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-The Project Gutenberg eBook of Les mariages de Paris, by Edmond About
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Les mariages de Paris
-
-Author: Edmond About
-
-Release Date: January 02, 2021 [eBook #64202]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity, Pierre Lacaze and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by The Internet
- Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MARIAGES DE PARIS ***
-
-
- LES
-
- MARIAGES DE PARIS
-
-
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-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-
-FORMAT IN-8
-
- LE ROMAN D'UN BRAVE HOMME. 1 vol. illustré de 52 compositions
- par _Adrien Marie_; 2e édit. broché, 10 fr.;--relié 14 »
-
- L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE. 1 vol. illustré de 61 compositions
- par _Eugène Courboin_; broché, 10 fr.--relié. 14 »
-
- Mis en vente par livraisons à 50 centimes, au mois de janvier 1885.
-
-
-FORMAT IN-16
-
- ALSACE (1871-1872); 5e édition. 1 vol. 3 50
-
- CAUSERIES; 2e édition. 2 vol. 7 »
- Chaque volume se vend séparément 3 50
-
- LA GRÈCE CONTEMPORAINE; 8e édition. 1 vol. 3 50
- Le même ouvrage, édition illustrée 4 »
-
- LE PROGRÈS; 4^e édition. 1 vol. 3 50
-
- LE TURCO.--LE BAL DES ARTISTES.--LE POIVRE.--L'OUVERTURE
- AU CHÂTEAU.--TOUT PARIS.--LA CHAMBRE
- D'AMI.--CHASSE ALLEMANDE.--L'INSPECTION GÉNÉRALE.--LES
- CINQ PERLES; 4e édition. 1 vol. 3 50
-
- SALON DE 1864. 1 vol. 3 50
-
- SALON DE 1866. 1 vol. 3 50
-
- THÉÂTRE IMPOSSIBLE (Guillery.--L'assassin.--L'éducation
- d'un prince.--Le chapeau de sainte Catherine);
- 2e édition. 1 vol. 3 50
-
- L'A B C DU TRAVAILLEUR: 4e édition. 1 vol. 3 50
-
- LES MARIAGES DE PROVINCE; 6e édition. 1 vol. 3 50
-
- LA VIEILLE ROCHE. Trois parties qui se vendent séparément:
- 1re partie: _Le Mari imprévu_; 5e édition. 1 vol. 3 50
- 2e partie: _Les Vacances de la Comtesse_; 4e édit. 1 vol. 3 50
- 3e partie: _Le Marquis de Lanrose_; 3e édition. 1 vol. 3 50
-
- LE FELLAH; 4e édition. 1 vol. 3 50
-
- L'INFÂME; 3e édition. 1 vol. 3 50
-
- MADELON; 10e édition. 1 vol. 3 50
-
- LE ROMAN D'UN BRAVE HOMME; 35e mille. 1 vol. 3 50
-
- DE PONTOISE À STAMBOUL. 1 vol. 3 50
-
-
- GERMAINE; 57e mille. 1 vol. 2 »
-
- LE ROI DES MONTAGNES; 16e édition. 1 vol. 2 »
-
- LES MARIAGES DE PARIS; 77e mille. 1 vol. 2 »
-
- L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE; 37e mille. 1 vol. 2 »
-
- TOLLA; 50e mille. 1 vol. 2 »
-
- MAÎTRE PIERRE; 9e édition. 1 vol. 2 »
-
- TRENTE ET QUARANTE.--SANS DOT.--LES PARENTS DE BERNARD;
- 40e mille. 1 vol. 2 »
-
-
- LE CAPITAL POUR TOUS. Brochure in-18 » 10
-
-
-5458.--Paris. Imprimerie A. L. Guillot, 7, rue des Canettes.
-
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-
- LES
-
- MARIAGES DE PARIS
-
- PAR
-
- EDMOND ABOUT
-
-
- SOIXANTE-QUINZIEME MILLE
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE HACHETTE ET
- 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
-
- 1885
-
- Droits de propriété et de traduction réservés
-
-
-
-
-A
-
-MADAME L. HACHETTE.
-
-
- MADAME,
-
-J'ai vu, ces jours passés, un auteur bien en peine. Il avait écrit,
-au coin du feu, entre sa mère et sa sœur, une demi-douzaine de contes
-bleus qui pouvaient former un volume. Restait à faire la préface; car
-un livre sans préface ressemble à un homme qui est sorti sans chapeau.
-L'auteur, modeste comme nous le sommes tous, voulait faire l'éloge de
-son œuvre. Il grillait de dire au public: «Mes contes sont honnêtes,
-sains et de bonne compagnie; on n'y trouvera ni un mot grossier, ni
-une phrase trop court vêtue, ni une de ces tirades langoureuses qui
-propagent dans les familles la peste du sentiment; les maris peuvent
-les donner à leurs femmes et les mères à leurs filles.» Voilà ce
-que l'auteur aurait voulu dire; mais il est si malaisé de se louer
-soi-même, que la préface lui aurait coûté plus de temps que l'ouvrage.
-Savez-vous alors ce qu'il fit? Il écrivit sur la première page le
-nom cher et respecté d'une femme du monde et d'une charmante mère de
-famille, sûr que ce nom le recommanderait mieux que tous les éloges,
-et que les lectrices les plus ombrageuses ouvriraient sans défiance un
-livre qui a l'honneur de vous être dédié.
-
- EDM. ABOUT.
-
-
-
-
-LES
-
-MARIAGES DE PARIS.
-
-
-
-
-LES JUMEAUX DE L'HOTEL CORNEILLE.
-
-
-I
-
-Lorsque j'étais candidat à l'École normale (c'était au mois d'octobre
-de l'an de grâce 1848), je me liai d'amitié avec deux de mes
-concurrents, les frères Debay. Ils étaient Bretons, nés à Auray, et
-élevés au collége de Vannes. Quoiqu'ils fussent du même âge, à quelques
-minutes près, ils ne se ressemblaient en rien, et je n'ai jamais vu
-deux jumeaux si mal assortis. Matthieu Debay était un petit homme de
-vingt-trois ans, passablement laid et rabougri. Il avait les bras
-trop longs, les épaules trop hautes et les jambes trop courtes: vous
-auriez dit un bossu qui a égaré sa bosse. Son frère Léonce était un
-type de beauté aristocratique: grand, bien pris, la taille fine, le
-profil grec, l'œil fier, la moustache superbe. Ses cheveux, presque
-bleus, frissonnaient sur sa tête comme la crinière d'un lion. Le pauvre
-Matthieu n'était pas roux, mais il l'avait échappé belle: sa barbe
-et ses cheveux offraient un échantillon de toutes les couleurs. Ce
-qui plaisait en lui, c'était une paire de petits yeux gris, pleins de
-finesse, de naïveté, de douceur, et de tout ce qu'il y a de meilleur
-au monde. La beauté, bannie de toute sa personne, s'était réfugiée
-dans ce coin-là. Lorsque les deux frères venaient aux examens, Léonce
-faisait siffler une petite canne à pomme d'argent qui excita bien des
-jalousies; Matthieu traînait philosophiquement sous son bras un gros
-parapluie rouge qui lui concilia la bienveillance des examinateurs.
-Cependant il fut refusé comme son frère: le collége de Vannes ne leur
-avait point appris assez de grec. On regretta Matthieu à l'école: il
-avait la vocation, le désir de s'instruire, la rage d'enseigner; il
-était né professeur. Quant à Léonce, nous pensions unanimement que ce
-serait grand dommage si un garçon si bien bâti se renfermait comme nous
-dans le cloître universitaire. Sa prise de robe nous aurait contristés
-comme une prise d'habit.
-
-Les deux frères n'étaient pas sans ressource. Nous trouvions même
-qu'ils étaient riches, lorsque nous comparions leur fortune à la nôtre:
-ils avaient l'oncle Yvon. L'oncle Yvon, ancien capitaine au cabotage,
-puis armateur pour la pêche aux sardines, possédait plusieurs bateaux,
-beaucoup de filets, quelques biens au soleil et une jolie maison sur
-le port d'Auray, devant le _Pavillon d'en bas_. Comme il n'avait
-jamais trouvé le temps de se marier, il était resté garçon. C'était un
-homme de grand cœur, excellent pour le pauvre monde et surtout pour
-sa famille, qui en avait bon besoin. Les gens d'Auray le tenaient en
-haute estime; il était du conseil municipal, et les petits garçons lui
-disaient en ôtant leur casquette: «Bonjour, capitaine Yvon!» Ce digne
-homme avait recueilli dans sa maison M. et Mme Debay, et il économisait
-deux cents francs par mois pour les enfants.
-
-Grâce à cette munificence, Léonce et Matthieu purent se loger à l'hôtel
-Corneille, qui est l'hôtel des Princes du quartier latin. Leur chambre
-coûtait cinquante francs par mois; c'était une belle chambre. On y
-voyait deux lits d'acajou avec des rideaux rouges, et deux fauteuils,
-et plusieurs chaises, et une armoire vitrée pour serrer les livres, et
-même (Dieu me pardonne!) un tapis. Ces messieurs mangeaient à l'hôtel;
-la pension n'y était pas mauvaise à 75 fr. par mois. Le vivre et le
-couvert absorbaient les deux cents francs de l'oncle Yvon; Matthieu
-pourvut aux autres dépenses. Son âge ne lui permettait pas de se
-présenter une seconde fois à l'École normale. Il dit à son frère:
-«Je vais me préparer aux examens de la licence ès lettres. Une fois
-licencié, j'écrirai mes thèses pour le doctorat, et le docteur Debay
-obtiendra un jour ou l'autre une suppléance dans quelque faculté. Toi,
-tu feras ta médecine ou ton droit, tu es libre.
-
-Et de l'argent? demanda Léonce.
-
---Je battrai monnaie. Je me suis présenté à Sainte-Barbe, et j'ai
-demandé des leçons. On m'a accepté pour répétiteur des élèves de
-troisième et de seconde: deux heures de travail tous les matins, et
-deux cents francs tous les mois. Il faudra me lever à cinq heures; mais
-nous serons riches.
-
---Et puis, ajouta Léonce, tu appartiens à la famille des matineux, et
-c'est un plaisir pour toi que de réveiller le soleil.»
-
-Léonce choisit le droit. Il parlait comme un oracle, et personne
-ne doutait qu'il ne fît un excellent avocat. Il suivait les cours,
-prenait des notes et les rédigeait avec soin; après quoi il faisait
-sa toilette, courait Paris, se montrait aux quatre points cardinaux,
-et passait la soirée au théâtre. Matthieu, vêtu d'un paletot noisette
-que je vois encore, écoutait tous les professeurs de la Sorbonne,
-et travaillait le soir à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Tout le
-quartier latin connaissait Léonce; personne au monde ne soupçonnait
-l'existence de Matthieu.
-
-J'allais les voir à presque toutes mes sorties; c'est-à-dire le jeudi
-et le dimanche. Ils me prêtaient des livres, Matthieu avait un culte
-pour Mme Sand; Léonce était fanatique de Balzac. Le jeune professeur se
-délassait dans la compagnie de François le Champi, du Bonhomme Patience
-ou des Bessons de la Bessonière. Son âme simple et sérieuse cheminait
-en rêvant dans le sillon rougeâtre des charrues, dans les sentiers
-bordés de bruyères ou sous les grands châtaigniers qui ombragent la
-mare au Diable. L'esprit remuant de Léonce suivait des chemins tout
-différents. Curieux de sonder les mystères de la vie parisienne, avide
-de plaisir, de lumière et de bruit, il aspirait dans les romans de
-Balzac un air enivrant comme le parfum des serres chaudes. Il suivait
-d'un œil ébloui les fortunes étranges des Rubempré, des Rastignac, des
-Henry de Marsay. Il entrait dans leurs habits, se glissait dans leur
-monde, assistait à leurs duels, à leurs amours, à leurs entreprises,
-à leurs victoires; il triomphait avec eux. Puis il venait se regarder
-dans la glace. «Étaient-ils mieux que moi? Est-ce que je ne les vaux
-pas? Qu'est-ce qui m'empêcherait de réussir comme eux! J'ai leur
-beauté, leur esprit, une instruction qu'ils n'ont jamais eue, et,
-ce qui vaut mieux encore, le sentiment du devoir. J'ai appris dès le
-collége la distinction du bien et du mal. Je serai un de Marsay moins
-les vices, un Rubempré sans Vautrin, un Rastignac scrupuleux: quel
-avenir! toutes les jouissances du plaisir et tout l'orgueil de la
-vertu!» Quand les deux frères, l'œil fermé à demi, interrompaient leur
-lecture pour écouter quelques voix intérieures, Léonce entendait le
-tintement des millions de Nucingen ou de Gobsek, et Matthieu le bruit
-frétillant de ces clochettes rustiques qui annoncent le retour des
-troupeaux.
-
-Nous sortions quelquefois ensemble. Léonce nous promenait sur le
-boulevard des Italiens et dans les beaux quartiers de Paris. Il
-choisissait des hôtels, il achetait des chevaux, il enrôlait des
-laquais. Lorsqu'il voyait une tête désagréable dans un joli coupé,
-il nous prenait à partie: «Tout marche de travers, disait-il, et
-l'univers est un sot pays. Est-ce que cette voiture ne nous irait pas
-cent fois mieux?» Il disait _nous_ par politesse. Sa passion pour les
-chevaux était si violente, que Matthieu lui prit un abonnement de vingt
-cachets au manége. Matthieu, lorsque nous lui laissions le soin de
-nous conduire, s'acheminait vers les bois de Meudon et de Clamart. Il
-prétendait que la campagne est plus belle que la ville, même en hiver,
-et les corbeaux sur la neige flattaient plus agréablement sa vue que
-les bourgeois dans la crotte. Léonce nous suivait en murmurant et en
-traînant le pied. Au plus profond des bois, il rêvait des associations
-mystérieuses comme celle des Treize, et il nous proposait de nous
-liguer ensemble pour la conquête de Paris.
-
-De mon côté, je fis faire à mes amis quelques promenades curieuses.
-Il s'est fondé à l'École normale un petit bureau de bienfaisance. Une
-cotisation de quelques sous par semaine, le produit d'une loterie
-annuelle et les vieux habits de l'école composent un modeste fonds où
-l'on prend tous les jours sans jamais l'épuiser. On distribue dans le
-quartier quelques cartons imprimés qui représentent du bois, du pain ou
-du bouillon, quelques vêtements, un peu de linge et beaucoup de bonnes
-paroles. La grande utilité de cette petite institution est de rappeler
-aux jeunes gens que la misère existe. Matthieu m'accompagnait plus
-souvent que Léonce dans les escaliers tortueux du 12e arrondissement.
-Léonce disait: «La misère est un problème dont je veux trouver la
-solution. Je prendrai mon courage à deux mains, je surmonterai tous
-mes dégoûts, je pénètrerai jusqu'au fond de ces maisons maudites où le
-soleil et le pain n'entrent pas tous les jours; je toucherai du doigt
-cet ulcère qui ronge notre société, et qui l'a mise, tout récemment
-encore, à deux doigts du tombeau; je saurai dans quelle proportion le
-vice et la fatalité travaillent à la dégradation de notre espèce.» Il
-disait d'excellentes choses, mais c'était Matthieu qui venait avec moi.
-
-Il me suivit un jour rue Traversine, chez un pauvre diable dont le nom
-ne me revient pas. Je me rappelle seulement qu'on l'avait surnommé _le
-Petit-Gris_, parce qu'il était petit et que ses cheveux étaient gris.
-Il avait une femme et point d'enfants, et il rempaillait des chaises.
-Nous lui fîmes notre première visite au mois de juillet 1849. Matthieu
-se sentit glacé jusqu'au fond des os en entrant dans la rue Traversine.
-
-C'est une rue dont je ne veux pas dire de mal, car elle sera démolie
-avant six mois. Mais, en attendant, elle ressemble un peu trop aux rues
-de Constantinople. Elle est située dans un quartier de Paris que les
-Parisiens ne connaissent guère; elle touche à la rue de Versailles,
-à la rue du Paon, à la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève; elle
-est parallèle à la rue Saint-Victor. Peut-être est-elle pavée ou
-macadamisée, mais je ne réponds de rien: le sol est couvert de paille
-hachée, de débris de toute espèce, et de marmots bien vivants qui
-se roulent dans la boue. A droite et à gauche s'élèvent deux rangs
-de maisons hautes, nues, sales, percées de petites fenêtres sans
-rideaux. Des haillons assez pittoresques émaillent chaque façade, en
-attendant que le vent prenne la peine de les sécher. La rue de Rivoli
-est beaucoup mieux, mais le Petit-Gris n'avait pas trouvé à louer rue
-de Rivoli. Il nous raconta sa misère: il gagnait un franc par jour.
-Sa femme tressait des paillassons et gagnait de cinquante à soixante
-centimes. Leur logement était une chambre au cinquième; leur parquet,
-une couche de terre battue; leur fenêtre, une collection de papiers
-huilés. Je tirai de ma poche quelques bons de pain et de bouillon. Le
-Petit-Gris les reçut avec un sourire légèrement ironique.
-
-«Monsieur, me dit-il, vous me pardonnerez si je me mêle de ce qui ne me
-regarde point, mais j'ai dans l'idée que ce n'est pas avec ces petits
-cartons-là qu'on guérira la misère. Autant mettre de la charpie sur
-une jambe de bois. Vous avez pris la peine de monter mes cinq étages
-avec monsieur votre ami, pour m'apporter six livres de pain et deux
-litres de bouillon. Nous en voilà pour deux jours. Mais reviendrez-vous
-après-demain? C'est impossible: vous avez autre chose à faire. Dans
-deux jours je serai donc au même cran que si vous n'étiez pas venu.
-J'aurai même plus grand faim, car l'estomac est féroce au lendemain
-d'un bon dîner. Si j'étais riche comme vous autres,--ici Matthieu
-m'enfonça son coude dans le flanc,--je m'arrangerais de façon à tirer
-les gens d'affaire pour le reste de leurs jours.
-
---Et comment? si la recette est bonne, nous en profiterons.
-
---Il y a deux manières; on leur achète un fonds de commerce, ou on leur
-procure une place du gouvernement.
-
---Tais-toi donc, lui dit sa femme, je t'ai toujours dit que tu te
-ferais du tort avec ton ambition.
-
---Où est le mal, si je suis capable? J'avoue que j'ai toujours eu
-l'idée de demander une place. On m'offrirait dix francs pour m'établir
-marchand des quatre saisons ou pour acheter un fonds d'allumettes, je
-ne refuserais certainement pas, mais je regretterais toujours un peu la
-place que j'ai en vue.
-
---Et quelle place, s'il vous plaît? demanda Matthieu.
-
---Balayeur de la ville de Paris. On gagne ses vingt sous par jour, et
-l'on est libre à dix heures du matin, au plus tard. Si vous pouviez
-m'obtenir cela, mes bons messieurs, je doublerais mon gain, j'aurais de
-quoi vivre, vous seriez dispensés de monter ici avec des petits cartons
-dans vos poches, et c'est moi qui irais vous remercier chez vous.»
-
-Nous ne connaissions personne à la préfecture, mais Léonce avait
-rencontré le fils d'un commissaire de police: il usa de son influence
-pour obtenir la nomination du Petit-Gris. Lorsque nous vînmes le
-féliciter, le premier meuble qui frappa nos yeux fut un balai
-gigantesque dont le manche était enrichi d'un cercle de fer. Le
-titulaire de ce balai nous remercia chaudement.
-
-«Grâce à vous, nous dit-il, je suis au-dessus du besoin; mes chefs
-m'apprécient déjà, et je ne désespère pas de faire enrôler ma femme
-dans ma brigade; ce serait la richesse. Mais il y a sur notre palier
-deux dames qui auraient bon besoin de votre assistance; malheureusement
-elles n'ont pas les mains faites pour balayer.
-
---Allons les voir, dit Matthieu.
-
---Laissez-moi d'abord vous parler. Ce n'est pas des personnes comme ma
-femme et moi: elles ont eu des malheurs. La dame est veuve. Son mari
-était bijoutier en gros, rue d'Orléans, au Marais. Il est parti l'année
-dernière pour la Californie avec une machine qu'il a inventée, une
-machine à trouver l'or; mais le bateau a fait naufrage en chemin, avec
-l'homme, la machine et le reste. Ces dames ont lu dans les journaux
-qu'on n'avait pas sauvé une allumette. Alors elles ont vendu le peu qui
-leur restait, et elles ont été demeurer rue d'Enfer; et puis la dame
-a fait une maladie qui leur a mangé tout. Elles sont donc venues ici.
-Elles brodent du matin au soir jusqu'à la mort de leurs yeux, mais
-elles ne gagnent pas lourd. Ma femme les aide à faire leur ménage quand
-elle a le temps: on n'est pas riche, mais on fait l'aumône d'un coup
-de main à ceux qui ont trop de peine. Je vous dis ça pour vous faire
-comprendre que ces dames ne demandent rien à personne, et qu'il faudra
-y mettre des formes pour leur faire accepter quelque chose. D'ailleurs
-la demoiselle est jolie comme un cœur, et cela rend sauvage, comme vous
-comprenez.»
-
-Matthieu devint tout rouge à l'idée qu'il aurait pu être indiscret.
-
-«Nous chercherons un moyen, dit-il. Comment s'appelle cette dame?
-
---Madame Bourgade.
-
---Merci.»
-
-Deux jours après, Matthieu, qui n'avait jamais voulu de leçons
-particulières, entreprit de préparer un jeune homme au baccalauréat. Il
-s'y donna de si bon cœur, que son élève, qui avait été refusé quatre
-ou cinq fois, fut reçu le 18 août, au commencement des vacances.
-C'est alors seulement que les deux frères se mirent en route pour
-la Bretagne. Avant de partir, Matthieu me remit cinquante francs.
-«Je serai absent cinq semaines, me dit-il; il faut que je revienne
-en octobre, pour la rentrée des classes et pour les examens de la
-licence. Tu iras à la poste tous les lundis et tu prendras un mandat
-de dix francs, au nom de Mme Bourgade: tu connais l'adresse. Elle
-croit que c'est un débiteur de son mari qui s'acquitte en détail. Ne
-te montre pas dans la maison: il ne faut point éveiller les soupçons
-de ces dames. Si l'une d'elles tombait malade, le Petit-Gris viendrait
-t'avertir, et tu m'écrirais.»
-
-Je vous l'avais bien dit, qu'on ne lisait que de bons sentiments dans
-les petits yeux gris de Matthieu. Pourquoi n'ai-je pas conservé la
-lettre qu'il m'écrivit pendant les vacances? Elle vous ferait plaisir.
-Il me dépeignait avec un enthousiasme naïf la campagne dorée par les
-ajoncs, les pierres druidiques de Carnac, les dunes de Quiberon, la
-pêche aux sardines dans le golfe, et la flottille de voiles rouges qui
-récolte les huîtres dans la rivière d'Auray. Tout cela lui semblait
-nouveau, après une année d'absence. Son frère s'ennuyait un peu en
-songeant à Paris. Pour lui, il n'avait trouvé que des plaisirs.
-Ses parents se portaient si bien! L'oncle Yvon était si gros et si
-gras! La maison était si belle, les lits si moelleux, la table si
-plantureuse!--J'ai peut-être oublié de vous dire que Matthieu mangeait
-pour deux.--«Sais-tu la seule chose qui m'ait attristé? m'écrivait-il
-en _post-scriptum_. Je te l'avouerai, quand tu devrais te moquer de
-moi. Il y a dans la maison deux grandes paresseuses de chambres, bien
-parquetées, bien aérées, bien meublées, et qui ne servent à personne.
-Je suis sûr que mon oncle les louerait pour rien à une honnête famille
-qui voudrait les prendre. Et l'on paye cent francs par an pour habiter
-la rue Traversine.»
-
-Matthieu revint au mois d'octobre, et enleva, haut la main, son
-diplôme de licencié ès lettres. Les notes des examinateurs lui furent
-si favorables qu'on lui offrit la chaire de quatrième au lycée de
-Chaumont; mais il ne put se décider à quitter son frère et Paris.
-Il me donnait de temps en temps des nouvelles de la rue Traversine:
-Mme Bourgade était souffrante. Vous ne vous rendrez bien compte de
-l'intérêt qu'il portait à ses protégées invisibles que si je vous
-initie au grand secret de sa jeunesse: il n'avait encore aimé personne.
-Comme ses camarades ne lui avaient pas ménagé les plaisanteries sur sa
-laideur, il était modeste au point de se regarder comme un monstre. Si
-l'on avait essayé de lui dire qu'une femme pouvait l'aimer tel qu'il
-était, il aurait cru qu'on se moquait de lui. Il rêvait quelquefois
-qu'une fée le frappait de sa baguette, et qu'il devenait un autre
-homme. Cette transformation était la préface indispensable de tous ses
-romans d'amour. Dans la vie réelle, il passait auprès des femmes sans
-lever les yeux: il craignait que sa vue ne leur fût désagréable. Le
-jour où il devint le bienfaiteur inconnu d'une belle jeune fille, il
-sentit au fond de son cœur un contentement humble et tendre. Il se
-comparait au héros de la _Belle et la Bête_, qui cache son visage et ne
-laisse voir que son âme; ou à ce paria de _la Chaumière indienne_, qui
-dit: «Vous pouvez manger de ces fruits, je n'y ai pas touché.»
-
-C'est un accident imprévu qui le mit en présence de Mlle Bourgade. Il
-était chez le Petit-Gris à demander des nouvelles, lorsque Aimée entra
-en criant au secours. Sa mère était évanouie. Matthieu courut avec les
-autres. Il amena le lendemain un interne de la Pitié. Mme Bourgade
-n'était malade que d'épuisement; on la guérit. La femme de Petit-Gris
-fut installée chez elle en qualité d'infirmière. Elle allait chercher
-les médicaments et les aliments; et elle savait si bien marchander,
-qu'elle les avait pour rien. Mme Bourgade but un excellent vin de Médoc
-qui lui coûtait soixante centimes la bouteille: elle mangea du chocolat
-ferrugineux à deux francs le kilogramme. C'est Matthieu qui faisait ces
-miracles et qui ne s'en vantait pas. On ne voyait en lui qu'un voisin
-obligeant; on le croyait logé rue Saint-Victor. La malade s'accoutuma
-doucement à la présence de ce jeune professeur, qui montrait les
-attentions délicates d'une jeune fille. Sa prudence maternelle ne se
-mit jamais en garde contre lui; tout au plus si elle le regardait comme
-un homme. A la simplicité de sa mise, elle jugea qu'il était pauvre;
-elle s'intéressait à lui comme il s'intéressait à elle. Un certain
-lundi du mois de décembre, elle le vit venir en paletot noisette,
-sans manteau, par un froid très-vif. Elle lui dit, après de longues
-circonlocutions, qu'elle venait de toucher une somme de dix francs, et
-elle offrit de lui en prêter la moitié. Matthieu ne sut s'il devait
-rire ou pleurer: il avait engagé son manteau, le matin même, pour ces
-malheureux dix francs. Voilà où ils en étaient au bout d'un mois de
-connaissance. Aimée s'abandonnait moins aux douceurs de l'intimité.
-Pour elle, Matthieu était un homme. En le comparant au Petit-Gris
-et aux habitants de la rue Traversine, elle le trouvait distingué.
-D'ailleurs à l'âge de seize ans, elle n'avait guère eu le temps
-d'observer le genre humain. Elle ignorait non-seulement la laideur de
-Matthieu, mais encore sa propre beauté; il n'y avait pas de miroir dans
-la maison.
-
-Mme Bourgade raconta à Matthieu ce qu'il savait en partie, grâce aux
-indiscrétions du Petit-Gris. Son mari faisait médiocrement ses affaires
-et gagnait à peine de quoi vivre, lorsqu'il apprit la découverte de la
-Californie. En homme de sens, il devina que les premiers explorateurs
-de cette terre fortunée poursuivraient les lingots d'or et les
-pépites enfouies dans le roc, sans prendre le temps d'exploiter les
-sables aurifères. Il se dit que la spéculation la plus sûre et la plus
-lucrative consisterait à laver la poussière des mines et le sable des
-ravins. Dans cette idée, il construisit une machine fort ingénieuse,
-qu'il appela, de son nom, le _séparateur Bourgade_. Pour en faire
-l'épreuve, il mélangea 30 grammes de poudre d'or avec 100 kilogrammes
-de terre et de sable. Le séparateur reproduisit tout l'or, à deux
-décigrammes près. Fort de cette expérience, M. Bourgade rassembla le
-peu qu'il possédait, laissa à sa famille de quoi vivre pendant six
-mois, et s'embarqua sur _la Belle-Antoinette_, de Bordeaux, à la grâce
-de Dieu. Deux mois plus tard, _la Belle-Antoinette_ se perdit corps et
-biens, en sortant de la passe de Rio de Janeiro.
-
-Matthieu s'avisa que, sans faire un voyage en Californie, on pourrait
-exploiter l'invention de feu Bourgade, au profit de la veuve et de sa
-fille. Il pria Mme Bourgade de lui confier les plans qu'elle avait
-conservés, et je fus chargé de les montrer à un élève de l'École
-centrale. La consultation ne fut pas longue. Le jeune ingénieur me dit,
-après un examen d'une seconde: «Connu! c'est le séparateur Bourgade. Il
-est dans le domaine public, et les Brésiliens en fabriquent dix mille
-par an à Rio de Janeiro. Tu connais l'inventeur?
-
---Il est mort dans un naufrage.
-
---La machine aura surnagé; cela se voit tous les jours.»
-
-Je m'en revins piteusement à l'hôtel Corneille, pour rendre compte de
-mon ambassade. Je trouvai les deux frères en larmes. L'oncle Yvon était
-mort d'apoplexie en leur léguant tous ses biens.
-
-
-II
-
-J'ai conservé une copie du testament de l'oncle Yvon. La voici:
-
-«Le 15 août 1849, jour de l'Assomption, j'ai, Matthieu-Jean-Léonce
-Yvon, sain de corps et d'esprit et muni des sacrements de l'Église,
-rédigé le présent testament et acte de mes dernières volontés.
-
-«Prévoyant les accidents auxquels la vie humaine est exposée, et
-désirant que, s'il m'arrive malheur, mes biens soient partagés sans
-contestation entre mes héritiers, j'ai divisé ma fortune en deux parts
-aussi égales que j'ai pu les faire, savoir:
-
-«1º Une somme de cinquante mille francs rapportant cinq pour cent, et
-placée par les soins de Me Aubryet, notaire à Paris;
-
-«2º Ma maison sise à Auray, mes landes, terres arables et immeubles
-de toute sorte; mes bateaux, filets, engins de pêche, armes, meubles,
-hardes, linge et autres objets mobiliers, le tout évalué, en conscience
-et justice, à cinquante mille francs.
-
-«Je donne et lègue la totalité de ces biens à mes neveux et filleuls,
-Matthieu et Léonce Debay, enjoignant à chacun d'eux de choisir, soit
-à l'amiable, soit par la voie du sort, une des deux parts ci-dessus
-désignées, sans recourir, sous aucun prétexte, à l'intervention des
-hommes de loi.
-
-«Dans le cas où je viendrais à mourir avant ma sœur Yvonne Yvon, femme
-Debay, et son mari, mon excellent beau-frère, je confie à mes héritiers
-le soin de leur vieillesse; et je compte qu'ils ne les laisseront
-manquer de rien, suivant l'exemple que je leur ai toujours donné.»
-
-Le partage ne fut pas long à faire, et l'on n'eut pas besoin de
-consulter le sort. Léonce choisit l'argent, et Matthieu prit le reste.
-Léonce disait: «Que voulez-vous que je fasse des bateaux du pauvre
-oncle? J'aurais bonne grâce à draguer des huîtres ou à pêcher des
-sardines! Il me faudrait vivre à Auray, et, rien que d'y penser, je
-bâille. Vous apprendriez bientôt que je suis mort et que la nostalgie
-du boulevard m'a tué. Si, par bonheur ou par malheur, j'échappais à
-la destruction, toute cette petite fortune périrait bientôt entre
-mes mains. Est-ce que je sais louer une terre, affermer une pêcherie
-ou régler des comptes d'association avec une demi-douzaine de marins?
-Je me laisserais voler jusqu'aux cendres de mon feu. Que Matthieu
-m'abandonne l'argent, je le placerai sur une valeur solide qui me
-rapportera vingt pour un. Voilà comme j'entends les affaires.
-
---A ton aise, répondit Matthieu. Je crois que tu n'aurais pas été
-forcé de vivre à Auray. Nos parents se portent bien, Dieu merci! et
-ils suffisent peut-être à la besogne. Mais dis-moi donc quelle est la
-valeur miraculeuse sur laquelle tu comptes placer ton argent?
-
---Ma tête. Écoute-moi posément. De tous les chemins qui mènent un jeune
-homme à la fortune, le plus court n'est ni le commerce, ni l'industrie,
-ni l'art, ni la médecine, ni la plaidoirie, ni même la spéculation;
-c'est.... devine.
-
---Dame! je ne vois plus que le vol sur les grands chemins, et il
-devient de jour en jour plus difficile; car on n'arrête pas les
-locomotives.
-
---Tu oublies le mariage! C'est le mariage qui a fait les meilleures
-maisons de l'Europe. Veux-tu que je te raconte l'histoire des comtes de
-Habsbourg? Il y a sept cents ans, ils étaient un peu plus riches que
-moi, pas beaucoup. A force de se marier et d'épouser des héritières,
-ils ont fondé une des plus grandes monarchies du monde, l'empire
-d'Autriche. J'épouse une héritière.
-
---Laquelle?
-
---Je n'en sais rien, mais je la trouverai.
-
---Avec tes cinquante mille francs?
-
---Halte-là! Tu comprends que si je me mettais en quête d'une femme avec
-mon petit portefeuille contenant cinquante billets de banque, tous les
-millions me riraient au nez; tout au plus si je trouverais la fille
-d'un mercier ou l'héritière présomptive d'un fonds de quincaillerie.
-Dans le monde où l'on tiendrait compte d'une si pauvre somme, on ne me
-saurait gré ni de ma tournure, ni de mon esprit, ni de mon éducation.
-Car enfin nous ne sommes pas ici pour faire de la modestie.
-
---A la bonne heure!
-
---Dans le monde où je veux me marier, on m'épousera pour moi, sans
-s'informer de ce que j'ai. Quand un habit est bien fait et bien porté,
-mon cher, aucune fille de condition ne s'informe de ce qu'il y a dans
-les poches.»
-
-Là-dessus, Léonce expliqua à son frère qu'il emploierait les écus
-de l'oncle Yvon à s'ouvrir les portes du grand monde. Une longue
-expérience, acquise dans les romans, lui avait appris qu'avec rien on
-ne fait rien, mais qu'avec de la toilette, un joli cheval et de belles
-manières, on trouve toujours à faire un mariage d'amour.
-
-«Voici mon plan, dit-il: Je vais manger mon capital. Pendant un an,
-j'aurai cinquante mille francs de rente en effigie, et le diable sera
-bien malin si je ne me fais pas aimer d'une fille qui les possède en
-réalité.
-
---Mais, malheureux, tu te ruines!
-
---Non, je place mon argent à vingt pour un.»
-
-Matthieu ne prit pas la peine de discuter contre son frère. Au
-demeurant, les fonds placés ne devaient être disponibles qu'au mois de
-juin; il n'y avait pas péril en la demeure.
-
-Les héritiers de l'oncle Yvon ne changèrent rien à leur genre de
-vie; ils n'étaient pas plus riches qu'autrefois. Les bateaux et les
-filets faisaient marcher la maison d'Auray. Me Aubryet donnait deux
-cents francs par mois, ainsi que par le passé; les répétitions de
-Sainte-Barbe et les visites à la rue Traversine allaient leur train.
-La vérité m'oblige à dire que Léonce était moins assidu aux cours de
-l'École de droit qu'aux leçons de danse et d'escrime. Le Petit-Gris,
-toujours ambitieux, et, je le crains, un peu intrigant, obtint la
-nomination de sa femme, et intronisa un deuxième balai dans son
-appartement. Ce fut le seul événement de l'hiver.
-
-Au mois de mai, Mme Debay écrivit à ses fils qu'elle était fort en
-peine. Son mari avait beaucoup à faire et ne suffisait point; un homme
-de plus dans la maison n'eût pas été de trop. Matthieu craignit que
-son père ne se fatiguât outre mesure; il le savait dur à la peine et
-courageux malgré son âge; mais on n'est plus jeune à soixante ans, même
-en Bretagne.
-
-«Si je m'écoutais, me dit-il un jour, j'irais passer six mois là-bas.
-Mon père se tue.
-
---Qu'est-ce qui te retient?
-
---D'abord, mes répétitions.
-
---Passe-les à un de nos camarades. Je t'en indiquerai six qui en ont
-plus besoin que toi.
-
---Et Léonce qui fera des folies!
-
---Sois tranquille, s'il doit en faire, ce n'est pas ta présence qui le
-retiendra.
-
---Et puis...
-
---Et puis quoi?
-
---Ces dames!
-
---Tu les as bien quittées aux vacances. Donne-les-moi encore à garder,
-j'aurai soin qu'elles ne manquent de rien.
-
---Mais elles me manqueront, à moi, reprit-il en rougissant jusqu'aux
-yeux.
-
---Eh! parle donc! Tu ne m'avais pas dit qu'il y eût de l'amour sous
-roche.»
-
-Le pauvre garçon resta atterré. Il devina pour la première fois qu'il
-aimait Mlle Bourgade. Je l'aidai à faire son examen de conscience;
-je lui arrachai un à un tous les petits secrets de son cœur, et il
-demeura atteint et convaincu d'amour passionné. De ma vie je n'ai
-vu un homme plus confus. On lui eût appris que son père avait fait
-banqueroute, je crois qu'il aurait montré moins de honte. Il fallut
-bien le rassurer un peu et le réconcilier avec lui-même. Mais quand je
-lui demandai s'il croyait être payé de retour, il eut un redoublement
-de confusion qui me fit peine. J'eus beau lui dire que l'amour est un
-mal contagieux, et que dix-neuf fois sur vingt les passions sincères
-sont partagées, il croyait faire exception à toutes les règles. Il
-se plaçait modestement au dernier rang de l'échelle des êtres, et il
-voyait dans Mlle Bourgade des perfections au-dessus de l'humanité.
-Aucun chevalier du bon temps ne s'est fait plus humble et plus petit
-devant les beaux yeux de sa dame. J'essayai de le relever dans sa
-propre estime en lui dévoilant les trésors de bonté et de tendresse qui
-étaient en lui: à toutes mes raisons il répondait en me montrant sa
-figure, avec une petite grimace résignée qui m'attirait des larmes dans
-les yeux. En ce moment, si j'avais été femme, je l'aurais aimé.
-
-«Voyons, lui dis-je, comment est-elle avec toi?
-
---Elle n'est jamais avec moi. Je suis dans la chambre, elle aussi; et
-cependant nous ne sommes pas ensemble. Je lui parle, elle me répond,
-mais je ne peux pas dire que j'aie jamais causé avec elle. Elle ne
-m'évite pas, elle ne me cherche pas.... Je crois cependant qu'elle
-m'évite, ou du moins que je lui suis désagréable. Quand on est bâti
-comme cela!»
-
-Il s'emportait contre sa pauvre personne avec une naïveté charmante.
-La froideur de Mlle Bourgade pour un être si excellent n'était pas
-naturelle. Elle ne s'expliquait que par un commencement d'amour ou par
-un calcul de coquetterie.
-
-«Mlle Bourgade sait-elle que tu as hérité?
-
---Non.
-
---Elle te croit pauvre comme elle?
-
---Sans cela, il y a longtemps qu'on m'aurait mis à la porte.
-
---Si cependant.... Ne rougis pas. Si, par impossible, elle t'aimait
-comme tu l'aimes, que ferais-tu?
-
---Je.... lui dirais....
-
---Allons, pas de fausse honte! Elle n'est pas là: tu l'épouserais?
-
---Oh! si je pouvais! Mais je n'oserai jamais me marier.»
-
-Ceci se passait un dimanche. Le jeudi suivant, quoique j'eusse bien
-promis d'éviter la rue Traversine, je fis une visite au Petit-Gris.
-J'avais mis mon plus bel habit d'uniforme, avec des palmes toutes
-neuves à la boutonnière. Le Petit-Gris alla prévenir Mme Bourgade
-qu'un monsieur lui demandait la faveur de causer quelques instants
-avec elle seule. Elle vint comme elle était, et notre hôte sortit sous
-prétexte d'acheter du charbon.
-
-Mme Bourgade était une grande et belle femme, maigre jusqu'aux os;
-elle avait de longs yeux tristes, de beaux sourcils et des cheveux
-magnifiques, mais presque plus de dents, ce qui la vieillissait. Elle
-s'arrêta devant moi un peu interdite; la misère est timide.
-
-«Madame, lui dis-je, je suis un ami de Matthieu Debay; il aime Mlle
-votre fille, et il a l'honneur de vous demander sa main.»
-
-Voilà comme nous étions diplomates à l'École normale.
-
-«Asseyez-vous, monsieur,» me dit-elle doucement. Elle n'était pas
-surprise de ma démarche, elle s'y attendait; elle savait que Matthieu
-aimait sa fille, et elle m'avoua avec une sorte de pudeur maternelle
-que depuis longtemps sa fille aimait Matthieu. J'en étais bien sûr!
-Elle avait mûrement réfléchi sur la possibilité de ce mariage. D'un
-côté elle était heureuse de confier l'avenir de sa fille à un honnête
-homme, avant de mourir. Elle se croyait dangereusement malade, et
-attribuait à des causes organiques un affaiblissement produit par les
-privations. Ce qui l'effrayait, c'était l'idée que Matthieu lui-même
-n'était pas très-robuste, qu'il pouvait un jour prendre le lit, perdre
-ses leçons et rester sans ressource avec une femme, peut-être avec des
-enfants, car il fallait tout prévoir. J'aurais pu la rassurer d'un
-seul mot, mais je n'eus garde. J'étais trop heureux de voir un mariage
-se conclure avec cette sublime imprudence des pauvres qui disent:
-«Aimons-nous d'abord, chaque jour amène son pain!» Mme Bourgade ne
-discuta contre moi que pour la forme. Elle portait Matthieu dans son
-cœur. Elle avait pour lui l'amour de la belle-mère pour son gendre, cet
-amour à deux degrés, qui est la dernière passion de la femme. Mme de
-Sévigné n'a jamais aimé son mari comme M. de Grignan.
-
-Mme Bourgade me conduisit chez elle et me présenta à sa fille. La belle
-Aimée était vêtue de cotonnade mauvais teint dont la couleur avait
-passé. Elle n'avait ni bonnet, ni col, ni manchettes: le blanchissage
-est si cher! Je pus admirer une grosse natte de magnifiques cheveux
-blonds, un cou un peu maigre, mais d'une rare élégance, et des mains
-qu'une grande dame eût payées cher. Sa figure était celle de sa mère,
-avec vingt années de moins. En les voyant l'une à côté de l'autre, je
-songeai involontairement à ces dessins d'architecture où l'on voit
-dans le même cadre un temple en ruine et sa restauration. La taille
-d'Aimée, avec une brassière au lieu de corset, et un simple jupon sans
-crinoline montrait une élégance de bon aloi. Le prix élevé des engins
-de la coquetterie fait que les pauvres sont moins souvent dupés que
-les riches. Ce qui m'étonna le plus dans la future Mme Debay, c'est la
-blancheur limpide de son teint. On aurait dit du lait, mais du lait
-transparent: je ne puis mieux comparer son visage qu'à une perle fine.
-
-Elle fut bien franchement heureuse, la petite perle de la rue
-Traversine, lorsqu'elle apprit les nouvelles que j'apportais. Au beau
-milieu de sa joie tomba Matthieu, qui ne s'attendait pas à me trouver
-là. Il ne voulut croire qu'il était aimé que lorsqu'on le lui eut
-répété trois fois. Nous parlions tous ensemble, et les quatuors de
-Beethoven sont une pauvre musique au prix de celle que nous chantions.
-Puis, comme la porte était restée entr'ouverte, je me dérobai sans rien
-dire. Matthieu me savait un peu moqueur, et il n'aurait pas osé pleurer
-devant moi.
-
-Il se maria le premier jeudi de juin, et j'eus soin de ne pas me
-faire consigner à l'École, car je tenais à lui servir de témoin.
-Je partageai cet honneur avec un jeune écrivain qui débutait alors
-dans l'_Artiste_. Les témoins d'Aimée furent deux amis de Matthieu,
-un peintre et un professeur: Mme Bourgade avait perdu de vue ses
-anciennes connaissances. La mairie du 11e arrondissement est en face
-de l'église Saint-Sulpice: on n'eut que la place à traverser. Toute la
-noce y compris Léonce, était contenue dans deux grands fiacres qui nous
-menèrent dîner auprès de Meudon, chez le garde de Fleury. Notre salle à
-manger était un chalet entouré de lilas, et nous découvrîmes un petit
-oiseau qui avait fait son nid dans la mousse au-dessus de nos têtes.
-On but à la prospérité de cette famille ailée: nous sommes tous égaux
-devant le bonheur. Me croira qui voudra, mais Matthieu n'était plus
-laid. J'avais déjà remarqué que l'air des forêts avait le privilége de
-l'embellir. Il y a des figures qui ne plaisent que dans un salon; vous
-en trouverez d'autres qui ne charment que dans les champs. Les poupées
-enfarinées qu'on admire à Paris seraient horribles à rencontrer au coin
-d'un bois: je frémis quand j'y pense. Matthieu était, au contraire, un
-sylvain très-présentable: Il nous annonça, au dessert, qu'il allait
-partir pour Auray, avec sa femme et sa belle-mère. L'excellente maman
-Debay ouvrait déjà les bras pour recevoir sa bru. Matthieu écrirait ses
-thèses à loisir; il serait docteur et professeur quand les sardines le
-permettraient.
-
-«Sans parler des enfants, ajouta une voix qui n'était pas la mienne.
-
---Ma foi! reprit le marié, s'il nous vient des enfants, je leur
-apprendrai à lire au coin du feu, et puissé-je avoir dix élèves dans
-ma classe!
-
---Pour moi, dit Léonce, je vous ajourne tous à l'année prochaine. Vous
-assisterez au mariage de Léonce Debay avec Mlle X., une des plus riches
-héritières de Paris.
-
---Vive _Mlle X._, la glorieuse inconnue!
-
---En attendant que je la connaisse, reprit l'orateur, on vous contera
-que j'ai gaspillé une fortune, éparpillé des trésors et dispersé mon
-héritage à tous les vents de l'horizon. Souvenez-vous de ce que je
-vous promets: je jetterai l'or, mais comme un semeur jette la graine.
-Laissez dire et attendez la récolte!»
-
-Pourquoi n'avouerais-je pas qu'on buvait du vin de Champagne? Matthieu
-dit à son frère: «Tu feras ce que tu voudras, je ne doute plus de rien,
-je crois tout possible, depuis qu'elle a pu m'épouser par amour!»
-
-Mais le dimanche suivant, à la gare du chemin de fer, Matthieu semblait
-moins rassuré sur l'avenir de son frère. Tu vas jouer gros jeu, lui
-dit-il en lui serrant la main. Si Boileau n'était point passé de mode,
-comme les coiffures de son temps, je te dirais:
-
- Cette mer où tu cours est féconde en naufrages!
-
---Bah! il ne s'agit pas de Boileau, mais de Balzac. Cette mer où je
-cours est féconde en héritières. Compte sur moi, mon frère: s'il en
-reste une au monde, elle sera pour nous.
-
---Enfin, souviens-toi, quoiqu'il arrive, que ton lit est fait dans la
-maison d'Auray.
-
---Fais-y ajouter un oreiller. Nous irons vous voir dans notre
-carrosse!» Le Petit-Gris toisa Léonce d'un coup d'œil approbateur qui
-voulait dire: «Jeune homme, votre ambition me plaît.» Mais Léonce
-n'abaissa point ses regards sur le Petit-Gris. Il me prit par le bras,
-après le départ du train, et il me mena dîner avec lui; il était gai et
-plein de belles espérances.
-
-«Le sort en est jeté, me dit-il; je brûle mes vaisseaux. J'ai retenu
-hier un délicieux entre-sol rue de Provence. Les peintres y sont; dans
-huit jours, j'y mettrai les tapissiers. C'est là, mon pauvre bon, que
-tu viendras, le dimanche, manger la côtelette de l'amitié.
-
---Quelle idée as-tu de commencer ta campagne au milieu de l'été? Il n'y
-a pas un chat à Paris.
-
---Laisse-moi faire! Dès que mon nid sera installé, je partirai pour
-les eaux de Vichy. Les connaissances se font vite aux eaux: on se lie,
-on s'invite pour l'hiver prochain. J'ai pensé à tout, et mon siége est
-fait. Dans quinze jours, j'en aurai fini avec cet affreux quartier
-latin!
-
---Où nous avons passé de si bons moments!
-
---Nous croyions nous amuser, parce que nous ne nous y connaissions pas.
-Est-ce que tu trouves ce poulet mangeable, toi?
-
---Excellent, mon cher.
-
---Atroce! A propos, j'ai une cuisinière; un garçon à marier dîne en
-ville, mais il déjeune chez lui. Reste à trouver un domestique. Tu n'as
-personne à m'indiquer?
-
---Parbleu! je suis fâché d'être à l'École pour dix-huit mois. Je
-me serais proposé moi-même, tant je trouve que tu feras un maître
-magnifique.
-
---Mon cher, tu n'es ni assez petit ni assez grand: il me faut un
-colosse ou un gnome. Reste où tu es. As-tu jamais réfléchi sur les
-livrées? C'est une grave question.
-
---Dame! j'ai lu Aristote chapitre des chapeaux.
-
---Que penserais-tu d'une capote bleu de ciel avec des parements rouges?
-
---Nous avons aussi l'uniforme des Suisses du pape, jaune, rouge et
-noir, avec une hallebarde. Qu'en dis-tu?
-
---Tu m'ennuies. J'ai passé en revue toutes les couleurs; le noir est
-comme il faut, avec une cocarde; mais c'est trop sévère. Le marron
-n'est pas assez jeune, le gros bleu est discrédité par le commerce:
-tous les garçons de caisse ont l'habit bleu et les boutons blancs. Je
-réfléchirai. Regarde-moi un peu mes nouvelles cartes de visite.
-
---LÉONCE DE BAŸ et une couronne de marquis! Je te passe le marquisat,
-cela ne fait de tort à personne; mais je crois que tu aurais mieux fait
-de respecter le nom de ton vieux père. Je ne suis pas rigoriste, mais
-il me fâche toujours un peu de voir un galant homme se déguiser en
-marquis, hors le temps du carnaval. C'est une façon délicate de renier
-sa famille. Pour que tu sois marquis, il faut que ton père soit duc, ou
-mort: choisis.
-
---Pourquoi prendre les choses au tragique? Mon excellent homme de père
-rirait de tout son cœur à voir son nom ainsi fagoté. Ne trouves-tu
-pas que ce tréma sur l'y est une invention admirable? Voilà qui donne
-aux noms une couleur aristocratique! Il ne me manque plus que des
-armoiries. Connais-tu le blason?
-
---Mal.
-
---Tu en sais toujours assez pour me dessiner un écusson.
-
---Garçon, du papier? Tiens, voilà les armes que je te donne. Tu portes
-écartelé d'or et de gueules. Ceci représente des lions de gueules sur
-champ d'or, et cela des merlettes d'or sur champ de gueules. Es-tu
-content?
-
---Enchanté. Qu'est-ce qu'une merlette?
-
---Un canard.
-
---De mieux en mieux. Maintenant une devise un peu effrontée.
-
---BAŸ DE RIEN NE S'ÉBAYT.
-
---Magnifique! dès ce moment, je te dois hommage comme à mon suzerain.
-
---Hé bien! féal marquis, allumons un cigare et ramène-moi à l'École.»
-
-
-III
-
-Léonce passa l'été à Vichy et revint au mois d'octobre. Il ramena un
-grand domestique blond et un magnifique cheval noir. C'était l'héritage
-d'un Anglais mort du spleen entre deux verres d'eau. Il me fit annoncer
-son retour par le superbe Jack, dont la livrée gris de souris excita
-mon admiration. Jack portait sur ses boutons les armes des Baÿ, sans me
-payer de droits d'auteur.
-
-Le plus beau de mes amis me reçut dans un appartement empreint d'une
-coquetterie mâle. On n'y voyait aucun de ces brimborions qui trahissent
-l'intervention d'une femme: pas même une chaise de tapisserie! Le
-meuble de la salle à manger était en chêne, le salon, de brocatelle
-ponceau, avait un air décent, riche et confortable. Le cabinet de
-travail était plein de dignité: vous auriez dit le sanctuaire d'un
-auteur qui écrit l'histoire des croisades. Dans la chambre à coucher,
-on voyait une énorme tapisserie représentant la clémence d'Alexandre,
-une table de toilette en marbre blanc, un magnifique nécessaire étalé
-dans l'ordre le plus parfait, quatre fauteuils de moquette, et un lit à
-colonnes, lit monastique, large de trois pieds tout au plus.
-
-La décoration ne donnait aucun démenti aux assurances de l'ameublement.
-Dans le salon, des paysages. Dans la salle à manger, un tableau de
-chasse, des volatiles, des natures mortes. Dans le cabinet, un trophée
-d'armes, de cannes et de cravaches, et quatre grands passe-partout
-remplis de gravures à l'eau-forte qui auraient pu figurer chez le
-farouche Hippolyte. Dans la chambre à coucher, cinq ou six portraits de
-famille achetés d'occasion chez les brocanteurs de la rue Jacob. Les
-meubles, les tableaux, les gravures et les livres de la bibliothèque,
-triés avec un soin scrupuleux, chantaient à l'unisson les louanges de
-Léonce. Les belles-mères pouvaient venir!
-
-Mon premier soin en entrant fut de chercher les cigares, mais Léonce
-ne fumait plus. Il disait que le cigare, qui unit les hommes entre
-eux, n'a pas la vertu d'arranger les mariages, et que le tabac offense
-également les femmes et les abeilles, créatures ailées. Il me raconta
-sa campagne d'été, et me montra triomphalement vingt-cinq ou trente
-cartes de visite qui représentaient autant d'invitations pour l'hiver.
-
-«Lis tous ces noms, me dit-il, et tu verras si j'ai jeté ma poudre aux
-moineaux!»
-
-Je m'étonnai de ne voir que des noms de la banque et de l'industrie.
-«Pourquoi cette préférence? Les héros de Balzac allaient au faubourg
-Saint-Germain.
-
---Ils avaient leurs raisons, dit Léonce; moi, j'ai les miennes pour
-n'y pas aller. A la Chaussée d'Antin, mon nom et mon titre peuvent me
-servir; ils me nuiraient peut-être au faubourg Saint-Germain. Annonce
-un marquis dans un salon de la rue Laffitte, cinquante personnes
-regarderont la porte. Rue de l'Université personne ne lèvera les
-yeux. Les valets eux-mêmes y sont blasés sur les marquis. Et puis,
-tous ces nobles de vieille date se connaissent et s'entendent: ils
-sauraient bientôt que je ne suis pas des leurs. On ne demanderait pas
-à voir mes parchemins, mais on se dirait à l'oreille qu'on ne les a
-jamais vus. Mon marquisat serait éventé, et l'on m'enverrait chercher
-fortune ailleurs. Du reste, les grandes fortunes sont rares dans ce
-noble faubourg. Je me suis informé: il y en a cent ou cent cinquante,
-si vieilles, que tout le monde en a entendu parler; si claires, si
-évidentes, si bien établies au soleil, que tout le monde en a envie: de
-là, vingt prétendants autour d'une héritière. J'aurais beau jeu à faire
-le vingt et unième! on ne m'y prendra pas. Regarde la rive droite:
-quelle différence! Dans le salon du moindre banquier ou du plus modeste
-agent de change, tu vois danser dans le même quadrille une douzaine
-de fortunes colossales ignorées du public, et qui ne se connaissent
-pas entre elles. Celle-ci date de vingt ans, celle-là d'hier. L'une
-sort d'une raffinerie d'Auteuil, l'autre d'une usine de Saint-Étienne,
-l'autre d'une manufacture de Mulhouse; l'une arrive directement de
-Manchester, l'autre débarque à peine de Chandernagor. Les étrangers
-sont tous à la Chaussée d'Antin! Dans cette cohue toute retentissante
-du bruit de l'or, toute scintillante de diamants, on se rencontre, on
-se connaît, on s'aime, on s'épouse, en moins de temps qu'il n'en faut à
-une duchesse pour ouvrir sa tabatière. C'est là qu'on sait le prix du
-temps; c'est là que les hommes sont vivants, remuants et pressés d'agir
-comme moi; c'est là que je jetterai mon filet dans l'eau bruyante et
-tumultueuse!»
-
-Il me récita un passage du _Lis dans la vallée_, qui contenait les
-règles de sa conduite; c'est la dernière lettre de Mme de Mortsauf au
-jeune Vandenesse. Nous relûmes ensuite les conseils d'Henri de Marsay
-à Paul de Manerville; puis il demanda le déjeuner, puis il perdit deux
-heures à sa toilette, deux heures juste, à l'exemple de M. de Marsay.
-
-Je le vis assez souvent, dans le cours de l'hiver, pour remarquer comme
-il pratiquait les leçons de son maître. S'il est vrai que le travail
-mérite récompense et que toute peine soit digne de loyer, il lui était
-dû d'épouser Modeste Mignon, Eugénie Grandet ou Mlle Taillefer. Il se
-montrait partout aux heures où l'on se montre. Il galopait au bois
-tous les soirs, aussi exactement que si sa course eût été payée. Il ne
-manqua aucune première représentation des théâtres de bonne compagnie;
-il fut assidu aux Italiens comme s'il eût aimé la musique. Il ne refusa
-pas une invitation, ne perdit pas un bal, et n'oublia jamais une visite
-de digestion. En quoi je l'admirais. Sa toilette était exquise, sa
-chaussure parfaite, son linge miraculeux. J'avais honte de sortir avec
-lui même le dimanche, où nous portions des chemises empesées. Quant
-à lui, il sortait volontiers avec moi. Il avait loué pour six mois
-un coupé tout neuf où le carrossier avait peint provisoirement ses
-armoiries.
-
-Dans le monde, il se recommanda dès l'abord par deux talents qui vont
-rarement ensemble: il était danseur et causeur. Il dansait le mieux du
-monde, au point de faire dire qu'il avait de l'esprit jusqu'au bout des
-pieds. Il avait des jarrets solides, ce qui ne gâte rien, et un bras à
-porter une valseuse de plomb. Toutes les filles qui dansaient avec lui
-étaient enchantées d'elles-mêmes, et de lui par conséquent. Les mères,
-de leur côté, veulent toujours du bien à l'homme qui fait briller
-leurs filles. Mais lorsque après une valse ou un quadrille il allait
-s'asseoir au milieu des femmes d'un certain âge, le penchant qu'on
-avait pour lui se changeait en enthousiasme. Il avait trop de bon goût
-pour lancer des compliments à la tête des gens, mais il faisait trouver
-des idées à ses voisines, et les plus sottes devenaient spirituelles au
-frottement de son esprit. Il se refusait sévèrement les douceurs de la
-médisance, ne remarquait aucun ridicule, ne relevait aucune sottise, et
-plaisantait sur toutes choses sans blesser personne; ce qui n'est pas
-toujours facile. Il n'avait aucune opinion sur les matières politiques,
-ne sachant pas dans quelle famille l'amour pouvait le faire entrer.
-Il s'observait, se surveillait et s'épiait perpétuellement sans en
-avoir l'air. Il se disait à lui-même cent fois par soirée: Ma fille,
-tenez-vous droite!
-
-Autant il était gracieux devant les femmes, autant il était froid
-dans ses rapports avec les hommes. Sa roideur frisait l'impertinence.
-C'était encore un moyen de faire sa cour à celles dont il attendait
-tout; une façon détournée de leur dire: «Je ne vis que pour vous
-seules.» Le sexe faible est sensible aux hommages des forts, et
-c'est double plaisir de faire courber une tête orgueilleuse. Sa
-superbe était trop affectée pour passer inaperçue: elle lui attira
-des querelles. Il se battit trois fois et corrigea ses adversaires
-galamment, du bout de l'épée: le plus malade des trois fut quinze
-jours au lit. Le monde sut gré à Léonce de sa modération comme de sa
-bravoure, et l'on reconnut en lui un beau joueur qui prodiguait sa vie
-en ménageant celle des autres.
-
-C'était, au reste, le seul jeu qu'il se permît. Quand la lettre de
-Mme de Mortsauf ne l'aurait pas prémuni contre les cartes, il s'en
-serait défendu de lui-même, dans l'intérêt de sa réputation et de ses
-finances. Il jetait l'argent à pleines mains, mais à bon escient. Il
-ne refusait ni un billet de concert, ni un billet de loterie; nul
-citoyen des salons de Paris ne payait plus largement ses contributions.
-Il savait, à l'occasion, vider son porte-monnaie dans la bourse d'une
-quêteuse, ou s'inscrire pour vingt louis sur le carnet d'une dame de
-charité. Il dépensait beaucoup pour la montre et fort peu pour le
-plaisir, comptant pour inutile tout déboursé fait sans témoins. C'est
-en cela surtout qu'il se distinguait de ses modèles, les Rubempré et
-les de Marsay, hommes de joie et grands viveurs. Il ne faisait pas de
-dettes, il n'avait pas de maîtresses; il évitait tout ce qui pouvait
-l'arrêter dans sa course. Il voulait arriver sans retard et sans
-reproche.
-
-Malgré de si louables efforts, il dépensa trois mois d'hiver et 35 000
-francs d'argent, sans trouver ce qu'il cherchait. Peut-être manquait-il
-un peu de souplesse. Je l'aurais voulu plus moelleux. A l'étudier de
-près, on découvrait un bout d'oreille bretonne qui pouvait effaroucher
-le mariage. Il était trop agité, trop nerveux, trop tendu. C'était
-une machine supérieurement montée; mais on entendait le bruit des
-roues. Une femme de trente ans aurait pu lui donner le supplément de
-manières qui lui manquait; et, si j'en crois la renommée, il avait des
-professeurs à choisir, mais son siége était fait et il n'accepta les
-leçons de personne.
-
-Quand je lui fis ma visite de nouvel an, il passa en revue les trois
-mois qui venaient de s'écouler. Il n'avait encore trouvé que des partis
-inaccessibles: une veuve légère et légèrement ruinée; une princesse
-russe plus riche, mais suivie de trois enfants d'un premier lit: et la
-fille d'un spéculateur taré.
-
-«Je n'y puis rien comprendre, me dit-il avec une certaine amertume.
-J'ai des amis et point d'ennemis; je connais tout Paris et je suis
-connu; je vais partout, je plais partout; je suis lancé, je suis
-même posé, et je n'arrive à rien! Je marche droit à mon but, sans
-m'arrêter en route: on dirait que le but recule devant moi. Si je
-cherchais l'impossible, on s'expliquerait cela; mais qu'est-ce que je
-demande? Une femme de mon milieu, qui m'aime pour moi. Ce n'est pas
-chose surnaturelle! Matthieu a trouvé dans son monde ce que je poursuis
-vainement dans le mien. Cependant je vaux bien Matthieu.
-
---Au physique, du moins. As-tu de leurs nouvelles?
-
---Pas souvent: les heureux sont égoïstes. Le licencié améliore ses
-terres; il marne, il sème du sarrasin, il plante des arbres: cent
-niaiseries! Sa femme va aussi bien que le comporte son état. On espère
-l'arrivée de Matthieu II pour le mois d'avril: il n'y a pas de temps
-perdu.
-
---Je ne te demande pas si l'on s'aime toujours?
-
---Comme dans l'arche de Noé. Papa et maman sont à genoux devant leur
-belle-fille. Mme Bourgade a bien pris: il paraît que c'est décidément
-une femme distinguée: tout ce monde s'occupe, s'amuse et s'adore: ils
-ont du bonheur.
-
---Tu n'as jamais eu la velléité de courir les rejoindre avec le restant
-de tes écus?
-
---Ma foi, non! J'aime mieux mes ennuis que leurs plaisirs. Et puis, il
-n'est pas encore temps d'aller me cacher.»
-
-En effet, huit jours après, il arriva tout radieux au parloir de
-l'École.
-
-«Brr! fit-il, on n'a pas chaud ici.
-
---Quinze degrés, mon cher, c'est le règlement.
-
---Le règlement n'est pas si frileux que moi, et j'ai bien fait de me
-laisser refuser, d'autant plus que je touche à mon but.
-
---Tu es sur la voie?
-
---J'ai trouvé!»
-
-Léonce avait remarqué la gentillesse et l'élégance d'une toute petite
-femme, si frêle et si mignonne, que ses perfections devaient être
-admirées au microscope. Il avait valsé avec elle, et il avait failli
-la perdre plusieurs fois, tant elle était légère et tant on la sentait
-peu dans la main; il avait causé, et il était resté sous le charme:
-elle babillait d'une petite voix de fauvette assez mélodieuse pour
-faire croire à quelqu'une de ces métamorphoses qu'Ovide a racontées
-dans ses vers. Cet esprit féminin courait d'un sujet à l'autre avec
-une volubilité charmante. Ses idées semblaient onduler au caprice de
-l'air, comme les marabouts qui garnissaient le devant de sa robe.
-Léonce demanda le nom de cette jeune dame qui ressemblait si bien à un
-oiseau-mouche: il apprit qu'elle n'était ni femme ni veuve, malgré les
-apparences, et qu'elle s'appelait Mlle de Stock. Le monde lui donnait
-vingt-cinq ans et une grande fortune. Sur ces renseignements, Léonce se
-mit à l'aimer.
-
-Chez les peuples civilisés, les naturalistes reconnaissent deux
-variétés d'amour honnête: l'une est une plante sauvage qui se sème
-spontanément dans les cœurs, qui se développe sans culture, qui jette
-ses racines jusqu'au plus profond de notre être, qui résiste au vent
-et à la pluie, à la grêle et à la gelée, qui repousse si on l'arrache,
-et qui emprunte à la nature une vigueur et une ténacité invincibles;
-l'autre est une plante de jardin que nous cultivons nous-mêmes, soit
-pour ses fleurs, soit pour ses fruits: tantôt c'est une mère qui la
-sème dans l'âme de sa fille pour la préparer insensiblement à un
-brillant mariage; tantôt on voit deux familles, désireuses de s'unir
-par un lien étroit, sarcler et arroser dans le cœur de leurs enfants
-une petite passion potagère; quelquefois un jeune ambitieux, comme
-Léonce, s'applique à développer en lui les germes d'un amour qui promet
-des fruits d'or. Cette variété, plus commune que la première, se
-cultive en plates-bandes dans les salons de Paris; mais, comme toutes
-les plantes de jardin, elle est délicate, elle exige des soins, elle
-résiste rarement au froid, et jamais à la misère.
-
-Léonce se fit montrer le baron de Stock, qui jouait à l'écarté et
-perdait des sommes avec l'indifférence d'un millionnaire. En ce
-moment, Mlle de Stock lui parut encore plus jolie. Le baron portait une
-assez belle brochette de décorations étrangères. Sa fille est adorable!
-pensa Léonce. Il se fit présenter à la baronne, une noble poupée
-d'Allemagne, couverte de vieux diamants enfumés. Cette digne femme lui
-plut au premier coup d'œil. Peut-être l'eût-il trouvée un peu ridicule
-si elle n'avait pas eu une fille aussi spirituelle. Peut-être aussi
-aurait-il jugé que Mlle de Stock manquait un peu de distinction, s'il
-ne lui eût pas connu une mère aussi majestueuse.
-
-Il dansa tout un soir avec la jolie Dorothée, et murmura à son oreille
-des paroles de galanterie qui ressemblaient fort à des paroles
-d'amour. Elle répondit avec une coquetterie qui ne ressemblait pas
-à de la haine. La baronne, après s'être renseignée, invita Léonce
-à ses mercredis: il y fut assidu. M. de Stock habitait, rue de La
-Rochefoucauld, un petit hôtel entre cour et jardin dont il était
-propriétaire. Léonce se connaissait en mobilier, depuis qu'il avait
-acheté des meubles. Sans être expert, il avait le sentiment de
-l'élégance. Il pouvait se tromper, comme tout le monde, car il faut
-être commissaire-priseur pour distinguer un bronze artistique d'un
-surmoulage à bon marché, pour deviner si un meuble est bourré de crin
-ou nourri économiquement d'étoupes, et pour reconnaître à première
-vue si un rideau est en lampas ou en damas de laine et soie. Cependant
-il n'était pas du bois dont on fait les dupes, et l'intérieur du baron
-le ravit. Les domestiques, en livrée amarante, avaient de bonnes têtes
-carrées, et un accent allemand qui écorchait délicieusement l'oreille.
-On reconnaissait en eux de vieux serviteurs de la famille, peut-être
-des vassaux nés à l'ombre du château de Stock. Le train de maison
-représentait une dépense de soixante mille francs par an. Le jour où
-Léonce fut accueilli par le baron, fêté par la baronne et regardé
-tendrement par leur fille, il put dire sans présomption: «J'ai trouvé!»
-
-Vers le milieu de janvier, il sut que Dorothée devait quêter pour les
-pauvres à Notre-Dame de Lorette. Lui qui manquait souvent la messe,
-il fut d'une ponctualité exemplaire. Il me fit déjeuner au galop et
-m'entraîna avec lui sur le coup d'une heure. J'ai oublié les détails de
-sa toilette, mais je me rappelle bien qu'elle éblouissait. Je reconnus
-Mlle de Stock au portrait qu'il m'en avait fait, quoiqu'il eût oublié
-de me dire qu'elle était brune comme une Maltaise. Une Allemande brune
-est un phénomène assez rare pour qu'on en fasse mention. A la fin de
-la messe, les fidèles défilèrent un à un devant les quêteuses, qui se
-tenaient à genoux à chaque porte de l'église. Dorothée sollicitait la
-charité des passants par un coup d'œil interrogatif, d'une grâce toute
-mondaine. Je mis deux sous dans sa bourse de velours, l'obole du pauvre
-écolier. Léonce salua la quêteuse comme dans un salon, en donnant un
-billet de mille francs plié en quatre.
-
-«Combien te reste-t-il? lui demandai-je sous le vestibule.
-
---Treize mille francs et quelques centimes.
-
---C'est peu.
-
---C'est assez. L'aumône que je viens de faire me sera rendue au
-centuple. _Centuplum accipies._»
-
-Je ne répondis rien: je songeais aux pauvres dix francs de Matthieu.
-
-En retournant à la rue de Provence, mon charitable ami me donna
-quelques notions sur la vie de château dans les seigneuries
-d'Allemagne. Il me dépeignit ces grands repas arrosés des vins de Tokai
-et de Johannisberg, ces réunions chamarrées d'uniformes et de rubans,
-ces salons où l'habit de cour du duc de Richelieu est encore à la mode;
-et ces chasses miraculeuses, ces grandes battues après lesquelles les
-lièvres se comptent par milliers, et la venaison se vend dans les
-boucheries à trente lieues à la ronde.
-
-Il trouva en rentrant une lettre de son frère, fort courte:
-
-«Que pourrais-je te dire? écrivait Matthieu. Notre vie est unie comme
-un miroir; tous nos jours se ressemblent comme des gouttes de lait dans
-la même coupe. Les travaux sont arrêtés par l'hiver, et nous passons
-la journée au coin du feu, entre nous. Tu sais si la cheminée est
-large; il y a place pour tous; on mettrait même un fauteuil de plus
-en se serrant un peu, si tu voulais. Papa tisonne avec acharnement.
-Tu connais sa passion, la seule passion de sa vie. Si on lui prenait
-ses pincettes, on le rendrait bien malheureux. Maman Debay et maman
-Bourgade passent la journée à coudre des brassières, à ourler des
-couches et à broder de petits bonnets. Aimée tricote des bas de
-cachemire, de vrais bas de poupée. Quand je vois tous ces préparatifs,
-il me prend des envies de rire et de pleurer. La chère petite créature
-aura une layette royale. Le conseil de famille a décidé que si c'était
-un fils, on l'appellerait Léonce: ton nom lui portera bonheur. Pourvu
-qu'il ne s'avise pas de ressembler à son père! Nous avons mis ton
-portrait dans notre chambre: tu sais, ce beau portrait que Boulanger a
-peint avant de partir pour Rome. Je le montre à Aimée, tous les matins
-et tous les soirs. Le petit Léonce promet d'être aussi remuant que toi.
-Sa mère se plaint de lui; et, ce qui est plus singulier, maman Debay
-assure qu'elle ressent le contre-coup de tous ses mouvements. Je t'ai
-dit qu'Aimée avait eu des maux d'estomac dans les premiers temps de
-sa grossesse; mais quelques bouteilles d'eau minérale et le bonheur de
-sentir vivre son enfant l'ont réconfortée; elle engraisse à vue d'œil.
-Quant à moi je suis toujours le même, à cela près que je ne travaille
-plus guère. Tu te rappelles le mot de ce paysan à qui l'on demandait
-quelle était sa profession, et qui répondit: «Ma femme est nourrice.»
-Je suis logé à la même enseigne, ou peu s'en faut: j'attends mon
-garçon. Les célèbres thèses n'ont pas fait grands progrès: la guerre du
-Péloponnèse, _de Bello Peloponnesiaco_, en est à la mort de Périclès,
-et «Corneille, auteur comique,» en reste à _Clitandre_. Tant pis pour
-la faculté de Rennes! elle attendra. Je veux être père avant d'être
-docteur. Ah! frère, si tu savais comme tes plaisirs sont fades au prix
-des nôtres! tu viendrais par la diligence, et tu nous ferais grâce du
-carrosse dont tu nous as menacés. Toi seul nous manques; tu es notre
-unique souci. Papa fait sa grande ride lorsqu'on parle de la rue de
-Provence. Enfin! je le rassure en lui disant que si homme au monde doit
-réussir, c'est toi.»
-
---«Ce sont de bonnes gens, dit Léonce en jetant la lettre sur son
-bureau. Ils auront bientôt de mes nouvelles.»
-
-Quelques jours après le baron lui tomba du ciel à dix heures du matin.
-Un telle démarche était de bon augure. M. Stock visita l'appartement
-en amateur, et fit à part soi l'inventaire du mobilier. Tout homme de
-bon sens se serait cru chez un fils de famille: le baron fut enchanté.
-C'était un aimable homme que cet Allemand. Tout le monde savait qu'il
-avait été banquier à Francfort-sur-le-Mein, et cependant il ne parlait
-jamais de sa fortune. Personne ne contestait sa noblesse, et cependant
-il ne parlait jamais de ses titres. Ses châteaux, ses terres, ses
-forêts étaient les choses dont il semblait le moins se soucier. Jamais
-il n'en dit mot à Léonce, et Léonce reconnut à cette marque qu'il était
-un vrai riche et un vrai gentilhomme.
-
-De son côté, Léonce était trop délicat pour s'attribuer une fortune
-mensongère. Il laissait courir l'imagination des gens, et ne disputait
-pas contre ceux qui lui disaient: «Vous qui êtes riche.» Mais il ne
-se vantait de rien. Lorsqu'il parlait de sa famille, il disait sans
-emphase: «Mes parents habitent leurs terres de Bretagne.» En quoi il
-ne mentait nullement. Je lui fis observer que tout se découvrirait à
-la fin, et qu'il serait forcé de confesser l'origine de sa noblesse et
-la modicité de sa fortune. «Laisse-moi faire, répondit-il; le baron
-est assez riche pour permettre à sa fille un mariage d'amour. Dorothée
-m'aime, j'en suis sûr; elle me l'a dit. Quand les parents verront que
-je suis nécessaire au bonheur de leur fille, ils passeront sur bien
-des choses. Du reste, je ne tromperai personne, et ils sauront tout
-avant le mariage.»
-
-Il ne courtisait pas publiquement Mlle de Stock, mais il la voyait tous
-les soirs dans le monde. Leur liaison, pour être un peu contrainte,
-n'avait que plus de charmes. Les petits obstacles, la surveillance
-que tous exercent sur tous, le respect des convenances, la nécessité
-de feindre, ajoutent je ne sais quoi de tendre et de mystérieux à ces
-amours qui cheminent, de salon en salon, jusqu'à la porte de l'église.
-La contrainte est un ressort merveilleux qui double les jouissances du
-cœur comme les forces de l'esprit. Ce qui fait qu'une pensée est plus
-belle en vers qu'en prose, c'est la contrainte. Léonce et Dorothée
-s'écrivaient tous les jours, en vers et en prose, et c'était plaisir
-de les voir échanger leurs billets à l'abri d'un mouchoir ou à l'ombre
-d'un éventail. La baronne s'amusait de ces petits manéges; elle avait
-lâché la bride au cœur de sa fille, elle lui permettait d'aimer M. de
-Baÿ.
-
-Dans les derniers jours de février, Léonce prit son courage à deux
-mains: il fit sa demande. M. et Mme de Stock, avertis par Dorothée, le
-reçurent en audience solennelle.
-
-«Monsieur le baron, madame la baronne, dit-il, j'ai l'honneur de vous
-demander la main de mademoiselle votre fille. Pour ne vous rien laisser
-ignorer sur ma situation....»
-
-Le baron l'interrompit par un geste seigneurial: «Arrêtez-vous ici,
-monsieur le marquis, je vous en supplie. Tout Paris vous connaît, et
-ma fille vous aime: je ne veux rien savoir de plus. Votre nom fût-il
-obscur, votre père eût-il mangé sa fortune, je vous dirais encore:
-«Dorothée est à vous.»
-
-Il embrassa Léonce, et la baronne lui donna sa main à baiser: «Vous ne
-connaissez pas, dit la baronne, notre romanesque Allemagne. Voilà comme
-nous sommes tous.... du moins dans la haute classe.»
-
-Au milieu de la joie la plus folle, Léonce sentit au fond de lui comme
-une révolte d'honnêteté. «Je ne peux pas tromper ces braves gens, se
-dit-il, et je serais un fripon si j'abusais de leur bonne foi.» Il
-reprit tout haut: «Monsieur le baron, la noble confiance que vous me
-témoignez m'oblige à vous donner quelques détails sur....
-
---Monsieur le marquis, vous m'affligeriez sérieusement en insistant
-davantage. Je croirais que vous ne vous obstinez à me donner ces
-renseignements que pour m'obliger à fournir les preuves de mon rang et
-de ma fortune.»
-
-La baronne appuya ces mots d'un geste amical qui voulait dire:
-«N'insistez pas, il est susceptible.»
-
-«Allons, pensa Léonce, c'est partie remise. Nous nous expliquerons, bon
-gré, mal gré, le jour du contrat.»
-
-Mais le baron ne voulut pas entendre parler de contrat.
-
-«Entre gentilshommes, dit-il, ces engagements, ces signatures, ces
-garanties sont des précautions humiliantes. Aimez-vous Dorothée? Oui.
-Vous aime-t-elle? J'en suis certain. Alors à quoi bon mettre un notaire
-entre vous? Je m'imagine que votre amour se passera bien de papier
-timbré.
-
---Cependant, monsieur, si l'on vous avait trompé sur mon état....
-
---Mais, terrible enfant, on ne m'a pas trompé, on ne m'a rien dit. Je
-ne sais rien de vous, sinon que vous plaisez à ma fille, à ma femme, à
-moi et à tout l'univers. Je ne veux rien connaître de plus. Est-ce que
-j'ai besoin de votre argent? Si vous êtes riche, tant mieux. Si vous
-êtes pauvre, tant pis. Dites-en autant de moi, nous serons quittes.
-Tenez, voici qui va mettre votre conscience en repos: vous n'avez rien,
-ma fille n'a rien: vous vous appelez Léonce, elle s'appelle Dorothée,
-et je vous donne ma bénédiction paternelle. Êtes-vous content?»
-
-Léonce pleurait de joie. On fit entrer Dorothée.
-
-«Venez, ma fille, dit la baronne, venez dire au marquis que vous
-n'épousez ni son nom ni sa fortune, mais sa personne.
-
---Cher Léonce, dit Dorothée, je vous aime follement!»
-
-Elle ne mentait pas d'une syllabe.
-
-Léonce se maria au mois de mars. Il était temps: la corbeille dévora
-le dernier billet de mille francs. Je ne servis pas de témoin pour
-cette fois: les témoins étaient des personnages. Matthieu ne put venir
-à Paris; il attendait les couches de sa femme. Il m'avait chargé de
-lui rendre compte de la fête, et je remplis avec bonheur ma tâche
-d'historiographe. Dorothée, dans sa robe blanche de velours épinglé,
-eut un succès d'adoration. On l'appelait le petit ange brun. Après la
-cérémonie, un dîner de quarante couverts fut servi chez le baron, et
-Léonce me fit l'amitié de m'y inviter. Il me présenta à sa femme au
-sortir de table: «Ma chère Dorothée, lui dit-il, c'est un de mes vieux
-camarades, qui sera un jour ou l'autre le professeur de nos enfants.
-J'espère que vous lui ferez toujours bon accueil; les meilleurs amis ne
-sont pas les plus brillants, mais les plus solides.
-
---Monsieur le professeur, dit la belle Dorothée, vous serez toujours le
-bienvenu chez nous. Je souhaite que Léonce m'apporte en mariage tous
-ses amis. Savez-vous l'allemand?
-
---Non, madame, à ma grande honte. Je regretterai toujours de ne pouvoir
-lire dans le texte _Hermann et Dorothée_.
-
---La perte n'est pas grande, croyez-moi. Une pastorale emphatique; un
-air de flageolet joué sur l'ophicléide. Vous avez mieux que cela en
-France. Aimez-vous Balzac? C'est mon homme.»
-
-
-IV
-
-La conversation de la jolie marquise et le plaisir de danser avec mes
-gros souliers me firent oublier le règlement de l'école. Je rentrai une
-heure trop tard, et je fus consigné pour quinze jours. Aussitôt libre,
-ma première visite fut pour Léonce. Je le trouvai tout seul, occupé à
-s'arracher les cheveux, qu'il avait fort beaux, comme vous savez.
-
-«Mon ami, me dit-il d'une voix pitoyable, on m'a cruellement trompé!
-
---Déjà!
-
---Mon beau-père est riche comme moi, noble comme moi: il s'appelle
-Stock en une syllabe, et il possède pour tout bien une vingtaine de
-mille francs de dettes.
-
---Impossible!
-
---La chose est hors de doute; ma femme m'a tout avoué le soir du
-mariage. Il n'y avait pas cinq cents francs dans la maison.
-
---Mais la maison seule en vaut cent mille!
-
---Elle n'est pas payée. M. Stock était riche il y a cinq ou six ans:
-il a tenu un certain rang à Francfort, et sa liquidation lui avait
-laissé plus de trente mille livres de rente. Mais il est joueur comme
-le valet de carreau en personne. Il a tout perdu à la roulette, au
-trente et quarante, et à ces jeux innocents dont l'Allemagne se sert si
-bien pour nous dépouiller. Au commencement de l'hiver, il lui restait
-de sa splendeur une brochette achetée à bon marché dans les petites
-cours du Nord, quelques relations honorables, l'habitude de la dépense,
-la fureur du jeu, et une cinquantaine de mille francs. Il a trouvé
-ingénieux de placer ce capital sur Dorothée et de venir à Paris jouer
-son va-tout. Il comptait pêcher en eau trouble, dans ce monde infernal
-de la Chaussée d'Antin, un gendre assez riche pour le débarrasser de
-sa fille, pour le nourrir lui-même et sa femme, et lui donner chaque
-été quelques rouleaux de louis à perdre au bord du Rhin. N'est-ce pas
-infâme?
-
---Prends garde, lui dis-je. Sais-tu comment il parle de toi en ce
-moment?
-
---Quelle différence! Je ne l'ai pas trompé, moi. Je voulais lui exposer
-franchement l'état de mes affaires. C'est lui qui m'a arrêté, qui
-m'a fermé la bouche. Je sais pourquoi maintenant, et sa confiance ne
-m'étonne plus! C'est lui qui m'a entraîné dans le gouffre où nous
-roulons ensemble.
-
---Vous êtes-vous expliqués?
-
---J'ai couru chez lui pour le confondre, et je te prie de croire que je
-n'ai pas ménagé mon éloquence. Sais-tu ce qu'il m'a répondu? Au lieu
-de récriminer, comme je m'y attendais, il m'a pris la main et m'a dit
-d'une voix émue: «Nous avons du malheur. Nous pouvions chacun de notre
-côté trouver une fortune: il est bien fâcheux que nous nous soyons
-rencontrés.»
-
---C'est sagement parlé.
-
---Que vais-je devenir?
-
---Est-ce un conseil que tu me demandes?
-
---Sans doute, puisque tu ne peux me donner autre chose!
-
---Mon cher Léonce, je ne connais qu'un moyen honorable de te tirer
-d'affaire. Liquide héroïquement; va te cacher dans un quartier
-laborieux, rue des Ursulines ou boulevard Montparnasse; achève ton
-droit, passe ta licence, sois avocat. Tu as du talent; tu ne peux pas
-avoir entièrement perdu l'habitude du travail; les relations que tu
-t'es créées dans ces six mois te serviront plus tard; tu regagneras le
-temps perdu, et l'argent aussi.
-
---Oui, si j'étais garçon! Mon pauvre ami, on voit bien que tu vis dans
-une boîte: tu ne sais rien de la vie. Balzac a prouvé depuis longtemps
-qu'un garçon peut arriver à tout, mais qu'une fois marié on use ses
-forces à lutter obscurément contre les additions de la cuisinière
-et le livre du ménage. Tu veux que je travaille entre une femme, un
-beau-père, une belle-mère, et les enfants qui pourront survenir, obsédé
-de famille, et parqué avec tout ce monde dans un appartement de quatre
-cents francs! J'y succomberais.
-
---Alors fais autre chose. Emmène ta nouvelle famille en Bretagne. La
-maison de l'oncle Yvon est assez grande pour vous loger tous; on mettra
-une rallonge à la table et l'on ajoutera un plat au dîner.
-
---Nous les ruinerons!
-
---Point du tout. Aimée s'achètera une robe de moins tous les ans, et
-Matthieu prolongera l'existence du fameux paletot noisette.
-
---Oh! je connais leur cœur. Mais tu ne connais pas mon beau-père et ma
-belle-mère. Si ma femme a l'amour du monde, ses parents en ont la rage.
-Mme Stock passe des heures devant sa glace à faire des révérences!
-M. Stock ne sera jamais un Breton supportable. Il bouderait contre
-l'hospitalité, il humilierait notre chère maison: il nous reprocherait
-le pain que nous lui donnerions!
-
---Eh bien! laisse les parents se débrouiller à Paris. Enlève ta femme,
-elle est jeune, et tu la formeras.
-
---Mais songe donc que ce vieillard est criblé de dettes! C'est mon
-beau-père, après tout; je ne peux pas l'abandonner sur la route royale
-de Clichy.
-
---Qu'il vende ses meubles! il en a pour plus de vingt mille francs.
-
---Et de quoi vivront-ils, les malheureux?
-
---Je vois avec plaisir que tu les plains. Mais je dirai à mon tour:
-«Que vas-tu faire? Je ne sais plus quel parti te conseiller, et je suis
-au bout de mon chapelet.»
-
---Je vais demander une place. On croit que je n'en ai pas besoin, on me
-la donnera.»
-
-Il sollicita longtemps, et perdit plus d'un mois en démarches inutiles.
-Au plus fort de ses ennuis, il apprit qu'Aimée était mère d'un gros
-garçon. «Tu seras son parrain, écrivait Matthieu, et la jolie tante
-Dorothée ne refusera pas d'être marraine. Nous vous attendons; votre
-lit est prêt, hâte-toi de faire atteler le carrosse.»
-
-Léonce n'avait pas encore raconté sa mésaventure à ses parents. A
-quoi bon jeter une mauvaise nouvelle au travers de leur bonheur? Le
-pauvre garçon fut plus courageux que je ne l'aurais espéré. Tandis
-qu'il vendait ses tableaux pour vivre il était tendre et empressé
-auprès de sa femme. La gêne présente, l'incertitude de l'avenir, et
-le regret d'avoir mal spéculé n'altérèrent pas longtemps sa bonne
-humeur naturelle: au moins eut-il le bon goût de cacher son chagrin.
-Il est juste de dire que Dorothée le consolait de son mieux. Si elle
-pleurait quelquefois, c'était à la dérobée. Elle rendit aux marchands
-une partie de sa corbeille de mariage. Je crois bien que la lune de
-miel eût été plus brillante si le jeune ménage n'avait manqué de rien,
-et si M. Stock n'avait pas eu de dettes; mais, en dépit des embarras
-de toute sorte et de l'importunité des créanciers, on s'aimait. Léonce
-et Dorothée se serraient l'un contre l'autre comme des enfants surpris
-par l'orage. Ils étaient aussi heureux qu'on peut l'être sur une barque
-qui fait eau de toutes parts. Je les voyais régulièrement à toutes mes
-sorties, chaque visite me les montrait meilleurs et me les rendait plus
-chers.
-
-Un jeudi, vers une heure et demie, je partais de l'école pour aller
-chez eux, lorsque je rencontrai au milieu de la rue d'Ulm un petit
-homme en veste de velours. C'était une vieille connaissance que j'avais
-un peu négligée depuis le mariage de Matthieu.
-
-«Bonjour, Petit-Gris, lui dis-je. Remettez votre casquette. Est-ce que
-vous veniez me voir?
-
---Oui, monsieur, et je suis bien aise de vous avoir rencontré pour vous
-demander conseil.
-
---Il n'est rien arrivé chez vous? Votre femme va bien? Vous travaillez
-toujours pour la ville de Paris?
-
---Toujours, monsieur, et j'ose dire que ma femme et moi nous avons un
-coup de balai qui vous fait honneur. On ne vous reprochera pas de nous
-avoir placés.
-
---Ce n'est pas moi, Petit-Gris; c'est un jeune homme de mes amis, à qui
-je voudrais bien pouvoir rendre le même service.
-
---M. Matthieu est toujours content? Ces dames ne sont pas malades?
-
---Merci. Matthieu a un garçon, et toute la famille se porte le mieux du
-monde.
-
---Pour lors, monsieur, voici ce qui est arrivé: Ce matin, comme nous
-revenions de l'ouvrage et que ma femme allait prendre la soupe qu'elle
-avait mise au chaud dans notre lit, il est entré un monsieur pas
-très-grand, plutôt petit, un homme de ma taille, enfin, et à peu près
-de mon âge. Il m'a demandé si j'étais dans la maison du temps de Mme
-Bourgade. Je lui ai dit ce qui en était, attendu que je n'ai rien à
-cacher, que je ne fais rien de mal, et que je ne dois rien à personne.
-Mais quand il a su que je connaissais ces dames, il s'est mis à me
-questionner sur ceci et sur cela, et avec qui mademoiselle était
-mariée, et ce que faisait son mari, et ce qu'elle mangeait à dîner, et
-combien de temps elle était restée dans le quartier, et, finalement,
-où elle demeurait. Quand j'ai vu qu'il avait l'idée de me confesser,
-je n'ai rien voulu répondre. Il ne me revenait pas, cet homme-là! Il
-regardait la maison avec des yeux de riche; on aurait dit que notre
-chambre lui faisait mal au cœur. J'ai bien compris qu'il était curieux
-d'avoir l'adresse de M. Matthieu; mais je ne savais pas ce qu'il en
-voulait faire. J'ai dit que je ne la connaissais point, cependant qu'on
-pourrait peut-être se la procurer. Là-dessus, il a promis de me bien
-payer si je la lui apportais. «Monsieur, ai-je répondu, je n'ai pas
-besoin qu'on me paye, j'ai deux places du gouvernement.» Il m'a laissé
-son adresse, que je n'ai pas lue, vous comprenez bien pourquoi, et je
-suis venu vous la montrer, pour savoir ce qu'il faut faire.»
-
-Le Petit-Gris tira de sa poche une belle carte glacée, où je lus:
-
- LOUIS BOURGADE,
- _Hôtel des Princes_.
-
-«Louis Bourgade! dit le Petit-Gris, c'est un parent.
-
---Hôtel des Princes! c'est un parent riche.
-
---Il aurait bien pu venir plus tôt, quand ces pauvres dames mouraient
-de faim! Maintenant on n'a plus besoin de lui.
-
---C'est probablement pour cela qu'il se montre, mon cher Petit-Gris: il
-aura appris le mariage de Mlle Aimée. Mais à tout péché miséricorde; il
-faudra lui donner l'adresse.
-
---Allons, j'y vais. Est-ce loin, l'hôtel des Princes?
-
---Ne vous dérangez pas: c'est sur mon chemin, j'y entrerai en passant,
-et je causerai avec ce monsieur. A bientôt; s'il avait quelque chose,
-j'irais vous le dire.»
-
-Chemin faisant, je pensais: «Un parent riche! Ce n'est pas à Léonce
-qu'il arrivera pareille aubaine!»
-
-Je demandai M. Bourgade, et aussitôt un valet de l'hôtel partit devant
-moi pour me conduire. M. Bourgade occupait un magnifique appartement
-au premier, sur la rue. Je compris son dédain pour les taudis de la
-rue Traversine. Ce seigneur me fit attendre pendant dix minutes,
-que j'employai consciencieusement à pester contre lui. Je sentais
-bouillonner en moi une vigoureuse indignation, dans le style de
-Jean-Jacques Rousseau. «Ah! faquin, disais-je à demi-voix, tu es leur
-parent, et tu loges à l'hôtel des Princes! Tu t'appelles Bourgade, et
-tu me fais faire antichambre!»
-
-Quand la porte s'ouvrit, je lâchai les écluses à ma rhétorique.
-J'étais jeune. C'est tout au plus si je pris la peine de regarder mon
-interlocuteur: mes yeux ne me servaient qu'à lancer des foudres. Je
-me présentai fièrement comme un vieil ami de Mme et de Mlle Bourgade.
-Je racontai comment je m'étais introduit dans leur intimité, sans
-avoir l'honneur d'être de la famille; je fis un tableau pathétique de
-leur misère, de leur courage, de leur travail, de leur vertu. Croyez
-que je ne ménageais pas les couleurs et que je ne procédais point par
-demi-teintes! J'affectais de répéter souvent le nom de Bourgade, et à
-chaque fois je le soulignais.
-
-Mon réquisitoire produisit son effet. M. Bourgade ne me regardait
-pas en face: il cachait sa tête dans ses mains, il semblait accablé.
-Pour l'achever, je lui appris la conduite de Matthieu; je lui contai
-l'histoire du manteau engagé pour dix francs, et toutes les privations
-que ce digne jeune homme s'était imposées, quoiqu'il ne fût pas de la
-famille et qu'il ne s'appelât pas Bourgade. Excellent Matthieu! il
-prenait sur son nécessaire, lorsque tant d'autres sont chiches de leur
-superflu! Enfin, il avait épousé cette orpheline abandonnée; il l'avait
-conduite à Auray, dans la maison de ses ancêtres; il lui avait donné
-un nom, une fortune, une famille! Aujourd'hui, Aimée Bourgade, heureuse
-femme, heureuse mère, n'avait plus besoin de personne, et pouvait
-dédaigner, à son tour, le monde égoïste qui l'avait dédaignée.
-
-M. Bourgade écarta les mains et je vis sa figure inondée de larmes:
-«C'est ma fille, dit-il; je vous remercie bien de l'aimer ainsi. Mon
-cher enfant! laissez-moi vous embrasser!»
-
-Je ne me le fis pas dire deux fois. Je ne lui demandai ni comment
-ni pourquoi il était vivant; je ne lui adressai ni questions ni
-objections, je le pris par le cou et je l'embrassai quatre ou cinq fois
-sur les deux joues. J'étais bien sûr de ne pas me tromper: des larmes
-de père, cela se reconnaît toujours!
-
-Cependant lorsque la première émotion fut passée, je le regardai d'un
-air de profond étonnement, et il s'en aperçut. «Je vous expliquerai
-tout, me dit-il, lorsque j'aurai vu ma femme et ma fille. Je cours à
-Auray. Merci; adieu; à bientôt!
-
---Halte-là! s'il vous plaît. Je ne vous lâche pas encore. D'abord, on
-ne peut partir que ce soir par le train de sept heures; ensuite il y a
-des précautions à prendre, et vous n'irez pas de but en blanc débarquer
-sur la place d'Auray. Vous tueriez votre femme et votre fille, et
-les paysans bretons vous tueraient vous-même à coups de fourche: un
-revenant! Asseyez-vous ici, et contez-moi votre histoire. Je vous
-dirai ensuite les précautions que vous avez à prendre. Mais comment se
-fait-il que vous ayez échappé à ce naufrage? Sur quel tronçon de mât?
-Sur quelle cage à poulets?
-
---Mon Dieu! rien n'est plus simple. Quand le bâtiment s'est perdu, je
-n'étais plus à bord. Vous savez ce que j'allais faire en Amérique.
-Nous nous sommes arrêtés huit jours à Rio de Janeiro pour prendre
-des passagers et des marchandises. Je descends à terre comme tout le
-monde. J'avais des lettres pour quelques Français établis là-bas, et
-entre autres pour un marchand de bois de teinture appelé Charlier.
-Nous causons; je lui explique mon système; il en est frappé: tous les
-esprits étaient tournés vers la Californie. Charlier m'assure que mon
-invention est excellente, mais que je ne suis pas assez fort pour
-manœuvrer à moi seul, et que je ne trouverai pas d'ouvriers. «Faites
-mieux, me dit-il, débarquez avec armes et bagages; établissez-vous
-constructeur de machines, et exploitez ici le _séparateur Bourgade_.
-L'appareil complet vous reviendra à cinq cents francs, vous le vendrez
-mille; tous les mineurs qui vont à San-Francisco se fourniront chez
-vous en passant. Croyez-moi, c'est la vraie Californie. Vous n'avez
-pas d'argent pour commencer l'entreprise, on vous en procurera; une
-bonne affaire trouve toujours des capitaux, surtout en Amérique. S'il
-vous faut un associé, me voici.» C'est ainsi que nous avons fondé la
-maison Charlier, Bourgade et Cie, dont les actions sont cotées à la
-Bourse de Paris. Nous les avons émises au capital de cinq cents francs,
-et j'en ai mille pour ma part. Elles ont décuplé de valeur, et elles ne
-s'arrêteront pas là. On parle de nouvelles mines en Australie.
-
---Comment? lui dis-je, vous avez gagné cinq millions!
-
---Mieux que cela, mais qu'importe! Dites-moi donc par quel miracle du
-malheur toutes mes lettres sont restées sans réponse?
-
---Vous les retrouverez à la poste. On a su rapidement à Paris le
-naufrage de _la Belle-Antoinette_. Votre première lettre sera arrivée
-quelques jours plus tard, quand ces dames avaient quitté la rue
-d'Orléans. Je crois me rappeler qu'elles ont déménagé sans donner
-leur adresse: elles voulaient cacher leur misère, et d'ailleurs
-elles n'attendaient plus de nouvelles de personne. Comment la poste
-aurait-elle pu les découvrir? Le facteur n'entre pas une fois en huit
-jours dans la rue Traversine.
-
---Vous n'avez pas une idée de ce que j'ai souffert: écrire pendant
-plus de deux ans sans recevoir un mot de réponse!
-
---Allez! allez! j'ai vu deux femmes qui souffraient autant que vous.
-
---Non; elles pleuraient sur un malheur positif; moi, j'en voyais mille
-imaginaires. Je les savais sans ressource, exposées à toutes les
-privations et à tous les conseils de la misère; j'étais riche, et je ne
-pouvais rien pour elles! Ce maudit choléra de 1849 m'a fait passer bien
-des nuits blanches. J'aurais voulu venir à Paris, interroger la police,
-fouiller la ville entière; mais j'étais cloué à la maison! J'ai fait
-insérer une note à la _Presse_ et au _Constitutionnel_, personne n'a
-répondu. Vous ne lisez donc pas les journaux?
-
---Pas souvent; et ces dames, jamais.
-
---Je les lisais tous, et bien m'en a pris. C'est le _Siècle_ qui m'a
-annoncé le mariage d'Aimée.
-
---Il s'agit maintenant de lui annoncer votre retour. Mais bellement,
-s'il vous plaît; elle est nourrice. Si vous m'en croyez, vous vous
-ferez précéder d'un ambassadeur. Je connais justement un jeune homme
-qui cherche une place: c'est le frère de Matthieu, le beau-frère
-d'Aimée; du reste homme d'esprit et digne de représenter une grande
-puissance. Si vous êtes content de ses services, je vous indiquerai le
-moyen de vous acquitter. Voulez-vous que nous passions chez lui?»
-
-Quelques heures après, M. Bourgade, Léonce et Dorothée montèrent dans
-une belle chaise de poste que le chemin de fer conduisit à Angers.
-A Vannes, M. Bourgade descendit à l'hôtel. Les nouveaux mariés
-poursuivirent leur route et arrivèrent en carrosse, comme Léonce
-l'avait prédit. Lorsque Dorothée énonça, en termes vagues, l'idée
-que M. Bourgade n'était peut-être pas mort, la bonne veuve répondit:
-«Peut-être!» Elle s'était si bien accoutumée au bonheur, que rien ne
-lui semblait impossible. Léonce rappela ce que l'élève de l'école
-centrale m'avait dit autrefois à propos du _séparateur_. Si l'invention
-avait survécu, l'inventeur pouvait avoir échappé au naufrage. L'espoir
-rentra par douces ondées dans ces braves cœurs, et le jour où M.
-Bourgade apparut à Auray, sa femme et sa fille s'écrièrent naïvement:
-«Nous le savions bien que tu n'étais pas mort!»
-
-M. Bourgade n'a pas la tournure d'un grand seigneur, tant s'en faut!
-mais il n'a pas non plus les manières d'un parvenu. Si vous le
-rencontriez à pied, vous croiriez voir un bon bijoutier de la rue
-d'Orléans. Cet excellent petit homme méritait d'avoir un gendre comme
-Matthieu. Il a donné à sa fille une dot de deux millions, à la grande
-confusion de Matthieu, qui dit: «Je suis un intrigant; j'ai abusé de
-mes avantages personnels pour faire un mariage riche.» Les Debay se
-sont construit une habitation princière; ce qui ajoute à la beauté de
-leur château, c'est qu'il n'y a pas de pauvres aux environs. Matthieu
-a terminé ses thèses et obtenu son diplôme de docteur; nous n'avons
-pas en France deux docteurs aussi riches que lui, nous n'en avons pas
-quatre aussi laborieux. Aimée donne à son mari un enfant tous les ans.
-Léonce ne songe plus à imiter M. de Marsay; il a deux filles et un
-peu de ventre. Par ces raisons, il vit en Bretagne, au milieu de la
-famille. Il a cent mille francs de rente, puisque Matthieu les a. M. et
-Mme Stock ont passé l'Océan; M. Bourgade leur a donné une place dans
-sa fabrique. Le père de Dorothée est toujours intelligent et toujours
-joueur; il gagne gros et perd tout ce qu'il gagne. Le Petit-Gris et
-sa femme n'habitent plus la rue Traversine; si vous voulez faire leur
-connaissance, il faudra prendre le chemin d'Auray. Ils n'ont pas perdu
-cet admirable coup de balai dont ils étaient si glorieux, ils tiennent
-le château propre et font une rude chasse à la poussière. Je reçois
-cinq ou six fois par an des nouvelles de mes amis. Hier encore ils
-m'ont envoyé une bourriche d'huîtres et une caisse de sardines. Les
-sardines étaient bonnes, mais les huîtres s'étaient ouvertes en chemin.
-
-
-
-
-L'ONCLE ET LE NEVEU.
-
-
-I
-
-Je suis sûr que vous avez passé vingt fois devant la maison du docteur
-Auvray, sans deviner qu'il s'y fait des miracles. C'est une habitation
-modeste et presque cachée, sans faste et sans enseigne; on ne lit pas
-même sur la porte cette inscription banale: _Maison de santé_. Elle
-est située vers l'extrémité de l'avenue Montaigne, entre le palais
-gothique du prince Soltikoff et le gymnase du grand Triat, qui régénère
-l'homme par le trapèze. Une grille peinte en bronze s'ouvre sur un
-petit jardin de lilas et de rosiers. La loge du concierge est à gauche:
-le pavillon de droite contient le cabinet du médecin et l'appartement
-de sa femme et de sa fille. Le corps de logis principal est au fond;
-il tourne le dos à l'avenue et ouvre toutes ses fenêtres au sud-est,
-sur un petit parc bien planté en marronniers et en tilleuls. C'est
-là que le docteur soigne et souvent guérit les aliénés. Je ne vous
-introduirais pas chez lui, si l'on courait risque d'y rencontrer
-tous les genres de folie; mais ne craignez rien, vous n'aurez pas le
-spectacle navrant de l'imbécillité, de la folie paralytique, ou même
-de la démence. M. Auvray s'est créé, comme on dit, une spécialité:
-il traite la monomanie. C'est un excellent homme, plein de savoir et
-d'esprit, philosophe et élève d'Esquirol et de Laromiguière. Si vous
-le rencontriez jamais avec sa tête chauve, son menton bien rasé, ses
-habits noirs et sa physionomie terne, vous ne sauriez s'il est médecin,
-professeur, ou prêtre. Lorsqu'il ouvre ses lèvres épaisses, vous
-devinez qu'il va vous dire: «mon enfant!» Ses yeux ne sont pas laids
-pour des yeux à fleur de tête; ils promènent autour d'eux un large
-regard limpide et serein; on aperçoit au fond tout un monde de bonnes
-pensées. Ces gros yeux sont comme des jours ouverts sur une belle âme.
-La vocation de M. Auvray s'est décidée lorsqu'il était encore interne
-à la Salpêtrière. Il étudia passionnément la monomanie, cette curieuse
-altération des facultés de l'esprit qui s'explique rarement par une
-cause physique, qui ne répond à aucune lésion visible du système
-nerveux, et qui se guérit par un traitement moral. Il fut secondé dans
-ses observations par une jeune surveillante de la division Pinel, assez
-jolie et fort bien élevée. Il se prit d'amour pour elle, et, aussitôt
-docteur, il l'épousa. C'était entrer modestement dans la vie. Cependant
-il avait un peu de bien, qu'il employa à fonder l'établissement que
-vous savez. Avec un peu de charlatanisme, il eût fait sa fortune; il se
-contenta d'y faire ses frais. Il évite le bruit, et, lorsqu'il a obtenu
-une cure merveilleuse, il ne le dit pas sur les toits. Sa réputation
-s'est faite toute seule, presque à son insu. En voulez-vous une preuve?
-Le traité de _Monomanie raisonnante_, qu'il a publié chez Baillière en
-1842, en est à sa sixième édition, sans que l'auteur ait envoyé un seul
-exemplaire aux journaux. Certes la modestie est bonne en soi, mais il
-n'en faut pas abuser. Mlle Auvray n'a pas plus de vingt mille francs de
-dot, et elle aura vingt-deux ans en avril.
-
-Il y a quinze jours environ (c'était, je crois, le jeudi 13 décembre),
-un coupé de louage s'arrêta devant la grille de M. Auvray. Le cocher
-demanda la porte, et la porte s'ouvrit. La voiture s'avança jusqu'au
-pavillon habité par le docteur, et deux hommes entrèrent vivement dans
-son cabinet. La servante les pria de s'asseoir et d'attendre que la
-visite fût terminée. Il était dix heures du matin.
-
-L'un des deux étrangers était un homme de cinquante ans, grand,
-brun, sanguin, haut en couleur, passablement laid, et surtout mal
-tourné; les oreilles percées, les mains épaisses, les pouces énormes.
-Figurez-vous un ouvrier revêtu des habits de son patron: voilà M.
-Morlot.
-
-Son neveu, François Thomas, est un jeune homme de vingt-trois ans,
-difficile à décrire, parce qu'il ressemble à tout le monde. Il n'est ni
-grand ni petit, ni beau ni laid, ni taillé comme un hercule, ni ciselé
-comme un dandy, mais moyen en toutes choses, modeste des pieds à la
-tête, châtain de cheveux, d'esprit et même d'habit. Lorsqu'il entra
-chez M. Auvray, il semblait fort agité: il se promenait avec une sorte
-de rage, il ne tenait pas en place, il regardait vingt choses à la
-fois, et il aurait touché à tout s'il n'avait eu les mains liées.
-
-«Calme-toi, lui disait son oncle; ce que j'en fais, c'est pour ton
-bien. Tu seras heureux ici, et le docteur va te guérir.
-
---Je ne suis pas malade. Pourquoi m'avez-vous attaché?
-
---Parce que tu m'aurais jeté par la portière. Tu n'as pas ta raison,
-mon pauvre François; M. Auvray te la rendra.
-
---Je raisonne aussi bien que vous, mon oncle, et je ne sais ce que
-vous voulez dire. J'ai l'esprit sain, le jugement rassis et la mémoire
-excellente. Voulez-vous que je vous récite des vers? Faut-il expliquer
-du latin? Voici justement un Tacite dans cette bibliothèque.... Si
-vous préférez une autre expérience, je vais résoudre un problème
-d'arithmétique ou de géométrie.... Vous ne voulez pas?.. Eh bien!
-écoutez ce que nous avons fait ce matin....
-
-«Vous êtes venu à huit heures, non pas m'éveiller, puisque je ne
-dormais point, mais me tirer de mon lit. J'ai fait ma toilette
-moi-même, sans l'aide de Germain; vous m'avez prié de vous suivre chez
-le docteur Auvray, j'ai refusé; vous avez insisté, je me suis mis en
-colère. Germain vous a aidé à me lier les mains, je le chasserai ce
-soir. Je lui dois treize jours de gages, c'est-à-dire treize francs,
-puisque je l'ai pris à raison de trente francs par mois. Vous lui
-devrez une indemnité, vous êtes cause qu'il perd ses étrennes. Est-ce
-raisonner, cela? et comptez-vous encore me faire passer pour fou?...
-Ah! mon cher oncle, revenez à de meilleurs sentiments! souvenez-vous
-que ma mère était votre sœur! Que dirait-elle, ma pauvre mère, si elle
-me voyait ici?... Je ne vous en veux pas, et tout peut s'arranger à
-l'amiable. Vous avez une fille, Mlle Claire Morlot....
-
---Ah! je t'y prends! tu vois bien que tu n'as plus ta tête! J'ai une
-fille, moi? Mais je suis garçon, et très-garçon!
-
---Vous avez une fille, reprit machinalement François.
-
---Mon pauvre neveu!... Voyons, écoute-moi bien. As-tu une cousine?
-
---Une cousine? non, je n'ai pas de cousine. Oh! vous ne me trouverez
-pas en défaut. Je n'ai ni cousins ni cousines.
-
---Je suis ton oncle, n'est-il pas vrai?
-
---Oui, vous êtes mon oncle, quoique vous l'ayez oublié ce matin.
-
---Si j'avais une fille, elle serait ta cousine; or, tu n'as pas de
-cousine, donc je n'ai pas de fille.
-
---Vous avez raison... J'ai eu le bonheur de la voir cet été aux eaux
-d'Ems avec sa mère. Je l'aime; j'ai lieu de croire que je ne lui suis
-pas indifférent, et j'ai l'honneur de vous demander sa main.
-
---La main de qui?
-
---La main de Mlle votre fille.
-
---Allons! pensa l'oncle Morlot, M. Auvray sera bien habile s'il le
-guérit! Je payerai six mille francs de pension sur les revenus de mon
-neveu. Qui de trente paye six, reste vingt-quatre. Me voilà riche.
-Pauvre François!»
-
-Il s'assit et ouvrit un livre au hasard. «Mets-toi là, dit-il au
-jeune homme, je vais te lire quelque chose. Tâche d'écouter, cela te
-calmera.» Il lut:
-
-«La monomanie est l'opiniâtreté d'une idée, l'empire exclusif d'une
-passion. Son siége est dans le cœur, c'est là qu'il faut la chercher
-et la guérir. Elle a pour cause l'amour, la crainte, la vanité,
-l'ambition, les remords. Elle se trahit par les mêmes symptômes que la
-passion; tantôt par la joie, la gaieté, l'audace et le bruit; tantôt
-par la timidité, la tristesse et le silence.»
-
-Pendant cette lecture, François parut se calmer et s'assoupir: il
-faisait chaud dans le cabinet du docteur. «Bravo! pensa M. Morlot;
-voici déjà un prodige de la médecine: elle endort un homme qui n'avait
-ni faim ni sommeil.» François ne dormait pas, mais il jouait le
-sommeil dans la perfection. Il penchait la tête en mesure, et réglait
-mathématiquement le bruit monotone de sa respiration. L'oncle Morlot y
-fut pris: il poursuivit sa lecture à voix basse, puis il bâilla, puis
-il cessa de lire, puis il laissa glisser son livre, puis il ferma les
-yeux, puis il s'endormit de bonne foi, à la grande satisfaction de son
-neveu, qui le lorgnait malicieusement du coin de l'œil.
-
-François commença par remuer sa chaise; M. Morlot ne bougea pas plus
-qu'un arbre; François se promena en faisant craquer ses bottes sur le
-parquet: M. Morlot se mit à ronfler. Alors le fou s'approche du bureau,
-trouve un grattoir, le pousse dans un angle, l'appuie solidement par le
-manche et coupe la corde qui attachait ses bras. Il se délivre, rentre
-en possession de ses mains, retient un cri de joie et vient à petits
-pas vers son oncle. En deux minutes M. Morlot fut garrotté solidement,
-mais avec tant de délicatesse, que son sommeil n'en fut pas même
-troublé.
-
-François admira son ouvrage et ramassa le livre, qui avait glissé
-jusqu'à terre. C'était la dernière édition de la _Monomanie
-raisonnante_. Il l'emporta dans un coin et se mit à lire, comme un
-sage, en attendant l'arrivée du docteur.
-
-
-II
-
-Il faut pourtant que je raconte les antécédents de François et de son
-oncle. François était le fils unique d'un ancien tabletier du passage
-du Saumon, appelé M. Thomas. La tabletterie est un bon commerce;
-on y gagne cent pour cent sur presque tous les articles. Depuis la
-mort de son père, François jouissait de cette aisance qu'on appelle
-honnête, sans doute parce qu'elle nous dispense de faire des bassesses,
-peut-être aussi parce qu'elle nous permet de faire des honnêtetés à nos
-amis: il avait trente mille francs de rente.
-
-Ses goûts étaient extrêmement simples, comme je crois vous l'avoir
-dit. Il avait une préférence innée pour ce qui ne brille pas, et il
-choisissait naturellement ses gants, ses gilets et ses paletots dans
-cette série de couleurs modestes qui s'étend entre le noir et le
-marron. Il ne se souvenait pas d'avoir rêvé panache même dans sa plus
-tendre enfance, et les rubans qu'on envie le plus n'avaient jamais
-troublé son sommeil. Il ne portait pas de lorgnon, par la raison,
-disait-il, qu'il avait de bons yeux; ni d'épingle à sa cravate, parce
-que sa cravate tenait sans épingle; mais le fait est qu'il avait peur
-de se faire remarquer. Le vernis de ses bottes l'éblouissait. Il aurait
-été fort en peine si le hasard de la naissance l'eût affligé d'un nom
-remarquable. Si pour l'achever, son parrain l'eût appelé Améric ou
-Fernand, il n'aurait signé de sa vie. Heureusement ses noms étaient
-aussi modestes que s'il les eût choisis lui-même.
-
-Sa timidité l'empêcha de prendre une carrière. Après avoir franchi le
-seuil du baccalauréat, il s'adossa à cette grande porte qui conduit
-à tout, et il resta en contemplation devant les sept ou huit chemins
-qui lui étaient ouverts. Le barreau lui semblait trop bruyant, la
-médecine trop remuante, l'enseignement trop imposant, le commerce trop
-compliqué, l'administration trop assujettissante.
-
-Quant à l'armée, il n'y fallait pas songer: ce n'est pas qu'il eût peur
-de l'ennemi; mais il tremblait à l'idée de l'uniforme. Il s'en tint
-donc à son premier métier, non comme au plus facile, mais comme au plus
-obscur: il vécut de ses rentes.
-
-Comme il n'avait pas gagné son argent lui-même, il prêtait volontiers.
-En retour d'une vertu si rare, le ciel lui donna beaucoup d'amis. Il
-les aimait tous sincèrement, et faisait leurs volontés de très-bonne
-grâce. Lorsqu'il en rencontrait un sur le boulevard, c'était toujours
-lui qui se laissait prendre le bras, faisait un demi-tour sur lui-même
-et cheminait où l'on voulait le conduire. Notez qu'il n'était ni sot,
-ni borné, ni ignorant. Il savait trois ou quatre langues vivantes; il
-possédait le latin, le grec et tout ce qu'on apprend au collége; il
-avait quelques notions de commerce, d'industrie, d'agriculture et de
-littérature, et il jugeait sainement un livre nouveau, lorsque personne
-n'était là pour l'écouter.
-
-Mais c'est avec les femmes que sa faiblesse se montrait dans toute sa
-force. Il fallait toujours qu'il en aimât quelqu'une, et si le matin,
-en se frottant les yeux, il n'avait pas vu quelque lueur d'amour à
-l'horizon, il se serait levé maussade et il eût mis infailliblement ses
-bas à l'envers. Lorsqu'il assistait à un concert ou à un spectacle, il
-commençait à chercher dans la salle un visage qui lui plût, et il s'en
-éprenait jusqu'au soir. S'il avait trouvé, le spectacle était beau,
-le concert délicieux; sinon, tout le monde parlait mal ou chantait
-faux. Son cœur avait une telle horreur du vide, qu'en présence d'une
-beauté médiocre, il se battait les flancs pour la trouver parfaite.
-Vous devinerez sans moi que cette tendresse universelle n'était point
-débauche, mais innocence. Il aimait toutes les femmes sans le leur
-dire, parce qu'il n'avait jamais osé parler à aucune. C'était le plus
-candide et le plus inoffensif des roués; don Juan, si vous voulez, mais
-avant dona Julia.
-
-Lorsqu'il aimait, il rédigeait en lui-même des déclarations hardies
-qui s'arrêtaient régulièrement sur ses lèvres. Il faisait sa cour: il
-montrait le fond de son âme; il poursuivait de longs entretiens, des
-dialogues charmants dont il faisait les demandes et les réponses. Il
-trouvait des discours assez énergiques pour amollir des rochers, assez
-brûlants pour fondre la glace; mais aucune femme ne lui sut gré de ses
-aspirations muettes: il faut _vouloir_ pour être aimé. La différence
-est grande entre le désir et la volonté, le désir qui vogue mollement
-sur les nuages, la volonté qui court à pied dans les cailloux; l'un qui
-attend tout du hasard, l'autre qui ne demande rien qu'à elle-même; la
-volonté qui marche droit au but à travers les haies et les fossés, les
-ravins et les montagnes; le désir qui reste assis à sa place et crie de
-sa voix la plus douce:
-
- .... Clocher, clocher, arrive, ou je suis mort!
-
-Cependant, au mois d'août de cette année, quatre mois avant de lier
-les bras de son oncle, François avait osé aimer en face. Il avait
-rencontré aux eaux d'Ems une jeune fille presque aussi farouche que
-lui, et dont la timidité frissonnante lui avait donné du courage:
-c'était une Parisienne frêle et délicate, pâle comme un fruit mûri à
-l'ombre, transparente comme ces beaux enfants dont le sang bleu coule
-à ciel ouvert sous l'épiderme. Elle tenait compagnie à sa mère, qu'un
-mal invétéré (une laryngite chronique, si je ne me trompe) condamnait à
-prendre les eaux. Il fallait que la mère et la fille eussent vécu loin
-du monde, car elles promenaient sur la foule bruyante des baigneurs un
-long regard étonné. François leur fut présenté à l'improviste par un
-convalescent de ses amis qui se rendait en Italie par l'Allemagne. Il
-les vit assidûment pendant un mois, et il fut, pour ainsi dire, leur
-unique compagnie. Pour les âmes délicates, la foule est une grande
-solitude; plus le monde fait de bruit autour d'elles, plus elles se
-serrent dans leur coin pour se parler à l'oreille. La jeune Parisienne
-et sa mère entrèrent de plain-pied dans le cœur de François, et s'y
-trouvèrent bien. Elles y découvraient tous les jours de nouveaux
-trésors, comme les premiers navigateurs qui mirent le pied en Amérique;
-elles foulaient avec délices cette terre vierge et mystérieuse. Elles
-ne s'enquirent jamais s'il était riche ou pauvre: il leur suffisait
-de le savoir bon, et nulle trouvaille ne pouvait leur être plus
-précieuse que celle de ce cœur d'or. De son côté, François fut ravi de
-sa métamorphose. Vous a-t-on jamais raconté comment le printemps éclôt
-dans les jardins de la Russie? Hier la neige couvrait tout; aujourd'hui
-arrive un rayon de soleil qui met l'hiver en déroute. A midi les arbres
-sont en fleur, le soir ils se couvrent de feuilles, le lendemain ils
-ont presque des fruits. Ainsi fleurit et fructifia l'amour de François.
-Sa froideur et sa gêne furent emportées comme les glaçons dans une
-débâcle; l'enfant honteux et pusillanime se fit homme en quelques
-semaines. Je ne sais qui prononça d'abord le mot de _mariage_, mais
-qu'importe? il est toujours sous-entendu lorsque deux cœurs honnêtes
-parlent d'amour.
-
-François était majeur et maître de sa personne, mais celle qu'il aimait
-dépendait d'un père dont il fallait obtenir le consentement. C'est ici
-que la timidité du malheureux jeune homme reprit le dessus. Claire
-avait beau lui dire: «Écrivez hardiment; mon père est averti: vous
-recevrez son consentement par le retour du courrier.» Il fit et refit
-sa lettre plus de cent fois, sans se décider à l'envoyer. Cependant
-la tâche était facile, et l'esprit le plus vulgaire s'en fût tiré
-glorieusement. François connaissait le nom, la position, la fortune
-et jusqu'à l'humeur de son futur beau-père. On l'avait initié à tous
-les secrets de la famille; il était presque de la maison. Que lui
-restait-il à faire? A indiquer en quelques mots ce qu'il était et ce
-qu'il avait; la réponse n'était pas douteuse. Il hésita si longtemps,
-qu'au bout d'un mois Claire et sa mère furent réduites à douter de
-lui. Je crois qu'elles auraient encore pris quinze jours de patience,
-mais la sagesse paternelle ne le leur permit pas. Si Claire aimait, si
-son amant ne se décidait pas à déclarer officiellement ses intentions,
-il fallait, sans perdre de temps, mettre la jeune fille en lieu sûr,
-à Paris. Peut-être alors M. François Thomas prendrait-il le parti de
-venir la demander en mariage: il savait où la trouver.
-
-Un matin que François allait prendre ces dames pour la promenade,
-le maître d'hôtel lui annonça qu'elles étaient parties pour Paris.
-Leur appartement était déjà occupé par une famille anglaise. Un si
-rude coup, tombant à l'improviste sur une tête si faible, égara sa
-raison. Il sortit comme un fou, et se mit à chercher Claire dans tous
-les endroits où il avait l'habitude de la conduire. Il rentra chez
-lui avec une violente migraine qu'il soigna Dieu sait comment! Il se
-fit saigner, il prit des bains d'eau bouillante, il s'appliqua des
-sinapismes féroces; il vengeait sur son corps les souffrances de son
-âme. Lorsqu'il se crut guéri, il repartit pour la France, bien décidé à
-demander la main de Claire avant même de changer d'habit. Il court à
-Paris, saute hors du wagon, oublie ses bagages, monte dans un fiacre,
-et crie au cocher:
-
-«Chez _Elle_, et au galop!
-
---Où cela, bourgeois?
-
---Chez monsieur..., rue.... Je ne sais plus!»
-
-Il avait oublié le nom et l'adresse de celle qu'il aimait. «Allons chez
-moi, pensa-t-il; je retrouverai....» Il tendit sa carte au cocher qui
-le conduisit chez lui.
-
-Son concierge était un vieillard sans enfants, appelé Emmanuel. En
-arrivant devant lui, François le salua profondément et lui dit:
-
-«Monsieur, vous avez une fille, Mlle Claire Emmanuel. Je voulais vous
-écrire pour vous demander sa main; mais j'ai pensé qu'il serait plus
-convenable de faire cette démarche en personne.»
-
-On reconnut qu'il était fou, et l'on courut chercher son oncle Morlot
-au faubourg Saint-Antoine.
-
-L'oncle Morlot était le plus honnête homme de la rue de Charonne, qui
-est une des plus longues de Paris. Il fabriquait des meubles anciens
-avec un talent ordinaire et une conscience extraordinaire. Ce n'est
-pas lui qui aurait donné du poirier noirci pour de l'ébène, ou livré
-un bahut de sa fabrique pour un meuble du moyen âge! Et cependant il
-possédait, tout comme un autre, l'art de fendiller le bois neuf et de
-simuler des piqûres de vers, dont les vers étaient innocents. Mais il
-avait pour principe et pour loi de ne faire tort à personne. Par une
-modération presque absurde dans les industries de luxe, il limitait
-ses bénéfices à cinq pour cent en sus des frais généraux de sa maison:
-aussi avait-il gagné plus d'estime que d'argent. Lorsqu'il écrivait une
-facture, il recommençait l'addition jusqu'à trois fois, tant il avait
-peur de se tromper à son profit.
-
-Après trente ans de ce commerce, il était à peu près aussi riche qu'en
-sortant d'apprentissage: il avait gagné sa vie comme le plus humble de
-ses ouvriers, et il se demandait avec un peu de jalousie comment M.
-Thomas s'y était pris pour amasser des rentes. Si son beau-frère le
-regardait d'un peu haut, avec la vanité des parvenus, il le regardait
-de bien plus haut encore, avec l'orgueil d'un homme qui n'a pas voulu
-parvenir. Il se drapait superbement dans sa médiocrité, et disait
-avec une morgue plébéienne: «Au moins, je suis sûr de n'avoir rien à
-personne.»
-
-L'homme est un étrange animal: je ne suis pas le premier qui l'ait dit.
-Cet excellent M. Morlot, dont l'honnêteté méticuleuse amusait tout
-le faubourg, sentit au fond du cœur comme un chatouillement agréable
-lorsqu'on vint lui annoncer la maladie de son neveu. Il entendit une
-petite voix insinuante qui lui disait tout bas: «Si François est fou,
-tu deviens son tuteur.» La probité se hâta de répondre: «Nous n'en
-serons pas plus riches.--Comment! reprit la voix: mais la pension d'un
-aliéné n'a jamais coûté trente mille francs par an. D'ailleurs nous
-prendrons de la peine; nous négligerons nos affaires; nous méritons
-une compensation; nous ne faisons tort à personne.--Mais, répliqua le
-désintéressement, on se doit gratis à sa famille.--Vraiment! murmurait
-la voix. Alors, pourquoi notre famille n'a-t-elle jamais rien fait pour
-nous? nous avons eu des moments de gêne, des échéances difficiles: ni
-le neveu François, ni feu son père n'ont jamais songé à nous.--Bah!
-s'écria la bonté d'âme, cela ne sera rien; c'est une fausse alerte,
-François guérira en deux jours.--Peut-être aussi, poursuivit la voix
-obstinée, la maladie tuera son malade, et nous hériterons sans faire
-tort à personne. Nous avons travaillé trente ans pour le souverain
-qui règne à Potsdam; qui sait si un coup de marteau sur la tête d'un
-étourdi ne fera pas notre fortune?»
-
-Le bonhomme se boucha l'oreille; mais cette oreille était si large, si
-ample, si noblement évasée en forme de conque marine, que la petite
-voix subtile et persévérante s'y glissait toujours malgré lui. La
-maison de la rue de Charonne fut confiée aux soins du contre-maître;
-l'oncle prit ses quartiers d'hiver dans le bel appartement de son
-neveu. Il dormit dans un bon lit, et s'en trouva bien. Il s'assit à
-une table excellente, et les crampes d'estomac dont il se plaignait
-depuis nombre d'années furent guéries par enchantement. Il fut servi,
-coiffé, rasé par Germain, et il en prit l'habitude. Peu à peu il se
-consola de voir son neveu malade; il se fit à l'idée que François ne
-guérirait peut-être jamais. Tout au plus s'il se répétait de temps en
-temps, par acquit de conscience: «Je ne fais tort à personne!»
-
-Au bout de trois mois, il s'ennuya d'avoir un fou au logis, car il
-croyait être chez lui. Le perpétuel radotage de François et sa manie
-de demander Claire en mariage lui parurent un fléau intolérable: il
-résolut de faire maison nette et d'enfermer le malade chez M. Auvray.
-«Après tout, se disait-il, mon neveu sera mieux soigné et je serai plus
-tranquille. La science a reconnu qu'il était bon de dépayser les fous
-pour les distraire: je fais mon devoir.»
-
-C'est dans ces pensées qu'il s'était endormi, lorsque François s'avisa
-de lui lier les mains: quel réveil!
-
-
-III
-
-Le docteur entra en s'excusant. François se leva, remit son livre sur
-le bureau, et exposa l'affaire avec une grande volubilité, en se
-promenant à grands pas.
-
-«Monsieur, dit-il, c'est mon oncle maternel que je viens confier à vos
-soins. Vous voyez un homme de quarante-cinq à cinquante ans, endurci
-au travail manuel et aux privations d'une vie laborieuse; du reste,
-né de parents sains, dans une famille où l'on n'a jamais vu un cas
-d'aliénation mentale. Vous n'aurez donc pas à lutter contre une maladie
-héréditaire. Son mal est une des monomanies les plus curieuses que vous
-ayez eu l'occasion d'observer: il passe avec une incroyable rapidité de
-l'extrême gaieté à l'extrême tristesse, c'est un mélange singulier de
-monomanie proprement dite et de mélancolie.
-
---Il n'a pas complétement perdu la raison?
-
---Non, monsieur, il n'est pas en démence; il ne déraisonne que sur un
-point; et il appartient bien à votre spécialité.
-
---Quel est le caractère de sa maladie?
-
---Hélas! monsieur, le caractère de notre siècle, la cupidité! Le pauvre
-malade est bien de son temps. Après avoir travaillé depuis l'enfance,
-il se trouve sans fortune. Mon père, parti du même point que lui, m'a
-laissé un bien assez considérable. Le cher oncle a commencé par être
-jaloux; puis il a songé qu'étant mon seul parent, il deviendrait mon
-héritier en cas de mort, et mon tuteur en cas de folie, et comme un
-esprit faible croit aisément ce qu'il désire, le malheureux s'est
-persuadé que j'avais perdu la tête. Il l'a dit à tout le monde, il vous
-le dira à vous-même. Dans la voiture, quoiqu'il eût les mains liées, il
-croyait que c'était lui qui m'amenait chez vous.
-
---A quelle époque remonte le premier accès?
-
---A trois mois environ. Il est descendu chez mon concierge et lui a dit
-d'un air effaré: «Monsieur Emmanuel, vous avez une fille.... laissez-la
-dans votre loge et venez m'aider à lier mon neveu.»
-
---Juge-t-il bien de son état? sait-il qu'il est malade?
-
---Non, monsieur, et je crois que c'est bon signe. Je vous dirai, de
-plus, qu'il y a des dérangements notables dans les fonctions de la vie
-de nutrition. Il a perdu complétement l'appétit, et il est sujet à de
-longues insomnies.
-
---Tant mieux! un aliéné qui dort et qui mange régulièrement est à peu
-près incurable. Permettez-moi de le réveiller.»
-
-M. Auvray secoua doucement l'épaule du dormeur, qui se dressa en pieds.
-Son premier mouvement fut de se frotter les yeux. Lorsqu'il vit ses
-mains liées, il devina ce qui s'était passé durant son sommeil, et il
-partit d'un grand éclat de rire. «La bonne plaisanterie!» dit-il.
-
-François tira le docteur à part.
-
-«Vous voyez! Eh bien, dans cinq minutes, il sera furieux.
-
---Laissez-moi faire. Je sais comment il faut les prendre.» Il sourit au
-malade comme à un enfant qu'on veut amuser. «Mon ami, lui dit-il, vous
-vous éveillez de bonne heure; avez-vous fait de bons rêves?
-
---Moi! je n'ai pas rêvé. Je ris de me voir lié comme un fagot. On
-dirait que c'est moi qui suis le fou.
-
---Là! dit François.
-
---Ayez la bonté de me débarrasser, docteur; je m'expliquerai mieux
-quand je serai à mon aise.
-
---Mon enfant, je vais vous délier; mais vous promettez d'être bien sage?
-
---Ah çà, monsieur, est-ce qu'en bonne foi vous me prenez pour un fou?
-
---Non, mon ami, mais vous êtes malade. Nous vous soignerons, nous vous
-guérirons. Tenez! vos mains sont libres, n'en abusez pas.
-
---Que diable voulez-vous que j'en fasse? Je vous amenais mon neveu....
-
---Bien! dit M. Auvray; nous parlerons de cela tout à l'heure. Je vous
-ai trouvé endormi; vous arrive-t-il souvent de dormir le jour?
-
---Jamais! c'est ce bête de livre....
-
---Oh! oh! fit l'auteur, le cas est grave. Ainsi vous croyez que votre
-neveu est fou?
-
---A lier, monsieur; et la preuve, c'est que j'ai dû lui attacher les
-mains avec cette corde.
-
---Mais c'est vous qui aviez les mains attachées. Vous ne vous souvenez
-pas que je viens de vous délivrer?
-
---C'était moi, c'était lui. Laissez-moi donc vous expliquer toute
-l'affaire!
-
---Chut! mon ami, vous vous exaltez, vous êtes très-rouge: je ne
-veux pas que vous vous fatiguiez. Contentez-vous de répondre à mes
-questions. Vous dites que votre neveu est malade?
-
---Fou! fou! fou!
-
---Et vous êtes content de le voir fou?
-
---Moi?
-
---Répondez-moi franchement. Vous ne voulez point qu'il guérisse,
-n'est-ce pas?
-
---Pourquoi?
-
---Pour que sa fortune reste entre vos mains. Vous voulez être riche?
-Il vous fâche d'avoir travaillé si longtemps sans faire fortune? Vous
-pensez que votre tour est venu?»
-
-M. Morlot ne répondait pas. Il avait les yeux fichés en terre. Il
-se demandait s'il ne faisait pas un mauvais rêve, et il cherchait à
-démêler ce qu'il y avait de réel dans cette histoire de mains liées,
-cet interrogatoire, et les questions de cet inconnu qui lisait à livre
-ouvert dans sa conscience.
-
-«Entend-il des voix?» demanda M. Auvray.
-
-Le pauvre oncle sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il se
-souvint de cette voix acharnée qui lui parlait à l'oreille, et il
-répondit machinalement: «Quelquefois.»
-
---Ah! il est halluciné.
-
---Mais non! je ne suis pas malade! Laissez-moi sortir! Je perdrais la
-tête ici. Demandez à tous mes amis, ils vous diront que j'ai tout mon
-bon sens. Tâtez-moi le pouls, vous verrez que je n'ai pas la fièvre.
-
---Pauvre oncle! dit François. Il ne sait pas que la folie est un délire
-sans fièvre.
-
---Monsieur, ajouta le docteur, si nous pouvions donner la fièvre à nos
-malades, nous les guéririons tous.
-
-M. Morlot se jeta sur son fauteuil. Son neveu continuait à arpenter le
-cabinet du docteur.
-
-«Monsieur, dit François, je suis profondément affligé du malheur de
-mon oncle, mais c'est une grande consolation pour moi de pouvoir le
-confier à un homme tel que vous. J'ai lu votre admirable livre de _la
-Monomanie raisonnante_: c'est ce qu'on a écrit de plus remarquable en
-ce genre depuis le _Traité des maladies mentales_ du grand Esquirol.
-Je sais, du reste, que vous êtes un père pour vos malades, je ne vous
-ferai donc pas l'injure de vous recommander M. Morlot. Quant au prix
-de sa pension, je m'en rapporte absolument à vous.» Il tira de son
-portefeuille un billet de mille francs qu'il posa lestement sur la
-cheminée. «J'aurai l'honneur de me présenter ici dans le courant de la
-semaine prochaine. A quel moment est-il permis de visiter les malades?
-
---De midi à deux heures. Quant à moi, je suis toujours à la maison.
-Adieu, monsieur.
-
---Arrêtez-le, cria l'oncle Morlot, ne le laissez pas partir! C'est lui
-qui est fou; je vais vous expliquer sa folie.
-
---Du calme, mon cher oncle! dit François en se retirant. Je vous laisse
-aux mains de M. Auvray; il aura bien soin de vous.»
-
-M. Morlot voulut courir après son neveu, le docteur le retint:
-
-«Quelle fatalité! criait le pauvre oncle; il ne dira pas une sottise!
-S'il pouvait seulement déraisonner un peu, vous verriez bien que ce
-n'est pas moi qui suis fou.»
-
-François tenait déjà le bouton de la porte. Il revint sur ses pas comme
-s'il avait oublié quelque chose, marcha droit au docteur et lui dit:
-
-«Monsieur, la maladie de mon oncle n'est pas le seul motif qui m'amène.
-
---Ah! ah!» murmura M. Morlot, qui vit luire un rayon d'espérance.
-
-Le jeune homme poursuivit:
-
-«Vous avez une fille.
-
---Enfin! cria le pauvre oncle. Vous êtes témoin qu'il a dit: «Vous avez
-une fille!»
-
-Le docteur répondit à François: «Oui, monsieur. Expliquez-moi....
-
---Vous avez une fille, Mlle Claire Auvray.
-
---L'y voilà! l'y voilà! Je vous l'avais bien dit.
-
---Oui, monsieur, dit le docteur.
-
---Elle était, il y a trois mois, aux eaux d'Ems avec sa mère.
-
---Bravo! bravo! hurla M. Morlot.
-
---Oui, monsieur,» répondit M. Auvray.
-
-M. Morlot courut au docteur et lui dit: «Vous n'êtes pas le médecin;
-vous êtes un pensionnaire de la maison!
-
---Mon ami, répondit le docteur, si vous n'êtes pas sage, nous vous
-donnerons une douche.»
-
-M. Morlot recula d'épouvante. Son neveu poursuivit:
-
-«Monsieur, j'aime mademoiselle votre fille, j'ai quelque espoir d'en
-être aimé, et pourvu que ses sentiments n'aient pas changé depuis le
-mois de septembre, j'ai l'honneur de vous demander sa main.»
-
-Le docteur répondit: «C'est donc à monsieur François Thomas que j'ai
-l'honneur de parler?
-
---A lui-même, monsieur, et j'aurais dû commencer par vous apprendre mon
-nom.
-
---Monsieur, permettez-moi de vous dire que vous vous êtes bien fait
-attendre.»
-
-A ce moment, l'attention du docteur fut attirée par M. Morlot, qui se
-frottait les mains avec une sorte de rage.
-
-«Qu'avez-vous, mon ami? lui demanda-t-il de sa voix douce et paternelle.
-
---Rien, rien; je me frotte les mains.
-
---Et pourquoi?
-
---J'ai quelque chose qui me gêne.
-
---Montrez: je ne vois rien.
-
---Vous ne voyez pas? là, là, entre les doigts. Je le vois bien, moi!
-
---Que voyez-vous?
-
---L'argent de mon neveu. Otez-le, docteur! Je suis un honnête homme; je
-ne veux rien à personne.»
-
-Tandis que le médecin écoutait attentivement les premières divagations
-de M. Morlot, une étrange révolution s'opérait dans la personne de
-François. Il pâlissait, il avait froid, ses dents claquaient avec
-violence. M. Auvray se retourna vers lui pour lui demander ce qu'il
-éprouvait.
-
-«Rien, répondit-il; elle vient, je l'entends; c'est la joie.... mais
-j'en suis accablé. Le bonheur tombe sur moi comme de la neige. L'hiver
-sera rigoureux pour les amants. Docteur, regardez donc ce que j'ai dans
-la tête.»
-
-M. Morlot courut à lui en criant:
-
-«Assez! ne déraisonne plus! Je ne veux plus que tu sois fou. On dirait
-que c'est moi qui t'ai volé ta raison. Je suis honnête. Docteur, voyez
-mes mains; fouillez dans mes poches; envoyez chez moi, rue de Charonne,
-au faubourg Saint-Antoine; ouvrez tous les tiroirs; vous verrez que je
-n'ai rien à personne!»
-
-Le docteur était fort embarrassé entre ses deux malades, lorsqu'une
-porte s'ouvrit, et Claire vint annoncer à son père que le déjeuner
-était sur la table.
-
-François se leva comme par ressort; mais sa volonté seule courut
-au-devant de Mlle Auvray. Son corps retomba lourdement sur le fauteuil.
-A peine s'il put balbutier quelques mots.
-
-«Claire! c'est moi. Je vous aime. Voulez-vous?...»
-
-Il passa la main sur son front. Sa face pâle se colora d'un rouge vif.
-Les tempes battaient avec force; il sentait au-dessus des sourcils une
-compression violente. Claire, aussi morte que vive, s'empara de ses
-deux mains: il avait la peau sèche et le pouls si dur que la pauvre
-fille en fut épouvantée. Ce n'est pas ainsi qu'elle espérait le
-revoir. En quelques minutes, une teinte orangée se répandit autour des
-ailes du nez; les nausées vinrent ensuite, et M. Auvray reconnut tous
-les symptômes d'une fièvre bilieuse. «Quel malheur, dit-il, que cette
-fièvre ne soit pas échue à son oncle; elle l'aurait guéri!»
-
-Il sonna; la servante accourut; puis Mme Auvray, que François reconnut
-à peine, tant il était accablé. Il fallut coucher le malade, et sans
-retard. Claire offrit sa chambre et son lit. C'était un charmant petit
-lit de pensionnaire avec des rideaux blancs; une chambre mignonne et
-chastement coquette, tendue de percale rose, et fleurie de grandes
-bruyères dans des vases de porcelaine bleuâtre. On voyait sur la
-cheminée une grande coupe d'onyx: c'était le seul présent que Claire
-eût reçu de son amant. Si vous prenez la fièvre, ami lecteur, je vous
-souhaite une pareille infirmerie.
-
-Pendant qu'on donnait les premiers soins à François, son oncle exaspéré
-s'agitait dans la chambre, arrêtant le docteur, embrassant le malade,
-saisissant la main de Mme Auvray, et criant à tue-tête: «Sauvez-le
-vite, vite! je ne veux pas qu'il meure; je mettrai opposition à sa
-mort, c'est mon droit: je suis son oncle et son tuteur! Si vous ne le
-guérissez pas, on dira que c'est moi qui l'ai tué. Vous êtes témoins
-que je ne demande pas sa succession. Je donne tous ses biens aux
-pauvres. Un verre d'eau, s'il vous plaît, pour laver mes mains!»
-
-On le transféra dans la maison de santé. Là, il s'agita tellement,
-qu'il fallut lui mettre une veste de forte toile qui se lace par
-derrière et dont les manches sont cousues à l'extrémité: c'est ce qu'on
-appelle la camisole de force. Les infirmiers prirent soin de lui.
-
-Mme Auvray et sa fille soignèrent François avec amour, quoique les
-détails du traitement ne fussent pas toujours agréables; mais le sexe
-le plus délicat se complaît dans l'héroïsme. Vous me direz que ces deux
-femmes voyaient dans leur malade un gendre et un mari, mais je crois
-que s'il eût été un étranger il n'y aurait presque rien perdu. Saint
-Vincent de Paul n'a inventé qu'un uniforme, car il y a dans la femme de
-tout rang et de tout âge l'étoffe d'une sœur de charité.
-
-Assises nuit et jour dans cette chambre pleine de fièvre, la mère et la
-fille employaient leurs moments de repos à deviser ensemble de leurs
-souvenirs et de leurs espérances. Elles ne s'expliquaient ni le long
-silence de François, ni son brusque retour, ni l'occasion qui l'avait
-conduit à l'avenue Montaigne. S'il aimait Claire, pourquoi s'être fait
-attendre pendant trois mois? Avait-il donc besoin, pour s'introduire
-chez M. Auvray, de la maladie de son oncle? S'il avait oublié son
-amour, pourquoi n'avait-il pas conduit son oncle chez un autre médecin?
-On en trouve assez dans Paris. Peut-être avait-il cru sa passion
-guérie, jusqu'au moment où la présence de Claire l'avait détrompé? Mais
-non, puisque, avant de la revoir, il l'avait demandée en mariage.
-
-A toutes ces questions, ce fut François qui répondit dans son délire.
-Claire, penchée sur ses lèvres, recueillait avidement ses moindres
-paroles; elle les commentait avec sa mère et le docteur, qui ne tarda
-pas à entrevoir la vérité. Pour un homme exercé à démêler les idées les
-plus confuses et à lire dans l'âme des fous comme dans un livre à demi
-effacé, les rêvasseries d'un fiévreux sont un langage intelligible, et
-le délire le plus confus n'est pas sans lumières. On sut bientôt qu'il
-avait perdu la raison et dans quelles circonstances; on s'expliqua même
-comme il avait causé innocemment la maladie de son oncle.
-
-Alors commença pour Mlle Auvray une nouvelle série de craintes.
-François avait été fou. La crise terrible qu'elle avait provoquée sans
-le savoir guérirait-elle le malade? Le docteur assurait que la fièvre a
-le privilége de juger, c'est-à-dire de terminer la folie: cependant il
-n'y a pas de règle sans exception, en médecine surtout. Supposé qu'il
-guérît, n'aurait-on pas à craindre les rechutes? M. Auvray voudrait-il
-donner sa fille à un de ses malades?
-
-«Pour moi, disait Claire en souriant tristement, je n'ai peur de rien:
-je me risquerais. Je suis la cause de tous ses maux; ne dois-je pas
-le consoler? Après tout, sa folie se réduisait à demander ma main: il
-n'aura plus rien à demander le jour où je serai sa femme; nous n'aurons
-donc rien à craindre. Le pauvre enfant n'était malade que par un excès
-d'amour; guéris-le bien, cher père, mais pas trop. Qu'il reste assez
-fou pour m'aimer comme je l'aime!
-
---Nous verrons, répondit M. Auvray. Attends que la fièvre soit
-passée. S'il est honteux d'avoir été malade, si je le vois triste
-ou mélancolique après la guérison, je ne réponds de rien. Si, au
-contraire, il se souvient de sa maladie sans honte et sans regrets,
-s'il en parle avec résignation, s'il revoit sans répugnance les
-personnes qui l'ont soigné, je me moque des rechutes!
-
---Eh! mon père, pourquoi serait-il honteux d'avoir aimé jusqu'à
-l'excès? C'est une noble et généreuse folie, qui n'entrera jamais dans
-les petites âmes. Et comment aurait-il de la répugnance à revoir ceux
-qui l'ont soigné?... C'est nous!
-
-Après six jours de délire, une sueur abondante emporta la fièvre, et
-le malade entra en convalescence. Lorsqu'il se vit dans une chambre
-inconnue, entre Mme et Mlle Auvray, sa première idée fut qu'il était
-encore à l'hôtel des Quatre-Saisons, dans la grande rue d'Ems. Sa
-faiblesse, sa maigreur et la présence du médecin le ramenèrent à
-d'autres pensées: il se souvint, mais vaguement. Le docteur lui vint
-en aide. Il lui versa la vérité avec prudence, comme on mesure les
-aliments à un corps affaibli par la diète. François commença par
-écouter son histoire comme un roman où il ne jouait aucun rôle; il
-était un autre homme, un homme tout neuf, et il sortait de la fièvre
-comme d'un tombeau. Peu à peu les lacunes de sa mémoire se comblèrent.
-Son cerveau était plein de cases vides qui se remplirent une à une,
-sans secousse. Bientôt il fut maître de son esprit; il rentra en
-possession du passé. Cette cure fut œuvre de science et surtout de
-patience. C'est là qu'on admira les ménagements paternels de M. Auvray.
-L'excellent homme avait le génie de la douceur. Le 25 décembre,
-François, assis sur son lit, lesté d'un bouillon de poulet et de la
-moitié d'un jaune d'œuf, raconta sans interruption, sans trouble et
-sans divagation, sans honte, sans regrets, et sans autre émotion qu'une
-joie tranquille, l'histoire des trois mois qui venaient de s'écouler.
-Claire et Mme Auvray pleuraient en l'écoutant. Le docteur avait l'air
-de prendre des notes ou d'écrire sous la dictée, mais il tombait autre
-chose que de l'encre sur son papier.
-
-Quand le récit fut achevé, le convalescent ajouta en forme de
-conclusion:
-
-«Aujourd'hui, 25 décembre, à trois heures de relevée, j'ai dit à mon
-excellent docteur, à mon bien-aimé père, M. Auvray, dont je n'oublierai
-plus ni la rue, ni le numéro: «Monsieur, vous avez une fille, Mlle
-Claire Auvray; je l'ai vue cet été aux eaux d'Ems, avec sa mère; je
-l'aime; elle m'a bien assez prouvé qu'elle m'aimait, et, si vous ne
-craignez pas que je retombe malade, j'ai l'honneur de vous demander sa
-main.»
-
-Le docteur ne fit qu'un petit signe de tête, mais Claire passa ses bras
-autour du cou du malade et le baisa sur le front. Je ne désire pas une
-autre réponse lorsque je ferai pareille demande.
-
-Le même jour, M. Morlot, plus calme et délivré de la camisole, se leva
-à huit heures du matin. En sortant du lit, il prit ses pantoufles,
-les tourna, les retourna, les sonda soigneusement, et les passa à
-l'infirmier en le suppliant de voir si elles ne contenaient pas trente
-mille livres de rente. C'est alors seulement qu'il consentit à se
-chausser. Il se peigna pendant une bonne demi-heure en répétant: «Je
-ne veux pas qu'on dise que la fortune de mon neveu est passée sur ma
-tête.» Il secoua chacun de ses vêtements par la fenêtre, après les
-avoir fouillés jusque dans leurs derniers replis. Habillé, il demanda
-un crayon et écrivit sur les murs de sa chambre:
-
- BIEN D'AUTRUI NE DÉSIRERAS.
-
-Puis il commença à se frotter les mains avec une incroyable vivacité,
-pour se convaincre que la fortune de François n'y était pas attachée.
-Il se gratta les doigts avec son crayon, en les comptant depuis le
-premier jusqu'au dixième, tant il avait peur d'en oublier un. M.
-Auvray lui fit sa visite quotidienne: il se crut en présence d'un
-juge d'instruction, et demanda instamment à être fouillé. Le docteur
-se fit reconnaître et lui apprit que François était guéri. Le pauvre
-homme demanda si l'argent était retrouvé. «Puisque mon neveu va sortir
-d'ici, disait-il, il lui faut son argent: où est-il? Je ne l'ai pas. A
-moins qu'il ne soit dans mon lit!» Et il culbuta son lit si lestement
-qu'on n'eut pas le temps de l'en empêcher. Le docteur sortit en lui
-serrant la main; il frotta cette main avec un soin scrupuleux. On lui
-apporta son déjeuner; il commença par explorer sa serviette, son verre,
-son couteau, son assiette, en répétant qu'il ne voulait pas manger la
-fortune de son neveu. Le repas fini, il se lava les mains à grande
-eau. «La fourchette est en argent, disait-il; s'il m'était resté de
-l'argent après les mains!»
-
-M. Auvray ne désespère pas de le sauver, mais il faudra du temps. C'est
-surtout en été et en automne que les médecins guérissent la folie.
-
-
-
-
-TERRAINS A VENDRE.
-
-
-I
-
-Henri Tourneur, qui vient d'obtenir une première médaille à
-l'Exposition universelle, n'est pas un peintre de génie, mais il ne
-fait que d'excellents tableaux. Il dessine presque aussi bien que M.
-Ingres, et sa couleur est presque aussi riche que celle de M. Diaz.
-Sa peinture est à la mode depuis quatre ou cinq ans, et elle n'a rien
-à redouter des caprices de la mode. Il la vend à des prix anglais,
-c'est-à-dire exorbitants. _Les Dames de la cour visitant l'atelier de
-Jean Goujon_ ont été payées dix-huit mille francs pour un musée de
-Paris. Un banquier de Rouen a donné six mille francs du _Baiser d'Alain
-Chartier_, petite toile de 4, fausse mesure; et _Mlle Doze écoutant les
-confidences de Mlle Mars_ vient d'être achetée onze mille francs par un
-riche amateur belge. Il a plus de commandes qu'il n'en peut exécuter en
-deux ans, et je ne vois pas ce qui l'empêcherait de gagner quarante
-mille francs par année.
-
-Ses premiers succès datent de l'Exposition de 1850. Jusque-là il avait
-gagné obscurément sa vie. M. Tourneur père, commissionnaire en vins,
-retiré des affaires avec dix mille francs de rente, n'avait ni aidé ni
-contrarié la vocation de son fils; il l'avait livré à lui-même, sans
-argent, avec ces paroles encourageantes: «Si tu as du talent, tu te
-tireras d'affaire; si tu n'en as point, tu renonceras à la peinture, et
-je te placerai dans le commerce.» De vingt à trente ans, Henri dessina
-des bois pour les éditions à bon marché, il peignit des éventails, des
-boîtes de confiseur, des porcelaines et même des devants de cheminée.
-_L'enfant au pot-au-feu_, qui se vend encore en province, est un de ses
-péchés de jeunesse. Ces dix années de gêne lui furent profitables: il
-y apprit l'économie. Le jour où il vit son pain assuré pour dix-huit
-mois, il tourna le dos à l'industrie et se mit à la peinture.
-
-Son atelier est le plus grand de l'avenue Frochot et un des plus beaux
-de Paris. C'est un musée où l'on voit un peu de tout, excepté des
-tableaux. La raison en est fort simple. Lorsque Tourneur veut peindre
-une jeune dame du temps de Louis XIII cachetant un billet doux, il
-commence par courir les marchands de curiosités: il achète, soit une
-tapisserie du temps, soit une tenture de cuir gaufré pour remplir le
-fond du tableau. Il choisit un beau meuble ancien, qu'il fait porter
-chez lui. Il déterre au fond d'une boutique un petit bureau richement
-incrusté, il le paye et l'emporte sous son bras. Il se procure,
-n'importe à quel prix, les vieilles soieries et les guipures deux
-fois centenaires dont il composera le costume; il guette aux ventes
-publiques l'écritoire de Marion Delorme et le cachet de Ninon de
-Lenclos. Tel est son amour de l'exactitude. Il habille son mannequin
-avec un soin scrupuleux, il fait venir un beau modèle pour la tête
-et pour les mains, et il peint tout d'après nature. Il ne fait qu'un
-tableau à la fois, l'achève sans interruption et le livre aussitôt
-verni. On ne voit chez lui ni esquisses, ni pochades, ni croquis, ni
-ce pêle-mêle d'études interrompues, d'imaginations ébauchées et de
-tableaux invendus qu'on aime à rencontrer dans un atelier. On n'y
-trouve qu'une toile en voie d'exécution et déjà placée dans le cadre.
-Mais les murs sont couverts de tentures splendides et hérissés d'armes
-magnifiques dont plus d'une a coûté mille francs. Les vieux meubles et
-les étagères supportent une multitude de porcelaines, de faïences, de
-grès, d'émaux précieux, de bronzes rares, et de bijoux artistiques. Sa
-maison est comme une succursale du musée de Cluny.
-
-Quant à lui, ceux qui n'ont pas vu son portrait gravé par Calamatta
-ne le reconnaîtront jamais dans la rue. Il ressemble beaucoup moins à
-un artiste qu'à un jeune négociant anglais. Sa figure est régulière,
-un peu froide; sa peau très-blanche, ses cheveux châtain clair. Il
-se coiffe à l'anglaise, sur les tempes, et ne porte que les favoris.
-Il est petit, mais bien pris dans sa petite taille. Je connais peu
-d'hommes qui s'habillent mieux que lui; il a les draps les plus beaux
-et les habits les mieux coupés. Jamais de couleurs claires, jamais de
-formes excentriques, et point de bijoux hormis sa montre, qui est de
-Breguet. S'il porte une canne, c'est un jonc de cent francs, avec une
-petite pomme d'écaille noire qui vaut cent sous. Je l'ai rencontré
-bien des fois, dans le temps où il était son propre valet de chambre,
-et je ne me souviens pas d'avoir vu sur lui un grain de poussière.
-Il s'est couché souvent sans dîner, mais il n'est jamais sorti sans
-gants frais. Lorsqu'il prenait ses repas dans une laiterie de la rue
-Pigalle, il commandait ses chapeaux rue Richelieu, et ses chaussures
-chez le bon faiseur. Dans l'atelier, il s'habille de blanc, soit en
-laine, soit en coutil, suivant la saison, et ne se tache jamais; il
-est propre et soigné comme sa peinture. Depuis un an il s'est donné le
-luxe d'un noir. C'est un jeune nubien de dix-huit ans, oublié à Paris
-par un Anglais qui revenait d'Égypte. Il n'était pas baptisé: Tourneur
-lui a donné le nom de Boule-de-Neige. Il lui a enseigné tous les arts
-libéraux qui sont à la portée des races noires: frotter le parquet,
-épousseter les meubles, brosser les habits, vernir la chaussure, et
-porter les lettres à leur adresse. Grâce aux soins qu'il a pris, il
-est, pour dix francs par mois, l'homme le mieux servi de tout Paris.
-
-On prétend qu'il a déjà fait de notables économies; mais moi qui
-le connais, je puis vous assurer qu'il n'en est rien. Les artistes
-exagèrent tout, et particulièrement les économies des autres artistes.
-Tourneur a trop dépensé en achats de toute sorte pour qu'il lui soit
-resté beaucoup d'argent liquide. Notez, de plus, que Boule-de-Neige
-dévore trois kilogrammes de pain par jour, et vous comprendrez pourquoi
-la fortune de son maître se réduit à cinquante mille francs, placés en
-rentes sur l'État.
-
-Si modeste que le chiffre paraisse, il prouve à tout homme de sens
-que M. Henri Tourneur est un artiste de bonne vie. Il ne court ni les
-bals ni les théâtres, et ne va qu'à la Comédie-Française, où il a ses
-entrées. Sa conduite est aussi régulière que peut l'être celle d'un
-homme de trente-cinq ans. Cependant je ne voudrais point jurer qu'il
-soit indifférent à la beauté de Mellina Barni. Lorsqu'elle rompit son
-engagement avec le directeur de la Scala pour venir chanter à Paris,
-il la décida à retarder ses débuts, qui se font encore attendre. On le
-voit souvent chez elle, et même, ce qui est plus grave, on la rencontre
-quelquefois chez lui. Mais ce ne sont pas mes affaires.
-
-Le 15 mai de cette année, une heure après l'ouverture de l'Exposition
-des beaux-arts, Henri Tourneur était en contemplation devant lui-même,
-et souriait à son tableau d'_Alain Chartier_, lorsqu'il reçut dans
-l'épaule une de ces tapes familières qui ébranleraient l'équilibre d'un
-bœuf. Il se retourna, comme si on l'avait touché sur un ressort; mais
-sa colère ne tint pas devant le gros sourire rougeaud de M. de Chingru:
-il se mit à rire.
-
-«Bonjour, Van Ostade, Miéris, Terburg, Gérard Dow!» s'écria M.
-de Chingru, si haut que cinq ou six personnes profitèrent de son
-discours. «J'ai vu tes trois tableaux, ils n'ont rien perdu, ils sont
-magnifiques; au fait, il n'y a que cela ici. Tu as battu la France, la
-Belgique et l'Angleterre, Meissonnier, Willems et Mulready. Tu peins
-le genre comme _genre_ lui-même, et tu es savant comme _pinxit_. Si le
-gouvernement ne te donne pas cent mille francs de commande et la croix,
-je démolis la Bastille!»
-
-Il prit Henri par le bras, et ajouta à voix basse:
-
-«Veux-tu te marier?
-
---Laisse-moi donc tranquille!
-
---Un million!
-
---Tu es fou! un million ne voudrait pas de moi.
-
---Pourquoi cela? un million et toi, vous vous valez. Qu'est-ce qu'un
-million gagne par an? cinquante mille francs. Tu peux en faire autant:
-tu es donc de la force d'un million.
-
---Où as-tu déterré cela?
-
---Ah! ah! le récit t'intéresse. Écoute donc. Il existe de par le monde
-un M. Gaillard....
-
---Qui joue à la Bourse? Merci. J'ai vu _Ceinture dorée_.
-
---Il ne joue pas plus que moi; il est archiviste au ministère de....
-
---Une place de dix mille francs?
-
---Non; trois mille six cents, plus quatre cents francs de gratification
-qui ne manquent jamais; total quatre mille. Voilà le beau-père.
-
---Et mon million?
-
---Ah! _mon_ million! Tu mords, Van Ostade, tu mords! M. Gaillard est
-un employé modèle. Depuis trente ans, il arrive à son bureau à dix
-heures moins cinq, il en sort à quatre heures cinq minutes, et dans
-l'intervalle il ne se fait pas remplacer par son chapeau pour aller
-jouer au billard.
-
---Chingru, tu m'agaces.
-
---Un peu de patience! Cet archiviste comme on n'en trouve plus habite
-vers le haut de la rue d'Amsterdam avec sa fille, sa sœur et sa bonne.
-Leur appartement est au quatrième; trois chambres à coucher, pas de
-salon. Les fenêtres....
-
---Adieu, Chingru.
-
---Adieu, Gérard Dow. Les fenêtres donnent sur un terrain de dix mille
-mètres. Tu n'es pas encore parti?
-
---Va donc!
-
---Dix mille mètres à cent francs font un million. Celui qui nierait
-cela donnerait un fier démenti à Pythagore! Ce million, mon cher
-Terburg, est la propriété de M. Gaillard.
-
---Mais comment se fait-il...?
-
---Sois tranquille, il ne l'a pas volé. On vole un portefeuille, cela
-se voit tous les jours; mais on ne vole pas un terrain d'un hectare:
-il faudrait des poches trop grandes. En l'an de grâce 1830, quelques
-jours après les histoires de Juillet, M. Gaillard, surnuméraire de
-cinquième année, se vit à la tête d'une somme de soixante-quinze mille
-francs, l'héritage d'un oncle de Narbonne. Il cherchait un placement à
-l'abri des révolutions, lorsqu'il découvrit ces bienheureux terrains,
-qui valaient alors sept francs le mètre. Son compte fut bientôt fait:
-soixante et dix mille francs d'achat, cinq mille pour le notaire et
-pour le fisc. Il paya comptant et fut considéré.
-
---Mais depuis, pourquoi n'a-t-il pas vendu?...
-
---Depuis? il n'a jamais déplacé l'écriteau, et je te le montrerai quand
-tu voudras: _Terrains à vendre en totalité ou par lots._ Et je te
-prie de croire que les acheteurs n'ont pas manqué. Le lendemain de la
-signature de l'acte, on lui offrit dix mille francs de bénéfice. Il se
-dit: «Bon! je n'ai pas fait un sot marché.» Et il garda son terrain.
-Lorsqu'on bâtit la gare de Saint-Germain, un spéculateur lui apporta
-deux cent mille francs. Il se gratta le nez (c'est le seul défaut que
-je lui connaisse), et il répondit que sa femme ne voulait pas vendre.
-En 1842, sa femme était morte; une compagnie de gaz lui fit des offres
-éblouissantes: un demi-million! «Ma foi, répondit-il, puisque j'ai
-attendu douze ans, j'attendrai bien encore. Je vois avec plaisir que le
-temps travaille pour moi; il ne faut pas le déranger. Quand ma fille
-sera en âge de se marier, nous verrons!» Il est bon de te dire que sa
-fille est contemporaine du célèbre terrain. En 1850, sa fille avait
-vingt ans, un bel âge, et le terrain valait huit cent mille francs, un
-bon prix. Mais il s'est si bien accoutumé à garder l'un et l'autre,
-qu'il faudra la croix et la bannière pour le décider soit à vendre,
-soit à marier. On a beau lui prêcher que le cas est tout différent, que
-les terrains ne perdent pas pour attendre, mais que les filles, passé
-un certain âge, sont sujettes à dépréciation: il se bouche les oreilles
-et retourne à son bureau gratter du papier.
-
---Et sa fille?
-
---Elle s'ennuie à cent francs par jour, et de si bon cœur, qu'elle
-aimera le premier homme qu'elle verra luire à l'horizon.
-
---Elle ne voit personne?
-
---Personne qui ait figure humaine: un vieux notaire de province et cinq
-ou six employés qui ressemblent à des garçons de bureau. Tu comprends
-qu'on ne va pas donner des bals dans un appartement composé de trois
-chambres à coucher! Je suis le seul homme présentable qui ait accès
-dans la maison.
-
---Elle n'est pas trop laide?
-
---Elle est magnifique! Je ne te dis que ça.
-
---A-t-elle un nom humain? Je t'avertis que si elle s'appelle
-Euphrosyne....
-
---Rosalie: cela te va-t-il?
-
---Oui, Rosalie.... Rosalie..., c'est un joli nom. Est-elle un peu
-élevée?
-
---Elle? Artiste, mon cher, comme toi et moi.
-
---Distinguons, je te prie.
-
---Ingrat! Elle ne joue d'aucun instrument, et elle ne va pas copier
-de tableaux au Louvre; mais elle comprend la peinture, elle sent la
-musique comme celui qui l'a inventée. Du reste, éducation sévère: le
-spectacle six fois par an, les monuments deux fois par mois, quatre
-concerts en carême, une bibliothèque sérieuse, peu de romans, et tous
-anglais; pas de tourterelles dans la maison, pas un cousin dans la
-famille!
-
---Parle, parle, Chingru; je te supporte! Quand me présenteras-tu?
-
---Demain, si tu veux. Je lui ai déjà parlé de toi.
-
---Et que lui as-tu dit?
-
---Que tu étais le seul de nos grands peintres dont je n'eusse pas de
-tableaux.
-
---Je t'en commencerai un le lendemain du mariage.
-
---Merci. Je te demanderai encore un service.
-
---Si ce n'est pas un service d'argenterie....
-
---Tu sais, mon cher, que j'ai près de quarante ans, et point de place.
-A mon âge, tout le monde est casé, c'est la coutume. Il me fâche de
-faire exception, et d'entendre murmurer autour de moi: «M. de Chingru;
-un beau nom; qu'est-ce qu'il fait?--Il a de quoi vivre: c'est un homme
-qui ne demande rien à personne.--Oui; mais qu'est-ce qu'il fait?»
-Parbleu! je ferais comme tout le monde, si j'avais seulement une place
-de trois mille francs! Voyons, mon petit Tourneur, je ne te demande
-rien maintenant; plus tard, si tu es content. Tu as du crédit, tu
-connais les hommes haut placés, tu vas chez les ministres; tu diras un
-mot pour moi, pas vrai?
-
---A quoi es-tu bon?
-
---A tout, car je n'ai rien étudié spécialement.
-
---Eh bien! je ne dis pas non. A quelle heure demain?
-
---A deux heures. Elle sera seule avec sa tante; tu viendras pour
-acheter un lot de terrain.
-
---Veux-tu que j'aille te prendre?
-
---Non, non; c'est moi qui passerai à ton atelier; je ne suis jamais
-chez moi. Sais-tu seulement où je demeure?
-
---Je ne me rappelle plus au juste.
-
---Là, quand je te le disais! Eh bien! tous mes amis sont aussi avancés
-que toi. Je ne loge pas; je perche. Tout au plus si je sais mon
-adresse, tant je vis peu à la maison! Adieu.»
-
-M. de Chingru (Louis-Théramène), sans profession avouée et sans
-domicile connu, est ce qu'on appelle vulgairement une peste d'atelier.
-Son talent consiste à s'introduire chez les artistes, à leur donner de
-son gros encensoir dans le visage, à médire de l'un chez l'autre, à se
-faire tutoyer, et à décrocher çà et là une esquisse qu'on lui laisse
-prendre. Sans être ni artiste ni critique, il a cependant un nez de
-brocanteur, et il flaire assez bien les toiles qui sont de défaite.
-Dans les ateliers où il est reçu, il se pose en point d'admiration
-le long des murs, célébrant tout, le bon et le mauvais, jusqu'à ce
-qu'il ait jeté son dévolu sur un ouvrage auquel l'artiste n'attache
-que peu de prix. Il y reporte tout l'effort de son admiration, il y
-donne de toute l'impétuosité de son enthousiasme. Il s'en écarte,
-puis il revient; il déprécie un chef-d'œuvre au profit de sa passion
-dominante; il s'en va. Mais il ajuste son dernier coup d'œil sur
-l'objet de sa convoitise. Le lendemain, on le revoit, mais il ne voit
-personne; il dit à peine bonjour, il va droit au tableau de la veille.
-C'est son pôle: vous diriez un homme aimanté. Il ne craint pas de dire
-à l'artiste: «Voilà ton premier chef-d'œuvre; le jour où tu as fait
-cela, tu es sorti du pair; la veille, tu n'étais qu'un peintre comme
-les autres, un Delacroix, un Troyon, un Corot; le lendemain, tu étais
-toi.» Et il regarde encore, et il décroche cette toile sans cadre, il
-la porte à la fenêtre, il l'essuie du revers de sa manche, il la remet
-en place en maugréant contre les bourgeois qui ne viennent pas la
-couvrir d'or. Huit jours après, il revient, mais il regarde ailleurs;
-il évite ce coin-là, il n'y jette les yeux qu'à la dérobée en étouffant
-un soupir. Un matin, il arrive avec le soleil: il a rêvé que son cher
-tableau était vendu à la reine d'Angleterre; il veut l'admirer encore
-une fois. Pour le coup l'artiste perd patience et lui dit des injures:
-«Tu n'es qu'un âne; il y a ici vingt tableaux pas mal, et tu vas
-t'épater devant une croûte. Cette esquisse est stupide, on n'en fera
-jamais rien; je ne veux plus la voir; emporte-la, mais ne m'en reparle
-plus.» Chingru ne se le fait pas dire deux fois: il court au tableau
-avec des cris de pygargue affamé, il le montre à l'artiste, il le
-célèbre à grand renfort de superlatifs, et il finit par y faire mettre
-une signature qui en triple la valeur. On ne regarde pas trop à lui
-donner un tableau, parce qu'on sait qu'il en a plusieurs, et des bons
-peintres; on se dit qu'on ne sera pas compromis dans sa galerie. Mais
-sa galerie, personne ne la connaît. Sa maison est l'antre du lion: on
-sait ce qui y entre, on ne sait pas ce qui en sort. Tous les tableaux
-qu'on lui donne sont immédiatement vendus sous main à un brocanteur,
-qui les expédie en province, en Belgique ou en Angleterre. Si le
-hasard en rapportait quelqu'un à Paris, Chingru répondrait sans se
-troubler: «Je l'ai donné; je n'ai rien à moi; je suis si bon vivant!»
-ou bien: «Je l'ai échangé contre un Van Dyck.» Quel est le peintre qui
-se plaindrait d'avoir été échangé contre un Van Dyck? C'est ainsi que
-Louis-Théramène de Chingru s'est fait un bureau de bienfaisance de tous
-les ateliers de Paris.
-
-Henri Tourneur ne lui avait jamais rien donné, et pour cause:
-lorsqu'on vend sa peinture, à quoi bon la donner? Mais il se promit de
-le récompenser largement s'il menait à bonne fin l'affaire du mariage.
-
-L'un et l'autre furent exacts au rendez-vous, et deux heures sonnaient
-au chemin de fer de la rue Saint-Lazare, lorsque Chingru étendit la
-main vers le pied de biche de M. Gaillard. Ce fut Rosalie qui leur
-ouvrit: la vieille tante était au marché avec la bonne. Elle les
-fit entrer dans la salle à manger, donna à Chingru des nouvelles de
-toute la famille, se laissa présenter M. Tourneur comme on reçoit
-un homme dont on a beaucoup entendu parler, et écouta gracieusement
-les explications qu'il lui donnait sur le choix d'un terrain et la
-construction d'un atelier. Elle ne savait ni à quelles conditions son
-père voulait vendre, ni s'il consentirait à couper un lot en deux
-moitiés; mais elle montra un plan lithographié, qu'Henri demanda la
-permission d'emporter chez lui pour un jour ou deux: il reviendrait
-pour s'entendre avec M. Gaillard. L'entrevue dura dix minutes et le
-peintre sortit ébloui.
-
-«Eh bien? lui demanda Chingru dans l'escalier.
-
---Laisse-moi tranquille; j'ai des picotements dans les yeux, il me
-semble que je viens de faire un voyage en Italie.
-
---Tu ne te trompes pas de beaucoup: la dynastie des Gaillard est
-originaire de Narbonne, cité romaine. Le père Gaillard se pique de
-descendre des conquérants du monde. On l'humilierait fort en lui
-prouvant que son nom n'est qu'un adjectif très-français parvenu au rang
-de nom propre. Lorsqu'on lui chante, comme à l'Opéra-Comique:
-
- Bonjour, bonjour, monsieur Gaillard!
-
-il entame une dissertation de tous les diables pour vous prouver qu'il
-existait des soldats ou valets d'armée, chargés de prendre soin des
-casques, _galea_, casque, _galearius_, d'où Gaillard; voir la Stratégie
-de Végèce, tel chapitre, tel paragraphe.... Voilà comme tu m'écoutes?»
-
-Henri avait les yeux cloués sur la maison de M. Gaillard. Chingru
-poursuivit:
-
-«Ne prends pas tant de peine; ses fenêtres donnent sur la cour. Elle
-est donc de ton goût?
-
---Ce n'est pas une femme, Chingru; c'est une déesse. Je m'attendais à
-voir une pauvre Eugénie Grandet, étiolée par les privations et séchée
-par l'ennui. Je ne l'aurais jamais crue si grande, si bien faite, si
-riche en beauté, et d'une couleur si éblouissante. Tu dis qu'elle
-a vingt-cinq ans? Oui, elle doit avoir vingt-cinq ans, l'âge de la
-perfection des femmes. Toutes les statues grecques ont vingt-cinq ans!
-
---Brrr! tu pars comme une compagnie de perdrix. As-tu remarqué ses yeux?
-
---J'ai tout vu: ses grands yeux noirs, ses beaux cheveux châtains, ses
-sourcils divinement dessinés, sa bouche fière, ses lèvres épaisses et
-rouges, ses petites dents transparentes, ses belles mains effilées,
-ses bras puissants, son pied grand comme la main et large comme deux
-doigts, son oreille rose comme un coquillage des Antilles. Si j'ai
-remarqué ses yeux! Mais j'ai remarqué sa robe, qui est en alpaga
-anglais; son col et ses manches, qu'elle a dessinés elle-même, car on
-ne fait pas de pareils dessins chez les marchands. Elle n'a pas de
-bagues aux doigts, et ses oreilles ne sont pas percées: tu vois bien
-que je la sais par cœur.
-
---Diantre! si le cœur s'en mêle déjà, je n'ai plus rien à faire ici.
-
---J'ai dû dire un millier de sottises; je ne m'entendais pas parler;
-j'étais tout dans mes yeux; j'éprouvais pour la première fois de ma vie
-le bonheur de contempler une beauté parfaite.
-
---Voilà qui va bien; maintenant viens contempler autre chose.
-
---Quoi donc?
-
---Les terrains.
-
---Je me soucie bien des terrains! Que cette fille-là soit sans le sou
-et qu'elle veuille de moi, je l'épouse!
-
---Ne te gêne pas, mon cher; si les terrains t'ennuient, tu me
-les donneras. Il y a longtemps que je regrette de n'être pas né
-propriétaire.»
-
-Lorsque M. Gaillard revint de son bureau, Rosalie lui raconta que M.
-de Chingru avait amené un jeune artiste, M. Henri Tourneur, pour voir
-les terrains; qu'elle avait donné le plan; que ce monsieur reviendrait
-lui parler. «Mais, ajouta-t-elle en riant, je parierais qu'il a une
-autre idée en tête, car il n'a regardé que moi; il a parlé sans savoir
-ce qu'il disait; et d'ailleurs.... il est beaucoup trop bien pour un
-simple acheteur de terrains.»
-
-M. Gaillard ne fronça pas le sourcil; il se gratta familièrement le
-nez, qu'il avait fort beau, et répondit:
-
-«M. de Chingru devrait bien se mêler de ses affaires. J'irai demain
-matin redemander mon plan à ce jeune homme, et savoir ce qu'il veut de
-nous.»
-
-
-II
-
-Le lendemain, à huit heures du matin, Henri endossait sa veste
-d'atelier, lorsque Boule-de-Neige introduisit un homme très-grand,
-très-sec, très-poli, un peu timide, et précédé d'un nez magnifique:
-c'était M. Gaillard. Il s'assit, et expliqua, avec force
-circonlocutions, que son terrain avait été divisé une fois pour toutes,
-pour la plus grande commodité des acquéreurs; qu'il était impossible
-de partager un lot en deux moitiés d'égale valeur, puisque chaque lot
-n'avait que quinze mètres en façade, qu'il serait fort difficile de
-calculer la valeur de la fraction restante qui ne donnerait pas sur
-la rue, et que, si M. Tourneur n'était pas en mesure ou en humeur
-d'acheter un lot entier, sauf à en revendre partie, mieux valait en
-rester là.
-
-«Monsieur, reprit Henri, presque aussi troublé que M. Gaillard, je ne
-suis ni acheteur très-habile, ni vendeur très-expérimenté. Je suis
-artiste, comme vous le voyez. M. de Chingru..., mais, tenez! j'aime
-mieux vous parler franchement, quoique les choses que j'ai à vous dire
-ne soient pas faciles à expliquer. Monsieur, vous n'êtes pas seulement
-propriétaire; vous êtes père. J'avais entendu parler en termes si
-avantageux de Mademoiselle votre fille, qu'il m'est venu un incroyable
-désir de la connaître et de lui parler. J'ai pris prétexte de ces
-terrains; j'ai choisi, je l'avoue, un moment où j'espérais la trouver
-seule; j'ai obtenu par surprise l'honneur de causer dix minutes avec
-elle; elle m'a paru merveilleusement belle et tout à fait bien élevée;
-et puisque vous êtes venu de vous-même à un entretien que j'aurais
-sollicité aujourd'hui ou demain, permettez-moi de vous dire que ma plus
-chère ambition serait d'obtenir la main de Mlle Rosalie Gaillard.»
-
-M. Gaillard porta vivement la main à son nez. Henri poursuivit:
-
-«Je sais, monsieur, tout ce qu'il y a d'inusité dans une demande si
-directe et si peu prévue. C'est tout au plus si vous connaissez mon
-nom. J'ai trente-quatre ans; le public aime ma peinture et la paye
-fort bien. J'ai amassé, en cinq années, une somme de cinquante mille
-francs, et j'ai acheté sur mes économies le mobilier que voici: il vaut
-à peu près autant. Je puis justifier de quatre-vingt mille francs de
-commandes, que j'exécuterai avant le 1er janvier 1857, sans me presser.
-Voilà mon actif, comme dirait mon père. Quant au passif, pas un centime
-de dettes. Je pourrais compter à mon avoir la fortune de mon père,
-dix mille francs de rente, amassée honorablement dans le commerce:
-je n'en parle que pour mémoire. Mon père a pris la douce habitude de
-me laisser travailler à ma guise et de ne m'aider en rien: je ne lui
-causerai pas l'ennui de lui demander une dot. De votre côté, si vous
-me faisiez l'honneur de m'accorder Mademoiselle votre fille, je vous
-supplierais de garder tout votre bien pour en user à votre gré; je
-gagnerai la vie de ma femme et de mes enfants. Je ne me dissimule pas
-que ces conditions ne remédient point à l'inégalité de nos fortunes.
-Il faudrait, pour bien faire, que je fusse plus riche ou que vous
-fussiez plus pauvre; mais je ne sais pas le moyen de m'enrichir en un
-jour, et je ne suis pas assez égoïste pour désirer votre ruine. Ce que
-je crois pouvoir vous promettre, c'est que, le jour où Mademoiselle
-votre fille entrera en possession de son bien, j'aurai amassé une assez
-belle aisance pour qu'un million gagné sans travail ne me fasse pas
-rougir.... Je ne sais, monsieur, si je me suis fait comprendre....
-
---Oui, monsieur, répondit M. Gaillard, et, tout artiste que vous êtes,
-vous m'avez l'air d'un fort honnête homme.»
-
-Henri Tourneur rougit jusqu'au blanc des yeux.
-
-«Excusez-moi, reprit vivement le bonhomme; je ne veux pas dire de
-mal des artistes: je ne les connais pas. Je voulais simplement vous
-faire entendre que vous raisonnez comme un homme d'ordre, un employé,
-un négociant, un notaire, et que vous ne professez point la morale
-cavalière des gens de votre état. Du reste, vous êtes bien de votre
-personne, et je crois que vous plairiez à ma fille si elle vous voyait
-souvent. Elle a toujours eu un goût prononcé pour la peinture, la
-musique, la broderie et tous ces petits talents de société. Votre âge
-s'accorde avec celui de Rosalie. Votre caractère me semble bon, à la
-fois sérieux et enjoué. Vous paraissez entendre les affaires, et je
-vous crois capable d'administrer une fortune de quelque importance.
-Enfin, vous me plaisez, monsieur! C'est pourquoi je vous prie de ne pas
-remettre les pieds chez moi, jusqu'à nouvel ordre.»
-
-Henri rêva qu'il tombait de la cathédrale de Strasbourg. M. Gaillard
-s'empressa d'ajouter:
-
-«Je ne vous dirais pas cela si je vous croyais un homme sans
-conséquence, comme, par exemple, M. de Chingru. Mais je suis prudent,
-monsieur, et, dans votre intérêt comme dans l'intérêt de ma fille,
-j'ai besoin de prendre des renseignements. Je crois que vous menez
-une bonne conduite; mais si, par hasard, vous aviez quelque liaison
-qui ferait plus tard le malheur de ma fille, ce n'est pas vous qui
-m'en avertiriez, n'est-il pas vrai? Vous me dites que vous gagnez
-des montagnes d'or, et je vous crois, bien qu'il me semble assez
-extraordinaire qu'un seul homme puisse fabriquer pour quatre-vingt
-mille francs de tableaux en dix-huit mois. Je vous crois; mais, pour la
-décharge de ma conscience, il faut que j'aille aux informations. J'ai
-besoin de causer avec M. votre père, pour savoir s'il n'a jamais eu à
-se plaindre de vous. Il sera bon que je m'informe dans le quartier si
-vous ne devez rien à personne....
-
---Monsieur....
-
---Je vous crois; mais on a quelquefois des dettes sans le savoir. Où
-avez-vous fait vos études?
-
---Au collége Charlemagne, institution Jauffret.
-
---Bon! j'irai voir votre proviseur et votre chef d'institution: je ne
-vous prends pas en traître, mais je suis prudent, monsieur. C'est ma
-qualité; mon défaut, si vous voulez. Je m'en suis toujours bien trouvé.
-Si j'étais moins prudent, j'aurais vendu mes terrains à la compagnie
-de Saint-Germain, en 1836: voyez un peu la belle affaire! Si j'étais
-un père étourneau comme on en voit tant, j'aurais donné ma fille l'an
-dernier à un agent de change qui vient de se brûler la cervelle.
-Patience, jeune homme, vous ne perdrez rien pour attendre. Si vous
-méritez ma fille, vous l'aurez; mais il faut que les affaires suivent
-leur cours. Je suis prudent.... ne me reconduisez pas.... Si mon père
-avait eu ma prudence, je serais plus riche que je ne suis.... Allez
-travailler, allez.... je suis prudent!»
-
-Henri passa huit jours à exécuter des variations sur ce thème connu:
-Peste soit de la prudence et des hommes prudents! Toutefois, il fit
-acte de prudence en dénouant les liens qui l'attachaient à Mellina. Il
-lui envoya un piano à queue qu'il lui avait promis, et il la consigna
-sévèrement à sa porte.
-
-Le huitième jour, Chingru vint lui annoncer la visite de M. Gaillard.
-Il conta que M. Gaillard avait couru tout Paris, interrogé tous
-les ministères, et surtout la division des beaux-arts, questionné
-les marchands de tableaux, compulsé les livrets des expositions
-précédentes, relu les cinq derniers salons de Théophile Gautier, et
-recueilli tout un dossier de renseignements admirables. «Il sait
-tout; il sait que tu as obtenu un prix d'histoire au concours général
-en quatrième, sur l'organisation des colonies romaines: ceci l'a
-particulièrement touché. C'est moi qu'il a interrogé sur la question
-délicate: inutile de te dire que nous n'avons pas parlé de Mellina.»
-
-M. Gaillard vint à quatre heures et demie. Il entra en matière par
-une vigoureuse poignée de main, dont le peintre fut tout réjoui. «Mon
-jeune ami, dit-il, je sors de quarante ou cinquante maisons où l'on
-m'a beaucoup parlé de vous: il me reste à vous étudier un peu par
-moi-même. Je ne serais pas fâché non plus que vous fissiez plus ample
-connaissance avec ma fille, car ce n'est pas moi que vous épouserez,
-si vous épousez. Il faut, avant tout, que nous nous voyions tous
-les jours pendant deux ou trois mois; après quoi, nous parlerons
-d'affaires.»
-
-Henri le remercia avec effusion. «Que vous êtes bon, monsieur! Vous
-m'autorisez à aller faire ma cour à Mlle Rosalie?
-
---Non pas, non pas! Comme vous y allez! On en dirait de belles dans la
-maison! Un jeune homme chez moi tous les soirs! Et si l'affaire tombait
-dans l'eau! Tout Paris saurait que M. Henri Tourneur a dû épouser Mlle
-Rosalie Gaillard, qu'il lui a fait la cour, et que le mariage a manqué.
-On chercherait des pourquoi; on inventerait des raisons: qui peut
-prévoir ce qu'on dirait?»
-
-Henri retint fort à propos un mouvement d'impatience. «Monsieur,
-dit-il, savez-vous quelque autre endroit où nous puissions nous
-rencontrer tous les jours?
-
---Ma foi, non, et c'est ce qui m'embarrasse. Cherchez, vous êtes jeune,
-vous dites que vous êtes amoureux: c'est à vous de trouver des idées!
-
---S'il ne s'agissait que de cinq ou six entrevues, nous aurions les
-théâtres, les concerts; mais on n'y peut pas aller tous les jours. Une
-idée! Vous ne voulez pas que j'aille chez vous? Venez chez moi.
-
---Jeune homme! avec ma fille!
-
---Pourquoi pas? Je suis artiste avant d'être homme. Vous n'avez jamais
-vu d'atelier?
-
---Non, et voici le premier....
-
---Sachez donc que l'atelier d'un artiste est comme un terrain neutre,
-une place publique ombragée en été, chauffée en hiver, où l'on
-vient quand on veut, d'où l'on sort quand on en a assez, où l'on se
-rencontre, où l'on se donne des rendez-vous, où chacun est chez soi
-depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Un étranger qui vient à
-Paris visite les ateliers comme les palais et les églises, sans billets
-à montrer, sans permissions à obtenir, à la seule condition de saluer
-en entrant et de remercier en sortant. Il y a mieux, c'est l'artiste
-qui remercie.
-
---Mais je ne veux pas que la France et l'étranger viennent ici défiler
-devant ma fille!
-
---N'est-ce que cela? Je condamnerai ma porte.
-
---Mais encore faut-il que ses visites aient un prétexte plausible.
-
---Rien de plus simple: je ferai son portrait.
-
---Jamais, monsieur! Je suis incapable d'accepter....
-
---Vous me le payerez!
-
---Je ne suis pas assez riche pour me passer cette fantaisie.
-
---Mon Dieu! vous croyez peut-être qu'un portrait coûte bien cher!
-
---Je sais à quel prix vous vendez votre peinture.
-
---Les tableaux, oui, mais pas les portraits! J'espère que vous ne
-confondez pas un portrait avec un tableau!
-
---La différence n'est pas si grande.
-
---Comment, pas si grande? Mon cher monsieur Gaillard, qu'est-ce qui
-fait le prix d'un tableau? Est-ce la couleur? non. Est-ce la toile?
-non. C'est l'invention. Les tableaux ne sont si chers que parce
-qu'il y a peu d'hommes qui sachent inventer. Mais, dans un portrait,
-l'invention est inutile, je dis plus, dangereuse: il ne faut que copier
-exactement le modèle. Le premier peintre venu fait un portrait. Un
-photographe, un ouvrier, un homme qui ne sait ni lire ni écrire vous
-bâcle en dix minutes un portrait admirable: prix vingt francs, avec le
-cadre. Devant cette concurrence, nous avons bien été forcés de baisser
-nos prix, sauf à nous rattraper sur les tableaux. Promenez-vous sur les
-boulevards, le prix des portraits est affiché partout. On ne les vend
-plus, on les donne; un petit, cinquante francs; un grand, cent francs;
-mais le cadre n'est pas compris!
-
---Ce n'est pas ce qui m'arrêterait. Mais que diront mes amis,
-lorsqu'ils verront chez moi le portrait de ma fille sorti des pinceaux
-du célèbre Henri Tourneur?
-
---Vous leur direz que vous l'avez fait faire sur le boulevard.
-
---Alors vous me promettez de ne pas signer?
-
---Je vous promets tout ce qu'il vous plaira. A quand la première séance?
-
---Écoutez; j'ai droit tous les ans à un congé de quinze jours,
-sans retenue. Il y a deux ans que je n'ai profité de mon droit;
-j'économisais du temps pour un voyage en Italie. Je puis donc, en
-prévenant mes chefs, prendre six semaines de congé. Donnez-moi cinq
-ou six jours pour négocier cette affaire en douceur. Je ne veux pas
-attirer l'attention de tout le ministère: je suis prudent.»
-
-Il sortit, et le peintre médita joyeusement sur le néant de la sagesse
-humaine. «Voici, pensait-il, un père de famille qui, par prudence,
-amène sa fille dans un atelier!»
-
-On ne sait pas combien le spectacle d'un bel atelier peut troubler
-l'imagination d'une femme. Je parle d'un atelier de peinture; car le
-froid, l'humidité, le baquet de terre glaise, le ton criard des plâtres
-et la poussière du marbre qui envahit tout, nuisent à l'effet des plus
-beaux ateliers de sculpteurs. Chez un peintre, pour peu qu'il soit
-riche et qu'il ait du goût, on est ébloui dès le seuil de la porte.
-Une lumière franche et décidée, qui tombe du ciel en droite ligne, se
-joue à travers les étoffes, les tentures, les costumes accrochés à la
-muraille, les vieux meubles et les trophées. Une personne habituée
-aux ameublements convenus, où chaque chose a son emploi marqué, où
-tout se comprend et s'explique, reste délicieusement ébahie devant
-ce pêle-mêle organisé. Son regard avide court d'objets en objets, de
-mystères en mystères; il sonde la profondeur des vieux bahuts de chêne;
-il glisse légèrement sur les porcelaines rebondies de la Chine et du
-Japon; il se pose sur un carquois bourré de longues flèches; il retombe
-sur une large épée à deux mains; il s'arrête sur une cuirasse romaine
-grignotée par la rouille de vingt siècles. Une guzla sans cordes, un
-cor de chasse émaillé de vert-de-gris, la cornemuse d'un pifferaro, un
-tambour de basque grossièrement bariolé, deviennent des objets de haute
-curiosité. Pour une femme intelligente (et toutes les femmes le sont),
-chacun de ces riens doit avoir un sens, chaque tapisserie exprime une
-légende, chaque pot à bière un _lied_, chaque vase étrusque un roman,
-chaque lame d'acier une épopée. Toutes les flèches doivent avoir été
-trempées dans le _curare_, ce poison de l'Afrique centrale qui donne
-la mort dans une piqûre. Les mannequins accroupis dans les coins
-semblent des sphinx mystérieux qui se taisent, parce qu'ils auraient
-trop à dire. Le possesseur de toutes ces merveilles, le roi de ce
-lumineux empire, ne saurait être un homme comme les autres. Lorsqu'on
-le voit, souriant et hospitalier, au milieu de tant d'hiéroglyphes
-qu'il comprend, on l'admire. Ses habits quels qu'ils soient, ajoutent
-au charme. C'est un costume à part, exempt des ridicules de la mode,
-et bien en harmonie avec ce qui l'entoure. S'il est en cotonnade, il
-doit venir de l'Inde; s'il est en flanelle, il a été tissé en Écosse
-avec les laines de l'Australie: on ne s'avisera jamais qu'il sort de
-la _Belle-Jardinière_. Les pantoufles rouges, achetées rue Montmartre,
-se transforment en babouches du Caire ou de Beyrout. La petite chambre
-à coucher, dont la porte entr'ouverte laisse voir un lit couvert
-d'algérienne, a comme un faux air de harem. On ne s'étonnerait qu'à
-moitié si l'on en voyait sortir cinq ou six oudâls, une gargoulette
-à la main ou une amphore sur la tête. Pour peu qu'on voie rôder dans
-l'atelier un beau nègre, comme Boule-de-neige, vêtu à l'orientale,
-l'illusion est complète. Il n'est pas jusqu'à l'odeur capiteuse des
-vernis et des essences qui ne contribue pour sa part à cet enivrement.
-Ajoutez quelques gouttes de vin de Malaga dans un verre de Venise, et
-Rosalie Gaillard, qui n'a jamais bu que de l'eau, se croira transportée
-à mille lieues de Paris.
-
-La première séance fut décisive. Henri avait fait transplanter dans
-son jardin tout le fonds d'un fleuriste de Neuilly; il avait mis
-des plates-bandes jusque dans l'atelier. «Si j'allais chez elle,
-pensait-il, je lui porterais un bouquet tous les jours; je ne veux
-pas qu'elle perde.» Rosalie adorait les fleurs, comme toutes les
-Parisiennes, et elle vivait depuis de longues années dans l'espérance
-d'un jardin. Par un singulier caprice de la nature, cette enfant, née
-de parents ineptes, avait tous les besoins de la vie élégante. Elle se
-serait passée de pain plus volontiers que de musique, et elle jugeait
-les fleurs plus utiles que les chaussures. Ses yeux s'allumaient à
-la vue d'un bel attelage, quoiqu'elle ne fût jamais sortie qu'à pied
-ou en omnibus. Elle aimait la toilette, sans jamais avoir fait de
-toilette; elle dansait un peu tous les soirs en imagination, quoiqu'on
-ne l'eût jamais conduite au bal; elle achetait tous les parcs et
-tous les châteaux qu'elle voyait à vendre sur la quatrième page du
-_Constitutionnel_. Avec de pareils goûts, elle eût été fort à plaindre
-sans les espérances bien fondées qui la soutenaient. Une vie de
-privations, ses instincts perpétuellement froissés auraient aigri son
-cœur jusqu'au fond et donné à ses idées cette teinte grisâtre qu'on
-observe chez les vieilles filles. Mais elle connaissait la fortune de
-son père; elle était sûre de l'avenir; elle se consolait en jetant un
-coup d'œil sur ce grand terrain nu qui était tout son horizon. Elle
-avait pris pour devise: _Un temps viendra!_ et elle vivait d'espoir.
-Elle s'était fait, au fond de son âme, une retraite délicieuse où
-rien ne lui manquait, pas même l'amour d'un beau jeune homme, qui
-ne tarderait pas à se présenter. Ainsi retranchée, elle prenait en
-patience les soins du ménage, les travaux de couture, la conversation
-des amis de son père, et l'éternelle partie de piquet dont ils
-égayaient leurs soirées. Depuis un an, M. de Chingru lui était apparu
-comme un être intermédiaire, classé entre ces messieurs et les gens du
-monde, de même que dans l'échelle animale le singe est placé entre le
-chien et l'homme. Lorsqu'elle vit Henri Tourneur, elle se dit qu'elle
-avait trouvé, et elle ne chercha plus. Sa personne, son jardin, son
-esprit, son atelier lui représentaient la perfection idéale, si on
-était venu lui dire: «Il y a mieux,» elle aurait cru qu'on se moquait.
-
-Le peintre, tout en esquissant un portrait en pied, au quart de
-nature, étudia jusque dans les moindres détails cette complète beauté
-qui l'avait d'abord ébloui. Son premier coup d'œil ne l'avait pas
-trompé. Il faut être un peu artiste pour juger si une jeune fille
-est véritablement belle. L'éclat de la jeunesse, la fraîcheur de la
-peau et une certaine mesure d'embonpoint composent souvent une beauté
-factice qui dure un ou deux ans, et que la première grossesse emporte.
-On a épousé une fille adorable, et l'on promène à travers la vie une
-femme laide. La vraie beauté n'est pas dans l'épiderme, mais dans la
-structure, qui ne change jamais; de là vient qu'une femme vraiment
-belle l'est pour toute la vie, en dépit des ravages extérieurs de
-la vieillesse. Rosalie a cette beauté inaltérable qui ne craint pas
-les rides et qui défie le temps. Ceux qui ont voyagé en Italie se la
-représenteront aisément, si je leur dis que c'est une Romaine aux
-petits pieds.
-
-La glace fut bientôt rompue, au grand étonnement de M. Gaillard, qui
-ne reconnaissait plus sa fille. Jamais il ne l'avait vue aussi gaie,
-aussi parleuse, aussi vivante. Rosalie se livrait sans contrainte au
-penchant d'un amour permis. Elle courait dans le jardin, elle sautait
-dans l'atelier, elle touchait à tout; elle questionnait, riait et
-babillait comme une grive en vendange. Elle n'avait plus que quatorze
-ans: sa jeunesse, longtemps comprimée, éclatait. Henri, un peu plus
-retenu, vivait en extase. Après toutes les privations auxquelles la
-misère et l'économie l'avaient condamné, tout lui tombait du ciel
-en même temps, fortune et bonheur. Il avait formé, en quinze ans,
-quelques liaisons agréables qui lui avaient coûté passablement cher,
-et il s'étonnait un peu d'être aimé pour rien par une fille plus jolie
-et plus spirituelle que toutes celles qu'il avait connues. Il avait
-bien prévu la possibilité d'un mariage d'argent, mais comme un soldat
-en campagne prévoit les Invalides; il ne supposait pas la fortune
-si belle, et il n'avait jamais entendu dire qu'un million eût de si
-petites mains et de si grands yeux. La joie illumina sa figure un peu
-effacée, et il fut véritablement beau pendant deux mois. Lorsqu'il
-prenait son violon, dans les intervalles de la pose, et qu'il jouait
-les plus jolis motifs des _Noces de Jeannette_, ou les plus joyeuses
-mélodies des _Trovatelles_, Rosalie croyait voir un artiste inspiré. M.
-Gaillard remplissait consciencieusement son rôle de trouble-fête: il
-faisait causer Henri Tourneur. Le bonhomme appartenait à la déplorable
-catégorie des ignorants qui veulent apprendre dans un âge où l'on
-n'apprend plus. Épris de l'histoire romaine, comme on s'éprend de
-l'histoire naturelle des insectes ou des coquillages, il avait lu
-et relu deux ou trois volumes d'érudition surannée; il les citait à
-tout propos, interrogeant, discutant, et cherchant, comme il disait,
-à étendre le modeste champ de ses connaissances. Henri faisait sa
-partie avec tout le respect qu'on doit à l'âge, à la fortune et à la
-qualité d'un futur beau-père. Quand il était las de disserter, et
-que les jeunes gens se rejetaient sur le chapitre de leur amour et
-de leurs espérances, il reprenait bientôt la parole et s'embarquait
-dans de longues recommandations filandreuses qui pourraient se résumer
-ainsi: «Ne vous aimez pas trop; vous savez que rien n'est encore
-décidé.» En dépit de ces petites précautions, l'atelier de Henri était
-un paradis terrestre, sous la garde de Boule-de-Neige. M. de Chingru
-essaya plusieurs fois de s'y introduire; il soupçonnait quelque
-mystère. Mais il trouva toujours visage de bronze; Boule-de-Neige
-lui répondit imperturbablement: «Monsieur sortir dehors,--maître à
-moi dîner en ville.--Bon petit blanc partir campagne, chasser les
-bêtes, tirer fusil.» C'est son maître qui lui a enseigné la langue
-pittoresque de Vendredi. Au lieu de l'envoyer à l'école, où on lui
-eût appris le français, il s'est imposé à lui-même les fonctions
-d'instituteur. «Prends bien garde de devenir trop savant et de parler
-comme tout le monde, lui dit-il quelquefois: tu perdrais ta couleur!»
-Et Boule-de-Neige tient à conserver sa couleur, la plus belle qui soit
-au monde, selon lui.
-
-Le portrait fut terminé avec les vacances de M. Gaillard, vers la fin
-du mois de juillet. On n'eut garde de l'envoyer chez l'encadreur,
-où vingt artistes auraient pu le voir. Un ouvrier vint prendre les
-mesures, et apporta, trois semaines après, une bordure de 500 francs
-que M. Gaillard paya un louis sans marchander. Tandis qu'il y était il
-versa les 50 francs du portrait contre quittance.
-
-Le dimanche suivant, il offrit une soirée de bière et d'échaudés à tous
-ses amis: c'était un ancien notaire de Villiers-le-Bel, trois vieux
-expéditionnaires, le maître d'écriture de Rosalie et un ex-fabricant de
-visières de casquettes retiré des affaires avec mille écus de rente. On
-se réunit à sept heures et demie. A neuf heures, M. Gaillard annonça
-une surprise: il enleva délicatement l'abat-jour de la lampe tandis que
-sa sœur tirait un rideau de serge verte et découvrait le portrait de
-Rosalie. Il n'y eut qu'un cri d'admiration:
-
-«Le beau cadre! s'écria le fabricant de visières.
-
---Eh! mais, c'est le portrait de votre demoiselle! fit le notaire.
-
---Et ressemblant! dit le chœur des employés.
-
---Voilà comme je fais les choses, ajouta M. Gaillard en baisant le
-front de sa fille.
-
---Je me permettrai une observation, reprit le maître d'écriture, qui
-n'avait encore rien dit: pourquoi M. Gaillard n'a-t-il pas attendu,
-pour faire cette surprise à Mademoiselle, que nous fussions au 4
-septembre, jour de sainte Rosalie?
-
---Parce que je lui en ménage une autre pour sa fête, répliqua
-résolûment M. Gaillard.
-
---Vous avez le moyen! dit le chœur.
-
---Oserait-on demander, dit le notaire, à combien cette image vous
-revient?
-
---A 70 francs, tout compris.
-
---C'est cher, et cela n'est pas cher. Et de qui est-ce?
-
---Cela n'est de personne; c'est un portrait.
-
---Cela! s'écria une grosse voix qui fit tressaillir tout le monde,
-c'est un Tourneur, deuxième manière, et cela vaut 8000 francs!»
-
-M. Gaillard tomba foudroyé sur une chaise.
-
-«Bonsoir, papa Gaillard! Mesdemoiselles, j'ai bien l'honneur!
-Messieurs, je suis le vôtre! ajouta M. de Chingru, que la bonne avait
-introduit sans l'annoncer. Il fait un chaud de tous les diables.
-
---Le temps est lourd, dit le notaire haletant.
-
---L'atmosphère est électrique, reprit le maître d'écriture,
-sérieusement oppressé.
-
---Il pleuvra demain,» dit le chœur.
-
-La conversation continua sur ce ton jusqu'à dix heures. M. de Chingru
-battit en retraite, et tout le monde le suivit. Il y avait eu scandale
-chez M. Gaillard.
-
-Le lendemain matin, Chingru se présenta à l'atelier, et Boule-de-Neige
-lui ouvrit la porte: il raconta l'événement de la veille et félicita
-chaudement son ami. «Après un pareil éclat, dit-il, l'affaire est dans
-le sac. Le vieux Romain a passé le Rubicon, et je t'en félicite. Sans
-moi!...
-
---Je sais ce que je te dois, et je ne l'oublierai pas.
-
---Ma foi! mon cher, si tu veux être reconnaissant, je t'apporte une
-belle occasion. J'ai déniché, moi aussi, un mariage d'or.
-
---Peste! Il y en a donc pour tout le monde!
-
---Une affaire magnifique, te dis-je.... Je commence à faire ma cour.
-
---Bravo!
-
---Le diable est qu'il y a des avances à faire, des bouquets, des
-cadeaux, et je suis momentanément sans le sou.
-
---Je te croyais à ton aise.
-
---On ne me paye pas mes rentes. Ah! mon cher ami, te préserve le ciel
-d'avoir jamais des fermiers!
-
---Tu veux de l'argent? Voici.
-
---Deux cents francs! que veux-tu que je fasse de deux cents francs?
-
---On a pas mal de bouquets pour ce prix-là. Mais s'il te faut les cinq
-cents reviens à midi, je te les remettrai.
-
---Mon cher bon, je vois avec douleur que nous sommes loin de compte. Il
-faudrait, pour bien faire, que tu pusses me prêter dix billets de mille.
-
---Pour tes bouquets?
-
---Pour mes bouquets et pour autre chose. As-tu peur de moi? Ne suis-je
-pas bon pour dix mille francs?
-
---Tout beau! ne te fâche pas. Tu sais que je puis me marier d'un moment
-à l'autre. J'ai annoncé cinquante mille; si je n'ai pas mon compte, le
-père Gaillard poussera les hauts cris.
-
---Tu lui présenteras mon titre.
-
---Voilà qui change la thèse. Ah! si tu me donnes un titre, je n'ai plus
-d'objection à faire. Où sont tes propriétés?
-
---Une hypothèque! Pour qui me prends-tu? On donne une hypothèque à un
-usurier; mais je croyais qu'avec un ami il suffisait d'une signature.
-Je t'offre ma signature!
-
---Bien obligé!
-
---Tu me refuses?
-
---Positivement.
-
---Tu ne sais pas ce qui peut arriver!
-
---Advienne que pourra!
-
---Ton mariage n'est pas encore fait.
-
---Qu'est-ce à dire? et sur quel ton le prends-tu?
-
---Je te donne vingt-quatre heures de réflexion. Si demain....»
-
-Le peintre n'en entendit pas davantage. Il ouvrit la porte, saisit
-Chingru par les épaules et le lança horizontalement sur une corbeille
-d'hortensias qui ne s'en releva jamais.
-
-
-III
-
-M. Gaillard se répandit en doléances après le départ de ses amis. Sa
-fille et sa sœur le consolèrent. «Où est le mal? disait la vieille Mlle
-Gaillard. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il aurait fallu leur
-annoncer le mariage.
-
-«Quel mariage?
-
---Le mien, papa, reprit hardiment Rosalie.
-
---Tu en parles comme s'il était fait. Tu n'as peur de rien, toi!
-
---Il faudrait être bien poltronne pour s'effrayer du bonheur.
-
---Tu aimes donc ce jeune artiste? (Le nom d'_artiste_ écorchait encore
-un peu cette bouche vénérable.)
-
---Je crois l'aimer de tout mon cœur.
-
---Il ne suffit pas de croire, il faudrait être bien sûre. Réfléchis
-encore; pèse bien le pour et le contre.
-
---C'est tout pesé, mon père.
-
---Tu n'éprouves pas le besoin de te recueillir un mois ou deux avant
-une affaire aussi importante?
-
---Voici vingt-cinq ans et trois mois que je me recueille, mon bon père.
-
---Oh! les enfants! Si ce mariage se fait, tu commenceras par me signer
-une déclaration olographe, c'est-à-dire entièrement écrite de ta main,
-comme quoi c'est toi qui veux épouser M. Tourneur.
-
---Je signerai des deux mains, mon cher père.
-
---De cette façon, ma responsabilité sera couverte; et si tu viens me
-dire dans dix ans: «Pourquoi m'avez-vous mariée à un artiste? je te
-répondrai, preuves en main: C'est toi qui l'as voulu!»
-
---Je ne me plaindrai jamais, mon excellent père. Mais qu'est-ce qu'ils
-vous ont donc fait, ces pauvres artistes, pour que vous les jugiez si
-mal?
-
---Tu as beau dire, ils forment une caste en dehors de la société.
-Je comprends les fabricants qui produisent, les négociants qui
-débitent, les soldats qui illustrent leur pays, les fonctionnaires
-qui l'administrent. L'artiste est en dehors de tout; les Romains, nos
-ancêtres, n'en faisaient aucun cas; ils le considéraient comme une
-superfétation du corps social.
-
---Fi! les vilains grands mots! Lorsque ce pauvre Henri s'enferme dans
-son atelier devant ses toiles ou ses panneaux, que fait-il?
-
---Ce qu'il fait? pas grand'chose: il fabrique des tableaux.
-
---Ah! je vous y prends. Il fabrique. Il est fabricant. Un peintre est
-un fabricant de tableaux. Il produit des toiles peintes, comme votre
-ami M. Cottinet a produit des visières de casquettes!
-
---C'est bien différent!
-
---J'en conviens. Et lorsqu'il a fini un tableau, qu'en fait-il? le
-garde-t-il en magasin?
-
---Non, il le vend.
-
---Vous voyez bien! il le vend. Il écoule ses produits, il débite sa
-marchandise, il fait du commerce; il est négociant!
-
---Tu joues sur les mots.
-
---Pas du tout, je raisonne; et lorsqu'il aura fait une centaine de
-chefs-d'œuvre (car il fait des chefs-d'œuvre), que dira-t-on dans le
-monde? On dira: «Paris s'honore d'avoir donné naissance au célèbre
-Henri Tourneur; Henri Tourneur, dont les tableaux ont humilié la
-vieille Hollande et illustré la France moderne.» Cela vaut bien une
-épaulette de sous-lieutenant. Il sera décoré avant deux ans, le
-ministre le lui a promis. Qu'entendez-vous donc par la gloire?
-
---Tu auras beau dire, ce n'est pas....
-
---Non, non, je ne vous ferai pas grâce d'une syllabe, et vous entendrez
-tout. Vous avez parlé des fonctionnaires! mais Henri l'est dix fois
-plus que vous, fonctionnaire!
-
---Ah! je voudrais bien voir cela.
-
---Qu'est-ce qu'un fonctionnaire? un homme au service de l'État, et
-payé sur le budget; plus cher on est payé, plus on est fonctionnaire.
-Et maintenant, lorsque Henri reçoit une commande du ministère qui
-l'occupera durant toute une année, se met-il au service de l'État, oui
-ou non? Et lorsqu'au bout de l'année il s'en va au trésor toucher 40
-000 francs, n'est-il pas dix fois plus fonctionnaire que vous, qui
-n'en touchez que 4000?
-
---Grand enfant! ceci nous prouve....
-
---Qu'il faut me marier à mon cher Henri, si vous voulez que j'épouse à
-la fois un fabricant, un marchand et un fonctionnaire!
-
---Mais, fille terrible, est-ce que j'ai le temps de te marier? Voici
-encore mes terrains qui reviennent sur le tapis: on parle d'y fonder
-une cité ouvrière. J'ai vu la liste du conseil d'administration;
-tous hommes très-bien. Ils m'ont fait parler par un de mes chefs; je
-recevrais un million, argent sur table, et l'on me laisserait un lot de
-20 mètres sur 15 pour bâtir. C'est fort beau: que faire?
-
---Accepter, puisque c'est fort beau.
-
---Mais dans dix ans cela serait superbe!
-
---Mais dans cent ans, papa, cela serait magnifique! Il est vrai que ni
-vous ni moi n'en profiterions.
-
---Tout cela me rompt la tête. Bonsoir, je me couche.
-
---Sans rien décider, papa?
-
---La nuit porte conseil.»
-
-Le digne homme dormit, comme à l'ordinaire, d'un sommeil profond et
-retentissant, dont le bruit rappelait tantôt les grondements de la
-foudre, tantôt le roulement d'une diligence sur un pont. Il y a en lui
-deux choses que les soucis rongeurs n'ont jamais pu entamer: l'appétit
-et le sommeil. Il partit pour son bureau plus irrésolu qu'il ne l'avait
-jamais été, mais lesté d'une livre de pain et d'une énorme jatte de
-café au lait. Il était à peine arrivé à la rue Saint-Lazare, lorsque
-sa fille et sa sœur entendirent le plus formidable carillon qui, de
-mémoire de sonnette, eût retenti dans la maison. Rosalie courut à la
-porte, en criant: «Il est arrivé quelque chose à papa!»
-
-Le sonneur était M. de Chingru, boutonné jusqu'au cou, dans un grand
-air de discrétion importante. On le reçut: Rosalie et sa tante se
-tenaient habillées dès huit heures du matin, comme en province. A
-neuf, les traces du déjeuner avaient disparu, et la salle à manger se
-transformait en ouvroir.
-
-«Mesdames, dit Chingru, pardonnez-moi de vous déranger à pareille
-heure. Je viens remplir près de vous un devoir d'honnête homme. C'est
-moi qui ai conduit ici M. Henri Tourneur, à l'occasion d'un terrain
-qu'il prétendait acheter: puissé-je arriver à temps pour arrêter les
-suites de mon imprudence!
-
---Hâtez-vous, monsieur, parlez; qu'y a-t-il? dit Rosalie.
-
---Mademoiselle, vous êtes témoin que j'ai toujours fait l'éloge de M.
-Tourneur.
-
---Oui, monsieur; ensuite?
-
---Je vous ai dit, à vous comme à Mlle votre tante et à M. votre
-père, que Tourneur était un artiste de talent, un excellent cœur,
-et ce que nous appelons, nous autres hommes de plaisir, un vrai bon
-enfant. Je le jugeais en camarade, et mon opinion n'a pas changé; vous
-m'interrogeriez encore sur ces points-là, je vous répondrais la même
-chose. Mais pourquoi n'ai-je pas su plus tôt que M. votre père avait
-d'autres idées, et qu'il voulait vous marier à lui? Certes, je ne vous
-aurais pas crié: «Ne l'épousez pas, il est indigne de vous, vous vous
-en repentiriez plus tard!» Non, je ne suis pas homme à desservir un
-ami. Mais je vous aurais dit tout doucement, là, dans votre intérêt:
-«Voilà l'obstacle; il y a des femmes qui s'en épouvanteraient; il y en
-a d'autres qui croiraient que ce n'est rien; à vous de voir si vous
-voulez engager la lutte avec cette personne, et le souvenir d'une
-longue liaison, et les gages réciproques, et tout ce qui s'ensuit. Si
-vous espérez être la plus forte, mariez-vous!»
-
-M. de Chingru n'eut pas plutôt parlé, qu'il recueillit les fruits de
-son discours. Les larmes ne tombèrent pas des yeux de Rosalie, elles
-jaillirent devant elle, comme lancées par une force invisible. Mais ce
-fut l'affaire d'un instant. La courageuse fille contint sa douleur.
-
-«Je vous remercie de vos bonnes intentions, dit-elle, nous savions
-tout.» Elle ajouta, pour assurer l'effet de son mensonge trop évident:
-«M. Tourneur nous a confié l'histoire de la liaison dont vous parlez,
-et votre zèle ne nous apprend rien. Du reste, tout est rompu, n'est-il
-pas vrai?
-
---Je le crois, mademoiselle, autant qu'on peut rompre....
-
---Il suffit, monsieur; et si aucun autre devoir à remplir ne vous
-retient chez nous....
-
---Je.... Si vous.... Vous comprenez, mademoiselle, que, placé entre la
-nécessité de parler ou de me taire....
-
---Vous vous êtes tu quand il fallait parler, et vous avez parlé quand
-il fallait vous taire. Adieu, monsieur.»
-
-C'est en ces termes que M. de Chingru fut remis à la porte.
-
-Le même jour, à quatre heures du soir, M. Gaillard venait de serrer ses
-plumes, son canif et ses manches de percale noire. Une grande et belle
-femme, jaune comme une orange, fit invasion dans son bureau.
-
-«Monsieur, s'écria-t-elle avec un accent très-marqué, _il_ est un
-monstre! Je l'aimais, je l'aime encore; j'ai quitté pour lui mon pays,
-ma famille et le théâtre de la Scala où j'étais _prima donna_ absolue.
-Il veut se marier; il m'abandonne avec nos deux pauvres enfants,
-_Enrico_ et Henriette. C'est un monstre, monsieur, un père dénaturé. Je
-vous défends de lui donner votre fille! Mon cher Gaillard, tu as l'air
-d'un honnête homme; promets-moi que tu ne lui donneras pas ta fille!
-Je suis folle, vois-_tou_; comprends-moi bien, mon bon Gaillard, je ne
-sais pas le français, je _mi spiego_ mal; mais tu vois bien que je....
-je n'ai plus ma tête. S'il se marie, je _l'ammazzero_.... je le tuerai
-avec sa femme; je me tuerai ensuite, je mettrai le feu à l'église, et
-j'irai faire pénitence à Rome! Jure-moi que tu ne lui donneras pas ta
-fille!»
-
-M. Gaillard essuya un déluge de paroles où l'italien et le français se
-mêlaient agréablement. Il démêla comme il put ce fatras d'exclamations,
-et il apprit que son futur gendre avait séduit et abandonné Mellina
-Barni. Il consola comme il put la belle inconsolable, et il
-écrivit, séance tenante, le billet suivant qu'il fit porter par un
-commissionnaire:
-
-
- «Paris, ce lundi 30 juillet 1855, quatre heures un quart.
-
- «Monsieur,
-
-«J'ai reçu à mon bureau la visite de Mlle Mellina Barni; je n'ai rien
-de plus à vous dire. Cette jeune dame paraît fort intéressante, et je
-ne suis pas assez dénaturé pour vouloir la séparer du père de ses
-enfants.
-
-«Veuillez agréer, monsieur, les assurances de ma considération la plus
-distinguée
-
- «GAILLARD.»
-
-
-La signature était parafée de main de maître. Le papier était ce beau
-papier à forme, papier épais, pesant, vergé, papier seigneurial, que le
-gouvernement fait fabriquer tout exprès pour l'usage de ses bureaux et
-la correspondance de ses employés.
-
-Henri Tourneur n'entra pas dans tant de détails. Il s'habilla en un
-tour de main, prit sa canne et courut chez Mellina, qui le reçut à bras
-ouverts.
-
-Mellina est une petite femme blonde, fluette, et blanche comme une
-goutte de lait. Elle parle le français sans aucun accent, puisqu'elle
-doit débuter à l'Opéra-Comique dans une pièce en un acte et trois
-tableaux, un petit chef-d'œuvre de Meyerbeer.
-
-Elle était en peignoir blanc et répétait l'_allegro_ d'un morceau
-magnifique. Henri lui fit une scène à laquelle elle ne comprit rien,
-sinon qu'on avait abusé de son nom. Elle ne connaissait ni M. de
-Chingru, ni M. Gaillard. Elle devinait bien que Henri avait rompu avec
-elle pour se marier, et elle avait de bonnes raisons pour s'affliger
-de son mariage; mais à aucun prix elle n'eût voulu l'entraver.
-L'intervention des deux enfants la mit en fureur. Elle s'indigna qu'on
-lui eût fait jouer à son insu un rôle de la Limousine ou de la Picarde
-de _M. de Pourceaugnac_. Pour un rien, elle aurait couru avec Henri
-chez M. Gaillard; et le peintre eut quelque peine à lui faire entendre
-que le remède serait pire que le mal.
-
-Il s'en alla droit à la rue d'Amsterdam, et trouva la porte close: on
-était au spectacle, du moins la servante le dit. Pendant huit jours, il
-revint à la charge, et rencontra toujours même réponse. Il vint dans
-la journée: on était au concert. Tant de spectacles et de concerts
-équivalaient à un congé en règle. Si, en descendant l'escalier,
-il avait rencontré M. de Chingru, il en eût fait des morceaux. Il
-écrivit à M. Gaillard, puis à sa sœur: on lui renvoya ses lettres sous
-enveloppe. Il perdit patience, et se fit conduire au palais chez le
-substitut de service. C'était un jeune homme de trente ans, initié
-avant l'âge à tous les mystères de la vie parisienne.
-
-«Monsieur, lui répondit le magistrat, ce n'est pas la première fois
-que le parquet a connaissance d'une pareille affaire. Vous avez
-entendu parler des agences de mariages dont les menées publiques ont
-été quelquefois tolérées, quelquefois réprimées par les tribunaux. En
-dehors des grandes maisons qui affichent leur prospectus, il existe
-toute une classe d'individus dont la profession unique est de dépister
-les grandes fortunes, les dots colossales et les millions logés au
-quatrième étage pour en prélever une part. Ils s'associent entre eux et
-forment des compagnies anonymes dont l'intrigue est le seul capital, et
-dont les statuts n'ont jamais été publiés. Les unes exigent jusqu'à dix
-pour cent de la dot, les autres se contentent d'un bénéfice modique,
-car là, comme partout, vous trouverez la concurrence. M. de Chingru,
-quel que soit son véritable nom, s'est montré, à coup sûr, un des plus
-modérés. Lorsqu'il s'est vu refuser la rétribution qu'il espérait,
-il aura fait jouer par quelqu'une de ses associées, ou plutôt de ses
-complices, la petite scène que vous nous signalez. Nous rechercherons
-la comédienne et l'auteur de la pièce; mais il n'est pas probable que
-l'on découvre une femme sur qui vous avez si peu de renseignements,
-et, quand on la trouverait, il serait assez difficile d'établir la
-complicité de Chingru.»
-
-En rentrant chez lui, le peintre trouva la lettre suivante, datée du
-Havre:
-
-
-«Mon pauvre Tourneur, si je t'avais offert de te donner 990 000 francs
-et une femme adorable par-dessus le marché, tu m'aurais mis au rang
-des dieux. J'ai fait la sottise de te présenter l'affaire autrement;
-je t'ai offert un million dont 10 000 francs pour moi. Tu t'es fâché,
-il t'en cuit. Je me suis vengé en artiste. J'ai trouvé le moyen de
-persuader à M. Gaillard que tu étais le père de deux enfants et le
-mari ou à peu près d'une femme jaune. C'est un coup dont tu ne te
-relèveras jamais, pauvre Tourneur! Mais moi, quand tu m'as couché sur
-les hortensias, étais-je donc sur un lit de roses?
-
- CHINGRU et Cie.»
-
-
-Henri allait déchirer le papier, dans un mouvement de colère; mais,
-comme il était blond, il se ravisa: «Ce bon Chingru! pensa-t-il, il va
-me réconcilier avec M. Gaillard! Il ne s'agit plus que de le forcer à
-lire cette lettre.»
-
-Il chercha une grande enveloppe, il y insinua la lettre de Chingru,
-cacheta avec une énorme cornaline aux armes de Ninon de Lenclos, et
-écrivit l'adresse en belle ronde:
-
- _A Monsieur
- Monsieur_ GAILLARD, _archiviste,
- Au ministère de...._
-
-M. Gaillard ouvrit la lettre aussi pieusement que s'il eût décacheté
-une dépêche. La signature de Chingru piqua sa curiosité: il s'était
-promis de renvoyer les lettres de Tourneur, mais non celles de
-Chingru. Ce singulier document lui mit l'esprit à l'envers. Il se taxa
-d'injustice et de cruauté, et il demanda la permission de quitter le
-bureau à deux heures: c'était la première fois depuis trente ans!
-
-Rosalie mouilla de ses larmes l'autographe de Chingru. «J'en étais
-sûre, dit-elle, et si vous m'aviez crue, vous auriez écouté la défense
-du pauvre Henri!» On convint d'aller le trouver à son atelier le
-lendemain matin, tous ensemble, Rosalie, son père et sa tante. On lui
-devait bien cette réparation. Rosalie était folle de joie.
-
-«Comment! tu l'aimais encore? lui demanda son père.
-
---Plus que jamais. Quelque chose me disait là qu'on nous l'avait
-calomnié.»
-
-La porte s'ouvrit brusquement et la servante annonça Mlle Mellina
-Barni. Rosalie et sa tante n'eurent que le temps de s'enfuir dans la
-chambre voisine. Je ne sais pas ce qu'elles y disaient, mais je crois
-qu'entre l'oreille de Rosalie et la porte de la salle à manger il eût
-été difficile de passer un cheveu.
-
-M. Gaillard regardait la véritable Mellina comme un enfant chez
-Séraphin regarde les ombres chinoises. L'idée lui vint un instant qu'on
-avait formé un complot contre lui, et qu'on lui enverrait tous les
-jours une nouvelle Mellina Barni. Il songea à déménager sans donner son
-adresse.
-
-Mellina eut beaucoup de peine à lui persuader qu'elle s'appelait
-véritablement Mellina, qu'elle avait dix-neuf ans, qu'elle n'était pas
-mère de famille, qu'elle vivait avec sa mère, et qu'elle ne venait
-pas se plaindre de M. Henri Tourneur. Elle lui expliqua en fort bon
-français qu'elle était sage, quoiqu'elle sortît du théâtre de la Scala
-et qu'elle entrât à l'Opéra-Comique. Elle lui apprit qu'une fille de
-théâtre peut faire des visites, recevoir des présents et avoir des
-amis, sans être ni compromise ni compromettante. Elle avoua qu'elle
-avait aimé M. Henri Tourneur et qu'elle avait espéré se marier avec
-lui, mais que, depuis le milieu du mois de mai, il avait cessé toutes
-visites et dénoué honorablement une liaison qui n'avait jamais rien eu
-que d'honorable. «Je ne vous dirai pas, monsieur, ajouta-t-elle, que
-j'ai renoncé sans regret à mes espérances; mais c'est une destinée à
-laquelle nous devons toutes nous attendre. Nous sommes toutes un peu
-courtisées par des jeunes gens riches qui nous trouvent assez belles
-pour être aimées, qui ne nous aiment pas assez pour se marier avec
-nous, et qui, lorsqu'ils se sont assurés de notre vertu, nous tournent
-le dos et se marient en ville. Voilà précisément l'histoire de M.
-Tourneur; et comme on vous en a conté une autre qui n'est ni à sa
-louange ni à la mienne, comme vous lui avez fermé votre porte, comme je
-sais qu'il est malade de chagrin, j'ai pris mon courage à deux mains,
-je suis venue, et j'espère que vous saurez distinguer les inventions de
-la calomnie du langage de la vérité.»
-
-Quand Mellina fut sortie, Rosalie accourut. Peut-être aurait-elle
-préféré que les mensonges de Chingru fussent sans aucun fondement; et
-cependant je ne jurerais pas que la visite de Mellina ait produit un
-mauvais effet sur elle. Mellina, vue à travers la serrure, lui avait
-paru fort jolie, et elle pardonnait au peintre de l'avoir aimée. Elle
-savait qu'une fille qui épouse un homme de trente-quatre ans a toujours
-des rivales dans le passé, et elle aimait mieux ne point les avoir
-laides: dix-neuf femmes sur vingt raisonneront comme elle. Elle avait
-reconnu à l'accent de Mellina qu'elle parlait vrai et que cet amour
-était irréprochable. Enfin elle apprenait à n'en pouvoir douter qu'elle
-avait détrôné la belle Italienne dès le milieu de mai, c'est-à-dire dès
-le premier coup d'œil.
-
-Mais M. Gaillard était retombé dans toutes ses perplexités. Il
-ne voulait plus aller voir M. Tourneur; il reprochait à sa fille
-l'obstination de son amour. «Je veux bien, disait-il, que ce jeune
-homme soit moins coupable qu'on ne me l'a dit; mais il a fréquenté
-les actrices, et qui a bu boira. Tu crois qu'il te sera fidèle; mais
-il a abandonné cette jeune Italienne; il pourrait bien te jouer le
-même tour. D'ailleurs, tant que mes terrains ne seront pas vendus, il
-ne faut pas songer à ce mariage.» Quand on le pressait de vendre ses
-terrains, il répondait: «Rien ne presse; je les vendrai pour donner
-une dot à ma fille, et ma fille n'est pas encore mariée.» La vue du
-portrait le chagrinait; il songeait avec dépit qu'il était l'obligé de
-Henri Tourneur.
-
-«Que ferons-nous de ce maudit portrait? demandait-il à Rosalie. Nous ne
-pouvons pas le garder ici après une rupture. Si on le lui renvoyait?
-
---Y songez-vous, mon père? Je serais en permanence dans son atelier?
-
---Le vendre et lui faire remettre l'argent serait indélicat. Le donner?
-à qui? Je ne veux ni donner ni vendre le portrait de ma fille. Il
-pourrait tomber dans le commerce, et à chaque vente de l'hôtel Drouot,
-je craindrais de lire dans mon journal: «Portrait de Mlle R. G., par M.
-Henri Tourneur: 8000 fr.» J'aimerais mieux le gratter de mes propres
-mains.
-
---Détruire mon portrait! tout ce qui me reste des plus heureux moments
-de ma vie!
-
---Tais-toi! Maudit peintre! maudit Chingru! Maudits terrains! je les
-donnerais pour rien à qui voudrait les prendre! Si nous étions moins
-riches, tout cela ne serait pas arrivé!»
-
-M. Gaillard perdit l'appétit; il mangea comme un homme ordinaire. Son
-sommeil devint beaucoup plus léger et infiniment moins bruyant. Il fut
-inexact à son bureau; il arriva deux fois après dix heures, le 17 et
-le 18 août. Lorsqu'il rentrait à la maison, la vieille tante disait à
-Rosalie: «Il faut que ton père ait beaucoup réfléchi, son nez est tout
-rouge d'un côté.»
-
-Henri ne travaillait plus; il vivait sur le trottoir de la rue
-d'Amsterdam. M. Gaillard l'évitait avec soin, et il n'osait aborder M.
-Gaillard. Il aurait bien osé parler à Rosalie, mais elle ne sortait
-pas sans son père. Enfin, le 3 septembre, il reçut une lettre de M.
-Gaillard qui l'invitait à venir toucher 7950 francs pour solde du
-portrait. On l'attendrait à cinq heures avec les fonds. Il se rendit
-à cette étrange invitation, non pour l'argent, mais pour Rosalie. A
-la même heure, les trois principaux fondateurs de la cité ouvrière
-étaient réunis chez M. Gaillard pour conclure l'affaire des terrains.
-Le bonhomme n'avait voulu se charger de rien: il s'était reposé de
-tout sur Rosalie, et c'est elle qui avait traité avec les acquéreurs.
-Henri arriva comme le notaire lisait le dernier paragraphe de l'acte de
-vente.
-
-«Les acquéreurs s'engagent à faire construire sur le lot F, appartenant
-au vendeur, une maison d'habitation pour M. Gaillard et sa famille,
-avec un atelier de peintre au premier étage.»
-
-M. Gaillard regarda sa fille, qui regarda Henri, qui ne regardait
-personne: il était horriblement pâle et s'appuyait au mur.
-
-«Allons! dit le bonhomme en prenant la plume, voici un parafe qui me
-délivrera de tous mes soucis!
-
---Monsieur, remarqua le notaire, vous avez une bien belle écriture.»
-
-
-
-
-LE BUSTE
-
-
-I
-
-Si vous avez de bonnes jambes et si les voyages au long cours ne vous
-font pas peur, nous irons de notre pied jusqu'au château du marquis de
-Guéblan. Il est situé à six grands kilomètres de Tortoni, plus loin
-que la rue Mouffetard, plus loin que les Gobelins et le Marché aux
-chevaux, dans ces régions ouvrières où la Bièvre promène son filet
-d'encre. Cependant il est dans l'enceinte de la ville, et le vin
-qu'on y boit a payé l'entrée. C'est un palais contemporain du premier
-empire, construit par Fontaine, dans le style grec, et entouré de la
-colonnade de rigueur. Son premier emploi fut de loger les plaisirs d'un
-fournisseur enrichi aux armées: on l'appelait alors la Folie-Sirguet.
-Il fut inauguré en 1804 par la belle Thérèse Cabarrus, qui n'était
-point encore comtesse de Caraman, et qui n'était plus Mme Tallien.
-En 1856, la Folie-Sirguet est une des plus belles villas qui se
-rencontrent dans l'intérieur de Paris: elle a pour jardin un parc de
-vingt hectares où l'on chasse le lapin, le faisan, et même, en se
-serrant un peu, le chevreuil. La pièce d'eau renferme de magnifiques
-échantillons de tous les poissons d'Europe, sans excepter le silure.
-La pêche et la chasse! que peut-on désirer de plus? N'est-ce pas en
-deux mots la campagne à Paris? Les dedans du château sont grandioses,
-comme on les aimait autrefois, et élégants comme on les préfère
-aujourd'hui. Le luxe mignon de 1856 se joue à l'aise dans les vastes
-salles de 1804. Je n'ai vu que l'appartement de réception, c'est-à-dire
-le rez-de-chaussée, et j'en suis sorti émerveillé. La salle à manger,
-lambrissée de vieux chêne noir et luisant, s'ouvre d'un côté sur la
-salle de billard, la salle d'armes et le fumoir; de l'autre, sur une
-enfilade de salons très-riches et du meilleur goût. Un seul a conservé
-sa décoration primitive, les fauteuils à tête de sphinx et les chaises
-en forme de lyre: il est placé entre un boudoir Pompadour et un salon
-chinois dont les meubles, les tapis, le lustre, la tenture et même
-les tableaux sont rapportés de Macao. Tous les plafonds sont peints à
-fresque ou tendus de vieilles tapisseries. Le salon russe, encombré
-de meubles confortables, est revêtu d'un lierre qui s'enroule autour
-des glaces et fait aux tableaux comme un second cadre de verdure. Je
-me suis reposé avec délices dans une belle salle pavée en mosaïque
-et décorée dans le goût élégant des maisonnettes de Pompéi. On s'y
-croirait au pied du Vésuve, si l'on n'apercevait dans la pièce voisine
-un énorme pouff de tapisserie couronné par un groupe de Pradier.
-
-Cet appartement hospitalier s'ouvre à l'art de toutes les nations et de
-tous les siècles: il accueille également la peinture charnue de Rubens
-et les poétiques rêveries d'Ary Scheffer; on y voit un blond paysage
-de Corot à quatre pas d'une marine du Lorrain; les nymphes joyeuses de
-Clodion semblent y sourire aux lions de Barye et _le Don Juan naufragé_
-de Daniel Fert se cramponne à la roche humide, sans faire lever les
-yeux à _la Pénélope_ de Cavalier.
-
-Le premier étage comprend les appartements du marquis, de sa sœur et
-de sa fille, et je ne sais combien de chambres d'amis. Le château est
-si loin de tout qu'on y dîne rarement sans y coucher, quoique M. de
-Guéblan ait fait faire deux omnibus pour ramener ses convives à Paris.
-
-M. de Guéblan est un gentilhomme comme on n'en voyait pas il y a
-cent ans, comme on en connaît peu, même de nos jours. Je m'empresse
-de vous dire que sa noblesse est de bon aloi, et que ses titres ne
-sortent point d'une de ces petites officines souterraines qui sont
-moins rares qu'on ne le pense. Nous avons des faux-monnayeurs de
-noblesse qui prélèvent un revenu sur la sottise et la vanité de leurs
-contemporains, mais les Guéblan n'ont rien à démêler avec l'industrie
-de ces messieurs: ils datent de saint Louis. Ils ont fait les deux
-dernières croisades; ils ont porté les armes de père en fils, jusqu'à
-la Révolution, et ils n'ont pas émigré, ce que je loue. Par un hasard
-dont l'histoire offre peu d'exemples, le sang de cette noble famille
-ne s'est point appauvri, et le dernier des Guéblan pourrait se mesurer
-en champ clos avec ses ancêtres. Il est grand, large, vigoureux, haut
-en couleur, et de force à porter la cuirasse. Il tire l'épée comme un
-mousquetaire, monte à cheval comme un reître, mange comme un lansquenet
-et boit comme M. de Bassompierre. Ses cinquante ans ne lui pèsent pas
-plus qu'une plume. Du reste, il porte fièrement son nom; il n'est pas
-fâché d'être fils de quelqu'un; il lit volontiers l'histoire de France
-et met à part tous les livres qui parlent de sa famille; il conserve
-son honneur avec un soin jaloux; il est plein de droiture; il sait
-donner, prêter et perdre son argent; bref, il a le cœur noble. Si vous
-trouvez dix hommes plus aristocrates que lui entre le quai d'Orsay et
-la rue de Vaugirard, vous aurez de bons yeux.
-
-Mais que dirait Guéblan Ier, écuyer de la reine Blanche, s'il pouvait
-ressusciter dans le cabinet de son arrière-neveu? Il s'écrierait en
-se frottant les yeux: «Oh! oh! le monde est devenu beau fils, depuis
-ma connaissance première! Il me semble, marquis, que vous gagnez de
-l'argent.»
-
-Le grand mot est lâché; je peux tout vous dire: le marquis gagne
-énormément d'argent. Il fait ses affaires lui-même, il n'a pas
-d'intendant, il n'est volé par personne, il ne se ruine pas plus
-que le dernier des bourgeois, et il travaille comme un prolétaire à
-doubler son revenu. Et comment? En tout honneur, je vous supplie de le
-croire. Le marquis a passé deux ans à l'École polytechnique, trois ans
-à l'École des ponts et chaussées; il a pris des leçons d'agriculture
-à Grignon; il va souvent écouter les professeurs des arts et métiers.
-Il suit pas à pas les progrès de la science, et il en fait son profit.
-Autant ses ancêtres auraient été honteux de savoir, autant il serait
-humilié si on le prenait en flagrant délit d'ignorance. C'est lui qui
-a drainé le premier champ en Normandie, et il a triplé la valeur de
-ses terres. Il fabrique, à vingt kilomètres de Lisieux, des tuyaux de
-drainage qu'il livre à ses voisins avec un bénéfice de 75%. Il a acheté
-une des premières machines à battre qui se soient vendues en France,
-et il l'a perfectionnée. Il songe à acclimater le ver à soie du chêne
-dans ses forêts de Bretagne, il fabrique de l'opium indigène dans sa
-propriété du Plessis-Piquet; avant cinq ans, il en exportera en Chine.
-
-La pisciculture a quadruplé le produit de ses étangs du département
-de l'Ain; ses vignes de Langres, qui n'avaient jamais donné qu'une
-piquette médiocre, fournissent aujourd'hui un vin de Champagne
-estimé, qui vient en ligne immédiatement après les marques
-célèbres. Je parierais que vous avez goûté de ses ananas; il en
-livre pour 4000 francs par an au commerce de Paris: les restes de
-sa table! Ce gentilhomme bourgeois, très-superbement gentilhomme
-et très-spirituellement bourgeois, ne dédaigne pas d'imprimer ses
-armoiries sur le blé qu'il récolte et le vin qu'il fabrique. Si ses
-aïeux y trouvaient à redire, il leur répondrait en bon français: «Nous
-sommes au XIXe siècle, la vie est chère, on a découvert des mines d'or;
-ce qui coûtait cent francs de votre temps, en vaut mille aujourd'hui;
-les plus grandes fortunes se défont en cinquante ans; le droit
-d'aînesse est aboli, et pour que mes petits-fils aient un peu d'argent,
-il faut que j'en gagne beaucoup.» Il pourrait ajouter que la France
-lui sait autant de gré de ses conquêtes pacifiques que de vingt coups
-de lance reçus en bataille rangée, car il est officier de la Légion
-d'honneur sans avoir gagné la moindre épaulette.
-
-Ses ancêtres, qui ne portaient la plume qu'à leur chapeau, ne
-seraient pas médiocrement surpris de lire les livres qu'il a signés.
-Le dernier en date (Paris, 1854, chez Dentu) a pour titre: DU PETIT
-BÉTAIL, _traité comprenant l'éducation des lapins russes et des poules
-cochinchinoises_. Et pourquoi pas? Le vieux Caton a bien légué à son
-fils et à la postérité une recette pour faire la soupe aux choux! Le
-marquis de Guéblan, qui écrit fort proprement sa langue, est membre de
-la Société des gens de lettres; il en était questeur vers 1850. Les
-écrivains et les artistes ont toujours trouvé en lui un protecteur sans
-morgue et un créancier sans mémoire. Il a pour eux des bontés, et,
-ce qui vaut mieux, des égards. Je pourrais citer un peintre qu'il a
-littéralement retiré de la Seine, et deux romans qui n'auraient jamais
-été publiés sans lui. Quel beau dîner il nous a offert à la fin de
-décembre! J'espère cependant que vous me dispenserez de transcrire ici
-la carte de trois services.
-
-Les propriétés immenses qui rapportent à M. de Guéblan un demi-million
-par année ne sont pas précisément à lui. Elles appartiennent à sa
-sœur et à sa commensale, Mme Michaud. Le marquis s'est marié fort
-jeune à une demoiselle noble qui l'a laissé veuf avec dix mille francs
-de rente et une fille à élever. Vers la même époque, sa sœur épousa
-un démolisseur de châteaux, un chevalier de la bande noire, dont
-la profession était d'abattre des chênes pour en faire des bûches,
-et de défricher les parcs pour planter des légumes. Cet honnête
-industriel mourut deux ans après Mme de Guéblan. Sa veuve, riche et
-sans enfants, remit toutes ses affaires aux mains du marquis en lui
-disant: «Administre mes biens, j'élèverai ta fille: tu me serviras de
-fermier, je te servirai de gouvernante.» Marché fait, on s'établit dans
-le beau château que M. Michaud n'avait pas eu le temps de démolir. En
-travaillant pour sa sœur, M. de Guéblan s'occupait de sa fille, puisque
-Victorine était l'unique héritière de Mme Michaud.
-
-C'est une excellente femme que cette Mme Michaud, mais originale! En la
-plaçant dans un musée, on ne ferait que lui rendre justice. D'abord,
-elle est presque aussi grande que son frère, c'est-à-dire qu'avec un
-peu plus de moustache, elle ferait un cent-garde très-présentable. Ses
-mains et ses pieds sont terribles: nous préserve le ciel de recevoir
-un soufflet de sa main! et si elle meurt debout, comme je le prévois,
-il faudra quatre hommes pour la coucher dans la bière. Du reste, elle
-est charpentée aussi solidement qu'un drame de Frédéric Soulié, et
-sa tête n'est pas laide. Elle a le nez arqué, la bouche fière et des
-dents blanches qui ne lui ont rien coûté. Un double menton adoucit la
-sévérité de ses traits. Ses cheveux sont tout gris, quoiqu'elle ait à
-peine quarante ans; mais cette nuance lui va bien, et elle l'exagère en
-mettant de la poudre. Ses épaules sont de celles qu'on peut montrer;
-aussi la verrez-vous décolletée dès quatre heures du soir. Ce n'est pas
-qu'elle veuille plaire à personne: elle s'habille pour elle, et cela
-se voit assez. L'opinion des autres lui est tellement indifférente,
-qu'elle ne fait rien qu'à sa tête et ne se met jamais qu'à sa mode.
-Elle coupe ses robes elle-même et paye double façon à la couturière
-pour être vêtue à sa fantaisie. Quand la modiste lui apporte un chapeau
-neuf, son premier soin est de le défaire. Sous ses mains redoutables
-un petit chef-d'œuvre de goût est bientôt transformé en guenille:
-c'est l'affaire de deux coups de ciseaux et de trois coups de poing.
-Lorsqu'elle reçoit chez elle, c'est dans des toilettes inexplicables,
-que Champollion lui-même ne déchiffrerait pas. Je l'ai vue coiffée
-d'une écharpe en crêpe de Chine, avec des fleurs naturelles semées
-çà et là, et des dentelles de toute provenance, blanches et rousses,
-lourdes et légères, point de Venise et point d'Angleterre, le tout
-fagoté à grand renfort d'épingles, et dans un si beau désordre qu'une
-chatte n'y aurait pas retrouvé ses petits. Chère Mme Michaud! ses
-armoires sont un capharnaüm de chiffons magnifiques que nulle femme de
-chambre n'a jamais pu mettre en ordre; et son esprit ressemble un peu
-à ses armoires. La faute en est sans doute à la famille de Guéblan, qui
-pensait qu'un homme n'en sait jamais trop, mais qu'une femme en sait
-toujours assez. Non-seulement Mme Michaud est rebelle aux lois les plus
-paternelles de l'orthographe, mais elle a le malheur d'écorcher autant
-de mots qu'elle en prononce. C'est une infirmité dont son mari ne
-s'est jamais aperçu, et pour cause; son frère y est si bien accoutumé
-qu'il ne s'en aperçoit plus. Heureusement, elle parle si vite, qu'on
-a rarement le temps de l'entendre; elle conte vingt choses à la fois,
-sans lien, sans ordre, sans transition: elle ne sait le plus souvent ni
-ce qu'elle dit, ni ce qu'elle fait, ni ce qu'elle veut, bonne femme du
-reste, et qui se serait ruinée vingt fois sans l'autorité de son frère.
-Tantôt prodigue, tantôt avare; aujourd'hui payant sans marchander,
-demain marchandant sans payer; allumant un billet de cent francs pour
-ramasser un sou, et querellant toute la maison pour une allumette:
-refusant du pain à un pauvre, parce que la mendicité est interdite,
-et jetant un louis à un chien affamé qui cherche des os dans un tas;
-pleine de respect pour son frère et guettant toutes les occasions de
-le faire enrager; passionnément dévouée à sa nièce, et pressée de s'en
-défaire par un mariage: telle était, au mois de juin 1855, la sœur de
-M. de Guéblan et la tante de Mlle Victorine.
-
-On s'étonnera peut-être qu'un homme de grand sens comme M. de Guéblan
-ait confié son enfant à une institutrice aussi déraisonnable. Mais
-le marquis a trop d'affaires pour méditer le traité de Fénelon
-sur _l'Éducation des filles_, et d'ailleurs on doit un peu de
-condescendance à une parente qui personnifie en elle une dizaine de
-millions. Enfin, M. de Guéblan se persuade, à tort ou à raison, que
-le vrai précepteur d'une femme est son mari. Il sait que Victorine
-n'apprendra pas au château tout ce qu'elle devrait savoir, mais il est
-sûr qu'elle ne saura rien de ce qu'elle doit ignorer. Plein de cette
-confiance, il dort sur les deux oreilles.
-
-Le fait est que Mme Michaud n'a donné à sa nièce que des maîtres de
-soixante ans sonnés; je n'excepte pas le maître de danse. De tous les
-auteurs qu'elle lui a permis, le plus dangereux est sir Valter Scott,
-traduit par Defauconpret. Elle y a joint _Numa Pompilius_ et les œuvres
-complètes de Florian, _la Case de l'Oncle Tom_, quelques-uns des petits
-chefs-d'œuvre de Dickens, cinq ou six volumes de Mme Cottin, et un
-choix des romans de chevalerie qui ont charmé l'enfance de Mme Michaud
-et qui n'attristent pas la jeunesse de Victorine.
-
-La belle héritière a seize ans tout au plus. C'est une enfant, mais une
-enfant de la plus belle venue, grande, bien faite, et dans le plein
-de ses charmes. Je confesse que ses joues sont un peu trop roses: sa
-figure ressemble à une pêche en septembre. Ses mains sont tout à fait
-rouges; mais l'écarlate des mains ne messied pas aux jeunes filles.
-Elle a les dents un peu trop courtes: c'est un genre de laideur que
-j'apprécierais assez. Sa bouche est moitié chair et moitié perle,
-un mélange charmant de pulpe transparente et de nacre étincelante:
-aimez-vous les grenades? Son pied n'est pas ce qu'on appelle un
-petit pied: une Chinoise n'en voudrait pas, et les mandarins lettrés
-n'écriraient pas des vers à sa louange; mais il est mince, cambré et
-d'une exquise élégance; la semelle de ses bottines a tout juste les
-dimensions d'un biscuit à la cuiller. Ne craignez pas que Victorine
-atteigne jamais les proportions colossales de sa terrible tante: elle
-tient de sa mère, qui était blonde et délicate. Lorsqu'on veut savoir
-combien durera la beauté d'une fille, il est prudent de regarder le
-portrait de sa mère.
-
-Cette enfant, fort séduisante par le dehors, est pourvue d'une âme
-inexplicable. Elle parle rarement, peut-être parce qu'on ne la
-questionne jamais. Son père n'a pas le temps de causer avec elle, et
-Mme Michaud, qui cause avec tout le monde, se fait toujours la part du
-lion. Les hommes qui viennent au château sont trop de leur siècle pour
-s'amuser à déchiffrer l'esprit d'une petite fille. Enfin, elle n'a pas
-d'amies de pension, n'ayant jamais été mise en pension. On la croit
-un peu sotte, parce qu'elle a contracté l'habitude du silence; mais
-son cœur chante en dedans. Une jeune fille qui se tait est comme une
-volière dont les portes sont fermées. Approchez-vous tout près, vous
-n'entendez rien. Appliquez votre oreille à la porte, pas un murmure.
-Ouvrez! il s'élève un concert de gazouillements frais et sonores qui
-remplit les airs et monte jusqu'au ciel. Lorsque Victorine s'en allait
-dans le parc, un livre à la main, sous l'escorte de sa femme de chambre
-ou du vieux Perrochon, Mme Michaud murmurait en la suivant des yeux:
-«Pauvre petite! elle ne dit rien, mais je veux que le loup me croque
-si elle en pense davantage.» Mme Michaud ne soupçonnait pas que sa
-nièce, à force de lire dans les livres et en elle-même, se substituait
-à l'héroïne de tous ses romans, et qu'elle avait déjà couru plus
-d'aventures que la belle Angélique et Mme de Longueville.
-
-Le jour où commence cette histoire, M. de Guéblan courait à Lisieux
-pour se reposer d'un voyage à Nantua. Mme Michaud était sortie
-comme une flèche en disant: «J'ai de l'argent mignon, j'ai touché
-le dividende de mes actions des Quatre-Canaux; je vais me commander
-un buste à Paris!» Victorine, suivie de Perrochon, mais à distance
-respectueuse, s'était avancée jusqu'à l'extrémité du parc, vers le
-boulevard extérieur, dans un endroit où le mur est remplacé par un
-saut-de-loup large de quatre mètres. Elle s'était assise, comme une
-héroïne de roman, à l'ombre d'un vieil arbre, célèbre dans les chansons
-du XVe siècle sous le nom du _Chêne rond_:
-
- Le seigneur tient sa justice
- Sous le chêne rond:
- Répondez sans artifice.
- Tout rond, rond, rond!
-
- On y boit et on y mange
- Sous le chêne rond;
- On y danse le dimanche
- En rond, rond, rond!
-
-Je vous fais grâce des autres couplets. La romance en a neuf fois
-neuf, tous aussi poétiques et aussi richement rimés. Mlle de Guéblan
-tira de sa poche un petit livre à tranche rouge relié aux armes de sa
-famille, et intitulé _Histoire véridique des adventures merveilleuses
-de l'incomparable Atalante_.
-
-Elle chercha le signet, et reprit sa lecture au point où elle l'avait
-laissée la veille:
-
-«Or sachiés que la saige et subtive princesse fut requise en mariaige
-par le filz puîné du roi des Daces et par le caliphe de Schiraz.»
-Pauvre moi! dit Victorine. Je voudrais bien ne choisir ni l'un ni
-l'autre. Mais que dirait la reine du pays de Michaud? Elle poursuivit:
-«Et moult se douloyt la belle Atalante, et n'avoit nul soulas en ce
-monde, d'autant que le caliphe estoit d'estrange visaige, car il
-avoit le nez court et large et les oreilles si tres-grandes comme les
-mamielles d'ung vau.» Bon! fit-elle: M. Lefébure, le candidat de mon
-père! Voyons l'autre: «Et le prince des Daces estoit chétif de son
-corps et pasle de son visaige, comme qui auroit eaue et non sang dans
-les venes.» Eh mais! il ne ressemble pas médiocrement à M. de Marsal,
-le protégé de ma tante. Écoutons un peu ce qui en arriva: «A tant
-commencèrent les joustes, et devoient ces deux seigneurs courir l'ung
-contre l'aultre à qui auroit la princesse. Et lors la princesse et
-plusieurs aultres dames furent montées sur eschafaulx moult noblement
-parées de drap battu en or, perles et pierres pretieuses. Mais devant
-que les princes rivaulx ne vinssent aux mains, entra dans la lice un
-chevalier richement aorné, et de blanc tout couvert, lequel leur dit:
-«Point ne mettez vos lances en arroy que je ne vous aye défaicts l'ung
-et l'aultre, et bouttés en terre tout à plat.» Et ce disant, sa voix
-estoit si rude que chevaliers et chevaulx tressaillirent de grand'peur;
-mais non la princesse. Et incontinent le chevalier aux blanches armes
-courut sus au caliphe de Schiraz, et du premier poindre qu'il fit à
-son chevau, il le ferit de telle force que le paoure caliphe ne sceut
-si il estoit jour ou nuyt. Ce que voyant le chevalier se tourna contre
-le prince des Daces en reboutant son espée au fourel, et le print
-parmy le corps et le tira hors de son chevau, et le jeta si roidement
-encontre la terre que peu faillist que il ne lui crevast son cueur ou
-son ventre. Et les dames battirent des mains; et leur sembloit-il que
-le chevalier aux blanches armes fust aussi beau que l'archange Gabriel.
-Lors vint le noble chevalier vers l'eschafaulz des dames, et mit un
-genouil en terre devant la belle Atalante, disant: «Dame, je suis le
-prince de Fer; et, comme au feu le fer se laisse fondre, ainsi faict
-mon cueur à la flamme de vos yeux.»
-
-Atalante--je veux dire Victorine--continua sa lecture en fermant les
-yeux. La journée était lourde; et la chaleur de juin se glissait en
-rampant sous les grands arbres du parc. La jolie lectrice touchait
-à cet instant délicieux où la veille et le sommeil, la rêverie et
-le rêve, le mensonge et la réalité semblent se donner la main. Elle
-voyait le gros M. Lefébure, avocat à la cour d'appel, emmaillotté dans
-une lourde cuirasse, sous laquelle passait un pan de robe noire, et
-coiffé d'une marmite dont les anses étaient figurées par ses oreilles.
-Un peu plus loin, M. le vicomte de Marsal, pâle et blême, faisait
-la plus piteuse grimace à travers la visière d'un casque empanaché.
-Elle apercevait aussi le prince de Fer, mais sans pouvoir découvrir sa
-figure, qu'il tenait obstinément cachée.
-
-«Ne le verrai-je donc jamais? demandait-elle. Il est temps qu'il se
-hâte, s'il veut me délivrer du calife Lefébure et du prince de Marsal.
-Je l'ai déjà bien assez attendu.»
-
-Et dans son demi-sommeil, elle murmurait le refrain d'une ronde
-paysanne qu'elle avait apprise dans son enfance:
-
- Ah! j'attends, j'attends, j'attends
- Attendrai-je encor longtemps?
-
-Tout à coup il lui sembla qu'une fusée passait devant ses yeux.
-Un grand jeune homme à barbe noire avait franchi d'un bond le
-saut-de-loup, et était venu tomber devant elle. Elle se leva en
-sursaut, tandis que Perrochon accourait de ses vieilles jambes. Sa
-première idée fut qu'il lui était enfin permis de voir la figure du
-prince de Fer. Elle balbutia quelques paroles incohérentes:
-
-«Prince.... mon père.... vos rivaux.... la reine du pays de Michaud....»
-
-Le jeune homme salua poliment et lui dit:
-
-«Pardonnez-moi, mademoiselle, d'entrer chez vous comme une bombe à
-Sébastopol. J'ai sonné un quart d'heure à une vieille grille qui est
-probablement condamnée, et, faute de pouvoir trouver la porte, j'ai
-pris au plus court. Je me nomme Daniel Fert et je viens pour faire le
-buste de Mme Michaud.»
-
-
-II
-
-J'ai connu, il y a treize ou quatorze ans, un petit Espagnol que ses
-parents avaient envoyé à l'institution M***. C'est la mieux disciplinée
-de toutes les maisons qui entourent le lycée Charlemagne. Aucun livre
-nouveau n'y pénètre en contrebande; tout volume broché en jaune est
-sévèrement consigné à la porte; les élèves y lisent en récréation les
-tragédies de Racine les moins légères, et les oraisons funèbres de
-Bossuet les moins frivoles. Le jeune Madrilène s'ennuyait comme à la
-tâche, et effaçait les jours un à un sur son petit calendrier. Un de
-nos camarades, touché de sa peine, lui demanda:
-
-«Pourquoi le temps te semble-t-il si long? Est-ce ta famille que tu
-regrettes, ou simplement ta patrie?
-
---Ni l'une, ni l'autre, répondit l'enfant. J'ai commencé, dans un
-journal de Madrid, la lecture d'un roman admirable, et j'attends à
-retourner en Espagne pour en lire la fin. Dans trente mois et dix-sept
-jours!
-
---Et comment est-il intitulé, ton roman espagnol?
-
---_Los Tres Mosqueteros_, les Trois Mousquetaires.»
-
-Je ne sais pourquoi cette anecdote me revient en mémoire toutes les
-fois que je parle de Daniel Fert. C'est peut-être parce que Daniel
-ressemble à un mousquetaire égaré dans le XIXe siècle. Mettez ensemble
-la tournure de d'Artagnan, la fierté d'Athos, la vivacité d'Aramis, et
-un peu de la naïveté de Porthos, et vous aurez une idée assez exacte
-du jeune sculpteur. Sa personne haute et svelte a l'apparence d'un
-ressort d'acier; il a le jarret nerveux, le bras puissant, la taille
-cambrée, et la moustache en croc. Ses grands yeux bleus s'enchâssent
-dans deux orbites bronzées, sous des sourcils du plus beau noir. Son
-front large, saillant et poli, est couronné d'une ample chevelure
-admirablement plantée, qui se rejette en arrière comme la crinière d'un
-lion. Ajoutez un cou blanc comme l'ivoire, des dents nacrées, riantes,
-et qui semblent heureuses de vivre dans une jolie bouche; le nez long
-et mince de François Ier, des mains d'enfant, un pied de femme, voilà,
-je pense, un héros de roman assez présentable. Et pourtant ceci n'est
-pas un roman.
-
-Cet homme ainsi bâti est compatriote du petit vin d'Arbois, et fils
-d'un vigneron sans vignes qui travaillait à la journée. A quatre ans,
-Daniel courait pieds nus sur la route, glanant çà et là le fumier des
-chevaux et demandant un sou aux voyageurs de la diligence. A douze
-ans, il cassait des pierres comme un homme; à quinze, il maniait la
-serpe et portait la hotte en vendange. L'ambition le fit entrer chez
-un maître marbrier de Besançon, qui lui confia d'abord des dalles à
-polir, puis des épitaphes à graver, puis des monuments à sculpter. Il
-avait du goût et de l'adresse: on devina qu'il pourrait remporter le
-grand prix de Rome et illustrer son département. Le conseil général
-prouva sa munificence en l'envoyant à Paris avec une pension de 600
-francs. Il partit avec sa mère: son père venait de mourir. Mme Fert,
-vieille avant l'âge, comme toutes les femmes de la campagne, mais
-forte et patiente, se fit la ménagère de son fils. Daniel fut assidu à
-l'École des beaux-arts, et gagna quelque argent dans ses loisirs. Il
-faisait de l'art le matin, du métier le soir. Après avoir travaillé
-d'après l'académie, il dessinait des ornements ou ébauchait des sujets
-de pendule. En 1853, à l'âge de vingt-cinq ans, après deux entrées en
-loge, il renonça spontanément au grand prix, et renvoya les 600 francs
-qu'il recevait de Besançon. «Décidément, dit-il à sa mère, je suis trop
-grand pour me remettre à l'école; et, d'ailleurs, que deviendrais-tu
-sans moi?» Il était arrivé, non sans peine, à gagner sa vie, et il
-avait plus de talent que d'argent. Ses bustes et ses médaillons sont
-d'un travail fin et serré, qui rappelle la manière exquise de Pradier;
-ses compositions, qu'il eût exécutées en grand s'il avait été riche,
-et qu'il livrait, faute de mieux, aux marchands de bronze, sont
-toutes d'un jet hardi, qui procède du génie de David. Il travaillait
-passionnément; ce n'était ni pour l'argent ni pour la gloire, mais
-pour le plaisir de travailler. L'attachement de l'artiste pour son
-œuvre ne peut se comparer qu'à la tendresse maternelle: un père même
-ne sait pas aimer ainsi. Nous adorons de toute la chaleur de notre âme
-ces créatures vivantes qui sont sorties de nous. Mais, lorsque Daniel
-s'était rassasié de son ouvrage, il le donnait. Les marchands avaient
-bientôt fait de traiter avec lui: il ne faisait payer ni ses progrès,
-ni sa vogue, ni sa gloire naissante. La sagesse paysanne de Mme Fert
-luttait en vain contre cet esprit de détachement.
-
-Elle avait beau rappeler à son fils ses dettes à payer, les maladies
-à prévoir et les vacances qu'il s'adjugeait de temps en temps, car il
-travaillait par accès, comme tous ceux qui méritent le nom d'artiste.
-Un moulin peut moudre tous les jours, mais un cerveau qui essayerait
-d'en faire autant ne donnerait qu'une triste farine. Lorsque Daniel
-était à l'ouvrage, il ne se serait pas dérangé pour entendre chanter la
-statue de Memnon; mais lorsqu'il se trouvait dans une veine de plaisir,
-aucune puissance ne l'eût fait rentrer à l'atelier, pas même la faim
-qui a la réputation de chasser les loups hors des bois. Il n'avait
-qu'une habitude régulière, celle des exercices du corps. Il se faisait
-réveiller par son maître d'armes, et c'est au gymnase qu'il digérait
-son déjeuner: aussi était-il d'une force incroyable, et violent à
-proportion. Il est le dernier Français qui ait conservé l'habitude
-de jeter les gens par la fenêtre. Je me souviens du jour où il lança
-du premier étage un porteur d'eau qui avait répondu grossièrement à
-sa mère. Depuis cette époque, il n'a plus rencontré de fournisseurs
-impolis. Avec ses amis, et surtout avec sa mère, il est d'une douceur
-attendrissante. Il serre la bonne femme contre son cœur avec autant de
-précaution que s'il craignait de la casser. Il n'a jamais pu la décider
-à prendre une servante; mais, chaque fois qu'il a de l'argent, il lui
-achète une belle robe de droguet, un chapeau de paille d'Italie, ou
-quelques bouteilles d'anisette, qu'elle apprécie mieux.
-
-Lorsque Mme Michaud vint le chercher, il entrait dans une période de
-travail: il était temps! Depuis le commencement de mai, il s'était
-reposé sans débrider. Il avait complétement oublié qu'il devait payer
-au 15 juillet mille francs à son praticien, et deux cents à son
-propriétaire: on ne s'avise pas de tout. Mme Michaud, le livret de
-l'Exposition à la main, le trouva par delà le faubourg Saint-Honoré,
-au fond d'un jardin, dans une petite colonie d'artistes et de gens
-de lettres, qu'on appelle l'Enclos des Ternes. Daniel et sa mère
-occupaient un pavillon assez élégant entre Mme Noblet et Mme Persiani.
-Il fut un peu surpris, lui qui recevait peu de visites, de voir entrer
-cette grande femme échappée. Elle marcha droit à lui, et lui tendit une
-grosse main qu'il n'osa prendre. Il modelait, et il avait de la terre
-au bout des doigts.
-
-«Touchez-là, lui dit-elle; vous ne me connaissez pas, mais je vous
-connais. J'ai acheté le naufrage de Don Juan. Vous êtes un grand
-artiste.
-
---Mon naufrage de Don Juan? reprit Daniel encore tout ébahi.
-
---Oui, votre naufrage de Don Juan. Il est dans un de mes salons, sur
-la pendule. Mais ce n'est pas tout: il me faudrait mon buste pour ma
-nièce, qui va épouser M. Lefébure ou M. de Marsal, je ne sais pas
-lequel, mais bientôt. Combien me prendrez-vous?
-
---Douze ou quinze séances, madame.
-
---Ce n'est pas de l'argent, cela. Comment, douze séances! Mais je
-n'aurai jamais le temps. Où voulez-vous que je prenne douze séances?
-D'abord, vous demeurez trop loin. Quelle idée avez-vous eue de vous
-loger dans ce pays de sauvages? Il faudra que vous veniez chez moi.
-Deux mille francs, est-ce assez? Cela vous fera presque deux cents
-francs par jour. Comment me trouvez-vous? C'est en marbre que je veux
-être; les portraits en bronze sont trop tristes: on a l'air de vieux
-Romains. Vous prendrez un marbre bien propre, et vous le ferez porter
-au château. Je vous avertis que si vous ne me flattez pas énormément,
-je vous laisse votre portrait pour compte. Il ne faut pas que Victorine
-en fasse un épouvantail à moineaux.
-
---Madame, je crois pouvoir vous faire un beau buste qui sera
-ressemblant.
-
---Ne dites donc pas des sottises! S'il est ressemblant, il sera
-affreux. Je ressemble à la Bérézina, avec mes moustaches. C'est vous
-qui êtes beau! Que je vous voie un peu de profil! mais, mon cher
-monsieur, vous êtes tout bêtement magnifique! Moi qui me figurais les
-sculpteurs comme des maçons! Il faut absolument que vous veniez loger
-au château. Ma nièce est bien aussi; vous verrez. Je ferai prendre vos
-outils. Elle ne me ressemble pas, mais pas du tout, et c'est heureux.
-Je suis curieuse de savoir si vous serez de mon avis sur le mari. M.
-Lefébure est affreux: une hure de sanglier et des genoux énormes. Mais
-riche! voilà pourquoi mon frère en tient pour lui. M. de Marsal est
-mieux. Et puis, un beau nom! Je suis pour les beaux noms. Comme le
-vôtre est singulier! Fert! Fert! Pourquoi pas caillou? Vous me direz
-que quand on s'appelle Mme Michaud!... C'est précisément pour cela.
-Voici mon adresse: A la Folie-Sirguet, derrière les Gobelins. Il n'y a
-qu'un parc de ce côté-là: c'est le nôtre. Venez de bonne heure; nous
-avons quelques personnes à dîner, entre autres M. de Marsal. Ah çà,
-n'allez pas lui faire la cour! vous nous mettriez dans de beaux draps!
-Mais je suis folle: on ne se marie pas dans votre état. Est-ce dit? A
-ce soir.»
-
-Les chutes d'eau les plus renommées, depuis les cascatelles de Tivoli
-jusqu'à la cataracte du Niagara, seraient d'une lenteur ridicule si on
-les comparait au parlage torrentiel de Mme Michaud. Daniel se conduisit
-comme le voyageur surpris par la pluie: il s'enveloppa dans son silence
-comme dans un manteau. L'averse passée et Mme Michaud partie, il
-recueillit ses souvenirs et conclut qu'il avait trouvé l'occasion de
-gagner 1500 francs en quinze jours: il comptait 500 francs de marbre
-et de praticien. La figure de Mme Michaud ne lui déplaisait pas: la
-vie de château lui agréait fort, et il entrevoyait le moyen de payer
-délicieusement ses dettes.
-
-Il conta l'aventure à sa mère tout en s'habillant. «Voilà qui va bien,
-dit Mme Fert. Cette malheureuse échéance m'empêchait de dormir. Je
-t'enverrai demain la selle, les pains de terre, les ébauchoirs et
-tout le reste. Je passerai la revue de tes habits, je vérifierai les
-boutons, et je serrerai tout dans la grande malle; il faut que tu sois
-présentable. Ils ont peut-être l'habitude de jouer le soir, comme au
-château d'Arbois; tu auras des pourboires à donner aux domestiques:
-prends l'argent que nous avons à la maison et laisse-moi 50 francs:
-c'est assez pour moi. Tu sais que je n'ai jamais faim quand tu n'y es
-pas. Tâche d'avoir bientôt fini, et ne te laisse pas déranger. Mais
-surtout observe-toi: il y a une demoiselle dans la maison et tu es un
-grand fou.
-
---Ne craignez rien, maman, répondit Daniel. J'emporte 200 francs
-qui sont toute notre fortune, ou peu s'en faut. La petite chanson
-maigrelette de ces dix louis qui se poursuivent dans mon gousset me
-rendrait la raison si je pouvais la perdre. Pour un pauvre diable comme
-moi, une demoiselle riche n'est d'aucun sexe.»
-
-«Ainsi se partit le prince de Fer pour le royaume de l'incomparable
-Atalante.»
-
-Victorine ne supposa pas un instant qu'un jeune homme si beau et dont
-la mine était si fière, fût un simple artiste condamné à faire le buste
-de Mme Michaud. Elle construisit sur l'heure un petit roman tout aussi
-vraisemblable que le dernier qu'elle avait lu.
-
-«Assurément, pensait-elle, il est de grande naissance; il suffit de
-voir ses pieds et ses mains. Riche? il doit l'être aussi, pourvu qu'un
-enchanteur jaloux ou un tuteur malhonnête ne l'ait point dépossédé de
-l'héritage de ses pères. Au moins lui a-t-on laissé quelque château
-délabré sur les bords du Rhin ou sur un sommet des Pyrénées? un nid
-d'aigle est la seule demeure qui soit digne de lui. Où m'a-t-il
-rencontrée? Au bal, l'hiver dernier. Peut-être à l'ambassade d'Espagne!
-oui, je l'ai déjà vu, je le reconnais; c'est bien lui. Ma tante m'a
-emmenée à minuit comme Cendrillon: elle avait sa maudite migraine.
-Pauvre prince! Quel désespoir lorsqu'il s'est aperçu que j'étais
-partie! Depuis ce moment fatal, il m'a cherchée partout; il m'a
-demandée au ciel et à la terre: je vois bien qu'il a souffert. Hier
-enfin, le hasard ou plutôt sa bonne étoile, l'a conduit dans l'atelier
-d'un sculpteur. L'artiste était absent, il l'a attendu; ma tante est
-arrivée: qui ne devinerait le reste? Mais saura-t-il pousser la ruse
-jusqu'au bout? Comment déjouer la surveillance de ses rivaux? On verra
-bien que ce buste ne se fait pas. M. Lefébure a de l'esprit; M. de
-Marsal n'est sot qu'à moitié; et mon père qui va revenir! Certes, je
-puis l'aider à cacher son rang et sa fortune, moi qui suis un peu dans
-le secret; mais s'il fait des imprudences!»
-
-Elle craignait qu'en ôtant son pardessus, le bel inconnu ne découvrît
-une étoile de diamants.
-
-Daniel la suivit jusqu'au château en causant de choses indifférentes et
-en admirant par contenance la beauté des arbres du parc. Il ne fut pas
-aveugle à la beauté de Victorine, et il pensa chemin faisant qu'il lui
-ferait volontiers son buste pour rien, s'il avait de l'argent. Mais il
-se gourmanda bientôt d'une idée si intempestive, et les recommandations
-de sa mère lui revinrent en mémoire.
-
-Il trouva au pied du perron Mme Michaud qui descendait de voiture. «Par
-où diable êtes-vous passé?» lui demanda-t-elle. Il raconta comment il
-avait fait son entrée dans le domaine des Guéblan. «Sabre de bois!
-dit la bonne femme émerveillée, les chamois du Tyrol ne sautent pas
-mieux que vous. Cette histoire-là fera le bonheur de mon frère et le
-désespoir de M. Lefébure. On va vous installer chez vous. Perrochon,
-conduisez monsieur à la chambre verte. Tiens! vous coucherez entre les
-deux maris de Victorine: empêchez-les de se battre.» Daniel salua, et
-suivit Perrochon.
-
-«Hé bien! demanda Mme Michaud à sa nièce, comment trouves-tu mon
-sculpteur? C'est pour mon buste; une surprise que je me fais à
-moi-même. Nous commençons demain, dans le petit salon du bout. Avoue
-qu'il n'a pas l'air d'un artiste. Il est cent fois mieux que tous ces
-messieurs. La femme qu'il épousera pourra se vanter d'avoir un beau
-mari! Mais je te défends de le remarquer: si tu t'apercevais qu'il est
-joli garçon, je le mettrais proprement à la porte. Après tout, M. de
-Marsal n'est pas un magot.»
-
-«Ma tante serait-elle du complot?» pensa Victorine.
-
-Daniel prit possession d'une jolie chambre meublée avec la simplicité
-la plus élégante. La tenture était de perse vert clair à bouquets
-roses et blancs. Le lit, à colonnes torses, s'enfonçait dans une
-sorte d'alcôve formée par deux cabinets de toilette. Le secrétaire,
-la commode, les chaises et la fumeuse étaient tout bourgeoisement en
-palissandre, mais d'une forme heureuse et d'un travail irréprochable.
-La bibliothèque renfermait une cinquantaine de romans nouveaux et
-quelques-uns de ces bons livres sérieux qu'on aime à feuilleter le
-soir pour s'endormir. Le tapis avait été remplacé par une natte bien
-fraîche. La fenêtre s'ouvrait sur un horizon magnifique: c'était
-d'abord le parterre, puis le parc et ses hautes futaies, puis quelques
-jardins de blanchisseuses, tout fleuris de serviettes blanches et de
-camisoles gonflées par le vent; enfin Paris, les dômes du Panthéon
-et du Val-de-Grâce, et la vieille tour du collége Henri IV. Le jeune
-artiste se trouva si bien dans son nouveau domicile, qu'il regrettait
-déjà d'avoir à le quitter. Il se serait hâté lentement, suivant le
-précepte de Boileau, et il aurait traîné son buste jusqu'au mois
-d'octobre, sans la nécessité pressante de gagner quinze cents francs.
-Mais les quinze cents francs étaient indispensables, et il n'y avait
-pas de bonheur qui tînt contre ces quinze cents francs. Dans ces
-rêveries qui auraient étonné Victorine, il avança un fauteuil auprès de
-la fenêtre, regarda le paysage, songea au profil de Mme Michaud, ferma
-les yeux, et dormit du sommeil des athlètes jusqu'à la cloche du dîner.
-
-Il trouva une compagnie de vingt personnes assises dans le parterre sur
-des siéges de fer imitant le roseau. Mme Michaud n'était pas encore
-descendue: elle se poudrait. Il chercha dans cette foule un visage
-de connaissance, et ne trouva que Victorine: aussi courut-il à elle
-avec un empressement qui fut remarqué. Un homme dépaysé s'accroche à
-la personne qu'il connaît, comme un noyé à la perche. Victorine fut
-un peu troublée, d'autant plus qu'elle sentait tous les yeux braqués
-sur elle. Peu s'en fallut qu'elle ne dît à Daniel: «On nous épie,
-observez-vous.» Au second coup de cloche, Mme Michaud apparut avec
-trois volants d'Angleterre, et l'artiste respira plus librement. La
-reine du pays de Michaud lui demanda son bras, le mit à sa gauche,
-et ne lui dit pas quatre mots durant tout le dîner. L'autre voisine
-de Daniel était une douairière un peu sourde; aussi mangea-t-il sans
-distraction. On contait autour de lui les petits événements du faubourg
-Saint-Germain et les dernières nouvelles des châteaux: il laissait
-dire, et ne perdait pas un coup de dent. Sa seule étude fut de démêler
-M. Lefébure et M. de Marsal, ces deux prétendants que Mme Michaud lui
-avait annoncés. Il n'eut pas de peine à les reconnaître.
-
-M. Francisque Lefébure est le fils unique du célèbre avocat Pierre
-Lefébure, qui se fit connaître dans le procès Cadoudal. Le père, qui ne
-possédait rien en 1804, fut enrichi par les libéralités de la branche
-aînée et la clientèle du faubourg Saint-Germain. A l'avénement de
-Charles X, il refusa des lettres de noblesse et la pairie. Il légua à
-son fils 200 000 francs de rente, un talent médiocre, plus d'emphase
-que d'éloquence, et une laideur héréditaire. M. Lefébure, deuxième du
-nom, est un homme ramassé, rougeaud et sanguin; gros nez, gros yeux de
-myope et grosses lèvres, le cou d'un apoplectique, les épaules hautes,
-les bras courts, les jambes massives. S'il ne se rasait tous les jours,
-il aurait de la barbe jusque dans les yeux. Je dois dire qu'il est
-rare de rencontrer un homme plus soigneux de sa personne. Il surveille
-son corps comme un Italien surveille son ennemi. Il suit un régime
-sévère, se nourrit de viandes blanches, s'interdit les farineux et les
-sucreries, et porte une ceinture élastique. Il s'adonne aux travaux les
-plus violents et étudie passionnément la gymnastique, la boxe anglaise
-et française, le bâton, la canne, le sabre et l'épée: le tout pour
-conjurer l'embonpoint qui le menace, et pour ne point ressembler à son
-père, qui ressemblait à un muid. Les exercices auxquels il se livre par
-nécessité ont fini par lui devenir un plaisir, puis une gloire. Il met
-son point d'honneur dans ses talents physiques, et il fait meilleur
-marché de son mérite d'avocat que de ses capacités de boxeur. Du reste,
-galant homme, et beaucoup plus spirituel que la majorité des maîtres
-d'armes.
-
-M. de Marsal méprise la vigueur de M. Lefébure, qui méprise la
-faiblesse de M. de Marsal. S'il est vrai que chacun de nous soit soumis
-à une constellation, M. le vicomte de Marsal est né sous l'influence
-de la Voie lactée. Je n'exagère pas en affirmant qu'il est le plus
-blond des hommes, les Albinos exceptés. Sa personne pâle et maigrelette
-est de celles qui échappent aux maladies et à la vieillesse; la
-maladie ne sait pas où les prendre, et les années n'y marquent pas.
-Il a quarante ans sonnés, comme son rival, et cependant, si vous le
-rencontrez jamais, vous direz avec Mme Michaud: «Pauvre jeune homme!»
-Cette créature débile est capitaine de frégate et officier de la
-Légion d'honneur. M. de Marsal est entré à l'École navale à quatorze
-ans, et il a fait son chemin dans les ports. Sa seule expédition est
-un voyage autour du monde, voyage intéressant, peu dangereux, où il
-n'a pas rencontré d'autres ennemis que le mal de mer. Les pistolets
-qu'il avait achetés la veille de son départ n'ont pas été déchargés
-de 1840 à 1855. Cependant le jeune officier n'a pas perdu son temps
-en voyage: il a ramassé des coquilles. Sa collection est une des plus
-belles que nous ayons en France, et c'est la seule où l'on trouve
-_l'ostrea marsaliana_ de Hong-Kong, découverte et baptisée par M. de
-Marsal. Ce n'est pas l'invention de ce précieux coquillage qui a permis
-au capitaine de prétendre à la main de Mlle de Guéblan: il a d'autres
-titres. Son nom est un des plus anciens de la noblesse lorraine; la
-petite ville de Marsal, dans le département de la Meurthe, a appartenu
-longtemps à ses ancêtres. Les Marsal sont alliés aux La Rochefoucauld,
-aux Gramont, aux Montmorency, aux plus grandes familles du faubourg.
-Victorine prisait médiocrement ces avantages, et M. de Guéblan lui-même
-n'en faisait pas tout le cas qu'il aurait dû; mais Mme Michaud en était
-entichée. L'esprit de M. de Marsal n'était pas tout à fait à la hauteur
-de sa naissance, et, du côté de la fortune, il n'avait rien ou peu
-de chose. En revanche, son éducation était parfaite. Il avait cette
-politesse exquise et glacée qui distingue les officiers de marine. Car
-vous savez, je pense, que les loups de mer ont fait leur temps, que les
-marins ne jurent plus par mille sabords, et que le jour où l'étiquette
-sera bannie de tous les salons, elle se retrouvera à bord des navires
-de guerre.
-
-M. de Marsal, petit mangeur, et M. Lefébure, qui vivait de régime,
-observèrent, de leur côté, la figure du nouveau venu. Depuis quelque
-temps ils avaient cessé de s'observer l'un l'autre. Chacun d'eux
-croyait être sûr de l'emporter sur son rival. L'un comptait sur son
-nom, l'autre sur sa fortune. Le gentilhomme s'étayait solidement sur
-Mme Michaud; le bourgeois ne doutait point de l'appui de M. de Guéblan.
-Mais l'arrivée d'un intrus leur mit la puce à l'oreille. Ce beau jeune
-homme que personne ne connaissait, et que Mme Michaud semblait avoir
-tiré d'une boîte, leur semblait de figure et de taille à jouer le rôle
-du troisième larron. L'appétit pantagruélique de Daniel les rassura
-tout d'abord: on n'avait rien à craindre d'un homme qui dévorait si
-rustrement. Cependant Victorine, assise au milieu de la table, en face
-de sa tante, levait bien souvent les yeux sur l'étranger. D'un autre
-côté, la bonne tante était si fantasque que son protégé lui-même ne
-devait pas faire grand fond sur son amitié, et qu'il fallait s'attendre
-à tout. Au sortir de table, les deux prétendants se rapprochèrent
-instinctivement de Mme Michaud. Elle leur présenta Daniel. «Voici,
-dit-elle, un nouveau pensionnaire, M. Fert, l'auteur de ma pendule;
-il va faire ma tête. A propos, monsieur, demanda-t-elle à Daniel,
-avez-vous dit qu'on apportât le marbre?»
-
-Daniel ne put s'empêcher de sourire en répondant: «Oh! madame, pour le
-marbre, nous avons le temps.
-
---Comment! nous avons le temps! mais c'est une chose pressée. Je
-comptais commencer demain.»
-
-L'artiste apprit à son modèle qu'il faudrait d'abord faire son buste en
-terre, puis le mouler en plâtre, puis le réparer soigneusement avant de
-toucher au marbre.
-
-«Dieu! que c'est long!» dit Mme Michaud.
-
-«Il veut gagner du temps,» pensa Victorine, qui ne perdait pas un mot
-de la conversation. Là-dessus on prit le café.
-
-Il y avait cinq ou six jeunes femmes parmi les convives. M. de Marsal
-se mit au piano et joua une valse. Daniel dansa avec Mlle de Guéblan,
-et dansa bien.
-
-«J'en étais sûre, se dit-elle; mais il va se compromettre. Il n'y a pas
-un sculpteur qui sache danser ainsi.»
-
-La valse finie, Daniel prit la place de M. de Marsal, et joua un
-quadrille. Il était musicien médiocre, car il avait commencé tard.
-Cependant il jouait aussi bien que M. de Marsal. Mme Michaud dansait en
-face de sa nièce. A la chaîne des dames, elle lui serra la main et lui
-dit:
-
-«Entends-tu? Pour un homme qui casse du marbre à coups de marteau!...
-
---Décidément, pensa Victorine, ma tante est dans le secret.»
-
-A dix heures, une moitié de la compagnie se mit en route pour Paris, et
-les danseuses ne furent plus en nombre. On dressa deux tables de jeu.
-Daniel eut l'imprudence d'avouer qu'il jouait le whist et d'accepter
-une carte. Il se trouva le partenaire de M. Lefébure, contre M. de
-Marsal et M. Lerambert le banquier. M. Lerambert ne savait pas qu'il
-eût affaire à un artiste. Il demanda en mêlant les cartes:
-
-«La partie ordinaire, en cinq, un louis la fiche?»
-
-M. Lefébure répartit vivement:
-
-«C'est bien cher, pour un pauvre avocat.
-
---Oui, monsieur, dit Daniel, la partie ordinaire.»
-
-Victorine rougit jusqu'aux oreilles. Que penserait-on lorsqu'on verrait
-le prince de Fer tirer une longue bourse pleine de pièces d'or à
-l'effigie de son père? Elle s'avança vers lui et lui dit:
-
-«Monsieur Fert, je ne vous permets qu'un _rubber_, après quoi j'aurai
-besoin de vous.»
-
-Elle n'attendit pas longtemps. Daniel perdit triple et triple, et
-laissa ses dix louis sur la table. Il vida sa poche d'un air si
-détaché, que M. Lefébure et M. de Marsal échangèrent un regard rapide
-qui pouvait se traduire ainsi:
-
-«Il paraît qu'on gagne beaucoup d'argent à sculpter des pendules!»
-
-Mme Michaud ne s'aperçut de rien: elle jouait une _grande misère_ à la
-table voisine. Daniel s'en alla tout pensif, en songeant que, si on
-lui apportait sa selle et ses outils, il n'aurait pas de quoi payer la
-voiture. Victorine lui prit le bras et lui dit:
-
-«Monsieur, je suis honteuse de mon ignorance. Nous avons ici beaucoup
-de sculpture, bonne et mauvaise, et je ne sais pas distinguer le bien
-du mal. Voulez-vous me donner une leçon de critique, vous qui êtes du
-métier?» Elle comptait bien lui prouver qu'elle n'était pas sa dupe,
-et qu'elle ne l'avait jamais pris pour un sculpteur.
-
-Daniel était, comme la plupart des artistes, un critique tout à fait
-nul. Il savait reconnaître les belles choses, mais il était incapable
-de dire pourquoi elles étaient bonnes. Il parcourut docilement tous les
-salons du château, s'arrêtant à chaque bronze et à chaque marbre, et
-les jugeant d'un mot. Il disait: «Ceci est bien; cela est détestable.
-Voici de la sculpture amusante; voilà qui est bêtement fait. Ce groupe
-est d'un homme qui sait son métier; celui-là est d'un âne.
-
---Comment trouvez-vous cette figure: l'Enfant-Dieu?
-
---C'est gentillet.
-
---Et ce Philopœmen?
-
---C'est le chef-d'œuvre de la sculpture moderne.
-
---Pourquoi?
-
---Parce qu'on n'a encore rien fait de mieux.
-
---Ce Spartacus?
-
---Bonne composition; pauvre travail.
-
---Cette Pénélope?
-
---Bien, très-bien.
-
---Ce Don Juan?
-
---Médiocre.
-
---Comment, médiocre?
-
---Oui, sculpture vide et ratissée.
-
---Mais c'est de vous!
-
---Je le savais.
-
---Arrêtons-nous ici; je vous remercie de la leçon. Maintenant, monsieur
-l'artiste, je suis aussi savante que vous. Ma foi, poursuivit-elle en
-forme d'_aparté_, je suis curieuse de voir comment il s'y prendra pour
-ébaucher le buste de ma tante, et je fais vœu de ne pas manquer une
-séance.»
-
-Lorsqu'elle reparut appuyée sur le bras de Daniel, M. Lefébure et
-M. de Marsal se promirent de surveiller de près ce jeune intrus qui
-circonvenait la tante et qui vaguait en tête à tête avec la nièce. Mme
-Michaud quitta le boston et dit à intelligible voix: «Demain, après
-déjeuner, nous commencerons mon buste dans le salon que voici. Qui
-m'aimera y viendra.
-
---Madame...,» dirent les deux prétendants, tout d'une voix.
-
-Ce soir-là, Daniel trouva sa chambre moins belle, ses meubles moins
-élégants, et son lit moins confortable qu'il ne l'avait jugé à première
-vue. C'est que son gousset était vide. L'homme est ainsi bâti: point
-d'argent, point d'illusions. Voilà sans doute pourquoi les pauvres sont
-moins heureux que les riches.
-
-Le lendemain il se leva à huit heures et partit pour Paris avec sa
-montre et sa chaîne. Il se garda bien d'aller dire à sa mère comment
-il avait joué au whist et combien il avait perdu: un tel aveu ne
-lui aurait rien rapporté qu'une remontrance de dignité première. Il
-s'adressa de préférence à un commissionnaire du mont-de-piété, qui lui
-prêta 200 francs sans explication, sans reproches et sans conseils.
-D'ailleurs, à quoi servait une montre au château de Guéblan? Il y avait
-cinquante pendules et une horloge!
-
-Cette horloge sonnait midi lorsqu'on se mit à table pour le déjeuner.
-Les convives de la veille étaient partis, et il ne restait plus que les
-hôtes du château, c'est-à-dire les prétendants et Daniel. M. Lefébure
-déjeuna d'une tasse de thé; M. de Marsal mangea du bout des lèvres
-une tranche de saumon; Victorine becqueta une assiette de cerises; le
-sculpteur et le modèle s'abattirent résolûment sur un énorme pâté.
-Mme Michaud apprit à Daniel que ses outils étaient arrivés avec un
-horrible baquet rempli de terre grasse, et qu'on avait tout installé.
-Les deux rivaux étaient trop curieux de surveiller Daniel pour ne pas
-faire le sacrifice de leurs plaisirs quotidiens. En temps ordinaire,
-le capitaine pêchait à la ligne; l'avocat faisait des armes avec M. de
-Guéblan, ou s'amusait à tirer des pies.
-
-On fit un tour dans le parc avant la séance. Mme Michaud raconta à M.
-Lefébure le saut mémorable de Daniel. M. de Marsal s'amusa beaucoup de
-cette manière d'entrer sans être annoncé.
-
-«Je crois, dit-il, que maître Lefébure a trouvé son maître.
-
---Je ne me fais pas gloire de sauter les fossés, répondit l'avocat. Si
-habile que nous soyons à ce genre d'exercice, il y a toujours un petit
-animal qui y est plus fort que nous.
-
---Comment l'appelez-vous? demanda Mme Michaud.
-
---Le kangourou. Je vous en montrerai un au Jardin des Plantes.
-
---Je ne l'ai pas fait par gloire, reprit naïvement Daniel, mais parce
-que je ne trouvais pas la porte.
-
---Tirez-vous l'épée, monsieur?
-
---Oui, monsieur, et vous?
-
---Depuis quinze ans, chez les Lozès.
-
---Moi, dans mon atelier, avec un ancien prévôt de Gâtechair. Nous ne
-sommes pas de la même école.
-
---Comment! monsieur, vous faites des armes? dit Victorine. Mais papa
-vous adorera!»
-
-On reprit le chemin du château. Mme Michaud dit à Daniel:
-
-«Cela ne vous contrarie pas que j'aie invité ces messieurs à nos
-séances?
-
---Non, madame, pourvu qu'ils ne vous empêchent pas de poser. Quant à
-moi, je travaillerais au bruit du canon.
-
---Ne craignez rien, je me tiendrai tranquille comme un anabaptiste.
-Observez bien ces deux amoureux: ils vous donneront la comédie. Comment
-trouvez-vous l'avocat?
-
---Je le trouve gros.
-
---Pauvre homme! Il fait tout ce qu'il peut pour maigrir, excepté de
-boire du vinaigre. Et le capitaine?
-
---Mince, bien mince.
-
---Oui, je me demande toujours comment les coups de vent ne l'ont pas
-emporté. Il fallait qu'il eût des pierres dans ses poches. Lequel
-choisiriez-vous si vous étiez femme?
-
---Je crois que je demanderais quelques années de réflexion.
-
---Malheureux! Ne dites pas cela à Victorine; voilà plus de six mois
-qu'elle réfléchit. Vous devez trouver un peu singulier que nous ayons
-agréé deux prétendants à la fois; c'est une idée à moi. Mon frère
-ne voulait pas démordre de son avocat; moi, je me cramponnais à mon
-gentilhomme. J'ai dit: «Invitons-les tous deux, Victorine choisira.»
-Je ne sais pas si elle a des préférences; en tout cas, elle les cache
-bien. Si vous devenez son ami, vous tâcherez de lui tirer son secret.
-C'est une mangeuse de livres, une barbouilleuse de cahiers; elle
-lit tous les jours, elle écrit tous les soirs; je saurais bientôt ce
-qu'elle pense, si j'étais petit papier.»
-
-Tous ceux qui ont posé pour un portrait savent que la première séance
-est presque toujours dépensée à choisir la pose, à ménager la lumière
-et à préparer le travail des jours suivants. La coiffure de Mme Michaud
-ne prit pas moins de deux heures. La digne femme avait rêvé un buste
-rococo avec une coiffure Pompadour. Daniel trouvait qu'elle avait une
-tête romaine, le masque énorme, le front étroit, la tête petite. Il
-laissa la femme de chambre s'exténuer à faire et à défaire un édifice
-impossible, sur lequel chacun disait son mot. Puis il demanda la
-permission d'essayer à son tour; il releva ses manches et fit à son
-modèle une admirable coiffure de camée; ce fut l'affaire de quelques
-coups de peigne. La femme de chambre laissa tomber ses bras en signe
-de stupéfaction; Mme Michaud se regardait dans la glace sans se
-reconnaître, et prétendait qu'on lui avait mis une tête neuve comme à
-une poupée: les prétendants murmuraient à voix basse le nom d'artiste
-capillaire, et Victorine disait en elle-même: «Il faut convenir qu'il
-est bon coiffeur, mais quant à la sculpture....»
-
-Daniel se mit à ébaucher son buste, et c'est alors que le travail
-devint difficile. Dans ces jours du mois d'avril où le vent saute à
-chaque instant de l'est à l'ouest, du nord au midi, les girouettes
-ne tournent pas aussi vite que la tête de Mme Michaud. «Mobile
-comme l'onde,» est un mot qui peindrait imparfaitement l'agitation
-perpétuelle de toute sa personne. Elle trouvait que c'était beaucoup de
-rester assise, et elle se consolait de cette immobilité partielle en
-parlant à droite et à gauche, à tort et à travers, en interpellant un à
-un tous ceux qui l'entouraient, en imitant le télégraphe avec ses bras,
-et en battant la mesure avec ses pieds. Aussi fut-elle exténuée après
-une heure de cet exercice: il fallut lever la séance. Daniel avait
-dépensé plus de patience en soixante minutes qu'un santon en soixante
-ans; le buste n'était pas ébauché.
-
-«Je l'avais prédit, pensa Victorine.
-
---Ouf! dit Mme Michaud, et d'une! Encore onze séances, et nous aurons
-fini.»
-
-Daniel n'osa pas lui dire que si les séances ressemblaient toutes à la
-première, il en faudrait plus de cent.
-
-Ce singulier travail dura jusqu'à la fin de juin: le buste n'avait pas
-figure humaine. Mme Michaud soupçonna, au bout d'un certain temps,
-que l'artiste était peut-être un peu dérangé par la compagnie. Elle
-fit part de ses réflexions à Victorine; mais Victorine ne voulut pas
-entendre de cette oreille-là. Elle était sûre que le bel inconnu
-ne connaissait rien à la sculpture, et elle l'aidait de son mieux à
-cacher son ignorance. «Que deviendrions-nous, pensait-elle, s'il était
-contraint d'avouer la vérité?» Elle se faisait un devoir de déranger
-sa tante, d'interrompre Daniel et d'abréger les séances. Le pauvre
-artiste songeait avec terreur à l'échéance du 15 juillet, et maudissait
-cordialement tous les importuns, sans excepter Victorine.
-
-Ce qui étonnait un peu l'incomparable Atalante, c'était le silence
-obstiné de son amant. «Hélas! se disait-elle, à quoi nous serviront
-toutes ses ruses et les miennes, s'il ne se décide pas à me dire qu'il
-m'aime? A-t-il peur de s'ouvrir à moi? Je garderai si bien son secret!»
-Quelquefois, pour le piquer de jalousie, elle affectait de bien traiter
-M. Lefébure ou M. de Marsal: elle devenait coquette pour l'amour de
-lui! Ces caprices de jeune fille causaient de grandes révolutions
-dans le château. M. de Marsal écrivait des lettres triomphantes à sa
-famille; M. Lefébure songeait à faire ses malles; Mme Michaud achetait
-une calèche neuve en signe de joie; Daniel seul ne s'apercevait de
-rien. Le lendemain, la roue avait tourné: M. de Marsal était lugubre;
-M. Lefébure était bruyant; Mme Michaud était si inquiète, qu'elle ne
-tenait plus sur sa chaise, et Daniel voyait surgir des chaînes de
-montagnes entre lui et ses quinze cents francs.
-
-«Qu'attend-il pour se déclarer?» disait Victorine. Elle avait soin de
-défaire tous les bouquets que le jardinier apportait dans sa chambre,
-et elle les froissait avec dépit, après s'être assurée qu'ils ne
-contenaient point de billet. La nuit, elle passait des heures à sa
-fenêtre, dans l'attente d'une sérénade. Si une gondole était venue par
-terre jusqu'au grand escalier du château; si elle en avait vu descendre
-deux rebecs, un hautbois et une viole d'amour; si des négrillons, vêtus
-de satin rouge, avaient servi devant elle une collation de fruits
-d'Italie et quelques bassins d'oranges de la Chine, un tel phénomène
-l'aurait moins étonnée que le silence miraculeux de Daniel.
-
-Un soir, entre onze heures et minuit, par un temps doux et amoureux,
-elle entendit une magnifique voix de basse qui chantait dans les allées
-du parterre. Elle était trop éloignée pour distinguer les paroles; mais
-la musique, qu'elle ne connaissait pas, lui parut étrangement rêveuse
-et mélancolique. Elle se penchait derrière ses jalousies pour écouter
-d'un peu plus près, lorsque Mme Michaud entra dans sa chambre.
-
-Daniel, bien convaincu que tout dormait dans le château, se promenait
-en fumant un cigare, et chantait, entre chaque bouffée, un couplet des
-_Plaies d'Égypte_. C'est une complainte assez connue dans les ateliers
-de Paris.
-
- Sur des rivages humides
- Et peuplés de croco_dils_,
- Les Juifs gémissaient, et ils
- Bâtissaient des pyramides,
- Sans autre consolation
- Que de manger des oignons.
-
-Victorine n'avait entendu de ce couplet qu'un son vague et délicieux.
-
- Sachez que les crocodiles
- Sont de féroces lézards,
- Plus grands que le pont des Arts,
- Qui mangeaient les Juifs par mille.
- Les oignons, dans ces malheurs,
- Leur tiraient encor des pleurs.
-
-«Pour le coup! murmura-t-elle, j'ai bien entendu. Il a dit: Malheurs et
-pleurs. Enfin! Mais pourquoi se tient-il si loin?»
-
-C'est alors que Mme Michaud entra dans la chambre. Victorine se mit
-à causer bruyamment avec sa tante, pour l'empêcher d'entendre la
-sérénade. L'écho seul profita des deux couplets suivants:
-
- Ce peuple rempli d'audace,
- Mais n'aimant pas à mourir,
- Aurait voulu déguerpir
- Pour aller vivre en Alsace;
- Mais pour s'en aller, d'abord
- Il fallait un passe-port.
-
- Un monarque légitime,
- Mais plein de perversité,
- Leur retenait leurs papiers:
- Il n'aura pas notre estime.
- Si vous ne savez son nom,
- C'était le roi Pharaon.
-
-Mme Michaud avait un peu de migraine. Elle dit à sa nièce: «Puisque
-tu ne dors pas, viens au jardin; le grand air me remettra.» Victorine
-se fit tirer l'oreille; cependant elle descendit, bien décidée à
-entraîner sa tante dans les avenues du parc où l'on n'entendait que les
-rossignols. Malheureusement, la brise apporta quelques notes égarées
-jusqu'aux oreilles de Mme Michaud.
-
-«Tiens! dit-elle, une sérénade!
-
---Je n'ai rien remarqué, ma tante.
-
---Est-ce que les oreilles me cornent? J'ai pourtant bien entendu. Là!
-Qu'est-ce que je te disais?
-
---Vous vous trompez, ma tante; c'est votre migraine.
-
---Non, ce n'est pas ma migraine! C'est.... mais oui! c'est la
-complainte de Fualdès.
-
---Allons-nous-en, ma tante; j'ai peur.
-
---Tu as peur de M. Fert! Mais il chante très-bien, s'il ne travaille
-guère! Si son ouvrage ressemblait à son ramage! Attends! Viens par
-ici, nous allons le surprendre.»
-
-Victorine tremblait comme une feuille de saule. Sa tante la conduisit,
-par des chemins détournés, à quarante pas du chanteur. La jeune fille
-toussa pour avertir Daniel. «Chut! dit Mme Michaud: écoutons.»
-
-Daniel, tranquille comme un dieu d'Homère, entonna le vingt-sixième
-couplet:
-
- Moïse rendit visite
- Au roi qui mourait de faim:
- Il faisait un dîner fin
- Avec quatre pommes cuites,
- Sans avoir même un misé-
- Rable de lièvre en civet.
-
-«Tu vois bien, dit Mme Michaud, que c'est la complainte de Fualdès!
-
---Quel bonheur! pensa Victorine, il a eu l'esprit de changer de
-chanson.»
-
-
-III
-
-Le lendemain, on attendait M. de Guéblan. Mme Michaud raconta à
-déjeuner qu'elle avait passé la nuit à écouter son artiste bien-aimé,
-qui chantait comme une sirène. Son récit fit ouvrir de grands yeux
-aux prétendants. Lorsqu'ils apprirent que Victorine avait été de la
-partie, leur surprise tourna à la stupéfaction, et ils se demandèrent
-quel rôle on leur faisait jouer. Ils n'avaient jamais eu une grande
-sympathie pour M. Fert, mais ils commençaient à le prendre sérieusement
-en aversion. Certes, Mme Michaud avait le droit de commander son
-buste à qui bon lui semblait, mais promener sa nièce nuitamment avec
-un jeune homme de trente ans au plus, ceci passait la plaisanterie.
-Ce sculpteur, après tout, n'était pas un aigle. Ses principaux
-chefs-d'œuvre étaient juchés sur des pendules; il travaillait depuis
-quinze jours à un malheureux buste sans parvenir à l'ébaucher. Sa
-conversation n'était rien moins que pétillante; il parlait peu, et
-l'esprit ne l'étouffait pas. Mme Michaud devrait bien se tenir en garde
-contre ses engouements d'une heure. Elle exposait les intérêts les plus
-sérieux de sa famille sur le tapis vert du paradoxe et du caprice:
-bref, il était temps que le marquis revînt au château.
-
-En attendant, tout le monde fut exact à l'heure de la séance.
-Daniel, passablement découragé, enleva pour la quinzième fois les
-linges humides qui recouvraient le buste informe de Mme Michaud. M.
-Lefébure et M. de Marsal le regardaient d'un air de pitié maussade et
-malveillante. Victorine, un peu troublée par l'attente de son père, se
-demandait avec anxiété comment le pauvre garçon sortirait de l'impasse
-où il s'était fourvoyé. Elle gourmandait sa tante et la rappelait
-par instants à la pose, mais elle avait soin de ne l'y pas laisser
-longtemps.
-
-«Êtes-vous en veine aujourd'hui? demanda Mme Michaud à Daniel. Les
-heures se suivent et ne se ressemblent pas. Hier soir, vous chantiez,
-et j'en étais fort aise. Eh bien! sculptez maintenant!
-
---Madame, reprit Daniel, je connais bien votre figure, je commence à
-vous savoir par cœur, et il me semble que je ferais beaucoup d'ouvrage
-en une heure, si vous pouviez poser seulement un peu.
-
---Soyez heureux; je ne dis plus rien, je ne connais plus personne,
-je pose!» dit la bonne femme en faisant une demi-culbute assise,
-accompagnée d'une grimace des plus originales, «et je supplie la
-galerie d'observer la loi du silence. Ah! si j'étais une jolie fille
-comme Victorine, vous auriez plus de cœur à l'ouvrage, artiste que vous
-êtes!
-
---Monsieur Lefébure, dit Victorine en épiant la physionomie de Daniel,
-croyez-vous qu'on devienne artiste par amour?
-
---Sans doute, mademoiselle; à une seule condition.
-
---Et laquelle?
-
---Bien peu de chose: dix ou douze ans de travail!
-
---Vous êtes un homme de prose: vous ne croyez pas à la puissance de
-l'amour.
-
---S'il y avait des incrédules, interrompit galamment M. de Marsal, vous
-n'auriez pas à prêcher longtemps pour les convertir.
-
---Capitaine, si vous me faites des compliments, je raisonnerai tout
-de travers. Où en étions-nous? Ma tante, tenez-vous droite. Je disais
-que l'amour peut faire des miracles. Exemple: Je suis la princesse....
-quelle princesse? la princesse Atalante, fille du roi de je ne sais où.
-Je me promène dans un carrosse attelé de quatre chevaux; non, de quatre
-licornes blanches: c'est plus rare et plus joli. Un berger, qui gardait
-ses brebis, me voit passer sur la route. Il s'éprend d'amour pour moi.
-Le lendemain, il me fait parvenir un sonnet.
-
---Par quelle voie, s'il vous plaît?
-
---Mais par la voie des airs, sous l'aile d'une colombe apprivoisée;
-cela se rencontre tous les jours. Or, le sonnet est admirable, donc
-l'amour a fait un poëte.
-
---Il a fait bien mieux, mademoiselle, reprit en riant M. Lefébure: il
-a enseigné la prosodie, l'orthographe et l'écriture à un homme qui
-ne savait que garder les moutons, et cela en un jour! sans parler
-des règles particulières du sonnet, qui sont fort compliquées, à ce
-que l'on assure. Je lisais dernièrement un petit poëme, rédigé par un
-dentiste....
-
---C'est bien; j'abandonne la poésie. Mais la peinture! Une jeune
-Italienne est aux mains d'un barbon, qui prétend l'épouser malgré
-elle. Un beau seigneur de la ville voisine s'introduit au château sous
-l'habit et le nom d'un peintre renommé; il n'a jamais manié le pinceau,
-mais l'amour conduit sa main: direz-vous encore que cela ne s'est
-jamais vu?
-
---A Dieu ne plaise! Mais je voudrais bien le voir. Le dessin est une
-orthographe qui ne s'enseigne pas en trente leçons; et, quant à la
-couleur, nous avons des membres de l'Institut qui n'ont jamais pu
-l'apprendre.
-
---Est-ce vrai, monsieur Fert?
-
---Oui, mademoiselle.
-
---Mais vous, qui êtes sculpteur, allez-vous mettre aussi la
-sculpture contre moi? Accordez-moi seulement qu'un homme du monde,
-un gentilhomme, qui n'a jamais manié vos ébauchoirs, peut, à force
-d'amour, pour se rapprocher de celle qu'il aime, faire.... un buste!
-
---Ma foi! mademoiselle, c'est une chose que j'aurais crue impossible il
-y a six mois.
-
---Et maintenant?
-
---Maintenant, je suis de votre avis: je crois aux miracles de l'amour.»
-
-Victorine se sentit pâlir; il lui sembla que tout son sang refluait
-vers le cœur.
-
-«Est-ce une histoire? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
-
---Pas trop longue, et je peux vous la raconter.»
-
-Mme Michaud se tenait tranquille par aventure; Daniel poussa vivement
-sa besogne, tout en suivant son récit avec une lenteur francomtoise.
-
-«Il y a six mois, dit-il, je terminais un groupe pour l'ambassadeur
-d'Espagne. Je reçus la visite d'un homme de mon pays et de mon âge, un
-camarade d'école, appelé Cambier. Il était venu à Paris pour écrire;
-mais il n'écrivait guère, ou il écrivait mal. Il rédigeait un journal
-appelé _la Feuille de Rose, l'Impartial de la parfumerie_, je ne sais
-plus au juste. Toujours est-il que le pauvre diable avait souvent
-besoin de cent sous. Il portait, au mois de janvier, une jaquette
-laine et coton de _la Belle-Jardinière_, avec un chapeau gris à poil
-hérissé. Il rencontra dans mon atelier une Juive appelée Coralie qui
-pose pour la tête et les mains. Elle est vraiment belle, et elle se
-conduit bien; elle demeure avec sa tante dans ces environs-ci, rue
-Mouffetard. Ce Cambier la regarda pendant une demi-heure comme un
-hébété; lorsqu'elle sortit, il me fit toute sorte de questions sur
-elle. Il n'avait jamais rien vu d'aussi beau; c'était la femme qu'il
-avait rêvée; il l'attendait depuis dix ans! Il me demanda son nom; il
-chercha son adresse sur l'ardoise où j'inscris mes modèles; il voulait
-la revoir à tout prix. Il était capable de la demander en mariage et de
-confondre deux misères en une. Je l'avertis qu'il serait probablement
-mal reçu, parce que la tante vivait de sa nièce et ne songeait pas à
-la marier. Alors il me supplia de la faire venir chez moi pour poser,
-quand même je n'en aurais pas besoin: le malheureux offrait de payer
-les séances! Je ne fis pas grande attention aux sottises qu'il dit; il
-avait l'air d'un fou. Les jours suivants je m'absentai régulièrement;
-je travaillais en ville. Lorsque je revins à l'atelier, je vis son nom
-écrit dix ou douze fois sur la porte. Notez que je suis aux Ternes
-et lui rue de l'Arbre-Sec. Enfin il me joignit. Il était allé voir
-Coralie, qui lui avait jeté la porte au nez. En me racontant sa visite,
-il pleurait. «Quel malheur, disait-il, que je ne sois pas sculpteur!
-elle viendrait chez moi, et je pourrais la regarder tout mon soûl.»
-Il me demanda quelques vieux outils à emprunter; je lui en donnai une
-poignée. Un mois après (c'était au milieu de février) il revint me
-voir. Vous auriez dit un autre homme; je ne le reconnaissais plus. Il
-avait l'œil vif, le visage animé, et il tendait le jarret en marchant;
-un peu plus, il aurait chanté. Par exemple, ce qui n'était pas changé,
-c'était sa jaquette et son chapeau. Il se remit à me parler de Coralie;
-il en était plus amoureux que jamais, et il espérait s'en faire aimer.
-Pour commencer, il avait fait son buste de mémoire, et il croyait avoir
-réussi. Il ne me laissa pas de repos que je n'eusse vu son ouvrage.
-Bon gré, mal gré, il fallut partir avec lui. L'omnibus du Roule nous
-mit au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec; c'est
-là qu'il demeurait, au-dessus de la fontaine, et bien au-dessus. Je
-n'ai pas compté les étages, mais il y en avait six ou sept. Le buste
-était placé sur une sorte de table de nuit. En ce temps-là je ne
-croyais pas aux miracles de l'amour, et j'étais aussi sceptique que M.
-Lefébure, car mon premier mot, dès qu'il eut ôté le linge, fut: «Ce
-n'est pas toi qui as fait cela!» Je vous jure, sans fausse modestie,
-que je donnerais de bon cœur tout ce que j'ai fait et tout ce que je
-ferai pour ce buste de Coralie. C'était quelque chose de naïf et de
-savant, de vigoureux et de passionné, qui rappelait certaines peintures
-d'Holbein, certains dessins d'Alber Durer, ou, si vous voulez,
-quelques-unes des plus belles sculptures du moyen âge. Le fait est
-que ce buste en terre rougeâtre répandait dans la mansarde comme une
-lumière de chef-d'œuvre. Je dis à l'artiste tout ce qui me passa par la
-tête; j'étais plus content que ceux qui découvrent une mine d'or. Il
-me remerciait, il m'embrassait, il était fou de joie: il voyait déjà le
-jour où Coralie viendrait dans son atelier. Je le priai de m'attendre
-le lendemain jusqu'à trois heures, et je revins avec M. David, M. Rude
-et M. Dumont. Les maîtres lui prirent la main et lui dirent qu'il était
-un grand artiste. Ils déclarèrent tous qu'il fallait mouler ce buste
-et le mettre à l'exposition. Je leur fis remarquer d'un coup d'œil le
-dénûment de cette chambre où il n'y avait pas trente francs pour le
-mouleur. Mon signe fut si bien compris, qu'après notre départ, Cambier
-trouva plus de cinq louis sur sa commode.
-
-«La tête un peu plus à gauche, madame, s'il vous plaît.
-
---Et ce chef-d'œuvre, qu'est-il devenu? demanda M. Lefébure. Le public
-ne l'a pas vu; les critiques d'art n'en ont rien dit!
-
---Hélas! monsieur, l'amour a fait comme les tigres, qui mangent
-volontiers leurs enfants. Huit jours après cette visite, je retournai
-chez Cambier. Il était debout devant sa maison, les pieds dans la
-neige fondue, et il fumait sa pipe d'un air morne en regardant la
-fontaine et les porteurs d'eau. Il me reconnut quand je lui eus frappé
-sur l'épaule. Je lui demandai ce qu'il faisait là. Il me répondit:
-«Tu vois, je m'amuse.--Et tes amours?--Ah! c'est vrai. Je suis allé
-chez Coralie avec mon buste sous le bras. C'est elle qui m'a ouvert
-la porte. Je lui ai conté ce que j'avais fait par amour pour elle, et
-ce que vous m'aviez tous dit, et que je serais un artiste, et qu'elle
-viendrait poser chez moi. Elle a répondu qu'elle se moquait bien de
-moi, que je l'ennuyais, et que je pouvais remporter mon plâtras. Je ne
-l'ai pas emporté bien loin; je l'ai cassé contre la borne.»
-
---Et Coralie est-elle mariée? demanda Mlle de Guéblan.
-
---Oui, mademoiselle, à un rémouleur qui gagne trois francs par jour.
-
---Quel bonheur! s'écria Mme Michaud.
-
---Comment? demanda toute l'assistance.
-
---Quel bonheur! mon buste! c'est moi; je suis frappante; je saute aux
-yeux! Ah! mon cher artiste, je veux aussi vous sauter au cou!»
-
-Et d'embrasser Daniel qui ne s'y attendait guère.
-
-Le buste n'était pas fini, tant s'en faut; mais il avait fait plus de
-progrès en deux heures qu'en toute une quinzaine. Mme Michaud avait
-posé sans le savoir, par pure distraction, en écoutant le récit de
-Daniel. L'artiste avait saisi l'occasion au vol, et son ouvrage, pour
-être improvisé, n'en était pas moins heureux. Tout le monde en convint,
-jusqu'à Victorine, qui ne pouvait croire ses yeux. Dans son trouble,
-elle dit à Daniel:
-
-«Ah! monsieur, vous avez bien prouvé que l'amour faisait des miracles!»
-
-Daniel pensa qu'elle faisait allusion à l'histoire de M. Cambier. Il
-se tenait les bras croisés devant son buste, et disait en lui-même:
-«Voilà une ébauche assez bien venue; reste à la finir sans la gâter.
-Nous sommes au 1er juillet, j'ai du temps devant moi. Si ces messieurs
-voulaient bien me laisser tranquille, le plâtre serait réparé dans
-quinze jours, et je pourrais demander quinze cents francs d'avance.»
-
-Qu'y a-t-il de vrai dans cette histoire? pensait Victorine. L'ambassade
-d'Espagne.... une fille qui demeure ici, avec sa tante.... un jeune
-homme de son âge et de son pays.... un chef-d'œuvre fait par amour....
-Qui est-ce qui épouse un rémouleur? Et par quel sortilége ce bloc de
-terre a-t-il pris la figure de Mme Michaud?»
-
-Le marquis avait annoncé qu'il reviendrait le 1er juillet pour l'heure
-du dîner, et quoiqu'il n'eût pas écrit depuis quatre jours, on
-connaissait si bien son exactitude mathématique, que son appartement
-était prêt et son couvert sur la table.
-
-Après la séance triomphale où le buste s'était ébauché par miracle,
-Daniel, radieux comme un soleil, courut au fumoir remplir son
-porte-cigares. La pendule de Don Juan marquait six heures dix minutes:
-on avait donc, avant de s'habiller, une bonne demi-heure de récréation.
-
-Pour revenir du fumoir au jardin, il fallait traverser la salle
-d'armes. C'était une grande pièce carrée, parquetée en sapin, non
-cirée, et tapissée d'armes de toute sorte. On y voyait côte à côte
-les épées de combat, aiguisées, graissées, toutes neuves et toutes
-brillantes, et les épées d'assaut, rouillées au contact des mains et
-ébréchées par les parades. M. de Guéblan n'aimait pas les fleurets,
-dont la souplesse et la légèreté rendent la main paresseuse.
-
-Daniel passait en chantonnant: il vit M. Lefébure en contemplation
-devant une panoplie. L'avocat n'avait digéré ni les succès du nouveau
-venu, ni la célèbre sérénade, ni ce baiser de nourrice que Mme Michaud
-venait d'appliquer si généreusement sur la figure de son sculpteur.
-Ajoutez que depuis quinze jours il n'avait pris aucun exercice. Le sang
-le tourmentait; il sentait des démangeaisons dans les mains, il était
-comme Mercure lorsqu'il rencontra Sosie. Il demandait au ciel un homme,
-un seul homme, un pauvre petit homme à qui il pût rompre les os. Dans
-ces dispositions philanthropiques, il caressait du regard les épées
-mouchetées et ces bonnes lames bien roides dont le bouton laisse un
-bleu sur le corps. Daniel lui apparut comme une victime envoyée par la
-Providence: qu'il serait doux de marbrer à tour de bras une poitrine
-si large et si appétissante! La victoire n'était pas douteuse: quinze
-ans de salle et une force reconnue! M. Lefébure répétait volontiers,
-avec une orgueilleuse modestie: «J'ai déjà rencontré trois amateurs
-plus forts que moi, lord Seymour, M. Legouvé et le marquis de Guéblan.»
-C'était dire assez élégamment: «Je ne crains personne, excepté les
-trois premiers tireurs de Paris.» Il éprouvait le besoin de donner une
-bonne leçon d'escrime à M. Fert. Il est toujours agréable de se montrer
-supérieur à l'homme qu'on n'aime pas, mais c'est double plaisir quand
-la démonstration peut se faire dans une salle d'armes.
-
-Le jeune artiste n'avait rien contre M. Lefébure. Il ne le trouvait
-pas beau, et il n'eût fait son portrait ni pour or ni pour argent; il
-l'avait trouvé importun pendant quinze jours, de deux heures à six;
-mais à cela près, il ne lui voulait que du bien. Il s'arrêta à causer
-avec lui, examina les armes, accepta un gant et une épée, et se laissa
-coiffer d'un masque avec la candeur innocente d'un agneau paré pour le
-sacrifice. Le belliqueux avocat se rua sur lui sans crier gare! et lui
-appliqua vingt coups de bouton en moins de temps que je n'en mets à le
-raconter: c'était une grêle. En poussant chaque botte, il murmurait
-intérieurement: «Tiens! tiens! tiens! voilà pour ta sculpture! voilà
-pour ta musique! voilà pour t'apprendre à voler comme un hanneton au
-milieu de mes amours et de mes affaires!»
-
-Daniel empochait les coups sans rompre, et chaque fois qu'il était
-touché, il disait conformément aux règles du jeu:
-
-«Touche--touche--touche!»
-
-Après cinq minutes de ce petit travail, M. Lefébure s'arrêta pour
-reprendre haleine et pour éponger son front qui ruisselait. Daniel
-n'avait ni plus chaud ni plus froid qu'au moment où il avait croisé
-le fer. Il regarda la figure pourpre de son adversaire, et dit en
-lui-même: «Maintenant, je sais ton jeu; tu ne me toucheras plus!»
-
-Le fait est que ce gros homme sanguin tirait fort mal. Sa furie
-française pouvait déconcerter un novice, et sa main était assez
-vite pour surprendre un maladroit; mais il se découvrait à chaque
-instant, il attaquait par des coupés, il ripostait avant de parer, il
-s'éblouissait lui-même, partait en aveugle, et ne voyait ni son fer ni
-le fer de l'adversaire. «A mon tour!» dit l'artiste.
-
-Il soutint de pied ferme un second assaut plus furieux que le premier,
-para, riposta, fit chaque chose en son temps, ne reçut pas un coup
-de bouton, et rendit avec usure le _gilet_ qu'on lui avait donné. M.
-Lefébure n'en voulut pas convenir. Dans l'escrime, comme dans tous les
-jeux, il y a de bons et de mauvais joueurs; il était joueur détestable.
-Au lieu de crier: «Touche!» lorsqu'il était touché, il disait en
-ripostant:
-
-«C'est au bras! au cou! à la cuisse! le fer a glissé! mauvais coup!
-manqué! Nous ne compterons pas celui-ci! A vous! Voilà ce qui s'appelle
-touché!
-
---Pardon, monsieur, reprit Daniel en ôtant son masque: il me semble que
-si votre fer était démoucheté, je n'aurais pas reçu une égratignure.
-
---Pas même à la première reprise? demanda M. Lefébure d'un ton
-goguenard. Cependant, soyons juste: la deuxième valait un peu mieux.
-Nous recommencerons tout à l'heure. Laissez-moi le temps de souffler.»
-
-Daniel n'était pas content. Cette mauvaise foi chez un galant homme le
-mettait hors de lui. Il aurait voulu une galerie. Il enrageait d'avoir
-raison. «Recommençons,» dit-il.
-
-Il s'anima si bien au jeu, que ce fut le tour de M. Lefébure d'être
-ébloui et de cligner des yeux. Daniel lui rendit fèves pour pois,
-et les coups de bouton partaient si gaillardement, qu'on eût dit le
-bouquet d'un feu d'artifice.
-
-«Ouf! dit M. Lefébure en jetant son épée sur une banquette: je crois,
-monsieur, que nous sommes de force.
-
---Ma foi! monsieur, reprit l'artiste avec une rondeur charmante, je
-croyais bien vous avoir battu.
-
---Comment! comment! j'ai gagné la première manche, la deuxième est
-nulle, et la troisième est à vous.
-
---Pardon; je ne savais pas que la deuxième fût nulle.
-
---Nulle, c'est-à-dire égale. Vous m'avez donné deux ou trois coups de
-bouton, et je me flatte de vous les avoir rendus.
-
---Eh bien, soit! dit Daniel exaspéré. Vous plaît-il de faire la belle?
-
---Aurons-nous le temps?»
-
-La porte de la salle de billard était ouverte, M. Lefébure y entra,
-regarda l'heure au cartel et revint en disant: «Il est moins vingt.»
-Pendant son absence, Daniel décrocha une épée de combat parfaitement
-aiguisée et il la substitua à celle de M. Lefébure. «Nous verrons
-bien!» dit-il en lui-même. Il poursuivit tout haut:
-
-«C'est l'affaire d'un instant; la belle en un coup, touche qui touche.
-Allons, monsieur, en garde!»
-
-M. Lefébure saisit son fer et courut comme un fou sur l'artiste, qui se
-tenait sévèrement en garde. Il jeta coup sur coup deux ou trois coupés,
-dont le dernier fouetta rudement l'avant-bras de Daniel. L'avocat
-abaissa aussitôt sa pointe.
-
-«N'ai-je pas touché? demanda-t-il poliment.
-
---Je ne crois pas, monsieur.
-
---Je croyais être bien sûr, monsieur.
-
---Vous vous êtes trompé, monsieur.
-
---C'est une étrange illusion, monsieur: j'aurais parié que je vous
-avais touché en pleine poitrine.
-
---Si vous en êtes sûr, monsieur....
-
---Parfaitement sûr, monsieur.
-
---Alors, comment se fait-il que je sois encore vivant, monsieur?
-
---Je ne comprends pas, monsieur.
-
---Veuillez regarder la pointe de votre épée.»
-
-M. Lefébure se sentit chanceler.
-
-«Nous ne tirerons plus ensemble, monsieur, dit-il aussitôt; vous avez
-fait là une terrible plaisanterie: vous m'avez exposé à vous tuer.
-
---Non, monsieur, j'étais sûr que vous ne me toucheriez pas.»
-
-Victorine, sa tante, M. de Marsal et le marquis de Guéblan étaient
-arrivés à la porte de la salle d'armes, et leur entrée empêcha la
-discussion de dégénérer en querelle.
-
-«Quel homme! pensait Victorine; c'est un preux échappé de quelque vieux
-roman.» Lorsque Daniel eut été présenté au marquis, elle s'approcha de
-lui et lui dit à l'oreille:
-
-«M. Daniel, je vous défends de risquer votre vie.
-
---Cette petite fille m'agace,» pensa le sculpteur.
-
-
-IV
-
-Pendant le dîner, le marquis étudia avec intérêt la figure de Daniel,
-M. Lefébure lui fit froide mine, M. de Marsal le regarda avec
-stupéfaction comme un enfant regarde les ombres chinoises; Mme Michaud
-célébra ses louanges sur tous les tons, et Victorine fut en extase
-devant lui. Quant au héros de la journée, il ne perdit pas un coup de
-dent.
-
-On se sépara deux heures plus tôt que de coutume. Un maître de maison
-qui rentre chez lui après une absence de quinze jours a cent questions
-à faire, et M. de Guéblan en avait mille à adresser à Mme Michaud.
-
-Victorine devinait bien qu'il serait parlé d'elle dans cette
-conférence. Elle ne se mit pas au lit; elle prit un livre, et ce
-qu'elle lut ne lui profita guère. M. Lefébure et M. de Marsal, ligués
-contre l'ennemi commun, cherchèrent ensemble les moyens de déjouer
-la politique de Daniel. Daniel se coucha bravement à dix heures, et
-dormit tout d'une étape jusqu'au lendemain matin.
-
-«Ma chère sœur, dit le marquis à Mme Michaud, j'ai fait ce que tu as
-voulu: j'ai ouvert un concours qui n'est pas sans danger, ni surtout
-sans ridicule, en agréant deux prétendants à la fois. Je ne vois pas
-que la question ait fait de grands progrès en mon absence. Où en
-sommes-nous? que dit Victorine?
-
---Toujours le même discours: elle ne dit rien; mais si elle a pour un
-centime d'entendement, elle choisira M. de Marsal. Je le lui disais
-encore il y a trois jours, et je vous le répéterai à tous les deux
-jusqu'à ce que vous l'ayez compris: on n'épouse pas un homme, mais un
-nom. Une femme va partout sans son mari; mais il faut, bon gré, mal
-gré, qu'elle traîne son nom après elle. Dans un salon, ceux qui la
-voient danser ne s'informent pas si son mari est grand ou petit; on
-dit: «Comment donc s'appelle cette jolie femme qui valse là-bas?» Le
-nom! mais il éclipse tout, toilette, fortune, beauté: c'est le plus
-grand luxe de la vie, parce qu'il n'est pas à la portée de tout le
-monde.
-
---Bah! on en fabrique tous les jours, et...
-
---Parce qu'on fait des bijoux en strass, faut-il jeter les diamants
-dans la rue? Tu ne sais pas tout ce qu'il y a de flatteur pour
-l'oreille dans un joli nom sonore et de bon aloi. Tu es blasé; il y a
-cinquante ans et quelques mois qu'on t'appelle marquis de Guéblan. Ah!
-si tu pouvais seulement, pour dix minutes, t'appeler Michaud! Dire que
-je suis bien née, tout comme toi, ta sœur de père et mère, et que je
-m'appellerai éternellement Mme Michaud! Je n'en veux pas à mon mari,
-Dieu ait son âme! J'ai vécu en paix avec lui, je l'ai aimé malgré son
-nom et tous ses autres défauts; mais, en bonne justice, ne pouvait-il
-pas emporter son Michaud dans l'autre monde? Enfin! poursuivit-elle
-avec un gros soupir, j'en ai pris mon parti, je me résigne, mais à une
-condition, c'est que Victorine ne s'appellera pas Michaud.
-
---Lefébure n'est pas un vilain nom, et, d'ailleurs....
-
---Lefébure, c'est Michaud. Tout nom qui n'est pas accompagné d'un
-titre, surmonté d'une couronne, flanqué d'un écusson, rentre dans la
-grande catégorie du Michaud! Il y a trente-sept millions de Michaud en
-France, et j'en suis! deux ou trois mille Guéblan, et Victorine en sera!
-
---Et pourquoi pas? Elle pourrait épouser M. Lefébure et s'appeler Mme
-de Guéblan. Je suis le dernier du nom; et le conseil du sceau des
-titres....
-
---Mauvais, mon frère, mauvais! M. Lefébure est connu par son nom dans
-tout Paris. La greffe ne prendrait pas, et le marquis Lefébure de
-Guéblan ne serait jamais que Lefébure. Marsal est un joli nom!»
-
-M. de Guéblan avait d'excellentes raisons pour repousser M. de
-Marsal. Il savait que le dernier rejeton d'un famille si ancienne ne
-consentirait à échanger son nom contre aucun autre, et le marquis
-désirait passionnément de n'être pas le dernier des Guéblan. Il se
-disait encore, en regardant du coin de l'œil la figure du capitaine,
-qu'en le mariant à Victorine, il se préparait une pâle et débile
-postérité. Enfin, il ne comptait pas aveuglément sur la fortune de
-sa sœur, quoiqu'il en eût gagné une bonne partie. Mme Michaud était
-capable de se remarier pour le plaisir de changer de nom; Victorine se
-mettait à l'abri de tous les caprices en épousant M. Lefébure.
-
-Ce dernier argument, que le marquis développa en toute franchise, amusa
-beaucoup Mme Michaud.
-
-«Tu es fou! dit-elle à son frère. Qui est-ce qui voudrait épouser une
-antiquité comme moi? Victorine aura tout. Combien veux-tu que je lui
-donne en mariage? Cent mille francs de rente? Elle n'aura plus besoin
-d'épouser M. Lefébure. Je comprends que ceux qui n'ont pas d'argent en
-cherchent; mais dès qu'on a le nécessaire, à quoi bon poursuivre le
-superflu? Le nécessaire, c'est cent mille francs de rente; Victorine ne
-mangera pas davantage: elle a les dents si petites! Je crois, du reste,
-qu'elle a une préférence pour M. de Marsal.
-
---Tu aurais dû me le dire en commençant, nous n'aurions pas discuté.
-Mais es-tu bien sûre?...
-
---Allons chez elle, elle n'est pas couchée, nous la confesserons à nous
-deux.»
-
-Victorine la silencieuse commençait à se lasser du rôle de personnage
-muet. Depuis qu'elle était sûre d'être aimée, la joie s'échappait par
-ses yeux. Le bonheur, longtemps renfermé dans les profondeurs de son
-âme, montait à ses lèvres; son amour était comme ces plantes aquatiques
-qui se tiennent cachées jusqu'au jour où elles vont fleurir à la
-surface de l'eau.
-
-Elle écouta d'un front radieux la petite exhortation de son père, qui
-la priait de nommer franchement celui qu'elle préférait.
-
-«Lefébure ou Marsal? choisis! ajouta Mme Michaud.
-
---Ni l'un ni l'autre, répondit-elle.
-
---Et pourquoi, ma nièce?
-
---Parce que je ne les aime pas, ma tante.
-
---Comme tu dis cela! Je ne te demande pas si tu es amoureuse d'un de
-ces messieurs; on se marie d'abord par amitié, l'amour vient ensuite.
-
---Je veux aimer mon mari d'avance.
-
---D'abord, cela n'est pas de bon ton. Je ne sais rien de choquant comme
-ces mariées qui raffolent de leur mari: elles ont l'air d'être à la
-noce! Quand j'ai épousé M. Michaud, je le connaissais, je l'estimais,
-je faisais le plus grand cas de son caractère, mais je ne l'aimais
-pas plus que l'empereur de la Chine. L'amour est un arbre qui croît
-lentement; il n'y a que la mauvaise herbe qui pousse vite.
-
---Chère tante, est-il aussi de bon ton qu'un mari épouse une femme sans
-l'aimer?
-
---Je n'ai pas dit cela, ne me prête pas de sottises!
-
---C'est qu'il me semble que ces messieurs ne m'aiment ni l'un ni
-l'autre.
-
---Comment!
-
---Oh! je ne m'y trompe pas. Je les ai bien étudiés, surtout depuis
-qu'on travaille au buste. Voici, en quelques mots, le résumé de mes
-observations.
-
---Nous écoutons.
-
---M. de Marsal est un homme bien né, bien élevé, d'un caractère doux,
-d'une humeur égale, et de manières fort agréables.
-
---Ah! s'écria triomphalement Mme Michaud.
-
---Attendez! M. Lefébure a l'esprit varié, vif et élégant, la voix
-belle, la parole émouvante, le geste noble et résolu.
-
---Eh! eh! murmura le marquis.
-
---Patience, mon père! L'un est blond, l'autre est brun; l'un est mince,
-l'autre est gros; l'un est pauvre, l'autre est riche: et cependant on
-croirait qu'ils sont un même homme, tant ils se ressemblent dans leurs
-façons avec moi. Ils me disent les mêmes fadeurs, comme s'ils les
-avaient apprises dans un manuel. Ils me regardent de la même façon;
-ils n'ont pas deux manières de m'approuver lorsque je parle. Si je
-leur souris, ils triomphent uniformément; si je leur fais la moue,
-ils courbent le front sous le poids d'une même douleur. On dirait
-qu'ils s'entendent pour faire tomber la conversation sur le chapitre
-du mariage, et chacun se met en frais d'éloquence pour prouver qu'il
-serait le meilleur des maris. Pour peu que je blâme l'indifférence,
-ils froncent le sourcil comme deux jaloux. Que je me prononce contre
-la jalousie, leurs deux visages revêtent simultanément une béate
-indifférence. Si ma tante disait un seul mot contre l'avarice, ils
-courraient faire des ricochets avec des pièces de quarante francs; si
-elle réprimandait la prodigalité, ils chercheraient des épingles sur le
-tapis! Ce n'est pas ainsi que l'on aime!
-
---Qu'en sais-tu?
-
---Je le sens là! Le cœur est clairvoyant, surtout à mon âge: il n'a pas
-les yeux fatigués! Si ces messieurs étaient amoureux de moi, quelque
-chose me le dirait, et, bon gré, mal gré, j'éprouverais au moins de la
-reconnaissance. Mais quand leurs attentions me laissent indifférente,
-c'est qu'elles ne s'adressent pas à moi, et que c'est à ma dot à les
-remercier.»
-
-M. de Guéblan fut moins frappé des paroles de sa fille que du ton
-dont elle parlait. Jamais il ne l'avait vue aussi animée. Il voulut
-l'examiner de plus près; il la prit par les deux mains, la tira de son
-fauteuil et l'assit doucement sur ses genoux.
-
-«Regarde-moi dans les yeux,» lui dit-il.
-
-Victorine éprouvait cette première transfiguration que l'amour heureux
-produit chez les jeunes filles: elle s'épanouissait.
-
-«Aimerais-tu quelqu'un?» lui demanda son père.
-
-Elle l'embrassa pour toute réponse.
-
-«Il est noble?
-
---Comme un roi.
-
---Riche?
-
---Comme ma tante.
-
---Beau?
-
---Comme toi, mon bon père; et brave, et fier, et spirituel comme toi!
-
---Nous le connaissons?
-
---Vous l'avez vu; mais vous ne le connaissez pas.
-
---Où l'as-tu rencontré?
-
---A l'ambassade d'Espagne, l'hiver dernier.
-
---Il y a un siècle!
-
---Oui; je suis restée six mois sans nouvelles.
-
---Il t'a oubliée?
-
---Non.
-
---Comment le sais-tu?
-
---J'en ai les preuves.
-
---Je ne te demande pas s'il t'a écrit: tu es ma fille.
-
---Oh! mon père!
-
---Qui est-ce donc? Dis-nous son nom!»
-
-Victorine eût été fort embarrassée de répondre. Mme Michaud dit au
-marquis: «Tu lui as fait peur; la voilà tout assotée. Laisse-moi seule
-avec elle, elle me dira son secret.»
-
-Je ne sais comment Victorine s'y prit pour ensorceler sa tante. Le fait
-est qu'elle ne lui dit pas son secret, et qu'elle l'enrôla dans une
-conspiration contre les prétendants. On se promit de leur prouver à
-eux-mêmes qu'ils n'avaient d'amour que pour la fortune de Mme Michaud.
-Victorine eut bientôt fait son siége; l'amour est un grand maître
-en stratégie. Séance tenante, elle découpa, dans un volume de la
-_Bibliothèque bleue_, la phrase suivante, qui fut mise sous enveloppe
-à l'adresse de M. Lefébure:
-
-«La dame et sa nièce se marièrent le même jour aux deux chevaliers
-qu'elles aimaient, et ceux qui se trouvèrent dans la chapelle du
-château virent deux belles cérémonies.»
-
-«Raisonnons, dit Mme Michaud. Quand le facteur lui apportera ce chiffon
-anonyme, il ne le jettera pas au feu: nous sommes en été. Il le lira.
-Que va-t-il penser? Premièrement, qu'on se moque de lui.... un mauvais
-plaisant.... un tour d'écolier. Quand j'ai dû épouser M. Michaud,
-mon père a reçu plus de vingt lettres anonymes: une entre autres où
-l'on affirmait que mon futur était marié à quatre femmes en Turquie!
-Ensuite, il se grattera la tête, et il se dira que je suis bien assez
-folle pour convoler en secondes noces, avec mes moustaches et mes
-cheveux gris. Si je me marie, la conséquence est nette: tu entres de
-plain-pied dans l'intéressante catégorie des filles sans dot. Ce gros
-Lefébure est bourgeois jusqu'aux os, très-coiffé de ses rentes, et
-incapable de t'épouser gratis. Je vois d'ici la grimace qu'il va faire.
-M. de Marsal t'épouserait quand même, lui! C'est un chevalier. Mais
-j'y songe: comment faire croire à l'avocat que j'ai un mari en tête?
-il ne me quitte pas d'une semelle! Il sait bien que nous n'avons pas
-eu quinze visites en quinze jours. Pour se marier il faut un mari.
-Trouve-moi un fantôme de mari! Attends! ce petit sculpteur!
-
---Oh! ma tante!
-
---Pourquoi? il est très-beau.
-
---Sans doute, mais....
-
---Il a du talent.
-
---J'en conviens, mais....
-
---Il a un nom absurde, mais un nom connu. C'est une noblesse cela! Ce
-que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des bourgeois.
-
---Mais songez donc, ma tante....
-
---Qu'il n'a pas le sou? Je suis assez riche pour deux! Après tout, ce
-mariage serait cent fois plus vraisemblable que celui de la comtesse de
-Pagny avec son intendant Thibaudeau. La marquise de Valin a bien épousé
-un petit ingénieur du port de Brest qui s'appelle Henrion! et Mme de
-Bougé! et Mme de Lansac! et Mme de La Rue!
-
---Oui, ma tante, mais quel rôle ferez-vous jouer à ce pauvre jeune
-homme!
-
---Le voilà bien malheureux! Je serai charmante avec lui; je lui ferai
-des compliments, je le promènerai avec moi dans le parc, et je lui
-servirai des ailes de poulet, tandis que je ferai manger les pilons à
-M. Lefébure. Du reste, il ne se doutera de rien, et mes attentions ne
-seront intelligibles que pour un homme prévenu.»
-
-Mme Michaud se chargea de rassurer le marquis sur l'amour mystérieux
-de sa fille. Elle le lui peignit, de confiance, comme un pur caprice
-d'imagination, un de ces rêves éveillés comme les jeunes cœurs en font
-souvent. Il n'y avait pas péril en la demeure: Victorine était en
-sûreté au château, loin du monde et des salons de Paris.
-
-La bonne tante, qui ne renonçait pas à son projet sur M. de Marsal,
-songea à se donner des auxiliaires. Elle fit venir de Paris Mme
-Lerambert avec son fils et sa fille, qui avait un million de dot.
-Elle comptait sur Mlle Lerambert pour faire une heureuse diversion en
-attirant sur elle les forces de l'ennemi. En même temps, elle manda
-par dépêche télégraphique la vieille Mlle de Marsal, personne de sens
-et d'esprit, sœur aînée et très-aînée de son candidat. Mlle de Marsal
-devait former la réserve et marcher à l'arrière-garde. Malheureusement
-elle mit une lenteur déplorable à quitter son petit château de
-Lunéville, à prendre congé de ses voisins et de ses chats, et à
-s'embarquer dans une berline de voyage. Elle avait si peu de confiance
-dans les chemins de fer, qu'elle voulut venir avec ses chevaux
-lorrains, braves bêtes d'ailleurs, et qui faisaient fièrement leurs dix
-lieues à la journée. Cette berline de renfort n'arriva pas avant le
-12 juillet, lorsque M. Lefébure était le poursuivant déclaré de Mlle
-Lerambert, et que Daniel, choyé tendrement par Mme Michaud, mettait la
-dernière main à son plâtre.
-
-L'artiste n'avait remarqué ni le refroidissement rapide de M. Lefébure,
-ni la joie que Victorine et sa tante en avaient éprouvée, ni ses
-attentions retournées vers la fille du banquier, ni le regret du
-marquis de Guéblan, ni le triomphe de M. de Marsal: il n'avait vu
-que son buste et l'échéance des quinze cents francs. Rien n'avait
-pu le distraire, pas même les regards de Victorine, qu'il n'avait
-pas rencontrés, et ses demi-mots, qu'il n'avait pas compris. Les
-attentions de Mme Michaud lui avaient été au cœur: il ne doutait pas
-qu'une personne si bienveillante ne lui accordât l'avance dont il avait
-besoin. Plein de cette confiance, il avait hâté sa besogne et achevé,
-en douze séances, une œuvre remarquable. Les artistes ne réussissent
-jamais mieux que sous le fouet de la nécessité: voilà pourquoi les
-millionnaires sont rarement de grands artistes. Ceux qui le voyaient
-travailler avec tant de cœur se disaient à l'oreille:
-
-«Comme il aime! On prétend que Phidias, lorsqu'il fit la Minerve
-d'ivoire et d'or, était amoureux de son modèle. Qui aurait pu prévoir
-que la première passion de Mme Michaud serait partagée par un si joli
-garçon? Il fera un mariage d'argent et un mariage d'amour.»
-
-Personne ne doutait qu'il ne fût sérieusement épris, excepté Victorine
-et M. de Marsal, qui avaient un autre bandeau sur les yeux. Mme Michaud
-elle-même commençait à s'effrayer de son ouvrage, et M. de Guéblan
-songeait à réprimander sa vénérable sœur.
-
-Mais c'est M. Lefébure qui riait sincèrement dans sa barbe. En voyant
-son ancien rival s'enferrer de plus en plus, il se félicitait d'être
-né homme d'esprit, et il se représentait déjà la piteuse mine du
-capitaine, le jour où Daniel et Mme Michaud marcheraient ensemble à
-l'autel. L'avocat n'avait pas gardé d'illusions sur la personne de
-Victorine. Depuis qu'il la savait sans dot, il la trouvait beaucoup
-moins belle que Mlle Lerambert. De son côté, la famille Lerambert
-appréciait hautement l'éloquence et la fortune de M. Lefébure.
-
-Le marquis, fort scandalisé de la conduite de son candidat, se sentait
-ramené par un instinct secret vers M. de Marsal. Il se repentait
-plus que jamais d'avoir mis sa fille au concours; il craignait que
-le bruit de cette aventure ne se répandît au faubourg Saint-Germain,
-et il sentait la nécessité de marier Victorine au plus tôt. Dans ces
-dispositions, il accueillit favorablement les avances du capitaine. Il
-se ménagea avec lui deux ou trois entretiens secrets: il lui ouvrit
-son cœur, et finit par aborder la question délicate du changement de
-nom. M. de Marsal ne se fit prier que de la bonne sorte; il se résigna
-à s'appeler Gaston de Marsal de Guéblan ou de Marsal-Guéblan, ou de
-Guéblan-Marsal, comme il plairait au marquis. Marché fait, il embrassa
-tendrement sa sœur, qui arrivait de Lunéville, et il lui conta les
-grandes nouvelles. Mlle de Marsal en pleura de joie, et dit: «J'arrive
-à point pour vous bénir. C'est pour cela, sans doute, que Mme Michaud
-m'appelait en toute hâte.»
-
-Le lendemain, 13 juillet, était un vendredi: jour deux fois de mauvais
-augure. Mlle de Marsal avait eu le temps de prendre langue et de savoir
-tout ce qui s'agitait dans la maison. Après le déjeuner, elle tira son
-frère à part et lui dit:
-
-«Quelle est la fortune personnelle de Mlle de Guéblan?
-
---Je ne sais pas. Rien, ou dix mille francs de rente.
-
---En bien né et acquis?
-
---Non, à la mort de son père. Pourquoi me demandes-tu cela? Tu sais
-bien qu'elle a la fortune de sa tante.
-
---De Mme Daniel Fert?
-
---Qu'est-ce que tu dis? de Mme Michaud!
-
---Mais, malheureux! tu ne sais donc pas?
-
---Quoi?
-
---Mme Michaud épouse le petit sculpteur. Tout le monde est dans le
-secret, excepté toi. Voilà pourquoi M. Lefébure s'est retiré.
-
---Miséricorde!»
-
-M. de Marsal sortit en courant: de sa vie il n'avait eu des couleurs
-aussi vives. Ses favoris, blonds comme du lin, semblaient roux. Il
-tomba dans Mme Michaud, qui le prit amicalement par le bras et lui dit:
-
-«Où courez-vous? Je vous fais prisonnier. J'ai bien des choses à vous
-conter. Vous vous êtes conduit comme un ange; M. Lefébure est une bête;
-je suis enchantée de l'arrivée de votre sœur, et vous aurez ma nièce.»
-
-Il regarda assez impoliment sa fidèle alliée et lui répondit d'un ton
-sec:
-
-«Je vous remercie, madame. Je crois qu'on trompe quelqu'un ici, et je
-tâcherai que la dupe ne soit pas moi.»
-
-Mme Michaud resta plantée sur les pieds: elle croyait voir un agneau
-déchaîné.
-
-Il lança un profond salut à la pauvre femme et courut à Daniel, qui se
-promenait avec le jeune M. Lerambert au bord de la pièce d'eau.
-
-«Monsieur le sculpteur, lui dit-il, il y a assez longtemps que vous
-vous moquez de moi, et je me crois obligé de vous dire que je n'aime ni
-les fourbes ni les intrigants.»
-
-M. Lerambert laissa tomber ses bras en signe de stupéfaction. Daniel
-regarda le capitaine comme un médecin de Bicêtre regarde un fou.
-
-«Est-ce à moi que vous parlez, monsieur?
-
---A vous-même.
-
---C'est moi qui suis un fourbe et un intrigant?...
-
---Et un impudent, si les autres mots ne suffisent pas pour que le
-portrait vous paraisse ressemblant.»
-
-Daniel se demanda un instant s'il jetterait le capitaine dans la pièce
-d'eau; mais réflexion faite, il tira ses gants de sa poche et les lui
-lança au visage.
-
-
-V
-
-Jamais on n'a vu d'affaire plus mal conduite que le duel de M. Fert et
-de M. de Marsal. Le capitaine n'avait pas touché une épée en sa vie, et
-ses pistolets, chargés en 1840, étaient encore tout neufs, comme vous
-savez. Daniel, exercé à toutes les armes, n'avait usé de ses talents
-que pour expulser un porteur d'eau par la fenêtre: personne n'était
-assez ennemi de soi-même pour lui chercher querelle. Le grand avantage
-de ceux qui savent se battre, c'est qu'ils ne se battent presque
-jamais. En revanche, les maladroits viennent souvent leur demander
-assistance et les choisir pour témoins de leurs faits d'armes. Mais
-Daniel vivait loin du monde, et il avait peu d'amis, tous artistes,
-confinés dans leur atelier, pacifiques par goût et par état. Aussi
-n'avait-il jamais paru sur le terrain, même en qualité de spectateur.
-
-M. de Marsal choisit pour témoins le jeune M. Lerambert et son ancien
-rival M. Lefébure. Mais l'avocat était trop prudent pour s'exposer à un
-mois de prison en cas de malheur: il se récusa sagement. M. Lerambert
-fils, étudiant en droit, fort jeune, presque enfant, se sentit grandi
-d'une coudée par le rôle tout nouveau auquel il était appelé. Il se
-chargea de trouver un second témoin parmi les innocents de son âge.
-Si vous l'aviez vu marcher, la redingote boutonnée jusqu'au cou, une
-main dans la poche, l'œil à demi voilé, le visage empreint d'un air de
-discrétion importante, vous n'auriez pas su vous empêcher de sourire,
-et vous auriez oublié que cet écolier allait jouer la vie de deux
-hommes.
-
-Le capitaine, outré de l'affront qu'il avait reçu, et plus encore
-de la ruine de ses espérances, était pressé d'en finir. Je ne crois
-pas qu'il souhaitât positivement la mort de Daniel, mais un coup de
-pistolet pouvait rompre le mariage de Mme Michaud et assurer cinq cent
-mille francs de rente à Victorine. L'artiste, de son coté, n'avait
-pas de temps à perdre: il avait signé un billet pour le 15, et son
-praticien, qui avait des ouvriers à payer, n'était pas en mesure
-d'attendre. Daniel employa la fin de la journée à terminer son buste. A
-six heures, il prévint Mme Michaud qu'il était forcé de dîner en ville,
-et il courut à Paris. Il comptait sur deux officiers de ses amis qui
-logeaient rue Saint-Paul, auprès de la caserne de l'_Ave-Maria_. Par
-malheur, il apprit, en arrivant chez eux, que le régiment était parti
-pour Lyon depuis quinze jours. Il se fit conduire au faubourg du Temple
-chez M. de Pibrac, ancien commandant de la garde royale, une des plus
-fines lames de 1816. Il le trouva au lit avec la goutte. En désespoir
-de cause, il revint à la rue de l'Ouest et aux ateliers de ses amis. Il
-en choisit deux pour leur vigueur et leur sang-froid plutôt que pour
-leur expérience. C'était un peintre et un graveur en médailles, aussi
-neufs que lui en matière de duel. Il les pria de rester chez eux toute
-la soirée, pour recevoir les témoins de M. de Marsal.
-
-Ces deux enfants l'attendaient dans un cabinet des _Frères Provençaux_;
-ils vivaient l'un et l'autre chez leurs parents, et ils craignaient
-de donner l'éveil à leur famille. Daniel leur apporta, à neuf heures,
-l'adresse de ses deux amis. Il rencontra dans l'escalier M. de Marsal
-qui descendait, et il échangea avec lui un salut de grande cérémonie.
-
-A dix heures du soir, les quatre témoins ouvrirent, rue de l'Ouest,
-une conférence vraiment singulière. Aucun d'eux ne connaissait
-les causes du duel. Ils savaient que M. de Marsal avait outragé
-en paroles M. Daniel Fert, qui l'avait outragé en action. Daniel
-lui-même ignorait les griefs que le capitaine pouvait avoir contre
-lui. Son ultimatum, rédigé par ses amis, sous sa dictée, n'était ni
-long, ni compliqué. «Je n'ai jamais rien eu contre M. de Marsal. Il
-m'a appelé _fourbe_, _intrigant_ et _impudent_, je ne sais pourquoi.
-Attaqué dans mon honneur, je lui ai jeté mon gant à la figure. S'il
-retire ce qu'il a dit, je regretterai ce que j'ai fait. Je désire que
-l'affaire soit vidée demain avant midi. Si j'ai le choix des armes, je
-demande l'épée.» M. de Marsal n'aurait pas eu de peine à trouver des
-témoins plus habiles que les siens. Il n'était pas de Paris, et il y
-connaissait peu de monde; mais il avait des témoins à choisir, soit au
-ministère, soit à l'hôtel de la marine militaire. Il se contenta de
-deux étudiants, pour n'avoir point de comptes à rendre. M. Lerambert
-prit la parole en disant:
-
-«Messieurs, M. Daniel Fert a jeté son gant à M. de Marsal; nous sommes
-chargés d'en demander raison.»
-
-Aucune des règles en usage ne fut observée: les témoins de Daniel
-ne savaient pas même le nom des témoins de M. de Marsal. Il ne fut
-question ni de Mme Michaud, ni de Victorine, ni des prétendues
-intrigues de Daniel, ni de la déception du capitaine. C'est ce que le
-capitaine avait voulu.
-
-Dans ces conditions, aucun arrangement n'était possible. M. de Marsal
-était exaspéré, comme tout homme indolent qui sort de son caractère.
-Daniel n'était pas fâché de lui donner une de ces leçons de politesse
-dont on se souvient au lit pendant six semaines: c'est dans cet esprit
-qu'il avait choisi l'épée. Les témoins, dont l'aîné n'avait pas trente
-ans, désiraient être témoins de quelque chose. Si vous voulez qu'une
-affaire s'arrange, ne choisissez jamais de jeunes témoins.
-
-La conférence ne dura pas plus d'une demi-heure: on a plus tôt fait de
-déclarer la guerre que de conclure la paix. Rendez-vous fut pris pour
-le lendemain, six heures du matin, au Petit-Montrouge. Vous trouvez
-au delà de ce village un bon nombre de carrières abandonnées, où l'on
-se bat plus tranquillement qu'au bois de Boulogne. Le choix des armes
-n'appartenait à personne, puisque les offenses étaient réciproques. On
-convint de tirer au sort sur le terrain. Au moment de prendre congé,
-M. Lerambert demanda à ses adversaires:
-
-«A propos, messieurs, avez-vous des armes?
-
---Non, monsieur; et vous?
-
---Nous n'en avons pas non plus.
-
---Il faudrait passer chez un armurier.
-
---Est-ce prudent? Si nous étions suivis! Je songe que nous pourrions en
-prendre au château de Guéblan. Ou plutôt, non: cela serait abuser de
-l'hospitalité du marquis. Il ne se consolerait jamais, si par malheur...
-
---Mon cher Édouard, lui dit son compagnon, M. de Marsal nous
-a dit qu'il avait des pistolets de combat. Ces messieurs les
-accepteraient-ils?
-
---Pourquoi pas? répliqua naïvement le peintre.
-
---S'ils sont bons, tant mieux pour le plus adroit; s'ils sont mauvais,
-on ne se fera pas de mal.
-
---Ils sont bons.
-
---Quant aux épées, n'en soyez pas en peine. M. Fert en a plusieurs dans
-son atelier.»
-
-Pendant cet entretien, Daniel descendait de voiture à l'entrée
-de l'enclos des Ternes. Il y venait régulièrement le jeudi et le
-dimanche, après dîner faire la partie de dominos de sa vieille mère, et
-s'informer si elle ne manquait de rien.
-
-«Je ne manque que de toi,» répondait invariablement la bonne femme.
-
-Ce soir-là elle ne l'attendait pas, puisqu'elle l'avait vu la veille.
-Elle s'était couchée à neuf heures, et elle dormait son premier somme,
-le seul bon chez les personnes de son âge. Daniel fit taire la sonnette
-du petit jardin, entra sans bruit dans son atelier, détacha une paire
-d'épées, essuya la poussière, fit ployer les lames et s'assura que les
-poignées étaient bien en main. Il enveloppa les deux armes dans une
-serge verte, et les porta discrètement au jardin. «Voilà, pensa-t-il,
-deux bonnes lancettes pour faire une saignée à M. de Marsal. Ma pauvre
-mère sera un peu effrayée quand je viendrai demain lui conter mon
-aventure. Bah!»
-
-Il allait s'éloigner; mais je ne sais quelle force le retint. Il
-chercha dans sa poche la double clef de la maison; il entra à pas de
-loup, et ne s'arrêta que devant le lit de sa mère. Une petite veilleuse
-éparpillait dans la chambre sa lumière tremblante. Mme Fert, entourée
-de dessins, de plâtres, de bronzes et de mille petits ouvrages de
-son fils, souriait en dormant. Elle voyait en rêve son cher Daniel
-émaillé des broderies vertes de l'Institut, et cravaté du ruban rouge
-de la Légion d'honneur. Daniel la regarda tendrement pendant quelques
-minutes; puis il se mit à genoux devant elle, puis il baisa une petite
-main ridée qui pendait au bord du lit, puis il prit un coin du drap
-bien blanc, parfumé d'une bonne odeur de violette, et il s'en essuya
-les yeux.
-
-En rentrant au château, il monta lestement à sa chambre, cacha ses
-épées dans le cabinet de toilette, donna un coup de brosse à ses
-genoux, et redescendit au salon. Le marquis, sa sœur et sa fille
-jouaient au vingt-et-un avec M. Lefébure, Mlle de Marsal et la famille
-Lerambert. Le jeune M. Lerambert et le capitaine arrivèrent ensemble au
-bout d'un quart d'heure.
-
-«Enfin! dit Mme Michaud, je rentre en possession de tous mes
-pensionnaires. Depuis sept heures, j'étais comme une poule qui a perdu
-ses poussins. On dirait que vous vous étiez donné le mot pour nous
-planter là, messieurs. Je ne sais pas si je dois vous offrir du thé;
-vous ne le méritez guère. Mon cher sculpteur, une tasse? Ah! j'oubliais
-que vous le prenez sans sucre. Passez le sucrier à M. de Marsal; il en
-a bon besoin aujourd'hui.»
-
-La main du capitaine trembla imperceptiblement en recevant la tasse
-des mains de Daniel. M. Lerambert fils, plus boutonné que jamais,
-ne ressemblait pas mal à un jeune traître de mélodrame. Il essaya
-de manger un morceau de brioche avec son thé, mais les morceaux
-s'arrêtaient à sa gorge. Il desserra le nœud de sa cravate, qui,
-cependant, n'était pas trop serré.
-
-«Messieurs les absents, poursuivit Mme Michaud, je vous condamne à
-jouer un vingt-et-un et à perdre votre argent avec nous. Qui prend la
-banque? M. Fert?
-
---Volontiers, madame,» répondit Daniel.
-
-Il joua avec tant de bonheur, qu'il eut bientôt gagné cinq cents
-francs. M. Lefébure et M. de Marsal s'efforçaient de faire sauter la
-banque. Mme Michaud leur dit étourdiment: «Oh! vous aurez beau faire,
-il est plus fort que vous. Il a la veine. Par exemple, cet argent-là
-lui coûtera cher! Heureux au jeu.... vous connaissez le proverbe?»
-
-Mlle de Marsal lança à son frère un regard pénétrant. Victorine
-cherchait à rencontrer les yeux de Daniel. Daniel disait en lui-même:
-«Bon! je ne demanderai que mille francs à Mme Michaud.»
-
-On se sépara vers deux heures. En montant l'escalier du premier étage,
-Daniel échangea quelques mots avec M. Lerambert.
-
-«Est-ce pour demain?
-
---Oui, monsieur, à six heures, devant la mairie du Petit-Montrouge.
-
---Les armes?
-
---On tirera au sort.
-
---J'ai mes épées.
-
---Nous, nos pistolets. Nous sortirons par la petite porte: prenez de
-l'autre côté, pour qu'on n'ait pas de soupçons.
-
---Tout le château dormira; on se couche si tard!»
-
-M. de Marsal tira ses pistolets du fond de sa malle. Il changea
-les amorces, qui étaient toutes vertes, écrivit une longue lettre
-à sa sœur, se jeta tout habillé sur son lit, et ne dormit pas une
-minute. Daniel reposa comme Alexandre ou le grand Condé à la veille
-d'une bataille. A cinq heures et demie, il était sur pied. Les deux
-adversaires sortirent sans éveiller personne. M. de Marsal remit au
-garde de la petite porte la lettre qu'il avait écrite à sa sœur.
-
-Tout le monde fut exact au rendez-vous. La mairie de Montrouge est une
-construction neuve, élevée à quelques pas du village, au milieu des
-champs. Les témoins renvoyèrent leurs fiacres, et l'on s'achemina à
-pied dans la direction des carrières. Daniel conduisait la marche avec
-ses amis.
-
-«Comme tu es tranquille! lui dit le peintre.
-
---Je suis tranquille si nous avons l'épée. Avec ces diables de
-pistolets, je ne réponds de rien: je tue mon homme.
-
---Comment?
-
---C'est tout simple. L'épée à la main, je suis sûr qu'il ne me fera
-pas de mal, et je peux le ménager. Au pistolet, on n'épargne pas
-les maladroits, parce qu'ils sont capables de vous casser la tête.
-Conseille-leur l'épée, dans leur intérêt.»
-
-M. Lerambert disait à M. de Marsal:
-
-«Vous refusez l'épée; vous tirez donc le pistolet?
-
---Moi, pas du tout.
-
---Alors, c'est qu'il ne tire pas non plus?
-
---Il fait dix-neuf mouches en vingt coups.
-
---Eh bien! prenons l'épée, on n'en meurt pas!
-
---Je vous dirai tout à l'heure ce qu'il faut faire.»
-
-On descendit dans une carrière longue de quarante pas sur vingt. Le sol
-était aussi égal que le plancher d'une salle d'armes. M. Lerambert jeta
-en l'air une pièce de cinq francs. Le peintre demanda pile, la pièce
-tomba face: on se battait au pistolet.
-
-Restait à fixer la distance et à mesurer le terrain. Les quatre témoins
-étaient bien guéris de cet enivrement d'amour-propre qui les avait
-conduits jusque-là. M. Lerambert avait la parole embarrassée; les trois
-autres pleuraient.
-
-«Placez-nous à quarante pas, dit Daniel à ses amis, et tâchez qu'il
-tire le premier: il me manquera et j'enverrai ma balle aux alouettes.»
-
-M. Lerambert vint apporter les propositions du capitaine:
-
-«Messieurs, dit-il, M. de Marsal n'a jamais tiré le pistolet; M. Fert
-est de première force. Le seul moyen de rendre les chances égales est
-de décharger un des deux pistolets; et de tirer au sort à qui l'aura.
-Les deux adversaires seront placés à cinq pas l'un de l'autre. C'est
-ainsi que M. de Marsal entend se battre.
-
---Mais c'est un combat à mort! s'écria Daniel.
-
---Nous ne le permettrons jamais! ajoutèrent ses deux témoins.
-
---Alors, répondit M. Lerambert avec une satisfaction visible, le duel
-est impossible, et l'affaire doit s'arranger.
-
---Eh! parbleu! dit Daniel, arrangez-la. Je n'ai soif du sang de
-personne, et je suis tout prêt à pardonner au capitaine les sots
-compliments qu'il m'a faits.
-
---Puis-je lui reporter vos paroles, monsieur?
-
---Assurément, monsieur.»
-
-Voyez à quel point on portait l'oubli des formes et de l'étiquette!
-Daniel causait sur le terrain avec les témoins de son adversaire.
-
-M. Lerambert dit au capitaine: «Il est de bonne composition, il passe
-condamnation sur tout ce que vous lui avez dit: l'affaire est à demi
-arrangée.
-
---Nous en aurons bon marché, répondit M. de Marsal: ces héros de l'épée
-et du pistolet se fondent sur leur adresse. Ils refusent le jeu dès
-que la partie devient égale. Demandez, je vous prie, quelles excuses
-il me fera pour la grossièreté de sa conduite.»
-
-M. Lerambert traversa de nouveau le terrain neutre qui traversait les
-deux camps ennemis. Il s'adressa directement à Daniel et lui dit:
-
-«M. de Marsal a appris avec plaisir que vous ne lui saviez plus mauvais
-gré de ses paroles; il espère, monsieur, que vous voudrez bien donner
-une nouvelle preuve de courtoisie en lui demandant pardon de....»
-
-Daniel n'en entendit pas davantage. «Monsieur, dit-il de sa voix la
-plus hautaine, je ne demande pardon à personne, surtout aux gens qui
-m'ont insulté. Veuillez décharger un pistolet!
-
---Mais, monsieur....
-
---Pas de mais, je vous prie. Les plaisanteries les plus courtes sont
-les meilleures, et celle-ci dure depuis trop longtemps!»
-
-Il était beau dans sa colère, et ses grands cheveux noirs frémissaient
-magnifiquement sur son front. Ses témoins essayèrent de le calmer; il
-ne voulut rien entendre. Le capitaine, un peu refroidi, lui envoya M.
-Lerambert; il répondit qu'il ne demandait pas des explications, mais
-des pistolets.
-
-M. de Marsal, pâle comme un mort, remit les armes à ses témoins. Daniel
-les examina une à une avec un soin méticuleux. «Canons épais, dit-il,
-acier sec, un peu aigre et cassant; bonnes armes du reste. Qui les a
-chargées?
-
---L'armurier de M. de Marsal.
-
---Avez-vous apporté de la poudre et des balles?
-
---Oui, monsieur. Vous plaît-il que nous rechargions devant vous?
-
---C'est inutile.» Il prit un pistolet et le tira en l'air.
-
-«Ils sont bien chargés, dit-il. Soyez assez bon, monsieur, pour
-remettre une amorce.»
-
-Les deux pistolets furent enveloppés dans un foulard; M. de Marsal en
-choisit un, l'artiste prit l'autre. Le peintre, qui avait les jambes
-longues, mesura cinq énormes pas. Les quatre témoins se retirèrent à
-l'écart en sanglotant.
-
-«Messieurs, dit M. Lerambert d'une voix haletante, je frapperai trois
-coups dans mes mains, vous tirerez quand vous voudrez.»
-
-Daniel tira le premier; l'amorce seule partit. Son pistolet n'était pas
-chargé.
-
-M. de Marsal, plus blême que jamais, resta quelques secondes à sa
-place, le bras tendu, le canon dirigé sur la poitrine de Daniel. Ses
-jambes se dérobaient sous lui, ses yeux nageaient dans l'incertitude
-et la crainte; tout son corps vacillait comme un bouleau secoué par
-le vent. Dans un pareil moment, les secondes sont plus longues que
-des années. Daniel, le corps effacé, la poitrine abritée par son bras
-droit, la tête à demi cachée derrière son pistolet, eut le temps de
-perdre patience.
-
-«Tirez! cria-t-il.
-
---Tirez donc, monsieur!» répétèrent machinalement les quatre témoins.
-Tous les malheurs possibles leur semblaient préférables à l'angoisse
-qui les étouffait.
-
-Le capitaine, sans abaisser sa main, répondit d'une voix chevrotante:
-
-«Monsieur, votre vie est à moi; mais il me répugne de la prendre. Vous
-allez me demander pardon.
-
---Non, monsieur. Tirez!
-
---Si je tirais maintenant, je serais un assassin. Demandez-moi pardon!
-
---Si vous ne tirez pas, vous êtes un lâche!
-
---Monsieur!
-
---Vous me manquerez, monsieur; votre main tremble.
-
---Ne me poussez pas à bout!»
-
-Daniel ne songeait ni à la mort, ni à son art, ni à sa mère: il
-bouillait de sentir sa vie aux mains d'un autre.
-
-«Tirez-donc!» cria-t-il encore. M. Lerambert fit un pas vers les deux
-adversaires en disant:
-
-«Cela n'est pas tolérable!
-
---Attendez! répondit l'artiste; je vais lui envoyer du courage.»
-
-Il enfonça la main gauche dans sa poche pour y chercher ses gants. Le
-coup partit. Ce fut M. de Marsal qui tomba à la renverse.
-
-Tout le monde accourut à lui; Daniel arriva le premier. Le pistolet
-avait éclaté à un centimètre du tonnerre, et le capitaine avait le bras
-cassé.
-
-Le graveur et le peintre portaient des cravates longues; ils les
-disposèrent en écharpes, l'une sous l'avant-bras, l'autre autour du
-bras du blessé.
-
-«Cela ne sera rien, monsieur, dit Daniel. Aussi, pourquoi diable me
-demandiez-vous des excuses quand je ne vous ai rien fait?
-
---Pardonnez-moi, monsieur, et soyez heureux! Épousez celle que vous
-aimez.
-
---Moi?
-
---Vous.
-
---J'aime Mlle de Guéblan?
-
---Non, Mme Michaud.»
-
-Le pauvre garçon regarda la tête de M. de Marsal pour s'assurer qu'il
-ne lui était rien entré dans la cervelle. Le crâne était parfaitement
-intact. Au même moment M. Lerambert ramassait le tronçon du pistolet.
-Daniel le lui prit dans les mains et l'examina en connaisseur.
-
-«Qui est-ce qui vous avait chargé celui-ci?
-
---Mon armurier.
-
---C'est juste; mais en quelle année?
-
---En 1840.
-
---Vous m'en direz tant!»
-
-Le capitaine, appuyé sur le bras de Daniel, revint à pied jusqu'au
-Petit-Montrouge. On rencontra dans la Grand'Rue le médecin du château,
-cet excellent docteur Pellarin. Il conduisit le blessé chez un de ses
-amis, et il posa le premier appareil, tandis que M. Lerambert courait
-rassurer Mlle de Marsal.
-
-La matinée avait été orageuse à la Folie-Sirguet. Mlle de Marsal,
-frappée de la physionomie étrange de son frère, passa une nuit
-blanche et se leva avant six heures. Elle vint frapper à la chambre
-du capitaine, entra sans façon, trouva le nid désert, et se mit en
-quête dans le parc. Le garde lui donna la lettre qu'il avait pour
-elle. C'était le récit détaillé de la querelle, suivi d'un testament
-olographe en cas d'accident. Mlle de Marsal, horriblement inquiète,
-trouva des jambes pour courir au château. Elle éveilla sans façon Mme
-Michaud, qui éveilla son frère, qui fit chercher M. Lefébure. Victorine
-s'éveilla d'elle-même, et descendit en toute hâte. Mme et Mlle
-Lerambert ne tardèrent pas à paraître. Je crois que, si les ancêtres du
-marquis avaient été ensevelis dans le voisinage, ils seraient accourus
-au bruit. Personne n'avait songé à sa toilette; chacun était venu
-comme il se trouvait, les hommes en robe de chambre, les femmes en
-toilette de nuit, tout le monde en pantoufles.
-
-Jamais les salons du château n'avaient vu un tel carnaval. Mme Michaud
-et Mme Lerambert perdaient beaucoup à se montrer si matin, et la fille
-du banquier ne garda pas toutes ses illusions sur la personne de M.
-Lefébure. Mais Victorine y trouva son compte. Lorsqu'elle entra, en
-cheveux et sans corset, dans un long peignoir de percale brodée, elle
-parut aussi belle que Mlle Rachel au dernier acte de _Polyeucte_. Les
-premiers mots qu'elle entendit lui apprirent ce qui se passait. Elle
-fut violemment émue, non de crainte, mais d'audace.
-
-«Rassurez-vous, dit-elle: il ne lui arrivera rien. Je le connais, c'est
-l'homme invincible.
-
---Mon frère? demanda Mlle de Marsal.
-
---Il ne s'agit pas de votre frère; mais n'ayez pas peur, mademoiselle,
-on lui fera grâce!»
-
-Si les lionnes causent ensemble dans le désert, c'est ainsi qu'elles
-doivent parler des lions. Tout l'auditoire ouvrit de grands yeux.
-Victorine ne se fit pas prier pour dire son secret: une femme ne rougit
-point d'aimer l'homme qui se bat pour elle. Elle raconta à son père
-l'histoire si courte et si pleine du mois qui venait de s'écouler, la
-discrétion admirable de Daniel, et son courage, et tout le talent que
-l'amour lui avait donné. M. de Guéblan songeait à part lui qu'il avait
-pris trop de soin de ses affaires et trop peu de sa maison, Mme Michaud
-se trouvait sotte, M. Lefébure se frottait les yeux, et Mlle de Marsal
-ne savait plus si elle devait s'effrayer ou se scandaliser. La passion
-de Victorine éclatait comme ces incendies qui ont couvé plusieurs
-jours à bord d'un navire: on ouvre une écoutille et tout prend feu.
-Son père eût mieux aimé apprendre ce grand mystère en moins nombreuse
-compagnie. Une telle confidence, faite devant témoins, équivalait à
-un engagement formel. Mais le marquis avait eu le temps d'apprécier
-Daniel, et, gendre pour gendre, il le préférait à M. de Marsal.
-Celui-là, très-probablement, ne marchanderait pas pour s'appeler M.
-Fert de Guéblan! Quant à Mme Michaud, la plus mobile des femmes, elle
-passa en un clin d'œil de la surprise à l'enthousiasme. Je ne voudrais
-point jurer que son cœur quadragénaire fût resté insensible à la beauté
-du jeune sculpteur. De le prendre pour mari, il n'y fallait pas songer;
-si ridicule que l'on soit, on a toujours peur du ridicule. Mais rien ne
-l'empêchait d'en faire son neveu: «C'est toujours cela!» pensait-elle.
-
-Toutefois elle rappela à sa nièce ce merveilleux inconnu dont elle
-avait parlé quinze jours auparavant, ce jeune homme aussi noble qu'un
-roi, aussi riche qu'un banquier de Hambourg, aussi beau que....
-
-«Mais c'est lui! répondit Victorine du ton le plus convaincu; soyez
-sûre qu'il nous a caché son nom et sa naissance. La nature ne se trompe
-pas au point de donner le visage d'un prince à un malheureux petit
-sculpteur. Attendez seulement qu'il revienne, il nous dira tout. Quant
-à sa fortune, avez-vous pu croire qu'elle fût aussi modeste qu'il le
-disait? Vous n'avez donc pas vu comme l'or tombe de ses mains? Vous
-n'avez pas remarqué, hier au soir, avec quel dédain il ramassait
-l'argent qu'il avait gagné?»
-
-Ces illusions ne tinrent pas devant la tournure, la parole et la
-toilette de la mère de Daniel. Elle ne ressemblait nullement à la
-reine douairière du pays de Fert, et lorsqu'elle vint, les larmes aux
-yeux, demander des nouvelles de son fils, on reconnut ce même accent
-franc-comtois qui distinguait le langage de Perrochon.
-
-Le concierge principal de l'enclos des Ternes est un nourrisseur qui
-vend du lait et des œufs à toute sa colonie. Lorsque sa fille, une
-jolie enfant toute blonde, porta à Mme Fert de la crème pour son
-déjeuner, elle lui dit:
-
-«Comme M. Daniel est venu tard, madame Fert! Vous deviez être couchée.
-
---Quand donc?
-
---Mais hier soir.
-
---Tu te trompes.
-
---J'en suis sûre; c'est moi qui lui ai tiré le cordon. Il a emporté un
-grand paquet vert comme celui de M. Moreau, le maître d'armes.»
-
-Deux minutes après, la pauvre mère avait reconnu l'absence de deux
-épées dans l'atelier de son fils. Elle se fagota dans ses plus beaux
-habits et courut au château de Guéblan.
-
-«Ah! mon cher monsieur! dit-elle au marquis, c'est bien ce que je
-craignais. Je lui avais dit: «Il y a une belle demoiselle, prends garde
-de devenir amoureux!» Mais c'est un si grand fou!»
-
-Victorine ne songea pas à critiquer la figure ou la toilette de sa
-future belle-mère; elle n'eut qu'une idée: «Il m'aime! il l'a dit à ses
-parents!»
-
-Et d'embrasser la bonne vieille, qui s'excusait d'un si grand honneur.
-
-M. Lerambert fils arriva enfin, et tout le monde fut rassuré, excepté
-Mlle de Marsal. Elle prit la voiture du jeune messager et se fit
-conduire à Montrouge. A peine était-elle partie, un cabriolet s'arrêta
-devant le perron, et un laquais vint dire à Mme Michaud que M. Fert lui
-demandait la faveur d'un entretien particulier.
-
-«Attendez, dit-elle à toute la compagnie; c'est à moi qu'il veut se
-confesser.»
-
-Elle le trouva dans le vestibule, le prit par la main, et l'entraîna
-jusque dans un boudoir au premier étage.
-
-«Ah! monsieur, lui cria-t-elle avec la brusquerie que vous savez; j'en
-apprends de belles sur votre compte!»
-
-Daniel était beaucoup plus ému que lorsqu'il disait à M. de Marsal:
-«Tirez!» Il répondit humblement: «Pardonnez, madame: je vous jure que
-si je n'avais pas été provoqué grossièrement, j'aurais eu plus de
-respect pour les lois de l'hospitalité. Du reste, ce n'est pas moi qui
-ai blessé M. de Marsal: il s'est blessé lui-même.
-
---Nous savons. Après?
-
---Je comprends, madame, qu'à la suite d'un tel éclat, il ne m'est plus
-permis de rester sous votre toit. Je viens donc prendre congé de vous,
-et vous remercier d'un accueil dont je garderai une reconnaissance
-éternelle.
-
---Qu'est-ce qu'il dit?
-
---Heureusement votre buste est achevé, et, avec votre permission,
-j'exécuterai le marbre chez moi.
-
---Parlez donc! Après....
-
---Après, madame, après....
-
---Vous avez quelque chose à me demander?
-
---Il est vrai madame; et puisque vous voulez bien m'encourager....
-
---Certainement je vous encourage!
-
---Eh bien! madame, j'ai demain, ou plutôt lundi, un billet à payer, et
-si vous vouliez bien m'avancer mille francs sur le prix de ce buste,
-je....
-
---Accordé! accordé! Après?
-
---Après, madame, je n'ai plus qu'à vous remercier.
-
---Allons donc! je sais tout.
-
---Quoi, madame?
-
---Tout! Vous aimez ma nièce!
-
---Moi, madame? mais je vous jure que non!
-
---Je vous jure que si! Pourquoi avez-vous joué votre vie à la
-courte-paille contre M. de Marsal?
-
---Parce qu'il m'avait insulté.
-
---Pourquoi vouliez-vous vous faire tuer par cet affreux M. Lefébure?
-
---Parce qu'il me donnait sur les nerfs.
-
---La jolie raison! Soyez donc de bonne foi, et convenez entre nous que
-vous êtes fou de Victorine?
-
---Madame, je veux mourir si....
-
---Ne mourez pas; elle vous aime!»
-
-Daniel était sincèrement désolé. Les larmes lui montaient aux yeux.
-«Ma chère madame Michaud, dit-il, on m'a calomnié! Sur la tête de ma
-mère....
-
---Elle est ici, votre mère, et elle nous a avoué que vous aimiez
-Victorine. Est-il obstiné, bon Dieu! Puisqu'on vous la donne en mariage!
-
---La plaisanterie, madame, est un peu dure, et quels que soient mes
-torts, je ne crois pas avoir mérité...
-
---Vous avez mérité la main de ma nièce, vous dis-je, et vous l'aurez!
-Le joli malheur! Est-ce que vous la trouvez laide?
-
---Non, madame, elle est admirablement belle.
-
---C'est bien heureux!
-
---La première idée qui m'est venue en la voyant, c'est que je ferais
-plus volontiers son portrait que tout autre.
-
---Est-ce aimable pour moi ce que vous dites là? Mais n'importe! c'est
-elle qui vous donnera votre portrait, grand enfant, et fasse le ciel
-que nous en ayons six exemplaires!»
-
-Il n'y a pas d'incrédulité qui tienne contre un pareil langage. Daniel
-se laissa doucement persuader. Le bonheur est un hôte qui n'a pas
-besoin de se faire annoncer: il trouve toujours les portes ouvertes.
-
-Le 1er février 1856, par un beau soleil d'hiver, M. Fert de Guéblan et
-sa jeune femme se promenaient en américaine dans les allées du parc.
-Daniel conduisait lui-même. En passant sous le chêne rond, Victorine
-lui fit signe d'arrêter.
-
-«Te souviens-tu? dit-elle. C'est ici que la présentation s'est faite.
-J'étais assise là, sous mon beau vieux chêne, dont les feuilles étaient
-moins rousses qu'aujourd'hui, et je dévorais un livre du plus haut
-intérêt, l'histoire de l'incomparable Atalante: je n'en ai jamais vu la
-fin.
-
---Et pourquoi?
-
---Est-ce que tu m'en as laissé le temps? Le voici, ce malheureux petit
-livre. Veux-tu que je t'en lise un chapitre?
-
---Merci, mon cher amour. Remets tes mains dans ton manchon.
-
---Seulement la dernière phrase?
-
---A quoi bon, si je ne connais pas le commencement?
-
---Tu ne sais pas ce que tu perds. Écoute: «Ils s'épousèrent, et d'entre
-eulx naquit un prince aussi beau que le jour.»
-
---Vrai?
-
---Il n'y a que des vérités dans ce petit livre-là.»
-
-
-
-
-GORGEON.
-
-
-Comme il avait eu le second prix de tragédie au Conservatoire, il ne
-tarda pas à débuter à l'Odéon. C'était, si j'ai bonne mémoire, en
-janvier 1846. Il joua Orosmane le jour de la Saint-Charlemagne, et
-fut sifflé par tous les collégiens de la rive gauche. Aucun de ses
-amis n'en fut surpris: il est si difficile de réussir dans la tragédie
-lorsqu'on s'appelle Gorgeon! Il aurait dû prendre un nom de guerre, et
-s'appeler Montreuil ou Thabor; mais que voulez-vous? Il tenait à ce nom
-de Gorgeon comme au seul héritage que ses parents lui eussent laissé.
-Sa chute fit peu de bruit; il ne tombait pas de bien haut. Il avait
-vingt ans, peu d'amis et point de protecteurs dans les journaux. Pauvre
-Gorgeon! Cependant il avait eu un beau moment au cinquième acte, en
-poignardant Zaïre avec un rugissement de lion.
-
-Nul directeur ne voulut l'engager pour la tragédie; mais un vieux
-vaudevilliste qui lui voulait du bien le fit entrer au Palais-Royal. Il
-prit son parti en philosophe: «Après tout, pensait-il, le vaudeville a
-plus d'avenir que la tragédie, car on n'écrira plus de tragédies aussi
-belles que celles de Racine, et tout me porte à croire qu'on rimera
-de meilleurs couplets que ceux de M. Clairville.» On reconnut bientôt
-qu'il ne manquait pas de talent: il avait le geste comique, la grimace
-heureuse et la voix plaisante. Non-seulement il comprenait ses rôles,
-mais il y mettait du sien. Le public le prit en amitié, et le nom de
-Gorgeon circula agréablement dans la bouche des hommes. On répéta que
-Gorgeon s'était fait une place entre Sainville et Alcide Tousez, et
-qu'il confondait en un mélange heureux la finesse et la niaiserie.
-
-Cette métamorphose d'Orosmane en Jocrisse fut l'affaire de dix-huit
-mois. A vingt-deux ans, Gorgeon gagnait dix mille francs, sans
-compter les feux et les bénéfices. On n'avance pas aussi vite dans la
-diplomatie. Lorsqu'il se crut au faîte de la gloire et de la fortune,
-il perdit un peu la tête: nous ne savons pas ce que nous aurions fait
-à sa place. L'étonnement de voir des meubles dans sa chambre et des
-louis dans son tiroir troubla sa raison. Il mena la vie de jeune homme
-et apprit à jouer le lansquenet, ce qui n'est malheureusement pas
-difficile. Personne ne se ruinerait au jeu, si tous les jeux étaient
-aussi compliqués que les échecs.
-
-Le pauvre garçon se persuada, en regardant sa cassette, qu'il était un
-fils de famille. Lorsqu'il sortait du théâtre, le 3 du mois, avec ses
-appointements dans sa poche, il se disait: «J'ai un bonhomme de père,
-un Gorgeon laborieux, studieux et vertueux, qui m'a gagné quelques écus
-sur les planches du Palais-Royal: à moi de les faire rouler!»
-
-Les écus roulèrent si bien, que l'année 1849 le surprit au milieu d'un
-petit peuple de créanciers: il devait vingt mille francs, et il s'en
-étonnait un peu: «Comment! disait-il, à l'époque où je ne gagnais rien
-je ne devais rien à personne! Plus je gagne, plus je dois. Est-ce que
-les gros revenus auraient le privilége d'endetter leur homme?»
-
-Ses créanciers venaient le voir tous les jours, et il regrettait
-sincèrement de déranger tant de monde. Il n'est pas vrai que les
-artistes se complaisent dans les dettes comme les poissons dans l'eau.
-Ils sont sensibles, comme tous les autres hommes, à l'ennui d'éviter
-certaines rues, de tressaillir au coup de sonnette, et de lire des
-hiéroglyphes sur papier timbré. Gorgeon regretta plus d'une fois le
-temps de ses débuts, ce temps, cet heureux temps où l'épicier et la
-laitière refusaient tout crédit à Orosmane.
-
-Un jour qu'il méditait tristement sur les embarras qu'apporte la
-richesse, il s'écria: «Heureux celui qui n'a que le nécessaire! Si je
-gagnais tout juste ce qui suffit à mes besoins, je ne ferais pas de
-folies, donc pas de dettes, et je pourrais circuler librement dans
-tous les quartiers. Malheureusement, j'ai plus qu'il ne me faut: c'est
-ce maudit superflu qui me ruine. J'ai besoin de cinq cents francs par
-mois, tout le reste est de trop. Donnez-moi de vieux parents à nourrir,
-des sœurs à doter, des frères à mettre au collége! Je suffirai à tout,
-et je trouverai encore le moyen de payer mes dettes. Mais je suis seul
-de ma race, et je n'ai point de charges de famille. Si je me mariais!»
-
-Il se maria, par économie, à la fille la plus coquette de son théâtre
-et de Paris.
-
-Je suis sûr que vous ne l'avez pas oubliée, cette petite Pauline
-Rivière, dont l'esprit et la gentillesse ont servi de parachute à
-sept ou huit vaudevilles. Elle parlait un peu trop vite, mais c'était
-plaisir de l'entendre bredouiller. Ses petits yeux, car ils étaient
-petits, semblaient par moment se répandre sur toute sa figure. Elle
-n'ouvrait jamais la bouche sans montrer deux rangées de dents aiguës
-comme celles d'un jeune loup. Ses épaules étaient celles d'un gros
-enfant de quatre ans, roses et potelées. Ses cheveux noirs étaient si
-longs qu'on lui fit un rôle de Suissesse tout exprès pour les étaler.
-Quant à ses mains, c'était un objet de curiosité comme les pieds d'une
-Chinoise.
-
-A dix-sept ans, sans autre fortune que sa beauté, et sans autres
-ancêtres que le chef de claque du théâtre, ce joli _baby_ avait
-failli se métamorphoser en marquise. Un descendant des chevaliers de
-la Table-ronde, très-marquis et très-Breton, s'était mis en tête de
-l'épouser. Il s'en fallut de bien peu, et sans l'intervention des
-douairières du Huelgoat et de Sarravent, l'affaire était faite. Mais la
-colère des douairières, comme dit Salomon, est terrible; surtout celle
-des douairières bretonnes. Pauline resta Pauline comme devant; son
-marquisat tomba dans l'eau, et elle ne se désola pas au point d'aller
-l'y chercher. Elle continua à mener à grandes guides cinq ou six petits
-amours de toute condition sur la route royale du mariage. Ce fut
-alors que Gorgeon vint s'atteler à son char. Elle le reçut comme elle
-recevait tous ses prétendants, sérieux ou légers, avec une bonne grâce
-impartiale. Il était grand et bien fait, et ne ressemblait pas trop à
-une porcelaine rapportée de la Chine. Il n'avait ni les yeux bouffis,
-ni la voix rauque, ni le menton bleu. Sa tenue était presque sévère. Il
-s'habillait comme un sociétaire de la Comédie-Française.
-
-Il fit sa cour. Dès le premier jour, Pauline le trouva bien. Au bout
-d'un mois elle le trouva très-bien: c'était en février 1849. En mars,
-elle le trouva mieux que tous les autres; en avril, elle prit de
-l'amour pour lui, et ne lui en fit pas un secret. Il s'attendit à voir
-éconduire ses rivaux; mais Pauline ne se pressait pas. Les préparatifs
-du mariage se firent au milieu d'un encombrement d'amoureux qui donnait
-des impatiences à Gorgeon. Il n'était bien nulle part, ni chez lui
-ni chez Pauline: chez elle, il trouvait ses rivaux; chez lui, ses
-créanciers. Il lui demanda un jour assez nettement si ces messieurs
-n'iraient pas bientôt soupirer ailleurs.
-
-«Seriez-vous jaloux? dit-elle.
-
---Non, quoique j'aie débuté dans Orosmane.
-
---A la ville?
-
---A la scène. Mais je le jouerais à la ville si j'y étais forcé.
-
---Tais-toi; tu as l'œil mauvais. Pourquoi serais-tu jaloux? Tu sais
-bien que je t'aime. La jalousie est toujours un peu ridicule, mais dans
-notre état elle est absurde. Si tu t'y mets une fois, il faudra que tu
-sois jaloux des directeurs, des auteurs, des journalistes et du public.
-Le public me fait la cour tous les soirs! Qu'est-ce que cela te fait?
-Je t'aime, je te le dis, je te le prouve en t'épousant; si cela ne te
-suffisait pas, c'est que tu serais difficile.»
-
-Le mariage se fit dans les derniers jours d'avril, Le public avait
-payé les dettes de Gorgeon et la corbeille de la mariée. Ce fut
-l'affaire de deux représentations à bénéfice. La première se donna
-à l'Odéon; la seconde, aux Italiens. Tous les théâtres de Paris
-voulurent y prendre part: Gorgeon et Pauline étaient aimés partout. Ils
-s'épousèrent à Saint-Roch, donnèrent un grand déjeuner au restaurant,
-et partirent le soir pour Fontainebleau. Le premier quartier de leur
-lune de miel éclaira les hautes futaies de la vieille forêt. Gorgeon
-était radieux comme un fils de roi. Autour de lui le printemps
-faisait éclater les bourgeons des arbres. Tout verdissait, excepté
-les chênes, qui sont toujours en retard, comme si leur grandeur les
-attachait au rivage. L'herbe et la mousse s'étendaient en tapis
-moelleux sous les pieds des deux amants. Pauline bourrait ses poches
-de violettes blanches. Ils sortaient au petit jour et rentraient à la
-nuit. Le matin, ils effarouchaient les lézards; le soir les hannetons
-bourdonnants se jetaient à leur tête. Le 1er mai, ils se rendirent
-à la fête des Sablons qui se prolonge du soir au matin sous les
-grands hêtres. Toute la jeunesse des environs était là; les petites
-bourgeoises de Moret, les vigneronnes des Sablons et de Veneux, et les
-belles filles de Thomery, paysannes aux mains blanches, dont le travail
-consiste à surveiller les treilles, à éclaircir les grappes et à
-enlever les petits grains de raisins qui gênent les gros. Toute cette
-jeunesse admira Pauline; on la prit pour une châtelaine des environs.
-Elle dansa de tout son cœur jusqu'à trois heures du matin, quoiqu'elle
-eût un peu de sable dans ses bottines. Puis elle s'achemina, au bras de
-son mari, vers la voiture qui les attendait.
-
-Ils retournèrent plus d'une fois les yeux vers la fête qui se dessinait
-derrière eux comme une large tache rouge. La musique des ménétriers,
-le bruit des sifflets de sucre, le grincement des crécelles et les
-détonations des pétards arrivaient confusément à leurs oreilles.
-Puis ils marchèrent dans un silence charmant, éclairé par la lune et
-interrompu de minute en minute par la voix d'un rossignol. Gorgeon se
-sentit ému; il laissa tomber deux bonnes grosses larmes. Je vous jure
-qu'un poëte élégiaque n'aurait pas mieux pleuré, et la preuve, c'est
-que Pauline se mit à rire en sanglotant:
-
-«Comme ils s'amuseraient, dit-elle, s'ils nous voyaient ainsi! Il me
-semble que nous sommes à deux cents lieues du théâtre.
-
---Malheureusement, nous y rentrerons dans trois jours.
-
---Bah! la vie n'est pas faite pour pleurer. Nous ne nous aimerons pas
-moins pour nous aimer gaiement.»
-
-Gorgeon n'était pas jaloux. Lorsqu'il reparut au Palais-Royal, il
-ne se scandalisa point d'entendre les vieux comédiens tutoyer sa
-femme comme ils en avaient l'habitude. Elle était presque leur fille
-adoptive; ils l'avaient vue toute petite dans les coulisses, elle se
-souvenait d'avoir dansé sur leurs genoux. Ce qui le gênait davantage,
-c'était de voir à l'orchestre les anciens admirateurs de Pauline, la
-lorgnette à la main. Il eut des distractions, et il manqua plusieurs
-fois de mémoire; on s'en aperçut, et il fut un peu moqué par ses
-camarades. On prétendit qu'il tournait au troisième rôle. Dans la
-langue spéciale du théâtre, les troisièmes rôles sont les traîtres, les
-jaloux et tous les personnages d'humeur noire. Un mauvais plaisant lui
-demanda s'il ne songeait pas à retourner à l'Odéon. Il prit assez bien
-tous les quolibets; mais il ne digérait pas les jeunes gens à lorgnette.
-
-«Heureusement, pensait-il, ces messieurs ne viendront ni sur la
-scène ni chez moi.» Chaque fois qu'il montait à sa loge par le petit
-escalier malpropre de la rue Montpensier, il relisait avec une certaine
-satisfaction l'arrêt du préfet de police qui interdit l'entrée des
-coulisses à toute personne étrangère au théâtre. Pour plus de prudence,
-il accompagnait Pauline chaque fois qu'elle jouait sans lui, et il
-l'emmenait chaque fois qu'il jouait sans elle. Pauline ne demandait pas
-mieux. Elle était coquette et elle lançait volontiers des sourires
-dans la salle, mais elle aimait son mari.
-
-L'été se passa bien; l'orchestre était à moitié vide; les beaux jeunes
-gens qui déplaisaient si fort à Gorgeon promenaient leurs loisirs à
-Bade, à Biarritz ou à Trouville; M. de Gaudry, ce marquis breton qui
-avait dû épouser Pauline, passait la belle saison dans ses terres.
-Le jeune ménage vécut dans une paix profonde, et la lune de miel ne
-roussit pas.
-
-Mais en décembre tout Paris était revenu, et la Société des artistes
-dramatiques affichait partout un grand bal pour le 1er février.
-Gorgeon était commissaire et sa femme patronnesse. Tous les hommes
-qui s'intéressent de près ou de loin au théâtre couraient chez les
-patronnesses acheter des billets; les belles vendeuses rivalisaient de
-zèle, et c'était à qui en placerait davantage. Gorgeon vit bien qu'il
-lui serait impossible de tenir sa porte fermée. Ce fut un va-et-vient
-formidable dans son escalier, et les gants jaunes usèrent le cordon
-de sa sonnette. Que faire? Il avait beau se constituer prisonnier à
-la maison, il répétait dans deux pièces, et son temps était pris de
-midi à quatre heures. Rarement il rentra chez lui sans rencontrer
-quelque beau monsieur qui descendait en fredonnant un air de ses
-vaudevilles. Lorsqu'il en trouvait un auprès de sa femme, il fallait
-faire bon visage, tout le monde étant d'une politesse exquise avec
-lui. M. de Gaudry vint prendre un billet, puis il revint en reprendre
-un second pour son frère. Puis il perdit le sien, et vint en chercher
-un troisième; puis il en voulut un quatrième pour un jeune homme de son
-club, ainsi de suite jusqu'à douze. Gorgeon tirait l'épée, il était de
-première force au pistolet, mais à quoi bon? M. de Gaudry ne lui avait
-jamais manqué, tout au contraire. Il le félicitait, il l'adulait, il
-le portait aux nues; il lui disait: «Mon cher Gorgeon, vous êtes un
-farceur admirable. Vous n'avez pas votre pareil pour amuser les gens.
-Hier encore vous m'avez fait rire au point que j'avais les larmes dans
-les yeux. Que vous êtes donc comique, mon cher Gorgeon!» Si le pauvre
-homme s'était fâché, non-seulement tout le monde lui eût donné tort,
-mais on aurait dit qu'il devenait fou.
-
-Pauline l'aimait comme au premier jour, mais elle était bien aise de
-voir un peu de monde et d'entendre des compliments. L'amour de quelques
-hommes bien nés et bien élevés ne l'ennuyait pas, elle jouait avec le
-feu en femme qui est sûre de ne point s'y brûler. Elle tenait registre
-des passions qu'elle avait faites; elle notait soigneusement les
-sottises qu'on lui avait dites, et elle en riait avec son mari, qui ne
-riait guère. Lorsque Gorgeon lui proposa tout net de fermer sa porte
-aux galants, elle le renvoya bien loin: «Je ne veux pas, dit-elle,
-te rendre ridicule. Ne crains rien; si quelqu'un de ces messieurs
-s'avisait de passer les bornes, je saurais le remettre à sa place. Tu
-peux te reposer sur moi du soin de ton honneur. Mais si nous faisions
-un coup d'éclat, tout Paris le saurait, et tu serais montré au doigt.»
-
-Il eut l'imprudence de faire allusion à ces débats devant ses camarades
-du théâtre. On taquina Gorgeon; on lui infligea le sobriquet de Gorgeon
-_le Tigre_. Il se radoucit, il s'abstint de toute observation, il fit
-bon visage à ceux qui lui déplaisaient le plus. Ses amis changèrent de
-note, et l'appelèrent Gorgeon-Dandin. Personne ne se serait avisé de
-le railler en face, mais ce maudit nom de Dandin voltigeait dans l'air
-autour de lui. Au moment d'entrer en scène, il l'entendait derrière un
-décor. Il regardait, et ne voyait personne, le parleur s'était éclipsé.
-Il voulait courir plus loin, impossible! à moins de manquer son entrée.
-Ne cherchez pas à cette persécution des causes surnaturelles; elle
-s'explique assez par la légèreté de Pauline, qui n'était qu'une enfant,
-et par la malice naturelle aux comédiens, qui veulent rire à tout prix.
-
-Les quolibets aigrirent l'humeur de Gorgeon, et la bonne harmonie
-du ménage fut rompue. Il querella sa femme. Pauline, forte de son
-innocence, lui tint tête.
-
-Elle disait: «Je ne veux pas être tyrannisée.» Gorgeon répondait: «Je
-ne veux pas être ridicule.» Leurs amis communs donnaient tort au mari.
-«S'il était si ombrageux, pourquoi prendre femme au théâtre? Il eût
-mieux fait d'épouser une petite bourgeoise, personne ne serait allé la
-relancer chez lui.» Au milieu de ces débats, le jour anniversaire de
-leur mariage s'écoula sans qu'ils y eussent songé ni l'un ni l'autre.
-Ils s'en aperçurent le lendemain, chacun de son côté; Gorgeon se dit:
-«Il faut qu'elle m'aime bien peu pour l'avoir laissé passer.» Pauline
-pensa que son mari regrettait probablement de l'avoir épousée. M. de
-Gaudry, qui n'était jamais loin, envoya un bracelet à Pauline. Gorgeon
-voulait aller le rendre, avec un remercîment de son cru; Pauline
-prétendit le garder. «Parce que vous n'avez pas eu l'idée de me faire
-un présent, dit-elle, il vous plaît de trouver à redire aux moindres
-attentions de mes amis!
-
---Vos amis sont des drôles que je corrigerai.
-
---Vous feriez mieux de vous corriger vous-même. J'ai cru jusqu'ici
-qu'il y avait deux classes d'hommes au-dessus des autres, les
-gentilshommes et les artistes: je sais maintenant ce qu'il faut penser
-des artistes.
-
---Vous en penserez ce qu'il vous plaira, dit Gorgeon en prenant
-son chapeau, mais ce n'est plus moi qui fournirai un texte à vos
-comparaisons.
-
---Vous partez?
-
---Adieu.
-
---Où allez-vous?
-
---Vous le saurez.
-
---Tu reviendras?
-
---Jamais.»
-
-Pauline fut quatre mois sans nouvelles de son mari. On le chercha
-partout, et jusque dans la rivière. Le public le regretta; ses rôles
-étaient distribués à d'autres. Sa femme le pleura sincèrement; elle
-n'avait jamais cessé de l'aimer. Elle tint sa porte fermée à tout le
-monde, renvoya avec horreur le bracelet du marquis, et repoussa toutes
-les consolations des hommes. Elle détestait sa coquetterie et disait,
-en tirant ses beaux cheveux: «J'ai tué mon pauvre Gorgeon!»
-
-Vers la fin de septembre, un bruit se répandit que Gorgeon n'était pas
-mort, et qu'il faisait les délices de la Russie.
-
-«Le drôle serait-il vivant? pensa l'inconsolable Pauline. S'il est vrai
-qu'il se porte bien et qu'il m'ait fait pleurer sans raison, il me
-payera mes larmes.»
-
-Elle essaya de rire; mais la douleur fut plus forte, et tout finit par
-un redoublement de pleurs.
-
-Huit jours après, un ami anonyme, qui n'était autre que M. de Gaudry,
-lui fit parvenir l'article suivant, découpé dans le _Journal de
-Saint-Pétersbourg_:
-
-«Le 6 (18) septembre, en présence de la cour et devant une brillante
-assemblée, le rival de Sainville et d'Alcide Tousez, le célèbre
-Gorgeon, a débuté au théâtre Michel, dans la _Sœur de Jocrisse_. Son
-succès a été complet, et le jeune transfuge du Palais-Royal s'est
-vu comblé d'applaudissements, de bouquets, d'oranges et de cadeaux
-de toute sorte. Encore une ou deux acquisitions pareilles, et notre
-théâtre, déjà si riche, n'aura plus d'égal en Europe. Gorgeon est
-engagé à raison de six mille roubles argent et un bénéfice par an. Son
-dédit, qui est d'ailleurs insignifiant, sera payé sur la caisse des
-théâtres impériaux.»
-
-Pauline ne pleura plus: la jolie veuve entrait dans la catégorie des
-femmes abandonnées. Tout Paris s'accorda à la plaindre et à blâmer
-son mari. «Après un an de ménage, quitter une femme adorable dont il
-n'avait jamais eu à se plaindre! la livrer à elle-même à l'âge de
-dix-huit ans! Et cela sans raison, sans prétexte, par un pur caprice!
-Quelle excuse pouvait-il alléguer? la jalousie? Pauline était le modèle
-des femmes; elle avait traversé toutes les séductions sans y laisser
-une plume de ses ailes.» Pour ajouter un dernier trait au tableau, on
-ne manqua pas de dire que Gorgeon abandonnait sa femme sans ressources:
-comme si elle ne gagnait pas de quoi vivre au Palais-Royal! Son mari
-lui avait laissé tout ce qu'il possédait d'argent et un beau mobilier,
-dont elle vendit une partie lorsqu'elle se transporta rue de la
-Fontaine-Molière, au quatrième étage.
-
-Elle inspirait une vive compassion à tous les hommes, et surtout à
-M. de Gaudry et à ses voisins de l'orchestre. Mais elle ne souffrit
-pas qu'aucune bonne âme en gants paille vînt la plaindre à domicile.
-Elle vivait seule avec une cousine de son âge qui lui servait de
-cuisinière et de femme de chambre. Son père ne lui était ni d'un grand
-secours ni d'une grande consolation: il buvait. Dans sa retraite, elle
-se consumait en projets inutiles et en résolutions contradictoires.
-Tantôt elle voulait vendre tout ce qu'elle possédait, s'embarquer pour
-Pétersbourg et se jeter dans les bras de son mari; tantôt elle trouvait
-plus juste et plus conjugal d'aller lui arracher les yeux. Puis elle se
-ravisait, elle voulait rester à Paris, donner l'exemple de toutes les
-vertus, édifier le monde par son veuvage et mériter le nom de Pénélope
-du Palais-Royal. Son imagination lui conseilla aussi d'autres coups de
-tête, mais elle ne s'y arrêta point.
-
-Gorgeon, peu de temps après ses débuts, lui écrivit une lettre pleine
-de tendresse. Sa colère était refroidie, il n'avait plus ses rivaux
-sous les yeux, il voyait sainement les choses; il pardonnait, il
-demandait pardon, il appelait sa femme auprès de lui; il lui avait
-trouvé un engagement. Par malheur, ces paroles de paix arrivèrent dans
-un moment où Pauline entourée de trois bonnes amies, attisait sa haine
-contre son mari. Gorgeon, qui comptait sur une bonne réponse, fut
-froissé et n'écrivit plus.
-
-En novembre, le ressentiment de Pauline, entretenu par ses amies,
-était encore dans toute sa force. Un matin, vers onze heures, elle
-s'habillait devant sa glace pour se rendre à une répétition. Sa cousine
-était allée au marché en laissant la clef sur la porte. La jeune femme
-ôtait sa dernière papillote lorsqu'elle se retourna en poussant un cri
-d'épouvante. Elle avait vu dans le miroir un petit homme excessivement
-laid et fourré de zibeline jusqu'aux yeux.
-
-«Qui êtes-vous? que voulez-vous? sortez! On n'entre pas ainsi....
-Marie!» cria-t-elle si précipitamment que ses paroles tombaient les
-unes sur les autres.
-
-«Je ne vous aime pas, vous ne me plaisez pas, répondit le petit homme
-visiblement embarrassé.
-
---Est-ce que je vous aime, moi? Sortez!
-
---Je ne vous aime pas, madame; vous ne me....
-
---Insolent! Sortez ou j'appelle; je crie au voleur! je me jette par la
-fenêtre!»
-
-Le petit bonhomme joignit piteusement les mains, et répondit d'une voix
-suppliante:
-
-«Pardonnez-moi; je ne voulais pas vous offenser. J'ai fait sept cents
-lieues pour vous proposer quelque chose; j'arrive de Saint-Pétersbourg;
-je parle mal le français; j'ai préparé ce que je devais vous dire, et
-vous m'avez tellement intimidé....»
-
-Il s'assit, et passa un mouchoir de batiste sur son front tout
-dépouillé. Pauline profita de ce moment pour jeter un châle sur ses
-épaules.
-
-«Madame, reprit le bonhomme, je ne vous aime p..., excusez-moi, et
-ne vous fâchez plus. Votre mari m'a joué un tour infâme. Je suis le
-prince Vasilikof; j'ai un million de revenu, mais je ne suis que de la
-quatorzième classe de noblesse, n'ayant jamais servi.
-
---Ceci m'est tout à fait égal.
-
---Je le sais bien, mais j'avais préparé ce que je devais vous dire,
-et.... je poursuis. Vous voyez, madame, que je ne suis ni très-beau,
-ni ce qui s'appelle de la première jeunesse. De plus, j'ai pris, en
-avançant en âge, certaines habitudes, ou, si vous voulez, certains
-tics nerveux qui font que, dans la société, on cherche à me tourner en
-ridicule. Cela ne m'a pas empêché d'aimer une personne charmante, de
-très-bonne famille, et de la demander en mariage. Les parents m'avaient
-agréé à cause de ma fortune, et Varvara (elle s'appelle Varvara) était
-sur le point de donner son consentement, lorsque votre mari a eu
-l'infernale idée....
-
---De l'épouser?
-
---Non, mais de faire ma caricature sur la scène et d'amuser toute
-la ville à mes dépens. Mon mariage a manqué. Après la première
-représentation, j'ai reçu mon congé; à la deuxième, Varvara s'est
-fiancée à un petit colonel finlandais qui n'a pas seulement cent mille
-livres de rente.
-
---Eh bien?
-
---Eh bien, j'ai résolu que je me vengerais de Gorgeon; et, si vous
-voulez m'y aider, votre fortune est faite. Je ne vous aime pas,
-quoique vous soyez fort jolie, et aucune femme ne peut me plaire,
-excepté Varvara. Les propositions que je vous apporte sont donc
-parfaitement honorables, et je vous prie de ne pas vous étonner de
-ce qu'elles peuvent avoir d'extraordinaire. Voulez-vous partir pour
-Saint-Pétersbourg dans une excellente chaise de poste? vous trouverez,
-place du Palais-Michel, à cent pas du théâtre, un hôtel magnifique
-qui m'appartient et que je vous donne. Les gens de la maison sont des
-mougicks à moi qui vous obéiront aveuglément. Le maître d'hôtel et
-l'intendant sont Français; vous êtes libre d'emmener avec vous une
-femme de chambre et une dame de compagnie; vous aurez deux voitures
-à vos ordres. Au théâtre, j'ai loué pour vous une avant-scène du
-rez-de-chaussée. Je fournirai à toutes les dépenses de votre maison;
-mon intendant vous comptera tous les mois la somme que vous lui
-indiquerez; enfin, la veille du jour où vous quitterez Paris, je
-déposerai chez votre notaire un capital aussi considérable qu'il vous
-plaira de le demander. Je ne parle pas d'une bagatelle de cinquante à
-soixante mille francs, mais une fortune de deux à trois cent mille:
-vous n'aurez qu'à parler.»
-
-Pauline avait eu le temps de se remettre. Elle croisa les bras, et
-regarda en face son singulier interlocuteur:
-
-«Mon cher monsieur, lui dit-elle, pour qui me prenez-vous?
-
---Pour une honnête femme indignement abandonnée, et qui a mille raisons
-de se venger de son mari.
-
---Il y a du vrai dans ce que vous dites; mais si je me vengeais de
-Gorgeon, je le ferais en honnête femme et je ne prendrais point
-d'associé.
-
---Madame, permettez-moi de vous répéter encore, au risque de vous
-déplaire, que je ne vous aime pas; en revanche, je vous respecte
-beaucoup, et je vous tiens pour une très-honnête femme. Il y a plus:
-j'estime le caractère de votre mari, quoiqu'il m'ait traité bien
-cruellement. Si je croyais qu'il fût indifférent à son honneur, je
-chercherais une autre vengeance. Voici ce que je sollicite de vous, en
-échange d'une fortune assurée. Ne vous effrayez pas trop tôt. Vous ne
-me devrez ni amour, ni amitié, ni reconnaissance, ni complaisance. Je
-m'engagerai, sur l'honneur, à ne point mettre les pieds chez vous. Nous
-ne sortirons jamais ensemble; vous serez libre de vos actions; vous
-recevrez qui vous voudrez, sans excepter votre mari. Tout ce que je
-demande....»
-
-Pauline ouvrit les deux oreilles.
-
-«Tout ce que je demande, c'est une place à côté de vous, dans votre
-loge, pour huit représentations. Gorgeon a fait rire la cour à mes
-dépens: je veux mettre les rieurs de mon côté.»
-
-La jeune femme connaissait assez l'humeur fière de son mari pour savoir
-qu'une telle vengeance serait cruelle. Elle songea aux conséquences
-terribles qui pouvaient s'ensuivre.
-
-«Vous êtes fou, dit-elle au prince; n'avez-vous pas cent autres moyens
-de punir mon mari? Vous serait-il bien difficile de l'envoyer pour
-deux ou trois mois en Sibérie!
-
---Fort difficile. On a dans votre pays des préjugés sur la Sibérie.
-D'ailleurs, malgré mon titre et ma fortune, je ne suis pas un
-personnage, parce que je n'ai jamais servi.
-
---J'entends.» Elle réfléchit quelques minutes, puis elle reprit: «En
-deux mots voici le marché que vous me proposez: une fortune contre ma
-réputation!
-
---Pas même; je n'ai aucun intérêt à vous perdre d'honneur. Vous aurez
-le droit de publier en tout temps les conditions de notre marché. De
-mon côté, je m'engage à vous justifier de mon mieux; je ne tiens qu'au
-coup de théâtre. Une fois l'effet produit, vous rentrerez dans votre
-réputation. Vous voyez donc qu'il ne s'agit pour vous que d'un rôle
-à jouer. Je vous engage pour huit représentations, à un prix que nul
-directeur n'offrit jamais à une actrice, et je vous laisse la liberté
-de dire à tout le monde: «C'est une comédie.»
-
-Les débats se prolongèrent jusqu'au retour de Marie. Pauline demanda
-du temps pour délibérer, et l'affaire fut remise à huitaine. Dans
-l'intervalle, les amies de la jeune femme lui conseillèrent unanimement
-d'accepter les offres du prince. Les unes se réjouissaient de la voir
-partir, les autres se faisaient une fête de la savoir compromise.
-On lui représenta les torts impardonnables de son mari, les douceurs
-de la vengeance, la singularité d'un rôle si nouveau, et les profits
-qu'elle en allait tirer. Elle écouta d'une oreille distraite, et comme
-en songeant à autre chose. Explique qui voudra les bizarreries du cœur
-féminin! Que penseriez-vous si je vous disais qu'elle accepta ces
-propositions absurdes, et qu'elle consentit à ce malheureux voyage,
-parce qu'elle mourait d'envie de revoir son mari?
-
-Ce qui prouve qu'elle était désintéressée, c'est qu'elle refusa
-l'argent du prince Vasilikof. Il fallut des prières pour lui faire
-accepter les toilettes éclatantes qui étaient, pour ainsi dire, les
-costumes de son rôle. Elle partit le 1er décembre, en poste, avec sa
-cousine Marie. Elle arriva le 15, dans un traîneau magnifique aux armes
-du prince. Toute la ville s'en émut; Vasilikof était arrivé depuis deux
-jours, et personne n'ignorait la grande nouvelle, ni les Russes, ni les
-Français, ni Gorgeon.
-
-Pauline se repentait déjà de son équipée. L'empressement de la
-curiosité publique lui donna à réfléchir. Tous les hommes qu'elle
-apercevait dans la rue ou sur la Perspective lui rappelaient la
-tournure de son mari; tous les hommes se ressemblent sous la pelisse.
-
-Le prince lui accorda quinze jours pour se remettre; elle eut ensuite
-un nouveau délai d'une semaine, parce que Gorgeon ne jouait pas. Elle
-regardait les affiches comme les condamnés, sous la Terreur, lisaient
-les listes du bourreau. Elle ne jouit ni de ses toilettes, ni de sa
-maison, ni du luxe prodigieux dont elle était entourée. Son salon
-passait pour une des merveilles de Pétersbourg. Les murs étaient de
-Paros blanc, et le meuble de vieux Beauvais à figures. Les fenêtres
-n'avaient pas d'autres rideaux que six grands camellias ponceau,
-dressés en espalier. Au milieu, sous un énorme lustre en cristal de
-roche, on voyait un divan circulaire ombragé d'un camellia pleureur,
-vrai miracle d'horticulture. Pauline y fit à peine attention. Son
-cuisinier, un illustre Provençal que Vasilikof avait dérobé à un
-prince-évêque d'Allemagne, épuisa vainement toutes les ressources de
-son imagination; Pauline n'avait plus faim. Elle était cependant un
-peu bien gourmande lorsqu'elle soupait au café Anglais avec son mari.
-Le 6 janvier (nouveau style), l'affiche, qu'on portait chez elle, lui
-apprit que Gorgeon jouait le soir dans _le Dîner de Madelon_. Il lui
-sembla qu'elle recevait un coup dans le cœur. Elle voulut écrire à son
-mari. Elle fit porter chez Gorgeon une lettre tendre et suppliante où
-elle racontait fidèlement tout ce qui s'était passé. «Je ne sais plus
-que devenir, disait-elle; je suis seule, sans appui et sans conseil.
-Le jour où nous nous sommes mariés, tu m'as promis aide et protection;
-viens à mon secours!» Elle glissa dans l'enveloppe une petite fleur
-sèche conservée entre deux feuillets de son Molière; c'était une
-violette blanche de Fontainebleau. Malheureusement, l'homme qui remit
-cette lettre à Gorgeon portait la livrée du prince Vasilikof.
-
-Le soir, à sept heures, Pauline se laissa habiller comme une morte.
-Elle espérait vaguement que le prince aurait pitié d'elle et qu'il lui
-ferait grâce de sa compagnie; mais en descendant de voiture, devant la
-petite porte du vestibule, elle le vit accourir empressé et radieux.
-Elle le suivit en chancelant jusqu'à sa loge, qui était au niveau de la
-rampe, et elle se jeta sur un fauteuil, sans voir que toute la salle
-avait les yeux braqués sur elle. Le théâtre était plein; les Russes
-célébraient la fête de Noël. La direction permet au locataire d'une
-loge d'y empiler autant de personnes qu'elle en peut physiquement
-contenir. L'hémicycle était littéralement tapissé de têtes qui toutes
-regardaient la loge de Vasilikof. Lorsque le rideau se leva, Pauline
-fut prise de vertige. Elle voyait devant elle un gouffre plein de feu,
-et elle se cramponnait à la balustrade pour n'y point tomber.
-
-Gorgeon s'était cuirassé de courage et d'indifférence. Il avait caché
-sa pâleur sous une couche épaisse de rouge, mais il avait oublié de
-peindre ses lèvres; elles devinrent livides. Il fut assez maître de lui
-pour conserver la mémoire, et il joua son rôle jusqu'au bout. La soirée
-fut orageuse. Le public du théâtre Michel se compose de deux éléments
-bien distincts: le grand monde russe, qui entend le français, et la
-colonie française. Il y a plus de six mille Français à Pétersbourg,
-et tous, quels qu'ils soient, précepteurs, marchands, coiffeurs ou
-cuisiniers, raffolent du théâtre. Les Russes avaient admiré le coup
-d'état de Vasilikof, et ceux-là même qui avaient applaudi sa caricature
-deux mois auparavant s'étaient retournés de son côté. Les Français
-idolâtraient Gorgeon; ils le couvrirent d'applaudissements. Les Russes
-ripostèrent par des applaudissements ironiques, battant des mains
-à tout propos et hors de propos. Après la chute du rideau, ils le
-rappelèrent si obstinément, qu'il fut forcé de revenir. Pauline était
-plus morte que vive.
-
-Le lendemain, on donnait _le Misanthrope et l'Auvergnat_. Gorgeon fut
-vraiment admirable dans le rôle de Mâchavoine. Les Français avaient
-apporté des couronnes; les Russes lui jetèrent des couronnes ridicules.
-Un mauvais plaisant lui cria: «Bien des choses à madame!» Il pleurait
-de rage en rentrant dans sa loge. Il y trouva une lettre de Pauline,
-une lettre mouillée de larmes. Il la foula aux pieds, la déchira en
-mille pièces et la jeta au feu.
-
-Après ces deux horribles soirées, Pauline, épouvantée du silence de son
-mari, supplia le prince de lui faire grâce du reste. Gorgeon n'était-il
-pas assez puni? Vasilikof n'était-il pas assez vengé?
-
-Le prince se montra conciliant: il remit à Gorgeon la moitié de sa
-peine, et décida que le surlendemain, après le spectacle, Pauline
-serait libre d'employer son temps comme elle l'entendrait. «Il faut
-être de bon compte, dit-il, Gorgeon m'a joué huit fois en quinze jours;
-mais les soirées comme celle-ci doivent compter double. Après la
-quatrième, l'honneur sera satisfait.»
-
-On devait donner deux jours de suite un vaudeville fort gai de MM.
-Xavier et Varin, _la Colère d'Achille_. C'était presque une pièce de
-circonstance. Achille Pangolin est un Sganarelle moderne qui croit
-trouver partout les preuves de sa disgrâce imaginaire. Tout lui
-est matière à soupçon, depuis le miaulement de son chat jusqu'aux
-interjections de son perroquet. S'il trouve une canne dans sa maison,
-il croit qu'elle a été oubliée par un rival, et il la met en morceaux
-avant de reconnaître que c'est la sienne. Il oublie son chapeau dans
-la chambre de sa femme; il revient, il le trouve, il le saisit, il
-le broie: il cherche dans tous les coins le propriétaire de ce maudit
-chapeau. Dans l'excès de son désespoir, il veut en finir avec la vie,
-et il charge un pistolet pour se brûler la cervelle. Mais un scrupule
-l'arrête en si beau chemin. Il veut bien se détruire, mais il ne veut
-pas se faire de mal: la mort l'attire et la douleur l'incommode. Pour
-concilier son horreur de la vie et sa tendresse pour lui-même, il se
-met en face d'un miroir et se suicide en effigie.
-
-_La Colère d'Achille_ eut un succès bruyant au théâtre Michel. Tous
-les mots portaient! Deux heures avant la représentation, Gorgeon avait
-refusé de recevoir la visite de sa femme. Il joua la rage au naturel.
-Par malheur, le pistolet du théâtre était une relique vénérable
-extraite du magasin des accessoires: il fit long feu. Un seigneur de
-l'orchestre s'écria en mauvais français: «Pas de chance!»
-
-Après la représentation, comme le régisseur s'excusait, Gorgeon lui
-dit: «Ce n'est rien. J'ai un pistolet chez moi, je l'apporterai
-demain.» Il vint avec un pistolet à deux coups, une belle arme, en
-vérité. «Vous voyez, dit-il au régisseur: si le premier coup ratait,
-j'ai le second.» Il joua avec un entrain qu'on ne lui avait jamais vu.
-A la dernière scène, au lieu de viser la glace, il tourna le canon vers
-sa femme et la tua. Il se fit ensuite sauter la cervelle. Le spectacle
-fut interrompu. Cette aventure fit beaucoup de bruit dans Pétersbourg.
-C'est le prince Vasilikof qui me l'a racontée. «Croiriez-vous, me
-dit-il en terminant, que ce Gorgeon et cette Pauline s'étaient mariés
-par amour? Voilà comme vous êtes à Paris!»
-
-
-
-
-LA MÈRE DE LA MARQUISE.
-
-
-I
-
-Ceci est une vieille histoire qui datera tantôt de dix ans.
-
-Le 15 avril 1846, on lisait dans tous les grands journaux de Paris
-l'annonce suivante:
-
-«Un jeune homme de bonne famille, ancien élève d'une école du
-gouvernement, ayant étudié dix ans les mines, la fonte, la forge, la
-comptabilité et l'exploitation des coupes de bois, désirerait trouver
-dans sa spécialité un emploi honorable. Écrire à Paris, poste restante
-à M. L. M. D. O.
-
-La propriétaire des belles forges d'Arlange, Mme Benoît, était alors
-à Paris, dans son petit hôtel de la rue Saint-Dominique; mais elle
-ne lisait jamais les journaux. Pourquoi les aurait-elle lus? Elle ne
-cherchait pas un employé pour sa forge, mais un mari pour sa fille.
-
-Mme Benoît, dont l'humeur et la figure ont bien changé depuis dix
-ans, était en ce temps-là une personne tout à fait aimable. Elle
-jouissait délicieusement de cette seconde jeunesse que la nature
-n'accorde pas à toutes les femmes, et qui s'étend entre la quarantième
-et la cinquantième année. Son embonpoint un peu majestueux lui donnait
-l'aspect d'une fleur très-épanouie, mais personne en la voyant ne
-songeait à une fleur fanée. Ses petits yeux étincelaient du même
-feu qu'à vingt ans; ses cheveux n'avaient pas blanchi, ses dents ne
-s'étaient pas allongées; ses joues et ses mentons resplendissaient de
-cette fraîcheur vigoureuse, luisante et sans duvet qui distingue la
-seconde jeunesse de la première. Ses bras et ses épaules auraient fait
-envie à beaucoup de jeunes femmes. Son pied s'était un peu écrasé sous
-le poids de son corps, mais sa petite main rose et potelée brillait
-encore au milieu des bagues et des bracelets comme un bijou entre des
-bijoux.
-
-Les dedans d'une personne si accomplie répondaient exactement au
-dehors. L'esprit de Mme Benoît était aussi vif que ses yeux. Sa figure
-n'était pas plus épanouie que son caractère. Le rire ne tarissait
-jamais sur cette jolie bouche; ses belles petites mains étaient
-toujours ouvertes pour donner. Son âme semblait faite de bonne humeur
-et de bonne volonté. A ceux qui s'émerveillaient d'une gaieté si
-soutenue et d'une bienveillance si universelle, Mme Benoît répondait:
-«Que voulez-vous? Je suis née heureuse. Mon passé ne renferme rien que
-d'agréable, sauf quelques heures oubliées depuis longtemps; le présent
-est comme un ciel sans nuage; quant à l'avenir, j'en suis sûre, je le
-tiens. Vous voyez bien qu'il faudrait être folle pour se plaindre du
-sort ou prendre en grippe le genre humain!»
-
-Comme il n'est rien de parfait en ce monde, Mme Benoît avait un
-défaut, mais un défaut innocent, qui n'avait jamais fait de mal qu'à
-elle-même. Elle était, quoique l'ambition semble un privilége du sexe
-laid, passionnément ambitieuse. Je regrette de n'avoir pas trouvé un
-autre mot pour exprimer son seul travers; car, à vrai dire, l'ambition
-de Mme Benoît n'avait rien de commun avec celle des autres hommes.
-Elle ne visait ni à la fortune ni aux honneurs: les forges d'Arlange
-rapportaient assez régulièrement cent cinquante mille francs de rente;
-et, quant au reste, Mme Benoît n'était pas femme à rien accepter du
-gouvernement de 1846. Que poursuivait-elle donc? Bien peu de chose.
-Si peu, que vous ne me comprendriez pas si je ne racontais d'abord en
-quelques lignes la jeunesse de Mme Benoît née Lopinot.
-
-Gabrielle-Auguste-Éliane Lopinot naquit au cœur du faubourg
-Saint-Germain, sur les bords de ce bienheureux ruisseau de la rue
-du Bac, que Mme de Staël préférait à tous les fleuves de l'Europe.
-Ses parents, bourgeois jusqu'au menton, vendaient des nouveautés
-à l'enseigne du _Bon saint Louis_, et accumulaient sans bruit une
-fortune colossale. Leurs principes bien connus, leur enthousiasme
-pour la monarchie et le respect qu'ils affichaient pour la noblesse
-leur conservaient la clientèle de tout le faubourg. M. Lopinot, en
-fournisseur bien appris, n'envoyait jamais une note qu'on ne la lui
-eût demandée. On n'a jamais ouï dire qu'il eût appelé en justice un
-débiteur récalcitrant. Aussi les descendants des croisés firent-ils
-souvent banqueroute au _Bon saint Louis_; mais ceux qui payent,
-payent pour les autres. Cet estimable marchand, entouré de personnes
-illustres dont les unes le volaient et dont les autres se laissaient
-voler, arriva peu à peu à mépriser uniformément sa noble clientèle.
-On le voyait très-humble et très-respectueux au magasin; mais il se
-relevait comme par ressort en rentrant chez lui. Il étonnait sa femme
-et sa fille par la liberté de ses jugements et l'audace de ses maximes.
-Peu s'en fallait que Mme Lopinot ne se signât dévotement lorsqu'elle
-l'entendait dire après boire: «J'aime fort les marquis, et ils me
-semblent gens de bien; mais à aucun prix je ne voudrais d'un marquis
-pour gendre.»
-
-Ce n'était pas le compte de Gabrielle-Auguste-Éliane. Elle se fût
-fort accommodée d'un marquis, et, puisque chacun de nous doit jouer
-un rôle en ce monde, elle donnait la préférence au rôle de marquise.
-Cette enfant, accoutumée à voir passer des calèches comme les petits
-paysans à voir voler les hirondelles, avait vécu dans un perpétuel
-éblouissement. Portée à l'engouement, comme toutes les jeunes filles,
-elle avait admiré les objets qui l'entouraient: hôtels, chevaux,
-toilettes et livrées. A douze ans, un grand nom exerçait une sorte
-de fascination sur son oreille; à quinze, elle se sentait prise d'un
-profond respect pour ce qu'on appelle le faubourg Saint-Germain,
-c'est-à-dire pour cette aristocratie incomparable qui se croit
-supérieure à tout le genre humain par droit de naissance. Lorsqu'elle
-fut en âge de se marier, la première idée qui lui vint, c'est
-qu'un coup de fortune pouvait la faire entrer dans ces hôtels dont
-elle contemplait la porte cochère, l'asseoir à côté de ces grandes
-dames radieuses qu'elle n'osait regarder en face, la mêler à ces
-conversations qu'elle croyait plus spirituelles que les plus beaux
-livres et plus intéressantes que les meilleurs romans. «Après tout,
-pensait-elle, il ne faut pas un grand miracle pour abaisser devant moi
-la barrière infranchissable. C'est assez que ma figure ou ma dot fasse
-la conquête d'un comte, d'un duc ou d'un marquis.» Son ambition visait
-surtout au marquisat, et pour cause. Il y a des ducs et des comtes de
-création récente, et qui ne sont pas reçus au faubourg; tandis que tous
-les marquis sans exception sont de la vieille roche, car depuis Molière
-on n'en fait plus.
-
-Je suppose que si elle avait été livrée à elle-même, elle aurait
-trouvé sans lanterne l'homme qu'elle souhaitait pour mari. Mais elle
-vivait sous l'aile de sa mère, dans une solitude profonde, où M.
-Lopinot venait de temps en temps lui offrir la main d'un avoué, d'un
-notaire ou d'un agent de change. Elle refusa dédaigneusement tous les
-partis jusqu'en 1829. Mais un beau matin elle s'aperçut qu'elle avait
-vingt-cinq ans sonnés, et elle épousa subitement M. Morel, maître de
-forges à Arlange. C'était un excellent homme de roturier, qu'elle
-aurait aimé comme un marquis si elle avait eu le temps. Mais il mourut
-le 31 juillet 1830, six mois après la naissance de sa fille. La belle
-veuve fut tellement outrée de la révolution de Juillet, qu'elle en
-oublia presque de pleurer son mari. Les embarras de la succession et
-le soin des forges la retinrent à Arlange jusqu'au choléra de 1832,
-qui lui enleva en quelques jours son père et sa mère. Elle revint
-alors à Paris, vendit le _Bon saint Louis_, et acheta son hôtel de
-la rue Saint-Dominique, entre le comte de Preux et la maréchale de
-Lens. Elle s'établit avec sa fille dans son nouveau domicile, et ce
-n'est pas sans une joie secrète qu'elle se vit logée dans un hôtel de
-noble apparence, entre un comte et une maréchale. Son mobilier était
-plus riche que le mobilier de ses voisins, sa serre plus grande, ses
-chevaux de meilleure race et ses voitures mieux suspendues. Cependant
-elle aurait donné de bon cœur serre, mobilier, chevaux et voitures pour
-avoir le droit de voisiner un brin. Les murs de son jardin n'avaient
-pas plus de quatre mètres de haut, et, dans les soirées tranquilles
-de l'été, elle entendait causer, tantôt chez le comte, tantôt chez la
-maréchale. Malheureusement il ne lui était pas permis de prendre part à
-la conversation. Un matin, son jardinier lui apporta un vieux cacatoès
-qu'il avait pris sur un arbre. Elle rougit de plaisir en reconnaissant
-le perroquet de la maréchale. Elle ne voulut céder à personne le
-plaisir de rendre ce bel oiseau à sa maîtresse, et, au risque d'avoir
-les mains déchiquetées à coups de bec, elle le reporta elle-même. Mais
-elle fut reçue par un gros intendant qui la remercia dignement sur le
-pas de la porte. Quelques jours après, les enfants du comte de Preux
-envoyèrent dans ses plates-bandes un ballon tout neuf. La crainte
-d'être remerciée par un intendant fit qu'elle renvoya le ballon à la
-comtesse par un de ses domestiques, avec une lettre fort spirituelle
-et de la tournure la plus aristocratique. Ce fut le précepteur des
-enfants, un vrai cuistre, qui lui répondit. La jolie veuve (elle était
-alors dans le plein de sa beauté) en fut pour ses avances. Elle se
-disait quelquefois le soir, en rentrant chez elle: «Le sort est bien
-ridicule! J'ai le droit d'entrer tant que je veux au nº 57, et il ne
-m'est pas permis de m'introduire pour un quart d'heure au 59 ou au 55!»
-Ses seules connaissances dans le monde du faubourg étaient quelques
-débiteurs de son père, auxquels elle n'avait garde de demander de
-l'argent. En récompense de sa discrétion, ces honorables personnes la
-recevaient quelquefois le matin. A midi, elle pouvait se déshabiller:
-toutes ses visites étaient faites.
-
-Le régisseur de la forge l'arracha à cette vie intolérable en la
-rappelant à ses affaires. Arrivée à Arlange, elle y trouva ce
-qu'elle avait cherché vainement dans tout Paris: la clef du faubourg
-Saint-Germain. Un de ses voisins de campagne hébergeait depuis trois
-mois M. le marquis de Kerpry, capitaine au 2e régiment de dragons. Le
-marquis était un homme de quarante ans, mauvais officier, bon vivant,
-toujours vert, assuré contre la vieillesse, et célèbre par ses dettes,
-ses duels et ses fredaines. Du reste, riche de sa solde c'est-à-dire
-excessivement pauvre. «Je tiens mon marquisat!» pensa la belle
-Éliane. Elle fit sa cour au marquis, et le marquis ne lui tint pas
-rigueur. Deux mois plus tard il envoyait sa démission au ministère de
-la guerre et conduisait à l'église la veuve de M. Morel. Conformément
-à la loi, le mariage fut affiché dans la commune d'Arlange, au 10e
-arrondissement de Paris, et dans la dernière garnison du capitaine.
-L'acte de naissance du marié, rédigé sous la Terreur, ne portait que le
-nom vulgaire de Benoît, mais on y joignit un acte de notoriété publique
-attestant que de mémoire d'homme M. Benoît était connu comme marquis de
-Kerpry.
-
-La nouvelle marquise commença par ouvrir ses salons au faubourg
-Saint-Germain du voisinage: car le faubourg s'étend jusqu'aux
-frontières de la France.
-
-Après avoir ébloui de son luxe tous les hobereaux des environs, elle
-voulut aller à Paris prendre sa revanche sur le passé; et elle conta ce
-projet à son mari. Le capitaine fronça le sourcil et déclara net qu'il
-se trouvait bien à Arlange. La cave était bonne, la cuisine de son
-goût, la chasse magnifique; il ne demandait rien de plus. Le faubourg
-Saint-Germain était pour lui un pays aussi nouveau que l'Amérique: il
-n'y possédait ni parents, ni amis, ni connaissances. «Bonté divine!
-s'écria la pauvre Éliane, faut-il que je sois tombée sur le seul
-marquis de la terre qui ne connaisse pas le faubourg Saint-Germain!»
-
-Ce ne fut pas son seul mécompte. Elle s'aperçut bientôt que son mari
-prenait l'absinthe quatre fois par jour, sans parler d'une autre
-liqueur appelée vermouth qu'il avait fait venir de Paris pour son usage
-personnel. La raison du capitaine ne résistait pas toujours à ces
-libations répétées, et, lorsqu'il sortait de son bon sens, c'était,
-le plus souvent, pour entrer en fureur. Ses vivacités n'épargnaient
-personne, pas même Éliane, qui en vint à souhaiter tout de bon de
-n'être plus marquise. Cet événement arriva plus tôt qu'elle ne
-l'espérait.
-
-Un jour le capitaine était souffrant pour s'être trop bien comporté
-la veille. Il avait la tête lourde et les yeux battus. Assis dans le
-plus grand fauteuil du salon, il lustrait mélancoliquement ses longues
-moustaches rousses. Sa femme, debout auprès d'un samavar, lui versait
-coup sur coup d'énormes tasses de thé. Un domestique annonça M. le
-comte de Kerpry. Le capitaine, tout malade qu'il était, se dressa
-brusquement en pieds.
-
-«Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez sans parents? demanda Éliane un
-peu étonnée.
-
---Je ne m'en connaissais pas, répondit le capitaine, et je veux que le
-diable m'emporte.... Mais nous verrons bien. Faites entrer!»
-
-Le capitaine sourit dédaigneusement lorsqu'il vit paraître un jeune
-homme de vingt ans, d'une beauté presque enfantine. Il était de taille
-raisonnable, mais si frêle et si délicat, qu'on pouvait croire qu'il
-n'avait pas fini de grandir. Ses longs yeux bleus regardaient autour
-d'eux avec une sorte de timidité farouche. Lorsqu'il aperçut la belle
-Éliane, sa figure rougit comme une pêche d'espalier. Le timbre de sa
-voix était doux, frais, limpide, presque féminin. Sans la moustache
-brune qui se dessinait finement sur sa lèvre, on aurait pu le prendre
-pour une jeune fille déguisée en homme.
-
-«Monsieur, dit-il au capitaine en se tournant à demi vers Éliane,
-quoique je n'aie pas l'honneur d'être connu de vous, je viens vous
-parler d'affaires de famille. Notre conversation, qui sera longue,
-contiendra sans doute des chapitres fastidieux, et je crains que madame
-n'en soit ennuyée.
-
---Vous avez tort de craindre, monsieur, reprit Éliane en se
-rengorgeant: la marquise de Kerpry veut et doit connaître toutes les
-affaires de la famille, et, puisque vous êtes un parent de mon mari....
-
---C'est ce que j'ignore encore, madame, mais nous le déciderons
-bientôt, et devant vous, puisque vous le désirez et que monsieur semble
-y consentir.»
-
-Le capitaine écoutait d'un air hébété, sans trop comprendre. Le jeune
-comte se tourna vers lui comme pour le prendre à partie.
-
-«Monsieur, lui dit-il, je suis le fils aîné du marquis de Kerpry, qui
-est connu de tout le faubourg Saint-Germain, et qui a son hôtel rue
-Saint-Dominique.
-
---Quel bonheur!» s'écria étourdiment Éliane.
-
-Le comte répondit à cette exclamation par un salut froid et
-cérémonieux. Il poursuivit:
-
-«Monsieur, comme mon père, mon grand-père et mon bisaïeul étaient fils
-uniques, et qu'il n'y a jamais eu deux branches dans la famille, vous
-excuserez l'étonnement qui nous a saisis le jour où nous avons appris
-par les journaux le mariage d'un marquis de Kerpry.
-
---Je n'avais donc pas le droit de me marier? demanda le capitaine en se
-frottant les yeux.
-
---Je ne dis pas cela, monsieur. Nous avons à la maison, outre l'arbre
-généalogique de la famille, tous les papiers qui établissent nos droits
-à porter le nom de Kerpry. Si vous êtes notre parent, comme je le
-désire, je ne doute pas que vous n'ayez aussi entre les mains quelques
-papiers de famille.
-
---A quoi bon? les paperasses ne prouvent rien, et tout le monde sait
-qui je suis.
-
---Vous avez raison, monsieur, il ne faut pas beaucoup de parchemins
-pour établir une preuve solide; il suffit d'un acte de naissance,
-avec....
-
---Monsieur, mon acte de naissance porte le nom de Benoît. Il est daté
-de 1794. Comprenez-vous?
-
---Parfaitement, monsieur, et, en dépit de cette circonstance, je
-conserve l'espoir d'être votre parent. Êtes-vous né à Kerpry ou dans
-les environs?
-
---Kerpry?... Kerpry? où prenez-vous Kerpry?
-
---Mais où il a toujours été: à trois lieues de Dijon, sur la route de
-Paris.
-
---Eh! monsieur, que m'importe à moi? puisque Robespierre a vendu les
-biens de la famille....
-
---On vous a mal informé, monsieur. Il est vrai que la terre et le
-château ont été mis en vente comme biens d'émigré, mais ils n'ont pas
-trouvé d'acheteur, et S. M. le roi Louis XVIII a daigné les rendre à
-mon père.»
-
-Le capitaine était insensiblement sorti de sa torpeur; ce dernier trait
-acheva de le réveiller. Il marcha les poings serrés, vers son frêle
-adversaire, et lui cria dans le visage:
-
-«Mon petit monsieur, il y a quarante ans que je suis marquis de Kerpry,
-et celui qui m'arrachera mon nom aura le poignet solide.»
-
-Le comte pâlit de colère, mais il se souvint de la présence d'Éliane,
-qui s'étendait, anéantie, sur une chaise longue. Il répondit d'un ton
-dégagé:
-
-«Mon grand monsieur, quoique les jugements de Dieu soient passés de
-mode, j'accepterais volontiers le moyen de conciliation que vous
-m'offrez, si j'étais seul intéressé dans l'affaire. Mais je représente
-ici mon père, mes frères et toute une famille, qui aurait lieu de se
-plaindre si je jouais ses intérêts à pile ou face. Permettez-moi donc
-de retourner à Paris. Les tribunaux décideront lequel de nous usurpe le
-nom de l'autre.»
-
-Là-dessus le comte fit une pirouette, salua profondément la prétendue
-marquise, et regagna sa chaise de poste avant que le capitaine eût
-songé à le retenir.
-
-Le samavar ne bouillait plus; mais ce n'était pas de thé qu'il
-s'agissait entre le capitaine et sa femme. Éliane voulait savoir si
-elle était oui ou non marquise de Kerpry. L'impétueux Benoît, qui
-venait d'user son reste de patience, s'oublia au point de battre la
-plus jolie personne du département. C'est à ces circonstances que
-Mme Benoît faisait allusion lorsqu'elle parlait de quelques heures
-désagréables oubliées depuis longtemps.
-
-Le procès Kerpry contre Kerpry ne se fit pas attendre. Le sieur Benoît
-eut beau répéter par l'organe de son avocat qu'il s'était toujours
-entendu appeler marquis de Kerpry, il fut condamné à signer Benoît et
-à payer les frais. Le jour où il reçut cette nouvelle, il écrivit au
-jeune comte une lettre d'injures grossières, signée Benoît. Le dimanche
-suivant, vers huit heures du matin, il rentra chez lui sur un brancard,
-avec dix centimètres de fer dans le corps. Il s'était battu, et l'épée
-du comte s'était brisée dans la blessure. Éliane, qui dormait encore,
-arriva juste à temps pour recevoir ses excuses et ses adieux.
-
-Si cette aventure n'avait pas fait un scandale épouvantable, la
-province ne serait pas la province. Les hobereaux du voisinage
-témoignèrent une exaspération comique: ils auraient voulu reprendre
-à la fausse marquise les visites qu'ils lui avaient faites. La veuve
-n'entendit pas le bruit qui se faisait autour d'elle: elle pleurait. Ce
-n'est pas qu'elle regrettât rien de M. Benoît, dont les défauts, petits
-et grands, l'avaient à jamais corrigée du mariage; mais elle déplorait
-sa confiance trompée, ses espérances perdues, son horizon rétréci, son
-ambition condamnée à l'impuissance. Si vous voulez vous peindre l'état
-de son âme, figurez-vous un fakir à qui l'on signifie qu'il ne verra
-jamais Wichnou. Du fond de sa retraite, elle lançait sur le faubourg
-Saint-Germain des regards d'Ève chassée du paradis terrestre.
-
-Un matin qu'elle pleurait sous un berceau de clématites en fleur
-(c'était dans l'été de 1834), sa fille passa en courant auprès d'elle.
-Elle arrêta l'enfant par sa robe et la baisa cinq ou six fois, en se
-reprochant de songer moins à sa fille qu'à ses chagrins. Lorsqu'elle
-l'eut bien embrassée, elle la regarda en face et fut satisfaite de
-l'examen. A quatre ans et demi, la petite Lucile annonçait une beauté
-fine et aristocratique. Ses traits étaient charmants; les attaches des
-pieds et des mains, exquises. Éliane eut beau fouiller dans sa mémoire,
-elle ne se souvint pas d'avoir vu jouer aux Tuileries un seul enfant
-d'un type aussi distingué. Elle donna un dernier baiser à la petite,
-qui prit sa volée. Puis elle s'essuya les yeux, et depuis elle ne
-pleura plus.
-
-«Mais où donc avais-je la tête? murmura-t-elle en reprenant son plus
-heureux sourire. Tout n'est pas perdu; tout peut s'arranger; tout
-est arrangé; c'est bien; c'est pour le mieux! J'entrerai; c'est une
-affaire de patience; il faut du temps, mais ces portes orgueilleuses
-s'ouvriront devant moi. Je ne serai pas marquise, non; j'ai été assez
-mariée, et l'on ne m'y reprendra plus. La marquise, la voilà qui
-piétine dans les fraises. Je lui choisirai un marquis, un bon: il faut
-bien que mon expérience serve à quelque chose. Je serai la vraie mère
-d'une vraie marquise! Elle sera reçue partout, et moi aussi; fêtée
-partout, et moi aussi; elle dansera avec des ducs, et moi.... je la
-regarderai danser, à moins que ces messieurs de 1830 ne fassent une loi
-de laisser les mamans au vestiaire!»
-
-Dès cet instant, son unique préoccupation fut de préparer sa fille au
-rôle de marquise. Elle l'habilla comme une poupée, lui enseigna les
-diverses grimaces dont se composent les grandes manières et lui apprit
-la révérence, tandis que sa gouvernante lui apprenait l'alphabet.
-Malheureusement, la petite Lucile n'était pas née dans la rue du
-Bac. Elle s'éveillait au chant des oiseaux et non au roulement des
-carrosses, et elle voyait plus de villageois en blouse que de laquais
-en livrée. Elle n'écouta pas mieux les leçons d'aristocratie que lui
-donnait sa mère, que sa mère n'avait écouté les diatribes de M. Lopinot
-contre les marquis. L'esprit des enfants est formé par tout ce qui les
-entoure; ils ont l'oreille ouverte à cent précepteurs à la fois; les
-bruits de la campagne et les bruits de la rue leur parlent bien plus
-haut que le pédant le plus intraitable ou le père le plus rigoureux.
-Mme Benoît eut beau prêcher: les premiers plaisirs de la jeune marquise
-furent de se battre avec les fillettes du village, de se rouler dans le
-sable en robe neuve, de voler des œufs tout chauds dans le poulailler,
-et de se faire traîner par un gros chien écossais qu'elle tirait par la
-queue. A la voir jouer au jardin, un observateur attentif eût deviné
-le sang du bonhomme Morel et du père Lopinot. Sa mère se lamentait de
-ne trouver en elle ni orgueil, ni vanité, ni le plus simple mouvement
-de coquetterie. Elle guettait avec une impatience fiévreuse le jour
-où Lucile mépriserait quelqu'un, mais Lucile ouvrait son cœur et ses
-bras à toutes les bonnes gens qui l'entouraient, depuis Margot la
-vachère jusqu'au plus noir des ouvriers de la forge. Lorsqu'elle se
-fit grandelette, ses goûts changèrent un peu, mais ce ne fut pas dans
-le sens que sa mère désirait. Elle s'intéressa au jardin, au verger,
-au troupeau, à la basse-cour, à l'usine, au ménage, et même (pourquoi
-ne le dirait-on pas?) à la cuisine. Elle eut l'œil au fruitier, elle
-étudia l'art de faire des confitures, elle s'inquiéta de la pâtisserie.
-Chose étrange! les gens de la maison, au lieu de s'impatienter de
-sa surveillance, lui en savaient le meilleur gré du monde. Ils
-comprenaient, mieux que Mme Benoît, combien il est beau qu'une femme
-apprenne de bonne heure l'ordre, le soin, une sage et libérale
-économie, et ces talents obscurs qui font le charme d'une maison et la
-joie des hôtes auxquels elle ouvre sa porte.
-
-Les leçons de Mme Benoît avaient porté d'étranges fruits. Cependant
-elles ne furent pas tout à fait perdues. L'institutrice était sévère
-par amour de sa fille, impatiente par amour du marquisat, et colère
-par tempérament. Elle perdit si souvent patience que Lucile prit peur
-de sa mère. La pauvre enfant s'entendait répéter tous les jours: «Vous
-ne savez rien de rien, vous n'entendez rien à rien, vous êtes bien
-heureuse de m'avoir!» Elle se persuada naïvement qu'elle était bien
-heureuse d'avoir Mme Benoît. Elle se crut, de bonne foi, niaise et
-incapable; et, au lieu de s'en désoler, elle satisfit tous ses goûts,
-s'abandonna à tous ses penchants, fut heureuse, aimée et charmante.
-
-Mme Benoît était si pressée de jouir de la vie et du faubourg, qu'elle
-aurait marié sa fille à quinze ans si elle l'avait pu. Mais Lucile
-à quinze ans n'était encore qu'une petite fille. L'âge ingrat se
-prolongea pour elle au delà des limites ordinaires. Il est à remarquer
-que les enfants des villages sont moins précoces que ceux des villes:
-c'est sans doute par la même raison qui fait que les fleurs des champs
-retardent sur celles des jardins. A seize ans, Lucile commença de
-prendre figure. Elle était encore un peu maigre, un peu rubiconde,
-un peu gauche; toutefois sa gaucherie, sa maigreur et ses bras rouges
-n'étaient pas des épouvantails à effaroucher l'amour. Elle ressemblait
-à ces chastes statues que les sculpteurs allemands de la Renaissance
-taillaient dans la pierre des cathédrales; mais aucun fanatique de
-l'art grec n'eût dédaigné de jouer auprès d'elle le rôle de Pygmalion.
-
-Sa mère lui dit un beau matin en fermant cinq ou six malles: «Je vais à
-Paris chercher un marquis que vous épouserez.
-
---Oui, maman,» répondit-elle sans objection. Elle savait depuis des
-années qu'elle devait épouser un marquis. Un seul souci la préoccupait,
-sans qu'elle eût jamais osé s'en ouvrir à personne. Dans le salon d'une
-amie de sa mère, Mme Mélier, en feuilletant un album de costumes, elle
-avait vu une gravure coloriée représentant un marquis. C'était un petit
-vieillard vêtu d'un costume du temps de Louis XV, culotte courte,
-souliers à boucles d'or, épée à poignée d'acier, chapeau à plumes,
-habit à paillettes. Cette image était si bien logée dans un des casiers
-de sa mémoire, qu'elle se présentait au seul nom de marquis, et que la
-pauvre enfant ne pouvait se persuader qu'il y eût d'autres marquis sur
-la terre. Elle les croyait tous dessinés d'après le même modèle, et
-elle se demandait avec effroi comment elle pourrait s'empêcher de rire
-en donnant la main à son mari.
-
-Tandis qu'elle s'abandonnait à ces terreurs innocentes, Mme Benoît
-se mettait en quête d'un marquis. Elle eut bientôt trouvé. Parmi les
-débiteurs de son père avec lesquels elle avait conservé des relations,
-le plus aimable était le vieux baron de Subressac. Non-seulement il y
-était toujours pour elle, mais il lui faisait même l'honneur de venir
-déjeuner chez elle, en tête-à-tête. Ces familiarités n'étaient pas
-compromettantes, d'un homme de soixante-quinze ans. Elle lui demanda un
-jour, entre les deux derniers verres d'une bouteille de vin de Tokay:
-
-«Monsieur le baron, vous occupez-vous quelquefois de mariages?
-
---Jamais, charmante, depuis qu'il y a des maisons pour cela.»
-
-Le baron l'appelait paternellement _charmante_.
-
-«Mais, reprit-elle sans se déferrer, s'il s'agissait de rendre service
-à deux de vos amis?
-
---Si vous étiez un des deux, madame, je ferais tout ce que vous me
-commanderiez.
-
---Vous êtes au cœur de la question. Je connais une enfant de seize
-ans, jolie, bien élevée, qui n'a jamais été en pension, un ange! Mais,
-au fait, je ne vois pas pourquoi je vous ferais des mystères: c'est
-ma fille. Elle a pour dot, premièrement l'hôtel que voici: je n'en
-parle que pour mémoire; plus une forêt de quatre cents hectares; plus
-une forge qui marche toute seule et qui rapporte cent cinquante mille
-francs dans les plus mauvaises années. Là-dessus elle devra me servir
-une rente de cinquante mille francs, qui, jointe à quelques petites
-choses que j'ai, me suffira pour vivre. Nous disons donc: un hôtel, une
-forêt et cent mille francs de rente.
-
---C'est fort joli.
-
---Attendez! Pour des raisons très-délicates et qu'il ne m'est pas
-permis de divulguer, il faut que ma fille épouse un marquis; on ne
-demande pas d'argent; on sera très-coulant sur l'âge, l'esprit, la
-figure, et tous les avantages extérieurs; ce qu'on veut, c'est un
-marquis avéré, de bonne souche, bien apparenté, connu de tout le
-faubourg, et qui puisse se présenter fièrement partout, avec sa femme
-et sa famille. Connaissez-vous, monsieur le baron, un marquis que vous
-aimiez assez pour lui souhaiter une jolie femme et cent mille livres de
-rente?
-
---Ma foi! charmante, je n'en trouverais pas deux, mais j'en connais un.
-Si votre fille l'accepte, elle épousera un homme que j'aime comme mon
-fils. Mais je vous donne beaucoup mieux que vous ne demandez.
-
---Vrai?
-
---D'abord, il est jeune: vingt-huit ans.
-
---C'est un détail, passons.
-
---Il est très-beau.
-
---Vanité des vanités!
-
---Votre fille n'en dira pas autant. Il est plein d'esprit.
-
---Denrée inutile en ménage.
-
---Une instruction sérieuse: ancien élève de l'École polytechnique!
-
---Soit.
-
---De plus il a fait des études spéciales qui ne vous seront pas...
-
---C'est fort bien; mais le solide, monsieur le baron!
-
---Ah! quant à la fortune, il répond trop exactement au programme. Ruiné
-de fond en comble. Il a donné sa démission en sortant de l'École, parce
-que....
-
---Je le lui pardonne, monsieur le baron.
-
---La dernière fois qu'il est venu me voir, le pauvre garçon pensait à
-chercher une place.
-
---Sa place est toute trouvée; mais dites-moi, cher baron, il est bien
-noble?
-
---Comme Charlemagne. Voilà donc ce que vous appelez le solide!
-
---Sans doute.
-
---Un de ses ancêtres a failli devenir roi d'Antioche en 1098.
-
---Et sa parenté?
-
---Tout le faubourg.
-
---Un nom connu?
-
---Comme Henri IV. C'est le marquis d'Outreville. Vous devez connaître
-cela....
-
---Il me semble. Outreville!... c'est un joli nom. On mettra une plaque
-de marbre au-dessus de la porte cochère: HÔTEL D'OUTREVILLE. Mais
-va-t-il vouloir de ma fille? une mésalliance!
-
---Eh! charmante, un homme ne se mésallie pas. Je comprends qu'une fille
-qui s'appelle Mlle de Noailles ou Mlle de Choiseul répugne à changer de
-nom pour s'appeler Mme Mignolet. Mais un homme garde son nom, donc il
-ne perd rien. D'ailleurs, Gaston n'a pas les préjugés de sa caste. Je
-le verrai en sortant d'ici, et demain au plus tard je vous donnerai de
-ses nouvelles.
-
---Faites mieux, mon excellent baron: s'il est bien disposé, venez
-demain, sans façon, dîner avec lui. A-t-il des papiers de famille? un
-arbre généalogique?
-
---Sans doute.
-
---Tâchez donc qu'il les apporte!
-
---Y songez-vous charmante? C'est moi qui viendrai un de ces jours vous
-déchiffrer tout ce grimoire. A bientôt!»
-
-Le baron s'achemina à petits pas vers le nº 34 de la rue Saint-Benoît.
-C'était une maison bourgeoise dont la principale locataire avait meublé
-quelques chambres pour loger les étudiants. Il monta au second étage et
-frappa à une petite porte numérotée. Le marquis, en veste de travail,
-vint lui ouvrir. C'était en effet un beau jeune homme et un mari fort
-désirable. Il était un peu grand, mais d'une taille si bien prise que
-personne ne songeait à lui reprocher quelques centimètres de trop. Ses
-pieds et ses mains attestaient que ses ancêtres avaient vécu sans rien
-faire pendant plusieurs siècles. Sa tête était magnifique: un front
-haut, large et couronné de cheveux noirs qui se rejetaient spontanément
-en arrière; des yeux bleus d'une grande douceur, mais profondément
-enfoncés sous des sourcils puissants; un nez fièrement arqué dont les
-ailes fines frémissaient à la moindre émotion, une bouche un peu large
-et des dents charmantes; une moustache noire, épaisse et brillante,
-qui encadrait de belles lèvres rouges sans les cacher; un teint à la
-fois brun et rose, couleur de travail et de santé. Le baron fit cet
-inventaire d'un coup d'œil rapide, en serrant la main de Gaston, et il
-murmura en lui-même: «Si la petite n'est pas contente du présent que je
-lui fais!...»
-
-La figure du jeune marquis était ouverte, mais non pas épanouie. En
-l'examinant avec attention, on y aurait vu je ne sais quoi de mobile
-et d'inquiet, l'agitation perpétuelle d'un désir inassouvi, la tyrannie
-d'une idée dominante. Peut-être même, en poussant plus avant, y eût-on
-reconnu le sceau de prédestination qui marque le visage de tous les
-inventeurs. Gaston avait quitté son ouvrage pour ouvrir à son vieil
-ami. Il était occupé à laver à l'encre de Chine une grande planche
-de dessins au bas desquels on lisait: _Plan, coupe et élévation d'un
-haut fourneau économique_. Sa table était encombrée de dessins et de
-mémoires dont les titres, à demi cachés les uns par les autres, étaient
-de nature à piquer la curiosité des plus indifférents. On y voyait, ou
-plutôt on y devinait les suscriptions suivantes: _D'un nouvel acier
-plus fusible.--Nouveau système de hauts fourneaux.--Accidents les plus
-fréquents dans les mines, et moyen de les prévenir.--Moyen de couler
-d'une seule pièce les roues des....--Emploi rationnel du combustible
-dans....--Nouveau soufflet à vapeur pour les forges_.... Lorsqu'on
-avait jeté les yeux sur cette table, on ne voyait plus qu'elle dans
-la chambre. Le petit lit de pensionnaire, les six chaises de damas
-de laine, le fauteuil de velours d'Utrecht, la petite bibliothèque
-surchargée de livres, la pendule arrêtée, les deux vases de fleurs
-artificielles sous leurs globes, les portraits encadrés de La Fayette
-et du général Foy, les rideaux rouges à liteaux jaunes, tout
-disparaissait devant ce monceau de labeurs et d'espérances.
-
-«Mon enfant, dit le baron au marquis, il y a huit grands jours que je
-ne vous ai vu: où en sont vos affaires?
-
---Bonne nouvelle, monsieur: j'ai une place. J'avais fait mettre, il y a
-quelques jours, une note dans les journaux. Un de mes anciens camarades
-d'école qui dirige les mines de Poullaouen, dans le Finistère, a deviné
-mon nom sous les initiales; il a parlé de moi aux administrateurs, et
-l'on m'offre une place de 3000 francs, à prendre au 1er mai. Il était
-temps! j'entamais mon dernier billet de cent francs. Je partirai dans
-cinq jours pour la Bretagne. Poullaouen est un triste pays, où il pleut
-dix mois de l'année, et vous savez si j'aime le soleil. Mais je pourrai
-continuer mes études, pratiquer quelques-unes de mes théories, faire
-mes expériences sur une grande échelle: c'est tout un avenir!
-
---Voyez comme je tombe mal! Je venais vous proposer autre chose.
-
---Dites toujours: je n'ai pas encore répondu.
-
---Voulez-vous vous marier?»
-
-Le marquis fit une moue parfaitement sincère.
-
-«Vous êtes bien bon de vous occuper de moi, dit-il au vieillard en lui
-serrant les deux mains: mais je n'ai jamais songé à ces choses-là. Je
-n'ai pas le temps; vous savez mes travaux; j'ai encore un million de
-choses à trouver; la science est jalouse.
-
---Ta, ta, ta! reprit le baron en riant. Comment! vous avez vingt-huit
-ans, vous vivez ici comme un chartreux; je viens vous offrir une fille
-sage, jolie, bien élevée, un ange de seize ans; et voilà comme vous me
-recevez!»
-
-Un éclair de jeunesse s'alluma au fond des beaux yeux de Gaston, mais
-ce fut l'affaire d'un instant. «Merci mille fois, répondit-il, mais je
-n'ai pas le temps. Le mariage m'imposerait des devoirs contraires à mes
-goûts, des occupations insupportables....
-
---Il ne vous imposerait rien du tout. Votre futur beau-père est mort
-depuis plus de quinze ans; la famille se compose d'une belle-mère,
-excellente bourgeoise, malgré ses prétentions. Pour vous donner une
-idée de ses manières, je vous dirai qu'elle m'a chargé de vous mener
-demain dîner chez elle, si ce mariage ne vous déplaît pas. Vous voyez
-qu'on ne fait pas de cérémonie!
-
---Merci, monsieur, mais j'ai Poullaouen dans la tête.
-
---Quel homme! on vous assure par contrat la propriété d'un hôtel rue
-Saint-Dominique, d'une forêt de quatre cents hectares en Lorraine,
-et de cent mille livres de rente. Vous en donnera-t-on autant à
-Poullaouen?
-
---Non, mais j'y serai dans mon élément. Proposeriez-vous à un poisson
-cent mille francs de rente pour vivre hors de l'eau?
-
---Eh bien! n'en parlons plus. Je voulais vous dire cela en passant.
-Maintenant j'ai quelques visites à faire; au revoir. Vous ne partirez
-pas sans me dire adieu?»
-
-Le baron s'avança jusqu'à la porte en souriant malicieusement. Au
-moment de sortir, il se retourna et dit à Gaston:
-
-«A propos, les cent mille francs de rente sont le revenu d'une forge
-magnifique.»
-
-Gaston l'arrêta sur le seuil: «Une forge! J'épouse! Voulez-vous me
-permettre d'aller vous prendre demain pour dîner chez ma belle-mère?
-
---Non, non. Épousez Poullaouen!
-
---Mon vieil ami!
-
---Eh bien, soit. A demain.»
-
-
-II
-
-Après le départ du baron, Gaston d'Outreville se jeta dans le fauteuil,
-plongea sa tête dans ses deux mains, et réfléchit si longuement,
-que son encre de Chine eut le temps de sécher. «A quel propos, se
-demandait-il, une bourgeoise vient-elle m'offrir sa fille et cent
-mille francs de rente?» Je connais bon nombre de jeunes gens qui, à sa
-place, eussent été moins embarrassés. Ils auraient eu bientôt fait de
-construire un roman d'amour pour expliquer tout le mystère. Mais Gaston
-manquait de fatuité, comme Lucile de coquetterie. La seule idée qui lui
-vint fut que Mme Benoît voulait pour gendre un forgeron bien élevé.
-«Elle a entendu parler de moi, pensa-t-il; on lui aura dit un mot de
-mes recherches et de mes découvertes; j'étais assez répandu dans le
-faubourg, du temps que je ne connaissais pas encore la sottise et la
-vanité des relations du monde. Il est évident que cette usine a besoin
-d'un homme: une mère et sa fille additionnées ensemble ne font pas un
-maître de forges. Qui sait si les travaux ne sont pas en souffrance, si
-l'entreprise n'est pas en péril? Eh bien, morbleu! nous la sauverons.
-Outreville à la rescousse! comme disaient nos aïeux, ces artisans
-héroïques qui forgeaient leurs épées eux-mêmes.» Là-dessus, il refit de
-l'encre de Chine et termina consciencieusement son lavis.
-
-Le lendemain, il se promena à grands pas dans le jardin du Luxembourg,
-jusqu'à l'heure du déjeuner. Après midi, il s'enferma dans un cabinet
-de lecture, où il feuilleta successivement tous les journaux du jour et
-toutes les revues du mois: depuis longtemps il n'avait fait pareille
-débauche. «Il est heureux, pensait-il, qu'on ne se marie pas souvent:
-on ne travaillerait guère.» A cinq heures, il se mit à sa toilette, qui
-fut longue: il s'attendait à dîner avec sa future. Six heures et demie
-sonnaient lorsqu'il entra chez le baron. Il espérait savoir de son
-vieil ami comment Mme Benoît avait pris la fantaisie de le choisir pour
-gendre; mais le baron fut mystérieux comme un oracle. Il respectait
-trop son orgueil pour lui conter la vérité. En arrivant au petit hôtel
-de la rue Saint-Dominique, ils aperçurent deux ouvriers juchés sur une
-double échelle et occupés à mesurer quelque chose au-dessus de la porte
-cochère.
-
-«Devinez, dit le baron, ce que ces braves gens font là-haut! ils
-prennent la mesure d'une plaque de marbre sur laquelle on écrira: Hôtel
-d'Outreville.
-
---Bonne plaisanterie! répondit Gaston en franchissant le seuil de la
-porte.
-
---Vous ne me croyez pas? Revenez un peu par ici. Holà! monsieur
-Renaudot; n'est-ce pas vous que je vois?
-
---Oui, monsieur le baron, dit le marbrier, qui descendit aussitôt.
-
---Dans combien de temps pensez-vous pouvoir poser la plaque?
-
---Mais pas avant un mois, monsieur le baron, à cause des armes qu'il
-faut sculpter au-dessus.
-
---Comment! vous n'avez demandé que quinze jours au marquis de
-Croix-Maugars?
-
---Ah! monsieur le baron, les armes d'Outreville sont bien plus
-compliquées.
-
---C'est juste. Bonsoir, monsieur Renaudot. Hé bien, sceptique?
-
---Çà, mon vieil ami, à travers quel conte de fées me promenez-vous?
-
---Cela tient du _Chat botté_ puisqu'il y a un marquis....
-
---Bien obligé!
-
---Et de _la Belle au bois dormant_, puisque la future marquise, qui
-ne vous a jamais vu, dort innocemment sur les deux oreilles au fond
-de votre forêt d'Arlange, en attendant que le fils du roi vienne la
-réveiller.
-
---Comment! elle n'est pas ici?
-
---Nous lui ferons savoir que vous l'avez regrettée.»
-
-Mme Benoît accueillit ses hôtes à bras ouverts. Avertie à temps du
-succès de l'affaire, elle avait commandé un dîner d'archevêque. On
-perdit peu de temps en présentations: les connaissances se font mieux à
-table. La conversation s'engagea assez plaisamment entre la belle-mère
-et le gendre. Gaston parlait Arlange, Mme Benoît répondait faubourg;
-elle se lançait dans les questions de noblesse, il faisait un détour
-et revenait aux forges, chacun suivant obstinément son idée favorite.
-Cette lutte obstinée n'éclaira personne, pas même l'excellent baron,
-qui se livrait au seul plaisir de son âge, et faisait honneur au dîner
-plus qu'à la conversation.
-
-Mme Benoît ne devina point la passion de son gendre, et Gaston ne
-soupçonna pas la manie de sa belle-mère. Il se disait: «De deux choses
-l'une: ou Mme Benoît évite par vanité bourgeoise de parler du sujet qui
-l'intéresse le plus; ou elle craint d'ennuyer le baron, qui ne nous
-écoute pas.» Mme Benoît pensait au même moment: «Le pauvre garçon croit
-faire acte de politesse en me parlant des choses que je connais; il ne
-sait pas que je connais le faubourg aussi bien que lui.» De guerre las,
-Gaston abandonna la question des fers et l'industrie métallurgique, et
-Mme Benoît put l'interroger sur tout ce qu'elle voulut. Elle savait
-par cœur le grand-livre du magasin de son père, ce prosaïque livre
-d'or de la noblesse parisienne, et elle n'ignorait aucun des noms que
-d'Hozier aurait reconnus. Pour s'assurer que Gaston était en mesure de
-la conduire partout, elle lui fit subir, sans qu'il s'en doutât, un
-examen dont il se tira naïvement à son honneur. Elle se réjouit dans
-les profondeurs de son ambition en apprenant que Gaston avait dîné
-ici, qu'il avait dansé là; qu'on le tutoyait dans telle maison, qu'on
-le grondait dans telle autre; qu'il avait joué à dix ans avec tel duc
-et galopé à vingt ans avec tel prince. Elle inscrivit dans sa mémoire
-sur des tables de pierre et d'airain toutes les parentés proches ou
-lointaines de son gendre. Si elle en avait oublié une seule, elle
-aurait cru manquer à sa propre famille.
-
-Après le café, on fit un tour de jardin: la nuit était magnifique et
-le ciel illuminé comme pour une fête. Mme Benoît montra au marquis les
-propriétés voisines.
-
-«Ici, dit-elle, nous avons le comte de Preux, le connaissez-vous?
-
---Il est mon oncle à la mode de Bretagne.»
-
-La glorieuse bourgeoise inscrivit triomphalement ce parent inespéré.
-«Là, poursuivit-elle, c'est la maréchale de Lens. Ce serait une
-rencontre curieuse qu'elle fût aussi de la famille.
-
---Non, madame, mais elle était la marraine d'un frère que j'ai perdu.
-
---Bon! pensa Mme Benoît. Si le gros intendant est encore de ce monde,
-nous verrons à le faire chasser. C'est un trésor qu'un pareil gendre!»
-
-Si Gaston s'était avisé de dire: «Sautons par-dessus le mur et allons
-surprendre la maréchale,» Mme Benoît aurait sauté.
-
-Mais le baron, qui se couchait volontiers au sortir de table, sonna la
-retraite, et Gaston le suivit. Un bon coupé, au chiffre de Mme Benoît,
-les attendait à la porte.
-
-«Mon cher enfant, dit le baron dès que la portière fut fermée, j'ai
-prodigieusement dîné, et vous? Mais on ne dîne pas à votre âge. Comment
-trouvez-vous votre belle-mère?
-
---Je la trouve à souhait; c'est une femme vaine et creuse, qui ne
-se mêlera pas de la forge et qui ne viendra point contrarier mes
-expériences.
-
---Tant mieux si elle vous a plu. Quant à vous, vous avez fait sa
-conquête: elle me l'a dit d'un signe pendant que je lui baisais la
-main. Je crois que nous pouvons faire la demande en mariage.
-
---Déjà?
-
---Mais c'est ainsi que les affaires se traitent dans tous les contes de
-fées. Lorsque le fils du roi eut réveillé la Belle au bois dormant, il
-l'épousa séance tenante, sans même aller quérir la permission de ses
-parents.
-
---Quant à moi, je n'ai malheureusement besoin de la permission de
-personne.
-
---Si vous trouvez que demain soit un peu tôt, nous attendrons
-quelques jours. Je me tiendrai à vos ordres. A propos, il faudra que
-vous me prêtiez votre acte de naissance et quelques autres pièces
-indispensables.
-
---Quand vous voudrez. J'ai tous mes papiers dans une liasse; vous y
-prendrez ce qu'il faudra.»
-
-La voiture s'arrêta devant la maison du baron. Gaston descendit aussi
-et continua sa route à pied, pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.
-
-Le lendemain, M. de Subressac vint prendre l'acte de naissance et
-emporta, comme par distraction, tous les papiers qui l'accompagnaient.
-Il confia le dossier à Mme Benoît, qui, par excès de précaution, le
-soumit aux lunettes d'un archiviste paléographe, ancien élève de
-l'Ecole des chartes et conservateur adjoint à la Bibliothèque royale.
-L'authenticité du moindre chiffon fut reconnue et certifiée. Le baron
-fit alors la demande officielle, qui fut agréée par acclamation.
-
-La radieuse veuve resta quelque temps incertaine si elle marierait sa
-fille à Paris ou si elle transporterait cette grande cérémonie dans la
-petite église d'Arlange. D'un côté, il était bien flatteur d'occuper
-le maître-autel de Saint-Thomas d'Aquin et de déranger la moitié
-du faubourg pour la messe de mariage; mais on avait une revanche à
-prendre, et il importait d'effacer dans le pays les dernières traces du
-marquisat de Kerpry. Mme Benoît se décida pour Arlange, mais avec le
-ferme propos de revenir bientôt à Paris. Elle écrivit à son carrossier:
-
-«Monsieur Barnes, je partirai le 5 mai pour marier ma fille, qui
-épouse, comme vous savez, le marquis d'Outreville. Aussitôt mon départ,
-vous ferez prendre toutes mes voitures pour les remettre à neuf et
-peindre sur les portières les armes ci-jointes. De plus, je vous prie
-de me faire le plus tôt possible un _carrosse_ dans l'ancien style,
-large, haut et de la forme la plus noble que vous pourrez. Le cocher
-et les laquais seront poudrés à blanc; réglez-vous là-dessus pour
-l'harmonie des couleurs.»
-
-
-Elle songea ensuite que ce serait sa fille qui l'introduirait dans le
-monde, et cette idée lui inspira une recrudescence d'amour maternel.
-Elle écrivit à Lucile, qu'elle n'avait pas accoutumée à beaucoup
-d'adresse:
-
-
-«Ma chère enfant, ma belle mignonne, ma Lucile adorée, j'ai trouvé
-le mari que je te cherchais: tu seras marquise d'Outreville! Je l'ai
-choisi entre mille, pour qu'il fût digne de toi: il est jeune, beau,
-plein d'esprit, d'une noblesse ancienne et glorieuse, et allié aux plus
-illustres familles de la France. Chère petite! ton bonheur est assuré
-et le mien aussi, puisque je ne vis que par toi. Tu viendras bientôt à
-Paris, tu quitteras cet affreux Arlange, où tu as vécu comme un beau
-papillon dans une chrysalide noire, tu seras accueillie et fêtée dans
-les plus grandes maisons; je te conduirai de plaisirs en plaisirs, de
-triomphes en triomphes: quel spectacle pour les yeux d'une mère!»
-
-
-Mme Benoît était légère comme une mésange; ses pieds ne posaient plus à
-terre; sa figure avait rajeuni de dix ans; on croyait voir une flamme
-autour de sa tête. Elle chantait en dansant, elle pleurait en riant,
-elle avait la démangeaison d'arrêter les passants pour leur conter
-sa joie; elle se surprenait à saluer les dames qu'elle rencontrait
-dans des voitures armoriées. Elle fut si tendre avec le marquis, elle
-l'enveloppa d'un tel réseau de petits soins et de prévenances, que
-Gaston, qui, depuis longtemps, n'avait été l'enfant gâté de personne,
-se prit d'une véritable amitié pour sa belle-mère. Il la quittait
-rarement, la conduisait partout, et ne s'ennuyait pas avec elle,
-quoiqu'elle évitât toute conversation sur les forges. L'avant-veille
-de son départ, Mme Benoît s'empara de lui pour la journée. Elle le
-mena d'abord chez Tahan, où elle choisit devant lui une grande boîte
-en bois de rose, longue, large et plate, et divisée à l'intérieur en
-compartiments inégaux.
-
-«A quoi sert ce coffre étrange? demanda Gaston en sortant.
-
---Cela? c'est la corbeille de mariage de ma fille.
-
---Mais, madame, reprit le marquis avec la fierté du pauvre, il me
-semble que c'est à moi....
-
---Il vous semble fort mal. Mon cher marquis, lorsque vous serez le mari
-de Lucile, vous lui ferez autant de cadeaux qu'il vous plaira: dès le
-lendemain de la cérémonie, vous aurez carte blanche; mais, jusque-là,
-il n'appartient qu'à moi de lui donner quelque chose. Je trouve
-impertinent l'usage qui permet au fiancé d'une fille de lui donner
-pour cinquante mille francs de hardes et de bijoux avant le mariage et
-lorsqu'il ne lui est encore de rien. Dites, si vous voulez, que j'ai
-des préjugés ridicules, mais je suis trop vieille pour m'en défaire.
-Nous allons choisir aujourd'hui mes présents de noces: dans un mois je
-viendrai, si bon vous semble, vous aider à choisir les vôtres.»
-
-Le raisonnement était facile à réfuter; mais il fut déduit d'un ton si
-caressant et d'une voix si maternelle, que Gaston ne trouva point de
-réplique. Depuis trois jours il était en pourparlers avec un usurier à
-propos de cette corbeille. Il se laissa conduire chez vingt marchands
-et choisit des étoffes, des châles, des dentelles et des bijoux. Point
-de diamants: Mme Benoît partageait les siens avec sa fille.
-
-La belle-mère prit congé de son gendre le 5 mai en lui donnant
-rendez-vous pour le 12. Elle se chargeait de faire faire la première
-publication à l'église et à la mairie, tandis que Gaston poussait
-l'épée dans les reins à son chemisier et à son tailleur. Dans la
-confusion inséparable d'un départ, elle emballa par mégarde tous les
-papiers de la maison d'Outreville.
-
-La première idée de Lucile, en revoyant Mme Benoît, fut qu'on lui
-avait changé sa mère à Paris. Jamais la jolie veuve n'avait été si
-indulgente. Tout ce que Lucile faisait était bien fait, tout ce qu'elle
-disait était bien dit; elle se conduisait comme un ange et parlait
-d'or. Jamais la tendre mère ne pourrait se séparer d'une fille si
-accomplie; elle la suivrait partout elle ne la quitterait qu'à la mort.
-Elle lui disait, comme dans l'histoire de Ruth: «Ton pays sera mon
-pays.» Lucile ouvrit son cœur à cette nouvelle mère, et apprit avec une
-vive satisfaction qu'il y avait beaucoup de marquis jeunes, bien faits,
-et qui ne portaient point d'habits à paillettes.
-
-Le lendemain de l'arrivée de Mme Benoît, son amie, Mme Mélier, vint
-lui annoncer le prochain mariage de sa fille Céline avec M. Jordy,
-raffineur à Paris. M. Jordy était un jeune homme fort riche, et Mme
-Mélier ne dissimulait pas sa joie d'avoir si bien établi sa fille. Mme
-Benoît riposta vivement par l'annonce du prochain mariage de Lucile
-avec le marquis d'Outreville. On se félicita de part et d'autre, et
-l'on s'embrassa à plusieurs reprises. Quand Mme Mélier fut partie,
-Lucile, qui était liée depuis l'enfance avec la future Mme Jordy,
-s'écria: «Quel bonheur! si je vais à Paris, je serai tout près de
-Céline; elle viendra chez moi; j'irai chez elle; nous nous verrons tous
-les jours.
-
---Oui, mon enfant, répondit Mme Benoît, tu iras chez elle dans ton
-grand carrosse blasonné, avec tes laquais poudrés à blanc; mais quant
-à la recevoir chez toi, c'est autre chose. On se doit à son monde, et
-l'on est un peu esclave de la société où l'on vit. Lorsqu'une duchesse
-viendra dans ton salon, il ne faut pas qu'elle s'y frotte à la femme
-d'un raffineur, d'un homme qui vend des pains de sucre!... Ce n'est pas
-une raison pour faire la moue. Voyons! tu recevras Céline le matin,
-avant midi.
-
---Dieu! quel sot pays que ce Paris! j'aime mieux rester dans mon pauvre
-Arlange, où l'on peut voir ses amis à toute heure de la journée.»
-
-Mme Benoît répliqua sentencieusement: «La femme doit suivre son mari.»
-
-Le grand événement qui se préparait à Arlange fut bientôt connu
-dans tous les environs. Mme Mélier était en tournée de visites, et,
-puisqu'elle annonçait un mariage, il n'en coûtait pas plus pour en
-annoncer deux. Dans chacune des maisons où elle s'arrêta, elle
-répétait une phrase toute faite qu'elle avait arrangée en sortant de
-chez Mme Benoît: «Madame, je connais trop l'intérêt que vous portez à
-toute notre famille pour n'avoir pas voulu vous annoncer moi-même le
-mariage de ma chère Céline. Elle épouse, non pas un marquis, comme Mlle
-Lucile Benoît, mais un bel et bon manufacturier, M. Jordy, qui est, à
-trente-trois ans, un des plus riches raffineurs de Paris.»
-
-Mme Mélier avait de bons chevaux; sa voiture et les nouvelles qu'elle
-portait firent dix lieues avant la nuit. Le faubourg Saint-Germain du
-crû commença par plaindre la pauvre Lucile et par faire des gorges
-chaudes de Mme Benoît, qui avait trouvé pour sa fille un second marquis
-de Kerpry. Mme Benoît apprit sans sourciller tout ce qu'on disait
-d'elle. Elle prit les papiers de la famille d'Outreville et se fit
-conduire chez une vieille baronne fort médisante et fort influente, Mme
-de Sommerfogel.
-
-«Madame la baronne, lui dit-elle du ton le plus respectueux, quoique
-je n'aie eu l'honneur de vous recevoir que deux ou trois fois, il ne
-m'en a pas fallu davantage pour apprécier l'infaillibilité de votre
-jugement, votre connaissance approfondie des choses du grand monde,
-et toutes les hautes qualités d'observation et d'expérience qui sont
-en vous. Vous savez comment j'ai eu le malheur d'être trompée par un
-larron de noblesse qui avait dérobé, je ne sais où, un nom honorable.
-Aujourd'hui, il se présente pour ma fille un parti magnifique en
-apparence, le marquis d'Outreville. J'ai entre les mains son arbre
-généalogique et tous les parchemins de sa famille, jusqu'à l'époque
-la plus reculée. Mais je ne suis qu'une pauvre bourgeoise sans
-discernement; on me l'a cruellement prouvé, et je n'ose plus penser
-par moi-même. Voulez-vous permettre, madame la baronne, que je vous
-soumette toutes les pièces qu'on m'a confiées, pour que vous en jugiez
-sans appel et en dernier ressort?»
-
-Ce petit discours n'était pas malhabile; il flattait la vanité de la
-baronne et piquait sa curiosité. Mme de Sommerfogel fit bon accueil
-à la belle veuve, et accepta avec une satisfaction visible la tâche
-importante qu'on lui confiait. Le jour même, elle convoqua le ban et
-l'arrière-ban de la noblesse des environs, et les papiers de Gaston
-passèrent sous les yeux de vingt ou trente gentilshommes campagnards:
-c'est ce qu'avait espéré Mme Benoît. Cette liasse vénérable, d'où
-s'exhalait une franche odeur de noblesse, fit une impression profonde
-sur tous les hobereaux qui purent en approcher leur odorat. Les plus
-hostiles à la maîtresse de forges se retournèrent brusquement vers
-elle. Ce fut un concert de louanges, où Mme de Sommerfogel remplissait
-les fonctions de chef d'orchestre.
-
-«Cette pauvre Mme Benoît aura de quoi se consoler, et j'en suis bien
-aise; c'est une femme méritante.
-
---Ce Benoît, qui l'a trompée, était un bélître. Si nous l'avions connue
-en ce temps-là, nous l'aurions mise sur ses gardes.
-
---Après tout, que peut-on lui reprocher? d'avoir voulu entrer dans la
-noblesse? Cela prouve qu'aux yeux des bourgeois éclairés la noblesse
-est encore quelque chose.
-
---Mme Benoît n'est pas sotte.
-
---Ni laide. Je ne sais quel secret elle a trouvé pour rajeunir.
-
---Quant à sa fille, c'est un petit ange.
-
---Il y a bien longtemps que je ne l'ai aperçue, en 1836. Elle
-promettait déjà.
-
---Désormais nous la verrons souvent: la voilà des nôtres!
-
---Elle en était déjà par son éducation. Je tiens de bonne part que sa
-mère a toujours voulu en faire une marquise.
-
---Sa mère sera des nôtres aussi; une fille ne va pas sans sa mère.
-
---Le marquis arrive incessamment; c'est un appoint considérable pour
-l'aristocratie du canton.
-
---On le dit fabuleusement riche.
-
---Ils feront une bonne maison.
-
---Ils donneront des fêtes.
-
---Nous serons de noces.»
-
-Le lendemain, le salon de Mme Benoît fut envahi par une horde d'amis
-intimes qu'elle n'avait pas vus depuis douze ans.
-
-Le marquis arriva le 12 mai pour l'heure du dîner. Après avoir
-cherché et trouvé un millier de francs, qui ne lui coûtèrent pas plus
-de soixante louis, il avait fait ses malles, embrassé le baron, et
-pris modestement la voiture de Nancy. A Nancy, il s'embarqua dans la
-diligence de Dieuze; à Dieuze, il se procura un cabriolet et un cheval
-de poste qui le conduisirent à Arlange. C'est l'affaire d'une heure
-quand les chemins sont beaux. En approchant du village, il se sentit au
-côté gauche quelque chose qui ressemblait fort à une palpitation. Je
-dois dire, à la honte du savant et à la louange de l'homme, qu'il ne
-pensait pas à la forge, mais à Lucile.
-
-Une illustre Anglaise, que le _cant_ ne gênait pas beaucoup, lady
-Montague, s'étonnait que l'Apollon du Belvédère et je ne sais quelle
-Vénus antique pussent rester en présence dans le musée sans tomber
-dans les bras l'un de l'autre. Il s'en fallut assez peu que ce petit
-scandale ne se produisît à la première rencontre de Lucile et de
-Gaston. Ces jeunes êtres, qui ne s'étaient jamais vus, sentirent au
-même instant qu'ils étaient nés l'un pour l'autre. Dès le premier coup
-d'œil ils furent amants; dès les premiers mots ils furent amis: la
-jeunesse attirait la jeunesse, et la beauté la beauté. Il n'y eut entre
-eux ni trouble ni embarras: ils se regardaient en face, et se miraient
-l'un dans l'autre avec la charmante impudence de la naïveté; le cœur
-de Gaston était presque aussi neuf que celui de Lucile. Leur passion
-naquit sans mystère comme ces beaux soleils d'été qui se lèvent sans
-nuage. Je ne nie pas l'enivrement des passions coupables que le remords
-assaisonne et que le péril ennoblit; mais ce qu'il y a de plus beau en
-ce monde, c'est un amour légitime qui s'avance paisiblement sur une
-route fleurie, avec l'honneur à sa droite et la sécurité à sa gauche.
-
-Mme Benoît était trop heureuse et trop sensée pour entraver la marche
-d'une passion qui la servait si bien. Elle laissa aux deux amants
-cette douce liberté que la campagne autorise: leurs premiers jours ne
-furent qu'un long tête-à-tête. Lucile fit à Gaston les honneurs de
-la maison, du jardin et de la forêt; ils montaient à cheval à midi,
-en sortant de déjeuner, et rentraient comme des enfants qui ont fait
-l'école buissonnière, longtemps après la cloche du dîner. Après la
-forêt, la forge eut son tour. Gaston avait eu le courage de n'y point
-mettre les pieds sans Lucile; mais lorsqu'il vit qu'elle ne méprisait
-pas le travail, qu'elle connaissait les ouvriers par leurs noms et
-qu'elle ne craignait point de tacher ses robes, ce fut un redoublement
-de joie. Il se livra sans contrainte à la passion de sa jeunesse; il
-examina les travaux, interrogea les contre-maîtres, conseilla les chefs
-d'atelier, et enchanta Lucile qui s'émerveillait de le voir si savant
-et si capable. Mme Benoît, en les voyant rentrer tout poudreux, ou même
-un peu noircis par la fumée, disait: «Que les enfants sont heureux!
-tout leur sert de jouet!» Pour se délasser de leurs fatigues, ils
-s'asseyaient au fond du jardin sous une tonnelle de rosiers grimpants,
-et ils faisaient des projets. Projets de bonheur et de travail, d'amour
-et de retraite. Ils se promettaient de cacher leur vie au fond des bois
-d'Arlange comme les oiseaux font leur nid au plus fourré d'un buisson
-ou sur la branche la plus touffue d'un arbre. De Paris, pas un mot; pas
-un mot du faubourg et des vanités du monde. Lucile ignorait qu'il y eût
-d'autres plaisirs; Gaston l'avait oublié.
-
-Un beau matin, Mme Benoît leur apprit une grande nouvelle: c'était le
-soir qu'on signait le contrat. Le mariage était fixé au mardi 1er juin;
-on s'épouserait la veille à la mairie. Comme il n'est point de plaisirs
-sans peines, la signature du contrat était précédée d'un interminable
-dîner où l'on avait convié tous les personnages des environs.
-
-En attendant l'arrivée des convives, Gaston et Lucile se promenèrent
-au jardin en chapeau de paille, l'un vêtu de coutil blanc, l'autre
-habillée de barége rose. En passant à portée de l'usine, Gaston fut
-accosté par le régisseur qui le tenait en haute estime et qui demandait
-volontiers ses avis. Ils entrèrent tous trois dans un des ateliers, et
-l'on commença devant eux une expérience intéressante. Lorsque quatre
-heures sonnèrent à l'horloge de la fabrique, Lucile s'échappa pour
-aller à sa toilette, en disant à Gaston: «Vous avez le temps de voir
-la fin; restez, je le veux!» Il resta et prit un si vif intérêt au
-spectacle, qu'il mit la main à la besogne et se salit abominablement. A
-cinq heures il s'enfuit, les manches retroussées et les mains noires,
-et il donna juste au milieu d'un groupe d'invités qui se promenaient en
-grands atours. Quelqu'un le reconnut et l'appela par son nom. C'était
-l'ingénieur des salines de Dieuze, un de ses camarades de promotion.
-L'École polytechnique est, comme l'aristocratie du faubourg, un peu
-franc-maçonne: elle se retrouve partout. Gaston sauta au cou de son
-ami et l'embrassa sur les deux joues en tenant ses mains en l'air de
-peur de le noircir. Il y avait là trois ou quatre dames nobles qui
-s'étonnèrent un peu de voir un marquis fait comme un ramoneur, et
-embrassant sur les deux joues un employé de la saline; mais elles se
-réconcilièrent avec lui lorsqu'il reparut dans un habit neuf, conforme
-au dernier numéro du _Journal des tailleurs_.
-
-Il devait dîner entre Mme Benoît et la baronne de Sommerfogel; mais au
-moment de se mettre en route, la vieille dame avait été prise d'une
-migraine. Ses excuses arrivèrent pendant le potage. On enleva son
-couvert, et Gaston se trouva voisin de son ami l'ingénieur. Il était
-le centre de tous les regards; chacun des convives, et surtout les
-députés de la noblesse, attendaient de lui un coup d'œil gracieux et
-une parole aimable, comme en allant à la cour on espère un petit mot
-du roi. Mais ses deux passions l'absorbaient trop pour qu'il songeât à
-examiner la collection de grotesques qui se repaissaient autour de lui.
-Il n'eut d'yeux que pour Lucile, et d'oreilles que pour son voisin. Les
-hobereaux crurent attirer son attention en engageant une conversation
-demi-politique, où le ridicule des vieux préjugés s'étalait naïvement;
-conversation pleine de liberté contre ce qui existait, pleine de regret
-pour ce qui avait été. Ces discours, dont la suave absurdité eût
-ressuscité un marquis du bon temps, bourdonnèrent autour des oreilles
-de Gaston sans arriver jusqu'à son cerveau. Dans un intervalle de
-silence, on l'entendit qui disait à l'ingénieur:
-
-«Tu as un chemin de fer souterrain dans les salines: combien payez-vous
-les rails?
-
---En France, 360 francs les 1000 kilos. La tonne anglaise, qui a 15
-kilos de plus, vaut, franco, à bord, de 11 livres 10 schellings à 12
-livres 5 schellings.
-
---Je crois qu'en employant certains fourneaux économiques dont je
-te montrerai le plan, on arriverait à vous livrer une marchandise
-excellente, bien au-dessous des prix anglais, à 200 francs la tonne,
-peut-être à moins.
-
---Tu es donc toujours le même?
-
---Non, pire. Avez-vous quelquefois des ruptures de câbles?
-
---Trop souvent: nous avons perdu quatre hommes le mois passé.
-
---Je t'indiquerai un remède contre ces accidents-là.
-
---Tu as trouvé un secret pour empêcher les câbles de casser?
-
---Non, mais pour retenir en suspens dans les puits le fardeau qu'ils
-laissent tomber. J'ai pratiqué ce système pendant trois ans dans une
-houillère que je dirigeais à Saint-Étienne, et nous n'avons pas eu un
-seul accident à déplorer.»
-
-Toute la noblesse du canton ouvrait de grandes oreilles, et Mme Benoît
-mourait d'envie de marcher sur le pied de son gendre. Le vicomte de
-Bourgaltroff s'introduisit timidement dans le dialogue.
-
-«Monsieur le marquis possède des mines de houille dans le département
-de la Loire?
-
---Non, monsieur, répondit Gaston; j'y étais conducteur des travaux.»
-
-Pour le coup, Mme Benoît pensa qu'on avait pris assez de dessert,
-et elle se leva de table. En passant au salon, les gentilshommes
-chuchotaient entre eux sur le marquis: «Singulier grand seigneur, qui
-se noircit les mains dans une forge, qui embrasse des employés, qui
-invente des machines, qui vend des rails à bon marché, et qui a fait le
-contre-maître chez un simple charbonnier de Saint-Étienne!»
-
-Les plus indulgents, qui n'étaient pas en majorité, essayaient de le
-défendre:
-
-«Après tout, disaient-ils, Louis XVI faisait des serrures.
-
---Louis XVIII faisait des vers latins.
-
---Henri III faisait la barbe de ses courtisans.
-
---Mais, reprenait un critique sévère, qui est-ce qui s'amuse à casser
-du charbon au fond d'un trou?
-
---Eh! monsieur, répliquait un homme indulgent, mon père a soufré des
-allumettes à Berlin pendant l'émigration!»
-
-Mme Benoît devinait bien qu'on glosait sur Gaston, mais elle ne s'en
-tourmentait guère.
-
-«Causez, mes bons amis, murmurait-elle entre ses dents; je vous ai
-forcés de reconnaître mon gendre pour un vrai marquis; vous êtes venus
-ici vous humilier devant moi; Benoît est oublié, je suis vengée. Je
-pars dans huit jours pour Paris, et lorsque je remettrai les pieds à
-Arlange, les plus jeunes d'entre vous auront les cheveux blancs! Quant
-à maître Gaston, qui est un franc original, le séjour de son hôtel et
-la société de ses égaux l'auront bientôt guéri de ses idées.»
-
-Avant la signature du contrat, on apporta la corbeille qui rangea
-toutes les femmes du parti de Gaston. Le pauvre garçon fut assassiné
-de compliments dont il n'osa pas se défendre; mais il se promit
-d'apprendre à Lucile, et dès le lendemain que ce n'était pas lui
-qu'elle devait remercier.
-
-Lorsque le notaire déroula son cahier, ce fut à qui se placerait plus
-près de lui, non pour connaître la dot de Lucile, qui était assez
-connue mais pour entendre l'énumération des terres et châteaux du
-marquis. La curiosité publique fut trompée: M. d'Outreville se mariait
-_avec ses droits_.
-
-Le lendemain de cette fête, Lucile et Gaston renouèrent la chaîne de
-leurs plaisirs, et les derniers jours du mois passèrent comme des
-heures. Le 31 mai, les deux amants se marièrent à la mairie, et ni
-l'un ni l'autre ne trembla au moment de dire «oui.» Lorsque M. le
-maire, le code en main, répéta pour la centième fois de sa vie que la
-femme doit suivre son mari, Mme Benoît fit à sa fille un petit signe
-fort expressif. En rentrant au logis, la triomphante belle-mère dit au
-marquis en présence de Lucile:
-
-«Mon gendre (car vous êtes mon gendre de par la loi), je vous remettrai
-demain le premier semestre de vos rentes.
-
---Un peu de patience, ma charmante mère! répondit Gaston; que
-voulez-vous que je fasse d'une pareille somme? L'argent, ajouta-t-il en
-regardant Lucile, est le dernier de mes soucis.
-
---Eh! ne dédaignez pas ce pauvre argent: il vous en faudra beaucoup
-dans quelques jours à Paris.
-
---A Paris! Eh! grand Dieu! qu'irais-je y faire?
-
---Prendre pied, rallier vos amis et vos parents, vous préparer un
-cercle de relations pour l'hiver et pour la vie.
-
---Mais, madame, je suis bien décidé à ne pas vivre à Paris. C'est
-une ville malsaine où toutes les femmes sont malades, où les familles
-s'éteignent au bout de trois générations faute d'enfants. Savez-vous
-que tous les cent ans Paris se changerait en désert, si la province
-n'avait pas la rage de le repeupler?
-
---C'est pour qu'il ne devienne pas désert, que nous avons résolu d'y
-aller au plus tôt.
-
---Vous ne me l'aviez pas dit, mademoiselle.»
-
-Lucile baissa les yeux sans répondre: la présence de sa mère pesait sur
-elle. Mme Benoît répliqua vivement:
-
-«Ces choses-là se devinent sans qu'on les dise. Ma fille est marquise
-d'Outreville: sa place est au faubourg Saint-Germain! N'est-il pas
-vrai, Lucile?»
-
-Elle répondit du bout des lèvres un imperceptible _oui_. Ce n'est pas
-ainsi qu'elle avait dit _oui_ à la mairie.
-
-«Au faubourg! reprit Gaston, au faubourg! Vous êtes curieuse de
-pénétrer au faubourg!» A la suite de quelque mécompte dont personne n'a
-su le secret, il avait conçu contre le faubourg une haine violente.
-«Savez-vous, mademoiselle, ce qu'on voit au faubourg? Des jeunes
-filles insipides comme des fruits venus en serre; des jeunes femmes
-perdues de toilette et de vanité; des vieilles qui n'ont ni la roideur
-imposante de nos aïeules du dix-septième siècle, ni la verve et la
-bonne humeur des contemporaines de Louis XV; des vieillards hébétés par
-le whist, des jeunes gens viveurs et dévots qui embrouillent dans la
-conversation les noms des chevaux de course et des prédicateurs; chez
-les hommes en âge d'agir, une politique sans conviction, des regrets
-factices, des fidélités qui se mettent en étalage dans l'espoir qu'il
-plaira à quelqu'un de les acheter: voilà le faubourg, mademoiselle;
-vous le connaissez aussi bien que si vous l'aviez vu. Quoi! vous vivez
-au milieu d'une forêt admirable, entourée d'un petit peuple qui vous
-aime; je ne parle pas de moi qui vous adore; vous avez la fortune, qui
-permet de faire des heureux; la santé sans laquelle rien n'est bon;
-les joies de la famille, les amusements de l'été, les plaisirs intimes
-de l'hiver, le présent éclairé par l'amour, l'avenir peuplé de petits
-enfants blancs et roses, et vous voulez tout abandonner pour une vie de
-sots compliments et d'absurdes révérences! Ce n'est pas moi qui serai
-le complice d'un échange aussi funeste, et si vous allez au faubourg,
-mademoiselle, je ne vous y conduirai pas!»
-
-En écoutant ce discours, Mme Benoît avait la figure d'un enfant qui a
-construit une tour en dominos et qui voit le monument s'écrouler pierre
-à pierre. A peine trouva-t-elle la force de dire à Lucile:
-
-«Répondez donc!»
-
-Lucile tendit la main à Gaston, et dit en regardant sa mère:
-
-«La femme doit suivre son mari.»
-
-Pour cette fois, le marquis fut moins réservé que l'Apollon du
-Belvédère. Il prit Lucile dans ses bras et la baisa tendrement.
-
-Mme Benoît employa le reste de la journée à former des plans, à donner
-des ordres et à combiner les moyens d'entraîner son gendre à Paris.
-
-Le lendemain, après la messe de mariage, elle le prit à part et lui dit:
-
-«Est-ce votre dernier mot? Vous ne voulez pas nous introduire au
-faubourg?
-
---Mais, madame, n'avez-vous pas entendu comme Lucile y renonçait de
-bonne grâce?
-
---Et si je n'y renonçais pas, moi? Et si je vous disais que depuis
-trente ans (j'en ai quarante-deux) je suis travaillée de l'ambition
-d'y pénétrer? Si je vous apprenais que le désir de m'entendre annoncer
-dans les salons de la rue Saint-Dominique m'a fait épouser un marquis
-de contrebande qui me battait? Si j'ajoutais enfin que je ne vous ai
-choisi ni pour votre figure, ni pour vos talents, mais pour votre
-nom qui est une clef à ouvrir toutes les portes? Ah çà, croyez-vous
-qu'on vous donne cent mille livres de rente pour perdre votre temps à
-travailler?
-
---Pardon, madame. D'abord, au prix où sont les noms sans tache, j'ai la
-vanité de croire que le mien ne serait pas cher à deux millions. Mais
-ce n'est pas le cas, puisque vous ne m'avez rien donné. La forge et la
-forêt sont l'héritage de Lucile, la rente que nous devons vous servir
-représente les intérêts de toutes les sommes que vous avez apportées
-dans l'entreprise, et les deux cent mille francs que vous a coûtés
-l'hôtel de la rue Saint-Dominique. Ainsi je tiens tout de Lucile, et,
-avec elle, je ne suis pas en peine de m'acquitter.
-
---Mais c'est de moi que vous tenez Lucile; c'est de moi qu'elle vous
-tient, s'écria la pauvre femme, et vous êtes des ingrats si vous me
-refusez le bonheur de ma vie!
-
---Vous avez raison, madame: demandez-moi tout au monde, hormis une
-seule chose; et je n'ai rien à vous refuser. Mais j'ai juré de ne plus
-remettre les pieds dans le faubourg.
-
---Au nom du ciel, pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?
-
---Vous ne me l'avez pas demandé.»
-
-En quittant Gaston, Mme Benoît dit trois mots à sa femme de chambre et
-quatre à son cocher. Elle ne parla plus au marquis du premier semestre
-de ses rentes.
-
-Le soir, au bal, Lucile eut un succès de beauté et de bonheur. Aucune
-des femmes présentes ne se souvenait d'avoir vu une mariée aussi
-franchement heureuse. Tous les jeunes gens envièrent le sort de Gaston,
-suivant l'usage; je ne me permettrai pas de dire que personne ait envié
-celui de Lucile. A deux heures du matin, danseurs et danseuses étaient
-partis, et les mariés restaient sur la brèche: Mme Benoît avait jugé
-convenable qu'ils fermassent le bal comme ils l'avaient ouvert. Cette
-tendre mère, dont le front semblait voilé d'un léger nuage, demanda la
-grâce de causer un quart d'heure avec sa fille, et elle la conduisit
-dans la chambre nuptiale, au rez-de-chaussée, tandis que Gaston, qui
-avait à secouer la poussière du bal, retourna pour la dernière fois à
-son petit appartement du second étage. En descendant le grand escalier,
-il fut surpris d'entendre le bruit d'une voiture qui s'éloignait
-au grand trot. Il entra dans la chambre nuptiale: elle était vide.
-Il passa chez Mme Benoît: toutes les portes étaient ouvertes et
-l'appartement désert. Des souliers de satin, deux robes de bal et un
-grand désordre de vêtements jonchaient le tapis. Il sonna; personne ne
-vint. Il sortit sous le vestibule et se rencontra face à face avec la
-physionomie rustaude du petit palefrenier Jacquet. Il le saisit par sa
-blouse: «Est-ce que je ne viens pas d'entendre une voiture?
-
---Oui, monsieur: faudrait être sourd....
-
---Qui est-ce qui s'en va si tard, après tout le monde?
-
---Mais, monsieur, c'est madame et mademoiselle dans la berline, avec le
-gros Pierre et Mlle Julie.
-
---C'est bien. Elles n'ont rien dit? Elles n'ont rien laissé pour moi?
-
---Pardonnez, monsieur, puisque madame a laissé une lettre.
-
---Où est-elle?
-
---Elle est ici, monsieur, sous la doublure de ma casquette.
-
---Donne donc, animal!
-
---C'est que je l'ai fourrée tout au fond, voyez-vous, crainte de la
-perdre. La voilà!»
-
-Gaston courut sous la lanterne du vestibule, et lut le billet suivant:
-«Mon cher marquis, dans l'espérance que l'amour et l'intérêt bien
-entendu sauront vous arracher à ce cher Arlange, je transporte à Paris
-votre femme et votre argent: venez les prendre!»
-
-
-III
-
-Gaston froissa le billet de Mme Benoît et l'enfonça dans sa poche. Puis
-il se retourna vers Jacquet, qui le regardait niaisement en roulant sa
-casquette entre ses mains: «Madame la marquise ne t'a rien dit?
-
---Mademoiselle? Non, monsieur; elle ne m'a pas seulement regardé.
-
---Y a-t-il un chemin de traverse pour aller à Dieuze?
-
---Oui, monsieur.
-
---Il abrége?
-
---D'un bon quart d'heure.
-
---Selle-moi _Forward_ et _Indiana_. Attends! je vais t'aider. Tu me
-montreras le chemin. Un louis pour toi si nous arrivons avant la
-voiture.»
-
-Une demi-heure après, Jacquet en blouse et le marquis en habit de noce
-s'arrêtaient devant la poste de Dieuze. Jacquet réveilla un garçon
-d'écurie et s'informa si l'on avait demandé des chevaux dans la nuit.
-La réponse fut bonne: aucun voyageur ne s'était montré depuis la veille.
-
-«Tiens, dit le marquis à Jacquet, voici les vingt francs que je t'ai
-promis.
-
---Monsieur, reprit timidement le petit palefrenier, les louis ne sont
-donc plus de vingt-quatre francs?
-
---Il y a longtemps, nigaud.
-
---C'est mon grand-père qui m'avait toujours dit cela. De son temps,
-deux louis et quarante sous faisaient cinquante livres.»
-
-Gaston ne répondit rien: il avait l'oreille tendue vers Arlange.
-Jacquet poursuivit en se parlant à lui-même: «Comment se fait-il que de
-si belles pièces d'or soient tombées à ce prix-là?
-
---Écoute! dit le marquis; n'entends-tu pas une voiture?
-
---Non, monsieur. Ah! c'est bien malheureux!
-
---Quoi?
-
---Que les louis d'or soient tombés à vingt francs.
-
---Prends, animal; en voici un autre, et tais-toi.»
-
-Jacquet se tut par obéissance; il se contenta de dire entre ses dents:
-«C'est égal; si les louis étaient encore à vingt-quatre francs, deux
-louis que voici, et quarante sous que madame m'a donnés, me feraient
-juste cinquante livres. Mais les temps sont durs, comme disait mon
-grand-père.»
-
-Gaston attendit une grande heure sans descendre de cheval. A la fin,
-il craignit qu'un accident ne fût arrivé à la voiture. Jacquet le
-rassura: «Monsieur, lui dit-il, il est peut-être bien possible que ces
-dames aient gagné la route royale sans passer par Dieuze.
-
---Courons, dit le marquis.
-
---Ce n'est pas la peine, allez, monsieur: elles ont tout près de deux
-heures d'avance.
-
---Eh bien! ramène-moi chez nous par la route.»
-
-La maison restait telle que Gaston l'avait quittée. La berline
-n'était pas sous la remise, et il manquait deux chevaux à l'écurie.
-On entendait au loin un bruit de violons aigres et de chansons
-discordantes: c'étaient les ouvriers et les paysans qui dansaient en
-plein air. Gaston songea d'abord à s'assurer le silence de Jacquet et
-le secret de sa poursuite nocturne. Il ne trouva pas de meilleur moyen
-que d'envoyer son confident à Paris. «Va prendre la diligence de Nancy,
-lui dit-il; à Nancy, tu t'embarqueras dans la rotonde pour Paris. Tu te
-feras conduire à l'hôtel d'Outreville, rue Saint-Dominique, 57, et tu
-diras à Mme Benoît que j'arriverai dans deux jours. Voici de quoi payer
-la voiture.
-
---Monsieur, demanda Jacquet d'une voix insinuante, si je faisais la
-route à pied, est-ce que l'argent serait pour moi?»
-
-Il reçut pour réponse un coup de pied péremptoire, qui l'éloigna
-d'Arlange en le rapprochant de Paris.
-
-Gaston, rompu de fatigue, remonta au second étage et se jeta sur son
-lit, non pour dormir, mais pour rêver plus posément à son étrange
-aventure. La fuite de Lucile, au moment où il se croyait le plus sûr
-d'en être aimé, lui semblait inexplicable. Évidemment ce départ était
-prémédité; il eût été impossible de le préparer en un quart d'heure.
-Mais alors, toute la conduite de la jeune femme était un mensonge: le
-bonheur qui éclatait dans ses yeux, la douce pression de sa main au
-milieu des tourbillons de la valse, les délicieuses paroles qu'elle
-avait murmurées une heure auparavant à l'oreille de son mari, tout
-devenait tromperie, amorce et mauvaise foi. Cependant, si elle ne
-l'aimait pas, pourquoi l'avait-elle épousé? Il était si facile de
-dire un _non_ au lieu d'un _oui_! sa mère ne l'aurait pas contrainte,
-puisqu'elle favorisait sa fuite. Gaston se rappela alors la discussion
-animée qu'il avait soutenue le matin même contre Mme Benoît; il comprit
-sans difficulté le dépit de la veuve et sa vengeance. Mais comment
-cette mère ambitieuse avait-elle pu, en moins d'un jour, retourner
-le cœur de sa fille? Pourquoi Lucile n'avait-elle pas écrit un mot
-d'explication à son mari? Cette idée l'amena tout naturellement à
-chercher dans sa poche le billet de Mme Benoît. Il y remarqua un mot
-qui lui avait échappé à la première lecture: «Votre femme et votre
-argent!» En vérité, c'était bien d'argent qu'il s'agissait! Comme
-si l'argent était quelque chose pour celui qui voit crouler tout
-le bonheur de sa vie! Qu'importe une misérable somme à celui qui a
-perdu ce qu'on ne saurait acheter à aucun prix? «Votre femme et votre
-argent!» Cela ressemblait à la lugubre plaisanterie des cours d'assises
-qui condamnent un homme à la peine de mort et aux frais du procès!
-Gaston s'imagina, bien à tort, que sa belle-mère n'avait écrit ce mot
-que pour lui rappeler la position modeste dont elle l'avait tiré, et
-sa dignité ombrageuse en fut révoltée. A force de relire ce malheureux
-billet, il se persuada que ce serait une honte de partir pour Paris
-sans qu'on sût s'il courait après sa femme ou après son argent, et il
-résolut de rester à Arlange tant que Lucile ne lui aurait pas écrit.
-
-Cette décision l'entraîna dans une dépense d'esprit et d'amabilité
-qu'il n'avait pas prévue. La nouvelle du départ de la marquise s'était
-répandue avec une vitesse électrique; et comme on n'avait jamais ouï
-dire, à quatre lieues à la ronde, qu'un bal de noces eût fini de la
-sorte, tous ceux qui avaient dîné ou simplement dansé à la forge y
-coururent en toute hâte sous le prétexte naturel d'une visite de
-digestion. Le marquis fit tête à cette armée de curieux, de façon à
-prouver aux plus difficiles qu'il était homme du monde lorsqu'il en
-avait le temps. Durant une semaine, la maison ne désemplit pas, et il
-ne témoigna nul ennui de passer moitié du jour au salon. Cette petite
-foule altérée de scandale fut stupéfaite de son air tranquille, de sa
-voix naturelle, de sa figure heureuse et souriante. Il raconta à qui
-voulut l'entendre que, depuis plus de quinze jours, Mme Benoît avait
-à Paris des affaires urgentes qui réclamaient sa présence et celle
-de sa fille; qu'en bonne mère, elle n'avait pas voulu retarder pour
-cela le mariage de Lucile; qu'en sage administrateur, elle avait voulu
-laisser un homme sûr à la tête de la forge; qu'en gracieuse maîtresse
-de la maison, elle n'avait pas gêné ses invités par l'annonce d'un
-si prochain départ. Si quelqu'un prenait un visage de condoléance et
-semblait plaindre les victimes d'une séparation si intempestive, Gaston
-s'empressait de rassurer cette bonne âme en lui apprenant que sous peu
-de jours le mari, la femme et la belle-mère seraient définitivement
-réunis. Non content de tromper les curieux et les malveillants, il
-prit la peine de les charmer. Il déploya en leur faveur ses grâces
-naturelles et acquises; il s'installa dans le cœur de toutes les femmes
-et dans l'estime de tous les hommes; il approuva tous les ridicules, il
-donna tête baissée dans tous les préjugés; il berna si savamment son
-auditoire, qu'il fit la conquête de tout le canton: cela peut arriver
-au plus honnête homme. Le premier résultat de cette comédie fut de lui
-donner cent cinquante amis intimes; le second fut de persuader à tout
-le monde que son récit était la pure vérité.
-
-La vérité, la voici. Après le bal, Lucile, le cœur serré par une
-joie inquiète, suivit sa mère dans son appartement. A peine entrée,
-Mme Benoît la dépouilla, en un tour de main, de sa robe blanche,
-l'enveloppa dans un peignoir épais et lui jeta un châle sur les
-épaules, tandis que Julie remplaçait les souliers de satin par une
-paire de bottines. Sans lui donner le temps de s'étonner de cette
-toilette, sa mère lui dit vivement, tout en changeant de robe:
-
-«Ma belle chérie, Gaston s'est rendu à mes prières; nous partons pour
-Paris à l'instant.
-
---Déjà? Il ne m'en a pas encore parlé!
-
---C'est une surprise qu'il te ménageait, chère enfant, car, au fond, tu
-regrettais bien un peu de ne pas voir ce beau Paris!
-
---Non, maman.
-
---Tu le regrettais, ma fille; je te connais mieux que toi-même.»
-
-On frappa discrètement à la porte. Mme Benoît tressaillit.
-
-«Qui est là? demanda-t-elle.
-
---Madame, répondit la voix de Pierre, la berline de madame est attelée.»
-
-La veuve entraîna sa fille jusqu'à la voiture. «Vite, vite, lui
-dit-elle; nos gens sont à danser; s'ils avaient vent de notre départ,
-il faudrait subir leurs adieux.
-
---Mais j'aurais bien voulu leur dire adieu,» murmura Lucile. Sa mère
-la jeta au fond de la berline et s'y élança après elle. «Et Gaston?
-demanda la jeune femme, complétement étourdie par ces mouvements
-précipités.
-
---Viens, mon enfant. Pierre, où est M. le marquis?»
-
-La leçon de Pierre était faite. Il répondit sans embarras: «Madame,
-M. le marquis fait charger les bagages sur la vieille chaise. Il prie
-madame de l'attendre une minute ou deux.»
-
-Lucile, poussée par une inspiration secrète, essaya d'ouvrir la
-portière. La portière de droite, soit hasard, soit calcul, refusa de
-s'ouvrir. Pour arriver à l'autre, il fallait passer sur le corps de sa
-mère. Son courage n'alla point jusque là. «Julie, dit-elle, voyez donc
-ce que fait M. le marquis.»
-
-Julie, qui était depuis quinze ans au service de Mme Benoît, partit,
-revint et répondit: «Madame, M. le marquis prie ces dames de ne pas
-l'attendre. Un trait s'est brisé, on le raccommode; monsieur rejoindra
-au relais.» Au même instant Pierre s'approcha de la portière de gauche,
-et Mme Benoît lui dit à l'oreille: «Prends la traverse; brûle Dieuze,
-et droit à Moyenvic!»
-
-La voiture partit au grand trot. C'était, en vérité, une singulière
-nuit de noces. Mme Benoît triomphait de quitter Arlange et de rouler
-vers le faubourg en compagnie d'une marquise. Elle se plaignit de la
-fatigue, de la migraine, du sommeil, et elle se retrancha, les yeux
-fermés, dans un coin de la berline, de peur que les réflexions de sa
-fille ne vinssent troubler la joie tumultueuse qui bouillonnait dans
-son cœur. La pauvre mariée, sans craindre la fraîcheur de la nuit,
-allongeait le cou hors de la portière, écoutant le souffle du vent, et
-plongeant ses regards humides dans l'obscurité. Au relais de Moyenvic,
-Mme Benoît jeta le masque et dit à sa fille: «Ne vous écarquillez pas
-les yeux à chercher votre mari. Vous ne le reverrez qu'au faubourg
-Saint-Germain.»
-
-Lucile devina la trahison; mais elle avait trop peur de sa mère pour
-lui répondre autrement que par des larmes. «Votre mari, poursuivit la
-veuve, est un obstiné qui refusait de vous conduire dans le monde.
-C'est dans votre intérêt que je lui ai forcé la main. Il vous aura
-rejointe dans les vingt-quatre heures, s'il vous aime. Il n'y a pas là
-de quoi pleurer comme une Agar dans le désert. Je suis votre mère, je
-sais mieux que vous ce qui vous convient; je vous mène à Paris: je vous
-sauve d'Arlange.
-
---O mon pauvre bonheur! s'écria l'enfant en tordant ses mains.
-
---De quoi vous plaignez-vous? Vous l'aimiez, vous l'avez épousé. Vous
-êtes mariée! Que vous faut-il de plus?
-
---Ainsi, dit Lucile, voilà donc le mariage! Ah! j'étais bien plus
-heureuse quand j'étais fille: je voyais mon mari!»
-
-D'Arlange à Paris, elle ne se lassa point de regarder par la portière.
-Il lui semblait impossible que Gaston ne fût pas à sa poursuite. Dans
-chaque voiture qui soulevait la poussière de la route, sur tous les
-chevaux qui accouraient au galop derrière la berline, elle croyait
-reconnaître son mari. Ce voyage, qui étouffait de joie sa triomphante
-mère, fut pour elle une série interminable d'espérances et de
-déceptions. Paris, sans Gaston, lui parut une immense solitude, et le
-faubourg Saint-Germain, abandonné par la moitié de ses habitants, fut
-pour elle un désert dans un désert.
-
-Le lendemain de son arrivée, le premier objet qu'elle aperçut en
-ouvrant sa fenêtre fut la figure de Jacquet. Elle descendit en moins
-d'une seconde: Gaston devait être à Paris! Elle apprit que, s'il
-n'était pas arrivé, il ne tarderait guère, et je vous laisse à penser
-si elle fêta le messager d'une si bonne nouvelle. Tandis que Mme Benoît
-dormait encore du sommeil des heureux, Jacquet raconta les moindres
-détails du voyage à Dieuze. «Comme il m'aime!» pensa Lucile. Je crois
-même qu'elle pensa tout haut.
-
-«Pour vous finir l'histoire, poursuivit Jacquet, M. le marquis doit me
-devoir une pièce de huit francs.
-
---En voici vingt, mon bon Jacquet.
-
---Merci bien, mademoiselle. Je ne suis pas positivement sûr de ce que
-je dis; mais il me semble qu'il me les doit. J'avais fait mon compte
-comme quoi il me devait vingt-quatre francs, et il ne m'en a donné que
-vingt: c'est donc quatre francs en moins. Et puis, il ne m'en a encore
-une fois donné que vingt: c'est encore quatre francs. Et comme quatre
-et quatre font huit.... Cependant, je peux me tromper, et si vous
-voulez que je vous rende...?
-
---Garde, garde, mon garçon, et va te reposer de ton voyage.»
-
-Elle courut au jardin et moissonna des fleurs comme un jour de
-Fête-Dieu, pour que sa chambre fût belle à l'arrivée de Gaston. Jacquet
-la regarda partir en se disant à lui-même: «Soixante-deux francs, c'est
-un mauvais compte, comme disait mon grand-père.» Et il supputa sur
-ses doigts combien il faudrait encore de louis d'or et de pièces de
-quarante sous pour faire cent francs.
-
-Le jour se passa, et le lendemain, et toute une semaine, sans nouvelles
-du marquis. Mme Benoît cachait son dépit; Lucile n'osait pas se
-désoler devant sa mère; mais elles se dédommageaient bien, l'une en
-pestant, l'autre en pleurant pendant la nuit. Du matin au soir, la mère
-promenait sa fille dans une voiture blasonnée, sans laquais et sans
-poudre, car le célèbre carrosse était encore sur le chantier. Elle la
-conduisait aux Champs-Élysées, au Bois, et partout où va le beau monde,
-pour lui donner le goût de ces plaisirs de vanité qu'on ne savoure qu'à
-Paris. En l'absence des Italiens, elle lui faisait subir de lourdes
-soirées au Théâtre-Français et à l'Opéra. Mais Lucile ne prit goût ni
-au plaisir de voir ni au plaisir d'être vue. En quelque lieu que sa
-mère la conduisît, elle y portait le désir de rentrer à l'hôtel et
-l'espoir d'y trouver Gaston.
-
-Mme Benoît devina avant sa fille que le marquis boudait sérieusement.
-Comme elle ne manquait pas de caractère, elle eut bientôt pris un
-parti. «Ah! se dit-elle, monsieur mon gendre se passe de nous! Essayons
-un peu de nous passer de lui. Qu'est-ce qui me manquait autrefois pour
-me mêler au monde du faubourg? Des armes et un nom; j'avais tout le
-reste. Aujourd'hui, il ne nous manque plus rien: nous avons un bel
-écusson sur nos voitures, nous sommes marquise d'Outreville, et nous
-devons entrer partout. Mais par où commencer? Voilà la question. Lucile
-ne peut pas aller de but en blanc dire à des gens qui ne la connaissent
-pas: «Ouvrez-moi votre porte; je suis la marquise d'Outreville!»
-Mais, j'y songe! j'irai voir mes débiteurs, mes bons, mes excellents
-débiteurs! Ils me recevront sur un autre pied que la dernière fois: on
-traite cavalièrement la fille d'un fournisseur, mais on a des égards
-pour la mère d'une marquise.»
-
-Sa première visite fut pour le baron de Subressac. Elle ne conduisit
-Lucile ni chez lui ni chez ses autres débiteurs. A quoi bon apprendre à
-cette enfant combien il en coûte pour ouvrir une porte?
-
-«Ah! cher baron, dit-elle en entrant, à quel maudit fou avons-nous
-donné ma fille!»
-
-Le baron ne s'attendait pas à un pareil exorde.
-
-«Madame, reprit-il un peu trop vivement, le fou qui vous a fait
-l'honneur de devenir votre gendre est le plus noble cœur que j'aie
-jamais connu.
-
---Hélas! mon Dieu! si vous saviez ce qu'il a fait! Marié depuis huit
-jours, il a déjà abandonné sa femme!» Elle exposa, sans déguiser rien,
-tous les événements que le baron ignorait, et que vous savez. A mesure
-qu'elle parlait, le sourire reparaissait sur les lèvres du baron.
-Lorsqu'elle eut tout conté, il lui prit les mains et lui dit gaiement:
-«Vous avez raison, charmante, le marquis est un grand coupable: il a
-abandonné sa femme comme le roi Ménélas abandonna la sienne.
-
---Monsieur, Ménélas courut après Hélène, et je maintiens qu'un mari qui
-laisse partir sa femme sans la poursuivre, l'abandonne.
-
---Heureusement, le cas est moins grave, car je ne vois point de Pâris à
-l'horizon. Vous ramènerez votre fille à son mari; c'est votre devoir,
-il ne faut pas séparer ce que Dieu a uni. Ces enfants s'adorent, le
-bonheur leur semblera d'autant plus doux qu'il a été retardé. Vous
-assisterez à leur joie, vous jouirez du spectacle de leurs amours, et
-vous m'écrirez avant dix mois pour me donner de leurs nouvelles.»
-
-La jolie veuve étendit la main, et dessina avec l'index un petit geste
-horizontal qui voulait dire: Jamais!
-
-«Mais alors, reprit le baron, que comptez-vous donc devenir?
-
---Puis-je faire fond sur votre amitié, monsieur le baron?
-
---Ne vous l'ai-je pas déjà prouvé, charmante?
-
---Et je ne l'oublierai de ma vie. Si votre bienveillance ne me manque
-pas, j'ai de quoi me passer à tout jamais de M. d'Outreville.
-
---Croyez-vous que la jeune marquise en dirait autant?
-
---Ce n'est pas d'elle qu'il s'agit pour le quart d'heure. Les parents,
-en bonne justice, doivent passer avant les enfants. Qu'est-ce que je
-demande à Dieu et aux hommes? L'entrée du faubourg. Que faut-il pour
-m'y faire recevoir? Que Lucile y soit admise. Or, elle a tous les
-droits imaginables; il ne lui manque qu'un introducteur. Refuserez-vous
-de la présenter?
-
---Absolument. D'abord, parce que cet honneur convient moins à
-un baron qu'à une baronne. Ensuite, parce que je ne veux pas
-contribuer au retardement du bonheur de Gaston. Enfin, parce que
-toute ma bonne volonté ne vous servirait à rien. Madame votre fille
-a incontestablement le droit d'entrer partout, mais à quel titre?
-parce qu'elle est la femme de Gaston. Comme femme de Gaston, elle
-trouvera la porte ouverte chez tous ceux qui connaissent son mari,
-c'est-à-dire chez tous les nôtres; mais voyez si j'aurais bonne grâce
-à l'introduire en disant: «Mesdames et messieurs, vous aimez et vous
-estimez le marquis d'Outreville; vous êtes ses parents, ses alliés
-ou ses amis, permettez-moi donc de vous présenter sa femme, qui n'a
-pas voulu vivre avec lui!» Croyez-moi, charmante, c'est une expérience
-de soixante-quinze ans qui vous parle; une jeune femme ne fait jamais
-bonne figure sans son mari, et la mère qui la promène ainsi, toute
-seule, hors de son ménage, ne joue pas un rôle applaudi dans le monde.
-Si vous tenez absolument à coudoyer des duchesses, allez obtenir par
-de bons procédés que votre gendre vous ramène à Paris. Votre escapade
-l'a froissé; voilà pourquoi il ne vient pas vous rejoindre. Si vous
-l'attendez ici, je le connais assez pour prédire que vous attendrez
-longtemps. Retournez à Arlange. Ne soyons pas plus fiers que Mahomet:
-la montagne ne venait pas à lui, il alla trouver la montagne.»
-
-C'était assez bien parlé, mais Mme Benoît ne se le tint pas pour dit.
-Elle se présenta, passé midi, chez cinq ou six de ses débiteurs.
-Personne n'ignorait le mariage de sa fille, mais personne ne témoigna
-le désir de la connaître. On parla abondamment du marquis, on le
-peignit comme un galant homme, on loua son esprit, on regretta sa
-rareté et sa misanthropie, et l'on s'informa s'il passerait l'hiver à
-Paris. La veuve essaya en vain de replacer la pétition qu'elle avait
-adressée à M. de Subressac; elle ne put trouver d'ouverture. Elle ne
-perdit pourtant pas l'espérance, et se promit bien de revenir à la
-charge. D'ailleurs, il lui restait encore une ressource, une ancre de
-salut, qu'elle réservait pour les dernières extrémités: la comtesse
-de Malésy. La comtesse était la femme qui lui devait le plus, et par
-conséquent celle dont elle avait le plus à attendre. C'était une jolie
-petite vieille de soixante ans, à qui l'on ne reprochait rien que la
-coquetterie, la gourmandise, un amour effréné du jeu, et la rage de
-jeter l'argent par les fenêtres. Mme Benoît se disait, avec juste
-raison, qu'une personne qui a tant de défauts à sa cuirasse ne saurait
-être invulnérable, et qu'on doit, par un chemin ou par un autre,
-arriver jusqu'à son cœur. Elle jouissait déjà de la surprise du baron,
-le jour où il la rencontrerait dans le monde entre Lucile et Mme de
-Malésy.
-
-Tandis qu'elle faisait tant de visites inutiles, la jolie marquise
-d'Outreville s'enfermait dans sa chambre, et, sans prendre conseil de
-personne, écrivait à son mari la lettre suivante:
-
-
-«Que faites-vous, Gaston? Quand viendrez-vous? Vous aviez pourtant
-promis de nous rejoindre. Comment avez-vous pu rester dix grands jours
-sans me voir? Quand nous étions ensemble dans notre cher Arlange, vous
-ne saviez pas me quitter pour une heure. Dieu! que les heures sont
-longues à Paris! Maman me parle à chaque instant contre vous, mais
-à votre nom seul il se fait dans mon cœur un tapage qui m'empêche
-d'entendre. Elle me dit que vous m'avez abandonnée: vous devinez que
-je n'en crois rien. Car, enfin, je ne suis pas plus laide que lorsque
-vous vous mettiez à genoux devant moi; et si je suis plus vieille, ce
-n'est pas de beaucoup. Tout n'est pas fini entre nous, le dernier mot
-n'est pas dit, et je sens que j'ai encore du bonheur à vous donner.
-Vous n'êtes pas homme à fermer un si bon livre à la première page.
-Moi, depuis que je ne vous ai plus, je suis tout hébétée et toute
-languissante. Imaginez-vous que par moments je crois que je ne suis
-pas votre femme, et que cette belle cérémonie de l'église, et ce bal
-où nous étions si heureux, sont un rêve qui a trop tôt fini. Ce qui
-n'était pas un rêve, c'est ce baiser que vous m'avez donné. J'ai reçu
-bien des baisers depuis que je suis née, mais aucun ne m'était entré
-si avant dans le cœur. C'est sans doute parce que celui-là venait de
-vous. Tout ce qui vous appartient a quelque chose de particulier que je
-ne sais comment définir: par exemple, votre voix est plus pénétrante
-qu'aucune autre; personne n'a jamais su dire Lucile comme vous.
-Pourquoi n'êtes-vous pas ici, mon cher Gaston? Ce baiser que vous
-m'avez donné, je serais si heureuse de vous le rendre! Cela ne serait
-pas mal, n'est-ce pas, puisque je suis votre femme! Vous n'imaginerez
-jamais combien vous me manquez. Quand je sors avec maman, je vous
-cherche dans les rues: tout ce que j'ai vu à Paris jusqu'à présent,
-c'est que vous n'y êtes pas. Le soir, j'embrouille régulièrement votre
-nom dans mes prières; le matin, en m'éveillant, je regarde si vous
-n'êtes point autour de moi. Est-il possible que je pense tant à vous
-et que vous m'ayez oubliée? Peut-être m'en voulez-vous de vous avoir
-quitté si brusquement et sans vous dire adieu. Si vous saviez! Ce
-n'est pas moi qui suis partie; c'est maman qui m'a enlevée. Je croyais
-que vous alliez nous rattraper avec la vieille chaise de poste et les
-bagages; maman me l'avait assuré, Pierre aussi, Julie aussi. J'ai
-bien pleuré, allez, quand j'ai su qu'on m'avait fait un si méchant
-mensonge. Depuis ce temps-là, je pleurerais toute la journée, si je
-ne me retenais; mais je rentre mes larmes, d'abord pour ne pas être
-grondée, et puis pour que vous ne me trouviez pas avec des yeux rouges.
-Il ne faut point vous fâcher si je ne vous ai pas écrit plus tôt: vous
-nous aviez fait dire que vous arriviez, et lorsqu'on attend quelqu'un,
-on ne lui écrit pas. Maintenant je vous écrirai jusqu'à ce que je vous
-aie vu: il faut que je n'aie pas beaucoup d'amour-propre, car j'écris
-comme un petit chat, et je ne sais guère aligner mes phrases. C'est
-que je n'avais jamais écrit à personne, n'ayant ni oncles, ni tantes,
-ni amies de pension. J'espère que vous ne me laisserez pas me ruiner
-en frais de style et que vous partirez à ma première réquisition:
-venez, laissez la forge: il n'y a plus d'affaires au monde tant que
-nous sommes séparés: je vous réconcilierai avec maman, à la condition
-qu'elle fera tout ce que vous voudrez et qu'elle ne vous demandera
-rien de désagréable. Si le séjour de Paris vous déplaît autant qu'à
-moi, soyez tranquille, nous n'y resterons pas longtemps. Mais si vous
-n'arrivez pas, que voulez-vous que je devienne? Il me serait assez
-facile de me sauver de l'hôtel un jour que maman serait sortie sans
-moi; mais je ne peux pourtant pas courir les grands chemins toute
-seule! Cependant, si vous l'exigiez, je partirais; je me mettrais sous
-la protection de Jacquet. Mais quelque chose me dit que vous ne vous
-ferez ni prier ni attendre, pensez seulement à deux petites mains
-rouges qui sont tendues vers vous!»
-
-Mme Benoît entra tandis que Jacquet portait cette lettre à la poste.
-
-«Tu ne t'es pas ennuyée toute seule? demanda la mère à sa fille.
-
---Non, maman,» répondit la marquise.
-
-
-IV
-
-Les trois jours suivants furent des jours d'attente. Lucile attendait
-Gaston comme s'il pouvait déjà avoir reçu sa lettre; Mme Benoît
-espérait que ses nobles débiteurs lui rendraient ses visites. La mère
-et la fille restèrent donc à la maison, mais non pas ensemble. L'une
-était assise devant une fenêtre du salon, les yeux braqués sur la porte
-cochère; l'autre se promenait sous les marronniers du jardin, les yeux
-tournés vers l'avenir. Mme Benoît comptait sur son luxe pour se faire
-des amis: elle se promettait de montrer les beaux appartements du
-rez-de-chaussée: «Nous aurons du malheur, pensait-elle, si personne ne
-nous offre, en attendant, une tasse de thé; on offre volontiers à qui
-peut rendre.» Le salon, tendu de fleurs éblouissantes, avait un air
-de fête; la maîtresse était en toilette du matin au soir, comme les
-officiers russes qui ne dépouillent jamais l'uniforme. En attendant
-que la maison fût montée, Jacquet, transformé par une livrée neuve,
-faisait, sous le vestibule, son apprentissage du métier de laquais.
-
-Les cœurs sensibles seront peinés d'apprendre que toute cette dépense
-fut en pure perte: aucun débiteur ne se présenta chez Mme Benoît. Que
-voulez-vous? le pli était pris. Ces messieurs et ces dames s'étaient
-fait une habitude de ne la payer ni en argent ni en politesse, et de ne
-lui rendre rien, pas même ses visites.
-
-Elle méditait tristement, derrière un rideau, sur l'ingratitude des
-hommes, lorsqu'un coupé lancé au grand trot fit crier harmonieusement
-le sable de la cour. La jolie veuve sentit son cœur bondir: c'était la
-première fois qu'une autre voiture que la sienne venait tracer deux
-ornières devant sa porte. La voiture s'arrêta; un homme encore jeune
-en descendit. Ce n'était pas un débiteur; c'était cent fois mieux:
-le comte de Preux en personne! Il disparut sous le vestibule; et Mme
-Benoît, avec la promptitude de la foudre, passa la revue de son salon,
-jeta un suprême coup d'œil à sa toilette, et prépara les premières
-paroles qu'elle aurait à dire: elle avait pourtant assez d'esprit pour
-s'en remettre au hasard de l'improvisation. Le comte tarda quelque peu:
-elle maudit Jacquet, qui le retenait sans doute dans l'antichambre.
-Pourquoi la porte ne s'ouvrait-elle pas? Elle aurait couru au-devant
-de son noble visiteur, si elle n'eût craint de se nuire par un excès
-d'empressement. Enfin la portière se souleva; un homme parut: c'était
-Jacquet.
-
-«Faites entrer! dit la veuve haletante.
-
---Qui ça, madame? répondit Jacquet, de cette voix traînarde qui
-distingue les paysans lorrains.
-
---Le comte!
-
---Ah! c'est un comte? Eh bien, le v'là dans la cour.»
-
-Mme Benoît courut à la fenêtre et vit M. de Preux regagner sa voiture
-sans retourner la tête, et donner un ordre au cocher.
-
-«Cours après lui, dit-elle à Jacquet. Qu'est-ce qu'il t'a dit?
-
---Madame, c'est un homme très-bien, pas fier du tout. Il vient
-probablement de la campagne, car il croyait que M. le marquis était
-ici. Moi, j'ai dit qu'il n'y était pas; voilà.
-
---Imbécile, tu n'as pas dit que madame y était?
-
---Si fait, madame, je l'ai dit; mais il n'a pas eu l'air d'entendre.
-
---Il fallait le répéter!
-
---Et le temps? il s'est mis tout de suite à me demander quand monsieur
-reviendrait. Faut croire que son idée était de parler à monsieur.
-
---Qu'as-tu répondu?
-
---Ma foi! qu'on ne savait pas trop sur quel pied danser avec monsieur;
-qu'il n'avait pas l'air de vouloir revenir; et alors, comme il n'était
-pas fier du tout et qu'il avait l'air de se plaire avec moi, je lui ai
-raconté la bonne farce que madame et mademoiselle ont faite à monsieur.
-
---Misérable, je te chasse! va-t'en! Combien te doit-on?
-
---Je ne sais, madame.
-
---Combien gagnes-tu par mois?
-
---Neuf francs, madame. Ne me chassez point! Je n'ai rien fait! Je ne le
-ferai plus!» Et des larmes.
-
-«Combien y a-t-il de temps qu'on ne t'a payé?
-
---Deux mois, madame. Qu'est-ce que vous voulez que je devienne si vous
-me chassez?
-
---Arrive ici, voici tes dix-huit francs. En voilà vingt autres que je
-te donne pour que tu aies le temps de chercher une place. Va!»
-
-Jacquet prit l'argent, regarda si son compte y était, et tomba à genoux
-en criant:
-
-«Grâce, madame! Je ne suis pas méchant! Je n'ai jamais fait de mal à
-personne!
-
---Maître Jacquet, sachez que la bêtise est le pire de tous les vices.
-
---Pourquoi ça, madame? hurla Jacquet.
-
---Parce que c'est le seul dont on ne se corrige jamais.»
-
-Elle le poussa dehors et vint se jeter sur une causeuse. Jacquet sortit
-de l'hôtel, emportant, comme le philosophe Bias, toute sa fortune
-avec lui. Si quelqu'un l'avait suivi, on l'aurait entendu murmurer
-d'une voix désolée: «Soixante-deux et huit font septante; et dix,
-quatre-vingts; et vingt, cent. Mais j'ai tué la poule: je n'aurai plus
-d'œufs!»
-
-Lucile apprit au dîner la disgrâce de Jacquet, mais elle n'osa en
-demander la cause. La mère et la fille, l'une triste et inquiète,
-l'autre maussade et grondeuse, mangeaient du bout des doigts, sans rien
-dire, lorsqu'on apporta une lettre pour Mme d'Outreville.
-
-«De Gaston!» s'écria-t-elle. Malheureusement non; l'adresse portait le
-timbre de Passy. C'était Mme Céline Jordy, née Mélier, qui se rappelait
-au souvenir de son amie. Lucile lut à haute voix:
-
-
-«Ma jolie payse, je t'écris en même temps à notre hameau et à Paris;
-car depuis ton mariage, tu m'as si bien délaissée, que je ne sais ce
-que tu es devenue. Moi, je suis heureuse, heureuse, heureuse! c'est
-en trois mots toute mon histoire. Si tu veux de plus amples détails,
-viens en chercher, ou dis-moi en quel lieu tu te caches. Robert est
-le plus parfait de tous les hommes, à part M. d'Outreville, que je
-connaîtrai quand tu me l'auras fait voir. Quand donc pourrai-je
-t'embrasser? J'ai mille secrets que je ne peux dire qu'à toi: n'es-tu
-pas depuis seize ans mon unique confidente? Je suis curieuse de savoir
-si tu me reconnaîtras sans que j'écrive mon nom sur mon chapeau. Toi
-aussi, tu dois être bien changée. Nous étions si enfants, toi, il y
-a quinze jours, moi, il y a trois semaines! Viens demain, si tu es à
-Paris; quand tu pourras, si tu es à Arlange. J'aime à croire que nous
-ne ferons pas les marquises, et que nous nous verrons tant que nous
-pourrons, sans jamais compter les visites. Il me tarde de te montrer ma
-maison: c'est le plus charmant nid de bourgeois qui se soit jamais bâti
-sur la terre? Libre à toi de m'humilier ensuite par le spectacle de ton
-palais; mais il faut que je te voie. _Je le veux._ C'est un mot auquel
-personne ne désobéit à Passy, rue des Tilleuls, nº 16. A bientôt. Je
-t'embrasse sans savoir où, à l'aveuglette.
-
- «TA CÉLINE.»
-
-
-«Chère Céline! j'irai demain passer la journée avec elle. Vous n'avez
-pas besoin de moi, maman?
-
---Non, je sors de mon côté pour voir une de mes amies.
-
---Qui donc, maman?
-
---Tu ne la connais pas: la comtesse de Malésy.»
-
-Il y avait douze ou treize ans que Mme Benoît n'avait vu cette
-vénérable amie, en qui elle mettait sa dernière espérance. Elle
-la trouva peu changée. La comtesse était devenue sourde, à force
-d'entendre les criailleries de ses créanciers; mais c'était une
-surdité complaisante, voire un peu malicieuse, qui ne l'empêchait pas
-d'entendre ce qui lui plaisait. Du reste, l'œil était bon et l'estomac
-admirable. Mme de Malésy reconnut sa créancière, et la reçut avec une
-touchante familiarité.
-
-«Bonjour, petite, bonjour! lui dit-elle. Je ne vous ai pas défendu ma
-porte. Vous avez trop d'esprit pour venir me demander de l'argent?
-
---Oh! madame la comtesse! je ne vous ai jamais fait de visite
-intéressée.
-
---Chère petite, tout le portrait de son père! Ah! mon enfant. Lopinot
-était un brave homme.
-
---Vous me comblez, madame la comtesse.
-
---Comprenez-vous qu'on vienne demander de l'argent à une pauvre femme
-comme moi? Il n'y a pas un an que j'ai marié ma fille au marquis de
-Croix-Maugars! C'est une bonne affaire, j'en conviens; mais ce mariage
-m'a coûté les yeux de la tête.»
-
-Mlle de Malésy n'avait pas reçu un centime de dot.
-
-«Moi, madame, je viens de marier ma fille au marquis d'Outreville.
-
---Plaît-il? comment appelez-vous cet homme-là?»
-
-Mme Benoît fit un cornet de ses deux mains et cria: «Le marquis
-d'Outreville!
-
---Bien, bien, j'entends; mais quel Outreville? Il y a les bons
-Outreville et les faux Outreville; et des bons il n'en reste pas
-beaucoup.
-
---C'est un bon.
-
---En êtes-vous bien sûre? Est-il riche?
-
---Il n'avait rien.
-
---Tant mieux pour vous! Les mauvais sont riches en diable; ils ont
-acheté la terre et le château, et pris le nom par-dessus le marché.
-Quel nez a-t-il?
-
---Qui?
-
---Votre gendre.
-
---Un nez aquilin.
-
---Je vous en fais mon compliment. Les faux Outreville sont de vrais
-magots, tous nez en pieds de marmite.
-
---C'est celui qui est sorti de l'École polytechnique.
-
---Mais je le connais! Un peu fou: c'est un bon. Mais alors, vous
-qui êtes une femme de sens, expliquez-moi comment il a commis cette
-sottise-là?»
-
-Ce fut au tour de Mme Benoît de faire la sourde oreille. La comtesse
-reprit:
-
-«Je dis, la sottise d'épouser votre fille. Elle est donc bien riche?
-
---Elle avait cent mille livres de rente en mariage. Nous autres
-bourgeois, nous avons gardé l'habitude de donner des dots à nos
-filles.... Attrape!
-
---N'importe; cela m'étonne de lui. Je lui croyais l'âme mieux située.
-Vous comprenez, petite, que je ne dirais pas cela s'il était ici; mais
-nous sommes entre nous.... Qu'y a-t-il, Rosine?
-
---Madame, répondit la femme de chambre, c'est ce commis du _Bon saint
-Louis_.
-
---Je n'y suis pas! Ces marchands sont devenus insupportables. Ah!
-petite, votre père était un galant homme! Je disais donc que le marquis
-sera blâmé de tout le monde. Personne ne le lui reprochera en face;
-son nom est à lui, il le traîne où il veut. Mais il n'est pas permis à
-un véritable Outreville de s'enca.... de se mésa.... Qu'est-ce encore,
-Rosine?
-
---Madame, c'est M. Majou.
-
---Je n'y suis pas; je suis sortie pour la journée, je viens de partir
-pour la campagne. A-t-on vu un marchand de vin pareil? Les créanciers
-d'aujourd'hui sont pires que des mendiants: on a beau les chasser, ils
-reviennent toujours! Ah! petite, votre père était un saint homme! Votre
-fille est-elle jolie, au moins?
-
---Madame, j'aurai l'honneur de vous la présenter un de ces jours dans
-l'après-midi. Mon gendre est dans nos terres.
-
---C'est cela, amenez-la-moi un matin, cette jeunesse. J'y suis pour
-vous jusqu'à midi.... Encore, Rosine! c'est donc une procession,
-aujourd'hui?
-
---Madame, c'est M. Bouniol.
-
---Répondez qu'on me pose les sangsues.
-
---Madame, je lui ai déjà dit que madame la comtesse n'y était pas. Il
-répond qu'il est venu cinq fois en huit jours sans voir madame, et que,
-si on refuse de le recevoir, il ne reviendra plus.
-
---Eh bien, qu'il entre: je lui dirai son fait. Vous permettez, petite?
-nous sommes gens de revue. Ah! ma chère, votre père était un grand
-homme!
-
-Mme Benoît disait tout bas en remontant dans sa voiture: «Raille,
-raille, impertinente vieille! tu as des dettes, j'ai de l'argent: je
-te tiens! Dût-il m'en coûter cinq cents louis, je prétends que tu me
-conduises par la main jusqu'au milieu du salon de ta fille!» C'est dans
-ces sentiments qu'elle se sépara de la comtesse.
-
-Lucile était depuis longtemps dans les bras de son amie. Elle partit de
-l'hôtel à huit heures et descendit une heure après devant la plus belle
-grille de la rue des Tilleuls. La matinée était magnifique; la maison
-et le jardin baignaient dans la lumière du soleil. Le jardin tout
-en fleurs ressemblait à un bouquet immense; une pelouse émaillée de
-rosiers du roi s'encadrait dans un cercle de fleurs jaunes, comme un
-jaspe sanguin dans une monture d'or. Un grand acacia laissait pleuvoir
-ses fleurs sur les arbustes d'alentour et livrait au vent du matin ses
-odeurs enivrantes. Les merles noirs au bec doré volaient en chantant
-d'arbre en arbre; les roitelets sautillaient dans les branches de
-l'aubépine, et les pinsons effrontés se poursuivaient dans les allées.
-La maison, construite en briques rouges rehaussées de joints blancs,
-semblait sourire à ce luxe heureux qui s'épanouissait autour d'elle.
-Tout ce qui grimpe et tout ce qui fleurit fleurissait et grimpait le
-long de ses murs. La glycine aux grappes violettes, le bignonia aux
-longues fleurs rouges, le jasmin blanc, la passiflore, l'aristoloche
-aux larges feuilles, et la vigne-vierge qui s'empourpre au dernier
-sourire de l'automne, élevaient jusqu'au toit leurs tiges entrelacées.
-De grosses nattes de volubilis fleurissaient au niveau de la porte, et
-le grelot bleu des cobæas pavoisait toutes les fenêtres. Ce spectacle
-réveilla chez la marquise les plus doux souvenirs d'Arlange: en ce
-moment elle eût donné pour rien son hôtel de la rue Saint-Dominique et
-ce jardin trop étroit où les fleurs étouffaient entre l'ombre pesante
-de la maison et le feuillage épais des vieux marronniers. Un peignoir
-de foulard écru, à demi caché dans un bosquet de rhododendrons,
-l'arracha brusquement de sa rêverie. Elle courut, et ne s'arrêta que
-dans les bras de Mme Jordy.
-
-Avez-vous jamais observé au théâtre la rencontre d'Oreste et de
-Pylade? Si habiles que soient les acteurs, cette scène est toujours
-un peu ridicule. C'est que l'amitié des hommes n'est, de sa nature,
-ni expansive ni gracieuse. Un gros serrement de mains, un bras
-grotesquement passé autour d'un cou, ou l'absurde frottement d'une
-barbe contre une autre, ne sont pas des objets qui puissent charmer les
-yeux. Que la tendresse des femmes est plus élégante, et que les plus
-gauches sont de grands artistes en amitié!
-
-Céline était une toute petite blonde, potelée et rondelette, au front
-bombé, au nez en l'air, montrant à tout propos ses dents blanches et
-aiguës comme celles d'un jeune chien, riant sans autre raison que le
-bonheur de vivre, pleurant sans chagrin, changeant de visage vingt fois
-en une heure, et toujours jolie sans qu'on ait jamais pu dire pourquoi.
-Heureusement pour le narrateur de cette véridique histoire, la beauté
-n'est pas sujette à définition; car il me serait impossible de dire
-par quel charme Mlle Mélier a séduit son mari et tous ceux qui l'ont
-aperçue. Elle n'avait rien de particulièrement beau, si ce n'est la
-rondeur de sa taille, la perfection de son buste, l'éclat de son teint,
-et deux petites fossettes très-gentilles, quoiqu'elles ne fussent pas
-placées avec toute la régularité désirable.
-
-Lucile ne ressemblait en rien à Mme Jordy; si l'amitié vit de
-contrastes, leur liaison devait être éternelle. La jeune marquise
-avait la tête de plus que son amie, et l'embonpoint de moins: je vous
-ai averti que sa jeunesse était une fleur tardive. Imaginez la beauté
-maigre et nerveuse de Diane chasseresse. Avez-vous vu quelquefois, dans
-les admirables paysages de M. Corot, ces nymphes au corps svelte, à la
-taille élancée, qui dansent en rond sous les grands arbres en se tenant
-par la main? Si la marquise d'Outreville venait se joindre à leurs
-jeux, sans autre vêtement qu'une tunique, sans autre coiffure qu'une
-flèche d'or dans les cheveux, le cercle vivant s'élargirait pour lui
-faire place, et l'on continuerait la ronde avec une sœur de plus.
-
-Par un caprice du hasard, la reine des bois d'Arlange était, ce
-matin-là, en chapeau de crêpe blanc et en robe de taffetas rose; et
-la petite bourgeoise blonde était vêtue comme une habitante des bois:
-chapeau de paille, habits flottants:
-
-«Que tu es bonne d'être venue!» dit-elle à la marquise. Dispensez-moi
-de noter tous les baisers dont les deux amies entrecoupèrent leurs
-discours. «J'avais rêvé de toi. Depuis combien de temps es-tu à Paris,
-ma belle?
-
---Depuis le lendemain de mon mariage.
-
---Quinze jours perdus pour moi! mais c'est affreux!
-
---Si j'avais su où te trouver! murmura la petite marquise. J'avais bien
-besoin de te voir.
-
---Et moi donc! D'abord, regarde-moi entre les deux yeux. Ai-je bien
-l'air d'une dame? Me dira-t-on encore mademoiselle?
-
---C'est vrai; tu as je ne sais quoi de plus assuré: un air de
-gravité....
-
---Pas un mot de plus, ou je meurs de rire. Et toi? voyons! Toi, tu es
-toujours la même. Bonjour, mademoiselle!
-
---Votre servante, madame.
-
---Madame! Quel joli mot! Si vous êtes bien sage à déjeuner, je vous
-appellerai madame au dessert. Te souviens-tu du temps où nous jouions à
-la madame?
-
---Il n'est pas assez loin pour que je l'aie oublié.
-
---Venez, mademoiselle, que je vous promène dans mon jardin. Vous ne
-toucherez pas aux fleurs!»
-
-Tout en causant, elle cueillit une énorme poignée de roses, derrière
-laquelle elle disparaissait tout entière.
-
-«Je demande grâce pour ton beau jardin, cria Lucile.
-
---D'abord, je te défends de l'appeler mon beau jardin. Tout le monde le
-voit, tout le monde y vient; c'est le jardin de tout le monde! mon beau
-jardin est là-bas, derrière ce mur. Il n'y a que deux personnes qui s'y
-promènent, Robert et moi; tu seras la troisième. Viens; vois-tu cette
-porte verte? A qui arrivera la première!»
-
-Elle prit sa course. Lucile la suivit, et l'eut bientôt devancée. Mme
-Jordy, en arrivant, tira une petite clef de sa poche et ouvrit la porte.
-
-«Ceci, dit-elle, est notre parc réservé. Ces tilleuls, dont les fleurs
-ont des ailes, ne fleurissent que pour nous. Nous nous promenons
-ici en tête-à-tête tous les matins avant l'heure du travail, car
-nous sommes des oiseaux matineux; j'ai gardé mes bonnes habitudes
-d'Arlange. Quant à Robert, je ne sais comment il s'y prend, mais j'ai
-beau m'éveiller matin, je le trouve toujours accoudé sur l'oreiller et
-occupé gravement à me regarder dormir. Viens un peu de ce côté. Ici,
-l'ancien propriétaire avait construit une grande bête de grotte humide,
-tapissée de rocailles et de coquillages, avec un Apollon en plâtre
-au milieu et des crapauds partout. Robert l'a fait démolir aux trois
-quarts; il a amené ici l'air et la lumière. C'est lui qui a disposé ces
-plantes grimpantes, suspendu ces hamacs, installé cette jolie table
-et ces fauteuils. Il a du goût comme un ange; il est architecte, il
-est tapissier, il est jardinier, il est tout! assieds-toi seulement
-un peu sur cette mousse. Non, j'oubliais ta robe neuve. Moi, voici
-ce que je mets tous les matins: avec cela on peut s'asseoir partout.
-Allons-nous-en!
-
---Pas encore! on est si bien sous ces beaux arbres!
-
---Nous y reviendrons tout à l'heure pour déjeuner. Viens voir notre
-maison. Ensuite je te montrerai mon mari; il est à la fabrique. Tu
-verras, ma Lucile, comme il est beau! Tu te rappelles les plaisanteries
-que nous faisions autrefois sur notre _idéal_? Mon idéal, à moi,
-était un grand brun avec des moustaches en croc et des sourcils noirs
-comme de l'encre. Eh bien! ma chère, mon mari ne ressemble pas à
-cela, mais pas du tout. Il n'est pas plus grand que papa; ses cheveux
-sont châtains, et il porte une jolie barbe blonde, douce comme de la
-soie, car elle n'a jamais été rasée. Maintenant je trouve que mon
-idéal était affreux, et si je le rencontrais dans la rue, j'en aurais
-peur. Robert est doux, délicat, tendre; il pleure, ma chère! Hier,
-à la nuit tombante, il était assis auprès de moi; nous faisions des
-projets; j'exposais mes petites idées sur l'éducation des enfants. Il
-me laissait parler toute seule, et cachait sa tête dans ses mains,
-comme pour regarder en lui-même. Quand j'eus fini, il m'embrassa sans
-rien dire, et je sentis une grosse larme rouler sur ma joue. Que c'est
-beau, des larmes d'homme! Maman m'aime bien, mais elle ne m'a jamais
-aimé comme cela. Ce que tu ne croiras jamais, c'est qu'avec les hommes
-il est fier, roide et terrible par moments. On m'a conté que l'année
-dernière nos ouvriers avaient voulu se mettre en grève pour faire
-chasser un contremaître. Il a su le complot à temps; il a marché droit
-sur les meneurs, au milieu de cinquante ou soixante hommes mutinés
-contre lui, et il a fait rentrer la révolte sous terre. Tout le monde
-le craint dans la maison, excepté moi: juge si j'ai lieu d'être fière!
-Il me semble que je fais marcher tout ce peuple qui lui obéit. O ma
-Lucile, l'admirable chose que le mariage! La veille on était deux,
-le lendemain on ne fait plus qu'un; on a tout en commun, on est les
-deux moitiés d'une même âme; on tient ensemble comme ces deux frères
-siamois, qui ne peuvent se séparer sans mourir. Voici notre chambre;
-qu'en dis-tu? Il m'a choisi la tenture comme une robe: bleue, en
-l'honneur de mes cheveux blonds. Au fait, qu'est-ce qu'une tenture? une
-toilette qui nous habille de loin. Toi, ma brune aux yeux noirs, tu
-dois avoir une chambre de satin rose?
-
---Je crois que oui, reprit Lucile toute rêveuse.
-
---Comment? je crois! Tu réponds comme une Anglaise. Mais je suis
-Anglaise aussi sur un point. Ne va pas t'imaginer que tout le monde
-entre ici comme dans la rue! On a sa discrétion et sa délicatesse;
-si tu n'étais pas toi, tu ne serais pas assise dans ce fauteuil-là.
-Sais-tu que je fais mon lit moi-même! il est vrai que Robert m'aide un
-peu.»
-
-Lucile ne répondit rien. Elle contemplait d'un œil pensif un magnifique
-fouillis de dentelles et de broderies au milieu duquel deux larges
-oreillers reposaient côte à côte. La porte s'ouvrit, et M. Jordy entra
-étourdiment en jetant son chapeau de paille. A la vue de Lucile, il
-s'arrêta tout interdit et fit un salut respectueux. Sa femme lui sauta
-au cou sans façon, et lui dit en montrant la marquise par un geste
-plein de grâce et de simplicité:
-
-«Robert, c'est Lucile!»
-
-Ce fut toute la présentation. M. Jordy fit à Lucile un petit compliment
-sans cérémonie qui prouvait qu'il avait souvent entendu parler d'elle,
-et qu'elle n'était pour lui ni une étrangère ni une indifférente.
-Il s'assit, et sa femme trouva moyen de se glisser auprès de lui.
-«N'est-ce pas qu'il est beau? dit-elle à la marquise. Mais d'où
-vient-il? il faut qu'il ait couru; il est en nage.» Et d'un geste aussi
-prompt que la parole, elle passa un mouchoir de batiste sur le front
-du jeune homme qui essayait en vain de se défendre. M. Jordy avait
-plus de monde que Céline; mais il eut beau lui lancer des regards qui
-voulaient être sévères, la petite indigène d'Arlange lui mit les deux
-mains sur les yeux et baisa effrontément ces paupières fermées. «Ne
-me gronde pas, lui dit-elle; Lucile est mariée depuis quinze jours,
-c'est-à-dire aussi folle que nous.» La pendule sonna midi; c'était
-l'heure du déjeuner. On courut au jardin, et l'on s'attabla joyeusement
-sous ses beaux tilleuls qui ont donné leur nom à la rue voisine. Aucun
-domestique n'assistait au repas; chacun se servait soi-même et servait
-les autres; les deux amies, élevées au village et étrangères aux
-mièvreries de l'éducation parisienne, n'étaient pas des buveuses d'eau;
-elles trempèrent leurs lèvres dans un joli vin paillé que M. Jordy alla
-chercher à quelques pas de là, dans un ruisseau d'eau courante. Robert
-plut facilement à la marquise; sans manquer d'esprit ni d'éducation,
-il était simple, plein de cœur, et du bois dont on fait les meilleurs
-amis. Du reste, nous éprouvons tous une sympathie naturelle pour les
-visages où rayonne la joie; il n'y a que les égoïstes qui n'aiment
-pas les heureux. Céline, qui voulait faire briller son mari, le força
-de chanter au dessert. Il choisit une des plus belles chansons de
-Béranger, quoique le vieux poëte ne fût déjà plus à la mode. Les
-oiseaux, réveillés au milieu de leur sieste, exécutèrent un joyeux
-accompagnement au-dessus de sa tête. Lucile chanta à son tour, sans se
-faire prier, des paroles qui n'étaient pas italiennes. On plaisanta
-comme plaisantent les honnêtes gens; on parla de tout, excepté du
-prochain et de la pièce nouvelle; on rit à cœur ouvert, et personne ne
-s'aperçut qu'il y avait un peu de fièvre dans la gaieté de la marquise.
-«Pourquoi M. d'Outreville n'est-il pas ici? disait Mme Jordy, on s'aime
-bien à deux; mais à quatre, c'est la concurrence!»
-
-Vers deux heures, M. Jordy s'en fut à ses affaires, et les deux amies
-reprirent le cours de leurs confidences. Céline parlait sans se lasser
-et sans s'apercevoir qu'elle faisait un monologue. Les femmes sont
-merveilleusement organisées pour les travaux microscopiques; elles
-excellent à détailler leurs plaisirs et leurs peines.
-
-Lucile, émue, haletante, écoutait, apprenait, devinait et quelquefois
-aussi ne comprenait pas. Elle était comme un navigateur jeté par la
-tempête dans un pays enchanté, mais dont il n'entend pas la langue.
-L'heure du dîner approchait; Céline parlait encore, et Lucile écoutait
-toujours.
-
-«Quant aux enfants, disait la jeune femme, il faut espérer qu'ils
-viendront bientôt. Y penses-tu quelquefois, ma Lucile? L'amour n'a
-qu'un temps; une vingtaine d'années tout au plus; et voilà déjà trois
-semaines dépensées! l'amour des enfants, c'est autre chose: il dure
-autant que nous, et nous ferme les yeux. Tu sais que je n'étais pas
-trop dévote autrefois; maintenant, quand je pense que nos enfants sont
-dans la main de Dieu, je deviens superstitieuse. Que demandes-tu? un
-fils ou une fille?
-
---Mais.... je n'y ai pas encore songé.
-
---Il faut y songer, ma belle. Si tu n'y songes pas, qui est-ce qui y
-songera pour toi? Moi, je veux un fils. Écoute un peu le paragraphe
-que j'ai ajouté à mes prières: «Vierge sainte, si mon cœur vous semble
-assez pur, bénissez mon amour et obtenez que j'aie le bonheur d'avoir
-un fils pour lui enseigner la crainte de Dieu, le culte du bien et du
-beau, et tous les devoirs de l'homme et du chrétien.»
-
-Ce dernier trait acheva la pauvre Lucile. Le torrent de larmes qu'elle
-retenait depuis longtemps rompit les digues, et son joli visage en fut
-inondé.
-
-«Tu pleures! cria Céline. Je t'ai fait de la peine?
-
---Ah! Céline, je suis bien malheureuse! Maman m'a forcée de partir le
-soir de mon mariage, et je n'ai pas revu mon mari depuis le bal!
-
---Le soir? Depuis le bal? Miséricorde!»
-
-Tout à coup le visage de Mme Jordy prit une expression sérieuse. «Mais
-c'est une trahison, dit-elle. Pourquoi ne m'as-tu pas conté cela plus
-tôt? Je te parle depuis le matin comme à une femme, et tu n'es qu'une
-enfant! Tu aurais dû m'arrêter au premier mot, et je ne te pardonnerais
-jamais de m'avoir laissée parler, si tu n'étais pas tant à plaindre.»
-
-Lucile raconta sommairement son histoire.
-
-«Comment n'as-tu pas écrit à ton mari? demanda Céline.
-
---Je lui ai écrit.
-
---Quand?
-
---Il y a quatre jours.
-
---Eh bien! mon enfant, ne pleure plus: il arrivera ce soir.»
-
-Au dîner, la table était élégante, la salle à manger claire et joyeuse,
-les derniers rayons du soleil couchant jouaient avec les stores et
-les jalousies, le petit vin paillé riait dans les verres, et M. Jordy
-caressait d'un regard radieux le joli visage de sa femme; mais Céline
-conservait la gravité d'une matrone romaine, et je crois (Dieu me
-pardonne!) qu'elle dit _vous_ à son mari.
-
-La marquise repartit à dix heures. Céline et son mari la ramenèrent
-à sa voiture. En apercevant le cocher, Mme Jordy eut comme une
-inspiration subite:
-
-«Pierre, dit-elle d'un ton indifférent, M. le marquis est-il arrivé?
-
---Oui, madame.»
-
-La marquise se jeta dans les bras de son amie en poussant un cri.
-
-«Qu'y a-t-il? demanda Robert.
-
---Rien,» dit Céline.
-
-
-V
-
-En recevant la lettre de Lucile, Gaston fit ce que tout homme aurait
-fait à sa place: il baisa mille fois la signature, et partit en poste
-pour Paris. La fortune, qui s'amuse de nous presque autant qu'une
-petite fille de ses poupées, le fit entrer à l'hôtel d'Outreville un
-mardi soir, deux semaines, jour pour jour, après son mariage. Avec un
-peu de bonne volonté, il pouvait s'imaginer que la première quinzaine
-de juin avait été un mauvais rêve, et qu'il s'éveillait, moulu de
-fatigue, aux côtés de sa femme. Pour cette fois, sa résolution était
-bien prise; il s'était armé de courage contre le despotisme maternel
-de Mme Benoît, et il se jurait à lui-même de défendre son bien jusqu'à
-l'extrémité.
-
-Il n'avait pas encore ouvert la portière, que Julie entrait en criant
-chez Mme Benoît:
-
-«Madame! madame! M. le marquis!»
-
-La veuve, qui ne savait pas que sa fille eût écrit à Arlange, crut
-avoir partie gagnée. Elle répondit avec une joie mal contenue:
-
-«Il n'y a pas de quoi crier: je l'attendais.
-
---Je ne savais pas, madame; et, à cause de ce qui s'est passé il y a
-quinze jours, je croyais que madame serait bien aise d'être avertie.
-Madame y est donc pour M. le marquis?
-
---Certainement! Allez! courez! de quoi vous mêlez-vous?
-
---Pardon, madame; mais c'est qu'on décharge les malles de M. le
-marquis. Est-ce qu'il va demeurer à l'hôtel?
-
---Et où voulez-vous qu'il demeure? Allez prendre soin de ses bagages.
-
---Pardon, madame; mais où faudra-t-il les porter?
-
---Où? sotte que vous êtes! dans la chambre de la marquise! Est-ce que
-la place d'un mari n'est pas auprès de sa femme?»
-
-Gaston entra tout poudreux chez sa belle-mère, et son premier coup
-d'œil chercha Lucile absente. Mme Benoît, plus prévenante qu'aux
-meilleurs jours, répondit à ce regard:
-
-«Vous cherchez Lucile? Elle dîne chez une amie; mais il est tard, vous
-la verrez avant une heure. Enfin, vous voici donc! Embrassez-moi, mon
-gendre; je vous pardonne.
-
---Ma foi! mon aimable mère, vous me volez le premier mot que je voulais
-vous dire. Que tous vos torts soient effacés par ce baiser!
-
---Si j'ai des torts, vous les aviez justifiés d'avance par cette
-incroyable manie dont vous êtes enfin corrigé! Vouloir vivre avec les
-loups à votre âge! Avouez que c'était de l'aveuglement et rendez grâces
-à celle qui vous a éclairé! N'êtes-vous pas mieux ici que partout
-ailleurs? et peut-on vivre une vie humaine hors de Paris?
-
---Pardon, madame, mais je ne suis pas venu à Paris pour y vivre.
-
---Et pour quoi donc faire? pour y mourir?
-
---Je n'y resterai pas assez longtemps pour que la nostalgie m'emporte.
-Je suis venu à Paris pour chercher ma femme et faire une visite
-indispensable.
-
---Vous comptez ramener ma fille à Arlange?
-
---Le plus tôt qu'il sera possible.
-
---Et elle vous accompagnera dans ce terrier?
-
---Il me semble qu'elle le doit.
-
---Lui commanderez-vous de vous suivre de par la loi, et votre amour se
-fera-t-il escorter de deux gendarmes?
-
---Non, madame; je renoncerais à mes droits s'il fallait les réclamer
-devant les tribunaux; mais nous n'en sommes pas là: Lucile me suivra
-par amour.
-
---Par amour de vous ou d'Arlange?
-
---De l'un et de l'autre, de la forge et du forgeron.
-
---Vous en êtes sûr?
-
---Sans fatuité, oui.
-
---Nous verrons bien. Et peut-on savoir quelle est cette visite
-indispensable qui partage avec ma fille l'honneur de vous attirer à
-Paris?
-
---Ne vous faites point d'illusions; c'est une visite où vous ne pouvez
-pas venir avec moi.
-
---Chez quel mortel privilégié?
-
---Le ministre de l'intérieur.
-
---Le ministre! A quel propos? Y songez-vous? Si on le savait!
-
---On le saura. Il importe aux intérêts de la forge que je siége au
-conseil général. Une vacance se présente, et je veux prier le ministre
-de m'agréer comme candidat.
-
---Mais, malheureux, vous allez me brouiller avec tout notre parti!
-
---On ne se brouille qu'avec les gens que l'on connaît. Si vous m'aviez
-interrogé sur mes opinions politiques, je vous aurais répondu que je
-ne suis pas un homme d'opposition. D'ailleurs, il me semble que nous
-autres, grands propriétaires, nous n'avons pas lieu de nous plaindre:
-on ne fait rien que pour nous!
-
---Vous avez bien dit ce mot: «Nous autres, grands propriétaires!» On
-croirait, sur ma parole, que vous l'avez été toute votre vie!
-
---Comment donc, madame! mais je le suis de père fils depuis neuf cents
-ans! Est-ce que vous en connaissez beaucoup de plus vieille date?
-
---Si nous jouons sur les mots, nous pourrons parler longtemps sans nous
-entendre. Écoutez. Il vous plaît de briguer des honneurs de province,
-soit. Cependant la forge a bien marché depuis quinze ans, quoique je
-n'aie jamais siégé au conseil général. Vous voulez vous présenter comme
-candidat ministériel; je crois que vous auriez mieux fait de demander
-les voix de nos amis, qui sont nombreux, riches et influents. Cependant
-je passerai encore là-dessus. Voyez si je suis clémente! Je viens de
-remporter une victoire sur vous; je vous ai forcé de venir à Paris, sur
-mon terrain....
-
---Dans ma maison.
-
---C'est juste. Oh! vous étiez né propriétaire; vous avez bientôt
-pris racine! Malgré tout, vous êtes venu ici parce que je vous y ai
-forcé; c'est une défaite; mais je ne prétends pas en tirer avantage.
-Voulez-vous signer la paix?
-
---Des deux mains!... si vous êtes raisonnable.
-
---Je le serai. Vous aimez Arlange, il vous tarde d'y retourner, et vous
-ne voulez pas y vivre sans votre femme, ce qui est fort naturel. Je
-vous rendrai Lucile pour que vous l'emmeniez à la forge.
-
---C'est tout ce que je demande: signons!
-
---Attendez! de mon côté, j'aime Paris comme vous aimez la forge, et le
-faubourg comme vous aimez Lucile. Si je n'entre pas une bonne fois dans
-le grand monde, je suis une femme morte. Vous coûterait-il beaucoup,
-pendant que vous êtes ici, tout porté, de présenter votre femme et moi
-dans huit ou dix maisons de vos amis, et de nous montrer un petit coin
-de ce paradis terrestre dont j'ai toujours été exclue par....
-
---Par le péché originel! Cela me coûterait beaucoup et ne vous
-servirait de rien. Je ne vous répéterai pas que j'ai contre le faubourg
-une vieille rancune qui me défend absolument d'y remettre les pieds:
-vous croyez avoir assez de droits sur moi pour réclamer l'oubli de
-mes répugnances et le sacrifice de mon amour-propre. Mais pouvez-vous
-exiger que j'expose pour vous tout l'avenir de Lucile? Je lui réserve,
-loin de Paris, un bonheur modeste, égal, sans éclat, sans bruit, et
-d'une riante uniformité. Nous avons, si Dieu nous prête vie, trente ou
-quarante ans à passer ensemble dans un horizon étroit, mais charmant,
-sans autres événements que la naissance et le mariage de nos enfants.
-Un tel bonheur suffit à son ambition, elle me l'a dit. Qui m'assure que
-la vue d'un pays où tout est parade et vanité ne lui tournera pas la
-tête? que ses yeux, éblouis par l'éclat des lustres et des girandoles,
-pourront s'accoutumer à la douce lumière de la lampe qui doit éclairer
-tous nos soirs? que ses oreilles, assourdies par le fracas du monde,
-sauront toujours entendre les voix de nos forêts et la mienne? En
-ce moment, elle est encore la Lucile d'autrefois; elle s'ennuie
-mortellement à Paris....
-
---Qu'en savez-vous?
-
---J'en suis sûr. Mais je ne sais pas si dans six mois elle penserait
-comme aujourd'hui. Il ne faut qu'un bal pour changer le cœur
-d'une jeune femme, et dix minutes de valse peuvent causer plus de
-bouleversements qu'un tremblement de terre.
-
---Vous croyez? Eh bien, soit. Lucile est à vous, gouvernez-la comme
-vous l'entendez. Mais moi! Écoutez bien: ceci est mon ultimatum, et si
-vous le repoussez, je romps les conférences! Qui vous empêcherait de me
-présenter, je ne dis pas dans tout le faubourg, mais dans cinq ou six
-maisons de votre connaissance?
-
---Sans ma femme! Croyez-moi, ma chère Mme Benoît, attachons-nous
-chacun une pierre au cou, et jetons-nous ensemble à la rivière, cela
-sera tout aussi sage. Toute l'aristocratie vous connaît comme elle
-a connu votre père. On sait votre ambition persévérante; vous êtes
-déjà la fable du faubourg, c'est le baron qui me l'a écrit, et son
-témoignage n'est pas récusable. On dit que vous avez acheté de vos
-millions le plaisir de naviguer dans le monde à la remorque d'une
-marquise. Si je vous présentais aujourd'hui, on compterait demain les
-visites que nous avons faites, et l'on calculerait, à un centime près,
-la somme que chacune m'a rapportée. Qu'en dites-vous? Fussiez-vous
-assez jeune pour vouloir jouer un pareil jeu, je ne suis pas assez
-philosophe pour vous servir de partenaire. Je pars demain pour Arlange
-avec ma femme; je vous offre, en bon gendre, une place dans la voiture,
-et c'est tout ce que le sens commun me permet de faire pour vous.»
-
-Mme Benoît était violemment tentée d'arracher les yeux à ce modèle des
-gendres, mais elle cacha son dépit. «Mon ami, dit-elle, vous avez passé
-trente heures en chaise de poste, vous êtes las, vous avez sommeil, et
-j'ai été mal inspirée de vouloir convertir un homme encore botté. Vous
-serez plus accommodant quand vous aurez dormi. Attendez-moi dans ce
-fauteuil, et souffrez que j'aille pourvoir à votre repos. Je suis à
-vous!»
-
-Elle sortit en souriant et courut comme une tempête à la chambre de
-sa fille. Je ne sais si elle ouvrit la porte, ou si elle l'enfonça,
-tant son entrée fut violente. Elle saisit rudement le bras de Julie,
-qui dépliait une taie d'oreiller: «Malheureuse, s'écria-t-elle, que
-faites-vous?
-
---Mais, madame, ce que madame m'a dit.
-
---Vous êtes folle! vous ne m'avez pas comprise. Laissez cela et
-déménagez-moi tous ces bagages. A-t-on jamais vu chose pareille? Les
-malles d'un garçon dans la chambre de ma fille!
-
---Pardon, madame, mais....
-
---Il n'y a pas de mais, et l'on vous pardonnera quand vous aurez obéi.
-Emportez! emportez!
-
---Mais où, madame?
-
---Où vous voudrez; dans la rue, dans la cour! Non, tenez: dans ma
-chambre!
-
---Madame donne son appartement? Mais où faudra-t-il faire le lit de
-madame?
-
---Ici, sur ce divan, dans la chambre de la marquise. Pourquoi
-faites-vous l'étonnée? Est-ce que la place d'une mère n'est pas auprès
-de sa fille?»
-
-Elle laissa la femme de chambre à sa besogne et à sa surprise, et
-redescendit en se disant tout bas: «Le marquis n'est venu que pour
-me braver: il n'en aura pas la joie. Je veux aller dans le monde à
-sa barbe: Mme de Malésy m'y aidera; nous ferons voir à ce forgeron
-endiablé qu'on peut se passer de lui. Mais il ne faut pas que je le
-laisse séduire ma fille! Il l'emporterait à Arlange, et alors, adieu le
-faubourg!»
-
-Au même instant, Pierre demandait la porte, et la marquise, ivre
-d'espérance, sautait légèrement du marchepied dans la maison. Mme
-Benoît fut au salon avant elle; elle ne craignait rien tant que
-la première entrevue, et il importait qu'elle fût là pour arrêter
-l'expansion de ces jeunes cœurs. Lucile croyait tomber dans les bras
-de son mari; ce fut sa mère qui la reçut: «Te voilà donc, chère
-petite! lui dit-elle avec sa volubilité ordinaire et une tendresse
-plus qu'ordinaire. Comme tu es restée longtemps! Je commençais à
-m'inquiéter. Mon cœur est suspendu à un fil lorsque je ne te sens pas
-auprès de moi. Chère belle, il n'y a en ce monde qu'une affection
-désintéressée: l'amour d'une mère pour son enfant. Comment as-tu
-passé la journée? Te trouves-tu mieux que ces temps derniers? Voyez,
-monsieur, comme elle est changée! Votre conduite lui a fait bien du
-mal. Elle a besoin des plus grands ménagements; les émotions violentes
-lui sont fatales, votre vue seule la fait pâlir et rougir à la fois.
-Mais vous-même, mon cher marquis, savez-vous que je ne vous reconnais
-plus? Vous prétendez que l'air d'Arlange vous est bon; on ne le dirait
-pas à vous voir. Vous n'êtes plus ce brillant seigneur d'Outreville
-qu'on m'a présenté il y a deux mois. Après tout, il faut faire la part
-de la fatigue: pauvre garçon! cent lieues en poste, tout d'une haleine!
-C'est de quoi briser un homme plus solide que vous. Heureusement, une
-bonne nuit va tout réparer. Il y a ici près un excellent lit qui vous
-attend, dans ma chambre que je vous cède.
-
---Mais, madame... murmura timidement Gaston.
-
---Pas d'objections et pas de façons avec moi! Sacrifier tout à nos
-enfants, c'est notre bonheur, à nous autres mères. Du reste, je
-dormirai fort bien sur un lit de camp, près de ma chère Lucile, dont la
-santé réclame tous mes soins. Nous devrions déjà être couchées. Allons,
-bel endormi, dites bonsoir à votre femme, et venez lui baiser la main:
-il me semble que vous ne lui faites pas trop d'accueil!»
-
-Ni Gaston ni Lucile ne furent dupes de ce discours, mais ils en furent
-victimes; l'impudence réussit presque toujours avec les jeunes gens,
-parce qu'ils éprouvent une sorte de honte à réfuter un mensonge. Dans
-la circonstance présente, une autre espèce de délicatesse paralysait
-le courage de Lucile et de Gaston. Ces cœurs honnêtes auraient cru
-manquer à la pudeur en affrontant le mauvais vouloir de Mme Benoît.
-Gaston lui-même, après toutes les vigoureuses résolutions qu'il avait
-prises, n'osa ni se prévaloir de ses droits, ni faire appel aux
-sentiments de sa femme: il fut aussi timide que Lucile, peut-être plus.
-Quelle que soit la hardiesse que l'on attribue à notre sexe, il n'est
-pas moins vrai que les hommes bien nés sont, en amour, plus farouches
-que des jeunes filles. Il suffit de la présence d'un tiers pour glacer
-la parole sur leurs lèvres et refouler jusqu'au fond de leur âme une
-passion qui débordait.
-
-Mme Benoît dressa un plan de campagne qui n'aurait jamais réussi
-sans l'empire qu'elle avait pris sur sa fille, et surtout sans la
-fière timidité de Gaston. Pendant toute une semaine, elle parvint à
-tenir séparés deux êtres qui s'adoraient, qui s'appartenaient, et qui
-dînaient ensemble tous les soirs. Ce qu'elle dépensa de turbulence pour
-étourdir sa fille et d'effronterie pour intimider son gendre fait une
-somme incalculable. Tous les jours elle imaginait un prétexte nouveau
-pour entraîner Lucile dans Paris, et laisser le marquis à la maison.
-Elle se cramponnait à sa fille, elle ne la quittait qu'à bon escient,
-lorsque Gaston était sorti. A voir son zèle et sa persévérance, vous
-auriez dit une de ces mères jalouses qui ne peuvent se résigner à
-partager leur fille avec un mari.
-
-Sa première idée était simplement de punir son gendre et de lui
-infliger à son tour les ennuis d'une passion malheureuse. Le succès
-de ses calculs lui rendit ensuite un peu d'espoir: elle pensa que
-Gaston finirait par s'avouer vaincu et offrirait spontanément de
-la conduire dans le monde. Mais le marquis prenait son veuvage en
-patience: il écrivait à Lucile, il en recevait quelques billets écrits
-à la dérobée; il combinait avec elle un plan d'évasion. Grâce à la
-surveillance de Mme Benoît, ces deux époux unis par la loi et par la
-religion en étaient réduits à des stratagèmes d'écoliers. Leur amour,
-sans rien perdre de son assurance et de sa sérénité, avait gagné le
-charme piquant des passions illégitimes. La cérémonie quotidienne du
-baisemain, autorisée et présidée par la belle-mère, couvrait l'échange
-de cette correspondance que Mme Benoît ne devina jamais. Lasse enfin
-d'attendre inutilement la conversion de son gendre, elle revint à ses
-premiers projets et retourna les yeux vers Mme de Malésy. Elle avait
-appris chez sa couturière que la marquise de Croix-Maugars allait
-donner une fête dans son jardin pour l'anniversaire de son mariage.
-Toute la noblesse présente à Paris s'y trouverait réunie, car les bals
-sont rares au 22 juin, et lorsqu'on rencontre l'occasion de danser
-sous une tente, on en profite. Par une rencontre providentielle, Gaston
-avait précisément obtenu une audience du ministre pour le 21, à onze
-heures du matin. La veuve profita de l'absence forcée de son gendre
-pour laisser Lucile au logis, et elle courut chez la vieille comtesse.
-
-«Madame, lui dit-elle à brûle-pourpoint, vous me devez huit mille
-francs, ou peu s'en faut...
-
---Plaît-il? demanda la comtesse qui entendait rarement de cette
-oreille-là.
-
---Je ne viens ni vous les réclamer ni vous les reprocher.
-
---A la bonne heure.
-
---Je tiens si peu à l'argent, que non-seulement je renonce à cette
-somme, mais encore je ferais au besoin d'autres sacrifices pour arriver
-à mon but. Je veux être reçue au faubourg avec la marquise ma fille, et
-sans retard. C'est demain que Mme de Croix-Maugars donne son bal: vous
-êtes sa mère, elle n'a rien à vous refuser: serait-ce abuser des droits
-que j'ai acquis à votre bienveillance que de vous demander deux lettres
-d'invitation?»
-
-Les petits yeux brillants de la comtesse s'arrondirent en clous de
-fauteuil. Elle sourit au discours de la veuve comme un mineur à un
-filon d'or.
-
-«Hélas! petite, dit-elle en larmoyant, on vous a bien exagéré mon
-crédit. Ma fille est ma fille, je n'en disconviens pas; mais elle est
-en puissance de mari. Connaissez-vous Croix-Maugars!
-
---Si je le connaissais, je n'aurais pas besoin.
-
---C'est juste. Eh bien, chère enfant, il me suffit de lui demander un
-service pour obtenir un refus. Je suis la plus malheureuse femme de
-Paris. Mes créanciers s'acharnent contre moi, quoique je ne leur aie
-jamais rien fait. Mon gendre est un homme; il devrait me protéger: il
-m'abandonne. Qu'est-ce que je lui demandais avant-hier? Un peu d'argent
-pour payer le _Bon saint Louis_, qui a tant dégénéré depuis votre père!
-Il m'a répondu que sa fête serait magnifique, et que sa bourse était
-à sec. Je ne sais où donner de la tête. Comment avez-vous le cœur
-de venir parler de bal et de plaisir à une pauvre désespérée comme
-moi? Tout cela finira mal; je serai saisie, on vendra mes meubles...»
-Ici la comtesse se tut, et laissa parler ses larmes. «Excusez-moi,
-reprit-elle. Vous voyez que je ne suis guère en état de recevoir des
-visites; mais j'aurai toujours du plaisir à vous voir: vous me rappelez
-mon bon Lopinot. Ah! s'il était encore de ce monde!... Revenez un de
-ces jours, nous causerons, et si je suis encore bonne à quelque chose,
-je m'emploierai à vous servir.»
-
-Aux premières larmes de la comtesse, Mme Benoît avait résolûment tiré
-son mouchoir. Elle se dit: «Puisqu'il faut pleurer, pleurons. Après
-tout, les larmes ne me coûtent pas plus qu'à elle!» La sensible veuve
-ajouta tout haut: «Voyons, madame la comtesse, un peu de courage! Il
-n'y a pas là de quoi abattre un cœur comme le vôtre. Vous devez donc
-beaucoup d'argent à ce méchant _Saint-Louis_?
-
---Hélas! petite: quinze cents francs!
-
---Mais c'est une misère!
-
---Oui, c'est une grande misère! s'appeler la comtesse de Malésy, être
-mère de la marquise de Croix-Maugars, tenir le premier rang dans le
-faubourg, avoir l'entrée de tous les salons pour soi et ses amis, et
-ne pouvoir payer une somme de quinze cents francs! Je vous fais de la
-peine, n'est-ce pas? Adieu, mon enfant, adieu. Mon chagrin redouble à
-vous voir pleurer; laissez-moi seule avec mes ennuis!
-
---Voulez-vous permettre que je passe au _Bon saint Louis_? Je me charge
-d'arranger l'affaire.
-
---Je vous le défends!... ou plutôt, si: allez-y. Ces gens-là sont vos
-successeurs: vous vous entendrez avec eux mieux que moi. D'ailleurs ils
-sont de votre caste; les marchands ne se mangent pas entre eux. Vous
-êtes heureux, vous autres; on vous donne pour cent écus ce qui nous en
-coûte mille. Allez au _Bon saint Louis_. Je parie, friponne, que vous
-achèterez la créance sans bourse délier; et c'est à vous que je devrai
-quinze cents francs!
-
---C'est dit, madame la comtesse; et comme un service en vaut un autre...
-
---Oui; je vous rendrai tous les services qui sont en mon pouvoir.
-Mais décidément j'aime mieux que vous ne fassiez pas ma paix avec ces
-boutiquiers. Qu'est-ce que j'y gagnerais? On saurait bientôt qu'ils
-sont payés, et j'aurais affaire à tous les autres. Ma pauvre belle, je
-dois à Dieu et au diable.
-
---Combien?
-
---Ah! combien! Je n'en sais plus rien moi-même. Ma mémoire s'en va.
-Mais j'ai ici des factures. Voyez: le pâtissier de la rue de Poitiers
-réclame cinq cents francs pour une demi-douzaine de poulets que j'ai
-fait monter chez moi et quelques malheureux gâteaux que j'ai grignotés
-dans sa boutique. Comme vous nous exploitez!
-
---Je lui dirai deux mots.
-
---Oui, dites-lui qu'il devrait avoir honte, et que je ne veux plus
-entendre parler de lui.
-
---Soyez tranquille.
-
---Voici maintenant maître Majou qui demande le prix d'une pièce de vin
-ordinaire.
-
---C'est une bagatelle: donnez-moi ce papier-là.
-
---Mille francs.
-
---Diantre! votre ordinaire n'est pas à dédaigner.
-
---Tenez: voici la note d'un bien honnête homme; je suis sûre que vous
-vous arrangeriez avec lui. C'est le tapissier qui a remis ces meubles
-à neuf. Il me demande mille écus, mais si l'on savait le prendre, on
-obtiendrait quittance pour presque rien.
-
---J'essayerai, madame la comtesse.» Elle prit les quatre factures et
-les plia soigneusement. «Il est midi, poursuivit-elle: je vais de ce
-pas mettre ordre à vos affaires. Mais maintenant que vous avez l'esprit
-plus libre, n'irez-vous pas essayer l'effet de votre éloquence sur le
-marquis de Croix-Maugars?
-
---Oui, petite, j'irai. Mais j'ai l'esprit moins libre que vous ne
-croyez. Je ne vous ai pas dit tous mes chagrins.» Elle ouvrit un tiroir
-de sa table à ouvrage et prit un portefeuille bourré de papiers. «Vous
-allez apprendre bien d'autres misères!
-
---Tout beau! pensa Mme Benoît. Va pour six mille francs, quoique ce
-soit un bon prix pour un simple passe-port à l'intérieur du faubourg.
-Mais la vieille dame s'est mise en goût; l'appétit lui vient, et si je
-n'y mets le holà, elle me priera de lui acheter, en passant, le Louvre
-et les Tuileries!» La veuve reposa sur la table les factures qu'elle
-avait prises, et dit d'une voix émue: «Hélas! madame, je crains fort
-que vous n'ayez raison, et que vos chagrins ne soient sans remède!
-
---Mais non! mais non! répliqua vivement la comtesse. Je suis sûre de me
-tirer d'embarras un jour ou l'autre. Vous m'avez rendu le courage, et
-je me sens toute ragaillardie. Je serai chez ma fille dans une heure;
-le temps de passer une robe! J'aurai une carte d'invitation au nom de
-la marquise d'Outreville. Il ne vous en faut pas deux; vous entrerez
-avec votre fille: je veux éluder ce nom de Benoît qui gâterait tout.
-Pendant que je m'occupe de vous, allez chez vos marchands avec les
-factures, et terminez cette petite spéculation, qui a l'air de vous
-sourire. Rendez-vous ici à trois heures précises, et nous échangerons
-nos pouvoirs comme deux ambassadeurs.»
-
-M. de Croix-Maugars fit la grimace en voyant entrer sa belle-mère.
-La comtesse était si terriblement besogneuse qu'on redoutait son
-apparition comme l'arrivée d'une lettre de change. Mais lorsqu'on sut
-qu'elle ne demandait pas d'argent, on n'eut plus rien à lui refuser. Le
-marquis lui remit en souriant un carré de carton satiné dont il était
-loin de connaître la valeur; c'était la quatrième fois depuis un an
-qu'il lui payait ses dettes.
-
-Mme Benoît, joyeuse comme un matelot qui rentre au port, courut chez
-son notaire, revint chez les créanciers et paya sans marchander. Le
-tapissier accommodant dont la comtesse avait fait l'éloge était ce
-farouche Bouniol, qui avait forcé sa porte huit jours auparavant. A
-trois heures, Mme de Malésy empocha les quittances, et la veuve courut
-à son hôtel avec la précieuse invitation. Elle ne la confia point
-à ses poches, elle la garda à la main, elle la contempla, elle lui
-sourit. «Enfin! disait-elle, voici mes lettres de naturalisation; je
-suis citoyenne du faubourg. Pourvu que d'ici à demain je ne tombe pas
-malade!»
-
-Elle se souvint alors que Lucile était seule depuis onze heures, et
-que le marquis avait eu le temps de l'entretenir en tête-à-tête. Cette
-idée, qui l'eût exaspérée la veille, lui parut presque indifférente. Le
-bonheur la réconciliait avec le monde entier et avec Gaston: un homme
-ivre n'a plus d'ennemis.
-
-En descendant de voiture, elle aperçut dans la cour une ancienne
-victime de son emportement, le candide Jacquet.
-
-«Viens ici, mon garçon! lui dit-elle. Approche, ne crains rien: tu es
-pardonné. Tu veux donc rentrer à mon service?
-
---Oh! merci bien, madame. Monsieur le marquis m'a présenté dans une
-maison.
-
---Le marquis t'a présenté? Tu as du bonheur, toi!
-
---Oui, madame, je gagne cinquante francs par mois.
-
---Je t'en fais mon compliment. C'est tout ce que tu avais à me dire?
-
---Non, madame; je viens vous apporter deux lettres.
-
---Donne donc!
-
---Un petit moment, madame; je les cherche sous la coiffe de mon
-chapeau. Les voici!»
-
-L'une de ces lettres était de Gaston, l'autre de Lucile. Gaston disait:
-
-
- «Ma charmante mère,
-
-«Dans l'espoir que l'amour maternel vous arrachera de ce Paris que vous
-aimez trop, j'emmène votre fille à Arlange. Puissiez-vous venir bientôt
-nous y rejoindre!»
-
-«Qui est-ce qui t'a donné cela?» demanda Mme Benoît à Jacquet. Mais
-Jacquet avait fui, comme un oiseau devant l'orage. Elle décacheta
-vivement la lettre de sa fille et trouva trois pages d'excuses qui se
-terminaient par ces mots: «La femme doit suivre son mari.»
-
-
-Je ne veux pas médire du cœur humain, mais la veuve, après avoir
-lu ces deux lettres, ne pensa ni à l'abandon de sa fille, ni à la
-trahison de son gendre, ni à l'isolement où on la laissait, ni à la
-rupture de tous les liens qui l'attachaient à sa famille. Elle pensa
-qu'elle venait d'acheter une invitation, que cette invitation était
-au nom d'Outreville, qu'elle ne pouvait servir à Mme Benoît, et qu'on
-danserait sans elle à l'hôtel de Croix-Maugars.
-
-
-VI
-
-Le marquis d'Outreville, confiant dans son bon droit et sûr de l'amour
-de Lucile, ne craignait pas d'être poursuivi par sa belle-mère. La
-fuite des deux époux fut une promenade d'amoureux. On voyageait un peu
-le matin, un peu le soir; on choisissait les gîtes; on s'arrêtait,
-comme deux connaisseurs dans un salon de peinture, à tous les frais
-paysages; on descendait de voiture, on suivait les sentiers, on
-entrait, bras dessus bras dessous, dans les bois; on se perdait
-souvent, on se retrouvait toujours. Lucile, aussi marquise qu'une femme
-peut l'être, et reconnue en cette qualité par tous les hôteliers de la
-route, parcourut en trois semaines le chemin qu'avec sa mère elle avait
-dévoré en vingt-quatre heures: cependant le second voyage lui parut
-plus court que le premier.
-
-L'arrivée des deux époux fut une fête dans Arlange: Lucile était
-adorée de tous ses vassaux. Les anciens du pays et les doyens de
-la forge vinrent lui dire en leur patois qu'ils avaient _trouvé le
-temps long après elle_; les compagnes de son enfance se présentèrent
-gauchement pour lui apporter le bonjour: elle les reçut dans ses bras.
-Elle remboursa largement la bonne grosse monnaie d'amitié que ces
-braves gens dépensaient pour elle; elle s'informa des absents; elle
-demanda des nouvelles des malades; elle fit rayonner dans tout le
-village la joie dont son cœur était plein.
-
-Ce tribut une fois payé aux souvenirs du premier âge, elle comptait
-se retrancher dans la forge avec Gaston, fermer la porte à toutes les
-visites, et vivre d'amour au fond de sa retraite. Les enfants ont
-l'imprévoyance de ces sauvages de l'Amérique qui coupent l'arbre par le
-pied et mangent tous les fruits en un jour. Mais le marquis, depuis son
-mariage, avait fait des réflexions sérieuses et deviné le grand secret
-de la vie domestique: l'économie du bonheur. Il savait que la solitude
-à deux, ce rêve des amants, doit épuiser rapidement les cœurs les plus
-riches, et que si l'on se dit tout en un jour, il faut bientôt se
-répéter ou se taire. Si tous les jeunes époux n'avaient pas l'habitude
-de gaspiller leur bonheur, la lune de miel, que l'univers accuse d'être
-trop courte, aurait plus de quatre quartiers. Gaston se sentait
-assez de tendresse dans l'âme pour faire durer son bonheur autant que
-sa vie, mais à condition de le ménager. Il amena doucement Lucile à
-partager son temps entre l'amour, le travail et même l'ennui, ce voisin
-salutaire qui ajoute tant de charmes au plaisir. Il l'intéressa à ses
-études et à ses recherches; il lui persuada de faire et de recevoir
-des visites; il eut l'héroïsme de la conduire chez la baronne de
-Sommerfogel! Il se joignit à elle pour prier M. et Mme Jordy de venir
-passer à la forge les premières vacances qu'ils pourraient prendre; il
-lui dicta cinq ou six lettres destinées à adoucir Mme Benoît et à la
-ramener.
-
-Ces marques de soumission filiale ne firent qu'exaspérer le courroux de
-la veuve. Elle n'était pas loin de se croire offensée par des excuses
-vaines qui n'avaient pas la vertu de lui ouvrir le moindre salon. Si
-elle avait dû oublier un instant ce qu'elle appelait la trahison de
-sa fille, l'invitation du marquis de Croix-Maugars, qu'elle portait
-sur elle, la lui aurait remise sous les yeux. Elle devint misanthrope
-comme tous les esprits faibles lorsqu'ils croient avoir à se plaindre
-de quelqu'un. Elle prit en haine l'univers entier, et même son ancien
-paradis, le faubourg Saint-Germain: il lui semblait que l'aristocratie
-de Paris conspirait contre elle, et que le marquis d'Outreville était
-le chef du complot. Si elle ne disait pas un éternel adieu au théâtre
-de ses mécomptes, c'était pour ne pas s'avouer vaincue. Elle persistait
-à frayer avec la noblesse, mais uniquement pour la braver de plus près:
-elle voulait fouler les tapis de la rue de Grenelle comme Diogène
-foulait aux pieds le luxe de Platon! Elle ne revit ni Mme de Malésy ni
-ses autres débiteurs, excepté le baron de Subressac. Ce n'était pas
-quelle espérât de lui aucun service: elle s'était croisé les bras et
-n'attendait plus rien que du hasard. Mais le baron lui témoignait du
-bon vouloir, et c'est quelque chose, faute de mieux, que l'amitié d'un
-baron.
-
-M. de Subressac était très-vieux à soixante-quinze ans: à vingt-cinq,
-il avait été particulièrement jeune. Il avait dépensé, sans compter,
-sa vie et sa fortune, et ses aventures d'autrefois défrayaient encore
-les conversations intimes des douairières du faubourg. Malheureusement
-pour sa vieillesse, il avait oublié de se marier à temps, et il s'était
-condamné à la solitude, cette froide compagne des vieux garçons.
-Relégué à un quatrième étage avec six mille livres de rentes viagères,
-entre un valet de chambre et une cuisinière qui le servaient par
-habitude, il haïssait le logis et vivait dehors. Tous les jours, après
-déjeuner, il faisait sa toilette avec la coquetterie minutieuse d'une
-femme qui prend de l'âge. On a prétendu qu'il mettait du rouge, mais le
-fait ne paraît pas bien avéré. Une fois habillé, il faisait à petits
-pas cinq ou six visites, bien reçu partout, et invité à dîner sept fois
-par semaine. On l'aimait pour le soin qu'il prenait de lui-même et des
-autres: il avait pour les femmes de tout âge des attentions exquises
-que la jeune génération ne connaît plus. Indépendamment de ce mérite,
-le sexe récompensait en lui trente années de loyaux services, comme un
-souverain donne les Invalides au soldat vieilli sous le harnois. Je ne
-parle pas de cinq ou six aïeules vénérables chez lesquelles il trouvait
-cette amitié plus étroite qui est comme de l'amour cristallisé. Grâce
-aux bons sentiments qu'il avait semés sur sa route, il était aussi
-heureux qu'on peut l'être à soixante-quinze ans lorsqu'on est forcé
-d'aller chercher le bonheur hors de chez soi.
-
-Il n'avait pas d'infirmités, mais dès l'hiver de 1845, ses amis les
-plus intimes commencèrent à s'apercevoir qu'il baissait. Il n'était
-plus aussi éveillé à la conversation; il avait des absences. Sa parole
-semblait moins vive et sa langue moins déliée. Enfin, symptôme plus
-grave, il ne savait plus résister au sommeil. Un soir, après dîner,
-chez le marquis de Croix-Maugars, il s'endormit sur sa chaise. Mme
-de Malésy, un de ses caprices de 1815, s'en aperçut la première et
-cita à ce propos un dicton menaçant: «Jeunesse qui veille, vieillesse
-qui dort, présages de mort.» En avril 1846, le baron fut pris d'un
-étourdissement devant la caserne de la rue Bellechasse; il serait
-tombé sur le pavé sans un brigadier de chasseurs qui le retint dans
-ses bras. Cette circonstance lui fit vivement sentir le regret d'une
-voiture: on était toujours heureux de recevoir ses visites, mais on ne
-le faisait pas prendre chez lui. Mme Benoît fut la première qui eut
-pour lui des soins si délicats. Soit qu'elle l'attendît, soit qu'il
-prît congé d'elle, elle n'oubliait jamais de mettre à sa disposition
-la plus douce de ses voitures et les coussins les plus moelleux. Elle
-se montra plus attentive que les vieilles amies, et n'en soyez point
-étonné: il était pour elle une espérance, pour les autres un souvenir.
-Le jour où elle n'attendit plus rien de lui, après le départ de Lucile,
-elle ne diminua rien de ses attentions, bien au contraire. Elle
-éprouvait un plaisir amer à combler le seul gentilhomme qui fût de ses
-amis. Elle disait en elle-même: «Les imbéciles! voilà pourtant comme
-je les aurais choyés tous!» Le baron se prit d'une amitié véritable
-pour celle qui le traitait si bien. Les vieillards sont comme les
-enfants: ils s'attachent par instinct à ceux qui prennent soin de leur
-faiblesse. Il la fit profiter des loisirs que la saison lui laissait;
-pendant qu'une grande moitié du faubourg courait à la campagne pour
-se reposer des plaisirs de l'hiver, il prit ses quartiers dans la rue
-Saint-Dominique, et vint presque tous les jours dîner en bourgeoisie.
-Le repas était commandé pour lui: on lui servait les plats qu'il
-aimait. Il mangeait lentement: Mme Benoît prit exemple sur lui, pour
-n'avoir pas l'air de l'attendre. Il aimait les vieux vins; elle lui
-servit la crème de sa cave. Au dessert elle lui contait ses doléances,
-et il l'écoutait. Il en vint à la plaindre sérieusement de ses maux
-imaginaires. Elle pleurait, et, comme les larmes sont contagieuses, il
-pleurait avec elle. Trois mois après le départ de Lucile, il était de
-la maison. Il s'était acoquiné à cette vie facile et grasse et à ces
-plaisirs tranquilles qui ne lui coûtaient qu'un peu de compassion. Un
-soir, c'était vers la fin de septembre, il dit à Mme Benoît:
-
-«Je ne suis plus bon à rien, ma pauvre charmante: je ressemble à une
-vieille tapisserie qui montre partout la corde, et dont le dessin
-est aux trois quarts effacé; mais, tel que je suis, je peux encore
-vous donner ce que vous avez souhaité toute la vie: voulez-vous être
-baronne? Ce n'est pas un mari que je vous propose, ce n'est qu'un nom.
-A votre âge, et faite comme vous voilà, vous mériteriez mieux; mais
-j'offre ce que j'ai. Quelque chose me dit que je ne vous ennuierai pas
-longtemps, et que ma vieillesse sera tôt finie; je crois même que nous
-ferons bien de nous hâter, si vous voulez devenir Mme de Subressac.
-J'ai beaucoup de relations dans le faubourg; on m'aime un peu partout:
-que j'aie seulement le temps de vous présenter à mes amis! Après ma
-mort, ils continueront à vous recevoir pour l'amour de moi. Alors rien
-ne vous empêchera, si le cœur vous en dit, de choisir un homme de votre
-âge, qui sera votre mari en vérité et non plus en effigie. Méditez
-cette proposition: prenez huit jours pour réfléchir, prenez-en quinze,
-je suis encore bon pour quinze jours. Écrivez à vos enfants; peut-être
-la crainte de ce mariage les décidera-t-elle à faire ce que vous
-voulez. Pour moi, quoi qu'il arrive, je mourrai plus tranquille si j'ai
-la consolation d'avoir contribué à votre bonheur.»
-
-Mme Benoît n'était nullement préparée à ces ouvertures; cependant elle
-ne perdit pas deux jours en réflexions. Une heure après le départ du
-baron, son parti était pris. Elle se dit: «J'ai juré que je ne me
-remarierais pas; mais auparavant j'avais juré d'entrer au faubourg.
-Cette fois, du moins, je suis sûre de n'être point battue par mon mari!
-J'épouse le baron, je dénature ma fortune, et je déshérite la marquise
-de tout ce qu'il me sera possible de lui enlever: à l'ouvrage!»
-
-Elle fit porter sa réponse à M. de Subressac, et dès le lendemain, sans
-écrire à ses enfants, elle hâta les apprêts de son mariage. Jamais
-amant passionné ne courut plus ardemment à ses noces: c'est que Mme
-Benoît épousait bien mieux qu'un homme, elle épousait le faubourg!
-Une légère indisposition de M. de Subressac l'avertit qu'elle n'avait
-pas de temps à perdre: elle prit des ailes et déploya plus d'activité
-qu'aux approches du mariage de sa fille. Tandis que le baron était
-retenu dans la chambre, la fiancée courait de la mairie à l'étude du
-notaire, et de l'étude à la sacristie. Elle trouvait encore le temps
-de voir son cher malade et de causer avec le médecin. La cérémonie
-était fixée au 15 octobre. Le 14, M. de Subressac, qui allait mieux, se
-plaignit d'une pesanteur à la tête; le docteur parla de le saigner; Mme
-Benoît le fit taire; la saignée fut remise au lendemain, le mal de tête
-se dissipa, et les futurs époux dînèrent ensemble de bon appétit.
-
-Le mois d'octobre fut charmant en 1846: on se serait cru aux premiers
-jours de septembre, et le soleil donnait au calendrier un éclatant
-démenti. Les vendanges furent belles dans toute la France, et même en
-Lorraine. Tandis que Mme Benoît poursuivait ardemment sa baronnie,
-sa fille et son gendre jouissaient de l'automne dans la compagnie
-de leurs amis. M. et Mme Jordy avaient quitté leurs affaires pour
-venir passer trois semaines à Arlange. Mme Mélier les garda huit
-jours et leur permit ensuite d'habiter la forge; ni les mères ni les
-maris ne refusent rien à une jeune femme enceinte de quatre mois. Une
-étroite amitié s'était établie entre le raffineur et le forgeron. Ils
-chassaient tous les jours ensemble, tandis que leurs femmes cousaient
-une layette de prince. Robert appelait la marquise _Lucile_ et Gaston
-disait _Céline_ à Mme Jordy. Le jour même où le marquis devait gagner
-un beau-père et perdre une fortune, les deux couples, éveillés au
-petit jour, s'embarquèrent ensemble dans un char à bancs solide, à
-l'épreuve de toutes les ornières de la forêt. La rosée en grosses
-gouttes étincelait dans les herbes; les feuilles jaunies descendaient
-en tournoyant dans l'air et venaient se coucher au pied des arbres. Les
-rouges-gorges familiers suivaient de branche en branche la course de la
-voiture; la bergeronnette courait en hochant la queue jusque sous les
-pieds des chevaux. De temps en temps un lapin effarouché, les oreilles
-couchées en arrière, passait comme un éclair au travers de la route.
-L'air piquant du matin colorait le visage des jeunes femmes. Je ne sais
-rien de charmant comme ces frissons de l'automne entre les chaleurs
-accablantes de l'été et les glaces brutales de l'hiver. Le chaud
-nous énerve, le froid nous roidit; une douce fraîcheur raffermit les
-ressorts du corps et de l'esprit, stimule notre activité et redouble
-le bonheur de vivre.
-
-Après une longue promenade, qui ne parut longue à personne, les quatre
-amis descendirent de voiture. Lucile, qui commandait l'expédition,
-les conduisit à une belle place verte, sous un grand chêne, auprès
-d'une petite source encadrée de cresson. Mme Jordy, paresseuse par
-devoir, s'établit commodément sur l'herbe des bois, plus fine et plus
-moelleuse que les meilleures fourrures, tandis que son mari vidait
-les coffres du char à bancs et que le marquis allumait un grand feu
-pour le déjeuner; Lucile y jetait des brassées de feuilles sèches et
-des poignées de branches mortes; puis Robert découpa les perdreaux
-froids, et la marquise employa tous ses talents à faire une magnifique
-omelette. Puis on mit le café auprès du feu, à distance respectueuse,
-en recommandant au marquis de ne pas le laisser cuire. Alors commença
-un de ces tournois d'appétit qui seraient ridicules à la ville et qui
-sont délicieux à la campagne; et lorsqu'un gland tombait dans un verre,
-on riait à tout rompre, et l'on trouvait que le vieux chêne avait
-beaucoup d'esprit.
-
-Il n'était pas loin de midi lorsqu'on livra la table aux laquais
-et au cocher. Les deux jeunes femmes prirent un sentier qu'elles
-connaissaient de longue date, marchèrent d'un pas gaillard jusqu'à la
-lisière du bois, et jetèrent leurs maris en pleine vendange dans les
-vignes de Mme Mélier.
-
-Un doux soleil éclairait les feuilles pourpres de la vigne. Les ceps
-robustes enfonçaient dans le sol leurs racines noueuses, comme un
-enfant vigoureux se cramponne au sein de sa nourrice. La belle terre
-rouge, légèrement détrempée par l'automne, s'attachait aux pieds des
-vendangeurs, et chacun d'eux en portait un petit arpent à sa chaussure.
-Deux chariots chargés de larges cuves attendaient au bas du coteau,
-et d'instant en instant un vigneron courbé sous le poids venait y
-verser sa hotte pleine. Un peu plus loin, deux bambins de six ans
-surveillaient d'un œil affamé le repas des vendangeurs. Une énorme
-soupe aux choux lançait en bouillonnant ses vapeurs succulentes; les
-pommes de terre cuisaient sous la cendre, et le lait caillé attendait
-son tour dans les jarres de grès bleu. Le regard des deux enfants
-disait avec une certaine éloquence: «Oh! des pommes de terre bien
-chaudes, avec du lait caillé bien froid!»
-
-Les vendangeuses en jupon court chantaient du haut de leur tête une
-poésie champêtre. Cette bruyante gaieté profite au maître de la vigne:
-«Bouche qui mord à la chanson ne mord pas à la grappe.»
-
-Tandis que Gaston et Robert gravissaient la colline et passaient en
-revue un front de bataille hérissé d'échalas, une étrange discussion
-s'élevait entre les deux amies, auprès de la cuisine des vendangeurs.
-
-«Es-tu folle? disait Mme Jordy; cette soupe doit être détestable.
-
---Rien qu'une assiettée! disait la marquise.
-
---Mais tu viens de déjeuner!
-
---J'ai faim de cette soupe-là.
-
---Si tu as faim, retournons à la voiture.
-
---Non, c'est de la soupe qu'il me faut; demandes-en pour moi, ou j'en
-volerai. J'en meurs d'envie!
-
---Des larmes! Oh! ceci devient grave. Je croyais que les envies
-n'étaient permises qu'à moi. Mais, au fait, qui sait? mangez, madame,
-mangez.»
-
-La mignonne marquise dévora la portion d'un batteur en grange. Mme
-Jordy s'étonnait qu'on pût avoir un si farouche appétit lorsqu'on ne
-mangeait pas pour deux. Elle prit son amie à part, lui adressa mille et
-une questions, et causa longtemps avec elle. La conclusion fut qu'il
-faudrait demander l'avis du médecin.
-
-«Nous vous dérangeons? demanda Gaston qui revenait sur ses pas.
-
---Point du tout, répondit Mme Jordy; nous causions chiffons.
-
---Ah!
-
---Mon Dieu, oui. Vous savez que nous travaillons à une layette.
-
---Eh bien?
-
---Eh bien, il nous vient une inquiétude sérieuse.
-
---Et laquelle?
-
---Nous craignons d'être obligées d'en faire deux.»
-
-Gaston sentit ses jambes plier sous lui: c'était pourtant un homme
-solide. Il proposa de remonter en voiture et de courir chez le médecin.
-«Quel bonheur! disait Lucile. Si le docteur dit oui, j'écris demain à
-maman.»
-
-Le même jour, Mme Benoît monta, à dix heures du matin, dans le célèbre
-carrosse qu'on venait enfin de terminer, mais en changeant les armes.
-Avant de gravir l'escalier de velours qui servait de marchepied, elle
-lorgna complaisamment le tortil du baron et l'écusson des Subressac.
-Contrairement à l'usage, c'était la mariée qui allait chercher son
-mari. Elle monta d'un pas léger jusqu'au quatrième étage, sonna
-vivement, et se trouva face à face avec deux serviteurs en larmes:
-le baron était mort subitement pendant la nuit. La pauvre mariée
-éprouva la douleur foudroyante de Calypso lorsqu'elle apprit le départ
-d'Ulysse. Elle voulut voir ce qui restait du baron: elle toucha sa main
-froide, elle s'assit auprès de son lit, accablée, stupide et sans
-larmes. En voyant ce désespoir, le vieux valet de chambre, qui savait
-la liste des amours de son maître, se dit que personne ne l'avait aimé
-comme Mme Benoît.
-
-Ce fut Mme Benoît qui pourvut aux funérailles du baron. Elle assura
-l'avenir de ses vieux domestiques en disant: «Il m'appartient de payer
-ses dettes: ne suis-je pas sa veuve aux yeux de Dieu?» Elle résolut
-de porter son deuil. Elle suivit le convoi jusqu'au cimetière. Tout
-le faubourg y était. Lorsqu'elle vit la longue file de voitures qui
-s'avançaient au pas derrière la sienne, elle fondit en larmes, et
-s'écria au milieu des sanglots: «Que je suis malheureuse! Tous ces
-gens-là seraient venus danser chez moi!»
-
-Comme elle rentrait à l'hôtel, écrasée sous le poids de la douleur, on
-lui remit la lettre suivante:
-
-
- «Chère maman,
-
-«Voici la sixième lettre que je vous écris sans obtenir deux lignes
-de réponse; mais, pour cette fois, je suis sûre du succès. Je ne vous
-répéterai pas que nous vous aimons, que nous regrettons de vous avoir
-fait de la peine, que vous nous manquez, que nous commençons à allumer
-du feu le soir, et que votre fauteuil vide nous met les larmes aux
-yeux: vous avez résisté à toutes ces bonnes raisons-là, et il faut des
-arguments plus victorieux pour vous décider. Écoutez donc: si vous
-voulez être bonne et revenir auprès de nous, je vous donnerai pour
-récompense.... un petit-fils! Je n'essaye pas de vous dépeindre notre
-joie; il vaut mieux que vous veniez la voir et la partager.
-
- «LUCILE D'OUTREVILLE
-
-
-«Oui-dà, s'écria Mme Benoît, un petit-fils! Et si c'était une
-petite-fille!»
-
-Elle courut à la cheminée, et poursuivit, en se mirant dans une glace:
-«J'ai quarante-deux ans; dans seize ans, ma petite-fille fera son
-entrée dans le monde; ses parents ne sortiront jamais d'Arlange: qui
-est-ce qui la conduira au faubourg, si ce n'est moi? Chère petite!
-je l'aime déjà. J'aurai cinquante-huit ans, je serai encore jeune;
-et d'ici là, je ne ferai pas la sottise de me laisser mourir comme
-certains vieux maladroits. En route pour Arlange!
-
---Madame, interrompit Julie, on vient de _la Reine Artémise_ avec des
-étoffes de deuil.
-
---Renvoyez-moi ces gens-là! Est-ce qu'on se moque de moi? Le baron ne
-m'était rien, et je ne veux pas étaler des regrets ridicules.
-
---Mais, madame, c'est madame qui a dit....
-
---Mademoiselle Julie, quand votre maîtresse vous parle, il ne vous
-appartient pas de dire _mais_. Parce que j'ai supporté vos défauts
-pendant quinze ans, vous avez peut-être cru que j'étais engagée avec
-vous pour la vie? C'est comme maître Pierre, votre fidèle ami, qui
-suit vos bons exemples et n'en veut faire qu'à sa tête. Vous me servez
-passablement mal; et ce qui est beaucoup plus grave, il vous est arrivé
-à tous deux de manquer grossièrement à Mme la marquise d'Outreville.
-Ne venez pas encore objecter que c'est moi qui avais dit. Le fait est
-que ma fille ne peut plus vous voir ni l'un ni l'autre; et comme je
-retourne à Arlange....
-
---Je comprends; madame nous punit de lui avoir obéi.»
-
-C'est ainsi que Mme Benoît congédia ses alliés avant la signature de
-la paix. Deux jours plus tard, son sourire éclairait Arlange. Elle ne
-parla point du passé; elle s'abstint de toutes récriminations; elle se
-réconcilia franchement avec sa fille et son gendre: peu s'en fallut
-qu'elle ne convînt de ses torts.
-
-«Mes enfants, dit-elle, que vous êtes bien ici! Restez-y longtemps,
-restez-y toujours! Gaston avait bien raison de faire l'éloge de la
-campagne: c'est là qu'on se porte bien et qu'on élève les belles
-familles. Donnez-moi beaucoup de petits-enfants; je ne me plaindrai
-jamais d'en avoir trop. C'est moi qui doterai vos filles: ainsi, ma
-Lucette, règle-toi là-dessus. Mais comprenez-vous cet engouement qu'ils
-ont pour Paris? C'est une ville abominable; je n'y ai trouvé que
-déboires, et je n'y remettrai jamais les pieds que pour conduire mes
-petits-enfants dans le monde!»
-
-Sept mois plus tard, la marquise accoucha d'un garçon. Il fut le
-filleul de Mme Jordy; Mme Benoît ne voulut pas être sa marraine.
-
-«J'attends les filles,» dit-elle.
-
-Dans les dix années qui viennent de s'écouler, Lucile a donné sept
-enfants à son mari, et une si heureuse fécondité ne paraît pas l'avoir
-fatiguée. Elle a gagné un peu d'embonpoint sans rien perdre de sa
-grâce: les cerisiers en sont-ils moins beaux parce qu'ils portent tous
-les ans des cerises? Gaston, fidèle aux deux passions de sa jeunesse,
-consacre la meilleure partie de son temps à Lucile, et le reste à la
-science. Son usine prospère aussi bien que son ménage. Il a poussé
-vigoureusement les progrès de l'industrie métallurgique; il a précipité
-la baisse des fers: grâce à lui, la tonne des rails est tombée de 360
-francs à 285, et il ne désespère pas de l'amener à 200, comme il le
-promettait jadis à son ami l'ingénieur des salines. C'est, d'ailleurs,
-un beau forgeron que le marquis d'Outreville, et vous ne lui donneriez
-pas plus de trente ans: les années ont si peu de prise sur l'homme
-heureux!
-
-Mais Mme Benoît est une petite vieille femme fondue, amaigrie, ridée,
-maussade, insupportable aux autres et à elle-même. C'est qu'elle a
-attendu vainement la petite tête blonde sur laquelle elle fondait ses
-dernières espérances. Les sept enfants du marquis sont sept garnements
-joufflus qui se roulent du matin au soir dans la poussière, qui trouent
-leurs vestes aux coudes et leurs pantalons aux genoux, qui ont des
-engelures l'hiver, et les mains rouges en toute saison, et qui iront
-tout seuls au faubourg Saint-Germain, s'ils ont jamais la curiosité de
-voir le paradis de leur grand'mère.
-
-Gabrielle-Auguste-Éliane mourra comme Moïse sur le mont Nébo, sans
-avoir mis le pied sur la terre promise.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE.
-
-
- DÉDICACE Page 1
-
- Les Jumeaux de l'hôtel Corneille 3
-
- L'Oncle et le Neveu 73
-
- Terrains à vendre 108
-
- Le Buste 165
-
- Gorgeon 271
-
- La Mère de la Marquise 300
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
- 5458.--PARIS. IMPRIMERIE A. L. GUILLOT
- 7, rue des Canettes, 7
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MARIAGES DE PARIS ***
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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