien des baisers depuis que je suis née, mais aucun ne m'était entré -si avant dans le cœur. C'est sans doute parce que celui-là venait de -vous. Tout ce qui vous appartient a quelque chose de particulier que je -ne sais comment définir: par exemple, votre voix est plus pénétrante -qu'aucune autre; personne n'a jamais su dire Lucile comme vous. -Pourquoi n'êtes-vous pas ici, mon cher Gaston? Ce baiser que vous -m'avez donné, je serais si heureuse de vous le rendre! Cela ne serait -pas mal, n'est-ce pas, puisque je suis votre femme! Vous n'imaginerez -jamais combien vous me manquez. Quand je sors avec maman, je vous -cherche dans les rues: tout ce que j'ai vu à Paris jusqu'à présent, -c'est que vous n'y êtes pas. Le soir, j'embrouille régulièrement votre -nom dans mes prières; le matin, en m'éveillant, je regarde si vous -n'êtes point autour de moi. Est-il possible que je pense tant à vous -et que vous m'ayez oubliée? Peut-être m'en voulez-vous de vous avoir -quitté si brusquement et sans vous dire adieu. Si vous saviez! Ce -n'est pas moi qui suis partie; c'est maman qui m'a enlevée. Je croyais -que vous alliez nous rattraper avec la vieille chaise de poste et les -bagages; maman me l'avait assuré, Pierre aussi, Julie aussi. J'ai -bien pleuré, allez, quand j'ai su qu'on m'avait fait un si méchant -mensonge. Depuis ce temps-là, je pleurerais toute la journée, si je -ne me retenais; mais je rentre mes larmes, d'abord pour ne pas être -grondée, et puis pour que vous ne me trouviez pas avec des yeux rouges. -Il ne faut point vous fâcher si je ne vous ai pas écrit plus tôt: vous -nous aviez fait dire que vous arriviez, et lorsqu'on attend quelqu'un, -on ne lui écrit pas. Maintenant je vous écrirai jusqu'à ce que je vous -aie vu: il faut que je n'aie pas beaucoup d'amour-propre, car j'écris -comme un petit chat, et je ne sais guère aligner mes phrases. C'est -que je n'avais jamais écrit à personne, n'ayant ni oncles, ni tantes, -ni amies de pension. J'espère que vous ne me laisserez pas me ruiner -en frais de style et que vous partirez à ma première réquisition: -venez, laissez la forge: il n'y a plus d'affaires au monde tant que -nous sommes séparés: je vous réconcilierai avec maman, à la condition -qu'elle fera tout ce que vous voudrez et qu'elle ne vous demandera -rien de désagréable. Si le séjour de Paris vous déplaît autant qu'à -moi, soyez tranquille, nous n'y resterons pas longtemps. Mais si vous -n'arrivez pas, que voulez-vous que je devienne? Il me serait assez -facile de me sauver de l'hôtel un jour que maman serait sortie sans -moi; mais je ne peux pourtant pas courir les grands chemins toute -seule! Cependant, si vous l'exigiez, je partirais; je me mettrais sous -la protection de Jacquet. Mais quelque chose me dit que vous ne vous -ferez ni prier ni attendre, pensez seulement à deux petites mains -rouges qui sont tendues vers vous!» - -Mme Benoît entra tandis que Jacquet portait cette lettre à la poste. - -«Tu ne t'es pas ennuyée toute seule? demanda la mère à sa fille. - ---Non, maman,» répondit la marquise. - - -IV - -Les trois jours suivants furent des jours d'attente. Lucile attendait -Gaston comme s'il pouvait déjà avoir reçu sa lettre; Mme Benoît -espérait que ses nobles débiteurs lui rendraient ses visites. La mère -et la fille restèrent donc à la maison, mais non pas ensemble. L'une -était assise devant une fenêtre du salon, les yeux braqués sur la porte -cochère; l'autre se promenait sous les marronniers du jardin, les yeux -tournés vers l'avenir. Mme Benoît comptait sur son luxe pour se faire -des amis: elle se promettait de montrer les beaux appartements du -rez-de-chaussée: «Nous aurons du malheur, pensait-elle, si personne ne -nous offre, en attendant, une tasse de thé; on offre volontiers à qui -peut rendre.» Le salon, tendu de fleurs éblouissantes, avait un air -de fête; la maîtresse était en toilette du matin au soir, comme les -officiers russes qui ne dépouillent jamais l'uniforme. En attendant -que la maison fût montée, Jacquet, transformé par une livrée neuve, -faisait, sous le vestibule, son apprentissage du métier de laquais. - -Les cœurs sensibles seront peinés d'apprendre que toute cette dépense -fut en pure perte: aucun débiteur ne se présenta chez Mme Benoît. Que -voulez-vous? le pli était pris. Ces messieurs et ces dames s'étaient -fait une habitude de ne la payer ni en argent ni en politesse, et de ne -lui rendre rien, pas même ses visites. - -Elle méditait tristement, derrière un rideau, sur l'ingratitude des -hommes, lorsqu'un coupé lancé au grand trot fit crier harmonieusement -le sable de la cour. La jolie veuve sentit son cœur bondir: c'était la -première fois qu'une autre voiture que la sienne venait tracer deux -ornières devant sa porte. La voiture s'arrêta; un homme encore jeune -en descendit. Ce n'était pas un débiteur; c'était cent fois mieux: -le comte de Preux en personne! Il disparut sous le vestibule; et Mme -Benoît, avec la promptitude de la foudre, passa la revue de son salon, -jeta un suprême coup d'œil à sa toilette, et prépara les premières -paroles qu'elle aurait à dire: elle avait pourtant assez d'esprit pour -s'en remettre au hasard de l'improvisation. Le comte tarda quelque peu: -elle maudit Jacquet, qui le retenait sans doute dans l'antichambre. -Pourquoi la porte ne s'ouvrait-elle pas? Elle aurait couru au-devant -de son noble visiteur, si elle n'eût craint de se nuire par un excès -d'empressement. Enfin la portière se souleva; un homme parut: c'était -Jacquet. - -«Faites entrer! dit la veuve haletante. - ---Qui ça, madame? répondit Jacquet, de cette voix traînarde qui -distingue les paysans lorrains. - ---Le comte! - ---Ah! c'est un comte? Eh bien, le v'là dans la cour.» - -Mme Benoît courut à la fenêtre et vit M. de Preux regagner sa voiture -sans retourner la tête, et donner un ordre au cocher. - -«Cours après lui, dit-elle à Jacquet. Qu'est-ce qu'il t'a dit? - ---Madame, c'est un homme très-bien, pas fier du tout. Il vient -probablement de la campagne, car il croyait que M. le marquis était -ici. Moi, j'ai dit qu'il n'y était pas; voilà. - ---Imbécile, tu n'as pas dit que madame y était? - ---Si fait, madame, je l'ai dit; mais il n'a pas eu l'air d'entendre. - ---Il fallait le répéter! - ---Et le temps? il s'est mis tout de suite à me demander quand monsieur -reviendrait. Faut croire que son idée était de parler à monsieur. - ---Qu'as-tu répondu? - ---Ma foi! qu'on ne savait pas trop sur quel pied danser avec monsieur; -qu'il n'avait pas l'air de vouloir revenir; et alors, comme il n'était -pas fier du tout et qu'il avait l'air de se plaire avec moi, je lui ai -raconté la bonne farce que madame et mademoiselle ont faite à monsieur. - ---Misérable, je te chasse! va-t'en! Combien te doit-on? - ---Je ne sais, madame. - ---Combien gagnes-tu par mois? - ---Neuf francs, madame. Ne me chassez point! Je n'ai rien fait! Je ne le -ferai plus!» Et des larmes. - -«Combien y a-t-il de temps qu'on ne t'a payé? - ---Deux mois, madame. Qu'est-ce que vous voulez que je devienne si vous -me chassez? - ---Arrive ici, voici tes dix-huit francs. En voilà vingt autres que je -te donne pour que tu aies le temps de chercher une place. Va!» - -Jacquet prit l'argent, regarda si son compte y était, et tomba à genoux -en criant: - -«Grâce, madame! Je ne suis pas méchant! Je n'ai jamais fait de mal à -personne! - ---Maître Jacquet, sachez que la bêtise est le pire de tous les vices. - ---Pourquoi ça, madame? hurla Jacquet. - ---Parce que c'est le seul dont on ne se corrige jamais.» - -Elle le poussa dehors et vint se jeter sur une causeuse. Jacquet sortit -de l'hôtel, emportant, comme le philosophe Bias, toute sa fortune -avec lui. Si quelqu'un l'avait suivi, on l'aurait entendu murmurer -d'une voix désolée: «Soixante-deux et huit font septante; et dix, -quatre-vingts; et vingt, cent. Mais j'ai tué la poule: je n'aurai plus -d'œufs!» - -Lucile apprit au dîner la disgrâce de Jacquet, mais elle n'osa en -demander la cause. La mère et la fille, l'une triste et inquiète, -l'autre maussade et grondeuse, mangeaient du bout des doigts, sans rien -dire, lorsqu'on apporta une lettre pour Mme d'Outreville. - -«De Gaston!» s'écria-t-elle. Malheureusement non; l'adresse portait le -timbre de Passy. C'était Mme Céline Jordy, née Mélier, qui se rappelait -au souvenir de son amie. Lucile lut à haute voix: - - -«Ma jolie payse, je t'écris en même temps à notre hameau et à Paris; -car depuis ton mariage, tu m'as si bien délaissée, que je ne sais ce -que tu es devenue. Moi, je suis heureuse, heureuse, heureuse! c'est -en trois mots toute mon histoire. Si tu veux de plus amples détails, -viens en chercher, ou dis-moi en quel lieu tu te caches. Robert est -le plus parfait de tous les hommes, à part M. d'Outreville, que je -connaîtrai quand tu me l'auras fait voir. Quand donc pourrai-je -t'embrasser? J'ai mille secrets que je ne peux dire qu'à toi: n'es-tu -pas depuis seize ans mon unique confidente? Je suis curieuse de savoir -si tu me reconnaîtras sans que j'écrive mon nom sur mon chapeau. Toi -aussi, tu dois être bien changée. Nous étions si enfants, toi, il y -a quinze jours, moi, il y a trois semaines! Viens demain, si tu es à -Paris; quand tu pourras, si tu es à Arlange. J'aime à croire que nous -ne ferons pas les marquises, et que nous nous verrons tant que nous -pourrons, sans jamais compter les visites. Il me tarde de te montrer ma -maison: c'est le plus charmant nid de bourgeois qui se soit jamais bâti -sur la terre? Libre à toi de m'humilier ensuite par le spectacle de ton -palais; mais il faut que je te voie. _Je le veux._ C'est un mot auquel -personne ne désobéit à Passy, rue des Tilleuls, nº 16. A bientôt. Je -t'embrasse sans savoir où, à l'aveuglette. - - «TA CÉLINE.» - - -«Chère Céline! j'irai demain passer la journée avec elle. Vous n'avez -pas besoin de moi, maman? - ---Non, je sors de mon côté pour voir une de mes amies. - ---Qui donc, maman? - ---Tu ne la connais pas: la comtesse de Malésy.» - -Il y avait douze ou treize ans que Mme Benoît n'avait vu cette -vénérable amie, en qui elle mettait sa dernière espérance. Elle -la trouva peu changée. La comtesse était devenue sourde, à force -d'entendre les criailleries de ses créanciers; mais c'était une -surdité complaisante, voire un peu malicieuse, qui ne l'empêchait pas -d'entendre ce qui lui plaisait. Du reste, l'œil était bon et l'estomac -admirable. Mme de Malésy reconnut sa créancière, et la reçut avec une -touchante familiarité. - -«Bonjour, petite, bonjour! lui dit-elle. Je ne vous ai pas défendu ma -porte. Vous avez trop d'esprit pour venir me demander de l'argent? - ---Oh! madame la comtesse! je ne vous ai jamais fait de visite -intéressée. - ---Chère petite, tout le portrait de son père! Ah! mon enfant. Lopinot -était un brave homme. - ---Vous me comblez, madame la comtesse. - ---Comprenez-vous qu'on vienne demander de l'argent à une pauvre femme -comme moi? Il n'y a pas un an que j'ai marié ma fille au marquis de -Croix-Maugars! C'est une bonne affaire, j'en conviens; mais ce mariage -m'a coûté les yeux de la tête.» - -Mlle de Malésy n'avait pas reçu un centime de dot. - -«Moi, madame, je viens de marier ma fille au marquis d'Outreville. - ---Plaît-il? comment appelez-vous cet homme-là?» - -Mme Benoît fit un cornet de ses deux mains et cria: «Le marquis -d'Outreville! - ---Bien, bien, j'entends; mais quel Outreville? Il y a les bons -Outreville et les faux Outreville; et des bons il n'en reste pas -beaucoup. - ---C'est un bon. - ---En êtes-vous bien sûre? Est-il riche? - ---Il n'avait rien. - ---Tant mieux pour vous! Les mauvais sont riches en diable; ils ont -acheté la terre et le château, et pris le nom par-dessus le marché. -Quel nez a-t-il? - ---Qui? - ---Votre gendre. - ---Un nez aquilin. - ---Je vous en fais mon compliment. Les faux Outreville sont de vrais -magots, tous nez en pieds de marmite. - ---C'est celui qui est sorti de l'École polytechnique. - ---Mais je le connais! Un peu fou: c'est un bon. Mais alors, vous -qui êtes une femme de sens, expliquez-moi comment il a commis cette -sottise-là?» - -Ce fut au tour de Mme Benoît de faire la sourde oreille. La comtesse -reprit: - -«Je dis, la sottise d'épouser votre fille. Elle est donc bien riche? - ---Elle avait cent mille livres de rente en mariage. Nous autres -bourgeois, nous avons gardé l'habitude de donner des dots à nos -filles.... Attrape! - ---N'importe; cela m'étonne de lui. Je lui croyais l'âme mieux située. -Vous comprenez, petite, que je ne dirais pas cela s'il était ici; mais -nous sommes entre nous.... Qu'y a-t-il, Rosine? - ---Madame, répondit la femme de chambre, c'est ce commis du _Bon saint -Louis_. - ---Je n'y suis pas! Ces marchands sont devenus insupportables. Ah! -petite, votre père était un galant homme! Je disais donc que le marquis -sera blâmé de tout le monde. Personne ne le lui reprochera en face; -son nom est à lui, il le traîne où il veut. Mais il n'est pas permis à -un véritable Outreville de s'enca.... de se mésa.... Qu'est-ce encore, -Rosine? - ---Madame, c'est M. Majou. - ---Je n'y suis pas; je suis sortie pour la journée, je viens de partir -pour la campagne. A-t-on vu un marchand de vin pareil? Les créanciers -d'aujourd'hui sont pires que des mendiants: on a beau les chasser, ils -reviennent toujours! Ah! petite, votre père était un saint homme! Votre -fille est-elle jolie, au moins? - ---Madame, j'aurai l'honneur de vous la présenter un de ces jours dans -l'après-midi. Mon gendre est dans nos terres. - ---C'est cela, amenez-la-moi un matin, cette jeunesse. J'y suis pour -vous jusqu'à midi.... Encore, Rosine! c'est donc une procession, -aujourd'hui? - ---Madame, c'est M. Bouniol. - ---Répondez qu'on me pose les sangsues. - ---Madame, je lui ai déjà dit que madame la comtesse n'y était pas. Il -répond qu'il est venu cinq fois en huit jours sans voir madame, et que, -si on refuse de le recevoir, il ne reviendra plus. - ---Eh bien, qu'il entre: je lui dirai son fait. Vous permettez, petite? -nous sommes gens de revue. Ah! ma chère, votre père était un grand -homme! - -Mme Benoît disait tout bas en remontant dans sa voiture: «Raille, -raille, impertinente vieille! tu as des dettes, j'ai de l'argent: je -te tiens! Dût-il m'en coûter cinq cents louis, je prétends que tu me -conduises par la main jusqu'au milieu du salon de ta fille!» C'est dans -ces sentiments qu'elle se sépara de la comtesse. - -Lucile était depuis longtemps dans les bras de son amie. Elle partit de -l'hôtel à huit heures et descendit une heure après devant la plus belle -grille de la rue des Tilleuls. La matinée était magnifique; la maison -et le jardin baignaient dans la lumière du soleil. Le jardin tout -en fleurs ressemblait à un bouquet immense; une pelouse émaillée de -rosiers du roi s'encadrait dans un cercle de fleurs jaunes, comme un -jaspe sanguin dans une monture d'or. Un grand acacia laissait pleuvoir -ses fleurs sur les arbustes d'alentour et livrait au vent du matin ses -odeurs enivrantes. Les merles noirs au bec doré volaient en chantant -d'arbre en arbre; les roitelets sautillaient dans les branches de -l'aubépine, et les pinsons effrontés se poursuivaient dans les allées. -La maison, construite en briques rouges rehaussées de joints blancs, -semblait sourire à ce luxe heureux qui s'épanouissait autour d'elle. -Tout ce qui grimpe et tout ce qui fleurit fleurissait et grimpait le -long de ses murs. La glycine aux grappes violettes, le bignonia aux -longues fleurs rouges, le jasmin blanc, la passiflore, l'aristoloche -aux larges feuilles, et la vigne-vierge qui s'empourpre au dernier -sourire de l'automne, élevaient jusqu'au toit leurs tiges entrelacées. -De grosses nattes de volubilis fleurissaient au niveau de la porte, et -le grelot bleu des cobæas pavoisait toutes les fenêtres. Ce spectacle -réveilla chez la marquise les plus doux souvenirs d'Arlange: en ce -moment elle eût donné pour rien son hôtel de la rue Saint-Dominique et -ce jardin trop étroit où les fleurs étouffaient entre l'ombre pesante -de la maison et le feuillage épais des vieux marronniers. Un peignoir -de foulard écru, à demi caché dans un bosquet de rhododendrons, -l'arracha brusquement de sa rêverie. Elle courut, et ne s'arrêta que -dans les bras de Mme Jordy. - -Avez-vous jamais observé au théâtre la rencontre d'Oreste et de -Pylade? Si habiles que soient les acteurs, cette scène est toujours -un peu ridicule. C'est que l'amitié des hommes n'est, de sa nature, -ni expansive ni gracieuse. Un gros serrement de mains, un bras -grotesquement passé autour d'un cou, ou l'absurde frottement d'une -barbe contre une autre, ne sont pas des objets qui puissent charmer les -yeux. Que la tendresse des femmes est plus élégante, et que les plus -gauches sont de grands artistes en amitié! - -Céline était une toute petite blonde, potelée et rondelette, au front -bombé, au nez en l'air, montrant à tout propos ses dents blanches et -aiguës comme celles d'un jeune chien, riant sans autre raison que le -bonheur de vivre, pleurant sans chagrin, changeant de visage vingt fois -en une heure, et toujours jolie sans qu'on ait jamais pu dire pourquoi. -Heureusement pour le narrateur de cette véridique histoire, la beauté -n'est pas sujette à définition; car il me serait impossible de dire -par quel charme Mlle Mélier a séduit son mari et tous ceux qui l'ont -aperçue. Elle n'avait rien de particulièrement beau, si ce n'est la -rondeur de sa taille, la perfection de son buste, l'éclat de son teint, -et deux petites fossettes très-gentilles, quoiqu'elles ne fussent pas -placées avec toute la régularité désirable. - -Lucile ne ressemblait en rien à Mme Jordy; si l'amitié vit de -contrastes, leur liaison devait être éternelle. La jeune marquise -avait la tête de plus que son amie, et l'embonpoint de moins: je vous -ai averti que sa jeunesse était une fleur tardive. Imaginez la beauté -maigre et nerveuse de Diane chasseresse. Avez-vous vu quelquefois, dans -les admirables paysages de M. Corot, ces nymphes au corps svelte, à la -taille élancée, qui dansent en rond sous les grands arbres en se tenant -par la main? Si la marquise d'Outreville venait se joindre à leurs -jeux, sans autre vêtement qu'une tunique, sans autre coiffure qu'une -flèche d'or dans les cheveux, le cercle vivant s'élargirait pour lui -faire place, et l'on continuerait la ronde avec une sœur de plus. - -Par un caprice du hasard, la reine des bois d'Arlange était, ce -matin-là, en chapeau de crêpe blanc et en robe de taffetas rose; et -la petite bourgeoise blonde était vêtue comme une habitante des bois: -chapeau de paille, habits flottants: - -«Que tu es bonne d'être venue!» dit-elle à la marquise. Dispensez-moi -de noter tous les baisers dont les deux amies entrecoupèrent leurs -discours. «J'avais rêvé de toi. Depuis combien de temps es-tu à Paris, -ma belle? - ---Depuis le lendemain de mon mariage. - ---Quinze jours perdus pour moi! mais c'est affreux! - ---Si j'avais su où te trouver! murmura la petite marquise. J'avais bien -besoin de te voir. - ---Et moi donc! D'abord, regarde-moi entre les deux yeux. Ai-je bien -l'air d'une dame? Me dira-t-on encore mademoiselle? - ---C'est vrai; tu as je ne sais quoi de plus assuré: un air de -gravité.... - ---Pas un mot de plus, ou je meurs de rire. Et toi? voyons! Toi, tu es -toujours la même. Bonjour, mademoiselle! - ---Votre servante, madame. - ---Madame! Quel joli mot! Si vous êtes bien sage à déjeuner, je vous -appellerai madame au dessert. Te souviens-tu du temps où nous jouions à -la madame? - ---Il n'est pas assez loin pour que je l'aie oublié. - ---Venez, mademoiselle, que je vous promène dans mon jardin. Vous ne -toucherez pas aux fleurs!» - -Tout en causant, elle cueillit une énorme poignée de roses, derrière -laquelle elle disparaissait tout entière. - -«Je demande grâce pour ton beau jardin, cria Lucile. - ---D'abord, je te défends de l'appeler mon beau jardin. Tout le monde le -voit, tout le monde y vient; c'est le jardin de tout le monde! mon beau -jardin est là-bas, derrière ce mur. Il n'y a que deux personnes qui s'y -promènent, Robert et moi; tu seras la troisième. Viens; vois-tu cette -porte verte? A qui arrivera la première!» - -Elle prit sa course. Lucile la suivit, et l'eut bientôt devancée. Mme -Jordy, en arrivant, tira une petite clef de sa poche et ouvrit la porte. - -«Ceci, dit-elle, est notre parc réservé. Ces tilleuls, dont les fleurs -ont des ailes, ne fleurissent que pour nous. Nous nous promenons -ici en tête-à-tête tous les matins avant l'heure du travail, car -nous sommes des oiseaux matineux; j'ai gardé mes bonnes habitudes -d'Arlange. Quant à Robert, je ne sais comment il s'y prend, mais j'ai -beau m'éveiller matin, je le trouve toujours accoudé sur l'oreiller et -occupé gravement à me regarder dormir. Viens un peu de ce côté. Ici, -l'ancien propriétaire avait construit une grande bête de grotte humide, -tapissée de rocailles et de coquillages, avec un Apollon en plâtre -au milieu et des crapauds partout. Robert l'a fait démolir aux trois -quarts; il a amené ici l'air et la lumière. C'est lui qui a disposé ces -plantes grimpantes, suspendu ces hamacs, installé cette jolie table -et ces fauteuils. Il a du goût comme un ange; il est architecte, il -est tapissier, il est jardinier, il est tout! assieds-toi seulement -un peu sur cette mousse. Non, j'oubliais ta robe neuve. Moi, voici -ce que je mets tous les matins: avec cela on peut s'asseoir partout. -Allons-nous-en! - ---Pas encore! on est si bien sous ces beaux arbres! - ---Nous y reviendrons tout à l'heure pour déjeuner. Viens voir notre -maison. Ensuite je te montrerai mon mari; il est à la fabrique. Tu -verras, ma Lucile, comme il est beau! Tu te rappelles les plaisanteries -que nous faisions autrefois sur notre _idéal_? Mon idéal, à moi, -était un grand brun avec des moustaches en croc et des sourcils noirs -comme de l'encre. Eh bien! ma chère, mon mari ne ressemble pas à -cela, mais pas du tout. Il n'est pas plus grand que papa; ses cheveux -sont châtains, et il porte une jolie barbe blonde, douce comme de la -soie, car elle n'a jamais été rasée. Maintenant je trouve que mon -idéal était affreux, et si je le rencontrais dans la rue, j'en aurais -peur. Robert est doux, délicat, tendre; il pleure, ma chère! Hier, -à la nuit tombante, il était assis auprès de moi; nous faisions des -projets; j'exposais mes petites idées sur l'éducation des enfants. Il -me laissait parler toute seule, et cachait sa tête dans ses mains, -comme pour regarder en lui-même. Quand j'eus fini, il m'embrassa sans -rien dire, et je sentis une grosse larme rouler sur ma joue. Que c'est -beau, des larmes d'homme! Maman m'aime bien, mais elle ne m'a jamais -aimé comme cela. Ce que tu ne croiras jamais, c'est qu'avec les hommes -il est fier, roide et terrible par moments. On m'a conté que l'année -dernière nos ouvriers avaient voulu se mettre en grève pour faire -chasser un contremaître. Il a su le complot à temps; il a marché droit -sur les meneurs, au milieu de cinquante ou soixante hommes mutinés -contre lui, et il a fait rentrer la révolte sous terre. Tout le monde -le craint dans la maison, excepté moi: juge si j'ai lieu d'être fière! -Il me semble que je fais marcher tout ce peuple qui lui obéit. O ma -Lucile, l'admirable chose que le mariage! La veille on était deux, -le lendemain on ne fait plus qu'un; on a tout en commun, on est les -deux moitiés d'une même âme; on tient ensemble comme ces deux frères -siamois, qui ne peuvent se séparer sans mourir. Voici notre chambre; -qu'en dis-tu? Il m'a choisi la tenture comme une robe: bleue, en -l'honneur de mes cheveux blonds. Au fait, qu'est-ce qu'une tenture? une -toilette qui nous habille de loin. Toi, ma brune aux yeux noirs, tu -dois avoir une chambre de satin rose? - ---Je crois que oui, reprit Lucile toute rêveuse. - ---Comment? je crois! Tu réponds comme une Anglaise. Mais je suis -Anglaise aussi sur un point. Ne va pas t'imaginer que tout le monde -entre ici comme dans la rue! On a sa discrétion et sa délicatesse; -si tu n'étais pas toi, tu ne serais pas assise dans ce fauteuil-là. -Sais-tu que je fais mon lit moi-même! il est vrai que Robert m'aide un -peu.» - -Lucile ne répondit rien. Elle contemplait d'un œil pensif un magnifique -fouillis de dentelles et de broderies au milieu duquel deux larges -oreillers reposaient côte à côte. La porte s'ouvrit, et M. Jordy entra -étourdiment en jetant son chapeau de paille. A la vue de Lucile, il -s'arrêta tout interdit et fit un salut respectueux. Sa femme lui sauta -au cou sans façon, et lui dit en montrant la marquise par un geste -plein de grâce et de simplicité: - -«Robert, c'est Lucile!» - -Ce fut toute la présentation. M. Jordy fit à Lucile un petit compliment -sans cérémonie qui prouvait qu'il avait souvent entendu parler d'elle, -et qu'elle n'était pour lui ni une étrangère ni une indifférente. -Il s'assit, et sa femme trouva moyen de se glisser auprès de lui. -«N'est-ce pas qu'il est beau? dit-elle à la marquise. Mais d'où -vient-il? il faut qu'il ait couru; il est en nage.» Et d'un geste aussi -prompt que la parole, elle passa un mouchoir de batiste sur le front -du jeune homme qui essayait en vain de se défendre. M. Jordy avait -plus de monde que Céline; mais il eut beau lui lancer des regards qui -voulaient être sévères, la petite indigène d'Arlange lui mit les deux -mains sur les yeux et baisa effrontément ces paupières fermées. «Ne -me gronde pas, lui dit-elle; Lucile est mariée depuis quinze jours, -c'est-à-dire aussi folle que nous.» La pendule sonna midi; c'était -l'heure du déjeuner. On courut au jardin, et l'on s'attabla joyeusement -sous ses beaux tilleuls qui ont donné leur nom à la rue voisine. Aucun -domestique n'assistait au repas; chacun se servait soi-même et servait -les autres; les deux amies, élevées au village et étrangères aux -mièvreries de l'éducation parisienne, n'étaient pas des buveuses d'eau; -elles trempèrent leurs lèvres dans un joli vin paillé que M. Jordy alla -chercher à quelques pas de là, dans un ruisseau d'eau courante. Robert -plut facilement à la marquise; sans manquer d'esprit ni d'éducation, -il était simple, plein de cœur, et du bois dont on fait les meilleurs -amis. Du reste, nous éprouvons tous une sympathie naturelle pour les -visages où rayonne la joie; il n'y a que les égoïstes qui n'aiment -pas les heureux. Céline, qui voulait faire briller son mari, le força -de chanter au dessert. Il choisit une des plus belles chansons de -Béranger, quoique le vieux poëte ne fût déjà plus à la mode. Les -oiseaux, réveillés au milieu de leur sieste, exécutèrent un joyeux -accompagnement au-dessus de sa tête. Lucile chanta à son tour, sans se -faire prier, des paroles qui n'étaient pas italiennes. On plaisanta -comme plaisantent les honnêtes gens; on parla de tout, excepté du -prochain et de la pièce nouvelle; on rit à cœur ouvert, et personne ne -s'aperçut qu'il y avait un peu de fièvre dans la gaieté de la marquise. -«Pourquoi M. d'Outreville n'est-il pas ici? disait Mme Jordy, on s'aime -bien à deux; mais à quatre, c'est la concurrence!» - -Vers deux heures, M. Jordy s'en fut à ses affaires, et les deux amies -reprirent le cours de leurs confidences. Céline parlait sans se lasser -et sans s'apercevoir qu'elle faisait un monologue. Les femmes sont -merveilleusement organisées pour les travaux microscopiques; elles -excellent à détailler leurs plaisirs et leurs peines. - -Lucile, émue, haletante, écoutait, apprenait, devinait et quelquefois -aussi ne comprenait pas. Elle était comme un navigateur jeté par la -tempête dans un pays enchanté, mais dont il n'entend pas la langue. -L'heure du dîner approchait; Céline parlait encore, et Lucile écoutait -toujours. - -«Quant aux enfants, disait la jeune femme, il faut espérer qu'ils -viendront bientôt. Y penses-tu quelquefois, ma Lucile? L'amour n'a -qu'un temps; une vingtaine d'années tout au plus; et voilà déjà trois -semaines dépensées! l'amour des enfants, c'est autre chose: il dure -autant que nous, et nous ferme les yeux. Tu sais que je n'étais pas -trop dévote autrefois; maintenant, quand je pense que nos enfants sont -dans la main de Dieu, je deviens superstitieuse. Que demandes-tu? un -fils ou une fille? - ---Mais.... je n'y ai pas encore songé. - ---Il faut y songer, ma belle. Si tu n'y songes pas, qui est-ce qui y -songera pour toi? Moi, je veux un fils. Écoute un peu le paragraphe -que j'ai ajouté à mes prières: «Vierge sainte, si mon cœur vous semble -assez pur, bénissez mon amour et obtenez que j'aie le bonheur d'avoir -un fils pour lui enseigner la crainte de Dieu, le culte du bien et du -beau, et tous les devoirs de l'homme et du chrétien.» - -Ce dernier trait acheva la pauvre Lucile. Le torrent de larmes qu'elle -retenait depuis longtemps rompit les digues, et son joli visage en fut -inondé. - -«Tu pleures! cria Céline. Je t'ai fait de la peine? - ---Ah! Céline, je suis bien malheureuse! Maman m'a forcée de partir le -soir de mon mariage, et je n'ai pas revu mon mari depuis le bal! - ---Le soir? Depuis le bal? Miséricorde!» - -Tout à coup le visage de Mme Jordy prit une expression sérieuse. «Mais -c'est une trahison, dit-elle. Pourquoi ne m'as-tu pas conté cela plus -tôt? Je te parle depuis le matin comme à une femme, et tu n'es qu'une -enfant! Tu aurais dû m'arrêter au premier mot, et je ne te pardonnerais -jamais de m'avoir laissée parler, si tu n'étais pas tant à plaindre.» - -Lucile raconta sommairement son histoire. - -«Comment n'as-tu pas écrit à ton mari? demanda Céline. - ---Je lui ai écrit. - ---Quand? - ---Il y a quatre jours. - ---Eh bien! mon enfant, ne pleure plus: il arrivera ce soir.» - -Au dîner, la table était élégante, la salle à manger claire et joyeuse, -les derniers rayons du soleil couchant jouaient avec les stores et -les jalousies, le petit vin paillé riait dans les verres, et M. Jordy -caressait d'un regard radieux le joli visage de sa femme; mais Céline -conservait la gravité d'une matrone romaine, et je crois (Dieu me -pardonne!) qu'elle dit _vous_ à son mari. - -La marquise repartit à dix heures. Céline et son mari la ramenèrent -à sa voiture. En apercevant le cocher, Mme Jordy eut comme une -inspiration subite: - -«Pierre, dit-elle d'un ton indifférent, M. le marquis est-il arrivé? - ---Oui, madame.» - -La marquise se jeta dans les bras de son amie en poussant un cri. - -«Qu'y a-t-il? demanda Robert. - ---Rien,» dit Céline. - - -V - -En recevant la lettre de Lucile, Gaston fit ce que tout homme aurait -fait à sa place: il baisa mille fois la signature, et partit en poste -pour Paris. La fortune, qui s'amuse de nous presque autant qu'une -petite fille de ses poupées, le fit entrer à l'hôtel d'Outreville un -mardi soir, deux semaines, jour pour jour, après son mariage. Avec un -peu de bonne volonté, il pouvait s'imaginer que la première quinzaine -de juin avait été un mauvais rêve, et qu'il s'éveillait, moulu de -fatigue, aux côtés de sa femme. Pour cette fois, sa résolution était -bien prise; il s'était armé de courage contre le despotisme maternel -de Mme Benoît, et il se jurait à lui-même de défendre son bien jusqu'à -l'extrémité. - -Il n'avait pas encore ouvert la portière, que Julie entrait en criant -chez Mme Benoît: - -«Madame! madame! M. le marquis!» - -La veuve, qui ne savait pas que sa fille eût écrit à Arlange, crut -avoir partie gagnée. Elle répondit avec une joie mal contenue: - -«Il n'y a pas de quoi crier: je l'attendais. - ---Je ne savais pas, madame; et, à cause de ce qui s'est passé il y a -quinze jours, je croyais que madame serait bien aise d'être avertie. -Madame y est donc pour M. le marquis? - ---Certainement! Allez! courez! de quoi vous mêlez-vous? - ---Pardon, madame; mais c'est qu'on décharge les malles de M. le -marquis. Est-ce qu'il va demeurer à l'hôtel? - ---Et où voulez-vous qu'il demeure? Allez prendre soin de ses bagages. - ---Pardon, madame; mais où faudra-t-il les porter? - ---Où? sotte que vous êtes! dans la chambre de la marquise! Est-ce que -la place d'un mari n'est pas auprès de sa femme?» - -Gaston entra tout poudreux chez sa belle-mère, et son premier coup -d'œil chercha Lucile absente. Mme Benoît, plus prévenante qu'aux -meilleurs jours, répondit à ce regard: - -«Vous cherchez Lucile? Elle dîne chez une amie; mais il est tard, vous -la verrez avant une heure. Enfin, vous voici donc! Embrassez-moi, mon -gendre; je vous pardonne. - ---Ma foi! mon aimable mère, vous me volez le premier mot que je voulais -vous dire. Que tous vos torts soient effacés par ce baiser! - ---Si j'ai des torts, vous les aviez justifiés d'avance par cette -incroyable manie dont vous êtes enfin corrigé! Vouloir vivre avec les -loups à votre âge! Avouez que c'était de l'aveuglement et rendez grâces -à celle qui vous a éclairé! N'êtes-vous pas mieux ici que partout -ailleurs? et peut-on vivre une vie humaine hors de Paris? - ---Pardon, madame, mais je ne suis pas venu à Paris pour y vivre. - ---Et pour quoi donc faire? pour y mourir? - ---Je n'y resterai pas assez longtemps pour que la nostalgie m'emporte. -Je suis venu à Paris pour chercher ma femme et faire une visite -indispensable. - ---Vous comptez ramener ma fille à Arlange? - ---Le plus tôt qu'il sera possible. - ---Et elle vous accompagnera dans ce terrier? - ---Il me semble qu'elle le doit. - ---Lui commanderez-vous de vous suivre de par la loi, et votre amour se -fera-t-il escorter de deux gendarmes? - ---Non, madame; je renoncerais à mes droits s'il fallait les réclamer -devant les tribunaux; mais nous n'en sommes pas là: Lucile me suivra -par amour. - ---Par amour de vous ou d'Arlange? - ---De l'un et de l'autre, de la forge et du forgeron. - ---Vous en êtes sûr? - ---Sans fatuité, oui. - ---Nous verrons bien. Et peut-on savoir quelle est cette visite -indispensable qui partage avec ma fille l'honneur de vous attirer à -Paris? - ---Ne vous faites point d'illusions; c'est une visite où vous ne pouvez -pas venir avec moi. - ---Chez quel mortel privilégié? - ---Le ministre de l'intérieur. - ---Le ministre! A quel propos? Y songez-vous? Si on le savait! - ---On le saura. Il importe aux intérêts de la forge que je siége au -conseil général. Une vacance se présente, et je veux prier le ministre -de m'agréer comme candidat. - ---Mais, malheureux, vous allez me brouiller avec tout notre parti! - ---On ne se brouille qu'avec les gens que l'on connaît. Si vous m'aviez -interrogé sur mes opinions politiques, je vous aurais répondu que je -ne suis pas un homme d'opposition. D'ailleurs, il me semble que nous -autres, grands propriétaires, nous n'avons pas lieu de nous plaindre: -on ne fait rien que pour nous! - ---Vous avez bien dit ce mot: «Nous autres, grands propriétaires!» On -croirait, sur ma parole, que vous l'avez été toute votre vie! - ---Comment donc, madame! mais je le suis de père fils depuis neuf cents -ans! Est-ce que vous en connaissez beaucoup de plus vieille date? - ---Si nous jouons sur les mots, nous pourrons parler longtemps sans nous -entendre. Écoutez. Il vous plaît de briguer des honneurs de province, -soit. Cependant la forge a bien marché depuis quinze ans, quoique je -n'aie jamais siégé au conseil général. Vous voulez vous présenter comme -candidat ministériel; je crois que vous auriez mieux fait de demander -les voix de nos amis, qui sont nombreux, riches et influents. Cependant -je passerai encore là-dessus. Voyez si je suis clémente! Je viens de -remporter une victoire sur vous; je vous ai forcé de venir à Paris, sur -mon terrain.... - ---Dans ma maison. - ---C'est juste. Oh! vous étiez né propriétaire; vous avez bientôt -pris racine! Malgré tout, vous êtes venu ici parce que je vous y ai -forcé; c'est une défaite; mais je ne prétends pas en tirer avantage. -Voulez-vous signer la paix? - ---Des deux mains!... si vous êtes raisonnable. - ---Je le serai. Vous aimez Arlange, il vous tarde d'y retourner, et vous -ne voulez pas y vivre sans votre femme, ce qui est fort naturel. Je -vous rendrai Lucile pour que vous l'emmeniez à la forge. - ---C'est tout ce que je demande: signons! - ---Attendez! de mon côté, j'aime Paris comme vous aimez la forge, et le -faubourg comme vous aimez Lucile. Si je n'entre pas une bonne fois dans -le grand monde, je suis une femme morte. Vous coûterait-il beaucoup, -pendant que vous êtes ici, tout porté, de présenter votre femme et moi -dans huit ou dix maisons de vos amis, et de nous montrer un petit coin -de ce paradis terrestre dont j'ai toujours été exclue par.... - ---Par le péché originel! Cela me coûterait beaucoup et ne vous -servirait de rien. Je ne vous répéterai pas que j'ai contre le faubourg -une vieille rancune qui me défend absolument d'y remettre les pieds: -vous croyez avoir assez de droits sur moi pour réclamer l'oubli de -mes répugnances et le sacrifice de mon amour-propre. Mais pouvez-vous -exiger que j'expose pour vous tout l'avenir de Lucile? Je lui réserve, -loin de Paris, un bonheur modeste, égal, sans éclat, sans bruit, et -d'une riante uniformité. Nous avons, si Dieu nous prête vie, trente ou -quarante ans à passer ensemble dans un horizon étroit, mais charmant, -sans autres événements que la naissance et le mariage de nos enfants. -Un tel bonheur suffit à son ambition, elle me l'a dit. Qui m'assure que -la vue d'un pays où tout est parade et vanité ne lui tournera pas la -tête? que ses yeux, éblouis par l'éclat des lustres et des girandoles, -pourront s'accoutumer à la douce lumière de la lampe qui doit éclairer -tous nos soirs? que ses oreilles, assourdies par le fracas du monde, -sauront toujours entendre les voix de nos forêts et la mienne? En -ce moment, elle est encore la Lucile d'autrefois; elle s'ennuie -mortellement à Paris.... - ---Qu'en savez-vous? - ---J'en suis sûr. Mais je ne sais pas si dans six mois elle penserait -comme aujourd'hui. Il ne faut qu'un bal pour changer le cœur -d'une jeune femme, et dix minutes de valse peuvent causer plus de -bouleversements qu'un tremblement de terre. - ---Vous croyez? Eh bien, soit. Lucile est à vous, gouvernez-la comme -vous l'entendez. Mais moi! Écoutez bien: ceci est mon ultimatum, et si -vous le repoussez, je romps les conférences! Qui vous empêcherait de me -présenter, je ne dis pas dans tout le faubourg, mais dans cinq ou six -maisons de votre connaissance? - ---Sans ma femme! Croyez-moi, ma chère Mme Benoît, attachons-nous -chacun une pierre au cou, et jetons-nous ensemble à la rivière, cela -sera tout aussi sage. Toute l'aristocratie vous connaît comme elle -a connu votre père. On sait votre ambition persévérante; vous êtes -déjà la fable du faubourg, c'est le baron qui me l'a écrit, et son -témoignage n'est pas récusable. On dit que vous avez acheté de vos -millions le plaisir de naviguer dans le monde à la remorque d'une -marquise. Si je vous présentais aujourd'hui, on compterait demain les -visites que nous avons faites, et l'on calculerait, à un centime près, -la somme que chacune m'a rapportée. Qu'en dites-vous? Fussiez-vous -assez jeune pour vouloir jouer un pareil jeu, je ne suis pas assez -philosophe pour vous servir de partenaire. Je pars demain pour Arlange -avec ma femme; je vous offre, en bon gendre, une place dans la voiture, -et c'est tout ce que le sens commun me permet de faire pour vous.» - -Mme Benoît était violemment tentée d'arracher les yeux à ce modèle des -gendres, mais elle cacha son dépit. «Mon ami, dit-elle, vous avez passé -trente heures en chaise de poste, vous êtes las, vous avez sommeil, et -j'ai été mal inspirée de vouloir convertir un homme encore botté. Vous -serez plus accommodant quand vous aurez dormi. Attendez-moi dans ce -fauteuil, et souffrez que j'aille pourvoir à votre repos. Je suis à -vous!» - -Elle sortit en souriant et courut comme une tempête à la chambre de -sa fille. Je ne sais si elle ouvrit la porte, ou si elle l'enfonça, -tant son entrée fut violente. Elle saisit rudement le bras de Julie, -qui dépliait une taie d'oreiller: «Malheureuse, s'écria-t-elle, que -faites-vous? - ---Mais, madame, ce que madame m'a dit. - ---Vous êtes folle! vous ne m'avez pas comprise. Laissez cela et -déménagez-moi tous ces bagages. A-t-on jamais vu chose pareille? Les -malles d'un garçon dans la chambre de ma fille! - ---Pardon, madame, mais.... - ---Il n'y a pas de mais, et l'on vous pardonnera quand vous aurez obéi. -Emportez! emportez! - ---Mais où, madame? - ---Où vous voudrez; dans la rue, dans la cour! Non, tenez: dans ma -chambre! - ---Madame donne son appartement? Mais où faudra-t-il faire le lit de -madame? - ---Ici, sur ce divan, dans la chambre de la marquise. Pourquoi -faites-vous l'étonnée? Est-ce que la place d'une mère n'est pas auprès -de sa fille?» - -Elle laissa la femme de chambre à sa besogne et à sa surprise, et -redescendit en se disant tout bas: «Le marquis n'est venu que pour -me braver: il n'en aura pas la joie. Je veux aller dans le monde à -sa barbe: Mme de Malésy m'y aidera; nous ferons voir à ce forgeron -endiablé qu'on peut se passer de lui. Mais il ne faut pas que je le -laisse séduire ma fille! Il l'emporterait à Arlange, et alors, adieu le -faubourg!» - -Au même instant, Pierre demandait la porte, et la marquise, ivre -d'espérance, sautait légèrement du marchepied dans la maison. Mme -Benoît fut au salon avant elle; elle ne craignait rien tant que -la première entrevue, et il importait qu'elle fût là pour arrêter -l'expansion de ces jeunes cœurs. Lucile croyait tomber dans les bras -de son mari; ce fut sa mère qui la reçut: «Te voilà donc, chère -petite! lui dit-elle avec sa volubilité ordinaire et une tendresse -plus qu'ordinaire. Comme tu es restée longtemps! Je commençais à -m'inquiéter. Mon cœur est suspendu à un fil lorsque je ne te sens pas -auprès de moi. Chère belle, il n'y a en ce monde qu'une affection -désintéressée: l'amour d'une mère pour son enfant. Comment as-tu -passé la journée? Te trouves-tu mieux que ces temps derniers? Voyez, -monsieur, comme elle est changée! Votre conduite lui a fait bien du -mal. Elle a besoin des plus grands ménagements; les émotions violentes -lui sont fatales, votre vue seule la fait pâlir et rougir à la fois. -Mais vous-même, mon cher marquis, savez-vous que je ne vous reconnais -plus? Vous prétendez que l'air d'Arlange vous est bon; on ne le dirait -pas à vous voir. Vous n'êtes plus ce brillant seigneur d'Outreville -qu'on m'a présenté il y a deux mois. Après tout, il faut faire la part -de la fatigue: pauvre garçon! cent lieues en poste, tout d'une haleine! -C'est de quoi briser un homme plus solide que vous. Heureusement, une -bonne nuit va tout réparer. Il y a ici près un excellent lit qui vous -attend, dans ma chambre que je vous cède. - ---Mais, madame... murmura timidement Gaston. - ---Pas d'objections et pas de façons avec moi! Sacrifier tout à nos -enfants, c'est notre bonheur, à nous autres mères. Du reste, je -dormirai fort bien sur un lit de camp, près de ma chère Lucile, dont la -santé réclame tous mes soins. Nous devrions déjà être couchées. Allons, -bel endormi, dites bonsoir à votre femme, et venez lui baiser la main: -il me semble que vous ne lui faites pas trop d'accueil!» - -Ni Gaston ni Lucile ne furent dupes de ce discours, mais ils en furent -victimes; l'impudence réussit presque toujours avec les jeunes gens, -parce qu'ils éprouvent une sorte de honte à réfuter un mensonge. Dans -la circonstance présente, une autre espèce de délicatesse paralysait -le courage de Lucile et de Gaston. Ces cœurs honnêtes auraient cru -manquer à la pudeur en affrontant le mauvais vouloir de Mme Benoît. -Gaston lui-même, après toutes les vigoureuses résolutions qu'il avait -prises, n'osa ni se prévaloir de ses droits, ni faire appel aux -sentiments de sa femme: il fut aussi timide que Lucile, peut-être plus. -Quelle que soit la hardiesse que l'on attribue à notre sexe, il n'est -pas moins vrai que les hommes bien nés sont, en amour, plus farouches -que des jeunes filles. Il suffit de la présence d'un tiers pour glacer -la parole sur leurs lèvres et refouler jusqu'au fond de leur âme une -passion qui débordait. - -Mme Benoît dressa un plan de campagne qui n'aurait jamais réussi -sans l'empire qu'elle avait pris sur sa fille, et surtout sans la -fière timidité de Gaston. Pendant toute une semaine, elle parvint à -tenir séparés deux êtres qui s'adoraient, qui s'appartenaient, et qui -dînaient ensemble tous les soirs. Ce qu'elle dépensa de turbulence pour -étourdir sa fille et d'effronterie pour intimider son gendre fait une -somme incalculable. Tous les jours elle imaginait un prétexte nouveau -pour entraîner Lucile dans Paris, et laisser le marquis à la maison. -Elle se cramponnait à sa fille, elle ne la quittait qu'à bon escient, -lorsque Gaston était sorti. A voir son zèle et sa persévérance, vous -auriez dit une de ces mères jalouses qui ne peuvent se résigner à -partager leur fille avec un mari. - -Sa première idée était simplement de punir son gendre et de lui -infliger à son tour les ennuis d'une passion malheureuse. Le succès -de ses calculs lui rendit ensuite un peu d'espoir: elle pensa que -Gaston finirait par s'avouer vaincu et offrirait spontanément de -la conduire dans le monde. Mais le marquis prenait son veuvage en -patience: il écrivait à Lucile, il en recevait quelques billets écrits -à la dérobée; il combinait avec elle un plan d'évasion. Grâce à la -surveillance de Mme Benoît, ces deux époux unis par la loi et par la -religion en étaient réduits à des stratagèmes d'écoliers. Leur amour, -sans rien perdre de son assurance et de sa sérénité, avait gagné le -charme piquant des passions illégitimes. La cérémonie quotidienne du -baisemain, autorisée et présidée par la belle-mère, couvrait l'échange -de cette correspondance que Mme Benoît ne devina jamais. Lasse enfin -d'attendre inutilement la conversion de son gendre, elle revint à ses -premiers projets et retourna les yeux vers Mme de Malésy. Elle avait -appris chez sa couturière que la marquise de Croix-Maugars allait -donner une fête dans son jardin pour l'anniversaire de son mariage. -Toute la noblesse présente à Paris s'y trouverait réunie, car les bals -sont rares au 22 juin, et lorsqu'on rencontre l'occasion de danser -sous une tente, on en profite. Par une rencontre providentielle, Gaston -avait précisément obtenu une audience du ministre pour le 21, à onze -heures du matin. La veuve profita de l'absence forcée de son gendre -pour laisser Lucile au logis, et elle courut chez la vieille comtesse. - -«Madame, lui dit-elle à brûle-pourpoint, vous me devez huit mille -francs, ou peu s'en faut... - ---Plaît-il? demanda la comtesse qui entendait rarement de cette -oreille-là. - ---Je ne viens ni vous les réclamer ni vous les reprocher. - ---A la bonne heure. - ---Je tiens si peu à l'argent, que non-seulement je renonce à cette -somme, mais encore je ferais au besoin d'autres sacrifices pour arriver -à mon but. Je veux être reçue au faubourg avec la marquise ma fille, et -sans retard. C'est demain que Mme de Croix-Maugars donne son bal: vous -êtes sa mère, elle n'a rien à vous refuser: serait-ce abuser des droits -que j'ai acquis à votre bienveillance que de vous demander deux lettres -d'invitation?» - -Les petits yeux brillants de la comtesse s'arrondirent en clous de -fauteuil. Elle sourit au discours de la veuve comme un mineur à un -filon d'or. - -«Hélas! petite, dit-elle en larmoyant, on vous a bien exagéré mon -crédit. Ma fille est ma fille, je n'en disconviens pas; mais elle est -en puissance de mari. Connaissez-vous Croix-Maugars! - ---Si je le connaissais, je n'aurais pas besoin. - ---C'est juste. Eh bien, chère enfant, il me suffit de lui demander un -service pour obtenir un refus. Je suis la plus malheureuse femme de -Paris. Mes créanciers s'acharnent contre moi, quoique je ne leur aie -jamais rien fait. Mon gendre est un homme; il devrait me protéger: il -m'abandonne. Qu'est-ce que je lui demandais avant-hier? Un peu d'argent -pour payer le _Bon saint Louis_, qui a tant dégénéré depuis votre père! -Il m'a répondu que sa fête serait magnifique, et que sa bourse était -à sec. Je ne sais où donner de la tête. Comment avez-vous le cœur -de venir parler de bal et de plaisir à une pauvre désespérée comme -moi? Tout cela finira mal; je serai saisie, on vendra mes meubles...» -Ici la comtesse se tut, et laissa parler ses larmes. «Excusez-moi, -reprit-elle. Vous voyez que je ne suis guère en état de recevoir des -visites; mais j'aurai toujours du plaisir à vous voir: vous me rappelez -mon bon Lopinot. Ah! s'il était encore de ce monde!... Revenez un de -ces jours, nous causerons, et si je suis encore bonne à quelque chose, -je m'emploierai à vous servir.» - -Aux premières larmes de la comtesse, Mme Benoît avait résolûment tiré -son mouchoir. Elle se dit: «Puisqu'il faut pleurer, pleurons. Après -tout, les larmes ne me coûtent pas plus qu'à elle!» La sensible veuve -ajouta tout haut: «Voyons, madame la comtesse, un peu de courage! Il -n'y a pas là de quoi abattre un cœur comme le vôtre. Vous devez donc -beaucoup d'argent à ce méchant _Saint-Louis_? - ---Hélas! petite: quinze cents francs! - ---Mais c'est une misère! - ---Oui, c'est une grande misère! s'appeler la comtesse de Malésy, être -mère de la marquise de Croix-Maugars, tenir le premier rang dans le -faubourg, avoir l'entrée de tous les salons pour soi et ses amis, et -ne pouvoir payer une somme de quinze cents francs! Je vous fais de la -peine, n'est-ce pas? Adieu, mon enfant, adieu. Mon chagrin redouble à -vous voir pleurer; laissez-moi seule avec mes ennuis! - ---Voulez-vous permettre que je passe au _Bon saint Louis_? Je me charge -d'arranger l'affaire. - ---Je vous le défends!... ou plutôt, si: allez-y. Ces gens-là sont vos -successeurs: vous vous entendrez avec eux mieux que moi. D'ailleurs ils -sont de votre caste; les marchands ne se mangent pas entre eux. Vous -êtes heureux, vous autres; on vous donne pour cent écus ce qui nous en -coûte mille. Allez au _Bon saint Louis_. Je parie, friponne, que vous -achèterez la créance sans bourse délier; et c'est à vous que je devrai -quinze cents francs! - ---C'est dit, madame la comtesse; et comme un service en vaut un autre... - ---Oui; je vous rendrai tous les services qui sont en mon pouvoir. -Mais décidément j'aime mieux que vous ne fassiez pas ma paix avec ces -boutiquiers. Qu'est-ce que j'y gagnerais? On saurait bientôt qu'ils -sont payés, et j'aurais affaire à tous les autres. Ma pauvre belle, je -dois à Dieu et au diable. - ---Combien? - ---Ah! combien! Je n'en sais plus rien moi-même. Ma mémoire s'en va. -Mais j'ai ici des factures. Voyez: le pâtissier de la rue de Poitiers -réclame cinq cents francs pour une demi-douzaine de poulets que j'ai -fait monter chez moi et quelques malheureux gâteaux que j'ai grignotés -dans sa boutique. Comme vous nous exploitez! - ---Je lui dirai deux mots. - ---Oui, dites-lui qu'il devrait avoir honte, et que je ne veux plus -entendre parler de lui. - ---Soyez tranquille. - ---Voici maintenant maître Majou qui demande le prix d'une pièce de vin -ordinaire. - ---C'est une bagatelle: donnez-moi ce papier-là. - ---Mille francs. - ---Diantre! votre ordinaire n'est pas à dédaigner. - ---Tenez: voici la note d'un bien honnête homme; je suis sûre que vous -vous arrangeriez avec lui. C'est le tapissier qui a remis ces meubles -à neuf. Il me demande mille écus, mais si l'on savait le prendre, on -obtiendrait quittance pour presque rien. - ---J'essayerai, madame la comtesse.» Elle prit les quatre factures et -les plia soigneusement. «Il est midi, poursuivit-elle: je vais de ce -pas mettre ordre à vos affaires. Mais maintenant que vous avez l'esprit -plus libre, n'irez-vous pas essayer l'effet de votre éloquence sur le -marquis de Croix-Maugars? - ---Oui, petite, j'irai. Mais j'ai l'esprit moins libre que vous ne -croyez. Je ne vous ai pas dit tous mes chagrins.» Elle ouvrit un tiroir -de sa table à ouvrage et prit un portefeuille bourré de papiers. «Vous -allez apprendre bien d'autres misères! - ---Tout beau! pensa Mme Benoît. Va pour six mille francs, quoique ce -soit un bon prix pour un simple passe-port à l'intérieur du faubourg. -Mais la vieille dame s'est mise en goût; l'appétit lui vient, et si je -n'y mets le holà, elle me priera de lui acheter, en passant, le Louvre -et les Tuileries!» La veuve reposa sur la table les factures qu'elle -avait prises, et dit d'une voix émue: «Hélas! madame, je crains fort -que vous n'ayez raison, et que vos chagrins ne soient sans remède! - ---Mais non! mais non! répliqua vivement la comtesse. Je suis sûre de me -tirer d'embarras un jour ou l'autre. Vous m'avez rendu le courage, et -je me sens toute ragaillardie. Je serai chez ma fille dans une heure; -le temps de passer une robe! J'aurai une carte d'invitation au nom de -la marquise d'Outreville. Il ne vous en faut pas deux; vous entrerez -avec votre fille: je veux éluder ce nom de Benoît qui gâterait tout. -Pendant que je m'occupe de vous, allez chez vos marchands avec les -factures, et terminez cette petite spéculation, qui a l'air de vous -sourire. Rendez-vous ici à trois heures précises, et nous échangerons -nos pouvoirs comme deux ambassadeurs.» - -M. de Croix-Maugars fit la grimace en voyant entrer sa belle-mère. -La comtesse était si terriblement besogneuse qu'on redoutait son -apparition comme l'arrivée d'une lettre de change. Mais lorsqu'on sut -qu'elle ne demandait pas d'argent, on n'eut plus rien à lui refuser. Le -marquis lui remit en souriant un carré de carton satiné dont il était -loin de connaître la valeur; c'était la quatrième fois depuis un an -qu'il lui payait ses dettes. - -Mme Benoît, joyeuse comme un matelot qui rentre au port, courut chez -son notaire, revint chez les créanciers et paya sans marchander. Le -tapissier accommodant dont la comtesse avait fait l'éloge était ce -farouche Bouniol, qui avait forcé sa porte huit jours auparavant. A -trois heures, Mme de Malésy empocha les quittances, et la veuve courut -à son hôtel avec la précieuse invitation. Elle ne la confia point -à ses poches, elle la garda à la main, elle la contempla, elle lui -sourit. «Enfin! disait-elle, voici mes lettres de naturalisation; je -suis citoyenne du faubourg. Pourvu que d'ici à demain je ne tombe pas -malade!» - -Elle se souvint alors que Lucile était seule depuis onze heures, et -que le marquis avait eu le temps de l'entretenir en tête-à-tête. Cette -idée, qui l'eût exaspérée la veille, lui parut presque indifférente. Le -bonheur la réconciliait avec le monde entier et avec Gaston: un homme -ivre n'a plus d'ennemis. - -En descendant de voiture, elle aperçut dans la cour une ancienne -victime de son emportement, le candide Jacquet. - -«Viens ici, mon garçon! lui dit-elle. Approche, ne crains rien: tu es -pardonné. Tu veux donc rentrer à mon service? - ---Oh! merci bien, madame. Monsieur le marquis m'a présenté dans une -maison. - ---Le marquis t'a présenté? Tu as du bonheur, toi! - ---Oui, madame, je gagne cinquante francs par mois. - ---Je t'en fais mon compliment. C'est tout ce que tu avais à me dire? - ---Non, madame; je viens vous apporter deux lettres. - ---Donne donc! - ---Un petit moment, madame; je les cherche sous la coiffe de mon -chapeau. Les voici!» - -L'une de ces lettres était de Gaston, l'autre de Lucile. Gaston disait: - - - «Ma charmante mère, - -«Dans l'espoir que l'amour maternel vous arrachera de ce Paris que vous -aimez trop, j'emmène votre fille à Arlange. Puissiez-vous venir bientôt -nous y rejoindre!» - -«Qui est-ce qui t'a donné cela?» demanda Mme Benoît à Jacquet. Mais -Jacquet avait fui, comme un oiseau devant l'orage. Elle décacheta -vivement la lettre de sa fille et trouva trois pages d'excuses qui se -terminaient par ces mots: «La femme doit suivre son mari.» - - -Je ne veux pas médire du cœur humain, mais la veuve, après avoir -lu ces deux lettres, ne pensa ni à l'abandon de sa fille, ni à la -trahison de son gendre, ni à l'isolement où on la laissait, ni à la -rupture de tous les liens qui l'attachaient à sa famille. Elle pensa -qu'elle venait d'acheter une invitation, que cette invitation était -au nom d'Outreville, qu'elle ne pouvait servir à Mme Benoît, et qu'on -danserait sans elle à l'hôtel de Croix-Maugars. - - -VI - -Le marquis d'Outreville, confiant dans son bon droit et sûr de l'amour -de Lucile, ne craignait pas d'être poursuivi par sa belle-mère. La -fuite des deux époux fut une promenade d'amoureux. On voyageait un peu -le matin, un peu le soir; on choisissait les gîtes; on s'arrêtait, -comme deux connaisseurs dans un salon de peinture, à tous les frais -paysages; on descendait de voiture, on suivait les sentiers, on -entrait, bras dessus bras dessous, dans les bois; on se perdait -souvent, on se retrouvait toujours. Lucile, aussi marquise qu'une femme -peut l'être, et reconnue en cette qualité par tous les hôteliers de la -route, parcourut en trois semaines le chemin qu'avec sa mère elle avait -dévoré en vingt-quatre heures: cependant le second voyage lui parut -plus court que le premier. - -L'arrivée des deux époux fut une fête dans Arlange: Lucile était -adorée de tous ses vassaux. Les anciens du pays et les doyens de -la forge vinrent lui dire en leur patois qu'ils avaient _trouvé le -temps long après elle_; les compagnes de son enfance se présentèrent -gauchement pour lui apporter le bonjour: elle les reçut dans ses bras. -Elle remboursa largement la bonne grosse monnaie d'amitié que ces -braves gens dépensaient pour elle; elle s'informa des absents; elle -demanda des nouvelles des malades; elle fit rayonner dans tout le -village la joie dont son cœur était plein. - -Ce tribut une fois payé aux souvenirs du premier âge, elle comptait -se retrancher dans la forge avec Gaston, fermer la porte à toutes les -visites, et vivre d'amour au fond de sa retraite. Les enfants ont -l'imprévoyance de ces sauvages de l'Amérique qui coupent l'arbre par le -pied et mangent tous les fruits en un jour. Mais le marquis, depuis son -mariage, avait fait des réflexions sérieuses et deviné le grand secret -de la vie domestique: l'économie du bonheur. Il savait que la solitude -à deux, ce rêve des amants, doit épuiser rapidement les cœurs les plus -riches, et que si l'on se dit tout en un jour, il faut bientôt se -répéter ou se taire. Si tous les jeunes époux n'avaient pas l'habitude -de gaspiller leur bonheur, la lune de miel, que l'univers accuse d'être -trop courte, aurait plus de quatre quartiers. Gaston se sentait -assez de tendresse dans l'âme pour faire durer son bonheur autant que -sa vie, mais à condition de le ménager. Il amena doucement Lucile à -partager son temps entre l'amour, le travail et même l'ennui, ce voisin -salutaire qui ajoute tant de charmes au plaisir. Il l'intéressa à ses -études et à ses recherches; il lui persuada de faire et de recevoir -des visites; il eut l'héroïsme de la conduire chez la baronne de -Sommerfogel! Il se joignit à elle pour prier M. et Mme Jordy de venir -passer à la forge les premières vacances qu'ils pourraient prendre; il -lui dicta cinq ou six lettres destinées à adoucir Mme Benoît et à la -ramener. - -Ces marques de soumission filiale ne firent qu'exaspérer le courroux de -la veuve. Elle n'était pas loin de se croire offensée par des excuses -vaines qui n'avaient pas la vertu de lui ouvrir le moindre salon. Si -elle avait dû oublier un instant ce qu'elle appelait la trahison de -sa fille, l'invitation du marquis de Croix-Maugars, qu'elle portait -sur elle, la lui aurait remise sous les yeux. Elle devint misanthrope -comme tous les esprits faibles lorsqu'ils croient avoir à se plaindre -de quelqu'un. Elle prit en haine l'univers entier, et même son ancien -paradis, le faubourg Saint-Germain: il lui semblait que l'aristocratie -de Paris conspirait contre elle, et que le marquis d'Outreville était -le chef du complot. Si elle ne disait pas un éternel adieu au théâtre -de ses mécomptes, c'était pour ne pas s'avouer vaincue. Elle persistait -à frayer avec la noblesse, mais uniquement pour la braver de plus près: -elle voulait fouler les tapis de la rue de Grenelle comme Diogène -foulait aux pieds le luxe de Platon! Elle ne revit ni Mme de Malésy ni -ses autres débiteurs, excepté le baron de Subressac. Ce n'était pas -quelle espérât de lui aucun service: elle s'était croisé les bras et -n'attendait plus rien que du hasard. Mais le baron lui témoignait du -bon vouloir, et c'est quelque chose, faute de mieux, que l'amitié d'un -baron. - -M. de Subressac était très-vieux à soixante-quinze ans: à vingt-cinq, -il avait été particulièrement jeune. Il avait dépensé, sans compter, -sa vie et sa fortune, et ses aventures d'autrefois défrayaient encore -les conversations intimes des douairières du faubourg. Malheureusement -pour sa vieillesse, il avait oublié de se marier à temps, et il s'était -condamné à la solitude, cette froide compagne des vieux garçons. -Relégué à un quatrième étage avec six mille livres de rentes viagères, -entre un valet de chambre et une cuisinière qui le servaient par -habitude, il haïssait le logis et vivait dehors. Tous les jours, après -déjeuner, il faisait sa toilette avec la coquetterie minutieuse d'une -femme qui prend de l'âge. On a prétendu qu'il mettait du rouge, mais le -fait ne paraît pas bien avéré. Une fois habillé, il faisait à petits -pas cinq ou six visites, bien reçu partout, et invité à dîner sept fois -par semaine. On l'aimait pour le soin qu'il prenait de lui-même et des -autres: il avait pour les femmes de tout âge des attentions exquises -que la jeune génération ne connaît plus. Indépendamment de ce mérite, -le sexe récompensait en lui trente années de loyaux services, comme un -souverain donne les Invalides au soldat vieilli sous le harnois. Je ne -parle pas de cinq ou six aïeules vénérables chez lesquelles il trouvait -cette amitié plus étroite qui est comme de l'amour cristallisé. Grâce -aux bons sentiments qu'il avait semés sur sa route, il était aussi -heureux qu'on peut l'être à soixante-quinze ans lorsqu'on est forcé -d'aller chercher le bonheur hors de chez soi. - -Il n'avait pas d'infirmités, mais dès l'hiver de 1845, ses amis les -plus intimes commencèrent à s'apercevoir qu'il baissait. Il n'était -plus aussi éveillé à la conversation; il avait des absences. Sa parole -semblait moins vive et sa langue moins déliée. Enfin, symptôme plus -grave, il ne savait plus résister au sommeil. Un soir, après dîner, -chez le marquis de Croix-Maugars, il s'endormit sur sa chaise. Mme -de Malésy, un de ses caprices de 1815, s'en aperçut la première et -cita à ce propos un dicton menaçant: «Jeunesse qui veille, vieillesse -qui dort, présages de mort.» En avril 1846, le baron fut pris d'un -étourdissement devant la caserne de la rue Bellechasse; il serait -tombé sur le pavé sans un brigadier de chasseurs qui le retint dans -ses bras. Cette circonstance lui fit vivement sentir le regret d'une -voiture: on était toujours heureux de recevoir ses visites, mais on ne -le faisait pas prendre chez lui. Mme Benoît fut la première qui eut -pour lui des soins si délicats. Soit qu'elle l'attendît, soit qu'il -prît congé d'elle, elle n'oubliait jamais de mettre à sa disposition -la plus douce de ses voitures et les coussins les plus moelleux. Elle -se montra plus attentive que les vieilles amies, et n'en soyez point -étonné: il était pour elle une espérance, pour les autres un souvenir. -Le jour où elle n'attendit plus rien de lui, après le départ de Lucile, -elle ne diminua rien de ses attentions, bien au contraire. Elle -éprouvait un plaisir amer à combler le seul gentilhomme qui fût de ses -amis. Elle disait en elle-même: «Les imbéciles! voilà pourtant comme -je les aurais choyés tous!» Le baron se prit d'une amitié véritable -pour celle qui le traitait si bien. Les vieillards sont comme les -enfants: ils s'attachent par instinct à ceux qui prennent soin de leur -faiblesse. Il la fit profiter des loisirs que la saison lui laissait; -pendant qu'une grande moitié du faubourg courait à la campagne pour -se reposer des plaisirs de l'hiver, il prit ses quartiers dans la rue -Saint-Dominique, et vint presque tous les jours dîner en bourgeoisie. -Le repas était commandé pour lui: on lui servait les plats qu'il -aimait. Il mangeait lentement: Mme Benoît prit exemple sur lui, pour -n'avoir pas l'air de l'attendre. Il aimait les vieux vins; elle lui -servit la crème de sa cave. Au dessert elle lui contait ses doléances, -et il l'écoutait. Il en vint à la plaindre sérieusement de ses maux -imaginaires. Elle pleurait, et, comme les larmes sont contagieuses, il -pleurait avec elle. Trois mois après le départ de Lucile, il était de -la maison. Il s'était acoquiné à cette vie facile et grasse et à ces -plaisirs tranquilles qui ne lui coûtaient qu'un peu de compassion. Un -soir, c'était vers la fin de septembre, il dit à Mme Benoît: - -«Je ne suis plus bon à rien, ma pauvre charmante: je ressemble à une -vieille tapisserie qui montre partout la corde, et dont le dessin -est aux trois quarts effacé; mais, tel que je suis, je peux encore -vous donner ce que vous avez souhaité toute la vie: voulez-vous être -baronne? Ce n'est pas un mari que je vous propose, ce n'est qu'un nom. -A votre âge, et faite comme vous voilà, vous mériteriez mieux; mais -j'offre ce que j'ai. Quelque chose me dit que je ne vous ennuierai pas -longtemps, et que ma vieillesse sera tôt finie; je crois même que nous -ferons bien de nous hâter, si vous voulez devenir Mme de Subressac. -J'ai beaucoup de relations dans le faubourg; on m'aime un peu partout: -que j'aie seulement le temps de vous présenter à mes amis! Après ma -mort, ils continueront à vous recevoir pour l'amour de moi. Alors rien -ne vous empêchera, si le cœur vous en dit, de choisir un homme de votre -âge, qui sera votre mari en vérité et non plus en effigie. Méditez -cette proposition: prenez huit jours pour réfléchir, prenez-en quinze, -je suis encore bon pour quinze jours. Écrivez à vos enfants; peut-être -la crainte de ce mariage les décidera-t-elle à faire ce que vous -voulez. Pour moi, quoi qu'il arrive, je mourrai plus tranquille si j'ai -la consolation d'avoir contribué à votre bonheur.» - -Mme Benoît n'était nullement préparée à ces ouvertures; cependant elle -ne perdit pas deux jours en réflexions. Une heure après le départ du -baron, son parti était pris. Elle se dit: «J'ai juré que je ne me -remarierais pas; mais auparavant j'avais juré d'entrer au faubourg. -Cette fois, du moins, je suis sûre de n'être point battue par mon mari! -J'épouse le baron, je dénature ma fortune, et je déshérite la marquise -de tout ce qu'il me sera possible de lui enlever: à l'ouvrage!» - -Elle fit porter sa réponse à M. de Subressac, et dès le lendemain, sans -écrire à ses enfants, elle hâta les apprêts de son mariage. Jamais -amant passionné ne courut plus ardemment à ses noces: c'est que Mme -Benoît épousait bien mieux qu'un homme, elle épousait le faubourg! -Une légère indisposition de M. de Subressac l'avertit qu'elle n'avait -pas de temps à perdre: elle prit des ailes et déploya plus d'activité -qu'aux approches du mariage de sa fille. Tandis que le baron était -retenu dans la chambre, la fiancée courait de la mairie à l'étude du -notaire, et de l'étude à la sacristie. Elle trouvait encore le temps -de voir son cher malade et de causer avec le médecin. La cérémonie -était fixée au 15 octobre. Le 14, M. de Subressac, qui allait mieux, se -plaignit d'une pesanteur à la tête; le docteur parla de le saigner; Mme -Benoît le fit taire; la saignée fut remise au lendemain, le mal de tête -se dissipa, et les futurs époux dînèrent ensemble de bon appétit. - -Le mois d'octobre fut charmant en 1846: on se serait cru aux premiers -jours de septembre, et le soleil donnait au calendrier un éclatant -démenti. Les vendanges furent belles dans toute la France, et même en -Lorraine. Tandis que Mme Benoît poursuivait ardemment sa baronnie, -sa fille et son gendre jouissaient de l'automne dans la compagnie -de leurs amis. M. et Mme Jordy avaient quitté leurs affaires pour -venir passer trois semaines à Arlange. Mme Mélier les garda huit -jours et leur permit ensuite d'habiter la forge; ni les mères ni les -maris ne refusent rien à une jeune femme enceinte de quatre mois. Une -étroite amitié s'était établie entre le raffineur et le forgeron. Ils -chassaient tous les jours ensemble, tandis que leurs femmes cousaient -une layette de prince. Robert appelait la marquise _Lucile_ et Gaston -disait _Céline_ à Mme Jordy. Le jour même où le marquis devait gagner -un beau-père et perdre une fortune, les deux couples, éveillés au -petit jour, s'embarquèrent ensemble dans un char à bancs solide, à -l'épreuve de toutes les ornières de la forêt. La rosée en grosses -gouttes étincelait dans les herbes; les feuilles jaunies descendaient -en tournoyant dans l'air et venaient se coucher au pied des arbres. Les -rouges-gorges familiers suivaient de branche en branche la course de la -voiture; la bergeronnette courait en hochant la queue jusque sous les -pieds des chevaux. De temps en temps un lapin effarouché, les oreilles -couchées en arrière, passait comme un éclair au travers de la route. -L'air piquant du matin colorait le visage des jeunes femmes. Je ne sais -rien de charmant comme ces frissons de l'automne entre les chaleurs -accablantes de l'été et les glaces brutales de l'hiver. Le chaud -nous énerve, le froid nous roidit; une douce fraîcheur raffermit les -ressorts du corps et de l'esprit, stimule notre activité et redouble -le bonheur de vivre. - -Après une longue promenade, qui ne parut longue à personne, les quatre -amis descendirent de voiture. Lucile, qui commandait l'expédition, -les conduisit à une belle place verte, sous un grand chêne, auprès -d'une petite source encadrée de cresson. Mme Jordy, paresseuse par -devoir, s'établit commodément sur l'herbe des bois, plus fine et plus -moelleuse que les meilleures fourrures, tandis que son mari vidait -les coffres du char à bancs et que le marquis allumait un grand feu -pour le déjeuner; Lucile y jetait des brassées de feuilles sèches et -des poignées de branches mortes; puis Robert découpa les perdreaux -froids, et la marquise employa tous ses talents à faire une magnifique -omelette. Puis on mit le café auprès du feu, à distance respectueuse, -en recommandant au marquis de ne pas le laisser cuire. Alors commença -un de ces tournois d'appétit qui seraient ridicules à la ville et qui -sont délicieux à la campagne; et lorsqu'un gland tombait dans un verre, -on riait à tout rompre, et l'on trouvait que le vieux chêne avait -beaucoup d'esprit. - -Il n'était pas loin de midi lorsqu'on livra la table aux laquais -et au cocher. Les deux jeunes femmes prirent un sentier qu'elles -connaissaient de longue date, marchèrent d'un pas gaillard jusqu'à la -lisière du bois, et jetèrent leurs maris en pleine vendange dans les -vignes de Mme Mélier. - -Un doux soleil éclairait les feuilles pourpres de la vigne. Les ceps -robustes enfonçaient dans le sol leurs racines noueuses, comme un -enfant vigoureux se cramponne au sein de sa nourrice. La belle terre -rouge, légèrement détrempée par l'automne, s'attachait aux pieds des -vendangeurs, et chacun d'eux en portait un petit arpent à sa chaussure. -Deux chariots chargés de larges cuves attendaient au bas du coteau, -et d'instant en instant un vigneron courbé sous le poids venait y -verser sa hotte pleine. Un peu plus loin, deux bambins de six ans -surveillaient d'un œil affamé le repas des vendangeurs. Une énorme -soupe aux choux lançait en bouillonnant ses vapeurs succulentes; les -pommes de terre cuisaient sous la cendre, et le lait caillé attendait -son tour dans les jarres de grès bleu. Le regard des deux enfants -disait avec une certaine éloquence: «Oh! des pommes de terre bien -chaudes, avec du lait caillé bien froid!» - -Les vendangeuses en jupon court chantaient du haut de leur tête une -poésie champêtre. Cette bruyante gaieté profite au maître de la vigne: -«Bouche qui mord à la chanson ne mord pas à la grappe.» - -Tandis que Gaston et Robert gravissaient la colline et passaient en -revue un front de bataille hérissé d'échalas, une étrange discussion -s'élevait entre les deux amies, auprès de la cuisine des vendangeurs. - -«Es-tu folle? disait Mme Jordy; cette soupe doit être détestable. - ---Rien qu'une assiettée! disait la marquise. - ---Mais tu viens de déjeuner! - ---J'ai faim de cette soupe-là. - ---Si tu as faim, retournons à la voiture. - ---Non, c'est de la soupe qu'il me faut; demandes-en pour moi, ou j'en -volerai. J'en meurs d'envie! - ---Des larmes! Oh! ceci devient grave. Je croyais que les envies -n'étaient permises qu'à moi. Mais, au fait, qui sait? mangez, madame, -mangez.» - -La mignonne marquise dévora la portion d'un batteur en grange. Mme -Jordy s'étonnait qu'on pût avoir un si farouche appétit lorsqu'on ne -mangeait pas pour deux. Elle prit son amie à part, lui adressa mille et -une questions, et causa longtemps avec elle. La conclusion fut qu'il -faudrait demander l'avis du médecin. - -«Nous vous dérangeons? demanda Gaston qui revenait sur ses pas. - ---Point du tout, répondit Mme Jordy; nous causions chiffons. - ---Ah! - ---Mon Dieu, oui. Vous savez que nous travaillons à une layette. - ---Eh bien? - ---Eh bien, il nous vient une inquiétude sérieuse. - ---Et laquelle? - ---Nous craignons d'être obligées d'en faire deux.» - -Gaston sentit ses jambes plier sous lui: c'était pourtant un homme -solide. Il proposa de remonter en voiture et de courir chez le médecin. -«Quel bonheur! disait Lucile. Si le docteur dit oui, j'écris demain à -maman.» - -Le même jour, Mme Benoît monta, à dix heures du matin, dans le célèbre -carrosse qu'on venait enfin de terminer, mais en changeant les armes. -Avant de gravir l'escalier de velours qui servait de marchepied, elle -lorgna complaisamment le tortil du baron et l'écusson des Subressac. -Contrairement à l'usage, c'était la mariée qui allait chercher son -mari. Elle monta d'un pas léger jusqu'au quatrième étage, sonna -vivement, et se trouva face à face avec deux serviteurs en larmes: -le baron était mort subitement pendant la nuit. La pauvre mariée -éprouva la douleur foudroyante de Calypso lorsqu'elle apprit le départ -d'Ulysse. Elle voulut voir ce qui restait du baron: elle toucha sa main -froide, elle s'assit auprès de son lit, accablée, stupide et sans -larmes. En voyant ce désespoir, le vieux valet de chambre, qui savait -la liste des amours de son maître, se dit que personne ne l'avait aimé -comme Mme Benoît. - -Ce fut Mme Benoît qui pourvut aux funérailles du baron. Elle assura -l'avenir de ses vieux domestiques en disant: «Il m'appartient de payer -ses dettes: ne suis-je pas sa veuve aux yeux de Dieu?» Elle résolut -de porter son deuil. Elle suivit le convoi jusqu'au cimetière. Tout -le faubourg y était. Lorsqu'elle vit la longue file de voitures qui -s'avançaient au pas derrière la sienne, elle fondit en larmes, et -s'écria au milieu des sanglots: «Que je suis malheureuse! Tous ces -gens-là seraient venus danser chez moi!» - -Comme elle rentrait à l'hôtel, écrasée sous le poids de la douleur, on -lui remit la lettre suivante: - - - «Chère maman, - -«Voici la sixième lettre que je vous écris sans obtenir deux lignes -de réponse; mais, pour cette fois, je suis sûre du succès. Je ne vous -répéterai pas que nous vous aimons, que nous regrettons de vous avoir -fait de la peine, que vous nous manquez, que nous commençons à allumer -du feu le soir, et que votre fauteuil vide nous met les larmes aux -yeux: vous avez résisté à toutes ces bonnes raisons-là, et il faut des -arguments plus victorieux pour vous décider. Écoutez donc: si vous -voulez être bonne et revenir auprès de nous, je vous donnerai pour -récompense.... un petit-fils! Je n'essaye pas de vous dépeindre notre -joie; il vaut mieux que vous veniez la voir et la partager. - - «LUCILE D'OUTREVILLE - - -«Oui-dà, s'écria Mme Benoît, un petit-fils! Et si c'était une -petite-fille!» - -Elle courut à la cheminée, et poursuivit, en se mirant dans une glace: -«J'ai quarante-deux ans; dans seize ans, ma petite-fille fera son -entrée dans le monde; ses parents ne sortiront jamais d'Arlange: qui -est-ce qui la conduira au faubourg, si ce n'est moi? Chère petite! -je l'aime déjà. J'aurai cinquante-huit ans, je serai encore jeune; -et d'ici là, je ne ferai pas la sottise de me laisser mourir comme -certains vieux maladroits. En route pour Arlange! - ---Madame, interrompit Julie, on vient de _la Reine Artémise_ avec des -étoffes de deuil. - ---Renvoyez-moi ces gens-là! Est-ce qu'on se moque de moi? Le baron ne -m'était rien, et je ne veux pas étaler des regrets ridicules. - ---Mais, madame, c'est madame qui a dit.... - ---Mademoiselle Julie, quand votre maîtresse vous parle, il ne vous -appartient pas de dire _mais_. Parce que j'ai supporté vos défauts -pendant quinze ans, vous avez peut-être cru que j'étais engagée avec -vous pour la vie? C'est comme maître Pierre, votre fidèle ami, qui -suit vos bons exemples et n'en veut faire qu'à sa tête. Vous me servez -passablement mal; et ce qui est beaucoup plus grave, il vous est arrivé -à tous deux de manquer grossièrement à Mme la marquise d'Outreville. -Ne venez pas encore objecter que c'est moi qui avais dit. Le fait est -que ma fille ne peut plus vous voir ni l'un ni l'autre; et comme je -retourne à Arlange.... - ---Je comprends; madame nous punit de lui avoir obéi.» - -C'est ainsi que Mme Benoît congédia ses alliés avant la signature de -la paix. Deux jours plus tard, son sourire éclairait Arlange. Elle ne -parla point du passé; elle s'abstint de toutes récriminations; elle se -réconcilia franchement avec sa fille et son gendre: peu s'en fallut -qu'elle ne convînt de ses torts. - -«Mes enfants, dit-elle, que vous êtes bien ici! Restez-y longtemps, -restez-y toujours! Gaston avait bien raison de faire l'éloge de la -campagne: c'est là qu'on se porte bien et qu'on élève les belles -familles. Donnez-moi beaucoup de petits-enfants; je ne me plaindrai -jamais d'en avoir trop. C'est moi qui doterai vos filles: ainsi, ma -Lucette, règle-toi là-dessus. Mais comprenez-vous cet engouement qu'ils -ont pour Paris? C'est une ville abominable; je n'y ai trouvé que -déboires, et je n'y remettrai jamais les pieds que pour conduire mes -petits-enfants dans le monde!» - -Sept mois plus tard, la marquise accoucha d'un garçon. Il fut le -filleul de Mme Jordy; Mme Benoît ne voulut pas être sa marraine. - -«J'attends les filles,» dit-elle. - -Dans les dix années qui viennent de s'écouler, Lucile a donné sept -enfants à son mari, et une si heureuse fécondité ne paraît pas l'avoir -fatiguée. Elle a gagné un peu d'embonpoint sans rien perdre de sa -grâce: les cerisiers en sont-ils moins beaux parce qu'ils portent tous -les ans des cerises? Gaston, fidèle aux deux passions de sa jeunesse, -consacre la meilleure partie de son temps à Lucile, et le reste à la -science. Son usine prospère aussi bien que son ménage. Il a poussé -vigoureusement les progrès de l'industrie métallurgique; il a précipité -la baisse des fers: grâce à lui, la tonne des rails est tombée de 360 -francs à 285, et il ne désespère pas de l'amener à 200, comme il le -promettait jadis à son ami l'ingénieur des salines. C'est, d'ailleurs, -un beau forgeron que le marquis d'Outreville, et vous ne lui donneriez -pas plus de trente ans: les années ont si peu de prise sur l'homme -heureux! - -Mais Mme Benoît est une petite vieille femme fondue, amaigrie, ridée, -maussade, insupportable aux autres et à elle-même. C'est qu'elle a -attendu vainement la petite tête blonde sur laquelle elle fondait ses -dernières espérances. Les sept enfants du marquis sont sept garnements -joufflus qui se roulent du matin au soir dans la poussière, qui trouent -leurs vestes aux coudes et leurs pantalons aux genoux, qui ont des -engelures l'hiver, et les mains rouges en toute saison, et qui iront -tout seuls au faubourg Saint-Germain, s'ils ont jamais la curiosité de -voir le paradis de leur grand'mère. - -Gabrielle-Auguste-Éliane mourra comme Moïse sur le mont Nébo, sans -avoir mis le pied sur la terre promise. - - -FIN. - - - - -TABLE. - - - DÉDICACE Page 1 - - Les Jumeaux de l'hôtel Corneille 3 - - L'Oncle et le Neveu 73 - - Terrains à vendre 108 - - Le Buste 165 - - Gorgeon 271 - - La Mère de la Marquise 300 - - -FIN DE LA TABLE. - - - 5458.--PARIS. IMPRIMERIE A. L. GUILLOT - 7, rue des Canettes, 7 - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MARIAGES DE PARIS *** - -***** This file should be named 64202-0.txt or 64202-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/6/4/2/0/64202/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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