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-The Project Gutenberg eBook of Les mariages de Paris, by Edmond About
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Les mariages de Paris
-
-Author: Edmond About
-
-Release Date: January 02, 2021 [eBook #64202]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity, Pierre Lacaze and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by The Internet
- Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MARIAGES DE PARIS ***
-
-
- LES
-
- MARIAGES DE PARIS
-
-
-
-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-
-FORMAT IN-8
-
- LE ROMAN D'UN BRAVE HOMME. 1 vol. illustré de 52 compositions
- par _Adrien Marie_; 2e édit. broché, 10 fr.;--relié 14 »
-
- L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE. 1 vol. illustré de 61 compositions
- par _Eugène Courboin_; broché, 10 fr.--relié. 14 »
-
- Mis en vente par livraisons à 50 centimes, au mois de janvier 1885.
-
-
-FORMAT IN-16
-
- ALSACE (1871-1872); 5e édition. 1 vol. 3 50
-
- CAUSERIES; 2e édition. 2 vol. 7 »
- Chaque volume se vend séparément 3 50
-
- LA GRÈCE CONTEMPORAINE; 8e édition. 1 vol. 3 50
- Le même ouvrage, édition illustrée 4 »
-
- LE PROGRÈS; 4^e édition. 1 vol. 3 50
-
- LE TURCO.--LE BAL DES ARTISTES.--LE POIVRE.--L'OUVERTURE
- AU CHÂTEAU.--TOUT PARIS.--LA CHAMBRE
- D'AMI.--CHASSE ALLEMANDE.--L'INSPECTION GÉNÉRALE.--LES
- CINQ PERLES; 4e édition. 1 vol. 3 50
-
- SALON DE 1864. 1 vol. 3 50
-
- SALON DE 1866. 1 vol. 3 50
-
- THÉÂTRE IMPOSSIBLE (Guillery.--L'assassin.--L'éducation
- d'un prince.--Le chapeau de sainte Catherine);
- 2e édition. 1 vol. 3 50
-
- L'A B C DU TRAVAILLEUR: 4e édition. 1 vol. 3 50
-
- LES MARIAGES DE PROVINCE; 6e édition. 1 vol. 3 50
-
- LA VIEILLE ROCHE. Trois parties qui se vendent séparément:
- 1re partie: _Le Mari imprévu_; 5e édition. 1 vol. 3 50
- 2e partie: _Les Vacances de la Comtesse_; 4e édit. 1 vol. 3 50
- 3e partie: _Le Marquis de Lanrose_; 3e édition. 1 vol. 3 50
-
- LE FELLAH; 4e édition. 1 vol. 3 50
-
- L'INFÂME; 3e édition. 1 vol. 3 50
-
- MADELON; 10e édition. 1 vol. 3 50
-
- LE ROMAN D'UN BRAVE HOMME; 35e mille. 1 vol. 3 50
-
- DE PONTOISE À STAMBOUL. 1 vol. 3 50
-
-
- GERMAINE; 57e mille. 1 vol. 2 »
-
- LE ROI DES MONTAGNES; 16e édition. 1 vol. 2 »
-
- LES MARIAGES DE PARIS; 77e mille. 1 vol. 2 »
-
- L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE; 37e mille. 1 vol. 2 »
-
- TOLLA; 50e mille. 1 vol. 2 »
-
- MAÎTRE PIERRE; 9e édition. 1 vol. 2 »
-
- TRENTE ET QUARANTE.--SANS DOT.--LES PARENTS DE BERNARD;
- 40e mille. 1 vol. 2 »
-
-
- LE CAPITAL POUR TOUS. Brochure in-18 » 10
-
-
-5458.--Paris. Imprimerie A. L. Guillot, 7, rue des Canettes.
-
-
-
-
- LES
-
- MARIAGES DE PARIS
-
- PAR
-
- EDMOND ABOUT
-
-
- SOIXANTE-QUINZIEME MILLE
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE HACHETTE ET
- 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
-
- 1885
-
- Droits de propriété et de traduction réservés
-
-
-
-
-A
-
-MADAME L. HACHETTE.
-
-
- MADAME,
-
-J'ai vu, ces jours passés, un auteur bien en peine. Il avait écrit,
-au coin du feu, entre sa mère et sa sœur, une demi-douzaine de contes
-bleus qui pouvaient former un volume. Restait à faire la préface; car
-un livre sans préface ressemble à un homme qui est sorti sans chapeau.
-L'auteur, modeste comme nous le sommes tous, voulait faire l'éloge de
-son œuvre. Il grillait de dire au public: «Mes contes sont honnêtes,
-sains et de bonne compagnie; on n'y trouvera ni un mot grossier, ni
-une phrase trop court vêtue, ni une de ces tirades langoureuses qui
-propagent dans les familles la peste du sentiment; les maris peuvent
-les donner à leurs femmes et les mères à leurs filles.» Voilà ce
-que l'auteur aurait voulu dire; mais il est si malaisé de se louer
-soi-même, que la préface lui aurait coûté plus de temps que l'ouvrage.
-Savez-vous alors ce qu'il fit? Il écrivit sur la première page le
-nom cher et respecté d'une femme du monde et d'une charmante mère de
-famille, sûr que ce nom le recommanderait mieux que tous les éloges,
-et que les lectrices les plus ombrageuses ouvriraient sans défiance un
-livre qui a l'honneur de vous être dédié.
-
- EDM. ABOUT.
-
-
-
-
-LES
-
-MARIAGES DE PARIS.
-
-
-
-
-LES JUMEAUX DE L'HOTEL CORNEILLE.
-
-
-I
-
-Lorsque j'étais candidat à l'École normale (c'était au mois d'octobre
-de l'an de grâce 1848), je me liai d'amitié avec deux de mes
-concurrents, les frères Debay. Ils étaient Bretons, nés à Auray, et
-élevés au collége de Vannes. Quoiqu'ils fussent du même âge, à quelques
-minutes près, ils ne se ressemblaient en rien, et je n'ai jamais vu
-deux jumeaux si mal assortis. Matthieu Debay était un petit homme de
-vingt-trois ans, passablement laid et rabougri. Il avait les bras
-trop longs, les épaules trop hautes et les jambes trop courtes: vous
-auriez dit un bossu qui a égaré sa bosse. Son frère Léonce était un
-type de beauté aristocratique: grand, bien pris, la taille fine, le
-profil grec, l'œil fier, la moustache superbe. Ses cheveux, presque
-bleus, frissonnaient sur sa tête comme la crinière d'un lion. Le pauvre
-Matthieu n'était pas roux, mais il l'avait échappé belle: sa barbe
-et ses cheveux offraient un échantillon de toutes les couleurs. Ce
-qui plaisait en lui, c'était une paire de petits yeux gris, pleins de
-finesse, de naïveté, de douceur, et de tout ce qu'il y a de meilleur
-au monde. La beauté, bannie de toute sa personne, s'était réfugiée
-dans ce coin-là. Lorsque les deux frères venaient aux examens, Léonce
-faisait siffler une petite canne à pomme d'argent qui excita bien des
-jalousies; Matthieu traînait philosophiquement sous son bras un gros
-parapluie rouge qui lui concilia la bienveillance des examinateurs.
-Cependant il fut refusé comme son frère: le collége de Vannes ne leur
-avait point appris assez de grec. On regretta Matthieu à l'école: il
-avait la vocation, le désir de s'instruire, la rage d'enseigner; il
-était né professeur. Quant à Léonce, nous pensions unanimement que ce
-serait grand dommage si un garçon si bien bâti se renfermait comme nous
-dans le cloître universitaire. Sa prise de robe nous aurait contristés
-comme une prise d'habit.
-
-Les deux frères n'étaient pas sans ressource. Nous trouvions même
-qu'ils étaient riches, lorsque nous comparions leur fortune à la nôtre:
-ils avaient l'oncle Yvon. L'oncle Yvon, ancien capitaine au cabotage,
-puis armateur pour la pêche aux sardines, possédait plusieurs bateaux,
-beaucoup de filets, quelques biens au soleil et une jolie maison sur
-le port d'Auray, devant le _Pavillon d'en bas_. Comme il n'avait
-jamais trouvé le temps de se marier, il était resté garçon. C'était un
-homme de grand cœur, excellent pour le pauvre monde et surtout pour
-sa famille, qui en avait bon besoin. Les gens d'Auray le tenaient en
-haute estime; il était du conseil municipal, et les petits garçons lui
-disaient en ôtant leur casquette: «Bonjour, capitaine Yvon!» Ce digne
-homme avait recueilli dans sa maison M. et Mme Debay, et il économisait
-deux cents francs par mois pour les enfants.
-
-Grâce à cette munificence, Léonce et Matthieu purent se loger à l'hôtel
-Corneille, qui est l'hôtel des Princes du quartier latin. Leur chambre
-coûtait cinquante francs par mois; c'était une belle chambre. On y
-voyait deux lits d'acajou avec des rideaux rouges, et deux fauteuils,
-et plusieurs chaises, et une armoire vitrée pour serrer les livres, et
-même (Dieu me pardonne!) un tapis. Ces messieurs mangeaient à l'hôtel;
-la pension n'y était pas mauvaise à 75 fr. par mois. Le vivre et le
-couvert absorbaient les deux cents francs de l'oncle Yvon; Matthieu
-pourvut aux autres dépenses. Son âge ne lui permettait pas de se
-présenter une seconde fois à l'École normale. Il dit à son frère:
-«Je vais me préparer aux examens de la licence ès lettres. Une fois
-licencié, j'écrirai mes thèses pour le doctorat, et le docteur Debay
-obtiendra un jour ou l'autre une suppléance dans quelque faculté. Toi,
-tu feras ta médecine ou ton droit, tu es libre.
-
-Et de l'argent? demanda Léonce.
-
---Je battrai monnaie. Je me suis présenté à Sainte-Barbe, et j'ai
-demandé des leçons. On m'a accepté pour répétiteur des élèves de
-troisième et de seconde: deux heures de travail tous les matins, et
-deux cents francs tous les mois. Il faudra me lever à cinq heures; mais
-nous serons riches.
-
---Et puis, ajouta Léonce, tu appartiens à la famille des matineux, et
-c'est un plaisir pour toi que de réveiller le soleil.»
-
-Léonce choisit le droit. Il parlait comme un oracle, et personne
-ne doutait qu'il ne fît un excellent avocat. Il suivait les cours,
-prenait des notes et les rédigeait avec soin; après quoi il faisait
-sa toilette, courait Paris, se montrait aux quatre points cardinaux,
-et passait la soirée au théâtre. Matthieu, vêtu d'un paletot noisette
-que je vois encore, écoutait tous les professeurs de la Sorbonne,
-et travaillait le soir à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Tout le
-quartier latin connaissait Léonce; personne au monde ne soupçonnait
-l'existence de Matthieu.
-
-J'allais les voir à presque toutes mes sorties; c'est-à-dire le jeudi
-et le dimanche. Ils me prêtaient des livres, Matthieu avait un culte
-pour Mme Sand; Léonce était fanatique de Balzac. Le jeune professeur se
-délassait dans la compagnie de François le Champi, du Bonhomme Patience
-ou des Bessons de la Bessonière. Son âme simple et sérieuse cheminait
-en rêvant dans le sillon rougeâtre des charrues, dans les sentiers
-bordés de bruyères ou sous les grands châtaigniers qui ombragent la
-mare au Diable. L'esprit remuant de Léonce suivait des chemins tout
-différents. Curieux de sonder les mystères de la vie parisienne, avide
-de plaisir, de lumière et de bruit, il aspirait dans les romans de
-Balzac un air enivrant comme le parfum des serres chaudes. Il suivait
-d'un œil ébloui les fortunes étranges des Rubempré, des Rastignac, des
-Henry de Marsay. Il entrait dans leurs habits, se glissait dans leur
-monde, assistait à leurs duels, à leurs amours, à leurs entreprises,
-à leurs victoires; il triomphait avec eux. Puis il venait se regarder
-dans la glace. «Étaient-ils mieux que moi? Est-ce que je ne les vaux
-pas? Qu'est-ce qui m'empêcherait de réussir comme eux! J'ai leur
-beauté, leur esprit, une instruction qu'ils n'ont jamais eue, et,
-ce qui vaut mieux encore, le sentiment du devoir. J'ai appris dès le
-collége la distinction du bien et du mal. Je serai un de Marsay moins
-les vices, un Rubempré sans Vautrin, un Rastignac scrupuleux: quel
-avenir! toutes les jouissances du plaisir et tout l'orgueil de la
-vertu!» Quand les deux frères, l'œil fermé à demi, interrompaient leur
-lecture pour écouter quelques voix intérieures, Léonce entendait le
-tintement des millions de Nucingen ou de Gobsek, et Matthieu le bruit
-frétillant de ces clochettes rustiques qui annoncent le retour des
-troupeaux.
-
-Nous sortions quelquefois ensemble. Léonce nous promenait sur le
-boulevard des Italiens et dans les beaux quartiers de Paris. Il
-choisissait des hôtels, il achetait des chevaux, il enrôlait des
-laquais. Lorsqu'il voyait une tête désagréable dans un joli coupé,
-il nous prenait à partie: «Tout marche de travers, disait-il, et
-l'univers est un sot pays. Est-ce que cette voiture ne nous irait pas
-cent fois mieux?» Il disait _nous_ par politesse. Sa passion pour les
-chevaux était si violente, que Matthieu lui prit un abonnement de vingt
-cachets au manége. Matthieu, lorsque nous lui laissions le soin de
-nous conduire, s'acheminait vers les bois de Meudon et de Clamart. Il
-prétendait que la campagne est plus belle que la ville, même en hiver,
-et les corbeaux sur la neige flattaient plus agréablement sa vue que
-les bourgeois dans la crotte. Léonce nous suivait en murmurant et en
-traînant le pied. Au plus profond des bois, il rêvait des associations
-mystérieuses comme celle des Treize, et il nous proposait de nous
-liguer ensemble pour la conquête de Paris.
-
-De mon côté, je fis faire à mes amis quelques promenades curieuses.
-Il s'est fondé à l'École normale un petit bureau de bienfaisance. Une
-cotisation de quelques sous par semaine, le produit d'une loterie
-annuelle et les vieux habits de l'école composent un modeste fonds où
-l'on prend tous les jours sans jamais l'épuiser. On distribue dans le
-quartier quelques cartons imprimés qui représentent du bois, du pain ou
-du bouillon, quelques vêtements, un peu de linge et beaucoup de bonnes
-paroles. La grande utilité de cette petite institution est de rappeler
-aux jeunes gens que la misère existe. Matthieu m'accompagnait plus
-souvent que Léonce dans les escaliers tortueux du 12e arrondissement.
-Léonce disait: «La misère est un problème dont je veux trouver la
-solution. Je prendrai mon courage à deux mains, je surmonterai tous
-mes dégoûts, je pénètrerai jusqu'au fond de ces maisons maudites où le
-soleil et le pain n'entrent pas tous les jours; je toucherai du doigt
-cet ulcère qui ronge notre société, et qui l'a mise, tout récemment
-encore, à deux doigts du tombeau; je saurai dans quelle proportion le
-vice et la fatalité travaillent à la dégradation de notre espèce.» Il
-disait d'excellentes choses, mais c'était Matthieu qui venait avec moi.
-
-Il me suivit un jour rue Traversine, chez un pauvre diable dont le nom
-ne me revient pas. Je me rappelle seulement qu'on l'avait surnommé _le
-Petit-Gris_, parce qu'il était petit et que ses cheveux étaient gris.
-Il avait une femme et point d'enfants, et il rempaillait des chaises.
-Nous lui fîmes notre première visite au mois de juillet 1849. Matthieu
-se sentit glacé jusqu'au fond des os en entrant dans la rue Traversine.
-
-C'est une rue dont je ne veux pas dire de mal, car elle sera démolie
-avant six mois. Mais, en attendant, elle ressemble un peu trop aux rues
-de Constantinople. Elle est située dans un quartier de Paris que les
-Parisiens ne connaissent guère; elle touche à la rue de Versailles,
-à la rue du Paon, à la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève; elle
-est parallèle à la rue Saint-Victor. Peut-être est-elle pavée ou
-macadamisée, mais je ne réponds de rien: le sol est couvert de paille
-hachée, de débris de toute espèce, et de marmots bien vivants qui
-se roulent dans la boue. A droite et à gauche s'élèvent deux rangs
-de maisons hautes, nues, sales, percées de petites fenêtres sans
-rideaux. Des haillons assez pittoresques émaillent chaque façade, en
-attendant que le vent prenne la peine de les sécher. La rue de Rivoli
-est beaucoup mieux, mais le Petit-Gris n'avait pas trouvé à louer rue
-de Rivoli. Il nous raconta sa misère: il gagnait un franc par jour.
-Sa femme tressait des paillassons et gagnait de cinquante à soixante
-centimes. Leur logement était une chambre au cinquième; leur parquet,
-une couche de terre battue; leur fenêtre, une collection de papiers
-huilés. Je tirai de ma poche quelques bons de pain et de bouillon. Le
-Petit-Gris les reçut avec un sourire légèrement ironique.
-
-«Monsieur, me dit-il, vous me pardonnerez si je me mêle de ce qui ne me
-regarde point, mais j'ai dans l'idée que ce n'est pas avec ces petits
-cartons-là qu'on guérira la misère. Autant mettre de la charpie sur
-une jambe de bois. Vous avez pris la peine de monter mes cinq étages
-avec monsieur votre ami, pour m'apporter six livres de pain et deux
-litres de bouillon. Nous en voilà pour deux jours. Mais reviendrez-vous
-après-demain? C'est impossible: vous avez autre chose à faire. Dans
-deux jours je serai donc au même cran que si vous n'étiez pas venu.
-J'aurai même plus grand faim, car l'estomac est féroce au lendemain
-d'un bon dîner. Si j'étais riche comme vous autres,--ici Matthieu
-m'enfonça son coude dans le flanc,--je m'arrangerais de façon à tirer
-les gens d'affaire pour le reste de leurs jours.
-
---Et comment? si la recette est bonne, nous en profiterons.
-
---Il y a deux manières; on leur achète un fonds de commerce, ou on leur
-procure une place du gouvernement.
-
---Tais-toi donc, lui dit sa femme, je t'ai toujours dit que tu te
-ferais du tort avec ton ambition.
-
---Où est le mal, si je suis capable? J'avoue que j'ai toujours eu
-l'idée de demander une place. On m'offrirait dix francs pour m'établir
-marchand des quatre saisons ou pour acheter un fonds d'allumettes, je
-ne refuserais certainement pas, mais je regretterais toujours un peu la
-place que j'ai en vue.
-
---Et quelle place, s'il vous plaît? demanda Matthieu.
-
---Balayeur de la ville de Paris. On gagne ses vingt sous par jour, et
-l'on est libre à dix heures du matin, au plus tard. Si vous pouviez
-m'obtenir cela, mes bons messieurs, je doublerais mon gain, j'aurais de
-quoi vivre, vous seriez dispensés de monter ici avec des petits cartons
-dans vos poches, et c'est moi qui irais vous remercier chez vous.»
-
-Nous ne connaissions personne à la préfecture, mais Léonce avait
-rencontré le fils d'un commissaire de police: il usa de son influence
-pour obtenir la nomination du Petit-Gris. Lorsque nous vînmes le
-féliciter, le premier meuble qui frappa nos yeux fut un balai
-gigantesque dont le manche était enrichi d'un cercle de fer. Le
-titulaire de ce balai nous remercia chaudement.
-
-«Grâce à vous, nous dit-il, je suis au-dessus du besoin; mes chefs
-m'apprécient déjà, et je ne désespère pas de faire enrôler ma femme
-dans ma brigade; ce serait la richesse. Mais il y a sur notre palier
-deux dames qui auraient bon besoin de votre assistance; malheureusement
-elles n'ont pas les mains faites pour balayer.
-
---Allons les voir, dit Matthieu.
-
---Laissez-moi d'abord vous parler. Ce n'est pas des personnes comme ma
-femme et moi: elles ont eu des malheurs. La dame est veuve. Son mari
-était bijoutier en gros, rue d'Orléans, au Marais. Il est parti l'année
-dernière pour la Californie avec une machine qu'il a inventée, une
-machine à trouver l'or; mais le bateau a fait naufrage en chemin, avec
-l'homme, la machine et le reste. Ces dames ont lu dans les journaux
-qu'on n'avait pas sauvé une allumette. Alors elles ont vendu le peu qui
-leur restait, et elles ont été demeurer rue d'Enfer; et puis la dame
-a fait une maladie qui leur a mangé tout. Elles sont donc venues ici.
-Elles brodent du matin au soir jusqu'à la mort de leurs yeux, mais
-elles ne gagnent pas lourd. Ma femme les aide à faire leur ménage quand
-elle a le temps: on n'est pas riche, mais on fait l'aumône d'un coup
-de main à ceux qui ont trop de peine. Je vous dis ça pour vous faire
-comprendre que ces dames ne demandent rien à personne, et qu'il faudra
-y mettre des formes pour leur faire accepter quelque chose. D'ailleurs
-la demoiselle est jolie comme un cœur, et cela rend sauvage, comme vous
-comprenez.»
-
-Matthieu devint tout rouge à l'idée qu'il aurait pu être indiscret.
-
-«Nous chercherons un moyen, dit-il. Comment s'appelle cette dame?
-
---Madame Bourgade.
-
---Merci.»
-
-Deux jours après, Matthieu, qui n'avait jamais voulu de leçons
-particulières, entreprit de préparer un jeune homme au baccalauréat. Il
-s'y donna de si bon cœur, que son élève, qui avait été refusé quatre
-ou cinq fois, fut reçu le 18 août, au commencement des vacances.
-C'est alors seulement que les deux frères se mirent en route pour
-la Bretagne. Avant de partir, Matthieu me remit cinquante francs.
-«Je serai absent cinq semaines, me dit-il; il faut que je revienne
-en octobre, pour la rentrée des classes et pour les examens de la
-licence. Tu iras à la poste tous les lundis et tu prendras un mandat
-de dix francs, au nom de Mme Bourgade: tu connais l'adresse. Elle
-croit que c'est un débiteur de son mari qui s'acquitte en détail. Ne
-te montre pas dans la maison: il ne faut point éveiller les soupçons
-de ces dames. Si l'une d'elles tombait malade, le Petit-Gris viendrait
-t'avertir, et tu m'écrirais.»
-
-Je vous l'avais bien dit, qu'on ne lisait que de bons sentiments dans
-les petits yeux gris de Matthieu. Pourquoi n'ai-je pas conservé la
-lettre qu'il m'écrivit pendant les vacances? Elle vous ferait plaisir.
-Il me dépeignait avec un enthousiasme naïf la campagne dorée par les
-ajoncs, les pierres druidiques de Carnac, les dunes de Quiberon, la
-pêche aux sardines dans le golfe, et la flottille de voiles rouges qui
-récolte les huîtres dans la rivière d'Auray. Tout cela lui semblait
-nouveau, après une année d'absence. Son frère s'ennuyait un peu en
-songeant à Paris. Pour lui, il n'avait trouvé que des plaisirs.
-Ses parents se portaient si bien! L'oncle Yvon était si gros et si
-gras! La maison était si belle, les lits si moelleux, la table si
-plantureuse!--J'ai peut-être oublié de vous dire que Matthieu mangeait
-pour deux.--«Sais-tu la seule chose qui m'ait attristé? m'écrivait-il
-en _post-scriptum_. Je te l'avouerai, quand tu devrais te moquer de
-moi. Il y a dans la maison deux grandes paresseuses de chambres, bien
-parquetées, bien aérées, bien meublées, et qui ne servent à personne.
-Je suis sûr que mon oncle les louerait pour rien à une honnête famille
-qui voudrait les prendre. Et l'on paye cent francs par an pour habiter
-la rue Traversine.»
-
-Matthieu revint au mois d'octobre, et enleva, haut la main, son
-diplôme de licencié ès lettres. Les notes des examinateurs lui furent
-si favorables qu'on lui offrit la chaire de quatrième au lycée de
-Chaumont; mais il ne put se décider à quitter son frère et Paris.
-Il me donnait de temps en temps des nouvelles de la rue Traversine:
-Mme Bourgade était souffrante. Vous ne vous rendrez bien compte de
-l'intérêt qu'il portait à ses protégées invisibles que si je vous
-initie au grand secret de sa jeunesse: il n'avait encore aimé personne.
-Comme ses camarades ne lui avaient pas ménagé les plaisanteries sur sa
-laideur, il était modeste au point de se regarder comme un monstre. Si
-l'on avait essayé de lui dire qu'une femme pouvait l'aimer tel qu'il
-était, il aurait cru qu'on se moquait de lui. Il rêvait quelquefois
-qu'une fée le frappait de sa baguette, et qu'il devenait un autre
-homme. Cette transformation était la préface indispensable de tous ses
-romans d'amour. Dans la vie réelle, il passait auprès des femmes sans
-lever les yeux: il craignait que sa vue ne leur fût désagréable. Le
-jour où il devint le bienfaiteur inconnu d'une belle jeune fille, il
-sentit au fond de son cœur un contentement humble et tendre. Il se
-comparait au héros de la _Belle et la Bête_, qui cache son visage et ne
-laisse voir que son âme; ou à ce paria de _la Chaumière indienne_, qui
-dit: «Vous pouvez manger de ces fruits, je n'y ai pas touché.»
-
-C'est un accident imprévu qui le mit en présence de Mlle Bourgade. Il
-était chez le Petit-Gris à demander des nouvelles, lorsque Aimée entra
-en criant au secours. Sa mère était évanouie. Matthieu courut avec les
-autres. Il amena le lendemain un interne de la Pitié. Mme Bourgade
-n'était malade que d'épuisement; on la guérit. La femme de Petit-Gris
-fut installée chez elle en qualité d'infirmière. Elle allait chercher
-les médicaments et les aliments; et elle savait si bien marchander,
-qu'elle les avait pour rien. Mme Bourgade but un excellent vin de Médoc
-qui lui coûtait soixante centimes la bouteille: elle mangea du chocolat
-ferrugineux à deux francs le kilogramme. C'est Matthieu qui faisait ces
-miracles et qui ne s'en vantait pas. On ne voyait en lui qu'un voisin
-obligeant; on le croyait logé rue Saint-Victor. La malade s'accoutuma
-doucement à la présence de ce jeune professeur, qui montrait les
-attentions délicates d'une jeune fille. Sa prudence maternelle ne se
-mit jamais en garde contre lui; tout au plus si elle le regardait comme
-un homme. A la simplicité de sa mise, elle jugea qu'il était pauvre;
-elle s'intéressait à lui comme il s'intéressait à elle. Un certain
-lundi du mois de décembre, elle le vit venir en paletot noisette,
-sans manteau, par un froid très-vif. Elle lui dit, après de longues
-circonlocutions, qu'elle venait de toucher une somme de dix francs, et
-elle offrit de lui en prêter la moitié. Matthieu ne sut s'il devait
-rire ou pleurer: il avait engagé son manteau, le matin même, pour ces
-malheureux dix francs. Voilà où ils en étaient au bout d'un mois de
-connaissance. Aimée s'abandonnait moins aux douceurs de l'intimité.
-Pour elle, Matthieu était un homme. En le comparant au Petit-Gris
-et aux habitants de la rue Traversine, elle le trouvait distingué.
-D'ailleurs à l'âge de seize ans, elle n'avait guère eu le temps
-d'observer le genre humain. Elle ignorait non-seulement la laideur de
-Matthieu, mais encore sa propre beauté; il n'y avait pas de miroir dans
-la maison.
-
-Mme Bourgade raconta à Matthieu ce qu'il savait en partie, grâce aux
-indiscrétions du Petit-Gris. Son mari faisait médiocrement ses affaires
-et gagnait à peine de quoi vivre, lorsqu'il apprit la découverte de la
-Californie. En homme de sens, il devina que les premiers explorateurs
-de cette terre fortunée poursuivraient les lingots d'or et les
-pépites enfouies dans le roc, sans prendre le temps d'exploiter les
-sables aurifères. Il se dit que la spéculation la plus sûre et la plus
-lucrative consisterait à laver la poussière des mines et le sable des
-ravins. Dans cette idée, il construisit une machine fort ingénieuse,
-qu'il appela, de son nom, le _séparateur Bourgade_. Pour en faire
-l'épreuve, il mélangea 30 grammes de poudre d'or avec 100 kilogrammes
-de terre et de sable. Le séparateur reproduisit tout l'or, à deux
-décigrammes près. Fort de cette expérience, M. Bourgade rassembla le
-peu qu'il possédait, laissa à sa famille de quoi vivre pendant six
-mois, et s'embarqua sur _la Belle-Antoinette_, de Bordeaux, à la grâce
-de Dieu. Deux mois plus tard, _la Belle-Antoinette_ se perdit corps et
-biens, en sortant de la passe de Rio de Janeiro.
-
-Matthieu s'avisa que, sans faire un voyage en Californie, on pourrait
-exploiter l'invention de feu Bourgade, au profit de la veuve et de sa
-fille. Il pria Mme Bourgade de lui confier les plans qu'elle avait
-conservés, et je fus chargé de les montrer à un élève de l'École
-centrale. La consultation ne fut pas longue. Le jeune ingénieur me dit,
-après un examen d'une seconde: «Connu! c'est le séparateur Bourgade. Il
-est dans le domaine public, et les Brésiliens en fabriquent dix mille
-par an à Rio de Janeiro. Tu connais l'inventeur?
-
---Il est mort dans un naufrage.
-
---La machine aura surnagé; cela se voit tous les jours.»
-
-Je m'en revins piteusement à l'hôtel Corneille, pour rendre compte de
-mon ambassade. Je trouvai les deux frères en larmes. L'oncle Yvon était
-mort d'apoplexie en leur léguant tous ses biens.
-
-
-II
-
-J'ai conservé une copie du testament de l'oncle Yvon. La voici:
-
-«Le 15 août 1849, jour de l'Assomption, j'ai, Matthieu-Jean-Léonce
-Yvon, sain de corps et d'esprit et muni des sacrements de l'Église,
-rédigé le présent testament et acte de mes dernières volontés.
-
-«Prévoyant les accidents auxquels la vie humaine est exposée, et
-désirant que, s'il m'arrive malheur, mes biens soient partagés sans
-contestation entre mes héritiers, j'ai divisé ma fortune en deux parts
-aussi égales que j'ai pu les faire, savoir:
-
-«1º Une somme de cinquante mille francs rapportant cinq pour cent, et
-placée par les soins de Me Aubryet, notaire à Paris;
-
-«2º Ma maison sise à Auray, mes landes, terres arables et immeubles
-de toute sorte; mes bateaux, filets, engins de pêche, armes, meubles,
-hardes, linge et autres objets mobiliers, le tout évalué, en conscience
-et justice, à cinquante mille francs.
-
-«Je donne et lègue la totalité de ces biens à mes neveux et filleuls,
-Matthieu et Léonce Debay, enjoignant à chacun d'eux de choisir, soit
-à l'amiable, soit par la voie du sort, une des deux parts ci-dessus
-désignées, sans recourir, sous aucun prétexte, à l'intervention des
-hommes de loi.
-
-«Dans le cas où je viendrais à mourir avant ma sœur Yvonne Yvon, femme
-Debay, et son mari, mon excellent beau-frère, je confie à mes héritiers
-le soin de leur vieillesse; et je compte qu'ils ne les laisseront
-manquer de rien, suivant l'exemple que je leur ai toujours donné.»
-
-Le partage ne fut pas long à faire, et l'on n'eut pas besoin de
-consulter le sort. Léonce choisit l'argent, et Matthieu prit le reste.
-Léonce disait: «Que voulez-vous que je fasse des bateaux du pauvre
-oncle? J'aurais bonne grâce à draguer des huîtres ou à pêcher des
-sardines! Il me faudrait vivre à Auray, et, rien que d'y penser, je
-bâille. Vous apprendriez bientôt que je suis mort et que la nostalgie
-du boulevard m'a tué. Si, par bonheur ou par malheur, j'échappais à
-la destruction, toute cette petite fortune périrait bientôt entre
-mes mains. Est-ce que je sais louer une terre, affermer une pêcherie
-ou régler des comptes d'association avec une demi-douzaine de marins?
-Je me laisserais voler jusqu'aux cendres de mon feu. Que Matthieu
-m'abandonne l'argent, je le placerai sur une valeur solide qui me
-rapportera vingt pour un. Voilà comme j'entends les affaires.
-
---A ton aise, répondit Matthieu. Je crois que tu n'aurais pas été
-forcé de vivre à Auray. Nos parents se portent bien, Dieu merci! et
-ils suffisent peut-être à la besogne. Mais dis-moi donc quelle est la
-valeur miraculeuse sur laquelle tu comptes placer ton argent?
-
---Ma tête. Écoute-moi posément. De tous les chemins qui mènent un jeune
-homme à la fortune, le plus court n'est ni le commerce, ni l'industrie,
-ni l'art, ni la médecine, ni la plaidoirie, ni même la spéculation;
-c'est.... devine.
-
---Dame! je ne vois plus que le vol sur les grands chemins, et il
-devient de jour en jour plus difficile; car on n'arrête pas les
-locomotives.
-
---Tu oublies le mariage! C'est le mariage qui a fait les meilleures
-maisons de l'Europe. Veux-tu que je te raconte l'histoire des comtes de
-Habsbourg? Il y a sept cents ans, ils étaient un peu plus riches que
-moi, pas beaucoup. A force de se marier et d'épouser des héritières,
-ils ont fondé une des plus grandes monarchies du monde, l'empire
-d'Autriche. J'épouse une héritière.
-
---Laquelle?
-
---Je n'en sais rien, mais je la trouverai.
-
---Avec tes cinquante mille francs?
-
---Halte-là! Tu comprends que si je me mettais en quête d'une femme avec
-mon petit portefeuille contenant cinquante billets de banque, tous les
-millions me riraient au nez; tout au plus si je trouverais la fille
-d'un mercier ou l'héritière présomptive d'un fonds de quincaillerie.
-Dans le monde où l'on tiendrait compte d'une si pauvre somme, on ne me
-saurait gré ni de ma tournure, ni de mon esprit, ni de mon éducation.
-Car enfin nous ne sommes pas ici pour faire de la modestie.
-
---A la bonne heure!
-
---Dans le monde où je veux me marier, on m'épousera pour moi, sans
-s'informer de ce que j'ai. Quand un habit est bien fait et bien porté,
-mon cher, aucune fille de condition ne s'informe de ce qu'il y a dans
-les poches.»
-
-Là-dessus, Léonce expliqua à son frère qu'il emploierait les écus
-de l'oncle Yvon à s'ouvrir les portes du grand monde. Une longue
-expérience, acquise dans les romans, lui avait appris qu'avec rien on
-ne fait rien, mais qu'avec de la toilette, un joli cheval et de belles
-manières, on trouve toujours à faire un mariage d'amour.
-
-«Voici mon plan, dit-il: Je vais manger mon capital. Pendant un an,
-j'aurai cinquante mille francs de rente en effigie, et le diable sera
-bien malin si je ne me fais pas aimer d'une fille qui les possède en
-réalité.
-
---Mais, malheureux, tu te ruines!
-
---Non, je place mon argent à vingt pour un.»
-
-Matthieu ne prit pas la peine de discuter contre son frère. Au
-demeurant, les fonds placés ne devaient être disponibles qu'au mois de
-juin; il n'y avait pas péril en la demeure.
-
-Les héritiers de l'oncle Yvon ne changèrent rien à leur genre de
-vie; ils n'étaient pas plus riches qu'autrefois. Les bateaux et les
-filets faisaient marcher la maison d'Auray. Me Aubryet donnait deux
-cents francs par mois, ainsi que par le passé; les répétitions de
-Sainte-Barbe et les visites à la rue Traversine allaient leur train.
-La vérité m'oblige à dire que Léonce était moins assidu aux cours de
-l'École de droit qu'aux leçons de danse et d'escrime. Le Petit-Gris,
-toujours ambitieux, et, je le crains, un peu intrigant, obtint la
-nomination de sa femme, et intronisa un deuxième balai dans son
-appartement. Ce fut le seul événement de l'hiver.
-
-Au mois de mai, Mme Debay écrivit à ses fils qu'elle était fort en
-peine. Son mari avait beaucoup à faire et ne suffisait point; un homme
-de plus dans la maison n'eût pas été de trop. Matthieu craignit que
-son père ne se fatiguât outre mesure; il le savait dur à la peine et
-courageux malgré son âge; mais on n'est plus jeune à soixante ans, même
-en Bretagne.
-
-«Si je m'écoutais, me dit-il un jour, j'irais passer six mois là-bas.
-Mon père se tue.
-
---Qu'est-ce qui te retient?
-
---D'abord, mes répétitions.
-
---Passe-les à un de nos camarades. Je t'en indiquerai six qui en ont
-plus besoin que toi.
-
---Et Léonce qui fera des folies!
-
---Sois tranquille, s'il doit en faire, ce n'est pas ta présence qui le
-retiendra.
-
---Et puis...
-
---Et puis quoi?
-
---Ces dames!
-
---Tu les as bien quittées aux vacances. Donne-les-moi encore à garder,
-j'aurai soin qu'elles ne manquent de rien.
-
---Mais elles me manqueront, à moi, reprit-il en rougissant jusqu'aux
-yeux.
-
---Eh! parle donc! Tu ne m'avais pas dit qu'il y eût de l'amour sous
-roche.»
-
-Le pauvre garçon resta atterré. Il devina pour la première fois qu'il
-aimait Mlle Bourgade. Je l'aidai à faire son examen de conscience;
-je lui arrachai un à un tous les petits secrets de son cœur, et il
-demeura atteint et convaincu d'amour passionné. De ma vie je n'ai
-vu un homme plus confus. On lui eût appris que son père avait fait
-banqueroute, je crois qu'il aurait montré moins de honte. Il fallut
-bien le rassurer un peu et le réconcilier avec lui-même. Mais quand je
-lui demandai s'il croyait être payé de retour, il eut un redoublement
-de confusion qui me fit peine. J'eus beau lui dire que l'amour est un
-mal contagieux, et que dix-neuf fois sur vingt les passions sincères
-sont partagées, il croyait faire exception à toutes les règles. Il
-se plaçait modestement au dernier rang de l'échelle des êtres, et il
-voyait dans Mlle Bourgade des perfections au-dessus de l'humanité.
-Aucun chevalier du bon temps ne s'est fait plus humble et plus petit
-devant les beaux yeux de sa dame. J'essayai de le relever dans sa
-propre estime en lui dévoilant les trésors de bonté et de tendresse qui
-étaient en lui: à toutes mes raisons il répondait en me montrant sa
-figure, avec une petite grimace résignée qui m'attirait des larmes dans
-les yeux. En ce moment, si j'avais été femme, je l'aurais aimé.
-
-«Voyons, lui dis-je, comment est-elle avec toi?
-
---Elle n'est jamais avec moi. Je suis dans la chambre, elle aussi; et
-cependant nous ne sommes pas ensemble. Je lui parle, elle me répond,
-mais je ne peux pas dire que j'aie jamais causé avec elle. Elle ne
-m'évite pas, elle ne me cherche pas.... Je crois cependant qu'elle
-m'évite, ou du moins que je lui suis désagréable. Quand on est bâti
-comme cela!»
-
-Il s'emportait contre sa pauvre personne avec une naïveté charmante.
-La froideur de Mlle Bourgade pour un être si excellent n'était pas
-naturelle. Elle ne s'expliquait que par un commencement d'amour ou par
-un calcul de coquetterie.
-
-«Mlle Bourgade sait-elle que tu as hérité?
-
---Non.
-
---Elle te croit pauvre comme elle?
-
---Sans cela, il y a longtemps qu'on m'aurait mis à la porte.
-
---Si cependant.... Ne rougis pas. Si, par impossible, elle t'aimait
-comme tu l'aimes, que ferais-tu?
-
---Je.... lui dirais....
-
---Allons, pas de fausse honte! Elle n'est pas là: tu l'épouserais?
-
---Oh! si je pouvais! Mais je n'oserai jamais me marier.»
-
-Ceci se passait un dimanche. Le jeudi suivant, quoique j'eusse bien
-promis d'éviter la rue Traversine, je fis une visite au Petit-Gris.
-J'avais mis mon plus bel habit d'uniforme, avec des palmes toutes
-neuves à la boutonnière. Le Petit-Gris alla prévenir Mme Bourgade
-qu'un monsieur lui demandait la faveur de causer quelques instants
-avec elle seule. Elle vint comme elle était, et notre hôte sortit sous
-prétexte d'acheter du charbon.
-
-Mme Bourgade était une grande et belle femme, maigre jusqu'aux os;
-elle avait de longs yeux tristes, de beaux sourcils et des cheveux
-magnifiques, mais presque plus de dents, ce qui la vieillissait. Elle
-s'arrêta devant moi un peu interdite; la misère est timide.
-
-«Madame, lui dis-je, je suis un ami de Matthieu Debay; il aime Mlle
-votre fille, et il a l'honneur de vous demander sa main.»
-
-Voilà comme nous étions diplomates à l'École normale.
-
-«Asseyez-vous, monsieur,» me dit-elle doucement. Elle n'était pas
-surprise de ma démarche, elle s'y attendait; elle savait que Matthieu
-aimait sa fille, et elle m'avoua avec une sorte de pudeur maternelle
-que depuis longtemps sa fille aimait Matthieu. J'en étais bien sûr!
-Elle avait mûrement réfléchi sur la possibilité de ce mariage. D'un
-côté elle était heureuse de confier l'avenir de sa fille à un honnête
-homme, avant de mourir. Elle se croyait dangereusement malade, et
-attribuait à des causes organiques un affaiblissement produit par les
-privations. Ce qui l'effrayait, c'était l'idée que Matthieu lui-même
-n'était pas très-robuste, qu'il pouvait un jour prendre le lit, perdre
-ses leçons et rester sans ressource avec une femme, peut-être avec des
-enfants, car il fallait tout prévoir. J'aurais pu la rassurer d'un
-seul mot, mais je n'eus garde. J'étais trop heureux de voir un mariage
-se conclure avec cette sublime imprudence des pauvres qui disent:
-«Aimons-nous d'abord, chaque jour amène son pain!» Mme Bourgade ne
-discuta contre moi que pour la forme. Elle portait Matthieu dans son
-cœur. Elle avait pour lui l'amour de la belle-mère pour son gendre, cet
-amour à deux degrés, qui est la dernière passion de la femme. Mme de
-Sévigné n'a jamais aimé son mari comme M. de Grignan.
-
-Mme Bourgade me conduisit chez elle et me présenta à sa fille. La belle
-Aimée était vêtue de cotonnade mauvais teint dont la couleur avait
-passé. Elle n'avait ni bonnet, ni col, ni manchettes: le blanchissage
-est si cher! Je pus admirer une grosse natte de magnifiques cheveux
-blonds, un cou un peu maigre, mais d'une rare élégance, et des mains
-qu'une grande dame eût payées cher. Sa figure était celle de sa mère,
-avec vingt années de moins. En les voyant l'une à côté de l'autre, je
-songeai involontairement à ces dessins d'architecture où l'on voit
-dans le même cadre un temple en ruine et sa restauration. La taille
-d'Aimée, avec une brassière au lieu de corset, et un simple jupon sans
-crinoline montrait une élégance de bon aloi. Le prix élevé des engins
-de la coquetterie fait que les pauvres sont moins souvent dupés que
-les riches. Ce qui m'étonna le plus dans la future Mme Debay, c'est la
-blancheur limpide de son teint. On aurait dit du lait, mais du lait
-transparent: je ne puis mieux comparer son visage qu'à une perle fine.
-
-Elle fut bien franchement heureuse, la petite perle de la rue
-Traversine, lorsqu'elle apprit les nouvelles que j'apportais. Au beau
-milieu de sa joie tomba Matthieu, qui ne s'attendait pas à me trouver
-là. Il ne voulut croire qu'il était aimé que lorsqu'on le lui eut
-répété trois fois. Nous parlions tous ensemble, et les quatuors de
-Beethoven sont une pauvre musique au prix de celle que nous chantions.
-Puis, comme la porte était restée entr'ouverte, je me dérobai sans rien
-dire. Matthieu me savait un peu moqueur, et il n'aurait pas osé pleurer
-devant moi.
-
-Il se maria le premier jeudi de juin, et j'eus soin de ne pas me
-faire consigner à l'École, car je tenais à lui servir de témoin.
-Je partageai cet honneur avec un jeune écrivain qui débutait alors
-dans l'_Artiste_. Les témoins d'Aimée furent deux amis de Matthieu,
-un peintre et un professeur: Mme Bourgade avait perdu de vue ses
-anciennes connaissances. La mairie du 11e arrondissement est en face
-de l'église Saint-Sulpice: on n'eut que la place à traverser. Toute la
-noce y compris Léonce, était contenue dans deux grands fiacres qui nous
-menèrent dîner auprès de Meudon, chez le garde de Fleury. Notre salle à
-manger était un chalet entouré de lilas, et nous découvrîmes un petit
-oiseau qui avait fait son nid dans la mousse au-dessus de nos têtes.
-On but à la prospérité de cette famille ailée: nous sommes tous égaux
-devant le bonheur. Me croira qui voudra, mais Matthieu n'était plus
-laid. J'avais déjà remarqué que l'air des forêts avait le privilége de
-l'embellir. Il y a des figures qui ne plaisent que dans un salon; vous
-en trouverez d'autres qui ne charment que dans les champs. Les poupées
-enfarinées qu'on admire à Paris seraient horribles à rencontrer au coin
-d'un bois: je frémis quand j'y pense. Matthieu était, au contraire, un
-sylvain très-présentable: Il nous annonça, au dessert, qu'il allait
-partir pour Auray, avec sa femme et sa belle-mère. L'excellente maman
-Debay ouvrait déjà les bras pour recevoir sa bru. Matthieu écrirait ses
-thèses à loisir; il serait docteur et professeur quand les sardines le
-permettraient.
-
-«Sans parler des enfants, ajouta une voix qui n'était pas la mienne.
-
---Ma foi! reprit le marié, s'il nous vient des enfants, je leur
-apprendrai à lire au coin du feu, et puissé-je avoir dix élèves dans
-ma classe!
-
---Pour moi, dit Léonce, je vous ajourne tous à l'année prochaine. Vous
-assisterez au mariage de Léonce Debay avec Mlle X., une des plus riches
-héritières de Paris.
-
---Vive _Mlle X._, la glorieuse inconnue!
-
---En attendant que je la connaisse, reprit l'orateur, on vous contera
-que j'ai gaspillé une fortune, éparpillé des trésors et dispersé mon
-héritage à tous les vents de l'horizon. Souvenez-vous de ce que je
-vous promets: je jetterai l'or, mais comme un semeur jette la graine.
-Laissez dire et attendez la récolte!»
-
-Pourquoi n'avouerais-je pas qu'on buvait du vin de Champagne? Matthieu
-dit à son frère: «Tu feras ce que tu voudras, je ne doute plus de rien,
-je crois tout possible, depuis qu'elle a pu m'épouser par amour!»
-
-Mais le dimanche suivant, à la gare du chemin de fer, Matthieu semblait
-moins rassuré sur l'avenir de son frère. Tu vas jouer gros jeu, lui
-dit-il en lui serrant la main. Si Boileau n'était point passé de mode,
-comme les coiffures de son temps, je te dirais:
-
- Cette mer où tu cours est féconde en naufrages!
-
---Bah! il ne s'agit pas de Boileau, mais de Balzac. Cette mer où je
-cours est féconde en héritières. Compte sur moi, mon frère: s'il en
-reste une au monde, elle sera pour nous.
-
---Enfin, souviens-toi, quoiqu'il arrive, que ton lit est fait dans la
-maison d'Auray.
-
---Fais-y ajouter un oreiller. Nous irons vous voir dans notre
-carrosse!» Le Petit-Gris toisa Léonce d'un coup d'œil approbateur qui
-voulait dire: «Jeune homme, votre ambition me plaît.» Mais Léonce
-n'abaissa point ses regards sur le Petit-Gris. Il me prit par le bras,
-après le départ du train, et il me mena dîner avec lui; il était gai et
-plein de belles espérances.
-
-«Le sort en est jeté, me dit-il; je brûle mes vaisseaux. J'ai retenu
-hier un délicieux entre-sol rue de Provence. Les peintres y sont; dans
-huit jours, j'y mettrai les tapissiers. C'est là, mon pauvre bon, que
-tu viendras, le dimanche, manger la côtelette de l'amitié.
-
---Quelle idée as-tu de commencer ta campagne au milieu de l'été? Il n'y
-a pas un chat à Paris.
-
---Laisse-moi faire! Dès que mon nid sera installé, je partirai pour
-les eaux de Vichy. Les connaissances se font vite aux eaux: on se lie,
-on s'invite pour l'hiver prochain. J'ai pensé à tout, et mon siége est
-fait. Dans quinze jours, j'en aurai fini avec cet affreux quartier
-latin!
-
---Où nous avons passé de si bons moments!
-
---Nous croyions nous amuser, parce que nous ne nous y connaissions pas.
-Est-ce que tu trouves ce poulet mangeable, toi?
-
---Excellent, mon cher.
-
---Atroce! A propos, j'ai une cuisinière; un garçon à marier dîne en
-ville, mais il déjeune chez lui. Reste à trouver un domestique. Tu n'as
-personne à m'indiquer?
-
---Parbleu! je suis fâché d'être à l'École pour dix-huit mois. Je
-me serais proposé moi-même, tant je trouve que tu feras un maître
-magnifique.
-
---Mon cher, tu n'es ni assez petit ni assez grand: il me faut un
-colosse ou un gnome. Reste où tu es. As-tu jamais réfléchi sur les
-livrées? C'est une grave question.
-
---Dame! j'ai lu Aristote chapitre des chapeaux.
-
---Que penserais-tu d'une capote bleu de ciel avec des parements rouges?
-
---Nous avons aussi l'uniforme des Suisses du pape, jaune, rouge et
-noir, avec une hallebarde. Qu'en dis-tu?
-
---Tu m'ennuies. J'ai passé en revue toutes les couleurs; le noir est
-comme il faut, avec une cocarde; mais c'est trop sévère. Le marron
-n'est pas assez jeune, le gros bleu est discrédité par le commerce:
-tous les garçons de caisse ont l'habit bleu et les boutons blancs. Je
-réfléchirai. Regarde-moi un peu mes nouvelles cartes de visite.
-
---LÉONCE DE BAŸ et une couronne de marquis! Je te passe le marquisat,
-cela ne fait de tort à personne; mais je crois que tu aurais mieux fait
-de respecter le nom de ton vieux père. Je ne suis pas rigoriste, mais
-il me fâche toujours un peu de voir un galant homme se déguiser en
-marquis, hors le temps du carnaval. C'est une façon délicate de renier
-sa famille. Pour que tu sois marquis, il faut que ton père soit duc, ou
-mort: choisis.
-
---Pourquoi prendre les choses au tragique? Mon excellent homme de père
-rirait de tout son cœur à voir son nom ainsi fagoté. Ne trouves-tu
-pas que ce tréma sur l'y est une invention admirable? Voilà qui donne
-aux noms une couleur aristocratique! Il ne me manque plus que des
-armoiries. Connais-tu le blason?
-
---Mal.
-
---Tu en sais toujours assez pour me dessiner un écusson.
-
---Garçon, du papier? Tiens, voilà les armes que je te donne. Tu portes
-écartelé d'or et de gueules. Ceci représente des lions de gueules sur
-champ d'or, et cela des merlettes d'or sur champ de gueules. Es-tu
-content?
-
---Enchanté. Qu'est-ce qu'une merlette?
-
---Un canard.
-
---De mieux en mieux. Maintenant une devise un peu effrontée.
-
---BAŸ DE RIEN NE S'ÉBAYT.
-
---Magnifique! dès ce moment, je te dois hommage comme à mon suzerain.
-
---Hé bien! féal marquis, allumons un cigare et ramène-moi à l'École.»
-
-
-III
-
-Léonce passa l'été à Vichy et revint au mois d'octobre. Il ramena un
-grand domestique blond et un magnifique cheval noir. C'était l'héritage
-d'un Anglais mort du spleen entre deux verres d'eau. Il me fit annoncer
-son retour par le superbe Jack, dont la livrée gris de souris excita
-mon admiration. Jack portait sur ses boutons les armes des Baÿ, sans me
-payer de droits d'auteur.
-
-Le plus beau de mes amis me reçut dans un appartement empreint d'une
-coquetterie mâle. On n'y voyait aucun de ces brimborions qui trahissent
-l'intervention d'une femme: pas même une chaise de tapisserie! Le
-meuble de la salle à manger était en chêne, le salon, de brocatelle
-ponceau, avait un air décent, riche et confortable. Le cabinet de
-travail était plein de dignité: vous auriez dit le sanctuaire d'un
-auteur qui écrit l'histoire des croisades. Dans la chambre à coucher,
-on voyait une énorme tapisserie représentant la clémence d'Alexandre,
-une table de toilette en marbre blanc, un magnifique nécessaire étalé
-dans l'ordre le plus parfait, quatre fauteuils de moquette, et un lit à
-colonnes, lit monastique, large de trois pieds tout au plus.
-
-La décoration ne donnait aucun démenti aux assurances de l'ameublement.
-Dans le salon, des paysages. Dans la salle à manger, un tableau de
-chasse, des volatiles, des natures mortes. Dans le cabinet, un trophée
-d'armes, de cannes et de cravaches, et quatre grands passe-partout
-remplis de gravures à l'eau-forte qui auraient pu figurer chez le
-farouche Hippolyte. Dans la chambre à coucher, cinq ou six portraits de
-famille achetés d'occasion chez les brocanteurs de la rue Jacob. Les
-meubles, les tableaux, les gravures et les livres de la bibliothèque,
-triés avec un soin scrupuleux, chantaient à l'unisson les louanges de
-Léonce. Les belles-mères pouvaient venir!
-
-Mon premier soin en entrant fut de chercher les cigares, mais Léonce
-ne fumait plus. Il disait que le cigare, qui unit les hommes entre
-eux, n'a pas la vertu d'arranger les mariages, et que le tabac offense
-également les femmes et les abeilles, créatures ailées. Il me raconta
-sa campagne d'été, et me montra triomphalement vingt-cinq ou trente
-cartes de visite qui représentaient autant d'invitations pour l'hiver.
-
-«Lis tous ces noms, me dit-il, et tu verras si j'ai jeté ma poudre aux
-moineaux!»
-
-Je m'étonnai de ne voir que des noms de la banque et de l'industrie.
-«Pourquoi cette préférence? Les héros de Balzac allaient au faubourg
-Saint-Germain.
-
---Ils avaient leurs raisons, dit Léonce; moi, j'ai les miennes pour
-n'y pas aller. A la Chaussée d'Antin, mon nom et mon titre peuvent me
-servir; ils me nuiraient peut-être au faubourg Saint-Germain. Annonce
-un marquis dans un salon de la rue Laffitte, cinquante personnes
-regarderont la porte. Rue de l'Université personne ne lèvera les
-yeux. Les valets eux-mêmes y sont blasés sur les marquis. Et puis,
-tous ces nobles de vieille date se connaissent et s'entendent: ils
-sauraient bientôt que je ne suis pas des leurs. On ne demanderait pas
-à voir mes parchemins, mais on se dirait à l'oreille qu'on ne les a
-jamais vus. Mon marquisat serait éventé, et l'on m'enverrait chercher
-fortune ailleurs. Du reste, les grandes fortunes sont rares dans ce
-noble faubourg. Je me suis informé: il y en a cent ou cent cinquante,
-si vieilles, que tout le monde en a entendu parler; si claires, si
-évidentes, si bien établies au soleil, que tout le monde en a envie: de
-là, vingt prétendants autour d'une héritière. J'aurais beau jeu à faire
-le vingt et unième! on ne m'y prendra pas. Regarde la rive droite:
-quelle différence! Dans le salon du moindre banquier ou du plus modeste
-agent de change, tu vois danser dans le même quadrille une douzaine
-de fortunes colossales ignorées du public, et qui ne se connaissent
-pas entre elles. Celle-ci date de vingt ans, celle-là d'hier. L'une
-sort d'une raffinerie d'Auteuil, l'autre d'une usine de Saint-Étienne,
-l'autre d'une manufacture de Mulhouse; l'une arrive directement de
-Manchester, l'autre débarque à peine de Chandernagor. Les étrangers
-sont tous à la Chaussée d'Antin! Dans cette cohue toute retentissante
-du bruit de l'or, toute scintillante de diamants, on se rencontre, on
-se connaît, on s'aime, on s'épouse, en moins de temps qu'il n'en faut à
-une duchesse pour ouvrir sa tabatière. C'est là qu'on sait le prix du
-temps; c'est là que les hommes sont vivants, remuants et pressés d'agir
-comme moi; c'est là que je jetterai mon filet dans l'eau bruyante et
-tumultueuse!»
-
-Il me récita un passage du _Lis dans la vallée_, qui contenait les
-règles de sa conduite; c'est la dernière lettre de Mme de Mortsauf au
-jeune Vandenesse. Nous relûmes ensuite les conseils d'Henri de Marsay
-à Paul de Manerville; puis il demanda le déjeuner, puis il perdit deux
-heures à sa toilette, deux heures juste, à l'exemple de M. de Marsay.
-
-Je le vis assez souvent, dans le cours de l'hiver, pour remarquer comme
-il pratiquait les leçons de son maître. S'il est vrai que le travail
-mérite récompense et que toute peine soit digne de loyer, il lui était
-dû d'épouser Modeste Mignon, Eugénie Grandet ou Mlle Taillefer. Il se
-montrait partout aux heures où l'on se montre. Il galopait au bois
-tous les soirs, aussi exactement que si sa course eût été payée. Il ne
-manqua aucune première représentation des théâtres de bonne compagnie;
-il fut assidu aux Italiens comme s'il eût aimé la musique. Il ne refusa
-pas une invitation, ne perdit pas un bal, et n'oublia jamais une visite
-de digestion. En quoi je l'admirais. Sa toilette était exquise, sa
-chaussure parfaite, son linge miraculeux. J'avais honte de sortir avec
-lui même le dimanche, où nous portions des chemises empesées. Quant
-à lui, il sortait volontiers avec moi. Il avait loué pour six mois
-un coupé tout neuf où le carrossier avait peint provisoirement ses
-armoiries.
-
-Dans le monde, il se recommanda dès l'abord par deux talents qui vont
-rarement ensemble: il était danseur et causeur. Il dansait le mieux du
-monde, au point de faire dire qu'il avait de l'esprit jusqu'au bout des
-pieds. Il avait des jarrets solides, ce qui ne gâte rien, et un bras à
-porter une valseuse de plomb. Toutes les filles qui dansaient avec lui
-étaient enchantées d'elles-mêmes, et de lui par conséquent. Les mères,
-de leur côté, veulent toujours du bien à l'homme qui fait briller
-leurs filles. Mais lorsque après une valse ou un quadrille il allait
-s'asseoir au milieu des femmes d'un certain âge, le penchant qu'on
-avait pour lui se changeait en enthousiasme. Il avait trop de bon goût
-pour lancer des compliments à la tête des gens, mais il faisait trouver
-des idées à ses voisines, et les plus sottes devenaient spirituelles au
-frottement de son esprit. Il se refusait sévèrement les douceurs de la
-médisance, ne remarquait aucun ridicule, ne relevait aucune sottise, et
-plaisantait sur toutes choses sans blesser personne; ce qui n'est pas
-toujours facile. Il n'avait aucune opinion sur les matières politiques,
-ne sachant pas dans quelle famille l'amour pouvait le faire entrer.
-Il s'observait, se surveillait et s'épiait perpétuellement sans en
-avoir l'air. Il se disait à lui-même cent fois par soirée: Ma fille,
-tenez-vous droite!
-
-Autant il était gracieux devant les femmes, autant il était froid
-dans ses rapports avec les hommes. Sa roideur frisait l'impertinence.
-C'était encore un moyen de faire sa cour à celles dont il attendait
-tout; une façon détournée de leur dire: «Je ne vis que pour vous
-seules.» Le sexe faible est sensible aux hommages des forts, et
-c'est double plaisir de faire courber une tête orgueilleuse. Sa
-superbe était trop affectée pour passer inaperçue: elle lui attira
-des querelles. Il se battit trois fois et corrigea ses adversaires
-galamment, du bout de l'épée: le plus malade des trois fut quinze
-jours au lit. Le monde sut gré à Léonce de sa modération comme de sa
-bravoure, et l'on reconnut en lui un beau joueur qui prodiguait sa vie
-en ménageant celle des autres.
-
-C'était, au reste, le seul jeu qu'il se permît. Quand la lettre de
-Mme de Mortsauf ne l'aurait pas prémuni contre les cartes, il s'en
-serait défendu de lui-même, dans l'intérêt de sa réputation et de ses
-finances. Il jetait l'argent à pleines mains, mais à bon escient. Il
-ne refusait ni un billet de concert, ni un billet de loterie; nul
-citoyen des salons de Paris ne payait plus largement ses contributions.
-Il savait, à l'occasion, vider son porte-monnaie dans la bourse d'une
-quêteuse, ou s'inscrire pour vingt louis sur le carnet d'une dame de
-charité. Il dépensait beaucoup pour la montre et fort peu pour le
-plaisir, comptant pour inutile tout déboursé fait sans témoins. C'est
-en cela surtout qu'il se distinguait de ses modèles, les Rubempré et
-les de Marsay, hommes de joie et grands viveurs. Il ne faisait pas de
-dettes, il n'avait pas de maîtresses; il évitait tout ce qui pouvait
-l'arrêter dans sa course. Il voulait arriver sans retard et sans
-reproche.
-
-Malgré de si louables efforts, il dépensa trois mois d'hiver et 35 000
-francs d'argent, sans trouver ce qu'il cherchait. Peut-être manquait-il
-un peu de souplesse. Je l'aurais voulu plus moelleux. A l'étudier de
-près, on découvrait un bout d'oreille bretonne qui pouvait effaroucher
-le mariage. Il était trop agité, trop nerveux, trop tendu. C'était
-une machine supérieurement montée; mais on entendait le bruit des
-roues. Une femme de trente ans aurait pu lui donner le supplément de
-manières qui lui manquait; et, si j'en crois la renommée, il avait des
-professeurs à choisir, mais son siége était fait et il n'accepta les
-leçons de personne.
-
-Quand je lui fis ma visite de nouvel an, il passa en revue les trois
-mois qui venaient de s'écouler. Il n'avait encore trouvé que des partis
-inaccessibles: une veuve légère et légèrement ruinée; une princesse
-russe plus riche, mais suivie de trois enfants d'un premier lit: et la
-fille d'un spéculateur taré.
-
-«Je n'y puis rien comprendre, me dit-il avec une certaine amertume.
-J'ai des amis et point d'ennemis; je connais tout Paris et je suis
-connu; je vais partout, je plais partout; je suis lancé, je suis
-même posé, et je n'arrive à rien! Je marche droit à mon but, sans
-m'arrêter en route: on dirait que le but recule devant moi. Si je
-cherchais l'impossible, on s'expliquerait cela; mais qu'est-ce que je
-demande? Une femme de mon milieu, qui m'aime pour moi. Ce n'est pas
-chose surnaturelle! Matthieu a trouvé dans son monde ce que je poursuis
-vainement dans le mien. Cependant je vaux bien Matthieu.
-
---Au physique, du moins. As-tu de leurs nouvelles?
-
---Pas souvent: les heureux sont égoïstes. Le licencié améliore ses
-terres; il marne, il sème du sarrasin, il plante des arbres: cent
-niaiseries! Sa femme va aussi bien que le comporte son état. On espère
-l'arrivée de Matthieu II pour le mois d'avril: il n'y a pas de temps
-perdu.
-
---Je ne te demande pas si l'on s'aime toujours?
-
---Comme dans l'arche de Noé. Papa et maman sont à genoux devant leur
-belle-fille. Mme Bourgade a bien pris: il paraît que c'est décidément
-une femme distinguée: tout ce monde s'occupe, s'amuse et s'adore: ils
-ont du bonheur.
-
---Tu n'as jamais eu la velléité de courir les rejoindre avec le restant
-de tes écus?
-
---Ma foi, non! J'aime mieux mes ennuis que leurs plaisirs. Et puis, il
-n'est pas encore temps d'aller me cacher.»
-
-En effet, huit jours après, il arriva tout radieux au parloir de
-l'École.
-
-«Brr! fit-il, on n'a pas chaud ici.
-
---Quinze degrés, mon cher, c'est le règlement.
-
---Le règlement n'est pas si frileux que moi, et j'ai bien fait de me
-laisser refuser, d'autant plus que je touche à mon but.
-
---Tu es sur la voie?
-
---J'ai trouvé!»
-
-Léonce avait remarqué la gentillesse et l'élégance d'une toute petite
-femme, si frêle et si mignonne, que ses perfections devaient être
-admirées au microscope. Il avait valsé avec elle, et il avait failli
-la perdre plusieurs fois, tant elle était légère et tant on la sentait
-peu dans la main; il avait causé, et il était resté sous le charme:
-elle babillait d'une petite voix de fauvette assez mélodieuse pour
-faire croire à quelqu'une de ces métamorphoses qu'Ovide a racontées
-dans ses vers. Cet esprit féminin courait d'un sujet à l'autre avec
-une volubilité charmante. Ses idées semblaient onduler au caprice de
-l'air, comme les marabouts qui garnissaient le devant de sa robe.
-Léonce demanda le nom de cette jeune dame qui ressemblait si bien à un
-oiseau-mouche: il apprit qu'elle n'était ni femme ni veuve, malgré les
-apparences, et qu'elle s'appelait Mlle de Stock. Le monde lui donnait
-vingt-cinq ans et une grande fortune. Sur ces renseignements, Léonce se
-mit à l'aimer.
-
-Chez les peuples civilisés, les naturalistes reconnaissent deux
-variétés d'amour honnête: l'une est une plante sauvage qui se sème
-spontanément dans les cœurs, qui se développe sans culture, qui jette
-ses racines jusqu'au plus profond de notre être, qui résiste au vent
-et à la pluie, à la grêle et à la gelée, qui repousse si on l'arrache,
-et qui emprunte à la nature une vigueur et une ténacité invincibles;
-l'autre est une plante de jardin que nous cultivons nous-mêmes, soit
-pour ses fleurs, soit pour ses fruits: tantôt c'est une mère qui la
-sème dans l'âme de sa fille pour la préparer insensiblement à un
-brillant mariage; tantôt on voit deux familles, désireuses de s'unir
-par un lien étroit, sarcler et arroser dans le cœur de leurs enfants
-une petite passion potagère; quelquefois un jeune ambitieux, comme
-Léonce, s'applique à développer en lui les germes d'un amour qui promet
-des fruits d'or. Cette variété, plus commune que la première, se
-cultive en plates-bandes dans les salons de Paris; mais, comme toutes
-les plantes de jardin, elle est délicate, elle exige des soins, elle
-résiste rarement au froid, et jamais à la misère.
-
-Léonce se fit montrer le baron de Stock, qui jouait à l'écarté et
-perdait des sommes avec l'indifférence d'un millionnaire. En ce
-moment, Mlle de Stock lui parut encore plus jolie. Le baron portait une
-assez belle brochette de décorations étrangères. Sa fille est adorable!
-pensa Léonce. Il se fit présenter à la baronne, une noble poupée
-d'Allemagne, couverte de vieux diamants enfumés. Cette digne femme lui
-plut au premier coup d'œil. Peut-être l'eût-il trouvée un peu ridicule
-si elle n'avait pas eu une fille aussi spirituelle. Peut-être aussi
-aurait-il jugé que Mlle de Stock manquait un peu de distinction, s'il
-ne lui eût pas connu une mère aussi majestueuse.
-
-Il dansa tout un soir avec la jolie Dorothée, et murmura à son oreille
-des paroles de galanterie qui ressemblaient fort à des paroles
-d'amour. Elle répondit avec une coquetterie qui ne ressemblait pas
-à de la haine. La baronne, après s'être renseignée, invita Léonce
-à ses mercredis: il y fut assidu. M. de Stock habitait, rue de La
-Rochefoucauld, un petit hôtel entre cour et jardin dont il était
-propriétaire. Léonce se connaissait en mobilier, depuis qu'il avait
-acheté des meubles. Sans être expert, il avait le sentiment de
-l'élégance. Il pouvait se tromper, comme tout le monde, car il faut
-être commissaire-priseur pour distinguer un bronze artistique d'un
-surmoulage à bon marché, pour deviner si un meuble est bourré de crin
-ou nourri économiquement d'étoupes, et pour reconnaître à première
-vue si un rideau est en lampas ou en damas de laine et soie. Cependant
-il n'était pas du bois dont on fait les dupes, et l'intérieur du baron
-le ravit. Les domestiques, en livrée amarante, avaient de bonnes têtes
-carrées, et un accent allemand qui écorchait délicieusement l'oreille.
-On reconnaissait en eux de vieux serviteurs de la famille, peut-être
-des vassaux nés à l'ombre du château de Stock. Le train de maison
-représentait une dépense de soixante mille francs par an. Le jour où
-Léonce fut accueilli par le baron, fêté par la baronne et regardé
-tendrement par leur fille, il put dire sans présomption: «J'ai trouvé!»
-
-Vers le milieu de janvier, il sut que Dorothée devait quêter pour les
-pauvres à Notre-Dame de Lorette. Lui qui manquait souvent la messe,
-il fut d'une ponctualité exemplaire. Il me fit déjeuner au galop et
-m'entraîna avec lui sur le coup d'une heure. J'ai oublié les détails de
-sa toilette, mais je me rappelle bien qu'elle éblouissait. Je reconnus
-Mlle de Stock au portrait qu'il m'en avait fait, quoiqu'il eût oublié
-de me dire qu'elle était brune comme une Maltaise. Une Allemande brune
-est un phénomène assez rare pour qu'on en fasse mention. A la fin de
-la messe, les fidèles défilèrent un à un devant les quêteuses, qui se
-tenaient à genoux à chaque porte de l'église. Dorothée sollicitait la
-charité des passants par un coup d'œil interrogatif, d'une grâce toute
-mondaine. Je mis deux sous dans sa bourse de velours, l'obole du pauvre
-écolier. Léonce salua la quêteuse comme dans un salon, en donnant un
-billet de mille francs plié en quatre.
-
-«Combien te reste-t-il? lui demandai-je sous le vestibule.
-
---Treize mille francs et quelques centimes.
-
---C'est peu.
-
---C'est assez. L'aumône que je viens de faire me sera rendue au
-centuple. _Centuplum accipies._»
-
-Je ne répondis rien: je songeais aux pauvres dix francs de Matthieu.
-
-En retournant à la rue de Provence, mon charitable ami me donna
-quelques notions sur la vie de château dans les seigneuries
-d'Allemagne. Il me dépeignit ces grands repas arrosés des vins de Tokai
-et de Johannisberg, ces réunions chamarrées d'uniformes et de rubans,
-ces salons où l'habit de cour du duc de Richelieu est encore à la mode;
-et ces chasses miraculeuses, ces grandes battues après lesquelles les
-lièvres se comptent par milliers, et la venaison se vend dans les
-boucheries à trente lieues à la ronde.
-
-Il trouva en rentrant une lettre de son frère, fort courte:
-
-«Que pourrais-je te dire? écrivait Matthieu. Notre vie est unie comme
-un miroir; tous nos jours se ressemblent comme des gouttes de lait dans
-la même coupe. Les travaux sont arrêtés par l'hiver, et nous passons
-la journée au coin du feu, entre nous. Tu sais si la cheminée est
-large; il y a place pour tous; on mettrait même un fauteuil de plus
-en se serrant un peu, si tu voulais. Papa tisonne avec acharnement.
-Tu connais sa passion, la seule passion de sa vie. Si on lui prenait
-ses pincettes, on le rendrait bien malheureux. Maman Debay et maman
-Bourgade passent la journée à coudre des brassières, à ourler des
-couches et à broder de petits bonnets. Aimée tricote des bas de
-cachemire, de vrais bas de poupée. Quand je vois tous ces préparatifs,
-il me prend des envies de rire et de pleurer. La chère petite créature
-aura une layette royale. Le conseil de famille a décidé que si c'était
-un fils, on l'appellerait Léonce: ton nom lui portera bonheur. Pourvu
-qu'il ne s'avise pas de ressembler à son père! Nous avons mis ton
-portrait dans notre chambre: tu sais, ce beau portrait que Boulanger a
-peint avant de partir pour Rome. Je le montre à Aimée, tous les matins
-et tous les soirs. Le petit Léonce promet d'être aussi remuant que toi.
-Sa mère se plaint de lui; et, ce qui est plus singulier, maman Debay
-assure qu'elle ressent le contre-coup de tous ses mouvements. Je t'ai
-dit qu'Aimée avait eu des maux d'estomac dans les premiers temps de
-sa grossesse; mais quelques bouteilles d'eau minérale et le bonheur de
-sentir vivre son enfant l'ont réconfortée; elle engraisse à vue d'œil.
-Quant à moi je suis toujours le même, à cela près que je ne travaille
-plus guère. Tu te rappelles le mot de ce paysan à qui l'on demandait
-quelle était sa profession, et qui répondit: «Ma femme est nourrice.»
-Je suis logé à la même enseigne, ou peu s'en faut: j'attends mon
-garçon. Les célèbres thèses n'ont pas fait grands progrès: la guerre du
-Péloponnèse, _de Bello Peloponnesiaco_, en est à la mort de Périclès,
-et «Corneille, auteur comique,» en reste à _Clitandre_. Tant pis pour
-la faculté de Rennes! elle attendra. Je veux être père avant d'être
-docteur. Ah! frère, si tu savais comme tes plaisirs sont fades au prix
-des nôtres! tu viendrais par la diligence, et tu nous ferais grâce du
-carrosse dont tu nous as menacés. Toi seul nous manques; tu es notre
-unique souci. Papa fait sa grande ride lorsqu'on parle de la rue de
-Provence. Enfin! je le rassure en lui disant que si homme au monde doit
-réussir, c'est toi.»
-
---«Ce sont de bonnes gens, dit Léonce en jetant la lettre sur son
-bureau. Ils auront bientôt de mes nouvelles.»
-
-Quelques jours après le baron lui tomba du ciel à dix heures du matin.
-Un telle démarche était de bon augure. M. Stock visita l'appartement
-en amateur, et fit à part soi l'inventaire du mobilier. Tout homme de
-bon sens se serait cru chez un fils de famille: le baron fut enchanté.
-C'était un aimable homme que cet Allemand. Tout le monde savait qu'il
-avait été banquier à Francfort-sur-le-Mein, et cependant il ne parlait
-jamais de sa fortune. Personne ne contestait sa noblesse, et cependant
-il ne parlait jamais de ses titres. Ses châteaux, ses terres, ses
-forêts étaient les choses dont il semblait le moins se soucier. Jamais
-il n'en dit mot à Léonce, et Léonce reconnut à cette marque qu'il était
-un vrai riche et un vrai gentilhomme.
-
-De son côté, Léonce était trop délicat pour s'attribuer une fortune
-mensongère. Il laissait courir l'imagination des gens, et ne disputait
-pas contre ceux qui lui disaient: «Vous qui êtes riche.» Mais il ne
-se vantait de rien. Lorsqu'il parlait de sa famille, il disait sans
-emphase: «Mes parents habitent leurs terres de Bretagne.» En quoi il
-ne mentait nullement. Je lui fis observer que tout se découvrirait à
-la fin, et qu'il serait forcé de confesser l'origine de sa noblesse et
-la modicité de sa fortune. «Laisse-moi faire, répondit-il; le baron
-est assez riche pour permettre à sa fille un mariage d'amour. Dorothée
-m'aime, j'en suis sûr; elle me l'a dit. Quand les parents verront que
-je suis nécessaire au bonheur de leur fille, ils passeront sur bien
-des choses. Du reste, je ne tromperai personne, et ils sauront tout
-avant le mariage.»
-
-Il ne courtisait pas publiquement Mlle de Stock, mais il la voyait tous
-les soirs dans le monde. Leur liaison, pour être un peu contrainte,
-n'avait que plus de charmes. Les petits obstacles, la surveillance
-que tous exercent sur tous, le respect des convenances, la nécessité
-de feindre, ajoutent je ne sais quoi de tendre et de mystérieux à ces
-amours qui cheminent, de salon en salon, jusqu'à la porte de l'église.
-La contrainte est un ressort merveilleux qui double les jouissances du
-cœur comme les forces de l'esprit. Ce qui fait qu'une pensée est plus
-belle en vers qu'en prose, c'est la contrainte. Léonce et Dorothée
-s'écrivaient tous les jours, en vers et en prose, et c'était plaisir
-de les voir échanger leurs billets à l'abri d'un mouchoir ou à l'ombre
-d'un éventail. La baronne s'amusait de ces petits manéges; elle avait
-lâché la bride au cœur de sa fille, elle lui permettait d'aimer M. de
-Baÿ.
-
-Dans les derniers jours de février, Léonce prit son courage à deux
-mains: il fit sa demande. M. et Mme de Stock, avertis par Dorothée, le
-reçurent en audience solennelle.
-
-«Monsieur le baron, madame la baronne, dit-il, j'ai l'honneur de vous
-demander la main de mademoiselle votre fille. Pour ne vous rien laisser
-ignorer sur ma situation....»
-
-Le baron l'interrompit par un geste seigneurial: «Arrêtez-vous ici,
-monsieur le marquis, je vous en supplie. Tout Paris vous connaît, et
-ma fille vous aime: je ne veux rien savoir de plus. Votre nom fût-il
-obscur, votre père eût-il mangé sa fortune, je vous dirais encore:
-«Dorothée est à vous.»
-
-Il embrassa Léonce, et la baronne lui donna sa main à baiser: «Vous ne
-connaissez pas, dit la baronne, notre romanesque Allemagne. Voilà comme
-nous sommes tous.... du moins dans la haute classe.»
-
-Au milieu de la joie la plus folle, Léonce sentit au fond de lui comme
-une révolte d'honnêteté. «Je ne peux pas tromper ces braves gens, se
-dit-il, et je serais un fripon si j'abusais de leur bonne foi.» Il
-reprit tout haut: «Monsieur le baron, la noble confiance que vous me
-témoignez m'oblige à vous donner quelques détails sur....
-
---Monsieur le marquis, vous m'affligeriez sérieusement en insistant
-davantage. Je croirais que vous ne vous obstinez à me donner ces
-renseignements que pour m'obliger à fournir les preuves de mon rang et
-de ma fortune.»
-
-La baronne appuya ces mots d'un geste amical qui voulait dire:
-«N'insistez pas, il est susceptible.»
-
-«Allons, pensa Léonce, c'est partie remise. Nous nous expliquerons, bon
-gré, mal gré, le jour du contrat.»
-
-Mais le baron ne voulut pas entendre parler de contrat.
-
-«Entre gentilshommes, dit-il, ces engagements, ces signatures, ces
-garanties sont des précautions humiliantes. Aimez-vous Dorothée? Oui.
-Vous aime-t-elle? J'en suis certain. Alors à quoi bon mettre un notaire
-entre vous? Je m'imagine que votre amour se passera bien de papier
-timbré.
-
---Cependant, monsieur, si l'on vous avait trompé sur mon état....
-
---Mais, terrible enfant, on ne m'a pas trompé, on ne m'a rien dit. Je
-ne sais rien de vous, sinon que vous plaisez à ma fille, à ma femme, à
-moi et à tout l'univers. Je ne veux rien connaître de plus. Est-ce que
-j'ai besoin de votre argent? Si vous êtes riche, tant mieux. Si vous
-êtes pauvre, tant pis. Dites-en autant de moi, nous serons quittes.
-Tenez, voici qui va mettre votre conscience en repos: vous n'avez rien,
-ma fille n'a rien: vous vous appelez Léonce, elle s'appelle Dorothée,
-et je vous donne ma bénédiction paternelle. Êtes-vous content?»
-
-Léonce pleurait de joie. On fit entrer Dorothée.
-
-«Venez, ma fille, dit la baronne, venez dire au marquis que vous
-n'épousez ni son nom ni sa fortune, mais sa personne.
-
---Cher Léonce, dit Dorothée, je vous aime follement!»
-
-Elle ne mentait pas d'une syllabe.
-
-Léonce se maria au mois de mars. Il était temps: la corbeille dévora
-le dernier billet de mille francs. Je ne servis pas de témoin pour
-cette fois: les témoins étaient des personnages. Matthieu ne put venir
-à Paris; il attendait les couches de sa femme. Il m'avait chargé de
-lui rendre compte de la fête, et je remplis avec bonheur ma tâche
-d'historiographe. Dorothée, dans sa robe blanche de velours épinglé,
-eut un succès d'adoration. On l'appelait le petit ange brun. Après la
-cérémonie, un dîner de quarante couverts fut servi chez le baron, et
-Léonce me fit l'amitié de m'y inviter. Il me présenta à sa femme au
-sortir de table: «Ma chère Dorothée, lui dit-il, c'est un de mes vieux
-camarades, qui sera un jour ou l'autre le professeur de nos enfants.
-J'espère que vous lui ferez toujours bon accueil; les meilleurs amis ne
-sont pas les plus brillants, mais les plus solides.
-
---Monsieur le professeur, dit la belle Dorothée, vous serez toujours le
-bienvenu chez nous. Je souhaite que Léonce m'apporte en mariage tous
-ses amis. Savez-vous l'allemand?
-
---Non, madame, à ma grande honte. Je regretterai toujours de ne pouvoir
-lire dans le texte _Hermann et Dorothée_.
-
---La perte n'est pas grande, croyez-moi. Une pastorale emphatique; un
-air de flageolet joué sur l'ophicléide. Vous avez mieux que cela en
-France. Aimez-vous Balzac? C'est mon homme.»
-
-
-IV
-
-La conversation de la jolie marquise et le plaisir de danser avec mes
-gros souliers me firent oublier le règlement de l'école. Je rentrai une
-heure trop tard, et je fus consigné pour quinze jours. Aussitôt libre,
-ma première visite fut pour Léonce. Je le trouvai tout seul, occupé à
-s'arracher les cheveux, qu'il avait fort beaux, comme vous savez.
-
-«Mon ami, me dit-il d'une voix pitoyable, on m'a cruellement trompé!
-
---Déjà!
-
---Mon beau-père est riche comme moi, noble comme moi: il s'appelle
-Stock en une syllabe, et il possède pour tout bien une vingtaine de
-mille francs de dettes.
-
---Impossible!
-
---La chose est hors de doute; ma femme m'a tout avoué le soir du
-mariage. Il n'y avait pas cinq cents francs dans la maison.
-
---Mais la maison seule en vaut cent mille!
-
---Elle n'est pas payée. M. Stock était riche il y a cinq ou six ans:
-il a tenu un certain rang à Francfort, et sa liquidation lui avait
-laissé plus de trente mille livres de rente. Mais il est joueur comme
-le valet de carreau en personne. Il a tout perdu à la roulette, au
-trente et quarante, et à ces jeux innocents dont l'Allemagne se sert si
-bien pour nous dépouiller. Au commencement de l'hiver, il lui restait
-de sa splendeur une brochette achetée à bon marché dans les petites
-cours du Nord, quelques relations honorables, l'habitude de la dépense,
-la fureur du jeu, et une cinquantaine de mille francs. Il a trouvé
-ingénieux de placer ce capital sur Dorothée et de venir à Paris jouer
-son va-tout. Il comptait pêcher en eau trouble, dans ce monde infernal
-de la Chaussée d'Antin, un gendre assez riche pour le débarrasser de
-sa fille, pour le nourrir lui-même et sa femme, et lui donner chaque
-été quelques rouleaux de louis à perdre au bord du Rhin. N'est-ce pas
-infâme?
-
---Prends garde, lui dis-je. Sais-tu comment il parle de toi en ce
-moment?
-
---Quelle différence! Je ne l'ai pas trompé, moi. Je voulais lui exposer
-franchement l'état de mes affaires. C'est lui qui m'a arrêté, qui
-m'a fermé la bouche. Je sais pourquoi maintenant, et sa confiance ne
-m'étonne plus! C'est lui qui m'a entraîné dans le gouffre où nous
-roulons ensemble.
-
---Vous êtes-vous expliqués?
-
---J'ai couru chez lui pour le confondre, et je te prie de croire que je
-n'ai pas ménagé mon éloquence. Sais-tu ce qu'il m'a répondu? Au lieu
-de récriminer, comme je m'y attendais, il m'a pris la main et m'a dit
-d'une voix émue: «Nous avons du malheur. Nous pouvions chacun de notre
-côté trouver une fortune: il est bien fâcheux que nous nous soyons
-rencontrés.»
-
---C'est sagement parlé.
-
---Que vais-je devenir?
-
---Est-ce un conseil que tu me demandes?
-
---Sans doute, puisque tu ne peux me donner autre chose!
-
---Mon cher Léonce, je ne connais qu'un moyen honorable de te tirer
-d'affaire. Liquide héroïquement; va te cacher dans un quartier
-laborieux, rue des Ursulines ou boulevard Montparnasse; achève ton
-droit, passe ta licence, sois avocat. Tu as du talent; tu ne peux pas
-avoir entièrement perdu l'habitude du travail; les relations que tu
-t'es créées dans ces six mois te serviront plus tard; tu regagneras le
-temps perdu, et l'argent aussi.
-
---Oui, si j'étais garçon! Mon pauvre ami, on voit bien que tu vis dans
-une boîte: tu ne sais rien de la vie. Balzac a prouvé depuis longtemps
-qu'un garçon peut arriver à tout, mais qu'une fois marié on use ses
-forces à lutter obscurément contre les additions de la cuisinière
-et le livre du ménage. Tu veux que je travaille entre une femme, un
-beau-père, une belle-mère, et les enfants qui pourront survenir, obsédé
-de famille, et parqué avec tout ce monde dans un appartement de quatre
-cents francs! J'y succomberais.
-
---Alors fais autre chose. Emmène ta nouvelle famille en Bretagne. La
-maison de l'oncle Yvon est assez grande pour vous loger tous; on mettra
-une rallonge à la table et l'on ajoutera un plat au dîner.
-
---Nous les ruinerons!
-
---Point du tout. Aimée s'achètera une robe de moins tous les ans, et
-Matthieu prolongera l'existence du fameux paletot noisette.
-
---Oh! je connais leur cœur. Mais tu ne connais pas mon beau-père et ma
-belle-mère. Si ma femme a l'amour du monde, ses parents en ont la rage.
-Mme Stock passe des heures devant sa glace à faire des révérences!
-M. Stock ne sera jamais un Breton supportable. Il bouderait contre
-l'hospitalité, il humilierait notre chère maison: il nous reprocherait
-le pain que nous lui donnerions!
-
---Eh bien! laisse les parents se débrouiller à Paris. Enlève ta femme,
-elle est jeune, et tu la formeras.
-
---Mais songe donc que ce vieillard est criblé de dettes! C'est mon
-beau-père, après tout; je ne peux pas l'abandonner sur la route royale
-de Clichy.
-
---Qu'il vende ses meubles! il en a pour plus de vingt mille francs.
-
---Et de quoi vivront-ils, les malheureux?
-
---Je vois avec plaisir que tu les plains. Mais je dirai à mon tour:
-«Que vas-tu faire? Je ne sais plus quel parti te conseiller, et je suis
-au bout de mon chapelet.»
-
---Je vais demander une place. On croit que je n'en ai pas besoin, on me
-la donnera.»
-
-Il sollicita longtemps, et perdit plus d'un mois en démarches inutiles.
-Au plus fort de ses ennuis, il apprit qu'Aimée était mère d'un gros
-garçon. «Tu seras son parrain, écrivait Matthieu, et la jolie tante
-Dorothée ne refusera pas d'être marraine. Nous vous attendons; votre
-lit est prêt, hâte-toi de faire atteler le carrosse.»
-
-Léonce n'avait pas encore raconté sa mésaventure à ses parents. A
-quoi bon jeter une mauvaise nouvelle au travers de leur bonheur? Le
-pauvre garçon fut plus courageux que je ne l'aurais espéré. Tandis
-qu'il vendait ses tableaux pour vivre il était tendre et empressé
-auprès de sa femme. La gêne présente, l'incertitude de l'avenir, et
-le regret d'avoir mal spéculé n'altérèrent pas longtemps sa bonne
-humeur naturelle: au moins eut-il le bon goût de cacher son chagrin.
-Il est juste de dire que Dorothée le consolait de son mieux. Si elle
-pleurait quelquefois, c'était à la dérobée. Elle rendit aux marchands
-une partie de sa corbeille de mariage. Je crois bien que la lune de
-miel eût été plus brillante si le jeune ménage n'avait manqué de rien,
-et si M. Stock n'avait pas eu de dettes; mais, en dépit des embarras
-de toute sorte et de l'importunité des créanciers, on s'aimait. Léonce
-et Dorothée se serraient l'un contre l'autre comme des enfants surpris
-par l'orage. Ils étaient aussi heureux qu'on peut l'être sur une barque
-qui fait eau de toutes parts. Je les voyais régulièrement à toutes mes
-sorties, chaque visite me les montrait meilleurs et me les rendait plus
-chers.
-
-Un jeudi, vers une heure et demie, je partais de l'école pour aller
-chez eux, lorsque je rencontrai au milieu de la rue d'Ulm un petit
-homme en veste de velours. C'était une vieille connaissance que j'avais
-un peu négligée depuis le mariage de Matthieu.
-
-«Bonjour, Petit-Gris, lui dis-je. Remettez votre casquette. Est-ce que
-vous veniez me voir?
-
---Oui, monsieur, et je suis bien aise de vous avoir rencontré pour vous
-demander conseil.
-
---Il n'est rien arrivé chez vous? Votre femme va bien? Vous travaillez
-toujours pour la ville de Paris?
-
---Toujours, monsieur, et j'ose dire que ma femme et moi nous avons un
-coup de balai qui vous fait honneur. On ne vous reprochera pas de nous
-avoir placés.
-
---Ce n'est pas moi, Petit-Gris; c'est un jeune homme de mes amis, à qui
-je voudrais bien pouvoir rendre le même service.
-
---M. Matthieu est toujours content? Ces dames ne sont pas malades?
-
---Merci. Matthieu a un garçon, et toute la famille se porte le mieux du
-monde.
-
---Pour lors, monsieur, voici ce qui est arrivé: Ce matin, comme nous
-revenions de l'ouvrage et que ma femme allait prendre la soupe qu'elle
-avait mise au chaud dans notre lit, il est entré un monsieur pas
-très-grand, plutôt petit, un homme de ma taille, enfin, et à peu près
-de mon âge. Il m'a demandé si j'étais dans la maison du temps de Mme
-Bourgade. Je lui ai dit ce qui en était, attendu que je n'ai rien à
-cacher, que je ne fais rien de mal, et que je ne dois rien à personne.
-Mais quand il a su que je connaissais ces dames, il s'est mis à me
-questionner sur ceci et sur cela, et avec qui mademoiselle était
-mariée, et ce que faisait son mari, et ce qu'elle mangeait à dîner, et
-combien de temps elle était restée dans le quartier, et, finalement,
-où elle demeurait. Quand j'ai vu qu'il avait l'idée de me confesser,
-je n'ai rien voulu répondre. Il ne me revenait pas, cet homme-là! Il
-regardait la maison avec des yeux de riche; on aurait dit que notre
-chambre lui faisait mal au cœur. J'ai bien compris qu'il était curieux
-d'avoir l'adresse de M. Matthieu; mais je ne savais pas ce qu'il en
-voulait faire. J'ai dit que je ne la connaissais point, cependant qu'on
-pourrait peut-être se la procurer. Là-dessus, il a promis de me bien
-payer si je la lui apportais. «Monsieur, ai-je répondu, je n'ai pas
-besoin qu'on me paye, j'ai deux places du gouvernement.» Il m'a laissé
-son adresse, que je n'ai pas lue, vous comprenez bien pourquoi, et je
-suis venu vous la montrer, pour savoir ce qu'il faut faire.»
-
-Le Petit-Gris tira de sa poche une belle carte glacée, où je lus:
-
- LOUIS BOURGADE,
- _Hôtel des Princes_.
-
-«Louis Bourgade! dit le Petit-Gris, c'est un parent.
-
---Hôtel des Princes! c'est un parent riche.
-
---Il aurait bien pu venir plus tôt, quand ces pauvres dames mouraient
-de faim! Maintenant on n'a plus besoin de lui.
-
---C'est probablement pour cela qu'il se montre, mon cher Petit-Gris: il
-aura appris le mariage de Mlle Aimée. Mais à tout péché miséricorde; il
-faudra lui donner l'adresse.
-
---Allons, j'y vais. Est-ce loin, l'hôtel des Princes?
-
---Ne vous dérangez pas: c'est sur mon chemin, j'y entrerai en passant,
-et je causerai avec ce monsieur. A bientôt; s'il avait quelque chose,
-j'irais vous le dire.»
-
-Chemin faisant, je pensais: «Un parent riche! Ce n'est pas à Léonce
-qu'il arrivera pareille aubaine!»
-
-Je demandai M. Bourgade, et aussitôt un valet de l'hôtel partit devant
-moi pour me conduire. M. Bourgade occupait un magnifique appartement
-au premier, sur la rue. Je compris son dédain pour les taudis de la
-rue Traversine. Ce seigneur me fit attendre pendant dix minutes,
-que j'employai consciencieusement à pester contre lui. Je sentais
-bouillonner en moi une vigoureuse indignation, dans le style de
-Jean-Jacques Rousseau. «Ah! faquin, disais-je à demi-voix, tu es leur
-parent, et tu loges à l'hôtel des Princes! Tu t'appelles Bourgade, et
-tu me fais faire antichambre!»
-
-Quand la porte s'ouvrit, je lâchai les écluses à ma rhétorique.
-J'étais jeune. C'est tout au plus si je pris la peine de regarder mon
-interlocuteur: mes yeux ne me servaient qu'à lancer des foudres. Je
-me présentai fièrement comme un vieil ami de Mme et de Mlle Bourgade.
-Je racontai comment je m'étais introduit dans leur intimité, sans
-avoir l'honneur d'être de la famille; je fis un tableau pathétique de
-leur misère, de leur courage, de leur travail, de leur vertu. Croyez
-que je ne ménageais pas les couleurs et que je ne procédais point par
-demi-teintes! J'affectais de répéter souvent le nom de Bourgade, et à
-chaque fois je le soulignais.
-
-Mon réquisitoire produisit son effet. M. Bourgade ne me regardait
-pas en face: il cachait sa tête dans ses mains, il semblait accablé.
-Pour l'achever, je lui appris la conduite de Matthieu; je lui contai
-l'histoire du manteau engagé pour dix francs, et toutes les privations
-que ce digne jeune homme s'était imposées, quoiqu'il ne fût pas de la
-famille et qu'il ne s'appelât pas Bourgade. Excellent Matthieu! il
-prenait sur son nécessaire, lorsque tant d'autres sont chiches de leur
-superflu! Enfin, il avait épousé cette orpheline abandonnée; il l'avait
-conduite à Auray, dans la maison de ses ancêtres; il lui avait donné
-un nom, une fortune, une famille! Aujourd'hui, Aimée Bourgade, heureuse
-femme, heureuse mère, n'avait plus besoin de personne, et pouvait
-dédaigner, à son tour, le monde égoïste qui l'avait dédaignée.
-
-M. Bourgade écarta les mains et je vis sa figure inondée de larmes:
-«C'est ma fille, dit-il; je vous remercie bien de l'aimer ainsi. Mon
-cher enfant! laissez-moi vous embrasser!»
-
-Je ne me le fis pas dire deux fois. Je ne lui demandai ni comment
-ni pourquoi il était vivant; je ne lui adressai ni questions ni
-objections, je le pris par le cou et je l'embrassai quatre ou cinq fois
-sur les deux joues. J'étais bien sûr de ne pas me tromper: des larmes
-de père, cela se reconnaît toujours!
-
-Cependant lorsque la première émotion fut passée, je le regardai d'un
-air de profond étonnement, et il s'en aperçut. «Je vous expliquerai
-tout, me dit-il, lorsque j'aurai vu ma femme et ma fille. Je cours à
-Auray. Merci; adieu; à bientôt!
-
---Halte-là! s'il vous plaît. Je ne vous lâche pas encore. D'abord, on
-ne peut partir que ce soir par le train de sept heures; ensuite il y a
-des précautions à prendre, et vous n'irez pas de but en blanc débarquer
-sur la place d'Auray. Vous tueriez votre femme et votre fille, et
-les paysans bretons vous tueraient vous-même à coups de fourche: un
-revenant! Asseyez-vous ici, et contez-moi votre histoire. Je vous
-dirai ensuite les précautions que vous avez à prendre. Mais comment se
-fait-il que vous ayez échappé à ce naufrage? Sur quel tronçon de mât?
-Sur quelle cage à poulets?
-
---Mon Dieu! rien n'est plus simple. Quand le bâtiment s'est perdu, je
-n'étais plus à bord. Vous savez ce que j'allais faire en Amérique.
-Nous nous sommes arrêtés huit jours à Rio de Janeiro pour prendre
-des passagers et des marchandises. Je descends à terre comme tout le
-monde. J'avais des lettres pour quelques Français établis là-bas, et
-entre autres pour un marchand de bois de teinture appelé Charlier.
-Nous causons; je lui explique mon système; il en est frappé: tous les
-esprits étaient tournés vers la Californie. Charlier m'assure que mon
-invention est excellente, mais que je ne suis pas assez fort pour
-manœuvrer à moi seul, et que je ne trouverai pas d'ouvriers. «Faites
-mieux, me dit-il, débarquez avec armes et bagages; établissez-vous
-constructeur de machines, et exploitez ici le _séparateur Bourgade_.
-L'appareil complet vous reviendra à cinq cents francs, vous le vendrez
-mille; tous les mineurs qui vont à San-Francisco se fourniront chez
-vous en passant. Croyez-moi, c'est la vraie Californie. Vous n'avez
-pas d'argent pour commencer l'entreprise, on vous en procurera; une
-bonne affaire trouve toujours des capitaux, surtout en Amérique. S'il
-vous faut un associé, me voici.» C'est ainsi que nous avons fondé la
-maison Charlier, Bourgade et Cie, dont les actions sont cotées à la
-Bourse de Paris. Nous les avons émises au capital de cinq cents francs,
-et j'en ai mille pour ma part. Elles ont décuplé de valeur, et elles ne
-s'arrêteront pas là. On parle de nouvelles mines en Australie.
-
---Comment? lui dis-je, vous avez gagné cinq millions!
-
---Mieux que cela, mais qu'importe! Dites-moi donc par quel miracle du
-malheur toutes mes lettres sont restées sans réponse?
-
---Vous les retrouverez à la poste. On a su rapidement à Paris le
-naufrage de _la Belle-Antoinette_. Votre première lettre sera arrivée
-quelques jours plus tard, quand ces dames avaient quitté la rue
-d'Orléans. Je crois me rappeler qu'elles ont déménagé sans donner
-leur adresse: elles voulaient cacher leur misère, et d'ailleurs
-elles n'attendaient plus de nouvelles de personne. Comment la poste
-aurait-elle pu les découvrir? Le facteur n'entre pas une fois en huit
-jours dans la rue Traversine.
-
---Vous n'avez pas une idée de ce que j'ai souffert: écrire pendant
-plus de deux ans sans recevoir un mot de réponse!
-
---Allez! allez! j'ai vu deux femmes qui souffraient autant que vous.
-
---Non; elles pleuraient sur un malheur positif; moi, j'en voyais mille
-imaginaires. Je les savais sans ressource, exposées à toutes les
-privations et à tous les conseils de la misère; j'étais riche, et je ne
-pouvais rien pour elles! Ce maudit choléra de 1849 m'a fait passer bien
-des nuits blanches. J'aurais voulu venir à Paris, interroger la police,
-fouiller la ville entière; mais j'étais cloué à la maison! J'ai fait
-insérer une note à la _Presse_ et au _Constitutionnel_, personne n'a
-répondu. Vous ne lisez donc pas les journaux?
-
---Pas souvent; et ces dames, jamais.
-
---Je les lisais tous, et bien m'en a pris. C'est le _Siècle_ qui m'a
-annoncé le mariage d'Aimée.
-
---Il s'agit maintenant de lui annoncer votre retour. Mais bellement,
-s'il vous plaît; elle est nourrice. Si vous m'en croyez, vous vous
-ferez précéder d'un ambassadeur. Je connais justement un jeune homme
-qui cherche une place: c'est le frère de Matthieu, le beau-frère
-d'Aimée; du reste homme d'esprit et digne de représenter une grande
-puissance. Si vous êtes content de ses services, je vous indiquerai le
-moyen de vous acquitter. Voulez-vous que nous passions chez lui?»
-
-Quelques heures après, M. Bourgade, Léonce et Dorothée montèrent dans
-une belle chaise de poste que le chemin de fer conduisit à Angers.
-A Vannes, M. Bourgade descendit à l'hôtel. Les nouveaux mariés
-poursuivirent leur route et arrivèrent en carrosse, comme Léonce
-l'avait prédit. Lorsque Dorothée énonça, en termes vagues, l'idée
-que M. Bourgade n'était peut-être pas mort, la bonne veuve répondit:
-«Peut-être!» Elle s'était si bien accoutumée au bonheur, que rien ne
-lui semblait impossible. Léonce rappela ce que l'élève de l'école
-centrale m'avait dit autrefois à propos du _séparateur_. Si l'invention
-avait survécu, l'inventeur pouvait avoir échappé au naufrage. L'espoir
-rentra par douces ondées dans ces braves cœurs, et le jour où M.
-Bourgade apparut à Auray, sa femme et sa fille s'écrièrent naïvement:
-«Nous le savions bien que tu n'étais pas mort!»
-
-M. Bourgade n'a pas la tournure d'un grand seigneur, tant s'en faut!
-mais il n'a pas non plus les manières d'un parvenu. Si vous le
-rencontriez à pied, vous croiriez voir un bon bijoutier de la rue
-d'Orléans. Cet excellent petit homme méritait d'avoir un gendre comme
-Matthieu. Il a donné à sa fille une dot de deux millions, à la grande
-confusion de Matthieu, qui dit: «Je suis un intrigant; j'ai abusé de
-mes avantages personnels pour faire un mariage riche.» Les Debay se
-sont construit une habitation princière; ce qui ajoute à la beauté de
-leur château, c'est qu'il n'y a pas de pauvres aux environs. Matthieu
-a terminé ses thèses et obtenu son diplôme de docteur; nous n'avons
-pas en France deux docteurs aussi riches que lui, nous n'en avons pas
-quatre aussi laborieux. Aimée donne à son mari un enfant tous les ans.
-Léonce ne songe plus à imiter M. de Marsay; il a deux filles et un
-peu de ventre. Par ces raisons, il vit en Bretagne, au milieu de la
-famille. Il a cent mille francs de rente, puisque Matthieu les a. M. et
-Mme Stock ont passé l'Océan; M. Bourgade leur a donné une place dans
-sa fabrique. Le père de Dorothée est toujours intelligent et toujours
-joueur; il gagne gros et perd tout ce qu'il gagne. Le Petit-Gris et
-sa femme n'habitent plus la rue Traversine; si vous voulez faire leur
-connaissance, il faudra prendre le chemin d'Auray. Ils n'ont pas perdu
-cet admirable coup de balai dont ils étaient si glorieux, ils tiennent
-le château propre et font une rude chasse à la poussière. Je reçois
-cinq ou six fois par an des nouvelles de mes amis. Hier encore ils
-m'ont envoyé une bourriche d'huîtres et une caisse de sardines. Les
-sardines étaient bonnes, mais les huîtres s'étaient ouvertes en chemin.
-
-
-
-
-L'ONCLE ET LE NEVEU.
-
-
-I
-
-Je suis sûr que vous avez passé vingt fois devant la maison du docteur
-Auvray, sans deviner qu'il s'y fait des miracles. C'est une habitation
-modeste et presque cachée, sans faste et sans enseigne; on ne lit pas
-même sur la porte cette inscription banale: _Maison de santé_. Elle
-est située vers l'extrémité de l'avenue Montaigne, entre le palais
-gothique du prince Soltikoff et le gymnase du grand Triat, qui régénère
-l'homme par le trapèze. Une grille peinte en bronze s'ouvre sur un
-petit jardin de lilas et de rosiers. La loge du concierge est à gauche:
-le pavillon de droite contient le cabinet du médecin et l'appartement
-de sa femme et de sa fille. Le corps de logis principal est au fond;
-il tourne le dos à l'avenue et ouvre toutes ses fenêtres au sud-est,
-sur un petit parc bien planté en marronniers et en tilleuls. C'est
-là que le docteur soigne et souvent guérit les aliénés. Je ne vous
-introduirais pas chez lui, si l'on courait risque d'y rencontrer
-tous les genres de folie; mais ne craignez rien, vous n'aurez pas le
-spectacle navrant de l'imbécillité, de la folie paralytique, ou même
-de la démence. M. Auvray s'est créé, comme on dit, une spécialité:
-il traite la monomanie. C'est un excellent homme, plein de savoir et
-d'esprit, philosophe et élève d'Esquirol et de Laromiguière. Si vous
-le rencontriez jamais avec sa tête chauve, son menton bien rasé, ses
-habits noirs et sa physionomie terne, vous ne sauriez s'il est médecin,
-professeur, ou prêtre. Lorsqu'il ouvre ses lèvres épaisses, vous
-devinez qu'il va vous dire: «mon enfant!» Ses yeux ne sont pas laids
-pour des yeux à fleur de tête; ils promènent autour d'eux un large
-regard limpide et serein; on aperçoit au fond tout un monde de bonnes
-pensées. Ces gros yeux sont comme des jours ouverts sur une belle âme.
-La vocation de M. Auvray s'est décidée lorsqu'il était encore interne
-à la Salpêtrière. Il étudia passionnément la monomanie, cette curieuse
-altération des facultés de l'esprit qui s'explique rarement par une
-cause physique, qui ne répond à aucune lésion visible du système
-nerveux, et qui se guérit par un traitement moral. Il fut secondé dans
-ses observations par une jeune surveillante de la division Pinel, assez
-jolie et fort bien élevée. Il se prit d'amour pour elle, et, aussitôt
-docteur, il l'épousa. C'était entrer modestement dans la vie. Cependant
-il avait un peu de bien, qu'il employa à fonder l'établissement que
-vous savez. Avec un peu de charlatanisme, il eût fait sa fortune; il se
-contenta d'y faire ses frais. Il évite le bruit, et, lorsqu'il a obtenu
-une cure merveilleuse, il ne le dit pas sur les toits. Sa réputation
-s'est faite toute seule, presque à son insu. En voulez-vous une preuve?
-Le traité de _Monomanie raisonnante_, qu'il a publié chez Baillière en
-1842, en est à sa sixième édition, sans que l'auteur ait envoyé un seul
-exemplaire aux journaux. Certes la modestie est bonne en soi, mais il
-n'en faut pas abuser. Mlle Auvray n'a pas plus de vingt mille francs de
-dot, et elle aura vingt-deux ans en avril.
-
-Il y a quinze jours environ (c'était, je crois, le jeudi 13 décembre),
-un coupé de louage s'arrêta devant la grille de M. Auvray. Le cocher
-demanda la porte, et la porte s'ouvrit. La voiture s'avança jusqu'au
-pavillon habité par le docteur, et deux hommes entrèrent vivement dans
-son cabinet. La servante les pria de s'asseoir et d'attendre que la
-visite fût terminée. Il était dix heures du matin.
-
-L'un des deux étrangers était un homme de cinquante ans, grand,
-brun, sanguin, haut en couleur, passablement laid, et surtout mal
-tourné; les oreilles percées, les mains épaisses, les pouces énormes.
-Figurez-vous un ouvrier revêtu des habits de son patron: voilà M.
-Morlot.
-
-Son neveu, François Thomas, est un jeune homme de vingt-trois ans,
-difficile à décrire, parce qu'il ressemble à tout le monde. Il n'est ni
-grand ni petit, ni beau ni laid, ni taillé comme un hercule, ni ciselé
-comme un dandy, mais moyen en toutes choses, modeste des pieds à la
-tête, châtain de cheveux, d'esprit et même d'habit. Lorsqu'il entra
-chez M. Auvray, il semblait fort agité: il se promenait avec une sorte
-de rage, il ne tenait pas en place, il regardait vingt choses à la
-fois, et il aurait touché à tout s'il n'avait eu les mains liées.
-
-«Calme-toi, lui disait son oncle; ce que j'en fais, c'est pour ton
-bien. Tu seras heureux ici, et le docteur va te guérir.
-
---Je ne suis pas malade. Pourquoi m'avez-vous attaché?
-
---Parce que tu m'aurais jeté par la portière. Tu n'as pas ta raison,
-mon pauvre François; M. Auvray te la rendra.
-
---Je raisonne aussi bien que vous, mon oncle, et je ne sais ce que
-vous voulez dire. J'ai l'esprit sain, le jugement rassis et la mémoire
-excellente. Voulez-vous que je vous récite des vers? Faut-il expliquer
-du latin? Voici justement un Tacite dans cette bibliothèque.... Si
-vous préférez une autre expérience, je vais résoudre un problème
-d'arithmétique ou de géométrie.... Vous ne voulez pas?.. Eh bien!
-écoutez ce que nous avons fait ce matin....
-
-«Vous êtes venu à huit heures, non pas m'éveiller, puisque je ne
-dormais point, mais me tirer de mon lit. J'ai fait ma toilette
-moi-même, sans l'aide de Germain; vous m'avez prié de vous suivre chez
-le docteur Auvray, j'ai refusé; vous avez insisté, je me suis mis en
-colère. Germain vous a aidé à me lier les mains, je le chasserai ce
-soir. Je lui dois treize jours de gages, c'est-à-dire treize francs,
-puisque je l'ai pris à raison de trente francs par mois. Vous lui
-devrez une indemnité, vous êtes cause qu'il perd ses étrennes. Est-ce
-raisonner, cela? et comptez-vous encore me faire passer pour fou?...
-Ah! mon cher oncle, revenez à de meilleurs sentiments! souvenez-vous
-que ma mère était votre sœur! Que dirait-elle, ma pauvre mère, si elle
-me voyait ici?... Je ne vous en veux pas, et tout peut s'arranger à
-l'amiable. Vous avez une fille, Mlle Claire Morlot....
-
---Ah! je t'y prends! tu vois bien que tu n'as plus ta tête! J'ai une
-fille, moi? Mais je suis garçon, et très-garçon!
-
---Vous avez une fille, reprit machinalement François.
-
---Mon pauvre neveu!... Voyons, écoute-moi bien. As-tu une cousine?
-
---Une cousine? non, je n'ai pas de cousine. Oh! vous ne me trouverez
-pas en défaut. Je n'ai ni cousins ni cousines.
-
---Je suis ton oncle, n'est-il pas vrai?
-
---Oui, vous êtes mon oncle, quoique vous l'ayez oublié ce matin.
-
---Si j'avais une fille, elle serait ta cousine; or, tu n'as pas de
-cousine, donc je n'ai pas de fille.
-
---Vous avez raison... J'ai eu le bonheur de la voir cet été aux eaux
-d'Ems avec sa mère. Je l'aime; j'ai lieu de croire que je ne lui suis
-pas indifférent, et j'ai l'honneur de vous demander sa main.
-
---La main de qui?
-
---La main de Mlle votre fille.
-
---Allons! pensa l'oncle Morlot, M. Auvray sera bien habile s'il le
-guérit! Je payerai six mille francs de pension sur les revenus de mon
-neveu. Qui de trente paye six, reste vingt-quatre. Me voilà riche.
-Pauvre François!»
-
-Il s'assit et ouvrit un livre au hasard. «Mets-toi là, dit-il au
-jeune homme, je vais te lire quelque chose. Tâche d'écouter, cela te
-calmera.» Il lut:
-
-«La monomanie est l'opiniâtreté d'une idée, l'empire exclusif d'une
-passion. Son siége est dans le cœur, c'est là qu'il faut la chercher
-et la guérir. Elle a pour cause l'amour, la crainte, la vanité,
-l'ambition, les remords. Elle se trahit par les mêmes symptômes que la
-passion; tantôt par la joie, la gaieté, l'audace et le bruit; tantôt
-par la timidité, la tristesse et le silence.»
-
-Pendant cette lecture, François parut se calmer et s'assoupir: il
-faisait chaud dans le cabinet du docteur. «Bravo! pensa M. Morlot;
-voici déjà un prodige de la médecine: elle endort un homme qui n'avait
-ni faim ni sommeil.» François ne dormait pas, mais il jouait le
-sommeil dans la perfection. Il penchait la tête en mesure, et réglait
-mathématiquement le bruit monotone de sa respiration. L'oncle Morlot y
-fut pris: il poursuivit sa lecture à voix basse, puis il bâilla, puis
-il cessa de lire, puis il laissa glisser son livre, puis il ferma les
-yeux, puis il s'endormit de bonne foi, à la grande satisfaction de son
-neveu, qui le lorgnait malicieusement du coin de l'œil.
-
-François commença par remuer sa chaise; M. Morlot ne bougea pas plus
-qu'un arbre; François se promena en faisant craquer ses bottes sur le
-parquet: M. Morlot se mit à ronfler. Alors le fou s'approche du bureau,
-trouve un grattoir, le pousse dans un angle, l'appuie solidement par le
-manche et coupe la corde qui attachait ses bras. Il se délivre, rentre
-en possession de ses mains, retient un cri de joie et vient à petits
-pas vers son oncle. En deux minutes M. Morlot fut garrotté solidement,
-mais avec tant de délicatesse, que son sommeil n'en fut pas même
-troublé.
-
-François admira son ouvrage et ramassa le livre, qui avait glissé
-jusqu'à terre. C'était la dernière édition de la _Monomanie
-raisonnante_. Il l'emporta dans un coin et se mit à lire, comme un
-sage, en attendant l'arrivée du docteur.
-
-
-II
-
-Il faut pourtant que je raconte les antécédents de François et de son
-oncle. François était le fils unique d'un ancien tabletier du passage
-du Saumon, appelé M. Thomas. La tabletterie est un bon commerce;
-on y gagne cent pour cent sur presque tous les articles. Depuis la
-mort de son père, François jouissait de cette aisance qu'on appelle
-honnête, sans doute parce qu'elle nous dispense de faire des bassesses,
-peut-être aussi parce qu'elle nous permet de faire des honnêtetés à nos
-amis: il avait trente mille francs de rente.
-
-Ses goûts étaient extrêmement simples, comme je crois vous l'avoir
-dit. Il avait une préférence innée pour ce qui ne brille pas, et il
-choisissait naturellement ses gants, ses gilets et ses paletots dans
-cette série de couleurs modestes qui s'étend entre le noir et le
-marron. Il ne se souvenait pas d'avoir rêvé panache même dans sa plus
-tendre enfance, et les rubans qu'on envie le plus n'avaient jamais
-troublé son sommeil. Il ne portait pas de lorgnon, par la raison,
-disait-il, qu'il avait de bons yeux; ni d'épingle à sa cravate, parce
-que sa cravate tenait sans épingle; mais le fait est qu'il avait peur
-de se faire remarquer. Le vernis de ses bottes l'éblouissait. Il aurait
-été fort en peine si le hasard de la naissance l'eût affligé d'un nom
-remarquable. Si pour l'achever, son parrain l'eût appelé Améric ou
-Fernand, il n'aurait signé de sa vie. Heureusement ses noms étaient
-aussi modestes que s'il les eût choisis lui-même.
-
-Sa timidité l'empêcha de prendre une carrière. Après avoir franchi le
-seuil du baccalauréat, il s'adossa à cette grande porte qui conduit
-à tout, et il resta en contemplation devant les sept ou huit chemins
-qui lui étaient ouverts. Le barreau lui semblait trop bruyant, la
-médecine trop remuante, l'enseignement trop imposant, le commerce trop
-compliqué, l'administration trop assujettissante.
-
-Quant à l'armée, il n'y fallait pas songer: ce n'est pas qu'il eût peur
-de l'ennemi; mais il tremblait à l'idée de l'uniforme. Il s'en tint
-donc à son premier métier, non comme au plus facile, mais comme au plus
-obscur: il vécut de ses rentes.
-
-Comme il n'avait pas gagné son argent lui-même, il prêtait volontiers.
-En retour d'une vertu si rare, le ciel lui donna beaucoup d'amis. Il
-les aimait tous sincèrement, et faisait leurs volontés de très-bonne
-grâce. Lorsqu'il en rencontrait un sur le boulevard, c'était toujours
-lui qui se laissait prendre le bras, faisait un demi-tour sur lui-même
-et cheminait où l'on voulait le conduire. Notez qu'il n'était ni sot,
-ni borné, ni ignorant. Il savait trois ou quatre langues vivantes; il
-possédait le latin, le grec et tout ce qu'on apprend au collége; il
-avait quelques notions de commerce, d'industrie, d'agriculture et de
-littérature, et il jugeait sainement un livre nouveau, lorsque personne
-n'était là pour l'écouter.
-
-Mais c'est avec les femmes que sa faiblesse se montrait dans toute sa
-force. Il fallait toujours qu'il en aimât quelqu'une, et si le matin,
-en se frottant les yeux, il n'avait pas vu quelque lueur d'amour à
-l'horizon, il se serait levé maussade et il eût mis infailliblement ses
-bas à l'envers. Lorsqu'il assistait à un concert ou à un spectacle, il
-commençait à chercher dans la salle un visage qui lui plût, et il s'en
-éprenait jusqu'au soir. S'il avait trouvé, le spectacle était beau,
-le concert délicieux; sinon, tout le monde parlait mal ou chantait
-faux. Son cœur avait une telle horreur du vide, qu'en présence d'une
-beauté médiocre, il se battait les flancs pour la trouver parfaite.
-Vous devinerez sans moi que cette tendresse universelle n'était point
-débauche, mais innocence. Il aimait toutes les femmes sans le leur
-dire, parce qu'il n'avait jamais osé parler à aucune. C'était le plus
-candide et le plus inoffensif des roués; don Juan, si vous voulez, mais
-avant dona Julia.
-
-Lorsqu'il aimait, il rédigeait en lui-même des déclarations hardies
-qui s'arrêtaient régulièrement sur ses lèvres. Il faisait sa cour: il
-montrait le fond de son âme; il poursuivait de longs entretiens, des
-dialogues charmants dont il faisait les demandes et les réponses. Il
-trouvait des discours assez énergiques pour amollir des rochers, assez
-brûlants pour fondre la glace; mais aucune femme ne lui sut gré de ses
-aspirations muettes: il faut _vouloir_ pour être aimé. La différence
-est grande entre le désir et la volonté, le désir qui vogue mollement
-sur les nuages, la volonté qui court à pied dans les cailloux; l'un qui
-attend tout du hasard, l'autre qui ne demande rien qu'à elle-même; la
-volonté qui marche droit au but à travers les haies et les fossés, les
-ravins et les montagnes; le désir qui reste assis à sa place et crie de
-sa voix la plus douce:
-
- .... Clocher, clocher, arrive, ou je suis mort!
-
-Cependant, au mois d'août de cette année, quatre mois avant de lier
-les bras de son oncle, François avait osé aimer en face. Il avait
-rencontré aux eaux d'Ems une jeune fille presque aussi farouche que
-lui, et dont la timidité frissonnante lui avait donné du courage:
-c'était une Parisienne frêle et délicate, pâle comme un fruit mûri à
-l'ombre, transparente comme ces beaux enfants dont le sang bleu coule
-à ciel ouvert sous l'épiderme. Elle tenait compagnie à sa mère, qu'un
-mal invétéré (une laryngite chronique, si je ne me trompe) condamnait à
-prendre les eaux. Il fallait que la mère et la fille eussent vécu loin
-du monde, car elles promenaient sur la foule bruyante des baigneurs un
-long regard étonné. François leur fut présenté à l'improviste par un
-convalescent de ses amis qui se rendait en Italie par l'Allemagne. Il
-les vit assidûment pendant un mois, et il fut, pour ainsi dire, leur
-unique compagnie. Pour les âmes délicates, la foule est une grande
-solitude; plus le monde fait de bruit autour d'elles, plus elles se
-serrent dans leur coin pour se parler à l'oreille. La jeune Parisienne
-et sa mère entrèrent de plain-pied dans le cœur de François, et s'y
-trouvèrent bien. Elles y découvraient tous les jours de nouveaux
-trésors, comme les premiers navigateurs qui mirent le pied en Amérique;
-elles foulaient avec délices cette terre vierge et mystérieuse. Elles
-ne s'enquirent jamais s'il était riche ou pauvre: il leur suffisait
-de le savoir bon, et nulle trouvaille ne pouvait leur être plus
-précieuse que celle de ce cœur d'or. De son côté, François fut ravi de
-sa métamorphose. Vous a-t-on jamais raconté comment le printemps éclôt
-dans les jardins de la Russie? Hier la neige couvrait tout; aujourd'hui
-arrive un rayon de soleil qui met l'hiver en déroute. A midi les arbres
-sont en fleur, le soir ils se couvrent de feuilles, le lendemain ils
-ont presque des fruits. Ainsi fleurit et fructifia l'amour de François.
-Sa froideur et sa gêne furent emportées comme les glaçons dans une
-débâcle; l'enfant honteux et pusillanime se fit homme en quelques
-semaines. Je ne sais qui prononça d'abord le mot de _mariage_, mais
-qu'importe? il est toujours sous-entendu lorsque deux cœurs honnêtes
-parlent d'amour.
-
-François était majeur et maître de sa personne, mais celle qu'il aimait
-dépendait d'un père dont il fallait obtenir le consentement. C'est ici
-que la timidité du malheureux jeune homme reprit le dessus. Claire
-avait beau lui dire: «Écrivez hardiment; mon père est averti: vous
-recevrez son consentement par le retour du courrier.» Il fit et refit
-sa lettre plus de cent fois, sans se décider à l'envoyer. Cependant
-la tâche était facile, et l'esprit le plus vulgaire s'en fût tiré
-glorieusement. François connaissait le nom, la position, la fortune
-et jusqu'à l'humeur de son futur beau-père. On l'avait initié à tous
-les secrets de la famille; il était presque de la maison. Que lui
-restait-il à faire? A indiquer en quelques mots ce qu'il était et ce
-qu'il avait; la réponse n'était pas douteuse. Il hésita si longtemps,
-qu'au bout d'un mois Claire et sa mère furent réduites à douter de
-lui. Je crois qu'elles auraient encore pris quinze jours de patience,
-mais la sagesse paternelle ne le leur permit pas. Si Claire aimait, si
-son amant ne se décidait pas à déclarer officiellement ses intentions,
-il fallait, sans perdre de temps, mettre la jeune fille en lieu sûr,
-à Paris. Peut-être alors M. François Thomas prendrait-il le parti de
-venir la demander en mariage: il savait où la trouver.
-
-Un matin que François allait prendre ces dames pour la promenade,
-le maître d'hôtel lui annonça qu'elles étaient parties pour Paris.
-Leur appartement était déjà occupé par une famille anglaise. Un si
-rude coup, tombant à l'improviste sur une tête si faible, égara sa
-raison. Il sortit comme un fou, et se mit à chercher Claire dans tous
-les endroits où il avait l'habitude de la conduire. Il rentra chez
-lui avec une violente migraine qu'il soigna Dieu sait comment! Il se
-fit saigner, il prit des bains d'eau bouillante, il s'appliqua des
-sinapismes féroces; il vengeait sur son corps les souffrances de son
-âme. Lorsqu'il se crut guéri, il repartit pour la France, bien décidé à
-demander la main de Claire avant même de changer d'habit. Il court à
-Paris, saute hors du wagon, oublie ses bagages, monte dans un fiacre,
-et crie au cocher:
-
-«Chez _Elle_, et au galop!
-
---Où cela, bourgeois?
-
---Chez monsieur..., rue.... Je ne sais plus!»
-
-Il avait oublié le nom et l'adresse de celle qu'il aimait. «Allons chez
-moi, pensa-t-il; je retrouverai....» Il tendit sa carte au cocher qui
-le conduisit chez lui.
-
-Son concierge était un vieillard sans enfants, appelé Emmanuel. En
-arrivant devant lui, François le salua profondément et lui dit:
-
-«Monsieur, vous avez une fille, Mlle Claire Emmanuel. Je voulais vous
-écrire pour vous demander sa main; mais j'ai pensé qu'il serait plus
-convenable de faire cette démarche en personne.»
-
-On reconnut qu'il était fou, et l'on courut chercher son oncle Morlot
-au faubourg Saint-Antoine.
-
-L'oncle Morlot était le plus honnête homme de la rue de Charonne, qui
-est une des plus longues de Paris. Il fabriquait des meubles anciens
-avec un talent ordinaire et une conscience extraordinaire. Ce n'est
-pas lui qui aurait donné du poirier noirci pour de l'ébène, ou livré
-un bahut de sa fabrique pour un meuble du moyen âge! Et cependant il
-possédait, tout comme un autre, l'art de fendiller le bois neuf et de
-simuler des piqûres de vers, dont les vers étaient innocents. Mais il
-avait pour principe et pour loi de ne faire tort à personne. Par une
-modération presque absurde dans les industries de luxe, il limitait
-ses bénéfices à cinq pour cent en sus des frais généraux de sa maison:
-aussi avait-il gagné plus d'estime que d'argent. Lorsqu'il écrivait une
-facture, il recommençait l'addition jusqu'à trois fois, tant il avait
-peur de se tromper à son profit.
-
-Après trente ans de ce commerce, il était à peu près aussi riche qu'en
-sortant d'apprentissage: il avait gagné sa vie comme le plus humble de
-ses ouvriers, et il se demandait avec un peu de jalousie comment M.
-Thomas s'y était pris pour amasser des rentes. Si son beau-frère le
-regardait d'un peu haut, avec la vanité des parvenus, il le regardait
-de bien plus haut encore, avec l'orgueil d'un homme qui n'a pas voulu
-parvenir. Il se drapait superbement dans sa médiocrité, et disait
-avec une morgue plébéienne: «Au moins, je suis sûr de n'avoir rien à
-personne.»
-
-L'homme est un étrange animal: je ne suis pas le premier qui l'ait dit.
-Cet excellent M. Morlot, dont l'honnêteté méticuleuse amusait tout
-le faubourg, sentit au fond du cœur comme un chatouillement agréable
-lorsqu'on vint lui annoncer la maladie de son neveu. Il entendit une
-petite voix insinuante qui lui disait tout bas: «Si François est fou,
-tu deviens son tuteur.» La probité se hâta de répondre: «Nous n'en
-serons pas plus riches.--Comment! reprit la voix: mais la pension d'un
-aliéné n'a jamais coûté trente mille francs par an. D'ailleurs nous
-prendrons de la peine; nous négligerons nos affaires; nous méritons
-une compensation; nous ne faisons tort à personne.--Mais, répliqua le
-désintéressement, on se doit gratis à sa famille.--Vraiment! murmurait
-la voix. Alors, pourquoi notre famille n'a-t-elle jamais rien fait pour
-nous? nous avons eu des moments de gêne, des échéances difficiles: ni
-le neveu François, ni feu son père n'ont jamais songé à nous.--Bah!
-s'écria la bonté d'âme, cela ne sera rien; c'est une fausse alerte,
-François guérira en deux jours.--Peut-être aussi, poursuivit la voix
-obstinée, la maladie tuera son malade, et nous hériterons sans faire
-tort à personne. Nous avons travaillé trente ans pour le souverain
-qui règne à Potsdam; qui sait si un coup de marteau sur la tête d'un
-étourdi ne fera pas notre fortune?»
-
-Le bonhomme se boucha l'oreille; mais cette oreille était si large, si
-ample, si noblement évasée en forme de conque marine, que la petite
-voix subtile et persévérante s'y glissait toujours malgré lui. La
-maison de la rue de Charonne fut confiée aux soins du contre-maître;
-l'oncle prit ses quartiers d'hiver dans le bel appartement de son
-neveu. Il dormit dans un bon lit, et s'en trouva bien. Il s'assit à
-une table excellente, et les crampes d'estomac dont il se plaignait
-depuis nombre d'années furent guéries par enchantement. Il fut servi,
-coiffé, rasé par Germain, et il en prit l'habitude. Peu à peu il se
-consola de voir son neveu malade; il se fit à l'idée que François ne
-guérirait peut-être jamais. Tout au plus s'il se répétait de temps en
-temps, par acquit de conscience: «Je ne fais tort à personne!»
-
-Au bout de trois mois, il s'ennuya d'avoir un fou au logis, car il
-croyait être chez lui. Le perpétuel radotage de François et sa manie
-de demander Claire en mariage lui parurent un fléau intolérable: il
-résolut de faire maison nette et d'enfermer le malade chez M. Auvray.
-«Après tout, se disait-il, mon neveu sera mieux soigné et je serai plus
-tranquille. La science a reconnu qu'il était bon de dépayser les fous
-pour les distraire: je fais mon devoir.»
-
-C'est dans ces pensées qu'il s'était endormi, lorsque François s'avisa
-de lui lier les mains: quel réveil!
-
-
-III
-
-Le docteur entra en s'excusant. François se leva, remit son livre sur
-le bureau, et exposa l'affaire avec une grande volubilité, en se
-promenant à grands pas.
-
-«Monsieur, dit-il, c'est mon oncle maternel que je viens confier à vos
-soins. Vous voyez un homme de quarante-cinq à cinquante ans, endurci
-au travail manuel et aux privations d'une vie laborieuse; du reste,
-né de parents sains, dans une famille où l'on n'a jamais vu un cas
-d'aliénation mentale. Vous n'aurez donc pas à lutter contre une maladie
-héréditaire. Son mal est une des monomanies les plus curieuses que vous
-ayez eu l'occasion d'observer: il passe avec une incroyable rapidité de
-l'extrême gaieté à l'extrême tristesse, c'est un mélange singulier de
-monomanie proprement dite et de mélancolie.
-
---Il n'a pas complétement perdu la raison?
-
---Non, monsieur, il n'est pas en démence; il ne déraisonne que sur un
-point; et il appartient bien à votre spécialité.
-
---Quel est le caractère de sa maladie?
-
---Hélas! monsieur, le caractère de notre siècle, la cupidité! Le pauvre
-malade est bien de son temps. Après avoir travaillé depuis l'enfance,
-il se trouve sans fortune. Mon père, parti du même point que lui, m'a
-laissé un bien assez considérable. Le cher oncle a commencé par être
-jaloux; puis il a songé qu'étant mon seul parent, il deviendrait mon
-héritier en cas de mort, et mon tuteur en cas de folie, et comme un
-esprit faible croit aisément ce qu'il désire, le malheureux s'est
-persuadé que j'avais perdu la tête. Il l'a dit à tout le monde, il vous
-le dira à vous-même. Dans la voiture, quoiqu'il eût les mains liées, il
-croyait que c'était lui qui m'amenait chez vous.
-
---A quelle époque remonte le premier accès?
-
---A trois mois environ. Il est descendu chez mon concierge et lui a dit
-d'un air effaré: «Monsieur Emmanuel, vous avez une fille.... laissez-la
-dans votre loge et venez m'aider à lier mon neveu.»
-
---Juge-t-il bien de son état? sait-il qu'il est malade?
-
---Non, monsieur, et je crois que c'est bon signe. Je vous dirai, de
-plus, qu'il y a des dérangements notables dans les fonctions de la vie
-de nutrition. Il a perdu complétement l'appétit, et il est sujet à de
-longues insomnies.
-
---Tant mieux! un aliéné qui dort et qui mange régulièrement est à peu
-près incurable. Permettez-moi de le réveiller.»
-
-M. Auvray secoua doucement l'épaule du dormeur, qui se dressa en pieds.
-Son premier mouvement fut de se frotter les yeux. Lorsqu'il vit ses
-mains liées, il devina ce qui s'était passé durant son sommeil, et il
-partit d'un grand éclat de rire. «La bonne plaisanterie!» dit-il.
-
-François tira le docteur à part.
-
-«Vous voyez! Eh bien, dans cinq minutes, il sera furieux.
-
---Laissez-moi faire. Je sais comment il faut les prendre.» Il sourit au
-malade comme à un enfant qu'on veut amuser. «Mon ami, lui dit-il, vous
-vous éveillez de bonne heure; avez-vous fait de bons rêves?
-
---Moi! je n'ai pas rêvé. Je ris de me voir lié comme un fagot. On
-dirait que c'est moi qui suis le fou.
-
---Là! dit François.
-
---Ayez la bonté de me débarrasser, docteur; je m'expliquerai mieux
-quand je serai à mon aise.
-
---Mon enfant, je vais vous délier; mais vous promettez d'être bien sage?
-
---Ah çà, monsieur, est-ce qu'en bonne foi vous me prenez pour un fou?
-
---Non, mon ami, mais vous êtes malade. Nous vous soignerons, nous vous
-guérirons. Tenez! vos mains sont libres, n'en abusez pas.
-
---Que diable voulez-vous que j'en fasse? Je vous amenais mon neveu....
-
---Bien! dit M. Auvray; nous parlerons de cela tout à l'heure. Je vous
-ai trouvé endormi; vous arrive-t-il souvent de dormir le jour?
-
---Jamais! c'est ce bête de livre....
-
---Oh! oh! fit l'auteur, le cas est grave. Ainsi vous croyez que votre
-neveu est fou?
-
---A lier, monsieur; et la preuve, c'est que j'ai dû lui attacher les
-mains avec cette corde.
-
---Mais c'est vous qui aviez les mains attachées. Vous ne vous souvenez
-pas que je viens de vous délivrer?
-
---C'était moi, c'était lui. Laissez-moi donc vous expliquer toute
-l'affaire!
-
---Chut! mon ami, vous vous exaltez, vous êtes très-rouge: je ne
-veux pas que vous vous fatiguiez. Contentez-vous de répondre à mes
-questions. Vous dites que votre neveu est malade?
-
---Fou! fou! fou!
-
---Et vous êtes content de le voir fou?
-
---Moi?
-
---Répondez-moi franchement. Vous ne voulez point qu'il guérisse,
-n'est-ce pas?
-
---Pourquoi?
-
---Pour que sa fortune reste entre vos mains. Vous voulez être riche?
-Il vous fâche d'avoir travaillé si longtemps sans faire fortune? Vous
-pensez que votre tour est venu?»
-
-M. Morlot ne répondait pas. Il avait les yeux fichés en terre. Il
-se demandait s'il ne faisait pas un mauvais rêve, et il cherchait à
-démêler ce qu'il y avait de réel dans cette histoire de mains liées,
-cet interrogatoire, et les questions de cet inconnu qui lisait à livre
-ouvert dans sa conscience.
-
-«Entend-il des voix?» demanda M. Auvray.
-
-Le pauvre oncle sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il se
-souvint de cette voix acharnée qui lui parlait à l'oreille, et il
-répondit machinalement: «Quelquefois.»
-
---Ah! il est halluciné.
-
---Mais non! je ne suis pas malade! Laissez-moi sortir! Je perdrais la
-tête ici. Demandez à tous mes amis, ils vous diront que j'ai tout mon
-bon sens. Tâtez-moi le pouls, vous verrez que je n'ai pas la fièvre.
-
---Pauvre oncle! dit François. Il ne sait pas que la folie est un délire
-sans fièvre.
-
---Monsieur, ajouta le docteur, si nous pouvions donner la fièvre à nos
-malades, nous les guéririons tous.
-
-M. Morlot se jeta sur son fauteuil. Son neveu continuait à arpenter le
-cabinet du docteur.
-
-«Monsieur, dit François, je suis profondément affligé du malheur de
-mon oncle, mais c'est une grande consolation pour moi de pouvoir le
-confier à un homme tel que vous. J'ai lu votre admirable livre de _la
-Monomanie raisonnante_: c'est ce qu'on a écrit de plus remarquable en
-ce genre depuis le _Traité des maladies mentales_ du grand Esquirol.
-Je sais, du reste, que vous êtes un père pour vos malades, je ne vous
-ferai donc pas l'injure de vous recommander M. Morlot. Quant au prix
-de sa pension, je m'en rapporte absolument à vous.» Il tira de son
-portefeuille un billet de mille francs qu'il posa lestement sur la
-cheminée. «J'aurai l'honneur de me présenter ici dans le courant de la
-semaine prochaine. A quel moment est-il permis de visiter les malades?
-
---De midi à deux heures. Quant à moi, je suis toujours à la maison.
-Adieu, monsieur.
-
---Arrêtez-le, cria l'oncle Morlot, ne le laissez pas partir! C'est lui
-qui est fou; je vais vous expliquer sa folie.
-
---Du calme, mon cher oncle! dit François en se retirant. Je vous laisse
-aux mains de M. Auvray; il aura bien soin de vous.»
-
-M. Morlot voulut courir après son neveu, le docteur le retint:
-
-«Quelle fatalité! criait le pauvre oncle; il ne dira pas une sottise!
-S'il pouvait seulement déraisonner un peu, vous verriez bien que ce
-n'est pas moi qui suis fou.»
-
-François tenait déjà le bouton de la porte. Il revint sur ses pas comme
-s'il avait oublié quelque chose, marcha droit au docteur et lui dit:
-
-«Monsieur, la maladie de mon oncle n'est pas le seul motif qui m'amène.
-
---Ah! ah!» murmura M. Morlot, qui vit luire un rayon d'espérance.
-
-Le jeune homme poursuivit:
-
-«Vous avez une fille.
-
---Enfin! cria le pauvre oncle. Vous êtes témoin qu'il a dit: «Vous avez
-une fille!»
-
-Le docteur répondit à François: «Oui, monsieur. Expliquez-moi....
-
---Vous avez une fille, Mlle Claire Auvray.
-
---L'y voilà! l'y voilà! Je vous l'avais bien dit.
-
---Oui, monsieur, dit le docteur.
-
---Elle était, il y a trois mois, aux eaux d'Ems avec sa mère.
-
---Bravo! bravo! hurla M. Morlot.
-
---Oui, monsieur,» répondit M. Auvray.
-
-M. Morlot courut au docteur et lui dit: «Vous n'êtes pas le médecin;
-vous êtes un pensionnaire de la maison!
-
---Mon ami, répondit le docteur, si vous n'êtes pas sage, nous vous
-donnerons une douche.»
-
-M. Morlot recula d'épouvante. Son neveu poursuivit:
-
-«Monsieur, j'aime mademoiselle votre fille, j'ai quelque espoir d'en
-être aimé, et pourvu que ses sentiments n'aient pas changé depuis le
-mois de septembre, j'ai l'honneur de vous demander sa main.»
-
-Le docteur répondit: «C'est donc à monsieur François Thomas que j'ai
-l'honneur de parler?
-
---A lui-même, monsieur, et j'aurais dû commencer par vous apprendre mon
-nom.
-
---Monsieur, permettez-moi de vous dire que vous vous êtes bien fait
-attendre.»
-
-A ce moment, l'attention du docteur fut attirée par M. Morlot, qui se
-frottait les mains avec une sorte de rage.
-
-«Qu'avez-vous, mon ami? lui demanda-t-il de sa voix douce et paternelle.
-
---Rien, rien; je me frotte les mains.
-
---Et pourquoi?
-
---J'ai quelque chose qui me gêne.
-
---Montrez: je ne vois rien.
-
---Vous ne voyez pas? là, là, entre les doigts. Je le vois bien, moi!
-
---Que voyez-vous?
-
---L'argent de mon neveu. Otez-le, docteur! Je suis un honnête homme; je
-ne veux rien à personne.»
-
-Tandis que le médecin écoutait attentivement les premières divagations
-de M. Morlot, une étrange révolution s'opérait dans la personne de
-François. Il pâlissait, il avait froid, ses dents claquaient avec
-violence. M. Auvray se retourna vers lui pour lui demander ce qu'il
-éprouvait.
-
-«Rien, répondit-il; elle vient, je l'entends; c'est la joie.... mais
-j'en suis accablé. Le bonheur tombe sur moi comme de la neige. L'hiver
-sera rigoureux pour les amants. Docteur, regardez donc ce que j'ai dans
-la tête.»
-
-M. Morlot courut à lui en criant:
-
-«Assez! ne déraisonne plus! Je ne veux plus que tu sois fou. On dirait
-que c'est moi qui t'ai volé ta raison. Je suis honnête. Docteur, voyez
-mes mains; fouillez dans mes poches; envoyez chez moi, rue de Charonne,
-au faubourg Saint-Antoine; ouvrez tous les tiroirs; vous verrez que je
-n'ai rien à personne!»
-
-Le docteur était fort embarrassé entre ses deux malades, lorsqu'une
-porte s'ouvrit, et Claire vint annoncer à son père que le déjeuner
-était sur la table.
-
-François se leva comme par ressort; mais sa volonté seule courut
-au-devant de Mlle Auvray. Son corps retomba lourdement sur le fauteuil.
-A peine s'il put balbutier quelques mots.
-
-«Claire! c'est moi. Je vous aime. Voulez-vous?...»
-
-Il passa la main sur son front. Sa face pâle se colora d'un rouge vif.
-Les tempes battaient avec force; il sentait au-dessus des sourcils une
-compression violente. Claire, aussi morte que vive, s'empara de ses
-deux mains: il avait la peau sèche et le pouls si dur que la pauvre
-fille en fut épouvantée. Ce n'est pas ainsi qu'elle espérait le
-revoir. En quelques minutes, une teinte orangée se répandit autour des
-ailes du nez; les nausées vinrent ensuite, et M. Auvray reconnut tous
-les symptômes d'une fièvre bilieuse. «Quel malheur, dit-il, que cette
-fièvre ne soit pas échue à son oncle; elle l'aurait guéri!»
-
-Il sonna; la servante accourut; puis Mme Auvray, que François reconnut
-à peine, tant il était accablé. Il fallut coucher le malade, et sans
-retard. Claire offrit sa chambre et son lit. C'était un charmant petit
-lit de pensionnaire avec des rideaux blancs; une chambre mignonne et
-chastement coquette, tendue de percale rose, et fleurie de grandes
-bruyères dans des vases de porcelaine bleuâtre. On voyait sur la
-cheminée une grande coupe d'onyx: c'était le seul présent que Claire
-eût reçu de son amant. Si vous prenez la fièvre, ami lecteur, je vous
-souhaite une pareille infirmerie.
-
-Pendant qu'on donnait les premiers soins à François, son oncle exaspéré
-s'agitait dans la chambre, arrêtant le docteur, embrassant le malade,
-saisissant la main de Mme Auvray, et criant à tue-tête: «Sauvez-le
-vite, vite! je ne veux pas qu'il meure; je mettrai opposition à sa
-mort, c'est mon droit: je suis son oncle et son tuteur! Si vous ne le
-guérissez pas, on dira que c'est moi qui l'ai tué. Vous êtes témoins
-que je ne demande pas sa succession. Je donne tous ses biens aux
-pauvres. Un verre d'eau, s'il vous plaît, pour laver mes mains!»
-
-On le transféra dans la maison de santé. Là, il s'agita tellement,
-qu'il fallut lui mettre une veste de forte toile qui se lace par
-derrière et dont les manches sont cousues à l'extrémité: c'est ce qu'on
-appelle la camisole de force. Les infirmiers prirent soin de lui.
-
-Mme Auvray et sa fille soignèrent François avec amour, quoique les
-détails du traitement ne fussent pas toujours agréables; mais le sexe
-le plus délicat se complaît dans l'héroïsme. Vous me direz que ces deux
-femmes voyaient dans leur malade un gendre et un mari, mais je crois
-que s'il eût été un étranger il n'y aurait presque rien perdu. Saint
-Vincent de Paul n'a inventé qu'un uniforme, car il y a dans la femme de
-tout rang et de tout âge l'étoffe d'une sœur de charité.
-
-Assises nuit et jour dans cette chambre pleine de fièvre, la mère et la
-fille employaient leurs moments de repos à deviser ensemble de leurs
-souvenirs et de leurs espérances. Elles ne s'expliquaient ni le long
-silence de François, ni son brusque retour, ni l'occasion qui l'avait
-conduit à l'avenue Montaigne. S'il aimait Claire, pourquoi s'être fait
-attendre pendant trois mois? Avait-il donc besoin, pour s'introduire
-chez M. Auvray, de la maladie de son oncle? S'il avait oublié son
-amour, pourquoi n'avait-il pas conduit son oncle chez un autre médecin?
-On en trouve assez dans Paris. Peut-être avait-il cru sa passion
-guérie, jusqu'au moment où la présence de Claire l'avait détrompé? Mais
-non, puisque, avant de la revoir, il l'avait demandée en mariage.
-
-A toutes ces questions, ce fut François qui répondit dans son délire.
-Claire, penchée sur ses lèvres, recueillait avidement ses moindres
-paroles; elle les commentait avec sa mère et le docteur, qui ne tarda
-pas à entrevoir la vérité. Pour un homme exercé à démêler les idées les
-plus confuses et à lire dans l'âme des fous comme dans un livre à demi
-effacé, les rêvasseries d'un fiévreux sont un langage intelligible, et
-le délire le plus confus n'est pas sans lumières. On sut bientôt qu'il
-avait perdu la raison et dans quelles circonstances; on s'expliqua même
-comme il avait causé innocemment la maladie de son oncle.
-
-Alors commença pour Mlle Auvray une nouvelle série de craintes.
-François avait été fou. La crise terrible qu'elle avait provoquée sans
-le savoir guérirait-elle le malade? Le docteur assurait que la fièvre a
-le privilége de juger, c'est-à-dire de terminer la folie: cependant il
-n'y a pas de règle sans exception, en médecine surtout. Supposé qu'il
-guérît, n'aurait-on pas à craindre les rechutes? M. Auvray voudrait-il
-donner sa fille à un de ses malades?
-
-«Pour moi, disait Claire en souriant tristement, je n'ai peur de rien:
-je me risquerais. Je suis la cause de tous ses maux; ne dois-je pas
-le consoler? Après tout, sa folie se réduisait à demander ma main: il
-n'aura plus rien à demander le jour où je serai sa femme; nous n'aurons
-donc rien à craindre. Le pauvre enfant n'était malade que par un excès
-d'amour; guéris-le bien, cher père, mais pas trop. Qu'il reste assez
-fou pour m'aimer comme je l'aime!
-
---Nous verrons, répondit M. Auvray. Attends que la fièvre soit
-passée. S'il est honteux d'avoir été malade, si je le vois triste
-ou mélancolique après la guérison, je ne réponds de rien. Si, au
-contraire, il se souvient de sa maladie sans honte et sans regrets,
-s'il en parle avec résignation, s'il revoit sans répugnance les
-personnes qui l'ont soigné, je me moque des rechutes!
-
---Eh! mon père, pourquoi serait-il honteux d'avoir aimé jusqu'à
-l'excès? C'est une noble et généreuse folie, qui n'entrera jamais dans
-les petites âmes. Et comment aurait-il de la répugnance à revoir ceux
-qui l'ont soigné?... C'est nous!
-
-Après six jours de délire, une sueur abondante emporta la fièvre, et
-le malade entra en convalescence. Lorsqu'il se vit dans une chambre
-inconnue, entre Mme et Mlle Auvray, sa première idée fut qu'il était
-encore à l'hôtel des Quatre-Saisons, dans la grande rue d'Ems. Sa
-faiblesse, sa maigreur et la présence du médecin le ramenèrent à
-d'autres pensées: il se souvint, mais vaguement. Le docteur lui vint
-en aide. Il lui versa la vérité avec prudence, comme on mesure les
-aliments à un corps affaibli par la diète. François commença par
-écouter son histoire comme un roman où il ne jouait aucun rôle; il
-était un autre homme, un homme tout neuf, et il sortait de la fièvre
-comme d'un tombeau. Peu à peu les lacunes de sa mémoire se comblèrent.
-Son cerveau était plein de cases vides qui se remplirent une à une,
-sans secousse. Bientôt il fut maître de son esprit; il rentra en
-possession du passé. Cette cure fut œuvre de science et surtout de
-patience. C'est là qu'on admira les ménagements paternels de M. Auvray.
-L'excellent homme avait le génie de la douceur. Le 25 décembre,
-François, assis sur son lit, lesté d'un bouillon de poulet et de la
-moitié d'un jaune d'œuf, raconta sans interruption, sans trouble et
-sans divagation, sans honte, sans regrets, et sans autre émotion qu'une
-joie tranquille, l'histoire des trois mois qui venaient de s'écouler.
-Claire et Mme Auvray pleuraient en l'écoutant. Le docteur avait l'air
-de prendre des notes ou d'écrire sous la dictée, mais il tombait autre
-chose que de l'encre sur son papier.
-
-Quand le récit fut achevé, le convalescent ajouta en forme de
-conclusion:
-
-«Aujourd'hui, 25 décembre, à trois heures de relevée, j'ai dit à mon
-excellent docteur, à mon bien-aimé père, M. Auvray, dont je n'oublierai
-plus ni la rue, ni le numéro: «Monsieur, vous avez une fille, Mlle
-Claire Auvray; je l'ai vue cet été aux eaux d'Ems, avec sa mère; je
-l'aime; elle m'a bien assez prouvé qu'elle m'aimait, et, si vous ne
-craignez pas que je retombe malade, j'ai l'honneur de vous demander sa
-main.»
-
-Le docteur ne fit qu'un petit signe de tête, mais Claire passa ses bras
-autour du cou du malade et le baisa sur le front. Je ne désire pas une
-autre réponse lorsque je ferai pareille demande.
-
-Le même jour, M. Morlot, plus calme et délivré de la camisole, se leva
-à huit heures du matin. En sortant du lit, il prit ses pantoufles,
-les tourna, les retourna, les sonda soigneusement, et les passa à
-l'infirmier en le suppliant de voir si elles ne contenaient pas trente
-mille livres de rente. C'est alors seulement qu'il consentit à se
-chausser. Il se peigna pendant une bonne demi-heure en répétant: «Je
-ne veux pas qu'on dise que la fortune de mon neveu est passée sur ma
-tête.» Il secoua chacun de ses vêtements par la fenêtre, après les
-avoir fouillés jusque dans leurs derniers replis. Habillé, il demanda
-un crayon et écrivit sur les murs de sa chambre:
-
- BIEN D'AUTRUI NE DÉSIRERAS.
-
-Puis il commença à se frotter les mains avec une incroyable vivacité,
-pour se convaincre que la fortune de François n'y était pas attachée.
-Il se gratta les doigts avec son crayon, en les comptant depuis le
-premier jusqu'au dixième, tant il avait peur d'en oublier un. M.
-Auvray lui fit sa visite quotidienne: il se crut en présence d'un
-juge d'instruction, et demanda instamment à être fouillé. Le docteur
-se fit reconnaître et lui apprit que François était guéri. Le pauvre
-homme demanda si l'argent était retrouvé. «Puisque mon neveu va sortir
-d'ici, disait-il, il lui faut son argent: où est-il? Je ne l'ai pas. A
-moins qu'il ne soit dans mon lit!» Et il culbuta son lit si lestement
-qu'on n'eut pas le temps de l'en empêcher. Le docteur sortit en lui
-serrant la main; il frotta cette main avec un soin scrupuleux. On lui
-apporta son déjeuner; il commença par explorer sa serviette, son verre,
-son couteau, son assiette, en répétant qu'il ne voulait pas manger la
-fortune de son neveu. Le repas fini, il se lava les mains à grande
-eau. «La fourchette est en argent, disait-il; s'il m'était resté de
-l'argent après les mains!»
-
-M. Auvray ne désespère pas de le sauver, mais il faudra du temps. C'est
-surtout en été et en automne que les médecins guérissent la folie.
-
-
-
-
-TERRAINS A VENDRE.
-
-
-I
-
-Henri Tourneur, qui vient d'obtenir une première médaille à
-l'Exposition universelle, n'est pas un peintre de génie, mais il ne
-fait que d'excellents tableaux. Il dessine presque aussi bien que M.
-Ingres, et sa couleur est presque aussi riche que celle de M. Diaz.
-Sa peinture est à la mode depuis quatre ou cinq ans, et elle n'a rien
-à redouter des caprices de la mode. Il la vend à des prix anglais,
-c'est-à-dire exorbitants. _Les Dames de la cour visitant l'atelier de
-Jean Goujon_ ont été payées dix-huit mille francs pour un musée de
-Paris. Un banquier de Rouen a donné six mille francs du _Baiser d'Alain
-Chartier_, petite toile de 4, fausse mesure; et _Mlle Doze écoutant les
-confidences de Mlle Mars_ vient d'être achetée onze mille francs par un
-riche amateur belge. Il a plus de commandes qu'il n'en peut exécuter en
-deux ans, et je ne vois pas ce qui l'empêcherait de gagner quarante
-mille francs par année.
-
-Ses premiers succès datent de l'Exposition de 1850. Jusque-là il avait
-gagné obscurément sa vie. M. Tourneur père, commissionnaire en vins,
-retiré des affaires avec dix mille francs de rente, n'avait ni aidé ni
-contrarié la vocation de son fils; il l'avait livré à lui-même, sans
-argent, avec ces paroles encourageantes: «Si tu as du talent, tu te
-tireras d'affaire; si tu n'en as point, tu renonceras à la peinture, et
-je te placerai dans le commerce.» De vingt à trente ans, Henri dessina
-des bois pour les éditions à bon marché, il peignit des éventails, des
-boîtes de confiseur, des porcelaines et même des devants de cheminée.
-_L'enfant au pot-au-feu_, qui se vend encore en province, est un de ses
-péchés de jeunesse. Ces dix années de gêne lui furent profitables: il
-y apprit l'économie. Le jour où il vit son pain assuré pour dix-huit
-mois, il tourna le dos à l'industrie et se mit à la peinture.
-
-Son atelier est le plus grand de l'avenue Frochot et un des plus beaux
-de Paris. C'est un musée où l'on voit un peu de tout, excepté des
-tableaux. La raison en est fort simple. Lorsque Tourneur veut peindre
-une jeune dame du temps de Louis XIII cachetant un billet doux, il
-commence par courir les marchands de curiosités: il achète, soit une
-tapisserie du temps, soit une tenture de cuir gaufré pour remplir le
-fond du tableau. Il choisit un beau meuble ancien, qu'il fait porter
-chez lui. Il déterre au fond d'une boutique un petit bureau richement
-incrusté, il le paye et l'emporte sous son bras. Il se procure,
-n'importe à quel prix, les vieilles soieries et les guipures deux
-fois centenaires dont il composera le costume; il guette aux ventes
-publiques l'écritoire de Marion Delorme et le cachet de Ninon de
-Lenclos. Tel est son amour de l'exactitude. Il habille son mannequin
-avec un soin scrupuleux, il fait venir un beau modèle pour la tête
-et pour les mains, et il peint tout d'après nature. Il ne fait qu'un
-tableau à la fois, l'achève sans interruption et le livre aussitôt
-verni. On ne voit chez lui ni esquisses, ni pochades, ni croquis, ni
-ce pêle-mêle d'études interrompues, d'imaginations ébauchées et de
-tableaux invendus qu'on aime à rencontrer dans un atelier. On n'y
-trouve qu'une toile en voie d'exécution et déjà placée dans le cadre.
-Mais les murs sont couverts de tentures splendides et hérissés d'armes
-magnifiques dont plus d'une a coûté mille francs. Les vieux meubles et
-les étagères supportent une multitude de porcelaines, de faïences, de
-grès, d'émaux précieux, de bronzes rares, et de bijoux artistiques. Sa
-maison est comme une succursale du musée de Cluny.
-
-Quant à lui, ceux qui n'ont pas vu son portrait gravé par Calamatta
-ne le reconnaîtront jamais dans la rue. Il ressemble beaucoup moins à
-un artiste qu'à un jeune négociant anglais. Sa figure est régulière,
-un peu froide; sa peau très-blanche, ses cheveux châtain clair. Il
-se coiffe à l'anglaise, sur les tempes, et ne porte que les favoris.
-Il est petit, mais bien pris dans sa petite taille. Je connais peu
-d'hommes qui s'habillent mieux que lui; il a les draps les plus beaux
-et les habits les mieux coupés. Jamais de couleurs claires, jamais de
-formes excentriques, et point de bijoux hormis sa montre, qui est de
-Breguet. S'il porte une canne, c'est un jonc de cent francs, avec une
-petite pomme d'écaille noire qui vaut cent sous. Je l'ai rencontré
-bien des fois, dans le temps où il était son propre valet de chambre,
-et je ne me souviens pas d'avoir vu sur lui un grain de poussière.
-Il s'est couché souvent sans dîner, mais il n'est jamais sorti sans
-gants frais. Lorsqu'il prenait ses repas dans une laiterie de la rue
-Pigalle, il commandait ses chapeaux rue Richelieu, et ses chaussures
-chez le bon faiseur. Dans l'atelier, il s'habille de blanc, soit en
-laine, soit en coutil, suivant la saison, et ne se tache jamais; il
-est propre et soigné comme sa peinture. Depuis un an il s'est donné le
-luxe d'un noir. C'est un jeune nubien de dix-huit ans, oublié à Paris
-par un Anglais qui revenait d'Égypte. Il n'était pas baptisé: Tourneur
-lui a donné le nom de Boule-de-Neige. Il lui a enseigné tous les arts
-libéraux qui sont à la portée des races noires: frotter le parquet,
-épousseter les meubles, brosser les habits, vernir la chaussure, et
-porter les lettres à leur adresse. Grâce aux soins qu'il a pris, il
-est, pour dix francs par mois, l'homme le mieux servi de tout Paris.
-
-On prétend qu'il a déjà fait de notables économies; mais moi qui
-le connais, je puis vous assurer qu'il n'en est rien. Les artistes
-exagèrent tout, et particulièrement les économies des autres artistes.
-Tourneur a trop dépensé en achats de toute sorte pour qu'il lui soit
-resté beaucoup d'argent liquide. Notez, de plus, que Boule-de-Neige
-dévore trois kilogrammes de pain par jour, et vous comprendrez pourquoi
-la fortune de son maître se réduit à cinquante mille francs, placés en
-rentes sur l'État.
-
-Si modeste que le chiffre paraisse, il prouve à tout homme de sens
-que M. Henri Tourneur est un artiste de bonne vie. Il ne court ni les
-bals ni les théâtres, et ne va qu'à la Comédie-Française, où il a ses
-entrées. Sa conduite est aussi régulière que peut l'être celle d'un
-homme de trente-cinq ans. Cependant je ne voudrais point jurer qu'il
-soit indifférent à la beauté de Mellina Barni. Lorsqu'elle rompit son
-engagement avec le directeur de la Scala pour venir chanter à Paris,
-il la décida à retarder ses débuts, qui se font encore attendre. On le
-voit souvent chez elle, et même, ce qui est plus grave, on la rencontre
-quelquefois chez lui. Mais ce ne sont pas mes affaires.
-
-Le 15 mai de cette année, une heure après l'ouverture de l'Exposition
-des beaux-arts, Henri Tourneur était en contemplation devant lui-même,
-et souriait à son tableau d'_Alain Chartier_, lorsqu'il reçut dans
-l'épaule une de ces tapes familières qui ébranleraient l'équilibre d'un
-bœuf. Il se retourna, comme si on l'avait touché sur un ressort; mais
-sa colère ne tint pas devant le gros sourire rougeaud de M. de Chingru:
-il se mit à rire.
-
-«Bonjour, Van Ostade, Miéris, Terburg, Gérard Dow!» s'écria M.
-de Chingru, si haut que cinq ou six personnes profitèrent de son
-discours. «J'ai vu tes trois tableaux, ils n'ont rien perdu, ils sont
-magnifiques; au fait, il n'y a que cela ici. Tu as battu la France, la
-Belgique et l'Angleterre, Meissonnier, Willems et Mulready. Tu peins
-le genre comme _genre_ lui-même, et tu es savant comme _pinxit_. Si le
-gouvernement ne te donne pas cent mille francs de commande et la croix,
-je démolis la Bastille!»
-
-Il prit Henri par le bras, et ajouta à voix basse:
-
-«Veux-tu te marier?
-
---Laisse-moi donc tranquille!
-
---Un million!
-
---Tu es fou! un million ne voudrait pas de moi.
-
---Pourquoi cela? un million et toi, vous vous valez. Qu'est-ce qu'un
-million gagne par an? cinquante mille francs. Tu peux en faire autant:
-tu es donc de la force d'un million.
-
---Où as-tu déterré cela?
-
---Ah! ah! le récit t'intéresse. Écoute donc. Il existe de par le monde
-un M. Gaillard....
-
---Qui joue à la Bourse? Merci. J'ai vu _Ceinture dorée_.
-
---Il ne joue pas plus que moi; il est archiviste au ministère de....
-
---Une place de dix mille francs?
-
---Non; trois mille six cents, plus quatre cents francs de gratification
-qui ne manquent jamais; total quatre mille. Voilà le beau-père.
-
---Et mon million?
-
---Ah! _mon_ million! Tu mords, Van Ostade, tu mords! M. Gaillard est
-un employé modèle. Depuis trente ans, il arrive à son bureau à dix
-heures moins cinq, il en sort à quatre heures cinq minutes, et dans
-l'intervalle il ne se fait pas remplacer par son chapeau pour aller
-jouer au billard.
-
---Chingru, tu m'agaces.
-
---Un peu de patience! Cet archiviste comme on n'en trouve plus habite
-vers le haut de la rue d'Amsterdam avec sa fille, sa sœur et sa bonne.
-Leur appartement est au quatrième; trois chambres à coucher, pas de
-salon. Les fenêtres....
-
---Adieu, Chingru.
-
---Adieu, Gérard Dow. Les fenêtres donnent sur un terrain de dix mille
-mètres. Tu n'es pas encore parti?
-
---Va donc!
-
---Dix mille mètres à cent francs font un million. Celui qui nierait
-cela donnerait un fier démenti à Pythagore! Ce million, mon cher
-Terburg, est la propriété de M. Gaillard.
-
---Mais comment se fait-il...?
-
---Sois tranquille, il ne l'a pas volé. On vole un portefeuille, cela
-se voit tous les jours; mais on ne vole pas un terrain d'un hectare:
-il faudrait des poches trop grandes. En l'an de grâce 1830, quelques
-jours après les histoires de Juillet, M. Gaillard, surnuméraire de
-cinquième année, se vit à la tête d'une somme de soixante-quinze mille
-francs, l'héritage d'un oncle de Narbonne. Il cherchait un placement à
-l'abri des révolutions, lorsqu'il découvrit ces bienheureux terrains,
-qui valaient alors sept francs le mètre. Son compte fut bientôt fait:
-soixante et dix mille francs d'achat, cinq mille pour le notaire et
-pour le fisc. Il paya comptant et fut considéré.
-
---Mais depuis, pourquoi n'a-t-il pas vendu?...
-
---Depuis? il n'a jamais déplacé l'écriteau, et je te le montrerai quand
-tu voudras: _Terrains à vendre en totalité ou par lots._ Et je te
-prie de croire que les acheteurs n'ont pas manqué. Le lendemain de la
-signature de l'acte, on lui offrit dix mille francs de bénéfice. Il se
-dit: «Bon! je n'ai pas fait un sot marché.» Et il garda son terrain.
-Lorsqu'on bâtit la gare de Saint-Germain, un spéculateur lui apporta
-deux cent mille francs. Il se gratta le nez (c'est le seul défaut que
-je lui connaisse), et il répondit que sa femme ne voulait pas vendre.
-En 1842, sa femme était morte; une compagnie de gaz lui fit des offres
-éblouissantes: un demi-million! «Ma foi, répondit-il, puisque j'ai
-attendu douze ans, j'attendrai bien encore. Je vois avec plaisir que le
-temps travaille pour moi; il ne faut pas le déranger. Quand ma fille
-sera en âge de se marier, nous verrons!» Il est bon de te dire que sa
-fille est contemporaine du célèbre terrain. En 1850, sa fille avait
-vingt ans, un bel âge, et le terrain valait huit cent mille francs, un
-bon prix. Mais il s'est si bien accoutumé à garder l'un et l'autre,
-qu'il faudra la croix et la bannière pour le décider soit à vendre,
-soit à marier. On a beau lui prêcher que le cas est tout différent, que
-les terrains ne perdent pas pour attendre, mais que les filles, passé
-un certain âge, sont sujettes à dépréciation: il se bouche les oreilles
-et retourne à son bureau gratter du papier.
-
---Et sa fille?
-
---Elle s'ennuie à cent francs par jour, et de si bon cœur, qu'elle
-aimera le premier homme qu'elle verra luire à l'horizon.
-
---Elle ne voit personne?
-
---Personne qui ait figure humaine: un vieux notaire de province et cinq
-ou six employés qui ressemblent à des garçons de bureau. Tu comprends
-qu'on ne va pas donner des bals dans un appartement composé de trois
-chambres à coucher! Je suis le seul homme présentable qui ait accès
-dans la maison.
-
---Elle n'est pas trop laide?
-
---Elle est magnifique! Je ne te dis que ça.
-
---A-t-elle un nom humain? Je t'avertis que si elle s'appelle
-Euphrosyne....
-
---Rosalie: cela te va-t-il?
-
---Oui, Rosalie.... Rosalie..., c'est un joli nom. Est-elle un peu
-élevée?
-
---Elle? Artiste, mon cher, comme toi et moi.
-
---Distinguons, je te prie.
-
---Ingrat! Elle ne joue d'aucun instrument, et elle ne va pas copier
-de tableaux au Louvre; mais elle comprend la peinture, elle sent la
-musique comme celui qui l'a inventée. Du reste, éducation sévère: le
-spectacle six fois par an, les monuments deux fois par mois, quatre
-concerts en carême, une bibliothèque sérieuse, peu de romans, et tous
-anglais; pas de tourterelles dans la maison, pas un cousin dans la
-famille!
-
---Parle, parle, Chingru; je te supporte! Quand me présenteras-tu?
-
---Demain, si tu veux. Je lui ai déjà parlé de toi.
-
---Et que lui as-tu dit?
-
---Que tu étais le seul de nos grands peintres dont je n'eusse pas de
-tableaux.
-
---Je t'en commencerai un le lendemain du mariage.
-
---Merci. Je te demanderai encore un service.
-
---Si ce n'est pas un service d'argenterie....
-
---Tu sais, mon cher, que j'ai près de quarante ans, et point de place.
-A mon âge, tout le monde est casé, c'est la coutume. Il me fâche de
-faire exception, et d'entendre murmurer autour de moi: «M. de Chingru;
-un beau nom; qu'est-ce qu'il fait?--Il a de quoi vivre: c'est un homme
-qui ne demande rien à personne.--Oui; mais qu'est-ce qu'il fait?»
-Parbleu! je ferais comme tout le monde, si j'avais seulement une place
-de trois mille francs! Voyons, mon petit Tourneur, je ne te demande
-rien maintenant; plus tard, si tu es content. Tu as du crédit, tu
-connais les hommes haut placés, tu vas chez les ministres; tu diras un
-mot pour moi, pas vrai?
-
---A quoi es-tu bon?
-
---A tout, car je n'ai rien étudié spécialement.
-
---Eh bien! je ne dis pas non. A quelle heure demain?
-
---A deux heures. Elle sera seule avec sa tante; tu viendras pour
-acheter un lot de terrain.
-
---Veux-tu que j'aille te prendre?
-
---Non, non; c'est moi qui passerai à ton atelier; je ne suis jamais
-chez moi. Sais-tu seulement où je demeure?
-
---Je ne me rappelle plus au juste.
-
---Là, quand je te le disais! Eh bien! tous mes amis sont aussi avancés
-que toi. Je ne loge pas; je perche. Tout au plus si je sais mon
-adresse, tant je vis peu à la maison! Adieu.»
-
-M. de Chingru (Louis-Théramène), sans profession avouée et sans
-domicile connu, est ce qu'on appelle vulgairement une peste d'atelier.
-Son talent consiste à s'introduire chez les artistes, à leur donner de
-son gros encensoir dans le visage, à médire de l'un chez l'autre, à se
-faire tutoyer, et à décrocher çà et là une esquisse qu'on lui laisse
-prendre. Sans être ni artiste ni critique, il a cependant un nez de
-brocanteur, et il flaire assez bien les toiles qui sont de défaite.
-Dans les ateliers où il est reçu, il se pose en point d'admiration
-le long des murs, célébrant tout, le bon et le mauvais, jusqu'à ce
-qu'il ait jeté son dévolu sur un ouvrage auquel l'artiste n'attache
-que peu de prix. Il y reporte tout l'effort de son admiration, il y
-donne de toute l'impétuosité de son enthousiasme. Il s'en écarte,
-puis il revient; il déprécie un chef-d'œuvre au profit de sa passion
-dominante; il s'en va. Mais il ajuste son dernier coup d'œil sur
-l'objet de sa convoitise. Le lendemain, on le revoit, mais il ne voit
-personne; il dit à peine bonjour, il va droit au tableau de la veille.
-C'est son pôle: vous diriez un homme aimanté. Il ne craint pas de dire
-à l'artiste: «Voilà ton premier chef-d'œuvre; le jour où tu as fait
-cela, tu es sorti du pair; la veille, tu n'étais qu'un peintre comme
-les autres, un Delacroix, un Troyon, un Corot; le lendemain, tu étais
-toi.» Et il regarde encore, et il décroche cette toile sans cadre, il
-la porte à la fenêtre, il l'essuie du revers de sa manche, il la remet
-en place en maugréant contre les bourgeois qui ne viennent pas la
-couvrir d'or. Huit jours après, il revient, mais il regarde ailleurs;
-il évite ce coin-là, il n'y jette les yeux qu'à la dérobée en étouffant
-un soupir. Un matin, il arrive avec le soleil: il a rêvé que son cher
-tableau était vendu à la reine d'Angleterre; il veut l'admirer encore
-une fois. Pour le coup l'artiste perd patience et lui dit des injures:
-«Tu n'es qu'un âne; il y a ici vingt tableaux pas mal, et tu vas
-t'épater devant une croûte. Cette esquisse est stupide, on n'en fera
-jamais rien; je ne veux plus la voir; emporte-la, mais ne m'en reparle
-plus.» Chingru ne se le fait pas dire deux fois: il court au tableau
-avec des cris de pygargue affamé, il le montre à l'artiste, il le
-célèbre à grand renfort de superlatifs, et il finit par y faire mettre
-une signature qui en triple la valeur. On ne regarde pas trop à lui
-donner un tableau, parce qu'on sait qu'il en a plusieurs, et des bons
-peintres; on se dit qu'on ne sera pas compromis dans sa galerie. Mais
-sa galerie, personne ne la connaît. Sa maison est l'antre du lion: on
-sait ce qui y entre, on ne sait pas ce qui en sort. Tous les tableaux
-qu'on lui donne sont immédiatement vendus sous main à un brocanteur,
-qui les expédie en province, en Belgique ou en Angleterre. Si le
-hasard en rapportait quelqu'un à Paris, Chingru répondrait sans se
-troubler: «Je l'ai donné; je n'ai rien à moi; je suis si bon vivant!»
-ou bien: «Je l'ai échangé contre un Van Dyck.» Quel est le peintre qui
-se plaindrait d'avoir été échangé contre un Van Dyck? C'est ainsi que
-Louis-Théramène de Chingru s'est fait un bureau de bienfaisance de tous
-les ateliers de Paris.
-
-Henri Tourneur ne lui avait jamais rien donné, et pour cause:
-lorsqu'on vend sa peinture, à quoi bon la donner? Mais il se promit de
-le récompenser largement s'il menait à bonne fin l'affaire du mariage.
-
-L'un et l'autre furent exacts au rendez-vous, et deux heures sonnaient
-au chemin de fer de la rue Saint-Lazare, lorsque Chingru étendit la
-main vers le pied de biche de M. Gaillard. Ce fut Rosalie qui leur
-ouvrit: la vieille tante était au marché avec la bonne. Elle les
-fit entrer dans la salle à manger, donna à Chingru des nouvelles de
-toute la famille, se laissa présenter M. Tourneur comme on reçoit
-un homme dont on a beaucoup entendu parler, et écouta gracieusement
-les explications qu'il lui donnait sur le choix d'un terrain et la
-construction d'un atelier. Elle ne savait ni à quelles conditions son
-père voulait vendre, ni s'il consentirait à couper un lot en deux
-moitiés; mais elle montra un plan lithographié, qu'Henri demanda la
-permission d'emporter chez lui pour un jour ou deux: il reviendrait
-pour s'entendre avec M. Gaillard. L'entrevue dura dix minutes et le
-peintre sortit ébloui.
-
-«Eh bien? lui demanda Chingru dans l'escalier.
-
---Laisse-moi tranquille; j'ai des picotements dans les yeux, il me
-semble que je viens de faire un voyage en Italie.
-
---Tu ne te trompes pas de beaucoup: la dynastie des Gaillard est
-originaire de Narbonne, cité romaine. Le père Gaillard se pique de
-descendre des conquérants du monde. On l'humilierait fort en lui
-prouvant que son nom n'est qu'un adjectif très-français parvenu au rang
-de nom propre. Lorsqu'on lui chante, comme à l'Opéra-Comique:
-
- Bonjour, bonjour, monsieur Gaillard!
-
-il entame une dissertation de tous les diables pour vous prouver qu'il
-existait des soldats ou valets d'armée, chargés de prendre soin des
-casques, _galea_, casque, _galearius_, d'où Gaillard; voir la Stratégie
-de Végèce, tel chapitre, tel paragraphe.... Voilà comme tu m'écoutes?»
-
-Henri avait les yeux cloués sur la maison de M. Gaillard. Chingru
-poursuivit:
-
-«Ne prends pas tant de peine; ses fenêtres donnent sur la cour. Elle
-est donc de ton goût?
-
---Ce n'est pas une femme, Chingru; c'est une déesse. Je m'attendais à
-voir une pauvre Eugénie Grandet, étiolée par les privations et séchée
-par l'ennui. Je ne l'aurais jamais crue si grande, si bien faite, si
-riche en beauté, et d'une couleur si éblouissante. Tu dis qu'elle
-a vingt-cinq ans? Oui, elle doit avoir vingt-cinq ans, l'âge de la
-perfection des femmes. Toutes les statues grecques ont vingt-cinq ans!
-
---Brrr! tu pars comme une compagnie de perdrix. As-tu remarqué ses yeux?
-
---J'ai tout vu: ses grands yeux noirs, ses beaux cheveux châtains, ses
-sourcils divinement dessinés, sa bouche fière, ses lèvres épaisses et
-rouges, ses petites dents transparentes, ses belles mains effilées,
-ses bras puissants, son pied grand comme la main et large comme deux
-doigts, son oreille rose comme un coquillage des Antilles. Si j'ai
-remarqué ses yeux! Mais j'ai remarqué sa robe, qui est en alpaga
-anglais; son col et ses manches, qu'elle a dessinés elle-même, car on
-ne fait pas de pareils dessins chez les marchands. Elle n'a pas de
-bagues aux doigts, et ses oreilles ne sont pas percées: tu vois bien
-que je la sais par cœur.
-
---Diantre! si le cœur s'en mêle déjà, je n'ai plus rien à faire ici.
-
---J'ai dû dire un millier de sottises; je ne m'entendais pas parler;
-j'étais tout dans mes yeux; j'éprouvais pour la première fois de ma vie
-le bonheur de contempler une beauté parfaite.
-
---Voilà qui va bien; maintenant viens contempler autre chose.
-
---Quoi donc?
-
---Les terrains.
-
---Je me soucie bien des terrains! Que cette fille-là soit sans le sou
-et qu'elle veuille de moi, je l'épouse!
-
---Ne te gêne pas, mon cher; si les terrains t'ennuient, tu me
-les donneras. Il y a longtemps que je regrette de n'être pas né
-propriétaire.»
-
-Lorsque M. Gaillard revint de son bureau, Rosalie lui raconta que M.
-de Chingru avait amené un jeune artiste, M. Henri Tourneur, pour voir
-les terrains; qu'elle avait donné le plan; que ce monsieur reviendrait
-lui parler. «Mais, ajouta-t-elle en riant, je parierais qu'il a une
-autre idée en tête, car il n'a regardé que moi; il a parlé sans savoir
-ce qu'il disait; et d'ailleurs.... il est beaucoup trop bien pour un
-simple acheteur de terrains.»
-
-M. Gaillard ne fronça pas le sourcil; il se gratta familièrement le
-nez, qu'il avait fort beau, et répondit:
-
-«M. de Chingru devrait bien se mêler de ses affaires. J'irai demain
-matin redemander mon plan à ce jeune homme, et savoir ce qu'il veut de
-nous.»
-
-
-II
-
-Le lendemain, à huit heures du matin, Henri endossait sa veste
-d'atelier, lorsque Boule-de-Neige introduisit un homme très-grand,
-très-sec, très-poli, un peu timide, et précédé d'un nez magnifique:
-c'était M. Gaillard. Il s'assit, et expliqua, avec force
-circonlocutions, que son terrain avait été divisé une fois pour toutes,
-pour la plus grande commodité des acquéreurs; qu'il était impossible
-de partager un lot en deux moitiés d'égale valeur, puisque chaque lot
-n'avait que quinze mètres en façade, qu'il serait fort difficile de
-calculer la valeur de la fraction restante qui ne donnerait pas sur
-la rue, et que, si M. Tourneur n'était pas en mesure ou en humeur
-d'acheter un lot entier, sauf à en revendre partie, mieux valait en
-rester là.
-
-«Monsieur, reprit Henri, presque aussi troublé que M. Gaillard, je ne
-suis ni acheteur très-habile, ni vendeur très-expérimenté. Je suis
-artiste, comme vous le voyez. M. de Chingru..., mais, tenez! j'aime
-mieux vous parler franchement, quoique les choses que j'ai à vous dire
-ne soient pas faciles à expliquer. Monsieur, vous n'êtes pas seulement
-propriétaire; vous êtes père. J'avais entendu parler en termes si
-avantageux de Mademoiselle votre fille, qu'il m'est venu un incroyable
-désir de la connaître et de lui parler. J'ai pris prétexte de ces
-terrains; j'ai choisi, je l'avoue, un moment où j'espérais la trouver
-seule; j'ai obtenu par surprise l'honneur de causer dix minutes avec
-elle; elle m'a paru merveilleusement belle et tout à fait bien élevée;
-et puisque vous êtes venu de vous-même à un entretien que j'aurais
-sollicité aujourd'hui ou demain, permettez-moi de vous dire que ma plus
-chère ambition serait d'obtenir la main de Mlle Rosalie Gaillard.»
-
-M. Gaillard porta vivement la main à son nez. Henri poursuivit:
-
-«Je sais, monsieur, tout ce qu'il y a d'inusité dans une demande si
-directe et si peu prévue. C'est tout au plus si vous connaissez mon
-nom. J'ai trente-quatre ans; le public aime ma peinture et la paye
-fort bien. J'ai amassé, en cinq années, une somme de cinquante mille
-francs, et j'ai acheté sur mes économies le mobilier que voici: il vaut
-à peu près autant. Je puis justifier de quatre-vingt mille francs de
-commandes, que j'exécuterai avant le 1er janvier 1857, sans me presser.
-Voilà mon actif, comme dirait mon père. Quant au passif, pas un centime
-de dettes. Je pourrais compter à mon avoir la fortune de mon père,
-dix mille francs de rente, amassée honorablement dans le commerce:
-je n'en parle que pour mémoire. Mon père a pris la douce habitude de
-me laisser travailler à ma guise et de ne m'aider en rien: je ne lui
-causerai pas l'ennui de lui demander une dot. De votre côté, si vous
-me faisiez l'honneur de m'accorder Mademoiselle votre fille, je vous
-supplierais de garder tout votre bien pour en user à votre gré; je
-gagnerai la vie de ma femme et de mes enfants. Je ne me dissimule pas
-que ces conditions ne remédient point à l'inégalité de nos fortunes.
-Il faudrait, pour bien faire, que je fusse plus riche ou que vous
-fussiez plus pauvre; mais je ne sais pas le moyen de m'enrichir en un
-jour, et je ne suis pas assez égoïste pour désirer votre ruine. Ce que
-je crois pouvoir vous promettre, c'est que, le jour où Mademoiselle
-votre fille entrera en possession de son bien, j'aurai amassé une assez
-belle aisance pour qu'un million gagné sans travail ne me fasse pas
-rougir.... Je ne sais, monsieur, si je me suis fait comprendre....
-
---Oui, monsieur, répondit M. Gaillard, et, tout artiste que vous êtes,
-vous m'avez l'air d'un fort honnête homme.»
-
-Henri Tourneur rougit jusqu'au blanc des yeux.
-
-«Excusez-moi, reprit vivement le bonhomme; je ne veux pas dire de
-mal des artistes: je ne les connais pas. Je voulais simplement vous
-faire entendre que vous raisonnez comme un homme d'ordre, un employé,
-un négociant, un notaire, et que vous ne professez point la morale
-cavalière des gens de votre état. Du reste, vous êtes bien de votre
-personne, et je crois que vous plairiez à ma fille si elle vous voyait
-souvent. Elle a toujours eu un goût prononcé pour la peinture, la
-musique, la broderie et tous ces petits talents de société. Votre âge
-s'accorde avec celui de Rosalie. Votre caractère me semble bon, à la
-fois sérieux et enjoué. Vous paraissez entendre les affaires, et je
-vous crois capable d'administrer une fortune de quelque importance.
-Enfin, vous me plaisez, monsieur! C'est pourquoi je vous prie de ne pas
-remettre les pieds chez moi, jusqu'à nouvel ordre.»
-
-Henri rêva qu'il tombait de la cathédrale de Strasbourg. M. Gaillard
-s'empressa d'ajouter:
-
-«Je ne vous dirais pas cela si je vous croyais un homme sans
-conséquence, comme, par exemple, M. de Chingru. Mais je suis prudent,
-monsieur, et, dans votre intérêt comme dans l'intérêt de ma fille,
-j'ai besoin de prendre des renseignements. Je crois que vous menez
-une bonne conduite; mais si, par hasard, vous aviez quelque liaison
-qui ferait plus tard le malheur de ma fille, ce n'est pas vous qui
-m'en avertiriez, n'est-il pas vrai? Vous me dites que vous gagnez
-des montagnes d'or, et je vous crois, bien qu'il me semble assez
-extraordinaire qu'un seul homme puisse fabriquer pour quatre-vingt
-mille francs de tableaux en dix-huit mois. Je vous crois; mais, pour la
-décharge de ma conscience, il faut que j'aille aux informations. J'ai
-besoin de causer avec M. votre père, pour savoir s'il n'a jamais eu à
-se plaindre de vous. Il sera bon que je m'informe dans le quartier si
-vous ne devez rien à personne....
-
---Monsieur....
-
---Je vous crois; mais on a quelquefois des dettes sans le savoir. Où
-avez-vous fait vos études?
-
---Au collége Charlemagne, institution Jauffret.
-
---Bon! j'irai voir votre proviseur et votre chef d'institution: je ne
-vous prends pas en traître, mais je suis prudent, monsieur. C'est ma
-qualité; mon défaut, si vous voulez. Je m'en suis toujours bien trouvé.
-Si j'étais moins prudent, j'aurais vendu mes terrains à la compagnie
-de Saint-Germain, en 1836: voyez un peu la belle affaire! Si j'étais
-un père étourneau comme on en voit tant, j'aurais donné ma fille l'an
-dernier à un agent de change qui vient de se brûler la cervelle.
-Patience, jeune homme, vous ne perdrez rien pour attendre. Si vous
-méritez ma fille, vous l'aurez; mais il faut que les affaires suivent
-leur cours. Je suis prudent.... ne me reconduisez pas.... Si mon père
-avait eu ma prudence, je serais plus riche que je ne suis.... Allez
-travailler, allez.... je suis prudent!»
-
-Henri passa huit jours à exécuter des variations sur ce thème connu:
-Peste soit de la prudence et des hommes prudents! Toutefois, il fit
-acte de prudence en dénouant les liens qui l'attachaient à Mellina. Il
-lui envoya un piano à queue qu'il lui avait promis, et il la consigna
-sévèrement à sa porte.
-
-Le huitième jour, Chingru vint lui annoncer la visite de M. Gaillard.
-Il conta que M. Gaillard avait couru tout Paris, interrogé tous
-les ministères, et surtout la division des beaux-arts, questionné
-les marchands de tableaux, compulsé les livrets des expositions
-précédentes, relu les cinq derniers salons de Théophile Gautier, et
-recueilli tout un dossier de renseignements admirables. «Il sait
-tout; il sait que tu as obtenu un prix d'histoire au concours général
-en quatrième, sur l'organisation des colonies romaines: ceci l'a
-particulièrement touché. C'est moi qu'il a interrogé sur la question
-délicate: inutile de te dire que nous n'avons pas parlé de Mellina.»
-
-M. Gaillard vint à quatre heures et demie. Il entra en matière par
-une vigoureuse poignée de main, dont le peintre fut tout réjoui. «Mon
-jeune ami, dit-il, je sors de quarante ou cinquante maisons où l'on
-m'a beaucoup parlé de vous: il me reste à vous étudier un peu par
-moi-même. Je ne serais pas fâché non plus que vous fissiez plus ample
-connaissance avec ma fille, car ce n'est pas moi que vous épouserez,
-si vous épousez. Il faut, avant tout, que nous nous voyions tous
-les jours pendant deux ou trois mois; après quoi, nous parlerons
-d'affaires.»
-
-Henri le remercia avec effusion. «Que vous êtes bon, monsieur! Vous
-m'autorisez à aller faire ma cour à Mlle Rosalie?
-
---Non pas, non pas! Comme vous y allez! On en dirait de belles dans la
-maison! Un jeune homme chez moi tous les soirs! Et si l'affaire tombait
-dans l'eau! Tout Paris saurait que M. Henri Tourneur a dû épouser Mlle
-Rosalie Gaillard, qu'il lui a fait la cour, et que le mariage a manqué.
-On chercherait des pourquoi; on inventerait des raisons: qui peut
-prévoir ce qu'on dirait?»
-
-Henri retint fort à propos un mouvement d'impatience. «Monsieur,
-dit-il, savez-vous quelque autre endroit où nous puissions nous
-rencontrer tous les jours?
-
---Ma foi, non, et c'est ce qui m'embarrasse. Cherchez, vous êtes jeune,
-vous dites que vous êtes amoureux: c'est à vous de trouver des idées!
-
---S'il ne s'agissait que de cinq ou six entrevues, nous aurions les
-théâtres, les concerts; mais on n'y peut pas aller tous les jours. Une
-idée! Vous ne voulez pas que j'aille chez vous? Venez chez moi.
-
---Jeune homme! avec ma fille!
-
---Pourquoi pas? Je suis artiste avant d'être homme. Vous n'avez jamais
-vu d'atelier?
-
---Non, et voici le premier....
-
---Sachez donc que l'atelier d'un artiste est comme un terrain neutre,
-une place publique ombragée en été, chauffée en hiver, où l'on
-vient quand on veut, d'où l'on sort quand on en a assez, où l'on se
-rencontre, où l'on se donne des rendez-vous, où chacun est chez soi
-depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Un étranger qui vient à
-Paris visite les ateliers comme les palais et les églises, sans billets
-à montrer, sans permissions à obtenir, à la seule condition de saluer
-en entrant et de remercier en sortant. Il y a mieux, c'est l'artiste
-qui remercie.
-
---Mais je ne veux pas que la France et l'étranger viennent ici défiler
-devant ma fille!
-
---N'est-ce que cela? Je condamnerai ma porte.
-
---Mais encore faut-il que ses visites aient un prétexte plausible.
-
---Rien de plus simple: je ferai son portrait.
-
---Jamais, monsieur! Je suis incapable d'accepter....
-
---Vous me le payerez!
-
---Je ne suis pas assez riche pour me passer cette fantaisie.
-
---Mon Dieu! vous croyez peut-être qu'un portrait coûte bien cher!
-
---Je sais à quel prix vous vendez votre peinture.
-
---Les tableaux, oui, mais pas les portraits! J'espère que vous ne
-confondez pas un portrait avec un tableau!
-
---La différence n'est pas si grande.
-
---Comment, pas si grande? Mon cher monsieur Gaillard, qu'est-ce qui
-fait le prix d'un tableau? Est-ce la couleur? non. Est-ce la toile?
-non. C'est l'invention. Les tableaux ne sont si chers que parce
-qu'il y a peu d'hommes qui sachent inventer. Mais, dans un portrait,
-l'invention est inutile, je dis plus, dangereuse: il ne faut que copier
-exactement le modèle. Le premier peintre venu fait un portrait. Un
-photographe, un ouvrier, un homme qui ne sait ni lire ni écrire vous
-bâcle en dix minutes un portrait admirable: prix vingt francs, avec le
-cadre. Devant cette concurrence, nous avons bien été forcés de baisser
-nos prix, sauf à nous rattraper sur les tableaux. Promenez-vous sur les
-boulevards, le prix des portraits est affiché partout. On ne les vend
-plus, on les donne; un petit, cinquante francs; un grand, cent francs;
-mais le cadre n'est pas compris!
-
---Ce n'est pas ce qui m'arrêterait. Mais que diront mes amis,
-lorsqu'ils verront chez moi le portrait de ma fille sorti des pinceaux
-du célèbre Henri Tourneur?
-
---Vous leur direz que vous l'avez fait faire sur le boulevard.
-
---Alors vous me promettez de ne pas signer?
-
---Je vous promets tout ce qu'il vous plaira. A quand la première séance?
-
---Écoutez; j'ai droit tous les ans à un congé de quinze jours,
-sans retenue. Il y a deux ans que je n'ai profité de mon droit;
-j'économisais du temps pour un voyage en Italie. Je puis donc, en
-prévenant mes chefs, prendre six semaines de congé. Donnez-moi cinq
-ou six jours pour négocier cette affaire en douceur. Je ne veux pas
-attirer l'attention de tout le ministère: je suis prudent.»
-
-Il sortit, et le peintre médita joyeusement sur le néant de la sagesse
-humaine. «Voici, pensait-il, un père de famille qui, par prudence,
-amène sa fille dans un atelier!»
-
-On ne sait pas combien le spectacle d'un bel atelier peut troubler
-l'imagination d'une femme. Je parle d'un atelier de peinture; car le
-froid, l'humidité, le baquet de terre glaise, le ton criard des plâtres
-et la poussière du marbre qui envahit tout, nuisent à l'effet des plus
-beaux ateliers de sculpteurs. Chez un peintre, pour peu qu'il soit
-riche et qu'il ait du goût, on est ébloui dès le seuil de la porte.
-Une lumière franche et décidée, qui tombe du ciel en droite ligne, se
-joue à travers les étoffes, les tentures, les costumes accrochés à la
-muraille, les vieux meubles et les trophées. Une personne habituée
-aux ameublements convenus, où chaque chose a son emploi marqué, où
-tout se comprend et s'explique, reste délicieusement ébahie devant
-ce pêle-mêle organisé. Son regard avide court d'objets en objets, de
-mystères en mystères; il sonde la profondeur des vieux bahuts de chêne;
-il glisse légèrement sur les porcelaines rebondies de la Chine et du
-Japon; il se pose sur un carquois bourré de longues flèches; il retombe
-sur une large épée à deux mains; il s'arrête sur une cuirasse romaine
-grignotée par la rouille de vingt siècles. Une guzla sans cordes, un
-cor de chasse émaillé de vert-de-gris, la cornemuse d'un pifferaro, un
-tambour de basque grossièrement bariolé, deviennent des objets de haute
-curiosité. Pour une femme intelligente (et toutes les femmes le sont),
-chacun de ces riens doit avoir un sens, chaque tapisserie exprime une
-légende, chaque pot à bière un _lied_, chaque vase étrusque un roman,
-chaque lame d'acier une épopée. Toutes les flèches doivent avoir été
-trempées dans le _curare_, ce poison de l'Afrique centrale qui donne
-la mort dans une piqûre. Les mannequins accroupis dans les coins
-semblent des sphinx mystérieux qui se taisent, parce qu'ils auraient
-trop à dire. Le possesseur de toutes ces merveilles, le roi de ce
-lumineux empire, ne saurait être un homme comme les autres. Lorsqu'on
-le voit, souriant et hospitalier, au milieu de tant d'hiéroglyphes
-qu'il comprend, on l'admire. Ses habits quels qu'ils soient, ajoutent
-au charme. C'est un costume à part, exempt des ridicules de la mode,
-et bien en harmonie avec ce qui l'entoure. S'il est en cotonnade, il
-doit venir de l'Inde; s'il est en flanelle, il a été tissé en Écosse
-avec les laines de l'Australie: on ne s'avisera jamais qu'il sort de
-la _Belle-Jardinière_. Les pantoufles rouges, achetées rue Montmartre,
-se transforment en babouches du Caire ou de Beyrout. La petite chambre
-à coucher, dont la porte entr'ouverte laisse voir un lit couvert
-d'algérienne, a comme un faux air de harem. On ne s'étonnerait qu'à
-moitié si l'on en voyait sortir cinq ou six oudâls, une gargoulette
-à la main ou une amphore sur la tête. Pour peu qu'on voie rôder dans
-l'atelier un beau nègre, comme Boule-de-neige, vêtu à l'orientale,
-l'illusion est complète. Il n'est pas jusqu'à l'odeur capiteuse des
-vernis et des essences qui ne contribue pour sa part à cet enivrement.
-Ajoutez quelques gouttes de vin de Malaga dans un verre de Venise, et
-Rosalie Gaillard, qui n'a jamais bu que de l'eau, se croira transportée
-à mille lieues de Paris.
-
-La première séance fut décisive. Henri avait fait transplanter dans
-son jardin tout le fonds d'un fleuriste de Neuilly; il avait mis
-des plates-bandes jusque dans l'atelier. «Si j'allais chez elle,
-pensait-il, je lui porterais un bouquet tous les jours; je ne veux
-pas qu'elle perde.» Rosalie adorait les fleurs, comme toutes les
-Parisiennes, et elle vivait depuis de longues années dans l'espérance
-d'un jardin. Par un singulier caprice de la nature, cette enfant, née
-de parents ineptes, avait tous les besoins de la vie élégante. Elle se
-serait passée de pain plus volontiers que de musique, et elle jugeait
-les fleurs plus utiles que les chaussures. Ses yeux s'allumaient à
-la vue d'un bel attelage, quoiqu'elle ne fût jamais sortie qu'à pied
-ou en omnibus. Elle aimait la toilette, sans jamais avoir fait de
-toilette; elle dansait un peu tous les soirs en imagination, quoiqu'on
-ne l'eût jamais conduite au bal; elle achetait tous les parcs et
-tous les châteaux qu'elle voyait à vendre sur la quatrième page du
-_Constitutionnel_. Avec de pareils goûts, elle eût été fort à plaindre
-sans les espérances bien fondées qui la soutenaient. Une vie de
-privations, ses instincts perpétuellement froissés auraient aigri son
-cœur jusqu'au fond et donné à ses idées cette teinte grisâtre qu'on
-observe chez les vieilles filles. Mais elle connaissait la fortune de
-son père; elle était sûre de l'avenir; elle se consolait en jetant un
-coup d'œil sur ce grand terrain nu qui était tout son horizon. Elle
-avait pris pour devise: _Un temps viendra!_ et elle vivait d'espoir.
-Elle s'était fait, au fond de son âme, une retraite délicieuse où
-rien ne lui manquait, pas même l'amour d'un beau jeune homme, qui
-ne tarderait pas à se présenter. Ainsi retranchée, elle prenait en
-patience les soins du ménage, les travaux de couture, la conversation
-des amis de son père, et l'éternelle partie de piquet dont ils
-égayaient leurs soirées. Depuis un an, M. de Chingru lui était apparu
-comme un être intermédiaire, classé entre ces messieurs et les gens du
-monde, de même que dans l'échelle animale le singe est placé entre le
-chien et l'homme. Lorsqu'elle vit Henri Tourneur, elle se dit qu'elle
-avait trouvé, et elle ne chercha plus. Sa personne, son jardin, son
-esprit, son atelier lui représentaient la perfection idéale, si on
-était venu lui dire: «Il y a mieux,» elle aurait cru qu'on se moquait.
-
-Le peintre, tout en esquissant un portrait en pied, au quart de
-nature, étudia jusque dans les moindres détails cette complète beauté
-qui l'avait d'abord ébloui. Son premier coup d'œil ne l'avait pas
-trompé. Il faut être un peu artiste pour juger si une jeune fille
-est véritablement belle. L'éclat de la jeunesse, la fraîcheur de la
-peau et une certaine mesure d'embonpoint composent souvent une beauté
-factice qui dure un ou deux ans, et que la première grossesse emporte.
-On a épousé une fille adorable, et l'on promène à travers la vie une
-femme laide. La vraie beauté n'est pas dans l'épiderme, mais dans la
-structure, qui ne change jamais; de là vient qu'une femme vraiment
-belle l'est pour toute la vie, en dépit des ravages extérieurs de
-la vieillesse. Rosalie a cette beauté inaltérable qui ne craint pas
-les rides et qui défie le temps. Ceux qui ont voyagé en Italie se la
-représenteront aisément, si je leur dis que c'est une Romaine aux
-petits pieds.
-
-La glace fut bientôt rompue, au grand étonnement de M. Gaillard, qui
-ne reconnaissait plus sa fille. Jamais il ne l'avait vue aussi gaie,
-aussi parleuse, aussi vivante. Rosalie se livrait sans contrainte au
-penchant d'un amour permis. Elle courait dans le jardin, elle sautait
-dans l'atelier, elle touchait à tout; elle questionnait, riait et
-babillait comme une grive en vendange. Elle n'avait plus que quatorze
-ans: sa jeunesse, longtemps comprimée, éclatait. Henri, un peu plus
-retenu, vivait en extase. Après toutes les privations auxquelles la
-misère et l'économie l'avaient condamné, tout lui tombait du ciel
-en même temps, fortune et bonheur. Il avait formé, en quinze ans,
-quelques liaisons agréables qui lui avaient coûté passablement cher,
-et il s'étonnait un peu d'être aimé pour rien par une fille plus jolie
-et plus spirituelle que toutes celles qu'il avait connues. Il avait
-bien prévu la possibilité d'un mariage d'argent, mais comme un soldat
-en campagne prévoit les Invalides; il ne supposait pas la fortune
-si belle, et il n'avait jamais entendu dire qu'un million eût de si
-petites mains et de si grands yeux. La joie illumina sa figure un peu
-effacée, et il fut véritablement beau pendant deux mois. Lorsqu'il
-prenait son violon, dans les intervalles de la pose, et qu'il jouait
-les plus jolis motifs des _Noces de Jeannette_, ou les plus joyeuses
-mélodies des _Trovatelles_, Rosalie croyait voir un artiste inspiré. M.
-Gaillard remplissait consciencieusement son rôle de trouble-fête: il
-faisait causer Henri Tourneur. Le bonhomme appartenait à la déplorable
-catégorie des ignorants qui veulent apprendre dans un âge où l'on
-n'apprend plus. Épris de l'histoire romaine, comme on s'éprend de
-l'histoire naturelle des insectes ou des coquillages, il avait lu
-et relu deux ou trois volumes d'érudition surannée; il les citait à
-tout propos, interrogeant, discutant, et cherchant, comme il disait,
-à étendre le modeste champ de ses connaissances. Henri faisait sa
-partie avec tout le respect qu'on doit à l'âge, à la fortune et à la
-qualité d'un futur beau-père. Quand il était las de disserter, et
-que les jeunes gens se rejetaient sur le chapitre de leur amour et
-de leurs espérances, il reprenait bientôt la parole et s'embarquait
-dans de longues recommandations filandreuses qui pourraient se résumer
-ainsi: «Ne vous aimez pas trop; vous savez que rien n'est encore
-décidé.» En dépit de ces petites précautions, l'atelier de Henri était
-un paradis terrestre, sous la garde de Boule-de-Neige. M. de Chingru
-essaya plusieurs fois de s'y introduire; il soupçonnait quelque
-mystère. Mais il trouva toujours visage de bronze; Boule-de-Neige
-lui répondit imperturbablement: «Monsieur sortir dehors,--maître à
-moi dîner en ville.--Bon petit blanc partir campagne, chasser les
-bêtes, tirer fusil.» C'est son maître qui lui a enseigné la langue
-pittoresque de Vendredi. Au lieu de l'envoyer à l'école, où on lui
-eût appris le français, il s'est imposé à lui-même les fonctions
-d'instituteur. «Prends bien garde de devenir trop savant et de parler
-comme tout le monde, lui dit-il quelquefois: tu perdrais ta couleur!»
-Et Boule-de-Neige tient à conserver sa couleur, la plus belle qui soit
-au monde, selon lui.
-
-Le portrait fut terminé avec les vacances de M. Gaillard, vers la fin
-du mois de juillet. On n'eut garde de l'envoyer chez l'encadreur,
-où vingt artistes auraient pu le voir. Un ouvrier vint prendre les
-mesures, et apporta, trois semaines après, une bordure de 500 francs
-que M. Gaillard paya un louis sans marchander. Tandis qu'il y était il
-versa les 50 francs du portrait contre quittance.
-
-Le dimanche suivant, il offrit une soirée de bière et d'échaudés à tous
-ses amis: c'était un ancien notaire de Villiers-le-Bel, trois vieux
-expéditionnaires, le maître d'écriture de Rosalie et un ex-fabricant de
-visières de casquettes retiré des affaires avec mille écus de rente. On
-se réunit à sept heures et demie. A neuf heures, M. Gaillard annonça
-une surprise: il enleva délicatement l'abat-jour de la lampe tandis que
-sa sœur tirait un rideau de serge verte et découvrait le portrait de
-Rosalie. Il n'y eut qu'un cri d'admiration:
-
-«Le beau cadre! s'écria le fabricant de visières.
-
---Eh! mais, c'est le portrait de votre demoiselle! fit le notaire.
-
---Et ressemblant! dit le chœur des employés.
-
---Voilà comme je fais les choses, ajouta M. Gaillard en baisant le
-front de sa fille.
-
---Je me permettrai une observation, reprit le maître d'écriture, qui
-n'avait encore rien dit: pourquoi M. Gaillard n'a-t-il pas attendu,
-pour faire cette surprise à Mademoiselle, que nous fussions au 4
-septembre, jour de sainte Rosalie?
-
---Parce que je lui en ménage une autre pour sa fête, répliqua
-résolûment M. Gaillard.
-
---Vous avez le moyen! dit le chœur.
-
---Oserait-on demander, dit le notaire, à combien cette image vous
-revient?
-
---A 70 francs, tout compris.
-
---C'est cher, et cela n'est pas cher. Et de qui est-ce?
-
---Cela n'est de personne; c'est un portrait.
-
---Cela! s'écria une grosse voix qui fit tressaillir tout le monde,
-c'est un Tourneur, deuxième manière, et cela vaut 8000 francs!»
-
-M. Gaillard tomba foudroyé sur une chaise.
-
-«Bonsoir, papa Gaillard! Mesdemoiselles, j'ai bien l'honneur!
-Messieurs, je suis le vôtre! ajouta M. de Chingru, que la bonne avait
-introduit sans l'annoncer. Il fait un chaud de tous les diables.
-
---Le temps est lourd, dit le notaire haletant.
-
---L'atmosphère est électrique, reprit le maître d'écriture,
-sérieusement oppressé.
-
---Il pleuvra demain,» dit le chœur.
-
-La conversation continua sur ce ton jusqu'à dix heures. M. de Chingru
-battit en retraite, et tout le monde le suivit. Il y avait eu scandale
-chez M. Gaillard.
-
-Le lendemain matin, Chingru se présenta à l'atelier, et Boule-de-Neige
-lui ouvrit la porte: il raconta l'événement de la veille et félicita
-chaudement son ami. «Après un pareil éclat, dit-il, l'affaire est dans
-le sac. Le vieux Romain a passé le Rubicon, et je t'en félicite. Sans
-moi!...
-
---Je sais ce que je te dois, et je ne l'oublierai pas.
-
---Ma foi! mon cher, si tu veux être reconnaissant, je t'apporte une
-belle occasion. J'ai déniché, moi aussi, un mariage d'or.
-
---Peste! Il y en a donc pour tout le monde!
-
---Une affaire magnifique, te dis-je.... Je commence à faire ma cour.
-
---Bravo!
-
---Le diable est qu'il y a des avances à faire, des bouquets, des
-cadeaux, et je suis momentanément sans le sou.
-
---Je te croyais à ton aise.
-
---On ne me paye pas mes rentes. Ah! mon cher ami, te préserve le ciel
-d'avoir jamais des fermiers!
-
---Tu veux de l'argent? Voici.
-
---Deux cents francs! que veux-tu que je fasse de deux cents francs?
-
---On a pas mal de bouquets pour ce prix-là. Mais s'il te faut les cinq
-cents reviens à midi, je te les remettrai.
-
---Mon cher bon, je vois avec douleur que nous sommes loin de compte. Il
-faudrait, pour bien faire, que tu pusses me prêter dix billets de mille.
-
---Pour tes bouquets?
-
---Pour mes bouquets et pour autre chose. As-tu peur de moi? Ne suis-je
-pas bon pour dix mille francs?
-
---Tout beau! ne te fâche pas. Tu sais que je puis me marier d'un moment
-à l'autre. J'ai annoncé cinquante mille; si je n'ai pas mon compte, le
-père Gaillard poussera les hauts cris.
-
---Tu lui présenteras mon titre.
-
---Voilà qui change la thèse. Ah! si tu me donnes un titre, je n'ai plus
-d'objection à faire. Où sont tes propriétés?
-
---Une hypothèque! Pour qui me prends-tu? On donne une hypothèque à un
-usurier; mais je croyais qu'avec un ami il suffisait d'une signature.
-Je t'offre ma signature!
-
---Bien obligé!
-
---Tu me refuses?
-
---Positivement.
-
---Tu ne sais pas ce qui peut arriver!
-
---Advienne que pourra!
-
---Ton mariage n'est pas encore fait.
-
---Qu'est-ce à dire? et sur quel ton le prends-tu?
-
---Je te donne vingt-quatre heures de réflexion. Si demain....»
-
-Le peintre n'en entendit pas davantage. Il ouvrit la porte, saisit
-Chingru par les épaules et le lança horizontalement sur une corbeille
-d'hortensias qui ne s'en releva jamais.
-
-
-III
-
-M. Gaillard se répandit en doléances après le départ de ses amis. Sa
-fille et sa sœur le consolèrent. «Où est le mal? disait la vieille Mlle
-Gaillard. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il aurait fallu leur
-annoncer le mariage.
-
-«Quel mariage?
-
---Le mien, papa, reprit hardiment Rosalie.
-
---Tu en parles comme s'il était fait. Tu n'as peur de rien, toi!
-
---Il faudrait être bien poltronne pour s'effrayer du bonheur.
-
---Tu aimes donc ce jeune artiste? (Le nom d'_artiste_ écorchait encore
-un peu cette bouche vénérable.)
-
---Je crois l'aimer de tout mon cœur.
-
---Il ne suffit pas de croire, il faudrait être bien sûre. Réfléchis
-encore; pèse bien le pour et le contre.
-
---C'est tout pesé, mon père.
-
---Tu n'éprouves pas le besoin de te recueillir un mois ou deux avant
-une affaire aussi importante?
-
---Voici vingt-cinq ans et trois mois que je me recueille, mon bon père.
-
---Oh! les enfants! Si ce mariage se fait, tu commenceras par me signer
-une déclaration olographe, c'est-à-dire entièrement écrite de ta main,
-comme quoi c'est toi qui veux épouser M. Tourneur.
-
---Je signerai des deux mains, mon cher père.
-
---De cette façon, ma responsabilité sera couverte; et si tu viens me
-dire dans dix ans: «Pourquoi m'avez-vous mariée à un artiste? je te
-répondrai, preuves en main: C'est toi qui l'as voulu!»
-
---Je ne me plaindrai jamais, mon excellent père. Mais qu'est-ce qu'ils
-vous ont donc fait, ces pauvres artistes, pour que vous les jugiez si
-mal?
-
---Tu as beau dire, ils forment une caste en dehors de la société.
-Je comprends les fabricants qui produisent, les négociants qui
-débitent, les soldats qui illustrent leur pays, les fonctionnaires
-qui l'administrent. L'artiste est en dehors de tout; les Romains, nos
-ancêtres, n'en faisaient aucun cas; ils le considéraient comme une
-superfétation du corps social.
-
---Fi! les vilains grands mots! Lorsque ce pauvre Henri s'enferme dans
-son atelier devant ses toiles ou ses panneaux, que fait-il?
-
---Ce qu'il fait? pas grand'chose: il fabrique des tableaux.
-
---Ah! je vous y prends. Il fabrique. Il est fabricant. Un peintre est
-un fabricant de tableaux. Il produit des toiles peintes, comme votre
-ami M. Cottinet a produit des visières de casquettes!
-
---C'est bien différent!
-
---J'en conviens. Et lorsqu'il a fini un tableau, qu'en fait-il? le
-garde-t-il en magasin?
-
---Non, il le vend.
-
---Vous voyez bien! il le vend. Il écoule ses produits, il débite sa
-marchandise, il fait du commerce; il est négociant!
-
---Tu joues sur les mots.
-
---Pas du tout, je raisonne; et lorsqu'il aura fait une centaine de
-chefs-d'œuvre (car il fait des chefs-d'œuvre), que dira-t-on dans le
-monde? On dira: «Paris s'honore d'avoir donné naissance au célèbre
-Henri Tourneur; Henri Tourneur, dont les tableaux ont humilié la
-vieille Hollande et illustré la France moderne.» Cela vaut bien une
-épaulette de sous-lieutenant. Il sera décoré avant deux ans, le
-ministre le lui a promis. Qu'entendez-vous donc par la gloire?
-
---Tu auras beau dire, ce n'est pas....
-
---Non, non, je ne vous ferai pas grâce d'une syllabe, et vous entendrez
-tout. Vous avez parlé des fonctionnaires! mais Henri l'est dix fois
-plus que vous, fonctionnaire!
-
---Ah! je voudrais bien voir cela.
-
---Qu'est-ce qu'un fonctionnaire? un homme au service de l'État, et
-payé sur le budget; plus cher on est payé, plus on est fonctionnaire.
-Et maintenant, lorsque Henri reçoit une commande du ministère qui
-l'occupera durant toute une année, se met-il au service de l'État, oui
-ou non? Et lorsqu'au bout de l'année il s'en va au trésor toucher 40
-000 francs, n'est-il pas dix fois plus fonctionnaire que vous, qui
-n'en touchez que 4000?
-
---Grand enfant! ceci nous prouve....
-
---Qu'il faut me marier à mon cher Henri, si vous voulez que j'épouse à
-la fois un fabricant, un marchand et un fonctionnaire!
-
---Mais, fille terrible, est-ce que j'ai le temps de te marier? Voici
-encore mes terrains qui reviennent sur le tapis: on parle d'y fonder
-une cité ouvrière. J'ai vu la liste du conseil d'administration;
-tous hommes très-bien. Ils m'ont fait parler par un de mes chefs; je
-recevrais un million, argent sur table, et l'on me laisserait un lot de
-20 mètres sur 15 pour bâtir. C'est fort beau: que faire?
-
---Accepter, puisque c'est fort beau.
-
---Mais dans dix ans cela serait superbe!
-
---Mais dans cent ans, papa, cela serait magnifique! Il est vrai que ni
-vous ni moi n'en profiterions.
-
---Tout cela me rompt la tête. Bonsoir, je me couche.
-
---Sans rien décider, papa?
-
---La nuit porte conseil.»
-
-Le digne homme dormit, comme à l'ordinaire, d'un sommeil profond et
-retentissant, dont le bruit rappelait tantôt les grondements de la
-foudre, tantôt le roulement d'une diligence sur un pont. Il y a en lui
-deux choses que les soucis rongeurs n'ont jamais pu entamer: l'appétit
-et le sommeil. Il partit pour son bureau plus irrésolu qu'il ne l'avait
-jamais été, mais lesté d'une livre de pain et d'une énorme jatte de
-café au lait. Il était à peine arrivé à la rue Saint-Lazare, lorsque
-sa fille et sa sœur entendirent le plus formidable carillon qui, de
-mémoire de sonnette, eût retenti dans la maison. Rosalie courut à la
-porte, en criant: «Il est arrivé quelque chose à papa!»
-
-Le sonneur était M. de Chingru, boutonné jusqu'au cou, dans un grand
-air de discrétion importante. On le reçut: Rosalie et sa tante se
-tenaient habillées dès huit heures du matin, comme en province. A
-neuf, les traces du déjeuner avaient disparu, et la salle à manger se
-transformait en ouvroir.
-
-«Mesdames, dit Chingru, pardonnez-moi de vous déranger à pareille
-heure. Je viens remplir près de vous un devoir d'honnête homme. C'est
-moi qui ai conduit ici M. Henri Tourneur, à l'occasion d'un terrain
-qu'il prétendait acheter: puissé-je arriver à temps pour arrêter les
-suites de mon imprudence!
-
---Hâtez-vous, monsieur, parlez; qu'y a-t-il? dit Rosalie.
-
---Mademoiselle, vous êtes témoin que j'ai toujours fait l'éloge de M.
-Tourneur.
-
---Oui, monsieur; ensuite?
-
---Je vous ai dit, à vous comme à Mlle votre tante et à M. votre
-père, que Tourneur était un artiste de talent, un excellent cœur,
-et ce que nous appelons, nous autres hommes de plaisir, un vrai bon
-enfant. Je le jugeais en camarade, et mon opinion n'a pas changé; vous
-m'interrogeriez encore sur ces points-là, je vous répondrais la même
-chose. Mais pourquoi n'ai-je pas su plus tôt que M. votre père avait
-d'autres idées, et qu'il voulait vous marier à lui? Certes, je ne vous
-aurais pas crié: «Ne l'épousez pas, il est indigne de vous, vous vous
-en repentiriez plus tard!» Non, je ne suis pas homme à desservir un
-ami. Mais je vous aurais dit tout doucement, là, dans votre intérêt:
-«Voilà l'obstacle; il y a des femmes qui s'en épouvanteraient; il y en
-a d'autres qui croiraient que ce n'est rien; à vous de voir si vous
-voulez engager la lutte avec cette personne, et le souvenir d'une
-longue liaison, et les gages réciproques, et tout ce qui s'ensuit. Si
-vous espérez être la plus forte, mariez-vous!»
-
-M. de Chingru n'eut pas plutôt parlé, qu'il recueillit les fruits de
-son discours. Les larmes ne tombèrent pas des yeux de Rosalie, elles
-jaillirent devant elle, comme lancées par une force invisible. Mais ce
-fut l'affaire d'un instant. La courageuse fille contint sa douleur.
-
-«Je vous remercie de vos bonnes intentions, dit-elle, nous savions
-tout.» Elle ajouta, pour assurer l'effet de son mensonge trop évident:
-«M. Tourneur nous a confié l'histoire de la liaison dont vous parlez,
-et votre zèle ne nous apprend rien. Du reste, tout est rompu, n'est-il
-pas vrai?
-
---Je le crois, mademoiselle, autant qu'on peut rompre....
-
---Il suffit, monsieur; et si aucun autre devoir à remplir ne vous
-retient chez nous....
-
---Je.... Si vous.... Vous comprenez, mademoiselle, que, placé entre la
-nécessité de parler ou de me taire....
-
---Vous vous êtes tu quand il fallait parler, et vous avez parlé quand
-il fallait vous taire. Adieu, monsieur.»
-
-C'est en ces termes que M. de Chingru fut remis à la porte.
-
-Le même jour, à quatre heures du soir, M. Gaillard venait de serrer ses
-plumes, son canif et ses manches de percale noire. Une grande et belle
-femme, jaune comme une orange, fit invasion dans son bureau.
-
-«Monsieur, s'écria-t-elle avec un accent très-marqué, _il_ est un
-monstre! Je l'aimais, je l'aime encore; j'ai quitté pour lui mon pays,
-ma famille et le théâtre de la Scala où j'étais _prima donna_ absolue.
-Il veut se marier; il m'abandonne avec nos deux pauvres enfants,
-_Enrico_ et Henriette. C'est un monstre, monsieur, un père dénaturé. Je
-vous défends de lui donner votre fille! Mon cher Gaillard, tu as l'air
-d'un honnête homme; promets-moi que tu ne lui donneras pas ta fille!
-Je suis folle, vois-_tou_; comprends-moi bien, mon bon Gaillard, je ne
-sais pas le français, je _mi spiego_ mal; mais tu vois bien que je....
-je n'ai plus ma tête. S'il se marie, je _l'ammazzero_.... je le tuerai
-avec sa femme; je me tuerai ensuite, je mettrai le feu à l'église, et
-j'irai faire pénitence à Rome! Jure-moi que tu ne lui donneras pas ta
-fille!»
-
-M. Gaillard essuya un déluge de paroles où l'italien et le français se
-mêlaient agréablement. Il démêla comme il put ce fatras d'exclamations,
-et il apprit que son futur gendre avait séduit et abandonné Mellina
-Barni. Il consola comme il put la belle inconsolable, et il
-écrivit, séance tenante, le billet suivant qu'il fit porter par un
-commissionnaire:
-
-
- «Paris, ce lundi 30 juillet 1855, quatre heures un quart.
-
- «Monsieur,
-
-«J'ai reçu à mon bureau la visite de Mlle Mellina Barni; je n'ai rien
-de plus à vous dire. Cette jeune dame paraît fort intéressante, et je
-ne suis pas assez dénaturé pour vouloir la séparer du père de ses
-enfants.
-
-«Veuillez agréer, monsieur, les assurances de ma considération la plus
-distinguée
-
- «GAILLARD.»
-
-
-La signature était parafée de main de maître. Le papier était ce beau
-papier à forme, papier épais, pesant, vergé, papier seigneurial, que le
-gouvernement fait fabriquer tout exprès pour l'usage de ses bureaux et
-la correspondance de ses employés.
-
-Henri Tourneur n'entra pas dans tant de détails. Il s'habilla en un
-tour de main, prit sa canne et courut chez Mellina, qui le reçut à bras
-ouverts.
-
-Mellina est une petite femme blonde, fluette, et blanche comme une
-goutte de lait. Elle parle le français sans aucun accent, puisqu'elle
-doit débuter à l'Opéra-Comique dans une pièce en un acte et trois
-tableaux, un petit chef-d'œuvre de Meyerbeer.
-
-Elle était en peignoir blanc et répétait l'_allegro_ d'un morceau
-magnifique. Henri lui fit une scène à laquelle elle ne comprit rien,
-sinon qu'on avait abusé de son nom. Elle ne connaissait ni M. de
-Chingru, ni M. Gaillard. Elle devinait bien que Henri avait rompu avec
-elle pour se marier, et elle avait de bonnes raisons pour s'affliger
-de son mariage; mais à aucun prix elle n'eût voulu l'entraver.
-L'intervention des deux enfants la mit en fureur. Elle s'indigna qu'on
-lui eût fait jouer à son insu un rôle de la Limousine ou de la Picarde
-de _M. de Pourceaugnac_. Pour un rien, elle aurait couru avec Henri
-chez M. Gaillard; et le peintre eut quelque peine à lui faire entendre
-que le remède serait pire que le mal.
-
-Il s'en alla droit à la rue d'Amsterdam, et trouva la porte close: on
-était au spectacle, du moins la servante le dit. Pendant huit jours, il
-revint à la charge, et rencontra toujours même réponse. Il vint dans
-la journée: on était au concert. Tant de spectacles et de concerts
-équivalaient à un congé en règle. Si, en descendant l'escalier,
-il avait rencontré M. de Chingru, il en eût fait des morceaux. Il
-écrivit à M. Gaillard, puis à sa sœur: on lui renvoya ses lettres sous
-enveloppe. Il perdit patience, et se fit conduire au palais chez le
-substitut de service. C'était un jeune homme de trente ans, initié
-avant l'âge à tous les mystères de la vie parisienne.
-
-«Monsieur, lui répondit le magistrat, ce n'est pas la première fois
-que le parquet a connaissance d'une pareille affaire. Vous avez
-entendu parler des agences de mariages dont les menées publiques ont
-été quelquefois tolérées, quelquefois réprimées par les tribunaux. En
-dehors des grandes maisons qui affichent leur prospectus, il existe
-toute une classe d'individus dont la profession unique est de dépister
-les grandes fortunes, les dots colossales et les millions logés au
-quatrième étage pour en prélever une part. Ils s'associent entre eux et
-forment des compagnies anonymes dont l'intrigue est le seul capital, et
-dont les statuts n'ont jamais été publiés. Les unes exigent jusqu'à dix
-pour cent de la dot, les autres se contentent d'un bénéfice modique,
-car là, comme partout, vous trouverez la concurrence. M. de Chingru,
-quel que soit son véritable nom, s'est montré, à coup sûr, un des plus
-modérés. Lorsqu'il s'est vu refuser la rétribution qu'il espérait,
-il aura fait jouer par quelqu'une de ses associées, ou plutôt de ses
-complices, la petite scène que vous nous signalez. Nous rechercherons
-la comédienne et l'auteur de la pièce; mais il n'est pas probable que
-l'on découvre une femme sur qui vous avez si peu de renseignements,
-et, quand on la trouverait, il serait assez difficile d'établir la
-complicité de Chingru.»
-
-En rentrant chez lui, le peintre trouva la lettre suivante, datée du
-Havre:
-
-
-«Mon pauvre Tourneur, si je t'avais offert de te donner 990 000 francs
-et une femme adorable par-dessus le marché, tu m'aurais mis au rang
-des dieux. J'ai fait la sottise de te présenter l'affaire autrement;
-je t'ai offert un million dont 10 000 francs pour moi. Tu t'es fâché,
-il t'en cuit. Je me suis vengé en artiste. J'ai trouvé le moyen de
-persuader à M. Gaillard que tu étais le père de deux enfants et le
-mari ou à peu près d'une femme jaune. C'est un coup dont tu ne te
-relèveras jamais, pauvre Tourneur! Mais moi, quand tu m'as couché sur
-les hortensias, étais-je donc sur un lit de roses?
-
- CHINGRU et Cie.»
-
-
-Henri allait déchirer le papier, dans un mouvement de colère; mais,
-comme il était blond, il se ravisa: «Ce bon Chingru! pensa-t-il, il va
-me réconcilier avec M. Gaillard! Il ne s'agit plus que de le forcer à
-lire cette lettre.»
-
-Il chercha une grande enveloppe, il y insinua la lettre de Chingru,
-cacheta avec une énorme cornaline aux armes de Ninon de Lenclos, et
-écrivit l'adresse en belle ronde:
-
- _A Monsieur
- Monsieur_ GAILLARD, _archiviste,
- Au ministère de...._
-
-M. Gaillard ouvrit la lettre aussi pieusement que s'il eût décacheté
-une dépêche. La signature de Chingru piqua sa curiosité: il s'était
-promis de renvoyer les lettres de Tourneur, mais non celles de
-Chingru. Ce singulier document lui mit l'esprit à l'envers. Il se taxa
-d'injustice et de cruauté, et il demanda la permission de quitter le
-bureau à deux heures: c'était la première fois depuis trente ans!
-
-Rosalie mouilla de ses larmes l'autographe de Chingru. «J'en étais
-sûre, dit-elle, et si vous m'aviez crue, vous auriez écouté la défense
-du pauvre Henri!» On convint d'aller le trouver à son atelier le
-lendemain matin, tous ensemble, Rosalie, son père et sa tante. On lui
-devait bien cette réparation. Rosalie était folle de joie.
-
-«Comment! tu l'aimais encore? lui demanda son père.
-
---Plus que jamais. Quelque chose me disait là qu'on nous l'avait
-calomnié.»
-
-La porte s'ouvrit brusquement et la servante annonça Mlle Mellina
-Barni. Rosalie et sa tante n'eurent que le temps de s'enfuir dans la
-chambre voisine. Je ne sais pas ce qu'elles y disaient, mais je crois
-qu'entre l'oreille de Rosalie et la porte de la salle à manger il eût
-été difficile de passer un cheveu.
-
-M. Gaillard regardait la véritable Mellina comme un enfant chez
-Séraphin regarde les ombres chinoises. L'idée lui vint un instant qu'on
-avait formé un complot contre lui, et qu'on lui enverrait tous les
-jours une nouvelle Mellina Barni. Il songea à déménager sans donner son
-adresse.
-
-Mellina eut beaucoup de peine à lui persuader qu'elle s'appelait
-véritablement Mellina, qu'elle avait dix-neuf ans, qu'elle n'était pas
-mère de famille, qu'elle vivait avec sa mère, et qu'elle ne venait
-pas se plaindre de M. Henri Tourneur. Elle lui expliqua en fort bon
-français qu'elle était sage, quoiqu'elle sortît du théâtre de la Scala
-et qu'elle entrât à l'Opéra-Comique. Elle lui apprit qu'une fille de
-théâtre peut faire des visites, recevoir des présents et avoir des
-amis, sans être ni compromise ni compromettante. Elle avoua qu'elle
-avait aimé M. Henri Tourneur et qu'elle avait espéré se marier avec
-lui, mais que, depuis le milieu du mois de mai, il avait cessé toutes
-visites et dénoué honorablement une liaison qui n'avait jamais rien eu
-que d'honorable. «Je ne vous dirai pas, monsieur, ajouta-t-elle, que
-j'ai renoncé sans regret à mes espérances; mais c'est une destinée à
-laquelle nous devons toutes nous attendre. Nous sommes toutes un peu
-courtisées par des jeunes gens riches qui nous trouvent assez belles
-pour être aimées, qui ne nous aiment pas assez pour se marier avec
-nous, et qui, lorsqu'ils se sont assurés de notre vertu, nous tournent
-le dos et se marient en ville. Voilà précisément l'histoire de M.
-Tourneur; et comme on vous en a conté une autre qui n'est ni à sa
-louange ni à la mienne, comme vous lui avez fermé votre porte, comme je
-sais qu'il est malade de chagrin, j'ai pris mon courage à deux mains,
-je suis venue, et j'espère que vous saurez distinguer les inventions de
-la calomnie du langage de la vérité.»
-
-Quand Mellina fut sortie, Rosalie accourut. Peut-être aurait-elle
-préféré que les mensonges de Chingru fussent sans aucun fondement; et
-cependant je ne jurerais pas que la visite de Mellina ait produit un
-mauvais effet sur elle. Mellina, vue à travers la serrure, lui avait
-paru fort jolie, et elle pardonnait au peintre de l'avoir aimée. Elle
-savait qu'une fille qui épouse un homme de trente-quatre ans a toujours
-des rivales dans le passé, et elle aimait mieux ne point les avoir
-laides: dix-neuf femmes sur vingt raisonneront comme elle. Elle avait
-reconnu à l'accent de Mellina qu'elle parlait vrai et que cet amour
-était irréprochable. Enfin elle apprenait à n'en pouvoir douter qu'elle
-avait détrôné la belle Italienne dès le milieu de mai, c'est-à-dire dès
-le premier coup d'œil.
-
-Mais M. Gaillard était retombé dans toutes ses perplexités. Il
-ne voulait plus aller voir M. Tourneur; il reprochait à sa fille
-l'obstination de son amour. «Je veux bien, disait-il, que ce jeune
-homme soit moins coupable qu'on ne me l'a dit; mais il a fréquenté
-les actrices, et qui a bu boira. Tu crois qu'il te sera fidèle; mais
-il a abandonné cette jeune Italienne; il pourrait bien te jouer le
-même tour. D'ailleurs, tant que mes terrains ne seront pas vendus, il
-ne faut pas songer à ce mariage.» Quand on le pressait de vendre ses
-terrains, il répondait: «Rien ne presse; je les vendrai pour donner
-une dot à ma fille, et ma fille n'est pas encore mariée.» La vue du
-portrait le chagrinait; il songeait avec dépit qu'il était l'obligé de
-Henri Tourneur.
-
-«Que ferons-nous de ce maudit portrait? demandait-il à Rosalie. Nous ne
-pouvons pas le garder ici après une rupture. Si on le lui renvoyait?
-
---Y songez-vous, mon père? Je serais en permanence dans son atelier?
-
---Le vendre et lui faire remettre l'argent serait indélicat. Le donner?
-à qui? Je ne veux ni donner ni vendre le portrait de ma fille. Il
-pourrait tomber dans le commerce, et à chaque vente de l'hôtel Drouot,
-je craindrais de lire dans mon journal: «Portrait de Mlle R. G., par M.
-Henri Tourneur: 8000 fr.» J'aimerais mieux le gratter de mes propres
-mains.
-
---Détruire mon portrait! tout ce qui me reste des plus heureux moments
-de ma vie!
-
---Tais-toi! Maudit peintre! maudit Chingru! Maudits terrains! je les
-donnerais pour rien à qui voudrait les prendre! Si nous étions moins
-riches, tout cela ne serait pas arrivé!»
-
-M. Gaillard perdit l'appétit; il mangea comme un homme ordinaire. Son
-sommeil devint beaucoup plus léger et infiniment moins bruyant. Il fut
-inexact à son bureau; il arriva deux fois après dix heures, le 17 et
-le 18 août. Lorsqu'il rentrait à la maison, la vieille tante disait à
-Rosalie: «Il faut que ton père ait beaucoup réfléchi, son nez est tout
-rouge d'un côté.»
-
-Henri ne travaillait plus; il vivait sur le trottoir de la rue
-d'Amsterdam. M. Gaillard l'évitait avec soin, et il n'osait aborder M.
-Gaillard. Il aurait bien osé parler à Rosalie, mais elle ne sortait
-pas sans son père. Enfin, le 3 septembre, il reçut une lettre de M.
-Gaillard qui l'invitait à venir toucher 7950 francs pour solde du
-portrait. On l'attendrait à cinq heures avec les fonds. Il se rendit
-à cette étrange invitation, non pour l'argent, mais pour Rosalie. A
-la même heure, les trois principaux fondateurs de la cité ouvrière
-étaient réunis chez M. Gaillard pour conclure l'affaire des terrains.
-Le bonhomme n'avait voulu se charger de rien: il s'était reposé de
-tout sur Rosalie, et c'est elle qui avait traité avec les acquéreurs.
-Henri arriva comme le notaire lisait le dernier paragraphe de l'acte de
-vente.
-
-«Les acquéreurs s'engagent à faire construire sur le lot F, appartenant
-au vendeur, une maison d'habitation pour M. Gaillard et sa famille,
-avec un atelier de peintre au premier étage.»
-
-M. Gaillard regarda sa fille, qui regarda Henri, qui ne regardait
-personne: il était horriblement pâle et s'appuyait au mur.
-
-«Allons! dit le bonhomme en prenant la plume, voici un parafe qui me
-délivrera de tous mes soucis!
-
---Monsieur, remarqua le notaire, vous avez une bien belle écriture.»
-
-
-
-
-LE BUSTE
-
-
-I
-
-Si vous avez de bonnes jambes et si les voyages au long cours ne vous
-font pas peur, nous irons de notre pied jusqu'au château du marquis de
-Guéblan. Il est situé à six grands kilomètres de Tortoni, plus loin
-que la rue Mouffetard, plus loin que les Gobelins et le Marché aux
-chevaux, dans ces régions ouvrières où la Bièvre promène son filet
-d'encre. Cependant il est dans l'enceinte de la ville, et le vin
-qu'on y boit a payé l'entrée. C'est un palais contemporain du premier
-empire, construit par Fontaine, dans le style grec, et entouré de la
-colonnade de rigueur. Son premier emploi fut de loger les plaisirs d'un
-fournisseur enrichi aux armées: on l'appelait alors la Folie-Sirguet.
-Il fut inauguré en 1804 par la belle Thérèse Cabarrus, qui n'était
-point encore comtesse de Caraman, et qui n'était plus Mme Tallien.
-En 1856, la Folie-Sirguet est une des plus belles villas qui se
-rencontrent dans l'intérieur de Paris: elle a pour jardin un parc de
-vingt hectares où l'on chasse le lapin, le faisan, et même, en se
-serrant un peu, le chevreuil. La pièce d'eau renferme de magnifiques
-échantillons de tous les poissons d'Europe, sans excepter le silure.
-La pêche et la chasse! que peut-on désirer de plus? N'est-ce pas en
-deux mots la campagne à Paris? Les dedans du château sont grandioses,
-comme on les aimait autrefois, et élégants comme on les préfère
-aujourd'hui. Le luxe mignon de 1856 se joue à l'aise dans les vastes
-salles de 1804. Je n'ai vu que l'appartement de réception, c'est-à-dire
-le rez-de-chaussée, et j'en suis sorti émerveillé. La salle à manger,
-lambrissée de vieux chêne noir et luisant, s'ouvre d'un côté sur la
-salle de billard, la salle d'armes et le fumoir; de l'autre, sur une
-enfilade de salons très-riches et du meilleur goût. Un seul a conservé
-sa décoration primitive, les fauteuils à tête de sphinx et les chaises
-en forme de lyre: il est placé entre un boudoir Pompadour et un salon
-chinois dont les meubles, les tapis, le lustre, la tenture et même
-les tableaux sont rapportés de Macao. Tous les plafonds sont peints à
-fresque ou tendus de vieilles tapisseries. Le salon russe, encombré
-de meubles confortables, est revêtu d'un lierre qui s'enroule autour
-des glaces et fait aux tableaux comme un second cadre de verdure. Je
-me suis reposé avec délices dans une belle salle pavée en mosaïque
-et décorée dans le goût élégant des maisonnettes de Pompéi. On s'y
-croirait au pied du Vésuve, si l'on n'apercevait dans la pièce voisine
-un énorme pouff de tapisserie couronné par un groupe de Pradier.
-
-Cet appartement hospitalier s'ouvre à l'art de toutes les nations et de
-tous les siècles: il accueille également la peinture charnue de Rubens
-et les poétiques rêveries d'Ary Scheffer; on y voit un blond paysage
-de Corot à quatre pas d'une marine du Lorrain; les nymphes joyeuses de
-Clodion semblent y sourire aux lions de Barye et _le Don Juan naufragé_
-de Daniel Fert se cramponne à la roche humide, sans faire lever les
-yeux à _la Pénélope_ de Cavalier.
-
-Le premier étage comprend les appartements du marquis, de sa sœur et
-de sa fille, et je ne sais combien de chambres d'amis. Le château est
-si loin de tout qu'on y dîne rarement sans y coucher, quoique M. de
-Guéblan ait fait faire deux omnibus pour ramener ses convives à Paris.
-
-M. de Guéblan est un gentilhomme comme on n'en voyait pas il y a
-cent ans, comme on en connaît peu, même de nos jours. Je m'empresse
-de vous dire que sa noblesse est de bon aloi, et que ses titres ne
-sortent point d'une de ces petites officines souterraines qui sont
-moins rares qu'on ne le pense. Nous avons des faux-monnayeurs de
-noblesse qui prélèvent un revenu sur la sottise et la vanité de leurs
-contemporains, mais les Guéblan n'ont rien à démêler avec l'industrie
-de ces messieurs: ils datent de saint Louis. Ils ont fait les deux
-dernières croisades; ils ont porté les armes de père en fils, jusqu'à
-la Révolution, et ils n'ont pas émigré, ce que je loue. Par un hasard
-dont l'histoire offre peu d'exemples, le sang de cette noble famille
-ne s'est point appauvri, et le dernier des Guéblan pourrait se mesurer
-en champ clos avec ses ancêtres. Il est grand, large, vigoureux, haut
-en couleur, et de force à porter la cuirasse. Il tire l'épée comme un
-mousquetaire, monte à cheval comme un reître, mange comme un lansquenet
-et boit comme M. de Bassompierre. Ses cinquante ans ne lui pèsent pas
-plus qu'une plume. Du reste, il porte fièrement son nom; il n'est pas
-fâché d'être fils de quelqu'un; il lit volontiers l'histoire de France
-et met à part tous les livres qui parlent de sa famille; il conserve
-son honneur avec un soin jaloux; il est plein de droiture; il sait
-donner, prêter et perdre son argent; bref, il a le cœur noble. Si vous
-trouvez dix hommes plus aristocrates que lui entre le quai d'Orsay et
-la rue de Vaugirard, vous aurez de bons yeux.
-
-Mais que dirait Guéblan Ier, écuyer de la reine Blanche, s'il pouvait
-ressusciter dans le cabinet de son arrière-neveu? Il s'écrierait en
-se frottant les yeux: «Oh! oh! le monde est devenu beau fils, depuis
-ma connaissance première! Il me semble, marquis, que vous gagnez de
-l'argent.»
-
-Le grand mot est lâché; je peux tout vous dire: le marquis gagne
-énormément d'argent. Il fait ses affaires lui-même, il n'a pas
-d'intendant, il n'est volé par personne, il ne se ruine pas plus
-que le dernier des bourgeois, et il travaille comme un prolétaire à
-doubler son revenu. Et comment? En tout honneur, je vous supplie de le
-croire. Le marquis a passé deux ans à l'École polytechnique, trois ans
-à l'École des ponts et chaussées; il a pris des leçons d'agriculture
-à Grignon; il va souvent écouter les professeurs des arts et métiers.
-Il suit pas à pas les progrès de la science, et il en fait son profit.
-Autant ses ancêtres auraient été honteux de savoir, autant il serait
-humilié si on le prenait en flagrant délit d'ignorance. C'est lui qui
-a drainé le premier champ en Normandie, et il a triplé la valeur de
-ses terres. Il fabrique, à vingt kilomètres de Lisieux, des tuyaux de
-drainage qu'il livre à ses voisins avec un bénéfice de 75%. Il a acheté
-une des premières machines à battre qui se soient vendues en France,
-et il l'a perfectionnée. Il songe à acclimater le ver à soie du chêne
-dans ses forêts de Bretagne, il fabrique de l'opium indigène dans sa
-propriété du Plessis-Piquet; avant cinq ans, il en exportera en Chine.
-
-La pisciculture a quadruplé le produit de ses étangs du département
-de l'Ain; ses vignes de Langres, qui n'avaient jamais donné qu'une
-piquette médiocre, fournissent aujourd'hui un vin de Champagne
-estimé, qui vient en ligne immédiatement après les marques
-célèbres. Je parierais que vous avez goûté de ses ananas; il en
-livre pour 4000 francs par an au commerce de Paris: les restes de
-sa table! Ce gentilhomme bourgeois, très-superbement gentilhomme
-et très-spirituellement bourgeois, ne dédaigne pas d'imprimer ses
-armoiries sur le blé qu'il récolte et le vin qu'il fabrique. Si ses
-aïeux y trouvaient à redire, il leur répondrait en bon français: «Nous
-sommes au XIXe siècle, la vie est chère, on a découvert des mines d'or;
-ce qui coûtait cent francs de votre temps, en vaut mille aujourd'hui;
-les plus grandes fortunes se défont en cinquante ans; le droit
-d'aînesse est aboli, et pour que mes petits-fils aient un peu d'argent,
-il faut que j'en gagne beaucoup.» Il pourrait ajouter que la France
-lui sait autant de gré de ses conquêtes pacifiques que de vingt coups
-de lance reçus en bataille rangée, car il est officier de la Légion
-d'honneur sans avoir gagné la moindre épaulette.
-
-Ses ancêtres, qui ne portaient la plume qu'à leur chapeau, ne
-seraient pas médiocrement surpris de lire les livres qu'il a signés.
-Le dernier en date (Paris, 1854, chez Dentu) a pour titre: DU PETIT
-BÉTAIL, _traité comprenant l'éducation des lapins russes et des poules
-cochinchinoises_. Et pourquoi pas? Le vieux Caton a bien légué à son
-fils et à la postérité une recette pour faire la soupe aux choux! Le
-marquis de Guéblan, qui écrit fort proprement sa langue, est membre de
-la Société des gens de lettres; il en était questeur vers 1850. Les
-écrivains et les artistes ont toujours trouvé en lui un protecteur sans
-morgue et un créancier sans mémoire. Il a pour eux des bontés, et,
-ce qui vaut mieux, des égards. Je pourrais citer un peintre qu'il a
-littéralement retiré de la Seine, et deux romans qui n'auraient jamais
-été publiés sans lui. Quel beau dîner il nous a offert à la fin de
-décembre! J'espère cependant que vous me dispenserez de transcrire ici
-la carte de trois services.
-
-Les propriétés immenses qui rapportent à M. de Guéblan un demi-million
-par année ne sont pas précisément à lui. Elles appartiennent à sa
-sœur et à sa commensale, Mme Michaud. Le marquis s'est marié fort
-jeune à une demoiselle noble qui l'a laissé veuf avec dix mille francs
-de rente et une fille à élever. Vers la même époque, sa sœur épousa
-un démolisseur de châteaux, un chevalier de la bande noire, dont
-la profession était d'abattre des chênes pour en faire des bûches,
-et de défricher les parcs pour planter des légumes. Cet honnête
-industriel mourut deux ans après Mme de Guéblan. Sa veuve, riche et
-sans enfants, remit toutes ses affaires aux mains du marquis en lui
-disant: «Administre mes biens, j'élèverai ta fille: tu me serviras de
-fermier, je te servirai de gouvernante.» Marché fait, on s'établit dans
-le beau château que M. Michaud n'avait pas eu le temps de démolir. En
-travaillant pour sa sœur, M. de Guéblan s'occupait de sa fille, puisque
-Victorine était l'unique héritière de Mme Michaud.
-
-C'est une excellente femme que cette Mme Michaud, mais originale! En la
-plaçant dans un musée, on ne ferait que lui rendre justice. D'abord,
-elle est presque aussi grande que son frère, c'est-à-dire qu'avec un
-peu plus de moustache, elle ferait un cent-garde très-présentable. Ses
-mains et ses pieds sont terribles: nous préserve le ciel de recevoir
-un soufflet de sa main! et si elle meurt debout, comme je le prévois,
-il faudra quatre hommes pour la coucher dans la bière. Du reste, elle
-est charpentée aussi solidement qu'un drame de Frédéric Soulié, et
-sa tête n'est pas laide. Elle a le nez arqué, la bouche fière et des
-dents blanches qui ne lui ont rien coûté. Un double menton adoucit la
-sévérité de ses traits. Ses cheveux sont tout gris, quoiqu'elle ait à
-peine quarante ans; mais cette nuance lui va bien, et elle l'exagère en
-mettant de la poudre. Ses épaules sont de celles qu'on peut montrer;
-aussi la verrez-vous décolletée dès quatre heures du soir. Ce n'est pas
-qu'elle veuille plaire à personne: elle s'habille pour elle, et cela
-se voit assez. L'opinion des autres lui est tellement indifférente,
-qu'elle ne fait rien qu'à sa tête et ne se met jamais qu'à sa mode.
-Elle coupe ses robes elle-même et paye double façon à la couturière
-pour être vêtue à sa fantaisie. Quand la modiste lui apporte un chapeau
-neuf, son premier soin est de le défaire. Sous ses mains redoutables
-un petit chef-d'œuvre de goût est bientôt transformé en guenille:
-c'est l'affaire de deux coups de ciseaux et de trois coups de poing.
-Lorsqu'elle reçoit chez elle, c'est dans des toilettes inexplicables,
-que Champollion lui-même ne déchiffrerait pas. Je l'ai vue coiffée
-d'une écharpe en crêpe de Chine, avec des fleurs naturelles semées
-çà et là, et des dentelles de toute provenance, blanches et rousses,
-lourdes et légères, point de Venise et point d'Angleterre, le tout
-fagoté à grand renfort d'épingles, et dans un si beau désordre qu'une
-chatte n'y aurait pas retrouvé ses petits. Chère Mme Michaud! ses
-armoires sont un capharnaüm de chiffons magnifiques que nulle femme de
-chambre n'a jamais pu mettre en ordre; et son esprit ressemble un peu
-à ses armoires. La faute en est sans doute à la famille de Guéblan, qui
-pensait qu'un homme n'en sait jamais trop, mais qu'une femme en sait
-toujours assez. Non-seulement Mme Michaud est rebelle aux lois les plus
-paternelles de l'orthographe, mais elle a le malheur d'écorcher autant
-de mots qu'elle en prononce. C'est une infirmité dont son mari ne
-s'est jamais aperçu, et pour cause; son frère y est si bien accoutumé
-qu'il ne s'en aperçoit plus. Heureusement, elle parle si vite, qu'on
-a rarement le temps de l'entendre; elle conte vingt choses à la fois,
-sans lien, sans ordre, sans transition: elle ne sait le plus souvent ni
-ce qu'elle dit, ni ce qu'elle fait, ni ce qu'elle veut, bonne femme du
-reste, et qui se serait ruinée vingt fois sans l'autorité de son frère.
-Tantôt prodigue, tantôt avare; aujourd'hui payant sans marchander,
-demain marchandant sans payer; allumant un billet de cent francs pour
-ramasser un sou, et querellant toute la maison pour une allumette:
-refusant du pain à un pauvre, parce que la mendicité est interdite,
-et jetant un louis à un chien affamé qui cherche des os dans un tas;
-pleine de respect pour son frère et guettant toutes les occasions de
-le faire enrager; passionnément dévouée à sa nièce, et pressée de s'en
-défaire par un mariage: telle était, au mois de juin 1855, la sœur de
-M. de Guéblan et la tante de Mlle Victorine.
-
-On s'étonnera peut-être qu'un homme de grand sens comme M. de Guéblan
-ait confié son enfant à une institutrice aussi déraisonnable. Mais
-le marquis a trop d'affaires pour méditer le traité de Fénelon
-sur _l'Éducation des filles_, et d'ailleurs on doit un peu de
-condescendance à une parente qui personnifie en elle une dizaine de
-millions. Enfin, M. de Guéblan se persuade, à tort ou à raison, que
-le vrai précepteur d'une femme est son mari. Il sait que Victorine
-n'apprendra pas au château tout ce qu'elle devrait savoir, mais il est
-sûr qu'elle ne saura rien de ce qu'elle doit ignorer. Plein de cette
-confiance, il dort sur les deux oreilles.
-
-Le fait est que Mme Michaud n'a donné à sa nièce que des maîtres de
-soixante ans sonnés; je n'excepte pas le maître de danse. De tous les
-auteurs qu'elle lui a permis, le plus dangereux est sir Valter Scott,
-traduit par Defauconpret. Elle y a joint _Numa Pompilius_ et les œuvres
-complètes de Florian, _la Case de l'Oncle Tom_, quelques-uns des petits
-chefs-d'œuvre de Dickens, cinq ou six volumes de Mme Cottin, et un
-choix des romans de chevalerie qui ont charmé l'enfance de Mme Michaud
-et qui n'attristent pas la jeunesse de Victorine.
-
-La belle héritière a seize ans tout au plus. C'est une enfant, mais une
-enfant de la plus belle venue, grande, bien faite, et dans le plein
-de ses charmes. Je confesse que ses joues sont un peu trop roses: sa
-figure ressemble à une pêche en septembre. Ses mains sont tout à fait
-rouges; mais l'écarlate des mains ne messied pas aux jeunes filles.
-Elle a les dents un peu trop courtes: c'est un genre de laideur que
-j'apprécierais assez. Sa bouche est moitié chair et moitié perle,
-un mélange charmant de pulpe transparente et de nacre étincelante:
-aimez-vous les grenades? Son pied n'est pas ce qu'on appelle un
-petit pied: une Chinoise n'en voudrait pas, et les mandarins lettrés
-n'écriraient pas des vers à sa louange; mais il est mince, cambré et
-d'une exquise élégance; la semelle de ses bottines a tout juste les
-dimensions d'un biscuit à la cuiller. Ne craignez pas que Victorine
-atteigne jamais les proportions colossales de sa terrible tante: elle
-tient de sa mère, qui était blonde et délicate. Lorsqu'on veut savoir
-combien durera la beauté d'une fille, il est prudent de regarder le
-portrait de sa mère.
-
-Cette enfant, fort séduisante par le dehors, est pourvue d'une âme
-inexplicable. Elle parle rarement, peut-être parce qu'on ne la
-questionne jamais. Son père n'a pas le temps de causer avec elle, et
-Mme Michaud, qui cause avec tout le monde, se fait toujours la part du
-lion. Les hommes qui viennent au château sont trop de leur siècle pour
-s'amuser à déchiffrer l'esprit d'une petite fille. Enfin, elle n'a pas
-d'amies de pension, n'ayant jamais été mise en pension. On la croit
-un peu sotte, parce qu'elle a contracté l'habitude du silence; mais
-son cœur chante en dedans. Une jeune fille qui se tait est comme une
-volière dont les portes sont fermées. Approchez-vous tout près, vous
-n'entendez rien. Appliquez votre oreille à la porte, pas un murmure.
-Ouvrez! il s'élève un concert de gazouillements frais et sonores qui
-remplit les airs et monte jusqu'au ciel. Lorsque Victorine s'en allait
-dans le parc, un livre à la main, sous l'escorte de sa femme de chambre
-ou du vieux Perrochon, Mme Michaud murmurait en la suivant des yeux:
-«Pauvre petite! elle ne dit rien, mais je veux que le loup me croque
-si elle en pense davantage.» Mme Michaud ne soupçonnait pas que sa
-nièce, à force de lire dans les livres et en elle-même, se substituait
-à l'héroïne de tous ses romans, et qu'elle avait déjà couru plus
-d'aventures que la belle Angélique et Mme de Longueville.
-
-Le jour où commence cette histoire, M. de Guéblan courait à Lisieux
-pour se reposer d'un voyage à Nantua. Mme Michaud était sortie
-comme une flèche en disant: «J'ai de l'argent mignon, j'ai touché
-le dividende de mes actions des Quatre-Canaux; je vais me commander
-un buste à Paris!» Victorine, suivie de Perrochon, mais à distance
-respectueuse, s'était avancée jusqu'à l'extrémité du parc, vers le
-boulevard extérieur, dans un endroit où le mur est remplacé par un
-saut-de-loup large de quatre mètres. Elle s'était assise, comme une
-héroïne de roman, à l'ombre d'un vieil arbre, célèbre dans les chansons
-du XVe siècle sous le nom du _Chêne rond_:
-
- Le seigneur tient sa justice
- Sous le chêne rond:
- Répondez sans artifice.
- Tout rond, rond, rond!
-
- On y boit et on y mange
- Sous le chêne rond;
- On y danse le dimanche
- En rond, rond, rond!
-
-Je vous fais grâce des autres couplets. La romance en a neuf fois
-neuf, tous aussi poétiques et aussi richement rimés. Mlle de Guéblan
-tira de sa poche un petit livre à tranche rouge relié aux armes de sa
-famille, et intitulé _Histoire véridique des adventures merveilleuses
-de l'incomparable Atalante_.
-
-Elle chercha le signet, et reprit sa lecture au point où elle l'avait
-laissée la veille:
-
-«Or sachiés que la saige et subtive princesse fut requise en mariaige
-par le filz puîné du roi des Daces et par le caliphe de Schiraz.»
-Pauvre moi! dit Victorine. Je voudrais bien ne choisir ni l'un ni
-l'autre. Mais que dirait la reine du pays de Michaud? Elle poursuivit:
-«Et moult se douloyt la belle Atalante, et n'avoit nul soulas en ce
-monde, d'autant que le caliphe estoit d'estrange visaige, car il
-avoit le nez court et large et les oreilles si tres-grandes comme les
-mamielles d'ung vau.» Bon! fit-elle: M. Lefébure, le candidat de mon
-père! Voyons l'autre: «Et le prince des Daces estoit chétif de son
-corps et pasle de son visaige, comme qui auroit eaue et non sang dans
-les venes.» Eh mais! il ne ressemble pas médiocrement à M. de Marsal,
-le protégé de ma tante. Écoutons un peu ce qui en arriva: «A tant
-commencèrent les joustes, et devoient ces deux seigneurs courir l'ung
-contre l'aultre à qui auroit la princesse. Et lors la princesse et
-plusieurs aultres dames furent montées sur eschafaulx moult noblement
-parées de drap battu en or, perles et pierres pretieuses. Mais devant
-que les princes rivaulx ne vinssent aux mains, entra dans la lice un
-chevalier richement aorné, et de blanc tout couvert, lequel leur dit:
-«Point ne mettez vos lances en arroy que je ne vous aye défaicts l'ung
-et l'aultre, et bouttés en terre tout à plat.» Et ce disant, sa voix
-estoit si rude que chevaliers et chevaulx tressaillirent de grand'peur;
-mais non la princesse. Et incontinent le chevalier aux blanches armes
-courut sus au caliphe de Schiraz, et du premier poindre qu'il fit à
-son chevau, il le ferit de telle force que le paoure caliphe ne sceut
-si il estoit jour ou nuyt. Ce que voyant le chevalier se tourna contre
-le prince des Daces en reboutant son espée au fourel, et le print
-parmy le corps et le tira hors de son chevau, et le jeta si roidement
-encontre la terre que peu faillist que il ne lui crevast son cueur ou
-son ventre. Et les dames battirent des mains; et leur sembloit-il que
-le chevalier aux blanches armes fust aussi beau que l'archange Gabriel.
-Lors vint le noble chevalier vers l'eschafaulz des dames, et mit un
-genouil en terre devant la belle Atalante, disant: «Dame, je suis le
-prince de Fer; et, comme au feu le fer se laisse fondre, ainsi faict
-mon cueur à la flamme de vos yeux.»
-
-Atalante--je veux dire Victorine--continua sa lecture en fermant les
-yeux. La journée était lourde; et la chaleur de juin se glissait en
-rampant sous les grands arbres du parc. La jolie lectrice touchait
-à cet instant délicieux où la veille et le sommeil, la rêverie et
-le rêve, le mensonge et la réalité semblent se donner la main. Elle
-voyait le gros M. Lefébure, avocat à la cour d'appel, emmaillotté dans
-une lourde cuirasse, sous laquelle passait un pan de robe noire, et
-coiffé d'une marmite dont les anses étaient figurées par ses oreilles.
-Un peu plus loin, M. le vicomte de Marsal, pâle et blême, faisait
-la plus piteuse grimace à travers la visière d'un casque empanaché.
-Elle apercevait aussi le prince de Fer, mais sans pouvoir découvrir sa
-figure, qu'il tenait obstinément cachée.
-
-«Ne le verrai-je donc jamais? demandait-elle. Il est temps qu'il se
-hâte, s'il veut me délivrer du calife Lefébure et du prince de Marsal.
-Je l'ai déjà bien assez attendu.»
-
-Et dans son demi-sommeil, elle murmurait le refrain d'une ronde
-paysanne qu'elle avait apprise dans son enfance:
-
- Ah! j'attends, j'attends, j'attends
- Attendrai-je encor longtemps?
-
-Tout à coup il lui sembla qu'une fusée passait devant ses yeux.
-Un grand jeune homme à barbe noire avait franchi d'un bond le
-saut-de-loup, et était venu tomber devant elle. Elle se leva en
-sursaut, tandis que Perrochon accourait de ses vieilles jambes. Sa
-première idée fut qu'il lui était enfin permis de voir la figure du
-prince de Fer. Elle balbutia quelques paroles incohérentes:
-
-«Prince.... mon père.... vos rivaux.... la reine du pays de Michaud....»
-
-Le jeune homme salua poliment et lui dit:
-
-«Pardonnez-moi, mademoiselle, d'entrer chez vous comme une bombe à
-Sébastopol. J'ai sonné un quart d'heure à une vieille grille qui est
-probablement condamnée, et, faute de pouvoir trouver la porte, j'ai
-pris au plus court. Je me nomme Daniel Fert et je viens pour faire le
-buste de Mme Michaud.»
-
-
-II
-
-J'ai connu, il y a treize ou quatorze ans, un petit Espagnol que ses
-parents avaient envoyé à l'institution M***. C'est la mieux disciplinée
-de toutes les maisons qui entourent le lycée Charlemagne. Aucun livre
-nouveau n'y pénètre en contrebande; tout volume broché en jaune est
-sévèrement consigné à la porte; les élèves y lisent en récréation les
-tragédies de Racine les moins légères, et les oraisons funèbres de
-Bossuet les moins frivoles. Le jeune Madrilène s'ennuyait comme à la
-tâche, et effaçait les jours un à un sur son petit calendrier. Un de
-nos camarades, touché de sa peine, lui demanda:
-
-«Pourquoi le temps te semble-t-il si long? Est-ce ta famille que tu
-regrettes, ou simplement ta patrie?
-
---Ni l'une, ni l'autre, répondit l'enfant. J'ai commencé, dans un
-journal de Madrid, la lecture d'un roman admirable, et j'attends à
-retourner en Espagne pour en lire la fin. Dans trente mois et dix-sept
-jours!
-
---Et comment est-il intitulé, ton roman espagnol?
-
---_Los Tres Mosqueteros_, les Trois Mousquetaires.»
-
-Je ne sais pourquoi cette anecdote me revient en mémoire toutes les
-fois que je parle de Daniel Fert. C'est peut-être parce que Daniel
-ressemble à un mousquetaire égaré dans le XIXe siècle. Mettez ensemble
-la tournure de d'Artagnan, la fierté d'Athos, la vivacité d'Aramis, et
-un peu de la naïveté de Porthos, et vous aurez une idée assez exacte
-du jeune sculpteur. Sa personne haute et svelte a l'apparence d'un
-ressort d'acier; il a le jarret nerveux, le bras puissant, la taille
-cambrée, et la moustache en croc. Ses grands yeux bleus s'enchâssent
-dans deux orbites bronzées, sous des sourcils du plus beau noir. Son
-front large, saillant et poli, est couronné d'une ample chevelure
-admirablement plantée, qui se rejette en arrière comme la crinière d'un
-lion. Ajoutez un cou blanc comme l'ivoire, des dents nacrées, riantes,
-et qui semblent heureuses de vivre dans une jolie bouche; le nez long
-et mince de François Ier, des mains d'enfant, un pied de femme, voilà,
-je pense, un héros de roman assez présentable. Et pourtant ceci n'est
-pas un roman.
-
-Cet homme ainsi bâti est compatriote du petit vin d'Arbois, et fils
-d'un vigneron sans vignes qui travaillait à la journée. A quatre ans,
-Daniel courait pieds nus sur la route, glanant çà et là le fumier des
-chevaux et demandant un sou aux voyageurs de la diligence. A douze
-ans, il cassait des pierres comme un homme; à quinze, il maniait la
-serpe et portait la hotte en vendange. L'ambition le fit entrer chez
-un maître marbrier de Besançon, qui lui confia d'abord des dalles à
-polir, puis des épitaphes à graver, puis des monuments à sculpter. Il
-avait du goût et de l'adresse: on devina qu'il pourrait remporter le
-grand prix de Rome et illustrer son département. Le conseil général
-prouva sa munificence en l'envoyant à Paris avec une pension de 600
-francs. Il partit avec sa mère: son père venait de mourir. Mme Fert,
-vieille avant l'âge, comme toutes les femmes de la campagne, mais
-forte et patiente, se fit la ménagère de son fils. Daniel fut assidu à
-l'École des beaux-arts, et gagna quelque argent dans ses loisirs. Il
-faisait de l'art le matin, du métier le soir. Après avoir travaillé
-d'après l'académie, il dessinait des ornements ou ébauchait des sujets
-de pendule. En 1853, à l'âge de vingt-cinq ans, après deux entrées en
-loge, il renonça spontanément au grand prix, et renvoya les 600 francs
-qu'il recevait de Besançon. «Décidément, dit-il à sa mère, je suis trop
-grand pour me remettre à l'école; et, d'ailleurs, que deviendrais-tu
-sans moi?» Il était arrivé, non sans peine, à gagner sa vie, et il
-avait plus de talent que d'argent. Ses bustes et ses médaillons sont
-d'un travail fin et serré, qui rappelle la manière exquise de Pradier;
-ses compositions, qu'il eût exécutées en grand s'il avait été riche,
-et qu'il livrait, faute de mieux, aux marchands de bronze, sont
-toutes d'un jet hardi, qui procède du génie de David. Il travaillait
-passionnément; ce n'était ni pour l'argent ni pour la gloire, mais
-pour le plaisir de travailler. L'attachement de l'artiste pour son
-œuvre ne peut se comparer qu'à la tendresse maternelle: un père même
-ne sait pas aimer ainsi. Nous adorons de toute la chaleur de notre âme
-ces créatures vivantes qui sont sorties de nous. Mais, lorsque Daniel
-s'était rassasié de son ouvrage, il le donnait. Les marchands avaient
-bientôt fait de traiter avec lui: il ne faisait payer ni ses progrès,
-ni sa vogue, ni sa gloire naissante. La sagesse paysanne de Mme Fert
-luttait en vain contre cet esprit de détachement.
-
-Elle avait beau rappeler à son fils ses dettes à payer, les maladies
-à prévoir et les vacances qu'il s'adjugeait de temps en temps, car il
-travaillait par accès, comme tous ceux qui méritent le nom d'artiste.
-Un moulin peut moudre tous les jours, mais un cerveau qui essayerait
-d'en faire autant ne donnerait qu'une triste farine. Lorsque Daniel
-était à l'ouvrage, il ne se serait pas dérangé pour entendre chanter la
-statue de Memnon; mais lorsqu'il se trouvait dans une veine de plaisir,
-aucune puissance ne l'eût fait rentrer à l'atelier, pas même la faim
-qui a la réputation de chasser les loups hors des bois. Il n'avait
-qu'une habitude régulière, celle des exercices du corps. Il se faisait
-réveiller par son maître d'armes, et c'est au gymnase qu'il digérait
-son déjeuner: aussi était-il d'une force incroyable, et violent à
-proportion. Il est le dernier Français qui ait conservé l'habitude
-de jeter les gens par la fenêtre. Je me souviens du jour où il lança
-du premier étage un porteur d'eau qui avait répondu grossièrement à
-sa mère. Depuis cette époque, il n'a plus rencontré de fournisseurs
-impolis. Avec ses amis, et surtout avec sa mère, il est d'une douceur
-attendrissante. Il serre la bonne femme contre son cœur avec autant de
-précaution que s'il craignait de la casser. Il n'a jamais pu la décider
-à prendre une servante; mais, chaque fois qu'il a de l'argent, il lui
-achète une belle robe de droguet, un chapeau de paille d'Italie, ou
-quelques bouteilles d'anisette, qu'elle apprécie mieux.
-
-Lorsque Mme Michaud vint le chercher, il entrait dans une période de
-travail: il était temps! Depuis le commencement de mai, il s'était
-reposé sans débrider. Il avait complétement oublié qu'il devait payer
-au 15 juillet mille francs à son praticien, et deux cents à son
-propriétaire: on ne s'avise pas de tout. Mme Michaud, le livret de
-l'Exposition à la main, le trouva par delà le faubourg Saint-Honoré,
-au fond d'un jardin, dans une petite colonie d'artistes et de gens
-de lettres, qu'on appelle l'Enclos des Ternes. Daniel et sa mère
-occupaient un pavillon assez élégant entre Mme Noblet et Mme Persiani.
-Il fut un peu surpris, lui qui recevait peu de visites, de voir entrer
-cette grande femme échappée. Elle marcha droit à lui, et lui tendit une
-grosse main qu'il n'osa prendre. Il modelait, et il avait de la terre
-au bout des doigts.
-
-«Touchez-là, lui dit-elle; vous ne me connaissez pas, mais je vous
-connais. J'ai acheté le naufrage de Don Juan. Vous êtes un grand
-artiste.
-
---Mon naufrage de Don Juan? reprit Daniel encore tout ébahi.
-
---Oui, votre naufrage de Don Juan. Il est dans un de mes salons, sur
-la pendule. Mais ce n'est pas tout: il me faudrait mon buste pour ma
-nièce, qui va épouser M. Lefébure ou M. de Marsal, je ne sais pas
-lequel, mais bientôt. Combien me prendrez-vous?
-
---Douze ou quinze séances, madame.
-
---Ce n'est pas de l'argent, cela. Comment, douze séances! Mais je
-n'aurai jamais le temps. Où voulez-vous que je prenne douze séances?
-D'abord, vous demeurez trop loin. Quelle idée avez-vous eue de vous
-loger dans ce pays de sauvages? Il faudra que vous veniez chez moi.
-Deux mille francs, est-ce assez? Cela vous fera presque deux cents
-francs par jour. Comment me trouvez-vous? C'est en marbre que je veux
-être; les portraits en bronze sont trop tristes: on a l'air de vieux
-Romains. Vous prendrez un marbre bien propre, et vous le ferez porter
-au château. Je vous avertis que si vous ne me flattez pas énormément,
-je vous laisse votre portrait pour compte. Il ne faut pas que Victorine
-en fasse un épouvantail à moineaux.
-
---Madame, je crois pouvoir vous faire un beau buste qui sera
-ressemblant.
-
---Ne dites donc pas des sottises! S'il est ressemblant, il sera
-affreux. Je ressemble à la Bérézina, avec mes moustaches. C'est vous
-qui êtes beau! Que je vous voie un peu de profil! mais, mon cher
-monsieur, vous êtes tout bêtement magnifique! Moi qui me figurais les
-sculpteurs comme des maçons! Il faut absolument que vous veniez loger
-au château. Ma nièce est bien aussi; vous verrez. Je ferai prendre vos
-outils. Elle ne me ressemble pas, mais pas du tout, et c'est heureux.
-Je suis curieuse de savoir si vous serez de mon avis sur le mari. M.
-Lefébure est affreux: une hure de sanglier et des genoux énormes. Mais
-riche! voilà pourquoi mon frère en tient pour lui. M. de Marsal est
-mieux. Et puis, un beau nom! Je suis pour les beaux noms. Comme le
-vôtre est singulier! Fert! Fert! Pourquoi pas caillou? Vous me direz
-que quand on s'appelle Mme Michaud!... C'est précisément pour cela.
-Voici mon adresse: A la Folie-Sirguet, derrière les Gobelins. Il n'y a
-qu'un parc de ce côté-là: c'est le nôtre. Venez de bonne heure; nous
-avons quelques personnes à dîner, entre autres M. de Marsal. Ah çà,
-n'allez pas lui faire la cour! vous nous mettriez dans de beaux draps!
-Mais je suis folle: on ne se marie pas dans votre état. Est-ce dit? A
-ce soir.»
-
-Les chutes d'eau les plus renommées, depuis les cascatelles de Tivoli
-jusqu'à la cataracte du Niagara, seraient d'une lenteur ridicule si on
-les comparait au parlage torrentiel de Mme Michaud. Daniel se conduisit
-comme le voyageur surpris par la pluie: il s'enveloppa dans son silence
-comme dans un manteau. L'averse passée et Mme Michaud partie, il
-recueillit ses souvenirs et conclut qu'il avait trouvé l'occasion de
-gagner 1500 francs en quinze jours: il comptait 500 francs de marbre
-et de praticien. La figure de Mme Michaud ne lui déplaisait pas: la
-vie de château lui agréait fort, et il entrevoyait le moyen de payer
-délicieusement ses dettes.
-
-Il conta l'aventure à sa mère tout en s'habillant. «Voilà qui va bien,
-dit Mme Fert. Cette malheureuse échéance m'empêchait de dormir. Je
-t'enverrai demain la selle, les pains de terre, les ébauchoirs et
-tout le reste. Je passerai la revue de tes habits, je vérifierai les
-boutons, et je serrerai tout dans la grande malle; il faut que tu sois
-présentable. Ils ont peut-être l'habitude de jouer le soir, comme au
-château d'Arbois; tu auras des pourboires à donner aux domestiques:
-prends l'argent que nous avons à la maison et laisse-moi 50 francs:
-c'est assez pour moi. Tu sais que je n'ai jamais faim quand tu n'y es
-pas. Tâche d'avoir bientôt fini, et ne te laisse pas déranger. Mais
-surtout observe-toi: il y a une demoiselle dans la maison et tu es un
-grand fou.
-
---Ne craignez rien, maman, répondit Daniel. J'emporte 200 francs
-qui sont toute notre fortune, ou peu s'en faut. La petite chanson
-maigrelette de ces dix louis qui se poursuivent dans mon gousset me
-rendrait la raison si je pouvais la perdre. Pour un pauvre diable comme
-moi, une demoiselle riche n'est d'aucun sexe.»
-
-«Ainsi se partit le prince de Fer pour le royaume de l'incomparable
-Atalante.»
-
-Victorine ne supposa pas un instant qu'un jeune homme si beau et dont
-la mine était si fière, fût un simple artiste condamné à faire le buste
-de Mme Michaud. Elle construisit sur l'heure un petit roman tout aussi
-vraisemblable que le dernier qu'elle avait lu.
-
-«Assurément, pensait-elle, il est de grande naissance; il suffit de
-voir ses pieds et ses mains. Riche? il doit l'être aussi, pourvu qu'un
-enchanteur jaloux ou un tuteur malhonnête ne l'ait point dépossédé de
-l'héritage de ses pères. Au moins lui a-t-on laissé quelque château
-délabré sur les bords du Rhin ou sur un sommet des Pyrénées? un nid
-d'aigle est la seule demeure qui soit digne de lui. Où m'a-t-il
-rencontrée? Au bal, l'hiver dernier. Peut-être à l'ambassade d'Espagne!
-oui, je l'ai déjà vu, je le reconnais; c'est bien lui. Ma tante m'a
-emmenée à minuit comme Cendrillon: elle avait sa maudite migraine.
-Pauvre prince! Quel désespoir lorsqu'il s'est aperçu que j'étais
-partie! Depuis ce moment fatal, il m'a cherchée partout; il m'a
-demandée au ciel et à la terre: je vois bien qu'il a souffert. Hier
-enfin, le hasard ou plutôt sa bonne étoile, l'a conduit dans l'atelier
-d'un sculpteur. L'artiste était absent, il l'a attendu; ma tante est
-arrivée: qui ne devinerait le reste? Mais saura-t-il pousser la ruse
-jusqu'au bout? Comment déjouer la surveillance de ses rivaux? On verra
-bien que ce buste ne se fait pas. M. Lefébure a de l'esprit; M. de
-Marsal n'est sot qu'à moitié; et mon père qui va revenir! Certes, je
-puis l'aider à cacher son rang et sa fortune, moi qui suis un peu dans
-le secret; mais s'il fait des imprudences!»
-
-Elle craignait qu'en ôtant son pardessus, le bel inconnu ne découvrît
-une étoile de diamants.
-
-Daniel la suivit jusqu'au château en causant de choses indifférentes et
-en admirant par contenance la beauté des arbres du parc. Il ne fut pas
-aveugle à la beauté de Victorine, et il pensa chemin faisant qu'il lui
-ferait volontiers son buste pour rien, s'il avait de l'argent. Mais il
-se gourmanda bientôt d'une idée si intempestive, et les recommandations
-de sa mère lui revinrent en mémoire.
-
-Il trouva au pied du perron Mme Michaud qui descendait de voiture. «Par
-où diable êtes-vous passé?» lui demanda-t-elle. Il raconta comment il
-avait fait son entrée dans le domaine des Guéblan. «Sabre de bois!
-dit la bonne femme émerveillée, les chamois du Tyrol ne sautent pas
-mieux que vous. Cette histoire-là fera le bonheur de mon frère et le
-désespoir de M. Lefébure. On va vous installer chez vous. Perrochon,
-conduisez monsieur à la chambre verte. Tiens! vous coucherez entre les
-deux maris de Victorine: empêchez-les de se battre.» Daniel salua, et
-suivit Perrochon.
-
-«Hé bien! demanda Mme Michaud à sa nièce, comment trouves-tu mon
-sculpteur? C'est pour mon buste; une surprise que je me fais à
-moi-même. Nous commençons demain, dans le petit salon du bout. Avoue
-qu'il n'a pas l'air d'un artiste. Il est cent fois mieux que tous ces
-messieurs. La femme qu'il épousera pourra se vanter d'avoir un beau
-mari! Mais je te défends de le remarquer: si tu t'apercevais qu'il est
-joli garçon, je le mettrais proprement à la porte. Après tout, M. de
-Marsal n'est pas un magot.»
-
-«Ma tante serait-elle du complot?» pensa Victorine.
-
-Daniel prit possession d'une jolie chambre meublée avec la simplicité
-la plus élégante. La tenture était de perse vert clair à bouquets
-roses et blancs. Le lit, à colonnes torses, s'enfonçait dans une
-sorte d'alcôve formée par deux cabinets de toilette. Le secrétaire,
-la commode, les chaises et la fumeuse étaient tout bourgeoisement en
-palissandre, mais d'une forme heureuse et d'un travail irréprochable.
-La bibliothèque renfermait une cinquantaine de romans nouveaux et
-quelques-uns de ces bons livres sérieux qu'on aime à feuilleter le
-soir pour s'endormir. Le tapis avait été remplacé par une natte bien
-fraîche. La fenêtre s'ouvrait sur un horizon magnifique: c'était
-d'abord le parterre, puis le parc et ses hautes futaies, puis quelques
-jardins de blanchisseuses, tout fleuris de serviettes blanches et de
-camisoles gonflées par le vent; enfin Paris, les dômes du Panthéon
-et du Val-de-Grâce, et la vieille tour du collége Henri IV. Le jeune
-artiste se trouva si bien dans son nouveau domicile, qu'il regrettait
-déjà d'avoir à le quitter. Il se serait hâté lentement, suivant le
-précepte de Boileau, et il aurait traîné son buste jusqu'au mois
-d'octobre, sans la nécessité pressante de gagner quinze cents francs.
-Mais les quinze cents francs étaient indispensables, et il n'y avait
-pas de bonheur qui tînt contre ces quinze cents francs. Dans ces
-rêveries qui auraient étonné Victorine, il avança un fauteuil auprès de
-la fenêtre, regarda le paysage, songea au profil de Mme Michaud, ferma
-les yeux, et dormit du sommeil des athlètes jusqu'à la cloche du dîner.
-
-Il trouva une compagnie de vingt personnes assises dans le parterre sur
-des siéges de fer imitant le roseau. Mme Michaud n'était pas encore
-descendue: elle se poudrait. Il chercha dans cette foule un visage
-de connaissance, et ne trouva que Victorine: aussi courut-il à elle
-avec un empressement qui fut remarqué. Un homme dépaysé s'accroche à
-la personne qu'il connaît, comme un noyé à la perche. Victorine fut
-un peu troublée, d'autant plus qu'elle sentait tous les yeux braqués
-sur elle. Peu s'en fallut qu'elle ne dît à Daniel: «On nous épie,
-observez-vous.» Au second coup de cloche, Mme Michaud apparut avec
-trois volants d'Angleterre, et l'artiste respira plus librement. La
-reine du pays de Michaud lui demanda son bras, le mit à sa gauche,
-et ne lui dit pas quatre mots durant tout le dîner. L'autre voisine
-de Daniel était une douairière un peu sourde; aussi mangea-t-il sans
-distraction. On contait autour de lui les petits événements du faubourg
-Saint-Germain et les dernières nouvelles des châteaux: il laissait
-dire, et ne perdait pas un coup de dent. Sa seule étude fut de démêler
-M. Lefébure et M. de Marsal, ces deux prétendants que Mme Michaud lui
-avait annoncés. Il n'eut pas de peine à les reconnaître.
-
-M. Francisque Lefébure est le fils unique du célèbre avocat Pierre
-Lefébure, qui se fit connaître dans le procès Cadoudal. Le père, qui ne
-possédait rien en 1804, fut enrichi par les libéralités de la branche
-aînée et la clientèle du faubourg Saint-Germain. A l'avénement de
-Charles X, il refusa des lettres de noblesse et la pairie. Il légua à
-son fils 200 000 francs de rente, un talent médiocre, plus d'emphase
-que d'éloquence, et une laideur héréditaire. M. Lefébure, deuxième du
-nom, est un homme ramassé, rougeaud et sanguin; gros nez, gros yeux de
-myope et grosses lèvres, le cou d'un apoplectique, les épaules hautes,
-les bras courts, les jambes massives. S'il ne se rasait tous les jours,
-il aurait de la barbe jusque dans les yeux. Je dois dire qu'il est
-rare de rencontrer un homme plus soigneux de sa personne. Il surveille
-son corps comme un Italien surveille son ennemi. Il suit un régime
-sévère, se nourrit de viandes blanches, s'interdit les farineux et les
-sucreries, et porte une ceinture élastique. Il s'adonne aux travaux les
-plus violents et étudie passionnément la gymnastique, la boxe anglaise
-et française, le bâton, la canne, le sabre et l'épée: le tout pour
-conjurer l'embonpoint qui le menace, et pour ne point ressembler à son
-père, qui ressemblait à un muid. Les exercices auxquels il se livre par
-nécessité ont fini par lui devenir un plaisir, puis une gloire. Il met
-son point d'honneur dans ses talents physiques, et il fait meilleur
-marché de son mérite d'avocat que de ses capacités de boxeur. Du reste,
-galant homme, et beaucoup plus spirituel que la majorité des maîtres
-d'armes.
-
-M. de Marsal méprise la vigueur de M. Lefébure, qui méprise la
-faiblesse de M. de Marsal. S'il est vrai que chacun de nous soit soumis
-à une constellation, M. le vicomte de Marsal est né sous l'influence
-de la Voie lactée. Je n'exagère pas en affirmant qu'il est le plus
-blond des hommes, les Albinos exceptés. Sa personne pâle et maigrelette
-est de celles qui échappent aux maladies et à la vieillesse; la
-maladie ne sait pas où les prendre, et les années n'y marquent pas.
-Il a quarante ans sonnés, comme son rival, et cependant, si vous le
-rencontrez jamais, vous direz avec Mme Michaud: «Pauvre jeune homme!»
-Cette créature débile est capitaine de frégate et officier de la
-Légion d'honneur. M. de Marsal est entré à l'École navale à quatorze
-ans, et il a fait son chemin dans les ports. Sa seule expédition est
-un voyage autour du monde, voyage intéressant, peu dangereux, où il
-n'a pas rencontré d'autres ennemis que le mal de mer. Les pistolets
-qu'il avait achetés la veille de son départ n'ont pas été déchargés
-de 1840 à 1855. Cependant le jeune officier n'a pas perdu son temps
-en voyage: il a ramassé des coquilles. Sa collection est une des plus
-belles que nous ayons en France, et c'est la seule où l'on trouve
-_l'ostrea marsaliana_ de Hong-Kong, découverte et baptisée par M. de
-Marsal. Ce n'est pas l'invention de ce précieux coquillage qui a permis
-au capitaine de prétendre à la main de Mlle de Guéblan: il a d'autres
-titres. Son nom est un des plus anciens de la noblesse lorraine; la
-petite ville de Marsal, dans le département de la Meurthe, a appartenu
-longtemps à ses ancêtres. Les Marsal sont alliés aux La Rochefoucauld,
-aux Gramont, aux Montmorency, aux plus grandes familles du faubourg.
-Victorine prisait médiocrement ces avantages, et M. de Guéblan lui-même
-n'en faisait pas tout le cas qu'il aurait dû; mais Mme Michaud en était
-entichée. L'esprit de M. de Marsal n'était pas tout à fait à la hauteur
-de sa naissance, et, du côté de la fortune, il n'avait rien ou peu
-de chose. En revanche, son éducation était parfaite. Il avait cette
-politesse exquise et glacée qui distingue les officiers de marine. Car
-vous savez, je pense, que les loups de mer ont fait leur temps, que les
-marins ne jurent plus par mille sabords, et que le jour où l'étiquette
-sera bannie de tous les salons, elle se retrouvera à bord des navires
-de guerre.
-
-M. de Marsal, petit mangeur, et M. Lefébure, qui vivait de régime,
-observèrent, de leur côté, la figure du nouveau venu. Depuis quelque
-temps ils avaient cessé de s'observer l'un l'autre. Chacun d'eux
-croyait être sûr de l'emporter sur son rival. L'un comptait sur son
-nom, l'autre sur sa fortune. Le gentilhomme s'étayait solidement sur
-Mme Michaud; le bourgeois ne doutait point de l'appui de M. de Guéblan.
-Mais l'arrivée d'un intrus leur mit la puce à l'oreille. Ce beau jeune
-homme que personne ne connaissait, et que Mme Michaud semblait avoir
-tiré d'une boîte, leur semblait de figure et de taille à jouer le rôle
-du troisième larron. L'appétit pantagruélique de Daniel les rassura
-tout d'abord: on n'avait rien à craindre d'un homme qui dévorait si
-rustrement. Cependant Victorine, assise au milieu de la table, en face
-de sa tante, levait bien souvent les yeux sur l'étranger. D'un autre
-côté, la bonne tante était si fantasque que son protégé lui-même ne
-devait pas faire grand fond sur son amitié, et qu'il fallait s'attendre
-à tout. Au sortir de table, les deux prétendants se rapprochèrent
-instinctivement de Mme Michaud. Elle leur présenta Daniel. «Voici,
-dit-elle, un nouveau pensionnaire, M. Fert, l'auteur de ma pendule;
-il va faire ma tête. A propos, monsieur, demanda-t-elle à Daniel,
-avez-vous dit qu'on apportât le marbre?»
-
-Daniel ne put s'empêcher de sourire en répondant: «Oh! madame, pour le
-marbre, nous avons le temps.
-
---Comment! nous avons le temps! mais c'est une chose pressée. Je
-comptais commencer demain.»
-
-L'artiste apprit à son modèle qu'il faudrait d'abord faire son buste en
-terre, puis le mouler en plâtre, puis le réparer soigneusement avant de
-toucher au marbre.
-
-«Dieu! que c'est long!» dit Mme Michaud.
-
-«Il veut gagner du temps,» pensa Victorine, qui ne perdait pas un mot
-de la conversation. Là-dessus on prit le café.
-
-Il y avait cinq ou six jeunes femmes parmi les convives. M. de Marsal
-se mit au piano et joua une valse. Daniel dansa avec Mlle de Guéblan,
-et dansa bien.
-
-«J'en étais sûre, se dit-elle; mais il va se compromettre. Il n'y a pas
-un sculpteur qui sache danser ainsi.»
-
-La valse finie, Daniel prit la place de M. de Marsal, et joua un
-quadrille. Il était musicien médiocre, car il avait commencé tard.
-Cependant il jouait aussi bien que M. de Marsal. Mme Michaud dansait en
-face de sa nièce. A la chaîne des dames, elle lui serra la main et lui
-dit:
-
-«Entends-tu? Pour un homme qui casse du marbre à coups de marteau!...
-
---Décidément, pensa Victorine, ma tante est dans le secret.»
-
-A dix heures, une moitié de la compagnie se mit en route pour Paris, et
-les danseuses ne furent plus en nombre. On dressa deux tables de jeu.
-Daniel eut l'imprudence d'avouer qu'il jouait le whist et d'accepter
-une carte. Il se trouva le partenaire de M. Lefébure, contre M. de
-Marsal et M. Lerambert le banquier. M. Lerambert ne savait pas qu'il
-eût affaire à un artiste. Il demanda en mêlant les cartes:
-
-«La partie ordinaire, en cinq, un louis la fiche?»
-
-M. Lefébure répartit vivement:
-
-«C'est bien cher, pour un pauvre avocat.
-
---Oui, monsieur, dit Daniel, la partie ordinaire.»
-
-Victorine rougit jusqu'aux oreilles. Que penserait-on lorsqu'on verrait
-le prince de Fer tirer une longue bourse pleine de pièces d'or à
-l'effigie de son père? Elle s'avança vers lui et lui dit:
-
-«Monsieur Fert, je ne vous permets qu'un _rubber_, après quoi j'aurai
-besoin de vous.»
-
-Elle n'attendit pas longtemps. Daniel perdit triple et triple, et
-laissa ses dix louis sur la table. Il vida sa poche d'un air si
-détaché, que M. Lefébure et M. de Marsal échangèrent un regard rapide
-qui pouvait se traduire ainsi:
-
-«Il paraît qu'on gagne beaucoup d'argent à sculpter des pendules!»
-
-Mme Michaud ne s'aperçut de rien: elle jouait une _grande misère_ à la
-table voisine. Daniel s'en alla tout pensif, en songeant que, si on
-lui apportait sa selle et ses outils, il n'aurait pas de quoi payer la
-voiture. Victorine lui prit le bras et lui dit:
-
-«Monsieur, je suis honteuse de mon ignorance. Nous avons ici beaucoup
-de sculpture, bonne et mauvaise, et je ne sais pas distinguer le bien
-du mal. Voulez-vous me donner une leçon de critique, vous qui êtes du
-métier?» Elle comptait bien lui prouver qu'elle n'était pas sa dupe,
-et qu'elle ne l'avait jamais pris pour un sculpteur.
-
-Daniel était, comme la plupart des artistes, un critique tout à fait
-nul. Il savait reconnaître les belles choses, mais il était incapable
-de dire pourquoi elles étaient bonnes. Il parcourut docilement tous les
-salons du château, s'arrêtant à chaque bronze et à chaque marbre, et
-les jugeant d'un mot. Il disait: «Ceci est bien; cela est détestable.
-Voici de la sculpture amusante; voilà qui est bêtement fait. Ce groupe
-est d'un homme qui sait son métier; celui-là est d'un âne.
-
---Comment trouvez-vous cette figure: l'Enfant-Dieu?
-
---C'est gentillet.
-
---Et ce Philopœmen?
-
---C'est le chef-d'œuvre de la sculpture moderne.
-
---Pourquoi?
-
---Parce qu'on n'a encore rien fait de mieux.
-
---Ce Spartacus?
-
---Bonne composition; pauvre travail.
-
---Cette Pénélope?
-
---Bien, très-bien.
-
---Ce Don Juan?
-
---Médiocre.
-
---Comment, médiocre?
-
---Oui, sculpture vide et ratissée.
-
---Mais c'est de vous!
-
---Je le savais.
-
---Arrêtons-nous ici; je vous remercie de la leçon. Maintenant, monsieur
-l'artiste, je suis aussi savante que vous. Ma foi, poursuivit-elle en
-forme d'_aparté_, je suis curieuse de voir comment il s'y prendra pour
-ébaucher le buste de ma tante, et je fais vœu de ne pas manquer une
-séance.»
-
-Lorsqu'elle reparut appuyée sur le bras de Daniel, M. Lefébure et
-M. de Marsal se promirent de surveiller de près ce jeune intrus qui
-circonvenait la tante et qui vaguait en tête à tête avec la nièce. Mme
-Michaud quitta le boston et dit à intelligible voix: «Demain, après
-déjeuner, nous commencerons mon buste dans le salon que voici. Qui
-m'aimera y viendra.
-
---Madame...,» dirent les deux prétendants, tout d'une voix.
-
-Ce soir-là, Daniel trouva sa chambre moins belle, ses meubles moins
-élégants, et son lit moins confortable qu'il ne l'avait jugé à première
-vue. C'est que son gousset était vide. L'homme est ainsi bâti: point
-d'argent, point d'illusions. Voilà sans doute pourquoi les pauvres sont
-moins heureux que les riches.
-
-Le lendemain il se leva à huit heures et partit pour Paris avec sa
-montre et sa chaîne. Il se garda bien d'aller dire à sa mère comment
-il avait joué au whist et combien il avait perdu: un tel aveu ne
-lui aurait rien rapporté qu'une remontrance de dignité première. Il
-s'adressa de préférence à un commissionnaire du mont-de-piété, qui lui
-prêta 200 francs sans explication, sans reproches et sans conseils.
-D'ailleurs, à quoi servait une montre au château de Guéblan? Il y avait
-cinquante pendules et une horloge!
-
-Cette horloge sonnait midi lorsqu'on se mit à table pour le déjeuner.
-Les convives de la veille étaient partis, et il ne restait plus que les
-hôtes du château, c'est-à-dire les prétendants et Daniel. M. Lefébure
-déjeuna d'une tasse de thé; M. de Marsal mangea du bout des lèvres
-une tranche de saumon; Victorine becqueta une assiette de cerises; le
-sculpteur et le modèle s'abattirent résolûment sur un énorme pâté.
-Mme Michaud apprit à Daniel que ses outils étaient arrivés avec un
-horrible baquet rempli de terre grasse, et qu'on avait tout installé.
-Les deux rivaux étaient trop curieux de surveiller Daniel pour ne pas
-faire le sacrifice de leurs plaisirs quotidiens. En temps ordinaire,
-le capitaine pêchait à la ligne; l'avocat faisait des armes avec M. de
-Guéblan, ou s'amusait à tirer des pies.
-
-On fit un tour dans le parc avant la séance. Mme Michaud raconta à M.
-Lefébure le saut mémorable de Daniel. M. de Marsal s'amusa beaucoup de
-cette manière d'entrer sans être annoncé.
-
-«Je crois, dit-il, que maître Lefébure a trouvé son maître.
-
---Je ne me fais pas gloire de sauter les fossés, répondit l'avocat. Si
-habile que nous soyons à ce genre d'exercice, il y a toujours un petit
-animal qui y est plus fort que nous.
-
---Comment l'appelez-vous? demanda Mme Michaud.
-
---Le kangourou. Je vous en montrerai un au Jardin des Plantes.
-
---Je ne l'ai pas fait par gloire, reprit naïvement Daniel, mais parce
-que je ne trouvais pas la porte.
-
---Tirez-vous l'épée, monsieur?
-
---Oui, monsieur, et vous?
-
---Depuis quinze ans, chez les Lozès.
-
---Moi, dans mon atelier, avec un ancien prévôt de Gâtechair. Nous ne
-sommes pas de la même école.
-
---Comment! monsieur, vous faites des armes? dit Victorine. Mais papa
-vous adorera!»
-
-On reprit le chemin du château. Mme Michaud dit à Daniel:
-
-«Cela ne vous contrarie pas que j'aie invité ces messieurs à nos
-séances?
-
---Non, madame, pourvu qu'ils ne vous empêchent pas de poser. Quant à
-moi, je travaillerais au bruit du canon.
-
---Ne craignez rien, je me tiendrai tranquille comme un anabaptiste.
-Observez bien ces deux amoureux: ils vous donneront la comédie. Comment
-trouvez-vous l'avocat?
-
---Je le trouve gros.
-
---Pauvre homme! Il fait tout ce qu'il peut pour maigrir, excepté de
-boire du vinaigre. Et le capitaine?
-
---Mince, bien mince.
-
---Oui, je me demande toujours comment les coups de vent ne l'ont pas
-emporté. Il fallait qu'il eût des pierres dans ses poches. Lequel
-choisiriez-vous si vous étiez femme?
-
---Je crois que je demanderais quelques années de réflexion.
-
---Malheureux! Ne dites pas cela à Victorine; voilà plus de six mois
-qu'elle réfléchit. Vous devez trouver un peu singulier que nous ayons
-agréé deux prétendants à la fois; c'est une idée à moi. Mon frère
-ne voulait pas démordre de son avocat; moi, je me cramponnais à mon
-gentilhomme. J'ai dit: «Invitons-les tous deux, Victorine choisira.»
-Je ne sais pas si elle a des préférences; en tout cas, elle les cache
-bien. Si vous devenez son ami, vous tâcherez de lui tirer son secret.
-C'est une mangeuse de livres, une barbouilleuse de cahiers; elle
-lit tous les jours, elle écrit tous les soirs; je saurais bientôt ce
-qu'elle pense, si j'étais petit papier.»
-
-Tous ceux qui ont posé pour un portrait savent que la première séance
-est presque toujours dépensée à choisir la pose, à ménager la lumière
-et à préparer le travail des jours suivants. La coiffure de Mme Michaud
-ne prit pas moins de deux heures. La digne femme avait rêvé un buste
-rococo avec une coiffure Pompadour. Daniel trouvait qu'elle avait une
-tête romaine, le masque énorme, le front étroit, la tête petite. Il
-laissa la femme de chambre s'exténuer à faire et à défaire un édifice
-impossible, sur lequel chacun disait son mot. Puis il demanda la
-permission d'essayer à son tour; il releva ses manches et fit à son
-modèle une admirable coiffure de camée; ce fut l'affaire de quelques
-coups de peigne. La femme de chambre laissa tomber ses bras en signe
-de stupéfaction; Mme Michaud se regardait dans la glace sans se
-reconnaître, et prétendait qu'on lui avait mis une tête neuve comme à
-une poupée: les prétendants murmuraient à voix basse le nom d'artiste
-capillaire, et Victorine disait en elle-même: «Il faut convenir qu'il
-est bon coiffeur, mais quant à la sculpture....»
-
-Daniel se mit à ébaucher son buste, et c'est alors que le travail
-devint difficile. Dans ces jours du mois d'avril où le vent saute à
-chaque instant de l'est à l'ouest, du nord au midi, les girouettes
-ne tournent pas aussi vite que la tête de Mme Michaud. «Mobile
-comme l'onde,» est un mot qui peindrait imparfaitement l'agitation
-perpétuelle de toute sa personne. Elle trouvait que c'était beaucoup de
-rester assise, et elle se consolait de cette immobilité partielle en
-parlant à droite et à gauche, à tort et à travers, en interpellant un à
-un tous ceux qui l'entouraient, en imitant le télégraphe avec ses bras,
-et en battant la mesure avec ses pieds. Aussi fut-elle exténuée après
-une heure de cet exercice: il fallut lever la séance. Daniel avait
-dépensé plus de patience en soixante minutes qu'un santon en soixante
-ans; le buste n'était pas ébauché.
-
-«Je l'avais prédit, pensa Victorine.
-
---Ouf! dit Mme Michaud, et d'une! Encore onze séances, et nous aurons
-fini.»
-
-Daniel n'osa pas lui dire que si les séances ressemblaient toutes à la
-première, il en faudrait plus de cent.
-
-Ce singulier travail dura jusqu'à la fin de juin: le buste n'avait pas
-figure humaine. Mme Michaud soupçonna, au bout d'un certain temps,
-que l'artiste était peut-être un peu dérangé par la compagnie. Elle
-fit part de ses réflexions à Victorine; mais Victorine ne voulut pas
-entendre de cette oreille-là. Elle était sûre que le bel inconnu
-ne connaissait rien à la sculpture, et elle l'aidait de son mieux à
-cacher son ignorance. «Que deviendrions-nous, pensait-elle, s'il était
-contraint d'avouer la vérité?» Elle se faisait un devoir de déranger
-sa tante, d'interrompre Daniel et d'abréger les séances. Le pauvre
-artiste songeait avec terreur à l'échéance du 15 juillet, et maudissait
-cordialement tous les importuns, sans excepter Victorine.
-
-Ce qui étonnait un peu l'incomparable Atalante, c'était le silence
-obstiné de son amant. «Hélas! se disait-elle, à quoi nous serviront
-toutes ses ruses et les miennes, s'il ne se décide pas à me dire qu'il
-m'aime? A-t-il peur de s'ouvrir à moi? Je garderai si bien son secret!»
-Quelquefois, pour le piquer de jalousie, elle affectait de bien traiter
-M. Lefébure ou M. de Marsal: elle devenait coquette pour l'amour de
-lui! Ces caprices de jeune fille causaient de grandes révolutions
-dans le château. M. de Marsal écrivait des lettres triomphantes à sa
-famille; M. Lefébure songeait à faire ses malles; Mme Michaud achetait
-une calèche neuve en signe de joie; Daniel seul ne s'apercevait de
-rien. Le lendemain, la roue avait tourné: M. de Marsal était lugubre;
-M. Lefébure était bruyant; Mme Michaud était si inquiète, qu'elle ne
-tenait plus sur sa chaise, et Daniel voyait surgir des chaînes de
-montagnes entre lui et ses quinze cents francs.
-
-«Qu'attend-il pour se déclarer?» disait Victorine. Elle avait soin de
-défaire tous les bouquets que le jardinier apportait dans sa chambre,
-et elle les froissait avec dépit, après s'être assurée qu'ils ne
-contenaient point de billet. La nuit, elle passait des heures à sa
-fenêtre, dans l'attente d'une sérénade. Si une gondole était venue par
-terre jusqu'au grand escalier du château; si elle en avait vu descendre
-deux rebecs, un hautbois et une viole d'amour; si des négrillons, vêtus
-de satin rouge, avaient servi devant elle une collation de fruits
-d'Italie et quelques bassins d'oranges de la Chine, un tel phénomène
-l'aurait moins étonnée que le silence miraculeux de Daniel.
-
-Un soir, entre onze heures et minuit, par un temps doux et amoureux,
-elle entendit une magnifique voix de basse qui chantait dans les allées
-du parterre. Elle était trop éloignée pour distinguer les paroles; mais
-la musique, qu'elle ne connaissait pas, lui parut étrangement rêveuse
-et mélancolique. Elle se penchait derrière ses jalousies pour écouter
-d'un peu plus près, lorsque Mme Michaud entra dans sa chambre.
-
-Daniel, bien convaincu que tout dormait dans le château, se promenait
-en fumant un cigare, et chantait, entre chaque bouffée, un couplet des
-_Plaies d'Égypte_. C'est une complainte assez connue dans les ateliers
-de Paris.
-
- Sur des rivages humides
- Et peuplés de croco_dils_,
- Les Juifs gémissaient, et ils
- Bâtissaient des pyramides,
- Sans autre consolation
- Que de manger des oignons.
-
-Victorine n'avait entendu de ce couplet qu'un son vague et délicieux.
-
- Sachez que les crocodiles
- Sont de féroces lézards,
- Plus grands que le pont des Arts,
- Qui mangeaient les Juifs par mille.
- Les oignons, dans ces malheurs,
- Leur tiraient encor des pleurs.
-
-«Pour le coup! murmura-t-elle, j'ai bien entendu. Il a dit: Malheurs et
-pleurs. Enfin! Mais pourquoi se tient-il si loin?»
-
-C'est alors que Mme Michaud entra dans la chambre. Victorine se mit
-à causer bruyamment avec sa tante, pour l'empêcher d'entendre la
-sérénade. L'écho seul profita des deux couplets suivants:
-
- Ce peuple rempli d'audace,
- Mais n'aimant pas à mourir,
- Aurait voulu déguerpir
- Pour aller vivre en Alsace;
- Mais pour s'en aller, d'abord
- Il fallait un passe-port.
-
- Un monarque légitime,
- Mais plein de perversité,
- Leur retenait leurs papiers:
- Il n'aura pas notre estime.
- Si vous ne savez son nom,
- C'était le roi Pharaon.
-
-Mme Michaud avait un peu de migraine. Elle dit à sa nièce: «Puisque
-tu ne dors pas, viens au jardin; le grand air me remettra.» Victorine
-se fit tirer l'oreille; cependant elle descendit, bien décidée à
-entraîner sa tante dans les avenues du parc où l'on n'entendait que les
-rossignols. Malheureusement, la brise apporta quelques notes égarées
-jusqu'aux oreilles de Mme Michaud.
-
-«Tiens! dit-elle, une sérénade!
-
---Je n'ai rien remarqué, ma tante.
-
---Est-ce que les oreilles me cornent? J'ai pourtant bien entendu. Là!
-Qu'est-ce que je te disais?
-
---Vous vous trompez, ma tante; c'est votre migraine.
-
---Non, ce n'est pas ma migraine! C'est.... mais oui! c'est la
-complainte de Fualdès.
-
---Allons-nous-en, ma tante; j'ai peur.
-
---Tu as peur de M. Fert! Mais il chante très-bien, s'il ne travaille
-guère! Si son ouvrage ressemblait à son ramage! Attends! Viens par
-ici, nous allons le surprendre.»
-
-Victorine tremblait comme une feuille de saule. Sa tante la conduisit,
-par des chemins détournés, à quarante pas du chanteur. La jeune fille
-toussa pour avertir Daniel. «Chut! dit Mme Michaud: écoutons.»
-
-Daniel, tranquille comme un dieu d'Homère, entonna le vingt-sixième
-couplet:
-
- Moïse rendit visite
- Au roi qui mourait de faim:
- Il faisait un dîner fin
- Avec quatre pommes cuites,
- Sans avoir même un misé-
- Rable de lièvre en civet.
-
-«Tu vois bien, dit Mme Michaud, que c'est la complainte de Fualdès!
-
---Quel bonheur! pensa Victorine, il a eu l'esprit de changer de
-chanson.»
-
-
-III
-
-Le lendemain, on attendait M. de Guéblan. Mme Michaud raconta à
-déjeuner qu'elle avait passé la nuit à écouter son artiste bien-aimé,
-qui chantait comme une sirène. Son récit fit ouvrir de grands yeux
-aux prétendants. Lorsqu'ils apprirent que Victorine avait été de la
-partie, leur surprise tourna à la stupéfaction, et ils se demandèrent
-quel rôle on leur faisait jouer. Ils n'avaient jamais eu une grande
-sympathie pour M. Fert, mais ils commençaient à le prendre sérieusement
-en aversion. Certes, Mme Michaud avait le droit de commander son
-buste à qui bon lui semblait, mais promener sa nièce nuitamment avec
-un jeune homme de trente ans au plus, ceci passait la plaisanterie.
-Ce sculpteur, après tout, n'était pas un aigle. Ses principaux
-chefs-d'œuvre étaient juchés sur des pendules; il travaillait depuis
-quinze jours à un malheureux buste sans parvenir à l'ébaucher. Sa
-conversation n'était rien moins que pétillante; il parlait peu, et
-l'esprit ne l'étouffait pas. Mme Michaud devrait bien se tenir en garde
-contre ses engouements d'une heure. Elle exposait les intérêts les plus
-sérieux de sa famille sur le tapis vert du paradoxe et du caprice:
-bref, il était temps que le marquis revînt au château.
-
-En attendant, tout le monde fut exact à l'heure de la séance.
-Daniel, passablement découragé, enleva pour la quinzième fois les
-linges humides qui recouvraient le buste informe de Mme Michaud. M.
-Lefébure et M. de Marsal le regardaient d'un air de pitié maussade et
-malveillante. Victorine, un peu troublée par l'attente de son père, se
-demandait avec anxiété comment le pauvre garçon sortirait de l'impasse
-où il s'était fourvoyé. Elle gourmandait sa tante et la rappelait
-par instants à la pose, mais elle avait soin de ne l'y pas laisser
-longtemps.
-
-«Êtes-vous en veine aujourd'hui? demanda Mme Michaud à Daniel. Les
-heures se suivent et ne se ressemblent pas. Hier soir, vous chantiez,
-et j'en étais fort aise. Eh bien! sculptez maintenant!
-
---Madame, reprit Daniel, je connais bien votre figure, je commence à
-vous savoir par cœur, et il me semble que je ferais beaucoup d'ouvrage
-en une heure, si vous pouviez poser seulement un peu.
-
---Soyez heureux; je ne dis plus rien, je ne connais plus personne,
-je pose!» dit la bonne femme en faisant une demi-culbute assise,
-accompagnée d'une grimace des plus originales, «et je supplie la
-galerie d'observer la loi du silence. Ah! si j'étais une jolie fille
-comme Victorine, vous auriez plus de cœur à l'ouvrage, artiste que vous
-êtes!
-
---Monsieur Lefébure, dit Victorine en épiant la physionomie de Daniel,
-croyez-vous qu'on devienne artiste par amour?
-
---Sans doute, mademoiselle; à une seule condition.
-
---Et laquelle?
-
---Bien peu de chose: dix ou douze ans de travail!
-
---Vous êtes un homme de prose: vous ne croyez pas à la puissance de
-l'amour.
-
---S'il y avait des incrédules, interrompit galamment M. de Marsal, vous
-n'auriez pas à prêcher longtemps pour les convertir.
-
---Capitaine, si vous me faites des compliments, je raisonnerai tout
-de travers. Où en étions-nous? Ma tante, tenez-vous droite. Je disais
-que l'amour peut faire des miracles. Exemple: Je suis la princesse....
-quelle princesse? la princesse Atalante, fille du roi de je ne sais où.
-Je me promène dans un carrosse attelé de quatre chevaux; non, de quatre
-licornes blanches: c'est plus rare et plus joli. Un berger, qui gardait
-ses brebis, me voit passer sur la route. Il s'éprend d'amour pour moi.
-Le lendemain, il me fait parvenir un sonnet.
-
---Par quelle voie, s'il vous plaît?
-
---Mais par la voie des airs, sous l'aile d'une colombe apprivoisée;
-cela se rencontre tous les jours. Or, le sonnet est admirable, donc
-l'amour a fait un poëte.
-
---Il a fait bien mieux, mademoiselle, reprit en riant M. Lefébure: il
-a enseigné la prosodie, l'orthographe et l'écriture à un homme qui
-ne savait que garder les moutons, et cela en un jour! sans parler
-des règles particulières du sonnet, qui sont fort compliquées, à ce
-que l'on assure. Je lisais dernièrement un petit poëme, rédigé par un
-dentiste....
-
---C'est bien; j'abandonne la poésie. Mais la peinture! Une jeune
-Italienne est aux mains d'un barbon, qui prétend l'épouser malgré
-elle. Un beau seigneur de la ville voisine s'introduit au château sous
-l'habit et le nom d'un peintre renommé; il n'a jamais manié le pinceau,
-mais l'amour conduit sa main: direz-vous encore que cela ne s'est
-jamais vu?
-
---A Dieu ne plaise! Mais je voudrais bien le voir. Le dessin est une
-orthographe qui ne s'enseigne pas en trente leçons; et, quant à la
-couleur, nous avons des membres de l'Institut qui n'ont jamais pu
-l'apprendre.
-
---Est-ce vrai, monsieur Fert?
-
---Oui, mademoiselle.
-
---Mais vous, qui êtes sculpteur, allez-vous mettre aussi la
-sculpture contre moi? Accordez-moi seulement qu'un homme du monde,
-un gentilhomme, qui n'a jamais manié vos ébauchoirs, peut, à force
-d'amour, pour se rapprocher de celle qu'il aime, faire.... un buste!
-
---Ma foi! mademoiselle, c'est une chose que j'aurais crue impossible il
-y a six mois.
-
---Et maintenant?
-
---Maintenant, je suis de votre avis: je crois aux miracles de l'amour.»
-
-Victorine se sentit pâlir; il lui sembla que tout son sang refluait
-vers le cœur.
-
-«Est-ce une histoire? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
-
---Pas trop longue, et je peux vous la raconter.»
-
-Mme Michaud se tenait tranquille par aventure; Daniel poussa vivement
-sa besogne, tout en suivant son récit avec une lenteur francomtoise.
-
-«Il y a six mois, dit-il, je terminais un groupe pour l'ambassadeur
-d'Espagne. Je reçus la visite d'un homme de mon pays et de mon âge, un
-camarade d'école, appelé Cambier. Il était venu à Paris pour écrire;
-mais il n'écrivait guère, ou il écrivait mal. Il rédigeait un journal
-appelé _la Feuille de Rose, l'Impartial de la parfumerie_, je ne sais
-plus au juste. Toujours est-il que le pauvre diable avait souvent
-besoin de cent sous. Il portait, au mois de janvier, une jaquette
-laine et coton de _la Belle-Jardinière_, avec un chapeau gris à poil
-hérissé. Il rencontra dans mon atelier une Juive appelée Coralie qui
-pose pour la tête et les mains. Elle est vraiment belle, et elle se
-conduit bien; elle demeure avec sa tante dans ces environs-ci, rue
-Mouffetard. Ce Cambier la regarda pendant une demi-heure comme un
-hébété; lorsqu'elle sortit, il me fit toute sorte de questions sur
-elle. Il n'avait jamais rien vu d'aussi beau; c'était la femme qu'il
-avait rêvée; il l'attendait depuis dix ans! Il me demanda son nom; il
-chercha son adresse sur l'ardoise où j'inscris mes modèles; il voulait
-la revoir à tout prix. Il était capable de la demander en mariage et de
-confondre deux misères en une. Je l'avertis qu'il serait probablement
-mal reçu, parce que la tante vivait de sa nièce et ne songeait pas à
-la marier. Alors il me supplia de la faire venir chez moi pour poser,
-quand même je n'en aurais pas besoin: le malheureux offrait de payer
-les séances! Je ne fis pas grande attention aux sottises qu'il dit; il
-avait l'air d'un fou. Les jours suivants je m'absentai régulièrement;
-je travaillais en ville. Lorsque je revins à l'atelier, je vis son nom
-écrit dix ou douze fois sur la porte. Notez que je suis aux Ternes
-et lui rue de l'Arbre-Sec. Enfin il me joignit. Il était allé voir
-Coralie, qui lui avait jeté la porte au nez. En me racontant sa visite,
-il pleurait. «Quel malheur, disait-il, que je ne sois pas sculpteur!
-elle viendrait chez moi, et je pourrais la regarder tout mon soûl.»
-Il me demanda quelques vieux outils à emprunter; je lui en donnai une
-poignée. Un mois après (c'était au milieu de février) il revint me
-voir. Vous auriez dit un autre homme; je ne le reconnaissais plus. Il
-avait l'œil vif, le visage animé, et il tendait le jarret en marchant;
-un peu plus, il aurait chanté. Par exemple, ce qui n'était pas changé,
-c'était sa jaquette et son chapeau. Il se remit à me parler de Coralie;
-il en était plus amoureux que jamais, et il espérait s'en faire aimer.
-Pour commencer, il avait fait son buste de mémoire, et il croyait avoir
-réussi. Il ne me laissa pas de repos que je n'eusse vu son ouvrage.
-Bon gré, mal gré, il fallut partir avec lui. L'omnibus du Roule nous
-mit au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec; c'est
-là qu'il demeurait, au-dessus de la fontaine, et bien au-dessus. Je
-n'ai pas compté les étages, mais il y en avait six ou sept. Le buste
-était placé sur une sorte de table de nuit. En ce temps-là je ne
-croyais pas aux miracles de l'amour, et j'étais aussi sceptique que M.
-Lefébure, car mon premier mot, dès qu'il eut ôté le linge, fut: «Ce
-n'est pas toi qui as fait cela!» Je vous jure, sans fausse modestie,
-que je donnerais de bon cœur tout ce que j'ai fait et tout ce que je
-ferai pour ce buste de Coralie. C'était quelque chose de naïf et de
-savant, de vigoureux et de passionné, qui rappelait certaines peintures
-d'Holbein, certains dessins d'Alber Durer, ou, si vous voulez,
-quelques-unes des plus belles sculptures du moyen âge. Le fait est
-que ce buste en terre rougeâtre répandait dans la mansarde comme une
-lumière de chef-d'œuvre. Je dis à l'artiste tout ce qui me passa par la
-tête; j'étais plus content que ceux qui découvrent une mine d'or. Il
-me remerciait, il m'embrassait, il était fou de joie: il voyait déjà le
-jour où Coralie viendrait dans son atelier. Je le priai de m'attendre
-le lendemain jusqu'à trois heures, et je revins avec M. David, M. Rude
-et M. Dumont. Les maîtres lui prirent la main et lui dirent qu'il était
-un grand artiste. Ils déclarèrent tous qu'il fallait mouler ce buste
-et le mettre à l'exposition. Je leur fis remarquer d'un coup d'œil le
-dénûment de cette chambre où il n'y avait pas trente francs pour le
-mouleur. Mon signe fut si bien compris, qu'après notre départ, Cambier
-trouva plus de cinq louis sur sa commode.
-
-«La tête un peu plus à gauche, madame, s'il vous plaît.
-
---Et ce chef-d'œuvre, qu'est-il devenu? demanda M. Lefébure. Le public
-ne l'a pas vu; les critiques d'art n'en ont rien dit!
-
---Hélas! monsieur, l'amour a fait comme les tigres, qui mangent
-volontiers leurs enfants. Huit jours après cette visite, je retournai
-chez Cambier. Il était debout devant sa maison, les pieds dans la
-neige fondue, et il fumait sa pipe d'un air morne en regardant la
-fontaine et les porteurs d'eau. Il me reconnut quand je lui eus frappé
-sur l'épaule. Je lui demandai ce qu'il faisait là. Il me répondit:
-«Tu vois, je m'amuse.--Et tes amours?--Ah! c'est vrai. Je suis allé
-chez Coralie avec mon buste sous le bras. C'est elle qui m'a ouvert
-la porte. Je lui ai conté ce que j'avais fait par amour pour elle, et
-ce que vous m'aviez tous dit, et que je serais un artiste, et qu'elle
-viendrait poser chez moi. Elle a répondu qu'elle se moquait bien de
-moi, que je l'ennuyais, et que je pouvais remporter mon plâtras. Je ne
-l'ai pas emporté bien loin; je l'ai cassé contre la borne.»
-
---Et Coralie est-elle mariée? demanda Mlle de Guéblan.
-
---Oui, mademoiselle, à un rémouleur qui gagne trois francs par jour.
-
---Quel bonheur! s'écria Mme Michaud.
-
---Comment? demanda toute l'assistance.
-
---Quel bonheur! mon buste! c'est moi; je suis frappante; je saute aux
-yeux! Ah! mon cher artiste, je veux aussi vous sauter au cou!»
-
-Et d'embrasser Daniel qui ne s'y attendait guère.
-
-Le buste n'était pas fini, tant s'en faut; mais il avait fait plus de
-progrès en deux heures qu'en toute une quinzaine. Mme Michaud avait
-posé sans le savoir, par pure distraction, en écoutant le récit de
-Daniel. L'artiste avait saisi l'occasion au vol, et son ouvrage, pour
-être improvisé, n'en était pas moins heureux. Tout le monde en convint,
-jusqu'à Victorine, qui ne pouvait croire ses yeux. Dans son trouble,
-elle dit à Daniel:
-
-«Ah! monsieur, vous avez bien prouvé que l'amour faisait des miracles!»
-
-Daniel pensa qu'elle faisait allusion à l'histoire de M. Cambier. Il
-se tenait les bras croisés devant son buste, et disait en lui-même:
-«Voilà une ébauche assez bien venue; reste à la finir sans la gâter.
-Nous sommes au 1er juillet, j'ai du temps devant moi. Si ces messieurs
-voulaient bien me laisser tranquille, le plâtre serait réparé dans
-quinze jours, et je pourrais demander quinze cents francs d'avance.»
-
-Qu'y a-t-il de vrai dans cette histoire? pensait Victorine. L'ambassade
-d'Espagne.... une fille qui demeure ici, avec sa tante.... un jeune
-homme de son âge et de son pays.... un chef-d'œuvre fait par amour....
-Qui est-ce qui épouse un rémouleur? Et par quel sortilége ce bloc de
-terre a-t-il pris la figure de Mme Michaud?»
-
-Le marquis avait annoncé qu'il reviendrait le 1er juillet pour l'heure
-du dîner, et quoiqu'il n'eût pas écrit depuis quatre jours, on
-connaissait si bien son exactitude mathématique, que son appartement
-était prêt et son couvert sur la table.
-
-Après la séance triomphale où le buste s'était ébauché par miracle,
-Daniel, radieux comme un soleil, courut au fumoir remplir son
-porte-cigares. La pendule de Don Juan marquait six heures dix minutes:
-on avait donc, avant de s'habiller, une bonne demi-heure de récréation.
-
-Pour revenir du fumoir au jardin, il fallait traverser la salle
-d'armes. C'était une grande pièce carrée, parquetée en sapin, non
-cirée, et tapissée d'armes de toute sorte. On y voyait côte à côte
-les épées de combat, aiguisées, graissées, toutes neuves et toutes
-brillantes, et les épées d'assaut, rouillées au contact des mains et
-ébréchées par les parades. M. de Guéblan n'aimait pas les fleurets,
-dont la souplesse et la légèreté rendent la main paresseuse.
-
-Daniel passait en chantonnant: il vit M. Lefébure en contemplation
-devant une panoplie. L'avocat n'avait digéré ni les succès du nouveau
-venu, ni la célèbre sérénade, ni ce baiser de nourrice que Mme Michaud
-venait d'appliquer si généreusement sur la figure de son sculpteur.
-Ajoutez que depuis quinze jours il n'avait pris aucun exercice. Le sang
-le tourmentait; il sentait des démangeaisons dans les mains, il était
-comme Mercure lorsqu'il rencontra Sosie. Il demandait au ciel un homme,
-un seul homme, un pauvre petit homme à qui il pût rompre les os. Dans
-ces dispositions philanthropiques, il caressait du regard les épées
-mouchetées et ces bonnes lames bien roides dont le bouton laisse un
-bleu sur le corps. Daniel lui apparut comme une victime envoyée par la
-Providence: qu'il serait doux de marbrer à tour de bras une poitrine
-si large et si appétissante! La victoire n'était pas douteuse: quinze
-ans de salle et une force reconnue! M. Lefébure répétait volontiers,
-avec une orgueilleuse modestie: «J'ai déjà rencontré trois amateurs
-plus forts que moi, lord Seymour, M. Legouvé et le marquis de Guéblan.»
-C'était dire assez élégamment: «Je ne crains personne, excepté les
-trois premiers tireurs de Paris.» Il éprouvait le besoin de donner une
-bonne leçon d'escrime à M. Fert. Il est toujours agréable de se montrer
-supérieur à l'homme qu'on n'aime pas, mais c'est double plaisir quand
-la démonstration peut se faire dans une salle d'armes.
-
-Le jeune artiste n'avait rien contre M. Lefébure. Il ne le trouvait
-pas beau, et il n'eût fait son portrait ni pour or ni pour argent; il
-l'avait trouvé importun pendant quinze jours, de deux heures à six;
-mais à cela près, il ne lui voulait que du bien. Il s'arrêta à causer
-avec lui, examina les armes, accepta un gant et une épée, et se laissa
-coiffer d'un masque avec la candeur innocente d'un agneau paré pour le
-sacrifice. Le belliqueux avocat se rua sur lui sans crier gare! et lui
-appliqua vingt coups de bouton en moins de temps que je n'en mets à le
-raconter: c'était une grêle. En poussant chaque botte, il murmurait
-intérieurement: «Tiens! tiens! tiens! voilà pour ta sculpture! voilà
-pour ta musique! voilà pour t'apprendre à voler comme un hanneton au
-milieu de mes amours et de mes affaires!»
-
-Daniel empochait les coups sans rompre, et chaque fois qu'il était
-touché, il disait conformément aux règles du jeu:
-
-«Touche--touche--touche!»
-
-Après cinq minutes de ce petit travail, M. Lefébure s'arrêta pour
-reprendre haleine et pour éponger son front qui ruisselait. Daniel
-n'avait ni plus chaud ni plus froid qu'au moment où il avait croisé
-le fer. Il regarda la figure pourpre de son adversaire, et dit en
-lui-même: «Maintenant, je sais ton jeu; tu ne me toucheras plus!»
-
-Le fait est que ce gros homme sanguin tirait fort mal. Sa furie
-française pouvait déconcerter un novice, et sa main était assez
-vite pour surprendre un maladroit; mais il se découvrait à chaque
-instant, il attaquait par des coupés, il ripostait avant de parer, il
-s'éblouissait lui-même, partait en aveugle, et ne voyait ni son fer ni
-le fer de l'adversaire. «A mon tour!» dit l'artiste.
-
-Il soutint de pied ferme un second assaut plus furieux que le premier,
-para, riposta, fit chaque chose en son temps, ne reçut pas un coup
-de bouton, et rendit avec usure le _gilet_ qu'on lui avait donné. M.
-Lefébure n'en voulut pas convenir. Dans l'escrime, comme dans tous les
-jeux, il y a de bons et de mauvais joueurs; il était joueur détestable.
-Au lieu de crier: «Touche!» lorsqu'il était touché, il disait en
-ripostant:
-
-«C'est au bras! au cou! à la cuisse! le fer a glissé! mauvais coup!
-manqué! Nous ne compterons pas celui-ci! A vous! Voilà ce qui s'appelle
-touché!
-
---Pardon, monsieur, reprit Daniel en ôtant son masque: il me semble que
-si votre fer était démoucheté, je n'aurais pas reçu une égratignure.
-
---Pas même à la première reprise? demanda M. Lefébure d'un ton
-goguenard. Cependant, soyons juste: la deuxième valait un peu mieux.
-Nous recommencerons tout à l'heure. Laissez-moi le temps de souffler.»
-
-Daniel n'était pas content. Cette mauvaise foi chez un galant homme le
-mettait hors de lui. Il aurait voulu une galerie. Il enrageait d'avoir
-raison. «Recommençons,» dit-il.
-
-Il s'anima si bien au jeu, que ce fut le tour de M. Lefébure d'être
-ébloui et de cligner des yeux. Daniel lui rendit fèves pour pois,
-et les coups de bouton partaient si gaillardement, qu'on eût dit le
-bouquet d'un feu d'artifice.
-
-«Ouf! dit M. Lefébure en jetant son épée sur une banquette: je crois,
-monsieur, que nous sommes de force.
-
---Ma foi! monsieur, reprit l'artiste avec une rondeur charmante, je
-croyais bien vous avoir battu.
-
---Comment! comment! j'ai gagné la première manche, la deuxième est
-nulle, et la troisième est à vous.
-
---Pardon; je ne savais pas que la deuxième fût nulle.
-
---Nulle, c'est-à-dire égale. Vous m'avez donné deux ou trois coups de
-bouton, et je me flatte de vous les avoir rendus.
-
---Eh bien, soit! dit Daniel exaspéré. Vous plaît-il de faire la belle?
-
---Aurons-nous le temps?»
-
-La porte de la salle de billard était ouverte, M. Lefébure y entra,
-regarda l'heure au cartel et revint en disant: «Il est moins vingt.»
-Pendant son absence, Daniel décrocha une épée de combat parfaitement
-aiguisée et il la substitua à celle de M. Lefébure. «Nous verrons
-bien!» dit-il en lui-même. Il poursuivit tout haut:
-
-«C'est l'affaire d'un instant; la belle en un coup, touche qui touche.
-Allons, monsieur, en garde!»
-
-M. Lefébure saisit son fer et courut comme un fou sur l'artiste, qui se
-tenait sévèrement en garde. Il jeta coup sur coup deux ou trois coupés,
-dont le dernier fouetta rudement l'avant-bras de Daniel. L'avocat
-abaissa aussitôt sa pointe.
-
-«N'ai-je pas touché? demanda-t-il poliment.
-
---Je ne crois pas, monsieur.
-
---Je croyais être bien sûr, monsieur.
-
---Vous vous êtes trompé, monsieur.
-
---C'est une étrange illusion, monsieur: j'aurais parié que je vous
-avais touché en pleine poitrine.
-
---Si vous en êtes sûr, monsieur....
-
---Parfaitement sûr, monsieur.
-
---Alors, comment se fait-il que je sois encore vivant, monsieur?
-
---Je ne comprends pas, monsieur.
-
---Veuillez regarder la pointe de votre épée.»
-
-M. Lefébure se sentit chanceler.
-
-«Nous ne tirerons plus ensemble, monsieur, dit-il aussitôt; vous avez
-fait là une terrible plaisanterie: vous m'avez exposé à vous tuer.
-
---Non, monsieur, j'étais sûr que vous ne me toucheriez pas.»
-
-Victorine, sa tante, M. de Marsal et le marquis de Guéblan étaient
-arrivés à la porte de la salle d'armes, et leur entrée empêcha la
-discussion de dégénérer en querelle.
-
-«Quel homme! pensait Victorine; c'est un preux échappé de quelque vieux
-roman.» Lorsque Daniel eut été présenté au marquis, elle s'approcha de
-lui et lui dit à l'oreille:
-
-«M. Daniel, je vous défends de risquer votre vie.
-
---Cette petite fille m'agace,» pensa le sculpteur.
-
-
-IV
-
-Pendant le dîner, le marquis étudia avec intérêt la figure de Daniel,
-M. Lefébure lui fit froide mine, M. de Marsal le regarda avec
-stupéfaction comme un enfant regarde les ombres chinoises; Mme Michaud
-célébra ses louanges sur tous les tons, et Victorine fut en extase
-devant lui. Quant au héros de la journée, il ne perdit pas un coup de
-dent.
-
-On se sépara deux heures plus tôt que de coutume. Un maître de maison
-qui rentre chez lui après une absence de quinze jours a cent questions
-à faire, et M. de Guéblan en avait mille à adresser à Mme Michaud.
-
-Victorine devinait bien qu'il serait parlé d'elle dans cette
-conférence. Elle ne se mit pas au lit; elle prit un livre, et ce
-qu'elle lut ne lui profita guère. M. Lefébure et M. de Marsal, ligués
-contre l'ennemi commun, cherchèrent ensemble les moyens de déjouer
-la politique de Daniel. Daniel se coucha bravement à dix heures, et
-dormit tout d'une étape jusqu'au lendemain matin.
-
-«Ma chère sœur, dit le marquis à Mme Michaud, j'ai fait ce que tu as
-voulu: j'ai ouvert un concours qui n'est pas sans danger, ni surtout
-sans ridicule, en agréant deux prétendants à la fois. Je ne vois pas
-que la question ait fait de grands progrès en mon absence. Où en
-sommes-nous? que dit Victorine?
-
---Toujours le même discours: elle ne dit rien; mais si elle a pour un
-centime d'entendement, elle choisira M. de Marsal. Je le lui disais
-encore il y a trois jours, et je vous le répéterai à tous les deux
-jusqu'à ce que vous l'ayez compris: on n'épouse pas un homme, mais un
-nom. Une femme va partout sans son mari; mais il faut, bon gré, mal
-gré, qu'elle traîne son nom après elle. Dans un salon, ceux qui la
-voient danser ne s'informent pas si son mari est grand ou petit; on
-dit: «Comment donc s'appelle cette jolie femme qui valse là-bas?» Le
-nom! mais il éclipse tout, toilette, fortune, beauté: c'est le plus
-grand luxe de la vie, parce qu'il n'est pas à la portée de tout le
-monde.
-
---Bah! on en fabrique tous les jours, et...
-
---Parce qu'on fait des bijoux en strass, faut-il jeter les diamants
-dans la rue? Tu ne sais pas tout ce qu'il y a de flatteur pour
-l'oreille dans un joli nom sonore et de bon aloi. Tu es blasé; il y a
-cinquante ans et quelques mois qu'on t'appelle marquis de Guéblan. Ah!
-si tu pouvais seulement, pour dix minutes, t'appeler Michaud! Dire que
-je suis bien née, tout comme toi, ta sœur de père et mère, et que je
-m'appellerai éternellement Mme Michaud! Je n'en veux pas à mon mari,
-Dieu ait son âme! J'ai vécu en paix avec lui, je l'ai aimé malgré son
-nom et tous ses autres défauts; mais, en bonne justice, ne pouvait-il
-pas emporter son Michaud dans l'autre monde? Enfin! poursuivit-elle
-avec un gros soupir, j'en ai pris mon parti, je me résigne, mais à une
-condition, c'est que Victorine ne s'appellera pas Michaud.
-
---Lefébure n'est pas un vilain nom, et, d'ailleurs....
-
---Lefébure, c'est Michaud. Tout nom qui n'est pas accompagné d'un
-titre, surmonté d'une couronne, flanqué d'un écusson, rentre dans la
-grande catégorie du Michaud! Il y a trente-sept millions de Michaud en
-France, et j'en suis! deux ou trois mille Guéblan, et Victorine en sera!
-
---Et pourquoi pas? Elle pourrait épouser M. Lefébure et s'appeler Mme
-de Guéblan. Je suis le dernier du nom; et le conseil du sceau des
-titres....
-
---Mauvais, mon frère, mauvais! M. Lefébure est connu par son nom dans
-tout Paris. La greffe ne prendrait pas, et le marquis Lefébure de
-Guéblan ne serait jamais que Lefébure. Marsal est un joli nom!»
-
-M. de Guéblan avait d'excellentes raisons pour repousser M. de
-Marsal. Il savait que le dernier rejeton d'un famille si ancienne ne
-consentirait à échanger son nom contre aucun autre, et le marquis
-désirait passionnément de n'être pas le dernier des Guéblan. Il se
-disait encore, en regardant du coin de l'œil la figure du capitaine,
-qu'en le mariant à Victorine, il se préparait une pâle et débile
-postérité. Enfin, il ne comptait pas aveuglément sur la fortune de
-sa sœur, quoiqu'il en eût gagné une bonne partie. Mme Michaud était
-capable de se remarier pour le plaisir de changer de nom; Victorine se
-mettait à l'abri de tous les caprices en épousant M. Lefébure.
-
-Ce dernier argument, que le marquis développa en toute franchise, amusa
-beaucoup Mme Michaud.
-
-«Tu es fou! dit-elle à son frère. Qui est-ce qui voudrait épouser une
-antiquité comme moi? Victorine aura tout. Combien veux-tu que je lui
-donne en mariage? Cent mille francs de rente? Elle n'aura plus besoin
-d'épouser M. Lefébure. Je comprends que ceux qui n'ont pas d'argent en
-cherchent; mais dès qu'on a le nécessaire, à quoi bon poursuivre le
-superflu? Le nécessaire, c'est cent mille francs de rente; Victorine ne
-mangera pas davantage: elle a les dents si petites! Je crois, du reste,
-qu'elle a une préférence pour M. de Marsal.
-
---Tu aurais dû me le dire en commençant, nous n'aurions pas discuté.
-Mais es-tu bien sûre?...
-
---Allons chez elle, elle n'est pas couchée, nous la confesserons à nous
-deux.»
-
-Victorine la silencieuse commençait à se lasser du rôle de personnage
-muet. Depuis qu'elle était sûre d'être aimée, la joie s'échappait par
-ses yeux. Le bonheur, longtemps renfermé dans les profondeurs de son
-âme, montait à ses lèvres; son amour était comme ces plantes aquatiques
-qui se tiennent cachées jusqu'au jour où elles vont fleurir à la
-surface de l'eau.
-
-Elle écouta d'un front radieux la petite exhortation de son père, qui
-la priait de nommer franchement celui qu'elle préférait.
-
-«Lefébure ou Marsal? choisis! ajouta Mme Michaud.
-
---Ni l'un ni l'autre, répondit-elle.
-
---Et pourquoi, ma nièce?
-
---Parce que je ne les aime pas, ma tante.
-
---Comme tu dis cela! Je ne te demande pas si tu es amoureuse d'un de
-ces messieurs; on se marie d'abord par amitié, l'amour vient ensuite.
-
---Je veux aimer mon mari d'avance.
-
---D'abord, cela n'est pas de bon ton. Je ne sais rien de choquant comme
-ces mariées qui raffolent de leur mari: elles ont l'air d'être à la
-noce! Quand j'ai épousé M. Michaud, je le connaissais, je l'estimais,
-je faisais le plus grand cas de son caractère, mais je ne l'aimais
-pas plus que l'empereur de la Chine. L'amour est un arbre qui croît
-lentement; il n'y a que la mauvaise herbe qui pousse vite.
-
---Chère tante, est-il aussi de bon ton qu'un mari épouse une femme sans
-l'aimer?
-
---Je n'ai pas dit cela, ne me prête pas de sottises!
-
---C'est qu'il me semble que ces messieurs ne m'aiment ni l'un ni
-l'autre.
-
---Comment!
-
---Oh! je ne m'y trompe pas. Je les ai bien étudiés, surtout depuis
-qu'on travaille au buste. Voici, en quelques mots, le résumé de mes
-observations.
-
---Nous écoutons.
-
---M. de Marsal est un homme bien né, bien élevé, d'un caractère doux,
-d'une humeur égale, et de manières fort agréables.
-
---Ah! s'écria triomphalement Mme Michaud.
-
---Attendez! M. Lefébure a l'esprit varié, vif et élégant, la voix
-belle, la parole émouvante, le geste noble et résolu.
-
---Eh! eh! murmura le marquis.
-
---Patience, mon père! L'un est blond, l'autre est brun; l'un est mince,
-l'autre est gros; l'un est pauvre, l'autre est riche: et cependant on
-croirait qu'ils sont un même homme, tant ils se ressemblent dans leurs
-façons avec moi. Ils me disent les mêmes fadeurs, comme s'ils les
-avaient apprises dans un manuel. Ils me regardent de la même façon;
-ils n'ont pas deux manières de m'approuver lorsque je parle. Si je
-leur souris, ils triomphent uniformément; si je leur fais la moue,
-ils courbent le front sous le poids d'une même douleur. On dirait
-qu'ils s'entendent pour faire tomber la conversation sur le chapitre
-du mariage, et chacun se met en frais d'éloquence pour prouver qu'il
-serait le meilleur des maris. Pour peu que je blâme l'indifférence,
-ils froncent le sourcil comme deux jaloux. Que je me prononce contre
-la jalousie, leurs deux visages revêtent simultanément une béate
-indifférence. Si ma tante disait un seul mot contre l'avarice, ils
-courraient faire des ricochets avec des pièces de quarante francs; si
-elle réprimandait la prodigalité, ils chercheraient des épingles sur le
-tapis! Ce n'est pas ainsi que l'on aime!
-
---Qu'en sais-tu?
-
---Je le sens là! Le cœur est clairvoyant, surtout à mon âge: il n'a pas
-les yeux fatigués! Si ces messieurs étaient amoureux de moi, quelque
-chose me le dirait, et, bon gré, mal gré, j'éprouverais au moins de la
-reconnaissance. Mais quand leurs attentions me laissent indifférente,
-c'est qu'elles ne s'adressent pas à moi, et que c'est à ma dot à les
-remercier.»
-
-M. de Guéblan fut moins frappé des paroles de sa fille que du ton
-dont elle parlait. Jamais il ne l'avait vue aussi animée. Il voulut
-l'examiner de plus près; il la prit par les deux mains, la tira de son
-fauteuil et l'assit doucement sur ses genoux.
-
-«Regarde-moi dans les yeux,» lui dit-il.
-
-Victorine éprouvait cette première transfiguration que l'amour heureux
-produit chez les jeunes filles: elle s'épanouissait.
-
-«Aimerais-tu quelqu'un?» lui demanda son père.
-
-Elle l'embrassa pour toute réponse.
-
-«Il est noble?
-
---Comme un roi.
-
---Riche?
-
---Comme ma tante.
-
---Beau?
-
---Comme toi, mon bon père; et brave, et fier, et spirituel comme toi!
-
---Nous le connaissons?
-
---Vous l'avez vu; mais vous ne le connaissez pas.
-
---Où l'as-tu rencontré?
-
---A l'ambassade d'Espagne, l'hiver dernier.
-
---Il y a un siècle!
-
---Oui; je suis restée six mois sans nouvelles.
-
---Il t'a oubliée?
-
---Non.
-
---Comment le sais-tu?
-
---J'en ai les preuves.
-
---Je ne te demande pas s'il t'a écrit: tu es ma fille.
-
---Oh! mon père!
-
---Qui est-ce donc? Dis-nous son nom!»
-
-Victorine eût été fort embarrassée de répondre. Mme Michaud dit au
-marquis: «Tu lui as fait peur; la voilà tout assotée. Laisse-moi seule
-avec elle, elle me dira son secret.»
-
-Je ne sais comment Victorine s'y prit pour ensorceler sa tante. Le fait
-est qu'elle ne lui dit pas son secret, et qu'elle l'enrôla dans une
-conspiration contre les prétendants. On se promit de leur prouver à
-eux-mêmes qu'ils n'avaient d'amour que pour la fortune de Mme Michaud.
-Victorine eut bientôt fait son siége; l'amour est un grand maître
-en stratégie. Séance tenante, elle découpa, dans un volume de la
-_Bibliothèque bleue_, la phrase suivante, qui fut mise sous enveloppe
-à l'adresse de M. Lefébure:
-
-«La dame et sa nièce se marièrent le même jour aux deux chevaliers
-qu'elles aimaient, et ceux qui se trouvèrent dans la chapelle du
-château virent deux belles cérémonies.»
-
-«Raisonnons, dit Mme Michaud. Quand le facteur lui apportera ce chiffon
-anonyme, il ne le jettera pas au feu: nous sommes en été. Il le lira.
-Que va-t-il penser? Premièrement, qu'on se moque de lui.... un mauvais
-plaisant.... un tour d'écolier. Quand j'ai dû épouser M. Michaud,
-mon père a reçu plus de vingt lettres anonymes: une entre autres où
-l'on affirmait que mon futur était marié à quatre femmes en Turquie!
-Ensuite, il se grattera la tête, et il se dira que je suis bien assez
-folle pour convoler en secondes noces, avec mes moustaches et mes
-cheveux gris. Si je me marie, la conséquence est nette: tu entres de
-plain-pied dans l'intéressante catégorie des filles sans dot. Ce gros
-Lefébure est bourgeois jusqu'aux os, très-coiffé de ses rentes, et
-incapable de t'épouser gratis. Je vois d'ici la grimace qu'il va faire.
-M. de Marsal t'épouserait quand même, lui! C'est un chevalier. Mais
-j'y songe: comment faire croire à l'avocat que j'ai un mari en tête?
-il ne me quitte pas d'une semelle! Il sait bien que nous n'avons pas
-eu quinze visites en quinze jours. Pour se marier il faut un mari.
-Trouve-moi un fantôme de mari! Attends! ce petit sculpteur!
-
---Oh! ma tante!
-
---Pourquoi? il est très-beau.
-
---Sans doute, mais....
-
---Il a du talent.
-
---J'en conviens, mais....
-
---Il a un nom absurde, mais un nom connu. C'est une noblesse cela! Ce
-que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des bourgeois.
-
---Mais songez donc, ma tante....
-
---Qu'il n'a pas le sou? Je suis assez riche pour deux! Après tout, ce
-mariage serait cent fois plus vraisemblable que celui de la comtesse de
-Pagny avec son intendant Thibaudeau. La marquise de Valin a bien épousé
-un petit ingénieur du port de Brest qui s'appelle Henrion! et Mme de
-Bougé! et Mme de Lansac! et Mme de La Rue!
-
---Oui, ma tante, mais quel rôle ferez-vous jouer à ce pauvre jeune
-homme!
-
---Le voilà bien malheureux! Je serai charmante avec lui; je lui ferai
-des compliments, je le promènerai avec moi dans le parc, et je lui
-servirai des ailes de poulet, tandis que je ferai manger les pilons à
-M. Lefébure. Du reste, il ne se doutera de rien, et mes attentions ne
-seront intelligibles que pour un homme prévenu.»
-
-Mme Michaud se chargea de rassurer le marquis sur l'amour mystérieux
-de sa fille. Elle le lui peignit, de confiance, comme un pur caprice
-d'imagination, un de ces rêves éveillés comme les jeunes cœurs en font
-souvent. Il n'y avait pas péril en la demeure: Victorine était en
-sûreté au château, loin du monde et des salons de Paris.
-
-La bonne tante, qui ne renonçait pas à son projet sur M. de Marsal,
-songea à se donner des auxiliaires. Elle fit venir de Paris Mme
-Lerambert avec son fils et sa fille, qui avait un million de dot.
-Elle comptait sur Mlle Lerambert pour faire une heureuse diversion en
-attirant sur elle les forces de l'ennemi. En même temps, elle manda
-par dépêche télégraphique la vieille Mlle de Marsal, personne de sens
-et d'esprit, sœur aînée et très-aînée de son candidat. Mlle de Marsal
-devait former la réserve et marcher à l'arrière-garde. Malheureusement
-elle mit une lenteur déplorable à quitter son petit château de
-Lunéville, à prendre congé de ses voisins et de ses chats, et à
-s'embarquer dans une berline de voyage. Elle avait si peu de confiance
-dans les chemins de fer, qu'elle voulut venir avec ses chevaux
-lorrains, braves bêtes d'ailleurs, et qui faisaient fièrement leurs dix
-lieues à la journée. Cette berline de renfort n'arriva pas avant le
-12 juillet, lorsque M. Lefébure était le poursuivant déclaré de Mlle
-Lerambert, et que Daniel, choyé tendrement par Mme Michaud, mettait la
-dernière main à son plâtre.
-
-L'artiste n'avait remarqué ni le refroidissement rapide de M. Lefébure,
-ni la joie que Victorine et sa tante en avaient éprouvée, ni ses
-attentions retournées vers la fille du banquier, ni le regret du
-marquis de Guéblan, ni le triomphe de M. de Marsal: il n'avait vu
-que son buste et l'échéance des quinze cents francs. Rien n'avait
-pu le distraire, pas même les regards de Victorine, qu'il n'avait
-pas rencontrés, et ses demi-mots, qu'il n'avait pas compris. Les
-attentions de Mme Michaud lui avaient été au cœur: il ne doutait pas
-qu'une personne si bienveillante ne lui accordât l'avance dont il avait
-besoin. Plein de cette confiance, il avait hâté sa besogne et achevé,
-en douze séances, une œuvre remarquable. Les artistes ne réussissent
-jamais mieux que sous le fouet de la nécessité: voilà pourquoi les
-millionnaires sont rarement de grands artistes. Ceux qui le voyaient
-travailler avec tant de cœur se disaient à l'oreille:
-
-«Comme il aime! On prétend que Phidias, lorsqu'il fit la Minerve
-d'ivoire et d'or, était amoureux de son modèle. Qui aurait pu prévoir
-que la première passion de Mme Michaud serait partagée par un si joli
-garçon? Il fera un mariage d'argent et un mariage d'amour.»
-
-Personne ne doutait qu'il ne fût sérieusement épris, excepté Victorine
-et M. de Marsal, qui avaient un autre bandeau sur les yeux. Mme Michaud
-elle-même commençait à s'effrayer de son ouvrage, et M. de Guéblan
-songeait à réprimander sa vénérable sœur.
-
-Mais c'est M. Lefébure qui riait sincèrement dans sa barbe. En voyant
-son ancien rival s'enferrer de plus en plus, il se félicitait d'être
-né homme d'esprit, et il se représentait déjà la piteuse mine du
-capitaine, le jour où Daniel et Mme Michaud marcheraient ensemble à
-l'autel. L'avocat n'avait pas gardé d'illusions sur la personne de
-Victorine. Depuis qu'il la savait sans dot, il la trouvait beaucoup
-moins belle que Mlle Lerambert. De son côté, la famille Lerambert
-appréciait hautement l'éloquence et la fortune de M. Lefébure.
-
-Le marquis, fort scandalisé de la conduite de son candidat, se sentait
-ramené par un instinct secret vers M. de Marsal. Il se repentait
-plus que jamais d'avoir mis sa fille au concours; il craignait que
-le bruit de cette aventure ne se répandît au faubourg Saint-Germain,
-et il sentait la nécessité de marier Victorine au plus tôt. Dans ces
-dispositions, il accueillit favorablement les avances du capitaine. Il
-se ménagea avec lui deux ou trois entretiens secrets: il lui ouvrit
-son cœur, et finit par aborder la question délicate du changement de
-nom. M. de Marsal ne se fit prier que de la bonne sorte; il se résigna
-à s'appeler Gaston de Marsal de Guéblan ou de Marsal-Guéblan, ou de
-Guéblan-Marsal, comme il plairait au marquis. Marché fait, il embrassa
-tendrement sa sœur, qui arrivait de Lunéville, et il lui conta les
-grandes nouvelles. Mlle de Marsal en pleura de joie, et dit: «J'arrive
-à point pour vous bénir. C'est pour cela, sans doute, que Mme Michaud
-m'appelait en toute hâte.»
-
-Le lendemain, 13 juillet, était un vendredi: jour deux fois de mauvais
-augure. Mlle de Marsal avait eu le temps de prendre langue et de savoir
-tout ce qui s'agitait dans la maison. Après le déjeuner, elle tira son
-frère à part et lui dit:
-
-«Quelle est la fortune personnelle de Mlle de Guéblan?
-
---Je ne sais pas. Rien, ou dix mille francs de rente.
-
---En bien né et acquis?
-
---Non, à la mort de son père. Pourquoi me demandes-tu cela? Tu sais
-bien qu'elle a la fortune de sa tante.
-
---De Mme Daniel Fert?
-
---Qu'est-ce que tu dis? de Mme Michaud!
-
---Mais, malheureux! tu ne sais donc pas?
-
---Quoi?
-
---Mme Michaud épouse le petit sculpteur. Tout le monde est dans le
-secret, excepté toi. Voilà pourquoi M. Lefébure s'est retiré.
-
---Miséricorde!»
-
-M. de Marsal sortit en courant: de sa vie il n'avait eu des couleurs
-aussi vives. Ses favoris, blonds comme du lin, semblaient roux. Il
-tomba dans Mme Michaud, qui le prit amicalement par le bras et lui dit:
-
-«Où courez-vous? Je vous fais prisonnier. J'ai bien des choses à vous
-conter. Vous vous êtes conduit comme un ange; M. Lefébure est une bête;
-je suis enchantée de l'arrivée de votre sœur, et vous aurez ma nièce.»
-
-Il regarda assez impoliment sa fidèle alliée et lui répondit d'un ton
-sec:
-
-«Je vous remercie, madame. Je crois qu'on trompe quelqu'un ici, et je
-tâcherai que la dupe ne soit pas moi.»
-
-Mme Michaud resta plantée sur les pieds: elle croyait voir un agneau
-déchaîné.
-
-Il lança un profond salut à la pauvre femme et courut à Daniel, qui se
-promenait avec le jeune M. Lerambert au bord de la pièce d'eau.
-
-«Monsieur le sculpteur, lui dit-il, il y a assez longtemps que vous
-vous moquez de moi, et je me crois obligé de vous dire que je n'aime ni
-les fourbes ni les intrigants.»
-
-M. Lerambert laissa tomber ses bras en signe de stupéfaction. Daniel
-regarda le capitaine comme un médecin de Bicêtre regarde un fou.
-
-«Est-ce à moi que vous parlez, monsieur?
-
---A vous-même.
-
---C'est moi qui suis un fourbe et un intrigant?...
-
---Et un impudent, si les autres mots ne suffisent pas pour que le
-portrait vous paraisse ressemblant.»
-
-Daniel se demanda un instant s'il jetterait le capitaine dans la pièce
-d'eau; mais réflexion faite, il tira ses gants de sa poche et les lui
-lança au visage.
-
-
-V
-
-Jamais on n'a vu d'affaire plus mal conduite que le duel de M. Fert et
-de M. de Marsal. Le capitaine n'avait pas touché une épée en sa vie, et
-ses pistolets, chargés en 1840, étaient encore tout neufs, comme vous
-savez. Daniel, exercé à toutes les armes, n'avait usé de ses talents
-que pour expulser un porteur d'eau par la fenêtre: personne n'était
-assez ennemi de soi-même pour lui chercher querelle. Le grand avantage
-de ceux qui savent se battre, c'est qu'ils ne se battent presque
-jamais. En revanche, les maladroits viennent souvent leur demander
-assistance et les choisir pour témoins de leurs faits d'armes. Mais
-Daniel vivait loin du monde, et il avait peu d'amis, tous artistes,
-confinés dans leur atelier, pacifiques par goût et par état. Aussi
-n'avait-il jamais paru sur le terrain, même en qualité de spectateur.
-
-M. de Marsal choisit pour témoins le jeune M. Lerambert et son ancien
-rival M. Lefébure. Mais l'avocat était trop prudent pour s'exposer à un
-mois de prison en cas de malheur: il se récusa sagement. M. Lerambert
-fils, étudiant en droit, fort jeune, presque enfant, se sentit grandi
-d'une coudée par le rôle tout nouveau auquel il était appelé. Il se
-chargea de trouver un second témoin parmi les innocents de son âge.
-Si vous l'aviez vu marcher, la redingote boutonnée jusqu'au cou, une
-main dans la poche, l'œil à demi voilé, le visage empreint d'un air de
-discrétion importante, vous n'auriez pas su vous empêcher de sourire,
-et vous auriez oublié que cet écolier allait jouer la vie de deux
-hommes.
-
-Le capitaine, outré de l'affront qu'il avait reçu, et plus encore
-de la ruine de ses espérances, était pressé d'en finir. Je ne crois
-pas qu'il souhaitât positivement la mort de Daniel, mais un coup de
-pistolet pouvait rompre le mariage de Mme Michaud et assurer cinq cent
-mille francs de rente à Victorine. L'artiste, de son coté, n'avait
-pas de temps à perdre: il avait signé un billet pour le 15, et son
-praticien, qui avait des ouvriers à payer, n'était pas en mesure
-d'attendre. Daniel employa la fin de la journée à terminer son buste. A
-six heures, il prévint Mme Michaud qu'il était forcé de dîner en ville,
-et il courut à Paris. Il comptait sur deux officiers de ses amis qui
-logeaient rue Saint-Paul, auprès de la caserne de l'_Ave-Maria_. Par
-malheur, il apprit, en arrivant chez eux, que le régiment était parti
-pour Lyon depuis quinze jours. Il se fit conduire au faubourg du Temple
-chez M. de Pibrac, ancien commandant de la garde royale, une des plus
-fines lames de 1816. Il le trouva au lit avec la goutte. En désespoir
-de cause, il revint à la rue de l'Ouest et aux ateliers de ses amis. Il
-en choisit deux pour leur vigueur et leur sang-froid plutôt que pour
-leur expérience. C'était un peintre et un graveur en médailles, aussi
-neufs que lui en matière de duel. Il les pria de rester chez eux toute
-la soirée, pour recevoir les témoins de M. de Marsal.
-
-Ces deux enfants l'attendaient dans un cabinet des _Frères Provençaux_;
-ils vivaient l'un et l'autre chez leurs parents, et ils craignaient
-de donner l'éveil à leur famille. Daniel leur apporta, à neuf heures,
-l'adresse de ses deux amis. Il rencontra dans l'escalier M. de Marsal
-qui descendait, et il échangea avec lui un salut de grande cérémonie.
-
-A dix heures du soir, les quatre témoins ouvrirent, rue de l'Ouest,
-une conférence vraiment singulière. Aucun d'eux ne connaissait
-les causes du duel. Ils savaient que M. de Marsal avait outragé
-en paroles M. Daniel Fert, qui l'avait outragé en action. Daniel
-lui-même ignorait les griefs que le capitaine pouvait avoir contre
-lui. Son ultimatum, rédigé par ses amis, sous sa dictée, n'était ni
-long, ni compliqué. «Je n'ai jamais rien eu contre M. de Marsal. Il
-m'a appelé _fourbe_, _intrigant_ et _impudent_, je ne sais pourquoi.
-Attaqué dans mon honneur, je lui ai jeté mon gant à la figure. S'il
-retire ce qu'il a dit, je regretterai ce que j'ai fait. Je désire que
-l'affaire soit vidée demain avant midi. Si j'ai le choix des armes, je
-demande l'épée.» M. de Marsal n'aurait pas eu de peine à trouver des
-témoins plus habiles que les siens. Il n'était pas de Paris, et il y
-connaissait peu de monde; mais il avait des témoins à choisir, soit au
-ministère, soit à l'hôtel de la marine militaire. Il se contenta de
-deux étudiants, pour n'avoir point de comptes à rendre. M. Lerambert
-prit la parole en disant:
-
-«Messieurs, M. Daniel Fert a jeté son gant à M. de Marsal; nous sommes
-chargés d'en demander raison.»
-
-Aucune des règles en usage ne fut observée: les témoins de Daniel
-ne savaient pas même le nom des témoins de M. de Marsal. Il ne fut
-question ni de Mme Michaud, ni de Victorine, ni des prétendues
-intrigues de Daniel, ni de la déception du capitaine. C'est ce que le
-capitaine avait voulu.
-
-Dans ces conditions, aucun arrangement n'était possible. M. de Marsal
-était exaspéré, comme tout homme indolent qui sort de son caractère.
-Daniel n'était pas fâché de lui donner une de ces leçons de politesse
-dont on se souvient au lit pendant six semaines: c'est dans cet esprit
-qu'il avait choisi l'épée. Les témoins, dont l'aîné n'avait pas trente
-ans, désiraient être témoins de quelque chose. Si vous voulez qu'une
-affaire s'arrange, ne choisissez jamais de jeunes témoins.
-
-La conférence ne dura pas plus d'une demi-heure: on a plus tôt fait de
-déclarer la guerre que de conclure la paix. Rendez-vous fut pris pour
-le lendemain, six heures du matin, au Petit-Montrouge. Vous trouvez
-au delà de ce village un bon nombre de carrières abandonnées, où l'on
-se bat plus tranquillement qu'au bois de Boulogne. Le choix des armes
-n'appartenait à personne, puisque les offenses étaient réciproques. On
-convint de tirer au sort sur le terrain. Au moment de prendre congé,
-M. Lerambert demanda à ses adversaires:
-
-«A propos, messieurs, avez-vous des armes?
-
---Non, monsieur; et vous?
-
---Nous n'en avons pas non plus.
-
---Il faudrait passer chez un armurier.
-
---Est-ce prudent? Si nous étions suivis! Je songe que nous pourrions en
-prendre au château de Guéblan. Ou plutôt, non: cela serait abuser de
-l'hospitalité du marquis. Il ne se consolerait jamais, si par malheur...
-
---Mon cher Édouard, lui dit son compagnon, M. de Marsal nous
-a dit qu'il avait des pistolets de combat. Ces messieurs les
-accepteraient-ils?
-
---Pourquoi pas? répliqua naïvement le peintre.
-
---S'ils sont bons, tant mieux pour le plus adroit; s'ils sont mauvais,
-on ne se fera pas de mal.
-
---Ils sont bons.
-
---Quant aux épées, n'en soyez pas en peine. M. Fert en a plusieurs dans
-son atelier.»
-
-Pendant cet entretien, Daniel descendait de voiture à l'entrée
-de l'enclos des Ternes. Il y venait régulièrement le jeudi et le
-dimanche, après dîner faire la partie de dominos de sa vieille mère, et
-s'informer si elle ne manquait de rien.
-
-«Je ne manque que de toi,» répondait invariablement la bonne femme.
-
-Ce soir-là elle ne l'attendait pas, puisqu'elle l'avait vu la veille.
-Elle s'était couchée à neuf heures, et elle dormait son premier somme,
-le seul bon chez les personnes de son âge. Daniel fit taire la sonnette
-du petit jardin, entra sans bruit dans son atelier, détacha une paire
-d'épées, essuya la poussière, fit ployer les lames et s'assura que les
-poignées étaient bien en main. Il enveloppa les deux armes dans une
-serge verte, et les porta discrètement au jardin. «Voilà, pensa-t-il,
-deux bonnes lancettes pour faire une saignée à M. de Marsal. Ma pauvre
-mère sera un peu effrayée quand je viendrai demain lui conter mon
-aventure. Bah!»
-
-Il allait s'éloigner; mais je ne sais quelle force le retint. Il
-chercha dans sa poche la double clef de la maison; il entra à pas de
-loup, et ne s'arrêta que devant le lit de sa mère. Une petite veilleuse
-éparpillait dans la chambre sa lumière tremblante. Mme Fert, entourée
-de dessins, de plâtres, de bronzes et de mille petits ouvrages de
-son fils, souriait en dormant. Elle voyait en rêve son cher Daniel
-émaillé des broderies vertes de l'Institut, et cravaté du ruban rouge
-de la Légion d'honneur. Daniel la regarda tendrement pendant quelques
-minutes; puis il se mit à genoux devant elle, puis il baisa une petite
-main ridée qui pendait au bord du lit, puis il prit un coin du drap
-bien blanc, parfumé d'une bonne odeur de violette, et il s'en essuya
-les yeux.
-
-En rentrant au château, il monta lestement à sa chambre, cacha ses
-épées dans le cabinet de toilette, donna un coup de brosse à ses
-genoux, et redescendit au salon. Le marquis, sa sœur et sa fille
-jouaient au vingt-et-un avec M. Lefébure, Mlle de Marsal et la famille
-Lerambert. Le jeune M. Lerambert et le capitaine arrivèrent ensemble au
-bout d'un quart d'heure.
-
-«Enfin! dit Mme Michaud, je rentre en possession de tous mes
-pensionnaires. Depuis sept heures, j'étais comme une poule qui a perdu
-ses poussins. On dirait que vous vous étiez donné le mot pour nous
-planter là, messieurs. Je ne sais pas si je dois vous offrir du thé;
-vous ne le méritez guère. Mon cher sculpteur, une tasse? Ah! j'oubliais
-que vous le prenez sans sucre. Passez le sucrier à M. de Marsal; il en
-a bon besoin aujourd'hui.»
-
-La main du capitaine trembla imperceptiblement en recevant la tasse
-des mains de Daniel. M. Lerambert fils, plus boutonné que jamais,
-ne ressemblait pas mal à un jeune traître de mélodrame. Il essaya
-de manger un morceau de brioche avec son thé, mais les morceaux
-s'arrêtaient à sa gorge. Il desserra le nœud de sa cravate, qui,
-cependant, n'était pas trop serré.
-
-«Messieurs les absents, poursuivit Mme Michaud, je vous condamne à
-jouer un vingt-et-un et à perdre votre argent avec nous. Qui prend la
-banque? M. Fert?
-
---Volontiers, madame,» répondit Daniel.
-
-Il joua avec tant de bonheur, qu'il eut bientôt gagné cinq cents
-francs. M. Lefébure et M. de Marsal s'efforçaient de faire sauter la
-banque. Mme Michaud leur dit étourdiment: «Oh! vous aurez beau faire,
-il est plus fort que vous. Il a la veine. Par exemple, cet argent-là
-lui coûtera cher! Heureux au jeu.... vous connaissez le proverbe?»
-
-Mlle de Marsal lança à son frère un regard pénétrant. Victorine
-cherchait à rencontrer les yeux de Daniel. Daniel disait en lui-même:
-«Bon! je ne demanderai que mille francs à Mme Michaud.»
-
-On se sépara vers deux heures. En montant l'escalier du premier étage,
-Daniel échangea quelques mots avec M. Lerambert.
-
-«Est-ce pour demain?
-
---Oui, monsieur, à six heures, devant la mairie du Petit-Montrouge.
-
---Les armes?
-
---On tirera au sort.
-
---J'ai mes épées.
-
---Nous, nos pistolets. Nous sortirons par la petite porte: prenez de
-l'autre côté, pour qu'on n'ait pas de soupçons.
-
---Tout le château dormira; on se couche si tard!»
-
-M. de Marsal tira ses pistolets du fond de sa malle. Il changea
-les amorces, qui étaient toutes vertes, écrivit une longue lettre
-à sa sœur, se jeta tout habillé sur son lit, et ne dormit pas une
-minute. Daniel reposa comme Alexandre ou le grand Condé à la veille
-d'une bataille. A cinq heures et demie, il était sur pied. Les deux
-adversaires sortirent sans éveiller personne. M. de Marsal remit au
-garde de la petite porte la lettre qu'il avait écrite à sa sœur.
-
-Tout le monde fut exact au rendez-vous. La mairie de Montrouge est une
-construction neuve, élevée à quelques pas du village, au milieu des
-champs. Les témoins renvoyèrent leurs fiacres, et l'on s'achemina à
-pied dans la direction des carrières. Daniel conduisait la marche avec
-ses amis.
-
-«Comme tu es tranquille! lui dit le peintre.
-
---Je suis tranquille si nous avons l'épée. Avec ces diables de
-pistolets, je ne réponds de rien: je tue mon homme.
-
---Comment?
-
---C'est tout simple. L'épée à la main, je suis sûr qu'il ne me fera
-pas de mal, et je peux le ménager. Au pistolet, on n'épargne pas
-les maladroits, parce qu'ils sont capables de vous casser la tête.
-Conseille-leur l'épée, dans leur intérêt.»
-
-M. Lerambert disait à M. de Marsal:
-
-«Vous refusez l'épée; vous tirez donc le pistolet?
-
---Moi, pas du tout.
-
---Alors, c'est qu'il ne tire pas non plus?
-
---Il fait dix-neuf mouches en vingt coups.
-
---Eh bien! prenons l'épée, on n'en meurt pas!
-
---Je vous dirai tout à l'heure ce qu'il faut faire.»
-
-On descendit dans une carrière longue de quarante pas sur vingt. Le sol
-était aussi égal que le plancher d'une salle d'armes. M. Lerambert jeta
-en l'air une pièce de cinq francs. Le peintre demanda pile, la pièce
-tomba face: on se battait au pistolet.
-
-Restait à fixer la distance et à mesurer le terrain. Les quatre témoins
-étaient bien guéris de cet enivrement d'amour-propre qui les avait
-conduits jusque-là. M. Lerambert avait la parole embarrassée; les trois
-autres pleuraient.
-
-«Placez-nous à quarante pas, dit Daniel à ses amis, et tâchez qu'il
-tire le premier: il me manquera et j'enverrai ma balle aux alouettes.»
-
-M. Lerambert vint apporter les propositions du capitaine:
-
-«Messieurs, dit-il, M. de Marsal n'a jamais tiré le pistolet; M. Fert
-est de première force. Le seul moyen de rendre les chances égales est
-de décharger un des deux pistolets; et de tirer au sort à qui l'aura.
-Les deux adversaires seront placés à cinq pas l'un de l'autre. C'est
-ainsi que M. de Marsal entend se battre.
-
---Mais c'est un combat à mort! s'écria Daniel.
-
---Nous ne le permettrons jamais! ajoutèrent ses deux témoins.
-
---Alors, répondit M. Lerambert avec une satisfaction visible, le duel
-est impossible, et l'affaire doit s'arranger.
-
---Eh! parbleu! dit Daniel, arrangez-la. Je n'ai soif du sang de
-personne, et je suis tout prêt à pardonner au capitaine les sots
-compliments qu'il m'a faits.
-
---Puis-je lui reporter vos paroles, monsieur?
-
---Assurément, monsieur.»
-
-Voyez à quel point on portait l'oubli des formes et de l'étiquette!
-Daniel causait sur le terrain avec les témoins de son adversaire.
-
-M. Lerambert dit au capitaine: «Il est de bonne composition, il passe
-condamnation sur tout ce que vous lui avez dit: l'affaire est à demi
-arrangée.
-
---Nous en aurons bon marché, répondit M. de Marsal: ces héros de l'épée
-et du pistolet se fondent sur leur adresse. Ils refusent le jeu dès
-que la partie devient égale. Demandez, je vous prie, quelles excuses
-il me fera pour la grossièreté de sa conduite.»
-
-M. Lerambert traversa de nouveau le terrain neutre qui traversait les
-deux camps ennemis. Il s'adressa directement à Daniel et lui dit:
-
-«M. de Marsal a appris avec plaisir que vous ne lui saviez plus mauvais
-gré de ses paroles; il espère, monsieur, que vous voudrez bien donner
-une nouvelle preuve de courtoisie en lui demandant pardon de....»
-
-Daniel n'en entendit pas davantage. «Monsieur, dit-il de sa voix la
-plus hautaine, je ne demande pardon à personne, surtout aux gens qui
-m'ont insulté. Veuillez décharger un pistolet!
-
---Mais, monsieur....
-
---Pas de mais, je vous prie. Les plaisanteries les plus courtes sont
-les meilleures, et celle-ci dure depuis trop longtemps!»
-
-Il était beau dans sa colère, et ses grands cheveux noirs frémissaient
-magnifiquement sur son front. Ses témoins essayèrent de le calmer; il
-ne voulut rien entendre. Le capitaine, un peu refroidi, lui envoya M.
-Lerambert; il répondit qu'il ne demandait pas des explications, mais
-des pistolets.
-
-M. de Marsal, pâle comme un mort, remit les armes à ses témoins. Daniel
-les examina une à une avec un soin méticuleux. «Canons épais, dit-il,
-acier sec, un peu aigre et cassant; bonnes armes du reste. Qui les a
-chargées?
-
---L'armurier de M. de Marsal.
-
---Avez-vous apporté de la poudre et des balles?
-
---Oui, monsieur. Vous plaît-il que nous rechargions devant vous?
-
---C'est inutile.» Il prit un pistolet et le tira en l'air.
-
-«Ils sont bien chargés, dit-il. Soyez assez bon, monsieur, pour
-remettre une amorce.»
-
-Les deux pistolets furent enveloppés dans un foulard; M. de Marsal en
-choisit un, l'artiste prit l'autre. Le peintre, qui avait les jambes
-longues, mesura cinq énormes pas. Les quatre témoins se retirèrent à
-l'écart en sanglotant.
-
-«Messieurs, dit M. Lerambert d'une voix haletante, je frapperai trois
-coups dans mes mains, vous tirerez quand vous voudrez.»
-
-Daniel tira le premier; l'amorce seule partit. Son pistolet n'était pas
-chargé.
-
-M. de Marsal, plus blême que jamais, resta quelques secondes à sa
-place, le bras tendu, le canon dirigé sur la poitrine de Daniel. Ses
-jambes se dérobaient sous lui, ses yeux nageaient dans l'incertitude
-et la crainte; tout son corps vacillait comme un bouleau secoué par
-le vent. Dans un pareil moment, les secondes sont plus longues que
-des années. Daniel, le corps effacé, la poitrine abritée par son bras
-droit, la tête à demi cachée derrière son pistolet, eut le temps de
-perdre patience.
-
-«Tirez! cria-t-il.
-
---Tirez donc, monsieur!» répétèrent machinalement les quatre témoins.
-Tous les malheurs possibles leur semblaient préférables à l'angoisse
-qui les étouffait.
-
-Le capitaine, sans abaisser sa main, répondit d'une voix chevrotante:
-
-«Monsieur, votre vie est à moi; mais il me répugne de la prendre. Vous
-allez me demander pardon.
-
---Non, monsieur. Tirez!
-
---Si je tirais maintenant, je serais un assassin. Demandez-moi pardon!
-
---Si vous ne tirez pas, vous êtes un lâche!
-
---Monsieur!
-
---Vous me manquerez, monsieur; votre main tremble.
-
---Ne me poussez pas à bout!»
-
-Daniel ne songeait ni à la mort, ni à son art, ni à sa mère: il
-bouillait de sentir sa vie aux mains d'un autre.
-
-«Tirez-donc!» cria-t-il encore. M. Lerambert fit un pas vers les deux
-adversaires en disant:
-
-«Cela n'est pas tolérable!
-
---Attendez! répondit l'artiste; je vais lui envoyer du courage.»
-
-Il enfonça la main gauche dans sa poche pour y chercher ses gants. Le
-coup partit. Ce fut M. de Marsal qui tomba à la renverse.
-
-Tout le monde accourut à lui; Daniel arriva le premier. Le pistolet
-avait éclaté à un centimètre du tonnerre, et le capitaine avait le bras
-cassé.
-
-Le graveur et le peintre portaient des cravates longues; ils les
-disposèrent en écharpes, l'une sous l'avant-bras, l'autre autour du
-bras du blessé.
-
-«Cela ne sera rien, monsieur, dit Daniel. Aussi, pourquoi diable me
-demandiez-vous des excuses quand je ne vous ai rien fait?
-
---Pardonnez-moi, monsieur, et soyez heureux! Épousez celle que vous
-aimez.
-
---Moi?
-
---Vous.
-
---J'aime Mlle de Guéblan?
-
---Non, Mme Michaud.»
-
-Le pauvre garçon regarda la tête de M. de Marsal pour s'assurer qu'il
-ne lui était rien entré dans la cervelle. Le crâne était parfaitement
-intact. Au même moment M. Lerambert ramassait le tronçon du pistolet.
-Daniel le lui prit dans les mains et l'examina en connaisseur.
-
-«Qui est-ce qui vous avait chargé celui-ci?
-
---Mon armurier.
-
---C'est juste; mais en quelle année?
-
---En 1840.
-
---Vous m'en direz tant!»
-
-Le capitaine, appuyé sur le bras de Daniel, revint à pied jusqu'au
-Petit-Montrouge. On rencontra dans la Grand'Rue le médecin du château,
-cet excellent docteur Pellarin. Il conduisit le blessé chez un de ses
-amis, et il posa le premier appareil, tandis que M. Lerambert courait
-rassurer Mlle de Marsal.
-
-La matinée avait été orageuse à la Folie-Sirguet. Mlle de Marsal,
-frappée de la physionomie étrange de son frère, passa une nuit
-blanche et se leva avant six heures. Elle vint frapper à la chambre
-du capitaine, entra sans façon, trouva le nid désert, et se mit en
-quête dans le parc. Le garde lui donna la lettre qu'il avait pour
-elle. C'était le récit détaillé de la querelle, suivi d'un testament
-olographe en cas d'accident. Mlle de Marsal, horriblement inquiète,
-trouva des jambes pour courir au château. Elle éveilla sans façon Mme
-Michaud, qui éveilla son frère, qui fit chercher M. Lefébure. Victorine
-s'éveilla d'elle-même, et descendit en toute hâte. Mme et Mlle
-Lerambert ne tardèrent pas à paraître. Je crois que, si les ancêtres du
-marquis avaient été ensevelis dans le voisinage, ils seraient accourus
-au bruit. Personne n'avait songé à sa toilette; chacun était venu
-comme il se trouvait, les hommes en robe de chambre, les femmes en
-toilette de nuit, tout le monde en pantoufles.
-
-Jamais les salons du château n'avaient vu un tel carnaval. Mme Michaud
-et Mme Lerambert perdaient beaucoup à se montrer si matin, et la fille
-du banquier ne garda pas toutes ses illusions sur la personne de M.
-Lefébure. Mais Victorine y trouva son compte. Lorsqu'elle entra, en
-cheveux et sans corset, dans un long peignoir de percale brodée, elle
-parut aussi belle que Mlle Rachel au dernier acte de _Polyeucte_. Les
-premiers mots qu'elle entendit lui apprirent ce qui se passait. Elle
-fut violemment émue, non de crainte, mais d'audace.
-
-«Rassurez-vous, dit-elle: il ne lui arrivera rien. Je le connais, c'est
-l'homme invincible.
-
---Mon frère? demanda Mlle de Marsal.
-
---Il ne s'agit pas de votre frère; mais n'ayez pas peur, mademoiselle,
-on lui fera grâce!»
-
-Si les lionnes causent ensemble dans le désert, c'est ainsi qu'elles
-doivent parler des lions. Tout l'auditoire ouvrit de grands yeux.
-Victorine ne se fit pas prier pour dire son secret: une femme ne rougit
-point d'aimer l'homme qui se bat pour elle. Elle raconta à son père
-l'histoire si courte et si pleine du mois qui venait de s'écouler, la
-discrétion admirable de Daniel, et son courage, et tout le talent que
-l'amour lui avait donné. M. de Guéblan songeait à part lui qu'il avait
-pris trop de soin de ses affaires et trop peu de sa maison, Mme Michaud
-se trouvait sotte, M. Lefébure se frottait les yeux, et Mlle de Marsal
-ne savait plus si elle devait s'effrayer ou se scandaliser. La passion
-de Victorine éclatait comme ces incendies qui ont couvé plusieurs
-jours à bord d'un navire: on ouvre une écoutille et tout prend feu.
-Son père eût mieux aimé apprendre ce grand mystère en moins nombreuse
-compagnie. Une telle confidence, faite devant témoins, équivalait à
-un engagement formel. Mais le marquis avait eu le temps d'apprécier
-Daniel, et, gendre pour gendre, il le préférait à M. de Marsal.
-Celui-là, très-probablement, ne marchanderait pas pour s'appeler M.
-Fert de Guéblan! Quant à Mme Michaud, la plus mobile des femmes, elle
-passa en un clin d'œil de la surprise à l'enthousiasme. Je ne voudrais
-point jurer que son cœur quadragénaire fût resté insensible à la beauté
-du jeune sculpteur. De le prendre pour mari, il n'y fallait pas songer;
-si ridicule que l'on soit, on a toujours peur du ridicule. Mais rien ne
-l'empêchait d'en faire son neveu: «C'est toujours cela!» pensait-elle.
-
-Toutefois elle rappela à sa nièce ce merveilleux inconnu dont elle
-avait parlé quinze jours auparavant, ce jeune homme aussi noble qu'un
-roi, aussi riche qu'un banquier de Hambourg, aussi beau que....
-
-«Mais c'est lui! répondit Victorine du ton le plus convaincu; soyez
-sûre qu'il nous a caché son nom et sa naissance. La nature ne se trompe
-pas au point de donner le visage d'un prince à un malheureux petit
-sculpteur. Attendez seulement qu'il revienne, il nous dira tout. Quant
-à sa fortune, avez-vous pu croire qu'elle fût aussi modeste qu'il le
-disait? Vous n'avez donc pas vu comme l'or tombe de ses mains? Vous
-n'avez pas remarqué, hier au soir, avec quel dédain il ramassait
-l'argent qu'il avait gagné?»
-
-Ces illusions ne tinrent pas devant la tournure, la parole et la
-toilette de la mère de Daniel. Elle ne ressemblait nullement à la
-reine douairière du pays de Fert, et lorsqu'elle vint, les larmes aux
-yeux, demander des nouvelles de son fils, on reconnut ce même accent
-franc-comtois qui distinguait le langage de Perrochon.
-
-Le concierge principal de l'enclos des Ternes est un nourrisseur qui
-vend du lait et des œufs à toute sa colonie. Lorsque sa fille, une
-jolie enfant toute blonde, porta à Mme Fert de la crème pour son
-déjeuner, elle lui dit:
-
-«Comme M. Daniel est venu tard, madame Fert! Vous deviez être couchée.
-
---Quand donc?
-
---Mais hier soir.
-
---Tu te trompes.
-
---J'en suis sûre; c'est moi qui lui ai tiré le cordon. Il a emporté un
-grand paquet vert comme celui de M. Moreau, le maître d'armes.»
-
-Deux minutes après, la pauvre mère avait reconnu l'absence de deux
-épées dans l'atelier de son fils. Elle se fagota dans ses plus beaux
-habits et courut au château de Guéblan.
-
-«Ah! mon cher monsieur! dit-elle au marquis, c'est bien ce que je
-craignais. Je lui avais dit: «Il y a une belle demoiselle, prends garde
-de devenir amoureux!» Mais c'est un si grand fou!»
-
-Victorine ne songea pas à critiquer la figure ou la toilette de sa
-future belle-mère; elle n'eut qu'une idée: «Il m'aime! il l'a dit à ses
-parents!»
-
-Et d'embrasser la bonne vieille, qui s'excusait d'un si grand honneur.
-
-M. Lerambert fils arriva enfin, et tout le monde fut rassuré, excepté
-Mlle de Marsal. Elle prit la voiture du jeune messager et se fit
-conduire à Montrouge. A peine était-elle partie, un cabriolet s'arrêta
-devant le perron, et un laquais vint dire à Mme Michaud que M. Fert lui
-demandait la faveur d'un entretien particulier.
-
-«Attendez, dit-elle à toute la compagnie; c'est à moi qu'il veut se
-confesser.»
-
-Elle le trouva dans le vestibule, le prit par la main, et l'entraîna
-jusque dans un boudoir au premier étage.
-
-«Ah! monsieur, lui cria-t-elle avec la brusquerie que vous savez; j'en
-apprends de belles sur votre compte!»
-
-Daniel était beaucoup plus ému que lorsqu'il disait à M. de Marsal:
-«Tirez!» Il répondit humblement: «Pardonnez, madame: je vous jure que
-si je n'avais pas été provoqué grossièrement, j'aurais eu plus de
-respect pour les lois de l'hospitalité. Du reste, ce n'est pas moi qui
-ai blessé M. de Marsal: il s'est blessé lui-même.
-
---Nous savons. Après?
-
---Je comprends, madame, qu'à la suite d'un tel éclat, il ne m'est plus
-permis de rester sous votre toit. Je viens donc prendre congé de vous,
-et vous remercier d'un accueil dont je garderai une reconnaissance
-éternelle.
-
---Qu'est-ce qu'il dit?
-
---Heureusement votre buste est achevé, et, avec votre permission,
-j'exécuterai le marbre chez moi.
-
---Parlez donc! Après....
-
---Après, madame, après....
-
---Vous avez quelque chose à me demander?
-
---Il est vrai madame; et puisque vous voulez bien m'encourager....
-
---Certainement je vous encourage!
-
---Eh bien! madame, j'ai demain, ou plutôt lundi, un billet à payer, et
-si vous vouliez bien m'avancer mille francs sur le prix de ce buste,
-je....
-
---Accordé! accordé! Après?
-
---Après, madame, je n'ai plus qu'à vous remercier.
-
---Allons donc! je sais tout.
-
---Quoi, madame?
-
---Tout! Vous aimez ma nièce!
-
---Moi, madame? mais je vous jure que non!
-
---Je vous jure que si! Pourquoi avez-vous joué votre vie à la
-courte-paille contre M. de Marsal?
-
---Parce qu'il m'avait insulté.
-
---Pourquoi vouliez-vous vous faire tuer par cet affreux M. Lefébure?
-
---Parce qu'il me donnait sur les nerfs.
-
---La jolie raison! Soyez donc de bonne foi, et convenez entre nous que
-vous êtes fou de Victorine?
-
---Madame, je veux mourir si....
-
---Ne mourez pas; elle vous aime!»
-
-Daniel était sincèrement désolé. Les larmes lui montaient aux yeux.
-«Ma chère madame Michaud, dit-il, on m'a calomnié! Sur la tête de ma
-mère....
-
---Elle est ici, votre mère, et elle nous a avoué que vous aimiez
-Victorine. Est-il obstiné, bon Dieu! Puisqu'on vous la donne en mariage!
-
---La plaisanterie, madame, est un peu dure, et quels que soient mes
-torts, je ne crois pas avoir mérité...
-
---Vous avez mérité la main de ma nièce, vous dis-je, et vous l'aurez!
-Le joli malheur! Est-ce que vous la trouvez laide?
-
---Non, madame, elle est admirablement belle.
-
---C'est bien heureux!
-
---La première idée qui m'est venue en la voyant, c'est que je ferais
-plus volontiers son portrait que tout autre.
-
---Est-ce aimable pour moi ce que vous dites là? Mais n'importe! c'est
-elle qui vous donnera votre portrait, grand enfant, et fasse le ciel
-que nous en ayons six exemplaires!»
-
-Il n'y a pas d'incrédulité qui tienne contre un pareil langage. Daniel
-se laissa doucement persuader. Le bonheur est un hôte qui n'a pas
-besoin de se faire annoncer: il trouve toujours les portes ouvertes.
-
-Le 1er février 1856, par un beau soleil d'hiver, M. Fert de Guéblan et
-sa jeune femme se promenaient en américaine dans les allées du parc.
-Daniel conduisait lui-même. En passant sous le chêne rond, Victorine
-lui fit signe d'arrêter.
-
-«Te souviens-tu? dit-elle. C'est ici que la présentation s'est faite.
-J'étais assise là, sous mon beau vieux chêne, dont les feuilles étaient
-moins rousses qu'aujourd'hui, et je dévorais un livre du plus haut
-intérêt, l'histoire de l'incomparable Atalante: je n'en ai jamais vu la
-fin.
-
---Et pourquoi?
-
---Est-ce que tu m'en as laissé le temps? Le voici, ce malheureux petit
-livre. Veux-tu que je t'en lise un chapitre?
-
---Merci, mon cher amour. Remets tes mains dans ton manchon.
-
---Seulement la dernière phrase?
-
---A quoi bon, si je ne connais pas le commencement?
-
---Tu ne sais pas ce que tu perds. Écoute: «Ils s'épousèrent, et d'entre
-eulx naquit un prince aussi beau que le jour.»
-
---Vrai?
-
---Il n'y a que des vérités dans ce petit livre-là.»
-
-
-
-
-GORGEON.
-
-
-Comme il avait eu le second prix de tragédie au Conservatoire, il ne
-tarda pas à débuter à l'Odéon. C'était, si j'ai bonne mémoire, en
-janvier 1846. Il joua Orosmane le jour de la Saint-Charlemagne, et
-fut sifflé par tous les collégiens de la rive gauche. Aucun de ses
-amis n'en fut surpris: il est si difficile de réussir dans la tragédie
-lorsqu'on s'appelle Gorgeon! Il aurait dû prendre un nom de guerre, et
-s'appeler Montreuil ou Thabor; mais que voulez-vous? Il tenait à ce nom
-de Gorgeon comme au seul héritage que ses parents lui eussent laissé.
-Sa chute fit peu de bruit; il ne tombait pas de bien haut. Il avait
-vingt ans, peu d'amis et point de protecteurs dans les journaux. Pauvre
-Gorgeon! Cependant il avait eu un beau moment au cinquième acte, en
-poignardant Zaïre avec un rugissement de lion.
-
-Nul directeur ne voulut l'engager pour la tragédie; mais un vieux
-vaudevilliste qui lui voulait du bien le fit entrer au Palais-Royal. Il
-prit son parti en philosophe: «Après tout, pensait-il, le vaudeville a
-plus d'avenir que la tragédie, car on n'écrira plus de tragédies aussi
-belles que celles de Racine, et tout me porte à croire qu'on rimera
-de meilleurs couplets que ceux de M. Clairville.» On reconnut bientôt
-qu'il ne manquait pas de talent: il avait le geste comique, la grimace
-heureuse et la voix plaisante. Non-seulement il comprenait ses rôles,
-mais il y mettait du sien. Le public le prit en amitié, et le nom de
-Gorgeon circula agréablement dans la bouche des hommes. On répéta que
-Gorgeon s'était fait une place entre Sainville et Alcide Tousez, et
-qu'il confondait en un mélange heureux la finesse et la niaiserie.
-
-Cette métamorphose d'Orosmane en Jocrisse fut l'affaire de dix-huit
-mois. A vingt-deux ans, Gorgeon gagnait dix mille francs, sans
-compter les feux et les bénéfices. On n'avance pas aussi vite dans la
-diplomatie. Lorsqu'il se crut au faîte de la gloire et de la fortune,
-il perdit un peu la tête: nous ne savons pas ce que nous aurions fait
-à sa place. L'étonnement de voir des meubles dans sa chambre et des
-louis dans son tiroir troubla sa raison. Il mena la vie de jeune homme
-et apprit à jouer le lansquenet, ce qui n'est malheureusement pas
-difficile. Personne ne se ruinerait au jeu, si tous les jeux étaient
-aussi compliqués que les échecs.
-
-Le pauvre garçon se persuada, en regardant sa cassette, qu'il était un
-fils de famille. Lorsqu'il sortait du théâtre, le 3 du mois, avec ses
-appointements dans sa poche, il se disait: «J'ai un bonhomme de père,
-un Gorgeon laborieux, studieux et vertueux, qui m'a gagné quelques écus
-sur les planches du Palais-Royal: à moi de les faire rouler!»
-
-Les écus roulèrent si bien, que l'année 1849 le surprit au milieu d'un
-petit peuple de créanciers: il devait vingt mille francs, et il s'en
-étonnait un peu: «Comment! disait-il, à l'époque où je ne gagnais rien
-je ne devais rien à personne! Plus je gagne, plus je dois. Est-ce que
-les gros revenus auraient le privilége d'endetter leur homme?»
-
-Ses créanciers venaient le voir tous les jours, et il regrettait
-sincèrement de déranger tant de monde. Il n'est pas vrai que les
-artistes se complaisent dans les dettes comme les poissons dans l'eau.
-Ils sont sensibles, comme tous les autres hommes, à l'ennui d'éviter
-certaines rues, de tressaillir au coup de sonnette, et de lire des
-hiéroglyphes sur papier timbré. Gorgeon regretta plus d'une fois le
-temps de ses débuts, ce temps, cet heureux temps où l'épicier et la
-laitière refusaient tout crédit à Orosmane.
-
-Un jour qu'il méditait tristement sur les embarras qu'apporte la
-richesse, il s'écria: «Heureux celui qui n'a que le nécessaire! Si je
-gagnais tout juste ce qui suffit à mes besoins, je ne ferais pas de
-folies, donc pas de dettes, et je pourrais circuler librement dans
-tous les quartiers. Malheureusement, j'ai plus qu'il ne me faut: c'est
-ce maudit superflu qui me ruine. J'ai besoin de cinq cents francs par
-mois, tout le reste est de trop. Donnez-moi de vieux parents à nourrir,
-des sœurs à doter, des frères à mettre au collége! Je suffirai à tout,
-et je trouverai encore le moyen de payer mes dettes. Mais je suis seul
-de ma race, et je n'ai point de charges de famille. Si je me mariais!»
-
-Il se maria, par économie, à la fille la plus coquette de son théâtre
-et de Paris.
-
-Je suis sûr que vous ne l'avez pas oubliée, cette petite Pauline
-Rivière, dont l'esprit et la gentillesse ont servi de parachute à
-sept ou huit vaudevilles. Elle parlait un peu trop vite, mais c'était
-plaisir de l'entendre bredouiller. Ses petits yeux, car ils étaient
-petits, semblaient par moment se répandre sur toute sa figure. Elle
-n'ouvrait jamais la bouche sans montrer deux rangées de dents aiguës
-comme celles d'un jeune loup. Ses épaules étaient celles d'un gros
-enfant de quatre ans, roses et potelées. Ses cheveux noirs étaient si
-longs qu'on lui fit un rôle de Suissesse tout exprès pour les étaler.
-Quant à ses mains, c'était un objet de curiosité comme les pieds d'une
-Chinoise.
-
-A dix-sept ans, sans autre fortune que sa beauté, et sans autres
-ancêtres que le chef de claque du théâtre, ce joli _baby_ avait
-failli se métamorphoser en marquise. Un descendant des chevaliers de
-la Table-ronde, très-marquis et très-Breton, s'était mis en tête de
-l'épouser. Il s'en fallut de bien peu, et sans l'intervention des
-douairières du Huelgoat et de Sarravent, l'affaire était faite. Mais la
-colère des douairières, comme dit Salomon, est terrible; surtout celle
-des douairières bretonnes. Pauline resta Pauline comme devant; son
-marquisat tomba dans l'eau, et elle ne se désola pas au point d'aller
-l'y chercher. Elle continua à mener à grandes guides cinq ou six petits
-amours de toute condition sur la route royale du mariage. Ce fut
-alors que Gorgeon vint s'atteler à son char. Elle le reçut comme elle
-recevait tous ses prétendants, sérieux ou légers, avec une bonne grâce
-impartiale. Il était grand et bien fait, et ne ressemblait pas trop à
-une porcelaine rapportée de la Chine. Il n'avait ni les yeux bouffis,
-ni la voix rauque, ni le menton bleu. Sa tenue était presque sévère. Il
-s'habillait comme un sociétaire de la Comédie-Française.
-
-Il fit sa cour. Dès le premier jour, Pauline le trouva bien. Au bout
-d'un mois elle le trouva très-bien: c'était en février 1849. En mars,
-elle le trouva mieux que tous les autres; en avril, elle prit de
-l'amour pour lui, et ne lui en fit pas un secret. Il s'attendit à voir
-éconduire ses rivaux; mais Pauline ne se pressait pas. Les préparatifs
-du mariage se firent au milieu d'un encombrement d'amoureux qui donnait
-des impatiences à Gorgeon. Il n'était bien nulle part, ni chez lui
-ni chez Pauline: chez elle, il trouvait ses rivaux; chez lui, ses
-créanciers. Il lui demanda un jour assez nettement si ces messieurs
-n'iraient pas bientôt soupirer ailleurs.
-
-«Seriez-vous jaloux? dit-elle.
-
---Non, quoique j'aie débuté dans Orosmane.
-
---A la ville?
-
---A la scène. Mais je le jouerais à la ville si j'y étais forcé.
-
---Tais-toi; tu as l'œil mauvais. Pourquoi serais-tu jaloux? Tu sais
-bien que je t'aime. La jalousie est toujours un peu ridicule, mais dans
-notre état elle est absurde. Si tu t'y mets une fois, il faudra que tu
-sois jaloux des directeurs, des auteurs, des journalistes et du public.
-Le public me fait la cour tous les soirs! Qu'est-ce que cela te fait?
-Je t'aime, je te le dis, je te le prouve en t'épousant; si cela ne te
-suffisait pas, c'est que tu serais difficile.»
-
-Le mariage se fit dans les derniers jours d'avril, Le public avait
-payé les dettes de Gorgeon et la corbeille de la mariée. Ce fut
-l'affaire de deux représentations à bénéfice. La première se donna
-à l'Odéon; la seconde, aux Italiens. Tous les théâtres de Paris
-voulurent y prendre part: Gorgeon et Pauline étaient aimés partout. Ils
-s'épousèrent à Saint-Roch, donnèrent un grand déjeuner au restaurant,
-et partirent le soir pour Fontainebleau. Le premier quartier de leur
-lune de miel éclaira les hautes futaies de la vieille forêt. Gorgeon
-était radieux comme un fils de roi. Autour de lui le printemps
-faisait éclater les bourgeons des arbres. Tout verdissait, excepté
-les chênes, qui sont toujours en retard, comme si leur grandeur les
-attachait au rivage. L'herbe et la mousse s'étendaient en tapis
-moelleux sous les pieds des deux amants. Pauline bourrait ses poches
-de violettes blanches. Ils sortaient au petit jour et rentraient à la
-nuit. Le matin, ils effarouchaient les lézards; le soir les hannetons
-bourdonnants se jetaient à leur tête. Le 1er mai, ils se rendirent
-à la fête des Sablons qui se prolonge du soir au matin sous les
-grands hêtres. Toute la jeunesse des environs était là; les petites
-bourgeoises de Moret, les vigneronnes des Sablons et de Veneux, et les
-belles filles de Thomery, paysannes aux mains blanches, dont le travail
-consiste à surveiller les treilles, à éclaircir les grappes et à
-enlever les petits grains de raisins qui gênent les gros. Toute cette
-jeunesse admira Pauline; on la prit pour une châtelaine des environs.
-Elle dansa de tout son cœur jusqu'à trois heures du matin, quoiqu'elle
-eût un peu de sable dans ses bottines. Puis elle s'achemina, au bras de
-son mari, vers la voiture qui les attendait.
-
-Ils retournèrent plus d'une fois les yeux vers la fête qui se dessinait
-derrière eux comme une large tache rouge. La musique des ménétriers,
-le bruit des sifflets de sucre, le grincement des crécelles et les
-détonations des pétards arrivaient confusément à leurs oreilles.
-Puis ils marchèrent dans un silence charmant, éclairé par la lune et
-interrompu de minute en minute par la voix d'un rossignol. Gorgeon se
-sentit ému; il laissa tomber deux bonnes grosses larmes. Je vous jure
-qu'un poëte élégiaque n'aurait pas mieux pleuré, et la preuve, c'est
-que Pauline se mit à rire en sanglotant:
-
-«Comme ils s'amuseraient, dit-elle, s'ils nous voyaient ainsi! Il me
-semble que nous sommes à deux cents lieues du théâtre.
-
---Malheureusement, nous y rentrerons dans trois jours.
-
---Bah! la vie n'est pas faite pour pleurer. Nous ne nous aimerons pas
-moins pour nous aimer gaiement.»
-
-Gorgeon n'était pas jaloux. Lorsqu'il reparut au Palais-Royal, il
-ne se scandalisa point d'entendre les vieux comédiens tutoyer sa
-femme comme ils en avaient l'habitude. Elle était presque leur fille
-adoptive; ils l'avaient vue toute petite dans les coulisses, elle se
-souvenait d'avoir dansé sur leurs genoux. Ce qui le gênait davantage,
-c'était de voir à l'orchestre les anciens admirateurs de Pauline, la
-lorgnette à la main. Il eut des distractions, et il manqua plusieurs
-fois de mémoire; on s'en aperçut, et il fut un peu moqué par ses
-camarades. On prétendit qu'il tournait au troisième rôle. Dans la
-langue spéciale du théâtre, les troisièmes rôles sont les traîtres, les
-jaloux et tous les personnages d'humeur noire. Un mauvais plaisant lui
-demanda s'il ne songeait pas à retourner à l'Odéon. Il prit assez bien
-tous les quolibets; mais il ne digérait pas les jeunes gens à lorgnette.
-
-«Heureusement, pensait-il, ces messieurs ne viendront ni sur la
-scène ni chez moi.» Chaque fois qu'il montait à sa loge par le petit
-escalier malpropre de la rue Montpensier, il relisait avec une certaine
-satisfaction l'arrêt du préfet de police qui interdit l'entrée des
-coulisses à toute personne étrangère au théâtre. Pour plus de prudence,
-il accompagnait Pauline chaque fois qu'elle jouait sans lui, et il
-l'emmenait chaque fois qu'il jouait sans elle. Pauline ne demandait pas
-mieux. Elle était coquette et elle lançait volontiers des sourires
-dans la salle, mais elle aimait son mari.
-
-L'été se passa bien; l'orchestre était à moitié vide; les beaux jeunes
-gens qui déplaisaient si fort à Gorgeon promenaient leurs loisirs à
-Bade, à Biarritz ou à Trouville; M. de Gaudry, ce marquis breton qui
-avait dû épouser Pauline, passait la belle saison dans ses terres.
-Le jeune ménage vécut dans une paix profonde, et la lune de miel ne
-roussit pas.
-
-Mais en décembre tout Paris était revenu, et la Société des artistes
-dramatiques affichait partout un grand bal pour le 1er février.
-Gorgeon était commissaire et sa femme patronnesse. Tous les hommes
-qui s'intéressent de près ou de loin au théâtre couraient chez les
-patronnesses acheter des billets; les belles vendeuses rivalisaient de
-zèle, et c'était à qui en placerait davantage. Gorgeon vit bien qu'il
-lui serait impossible de tenir sa porte fermée. Ce fut un va-et-vient
-formidable dans son escalier, et les gants jaunes usèrent le cordon
-de sa sonnette. Que faire? Il avait beau se constituer prisonnier à
-la maison, il répétait dans deux pièces, et son temps était pris de
-midi à quatre heures. Rarement il rentra chez lui sans rencontrer
-quelque beau monsieur qui descendait en fredonnant un air de ses
-vaudevilles. Lorsqu'il en trouvait un auprès de sa femme, il fallait
-faire bon visage, tout le monde étant d'une politesse exquise avec
-lui. M. de Gaudry vint prendre un billet, puis il revint en reprendre
-un second pour son frère. Puis il perdit le sien, et vint en chercher
-un troisième; puis il en voulut un quatrième pour un jeune homme de son
-club, ainsi de suite jusqu'à douze. Gorgeon tirait l'épée, il était de
-première force au pistolet, mais à quoi bon? M. de Gaudry ne lui avait
-jamais manqué, tout au contraire. Il le félicitait, il l'adulait, il
-le portait aux nues; il lui disait: «Mon cher Gorgeon, vous êtes un
-farceur admirable. Vous n'avez pas votre pareil pour amuser les gens.
-Hier encore vous m'avez fait rire au point que j'avais les larmes dans
-les yeux. Que vous êtes donc comique, mon cher Gorgeon!» Si le pauvre
-homme s'était fâché, non-seulement tout le monde lui eût donné tort,
-mais on aurait dit qu'il devenait fou.
-
-Pauline l'aimait comme au premier jour, mais elle était bien aise de
-voir un peu de monde et d'entendre des compliments. L'amour de quelques
-hommes bien nés et bien élevés ne l'ennuyait pas, elle jouait avec le
-feu en femme qui est sûre de ne point s'y brûler. Elle tenait registre
-des passions qu'elle avait faites; elle notait soigneusement les
-sottises qu'on lui avait dites, et elle en riait avec son mari, qui ne
-riait guère. Lorsque Gorgeon lui proposa tout net de fermer sa porte
-aux galants, elle le renvoya bien loin: «Je ne veux pas, dit-elle,
-te rendre ridicule. Ne crains rien; si quelqu'un de ces messieurs
-s'avisait de passer les bornes, je saurais le remettre à sa place. Tu
-peux te reposer sur moi du soin de ton honneur. Mais si nous faisions
-un coup d'éclat, tout Paris le saurait, et tu serais montré au doigt.»
-
-Il eut l'imprudence de faire allusion à ces débats devant ses camarades
-du théâtre. On taquina Gorgeon; on lui infligea le sobriquet de Gorgeon
-_le Tigre_. Il se radoucit, il s'abstint de toute observation, il fit
-bon visage à ceux qui lui déplaisaient le plus. Ses amis changèrent de
-note, et l'appelèrent Gorgeon-Dandin. Personne ne se serait avisé de
-le railler en face, mais ce maudit nom de Dandin voltigeait dans l'air
-autour de lui. Au moment d'entrer en scène, il l'entendait derrière un
-décor. Il regardait, et ne voyait personne, le parleur s'était éclipsé.
-Il voulait courir plus loin, impossible! à moins de manquer son entrée.
-Ne cherchez pas à cette persécution des causes surnaturelles; elle
-s'explique assez par la légèreté de Pauline, qui n'était qu'une enfant,
-et par la malice naturelle aux comédiens, qui veulent rire à tout prix.
-
-Les quolibets aigrirent l'humeur de Gorgeon, et la bonne harmonie
-du ménage fut rompue. Il querella sa femme. Pauline, forte de son
-innocence, lui tint tête.
-
-Elle disait: «Je ne veux pas être tyrannisée.» Gorgeon répondait: «Je
-ne veux pas être ridicule.» Leurs amis communs donnaient tort au mari.
-«S'il était si ombrageux, pourquoi prendre femme au théâtre? Il eût
-mieux fait d'épouser une petite bourgeoise, personne ne serait allé la
-relancer chez lui.» Au milieu de ces débats, le jour anniversaire de
-leur mariage s'écoula sans qu'ils y eussent songé ni l'un ni l'autre.
-Ils s'en aperçurent le lendemain, chacun de son côté; Gorgeon se dit:
-«Il faut qu'elle m'aime bien peu pour l'avoir laissé passer.» Pauline
-pensa que son mari regrettait probablement de l'avoir épousée. M. de
-Gaudry, qui n'était jamais loin, envoya un bracelet à Pauline. Gorgeon
-voulait aller le rendre, avec un remercîment de son cru; Pauline
-prétendit le garder. «Parce que vous n'avez pas eu l'idée de me faire
-un présent, dit-elle, il vous plaît de trouver à redire aux moindres
-attentions de mes amis!
-
---Vos amis sont des drôles que je corrigerai.
-
---Vous feriez mieux de vous corriger vous-même. J'ai cru jusqu'ici
-qu'il y avait deux classes d'hommes au-dessus des autres, les
-gentilshommes et les artistes: je sais maintenant ce qu'il faut penser
-des artistes.
-
---Vous en penserez ce qu'il vous plaira, dit Gorgeon en prenant
-son chapeau, mais ce n'est plus moi qui fournirai un texte à vos
-comparaisons.
-
---Vous partez?
-
---Adieu.
-
---Où allez-vous?
-
---Vous le saurez.
-
---Tu reviendras?
-
---Jamais.»
-
-Pauline fut quatre mois sans nouvelles de son mari. On le chercha
-partout, et jusque dans la rivière. Le public le regretta; ses rôles
-étaient distribués à d'autres. Sa femme le pleura sincèrement; elle
-n'avait jamais cessé de l'aimer. Elle tint sa porte fermée à tout le
-monde, renvoya avec horreur le bracelet du marquis, et repoussa toutes
-les consolations des hommes. Elle détestait sa coquetterie et disait,
-en tirant ses beaux cheveux: «J'ai tué mon pauvre Gorgeon!»
-
-Vers la fin de septembre, un bruit se répandit que Gorgeon n'était pas
-mort, et qu'il faisait les délices de la Russie.
-
-«Le drôle serait-il vivant? pensa l'inconsolable Pauline. S'il est vrai
-qu'il se porte bien et qu'il m'ait fait pleurer sans raison, il me
-payera mes larmes.»
-
-Elle essaya de rire; mais la douleur fut plus forte, et tout finit par
-un redoublement de pleurs.
-
-Huit jours après, un ami anonyme, qui n'était autre que M. de Gaudry,
-lui fit parvenir l'article suivant, découpé dans le _Journal de
-Saint-Pétersbourg_:
-
-«Le 6 (18) septembre, en présence de la cour et devant une brillante
-assemblée, le rival de Sainville et d'Alcide Tousez, le célèbre
-Gorgeon, a débuté au théâtre Michel, dans la _Sœur de Jocrisse_. Son
-succès a été complet, et le jeune transfuge du Palais-Royal s'est
-vu comblé d'applaudissements, de bouquets, d'oranges et de cadeaux
-de toute sorte. Encore une ou deux acquisitions pareilles, et notre
-théâtre, déjà si riche, n'aura plus d'égal en Europe. Gorgeon est
-engagé à raison de six mille roubles argent et un bénéfice par an. Son
-dédit, qui est d'ailleurs insignifiant, sera payé sur la caisse des
-théâtres impériaux.»
-
-Pauline ne pleura plus: la jolie veuve entrait dans la catégorie des
-femmes abandonnées. Tout Paris s'accorda à la plaindre et à blâmer
-son mari. «Après un an de ménage, quitter une femme adorable dont il
-n'avait jamais eu à se plaindre! la livrer à elle-même à l'âge de
-dix-huit ans! Et cela sans raison, sans prétexte, par un pur caprice!
-Quelle excuse pouvait-il alléguer? la jalousie? Pauline était le modèle
-des femmes; elle avait traversé toutes les séductions sans y laisser
-une plume de ses ailes.» Pour ajouter un dernier trait au tableau, on
-ne manqua pas de dire que Gorgeon abandonnait sa femme sans ressources:
-comme si elle ne gagnait pas de quoi vivre au Palais-Royal! Son mari
-lui avait laissé tout ce qu'il possédait d'argent et un beau mobilier,
-dont elle vendit une partie lorsqu'elle se transporta rue de la
-Fontaine-Molière, au quatrième étage.
-
-Elle inspirait une vive compassion à tous les hommes, et surtout à
-M. de Gaudry et à ses voisins de l'orchestre. Mais elle ne souffrit
-pas qu'aucune bonne âme en gants paille vînt la plaindre à domicile.
-Elle vivait seule avec une cousine de son âge qui lui servait de
-cuisinière et de femme de chambre. Son père ne lui était ni d'un grand
-secours ni d'une grande consolation: il buvait. Dans sa retraite, elle
-se consumait en projets inutiles et en résolutions contradictoires.
-Tantôt elle voulait vendre tout ce qu'elle possédait, s'embarquer pour
-Pétersbourg et se jeter dans les bras de son mari; tantôt elle trouvait
-plus juste et plus conjugal d'aller lui arracher les yeux. Puis elle se
-ravisait, elle voulait rester à Paris, donner l'exemple de toutes les
-vertus, édifier le monde par son veuvage et mériter le nom de Pénélope
-du Palais-Royal. Son imagination lui conseilla aussi d'autres coups de
-tête, mais elle ne s'y arrêta point.
-
-Gorgeon, peu de temps après ses débuts, lui écrivit une lettre pleine
-de tendresse. Sa colère était refroidie, il n'avait plus ses rivaux
-sous les yeux, il voyait sainement les choses; il pardonnait, il
-demandait pardon, il appelait sa femme auprès de lui; il lui avait
-trouvé un engagement. Par malheur, ces paroles de paix arrivèrent dans
-un moment où Pauline entourée de trois bonnes amies, attisait sa haine
-contre son mari. Gorgeon, qui comptait sur une bonne réponse, fut
-froissé et n'écrivit plus.
-
-En novembre, le ressentiment de Pauline, entretenu par ses amies,
-était encore dans toute sa force. Un matin, vers onze heures, elle
-s'habillait devant sa glace pour se rendre à une répétition. Sa cousine
-était allée au marché en laissant la clef sur la porte. La jeune femme
-ôtait sa dernière papillote lorsqu'elle se retourna en poussant un cri
-d'épouvante. Elle avait vu dans le miroir un petit homme excessivement
-laid et fourré de zibeline jusqu'aux yeux.
-
-«Qui êtes-vous? que voulez-vous? sortez! On n'entre pas ainsi....
-Marie!» cria-t-elle si précipitamment que ses paroles tombaient les
-unes sur les autres.
-
-«Je ne vous aime pas, vous ne me plaisez pas, répondit le petit homme
-visiblement embarrassé.
-
---Est-ce que je vous aime, moi? Sortez!
-
---Je ne vous aime pas, madame; vous ne me....
-
---Insolent! Sortez ou j'appelle; je crie au voleur! je me jette par la
-fenêtre!»
-
-Le petit bonhomme joignit piteusement les mains, et répondit d'une voix
-suppliante:
-
-«Pardonnez-moi; je ne voulais pas vous offenser. J'ai fait sept cents
-lieues pour vous proposer quelque chose; j'arrive de Saint-Pétersbourg;
-je parle mal le français; j'ai préparé ce que je devais vous dire, et
-vous m'avez tellement intimidé....»
-
-Il s'assit, et passa un mouchoir de batiste sur son front tout
-dépouillé. Pauline profita de ce moment pour jeter un châle sur ses
-épaules.
-
-«Madame, reprit le bonhomme, je ne vous aime p..., excusez-moi, et
-ne vous fâchez plus. Votre mari m'a joué un tour infâme. Je suis le
-prince Vasilikof; j'ai un million de revenu, mais je ne suis que de la
-quatorzième classe de noblesse, n'ayant jamais servi.
-
---Ceci m'est tout à fait égal.
-
---Je le sais bien, mais j'avais préparé ce que je devais vous dire,
-et.... je poursuis. Vous voyez, madame, que je ne suis ni très-beau,
-ni ce qui s'appelle de la première jeunesse. De plus, j'ai pris, en
-avançant en âge, certaines habitudes, ou, si vous voulez, certains
-tics nerveux qui font que, dans la société, on cherche à me tourner en
-ridicule. Cela ne m'a pas empêché d'aimer une personne charmante, de
-très-bonne famille, et de la demander en mariage. Les parents m'avaient
-agréé à cause de ma fortune, et Varvara (elle s'appelle Varvara) était
-sur le point de donner son consentement, lorsque votre mari a eu
-l'infernale idée....
-
---De l'épouser?
-
---Non, mais de faire ma caricature sur la scène et d'amuser toute
-la ville à mes dépens. Mon mariage a manqué. Après la première
-représentation, j'ai reçu mon congé; à la deuxième, Varvara s'est
-fiancée à un petit colonel finlandais qui n'a pas seulement cent mille
-livres de rente.
-
---Eh bien?
-
---Eh bien, j'ai résolu que je me vengerais de Gorgeon; et, si vous
-voulez m'y aider, votre fortune est faite. Je ne vous aime pas,
-quoique vous soyez fort jolie, et aucune femme ne peut me plaire,
-excepté Varvara. Les propositions que je vous apporte sont donc
-parfaitement honorables, et je vous prie de ne pas vous étonner de
-ce qu'elles peuvent avoir d'extraordinaire. Voulez-vous partir pour
-Saint-Pétersbourg dans une excellente chaise de poste? vous trouverez,
-place du Palais-Michel, à cent pas du théâtre, un hôtel magnifique
-qui m'appartient et que je vous donne. Les gens de la maison sont des
-mougicks à moi qui vous obéiront aveuglément. Le maître d'hôtel et
-l'intendant sont Français; vous êtes libre d'emmener avec vous une
-femme de chambre et une dame de compagnie; vous aurez deux voitures
-à vos ordres. Au théâtre, j'ai loué pour vous une avant-scène du
-rez-de-chaussée. Je fournirai à toutes les dépenses de votre maison;
-mon intendant vous comptera tous les mois la somme que vous lui
-indiquerez; enfin, la veille du jour où vous quitterez Paris, je
-déposerai chez votre notaire un capital aussi considérable qu'il vous
-plaira de le demander. Je ne parle pas d'une bagatelle de cinquante à
-soixante mille francs, mais une fortune de deux à trois cent mille:
-vous n'aurez qu'à parler.»
-
-Pauline avait eu le temps de se remettre. Elle croisa les bras, et
-regarda en face son singulier interlocuteur:
-
-«Mon cher monsieur, lui dit-elle, pour qui me prenez-vous?
-
---Pour une honnête femme indignement abandonnée, et qui a mille raisons
-de se venger de son mari.
-
---Il y a du vrai dans ce que vous dites; mais si je me vengeais de
-Gorgeon, je le ferais en honnête femme et je ne prendrais point
-d'associé.
-
---Madame, permettez-moi de vous répéter encore, au risque de vous
-déplaire, que je ne vous aime pas; en revanche, je vous respecte
-beaucoup, et je vous tiens pour une très-honnête femme. Il y a plus:
-j'estime le caractère de votre mari, quoiqu'il m'ait traité bien
-cruellement. Si je croyais qu'il fût indifférent à son honneur, je
-chercherais une autre vengeance. Voici ce que je sollicite de vous, en
-échange d'une fortune assurée. Ne vous effrayez pas trop tôt. Vous ne
-me devrez ni amour, ni amitié, ni reconnaissance, ni complaisance. Je
-m'engagerai, sur l'honneur, à ne point mettre les pieds chez vous. Nous
-ne sortirons jamais ensemble; vous serez libre de vos actions; vous
-recevrez qui vous voudrez, sans excepter votre mari. Tout ce que je
-demande....»
-
-Pauline ouvrit les deux oreilles.
-
-«Tout ce que je demande, c'est une place à côté de vous, dans votre
-loge, pour huit représentations. Gorgeon a fait rire la cour à mes
-dépens: je veux mettre les rieurs de mon côté.»
-
-La jeune femme connaissait assez l'humeur fière de son mari pour savoir
-qu'une telle vengeance serait cruelle. Elle songea aux conséquences
-terribles qui pouvaient s'ensuivre.
-
-«Vous êtes fou, dit-elle au prince; n'avez-vous pas cent autres moyens
-de punir mon mari? Vous serait-il bien difficile de l'envoyer pour
-deux ou trois mois en Sibérie!
-
---Fort difficile. On a dans votre pays des préjugés sur la Sibérie.
-D'ailleurs, malgré mon titre et ma fortune, je ne suis pas un
-personnage, parce que je n'ai jamais servi.
-
---J'entends.» Elle réfléchit quelques minutes, puis elle reprit: «En
-deux mots voici le marché que vous me proposez: une fortune contre ma
-réputation!
-
---Pas même; je n'ai aucun intérêt à vous perdre d'honneur. Vous aurez
-le droit de publier en tout temps les conditions de notre marché. De
-mon côté, je m'engage à vous justifier de mon mieux; je ne tiens qu'au
-coup de théâtre. Une fois l'effet produit, vous rentrerez dans votre
-réputation. Vous voyez donc qu'il ne s'agit pour vous que d'un rôle
-à jouer. Je vous engage pour huit représentations, à un prix que nul
-directeur n'offrit jamais à une actrice, et je vous laisse la liberté
-de dire à tout le monde: «C'est une comédie.»
-
-Les débats se prolongèrent jusqu'au retour de Marie. Pauline demanda
-du temps pour délibérer, et l'affaire fut remise à huitaine. Dans
-l'intervalle, les amies de la jeune femme lui conseillèrent unanimement
-d'accepter les offres du prince. Les unes se réjouissaient de la voir
-partir, les autres se faisaient une fête de la savoir compromise.
-On lui représenta les torts impardonnables de son mari, les douceurs
-de la vengeance, la singularité d'un rôle si nouveau, et les profits
-qu'elle en allait tirer. Elle écouta d'une oreille distraite, et comme
-en songeant à autre chose. Explique qui voudra les bizarreries du cœur
-féminin! Que penseriez-vous si je vous disais qu'elle accepta ces
-propositions absurdes, et qu'elle consentit à ce malheureux voyage,
-parce qu'elle mourait d'envie de revoir son mari?
-
-Ce qui prouve qu'elle était désintéressée, c'est qu'elle refusa
-l'argent du prince Vasilikof. Il fallut des prières pour lui faire
-accepter les toilettes éclatantes qui étaient, pour ainsi dire, les
-costumes de son rôle. Elle partit le 1er décembre, en poste, avec sa
-cousine Marie. Elle arriva le 15, dans un traîneau magnifique aux armes
-du prince. Toute la ville s'en émut; Vasilikof était arrivé depuis deux
-jours, et personne n'ignorait la grande nouvelle, ni les Russes, ni les
-Français, ni Gorgeon.
-
-Pauline se repentait déjà de son équipée. L'empressement de la
-curiosité publique lui donna à réfléchir. Tous les hommes qu'elle
-apercevait dans la rue ou sur la Perspective lui rappelaient la
-tournure de son mari; tous les hommes se ressemblent sous la pelisse.
-
-Le prince lui accorda quinze jours pour se remettre; elle eut ensuite
-un nouveau délai d'une semaine, parce que Gorgeon ne jouait pas. Elle
-regardait les affiches comme les condamnés, sous la Terreur, lisaient
-les listes du bourreau. Elle ne jouit ni de ses toilettes, ni de sa
-maison, ni du luxe prodigieux dont elle était entourée. Son salon
-passait pour une des merveilles de Pétersbourg. Les murs étaient de
-Paros blanc, et le meuble de vieux Beauvais à figures. Les fenêtres
-n'avaient pas d'autres rideaux que six grands camellias ponceau,
-dressés en espalier. Au milieu, sous un énorme lustre en cristal de
-roche, on voyait un divan circulaire ombragé d'un camellia pleureur,
-vrai miracle d'horticulture. Pauline y fit à peine attention. Son
-cuisinier, un illustre Provençal que Vasilikof avait dérobé à un
-prince-évêque d'Allemagne, épuisa vainement toutes les ressources de
-son imagination; Pauline n'avait plus faim. Elle était cependant un
-peu bien gourmande lorsqu'elle soupait au café Anglais avec son mari.
-Le 6 janvier (nouveau style), l'affiche, qu'on portait chez elle, lui
-apprit que Gorgeon jouait le soir dans _le Dîner de Madelon_. Il lui
-sembla qu'elle recevait un coup dans le cœur. Elle voulut écrire à son
-mari. Elle fit porter chez Gorgeon une lettre tendre et suppliante où
-elle racontait fidèlement tout ce qui s'était passé. «Je ne sais plus
-que devenir, disait-elle; je suis seule, sans appui et sans conseil.
-Le jour où nous nous sommes mariés, tu m'as promis aide et protection;
-viens à mon secours!» Elle glissa dans l'enveloppe une petite fleur
-sèche conservée entre deux feuillets de son Molière; c'était une
-violette blanche de Fontainebleau. Malheureusement, l'homme qui remit
-cette lettre à Gorgeon portait la livrée du prince Vasilikof.
-
-Le soir, à sept heures, Pauline se laissa habiller comme une morte.
-Elle espérait vaguement que le prince aurait pitié d'elle et qu'il lui
-ferait grâce de sa compagnie; mais en descendant de voiture, devant la
-petite porte du vestibule, elle le vit accourir empressé et radieux.
-Elle le suivit en chancelant jusqu'à sa loge, qui était au niveau de la
-rampe, et elle se jeta sur un fauteuil, sans voir que toute la salle
-avait les yeux braqués sur elle. Le théâtre était plein; les Russes
-célébraient la fête de Noël. La direction permet au locataire d'une
-loge d'y empiler autant de personnes qu'elle en peut physiquement
-contenir. L'hémicycle était littéralement tapissé de têtes qui toutes
-regardaient la loge de Vasilikof. Lorsque le rideau se leva, Pauline
-fut prise de vertige. Elle voyait devant elle un gouffre plein de feu,
-et elle se cramponnait à la balustrade pour n'y point tomber.
-
-Gorgeon s'était cuirassé de courage et d'indifférence. Il avait caché
-sa pâleur sous une couche épaisse de rouge, mais il avait oublié de
-peindre ses lèvres; elles devinrent livides. Il fut assez maître de lui
-pour conserver la mémoire, et il joua son rôle jusqu'au bout. La soirée
-fut orageuse. Le public du théâtre Michel se compose de deux éléments
-bien distincts: le grand monde russe, qui entend le français, et la
-colonie française. Il y a plus de six mille Français à Pétersbourg,
-et tous, quels qu'ils soient, précepteurs, marchands, coiffeurs ou
-cuisiniers, raffolent du théâtre. Les Russes avaient admiré le coup
-d'état de Vasilikof, et ceux-là même qui avaient applaudi sa caricature
-deux mois auparavant s'étaient retournés de son côté. Les Français
-idolâtraient Gorgeon; ils le couvrirent d'applaudissements. Les Russes
-ripostèrent par des applaudissements ironiques, battant des mains
-à tout propos et hors de propos. Après la chute du rideau, ils le
-rappelèrent si obstinément, qu'il fut forcé de revenir. Pauline était
-plus morte que vive.
-
-Le lendemain, on donnait _le Misanthrope et l'Auvergnat_. Gorgeon fut
-vraiment admirable dans le rôle de Mâchavoine. Les Français avaient
-apporté des couronnes; les Russes lui jetèrent des couronnes ridicules.
-Un mauvais plaisant lui cria: «Bien des choses à madame!» Il pleurait
-de rage en rentrant dans sa loge. Il y trouva une lettre de Pauline,
-une lettre mouillée de larmes. Il la foula aux pieds, la déchira en
-mille pièces et la jeta au feu.
-
-Après ces deux horribles soirées, Pauline, épouvantée du silence de son
-mari, supplia le prince de lui faire grâce du reste. Gorgeon n'était-il
-pas assez puni? Vasilikof n'était-il pas assez vengé?
-
-Le prince se montra conciliant: il remit à Gorgeon la moitié de sa
-peine, et décida que le surlendemain, après le spectacle, Pauline
-serait libre d'employer son temps comme elle l'entendrait. «Il faut
-être de bon compte, dit-il, Gorgeon m'a joué huit fois en quinze jours;
-mais les soirées comme celle-ci doivent compter double. Après la
-quatrième, l'honneur sera satisfait.»
-
-On devait donner deux jours de suite un vaudeville fort gai de MM.
-Xavier et Varin, _la Colère d'Achille_. C'était presque une pièce de
-circonstance. Achille Pangolin est un Sganarelle moderne qui croit
-trouver partout les preuves de sa disgrâce imaginaire. Tout lui
-est matière à soupçon, depuis le miaulement de son chat jusqu'aux
-interjections de son perroquet. S'il trouve une canne dans sa maison,
-il croit qu'elle a été oubliée par un rival, et il la met en morceaux
-avant de reconnaître que c'est la sienne. Il oublie son chapeau dans
-la chambre de sa femme; il revient, il le trouve, il le saisit, il
-le broie: il cherche dans tous les coins le propriétaire de ce maudit
-chapeau. Dans l'excès de son désespoir, il veut en finir avec la vie,
-et il charge un pistolet pour se brûler la cervelle. Mais un scrupule
-l'arrête en si beau chemin. Il veut bien se détruire, mais il ne veut
-pas se faire de mal: la mort l'attire et la douleur l'incommode. Pour
-concilier son horreur de la vie et sa tendresse pour lui-même, il se
-met en face d'un miroir et se suicide en effigie.
-
-_La Colère d'Achille_ eut un succès bruyant au théâtre Michel. Tous
-les mots portaient! Deux heures avant la représentation, Gorgeon avait
-refusé de recevoir la visite de sa femme. Il joua la rage au naturel.
-Par malheur, le pistolet du théâtre était une relique vénérable
-extraite du magasin des accessoires: il fit long feu. Un seigneur de
-l'orchestre s'écria en mauvais français: «Pas de chance!»
-
-Après la représentation, comme le régisseur s'excusait, Gorgeon lui
-dit: «Ce n'est rien. J'ai un pistolet chez moi, je l'apporterai
-demain.» Il vint avec un pistolet à deux coups, une belle arme, en
-vérité. «Vous voyez, dit-il au régisseur: si le premier coup ratait,
-j'ai le second.» Il joua avec un entrain qu'on ne lui avait jamais vu.
-A la dernière scène, au lieu de viser la glace, il tourna le canon vers
-sa femme et la tua. Il se fit ensuite sauter la cervelle. Le spectacle
-fut interrompu. Cette aventure fit beaucoup de bruit dans Pétersbourg.
-C'est le prince Vasilikof qui me l'a racontée. «Croiriez-vous, me
-dit-il en terminant, que ce Gorgeon et cette Pauline s'étaient mariés
-par amour? Voilà comme vous êtes à Paris!»
-
-
-
-
-LA MÈRE DE LA MARQUISE.
-
-
-I
-
-Ceci est une vieille histoire qui datera tantôt de dix ans.
-
-Le 15 avril 1846, on lisait dans tous les grands journaux de Paris
-l'annonce suivante:
-
-«Un jeune homme de bonne famille, ancien élève d'une école du
-gouvernement, ayant étudié dix ans les mines, la fonte, la forge, la
-comptabilité et l'exploitation des coupes de bois, désirerait trouver
-dans sa spécialité un emploi honorable. Écrire à Paris, poste restante
-à M. L. M. D. O.
-
-La propriétaire des belles forges d'Arlange, Mme Benoît, était alors
-à Paris, dans son petit hôtel de la rue Saint-Dominique; mais elle
-ne lisait jamais les journaux. Pourquoi les aurait-elle lus? Elle ne
-cherchait pas un employé pour sa forge, mais un mari pour sa fille.
-
-Mme Benoît, dont l'humeur et la figure ont bien changé depuis dix
-ans, était en ce temps-là une personne tout à fait aimable. Elle
-jouissait délicieusement de cette seconde jeunesse que la nature
-n'accorde pas à toutes les femmes, et qui s'étend entre la quarantième
-et la cinquantième année. Son embonpoint un peu majestueux lui donnait
-l'aspect d'une fleur très-épanouie, mais personne en la voyant ne
-songeait à une fleur fanée. Ses petits yeux étincelaient du même
-feu qu'à vingt ans; ses cheveux n'avaient pas blanchi, ses dents ne
-s'étaient pas allongées; ses joues et ses mentons resplendissaient de
-cette fraîcheur vigoureuse, luisante et sans duvet qui distingue la
-seconde jeunesse de la première. Ses bras et ses épaules auraient fait
-envie à beaucoup de jeunes femmes. Son pied s'était un peu écrasé sous
-le poids de son corps, mais sa petite main rose et potelée brillait
-encore au milieu des bagues et des bracelets comme un bijou entre des
-bijoux.
-
-Les dedans d'une personne si accomplie répondaient exactement au
-dehors. L'esprit de Mme Benoît était aussi vif que ses yeux. Sa figure
-n'était pas plus épanouie que son caractère. Le rire ne tarissait
-jamais sur cette jolie bouche; ses belles petites mains étaient
-toujours ouvertes pour donner. Son âme semblait faite de bonne humeur
-et de bonne volonté. A ceux qui s'émerveillaient d'une gaieté si
-soutenue et d'une bienveillance si universelle, Mme Benoît répondait:
-«Que voulez-vous? Je suis née heureuse. Mon passé ne renferme rien que
-d'agréable, sauf quelques heures oubliées depuis longtemps; le présent
-est comme un ciel sans nuage; quant à l'avenir, j'en suis sûre, je le
-tiens. Vous voyez bien qu'il faudrait être folle pour se plaindre du
-sort ou prendre en grippe le genre humain!»
-
-Comme il n'est rien de parfait en ce monde, Mme Benoît avait un
-défaut, mais un défaut innocent, qui n'avait jamais fait de mal qu'à
-elle-même. Elle était, quoique l'ambition semble un privilége du sexe
-laid, passionnément ambitieuse. Je regrette de n'avoir pas trouvé un
-autre mot pour exprimer son seul travers; car, à vrai dire, l'ambition
-de Mme Benoît n'avait rien de commun avec celle des autres hommes.
-Elle ne visait ni à la fortune ni aux honneurs: les forges d'Arlange
-rapportaient assez régulièrement cent cinquante mille francs de rente;
-et, quant au reste, Mme Benoît n'était pas femme à rien accepter du
-gouvernement de 1846. Que poursuivait-elle donc? Bien peu de chose.
-Si peu, que vous ne me comprendriez pas si je ne racontais d'abord en
-quelques lignes la jeunesse de Mme Benoît née Lopinot.
-
-Gabrielle-Auguste-Éliane Lopinot naquit au cœur du faubourg
-Saint-Germain, sur les bords de ce bienheureux ruisseau de la rue
-du Bac, que Mme de Staël préférait à tous les fleuves de l'Europe.
-Ses parents, bourgeois jusqu'au menton, vendaient des nouveautés
-à l'enseigne du _Bon saint Louis_, et accumulaient sans bruit une
-fortune colossale. Leurs principes bien connus, leur enthousiasme
-pour la monarchie et le respect qu'ils affichaient pour la noblesse
-leur conservaient la clientèle de tout le faubourg. M. Lopinot, en
-fournisseur bien appris, n'envoyait jamais une note qu'on ne la lui
-eût demandée. On n'a jamais ouï dire qu'il eût appelé en justice un
-débiteur récalcitrant. Aussi les descendants des croisés firent-ils
-souvent banqueroute au _Bon saint Louis_; mais ceux qui payent,
-payent pour les autres. Cet estimable marchand, entouré de personnes
-illustres dont les unes le volaient et dont les autres se laissaient
-voler, arriva peu à peu à mépriser uniformément sa noble clientèle.
-On le voyait très-humble et très-respectueux au magasin; mais il se
-relevait comme par ressort en rentrant chez lui. Il étonnait sa femme
-et sa fille par la liberté de ses jugements et l'audace de ses maximes.
-Peu s'en fallait que Mme Lopinot ne se signât dévotement lorsqu'elle
-l'entendait dire après boire: «J'aime fort les marquis, et ils me
-semblent gens de bien; mais à aucun prix je ne voudrais d'un marquis
-pour gendre.»
-
-Ce n'était pas le compte de Gabrielle-Auguste-Éliane. Elle se fût
-fort accommodée d'un marquis, et, puisque chacun de nous doit jouer
-un rôle en ce monde, elle donnait la préférence au rôle de marquise.
-Cette enfant, accoutumée à voir passer des calèches comme les petits
-paysans à voir voler les hirondelles, avait vécu dans un perpétuel
-éblouissement. Portée à l'engouement, comme toutes les jeunes filles,
-elle avait admiré les objets qui l'entouraient: hôtels, chevaux,
-toilettes et livrées. A douze ans, un grand nom exerçait une sorte
-de fascination sur son oreille; à quinze, elle se sentait prise d'un
-profond respect pour ce qu'on appelle le faubourg Saint-Germain,
-c'est-à-dire pour cette aristocratie incomparable qui se croit
-supérieure à tout le genre humain par droit de naissance. Lorsqu'elle
-fut en âge de se marier, la première idée qui lui vint, c'est
-qu'un coup de fortune pouvait la faire entrer dans ces hôtels dont
-elle contemplait la porte cochère, l'asseoir à côté de ces grandes
-dames radieuses qu'elle n'osait regarder en face, la mêler à ces
-conversations qu'elle croyait plus spirituelles que les plus beaux
-livres et plus intéressantes que les meilleurs romans. «Après tout,
-pensait-elle, il ne faut pas un grand miracle pour abaisser devant moi
-la barrière infranchissable. C'est assez que ma figure ou ma dot fasse
-la conquête d'un comte, d'un duc ou d'un marquis.» Son ambition visait
-surtout au marquisat, et pour cause. Il y a des ducs et des comtes de
-création récente, et qui ne sont pas reçus au faubourg; tandis que tous
-les marquis sans exception sont de la vieille roche, car depuis Molière
-on n'en fait plus.
-
-Je suppose que si elle avait été livrée à elle-même, elle aurait
-trouvé sans lanterne l'homme qu'elle souhaitait pour mari. Mais elle
-vivait sous l'aile de sa mère, dans une solitude profonde, où M.
-Lopinot venait de temps en temps lui offrir la main d'un avoué, d'un
-notaire ou d'un agent de change. Elle refusa dédaigneusement tous les
-partis jusqu'en 1829. Mais un beau matin elle s'aperçut qu'elle avait
-vingt-cinq ans sonnés, et elle épousa subitement M. Morel, maître de
-forges à Arlange. C'était un excellent homme de roturier, qu'elle
-aurait aimé comme un marquis si elle avait eu le temps. Mais il mourut
-le 31 juillet 1830, six mois après la naissance de sa fille. La belle
-veuve fut tellement outrée de la révolution de Juillet, qu'elle en
-oublia presque de pleurer son mari. Les embarras de la succession et
-le soin des forges la retinrent à Arlange jusqu'au choléra de 1832,
-qui lui enleva en quelques jours son père et sa mère. Elle revint
-alors à Paris, vendit le _Bon saint Louis_, et acheta son hôtel de
-la rue Saint-Dominique, entre le comte de Preux et la maréchale de
-Lens. Elle s'établit avec sa fille dans son nouveau domicile, et ce
-n'est pas sans une joie secrète qu'elle se vit logée dans un hôtel de
-noble apparence, entre un comte et une maréchale. Son mobilier était
-plus riche que le mobilier de ses voisins, sa serre plus grande, ses
-chevaux de meilleure race et ses voitures mieux suspendues. Cependant
-elle aurait donné de bon cœur serre, mobilier, chevaux et voitures pour
-avoir le droit de voisiner un brin. Les murs de son jardin n'avaient
-pas plus de quatre mètres de haut, et, dans les soirées tranquilles
-de l'été, elle entendait causer, tantôt chez le comte, tantôt chez la
-maréchale. Malheureusement il ne lui était pas permis de prendre part à
-la conversation. Un matin, son jardinier lui apporta un vieux cacatoès
-qu'il avait pris sur un arbre. Elle rougit de plaisir en reconnaissant
-le perroquet de la maréchale. Elle ne voulut céder à personne le
-plaisir de rendre ce bel oiseau à sa maîtresse, et, au risque d'avoir
-les mains déchiquetées à coups de bec, elle le reporta elle-même. Mais
-elle fut reçue par un gros intendant qui la remercia dignement sur le
-pas de la porte. Quelques jours après, les enfants du comte de Preux
-envoyèrent dans ses plates-bandes un ballon tout neuf. La crainte
-d'être remerciée par un intendant fit qu'elle renvoya le ballon à la
-comtesse par un de ses domestiques, avec une lettre fort spirituelle
-et de la tournure la plus aristocratique. Ce fut le précepteur des
-enfants, un vrai cuistre, qui lui répondit. La jolie veuve (elle était
-alors dans le plein de sa beauté) en fut pour ses avances. Elle se
-disait quelquefois le soir, en rentrant chez elle: «Le sort est bien
-ridicule! J'ai le droit d'entrer tant que je veux au nº 57, et il ne
-m'est pas permis de m'introduire pour un quart d'heure au 59 ou au 55!»
-Ses seules connaissances dans le monde du faubourg étaient quelques
-débiteurs de son père, auxquels elle n'avait garde de demander de
-l'argent. En récompense de sa discrétion, ces honorables personnes la
-recevaient quelquefois le matin. A midi, elle pouvait se déshabiller:
-toutes ses visites étaient faites.
-
-Le régisseur de la forge l'arracha à cette vie intolérable en la
-rappelant à ses affaires. Arrivée à Arlange, elle y trouva ce
-qu'elle avait cherché vainement dans tout Paris: la clef du faubourg
-Saint-Germain. Un de ses voisins de campagne hébergeait depuis trois
-mois M. le marquis de Kerpry, capitaine au 2e régiment de dragons. Le
-marquis était un homme de quarante ans, mauvais officier, bon vivant,
-toujours vert, assuré contre la vieillesse, et célèbre par ses dettes,
-ses duels et ses fredaines. Du reste, riche de sa solde c'est-à-dire
-excessivement pauvre. «Je tiens mon marquisat!» pensa la belle
-Éliane. Elle fit sa cour au marquis, et le marquis ne lui tint pas
-rigueur. Deux mois plus tard il envoyait sa démission au ministère de
-la guerre et conduisait à l'église la veuve de M. Morel. Conformément
-à la loi, le mariage fut affiché dans la commune d'Arlange, au 10e
-arrondissement de Paris, et dans la dernière garnison du capitaine.
-L'acte de naissance du marié, rédigé sous la Terreur, ne portait que le
-nom vulgaire de Benoît, mais on y joignit un acte de notoriété publique
-attestant que de mémoire d'homme M. Benoît était connu comme marquis de
-Kerpry.
-
-La nouvelle marquise commença par ouvrir ses salons au faubourg
-Saint-Germain du voisinage: car le faubourg s'étend jusqu'aux
-frontières de la France.
-
-Après avoir ébloui de son luxe tous les hobereaux des environs, elle
-voulut aller à Paris prendre sa revanche sur le passé; et elle conta ce
-projet à son mari. Le capitaine fronça le sourcil et déclara net qu'il
-se trouvait bien à Arlange. La cave était bonne, la cuisine de son
-goût, la chasse magnifique; il ne demandait rien de plus. Le faubourg
-Saint-Germain était pour lui un pays aussi nouveau que l'Amérique: il
-n'y possédait ni parents, ni amis, ni connaissances. «Bonté divine!
-s'écria la pauvre Éliane, faut-il que je sois tombée sur le seul
-marquis de la terre qui ne connaisse pas le faubourg Saint-Germain!»
-
-Ce ne fut pas son seul mécompte. Elle s'aperçut bientôt que son mari
-prenait l'absinthe quatre fois par jour, sans parler d'une autre
-liqueur appelée vermouth qu'il avait fait venir de Paris pour son usage
-personnel. La raison du capitaine ne résistait pas toujours à ces
-libations répétées, et, lorsqu'il sortait de son bon sens, c'était,
-le plus souvent, pour entrer en fureur. Ses vivacités n'épargnaient
-personne, pas même Éliane, qui en vint à souhaiter tout de bon de
-n'être plus marquise. Cet événement arriva plus tôt qu'elle ne
-l'espérait.
-
-Un jour le capitaine était souffrant pour s'être trop bien comporté
-la veille. Il avait la tête lourde et les yeux battus. Assis dans le
-plus grand fauteuil du salon, il lustrait mélancoliquement ses longues
-moustaches rousses. Sa femme, debout auprès d'un samavar, lui versait
-coup sur coup d'énormes tasses de thé. Un domestique annonça M. le
-comte de Kerpry. Le capitaine, tout malade qu'il était, se dressa
-brusquement en pieds.
-
-«Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez sans parents? demanda Éliane un
-peu étonnée.
-
---Je ne m'en connaissais pas, répondit le capitaine, et je veux que le
-diable m'emporte.... Mais nous verrons bien. Faites entrer!»
-
-Le capitaine sourit dédaigneusement lorsqu'il vit paraître un jeune
-homme de vingt ans, d'une beauté presque enfantine. Il était de taille
-raisonnable, mais si frêle et si délicat, qu'on pouvait croire qu'il
-n'avait pas fini de grandir. Ses longs yeux bleus regardaient autour
-d'eux avec une sorte de timidité farouche. Lorsqu'il aperçut la belle
-Éliane, sa figure rougit comme une pêche d'espalier. Le timbre de sa
-voix était doux, frais, limpide, presque féminin. Sans la moustache
-brune qui se dessinait finement sur sa lèvre, on aurait pu le prendre
-pour une jeune fille déguisée en homme.
-
-«Monsieur, dit-il au capitaine en se tournant à demi vers Éliane,
-quoique je n'aie pas l'honneur d'être connu de vous, je viens vous
-parler d'affaires de famille. Notre conversation, qui sera longue,
-contiendra sans doute des chapitres fastidieux, et je crains que madame
-n'en soit ennuyée.
-
---Vous avez tort de craindre, monsieur, reprit Éliane en se
-rengorgeant: la marquise de Kerpry veut et doit connaître toutes les
-affaires de la famille, et, puisque vous êtes un parent de mon mari....
-
---C'est ce que j'ignore encore, madame, mais nous le déciderons
-bientôt, et devant vous, puisque vous le désirez et que monsieur semble
-y consentir.»
-
-Le capitaine écoutait d'un air hébété, sans trop comprendre. Le jeune
-comte se tourna vers lui comme pour le prendre à partie.
-
-«Monsieur, lui dit-il, je suis le fils aîné du marquis de Kerpry, qui
-est connu de tout le faubourg Saint-Germain, et qui a son hôtel rue
-Saint-Dominique.
-
---Quel bonheur!» s'écria étourdiment Éliane.
-
-Le comte répondit à cette exclamation par un salut froid et
-cérémonieux. Il poursuivit:
-
-«Monsieur, comme mon père, mon grand-père et mon bisaïeul étaient fils
-uniques, et qu'il n'y a jamais eu deux branches dans la famille, vous
-excuserez l'étonnement qui nous a saisis le jour où nous avons appris
-par les journaux le mariage d'un marquis de Kerpry.
-
---Je n'avais donc pas le droit de me marier? demanda le capitaine en se
-frottant les yeux.
-
---Je ne dis pas cela, monsieur. Nous avons à la maison, outre l'arbre
-généalogique de la famille, tous les papiers qui établissent nos droits
-à porter le nom de Kerpry. Si vous êtes notre parent, comme je le
-désire, je ne doute pas que vous n'ayez aussi entre les mains quelques
-papiers de famille.
-
---A quoi bon? les paperasses ne prouvent rien, et tout le monde sait
-qui je suis.
-
---Vous avez raison, monsieur, il ne faut pas beaucoup de parchemins
-pour établir une preuve solide; il suffit d'un acte de naissance,
-avec....
-
---Monsieur, mon acte de naissance porte le nom de Benoît. Il est daté
-de 1794. Comprenez-vous?
-
---Parfaitement, monsieur, et, en dépit de cette circonstance, je
-conserve l'espoir d'être votre parent. Êtes-vous né à Kerpry ou dans
-les environs?
-
---Kerpry?... Kerpry? où prenez-vous Kerpry?
-
---Mais où il a toujours été: à trois lieues de Dijon, sur la route de
-Paris.
-
---Eh! monsieur, que m'importe à moi? puisque Robespierre a vendu les
-biens de la famille....
-
---On vous a mal informé, monsieur. Il est vrai que la terre et le
-château ont été mis en vente comme biens d'émigré, mais ils n'ont pas
-trouvé d'acheteur, et S. M. le roi Louis XVIII a daigné les rendre à
-mon père.»
-
-Le capitaine était insensiblement sorti de sa torpeur; ce dernier trait
-acheva de le réveiller. Il marcha les poings serrés, vers son frêle
-adversaire, et lui cria dans le visage:
-
-«Mon petit monsieur, il y a quarante ans que je suis marquis de Kerpry,
-et celui qui m'arrachera mon nom aura le poignet solide.»
-
-Le comte pâlit de colère, mais il se souvint de la présence d'Éliane,
-qui s'étendait, anéantie, sur une chaise longue. Il répondit d'un ton
-dégagé:
-
-«Mon grand monsieur, quoique les jugements de Dieu soient passés de
-mode, j'accepterais volontiers le moyen de conciliation que vous
-m'offrez, si j'étais seul intéressé dans l'affaire. Mais je représente
-ici mon père, mes frères et toute une famille, qui aurait lieu de se
-plaindre si je jouais ses intérêts à pile ou face. Permettez-moi donc
-de retourner à Paris. Les tribunaux décideront lequel de nous usurpe le
-nom de l'autre.»
-
-Là-dessus le comte fit une pirouette, salua profondément la prétendue
-marquise, et regagna sa chaise de poste avant que le capitaine eût
-songé à le retenir.
-
-Le samavar ne bouillait plus; mais ce n'était pas de thé qu'il
-s'agissait entre le capitaine et sa femme. Éliane voulait savoir si
-elle était oui ou non marquise de Kerpry. L'impétueux Benoît, qui
-venait d'user son reste de patience, s'oublia au point de battre la
-plus jolie personne du département. C'est à ces circonstances que
-Mme Benoît faisait allusion lorsqu'elle parlait de quelques heures
-désagréables oubliées depuis longtemps.
-
-Le procès Kerpry contre Kerpry ne se fit pas attendre. Le sieur Benoît
-eut beau répéter par l'organe de son avocat qu'il s'était toujours
-entendu appeler marquis de Kerpry, il fut condamné à signer Benoît et
-à payer les frais. Le jour où il reçut cette nouvelle, il écrivit au
-jeune comte une lettre d'injures grossières, signée Benoît. Le dimanche
-suivant, vers huit heures du matin, il rentra chez lui sur un brancard,
-avec dix centimètres de fer dans le corps. Il s'était battu, et l'épée
-du comte s'était brisée dans la blessure. Éliane, qui dormait encore,
-arriva juste à temps pour recevoir ses excuses et ses adieux.
-
-Si cette aventure n'avait pas fait un scandale épouvantable, la
-province ne serait pas la province. Les hobereaux du voisinage
-témoignèrent une exaspération comique: ils auraient voulu reprendre
-à la fausse marquise les visites qu'ils lui avaient faites. La veuve
-n'entendit pas le bruit qui se faisait autour d'elle: elle pleurait. Ce
-n'est pas qu'elle regrettât rien de M. Benoît, dont les défauts, petits
-et grands, l'avaient à jamais corrigée du mariage; mais elle déplorait
-sa confiance trompée, ses espérances perdues, son horizon rétréci, son
-ambition condamnée à l'impuissance. Si vous voulez vous peindre l'état
-de son âme, figurez-vous un fakir à qui l'on signifie qu'il ne verra
-jamais Wichnou. Du fond de sa retraite, elle lançait sur le faubourg
-Saint-Germain des regards d'Ève chassée du paradis terrestre.
-
-Un matin qu'elle pleurait sous un berceau de clématites en fleur
-(c'était dans l'été de 1834), sa fille passa en courant auprès d'elle.
-Elle arrêta l'enfant par sa robe et la baisa cinq ou six fois, en se
-reprochant de songer moins à sa fille qu'à ses chagrins. Lorsqu'elle
-l'eut bien embrassée, elle la regarda en face et fut satisfaite de
-l'examen. A quatre ans et demi, la petite Lucile annonçait une beauté
-fine et aristocratique. Ses traits étaient charmants; les attaches des
-pieds et des mains, exquises. Éliane eut beau fouiller dans sa mémoire,
-elle ne se souvint pas d'avoir vu jouer aux Tuileries un seul enfant
-d'un type aussi distingué. Elle donna un dernier baiser à la petite,
-qui prit sa volée. Puis elle s'essuya les yeux, et depuis elle ne
-pleura plus.
-
-«Mais où donc avais-je la tête? murmura-t-elle en reprenant son plus
-heureux sourire. Tout n'est pas perdu; tout peut s'arranger; tout
-est arrangé; c'est bien; c'est pour le mieux! J'entrerai; c'est une
-affaire de patience; il faut du temps, mais ces portes orgueilleuses
-s'ouvriront devant moi. Je ne serai pas marquise, non; j'ai été assez
-mariée, et l'on ne m'y reprendra plus. La marquise, la voilà qui
-piétine dans les fraises. Je lui choisirai un marquis, un bon: il faut
-bien que mon expérience serve à quelque chose. Je serai la vraie mère
-d'une vraie marquise! Elle sera reçue partout, et moi aussi; fêtée
-partout, et moi aussi; elle dansera avec des ducs, et moi.... je la
-regarderai danser, à moins que ces messieurs de 1830 ne fassent une loi
-de laisser les mamans au vestiaire!»
-
-Dès cet instant, son unique préoccupation fut de préparer sa fille au
-rôle de marquise. Elle l'habilla comme une poupée, lui enseigna les
-diverses grimaces dont se composent les grandes manières et lui apprit
-la révérence, tandis que sa gouvernante lui apprenait l'alphabet.
-Malheureusement, la petite Lucile n'était pas née dans la rue du
-Bac. Elle s'éveillait au chant des oiseaux et non au roulement des
-carrosses, et elle voyait plus de villageois en blouse que de laquais
-en livrée. Elle n'écouta pas mieux les leçons d'aristocratie que lui
-donnait sa mère, que sa mère n'avait écouté les diatribes de M. Lopinot
-contre les marquis. L'esprit des enfants est formé par tout ce qui les
-entoure; ils ont l'oreille ouverte à cent précepteurs à la fois; les
-bruits de la campagne et les bruits de la rue leur parlent bien plus
-haut que le pédant le plus intraitable ou le père le plus rigoureux.
-Mme Benoît eut beau prêcher: les premiers plaisirs de la jeune marquise
-furent de se battre avec les fillettes du village, de se rouler dans le
-sable en robe neuve, de voler des œufs tout chauds dans le poulailler,
-et de se faire traîner par un gros chien écossais qu'elle tirait par la
-queue. A la voir jouer au jardin, un observateur attentif eût deviné
-le sang du bonhomme Morel et du père Lopinot. Sa mère se lamentait de
-ne trouver en elle ni orgueil, ni vanité, ni le plus simple mouvement
-de coquetterie. Elle guettait avec une impatience fiévreuse le jour
-où Lucile mépriserait quelqu'un, mais Lucile ouvrait son cœur et ses
-bras à toutes les bonnes gens qui l'entouraient, depuis Margot la
-vachère jusqu'au plus noir des ouvriers de la forge. Lorsqu'elle se
-fit grandelette, ses goûts changèrent un peu, mais ce ne fut pas dans
-le sens que sa mère désirait. Elle s'intéressa au jardin, au verger,
-au troupeau, à la basse-cour, à l'usine, au ménage, et même (pourquoi
-ne le dirait-on pas?) à la cuisine. Elle eut l'œil au fruitier, elle
-étudia l'art de faire des confitures, elle s'inquiéta de la pâtisserie.
-Chose étrange! les gens de la maison, au lieu de s'impatienter de
-sa surveillance, lui en savaient le meilleur gré du monde. Ils
-comprenaient, mieux que Mme Benoît, combien il est beau qu'une femme
-apprenne de bonne heure l'ordre, le soin, une sage et libérale
-économie, et ces talents obscurs qui font le charme d'une maison et la
-joie des hôtes auxquels elle ouvre sa porte.
-
-Les leçons de Mme Benoît avaient porté d'étranges fruits. Cependant
-elles ne furent pas tout à fait perdues. L'institutrice était sévère
-par amour de sa fille, impatiente par amour du marquisat, et colère
-par tempérament. Elle perdit si souvent patience que Lucile prit peur
-de sa mère. La pauvre enfant s'entendait répéter tous les jours: «Vous
-ne savez rien de rien, vous n'entendez rien à rien, vous êtes bien
-heureuse de m'avoir!» Elle se persuada naïvement qu'elle était bien
-heureuse d'avoir Mme Benoît. Elle se crut, de bonne foi, niaise et
-incapable; et, au lieu de s'en désoler, elle satisfit tous ses goûts,
-s'abandonna à tous ses penchants, fut heureuse, aimée et charmante.
-
-Mme Benoît était si pressée de jouir de la vie et du faubourg, qu'elle
-aurait marié sa fille à quinze ans si elle l'avait pu. Mais Lucile
-à quinze ans n'était encore qu'une petite fille. L'âge ingrat se
-prolongea pour elle au delà des limites ordinaires. Il est à remarquer
-que les enfants des villages sont moins précoces que ceux des villes:
-c'est sans doute par la même raison qui fait que les fleurs des champs
-retardent sur celles des jardins. A seize ans, Lucile commença de
-prendre figure. Elle était encore un peu maigre, un peu rubiconde,
-un peu gauche; toutefois sa gaucherie, sa maigreur et ses bras rouges
-n'étaient pas des épouvantails à effaroucher l'amour. Elle ressemblait
-à ces chastes statues que les sculpteurs allemands de la Renaissance
-taillaient dans la pierre des cathédrales; mais aucun fanatique de
-l'art grec n'eût dédaigné de jouer auprès d'elle le rôle de Pygmalion.
-
-Sa mère lui dit un beau matin en fermant cinq ou six malles: «Je vais à
-Paris chercher un marquis que vous épouserez.
-
---Oui, maman,» répondit-elle sans objection. Elle savait depuis des
-années qu'elle devait épouser un marquis. Un seul souci la préoccupait,
-sans qu'elle eût jamais osé s'en ouvrir à personne. Dans le salon d'une
-amie de sa mère, Mme Mélier, en feuilletant un album de costumes, elle
-avait vu une gravure coloriée représentant un marquis. C'était un petit
-vieillard vêtu d'un costume du temps de Louis XV, culotte courte,
-souliers à boucles d'or, épée à poignée d'acier, chapeau à plumes,
-habit à paillettes. Cette image était si bien logée dans un des casiers
-de sa mémoire, qu'elle se présentait au seul nom de marquis, et que la
-pauvre enfant ne pouvait se persuader qu'il y eût d'autres marquis sur
-la terre. Elle les croyait tous dessinés d'après le même modèle, et
-elle se demandait avec effroi comment elle pourrait s'empêcher de rire
-en donnant la main à son mari.
-
-Tandis qu'elle s'abandonnait à ces terreurs innocentes, Mme Benoît
-se mettait en quête d'un marquis. Elle eut bientôt trouvé. Parmi les
-débiteurs de son père avec lesquels elle avait conservé des relations,
-le plus aimable était le vieux baron de Subressac. Non-seulement il y
-était toujours pour elle, mais il lui faisait même l'honneur de venir
-déjeuner chez elle, en tête-à-tête. Ces familiarités n'étaient pas
-compromettantes, d'un homme de soixante-quinze ans. Elle lui demanda un
-jour, entre les deux derniers verres d'une bouteille de vin de Tokay:
-
-«Monsieur le baron, vous occupez-vous quelquefois de mariages?
-
---Jamais, charmante, depuis qu'il y a des maisons pour cela.»
-
-Le baron l'appelait paternellement _charmante_.
-
-«Mais, reprit-elle sans se déferrer, s'il s'agissait de rendre service
-à deux de vos amis?
-
---Si vous étiez un des deux, madame, je ferais tout ce que vous me
-commanderiez.
-
---Vous êtes au cœur de la question. Je connais une enfant de seize
-ans, jolie, bien élevée, qui n'a jamais été en pension, un ange! Mais,
-au fait, je ne vois pas pourquoi je vous ferais des mystères: c'est
-ma fille. Elle a pour dot, premièrement l'hôtel que voici: je n'en
-parle que pour mémoire; plus une forêt de quatre cents hectares; plus
-une forge qui marche toute seule et qui rapporte cent cinquante mille
-francs dans les plus mauvaises années. Là-dessus elle devra me servir
-une rente de cinquante mille francs, qui, jointe à quelques petites
-choses que j'ai, me suffira pour vivre. Nous disons donc: un hôtel, une
-forêt et cent mille francs de rente.
-
---C'est fort joli.
-
---Attendez! Pour des raisons très-délicates et qu'il ne m'est pas
-permis de divulguer, il faut que ma fille épouse un marquis; on ne
-demande pas d'argent; on sera très-coulant sur l'âge, l'esprit, la
-figure, et tous les avantages extérieurs; ce qu'on veut, c'est un
-marquis avéré, de bonne souche, bien apparenté, connu de tout le
-faubourg, et qui puisse se présenter fièrement partout, avec sa femme
-et sa famille. Connaissez-vous, monsieur le baron, un marquis que vous
-aimiez assez pour lui souhaiter une jolie femme et cent mille livres de
-rente?
-
---Ma foi! charmante, je n'en trouverais pas deux, mais j'en connais un.
-Si votre fille l'accepte, elle épousera un homme que j'aime comme mon
-fils. Mais je vous donne beaucoup mieux que vous ne demandez.
-
---Vrai?
-
---D'abord, il est jeune: vingt-huit ans.
-
---C'est un détail, passons.
-
---Il est très-beau.
-
---Vanité des vanités!
-
---Votre fille n'en dira pas autant. Il est plein d'esprit.
-
---Denrée inutile en ménage.
-
---Une instruction sérieuse: ancien élève de l'École polytechnique!
-
---Soit.
-
---De plus il a fait des études spéciales qui ne vous seront pas...
-
---C'est fort bien; mais le solide, monsieur le baron!
-
---Ah! quant à la fortune, il répond trop exactement au programme. Ruiné
-de fond en comble. Il a donné sa démission en sortant de l'École, parce
-que....
-
---Je le lui pardonne, monsieur le baron.
-
---La dernière fois qu'il est venu me voir, le pauvre garçon pensait à
-chercher une place.
-
---Sa place est toute trouvée; mais dites-moi, cher baron, il est bien
-noble?
-
---Comme Charlemagne. Voilà donc ce que vous appelez le solide!
-
---Sans doute.
-
---Un de ses ancêtres a failli devenir roi d'Antioche en 1098.
-
---Et sa parenté?
-
---Tout le faubourg.
-
---Un nom connu?
-
---Comme Henri IV. C'est le marquis d'Outreville. Vous devez connaître
-cela....
-
---Il me semble. Outreville!... c'est un joli nom. On mettra une plaque
-de marbre au-dessus de la porte cochère: HÔTEL D'OUTREVILLE. Mais
-va-t-il vouloir de ma fille? une mésalliance!
-
---Eh! charmante, un homme ne se mésallie pas. Je comprends qu'une fille
-qui s'appelle Mlle de Noailles ou Mlle de Choiseul répugne à changer de
-nom pour s'appeler Mme Mignolet. Mais un homme garde son nom, donc il
-ne perd rien. D'ailleurs, Gaston n'a pas les préjugés de sa caste. Je
-le verrai en sortant d'ici, et demain au plus tard je vous donnerai de
-ses nouvelles.
-
---Faites mieux, mon excellent baron: s'il est bien disposé, venez
-demain, sans façon, dîner avec lui. A-t-il des papiers de famille? un
-arbre généalogique?
-
---Sans doute.
-
---Tâchez donc qu'il les apporte!
-
---Y songez-vous charmante? C'est moi qui viendrai un de ces jours vous
-déchiffrer tout ce grimoire. A bientôt!»
-
-Le baron s'achemina à petits pas vers le nº 34 de la rue Saint-Benoît.
-C'était une maison bourgeoise dont la principale locataire avait meublé
-quelques chambres pour loger les étudiants. Il monta au second étage et
-frappa à une petite porte numérotée. Le marquis, en veste de travail,
-vint lui ouvrir. C'était en effet un beau jeune homme et un mari fort
-désirable. Il était un peu grand, mais d'une taille si bien prise que
-personne ne songeait à lui reprocher quelques centimètres de trop. Ses
-pieds et ses mains attestaient que ses ancêtres avaient vécu sans rien
-faire pendant plusieurs siècles. Sa tête était magnifique: un front
-haut, large et couronné de cheveux noirs qui se rejetaient spontanément
-en arrière; des yeux bleus d'une grande douceur, mais profondément
-enfoncés sous des sourcils puissants; un nez fièrement arqué dont les
-ailes fines frémissaient à la moindre émotion, une bouche un peu large
-et des dents charmantes; une moustache noire, épaisse et brillante,
-qui encadrait de belles lèvres rouges sans les cacher; un teint à la
-fois brun et rose, couleur de travail et de santé. Le baron fit cet
-inventaire d'un coup d'œil rapide, en serrant la main de Gaston, et il
-murmura en lui-même: «Si la petite n'est pas contente du présent que je
-lui fais!...»
-
-La figure du jeune marquis était ouverte, mais non pas épanouie. En
-l'examinant avec attention, on y aurait vu je ne sais quoi de mobile
-et d'inquiet, l'agitation perpétuelle d'un désir inassouvi, la tyrannie
-d'une idée dominante. Peut-être même, en poussant plus avant, y eût-on
-reconnu le sceau de prédestination qui marque le visage de tous les
-inventeurs. Gaston avait quitté son ouvrage pour ouvrir à son vieil
-ami. Il était occupé à laver à l'encre de Chine une grande planche
-de dessins au bas desquels on lisait: _Plan, coupe et élévation d'un
-haut fourneau économique_. Sa table était encombrée de dessins et de
-mémoires dont les titres, à demi cachés les uns par les autres, étaient
-de nature à piquer la curiosité des plus indifférents. On y voyait, ou
-plutôt on y devinait les suscriptions suivantes: _D'un nouvel acier
-plus fusible.--Nouveau système de hauts fourneaux.--Accidents les plus
-fréquents dans les mines, et moyen de les prévenir.--Moyen de couler
-d'une seule pièce les roues des....--Emploi rationnel du combustible
-dans....--Nouveau soufflet à vapeur pour les forges_.... Lorsqu'on
-avait jeté les yeux sur cette table, on ne voyait plus qu'elle dans
-la chambre. Le petit lit de pensionnaire, les six chaises de damas
-de laine, le fauteuil de velours d'Utrecht, la petite bibliothèque
-surchargée de livres, la pendule arrêtée, les deux vases de fleurs
-artificielles sous leurs globes, les portraits encadrés de La Fayette
-et du général Foy, les rideaux rouges à liteaux jaunes, tout
-disparaissait devant ce monceau de labeurs et d'espérances.
-
-«Mon enfant, dit le baron au marquis, il y a huit grands jours que je
-ne vous ai vu: où en sont vos affaires?
-
---Bonne nouvelle, monsieur: j'ai une place. J'avais fait mettre, il y a
-quelques jours, une note dans les journaux. Un de mes anciens camarades
-d'école qui dirige les mines de Poullaouen, dans le Finistère, a deviné
-mon nom sous les initiales; il a parlé de moi aux administrateurs, et
-l'on m'offre une place de 3000 francs, à prendre au 1er mai. Il était
-temps! j'entamais mon dernier billet de cent francs. Je partirai dans
-cinq jours pour la Bretagne. Poullaouen est un triste pays, où il pleut
-dix mois de l'année, et vous savez si j'aime le soleil. Mais je pourrai
-continuer mes études, pratiquer quelques-unes de mes théories, faire
-mes expériences sur une grande échelle: c'est tout un avenir!
-
---Voyez comme je tombe mal! Je venais vous proposer autre chose.
-
---Dites toujours: je n'ai pas encore répondu.
-
---Voulez-vous vous marier?»
-
-Le marquis fit une moue parfaitement sincère.
-
-«Vous êtes bien bon de vous occuper de moi, dit-il au vieillard en lui
-serrant les deux mains: mais je n'ai jamais songé à ces choses-là. Je
-n'ai pas le temps; vous savez mes travaux; j'ai encore un million de
-choses à trouver; la science est jalouse.
-
---Ta, ta, ta! reprit le baron en riant. Comment! vous avez vingt-huit
-ans, vous vivez ici comme un chartreux; je viens vous offrir une fille
-sage, jolie, bien élevée, un ange de seize ans; et voilà comme vous me
-recevez!»
-
-Un éclair de jeunesse s'alluma au fond des beaux yeux de Gaston, mais
-ce fut l'affaire d'un instant. «Merci mille fois, répondit-il, mais je
-n'ai pas le temps. Le mariage m'imposerait des devoirs contraires à mes
-goûts, des occupations insupportables....
-
---Il ne vous imposerait rien du tout. Votre futur beau-père est mort
-depuis plus de quinze ans; la famille se compose d'une belle-mère,
-excellente bourgeoise, malgré ses prétentions. Pour vous donner une
-idée de ses manières, je vous dirai qu'elle m'a chargé de vous mener
-demain dîner chez elle, si ce mariage ne vous déplaît pas. Vous voyez
-qu'on ne fait pas de cérémonie!
-
---Merci, monsieur, mais j'ai Poullaouen dans la tête.
-
---Quel homme! on vous assure par contrat la propriété d'un hôtel rue
-Saint-Dominique, d'une forêt de quatre cents hectares en Lorraine,
-et de cent mille livres de rente. Vous en donnera-t-on autant à
-Poullaouen?
-
---Non, mais j'y serai dans mon élément. Proposeriez-vous à un poisson
-cent mille francs de rente pour vivre hors de l'eau?
-
---Eh bien! n'en parlons plus. Je voulais vous dire cela en passant.
-Maintenant j'ai quelques visites à faire; au revoir. Vous ne partirez
-pas sans me dire adieu?»
-
-Le baron s'avança jusqu'à la porte en souriant malicieusement. Au
-moment de sortir, il se retourna et dit à Gaston:
-
-«A propos, les cent mille francs de rente sont le revenu d'une forge
-magnifique.»
-
-Gaston l'arrêta sur le seuil: «Une forge! J'épouse! Voulez-vous me
-permettre d'aller vous prendre demain pour dîner chez ma belle-mère?
-
---Non, non. Épousez Poullaouen!
-
---Mon vieil ami!
-
---Eh bien, soit. A demain.»
-
-
-II
-
-Après le départ du baron, Gaston d'Outreville se jeta dans le fauteuil,
-plongea sa tête dans ses deux mains, et réfléchit si longuement,
-que son encre de Chine eut le temps de sécher. «A quel propos, se
-demandait-il, une bourgeoise vient-elle m'offrir sa fille et cent
-mille francs de rente?» Je connais bon nombre de jeunes gens qui, à sa
-place, eussent été moins embarrassés. Ils auraient eu bientôt fait de
-construire un roman d'amour pour expliquer tout le mystère. Mais Gaston
-manquait de fatuité, comme Lucile de coquetterie. La seule idée qui lui
-vint fut que Mme Benoît voulait pour gendre un forgeron bien élevé.
-«Elle a entendu parler de moi, pensa-t-il; on lui aura dit un mot de
-mes recherches et de mes découvertes; j'étais assez répandu dans le
-faubourg, du temps que je ne connaissais pas encore la sottise et la
-vanité des relations du monde. Il est évident que cette usine a besoin
-d'un homme: une mère et sa fille additionnées ensemble ne font pas un
-maître de forges. Qui sait si les travaux ne sont pas en souffrance, si
-l'entreprise n'est pas en péril? Eh bien, morbleu! nous la sauverons.
-Outreville à la rescousse! comme disaient nos aïeux, ces artisans
-héroïques qui forgeaient leurs épées eux-mêmes.» Là-dessus, il refit de
-l'encre de Chine et termina consciencieusement son lavis.
-
-Le lendemain, il se promena à grands pas dans le jardin du Luxembourg,
-jusqu'à l'heure du déjeuner. Après midi, il s'enferma dans un cabinet
-de lecture, où il feuilleta successivement tous les journaux du jour et
-toutes les revues du mois: depuis longtemps il n'avait fait pareille
-débauche. «Il est heureux, pensait-il, qu'on ne se marie pas souvent:
-on ne travaillerait guère.» A cinq heures, il se mit à sa toilette, qui
-fut longue: il s'attendait à dîner avec sa future. Six heures et demie
-sonnaient lorsqu'il entra chez le baron. Il espérait savoir de son
-vieil ami comment Mme Benoît avait pris la fantaisie de le choisir pour
-gendre; mais le baron fut mystérieux comme un oracle. Il respectait
-trop son orgueil pour lui conter la vérité. En arrivant au petit hôtel
-de la rue Saint-Dominique, ils aperçurent deux ouvriers juchés sur une
-double échelle et occupés à mesurer quelque chose au-dessus de la porte
-cochère.
-
-«Devinez, dit le baron, ce que ces braves gens font là-haut! ils
-prennent la mesure d'une plaque de marbre sur laquelle on écrira: Hôtel
-d'Outreville.
-
---Bonne plaisanterie! répondit Gaston en franchissant le seuil de la
-porte.
-
---Vous ne me croyez pas? Revenez un peu par ici. Holà! monsieur
-Renaudot; n'est-ce pas vous que je vois?
-
---Oui, monsieur le baron, dit le marbrier, qui descendit aussitôt.
-
---Dans combien de temps pensez-vous pouvoir poser la plaque?
-
---Mais pas avant un mois, monsieur le baron, à cause des armes qu'il
-faut sculpter au-dessus.
-
---Comment! vous n'avez demandé que quinze jours au marquis de
-Croix-Maugars?
-
---Ah! monsieur le baron, les armes d'Outreville sont bien plus
-compliquées.
-
---C'est juste. Bonsoir, monsieur Renaudot. Hé bien, sceptique?
-
---Çà, mon vieil ami, à travers quel conte de fées me promenez-vous?
-
---Cela tient du _Chat botté_ puisqu'il y a un marquis....
-
---Bien obligé!
-
---Et de _la Belle au bois dormant_, puisque la future marquise, qui
-ne vous a jamais vu, dort innocemment sur les deux oreilles au fond
-de votre forêt d'Arlange, en attendant que le fils du roi vienne la
-réveiller.
-
---Comment! elle n'est pas ici?
-
---Nous lui ferons savoir que vous l'avez regrettée.»
-
-Mme Benoît accueillit ses hôtes à bras ouverts. Avertie à temps du
-succès de l'affaire, elle avait commandé un dîner d'archevêque. On
-perdit peu de temps en présentations: les connaissances se font mieux à
-table. La conversation s'engagea assez plaisamment entre la belle-mère
-et le gendre. Gaston parlait Arlange, Mme Benoît répondait faubourg;
-elle se lançait dans les questions de noblesse, il faisait un détour
-et revenait aux forges, chacun suivant obstinément son idée favorite.
-Cette lutte obstinée n'éclaira personne, pas même l'excellent baron,
-qui se livrait au seul plaisir de son âge, et faisait honneur au dîner
-plus qu'à la conversation.
-
-Mme Benoît ne devina point la passion de son gendre, et Gaston ne
-soupçonna pas la manie de sa belle-mère. Il se disait: «De deux choses
-l'une: ou Mme Benoît évite par vanité bourgeoise de parler du sujet qui
-l'intéresse le plus; ou elle craint d'ennuyer le baron, qui ne nous
-écoute pas.» Mme Benoît pensait au même moment: «Le pauvre garçon croit
-faire acte de politesse en me parlant des choses que je connais; il ne
-sait pas que je connais le faubourg aussi bien que lui.» De guerre las,
-Gaston abandonna la question des fers et l'industrie métallurgique, et
-Mme Benoît put l'interroger sur tout ce qu'elle voulut. Elle savait
-par cœur le grand-livre du magasin de son père, ce prosaïque livre
-d'or de la noblesse parisienne, et elle n'ignorait aucun des noms que
-d'Hozier aurait reconnus. Pour s'assurer que Gaston était en mesure de
-la conduire partout, elle lui fit subir, sans qu'il s'en doutât, un
-examen dont il se tira naïvement à son honneur. Elle se réjouit dans
-les profondeurs de son ambition en apprenant que Gaston avait dîné
-ici, qu'il avait dansé là; qu'on le tutoyait dans telle maison, qu'on
-le grondait dans telle autre; qu'il avait joué à dix ans avec tel duc
-et galopé à vingt ans avec tel prince. Elle inscrivit dans sa mémoire
-sur des tables de pierre et d'airain toutes les parentés proches ou
-lointaines de son gendre. Si elle en avait oublié une seule, elle
-aurait cru manquer à sa propre famille.
-
-Après le café, on fit un tour de jardin: la nuit était magnifique et
-le ciel illuminé comme pour une fête. Mme Benoît montra au marquis les
-propriétés voisines.
-
-«Ici, dit-elle, nous avons le comte de Preux, le connaissez-vous?
-
---Il est mon oncle à la mode de Bretagne.»
-
-La glorieuse bourgeoise inscrivit triomphalement ce parent inespéré.
-«Là, poursuivit-elle, c'est la maréchale de Lens. Ce serait une
-rencontre curieuse qu'elle fût aussi de la famille.
-
---Non, madame, mais elle était la marraine d'un frère que j'ai perdu.
-
---Bon! pensa Mme Benoît. Si le gros intendant est encore de ce monde,
-nous verrons à le faire chasser. C'est un trésor qu'un pareil gendre!»
-
-Si Gaston s'était avisé de dire: «Sautons par-dessus le mur et allons
-surprendre la maréchale,» Mme Benoît aurait sauté.
-
-Mais le baron, qui se couchait volontiers au sortir de table, sonna la
-retraite, et Gaston le suivit. Un bon coupé, au chiffre de Mme Benoît,
-les attendait à la porte.
-
-«Mon cher enfant, dit le baron dès que la portière fut fermée, j'ai
-prodigieusement dîné, et vous? Mais on ne dîne pas à votre âge. Comment
-trouvez-vous votre belle-mère?
-
---Je la trouve à souhait; c'est une femme vaine et creuse, qui ne
-se mêlera pas de la forge et qui ne viendra point contrarier mes
-expériences.
-
---Tant mieux si elle vous a plu. Quant à vous, vous avez fait sa
-conquête: elle me l'a dit d'un signe pendant que je lui baisais la
-main. Je crois que nous pouvons faire la demande en mariage.
-
---Déjà?
-
---Mais c'est ainsi que les affaires se traitent dans tous les contes de
-fées. Lorsque le fils du roi eut réveillé la Belle au bois dormant, il
-l'épousa séance tenante, sans même aller quérir la permission de ses
-parents.
-
---Quant à moi, je n'ai malheureusement besoin de la permission de
-personne.
-
---Si vous trouvez que demain soit un peu tôt, nous attendrons
-quelques jours. Je me tiendrai à vos ordres. A propos, il faudra que
-vous me prêtiez votre acte de naissance et quelques autres pièces
-indispensables.
-
---Quand vous voudrez. J'ai tous mes papiers dans une liasse; vous y
-prendrez ce qu'il faudra.»
-
-La voiture s'arrêta devant la maison du baron. Gaston descendit aussi
-et continua sa route à pied, pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.
-
-Le lendemain, M. de Subressac vint prendre l'acte de naissance et
-emporta, comme par distraction, tous les papiers qui l'accompagnaient.
-Il confia le dossier à Mme Benoît, qui, par excès de précaution, le
-soumit aux lunettes d'un archiviste paléographe, ancien élève de
-l'Ecole des chartes et conservateur adjoint à la Bibliothèque royale.
-L'authenticité du moindre chiffon fut reconnue et certifiée. Le baron
-fit alors la demande officielle, qui fut agréée par acclamation.
-
-La radieuse veuve resta quelque temps incertaine si elle marierait sa
-fille à Paris ou si elle transporterait cette grande cérémonie dans la
-petite église d'Arlange. D'un côté, il était bien flatteur d'occuper
-le maître-autel de Saint-Thomas d'Aquin et de déranger la moitié
-du faubourg pour la messe de mariage; mais on avait une revanche à
-prendre, et il importait d'effacer dans le pays les dernières traces du
-marquisat de Kerpry. Mme Benoît se décida pour Arlange, mais avec le
-ferme propos de revenir bientôt à Paris. Elle écrivit à son carrossier:
-
-«Monsieur Barnes, je partirai le 5 mai pour marier ma fille, qui
-épouse, comme vous savez, le marquis d'Outreville. Aussitôt mon départ,
-vous ferez prendre toutes mes voitures pour les remettre à neuf et
-peindre sur les portières les armes ci-jointes. De plus, je vous prie
-de me faire le plus tôt possible un _carrosse_ dans l'ancien style,
-large, haut et de la forme la plus noble que vous pourrez. Le cocher
-et les laquais seront poudrés à blanc; réglez-vous là-dessus pour
-l'harmonie des couleurs.»
-
-
-Elle songea ensuite que ce serait sa fille qui l'introduirait dans le
-monde, et cette idée lui inspira une recrudescence d'amour maternel.
-Elle écrivit à Lucile, qu'elle n'avait pas accoutumée à beaucoup
-d'adresse:
-
-
-«Ma chère enfant, ma belle mignonne, ma Lucile adorée, j'ai trouvé
-le mari que je te cherchais: tu seras marquise d'Outreville! Je l'ai
-choisi entre mille, pour qu'il fût digne de toi: il est jeune, beau,
-plein d'esprit, d'une noblesse ancienne et glorieuse, et allié aux plus
-illustres familles de la France. Chère petite! ton bonheur est assuré
-et le mien aussi, puisque je ne vis que par toi. Tu viendras bientôt à
-Paris, tu quitteras cet affreux Arlange, où tu as vécu comme un beau
-papillon dans une chrysalide noire, tu seras accueillie et fêtée dans
-les plus grandes maisons; je te conduirai de plaisirs en plaisirs, de
-triomphes en triomphes: quel spectacle pour les yeux d'une mère!»
-
-
-Mme Benoît était légère comme une mésange; ses pieds ne posaient plus à
-terre; sa figure avait rajeuni de dix ans; on croyait voir une flamme
-autour de sa tête. Elle chantait en dansant, elle pleurait en riant,
-elle avait la démangeaison d'arrêter les passants pour leur conter
-sa joie; elle se surprenait à saluer les dames qu'elle rencontrait
-dans des voitures armoriées. Elle fut si tendre avec le marquis, elle
-l'enveloppa d'un tel réseau de petits soins et de prévenances, que
-Gaston, qui, depuis longtemps, n'avait été l'enfant gâté de personne,
-se prit d'une véritable amitié pour sa belle-mère. Il la quittait
-rarement, la conduisait partout, et ne s'ennuyait pas avec elle,
-quoiqu'elle évitât toute conversation sur les forges. L'avant-veille
-de son départ, Mme Benoît s'empara de lui pour la journée. Elle le
-mena d'abord chez Tahan, où elle choisit devant lui une grande boîte
-en bois de rose, longue, large et plate, et divisée à l'intérieur en
-compartiments inégaux.
-
-«A quoi sert ce coffre étrange? demanda Gaston en sortant.
-
---Cela? c'est la corbeille de mariage de ma fille.
-
---Mais, madame, reprit le marquis avec la fierté du pauvre, il me
-semble que c'est à moi....
-
---Il vous semble fort mal. Mon cher marquis, lorsque vous serez le mari
-de Lucile, vous lui ferez autant de cadeaux qu'il vous plaira: dès le
-lendemain de la cérémonie, vous aurez carte blanche; mais, jusque-là,
-il n'appartient qu'à moi de lui donner quelque chose. Je trouve
-impertinent l'usage qui permet au fiancé d'une fille de lui donner
-pour cinquante mille francs de hardes et de bijoux avant le mariage et
-lorsqu'il ne lui est encore de rien. Dites, si vous voulez, que j'ai
-des préjugés ridicules, mais je suis trop vieille pour m'en défaire.
-Nous allons choisir aujourd'hui mes présents de noces: dans un mois je
-viendrai, si bon vous semble, vous aider à choisir les vôtres.»
-
-Le raisonnement était facile à réfuter; mais il fut déduit d'un ton si
-caressant et d'une voix si maternelle, que Gaston ne trouva point de
-réplique. Depuis trois jours il était en pourparlers avec un usurier à
-propos de cette corbeille. Il se laissa conduire chez vingt marchands
-et choisit des étoffes, des châles, des dentelles et des bijoux. Point
-de diamants: Mme Benoît partageait les siens avec sa fille.
-
-La belle-mère prit congé de son gendre le 5 mai en lui donnant
-rendez-vous pour le 12. Elle se chargeait de faire faire la première
-publication à l'église et à la mairie, tandis que Gaston poussait
-l'épée dans les reins à son chemisier et à son tailleur. Dans la
-confusion inséparable d'un départ, elle emballa par mégarde tous les
-papiers de la maison d'Outreville.
-
-La première idée de Lucile, en revoyant Mme Benoît, fut qu'on lui
-avait changé sa mère à Paris. Jamais la jolie veuve n'avait été si
-indulgente. Tout ce que Lucile faisait était bien fait, tout ce qu'elle
-disait était bien dit; elle se conduisait comme un ange et parlait
-d'or. Jamais la tendre mère ne pourrait se séparer d'une fille si
-accomplie; elle la suivrait partout elle ne la quitterait qu'à la mort.
-Elle lui disait, comme dans l'histoire de Ruth: «Ton pays sera mon
-pays.» Lucile ouvrit son cœur à cette nouvelle mère, et apprit avec une
-vive satisfaction qu'il y avait beaucoup de marquis jeunes, bien faits,
-et qui ne portaient point d'habits à paillettes.
-
-Le lendemain de l'arrivée de Mme Benoît, son amie, Mme Mélier, vint
-lui annoncer le prochain mariage de sa fille Céline avec M. Jordy,
-raffineur à Paris. M. Jordy était un jeune homme fort riche, et Mme
-Mélier ne dissimulait pas sa joie d'avoir si bien établi sa fille. Mme
-Benoît riposta vivement par l'annonce du prochain mariage de Lucile
-avec le marquis d'Outreville. On se félicita de part et d'autre, et
-l'on s'embrassa à plusieurs reprises. Quand Mme Mélier fut partie,
-Lucile, qui était liée depuis l'enfance avec la future Mme Jordy,
-s'écria: «Quel bonheur! si je vais à Paris, je serai tout près de
-Céline; elle viendra chez moi; j'irai chez elle; nous nous verrons tous
-les jours.
-
---Oui, mon enfant, répondit Mme Benoît, tu iras chez elle dans ton
-grand carrosse blasonné, avec tes laquais poudrés à blanc; mais quant
-à la recevoir chez toi, c'est autre chose. On se doit à son monde, et
-l'on est un peu esclave de la société où l'on vit. Lorsqu'une duchesse
-viendra dans ton salon, il ne faut pas qu'elle s'y frotte à la femme
-d'un raffineur, d'un homme qui vend des pains de sucre!... Ce n'est pas
-une raison pour faire la moue. Voyons! tu recevras Céline le matin,
-avant midi.
-
---Dieu! quel sot pays que ce Paris! j'aime mieux rester dans mon pauvre
-Arlange, où l'on peut voir ses amis à toute heure de la journée.»
-
-Mme Benoît répliqua sentencieusement: «La femme doit suivre son mari.»
-
-Le grand événement qui se préparait à Arlange fut bientôt connu
-dans tous les environs. Mme Mélier était en tournée de visites, et,
-puisqu'elle annonçait un mariage, il n'en coûtait pas plus pour en
-annoncer deux. Dans chacune des maisons où elle s'arrêta, elle
-répétait une phrase toute faite qu'elle avait arrangée en sortant de
-chez Mme Benoît: «Madame, je connais trop l'intérêt que vous portez à
-toute notre famille pour n'avoir pas voulu vous annoncer moi-même le
-mariage de ma chère Céline. Elle épouse, non pas un marquis, comme Mlle
-Lucile Benoît, mais un bel et bon manufacturier, M. Jordy, qui est, à
-trente-trois ans, un des plus riches raffineurs de Paris.»
-
-Mme Mélier avait de bons chevaux; sa voiture et les nouvelles qu'elle
-portait firent dix lieues avant la nuit. Le faubourg Saint-Germain du
-crû commença par plaindre la pauvre Lucile et par faire des gorges
-chaudes de Mme Benoît, qui avait trouvé pour sa fille un second marquis
-de Kerpry. Mme Benoît apprit sans sourciller tout ce qu'on disait
-d'elle. Elle prit les papiers de la famille d'Outreville et se fit
-conduire chez une vieille baronne fort médisante et fort influente, Mme
-de Sommerfogel.
-
-«Madame la baronne, lui dit-elle du ton le plus respectueux, quoique
-je n'aie eu l'honneur de vous recevoir que deux ou trois fois, il ne
-m'en a pas fallu davantage pour apprécier l'infaillibilité de votre
-jugement, votre connaissance approfondie des choses du grand monde,
-et toutes les hautes qualités d'observation et d'expérience qui sont
-en vous. Vous savez comment j'ai eu le malheur d'être trompée par un
-larron de noblesse qui avait dérobé, je ne sais où, un nom honorable.
-Aujourd'hui, il se présente pour ma fille un parti magnifique en
-apparence, le marquis d'Outreville. J'ai entre les mains son arbre
-généalogique et tous les parchemins de sa famille, jusqu'à l'époque
-la plus reculée. Mais je ne suis qu'une pauvre bourgeoise sans
-discernement; on me l'a cruellement prouvé, et je n'ose plus penser
-par moi-même. Voulez-vous permettre, madame la baronne, que je vous
-soumette toutes les pièces qu'on m'a confiées, pour que vous en jugiez
-sans appel et en dernier ressort?»
-
-Ce petit discours n'était pas malhabile; il flattait la vanité de la
-baronne et piquait sa curiosité. Mme de Sommerfogel fit bon accueil
-à la belle veuve, et accepta avec une satisfaction visible la tâche
-importante qu'on lui confiait. Le jour même, elle convoqua le ban et
-l'arrière-ban de la noblesse des environs, et les papiers de Gaston
-passèrent sous les yeux de vingt ou trente gentilshommes campagnards:
-c'est ce qu'avait espéré Mme Benoît. Cette liasse vénérable, d'où
-s'exhalait une franche odeur de noblesse, fit une impression profonde
-sur tous les hobereaux qui purent en approcher leur odorat. Les plus
-hostiles à la maîtresse de forges se retournèrent brusquement vers
-elle. Ce fut un concert de louanges, où Mme de Sommerfogel remplissait
-les fonctions de chef d'orchestre.
-
-«Cette pauvre Mme Benoît aura de quoi se consoler, et j'en suis bien
-aise; c'est une femme méritante.
-
---Ce Benoît, qui l'a trompée, était un bélître. Si nous l'avions connue
-en ce temps-là, nous l'aurions mise sur ses gardes.
-
---Après tout, que peut-on lui reprocher? d'avoir voulu entrer dans la
-noblesse? Cela prouve qu'aux yeux des bourgeois éclairés la noblesse
-est encore quelque chose.
-
---Mme Benoît n'est pas sotte.
-
---Ni laide. Je ne sais quel secret elle a trouvé pour rajeunir.
-
---Quant à sa fille, c'est un petit ange.
-
---Il y a bien longtemps que je ne l'ai aperçue, en 1836. Elle
-promettait déjà.
-
---Désormais nous la verrons souvent: la voilà des nôtres!
-
---Elle en était déjà par son éducation. Je tiens de bonne part que sa
-mère a toujours voulu en faire une marquise.
-
---Sa mère sera des nôtres aussi; une fille ne va pas sans sa mère.
-
---Le marquis arrive incessamment; c'est un appoint considérable pour
-l'aristocratie du canton.
-
---On le dit fabuleusement riche.
-
---Ils feront une bonne maison.
-
---Ils donneront des fêtes.
-
---Nous serons de noces.»
-
-Le lendemain, le salon de Mme Benoît fut envahi par une horde d'amis
-intimes qu'elle n'avait pas vus depuis douze ans.
-
-Le marquis arriva le 12 mai pour l'heure du dîner. Après avoir
-cherché et trouvé un millier de francs, qui ne lui coûtèrent pas plus
-de soixante louis, il avait fait ses malles, embrassé le baron, et
-pris modestement la voiture de Nancy. A Nancy, il s'embarqua dans la
-diligence de Dieuze; à Dieuze, il se procura un cabriolet et un cheval
-de poste qui le conduisirent à Arlange. C'est l'affaire d'une heure
-quand les chemins sont beaux. En approchant du village, il se sentit au
-côté gauche quelque chose qui ressemblait fort à une palpitation. Je
-dois dire, à la honte du savant et à la louange de l'homme, qu'il ne
-pensait pas à la forge, mais à Lucile.
-
-Une illustre Anglaise, que le _cant_ ne gênait pas beaucoup, lady
-Montague, s'étonnait que l'Apollon du Belvédère et je ne sais quelle
-Vénus antique pussent rester en présence dans le musée sans tomber
-dans les bras l'un de l'autre. Il s'en fallut assez peu que ce petit
-scandale ne se produisît à la première rencontre de Lucile et de
-Gaston. Ces jeunes êtres, qui ne s'étaient jamais vus, sentirent au
-même instant qu'ils étaient nés l'un pour l'autre. Dès le premier coup
-d'œil ils furent amants; dès les premiers mots ils furent amis: la
-jeunesse attirait la jeunesse, et la beauté la beauté. Il n'y eut entre
-eux ni trouble ni embarras: ils se regardaient en face, et se miraient
-l'un dans l'autre avec la charmante impudence de la naïveté; le cœur
-de Gaston était presque aussi neuf que celui de Lucile. Leur passion
-naquit sans mystère comme ces beaux soleils d'été qui se lèvent sans
-nuage. Je ne nie pas l'enivrement des passions coupables que le remords
-assaisonne et que le péril ennoblit; mais ce qu'il y a de plus beau en
-ce monde, c'est un amour légitime qui s'avance paisiblement sur une
-route fleurie, avec l'honneur à sa droite et la sécurité à sa gauche.
-
-Mme Benoît était trop heureuse et trop sensée pour entraver la marche
-d'une passion qui la servait si bien. Elle laissa aux deux amants
-cette douce liberté que la campagne autorise: leurs premiers jours ne
-furent qu'un long tête-à-tête. Lucile fit à Gaston les honneurs de
-la maison, du jardin et de la forêt; ils montaient à cheval à midi,
-en sortant de déjeuner, et rentraient comme des enfants qui ont fait
-l'école buissonnière, longtemps après la cloche du dîner. Après la
-forêt, la forge eut son tour. Gaston avait eu le courage de n'y point
-mettre les pieds sans Lucile; mais lorsqu'il vit qu'elle ne méprisait
-pas le travail, qu'elle connaissait les ouvriers par leurs noms et
-qu'elle ne craignait point de tacher ses robes, ce fut un redoublement
-de joie. Il se livra sans contrainte à la passion de sa jeunesse; il
-examina les travaux, interrogea les contre-maîtres, conseilla les chefs
-d'atelier, et enchanta Lucile qui s'émerveillait de le voir si savant
-et si capable. Mme Benoît, en les voyant rentrer tout poudreux, ou même
-un peu noircis par la fumée, disait: «Que les enfants sont heureux!
-tout leur sert de jouet!» Pour se délasser de leurs fatigues, ils
-s'asseyaient au fond du jardin sous une tonnelle de rosiers grimpants,
-et ils faisaient des projets. Projets de bonheur et de travail, d'amour
-et de retraite. Ils se promettaient de cacher leur vie au fond des bois
-d'Arlange comme les oiseaux font leur nid au plus fourré d'un buisson
-ou sur la branche la plus touffue d'un arbre. De Paris, pas un mot; pas
-un mot du faubourg et des vanités du monde. Lucile ignorait qu'il y eût
-d'autres plaisirs; Gaston l'avait oublié.
-
-Un beau matin, Mme Benoît leur apprit une grande nouvelle: c'était le
-soir qu'on signait le contrat. Le mariage était fixé au mardi 1er juin;
-on s'épouserait la veille à la mairie. Comme il n'est point de plaisirs
-sans peines, la signature du contrat était précédée d'un interminable
-dîner où l'on avait convié tous les personnages des environs.
-
-En attendant l'arrivée des convives, Gaston et Lucile se promenèrent
-au jardin en chapeau de paille, l'un vêtu de coutil blanc, l'autre
-habillée de barége rose. En passant à portée de l'usine, Gaston fut
-accosté par le régisseur qui le tenait en haute estime et qui demandait
-volontiers ses avis. Ils entrèrent tous trois dans un des ateliers, et
-l'on commença devant eux une expérience intéressante. Lorsque quatre
-heures sonnèrent à l'horloge de la fabrique, Lucile s'échappa pour
-aller à sa toilette, en disant à Gaston: «Vous avez le temps de voir
-la fin; restez, je le veux!» Il resta et prit un si vif intérêt au
-spectacle, qu'il mit la main à la besogne et se salit abominablement. A
-cinq heures il s'enfuit, les manches retroussées et les mains noires,
-et il donna juste au milieu d'un groupe d'invités qui se promenaient en
-grands atours. Quelqu'un le reconnut et l'appela par son nom. C'était
-l'ingénieur des salines de Dieuze, un de ses camarades de promotion.
-L'École polytechnique est, comme l'aristocratie du faubourg, un peu
-franc-maçonne: elle se retrouve partout. Gaston sauta au cou de son
-ami et l'embrassa sur les deux joues en tenant ses mains en l'air de
-peur de le noircir. Il y avait là trois ou quatre dames nobles qui
-s'étonnèrent un peu de voir un marquis fait comme un ramoneur, et
-embrassant sur les deux joues un employé de la saline; mais elles se
-réconcilièrent avec lui lorsqu'il reparut dans un habit neuf, conforme
-au dernier numéro du _Journal des tailleurs_.
-
-Il devait dîner entre Mme Benoît et la baronne de Sommerfogel; mais au
-moment de se mettre en route, la vieille dame avait été prise d'une
-migraine. Ses excuses arrivèrent pendant le potage. On enleva son
-couvert, et Gaston se trouva voisin de son ami l'ingénieur. Il était
-le centre de tous les regards; chacun des convives, et surtout les
-députés de la noblesse, attendaient de lui un coup d'œil gracieux et
-une parole aimable, comme en allant à la cour on espère un petit mot
-du roi. Mais ses deux passions l'absorbaient trop pour qu'il songeât à
-examiner la collection de grotesques qui se repaissaient autour de lui.
-Il n'eut d'yeux que pour Lucile, et d'oreilles que pour son voisin. Les
-hobereaux crurent attirer son attention en engageant une conversation
-demi-politique, où le ridicule des vieux préjugés s'étalait naïvement;
-conversation pleine de liberté contre ce qui existait, pleine de regret
-pour ce qui avait été. Ces discours, dont la suave absurdité eût
-ressuscité un marquis du bon temps, bourdonnèrent autour des oreilles
-de Gaston sans arriver jusqu'à son cerveau. Dans un intervalle de
-silence, on l'entendit qui disait à l'ingénieur:
-
-«Tu as un chemin de fer souterrain dans les salines: combien payez-vous
-les rails?
-
---En France, 360 francs les 1000 kilos. La tonne anglaise, qui a 15
-kilos de plus, vaut, franco, à bord, de 11 livres 10 schellings à 12
-livres 5 schellings.
-
---Je crois qu'en employant certains fourneaux économiques dont je
-te montrerai le plan, on arriverait à vous livrer une marchandise
-excellente, bien au-dessous des prix anglais, à 200 francs la tonne,
-peut-être à moins.
-
---Tu es donc toujours le même?
-
---Non, pire. Avez-vous quelquefois des ruptures de câbles?
-
---Trop souvent: nous avons perdu quatre hommes le mois passé.
-
---Je t'indiquerai un remède contre ces accidents-là.
-
---Tu as trouvé un secret pour empêcher les câbles de casser?
-
---Non, mais pour retenir en suspens dans les puits le fardeau qu'ils
-laissent tomber. J'ai pratiqué ce système pendant trois ans dans une
-houillère que je dirigeais à Saint-Étienne, et nous n'avons pas eu un
-seul accident à déplorer.»
-
-Toute la noblesse du canton ouvrait de grandes oreilles, et Mme Benoît
-mourait d'envie de marcher sur le pied de son gendre. Le vicomte de
-Bourgaltroff s'introduisit timidement dans le dialogue.
-
-«Monsieur le marquis possède des mines de houille dans le département
-de la Loire?
-
---Non, monsieur, répondit Gaston; j'y étais conducteur des travaux.»
-
-Pour le coup, Mme Benoît pensa qu'on avait pris assez de dessert,
-et elle se leva de table. En passant au salon, les gentilshommes
-chuchotaient entre eux sur le marquis: «Singulier grand seigneur, qui
-se noircit les mains dans une forge, qui embrasse des employés, qui
-invente des machines, qui vend des rails à bon marché, et qui a fait le
-contre-maître chez un simple charbonnier de Saint-Étienne!»
-
-Les plus indulgents, qui n'étaient pas en majorité, essayaient de le
-défendre:
-
-«Après tout, disaient-ils, Louis XVI faisait des serrures.
-
---Louis XVIII faisait des vers latins.
-
---Henri III faisait la barbe de ses courtisans.
-
---Mais, reprenait un critique sévère, qui est-ce qui s'amuse à casser
-du charbon au fond d'un trou?
-
---Eh! monsieur, répliquait un homme indulgent, mon père a soufré des
-allumettes à Berlin pendant l'émigration!»
-
-Mme Benoît devinait bien qu'on glosait sur Gaston, mais elle ne s'en
-tourmentait guère.
-
-«Causez, mes bons amis, murmurait-elle entre ses dents; je vous ai
-forcés de reconnaître mon gendre pour un vrai marquis; vous êtes venus
-ici vous humilier devant moi; Benoît est oublié, je suis vengée. Je
-pars dans huit jours pour Paris, et lorsque je remettrai les pieds à
-Arlange, les plus jeunes d'entre vous auront les cheveux blancs! Quant
-à maître Gaston, qui est un franc original, le séjour de son hôtel et
-la société de ses égaux l'auront bientôt guéri de ses idées.»
-
-Avant la signature du contrat, on apporta la corbeille qui rangea
-toutes les femmes du parti de Gaston. Le pauvre garçon fut assassiné
-de compliments dont il n'osa pas se défendre; mais il se promit
-d'apprendre à Lucile, et dès le lendemain que ce n'était pas lui
-qu'elle devait remercier.
-
-Lorsque le notaire déroula son cahier, ce fut à qui se placerait plus
-près de lui, non pour connaître la dot de Lucile, qui était assez
-connue mais pour entendre l'énumération des terres et châteaux du
-marquis. La curiosité publique fut trompée: M. d'Outreville se mariait
-_avec ses droits_.
-
-Le lendemain de cette fête, Lucile et Gaston renouèrent la chaîne de
-leurs plaisirs, et les derniers jours du mois passèrent comme des
-heures. Le 31 mai, les deux amants se marièrent à la mairie, et ni
-l'un ni l'autre ne trembla au moment de dire «oui.» Lorsque M. le
-maire, le code en main, répéta pour la centième fois de sa vie que la
-femme doit suivre son mari, Mme Benoît fit à sa fille un petit signe
-fort expressif. En rentrant au logis, la triomphante belle-mère dit au
-marquis en présence de Lucile:
-
-«Mon gendre (car vous êtes mon gendre de par la loi), je vous remettrai
-demain le premier semestre de vos rentes.
-
---Un peu de patience, ma charmante mère! répondit Gaston; que
-voulez-vous que je fasse d'une pareille somme? L'argent, ajouta-t-il en
-regardant Lucile, est le dernier de mes soucis.
-
---Eh! ne dédaignez pas ce pauvre argent: il vous en faudra beaucoup
-dans quelques jours à Paris.
-
---A Paris! Eh! grand Dieu! qu'irais-je y faire?
-
---Prendre pied, rallier vos amis et vos parents, vous préparer un
-cercle de relations pour l'hiver et pour la vie.
-
---Mais, madame, je suis bien décidé à ne pas vivre à Paris. C'est
-une ville malsaine où toutes les femmes sont malades, où les familles
-s'éteignent au bout de trois générations faute d'enfants. Savez-vous
-que tous les cent ans Paris se changerait en désert, si la province
-n'avait pas la rage de le repeupler?
-
---C'est pour qu'il ne devienne pas désert, que nous avons résolu d'y
-aller au plus tôt.
-
---Vous ne me l'aviez pas dit, mademoiselle.»
-
-Lucile baissa les yeux sans répondre: la présence de sa mère pesait sur
-elle. Mme Benoît répliqua vivement:
-
-«Ces choses-là se devinent sans qu'on les dise. Ma fille est marquise
-d'Outreville: sa place est au faubourg Saint-Germain! N'est-il pas
-vrai, Lucile?»
-
-Elle répondit du bout des lèvres un imperceptible _oui_. Ce n'est pas
-ainsi qu'elle avait dit _oui_ à la mairie.
-
-«Au faubourg! reprit Gaston, au faubourg! Vous êtes curieuse de
-pénétrer au faubourg!» A la suite de quelque mécompte dont personne n'a
-su le secret, il avait conçu contre le faubourg une haine violente.
-«Savez-vous, mademoiselle, ce qu'on voit au faubourg? Des jeunes
-filles insipides comme des fruits venus en serre; des jeunes femmes
-perdues de toilette et de vanité; des vieilles qui n'ont ni la roideur
-imposante de nos aïeules du dix-septième siècle, ni la verve et la
-bonne humeur des contemporaines de Louis XV; des vieillards hébétés par
-le whist, des jeunes gens viveurs et dévots qui embrouillent dans la
-conversation les noms des chevaux de course et des prédicateurs; chez
-les hommes en âge d'agir, une politique sans conviction, des regrets
-factices, des fidélités qui se mettent en étalage dans l'espoir qu'il
-plaira à quelqu'un de les acheter: voilà le faubourg, mademoiselle;
-vous le connaissez aussi bien que si vous l'aviez vu. Quoi! vous vivez
-au milieu d'une forêt admirable, entourée d'un petit peuple qui vous
-aime; je ne parle pas de moi qui vous adore; vous avez la fortune, qui
-permet de faire des heureux; la santé sans laquelle rien n'est bon;
-les joies de la famille, les amusements de l'été, les plaisirs intimes
-de l'hiver, le présent éclairé par l'amour, l'avenir peuplé de petits
-enfants blancs et roses, et vous voulez tout abandonner pour une vie de
-sots compliments et d'absurdes révérences! Ce n'est pas moi qui serai
-le complice d'un échange aussi funeste, et si vous allez au faubourg,
-mademoiselle, je ne vous y conduirai pas!»
-
-En écoutant ce discours, Mme Benoît avait la figure d'un enfant qui a
-construit une tour en dominos et qui voit le monument s'écrouler pierre
-à pierre. A peine trouva-t-elle la force de dire à Lucile:
-
-«Répondez donc!»
-
-Lucile tendit la main à Gaston, et dit en regardant sa mère:
-
-«La femme doit suivre son mari.»
-
-Pour cette fois, le marquis fut moins réservé que l'Apollon du
-Belvédère. Il prit Lucile dans ses bras et la baisa tendrement.
-
-Mme Benoît employa le reste de la journée à former des plans, à donner
-des ordres et à combiner les moyens d'entraîner son gendre à Paris.
-
-Le lendemain, après la messe de mariage, elle le prit à part et lui dit:
-
-«Est-ce votre dernier mot? Vous ne voulez pas nous introduire au
-faubourg?
-
---Mais, madame, n'avez-vous pas entendu comme Lucile y renonçait de
-bonne grâce?
-
---Et si je n'y renonçais pas, moi? Et si je vous disais que depuis
-trente ans (j'en ai quarante-deux) je suis travaillée de l'ambition
-d'y pénétrer? Si je vous apprenais que le désir de m'entendre annoncer
-dans les salons de la rue Saint-Dominique m'a fait épouser un marquis
-de contrebande qui me battait? Si j'ajoutais enfin que je ne vous ai
-choisi ni pour votre figure, ni pour vos talents, mais pour votre
-nom qui est une clef à ouvrir toutes les portes? Ah çà, croyez-vous
-qu'on vous donne cent mille livres de rente pour perdre votre temps à
-travailler?
-
---Pardon, madame. D'abord, au prix où sont les noms sans tache, j'ai la
-vanité de croire que le mien ne serait pas cher à deux millions. Mais
-ce n'est pas le cas, puisque vous ne m'avez rien donné. La forge et la
-forêt sont l'héritage de Lucile, la rente que nous devons vous servir
-représente les intérêts de toutes les sommes que vous avez apportées
-dans l'entreprise, et les deux cent mille francs que vous a coûtés
-l'hôtel de la rue Saint-Dominique. Ainsi je tiens tout de Lucile, et,
-avec elle, je ne suis pas en peine de m'acquitter.
-
---Mais c'est de moi que vous tenez Lucile; c'est de moi qu'elle vous
-tient, s'écria la pauvre femme, et vous êtes des ingrats si vous me
-refusez le bonheur de ma vie!
-
---Vous avez raison, madame: demandez-moi tout au monde, hormis une
-seule chose; et je n'ai rien à vous refuser. Mais j'ai juré de ne plus
-remettre les pieds dans le faubourg.
-
---Au nom du ciel, pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?
-
---Vous ne me l'avez pas demandé.»
-
-En quittant Gaston, Mme Benoît dit trois mots à sa femme de chambre et
-quatre à son cocher. Elle ne parla plus au marquis du premier semestre
-de ses rentes.
-
-Le soir, au bal, Lucile eut un succès de beauté et de bonheur. Aucune
-des femmes présentes ne se souvenait d'avoir vu une mariée aussi
-franchement heureuse. Tous les jeunes gens envièrent le sort de Gaston,
-suivant l'usage; je ne me permettrai pas de dire que personne ait envié
-celui de Lucile. A deux heures du matin, danseurs et danseuses étaient
-partis, et les mariés restaient sur la brèche: Mme Benoît avait jugé
-convenable qu'ils fermassent le bal comme ils l'avaient ouvert. Cette
-tendre mère, dont le front semblait voilé d'un léger nuage, demanda la
-grâce de causer un quart d'heure avec sa fille, et elle la conduisit
-dans la chambre nuptiale, au rez-de-chaussée, tandis que Gaston, qui
-avait à secouer la poussière du bal, retourna pour la dernière fois à
-son petit appartement du second étage. En descendant le grand escalier,
-il fut surpris d'entendre le bruit d'une voiture qui s'éloignait
-au grand trot. Il entra dans la chambre nuptiale: elle était vide.
-Il passa chez Mme Benoît: toutes les portes étaient ouvertes et
-l'appartement désert. Des souliers de satin, deux robes de bal et un
-grand désordre de vêtements jonchaient le tapis. Il sonna; personne ne
-vint. Il sortit sous le vestibule et se rencontra face à face avec la
-physionomie rustaude du petit palefrenier Jacquet. Il le saisit par sa
-blouse: «Est-ce que je ne viens pas d'entendre une voiture?
-
---Oui, monsieur: faudrait être sourd....
-
---Qui est-ce qui s'en va si tard, après tout le monde?
-
---Mais, monsieur, c'est madame et mademoiselle dans la berline, avec le
-gros Pierre et Mlle Julie.
-
---C'est bien. Elles n'ont rien dit? Elles n'ont rien laissé pour moi?
-
---Pardonnez, monsieur, puisque madame a laissé une lettre.
-
---Où est-elle?
-
---Elle est ici, monsieur, sous la doublure de ma casquette.
-
---Donne donc, animal!
-
---C'est que je l'ai fourrée tout au fond, voyez-vous, crainte de la
-perdre. La voilà!»
-
-Gaston courut sous la lanterne du vestibule, et lut le billet suivant:
-«Mon cher marquis, dans l'espérance que l'amour et l'intérêt bien
-entendu sauront vous arracher à ce cher Arlange, je transporte à Paris
-votre femme et votre argent: venez les prendre!»
-
-
-III
-
-Gaston froissa le billet de Mme Benoît et l'enfonça dans sa poche. Puis
-il se retourna vers Jacquet, qui le regardait niaisement en roulant sa
-casquette entre ses mains: «Madame la marquise ne t'a rien dit?
-
---Mademoiselle? Non, monsieur; elle ne m'a pas seulement regardé.
-
---Y a-t-il un chemin de traverse pour aller à Dieuze?
-
---Oui, monsieur.
-
---Il abrége?
-
---D'un bon quart d'heure.
-
---Selle-moi _Forward_ et _Indiana_. Attends! je vais t'aider. Tu me
-montreras le chemin. Un louis pour toi si nous arrivons avant la
-voiture.»
-
-Une demi-heure après, Jacquet en blouse et le marquis en habit de noce
-s'arrêtaient devant la poste de Dieuze. Jacquet réveilla un garçon
-d'écurie et s'informa si l'on avait demandé des chevaux dans la nuit.
-La réponse fut bonne: aucun voyageur ne s'était montré depuis la veille.
-
-«Tiens, dit le marquis à Jacquet, voici les vingt francs que je t'ai
-promis.
-
---Monsieur, reprit timidement le petit palefrenier, les louis ne sont
-donc plus de vingt-quatre francs?
-
---Il y a longtemps, nigaud.
-
---C'est mon grand-père qui m'avait toujours dit cela. De son temps,
-deux louis et quarante sous faisaient cinquante livres.»
-
-Gaston ne répondit rien: il avait l'oreille tendue vers Arlange.
-Jacquet poursuivit en se parlant à lui-même: «Comment se fait-il que de
-si belles pièces d'or soient tombées à ce prix-là?
-
---Écoute! dit le marquis; n'entends-tu pas une voiture?
-
---Non, monsieur. Ah! c'est bien malheureux!
-
---Quoi?
-
---Que les louis d'or soient tombés à vingt francs.
-
---Prends, animal; en voici un autre, et tais-toi.»
-
-Jacquet se tut par obéissance; il se contenta de dire entre ses dents:
-«C'est égal; si les louis étaient encore à vingt-quatre francs, deux
-louis que voici, et quarante sous que madame m'a donnés, me feraient
-juste cinquante livres. Mais les temps sont durs, comme disait mon
-grand-père.»
-
-Gaston attendit une grande heure sans descendre de cheval. A la fin,
-il craignit qu'un accident ne fût arrivé à la voiture. Jacquet le
-rassura: «Monsieur, lui dit-il, il est peut-être bien possible que ces
-dames aient gagné la route royale sans passer par Dieuze.
-
---Courons, dit le marquis.
-
---Ce n'est pas la peine, allez, monsieur: elles ont tout près de deux
-heures d'avance.
-
---Eh bien! ramène-moi chez nous par la route.»
-
-La maison restait telle que Gaston l'avait quittée. La berline
-n'était pas sous la remise, et il manquait deux chevaux à l'écurie.
-On entendait au loin un bruit de violons aigres et de chansons
-discordantes: c'étaient les ouvriers et les paysans qui dansaient en
-plein air. Gaston songea d'abord à s'assurer le silence de Jacquet et
-le secret de sa poursuite nocturne. Il ne trouva pas de meilleur moyen
-que d'envoyer son confident à Paris. «Va prendre la diligence de Nancy,
-lui dit-il; à Nancy, tu t'embarqueras dans la rotonde pour Paris. Tu te
-feras conduire à l'hôtel d'Outreville, rue Saint-Dominique, 57, et tu
-diras à Mme Benoît que j'arriverai dans deux jours. Voici de quoi payer
-la voiture.
-
---Monsieur, demanda Jacquet d'une voix insinuante, si je faisais la
-route à pied, est-ce que l'argent serait pour moi?»
-
-Il reçut pour réponse un coup de pied péremptoire, qui l'éloigna
-d'Arlange en le rapprochant de Paris.
-
-Gaston, rompu de fatigue, remonta au second étage et se jeta sur son
-lit, non pour dormir, mais pour rêver plus posément à son étrange
-aventure. La fuite de Lucile, au moment où il se croyait le plus sûr
-d'en être aimé, lui semblait inexplicable. Évidemment ce départ était
-prémédité; il eût été impossible de le préparer en un quart d'heure.
-Mais alors, toute la conduite de la jeune femme était un mensonge: le
-bonheur qui éclatait dans ses yeux, la douce pression de sa main au
-milieu des tourbillons de la valse, les délicieuses paroles qu'elle
-avait murmurées une heure auparavant à l'oreille de son mari, tout
-devenait tromperie, amorce et mauvaise foi. Cependant, si elle ne
-l'aimait pas, pourquoi l'avait-elle épousé? Il était si facile de
-dire un _non_ au lieu d'un _oui_! sa mère ne l'aurait pas contrainte,
-puisqu'elle favorisait sa fuite. Gaston se rappela alors la discussion
-animée qu'il avait soutenue le matin même contre Mme Benoît; il comprit
-sans difficulté le dépit de la veuve et sa vengeance. Mais comment
-cette mère ambitieuse avait-elle pu, en moins d'un jour, retourner
-le cœur de sa fille? Pourquoi Lucile n'avait-elle pas écrit un mot
-d'explication à son mari? Cette idée l'amena tout naturellement à
-chercher dans sa poche le billet de Mme Benoît. Il y remarqua un mot
-qui lui avait échappé à la première lecture: «Votre femme et votre
-argent!» En vérité, c'était bien d'argent qu'il s'agissait! Comme
-si l'argent était quelque chose pour celui qui voit crouler tout
-le bonheur de sa vie! Qu'importe une misérable somme à celui qui a
-perdu ce qu'on ne saurait acheter à aucun prix? «Votre femme et votre
-argent!» Cela ressemblait à la lugubre plaisanterie des cours d'assises
-qui condamnent un homme à la peine de mort et aux frais du procès!
-Gaston s'imagina, bien à tort, que sa belle-mère n'avait écrit ce mot
-que pour lui rappeler la position modeste dont elle l'avait tiré, et
-sa dignité ombrageuse en fut révoltée. A force de relire ce malheureux
-billet, il se persuada que ce serait une honte de partir pour Paris
-sans qu'on sût s'il courait après sa femme ou après son argent, et il
-résolut de rester à Arlange tant que Lucile ne lui aurait pas écrit.
-
-Cette décision l'entraîna dans une dépense d'esprit et d'amabilité
-qu'il n'avait pas prévue. La nouvelle du départ de la marquise s'était
-répandue avec une vitesse électrique; et comme on n'avait jamais ouï
-dire, à quatre lieues à la ronde, qu'un bal de noces eût fini de la
-sorte, tous ceux qui avaient dîné ou simplement dansé à la forge y
-coururent en toute hâte sous le prétexte naturel d'une visite de
-digestion. Le marquis fit tête à cette armée de curieux, de façon à
-prouver aux plus difficiles qu'il était homme du monde lorsqu'il en
-avait le temps. Durant une semaine, la maison ne désemplit pas, et il
-ne témoigna nul ennui de passer moitié du jour au salon. Cette petite
-foule altérée de scandale fut stupéfaite de son air tranquille, de sa
-voix naturelle, de sa figure heureuse et souriante. Il raconta à qui
-voulut l'entendre que, depuis plus de quinze jours, Mme Benoît avait
-à Paris des affaires urgentes qui réclamaient sa présence et celle
-de sa fille; qu'en bonne mère, elle n'avait pas voulu retarder pour
-cela le mariage de Lucile; qu'en sage administrateur, elle avait voulu
-laisser un homme sûr à la tête de la forge; qu'en gracieuse maîtresse
-de la maison, elle n'avait pas gêné ses invités par l'annonce d'un
-si prochain départ. Si quelqu'un prenait un visage de condoléance et
-semblait plaindre les victimes d'une séparation si intempestive, Gaston
-s'empressait de rassurer cette bonne âme en lui apprenant que sous peu
-de jours le mari, la femme et la belle-mère seraient définitivement
-réunis. Non content de tromper les curieux et les malveillants, il
-prit la peine de les charmer. Il déploya en leur faveur ses grâces
-naturelles et acquises; il s'installa dans le cœur de toutes les femmes
-et dans l'estime de tous les hommes; il approuva tous les ridicules, il
-donna tête baissée dans tous les préjugés; il berna si savamment son
-auditoire, qu'il fit la conquête de tout le canton: cela peut arriver
-au plus honnête homme. Le premier résultat de cette comédie fut de lui
-donner cent cinquante amis intimes; le second fut de persuader à tout
-le monde que son récit était la pure vérité.
-
-La vérité, la voici. Après le bal, Lucile, le cœur serré par une
-joie inquiète, suivit sa mère dans son appartement. A peine entrée,
-Mme Benoît la dépouilla, en un tour de main, de sa robe blanche,
-l'enveloppa dans un peignoir épais et lui jeta un châle sur les
-épaules, tandis que Julie remplaçait les souliers de satin par une
-paire de bottines. Sans lui donner le temps de s'étonner de cette
-toilette, sa mère lui dit vivement, tout en changeant de robe:
-
-«Ma belle chérie, Gaston s'est rendu à mes prières; nous partons pour
-Paris à l'instant.
-
---Déjà? Il ne m'en a pas encore parlé!
-
---C'est une surprise qu'il te ménageait, chère enfant, car, au fond, tu
-regrettais bien un peu de ne pas voir ce beau Paris!
-
---Non, maman.
-
---Tu le regrettais, ma fille; je te connais mieux que toi-même.»
-
-On frappa discrètement à la porte. Mme Benoît tressaillit.
-
-«Qui est là? demanda-t-elle.
-
---Madame, répondit la voix de Pierre, la berline de madame est attelée.»
-
-La veuve entraîna sa fille jusqu'à la voiture. «Vite, vite, lui
-dit-elle; nos gens sont à danser; s'ils avaient vent de notre départ,
-il faudrait subir leurs adieux.
-
---Mais j'aurais bien voulu leur dire adieu,» murmura Lucile. Sa mère
-la jeta au fond de la berline et s'y élança après elle. «Et Gaston?
-demanda la jeune femme, complétement étourdie par ces mouvements
-précipités.
-
---Viens, mon enfant. Pierre, où est M. le marquis?»
-
-La leçon de Pierre était faite. Il répondit sans embarras: «Madame,
-M. le marquis fait charger les bagages sur la vieille chaise. Il prie
-madame de l'attendre une minute ou deux.»
-
-Lucile, poussée par une inspiration secrète, essaya d'ouvrir la
-portière. La portière de droite, soit hasard, soit calcul, refusa de
-s'ouvrir. Pour arriver à l'autre, il fallait passer sur le corps de sa
-mère. Son courage n'alla point jusque là. «Julie, dit-elle, voyez donc
-ce que fait M. le marquis.»
-
-Julie, qui était depuis quinze ans au service de Mme Benoît, partit,
-revint et répondit: «Madame, M. le marquis prie ces dames de ne pas
-l'attendre. Un trait s'est brisé, on le raccommode; monsieur rejoindra
-au relais.» Au même instant Pierre s'approcha de la portière de gauche,
-et Mme Benoît lui dit à l'oreille: «Prends la traverse; brûle Dieuze,
-et droit à Moyenvic!»
-
-La voiture partit au grand trot. C'était, en vérité, une singulière
-nuit de noces. Mme Benoît triomphait de quitter Arlange et de rouler
-vers le faubourg en compagnie d'une marquise. Elle se plaignit de la
-fatigue, de la migraine, du sommeil, et elle se retrancha, les yeux
-fermés, dans un coin de la berline, de peur que les réflexions de sa
-fille ne vinssent troubler la joie tumultueuse qui bouillonnait dans
-son cœur. La pauvre mariée, sans craindre la fraîcheur de la nuit,
-allongeait le cou hors de la portière, écoutant le souffle du vent, et
-plongeant ses regards humides dans l'obscurité. Au relais de Moyenvic,
-Mme Benoît jeta le masque et dit à sa fille: «Ne vous écarquillez pas
-les yeux à chercher votre mari. Vous ne le reverrez qu'au faubourg
-Saint-Germain.»
-
-Lucile devina la trahison; mais elle avait trop peur de sa mère pour
-lui répondre autrement que par des larmes. «Votre mari, poursuivit la
-veuve, est un obstiné qui refusait de vous conduire dans le monde.
-C'est dans votre intérêt que je lui ai forcé la main. Il vous aura
-rejointe dans les vingt-quatre heures, s'il vous aime. Il n'y a pas là
-de quoi pleurer comme une Agar dans le désert. Je suis votre mère, je
-sais mieux que vous ce qui vous convient; je vous mène à Paris: je vous
-sauve d'Arlange.
-
---O mon pauvre bonheur! s'écria l'enfant en tordant ses mains.
-
---De quoi vous plaignez-vous? Vous l'aimiez, vous l'avez épousé. Vous
-êtes mariée! Que vous faut-il de plus?
-
---Ainsi, dit Lucile, voilà donc le mariage! Ah! j'étais bien plus
-heureuse quand j'étais fille: je voyais mon mari!»
-
-D'Arlange à Paris, elle ne se lassa point de regarder par la portière.
-Il lui semblait impossible que Gaston ne fût pas à sa poursuite. Dans
-chaque voiture qui soulevait la poussière de la route, sur tous les
-chevaux qui accouraient au galop derrière la berline, elle croyait
-reconnaître son mari. Ce voyage, qui étouffait de joie sa triomphante
-mère, fut pour elle une série interminable d'espérances et de
-déceptions. Paris, sans Gaston, lui parut une immense solitude, et le
-faubourg Saint-Germain, abandonné par la moitié de ses habitants, fut
-pour elle un désert dans un désert.
-
-Le lendemain de son arrivée, le premier objet qu'elle aperçut en
-ouvrant sa fenêtre fut la figure de Jacquet. Elle descendit en moins
-d'une seconde: Gaston devait être à Paris! Elle apprit que, s'il
-n'était pas arrivé, il ne tarderait guère, et je vous laisse à penser
-si elle fêta le messager d'une si bonne nouvelle. Tandis que Mme Benoît
-dormait encore du sommeil des heureux, Jacquet raconta les moindres
-détails du voyage à Dieuze. «Comme il m'aime!» pensa Lucile. Je crois
-même qu'elle pensa tout haut.
-
-«Pour vous finir l'histoire, poursuivit Jacquet, M. le marquis doit me
-devoir une pièce de huit francs.
-
---En voici vingt, mon bon Jacquet.
-
---Merci bien, mademoiselle. Je ne suis pas positivement sûr de ce que
-je dis; mais il me semble qu'il me les doit. J'avais fait mon compte
-comme quoi il me devait vingt-quatre francs, et il ne m'en a donné que
-vingt: c'est donc quatre francs en moins. Et puis, il ne m'en a encore
-une fois donné que vingt: c'est encore quatre francs. Et comme quatre
-et quatre font huit.... Cependant, je peux me tromper, et si vous
-voulez que je vous rende...?
-
---Garde, garde, mon garçon, et va te reposer de ton voyage.»
-
-Elle courut au jardin et moissonna des fleurs comme un jour de
-Fête-Dieu, pour que sa chambre fût belle à l'arrivée de Gaston. Jacquet
-la regarda partir en se disant à lui-même: «Soixante-deux francs, c'est
-un mauvais compte, comme disait mon grand-père.» Et il supputa sur
-ses doigts combien il faudrait encore de louis d'or et de pièces de
-quarante sous pour faire cent francs.
-
-Le jour se passa, et le lendemain, et toute une semaine, sans nouvelles
-du marquis. Mme Benoît cachait son dépit; Lucile n'osait pas se
-désoler devant sa mère; mais elles se dédommageaient bien, l'une en
-pestant, l'autre en pleurant pendant la nuit. Du matin au soir, la mère
-promenait sa fille dans une voiture blasonnée, sans laquais et sans
-poudre, car le célèbre carrosse était encore sur le chantier. Elle la
-conduisait aux Champs-Élysées, au Bois, et partout où va le beau monde,
-pour lui donner le goût de ces plaisirs de vanité qu'on ne savoure qu'à
-Paris. En l'absence des Italiens, elle lui faisait subir de lourdes
-soirées au Théâtre-Français et à l'Opéra. Mais Lucile ne prit goût ni
-au plaisir de voir ni au plaisir d'être vue. En quelque lieu que sa
-mère la conduisît, elle y portait le désir de rentrer à l'hôtel et
-l'espoir d'y trouver Gaston.
-
-Mme Benoît devina avant sa fille que le marquis boudait sérieusement.
-Comme elle ne manquait pas de caractère, elle eut bientôt pris un
-parti. «Ah! se dit-elle, monsieur mon gendre se passe de nous! Essayons
-un peu de nous passer de lui. Qu'est-ce qui me manquait autrefois pour
-me mêler au monde du faubourg? Des armes et un nom; j'avais tout le
-reste. Aujourd'hui, il ne nous manque plus rien: nous avons un bel
-écusson sur nos voitures, nous sommes marquise d'Outreville, et nous
-devons entrer partout. Mais par où commencer? Voilà la question. Lucile
-ne peut pas aller de but en blanc dire à des gens qui ne la connaissent
-pas: «Ouvrez-moi votre porte; je suis la marquise d'Outreville!»
-Mais, j'y songe! j'irai voir mes débiteurs, mes bons, mes excellents
-débiteurs! Ils me recevront sur un autre pied que la dernière fois: on
-traite cavalièrement la fille d'un fournisseur, mais on a des égards
-pour la mère d'une marquise.»
-
-Sa première visite fut pour le baron de Subressac. Elle ne conduisit
-Lucile ni chez lui ni chez ses autres débiteurs. A quoi bon apprendre à
-cette enfant combien il en coûte pour ouvrir une porte?
-
-«Ah! cher baron, dit-elle en entrant, à quel maudit fou avons-nous
-donné ma fille!»
-
-Le baron ne s'attendait pas à un pareil exorde.
-
-«Madame, reprit-il un peu trop vivement, le fou qui vous a fait
-l'honneur de devenir votre gendre est le plus noble cœur que j'aie
-jamais connu.
-
---Hélas! mon Dieu! si vous saviez ce qu'il a fait! Marié depuis huit
-jours, il a déjà abandonné sa femme!» Elle exposa, sans déguiser rien,
-tous les événements que le baron ignorait, et que vous savez. A mesure
-qu'elle parlait, le sourire reparaissait sur les lèvres du baron.
-Lorsqu'elle eut tout conté, il lui prit les mains et lui dit gaiement:
-«Vous avez raison, charmante, le marquis est un grand coupable: il a
-abandonné sa femme comme le roi Ménélas abandonna la sienne.
-
---Monsieur, Ménélas courut après Hélène, et je maintiens qu'un mari qui
-laisse partir sa femme sans la poursuivre, l'abandonne.
-
---Heureusement, le cas est moins grave, car je ne vois point de Pâris à
-l'horizon. Vous ramènerez votre fille à son mari; c'est votre devoir,
-il ne faut pas séparer ce que Dieu a uni. Ces enfants s'adorent, le
-bonheur leur semblera d'autant plus doux qu'il a été retardé. Vous
-assisterez à leur joie, vous jouirez du spectacle de leurs amours, et
-vous m'écrirez avant dix mois pour me donner de leurs nouvelles.»
-
-La jolie veuve étendit la main, et dessina avec l'index un petit geste
-horizontal qui voulait dire: Jamais!
-
-«Mais alors, reprit le baron, que comptez-vous donc devenir?
-
---Puis-je faire fond sur votre amitié, monsieur le baron?
-
---Ne vous l'ai-je pas déjà prouvé, charmante?
-
---Et je ne l'oublierai de ma vie. Si votre bienveillance ne me manque
-pas, j'ai de quoi me passer à tout jamais de M. d'Outreville.
-
---Croyez-vous que la jeune marquise en dirait autant?
-
---Ce n'est pas d'elle qu'il s'agit pour le quart d'heure. Les parents,
-en bonne justice, doivent passer avant les enfants. Qu'est-ce que je
-demande à Dieu et aux hommes? L'entrée du faubourg. Que faut-il pour
-m'y faire recevoir? Que Lucile y soit admise. Or, elle a tous les
-droits imaginables; il ne lui manque qu'un introducteur. Refuserez-vous
-de la présenter?
-
---Absolument. D'abord, parce que cet honneur convient moins à
-un baron qu'à une baronne. Ensuite, parce que je ne veux pas
-contribuer au retardement du bonheur de Gaston. Enfin, parce que
-toute ma bonne volonté ne vous servirait à rien. Madame votre fille
-a incontestablement le droit d'entrer partout, mais à quel titre?
-parce qu'elle est la femme de Gaston. Comme femme de Gaston, elle
-trouvera la porte ouverte chez tous ceux qui connaissent son mari,
-c'est-à-dire chez tous les nôtres; mais voyez si j'aurais bonne grâce
-à l'introduire en disant: «Mesdames et messieurs, vous aimez et vous
-estimez le marquis d'Outreville; vous êtes ses parents, ses alliés
-ou ses amis, permettez-moi donc de vous présenter sa femme, qui n'a
-pas voulu vivre avec lui!» Croyez-moi, charmante, c'est une expérience
-de soixante-quinze ans qui vous parle; une jeune femme ne fait jamais
-bonne figure sans son mari, et la mère qui la promène ainsi, toute
-seule, hors de son ménage, ne joue pas un rôle applaudi dans le monde.
-Si vous tenez absolument à coudoyer des duchesses, allez obtenir par
-de bons procédés que votre gendre vous ramène à Paris. Votre escapade
-l'a froissé; voilà pourquoi il ne vient pas vous rejoindre. Si vous
-l'attendez ici, je le connais assez pour prédire que vous attendrez
-longtemps. Retournez à Arlange. Ne soyons pas plus fiers que Mahomet:
-la montagne ne venait pas à lui, il alla trouver la montagne.»
-
-C'était assez bien parlé, mais Mme Benoît ne se le tint pas pour dit.
-Elle se présenta, passé midi, chez cinq ou six de ses débiteurs.
-Personne n'ignorait le mariage de sa fille, mais personne ne témoigna
-le désir de la connaître. On parla abondamment du marquis, on le
-peignit comme un galant homme, on loua son esprit, on regretta sa
-rareté et sa misanthropie, et l'on s'informa s'il passerait l'hiver à
-Paris. La veuve essaya en vain de replacer la pétition qu'elle avait
-adressée à M. de Subressac; elle ne put trouver d'ouverture. Elle ne
-perdit pourtant pas l'espérance, et se promit bien de revenir à la
-charge. D'ailleurs, il lui restait encore une ressource, une ancre de
-salut, qu'elle réservait pour les dernières extrémités: la comtesse
-de Malésy. La comtesse était la femme qui lui devait le plus, et par
-conséquent celle dont elle avait le plus à attendre. C'était une jolie
-petite vieille de soixante ans, à qui l'on ne reprochait rien que la
-coquetterie, la gourmandise, un amour effréné du jeu, et la rage de
-jeter l'argent par les fenêtres. Mme Benoît se disait, avec juste
-raison, qu'une personne qui a tant de défauts à sa cuirasse ne saurait
-être invulnérable, et qu'on doit, par un chemin ou par un autre,
-arriver jusqu'à son cœur. Elle jouissait déjà de la surprise du baron,
-le jour où il la rencontrerait dans le monde entre Lucile et Mme de
-Malésy.
-
-Tandis qu'elle faisait tant de visites inutiles, la jolie marquise
-d'Outreville s'enfermait dans sa chambre, et, sans prendre conseil de
-personne, écrivait à son mari la lettre suivante:
-
-
-«Que faites-vous, Gaston? Quand viendrez-vous? Vous aviez pourtant
-promis de nous rejoindre. Comment avez-vous pu rester dix grands jours
-sans me voir? Quand nous étions ensemble dans notre cher Arlange, vous
-ne saviez pas me quitter pour une heure. Dieu! que les heures sont
-longues à Paris! Maman me parle à chaque instant contre vous, mais
-à votre nom seul il se fait dans mon cœur un tapage qui m'empêche
-d'entendre. Elle me dit que vous m'avez abandonnée: vous devinez que
-je n'en crois rien. Car, enfin, je ne suis pas plus laide que lorsque
-vous vous mettiez à genoux devant moi; et si je suis plus vieille, ce
-n'est pas de beaucoup. Tout n'est pas fini entre nous, le dernier mot
-n'est pas dit, et je sens que j'ai encore du bonheur à vous donner.
-Vous n'êtes pas homme à fermer un si bon livre à la première page.
-Moi, depuis que je ne vous ai plus, je suis tout hébétée et toute
-languissante. Imaginez-vous que par moments je crois que je ne suis
-pas votre femme, et que cette belle cérémonie de l'église, et ce bal
-où nous étions si heureux, sont un rêve qui a trop tôt fini. Ce qui
-n'était pas un rêve, c'est ce baiser que vous m'avez donné. J'ai reçu
-bien des baisers depuis que je suis née, mais aucun ne m'était entré
-si avant dans le cœur. C'est sans doute parce que celui-là venait de
-vous. Tout ce qui vous appartient a quelque chose de particulier que je
-ne sais comment définir: par exemple, votre voix est plus pénétrante
-qu'aucune autre; personne n'a jamais su dire Lucile comme vous.
-Pourquoi n'êtes-vous pas ici, mon cher Gaston? Ce baiser que vous
-m'avez donné, je serais si heureuse de vous le rendre! Cela ne serait
-pas mal, n'est-ce pas, puisque je suis votre femme! Vous n'imaginerez
-jamais combien vous me manquez. Quand je sors avec maman, je vous
-cherche dans les rues: tout ce que j'ai vu à Paris jusqu'à présent,
-c'est que vous n'y êtes pas. Le soir, j'embrouille régulièrement votre
-nom dans mes prières; le matin, en m'éveillant, je regarde si vous
-n'êtes point autour de moi. Est-il possible que je pense tant à vous
-et que vous m'ayez oubliée? Peut-être m'en voulez-vous de vous avoir
-quitté si brusquement et sans vous dire adieu. Si vous saviez! Ce
-n'est pas moi qui suis partie; c'est maman qui m'a enlevée. Je croyais
-que vous alliez nous rattraper avec la vieille chaise de poste et les
-bagages; maman me l'avait assuré, Pierre aussi, Julie aussi. J'ai
-bien pleuré, allez, quand j'ai su qu'on m'avait fait un si méchant
-mensonge. Depuis ce temps-là, je pleurerais toute la journée, si je
-ne me retenais; mais je rentre mes larmes, d'abord pour ne pas être
-grondée, et puis pour que vous ne me trouviez pas avec des yeux rouges.
-Il ne faut point vous fâcher si je ne vous ai pas écrit plus tôt: vous
-nous aviez fait dire que vous arriviez, et lorsqu'on attend quelqu'un,
-on ne lui écrit pas. Maintenant je vous écrirai jusqu'à ce que je vous
-aie vu: il faut que je n'aie pas beaucoup d'amour-propre, car j'écris
-comme un petit chat, et je ne sais guère aligner mes phrases. C'est
-que je n'avais jamais écrit à personne, n'ayant ni oncles, ni tantes,
-ni amies de pension. J'espère que vous ne me laisserez pas me ruiner
-en frais de style et que vous partirez à ma première réquisition:
-venez, laissez la forge: il n'y a plus d'affaires au monde tant que
-nous sommes séparés: je vous réconcilierai avec maman, à la condition
-qu'elle fera tout ce que vous voudrez et qu'elle ne vous demandera
-rien de désagréable. Si le séjour de Paris vous déplaît autant qu'à
-moi, soyez tranquille, nous n'y resterons pas longtemps. Mais si vous
-n'arrivez pas, que voulez-vous que je devienne? Il me serait assez
-facile de me sauver de l'hôtel un jour que maman serait sortie sans
-moi; mais je ne peux pourtant pas courir les grands chemins toute
-seule! Cependant, si vous l'exigiez, je partirais; je me mettrais sous
-la protection de Jacquet. Mais quelque chose me dit que vous ne vous
-ferez ni prier ni attendre, pensez seulement à deux petites mains
-rouges qui sont tendues vers vous!»
-
-Mme Benoît entra tandis que Jacquet portait cette lettre à la poste.
-
-«Tu ne t'es pas ennuyée toute seule? demanda la mère à sa fille.
-
---Non, maman,» répondit la marquise.
-
-
-IV
-
-Les trois jours suivants furent des jours d'attente. Lucile attendait
-Gaston comme s'il pouvait déjà avoir reçu sa lettre; Mme Benoît
-espérait que ses nobles débiteurs lui rendraient ses visites. La mère
-et la fille restèrent donc à la maison, mais non pas ensemble. L'une
-était assise devant une fenêtre du salon, les yeux braqués sur la porte
-cochère; l'autre se promenait sous les marronniers du jardin, les yeux
-tournés vers l'avenir. Mme Benoît comptait sur son luxe pour se faire
-des amis: elle se promettait de montrer les beaux appartements du
-rez-de-chaussée: «Nous aurons du malheur, pensait-elle, si personne ne
-nous offre, en attendant, une tasse de thé; on offre volontiers à qui
-peut rendre.» Le salon, tendu de fleurs éblouissantes, avait un air
-de fête; la maîtresse était en toilette du matin au soir, comme les
-officiers russes qui ne dépouillent jamais l'uniforme. En attendant
-que la maison fût montée, Jacquet, transformé par une livrée neuve,
-faisait, sous le vestibule, son apprentissage du métier de laquais.
-
-Les cœurs sensibles seront peinés d'apprendre que toute cette dépense
-fut en pure perte: aucun débiteur ne se présenta chez Mme Benoît. Que
-voulez-vous? le pli était pris. Ces messieurs et ces dames s'étaient
-fait une habitude de ne la payer ni en argent ni en politesse, et de ne
-lui rendre rien, pas même ses visites.
-
-Elle méditait tristement, derrière un rideau, sur l'ingratitude des
-hommes, lorsqu'un coupé lancé au grand trot fit crier harmonieusement
-le sable de la cour. La jolie veuve sentit son cœur bondir: c'était la
-première fois qu'une autre voiture que la sienne venait tracer deux
-ornières devant sa porte. La voiture s'arrêta; un homme encore jeune
-en descendit. Ce n'était pas un débiteur; c'était cent fois mieux:
-le comte de Preux en personne! Il disparut sous le vestibule; et Mme
-Benoît, avec la promptitude de la foudre, passa la revue de son salon,
-jeta un suprême coup d'œil à sa toilette, et prépara les premières
-paroles qu'elle aurait à dire: elle avait pourtant assez d'esprit pour
-s'en remettre au hasard de l'improvisation. Le comte tarda quelque peu:
-elle maudit Jacquet, qui le retenait sans doute dans l'antichambre.
-Pourquoi la porte ne s'ouvrait-elle pas? Elle aurait couru au-devant
-de son noble visiteur, si elle n'eût craint de se nuire par un excès
-d'empressement. Enfin la portière se souleva; un homme parut: c'était
-Jacquet.
-
-«Faites entrer! dit la veuve haletante.
-
---Qui ça, madame? répondit Jacquet, de cette voix traînarde qui
-distingue les paysans lorrains.
-
---Le comte!
-
---Ah! c'est un comte? Eh bien, le v'là dans la cour.»
-
-Mme Benoît courut à la fenêtre et vit M. de Preux regagner sa voiture
-sans retourner la tête, et donner un ordre au cocher.
-
-«Cours après lui, dit-elle à Jacquet. Qu'est-ce qu'il t'a dit?
-
---Madame, c'est un homme très-bien, pas fier du tout. Il vient
-probablement de la campagne, car il croyait que M. le marquis était
-ici. Moi, j'ai dit qu'il n'y était pas; voilà.
-
---Imbécile, tu n'as pas dit que madame y était?
-
---Si fait, madame, je l'ai dit; mais il n'a pas eu l'air d'entendre.
-
---Il fallait le répéter!
-
---Et le temps? il s'est mis tout de suite à me demander quand monsieur
-reviendrait. Faut croire que son idée était de parler à monsieur.
-
---Qu'as-tu répondu?
-
---Ma foi! qu'on ne savait pas trop sur quel pied danser avec monsieur;
-qu'il n'avait pas l'air de vouloir revenir; et alors, comme il n'était
-pas fier du tout et qu'il avait l'air de se plaire avec moi, je lui ai
-raconté la bonne farce que madame et mademoiselle ont faite à monsieur.
-
---Misérable, je te chasse! va-t'en! Combien te doit-on?
-
---Je ne sais, madame.
-
---Combien gagnes-tu par mois?
-
---Neuf francs, madame. Ne me chassez point! Je n'ai rien fait! Je ne le
-ferai plus!» Et des larmes.
-
-«Combien y a-t-il de temps qu'on ne t'a payé?
-
---Deux mois, madame. Qu'est-ce que vous voulez que je devienne si vous
-me chassez?
-
---Arrive ici, voici tes dix-huit francs. En voilà vingt autres que je
-te donne pour que tu aies le temps de chercher une place. Va!»
-
-Jacquet prit l'argent, regarda si son compte y était, et tomba à genoux
-en criant:
-
-«Grâce, madame! Je ne suis pas méchant! Je n'ai jamais fait de mal à
-personne!
-
---Maître Jacquet, sachez que la bêtise est le pire de tous les vices.
-
---Pourquoi ça, madame? hurla Jacquet.
-
---Parce que c'est le seul dont on ne se corrige jamais.»
-
-Elle le poussa dehors et vint se jeter sur une causeuse. Jacquet sortit
-de l'hôtel, emportant, comme le philosophe Bias, toute sa fortune
-avec lui. Si quelqu'un l'avait suivi, on l'aurait entendu murmurer
-d'une voix désolée: «Soixante-deux et huit font septante; et dix,
-quatre-vingts; et vingt, cent. Mais j'ai tué la poule: je n'aurai plus
-d'œufs!»
-
-Lucile apprit au dîner la disgrâce de Jacquet, mais elle n'osa en
-demander la cause. La mère et la fille, l'une triste et inquiète,
-l'autre maussade et grondeuse, mangeaient du bout des doigts, sans rien
-dire, lorsqu'on apporta une lettre pour Mme d'Outreville.
-
-«De Gaston!» s'écria-t-elle. Malheureusement non; l'adresse portait le
-timbre de Passy. C'était Mme Céline Jordy, née Mélier, qui se rappelait
-au souvenir de son amie. Lucile lut à haute voix:
-
-
-«Ma jolie payse, je t'écris en même temps à notre hameau et à Paris;
-car depuis ton mariage, tu m'as si bien délaissée, que je ne sais ce
-que tu es devenue. Moi, je suis heureuse, heureuse, heureuse! c'est
-en trois mots toute mon histoire. Si tu veux de plus amples détails,
-viens en chercher, ou dis-moi en quel lieu tu te caches. Robert est
-le plus parfait de tous les hommes, à part M. d'Outreville, que je
-connaîtrai quand tu me l'auras fait voir. Quand donc pourrai-je
-t'embrasser? J'ai mille secrets que je ne peux dire qu'à toi: n'es-tu
-pas depuis seize ans mon unique confidente? Je suis curieuse de savoir
-si tu me reconnaîtras sans que j'écrive mon nom sur mon chapeau. Toi
-aussi, tu dois être bien changée. Nous étions si enfants, toi, il y
-a quinze jours, moi, il y a trois semaines! Viens demain, si tu es à
-Paris; quand tu pourras, si tu es à Arlange. J'aime à croire que nous
-ne ferons pas les marquises, et que nous nous verrons tant que nous
-pourrons, sans jamais compter les visites. Il me tarde de te montrer ma
-maison: c'est le plus charmant nid de bourgeois qui se soit jamais bâti
-sur la terre? Libre à toi de m'humilier ensuite par le spectacle de ton
-palais; mais il faut que je te voie. _Je le veux._ C'est un mot auquel
-personne ne désobéit à Passy, rue des Tilleuls, nº 16. A bientôt. Je
-t'embrasse sans savoir où, à l'aveuglette.
-
- «TA CÉLINE.»
-
-
-«Chère Céline! j'irai demain passer la journée avec elle. Vous n'avez
-pas besoin de moi, maman?
-
---Non, je sors de mon côté pour voir une de mes amies.
-
---Qui donc, maman?
-
---Tu ne la connais pas: la comtesse de Malésy.»
-
-Il y avait douze ou treize ans que Mme Benoît n'avait vu cette
-vénérable amie, en qui elle mettait sa dernière espérance. Elle
-la trouva peu changée. La comtesse était devenue sourde, à force
-d'entendre les criailleries de ses créanciers; mais c'était une
-surdité complaisante, voire un peu malicieuse, qui ne l'empêchait pas
-d'entendre ce qui lui plaisait. Du reste, l'œil était bon et l'estomac
-admirable. Mme de Malésy reconnut sa créancière, et la reçut avec une
-touchante familiarité.
-
-«Bonjour, petite, bonjour! lui dit-elle. Je ne vous ai pas défendu ma
-porte. Vous avez trop d'esprit pour venir me demander de l'argent?
-
---Oh! madame la comtesse! je ne vous ai jamais fait de visite
-intéressée.
-
---Chère petite, tout le portrait de son père! Ah! mon enfant. Lopinot
-était un brave homme.
-
---Vous me comblez, madame la comtesse.
-
---Comprenez-vous qu'on vienne demander de l'argent à une pauvre femme
-comme moi? Il n'y a pas un an que j'ai marié ma fille au marquis de
-Croix-Maugars! C'est une bonne affaire, j'en conviens; mais ce mariage
-m'a coûté les yeux de la tête.»
-
-Mlle de Malésy n'avait pas reçu un centime de dot.
-
-«Moi, madame, je viens de marier ma fille au marquis d'Outreville.
-
---Plaît-il? comment appelez-vous cet homme-là?»
-
-Mme Benoît fit un cornet de ses deux mains et cria: «Le marquis
-d'Outreville!
-
---Bien, bien, j'entends; mais quel Outreville? Il y a les bons
-Outreville et les faux Outreville; et des bons il n'en reste pas
-beaucoup.
-
---C'est un bon.
-
---En êtes-vous bien sûre? Est-il riche?
-
---Il n'avait rien.
-
---Tant mieux pour vous! Les mauvais sont riches en diable; ils ont
-acheté la terre et le château, et pris le nom par-dessus le marché.
-Quel nez a-t-il?
-
---Qui?
-
---Votre gendre.
-
---Un nez aquilin.
-
---Je vous en fais mon compliment. Les faux Outreville sont de vrais
-magots, tous nez en pieds de marmite.
-
---C'est celui qui est sorti de l'École polytechnique.
-
---Mais je le connais! Un peu fou: c'est un bon. Mais alors, vous
-qui êtes une femme de sens, expliquez-moi comment il a commis cette
-sottise-là?»
-
-Ce fut au tour de Mme Benoît de faire la sourde oreille. La comtesse
-reprit:
-
-«Je dis, la sottise d'épouser votre fille. Elle est donc bien riche?
-
---Elle avait cent mille livres de rente en mariage. Nous autres
-bourgeois, nous avons gardé l'habitude de donner des dots à nos
-filles.... Attrape!
-
---N'importe; cela m'étonne de lui. Je lui croyais l'âme mieux située.
-Vous comprenez, petite, que je ne dirais pas cela s'il était ici; mais
-nous sommes entre nous.... Qu'y a-t-il, Rosine?
-
---Madame, répondit la femme de chambre, c'est ce commis du _Bon saint
-Louis_.
-
---Je n'y suis pas! Ces marchands sont devenus insupportables. Ah!
-petite, votre père était un galant homme! Je disais donc que le marquis
-sera blâmé de tout le monde. Personne ne le lui reprochera en face;
-son nom est à lui, il le traîne où il veut. Mais il n'est pas permis à
-un véritable Outreville de s'enca.... de se mésa.... Qu'est-ce encore,
-Rosine?
-
---Madame, c'est M. Majou.
-
---Je n'y suis pas; je suis sortie pour la journée, je viens de partir
-pour la campagne. A-t-on vu un marchand de vin pareil? Les créanciers
-d'aujourd'hui sont pires que des mendiants: on a beau les chasser, ils
-reviennent toujours! Ah! petite, votre père était un saint homme! Votre
-fille est-elle jolie, au moins?
-
---Madame, j'aurai l'honneur de vous la présenter un de ces jours dans
-l'après-midi. Mon gendre est dans nos terres.
-
---C'est cela, amenez-la-moi un matin, cette jeunesse. J'y suis pour
-vous jusqu'à midi.... Encore, Rosine! c'est donc une procession,
-aujourd'hui?
-
---Madame, c'est M. Bouniol.
-
---Répondez qu'on me pose les sangsues.
-
---Madame, je lui ai déjà dit que madame la comtesse n'y était pas. Il
-répond qu'il est venu cinq fois en huit jours sans voir madame, et que,
-si on refuse de le recevoir, il ne reviendra plus.
-
---Eh bien, qu'il entre: je lui dirai son fait. Vous permettez, petite?
-nous sommes gens de revue. Ah! ma chère, votre père était un grand
-homme!
-
-Mme Benoît disait tout bas en remontant dans sa voiture: «Raille,
-raille, impertinente vieille! tu as des dettes, j'ai de l'argent: je
-te tiens! Dût-il m'en coûter cinq cents louis, je prétends que tu me
-conduises par la main jusqu'au milieu du salon de ta fille!» C'est dans
-ces sentiments qu'elle se sépara de la comtesse.
-
-Lucile était depuis longtemps dans les bras de son amie. Elle partit de
-l'hôtel à huit heures et descendit une heure après devant la plus belle
-grille de la rue des Tilleuls. La matinée était magnifique; la maison
-et le jardin baignaient dans la lumière du soleil. Le jardin tout
-en fleurs ressemblait à un bouquet immense; une pelouse émaillée de
-rosiers du roi s'encadrait dans un cercle de fleurs jaunes, comme un
-jaspe sanguin dans une monture d'or. Un grand acacia laissait pleuvoir
-ses fleurs sur les arbustes d'alentour et livrait au vent du matin ses
-odeurs enivrantes. Les merles noirs au bec doré volaient en chantant
-d'arbre en arbre; les roitelets sautillaient dans les branches de
-l'aubépine, et les pinsons effrontés se poursuivaient dans les allées.
-La maison, construite en briques rouges rehaussées de joints blancs,
-semblait sourire à ce luxe heureux qui s'épanouissait autour d'elle.
-Tout ce qui grimpe et tout ce qui fleurit fleurissait et grimpait le
-long de ses murs. La glycine aux grappes violettes, le bignonia aux
-longues fleurs rouges, le jasmin blanc, la passiflore, l'aristoloche
-aux larges feuilles, et la vigne-vierge qui s'empourpre au dernier
-sourire de l'automne, élevaient jusqu'au toit leurs tiges entrelacées.
-De grosses nattes de volubilis fleurissaient au niveau de la porte, et
-le grelot bleu des cobæas pavoisait toutes les fenêtres. Ce spectacle
-réveilla chez la marquise les plus doux souvenirs d'Arlange: en ce
-moment elle eût donné pour rien son hôtel de la rue Saint-Dominique et
-ce jardin trop étroit où les fleurs étouffaient entre l'ombre pesante
-de la maison et le feuillage épais des vieux marronniers. Un peignoir
-de foulard écru, à demi caché dans un bosquet de rhododendrons,
-l'arracha brusquement de sa rêverie. Elle courut, et ne s'arrêta que
-dans les bras de Mme Jordy.
-
-Avez-vous jamais observé au théâtre la rencontre d'Oreste et de
-Pylade? Si habiles que soient les acteurs, cette scène est toujours
-un peu ridicule. C'est que l'amitié des hommes n'est, de sa nature,
-ni expansive ni gracieuse. Un gros serrement de mains, un bras
-grotesquement passé autour d'un cou, ou l'absurde frottement d'une
-barbe contre une autre, ne sont pas des objets qui puissent charmer les
-yeux. Que la tendresse des femmes est plus élégante, et que les plus
-gauches sont de grands artistes en amitié!
-
-Céline était une toute petite blonde, potelée et rondelette, au front
-bombé, au nez en l'air, montrant à tout propos ses dents blanches et
-aiguës comme celles d'un jeune chien, riant sans autre raison que le
-bonheur de vivre, pleurant sans chagrin, changeant de visage vingt fois
-en une heure, et toujours jolie sans qu'on ait jamais pu dire pourquoi.
-Heureusement pour le narrateur de cette véridique histoire, la beauté
-n'est pas sujette à définition; car il me serait impossible de dire
-par quel charme Mlle Mélier a séduit son mari et tous ceux qui l'ont
-aperçue. Elle n'avait rien de particulièrement beau, si ce n'est la
-rondeur de sa taille, la perfection de son buste, l'éclat de son teint,
-et deux petites fossettes très-gentilles, quoiqu'elles ne fussent pas
-placées avec toute la régularité désirable.
-
-Lucile ne ressemblait en rien à Mme Jordy; si l'amitié vit de
-contrastes, leur liaison devait être éternelle. La jeune marquise
-avait la tête de plus que son amie, et l'embonpoint de moins: je vous
-ai averti que sa jeunesse était une fleur tardive. Imaginez la beauté
-maigre et nerveuse de Diane chasseresse. Avez-vous vu quelquefois, dans
-les admirables paysages de M. Corot, ces nymphes au corps svelte, à la
-taille élancée, qui dansent en rond sous les grands arbres en se tenant
-par la main? Si la marquise d'Outreville venait se joindre à leurs
-jeux, sans autre vêtement qu'une tunique, sans autre coiffure qu'une
-flèche d'or dans les cheveux, le cercle vivant s'élargirait pour lui
-faire place, et l'on continuerait la ronde avec une sœur de plus.
-
-Par un caprice du hasard, la reine des bois d'Arlange était, ce
-matin-là, en chapeau de crêpe blanc et en robe de taffetas rose; et
-la petite bourgeoise blonde était vêtue comme une habitante des bois:
-chapeau de paille, habits flottants:
-
-«Que tu es bonne d'être venue!» dit-elle à la marquise. Dispensez-moi
-de noter tous les baisers dont les deux amies entrecoupèrent leurs
-discours. «J'avais rêvé de toi. Depuis combien de temps es-tu à Paris,
-ma belle?
-
---Depuis le lendemain de mon mariage.
-
---Quinze jours perdus pour moi! mais c'est affreux!
-
---Si j'avais su où te trouver! murmura la petite marquise. J'avais bien
-besoin de te voir.
-
---Et moi donc! D'abord, regarde-moi entre les deux yeux. Ai-je bien
-l'air d'une dame? Me dira-t-on encore mademoiselle?
-
---C'est vrai; tu as je ne sais quoi de plus assuré: un air de
-gravité....
-
---Pas un mot de plus, ou je meurs de rire. Et toi? voyons! Toi, tu es
-toujours la même. Bonjour, mademoiselle!
-
---Votre servante, madame.
-
---Madame! Quel joli mot! Si vous êtes bien sage à déjeuner, je vous
-appellerai madame au dessert. Te souviens-tu du temps où nous jouions à
-la madame?
-
---Il n'est pas assez loin pour que je l'aie oublié.
-
---Venez, mademoiselle, que je vous promène dans mon jardin. Vous ne
-toucherez pas aux fleurs!»
-
-Tout en causant, elle cueillit une énorme poignée de roses, derrière
-laquelle elle disparaissait tout entière.
-
-«Je demande grâce pour ton beau jardin, cria Lucile.
-
---D'abord, je te défends de l'appeler mon beau jardin. Tout le monde le
-voit, tout le monde y vient; c'est le jardin de tout le monde! mon beau
-jardin est là-bas, derrière ce mur. Il n'y a que deux personnes qui s'y
-promènent, Robert et moi; tu seras la troisième. Viens; vois-tu cette
-porte verte? A qui arrivera la première!»
-
-Elle prit sa course. Lucile la suivit, et l'eut bientôt devancée. Mme
-Jordy, en arrivant, tira une petite clef de sa poche et ouvrit la porte.
-
-«Ceci, dit-elle, est notre parc réservé. Ces tilleuls, dont les fleurs
-ont des ailes, ne fleurissent que pour nous. Nous nous promenons
-ici en tête-à-tête tous les matins avant l'heure du travail, car
-nous sommes des oiseaux matineux; j'ai gardé mes bonnes habitudes
-d'Arlange. Quant à Robert, je ne sais comment il s'y prend, mais j'ai
-beau m'éveiller matin, je le trouve toujours accoudé sur l'oreiller et
-occupé gravement à me regarder dormir. Viens un peu de ce côté. Ici,
-l'ancien propriétaire avait construit une grande bête de grotte humide,
-tapissée de rocailles et de coquillages, avec un Apollon en plâtre
-au milieu et des crapauds partout. Robert l'a fait démolir aux trois
-quarts; il a amené ici l'air et la lumière. C'est lui qui a disposé ces
-plantes grimpantes, suspendu ces hamacs, installé cette jolie table
-et ces fauteuils. Il a du goût comme un ange; il est architecte, il
-est tapissier, il est jardinier, il est tout! assieds-toi seulement
-un peu sur cette mousse. Non, j'oubliais ta robe neuve. Moi, voici
-ce que je mets tous les matins: avec cela on peut s'asseoir partout.
-Allons-nous-en!
-
---Pas encore! on est si bien sous ces beaux arbres!
-
---Nous y reviendrons tout à l'heure pour déjeuner. Viens voir notre
-maison. Ensuite je te montrerai mon mari; il est à la fabrique. Tu
-verras, ma Lucile, comme il est beau! Tu te rappelles les plaisanteries
-que nous faisions autrefois sur notre _idéal_? Mon idéal, à moi,
-était un grand brun avec des moustaches en croc et des sourcils noirs
-comme de l'encre. Eh bien! ma chère, mon mari ne ressemble pas à
-cela, mais pas du tout. Il n'est pas plus grand que papa; ses cheveux
-sont châtains, et il porte une jolie barbe blonde, douce comme de la
-soie, car elle n'a jamais été rasée. Maintenant je trouve que mon
-idéal était affreux, et si je le rencontrais dans la rue, j'en aurais
-peur. Robert est doux, délicat, tendre; il pleure, ma chère! Hier,
-à la nuit tombante, il était assis auprès de moi; nous faisions des
-projets; j'exposais mes petites idées sur l'éducation des enfants. Il
-me laissait parler toute seule, et cachait sa tête dans ses mains,
-comme pour regarder en lui-même. Quand j'eus fini, il m'embrassa sans
-rien dire, et je sentis une grosse larme rouler sur ma joue. Que c'est
-beau, des larmes d'homme! Maman m'aime bien, mais elle ne m'a jamais
-aimé comme cela. Ce que tu ne croiras jamais, c'est qu'avec les hommes
-il est fier, roide et terrible par moments. On m'a conté que l'année
-dernière nos ouvriers avaient voulu se mettre en grève pour faire
-chasser un contremaître. Il a su le complot à temps; il a marché droit
-sur les meneurs, au milieu de cinquante ou soixante hommes mutinés
-contre lui, et il a fait rentrer la révolte sous terre. Tout le monde
-le craint dans la maison, excepté moi: juge si j'ai lieu d'être fière!
-Il me semble que je fais marcher tout ce peuple qui lui obéit. O ma
-Lucile, l'admirable chose que le mariage! La veille on était deux,
-le lendemain on ne fait plus qu'un; on a tout en commun, on est les
-deux moitiés d'une même âme; on tient ensemble comme ces deux frères
-siamois, qui ne peuvent se séparer sans mourir. Voici notre chambre;
-qu'en dis-tu? Il m'a choisi la tenture comme une robe: bleue, en
-l'honneur de mes cheveux blonds. Au fait, qu'est-ce qu'une tenture? une
-toilette qui nous habille de loin. Toi, ma brune aux yeux noirs, tu
-dois avoir une chambre de satin rose?
-
---Je crois que oui, reprit Lucile toute rêveuse.
-
---Comment? je crois! Tu réponds comme une Anglaise. Mais je suis
-Anglaise aussi sur un point. Ne va pas t'imaginer que tout le monde
-entre ici comme dans la rue! On a sa discrétion et sa délicatesse;
-si tu n'étais pas toi, tu ne serais pas assise dans ce fauteuil-là.
-Sais-tu que je fais mon lit moi-même! il est vrai que Robert m'aide un
-peu.»
-
-Lucile ne répondit rien. Elle contemplait d'un œil pensif un magnifique
-fouillis de dentelles et de broderies au milieu duquel deux larges
-oreillers reposaient côte à côte. La porte s'ouvrit, et M. Jordy entra
-étourdiment en jetant son chapeau de paille. A la vue de Lucile, il
-s'arrêta tout interdit et fit un salut respectueux. Sa femme lui sauta
-au cou sans façon, et lui dit en montrant la marquise par un geste
-plein de grâce et de simplicité:
-
-«Robert, c'est Lucile!»
-
-Ce fut toute la présentation. M. Jordy fit à Lucile un petit compliment
-sans cérémonie qui prouvait qu'il avait souvent entendu parler d'elle,
-et qu'elle n'était pour lui ni une étrangère ni une indifférente.
-Il s'assit, et sa femme trouva moyen de se glisser auprès de lui.
-«N'est-ce pas qu'il est beau? dit-elle à la marquise. Mais d'où
-vient-il? il faut qu'il ait couru; il est en nage.» Et d'un geste aussi
-prompt que la parole, elle passa un mouchoir de batiste sur le front
-du jeune homme qui essayait en vain de se défendre. M. Jordy avait
-plus de monde que Céline; mais il eut beau lui lancer des regards qui
-voulaient être sévères, la petite indigène d'Arlange lui mit les deux
-mains sur les yeux et baisa effrontément ces paupières fermées. «Ne
-me gronde pas, lui dit-elle; Lucile est mariée depuis quinze jours,
-c'est-à-dire aussi folle que nous.» La pendule sonna midi; c'était
-l'heure du déjeuner. On courut au jardin, et l'on s'attabla joyeusement
-sous ses beaux tilleuls qui ont donné leur nom à la rue voisine. Aucun
-domestique n'assistait au repas; chacun se servait soi-même et servait
-les autres; les deux amies, élevées au village et étrangères aux
-mièvreries de l'éducation parisienne, n'étaient pas des buveuses d'eau;
-elles trempèrent leurs lèvres dans un joli vin paillé que M. Jordy alla
-chercher à quelques pas de là, dans un ruisseau d'eau courante. Robert
-plut facilement à la marquise; sans manquer d'esprit ni d'éducation,
-il était simple, plein de cœur, et du bois dont on fait les meilleurs
-amis. Du reste, nous éprouvons tous une sympathie naturelle pour les
-visages où rayonne la joie; il n'y a que les égoïstes qui n'aiment
-pas les heureux. Céline, qui voulait faire briller son mari, le força
-de chanter au dessert. Il choisit une des plus belles chansons de
-Béranger, quoique le vieux poëte ne fût déjà plus à la mode. Les
-oiseaux, réveillés au milieu de leur sieste, exécutèrent un joyeux
-accompagnement au-dessus de sa tête. Lucile chanta à son tour, sans se
-faire prier, des paroles qui n'étaient pas italiennes. On plaisanta
-comme plaisantent les honnêtes gens; on parla de tout, excepté du
-prochain et de la pièce nouvelle; on rit à cœur ouvert, et personne ne
-s'aperçut qu'il y avait un peu de fièvre dans la gaieté de la marquise.
-«Pourquoi M. d'Outreville n'est-il pas ici? disait Mme Jordy, on s'aime
-bien à deux; mais à quatre, c'est la concurrence!»
-
-Vers deux heures, M. Jordy s'en fut à ses affaires, et les deux amies
-reprirent le cours de leurs confidences. Céline parlait sans se lasser
-et sans s'apercevoir qu'elle faisait un monologue. Les femmes sont
-merveilleusement organisées pour les travaux microscopiques; elles
-excellent à détailler leurs plaisirs et leurs peines.
-
-Lucile, émue, haletante, écoutait, apprenait, devinait et quelquefois
-aussi ne comprenait pas. Elle était comme un navigateur jeté par la
-tempête dans un pays enchanté, mais dont il n'entend pas la langue.
-L'heure du dîner approchait; Céline parlait encore, et Lucile écoutait
-toujours.
-
-«Quant aux enfants, disait la jeune femme, il faut espérer qu'ils
-viendront bientôt. Y penses-tu quelquefois, ma Lucile? L'amour n'a
-qu'un temps; une vingtaine d'années tout au plus; et voilà déjà trois
-semaines dépensées! l'amour des enfants, c'est autre chose: il dure
-autant que nous, et nous ferme les yeux. Tu sais que je n'étais pas
-trop dévote autrefois; maintenant, quand je pense que nos enfants sont
-dans la main de Dieu, je deviens superstitieuse. Que demandes-tu? un
-fils ou une fille?
-
---Mais.... je n'y ai pas encore songé.
-
---Il faut y songer, ma belle. Si tu n'y songes pas, qui est-ce qui y
-songera pour toi? Moi, je veux un fils. Écoute un peu le paragraphe
-que j'ai ajouté à mes prières: «Vierge sainte, si mon cœur vous semble
-assez pur, bénissez mon amour et obtenez que j'aie le bonheur d'avoir
-un fils pour lui enseigner la crainte de Dieu, le culte du bien et du
-beau, et tous les devoirs de l'homme et du chrétien.»
-
-Ce dernier trait acheva la pauvre Lucile. Le torrent de larmes qu'elle
-retenait depuis longtemps rompit les digues, et son joli visage en fut
-inondé.
-
-«Tu pleures! cria Céline. Je t'ai fait de la peine?
-
---Ah! Céline, je suis bien malheureuse! Maman m'a forcée de partir le
-soir de mon mariage, et je n'ai pas revu mon mari depuis le bal!
-
---Le soir? Depuis le bal? Miséricorde!»
-
-Tout à coup le visage de Mme Jordy prit une expression sérieuse. «Mais
-c'est une trahison, dit-elle. Pourquoi ne m'as-tu pas conté cela plus
-tôt? Je te parle depuis le matin comme à une femme, et tu n'es qu'une
-enfant! Tu aurais dû m'arrêter au premier mot, et je ne te pardonnerais
-jamais de m'avoir laissée parler, si tu n'étais pas tant à plaindre.»
-
-Lucile raconta sommairement son histoire.
-
-«Comment n'as-tu pas écrit à ton mari? demanda Céline.
-
---Je lui ai écrit.
-
---Quand?
-
---Il y a quatre jours.
-
---Eh bien! mon enfant, ne pleure plus: il arrivera ce soir.»
-
-Au dîner, la table était élégante, la salle à manger claire et joyeuse,
-les derniers rayons du soleil couchant jouaient avec les stores et
-les jalousies, le petit vin paillé riait dans les verres, et M. Jordy
-caressait d'un regard radieux le joli visage de sa femme; mais Céline
-conservait la gravité d'une matrone romaine, et je crois (Dieu me
-pardonne!) qu'elle dit _vous_ à son mari.
-
-La marquise repartit à dix heures. Céline et son mari la ramenèrent
-à sa voiture. En apercevant le cocher, Mme Jordy eut comme une
-inspiration subite:
-
-«Pierre, dit-elle d'un ton indifférent, M. le marquis est-il arrivé?
-
---Oui, madame.»
-
-La marquise se jeta dans les bras de son amie en poussant un cri.
-
-«Qu'y a-t-il? demanda Robert.
-
---Rien,» dit Céline.
-
-
-V
-
-En recevant la lettre de Lucile, Gaston fit ce que tout homme aurait
-fait à sa place: il baisa mille fois la signature, et partit en poste
-pour Paris. La fortune, qui s'amuse de nous presque autant qu'une
-petite fille de ses poupées, le fit entrer à l'hôtel d'Outreville un
-mardi soir, deux semaines, jour pour jour, après son mariage. Avec un
-peu de bonne volonté, il pouvait s'imaginer que la première quinzaine
-de juin avait été un mauvais rêve, et qu'il s'éveillait, moulu de
-fatigue, aux côtés de sa femme. Pour cette fois, sa résolution était
-bien prise; il s'était armé de courage contre le despotisme maternel
-de Mme Benoît, et il se jurait à lui-même de défendre son bien jusqu'à
-l'extrémité.
-
-Il n'avait pas encore ouvert la portière, que Julie entrait en criant
-chez Mme Benoît:
-
-«Madame! madame! M. le marquis!»
-
-La veuve, qui ne savait pas que sa fille eût écrit à Arlange, crut
-avoir partie gagnée. Elle répondit avec une joie mal contenue:
-
-«Il n'y a pas de quoi crier: je l'attendais.
-
---Je ne savais pas, madame; et, à cause de ce qui s'est passé il y a
-quinze jours, je croyais que madame serait bien aise d'être avertie.
-Madame y est donc pour M. le marquis?
-
---Certainement! Allez! courez! de quoi vous mêlez-vous?
-
---Pardon, madame; mais c'est qu'on décharge les malles de M. le
-marquis. Est-ce qu'il va demeurer à l'hôtel?
-
---Et où voulez-vous qu'il demeure? Allez prendre soin de ses bagages.
-
---Pardon, madame; mais où faudra-t-il les porter?
-
---Où? sotte que vous êtes! dans la chambre de la marquise! Est-ce que
-la place d'un mari n'est pas auprès de sa femme?»
-
-Gaston entra tout poudreux chez sa belle-mère, et son premier coup
-d'œil chercha Lucile absente. Mme Benoît, plus prévenante qu'aux
-meilleurs jours, répondit à ce regard:
-
-«Vous cherchez Lucile? Elle dîne chez une amie; mais il est tard, vous
-la verrez avant une heure. Enfin, vous voici donc! Embrassez-moi, mon
-gendre; je vous pardonne.
-
---Ma foi! mon aimable mère, vous me volez le premier mot que je voulais
-vous dire. Que tous vos torts soient effacés par ce baiser!
-
---Si j'ai des torts, vous les aviez justifiés d'avance par cette
-incroyable manie dont vous êtes enfin corrigé! Vouloir vivre avec les
-loups à votre âge! Avouez que c'était de l'aveuglement et rendez grâces
-à celle qui vous a éclairé! N'êtes-vous pas mieux ici que partout
-ailleurs? et peut-on vivre une vie humaine hors de Paris?
-
---Pardon, madame, mais je ne suis pas venu à Paris pour y vivre.
-
---Et pour quoi donc faire? pour y mourir?
-
---Je n'y resterai pas assez longtemps pour que la nostalgie m'emporte.
-Je suis venu à Paris pour chercher ma femme et faire une visite
-indispensable.
-
---Vous comptez ramener ma fille à Arlange?
-
---Le plus tôt qu'il sera possible.
-
---Et elle vous accompagnera dans ce terrier?
-
---Il me semble qu'elle le doit.
-
---Lui commanderez-vous de vous suivre de par la loi, et votre amour se
-fera-t-il escorter de deux gendarmes?
-
---Non, madame; je renoncerais à mes droits s'il fallait les réclamer
-devant les tribunaux; mais nous n'en sommes pas là: Lucile me suivra
-par amour.
-
---Par amour de vous ou d'Arlange?
-
---De l'un et de l'autre, de la forge et du forgeron.
-
---Vous en êtes sûr?
-
---Sans fatuité, oui.
-
---Nous verrons bien. Et peut-on savoir quelle est cette visite
-indispensable qui partage avec ma fille l'honneur de vous attirer à
-Paris?
-
---Ne vous faites point d'illusions; c'est une visite où vous ne pouvez
-pas venir avec moi.
-
---Chez quel mortel privilégié?
-
---Le ministre de l'intérieur.
-
---Le ministre! A quel propos? Y songez-vous? Si on le savait!
-
---On le saura. Il importe aux intérêts de la forge que je siége au
-conseil général. Une vacance se présente, et je veux prier le ministre
-de m'agréer comme candidat.
-
---Mais, malheureux, vous allez me brouiller avec tout notre parti!
-
---On ne se brouille qu'avec les gens que l'on connaît. Si vous m'aviez
-interrogé sur mes opinions politiques, je vous aurais répondu que je
-ne suis pas un homme d'opposition. D'ailleurs, il me semble que nous
-autres, grands propriétaires, nous n'avons pas lieu de nous plaindre:
-on ne fait rien que pour nous!
-
---Vous avez bien dit ce mot: «Nous autres, grands propriétaires!» On
-croirait, sur ma parole, que vous l'avez été toute votre vie!
-
---Comment donc, madame! mais je le suis de père fils depuis neuf cents
-ans! Est-ce que vous en connaissez beaucoup de plus vieille date?
-
---Si nous jouons sur les mots, nous pourrons parler longtemps sans nous
-entendre. Écoutez. Il vous plaît de briguer des honneurs de province,
-soit. Cependant la forge a bien marché depuis quinze ans, quoique je
-n'aie jamais siégé au conseil général. Vous voulez vous présenter comme
-candidat ministériel; je crois que vous auriez mieux fait de demander
-les voix de nos amis, qui sont nombreux, riches et influents. Cependant
-je passerai encore là-dessus. Voyez si je suis clémente! Je viens de
-remporter une victoire sur vous; je vous ai forcé de venir à Paris, sur
-mon terrain....
-
---Dans ma maison.
-
---C'est juste. Oh! vous étiez né propriétaire; vous avez bientôt
-pris racine! Malgré tout, vous êtes venu ici parce que je vous y ai
-forcé; c'est une défaite; mais je ne prétends pas en tirer avantage.
-Voulez-vous signer la paix?
-
---Des deux mains!... si vous êtes raisonnable.
-
---Je le serai. Vous aimez Arlange, il vous tarde d'y retourner, et vous
-ne voulez pas y vivre sans votre femme, ce qui est fort naturel. Je
-vous rendrai Lucile pour que vous l'emmeniez à la forge.
-
---C'est tout ce que je demande: signons!
-
---Attendez! de mon côté, j'aime Paris comme vous aimez la forge, et le
-faubourg comme vous aimez Lucile. Si je n'entre pas une bonne fois dans
-le grand monde, je suis une femme morte. Vous coûterait-il beaucoup,
-pendant que vous êtes ici, tout porté, de présenter votre femme et moi
-dans huit ou dix maisons de vos amis, et de nous montrer un petit coin
-de ce paradis terrestre dont j'ai toujours été exclue par....
-
---Par le péché originel! Cela me coûterait beaucoup et ne vous
-servirait de rien. Je ne vous répéterai pas que j'ai contre le faubourg
-une vieille rancune qui me défend absolument d'y remettre les pieds:
-vous croyez avoir assez de droits sur moi pour réclamer l'oubli de
-mes répugnances et le sacrifice de mon amour-propre. Mais pouvez-vous
-exiger que j'expose pour vous tout l'avenir de Lucile? Je lui réserve,
-loin de Paris, un bonheur modeste, égal, sans éclat, sans bruit, et
-d'une riante uniformité. Nous avons, si Dieu nous prête vie, trente ou
-quarante ans à passer ensemble dans un horizon étroit, mais charmant,
-sans autres événements que la naissance et le mariage de nos enfants.
-Un tel bonheur suffit à son ambition, elle me l'a dit. Qui m'assure que
-la vue d'un pays où tout est parade et vanité ne lui tournera pas la
-tête? que ses yeux, éblouis par l'éclat des lustres et des girandoles,
-pourront s'accoutumer à la douce lumière de la lampe qui doit éclairer
-tous nos soirs? que ses oreilles, assourdies par le fracas du monde,
-sauront toujours entendre les voix de nos forêts et la mienne? En
-ce moment, elle est encore la Lucile d'autrefois; elle s'ennuie
-mortellement à Paris....
-
---Qu'en savez-vous?
-
---J'en suis sûr. Mais je ne sais pas si dans six mois elle penserait
-comme aujourd'hui. Il ne faut qu'un bal pour changer le cœur
-d'une jeune femme, et dix minutes de valse peuvent causer plus de
-bouleversements qu'un tremblement de terre.
-
---Vous croyez? Eh bien, soit. Lucile est à vous, gouvernez-la comme
-vous l'entendez. Mais moi! Écoutez bien: ceci est mon ultimatum, et si
-vous le repoussez, je romps les conférences! Qui vous empêcherait de me
-présenter, je ne dis pas dans tout le faubourg, mais dans cinq ou six
-maisons de votre connaissance?
-
---Sans ma femme! Croyez-moi, ma chère Mme Benoît, attachons-nous
-chacun une pierre au cou, et jetons-nous ensemble à la rivière, cela
-sera tout aussi sage. Toute l'aristocratie vous connaît comme elle
-a connu votre père. On sait votre ambition persévérante; vous êtes
-déjà la fable du faubourg, c'est le baron qui me l'a écrit, et son
-témoignage n'est pas récusable. On dit que vous avez acheté de vos
-millions le plaisir de naviguer dans le monde à la remorque d'une
-marquise. Si je vous présentais aujourd'hui, on compterait demain les
-visites que nous avons faites, et l'on calculerait, à un centime près,
-la somme que chacune m'a rapportée. Qu'en dites-vous? Fussiez-vous
-assez jeune pour vouloir jouer un pareil jeu, je ne suis pas assez
-philosophe pour vous servir de partenaire. Je pars demain pour Arlange
-avec ma femme; je vous offre, en bon gendre, une place dans la voiture,
-et c'est tout ce que le sens commun me permet de faire pour vous.»
-
-Mme Benoît était violemment tentée d'arracher les yeux à ce modèle des
-gendres, mais elle cacha son dépit. «Mon ami, dit-elle, vous avez passé
-trente heures en chaise de poste, vous êtes las, vous avez sommeil, et
-j'ai été mal inspirée de vouloir convertir un homme encore botté. Vous
-serez plus accommodant quand vous aurez dormi. Attendez-moi dans ce
-fauteuil, et souffrez que j'aille pourvoir à votre repos. Je suis à
-vous!»
-
-Elle sortit en souriant et courut comme une tempête à la chambre de
-sa fille. Je ne sais si elle ouvrit la porte, ou si elle l'enfonça,
-tant son entrée fut violente. Elle saisit rudement le bras de Julie,
-qui dépliait une taie d'oreiller: «Malheureuse, s'écria-t-elle, que
-faites-vous?
-
---Mais, madame, ce que madame m'a dit.
-
---Vous êtes folle! vous ne m'avez pas comprise. Laissez cela et
-déménagez-moi tous ces bagages. A-t-on jamais vu chose pareille? Les
-malles d'un garçon dans la chambre de ma fille!
-
---Pardon, madame, mais....
-
---Il n'y a pas de mais, et l'on vous pardonnera quand vous aurez obéi.
-Emportez! emportez!
-
---Mais où, madame?
-
---Où vous voudrez; dans la rue, dans la cour! Non, tenez: dans ma
-chambre!
-
---Madame donne son appartement? Mais où faudra-t-il faire le lit de
-madame?
-
---Ici, sur ce divan, dans la chambre de la marquise. Pourquoi
-faites-vous l'étonnée? Est-ce que la place d'une mère n'est pas auprès
-de sa fille?»
-
-Elle laissa la femme de chambre à sa besogne et à sa surprise, et
-redescendit en se disant tout bas: «Le marquis n'est venu que pour
-me braver: il n'en aura pas la joie. Je veux aller dans le monde à
-sa barbe: Mme de Malésy m'y aidera; nous ferons voir à ce forgeron
-endiablé qu'on peut se passer de lui. Mais il ne faut pas que je le
-laisse séduire ma fille! Il l'emporterait à Arlange, et alors, adieu le
-faubourg!»
-
-Au même instant, Pierre demandait la porte, et la marquise, ivre
-d'espérance, sautait légèrement du marchepied dans la maison. Mme
-Benoît fut au salon avant elle; elle ne craignait rien tant que
-la première entrevue, et il importait qu'elle fût là pour arrêter
-l'expansion de ces jeunes cœurs. Lucile croyait tomber dans les bras
-de son mari; ce fut sa mère qui la reçut: «Te voilà donc, chère
-petite! lui dit-elle avec sa volubilité ordinaire et une tendresse
-plus qu'ordinaire. Comme tu es restée longtemps! Je commençais à
-m'inquiéter. Mon cœur est suspendu à un fil lorsque je ne te sens pas
-auprès de moi. Chère belle, il n'y a en ce monde qu'une affection
-désintéressée: l'amour d'une mère pour son enfant. Comment as-tu
-passé la journée? Te trouves-tu mieux que ces temps derniers? Voyez,
-monsieur, comme elle est changée! Votre conduite lui a fait bien du
-mal. Elle a besoin des plus grands ménagements; les émotions violentes
-lui sont fatales, votre vue seule la fait pâlir et rougir à la fois.
-Mais vous-même, mon cher marquis, savez-vous que je ne vous reconnais
-plus? Vous prétendez que l'air d'Arlange vous est bon; on ne le dirait
-pas à vous voir. Vous n'êtes plus ce brillant seigneur d'Outreville
-qu'on m'a présenté il y a deux mois. Après tout, il faut faire la part
-de la fatigue: pauvre garçon! cent lieues en poste, tout d'une haleine!
-C'est de quoi briser un homme plus solide que vous. Heureusement, une
-bonne nuit va tout réparer. Il y a ici près un excellent lit qui vous
-attend, dans ma chambre que je vous cède.
-
---Mais, madame... murmura timidement Gaston.
-
---Pas d'objections et pas de façons avec moi! Sacrifier tout à nos
-enfants, c'est notre bonheur, à nous autres mères. Du reste, je
-dormirai fort bien sur un lit de camp, près de ma chère Lucile, dont la
-santé réclame tous mes soins. Nous devrions déjà être couchées. Allons,
-bel endormi, dites bonsoir à votre femme, et venez lui baiser la main:
-il me semble que vous ne lui faites pas trop d'accueil!»
-
-Ni Gaston ni Lucile ne furent dupes de ce discours, mais ils en furent
-victimes; l'impudence réussit presque toujours avec les jeunes gens,
-parce qu'ils éprouvent une sorte de honte à réfuter un mensonge. Dans
-la circonstance présente, une autre espèce de délicatesse paralysait
-le courage de Lucile et de Gaston. Ces cœurs honnêtes auraient cru
-manquer à la pudeur en affrontant le mauvais vouloir de Mme Benoît.
-Gaston lui-même, après toutes les vigoureuses résolutions qu'il avait
-prises, n'osa ni se prévaloir de ses droits, ni faire appel aux
-sentiments de sa femme: il fut aussi timide que Lucile, peut-être plus.
-Quelle que soit la hardiesse que l'on attribue à notre sexe, il n'est
-pas moins vrai que les hommes bien nés sont, en amour, plus farouches
-que des jeunes filles. Il suffit de la présence d'un tiers pour glacer
-la parole sur leurs lèvres et refouler jusqu'au fond de leur âme une
-passion qui débordait.
-
-Mme Benoît dressa un plan de campagne qui n'aurait jamais réussi
-sans l'empire qu'elle avait pris sur sa fille, et surtout sans la
-fière timidité de Gaston. Pendant toute une semaine, elle parvint à
-tenir séparés deux êtres qui s'adoraient, qui s'appartenaient, et qui
-dînaient ensemble tous les soirs. Ce qu'elle dépensa de turbulence pour
-étourdir sa fille et d'effronterie pour intimider son gendre fait une
-somme incalculable. Tous les jours elle imaginait un prétexte nouveau
-pour entraîner Lucile dans Paris, et laisser le marquis à la maison.
-Elle se cramponnait à sa fille, elle ne la quittait qu'à bon escient,
-lorsque Gaston était sorti. A voir son zèle et sa persévérance, vous
-auriez dit une de ces mères jalouses qui ne peuvent se résigner à
-partager leur fille avec un mari.
-
-Sa première idée était simplement de punir son gendre et de lui
-infliger à son tour les ennuis d'une passion malheureuse. Le succès
-de ses calculs lui rendit ensuite un peu d'espoir: elle pensa que
-Gaston finirait par s'avouer vaincu et offrirait spontanément de
-la conduire dans le monde. Mais le marquis prenait son veuvage en
-patience: il écrivait à Lucile, il en recevait quelques billets écrits
-à la dérobée; il combinait avec elle un plan d'évasion. Grâce à la
-surveillance de Mme Benoît, ces deux époux unis par la loi et par la
-religion en étaient réduits à des stratagèmes d'écoliers. Leur amour,
-sans rien perdre de son assurance et de sa sérénité, avait gagné le
-charme piquant des passions illégitimes. La cérémonie quotidienne du
-baisemain, autorisée et présidée par la belle-mère, couvrait l'échange
-de cette correspondance que Mme Benoît ne devina jamais. Lasse enfin
-d'attendre inutilement la conversion de son gendre, elle revint à ses
-premiers projets et retourna les yeux vers Mme de Malésy. Elle avait
-appris chez sa couturière que la marquise de Croix-Maugars allait
-donner une fête dans son jardin pour l'anniversaire de son mariage.
-Toute la noblesse présente à Paris s'y trouverait réunie, car les bals
-sont rares au 22 juin, et lorsqu'on rencontre l'occasion de danser
-sous une tente, on en profite. Par une rencontre providentielle, Gaston
-avait précisément obtenu une audience du ministre pour le 21, à onze
-heures du matin. La veuve profita de l'absence forcée de son gendre
-pour laisser Lucile au logis, et elle courut chez la vieille comtesse.
-
-«Madame, lui dit-elle à brûle-pourpoint, vous me devez huit mille
-francs, ou peu s'en faut...
-
---Plaît-il? demanda la comtesse qui entendait rarement de cette
-oreille-là.
-
---Je ne viens ni vous les réclamer ni vous les reprocher.
-
---A la bonne heure.
-
---Je tiens si peu à l'argent, que non-seulement je renonce à cette
-somme, mais encore je ferais au besoin d'autres sacrifices pour arriver
-à mon but. Je veux être reçue au faubourg avec la marquise ma fille, et
-sans retard. C'est demain que Mme de Croix-Maugars donne son bal: vous
-êtes sa mère, elle n'a rien à vous refuser: serait-ce abuser des droits
-que j'ai acquis à votre bienveillance que de vous demander deux lettres
-d'invitation?»
-
-Les petits yeux brillants de la comtesse s'arrondirent en clous de
-fauteuil. Elle sourit au discours de la veuve comme un mineur à un
-filon d'or.
-
-«Hélas! petite, dit-elle en larmoyant, on vous a bien exagéré mon
-crédit. Ma fille est ma fille, je n'en disconviens pas; mais elle est
-en puissance de mari. Connaissez-vous Croix-Maugars!
-
---Si je le connaissais, je n'aurais pas besoin.
-
---C'est juste. Eh bien, chère enfant, il me suffit de lui demander un
-service pour obtenir un refus. Je suis la plus malheureuse femme de
-Paris. Mes créanciers s'acharnent contre moi, quoique je ne leur aie
-jamais rien fait. Mon gendre est un homme; il devrait me protéger: il
-m'abandonne. Qu'est-ce que je lui demandais avant-hier? Un peu d'argent
-pour payer le _Bon saint Louis_, qui a tant dégénéré depuis votre père!
-Il m'a répondu que sa fête serait magnifique, et que sa bourse était
-à sec. Je ne sais où donner de la tête. Comment avez-vous le cœur
-de venir parler de bal et de plaisir à une pauvre désespérée comme
-moi? Tout cela finira mal; je serai saisie, on vendra mes meubles...»
-Ici la comtesse se tut, et laissa parler ses larmes. «Excusez-moi,
-reprit-elle. Vous voyez que je ne suis guère en état de recevoir des
-visites; mais j'aurai toujours du plaisir à vous voir: vous me rappelez
-mon bon Lopinot. Ah! s'il était encore de ce monde!... Revenez un de
-ces jours, nous causerons, et si je suis encore bonne à quelque chose,
-je m'emploierai à vous servir.»
-
-Aux premières larmes de la comtesse, Mme Benoît avait résolûment tiré
-son mouchoir. Elle se dit: «Puisqu'il faut pleurer, pleurons. Après
-tout, les larmes ne me coûtent pas plus qu'à elle!» La sensible veuve
-ajouta tout haut: «Voyons, madame la comtesse, un peu de courage! Il
-n'y a pas là de quoi abattre un cœur comme le vôtre. Vous devez donc
-beaucoup d'argent à ce méchant _Saint-Louis_?
-
---Hélas! petite: quinze cents francs!
-
---Mais c'est une misère!
-
---Oui, c'est une grande misère! s'appeler la comtesse de Malésy, être
-mère de la marquise de Croix-Maugars, tenir le premier rang dans le
-faubourg, avoir l'entrée de tous les salons pour soi et ses amis, et
-ne pouvoir payer une somme de quinze cents francs! Je vous fais de la
-peine, n'est-ce pas? Adieu, mon enfant, adieu. Mon chagrin redouble à
-vous voir pleurer; laissez-moi seule avec mes ennuis!
-
---Voulez-vous permettre que je passe au _Bon saint Louis_? Je me charge
-d'arranger l'affaire.
-
---Je vous le défends!... ou plutôt, si: allez-y. Ces gens-là sont vos
-successeurs: vous vous entendrez avec eux mieux que moi. D'ailleurs ils
-sont de votre caste; les marchands ne se mangent pas entre eux. Vous
-êtes heureux, vous autres; on vous donne pour cent écus ce qui nous en
-coûte mille. Allez au _Bon saint Louis_. Je parie, friponne, que vous
-achèterez la créance sans bourse délier; et c'est à vous que je devrai
-quinze cents francs!
-
---C'est dit, madame la comtesse; et comme un service en vaut un autre...
-
---Oui; je vous rendrai tous les services qui sont en mon pouvoir.
-Mais décidément j'aime mieux que vous ne fassiez pas ma paix avec ces
-boutiquiers. Qu'est-ce que j'y gagnerais? On saurait bientôt qu'ils
-sont payés, et j'aurais affaire à tous les autres. Ma pauvre belle, je
-dois à Dieu et au diable.
-
---Combien?
-
---Ah! combien! Je n'en sais plus rien moi-même. Ma mémoire s'en va.
-Mais j'ai ici des factures. Voyez: le pâtissier de la rue de Poitiers
-réclame cinq cents francs pour une demi-douzaine de poulets que j'ai
-fait monter chez moi et quelques malheureux gâteaux que j'ai grignotés
-dans sa boutique. Comme vous nous exploitez!
-
---Je lui dirai deux mots.
-
---Oui, dites-lui qu'il devrait avoir honte, et que je ne veux plus
-entendre parler de lui.
-
---Soyez tranquille.
-
---Voici maintenant maître Majou qui demande le prix d'une pièce de vin
-ordinaire.
-
---C'est une bagatelle: donnez-moi ce papier-là.
-
---Mille francs.
-
---Diantre! votre ordinaire n'est pas à dédaigner.
-
---Tenez: voici la note d'un bien honnête homme; je suis sûre que vous
-vous arrangeriez avec lui. C'est le tapissier qui a remis ces meubles
-à neuf. Il me demande mille écus, mais si l'on savait le prendre, on
-obtiendrait quittance pour presque rien.
-
---J'essayerai, madame la comtesse.» Elle prit les quatre factures et
-les plia soigneusement. «Il est midi, poursuivit-elle: je vais de ce
-pas mettre ordre à vos affaires. Mais maintenant que vous avez l'esprit
-plus libre, n'irez-vous pas essayer l'effet de votre éloquence sur le
-marquis de Croix-Maugars?
-
---Oui, petite, j'irai. Mais j'ai l'esprit moins libre que vous ne
-croyez. Je ne vous ai pas dit tous mes chagrins.» Elle ouvrit un tiroir
-de sa table à ouvrage et prit un portefeuille bourré de papiers. «Vous
-allez apprendre bien d'autres misères!
-
---Tout beau! pensa Mme Benoît. Va pour six mille francs, quoique ce
-soit un bon prix pour un simple passe-port à l'intérieur du faubourg.
-Mais la vieille dame s'est mise en goût; l'appétit lui vient, et si je
-n'y mets le holà, elle me priera de lui acheter, en passant, le Louvre
-et les Tuileries!» La veuve reposa sur la table les factures qu'elle
-avait prises, et dit d'une voix émue: «Hélas! madame, je crains fort
-que vous n'ayez raison, et que vos chagrins ne soient sans remède!
-
---Mais non! mais non! répliqua vivement la comtesse. Je suis sûre de me
-tirer d'embarras un jour ou l'autre. Vous m'avez rendu le courage, et
-je me sens toute ragaillardie. Je serai chez ma fille dans une heure;
-le temps de passer une robe! J'aurai une carte d'invitation au nom de
-la marquise d'Outreville. Il ne vous en faut pas deux; vous entrerez
-avec votre fille: je veux éluder ce nom de Benoît qui gâterait tout.
-Pendant que je m'occupe de vous, allez chez vos marchands avec les
-factures, et terminez cette petite spéculation, qui a l'air de vous
-sourire. Rendez-vous ici à trois heures précises, et nous échangerons
-nos pouvoirs comme deux ambassadeurs.»
-
-M. de Croix-Maugars fit la grimace en voyant entrer sa belle-mère.
-La comtesse était si terriblement besogneuse qu'on redoutait son
-apparition comme l'arrivée d'une lettre de change. Mais lorsqu'on sut
-qu'elle ne demandait pas d'argent, on n'eut plus rien à lui refuser. Le
-marquis lui remit en souriant un carré de carton satiné dont il était
-loin de connaître la valeur; c'était la quatrième fois depuis un an
-qu'il lui payait ses dettes.
-
-Mme Benoît, joyeuse comme un matelot qui rentre au port, courut chez
-son notaire, revint chez les créanciers et paya sans marchander. Le
-tapissier accommodant dont la comtesse avait fait l'éloge était ce
-farouche Bouniol, qui avait forcé sa porte huit jours auparavant. A
-trois heures, Mme de Malésy empocha les quittances, et la veuve courut
-à son hôtel avec la précieuse invitation. Elle ne la confia point
-à ses poches, elle la garda à la main, elle la contempla, elle lui
-sourit. «Enfin! disait-elle, voici mes lettres de naturalisation; je
-suis citoyenne du faubourg. Pourvu que d'ici à demain je ne tombe pas
-malade!»
-
-Elle se souvint alors que Lucile était seule depuis onze heures, et
-que le marquis avait eu le temps de l'entretenir en tête-à-tête. Cette
-idée, qui l'eût exaspérée la veille, lui parut presque indifférente. Le
-bonheur la réconciliait avec le monde entier et avec Gaston: un homme
-ivre n'a plus d'ennemis.
-
-En descendant de voiture, elle aperçut dans la cour une ancienne
-victime de son emportement, le candide Jacquet.
-
-«Viens ici, mon garçon! lui dit-elle. Approche, ne crains rien: tu es
-pardonné. Tu veux donc rentrer à mon service?
-
---Oh! merci bien, madame. Monsieur le marquis m'a présenté dans une
-maison.
-
---Le marquis t'a présenté? Tu as du bonheur, toi!
-
---Oui, madame, je gagne cinquante francs par mois.
-
---Je t'en fais mon compliment. C'est tout ce que tu avais à me dire?
-
---Non, madame; je viens vous apporter deux lettres.
-
---Donne donc!
-
---Un petit moment, madame; je les cherche sous la coiffe de mon
-chapeau. Les voici!»
-
-L'une de ces lettres était de Gaston, l'autre de Lucile. Gaston disait:
-
-
- «Ma charmante mère,
-
-«Dans l'espoir que l'amour maternel vous arrachera de ce Paris que vous
-aimez trop, j'emmène votre fille à Arlange. Puissiez-vous venir bientôt
-nous y rejoindre!»
-
-«Qui est-ce qui t'a donné cela?» demanda Mme Benoît à Jacquet. Mais
-Jacquet avait fui, comme un oiseau devant l'orage. Elle décacheta
-vivement la lettre de sa fille et trouva trois pages d'excuses qui se
-terminaient par ces mots: «La femme doit suivre son mari.»
-
-
-Je ne veux pas médire du cœur humain, mais la veuve, après avoir
-lu ces deux lettres, ne pensa ni à l'abandon de sa fille, ni à la
-trahison de son gendre, ni à l'isolement où on la laissait, ni à la
-rupture de tous les liens qui l'attachaient à sa famille. Elle pensa
-qu'elle venait d'acheter une invitation, que cette invitation était
-au nom d'Outreville, qu'elle ne pouvait servir à Mme Benoît, et qu'on
-danserait sans elle à l'hôtel de Croix-Maugars.
-
-
-VI
-
-Le marquis d'Outreville, confiant dans son bon droit et sûr de l'amour
-de Lucile, ne craignait pas d'être poursuivi par sa belle-mère. La
-fuite des deux époux fut une promenade d'amoureux. On voyageait un peu
-le matin, un peu le soir; on choisissait les gîtes; on s'arrêtait,
-comme deux connaisseurs dans un salon de peinture, à tous les frais
-paysages; on descendait de voiture, on suivait les sentiers, on
-entrait, bras dessus bras dessous, dans les bois; on se perdait
-souvent, on se retrouvait toujours. Lucile, aussi marquise qu'une femme
-peut l'être, et reconnue en cette qualité par tous les hôteliers de la
-route, parcourut en trois semaines le chemin qu'avec sa mère elle avait
-dévoré en vingt-quatre heures: cependant le second voyage lui parut
-plus court que le premier.
-
-L'arrivée des deux époux fut une fête dans Arlange: Lucile était
-adorée de tous ses vassaux. Les anciens du pays et les doyens de
-la forge vinrent lui dire en leur patois qu'ils avaient _trouvé le
-temps long après elle_; les compagnes de son enfance se présentèrent
-gauchement pour lui apporter le bonjour: elle les reçut dans ses bras.
-Elle remboursa largement la bonne grosse monnaie d'amitié que ces
-braves gens dépensaient pour elle; elle s'informa des absents; elle
-demanda des nouvelles des malades; elle fit rayonner dans tout le
-village la joie dont son cœur était plein.
-
-Ce tribut une fois payé aux souvenirs du premier âge, elle comptait
-se retrancher dans la forge avec Gaston, fermer la porte à toutes les
-visites, et vivre d'amour au fond de sa retraite. Les enfants ont
-l'imprévoyance de ces sauvages de l'Amérique qui coupent l'arbre par le
-pied et mangent tous les fruits en un jour. Mais le marquis, depuis son
-mariage, avait fait des réflexions sérieuses et deviné le grand secret
-de la vie domestique: l'économie du bonheur. Il savait que la solitude
-à deux, ce rêve des amants, doit épuiser rapidement les cœurs les plus
-riches, et que si l'on se dit tout en un jour, il faut bientôt se
-répéter ou se taire. Si tous les jeunes époux n'avaient pas l'habitude
-de gaspiller leur bonheur, la lune de miel, que l'univers accuse d'être
-trop courte, aurait plus de quatre quartiers. Gaston se sentait
-assez de tendresse dans l'âme pour faire durer son bonheur autant que
-sa vie, mais à condition de le ménager. Il amena doucement Lucile à
-partager son temps entre l'amour, le travail et même l'ennui, ce voisin
-salutaire qui ajoute tant de charmes au plaisir. Il l'intéressa à ses
-études et à ses recherches; il lui persuada de faire et de recevoir
-des visites; il eut l'héroïsme de la conduire chez la baronne de
-Sommerfogel! Il se joignit à elle pour prier M. et Mme Jordy de venir
-passer à la forge les premières vacances qu'ils pourraient prendre; il
-lui dicta cinq ou six lettres destinées à adoucir Mme Benoît et à la
-ramener.
-
-Ces marques de soumission filiale ne firent qu'exaspérer le courroux de
-la veuve. Elle n'était pas loin de se croire offensée par des excuses
-vaines qui n'avaient pas la vertu de lui ouvrir le moindre salon. Si
-elle avait dû oublier un instant ce qu'elle appelait la trahison de
-sa fille, l'invitation du marquis de Croix-Maugars, qu'elle portait
-sur elle, la lui aurait remise sous les yeux. Elle devint misanthrope
-comme tous les esprits faibles lorsqu'ils croient avoir à se plaindre
-de quelqu'un. Elle prit en haine l'univers entier, et même son ancien
-paradis, le faubourg Saint-Germain: il lui semblait que l'aristocratie
-de Paris conspirait contre elle, et que le marquis d'Outreville était
-le chef du complot. Si elle ne disait pas un éternel adieu au théâtre
-de ses mécomptes, c'était pour ne pas s'avouer vaincue. Elle persistait
-à frayer avec la noblesse, mais uniquement pour la braver de plus près:
-elle voulait fouler les tapis de la rue de Grenelle comme Diogène
-foulait aux pieds le luxe de Platon! Elle ne revit ni Mme de Malésy ni
-ses autres débiteurs, excepté le baron de Subressac. Ce n'était pas
-quelle espérât de lui aucun service: elle s'était croisé les bras et
-n'attendait plus rien que du hasard. Mais le baron lui témoignait du
-bon vouloir, et c'est quelque chose, faute de mieux, que l'amitié d'un
-baron.
-
-M. de Subressac était très-vieux à soixante-quinze ans: à vingt-cinq,
-il avait été particulièrement jeune. Il avait dépensé, sans compter,
-sa vie et sa fortune, et ses aventures d'autrefois défrayaient encore
-les conversations intimes des douairières du faubourg. Malheureusement
-pour sa vieillesse, il avait oublié de se marier à temps, et il s'était
-condamné à la solitude, cette froide compagne des vieux garçons.
-Relégué à un quatrième étage avec six mille livres de rentes viagères,
-entre un valet de chambre et une cuisinière qui le servaient par
-habitude, il haïssait le logis et vivait dehors. Tous les jours, après
-déjeuner, il faisait sa toilette avec la coquetterie minutieuse d'une
-femme qui prend de l'âge. On a prétendu qu'il mettait du rouge, mais le
-fait ne paraît pas bien avéré. Une fois habillé, il faisait à petits
-pas cinq ou six visites, bien reçu partout, et invité à dîner sept fois
-par semaine. On l'aimait pour le soin qu'il prenait de lui-même et des
-autres: il avait pour les femmes de tout âge des attentions exquises
-que la jeune génération ne connaît plus. Indépendamment de ce mérite,
-le sexe récompensait en lui trente années de loyaux services, comme un
-souverain donne les Invalides au soldat vieilli sous le harnois. Je ne
-parle pas de cinq ou six aïeules vénérables chez lesquelles il trouvait
-cette amitié plus étroite qui est comme de l'amour cristallisé. Grâce
-aux bons sentiments qu'il avait semés sur sa route, il était aussi
-heureux qu'on peut l'être à soixante-quinze ans lorsqu'on est forcé
-d'aller chercher le bonheur hors de chez soi.
-
-Il n'avait pas d'infirmités, mais dès l'hiver de 1845, ses amis les
-plus intimes commencèrent à s'apercevoir qu'il baissait. Il n'était
-plus aussi éveillé à la conversation; il avait des absences. Sa parole
-semblait moins vive et sa langue moins déliée. Enfin, symptôme plus
-grave, il ne savait plus résister au sommeil. Un soir, après dîner,
-chez le marquis de Croix-Maugars, il s'endormit sur sa chaise. Mme
-de Malésy, un de ses caprices de 1815, s'en aperçut la première et
-cita à ce propos un dicton menaçant: «Jeunesse qui veille, vieillesse
-qui dort, présages de mort.» En avril 1846, le baron fut pris d'un
-étourdissement devant la caserne de la rue Bellechasse; il serait
-tombé sur le pavé sans un brigadier de chasseurs qui le retint dans
-ses bras. Cette circonstance lui fit vivement sentir le regret d'une
-voiture: on était toujours heureux de recevoir ses visites, mais on ne
-le faisait pas prendre chez lui. Mme Benoît fut la première qui eut
-pour lui des soins si délicats. Soit qu'elle l'attendît, soit qu'il
-prît congé d'elle, elle n'oubliait jamais de mettre à sa disposition
-la plus douce de ses voitures et les coussins les plus moelleux. Elle
-se montra plus attentive que les vieilles amies, et n'en soyez point
-étonné: il était pour elle une espérance, pour les autres un souvenir.
-Le jour où elle n'attendit plus rien de lui, après le départ de Lucile,
-elle ne diminua rien de ses attentions, bien au contraire. Elle
-éprouvait un plaisir amer à combler le seul gentilhomme qui fût de ses
-amis. Elle disait en elle-même: «Les imbéciles! voilà pourtant comme
-je les aurais choyés tous!» Le baron se prit d'une amitié véritable
-pour celle qui le traitait si bien. Les vieillards sont comme les
-enfants: ils s'attachent par instinct à ceux qui prennent soin de leur
-faiblesse. Il la fit profiter des loisirs que la saison lui laissait;
-pendant qu'une grande moitié du faubourg courait à la campagne pour
-se reposer des plaisirs de l'hiver, il prit ses quartiers dans la rue
-Saint-Dominique, et vint presque tous les jours dîner en bourgeoisie.
-Le repas était commandé pour lui: on lui servait les plats qu'il
-aimait. Il mangeait lentement: Mme Benoît prit exemple sur lui, pour
-n'avoir pas l'air de l'attendre. Il aimait les vieux vins; elle lui
-servit la crème de sa cave. Au dessert elle lui contait ses doléances,
-et il l'écoutait. Il en vint à la plaindre sérieusement de ses maux
-imaginaires. Elle pleurait, et, comme les larmes sont contagieuses, il
-pleurait avec elle. Trois mois après le départ de Lucile, il était de
-la maison. Il s'était acoquiné à cette vie facile et grasse et à ces
-plaisirs tranquilles qui ne lui coûtaient qu'un peu de compassion. Un
-soir, c'était vers la fin de septembre, il dit à Mme Benoît:
-
-«Je ne suis plus bon à rien, ma pauvre charmante: je ressemble à une
-vieille tapisserie qui montre partout la corde, et dont le dessin
-est aux trois quarts effacé; mais, tel que je suis, je peux encore
-vous donner ce que vous avez souhaité toute la vie: voulez-vous être
-baronne? Ce n'est pas un mari que je vous propose, ce n'est qu'un nom.
-A votre âge, et faite comme vous voilà, vous mériteriez mieux; mais
-j'offre ce que j'ai. Quelque chose me dit que je ne vous ennuierai pas
-longtemps, et que ma vieillesse sera tôt finie; je crois même que nous
-ferons bien de nous hâter, si vous voulez devenir Mme de Subressac.
-J'ai beaucoup de relations dans le faubourg; on m'aime un peu partout:
-que j'aie seulement le temps de vous présenter à mes amis! Après ma
-mort, ils continueront à vous recevoir pour l'amour de moi. Alors rien
-ne vous empêchera, si le cœur vous en dit, de choisir un homme de votre
-âge, qui sera votre mari en vérité et non plus en effigie. Méditez
-cette proposition: prenez huit jours pour réfléchir, prenez-en quinze,
-je suis encore bon pour quinze jours. Écrivez à vos enfants; peut-être
-la crainte de ce mariage les décidera-t-elle à faire ce que vous
-voulez. Pour moi, quoi qu'il arrive, je mourrai plus tranquille si j'ai
-la consolation d'avoir contribué à votre bonheur.»
-
-Mme Benoît n'était nullement préparée à ces ouvertures; cependant elle
-ne perdit pas deux jours en réflexions. Une heure après le départ du
-baron, son parti était pris. Elle se dit: «J'ai juré que je ne me
-remarierais pas; mais auparavant j'avais juré d'entrer au faubourg.
-Cette fois, du moins, je suis sûre de n'être point battue par mon mari!
-J'épouse le baron, je dénature ma fortune, et je déshérite la marquise
-de tout ce qu'il me sera possible de lui enlever: à l'ouvrage!»
-
-Elle fit porter sa réponse à M. de Subressac, et dès le lendemain, sans
-écrire à ses enfants, elle hâta les apprêts de son mariage. Jamais
-amant passionné ne courut plus ardemment à ses noces: c'est que Mme
-Benoît épousait bien mieux qu'un homme, elle épousait le faubourg!
-Une légère indisposition de M. de Subressac l'avertit qu'elle n'avait
-pas de temps à perdre: elle prit des ailes et déploya plus d'activité
-qu'aux approches du mariage de sa fille. Tandis que le baron était
-retenu dans la chambre, la fiancée courait de la mairie à l'étude du
-notaire, et de l'étude à la sacristie. Elle trouvait encore le temps
-de voir son cher malade et de causer avec le médecin. La cérémonie
-était fixée au 15 octobre. Le 14, M. de Subressac, qui allait mieux, se
-plaignit d'une pesanteur à la tête; le docteur parla de le saigner; Mme
-Benoît le fit taire; la saignée fut remise au lendemain, le mal de tête
-se dissipa, et les futurs époux dînèrent ensemble de bon appétit.
-
-Le mois d'octobre fut charmant en 1846: on se serait cru aux premiers
-jours de septembre, et le soleil donnait au calendrier un éclatant
-démenti. Les vendanges furent belles dans toute la France, et même en
-Lorraine. Tandis que Mme Benoît poursuivait ardemment sa baronnie,
-sa fille et son gendre jouissaient de l'automne dans la compagnie
-de leurs amis. M. et Mme Jordy avaient quitté leurs affaires pour
-venir passer trois semaines à Arlange. Mme Mélier les garda huit
-jours et leur permit ensuite d'habiter la forge; ni les mères ni les
-maris ne refusent rien à une jeune femme enceinte de quatre mois. Une
-étroite amitié s'était établie entre le raffineur et le forgeron. Ils
-chassaient tous les jours ensemble, tandis que leurs femmes cousaient
-une layette de prince. Robert appelait la marquise _Lucile_ et Gaston
-disait _Céline_ à Mme Jordy. Le jour même où le marquis devait gagner
-un beau-père et perdre une fortune, les deux couples, éveillés au
-petit jour, s'embarquèrent ensemble dans un char à bancs solide, à
-l'épreuve de toutes les ornières de la forêt. La rosée en grosses
-gouttes étincelait dans les herbes; les feuilles jaunies descendaient
-en tournoyant dans l'air et venaient se coucher au pied des arbres. Les
-rouges-gorges familiers suivaient de branche en branche la course de la
-voiture; la bergeronnette courait en hochant la queue jusque sous les
-pieds des chevaux. De temps en temps un lapin effarouché, les oreilles
-couchées en arrière, passait comme un éclair au travers de la route.
-L'air piquant du matin colorait le visage des jeunes femmes. Je ne sais
-rien de charmant comme ces frissons de l'automne entre les chaleurs
-accablantes de l'été et les glaces brutales de l'hiver. Le chaud
-nous énerve, le froid nous roidit; une douce fraîcheur raffermit les
-ressorts du corps et de l'esprit, stimule notre activité et redouble
-le bonheur de vivre.
-
-Après une longue promenade, qui ne parut longue à personne, les quatre
-amis descendirent de voiture. Lucile, qui commandait l'expédition,
-les conduisit à une belle place verte, sous un grand chêne, auprès
-d'une petite source encadrée de cresson. Mme Jordy, paresseuse par
-devoir, s'établit commodément sur l'herbe des bois, plus fine et plus
-moelleuse que les meilleures fourrures, tandis que son mari vidait
-les coffres du char à bancs et que le marquis allumait un grand feu
-pour le déjeuner; Lucile y jetait des brassées de feuilles sèches et
-des poignées de branches mortes; puis Robert découpa les perdreaux
-froids, et la marquise employa tous ses talents à faire une magnifique
-omelette. Puis on mit le café auprès du feu, à distance respectueuse,
-en recommandant au marquis de ne pas le laisser cuire. Alors commença
-un de ces tournois d'appétit qui seraient ridicules à la ville et qui
-sont délicieux à la campagne; et lorsqu'un gland tombait dans un verre,
-on riait à tout rompre, et l'on trouvait que le vieux chêne avait
-beaucoup d'esprit.
-
-Il n'était pas loin de midi lorsqu'on livra la table aux laquais
-et au cocher. Les deux jeunes femmes prirent un sentier qu'elles
-connaissaient de longue date, marchèrent d'un pas gaillard jusqu'à la
-lisière du bois, et jetèrent leurs maris en pleine vendange dans les
-vignes de Mme Mélier.
-
-Un doux soleil éclairait les feuilles pourpres de la vigne. Les ceps
-robustes enfonçaient dans le sol leurs racines noueuses, comme un
-enfant vigoureux se cramponne au sein de sa nourrice. La belle terre
-rouge, légèrement détrempée par l'automne, s'attachait aux pieds des
-vendangeurs, et chacun d'eux en portait un petit arpent à sa chaussure.
-Deux chariots chargés de larges cuves attendaient au bas du coteau,
-et d'instant en instant un vigneron courbé sous le poids venait y
-verser sa hotte pleine. Un peu plus loin, deux bambins de six ans
-surveillaient d'un œil affamé le repas des vendangeurs. Une énorme
-soupe aux choux lançait en bouillonnant ses vapeurs succulentes; les
-pommes de terre cuisaient sous la cendre, et le lait caillé attendait
-son tour dans les jarres de grès bleu. Le regard des deux enfants
-disait avec une certaine éloquence: «Oh! des pommes de terre bien
-chaudes, avec du lait caillé bien froid!»
-
-Les vendangeuses en jupon court chantaient du haut de leur tête une
-poésie champêtre. Cette bruyante gaieté profite au maître de la vigne:
-«Bouche qui mord à la chanson ne mord pas à la grappe.»
-
-Tandis que Gaston et Robert gravissaient la colline et passaient en
-revue un front de bataille hérissé d'échalas, une étrange discussion
-s'élevait entre les deux amies, auprès de la cuisine des vendangeurs.
-
-«Es-tu folle? disait Mme Jordy; cette soupe doit être détestable.
-
---Rien qu'une assiettée! disait la marquise.
-
---Mais tu viens de déjeuner!
-
---J'ai faim de cette soupe-là.
-
---Si tu as faim, retournons à la voiture.
-
---Non, c'est de la soupe qu'il me faut; demandes-en pour moi, ou j'en
-volerai. J'en meurs d'envie!
-
---Des larmes! Oh! ceci devient grave. Je croyais que les envies
-n'étaient permises qu'à moi. Mais, au fait, qui sait? mangez, madame,
-mangez.»
-
-La mignonne marquise dévora la portion d'un batteur en grange. Mme
-Jordy s'étonnait qu'on pût avoir un si farouche appétit lorsqu'on ne
-mangeait pas pour deux. Elle prit son amie à part, lui adressa mille et
-une questions, et causa longtemps avec elle. La conclusion fut qu'il
-faudrait demander l'avis du médecin.
-
-«Nous vous dérangeons? demanda Gaston qui revenait sur ses pas.
-
---Point du tout, répondit Mme Jordy; nous causions chiffons.
-
---Ah!
-
---Mon Dieu, oui. Vous savez que nous travaillons à une layette.
-
---Eh bien?
-
---Eh bien, il nous vient une inquiétude sérieuse.
-
---Et laquelle?
-
---Nous craignons d'être obligées d'en faire deux.»
-
-Gaston sentit ses jambes plier sous lui: c'était pourtant un homme
-solide. Il proposa de remonter en voiture et de courir chez le médecin.
-«Quel bonheur! disait Lucile. Si le docteur dit oui, j'écris demain à
-maman.»
-
-Le même jour, Mme Benoît monta, à dix heures du matin, dans le célèbre
-carrosse qu'on venait enfin de terminer, mais en changeant les armes.
-Avant de gravir l'escalier de velours qui servait de marchepied, elle
-lorgna complaisamment le tortil du baron et l'écusson des Subressac.
-Contrairement à l'usage, c'était la mariée qui allait chercher son
-mari. Elle monta d'un pas léger jusqu'au quatrième étage, sonna
-vivement, et se trouva face à face avec deux serviteurs en larmes:
-le baron était mort subitement pendant la nuit. La pauvre mariée
-éprouva la douleur foudroyante de Calypso lorsqu'elle apprit le départ
-d'Ulysse. Elle voulut voir ce qui restait du baron: elle toucha sa main
-froide, elle s'assit auprès de son lit, accablée, stupide et sans
-larmes. En voyant ce désespoir, le vieux valet de chambre, qui savait
-la liste des amours de son maître, se dit que personne ne l'avait aimé
-comme Mme Benoît.
-
-Ce fut Mme Benoît qui pourvut aux funérailles du baron. Elle assura
-l'avenir de ses vieux domestiques en disant: «Il m'appartient de payer
-ses dettes: ne suis-je pas sa veuve aux yeux de Dieu?» Elle résolut
-de porter son deuil. Elle suivit le convoi jusqu'au cimetière. Tout
-le faubourg y était. Lorsqu'elle vit la longue file de voitures qui
-s'avançaient au pas derrière la sienne, elle fondit en larmes, et
-s'écria au milieu des sanglots: «Que je suis malheureuse! Tous ces
-gens-là seraient venus danser chez moi!»
-
-Comme elle rentrait à l'hôtel, écrasée sous le poids de la douleur, on
-lui remit la lettre suivante:
-
-
- «Chère maman,
-
-«Voici la sixième lettre que je vous écris sans obtenir deux lignes
-de réponse; mais, pour cette fois, je suis sûre du succès. Je ne vous
-répéterai pas que nous vous aimons, que nous regrettons de vous avoir
-fait de la peine, que vous nous manquez, que nous commençons à allumer
-du feu le soir, et que votre fauteuil vide nous met les larmes aux
-yeux: vous avez résisté à toutes ces bonnes raisons-là, et il faut des
-arguments plus victorieux pour vous décider. Écoutez donc: si vous
-voulez être bonne et revenir auprès de nous, je vous donnerai pour
-récompense.... un petit-fils! Je n'essaye pas de vous dépeindre notre
-joie; il vaut mieux que vous veniez la voir et la partager.
-
- «LUCILE D'OUTREVILLE
-
-
-«Oui-dà, s'écria Mme Benoît, un petit-fils! Et si c'était une
-petite-fille!»
-
-Elle courut à la cheminée, et poursuivit, en se mirant dans une glace:
-«J'ai quarante-deux ans; dans seize ans, ma petite-fille fera son
-entrée dans le monde; ses parents ne sortiront jamais d'Arlange: qui
-est-ce qui la conduira au faubourg, si ce n'est moi? Chère petite!
-je l'aime déjà. J'aurai cinquante-huit ans, je serai encore jeune;
-et d'ici là, je ne ferai pas la sottise de me laisser mourir comme
-certains vieux maladroits. En route pour Arlange!
-
---Madame, interrompit Julie, on vient de _la Reine Artémise_ avec des
-étoffes de deuil.
-
---Renvoyez-moi ces gens-là! Est-ce qu'on se moque de moi? Le baron ne
-m'était rien, et je ne veux pas étaler des regrets ridicules.
-
---Mais, madame, c'est madame qui a dit....
-
---Mademoiselle Julie, quand votre maîtresse vous parle, il ne vous
-appartient pas de dire _mais_. Parce que j'ai supporté vos défauts
-pendant quinze ans, vous avez peut-être cru que j'étais engagée avec
-vous pour la vie? C'est comme maître Pierre, votre fidèle ami, qui
-suit vos bons exemples et n'en veut faire qu'à sa tête. Vous me servez
-passablement mal; et ce qui est beaucoup plus grave, il vous est arrivé
-à tous deux de manquer grossièrement à Mme la marquise d'Outreville.
-Ne venez pas encore objecter que c'est moi qui avais dit. Le fait est
-que ma fille ne peut plus vous voir ni l'un ni l'autre; et comme je
-retourne à Arlange....
-
---Je comprends; madame nous punit de lui avoir obéi.»
-
-C'est ainsi que Mme Benoît congédia ses alliés avant la signature de
-la paix. Deux jours plus tard, son sourire éclairait Arlange. Elle ne
-parla point du passé; elle s'abstint de toutes récriminations; elle se
-réconcilia franchement avec sa fille et son gendre: peu s'en fallut
-qu'elle ne convînt de ses torts.
-
-«Mes enfants, dit-elle, que vous êtes bien ici! Restez-y longtemps,
-restez-y toujours! Gaston avait bien raison de faire l'éloge de la
-campagne: c'est là qu'on se porte bien et qu'on élève les belles
-familles. Donnez-moi beaucoup de petits-enfants; je ne me plaindrai
-jamais d'en avoir trop. C'est moi qui doterai vos filles: ainsi, ma
-Lucette, règle-toi là-dessus. Mais comprenez-vous cet engouement qu'ils
-ont pour Paris? C'est une ville abominable; je n'y ai trouvé que
-déboires, et je n'y remettrai jamais les pieds que pour conduire mes
-petits-enfants dans le monde!»
-
-Sept mois plus tard, la marquise accoucha d'un garçon. Il fut le
-filleul de Mme Jordy; Mme Benoît ne voulut pas être sa marraine.
-
-«J'attends les filles,» dit-elle.
-
-Dans les dix années qui viennent de s'écouler, Lucile a donné sept
-enfants à son mari, et une si heureuse fécondité ne paraît pas l'avoir
-fatiguée. Elle a gagné un peu d'embonpoint sans rien perdre de sa
-grâce: les cerisiers en sont-ils moins beaux parce qu'ils portent tous
-les ans des cerises? Gaston, fidèle aux deux passions de sa jeunesse,
-consacre la meilleure partie de son temps à Lucile, et le reste à la
-science. Son usine prospère aussi bien que son ménage. Il a poussé
-vigoureusement les progrès de l'industrie métallurgique; il a précipité
-la baisse des fers: grâce à lui, la tonne des rails est tombée de 360
-francs à 285, et il ne désespère pas de l'amener à 200, comme il le
-promettait jadis à son ami l'ingénieur des salines. C'est, d'ailleurs,
-un beau forgeron que le marquis d'Outreville, et vous ne lui donneriez
-pas plus de trente ans: les années ont si peu de prise sur l'homme
-heureux!
-
-Mais Mme Benoît est une petite vieille femme fondue, amaigrie, ridée,
-maussade, insupportable aux autres et à elle-même. C'est qu'elle a
-attendu vainement la petite tête blonde sur laquelle elle fondait ses
-dernières espérances. Les sept enfants du marquis sont sept garnements
-joufflus qui se roulent du matin au soir dans la poussière, qui trouent
-leurs vestes aux coudes et leurs pantalons aux genoux, qui ont des
-engelures l'hiver, et les mains rouges en toute saison, et qui iront
-tout seuls au faubourg Saint-Germain, s'ils ont jamais la curiosité de
-voir le paradis de leur grand'mère.
-
-Gabrielle-Auguste-Éliane mourra comme Moïse sur le mont Nébo, sans
-avoir mis le pied sur la terre promise.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE.
-
-
- DÉDICACE Page 1
-
- Les Jumeaux de l'hôtel Corneille 3
-
- L'Oncle et le Neveu 73
-
- Terrains à vendre 108
-
- Le Buste 165
-
- Gorgeon 271
-
- La Mère de la Marquise 300
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
- 5458.--PARIS. IMPRIMERIE A. L. GUILLOT
- 7, rue des Canettes, 7
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MARIAGES DE PARIS ***
-
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- Les mariages de Paris, by Edmond About&mdash;A Project Gutenberg eBook
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Les mariages de Paris, by Edmond About</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
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-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Les mariages de Paris</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Edmond About</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: January 02, 2021 [eBook #64202]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Clarity, Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MARIAGES DE PARIS ***</div>
-
-<h1>
-LES</h1>
-
-<h1>MARIAGES DE PARIS
-</h1>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="OUVRAGES_DU_MEME_AUTEUR">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</h2>
-</div>
-
-
-<h4>FORMAT IN-8</h4>
-
-<table>
-<tr><td>
-<span class="smcap">Le Roman d'un brave homme.</span> 1 vol. illustré de 52 compositions<br />
-par <i>Adrien Marie</i>; 2<sup>e</sup> édit. broché, 10 fr.;&mdash;relié </td><td> 14 »
-</td></tr><tr><td>
-<span class="smcap">L'homme à l'oreille cassée.</span> 1 vol. illustré de 61 compositions<br />
-par <i>Eugène Courboin</i>; broché, 10 fr.&mdash;relié. </td><td>14 »
-</td></tr>
-<tr><td>Mis en vente par livraisons à 50 centimes, au mois de janvier 1885.</td></tr>
-</table>
-
-
-
-<h4>FORMAT IN-16</h4>
-
-<table>
-<tr><td><span class="smcap">Alsace</span> (1871-1872); 5<sup>e</sup> édition. 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Causeries</span>; 2<sup>e</sup> édition. 2 vol. </td><td> 7 »</td></tr>
-<tr><td><span style="margin-left: 1em;">Chaque volume se vend séparément</span> </td><td> 3 50</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">La Grèce contemporaine</span>; 8<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td><td> 3 50</td></tr>
-<tr><td><span style="margin-left: 1em;">Le même ouvrage, édition illustrée</span> </td><td> 4 »</td></tr>
-<tr><td><span class="smcap">Le Progrès</span>; 4<sup>e</sup> édition. 1 vol. </td><td> 3 5</td></tr>
-<tr><td><span class="smcap">Le Turco.</span>&mdash;<span class="smcap">Le bal des artistes.</span>&mdash;<span class="smcap">Le poivre.</span>&mdash;<span class="smcap">L'ouverture</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;"><span class="smcap">au château.</span>&mdash;<span class="smcap">Tout paris.</span>&mdash;<span class="smcap">La chambre</span></span><br />
-<span style="margin-left: 1em;"><span class="smcap">d'ami.</span>&mdash;<span class="smcap">Chasse allemande.</span>&mdash; <span class="smcap">L'inspection générale.</span>&mdash;<span class="smcap">Les</span></span><br />
-<span style="margin-left: 1em;"><span class="smcap">cinq perles</span>; 4<sup>e</sup> édition. 1 vol.</span></td><td> 3 50</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Salon de 1864.</span> 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Salon de 1866.</span> 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Théâtre impossible</span> (Guillery.&mdash;L'assassin.&mdash;L'éducation<br />
-<span style="margin-left: 1em;">d'un prince.&mdash;Le chapeau de sainte Catherine);</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">2<sup>e</sup> édition. 1 vol.</span> </td><td> 3 50</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">L'A B C du travailleur</span>: 4<sup>e</sup> édition. 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Les Mariages de province</span>; 6<sup>e</sup> édition. 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">La Vieille Roche.</span> Trois parties qui se vendent séparément:</td></tr>
-<tr><td><span style="margin-left: 1em;">1<sup>re</sup> partie: <i>Le Mari imprévu</i>; 5<sup>e</sup> édition. 1 vol.</span> </td><td> 3 50</td></tr>
-<tr><td><span style="margin-left: 1em;">2<sup>e</sup> partie: <i>Les Vacances de la Comtesse</i>; 4<sup>e</sup> édit. 1 vol.</span> </td><td> 3 50</td></tr>
-<tr><td><span style="margin-left: 1em;">3<sup>e</sup> partie: <i>Le Marquis de Lanrose</i>; 3<sup>e</sup> édition. 1 vol.</span> </td><td> 3 50</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Le Fellah</span>; 4<sup>e</sup> édition. 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">L'Infâme</span>; 3<sup>e</sup> édition. 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Madelon</span>; 10<sup>e</sup> édition. 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Le Roman d'un brave homme</span>; 35<sup>e</sup> mille. 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">De Pontoise à Stamboul.</span> 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-
-<tr><td><span class="smcap">Germaine</span>; 57<sup>e</sup> mille. 1 vol. </td><td> 2 »</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Le Roi des montagnes</span>; 16<sup>e</sup> édition. 1 vol. </td><td> 2 »</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Les Mariages de Paris</span>; 77<sup>e</sup> mille. 1 vol. </td><td> 2 »</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">L'Homme à l'oreille cassée</span>; 37<sup>e</sup> mille. 1 vol. </td><td> 2 »</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Tolla</span>; 50<sup>e</sup> mille. 1 vol. </td><td> 2 »</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Maître Pierre</span>; 9<sup>e</sup> édition. 1 vol. </td><td> 2 »</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Trente et quarante.</span>&mdash;<span class="smcap">Sans dot.</span>&mdash;<span class="smcap">Les parents de Bernard</span>;<br />
-<span style="margin-left: 1em;">40<sup>e</sup> mille. 1 vol.</span> </td><td> 2 »</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Le Capital pour tous.</span> Brochure in-18 </td><td> » 10</td></tr>
-</table>
-
-
-<p class="center">5458.&mdash;Paris. Imprimerie A. L. Guillot, 7, rue des Canettes.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<h1>
-LES</h1>
-
-<h1>MARIAGES DE PARIS</h1>
-<h3>PAR</h3>
-
-<h1>EDMOND ABOUT</h1>
-<h4>SOIXANTE-QUINZIEME MILLE</h4>
-<h4>PARIS</h4>
-<h3>LIBRAIRIE HACHETTE ET</h3>
-<h4>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h4>
-
-<h4>1885</h4>
-<p class="center">
-Droits de propriété et de traduction réservés<br />
-</p>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"></a>[Pg 1]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="A">A</h2>
-<h2>MADAME L. HACHETTE.</h2>
-
-
-<p>
-<span class="smcap">Madame</span>,<br />
-</p>
-
-<p>J'ai vu, ces jours passés, un auteur bien en peine.
-Il avait écrit, au coin du feu, entre sa mère et sa sœur,
-une demi-douzaine de contes bleus qui pouvaient former
-un volume. Restait à faire la préface; car un livre
-sans préface ressemble à un homme qui est sorti sans
-chapeau. L'auteur, modeste comme nous le sommes
-tous, voulait faire l'éloge de son œuvre. Il grillait de
-dire au public: «Mes contes sont honnêtes, sains et
-de bonne compagnie; on n'y trouvera ni un mot grossier,
-ni une phrase trop court vêtue, ni une de ces tirades
-langoureuses qui propagent dans les familles la
-peste du sentiment; les maris peuvent les donner à
-leurs femmes et les mères à leurs filles.» Voilà ce
-que l'auteur aurait voulu dire; mais il est si malaisé<span class="pagenum"><a id="Page_2"></a>[Pg 2]</span>
-de se louer soi-même, que la préface lui aurait coûté
-plus de temps que l'ouvrage. Savez-vous alors ce qu'il
-fit? Il écrivit sur la première page le nom cher et respecté
-d'une femme du monde et d'une charmante
-mère de famille, sûr que ce nom le recommanderait
-mieux que tous les éloges, et que les lectrices les plus
-ombrageuses ouvriraient sans défiance un livre qui a
-l'honneur de vous être dédié.</p>
-
-<p>
-<span class="smcap">Edm. About.</span><br />
-</p>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_3"></a>[Pg 3]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="LES">LES</h2>
-
-<h2>MARIAGES DE PARIS.</h2>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="LES_JUMEAUX_DE_LHOTEL_CORNEILLE">LES JUMEAUX DE L'HOTEL CORNEILLE.</h2>
-</div>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Lorsque j'étais candidat à l'École normale (c'était
-au mois d'octobre de l'an de grâce 1848), je me liai
-d'amitié avec deux de mes concurrents, les frères
-Debay. Ils étaient Bretons, nés à Auray, et élevés
-au collége de Vannes. Quoiqu'ils fussent du même
-âge, à quelques minutes près, ils ne se ressemblaient
-en rien, et je n'ai jamais vu deux jumeaux
-si mal assortis. Matthieu Debay était un petit
-homme de vingt-trois ans, passablement laid et
-rabougri. Il avait les bras trop longs, les épaules
-trop hautes et les jambes trop courtes: vous auriez
-dit un bossu qui a égaré sa bosse. Son frère
-Léonce était un type de beauté aristocratique:
-grand, bien pris, la taille fine, le profil grec, l'œil<span class="pagenum"><a id="Page_4"></a>[Pg 4]</span>
-fier, la moustache superbe. Ses cheveux, presque
-bleus, frissonnaient sur sa tête comme la crinière
-d'un lion. Le pauvre Matthieu n'était pas roux,
-mais il l'avait échappé belle: sa barbe et ses cheveux
-offraient un échantillon de toutes les couleurs.
-Ce qui plaisait en lui, c'était une paire de
-petits yeux gris, pleins de finesse, de naïveté, de
-douceur, et de tout ce qu'il y a de meilleur au
-monde. La beauté, bannie de toute sa personne,
-s'était réfugiée dans ce coin-là. Lorsque les deux
-frères venaient aux examens, Léonce faisait siffler
-une petite canne à pomme d'argent qui excita
-bien des jalousies; Matthieu traînait philosophiquement
-sous son bras un gros parapluie rouge
-qui lui concilia la bienveillance des examinateurs.
-Cependant il fut refusé comme son frère: le collége
-de Vannes ne leur avait point appris assez
-de grec. On regretta Matthieu à l'école: il avait
-la vocation, le désir de s'instruire, la rage d'enseigner;
-il était né professeur. Quant à Léonce,
-nous pensions unanimement que ce serait grand
-dommage si un garçon si bien bâti se renfermait
-comme nous dans le cloître universitaire. Sa prise
-de robe nous aurait contristés comme une prise
-d'habit.</p>
-
-<p>Les deux frères n'étaient pas sans ressource.
-Nous trouvions même qu'ils étaient riches, lorsque
-nous comparions leur fortune à la nôtre: ils<span class="pagenum"><a id="Page_5"></a>[Pg 5]</span>
-avaient l'oncle Yvon. L'oncle Yvon, ancien capitaine
-au cabotage, puis armateur pour la pêche
-aux sardines, possédait plusieurs bateaux, beaucoup
-de filets, quelques biens au soleil et une
-jolie maison sur le port d'Auray, devant le <i>Pavillon
-d'en bas</i>. Comme il n'avait jamais trouvé le
-temps de se marier, il était resté garçon. C'était
-un homme de grand cœur, excellent pour le
-pauvre monde et surtout pour sa famille, qui en
-avait bon besoin. Les gens d'Auray le tenaient en
-haute estime; il était du conseil municipal, et les
-petits garçons lui disaient en ôtant leur casquette:
-«Bonjour, capitaine Yvon!» Ce digne homme
-avait recueilli dans sa maison M. et Mme Debay,
-et il économisait deux cents francs par mois pour
-les enfants.</p>
-
-<p>Grâce à cette munificence, Léonce et Matthieu
-purent se loger à l'hôtel Corneille, qui est l'hôtel
-des Princes du quartier latin. Leur chambre coûtait
-cinquante francs par mois; c'était une belle
-chambre. On y voyait deux lits d'acajou avec des
-rideaux rouges, et deux fauteuils, et plusieurs
-chaises, et une armoire vitrée pour serrer les
-livres, et même (Dieu me pardonne!) un tapis.
-Ces messieurs mangeaient à l'hôtel; la pension
-n'y était pas mauvaise à 75 fr. par mois. Le vivre
-et le couvert absorbaient les deux cents francs
-de l'oncle Yvon; Matthieu pourvut aux autres dépenses.<span class="pagenum"><a id="Page_6"></a>[Pg 6]</span>
-Son âge ne lui permettait pas de se présenter
-une seconde fois à l'École normale. Il dit
-à son frère: «Je vais me préparer aux examens
-de la licence ès lettres. Une fois licencié, j'écrirai
-mes thèses pour le doctorat, et le docteur Debay
-obtiendra un jour ou l'autre une suppléance dans
-quelque faculté. Toi, tu feras ta médecine ou ton
-droit, tu es libre.</p>
-
-<p>Et de l'argent? demanda Léonce.</p>
-
-<p>&mdash;Je battrai monnaie. Je me suis présenté à
-Sainte-Barbe, et j'ai demandé des leçons. On m'a
-accepté pour répétiteur des élèves de troisième
-et de seconde: deux heures de travail tous les
-matins, et deux cents francs tous les mois. Il
-faudra me lever à cinq heures; mais nous serons
-riches.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, ajouta Léonce, tu appartiens à la famille
-des matineux, et c'est un plaisir pour toi que
-de réveiller le soleil.»</p>
-
-<p>Léonce choisit le droit. Il parlait comme un
-oracle, et personne ne doutait qu'il ne fît un excellent
-avocat. Il suivait les cours, prenait des
-notes et les rédigeait avec soin; après quoi il faisait
-sa toilette, courait Paris, se montrait aux
-quatre points cardinaux, et passait la soirée au
-théâtre. Matthieu, vêtu d'un paletot noisette que
-je vois encore, écoutait tous les professeurs de
-la Sorbonne, et travaillait le soir à la bibliothèque<span class="pagenum"><a id="Page_7"></a>[Pg 7]</span>
-Sainte-Geneviève. Tout le quartier latin connaissait
-Léonce; personne au monde ne soupçonnait
-l'existence de Matthieu.</p>
-
-<p>J'allais les voir à presque toutes mes sorties;
-c'est-à-dire le jeudi et le dimanche. Ils me prêtaient
-des livres, Matthieu avait un culte pour
-Mme Sand; Léonce était fanatique de Balzac. Le
-jeune professeur se délassait dans la compagnie
-de François le Champi, du Bonhomme Patience ou
-des Bessons de la Bessonière. Son âme simple et
-sérieuse cheminait en rêvant dans le sillon rougeâtre
-des charrues, dans les sentiers bordés de
-bruyères ou sous les grands châtaigniers qui ombragent
-la mare au Diable. L'esprit remuant de
-Léonce suivait des chemins tout différents. Curieux
-de sonder les mystères de la vie parisienne,
-avide de plaisir, de lumière et de bruit, il aspirait
-dans les romans de Balzac un air enivrant comme
-le parfum des serres chaudes. Il suivait d'un œil
-ébloui les fortunes étranges des Rubempré, des
-Rastignac, des Henry de Marsay. Il entrait dans
-leurs habits, se glissait dans leur monde, assistait
-à leurs duels, à leurs amours, à leurs entreprises,
-à leurs victoires; il triomphait avec eux.
-Puis il venait se regarder dans la glace. «Étaient-ils
-mieux que moi? Est-ce que je ne les vaux pas?
-Qu'est-ce qui m'empêcherait de réussir comme
-eux! J'ai leur beauté, leur esprit, une instruction<span class="pagenum"><a id="Page_8"></a>[Pg 8]</span>
-qu'ils n'ont jamais eue, et, ce qui vaut mieux encore,
-le sentiment du devoir. J'ai appris dès le
-collége la distinction du bien et du mal. Je serai
-un de Marsay moins les vices, un Rubempré sans
-Vautrin, un Rastignac scrupuleux: quel avenir!
-toutes les jouissances du plaisir et tout l'orgueil
-de la vertu!» Quand les deux frères, l'œil fermé
-à demi, interrompaient leur lecture pour écouter
-quelques voix intérieures, Léonce entendait le tintement
-des millions de Nucingen ou de Gobsek,
-et Matthieu le bruit frétillant de ces clochettes
-rustiques qui annoncent le retour des troupeaux.</p>
-
-<p>Nous sortions quelquefois ensemble. Léonce
-nous promenait sur le boulevard des Italiens et
-dans les beaux quartiers de Paris. Il choisissait
-des hôtels, il achetait des chevaux, il enrôlait des
-laquais. Lorsqu'il voyait une tête désagréable dans
-un joli coupé, il nous prenait à partie: «Tout
-marche de travers, disait-il, et l'univers est un
-sot pays. Est-ce que cette voiture ne nous irait
-pas cent fois mieux?» Il disait <i>nous</i> par politesse.
-Sa passion pour les chevaux était si violente, que
-Matthieu lui prit un abonnement de vingt cachets
-au manége. Matthieu, lorsque nous lui laissions
-le soin de nous conduire, s'acheminait vers les
-bois de Meudon et de Clamart. Il prétendait que
-la campagne est plus belle que la ville, même en
-hiver, et les corbeaux sur la neige flattaient plus<span class="pagenum"><a id="Page_9"></a>[Pg 9]</span>
-agréablement sa vue que les bourgeois dans la
-crotte. Léonce nous suivait en murmurant et en
-traînant le pied. Au plus profond des bois, il rêvait
-des associations mystérieuses comme celle
-des Treize, et il nous proposait de nous liguer
-ensemble pour la conquête de Paris.</p>
-
-<p>De mon côté, je fis faire à mes amis quelques
-promenades curieuses. Il s'est fondé à l'École normale
-un petit bureau de bienfaisance. Une cotisation
-de quelques sous par semaine, le produit
-d'une loterie annuelle et les vieux habits de l'école
-composent un modeste fonds où l'on prend tous
-les jours sans jamais l'épuiser. On distribue dans
-le quartier quelques cartons imprimés qui représentent
-du bois, du pain ou du bouillon, quelques
-vêtements, un peu de linge et beaucoup de bonnes
-paroles. La grande utilité de cette petite institution
-est de rappeler aux jeunes gens que la misère
-existe. Matthieu m'accompagnait plus souvent
-que Léonce dans les escaliers tortueux du
-12<sup>e</sup> arrondissement. Léonce disait: «La misère
-est un problème dont je veux trouver la solution.
-Je prendrai mon courage à deux mains, je surmonterai
-tous mes dégoûts, je pénètrerai jusqu'au
-fond de ces maisons maudites où le soleil et le
-pain n'entrent pas tous les jours; je toucherai du
-doigt cet ulcère qui ronge notre société, et qui l'a
-mise, tout récemment encore, à deux doigts du<span class="pagenum"><a id="Page_10"></a>[Pg 10]</span>
-tombeau; je saurai dans quelle proportion le vice
-et la fatalité travaillent à la dégradation de notre
-espèce.» Il disait d'excellentes choses, mais c'était
-Matthieu qui venait avec moi.</p>
-
-<p>Il me suivit un jour rue Traversine, chez un
-pauvre diable dont le nom ne me revient pas. Je
-me rappelle seulement qu'on l'avait surnommé
-<i>le Petit-Gris</i>, parce qu'il était petit et que ses cheveux
-étaient gris. Il avait une femme et point
-d'enfants, et il rempaillait des chaises. Nous
-lui fîmes notre première visite au mois de juillet
-1849. Matthieu se sentit glacé jusqu'au fond
-des os en entrant dans la rue Traversine.</p>
-
-<p>C'est une rue dont je ne veux pas dire de mal,
-car elle sera démolie avant six mois. Mais, en attendant,
-elle ressemble un peu trop aux rues de
-Constantinople. Elle est située dans un quartier
-de Paris que les Parisiens ne connaissent guère;
-elle touche à la rue de Versailles, à la rue du
-Paon, à la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève;
-elle est parallèle à la rue Saint-Victor. Peut-être
-est-elle pavée ou macadamisée, mais je ne réponds
-de rien: le sol est couvert de paille hachée, de
-débris de toute espèce, et de marmots bien vivants
-qui se roulent dans la boue. A droite et à gauche
-s'élèvent deux rangs de maisons hautes, nues,
-sales, percées de petites fenêtres sans rideaux. Des
-haillons assez pittoresques émaillent chaque façade,<span class="pagenum"><a id="Page_11"></a>[Pg 11]</span>
-en attendant que le vent prenne la peine de
-les sécher. La rue de Rivoli est beaucoup mieux,
-mais le Petit-Gris n'avait pas trouvé à louer rue
-de Rivoli. Il nous raconta sa misère: il gagnait
-un franc par jour. Sa femme tressait des paillassons
-et gagnait de cinquante à soixante centimes.
-Leur logement était une chambre au cinquième;
-leur parquet, une couche de terre battue; leur
-fenêtre, une collection de papiers huilés. Je tirai
-de ma poche quelques bons de pain et de bouillon.
-Le Petit-Gris les reçut avec un sourire légèrement
-ironique.</p>
-
-<p>«Monsieur, me dit-il, vous me pardonnerez si
-je me mêle de ce qui ne me regarde point, mais
-j'ai dans l'idée que ce n'est pas avec ces petits
-cartons-là qu'on guérira la misère. Autant mettre
-de la charpie sur une jambe de bois. Vous avez
-pris la peine de monter mes cinq étages avec
-monsieur votre ami, pour m'apporter six livres
-de pain et deux litres de bouillon. Nous en voilà
-pour deux jours. Mais reviendrez-vous après-demain?
-C'est impossible: vous avez autre chose à
-faire. Dans deux jours je serai donc au même
-cran que si vous n'étiez pas venu. J'aurai même
-plus grand faim, car l'estomac est féroce au
-lendemain d'un bon dîner. Si j'étais riche comme
-vous autres,&mdash;ici Matthieu m'enfonça son
-coude dans le flanc,&mdash;je m'arrangerais de façon<span class="pagenum"><a id="Page_12"></a>[Pg 12]</span>
-à tirer les gens d'affaire pour le reste de leurs
-jours.</p>
-
-<p>&mdash;Et comment? si la recette est bonne, nous
-en profiterons.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a deux manières; on leur achète un fonds
-de commerce, ou on leur procure une place du
-gouvernement.</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi donc, lui dit sa femme, je t'ai toujours
-dit que tu te ferais du tort avec ton ambition.</p>
-
-<p>&mdash;Où est le mal, si je suis capable? J'avoue
-que j'ai toujours eu l'idée de demander une place.
-On m'offrirait dix francs pour m'établir marchand
-des quatre saisons ou pour acheter un fonds d'allumettes,
-je ne refuserais certainement pas, mais
-je regretterais toujours un peu la place que j'ai
-en vue.</p>
-
-<p>&mdash;Et quelle place, s'il vous plaît? demanda Matthieu.</p>
-
-<p>&mdash;Balayeur de la ville de Paris. On gagne ses
-vingt sous par jour, et l'on est libre à dix heures
-du matin, au plus tard. Si vous pouviez m'obtenir
-cela, mes bons messieurs, je doublerais mon
-gain, j'aurais de quoi vivre, vous seriez dispensés
-de monter ici avec des petits cartons dans vos poches,
-et c'est moi qui irais vous remercier chez
-vous.»</p>
-
-<p>Nous ne connaissions personne à la préfecture,<span class="pagenum"><a id="Page_13"></a>[Pg 13]</span>
-mais Léonce avait rencontré le fils d'un commissaire
-de police: il usa de son influence pour obtenir
-la nomination du Petit-Gris. Lorsque nous
-vînmes le féliciter, le premier meuble qui frappa
-nos yeux fut un balai gigantesque dont le manche
-était enrichi d'un cercle de fer. Le titulaire de
-ce balai nous remercia chaudement.</p>
-
-<p>«Grâce à vous, nous dit-il, je suis au-dessus du
-besoin; mes chefs m'apprécient déjà, et je ne désespère
-pas de faire enrôler ma femme dans ma
-brigade; ce serait la richesse. Mais il y a sur notre
-palier deux dames qui auraient bon besoin de votre
-assistance; malheureusement elles n'ont pas les
-mains faites pour balayer.</p>
-
-<p>&mdash;Allons les voir, dit Matthieu.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi d'abord vous parler. Ce n'est
-pas des personnes comme ma femme et moi: elles
-ont eu des malheurs. La dame est veuve. Son
-mari était bijoutier en gros, rue d'Orléans, au
-Marais. Il est parti l'année dernière pour la Californie
-avec une machine qu'il a inventée, une machine
-à trouver l'or; mais le bateau a fait naufrage
-en chemin, avec l'homme, la machine et le reste.
-Ces dames ont lu dans les journaux qu'on n'avait
-pas sauvé une allumette. Alors elles ont vendu le
-peu qui leur restait, et elles ont été demeurer rue
-d'Enfer; et puis la dame a fait une maladie qui
-leur a mangé tout. Elles sont donc venues ici. Elles<span class="pagenum"><a id="Page_14"></a>[Pg 14]</span>
-brodent du matin au soir jusqu'à la mort de leurs
-yeux, mais elles ne gagnent pas lourd. Ma femme
-les aide à faire leur ménage quand elle a le temps:
-on n'est pas riche, mais on fait l'aumône d'un coup
-de main à ceux qui ont trop de peine. Je vous dis
-ça pour vous faire comprendre que ces dames ne
-demandent rien à personne, et qu'il faudra y
-mettre des formes pour leur faire accepter quelque
-chose. D'ailleurs la demoiselle est jolie comme
-un cœur, et cela rend sauvage, comme vous comprenez.»</p>
-
-<p>Matthieu devint tout rouge à l'idée qu'il aurait
-pu être indiscret.</p>
-
-<p>«Nous chercherons un moyen, dit-il. Comment
-s'appelle cette dame?</p>
-
-<p>&mdash;Madame Bourgade.</p>
-
-<p>&mdash;Merci.»</p>
-
-<p>Deux jours après, Matthieu, qui n'avait jamais
-voulu de leçons particulières, entreprit de préparer
-un jeune homme au baccalauréat. Il s'y donna
-de si bon cœur, que son élève, qui avait été
-refusé quatre ou cinq fois, fut reçu le 18 août,
-au commencement des vacances. C'est alors seulement
-que les deux frères se mirent en route
-pour la Bretagne. Avant de partir, Matthieu me
-remit cinquante francs. «Je serai absent cinq semaines,
-me dit-il; il faut que je revienne en octobre,
-pour la rentrée des classes et pour les examens<span class="pagenum"><a id="Page_15"></a>[Pg 15]</span>
-de la licence. Tu iras à la poste tous les lundis
-et tu prendras un mandat de dix francs, au nom
-de Mme Bourgade: tu connais l'adresse. Elle croit
-que c'est un débiteur de son mari qui s'acquitte
-en détail. Ne te montre pas dans la maison: il
-ne faut point éveiller les soupçons de ces dames. Si
-l'une d'elles tombait malade, le Petit-Gris viendrait
-t'avertir, et tu m'écrirais.»</p>
-
-<p>Je vous l'avais bien dit, qu'on ne lisait que de
-bons sentiments dans les petits yeux gris de Matthieu.
-Pourquoi n'ai-je pas conservé la lettre qu'il
-m'écrivit pendant les vacances? Elle vous ferait
-plaisir. Il me dépeignait avec un enthousiasme
-naïf la campagne dorée par les ajoncs, les pierres
-druidiques de Carnac, les dunes de Quiberon, la
-pêche aux sardines dans le golfe, et la flottille de
-voiles rouges qui récolte les huîtres dans la rivière
-d'Auray. Tout cela lui semblait nouveau, après
-une année d'absence. Son frère s'ennuyait un
-peu en songeant à Paris. Pour lui, il n'avait trouvé
-que des plaisirs. Ses parents se portaient si
-bien! L'oncle Yvon était si gros et si gras! La
-maison était si belle, les lits si moelleux, la table
-si plantureuse!&mdash;J'ai peut-être oublié de
-vous dire que Matthieu mangeait pour deux.&mdash;«Sais-tu
-la seule chose qui m'ait attristé? m'écrivait-il
-en <i>post-scriptum</i>. Je te l'avouerai, quand
-tu devrais te moquer de moi. Il y a dans la maison<span class="pagenum"><a id="Page_16"></a>[Pg 16]</span>
-deux grandes paresseuses de chambres, bien
-parquetées, bien aérées, bien meublées, et qui
-ne servent à personne. Je suis sûr que mon oncle
-les louerait pour rien à une honnête famille qui
-voudrait les prendre. Et l'on paye cent francs par
-an pour habiter la rue Traversine.»</p>
-
-<p>Matthieu revint au mois d'octobre, et enleva,
-haut la main, son diplôme de licencié ès lettres.
-Les notes des examinateurs lui furent si favorables
-qu'on lui offrit la chaire de quatrième au lycée
-de Chaumont; mais il ne put se décider à quitter
-son frère et Paris. Il me donnait de temps en
-temps des nouvelles de la rue Traversine: Mme
-Bourgade était souffrante. Vous ne vous rendrez
-bien compte de l'intérêt qu'il portait à ses protégées
-invisibles que si je vous initie au grand
-secret de sa jeunesse: il n'avait encore aimé personne.
-Comme ses camarades ne lui avaient pas
-ménagé les plaisanteries sur sa laideur, il était
-modeste au point de se regarder comme un monstre.
-Si l'on avait essayé de lui dire qu'une femme
-pouvait l'aimer tel qu'il était, il aurait cru qu'on
-se moquait de lui. Il rêvait quelquefois qu'une
-fée le frappait de sa baguette, et qu'il devenait
-un autre homme. Cette transformation était la
-préface indispensable de tous ses romans d'amour.
-Dans la vie réelle, il passait auprès des femmes
-sans lever les yeux: il craignait que sa vue ne<span class="pagenum"><a id="Page_17"></a>[Pg 17]</span>
-leur fût désagréable. Le jour où il devint le bienfaiteur
-inconnu d'une belle jeune fille, il sentit
-au fond de son cœur un contentement humble et
-tendre. Il se comparait au héros de la <i>Belle et la
-Bête</i>, qui cache son visage et ne laisse voir que son
-âme; ou à ce paria de <i>la Chaumière indienne</i>, qui
-dit: «Vous pouvez manger de ces fruits, je n'y
-ai pas touché.»</p>
-
-<p>C'est un accident imprévu qui le mit en présence
-de Mlle Bourgade. Il était chez le Petit-Gris
-à demander des nouvelles, lorsque Aimée entra
-en criant au secours. Sa mère était évanouie. Matthieu
-courut avec les autres. Il amena le lendemain
-un interne de la Pitié. Mme Bourgade n'était
-malade que d'épuisement; on la guérit. La
-femme de Petit-Gris fut installée chez elle en qualité
-d'infirmière. Elle allait chercher les médicaments
-et les aliments; et elle savait si bien
-marchander, qu'elle les avait pour rien. Mme
-Bourgade but un excellent vin de Médoc qui lui
-coûtait soixante centimes la bouteille: elle mangea
-du chocolat ferrugineux à deux francs le
-kilogramme. C'est Matthieu qui faisait ces miracles
-et qui ne s'en vantait pas. On ne voyait en lui
-qu'un voisin obligeant; on le croyait logé rue Saint-Victor.
-La malade s'accoutuma doucement à la
-présence de ce jeune professeur, qui montrait les
-attentions délicates d'une jeune fille. Sa prudence<span class="pagenum"><a id="Page_18"></a>[Pg 18]</span>
-maternelle ne se mit jamais en garde contre lui;
-tout au plus si elle le regardait comme un homme.
-A la simplicité de sa mise, elle jugea qu'il était
-pauvre; elle s'intéressait à lui comme il s'intéressait
-à elle. Un certain lundi du mois de décembre,
-elle le vit venir en paletot noisette, sans manteau,
-par un froid très-vif. Elle lui dit, après de longues
-circonlocutions, qu'elle venait de toucher
-une somme de dix francs, et elle offrit de lui en
-prêter la moitié. Matthieu ne sut s'il devait rire
-ou pleurer: il avait engagé son manteau, le matin
-même, pour ces malheureux dix francs. Voilà où
-ils en étaient au bout d'un mois de connaissance.
-Aimée s'abandonnait moins aux douceurs de l'intimité.
-Pour elle, Matthieu était un homme. En le
-comparant au Petit-Gris et aux habitants de la
-rue Traversine, elle le trouvait distingué. D'ailleurs
-à l'âge de seize ans, elle n'avait guère eu le temps
-d'observer le genre humain. Elle ignorait non-seulement
-la laideur de Matthieu, mais encore sa propre
-beauté; il n'y avait pas de miroir dans la maison.</p>
-
-<p>Mme Bourgade raconta à Matthieu ce qu'il savait
-en partie, grâce aux indiscrétions du Petit-Gris.
-Son mari faisait médiocrement ses affaires
-et gagnait à peine de quoi vivre, lorsqu'il apprit
-la découverte de la Californie. En homme de sens,
-il devina que les premiers explorateurs de cette
-terre fortunée poursuivraient les lingots d'or et les<span class="pagenum"><a id="Page_19"></a>[Pg 19]</span>
-pépites enfouies dans le roc, sans prendre le
-temps d'exploiter les sables aurifères. Il se dit
-que la spéculation la plus sûre et la plus lucrative
-consisterait à laver la poussière des mines
-et le sable des ravins. Dans cette idée, il construisit
-une machine fort ingénieuse, qu'il appela, de
-son nom, le <i>séparateur Bourgade</i>. Pour en faire l'épreuve,
-il mélangea 30 grammes de poudre d'or
-avec 100 kilogrammes de terre et de sable. Le
-séparateur reproduisit tout l'or, à deux décigrammes
-près. Fort de cette expérience, M. Bourgade
-rassembla le peu qu'il possédait, laissa à sa famille
-de quoi vivre pendant six mois, et s'embarqua
-sur <i>la Belle-Antoinette</i>, de Bordeaux, à la grâce
-de Dieu. Deux mois plus tard, <i>la Belle-Antoinette</i>
-se perdit corps et biens, en sortant de la passe
-de Rio de Janeiro.</p>
-
-<p>Matthieu s'avisa que, sans faire un voyage en
-Californie, on pourrait exploiter l'invention de feu
-Bourgade, au profit de la veuve et de sa fille. Il
-pria Mme Bourgade de lui confier les plans qu'elle
-avait conservés, et je fus chargé de les montrer
-à un élève de l'École centrale. La consultation ne
-fut pas longue. Le jeune ingénieur me dit, après
-un examen d'une seconde: «Connu! c'est le séparateur
-Bourgade. Il est dans le domaine public,
-et les Brésiliens en fabriquent dix mille par an à
-Rio de Janeiro. Tu connais l'inventeur?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_20"></a>[Pg 20]</span></p>
-
-<p>&mdash;Il est mort dans un naufrage.</p>
-
-<p>&mdash;La machine aura surnagé; cela se voit tous
-les jours.»</p>
-
-<p>Je m'en revins piteusement à l'hôtel Corneille,
-pour rendre compte de mon ambassade. Je trouvai
-les deux frères en larmes. L'oncle Yvon était
-mort d'apoplexie en leur léguant tous ses biens.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>J'ai conservé une copie du testament de l'oncle
-Yvon. La voici:</p>
-
-<p>«Le 15 août 1849, jour de l'Assomption, j'ai,
-Matthieu-Jean-Léonce Yvon, sain de corps et d'esprit
-et muni des sacrements de l'Église, rédigé le
-présent testament et acte de mes dernières volontés.</p>
-
-<p>«Prévoyant les accidents auxquels la vie humaine
-est exposée, et désirant que, s'il m'arrive
-malheur, mes biens soient partagés sans contestation
-entre mes héritiers, j'ai divisé ma fortune
-en deux parts aussi égales que j'ai pu les faire,
-savoir:</p>
-
-<p>«1º Une somme de cinquante mille francs rapportant
-cinq pour cent, et placée par les soins de
-M<sup>e</sup> Aubryet, notaire à Paris;</p>
-
-<p>«2º Ma maison sise à Auray, mes landes, terres<span class="pagenum"><a id="Page_21"></a>[Pg 21]</span>
-arables et immeubles de toute sorte; mes bateaux,
-filets, engins de pêche, armes, meubles,
-hardes, linge et autres objets mobiliers, le tout
-évalué, en conscience et justice, à cinquante mille
-francs.</p>
-
-<p>«Je donne et lègue la totalité de ces biens à
-mes neveux et filleuls, Matthieu et Léonce Debay,
-enjoignant à chacun d'eux de choisir, soit à l'amiable,
-soit par la voie du sort, une des deux
-parts ci-dessus désignées, sans recourir, sous aucun
-prétexte, à l'intervention des hommes de loi.</p>
-
-<p>«Dans le cas où je viendrais à mourir avant
-ma sœur Yvonne Yvon, femme Debay, et son
-mari, mon excellent beau-frère, je confie à mes
-héritiers le soin de leur vieillesse; et je compte
-qu'ils ne les laisseront manquer de rien, suivant
-l'exemple que je leur ai toujours donné.»</p>
-
-<p>Le partage ne fut pas long à faire, et l'on n'eut
-pas besoin de consulter le sort. Léonce choisit
-l'argent, et Matthieu prit le reste. Léonce disait:
-«Que voulez-vous que je fasse des bateaux du
-pauvre oncle? J'aurais bonne grâce à draguer des
-huîtres ou à pêcher des sardines! Il me faudrait
-vivre à Auray, et, rien que d'y penser, je bâille.
-Vous apprendriez bientôt que je suis mort et que
-la nostalgie du boulevard m'a tué. Si, par bonheur
-ou par malheur, j'échappais à la destruction,
-toute cette petite fortune périrait bientôt<span class="pagenum"><a id="Page_22"></a>[Pg 22]</span>
-entre mes mains. Est-ce que je sais louer une
-terre, affermer une pêcherie ou régler des comptes
-d'association avec une demi-douzaine de marins?
-Je me laisserais voler jusqu'aux cendres de
-mon feu. Que Matthieu m'abandonne l'argent, je
-le placerai sur une valeur solide qui me rapportera
-vingt pour un. Voilà comme j'entends les affaires.</p>
-
-<p>&mdash;A ton aise, répondit Matthieu. Je crois que
-tu n'aurais pas été forcé de vivre à Auray. Nos
-parents se portent bien, Dieu merci! et ils suffisent
-peut-être à la besogne. Mais dis-moi donc
-quelle est la valeur miraculeuse sur laquelle tu
-comptes placer ton argent?</p>
-
-<p>&mdash;Ma tête. Écoute-moi posément. De tous les
-chemins qui mènent un jeune homme à la fortune,
-le plus court n'est ni le commerce, ni l'industrie,
-ni l'art, ni la médecine, ni la plaidoirie, ni même
-la spéculation; c'est.... devine.</p>
-
-<p>&mdash;Dame! je ne vois plus que le vol sur les
-grands chemins, et il devient de jour en jour plus
-difficile; car on n'arrête pas les locomotives.</p>
-
-<p>&mdash;Tu oublies le mariage! C'est le mariage qui
-a fait les meilleures maisons de l'Europe. Veux-tu
-que je te raconte l'histoire des comtes de Habsbourg?
-Il y a sept cents ans, ils étaient un peu
-plus riches que moi, pas beaucoup. A force de se
-marier et d'épouser des héritières, ils ont fondé<span class="pagenum"><a id="Page_23"></a>[Pg 23]</span>
-une des plus grandes monarchies du monde, l'empire
-d'Autriche. J'épouse une héritière.</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en sais rien, mais je la trouverai.</p>
-
-<p>&mdash;Avec tes cinquante mille francs?</p>
-
-<p>&mdash;Halte-là! Tu comprends que si je me mettais
-en quête d'une femme avec mon petit portefeuille
-contenant cinquante billets de banque, tous les
-millions me riraient au nez; tout au plus si je
-trouverais la fille d'un mercier ou l'héritière présomptive
-d'un fonds de quincaillerie. Dans le
-monde où l'on tiendrait compte d'une si pauvre
-somme, on ne me saurait gré ni de ma tournure,
-ni de mon esprit, ni de mon éducation. Car enfin
-nous ne sommes pas ici pour faire de la modestie.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure!</p>
-
-<p>&mdash;Dans le monde où je veux me marier, on
-m'épousera pour moi, sans s'informer de ce que
-j'ai. Quand un habit est bien fait et bien porté,
-mon cher, aucune fille de condition ne s'informe
-de ce qu'il y a dans les poches.»</p>
-
-<p>Là-dessus, Léonce expliqua à son frère qu'il
-emploierait les écus de l'oncle Yvon à s'ouvrir
-les portes du grand monde. Une longue expérience,
-acquise dans les romans, lui avait appris qu'avec
-rien on ne fait rien, mais qu'avec de la toilette,
-un joli cheval et de belles manières, on
-trouve toujours à faire un mariage d'amour.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"></a>[Pg 24]</span></p>
-
-<p>«Voici mon plan, dit-il: Je vais manger mon
-capital. Pendant un an, j'aurai cinquante mille
-francs de rente en effigie, et le diable sera bien
-malin si je ne me fais pas aimer d'une fille qui
-les possède en réalité.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, malheureux, tu te ruines!</p>
-
-<p>&mdash;Non, je place mon argent à vingt pour un.»</p>
-
-<p>Matthieu ne prit pas la peine de discuter contre
-son frère. Au demeurant, les fonds placés ne devaient
-être disponibles qu'au mois de juin; il n'y
-avait pas péril en la demeure.</p>
-
-<p>Les héritiers de l'oncle Yvon ne changèrent
-rien à leur genre de vie; ils n'étaient pas plus riches
-qu'autrefois. Les bateaux et les filets faisaient
-marcher la maison d'Auray. M<sup>e</sup> Aubryet
-donnait deux cents francs par mois, ainsi que par
-le passé; les répétitions de Sainte-Barbe et les
-visites à la rue Traversine allaient leur train. La
-vérité m'oblige à dire que Léonce était moins assidu
-aux cours de l'École de droit qu'aux leçons
-de danse et d'escrime. Le Petit-Gris, toujours ambitieux,
-et, je le crains, un peu intrigant, obtint
-la nomination de sa femme, et intronisa un
-deuxième balai dans son appartement. Ce fut le
-seul événement de l'hiver.</p>
-
-<p>Au mois de mai, Mme Debay écrivit à ses fils
-qu'elle était fort en peine. Son mari avait beaucoup
-à faire et ne suffisait point; un homme de<span class="pagenum"><a id="Page_25"></a>[Pg 25]</span>
-plus dans la maison n'eût pas été de trop. Matthieu
-craignit que son père ne se fatiguât outre
-mesure; il le savait dur à la peine et courageux
-malgré son âge; mais on n'est plus jeune à
-soixante ans, même en Bretagne.</p>
-
-<p>«Si je m'écoutais, me dit-il un jour, j'irais
-passer six mois là-bas. Mon père se tue.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qui te retient?</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, mes répétitions.</p>
-
-<p>&mdash;Passe-les à un de nos camarades. Je t'en
-indiquerai six qui en ont plus besoin que toi.</p>
-
-<p>&mdash;Et Léonce qui fera des folies!</p>
-
-<p>&mdash;Sois tranquille, s'il doit en faire, ce n'est
-pas ta présence qui le retiendra.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis...</p>
-
-<p>&mdash;Et puis quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Ces dames!</p>
-
-<p>&mdash;Tu les as bien quittées aux vacances. Donne-les-moi
-encore à garder, j'aurai soin qu'elles ne
-manquent de rien.</p>
-
-<p>&mdash;Mais elles me manqueront, à moi, reprit-il en
-rougissant jusqu'aux yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! parle donc! Tu ne m'avais pas dit qu'il
-y eût de l'amour sous roche.»</p>
-
-<p>Le pauvre garçon resta atterré. Il devina pour la
-première fois qu'il aimait Mlle Bourgade. Je l'aidai
-à faire son examen de conscience; je lui arrachai
-un à un tous les petits secrets de son cœur, et il demeura<span class="pagenum"><a id="Page_26"></a>[Pg 26]</span>
-atteint et convaincu d'amour passionné. De
-ma vie je n'ai vu un homme plus confus. On lui
-eût appris que son père avait fait banqueroute, je
-crois qu'il aurait montré moins de honte. Il fallut
-bien le rassurer un peu et le réconcilier avec lui-même.
-Mais quand je lui demandai s'il croyait
-être payé de retour, il eut un redoublement de
-confusion qui me fit peine. J'eus beau lui dire que
-l'amour est un mal contagieux, et que dix-neuf
-fois sur vingt les passions sincères sont partagées,
-il croyait faire exception à toutes les règles. Il se
-plaçait modestement au dernier rang de l'échelle
-des êtres, et il voyait dans Mlle Bourgade des perfections
-au-dessus de l'humanité. Aucun chevalier
-du bon temps ne s'est fait plus humble et plus
-petit devant les beaux yeux de sa dame. J'essayai
-de le relever dans sa propre estime en lui dévoilant
-les trésors de bonté et de tendresse qui
-étaient en lui: à toutes mes raisons il répondait en
-me montrant sa figure, avec une petite grimace
-résignée qui m'attirait des larmes dans les yeux.
-En ce moment, si j'avais été femme, je l'aurais
-aimé.</p>
-
-<p>«Voyons, lui dis-je, comment est-elle avec
-toi?</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'est jamais avec moi. Je suis dans la
-chambre, elle aussi; et cependant nous ne sommes
-pas ensemble. Je lui parle, elle me répond, mais<span class="pagenum"><a id="Page_27"></a>[Pg 27]</span>
-je ne peux pas dire que j'aie jamais causé avec elle.
-Elle ne m'évite pas, elle ne me cherche pas.... Je
-crois cependant qu'elle m'évite, ou du moins que
-je lui suis désagréable. Quand on est bâti comme
-cela!»</p>
-
-<p>Il s'emportait contre sa pauvre personne avec
-une naïveté charmante. La froideur de Mlle Bourgade
-pour un être si excellent n'était pas naturelle.
-Elle ne s'expliquait que par un commencement
-d'amour ou par un calcul de coquetterie.</p>
-
-<p>«Mlle Bourgade sait-elle que tu as hérité?</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Elle te croit pauvre comme elle?</p>
-
-<p>&mdash;Sans cela, il y a longtemps qu'on m'aurait mis
-à la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Si cependant.... Ne rougis pas. Si, par impossible,
-elle t'aimait comme tu l'aimes, que ferais-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Je.... lui dirais....</p>
-
-<p>&mdash;Allons, pas de fausse honte! Elle n'est pas là:
-tu l'épouserais?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! si je pouvais! Mais je n'oserai jamais me
-marier.»</p>
-
-<p>Ceci se passait un dimanche. Le jeudi suivant,
-quoique j'eusse bien promis d'éviter la rue Traversine,
-je fis une visite au Petit-Gris. J'avais mis
-mon plus bel habit d'uniforme, avec des palmes
-toutes neuves à la boutonnière. Le Petit-Gris alla<span class="pagenum"><a id="Page_28"></a>[Pg 28]</span>
-prévenir Mme Bourgade qu'un monsieur lui demandait
-la faveur de causer quelques instants avec elle
-seule. Elle vint comme elle était, et notre hôte sortit
-sous prétexte d'acheter du charbon.</p>
-
-<p>Mme Bourgade était une grande et belle femme,
-maigre jusqu'aux os; elle avait de longs yeux tristes,
-de beaux sourcils et des cheveux magnifiques, mais
-presque plus de dents, ce qui la vieillissait. Elle
-s'arrêta devant moi un peu interdite; la misère est
-timide.</p>
-
-<p>«Madame, lui dis-je, je suis un ami de Matthieu
-Debay; il aime Mlle votre fille, et il a l'honneur de
-vous demander sa main.»</p>
-
-<p>Voilà comme nous étions diplomates à l'École
-normale.</p>
-
-<p>«Asseyez-vous, monsieur,» me dit-elle doucement.
-Elle n'était pas surprise de ma démarche,
-elle s'y attendait; elle savait que Matthieu aimait
-sa fille, et elle m'avoua avec une sorte de pudeur
-maternelle que depuis longtemps sa fille aimait
-Matthieu. J'en étais bien sûr! Elle avait mûrement
-réfléchi sur la possibilité de ce mariage. D'un côté
-elle était heureuse de confier l'avenir de sa fille à
-un honnête homme, avant de mourir. Elle se
-croyait dangereusement malade, et attribuait à
-des causes organiques un affaiblissement produit
-par les privations. Ce qui l'effrayait, c'était l'idée
-que Matthieu lui-même n'était pas très-robuste,<span class="pagenum"><a id="Page_29"></a>[Pg 29]</span>
-qu'il pouvait un jour prendre le lit, perdre ses leçons
-et rester sans ressource avec une femme,
-peut-être avec des enfants, car il fallait tout prévoir.
-J'aurais pu la rassurer d'un seul mot, mais
-je n'eus garde. J'étais trop heureux de voir un
-mariage se conclure avec cette sublime imprudence
-des pauvres qui disent: «Aimons-nous
-d'abord, chaque jour amène son pain!» Mme Bourgade
-ne discuta contre moi que pour la forme. Elle
-portait Matthieu dans son cœur. Elle avait pour
-lui l'amour de la belle-mère pour son gendre, cet
-amour à deux degrés, qui est la dernière passion
-de la femme. Mme de Sévigné n'a jamais aimé son
-mari comme M. de Grignan.</p>
-
-<p>Mme Bourgade me conduisit chez elle et me présenta
-à sa fille. La belle Aimée était vêtue de cotonnade
-mauvais teint dont la couleur avait passé.
-Elle n'avait ni bonnet, ni col, ni manchettes: le
-blanchissage est si cher! Je pus admirer une grosse
-natte de magnifiques cheveux blonds, un cou un
-peu maigre, mais d'une rare élégance, et des mains
-qu'une grande dame eût payées cher. Sa figure
-était celle de sa mère, avec vingt années de moins.
-En les voyant l'une à côté de l'autre, je songeai
-involontairement à ces dessins d'architecture où
-l'on voit dans le même cadre un temple en ruine
-et sa restauration. La taille d'Aimée, avec une
-brassière au lieu de corset, et un simple jupon<span class="pagenum"><a id="Page_30"></a>[Pg 30]</span>
-sans crinoline montrait une élégance de bon aloi.
-Le prix élevé des engins de la coquetterie fait que
-les pauvres sont moins souvent dupés que les
-riches. Ce qui m'étonna le plus dans la future
-Mme Debay, c'est la blancheur limpide de son teint.
-On aurait dit du lait, mais du lait transparent: je
-ne puis mieux comparer son visage qu'à une perle
-fine.</p>
-
-<p>Elle fut bien franchement heureuse, la petite
-perle de la rue Traversine, lorsqu'elle apprit les
-nouvelles que j'apportais. Au beau milieu de sa joie
-tomba Matthieu, qui ne s'attendait pas à me trouver
-là. Il ne voulut croire qu'il était aimé que lorsqu'on
-le lui eut répété trois fois. Nous parlions
-tous ensemble, et les quatuors de Beethoven sont
-une pauvre musique au prix de celle que nous
-chantions. Puis, comme la porte était restée entr'ouverte,
-je me dérobai sans rien dire. Matthieu
-me savait un peu moqueur, et il n'aurait pas osé
-pleurer devant moi.</p>
-
-<p>Il se maria le premier jeudi de juin, et j'eus
-soin de ne pas me faire consigner à l'École, car je
-tenais à lui servir de témoin. Je partageai cet honneur
-avec un jeune écrivain qui débutait alors
-dans l'<i>Artiste</i>. Les témoins d'Aimée furent deux
-amis de Matthieu, un peintre et un professeur:
-Mme Bourgade avait perdu de vue ses anciennes
-<span class="pagenum"><a id="Page_31"></a>[Pg 31]</span>connaissances. La mairie du 11<sup>e</sup> arrondissement
-est en face de l'église Saint-Sulpice: on n'eut que
-la place à traverser. Toute la noce y compris
-Léonce, était contenue dans deux grands fiacres qui
-nous menèrent dîner auprès de Meudon, chez le
-garde de Fleury. Notre salle à manger était un chalet
-entouré de lilas, et nous découvrîmes un petit
-oiseau qui avait fait son nid dans la mousse au-dessus
-de nos têtes. On but à la prospérité de cette
-famille ailée: nous sommes tous égaux devant le
-bonheur. Me croira qui voudra, mais Matthieu
-n'était plus laid. J'avais déjà remarqué que l'air
-des forêts avait le privilége de l'embellir. Il y a
-des figures qui ne plaisent que dans un salon;
-vous en trouverez d'autres qui ne charment que
-dans les champs. Les poupées enfarinées qu'on
-admire à Paris seraient horribles à rencontrer au
-coin d'un bois: je frémis quand j'y pense. Matthieu
-était, au contraire, un sylvain très-présentable: Il
-nous annonça, au dessert, qu'il allait partir pour
-Auray, avec sa femme et sa belle-mère. L'excellente
-maman Debay ouvrait déjà les bras pour recevoir
-sa bru. Matthieu écrirait ses thèses à loisir; il serait
-docteur et professeur quand les sardines le
-permettraient.</p>
-
-<p>«Sans parler des enfants, ajouta une voix qui
-n'était pas la mienne.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi! reprit le marié, s'il nous vient
-des enfants, je leur apprendrai à lire au coin<span class="pagenum"><a id="Page_32"></a>[Pg 32]</span>
-du feu, et puissé-je avoir dix élèves dans ma
-classe!</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi, dit Léonce, je vous ajourne tous à
-l'année prochaine. Vous assisterez au mariage de
-Léonce Debay avec Mlle X., une des plus riches héritières
-de Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Vive <i>Mlle X.</i>, la glorieuse inconnue!</p>
-
-<p>&mdash;En attendant que je la connaisse, reprit l'orateur,
-on vous contera que j'ai gaspillé une fortune,
-éparpillé des trésors et dispersé mon héritage
-à tous les vents de l'horizon. Souvenez-vous de ce
-que je vous promets: je jetterai l'or, mais comme
-un semeur jette la graine. Laissez dire et attendez
-la récolte!»</p>
-
-<p>Pourquoi n'avouerais-je pas qu'on buvait du vin
-de Champagne? Matthieu dit à son frère: «Tu
-feras ce que tu voudras, je ne doute plus de rien,
-je crois tout possible, depuis qu'elle a pu m'épouser
-par amour!»</p>
-
-<p>Mais le dimanche suivant, à la gare du chemin
-de fer, Matthieu semblait moins rassuré sur l'avenir
-de son frère. Tu vas jouer gros jeu, lui dit-il
-en lui serrant la main. Si Boileau n'était
-point passé de mode, comme les coiffures de son
-temps, je te dirais:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Cette mer où tu cours est féconde en naufrages!</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Bah! il ne s'agit pas de Boileau, mais de Balzac.<span class="pagenum"><a id="Page_33"></a>[Pg 33]</span>
-Cette mer où je cours est féconde en héritières.
-Compte sur moi, mon frère: s'il en reste une au
-monde, elle sera pour nous.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, souviens-toi, quoiqu'il arrive, que ton
-lit est fait dans la maison d'Auray.</p>
-
-<p>&mdash;Fais-y ajouter un oreiller. Nous irons vous
-voir dans notre carrosse!» Le Petit-Gris toisa
-Léonce d'un coup d'œil approbateur qui voulait
-dire: «Jeune homme, votre ambition me plaît.»
-Mais Léonce n'abaissa point ses regards sur le
-Petit-Gris. Il me prit par le bras, après le départ
-du train, et il me mena dîner avec lui; il était gai
-et plein de belles espérances.</p>
-
-<p>«Le sort en est jeté, me dit-il; je brûle mes
-vaisseaux. J'ai retenu hier un délicieux entre-sol
-rue de Provence. Les peintres y sont; dans huit
-jours, j'y mettrai les tapissiers. C'est là, mon pauvre
-bon, que tu viendras, le dimanche, manger
-la côtelette de l'amitié.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle idée as-tu de commencer ta campagne
-au milieu de l'été? Il n'y a pas un chat à Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-moi faire! Dès que mon nid sera installé,
-je partirai pour les eaux de Vichy. Les
-connaissances se font vite aux eaux: on se lie,
-on s'invite pour l'hiver prochain. J'ai pensé à
-tout, et mon siége est fait. Dans quinze jours,
-j'en aurai fini avec cet affreux quartier latin!</p>
-
-<p>&mdash;Où nous avons passé de si bons moments!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_34"></a>[Pg 34]</span></p>
-
-<p>&mdash;Nous croyions nous amuser, parce que nous
-ne nous y connaissions pas. Est-ce que tu trouves
-ce poulet mangeable, toi?</p>
-
-<p>&mdash;Excellent, mon cher.</p>
-
-<p>&mdash;Atroce! A propos, j'ai une cuisinière; un
-garçon à marier dîne en ville, mais il déjeune
-chez lui. Reste à trouver un domestique. Tu n'as
-personne à m'indiquer?</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! je suis fâché d'être à l'École pour
-dix-huit mois. Je me serais proposé moi-même,
-tant je trouve que tu feras un maître magnifique.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, tu n'es ni assez petit ni assez
-grand: il me faut un colosse ou un gnome. Reste
-où tu es. As-tu jamais réfléchi sur les livrées?
-C'est une grave question.</p>
-
-<p>&mdash;Dame! j'ai lu Aristote chapitre des chapeaux.</p>
-
-<p>&mdash;Que penserais-tu d'une capote bleu de ciel
-avec des parements rouges?</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons aussi l'uniforme des Suisses du
-pape, jaune, rouge et noir, avec une hallebarde.
-Qu'en dis-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'ennuies. J'ai passé en revue toutes les
-couleurs; le noir est comme il faut, avec une cocarde;
-mais c'est trop sévère. Le marron n'est
-pas assez jeune, le gros bleu est discrédité par le
-commerce: tous les garçons de caisse ont l'habit
-bleu et les boutons blancs. Je réfléchirai. Regarde-moi
-un peu mes nouvelles cartes de visite.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"></a>[Pg 35]</span></p>
-
-<p>&mdash;<span class="smcap">Léonce de Baÿ</span> et une couronne de marquis!
-Je te passe le marquisat, cela ne fait de tort à
-personne; mais je crois que tu aurais mieux fait
-de respecter le nom de ton vieux père. Je ne suis
-pas rigoriste, mais il me fâche toujours un peu de
-voir un galant homme se déguiser en marquis,
-hors le temps du carnaval. C'est une façon délicate
-de renier sa famille. Pour que tu sois marquis, il
-faut que ton père soit duc, ou mort: choisis.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi prendre les choses au tragique?
-Mon excellent homme de père rirait de tout son
-cœur à voir son nom ainsi fagoté. Ne trouves-tu
-pas que ce tréma sur l'y est une invention admirable?
-Voilà qui donne aux noms une couleur
-aristocratique! Il ne me manque plus que des armoiries.
-Connais-tu le blason?</p>
-
-<p>&mdash;Mal.</p>
-
-<p>&mdash;Tu en sais toujours assez pour me dessiner
-un écusson.</p>
-
-<p>&mdash;Garçon, du papier? Tiens, voilà les armes
-que je te donne. Tu portes écartelé d'or et de
-gueules. Ceci représente des lions de gueules sur
-champ d'or, et cela des merlettes d'or sur champ
-de gueules. Es-tu content?</p>
-
-<p>&mdash;Enchanté. Qu'est-ce qu'une merlette?</p>
-
-<p>&mdash;Un canard.</p>
-
-<p>&mdash;De mieux en mieux. Maintenant une devise
-un peu effrontée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_36"></a>[Pg 36]</span></p>
-
-<p>&mdash;<span class="smcap">Baÿ de rien ne s'ébayt.</span></p>
-
-<p>&mdash;Magnifique! dès ce moment, je te dois hommage
-comme à mon suzerain.</p>
-
-<p>&mdash;Hé bien! féal marquis, allumons un cigare
-et ramène-moi à l'École.»</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Léonce passa l'été à Vichy et revint au mois
-d'octobre. Il ramena un grand domestique blond
-et un magnifique cheval noir. C'était l'héritage
-d'un Anglais mort du spleen entre deux verres
-d'eau. Il me fit annoncer son retour par le superbe
-Jack, dont la livrée gris de souris excita
-mon admiration. Jack portait sur ses boutons les
-armes des Baÿ, sans me payer de droits d'auteur.</p>
-
-<p>Le plus beau de mes amis me reçut dans un appartement
-empreint d'une coquetterie mâle. On
-n'y voyait aucun de ces brimborions qui trahissent
-l'intervention d'une femme: pas même une
-chaise de tapisserie! Le meuble de la salle à manger
-était en chêne, le salon, de brocatelle ponceau,
-avait un air décent, riche et confortable. Le
-cabinet de travail était plein de dignité: vous auriez
-dit le sanctuaire d'un auteur qui écrit l'histoire
-des croisades. Dans la chambre à coucher,
-on voyait une énorme tapisserie représentant la<span class="pagenum"><a id="Page_37"></a>[Pg 37]</span>
-clémence d'Alexandre, une table de toilette en
-marbre blanc, un magnifique nécessaire étalé
-dans l'ordre le plus parfait, quatre fauteuils de
-moquette, et un lit à colonnes, lit monastique,
-large de trois pieds tout au plus.</p>
-
-<p>La décoration ne donnait aucun démenti aux
-assurances de l'ameublement. Dans le salon, des
-paysages. Dans la salle à manger, un tableau de
-chasse, des volatiles, des natures mortes. Dans le
-cabinet, un trophée d'armes, de cannes et de cravaches,
-et quatre grands passe-partout remplis
-de gravures à l'eau-forte qui auraient pu figurer
-chez le farouche Hippolyte. Dans la chambre à
-coucher, cinq ou six portraits de famille achetés
-d'occasion chez les brocanteurs de la rue Jacob.
-Les meubles, les tableaux, les gravures et les livres
-de la bibliothèque, triés avec un soin scrupuleux,
-chantaient à l'unisson les louanges de
-Léonce. Les belles-mères pouvaient venir!</p>
-
-<p>Mon premier soin en entrant fut de chercher
-les cigares, mais Léonce ne fumait plus. Il disait
-que le cigare, qui unit les hommes entre eux, n'a
-pas la vertu d'arranger les mariages, et que le
-tabac offense également les femmes et les abeilles,
-créatures ailées. Il me raconta sa campagne d'été,
-et me montra triomphalement vingt-cinq ou trente
-cartes de visite qui représentaient autant d'invitations
-pour l'hiver.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"></a>[Pg 38]</span></p>
-
-<p>«Lis tous ces noms, me dit-il, et tu verras si
-j'ai jeté ma poudre aux moineaux!»</p>
-
-<p>Je m'étonnai de ne voir que des noms de la
-banque et de l'industrie. «Pourquoi cette préférence?
-Les héros de Balzac allaient au faubourg
-Saint-Germain.</p>
-
-<p>&mdash;Ils avaient leurs raisons, dit Léonce; moi,
-j'ai les miennes pour n'y pas aller. A la Chaussée
-d'Antin, mon nom et mon titre peuvent me servir;
-ils me nuiraient peut-être au faubourg Saint-Germain.
-Annonce un marquis dans un salon de
-la rue Laffitte, cinquante personnes regarderont
-la porte. Rue de l'Université personne ne lèvera
-les yeux. Les valets eux-mêmes y sont blasés sur
-les marquis. Et puis, tous ces nobles de vieille
-date se connaissent et s'entendent: ils sauraient
-bientôt que je ne suis pas des leurs. On ne demanderait
-pas à voir mes parchemins, mais on se
-dirait à l'oreille qu'on ne les a jamais vus. Mon
-marquisat serait éventé, et l'on m'enverrait chercher
-fortune ailleurs. Du reste, les grandes fortunes
-sont rares dans ce noble faubourg. Je me
-suis informé: il y en a cent ou cent cinquante,
-si vieilles, que tout le monde en a entendu parler;
-si claires, si évidentes, si bien établies au
-soleil, que tout le monde en a envie: de là, vingt
-prétendants autour d'une héritière. J'aurais beau
-jeu à faire le vingt et unième! on ne m'y prendra<span class="pagenum"><a id="Page_39"></a>[Pg 39]</span>
-pas. Regarde la rive droite: quelle différence!
-Dans le salon du moindre banquier ou du plus
-modeste agent de change, tu vois danser dans le
-même quadrille une douzaine de fortunes colossales
-ignorées du public, et qui ne se connaissent
-pas entre elles. Celle-ci date de vingt ans, celle-là
-d'hier. L'une sort d'une raffinerie d'Auteuil,
-l'autre d'une usine de Saint-Étienne, l'autre d'une
-manufacture de Mulhouse; l'une arrive directement
-de Manchester, l'autre débarque à peine de
-Chandernagor. Les étrangers sont tous à la Chaussée
-d'Antin! Dans cette cohue toute retentissante
-du bruit de l'or, toute scintillante de diamants,
-on se rencontre, on se connaît, on s'aime, on s'épouse,
-en moins de temps qu'il n'en faut à une
-duchesse pour ouvrir sa tabatière. C'est là qu'on
-sait le prix du temps; c'est là que les hommes
-sont vivants, remuants et pressés d'agir comme
-moi; c'est là que je jetterai mon filet dans l'eau
-bruyante et tumultueuse!»</p>
-
-<p>Il me récita un passage du <i>Lis dans la vallée</i>, qui
-contenait les règles de sa conduite; c'est la dernière
-lettre de Mme de Mortsauf au jeune Vandenesse.
-Nous relûmes ensuite les conseils d'Henri
-de Marsay à Paul de Manerville; puis il demanda
-le déjeuner, puis il perdit deux heures à sa toilette,
-deux heures juste, à l'exemple de M. de
-Marsay.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_40"></a>[Pg 40]</span></p>
-
-<p>Je le vis assez souvent, dans le cours de l'hiver,
-pour remarquer comme il pratiquait les leçons de
-son maître. S'il est vrai que le travail mérite récompense
-et que toute peine soit digne de loyer,
-il lui était dû d'épouser Modeste Mignon, Eugénie
-Grandet ou Mlle Taillefer. Il se montrait partout
-aux heures où l'on se montre. Il galopait au
-bois tous les soirs, aussi exactement que si sa
-course eût été payée. Il ne manqua aucune première
-représentation des théâtres de bonne compagnie;
-il fut assidu aux Italiens comme s'il eût
-aimé la musique. Il ne refusa pas une invitation,
-ne perdit pas un bal, et n'oublia jamais une visite
-de digestion. En quoi je l'admirais. Sa toilette
-était exquise, sa chaussure parfaite, son linge
-miraculeux. J'avais honte de sortir avec lui même
-le dimanche, où nous portions des chemises empesées.
-Quant à lui, il sortait volontiers avec moi.
-Il avait loué pour six mois un coupé tout neuf où
-le carrossier avait peint provisoirement ses armoiries.</p>
-
-<p>Dans le monde, il se recommanda dès l'abord
-par deux talents qui vont rarement ensemble: il
-était danseur et causeur. Il dansait le mieux du
-monde, au point de faire dire qu'il avait de l'esprit
-jusqu'au bout des pieds. Il avait des jarrets
-solides, ce qui ne gâte rien, et un bras à porter
-une valseuse de plomb. Toutes les filles qui dansaient<span class="pagenum"><a id="Page_41"></a>[Pg 41]</span>
-avec lui étaient enchantées d'elles-mêmes,
-et de lui par conséquent. Les mères, de leur côté,
-veulent toujours du bien à l'homme qui fait briller
-leurs filles. Mais lorsque après une valse ou
-un quadrille il allait s'asseoir au milieu des femmes
-d'un certain âge, le penchant qu'on avait
-pour lui se changeait en enthousiasme. Il avait
-trop de bon goût pour lancer des compliments à
-la tête des gens, mais il faisait trouver des idées
-à ses voisines, et les plus sottes devenaient spirituelles
-au frottement de son esprit. Il se refusait
-sévèrement les douceurs de la médisance, ne
-remarquait aucun ridicule, ne relevait aucune
-sottise, et plaisantait sur toutes choses sans
-blesser personne; ce qui n'est pas toujours facile.
-Il n'avait aucune opinion sur les matières
-politiques, ne sachant pas dans quelle famille
-l'amour pouvait le faire entrer. Il s'observait, se
-surveillait et s'épiait perpétuellement sans en
-avoir l'air. Il se disait à lui-même cent fois par
-soirée: Ma fille, tenez-vous droite!</p>
-
-<p>Autant il était gracieux devant les femmes, autant
-il était froid dans ses rapports avec les hommes.
-Sa roideur frisait l'impertinence. C'était
-encore un moyen de faire sa cour à celles dont il
-attendait tout; une façon détournée de leur dire:
-«Je ne vis que pour vous seules.» Le sexe faible est
-sensible aux hommages des forts, et c'est double<span class="pagenum"><a id="Page_42"></a>[Pg 42]</span>
-plaisir de faire courber une tête orgueilleuse. Sa
-superbe était trop affectée pour passer inaperçue:
-elle lui attira des querelles. Il se battit
-trois fois et corrigea ses adversaires galamment,
-du bout de l'épée: le plus malade des
-trois fut quinze jours au lit. Le monde sut
-gré à Léonce de sa modération comme de sa
-bravoure, et l'on reconnut en lui un beau joueur
-qui prodiguait sa vie en ménageant celle des
-autres.</p>
-
-<p>C'était, au reste, le seul jeu qu'il se permît.
-Quand la lettre de Mme de Mortsauf ne l'aurait pas
-prémuni contre les cartes, il s'en serait défendu de
-lui-même, dans l'intérêt de sa réputation et de ses
-finances. Il jetait l'argent à pleines mains, mais à
-bon escient. Il ne refusait ni un billet de concert,
-ni un billet de loterie; nul citoyen des salons de
-Paris ne payait plus largement ses contributions.
-Il savait, à l'occasion, vider son porte-monnaie
-dans la bourse d'une quêteuse, ou s'inscrire pour
-vingt louis sur le carnet d'une dame de charité. Il
-dépensait beaucoup pour la montre et fort peu
-pour le plaisir, comptant pour inutile tout déboursé
-fait sans témoins. C'est en cela surtout qu'il se
-distinguait de ses modèles, les Rubempré et les de
-Marsay, hommes de joie et grands viveurs. Il ne
-faisait pas de dettes, il n'avait pas de maîtresses;
-il évitait tout ce qui pouvait l'arrêter dans sa<span class="pagenum"><a id="Page_43"></a>[Pg 43]</span>
-course. Il voulait arriver sans retard et sans reproche.</p>
-
-<p>Malgré de si louables efforts, il dépensa trois
-mois d'hiver et 35 000 francs d'argent, sans trouver
-ce qu'il cherchait. Peut-être manquait-il un peu
-de souplesse. Je l'aurais voulu plus moelleux. A
-l'étudier de près, on découvrait un bout d'oreille
-bretonne qui pouvait effaroucher le mariage. Il
-était trop agité, trop nerveux, trop tendu. C'était
-une machine supérieurement montée; mais on
-entendait le bruit des roues. Une femme de trente
-ans aurait pu lui donner le supplément de manières
-qui lui manquait; et, si j'en crois la renommée,
-il avait des professeurs à choisir, mais
-son siége était fait et il n'accepta les leçons de
-personne.</p>
-
-<p>Quand je lui fis ma visite de nouvel an, il passa
-en revue les trois mois qui venaient de s'écouler.
-Il n'avait encore trouvé que des partis inaccessibles:
-une veuve légère et légèrement ruinée; une
-princesse russe plus riche, mais suivie de trois
-enfants d'un premier lit: et la fille d'un spéculateur
-taré.</p>
-
-<p>«Je n'y puis rien comprendre, me dit-il avec une
-certaine amertume. J'ai des amis et point d'ennemis;
-je connais tout Paris et je suis connu; je vais
-partout, je plais partout; je suis lancé, je suis
-même posé, et je n'arrive à rien! Je marche droit<span class="pagenum"><a id="Page_44"></a>[Pg 44]</span>
-à mon but, sans m'arrêter en route: on dirait que
-le but recule devant moi. Si je cherchais l'impossible,
-on s'expliquerait cela; mais qu'est-ce que
-je demande? Une femme de mon milieu, qui
-m'aime pour moi. Ce n'est pas chose surnaturelle!
-Matthieu a trouvé dans son monde ce que je poursuis
-vainement dans le mien. Cependant je vaux
-bien Matthieu.</p>
-
-<p>&mdash;Au physique, du moins. As-tu de leurs nouvelles?</p>
-
-<p>&mdash;Pas souvent: les heureux sont égoïstes. Le
-licencié améliore ses terres; il marne, il sème du
-sarrasin, il plante des arbres: cent niaiseries! Sa
-femme va aussi bien que le comporte son état.
-On espère l'arrivée de Matthieu II pour le mois
-d'avril: il n'y a pas de temps perdu.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne te demande pas si l'on s'aime toujours?</p>
-
-<p>&mdash;Comme dans l'arche de Noé. Papa et maman
-sont à genoux devant leur belle-fille. Mme Bourgade
-a bien pris: il paraît que c'est décidément
-une femme distinguée: tout ce monde s'occupe,
-s'amuse et s'adore: ils ont du bonheur.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as jamais eu la velléité de courir les
-rejoindre avec le restant de tes écus?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, non! J'aime mieux mes ennuis que
-leurs plaisirs. Et puis, il n'est pas encore temps
-d'aller me cacher.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"></a>[Pg 45]</span></p>
-
-<p>En effet, huit jours après, il arriva tout radieux
-au parloir de l'École.</p>
-
-<p>«Brr! fit-il, on n'a pas chaud ici.</p>
-
-<p>&mdash;Quinze degrés, mon cher, c'est le règlement.</p>
-
-<p>&mdash;Le règlement n'est pas si frileux que moi, et
-j'ai bien fait de me laisser refuser, d'autant plus
-que je touche à mon but.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es sur la voie?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai trouvé!»</p>
-
-<p>Léonce avait remarqué la gentillesse et l'élégance
-d'une toute petite femme, si frêle et si mignonne,
-que ses perfections devaient être admirées
-au microscope. Il avait valsé avec elle, et il avait
-failli la perdre plusieurs fois, tant elle était légère
-et tant on la sentait peu dans la main; il avait
-causé, et il était resté sous le charme: elle babillait
-d'une petite voix de fauvette assez mélodieuse
-pour faire croire à quelqu'une de ces métamorphoses
-qu'Ovide a racontées dans ses vers.
-Cet esprit féminin courait d'un sujet à l'autre
-avec une volubilité charmante. Ses idées semblaient
-onduler au caprice de l'air, comme les marabouts
-qui garnissaient le devant de sa robe. Léonce demanda
-le nom de cette jeune dame qui ressemblait
-si bien à un oiseau-mouche: il apprit qu'elle
-n'était ni femme ni veuve, malgré les apparences,
-et qu'elle s'appelait Mlle de Stock. Le monde lui<span class="pagenum"><a id="Page_46"></a>[Pg 46]</span>
-donnait vingt-cinq ans et une grande fortune. Sur
-ces renseignements, Léonce se mit à l'aimer.</p>
-
-<p>Chez les peuples civilisés, les naturalistes reconnaissent
-deux variétés d'amour honnête: l'une est
-une plante sauvage qui se sème spontanément
-dans les cœurs, qui se développe sans culture, qui
-jette ses racines jusqu'au plus profond de notre
-être, qui résiste au vent et à la pluie, à la grêle
-et à la gelée, qui repousse si on l'arrache, et qui
-emprunte à la nature une vigueur et une ténacité
-invincibles; l'autre est une plante de jardin que
-nous cultivons nous-mêmes, soit pour ses fleurs,
-soit pour ses fruits: tantôt c'est une mère qui la
-sème dans l'âme de sa fille pour la préparer insensiblement
-à un brillant mariage; tantôt on voit
-deux familles, désireuses de s'unir par un lien
-étroit, sarcler et arroser dans le cœur de leurs
-enfants une petite passion potagère; quelquefois
-un jeune ambitieux, comme Léonce, s'applique à
-développer en lui les germes d'un amour qui
-promet des fruits d'or. Cette variété, plus commune
-que la première, se cultive en plates-bandes
-dans les salons de Paris; mais, comme toutes les
-plantes de jardin, elle est délicate, elle exige des
-soins, elle résiste rarement au froid, et jamais à
-la misère.</p>
-
-<p>Léonce se fit montrer le baron de Stock, qui
-jouait à l'écarté et perdait des sommes avec l'indifférence<span class="pagenum"><a id="Page_47"></a>[Pg 47]</span>
-d'un millionnaire. En ce moment, Mlle de
-Stock lui parut encore plus jolie. Le baron portait
-une assez belle brochette de décorations étrangères.
-Sa fille est adorable! pensa Léonce. Il se
-fit présenter à la baronne, une noble poupée d'Allemagne,
-couverte de vieux diamants enfumés.
-Cette digne femme lui plut au premier coup d'œil.
-Peut-être l'eût-il trouvée un peu ridicule si elle
-n'avait pas eu une fille aussi spirituelle. Peut-être
-aussi aurait-il jugé que Mlle de Stock manquait
-un peu de distinction, s'il ne lui eût pas connu
-une mère aussi majestueuse.</p>
-
-<p>Il dansa tout un soir avec la jolie Dorothée, et
-murmura à son oreille des paroles de galanterie
-qui ressemblaient fort à des paroles d'amour. Elle
-répondit avec une coquetterie qui ne ressemblait
-pas à de la haine. La baronne, après s'être renseignée,
-invita Léonce à ses mercredis: il y fut
-assidu. M. de Stock habitait, rue de La Rochefoucauld,
-un petit hôtel entre cour et jardin dont il
-était propriétaire. Léonce se connaissait en mobilier,
-depuis qu'il avait acheté des meubles. Sans
-être expert, il avait le sentiment de l'élégance.
-Il pouvait se tromper, comme tout le monde, car
-il faut être commissaire-priseur pour distinguer
-un bronze artistique d'un surmoulage à bon
-marché, pour deviner si un meuble est bourré
-de crin ou nourri économiquement d'étoupes, et<span class="pagenum"><a id="Page_48"></a>[Pg 48]</span>
-pour reconnaître à première vue si un rideau est
-en lampas ou en damas de laine et soie. Cependant
-il n'était pas du bois dont on fait les dupes,
-et l'intérieur du baron le ravit. Les domestiques,
-en livrée amarante, avaient de bonnes têtes carrées,
-et un accent allemand qui écorchait délicieusement
-l'oreille. On reconnaissait en eux de
-vieux serviteurs de la famille, peut-être des vassaux
-nés à l'ombre du château de Stock. Le train
-de maison représentait une dépense de soixante
-mille francs par an. Le jour où Léonce fut accueilli
-par le baron, fêté par la baronne et regardé tendrement
-par leur fille, il put dire sans présomption:
-«J'ai trouvé!»</p>
-
-<p>Vers le milieu de janvier, il sut que Dorothée
-devait quêter pour les pauvres à Notre-Dame de
-Lorette. Lui qui manquait souvent la messe, il fut
-d'une ponctualité exemplaire. Il me fit déjeuner
-au galop et m'entraîna avec lui sur le coup
-d'une heure. J'ai oublié les détails de sa toilette,
-mais je me rappelle bien qu'elle éblouissait. Je reconnus
-Mlle de Stock au portrait qu'il m'en avait
-fait, quoiqu'il eût oublié de me dire qu'elle était
-brune comme une Maltaise. Une Allemande brune
-est un phénomène assez rare pour qu'on en fasse
-mention. A la fin de la messe, les fidèles défilèrent
-un à un devant les quêteuses, qui se tenaient à genoux
-à chaque porte de l'église. Dorothée sollicitait<span class="pagenum"><a id="Page_49"></a>[Pg 49]</span>
-la charité des passants par un coup d'œil interrogatif,
-d'une grâce toute mondaine. Je mis deux sous
-dans sa bourse de velours, l'obole du pauvre écolier.
-Léonce salua la quêteuse comme dans un
-salon, en donnant un billet de mille francs plié
-en quatre.</p>
-
-<p>«Combien te reste-t-il? lui demandai-je sous le
-vestibule.</p>
-
-<p>&mdash;Treize mille francs et quelques centimes.</p>
-
-<p>&mdash;C'est peu.</p>
-
-<p>&mdash;C'est assez. L'aumône que je viens de faire me
-sera rendue au centuple. <i>Centuplum accipies.</i>»</p>
-
-<p>Je ne répondis rien: je songeais aux pauvres dix
-francs de Matthieu.</p>
-
-<p>En retournant à la rue de Provence, mon charitable
-ami me donna quelques notions sur la vie de
-château dans les seigneuries d'Allemagne. Il me
-dépeignit ces grands repas arrosés des vins de
-Tokai et de Johannisberg, ces réunions chamarrées
-d'uniformes et de rubans, ces salons où l'habit de
-cour du duc de Richelieu est encore à la mode; et
-ces chasses miraculeuses, ces grandes battues
-après lesquelles les lièvres se comptent par milliers,
-et la venaison se vend dans les boucheries à
-trente lieues à la ronde.</p>
-
-<p>Il trouva en rentrant une lettre de son frère,
-fort courte:</p>
-
-<p>«Que pourrais-je te dire? écrivait Matthieu. Notre<span class="pagenum"><a id="Page_50"></a>[Pg 50]</span>
-vie est unie comme un miroir; tous nos jours
-se ressemblent comme des gouttes de lait dans la
-même coupe. Les travaux sont arrêtés par l'hiver,
-et nous passons la journée au coin du feu, entre
-nous. Tu sais si la cheminée est large; il y a place
-pour tous; on mettrait même un fauteuil de plus
-en se serrant un peu, si tu voulais. Papa tisonne
-avec acharnement. Tu connais sa passion, la seule
-passion de sa vie. Si on lui prenait ses pincettes,
-on le rendrait bien malheureux. Maman Debay et
-maman Bourgade passent la journée à coudre des
-brassières, à ourler des couches et à broder de
-petits bonnets. Aimée tricote des bas de cachemire,
-de vrais bas de poupée. Quand je vois tous
-ces préparatifs, il me prend des envies de rire et
-de pleurer. La chère petite créature aura une
-layette royale. Le conseil de famille a décidé que
-si c'était un fils, on l'appellerait Léonce: ton nom
-lui portera bonheur. Pourvu qu'il ne s'avise pas
-de ressembler à son père! Nous avons mis ton
-portrait dans notre chambre: tu sais, ce beau
-portrait que Boulanger a peint avant de partir
-pour Rome. Je le montre à Aimée, tous les matins
-et tous les soirs. Le petit Léonce promet d'être
-aussi remuant que toi. Sa mère se plaint de lui;
-et, ce qui est plus singulier, maman Debay assure
-qu'elle ressent le contre-coup de tous ses mouvements.
-Je t'ai dit qu'Aimée avait eu des maux<span class="pagenum"><a id="Page_51"></a>[Pg 51]</span>
-d'estomac dans les premiers temps de sa grossesse;
-mais quelques bouteilles d'eau minérale et
-le bonheur de sentir vivre son enfant l'ont réconfortée;
-elle engraisse à vue d'œil. Quant à moi
-je suis toujours le même, à cela près que je ne
-travaille plus guère. Tu te rappelles le mot de ce
-paysan à qui l'on demandait quelle était sa profession,
-et qui répondit: «Ma femme est nourrice.»
-Je suis logé à la même enseigne, ou peu
-s'en faut: j'attends mon garçon. Les célèbres thèses
-n'ont pas fait grands progrès: la guerre du
-Péloponnèse, <i>de Bello Peloponnesiaco</i>, en est à la mort
-de Périclès, et «Corneille, auteur comique,» en
-reste à <i>Clitandre</i>. Tant pis pour la faculté de Rennes!
-elle attendra. Je veux être père avant d'être docteur.
-Ah! frère, si tu savais comme tes plaisirs
-sont fades au prix des nôtres! tu viendrais par la
-diligence, et tu nous ferais grâce du carrosse dont
-tu nous as menacés. Toi seul nous manques; tu es
-notre unique souci. Papa fait sa grande ride
-lorsqu'on parle de la rue de Provence. Enfin! je
-le rassure en lui disant que si homme au monde
-doit réussir, c'est toi.»</p>
-
-<p>&mdash;«Ce sont de bonnes gens, dit Léonce en jetant
-la lettre sur son bureau. Ils auront bientôt de
-mes nouvelles.»</p>
-
-<p>Quelques jours après le baron lui tomba du
-ciel à dix heures du matin. Un telle démarche<span class="pagenum"><a id="Page_52"></a>[Pg 52]</span>
-était de bon augure. M. Stock visita l'appartement
-en amateur, et fit à part soi l'inventaire du mobilier.
-Tout homme de bon sens se serait cru chez
-un fils de famille: le baron fut enchanté. C'était un
-aimable homme que cet Allemand. Tout le monde
-savait qu'il avait été banquier à Francfort-sur-le-Mein,
-et cependant il ne parlait jamais de sa fortune.
-Personne ne contestait sa noblesse, et cependant
-il ne parlait jamais de ses titres. Ses
-châteaux, ses terres, ses forêts étaient les choses
-dont il semblait le moins se soucier. Jamais il
-n'en dit mot à Léonce, et Léonce reconnut à cette
-marque qu'il était un vrai riche et un vrai gentilhomme.</p>
-
-<p>De son côté, Léonce était trop délicat pour s'attribuer
-une fortune mensongère. Il laissait courir
-l'imagination des gens, et ne disputait pas contre
-ceux qui lui disaient: «Vous qui êtes riche.»
-Mais il ne se vantait de rien. Lorsqu'il parlait de
-sa famille, il disait sans emphase: «Mes parents
-habitent leurs terres de Bretagne.» En quoi il ne
-mentait nullement. Je lui fis observer que tout
-se découvrirait à la fin, et qu'il serait forcé de
-confesser l'origine de sa noblesse et la modicité
-de sa fortune. «Laisse-moi faire, répondit-il; le
-baron est assez riche pour permettre à sa fille un
-mariage d'amour. Dorothée m'aime, j'en suis sûr;
-elle me l'a dit. Quand les parents verront que je<span class="pagenum"><a id="Page_53"></a>[Pg 53]</span>
-suis nécessaire au bonheur de leur fille, ils passeront
-sur bien des choses. Du reste, je ne tromperai
-personne, et ils sauront tout avant le
-mariage.»</p>
-
-<p>Il ne courtisait pas publiquement Mlle de Stock,
-mais il la voyait tous les soirs dans le monde.
-Leur liaison, pour être un peu contrainte, n'avait
-que plus de charmes. Les petits obstacles, la surveillance
-que tous exercent sur tous, le respect
-des convenances, la nécessité de feindre, ajoutent
-je ne sais quoi de tendre et de mystérieux
-à ces amours qui cheminent, de salon en salon,
-jusqu'à la porte de l'église. La contrainte est un
-ressort merveilleux qui double les jouissances du
-cœur comme les forces de l'esprit. Ce qui fait
-qu'une pensée est plus belle en vers qu'en prose,
-c'est la contrainte. Léonce et Dorothée s'écrivaient
-tous les jours, en vers et en prose, et c'était plaisir
-de les voir échanger leurs billets à l'abri d'un
-mouchoir ou à l'ombre d'un éventail. La baronne
-s'amusait de ces petits manéges; elle avait lâché
-la bride au cœur de sa fille, elle lui permettait
-d'aimer M. de Baÿ.</p>
-
-<p>Dans les derniers jours de février, Léonce prit
-son courage à deux mains: il fit sa demande.
-M. et Mme de Stock, avertis par Dorothée, le reçurent
-en audience solennelle.</p>
-
-<p>«Monsieur le baron, madame la baronne, dit-il,<span class="pagenum"><a id="Page_54"></a>[Pg 54]</span>
-j'ai l'honneur de vous demander la main de
-mademoiselle votre fille. Pour ne vous rien laisser
-ignorer sur ma situation....»</p>
-
-<p>Le baron l'interrompit par un geste seigneurial:
-«Arrêtez-vous ici, monsieur le marquis, je vous
-en supplie. Tout Paris vous connaît, et ma fille
-vous aime: je ne veux rien savoir de plus. Votre
-nom fût-il obscur, votre père eût-il mangé sa fortune,
-je vous dirais encore: «Dorothée est à
-vous.»</p>
-
-<p>Il embrassa Léonce, et la baronne lui donna
-sa main à baiser: «Vous ne connaissez pas, dit
-la baronne, notre romanesque Allemagne. Voilà
-comme nous sommes tous.... du moins dans la
-haute classe.»</p>
-
-<p>Au milieu de la joie la plus folle, Léonce sentit
-au fond de lui comme une révolte d'honnêteté.
-«Je ne peux pas tromper ces braves gens, se dit-il,
-et je serais un fripon si j'abusais de leur bonne
-foi.» Il reprit tout haut: «Monsieur le baron, la
-noble confiance que vous me témoignez m'oblige
-à vous donner quelques détails sur....</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le marquis, vous m'affligeriez sérieusement
-en insistant davantage. Je croirais que
-vous ne vous obstinez à me donner ces renseignements
-que pour m'obliger à fournir les preuves
-de mon rang et de ma fortune.»</p>
-
-<p>La baronne appuya ces mots d'un geste amical<span class="pagenum"><a id="Page_55"></a>[Pg 55]</span>
-qui voulait dire: «N'insistez pas, il est susceptible.»</p>
-
-<p>«Allons, pensa Léonce, c'est partie remise. Nous
-nous expliquerons, bon gré, mal gré, le jour du
-contrat.»</p>
-
-<p>Mais le baron ne voulut pas entendre parler de
-contrat.</p>
-
-<p>«Entre gentilshommes, dit-il, ces engagements,
-ces signatures, ces garanties sont des précautions
-humiliantes. Aimez-vous Dorothée? Oui. Vous
-aime-t-elle? J'en suis certain. Alors à quoi bon
-mettre un notaire entre vous? Je m'imagine que
-votre amour se passera bien de papier timbré.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, monsieur, si l'on vous avait
-trompé sur mon état....</p>
-
-<p>&mdash;Mais, terrible enfant, on ne m'a pas trompé,
-on ne m'a rien dit. Je ne sais rien de vous,
-sinon que vous plaisez à ma fille, à ma femme,
-à moi et à tout l'univers. Je ne veux rien connaître
-de plus. Est-ce que j'ai besoin de votre
-argent? Si vous êtes riche, tant mieux. Si vous
-êtes pauvre, tant pis. Dites-en autant de moi,
-nous serons quittes. Tenez, voici qui va mettre
-votre conscience en repos: vous n'avez rien, ma
-fille n'a rien: vous vous appelez Léonce, elle s'appelle
-Dorothée, et je vous donne ma bénédiction
-paternelle. Êtes-vous content?»</p>
-
-<p>Léonce pleurait de joie. On fit entrer Dorothée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"></a>[Pg 56]</span></p>
-
-<p>«Venez, ma fille, dit la baronne, venez dire au
-marquis que vous n'épousez ni son nom ni sa fortune,
-mais sa personne.</p>
-
-<p>&mdash;Cher Léonce, dit Dorothée, je vous aime follement!»</p>
-
-<p>Elle ne mentait pas d'une syllabe.</p>
-
-<p>Léonce se maria au mois de mars. Il était temps:
-la corbeille dévora le dernier billet de mille francs.
-Je ne servis pas de témoin pour cette fois: les
-témoins étaient des personnages. Matthieu ne put
-venir à Paris; il attendait les couches de sa femme.
-Il m'avait chargé de lui rendre compte de la fête,
-et je remplis avec bonheur ma tâche d'historiographe.
-Dorothée, dans sa robe blanche de velours
-épinglé, eut un succès d'adoration. On l'appelait
-le petit ange brun. Après la cérémonie, un dîner
-de quarante couverts fut servi chez le baron, et
-Léonce me fit l'amitié de m'y inviter. Il me présenta
-à sa femme au sortir de table: «Ma chère
-Dorothée, lui dit-il, c'est un de mes vieux camarades,
-qui sera un jour ou l'autre le professeur
-de nos enfants. J'espère que vous lui ferez toujours
-bon accueil; les meilleurs amis ne sont pas
-les plus brillants, mais les plus solides.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le professeur, dit la belle Dorothée,
-vous serez toujours le bienvenu chez nous. Je
-souhaite que Léonce m'apporte en mariage tous
-ses amis. Savez-vous l'allemand?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_57"></a>[Pg 57]</span></p>
-
-<p>&mdash;Non, madame, à ma grande honte. Je regretterai
-toujours de ne pouvoir lire dans le texte
-<i>Hermann et Dorothée</i>.</p>
-
-<p>&mdash;La perte n'est pas grande, croyez-moi. Une
-pastorale emphatique; un air de flageolet joué
-sur l'ophicléide. Vous avez mieux que cela en
-France. Aimez-vous Balzac? C'est mon homme.»</p>
-
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>La conversation de la jolie marquise et le plaisir
-de danser avec mes gros souliers me firent oublier
-le règlement de l'école. Je rentrai une heure
-trop tard, et je fus consigné pour quinze jours.
-Aussitôt libre, ma première visite fut pour Léonce.
-Je le trouvai tout seul, occupé à s'arracher les
-cheveux, qu'il avait fort beaux, comme vous
-savez.</p>
-
-<p>«Mon ami, me dit-il d'une voix pitoyable, on
-m'a cruellement trompé!</p>
-
-<p>&mdash;Déjà!</p>
-
-<p>&mdash;Mon beau-père est riche comme moi, noble
-comme moi: il s'appelle Stock en une syllabe, et
-il possède pour tout bien une vingtaine de mille
-francs de dettes.</p>
-
-<p>&mdash;Impossible!</p>
-
-<p>&mdash;La chose est hors de doute; ma femme m'a<span class="pagenum"><a id="Page_58"></a>[Pg 58]</span>
-tout avoué le soir du mariage. Il n'y avait pas
-cinq cents francs dans la maison.</p>
-
-<p>&mdash;Mais la maison seule en vaut cent mille!</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'est pas payée. M. Stock était riche il
-y a cinq ou six ans: il a tenu un certain rang à
-Francfort, et sa liquidation lui avait laissé plus
-de trente mille livres de rente. Mais il est joueur
-comme le valet de carreau en personne. Il a tout
-perdu à la roulette, au trente et quarante, et à
-ces jeux innocents dont l'Allemagne se sert si bien
-pour nous dépouiller. Au commencement de l'hiver,
-il lui restait de sa splendeur une brochette
-achetée à bon marché dans les petites cours du
-Nord, quelques relations honorables, l'habitude
-de la dépense, la fureur du jeu, et une cinquantaine
-de mille francs. Il a trouvé ingénieux de
-placer ce capital sur Dorothée et de venir à Paris
-jouer son va-tout. Il comptait pêcher en eau
-trouble, dans ce monde infernal de la Chaussée
-d'Antin, un gendre assez riche pour le débarrasser
-de sa fille, pour le nourrir lui-même et sa
-femme, et lui donner chaque été quelques rouleaux
-de louis à perdre au bord du Rhin. N'est-ce
-pas infâme?</p>
-
-<p>&mdash;Prends garde, lui dis-je. Sais-tu comment il
-parle de toi en ce moment?</p>
-
-<p>&mdash;Quelle différence! Je ne l'ai pas trompé,
-moi. Je voulais lui exposer franchement l'état de<span class="pagenum"><a id="Page_59"></a>[Pg 59]</span>
-mes affaires. C'est lui qui m'a arrêté, qui m'a
-fermé la bouche. Je sais pourquoi maintenant, et
-sa confiance ne m'étonne plus! C'est lui qui m'a
-entraîné dans le gouffre où nous roulons ensemble.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes-vous expliqués?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai couru chez lui pour le confondre, et je te
-prie de croire que je n'ai pas ménagé mon éloquence.
-Sais-tu ce qu'il m'a répondu? Au lieu de
-récriminer, comme je m'y attendais, il m'a pris la
-main et m'a dit d'une voix émue: «Nous avons du
-malheur. Nous pouvions chacun de notre côté
-trouver une fortune: il est bien fâcheux que
-nous nous soyons rencontrés.»</p>
-
-<p>&mdash;C'est sagement parlé.</p>
-
-<p>&mdash;Que vais-je devenir?</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce un conseil que tu me demandes?</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, puisque tu ne peux me donner
-autre chose!</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher Léonce, je ne connais qu'un moyen
-honorable de te tirer d'affaire. Liquide héroïquement;
-va te cacher dans un quartier laborieux,
-rue des Ursulines ou boulevard Montparnasse;
-achève ton droit, passe ta licence, sois
-avocat. Tu as du talent; tu ne peux pas avoir entièrement
-perdu l'habitude du travail; les relations
-que tu t'es créées dans ces six mois te serviront
-plus tard; tu regagneras le temps perdu, et
-l'argent aussi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_60"></a>[Pg 60]</span></p>
-
-<p>&mdash;Oui, si j'étais garçon! Mon pauvre ami, on
-voit bien que tu vis dans une boîte: tu ne sais
-rien de la vie. Balzac a prouvé depuis longtemps
-qu'un garçon peut arriver à tout, mais qu'une
-fois marié on use ses forces à lutter obscurément
-contre les additions de la cuisinière et le
-livre du ménage. Tu veux que je travaille entre
-une femme, un beau-père, une belle-mère,
-et les enfants qui pourront survenir, obsédé de
-famille, et parqué avec tout ce monde dans un
-appartement de quatre cents francs! J'y succomberais.</p>
-
-<p>&mdash;Alors fais autre chose. Emmène ta nouvelle
-famille en Bretagne. La maison de l'oncle Yvon
-est assez grande pour vous loger tous; on mettra
-une rallonge à la table et l'on ajoutera un plat
-au dîner.</p>
-
-<p>&mdash;Nous les ruinerons!</p>
-
-<p>&mdash;Point du tout. Aimée s'achètera une robe de
-moins tous les ans, et Matthieu prolongera l'existence
-du fameux paletot noisette.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je connais leur cœur. Mais tu ne connais
-pas mon beau-père et ma belle-mère. Si
-ma femme a l'amour du monde, ses parents en
-ont la rage. Mme Stock passe des heures devant
-sa glace à faire des révérences! M. Stock ne
-sera jamais un Breton supportable. Il bouderait
-contre l'hospitalité, il humilierait notre chère<span class="pagenum"><a id="Page_61"></a>[Pg 61]</span>
-maison: il nous reprocherait le pain que nous lui
-donnerions!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! laisse les parents se débrouiller à
-Paris. Enlève ta femme, elle est jeune, et tu la
-formeras.</p>
-
-<p>&mdash;Mais songe donc que ce vieillard est criblé
-de dettes! C'est mon beau-père, après tout; je
-ne peux pas l'abandonner sur la route royale de
-Clichy.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il vende ses meubles! il en a pour plus de
-vingt mille francs.</p>
-
-<p>&mdash;Et de quoi vivront-ils, les malheureux?</p>
-
-<p>&mdash;Je vois avec plaisir que tu les plains. Mais je
-dirai à mon tour: «Que vas-tu faire? Je ne sais
-plus quel parti te conseiller, et je suis au bout
-de mon chapelet.»</p>
-
-<p>&mdash;Je vais demander une place. On croit que je
-n'en ai pas besoin, on me la donnera.»</p>
-
-<p>Il sollicita longtemps, et perdit plus d'un mois
-en démarches inutiles. Au plus fort de ses ennuis,
-il apprit qu'Aimée était mère d'un gros garçon.
-«Tu seras son parrain, écrivait Matthieu, et la
-jolie tante Dorothée ne refusera pas d'être marraine.
-Nous vous attendons; votre lit est prêt,
-hâte-toi de faire atteler le carrosse.»</p>
-
-<p>Léonce n'avait pas encore raconté sa mésaventure
-à ses parents. A quoi bon jeter une mauvaise
-nouvelle au travers de leur bonheur? Le pauvre<span class="pagenum"><a id="Page_62"></a>[Pg 62]</span>
-garçon fut plus courageux que je ne l'aurais espéré.
-Tandis qu'il vendait ses tableaux pour vivre
-il était tendre et empressé auprès de sa femme.
-La gêne présente, l'incertitude de l'avenir, et le
-regret d'avoir mal spéculé n'altérèrent pas longtemps
-sa bonne humeur naturelle: au moins eut-il
-le bon goût de cacher son chagrin. Il est juste
-de dire que Dorothée le consolait de son mieux.
-Si elle pleurait quelquefois, c'était à la dérobée.
-Elle rendit aux marchands une partie de sa corbeille
-de mariage. Je crois bien que la lune de
-miel eût été plus brillante si le jeune ménage
-n'avait manqué de rien, et si M. Stock n'avait
-pas eu de dettes; mais, en dépit des embarras de
-toute sorte et de l'importunité des créanciers, on
-s'aimait. Léonce et Dorothée se serraient l'un
-contre l'autre comme des enfants surpris par
-l'orage. Ils étaient aussi heureux qu'on peut l'être
-sur une barque qui fait eau de toutes parts. Je
-les voyais régulièrement à toutes mes sorties,
-chaque visite me les montrait meilleurs et me les
-rendait plus chers.</p>
-
-<p>Un jeudi, vers une heure et demie, je partais de
-l'école pour aller chez eux, lorsque je rencontrai
-au milieu de la rue d'Ulm un petit homme en veste
-de velours. C'était une vieille connaissance que
-j'avais un peu négligée depuis le mariage de Matthieu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_63"></a>[Pg 63]</span></p>
-
-<p>«Bonjour, Petit-Gris, lui dis-je. Remettez votre
-casquette. Est-ce que vous veniez me voir?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, et je suis bien aise de vous
-avoir rencontré pour vous demander conseil.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est rien arrivé chez vous? Votre femme
-va bien? Vous travaillez toujours pour la ville de
-Paris?</p>
-
-<p>&mdash;Toujours, monsieur, et j'ose dire que ma
-femme et moi nous avons un coup de balai qui
-vous fait honneur. On ne vous reprochera pas de
-nous avoir placés.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas moi, Petit-Gris; c'est un jeune
-homme de mes amis, à qui je voudrais bien pouvoir
-rendre le même service.</p>
-
-<p>&mdash;M. Matthieu est toujours content? Ces dames
-ne sont pas malades?</p>
-
-<p>&mdash;Merci. Matthieu a un garçon, et toute la famille
-se porte le mieux du monde.</p>
-
-<p>&mdash;Pour lors, monsieur, voici ce qui est arrivé:
-Ce matin, comme nous revenions de l'ouvrage et
-que ma femme allait prendre la soupe qu'elle avait
-mise au chaud dans notre lit, il est entré un monsieur
-pas très-grand, plutôt petit, un homme de
-ma taille, enfin, et à peu près de mon âge. Il m'a
-demandé si j'étais dans la maison du temps de
-Mme Bourgade. Je lui ai dit ce qui en était, attendu
-que je n'ai rien à cacher, que je ne fais rien
-de mal, et que je ne dois rien à personne. Mais<span class="pagenum"><a id="Page_64"></a>[Pg 64]</span>
-quand il a su que je connaissais ces dames, il s'est
-mis à me questionner sur ceci et sur cela, et avec
-qui mademoiselle était mariée, et ce que faisait son
-mari, et ce qu'elle mangeait à dîner, et combien
-de temps elle était restée dans le quartier, et,
-finalement, où elle demeurait. Quand j'ai vu qu'il
-avait l'idée de me confesser, je n'ai rien voulu répondre.
-Il ne me revenait pas, cet homme-là! Il
-regardait la maison avec des yeux de riche; on aurait
-dit que notre chambre lui faisait mal au cœur.
-J'ai bien compris qu'il était curieux d'avoir l'adresse
-de M. Matthieu; mais je ne savais pas ce qu'il en
-voulait faire. J'ai dit que je ne la connaissais point,
-cependant qu'on pourrait peut-être se la procurer.
-Là-dessus, il a promis de me bien payer si je la
-lui apportais. «Monsieur, ai-je répondu, je n'ai
-pas besoin qu'on me paye, j'ai deux places du
-gouvernement.» Il m'a laissé son adresse, que
-je n'ai pas lue, vous comprenez bien pourquoi, et
-je suis venu vous la montrer, pour savoir ce qu'il
-faut faire.»</p>
-
-<p>Le Petit-Gris tira de sa poche une belle carte glacée,
-où je lus:</p>
-
-<p>
-<span class="smcap">Louis Bourgade</span>,<br />
-<i>Hôtel des Princes</i>.<br />
-</p>
-
-<p>«Louis Bourgade! dit le Petit-Gris, c'est un parent.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_65"></a>[Pg 65]</span></p>
-
-<p>&mdash;Hôtel des Princes! c'est un parent riche.</p>
-
-<p>&mdash;Il aurait bien pu venir plus tôt, quand ces
-pauvres dames mouraient de faim! Maintenant on
-n'a plus besoin de lui.</p>
-
-<p>&mdash;C'est probablement pour cela qu'il se montre,
-mon cher Petit-Gris: il aura appris le mariage de
-Mlle Aimée. Mais à tout péché miséricorde; il faudra
-lui donner l'adresse.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, j'y vais. Est-ce loin, l'hôtel des
-Princes?</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous dérangez pas: c'est sur mon chemin,
-j'y entrerai en passant, et je causerai avec ce monsieur.
-A bientôt; s'il avait quelque chose, j'irais
-vous le dire.»</p>
-
-<p>Chemin faisant, je pensais: «Un parent riche!
-Ce n'est pas à Léonce qu'il arrivera pareille aubaine!»</p>
-
-<p>Je demandai M. Bourgade, et aussitôt un valet
-de l'hôtel partit devant moi pour me conduire.
-M. Bourgade occupait un magnifique appartement
-au premier, sur la rue. Je compris son dédain
-pour les taudis de la rue Traversine. Ce seigneur
-me fit attendre pendant dix minutes, que j'employai
-consciencieusement à pester contre lui. Je
-sentais bouillonner en moi une vigoureuse indignation,
-dans le style de Jean-Jacques Rousseau.
-«Ah! faquin, disais-je à demi-voix, tu
-es leur parent, et tu loges à l'hôtel des Princes!<span class="pagenum"><a id="Page_66"></a>[Pg 66]</span>
-Tu t'appelles Bourgade, et tu me fais faire antichambre!»</p>
-
-<p>Quand la porte s'ouvrit, je lâchai les écluses à
-ma rhétorique. J'étais jeune. C'est tout au plus si
-je pris la peine de regarder mon interlocuteur:
-mes yeux ne me servaient qu'à lancer des foudres.
-Je me présentai fièrement comme un vieil ami de
-Mme et de Mlle Bourgade. Je racontai comment
-je m'étais introduit dans leur intimité, sans avoir
-l'honneur d'être de la famille; je fis un tableau
-pathétique de leur misère, de leur courage, de
-leur travail, de leur vertu. Croyez que je ne
-ménageais pas les couleurs et que je ne procédais
-point par demi-teintes! J'affectais de répéter
-souvent le nom de Bourgade, et à chaque fois je
-le soulignais.</p>
-
-<p>Mon réquisitoire produisit son effet. M. Bourgade
-ne me regardait pas en face: il cachait sa
-tête dans ses mains, il semblait accablé. Pour
-l'achever, je lui appris la conduite de Matthieu;
-je lui contai l'histoire du manteau engagé pour
-dix francs, et toutes les privations que ce digne
-jeune homme s'était imposées, quoiqu'il ne fût pas
-de la famille et qu'il ne s'appelât pas Bourgade.
-Excellent Matthieu! il prenait sur son nécessaire,
-lorsque tant d'autres sont chiches de leur superflu!
-Enfin, il avait épousé cette orpheline abandonnée;
-il l'avait conduite à Auray, dans la maison<span class="pagenum"><a id="Page_67"></a>[Pg 67]</span>
-de ses ancêtres; il lui avait donné un nom,
-une fortune, une famille! Aujourd'hui, Aimée
-Bourgade, heureuse femme, heureuse mère, n'avait
-plus besoin de personne, et pouvait dédaigner,
-à son tour, le monde égoïste qui l'avait dédaignée.</p>
-
-<p>M. Bourgade écarta les mains et je vis sa figure
-inondée de larmes: «C'est ma fille, dit-il; je vous
-remercie bien de l'aimer ainsi. Mon cher enfant!
-laissez-moi vous embrasser!»</p>
-
-<p>Je ne me le fis pas dire deux fois. Je ne lui demandai
-ni comment ni pourquoi il était vivant; je
-ne lui adressai ni questions ni objections, je le pris
-par le cou et je l'embrassai quatre ou cinq fois sur
-les deux joues. J'étais bien sûr de ne pas me tromper:
-des larmes de père, cela se reconnaît toujours!</p>
-
-<p>Cependant lorsque la première émotion fut passée,
-je le regardai d'un air de profond étonnement,
-et il s'en aperçut. «Je vous expliquerai
-tout, me dit-il, lorsque j'aurai vu ma femme et
-ma fille. Je cours à Auray. Merci; adieu; à bientôt!</p>
-
-<p>&mdash;Halte-là! s'il vous plaît. Je ne vous lâche pas
-encore. D'abord, on ne peut partir que ce soir par
-le train de sept heures; ensuite il y a des précautions
-à prendre, et vous n'irez pas de but en blanc
-débarquer sur la place d'Auray. Vous tueriez<span class="pagenum"><a id="Page_68"></a>[Pg 68]</span>
-votre femme et votre fille, et les paysans bretons
-vous tueraient vous-même à coups de fourche:
-un revenant! Asseyez-vous ici, et contez-moi votre
-histoire. Je vous dirai ensuite les précautions que
-vous avez à prendre. Mais comment se fait-il que
-vous ayez échappé à ce naufrage? Sur quel tronçon
-de mât? Sur quelle cage à poulets?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! rien n'est plus simple. Quand le
-bâtiment s'est perdu, je n'étais plus à bord. Vous
-savez ce que j'allais faire en Amérique. Nous nous
-sommes arrêtés huit jours à Rio de Janeiro pour
-prendre des passagers et des marchandises. Je descends
-à terre comme tout le monde. J'avais des
-lettres pour quelques Français établis là-bas, et
-entre autres pour un marchand de bois de teinture
-appelé Charlier. Nous causons; je lui explique
-mon système; il en est frappé: tous les
-esprits étaient tournés vers la Californie. Charlier
-m'assure que mon invention est excellente, mais
-que je ne suis pas assez fort pour manœuvrer à
-moi seul, et que je ne trouverai pas d'ouvriers.
-«Faites mieux, me dit-il, débarquez avec armes et
-bagages; établissez-vous constructeur de machines,
-et exploitez ici le <i>séparateur Bourgade</i>.
-L'appareil complet vous reviendra à cinq cents
-francs, vous le vendrez mille; tous les mineurs
-qui vont à San-Francisco se fourniront chez vous
-en passant. Croyez-moi, c'est la vraie Californie.<span class="pagenum"><a id="Page_69"></a>[Pg 69]</span>
-Vous n'avez pas d'argent pour commencer l'entreprise,
-on vous en procurera; une bonne affaire
-trouve toujours des capitaux, surtout en Amérique.
-S'il vous faut un associé, me voici.» C'est
-ainsi que nous avons fondé la maison Charlier,
-Bourgade et Cie, dont les actions sont cotées à la
-Bourse de Paris. Nous les avons émises au capital
-de cinq cents francs, et j'en ai mille pour ma
-part. Elles ont décuplé de valeur, et elles ne s'arrêteront
-pas là. On parle de nouvelles mines en
-Australie.</p>
-
-<p>&mdash;Comment? lui dis-je, vous avez gagné cinq
-millions!</p>
-
-<p>&mdash;Mieux que cela, mais qu'importe! Dites-moi
-donc par quel miracle du malheur toutes mes
-lettres sont restées sans réponse?</p>
-
-<p>&mdash;Vous les retrouverez à la poste. On a su rapidement
-à Paris le naufrage de <i>la Belle-Antoinette</i>.
-Votre première lettre sera arrivée quelques jours
-plus tard, quand ces dames avaient quitté la rue
-d'Orléans. Je crois me rappeler qu'elles ont déménagé
-sans donner leur adresse: elles voulaient
-cacher leur misère, et d'ailleurs elles n'attendaient
-plus de nouvelles de personne. Comment
-la poste aurait-elle pu les découvrir? Le facteur
-n'entre pas une fois en huit jours dans la rue Traversine.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez pas une idée de ce que j'ai souffert:<span class="pagenum"><a id="Page_70"></a>[Pg 70]</span>
-écrire pendant plus de deux ans sans recevoir
-un mot de réponse!</p>
-
-<p>&mdash;Allez! allez! j'ai vu deux femmes qui souffraient
-autant que vous.</p>
-
-<p>&mdash;Non; elles pleuraient sur un malheur positif;
-moi, j'en voyais mille imaginaires. Je les savais
-sans ressource, exposées à toutes les privations et
-à tous les conseils de la misère; j'étais riche, et je
-ne pouvais rien pour elles! Ce maudit choléra
-de 1849 m'a fait passer bien des nuits blanches.
-J'aurais voulu venir à Paris, interroger la police,
-fouiller la ville entière; mais j'étais cloué à la
-maison! J'ai fait insérer une note à la <i>Presse</i> et au
-<i>Constitutionnel</i>, personne n'a répondu. Vous ne lisez
-donc pas les journaux?</p>
-
-<p>&mdash;Pas souvent; et ces dames, jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Je les lisais tous, et bien m'en a pris. C'est le
-<i>Siècle</i> qui m'a annoncé le mariage d'Aimée.</p>
-
-<p>&mdash;Il s'agit maintenant de lui annoncer votre
-retour. Mais bellement, s'il vous plaît; elle est
-nourrice. Si vous m'en croyez, vous vous ferez
-précéder d'un ambassadeur. Je connais justement
-un jeune homme qui cherche une place: c'est le
-frère de Matthieu, le beau-frère d'Aimée; du reste
-homme d'esprit et digne de représenter une grande
-puissance. Si vous êtes content de ses services, je
-vous indiquerai le moyen de vous acquitter. Voulez-vous
-que nous passions chez lui?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_71"></a>[Pg 71]</span></p>
-
-<p>Quelques heures après, M. Bourgade, Léonce et
-Dorothée montèrent dans une belle chaise de poste
-que le chemin de fer conduisit à Angers. A Vannes,
-M. Bourgade descendit à l'hôtel. Les nouveaux
-mariés poursuivirent leur route et arrivèrent en
-carrosse, comme Léonce l'avait prédit. Lorsque
-Dorothée énonça, en termes vagues, l'idée que
-M. Bourgade n'était peut-être pas mort, la bonne
-veuve répondit: «Peut-être!» Elle s'était si bien
-accoutumée au bonheur, que rien ne lui semblait
-impossible. Léonce rappela ce que l'élève de
-l'école centrale m'avait dit autrefois à propos du
-<i>séparateur</i>. Si l'invention avait survécu, l'inventeur
-pouvait avoir échappé au naufrage. L'espoir rentra
-par douces ondées dans ces braves cœurs, et le
-jour où M. Bourgade apparut à Auray, sa femme
-et sa fille s'écrièrent naïvement: «Nous le savions
-bien que tu n'étais pas mort!»</p>
-
-<p>M. Bourgade n'a pas la tournure d'un grand
-seigneur, tant s'en faut! mais il n'a pas non plus
-les manières d'un parvenu. Si vous le rencontriez
-à pied, vous croiriez voir un bon bijoutier de la
-rue d'Orléans. Cet excellent petit homme méritait
-d'avoir un gendre comme Matthieu. Il a donné à
-sa fille une dot de deux millions, à la grande confusion
-de Matthieu, qui dit: «Je suis un intrigant;
-j'ai abusé de mes avantages personnels pour
-faire un mariage riche.» Les Debay se sont construit<span class="pagenum"><a id="Page_72"></a>[Pg 72]</span>
-une habitation princière; ce qui ajoute à la
-beauté de leur château, c'est qu'il n'y a pas de pauvres
-aux environs. Matthieu a terminé ses thèses
-et obtenu son diplôme de docteur; nous n'avons pas
-en France deux docteurs aussi riches que lui, nous
-n'en avons pas quatre aussi laborieux. Aimée
-donne à son mari un enfant tous les ans. Léonce
-ne songe plus à imiter M. de Marsay; il a deux filles
-et un peu de ventre. Par ces raisons, il vit en Bretagne,
-au milieu de la famille. Il a cent mille francs
-de rente, puisque Matthieu les a. M. et Mme Stock
-ont passé l'Océan; M. Bourgade leur a donné une
-place dans sa fabrique. Le père de Dorothée est
-toujours intelligent et toujours joueur; il gagne
-gros et perd tout ce qu'il gagne. Le Petit-Gris et
-sa femme n'habitent plus la rue Traversine; si
-vous voulez faire leur connaissance, il faudra
-prendre le chemin d'Auray. Ils n'ont pas perdu
-cet admirable coup de balai dont ils étaient si
-glorieux, ils tiennent le château propre et font une
-rude chasse à la poussière. Je reçois cinq ou six
-fois par an des nouvelles de mes amis. Hier encore
-ils m'ont envoyé une bourriche d'huîtres et une
-caisse de sardines. Les sardines étaient bonnes,
-mais les huîtres s'étaient ouvertes en chemin.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_73"></a>[Pg 73]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="LONCLE_ET_LE_NEVEU">L'ONCLE ET LE NEVEU.</h2>
-</div>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Je suis sûr que vous avez passé vingt fois devant
-la maison du docteur Auvray, sans deviner qu'il
-s'y fait des miracles. C'est une habitation modeste
-et presque cachée, sans faste et sans enseigne; on
-ne lit pas même sur la porte cette inscription banale:
-<i>Maison de santé</i>. Elle est située vers l'extrémité
-de l'avenue Montaigne, entre le palais gothique
-du prince Soltikoff et le gymnase du grand
-Triat, qui régénère l'homme par le trapèze. Une
-grille peinte en bronze s'ouvre sur un petit jardin
-de lilas et de rosiers. La loge du concierge est à
-gauche: le pavillon de droite contient le cabinet
-du médecin et l'appartement de sa femme et de sa
-fille. Le corps de logis principal est au fond; il
-tourne le dos à l'avenue et ouvre toutes ses fenêtres
-au sud-est, sur un petit parc bien planté en
-marronniers et en tilleuls. C'est là que le docteur<span class="pagenum"><a id="Page_74"></a>[Pg 74]</span>
-soigne et souvent guérit les aliénés. Je ne vous
-introduirais pas chez lui, si l'on courait risque d'y
-rencontrer tous les genres de folie; mais ne craignez
-rien, vous n'aurez pas le spectacle navrant
-de l'imbécillité, de la folie paralytique, ou même
-de la démence. M. Auvray s'est créé, comme on
-dit, une spécialité: il traite la monomanie. C'est
-un excellent homme, plein de savoir et d'esprit,
-philosophe et élève d'Esquirol et de Laromiguière.
-Si vous le rencontriez jamais avec sa tête chauve, son
-menton bien rasé, ses habits noirs et sa physionomie
-terne, vous ne sauriez s'il est médecin, professeur,
-ou prêtre. Lorsqu'il ouvre ses lèvres épaisses, vous
-devinez qu'il va vous dire: «mon enfant!» Ses
-yeux ne sont pas laids pour des yeux à fleur de
-tête; ils promènent autour d'eux un large regard
-limpide et serein; on aperçoit au fond tout un
-monde de bonnes pensées. Ces gros yeux sont
-comme des jours ouverts sur une belle âme. La
-vocation de M. Auvray s'est décidée lorsqu'il était
-encore interne à la Salpêtrière. Il étudia passionnément
-la monomanie, cette curieuse altération
-des facultés de l'esprit qui s'explique rarement
-par une cause physique, qui ne répond à aucune
-lésion visible du système nerveux, et qui se guérit
-par un traitement moral. Il fut secondé dans ses
-observations par une jeune surveillante de la division
-Pinel, assez jolie et fort bien élevée. Il se<span class="pagenum"><a id="Page_75"></a>[Pg 75]</span>
-prit d'amour pour elle, et, aussitôt docteur, il
-l'épousa. C'était entrer modestement dans la vie.
-Cependant il avait un peu de bien, qu'il employa
-à fonder l'établissement que vous savez. Avec un
-peu de charlatanisme, il eût fait sa fortune; il se
-contenta d'y faire ses frais. Il évite le bruit, et,
-lorsqu'il a obtenu une cure merveilleuse, il ne le
-dit pas sur les toits. Sa réputation s'est faite toute
-seule, presque à son insu. En voulez-vous une
-preuve? Le traité de <i>Monomanie raisonnante</i>, qu'il
-a publié chez Baillière en 1842, en est à sa sixième
-édition, sans que l'auteur ait envoyé un seul exemplaire
-aux journaux. Certes la modestie est bonne
-en soi, mais il n'en faut pas abuser. Mlle Auvray
-n'a pas plus de vingt mille francs de dot, et elle
-aura vingt-deux ans en avril.</p>
-
-<p>Il y a quinze jours environ (c'était, je crois, le
-jeudi 13 décembre), un coupé de louage s'arrêta
-devant la grille de M. Auvray. Le cocher demanda
-la porte, et la porte s'ouvrit. La voiture s'avança
-jusqu'au pavillon habité par le docteur, et deux
-hommes entrèrent vivement dans son cabinet.
-La servante les pria de s'asseoir et d'attendre
-que la visite fût terminée. Il était dix heures du
-matin.</p>
-
-<p>L'un des deux étrangers était un homme de cinquante
-ans, grand, brun, sanguin, haut en couleur,
-passablement laid, et surtout mal tourné;<span class="pagenum"><a id="Page_76"></a>[Pg 76]</span>
-les oreilles percées, les mains épaisses, les pouces
-énormes. Figurez-vous un ouvrier revêtu des habits
-de son patron: voilà M. Morlot.</p>
-
-<p>Son neveu, François Thomas, est un jeune homme
-de vingt-trois ans, difficile à décrire, parce
-qu'il ressemble à tout le monde. Il n'est ni grand
-ni petit, ni beau ni laid, ni taillé comme un hercule,
-ni ciselé comme un dandy, mais moyen en
-toutes choses, modeste des pieds à la tête, châtain
-de cheveux, d'esprit et même d'habit. Lorsqu'il
-entra chez M. Auvray, il semblait fort agité:
-il se promenait avec une sorte de rage, il ne tenait
-pas en place, il regardait vingt choses à la fois,
-et il aurait touché à tout s'il n'avait eu les mains
-liées.</p>
-
-<p>«Calme-toi, lui disait son oncle; ce que j'en
-fais, c'est pour ton bien. Tu seras heureux ici, et
-le docteur va te guérir.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas malade. Pourquoi m'avez-vous
-attaché?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que tu m'aurais jeté par la portière.
-Tu n'as pas ta raison, mon pauvre François; M. Auvray
-te la rendra.</p>
-
-<p>&mdash;Je raisonne aussi bien que vous, mon oncle,
-et je ne sais ce que vous voulez dire. J'ai l'esprit
-sain, le jugement rassis et la mémoire excellente.
-Voulez-vous que je vous récite des vers? Faut-il
-expliquer du latin? Voici justement un Tacite dans<span class="pagenum"><a id="Page_77"></a>[Pg 77]</span>
-cette bibliothèque.... Si vous préférez une autre
-expérience, je vais résoudre un problème d'arithmétique
-ou de géométrie.... Vous ne voulez pas?..
-Eh bien! écoutez ce que nous avons fait ce matin....</p>
-
-<p>«Vous êtes venu à huit heures, non pas m'éveiller,
-puisque je ne dormais point, mais me tirer
-de mon lit. J'ai fait ma toilette moi-même, sans
-l'aide de Germain; vous m'avez prié de vous suivre
-chez le docteur Auvray, j'ai refusé; vous avez insisté,
-je me suis mis en colère. Germain vous a aidé
-à me lier les mains, je le chasserai ce soir. Je lui
-dois treize jours de gages, c'est-à-dire treize francs,
-puisque je l'ai pris à raison de trente francs par
-mois. Vous lui devrez une indemnité, vous êtes
-cause qu'il perd ses étrennes. Est-ce raisonner,
-cela? et comptez-vous encore me faire passer pour
-fou?... Ah! mon cher oncle, revenez à de meilleurs
-sentiments! souvenez-vous que ma mère
-était votre sœur! Que dirait-elle, ma pauvre mère,
-si elle me voyait ici?... Je ne vous en veux pas,
-et tout peut s'arranger à l'amiable. Vous avez une
-fille, Mlle Claire Morlot....</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je t'y prends! tu vois bien que tu n'as
-plus ta tête! J'ai une fille, moi? Mais je suis garçon,
-et très-garçon!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez une fille, reprit machinalement
-François.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_78"></a>[Pg 78]</span></p>
-
-<p>&mdash;Mon pauvre neveu!... Voyons, écoute-moi
-bien. As-tu une cousine?</p>
-
-<p>&mdash;Une cousine? non, je n'ai pas de cousine. Oh!
-vous ne me trouverez pas en défaut. Je n'ai ni
-cousins ni cousines.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis ton oncle, n'est-il pas vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous êtes mon oncle, quoique vous
-l'ayez oublié ce matin.</p>
-
-<p>&mdash;Si j'avais une fille, elle serait ta cousine; or,
-tu n'as pas de cousine, donc je n'ai pas de fille.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison... J'ai eu le bonheur de la
-voir cet été aux eaux d'Ems avec sa mère. Je
-l'aime; j'ai lieu de croire que je ne lui suis pas
-indifférent, et j'ai l'honneur de vous demander sa
-main.</p>
-
-<p>&mdash;La main de qui?</p>
-
-<p>&mdash;La main de Mlle votre fille.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! pensa l'oncle Morlot, M. Auvray sera
-bien habile s'il le guérit! Je payerai six mille
-francs de pension sur les revenus de mon neveu.
-Qui de trente paye six, reste vingt-quatre. Me
-voilà riche. Pauvre François!»</p>
-
-<p>Il s'assit et ouvrit un livre au hasard. «Mets-toi
-là, dit-il au jeune homme, je vais te lire quelque
-chose. Tâche d'écouter, cela te calmera.» Il lut:</p>
-
-<p>«La monomanie est l'opiniâtreté d'une idée,
-l'empire exclusif d'une passion. Son siége est dans
-le cœur, c'est là qu'il faut la chercher et la guérir.<span class="pagenum"><a id="Page_79"></a>[Pg 79]</span>
-Elle a pour cause l'amour, la crainte, la vanité,
-l'ambition, les remords. Elle se trahit par les
-mêmes symptômes que la passion; tantôt par la
-joie, la gaieté, l'audace et le bruit; tantôt par la
-timidité, la tristesse et le silence.»</p>
-
-<p>Pendant cette lecture, François parut se calmer
-et s'assoupir: il faisait chaud dans le cabinet du
-docteur. «Bravo! pensa M. Morlot; voici déjà un
-prodige de la médecine: elle endort un homme
-qui n'avait ni faim ni sommeil.» François ne dormait
-pas, mais il jouait le sommeil dans la perfection.
-Il penchait la tête en mesure, et réglait
-mathématiquement le bruit monotone de sa respiration.
-L'oncle Morlot y fut pris: il poursuivit
-sa lecture à voix basse, puis il bâilla, puis il cessa
-de lire, puis il laissa glisser son livre, puis il ferma
-les yeux, puis il s'endormit de bonne foi, à la
-grande satisfaction de son neveu, qui le lorgnait
-malicieusement du coin de l'œil.</p>
-
-<p>François commença par remuer sa chaise;
-M. Morlot ne bougea pas plus qu'un arbre; François
-se promena en faisant craquer ses bottes sur
-le parquet: M. Morlot se mit à ronfler. Alors le
-fou s'approche du bureau, trouve un grattoir, le
-pousse dans un angle, l'appuie solidement par le
-manche et coupe la corde qui attachait ses bras.
-Il se délivre, rentre en possession de ses mains,
-retient un cri de joie et vient à petits pas vers<span class="pagenum"><a id="Page_80"></a>[Pg 80]</span>
-son oncle. En deux minutes M. Morlot fut garrotté
-solidement, mais avec tant de délicatesse, que son
-sommeil n'en fut pas même troublé.</p>
-
-<p>François admira son ouvrage et ramassa le livre,
-qui avait glissé jusqu'à terre. C'était la dernière
-édition de la <i>Monomanie raisonnante</i>. Il l'emporta
-dans un coin et se mit à lire, comme un sage, en
-attendant l'arrivée du docteur.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Il faut pourtant que je raconte les antécédents
-de François et de son oncle. François était le fils
-unique d'un ancien tabletier du passage du Saumon,
-appelé M. Thomas. La tabletterie est un bon
-commerce; on y gagne cent pour cent sur presque
-tous les articles. Depuis la mort de son père, François
-jouissait de cette aisance qu'on appelle honnête,
-sans doute parce qu'elle nous dispense de
-faire des bassesses, peut-être aussi parce qu'elle
-nous permet de faire des honnêtetés à nos amis:
-il avait trente mille francs de rente.</p>
-
-<p>Ses goûts étaient extrêmement simples, comme
-je crois vous l'avoir dit. Il avait une préférence
-innée pour ce qui ne brille pas, et il choisissait
-naturellement ses gants, ses gilets et ses paletots
-dans cette série de couleurs modestes qui s'étend<span class="pagenum"><a id="Page_81"></a>[Pg 81]</span>
-entre le noir et le marron. Il ne se souvenait pas
-d'avoir rêvé panache même dans sa plus tendre
-enfance, et les rubans qu'on envie le plus n'avaient
-jamais troublé son sommeil. Il ne portait
-pas de lorgnon, par la raison, disait-il, qu'il avait
-de bons yeux; ni d'épingle à sa cravate, parce que
-sa cravate tenait sans épingle; mais le fait est
-qu'il avait peur de se faire remarquer. Le vernis
-de ses bottes l'éblouissait. Il aurait été fort en
-peine si le hasard de la naissance l'eût affligé d'un
-nom remarquable. Si pour l'achever, son parrain
-l'eût appelé Améric ou Fernand, il n'aurait signé
-de sa vie. Heureusement ses noms étaient aussi
-modestes que s'il les eût choisis lui-même.</p>
-
-<p>Sa timidité l'empêcha de prendre une carrière.
-Après avoir franchi le seuil du baccalauréat, il
-s'adossa à cette grande porte qui conduit à tout,
-et il resta en contemplation devant les sept ou
-huit chemins qui lui étaient ouverts. Le barreau
-lui semblait trop bruyant, la médecine trop remuante,
-l'enseignement trop imposant, le commerce
-trop compliqué, l'administration trop assujettissante.</p>
-
-<p>Quant à l'armée, il n'y fallait pas songer: ce
-n'est pas qu'il eût peur de l'ennemi; mais il tremblait
-à l'idée de l'uniforme. Il s'en tint donc à son
-premier métier, non comme au plus facile, mais
-comme au plus obscur: il vécut de ses rentes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_82"></a>[Pg 82]</span></p>
-
-<p>Comme il n'avait pas gagné son argent lui-même,
-il prêtait volontiers. En retour d'une vertu
-si rare, le ciel lui donna beaucoup d'amis. Il les
-aimait tous sincèrement, et faisait leurs volontés
-de très-bonne grâce. Lorsqu'il en rencontrait un
-sur le boulevard, c'était toujours lui qui se laissait
-prendre le bras, faisait un demi-tour sur lui-même
-et cheminait où l'on voulait le conduire. Notez
-qu'il n'était ni sot, ni borné, ni ignorant. Il savait
-trois ou quatre langues vivantes; il possédait le
-latin, le grec et tout ce qu'on apprend au collége;
-il avait quelques notions de commerce, d'industrie,
-d'agriculture et de littérature, et il jugeait
-sainement un livre nouveau, lorsque personne
-n'était là pour l'écouter.</p>
-
-<p>Mais c'est avec les femmes que sa faiblesse se
-montrait dans toute sa force. Il fallait toujours
-qu'il en aimât quelqu'une, et si le matin, en se
-frottant les yeux, il n'avait pas vu quelque lueur
-d'amour à l'horizon, il se serait levé maussade et
-il eût mis infailliblement ses bas à l'envers. Lorsqu'il
-assistait à un concert ou à un spectacle, il
-commençait à chercher dans la salle un visage
-qui lui plût, et il s'en éprenait jusqu'au soir. S'il
-avait trouvé, le spectacle était beau, le concert
-délicieux; sinon, tout le monde parlait mal ou
-chantait faux. Son cœur avait une telle horreur
-du vide, qu'en présence d'une beauté médiocre,<span class="pagenum"><a id="Page_83"></a>[Pg 83]</span>
-il se battait les flancs pour la trouver parfaite.
-Vous devinerez sans moi que cette tendresse universelle
-n'était point débauche, mais innocence.
-Il aimait toutes les femmes sans le leur dire, parce
-qu'il n'avait jamais osé parler à aucune. C'était
-le plus candide et le plus inoffensif des roués;
-don Juan, si vous voulez, mais avant dona Julia.</p>
-
-<p>Lorsqu'il aimait, il rédigeait en lui-même des
-déclarations hardies qui s'arrêtaient régulièrement
-sur ses lèvres. Il faisait sa cour: il montrait le
-fond de son âme; il poursuivait de longs entretiens,
-des dialogues charmants dont il faisait les
-demandes et les réponses. Il trouvait des discours
-assez énergiques pour amollir des rochers, assez
-brûlants pour fondre la glace; mais aucune femme
-ne lui sut gré de ses aspirations muettes: il faut
-<i>vouloir</i> pour être aimé. La différence est grande
-entre le désir et la volonté, le désir qui vogue
-mollement sur les nuages, la volonté qui court
-à pied dans les cailloux; l'un qui attend tout du
-hasard, l'autre qui ne demande rien qu'à elle-même;
-la volonté qui marche droit au but à travers
-les haies et les fossés, les ravins et les montagnes;
-le désir qui reste assis à sa place et crie
-de sa voix la plus douce:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">.... Clocher, clocher, arrive, ou je suis mort!</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Cependant, au mois d'août de cette année, quatre<span class="pagenum"><a id="Page_84"></a>[Pg 84]</span>
-mois avant de lier les bras de son oncle, François
-avait osé aimer en face. Il avait rencontré aux
-eaux d'Ems une jeune fille presque aussi farouche
-que lui, et dont la timidité frissonnante lui avait
-donné du courage: c'était une Parisienne frêle et
-délicate, pâle comme un fruit mûri à l'ombre,
-transparente comme ces beaux enfants dont le sang
-bleu coule à ciel ouvert sous l'épiderme. Elle
-tenait compagnie à sa mère, qu'un mal invétéré
-(une laryngite chronique, si je ne me trompe)
-condamnait à prendre les eaux. Il fallait que la
-mère et la fille eussent vécu loin du monde, car
-elles promenaient sur la foule bruyante des baigneurs
-un long regard étonné. François leur fut
-présenté à l'improviste par un convalescent de ses
-amis qui se rendait en Italie par l'Allemagne. Il les
-vit assidûment pendant un mois, et il fut, pour
-ainsi dire, leur unique compagnie. Pour les âmes
-délicates, la foule est une grande solitude; plus
-le monde fait de bruit autour d'elles, plus elles se
-serrent dans leur coin pour se parler à l'oreille.
-La jeune Parisienne et sa mère entrèrent de plain-pied
-dans le cœur de François, et s'y trouvèrent
-bien. Elles y découvraient tous les jours de nouveaux
-trésors, comme les premiers navigateurs qui
-mirent le pied en Amérique; elles foulaient avec
-délices cette terre vierge et mystérieuse. Elles ne
-s'enquirent jamais s'il était riche ou pauvre: il<span class="pagenum"><a id="Page_85"></a>[Pg 85]</span>
-leur suffisait de le savoir bon, et nulle trouvaille
-ne pouvait leur être plus précieuse que celle de ce
-cœur d'or. De son côté, François fut ravi de sa
-métamorphose. Vous a-t-on jamais raconté comment
-le printemps éclôt dans les jardins de la
-Russie? Hier la neige couvrait tout; aujourd'hui
-arrive un rayon de soleil qui met l'hiver en déroute.
-A midi les arbres sont en fleur, le soir ils se couvrent
-de feuilles, le lendemain ils ont presque des
-fruits. Ainsi fleurit et fructifia l'amour de François.
-Sa froideur et sa gêne furent emportées comme les
-glaçons dans une débâcle; l'enfant honteux et pusillanime
-se fit homme en quelques semaines. Je
-ne sais qui prononça d'abord le mot de <i>mariage</i>,
-mais qu'importe? il est toujours sous-entendu
-lorsque deux cœurs honnêtes parlent d'amour.</p>
-
-<p>François était majeur et maître de sa personne,
-mais celle qu'il aimait dépendait d'un père dont il
-fallait obtenir le consentement. C'est ici que la timidité
-du malheureux jeune homme reprit le
-dessus. Claire avait beau lui dire: «Écrivez hardiment;
-mon père est averti: vous recevrez son consentement
-par le retour du courrier.» Il fit et refit
-sa lettre plus de cent fois, sans se décider à l'envoyer.
-Cependant la tâche était facile, et l'esprit le plus
-vulgaire s'en fût tiré glorieusement. François connaissait
-le nom, la position, la fortune et jusqu'à
-l'humeur de son futur beau-père. On l'avait initié<span class="pagenum"><a id="Page_86"></a>[Pg 86]</span>
-à tous les secrets de la famille; il était presque de la
-maison. Que lui restait-il à faire? A indiquer en
-quelques mots ce qu'il était et ce qu'il avait; la
-réponse n'était pas douteuse. Il hésita si longtemps,
-qu'au bout d'un mois Claire et sa mère furent réduites
-à douter de lui. Je crois qu'elles auraient
-encore pris quinze jours de patience, mais la sagesse
-paternelle ne le leur permit pas. Si Claire
-aimait, si son amant ne se décidait pas à déclarer
-officiellement ses intentions, il fallait, sans perdre
-de temps, mettre la jeune fille en lieu sûr, à Paris.
-Peut-être alors M. François Thomas prendrait-il le
-parti de venir la demander en mariage: il savait
-où la trouver.</p>
-
-<p>Un matin que François allait prendre ces dames
-pour la promenade, le maître d'hôtel lui annonça
-qu'elles étaient parties pour Paris. Leur appartement
-était déjà occupé par une famille anglaise. Un
-si rude coup, tombant à l'improviste sur une tête si
-faible, égara sa raison. Il sortit comme un fou, et
-se mit à chercher Claire dans tous les endroits où
-il avait l'habitude de la conduire. Il rentra chez
-lui avec une violente migraine qu'il soigna Dieu
-sait comment! Il se fit saigner, il prit des bains
-d'eau bouillante, il s'appliqua des sinapismes féroces;
-il vengeait sur son corps les souffrances de
-son âme. Lorsqu'il se crut guéri, il repartit pour
-la France, bien décidé à demander la main de<span class="pagenum"><a id="Page_87"></a>[Pg 87]</span>
-Claire avant même de changer d'habit. Il court à
-Paris, saute hors du wagon, oublie ses bagages,
-monte dans un fiacre, et crie au cocher:</p>
-
-<p>«Chez <i>Elle</i>, et au galop!</p>
-
-<p>&mdash;Où cela, bourgeois?</p>
-
-<p>&mdash;Chez monsieur..., rue.... Je ne sais plus!»</p>
-
-<p>Il avait oublié le nom et l'adresse de celle qu'il
-aimait. «Allons chez moi, pensa-t-il; je retrouverai....»
-Il tendit sa carte au cocher qui le conduisit
-chez lui.</p>
-
-<p>Son concierge était un vieillard sans enfants,
-appelé Emmanuel. En arrivant devant lui, François
-le salua profondément et lui dit:</p>
-
-<p>«Monsieur, vous avez une fille, Mlle Claire Emmanuel.
-Je voulais vous écrire pour vous demander
-sa main; mais j'ai pensé qu'il serait plus convenable
-de faire cette démarche en personne.»</p>
-
-<p>On reconnut qu'il était fou, et l'on courut chercher
-son oncle Morlot au faubourg Saint-Antoine.</p>
-
-<p>L'oncle Morlot était le plus honnête homme de la
-rue de Charonne, qui est une des plus longues de
-Paris. Il fabriquait des meubles anciens avec un talent
-ordinaire et une conscience extraordinaire. Ce
-n'est pas lui qui aurait donné du poirier noirci pour
-de l'ébène, ou livré un bahut de sa fabrique pour
-un meuble du moyen âge! Et cependant il possédait,
-tout comme un autre, l'art de fendiller le bois
-neuf et de simuler des piqûres de vers, dont les<span class="pagenum"><a id="Page_88"></a>[Pg 88]</span>
-vers étaient innocents. Mais il avait pour principe
-et pour loi de ne faire tort à personne. Par une
-modération presque absurde dans les industries
-de luxe, il limitait ses bénéfices à cinq pour cent
-en sus des frais généraux de sa maison: aussi avait-il
-gagné plus d'estime que d'argent. Lorsqu'il écrivait
-une facture, il recommençait l'addition jusqu'à
-trois fois, tant il avait peur de se tromper à son
-profit.</p>
-
-<p>Après trente ans de ce commerce, il était à peu
-près aussi riche qu'en sortant d'apprentissage: il
-avait gagné sa vie comme le plus humble de ses
-ouvriers, et il se demandait avec un peu de jalousie
-comment M. Thomas s'y était pris pour amasser
-des rentes. Si son beau-frère le regardait d'un peu
-haut, avec la vanité des parvenus, il le regardait de
-bien plus haut encore, avec l'orgueil d'un homme
-qui n'a pas voulu parvenir. Il se drapait superbement
-dans sa médiocrité, et disait avec une morgue
-plébéienne: «Au moins, je suis sûr de n'avoir rien
-à personne.»</p>
-
-<p>L'homme est un étrange animal: je ne suis pas
-le premier qui l'ait dit. Cet excellent M. Morlot,
-dont l'honnêteté méticuleuse amusait tout le faubourg,
-sentit au fond du cœur comme un chatouillement
-agréable lorsqu'on vint lui annoncer la
-maladie de son neveu. Il entendit une petite voix
-insinuante qui lui disait tout bas: «Si François est<span class="pagenum"><a id="Page_89"></a>[Pg 89]</span>
-fou, tu deviens son tuteur.» La probité se hâta de
-répondre: «Nous n'en serons pas plus riches.&mdash;Comment!
-reprit la voix: mais la pension d'un
-aliéné n'a jamais coûté trente mille francs par an.
-D'ailleurs nous prendrons de la peine; nous négligerons
-nos affaires; nous méritons une compensation;
-nous ne faisons tort à personne.&mdash;Mais,
-répliqua le désintéressement, on se doit gratis à
-sa famille.&mdash;Vraiment! murmurait la voix. Alors,
-pourquoi notre famille n'a-t-elle jamais rien fait
-pour nous? nous avons eu des moments de gêne,
-des échéances difficiles: ni le neveu François, ni
-feu son père n'ont jamais songé à nous.&mdash;Bah!
-s'écria la bonté d'âme, cela ne sera rien; c'est une
-fausse alerte, François guérira en deux jours.&mdash;Peut-être
-aussi, poursuivit la voix obstinée, la
-maladie tuera son malade, et nous hériterons sans
-faire tort à personne. Nous avons travaillé trente
-ans pour le souverain qui règne à Potsdam; qui
-sait si un coup de marteau sur la tête d'un étourdi
-ne fera pas notre fortune?»</p>
-
-<p>Le bonhomme se boucha l'oreille; mais cette
-oreille était si large, si ample, si noblement évasée
-en forme de conque marine, que la petite voix
-subtile et persévérante s'y glissait toujours malgré
-lui. La maison de la rue de Charonne fut confiée
-aux soins du contre-maître; l'oncle prit ses quartiers
-d'hiver dans le bel appartement de son neveu.<span class="pagenum"><a id="Page_90"></a>[Pg 90]</span>
-Il dormit dans un bon lit, et s'en trouva bien. Il
-s'assit à une table excellente, et les crampes d'estomac
-dont il se plaignait depuis nombre d'années
-furent guéries par enchantement. Il fut servi, coiffé,
-rasé par Germain, et il en prit l'habitude. Peu à
-peu il se consola de voir son neveu malade; il se
-fit à l'idée que François ne guérirait peut-être
-jamais. Tout au plus s'il se répétait de temps en
-temps, par acquit de conscience: «Je ne fais tort
-à personne!»</p>
-
-<p>Au bout de trois mois, il s'ennuya d'avoir un
-fou au logis, car il croyait être chez lui. Le perpétuel
-radotage de François et sa manie de demander
-Claire en mariage lui parurent un fléau
-intolérable: il résolut de faire maison nette et
-d'enfermer le malade chez M. Auvray. «Après
-tout, se disait-il, mon neveu sera mieux soigné et
-je serai plus tranquille. La science a reconnu qu'il
-était bon de dépayser les fous pour les distraire:
-je fais mon devoir.»</p>
-
-<p>C'est dans ces pensées qu'il s'était endormi,
-lorsque François s'avisa de lui lier les mains: quel
-réveil!</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Le docteur entra en s'excusant. François se leva,
-remit son livre sur le bureau, et exposa l'affaire<span class="pagenum"><a id="Page_91"></a>[Pg 91]</span>
-avec une grande volubilité, en se promenant à
-grands pas.</p>
-
-<p>«Monsieur, dit-il, c'est mon oncle maternel que
-je viens confier à vos soins. Vous voyez un homme
-de quarante-cinq à cinquante ans, endurci au travail
-manuel et aux privations d'une vie laborieuse;
-du reste, né de parents sains, dans une famille où
-l'on n'a jamais vu un cas d'aliénation mentale. Vous
-n'aurez donc pas à lutter contre une maladie héréditaire.
-Son mal est une des monomanies les plus
-curieuses que vous ayez eu l'occasion d'observer:
-il passe avec une incroyable rapidité de l'extrême
-gaieté à l'extrême tristesse, c'est un mélange singulier
-de monomanie proprement dite et de mélancolie.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'a pas complétement perdu la raison?</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur, il n'est pas en démence; il
-ne déraisonne que sur un point; et il appartient
-bien à votre spécialité.</p>
-
-<p>&mdash;Quel est le caractère de sa maladie?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! monsieur, le caractère de notre siècle,
-la cupidité! Le pauvre malade est bien de son
-temps. Après avoir travaillé depuis l'enfance, il
-se trouve sans fortune. Mon père, parti du même
-point que lui, m'a laissé un bien assez considérable.
-Le cher oncle a commencé par être jaloux;
-puis il a songé qu'étant mon seul parent, il deviendrait
-mon héritier en cas de mort, et mon<span class="pagenum"><a id="Page_92"></a>[Pg 92]</span>
-tuteur en cas de folie, et comme un esprit faible
-croit aisément ce qu'il désire, le malheureux s'est
-persuadé que j'avais perdu la tête. Il l'a dit à tout
-le monde, il vous le dira à vous-même. Dans la
-voiture, quoiqu'il eût les mains liées, il croyait
-que c'était lui qui m'amenait chez vous.</p>
-
-<p>&mdash;A quelle époque remonte le premier accès?</p>
-
-<p>&mdash;A trois mois environ. Il est descendu chez
-mon concierge et lui a dit d'un air effaré: «Monsieur
-Emmanuel, vous avez une fille.... laissez-la
-dans votre loge et venez m'aider à lier mon
-neveu.»</p>
-
-<p>&mdash;Juge-t-il bien de son état? sait-il qu'il est
-malade?</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur, et je crois que c'est bon signe.
-Je vous dirai, de plus, qu'il y a des dérangements
-notables dans les fonctions de la vie de nutrition.
-Il a perdu complétement l'appétit, et il
-est sujet à de longues insomnies.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux! un aliéné qui dort et qui mange
-régulièrement est à peu près incurable. Permettez-moi
-de le réveiller.»</p>
-
-<p>M. Auvray secoua doucement l'épaule du dormeur,
-qui se dressa en pieds. Son premier mouvement
-fut de se frotter les yeux. Lorsqu'il vit ses
-mains liées, il devina ce qui s'était passé durant
-son sommeil, et il partit d'un grand éclat de rire.
-«La bonne plaisanterie!» dit-il.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_93"></a>[Pg 93]</span></p>
-
-<p>François tira le docteur à part.</p>
-
-<p>«Vous voyez! Eh bien, dans cinq minutes, il
-sera furieux.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi faire. Je sais comment il faut les
-prendre.» Il sourit au malade comme à un enfant
-qu'on veut amuser. «Mon ami, lui dit-il, vous
-vous éveillez de bonne heure; avez-vous fait de
-bons rêves?</p>
-
-<p>&mdash;Moi! je n'ai pas rêvé. Je ris de me voir lié
-comme un fagot. On dirait que c'est moi qui suis
-le fou.</p>
-
-<p>&mdash;Là! dit François.</p>
-
-<p>&mdash;Ayez la bonté de me débarrasser, docteur;
-je m'expliquerai mieux quand je serai à mon
-aise.</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, je vais vous délier; mais vous
-promettez d'être bien sage?</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà, monsieur, est-ce qu'en bonne foi vous
-me prenez pour un fou?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon ami, mais vous êtes malade. Nous
-vous soignerons, nous vous guérirons. Tenez!
-vos mains sont libres, n'en abusez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Que diable voulez-vous que j'en fasse? Je
-vous amenais mon neveu....</p>
-
-<p>&mdash;Bien! dit M. Auvray; nous parlerons de cela
-tout à l'heure. Je vous ai trouvé endormi; vous
-arrive-t-il souvent de dormir le jour?</p>
-
-<p>&mdash;Jamais! c'est ce bête de livre....</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_94"></a>[Pg 94]</span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! fit l'auteur, le cas est grave. Ainsi
-vous croyez que votre neveu est fou?</p>
-
-<p>&mdash;A lier, monsieur; et la preuve, c'est que j'ai
-dû lui attacher les mains avec cette corde.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est vous qui aviez les mains attachées.
-Vous ne vous souvenez pas que je viens de vous
-délivrer?</p>
-
-<p>&mdash;C'était moi, c'était lui. Laissez-moi donc
-vous expliquer toute l'affaire!</p>
-
-<p>&mdash;Chut! mon ami, vous vous exaltez, vous êtes
-très-rouge: je ne veux pas que vous vous fatiguiez.
-Contentez-vous de répondre à mes questions.
-Vous dites que votre neveu est malade?</p>
-
-<p>&mdash;Fou! fou! fou!</p>
-
-<p>&mdash;Et vous êtes content de le voir fou?</p>
-
-<p>&mdash;Moi?</p>
-
-<p>&mdash;Répondez-moi franchement. Vous ne voulez
-point qu'il guérisse, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Pour que sa fortune reste entre vos mains.
-Vous voulez être riche? Il vous fâche d'avoir travaillé
-si longtemps sans faire fortune? Vous pensez
-que votre tour est venu?»</p>
-
-<p>M. Morlot ne répondait pas. Il avait les yeux
-fichés en terre. Il se demandait s'il ne faisait pas
-un mauvais rêve, et il cherchait à démêler ce
-qu'il y avait de réel dans cette histoire de mains
-liées, cet interrogatoire, et les questions de cet<span class="pagenum"><a id="Page_95"></a>[Pg 95]</span>
-inconnu qui lisait à livre ouvert dans sa conscience.</p>
-
-<p>«Entend-il des voix?» demanda M. Auvray.</p>
-
-<p>Le pauvre oncle sentit ses cheveux se dresser
-sur sa tête. Il se souvint de cette voix acharnée
-qui lui parlait à l'oreille, et il répondit machinalement:
-«Quelquefois.»</p>
-
-<p>&mdash;Ah! il est halluciné.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non! je ne suis pas malade! Laissez-moi
-sortir! Je perdrais la tête ici. Demandez à
-tous mes amis, ils vous diront que j'ai tout mon
-bon sens. Tâtez-moi le pouls, vous verrez que je
-n'ai pas la fièvre.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre oncle! dit François. Il ne sait pas que
-la folie est un délire sans fièvre.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, ajouta le docteur, si nous pouvions
-donner la fièvre à nos malades, nous les
-guéririons tous.</p>
-
-<p>M. Morlot se jeta sur son fauteuil. Son neveu
-continuait à arpenter le cabinet du docteur.</p>
-
-<p>«Monsieur, dit François, je suis profondément
-affligé du malheur de mon oncle, mais c'est une
-grande consolation pour moi de pouvoir le confier
-à un homme tel que vous. J'ai lu votre admirable
-livre de <i>la Monomanie raisonnante</i>: c'est
-ce qu'on a écrit de plus remarquable en ce genre
-depuis le <i>Traité des maladies mentales</i> du grand
-Esquirol. Je sais, du reste, que vous êtes un père<span class="pagenum"><a id="Page_96"></a>[Pg 96]</span>
-pour vos malades, je ne vous ferai donc pas l'injure
-de vous recommander M. Morlot. Quant au
-prix de sa pension, je m'en rapporte absolument
-à vous.» Il tira de son portefeuille un billet de
-mille francs qu'il posa lestement sur la cheminée.
-«J'aurai l'honneur de me présenter ici dans le
-courant de la semaine prochaine. A quel moment
-est-il permis de visiter les malades?</p>
-
-<p>&mdash;De midi à deux heures. Quant à moi, je suis
-toujours à la maison. Adieu, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Arrêtez-le, cria l'oncle Morlot, ne le laissez
-pas partir! C'est lui qui est fou; je vais vous expliquer
-sa folie.</p>
-
-<p>&mdash;Du calme, mon cher oncle! dit François en
-se retirant. Je vous laisse aux mains de M. Auvray;
-il aura bien soin de vous.»</p>
-
-<p>M. Morlot voulut courir après son neveu, le
-docteur le retint:</p>
-
-<p>«Quelle fatalité! criait le pauvre oncle; il ne
-dira pas une sottise! S'il pouvait seulement déraisonner
-un peu, vous verriez bien que ce n'est pas
-moi qui suis fou.»</p>
-
-<p>François tenait déjà le bouton de la porte.
-Il revint sur ses pas comme s'il avait oublié
-quelque chose, marcha droit au docteur et lui
-dit:</p>
-
-<p>«Monsieur, la maladie de mon oncle n'est pas
-le seul motif qui m'amène.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_97"></a>[Pg 97]</span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!» murmura M. Morlot, qui vit luire
-un rayon d'espérance.</p>
-
-<p>Le jeune homme poursuivit:</p>
-
-<p>«Vous avez une fille.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin! cria le pauvre oncle. Vous êtes témoin
-qu'il a dit: «Vous avez une fille!»</p>
-
-<p>Le docteur répondit à François: «Oui, monsieur.
-Expliquez-moi....</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez une fille, Mlle Claire Auvray.</p>
-
-<p>&mdash;L'y voilà! l'y voilà! Je vous l'avais bien
-dit.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, dit le docteur.</p>
-
-<p>&mdash;Elle était, il y a trois mois, aux eaux d'Ems
-avec sa mère.</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! bravo! hurla M. Morlot.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur,» répondit M. Auvray.</p>
-
-<p>M. Morlot courut au docteur et lui dit: «Vous
-n'êtes pas le médecin; vous êtes un pensionnaire
-de la maison!</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, répondit le docteur, si vous n'êtes
-pas sage, nous vous donnerons une douche.»</p>
-
-<p>M. Morlot recula d'épouvante. Son neveu poursuivit:</p>
-
-<p>«Monsieur, j'aime mademoiselle votre fille, j'ai
-quelque espoir d'en être aimé, et pourvu que ses
-sentiments n'aient pas changé depuis le mois de
-septembre, j'ai l'honneur de vous demander sa
-main.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_98"></a>[Pg 98]</span></p>
-
-<p>Le docteur répondit: «C'est donc à monsieur
-François Thomas que j'ai l'honneur de parler?</p>
-
-<p>&mdash;A lui-même, monsieur, et j'aurais dû commencer
-par vous apprendre mon nom.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, permettez-moi de vous dire que
-vous vous êtes bien fait attendre.»</p>
-
-<p>A ce moment, l'attention du docteur fut attirée
-par M. Morlot, qui se frottait les mains avec une
-sorte de rage.</p>
-
-<p>«Qu'avez-vous, mon ami? lui demanda-t-il de
-sa voix douce et paternelle.</p>
-
-<p>&mdash;Rien, rien; je me frotte les mains.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai quelque chose qui me gêne.</p>
-
-<p>&mdash;Montrez: je ne vois rien.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne voyez pas? là, là, entre les doigts.
-Je le vois bien, moi!</p>
-
-<p>&mdash;Que voyez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;L'argent de mon neveu. Otez-le, docteur! Je
-suis un honnête homme; je ne veux rien à personne.»</p>
-
-<p>Tandis que le médecin écoutait attentivement les
-premières divagations de M. Morlot, une étrange
-révolution s'opérait dans la personne de François.
-Il pâlissait, il avait froid, ses dents claquaient
-avec violence. M. Auvray se retourna vers lui
-pour lui demander ce qu'il éprouvait.</p>
-
-<p>«Rien, répondit-il; elle vient, je l'entends;<span class="pagenum"><a id="Page_99"></a>[Pg 99]</span>
-c'est la joie.... mais j'en suis accablé. Le bonheur
-tombe sur moi comme de la neige. L'hiver sera
-rigoureux pour les amants. Docteur, regardez
-donc ce que j'ai dans la tête.»</p>
-
-<p>M. Morlot courut à lui en criant:</p>
-
-<p>«Assez! ne déraisonne plus! Je ne veux plus
-que tu sois fou. On dirait que c'est moi qui t'ai
-volé ta raison. Je suis honnête. Docteur, voyez
-mes mains; fouillez dans mes poches; envoyez
-chez moi, rue de Charonne, au faubourg Saint-Antoine;
-ouvrez tous les tiroirs; vous verrez que
-je n'ai rien à personne!»</p>
-
-<p>Le docteur était fort embarrassé entre ses deux
-malades, lorsqu'une porte s'ouvrit, et Claire vint
-annoncer à son père que le déjeuner était sur la
-table.</p>
-
-<p>François se leva comme par ressort; mais sa
-volonté seule courut au-devant de Mlle Auvray.
-Son corps retomba lourdement sur le fauteuil. A
-peine s'il put balbutier quelques mots.</p>
-
-<p>«Claire! c'est moi. Je vous aime. Voulez-vous?...»</p>
-
-<p>Il passa la main sur son front. Sa face pâle se
-colora d'un rouge vif. Les tempes battaient avec
-force; il sentait au-dessus des sourcils une compression
-violente. Claire, aussi morte que vive,
-s'empara de ses deux mains: il avait la peau sèche
-et le pouls si dur que la pauvre fille en fut épouvantée.<span class="pagenum"><a id="Page_100"></a>[Pg 100]</span>
-Ce n'est pas ainsi qu'elle espérait le revoir.
-En quelques minutes, une teinte orangée se
-répandit autour des ailes du nez; les nausées
-vinrent ensuite, et M. Auvray reconnut tous les
-symptômes d'une fièvre bilieuse. «Quel malheur,
-dit-il, que cette fièvre ne soit pas échue à son
-oncle; elle l'aurait guéri!»</p>
-
-<p>Il sonna; la servante accourut; puis Mme Auvray,
-que François reconnut à peine, tant il était
-accablé. Il fallut coucher le malade, et sans retard.
-Claire offrit sa chambre et son lit. C'était un
-charmant petit lit de pensionnaire avec des rideaux
-blancs; une chambre mignonne et chastement
-coquette, tendue de percale rose, et fleurie
-de grandes bruyères dans des vases de porcelaine
-bleuâtre. On voyait sur la cheminée une grande
-coupe d'onyx: c'était le seul présent que Claire
-eût reçu de son amant. Si vous prenez la fièvre,
-ami lecteur, je vous souhaite une pareille infirmerie.</p>
-
-<p>Pendant qu'on donnait les premiers soins à
-François, son oncle exaspéré s'agitait dans la
-chambre, arrêtant le docteur, embrassant le malade,
-saisissant la main de Mme Auvray, et criant
-à tue-tête: «Sauvez-le vite, vite! je ne veux pas
-qu'il meure; je mettrai opposition à sa mort,
-c'est mon droit: je suis son oncle et son tuteur!
-Si vous ne le guérissez pas, on dira que c'est moi<span class="pagenum"><a id="Page_101"></a>[Pg 101]</span>
-qui l'ai tué. Vous êtes témoins que je ne demande
-pas sa succession. Je donne tous ses biens aux
-pauvres. Un verre d'eau, s'il vous plaît, pour laver
-mes mains!»</p>
-
-<p>On le transféra dans la maison de santé. Là,
-il s'agita tellement, qu'il fallut lui mettre une
-veste de forte toile qui se lace par derrière et
-dont les manches sont cousues à l'extrémité:
-c'est ce qu'on appelle la camisole de force. Les
-infirmiers prirent soin de lui.</p>
-
-<p>Mme Auvray et sa fille soignèrent François avec
-amour, quoique les détails du traitement ne fussent
-pas toujours agréables; mais le sexe le plus
-délicat se complaît dans l'héroïsme. Vous me
-direz que ces deux femmes voyaient dans leur
-malade un gendre et un mari, mais je crois que
-s'il eût été un étranger il n'y aurait presque rien
-perdu. Saint Vincent de Paul n'a inventé qu'un
-uniforme, car il y a dans la femme de tout rang
-et de tout âge l'étoffe d'une sœur de charité.</p>
-
-<p>Assises nuit et jour dans cette chambre pleine
-de fièvre, la mère et la fille employaient leurs
-moments de repos à deviser ensemble de leurs
-souvenirs et de leurs espérances. Elles ne s'expliquaient
-ni le long silence de François, ni son
-brusque retour, ni l'occasion qui l'avait conduit
-à l'avenue Montaigne. S'il aimait Claire, pourquoi
-s'être fait attendre pendant trois mois? Avait-il<span class="pagenum"><a id="Page_102"></a>[Pg 102]</span>
-donc besoin, pour s'introduire chez M. Auvray,
-de la maladie de son oncle? S'il avait oublié son
-amour, pourquoi n'avait-il pas conduit son oncle
-chez un autre médecin? On en trouve assez dans
-Paris. Peut-être avait-il cru sa passion guérie,
-jusqu'au moment où la présence de Claire l'avait
-détrompé? Mais non, puisque, avant de la revoir,
-il l'avait demandée en mariage.</p>
-
-<p>A toutes ces questions, ce fut François qui répondit
-dans son délire. Claire, penchée sur ses
-lèvres, recueillait avidement ses moindres paroles;
-elle les commentait avec sa mère et le docteur,
-qui ne tarda pas à entrevoir la vérité. Pour un
-homme exercé à démêler les idées les plus confuses
-et à lire dans l'âme des fous comme dans un
-livre à demi effacé, les rêvasseries d'un fiévreux
-sont un langage intelligible, et le délire le plus
-confus n'est pas sans lumières. On sut bientôt
-qu'il avait perdu la raison et dans quelles circonstances;
-on s'expliqua même comme il avait
-causé innocemment la maladie de son oncle.</p>
-
-<p>Alors commença pour Mlle Auvray une nouvelle
-série de craintes. François avait été fou. La crise
-terrible qu'elle avait provoquée sans le savoir
-guérirait-elle le malade? Le docteur assurait
-que la fièvre a le privilége de juger, c'est-à-dire
-de terminer la folie: cependant il n'y a pas de
-règle sans exception, en médecine surtout. Supposé<span class="pagenum"><a id="Page_103"></a>[Pg 103]</span>
-qu'il guérît, n'aurait-on pas à craindre les
-rechutes? M. Auvray voudrait-il donner sa fille à
-un de ses malades?</p>
-
-<p>«Pour moi, disait Claire en souriant tristement,
-je n'ai peur de rien: je me risquerais. Je suis la
-cause de tous ses maux; ne dois-je pas le consoler?
-Après tout, sa folie se réduisait à demander
-ma main: il n'aura plus rien à demander le jour
-où je serai sa femme; nous n'aurons donc rien à
-craindre. Le pauvre enfant n'était malade que par
-un excès d'amour; guéris-le bien, cher père, mais
-pas trop. Qu'il reste assez fou pour m'aimer comme
-je l'aime!</p>
-
-<p>&mdash;Nous verrons, répondit M. Auvray. Attends
-que la fièvre soit passée. S'il est honteux d'avoir
-été malade, si je le vois triste ou mélancolique
-après la guérison, je ne réponds de rien. Si, au
-contraire, il se souvient de sa maladie sans honte
-et sans regrets, s'il en parle avec résignation, s'il
-revoit sans répugnance les personnes qui l'ont
-soigné, je me moque des rechutes!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mon père, pourquoi serait-il honteux
-d'avoir aimé jusqu'à l'excès? C'est une noble et
-généreuse folie, qui n'entrera jamais dans les petites
-âmes. Et comment aurait-il de la répugnance
-à revoir ceux qui l'ont soigné?... C'est nous!</p>
-
-<p>Après six jours de délire, une sueur abondante
-emporta la fièvre, et le malade entra en convalescence.<span class="pagenum"><a id="Page_104"></a>[Pg 104]</span>
-Lorsqu'il se vit dans une chambre inconnue,
-entre Mme et Mlle Auvray, sa première
-idée fut qu'il était encore à l'hôtel des Quatre-Saisons,
-dans la grande rue d'Ems. Sa faiblesse,
-sa maigreur et la présence du médecin le ramenèrent
-à d'autres pensées: il se souvint, mais vaguement.
-Le docteur lui vint en aide. Il lui versa
-la vérité avec prudence, comme on mesure les
-aliments à un corps affaibli par la diète. François
-commença par écouter son histoire comme un
-roman où il ne jouait aucun rôle; il était un autre
-homme, un homme tout neuf, et il sortait de la
-fièvre comme d'un tombeau. Peu à peu les lacunes
-de sa mémoire se comblèrent. Son cerveau était
-plein de cases vides qui se remplirent une à une,
-sans secousse. Bientôt il fut maître de son esprit;
-il rentra en possession du passé. Cette cure fut
-œuvre de science et surtout de patience. C'est là
-qu'on admira les ménagements paternels de
-M. Auvray. L'excellent homme avait le génie de la
-douceur. Le 25 décembre, François, assis sur son
-lit, lesté d'un bouillon de poulet et de la moitié
-d'un jaune d'œuf, raconta sans interruption, sans
-trouble et sans divagation, sans honte, sans regrets,
-et sans autre émotion qu'une joie tranquille,
-l'histoire des trois mois qui venaient de
-s'écouler. Claire et Mme Auvray pleuraient en
-l'écoutant. Le docteur avait l'air de prendre des<span class="pagenum"><a id="Page_105"></a>[Pg 105]</span>
-notes ou d'écrire sous la dictée, mais il tombait
-autre chose que de l'encre sur son papier.</p>
-
-<p>Quand le récit fut achevé, le convalescent ajouta
-en forme de conclusion:</p>
-
-<p>«Aujourd'hui, 25 décembre, à trois heures de
-relevée, j'ai dit à mon excellent docteur, à mon
-bien-aimé père, M. Auvray, dont je n'oublierai
-plus ni la rue, ni le numéro: «Monsieur, vous
-avez une fille, Mlle Claire Auvray; je l'ai vue cet
-été aux eaux d'Ems, avec sa mère; je l'aime;
-elle m'a bien assez prouvé qu'elle m'aimait,
-et, si vous ne craignez pas que je retombe
-malade, j'ai l'honneur de vous demander sa
-main.»</p>
-
-<p>Le docteur ne fit qu'un petit signe de tête, mais
-Claire passa ses bras autour du cou du malade et
-le baisa sur le front. Je ne désire pas une autre
-réponse lorsque je ferai pareille demande.</p>
-
-<p>Le même jour, M. Morlot, plus calme et délivré
-de la camisole, se leva à huit heures du matin.
-En sortant du lit, il prit ses pantoufles, les tourna,
-les retourna, les sonda soigneusement, et les passa
-à l'infirmier en le suppliant de voir si elles ne
-contenaient pas trente mille livres de rente. C'est
-alors seulement qu'il consentit à se chausser. Il
-se peigna pendant une bonne demi-heure en répétant:
-«Je ne veux pas qu'on dise que la fortune
-de mon neveu est passée sur ma tête.» Il secoua<span class="pagenum"><a id="Page_106"></a>[Pg 106]</span>
-chacun de ses vêtements par la fenêtre, après les
-avoir fouillés jusque dans leurs derniers replis.
-Habillé, il demanda un crayon et écrivit sur les
-murs de sa chambre:</p>
-
-<p>
-BIEN D'AUTRUI NE DÉSIRERAS.<br />
-</p>
-
-<p>Puis il commença à se frotter les mains avec une
-incroyable vivacité, pour se convaincre que la fortune
-de François n'y était pas attachée. Il se gratta
-les doigts avec son crayon, en les comptant depuis
-le premier jusqu'au dixième, tant il avait peur
-d'en oublier un. M. Auvray lui fit sa visite quotidienne:
-il se crut en présence d'un juge d'instruction,
-et demanda instamment à être fouillé. Le
-docteur se fit reconnaître et lui apprit que François
-était guéri. Le pauvre homme demanda si
-l'argent était retrouvé. «Puisque mon neveu va
-sortir d'ici, disait-il, il lui faut son argent: où est-il?
-Je ne l'ai pas. A moins qu'il ne soit dans mon
-lit!» Et il culbuta son lit si lestement qu'on n'eut
-pas le temps de l'en empêcher. Le docteur sortit
-en lui serrant la main; il frotta cette main avec
-un soin scrupuleux. On lui apporta son déjeuner;
-il commença par explorer sa serviette, son verre,
-son couteau, son assiette, en répétant qu'il ne
-voulait pas manger la fortune de son neveu. Le
-repas fini, il se lava les mains à grande eau. «La<span class="pagenum"><a id="Page_107"></a>[Pg 107]</span>
-fourchette est en argent, disait-il; s'il m'était
-resté de l'argent après les mains!»</p>
-
-<p>M. Auvray ne désespère pas de le sauver, mais
-il faudra du temps. C'est surtout en été et en
-automne que les médecins guérissent la folie.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_108"></a>[Pg 108]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="TERRAINS_A_VENDRE">TERRAINS A VENDRE.</h2>
-</div>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Henri Tourneur, qui vient d'obtenir une première
-médaille à l'Exposition universelle, n'est
-pas un peintre de génie, mais il ne fait que d'excellents
-tableaux. Il dessine presque aussi bien
-que M. Ingres, et sa couleur est presque aussi
-riche que celle de M. Diaz. Sa peinture est à la
-mode depuis quatre ou cinq ans, et elle n'a rien
-à redouter des caprices de la mode. Il la vend
-à des prix anglais, c'est-à-dire exorbitants. <i>Les
-Dames de la cour visitant l'atelier de Jean Goujon</i> ont
-été payées dix-huit mille francs pour un musée
-de Paris. Un banquier de Rouen a donné six mille
-francs du <i>Baiser d'Alain Chartier</i>, petite toile de 4,
-fausse mesure; et <i>Mlle Doze écoutant les confidences
-de Mlle Mars</i> vient d'être achetée onze mille francs
-par un riche amateur belge. Il a plus de commandes
-qu'il n'en peut exécuter en deux ans, et je ne vois<span class="pagenum"><a id="Page_109"></a>[Pg 109]</span>
-pas ce qui l'empêcherait de gagner quarante mille
-francs par année.</p>
-
-<p>Ses premiers succès datent de l'Exposition
-de 1850. Jusque-là il avait gagné obscurément sa
-vie. M. Tourneur père, commissionnaire en vins,
-retiré des affaires avec dix mille francs de rente,
-n'avait ni aidé ni contrarié la vocation de son
-fils; il l'avait livré à lui-même, sans argent, avec
-ces paroles encourageantes: «Si tu as du talent, tu
-te tireras d'affaire; si tu n'en as point, tu renonceras
-à la peinture, et je te placerai dans le commerce.»
-De vingt à trente ans, Henri dessina des
-bois pour les éditions à bon marché, il peignit
-des éventails, des boîtes de confiseur, des porcelaines
-et même des devants de cheminée. <i>L'enfant
-au pot-au-feu</i>, qui se vend encore en province,
-est un de ses péchés de jeunesse. Ces dix années
-de gêne lui furent profitables: il y apprit l'économie.
-Le jour où il vit son pain assuré pour dix-huit
-mois, il tourna le dos à l'industrie et se mit
-à la peinture.</p>
-
-<p>Son atelier est le plus grand de l'avenue Frochot et
-un des plus beaux de Paris. C'est un musée
-où l'on voit un peu de tout, excepté des tableaux.
-La raison en est fort simple. Lorsque Tourneur
-veut peindre une jeune dame du temps de
-Louis XIII cachetant un billet doux, il commence
-par courir les marchands de curiosités: il achète,<span class="pagenum"><a id="Page_110"></a>[Pg 110]</span>
-soit une tapisserie du temps, soit une tenture de
-cuir gaufré pour remplir le fond du tableau. Il
-choisit un beau meuble ancien, qu'il fait porter
-chez lui. Il déterre au fond d'une boutique un
-petit bureau richement incrusté, il le paye et
-l'emporte sous son bras. Il se procure, n'importe
-à quel prix, les vieilles soieries et les guipures
-deux fois centenaires dont il composera le costume;
-il guette aux ventes publiques l'écritoire
-de Marion Delorme et le cachet de Ninon de Lenclos.
-Tel est son amour de l'exactitude. Il habille
-son mannequin avec un soin scrupuleux, il fait
-venir un beau modèle pour la tête et pour les
-mains, et il peint tout d'après nature. Il ne fait
-qu'un tableau à la fois, l'achève sans interruption
-et le livre aussitôt verni. On ne voit chez lui ni
-esquisses, ni pochades, ni croquis, ni ce pêle-mêle
-d'études interrompues, d'imaginations ébauchées
-et de tableaux invendus qu'on aime à rencontrer
-dans un atelier. On n'y trouve qu'une
-toile en voie d'exécution et déjà placée dans le
-cadre. Mais les murs sont couverts de tentures
-splendides et hérissés d'armes magnifiques dont
-plus d'une a coûté mille francs. Les vieux meubles
-et les étagères supportent une multitude de porcelaines,
-de faïences, de grès, d'émaux précieux, de
-bronzes rares, et de bijoux artistiques. Sa maison
-est comme une succursale du musée de Cluny.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_111"></a>[Pg 111]</span></p>
-
-<p>Quant à lui, ceux qui n'ont pas vu son portrait
-gravé par Calamatta ne le reconnaîtront jamais
-dans la rue. Il ressemble beaucoup moins à un
-artiste qu'à un jeune négociant anglais. Sa figure
-est régulière, un peu froide; sa peau très-blanche,
-ses cheveux châtain clair. Il se coiffe à l'anglaise,
-sur les tempes, et ne porte que les favoris. Il est
-petit, mais bien pris dans sa petite taille. Je connais
-peu d'hommes qui s'habillent mieux que lui;
-il a les draps les plus beaux et les habits les
-mieux coupés. Jamais de couleurs claires, jamais
-de formes excentriques, et point de bijoux hormis
-sa montre, qui est de Breguet. S'il porte une
-canne, c'est un jonc de cent francs, avec une petite
-pomme d'écaille noire qui vaut cent sous. Je l'ai
-rencontré bien des fois, dans le temps où il était
-son propre valet de chambre, et je ne me souviens
-pas d'avoir vu sur lui un grain de poussière.
-Il s'est couché souvent sans dîner, mais il
-n'est jamais sorti sans gants frais. Lorsqu'il prenait
-ses repas dans une laiterie de la rue Pigalle,
-il commandait ses chapeaux rue Richelieu, et ses
-chaussures chez le bon faiseur. Dans l'atelier, il
-s'habille de blanc, soit en laine, soit en coutil,
-suivant la saison, et ne se tache jamais; il est
-propre et soigné comme sa peinture. Depuis un an
-il s'est donné le luxe d'un noir. C'est un jeune
-nubien de dix-huit ans, oublié à Paris par un<span class="pagenum"><a id="Page_112"></a>[Pg 112]</span>
-Anglais qui revenait d'Égypte. Il n'était pas baptisé:
-Tourneur lui a donné le nom de Boule-de-Neige.
-Il lui a enseigné tous les arts libéraux qui
-sont à la portée des races noires: frotter le parquet,
-épousseter les meubles, brosser les habits,
-vernir la chaussure, et porter les lettres à leur
-adresse. Grâce aux soins qu'il a pris, il est, pour
-dix francs par mois, l'homme le mieux servi de
-tout Paris.</p>
-
-<p>On prétend qu'il a déjà fait de notables économies;
-mais moi qui le connais, je puis vous assurer
-qu'il n'en est rien. Les artistes exagèrent
-tout, et particulièrement les économies des autres
-artistes. Tourneur a trop dépensé en achats de
-toute sorte pour qu'il lui soit resté beaucoup d'argent
-liquide. Notez, de plus, que Boule-de-Neige
-dévore trois kilogrammes de pain par jour, et vous
-comprendrez pourquoi la fortune de son maître
-se réduit à cinquante mille francs, placés en rentes
-sur l'État.</p>
-
-<p>Si modeste que le chiffre paraisse, il prouve à
-tout homme de sens que M. Henri Tourneur est
-un artiste de bonne vie. Il ne court ni les bals ni
-les théâtres, et ne va qu'à la Comédie-Française,
-où il a ses entrées. Sa conduite est aussi régulière
-que peut l'être celle d'un homme de trente-cinq
-ans. Cependant je ne voudrais point jurer qu'il soit
-indifférent à la beauté de Mellina Barni. Lorsqu'elle<span class="pagenum"><a id="Page_113"></a>[Pg 113]</span>
-rompit son engagement avec le directeur
-de la Scala pour venir chanter à Paris, il la décida
-à retarder ses débuts, qui se font encore attendre.
-On le voit souvent chez elle, et même, ce qui est
-plus grave, on la rencontre quelquefois chez lui.
-Mais ce ne sont pas mes affaires.</p>
-
-<p>Le 15 mai de cette année, une heure après
-l'ouverture de l'Exposition des beaux-arts, Henri
-Tourneur était en contemplation devant lui-même,
-et souriait à son tableau d'<i>Alain Chartier</i>,
-lorsqu'il reçut dans l'épaule une de ces tapes familières
-qui ébranleraient l'équilibre d'un bœuf.
-Il se retourna, comme si on l'avait touché sur
-un ressort; mais sa colère ne tint pas devant le
-gros sourire rougeaud de M. de Chingru: il se mit
-à rire.</p>
-
-<p>«Bonjour, Van Ostade, Miéris, Terburg, Gérard
-Dow!» s'écria M. de Chingru, si haut que cinq ou
-six personnes profitèrent de son discours. «J'ai vu
-tes trois tableaux, ils n'ont rien perdu, ils sont
-magnifiques; au fait, il n'y a que cela ici. Tu as
-battu la France, la Belgique et l'Angleterre, Meissonnier,
-Willems et Mulready. Tu peins le genre
-comme <i>genre</i> lui-même, et tu es savant comme
-<i>pinxit</i>. Si le gouvernement ne te donne pas cent
-mille francs de commande et la croix, je démolis
-la Bastille!»</p>
-
-<p>Il prit Henri par le bras, et ajouta à voix basse:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_114"></a>[Pg 114]</span></p>
-
-<p>«Veux-tu te marier?</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-moi donc tranquille!</p>
-
-<p>&mdash;Un million!</p>
-
-<p>&mdash;Tu es fou! un million ne voudrait pas de
-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi cela? un million et toi, vous vous
-valez. Qu'est-ce qu'un million gagne par an? cinquante
-mille francs. Tu peux en faire autant: tu
-es donc de la force d'un million.</p>
-
-<p>&mdash;Où as-tu déterré cela?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! le récit t'intéresse. Écoute donc. Il
-existe de par le monde un M. Gaillard....</p>
-
-<p>&mdash;Qui joue à la Bourse? Merci. J'ai vu <i>Ceinture
-dorée</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne joue pas plus que moi; il est archiviste
-au ministère de....</p>
-
-<p>&mdash;Une place de dix mille francs?</p>
-
-<p>&mdash;Non; trois mille six cents, plus quatre cents
-francs de gratification qui ne manquent jamais;
-total quatre mille. Voilà le beau-père.</p>
-
-<p>&mdash;Et mon million?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! <i>mon</i> million! Tu mords, Van Ostade, tu
-mords! M. Gaillard est un employé modèle. Depuis
-trente ans, il arrive à son bureau à dix
-heures moins cinq, il en sort à quatre heures
-cinq minutes, et dans l'intervalle il ne se fait
-pas remplacer par son chapeau pour aller jouer
-au billard.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_115"></a>[Pg 115]</span></p>
-
-<p>&mdash;Chingru, tu m'agaces.</p>
-
-<p>&mdash;Un peu de patience! Cet archiviste comme on
-n'en trouve plus habite vers le haut de la rue
-d'Amsterdam avec sa fille, sa sœur et sa bonne.
-Leur appartement est au quatrième; trois chambres
-à coucher, pas de salon. Les fenêtres....</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, Chingru.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, Gérard Dow. Les fenêtres donnent sur
-un terrain de dix mille mètres. Tu n'es pas encore
-parti?</p>
-
-<p>&mdash;Va donc!</p>
-
-<p>&mdash;Dix mille mètres à cent francs font un million.
-Celui qui nierait cela donnerait un fier démenti à
-Pythagore! Ce million, mon cher Terburg, est la
-propriété de M. Gaillard.</p>
-
-<p>&mdash;Mais comment se fait-il...?</p>
-
-<p>&mdash;Sois tranquille, il ne l'a pas volé. On vole
-un portefeuille, cela se voit tous les jours;
-mais on ne vole pas un terrain d'un hectare: il
-faudrait des poches trop grandes. En l'an de
-grâce 1830, quelques jours après les histoires de
-Juillet, M. Gaillard, surnuméraire de cinquième
-année, se vit à la tête d'une somme de soixante-quinze
-mille francs, l'héritage d'un oncle de Narbonne.
-Il cherchait un placement à l'abri des révolutions,
-lorsqu'il découvrit ces bienheureux
-terrains, qui valaient alors sept francs le mètre.
-Son compte fut bientôt fait: soixante et dix mille<span class="pagenum"><a id="Page_116"></a>[Pg 116]</span>
-francs d'achat, cinq mille pour le notaire et pour
-le fisc. Il paya comptant et fut considéré.</p>
-
-<p>&mdash;Mais depuis, pourquoi n'a-t-il pas vendu?...</p>
-
-<p>&mdash;Depuis? il n'a jamais déplacé l'écriteau, et
-je te le montrerai quand tu voudras: <i>Terrains à
-vendre en totalité ou par lots.</i> Et je te prie de croire
-que les acheteurs n'ont pas manqué. Le lendemain
-de la signature de l'acte, on lui offrit dix mille
-francs de bénéfice. Il se dit: «Bon! je n'ai pas fait
-un sot marché.» Et il garda son terrain. Lorsqu'on
-bâtit la gare de Saint-Germain, un spéculateur
-lui apporta deux cent mille francs. Il se gratta
-le nez (c'est le seul défaut que je lui connaisse),
-et il répondit que sa femme ne voulait pas vendre.
-En 1842, sa femme était morte; une compagnie
-de gaz lui fit des offres éblouissantes: un demi-million!
-«Ma foi, répondit-il, puisque j'ai attendu
-douze ans, j'attendrai bien encore. Je vois avec
-plaisir que le temps travaille pour moi; il ne
-faut pas le déranger. Quand ma fille sera en âge
-de se marier, nous verrons!» Il est bon de te
-dire que sa fille est contemporaine du célèbre terrain.
-En 1850, sa fille avait vingt ans, un bel âge,
-et le terrain valait huit cent mille francs, un bon
-prix. Mais il s'est si bien accoutumé à garder l'un
-et l'autre, qu'il faudra la croix et la bannière pour
-le décider soit à vendre, soit à marier. On a beau
-lui prêcher que le cas est tout différent, que les<span class="pagenum"><a id="Page_117"></a>[Pg 117]</span>
-terrains ne perdent pas pour attendre, mais que
-les filles, passé un certain âge, sont sujettes à dépréciation:
-il se bouche les oreilles et retourne à
-son bureau gratter du papier.</p>
-
-<p>&mdash;Et sa fille?</p>
-
-<p>&mdash;Elle s'ennuie à cent francs par jour, et de si
-bon cœur, qu'elle aimera le premier homme
-qu'elle verra luire à l'horizon.</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne voit personne?</p>
-
-<p>&mdash;Personne qui ait figure humaine: un vieux
-notaire de province et cinq ou six employés qui
-ressemblent à des garçons de bureau. Tu comprends
-qu'on ne va pas donner des bals dans un
-appartement composé de trois chambres à coucher!
-Je suis le seul homme présentable qui ait
-accès dans la maison.</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'est pas trop laide?</p>
-
-<p>&mdash;Elle est magnifique! Je ne te dis que ça.</p>
-
-<p>&mdash;A-t-elle un nom humain? Je t'avertis que si
-elle s'appelle Euphrosyne....</p>
-
-<p>&mdash;Rosalie: cela te va-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Rosalie.... Rosalie..., c'est un joli nom.
-Est-elle un peu élevée?</p>
-
-<p>&mdash;Elle? Artiste, mon cher, comme toi et moi.</p>
-
-<p>&mdash;Distinguons, je te prie.</p>
-
-<p>&mdash;Ingrat! Elle ne joue d'aucun instrument, et
-elle ne va pas copier de tableaux au Louvre; mais
-elle comprend la peinture, elle sent la musique<span class="pagenum"><a id="Page_118"></a>[Pg 118]</span>
-comme celui qui l'a inventée. Du reste, éducation
-sévère: le spectacle six fois par an, les monuments
-deux fois par mois, quatre concerts en carême,
-une bibliothèque sérieuse, peu de romans, et tous
-anglais; pas de tourterelles dans la maison, pas
-un cousin dans la famille!</p>
-
-<p>&mdash;Parle, parle, Chingru; je te supporte! Quand
-me présenteras-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Demain, si tu veux. Je lui ai déjà parlé de toi.</p>
-
-<p>&mdash;Et que lui as-tu dit?</p>
-
-<p>&mdash;Que tu étais le seul de nos grands peintres
-dont je n'eusse pas de tableaux.</p>
-
-<p>&mdash;Je t'en commencerai un le lendemain du mariage.</p>
-
-<p>&mdash;Merci. Je te demanderai encore un service.</p>
-
-<p>&mdash;Si ce n'est pas un service d'argenterie....</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais, mon cher, que j'ai près de quarante
-ans, et point de place. A mon âge, tout le monde
-est casé, c'est la coutume. Il me fâche de faire
-exception, et d'entendre murmurer autour de moi:
-«M. de Chingru; un beau nom; qu'est-ce qu'il
-fait?&mdash;Il a de quoi vivre: c'est un homme qui
-ne demande rien à personne.&mdash;Oui; mais
-qu'est-ce qu'il fait?» Parbleu! je ferais comme
-tout le monde, si j'avais seulement une place de
-trois mille francs! Voyons, mon petit Tourneur, je
-ne te demande rien maintenant; plus tard, si tu
-es content. Tu as du crédit, tu connais les hommes<span class="pagenum"><a id="Page_119"></a>[Pg 119]</span>
-haut placés, tu vas chez les ministres; tu diras un
-mot pour moi, pas vrai?</p>
-
-<p>&mdash;A quoi es-tu bon?</p>
-
-<p>&mdash;A tout, car je n'ai rien étudié spécialement.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! je ne dis pas non. A quelle heure
-demain?</p>
-
-<p>&mdash;A deux heures. Elle sera seule avec sa tante;
-tu viendras pour acheter un lot de terrain.</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu que j'aille te prendre?</p>
-
-<p>&mdash;Non, non; c'est moi qui passerai à ton atelier;
-je ne suis jamais chez moi. Sais-tu seulement
-où je demeure?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me rappelle plus au juste.</p>
-
-<p>&mdash;Là, quand je te le disais! Eh bien! tous mes
-amis sont aussi avancés que toi. Je ne loge pas;
-je perche. Tout au plus si je sais mon adresse,
-tant je vis peu à la maison! Adieu.»</p>
-
-<p>M. de Chingru (Louis-Théramène), sans profession
-avouée et sans domicile connu, est ce
-qu'on appelle vulgairement une peste d'atelier.
-Son talent consiste à s'introduire chez les artistes,
-à leur donner de son gros encensoir dans le
-visage, à médire de l'un chez l'autre, à se faire
-tutoyer, et à décrocher çà et là une esquisse
-qu'on lui laisse prendre. Sans être ni artiste ni
-critique, il a cependant un nez de brocanteur, et
-il flaire assez bien les toiles qui sont de défaite.
-Dans les ateliers où il est reçu, il se pose en point<span class="pagenum"><a id="Page_120"></a>[Pg 120]</span>
-d'admiration le long des murs, célébrant tout, le
-bon et le mauvais, jusqu'à ce qu'il ait jeté son
-dévolu sur un ouvrage auquel l'artiste n'attache
-que peu de prix. Il y reporte tout l'effort de son
-admiration, il y donne de toute l'impétuosité de
-son enthousiasme. Il s'en écarte, puis il revient;
-il déprécie un chef-d'œuvre au profit de sa passion
-dominante; il s'en va. Mais il ajuste son dernier
-coup d'œil sur l'objet de sa convoitise. Le
-lendemain, on le revoit, mais il ne voit personne;
-il dit à peine bonjour, il va droit au tableau
-de la veille. C'est son pôle: vous diriez
-un homme aimanté. Il ne craint pas de dire à
-l'artiste: «Voilà ton premier chef-d'œuvre; le
-jour où tu as fait cela, tu es sorti du pair; la veille,
-tu n'étais qu'un peintre comme les autres, un
-Delacroix, un Troyon, un Corot; le lendemain, tu
-étais toi.» Et il regarde encore, et il décroche
-cette toile sans cadre, il la porte à la fenêtre, il
-l'essuie du revers de sa manche, il la remet en
-place en maugréant contre les bourgeois qui ne
-viennent pas la couvrir d'or. Huit jours après, il
-revient, mais il regarde ailleurs; il évite ce coin-là,
-il n'y jette les yeux qu'à la dérobée en étouffant
-un soupir. Un matin, il arrive avec le soleil:
-il a rêvé que son cher tableau était vendu à la
-reine d'Angleterre; il veut l'admirer encore une
-fois. Pour le coup l'artiste perd patience et lui<span class="pagenum"><a id="Page_121"></a>[Pg 121]</span>
-dit des injures: «Tu n'es qu'un âne; il y a ici
-vingt tableaux pas mal, et tu vas t'épater devant
-une croûte. Cette esquisse est stupide, on n'en
-fera jamais rien; je ne veux plus la voir; emporte-la,
-mais ne m'en reparle plus.» Chingru ne se
-le fait pas dire deux fois: il court au tableau
-avec des cris de pygargue affamé, il le montre
-à l'artiste, il le célèbre à grand renfort de superlatifs,
-et il finit par y faire mettre une signature
-qui en triple la valeur. On ne regarde pas
-trop à lui donner un tableau, parce qu'on sait
-qu'il en a plusieurs, et des bons peintres; on se
-dit qu'on ne sera pas compromis dans sa galerie.
-Mais sa galerie, personne ne la connaît. Sa maison
-est l'antre du lion: on sait ce qui y entre,
-on ne sait pas ce qui en sort. Tous les tableaux
-qu'on lui donne sont immédiatement vendus sous
-main à un brocanteur, qui les expédie en province,
-en Belgique ou en Angleterre. Si le hasard
-en rapportait quelqu'un à Paris, Chingru répondrait
-sans se troubler: «Je l'ai donné; je n'ai rien
-à moi; je suis si bon vivant!» ou bien: «Je l'ai
-échangé contre un Van Dyck.» Quel est le peintre
-qui se plaindrait d'avoir été échangé contre
-un Van Dyck? C'est ainsi que Louis-Théramène
-de Chingru s'est fait un bureau de bienfaisance
-de tous les ateliers de Paris.</p>
-
-<p>Henri Tourneur ne lui avait jamais rien donné,<span class="pagenum"><a id="Page_122"></a>[Pg 122]</span>
-et pour cause: lorsqu'on vend sa peinture, à quoi
-bon la donner? Mais il se promit de le récompenser
-largement s'il menait à bonne fin l'affaire du
-mariage.</p>
-
-<p>L'un et l'autre furent exacts au rendez-vous, et
-deux heures sonnaient au chemin de fer de la rue
-Saint-Lazare, lorsque Chingru étendit la main vers
-le pied de biche de M. Gaillard. Ce fut Rosalie qui
-leur ouvrit: la vieille tante était au marché avec la
-bonne. Elle les fit entrer dans la salle à manger,
-donna à Chingru des nouvelles de toute la famille,
-se laissa présenter M. Tourneur comme on reçoit
-un homme dont on a beaucoup entendu parler, et
-écouta gracieusement les explications qu'il lui
-donnait sur le choix d'un terrain et la construction
-d'un atelier. Elle ne savait ni à quelles
-conditions son père voulait vendre, ni s'il consentirait
-à couper un lot en deux moitiés; mais elle
-montra un plan lithographié, qu'Henri demanda
-la permission d'emporter chez lui pour un jour
-ou deux: il reviendrait pour s'entendre avec
-M. Gaillard. L'entrevue dura dix minutes et le
-peintre sortit ébloui.</p>
-
-<p>«Eh bien? lui demanda Chingru dans l'escalier.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-moi tranquille; j'ai des picotements
-dans les yeux, il me semble que je viens de faire
-un voyage en Italie.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne te trompes pas de beaucoup: la dynastie<span class="pagenum"><a id="Page_123"></a>[Pg 123]</span>
-des Gaillard est originaire de Narbonne,
-cité romaine. Le père Gaillard se pique de descendre
-des conquérants du monde. On l'humilierait
-fort en lui prouvant que son nom n'est qu'un
-adjectif très-français parvenu au rang de nom
-propre. Lorsqu'on lui chante, comme à l'Opéra-Comique:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Bonjour, bonjour, monsieur Gaillard!</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>il entame une dissertation de tous les diables
-pour vous prouver qu'il existait des soldats ou
-valets d'armée, chargés de prendre soin des casques,
-<i>galea</i>, casque, <i>galearius</i>, d'où Gaillard; voir
-la Stratégie de Végèce, tel chapitre, tel paragraphe....
-Voilà comme tu m'écoutes?»</p>
-
-<p>Henri avait les yeux cloués sur la maison de
-M. Gaillard. Chingru poursuivit:</p>
-
-<p>«Ne prends pas tant de peine; ses fenêtres
-donnent sur la cour. Elle est donc de ton goût?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas une femme, Chingru; c'est une
-déesse. Je m'attendais à voir une pauvre Eugénie
-Grandet, étiolée par les privations et séchée par
-l'ennui. Je ne l'aurais jamais crue si grande, si
-bien faite, si riche en beauté, et d'une couleur si
-éblouissante. Tu dis qu'elle a vingt-cinq ans? Oui,
-elle doit avoir vingt-cinq ans, l'âge de la perfection
-des femmes. Toutes les statues grecques ont
-vingt-cinq ans!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_124"></a>[Pg 124]</span></p>
-
-<p>&mdash;Brrr! tu pars comme une compagnie de perdrix.
-As-tu remarqué ses yeux?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai tout vu: ses grands yeux noirs, ses
-beaux cheveux châtains, ses sourcils divinement
-dessinés, sa bouche fière, ses lèvres épaisses et
-rouges, ses petites dents transparentes, ses belles
-mains effilées, ses bras puissants, son pied
-grand comme la main et large comme deux
-doigts, son oreille rose comme un coquillage des
-Antilles. Si j'ai remarqué ses yeux! Mais j'ai remarqué
-sa robe, qui est en alpaga anglais; son
-col et ses manches, qu'elle a dessinés elle-même,
-car on ne fait pas de pareils dessins chez les marchands.
-Elle n'a pas de bagues aux doigts, et ses
-oreilles ne sont pas percées: tu vois bien que je
-la sais par cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Diantre! si le cœur s'en mêle déjà, je n'ai
-plus rien à faire ici.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai dû dire un millier de sottises; je ne
-m'entendais pas parler; j'étais tout dans mes
-yeux; j'éprouvais pour la première fois de ma
-vie le bonheur de contempler une beauté parfaite.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà qui va bien; maintenant viens contempler
-autre chose.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash;Les terrains.</p>
-
-<p>&mdash;Je me soucie bien des terrains! Que cette<span class="pagenum"><a id="Page_125"></a>[Pg 125]</span>
-fille-là soit sans le sou et qu'elle veuille de moi,
-je l'épouse!</p>
-
-<p>&mdash;Ne te gêne pas, mon cher; si les terrains t'ennuient,
-tu me les donneras. Il y a longtemps que
-je regrette de n'être pas né propriétaire.»</p>
-
-<p>Lorsque M. Gaillard revint de son bureau, Rosalie
-lui raconta que M. de Chingru avait amené
-un jeune artiste, M. Henri Tourneur, pour voir
-les terrains; qu'elle avait donné le plan; que ce
-monsieur reviendrait lui parler. «Mais, ajouta-t-elle
-en riant, je parierais qu'il a une autre idée
-en tête, car il n'a regardé que moi; il a parlé sans
-savoir ce qu'il disait; et d'ailleurs.... il est beaucoup
-trop bien pour un simple acheteur de terrains.»</p>
-
-<p>M. Gaillard ne fronça pas le sourcil; il se gratta
-familièrement le nez, qu'il avait fort beau, et
-répondit:</p>
-
-<p>«M. de Chingru devrait bien se mêler de ses affaires.
-J'irai demain matin redemander mon plan
-à ce jeune homme, et savoir ce qu'il veut de
-nous.»</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Le lendemain, à huit heures du matin, Henri
-endossait sa veste d'atelier, lorsque Boule-de-Neige
-introduisit un homme très-grand, très-sec,<span class="pagenum"><a id="Page_126"></a>[Pg 126]</span>
-très-poli, un peu timide, et précédé d'un nez magnifique:
-c'était M. Gaillard. Il s'assit, et expliqua,
-avec force circonlocutions, que son terrain
-avait été divisé une fois pour toutes, pour la plus
-grande commodité des acquéreurs; qu'il était
-impossible de partager un lot en deux moitiés
-d'égale valeur, puisque chaque lot n'avait que
-quinze mètres en façade, qu'il serait fort difficile
-de calculer la valeur de la fraction restante qui
-ne donnerait pas sur la rue, et que, si M. Tourneur
-n'était pas en mesure ou en humeur d'acheter
-un lot entier, sauf à en revendre partie,
-mieux valait en rester là.</p>
-
-<p>«Monsieur, reprit Henri, presque aussi troublé
-que M. Gaillard, je ne suis ni acheteur très-habile,
-ni vendeur très-expérimenté. Je suis artiste,
-comme vous le voyez. M. de Chingru..., mais,
-tenez! j'aime mieux vous parler franchement,
-quoique les choses que j'ai à vous dire ne soient
-pas faciles à expliquer. Monsieur, vous n'êtes pas
-seulement propriétaire; vous êtes père. J'avais
-entendu parler en termes si avantageux de Mademoiselle
-votre fille, qu'il m'est venu un incroyable
-désir de la connaître et de lui parler.
-J'ai pris prétexte de ces terrains; j'ai choisi, je
-l'avoue, un moment où j'espérais la trouver seule;
-j'ai obtenu par surprise l'honneur de causer dix
-minutes avec elle; elle m'a paru merveilleusement<span class="pagenum"><a id="Page_127"></a>[Pg 127]</span>
-belle et tout à fait bien élevée; et puisque
-vous êtes venu de vous-même à un entretien que
-j'aurais sollicité aujourd'hui ou demain, permettez-moi
-de vous dire que ma plus chère ambition
-serait d'obtenir la main de Mlle Rosalie Gaillard.»</p>
-
-<p>M. Gaillard porta vivement la main à son nez.
-Henri poursuivit:</p>
-
-<p>«Je sais, monsieur, tout ce qu'il y a d'inusité
-dans une demande si directe et si peu prévue.
-C'est tout au plus si vous connaissez mon nom.
-J'ai trente-quatre ans; le public aime ma peinture
-et la paye fort bien. J'ai amassé, en cinq
-années, une somme de cinquante mille francs, et
-j'ai acheté sur mes économies le mobilier que
-voici: il vaut à peu près autant. Je puis justifier
-de quatre-vingt mille francs de commandes, que
-j'exécuterai avant le 1<sup>er</sup> janvier 1857, sans me
-presser. Voilà mon actif, comme dirait mon père.
-Quant au passif, pas un centime de dettes. Je
-pourrais compter à mon avoir la fortune de mon
-père, dix mille francs de rente, amassée honorablement
-dans le commerce: je n'en parle que
-pour mémoire. Mon père a pris la douce habitude
-de me laisser travailler à ma guise et de ne
-m'aider en rien: je ne lui causerai pas l'ennui de
-lui demander une dot. De votre côté, si vous me
-faisiez l'honneur de m'accorder Mademoiselle votre<span class="pagenum"><a id="Page_128"></a>[Pg 128]</span>
-fille, je vous supplierais de garder tout votre
-bien pour en user à votre gré; je gagnerai la
-vie de ma femme et de mes enfants. Je ne me dissimule
-pas que ces conditions ne remédient point
-à l'inégalité de nos fortunes. Il faudrait, pour
-bien faire, que je fusse plus riche ou que vous
-fussiez plus pauvre; mais je ne sais pas le moyen
-de m'enrichir en un jour, et je ne suis pas assez
-égoïste pour désirer votre ruine. Ce que je crois
-pouvoir vous promettre, c'est que, le jour où
-Mademoiselle votre fille entrera en possession de
-son bien, j'aurai amassé une assez belle aisance
-pour qu'un million gagné sans travail ne me
-fasse pas rougir.... Je ne sais, monsieur, si je me
-suis fait comprendre....</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit M. Gaillard, et, tout
-artiste que vous êtes, vous m'avez l'air d'un fort
-honnête homme.»</p>
-
-<p>Henri Tourneur rougit jusqu'au blanc des yeux.</p>
-
-<p>«Excusez-moi, reprit vivement le bonhomme;
-je ne veux pas dire de mal des artistes: je ne les
-connais pas. Je voulais simplement vous faire
-entendre que vous raisonnez comme un homme
-d'ordre, un employé, un négociant, un notaire,
-et que vous ne professez point la morale cavalière
-des gens de votre état. Du reste, vous êtes
-bien de votre personne, et je crois que vous plairiez
-à ma fille si elle vous voyait souvent. Elle<span class="pagenum"><a id="Page_129"></a>[Pg 129]</span>
-a toujours eu un goût prononcé pour la peinture,
-la musique, la broderie et tous ces petits
-talents de société. Votre âge s'accorde avec celui
-de Rosalie. Votre caractère me semble bon, à la
-fois sérieux et enjoué. Vous paraissez entendre
-les affaires, et je vous crois capable d'administrer
-une fortune de quelque importance. Enfin,
-vous me plaisez, monsieur! C'est pourquoi je
-vous prie de ne pas remettre les pieds chez moi,
-jusqu'à nouvel ordre.»</p>
-
-<p>Henri rêva qu'il tombait de la cathédrale de
-Strasbourg. M. Gaillard s'empressa d'ajouter:</p>
-
-<p>«Je ne vous dirais pas cela si je vous croyais
-un homme sans conséquence, comme, par exemple,
-M. de Chingru. Mais je suis prudent, monsieur,
-et, dans votre intérêt comme dans l'intérêt
-de ma fille, j'ai besoin de prendre des renseignements.
-Je crois que vous menez une bonne conduite;
-mais si, par hasard, vous aviez quelque
-liaison qui ferait plus tard le malheur de ma
-fille, ce n'est pas vous qui m'en avertiriez, n'est-il
-pas vrai? Vous me dites que vous gagnez des
-montagnes d'or, et je vous crois, bien qu'il me
-semble assez extraordinaire qu'un seul homme
-puisse fabriquer pour quatre-vingt mille francs
-de tableaux en dix-huit mois. Je vous crois;
-mais, pour la décharge de ma conscience, il faut
-que j'aille aux informations. J'ai besoin de causer<span class="pagenum"><a id="Page_130"></a>[Pg 130]</span>
-avec M. votre père, pour savoir s'il n'a jamais
-eu à se plaindre de vous. Il sera bon que je m'informe
-dans le quartier si vous ne devez rien à
-personne....</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur....</p>
-
-<p>&mdash;Je vous crois; mais on a quelquefois des
-dettes sans le savoir. Où avez-vous fait vos études?</p>
-
-<p>&mdash;Au collége Charlemagne, institution Jauffret.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! j'irai voir votre proviseur et votre chef
-d'institution: je ne vous prends pas en traître,
-mais je suis prudent, monsieur. C'est ma qualité;
-mon défaut, si vous voulez. Je m'en suis toujours
-bien trouvé. Si j'étais moins prudent, j'aurais
-vendu mes terrains à la compagnie de Saint-Germain,
-en 1836: voyez un peu la belle affaire! Si
-j'étais un père étourneau comme on en voit tant,
-j'aurais donné ma fille l'an dernier à un agent de
-change qui vient de se brûler la cervelle. Patience,
-jeune homme, vous ne perdrez rien pour attendre.
-Si vous méritez ma fille, vous l'aurez; mais il
-faut que les affaires suivent leur cours. Je suis
-prudent.... ne me reconduisez pas.... Si mon père
-avait eu ma prudence, je serais plus riche que je
-ne suis.... Allez travailler, allez.... je suis prudent!»</p>
-
-<p>Henri passa huit jours à exécuter des variations
-sur ce thème connu: Peste soit de la prudence et
-des hommes prudents! Toutefois, il fit acte de<span class="pagenum"><a id="Page_131"></a>[Pg 131]</span>
-prudence en dénouant les liens qui l'attachaient à
-Mellina. Il lui envoya un piano à queue qu'il lui
-avait promis, et il la consigna sévèrement à sa
-porte.</p>
-
-<p>Le huitième jour, Chingru vint lui annoncer la
-visite de M. Gaillard. Il conta que M. Gaillard avait
-couru tout Paris, interrogé tous les ministères, et
-surtout la division des beaux-arts, questionné les
-marchands de tableaux, compulsé les livrets des
-expositions précédentes, relu les cinq derniers salons
-de Théophile Gautier, et recueilli tout un
-dossier de renseignements admirables. «Il sait
-tout; il sait que tu as obtenu un prix d'histoire
-au concours général en quatrième, sur l'organisation
-des colonies romaines: ceci l'a particulièrement
-touché. C'est moi qu'il a interrogé sur la
-question délicate: inutile de te dire que nous n'avons
-pas parlé de Mellina.»</p>
-
-<p>M. Gaillard vint à quatre heures et demie. Il
-entra en matière par une vigoureuse poignée de
-main, dont le peintre fut tout réjoui. «Mon jeune
-ami, dit-il, je sors de quarante ou cinquante maisons
-où l'on m'a beaucoup parlé de vous: il me
-reste à vous étudier un peu par moi-même. Je ne
-serais pas fâché non plus que vous fissiez plus
-ample connaissance avec ma fille, car ce n'est pas
-moi que vous épouserez, si vous épousez. Il faut,
-avant tout, que nous nous voyions tous les jours<span class="pagenum"><a id="Page_132"></a>[Pg 132]</span>
-pendant deux ou trois mois; après quoi, nous parlerons
-d'affaires.»</p>
-
-<p>Henri le remercia avec effusion. «Que vous êtes
-bon, monsieur! Vous m'autorisez à aller faire ma
-cour à Mlle Rosalie?</p>
-
-<p>&mdash;Non pas, non pas! Comme vous y allez! On en
-dirait de belles dans la maison! Un jeune homme
-chez moi tous les soirs! Et si l'affaire tombait dans
-l'eau! Tout Paris saurait que M. Henri Tourneur
-a dû épouser Mlle Rosalie Gaillard, qu'il lui a fait
-la cour, et que le mariage a manqué. On chercherait
-des pourquoi; on inventerait des raisons: qui
-peut prévoir ce qu'on dirait?»</p>
-
-<p>Henri retint fort à propos un mouvement d'impatience.
-«Monsieur, dit-il, savez-vous quelque
-autre endroit où nous puissions nous rencontrer
-tous les jours?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, non, et c'est ce qui m'embarrasse.
-Cherchez, vous êtes jeune, vous dites que vous
-êtes amoureux: c'est à vous de trouver des idées!</p>
-
-<p>&mdash;S'il ne s'agissait que de cinq ou six entrevues,
-nous aurions les théâtres, les concerts; mais on
-n'y peut pas aller tous les jours. Une idée! Vous
-ne voulez pas que j'aille chez vous? Venez chez
-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Jeune homme! avec ma fille!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pas? Je suis artiste avant d'être
-homme. Vous n'avez jamais vu d'atelier?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_133"></a>[Pg 133]</span></p>
-
-<p>&mdash;Non, et voici le premier....</p>
-
-<p>&mdash;Sachez donc que l'atelier d'un artiste est
-comme un terrain neutre, une place publique ombragée
-en été, chauffée en hiver, où l'on vient
-quand on veut, d'où l'on sort quand on en a assez,
-où l'on se rencontre, où l'on se donne des rendez-vous,
-où chacun est chez soi depuis le lever jusqu'au
-coucher du soleil. Un étranger qui vient à
-Paris visite les ateliers comme les palais et les
-églises, sans billets à montrer, sans permissions à
-obtenir, à la seule condition de saluer en entrant
-et de remercier en sortant. Il y a mieux, c'est l'artiste
-qui remercie.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne veux pas que la France et l'étranger
-viennent ici défiler devant ma fille!</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce que cela? Je condamnerai ma porte.</p>
-
-<p>&mdash;Mais encore faut-il que ses visites aient un
-prétexte plausible.</p>
-
-<p>&mdash;Rien de plus simple: je ferai son portrait.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais, monsieur! Je suis incapable d'accepter....</p>
-
-<p>&mdash;Vous me le payerez!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas assez riche pour me passer
-cette fantaisie.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! vous croyez peut-être qu'un portrait
-coûte bien cher!</p>
-
-<p>&mdash;Je sais à quel prix vous vendez votre peinture.</p>
-
-<p>&mdash;Les tableaux, oui, mais pas les portraits! J'espère<span class="pagenum"><a id="Page_134"></a>[Pg 134]</span>
-que vous ne confondez pas un portrait avec
-un tableau!</p>
-
-<p>&mdash;La différence n'est pas si grande.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, pas si grande? Mon cher monsieur
-Gaillard, qu'est-ce qui fait le prix d'un tableau?
-Est-ce la couleur? non. Est-ce la toile? non. C'est
-l'invention. Les tableaux ne sont si chers que parce
-qu'il y a peu d'hommes qui sachent inventer. Mais,
-dans un portrait, l'invention est inutile, je dis
-plus, dangereuse: il ne faut que copier exactement
-le modèle. Le premier peintre venu fait un
-portrait. Un photographe, un ouvrier, un homme
-qui ne sait ni lire ni écrire vous bâcle en dix minutes
-un portrait admirable: prix vingt francs,
-avec le cadre. Devant cette concurrence, nous
-avons bien été forcés de baisser nos prix, sauf à
-nous rattraper sur les tableaux. Promenez-vous
-sur les boulevards, le prix des portraits est affiché
-partout. On ne les vend plus, on les donne; un
-petit, cinquante francs; un grand, cent francs;
-mais le cadre n'est pas compris!</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas ce qui m'arrêterait. Mais que
-diront mes amis, lorsqu'ils verront chez moi le
-portrait de ma fille sorti des pinceaux du célèbre
-Henri Tourneur?</p>
-
-<p>&mdash;Vous leur direz que vous l'avez fait faire sur
-le boulevard.</p>
-
-<p>&mdash;Alors vous me promettez de ne pas signer?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_135"></a>[Pg 135]</span></p>
-
-<p>&mdash;Je vous promets tout ce qu'il vous plaira. A
-quand la première séance?</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez; j'ai droit tous les ans à un congé
-de quinze jours, sans retenue. Il y a deux ans que
-je n'ai profité de mon droit; j'économisais du
-temps pour un voyage en Italie. Je puis donc, en
-prévenant mes chefs, prendre six semaines de
-congé. Donnez-moi cinq ou six jours pour négocier
-cette affaire en douceur. Je ne veux pas attirer
-l'attention de tout le ministère: je suis prudent.»</p>
-
-<p>Il sortit, et le peintre médita joyeusement sur
-le néant de la sagesse humaine. «Voici, pensait-il,
-un père de famille qui, par prudence, amène
-sa fille dans un atelier!»</p>
-
-<p>On ne sait pas combien le spectacle d'un bel
-atelier peut troubler l'imagination d'une femme.
-Je parle d'un atelier de peinture; car le froid,
-l'humidité, le baquet de terre glaise, le ton criard
-des plâtres et la poussière du marbre qui envahit
-tout, nuisent à l'effet des plus beaux ateliers de
-sculpteurs. Chez un peintre, pour peu qu'il soit
-riche et qu'il ait du goût, on est ébloui dès le
-seuil de la porte. Une lumière franche et décidée,
-qui tombe du ciel en droite ligne, se joue à travers
-les étoffes, les tentures, les costumes accrochés
-à la muraille, les vieux meubles et les trophées.
-Une personne habituée aux ameublements<span class="pagenum"><a id="Page_136"></a>[Pg 136]</span>
-convenus, où chaque chose a son emploi marqué,
-où tout se comprend et s'explique, reste délicieusement
-ébahie devant ce pêle-mêle organisé. Son
-regard avide court d'objets en objets, de mystères
-en mystères; il sonde la profondeur des vieux
-bahuts de chêne; il glisse légèrement sur les porcelaines
-rebondies de la Chine et du Japon; il se
-pose sur un carquois bourré de longues flèches;
-il retombe sur une large épée à deux mains; il
-s'arrête sur une cuirasse romaine grignotée par
-la rouille de vingt siècles. Une guzla sans cordes,
-un cor de chasse émaillé de vert-de-gris, la cornemuse
-d'un pifferaro, un tambour de basque
-grossièrement bariolé, deviennent des objets de
-haute curiosité. Pour une femme intelligente (et
-toutes les femmes le sont), chacun de ces riens
-doit avoir un sens, chaque tapisserie exprime une
-légende, chaque pot à bière un <i>lied</i>, chaque vase
-étrusque un roman, chaque lame d'acier une épopée.
-Toutes les flèches doivent avoir été trempées
-dans le <i>curare</i>, ce poison de l'Afrique centrale
-qui donne la mort dans une piqûre. Les mannequins
-accroupis dans les coins semblent des sphinx
-mystérieux qui se taisent, parce qu'ils auraient
-trop à dire. Le possesseur de toutes ces merveilles,
-le roi de ce lumineux empire, ne saurait être un
-homme comme les autres. Lorsqu'on le voit, souriant
-et hospitalier, au milieu de tant d'hiéroglyphes<span class="pagenum"><a id="Page_137"></a>[Pg 137]</span>
-qu'il comprend, on l'admire. Ses habits
-quels qu'ils soient, ajoutent au charme. C'est un
-costume à part, exempt des ridicules de la mode,
-et bien en harmonie avec ce qui l'entoure. S'il est
-en cotonnade, il doit venir de l'Inde; s'il est en
-flanelle, il a été tissé en Écosse avec les laines de
-l'Australie: on ne s'avisera jamais qu'il sort de la
-<i>Belle-Jardinière</i>. Les pantoufles rouges, achetées
-rue Montmartre, se transforment en babouches
-du Caire ou de Beyrout. La petite chambre à coucher,
-dont la porte entr'ouverte laisse voir un lit
-couvert d'algérienne, a comme un faux air de
-harem. On ne s'étonnerait qu'à moitié si l'on en
-voyait sortir cinq ou six oudâls, une gargoulette
-à la main ou une amphore sur la tête. Pour peu
-qu'on voie rôder dans l'atelier un beau nègre,
-comme Boule-de-neige, vêtu à l'orientale, l'illusion
-est complète. Il n'est pas jusqu'à l'odeur capiteuse
-des vernis et des essences qui ne contribue
-pour sa part à cet enivrement. Ajoutez quelques
-gouttes de vin de Malaga dans un verre de Venise,
-et Rosalie Gaillard, qui n'a jamais bu que de
-l'eau, se croira transportée à mille lieues de Paris.</p>
-
-<p>La première séance fut décisive. Henri avait fait
-transplanter dans son jardin tout le fonds d'un
-fleuriste de Neuilly; il avait mis des plates-bandes
-jusque dans l'atelier. «Si j'allais chez elle,
-pensait-il, je lui porterais un bouquet tous les<span class="pagenum"><a id="Page_138"></a>[Pg 138]</span>
-jours; je ne veux pas qu'elle perde.» Rosalie adorait
-les fleurs, comme toutes les Parisiennes, et
-elle vivait depuis de longues années dans l'espérance
-d'un jardin. Par un singulier caprice de la nature,
-cette enfant, née de parents ineptes, avait tous les
-besoins de la vie élégante. Elle se serait passée de
-pain plus volontiers que de musique, et elle jugeait
-les fleurs plus utiles que les chaussures. Ses
-yeux s'allumaient à la vue d'un bel attelage, quoiqu'elle
-ne fût jamais sortie qu'à pied ou en omnibus.
-Elle aimait la toilette, sans jamais avoir
-fait de toilette; elle dansait un peu tous les soirs
-en imagination, quoiqu'on ne l'eût jamais conduite
-au bal; elle achetait tous les parcs et tous les
-châteaux qu'elle voyait à vendre sur la quatrième
-page du <i>Constitutionnel</i>. Avec de pareils goûts, elle
-eût été fort à plaindre sans les espérances bien
-fondées qui la soutenaient. Une vie de privations,
-ses instincts perpétuellement froissés auraient aigri
-son cœur jusqu'au fond et donné à ses idées
-cette teinte grisâtre qu'on observe chez les vieilles
-filles. Mais elle connaissait la fortune de son père;
-elle était sûre de l'avenir; elle se consolait en
-jetant un coup d'œil sur ce grand terrain nu qui
-était tout son horizon. Elle avait pris pour devise:
-<i>Un temps viendra!</i> et elle vivait d'espoir. Elle s'était
-fait, au fond de son âme, une retraite délicieuse
-où rien ne lui manquait, pas même l'amour d'un<span class="pagenum"><a id="Page_139"></a>[Pg 139]</span>
-beau jeune homme, qui ne tarderait pas à se présenter.
-Ainsi retranchée, elle prenait en patience
-les soins du ménage, les travaux de couture, la
-conversation des amis de son père, et l'éternelle
-partie de piquet dont ils égayaient leurs soirées.
-Depuis un an, M. de Chingru lui était apparu
-comme un être intermédiaire, classé entre ces
-messieurs et les gens du monde, de même que
-dans l'échelle animale le singe est placé entre le
-chien et l'homme. Lorsqu'elle vit Henri Tourneur,
-elle se dit qu'elle avait trouvé, et elle ne chercha
-plus. Sa personne, son jardin, son esprit, son atelier
-lui représentaient la perfection idéale, si on
-était venu lui dire: «Il y a mieux,» elle aurait
-cru qu'on se moquait.</p>
-
-<p>Le peintre, tout en esquissant un portrait en
-pied, au quart de nature, étudia jusque dans les
-moindres détails cette complète beauté qui l'avait
-d'abord ébloui. Son premier coup d'œil ne l'avait
-pas trompé. Il faut être un peu artiste pour juger
-si une jeune fille est véritablement belle. L'éclat
-de la jeunesse, la fraîcheur de la peau et une
-certaine mesure d'embonpoint composent souvent
-une beauté factice qui dure un ou deux ans, et
-que la première grossesse emporte. On a épousé
-une fille adorable, et l'on promène à travers la
-vie une femme laide. La vraie beauté n'est pas
-dans l'épiderme, mais dans la structure, qui ne<span class="pagenum"><a id="Page_140"></a>[Pg 140]</span>
-change jamais; de là vient qu'une femme vraiment
-belle l'est pour toute la vie, en dépit des ravages
-extérieurs de la vieillesse. Rosalie a cette beauté
-inaltérable qui ne craint pas les rides et qui défie
-le temps. Ceux qui ont voyagé en Italie se la représenteront
-aisément, si je leur dis que c'est une
-Romaine aux petits pieds.</p>
-
-<p>La glace fut bientôt rompue, au grand étonnement
-de M. Gaillard, qui ne reconnaissait plus sa
-fille. Jamais il ne l'avait vue aussi gaie, aussi parleuse,
-aussi vivante. Rosalie se livrait sans contrainte
-au penchant d'un amour permis. Elle courait
-dans le jardin, elle sautait dans l'atelier, elle
-touchait à tout; elle questionnait, riait et babillait
-comme une grive en vendange. Elle n'avait
-plus que quatorze ans: sa jeunesse, longtemps
-comprimée, éclatait. Henri, un peu plus retenu,
-vivait en extase. Après toutes les privations auxquelles
-la misère et l'économie l'avaient condamné,
-tout lui tombait du ciel en même temps, fortune
-et bonheur. Il avait formé, en quinze ans,
-quelques liaisons agréables qui lui avaient coûté
-passablement cher, et il s'étonnait un peu d'être
-aimé pour rien par une fille plus jolie et plus
-spirituelle que toutes celles qu'il avait connues.
-Il avait bien prévu la possibilité d'un mariage
-d'argent, mais comme un soldat en campagne
-prévoit les Invalides; il ne supposait pas la fortune<span class="pagenum"><a id="Page_141"></a>[Pg 141]</span>
-si belle, et il n'avait jamais entendu dire
-qu'un million eût de si petites mains et de si
-grands yeux. La joie illumina sa figure un peu
-effacée, et il fut véritablement beau pendant deux
-mois. Lorsqu'il prenait son violon, dans les intervalles
-de la pose, et qu'il jouait les plus jolis motifs
-des <i>Noces de Jeannette</i>, ou les plus joyeuses
-mélodies des <i>Trovatelles</i>, Rosalie croyait voir un
-artiste inspiré. M. Gaillard remplissait consciencieusement
-son rôle de trouble-fête: il faisait
-causer Henri Tourneur. Le bonhomme appartenait
-à la déplorable catégorie des ignorants qui
-veulent apprendre dans un âge où l'on n'apprend
-plus. Épris de l'histoire romaine, comme on s'éprend
-de l'histoire naturelle des insectes ou des
-coquillages, il avait lu et relu deux ou trois volumes
-d'érudition surannée; il les citait à tout
-propos, interrogeant, discutant, et cherchant,
-comme il disait, à étendre le modeste champ de
-ses connaissances. Henri faisait sa partie avec
-tout le respect qu'on doit à l'âge, à la fortune et
-à la qualité d'un futur beau-père. Quand il était
-las de disserter, et que les jeunes gens se rejetaient
-sur le chapitre de leur amour et de leurs
-espérances, il reprenait bientôt la parole et s'embarquait
-dans de longues recommandations filandreuses
-qui pourraient se résumer ainsi: «Ne
-vous aimez pas trop; vous savez que rien n'est<span class="pagenum"><a id="Page_142"></a>[Pg 142]</span>
-encore décidé.» En dépit de ces petites précautions,
-l'atelier de Henri était un paradis terrestre,
-sous la garde de Boule-de-Neige. M. de Chingru
-essaya plusieurs fois de s'y introduire; il soupçonnait
-quelque mystère. Mais il trouva toujours
-visage de bronze; Boule-de-Neige lui répondit
-imperturbablement: «Monsieur sortir dehors,&mdash;maître
-à moi dîner en ville.&mdash;Bon petit blanc
-partir campagne, chasser les bêtes, tirer fusil.»
-C'est son maître qui lui a enseigné la langue pittoresque
-de Vendredi. Au lieu de l'envoyer à l'école,
-où on lui eût appris le français, il s'est imposé
-à lui-même les fonctions d'instituteur.
-«Prends bien garde de devenir trop savant et de
-parler comme tout le monde, lui dit-il quelquefois:
-tu perdrais ta couleur!» Et Boule-de-Neige
-tient à conserver sa couleur, la plus belle qui soit
-au monde, selon lui.</p>
-
-<p>Le portrait fut terminé avec les vacances de
-M. Gaillard, vers la fin du mois de juillet. On
-n'eut garde de l'envoyer chez l'encadreur, où vingt
-artistes auraient pu le voir. Un ouvrier vint prendre
-les mesures, et apporta, trois semaines après,
-une bordure de 500 francs que M. Gaillard paya
-un louis sans marchander. Tandis qu'il y était il
-versa les 50 francs du portrait contre quittance.</p>
-
-<p>Le dimanche suivant, il offrit une soirée de
-bière et d'échaudés à tous ses amis: c'était un<span class="pagenum"><a id="Page_143"></a>[Pg 143]</span>
-ancien notaire de Villiers-le-Bel, trois vieux expéditionnaires,
-le maître d'écriture de Rosalie et un
-ex-fabricant de visières de casquettes retiré des
-affaires avec mille écus de rente. On se réunit à
-sept heures et demie. A neuf heures, M. Gaillard
-annonça une surprise: il enleva délicatement
-l'abat-jour de la lampe tandis que sa sœur tirait
-un rideau de serge verte et découvrait le portrait
-de Rosalie. Il n'y eut qu'un cri d'admiration:</p>
-
-<p>«Le beau cadre! s'écria le fabricant de visières.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mais, c'est le portrait de votre demoiselle!
-fit le notaire.</p>
-
-<p>&mdash;Et ressemblant! dit le chœur des employés.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà comme je fais les choses, ajouta M. Gaillard
-en baisant le front de sa fille.</p>
-
-<p>&mdash;Je me permettrai une observation, reprit le
-maître d'écriture, qui n'avait encore rien dit:
-pourquoi M. Gaillard n'a-t-il pas attendu, pour
-faire cette surprise à Mademoiselle, que nous fussions
-au 4 septembre, jour de sainte Rosalie?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je lui en ménage une autre pour
-sa fête, répliqua résolûment M. Gaillard.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez le moyen! dit le chœur.</p>
-
-<p>&mdash;Oserait-on demander, dit le notaire, à combien
-cette image vous revient?</p>
-
-<p>&mdash;A 70 francs, tout compris.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cher, et cela n'est pas cher. Et de qui
-est-ce?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_144"></a>[Pg 144]</span></p>
-
-<p>&mdash;Cela n'est de personne; c'est un portrait.</p>
-
-<p>&mdash;Cela! s'écria une grosse voix qui fit tressaillir
-tout le monde, c'est un Tourneur, deuxième manière,
-et cela vaut 8000 francs!»</p>
-
-<p>M. Gaillard tomba foudroyé sur une chaise.</p>
-
-<p>«Bonsoir, papa Gaillard! Mesdemoiselles, j'ai
-bien l'honneur! Messieurs, je suis le vôtre! ajouta
-M. de Chingru, que la bonne avait introduit sans
-l'annoncer. Il fait un chaud de tous les diables.</p>
-
-<p>&mdash;Le temps est lourd, dit le notaire haletant.</p>
-
-<p>&mdash;L'atmosphère est électrique, reprit le maître
-d'écriture, sérieusement oppressé.</p>
-
-<p>&mdash;Il pleuvra demain,» dit le chœur.</p>
-
-<p>La conversation continua sur ce ton jusqu'à dix
-heures. M. de Chingru battit en retraite, et tout
-le monde le suivit. Il y avait eu scandale chez
-M. Gaillard.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, Chingru se présenta à l'atelier,
-et Boule-de-Neige lui ouvrit la porte: il
-raconta l'événement de la veille et félicita chaudement
-son ami. «Après un pareil éclat, dit-il,
-l'affaire est dans le sac. Le vieux Romain a passé
-le Rubicon, et je t'en félicite. Sans moi!...</p>
-
-<p>&mdash;Je sais ce que je te dois, et je ne l'oublierai
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi! mon cher, si tu veux être reconnaissant,
-je t'apporte une belle occasion. J'ai déniché,
-moi aussi, un mariage d'or.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_145"></a>[Pg 145]</span></p>
-
-<p>&mdash;Peste! Il y en a donc pour tout le monde!</p>
-
-<p>&mdash;Une affaire magnifique, te dis-je.... Je commence
-à faire ma cour.</p>
-
-<p>&mdash;Bravo!</p>
-
-<p>&mdash;Le diable est qu'il y a des avances à faire,
-des bouquets, des cadeaux, et je suis momentanément
-sans le sou.</p>
-
-<p>&mdash;Je te croyais à ton aise.</p>
-
-<p>&mdash;On ne me paye pas mes rentes. Ah! mon
-cher ami, te préserve le ciel d'avoir jamais des
-fermiers!</p>
-
-<p>&mdash;Tu veux de l'argent? Voici.</p>
-
-<p>&mdash;Deux cents francs! que veux-tu que je fasse
-de deux cents francs?</p>
-
-<p>&mdash;On a pas mal de bouquets pour ce prix-là.
-Mais s'il te faut les cinq cents reviens à midi, je
-te les remettrai.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher bon, je vois avec douleur que nous
-sommes loin de compte. Il faudrait, pour bien
-faire, que tu pusses me prêter dix billets de mille.</p>
-
-<p>&mdash;Pour tes bouquets?</p>
-
-<p>&mdash;Pour mes bouquets et pour autre chose.
-As-tu peur de moi? Ne suis-je pas bon pour dix
-mille francs?</p>
-
-<p>&mdash;Tout beau! ne te fâche pas. Tu sais que je
-puis me marier d'un moment à l'autre. J'ai annoncé
-cinquante mille; si je n'ai pas mon compte,
-le père Gaillard poussera les hauts cris.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_146"></a>[Pg 146]</span></p>
-
-<p>&mdash;Tu lui présenteras mon titre.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà qui change la thèse. Ah! si tu me
-donnes un titre, je n'ai plus d'objection à faire.
-Où sont tes propriétés?</p>
-
-<p>&mdash;Une hypothèque! Pour qui me prends-tu?
-On donne une hypothèque à un usurier; mais je
-croyais qu'avec un ami il suffisait d'une signature.
-Je t'offre ma signature!</p>
-
-<p>&mdash;Bien obligé!</p>
-
-<p>&mdash;Tu me refuses?</p>
-
-<p>&mdash;Positivement.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne sais pas ce qui peut arriver!</p>
-
-<p>&mdash;Advienne que pourra!</p>
-
-<p>&mdash;Ton mariage n'est pas encore fait.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce à dire? et sur quel ton le prends-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Je te donne vingt-quatre heures de réflexion.
-Si demain....»</p>
-
-<p>Le peintre n'en entendit pas davantage. Il ouvrit
-la porte, saisit Chingru par les épaules et le
-lança horizontalement sur une corbeille d'hortensias
-qui ne s'en releva jamais.</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>M. Gaillard se répandit en doléances après le
-départ de ses amis. Sa fille et sa sœur le consolèrent.
-«Où est le mal? disait la vieille Mlle Gaillard.<span class="pagenum"><a id="Page_147"></a>[Pg 147]</span>
-Un peu plus tôt, un peu plus tard, il aurait
-fallu leur annoncer le mariage.</p>
-
-<p>«Quel mariage?</p>
-
-<p>&mdash;Le mien, papa, reprit hardiment Rosalie.</p>
-
-<p>&mdash;Tu en parles comme s'il était fait. Tu n'as
-peur de rien, toi!</p>
-
-<p>&mdash;Il faudrait être bien poltronne pour s'effrayer
-du bonheur.</p>
-
-<p>&mdash;Tu aimes donc ce jeune artiste? (Le nom
-d'<i>artiste</i> écorchait encore un peu cette bouche vénérable.)</p>
-
-<p>&mdash;Je crois l'aimer de tout mon cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne suffit pas de croire, il faudrait être
-bien sûre. Réfléchis encore; pèse bien le pour et
-le contre.</p>
-
-<p>&mdash;C'est tout pesé, mon père.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'éprouves pas le besoin de te recueillir
-un mois ou deux avant une affaire aussi importante?</p>
-
-<p>&mdash;Voici vingt-cinq ans et trois mois que je me
-recueille, mon bon père.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! les enfants! Si ce mariage se fait, tu
-commenceras par me signer une déclaration olographe,
-c'est-à-dire entièrement écrite de ta main,
-comme quoi c'est toi qui veux épouser M. Tourneur.</p>
-
-<p>&mdash;Je signerai des deux mains, mon cher père.</p>
-
-<p>&mdash;De cette façon, ma responsabilité sera couverte;<span class="pagenum"><a id="Page_148"></a>[Pg 148]</span>
-et si tu viens me dire dans dix ans: «Pourquoi
-m'avez-vous mariée à un artiste? je te répondrai,
-preuves en main: C'est toi qui l'as
-voulu!»</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me plaindrai jamais, mon excellent
-père. Mais qu'est-ce qu'ils vous ont donc fait, ces
-pauvres artistes, pour que vous les jugiez si mal?</p>
-
-<p>&mdash;Tu as beau dire, ils forment une caste en
-dehors de la société. Je comprends les fabricants
-qui produisent, les négociants qui débitent, les
-soldats qui illustrent leur pays, les fonctionnaires
-qui l'administrent. L'artiste est en dehors de tout;
-les Romains, nos ancêtres, n'en faisaient aucun
-cas; ils le considéraient comme une superfétation
-du corps social.</p>
-
-<p>&mdash;Fi! les vilains grands mots! Lorsque ce
-pauvre Henri s'enferme dans son atelier devant
-ses toiles ou ses panneaux, que fait-il?</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu'il fait? pas grand'chose: il fabrique
-des tableaux.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je vous y prends. Il fabrique. Il est fabricant.
-Un peintre est un fabricant de tableaux.
-Il produit des toiles peintes, comme votre ami
-M. Cottinet a produit des visières de casquettes!</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien différent!</p>
-
-<p>&mdash;J'en conviens. Et lorsqu'il a fini un tableau,
-qu'en fait-il? le garde-t-il en magasin?</p>
-
-<p>&mdash;Non, il le vend.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_149"></a>[Pg 149]</span></p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez bien! il le vend. Il écoule ses
-produits, il débite sa marchandise, il fait du commerce;
-il est négociant!</p>
-
-<p>&mdash;Tu joues sur les mots.</p>
-
-<p>&mdash;Pas du tout, je raisonne; et lorsqu'il aura
-fait une centaine de chefs-d'œuvre (car il fait des
-chefs-d'œuvre), que dira-t-on dans le monde? On
-dira: «Paris s'honore d'avoir donné naissance au
-célèbre Henri Tourneur; Henri Tourneur, dont
-les tableaux ont humilié la vieille Hollande et illustré
-la France moderne.» Cela vaut bien une
-épaulette de sous-lieutenant. Il sera décoré avant
-deux ans, le ministre le lui a promis. Qu'entendez-vous
-donc par la gloire?</p>
-
-<p>&mdash;Tu auras beau dire, ce n'est pas....</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, je ne vous ferai pas grâce d'une
-syllabe, et vous entendrez tout. Vous avez parlé
-des fonctionnaires! mais Henri l'est dix fois plus
-que vous, fonctionnaire!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je voudrais bien voir cela.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'un fonctionnaire? un homme
-au service de l'État, et payé sur le budget; plus
-cher on est payé, plus on est fonctionnaire. Et
-maintenant, lorsque Henri reçoit une commande
-du ministère qui l'occupera durant toute une année,
-se met-il au service de l'État, oui ou non? Et
-lorsqu'au bout de l'année il s'en va au trésor toucher
-40 000 francs, n'est-il pas dix fois plus<span class="pagenum"><a id="Page_150"></a>[Pg 150]</span>
-fonctionnaire que vous, qui n'en touchez que
-4000?</p>
-
-<p>&mdash;Grand enfant! ceci nous prouve....</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il faut me marier à mon cher Henri, si
-vous voulez que j'épouse à la fois un fabricant, un
-marchand et un fonctionnaire!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, fille terrible, est-ce que j'ai le temps
-de te marier? Voici encore mes terrains qui reviennent
-sur le tapis: on parle d'y fonder une cité
-ouvrière. J'ai vu la liste du conseil d'administration;
-tous hommes très-bien. Ils m'ont fait parler
-par un de mes chefs; je recevrais un million, argent
-sur table, et l'on me laisserait un lot de 20
-mètres sur 15 pour bâtir. C'est fort beau: que
-faire?</p>
-
-<p>&mdash;Accepter, puisque c'est fort beau.</p>
-
-<p>&mdash;Mais dans dix ans cela serait superbe!</p>
-
-<p>&mdash;Mais dans cent ans, papa, cela serait magnifique!
-Il est vrai que ni vous ni moi n'en profiterions.</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela me rompt la tête. Bonsoir, je me
-couche.</p>
-
-<p>&mdash;Sans rien décider, papa?</p>
-
-<p>&mdash;La nuit porte conseil.»</p>
-
-<p>Le digne homme dormit, comme à l'ordinaire,
-d'un sommeil profond et retentissant, dont le bruit
-rappelait tantôt les grondements de la foudre,
-tantôt le roulement d'une diligence sur un pont.<span class="pagenum"><a id="Page_151"></a>[Pg 151]</span>
-Il y a en lui deux choses que les soucis rongeurs
-n'ont jamais pu entamer: l'appétit et le sommeil.
-Il partit pour son bureau plus irrésolu qu'il ne
-l'avait jamais été, mais lesté d'une livre de pain et
-d'une énorme jatte de café au lait. Il était à peine
-arrivé à la rue Saint-Lazare, lorsque sa fille et sa
-sœur entendirent le plus formidable carillon qui,
-de mémoire de sonnette, eût retenti dans la maison.
-Rosalie courut à la porte, en criant: «Il est
-arrivé quelque chose à papa!»</p>
-
-<p>Le sonneur était M. de Chingru, boutonné jusqu'au
-cou, dans un grand air de discrétion importante.
-On le reçut: Rosalie et sa tante se tenaient
-habillées dès huit heures du matin, comme en
-province. A neuf, les traces du déjeuner avaient
-disparu, et la salle à manger se transformait en
-ouvroir.</p>
-
-<p>«Mesdames, dit Chingru, pardonnez-moi de
-vous déranger à pareille heure. Je viens remplir
-près de vous un devoir d'honnête homme. C'est
-moi qui ai conduit ici M. Henri Tourneur, à l'occasion
-d'un terrain qu'il prétendait acheter: puissé-je
-arriver à temps pour arrêter les suites de mon
-imprudence!</p>
-
-<p>&mdash;Hâtez-vous, monsieur, parlez; qu'y a-t-il?
-dit Rosalie.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, vous êtes témoin que j'ai toujours
-fait l'éloge de M. Tourneur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_152"></a>[Pg 152]</span></p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur; ensuite?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai dit, à vous comme à Mlle votre
-tante et à M. votre père, que Tourneur était un
-artiste de talent, un excellent cœur, et ce que
-nous appelons, nous autres hommes de plaisir, un
-vrai bon enfant. Je le jugeais en camarade, et
-mon opinion n'a pas changé; vous m'interrogeriez
-encore sur ces points-là, je vous répondrais la
-même chose. Mais pourquoi n'ai-je pas su plus
-tôt que M. votre père avait d'autres idées, et qu'il
-voulait vous marier à lui? Certes, je ne vous aurais
-pas crié: «Ne l'épousez pas, il est indigne
-de vous, vous vous en repentiriez plus tard!»
-Non, je ne suis pas homme à desservir un ami.
-Mais je vous aurais dit tout doucement, là, dans
-votre intérêt: «Voilà l'obstacle; il y a des femmes
-qui s'en épouvanteraient; il y en a d'autres qui
-croiraient que ce n'est rien; à vous de voir si
-vous voulez engager la lutte avec cette personne,
-et le souvenir d'une longue liaison, et
-les gages réciproques, et tout ce qui s'ensuit. Si
-vous espérez être la plus forte, mariez-vous!»</p>
-
-<p>M. de Chingru n'eut pas plutôt parlé, qu'il recueillit
-les fruits de son discours. Les larmes ne
-tombèrent pas des yeux de Rosalie, elles jaillirent
-devant elle, comme lancées par une force invisible.
-Mais ce fut l'affaire d'un instant. La courageuse
-fille contint sa douleur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_153"></a>[Pg 153]</span></p>
-
-<p>«Je vous remercie de vos bonnes intentions,
-dit-elle, nous savions tout.» Elle ajouta, pour
-assurer l'effet de son mensonge trop évident:
-«M. Tourneur nous a confié l'histoire de la liaison
-dont vous parlez, et votre zèle ne nous apprend
-rien. Du reste, tout est rompu, n'est-il pas
-vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Je le crois, mademoiselle, autant qu'on peut
-rompre....</p>
-
-<p>&mdash;Il suffit, monsieur; et si aucun autre devoir
-à remplir ne vous retient chez nous....</p>
-
-<p>&mdash;Je.... Si vous.... Vous comprenez, mademoiselle,
-que, placé entre la nécessité de parler ou de
-me taire....</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous êtes tu quand il fallait parler, et
-vous avez parlé quand il fallait vous taire. Adieu,
-monsieur.»</p>
-
-<p>C'est en ces termes que M. de Chingru fut remis
-à la porte.</p>
-
-<p>Le même jour, à quatre heures du soir, M. Gaillard
-venait de serrer ses plumes, son canif et ses
-manches de percale noire. Une grande et belle
-femme, jaune comme une orange, fit invasion dans
-son bureau.</p>
-
-<p>«Monsieur, s'écria-t-elle avec un accent très-marqué,
-<i>il</i> est un monstre! Je l'aimais, je l'aime
-encore; j'ai quitté pour lui mon pays, ma famille
-et le théâtre de la Scala où j'étais <i>prima donna</i><span class="pagenum"><a id="Page_154"></a>[Pg 154]</span>
-absolue. Il veut se marier; il m'abandonne avec
-nos deux pauvres enfants, <i>Enrico</i> et Henriette.
-C'est un monstre, monsieur, un père dénaturé.
-Je vous défends de lui donner votre fille! Mon cher
-Gaillard, tu as l'air d'un honnête homme; promets-moi
-que tu ne lui donneras pas ta fille! Je
-suis folle, vois-<i>tou</i>; comprends-moi bien, mon bon
-Gaillard, je ne sais pas le français, je <i>mi spiego</i>
-mal; mais tu vois bien que je.... je n'ai plus ma
-tête. S'il se marie, je <i>l'ammazzero</i>.... je le tuerai
-avec sa femme; je me tuerai ensuite, je mettrai
-le feu à l'église, et j'irai faire pénitence à Rome!
-Jure-moi que tu ne lui donneras pas ta fille!»</p>
-
-<p>M. Gaillard essuya un déluge de paroles où l'italien
-et le français se mêlaient agréablement. Il démêla
-comme il put ce fatras d'exclamations, et il
-apprit que son futur gendre avait séduit et abandonné
-Mellina Barni. Il consola comme il put la
-belle inconsolable, et il écrivit, séance tenante,
-le billet suivant qu'il fit porter par un commissionnaire:</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>
-«Paris, ce lundi 30 juillet 1855, quatre heures un quart.<br />
-<br />
-«Monsieur,<br />
-</p>
-
-<p>«J'ai reçu à mon bureau la visite de Mlle Mellina
-Barni; je n'ai rien de plus à vous dire. Cette
-jeune dame paraît fort intéressante, et je ne suis<span class="pagenum"><a id="Page_155"></a>[Pg 155]</span>
-pas assez dénaturé pour vouloir la séparer du
-père de ses enfants.</p>
-
-<p>«Veuillez agréer, monsieur, les assurances de
-ma considération la plus distinguée</p>
-
-<p>
-«<span class="smcap">Gaillard</span>.»<br />
-</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La signature était parafée de main de maître. Le
-papier était ce beau papier à forme, papier épais,
-pesant, vergé, papier seigneurial, que le gouvernement
-fait fabriquer tout exprès pour l'usage de
-ses bureaux et la correspondance de ses employés.</p>
-
-<p>Henri Tourneur n'entra pas dans tant de détails.
-Il s'habilla en un tour de main, prit sa canne et
-courut chez Mellina, qui le reçut à bras ouverts.</p>
-
-<p>Mellina est une petite femme blonde, fluette, et
-blanche comme une goutte de lait. Elle parle le
-français sans aucun accent, puisqu'elle doit débuter
-à l'Opéra-Comique dans une pièce en un acte
-et trois tableaux, un petit chef-d'œuvre de Meyerbeer.</p>
-
-<p>Elle était en peignoir blanc et répétait l'<i>allegro</i>
-d'un morceau magnifique. Henri lui fit une scène
-à laquelle elle ne comprit rien, sinon qu'on avait
-abusé de son nom. Elle ne connaissait ni M. de
-Chingru, ni M. Gaillard. Elle devinait bien que
-Henri avait rompu avec elle pour se marier, et
-elle avait de bonnes raisons pour s'affliger de son<span class="pagenum"><a id="Page_156"></a>[Pg 156]</span>
-mariage; mais à aucun prix elle n'eût voulu l'entraver.
-L'intervention des deux enfants la mit en
-fureur. Elle s'indigna qu'on lui eût fait jouer à
-son insu un rôle de la Limousine ou de la Picarde
-de <i>M. de Pourceaugnac</i>. Pour un rien, elle aurait
-couru avec Henri chez M. Gaillard; et le peintre
-eut quelque peine à lui faire entendre que le remède
-serait pire que le mal.</p>
-
-<p>Il s'en alla droit à la rue d'Amsterdam, et trouva
-la porte close: on était au spectacle, du moins la
-servante le dit. Pendant huit jours, il revint à la
-charge, et rencontra toujours même réponse. Il
-vint dans la journée: on était au concert. Tant de
-spectacles et de concerts équivalaient à un congé
-en règle. Si, en descendant l'escalier, il avait rencontré
-M. de Chingru, il en eût fait des morceaux.
-Il écrivit à M. Gaillard, puis à sa sœur: on lui
-renvoya ses lettres sous enveloppe. Il perdit patience,
-et se fit conduire au palais chez le substitut
-de service. C'était un jeune homme de trente
-ans, initié avant l'âge à tous les mystères de la
-vie parisienne.</p>
-
-<p>«Monsieur, lui répondit le magistrat, ce n'est
-pas la première fois que le parquet a connaissance
-d'une pareille affaire. Vous avez entendu parler
-des agences de mariages dont les menées publiques
-ont été quelquefois tolérées, quelquefois réprimées
-par les tribunaux. En dehors des grandes<span class="pagenum"><a id="Page_157"></a>[Pg 157]</span>
-maisons qui affichent leur prospectus, il existe
-toute une classe d'individus dont la profession
-unique est de dépister les grandes fortunes, les
-dots colossales et les millions logés au quatrième
-étage pour en prélever une part. Ils s'associent
-entre eux et forment des compagnies anonymes
-dont l'intrigue est le seul capital, et dont les statuts
-n'ont jamais été publiés. Les unes exigent
-jusqu'à dix pour cent de la dot, les autres se contentent
-d'un bénéfice modique, car là, comme
-partout, vous trouverez la concurrence. M. de
-Chingru, quel que soit son véritable nom, s'est
-montré, à coup sûr, un des plus modérés. Lorsqu'il
-s'est vu refuser la rétribution qu'il espérait,
-il aura fait jouer par quelqu'une de ses associées,
-ou plutôt de ses complices, la petite scène que
-vous nous signalez. Nous rechercherons la comédienne
-et l'auteur de la pièce; mais il n'est pas
-probable que l'on découvre une femme sur qui
-vous avez si peu de renseignements, et, quand on
-la trouverait, il serait assez difficile d'établir la
-complicité de Chingru.»</p>
-
-<p>En rentrant chez lui, le peintre trouva la lettre
-suivante, datée du Havre:</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>«Mon pauvre Tourneur, si je t'avais offert de
-te donner 990 000 francs et une femme adorable
-par-dessus le marché, tu m'aurais mis au rang<span class="pagenum"><a id="Page_158"></a>[Pg 158]</span>
-des dieux. J'ai fait la sottise de te présenter l'affaire
-autrement; je t'ai offert un million dont
-10 000 francs pour moi. Tu t'es fâché, il t'en cuit.
-Je me suis vengé en artiste. J'ai trouvé le moyen de
-persuader à M. Gaillard que tu étais le père de
-deux enfants et le mari ou à peu près d'une femme
-jaune. C'est un coup dont tu ne te relèveras jamais,
-pauvre Tourneur! Mais moi, quand tu m'as
-couché sur les hortensias, étais-je donc sur un
-lit de roses?</p>
-
-<p>
-<span class="smcap">Chingru</span> et Cie.»<br />
-</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Henri allait déchirer le papier, dans un mouvement
-de colère; mais, comme il était blond, il se
-ravisa: «Ce bon Chingru! pensa-t-il, il va me réconcilier
-avec M. Gaillard! Il ne s'agit plus que de le
-forcer à lire cette lettre.»</p>
-
-<p>Il chercha une grande enveloppe, il y insinua
-la lettre de Chingru, cacheta avec une énorme
-cornaline aux armes de Ninon de Lenclos, et
-écrivit l'adresse en belle ronde:</p>
-
-<p>
-<i>A Monsieur<br />
-Monsieur</i> <span class="smcap">Gaillard</span>, <i>archiviste,<br />
-Au ministère de....</i><br />
-</p>
-
-<p>M. Gaillard ouvrit la lettre aussi pieusement
-que s'il eût décacheté une dépêche. La signature<span class="pagenum"><a id="Page_159"></a>[Pg 159]</span>
-de Chingru piqua sa curiosité: il s'était promis
-de renvoyer les lettres de Tourneur, mais non
-celles de Chingru. Ce singulier document lui mit
-l'esprit à l'envers. Il se taxa d'injustice et de
-cruauté, et il demanda la permission de quitter
-le bureau à deux heures: c'était la première fois
-depuis trente ans!</p>
-
-<p>Rosalie mouilla de ses larmes l'autographe de
-Chingru. «J'en étais sûre, dit-elle, et si vous
-m'aviez crue, vous auriez écouté la défense du
-pauvre Henri!» On convint d'aller le trouver à
-son atelier le lendemain matin, tous ensemble,
-Rosalie, son père et sa tante. On lui devait bien
-cette réparation. Rosalie était folle de joie.</p>
-
-<p>«Comment! tu l'aimais encore? lui demanda
-son père.</p>
-
-<p>&mdash;Plus que jamais. Quelque chose me disait là
-qu'on nous l'avait calomnié.»</p>
-
-<p>La porte s'ouvrit brusquement et la servante
-annonça Mlle Mellina Barni. Rosalie et sa tante
-n'eurent que le temps de s'enfuir dans la chambre
-voisine. Je ne sais pas ce qu'elles y disaient,
-mais je crois qu'entre l'oreille de Rosalie et la
-porte de la salle à manger il eût été difficile de
-passer un cheveu.</p>
-
-<p>M. Gaillard regardait la véritable Mellina comme
-un enfant chez Séraphin regarde les ombres chinoises.
-L'idée lui vint un instant qu'on avait<span class="pagenum"><a id="Page_160"></a>[Pg 160]</span>
-formé un complot contre lui, et qu'on lui enverrait
-tous les jours une nouvelle Mellina Barni. Il
-songea à déménager sans donner son adresse.</p>
-
-<p>Mellina eut beaucoup de peine à lui persuader
-qu'elle s'appelait véritablement Mellina, qu'elle
-avait dix-neuf ans, qu'elle n'était pas mère de famille,
-qu'elle vivait avec sa mère, et qu'elle ne
-venait pas se plaindre de M. Henri Tourneur. Elle
-lui expliqua en fort bon français qu'elle était sage,
-quoiqu'elle sortît du théâtre de la Scala et qu'elle
-entrât à l'Opéra-Comique. Elle lui apprit qu'une
-fille de théâtre peut faire des visites, recevoir des
-présents et avoir des amis, sans être ni compromise
-ni compromettante. Elle avoua qu'elle avait
-aimé M. Henri Tourneur et qu'elle avait espéré se
-marier avec lui, mais que, depuis le milieu du
-mois de mai, il avait cessé toutes visites et dénoué
-honorablement une liaison qui n'avait jamais rien
-eu que d'honorable. «Je ne vous dirai pas, monsieur,
-ajouta-t-elle, que j'ai renoncé sans regret
-à mes espérances; mais c'est une destinée à laquelle
-nous devons toutes nous attendre. Nous
-sommes toutes un peu courtisées par des jeunes
-gens riches qui nous trouvent assez belles pour
-être aimées, qui ne nous aiment pas assez pour
-se marier avec nous, et qui, lorsqu'ils se sont assurés
-de notre vertu, nous tournent le dos et se
-marient en ville. Voilà précisément l'histoire de<span class="pagenum"><a id="Page_161"></a>[Pg 161]</span>
-M. Tourneur; et comme on vous en a conté une
-autre qui n'est ni à sa louange ni à la mienne,
-comme vous lui avez fermé votre porte, comme
-je sais qu'il est malade de chagrin, j'ai pris mon
-courage à deux mains, je suis venue, et j'espère
-que vous saurez distinguer les inventions de la
-calomnie du langage de la vérité.»</p>
-
-<p>Quand Mellina fut sortie, Rosalie accourut. Peut-être
-aurait-elle préféré que les mensonges de
-Chingru fussent sans aucun fondement; et cependant
-je ne jurerais pas que la visite de Mellina
-ait produit un mauvais effet sur elle. Mellina, vue
-à travers la serrure, lui avait paru fort jolie, et
-elle pardonnait au peintre de l'avoir aimée. Elle
-savait qu'une fille qui épouse un homme de
-trente-quatre ans a toujours des rivales dans le
-passé, et elle aimait mieux ne point les avoir
-laides: dix-neuf femmes sur vingt raisonneront
-comme elle. Elle avait reconnu à l'accent de Mellina
-qu'elle parlait vrai et que cet amour était
-irréprochable. Enfin elle apprenait à n'en pouvoir
-douter qu'elle avait détrôné la belle Italienne
-dès le milieu de mai, c'est-à-dire dès le premier
-coup d'œil.</p>
-
-<p>Mais M. Gaillard était retombé dans toutes ses
-perplexités. Il ne voulait plus aller voir M. Tourneur;
-il reprochait à sa fille l'obstination de son
-amour. «Je veux bien, disait-il, que ce jeune<span class="pagenum"><a id="Page_162"></a>[Pg 162]</span>
-homme soit moins coupable qu'on ne me l'a dit;
-mais il a fréquenté les actrices, et qui a bu boira.
-Tu crois qu'il te sera fidèle; mais il a abandonné
-cette jeune Italienne; il pourrait bien te jouer le
-même tour. D'ailleurs, tant que mes terrains ne
-seront pas vendus, il ne faut pas songer à ce mariage.»
-Quand on le pressait de vendre ses terrains,
-il répondait: «Rien ne presse; je les vendrai
-pour donner une dot à ma fille, et ma fille
-n'est pas encore mariée.» La vue du portrait le
-chagrinait; il songeait avec dépit qu'il était l'obligé
-de Henri Tourneur.</p>
-
-<p>«Que ferons-nous de ce maudit portrait? demandait-il
-à Rosalie. Nous ne pouvons pas le garder
-ici après une rupture. Si on le lui renvoyait?</p>
-
-<p>&mdash;Y songez-vous, mon père? Je serais en permanence
-dans son atelier?</p>
-
-<p>&mdash;Le vendre et lui faire remettre l'argent serait
-indélicat. Le donner? à qui? Je ne veux ni donner
-ni vendre le portrait de ma fille. Il pourrait tomber
-dans le commerce, et à chaque vente de l'hôtel
-Drouot, je craindrais de lire dans mon journal:
-«Portrait de Mlle R. G., par M. Henri Tourneur:
-8000 fr.» J'aimerais mieux le gratter de mes propres
-mains.</p>
-
-<p>&mdash;Détruire mon portrait! tout ce qui me reste
-des plus heureux moments de ma vie!</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi! Maudit peintre! maudit Chingru!<span class="pagenum"><a id="Page_163"></a>[Pg 163]</span>
-Maudits terrains! je les donnerais pour rien à qui
-voudrait les prendre! Si nous étions moins riches,
-tout cela ne serait pas arrivé!»</p>
-
-<p>M. Gaillard perdit l'appétit; il mangea comme
-un homme ordinaire. Son sommeil devint beaucoup
-plus léger et infiniment moins bruyant. Il
-fut inexact à son bureau; il arriva deux fois après
-dix heures, le 17 et le 18 août. Lorsqu'il rentrait
-à la maison, la vieille tante disait à Rosalie: «Il
-faut que ton père ait beaucoup réfléchi, son nez
-est tout rouge d'un côté.»</p>
-
-<p>Henri ne travaillait plus; il vivait sur le trottoir
-de la rue d'Amsterdam. M. Gaillard l'évitait avec
-soin, et il n'osait aborder M. Gaillard. Il aurait
-bien osé parler à Rosalie, mais elle ne sortait pas
-sans son père. Enfin, le 3 septembre, il reçut une
-lettre de M. Gaillard qui l'invitait à venir toucher
-7950 francs pour solde du portrait. On l'attendrait
-à cinq heures avec les fonds. Il se rendit à cette
-étrange invitation, non pour l'argent, mais pour
-Rosalie. A la même heure, les trois principaux
-fondateurs de la cité ouvrière étaient réunis chez
-M. Gaillard pour conclure l'affaire des terrains.
-Le bonhomme n'avait voulu se charger de rien:
-il s'était reposé de tout sur Rosalie, et c'est elle
-qui avait traité avec les acquéreurs. Henri arriva
-comme le notaire lisait le dernier paragraphe de
-l'acte de vente.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_164"></a>[Pg 164]</span></p>
-
-<p>«Les acquéreurs s'engagent à faire construire
-sur le lot F, appartenant au vendeur, une maison
-d'habitation pour M. Gaillard et sa famille, avec
-un atelier de peintre au premier étage.»</p>
-
-<p>M. Gaillard regarda sa fille, qui regarda Henri,
-qui ne regardait personne: il était horriblement
-pâle et s'appuyait au mur.</p>
-
-<p>«Allons! dit le bonhomme en prenant la plume,
-voici un parafe qui me délivrera de tous mes soucis!</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, remarqua le notaire, vous avez
-une bien belle écriture.»</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_165"></a>[Pg 165]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="LE_BUSTE">LE BUSTE</h2>
-</div>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Si vous avez de bonnes jambes et si les voyages
-au long cours ne vous font pas peur, nous irons
-de notre pied jusqu'au château du marquis de
-Guéblan. Il est situé à six grands kilomètres de
-Tortoni, plus loin que la rue Mouffetard, plus
-loin que les Gobelins et le Marché aux chevaux,
-dans ces régions ouvrières où la Bièvre promène
-son filet d'encre. Cependant il est dans l'enceinte
-de la ville, et le vin qu'on y boit a payé l'entrée.
-C'est un palais contemporain du premier empire,
-construit par Fontaine, dans le style grec, et entouré
-de la colonnade de rigueur. Son premier
-emploi fut de loger les plaisirs d'un fournisseur
-enrichi aux armées: on l'appelait alors la Folie-Sirguet.
-Il fut inauguré en 1804 par la belle Thérèse
-Cabarrus, qui n'était point encore comtesse
-de Caraman, et qui n'était plus Mme Tallien. En
-1856, la Folie-Sirguet est une des plus belles villas<span class="pagenum"><a id="Page_166"></a>[Pg 166]</span>
-qui se rencontrent dans l'intérieur de Paris:
-elle a pour jardin un parc de vingt hectares où
-l'on chasse le lapin, le faisan, et même, en se serrant
-un peu, le chevreuil. La pièce d'eau renferme
-de magnifiques échantillons de tous les poissons
-d'Europe, sans excepter le silure. La pêche et la
-chasse! que peut-on désirer de plus? N'est-ce pas
-en deux mots la campagne à Paris? Les dedans
-du château sont grandioses, comme on les aimait
-autrefois, et élégants comme on les préfère aujourd'hui.
-Le luxe mignon de 1856 se joue à l'aise
-dans les vastes salles de 1804. Je n'ai vu que l'appartement
-de réception, c'est-à-dire le rez-de-chaussée,
-et j'en suis sorti émerveillé. La salle à
-manger, lambrissée de vieux chêne noir et luisant,
-s'ouvre d'un côté sur la salle de billard, la
-salle d'armes et le fumoir; de l'autre, sur une enfilade
-de salons très-riches et du meilleur goût.
-Un seul a conservé sa décoration primitive, les
-fauteuils à tête de sphinx et les chaises en forme
-de lyre: il est placé entre un boudoir Pompadour
-et un salon chinois dont les meubles, les tapis, le
-lustre, la tenture et même les tableaux sont rapportés
-de Macao. Tous les plafonds sont peints à
-fresque ou tendus de vieilles tapisseries. Le salon
-russe, encombré de meubles confortables, est
-revêtu d'un lierre qui s'enroule autour des glaces
-et fait aux tableaux comme un second cadre de<span class="pagenum"><a id="Page_167"></a>[Pg 167]</span>
-verdure. Je me suis reposé avec délices dans une
-belle salle pavée en mosaïque et décorée dans le
-goût élégant des maisonnettes de Pompéi. On s'y
-croirait au pied du Vésuve, si l'on n'apercevait
-dans la pièce voisine un énorme pouff de tapisserie
-couronné par un groupe de Pradier.</p>
-
-<p>Cet appartement hospitalier s'ouvre à l'art de
-toutes les nations et de tous les siècles: il accueille
-également la peinture charnue de Rubens et les
-poétiques rêveries d'Ary Scheffer; on y voit un
-blond paysage de Corot à quatre pas d'une marine
-du Lorrain; les nymphes joyeuses de Clodion semblent
-y sourire aux lions de Barye et <i>le Don Juan
-naufragé</i> de Daniel Fert se cramponne à la roche
-humide, sans faire lever les yeux à <i>la Pénélope</i> de
-Cavalier.</p>
-
-<p>Le premier étage comprend les appartements
-du marquis, de sa sœur et de sa fille, et je ne sais
-combien de chambres d'amis. Le château est si
-loin de tout qu'on y dîne rarement sans y coucher,
-quoique M. de Guéblan ait fait faire deux
-omnibus pour ramener ses convives à Paris.</p>
-
-<p>M. de Guéblan est un gentilhomme comme on
-n'en voyait pas il y a cent ans, comme on en connaît
-peu, même de nos jours. Je m'empresse de
-vous dire que sa noblesse est de bon aloi, et que
-ses titres ne sortent point d'une de ces petites officines
-souterraines qui sont moins rares qu'on ne<span class="pagenum"><a id="Page_168"></a>[Pg 168]</span>
-le pense. Nous avons des faux-monnayeurs de noblesse
-qui prélèvent un revenu sur la sottise et
-la vanité de leurs contemporains, mais les Guéblan
-n'ont rien à démêler avec l'industrie de ces messieurs:
-ils datent de saint Louis. Ils ont fait les
-deux dernières croisades; ils ont porté les armes
-de père en fils, jusqu'à la Révolution, et ils n'ont
-pas émigré, ce que je loue. Par un hasard dont
-l'histoire offre peu d'exemples, le sang de cette
-noble famille ne s'est point appauvri, et le dernier
-des Guéblan pourrait se mesurer en champ
-clos avec ses ancêtres. Il est grand, large, vigoureux,
-haut en couleur, et de force à porter la cuirasse.
-Il tire l'épée comme un mousquetaire,
-monte à cheval comme un reître, mange comme
-un lansquenet et boit comme M. de Bassompierre.
-Ses cinquante ans ne lui pèsent pas plus qu'une
-plume. Du reste, il porte fièrement son nom; il
-n'est pas fâché d'être fils de quelqu'un; il lit volontiers
-l'histoire de France et met à part tous les
-livres qui parlent de sa famille; il conserve son
-honneur avec un soin jaloux; il est plein de
-droiture; il sait donner, prêter et perdre son argent;
-bref, il a le cœur noble. Si vous trouvez
-dix hommes plus aristocrates que lui entre le quai
-d'Orsay et la rue de Vaugirard, vous aurez de
-bons yeux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_169"></a>[Pg 169]</span></p>
-
-<p>Mais que dirait Guéblan I<sup>er</sup>, écuyer de la reine
-Blanche, s'il pouvait ressusciter dans le cabinet de
-son arrière-neveu? Il s'écrierait en se frottant les
-yeux: «Oh! oh! le monde est devenu beau fils,
-depuis ma connaissance première! Il me semble,
-marquis, que vous gagnez de l'argent.»</p>
-
-<p>Le grand mot est lâché; je peux tout vous dire:
-le marquis gagne énormément d'argent. Il fait ses
-affaires lui-même, il n'a pas d'intendant, il n'est
-volé par personne, il ne se ruine pas plus que le
-dernier des bourgeois, et il travaille comme un
-prolétaire à doubler son revenu. Et comment? En
-tout honneur, je vous supplie de le croire. Le marquis
-a passé deux ans à l'École polytechnique, trois
-ans à l'École des ponts et chaussées; il a pris des
-leçons d'agriculture à Grignon; il va souvent
-écouter les professeurs des arts et métiers. Il suit
-pas à pas les progrès de la science, et il en fait
-son profit. Autant ses ancêtres auraient été honteux
-de savoir, autant il serait humilié si on le
-prenait en flagrant délit d'ignorance. C'est lui qui
-a drainé le premier champ en Normandie, et il a
-triplé la valeur de ses terres. Il fabrique, à vingt
-kilomètres de Lisieux, des tuyaux de drainage
-qu'il livre à ses voisins avec un bénéfice de 75%.
-Il a acheté une des premières machines à battre
-qui se soient vendues en France, et il l'a perfectionnée.
-Il songe à acclimater le ver à soie du
-chêne dans ses forêts de Bretagne, il fabrique de<span class="pagenum"><a id="Page_170"></a>[Pg 170]</span>
-l'opium indigène dans sa propriété du Plessis-Piquet;
-avant cinq ans, il en exportera en Chine.</p>
-
-<p>La pisciculture a quadruplé le produit de ses
-étangs du département de l'Ain; ses vignes de
-Langres, qui n'avaient jamais donné qu'une piquette
-médiocre, fournissent aujourd'hui un vin
-de Champagne estimé, qui vient en ligne immédiatement
-après les marques célèbres. Je parierais
-que vous avez goûté de ses ananas; il en livre
-pour 4000 francs par an au commerce de Paris:
-les restes de sa table! Ce gentilhomme bourgeois,
-très-superbement gentilhomme et très-spirituellement
-bourgeois, ne dédaigne pas d'imprimer
-ses armoiries sur le blé qu'il récolte et le vin qu'il
-fabrique. Si ses aïeux y trouvaient à redire, il leur
-répondrait en bon français: «Nous sommes au
-<span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, la vie est chère, on a découvert des
-mines d'or; ce qui coûtait cent francs de votre
-temps, en vaut mille aujourd'hui; les plus grandes
-fortunes se défont en cinquante ans; le droit
-d'aînesse est aboli, et pour que mes petits-fils
-aient un peu d'argent, il faut que j'en gagne beaucoup.»
-Il pourrait ajouter que la France lui sait
-autant de gré de ses conquêtes pacifiques que de
-vingt coups de lance reçus en bataille rangée,
-car il est officier de la Légion d'honneur sans avoir
-gagné la moindre épaulette.</p>
-
-<p>Ses ancêtres, qui ne portaient la plume qu'à<span class="pagenum"><a id="Page_171"></a>[Pg 171]</span>
-leur chapeau, ne seraient pas médiocrement surpris
-de lire les livres qu'il a signés. Le dernier
-en date (Paris, 1854, chez Dentu) a pour titre:
-<span class="smcap">Du Petit Bétail</span>, <i>traité comprenant l'éducation des
-lapins russes et des poules cochinchinoises</i>. Et pourquoi
-pas? Le vieux Caton a bien légué à son fils
-et à la postérité une recette pour faire la soupe
-aux choux! Le marquis de Guéblan, qui écrit fort
-proprement sa langue, est membre de la Société
-des gens de lettres; il en était questeur vers 1850.
-Les écrivains et les artistes ont toujours trouvé
-en lui un protecteur sans morgue et un créancier
-sans mémoire. Il a pour eux des bontés, et, ce
-qui vaut mieux, des égards. Je pourrais citer un
-peintre qu'il a littéralement retiré de la Seine, et
-deux romans qui n'auraient jamais été publiés
-sans lui. Quel beau dîner il nous a offert à la fin
-de décembre! J'espère cependant que vous me
-dispenserez de transcrire ici la carte de trois services.</p>
-
-<p>Les propriétés immenses qui rapportent à M. de
-Guéblan un demi-million par année ne sont pas
-précisément à lui. Elles appartiennent à sa sœur
-et à sa commensale, Mme Michaud. Le marquis
-s'est marié fort jeune à une demoiselle noble qui
-l'a laissé veuf avec dix mille francs de rente et
-une fille à élever. Vers la même époque, sa sœur
-épousa un démolisseur de châteaux, un chevalier<span class="pagenum"><a id="Page_172"></a>[Pg 172]</span>
-de la bande noire, dont la profession était d'abattre
-des chênes pour en faire des bûches, et de défricher
-les parcs pour planter des légumes. Cet honnête
-industriel mourut deux ans après Mme de
-Guéblan. Sa veuve, riche et sans enfants, remit
-toutes ses affaires aux mains du marquis en lui
-disant: «Administre mes biens, j'élèverai ta fille:
-tu me serviras de fermier, je te servirai de gouvernante.»
-Marché fait, on s'établit dans le beau
-château que M. Michaud n'avait pas eu le temps
-de démolir. En travaillant pour sa sœur, M. de
-Guéblan s'occupait de sa fille, puisque Victorine
-était l'unique héritière de Mme Michaud.</p>
-
-<p>C'est une excellente femme que cette Mme Michaud,
-mais originale! En la plaçant dans un
-musée, on ne ferait que lui rendre justice. D'abord,
-elle est presque aussi grande que son frère, c'est-à-dire
-qu'avec un peu plus de moustache, elle
-ferait un cent-garde très-présentable. Ses mains
-et ses pieds sont terribles: nous préserve le ciel
-de recevoir un soufflet de sa main! et si elle meurt
-debout, comme je le prévois, il faudra quatre
-hommes pour la coucher dans la bière. Du reste,
-elle est charpentée aussi solidement qu'un drame
-de Frédéric Soulié, et sa tête n'est pas laide. Elle
-a le nez arqué, la bouche fière et des dents blanches
-qui ne lui ont rien coûté. Un double menton
-adoucit la sévérité de ses traits. Ses cheveux<span class="pagenum"><a id="Page_173"></a>[Pg 173]</span>
-sont tout gris, quoiqu'elle ait à peine quarante
-ans; mais cette nuance lui va bien, et elle l'exagère
-en mettant de la poudre. Ses épaules sont de
-celles qu'on peut montrer; aussi la verrez-vous
-décolletée dès quatre heures du soir. Ce n'est pas
-qu'elle veuille plaire à personne: elle s'habille
-pour elle, et cela se voit assez. L'opinion des autres
-lui est tellement indifférente, qu'elle ne fait rien
-qu'à sa tête et ne se met jamais qu'à sa mode. Elle
-coupe ses robes elle-même et paye double façon
-à la couturière pour être vêtue à sa fantaisie.
-Quand la modiste lui apporte un chapeau neuf,
-son premier soin est de le défaire. Sous ses mains
-redoutables un petit chef-d'œuvre de goût est bientôt
-transformé en guenille: c'est l'affaire de deux
-coups de ciseaux et de trois coups de poing. Lorsqu'elle
-reçoit chez elle, c'est dans des toilettes
-inexplicables, que Champollion lui-même ne déchiffrerait
-pas. Je l'ai vue coiffée d'une écharpe
-en crêpe de Chine, avec des fleurs naturelles semées
-çà et là, et des dentelles de toute provenance,
-blanches et rousses, lourdes et légères,
-point de Venise et point d'Angleterre, le tout fagoté
-à grand renfort d'épingles, et dans un si
-beau désordre qu'une chatte n'y aurait pas retrouvé
-ses petits. Chère Mme Michaud! ses armoires sont
-un capharnaüm de chiffons magnifiques que nulle
-femme de chambre n'a jamais pu mettre en ordre;<span class="pagenum"><a id="Page_174"></a>[Pg 174]</span>
-et son esprit ressemble un peu à ses armoires. La
-faute en est sans doute à la famille de Guéblan,
-qui pensait qu'un homme n'en sait jamais trop,
-mais qu'une femme en sait toujours assez. Non-seulement
-Mme Michaud est rebelle aux lois les
-plus paternelles de l'orthographe, mais elle a le
-malheur d'écorcher autant de mots qu'elle en
-prononce. C'est une infirmité dont son mari ne
-s'est jamais aperçu, et pour cause; son frère y est
-si bien accoutumé qu'il ne s'en aperçoit plus.
-Heureusement, elle parle si vite, qu'on a rarement
-le temps de l'entendre; elle conte vingt
-choses à la fois, sans lien, sans ordre, sans transition:
-elle ne sait le plus souvent ni ce qu'elle
-dit, ni ce qu'elle fait, ni ce qu'elle veut, bonne
-femme du reste, et qui se serait ruinée vingt fois
-sans l'autorité de son frère. Tantôt prodigue, tantôt
-avare; aujourd'hui payant sans marchander,
-demain marchandant sans payer; allumant un
-billet de cent francs pour ramasser un sou, et
-querellant toute la maison pour une allumette:
-refusant du pain à un pauvre, parce que la mendicité
-est interdite, et jetant un louis à un chien
-affamé qui cherche des os dans un tas; pleine de
-respect pour son frère et guettant toutes les occasions
-de le faire enrager; passionnément dévouée
-à sa nièce, et pressée de s'en défaire par un
-mariage: telle était, au mois de juin 1855, la<span class="pagenum"><a id="Page_175"></a>[Pg 175]</span>
-sœur de M. de Guéblan et la tante de Mlle Victorine.</p>
-
-<p>On s'étonnera peut-être qu'un homme de grand
-sens comme M. de Guéblan ait confié son enfant à
-une institutrice aussi déraisonnable. Mais le marquis
-a trop d'affaires pour méditer le traité de
-Fénelon sur <i>l'Éducation des filles</i>, et d'ailleurs on
-doit un peu de condescendance à une parente qui
-personnifie en elle une dizaine de millions. Enfin,
-M. de Guéblan se persuade, à tort ou à raison,
-que le vrai précepteur d'une femme est son mari.
-Il sait que Victorine n'apprendra pas au château
-tout ce qu'elle devrait savoir, mais il est sûr qu'elle
-ne saura rien de ce qu'elle doit ignorer. Plein de
-cette confiance, il dort sur les deux oreilles.</p>
-
-<p>Le fait est que Mme Michaud n'a donné à sa nièce
-que des maîtres de soixante ans sonnés; je n'excepte
-pas le maître de danse. De tous les auteurs
-qu'elle lui a permis, le plus dangereux est sir
-Valter Scott, traduit par Defauconpret. Elle y a joint
-<i>Numa Pompilius</i> et les œuvres complètes de Florian,
-<i>la Case de l'Oncle Tom</i>, quelques-uns des petits
-chefs-d'œuvre de Dickens, cinq ou six volumes de
-Mme Cottin, et un choix des romans de chevalerie
-qui ont charmé l'enfance de Mme Michaud et qui
-n'attristent pas la jeunesse de Victorine.</p>
-
-<p>La belle héritière a seize ans tout au plus. C'est
-une enfant, mais une enfant de la plus belle venue,<span class="pagenum"><a id="Page_176"></a>[Pg 176]</span>
-grande, bien faite, et dans le plein de ses
-charmes. Je confesse que ses joues sont un peu
-trop roses: sa figure ressemble à une pêche en
-septembre. Ses mains sont tout à fait rouges; mais
-l'écarlate des mains ne messied pas aux jeunes
-filles. Elle a les dents un peu trop courtes: c'est
-un genre de laideur que j'apprécierais assez. Sa
-bouche est moitié chair et moitié perle, un mélange
-charmant de pulpe transparente et de nacre
-étincelante: aimez-vous les grenades? Son pied
-n'est pas ce qu'on appelle un petit pied: une Chinoise
-n'en voudrait pas, et les mandarins lettrés
-n'écriraient pas des vers à sa louange; mais il
-est mince, cambré et d'une exquise élégance; la
-semelle de ses bottines a tout juste les dimensions
-d'un biscuit à la cuiller. Ne craignez pas que Victorine
-atteigne jamais les proportions colossales
-de sa terrible tante: elle tient de sa mère, qui
-était blonde et délicate. Lorsqu'on veut savoir
-combien durera la beauté d'une fille, il est prudent
-de regarder le portrait de sa mère.</p>
-
-<p>Cette enfant, fort séduisante par le dehors, est
-pourvue d'une âme inexplicable. Elle parle rarement,
-peut-être parce qu'on ne la questionne jamais.
-Son père n'a pas le temps de causer avec
-elle, et Mme Michaud, qui cause avec tout le monde,
-se fait toujours la part du lion. Les hommes qui
-viennent au château sont trop de leur siècle pour<span class="pagenum"><a id="Page_177"></a>[Pg 177]</span>
-s'amuser à déchiffrer l'esprit d'une petite fille.
-Enfin, elle n'a pas d'amies de pension, n'ayant jamais
-été mise en pension. On la croit un peu sotte,
-parce qu'elle a contracté l'habitude du silence;
-mais son cœur chante en dedans. Une jeune fille
-qui se tait est comme une volière dont les portes
-sont fermées. Approchez-vous tout près, vous
-n'entendez rien. Appliquez votre oreille à la porte,
-pas un murmure. Ouvrez! il s'élève un concert
-de gazouillements frais et sonores qui remplit les
-airs et monte jusqu'au ciel. Lorsque Victorine
-s'en allait dans le parc, un livre à la main, sous
-l'escorte de sa femme de chambre ou du vieux
-Perrochon, Mme Michaud murmurait en la suivant
-des yeux: «Pauvre petite! elle ne dit rien, mais
-je veux que le loup me croque si elle en pense
-davantage.» Mme Michaud ne soupçonnait pas
-que sa nièce, à force de lire dans les livres et
-en elle-même, se substituait à l'héroïne de tous
-ses romans, et qu'elle avait déjà couru plus d'aventures
-que la belle Angélique et Mme de Longueville.</p>
-
-<p>Le jour où commence cette histoire, M. de Guéblan
-courait à Lisieux pour se reposer d'un voyage
-à Nantua. Mme Michaud était sortie comme une
-flèche en disant: «J'ai de l'argent mignon, j'ai
-touché le dividende de mes actions des Quatre-Canaux;
-je vais me commander un buste à Paris!»<span class="pagenum"><a id="Page_178"></a>[Pg 178]</span>
-Victorine, suivie de Perrochon, mais à distance
-respectueuse, s'était avancée jusqu'à l'extrémité
-du parc, vers le boulevard extérieur, dans un endroit
-où le mur est remplacé par un saut-de-loup
-large de quatre mètres. Elle s'était assise, comme
-une héroïne de roman, à l'ombre d'un vieil arbre,
-célèbre dans les chansons du <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle sous le
-nom du <i>Chêne rond</i>:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Le seigneur tient sa justice</div>
- <div class="verse indent2">Sous le chêne rond:</div>
- <div class="verse indent0">Répondez sans artifice.</div>
- <div class="verse indent2">Tout rond, rond, rond!</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">On y boit et on y mange</div>
- <div class="verse indent2">Sous le chêne rond;</div>
- <div class="verse indent0">On y danse le dimanche</div>
- <div class="verse indent2">En rond, rond, rond!</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Je vous fais grâce des autres couplets. La romance
-en a neuf fois neuf, tous aussi poétiques et
-aussi richement rimés. Mlle de Guéblan tira de sa
-poche un petit livre à tranche rouge relié aux
-armes de sa famille, et intitulé <i>Histoire véridique des
-adventures merveilleuses de l'incomparable Atalante</i>.</p>
-
-<p>Elle chercha le signet, et reprit sa lecture au
-point où elle l'avait laissée la veille:</p>
-
-<p>«Or sachiés que la saige et subtive princesse
-fut requise en mariaige par le filz puîné du roi
-des Daces et par le caliphe de Schiraz.» Pauvre
-moi! dit Victorine. Je voudrais bien ne choisir ni<span class="pagenum"><a id="Page_179"></a>[Pg 179]</span>
-l'un ni l'autre. Mais que dirait la reine du pays de
-Michaud? Elle poursuivit: «Et moult se douloyt
-la belle Atalante, et n'avoit nul soulas en ce
-monde, d'autant que le caliphe estoit d'estrange
-visaige, car il avoit le nez court et large et les
-oreilles si tres-grandes comme les mamielles d'ung
-vau.» Bon! fit-elle: M. Lefébure, le candidat de
-mon père! Voyons l'autre: «Et le prince des
-Daces estoit chétif de son corps et pasle de son
-visaige, comme qui auroit eaue et non sang dans
-les venes.» Eh mais! il ne ressemble pas médiocrement
-à M. de Marsal, le protégé de ma tante.
-Écoutons un peu ce qui en arriva: «A tant commencèrent
-les joustes, et devoient ces deux seigneurs
-courir l'ung contre l'aultre à qui auroit
-la princesse. Et lors la princesse et plusieurs aultres
-dames furent montées sur eschafaulx moult
-noblement parées de drap battu en or, perles et
-pierres pretieuses. Mais devant que les princes
-rivaulx ne vinssent aux mains, entra dans la lice
-un chevalier richement aorné, et de blanc tout
-couvert, lequel leur dit: «Point ne mettez vos
-lances en arroy que je ne vous aye défaicts
-l'ung et l'aultre, et bouttés en terre tout à plat.»
-Et ce disant, sa voix estoit si rude que chevaliers
-et chevaulx tressaillirent de grand'peur; mais non
-la princesse. Et incontinent le chevalier aux blanches
-armes courut sus au caliphe de Schiraz, et<span class="pagenum"><a id="Page_180"></a>[Pg 180]</span>
-du premier poindre qu'il fit à son chevau, il le
-ferit de telle force que le paoure caliphe ne sceut
-si il estoit jour ou nuyt. Ce que voyant le chevalier
-se tourna contre le prince des Daces en
-reboutant son espée au fourel, et le print parmy
-le corps et le tira hors de son chevau, et le jeta
-si roidement encontre la terre que peu faillist
-que il ne lui crevast son cueur ou son ventre. Et
-les dames battirent des mains; et leur sembloit-il
-que le chevalier aux blanches armes fust aussi
-beau que l'archange Gabriel. Lors vint le noble
-chevalier vers l'eschafaulz des dames, et mit un
-genouil en terre devant la belle Atalante, disant:
-«Dame, je suis le prince de Fer; et, comme au
-feu le fer se laisse fondre, ainsi faict mon cueur
-à la flamme de vos yeux.»</p>
-
-<p>Atalante&mdash;je veux dire Victorine&mdash;continua sa
-lecture en fermant les yeux. La journée était
-lourde; et la chaleur de juin se glissait en rampant
-sous les grands arbres du parc. La jolie lectrice
-touchait à cet instant délicieux où la veille
-et le sommeil, la rêverie et le rêve, le mensonge
-et la réalité semblent se donner la main. Elle
-voyait le gros M. Lefébure, avocat à la cour d'appel,
-emmaillotté dans une lourde cuirasse, sous
-laquelle passait un pan de robe noire, et coiffé
-d'une marmite dont les anses étaient figurées par
-ses oreilles. Un peu plus loin, M. le vicomte de<span class="pagenum"><a id="Page_181"></a>[Pg 181]</span>
-Marsal, pâle et blême, faisait la plus piteuse grimace
-à travers la visière d'un casque empanaché.
-Elle apercevait aussi le prince de Fer, mais sans
-pouvoir découvrir sa figure, qu'il tenait obstinément
-cachée.</p>
-
-<p>«Ne le verrai-je donc jamais? demandait-elle.
-Il est temps qu'il se hâte, s'il veut me délivrer du
-calife Lefébure et du prince de Marsal. Je l'ai déjà
-bien assez attendu.»</p>
-
-<p>Et dans son demi-sommeil, elle murmurait le
-refrain d'une ronde paysanne qu'elle avait apprise
-dans son enfance:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Ah! j'attends, j'attends, j'attends</div>
- <div class="verse indent0">Attendrai-je encor longtemps?</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Tout à coup il lui sembla qu'une fusée passait
-devant ses yeux. Un grand jeune homme à barbe
-noire avait franchi d'un bond le saut-de-loup, et
-était venu tomber devant elle. Elle se leva en
-sursaut, tandis que Perrochon accourait de ses
-vieilles jambes. Sa première idée fut qu'il lui était
-enfin permis de voir la figure du prince de Fer.
-Elle balbutia quelques paroles incohérentes:</p>
-
-<p>«Prince.... mon père.... vos rivaux.... la reine
-du pays de Michaud....»</p>
-
-<p>Le jeune homme salua poliment et lui dit:</p>
-
-<p>«Pardonnez-moi, mademoiselle, d'entrer chez
-vous comme une bombe à Sébastopol. J'ai sonné<span class="pagenum"><a id="Page_182"></a>[Pg 182]</span>
-un quart d'heure à une vieille grille qui est probablement
-condamnée, et, faute de pouvoir trouver
-la porte, j'ai pris au plus court. Je me nomme
-Daniel Fert et je viens pour faire le buste de
-Mme Michaud.»</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>J'ai connu, il y a treize ou quatorze ans, un
-petit Espagnol que ses parents avaient envoyé à
-l'institution M***. C'est la mieux disciplinée de
-toutes les maisons qui entourent le lycée Charlemagne.
-Aucun livre nouveau n'y pénètre en contrebande;
-tout volume broché en jaune est sévèrement
-consigné à la porte; les élèves y lisent en
-récréation les tragédies de Racine les moins légères,
-et les oraisons funèbres de Bossuet les
-moins frivoles. Le jeune Madrilène s'ennuyait
-comme à la tâche, et effaçait les jours un à un
-sur son petit calendrier. Un de nos camarades,
-touché de sa peine, lui demanda:</p>
-
-<p>«Pourquoi le temps te semble-t-il si long? Est-ce
-ta famille que tu regrettes, ou simplement ta
-patrie?</p>
-
-<p>&mdash;Ni l'une, ni l'autre, répondit l'enfant. J'ai
-commencé, dans un journal de Madrid, la lecture
-d'un roman admirable, et j'attends à retourner en<span class="pagenum"><a id="Page_183"></a>[Pg 183]</span>
-Espagne pour en lire la fin. Dans trente mois et
-dix-sept jours!</p>
-
-<p>&mdash;Et comment est-il intitulé, ton roman espagnol?</p>
-
-<p>&mdash;<i>Los Tres Mosqueteros</i>, les Trois Mousquetaires.»</p>
-
-<p>Je ne sais pourquoi cette anecdote me revient
-en mémoire toutes les fois que je parle de Daniel
-Fert. C'est peut-être parce que Daniel ressemble à
-un mousquetaire égaré dans le <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Mettez
-ensemble la tournure de d'Artagnan, la fierté d'Athos,
-la vivacité d'Aramis, et un peu de la naïveté
-de Porthos, et vous aurez une idée assez exacte
-du jeune sculpteur. Sa personne haute et svelte
-a l'apparence d'un ressort d'acier; il a le jarret
-nerveux, le bras puissant, la taille cambrée, et la
-moustache en croc. Ses grands yeux bleus s'enchâssent
-dans deux orbites bronzées, sous des
-sourcils du plus beau noir. Son front large, saillant
-et poli, est couronné d'une ample chevelure
-admirablement plantée, qui se rejette en arrière
-comme la crinière d'un lion. Ajoutez un cou blanc
-comme l'ivoire, des dents nacrées, riantes, et qui
-semblent heureuses de vivre dans une jolie bouche;
-le nez long et mince de François I<sup>er</sup>, des
-mains d'enfant, un pied de femme, voilà, je pense,
-un héros de roman assez présentable. Et pourtant
-ceci n'est pas un roman.</p>
-
-<p>Cet homme ainsi bâti est compatriote du petit<span class="pagenum"><a id="Page_184"></a>[Pg 184]</span>
-vin d'Arbois, et fils d'un vigneron sans vignes qui
-travaillait à la journée. A quatre ans, Daniel courait
-pieds nus sur la route, glanant çà et là le
-fumier des chevaux et demandant un sou aux
-voyageurs de la diligence. A douze ans, il cassait
-des pierres comme un homme; à quinze, il maniait
-la serpe et portait la hotte en vendange.
-L'ambition le fit entrer chez un maître marbrier
-de Besançon, qui lui confia d'abord des dalles à
-polir, puis des épitaphes à graver, puis des monuments
-à sculpter. Il avait du goût et de l'adresse:
-on devina qu'il pourrait remporter le
-grand prix de Rome et illustrer son département.
-Le conseil général prouva sa munificence en
-l'envoyant à Paris avec une pension de 600 francs.
-Il partit avec sa mère: son père venait de mourir.
-Mme Fert, vieille avant l'âge, comme toutes
-les femmes de la campagne, mais forte et patiente,
-se fit la ménagère de son fils. Daniel fut
-assidu à l'École des beaux-arts, et gagna quelque
-argent dans ses loisirs. Il faisait de l'art le matin,
-du métier le soir. Après avoir travaillé d'après
-l'académie, il dessinait des ornements ou ébauchait
-des sujets de pendule. En 1853, à l'âge de
-vingt-cinq ans, après deux entrées en loge, il renonça
-spontanément au grand prix, et renvoya
-les 600 francs qu'il recevait de Besançon. «Décidément,
-dit-il à sa mère, je suis trop grand pour<span class="pagenum"><a id="Page_185"></a>[Pg 185]</span>
-me remettre à l'école; et, d'ailleurs, que deviendrais-tu
-sans moi?» Il était arrivé, non sans
-peine, à gagner sa vie, et il avait plus de talent
-que d'argent. Ses bustes et ses médaillons sont
-d'un travail fin et serré, qui rappelle la manière
-exquise de Pradier; ses compositions, qu'il eût
-exécutées en grand s'il avait été riche, et qu'il
-livrait, faute de mieux, aux marchands de
-bronze, sont toutes d'un jet hardi, qui procède
-du génie de David. Il travaillait passionnément;
-ce n'était ni pour l'argent ni pour la gloire, mais
-pour le plaisir de travailler. L'attachement de
-l'artiste pour son œuvre ne peut se comparer
-qu'à la tendresse maternelle: un père même ne
-sait pas aimer ainsi. Nous adorons de toute la
-chaleur de notre âme ces créatures vivantes qui
-sont sorties de nous. Mais, lorsque Daniel s'était
-rassasié de son ouvrage, il le donnait. Les marchands
-avaient bientôt fait de traiter avec lui: il
-ne faisait payer ni ses progrès, ni sa vogue, ni
-sa gloire naissante. La sagesse paysanne de
-Mme Fert luttait en vain contre cet esprit de détachement.</p>
-
-<p>Elle avait beau rappeler à son fils ses dettes à
-payer, les maladies à prévoir et les vacances qu'il
-s'adjugeait de temps en temps, car il travaillait
-par accès, comme tous ceux qui méritent le nom
-d'artiste. Un moulin peut moudre tous les jours,<span class="pagenum"><a id="Page_186"></a>[Pg 186]</span>
-mais un cerveau qui essayerait d'en faire autant
-ne donnerait qu'une triste farine. Lorsque Daniel
-était à l'ouvrage, il ne se serait pas dérangé pour
-entendre chanter la statue de Memnon; mais
-lorsqu'il se trouvait dans une veine de plaisir,
-aucune puissance ne l'eût fait rentrer à l'atelier,
-pas même la faim qui a la réputation de chasser
-les loups hors des bois. Il n'avait qu'une habitude
-régulière, celle des exercices du corps. Il se faisait
-réveiller par son maître d'armes, et c'est au gymnase
-qu'il digérait son déjeuner: aussi était-il
-d'une force incroyable, et violent à proportion. Il
-est le dernier Français qui ait conservé l'habitude
-de jeter les gens par la fenêtre. Je me souviens
-du jour où il lança du premier étage un
-porteur d'eau qui avait répondu grossièrement à
-sa mère. Depuis cette époque, il n'a plus rencontré
-de fournisseurs impolis. Avec ses amis, et
-surtout avec sa mère, il est d'une douceur attendrissante.
-Il serre la bonne femme contre son
-cœur avec autant de précaution que s'il craignait
-de la casser. Il n'a jamais pu la décider à prendre
-une servante; mais, chaque fois qu'il a de l'argent,
-il lui achète une belle robe de droguet, un
-chapeau de paille d'Italie, ou quelques bouteilles
-d'anisette, qu'elle apprécie mieux.</p>
-
-<p>Lorsque Mme Michaud vint le chercher, il entrait
-dans une période de travail: il était temps!<span class="pagenum"><a id="Page_187"></a>[Pg 187]</span>
-Depuis le commencement de mai, il s'était reposé
-sans débrider. Il avait complétement oublié qu'il
-devait payer au 15 juillet mille francs à son praticien,
-et deux cents à son propriétaire: on ne
-s'avise pas de tout. Mme Michaud, le livret de
-l'Exposition à la main, le trouva par delà le faubourg
-Saint-Honoré, au fond d'un jardin, dans
-une petite colonie d'artistes et de gens de lettres,
-qu'on appelle l'Enclos des Ternes. Daniel et sa
-mère occupaient un pavillon assez élégant entre
-Mme Noblet et Mme Persiani. Il fut un peu surpris,
-lui qui recevait peu de visites, de voir entrer
-cette grande femme échappée. Elle marcha
-droit à lui, et lui tendit une grosse main qu'il
-n'osa prendre. Il modelait, et il avait de la terre
-au bout des doigts.</p>
-
-<p>«Touchez-là, lui dit-elle; vous ne me connaissez
-pas, mais je vous connais. J'ai acheté le naufrage
-de Don Juan. Vous êtes un grand artiste.</p>
-
-<p>&mdash;Mon naufrage de Don Juan? reprit Daniel encore
-tout ébahi.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, votre naufrage de Don Juan. Il est dans
-un de mes salons, sur la pendule. Mais ce n'est
-pas tout: il me faudrait mon buste pour ma nièce,
-qui va épouser M. Lefébure ou M. de Marsal, je
-ne sais pas lequel, mais bientôt. Combien me
-prendrez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Douze ou quinze séances, madame.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_188"></a>[Pg 188]</span></p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas de l'argent, cela. Comment, douze
-séances! Mais je n'aurai jamais le temps. Où voulez-vous
-que je prenne douze séances? D'abord,
-vous demeurez trop loin. Quelle idée avez-vous
-eue de vous loger dans ce pays de sauvages? Il
-faudra que vous veniez chez moi. Deux mille
-francs, est-ce assez? Cela vous fera presque deux
-cents francs par jour. Comment me trouvez-vous?
-C'est en marbre que je veux être; les portraits en
-bronze sont trop tristes: on a l'air de vieux Romains.
-Vous prendrez un marbre bien propre, et
-vous le ferez porter au château. Je vous avertis
-que si vous ne me flattez pas énormément, je vous
-laisse votre portrait pour compte. Il ne faut pas
-que Victorine en fasse un épouvantail à moineaux.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, je crois pouvoir vous faire un beau
-buste qui sera ressemblant.</p>
-
-<p>&mdash;Ne dites donc pas des sottises! S'il est ressemblant,
-il sera affreux. Je ressemble à la Bérézina,
-avec mes moustaches. C'est vous qui êtes
-beau! Que je vous voie un peu de profil! mais,
-mon cher monsieur, vous êtes tout bêtement
-magnifique! Moi qui me figurais les sculpteurs
-comme des maçons! Il faut absolument que vous
-veniez loger au château. Ma nièce est bien aussi;
-vous verrez. Je ferai prendre vos outils. Elle ne
-me ressemble pas, mais pas du tout, et c'est heureux.<span class="pagenum"><a id="Page_189"></a>[Pg 189]</span>
-Je suis curieuse de savoir si vous serez de
-mon avis sur le mari. M. Lefébure est affreux:
-une hure de sanglier et des genoux énormes. Mais
-riche! voilà pourquoi mon frère en tient pour lui.
-M. de Marsal est mieux. Et puis, un beau nom!
-Je suis pour les beaux noms. Comme le vôtre
-est singulier! Fert! Fert! Pourquoi pas caillou?
-Vous me direz que quand on s'appelle Mme Michaud!...
-C'est précisément pour cela. Voici mon
-adresse: A la Folie-Sirguet, derrière les Gobelins.
-Il n'y a qu'un parc de ce côté-là: c'est le nôtre.
-Venez de bonne heure; nous avons quelques personnes
-à dîner, entre autres M. de Marsal. Ah
-çà, n'allez pas lui faire la cour! vous nous mettriez
-dans de beaux draps! Mais je suis folle: on
-ne se marie pas dans votre état. Est-ce dit? A ce
-soir.»</p>
-
-<p>Les chutes d'eau les plus renommées, depuis
-les cascatelles de Tivoli jusqu'à la cataracte du
-Niagara, seraient d'une lenteur ridicule si on les
-comparait au parlage torrentiel de Mme Michaud.
-Daniel se conduisit comme le voyageur surpris par
-la pluie: il s'enveloppa dans son silence comme
-dans un manteau. L'averse passée et Mme Michaud
-partie, il recueillit ses souvenirs et conclut qu'il
-avait trouvé l'occasion de gagner 1500 francs en
-quinze jours: il comptait 500 francs de marbre et
-de praticien. La figure de Mme Michaud ne lui<span class="pagenum"><a id="Page_190"></a>[Pg 190]</span>
-déplaisait pas: la vie de château lui agréait fort,
-et il entrevoyait le moyen de payer délicieusement
-ses dettes.</p>
-
-<p>Il conta l'aventure à sa mère tout en s'habillant.
-«Voilà qui va bien, dit Mme Fert. Cette malheureuse
-échéance m'empêchait de dormir. Je t'enverrai
-demain la selle, les pains de terre, les
-ébauchoirs et tout le reste. Je passerai la revue
-de tes habits, je vérifierai les boutons, et je serrerai
-tout dans la grande malle; il faut que tu sois
-présentable. Ils ont peut-être l'habitude de jouer
-le soir, comme au château d'Arbois; tu auras des
-pourboires à donner aux domestiques: prends
-l'argent que nous avons à la maison et laisse-moi
-50 francs: c'est assez pour moi. Tu sais que je
-n'ai jamais faim quand tu n'y es pas. Tâche d'avoir
-bientôt fini, et ne te laisse pas déranger.
-Mais surtout observe-toi: il y a une demoiselle
-dans la maison et tu es un grand fou.</p>
-
-<p>&mdash;Ne craignez rien, maman, répondit Daniel.
-J'emporte 200 francs qui sont toute notre fortune,
-ou peu s'en faut. La petite chanson maigrelette
-de ces dix louis qui se poursuivent dans mon
-gousset me rendrait la raison si je pouvais la
-perdre. Pour un pauvre diable comme moi, une
-demoiselle riche n'est d'aucun sexe.»</p>
-
-<p>«Ainsi se partit le prince de Fer pour le royaume
-de l'incomparable Atalante.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_191"></a>[Pg 191]</span></p>
-
-<p>Victorine ne supposa pas un instant qu'un jeune
-homme si beau et dont la mine était si fière, fût
-un simple artiste condamné à faire le buste de
-Mme Michaud. Elle construisit sur l'heure un petit
-roman tout aussi vraisemblable que le dernier
-qu'elle avait lu.</p>
-
-<p>«Assurément, pensait-elle, il est de grande naissance;
-il suffit de voir ses pieds et ses mains.
-Riche? il doit l'être aussi, pourvu qu'un enchanteur
-jaloux ou un tuteur malhonnête ne l'ait point
-dépossédé de l'héritage de ses pères. Au moins lui
-a-t-on laissé quelque château délabré sur les bords
-du Rhin ou sur un sommet des Pyrénées? un nid
-d'aigle est la seule demeure qui soit digne de lui.
-Où m'a-t-il rencontrée? Au bal, l'hiver dernier.
-Peut-être à l'ambassade d'Espagne! oui, je l'ai
-déjà vu, je le reconnais; c'est bien lui. Ma tante
-m'a emmenée à minuit comme Cendrillon: elle
-avait sa maudite migraine. Pauvre prince! Quel
-désespoir lorsqu'il s'est aperçu que j'étais partie!
-Depuis ce moment fatal, il m'a cherchée partout;
-il m'a demandée au ciel et à la terre: je vois bien
-qu'il a souffert. Hier enfin, le hasard ou plutôt sa
-bonne étoile, l'a conduit dans l'atelier d'un sculpteur.
-L'artiste était absent, il l'a attendu; ma tante
-est arrivée: qui ne devinerait le reste? Mais
-saura-t-il pousser la ruse jusqu'au bout? Comment
-déjouer la surveillance de ses rivaux? On verra<span class="pagenum"><a id="Page_192"></a>[Pg 192]</span>
-bien que ce buste ne se fait pas. M. Lefébure a de
-l'esprit; M. de Marsal n'est sot qu'à moitié; et
-mon père qui va revenir! Certes, je puis l'aider
-à cacher son rang et sa fortune, moi qui suis un
-peu dans le secret; mais s'il fait des imprudences!»</p>
-
-<p>Elle craignait qu'en ôtant son pardessus, le
-bel inconnu ne découvrît une étoile de diamants.</p>
-
-<p>Daniel la suivit jusqu'au château en causant de
-choses indifférentes et en admirant par contenance
-la beauté des arbres du parc. Il ne fut pas aveugle
-à la beauté de Victorine, et il pensa chemin faisant
-qu'il lui ferait volontiers son buste pour rien,
-s'il avait de l'argent. Mais il se gourmanda bientôt
-d'une idée si intempestive, et les recommandations
-de sa mère lui revinrent en mémoire.</p>
-
-<p>Il trouva au pied du perron Mme Michaud qui
-descendait de voiture. «Par où diable êtes-vous
-passé?» lui demanda-t-elle. Il raconta comment
-il avait fait son entrée dans le domaine des Guéblan.
-«Sabre de bois! dit la bonne femme émerveillée,
-les chamois du Tyrol ne sautent pas mieux
-que vous. Cette histoire-là fera le bonheur de
-mon frère et le désespoir de M. Lefébure. On va
-vous installer chez vous. Perrochon, conduisez
-monsieur à la chambre verte. Tiens! vous coucherez
-entre les deux maris de Victorine: empêchez-les<span class="pagenum"><a id="Page_193"></a>[Pg 193]</span>
-de se battre.» Daniel salua, et suivit Perrochon.</p>
-
-<p>«Hé bien! demanda Mme Michaud à sa nièce,
-comment trouves-tu mon sculpteur? C'est pour
-mon buste; une surprise que je me fais à moi-même.
-Nous commençons demain, dans le petit
-salon du bout. Avoue qu'il n'a pas l'air d'un artiste.
-Il est cent fois mieux que tous ces messieurs.
-La femme qu'il épousera pourra se vanter d'avoir
-un beau mari! Mais je te défends de le remarquer:
-si tu t'apercevais qu'il est joli garçon, je le mettrais
-proprement à la porte. Après tout, M. de
-Marsal n'est pas un magot.»</p>
-
-<p>«Ma tante serait-elle du complot?» pensa Victorine.</p>
-
-<p>Daniel prit possession d'une jolie chambre meublée
-avec la simplicité la plus élégante. La tenture
-était de perse vert clair à bouquets roses et blancs.
-Le lit, à colonnes torses, s'enfonçait dans une sorte
-d'alcôve formée par deux cabinets de toilette. Le
-secrétaire, la commode, les chaises et la fumeuse
-étaient tout bourgeoisement en palissandre, mais
-d'une forme heureuse et d'un travail irréprochable.
-La bibliothèque renfermait une cinquantaine
-de romans nouveaux et quelques-uns de ces
-bons livres sérieux qu'on aime à feuilleter le soir
-pour s'endormir. Le tapis avait été remplacé par
-une natte bien fraîche. La fenêtre s'ouvrait sur<span class="pagenum"><a id="Page_194"></a>[Pg 194]</span>
-un horizon magnifique: c'était d'abord le parterre,
-puis le parc et ses hautes futaies, puis quelques
-jardins de blanchisseuses, tout fleuris de serviettes
-blanches et de camisoles gonflées par le vent;
-enfin Paris, les dômes du Panthéon et du Val-de-Grâce,
-et la vieille tour du collége Henri IV. Le
-jeune artiste se trouva si bien dans son nouveau
-domicile, qu'il regrettait déjà d'avoir à le quitter.
-Il se serait hâté lentement, suivant le précepte de
-Boileau, et il aurait traîné son buste jusqu'au
-mois d'octobre, sans la nécessité pressante de
-gagner quinze cents francs. Mais les quinze cents
-francs étaient indispensables, et il n'y avait pas
-de bonheur qui tînt contre ces quinze cents francs.
-Dans ces rêveries qui auraient étonné Victorine,
-il avança un fauteuil auprès de la fenêtre, regarda
-le paysage, songea au profil de Mme Michaud,
-ferma les yeux, et dormit du sommeil des athlètes
-jusqu'à la cloche du dîner.</p>
-
-<p>Il trouva une compagnie de vingt personnes assises
-dans le parterre sur des siéges de fer imitant
-le roseau. Mme Michaud n'était pas encore
-descendue: elle se poudrait. Il chercha dans cette
-foule un visage de connaissance, et ne trouva que
-Victorine: aussi courut-il à elle avec un empressement
-qui fut remarqué. Un homme dépaysé
-s'accroche à la personne qu'il connaît,
-comme un noyé à la perche. Victorine fut un peu<span class="pagenum"><a id="Page_195"></a>[Pg 195]</span>
-troublée, d'autant plus qu'elle sentait tous les
-yeux braqués sur elle. Peu s'en fallut qu'elle ne
-dît à Daniel: «On nous épie, observez-vous.»
-Au second coup de cloche, Mme Michaud apparut
-avec trois volants d'Angleterre, et l'artiste respira
-plus librement. La reine du pays de Michaud lui
-demanda son bras, le mit à sa gauche, et ne lui
-dit pas quatre mots durant tout le dîner. L'autre
-voisine de Daniel était une douairière un peu
-sourde; aussi mangea-t-il sans distraction. On
-contait autour de lui les petits événements du
-faubourg Saint-Germain et les dernières nouvelles
-des châteaux: il laissait dire, et ne perdait pas
-un coup de dent. Sa seule étude fut de démêler
-M. Lefébure et M. de Marsal, ces deux prétendants
-que Mme Michaud lui avait annoncés. Il n'eut pas
-de peine à les reconnaître.</p>
-
-<p>M. Francisque Lefébure est le fils unique du célèbre
-avocat Pierre Lefébure, qui se fit connaître
-dans le procès Cadoudal. Le père, qui ne possédait
-rien en 1804, fut enrichi par les libéralités
-de la branche aînée et la clientèle du faubourg
-Saint-Germain. A l'avénement de Charles X, il
-refusa des lettres de noblesse et la pairie. Il légua
-à son fils 200 000 francs de rente, un talent médiocre,
-plus d'emphase que d'éloquence, et une
-laideur héréditaire. M. Lefébure, deuxième du
-nom, est un homme ramassé, rougeaud et sanguin;<span class="pagenum"><a id="Page_196"></a>[Pg 196]</span>
-gros nez, gros yeux de myope et grosses
-lèvres, le cou d'un apoplectique, les épaules
-hautes, les bras courts, les jambes massives. S'il
-ne se rasait tous les jours, il aurait de la barbe
-jusque dans les yeux. Je dois dire qu'il est rare
-de rencontrer un homme plus soigneux de sa personne.
-Il surveille son corps comme un Italien
-surveille son ennemi. Il suit un régime sévère,
-se nourrit de viandes blanches, s'interdit les farineux
-et les sucreries, et porte une ceinture élastique.
-Il s'adonne aux travaux les plus violents et
-étudie passionnément la gymnastique, la boxe
-anglaise et française, le bâton, la canne, le sabre
-et l'épée: le tout pour conjurer l'embonpoint qui
-le menace, et pour ne point ressembler à son père,
-qui ressemblait à un muid. Les exercices auxquels
-il se livre par nécessité ont fini par lui devenir
-un plaisir, puis une gloire. Il met son point
-d'honneur dans ses talents physiques, et il fait
-meilleur marché de son mérite d'avocat que de
-ses capacités de boxeur. Du reste, galant homme,
-et beaucoup plus spirituel que la majorité des
-maîtres d'armes.</p>
-
-<p>M. de Marsal méprise la vigueur de M. Lefébure,
-qui méprise la faiblesse de M. de Marsal. S'il est
-vrai que chacun de nous soit soumis à une constellation,
-M. le vicomte de Marsal est né sous
-l'influence de la Voie lactée. Je n'exagère pas en<span class="pagenum"><a id="Page_197"></a>[Pg 197]</span>
-affirmant qu'il est le plus blond des hommes, les
-Albinos exceptés. Sa personne pâle et maigrelette
-est de celles qui échappent aux maladies et à la
-vieillesse; la maladie ne sait pas où les prendre,
-et les années n'y marquent pas. Il a quarante ans
-sonnés, comme son rival, et cependant, si vous le
-rencontrez jamais, vous direz avec Mme Michaud:
-«Pauvre jeune homme!» Cette créature débile
-est capitaine de frégate et officier de la Légion
-d'honneur. M. de Marsal est entré à l'École navale
-à quatorze ans, et il a fait son chemin dans les
-ports. Sa seule expédition est un voyage autour
-du monde, voyage intéressant, peu dangereux, où
-il n'a pas rencontré d'autres ennemis que le mal
-de mer. Les pistolets qu'il avait achetés la veille
-de son départ n'ont pas été déchargés de 1840 à
-1855. Cependant le jeune officier n'a pas perdu
-son temps en voyage: il a ramassé des coquilles.
-Sa collection est une des plus belles que nous
-ayons en France, et c'est la seule où l'on trouve
-<i>l'ostrea marsaliana</i> de Hong-Kong, découverte et
-baptisée par M. de Marsal. Ce n'est pas l'invention
-de ce précieux coquillage qui a permis au capitaine
-de prétendre à la main de Mlle de Guéblan:
-il a d'autres titres. Son nom est un des plus anciens
-de la noblesse lorraine; la petite ville de
-Marsal, dans le département de la Meurthe, a
-appartenu longtemps à ses ancêtres. Les Marsal<span class="pagenum"><a id="Page_198"></a>[Pg 198]</span>
-sont alliés aux La Rochefoucauld, aux Gramont,
-aux Montmorency, aux plus grandes familles du
-faubourg. Victorine prisait médiocrement ces
-avantages, et M. de Guéblan lui-même n'en faisait
-pas tout le cas qu'il aurait dû; mais Mme Michaud
-en était entichée. L'esprit de M. de Marsal
-n'était pas tout à fait à la hauteur de sa naissance,
-et, du côté de la fortune, il n'avait rien ou
-peu de chose. En revanche, son éducation était
-parfaite. Il avait cette politesse exquise et glacée
-qui distingue les officiers de marine. Car vous
-savez, je pense, que les loups de mer ont fait
-leur temps, que les marins ne jurent plus par
-mille sabords, et que le jour où l'étiquette sera
-bannie de tous les salons, elle se retrouvera à
-bord des navires de guerre.</p>
-
-<p>M. de Marsal, petit mangeur, et M. Lefébure,
-qui vivait de régime, observèrent, de leur
-côté, la figure du nouveau venu. Depuis quelque
-temps ils avaient cessé de s'observer l'un l'autre.
-Chacun d'eux croyait être sûr de l'emporter sur
-son rival. L'un comptait sur son nom, l'autre sur
-sa fortune. Le gentilhomme s'étayait solidement
-sur Mme Michaud; le bourgeois ne doutait point
-de l'appui de M. de Guéblan. Mais l'arrivée d'un
-intrus leur mit la puce à l'oreille. Ce beau jeune
-homme que personne ne connaissait, et que
-Mme Michaud semblait avoir tiré d'une boîte, leur<span class="pagenum"><a id="Page_199"></a>[Pg 199]</span>
-semblait de figure et de taille à jouer le rôle du
-troisième larron. L'appétit pantagruélique de
-Daniel les rassura tout d'abord: on n'avait rien à
-craindre d'un homme qui dévorait si rustrement.
-Cependant Victorine, assise au milieu de la table,
-en face de sa tante, levait bien souvent les yeux
-sur l'étranger. D'un autre côté, la bonne tante
-était si fantasque que son protégé lui-même ne
-devait pas faire grand fond sur son amitié, et qu'il
-fallait s'attendre à tout. Au sortir de table, les
-deux prétendants se rapprochèrent instinctivement
-de Mme Michaud. Elle leur présenta Daniel. «Voici,
-dit-elle, un nouveau pensionnaire, M. Fert, l'auteur
-de ma pendule; il va faire ma tête. A propos,
-monsieur, demanda-t-elle à Daniel, avez-vous dit
-qu'on apportât le marbre?»</p>
-
-<p>Daniel ne put s'empêcher de sourire en répondant:
-«Oh! madame, pour le marbre, nous avons
-le temps.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! nous avons le temps! mais c'est
-une chose pressée. Je comptais commencer demain.»</p>
-
-<p>L'artiste apprit à son modèle qu'il faudrait d'abord
-faire son buste en terre, puis le mouler en
-plâtre, puis le réparer soigneusement avant de
-toucher au marbre.</p>
-
-<p>«Dieu! que c'est long!» dit Mme Michaud.</p>
-
-<p>«Il veut gagner du temps,» pensa Victorine,<span class="pagenum"><a id="Page_200"></a>[Pg 200]</span>
-qui ne perdait pas un mot de la conversation. Là-dessus
-on prit le café.</p>
-
-<p>Il y avait cinq ou six jeunes femmes parmi les
-convives. M. de Marsal se mit au piano et joua une
-valse. Daniel dansa avec Mlle de Guéblan, et dansa
-bien.</p>
-
-<p>«J'en étais sûre, se dit-elle; mais il va se compromettre.
-Il n'y a pas un sculpteur qui sache
-danser ainsi.»</p>
-
-<p>La valse finie, Daniel prit la place de M. de Marsal,
-et joua un quadrille. Il était musicien médiocre,
-car il avait commencé tard. Cependant il
-jouait aussi bien que M. de Marsal. Mme Michaud
-dansait en face de sa nièce. A la chaîne des dames,
-elle lui serra la main et lui dit:</p>
-
-<p>«Entends-tu? Pour un homme qui casse du
-marbre à coups de marteau!...</p>
-
-<p>&mdash;Décidément, pensa Victorine, ma tante est
-dans le secret.»</p>
-
-<p>A dix heures, une moitié de la compagnie se
-mit en route pour Paris, et les danseuses ne furent
-plus en nombre. On dressa deux tables de
-jeu. Daniel eut l'imprudence d'avouer qu'il jouait
-le whist et d'accepter une carte. Il se trouva le
-partenaire de M. Lefébure, contre M. de Marsal et
-M. Lerambert le banquier. M. Lerambert ne savait
-pas qu'il eût affaire à un artiste. Il demanda en
-mêlant les cartes:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_201"></a>[Pg 201]</span></p>
-
-<p>«La partie ordinaire, en cinq, un louis la fiche?»</p>
-
-<p>M. Lefébure répartit vivement:</p>
-
-<p>«C'est bien cher, pour un pauvre avocat.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, dit Daniel, la partie ordinaire.»</p>
-
-<p>Victorine rougit jusqu'aux oreilles. Que penserait-on
-lorsqu'on verrait le prince de Fer tirer
-une longue bourse pleine de pièces d'or à l'effigie
-de son père? Elle s'avança vers lui et lui dit:</p>
-
-<p>«Monsieur Fert, je ne vous permets qu'un <i>rubber</i>,
-après quoi j'aurai besoin de vous.»</p>
-
-<p>Elle n'attendit pas longtemps. Daniel perdit triple
-et triple, et laissa ses dix louis sur la table. Il vida
-sa poche d'un air si détaché, que M. Lefébure et
-M. de Marsal échangèrent un regard rapide qui
-pouvait se traduire ainsi:</p>
-
-<p>«Il paraît qu'on gagne beaucoup d'argent à
-sculpter des pendules!»</p>
-
-<p>Mme Michaud ne s'aperçut de rien: elle jouait
-une <i>grande misère</i> à la table voisine. Daniel s'en
-alla tout pensif, en songeant que, si on lui apportait
-sa selle et ses outils, il n'aurait pas de quoi
-payer la voiture. Victorine lui prit le bras et lui dit:</p>
-
-<p>«Monsieur, je suis honteuse de mon ignorance.
-Nous avons ici beaucoup de sculpture, bonne et
-mauvaise, et je ne sais pas distinguer le bien du
-mal. Voulez-vous me donner une leçon de critique,
-vous qui êtes du métier?» Elle comptait bien lui<span class="pagenum"><a id="Page_202"></a>[Pg 202]</span>
-prouver qu'elle n'était pas sa dupe, et qu'elle ne
-l'avait jamais pris pour un sculpteur.</p>
-
-<p>Daniel était, comme la plupart des artistes, un
-critique tout à fait nul. Il savait reconnaître les
-belles choses, mais il était incapable de dire pourquoi
-elles étaient bonnes. Il parcourut docilement
-tous les salons du château, s'arrêtant à chaque
-bronze et à chaque marbre, et les jugeant d'un
-mot. Il disait: «Ceci est bien; cela est détestable.
-Voici de la sculpture amusante; voilà qui est bêtement
-fait. Ce groupe est d'un homme qui sait
-son métier; celui-là est d'un âne.</p>
-
-<p>&mdash;Comment trouvez-vous cette figure: l'Enfant-Dieu?</p>
-
-<p>&mdash;C'est gentillet.</p>
-
-<p>&mdash;Et ce Philopœmen?</p>
-
-<p>&mdash;C'est le chef-d'œuvre de la sculpture moderne.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu'on n'a encore rien fait de mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Ce Spartacus?</p>
-
-<p>&mdash;Bonne composition; pauvre travail.</p>
-
-<p>&mdash;Cette Pénélope?</p>
-
-<p>&mdash;Bien, très-bien.</p>
-
-<p>&mdash;Ce Don Juan?</p>
-
-<p>&mdash;Médiocre.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, médiocre?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, sculpture vide et ratissée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_203"></a>[Pg 203]</span></p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est de vous!</p>
-
-<p>&mdash;Je le savais.</p>
-
-<p>&mdash;Arrêtons-nous ici; je vous remercie de la leçon.
-Maintenant, monsieur l'artiste, je suis aussi
-savante que vous. Ma foi, poursuivit-elle en forme
-d'<i>aparté</i>, je suis curieuse de voir comment il s'y
-prendra pour ébaucher le buste de ma tante, et
-je fais vœu de ne pas manquer une séance.»</p>
-
-<p>Lorsqu'elle reparut appuyée sur le bras de Daniel,
-M. Lefébure et M. de Marsal se promirent de
-surveiller de près ce jeune intrus qui circonvenait
-la tante et qui vaguait en tête à tête avec la nièce.
-Mme Michaud quitta le boston et dit à intelligible
-voix: «Demain, après déjeuner, nous commencerons
-mon buste dans le salon que voici. Qui
-m'aimera y viendra.</p>
-
-<p>&mdash;Madame...,» dirent les deux prétendants,
-tout d'une voix.</p>
-
-<p>Ce soir-là, Daniel trouva sa chambre moins
-belle, ses meubles moins élégants, et son lit
-moins confortable qu'il ne l'avait jugé à première
-vue. C'est que son gousset était vide. L'homme est
-ainsi bâti: point d'argent, point d'illusions. Voilà
-sans doute pourquoi les pauvres sont moins heureux
-que les riches.</p>
-
-<p>Le lendemain il se leva à huit heures et partit
-pour Paris avec sa montre et sa chaîne. Il se garda
-bien d'aller dire à sa mère comment il avait joué<span class="pagenum"><a id="Page_204"></a>[Pg 204]</span>
-au whist et combien il avait perdu: un tel aveu ne
-lui aurait rien rapporté qu'une remontrance de
-dignité première. Il s'adressa de préférence à un
-commissionnaire du mont-de-piété, qui lui prêta
-200 francs sans explication, sans reproches et
-sans conseils. D'ailleurs, à quoi servait une montre
-au château de Guéblan? Il y avait cinquante pendules
-et une horloge!</p>
-
-<p>Cette horloge sonnait midi lorsqu'on se mit à
-table pour le déjeuner. Les convives de la veille
-étaient partis, et il ne restait plus que les hôtes du
-château, c'est-à-dire les prétendants et Daniel.
-M. Lefébure déjeuna d'une tasse de thé; M. de
-Marsal mangea du bout des lèvres une tranche de
-saumon; Victorine becqueta une assiette de cerises;
-le sculpteur et le modèle s'abattirent résolûment
-sur un énorme pâté. Mme Michaud apprit à
-Daniel que ses outils étaient arrivés avec un horrible
-baquet rempli de terre grasse, et qu'on avait
-tout installé. Les deux rivaux étaient trop curieux
-de surveiller Daniel pour ne pas faire le sacrifice
-de leurs plaisirs quotidiens. En temps ordinaire,
-le capitaine pêchait à la ligne; l'avocat faisait des
-armes avec M. de Guéblan, ou s'amusait à tirer
-des pies.</p>
-
-<p>On fit un tour dans le parc avant la séance.
-Mme Michaud raconta à M. Lefébure le saut mémorable
-de Daniel. M. de Marsal s'amusa beaucoup<span class="pagenum"><a id="Page_205"></a>[Pg 205]</span>
-de cette manière d'entrer sans être annoncé.</p>
-
-<p>«Je crois, dit-il, que maître Lefébure a trouvé
-son maître.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me fais pas gloire de sauter les fossés,
-répondit l'avocat. Si habile que nous soyons à ce
-genre d'exercice, il y a toujours un petit animal
-qui y est plus fort que nous.</p>
-
-<p>&mdash;Comment l'appelez-vous? demanda Mme Michaud.</p>
-
-<p>&mdash;Le kangourou. Je vous en montrerai un au
-Jardin des Plantes.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne l'ai pas fait par gloire, reprit naïvement
-Daniel, mais parce que je ne trouvais pas la
-porte.</p>
-
-<p>&mdash;Tirez-vous l'épée, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, et vous?</p>
-
-<p>&mdash;Depuis quinze ans, chez les Lozès.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, dans mon atelier, avec un ancien prévôt
-de Gâtechair. Nous ne sommes pas de la même
-école.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! monsieur, vous faites des armes?
-dit Victorine. Mais papa vous adorera!»</p>
-
-<p>On reprit le chemin du château. Mme Michaud
-dit à Daniel:</p>
-
-<p>«Cela ne vous contrarie pas que j'aie invité ces
-messieurs à nos séances?</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame, pourvu qu'ils ne vous empêchent<span class="pagenum"><a id="Page_206"></a>[Pg 206]</span>
-pas de poser. Quant à moi, je travaillerais
-au bruit du canon.</p>
-
-<p>&mdash;Ne craignez rien, je me tiendrai tranquille
-comme un anabaptiste. Observez bien ces deux
-amoureux: ils vous donneront la comédie. Comment
-trouvez-vous l'avocat?</p>
-
-<p>&mdash;Je le trouve gros.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre homme! Il fait tout ce qu'il peut pour
-maigrir, excepté de boire du vinaigre. Et le capitaine?</p>
-
-<p>&mdash;Mince, bien mince.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je me demande toujours comment les
-coups de vent ne l'ont pas emporté. Il fallait qu'il
-eût des pierres dans ses poches. Lequel choisiriez-vous
-si vous étiez femme?</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que je demanderais quelques années
-de réflexion.</p>
-
-<p>&mdash;Malheureux! Ne dites pas cela à Victorine;
-voilà plus de six mois qu'elle réfléchit. Vous devez
-trouver un peu singulier que nous ayons agréé
-deux prétendants à la fois; c'est une idée à moi.
-Mon frère ne voulait pas démordre de son avocat;
-moi, je me cramponnais à mon gentilhomme. J'ai
-dit: «Invitons-les tous deux, Victorine choisira.» Je
-ne sais pas si elle a des préférences; en tout cas,
-elle les cache bien. Si vous devenez son ami, vous
-tâcherez de lui tirer son secret. C'est une mangeuse
-de livres, une barbouilleuse de cahiers;<span class="pagenum"><a id="Page_207"></a>[Pg 207]</span>
-elle lit tous les jours, elle écrit tous les soirs; je
-saurais bientôt ce qu'elle pense, si j'étais petit papier.»</p>
-
-<p>Tous ceux qui ont posé pour un portrait savent
-que la première séance est presque toujours dépensée
-à choisir la pose, à ménager la lumière et
-à préparer le travail des jours suivants. La coiffure
-de Mme Michaud ne prit pas moins de deux heures.
-La digne femme avait rêvé un buste rococo avec
-une coiffure Pompadour. Daniel trouvait qu'elle
-avait une tête romaine, le masque énorme, le front
-étroit, la tête petite. Il laissa la femme de chambre
-s'exténuer à faire et à défaire un édifice impossible,
-sur lequel chacun disait son mot. Puis il demanda
-la permission d'essayer à son tour; il releva
-ses manches et fit à son modèle une admirable
-coiffure de camée; ce fut l'affaire de quelques
-coups de peigne. La femme de chambre laissa
-tomber ses bras en signe de stupéfaction; Mme Michaud
-se regardait dans la glace sans se reconnaître,
-et prétendait qu'on lui avait mis une tête
-neuve comme à une poupée: les prétendants murmuraient
-à voix basse le nom d'artiste capillaire,
-et Victorine disait en elle-même: «Il faut convenir
-qu'il est bon coiffeur, mais quant à la sculpture....»</p>
-
-<p>Daniel se mit à ébaucher son buste, et c'est alors
-que le travail devint difficile. Dans ces jours du<span class="pagenum"><a id="Page_208"></a>[Pg 208]</span>
-mois d'avril où le vent saute à chaque instant
-de l'est à l'ouest, du nord au midi, les girouettes
-ne tournent pas aussi vite que la tête de Mme Michaud.
-«Mobile comme l'onde,» est un mot qui
-peindrait imparfaitement l'agitation perpétuelle
-de toute sa personne. Elle trouvait que c'était
-beaucoup de rester assise, et elle se consolait de
-cette immobilité partielle en parlant à droite et à
-gauche, à tort et à travers, en interpellant un à
-un tous ceux qui l'entouraient, en imitant le télégraphe
-avec ses bras, et en battant la mesure
-avec ses pieds. Aussi fut-elle exténuée après une
-heure de cet exercice: il fallut lever la séance.
-Daniel avait dépensé plus de patience en soixante
-minutes qu'un santon en soixante ans; le buste
-n'était pas ébauché.</p>
-
-<p>«Je l'avais prédit, pensa Victorine.</p>
-
-<p>&mdash;Ouf! dit Mme Michaud, et d'une! Encore onze
-séances, et nous aurons fini.»</p>
-
-<p>Daniel n'osa pas lui dire que si les séances ressemblaient
-toutes à la première, il en faudrait plus
-de cent.</p>
-
-<p>Ce singulier travail dura jusqu'à la fin de
-juin: le buste n'avait pas figure humaine. Mme
-Michaud soupçonna, au bout d'un certain temps,
-que l'artiste était peut-être un peu dérangé par
-la compagnie. Elle fit part de ses réflexions à
-Victorine; mais Victorine ne voulut pas entendre<span class="pagenum"><a id="Page_209"></a>[Pg 209]</span>
-de cette oreille-là. Elle était sûre que le bel
-inconnu ne connaissait rien à la sculpture, et elle
-l'aidait de son mieux à cacher son ignorance.
-«Que deviendrions-nous, pensait-elle, s'il était
-contraint d'avouer la vérité?» Elle se faisait un
-devoir de déranger sa tante, d'interrompre Daniel
-et d'abréger les séances. Le pauvre artiste songeait
-avec terreur à l'échéance du 15 juillet, et maudissait
-cordialement tous les importuns, sans excepter
-Victorine.</p>
-
-<p>Ce qui étonnait un peu l'incomparable Atalante,
-c'était le silence obstiné de son amant.
-«Hélas! se disait-elle, à quoi nous serviront
-toutes ses ruses et les miennes, s'il ne se décide
-pas à me dire qu'il m'aime? A-t-il peur de s'ouvrir
-à moi? Je garderai si bien son secret!»
-Quelquefois, pour le piquer de jalousie, elle affectait
-de bien traiter M. Lefébure ou M. de Marsal:
-elle devenait coquette pour l'amour de lui!
-Ces caprices de jeune fille causaient de grandes
-révolutions dans le château. M. de Marsal écrivait
-des lettres triomphantes à sa famille; M. Lefébure
-songeait à faire ses malles; Mme Michaud achetait
-une calèche neuve en signe de joie; Daniel seul ne
-s'apercevait de rien. Le lendemain, la roue avait
-tourné: M. de Marsal était lugubre; M. Lefébure
-était bruyant; Mme Michaud était si inquiète, qu'elle
-ne tenait plus sur sa chaise, et Daniel voyait surgir<span class="pagenum"><a id="Page_210"></a>[Pg 210]</span>
-des chaînes de montagnes entre lui et ses quinze
-cents francs.</p>
-
-<p>«Qu'attend-il pour se déclarer?» disait Victorine.
-Elle avait soin de défaire tous les bouquets
-que le jardinier apportait dans sa chambre, et
-elle les froissait avec dépit, après s'être assurée
-qu'ils ne contenaient point de billet. La nuit, elle
-passait des heures à sa fenêtre, dans l'attente d'une
-sérénade. Si une gondole était venue par terre
-jusqu'au grand escalier du château; si elle en avait
-vu descendre deux rebecs, un hautbois et une viole
-d'amour; si des négrillons, vêtus de satin rouge,
-avaient servi devant elle une collation de fruits
-d'Italie et quelques bassins d'oranges de la Chine,
-un tel phénomène l'aurait moins étonnée que le
-silence miraculeux de Daniel.</p>
-
-<p>Un soir, entre onze heures et minuit, par un
-temps doux et amoureux, elle entendit une magnifique
-voix de basse qui chantait dans les allées
-du parterre. Elle était trop éloignée pour distinguer
-les paroles; mais la musique, qu'elle ne connaissait
-pas, lui parut étrangement rêveuse et mélancolique.
-Elle se penchait derrière ses jalousies
-pour écouter d'un peu plus près, lorsque Mme Michaud
-entra dans sa chambre.</p>
-
-<p>Daniel, bien convaincu que tout dormait dans le
-château, se promenait en fumant un cigare, et
-chantait, entre chaque bouffée, un couplet des<span class="pagenum"><a id="Page_211"></a>[Pg 211]</span>
-<i>Plaies d'Égypte</i>. C'est une complainte assez connue
-dans les ateliers de Paris.</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Sur des rivages humides</div>
- <div class="verse indent0">Et peuplés de croco<i>dils</i>,</div>
- <div class="verse indent0">Les Juifs gémissaient, et ils</div>
- <div class="verse indent0">Bâtissaient des pyramides,</div>
- <div class="verse indent0">Sans autre consolation</div>
- <div class="verse indent0">Que de manger des oignons.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Victorine n'avait entendu de ce couplet qu'un
-son vague et délicieux.</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Sachez que les crocodiles</div>
- <div class="verse indent0">Sont de féroces lézards,</div>
- <div class="verse indent0">Plus grands que le pont des Arts,</div>
- <div class="verse indent0">Qui mangeaient les Juifs par mille.</div>
- <div class="verse indent0">Les oignons, dans ces malheurs,</div>
- <div class="verse indent0">Leur tiraient encor des pleurs.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>«Pour le coup! murmura-t-elle, j'ai bien entendu.
-Il a dit: Malheurs et pleurs. Enfin! Mais
-pourquoi se tient-il si loin?»</p>
-
-<p>C'est alors que Mme Michaud entra dans la
-chambre. Victorine se mit à causer bruyamment
-avec sa tante, pour l'empêcher d'entendre la
-sérénade. L'écho seul profita des deux couplets
-suivants:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Ce peuple rempli d'audace,</div>
- <div class="verse indent0">Mais n'aimant pas à mourir,</div>
- <div class="verse indent0">Aurait voulu déguerpir</div>
- <div class="verse indent0">Pour aller vivre en Alsace;</div><span class="pagenum"><a id="Page_212"></a>[Pg 212]</span>
- <div class="verse indent0">Mais pour s'en aller, d'abord</div>
- <div class="verse indent0">Il fallait un passe-port.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Un monarque légitime,</div>
- <div class="verse indent0">Mais plein de perversité,</div>
- <div class="verse indent0">Leur retenait leurs papiers:</div>
- <div class="verse indent0">Il n'aura pas notre estime.</div>
- <div class="verse indent0">Si vous ne savez son nom,</div>
- <div class="verse indent0">C'était le roi Pharaon.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Mme Michaud avait un peu de migraine. Elle
-dit à sa nièce: «Puisque tu ne dors pas, viens
-au jardin; le grand air me remettra.» Victorine
-se fit tirer l'oreille; cependant elle descendit,
-bien décidée à entraîner sa tante dans les avenues
-du parc où l'on n'entendait que les rossignols.
-Malheureusement, la brise apporta quelques notes
-égarées jusqu'aux oreilles de Mme Michaud.</p>
-
-<p>«Tiens! dit-elle, une sérénade!</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai rien remarqué, ma tante.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que les oreilles me cornent? J'ai
-pourtant bien entendu. Là! Qu'est-ce que je te
-disais?</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous trompez, ma tante; c'est votre
-migraine.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce n'est pas ma migraine! C'est.... mais
-oui! c'est la complainte de Fualdès.</p>
-
-<p>&mdash;Allons-nous-en, ma tante; j'ai peur.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as peur de M. Fert! Mais il chante très-bien,
-s'il ne travaille guère! Si son ouvrage ressemblait<span class="pagenum"><a id="Page_213"></a>[Pg 213]</span>
-à son ramage! Attends! Viens par ici,
-nous allons le surprendre.»</p>
-
-<p>Victorine tremblait comme une feuille de saule.
-Sa tante la conduisit, par des chemins détournés,
-à quarante pas du chanteur. La jeune fille toussa
-pour avertir Daniel. «Chut! dit Mme Michaud:
-écoutons.»</p>
-
-<p>Daniel, tranquille comme un dieu d'Homère,
-entonna le vingt-sixième couplet:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Moïse rendit visite</div>
- <div class="verse indent0">Au roi qui mourait de faim:</div>
- <div class="verse indent0">Il faisait un dîner fin</div>
- <div class="verse indent0">Avec quatre pommes cuites,</div>
- <div class="verse indent0">Sans avoir même un misé-</div>
- <div class="verse indent0">Rable de lièvre en civet.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>«Tu vois bien, dit Mme Michaud, que c'est la
-complainte de Fualdès!</p>
-
-<p>&mdash;Quel bonheur! pensa Victorine, il a eu l'esprit
-de changer de chanson.»</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Le lendemain, on attendait M. de Guéblan.
-Mme Michaud raconta à déjeuner qu'elle avait
-passé la nuit à écouter son artiste bien-aimé, qui
-chantait comme une sirène. Son récit fit ouvrir de
-grands yeux aux prétendants. Lorsqu'ils apprirent<span class="pagenum"><a id="Page_214"></a>[Pg 214]</span>
-que Victorine avait été de la partie, leur surprise
-tourna à la stupéfaction, et ils se demandèrent
-quel rôle on leur faisait jouer. Ils n'avaient jamais
-eu une grande sympathie pour M. Fert, mais
-ils commençaient à le prendre sérieusement en
-aversion. Certes, Mme Michaud avait le droit de
-commander son buste à qui bon lui semblait,
-mais promener sa nièce nuitamment avec un
-jeune homme de trente ans au plus, ceci
-passait la plaisanterie. Ce sculpteur, après tout,
-n'était pas un aigle. Ses principaux chefs-d'œuvre
-étaient juchés sur des pendules; il travaillait depuis
-quinze jours à un malheureux buste sans
-parvenir à l'ébaucher. Sa conversation n'était
-rien moins que pétillante; il parlait peu, et l'esprit
-ne l'étouffait pas. Mme Michaud devrait bien
-se tenir en garde contre ses engouements d'une
-heure. Elle exposait les intérêts les plus sérieux
-de sa famille sur le tapis vert du paradoxe et du
-caprice: bref, il était temps que le marquis revînt
-au château.</p>
-
-<p>En attendant, tout le monde fut exact à l'heure
-de la séance. Daniel, passablement découragé, enleva
-pour la quinzième fois les linges humides
-qui recouvraient le buste informe de Mme Michaud.
-M. Lefébure et M. de Marsal le regardaient
-d'un air de pitié maussade et malveillante. Victorine,
-un peu troublée par l'attente de son père,<span class="pagenum"><a id="Page_215"></a>[Pg 215]</span>
-se demandait avec anxiété comment le pauvre
-garçon sortirait de l'impasse où il s'était fourvoyé.
-Elle gourmandait sa tante et la rappelait
-par instants à la pose, mais elle avait soin de ne
-l'y pas laisser longtemps.</p>
-
-<p>«Êtes-vous en veine aujourd'hui? demanda
-Mme Michaud à Daniel. Les heures se suivent et
-ne se ressemblent pas. Hier soir, vous chantiez,
-et j'en étais fort aise. Eh bien! sculptez maintenant!</p>
-
-<p>&mdash;Madame, reprit Daniel, je connais bien votre
-figure, je commence à vous savoir par cœur, et
-il me semble que je ferais beaucoup d'ouvrage
-en une heure, si vous pouviez poser seulement
-un peu.</p>
-
-<p>&mdash;Soyez heureux; je ne dis plus rien, je ne
-connais plus personne, je pose!» dit la bonne
-femme en faisant une demi-culbute assise, accompagnée
-d'une grimace des plus originales,
-«et je supplie la galerie d'observer la loi du silence.
-Ah! si j'étais une jolie fille comme Victorine,
-vous auriez plus de cœur à l'ouvrage, artiste
-que vous êtes!</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Lefébure, dit Victorine en épiant
-la physionomie de Daniel, croyez-vous qu'on devienne
-artiste par amour?</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, mademoiselle; à une seule condition.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_216"></a>[Pg 216]</span></p>
-
-<p>&mdash;Et laquelle?</p>
-
-<p>&mdash;Bien peu de chose: dix ou douze ans de
-travail!</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes un homme de prose: vous ne
-croyez pas à la puissance de l'amour.</p>
-
-<p>&mdash;S'il y avait des incrédules, interrompit galamment
-M. de Marsal, vous n'auriez pas à prêcher
-longtemps pour les convertir.</p>
-
-<p>&mdash;Capitaine, si vous me faites des compliments,
-je raisonnerai tout de travers. Où en étions-nous?
-Ma tante, tenez-vous droite. Je disais que l'amour
-peut faire des miracles. Exemple: Je suis la princesse....
-quelle princesse? la princesse Atalante,
-fille du roi de je ne sais où. Je me promène dans
-un carrosse attelé de quatre chevaux; non, de
-quatre licornes blanches: c'est plus rare et plus
-joli. Un berger, qui gardait ses brebis, me voit
-passer sur la route. Il s'éprend d'amour pour
-moi. Le lendemain, il me fait parvenir un sonnet.</p>
-
-<p>&mdash;Par quelle voie, s'il vous plaît?</p>
-
-<p>&mdash;Mais par la voie des airs, sous l'aile d'une
-colombe apprivoisée; cela se rencontre tous les
-jours. Or, le sonnet est admirable, donc l'amour
-a fait un poëte.</p>
-
-<p>&mdash;Il a fait bien mieux, mademoiselle, reprit en
-riant M. Lefébure: il a enseigné la prosodie, l'orthographe
-et l'écriture à un homme qui ne savait
-que garder les moutons, et cela en un jour! sans<span class="pagenum"><a id="Page_217"></a>[Pg 217]</span>
-parler des règles particulières du sonnet, qui sont
-fort compliquées, à ce que l'on assure. Je lisais
-dernièrement un petit poëme, rédigé par un dentiste....</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien; j'abandonne la poésie. Mais la
-peinture! Une jeune Italienne est aux mains d'un
-barbon, qui prétend l'épouser malgré elle. Un
-beau seigneur de la ville voisine s'introduit au
-château sous l'habit et le nom d'un peintre renommé;
-il n'a jamais manié le pinceau, mais l'amour
-conduit sa main: direz-vous encore que
-cela ne s'est jamais vu?</p>
-
-<p>&mdash;A Dieu ne plaise! Mais je voudrais bien le
-voir. Le dessin est une orthographe qui ne s'enseigne
-pas en trente leçons; et, quant à la couleur,
-nous avons des membres de l'Institut qui
-n'ont jamais pu l'apprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce vrai, monsieur Fert?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous, qui êtes sculpteur, allez-vous
-mettre aussi la sculpture contre moi? Accordez-moi
-seulement qu'un homme du monde, un gentilhomme,
-qui n'a jamais manié vos ébauchoirs,
-peut, à force d'amour, pour se rapprocher de
-celle qu'il aime, faire.... un buste!</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi! mademoiselle, c'est une chose que
-j'aurais crue impossible il y a six mois.</p>
-
-<p>&mdash;Et maintenant?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_218"></a>[Pg 218]</span></p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, je suis de votre avis: je crois
-aux miracles de l'amour.»</p>
-
-<p>Victorine se sentit pâlir; il lui sembla que tout
-son sang refluait vers le cœur.</p>
-
-<p>«Est-ce une histoire? demanda-t-elle d'une voix
-tremblante.</p>
-
-<p>&mdash;Pas trop longue, et je peux vous la raconter.»</p>
-
-<p>Mme Michaud se tenait tranquille par aventure;
-Daniel poussa vivement sa besogne, tout en suivant
-son récit avec une lenteur francomtoise.</p>
-
-<p>«Il y a six mois, dit-il, je terminais un groupe
-pour l'ambassadeur d'Espagne. Je reçus la visite
-d'un homme de mon pays et de mon âge, un camarade
-d'école, appelé Cambier. Il était venu à
-Paris pour écrire; mais il n'écrivait guère, ou il
-écrivait mal. Il rédigeait un journal appelé <i>la Feuille
-de Rose, l'Impartial de la parfumerie</i>, je ne sais plus
-au juste. Toujours est-il que le pauvre diable avait
-souvent besoin de cent sous. Il portait, au mois
-de janvier, une jaquette laine et coton de <i>la Belle-Jardinière</i>,
-avec un chapeau gris à poil hérissé.
-Il rencontra dans mon atelier une Juive appelée
-Coralie qui pose pour la tête et les mains. Elle est
-vraiment belle, et elle se conduit bien; elle demeure
-avec sa tante dans ces environs-ci, rue
-Mouffetard. Ce Cambier la regarda pendant une
-demi-heure comme un hébété; lorsqu'elle sortit,
-il me fit toute sorte de questions sur elle. Il n'avait<span class="pagenum"><a id="Page_219"></a>[Pg 219]</span>
-jamais rien vu d'aussi beau; c'était la femme
-qu'il avait rêvée; il l'attendait depuis dix ans! Il
-me demanda son nom; il chercha son adresse sur
-l'ardoise où j'inscris mes modèles; il voulait la
-revoir à tout prix. Il était capable de la demander
-en mariage et de confondre deux misères en une.
-Je l'avertis qu'il serait probablement mal reçu,
-parce que la tante vivait de sa nièce et ne songeait
-pas à la marier. Alors il me supplia de la
-faire venir chez moi pour poser, quand même je
-n'en aurais pas besoin: le malheureux offrait de
-payer les séances! Je ne fis pas grande attention
-aux sottises qu'il dit; il avait l'air d'un fou. Les
-jours suivants je m'absentai régulièrement; je
-travaillais en ville. Lorsque je revins à l'atelier,
-je vis son nom écrit dix ou douze fois sur la porte.
-Notez que je suis aux Ternes et lui rue de l'Arbre-Sec.
-Enfin il me joignit. Il était allé voir Coralie,
-qui lui avait jeté la porte au nez. En me racontant
-sa visite, il pleurait. «Quel malheur, disait-il, que
-je ne sois pas sculpteur! elle viendrait chez moi,
-et je pourrais la regarder tout mon soûl.» Il me
-demanda quelques vieux outils à emprunter; je
-lui en donnai une poignée. Un mois après (c'était
-au milieu de février) il revint me voir. Vous auriez
-dit un autre homme; je ne le reconnaissais
-plus. Il avait l'œil vif, le visage animé, et il tendait
-le jarret en marchant; un peu plus, il aurait<span class="pagenum"><a id="Page_220"></a>[Pg 220]</span>
-chanté. Par exemple, ce qui n'était pas changé,
-c'était sa jaquette et son chapeau. Il se remit à
-me parler de Coralie; il en était plus amoureux
-que jamais, et il espérait s'en faire aimer. Pour
-commencer, il avait fait son buste de mémoire,
-et il croyait avoir réussi. Il ne me laissa pas de
-repos que je n'eusse vu son ouvrage. Bon gré, mal
-gré, il fallut partir avec lui. L'omnibus du Roule
-nous mit au coin de la rue Saint-Honoré et de la
-rue de l'Arbre-Sec; c'est là qu'il demeurait, au-dessus
-de la fontaine, et bien au-dessus. Je n'ai
-pas compté les étages, mais il y en avait six ou
-sept. Le buste était placé sur une sorte de table
-de nuit. En ce temps-là je ne croyais pas aux miracles
-de l'amour, et j'étais aussi sceptique que
-M. Lefébure, car mon premier mot, dès qu'il eut
-ôté le linge, fut: «Ce n'est pas toi qui as fait
-cela!» Je vous jure, sans fausse modestie, que
-je donnerais de bon cœur tout ce que j'ai fait et
-tout ce que je ferai pour ce buste de Coralie. C'était
-quelque chose de naïf et de savant, de vigoureux
-et de passionné, qui rappelait certaines peintures
-d'Holbein, certains dessins d'Alber Durer, ou, si
-vous voulez, quelques-unes des plus belles sculptures
-du moyen âge. Le fait est que ce buste en
-terre rougeâtre répandait dans la mansarde comme
-une lumière de chef-d'œuvre. Je dis à l'artiste tout
-ce qui me passa par la tête; j'étais plus content<span class="pagenum"><a id="Page_221"></a>[Pg 221]</span>
-que ceux qui découvrent une mine d'or. Il me remerciait,
-il m'embrassait, il était fou de joie: il
-voyait déjà le jour où Coralie viendrait dans son
-atelier. Je le priai de m'attendre le lendemain
-jusqu'à trois heures, et je revins avec M. David,
-M. Rude et M. Dumont. Les maîtres lui prirent la
-main et lui dirent qu'il était un grand artiste. Ils
-déclarèrent tous qu'il fallait mouler ce buste et le
-mettre à l'exposition. Je leur fis remarquer d'un
-coup d'œil le dénûment de cette chambre où il n'y
-avait pas trente francs pour le mouleur. Mon
-signe fut si bien compris, qu'après notre départ,
-Cambier trouva plus de cinq louis sur sa commode.</p>
-
-<p>«La tête un peu plus à gauche, madame, s'il
-vous plaît.</p>
-
-<p>&mdash;Et ce chef-d'œuvre, qu'est-il devenu? demanda
-M. Lefébure. Le public ne l'a pas vu; les critiques
-d'art n'en ont rien dit!</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! monsieur, l'amour a fait comme les
-tigres, qui mangent volontiers leurs enfants. Huit
-jours après cette visite, je retournai chez Cambier.
-Il était debout devant sa maison, les pieds dans
-la neige fondue, et il fumait sa pipe d'un air morne
-en regardant la fontaine et les porteurs d'eau. Il
-me reconnut quand je lui eus frappé sur l'épaule.
-Je lui demandai ce qu'il faisait là. Il me répondit:
-«Tu vois, je m'amuse.&mdash;Et tes amours?&mdash;Ah!<span class="pagenum"><a id="Page_222"></a>[Pg 222]</span>
-c'est vrai. Je suis allé chez Coralie avec mon
-buste sous le bras. C'est elle qui m'a ouvert la
-porte. Je lui ai conté ce que j'avais fait par
-amour pour elle, et ce que vous m'aviez tous dit,
-et que je serais un artiste, et qu'elle viendrait
-poser chez moi. Elle a répondu qu'elle se moquait
-bien de moi, que je l'ennuyais, et que je
-pouvais remporter mon plâtras. Je ne l'ai pas
-emporté bien loin; je l'ai cassé contre la
-borne.»</p>
-
-<p>&mdash;Et Coralie est-elle mariée? demanda Mlle de
-Guéblan.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mademoiselle, à un rémouleur qui gagne
-trois francs par jour.</p>
-
-<p>&mdash;Quel bonheur! s'écria Mme Michaud.</p>
-
-<p>&mdash;Comment? demanda toute l'assistance.</p>
-
-<p>&mdash;Quel bonheur! mon buste! c'est moi; je suis
-frappante; je saute aux yeux! Ah! mon cher artiste,
-je veux aussi vous sauter au cou!»</p>
-
-<p>Et d'embrasser Daniel qui ne s'y attendait
-guère.</p>
-
-<p>Le buste n'était pas fini, tant s'en faut; mais il
-avait fait plus de progrès en deux heures qu'en
-toute une quinzaine. Mme Michaud avait posé sans
-le savoir, par pure distraction, en écoutant le récit
-de Daniel. L'artiste avait saisi l'occasion au vol,
-et son ouvrage, pour être improvisé, n'en était pas
-moins heureux. Tout le monde en convint, jusqu'à<span class="pagenum"><a id="Page_223"></a>[Pg 223]</span>
-Victorine, qui ne pouvait croire ses yeux. Dans son
-trouble, elle dit à Daniel:</p>
-
-<p>«Ah! monsieur, vous avez bien prouvé que l'amour
-faisait des miracles!»</p>
-
-<p>Daniel pensa qu'elle faisait allusion à l'histoire
-de M. Cambier. Il se tenait les bras croisés devant
-son buste, et disait en lui-même: «Voilà une
-ébauche assez bien venue; reste à la finir sans la
-gâter. Nous sommes au 1<sup>er</sup> juillet, j'ai du temps
-devant moi. Si ces messieurs voulaient bien me
-laisser tranquille, le plâtre serait réparé dans
-quinze jours, et je pourrais demander quinze cents
-francs d'avance.»</p>
-
-<p>Qu'y a-t-il de vrai dans cette histoire? pensait
-Victorine. L'ambassade d'Espagne.... une fille qui
-demeure ici, avec sa tante.... un jeune homme de
-son âge et de son pays.... un chef-d'œuvre fait par
-amour.... Qui est-ce qui épouse un rémouleur? Et
-par quel sortilége ce bloc de terre a-t-il pris la
-figure de Mme Michaud?»</p>
-
-<p>Le marquis avait annoncé qu'il reviendrait le
-1<sup>er</sup> juillet pour l'heure du dîner, et quoiqu'il n'eût
-pas écrit depuis quatre jours, on connaissait si
-bien son exactitude mathématique, que son appartement
-était prêt et son couvert sur la table.</p>
-
-<p>Après la séance triomphale où le buste s'était
-ébauché par miracle, Daniel, radieux comme un
-soleil, courut au fumoir remplir son porte-cigares.<span class="pagenum"><a id="Page_224"></a>[Pg 224]</span>
-La pendule de Don Juan marquait six heures dix
-minutes: on avait donc, avant de s'habiller, une
-bonne demi-heure de récréation.</p>
-
-<p>Pour revenir du fumoir au jardin, il fallait traverser
-la salle d'armes. C'était une grande pièce
-carrée, parquetée en sapin, non cirée, et tapissée
-d'armes de toute sorte. On y voyait côte à côte les
-épées de combat, aiguisées, graissées, toutes neuves
-et toutes brillantes, et les épées d'assaut, rouillées
-au contact des mains et ébréchées par les parades.
-M. de Guéblan n'aimait pas les fleurets, dont la
-souplesse et la légèreté rendent la main paresseuse.</p>
-
-<p>Daniel passait en chantonnant: il vit M. Lefébure
-en contemplation devant une panoplie. L'avocat
-n'avait digéré ni les succès du nouveau venu,
-ni la célèbre sérénade, ni ce baiser de nourrice
-que Mme Michaud venait d'appliquer si généreusement
-sur la figure de son sculpteur. Ajoutez que
-depuis quinze jours il n'avait pris aucun exercice.
-Le sang le tourmentait; il sentait des démangeaisons
-dans les mains, il était comme Mercure lorsqu'il
-rencontra Sosie. Il demandait au ciel un
-homme, un seul homme, un pauvre petit homme
-à qui il pût rompre les os. Dans ces dispositions
-philanthropiques, il caressait du regard les épées
-mouchetées et ces bonnes lames bien roides dont
-le bouton laisse un bleu sur le corps. Daniel lui<span class="pagenum"><a id="Page_225"></a>[Pg 225]</span>
-apparut comme une victime envoyée par la Providence:
-qu'il serait doux de marbrer à tour de
-bras une poitrine si large et si appétissante! La
-victoire n'était pas douteuse: quinze ans de salle
-et une force reconnue! M. Lefébure répétait volontiers,
-avec une orgueilleuse modestie: «J'ai déjà
-rencontré trois amateurs plus forts que moi, lord
-Seymour, M. Legouvé et le marquis de Guéblan.»
-C'était dire assez élégamment: «Je ne crains personne,
-excepté les trois premiers tireurs de Paris.»
-Il éprouvait le besoin de donner une bonne leçon
-d'escrime à M. Fert. Il est toujours agréable de se
-montrer supérieur à l'homme qu'on n'aime pas,
-mais c'est double plaisir quand la démonstration
-peut se faire dans une salle d'armes.</p>
-
-<p>Le jeune artiste n'avait rien contre M. Lefébure.
-Il ne le trouvait pas beau, et il n'eût fait son portrait
-ni pour or ni pour argent; il l'avait trouvé
-importun pendant quinze jours, de deux heures à
-six; mais à cela près, il ne lui voulait que du bien.
-Il s'arrêta à causer avec lui, examina les armes,
-accepta un gant et une épée, et se laissa coiffer d'un
-masque avec la candeur innocente d'un agneau
-paré pour le sacrifice. Le belliqueux avocat se rua
-sur lui sans crier gare! et lui appliqua vingt coups
-de bouton en moins de temps que je n'en mets à le
-raconter: c'était une grêle. En poussant chaque
-botte, il murmurait intérieurement: «Tiens! tiens!<span class="pagenum"><a id="Page_226"></a>[Pg 226]</span>
-tiens! voilà pour ta sculpture! voilà pour ta musique!
-voilà pour t'apprendre à voler comme un
-hanneton au milieu de mes amours et de mes
-affaires!»</p>
-
-<p>Daniel empochait les coups sans rompre, et chaque
-fois qu'il était touché, il disait conformément
-aux règles du jeu:</p>
-
-<p>«Touche&mdash;touche&mdash;touche!»</p>
-
-<p>Après cinq minutes de ce petit travail, M. Lefébure
-s'arrêta pour reprendre haleine et pour éponger
-son front qui ruisselait. Daniel n'avait ni plus
-chaud ni plus froid qu'au moment où il avait
-croisé le fer. Il regarda la figure pourpre de son
-adversaire, et dit en lui-même: «Maintenant, je
-sais ton jeu; tu ne me toucheras plus!»</p>
-
-<p>Le fait est que ce gros homme sanguin tirait fort
-mal. Sa furie française pouvait déconcerter un novice,
-et sa main était assez vite pour surprendre
-un maladroit; mais il se découvrait à chaque
-instant, il attaquait par des coupés, il ripostait
-avant de parer, il s'éblouissait lui-même, partait
-en aveugle, et ne voyait ni son fer ni le fer de l'adversaire.
-«A mon tour!» dit l'artiste.</p>
-
-<p>Il soutint de pied ferme un second assaut plus
-furieux que le premier, para, riposta, fit chaque
-chose en son temps, ne reçut pas un coup de bouton,
-et rendit avec usure le <i>gilet</i> qu'on lui avait
-donné. M. Lefébure n'en voulut pas convenir. Dans<span class="pagenum"><a id="Page_227"></a>[Pg 227]</span>
-l'escrime, comme dans tous les jeux, il y a de bons
-et de mauvais joueurs; il était joueur détestable.
-Au lieu de crier: «Touche!» lorsqu'il était touché,
-il disait en ripostant:</p>
-
-<p>«C'est au bras! au cou! à la cuisse! le fer a
-glissé! mauvais coup! manqué! Nous ne compterons
-pas celui-ci! A vous! Voilà ce qui s'appelle
-touché!</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, monsieur, reprit Daniel en ôtant son
-masque: il me semble que si votre fer était démoucheté,
-je n'aurais pas reçu une égratignure.</p>
-
-<p>&mdash;Pas même à la première reprise? demanda
-M. Lefébure d'un ton goguenard. Cependant, soyons
-juste: la deuxième valait un peu mieux. Nous
-recommencerons tout à l'heure. Laissez-moi le
-temps de souffler.»</p>
-
-<p>Daniel n'était pas content. Cette mauvaise foi
-chez un galant homme le mettait hors de lui. Il
-aurait voulu une galerie. Il enrageait d'avoir raison.
-«Recommençons,» dit-il.</p>
-
-<p>Il s'anima si bien au jeu, que ce fut le tour de
-M. Lefébure d'être ébloui et de cligner des yeux.
-Daniel lui rendit fèves pour pois, et les coups de
-bouton partaient si gaillardement, qu'on eût dit
-le bouquet d'un feu d'artifice.</p>
-
-<p>«Ouf! dit M. Lefébure en jetant son épée sur
-une banquette: je crois, monsieur, que nous
-sommes de force.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_228"></a>[Pg 228]</span></p>
-
-<p>&mdash;Ma foi! monsieur, reprit l'artiste avec une
-rondeur charmante, je croyais bien vous avoir
-battu.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! comment! j'ai gagné la première
-manche, la deuxième est nulle, et la troisième est
-à vous.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon; je ne savais pas que la deuxième fût
-nulle.</p>
-
-<p>&mdash;Nulle, c'est-à-dire égale. Vous m'avez donné
-deux ou trois coups de bouton, et je me flatte de
-vous les avoir rendus.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, soit! dit Daniel exaspéré. Vous
-plaît-il de faire la belle?</p>
-
-<p>&mdash;Aurons-nous le temps?»</p>
-
-<p>La porte de la salle de billard était ouverte,
-M. Lefébure y entra, regarda l'heure au cartel et
-revint en disant: «Il est moins vingt.» Pendant
-son absence, Daniel décrocha une épée de combat
-parfaitement aiguisée et il la substitua à celle
-de M. Lefébure. «Nous verrons bien!» dit-il en
-lui-même. Il poursuivit tout haut:</p>
-
-<p>«C'est l'affaire d'un instant; la belle en un
-coup, touche qui touche. Allons, monsieur, en
-garde!»</p>
-
-<p>M. Lefébure saisit son fer et courut comme un
-fou sur l'artiste, qui se tenait sévèrement en
-garde. Il jeta coup sur coup deux ou trois coupés,
-dont le dernier fouetta rudement l'avant-bras<span class="pagenum"><a id="Page_229"></a>[Pg 229]</span>
-de Daniel. L'avocat abaissa aussitôt sa
-pointe.</p>
-
-<p>«N'ai-je pas touché? demanda-t-il poliment.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crois pas, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Je croyais être bien sûr, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous êtes trompé, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une étrange illusion, monsieur: j'aurais
-parié que je vous avais touché en pleine
-poitrine.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous en êtes sûr, monsieur....</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement sûr, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, comment se fait-il que je sois encore
-vivant, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne comprends pas, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Veuillez regarder la pointe de votre épée.»</p>
-
-<p>M. Lefébure se sentit chanceler.</p>
-
-<p>«Nous ne tirerons plus ensemble, monsieur,
-dit-il aussitôt; vous avez fait là une terrible
-plaisanterie: vous m'avez exposé à vous
-tuer.</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur, j'étais sûr que vous ne me
-toucheriez pas.»</p>
-
-<p>Victorine, sa tante, M. de Marsal et le marquis
-de Guéblan étaient arrivés à la porte de la salle
-d'armes, et leur entrée empêcha la discussion de
-dégénérer en querelle.</p>
-
-<p>«Quel homme! pensait Victorine; c'est un
-preux échappé de quelque vieux roman.» Lorsque<span class="pagenum"><a id="Page_230"></a>[Pg 230]</span>
-Daniel eut été présenté au marquis, elle
-s'approcha de lui et lui dit à l'oreille:</p>
-
-<p>«M. Daniel, je vous défends de risquer votre
-vie.</p>
-
-<p>&mdash;Cette petite fille m'agace,» pensa le sculpteur.</p>
-
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Pendant le dîner, le marquis étudia avec intérêt
-la figure de Daniel, M. Lefébure lui fit froide
-mine, M. de Marsal le regarda avec stupéfaction
-comme un enfant regarde les ombres chinoises;
-Mme Michaud célébra ses louanges sur tous les
-tons, et Victorine fut en extase devant lui. Quant
-au héros de la journée, il ne perdit pas un coup de
-dent.</p>
-
-<p>On se sépara deux heures plus tôt que de coutume.
-Un maître de maison qui rentre chez lui
-après une absence de quinze jours a cent questions
-à faire, et M. de Guéblan en avait mille à
-adresser à Mme Michaud.</p>
-
-<p>Victorine devinait bien qu'il serait parlé d'elle
-dans cette conférence. Elle ne se mit pas au lit;
-elle prit un livre, et ce qu'elle lut ne lui profita
-guère. M. Lefébure et M. de Marsal, ligués contre
-l'ennemi commun, cherchèrent ensemble les
-moyens de déjouer la politique de Daniel. Daniel<span class="pagenum"><a id="Page_231"></a>[Pg 231]</span>
-se coucha bravement à dix heures, et dormit tout
-d'une étape jusqu'au lendemain matin.</p>
-
-<p>«Ma chère sœur, dit le marquis à Mme Michaud,
-j'ai fait ce que tu as voulu: j'ai ouvert un
-concours qui n'est pas sans danger, ni surtout
-sans ridicule, en agréant deux prétendants à la
-fois. Je ne vois pas que la question ait fait de
-grands progrès en mon absence. Où en sommes-nous?
-que dit Victorine?</p>
-
-<p>&mdash;Toujours le même discours: elle ne dit
-rien; mais si elle a pour un centime d'entendement,
-elle choisira M. de Marsal. Je le lui disais
-encore il y a trois jours, et je vous le répéterai à
-tous les deux jusqu'à ce que vous l'ayez compris:
-on n'épouse pas un homme, mais un nom. Une
-femme va partout sans son mari; mais il faut,
-bon gré, mal gré, qu'elle traîne son nom après
-elle. Dans un salon, ceux qui la voient danser ne
-s'informent pas si son mari est grand ou petit;
-on dit: «Comment donc s'appelle cette jolie
-femme qui valse là-bas?» Le nom! mais il éclipse
-tout, toilette, fortune, beauté: c'est le plus
-grand luxe de la vie, parce qu'il n'est pas à la
-portée de tout le monde.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! on en fabrique tous les jours, et...</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu'on fait des bijoux en strass, faut-il
-jeter les diamants dans la rue? Tu ne sais pas
-tout ce qu'il y a de flatteur pour l'oreille dans<span class="pagenum"><a id="Page_232"></a>[Pg 232]</span>
-un joli nom sonore et de bon aloi. Tu es blasé;
-il y a cinquante ans et quelques mois qu'on t'appelle
-marquis de Guéblan. Ah! si tu pouvais seulement,
-pour dix minutes, t'appeler Michaud!
-Dire que je suis bien née, tout comme toi, ta
-sœur de père et mère, et que je m'appellerai
-éternellement Mme Michaud! Je n'en veux pas à
-mon mari, Dieu ait son âme! J'ai vécu en paix
-avec lui, je l'ai aimé malgré son nom et tous ses
-autres défauts; mais, en bonne justice, ne pouvait-il
-pas emporter son Michaud dans l'autre
-monde? Enfin! poursuivit-elle avec un gros soupir,
-j'en ai pris mon parti, je me résigne, mais à
-une condition, c'est que Victorine ne s'appellera
-pas Michaud.</p>
-
-<p>&mdash;Lefébure n'est pas un vilain nom, et, d'ailleurs....</p>
-
-<p>&mdash;Lefébure, c'est Michaud. Tout nom qui n'est
-pas accompagné d'un titre, surmonté d'une couronne,
-flanqué d'un écusson, rentre dans la
-grande catégorie du Michaud! Il y a trente-sept
-millions de Michaud en France, et j'en suis! deux
-ou trois mille Guéblan, et Victorine en sera!</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi pas? Elle pourrait épouser
-M. Lefébure et s'appeler Mme de Guéblan. Je suis
-le dernier du nom; et le conseil du sceau des
-titres....</p>
-
-<p>&mdash;Mauvais, mon frère, mauvais! M. Lefébure<span class="pagenum"><a id="Page_233"></a>[Pg 233]</span>
-est connu par son nom dans tout Paris. La greffe
-ne prendrait pas, et le marquis Lefébure de Guéblan
-ne serait jamais que Lefébure. Marsal est un
-joli nom!»</p>
-
-<p>M. de Guéblan avait d'excellentes raisons pour
-repousser M. de Marsal. Il savait que le dernier
-rejeton d'un famille si ancienne ne consentirait
-à échanger son nom contre aucun autre, et le
-marquis désirait passionnément de n'être pas le
-dernier des Guéblan. Il se disait encore, en regardant
-du coin de l'œil la figure du capitaine,
-qu'en le mariant à Victorine, il se préparait une
-pâle et débile postérité. Enfin, il ne comptait pas
-aveuglément sur la fortune de sa sœur, quoiqu'il
-en eût gagné une bonne partie. Mme Michaud
-était capable de se remarier pour le plaisir de
-changer de nom; Victorine se mettait à l'abri de
-tous les caprices en épousant M. Lefébure.</p>
-
-<p>Ce dernier argument, que le marquis développa
-en toute franchise, amusa beaucoup Mme Michaud.</p>
-
-<p>«Tu es fou! dit-elle à son frère. Qui est-ce qui
-voudrait épouser une antiquité comme moi?
-Victorine aura tout. Combien veux-tu que je lui
-donne en mariage? Cent mille francs de rente?
-Elle n'aura plus besoin d'épouser M. Lefébure. Je
-comprends que ceux qui n'ont pas d'argent en
-cherchent; mais dès qu'on a le nécessaire, à quoi<span class="pagenum"><a id="Page_234"></a>[Pg 234]</span>
-bon poursuivre le superflu? Le nécessaire, c'est
-cent mille francs de rente; Victorine ne mangera
-pas davantage: elle a les dents si petites! Je crois,
-du reste, qu'elle a une préférence pour M. de
-Marsal.</p>
-
-<p>&mdash;Tu aurais dû me le dire en commençant,
-nous n'aurions pas discuté. Mais es-tu bien
-sûre?...</p>
-
-<p>&mdash;Allons chez elle, elle n'est pas couchée, nous
-la confesserons à nous deux.»</p>
-
-<p>Victorine la silencieuse commençait à se lasser
-du rôle de personnage muet. Depuis qu'elle était
-sûre d'être aimée, la joie s'échappait par ses
-yeux. Le bonheur, longtemps renfermé dans les
-profondeurs de son âme, montait à ses lèvres;
-son amour était comme ces plantes aquatiques qui
-se tiennent cachées jusqu'au jour où elles vont
-fleurir à la surface de l'eau.</p>
-
-<p>Elle écouta d'un front radieux la petite exhortation
-de son père, qui la priait de nommer franchement
-celui qu'elle préférait.</p>
-
-<p>«Lefébure ou Marsal? choisis! ajouta Mme Michaud.</p>
-
-<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre, répondit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi, ma nièce?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je ne les aime pas, ma tante.</p>
-
-<p>&mdash;Comme tu dis cela! Je ne te demande pas
-si tu es amoureuse d'un de ces messieurs; on<span class="pagenum"><a id="Page_235"></a>[Pg 235]</span>
-se marie d'abord par amitié, l'amour vient ensuite.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux aimer mon mari d'avance.</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, cela n'est pas de bon ton. Je ne sais
-rien de choquant comme ces mariées qui raffolent
-de leur mari: elles ont l'air d'être à la noce!
-Quand j'ai épousé M. Michaud, je le connaissais,
-je l'estimais, je faisais le plus grand cas de son
-caractère, mais je ne l'aimais pas plus que l'empereur
-de la Chine. L'amour est un arbre qui croît
-lentement; il n'y a que la mauvaise herbe qui
-pousse vite.</p>
-
-<p>&mdash;Chère tante, est-il aussi de bon ton qu'un
-mari épouse une femme sans l'aimer?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas dit cela, ne me prête pas de sottises!</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'il me semble que ces messieurs ne
-m'aiment ni l'un ni l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Comment!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je ne m'y trompe pas. Je les ai bien
-étudiés, surtout depuis qu'on travaille au buste.
-Voici, en quelques mots, le résumé de mes observations.</p>
-
-<p>&mdash;Nous écoutons.</p>
-
-<p>&mdash;M. de Marsal est un homme bien né, bien
-élevé, d'un caractère doux, d'une humeur égale,
-et de manières fort agréables.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s'écria triomphalement Mme Michaud.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_236"></a>[Pg 236]</span></p>
-
-<p>&mdash;Attendez! M. Lefébure a l'esprit varié, vif et
-élégant, la voix belle, la parole émouvante, le
-geste noble et résolu.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! eh! murmura le marquis.</p>
-
-<p>&mdash;Patience, mon père! L'un est blond, l'autre
-est brun; l'un est mince, l'autre est gros; l'un
-est pauvre, l'autre est riche: et cependant on
-croirait qu'ils sont un même homme, tant ils se
-ressemblent dans leurs façons avec moi. Ils me
-disent les mêmes fadeurs, comme s'ils les avaient
-apprises dans un manuel. Ils me regardent de la
-même façon; ils n'ont pas deux manières de m'approuver
-lorsque je parle. Si je leur souris, ils
-triomphent uniformément; si je leur fais la moue,
-ils courbent le front sous le poids d'une même
-douleur. On dirait qu'ils s'entendent pour faire
-tomber la conversation sur le chapitre du mariage,
-et chacun se met en frais d'éloquence pour
-prouver qu'il serait le meilleur des maris. Pour
-peu que je blâme l'indifférence, ils froncent le
-sourcil comme deux jaloux. Que je me prononce
-contre la jalousie, leurs deux visages revêtent simultanément
-une béate indifférence. Si ma tante
-disait un seul mot contre l'avarice, ils courraient
-faire des ricochets avec des pièces de quarante
-francs; si elle réprimandait la prodigalité, ils
-chercheraient des épingles sur le tapis! Ce n'est
-pas ainsi que l'on aime!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_237"></a>[Pg 237]</span></p>
-
-<p>&mdash;Qu'en sais-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Je le sens là! Le cœur est clairvoyant, surtout
-à mon âge: il n'a pas les yeux fatigués! Si
-ces messieurs étaient amoureux de moi, quelque
-chose me le dirait, et, bon gré, mal gré, j'éprouverais
-au moins de la reconnaissance. Mais quand
-leurs attentions me laissent indifférente, c'est
-qu'elles ne s'adressent pas à moi, et que c'est à
-ma dot à les remercier.»</p>
-
-<p>M. de Guéblan fut moins frappé des paroles de
-sa fille que du ton dont elle parlait. Jamais il ne
-l'avait vue aussi animée. Il voulut l'examiner de
-plus près; il la prit par les deux mains, la tira de
-son fauteuil et l'assit doucement sur ses genoux.</p>
-
-<p>«Regarde-moi dans les yeux,» lui dit-il.</p>
-
-<p>Victorine éprouvait cette première transfiguration
-que l'amour heureux produit chez les jeunes
-filles: elle s'épanouissait.</p>
-
-<p>«Aimerais-tu quelqu'un?» lui demanda son
-père.</p>
-
-<p>Elle l'embrassa pour toute réponse.</p>
-
-<p>«Il est noble?</p>
-
-<p>&mdash;Comme un roi.</p>
-
-<p>&mdash;Riche?</p>
-
-<p>&mdash;Comme ma tante.</p>
-
-<p>&mdash;Beau?</p>
-
-<p>&mdash;Comme toi, mon bon père; et brave, et fier,
-et spirituel comme toi!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_238"></a>[Pg 238]</span></p>
-
-<p>&mdash;Nous le connaissons?</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'avez vu; mais vous ne le connaissez
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Où l'as-tu rencontré?</p>
-
-<p>&mdash;A l'ambassade d'Espagne, l'hiver dernier.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a un siècle!</p>
-
-<p>&mdash;Oui; je suis restée six mois sans nouvelles.</p>
-
-<p>&mdash;Il t'a oubliée?</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Comment le sais-tu?</p>
-
-<p>&mdash;J'en ai les preuves.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne te demande pas s'il t'a écrit: tu es ma
-fille.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon père!</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce donc? Dis-nous son nom!»</p>
-
-<p>Victorine eût été fort embarrassée de répondre.
-Mme Michaud dit au marquis: «Tu lui
-as fait peur; la voilà tout assotée. Laisse-moi
-seule avec elle, elle me dira son secret.»</p>
-
-<p>Je ne sais comment Victorine s'y prit pour ensorceler
-sa tante. Le fait est qu'elle ne lui dit pas
-son secret, et qu'elle l'enrôla dans une conspiration
-contre les prétendants. On se promit de leur
-prouver à eux-mêmes qu'ils n'avaient d'amour
-que pour la fortune de Mme Michaud. Victorine
-eut bientôt fait son siége; l'amour est un grand
-maître en stratégie. Séance tenante, elle découpa,
-dans un volume de la <i>Bibliothèque bleue</i>, la phrase<span class="pagenum"><a id="Page_239"></a>[Pg 239]</span>
-suivante, qui fut mise sous enveloppe à l'adresse
-de M. Lefébure:</p>
-
-<p>«La dame et sa nièce se marièrent le même
-jour aux deux chevaliers qu'elles aimaient, et ceux
-qui se trouvèrent dans la chapelle du château virent
-deux belles cérémonies.»</p>
-
-<p>«Raisonnons, dit Mme Michaud. Quand le facteur
-lui apportera ce chiffon anonyme, il ne le
-jettera pas au feu: nous sommes en été. Il le lira.
-Que va-t-il penser? Premièrement, qu'on se moque
-de lui.... un mauvais plaisant.... un tour d'écolier.
-Quand j'ai dû épouser M. Michaud, mon père
-a reçu plus de vingt lettres anonymes: une entre
-autres où l'on affirmait que mon futur était marié
-à quatre femmes en Turquie! Ensuite, il se grattera
-la tête, et il se dira que je suis bien assez
-folle pour convoler en secondes noces, avec mes
-moustaches et mes cheveux gris. Si je me marie,
-la conséquence est nette: tu entres de plain-pied
-dans l'intéressante catégorie des filles sans dot.
-Ce gros Lefébure est bourgeois jusqu'aux os, très-coiffé
-de ses rentes, et incapable de t'épouser gratis.
-Je vois d'ici la grimace qu'il va faire. M. de
-Marsal t'épouserait quand même, lui! C'est un
-chevalier. Mais j'y songe: comment faire croire à
-l'avocat que j'ai un mari en tête? il ne me quitte
-pas d'une semelle! Il sait bien que nous n'avons
-pas eu quinze visites en quinze jours. Pour se<span class="pagenum"><a id="Page_240"></a>[Pg 240]</span>
-marier il faut un mari. Trouve-moi un fantôme
-de mari! Attends! ce petit sculpteur!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ma tante!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? il est très-beau.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, mais....</p>
-
-<p>&mdash;Il a du talent.</p>
-
-<p>&mdash;J'en conviens, mais....</p>
-
-<p>&mdash;Il a un nom absurde, mais un nom connu.
-C'est une noblesse cela! Ce que j'aime dans les
-artistes, c'est qu'ils ne sont pas des bourgeois.</p>
-
-<p>&mdash;Mais songez donc, ma tante....</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il n'a pas le sou? Je suis assez riche pour
-deux! Après tout, ce mariage serait cent fois plus
-vraisemblable que celui de la comtesse de Pagny
-avec son intendant Thibaudeau. La marquise de
-Valin a bien épousé un petit ingénieur du port
-de Brest qui s'appelle Henrion! et Mme de Bougé!
-et Mme de Lansac! et Mme de La Rue!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ma tante, mais quel rôle ferez-vous
-jouer à ce pauvre jeune homme!</p>
-
-<p>&mdash;Le voilà bien malheureux! Je serai charmante
-avec lui; je lui ferai des compliments, je le
-promènerai avec moi dans le parc, et je lui servirai
-des ailes de poulet, tandis que je ferai manger
-les pilons à M. Lefébure. Du reste, il ne se
-doutera de rien, et mes attentions ne seront intelligibles
-que pour un homme prévenu.»</p>
-
-<p>Mme Michaud se chargea de rassurer le marquis<span class="pagenum"><a id="Page_241"></a>[Pg 241]</span>
-sur l'amour mystérieux de sa fille. Elle le
-lui peignit, de confiance, comme un pur caprice
-d'imagination, un de ces rêves éveillés comme les
-jeunes cœurs en font souvent. Il n'y avait pas
-péril en la demeure: Victorine était en sûreté
-au château, loin du monde et des salons de
-Paris.</p>
-
-<p>La bonne tante, qui ne renonçait pas à son projet
-sur M. de Marsal, songea à se donner des auxiliaires.
-Elle fit venir de Paris Mme Lerambert avec
-son fils et sa fille, qui avait un million de dot.
-Elle comptait sur Mlle Lerambert pour faire une
-heureuse diversion en attirant sur elle les forces
-de l'ennemi. En même temps, elle manda par dépêche
-télégraphique la vieille Mlle de Marsal, personne
-de sens et d'esprit, sœur aînée et très-aînée
-de son candidat. Mlle de Marsal devait former
-la réserve et marcher à l'arrière-garde. Malheureusement
-elle mit une lenteur déplorable à quitter
-son petit château de Lunéville, à prendre congé
-de ses voisins et de ses chats, et à s'embarquer
-dans une berline de voyage. Elle avait si peu de
-confiance dans les chemins de fer, qu'elle voulut
-venir avec ses chevaux lorrains, braves bêtes
-d'ailleurs, et qui faisaient fièrement leurs dix lieues
-à la journée. Cette berline de renfort n'arriva pas
-avant le 12 juillet, lorsque M. Lefébure était le
-poursuivant déclaré de Mlle Lerambert, et que<span class="pagenum"><a id="Page_242"></a>[Pg 242]</span>
-Daniel, choyé tendrement par Mme Michaud, mettait
-la dernière main à son plâtre.</p>
-
-<p>L'artiste n'avait remarqué ni le refroidissement
-rapide de M. Lefébure, ni la joie que Victorine
-et sa tante en avaient éprouvée, ni ses attentions
-retournées vers la fille du banquier, ni le regret
-du marquis de Guéblan, ni le triomphe de M. de
-Marsal: il n'avait vu que son buste et l'échéance
-des quinze cents francs. Rien n'avait pu le distraire,
-pas même les regards de Victorine, qu'il
-n'avait pas rencontrés, et ses demi-mots, qu'il
-n'avait pas compris. Les attentions de Mme Michaud
-lui avaient été au cœur: il ne doutait pas
-qu'une personne si bienveillante ne lui accordât
-l'avance dont il avait besoin. Plein de cette confiance,
-il avait hâté sa besogne et achevé, en
-douze séances, une œuvre remarquable. Les artistes
-ne réussissent jamais mieux que sous le
-fouet de la nécessité: voilà pourquoi les millionnaires
-sont rarement de grands artistes. Ceux qui
-le voyaient travailler avec tant de cœur se disaient
-à l'oreille:</p>
-
-<p>«Comme il aime! On prétend que Phidias, lorsqu'il
-fit la Minerve d'ivoire et d'or, était amoureux
-de son modèle. Qui aurait pu prévoir que
-la première passion de Mme Michaud serait partagée
-par un si joli garçon? Il fera un mariage
-d'argent et un mariage d'amour.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_243"></a>[Pg 243]</span></p>
-
-<p>Personne ne doutait qu'il ne fût sérieusement
-épris, excepté Victorine et M. de Marsal, qui
-avaient un autre bandeau sur les yeux. Mme Michaud
-elle-même commençait à s'effrayer de son
-ouvrage, et M. de Guéblan songeait à réprimander
-sa vénérable sœur.</p>
-
-<p>Mais c'est M. Lefébure qui riait sincèrement dans
-sa barbe. En voyant son ancien rival s'enferrer
-de plus en plus, il se félicitait d'être né homme
-d'esprit, et il se représentait déjà la piteuse mine
-du capitaine, le jour où Daniel et Mme Michaud
-marcheraient ensemble à l'autel. L'avocat n'avait
-pas gardé d'illusions sur la personne de Victorine.
-Depuis qu'il la savait sans dot, il la trouvait beaucoup
-moins belle que Mlle Lerambert. De son côté,
-la famille Lerambert appréciait hautement l'éloquence
-et la fortune de M. Lefébure.</p>
-
-<p>Le marquis, fort scandalisé de la conduite de
-son candidat, se sentait ramené par un instinct
-secret vers M. de Marsal. Il se repentait plus que
-jamais d'avoir mis sa fille au concours; il craignait
-que le bruit de cette aventure ne se répandît
-au faubourg Saint-Germain, et il sentait la
-nécessité de marier Victorine au plus tôt. Dans
-ces dispositions, il accueillit favorablement les
-avances du capitaine. Il se ménagea avec lui deux
-ou trois entretiens secrets: il lui ouvrit son cœur,
-et finit par aborder la question délicate du changement<span class="pagenum"><a id="Page_244"></a>[Pg 244]</span>
-de nom. M. de Marsal ne se fit prier que
-de la bonne sorte; il se résigna à s'appeler Gaston
-de Marsal de Guéblan ou de Marsal-Guéblan,
-ou de Guéblan-Marsal, comme il plairait au marquis.
-Marché fait, il embrassa tendrement sa sœur,
-qui arrivait de Lunéville, et il lui conta les grandes
-nouvelles. Mlle de Marsal en pleura de joie, et
-dit: «J'arrive à point pour vous bénir. C'est pour
-cela, sans doute, que Mme Michaud m'appelait
-en toute hâte.»</p>
-
-<p>Le lendemain, 13 juillet, était un vendredi:
-jour deux fois de mauvais augure. Mlle de Marsal
-avait eu le temps de prendre langue et de savoir
-tout ce qui s'agitait dans la maison. Après le déjeuner,
-elle tira son frère à part et lui dit:</p>
-
-<p>«Quelle est la fortune personnelle de Mlle de
-Guéblan?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas. Rien, ou dix mille francs de
-rente.</p>
-
-<p>&mdash;En bien né et acquis?</p>
-
-<p>&mdash;Non, à la mort de son père. Pourquoi me
-demandes-tu cela? Tu sais bien qu'elle a la fortune
-de sa tante.</p>
-
-<p>&mdash;De Mme Daniel Fert?</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis? de Mme Michaud!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, malheureux! tu ne sais donc pas?</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Mme Michaud épouse le petit sculpteur. Tout<span class="pagenum"><a id="Page_245"></a>[Pg 245]</span>
-le monde est dans le secret, excepté toi. Voilà
-pourquoi M. Lefébure s'est retiré.</p>
-
-<p>&mdash;Miséricorde!»</p>
-
-<p>M. de Marsal sortit en courant: de sa vie il n'avait
-eu des couleurs aussi vives. Ses favoris, blonds
-comme du lin, semblaient roux. Il tomba dans
-Mme Michaud, qui le prit amicalement par le bras
-et lui dit:</p>
-
-<p>«Où courez-vous? Je vous fais prisonnier. J'ai
-bien des choses à vous conter. Vous vous êtes conduit
-comme un ange; M. Lefébure est une bête; je
-suis enchantée de l'arrivée de votre sœur, et vous
-aurez ma nièce.»</p>
-
-<p>Il regarda assez impoliment sa fidèle alliée et lui
-répondit d'un ton sec:</p>
-
-<p>«Je vous remercie, madame. Je crois qu'on
-trompe quelqu'un ici, et je tâcherai que la dupe
-ne soit pas moi.»</p>
-
-<p>Mme Michaud resta plantée sur les pieds: elle
-croyait voir un agneau déchaîné.</p>
-
-<p>Il lança un profond salut à la pauvre femme et
-courut à Daniel, qui se promenait avec le jeune
-M. Lerambert au bord de la pièce d'eau.</p>
-
-<p>«Monsieur le sculpteur, lui dit-il, il y a assez
-longtemps que vous vous moquez de moi, et je
-me crois obligé de vous dire que je n'aime ni les
-fourbes ni les intrigants.»</p>
-
-<p>M. Lerambert laissa tomber ses bras en signe de<span class="pagenum"><a id="Page_246"></a>[Pg 246]</span>
-stupéfaction. Daniel regarda le capitaine comme un
-médecin de Bicêtre regarde un fou.</p>
-
-<p>«Est-ce à moi que vous parlez, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;A vous-même.</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi qui suis un fourbe et un intrigant?...</p>
-
-<p>&mdash;Et un impudent, si les autres mots ne suffisent
-pas pour que le portrait vous paraisse ressemblant.»</p>
-
-<p>Daniel se demanda un instant s'il jetterait le
-capitaine dans la pièce d'eau; mais réflexion faite,
-il tira ses gants de sa poche et les lui lança au
-visage.</p>
-
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>Jamais on n'a vu d'affaire plus mal conduite
-que le duel de M. Fert et de M. de Marsal. Le capitaine
-n'avait pas touché une épée en sa vie, et ses
-pistolets, chargés en 1840, étaient encore tout
-neufs, comme vous savez. Daniel, exercé à toutes
-les armes, n'avait usé de ses talents que pour
-expulser un porteur d'eau par la fenêtre: personne
-n'était assez ennemi de soi-même pour lui
-chercher querelle. Le grand avantage de ceux qui
-savent se battre, c'est qu'ils ne se battent presque
-jamais. En revanche, les maladroits viennent
-souvent leur demander assistance et les choisir<span class="pagenum"><a id="Page_247"></a>[Pg 247]</span>
-pour témoins de leurs faits d'armes. Mais Daniel
-vivait loin du monde, et il avait peu d'amis,
-tous artistes, confinés dans leur atelier, pacifiques
-par goût et par état. Aussi n'avait-il jamais
-paru sur le terrain, même en qualité de spectateur.</p>
-
-<p>M. de Marsal choisit pour témoins le jeune
-M. Lerambert et son ancien rival M. Lefébure.
-Mais l'avocat était trop prudent pour s'exposer à
-un mois de prison en cas de malheur: il se récusa
-sagement. M. Lerambert fils, étudiant en
-droit, fort jeune, presque enfant, se sentit grandi
-d'une coudée par le rôle tout nouveau auquel il
-était appelé. Il se chargea de trouver un second
-témoin parmi les innocents de son âge. Si vous
-l'aviez vu marcher, la redingote boutonnée jusqu'au
-cou, une main dans la poche, l'œil à demi
-voilé, le visage empreint d'un air de discrétion
-importante, vous n'auriez pas su vous empêcher
-de sourire, et vous auriez oublié que cet écolier
-allait jouer la vie de deux hommes.</p>
-
-<p>Le capitaine, outré de l'affront qu'il avait reçu,
-et plus encore de la ruine de ses espérances, était
-pressé d'en finir. Je ne crois pas qu'il souhaitât
-positivement la mort de Daniel, mais un coup de
-pistolet pouvait rompre le mariage de Mme Michaud
-et assurer cinq cent mille francs de rente à
-Victorine. L'artiste, de son coté, n'avait pas de<span class="pagenum"><a id="Page_248"></a>[Pg 248]</span>
-temps à perdre: il avait signé un billet pour
-le 15, et son praticien, qui avait des ouvriers à
-payer, n'était pas en mesure d'attendre. Daniel
-employa la fin de la journée à terminer son buste.
-A six heures, il prévint Mme Michaud qu'il était
-forcé de dîner en ville, et il courut à Paris. Il
-comptait sur deux officiers de ses amis qui logeaient
-rue Saint-Paul, auprès de la caserne de
-l'<i>Ave-Maria</i>. Par malheur, il apprit, en arrivant
-chez eux, que le régiment était parti pour Lyon
-depuis quinze jours. Il se fit conduire au faubourg
-du Temple chez M. de Pibrac, ancien commandant
-de la garde royale, une des plus fines
-lames de 1816. Il le trouva au lit avec la goutte.
-En désespoir de cause, il revint à la rue de l'Ouest
-et aux ateliers de ses amis. Il en choisit deux
-pour leur vigueur et leur sang-froid plutôt que
-pour leur expérience. C'était un peintre et un
-graveur en médailles, aussi neufs que lui en
-matière de duel. Il les pria de rester chez eux
-toute la soirée, pour recevoir les témoins de M. de
-Marsal.</p>
-
-<p>Ces deux enfants l'attendaient dans un cabinet
-des <i>Frères Provençaux</i>; ils vivaient l'un et l'autre
-chez leurs parents, et ils craignaient de donner
-l'éveil à leur famille. Daniel leur apporta, à
-neuf heures, l'adresse de ses deux amis. Il rencontra
-dans l'escalier M. de Marsal qui descendait,<span class="pagenum"><a id="Page_249"></a>[Pg 249]</span>
-et il échangea avec lui un salut de grande
-cérémonie.</p>
-
-<p>A dix heures du soir, les quatre témoins ouvrirent,
-rue de l'Ouest, une conférence vraiment
-singulière. Aucun d'eux ne connaissait les causes
-du duel. Ils savaient que M. de Marsal avait outragé
-en paroles M. Daniel Fert, qui l'avait outragé
-en action. Daniel lui-même ignorait les griefs
-que le capitaine pouvait avoir contre lui. Son ultimatum,
-rédigé par ses amis, sous sa dictée,
-n'était ni long, ni compliqué. «Je n'ai jamais
-rien eu contre M. de Marsal. Il m'a appelé <i>fourbe</i>,
-<i>intrigant</i> et <i>impudent</i>, je ne sais pourquoi. Attaqué
-dans mon honneur, je lui ai jeté mon gant à la
-figure. S'il retire ce qu'il a dit, je regretterai ce
-que j'ai fait. Je désire que l'affaire soit vidée demain
-avant midi. Si j'ai le choix des armes, je
-demande l'épée.» M. de Marsal n'aurait pas eu de
-peine à trouver des témoins plus habiles que les
-siens. Il n'était pas de Paris, et il y connaissait peu
-de monde; mais il avait des témoins à choisir, soit
-au ministère, soit à l'hôtel de la marine militaire.
-Il se contenta de deux étudiants, pour n'avoir
-point de comptes à rendre. M. Lerambert prit la
-parole en disant:</p>
-
-<p>«Messieurs, M. Daniel Fert a jeté son gant à
-M. de Marsal; nous sommes chargés d'en demander
-raison.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_250"></a>[Pg 250]</span></p>
-
-<p>Aucune des règles en usage ne fut observée:
-les témoins de Daniel ne savaient pas même
-le nom des témoins de M. de Marsal. Il ne
-fut question ni de Mme Michaud, ni de Victorine,
-ni des prétendues intrigues de Daniel, ni de la
-déception du capitaine. C'est ce que le capitaine
-avait voulu.</p>
-
-<p>Dans ces conditions, aucun arrangement n'était
-possible. M. de Marsal était exaspéré, comme
-tout homme indolent qui sort de son caractère.
-Daniel n'était pas fâché de lui donner une
-de ces leçons de politesse dont on se souvient
-au lit pendant six semaines: c'est dans cet esprit
-qu'il avait choisi l'épée. Les témoins, dont
-l'aîné n'avait pas trente ans, désiraient être témoins
-de quelque chose. Si vous voulez qu'une
-affaire s'arrange, ne choisissez jamais de jeunes
-témoins.</p>
-
-<p>La conférence ne dura pas plus d'une demi-heure:
-on a plus tôt fait de déclarer la guerre
-que de conclure la paix. Rendez-vous fut pris
-pour le lendemain, six heures du matin, au
-Petit-Montrouge. Vous trouvez au delà de ce village
-un bon nombre de carrières abandonnées, où
-l'on se bat plus tranquillement qu'au bois de Boulogne.
-Le choix des armes n'appartenait à personne,
-puisque les offenses étaient réciproques. On
-convint de tirer au sort sur le terrain. Au moment<span class="pagenum"><a id="Page_251"></a>[Pg 251]</span>
-de prendre congé, M. Lerambert demanda à ses
-adversaires:</p>
-
-<p>«A propos, messieurs, avez-vous des armes?</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur; et vous?</p>
-
-<p>&mdash;Nous n'en avons pas non plus.</p>
-
-<p>&mdash;Il faudrait passer chez un armurier.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce prudent? Si nous étions suivis! Je songe
-que nous pourrions en prendre au château de Guéblan.
-Ou plutôt, non: cela serait abuser de l'hospitalité
-du marquis. Il ne se consolerait jamais, si
-par malheur...</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher Édouard, lui dit son compagnon,
-M. de Marsal nous a dit qu'il avait des
-pistolets de combat. Ces messieurs les accepteraient-ils?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pas? répliqua naïvement le peintre.</p>
-
-<p>&mdash;S'ils sont bons, tant mieux pour le plus
-adroit; s'ils sont mauvais, on ne se fera pas de
-mal.</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont bons.</p>
-
-<p>&mdash;Quant aux épées, n'en soyez pas en peine.
-M. Fert en a plusieurs dans son atelier.»</p>
-
-<p>Pendant cet entretien, Daniel descendait de voiture
-à l'entrée de l'enclos des Ternes. Il y venait
-régulièrement le jeudi et le dimanche, après dîner
-faire la partie de dominos de sa vieille mère, et
-s'informer si elle ne manquait de rien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_252"></a>[Pg 252]</span></p>
-
-<p>«Je ne manque que de toi,» répondait invariablement
-la bonne femme.</p>
-
-<p>Ce soir-là elle ne l'attendait pas, puisqu'elle l'avait
-vu la veille. Elle s'était couchée à neuf heures,
-et elle dormait son premier somme, le seul
-bon chez les personnes de son âge. Daniel fit taire
-la sonnette du petit jardin, entra sans bruit dans
-son atelier, détacha une paire d'épées, essuya la
-poussière, fit ployer les lames et s'assura que les
-poignées étaient bien en main. Il enveloppa les
-deux armes dans une serge verte, et les porta
-discrètement au jardin. «Voilà, pensa-t-il, deux
-bonnes lancettes pour faire une saignée à M. de
-Marsal. Ma pauvre mère sera un peu effrayée
-quand je viendrai demain lui conter mon aventure.
-Bah!»</p>
-
-<p>Il allait s'éloigner; mais je ne sais quelle force
-le retint. Il chercha dans sa poche la double clef
-de la maison; il entra à pas de loup, et ne s'arrêta
-que devant le lit de sa mère. Une petite veilleuse
-éparpillait dans la chambre sa lumière tremblante.
-Mme Fert, entourée de dessins, de plâtres, de
-bronzes et de mille petits ouvrages de son fils,
-souriait en dormant. Elle voyait en rêve son cher
-Daniel émaillé des broderies vertes de l'Institut,
-et cravaté du ruban rouge de la Légion d'honneur.
-Daniel la regarda tendrement pendant quelques minutes;
-puis il se mit à genoux devant elle, puis il<span class="pagenum"><a id="Page_253"></a>[Pg 253]</span>
-baisa une petite main ridée qui pendait au bord
-du lit, puis il prit un coin du drap bien blanc, parfumé
-d'une bonne odeur de violette, et il s'en essuya
-les yeux.</p>
-
-<p>En rentrant au château, il monta lestement à sa
-chambre, cacha ses épées dans le cabinet de toilette,
-donna un coup de brosse à ses genoux, et
-redescendit au salon. Le marquis, sa sœur et sa
-fille jouaient au vingt-et-un avec M. Lefébure,
-Mlle de Marsal et la famille Lerambert. Le jeune
-M. Lerambert et le capitaine arrivèrent ensemble
-au bout d'un quart d'heure.</p>
-
-<p>«Enfin! dit Mme Michaud, je rentre en possession
-de tous mes pensionnaires. Depuis sept
-heures, j'étais comme une poule qui a perdu ses
-poussins. On dirait que vous vous étiez donné le
-mot pour nous planter là, messieurs. Je ne sais
-pas si je dois vous offrir du thé; vous ne le méritez
-guère. Mon cher sculpteur, une tasse? Ah!
-j'oubliais que vous le prenez sans sucre. Passez
-le sucrier à M. de Marsal; il en a bon besoin aujourd'hui.»</p>
-
-<p>La main du capitaine trembla imperceptiblement
-en recevant la tasse des mains de Daniel.
-M. Lerambert fils, plus boutonné que jamais, ne
-ressemblait pas mal à un jeune traître de mélodrame.
-Il essaya de manger un morceau de brioche
-avec son thé, mais les morceaux s'arrêtaient<span class="pagenum"><a id="Page_254"></a>[Pg 254]</span>
-à sa gorge. Il desserra le nœud de sa cravate,
-qui, cependant, n'était pas trop serré.</p>
-
-<p>«Messieurs les absents, poursuivit Mme Michaud,
-je vous condamne à jouer un vingt-et-un et à perdre
-votre argent avec nous. Qui prend la banque?
-M. Fert?</p>
-
-<p>&mdash;Volontiers, madame,» répondit Daniel.</p>
-
-<p>Il joua avec tant de bonheur, qu'il eut bientôt
-gagné cinq cents francs. M. Lefébure et M. de
-Marsal s'efforçaient de faire sauter la banque.
-Mme Michaud leur dit étourdiment: «Oh! vous
-aurez beau faire, il est plus fort que vous. Il a la
-veine. Par exemple, cet argent-là lui coûtera cher!
-Heureux au jeu.... vous connaissez le proverbe?»</p>
-
-<p>Mlle de Marsal lança à son frère un regard pénétrant.
-Victorine cherchait à rencontrer les yeux
-de Daniel. Daniel disait en lui-même: «Bon! je
-ne demanderai que mille francs à Mme Michaud.»</p>
-
-<p>On se sépara vers deux heures. En montant
-l'escalier du premier étage, Daniel échangea quelques
-mots avec M. Lerambert.</p>
-
-<p>«Est-ce pour demain?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, à six heures, devant la mairie
-du Petit-Montrouge.</p>
-
-<p>&mdash;Les armes?</p>
-
-<p>&mdash;On tirera au sort.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai mes épées.</p>
-
-<p>&mdash;Nous, nos pistolets. Nous sortirons par la<span class="pagenum"><a id="Page_255"></a>[Pg 255]</span>
-petite porte: prenez de l'autre côté, pour qu'on
-n'ait pas de soupçons.</p>
-
-<p>&mdash;Tout le château dormira; on se couche si
-tard!»</p>
-
-<p>M. de Marsal tira ses pistolets du fond de sa
-malle. Il changea les amorces, qui étaient toutes
-vertes, écrivit une longue lettre à sa sœur, se jeta
-tout habillé sur son lit, et ne dormit pas une minute.
-Daniel reposa comme Alexandre ou le grand
-Condé à la veille d'une bataille. A cinq heures et
-demie, il était sur pied. Les deux adversaires sortirent
-sans éveiller personne. M. de Marsal remit
-au garde de la petite porte la lettre qu'il avait
-écrite à sa sœur.</p>
-
-<p>Tout le monde fut exact au rendez-vous. La
-mairie de Montrouge est une construction neuve,
-élevée à quelques pas du village, au milieu des
-champs. Les témoins renvoyèrent leurs fiacres, et
-l'on s'achemina à pied dans la direction des carrières.
-Daniel conduisait la marche avec ses amis.</p>
-
-<p>«Comme tu es tranquille! lui dit le peintre.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis tranquille si nous avons l'épée. Avec
-ces diables de pistolets, je ne réponds de rien:
-je tue mon homme.</p>
-
-<p>&mdash;Comment?</p>
-
-<p>&mdash;C'est tout simple. L'épée à la main, je suis
-sûr qu'il ne me fera pas de mal, et je peux le ménager.
-Au pistolet, on n'épargne pas les maladroits,<span class="pagenum"><a id="Page_256"></a>[Pg 256]</span>
-parce qu'ils sont capables de vous casser
-la tête. Conseille-leur l'épée, dans leur intérêt.»</p>
-
-<p>M. Lerambert disait à M. de Marsal:</p>
-
-<p>«Vous refusez l'épée; vous tirez donc le pistolet?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, pas du tout.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, c'est qu'il ne tire pas non plus?</p>
-
-<p>&mdash;Il fait dix-neuf mouches en vingt coups.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! prenons l'épée, on n'en meurt pas!</p>
-
-<p>&mdash;Je vous dirai tout à l'heure ce qu'il faut
-faire.»</p>
-
-<p>On descendit dans une carrière longue de quarante
-pas sur vingt. Le sol était aussi égal que le
-plancher d'une salle d'armes. M. Lerambert jeta
-en l'air une pièce de cinq francs. Le peintre demanda
-pile, la pièce tomba face: on se battait au
-pistolet.</p>
-
-<p>Restait à fixer la distance et à mesurer le terrain.
-Les quatre témoins étaient bien guéris de
-cet enivrement d'amour-propre qui les avait conduits
-jusque-là. M. Lerambert avait la parole embarrassée;
-les trois autres pleuraient.</p>
-
-<p>«Placez-nous à quarante pas, dit Daniel à ses
-amis, et tâchez qu'il tire le premier: il me manquera
-et j'enverrai ma balle aux alouettes.»</p>
-
-<p>M. Lerambert vint apporter les propositions du
-capitaine:</p>
-
-<p>«Messieurs, dit-il, M. de Marsal n'a jamais tiré<span class="pagenum"><a id="Page_257"></a>[Pg 257]</span>
-le pistolet; M. Fert est de première force. Le seul
-moyen de rendre les chances égales est de décharger
-un des deux pistolets; et de tirer au sort à
-qui l'aura. Les deux adversaires seront placés à
-cinq pas l'un de l'autre. C'est ainsi que M. de Marsal
-entend se battre.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est un combat à mort! s'écria Daniel.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne le permettrons jamais! ajoutèrent
-ses deux témoins.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, répondit M. Lerambert avec une satisfaction
-visible, le duel est impossible, et l'affaire
-doit s'arranger.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! parbleu! dit Daniel, arrangez-la. Je n'ai
-soif du sang de personne, et je suis tout prêt à
-pardonner au capitaine les sots compliments qu'il
-m'a faits.</p>
-
-<p>&mdash;Puis-je lui reporter vos paroles, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Assurément, monsieur.»</p>
-
-<p>Voyez à quel point on portait l'oubli des formes
-et de l'étiquette! Daniel causait sur le terrain
-avec les témoins de son adversaire.</p>
-
-<p>M. Lerambert dit au capitaine: «Il est de bonne
-composition, il passe condamnation sur tout ce
-que vous lui avez dit: l'affaire est à demi arrangée.</p>
-
-<p>&mdash;Nous en aurons bon marché, répondit M. de
-Marsal: ces héros de l'épée et du pistolet se fondent
-sur leur adresse. Ils refusent le jeu dès que<span class="pagenum"><a id="Page_258"></a>[Pg 258]</span>
-la partie devient égale. Demandez, je vous prie,
-quelles excuses il me fera pour la grossièreté de
-sa conduite.»</p>
-
-<p>M. Lerambert traversa de nouveau le terrain
-neutre qui traversait les deux camps ennemis. Il
-s'adressa directement à Daniel et lui dit:</p>
-
-<p>«M. de Marsal a appris avec plaisir que vous ne
-lui saviez plus mauvais gré de ses paroles; il espère,
-monsieur, que vous voudrez bien donner
-une nouvelle preuve de courtoisie en lui demandant
-pardon de....»</p>
-
-<p>Daniel n'en entendit pas davantage. «Monsieur,
-dit-il de sa voix la plus hautaine, je ne demande
-pardon à personne, surtout aux gens qui m'ont
-insulté. Veuillez décharger un pistolet!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur....</p>
-
-<p>&mdash;Pas de mais, je vous prie. Les plaisanteries
-les plus courtes sont les meilleures, et celle-ci
-dure depuis trop longtemps!»</p>
-
-<p>Il était beau dans sa colère, et ses grands cheveux
-noirs frémissaient magnifiquement sur son
-front. Ses témoins essayèrent de le calmer; il ne
-voulut rien entendre. Le capitaine, un peu refroidi,
-lui envoya M. Lerambert; il répondit qu'il
-ne demandait pas des explications, mais des pistolets.</p>
-
-<p>M. de Marsal, pâle comme un mort, remit les
-armes à ses témoins. Daniel les examina une à<span class="pagenum"><a id="Page_259"></a>[Pg 259]</span>
-une avec un soin méticuleux. «Canons épais, dit-il,
-acier sec, un peu aigre et cassant; bonnes armes
-du reste. Qui les a chargées?</p>
-
-<p>&mdash;L'armurier de M. de Marsal.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous apporté de la poudre et des balles?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur. Vous plaît-il que nous rechargions
-devant vous?</p>
-
-<p>&mdash;C'est inutile.» Il prit un pistolet et le tira
-en l'air.</p>
-
-<p>«Ils sont bien chargés, dit-il. Soyez assez bon,
-monsieur, pour remettre une amorce.»</p>
-
-<p>Les deux pistolets furent enveloppés dans un
-foulard; M. de Marsal en choisit un, l'artiste prit
-l'autre. Le peintre, qui avait les jambes longues,
-mesura cinq énormes pas. Les quatre témoins se
-retirèrent à l'écart en sanglotant.</p>
-
-<p>«Messieurs, dit M. Lerambert d'une voix haletante,
-je frapperai trois coups dans mes mains,
-vous tirerez quand vous voudrez.»</p>
-
-<p>Daniel tira le premier; l'amorce seule partit.
-Son pistolet n'était pas chargé.</p>
-
-<p>M. de Marsal, plus blême que jamais, resta
-quelques secondes à sa place, le bras tendu, le
-canon dirigé sur la poitrine de Daniel. Ses jambes
-se dérobaient sous lui, ses yeux nageaient dans
-l'incertitude et la crainte; tout son corps vacillait
-comme un bouleau secoué par le vent. Dans un
-pareil moment, les secondes sont plus longues<span class="pagenum"><a id="Page_260"></a>[Pg 260]</span>
-que des années. Daniel, le corps effacé, la poitrine
-abritée par son bras droit, la tête à demi cachée
-derrière son pistolet, eut le temps de perdre patience.</p>
-
-<p>«Tirez! cria-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Tirez donc, monsieur!» répétèrent machinalement
-les quatre témoins. Tous les malheurs
-possibles leur semblaient préférables à l'angoisse
-qui les étouffait.</p>
-
-<p>Le capitaine, sans abaisser sa main, répondit
-d'une voix chevrotante:</p>
-
-<p>«Monsieur, votre vie est à moi; mais il me répugne
-de la prendre. Vous allez me demander
-pardon.</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur. Tirez!</p>
-
-<p>&mdash;Si je tirais maintenant, je serais un assassin.
-Demandez-moi pardon!</p>
-
-<p>&mdash;Si vous ne tirez pas, vous êtes un lâche!</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur!</p>
-
-<p>&mdash;Vous me manquerez, monsieur; votre main
-tremble.</p>
-
-<p>&mdash;Ne me poussez pas à bout!»</p>
-
-<p>Daniel ne songeait ni à la mort, ni à son art, ni
-à sa mère: il bouillait de sentir sa vie aux mains
-d'un autre.</p>
-
-<p>«Tirez-donc!» cria-t-il encore. M. Lerambert
-fit un pas vers les deux adversaires en disant:</p>
-
-<p>«Cela n'est pas tolérable!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_261"></a>[Pg 261]</span></p>
-
-<p>&mdash;Attendez! répondit l'artiste; je vais lui envoyer
-du courage.»</p>
-
-<p>Il enfonça la main gauche dans sa poche pour y
-chercher ses gants. Le coup partit. Ce fut M. de
-Marsal qui tomba à la renverse.</p>
-
-<p>Tout le monde accourut à lui; Daniel arriva le
-premier. Le pistolet avait éclaté à un centimètre
-du tonnerre, et le capitaine avait le bras cassé.</p>
-
-<p>Le graveur et le peintre portaient des cravates
-longues; ils les disposèrent en écharpes, l'une
-sous l'avant-bras, l'autre autour du bras du blessé.</p>
-
-<p>«Cela ne sera rien, monsieur, dit Daniel. Aussi,
-pourquoi diable me demandiez-vous des excuses
-quand je ne vous ai rien fait?</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, monsieur, et soyez heureux!
-Épousez celle que vous aimez.</p>
-
-<p>&mdash;Moi?</p>
-
-<p>&mdash;Vous.</p>
-
-<p>&mdash;J'aime Mlle de Guéblan?</p>
-
-<p>&mdash;Non, Mme Michaud.»</p>
-
-<p>Le pauvre garçon regarda la tête de M. de Marsal
-pour s'assurer qu'il ne lui était rien entré dans
-la cervelle. Le crâne était parfaitement intact. Au
-même moment M. Lerambert ramassait le tronçon
-du pistolet. Daniel le lui prit dans les mains et
-l'examina en connaisseur.</p>
-
-<p>«Qui est-ce qui vous avait chargé celui-ci?</p>
-
-<p>&mdash;Mon armurier.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"></a>[Pg 262]</span></p>
-
-<p>&mdash;C'est juste; mais en quelle année?</p>
-
-<p>&mdash;En 1840.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'en direz tant!»</p>
-
-<p>Le capitaine, appuyé sur le bras de Daniel, revint
-à pied jusqu'au Petit-Montrouge. On rencontra
-dans la Grand'Rue le médecin du château, cet
-excellent docteur Pellarin. Il conduisit le blessé
-chez un de ses amis, et il posa le premier appareil,
-tandis que M. Lerambert courait rassurer
-Mlle de Marsal.</p>
-
-<p>La matinée avait été orageuse à la Folie-Sirguet.
-Mlle de Marsal, frappée de la physionomie
-étrange de son frère, passa une nuit blanche et
-se leva avant six heures. Elle vint frapper à la
-chambre du capitaine, entra sans façon, trouva
-le nid désert, et se mit en quête dans le parc. Le
-garde lui donna la lettre qu'il avait pour elle.
-C'était le récit détaillé de la querelle, suivi d'un
-testament olographe en cas d'accident. Mlle de
-Marsal, horriblement inquiète, trouva des jambes
-pour courir au château. Elle éveilla sans façon
-Mme Michaud, qui éveilla son frère, qui fit chercher
-M. Lefébure. Victorine s'éveilla d'elle-même,
-et descendit en toute hâte. Mme et Mlle Lerambert
-ne tardèrent pas à paraître. Je crois que, si
-les ancêtres du marquis avaient été ensevelis
-dans le voisinage, ils seraient accourus au bruit.
-Personne n'avait songé à sa toilette; chacun était<span class="pagenum"><a id="Page_263"></a>[Pg 263]</span>
-venu comme il se trouvait, les hommes en robe
-de chambre, les femmes en toilette de nuit, tout
-le monde en pantoufles.</p>
-
-<p>Jamais les salons du château n'avaient vu un
-tel carnaval. Mme Michaud et Mme Lerambert
-perdaient beaucoup à se montrer si matin, et
-la fille du banquier ne garda pas toutes ses illusions
-sur la personne de M. Lefébure. Mais
-Victorine y trouva son compte. Lorsqu'elle entra,
-en cheveux et sans corset, dans un long peignoir
-de percale brodée, elle parut aussi belle que
-Mlle Rachel au dernier acte de <i>Polyeucte</i>. Les premiers
-mots qu'elle entendit lui apprirent ce qui
-se passait. Elle fut violemment émue, non de
-crainte, mais d'audace.</p>
-
-<p>«Rassurez-vous, dit-elle: il ne lui arrivera rien.
-Je le connais, c'est l'homme invincible.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère? demanda Mlle de Marsal.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s'agit pas de votre frère; mais n'ayez
-pas peur, mademoiselle, on lui fera grâce!»</p>
-
-<p>Si les lionnes causent ensemble dans le désert,
-c'est ainsi qu'elles doivent parler des lions. Tout
-l'auditoire ouvrit de grands yeux. Victorine ne se
-fit pas prier pour dire son secret: une femme ne
-rougit point d'aimer l'homme qui se bat pour elle.
-Elle raconta à son père l'histoire si courte et si
-pleine du mois qui venait de s'écouler, la discrétion
-admirable de Daniel, et son courage, et tout<span class="pagenum"><a id="Page_264"></a>[Pg 264]</span>
-le talent que l'amour lui avait donné. M. de Guéblan
-songeait à part lui qu'il avait pris trop de
-soin de ses affaires et trop peu de sa maison,
-Mme Michaud se trouvait sotte, M. Lefébure se
-frottait les yeux, et Mlle de Marsal ne savait plus
-si elle devait s'effrayer ou se scandaliser. La passion
-de Victorine éclatait comme ces incendies qui
-ont couvé plusieurs jours à bord d'un navire: on
-ouvre une écoutille et tout prend feu. Son père eût
-mieux aimé apprendre ce grand mystère en moins
-nombreuse compagnie. Une telle confidence, faite
-devant témoins, équivalait à un engagement formel.
-Mais le marquis avait eu le temps d'apprécier
-Daniel, et, gendre pour gendre, il le préférait à
-M. de Marsal. Celui-là, très-probablement, ne
-marchanderait pas pour s'appeler M. Fert de Guéblan!
-Quant à Mme Michaud, la plus mobile des
-femmes, elle passa en un clin d'œil de la surprise
-à l'enthousiasme. Je ne voudrais point jurer que
-son cœur quadragénaire fût resté insensible à la
-beauté du jeune sculpteur. De le prendre pour
-mari, il n'y fallait pas songer; si ridicule que l'on
-soit, on a toujours peur du ridicule. Mais rien ne
-l'empêchait d'en faire son neveu: «C'est toujours
-cela!» pensait-elle.</p>
-
-<p>Toutefois elle rappela à sa nièce ce merveilleux
-inconnu dont elle avait parlé quinze jours auparavant,
-ce jeune homme aussi noble qu'un roi,<span class="pagenum"><a id="Page_265"></a>[Pg 265]</span>
-aussi riche qu'un banquier de Hambourg, aussi
-beau que....</p>
-
-<p>«Mais c'est lui! répondit Victorine du ton le
-plus convaincu; soyez sûre qu'il nous a caché son
-nom et sa naissance. La nature ne se trompe pas
-au point de donner le visage d'un prince à un
-malheureux petit sculpteur. Attendez seulement
-qu'il revienne, il nous dira tout. Quant à sa
-fortune, avez-vous pu croire qu'elle fût aussi modeste
-qu'il le disait? Vous n'avez donc pas vu
-comme l'or tombe de ses mains? Vous n'avez pas
-remarqué, hier au soir, avec quel dédain il ramassait
-l'argent qu'il avait gagné?»</p>
-
-<p>Ces illusions ne tinrent pas devant la tournure,
-la parole et la toilette de la mère de Daniel. Elle
-ne ressemblait nullement à la reine douairière du
-pays de Fert, et lorsqu'elle vint, les larmes aux
-yeux, demander des nouvelles de son fils, on reconnut
-ce même accent franc-comtois qui distinguait
-le langage de Perrochon.</p>
-
-<p>Le concierge principal de l'enclos des Ternes est
-un nourrisseur qui vend du lait et des œufs à
-toute sa colonie. Lorsque sa fille, une jolie enfant
-toute blonde, porta à Mme Fert de la crème
-pour son déjeuner, elle lui dit:</p>
-
-<p>«Comme M. Daniel est venu tard, madame Fert!
-Vous deviez être couchée.</p>
-
-<p>&mdash;Quand donc?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_266"></a>[Pg 266]</span></p>
-
-<p>&mdash;Mais hier soir.</p>
-
-<p>&mdash;Tu te trompes.</p>
-
-<p>&mdash;J'en suis sûre; c'est moi qui lui ai tiré le
-cordon. Il a emporté un grand paquet vert comme
-celui de M. Moreau, le maître d'armes.»</p>
-
-<p>Deux minutes après, la pauvre mère avait reconnu
-l'absence de deux épées dans l'atelier de
-son fils. Elle se fagota dans ses plus beaux habits
-et courut au château de Guéblan.</p>
-
-<p>«Ah! mon cher monsieur! dit-elle au marquis,
-c'est bien ce que je craignais. Je lui avais dit:
-«Il y a une belle demoiselle, prends garde
-de devenir amoureux!» Mais c'est un si grand
-fou!»</p>
-
-<p>Victorine ne songea pas à critiquer la figure
-ou la toilette de sa future belle-mère; elle n'eut
-qu'une idée: «Il m'aime! il l'a dit à ses parents!»</p>
-
-<p>Et d'embrasser la bonne vieille, qui s'excusait
-d'un si grand honneur.</p>
-
-<p>M. Lerambert fils arriva enfin, et tout le monde
-fut rassuré, excepté Mlle de Marsal. Elle prit la
-voiture du jeune messager et se fit conduire à
-Montrouge. A peine était-elle partie, un cabriolet
-s'arrêta devant le perron, et un laquais vint dire
-à Mme Michaud que M. Fert lui demandait la faveur
-d'un entretien particulier.</p>
-
-<p>«Attendez, dit-elle à toute la compagnie; c'est
-à moi qu'il veut se confesser.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_267"></a>[Pg 267]</span></p>
-
-<p>Elle le trouva dans le vestibule, le prit par la
-main, et l'entraîna jusque dans un boudoir au
-premier étage.</p>
-
-<p>«Ah! monsieur, lui cria-t-elle avec la brusquerie
-que vous savez; j'en apprends de belles sur
-votre compte!»</p>
-
-<p>Daniel était beaucoup plus ému que lorsqu'il
-disait à M. de Marsal: «Tirez!» Il répondit humblement:
-«Pardonnez, madame: je vous jure que
-si je n'avais pas été provoqué grossièrement, j'aurais
-eu plus de respect pour les lois de l'hospitalité.
-Du reste, ce n'est pas moi qui ai blessé M. de
-Marsal: il s'est blessé lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;Nous savons. Après?</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends, madame, qu'à la suite d'un
-tel éclat, il ne m'est plus permis de rester sous
-votre toit. Je viens donc prendre congé de vous,
-et vous remercier d'un accueil dont je garderai
-une reconnaissance éternelle.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il dit?</p>
-
-<p>&mdash;Heureusement votre buste est achevé, et,
-avec votre permission, j'exécuterai le marbre chez
-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez donc! Après....</p>
-
-<p>&mdash;Après, madame, après....</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez quelque chose à me demander?</p>
-
-<p>&mdash;Il est vrai madame; et puisque vous voulez
-bien m'encourager....</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_268"></a>[Pg 268]</span></p>
-
-<p>&mdash;Certainement je vous encourage!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! madame, j'ai demain, ou plutôt
-lundi, un billet à payer, et si vous vouliez bien
-m'avancer mille francs sur le prix de ce buste,
-je....</p>
-
-<p>&mdash;Accordé! accordé! Après?</p>
-
-<p>&mdash;Après, madame, je n'ai plus qu'à vous remercier.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! je sais tout.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi, madame?</p>
-
-<p>&mdash;Tout! Vous aimez ma nièce!</p>
-
-<p>&mdash;Moi, madame? mais je vous jure que non!</p>
-
-<p>&mdash;Je vous jure que si! Pourquoi avez-vous joué
-votre vie à la courte-paille contre M. de Marsal?</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu'il m'avait insulté.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi vouliez-vous vous faire tuer par
-cet affreux M. Lefébure?</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu'il me donnait sur les nerfs.</p>
-
-<p>&mdash;La jolie raison! Soyez donc de bonne foi, et
-convenez entre nous que vous êtes fou de Victorine?</p>
-
-<p>&mdash;Madame, je veux mourir si....</p>
-
-<p>&mdash;Ne mourez pas; elle vous aime!»</p>
-
-<p>Daniel était sincèrement désolé. Les larmes lui
-montaient aux yeux. «Ma chère madame Michaud,
-dit-il, on m'a calomnié! Sur la tête de ma
-mère....</p>
-
-<p>&mdash;Elle est ici, votre mère, et elle nous a avoué<span class="pagenum"><a id="Page_269"></a>[Pg 269]</span>
-que vous aimiez Victorine. Est-il obstiné, bon Dieu!
-Puisqu'on vous la donne en mariage!</p>
-
-<p>&mdash;La plaisanterie, madame, est un peu dure,
-et quels que soient mes torts, je ne crois pas avoir
-mérité...</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez mérité la main de ma nièce, vous
-dis-je, et vous l'aurez! Le joli malheur! Est-ce
-que vous la trouvez laide?</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame, elle est admirablement belle.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien heureux!</p>
-
-<p>&mdash;La première idée qui m'est venue en la voyant,
-c'est que je ferais plus volontiers son portrait que
-tout autre.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce aimable pour moi ce que vous dites
-là? Mais n'importe! c'est elle qui vous donnera
-votre portrait, grand enfant, et fasse le ciel que
-nous en ayons six exemplaires!»</p>
-
-<p>Il n'y a pas d'incrédulité qui tienne contre un
-pareil langage. Daniel se laissa doucement persuader.
-Le bonheur est un hôte qui n'a pas besoin
-de se faire annoncer: il trouve toujours les portes
-ouvertes.</p>
-
-<p>Le 1<sup>er</sup> février 1856, par un beau soleil d'hiver,
-M. Fert de Guéblan et sa jeune femme se promenaient
-en américaine dans les allées du parc. Daniel
-conduisait lui-même. En passant sous le chêne
-rond, Victorine lui fit signe d'arrêter.</p>
-
-<p>«Te souviens-tu? dit-elle. C'est ici que la présentation<span class="pagenum"><a id="Page_270"></a>[Pg 270]</span>
-s'est faite. J'étais assise là, sous mon beau
-vieux chêne, dont les feuilles étaient moins rousses
-qu'aujourd'hui, et je dévorais un livre du plus
-haut intérêt, l'histoire de l'incomparable Atalante:
-je n'en ai jamais vu la fin.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que tu m'en as laissé le temps? Le
-voici, ce malheureux petit livre. Veux-tu que je
-t'en lise un chapitre?</p>
-
-<p>&mdash;Merci, mon cher amour. Remets tes mains
-dans ton manchon.</p>
-
-<p>&mdash;Seulement la dernière phrase?</p>
-
-<p>&mdash;A quoi bon, si je ne connais pas le commencement?</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne sais pas ce que tu perds. Écoute: «Ils
-s'épousèrent, et d'entre eulx naquit un prince
-aussi beau que le jour.»</p>
-
-<p>&mdash;Vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a que des vérités dans ce petit livre-là.»</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_271"></a>[Pg 271]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="GORGEON">GORGEON.</h2>
-</div>
-
-
-<p>Comme il avait eu le second prix de tragédie au
-Conservatoire, il ne tarda pas à débuter à l'Odéon.
-C'était, si j'ai bonne mémoire, en janvier 1846. Il
-joua Orosmane le jour de la Saint-Charlemagne,
-et fut sifflé par tous les collégiens de la rive gauche.
-Aucun de ses amis n'en fut surpris: il est si
-difficile de réussir dans la tragédie lorsqu'on s'appelle
-Gorgeon! Il aurait dû prendre un nom de
-guerre, et s'appeler Montreuil ou Thabor; mais
-que voulez-vous? Il tenait à ce nom de Gorgeon
-comme au seul héritage que ses parents lui eussent
-laissé. Sa chute fit peu de bruit; il ne tombait
-pas de bien haut. Il avait vingt ans, peu d'amis et
-point de protecteurs dans les journaux. Pauvre
-Gorgeon! Cependant il avait eu un beau moment
-au cinquième acte, en poignardant Zaïre avec un
-rugissement de lion.</p>
-
-<p>Nul directeur ne voulut l'engager pour la tragédie;<span class="pagenum"><a id="Page_272"></a>[Pg 272]</span>
-mais un vieux vaudevilliste qui lui voulait du
-bien le fit entrer au Palais-Royal. Il prit son parti
-en philosophe: «Après tout, pensait-il, le vaudeville
-a plus d'avenir que la tragédie, car on n'écrira
-plus de tragédies aussi belles que celles de Racine,
-et tout me porte à croire qu'on rimera de meilleurs
-couplets que ceux de M. Clairville.» On reconnut
-bientôt qu'il ne manquait pas de talent:
-il avait le geste comique, la grimace heureuse et
-la voix plaisante. Non-seulement il comprenait ses
-rôles, mais il y mettait du sien. Le public le prit
-en amitié, et le nom de Gorgeon circula agréablement
-dans la bouche des hommes. On répéta que
-Gorgeon s'était fait une place entre Sainville et
-Alcide Tousez, et qu'il confondait en un mélange
-heureux la finesse et la niaiserie.</p>
-
-<p>Cette métamorphose d'Orosmane en Jocrisse fut
-l'affaire de dix-huit mois. A vingt-deux ans, Gorgeon
-gagnait dix mille francs, sans compter les
-feux et les bénéfices. On n'avance pas aussi vite
-dans la diplomatie. Lorsqu'il se crut au faîte de la
-gloire et de la fortune, il perdit un peu la tête:
-nous ne savons pas ce que nous aurions fait à sa
-place. L'étonnement de voir des meubles dans sa
-chambre et des louis dans son tiroir troubla sa raison.
-Il mena la vie de jeune homme et apprit à
-jouer le lansquenet, ce qui n'est malheureusement
-pas difficile. Personne ne se ruinerait au<span class="pagenum"><a id="Page_273"></a>[Pg 273]</span>
-jeu, si tous les jeux étaient aussi compliqués que
-les échecs.</p>
-
-<p>Le pauvre garçon se persuada, en regardant sa
-cassette, qu'il était un fils de famille. Lorsqu'il
-sortait du théâtre, le 3 du mois, avec ses appointements
-dans sa poche, il se disait: «J'ai un bonhomme
-de père, un Gorgeon laborieux, studieux
-et vertueux, qui m'a gagné quelques écus sur
-les planches du Palais-Royal: à moi de les faire
-rouler!»</p>
-
-<p>Les écus roulèrent si bien, que l'année 1849 le
-surprit au milieu d'un petit peuple de créanciers:
-il devait vingt mille francs, et il s'en étonnait un
-peu: «Comment! disait-il, à l'époque où je ne
-gagnais rien je ne devais rien à personne! Plus je
-gagne, plus je dois. Est-ce que les gros revenus
-auraient le privilége d'endetter leur homme?»</p>
-
-<p>Ses créanciers venaient le voir tous les jours, et
-il regrettait sincèrement de déranger tant de
-monde. Il n'est pas vrai que les artistes se complaisent
-dans les dettes comme les poissons dans
-l'eau. Ils sont sensibles, comme tous les autres
-hommes, à l'ennui d'éviter certaines rues, de tressaillir
-au coup de sonnette, et de lire des hiéroglyphes
-sur papier timbré. Gorgeon regretta plus
-d'une fois le temps de ses débuts, ce temps, cet
-heureux temps où l'épicier et la laitière refusaient
-tout crédit à Orosmane.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_274"></a>[Pg 274]</span></p>
-
-<p>Un jour qu'il méditait tristement sur les embarras
-qu'apporte la richesse, il s'écria: «Heureux
-celui qui n'a que le nécessaire! Si je gagnais tout
-juste ce qui suffit à mes besoins, je ne ferais pas
-de folies, donc pas de dettes, et je pourrais circuler
-librement dans tous les quartiers. Malheureusement,
-j'ai plus qu'il ne me faut: c'est ce maudit
-superflu qui me ruine. J'ai besoin de cinq cents
-francs par mois, tout le reste est de trop. Donnez-moi
-de vieux parents à nourrir, des sœurs à doter,
-des frères à mettre au collége! Je suffirai à tout,
-et je trouverai encore le moyen de payer mes
-dettes. Mais je suis seul de ma race, et je n'ai
-point de charges de famille. Si je me mariais!»</p>
-
-<p>Il se maria, par économie, à la fille la plus coquette
-de son théâtre et de Paris.</p>
-
-<p>Je suis sûr que vous ne l'avez pas oubliée, cette
-petite Pauline Rivière, dont l'esprit et la gentillesse
-ont servi de parachute à sept ou huit vaudevilles.
-Elle parlait un peu trop vite, mais c'était
-plaisir de l'entendre bredouiller. Ses petits yeux,
-car ils étaient petits, semblaient par moment se
-répandre sur toute sa figure. Elle n'ouvrait jamais
-la bouche sans montrer deux rangées de dents
-aiguës comme celles d'un jeune loup. Ses épaules
-étaient celles d'un gros enfant de quatre ans, roses
-et potelées. Ses cheveux noirs étaient si longs
-qu'on lui fit un rôle de Suissesse tout exprès pour<span class="pagenum"><a id="Page_275"></a>[Pg 275]</span>
-les étaler. Quant à ses mains, c'était un objet de
-curiosité comme les pieds d'une Chinoise.</p>
-
-<p>A dix-sept ans, sans autre fortune que sa beauté,
-et sans autres ancêtres que le chef de claque du
-théâtre, ce joli <i>baby</i> avait failli se métamorphoser
-en marquise. Un descendant des chevaliers de la
-Table-ronde, très-marquis et très-Breton, s'était
-mis en tête de l'épouser. Il s'en fallut de bien peu,
-et sans l'intervention des douairières du Huelgoat
-et de Sarravent, l'affaire était faite. Mais la colère
-des douairières, comme dit Salomon, est terrible;
-surtout celle des douairières bretonnes. Pauline
-resta Pauline comme devant; son marquisat tomba
-dans l'eau, et elle ne se désola pas au point d'aller
-l'y chercher. Elle continua à mener à grandes
-guides cinq ou six petits amours de toute condition
-sur la route royale du mariage. Ce fut alors
-que Gorgeon vint s'atteler à son char. Elle le reçut
-comme elle recevait tous ses prétendants, sérieux
-ou légers, avec une bonne grâce impartiale. Il
-était grand et bien fait, et ne ressemblait pas
-trop à une porcelaine rapportée de la Chine. Il
-n'avait ni les yeux bouffis, ni la voix rauque, ni le
-menton bleu. Sa tenue était presque sévère. Il
-s'habillait comme un sociétaire de la Comédie-Française.</p>
-
-<p>Il fit sa cour. Dès le premier jour, Pauline le
-trouva bien. Au bout d'un mois elle le trouva<span class="pagenum"><a id="Page_276"></a>[Pg 276]</span>
-très-bien: c'était en février 1849. En mars, elle le
-trouva mieux que tous les autres; en avril, elle
-prit de l'amour pour lui, et ne lui en fit pas un
-secret. Il s'attendit à voir éconduire ses rivaux;
-mais Pauline ne se pressait pas. Les préparatifs
-du mariage se firent au milieu d'un encombrement
-d'amoureux qui donnait des impatiences à Gorgeon.
-Il n'était bien nulle part, ni chez lui ni chez
-Pauline: chez elle, il trouvait ses rivaux; chez
-lui, ses créanciers. Il lui demanda un jour assez
-nettement si ces messieurs n'iraient pas bientôt
-soupirer ailleurs.</p>
-
-<p>«Seriez-vous jaloux? dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Non, quoique j'aie débuté dans Orosmane.</p>
-
-<p>&mdash;A la ville?</p>
-
-<p>&mdash;A la scène. Mais je le jouerais à la ville si
-j'y étais forcé.</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi; tu as l'œil mauvais. Pourquoi serais-tu
-jaloux? Tu sais bien que je t'aime. La jalousie
-est toujours un peu ridicule, mais dans notre état
-elle est absurde. Si tu t'y mets une fois, il faudra
-que tu sois jaloux des directeurs, des auteurs,
-des journalistes et du public. Le public me fait la
-cour tous les soirs! Qu'est-ce que cela te fait? Je
-t'aime, je te le dis, je te le prouve en t'épousant;
-si cela ne te suffisait pas, c'est que tu serais difficile.»</p>
-
-<p>Le mariage se fit dans les derniers jours d'avril,<span class="pagenum"><a id="Page_277"></a>[Pg 277]</span>
-Le public avait payé les dettes de Gorgeon et la
-corbeille de la mariée. Ce fut l'affaire de deux représentations
-à bénéfice. La première se donna à
-l'Odéon; la seconde, aux Italiens. Tous les théâtres
-de Paris voulurent y prendre part: Gorgeon et
-Pauline étaient aimés partout. Ils s'épousèrent à
-Saint-Roch, donnèrent un grand déjeuner au restaurant,
-et partirent le soir pour Fontainebleau.
-Le premier quartier de leur lune de miel éclaira
-les hautes futaies de la vieille forêt. Gorgeon était
-radieux comme un fils de roi. Autour de lui le
-printemps faisait éclater les bourgeons des arbres.
-Tout verdissait, excepté les chênes, qui sont toujours
-en retard, comme si leur grandeur les attachait
-au rivage. L'herbe et la mousse s'étendaient
-en tapis moelleux sous les pieds des deux amants.
-Pauline bourrait ses poches de violettes blanches.
-Ils sortaient au petit jour et rentraient à la nuit.
-Le matin, ils effarouchaient les lézards; le soir
-les hannetons bourdonnants se jetaient à leur
-tête. Le 1<sup>er</sup> mai, ils se rendirent à la fête des Sablons
-qui se prolonge du soir au matin sous les
-grands hêtres. Toute la jeunesse des environs
-était là; les petites bourgeoises de Moret, les vigneronnes
-des Sablons et de Veneux, et les belles
-filles de Thomery, paysannes aux mains blanches,
-dont le travail consiste à surveiller les treilles, à
-éclaircir les grappes et à enlever les petits grains<span class="pagenum"><a id="Page_278"></a>[Pg 278]</span>
-de raisins qui gênent les gros. Toute cette jeunesse
-admira Pauline; on la prit pour une châtelaine
-des environs. Elle dansa de tout son cœur
-jusqu'à trois heures du matin, quoiqu'elle eût un
-peu de sable dans ses bottines. Puis elle s'achemina,
-au bras de son mari, vers la voiture qui les
-attendait.</p>
-
-<p>Ils retournèrent plus d'une fois les yeux vers la
-fête qui se dessinait derrière eux comme une large
-tache rouge. La musique des ménétriers, le bruit
-des sifflets de sucre, le grincement des crécelles et
-les détonations des pétards arrivaient confusément
-à leurs oreilles. Puis ils marchèrent dans un silence
-charmant, éclairé par la lune et interrompu
-de minute en minute par la voix d'un rossignol.
-Gorgeon se sentit ému; il laissa tomber deux
-bonnes grosses larmes. Je vous jure qu'un poëte
-élégiaque n'aurait pas mieux pleuré, et la preuve,
-c'est que Pauline se mit à rire en sanglotant:</p>
-
-<p>«Comme ils s'amuseraient, dit-elle, s'ils nous
-voyaient ainsi! Il me semble que nous sommes à
-deux cents lieues du théâtre.</p>
-
-<p>&mdash;Malheureusement, nous y rentrerons dans
-trois jours.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! la vie n'est pas faite pour pleurer. Nous
-ne nous aimerons pas moins pour nous aimer
-gaiement.»</p>
-
-<p>Gorgeon n'était pas jaloux. Lorsqu'il reparut au<span class="pagenum"><a id="Page_279"></a>[Pg 279]</span>
-Palais-Royal, il ne se scandalisa point d'entendre
-les vieux comédiens tutoyer sa femme comme ils
-en avaient l'habitude. Elle était presque leur fille
-adoptive; ils l'avaient vue toute petite dans les
-coulisses, elle se souvenait d'avoir dansé sur leurs
-genoux. Ce qui le gênait davantage, c'était de voir
-à l'orchestre les anciens admirateurs de Pauline,
-la lorgnette à la main. Il eut des distractions, et
-il manqua plusieurs fois de mémoire; on s'en
-aperçut, et il fut un peu moqué par ses camarades.
-On prétendit qu'il tournait au troisième
-rôle. Dans la langue spéciale du théâtre, les troisièmes
-rôles sont les traîtres, les jaloux et tous
-les personnages d'humeur noire. Un mauvais plaisant
-lui demanda s'il ne songeait pas à retourner
-à l'Odéon. Il prit assez bien tous les quolibets;
-mais il ne digérait pas les jeunes gens à lorgnette.</p>
-
-<p>«Heureusement, pensait-il, ces messieurs ne
-viendront ni sur la scène ni chez moi.» Chaque
-fois qu'il montait à sa loge par le petit escalier
-malpropre de la rue Montpensier, il relisait avec
-une certaine satisfaction l'arrêt du préfet de police
-qui interdit l'entrée des coulisses à toute personne
-étrangère au théâtre. Pour plus de prudence, il
-accompagnait Pauline chaque fois qu'elle jouait
-sans lui, et il l'emmenait chaque fois qu'il jouait
-sans elle. Pauline ne demandait pas mieux.
-Elle était coquette et elle lançait volontiers des<span class="pagenum"><a id="Page_280"></a>[Pg 280]</span>
-sourires dans la salle, mais elle aimait son
-mari.</p>
-
-<p>L'été se passa bien; l'orchestre était à moitié
-vide; les beaux jeunes gens qui déplaisaient si
-fort à Gorgeon promenaient leurs loisirs à Bade,
-à Biarritz ou à Trouville; M. de Gaudry, ce marquis
-breton qui avait dû épouser Pauline, passait
-la belle saison dans ses terres. Le jeune ménage
-vécut dans une paix profonde, et la lune de
-miel ne roussit pas.</p>
-
-<p>Mais en décembre tout Paris était revenu, et la
-Société des artistes dramatiques affichait partout
-un grand bal pour le 1<sup>er</sup> février. Gorgeon était
-commissaire et sa femme patronnesse. Tous les
-hommes qui s'intéressent de près ou de loin au
-théâtre couraient chez les patronnesses acheter des
-billets; les belles vendeuses rivalisaient de zèle,
-et c'était à qui en placerait davantage. Gorgeon
-vit bien qu'il lui serait impossible de tenir sa porte
-fermée. Ce fut un va-et-vient formidable dans son
-escalier, et les gants jaunes usèrent le cordon de
-sa sonnette. Que faire? Il avait beau se constituer
-prisonnier à la maison, il répétait dans deux
-pièces, et son temps était pris de midi à quatre
-heures. Rarement il rentra chez lui sans rencontrer
-quelque beau monsieur qui descendait en fredonnant
-un air de ses vaudevilles. Lorsqu'il en
-trouvait un auprès de sa femme, il fallait faire<span class="pagenum"><a id="Page_281"></a>[Pg 281]</span>
-bon visage, tout le monde étant d'une politesse
-exquise avec lui. M. de Gaudry vint prendre un
-billet, puis il revint en reprendre un second pour
-son frère. Puis il perdit le sien, et vint en chercher
-un troisième; puis il en voulut un quatrième pour
-un jeune homme de son club, ainsi de suite jusqu'à
-douze. Gorgeon tirait l'épée, il était de première
-force au pistolet, mais à quoi bon? M. de
-Gaudry ne lui avait jamais manqué, tout au contraire.
-Il le félicitait, il l'adulait, il le portait aux
-nues; il lui disait: «Mon cher Gorgeon, vous êtes
-un farceur admirable. Vous n'avez pas votre pareil
-pour amuser les gens. Hier encore vous m'avez
-fait rire au point que j'avais les larmes dans les
-yeux. Que vous êtes donc comique, mon cher
-Gorgeon!» Si le pauvre homme s'était fâché,
-non-seulement tout le monde lui eût donné tort,
-mais on aurait dit qu'il devenait fou.</p>
-
-<p>Pauline l'aimait comme au premier jour, mais
-elle était bien aise de voir un peu de monde et
-d'entendre des compliments. L'amour de quelques
-hommes bien nés et bien élevés ne l'ennuyait pas,
-elle jouait avec le feu en femme qui est sûre de
-ne point s'y brûler. Elle tenait registre des passions
-qu'elle avait faites; elle notait soigneusement les
-sottises qu'on lui avait dites, et elle en riait avec
-son mari, qui ne riait guère. Lorsque Gorgeon
-lui proposa tout net de fermer sa porte aux galants,<span class="pagenum"><a id="Page_282"></a>[Pg 282]</span>
-elle le renvoya bien loin: «Je ne veux pas,
-dit-elle, te rendre ridicule. Ne crains rien; si
-quelqu'un de ces messieurs s'avisait de passer
-les bornes, je saurais le remettre à sa place.
-Tu peux te reposer sur moi du soin de ton
-honneur. Mais si nous faisions un coup d'éclat,
-tout Paris le saurait, et tu serais montré au
-doigt.»</p>
-
-<p>Il eut l'imprudence de faire allusion à ces débats
-devant ses camarades du théâtre. On taquina
-Gorgeon; on lui infligea le sobriquet de Gorgeon
-<i>le Tigre</i>. Il se radoucit, il s'abstint de toute observation,
-il fit bon visage à ceux qui lui déplaisaient
-le plus. Ses amis changèrent de note, et l'appelèrent
-Gorgeon-Dandin. Personne ne se serait avisé
-de le railler en face, mais ce maudit nom de Dandin
-voltigeait dans l'air autour de lui. Au moment
-d'entrer en scène, il l'entendait derrière un décor.
-Il regardait, et ne voyait personne, le parleur
-s'était éclipsé. Il voulait courir plus loin, impossible!
-à moins de manquer son entrée. Ne cherchez
-pas à cette persécution des causes surnaturelles;
-elle s'explique assez par la légèreté de
-Pauline, qui n'était qu'une enfant, et par la malice
-naturelle aux comédiens, qui veulent rire à
-tout prix.</p>
-
-<p>Les quolibets aigrirent l'humeur de Gorgeon,
-et la bonne harmonie du ménage fut rompue. Il<span class="pagenum"><a id="Page_283"></a>[Pg 283]</span>
-querella sa femme. Pauline, forte de son innocence,
-lui tint tête.</p>
-
-<p>Elle disait: «Je ne veux pas être tyrannisée.»
-Gorgeon répondait: «Je ne veux pas être ridicule.»
-Leurs amis communs donnaient tort au mari. «S'il
-était si ombrageux, pourquoi prendre femme au
-théâtre? Il eût mieux fait d'épouser une petite
-bourgeoise, personne ne serait allé la relancer
-chez lui.» Au milieu de ces débats, le jour anniversaire
-de leur mariage s'écoula sans qu'ils y
-eussent songé ni l'un ni l'autre. Ils s'en aperçurent
-le lendemain, chacun de son côté; Gorgeon se
-dit: «Il faut qu'elle m'aime bien peu pour l'avoir
-laissé passer.» Pauline pensa que son mari regrettait
-probablement de l'avoir épousée. M. de
-Gaudry, qui n'était jamais loin, envoya un bracelet
-à Pauline. Gorgeon voulait aller le rendre,
-avec un remercîment de son cru; Pauline prétendit
-le garder. «Parce que vous n'avez pas eu l'idée
-de me faire un présent, dit-elle, il vous plaît de
-trouver à redire aux moindres attentions de mes
-amis!</p>
-
-<p>&mdash;Vos amis sont des drôles que je corrigerai.</p>
-
-<p>&mdash;Vous feriez mieux de vous corriger vous-même.
-J'ai cru jusqu'ici qu'il y avait deux classes
-d'hommes au-dessus des autres, les gentilshommes
-et les artistes: je sais maintenant ce qu'il
-faut penser des artistes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_284"></a>[Pg 284]</span></p>
-
-<p>&mdash;Vous en penserez ce qu'il vous plaira, dit
-Gorgeon en prenant son chapeau, mais ce n'est
-plus moi qui fournirai un texte à vos comparaisons.</p>
-
-<p>&mdash;Vous partez?</p>
-
-<p>&mdash;Adieu.</p>
-
-<p>&mdash;Où allez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Vous le saurez.</p>
-
-<p>&mdash;Tu reviendras?</p>
-
-<p>&mdash;Jamais.»</p>
-
-<p>Pauline fut quatre mois sans nouvelles de son
-mari. On le chercha partout, et jusque dans la
-rivière. Le public le regretta; ses rôles étaient
-distribués à d'autres. Sa femme le pleura sincèrement;
-elle n'avait jamais cessé de l'aimer. Elle
-tint sa porte fermée à tout le monde, renvoya
-avec horreur le bracelet du marquis, et repoussa
-toutes les consolations des hommes. Elle détestait
-sa coquetterie et disait, en tirant ses beaux cheveux:
-«J'ai tué mon pauvre Gorgeon!»</p>
-
-<p>Vers la fin de septembre, un bruit se répandit
-que Gorgeon n'était pas mort, et qu'il faisait les
-délices de la Russie.</p>
-
-<p>«Le drôle serait-il vivant? pensa l'inconsolable
-Pauline. S'il est vrai qu'il se porte bien et qu'il
-m'ait fait pleurer sans raison, il me payera mes
-larmes.»</p>
-
-<p>Elle essaya de rire; mais la douleur fut<span class="pagenum"><a id="Page_285"></a>[Pg 285]</span>
-plus forte, et tout finit par un redoublement de
-pleurs.</p>
-
-<p>Huit jours après, un ami anonyme, qui n'était
-autre que M. de Gaudry, lui fit parvenir l'article
-suivant, découpé dans le <i>Journal de Saint-Pétersbourg</i>:</p>
-
-<p>«Le 6 (18) septembre, en présence de la cour
-et devant une brillante assemblée, le rival de
-Sainville et d'Alcide Tousez, le célèbre Gorgeon,
-a débuté au théâtre Michel, dans la <i>Sœur de Jocrisse</i>.
-Son succès a été complet, et le jeune transfuge du
-Palais-Royal s'est vu comblé d'applaudissements,
-de bouquets, d'oranges et de cadeaux de toute
-sorte. Encore une ou deux acquisitions pareilles,
-et notre théâtre, déjà si riche, n'aura plus d'égal
-en Europe. Gorgeon est engagé à raison de six
-mille roubles argent et un bénéfice par an. Son
-dédit, qui est d'ailleurs insignifiant, sera payé sur
-la caisse des théâtres impériaux.»</p>
-
-<p>Pauline ne pleura plus: la jolie veuve entrait
-dans la catégorie des femmes abandonnées. Tout
-Paris s'accorda à la plaindre et à blâmer son mari.
-«Après un an de ménage, quitter une femme
-adorable dont il n'avait jamais eu à se plaindre!
-la livrer à elle-même à l'âge de dix-huit ans! Et
-cela sans raison, sans prétexte, par un pur caprice!
-Quelle excuse pouvait-il alléguer? la jalousie?
-Pauline était le modèle des femmes; elle<span class="pagenum"><a id="Page_286"></a>[Pg 286]</span>
-avait traversé toutes les séductions sans y laisser
-une plume de ses ailes.» Pour ajouter un dernier
-trait au tableau, on ne manqua pas de dire que
-Gorgeon abandonnait sa femme sans ressources:
-comme si elle ne gagnait pas de quoi vivre au
-Palais-Royal! Son mari lui avait laissé tout ce
-qu'il possédait d'argent et un beau mobilier,
-dont elle vendit une partie lorsqu'elle se transporta
-rue de la Fontaine-Molière, au quatrième
-étage.</p>
-
-<p>Elle inspirait une vive compassion à tous les
-hommes, et surtout à M. de Gaudry et à ses voisins
-de l'orchestre. Mais elle ne souffrit pas qu'aucune
-bonne âme en gants paille vînt la plaindre à
-domicile. Elle vivait seule avec une cousine de
-son âge qui lui servait de cuisinière et de femme
-de chambre. Son père ne lui était ni d'un grand
-secours ni d'une grande consolation: il buvait.
-Dans sa retraite, elle se consumait en projets inutiles
-et en résolutions contradictoires. Tantôt elle
-voulait vendre tout ce qu'elle possédait, s'embarquer
-pour Pétersbourg et se jeter dans les bras
-de son mari; tantôt elle trouvait plus juste et plus
-conjugal d'aller lui arracher les yeux. Puis elle
-se ravisait, elle voulait rester à Paris, donner
-l'exemple de toutes les vertus, édifier le monde
-par son veuvage et mériter le nom de Pénélope
-du Palais-Royal. Son imagination lui conseilla<span class="pagenum"><a id="Page_287"></a>[Pg 287]</span>
-aussi d'autres coups de tête, mais elle ne s'y arrêta
-point.</p>
-
-<p>Gorgeon, peu de temps après ses débuts, lui
-écrivit une lettre pleine de tendresse. Sa colère
-était refroidie, il n'avait plus ses rivaux sous les
-yeux, il voyait sainement les choses; il pardonnait,
-il demandait pardon, il appelait sa femme
-auprès de lui; il lui avait trouvé un engagement.
-Par malheur, ces paroles de paix arrivèrent dans
-un moment où Pauline entourée de trois bonnes
-amies, attisait sa haine contre son mari. Gorgeon,
-qui comptait sur une bonne réponse, fut froissé
-et n'écrivit plus.</p>
-
-<p>En novembre, le ressentiment de Pauline, entretenu
-par ses amies, était encore dans toute sa
-force. Un matin, vers onze heures, elle s'habillait
-devant sa glace pour se rendre à une répétition.
-Sa cousine était allée au marché en laissant la
-clef sur la porte. La jeune femme ôtait sa dernière
-papillote lorsqu'elle se retourna en poussant
-un cri d'épouvante. Elle avait vu dans le
-miroir un petit homme excessivement laid et
-fourré de zibeline jusqu'aux yeux.</p>
-
-<p>«Qui êtes-vous? que voulez-vous? sortez! On
-n'entre pas ainsi.... Marie!» cria-t-elle si précipitamment
-que ses paroles tombaient les unes
-sur les autres.</p>
-
-<p>«Je ne vous aime pas, vous ne me plaisez pas,<span class="pagenum"><a id="Page_288"></a>[Pg 288]</span>
-répondit le petit homme visiblement embarrassé.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que je vous aime, moi? Sortez!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous aime pas, madame; vous ne me....</p>
-
-<p>&mdash;Insolent! Sortez ou j'appelle; je crie au voleur!
-je me jette par la fenêtre!»</p>
-
-<p>Le petit bonhomme joignit piteusement les
-mains, et répondit d'une voix suppliante:</p>
-
-<p>«Pardonnez-moi; je ne voulais pas vous offenser.
-J'ai fait sept cents lieues pour vous proposer
-quelque chose; j'arrive de Saint-Pétersbourg; je
-parle mal le français; j'ai préparé ce que je devais
-vous dire, et vous m'avez tellement intimidé....»</p>
-
-<p>Il s'assit, et passa un mouchoir de batiste sur
-son front tout dépouillé. Pauline profita de ce
-moment pour jeter un châle sur ses épaules.</p>
-
-<p>«Madame, reprit le bonhomme, je ne vous
-aime p..., excusez-moi, et ne vous fâchez plus.
-Votre mari m'a joué un tour infâme. Je suis le
-prince Vasilikof; j'ai un million de revenu, mais
-je ne suis que de la quatorzième classe de noblesse,
-n'ayant jamais servi.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci m'est tout à fait égal.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais bien, mais j'avais préparé ce que
-je devais vous dire, et.... je poursuis. Vous voyez,
-madame, que je ne suis ni très-beau, ni ce qui
-s'appelle de la première jeunesse. De plus, j'ai
-pris, en avançant en âge, certaines habitudes, ou,<span class="pagenum"><a id="Page_289"></a>[Pg 289]</span>
-si vous voulez, certains tics nerveux qui font que,
-dans la société, on cherche à me tourner en ridicule.
-Cela ne m'a pas empêché d'aimer une personne
-charmante, de très-bonne famille, et de la
-demander en mariage. Les parents m'avaient
-agréé à cause de ma fortune, et Varvara (elle
-s'appelle Varvara) était sur le point de donner
-son consentement, lorsque votre mari a eu l'infernale
-idée....</p>
-
-<p>&mdash;De l'épouser?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais de faire ma caricature sur la scène
-et d'amuser toute la ville à mes dépens. Mon mariage
-a manqué. Après la première représentation,
-j'ai reçu mon congé; à la deuxième, Varvara
-s'est fiancée à un petit colonel finlandais qui
-n'a pas seulement cent mille livres de rente.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, j'ai résolu que je me vengerais de
-Gorgeon; et, si vous voulez m'y aider, votre fortune
-est faite. Je ne vous aime pas, quoique vous
-soyez fort jolie, et aucune femme ne peut me
-plaire, excepté Varvara. Les propositions que je
-vous apporte sont donc parfaitement honorables,
-et je vous prie de ne pas vous étonner de ce
-qu'elles peuvent avoir d'extraordinaire. Voulez-vous
-partir pour Saint-Pétersbourg dans une excellente
-chaise de poste? vous trouverez, place du
-Palais-Michel, à cent pas du théâtre, un hôtel<span class="pagenum"><a id="Page_290"></a>[Pg 290]</span>
-magnifique qui m'appartient et que je vous
-donne. Les gens de la maison sont des mougicks
-à moi qui vous obéiront aveuglément. Le maître
-d'hôtel et l'intendant sont Français; vous êtes
-libre d'emmener avec vous une femme de chambre
-et une dame de compagnie; vous aurez deux
-voitures à vos ordres. Au théâtre, j'ai loué pour
-vous une avant-scène du rez-de-chaussée. Je
-fournirai à toutes les dépenses de votre maison;
-mon intendant vous comptera tous les mois la
-somme que vous lui indiquerez; enfin, la veille
-du jour où vous quitterez Paris, je déposerai chez
-votre notaire un capital aussi considérable qu'il
-vous plaira de le demander. Je ne parle pas d'une
-bagatelle de cinquante à soixante mille francs,
-mais une fortune de deux à trois cent mille:
-vous n'aurez qu'à parler.»</p>
-
-<p>Pauline avait eu le temps de se remettre. Elle
-croisa les bras, et regarda en face son singulier
-interlocuteur:</p>
-
-<p>«Mon cher monsieur, lui dit-elle, pour qui me
-prenez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Pour une honnête femme indignement abandonnée,
-et qui a mille raisons de se venger de
-son mari.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a du vrai dans ce que vous dites; mais
-si je me vengeais de Gorgeon, je le ferais en honnête
-femme et je ne prendrais point d'associé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_291"></a>[Pg 291]</span></p>
-
-<p>&mdash;Madame, permettez-moi de vous répéter encore,
-au risque de vous déplaire, que je ne vous
-aime pas; en revanche, je vous respecte beaucoup,
-et je vous tiens pour une très-honnête
-femme. Il y a plus: j'estime le caractère de votre
-mari, quoiqu'il m'ait traité bien cruellement. Si
-je croyais qu'il fût indifférent à son honneur, je
-chercherais une autre vengeance. Voici ce que je
-sollicite de vous, en échange d'une fortune assurée.
-Ne vous effrayez pas trop tôt. Vous ne me
-devrez ni amour, ni amitié, ni reconnaissance, ni
-complaisance. Je m'engagerai, sur l'honneur, à
-ne point mettre les pieds chez vous. Nous ne
-sortirons jamais ensemble; vous serez libre de
-vos actions; vous recevrez qui vous voudrez,
-sans excepter votre mari. Tout ce que je demande....»</p>
-
-<p>Pauline ouvrit les deux oreilles.</p>
-
-<p>«Tout ce que je demande, c'est une place à
-côté de vous, dans votre loge, pour huit représentations.
-Gorgeon a fait rire la cour à mes dépens:
-je veux mettre les rieurs de mon côté.»</p>
-
-<p>La jeune femme connaissait assez l'humeur
-fière de son mari pour savoir qu'une telle vengeance
-serait cruelle. Elle songea aux conséquences
-terribles qui pouvaient s'ensuivre.</p>
-
-<p>«Vous êtes fou, dit-elle au prince; n'avez-vous
-pas cent autres moyens de punir mon mari? Vous<span class="pagenum"><a id="Page_292"></a>[Pg 292]</span>
-serait-il bien difficile de l'envoyer pour deux ou
-trois mois en Sibérie!</p>
-
-<p>&mdash;Fort difficile. On a dans votre pays des préjugés
-sur la Sibérie. D'ailleurs, malgré mon titre
-et ma fortune, je ne suis pas un personnage,
-parce que je n'ai jamais servi.</p>
-
-<p>&mdash;J'entends.» Elle réfléchit quelques minutes,
-puis elle reprit: «En deux mots voici le marché
-que vous me proposez: une fortune contre ma
-réputation!</p>
-
-<p>&mdash;Pas même; je n'ai aucun intérêt à vous perdre
-d'honneur. Vous aurez le droit de publier en
-tout temps les conditions de notre marché. De
-mon côté, je m'engage à vous justifier de mon
-mieux; je ne tiens qu'au coup de théâtre. Une
-fois l'effet produit, vous rentrerez dans votre réputation.
-Vous voyez donc qu'il ne s'agit pour vous
-que d'un rôle à jouer. Je vous engage pour huit
-représentations, à un prix que nul directeur n'offrit
-jamais à une actrice, et je vous laisse la liberté
-de dire à tout le monde: «C'est une comédie.»</p>
-
-<p>Les débats se prolongèrent jusqu'au retour de
-Marie. Pauline demanda du temps pour délibérer,
-et l'affaire fut remise à huitaine. Dans l'intervalle,
-les amies de la jeune femme lui conseillèrent
-unanimement d'accepter les offres du prince.
-Les unes se réjouissaient de la voir partir, les<span class="pagenum"><a id="Page_293"></a>[Pg 293]</span>
-autres se faisaient une fête de la savoir compromise.
-On lui représenta les torts impardonnables
-de son mari, les douceurs de la vengeance, la
-singularité d'un rôle si nouveau, et les profits
-qu'elle en allait tirer. Elle écouta d'une oreille
-distraite, et comme en songeant à autre chose.
-Explique qui voudra les bizarreries du cœur féminin!
-Que penseriez-vous si je vous disais
-qu'elle accepta ces propositions absurdes, et
-qu'elle consentit à ce malheureux voyage, parce
-qu'elle mourait d'envie de revoir son mari?</p>
-
-<p>Ce qui prouve qu'elle était désintéressée, c'est
-qu'elle refusa l'argent du prince Vasilikof. Il fallut
-des prières pour lui faire accepter les toilettes
-éclatantes qui étaient, pour ainsi dire, les
-costumes de son rôle. Elle partit le 1<sup>er</sup> décembre,
-en poste, avec sa cousine Marie. Elle arriva le 15,
-dans un traîneau magnifique aux armes du prince.
-Toute la ville s'en émut; Vasilikof était arrivé depuis
-deux jours, et personne n'ignorait la grande
-nouvelle, ni les Russes, ni les Français, ni Gorgeon.</p>
-
-<p>Pauline se repentait déjà de son équipée. L'empressement
-de la curiosité publique lui donna à
-réfléchir. Tous les hommes qu'elle apercevait dans
-la rue ou sur la Perspective lui rappelaient la tournure
-de son mari; tous les hommes se ressemblent
-sous la pelisse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_294"></a>[Pg 294]</span></p>
-
-<p>Le prince lui accorda quinze jours pour se remettre;
-elle eut ensuite un nouveau délai d'une
-semaine, parce que Gorgeon ne jouait pas. Elle
-regardait les affiches comme les condamnés, sous
-la Terreur, lisaient les listes du bourreau. Elle ne
-jouit ni de ses toilettes, ni de sa maison, ni du luxe
-prodigieux dont elle était entourée. Son salon passait
-pour une des merveilles de Pétersbourg. Les
-murs étaient de Paros blanc, et le meuble de vieux
-Beauvais à figures. Les fenêtres n'avaient pas
-d'autres rideaux que six grands camellias ponceau,
-dressés en espalier. Au milieu, sous un énorme
-lustre en cristal de roche, on voyait un divan circulaire
-ombragé d'un camellia pleureur, vrai miracle
-d'horticulture. Pauline y fit à peine attention.
-Son cuisinier, un illustre Provençal que Vasilikof
-avait dérobé à un prince-évêque d'Allemagne,
-épuisa vainement toutes les ressources de son imagination;
-Pauline n'avait plus faim. Elle était cependant
-un peu bien gourmande lorsqu'elle soupait
-au café Anglais avec son mari. Le 6 janvier
-(nouveau style), l'affiche, qu'on portait chez elle,
-lui apprit que Gorgeon jouait le soir dans <i>le Dîner
-de Madelon</i>. Il lui sembla qu'elle recevait un coup
-dans le cœur. Elle voulut écrire à son mari. Elle
-fit porter chez Gorgeon une lettre tendre et suppliante
-où elle racontait fidèlement tout ce qui
-s'était passé. «Je ne sais plus que devenir, disait-elle;<span class="pagenum"><a id="Page_295"></a>[Pg 295]</span>
-je suis seule, sans appui et sans conseil. Le
-jour où nous nous sommes mariés, tu m'as promis
-aide et protection; viens à mon secours!»
-Elle glissa dans l'enveloppe une petite fleur sèche
-conservée entre deux feuillets de son Molière;
-c'était une violette blanche de Fontainebleau.
-Malheureusement, l'homme qui remit cette lettre
-à Gorgeon portait la livrée du prince Vasilikof.</p>
-
-<p>Le soir, à sept heures, Pauline se laissa habiller
-comme une morte. Elle espérait vaguement que
-le prince aurait pitié d'elle et qu'il lui ferait grâce
-de sa compagnie; mais en descendant de voiture,
-devant la petite porte du vestibule, elle le vit accourir
-empressé et radieux. Elle le suivit en
-chancelant jusqu'à sa loge, qui était au niveau de
-la rampe, et elle se jeta sur un fauteuil, sans voir
-que toute la salle avait les yeux braqués sur elle.
-Le théâtre était plein; les Russes célébraient la
-fête de Noël. La direction permet au locataire
-d'une loge d'y empiler autant de personnes qu'elle
-en peut physiquement contenir. L'hémicycle était
-littéralement tapissé de têtes qui toutes regardaient
-la loge de Vasilikof. Lorsque le rideau se
-leva, Pauline fut prise de vertige. Elle voyait devant
-elle un gouffre plein de feu, et elle se cramponnait
-à la balustrade pour n'y point tomber.</p>
-
-<p>Gorgeon s'était cuirassé de courage et d'indifférence.
-Il avait caché sa pâleur sous une couche<span class="pagenum"><a id="Page_296"></a>[Pg 296]</span>
-épaisse de rouge, mais il avait oublié de peindre
-ses lèvres; elles devinrent livides. Il fut assez
-maître de lui pour conserver la mémoire, et il
-joua son rôle jusqu'au bout. La soirée fut orageuse.
-Le public du théâtre Michel se compose de
-deux éléments bien distincts: le grand monde
-russe, qui entend le français, et la colonie française.
-Il y a plus de six mille Français à Pétersbourg,
-et tous, quels qu'ils soient, précepteurs,
-marchands, coiffeurs ou cuisiniers, raffolent
-du théâtre. Les Russes avaient admiré le coup
-d'état de Vasilikof, et ceux-là même qui avaient
-applaudi sa caricature deux mois auparavant
-s'étaient retournés de son côté. Les Français idolâtraient
-Gorgeon; ils le couvrirent d'applaudissements.
-Les Russes ripostèrent par des applaudissements
-ironiques, battant des mains à tout
-propos et hors de propos. Après la chute du rideau,
-ils le rappelèrent si obstinément, qu'il fut
-forcé de revenir. Pauline était plus morte que
-vive.</p>
-
-<p>Le lendemain, on donnait <i>le Misanthrope et l'Auvergnat</i>.
-Gorgeon fut vraiment admirable dans le
-rôle de Mâchavoine. Les Français avaient apporté
-des couronnes; les Russes lui jetèrent des couronnes
-ridicules. Un mauvais plaisant lui cria:
-«Bien des choses à madame!» Il pleurait de rage
-en rentrant dans sa loge. Il y trouva une lettre de<span class="pagenum"><a id="Page_297"></a>[Pg 297]</span>
-Pauline, une lettre mouillée de larmes. Il la
-foula aux pieds, la déchira en mille pièces et la
-jeta au feu.</p>
-
-<p>Après ces deux horribles soirées, Pauline,
-épouvantée du silence de son mari, supplia le
-prince de lui faire grâce du reste. Gorgeon n'était-il
-pas assez puni? Vasilikof n'était-il pas assez
-vengé?</p>
-
-<p>Le prince se montra conciliant: il remit à Gorgeon
-la moitié de sa peine, et décida que le surlendemain,
-après le spectacle, Pauline serait libre
-d'employer son temps comme elle l'entendrait.
-«Il faut être de bon compte, dit-il, Gorgeon m'a
-joué huit fois en quinze jours; mais les soirées
-comme celle-ci doivent compter double. Après la
-quatrième, l'honneur sera satisfait.»</p>
-
-<p>On devait donner deux jours de suite un vaudeville
-fort gai de MM. Xavier et Varin, <i>la Colère
-d'Achille</i>. C'était presque une pièce de circonstance.
-Achille Pangolin est un Sganarelle moderne qui
-croit trouver partout les preuves de sa disgrâce
-imaginaire. Tout lui est matière à soupçon, depuis
-le miaulement de son chat jusqu'aux interjections
-de son perroquet. S'il trouve une canne dans sa
-maison, il croit qu'elle a été oubliée par un rival,
-et il la met en morceaux avant de reconnaître que
-c'est la sienne. Il oublie son chapeau dans la
-chambre de sa femme; il revient, il le trouve, il<span class="pagenum"><a id="Page_298"></a>[Pg 298]</span>
-le saisit, il le broie: il cherche dans tous les coins
-le propriétaire de ce maudit chapeau. Dans l'excès
-de son désespoir, il veut en finir avec la vie,
-et il charge un pistolet pour se brûler la cervelle.
-Mais un scrupule l'arrête en si beau chemin. Il
-veut bien se détruire, mais il ne veut pas se faire
-de mal: la mort l'attire et la douleur l'incommode.
-Pour concilier son horreur de la vie et sa tendresse
-pour lui-même, il se met en face d'un miroir
-et se suicide en effigie.</p>
-
-<p><i>La Colère d'Achille</i> eut un succès bruyant au théâtre
-Michel. Tous les mots portaient! Deux heures
-avant la représentation, Gorgeon avait refusé de
-recevoir la visite de sa femme. Il joua la rage au
-naturel. Par malheur, le pistolet du théâtre était
-une relique vénérable extraite du magasin des
-accessoires: il fit long feu. Un seigneur de l'orchestre
-s'écria en mauvais français: «Pas de
-chance!»</p>
-
-<p>Après la représentation, comme le régisseur
-s'excusait, Gorgeon lui dit: «Ce n'est rien. J'ai un
-pistolet chez moi, je l'apporterai demain.» Il vint
-avec un pistolet à deux coups, une belle arme,
-en vérité. «Vous voyez, dit-il au régisseur: si le
-premier coup ratait, j'ai le second.» Il joua avec
-un entrain qu'on ne lui avait jamais vu. A la dernière
-scène, au lieu de viser la glace, il tourna le
-canon vers sa femme et la tua. Il se fit ensuite<span class="pagenum"><a id="Page_299"></a>[Pg 299]</span>
-sauter la cervelle. Le spectacle fut interrompu.
-Cette aventure fit beaucoup de bruit dans Pétersbourg.
-C'est le prince Vasilikof qui me l'a racontée.
-«Croiriez-vous, me dit-il en terminant, que
-ce Gorgeon et cette Pauline s'étaient mariés par
-amour? Voilà comme vous êtes à Paris!»</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_300"></a>[Pg 300]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="LA_MERE_DE_LA_MARQUISE">LA MÈRE DE LA MARQUISE.</h2>
-</div>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Ceci est une vieille histoire qui datera tantôt
-de dix ans.</p>
-
-<p>Le 15 avril 1846, on lisait dans tous les grands
-journaux de Paris l'annonce suivante:</p>
-
-<p>«Un jeune homme de bonne famille, ancien
-élève d'une école du gouvernement, ayant étudié
-dix ans les mines, la fonte, la forge, la comptabilité
-et l'exploitation des coupes de bois, désirerait
-trouver dans sa spécialité un emploi
-honorable. Écrire à Paris, poste restante à M. L.
-M. D. O.</p>
-
-<p>La propriétaire des belles forges d'Arlange,
-Mme Benoît, était alors à Paris, dans son petit
-hôtel de la rue Saint-Dominique; mais elle ne lisait
-jamais les journaux. Pourquoi les aurait-elle
-lus? Elle ne cherchait pas un employé pour sa
-forge, mais un mari pour sa fille.</p>
-
-<p>Mme Benoît, dont l'humeur et la figure ont bien<span class="pagenum"><a id="Page_301"></a>[Pg 301]</span>
-changé depuis dix ans, était en ce temps-là une
-personne tout à fait aimable. Elle jouissait délicieusement
-de cette seconde jeunesse que la nature
-n'accorde pas à toutes les femmes, et qui
-s'étend entre la quarantième et la cinquantième
-année. Son embonpoint un peu majestueux lui
-donnait l'aspect d'une fleur très-épanouie, mais
-personne en la voyant ne songeait à une fleur
-fanée. Ses petits yeux étincelaient du même feu
-qu'à vingt ans; ses cheveux n'avaient pas blanchi,
-ses dents ne s'étaient pas allongées; ses joues
-et ses mentons resplendissaient de cette fraîcheur
-vigoureuse, luisante et sans duvet qui distingue
-la seconde jeunesse de la première. Ses bras et
-ses épaules auraient fait envie à beaucoup de
-jeunes femmes. Son pied s'était un peu écrasé
-sous le poids de son corps, mais sa petite main
-rose et potelée brillait encore au milieu des bagues
-et des bracelets comme un bijou entre des
-bijoux.</p>
-
-<p>Les dedans d'une personne si accomplie répondaient
-exactement au dehors. L'esprit de Mme Benoît
-était aussi vif que ses yeux. Sa figure n'était
-pas plus épanouie que son caractère. Le rire ne
-tarissait jamais sur cette jolie bouche; ses belles
-petites mains étaient toujours ouvertes pour donner.
-Son âme semblait faite de bonne humeur et
-de bonne volonté. A ceux qui s'émerveillaient<span class="pagenum"><a id="Page_302"></a>[Pg 302]</span>
-d'une gaieté si soutenue et d'une bienveillance si
-universelle, Mme Benoît répondait: «Que voulez-vous?
-Je suis née heureuse. Mon passé ne
-renferme rien que d'agréable, sauf quelques
-heures oubliées depuis longtemps; le présent est
-comme un ciel sans nuage; quant à l'avenir, j'en
-suis sûre, je le tiens. Vous voyez bien qu'il faudrait
-être folle pour se plaindre du sort ou prendre
-en grippe le genre humain!»</p>
-
-<p>Comme il n'est rien de parfait en ce monde,
-Mme Benoît avait un défaut, mais un défaut innocent,
-qui n'avait jamais fait de mal qu'à elle-même.
-Elle était, quoique l'ambition semble un
-privilége du sexe laid, passionnément ambitieuse.
-Je regrette de n'avoir pas trouvé un autre mot
-pour exprimer son seul travers; car, à vrai dire,
-l'ambition de Mme Benoît n'avait rien de commun
-avec celle des autres hommes. Elle ne visait ni à
-la fortune ni aux honneurs: les forges d'Arlange
-rapportaient assez régulièrement cent cinquante
-mille francs de rente; et, quant au reste, Mme Benoît
-n'était pas femme à rien accepter du gouvernement
-de 1846. Que poursuivait-elle donc? Bien
-peu de chose. Si peu, que vous ne me comprendriez
-pas si je ne racontais d'abord en quelques
-lignes la jeunesse de Mme Benoît née Lopinot.</p>
-
-<p>Gabrielle-Auguste-Éliane Lopinot naquit au
-cœur du faubourg Saint-Germain, sur les bords<span class="pagenum"><a id="Page_303"></a>[Pg 303]</span>
-de ce bienheureux ruisseau de la rue du Bac, que
-Mme de Staël préférait à tous les fleuves de l'Europe.
-Ses parents, bourgeois jusqu'au menton,
-vendaient des nouveautés à l'enseigne du <i>Bon
-saint Louis</i>, et accumulaient sans bruit une fortune
-colossale. Leurs principes bien connus, leur enthousiasme
-pour la monarchie et le respect qu'ils
-affichaient pour la noblesse leur conservaient la
-clientèle de tout le faubourg. M. Lopinot, en fournisseur
-bien appris, n'envoyait jamais une note
-qu'on ne la lui eût demandée. On n'a jamais ouï
-dire qu'il eût appelé en justice un débiteur récalcitrant.
-Aussi les descendants des croisés firent-ils
-souvent banqueroute au <i>Bon saint Louis</i>; mais ceux
-qui payent, payent pour les autres. Cet estimable
-marchand, entouré de personnes illustres dont les
-unes le volaient et dont les autres se laissaient
-voler, arriva peu à peu à mépriser uniformément
-sa noble clientèle. On le voyait très-humble et
-très-respectueux au magasin; mais il se relevait
-comme par ressort en rentrant chez lui. Il étonnait
-sa femme et sa fille par la liberté de ses jugements
-et l'audace de ses maximes. Peu s'en
-fallait que Mme Lopinot ne se signât dévotement
-lorsqu'elle l'entendait dire après boire: «J'aime
-fort les marquis, et ils me semblent gens de bien;
-mais à aucun prix je ne voudrais d'un marquis
-pour gendre.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_304"></a>[Pg 304]</span></p>
-
-<p>Ce n'était pas le compte de Gabrielle-Auguste-Éliane.
-Elle se fût fort accommodée d'un marquis,
-et, puisque chacun de nous doit jouer un rôle en
-ce monde, elle donnait la préférence au rôle de
-marquise. Cette enfant, accoutumée à voir passer
-des calèches comme les petits paysans à voir voler
-les hirondelles, avait vécu dans un perpétuel
-éblouissement. Portée à l'engouement, comme
-toutes les jeunes filles, elle avait admiré les objets
-qui l'entouraient: hôtels, chevaux, toilettes
-et livrées. A douze ans, un grand nom exerçait
-une sorte de fascination sur son oreille; à quinze,
-elle se sentait prise d'un profond respect pour ce
-qu'on appelle le faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire
-pour cette aristocratie incomparable qui se
-croit supérieure à tout le genre humain par droit
-de naissance. Lorsqu'elle fut en âge de se marier,
-la première idée qui lui vint, c'est qu'un coup de
-fortune pouvait la faire entrer dans ces hôtels
-dont elle contemplait la porte cochère, l'asseoir à
-côté de ces grandes dames radieuses qu'elle n'osait
-regarder en face, la mêler à ces conversations
-qu'elle croyait plus spirituelles que les plus beaux
-livres et plus intéressantes que les meilleurs romans.
-«Après tout, pensait-elle, il ne faut pas un
-grand miracle pour abaisser devant moi la barrière
-infranchissable. C'est assez que ma figure ou
-ma dot fasse la conquête d'un comte, d'un duc ou<span class="pagenum"><a id="Page_305"></a>[Pg 305]</span>
-d'un marquis.» Son ambition visait surtout au
-marquisat, et pour cause. Il y a des ducs et des
-comtes de création récente, et qui ne sont pas reçus
-au faubourg; tandis que tous les marquis
-sans exception sont de la vieille roche, car depuis
-Molière on n'en fait plus.</p>
-
-<p>Je suppose que si elle avait été livrée à elle-même,
-elle aurait trouvé sans lanterne l'homme
-qu'elle souhaitait pour mari. Mais elle vivait sous
-l'aile de sa mère, dans une solitude profonde, où
-M. Lopinot venait de temps en temps lui offrir la
-main d'un avoué, d'un notaire ou d'un agent de
-change. Elle refusa dédaigneusement tous les
-partis jusqu'en 1829. Mais un beau matin elle
-s'aperçut qu'elle avait vingt-cinq ans sonnés, et
-elle épousa subitement M. Morel, maître de forges
-à Arlange. C'était un excellent homme de roturier,
-qu'elle aurait aimé comme un marquis si
-elle avait eu le temps. Mais il mourut le 31 juillet
-1830, six mois après la naissance de sa fille.
-La belle veuve fut tellement outrée de la révolution
-de Juillet, qu'elle en oublia presque de pleurer
-son mari. Les embarras de la succession et le
-soin des forges la retinrent à Arlange jusqu'au
-choléra de 1832, qui lui enleva en quelques jours
-son père et sa mère. Elle revint alors à Paris, vendit
-le <i>Bon saint Louis</i>, et acheta son hôtel de la rue
-Saint-Dominique, entre le comte de Preux et la<span class="pagenum"><a id="Page_306"></a>[Pg 306]</span>
-maréchale de Lens. Elle s'établit avec sa fille
-dans son nouveau domicile, et ce n'est pas sans
-une joie secrète qu'elle se vit logée dans un hôtel
-de noble apparence, entre un comte et une
-maréchale. Son mobilier était plus riche que le
-mobilier de ses voisins, sa serre plus grande,
-ses chevaux de meilleure race et ses voitures
-mieux suspendues. Cependant elle aurait donné
-de bon cœur serre, mobilier, chevaux et voitures
-pour avoir le droit de voisiner un brin. Les murs
-de son jardin n'avaient pas plus de quatre mètres
-de haut, et, dans les soirées tranquilles de l'été,
-elle entendait causer, tantôt chez le comte, tantôt
-chez la maréchale. Malheureusement il ne lui
-était pas permis de prendre part à la conversation.
-Un matin, son jardinier lui apporta un vieux cacatoès
-qu'il avait pris sur un arbre. Elle rougit de
-plaisir en reconnaissant le perroquet de la maréchale.
-Elle ne voulut céder à personne le plaisir
-de rendre ce bel oiseau à sa maîtresse, et, au risque
-d'avoir les mains déchiquetées à coups de
-bec, elle le reporta elle-même. Mais elle fut reçue
-par un gros intendant qui la remercia dignement
-sur le pas de la porte. Quelques jours après, les
-enfants du comte de Preux envoyèrent dans ses
-plates-bandes un ballon tout neuf. La crainte
-d'être remerciée par un intendant fit qu'elle renvoya
-le ballon à la comtesse par un de ses domestiques,<span class="pagenum"><a id="Page_307"></a>[Pg 307]</span>
-avec une lettre fort spirituelle et de
-la tournure la plus aristocratique. Ce fut le précepteur
-des enfants, un vrai cuistre, qui lui répondit.
-La jolie veuve (elle était alors dans le
-plein de sa beauté) en fut pour ses avances. Elle
-se disait quelquefois le soir, en rentrant chez
-elle: «Le sort est bien ridicule! J'ai le droit
-d'entrer tant que je veux au nº 57, et il ne m'est
-pas permis de m'introduire pour un quart
-d'heure au 59 ou au 55!» Ses seules connaissances
-dans le monde du faubourg étaient quelques
-débiteurs de son père, auxquels elle n'avait garde
-de demander de l'argent. En récompense de sa
-discrétion, ces honorables personnes la recevaient
-quelquefois le matin. A midi, elle pouvait se déshabiller:
-toutes ses visites étaient faites.</p>
-
-<p>Le régisseur de la forge l'arracha à cette vie
-intolérable en la rappelant à ses affaires. Arrivée
-à Arlange, elle y trouva ce qu'elle avait cherché
-vainement dans tout Paris: la clef du faubourg
-Saint-Germain. Un de ses voisins de campagne
-hébergeait depuis trois mois M. le marquis de
-Kerpry, capitaine au 2<sup>e</sup> régiment de dragons. Le
-marquis était un homme de quarante ans, mauvais
-officier, bon vivant, toujours vert, assuré
-contre la vieillesse, et célèbre par ses dettes, ses
-duels et ses fredaines. Du reste, riche de sa solde
-c'est-à-dire excessivement pauvre. «Je tiens mon<span class="pagenum"><a id="Page_308"></a>[Pg 308]</span>
-marquisat!» pensa la belle Éliane. Elle fit sa
-cour au marquis, et le marquis ne lui tint pas
-rigueur. Deux mois plus tard il envoyait sa démission
-au ministère de la guerre et conduisait à
-l'église la veuve de M. Morel. Conformément à la
-loi, le mariage fut affiché dans la commune d'Arlange,
-au 10<sup>e</sup> arrondissement de Paris, et dans la
-dernière garnison du capitaine. L'acte de naissance
-du marié, rédigé sous la Terreur, ne portait
-que le nom vulgaire de Benoît, mais on y joignit
-un acte de notoriété publique attestant que de
-mémoire d'homme M. Benoît était connu comme
-marquis de Kerpry.</p>
-
-<p>La nouvelle marquise commença par ouvrir ses
-salons au faubourg Saint-Germain du voisinage:
-car le faubourg s'étend jusqu'aux frontières de la
-France.</p>
-
-<p>Après avoir ébloui de son luxe tous les hobereaux
-des environs, elle voulut aller à Paris
-prendre sa revanche sur le passé; et elle conta
-ce projet à son mari. Le capitaine fronça le sourcil
-et déclara net qu'il se trouvait bien à Arlange. La
-cave était bonne, la cuisine de son goût, la chasse
-magnifique; il ne demandait rien de plus. Le faubourg
-Saint-Germain était pour lui un pays aussi
-nouveau que l'Amérique: il n'y possédait ni
-parents, ni amis, ni connaissances. «Bonté divine!
-s'écria la pauvre Éliane, faut-il que je<span class="pagenum"><a id="Page_309"></a>[Pg 309]</span>
-sois tombée sur le seul marquis de la terre
-qui ne connaisse pas le faubourg Saint-Germain!»</p>
-
-<p>Ce ne fut pas son seul mécompte. Elle s'aperçut
-bientôt que son mari prenait l'absinthe quatre
-fois par jour, sans parler d'une autre liqueur appelée
-vermouth qu'il avait fait venir de Paris
-pour son usage personnel. La raison du capitaine
-ne résistait pas toujours à ces libations répétées,
-et, lorsqu'il sortait de son bon sens, c'était, le
-plus souvent, pour entrer en fureur. Ses vivacités
-n'épargnaient personne, pas même Éliane, qui
-en vint à souhaiter tout de bon de n'être plus
-marquise. Cet événement arriva plus tôt qu'elle
-ne l'espérait.</p>
-
-<p>Un jour le capitaine était souffrant pour s'être
-trop bien comporté la veille. Il avait la tête lourde
-et les yeux battus. Assis dans le plus grand
-fauteuil du salon, il lustrait mélancoliquement
-ses longues moustaches rousses. Sa femme, debout
-auprès d'un samavar, lui versait coup sur
-coup d'énormes tasses de thé. Un domestique annonça
-M. le comte de Kerpry. Le capitaine, tout
-malade qu'il était, se dressa brusquement en
-pieds.</p>
-
-<p>«Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez sans
-parents? demanda Éliane un peu étonnée.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne m'en connaissais pas, répondit le capitaine,<span class="pagenum"><a id="Page_310"></a>[Pg 310]</span>
-et je veux que le diable m'emporte.... Mais
-nous verrons bien. Faites entrer!»</p>
-
-<p>Le capitaine sourit dédaigneusement lorsqu'il
-vit paraître un jeune homme de vingt ans, d'une
-beauté presque enfantine. Il était de taille raisonnable,
-mais si frêle et si délicat, qu'on pouvait
-croire qu'il n'avait pas fini de grandir. Ses longs
-yeux bleus regardaient autour d'eux avec une
-sorte de timidité farouche. Lorsqu'il aperçut la
-belle Éliane, sa figure rougit comme une pêche
-d'espalier. Le timbre de sa voix était doux, frais,
-limpide, presque féminin. Sans la moustache
-brune qui se dessinait finement sur sa lèvre, on
-aurait pu le prendre pour une jeune fille déguisée
-en homme.</p>
-
-<p>«Monsieur, dit-il au capitaine en se tournant
-à demi vers Éliane, quoique je n'aie pas l'honneur
-d'être connu de vous, je viens vous parler
-d'affaires de famille. Notre conversation, qui
-sera longue, contiendra sans doute des chapitres
-fastidieux, et je crains que madame n'en soit ennuyée.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez tort de craindre, monsieur, reprit
-Éliane en se rengorgeant: la marquise de Kerpry
-veut et doit connaître toutes les affaires de la famille,
-et, puisque vous êtes un parent de mon
-mari....</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce que j'ignore encore, madame, mais<span class="pagenum"><a id="Page_311"></a>[Pg 311]</span>
-nous le déciderons bientôt, et devant vous, puisque
-vous le désirez et que monsieur semble y
-consentir.»</p>
-
-<p>Le capitaine écoutait d'un air hébété, sans trop
-comprendre. Le jeune comte se tourna vers lui
-comme pour le prendre à partie.</p>
-
-<p>«Monsieur, lui dit-il, je suis le fils aîné du marquis
-de Kerpry, qui est connu de tout le faubourg
-Saint-Germain, et qui a son hôtel rue Saint-Dominique.</p>
-
-<p>&mdash;Quel bonheur!» s'écria étourdiment Éliane.</p>
-
-<p>Le comte répondit à cette exclamation par un
-salut froid et cérémonieux. Il poursuivit:</p>
-
-<p>«Monsieur, comme mon père, mon grand-père
-et mon bisaïeul étaient fils uniques, et qu'il n'y a
-jamais eu deux branches dans la famille, vous excuserez
-l'étonnement qui nous a saisis le jour où
-nous avons appris par les journaux le mariage
-d'un marquis de Kerpry.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'avais donc pas le droit de me marier?
-demanda le capitaine en se frottant les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne dis pas cela, monsieur. Nous avons
-à la maison, outre l'arbre généalogique de la
-famille, tous les papiers qui établissent nos droits
-à porter le nom de Kerpry. Si vous êtes notre
-parent, comme je le désire, je ne doute pas que
-vous n'ayez aussi entre les mains quelques papiers
-de famille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_312"></a>[Pg 312]</span></p>
-
-<p>&mdash;A quoi bon? les paperasses ne prouvent rien,
-et tout le monde sait qui je suis.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur, il ne faut
-pas beaucoup de parchemins pour établir une
-preuve solide; il suffit d'un acte de naissance,
-avec....</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, mon acte de naissance porte le
-nom de Benoît. Il est daté de 1794. Comprenez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement, monsieur, et, en dépit de
-cette circonstance, je conserve l'espoir d'être votre
-parent. Êtes-vous né à Kerpry ou dans les environs?</p>
-
-<p>&mdash;Kerpry?... Kerpry? où prenez-vous Kerpry?</p>
-
-<p>&mdash;Mais où il a toujours été: à trois lieues de
-Dijon, sur la route de Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! monsieur, que m'importe à moi? puisque
-Robespierre a vendu les biens de la famille....</p>
-
-<p>&mdash;On vous a mal informé, monsieur. Il est vrai
-que la terre et le château ont été mis en vente
-comme biens d'émigré, mais ils n'ont pas trouvé
-d'acheteur, et S. M. le roi Louis XVIII a daigné
-les rendre à mon père.»</p>
-
-<p>Le capitaine était insensiblement sorti de sa torpeur;
-ce dernier trait acheva de le réveiller. Il
-marcha les poings serrés, vers son frêle adversaire,
-et lui cria dans le visage:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_313"></a>[Pg 313]</span></p>
-
-<p>«Mon petit monsieur, il y a quarante ans que je
-suis marquis de Kerpry, et celui qui m'arrachera
-mon nom aura le poignet solide.»</p>
-
-<p>Le comte pâlit de colère, mais il se souvint
-de la présence d'Éliane, qui s'étendait, anéantie,
-sur une chaise longue. Il répondit d'un ton
-dégagé:</p>
-
-<p>«Mon grand monsieur, quoique les jugements
-de Dieu soient passés de mode, j'accepterais
-volontiers le moyen de conciliation que vous
-m'offrez, si j'étais seul intéressé dans l'affaire.
-Mais je représente ici mon père, mes frères et
-toute une famille, qui aurait lieu de se plaindre
-si je jouais ses intérêts à pile ou face. Permettez-moi
-donc de retourner à Paris. Les tribunaux
-décideront lequel de nous usurpe le nom de
-l'autre.»</p>
-
-<p>Là-dessus le comte fit une pirouette, salua profondément
-la prétendue marquise, et regagna sa
-chaise de poste avant que le capitaine eût songé à
-le retenir.</p>
-
-<p>Le samavar ne bouillait plus; mais ce n'était
-pas de thé qu'il s'agissait entre le capitaine et
-sa femme. Éliane voulait savoir si elle était oui
-ou non marquise de Kerpry. L'impétueux Benoît,
-qui venait d'user son reste de patience,
-s'oublia au point de battre la plus jolie personne
-du département. C'est à ces circonstances que<span class="pagenum"><a id="Page_314"></a>[Pg 314]</span>
-Mme Benoît faisait allusion lorsqu'elle parlait de
-quelques heures désagréables oubliées depuis
-longtemps.</p>
-
-<p>Le procès Kerpry contre Kerpry ne se fit pas
-attendre. Le sieur Benoît eut beau répéter par
-l'organe de son avocat qu'il s'était toujours entendu
-appeler marquis de Kerpry, il fut condamné
-à signer Benoît et à payer les frais. Le jour où il
-reçut cette nouvelle, il écrivit au jeune comte une
-lettre d'injures grossières, signée Benoît. Le dimanche
-suivant, vers huit heures du matin, il
-rentra chez lui sur un brancard, avec dix centimètres
-de fer dans le corps. Il s'était battu, et
-l'épée du comte s'était brisée dans la blessure.
-Éliane, qui dormait encore, arriva juste à temps
-pour recevoir ses excuses et ses adieux.</p>
-
-<p>Si cette aventure n'avait pas fait un scandale
-épouvantable, la province ne serait pas la province.
-Les hobereaux du voisinage témoignèrent une
-exaspération comique: ils auraient voulu reprendre
-à la fausse marquise les visites qu'ils lui
-avaient faites. La veuve n'entendit pas le bruit
-qui se faisait autour d'elle: elle pleurait. Ce
-n'est pas qu'elle regrettât rien de M. Benoît, dont
-les défauts, petits et grands, l'avaient à jamais
-corrigée du mariage; mais elle déplorait sa confiance
-trompée, ses espérances perdues, son horizon
-rétréci, son ambition condamnée à l'impuissance.<span class="pagenum"><a id="Page_315"></a>[Pg 315]</span>
-Si vous voulez vous peindre l'état
-de son âme, figurez-vous un fakir à qui l'on
-signifie qu'il ne verra jamais Wichnou. Du fond
-de sa retraite, elle lançait sur le faubourg Saint-Germain
-des regards d'Ève chassée du paradis
-terrestre.</p>
-
-<p>Un matin qu'elle pleurait sous un berceau de
-clématites en fleur (c'était dans l'été de 1834), sa
-fille passa en courant auprès d'elle. Elle arrêta
-l'enfant par sa robe et la baisa cinq ou six fois,
-en se reprochant de songer moins à sa fille qu'à
-ses chagrins. Lorsqu'elle l'eut bien embrassée,
-elle la regarda en face et fut satisfaite de l'examen.
-A quatre ans et demi, la petite Lucile annonçait
-une beauté fine et aristocratique. Ses traits
-étaient charmants; les attaches des pieds et des
-mains, exquises. Éliane eut beau fouiller dans sa
-mémoire, elle ne se souvint pas d'avoir vu jouer
-aux Tuileries un seul enfant d'un type aussi distingué.
-Elle donna un dernier baiser à la petite,
-qui prit sa volée. Puis elle s'essuya les yeux, et
-depuis elle ne pleura plus.</p>
-
-<p>«Mais où donc avais-je la tête? murmura-t-elle
-en reprenant son plus heureux sourire. Tout
-n'est pas perdu; tout peut s'arranger; tout est
-arrangé; c'est bien; c'est pour le mieux! J'entrerai;
-c'est une affaire de patience; il faut du temps,
-mais ces portes orgueilleuses s'ouvriront devant<span class="pagenum"><a id="Page_316"></a>[Pg 316]</span>
-moi. Je ne serai pas marquise, non; j'ai été assez
-mariée, et l'on ne m'y reprendra plus. La marquise,
-la voilà qui piétine dans les fraises. Je lui
-choisirai un marquis, un bon: il faut bien que
-mon expérience serve à quelque chose. Je serai
-la vraie mère d'une vraie marquise! Elle sera
-reçue partout, et moi aussi; fêtée partout, et moi
-aussi; elle dansera avec des ducs, et moi.... je la
-regarderai danser, à moins que ces messieurs de
-1830 ne fassent une loi de laisser les mamans
-au vestiaire!»</p>
-
-<p>Dès cet instant, son unique préoccupation fut
-de préparer sa fille au rôle de marquise. Elle
-l'habilla comme une poupée, lui enseigna les diverses
-grimaces dont se composent les grandes
-manières et lui apprit la révérence, tandis que sa
-gouvernante lui apprenait l'alphabet. Malheureusement,
-la petite Lucile n'était pas née dans la
-rue du Bac. Elle s'éveillait au chant des oiseaux
-et non au roulement des carrosses, et elle voyait
-plus de villageois en blouse que de laquais en livrée.
-Elle n'écouta pas mieux les leçons d'aristocratie
-que lui donnait sa mère, que sa mère n'avait
-écouté les diatribes de M. Lopinot contre les
-marquis. L'esprit des enfants est formé par tout
-ce qui les entoure; ils ont l'oreille ouverte à cent
-précepteurs à la fois; les bruits de la campagne
-et les bruits de la rue leur parlent bien plus haut<span class="pagenum"><a id="Page_317"></a>[Pg 317]</span>
-que le pédant le plus intraitable ou le père le plus
-rigoureux. Mme Benoît eut beau prêcher: les premiers
-plaisirs de la jeune marquise furent de se
-battre avec les fillettes du village, de se rouler
-dans le sable en robe neuve, de voler des œufs
-tout chauds dans le poulailler, et de se faire
-traîner par un gros chien écossais qu'elle tirait
-par la queue. A la voir jouer au jardin, un observateur
-attentif eût deviné le sang du bonhomme
-Morel et du père Lopinot. Sa mère se lamentait
-de ne trouver en elle ni orgueil, ni vanité,
-ni le plus simple mouvement de coquetterie. Elle
-guettait avec une impatience fiévreuse le jour où
-Lucile mépriserait quelqu'un, mais Lucile ouvrait
-son cœur et ses bras à toutes les bonnes gens qui
-l'entouraient, depuis Margot la vachère jusqu'au
-plus noir des ouvriers de la forge. Lorsqu'elle se
-fit grandelette, ses goûts changèrent un peu, mais
-ce ne fut pas dans le sens que sa mère désirait.
-Elle s'intéressa au jardin, au verger, au troupeau,
-à la basse-cour, à l'usine, au ménage, et même
-(pourquoi ne le dirait-on pas?) à la cuisine. Elle
-eut l'œil au fruitier, elle étudia l'art de faire des
-confitures, elle s'inquiéta de la pâtisserie. Chose
-étrange! les gens de la maison, au lieu de s'impatienter
-de sa surveillance, lui en savaient le
-meilleur gré du monde. Ils comprenaient, mieux
-que Mme Benoît, combien il est beau qu'une femme<span class="pagenum"><a id="Page_318"></a>[Pg 318]</span>
-apprenne de bonne heure l'ordre, le soin, une
-sage et libérale économie, et ces talents obscurs
-qui font le charme d'une maison et la joie des hôtes
-auxquels elle ouvre sa porte.</p>
-
-<p>Les leçons de Mme Benoît avaient porté d'étranges
-fruits. Cependant elles ne furent pas tout à
-fait perdues. L'institutrice était sévère par amour
-de sa fille, impatiente par amour du marquisat,
-et colère par tempérament. Elle perdit si souvent
-patience que Lucile prit peur de sa mère. La pauvre
-enfant s'entendait répéter tous les jours:
-«Vous ne savez rien de rien, vous n'entendez
-rien à rien, vous êtes bien heureuse de m'avoir!»
-Elle se persuada naïvement qu'elle était bien heureuse
-d'avoir Mme Benoît. Elle se crut, de bonne
-foi, niaise et incapable; et, au lieu de s'en désoler,
-elle satisfit tous ses goûts, s'abandonna à tous
-ses penchants, fut heureuse, aimée et charmante.</p>
-
-<p>Mme Benoît était si pressée de jouir de la vie
-et du faubourg, qu'elle aurait marié sa fille à
-quinze ans si elle l'avait pu. Mais Lucile à quinze
-ans n'était encore qu'une petite fille. L'âge ingrat
-se prolongea pour elle au delà des limites ordinaires.
-Il est à remarquer que les enfants des villages
-sont moins précoces que ceux des villes:
-c'est sans doute par la même raison qui fait que
-les fleurs des champs retardent sur celles des jardins.
-A seize ans, Lucile commença de prendre figure.<span class="pagenum"><a id="Page_319"></a>[Pg 319]</span>
-Elle était encore un peu maigre, un peu rubiconde,
-un peu gauche; toutefois sa gaucherie,
-sa maigreur et ses bras rouges n'étaient pas des
-épouvantails à effaroucher l'amour. Elle ressemblait
-à ces chastes statues que les sculpteurs allemands
-de la Renaissance taillaient dans la pierre
-des cathédrales; mais aucun fanatique de l'art
-grec n'eût dédaigné de jouer auprès d'elle le rôle
-de Pygmalion.</p>
-
-<p>Sa mère lui dit un beau matin en fermant cinq
-ou six malles: «Je vais à Paris chercher un marquis
-que vous épouserez.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, maman,» répondit-elle sans objection.
-Elle savait depuis des années qu'elle devait épouser
-un marquis. Un seul souci la préoccupait,
-sans qu'elle eût jamais osé s'en ouvrir à personne.
-Dans le salon d'une amie de sa mère, Mme Mélier,
-en feuilletant un album de costumes, elle
-avait vu une gravure coloriée représentant un
-marquis. C'était un petit vieillard vêtu d'un costume
-du temps de Louis XV, culotte courte, souliers
-à boucles d'or, épée à poignée d'acier, chapeau
-à plumes, habit à paillettes. Cette image était
-si bien logée dans un des casiers de sa mémoire,
-qu'elle se présentait au seul nom de marquis, et
-que la pauvre enfant ne pouvait se persuader
-qu'il y eût d'autres marquis sur la terre. Elle les
-croyait tous dessinés d'après le même modèle, et<span class="pagenum"><a id="Page_320"></a>[Pg 320]</span>
-elle se demandait avec effroi comment elle pourrait
-s'empêcher de rire en donnant la main à son
-mari.</p>
-
-<p>Tandis qu'elle s'abandonnait à ces terreurs innocentes,
-Mme Benoît se mettait en quête d'un
-marquis. Elle eut bientôt trouvé. Parmi les débiteurs
-de son père avec lesquels elle avait conservé
-des relations, le plus aimable était le vieux baron
-de Subressac. Non-seulement il y était toujours
-pour elle, mais il lui faisait même l'honneur de
-venir déjeuner chez elle, en tête-à-tête. Ces familiarités
-n'étaient pas compromettantes, d'un
-homme de soixante-quinze ans. Elle lui demanda
-un jour, entre les deux derniers verres d'une
-bouteille de vin de Tokay:</p>
-
-<p>«Monsieur le baron, vous occupez-vous quelquefois
-de mariages?</p>
-
-<p>&mdash;Jamais, charmante, depuis qu'il y a des
-maisons pour cela.»</p>
-
-<p>Le baron l'appelait paternellement <i>charmante</i>.</p>
-
-<p>«Mais, reprit-elle sans se déferrer, s'il s'agissait
-de rendre service à deux de vos amis?</p>
-
-<p>&mdash;Si vous étiez un des deux, madame, je ferais
-tout ce que vous me commanderiez.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes au cœur de la question. Je connais
-une enfant de seize ans, jolie, bien élevée,
-qui n'a jamais été en pension, un ange! Mais, au
-fait, je ne vois pas pourquoi je vous ferais des<span class="pagenum"><a id="Page_321"></a>[Pg 321]</span>
-mystères: c'est ma fille. Elle a pour dot, premièrement
-l'hôtel que voici: je n'en parle que pour
-mémoire; plus une forêt de quatre cents hectares;
-plus une forge qui marche toute seule et qui
-rapporte cent cinquante mille francs dans les plus
-mauvaises années. Là-dessus elle devra me servir
-une rente de cinquante mille francs, qui, jointe à
-quelques petites choses que j'ai, me suffira pour
-vivre. Nous disons donc: un hôtel, une forêt et
-cent mille francs de rente.</p>
-
-<p>&mdash;C'est fort joli.</p>
-
-<p>&mdash;Attendez! Pour des raisons très-délicates et
-qu'il ne m'est pas permis de divulguer, il faut que
-ma fille épouse un marquis; on ne demande pas
-d'argent; on sera très-coulant sur l'âge, l'esprit,
-la figure, et tous les avantages extérieurs; ce
-qu'on veut, c'est un marquis avéré, de bonne souche,
-bien apparenté, connu de tout le faubourg, et
-qui puisse se présenter fièrement partout, avec sa
-femme et sa famille. Connaissez-vous, monsieur le
-baron, un marquis que vous aimiez assez pour
-lui souhaiter une jolie femme et cent mille livres
-de rente?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi! charmante, je n'en trouverais pas
-deux, mais j'en connais un. Si votre fille l'accepte,
-elle épousera un homme que j'aime comme mon
-fils. Mais je vous donne beaucoup mieux que
-vous ne demandez.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_322"></a>[Pg 322]</span></p>
-
-<p>&mdash;Vrai?</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, il est jeune: vingt-huit ans.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un détail, passons.</p>
-
-<p>&mdash;Il est très-beau.</p>
-
-<p>&mdash;Vanité des vanités!</p>
-
-<p>&mdash;Votre fille n'en dira pas autant. Il est plein
-d'esprit.</p>
-
-<p>&mdash;Denrée inutile en ménage.</p>
-
-<p>&mdash;Une instruction sérieuse: ancien élève de
-l'École polytechnique!</p>
-
-<p>&mdash;Soit.</p>
-
-<p>&mdash;De plus il a fait des études spéciales qui ne
-vous seront pas...</p>
-
-<p>&mdash;C'est fort bien; mais le solide, monsieur le
-baron!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! quant à la fortune, il répond trop exactement
-au programme. Ruiné de fond en comble.
-Il a donné sa démission en sortant de l'École,
-parce que....</p>
-
-<p>&mdash;Je le lui pardonne, monsieur le baron.</p>
-
-<p>&mdash;La dernière fois qu'il est venu me voir,
-le pauvre garçon pensait à chercher une
-place.</p>
-
-<p>&mdash;Sa place est toute trouvée; mais dites-moi,
-cher baron, il est bien noble?</p>
-
-<p>&mdash;Comme Charlemagne. Voilà donc ce que vous
-appelez le solide!</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_323"></a>[Pg 323]</span></p>
-
-<p>&mdash;Un de ses ancêtres a failli devenir roi d'Antioche
-en 1098.</p>
-
-<p>&mdash;Et sa parenté?</p>
-
-<p>&mdash;Tout le faubourg.</p>
-
-<p>&mdash;Un nom connu?</p>
-
-<p>&mdash;Comme Henri IV. C'est le marquis d'Outreville.
-Vous devez connaître cela....</p>
-
-<p>&mdash;Il me semble. Outreville!... c'est un joli nom.
-On mettra une plaque de marbre au-dessus de la
-porte cochère: <span class="smcap">Hôtel d'Outreville</span>. Mais va-t-il
-vouloir de ma fille? une mésalliance!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! charmante, un homme ne se mésallie
-pas. Je comprends qu'une fille qui s'appelle Mlle de
-Noailles ou Mlle de Choiseul répugne à changer
-de nom pour s'appeler Mme Mignolet. Mais un
-homme garde son nom, donc il ne perd rien. D'ailleurs,
-Gaston n'a pas les préjugés de sa caste. Je
-le verrai en sortant d'ici, et demain au plus tard
-je vous donnerai de ses nouvelles.</p>
-
-<p>&mdash;Faites mieux, mon excellent baron: s'il est
-bien disposé, venez demain, sans façon, dîner avec
-lui. A-t-il des papiers de famille? un arbre généalogique?</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute.</p>
-
-<p>&mdash;Tâchez donc qu'il les apporte!</p>
-
-<p>&mdash;Y songez-vous charmante? C'est moi qui
-viendrai un de ces jours vous déchiffrer tout ce
-grimoire. A bientôt!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_324"></a>[Pg 324]</span></p>
-
-<p>Le baron s'achemina à petits pas vers le nº 34
-de la rue Saint-Benoît. C'était une maison bourgeoise
-dont la principale locataire avait meublé
-quelques chambres pour loger les étudiants. Il
-monta au second étage et frappa à une petite porte
-numérotée. Le marquis, en veste de travail, vint
-lui ouvrir. C'était en effet un beau jeune homme
-et un mari fort désirable. Il était un peu grand,
-mais d'une taille si bien prise que personne ne
-songeait à lui reprocher quelques centimètres de
-trop. Ses pieds et ses mains attestaient que ses
-ancêtres avaient vécu sans rien faire pendant plusieurs
-siècles. Sa tête était magnifique: un front
-haut, large et couronné de cheveux noirs qui se
-rejetaient spontanément en arrière; des yeux bleus
-d'une grande douceur, mais profondément enfoncés
-sous des sourcils puissants; un nez fièrement
-arqué dont les ailes fines frémissaient à la moindre
-émotion, une bouche un peu large et des dents
-charmantes; une moustache noire, épaisse et brillante,
-qui encadrait de belles lèvres rouges sans
-les cacher; un teint à la fois brun et rose, couleur
-de travail et de santé. Le baron fit cet inventaire
-d'un coup d'œil rapide, en serrant la main de
-Gaston, et il murmura en lui-même: «Si la petite
-n'est pas contente du présent que je lui fais!...»</p>
-
-<p>La figure du jeune marquis était ouverte, mais
-non pas épanouie. En l'examinant avec attention,<span class="pagenum"><a id="Page_325"></a>[Pg 325]</span>
-on y aurait vu je ne sais quoi de mobile et d'inquiet,
-l'agitation perpétuelle d'un désir inassouvi,
-la tyrannie d'une idée dominante. Peut-être
-même, en poussant plus avant, y eût-on reconnu
-le sceau de prédestination qui marque le visage
-de tous les inventeurs. Gaston avait quitté son
-ouvrage pour ouvrir à son vieil ami. Il était occupé
-à laver à l'encre de Chine une grande planche
-de dessins au bas desquels on lisait: <i>Plan, coupe
-et élévation d'un haut fourneau économique</i>. Sa
-table était encombrée de dessins et de mémoires
-dont les titres, à demi cachés les uns par les
-autres, étaient de nature à piquer la curiosité des
-plus indifférents. On y voyait, ou plutôt on y devinait
-les suscriptions suivantes: <i>D'un nouvel acier
-plus fusible.&mdash;Nouveau système de hauts fourneaux.&mdash;Accidents
-les plus fréquents dans les mines, et
-moyen de les prévenir.&mdash;Moyen de couler d'une seule
-pièce les roues des....&mdash;Emploi rationnel du combustible
-dans....&mdash;Nouveau soufflet à vapeur pour les
-forges</i>.... Lorsqu'on avait jeté les yeux sur cette
-table, on ne voyait plus qu'elle dans la chambre.
-Le petit lit de pensionnaire, les six chaises de
-damas de laine, le fauteuil de velours d'Utrecht,
-la petite bibliothèque surchargée de livres, la pendule
-arrêtée, les deux vases de fleurs artificielles
-sous leurs globes, les portraits encadrés de La
-Fayette et du général Foy, les rideaux rouges à<span class="pagenum"><a id="Page_326"></a>[Pg 326]</span>
-liteaux jaunes, tout disparaissait devant ce monceau
-de labeurs et d'espérances.</p>
-
-<p>«Mon enfant, dit le baron au marquis, il y a
-huit grands jours que je ne vous ai vu: où en sont
-vos affaires?</p>
-
-<p>&mdash;Bonne nouvelle, monsieur: j'ai une place.
-J'avais fait mettre, il y a quelques jours, une note
-dans les journaux. Un de mes anciens camarades
-d'école qui dirige les mines de Poullaouen, dans
-le Finistère, a deviné mon nom sous les initiales;
-il a parlé de moi aux administrateurs, et l'on
-m'offre une place de 3000 francs, à prendre au
-1<sup>er</sup> mai. Il était temps! j'entamais mon dernier
-billet de cent francs. Je partirai dans cinq jours
-pour la Bretagne. Poullaouen est un triste pays,
-où il pleut dix mois de l'année, et vous savez si
-j'aime le soleil. Mais je pourrai continuer mes
-études, pratiquer quelques-unes de mes théories,
-faire mes expériences sur une grande
-échelle: c'est tout un avenir!</p>
-
-<p>&mdash;Voyez comme je tombe mal! Je venais vous
-proposer autre chose.</p>
-
-<p>&mdash;Dites toujours: je n'ai pas encore répondu.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous vous marier?»</p>
-
-<p>Le marquis fit une moue parfaitement sincère.</p>
-
-<p>«Vous êtes bien bon de vous occuper de moi,
-dit-il au vieillard en lui serrant les deux mains:<span class="pagenum"><a id="Page_327"></a>[Pg 327]</span>
-mais je n'ai jamais songé à ces choses-là. Je n'ai
-pas le temps; vous savez mes travaux; j'ai encore
-un million de choses à trouver; la science est
-jalouse.</p>
-
-<p>&mdash;Ta, ta, ta! reprit le baron en riant. Comment!
-vous avez vingt-huit ans, vous vivez ici comme
-un chartreux; je viens vous offrir une fille sage,
-jolie, bien élevée, un ange de seize ans; et voilà
-comme vous me recevez!»</p>
-
-<p>Un éclair de jeunesse s'alluma au fond des
-beaux yeux de Gaston, mais ce fut l'affaire d'un
-instant. «Merci mille fois, répondit-il, mais je
-n'ai pas le temps. Le mariage m'imposerait des
-devoirs contraires à mes goûts, des occupations
-insupportables....</p>
-
-<p>&mdash;Il ne vous imposerait rien du tout. Votre
-futur beau-père est mort depuis plus de quinze
-ans; la famille se compose d'une belle-mère, excellente
-bourgeoise, malgré ses prétentions. Pour
-vous donner une idée de ses manières, je vous
-dirai qu'elle m'a chargé de vous mener demain
-dîner chez elle, si ce mariage ne vous déplaît pas.
-Vous voyez qu'on ne fait pas de cérémonie!</p>
-
-<p>&mdash;Merci, monsieur, mais j'ai Poullaouen dans
-la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Quel homme! on vous assure par contrat la
-propriété d'un hôtel rue Saint-Dominique, d'une
-forêt de quatre cents hectares en Lorraine, et de<span class="pagenum"><a id="Page_328"></a>[Pg 328]</span>
-cent mille livres de rente. Vous en donnera-t-on
-autant à Poullaouen?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais j'y serai dans mon élément. Proposeriez-vous
-à un poisson cent mille francs de
-rente pour vivre hors de l'eau?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! n'en parlons plus. Je voulais vous
-dire cela en passant. Maintenant j'ai quelques visites
-à faire; au revoir. Vous ne partirez pas sans
-me dire adieu?»</p>
-
-<p>Le baron s'avança jusqu'à la porte en souriant
-malicieusement. Au moment de sortir, il se retourna
-et dit à Gaston:</p>
-
-<p>«A propos, les cent mille francs de rente sont
-le revenu d'une forge magnifique.»</p>
-
-<p>Gaston l'arrêta sur le seuil: «Une forge! J'épouse!
-Voulez-vous me permettre d'aller vous
-prendre demain pour dîner chez ma belle-mère?</p>
-
-<p>&mdash;Non, non. Épousez Poullaouen!</p>
-
-<p>&mdash;Mon vieil ami!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, soit. A demain.»</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Après le départ du baron, Gaston d'Outreville
-se jeta dans le fauteuil, plongea sa tête dans ses
-deux mains, et réfléchit si longuement, que son
-encre de Chine eut le temps de sécher. «A quel<span class="pagenum"><a id="Page_329"></a>[Pg 329]</span>
-propos, se demandait-il, une bourgeoise vient-elle
-m'offrir sa fille et cent mille francs de rente?»
-Je connais bon nombre de jeunes gens qui, à sa
-place, eussent été moins embarrassés. Ils auraient
-eu bientôt fait de construire un roman d'amour
-pour expliquer tout le mystère. Mais Gaston manquait
-de fatuité, comme Lucile de coquetterie. La
-seule idée qui lui vint fut que Mme Benoît voulait
-pour gendre un forgeron bien élevé. «Elle a entendu
-parler de moi, pensa-t-il; on lui aura dit
-un mot de mes recherches et de mes découvertes;
-j'étais assez répandu dans le faubourg, du temps
-que je ne connaissais pas encore la sottise et la
-vanité des relations du monde. Il est évident que
-cette usine a besoin d'un homme: une mère et sa
-fille additionnées ensemble ne font pas un maître
-de forges. Qui sait si les travaux ne sont pas en
-souffrance, si l'entreprise n'est pas en péril? Eh
-bien, morbleu! nous la sauverons. Outreville à
-la rescousse! comme disaient nos aïeux, ces artisans
-héroïques qui forgeaient leurs épées eux-mêmes.»
-Là-dessus, il refit de l'encre de Chine
-et termina consciencieusement son lavis.</p>
-
-<p>Le lendemain, il se promena à grands pas dans
-le jardin du Luxembourg, jusqu'à l'heure du déjeuner.
-Après midi, il s'enferma dans un cabinet
-de lecture, où il feuilleta successivement tous les
-journaux du jour et toutes les revues du mois:<span class="pagenum"><a id="Page_330"></a>[Pg 330]</span>
-depuis longtemps il n'avait fait pareille débauche.
-«Il est heureux, pensait-il, qu'on ne se marie pas
-souvent: on ne travaillerait guère.» A cinq heures,
-il se mit à sa toilette, qui fut longue: il s'attendait
-à dîner avec sa future. Six heures et demie
-sonnaient lorsqu'il entra chez le baron. Il
-espérait savoir de son vieil ami comment Mme Benoît
-avait pris la fantaisie de le choisir pour gendre;
-mais le baron fut mystérieux comme un
-oracle. Il respectait trop son orgueil pour lui
-conter la vérité. En arrivant au petit hôtel de la
-rue Saint-Dominique, ils aperçurent deux ouvriers
-juchés sur une double échelle et occupés à mesurer
-quelque chose au-dessus de la porte cochère.</p>
-
-<p>«Devinez, dit le baron, ce que ces braves gens
-font là-haut! ils prennent la mesure d'une plaque
-de marbre sur laquelle on écrira: Hôtel d'Outreville.</p>
-
-<p>&mdash;Bonne plaisanterie! répondit Gaston en franchissant
-le seuil de la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne me croyez pas? Revenez un peu par
-ici. Holà! monsieur Renaudot; n'est-ce pas vous
-que je vois?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur le baron, dit le marbrier, qui
-descendit aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;Dans combien de temps pensez-vous pouvoir
-poser la plaque?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_331"></a>[Pg 331]</span></p>
-
-<p>&mdash;Mais pas avant un mois, monsieur le baron,
-à cause des armes qu'il faut sculpter au-dessus.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! vous n'avez demandé que quinze
-jours au marquis de Croix-Maugars?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur le baron, les armes d'Outreville
-sont bien plus compliquées.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste. Bonsoir, monsieur Renaudot. Hé
-bien, sceptique?</p>
-
-<p>&mdash;Çà, mon vieil ami, à travers quel conte de
-fées me promenez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Cela tient du <i>Chat botté</i> puisqu'il y a un marquis....</p>
-
-<p>&mdash;Bien obligé!</p>
-
-<p>&mdash;Et de <i>la Belle au bois dormant</i>, puisque la future
-marquise, qui ne vous a jamais vu, dort
-innocemment sur les deux oreilles au fond de
-votre forêt d'Arlange, en attendant que le fils du
-roi vienne la réveiller.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! elle n'est pas ici?</p>
-
-<p>&mdash;Nous lui ferons savoir que vous l'avez regrettée.»</p>
-
-<p>Mme Benoît accueillit ses hôtes à bras ouverts.
-Avertie à temps du succès de l'affaire, elle avait
-commandé un dîner d'archevêque. On perdit peu
-de temps en présentations: les connaissances se
-font mieux à table. La conversation s'engagea assez
-plaisamment entre la belle-mère et le gendre.
-Gaston parlait Arlange, Mme Benoît répondait faubourg;<span class="pagenum"><a id="Page_332"></a>[Pg 332]</span>
-elle se lançait dans les questions de noblesse,
-il faisait un détour et revenait aux forges,
-chacun suivant obstinément son idée favorite. Cette
-lutte obstinée n'éclaira personne, pas même l'excellent
-baron, qui se livrait au seul plaisir de son
-âge, et faisait honneur au dîner plus qu'à la conversation.</p>
-
-<p>Mme Benoît ne devina point la passion de son
-gendre, et Gaston ne soupçonna pas la manie de
-sa belle-mère. Il se disait: «De deux choses l'une:
-ou Mme Benoît évite par vanité bourgeoise de
-parler du sujet qui l'intéresse le plus; ou elle
-craint d'ennuyer le baron, qui ne nous écoute
-pas.» Mme Benoît pensait au même moment:
-«Le pauvre garçon croit faire acte de politesse
-en me parlant des choses que je connais; il ne
-sait pas que je connais le faubourg aussi bien
-que lui.» De guerre las, Gaston abandonna la
-question des fers et l'industrie métallurgique, et
-Mme Benoît put l'interroger sur tout ce qu'elle
-voulut. Elle savait par cœur le grand-livre du
-magasin de son père, ce prosaïque livre d'or de
-la noblesse parisienne, et elle n'ignorait aucun
-des noms que d'Hozier aurait reconnus. Pour
-s'assurer que Gaston était en mesure de la conduire
-partout, elle lui fit subir, sans qu'il s'en
-doutât, un examen dont il se tira naïvement à
-son honneur. Elle se réjouit dans les profondeurs<span class="pagenum"><a id="Page_333"></a>[Pg 333]</span>
-de son ambition en apprenant que Gaston avait
-dîné ici, qu'il avait dansé là; qu'on le tutoyait
-dans telle maison, qu'on le grondait dans telle
-autre; qu'il avait joué à dix ans avec tel duc et
-galopé à vingt ans avec tel prince. Elle inscrivit
-dans sa mémoire sur des tables de pierre et d'airain
-toutes les parentés proches ou lointaines de
-son gendre. Si elle en avait oublié une seule, elle
-aurait cru manquer à sa propre famille.</p>
-
-<p>Après le café, on fit un tour de jardin: la nuit
-était magnifique et le ciel illuminé comme pour
-une fête. Mme Benoît montra au marquis les propriétés
-voisines.</p>
-
-<p>«Ici, dit-elle, nous avons le comte de Preux, le
-connaissez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Il est mon oncle à la mode de Bretagne.»</p>
-
-<p>La glorieuse bourgeoise inscrivit triomphalement
-ce parent inespéré. «Là, poursuivit-elle,
-c'est la maréchale de Lens. Ce serait une rencontre
-curieuse qu'elle fût aussi de la famille.</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame, mais elle était la marraine
-d'un frère que j'ai perdu.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! pensa Mme Benoît. Si le gros intendant
-est encore de ce monde, nous verrons à le faire
-chasser. C'est un trésor qu'un pareil gendre!»</p>
-
-<p>Si Gaston s'était avisé de dire: «Sautons par-dessus
-le mur et allons surprendre la maréchale,»
-Mme Benoît aurait sauté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_334"></a>[Pg 334]</span></p>
-
-<p>Mais le baron, qui se couchait volontiers au
-sortir de table, sonna la retraite, et Gaston le
-suivit. Un bon coupé, au chiffre de Mme Benoît,
-les attendait à la porte.</p>
-
-<p>«Mon cher enfant, dit le baron dès que la portière
-fut fermée, j'ai prodigieusement dîné, et
-vous? Mais on ne dîne pas à votre âge. Comment
-trouvez-vous votre belle-mère?</p>
-
-<p>&mdash;Je la trouve à souhait; c'est une femme vaine
-et creuse, qui ne se mêlera pas de la forge et qui
-ne viendra point contrarier mes expériences.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux si elle vous a plu. Quant à vous,
-vous avez fait sa conquête: elle me l'a dit d'un
-signe pendant que je lui baisais la main. Je crois
-que nous pouvons faire la demande en mariage.</p>
-
-<p>&mdash;Déjà?</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est ainsi que les affaires se traitent dans
-tous les contes de fées. Lorsque le fils du roi eut
-réveillé la Belle au bois dormant, il l'épousa
-séance tenante, sans même aller quérir la permission
-de ses parents.</p>
-
-<p>&mdash;Quant à moi, je n'ai malheureusement besoin
-de la permission de personne.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous trouvez que demain soit un peu tôt,
-nous attendrons quelques jours. Je me tiendrai à
-vos ordres. A propos, il faudra que vous me prêtiez
-votre acte de naissance et quelques autres
-pièces indispensables.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_335"></a>[Pg 335]</span></p>
-
-<p>&mdash;Quand vous voudrez. J'ai tous mes papiers
-dans une liasse; vous y prendrez ce qu'il faudra.»</p>
-
-<p>La voiture s'arrêta devant la maison du baron.
-Gaston descendit aussi et continua sa route à
-pied, pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.</p>
-
-<p>Le lendemain, M. de Subressac vint prendre
-l'acte de naissance et emporta, comme par distraction,
-tous les papiers qui l'accompagnaient. Il
-confia le dossier à Mme Benoît, qui, par excès de
-précaution, le soumit aux lunettes d'un archiviste
-paléographe, ancien élève de l'Ecole des chartes
-et conservateur adjoint à la Bibliothèque royale.
-L'authenticité du moindre chiffon fut reconnue et
-certifiée. Le baron fit alors la demande officielle,
-qui fut agréée par acclamation.</p>
-
-<p>La radieuse veuve resta quelque temps incertaine
-si elle marierait sa fille à Paris ou si elle
-transporterait cette grande cérémonie dans la
-petite église d'Arlange. D'un côté, il était bien
-flatteur d'occuper le maître-autel de Saint-Thomas
-d'Aquin et de déranger la moitié du faubourg pour
-la messe de mariage; mais on avait une revanche
-à prendre, et il importait d'effacer dans le pays
-les dernières traces du marquisat de Kerpry.
-Mme Benoît se décida pour Arlange, mais avec le
-ferme propos de revenir bientôt à Paris. Elle
-écrivit à son carrossier:</p>
-
-<p>«Monsieur Barnes, je partirai le 5 mai pour<span class="pagenum"><a id="Page_336"></a>[Pg 336]</span>
-marier ma fille, qui épouse, comme vous savez,
-le marquis d'Outreville. Aussitôt mon départ,
-vous ferez prendre toutes mes voitures pour les
-remettre à neuf et peindre sur les portières les
-armes ci-jointes. De plus, je vous prie de me faire
-le plus tôt possible un <i>carrosse</i> dans l'ancien style,
-large, haut et de la forme la plus noble que vous
-pourrez. Le cocher et les laquais seront poudrés à
-blanc; réglez-vous là-dessus pour l'harmonie des
-couleurs.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Elle songea ensuite que ce serait sa fille qui l'introduirait
-dans le monde, et cette idée lui inspira
-une recrudescence d'amour maternel. Elle écrivit
-à Lucile, qu'elle n'avait pas accoutumée à beaucoup
-d'adresse:</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>«Ma chère enfant, ma belle mignonne, ma Lucile
-adorée, j'ai trouvé le mari que je te cherchais:
-tu seras marquise d'Outreville! Je l'ai choisi entre
-mille, pour qu'il fût digne de toi: il est jeune,
-beau, plein d'esprit, d'une noblesse ancienne et
-glorieuse, et allié aux plus illustres familles de la
-France. Chère petite! ton bonheur est assuré et le
-mien aussi, puisque je ne vis que par toi. Tu viendras
-bientôt à Paris, tu quitteras cet affreux Arlange,
-où tu as vécu comme un beau papillon
-dans une chrysalide noire, tu seras accueillie<span class="pagenum"><a id="Page_337"></a>[Pg 337]</span>
-et fêtée dans les plus grandes maisons; je te conduirai
-de plaisirs en plaisirs, de triomphes en
-triomphes: quel spectacle pour les yeux d'une
-mère!»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mme Benoît était légère comme une mésange;
-ses pieds ne posaient plus à terre; sa figure avait
-rajeuni de dix ans; on croyait voir une flamme
-autour de sa tête. Elle chantait en dansant, elle
-pleurait en riant, elle avait la démangeaison d'arrêter
-les passants pour leur conter sa joie; elle se
-surprenait à saluer les dames qu'elle rencontrait
-dans des voitures armoriées. Elle fut si tendre
-avec le marquis, elle l'enveloppa d'un tel réseau
-de petits soins et de prévenances, que Gaston, qui,
-depuis longtemps, n'avait été l'enfant gâté de
-personne, se prit d'une véritable amitié pour sa
-belle-mère. Il la quittait rarement, la conduisait
-partout, et ne s'ennuyait pas avec elle, quoiqu'elle
-évitât toute conversation sur les forges. L'avant-veille
-de son départ, Mme Benoît s'empara de lui
-pour la journée. Elle le mena d'abord chez Tahan,
-où elle choisit devant lui une grande boîte en bois
-de rose, longue, large et plate, et divisée à l'intérieur
-en compartiments inégaux.</p>
-
-<p>«A quoi sert ce coffre étrange? demanda Gaston
-en sortant.</p>
-
-<p>&mdash;Cela? c'est la corbeille de mariage de ma fille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_338"></a>[Pg 338]</span></p>
-
-<p>&mdash;Mais, madame, reprit le marquis avec la fierté
-du pauvre, il me semble que c'est à moi....</p>
-
-<p>&mdash;Il vous semble fort mal. Mon cher marquis,
-lorsque vous serez le mari de Lucile, vous lui
-ferez autant de cadeaux qu'il vous plaira: dès le
-lendemain de la cérémonie, vous aurez carte
-blanche; mais, jusque-là, il n'appartient qu'à moi
-de lui donner quelque chose. Je trouve impertinent
-l'usage qui permet au fiancé d'une fille de
-lui donner pour cinquante mille francs de hardes
-et de bijoux avant le mariage et lorsqu'il ne lui
-est encore de rien. Dites, si vous voulez, que j'ai
-des préjugés ridicules, mais je suis trop vieille
-pour m'en défaire. Nous allons choisir aujourd'hui
-mes présents de noces: dans un mois je
-viendrai, si bon vous semble, vous aider à choisir
-les vôtres.»</p>
-
-<p>Le raisonnement était facile à réfuter; mais il
-fut déduit d'un ton si caressant et d'une voix si
-maternelle, que Gaston ne trouva point de réplique.
-Depuis trois jours il était en pourparlers
-avec un usurier à propos de cette corbeille. Il se
-laissa conduire chez vingt marchands et choisit
-des étoffes, des châles, des dentelles et des bijoux.
-Point de diamants: Mme Benoît partageait les
-siens avec sa fille.</p>
-
-<p>La belle-mère prit congé de son gendre le 5 mai
-en lui donnant rendez-vous pour le 12. Elle se<span class="pagenum"><a id="Page_339"></a>[Pg 339]</span>
-chargeait de faire faire la première publication à
-l'église et à la mairie, tandis que Gaston poussait
-l'épée dans les reins à son chemisier et à son
-tailleur. Dans la confusion inséparable d'un départ,
-elle emballa par mégarde tous les papiers
-de la maison d'Outreville.</p>
-
-<p>La première idée de Lucile, en revoyant Mme Benoît,
-fut qu'on lui avait changé sa mère à Paris.
-Jamais la jolie veuve n'avait été si indulgente.
-Tout ce que Lucile faisait était bien fait, tout ce
-qu'elle disait était bien dit; elle se conduisait
-comme un ange et parlait d'or. Jamais la tendre
-mère ne pourrait se séparer d'une fille si accomplie;
-elle la suivrait partout elle ne la quitterait
-qu'à la mort. Elle lui disait, comme dans
-l'histoire de Ruth: «Ton pays sera mon pays.»
-Lucile ouvrit son cœur à cette nouvelle mère, et
-apprit avec une vive satisfaction qu'il y avait beaucoup
-de marquis jeunes, bien faits, et qui ne portaient
-point d'habits à paillettes.</p>
-
-<p>Le lendemain de l'arrivée de Mme Benoît, son
-amie, Mme Mélier, vint lui annoncer le prochain
-mariage de sa fille Céline avec M. Jordy, raffineur
-à Paris. M. Jordy était un jeune homme
-fort riche, et Mme Mélier ne dissimulait pas sa
-joie d'avoir si bien établi sa fille. Mme Benoît riposta
-vivement par l'annonce du prochain mariage
-de Lucile avec le marquis d'Outreville. On<span class="pagenum"><a id="Page_340"></a>[Pg 340]</span>
-se félicita de part et d'autre, et l'on s'embrassa à
-plusieurs reprises. Quand Mme Mélier fut partie,
-Lucile, qui était liée depuis l'enfance avec la future
-Mme Jordy, s'écria: «Quel bonheur! si je
-vais à Paris, je serai tout près de Céline; elle
-viendra chez moi; j'irai chez elle; nous nous
-verrons tous les jours.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon enfant, répondit Mme Benoît, tu
-iras chez elle dans ton grand carrosse blasonné,
-avec tes laquais poudrés à blanc; mais quant à
-la recevoir chez toi, c'est autre chose. On se doit
-à son monde, et l'on est un peu esclave de la
-société où l'on vit. Lorsqu'une duchesse viendra
-dans ton salon, il ne faut pas qu'elle s'y frotte à
-la femme d'un raffineur, d'un homme qui vend
-des pains de sucre!... Ce n'est pas une raison pour
-faire la moue. Voyons! tu recevras Céline le matin,
-avant midi.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu! quel sot pays que ce Paris! j'aime
-mieux rester dans mon pauvre Arlange, où l'on
-peut voir ses amis à toute heure de la journée.»</p>
-
-<p>Mme Benoît répliqua sentencieusement: «La
-femme doit suivre son mari.»</p>
-
-<p>Le grand événement qui se préparait à Arlange
-fut bientôt connu dans tous les environs. Mme Mélier
-était en tournée de visites, et, puisqu'elle
-annonçait un mariage, il n'en coûtait pas plus
-pour en annoncer deux. Dans chacune des maisons<span class="pagenum"><a id="Page_341"></a>[Pg 341]</span>
-où elle s'arrêta, elle répétait une phrase toute
-faite qu'elle avait arrangée en sortant de chez
-Mme Benoît: «Madame, je connais trop l'intérêt
-que vous portez à toute notre famille pour n'avoir
-pas voulu vous annoncer moi-même le mariage
-de ma chère Céline. Elle épouse, non pas
-un marquis, comme Mlle Lucile Benoît, mais un
-bel et bon manufacturier, M. Jordy, qui est, à
-trente-trois ans, un des plus riches raffineurs de
-Paris.»</p>
-
-<p>Mme Mélier avait de bons chevaux; sa voiture
-et les nouvelles qu'elle portait firent dix lieues
-avant la nuit. Le faubourg Saint-Germain du crû
-commença par plaindre la pauvre Lucile et par
-faire des gorges chaudes de Mme Benoît, qui avait
-trouvé pour sa fille un second marquis de Kerpry.
-Mme Benoît apprit sans sourciller tout ce qu'on
-disait d'elle. Elle prit les papiers de la famille
-d'Outreville et se fit conduire chez une vieille baronne
-fort médisante et fort influente, Mme de
-Sommerfogel.</p>
-
-<p>«Madame la baronne, lui dit-elle du ton le
-plus respectueux, quoique je n'aie eu l'honneur
-de vous recevoir que deux ou trois fois, il ne
-m'en a pas fallu davantage pour apprécier l'infaillibilité
-de votre jugement, votre connaissance
-approfondie des choses du grand monde, et toutes
-les hautes qualités d'observation et d'expérience<span class="pagenum"><a id="Page_342"></a>[Pg 342]</span>
-qui sont en vous. Vous savez comment j'ai eu le
-malheur d'être trompée par un larron de noblesse
-qui avait dérobé, je ne sais où, un nom honorable.
-Aujourd'hui, il se présente pour ma fille
-un parti magnifique en apparence, le marquis
-d'Outreville. J'ai entre les mains son arbre généalogique
-et tous les parchemins de sa famille,
-jusqu'à l'époque la plus reculée. Mais je ne suis
-qu'une pauvre bourgeoise sans discernement;
-on me l'a cruellement prouvé, et je n'ose plus
-penser par moi-même. Voulez-vous permettre,
-madame la baronne, que je vous soumette toutes
-les pièces qu'on m'a confiées, pour que vous en
-jugiez sans appel et en dernier ressort?»</p>
-
-<p>Ce petit discours n'était pas malhabile; il flattait
-la vanité de la baronne et piquait sa curiosité.
-Mme de Sommerfogel fit bon accueil à la belle
-veuve, et accepta avec une satisfaction visible la
-tâche importante qu'on lui confiait. Le jour même,
-elle convoqua le ban et l'arrière-ban de la noblesse
-des environs, et les papiers de Gaston passèrent
-sous les yeux de vingt ou trente gentilshommes
-campagnards: c'est ce qu'avait espéré
-Mme Benoît. Cette liasse vénérable, d'où s'exhalait
-une franche odeur de noblesse, fit une impression
-profonde sur tous les hobereaux qui
-purent en approcher leur odorat. Les plus hostiles
-à la maîtresse de forges se retournèrent<span class="pagenum"><a id="Page_343"></a>[Pg 343]</span>
-brusquement vers elle. Ce fut un concert de louanges,
-où Mme de Sommerfogel remplissait les fonctions
-de chef d'orchestre.</p>
-
-<p>«Cette pauvre Mme Benoît aura de quoi se consoler,
-et j'en suis bien aise; c'est une femme méritante.</p>
-
-<p>&mdash;Ce Benoît, qui l'a trompée, était un bélître.
-Si nous l'avions connue en ce temps-là, nous
-l'aurions mise sur ses gardes.</p>
-
-<p>&mdash;Après tout, que peut-on lui reprocher? d'avoir
-voulu entrer dans la noblesse? Cela prouve
-qu'aux yeux des bourgeois éclairés la noblesse
-est encore quelque chose.</p>
-
-<p>&mdash;Mme Benoît n'est pas sotte.</p>
-
-<p>&mdash;Ni laide. Je ne sais quel secret elle a trouvé
-pour rajeunir.</p>
-
-<p>&mdash;Quant à sa fille, c'est un petit ange.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a bien longtemps que je ne l'ai aperçue,
-en 1836. Elle promettait déjà.</p>
-
-<p>&mdash;Désormais nous la verrons souvent: la voilà
-des nôtres!</p>
-
-<p>&mdash;Elle en était déjà par son éducation. Je tiens
-de bonne part que sa mère a toujours voulu en
-faire une marquise.</p>
-
-<p>&mdash;Sa mère sera des nôtres aussi; une fille ne
-va pas sans sa mère.</p>
-
-<p>&mdash;Le marquis arrive incessamment; c'est un
-appoint considérable pour l'aristocratie du canton.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_344"></a>[Pg 344]</span></p>
-
-<p>&mdash;On le dit fabuleusement riche.</p>
-
-<p>&mdash;Ils feront une bonne maison.</p>
-
-<p>&mdash;Ils donneront des fêtes.</p>
-
-<p>&mdash;Nous serons de noces.»</p>
-
-<p>Le lendemain, le salon de Mme Benoît fut envahi
-par une horde d'amis intimes qu'elle n'avait
-pas vus depuis douze ans.</p>
-
-<p>Le marquis arriva le 12 mai pour l'heure du
-dîner. Après avoir cherché et trouvé un millier de
-francs, qui ne lui coûtèrent pas plus de soixante
-louis, il avait fait ses malles, embrassé le baron,
-et pris modestement la voiture de Nancy. A Nancy,
-il s'embarqua dans la diligence de Dieuze; à Dieuze,
-il se procura un cabriolet et un cheval de poste
-qui le conduisirent à Arlange. C'est l'affaire d'une
-heure quand les chemins sont beaux. En approchant
-du village, il se sentit au côté gauche quelque
-chose qui ressemblait fort à une palpitation.
-Je dois dire, à la honte du savant et à la louange
-de l'homme, qu'il ne pensait pas à la forge, mais
-à Lucile.</p>
-
-<p>Une illustre Anglaise, que le <i>cant</i> ne gênait pas
-beaucoup, lady Montague, s'étonnait que l'Apollon
-du Belvédère et je ne sais quelle Vénus antique
-pussent rester en présence dans le musée sans
-tomber dans les bras l'un de l'autre. Il s'en fallut
-assez peu que ce petit scandale ne se produisît
-à la première rencontre de Lucile et de Gaston.<span class="pagenum"><a id="Page_345"></a>[Pg 345]</span>
-Ces jeunes êtres, qui ne s'étaient jamais vus, sentirent
-au même instant qu'ils étaient nés l'un pour
-l'autre. Dès le premier coup d'œil ils furent
-amants; dès les premiers mots ils furent amis: la
-jeunesse attirait la jeunesse, et la beauté la beauté.
-Il n'y eut entre eux ni trouble ni embarras: ils se
-regardaient en face, et se miraient l'un dans l'autre
-avec la charmante impudence de la naïveté; le
-cœur de Gaston était presque aussi neuf que
-celui de Lucile. Leur passion naquit sans mystère
-comme ces beaux soleils d'été qui se lèvent sans
-nuage. Je ne nie pas l'enivrement des passions
-coupables que le remords assaisonne et que le
-péril ennoblit; mais ce qu'il y a de plus beau en
-ce monde, c'est un amour légitime qui s'avance
-paisiblement sur une route fleurie, avec l'honneur
-à sa droite et la sécurité à sa gauche.</p>
-
-<p>Mme Benoît était trop heureuse et trop sensée
-pour entraver la marche d'une passion qui la servait
-si bien. Elle laissa aux deux amants cette
-douce liberté que la campagne autorise: leurs
-premiers jours ne furent qu'un long tête-à-tête.
-Lucile fit à Gaston les honneurs de la maison, du
-jardin et de la forêt; ils montaient à cheval à
-midi, en sortant de déjeuner, et rentraient comme
-des enfants qui ont fait l'école buissonnière, longtemps
-après la cloche du dîner. Après la forêt, la
-forge eut son tour. Gaston avait eu le courage de<span class="pagenum"><a id="Page_346"></a>[Pg 346]</span>
-n'y point mettre les pieds sans Lucile; mais lorsqu'il
-vit qu'elle ne méprisait pas le travail, qu'elle
-connaissait les ouvriers par leurs noms et qu'elle
-ne craignait point de tacher ses robes, ce fut un
-redoublement de joie. Il se livra sans contrainte
-à la passion de sa jeunesse; il examina les travaux,
-interrogea les contre-maîtres, conseilla les
-chefs d'atelier, et enchanta Lucile qui s'émerveillait
-de le voir si savant et si capable. Mme Benoît,
-en les voyant rentrer tout poudreux, ou même
-un peu noircis par la fumée, disait: «Que les
-enfants sont heureux! tout leur sert de jouet!»
-Pour se délasser de leurs fatigues, ils s'asseyaient
-au fond du jardin sous une tonnelle de rosiers
-grimpants, et ils faisaient des projets. Projets de
-bonheur et de travail, d'amour et de retraite. Ils
-se promettaient de cacher leur vie au fond des
-bois d'Arlange comme les oiseaux font leur
-nid au plus fourré d'un buisson ou sur la branche
-la plus touffue d'un arbre. De Paris, pas un
-mot; pas un mot du faubourg et des vanités du
-monde. Lucile ignorait qu'il y eût d'autres plaisirs;
-Gaston l'avait oublié.</p>
-
-<p>Un beau matin, Mme Benoît leur apprit une
-grande nouvelle: c'était le soir qu'on signait le
-contrat. Le mariage était fixé au mardi 1<sup>er</sup> juin;
-on s'épouserait la veille à la mairie. Comme il
-n'est point de plaisirs sans peines, la signature<span class="pagenum"><a id="Page_347"></a>[Pg 347]</span>
-du contrat était précédée d'un interminable
-dîner où l'on avait convié tous les personnages
-des environs.</p>
-
-<p>En attendant l'arrivée des convives, Gaston et
-Lucile se promenèrent au jardin en chapeau de
-paille, l'un vêtu de coutil blanc, l'autre habillée
-de barége rose. En passant à portée de l'usine,
-Gaston fut accosté par le régisseur qui le tenait
-en haute estime et qui demandait volontiers ses
-avis. Ils entrèrent tous trois dans un des ateliers,
-et l'on commença devant eux une expérience intéressante.
-Lorsque quatre heures sonnèrent à
-l'horloge de la fabrique, Lucile s'échappa pour
-aller à sa toilette, en disant à Gaston: «Vous
-avez le temps de voir la fin; restez, je le veux!»
-Il resta et prit un si vif intérêt au spectacle, qu'il
-mit la main à la besogne et se salit abominablement.
-A cinq heures il s'enfuit, les manches retroussées
-et les mains noires, et il donna juste au milieu
-d'un groupe d'invités qui se promenaient en grands
-atours. Quelqu'un le reconnut et l'appela par son
-nom. C'était l'ingénieur des salines de Dieuze, un
-de ses camarades de promotion. L'École polytechnique
-est, comme l'aristocratie du faubourg,
-un peu franc-maçonne: elle se retrouve partout.
-Gaston sauta au cou de son ami et l'embrassa sur
-les deux joues en tenant ses mains en l'air de
-peur de le noircir. Il y avait là trois ou quatre<span class="pagenum"><a id="Page_348"></a>[Pg 348]</span>
-dames nobles qui s'étonnèrent un peu de voir un
-marquis fait comme un ramoneur, et embrassant
-sur les deux joues un employé de la saline; mais
-elles se réconcilièrent avec lui lorsqu'il reparut
-dans un habit neuf, conforme au dernier numéro
-du <i>Journal des tailleurs</i>.</p>
-
-<p>Il devait dîner entre Mme Benoît et la baronne
-de Sommerfogel; mais au moment de se mettre
-en route, la vieille dame avait été prise d'une migraine.
-Ses excuses arrivèrent pendant le potage.
-On enleva son couvert, et Gaston se trouva voisin
-de son ami l'ingénieur. Il était le centre de tous
-les regards; chacun des convives, et surtout les
-députés de la noblesse, attendaient de lui un coup
-d'œil gracieux et une parole aimable, comme en
-allant à la cour on espère un petit mot du roi.
-Mais ses deux passions l'absorbaient trop pour
-qu'il songeât à examiner la collection de grotesques
-qui se repaissaient autour de lui. Il n'eut
-d'yeux que pour Lucile, et d'oreilles que pour
-son voisin. Les hobereaux crurent attirer son attention
-en engageant une conversation demi-politique,
-où le ridicule des vieux préjugés s'étalait
-naïvement; conversation pleine de liberté contre
-ce qui existait, pleine de regret pour ce qui avait
-été. Ces discours, dont la suave absurdité eût ressuscité
-un marquis du bon temps, bourdonnèrent
-autour des oreilles de Gaston sans arriver jusqu'à<span class="pagenum"><a id="Page_349"></a>[Pg 349]</span>
-son cerveau. Dans un intervalle de silence, on l'entendit
-qui disait à l'ingénieur:</p>
-
-<p>«Tu as un chemin de fer souterrain dans les
-salines: combien payez-vous les rails?</p>
-
-<p>&mdash;En France, 360 francs les 1000 kilos. La tonne
-anglaise, qui a 15 kilos de plus, vaut, franco, à
-bord, de 11 livres 10 schellings à 12 livres 5 schellings.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois qu'en employant certains fourneaux
-économiques dont je te montrerai le plan, on arriverait
-à vous livrer une marchandise excellente,
-bien au-dessous des prix anglais, à 200 francs la
-tonne, peut-être à moins.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es donc toujours le même?</p>
-
-<p>&mdash;Non, pire. Avez-vous quelquefois des ruptures
-de câbles?</p>
-
-<p>&mdash;Trop souvent: nous avons perdu quatre
-hommes le mois passé.</p>
-
-<p>&mdash;Je t'indiquerai un remède contre ces accidents-là.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as trouvé un secret pour empêcher les
-câbles de casser?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais pour retenir en suspens dans les
-puits le fardeau qu'ils laissent tomber. J'ai pratiqué
-ce système pendant trois ans dans une houillère
-que je dirigeais à Saint-Étienne, et nous n'avons
-pas eu un seul accident à déplorer.»</p>
-
-<p>Toute la noblesse du canton ouvrait de grandes<span class="pagenum"><a id="Page_350"></a>[Pg 350]</span>
-oreilles, et Mme Benoît mourait d'envie de marcher
-sur le pied de son gendre. Le vicomte de
-Bourgaltroff s'introduisit timidement dans le dialogue.</p>
-
-<p>«Monsieur le marquis possède des mines de
-houille dans le département de la Loire?</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur, répondit Gaston; j'y étais
-conducteur des travaux.»</p>
-
-<p>Pour le coup, Mme Benoît pensa qu'on avait
-pris assez de dessert, et elle se leva de table. En
-passant au salon, les gentilshommes chuchotaient
-entre eux sur le marquis: «Singulier grand seigneur,
-qui se noircit les mains dans une forge,
-qui embrasse des employés, qui invente des machines,
-qui vend des rails à bon marché, et qui
-a fait le contre-maître chez un simple charbonnier
-de Saint-Étienne!»</p>
-
-<p>Les plus indulgents, qui n'étaient pas en majorité,
-essayaient de le défendre:</p>
-
-<p>«Après tout, disaient-ils, Louis XVI faisait des
-serrures.</p>
-
-<p>&mdash;Louis XVIII faisait des vers latins.</p>
-
-<p>&mdash;Henri III faisait la barbe de ses courtisans.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, reprenait un critique sévère, qui est-ce
-qui s'amuse à casser du charbon au fond d'un
-trou?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! monsieur, répliquait un homme indulgent,<span class="pagenum"><a id="Page_351"></a>[Pg 351]</span>
-mon père a soufré des allumettes à Berlin
-pendant l'émigration!»</p>
-
-<p>Mme Benoît devinait bien qu'on glosait sur Gaston,
-mais elle ne s'en tourmentait guère.</p>
-
-<p>«Causez, mes bons amis, murmurait-elle entre
-ses dents; je vous ai forcés de reconnaître mon
-gendre pour un vrai marquis; vous êtes venus ici
-vous humilier devant moi; Benoît est oublié, je
-suis vengée. Je pars dans huit jours pour Paris,
-et lorsque je remettrai les pieds à Arlange, les
-plus jeunes d'entre vous auront les cheveux
-blancs! Quant à maître Gaston, qui est un franc
-original, le séjour de son hôtel et la société de
-ses égaux l'auront bientôt guéri de ses idées.»</p>
-
-<p>Avant la signature du contrat, on apporta la
-corbeille qui rangea toutes les femmes du parti
-de Gaston. Le pauvre garçon fut assassiné de
-compliments dont il n'osa pas se défendre; mais
-il se promit d'apprendre à Lucile, et dès le lendemain
-que ce n'était pas lui qu'elle devait remercier.</p>
-
-<p>Lorsque le notaire déroula son cahier, ce fut
-à qui se placerait plus près de lui, non pour
-connaître la dot de Lucile, qui était assez connue
-mais pour entendre l'énumération des terres
-et châteaux du marquis. La curiosité publique
-fut trompée: M. d'Outreville se mariait <i>avec ses
-droits</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_352"></a>[Pg 352]</span></p>
-
-<p>Le lendemain de cette fête, Lucile et Gaston renouèrent
-la chaîne de leurs plaisirs, et les derniers
-jours du mois passèrent comme des heures.
-Le 31 mai, les deux amants se marièrent à
-la mairie, et ni l'un ni l'autre ne trembla au
-moment de dire «oui.» Lorsque M. le maire,
-le code en main, répéta pour la centième fois
-de sa vie que la femme doit suivre son mari,
-Mme Benoît fit à sa fille un petit signe fort
-expressif. En rentrant au logis, la triomphante
-belle-mère dit au marquis en présence de Lucile:</p>
-
-<p>«Mon gendre (car vous êtes mon gendre de par
-la loi), je vous remettrai demain le premier semestre
-de vos rentes.</p>
-
-<p>&mdash;Un peu de patience, ma charmante mère!
-répondit Gaston; que voulez-vous que je fasse
-d'une pareille somme? L'argent, ajouta-t-il en
-regardant Lucile, est le dernier de mes soucis.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! ne dédaignez pas ce pauvre argent: il
-vous en faudra beaucoup dans quelques jours à
-Paris.</p>
-
-<p>&mdash;A Paris! Eh! grand Dieu! qu'irais-je y
-faire?</p>
-
-<p>&mdash;Prendre pied, rallier vos amis et vos parents,
-vous préparer un cercle de relations pour l'hiver
-et pour la vie.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, madame, je suis bien décidé à ne pas<span class="pagenum"><a id="Page_353"></a>[Pg 353]</span>
-vivre à Paris. C'est une ville malsaine où toutes
-les femmes sont malades, où les familles s'éteignent
-au bout de trois générations faute d'enfants.
-Savez-vous que tous les cent ans Paris se
-changerait en désert, si la province n'avait pas la
-rage de le repeupler?</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour qu'il ne devienne pas désert, que
-nous avons résolu d'y aller au plus tôt.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne me l'aviez pas dit, mademoiselle.»</p>
-
-<p>Lucile baissa les yeux sans répondre: la présence
-de sa mère pesait sur elle. Mme Benoît répliqua
-vivement:</p>
-
-<p>«Ces choses-là se devinent sans qu'on les dise.
-Ma fille est marquise d'Outreville: sa place est
-au faubourg Saint-Germain! N'est-il pas vrai,
-Lucile?»</p>
-
-<p>Elle répondit du bout des lèvres un imperceptible
-<i>oui</i>. Ce n'est pas ainsi qu'elle avait dit <i>oui</i> à
-la mairie.</p>
-
-<p>«Au faubourg! reprit Gaston, au faubourg!
-Vous êtes curieuse de pénétrer au faubourg!» A
-la suite de quelque mécompte dont personne n'a
-su le secret, il avait conçu contre le faubourg
-une haine violente. «Savez-vous, mademoiselle,
-ce qu'on voit au faubourg? Des jeunes filles insipides
-comme des fruits venus en serre; des jeunes
-femmes perdues de toilette et de vanité; des<span class="pagenum"><a id="Page_354"></a>[Pg 354]</span>
-vieilles qui n'ont ni la roideur imposante de nos
-aïeules du dix-septième siècle, ni la verve et la
-bonne humeur des contemporaines de Louis XV;
-des vieillards hébétés par le whist, des jeunes
-gens viveurs et dévots qui embrouillent dans la
-conversation les noms des chevaux de course et
-des prédicateurs; chez les hommes en âge d'agir,
-une politique sans conviction, des regrets factices,
-des fidélités qui se mettent en étalage dans l'espoir
-qu'il plaira à quelqu'un de les acheter:
-voilà le faubourg, mademoiselle; vous le connaissez
-aussi bien que si vous l'aviez vu. Quoi!
-vous vivez au milieu d'une forêt admirable, entourée
-d'un petit peuple qui vous aime; je ne
-parle pas de moi qui vous adore; vous avez la
-fortune, qui permet de faire des heureux; la santé
-sans laquelle rien n'est bon; les joies de la
-famille, les amusements de l'été, les plaisirs intimes
-de l'hiver, le présent éclairé par l'amour,
-l'avenir peuplé de petits enfants blancs et roses,
-et vous voulez tout abandonner pour une vie de
-sots compliments et d'absurdes révérences! Ce
-n'est pas moi qui serai le complice d'un échange
-aussi funeste, et si vous allez au faubourg, mademoiselle,
-je ne vous y conduirai pas!»</p>
-
-<p>En écoutant ce discours, Mme Benoît avait la
-figure d'un enfant qui a construit une tour en dominos
-et qui voit le monument s'écrouler pierre à<span class="pagenum"><a id="Page_355"></a>[Pg 355]</span>
-pierre. A peine trouva-t-elle la force de dire à
-Lucile:</p>
-
-<p>«Répondez donc!»</p>
-
-<p>Lucile tendit la main à Gaston, et dit en regardant
-sa mère:</p>
-
-<p>«La femme doit suivre son mari.»</p>
-
-<p>Pour cette fois, le marquis fut moins réservé que
-l'Apollon du Belvédère. Il prit Lucile dans ses bras
-et la baisa tendrement.</p>
-
-<p>Mme Benoît employa le reste de la journée
-à former des plans, à donner des ordres et à
-combiner les moyens d'entraîner son gendre à
-Paris.</p>
-
-<p>Le lendemain, après la messe de mariage, elle
-le prit à part et lui dit:</p>
-
-<p>«Est-ce votre dernier mot? Vous ne voulez pas
-nous introduire au faubourg?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, madame, n'avez-vous pas entendu
-comme Lucile y renonçait de bonne grâce?</p>
-
-<p>&mdash;Et si je n'y renonçais pas, moi? Et si je vous
-disais que depuis trente ans (j'en ai quarante-deux)
-je suis travaillée de l'ambition d'y pénétrer?
-Si je vous apprenais que le désir de m'entendre
-annoncer dans les salons de la rue Saint-Dominique
-m'a fait épouser un marquis de contrebande
-qui me battait? Si j'ajoutais enfin que je ne vous
-ai choisi ni pour votre figure, ni pour vos talents,
-mais pour votre nom qui est une clef à ouvrir<span class="pagenum"><a id="Page_356"></a>[Pg 356]</span>
-toutes les portes? Ah çà, croyez-vous qu'on vous
-donne cent mille livres de rente pour perdre votre
-temps à travailler?</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, madame. D'abord, au prix où sont
-les noms sans tache, j'ai la vanité de croire que
-le mien ne serait pas cher à deux millions. Mais
-ce n'est pas le cas, puisque vous ne m'avez rien
-donné. La forge et la forêt sont l'héritage de
-Lucile, la rente que nous devons vous servir représente
-les intérêts de toutes les sommes que
-vous avez apportées dans l'entreprise, et les deux
-cent mille francs que vous a coûtés l'hôtel de la
-rue Saint-Dominique. Ainsi je tiens tout de Lucile,
-et, avec elle, je ne suis pas en peine de m'acquitter.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est de moi que vous tenez Lucile; c'est
-de moi qu'elle vous tient, s'écria la pauvre femme,
-et vous êtes des ingrats si vous me refusez le bonheur
-de ma vie!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison, madame: demandez-moi
-tout au monde, hormis une seule chose; et je n'ai
-rien à vous refuser. Mais j'ai juré de ne plus remettre
-les pieds dans le faubourg.</p>
-
-<p>&mdash;Au nom du ciel, pourquoi ne me l'avez-vous
-pas dit?</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne me l'avez pas demandé.»</p>
-
-<p>En quittant Gaston, Mme Benoît dit trois mots
-à sa femme de chambre et quatre à son cocher.<span class="pagenum"><a id="Page_357"></a>[Pg 357]</span>
-Elle ne parla plus au marquis du premier semestre
-de ses rentes.</p>
-
-<p>Le soir, au bal, Lucile eut un succès de beauté
-et de bonheur. Aucune des femmes présentes ne
-se souvenait d'avoir vu une mariée aussi franchement
-heureuse. Tous les jeunes gens envièrent le
-sort de Gaston, suivant l'usage; je ne me permettrai
-pas de dire que personne ait envié celui de
-Lucile. A deux heures du matin, danseurs et danseuses
-étaient partis, et les mariés restaient sur la
-brèche: Mme Benoît avait jugé convenable qu'ils
-fermassent le bal comme ils l'avaient ouvert. Cette
-tendre mère, dont le front semblait voilé d'un
-léger nuage, demanda la grâce de causer un
-quart d'heure avec sa fille, et elle la conduisit
-dans la chambre nuptiale, au rez-de-chaussée,
-tandis que Gaston, qui avait à secouer la poussière
-du bal, retourna pour la dernière fois à son
-petit appartement du second étage. En descendant
-le grand escalier, il fut surpris d'entendre le bruit
-d'une voiture qui s'éloignait au grand trot. Il
-entra dans la chambre nuptiale: elle était vide.
-Il passa chez Mme Benoît: toutes les portes étaient
-ouvertes et l'appartement désert. Des souliers de
-satin, deux robes de bal et un grand désordre de
-vêtements jonchaient le tapis. Il sonna; personne
-ne vint. Il sortit sous le vestibule et se rencontra
-face à face avec la physionomie rustaude du petit<span class="pagenum"><a id="Page_358"></a>[Pg 358]</span>
-palefrenier Jacquet. Il le saisit par sa blouse:
-«Est-ce que je ne viens pas d'entendre une voiture?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur: faudrait être sourd....</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce qui s'en va si tard, après tout le
-monde?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, c'est madame et mademoiselle
-dans la berline, avec le gros Pierre et
-Mlle Julie.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien. Elles n'ont rien dit? Elles n'ont
-rien laissé pour moi?</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez, monsieur, puisque madame a
-laissé une lettre.</p>
-
-<p>&mdash;Où est-elle?</p>
-
-<p>&mdash;Elle est ici, monsieur, sous la doublure de
-ma casquette.</p>
-
-<p>&mdash;Donne donc, animal!</p>
-
-<p>&mdash;C'est que je l'ai fourrée tout au fond, voyez-vous,
-crainte de la perdre. La voilà!»</p>
-
-<p>Gaston courut sous la lanterne du vestibule, et
-lut le billet suivant: «Mon cher marquis, dans
-l'espérance que l'amour et l'intérêt bien entendu
-sauront vous arracher à ce cher Arlange, je transporte
-à Paris votre femme et votre argent: venez
-les prendre!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_359"></a>[Pg 359]</span></p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Gaston froissa le billet de Mme Benoît et l'enfonça
-dans sa poche. Puis il se retourna vers Jacquet,
-qui le regardait niaisement en roulant sa
-casquette entre ses mains: «Madame la marquise
-ne t'a rien dit?</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle? Non, monsieur; elle ne m'a
-pas seulement regardé.</p>
-
-<p>&mdash;Y a-t-il un chemin de traverse pour aller à
-Dieuze?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Il abrége?</p>
-
-<p>&mdash;D'un bon quart d'heure.</p>
-
-<p>&mdash;Selle-moi <i>Forward</i> et <i>Indiana</i>. Attends! je vais
-t'aider. Tu me montreras le chemin. Un louis pour
-toi si nous arrivons avant la voiture.»</p>
-
-<p>Une demi-heure après, Jacquet en blouse et le
-marquis en habit de noce s'arrêtaient devant la
-poste de Dieuze. Jacquet réveilla un garçon d'écurie
-et s'informa si l'on avait demandé des chevaux dans
-la nuit. La réponse fut bonne: aucun voyageur ne
-s'était montré depuis la veille.</p>
-
-<p>«Tiens, dit le marquis à Jacquet, voici les vingt
-francs que je t'ai promis.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, reprit timidement le petit palefrenier,<span class="pagenum"><a id="Page_360"></a>[Pg 360]</span>
-les louis ne sont donc plus de vingt-quatre
-francs?</p>
-
-<p>&mdash;Il y a longtemps, nigaud.</p>
-
-<p>&mdash;C'est mon grand-père qui m'avait toujours
-dit cela. De son temps, deux louis et quarante sous
-faisaient cinquante livres.»</p>
-
-<p>Gaston ne répondit rien: il avait l'oreille tendue
-vers Arlange. Jacquet poursuivit en se parlant
-à lui-même: «Comment se fait-il que de si belles
-pièces d'or soient tombées à ce prix-là?</p>
-
-<p>&mdash;Écoute! dit le marquis; n'entends-tu pas une
-voiture?</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur. Ah! c'est bien malheureux!</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Que les louis d'or soient tombés à vingt
-francs.</p>
-
-<p>&mdash;Prends, animal; en voici un autre, et tais-toi.»</p>
-
-<p>Jacquet se tut par obéissance; il se contenta
-de dire entre ses dents: «C'est égal; si les louis
-étaient encore à vingt-quatre francs, deux louis
-que voici, et quarante sous que madame m'a
-donnés, me feraient juste cinquante livres. Mais
-les temps sont durs, comme disait mon grand-père.»</p>
-
-<p>Gaston attendit une grande heure sans descendre
-de cheval. A la fin, il craignit qu'un accident<span class="pagenum"><a id="Page_361"></a>[Pg 361]</span>
-ne fût arrivé à la voiture. Jacquet le rassura:
-«Monsieur, lui dit-il, il est peut-être bien possible
-que ces dames aient gagné la route royale sans
-passer par Dieuze.</p>
-
-<p>&mdash;Courons, dit le marquis.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas la peine, allez, monsieur: elles
-ont tout près de deux heures d'avance.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! ramène-moi chez nous par la
-route.»</p>
-
-<p>La maison restait telle que Gaston l'avait quittée.
-La berline n'était pas sous la remise, et il manquait
-deux chevaux à l'écurie. On entendait au
-loin un bruit de violons aigres et de chansons
-discordantes: c'étaient les ouvriers et les paysans
-qui dansaient en plein air. Gaston songea d'abord
-à s'assurer le silence de Jacquet et le secret de sa
-poursuite nocturne. Il ne trouva pas de meilleur
-moyen que d'envoyer son confident à Paris. «Va
-prendre la diligence de Nancy, lui dit-il; à Nancy,
-tu t'embarqueras dans la rotonde pour Paris. Tu
-te feras conduire à l'hôtel d'Outreville, rue Saint-Dominique,
-57, et tu diras à Mme Benoît que
-j'arriverai dans deux jours. Voici de quoi payer
-la voiture.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, demanda Jacquet d'une voix insinuante,
-si je faisais la route à pied, est-ce que
-l'argent serait pour moi?»</p>
-
-<p>Il reçut pour réponse un coup de pied péremptoire,<span class="pagenum"><a id="Page_362"></a>[Pg 362]</span>
-qui l'éloigna d'Arlange en le rapprochant de
-Paris.</p>
-
-<p>Gaston, rompu de fatigue, remonta au second
-étage et se jeta sur son lit, non pour dormir, mais
-pour rêver plus posément à son étrange aventure.
-La fuite de Lucile, au moment où il se croyait le
-plus sûr d'en être aimé, lui semblait inexplicable.
-Évidemment ce départ était prémédité; il eût été
-impossible de le préparer en un quart d'heure.
-Mais alors, toute la conduite de la jeune femme
-était un mensonge: le bonheur qui éclatait dans
-ses yeux, la douce pression de sa main au milieu
-des tourbillons de la valse, les délicieuses paroles
-qu'elle avait murmurées une heure auparavant à
-l'oreille de son mari, tout devenait tromperie,
-amorce et mauvaise foi. Cependant, si elle ne l'aimait
-pas, pourquoi l'avait-elle épousé? Il était si
-facile de dire un <i>non</i> au lieu d'un <i>oui</i>! sa mère ne
-l'aurait pas contrainte, puisqu'elle favorisait sa
-fuite. Gaston se rappela alors la discussion animée
-qu'il avait soutenue le matin même contre Mme Benoît;
-il comprit sans difficulté le dépit de la veuve
-et sa vengeance. Mais comment cette mère ambitieuse
-avait-elle pu, en moins d'un jour, retourner
-le cœur de sa fille? Pourquoi Lucile n'avait-elle
-pas écrit un mot d'explication à son mari? Cette
-idée l'amena tout naturellement à chercher dans
-sa poche le billet de Mme Benoît. Il y remarqua un<span class="pagenum"><a id="Page_363"></a>[Pg 363]</span>
-mot qui lui avait échappé à la première lecture:
-«Votre femme et votre argent!» En vérité, c'était
-bien d'argent qu'il s'agissait! Comme si l'argent
-était quelque chose pour celui qui voit crouler tout
-le bonheur de sa vie! Qu'importe une misérable
-somme à celui qui a perdu ce qu'on ne saurait
-acheter à aucun prix? «Votre femme et votre argent!»
-Cela ressemblait à la lugubre plaisanterie
-des cours d'assises qui condamnent un homme à
-la peine de mort et aux frais du procès! Gaston
-s'imagina, bien à tort, que sa belle-mère n'avait
-écrit ce mot que pour lui rappeler la position modeste
-dont elle l'avait tiré, et sa dignité ombrageuse
-en fut révoltée. A force de relire ce malheureux
-billet, il se persuada que ce serait une
-honte de partir pour Paris sans qu'on sût s'il
-courait après sa femme ou après son argent, et il
-résolut de rester à Arlange tant que Lucile ne lui
-aurait pas écrit.</p>
-
-<p>Cette décision l'entraîna dans une dépense d'esprit
-et d'amabilité qu'il n'avait pas prévue. La nouvelle
-du départ de la marquise s'était répandue
-avec une vitesse électrique; et comme on n'avait
-jamais ouï dire, à quatre lieues à la ronde, qu'un
-bal de noces eût fini de la sorte, tous ceux qui
-avaient dîné ou simplement dansé à la forge y
-coururent en toute hâte sous le prétexte naturel
-d'une visite de digestion. Le marquis fit tête à cette<span class="pagenum"><a id="Page_364"></a>[Pg 364]</span>
-armée de curieux, de façon à prouver aux plus
-difficiles qu'il était homme du monde lorsqu'il en
-avait le temps. Durant une semaine, la maison ne
-désemplit pas, et il ne témoigna nul ennui de
-passer moitié du jour au salon. Cette petite foule
-altérée de scandale fut stupéfaite de son air tranquille,
-de sa voix naturelle, de sa figure heureuse
-et souriante. Il raconta à qui voulut l'entendre
-que, depuis plus de quinze jours, Mme Benoît avait
-à Paris des affaires urgentes qui réclamaient sa
-présence et celle de sa fille; qu'en bonne mère,
-elle n'avait pas voulu retarder pour cela le mariage
-de Lucile; qu'en sage administrateur, elle
-avait voulu laisser un homme sûr à la tête de la
-forge; qu'en gracieuse maîtresse de la maison, elle
-n'avait pas gêné ses invités par l'annonce d'un si
-prochain départ. Si quelqu'un prenait un visage
-de condoléance et semblait plaindre les victimes
-d'une séparation si intempestive, Gaston s'empressait
-de rassurer cette bonne âme en lui apprenant
-que sous peu de jours le mari, la femme et la
-belle-mère seraient définitivement réunis. Non
-content de tromper les curieux et les malveillants,
-il prit la peine de les charmer. Il déploya en leur
-faveur ses grâces naturelles et acquises; il s'installa
-dans le cœur de toutes les femmes et dans
-l'estime de tous les hommes; il approuva tous les
-ridicules, il donna tête baissée dans tous les préjugés;<span class="pagenum"><a id="Page_365"></a>[Pg 365]</span>
-il berna si savamment son auditoire, qu'il
-fit la conquête de tout le canton: cela peut arriver
-au plus honnête homme. Le premier résultat
-de cette comédie fut de lui donner cent cinquante
-amis intimes; le second fut de persuader à tout le
-monde que son récit était la pure vérité.</p>
-
-<p>La vérité, la voici. Après le bal, Lucile, le cœur
-serré par une joie inquiète, suivit sa mère dans son
-appartement. A peine entrée, Mme Benoît la dépouilla,
-en un tour de main, de sa robe blanche,
-l'enveloppa dans un peignoir épais et lui jeta un
-châle sur les épaules, tandis que Julie remplaçait
-les souliers de satin par une paire de bottines.
-Sans lui donner le temps de s'étonner de cette
-toilette, sa mère lui dit vivement, tout en changeant
-de robe:</p>
-
-<p>«Ma belle chérie, Gaston s'est rendu à mes
-prières; nous partons pour Paris à l'instant.</p>
-
-<p>&mdash;Déjà? Il ne m'en a pas encore parlé!</p>
-
-<p>&mdash;C'est une surprise qu'il te ménageait, chère
-enfant, car, au fond, tu regrettais bien un peu de
-ne pas voir ce beau Paris!</p>
-
-<p>&mdash;Non, maman.</p>
-
-<p>&mdash;Tu le regrettais, ma fille; je te connais mieux
-que toi-même.»</p>
-
-<p>On frappa discrètement à la porte. Mme Benoît
-tressaillit.</p>
-
-<p>«Qui est là? demanda-t-elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_366"></a>[Pg 366]</span></p>
-
-<p>&mdash;Madame, répondit la voix de Pierre, la berline
-de madame est attelée.»</p>
-
-<p>La veuve entraîna sa fille jusqu'à la voiture.
-«Vite, vite, lui dit-elle; nos gens sont à danser;
-s'ils avaient vent de notre départ, il faudrait subir
-leurs adieux.</p>
-
-<p>&mdash;Mais j'aurais bien voulu leur dire adieu,»
-murmura Lucile. Sa mère la jeta au fond de la
-berline et s'y élança après elle. «Et Gaston? demanda
-la jeune femme, complétement étourdie
-par ces mouvements précipités.</p>
-
-<p>&mdash;Viens, mon enfant. Pierre, où est M. le marquis?»</p>
-
-<p>La leçon de Pierre était faite. Il répondit sans
-embarras: «Madame, M. le marquis fait charger
-les bagages sur la vieille chaise. Il prie madame
-de l'attendre une minute ou deux.»</p>
-
-<p>Lucile, poussée par une inspiration secrète, essaya
-d'ouvrir la portière. La portière de droite,
-soit hasard, soit calcul, refusa de s'ouvrir. Pour
-arriver à l'autre, il fallait passer sur le corps de
-sa mère. Son courage n'alla point jusque là.
-«Julie, dit-elle, voyez donc ce que fait M. le marquis.»</p>
-
-<p>Julie, qui était depuis quinze ans au service de
-Mme Benoît, partit, revint et répondit: «Madame,
-M. le marquis prie ces dames de ne pas
-l'attendre. Un trait s'est brisé, on le raccommode;<span class="pagenum"><a id="Page_367"></a>[Pg 367]</span>
-monsieur rejoindra au relais.» Au même instant
-Pierre s'approcha de la portière de gauche, et
-Mme Benoît lui dit à l'oreille: «Prends la traverse;
-brûle Dieuze, et droit à Moyenvic!»</p>
-
-<p>La voiture partit au grand trot. C'était, en vérité,
-une singulière nuit de noces. Mme Benoît
-triomphait de quitter Arlange et de rouler vers
-le faubourg en compagnie d'une marquise. Elle
-se plaignit de la fatigue, de la migraine, du sommeil,
-et elle se retrancha, les yeux fermés, dans
-un coin de la berline, de peur que les réflexions
-de sa fille ne vinssent troubler la joie tumultueuse
-qui bouillonnait dans son cœur. La pauvre
-mariée, sans craindre la fraîcheur de la nuit, allongeait
-le cou hors de la portière, écoutant le
-souffle du vent, et plongeant ses regards humides
-dans l'obscurité. Au relais de Moyenvic, Mme Benoît
-jeta le masque et dit à sa fille: «Ne vous
-écarquillez pas les yeux à chercher votre mari.
-Vous ne le reverrez qu'au faubourg Saint-Germain.»</p>
-
-<p>Lucile devina la trahison; mais elle avait trop
-peur de sa mère pour lui répondre autrement
-que par des larmes. «Votre mari, poursuivit la
-veuve, est un obstiné qui refusait de vous conduire
-dans le monde. C'est dans votre intérêt que
-je lui ai forcé la main. Il vous aura rejointe dans
-les vingt-quatre heures, s'il vous aime. Il n'y a<span class="pagenum"><a id="Page_368"></a>[Pg 368]</span>
-pas là de quoi pleurer comme une Agar dans le
-désert. Je suis votre mère, je sais mieux que vous
-ce qui vous convient; je vous mène à Paris: je
-vous sauve d'Arlange.</p>
-
-<p>&mdash;O mon pauvre bonheur! s'écria l'enfant en
-tordant ses mains.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi vous plaignez-vous? Vous l'aimiez,
-vous l'avez épousé. Vous êtes mariée! Que vous
-faut-il de plus?</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, dit Lucile, voilà donc le mariage! Ah!
-j'étais bien plus heureuse quand j'étais fille: je
-voyais mon mari!»</p>
-
-<p>D'Arlange à Paris, elle ne se lassa point de regarder
-par la portière. Il lui semblait impossible
-que Gaston ne fût pas à sa poursuite. Dans chaque
-voiture qui soulevait la poussière de la route,
-sur tous les chevaux qui accouraient au galop derrière
-la berline, elle croyait reconnaître son mari.
-Ce voyage, qui étouffait de joie sa triomphante
-mère, fut pour elle une série interminable d'espérances
-et de déceptions. Paris, sans Gaston, lui
-parut une immense solitude, et le faubourg Saint-Germain,
-abandonné par la moitié de ses habitants,
-fut pour elle un désert dans un désert.</p>
-
-<p>Le lendemain de son arrivée, le premier objet
-qu'elle aperçut en ouvrant sa fenêtre fut la figure
-de Jacquet. Elle descendit en moins d'une seconde:
-Gaston devait être à Paris! Elle apprit<span class="pagenum"><a id="Page_369"></a>[Pg 369]</span>
-que, s'il n'était pas arrivé, il ne tarderait guère,
-et je vous laisse à penser si elle fêta le messager
-d'une si bonne nouvelle. Tandis que Mme Benoît
-dormait encore du sommeil des heureux, Jacquet
-raconta les moindres détails du voyage à Dieuze.
-«Comme il m'aime!» pensa Lucile. Je crois
-même qu'elle pensa tout haut.</p>
-
-<p>«Pour vous finir l'histoire, poursuivit Jacquet,
-M. le marquis doit me devoir une pièce de
-huit francs.</p>
-
-<p>&mdash;En voici vingt, mon bon Jacquet.</p>
-
-<p>&mdash;Merci bien, mademoiselle. Je ne suis pas positivement
-sûr de ce que je dis; mais il me semble
-qu'il me les doit. J'avais fait mon compte
-comme quoi il me devait vingt-quatre francs, et
-il ne m'en a donné que vingt: c'est donc quatre
-francs en moins. Et puis, il ne m'en a encore une
-fois donné que vingt: c'est encore quatre francs.
-Et comme quatre et quatre font huit.... Cependant,
-je peux me tromper, et si vous voulez que
-je vous rende...?</p>
-
-<p>&mdash;Garde, garde, mon garçon, et va te reposer
-de ton voyage.»</p>
-
-<p>Elle courut au jardin et moissonna des fleurs
-comme un jour de Fête-Dieu, pour que sa chambre
-fût belle à l'arrivée de Gaston. Jacquet la regarda
-partir en se disant à lui-même: «Soixante-deux
-francs, c'est un mauvais compte, comme<span class="pagenum"><a id="Page_370"></a>[Pg 370]</span>
-disait mon grand-père.» Et il supputa sur ses
-doigts combien il faudrait encore de louis d'or
-et de pièces de quarante sous pour faire cent
-francs.</p>
-
-<p>Le jour se passa, et le lendemain, et toute une
-semaine, sans nouvelles du marquis. Mme Benoît
-cachait son dépit; Lucile n'osait pas se désoler
-devant sa mère; mais elles se dédommageaient
-bien, l'une en pestant, l'autre en pleurant pendant
-la nuit. Du matin au soir, la mère promenait
-sa fille dans une voiture blasonnée, sans
-laquais et sans poudre, car le célèbre carrosse
-était encore sur le chantier. Elle la conduisait
-aux Champs-Élysées, au Bois, et partout où va le
-beau monde, pour lui donner le goût de ces plaisirs
-de vanité qu'on ne savoure qu'à Paris. En
-l'absence des Italiens, elle lui faisait subir de
-lourdes soirées au Théâtre-Français et à l'Opéra.
-Mais Lucile ne prit goût ni au plaisir de voir ni
-au plaisir d'être vue. En quelque lieu que sa
-mère la conduisît, elle y portait le désir de rentrer
-à l'hôtel et l'espoir d'y trouver Gaston.</p>
-
-<p>Mme Benoît devina avant sa fille que le marquis
-boudait sérieusement. Comme elle ne manquait
-pas de caractère, elle eut bientôt pris un
-parti. «Ah! se dit-elle, monsieur mon gendre se
-passe de nous! Essayons un peu de nous passer
-de lui. Qu'est-ce qui me manquait autrefois pour<span class="pagenum"><a id="Page_371"></a>[Pg 371]</span>
-me mêler au monde du faubourg? Des armes et
-un nom; j'avais tout le reste. Aujourd'hui, il ne
-nous manque plus rien: nous avons un bel écusson
-sur nos voitures, nous sommes marquise
-d'Outreville, et nous devons entrer partout. Mais
-par où commencer? Voilà la question. Lucile ne
-peut pas aller de but en blanc dire à des gens
-qui ne la connaissent pas: «Ouvrez-moi votre
-porte; je suis la marquise d'Outreville!» Mais, j'y
-songe! j'irai voir mes débiteurs, mes bons, mes
-excellents débiteurs! Ils me recevront sur un autre
-pied que la dernière fois: on traite cavalièrement
-la fille d'un fournisseur, mais on a des
-égards pour la mère d'une marquise.»</p>
-
-<p>Sa première visite fut pour le baron de Subressac.
-Elle ne conduisit Lucile ni chez lui ni chez
-ses autres débiteurs. A quoi bon apprendre à
-cette enfant combien il en coûte pour ouvrir une
-porte?</p>
-
-<p>«Ah! cher baron, dit-elle en entrant, à quel
-maudit fou avons-nous donné ma fille!»</p>
-
-<p>Le baron ne s'attendait pas à un pareil exorde.</p>
-
-<p>«Madame, reprit-il un peu trop vivement, le
-fou qui vous a fait l'honneur de devenir votre
-gendre est le plus noble cœur que j'aie jamais
-connu.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! mon Dieu! si vous saviez ce qu'il a
-fait! Marié depuis huit jours, il a déjà abandonné<span class="pagenum"><a id="Page_372"></a>[Pg 372]</span>
-sa femme!» Elle exposa, sans déguiser rien, tous
-les événements que le baron ignorait, et que vous
-savez. A mesure qu'elle parlait, le sourire reparaissait
-sur les lèvres du baron. Lorsqu'elle eut
-tout conté, il lui prit les mains et lui dit gaiement:
-«Vous avez raison, charmante, le marquis
-est un grand coupable: il a abandonné sa
-femme comme le roi Ménélas abandonna la
-sienne.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, Ménélas courut après Hélène, et je
-maintiens qu'un mari qui laisse partir sa femme
-sans la poursuivre, l'abandonne.</p>
-
-<p>&mdash;Heureusement, le cas est moins grave, car
-je ne vois point de Pâris à l'horizon. Vous ramènerez
-votre fille à son mari; c'est votre devoir, il
-ne faut pas séparer ce que Dieu a uni. Ces enfants
-s'adorent, le bonheur leur semblera d'autant
-plus doux qu'il a été retardé. Vous assisterez
-à leur joie, vous jouirez du spectacle de leurs
-amours, et vous m'écrirez avant dix mois pour
-me donner de leurs nouvelles.»</p>
-
-<p>La jolie veuve étendit la main, et dessina avec
-l'index un petit geste horizontal qui voulait dire:
-Jamais!</p>
-
-<p>«Mais alors, reprit le baron, que comptez-vous
-donc devenir?</p>
-
-<p>&mdash;Puis-je faire fond sur votre amitié, monsieur
-le baron?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_373"></a>[Pg 373]</span></p>
-
-<p>&mdash;Ne vous l'ai-je pas déjà prouvé, charmante?</p>
-
-<p>&mdash;Et je ne l'oublierai de ma vie. Si votre bienveillance
-ne me manque pas, j'ai de quoi me passer
-à tout jamais de M. d'Outreville.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous que la jeune marquise en dirait
-autant?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas d'elle qu'il s'agit pour le quart
-d'heure. Les parents, en bonne justice, doivent
-passer avant les enfants. Qu'est-ce que je demande
-à Dieu et aux hommes? L'entrée du faubourg.
-Que faut-il pour m'y faire recevoir? Que
-Lucile y soit admise. Or, elle a tous les droits
-imaginables; il ne lui manque qu'un introducteur.
-Refuserez-vous de la présenter?</p>
-
-<p>&mdash;Absolument. D'abord, parce que cet honneur
-convient moins à un baron qu'à une baronne.
-Ensuite, parce que je ne veux pas contribuer au
-retardement du bonheur de Gaston. Enfin, parce
-que toute ma bonne volonté ne vous servirait à
-rien. Madame votre fille a incontestablement le
-droit d'entrer partout, mais à quel titre? parce
-qu'elle est la femme de Gaston. Comme femme
-de Gaston, elle trouvera la porte ouverte chez
-tous ceux qui connaissent son mari, c'est-à-dire
-chez tous les nôtres; mais voyez si j'aurais bonne
-grâce à l'introduire en disant: «Mesdames et messieurs,
-vous aimez et vous estimez le marquis<span class="pagenum"><a id="Page_374"></a>[Pg 374]</span>
-d'Outreville; vous êtes ses parents, ses alliés ou
-ses amis, permettez-moi donc de vous présenter
-sa femme, qui n'a pas voulu vivre avec lui!»
-Croyez-moi, charmante, c'est une expérience de
-soixante-quinze ans qui vous parle; une jeune
-femme ne fait jamais bonne figure sans son mari,
-et la mère qui la promène ainsi, toute seule, hors
-de son ménage, ne joue pas un rôle applaudi dans
-le monde. Si vous tenez absolument à coudoyer
-des duchesses, allez obtenir par de bons procédés
-que votre gendre vous ramène à Paris. Votre
-escapade l'a froissé; voilà pourquoi il ne vient
-pas vous rejoindre. Si vous l'attendez ici, je le
-connais assez pour prédire que vous attendrez
-longtemps. Retournez à Arlange. Ne soyons pas
-plus fiers que Mahomet: la montagne ne venait
-pas à lui, il alla trouver la montagne.»</p>
-
-<p>C'était assez bien parlé, mais Mme Benoît ne se
-le tint pas pour dit. Elle se présenta, passé midi,
-chez cinq ou six de ses débiteurs. Personne n'ignorait
-le mariage de sa fille, mais personne ne
-témoigna le désir de la connaître. On parla abondamment
-du marquis, on le peignit comme un
-galant homme, on loua son esprit, on regretta sa
-rareté et sa misanthropie, et l'on s'informa s'il
-passerait l'hiver à Paris. La veuve essaya en vain
-de replacer la pétition qu'elle avait adressée à
-M. de Subressac; elle ne put trouver d'ouverture.<span class="pagenum"><a id="Page_375"></a>[Pg 375]</span>
-Elle ne perdit pourtant pas l'espérance, et se promit
-bien de revenir à la charge. D'ailleurs, il lui
-restait encore une ressource, une ancre de salut,
-qu'elle réservait pour les dernières extrémités:
-la comtesse de Malésy. La comtesse était la femme
-qui lui devait le plus, et par conséquent celle
-dont elle avait le plus à attendre. C'était une jolie
-petite vieille de soixante ans, à qui l'on ne reprochait
-rien que la coquetterie, la gourmandise,
-un amour effréné du jeu, et la rage de
-jeter l'argent par les fenêtres. Mme Benoît se disait,
-avec juste raison, qu'une personne qui a
-tant de défauts à sa cuirasse ne saurait être invulnérable,
-et qu'on doit, par un chemin ou par
-un autre, arriver jusqu'à son cœur. Elle jouissait
-déjà de la surprise du baron, le jour où il la rencontrerait
-dans le monde entre Lucile et Mme de
-Malésy.</p>
-
-<p>Tandis qu'elle faisait tant de visites inutiles, la
-jolie marquise d'Outreville s'enfermait dans sa
-chambre, et, sans prendre conseil de personne,
-écrivait à son mari la lettre suivante:</p>
-
-
-<p>«Que faites-vous, Gaston? Quand viendrez-vous?
-Vous aviez pourtant promis de nous rejoindre.
-Comment avez-vous pu rester dix grands
-jours sans me voir? Quand nous étions ensemble
-dans notre cher Arlange, vous ne saviez pas me<span class="pagenum"><a id="Page_376"></a>[Pg 376]</span>
-quitter pour une heure. Dieu! que les heures
-sont longues à Paris! Maman me parle à chaque
-instant contre vous, mais à votre nom seul il se
-fait dans mon cœur un tapage qui m'empêche
-d'entendre. Elle me dit que vous m'avez abandonnée:
-vous devinez que je n'en crois rien. Car,
-enfin, je ne suis pas plus laide que lorsque vous
-vous mettiez à genoux devant moi; et si je suis
-plus vieille, ce n'est pas de beaucoup. Tout n'est
-pas fini entre nous, le dernier mot n'est pas dit,
-et je sens que j'ai encore du bonheur à vous donner.
-Vous n'êtes pas homme à fermer un si bon
-livre à la première page. Moi, depuis que je ne
-vous ai plus, je suis tout hébétée et toute languissante.
-Imaginez-vous que par moments je crois
-que je ne suis pas votre femme, et que cette belle
-cérémonie de l'église, et ce bal où nous étions si
-heureux, sont un rêve qui a trop tôt fini. Ce qui
-n'était pas un rêve, c'est ce baiser que vous m'avez
-donné. J'ai reçu bien des baisers depuis que
-je suis née, mais aucun ne m'était entré si avant
-dans le cœur. C'est sans doute parce que celui-là
-venait de vous. Tout ce qui vous appartient a
-quelque chose de particulier que je ne sais comment
-définir: par exemple, votre voix est plus
-pénétrante qu'aucune autre; personne n'a jamais
-su dire Lucile comme vous. Pourquoi n'êtes-vous
-pas ici, mon cher Gaston? Ce baiser que vous<span class="pagenum"><a id="Page_377"></a>[Pg 377]</span>
-m'avez donné, je serais si heureuse de vous le
-rendre! Cela ne serait pas mal, n'est-ce pas, puisque
-je suis votre femme! Vous n'imaginerez jamais
-combien vous me manquez. Quand je sors
-avec maman, je vous cherche dans les rues: tout
-ce que j'ai vu à Paris jusqu'à présent, c'est que
-vous n'y êtes pas. Le soir, j'embrouille régulièrement
-votre nom dans mes prières; le matin, en
-m'éveillant, je regarde si vous n'êtes point autour
-de moi. Est-il possible que je pense tant à vous
-et que vous m'ayez oubliée? Peut-être m'en voulez-vous
-de vous avoir quitté si brusquement et
-sans vous dire adieu. Si vous saviez! Ce n'est pas
-moi qui suis partie; c'est maman qui m'a enlevée.
-Je croyais que vous alliez nous rattraper avec la
-vieille chaise de poste et les bagages; maman me
-l'avait assuré, Pierre aussi, Julie aussi. J'ai bien
-pleuré, allez, quand j'ai su qu'on m'avait fait un
-si méchant mensonge. Depuis ce temps-là, je pleurerais
-toute la journée, si je ne me retenais; mais
-je rentre mes larmes, d'abord pour ne pas être
-grondée, et puis pour que vous ne me trouviez
-pas avec des yeux rouges. Il ne faut point vous
-fâcher si je ne vous ai pas écrit plus tôt: vous
-nous aviez fait dire que vous arriviez, et lorsqu'on
-attend quelqu'un, on ne lui écrit pas. Maintenant
-je vous écrirai jusqu'à ce que je vous aie vu: il
-faut que je n'aie pas beaucoup d'amour-propre,<span class="pagenum"><a id="Page_378"></a>[Pg 378]</span>
-car j'écris comme un petit chat, et je ne sais
-guère aligner mes phrases. C'est que je n'avais
-jamais écrit à personne, n'ayant ni oncles, ni tantes,
-ni amies de pension. J'espère que vous ne me
-laisserez pas me ruiner en frais de style et que vous
-partirez à ma première réquisition: venez, laissez
-la forge: il n'y a plus d'affaires au monde tant
-que nous sommes séparés: je vous réconcilierai
-avec maman, à la condition qu'elle fera tout ce
-que vous voudrez et qu'elle ne vous demandera
-rien de désagréable. Si le séjour de Paris vous
-déplaît autant qu'à moi, soyez tranquille, nous
-n'y resterons pas longtemps. Mais si vous n'arrivez
-pas, que voulez-vous que je devienne? Il me
-serait assez facile de me sauver de l'hôtel un jour
-que maman serait sortie sans moi; mais je ne
-peux pourtant pas courir les grands chemins
-toute seule! Cependant, si vous l'exigiez, je partirais;
-je me mettrais sous la protection de Jacquet.
-Mais quelque chose me dit que vous ne
-vous ferez ni prier ni attendre, pensez seulement à
-deux petites mains rouges qui sont tendues vers
-vous!»</p>
-
-<p>Mme Benoît entra tandis que Jacquet portait
-cette lettre à la poste.</p>
-
-<p>«Tu ne t'es pas ennuyée toute seule? demanda
-la mère à sa fille.</p>
-
-<p>&mdash;Non, maman,» répondit la marquise.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_379"></a>[Pg 379]</span></p>
-
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Les trois jours suivants furent des jours d'attente.
-Lucile attendait Gaston comme s'il pouvait
-déjà avoir reçu sa lettre; Mme Benoît espérait que
-ses nobles débiteurs lui rendraient ses visites. La
-mère et la fille restèrent donc à la maison, mais
-non pas ensemble. L'une était assise devant une
-fenêtre du salon, les yeux braqués sur la porte
-cochère; l'autre se promenait sous les marronniers
-du jardin, les yeux tournés vers l'avenir.
-Mme Benoît comptait sur son luxe pour se faire
-des amis: elle se promettait de montrer les beaux
-appartements du rez-de-chaussée: «Nous aurons
-du malheur, pensait-elle, si personne ne nous
-offre, en attendant, une tasse de thé; on offre
-volontiers à qui peut rendre.» Le salon, tendu
-de fleurs éblouissantes, avait un air de fête; la
-maîtresse était en toilette du matin au soir, comme
-les officiers russes qui ne dépouillent jamais l'uniforme.
-En attendant que la maison fût montée,
-Jacquet, transformé par une livrée neuve, faisait,
-sous le vestibule, son apprentissage du métier de
-laquais.</p>
-
-<p>Les cœurs sensibles seront peinés d'apprendre
-que toute cette dépense fut en pure perte: aucun<span class="pagenum"><a id="Page_380"></a>[Pg 380]</span>
-débiteur ne se présenta chez Mme Benoît. Que
-voulez-vous? le pli était pris. Ces messieurs et
-ces dames s'étaient fait une habitude de ne la
-payer ni en argent ni en politesse, et de ne lui
-rendre rien, pas même ses visites.</p>
-
-<p>Elle méditait tristement, derrière un rideau, sur
-l'ingratitude des hommes, lorsqu'un coupé lancé
-au grand trot fit crier harmonieusement le sable
-de la cour. La jolie veuve sentit son cœur bondir:
-c'était la première fois qu'une autre voiture que
-la sienne venait tracer deux ornières devant sa
-porte. La voiture s'arrêta; un homme encore
-jeune en descendit. Ce n'était pas un débiteur;
-c'était cent fois mieux: le comte de Preux en personne!
-Il disparut sous le vestibule; et Mme Benoît,
-avec la promptitude de la foudre, passa la
-revue de son salon, jeta un suprême coup d'œil à
-sa toilette, et prépara les premières paroles qu'elle
-aurait à dire: elle avait pourtant assez d'esprit
-pour s'en remettre au hasard de l'improvisation.
-Le comte tarda quelque peu: elle maudit Jacquet,
-qui le retenait sans doute dans l'antichambre.
-Pourquoi la porte ne s'ouvrait-elle pas? Elle aurait
-couru au-devant de son noble visiteur, si elle
-n'eût craint de se nuire par un excès d'empressement.
-Enfin la portière se souleva; un homme
-parut: c'était Jacquet.</p>
-
-<p>«Faites entrer! dit la veuve haletante.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_381"></a>[Pg 381]</span></p>
-
-<p>&mdash;Qui ça, madame? répondit Jacquet, de cette
-voix traînarde qui distingue les paysans lorrains.</p>
-
-<p>&mdash;Le comte!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est un comte? Eh bien, le v'là dans la
-cour.»</p>
-
-<p>Mme Benoît courut à la fenêtre et vit M. de Preux
-regagner sa voiture sans retourner la tête, et
-donner un ordre au cocher.</p>
-
-<p>«Cours après lui, dit-elle à Jacquet. Qu'est-ce
-qu'il t'a dit?</p>
-
-<p>&mdash;Madame, c'est un homme très-bien, pas fier
-du tout. Il vient probablement de la campagne,
-car il croyait que M. le marquis était ici. Moi, j'ai
-dit qu'il n'y était pas; voilà.</p>
-
-<p>&mdash;Imbécile, tu n'as pas dit que madame y était?</p>
-
-<p>&mdash;Si fait, madame, je l'ai dit; mais il n'a pas
-eu l'air d'entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Il fallait le répéter!</p>
-
-<p>&mdash;Et le temps? il s'est mis tout de suite à me
-demander quand monsieur reviendrait. Faut croire
-que son idée était de parler à monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu répondu?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi! qu'on ne savait pas trop sur quel
-pied danser avec monsieur; qu'il n'avait pas l'air
-de vouloir revenir; et alors, comme il n'était pas
-fier du tout et qu'il avait l'air de se plaire avec
-moi, je lui ai raconté la bonne farce que madame
-et mademoiselle ont faite à monsieur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_382"></a>[Pg 382]</span></p>
-
-<p>&mdash;Misérable, je te chasse! va-t'en! Combien te
-doit-on?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Combien gagnes-tu par mois?</p>
-
-<p>&mdash;Neuf francs, madame. Ne me chassez point!
-Je n'ai rien fait! Je ne le ferai plus!» Et des
-larmes.</p>
-
-<p>«Combien y a-t-il de temps qu'on ne t'a payé?</p>
-
-<p>&mdash;Deux mois, madame. Qu'est-ce que vous voulez
-que je devienne si vous me chassez?</p>
-
-<p>&mdash;Arrive ici, voici tes dix-huit francs. En voilà
-vingt autres que je te donne pour que tu aies le
-temps de chercher une place. Va!»</p>
-
-<p>Jacquet prit l'argent, regarda si son compte y
-était, et tomba à genoux en criant:</p>
-
-<p>«Grâce, madame! Je ne suis pas méchant! Je
-n'ai jamais fait de mal à personne!</p>
-
-<p>&mdash;Maître Jacquet, sachez que la bêtise est le
-pire de tous les vices.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ça, madame? hurla Jacquet.</p>
-
-<p>&mdash;Parce que c'est le seul dont on ne se corrige
-jamais.»</p>
-
-<p>Elle le poussa dehors et vint se jeter sur une
-causeuse. Jacquet sortit de l'hôtel, emportant,
-comme le philosophe Bias, toute sa fortune avec
-lui. Si quelqu'un l'avait suivi, on l'aurait entendu
-murmurer d'une voix désolée: «Soixante-deux et
-huit font septante; et dix, quatre-vingts; et vingt,<span class="pagenum"><a id="Page_383"></a>[Pg 383]</span>
-cent. Mais j'ai tué la poule: je n'aurai plus
-d'œufs!»</p>
-
-<p>Lucile apprit au dîner la disgrâce de Jacquet,
-mais elle n'osa en demander la cause. La mère et
-la fille, l'une triste et inquiète, l'autre maussade
-et grondeuse, mangeaient du bout des doigts, sans
-rien dire, lorsqu'on apporta une lettre pour
-Mme d'Outreville.</p>
-
-<p>«De Gaston!» s'écria-t-elle. Malheureusement
-non; l'adresse portait le timbre de Passy. C'était
-Mme Céline Jordy, née Mélier, qui se rappelait au
-souvenir de son amie. Lucile lut à haute voix:</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>«Ma jolie payse, je t'écris en même temps à
-notre hameau et à Paris; car depuis ton mariage,
-tu m'as si bien délaissée, que je ne sais ce que
-tu es devenue. Moi, je suis heureuse, heureuse,
-heureuse! c'est en trois mots toute mon histoire.
-Si tu veux de plus amples détails, viens en chercher,
-ou dis-moi en quel lieu tu te caches. Robert
-est le plus parfait de tous les hommes, à part
-M. d'Outreville, que je connaîtrai quand tu me
-l'auras fait voir. Quand donc pourrai-je t'embrasser?
-J'ai mille secrets que je ne peux dire qu'à
-toi: n'es-tu pas depuis seize ans mon unique
-confidente? Je suis curieuse de savoir si tu me
-reconnaîtras sans que j'écrive mon nom sur mon
-chapeau. Toi aussi, tu dois être bien changée.<span class="pagenum"><a id="Page_384"></a>[Pg 384]</span>
-Nous étions si enfants, toi, il y a quinze jours,
-moi, il y a trois semaines! Viens demain, si tu es à
-Paris; quand tu pourras, si tu es à Arlange. J'aime
-à croire que nous ne ferons pas les marquises,
-et que nous nous verrons tant que nous pourrons,
-sans jamais compter les visites. Il me tarde de
-te montrer ma maison: c'est le plus charmant nid
-de bourgeois qui se soit jamais bâti sur la terre?
-Libre à toi de m'humilier ensuite par le spectacle
-de ton palais; mais il faut que je te voie. <i>Je le
-veux.</i> C'est un mot auquel personne ne désobéit à
-Passy, rue des Tilleuls, nº 16. A bientôt. Je t'embrasse
-sans savoir où, à l'aveuglette.</p>
-
-<p>
-«<span class="smcap">Ta Céline.</span>»<br />
-</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>«Chère Céline! j'irai demain passer la journée
-avec elle. Vous n'avez pas besoin de moi, maman?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je sors de mon côté pour voir une de
-mes amies.</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc, maman?</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne la connais pas: la comtesse de Malésy.»</p>
-
-<p>Il y avait douze ou treize ans que Mme Benoît
-n'avait vu cette vénérable amie, en qui elle mettait
-sa dernière espérance. Elle la trouva peu
-changée. La comtesse était devenue sourde, à force
-d'entendre les criailleries de ses créanciers; mais<span class="pagenum"><a id="Page_385"></a>[Pg 385]</span>
-c'était une surdité complaisante, voire un peu
-malicieuse, qui ne l'empêchait pas d'entendre ce
-qui lui plaisait. Du reste, l'œil était bon et l'estomac
-admirable. Mme de Malésy reconnut sa
-créancière, et la reçut avec une touchante familiarité.</p>
-
-<p>«Bonjour, petite, bonjour! lui dit-elle. Je ne
-vous ai pas défendu ma porte. Vous avez trop
-d'esprit pour venir me demander de l'argent?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! madame la comtesse! je ne vous ai jamais
-fait de visite intéressée.</p>
-
-<p>&mdash;Chère petite, tout le portrait de son père!
-Ah! mon enfant. Lopinot était un brave homme.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me comblez, madame la comtesse.</p>
-
-<p>&mdash;Comprenez-vous qu'on vienne demander de
-l'argent à une pauvre femme comme moi? Il n'y
-a pas un an que j'ai marié ma fille au marquis de
-Croix-Maugars! C'est une bonne affaire, j'en conviens;
-mais ce mariage m'a coûté les yeux de la
-tête.»</p>
-
-<p>Mlle de Malésy n'avait pas reçu un centime de
-dot.</p>
-
-<p>«Moi, madame, je viens de marier ma fille au
-marquis d'Outreville.</p>
-
-<p>&mdash;Plaît-il? comment appelez-vous cet homme-là?»</p>
-
-<p>Mme Benoît fit un cornet de ses deux mains et
-cria: «Le marquis d'Outreville!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_386"></a>[Pg 386]</span></p>
-
-<p>&mdash;Bien, bien, j'entends; mais quel Outreville?
-Il y a les bons Outreville et les faux Outreville;
-et des bons il n'en reste pas beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un bon.</p>
-
-<p>&mdash;En êtes-vous bien sûre? Est-il riche?</p>
-
-<p>&mdash;Il n'avait rien.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux pour vous! Les mauvais sont
-riches en diable; ils ont acheté la terre et le château,
-et pris le nom par-dessus le marché. Quel
-nez a-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Qui?</p>
-
-<p>&mdash;Votre gendre.</p>
-
-<p>&mdash;Un nez aquilin.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en fais mon compliment. Les faux
-Outreville sont de vrais magots, tous nez en pieds
-de marmite.</p>
-
-<p>&mdash;C'est celui qui est sorti de l'École polytechnique.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je le connais! Un peu fou: c'est un bon.
-Mais alors, vous qui êtes une femme de sens,
-expliquez-moi comment il a commis cette sottise-là?»</p>
-
-<p>Ce fut au tour de Mme Benoît de faire la sourde
-oreille. La comtesse reprit:</p>
-
-<p>«Je dis, la sottise d'épouser votre fille. Elle
-est donc bien riche?</p>
-
-<p>&mdash;Elle avait cent mille livres de rente en mariage.
-Nous autres bourgeois, nous avons gardé<span class="pagenum"><a id="Page_387"></a>[Pg 387]</span>
-l'habitude de donner des dots à nos filles.... Attrape!</p>
-
-<p>&mdash;N'importe; cela m'étonne de lui. Je lui
-croyais l'âme mieux située. Vous comprenez, petite,
-que je ne dirais pas cela s'il était ici; mais
-nous sommes entre nous.... Qu'y a-t-il, Rosine?</p>
-
-<p>&mdash;Madame, répondit la femme de chambre,
-c'est ce commis du <i>Bon saint Louis</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'y suis pas! Ces marchands sont devenus
-insupportables. Ah! petite, votre père était un
-galant homme! Je disais donc que le marquis
-sera blâmé de tout le monde. Personne ne le lui
-reprochera en face; son nom est à lui, il le traîne
-où il veut. Mais il n'est pas permis à un véritable
-Outreville de s'enca.... de se mésa.... Qu'est-ce
-encore, Rosine?</p>
-
-<p>&mdash;Madame, c'est M. Majou.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'y suis pas; je suis sortie pour la journée,
-je viens de partir pour la campagne. A-t-on
-vu un marchand de vin pareil? Les créanciers
-d'aujourd'hui sont pires que des mendiants: on
-a beau les chasser, ils reviennent toujours! Ah!
-petite, votre père était un saint homme! Votre
-fille est-elle jolie, au moins?</p>
-
-<p>&mdash;Madame, j'aurai l'honneur de vous la présenter
-un de ces jours dans l'après-midi. Mon
-gendre est dans nos terres.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela, amenez-la-moi un matin, cette<span class="pagenum"><a id="Page_388"></a>[Pg 388]</span>
-jeunesse. J'y suis pour vous jusqu'à midi....
-Encore, Rosine! c'est donc une procession, aujourd'hui?</p>
-
-<p>&mdash;Madame, c'est M. Bouniol.</p>
-
-<p>&mdash;Répondez qu'on me pose les sangsues.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, je lui ai déjà dit que madame la
-comtesse n'y était pas. Il répond qu'il est venu
-cinq fois en huit jours sans voir madame, et que,
-si on refuse de le recevoir, il ne reviendra plus.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, qu'il entre: je lui dirai son fait.
-Vous permettez, petite? nous sommes gens de revue.
-Ah! ma chère, votre père était un grand
-homme!</p>
-
-<p>Mme Benoît disait tout bas en remontant dans
-sa voiture: «Raille, raille, impertinente vieille!
-tu as des dettes, j'ai de l'argent: je te tiens! Dût-il
-m'en coûter cinq cents louis, je prétends que
-tu me conduises par la main jusqu'au milieu du
-salon de ta fille!» C'est dans ces sentiments qu'elle
-se sépara de la comtesse.</p>
-
-<p>Lucile était depuis longtemps dans les bras de
-son amie. Elle partit de l'hôtel à huit heures et
-descendit une heure après devant la plus belle
-grille de la rue des Tilleuls. La matinée était magnifique;
-la maison et le jardin baignaient dans
-la lumière du soleil. Le jardin tout en fleurs ressemblait
-à un bouquet immense; une pelouse
-émaillée de rosiers du roi s'encadrait dans un<span class="pagenum"><a id="Page_389"></a>[Pg 389]</span>
-cercle de fleurs jaunes, comme un jaspe sanguin
-dans une monture d'or. Un grand acacia laissait
-pleuvoir ses fleurs sur les arbustes d'alentour et
-livrait au vent du matin ses odeurs enivrantes.
-Les merles noirs au bec doré volaient en chantant
-d'arbre en arbre; les roitelets sautillaient
-dans les branches de l'aubépine, et les pinsons
-effrontés se poursuivaient dans les allées. La
-maison, construite en briques rouges rehaussées
-de joints blancs, semblait sourire à ce luxe heureux
-qui s'épanouissait autour d'elle. Tout ce qui
-grimpe et tout ce qui fleurit fleurissait et grimpait
-le long de ses murs. La glycine aux grappes
-violettes, le bignonia aux longues fleurs rouges,
-le jasmin blanc, la passiflore, l'aristoloche aux
-larges feuilles, et la vigne-vierge qui s'empourpre
-au dernier sourire de l'automne, élevaient jusqu'au
-toit leurs tiges entrelacées. De grosses nattes
-de volubilis fleurissaient au niveau de la
-porte, et le grelot bleu des cobæas pavoisait toutes
-les fenêtres. Ce spectacle réveilla chez la marquise
-les plus doux souvenirs d'Arlange: en ce
-moment elle eût donné pour rien son hôtel de la
-rue Saint-Dominique et ce jardin trop étroit où
-les fleurs étouffaient entre l'ombre pesante de la
-maison et le feuillage épais des vieux marronniers.
-Un peignoir de foulard écru, à demi caché
-dans un bosquet de rhododendrons, l'arracha<span class="pagenum"><a id="Page_390"></a>[Pg 390]</span>
-brusquement de sa rêverie. Elle courut, et ne
-s'arrêta que dans les bras de Mme Jordy.</p>
-
-<p>Avez-vous jamais observé au théâtre la rencontre
-d'Oreste et de Pylade? Si habiles que soient
-les acteurs, cette scène est toujours un peu ridicule.
-C'est que l'amitié des hommes n'est, de sa
-nature, ni expansive ni gracieuse. Un gros serrement
-de mains, un bras grotesquement passé autour
-d'un cou, ou l'absurde frottement d'une
-barbe contre une autre, ne sont pas des objets
-qui puissent charmer les yeux. Que la tendresse
-des femmes est plus élégante, et que les plus gauches
-sont de grands artistes en amitié!</p>
-
-<p>Céline était une toute petite blonde, potelée et
-rondelette, au front bombé, au nez en l'air, montrant
-à tout propos ses dents blanches et aiguës
-comme celles d'un jeune chien, riant sans autre
-raison que le bonheur de vivre, pleurant sans
-chagrin, changeant de visage vingt fois en une
-heure, et toujours jolie sans qu'on ait jamais pu
-dire pourquoi. Heureusement pour le narrateur
-de cette véridique histoire, la beauté n'est pas
-sujette à définition; car il me serait impossible
-de dire par quel charme Mlle Mélier a séduit son
-mari et tous ceux qui l'ont aperçue. Elle n'avait
-rien de particulièrement beau, si ce n'est la rondeur
-de sa taille, la perfection de son buste, l'éclat
-de son teint, et deux petites fossettes très-gentilles,<span class="pagenum"><a id="Page_391"></a>[Pg 391]</span>
-quoiqu'elles ne fussent pas placées avec
-toute la régularité désirable.</p>
-
-<p>Lucile ne ressemblait en rien à Mme Jordy;
-si l'amitié vit de contrastes, leur liaison devait
-être éternelle. La jeune marquise avait la tête de
-plus que son amie, et l'embonpoint de moins: je
-vous ai averti que sa jeunesse était une fleur tardive.
-Imaginez la beauté maigre et nerveuse de
-Diane chasseresse. Avez-vous vu quelquefois,
-dans les admirables paysages de M. Corot, ces
-nymphes au corps svelte, à la taille élancée, qui
-dansent en rond sous les grands arbres en se
-tenant par la main? Si la marquise d'Outreville
-venait se joindre à leurs jeux, sans autre vêtement
-qu'une tunique, sans autre coiffure qu'une
-flèche d'or dans les cheveux, le cercle vivant s'élargirait
-pour lui faire place, et l'on continuerait
-la ronde avec une sœur de plus.</p>
-
-<p>Par un caprice du hasard, la reine des bois
-d'Arlange était, ce matin-là, en chapeau de crêpe
-blanc et en robe de taffetas rose; et la petite
-bourgeoise blonde était vêtue comme une habitante
-des bois: chapeau de paille, habits flottants:</p>
-
-<p>«Que tu es bonne d'être venue!» dit-elle à la
-marquise. Dispensez-moi de noter tous les baisers
-dont les deux amies entrecoupèrent leurs discours.
-«J'avais rêvé de toi. Depuis combien de
-temps es-tu à Paris, ma belle?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_392"></a>[Pg 392]</span></p>
-
-<p>&mdash;Depuis le lendemain de mon mariage.</p>
-
-<p>&mdash;Quinze jours perdus pour moi! mais c'est
-affreux!</p>
-
-<p>&mdash;Si j'avais su où te trouver! murmura la
-petite marquise. J'avais bien besoin de te voir.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi donc! D'abord, regarde-moi entre les
-deux yeux. Ai-je bien l'air d'une dame? Me dira-t-on
-encore mademoiselle?</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai; tu as je ne sais quoi de plus assuré:
-un air de gravité....</p>
-
-<p>&mdash;Pas un mot de plus, ou je meurs de rire. Et
-toi? voyons! Toi, tu es toujours la même. Bonjour,
-mademoiselle!</p>
-
-<p>&mdash;Votre servante, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Madame! Quel joli mot! Si vous êtes bien
-sage à déjeuner, je vous appellerai madame au
-dessert. Te souviens-tu du temps où nous jouions
-à la madame?</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est pas assez loin pour que je l'aie
-oublié.</p>
-
-<p>&mdash;Venez, mademoiselle, que je vous promène
-dans mon jardin. Vous ne toucherez pas aux
-fleurs!»</p>
-
-<p>Tout en causant, elle cueillit une énorme poignée
-de roses, derrière laquelle elle disparaissait
-tout entière.</p>
-
-<p>«Je demande grâce pour ton beau jardin, cria
-Lucile.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_393"></a>[Pg 393]</span></p>
-
-<p>&mdash;D'abord, je te défends de l'appeler mon beau
-jardin. Tout le monde le voit, tout le monde y
-vient; c'est le jardin de tout le monde! mon beau
-jardin est là-bas, derrière ce mur. Il n'y a que
-deux personnes qui s'y promènent, Robert et moi;
-tu seras la troisième. Viens; vois-tu cette porte
-verte? A qui arrivera la première!»</p>
-
-<p>Elle prit sa course. Lucile la suivit, et l'eut
-bientôt devancée. Mme Jordy, en arrivant, tira
-une petite clef de sa poche et ouvrit la porte.</p>
-
-<p>«Ceci, dit-elle, est notre parc réservé. Ces tilleuls,
-dont les fleurs ont des ailes, ne fleurissent
-que pour nous. Nous nous promenons ici en tête-à-tête
-tous les matins avant l'heure du travail,
-car nous sommes des oiseaux matineux; j'ai gardé
-mes bonnes habitudes d'Arlange. Quant à Robert,
-je ne sais comment il s'y prend, mais j'ai beau
-m'éveiller matin, je le trouve toujours accoudé
-sur l'oreiller et occupé gravement à me regarder
-dormir. Viens un peu de ce côté. Ici, l'ancien
-propriétaire avait construit une grande bête de
-grotte humide, tapissée de rocailles et de coquillages,
-avec un Apollon en plâtre au milieu et des
-crapauds partout. Robert l'a fait démolir aux trois
-quarts; il a amené ici l'air et la lumière. C'est lui
-qui a disposé ces plantes grimpantes, suspendu
-ces hamacs, installé cette jolie table et ces fauteuils.
-Il a du goût comme un ange; il est architecte,<span class="pagenum"><a id="Page_394"></a>[Pg 394]</span>
-il est tapissier, il est jardinier, il est tout!
-assieds-toi seulement un peu sur cette mousse.
-Non, j'oubliais ta robe neuve. Moi, voici ce que je
-mets tous les matins: avec cela on peut s'asseoir
-partout. Allons-nous-en!</p>
-
-<p>&mdash;Pas encore! on est si bien sous ces beaux
-arbres!</p>
-
-<p>&mdash;Nous y reviendrons tout à l'heure pour déjeuner.
-Viens voir notre maison. Ensuite je te
-montrerai mon mari; il est à la fabrique. Tu
-verras, ma Lucile, comme il est beau! Tu te rappelles
-les plaisanteries que nous faisions autrefois
-sur notre <i>idéal</i>? Mon idéal, à moi, était un
-grand brun avec des moustaches en croc et des
-sourcils noirs comme de l'encre. Eh bien! ma
-chère, mon mari ne ressemble pas à cela, mais
-pas du tout. Il n'est pas plus grand que papa; ses
-cheveux sont châtains, et il porte une jolie barbe
-blonde, douce comme de la soie, car elle n'a jamais
-été rasée. Maintenant je trouve que mon
-idéal était affreux, et si je le rencontrais dans la
-rue, j'en aurais peur. Robert est doux, délicat,
-tendre; il pleure, ma chère! Hier, à la nuit tombante,
-il était assis auprès de moi; nous faisions
-des projets; j'exposais mes petites idées sur l'éducation
-des enfants. Il me laissait parler toute
-seule, et cachait sa tête dans ses mains, comme
-pour regarder en lui-même. Quand j'eus fini, il<span class="pagenum"><a id="Page_395"></a>[Pg 395]</span>
-m'embrassa sans rien dire, et je sentis une grosse
-larme rouler sur ma joue. Que c'est beau, des
-larmes d'homme! Maman m'aime bien, mais elle
-ne m'a jamais aimé comme cela. Ce que tu ne
-croiras jamais, c'est qu'avec les hommes il est
-fier, roide et terrible par moments. On m'a conté
-que l'année dernière nos ouvriers avaient voulu
-se mettre en grève pour faire chasser un contremaître.
-Il a su le complot à temps; il a marché
-droit sur les meneurs, au milieu de cinquante
-ou soixante hommes mutinés contre lui,
-et il a fait rentrer la révolte sous terre. Tout le
-monde le craint dans la maison, excepté moi:
-juge si j'ai lieu d'être fière! Il me semble que je
-fais marcher tout ce peuple qui lui obéit. O ma
-Lucile, l'admirable chose que le mariage! La veille
-on était deux, le lendemain on ne fait plus qu'un;
-on a tout en commun, on est les deux moitiés
-d'une même âme; on tient ensemble comme ces
-deux frères siamois, qui ne peuvent se séparer
-sans mourir. Voici notre chambre; qu'en dis-tu?
-Il m'a choisi la tenture comme une robe: bleue,
-en l'honneur de mes cheveux blonds. Au fait,
-qu'est-ce qu'une tenture? une toilette qui nous
-habille de loin. Toi, ma brune aux yeux noirs, tu
-dois avoir une chambre de satin rose?</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que oui, reprit Lucile toute rêveuse.</p>
-
-<p>&mdash;Comment? je crois! Tu réponds comme une<span class="pagenum"><a id="Page_396"></a>[Pg 396]</span>
-Anglaise. Mais je suis Anglaise aussi sur un point.
-Ne va pas t'imaginer que tout le monde entre ici
-comme dans la rue! On a sa discrétion et sa délicatesse;
-si tu n'étais pas toi, tu ne serais pas
-assise dans ce fauteuil-là. Sais-tu que je fais mon
-lit moi-même! il est vrai que Robert m'aide un
-peu.»</p>
-
-<p>Lucile ne répondit rien. Elle contemplait d'un
-œil pensif un magnifique fouillis de dentelles et
-de broderies au milieu duquel deux larges oreillers
-reposaient côte à côte. La porte s'ouvrit, et
-M. Jordy entra étourdiment en jetant son chapeau
-de paille. A la vue de Lucile, il s'arrêta tout
-interdit et fit un salut respectueux. Sa femme lui
-sauta au cou sans façon, et lui dit en montrant la
-marquise par un geste plein de grâce et de simplicité:</p>
-
-<p>«Robert, c'est Lucile!»</p>
-
-<p>Ce fut toute la présentation. M. Jordy fit à
-Lucile un petit compliment sans cérémonie qui
-prouvait qu'il avait souvent entendu parler d'elle,
-et qu'elle n'était pour lui ni une étrangère ni une
-indifférente. Il s'assit, et sa femme trouva moyen
-de se glisser auprès de lui. «N'est-ce pas qu'il
-est beau? dit-elle à la marquise. Mais d'où vient-il?
-il faut qu'il ait couru; il est en nage.» Et d'un
-geste aussi prompt que la parole, elle passa un
-mouchoir de batiste sur le front du jeune homme<span class="pagenum"><a id="Page_397"></a>[Pg 397]</span>
-qui essayait en vain de se défendre. M. Jordy
-avait plus de monde que Céline; mais il eut beau
-lui lancer des regards qui voulaient être sévères,
-la petite indigène d'Arlange lui mit les deux
-mains sur les yeux et baisa effrontément ces
-paupières fermées. «Ne me gronde pas, lui dit-elle;
-Lucile est mariée depuis quinze jours, c'est-à-dire
-aussi folle que nous.» La pendule sonna
-midi; c'était l'heure du déjeuner. On courut au
-jardin, et l'on s'attabla joyeusement sous ses
-beaux tilleuls qui ont donné leur nom à la rue
-voisine. Aucun domestique n'assistait au repas;
-chacun se servait soi-même et servait les autres;
-les deux amies, élevées au village et étrangères
-aux mièvreries de l'éducation parisienne, n'étaient
-pas des buveuses d'eau; elles trempèrent leurs
-lèvres dans un joli vin paillé que M. Jordy alla
-chercher à quelques pas de là, dans un ruisseau
-d'eau courante. Robert plut facilement à la marquise;
-sans manquer d'esprit ni d'éducation, il
-était simple, plein de cœur, et du bois dont on
-fait les meilleurs amis. Du reste, nous éprouvons
-tous une sympathie naturelle pour les visages où
-rayonne la joie; il n'y a que les égoïstes qui n'aiment
-pas les heureux. Céline, qui voulait faire
-briller son mari, le força de chanter au dessert.
-Il choisit une des plus belles chansons de Béranger,
-quoique le vieux poëte ne fût déjà plus à la<span class="pagenum"><a id="Page_398"></a>[Pg 398]</span>
-mode. Les oiseaux, réveillés au milieu de leur
-sieste, exécutèrent un joyeux accompagnement
-au-dessus de sa tête. Lucile chanta à son tour,
-sans se faire prier, des paroles qui n'étaient pas
-italiennes. On plaisanta comme plaisantent les
-honnêtes gens; on parla de tout, excepté du prochain
-et de la pièce nouvelle; on rit à cœur ouvert,
-et personne ne s'aperçut qu'il y avait un peu
-de fièvre dans la gaieté de la marquise. «Pourquoi
-M. d'Outreville n'est-il pas ici? disait Mme Jordy,
-on s'aime bien à deux; mais à quatre, c'est la
-concurrence!»</p>
-
-<p>Vers deux heures, M. Jordy s'en fut à ses affaires,
-et les deux amies reprirent le cours de leurs
-confidences. Céline parlait sans se lasser et sans
-s'apercevoir qu'elle faisait un monologue. Les
-femmes sont merveilleusement organisées pour
-les travaux microscopiques; elles excellent à détailler
-leurs plaisirs et leurs peines.</p>
-
-<p>Lucile, émue, haletante, écoutait, apprenait, devinait
-et quelquefois aussi ne comprenait pas. Elle
-était comme un navigateur jeté par la tempête
-dans un pays enchanté, mais dont il n'entend pas
-la langue. L'heure du dîner approchait; Céline
-parlait encore, et Lucile écoutait toujours.</p>
-
-<p>«Quant aux enfants, disait la jeune femme, il
-faut espérer qu'ils viendront bientôt. Y penses-tu
-quelquefois, ma Lucile? L'amour n'a qu'un temps;<span class="pagenum"><a id="Page_399"></a>[Pg 399]</span>
-une vingtaine d'années tout au plus; et voilà déjà
-trois semaines dépensées! l'amour des enfants,
-c'est autre chose: il dure autant que nous, et
-nous ferme les yeux. Tu sais que je n'étais pas
-trop dévote autrefois; maintenant, quand je pense
-que nos enfants sont dans la main de Dieu, je
-deviens superstitieuse. Que demandes-tu? un fils
-ou une fille?</p>
-
-<p>&mdash;Mais.... je n'y ai pas encore songé.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut y songer, ma belle. Si tu n'y songes
-pas, qui est-ce qui y songera pour toi? Moi, je
-veux un fils. Écoute un peu le paragraphe que j'ai
-ajouté à mes prières: «Vierge sainte, si mon
-cœur vous semble assez pur, bénissez mon
-amour et obtenez que j'aie le bonheur d'avoir
-un fils pour lui enseigner la crainte de Dieu, le
-culte du bien et du beau, et tous les devoirs de
-l'homme et du chrétien.»</p>
-
-<p>Ce dernier trait acheva la pauvre Lucile. Le
-torrent de larmes qu'elle retenait depuis longtemps
-rompit les digues, et son joli visage en fut
-inondé.</p>
-
-<p>«Tu pleures! cria Céline. Je t'ai fait de la
-peine?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Céline, je suis bien malheureuse! Maman
-m'a forcée de partir le soir de mon mariage, et
-je n'ai pas revu mon mari depuis le bal!</p>
-
-<p>&mdash;Le soir? Depuis le bal? Miséricorde!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_400"></a>[Pg 400]</span></p>
-
-<p>Tout à coup le visage de Mme Jordy prit une
-expression sérieuse. «Mais c'est une trahison,
-dit-elle. Pourquoi ne m'as-tu pas conté cela plus
-tôt? Je te parle depuis le matin comme à une
-femme, et tu n'es qu'une enfant! Tu aurais dû
-m'arrêter au premier mot, et je ne te pardonnerais
-jamais de m'avoir laissée parler, si tu n'étais
-pas tant à plaindre.»</p>
-
-<p>Lucile raconta sommairement son histoire.</p>
-
-<p>«Comment n'as-tu pas écrit à ton mari? demanda
-Céline.</p>
-
-<p>&mdash;Je lui ai écrit.</p>
-
-<p>&mdash;Quand?</p>
-
-<p>&mdash;Il y a quatre jours.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! mon enfant, ne pleure plus: il arrivera
-ce soir.»</p>
-
-<p>Au dîner, la table était élégante, la salle à manger
-claire et joyeuse, les derniers rayons du soleil
-couchant jouaient avec les stores et les jalousies,
-le petit vin paillé riait dans les verres, et M. Jordy
-caressait d'un regard radieux le joli visage de sa
-femme; mais Céline conservait la gravité d'une
-matrone romaine, et je crois (Dieu me pardonne!)
-qu'elle dit <i>vous</i> à son mari.</p>
-
-<p>La marquise repartit à dix heures. Céline et son
-mari la ramenèrent à sa voiture. En apercevant
-le cocher, Mme Jordy eut comme une inspiration
-subite:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_401"></a>[Pg 401]</span></p>
-
-<p>«Pierre, dit-elle d'un ton indifférent, M. le marquis
-est-il arrivé?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame.»</p>
-
-<p>La marquise se jeta dans les bras de son amie
-en poussant un cri.</p>
-
-<p>«Qu'y a-t-il? demanda Robert.</p>
-
-<p>&mdash;Rien,» dit Céline.</p>
-
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>En recevant la lettre de Lucile, Gaston fit ce
-que tout homme aurait fait à sa place: il baisa
-mille fois la signature, et partit en poste pour
-Paris. La fortune, qui s'amuse de nous presque
-autant qu'une petite fille de ses poupées, le fit
-entrer à l'hôtel d'Outreville un mardi soir, deux
-semaines, jour pour jour, après son mariage. Avec
-un peu de bonne volonté, il pouvait s'imaginer
-que la première quinzaine de juin avait été un
-mauvais rêve, et qu'il s'éveillait, moulu de fatigue,
-aux côtés de sa femme. Pour cette fois, sa résolution
-était bien prise; il s'était armé de courage
-contre le despotisme maternel de Mme Benoît, et
-il se jurait à lui-même de défendre son bien jusqu'à
-l'extrémité.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_402"></a>[Pg 402]</span></p>
-
-<p>Il n'avait pas encore ouvert la portière, que
-Julie entrait en criant chez Mme Benoît:</p>
-
-<p>«Madame! madame! M. le marquis!»</p>
-
-<p>La veuve, qui ne savait pas que sa fille eût écrit
-à Arlange, crut avoir partie gagnée. Elle répondit
-avec une joie mal contenue:</p>
-
-<p>«Il n'y a pas de quoi crier: je l'attendais.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne savais pas, madame; et, à cause de ce
-qui s'est passé il y a quinze jours, je croyais que
-madame serait bien aise d'être avertie. Madame y
-est donc pour M. le marquis?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement! Allez! courez! de quoi vous
-mêlez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, madame; mais c'est qu'on décharge
-les malles de M. le marquis. Est-ce qu'il va demeurer
-à l'hôtel?</p>
-
-<p>&mdash;Et où voulez-vous qu'il demeure? Allez prendre
-soin de ses bagages.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, madame; mais où faudra-t-il les
-porter?</p>
-
-<p>&mdash;Où? sotte que vous êtes! dans la chambre de
-la marquise! Est-ce que la place d'un mari n'est
-pas auprès de sa femme?»</p>
-
-<p>Gaston entra tout poudreux chez sa belle-mère,
-et son premier coup d'œil chercha Lucile absente.
-Mme Benoît, plus prévenante qu'aux meilleurs
-jours, répondit à ce regard:</p>
-
-<p>«Vous cherchez Lucile? Elle dîne chez une amie;<span class="pagenum"><a id="Page_403"></a>[Pg 403]</span>
-mais il est tard, vous la verrez avant une heure.
-Enfin, vous voici donc! Embrassez-moi, mon
-gendre; je vous pardonne.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi! mon aimable mère, vous me volez le
-premier mot que je voulais vous dire. Que tous vos
-torts soient effacés par ce baiser!</p>
-
-<p>&mdash;Si j'ai des torts, vous les aviez justifiés d'avance
-par cette incroyable manie dont vous êtes
-enfin corrigé! Vouloir vivre avec les loups à votre
-âge! Avouez que c'était de l'aveuglement et rendez
-grâces à celle qui vous a éclairé! N'êtes-vous
-pas mieux ici que partout ailleurs? et peut-on
-vivre une vie humaine hors de Paris?</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, madame, mais je ne suis pas venu à
-Paris pour y vivre.</p>
-
-<p>&mdash;Et pour quoi donc faire? pour y mourir?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'y resterai pas assez longtemps pour que
-la nostalgie m'emporte. Je suis venu à Paris pour
-chercher ma femme et faire une visite indispensable.</p>
-
-<p>&mdash;Vous comptez ramener ma fille à Arlange?</p>
-
-<p>&mdash;Le plus tôt qu'il sera possible.</p>
-
-<p>&mdash;Et elle vous accompagnera dans ce terrier?</p>
-
-<p>&mdash;Il me semble qu'elle le doit.</p>
-
-<p>&mdash;Lui commanderez-vous de vous suivre de
-par la loi, et votre amour se fera-t-il escorter de
-deux gendarmes?</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame; je renoncerais à mes droits<span class="pagenum"><a id="Page_404"></a>[Pg 404]</span>
-s'il fallait les réclamer devant les tribunaux;
-mais nous n'en sommes pas là: Lucile me suivra
-par amour.</p>
-
-<p>&mdash;Par amour de vous ou d'Arlange?</p>
-
-<p>&mdash;De l'un et de l'autre, de la forge et du forgeron.</p>
-
-<p>&mdash;Vous en êtes sûr?</p>
-
-<p>&mdash;Sans fatuité, oui.</p>
-
-<p>&mdash;Nous verrons bien. Et peut-on savoir quelle
-est cette visite indispensable qui partage avec ma
-fille l'honneur de vous attirer à Paris?</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous faites point d'illusions; c'est une
-visite où vous ne pouvez pas venir avec moi.</p>
-
-<p>&mdash;Chez quel mortel privilégié?</p>
-
-<p>&mdash;Le ministre de l'intérieur.</p>
-
-<p>&mdash;Le ministre! A quel propos? Y songez-vous?
-Si on le savait!</p>
-
-<p>&mdash;On le saura. Il importe aux intérêts de la
-forge que je siége au conseil général. Une vacance
-se présente, et je veux prier le ministre de m'agréer
-comme candidat.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, malheureux, vous allez me brouiller
-avec tout notre parti!</p>
-
-<p>&mdash;On ne se brouille qu'avec les gens que l'on
-connaît. Si vous m'aviez interrogé sur mes opinions
-politiques, je vous aurais répondu que je
-ne suis pas un homme d'opposition. D'ailleurs, il
-me semble que nous autres, grands propriétaires,<span class="pagenum"><a id="Page_405"></a>[Pg 405]</span>
-nous n'avons pas lieu de nous plaindre: on ne
-fait rien que pour nous!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez bien dit ce mot: «Nous autres,
-grands propriétaires!» On croirait, sur ma parole,
-que vous l'avez été toute votre vie!</p>
-
-<p>&mdash;Comment donc, madame! mais je le suis
-de père fils depuis neuf cents ans! Est-ce que
-vous en connaissez beaucoup de plus vieille
-date?</p>
-
-<p>&mdash;Si nous jouons sur les mots, nous pourrons
-parler longtemps sans nous entendre. Écoutez. Il
-vous plaît de briguer des honneurs de province,
-soit. Cependant la forge a bien marché depuis
-quinze ans, quoique je n'aie jamais siégé au conseil
-général. Vous voulez vous présenter comme
-candidat ministériel; je crois que vous auriez
-mieux fait de demander les voix de nos amis, qui
-sont nombreux, riches et influents. Cependant je
-passerai encore là-dessus. Voyez si je suis clémente!
-Je viens de remporter une victoire sur
-vous; je vous ai forcé de venir à Paris, sur mon
-terrain....</p>
-
-<p>&mdash;Dans ma maison.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste. Oh! vous étiez né propriétaire;
-vous avez bientôt pris racine! Malgré tout, vous
-êtes venu ici parce que je vous y ai forcé; c'est
-une défaite; mais je ne prétends pas en tirer
-avantage. Voulez-vous signer la paix?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_406"></a>[Pg 406]</span></p>
-
-<p>&mdash;Des deux mains!... si vous êtes raisonnable.</p>
-
-<p>&mdash;Je le serai. Vous aimez Arlange, il vous
-tarde d'y retourner, et vous ne voulez pas y vivre
-sans votre femme, ce qui est fort naturel. Je vous
-rendrai Lucile pour que vous l'emmeniez à la
-forge.</p>
-
-<p>&mdash;C'est tout ce que je demande: signons!</p>
-
-<p>&mdash;Attendez! de mon côté, j'aime Paris comme
-vous aimez la forge, et le faubourg comme vous
-aimez Lucile. Si je n'entre pas une bonne fois
-dans le grand monde, je suis une femme morte.
-Vous coûterait-il beaucoup, pendant que vous
-êtes ici, tout porté, de présenter votre femme et
-moi dans huit ou dix maisons de vos amis, et de
-nous montrer un petit coin de ce paradis terrestre
-dont j'ai toujours été exclue par....</p>
-
-<p>&mdash;Par le péché originel! Cela me coûterait
-beaucoup et ne vous servirait de rien. Je ne vous
-répéterai pas que j'ai contre le faubourg une
-vieille rancune qui me défend absolument d'y
-remettre les pieds: vous croyez avoir assez de
-droits sur moi pour réclamer l'oubli de mes répugnances
-et le sacrifice de mon amour-propre.
-Mais pouvez-vous exiger que j'expose pour vous
-tout l'avenir de Lucile? Je lui réserve, loin de
-Paris, un bonheur modeste, égal, sans éclat, sans
-bruit, et d'une riante uniformité. Nous avons, si<span class="pagenum"><a id="Page_407"></a>[Pg 407]</span>
-Dieu nous prête vie, trente ou quarante ans à
-passer ensemble dans un horizon étroit, mais
-charmant, sans autres événements que la naissance
-et le mariage de nos enfants. Un tel bonheur
-suffit à son ambition, elle me l'a dit. Qui
-m'assure que la vue d'un pays où tout est parade
-et vanité ne lui tournera pas la tête? que ses yeux,
-éblouis par l'éclat des lustres et des girandoles,
-pourront s'accoutumer à la douce lumière de la
-lampe qui doit éclairer tous nos soirs? que ses
-oreilles, assourdies par le fracas du monde, sauront
-toujours entendre les voix de nos forêts et la
-mienne? En ce moment, elle est encore la Lucile
-d'autrefois; elle s'ennuie mortellement à Paris....</p>
-
-<p>&mdash;Qu'en savez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;J'en suis sûr. Mais je ne sais pas si dans six
-mois elle penserait comme aujourd'hui. Il ne faut
-qu'un bal pour changer le cœur d'une jeune femme,
-et dix minutes de valse peuvent causer plus de
-bouleversements qu'un tremblement de terre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez? Eh bien, soit. Lucile est à vous,
-gouvernez-la comme vous l'entendez. Mais moi!
-Écoutez bien: ceci est mon ultimatum, et si vous
-le repoussez, je romps les conférences! Qui vous
-empêcherait de me présenter, je ne dis pas dans
-tout le faubourg, mais dans cinq ou six maisons
-de votre connaissance?</p>
-
-<p>&mdash;Sans ma femme! Croyez-moi, ma chère<span class="pagenum"><a id="Page_408"></a>[Pg 408]</span>
-Mme Benoît, attachons-nous chacun une pierre
-au cou, et jetons-nous ensemble à la rivière, cela
-sera tout aussi sage. Toute l'aristocratie vous
-connaît comme elle a connu votre père. On sait
-votre ambition persévérante; vous êtes déjà la
-fable du faubourg, c'est le baron qui me l'a écrit,
-et son témoignage n'est pas récusable. On dit
-que vous avez acheté de vos millions le plaisir
-de naviguer dans le monde à la remorque
-d'une marquise. Si je vous présentais aujourd'hui,
-on compterait demain les visites que nous avons
-faites, et l'on calculerait, à un centime près, la
-somme que chacune m'a rapportée. Qu'en dites-vous?
-Fussiez-vous assez jeune pour vouloir jouer
-un pareil jeu, je ne suis pas assez philosophe
-pour vous servir de partenaire. Je pars demain
-pour Arlange avec ma femme; je vous offre, en
-bon gendre, une place dans la voiture, et c'est
-tout ce que le sens commun me permet de faire
-pour vous.»</p>
-
-<p>Mme Benoît était violemment tentée d'arracher
-les yeux à ce modèle des gendres, mais elle cacha
-son dépit. «Mon ami, dit-elle, vous avez
-passé trente heures en chaise de poste, vous êtes
-las, vous avez sommeil, et j'ai été mal inspirée
-de vouloir convertir un homme encore botté.
-Vous serez plus accommodant quand vous aurez
-dormi. Attendez-moi dans ce fauteuil, et souffrez<span class="pagenum"><a id="Page_409"></a>[Pg 409]</span>
-que j'aille pourvoir à votre repos. Je suis à
-vous!»</p>
-
-<p>Elle sortit en souriant et courut comme une
-tempête à la chambre de sa fille. Je ne sais si elle
-ouvrit la porte, ou si elle l'enfonça, tant son entrée
-fut violente. Elle saisit rudement le bras de
-Julie, qui dépliait une taie d'oreiller: «Malheureuse,
-s'écria-t-elle, que faites-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, madame, ce que madame m'a dit.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes folle! vous ne m'avez pas comprise.
-Laissez cela et déménagez-moi tous ces bagages.
-A-t-on jamais vu chose pareille? Les malles
-d'un garçon dans la chambre de ma fille!</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, madame, mais....</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas de mais, et l'on vous pardonnera
-quand vous aurez obéi. Emportez! emportez!</p>
-
-<p>&mdash;Mais où, madame?</p>
-
-<p>&mdash;Où vous voudrez; dans la rue, dans la cour!
-Non, tenez: dans ma chambre!</p>
-
-<p>&mdash;Madame donne son appartement? Mais où
-faudra-t-il faire le lit de madame?</p>
-
-<p>&mdash;Ici, sur ce divan, dans la chambre de la
-marquise. Pourquoi faites-vous l'étonnée? Est-ce
-que la place d'une mère n'est pas auprès de sa
-fille?»</p>
-
-<p>Elle laissa la femme de chambre à sa besogne
-et à sa surprise, et redescendit en se disant tout
-bas: «Le marquis n'est venu que pour me braver:<span class="pagenum"><a id="Page_410"></a>[Pg 410]</span>
-il n'en aura pas la joie. Je veux aller dans le
-monde à sa barbe: Mme de Malésy m'y aidera;
-nous ferons voir à ce forgeron endiablé qu'on peut
-se passer de lui. Mais il ne faut pas que je le laisse
-séduire ma fille! Il l'emporterait à Arlange, et
-alors, adieu le faubourg!»</p>
-
-<p>Au même instant, Pierre demandait la porte, et
-la marquise, ivre d'espérance, sautait légèrement
-du marchepied dans la maison. Mme Benoît fut
-au salon avant elle; elle ne craignait rien tant
-que la première entrevue, et il importait qu'elle
-fût là pour arrêter l'expansion de ces jeunes
-cœurs. Lucile croyait tomber dans les bras de son
-mari; ce fut sa mère qui la reçut: «Te voilà donc,
-chère petite! lui dit-elle avec sa volubilité ordinaire
-et une tendresse plus qu'ordinaire. Comme
-tu es restée longtemps! Je commençais à m'inquiéter.
-Mon cœur est suspendu à un fil lorsque
-je ne te sens pas auprès de moi. Chère belle, il
-n'y a en ce monde qu'une affection désintéressée:
-l'amour d'une mère pour son enfant. Comment
-as-tu passé la journée? Te trouves-tu mieux que
-ces temps derniers? Voyez, monsieur, comme elle
-est changée! Votre conduite lui a fait bien du
-mal. Elle a besoin des plus grands ménagements;
-les émotions violentes lui sont fatales, votre
-vue seule la fait pâlir et rougir à la fois. Mais
-vous-même, mon cher marquis, savez-vous que<span class="pagenum"><a id="Page_411"></a>[Pg 411]</span>
-je ne vous reconnais plus? Vous prétendez que
-l'air d'Arlange vous est bon; on ne le dirait pas
-à vous voir. Vous n'êtes plus ce brillant seigneur
-d'Outreville qu'on m'a présenté il y a deux mois.
-Après tout, il faut faire la part de la fatigue:
-pauvre garçon! cent lieues en poste, tout d'une
-haleine! C'est de quoi briser un homme plus solide
-que vous. Heureusement, une bonne nuit va tout
-réparer. Il y a ici près un excellent lit qui vous
-attend, dans ma chambre que je vous cède.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, madame... murmura timidement Gaston.</p>
-
-<p>&mdash;Pas d'objections et pas de façons avec moi!
-Sacrifier tout à nos enfants, c'est notre bonheur,
-à nous autres mères. Du reste, je dormirai fort
-bien sur un lit de camp, près de ma chère Lucile,
-dont la santé réclame tous mes soins.
-Nous devrions déjà être couchées. Allons, bel endormi,
-dites bonsoir à votre femme, et venez lui
-baiser la main: il me semble que vous ne lui faites
-pas trop d'accueil!»</p>
-
-<p>Ni Gaston ni Lucile ne furent dupes de ce discours,
-mais ils en furent victimes; l'impudence
-réussit presque toujours avec les jeunes gens,
-parce qu'ils éprouvent une sorte de honte à réfuter
-un mensonge. Dans la circonstance présente,
-une autre espèce de délicatesse paralysait le courage
-de Lucile et de Gaston. Ces cœurs honnêtes<span class="pagenum"><a id="Page_412"></a>[Pg 412]</span>
-auraient cru manquer à la pudeur en affrontant
-le mauvais vouloir de Mme Benoît. Gaston lui-même,
-après toutes les vigoureuses résolutions
-qu'il avait prises, n'osa ni se prévaloir de ses
-droits, ni faire appel aux sentiments de sa femme:
-il fut aussi timide que Lucile, peut-être plus.
-Quelle que soit la hardiesse que l'on attribue à
-notre sexe, il n'est pas moins vrai que les hommes
-bien nés sont, en amour, plus farouches que des
-jeunes filles. Il suffit de la présence d'un tiers
-pour glacer la parole sur leurs lèvres et refouler
-jusqu'au fond de leur âme une passion qui
-débordait.</p>
-
-<p>Mme Benoît dressa un plan de campagne qui
-n'aurait jamais réussi sans l'empire qu'elle avait
-pris sur sa fille, et surtout sans la fière timidité
-de Gaston. Pendant toute une semaine, elle parvint
-à tenir séparés deux êtres qui s'adoraient, qui
-s'appartenaient, et qui dînaient ensemble tous les
-soirs. Ce qu'elle dépensa de turbulence pour étourdir
-sa fille et d'effronterie pour intimider son gendre
-fait une somme incalculable. Tous les jours
-elle imaginait un prétexte nouveau pour entraîner
-Lucile dans Paris, et laisser le marquis à la maison.
-Elle se cramponnait à sa fille, elle ne la
-quittait qu'à bon escient, lorsque Gaston était
-sorti. A voir son zèle et sa persévérance, vous
-auriez dit une de ces mères jalouses qui ne<span class="pagenum"><a id="Page_413"></a>[Pg 413]</span>
-peuvent se résigner à partager leur fille avec un
-mari.</p>
-
-<p>Sa première idée était simplement de punir son
-gendre et de lui infliger à son tour les ennuis
-d'une passion malheureuse. Le succès de ses calculs
-lui rendit ensuite un peu d'espoir: elle pensa
-que Gaston finirait par s'avouer vaincu et offrirait
-spontanément de la conduire dans le monde. Mais
-le marquis prenait son veuvage en patience: il
-écrivait à Lucile, il en recevait quelques billets
-écrits à la dérobée; il combinait avec elle un plan
-d'évasion. Grâce à la surveillance de Mme Benoît,
-ces deux époux unis par la loi et par la religion
-en étaient réduits à des stratagèmes d'écoliers.
-Leur amour, sans rien perdre de son assurance
-et de sa sérénité, avait gagné le charme piquant
-des passions illégitimes. La cérémonie quotidienne
-du baisemain, autorisée et présidée par la belle-mère,
-couvrait l'échange de cette correspondance
-que Mme Benoît ne devina jamais. Lasse enfin
-d'attendre inutilement la conversion de son gendre,
-elle revint à ses premiers projets et retourna
-les yeux vers Mme de Malésy. Elle avait appris
-chez sa couturière que la marquise de Croix-Maugars
-allait donner une fête dans son jardin pour
-l'anniversaire de son mariage. Toute la noblesse
-présente à Paris s'y trouverait réunie, car les bals
-sont rares au 22 juin, et lorsqu'on rencontre<span class="pagenum"><a id="Page_414"></a>[Pg 414]</span>
-l'occasion de danser sous une tente, on en profite.
-Par une rencontre providentielle, Gaston avait
-précisément obtenu une audience du ministre
-pour le 21, à onze heures du matin. La veuve
-profita de l'absence forcée de son gendre pour
-laisser Lucile au logis, et elle courut chez la vieille
-comtesse.</p>
-
-<p>«Madame, lui dit-elle à brûle-pourpoint, vous
-me devez huit mille francs, ou peu s'en faut...</p>
-
-<p>&mdash;Plaît-il? demanda la comtesse qui entendait
-rarement de cette oreille-là.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne viens ni vous les réclamer ni vous les
-reprocher.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure.</p>
-
-<p>&mdash;Je tiens si peu à l'argent, que non-seulement
-je renonce à cette somme, mais encore je ferais
-au besoin d'autres sacrifices pour arriver à mon
-but. Je veux être reçue au faubourg avec la marquise
-ma fille, et sans retard. C'est demain que
-Mme de Croix-Maugars donne son bal: vous êtes
-sa mère, elle n'a rien à vous refuser: serait-ce
-abuser des droits que j'ai acquis à votre bienveillance
-que de vous demander deux lettres d'invitation?»</p>
-
-<p>Les petits yeux brillants de la comtesse s'arrondirent
-en clous de fauteuil. Elle sourit au discours
-de la veuve comme un mineur à un filon d'or.</p>
-
-<p>«Hélas! petite, dit-elle en larmoyant, on vous<span class="pagenum"><a id="Page_415"></a>[Pg 415]</span>
-a bien exagéré mon crédit. Ma fille est ma fille, je
-n'en disconviens pas; mais elle est en puissance
-de mari. Connaissez-vous Croix-Maugars!</p>
-
-<p>&mdash;Si je le connaissais, je n'aurais pas besoin.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste. Eh bien, chère enfant, il me suffit
-de lui demander un service pour obtenir un refus.
-Je suis la plus malheureuse femme de Paris. Mes
-créanciers s'acharnent contre moi, quoique je ne
-leur aie jamais rien fait. Mon gendre est un homme;
-il devrait me protéger: il m'abandonne.
-Qu'est-ce que je lui demandais avant-hier? Un peu
-d'argent pour payer le <i>Bon saint Louis</i>, qui a tant
-dégénéré depuis votre père! Il m'a répondu que
-sa fête serait magnifique, et que sa bourse était à
-sec. Je ne sais où donner de la tête. Comment
-avez-vous le cœur de venir parler de bal et de
-plaisir à une pauvre désespérée comme moi? Tout
-cela finira mal; je serai saisie, on vendra mes
-meubles...» Ici la comtesse se tut, et laissa parler
-ses larmes. «Excusez-moi, reprit-elle. Vous
-voyez que je ne suis guère en état de recevoir des
-visites; mais j'aurai toujours du plaisir à vous voir:
-vous me rappelez mon bon Lopinot. Ah! s'il était
-encore de ce monde!... Revenez un de ces jours,
-nous causerons, et si je suis encore bonne à quelque
-chose, je m'emploierai à vous servir.»</p>
-
-<p>Aux premières larmes de la comtesse, Mme Benoît<span class="pagenum"><a id="Page_416"></a>[Pg 416]</span>
-avait résolûment tiré son mouchoir. Elle se
-dit: «Puisqu'il faut pleurer, pleurons. Après
-tout, les larmes ne me coûtent pas plus qu'à elle!»
-La sensible veuve ajouta tout haut: «Voyons,
-madame la comtesse, un peu de courage! Il n'y a
-pas là de quoi abattre un cœur comme le vôtre.
-Vous devez donc beaucoup d'argent à ce méchant
-<i>Saint-Louis</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! petite: quinze cents francs!</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est une misère!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est une grande misère! s'appeler la
-comtesse de Malésy, être mère de la marquise de
-Croix-Maugars, tenir le premier rang dans le faubourg,
-avoir l'entrée de tous les salons pour soi
-et ses amis, et ne pouvoir payer une somme de
-quinze cents francs! Je vous fais de la peine,
-n'est-ce pas? Adieu, mon enfant, adieu. Mon chagrin
-redouble à vous voir pleurer; laissez-moi
-seule avec mes ennuis!</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous permettre que je passe au <i>Bon
-saint Louis</i>? Je me charge d'arranger l'affaire.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le défends!... ou plutôt, si: allez-y.
-Ces gens-là sont vos successeurs: vous vous entendrez
-avec eux mieux que moi. D'ailleurs ils
-sont de votre caste; les marchands ne se mangent
-pas entre eux. Vous êtes heureux, vous autres;
-on vous donne pour cent écus ce qui nous en coûte
-mille. Allez au <i>Bon saint Louis</i>. Je parie, friponne,<span class="pagenum"><a id="Page_417"></a>[Pg 417]</span>
-que vous achèterez la créance sans bourse délier;
-et c'est à vous que je devrai quinze cents
-francs!</p>
-
-<p>&mdash;C'est dit, madame la comtesse; et comme un
-service en vaut un autre...</p>
-
-<p>&mdash;Oui; je vous rendrai tous les services qui
-sont en mon pouvoir. Mais décidément j'aime
-mieux que vous ne fassiez pas ma paix avec ces
-boutiquiers. Qu'est-ce que j'y gagnerais? On saurait
-bientôt qu'ils sont payés, et j'aurais affaire à
-tous les autres. Ma pauvre belle, je dois à Dieu
-et au diable.</p>
-
-<p>&mdash;Combien?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! combien! Je n'en sais plus rien moi-même.
-Ma mémoire s'en va. Mais j'ai ici des factures.
-Voyez: le pâtissier de la rue de Poitiers
-réclame cinq cents francs pour une demi-douzaine
-de poulets que j'ai fait monter chez moi et quelques
-malheureux gâteaux que j'ai grignotés dans
-sa boutique. Comme vous nous exploitez!</p>
-
-<p>&mdash;Je lui dirai deux mots.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dites-lui qu'il devrait avoir honte, et
-que je ne veux plus entendre parler de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Soyez tranquille.</p>
-
-<p>&mdash;Voici maintenant maître Majou qui demande
-le prix d'une pièce de vin ordinaire.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une bagatelle: donnez-moi ce papier-là.</p>
-
-<p>&mdash;Mille francs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_418"></a>[Pg 418]</span></p>
-
-<p>&mdash;Diantre! votre ordinaire n'est pas à dédaigner.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez: voici la note d'un bien honnête
-homme; je suis sûre que vous vous arrangeriez
-avec lui. C'est le tapissier qui a remis ces meubles
-à neuf. Il me demande mille écus, mais si l'on
-savait le prendre, on obtiendrait quittance pour
-presque rien.</p>
-
-<p>&mdash;J'essayerai, madame la comtesse.» Elle prit
-les quatre factures et les plia soigneusement. «Il
-est midi, poursuivit-elle: je vais de ce pas mettre
-ordre à vos affaires. Mais maintenant que vous
-avez l'esprit plus libre, n'irez-vous pas essayer
-l'effet de votre éloquence sur le marquis de Croix-Maugars?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, petite, j'irai. Mais j'ai l'esprit moins libre
-que vous ne croyez. Je ne vous ai pas dit tous
-mes chagrins.» Elle ouvrit un tiroir de sa table
-à ouvrage et prit un portefeuille bourré de papiers.
-«Vous allez apprendre bien d'autres misères!</p>
-
-<p>&mdash;Tout beau! pensa Mme Benoît. Va pour six
-mille francs, quoique ce soit un bon prix pour
-un simple passe-port à l'intérieur du faubourg.
-Mais la vieille dame s'est mise en goût; l'appétit
-lui vient, et si je n'y mets le holà, elle me priera
-de lui acheter, en passant, le Louvre et les Tuileries!»
-La veuve reposa sur la table les factures
-qu'elle avait prises, et dit d'une voix émue: «Hélas!<span class="pagenum"><a id="Page_419"></a>[Pg 419]</span>
-madame, je crains fort que vous n'ayez raison,
-et que vos chagrins ne soient sans remède!</p>
-
-<p>&mdash;Mais non! mais non! répliqua vivement la
-comtesse. Je suis sûre de me tirer d'embarras un
-jour ou l'autre. Vous m'avez rendu le courage, et
-je me sens toute ragaillardie. Je serai chez ma
-fille dans une heure; le temps de passer une
-robe! J'aurai une carte d'invitation au nom de la
-marquise d'Outreville. Il ne vous en faut pas deux;
-vous entrerez avec votre fille: je veux éluder ce
-nom de Benoît qui gâterait tout. Pendant que je
-m'occupe de vous, allez chez vos marchands avec
-les factures, et terminez cette petite spéculation,
-qui a l'air de vous sourire. Rendez-vous ici à trois
-heures précises, et nous échangerons nos pouvoirs
-comme deux ambassadeurs.»</p>
-
-<p>M. de Croix-Maugars fit la grimace en voyant
-entrer sa belle-mère. La comtesse était si terriblement
-besogneuse qu'on redoutait son apparition
-comme l'arrivée d'une lettre de change. Mais
-lorsqu'on sut qu'elle ne demandait pas d'argent,
-on n'eut plus rien à lui refuser. Le marquis lui
-remit en souriant un carré de carton satiné dont
-il était loin de connaître la valeur; c'était la quatrième
-fois depuis un an qu'il lui payait ses
-dettes.</p>
-
-<p>Mme Benoît, joyeuse comme un matelot qui
-rentre au port, courut chez son notaire, revint<span class="pagenum"><a id="Page_420"></a>[Pg 420]</span>
-chez les créanciers et paya sans marchander. Le
-tapissier accommodant dont la comtesse avait fait
-l'éloge était ce farouche Bouniol, qui avait forcé
-sa porte huit jours auparavant. A trois heures,
-Mme de Malésy empocha les quittances, et la veuve
-courut à son hôtel avec la précieuse invitation.
-Elle ne la confia point à ses poches, elle la garda
-à la main, elle la contempla, elle lui sourit.
-«Enfin! disait-elle, voici mes lettres de naturalisation;
-je suis citoyenne du faubourg. Pourvu
-que d'ici à demain je ne tombe pas malade!»</p>
-
-<p>Elle se souvint alors que Lucile était seule depuis
-onze heures, et que le marquis avait eu le
-temps de l'entretenir en tête-à-tête. Cette idée,
-qui l'eût exaspérée la veille, lui parut presque
-indifférente. Le bonheur la réconciliait avec le
-monde entier et avec Gaston: un homme ivre
-n'a plus d'ennemis.</p>
-
-<p>En descendant de voiture, elle aperçut dans la
-cour une ancienne victime de son emportement,
-le candide Jacquet.</p>
-
-<p>«Viens ici, mon garçon! lui dit-elle. Approche,
-ne crains rien: tu es pardonné. Tu veux donc
-rentrer à mon service?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! merci bien, madame. Monsieur le marquis
-m'a présenté dans une maison.</p>
-
-<p>&mdash;Le marquis t'a présenté? Tu as du bonheur,
-toi!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_421"></a>[Pg 421]</span></p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame, je gagne cinquante francs par
-mois.</p>
-
-<p>&mdash;Je t'en fais mon compliment. C'est tout ce
-que tu avais à me dire?</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame; je viens vous apporter deux
-lettres.</p>
-
-<p>&mdash;Donne donc!</p>
-
-<p>&mdash;Un petit moment, madame; je les cherche
-sous la coiffe de mon chapeau. Les voici!»</p>
-
-<p>L'une de ces lettres était de Gaston, l'autre de
-Lucile. Gaston disait:</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>
-«Ma charmante mère,<br />
-</p>
-
-<p>«Dans l'espoir que l'amour maternel vous arrachera
-de ce Paris que vous aimez trop, j'emmène
-votre fille à Arlange. Puissiez-vous venir bientôt
-nous y rejoindre!»</p>
-
-<p>«Qui est-ce qui t'a donné cela?» demanda
-Mme Benoît à Jacquet. Mais Jacquet avait fui,
-comme un oiseau devant l'orage. Elle décacheta
-vivement la lettre de sa fille et trouva trois pages
-d'excuses qui se terminaient par ces mots: «La
-femme doit suivre son mari.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je ne veux pas médire du cœur humain, mais
-la veuve, après avoir lu ces deux lettres, ne pensa
-ni à l'abandon de sa fille, ni à la trahison de son
-gendre, ni à l'isolement où on la laissait, ni à la<span class="pagenum"><a id="Page_422"></a>[Pg 422]</span>
-rupture de tous les liens qui l'attachaient à sa
-famille. Elle pensa qu'elle venait d'acheter une
-invitation, que cette invitation était au nom
-d'Outreville, qu'elle ne pouvait servir à Mme Benoît,
-et qu'on danserait sans elle à l'hôtel de
-Croix-Maugars.</p>
-
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Le marquis d'Outreville, confiant dans son bon
-droit et sûr de l'amour de Lucile, ne craignait pas
-d'être poursuivi par sa belle-mère. La fuite des
-deux époux fut une promenade d'amoureux. On
-voyageait un peu le matin, un peu le soir; on
-choisissait les gîtes; on s'arrêtait, comme deux
-connaisseurs dans un salon de peinture, à tous
-les frais paysages; on descendait de voiture, on
-suivait les sentiers, on entrait, bras dessus bras
-dessous, dans les bois; on se perdait souvent, on
-se retrouvait toujours. Lucile, aussi marquise
-qu'une femme peut l'être, et reconnue en cette
-qualité par tous les hôteliers de la route, parcourut
-en trois semaines le chemin qu'avec sa
-mère elle avait dévoré en vingt-quatre heures: cependant
-le second voyage lui parut plus court que
-le premier.</p>
-
-<p>L'arrivée des deux époux fut une fête dans Arlange:<span class="pagenum"><a id="Page_423"></a>[Pg 423]</span>
-Lucile était adorée de tous ses vassaux.
-Les anciens du pays et les doyens de la forge vinrent
-lui dire en leur patois qu'ils avaient <i>trouvé
-le temps long après elle</i>; les compagnes de son enfance
-se présentèrent gauchement pour lui apporter
-le bonjour: elle les reçut dans ses bras. Elle
-remboursa largement la bonne grosse monnaie
-d'amitié que ces braves gens dépensaient pour
-elle; elle s'informa des absents; elle demanda des
-nouvelles des malades; elle fit rayonner dans tout
-le village la joie dont son cœur était plein.</p>
-
-<p>Ce tribut une fois payé aux souvenirs du premier
-âge, elle comptait se retrancher dans la forge avec
-Gaston, fermer la porte à toutes les visites, et vivre
-d'amour au fond de sa retraite. Les enfants
-ont l'imprévoyance de ces sauvages de l'Amérique
-qui coupent l'arbre par le pied et mangent tous
-les fruits en un jour. Mais le marquis, depuis son
-mariage, avait fait des réflexions sérieuses et deviné
-le grand secret de la vie domestique: l'économie
-du bonheur. Il savait que la solitude à
-deux, ce rêve des amants, doit épuiser rapidement
-les cœurs les plus riches, et que si l'on se dit
-tout en un jour, il faut bientôt se répéter ou
-se taire. Si tous les jeunes époux n'avaient pas
-l'habitude de gaspiller leur bonheur, la lune de
-miel, que l'univers accuse d'être trop courte,
-aurait plus de quatre quartiers. Gaston se sentait<span class="pagenum"><a id="Page_424"></a>[Pg 424]</span>
-assez de tendresse dans l'âme pour faire durer son
-bonheur autant que sa vie, mais à condition de
-le ménager. Il amena doucement Lucile à partager
-son temps entre l'amour, le travail et même
-l'ennui, ce voisin salutaire qui ajoute tant de charmes
-au plaisir. Il l'intéressa à ses études et à ses
-recherches; il lui persuada de faire et de recevoir
-des visites; il eut l'héroïsme de la conduire chez
-la baronne de Sommerfogel! Il se joignit à elle
-pour prier M. et Mme Jordy de venir passer à la
-forge les premières vacances qu'ils pourraient
-prendre; il lui dicta cinq ou six lettres destinées
-à adoucir Mme Benoît et à la ramener.</p>
-
-<p>Ces marques de soumission filiale ne firent
-qu'exaspérer le courroux de la veuve. Elle n'était
-pas loin de se croire offensée par des excuses vaines
-qui n'avaient pas la vertu de lui ouvrir le moindre
-salon. Si elle avait dû oublier un instant ce qu'elle
-appelait la trahison de sa fille, l'invitation du marquis
-de Croix-Maugars, qu'elle portait sur elle, la
-lui aurait remise sous les yeux. Elle devint misanthrope
-comme tous les esprits faibles lorsqu'ils
-croient avoir à se plaindre de quelqu'un. Elle prit
-en haine l'univers entier, et même son ancien paradis,
-le faubourg Saint-Germain: il lui semblait
-que l'aristocratie de Paris conspirait contre elle,
-et que le marquis d'Outreville était le chef du
-complot. Si elle ne disait pas un éternel adieu au<span class="pagenum"><a id="Page_425"></a>[Pg 425]</span>
-théâtre de ses mécomptes, c'était pour ne pas s'avouer
-vaincue. Elle persistait à frayer avec la noblesse,
-mais uniquement pour la braver de plus
-près: elle voulait fouler les tapis de la rue de
-Grenelle comme Diogène foulait aux pieds le luxe
-de Platon! Elle ne revit ni Mme de Malésy ni ses
-autres débiteurs, excepté le baron de Subressac.
-Ce n'était pas quelle espérât de lui aucun service:
-elle s'était croisé les bras et n'attendait plus
-rien que du hasard. Mais le baron lui témoignait
-du bon vouloir, et c'est quelque chose, faute de
-mieux, que l'amitié d'un baron.</p>
-
-<p>M. de Subressac était très-vieux à soixante-quinze
-ans: à vingt-cinq, il avait été particulièrement
-jeune. Il avait dépensé, sans compter, sa vie et
-sa fortune, et ses aventures d'autrefois défrayaient
-encore les conversations intimes des douairières
-du faubourg. Malheureusement pour sa vieillesse,
-il avait oublié de se marier à temps, et il s'était
-condamné à la solitude, cette froide compagne
-des vieux garçons. Relégué à un quatrième étage
-avec six mille livres de rentes viagères, entre un
-valet de chambre et une cuisinière qui le servaient
-par habitude, il haïssait le logis et vivait
-dehors. Tous les jours, après déjeuner, il faisait
-sa toilette avec la coquetterie minutieuse d'une
-femme qui prend de l'âge. On a prétendu qu'il
-mettait du rouge, mais le fait ne paraît pas bien<span class="pagenum"><a id="Page_426"></a>[Pg 426]</span>
-avéré. Une fois habillé, il faisait à petits pas
-cinq ou six visites, bien reçu partout, et invité
-à dîner sept fois par semaine. On l'aimait pour le
-soin qu'il prenait de lui-même et des autres: il
-avait pour les femmes de tout âge des attentions
-exquises que la jeune génération ne connaît plus.
-Indépendamment de ce mérite, le sexe récompensait
-en lui trente années de loyaux services, comme
-un souverain donne les Invalides au soldat vieilli
-sous le harnois. Je ne parle pas de cinq ou six
-aïeules vénérables chez lesquelles il trouvait cette
-amitié plus étroite qui est comme de l'amour
-cristallisé. Grâce aux bons sentiments qu'il avait
-semés sur sa route, il était aussi heureux qu'on
-peut l'être à soixante-quinze ans lorsqu'on est forcé
-d'aller chercher le bonheur hors de chez soi.</p>
-
-<p>Il n'avait pas d'infirmités, mais dès l'hiver
-de 1845, ses amis les plus intimes commencèrent
-à s'apercevoir qu'il baissait. Il n'était plus aussi
-éveillé à la conversation; il avait des absences.
-Sa parole semblait moins vive et sa langue moins
-déliée. Enfin, symptôme plus grave, il ne savait
-plus résister au sommeil. Un soir, après dîner,
-chez le marquis de Croix-Maugars, il s'endormit
-sur sa chaise. Mme de Malésy, un de ses caprices
-de 1815, s'en aperçut la première et cita à
-ce propos un dicton menaçant: «Jeunesse qui
-veille, vieillesse qui dort, présages de mort.» En<span class="pagenum"><a id="Page_427"></a>[Pg 427]</span>
-avril 1846, le baron fut pris d'un étourdissement
-devant la caserne de la rue Bellechasse; il serait
-tombé sur le pavé sans un brigadier de chasseurs
-qui le retint dans ses bras. Cette circonstance lui
-fit vivement sentir le regret d'une voiture: on était
-toujours heureux de recevoir ses visites, mais on
-ne le faisait pas prendre chez lui. Mme Benoît fut
-la première qui eut pour lui des soins si délicats.
-Soit qu'elle l'attendît, soit qu'il prît congé d'elle,
-elle n'oubliait jamais de mettre à sa disposition
-la plus douce de ses voitures et les coussins les plus
-moelleux. Elle se montra plus attentive que les
-vieilles amies, et n'en soyez point étonné: il était
-pour elle une espérance, pour les autres un souvenir.
-Le jour où elle n'attendit plus rien de lui,
-après le départ de Lucile, elle ne diminua rien de
-ses attentions, bien au contraire. Elle éprouvait un
-plaisir amer à combler le seul gentilhomme qui
-fût de ses amis. Elle disait en elle-même: «Les
-imbéciles! voilà pourtant comme je les aurais
-choyés tous!» Le baron se prit d'une amitié véritable
-pour celle qui le traitait si bien. Les vieillards
-sont comme les enfants: ils s'attachent par
-instinct à ceux qui prennent soin de leur faiblesse.
-Il la fit profiter des loisirs que la saison lui laissait;
-pendant qu'une grande moitié du faubourg
-courait à la campagne pour se reposer des plaisirs
-de l'hiver, il prit ses quartiers dans la rue Saint-Dominique,<span class="pagenum"><a id="Page_428"></a>[Pg 428]</span>
-et vint presque tous les jours dîner en
-bourgeoisie. Le repas était commandé pour lui: on
-lui servait les plats qu'il aimait. Il mangeait lentement:
-Mme Benoît prit exemple sur lui, pour
-n'avoir pas l'air de l'attendre. Il aimait les vieux
-vins; elle lui servit la crème de sa cave. Au dessert
-elle lui contait ses doléances, et il l'écoutait.
-Il en vint à la plaindre sérieusement de ses maux
-imaginaires. Elle pleurait, et, comme les larmes
-sont contagieuses, il pleurait avec elle. Trois mois
-après le départ de Lucile, il était de la maison. Il
-s'était acoquiné à cette vie facile et grasse et à ces
-plaisirs tranquilles qui ne lui coûtaient qu'un peu
-de compassion. Un soir, c'était vers la fin de septembre,
-il dit à Mme Benoît:</p>
-
-<p>«Je ne suis plus bon à rien, ma pauvre charmante:
-je ressemble à une vieille tapisserie qui
-montre partout la corde, et dont le dessin est
-aux trois quarts effacé; mais, tel que je suis, je
-peux encore vous donner ce que vous avez souhaité
-toute la vie: voulez-vous être baronne? Ce
-n'est pas un mari que je vous propose, ce n'est
-qu'un nom. A votre âge, et faite comme vous
-voilà, vous mériteriez mieux; mais j'offre ce que
-j'ai. Quelque chose me dit que je ne vous ennuierai
-pas longtemps, et que ma vieillesse sera
-tôt finie; je crois même que nous ferons bien de
-nous hâter, si vous voulez devenir Mme de Subressac.<span class="pagenum"><a id="Page_429"></a>[Pg 429]</span>
-J'ai beaucoup de relations dans le faubourg;
-on m'aime un peu partout: que j'aie
-seulement le temps de vous présenter à mes
-amis! Après ma mort, ils continueront à vous
-recevoir pour l'amour de moi. Alors rien ne
-vous empêchera, si le cœur vous en dit, de choisir
-un homme de votre âge, qui sera votre mari
-en vérité et non plus en effigie. Méditez cette
-proposition: prenez huit jours pour réfléchir,
-prenez-en quinze, je suis encore bon pour quinze
-jours. Écrivez à vos enfants; peut-être la crainte
-de ce mariage les décidera-t-elle à faire ce que
-vous voulez. Pour moi, quoi qu'il arrive, je mourrai
-plus tranquille si j'ai la consolation d'avoir
-contribué à votre bonheur.»</p>
-
-<p>Mme Benoît n'était nullement préparée à ces
-ouvertures; cependant elle ne perdit pas deux
-jours en réflexions. Une heure après le départ
-du baron, son parti était pris. Elle se dit:
-«J'ai juré que je ne me remarierais pas; mais
-auparavant j'avais juré d'entrer au faubourg.
-Cette fois, du moins, je suis sûre de n'être point
-battue par mon mari! J'épouse le baron, je dénature
-ma fortune, et je déshérite la marquise de
-tout ce qu'il me sera possible de lui enlever: à
-l'ouvrage!»</p>
-
-<p>Elle fit porter sa réponse à M. de Subressac, et
-dès le lendemain, sans écrire à ses enfants, elle<span class="pagenum"><a id="Page_430"></a>[Pg 430]</span>
-hâta les apprêts de son mariage. Jamais amant
-passionné ne courut plus ardemment à ses noces:
-c'est que Mme Benoît épousait bien mieux qu'un
-homme, elle épousait le faubourg! Une légère
-indisposition de M. de Subressac l'avertit qu'elle
-n'avait pas de temps à perdre: elle prit des ailes
-et déploya plus d'activité qu'aux approches du mariage
-de sa fille. Tandis que le baron était retenu
-dans la chambre, la fiancée courait de la
-mairie à l'étude du notaire, et de l'étude à la sacristie.
-Elle trouvait encore le temps de voir son
-cher malade et de causer avec le médecin. La
-cérémonie était fixée au 15 octobre. Le 14, M. de
-Subressac, qui allait mieux, se plaignit d'une
-pesanteur à la tête; le docteur parla de le
-saigner; Mme Benoît le fit taire; la saignée
-fut remise au lendemain, le mal de tête se dissipa,
-et les futurs époux dînèrent ensemble de
-bon appétit.</p>
-
-<p>Le mois d'octobre fut charmant en 1846: on
-se serait cru aux premiers jours de septembre,
-et le soleil donnait au calendrier un éclatant démenti.
-Les vendanges furent belles dans toute la
-France, et même en Lorraine. Tandis que Mme
-Benoît poursuivait ardemment sa baronnie, sa
-fille et son gendre jouissaient de l'automne dans
-la compagnie de leurs amis. M. et Mme Jordy
-avaient quitté leurs affaires pour venir passer<span class="pagenum"><a id="Page_431"></a>[Pg 431]</span>
-trois semaines à Arlange. Mme Mélier les garda
-huit jours et leur permit ensuite d'habiter la
-forge; ni les mères ni les maris ne refusent rien
-à une jeune femme enceinte de quatre mois. Une
-étroite amitié s'était établie entre le raffineur et
-le forgeron. Ils chassaient tous les jours ensemble,
-tandis que leurs femmes cousaient une
-layette de prince. Robert appelait la marquise <i>Lucile</i>
-et Gaston disait <i>Céline</i> à Mme Jordy. Le jour même
-où le marquis devait gagner un beau-père et
-perdre une fortune, les deux couples, éveillés au
-petit jour, s'embarquèrent ensemble dans un char
-à bancs solide, à l'épreuve de toutes les ornières
-de la forêt. La rosée en grosses gouttes étincelait
-dans les herbes; les feuilles jaunies descendaient
-en tournoyant dans l'air et venaient se coucher
-au pied des arbres. Les rouges-gorges familiers
-suivaient de branche en branche la course de la
-voiture; la bergeronnette courait en hochant la
-queue jusque sous les pieds des chevaux. De
-temps en temps un lapin effarouché, les oreilles
-couchées en arrière, passait comme un éclair au
-travers de la route. L'air piquant du matin colorait
-le visage des jeunes femmes. Je ne sais rien
-de charmant comme ces frissons de l'automne entre
-les chaleurs accablantes de l'été et les glaces brutales
-de l'hiver. Le chaud nous énerve, le froid
-nous roidit; une douce fraîcheur raffermit les ressorts<span class="pagenum"><a id="Page_432"></a>[Pg 432]</span>
-du corps et de l'esprit, stimule notre activité
-et redouble le bonheur de vivre.</p>
-
-<p>Après une longue promenade, qui ne parut
-longue à personne, les quatre amis descendirent
-de voiture. Lucile, qui commandait l'expédition,
-les conduisit à une belle place verte, sous un
-grand chêne, auprès d'une petite source encadrée
-de cresson. Mme Jordy, paresseuse par devoir,
-s'établit commodément sur l'herbe des bois, plus
-fine et plus moelleuse que les meilleures fourrures,
-tandis que son mari vidait les coffres du
-char à bancs et que le marquis allumait un grand
-feu pour le déjeuner; Lucile y jetait des brassées
-de feuilles sèches et des poignées de branches
-mortes; puis Robert découpa les perdreaux froids,
-et la marquise employa tous ses talents à faire
-une magnifique omelette. Puis on mit le café auprès
-du feu, à distance respectueuse, en recommandant
-au marquis de ne pas le laisser cuire.
-Alors commença un de ces tournois d'appétit
-qui seraient ridicules à la ville et qui sont délicieux
-à la campagne; et lorsqu'un gland tombait
-dans un verre, on riait à tout rompre, et
-l'on trouvait que le vieux chêne avait beaucoup
-d'esprit.</p>
-
-<p>Il n'était pas loin de midi lorsqu'on livra la
-table aux laquais et au cocher. Les deux jeunes
-femmes prirent un sentier qu'elles connaissaient<span class="pagenum"><a id="Page_433"></a>[Pg 433]</span>
-de longue date, marchèrent d'un pas gaillard
-jusqu'à la lisière du bois, et jetèrent leurs maris
-en pleine vendange dans les vignes de Mme Mélier.</p>
-
-<p>Un doux soleil éclairait les feuilles pourpres de
-la vigne. Les ceps robustes enfonçaient dans le
-sol leurs racines noueuses, comme un enfant vigoureux
-se cramponne au sein de sa nourrice. La
-belle terre rouge, légèrement détrempée par l'automne,
-s'attachait aux pieds des vendangeurs, et
-chacun d'eux en portait un petit arpent à sa
-chaussure. Deux chariots chargés de larges cuves
-attendaient au bas du coteau, et d'instant en instant
-un vigneron courbé sous le poids venait y
-verser sa hotte pleine. Un peu plus loin, deux
-bambins de six ans surveillaient d'un œil affamé
-le repas des vendangeurs. Une énorme soupe aux
-choux lançait en bouillonnant ses vapeurs succulentes;
-les pommes de terre cuisaient sous la cendre,
-et le lait caillé attendait son tour dans les
-jarres de grès bleu. Le regard des deux enfants
-disait avec une certaine éloquence: «Oh! des
-pommes de terre bien chaudes, avec du lait caillé
-bien froid!»</p>
-
-<p>Les vendangeuses en jupon court chantaient du
-haut de leur tête une poésie champêtre. Cette
-bruyante gaieté profite au maître de la vigne:
-«Bouche qui mord à la chanson ne mord pas à la
-grappe.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_434"></a>[Pg 434]</span></p>
-
-<p>Tandis que Gaston et Robert gravissaient la colline
-et passaient en revue un front de bataille hérissé
-d'échalas, une étrange discussion s'élevait entre
-les deux amies, auprès de la cuisine des vendangeurs.</p>
-
-<p>«Es-tu folle? disait Mme Jordy; cette soupe
-doit être détestable.</p>
-
-<p>&mdash;Rien qu'une assiettée! disait la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;Mais tu viens de déjeuner!</p>
-
-<p>&mdash;J'ai faim de cette soupe-là.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu as faim, retournons à la voiture.</p>
-
-<p>&mdash;Non, c'est de la soupe qu'il me faut; demandes-en
-pour moi, ou j'en volerai. J'en meurs d'envie!</p>
-
-<p>&mdash;Des larmes! Oh! ceci devient grave. Je
-croyais que les envies n'étaient permises qu'à
-moi. Mais, au fait, qui sait? mangez, madame,
-mangez.»</p>
-
-<p>La mignonne marquise dévora la portion d'un
-batteur en grange. Mme Jordy s'étonnait qu'on pût
-avoir un si farouche appétit lorsqu'on ne mangeait
-pas pour deux. Elle prit son amie à part, lui
-adressa mille et une questions, et causa longtemps
-avec elle. La conclusion fut qu'il faudrait demander
-l'avis du médecin.</p>
-
-<p>«Nous vous dérangeons? demanda Gaston qui
-revenait sur ses pas.</p>
-
-<p>&mdash;Point du tout, répondit Mme Jordy; nous causions
-chiffons.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_435"></a>[Pg 435]</span></p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, oui. Vous savez que nous travaillons
-à une layette.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, il nous vient une inquiétude sérieuse.</p>
-
-<p>&mdash;Et laquelle?</p>
-
-<p>&mdash;Nous craignons d'être obligées d'en faire
-deux.»</p>
-
-<p>Gaston sentit ses jambes plier sous lui: c'était
-pourtant un homme solide. Il proposa de remonter
-en voiture et de courir chez le médecin. «Quel
-bonheur! disait Lucile. Si le docteur dit oui, j'écris
-demain à maman.»</p>
-
-<p>Le même jour, Mme Benoît monta, à dix heures du
-matin, dans le célèbre carrosse qu'on venait enfin de
-terminer, mais en changeant les armes. Avant de
-gravir l'escalier de velours qui servait de marchepied,
-elle lorgna complaisamment le tortil du baron
-et l'écusson des Subressac. Contrairement à l'usage,
-c'était la mariée qui allait chercher son mari.
-Elle monta d'un pas léger jusqu'au quatrième
-étage, sonna vivement, et se trouva face à face avec
-deux serviteurs en larmes: le baron était mort
-subitement pendant la nuit. La pauvre mariée
-éprouva la douleur foudroyante de Calypso lorsqu'elle
-apprit le départ d'Ulysse. Elle voulut voir
-ce qui restait du baron: elle toucha sa main froide,<span class="pagenum"><a id="Page_436"></a>[Pg 436]</span>
-elle s'assit auprès de son lit, accablée, stupide et
-sans larmes. En voyant ce désespoir, le vieux valet
-de chambre, qui savait la liste des amours de son
-maître, se dit que personne ne l'avait aimé comme
-Mme Benoît.</p>
-
-<p>Ce fut Mme Benoît qui pourvut aux funérailles
-du baron. Elle assura l'avenir de ses vieux domestiques
-en disant: «Il m'appartient de payer ses
-dettes: ne suis-je pas sa veuve aux yeux de
-Dieu?» Elle résolut de porter son deuil. Elle suivit
-le convoi jusqu'au cimetière. Tout le faubourg y
-était. Lorsqu'elle vit la longue file de voitures qui
-s'avançaient au pas derrière la sienne, elle fondit
-en larmes, et s'écria au milieu des sanglots:
-«Que je suis malheureuse! Tous ces gens-là seraient
-venus danser chez moi!»</p>
-
-<p>Comme elle rentrait à l'hôtel, écrasée sous le
-poids de la douleur, on lui remit la lettre suivante:</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>
-«Chère maman,<br />
-</p>
-
-<p>«Voici la sixième lettre que je vous écris sans
-obtenir deux lignes de réponse; mais, pour cette
-fois, je suis sûre du succès. Je ne vous répéterai
-pas que nous vous aimons, que nous regrettons
-de vous avoir fait de la peine, que vous nous
-manquez, que nous commençons à allumer du
-feu le soir, et que votre fauteuil vide nous met<span class="pagenum"><a id="Page_437"></a>[Pg 437]</span>
-les larmes aux yeux: vous avez résisté à toutes
-ces bonnes raisons-là, et il faut des arguments
-plus victorieux pour vous décider. Écoutez donc:
-si vous voulez être bonne et revenir auprès de
-nous, je vous donnerai pour récompense.... un
-petit-fils! Je n'essaye pas de vous dépeindre notre
-joie; il vaut mieux que vous veniez la voir et la
-partager.</p>
-
-<p>
-«<span class="smcap">Lucile d'Outreville</span><br />
-</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>«Oui-dà, s'écria Mme Benoît, un petit-fils! Et
-si c'était une petite-fille!»</p>
-
-<p>Elle courut à la cheminée, et poursuivit, en se
-mirant dans une glace: «J'ai quarante-deux ans;
-dans seize ans, ma petite-fille fera son entrée
-dans le monde; ses parents ne sortiront jamais
-d'Arlange: qui est-ce qui la conduira au faubourg,
-si ce n'est moi? Chère petite! je l'aime déjà. J'aurai
-cinquante-huit ans, je serai encore jeune; et
-d'ici là, je ne ferai pas la sottise de me laisser
-mourir comme certains vieux maladroits. En route
-pour Arlange!</p>
-
-<p>&mdash;Madame, interrompit Julie, on vient de <i>la
-Reine Artémise</i> avec des étoffes de deuil.</p>
-
-<p>&mdash;Renvoyez-moi ces gens-là! Est-ce qu'on se
-moque de moi? Le baron ne m'était rien, et je ne
-veux pas étaler des regrets ridicules.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, madame, c'est madame qui a dit....</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_438"></a>[Pg 438]</span></p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle Julie, quand votre maîtresse
-vous parle, il ne vous appartient pas de dire <i>mais</i>.
-Parce que j'ai supporté vos défauts pendant
-quinze ans, vous avez peut-être cru que j'étais
-engagée avec vous pour la vie? C'est comme
-maître Pierre, votre fidèle ami, qui suit vos bons
-exemples et n'en veut faire qu'à sa tête. Vous
-me servez passablement mal; et ce qui est beaucoup
-plus grave, il vous est arrivé à tous deux de
-manquer grossièrement à Mme la marquise d'Outreville.
-Ne venez pas encore objecter que c'est
-moi qui avais dit. Le fait est que ma fille ne peut
-plus vous voir ni l'un ni l'autre; et comme je retourne
-à Arlange....</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends; madame nous punit de lui
-avoir obéi.»</p>
-
-<p>C'est ainsi que Mme Benoît congédia ses alliés
-avant la signature de la paix. Deux jours plus
-tard, son sourire éclairait Arlange. Elle ne parla
-point du passé; elle s'abstint de toutes récriminations;
-elle se réconcilia franchement avec sa fille
-et son gendre: peu s'en fallut qu'elle ne convînt
-de ses torts.</p>
-
-<p>«Mes enfants, dit-elle, que vous êtes bien ici!
-Restez-y longtemps, restez-y toujours! Gaston
-avait bien raison de faire l'éloge de la campagne:
-c'est là qu'on se porte bien et qu'on élève les belles
-familles. Donnez-moi beaucoup de petits-enfants;<span class="pagenum"><a id="Page_439"></a>[Pg 439]</span>
-je ne me plaindrai jamais d'en avoir trop. C'est moi
-qui doterai vos filles: ainsi, ma Lucette, règle-toi
-là-dessus. Mais comprenez-vous cet engouement
-qu'ils ont pour Paris? C'est une ville abominable;
-je n'y ai trouvé que déboires, et je n'y remettrai
-jamais les pieds que pour conduire mes petits-enfants
-dans le monde!»</p>
-
-<p>Sept mois plus tard, la marquise accoucha
-d'un garçon. Il fut le filleul de Mme Jordy; Mme
-Benoît ne voulut pas être sa marraine.</p>
-
-<p>«J'attends les filles,» dit-elle.</p>
-
-<p>Dans les dix années qui viennent de s'écouler,
-Lucile a donné sept enfants à son mari, et une si
-heureuse fécondité ne paraît pas l'avoir fatiguée.
-Elle a gagné un peu d'embonpoint sans rien
-perdre de sa grâce: les cerisiers en sont-ils moins
-beaux parce qu'ils portent tous les ans des cerises?
-Gaston, fidèle aux deux passions de sa jeunesse,
-consacre la meilleure partie de son temps à Lucile,
-et le reste à la science. Son usine prospère aussi
-bien que son ménage. Il a poussé vigoureusement
-les progrès de l'industrie métallurgique; il a précipité
-la baisse des fers: grâce à lui, la tonne des
-rails est tombée de 360 francs à 285, et il ne désespère
-pas de l'amener à 200, comme il le promettait
-jadis à son ami l'ingénieur des salines.
-C'est, d'ailleurs, un beau forgeron que le marquis
-d'Outreville, et vous ne lui donneriez pas plus de<span class="pagenum"><a id="Page_440"></a>[Pg 440]</span>
-trente ans: les années ont si peu de prise sur
-l'homme heureux!</p>
-
-<p>Mais Mme Benoît est une petite vieille femme
-fondue, amaigrie, ridée, maussade, insupportable
-aux autres et à elle-même. C'est qu'elle a attendu
-vainement la petite tête blonde sur laquelle elle
-fondait ses dernières espérances. Les sept enfants
-du marquis sont sept garnements joufflus qui se
-roulent du matin au soir dans la poussière, qui
-trouent leurs vestes aux coudes et leurs pantalons
-aux genoux, qui ont des engelures l'hiver, et les
-mains rouges en toute saison, et qui iront tout
-seuls au faubourg Saint-Germain, s'ils ont jamais
-la curiosité de voir le paradis de leur grand'mère.</p>
-
-<p>Gabrielle-Auguste-Éliane mourra comme Moïse
-sur le mont Nébo, sans avoir mis le pied sur la
-terre promise.</p>
-
-
-<h2>FIN.</h2>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_441"></a>[Pg 441]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="TABLE">TABLE.</h2>
-</div>
-
-<table>
-<tr><td><span class="smcap">Dédicace</span> </td><td> Page <a href="#A">1</a></td></tr>
-
-<tr><td>Les Jumeaux de l'hôtel Corneille </td><td><a href="#LES_JUMEAUX_DE_LHOTEL_CORNEILLE">3</a></td></tr>
-<tr><td>L'Oncle et le Neveu </td><td> <a href="#LONCLE_ET_LE_NEVEU"> 73</a></td></tr>
-<tr><td>Terrains à vendre </td><td> <a href="#TERRAINS_A_VENDRE"> 108</a></td></tr>
-<tr><td>Le Buste </td><td> <a href="#LE_BUSTE"> 165</a></td></tr>
-<tr><td>Gorgeon </td><td> <a href="#GORGEON"> 271</a></td></tr>
-<tr><td>La Mère de la Marquise </td><td> <a href="#LA_MERE_DE_LA_MARQUISE"> 300</a></td></tr>
-</table>
-
-
-<h2>FIN DE LA TABLE.</h2>
-<p class="center">
-5458.&mdash;PARIS. IMPRIMERIE A. L. GUILLOT<br />
-7, rue des Canettes, 7<br />
-</p>
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
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-</div>
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-
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-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s web site
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-</div>
-
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-
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-</div>
-
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
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-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
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-
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-
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