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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les mariages de Paris - -Author: Edmond About - -Release Date: January 02, 2021 [eBook #64202] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity, Pierre Lacaze and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by The Internet - Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MARIAGES DE PARIS *** - - - LES - - MARIAGES DE PARIS - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - -FORMAT IN-8 - - LE ROMAN D'UN BRAVE HOMME. 1 vol. illustré de 52 compositions - par _Adrien Marie_; 2e édit. broché, 10 fr.;--relié 14 » - - L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE. 1 vol. illustré de 61 compositions - par _Eugène Courboin_; broché, 10 fr.--relié. 14 » - - Mis en vente par livraisons à 50 centimes, au mois de janvier 1885. - - -FORMAT IN-16 - - ALSACE (1871-1872); 5e édition. 1 vol. 3 50 - - CAUSERIES; 2e édition. 2 vol. 7 » - Chaque volume se vend séparément 3 50 - - LA GRÈCE CONTEMPORAINE; 8e édition. 1 vol. 3 50 - Le même ouvrage, édition illustrée 4 » - - LE PROGRÈS; 4^e édition. 1 vol. 3 50 - - LE TURCO.--LE BAL DES ARTISTES.--LE POIVRE.--L'OUVERTURE - AU CHÂTEAU.--TOUT PARIS.--LA CHAMBRE - D'AMI.--CHASSE ALLEMANDE.--L'INSPECTION GÉNÉRALE.--LES - CINQ PERLES; 4e édition. 1 vol. 3 50 - - SALON DE 1864. 1 vol. 3 50 - - SALON DE 1866. 1 vol. 3 50 - - THÉÂTRE IMPOSSIBLE (Guillery.--L'assassin.--L'éducation - d'un prince.--Le chapeau de sainte Catherine); - 2e édition. 1 vol. 3 50 - - L'A B C DU TRAVAILLEUR: 4e édition. 1 vol. 3 50 - - LES MARIAGES DE PROVINCE; 6e édition. 1 vol. 3 50 - - LA VIEILLE ROCHE. Trois parties qui se vendent séparément: - 1re partie: _Le Mari imprévu_; 5e édition. 1 vol. 3 50 - 2e partie: _Les Vacances de la Comtesse_; 4e édit. 1 vol. 3 50 - 3e partie: _Le Marquis de Lanrose_; 3e édition. 1 vol. 3 50 - - LE FELLAH; 4e édition. 1 vol. 3 50 - - L'INFÂME; 3e édition. 1 vol. 3 50 - - MADELON; 10e édition. 1 vol. 3 50 - - LE ROMAN D'UN BRAVE HOMME; 35e mille. 1 vol. 3 50 - - DE PONTOISE À STAMBOUL. 1 vol. 3 50 - - - GERMAINE; 57e mille. 1 vol. 2 » - - LE ROI DES MONTAGNES; 16e édition. 1 vol. 2 » - - LES MARIAGES DE PARIS; 77e mille. 1 vol. 2 » - - L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE; 37e mille. 1 vol. 2 » - - TOLLA; 50e mille. 1 vol. 2 » - - MAÎTRE PIERRE; 9e édition. 1 vol. 2 » - - TRENTE ET QUARANTE.--SANS DOT.--LES PARENTS DE BERNARD; - 40e mille. 1 vol. 2 » - - - LE CAPITAL POUR TOUS. Brochure in-18 » 10 - - -5458.--Paris. Imprimerie A. L. Guillot, 7, rue des Canettes. - - - - - LES - - MARIAGES DE PARIS - - PAR - - EDMOND ABOUT - - - SOIXANTE-QUINZIEME MILLE - - - PARIS - LIBRAIRIE HACHETTE ET - 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 - - 1885 - - Droits de propriété et de traduction réservés - - - - -A - -MADAME L. HACHETTE. - - - MADAME, - -J'ai vu, ces jours passés, un auteur bien en peine. Il avait écrit, -au coin du feu, entre sa mère et sa sœur, une demi-douzaine de contes -bleus qui pouvaient former un volume. Restait à faire la préface; car -un livre sans préface ressemble à un homme qui est sorti sans chapeau. -L'auteur, modeste comme nous le sommes tous, voulait faire l'éloge de -son œuvre. Il grillait de dire au public: «Mes contes sont honnêtes, -sains et de bonne compagnie; on n'y trouvera ni un mot grossier, ni -une phrase trop court vêtue, ni une de ces tirades langoureuses qui -propagent dans les familles la peste du sentiment; les maris peuvent -les donner à leurs femmes et les mères à leurs filles.» Voilà ce -que l'auteur aurait voulu dire; mais il est si malaisé de se louer -soi-même, que la préface lui aurait coûté plus de temps que l'ouvrage. -Savez-vous alors ce qu'il fit? Il écrivit sur la première page le -nom cher et respecté d'une femme du monde et d'une charmante mère de -famille, sûr que ce nom le recommanderait mieux que tous les éloges, -et que les lectrices les plus ombrageuses ouvriraient sans défiance un -livre qui a l'honneur de vous être dédié. - - EDM. ABOUT. - - - - -LES - -MARIAGES DE PARIS. - - - - -LES JUMEAUX DE L'HOTEL CORNEILLE. - - -I - -Lorsque j'étais candidat à l'École normale (c'était au mois d'octobre -de l'an de grâce 1848), je me liai d'amitié avec deux de mes -concurrents, les frères Debay. Ils étaient Bretons, nés à Auray, et -élevés au collége de Vannes. Quoiqu'ils fussent du même âge, à quelques -minutes près, ils ne se ressemblaient en rien, et je n'ai jamais vu -deux jumeaux si mal assortis. Matthieu Debay était un petit homme de -vingt-trois ans, passablement laid et rabougri. Il avait les bras -trop longs, les épaules trop hautes et les jambes trop courtes: vous -auriez dit un bossu qui a égaré sa bosse. Son frère Léonce était un -type de beauté aristocratique: grand, bien pris, la taille fine, le -profil grec, l'œil fier, la moustache superbe. Ses cheveux, presque -bleus, frissonnaient sur sa tête comme la crinière d'un lion. Le pauvre -Matthieu n'était pas roux, mais il l'avait échappé belle: sa barbe -et ses cheveux offraient un échantillon de toutes les couleurs. Ce -qui plaisait en lui, c'était une paire de petits yeux gris, pleins de -finesse, de naïveté, de douceur, et de tout ce qu'il y a de meilleur -au monde. La beauté, bannie de toute sa personne, s'était réfugiée -dans ce coin-là. Lorsque les deux frères venaient aux examens, Léonce -faisait siffler une petite canne à pomme d'argent qui excita bien des -jalousies; Matthieu traînait philosophiquement sous son bras un gros -parapluie rouge qui lui concilia la bienveillance des examinateurs. -Cependant il fut refusé comme son frère: le collége de Vannes ne leur -avait point appris assez de grec. On regretta Matthieu à l'école: il -avait la vocation, le désir de s'instruire, la rage d'enseigner; il -était né professeur. Quant à Léonce, nous pensions unanimement que ce -serait grand dommage si un garçon si bien bâti se renfermait comme nous -dans le cloître universitaire. Sa prise de robe nous aurait contristés -comme une prise d'habit. - -Les deux frères n'étaient pas sans ressource. Nous trouvions même -qu'ils étaient riches, lorsque nous comparions leur fortune à la nôtre: -ils avaient l'oncle Yvon. L'oncle Yvon, ancien capitaine au cabotage, -puis armateur pour la pêche aux sardines, possédait plusieurs bateaux, -beaucoup de filets, quelques biens au soleil et une jolie maison sur -le port d'Auray, devant le _Pavillon d'en bas_. Comme il n'avait -jamais trouvé le temps de se marier, il était resté garçon. C'était un -homme de grand cœur, excellent pour le pauvre monde et surtout pour -sa famille, qui en avait bon besoin. Les gens d'Auray le tenaient en -haute estime; il était du conseil municipal, et les petits garçons lui -disaient en ôtant leur casquette: «Bonjour, capitaine Yvon!» Ce digne -homme avait recueilli dans sa maison M. et Mme Debay, et il économisait -deux cents francs par mois pour les enfants. - -Grâce à cette munificence, Léonce et Matthieu purent se loger à l'hôtel -Corneille, qui est l'hôtel des Princes du quartier latin. Leur chambre -coûtait cinquante francs par mois; c'était une belle chambre. On y -voyait deux lits d'acajou avec des rideaux rouges, et deux fauteuils, -et plusieurs chaises, et une armoire vitrée pour serrer les livres, et -même (Dieu me pardonne!) un tapis. Ces messieurs mangeaient à l'hôtel; -la pension n'y était pas mauvaise à 75 fr. par mois. Le vivre et le -couvert absorbaient les deux cents francs de l'oncle Yvon; Matthieu -pourvut aux autres dépenses. Son âge ne lui permettait pas de se -présenter une seconde fois à l'École normale. Il dit à son frère: -«Je vais me préparer aux examens de la licence ès lettres. Une fois -licencié, j'écrirai mes thèses pour le doctorat, et le docteur Debay -obtiendra un jour ou l'autre une suppléance dans quelque faculté. Toi, -tu feras ta médecine ou ton droit, tu es libre. - -Et de l'argent? demanda Léonce. - ---Je battrai monnaie. Je me suis présenté à Sainte-Barbe, et j'ai -demandé des leçons. On m'a accepté pour répétiteur des élèves de -troisième et de seconde: deux heures de travail tous les matins, et -deux cents francs tous les mois. Il faudra me lever à cinq heures; mais -nous serons riches. - ---Et puis, ajouta Léonce, tu appartiens à la famille des matineux, et -c'est un plaisir pour toi que de réveiller le soleil.» - -Léonce choisit le droit. Il parlait comme un oracle, et personne -ne doutait qu'il ne fît un excellent avocat. Il suivait les cours, -prenait des notes et les rédigeait avec soin; après quoi il faisait -sa toilette, courait Paris, se montrait aux quatre points cardinaux, -et passait la soirée au théâtre. Matthieu, vêtu d'un paletot noisette -que je vois encore, écoutait tous les professeurs de la Sorbonne, -et travaillait le soir à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Tout le -quartier latin connaissait Léonce; personne au monde ne soupçonnait -l'existence de Matthieu. - -J'allais les voir à presque toutes mes sorties; c'est-à-dire le jeudi -et le dimanche. Ils me prêtaient des livres, Matthieu avait un culte -pour Mme Sand; Léonce était fanatique de Balzac. Le jeune professeur se -délassait dans la compagnie de François le Champi, du Bonhomme Patience -ou des Bessons de la Bessonière. Son âme simple et sérieuse cheminait -en rêvant dans le sillon rougeâtre des charrues, dans les sentiers -bordés de bruyères ou sous les grands châtaigniers qui ombragent la -mare au Diable. L'esprit remuant de Léonce suivait des chemins tout -différents. Curieux de sonder les mystères de la vie parisienne, avide -de plaisir, de lumière et de bruit, il aspirait dans les romans de -Balzac un air enivrant comme le parfum des serres chaudes. Il suivait -d'un œil ébloui les fortunes étranges des Rubempré, des Rastignac, des -Henry de Marsay. Il entrait dans leurs habits, se glissait dans leur -monde, assistait à leurs duels, à leurs amours, à leurs entreprises, -à leurs victoires; il triomphait avec eux. Puis il venait se regarder -dans la glace. «Étaient-ils mieux que moi? Est-ce que je ne les vaux -pas? Qu'est-ce qui m'empêcherait de réussir comme eux! J'ai leur -beauté, leur esprit, une instruction qu'ils n'ont jamais eue, et, -ce qui vaut mieux encore, le sentiment du devoir. J'ai appris dès le -collége la distinction du bien et du mal. Je serai un de Marsay moins -les vices, un Rubempré sans Vautrin, un Rastignac scrupuleux: quel -avenir! toutes les jouissances du plaisir et tout l'orgueil de la -vertu!» Quand les deux frères, l'œil fermé à demi, interrompaient leur -lecture pour écouter quelques voix intérieures, Léonce entendait le -tintement des millions de Nucingen ou de Gobsek, et Matthieu le bruit -frétillant de ces clochettes rustiques qui annoncent le retour des -troupeaux. - -Nous sortions quelquefois ensemble. Léonce nous promenait sur le -boulevard des Italiens et dans les beaux quartiers de Paris. Il -choisissait des hôtels, il achetait des chevaux, il enrôlait des -laquais. Lorsqu'il voyait une tête désagréable dans un joli coupé, -il nous prenait à partie: «Tout marche de travers, disait-il, et -l'univers est un sot pays. Est-ce que cette voiture ne nous irait pas -cent fois mieux?» Il disait _nous_ par politesse. Sa passion pour les -chevaux était si violente, que Matthieu lui prit un abonnement de vingt -cachets au manége. Matthieu, lorsque nous lui laissions le soin de -nous conduire, s'acheminait vers les bois de Meudon et de Clamart. Il -prétendait que la campagne est plus belle que la ville, même en hiver, -et les corbeaux sur la neige flattaient plus agréablement sa vue que -les bourgeois dans la crotte. Léonce nous suivait en murmurant et en -traînant le pied. Au plus profond des bois, il rêvait des associations -mystérieuses comme celle des Treize, et il nous proposait de nous -liguer ensemble pour la conquête de Paris. - -De mon côté, je fis faire à mes amis quelques promenades curieuses. -Il s'est fondé à l'École normale un petit bureau de bienfaisance. Une -cotisation de quelques sous par semaine, le produit d'une loterie -annuelle et les vieux habits de l'école composent un modeste fonds où -l'on prend tous les jours sans jamais l'épuiser. On distribue dans le -quartier quelques cartons imprimés qui représentent du bois, du pain ou -du bouillon, quelques vêtements, un peu de linge et beaucoup de bonnes -paroles. La grande utilité de cette petite institution est de rappeler -aux jeunes gens que la misère existe. Matthieu m'accompagnait plus -souvent que Léonce dans les escaliers tortueux du 12e arrondissement. -Léonce disait: «La misère est un problème dont je veux trouver la -solution. Je prendrai mon courage à deux mains, je surmonterai tous -mes dégoûts, je pénètrerai jusqu'au fond de ces maisons maudites où le -soleil et le pain n'entrent pas tous les jours; je toucherai du doigt -cet ulcère qui ronge notre société, et qui l'a mise, tout récemment -encore, à deux doigts du tombeau; je saurai dans quelle proportion le -vice et la fatalité travaillent à la dégradation de notre espèce.» Il -disait d'excellentes choses, mais c'était Matthieu qui venait avec moi. - -Il me suivit un jour rue Traversine, chez un pauvre diable dont le nom -ne me revient pas. Je me rappelle seulement qu'on l'avait surnommé _le -Petit-Gris_, parce qu'il était petit et que ses cheveux étaient gris. -Il avait une femme et point d'enfants, et il rempaillait des chaises. -Nous lui fîmes notre première visite au mois de juillet 1849. Matthieu -se sentit glacé jusqu'au fond des os en entrant dans la rue Traversine. - -C'est une rue dont je ne veux pas dire de mal, car elle sera démolie -avant six mois. Mais, en attendant, elle ressemble un peu trop aux rues -de Constantinople. Elle est située dans un quartier de Paris que les -Parisiens ne connaissent guère; elle touche à la rue de Versailles, -à la rue du Paon, à la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève; elle -est parallèle à la rue Saint-Victor. Peut-être est-elle pavée ou -macadamisée, mais je ne réponds de rien: le sol est couvert de paille -hachée, de débris de toute espèce, et de marmots bien vivants qui -se roulent dans la boue. A droite et à gauche s'élèvent deux rangs -de maisons hautes, nues, sales, percées de petites fenêtres sans -rideaux. Des haillons assez pittoresques émaillent chaque façade, en -attendant que le vent prenne la peine de les sécher. La rue de Rivoli -est beaucoup mieux, mais le Petit-Gris n'avait pas trouvé à louer rue -de Rivoli. Il nous raconta sa misère: il gagnait un franc par jour. -Sa femme tressait des paillassons et gagnait de cinquante à soixante -centimes. Leur logement était une chambre au cinquième; leur parquet, -une couche de terre battue; leur fenêtre, une collection de papiers -huilés. Je tirai de ma poche quelques bons de pain et de bouillon. Le -Petit-Gris les reçut avec un sourire légèrement ironique. - -«Monsieur, me dit-il, vous me pardonnerez si je me mêle de ce qui ne me -regarde point, mais j'ai dans l'idée que ce n'est pas avec ces petits -cartons-là qu'on guérira la misère. Autant mettre de la charpie sur -une jambe de bois. Vous avez pris la peine de monter mes cinq étages -avec monsieur votre ami, pour m'apporter six livres de pain et deux -litres de bouillon. Nous en voilà pour deux jours. Mais reviendrez-vous -après-demain? C'est impossible: vous avez autre chose à faire. Dans -deux jours je serai donc au même cran que si vous n'étiez pas venu. -J'aurai même plus grand faim, car l'estomac est féroce au lendemain -d'un bon dîner. Si j'étais riche comme vous autres,--ici Matthieu -m'enfonça son coude dans le flanc,--je m'arrangerais de façon à tirer -les gens d'affaire pour le reste de leurs jours. - ---Et comment? si la recette est bonne, nous en profiterons. - ---Il y a deux manières; on leur achète un fonds de commerce, ou on leur -procure une place du gouvernement. - ---Tais-toi donc, lui dit sa femme, je t'ai toujours dit que tu te -ferais du tort avec ton ambition. - ---Où est le mal, si je suis capable? J'avoue que j'ai toujours eu -l'idée de demander une place. On m'offrirait dix francs pour m'établir -marchand des quatre saisons ou pour acheter un fonds d'allumettes, je -ne refuserais certainement pas, mais je regretterais toujours un peu la -place que j'ai en vue. - ---Et quelle place, s'il vous plaît? demanda Matthieu. - ---Balayeur de la ville de Paris. On gagne ses vingt sous par jour, et -l'on est libre à dix heures du matin, au plus tard. Si vous pouviez -m'obtenir cela, mes bons messieurs, je doublerais mon gain, j'aurais de -quoi vivre, vous seriez dispensés de monter ici avec des petits cartons -dans vos poches, et c'est moi qui irais vous remercier chez vous.» - -Nous ne connaissions personne à la préfecture, mais Léonce avait -rencontré le fils d'un commissaire de police: il usa de son influence -pour obtenir la nomination du Petit-Gris. Lorsque nous vînmes le -féliciter, le premier meuble qui frappa nos yeux fut un balai -gigantesque dont le manche était enrichi d'un cercle de fer. Le -titulaire de ce balai nous remercia chaudement. - -«Grâce à vous, nous dit-il, je suis au-dessus du besoin; mes chefs -m'apprécient déjà, et je ne désespère pas de faire enrôler ma femme -dans ma brigade; ce serait la richesse. Mais il y a sur notre palier -deux dames qui auraient bon besoin de votre assistance; malheureusement -elles n'ont pas les mains faites pour balayer. - ---Allons les voir, dit Matthieu. - ---Laissez-moi d'abord vous parler. Ce n'est pas des personnes comme ma -femme et moi: elles ont eu des malheurs. La dame est veuve. Son mari -était bijoutier en gros, rue d'Orléans, au Marais. Il est parti l'année -dernière pour la Californie avec une machine qu'il a inventée, une -machine à trouver l'or; mais le bateau a fait naufrage en chemin, avec -l'homme, la machine et le reste. Ces dames ont lu dans les journaux -qu'on n'avait pas sauvé une allumette. Alors elles ont vendu le peu qui -leur restait, et elles ont été demeurer rue d'Enfer; et puis la dame -a fait une maladie qui leur a mangé tout. Elles sont donc venues ici. -Elles brodent du matin au soir jusqu'à la mort de leurs yeux, mais -elles ne gagnent pas lourd. Ma femme les aide à faire leur ménage quand -elle a le temps: on n'est pas riche, mais on fait l'aumône d'un coup -de main à ceux qui ont trop de peine. Je vous dis ça pour vous faire -comprendre que ces dames ne demandent rien à personne, et qu'il faudra -y mettre des formes pour leur faire accepter quelque chose. D'ailleurs -la demoiselle est jolie comme un cœur, et cela rend sauvage, comme vous -comprenez.» - -Matthieu devint tout rouge à l'idée qu'il aurait pu être indiscret. - -«Nous chercherons un moyen, dit-il. Comment s'appelle cette dame? - ---Madame Bourgade. - ---Merci.» - -Deux jours après, Matthieu, qui n'avait jamais voulu de leçons -particulières, entreprit de préparer un jeune homme au baccalauréat. Il -s'y donna de si bon cœur, que son élève, qui avait été refusé quatre -ou cinq fois, fut reçu le 18 août, au commencement des vacances. -C'est alors seulement que les deux frères se mirent en route pour -la Bretagne. Avant de partir, Matthieu me remit cinquante francs. -«Je serai absent cinq semaines, me dit-il; il faut que je revienne -en octobre, pour la rentrée des classes et pour les examens de la -licence. Tu iras à la poste tous les lundis et tu prendras un mandat -de dix francs, au nom de Mme Bourgade: tu connais l'adresse. Elle -croit que c'est un débiteur de son mari qui s'acquitte en détail. Ne -te montre pas dans la maison: il ne faut point éveiller les soupçons -de ces dames. Si l'une d'elles tombait malade, le Petit-Gris viendrait -t'avertir, et tu m'écrirais.» - -Je vous l'avais bien dit, qu'on ne lisait que de bons sentiments dans -les petits yeux gris de Matthieu. Pourquoi n'ai-je pas conservé la -lettre qu'il m'écrivit pendant les vacances? Elle vous ferait plaisir. -Il me dépeignait avec un enthousiasme naïf la campagne dorée par les -ajoncs, les pierres druidiques de Carnac, les dunes de Quiberon, la -pêche aux sardines dans le golfe, et la flottille de voiles rouges qui -récolte les huîtres dans la rivière d'Auray. Tout cela lui semblait -nouveau, après une année d'absence. Son frère s'ennuyait un peu en -songeant à Paris. Pour lui, il n'avait trouvé que des plaisirs. -Ses parents se portaient si bien! L'oncle Yvon était si gros et si -gras! La maison était si belle, les lits si moelleux, la table si -plantureuse!--J'ai peut-être oublié de vous dire que Matthieu mangeait -pour deux.--«Sais-tu la seule chose qui m'ait attristé? m'écrivait-il -en _post-scriptum_. Je te l'avouerai, quand tu devrais te moquer de -moi. Il y a dans la maison deux grandes paresseuses de chambres, bien -parquetées, bien aérées, bien meublées, et qui ne servent à personne. -Je suis sûr que mon oncle les louerait pour rien à une honnête famille -qui voudrait les prendre. Et l'on paye cent francs par an pour habiter -la rue Traversine.» - -Matthieu revint au mois d'octobre, et enleva, haut la main, son -diplôme de licencié ès lettres. Les notes des examinateurs lui furent -si favorables qu'on lui offrit la chaire de quatrième au lycée de -Chaumont; mais il ne put se décider à quitter son frère et Paris. -Il me donnait de temps en temps des nouvelles de la rue Traversine: -Mme Bourgade était souffrante. Vous ne vous rendrez bien compte de -l'intérêt qu'il portait à ses protégées invisibles que si je vous -initie au grand secret de sa jeunesse: il n'avait encore aimé personne. -Comme ses camarades ne lui avaient pas ménagé les plaisanteries sur sa -laideur, il était modeste au point de se regarder comme un monstre. Si -l'on avait essayé de lui dire qu'une femme pouvait l'aimer tel qu'il -était, il aurait cru qu'on se moquait de lui. Il rêvait quelquefois -qu'une fée le frappait de sa baguette, et qu'il devenait un autre -homme. Cette transformation était la préface indispensable de tous ses -romans d'amour. Dans la vie réelle, il passait auprès des femmes sans -lever les yeux: il craignait que sa vue ne leur fût désagréable. Le -jour où il devint le bienfaiteur inconnu d'une belle jeune fille, il -sentit au fond de son cœur un contentement humble et tendre. Il se -comparait au héros de la _Belle et la Bête_, qui cache son visage et ne -laisse voir que son âme; ou à ce paria de _la Chaumière indienne_, qui -dit: «Vous pouvez manger de ces fruits, je n'y ai pas touché.» - -C'est un accident imprévu qui le mit en présence de Mlle Bourgade. Il -était chez le Petit-Gris à demander des nouvelles, lorsque Aimée entra -en criant au secours. Sa mère était évanouie. Matthieu courut avec les -autres. Il amena le lendemain un interne de la Pitié. Mme Bourgade -n'était malade que d'épuisement; on la guérit. La femme de Petit-Gris -fut installée chez elle en qualité d'infirmière. Elle allait chercher -les médicaments et les aliments; et elle savait si bien marchander, -qu'elle les avait pour rien. Mme Bourgade but un excellent vin de Médoc -qui lui coûtait soixante centimes la bouteille: elle mangea du chocolat -ferrugineux à deux francs le kilogramme. C'est Matthieu qui faisait ces -miracles et qui ne s'en vantait pas. On ne voyait en lui qu'un voisin -obligeant; on le croyait logé rue Saint-Victor. La malade s'accoutuma -doucement à la présence de ce jeune professeur, qui montrait les -attentions délicates d'une jeune fille. Sa prudence maternelle ne se -mit jamais en garde contre lui; tout au plus si elle le regardait comme -un homme. A la simplicité de sa mise, elle jugea qu'il était pauvre; -elle s'intéressait à lui comme il s'intéressait à elle. Un certain -lundi du mois de décembre, elle le vit venir en paletot noisette, -sans manteau, par un froid très-vif. Elle lui dit, après de longues -circonlocutions, qu'elle venait de toucher une somme de dix francs, et -elle offrit de lui en prêter la moitié. Matthieu ne sut s'il devait -rire ou pleurer: il avait engagé son manteau, le matin même, pour ces -malheureux dix francs. Voilà où ils en étaient au bout d'un mois de -connaissance. Aimée s'abandonnait moins aux douceurs de l'intimité. -Pour elle, Matthieu était un homme. En le comparant au Petit-Gris -et aux habitants de la rue Traversine, elle le trouvait distingué. -D'ailleurs à l'âge de seize ans, elle n'avait guère eu le temps -d'observer le genre humain. Elle ignorait non-seulement la laideur de -Matthieu, mais encore sa propre beauté; il n'y avait pas de miroir dans -la maison. - -Mme Bourgade raconta à Matthieu ce qu'il savait en partie, grâce aux -indiscrétions du Petit-Gris. Son mari faisait médiocrement ses affaires -et gagnait à peine de quoi vivre, lorsqu'il apprit la découverte de la -Californie. En homme de sens, il devina que les premiers explorateurs -de cette terre fortunée poursuivraient les lingots d'or et les -pépites enfouies dans le roc, sans prendre le temps d'exploiter les -sables aurifères. Il se dit que la spéculation la plus sûre et la plus -lucrative consisterait à laver la poussière des mines et le sable des -ravins. Dans cette idée, il construisit une machine fort ingénieuse, -qu'il appela, de son nom, le _séparateur Bourgade_. Pour en faire -l'épreuve, il mélangea 30 grammes de poudre d'or avec 100 kilogrammes -de terre et de sable. Le séparateur reproduisit tout l'or, à deux -décigrammes près. Fort de cette expérience, M. Bourgade rassembla le -peu qu'il possédait, laissa à sa famille de quoi vivre pendant six -mois, et s'embarqua sur _la Belle-Antoinette_, de Bordeaux, à la grâce -de Dieu. Deux mois plus tard, _la Belle-Antoinette_ se perdit corps et -biens, en sortant de la passe de Rio de Janeiro. - -Matthieu s'avisa que, sans faire un voyage en Californie, on pourrait -exploiter l'invention de feu Bourgade, au profit de la veuve et de sa -fille. Il pria Mme Bourgade de lui confier les plans qu'elle avait -conservés, et je fus chargé de les montrer à un élève de l'École -centrale. La consultation ne fut pas longue. Le jeune ingénieur me dit, -après un examen d'une seconde: «Connu! c'est le séparateur Bourgade. Il -est dans le domaine public, et les Brésiliens en fabriquent dix mille -par an à Rio de Janeiro. Tu connais l'inventeur? - ---Il est mort dans un naufrage. - ---La machine aura surnagé; cela se voit tous les jours.» - -Je m'en revins piteusement à l'hôtel Corneille, pour rendre compte de -mon ambassade. Je trouvai les deux frères en larmes. L'oncle Yvon était -mort d'apoplexie en leur léguant tous ses biens. - - -II - -J'ai conservé une copie du testament de l'oncle Yvon. La voici: - -«Le 15 août 1849, jour de l'Assomption, j'ai, Matthieu-Jean-Léonce -Yvon, sain de corps et d'esprit et muni des sacrements de l'Église, -rédigé le présent testament et acte de mes dernières volontés. - -«Prévoyant les accidents auxquels la vie humaine est exposée, et -désirant que, s'il m'arrive malheur, mes biens soient partagés sans -contestation entre mes héritiers, j'ai divisé ma fortune en deux parts -aussi égales que j'ai pu les faire, savoir: - -«1º Une somme de cinquante mille francs rapportant cinq pour cent, et -placée par les soins de Me Aubryet, notaire à Paris; - -«2º Ma maison sise à Auray, mes landes, terres arables et immeubles -de toute sorte; mes bateaux, filets, engins de pêche, armes, meubles, -hardes, linge et autres objets mobiliers, le tout évalué, en conscience -et justice, à cinquante mille francs. - -«Je donne et lègue la totalité de ces biens à mes neveux et filleuls, -Matthieu et Léonce Debay, enjoignant à chacun d'eux de choisir, soit -à l'amiable, soit par la voie du sort, une des deux parts ci-dessus -désignées, sans recourir, sous aucun prétexte, à l'intervention des -hommes de loi. - -«Dans le cas où je viendrais à mourir avant ma sœur Yvonne Yvon, femme -Debay, et son mari, mon excellent beau-frère, je confie à mes héritiers -le soin de leur vieillesse; et je compte qu'ils ne les laisseront -manquer de rien, suivant l'exemple que je leur ai toujours donné.» - -Le partage ne fut pas long à faire, et l'on n'eut pas besoin de -consulter le sort. Léonce choisit l'argent, et Matthieu prit le reste. -Léonce disait: «Que voulez-vous que je fasse des bateaux du pauvre -oncle? J'aurais bonne grâce à draguer des huîtres ou à pêcher des -sardines! Il me faudrait vivre à Auray, et, rien que d'y penser, je -bâille. Vous apprendriez bientôt que je suis mort et que la nostalgie -du boulevard m'a tué. Si, par bonheur ou par malheur, j'échappais à -la destruction, toute cette petite fortune périrait bientôt entre -mes mains. Est-ce que je sais louer une terre, affermer une pêcherie -ou régler des comptes d'association avec une demi-douzaine de marins? -Je me laisserais voler jusqu'aux cendres de mon feu. Que Matthieu -m'abandonne l'argent, je le placerai sur une valeur solide qui me -rapportera vingt pour un. Voilà comme j'entends les affaires. - ---A ton aise, répondit Matthieu. Je crois que tu n'aurais pas été -forcé de vivre à Auray. Nos parents se portent bien, Dieu merci! et -ils suffisent peut-être à la besogne. Mais dis-moi donc quelle est la -valeur miraculeuse sur laquelle tu comptes placer ton argent? - ---Ma tête. Écoute-moi posément. De tous les chemins qui mènent un jeune -homme à la fortune, le plus court n'est ni le commerce, ni l'industrie, -ni l'art, ni la médecine, ni la plaidoirie, ni même la spéculation; -c'est.... devine. - ---Dame! je ne vois plus que le vol sur les grands chemins, et il -devient de jour en jour plus difficile; car on n'arrête pas les -locomotives. - ---Tu oublies le mariage! C'est le mariage qui a fait les meilleures -maisons de l'Europe. Veux-tu que je te raconte l'histoire des comtes de -Habsbourg? Il y a sept cents ans, ils étaient un peu plus riches que -moi, pas beaucoup. A force de se marier et d'épouser des héritières, -ils ont fondé une des plus grandes monarchies du monde, l'empire -d'Autriche. J'épouse une héritière. - ---Laquelle? - ---Je n'en sais rien, mais je la trouverai. - ---Avec tes cinquante mille francs? - ---Halte-là! Tu comprends que si je me mettais en quête d'une femme avec -mon petit portefeuille contenant cinquante billets de banque, tous les -millions me riraient au nez; tout au plus si je trouverais la fille -d'un mercier ou l'héritière présomptive d'un fonds de quincaillerie. -Dans le monde où l'on tiendrait compte d'une si pauvre somme, on ne me -saurait gré ni de ma tournure, ni de mon esprit, ni de mon éducation. -Car enfin nous ne sommes pas ici pour faire de la modestie. - ---A la bonne heure! - ---Dans le monde où je veux me marier, on m'épousera pour moi, sans -s'informer de ce que j'ai. Quand un habit est bien fait et bien porté, -mon cher, aucune fille de condition ne s'informe de ce qu'il y a dans -les poches.» - -Là-dessus, Léonce expliqua à son frère qu'il emploierait les écus -de l'oncle Yvon à s'ouvrir les portes du grand monde. Une longue -expérience, acquise dans les romans, lui avait appris qu'avec rien on -ne fait rien, mais qu'avec de la toilette, un joli cheval et de belles -manières, on trouve toujours à faire un mariage d'amour. - -«Voici mon plan, dit-il: Je vais manger mon capital. Pendant un an, -j'aurai cinquante mille francs de rente en effigie, et le diable sera -bien malin si je ne me fais pas aimer d'une fille qui les possède en -réalité. - ---Mais, malheureux, tu te ruines! - ---Non, je place mon argent à vingt pour un.» - -Matthieu ne prit pas la peine de discuter contre son frère. Au -demeurant, les fonds placés ne devaient être disponibles qu'au mois de -juin; il n'y avait pas péril en la demeure. - -Les héritiers de l'oncle Yvon ne changèrent rien à leur genre de -vie; ils n'étaient pas plus riches qu'autrefois. Les bateaux et les -filets faisaient marcher la maison d'Auray. Me Aubryet donnait deux -cents francs par mois, ainsi que par le passé; les répétitions de -Sainte-Barbe et les visites à la rue Traversine allaient leur train. -La vérité m'oblige à dire que Léonce était moins assidu aux cours de -l'École de droit qu'aux leçons de danse et d'escrime. Le Petit-Gris, -toujours ambitieux, et, je le crains, un peu intrigant, obtint la -nomination de sa femme, et intronisa un deuxième balai dans son -appartement. Ce fut le seul événement de l'hiver. - -Au mois de mai, Mme Debay écrivit à ses fils qu'elle était fort en -peine. Son mari avait beaucoup à faire et ne suffisait point; un homme -de plus dans la maison n'eût pas été de trop. Matthieu craignit que -son père ne se fatiguât outre mesure; il le savait dur à la peine et -courageux malgré son âge; mais on n'est plus jeune à soixante ans, même -en Bretagne. - -«Si je m'écoutais, me dit-il un jour, j'irais passer six mois là-bas. -Mon père se tue. - ---Qu'est-ce qui te retient? - ---D'abord, mes répétitions. - ---Passe-les à un de nos camarades. Je t'en indiquerai six qui en ont -plus besoin que toi. - ---Et Léonce qui fera des folies! - ---Sois tranquille, s'il doit en faire, ce n'est pas ta présence qui le -retiendra. - ---Et puis... - ---Et puis quoi? - ---Ces dames! - ---Tu les as bien quittées aux vacances. Donne-les-moi encore à garder, -j'aurai soin qu'elles ne manquent de rien. - ---Mais elles me manqueront, à moi, reprit-il en rougissant jusqu'aux -yeux. - ---Eh! parle donc! Tu ne m'avais pas dit qu'il y eût de l'amour sous -roche.» - -Le pauvre garçon resta atterré. Il devina pour la première fois qu'il -aimait Mlle Bourgade. Je l'aidai à faire son examen de conscience; -je lui arrachai un à un tous les petits secrets de son cœur, et il -demeura atteint et convaincu d'amour passionné. De ma vie je n'ai -vu un homme plus confus. On lui eût appris que son père avait fait -banqueroute, je crois qu'il aurait montré moins de honte. Il fallut -bien le rassurer un peu et le réconcilier avec lui-même. Mais quand je -lui demandai s'il croyait être payé de retour, il eut un redoublement -de confusion qui me fit peine. J'eus beau lui dire que l'amour est un -mal contagieux, et que dix-neuf fois sur vingt les passions sincères -sont partagées, il croyait faire exception à toutes les règles. Il -se plaçait modestement au dernier rang de l'échelle des êtres, et il -voyait dans Mlle Bourgade des perfections au-dessus de l'humanité. -Aucun chevalier du bon temps ne s'est fait plus humble et plus petit -devant les beaux yeux de sa dame. J'essayai de le relever dans sa -propre estime en lui dévoilant les trésors de bonté et de tendresse qui -étaient en lui: à toutes mes raisons il répondait en me montrant sa -figure, avec une petite grimace résignée qui m'attirait des larmes dans -les yeux. En ce moment, si j'avais été femme, je l'aurais aimé. - -«Voyons, lui dis-je, comment est-elle avec toi? - ---Elle n'est jamais avec moi. Je suis dans la chambre, elle aussi; et -cependant nous ne sommes pas ensemble. Je lui parle, elle me répond, -mais je ne peux pas dire que j'aie jamais causé avec elle. Elle ne -m'évite pas, elle ne me cherche pas.... Je crois cependant qu'elle -m'évite, ou du moins que je lui suis désagréable. Quand on est bâti -comme cela!» - -Il s'emportait contre sa pauvre personne avec une naïveté charmante. -La froideur de Mlle Bourgade pour un être si excellent n'était pas -naturelle. Elle ne s'expliquait que par un commencement d'amour ou par -un calcul de coquetterie. - -«Mlle Bourgade sait-elle que tu as hérité? - ---Non. - ---Elle te croit pauvre comme elle? - ---Sans cela, il y a longtemps qu'on m'aurait mis à la porte. - ---Si cependant.... Ne rougis pas. Si, par impossible, elle t'aimait -comme tu l'aimes, que ferais-tu? - ---Je.... lui dirais.... - ---Allons, pas de fausse honte! Elle n'est pas là: tu l'épouserais? - ---Oh! si je pouvais! Mais je n'oserai jamais me marier.» - -Ceci se passait un dimanche. Le jeudi suivant, quoique j'eusse bien -promis d'éviter la rue Traversine, je fis une visite au Petit-Gris. -J'avais mis mon plus bel habit d'uniforme, avec des palmes toutes -neuves à la boutonnière. Le Petit-Gris alla prévenir Mme Bourgade -qu'un monsieur lui demandait la faveur de causer quelques instants -avec elle seule. Elle vint comme elle était, et notre hôte sortit sous -prétexte d'acheter du charbon. - -Mme Bourgade était une grande et belle femme, maigre jusqu'aux os; -elle avait de longs yeux tristes, de beaux sourcils et des cheveux -magnifiques, mais presque plus de dents, ce qui la vieillissait. Elle -s'arrêta devant moi un peu interdite; la misère est timide. - -«Madame, lui dis-je, je suis un ami de Matthieu Debay; il aime Mlle -votre fille, et il a l'honneur de vous demander sa main.» - -Voilà comme nous étions diplomates à l'École normale. - -«Asseyez-vous, monsieur,» me dit-elle doucement. Elle n'était pas -surprise de ma démarche, elle s'y attendait; elle savait que Matthieu -aimait sa fille, et elle m'avoua avec une sorte de pudeur maternelle -que depuis longtemps sa fille aimait Matthieu. J'en étais bien sûr! -Elle avait mûrement réfléchi sur la possibilité de ce mariage. D'un -côté elle était heureuse de confier l'avenir de sa fille à un honnête -homme, avant de mourir. Elle se croyait dangereusement malade, et -attribuait à des causes organiques un affaiblissement produit par les -privations. Ce qui l'effrayait, c'était l'idée que Matthieu lui-même -n'était pas très-robuste, qu'il pouvait un jour prendre le lit, perdre -ses leçons et rester sans ressource avec une femme, peut-être avec des -enfants, car il fallait tout prévoir. J'aurais pu la rassurer d'un -seul mot, mais je n'eus garde. J'étais trop heureux de voir un mariage -se conclure avec cette sublime imprudence des pauvres qui disent: -«Aimons-nous d'abord, chaque jour amène son pain!» Mme Bourgade ne -discuta contre moi que pour la forme. Elle portait Matthieu dans son -cœur. Elle avait pour lui l'amour de la belle-mère pour son gendre, cet -amour à deux degrés, qui est la dernière passion de la femme. Mme de -Sévigné n'a jamais aimé son mari comme M. de Grignan. - -Mme Bourgade me conduisit chez elle et me présenta à sa fille. La belle -Aimée était vêtue de cotonnade mauvais teint dont la couleur avait -passé. Elle n'avait ni bonnet, ni col, ni manchettes: le blanchissage -est si cher! Je pus admirer une grosse natte de magnifiques cheveux -blonds, un cou un peu maigre, mais d'une rare élégance, et des mains -qu'une grande dame eût payées cher. Sa figure était celle de sa mère, -avec vingt années de moins. En les voyant l'une à côté de l'autre, je -songeai involontairement à ces dessins d'architecture où l'on voit -dans le même cadre un temple en ruine et sa restauration. La taille -d'Aimée, avec une brassière au lieu de corset, et un simple jupon sans -crinoline montrait une élégance de bon aloi. Le prix élevé des engins -de la coquetterie fait que les pauvres sont moins souvent dupés que -les riches. Ce qui m'étonna le plus dans la future Mme Debay, c'est la -blancheur limpide de son teint. On aurait dit du lait, mais du lait -transparent: je ne puis mieux comparer son visage qu'à une perle fine. - -Elle fut bien franchement heureuse, la petite perle de la rue -Traversine, lorsqu'elle apprit les nouvelles que j'apportais. Au beau -milieu de sa joie tomba Matthieu, qui ne s'attendait pas à me trouver -là. Il ne voulut croire qu'il était aimé que lorsqu'on le lui eut -répété trois fois. Nous parlions tous ensemble, et les quatuors de -Beethoven sont une pauvre musique au prix de celle que nous chantions. -Puis, comme la porte était restée entr'ouverte, je me dérobai sans rien -dire. Matthieu me savait un peu moqueur, et il n'aurait pas osé pleurer -devant moi. - -Il se maria le premier jeudi de juin, et j'eus soin de ne pas me -faire consigner à l'École, car je tenais à lui servir de témoin. -Je partageai cet honneur avec un jeune écrivain qui débutait alors -dans l'_Artiste_. Les témoins d'Aimée furent deux amis de Matthieu, -un peintre et un professeur: Mme Bourgade avait perdu de vue ses -anciennes connaissances. La mairie du 11e arrondissement est en face -de l'église Saint-Sulpice: on n'eut que la place à traverser. Toute la -noce y compris Léonce, était contenue dans deux grands fiacres qui nous -menèrent dîner auprès de Meudon, chez le garde de Fleury. Notre salle à -manger était un chalet entouré de lilas, et nous découvrîmes un petit -oiseau qui avait fait son nid dans la mousse au-dessus de nos têtes. -On but à la prospérité de cette famille ailée: nous sommes tous égaux -devant le bonheur. Me croira qui voudra, mais Matthieu n'était plus -laid. J'avais déjà remarqué que l'air des forêts avait le privilége de -l'embellir. Il y a des figures qui ne plaisent que dans un salon; vous -en trouverez d'autres qui ne charment que dans les champs. Les poupées -enfarinées qu'on admire à Paris seraient horribles à rencontrer au coin -d'un bois: je frémis quand j'y pense. Matthieu était, au contraire, un -sylvain très-présentable: Il nous annonça, au dessert, qu'il allait -partir pour Auray, avec sa femme et sa belle-mère. L'excellente maman -Debay ouvrait déjà les bras pour recevoir sa bru. Matthieu écrirait ses -thèses à loisir; il serait docteur et professeur quand les sardines le -permettraient. - -«Sans parler des enfants, ajouta une voix qui n'était pas la mienne. - ---Ma foi! reprit le marié, s'il nous vient des enfants, je leur -apprendrai à lire au coin du feu, et puissé-je avoir dix élèves dans -ma classe! - ---Pour moi, dit Léonce, je vous ajourne tous à l'année prochaine. Vous -assisterez au mariage de Léonce Debay avec Mlle X., une des plus riches -héritières de Paris. - ---Vive _Mlle X._, la glorieuse inconnue! - ---En attendant que je la connaisse, reprit l'orateur, on vous contera -que j'ai gaspillé une fortune, éparpillé des trésors et dispersé mon -héritage à tous les vents de l'horizon. Souvenez-vous de ce que je -vous promets: je jetterai l'or, mais comme un semeur jette la graine. -Laissez dire et attendez la récolte!» - -Pourquoi n'avouerais-je pas qu'on buvait du vin de Champagne? Matthieu -dit à son frère: «Tu feras ce que tu voudras, je ne doute plus de rien, -je crois tout possible, depuis qu'elle a pu m'épouser par amour!» - -Mais le dimanche suivant, à la gare du chemin de fer, Matthieu semblait -moins rassuré sur l'avenir de son frère. Tu vas jouer gros jeu, lui -dit-il en lui serrant la main. Si Boileau n'était point passé de mode, -comme les coiffures de son temps, je te dirais: - - Cette mer où tu cours est féconde en naufrages! - ---Bah! il ne s'agit pas de Boileau, mais de Balzac. Cette mer où je -cours est féconde en héritières. Compte sur moi, mon frère: s'il en -reste une au monde, elle sera pour nous. - ---Enfin, souviens-toi, quoiqu'il arrive, que ton lit est fait dans la -maison d'Auray. - ---Fais-y ajouter un oreiller. Nous irons vous voir dans notre -carrosse!» Le Petit-Gris toisa Léonce d'un coup d'œil approbateur qui -voulait dire: «Jeune homme, votre ambition me plaît.» Mais Léonce -n'abaissa point ses regards sur le Petit-Gris. Il me prit par le bras, -après le départ du train, et il me mena dîner avec lui; il était gai et -plein de belles espérances. - -«Le sort en est jeté, me dit-il; je brûle mes vaisseaux. J'ai retenu -hier un délicieux entre-sol rue de Provence. Les peintres y sont; dans -huit jours, j'y mettrai les tapissiers. C'est là, mon pauvre bon, que -tu viendras, le dimanche, manger la côtelette de l'amitié. - ---Quelle idée as-tu de commencer ta campagne au milieu de l'été? Il n'y -a pas un chat à Paris. - ---Laisse-moi faire! Dès que mon nid sera installé, je partirai pour -les eaux de Vichy. Les connaissances se font vite aux eaux: on se lie, -on s'invite pour l'hiver prochain. J'ai pensé à tout, et mon siége est -fait. Dans quinze jours, j'en aurai fini avec cet affreux quartier -latin! - ---Où nous avons passé de si bons moments! - ---Nous croyions nous amuser, parce que nous ne nous y connaissions pas. -Est-ce que tu trouves ce poulet mangeable, toi? - ---Excellent, mon cher. - ---Atroce! A propos, j'ai une cuisinière; un garçon à marier dîne en -ville, mais il déjeune chez lui. Reste à trouver un domestique. Tu n'as -personne à m'indiquer? - ---Parbleu! je suis fâché d'être à l'École pour dix-huit mois. Je -me serais proposé moi-même, tant je trouve que tu feras un maître -magnifique. - ---Mon cher, tu n'es ni assez petit ni assez grand: il me faut un -colosse ou un gnome. Reste où tu es. As-tu jamais réfléchi sur les -livrées? C'est une grave question. - ---Dame! j'ai lu Aristote chapitre des chapeaux. - ---Que penserais-tu d'une capote bleu de ciel avec des parements rouges? - ---Nous avons aussi l'uniforme des Suisses du pape, jaune, rouge et -noir, avec une hallebarde. Qu'en dis-tu? - ---Tu m'ennuies. J'ai passé en revue toutes les couleurs; le noir est -comme il faut, avec une cocarde; mais c'est trop sévère. Le marron -n'est pas assez jeune, le gros bleu est discrédité par le commerce: -tous les garçons de caisse ont l'habit bleu et les boutons blancs. Je -réfléchirai. Regarde-moi un peu mes nouvelles cartes de visite. - ---LÉONCE DE BAŸ et une couronne de marquis! Je te passe le marquisat, -cela ne fait de tort à personne; mais je crois que tu aurais mieux fait -de respecter le nom de ton vieux père. Je ne suis pas rigoriste, mais -il me fâche toujours un peu de voir un galant homme se déguiser en -marquis, hors le temps du carnaval. C'est une façon délicate de renier -sa famille. Pour que tu sois marquis, il faut que ton père soit duc, ou -mort: choisis. - ---Pourquoi prendre les choses au tragique? Mon excellent homme de père -rirait de tout son cœur à voir son nom ainsi fagoté. Ne trouves-tu -pas que ce tréma sur l'y est une invention admirable? Voilà qui donne -aux noms une couleur aristocratique! Il ne me manque plus que des -armoiries. Connais-tu le blason? - ---Mal. - ---Tu en sais toujours assez pour me dessiner un écusson. - ---Garçon, du papier? Tiens, voilà les armes que je te donne. Tu portes -écartelé d'or et de gueules. Ceci représente des lions de gueules sur -champ d'or, et cela des merlettes d'or sur champ de gueules. Es-tu -content? - ---Enchanté. Qu'est-ce qu'une merlette? - ---Un canard. - ---De mieux en mieux. Maintenant une devise un peu effrontée. - ---BAŸ DE RIEN NE S'ÉBAYT. - ---Magnifique! dès ce moment, je te dois hommage comme à mon suzerain. - ---Hé bien! féal marquis, allumons un cigare et ramène-moi à l'École.» - - -III - -Léonce passa l'été à Vichy et revint au mois d'octobre. Il ramena un -grand domestique blond et un magnifique cheval noir. C'était l'héritage -d'un Anglais mort du spleen entre deux verres d'eau. Il me fit annoncer -son retour par le superbe Jack, dont la livrée gris de souris excita -mon admiration. Jack portait sur ses boutons les armes des Baÿ, sans me -payer de droits d'auteur. - -Le plus beau de mes amis me reçut dans un appartement empreint d'une -coquetterie mâle. On n'y voyait aucun de ces brimborions qui trahissent -l'intervention d'une femme: pas même une chaise de tapisserie! Le -meuble de la salle à manger était en chêne, le salon, de brocatelle -ponceau, avait un air décent, riche et confortable. Le cabinet de -travail était plein de dignité: vous auriez dit le sanctuaire d'un -auteur qui écrit l'histoire des croisades. Dans la chambre à coucher, -on voyait une énorme tapisserie représentant la clémence d'Alexandre, -une table de toilette en marbre blanc, un magnifique nécessaire étalé -dans l'ordre le plus parfait, quatre fauteuils de moquette, et un lit à -colonnes, lit monastique, large de trois pieds tout au plus. - -La décoration ne donnait aucun démenti aux assurances de l'ameublement. -Dans le salon, des paysages. Dans la salle à manger, un tableau de -chasse, des volatiles, des natures mortes. Dans le cabinet, un trophée -d'armes, de cannes et de cravaches, et quatre grands passe-partout -remplis de gravures à l'eau-forte qui auraient pu figurer chez le -farouche Hippolyte. Dans la chambre à coucher, cinq ou six portraits de -famille achetés d'occasion chez les brocanteurs de la rue Jacob. Les -meubles, les tableaux, les gravures et les livres de la bibliothèque, -triés avec un soin scrupuleux, chantaient à l'unisson les louanges de -Léonce. Les belles-mères pouvaient venir! - -Mon premier soin en entrant fut de chercher les cigares, mais Léonce -ne fumait plus. Il disait que le cigare, qui unit les hommes entre -eux, n'a pas la vertu d'arranger les mariages, et que le tabac offense -également les femmes et les abeilles, créatures ailées. Il me raconta -sa campagne d'été, et me montra triomphalement vingt-cinq ou trente -cartes de visite qui représentaient autant d'invitations pour l'hiver. - -«Lis tous ces noms, me dit-il, et tu verras si j'ai jeté ma poudre aux -moineaux!» - -Je m'étonnai de ne voir que des noms de la banque et de l'industrie. -«Pourquoi cette préférence? Les héros de Balzac allaient au faubourg -Saint-Germain. - ---Ils avaient leurs raisons, dit Léonce; moi, j'ai les miennes pour -n'y pas aller. A la Chaussée d'Antin, mon nom et mon titre peuvent me -servir; ils me nuiraient peut-être au faubourg Saint-Germain. Annonce -un marquis dans un salon de la rue Laffitte, cinquante personnes -regarderont la porte. Rue de l'Université personne ne lèvera les -yeux. Les valets eux-mêmes y sont blasés sur les marquis. Et puis, -tous ces nobles de vieille date se connaissent et s'entendent: ils -sauraient bientôt que je ne suis pas des leurs. On ne demanderait pas -à voir mes parchemins, mais on se dirait à l'oreille qu'on ne les a -jamais vus. Mon marquisat serait éventé, et l'on m'enverrait chercher -fortune ailleurs. Du reste, les grandes fortunes sont rares dans ce -noble faubourg. Je me suis informé: il y en a cent ou cent cinquante, -si vieilles, que tout le monde en a entendu parler; si claires, si -évidentes, si bien établies au soleil, que tout le monde en a envie: de -là, vingt prétendants autour d'une héritière. J'aurais beau jeu à faire -le vingt et unième! on ne m'y prendra pas. Regarde la rive droite: -quelle différence! Dans le salon du moindre banquier ou du plus modeste -agent de change, tu vois danser dans le même quadrille une douzaine -de fortunes colossales ignorées du public, et qui ne se connaissent -pas entre elles. Celle-ci date de vingt ans, celle-là d'hier. L'une -sort d'une raffinerie d'Auteuil, l'autre d'une usine de Saint-Étienne, -l'autre d'une manufacture de Mulhouse; l'une arrive directement de -Manchester, l'autre débarque à peine de Chandernagor. Les étrangers -sont tous à la Chaussée d'Antin! Dans cette cohue toute retentissante -du bruit de l'or, toute scintillante de diamants, on se rencontre, on -se connaît, on s'aime, on s'épouse, en moins de temps qu'il n'en faut à -une duchesse pour ouvrir sa tabatière. C'est là qu'on sait le prix du -temps; c'est là que les hommes sont vivants, remuants et pressés d'agir -comme moi; c'est là que je jetterai mon filet dans l'eau bruyante et -tumultueuse!» - -Il me récita un passage du _Lis dans la vallée_, qui contenait les -règles de sa conduite; c'est la dernière lettre de Mme de Mortsauf au -jeune Vandenesse. Nous relûmes ensuite les conseils d'Henri de Marsay -à Paul de Manerville; puis il demanda le déjeuner, puis il perdit deux -heures à sa toilette, deux heures juste, à l'exemple de M. de Marsay. - -Je le vis assez souvent, dans le cours de l'hiver, pour remarquer comme -il pratiquait les leçons de son maître. S'il est vrai que le travail -mérite récompense et que toute peine soit digne de loyer, il lui était -dû d'épouser Modeste Mignon, Eugénie Grandet ou Mlle Taillefer. Il se -montrait partout aux heures où l'on se montre. Il galopait au bois -tous les soirs, aussi exactement que si sa course eût été payée. Il ne -manqua aucune première représentation des théâtres de bonne compagnie; -il fut assidu aux Italiens comme s'il eût aimé la musique. Il ne refusa -pas une invitation, ne perdit pas un bal, et n'oublia jamais une visite -de digestion. En quoi je l'admirais. Sa toilette était exquise, sa -chaussure parfaite, son linge miraculeux. J'avais honte de sortir avec -lui même le dimanche, où nous portions des chemises empesées. Quant -à lui, il sortait volontiers avec moi. Il avait loué pour six mois -un coupé tout neuf où le carrossier avait peint provisoirement ses -armoiries. - -Dans le monde, il se recommanda dès l'abord par deux talents qui vont -rarement ensemble: il était danseur et causeur. Il dansait le mieux du -monde, au point de faire dire qu'il avait de l'esprit jusqu'au bout des -pieds. Il avait des jarrets solides, ce qui ne gâte rien, et un bras à -porter une valseuse de plomb. Toutes les filles qui dansaient avec lui -étaient enchantées d'elles-mêmes, et de lui par conséquent. Les mères, -de leur côté, veulent toujours du bien à l'homme qui fait briller -leurs filles. Mais lorsque après une valse ou un quadrille il allait -s'asseoir au milieu des femmes d'un certain âge, le penchant qu'on -avait pour lui se changeait en enthousiasme. Il avait trop de bon goût -pour lancer des compliments à la tête des gens, mais il faisait trouver -des idées à ses voisines, et les plus sottes devenaient spirituelles au -frottement de son esprit. Il se refusait sévèrement les douceurs de la -médisance, ne remarquait aucun ridicule, ne relevait aucune sottise, et -plaisantait sur toutes choses sans blesser personne; ce qui n'est pas -toujours facile. Il n'avait aucune opinion sur les matières politiques, -ne sachant pas dans quelle famille l'amour pouvait le faire entrer. -Il s'observait, se surveillait et s'épiait perpétuellement sans en -avoir l'air. Il se disait à lui-même cent fois par soirée: Ma fille, -tenez-vous droite! - -Autant il était gracieux devant les femmes, autant il était froid -dans ses rapports avec les hommes. Sa roideur frisait l'impertinence. -C'était encore un moyen de faire sa cour à celles dont il attendait -tout; une façon détournée de leur dire: «Je ne vis que pour vous -seules.» Le sexe faible est sensible aux hommages des forts, et -c'est double plaisir de faire courber une tête orgueilleuse. Sa -superbe était trop affectée pour passer inaperçue: elle lui attira -des querelles. Il se battit trois fois et corrigea ses adversaires -galamment, du bout de l'épée: le plus malade des trois fut quinze -jours au lit. Le monde sut gré à Léonce de sa modération comme de sa -bravoure, et l'on reconnut en lui un beau joueur qui prodiguait sa vie -en ménageant celle des autres. - -C'était, au reste, le seul jeu qu'il se permît. Quand la lettre de -Mme de Mortsauf ne l'aurait pas prémuni contre les cartes, il s'en -serait défendu de lui-même, dans l'intérêt de sa réputation et de ses -finances. Il jetait l'argent à pleines mains, mais à bon escient. Il -ne refusait ni un billet de concert, ni un billet de loterie; nul -citoyen des salons de Paris ne payait plus largement ses contributions. -Il savait, à l'occasion, vider son porte-monnaie dans la bourse d'une -quêteuse, ou s'inscrire pour vingt louis sur le carnet d'une dame de -charité. Il dépensait beaucoup pour la montre et fort peu pour le -plaisir, comptant pour inutile tout déboursé fait sans témoins. C'est -en cela surtout qu'il se distinguait de ses modèles, les Rubempré et -les de Marsay, hommes de joie et grands viveurs. Il ne faisait pas de -dettes, il n'avait pas de maîtresses; il évitait tout ce qui pouvait -l'arrêter dans sa course. Il voulait arriver sans retard et sans -reproche. - -Malgré de si louables efforts, il dépensa trois mois d'hiver et 35 000 -francs d'argent, sans trouver ce qu'il cherchait. Peut-être manquait-il -un peu de souplesse. Je l'aurais voulu plus moelleux. A l'étudier de -près, on découvrait un bout d'oreille bretonne qui pouvait effaroucher -le mariage. Il était trop agité, trop nerveux, trop tendu. C'était -une machine supérieurement montée; mais on entendait le bruit des -roues. Une femme de trente ans aurait pu lui donner le supplément de -manières qui lui manquait; et, si j'en crois la renommée, il avait des -professeurs à choisir, mais son siége était fait et il n'accepta les -leçons de personne. - -Quand je lui fis ma visite de nouvel an, il passa en revue les trois -mois qui venaient de s'écouler. Il n'avait encore trouvé que des partis -inaccessibles: une veuve légère et légèrement ruinée; une princesse -russe plus riche, mais suivie de trois enfants d'un premier lit: et la -fille d'un spéculateur taré. - -«Je n'y puis rien comprendre, me dit-il avec une certaine amertume. -J'ai des amis et point d'ennemis; je connais tout Paris et je suis -connu; je vais partout, je plais partout; je suis lancé, je suis -même posé, et je n'arrive à rien! Je marche droit à mon but, sans -m'arrêter en route: on dirait que le but recule devant moi. Si je -cherchais l'impossible, on s'expliquerait cela; mais qu'est-ce que je -demande? Une femme de mon milieu, qui m'aime pour moi. Ce n'est pas -chose surnaturelle! Matthieu a trouvé dans son monde ce que je poursuis -vainement dans le mien. Cependant je vaux bien Matthieu. - ---Au physique, du moins. As-tu de leurs nouvelles? - ---Pas souvent: les heureux sont égoïstes. Le licencié améliore ses -terres; il marne, il sème du sarrasin, il plante des arbres: cent -niaiseries! Sa femme va aussi bien que le comporte son état. On espère -l'arrivée de Matthieu II pour le mois d'avril: il n'y a pas de temps -perdu. - ---Je ne te demande pas si l'on s'aime toujours? - ---Comme dans l'arche de Noé. Papa et maman sont à genoux devant leur -belle-fille. Mme Bourgade a bien pris: il paraît que c'est décidément -une femme distinguée: tout ce monde s'occupe, s'amuse et s'adore: ils -ont du bonheur. - ---Tu n'as jamais eu la velléité de courir les rejoindre avec le restant -de tes écus? - ---Ma foi, non! J'aime mieux mes ennuis que leurs plaisirs. Et puis, il -n'est pas encore temps d'aller me cacher.» - -En effet, huit jours après, il arriva tout radieux au parloir de -l'École. - -«Brr! fit-il, on n'a pas chaud ici. - ---Quinze degrés, mon cher, c'est le règlement. - ---Le règlement n'est pas si frileux que moi, et j'ai bien fait de me -laisser refuser, d'autant plus que je touche à mon but. - ---Tu es sur la voie? - ---J'ai trouvé!» - -Léonce avait remarqué la gentillesse et l'élégance d'une toute petite -femme, si frêle et si mignonne, que ses perfections devaient être -admirées au microscope. Il avait valsé avec elle, et il avait failli -la perdre plusieurs fois, tant elle était légère et tant on la sentait -peu dans la main; il avait causé, et il était resté sous le charme: -elle babillait d'une petite voix de fauvette assez mélodieuse pour -faire croire à quelqu'une de ces métamorphoses qu'Ovide a racontées -dans ses vers. Cet esprit féminin courait d'un sujet à l'autre avec -une volubilité charmante. Ses idées semblaient onduler au caprice de -l'air, comme les marabouts qui garnissaient le devant de sa robe. -Léonce demanda le nom de cette jeune dame qui ressemblait si bien à un -oiseau-mouche: il apprit qu'elle n'était ni femme ni veuve, malgré les -apparences, et qu'elle s'appelait Mlle de Stock. Le monde lui donnait -vingt-cinq ans et une grande fortune. Sur ces renseignements, Léonce se -mit à l'aimer. - -Chez les peuples civilisés, les naturalistes reconnaissent deux -variétés d'amour honnête: l'une est une plante sauvage qui se sème -spontanément dans les cœurs, qui se développe sans culture, qui jette -ses racines jusqu'au plus profond de notre être, qui résiste au vent -et à la pluie, à la grêle et à la gelée, qui repousse si on l'arrache, -et qui emprunte à la nature une vigueur et une ténacité invincibles; -l'autre est une plante de jardin que nous cultivons nous-mêmes, soit -pour ses fleurs, soit pour ses fruits: tantôt c'est une mère qui la -sème dans l'âme de sa fille pour la préparer insensiblement à un -brillant mariage; tantôt on voit deux familles, désireuses de s'unir -par un lien étroit, sarcler et arroser dans le cœur de leurs enfants -une petite passion potagère; quelquefois un jeune ambitieux, comme -Léonce, s'applique à développer en lui les germes d'un amour qui promet -des fruits d'or. Cette variété, plus commune que la première, se -cultive en plates-bandes dans les salons de Paris; mais, comme toutes -les plantes de jardin, elle est délicate, elle exige des soins, elle -résiste rarement au froid, et jamais à la misère. - -Léonce se fit montrer le baron de Stock, qui jouait à l'écarté et -perdait des sommes avec l'indifférence d'un millionnaire. En ce -moment, Mlle de Stock lui parut encore plus jolie. Le baron portait une -assez belle brochette de décorations étrangères. Sa fille est adorable! -pensa Léonce. Il se fit présenter à la baronne, une noble poupée -d'Allemagne, couverte de vieux diamants enfumés. Cette digne femme lui -plut au premier coup d'œil. Peut-être l'eût-il trouvée un peu ridicule -si elle n'avait pas eu une fille aussi spirituelle. Peut-être aussi -aurait-il jugé que Mlle de Stock manquait un peu de distinction, s'il -ne lui eût pas connu une mère aussi majestueuse. - -Il dansa tout un soir avec la jolie Dorothée, et murmura à son oreille -des paroles de galanterie qui ressemblaient fort à des paroles -d'amour. Elle répondit avec une coquetterie qui ne ressemblait pas -à de la haine. La baronne, après s'être renseignée, invita Léonce -à ses mercredis: il y fut assidu. M. de Stock habitait, rue de La -Rochefoucauld, un petit hôtel entre cour et jardin dont il était -propriétaire. Léonce se connaissait en mobilier, depuis qu'il avait -acheté des meubles. Sans être expert, il avait le sentiment de -l'élégance. Il pouvait se tromper, comme tout le monde, car il faut -être commissaire-priseur pour distinguer un bronze artistique d'un -surmoulage à bon marché, pour deviner si un meuble est bourré de crin -ou nourri économiquement d'étoupes, et pour reconnaître à première -vue si un rideau est en lampas ou en damas de laine et soie. Cependant -il n'était pas du bois dont on fait les dupes, et l'intérieur du baron -le ravit. Les domestiques, en livrée amarante, avaient de bonnes têtes -carrées, et un accent allemand qui écorchait délicieusement l'oreille. -On reconnaissait en eux de vieux serviteurs de la famille, peut-être -des vassaux nés à l'ombre du château de Stock. Le train de maison -représentait une dépense de soixante mille francs par an. Le jour où -Léonce fut accueilli par le baron, fêté par la baronne et regardé -tendrement par leur fille, il put dire sans présomption: «J'ai trouvé!» - -Vers le milieu de janvier, il sut que Dorothée devait quêter pour les -pauvres à Notre-Dame de Lorette. Lui qui manquait souvent la messe, -il fut d'une ponctualité exemplaire. Il me fit déjeuner au galop et -m'entraîna avec lui sur le coup d'une heure. J'ai oublié les détails de -sa toilette, mais je me rappelle bien qu'elle éblouissait. Je reconnus -Mlle de Stock au portrait qu'il m'en avait fait, quoiqu'il eût oublié -de me dire qu'elle était brune comme une Maltaise. Une Allemande brune -est un phénomène assez rare pour qu'on en fasse mention. A la fin de -la messe, les fidèles défilèrent un à un devant les quêteuses, qui se -tenaient à genoux à chaque porte de l'église. Dorothée sollicitait la -charité des passants par un coup d'œil interrogatif, d'une grâce toute -mondaine. Je mis deux sous dans sa bourse de velours, l'obole du pauvre -écolier. Léonce salua la quêteuse comme dans un salon, en donnant un -billet de mille francs plié en quatre. - -«Combien te reste-t-il? lui demandai-je sous le vestibule. - ---Treize mille francs et quelques centimes. - ---C'est peu. - ---C'est assez. L'aumône que je viens de faire me sera rendue au -centuple. _Centuplum accipies._» - -Je ne répondis rien: je songeais aux pauvres dix francs de Matthieu. - -En retournant à la rue de Provence, mon charitable ami me donna -quelques notions sur la vie de château dans les seigneuries -d'Allemagne. Il me dépeignit ces grands repas arrosés des vins de Tokai -et de Johannisberg, ces réunions chamarrées d'uniformes et de rubans, -ces salons où l'habit de cour du duc de Richelieu est encore à la mode; -et ces chasses miraculeuses, ces grandes battues après lesquelles les -lièvres se comptent par milliers, et la venaison se vend dans les -boucheries à trente lieues à la ronde. - -Il trouva en rentrant une lettre de son frère, fort courte: - -«Que pourrais-je te dire? écrivait Matthieu. Notre vie est unie comme -un miroir; tous nos jours se ressemblent comme des gouttes de lait dans -la même coupe. Les travaux sont arrêtés par l'hiver, et nous passons -la journée au coin du feu, entre nous. Tu sais si la cheminée est -large; il y a place pour tous; on mettrait même un fauteuil de plus -en se serrant un peu, si tu voulais. Papa tisonne avec acharnement. -Tu connais sa passion, la seule passion de sa vie. Si on lui prenait -ses pincettes, on le rendrait bien malheureux. Maman Debay et maman -Bourgade passent la journée à coudre des brassières, à ourler des -couches et à broder de petits bonnets. Aimée tricote des bas de -cachemire, de vrais bas de poupée. Quand je vois tous ces préparatifs, -il me prend des envies de rire et de pleurer. La chère petite créature -aura une layette royale. Le conseil de famille a décidé que si c'était -un fils, on l'appellerait Léonce: ton nom lui portera bonheur. Pourvu -qu'il ne s'avise pas de ressembler à son père! Nous avons mis ton -portrait dans notre chambre: tu sais, ce beau portrait que Boulanger a -peint avant de partir pour Rome. Je le montre à Aimée, tous les matins -et tous les soirs. Le petit Léonce promet d'être aussi remuant que toi. -Sa mère se plaint de lui; et, ce qui est plus singulier, maman Debay -assure qu'elle ressent le contre-coup de tous ses mouvements. Je t'ai -dit qu'Aimée avait eu des maux d'estomac dans les premiers temps de -sa grossesse; mais quelques bouteilles d'eau minérale et le bonheur de -sentir vivre son enfant l'ont réconfortée; elle engraisse à vue d'œil. -Quant à moi je suis toujours le même, à cela près que je ne travaille -plus guère. Tu te rappelles le mot de ce paysan à qui l'on demandait -quelle était sa profession, et qui répondit: «Ma femme est nourrice.» -Je suis logé à la même enseigne, ou peu s'en faut: j'attends mon -garçon. Les célèbres thèses n'ont pas fait grands progrès: la guerre du -Péloponnèse, _de Bello Peloponnesiaco_, en est à la mort de Périclès, -et «Corneille, auteur comique,» en reste à _Clitandre_. Tant pis pour -la faculté de Rennes! elle attendra. Je veux être père avant d'être -docteur. Ah! frère, si tu savais comme tes plaisirs sont fades au prix -des nôtres! tu viendrais par la diligence, et tu nous ferais grâce du -carrosse dont tu nous as menacés. Toi seul nous manques; tu es notre -unique souci. Papa fait sa grande ride lorsqu'on parle de la rue de -Provence. Enfin! je le rassure en lui disant que si homme au monde doit -réussir, c'est toi.» - ---«Ce sont de bonnes gens, dit Léonce en jetant la lettre sur son -bureau. Ils auront bientôt de mes nouvelles.» - -Quelques jours après le baron lui tomba du ciel à dix heures du matin. -Un telle démarche était de bon augure. M. Stock visita l'appartement -en amateur, et fit à part soi l'inventaire du mobilier. Tout homme de -bon sens se serait cru chez un fils de famille: le baron fut enchanté. -C'était un aimable homme que cet Allemand. Tout le monde savait qu'il -avait été banquier à Francfort-sur-le-Mein, et cependant il ne parlait -jamais de sa fortune. Personne ne contestait sa noblesse, et cependant -il ne parlait jamais de ses titres. Ses châteaux, ses terres, ses -forêts étaient les choses dont il semblait le moins se soucier. Jamais -il n'en dit mot à Léonce, et Léonce reconnut à cette marque qu'il était -un vrai riche et un vrai gentilhomme. - -De son côté, Léonce était trop délicat pour s'attribuer une fortune -mensongère. Il laissait courir l'imagination des gens, et ne disputait -pas contre ceux qui lui disaient: «Vous qui êtes riche.» Mais il ne -se vantait de rien. Lorsqu'il parlait de sa famille, il disait sans -emphase: «Mes parents habitent leurs terres de Bretagne.» En quoi il -ne mentait nullement. Je lui fis observer que tout se découvrirait à -la fin, et qu'il serait forcé de confesser l'origine de sa noblesse et -la modicité de sa fortune. «Laisse-moi faire, répondit-il; le baron -est assez riche pour permettre à sa fille un mariage d'amour. Dorothée -m'aime, j'en suis sûr; elle me l'a dit. Quand les parents verront que -je suis nécessaire au bonheur de leur fille, ils passeront sur bien -des choses. Du reste, je ne tromperai personne, et ils sauront tout -avant le mariage.» - -Il ne courtisait pas publiquement Mlle de Stock, mais il la voyait tous -les soirs dans le monde. Leur liaison, pour être un peu contrainte, -n'avait que plus de charmes. Les petits obstacles, la surveillance -que tous exercent sur tous, le respect des convenances, la nécessité -de feindre, ajoutent je ne sais quoi de tendre et de mystérieux à ces -amours qui cheminent, de salon en salon, jusqu'à la porte de l'église. -La contrainte est un ressort merveilleux qui double les jouissances du -cœur comme les forces de l'esprit. Ce qui fait qu'une pensée est plus -belle en vers qu'en prose, c'est la contrainte. Léonce et Dorothée -s'écrivaient tous les jours, en vers et en prose, et c'était plaisir -de les voir échanger leurs billets à l'abri d'un mouchoir ou à l'ombre -d'un éventail. La baronne s'amusait de ces petits manéges; elle avait -lâché la bride au cœur de sa fille, elle lui permettait d'aimer M. de -Baÿ. - -Dans les derniers jours de février, Léonce prit son courage à deux -mains: il fit sa demande. M. et Mme de Stock, avertis par Dorothée, le -reçurent en audience solennelle. - -«Monsieur le baron, madame la baronne, dit-il, j'ai l'honneur de vous -demander la main de mademoiselle votre fille. Pour ne vous rien laisser -ignorer sur ma situation....» - -Le baron l'interrompit par un geste seigneurial: «Arrêtez-vous ici, -monsieur le marquis, je vous en supplie. Tout Paris vous connaît, et -ma fille vous aime: je ne veux rien savoir de plus. Votre nom fût-il -obscur, votre père eût-il mangé sa fortune, je vous dirais encore: -«Dorothée est à vous.» - -Il embrassa Léonce, et la baronne lui donna sa main à baiser: «Vous ne -connaissez pas, dit la baronne, notre romanesque Allemagne. Voilà comme -nous sommes tous.... du moins dans la haute classe.» - -Au milieu de la joie la plus folle, Léonce sentit au fond de lui comme -une révolte d'honnêteté. «Je ne peux pas tromper ces braves gens, se -dit-il, et je serais un fripon si j'abusais de leur bonne foi.» Il -reprit tout haut: «Monsieur le baron, la noble confiance que vous me -témoignez m'oblige à vous donner quelques détails sur.... - ---Monsieur le marquis, vous m'affligeriez sérieusement en insistant -davantage. Je croirais que vous ne vous obstinez à me donner ces -renseignements que pour m'obliger à fournir les preuves de mon rang et -de ma fortune.» - -La baronne appuya ces mots d'un geste amical qui voulait dire: -«N'insistez pas, il est susceptible.» - -«Allons, pensa Léonce, c'est partie remise. Nous nous expliquerons, bon -gré, mal gré, le jour du contrat.» - -Mais le baron ne voulut pas entendre parler de contrat. - -«Entre gentilshommes, dit-il, ces engagements, ces signatures, ces -garanties sont des précautions humiliantes. Aimez-vous Dorothée? Oui. -Vous aime-t-elle? J'en suis certain. Alors à quoi bon mettre un notaire -entre vous? Je m'imagine que votre amour se passera bien de papier -timbré. - ---Cependant, monsieur, si l'on vous avait trompé sur mon état.... - ---Mais, terrible enfant, on ne m'a pas trompé, on ne m'a rien dit. Je -ne sais rien de vous, sinon que vous plaisez à ma fille, à ma femme, à -moi et à tout l'univers. Je ne veux rien connaître de plus. Est-ce que -j'ai besoin de votre argent? Si vous êtes riche, tant mieux. Si vous -êtes pauvre, tant pis. Dites-en autant de moi, nous serons quittes. -Tenez, voici qui va mettre votre conscience en repos: vous n'avez rien, -ma fille n'a rien: vous vous appelez Léonce, elle s'appelle Dorothée, -et je vous donne ma bénédiction paternelle. Êtes-vous content?» - -Léonce pleurait de joie. On fit entrer Dorothée. - -«Venez, ma fille, dit la baronne, venez dire au marquis que vous -n'épousez ni son nom ni sa fortune, mais sa personne. - ---Cher Léonce, dit Dorothée, je vous aime follement!» - -Elle ne mentait pas d'une syllabe. - -Léonce se maria au mois de mars. Il était temps: la corbeille dévora -le dernier billet de mille francs. Je ne servis pas de témoin pour -cette fois: les témoins étaient des personnages. Matthieu ne put venir -à Paris; il attendait les couches de sa femme. Il m'avait chargé de -lui rendre compte de la fête, et je remplis avec bonheur ma tâche -d'historiographe. Dorothée, dans sa robe blanche de velours épinglé, -eut un succès d'adoration. On l'appelait le petit ange brun. Après la -cérémonie, un dîner de quarante couverts fut servi chez le baron, et -Léonce me fit l'amitié de m'y inviter. Il me présenta à sa femme au -sortir de table: «Ma chère Dorothée, lui dit-il, c'est un de mes vieux -camarades, qui sera un jour ou l'autre le professeur de nos enfants. -J'espère que vous lui ferez toujours bon accueil; les meilleurs amis ne -sont pas les plus brillants, mais les plus solides. - ---Monsieur le professeur, dit la belle Dorothée, vous serez toujours le -bienvenu chez nous. Je souhaite que Léonce m'apporte en mariage tous -ses amis. Savez-vous l'allemand? - ---Non, madame, à ma grande honte. Je regretterai toujours de ne pouvoir -lire dans le texte _Hermann et Dorothée_. - ---La perte n'est pas grande, croyez-moi. Une pastorale emphatique; un -air de flageolet joué sur l'ophicléide. Vous avez mieux que cela en -France. Aimez-vous Balzac? C'est mon homme.» - - -IV - -La conversation de la jolie marquise et le plaisir de danser avec mes -gros souliers me firent oublier le règlement de l'école. Je rentrai une -heure trop tard, et je fus consigné pour quinze jours. Aussitôt libre, -ma première visite fut pour Léonce. Je le trouvai tout seul, occupé à -s'arracher les cheveux, qu'il avait fort beaux, comme vous savez. - -«Mon ami, me dit-il d'une voix pitoyable, on m'a cruellement trompé! - ---Déjà! - ---Mon beau-père est riche comme moi, noble comme moi: il s'appelle -Stock en une syllabe, et il possède pour tout bien une vingtaine de -mille francs de dettes. - ---Impossible! - ---La chose est hors de doute; ma femme m'a tout avoué le soir du -mariage. Il n'y avait pas cinq cents francs dans la maison. - ---Mais la maison seule en vaut cent mille! - ---Elle n'est pas payée. M. Stock était riche il y a cinq ou six ans: -il a tenu un certain rang à Francfort, et sa liquidation lui avait -laissé plus de trente mille livres de rente. Mais il est joueur comme -le valet de carreau en personne. Il a tout perdu à la roulette, au -trente et quarante, et à ces jeux innocents dont l'Allemagne se sert si -bien pour nous dépouiller. Au commencement de l'hiver, il lui restait -de sa splendeur une brochette achetée à bon marché dans les petites -cours du Nord, quelques relations honorables, l'habitude de la dépense, -la fureur du jeu, et une cinquantaine de mille francs. Il a trouvé -ingénieux de placer ce capital sur Dorothée et de venir à Paris jouer -son va-tout. Il comptait pêcher en eau trouble, dans ce monde infernal -de la Chaussée d'Antin, un gendre assez riche pour le débarrasser de -sa fille, pour le nourrir lui-même et sa femme, et lui donner chaque -été quelques rouleaux de louis à perdre au bord du Rhin. N'est-ce pas -infâme? - ---Prends garde, lui dis-je. Sais-tu comment il parle de toi en ce -moment? - ---Quelle différence! Je ne l'ai pas trompé, moi. Je voulais lui exposer -franchement l'état de mes affaires. C'est lui qui m'a arrêté, qui -m'a fermé la bouche. Je sais pourquoi maintenant, et sa confiance ne -m'étonne plus! C'est lui qui m'a entraîné dans le gouffre où nous -roulons ensemble. - ---Vous êtes-vous expliqués? - ---J'ai couru chez lui pour le confondre, et je te prie de croire que je -n'ai pas ménagé mon éloquence. Sais-tu ce qu'il m'a répondu? Au lieu -de récriminer, comme je m'y attendais, il m'a pris la main et m'a dit -d'une voix émue: «Nous avons du malheur. Nous pouvions chacun de notre -côté trouver une fortune: il est bien fâcheux que nous nous soyons -rencontrés.» - ---C'est sagement parlé. - ---Que vais-je devenir? - ---Est-ce un conseil que tu me demandes? - ---Sans doute, puisque tu ne peux me donner autre chose! - ---Mon cher Léonce, je ne connais qu'un moyen honorable de te tirer -d'affaire. Liquide héroïquement; va te cacher dans un quartier -laborieux, rue des Ursulines ou boulevard Montparnasse; achève ton -droit, passe ta licence, sois avocat. Tu as du talent; tu ne peux pas -avoir entièrement perdu l'habitude du travail; les relations que tu -t'es créées dans ces six mois te serviront plus tard; tu regagneras le -temps perdu, et l'argent aussi. - ---Oui, si j'étais garçon! Mon pauvre ami, on voit bien que tu vis dans -une boîte: tu ne sais rien de la vie. Balzac a prouvé depuis longtemps -qu'un garçon peut arriver à tout, mais qu'une fois marié on use ses -forces à lutter obscurément contre les additions de la cuisinière -et le livre du ménage. Tu veux que je travaille entre une femme, un -beau-père, une belle-mère, et les enfants qui pourront survenir, obsédé -de famille, et parqué avec tout ce monde dans un appartement de quatre -cents francs! J'y succomberais. - ---Alors fais autre chose. Emmène ta nouvelle famille en Bretagne. La -maison de l'oncle Yvon est assez grande pour vous loger tous; on mettra -une rallonge à la table et l'on ajoutera un plat au dîner. - ---Nous les ruinerons! - ---Point du tout. Aimée s'achètera une robe de moins tous les ans, et -Matthieu prolongera l'existence du fameux paletot noisette. - ---Oh! je connais leur cœur. Mais tu ne connais pas mon beau-père et ma -belle-mère. Si ma femme a l'amour du monde, ses parents en ont la rage. -Mme Stock passe des heures devant sa glace à faire des révérences! -M. Stock ne sera jamais un Breton supportable. Il bouderait contre -l'hospitalité, il humilierait notre chère maison: il nous reprocherait -le pain que nous lui donnerions! - ---Eh bien! laisse les parents se débrouiller à Paris. Enlève ta femme, -elle est jeune, et tu la formeras. - ---Mais songe donc que ce vieillard est criblé de dettes! C'est mon -beau-père, après tout; je ne peux pas l'abandonner sur la route royale -de Clichy. - ---Qu'il vende ses meubles! il en a pour plus de vingt mille francs. - ---Et de quoi vivront-ils, les malheureux? - ---Je vois avec plaisir que tu les plains. Mais je dirai à mon tour: -«Que vas-tu faire? Je ne sais plus quel parti te conseiller, et je suis -au bout de mon chapelet.» - ---Je vais demander une place. On croit que je n'en ai pas besoin, on me -la donnera.» - -Il sollicita longtemps, et perdit plus d'un mois en démarches inutiles. -Au plus fort de ses ennuis, il apprit qu'Aimée était mère d'un gros -garçon. «Tu seras son parrain, écrivait Matthieu, et la jolie tante -Dorothée ne refusera pas d'être marraine. Nous vous attendons; votre -lit est prêt, hâte-toi de faire atteler le carrosse.» - -Léonce n'avait pas encore raconté sa mésaventure à ses parents. A -quoi bon jeter une mauvaise nouvelle au travers de leur bonheur? Le -pauvre garçon fut plus courageux que je ne l'aurais espéré. Tandis -qu'il vendait ses tableaux pour vivre il était tendre et empressé -auprès de sa femme. La gêne présente, l'incertitude de l'avenir, et -le regret d'avoir mal spéculé n'altérèrent pas longtemps sa bonne -humeur naturelle: au moins eut-il le bon goût de cacher son chagrin. -Il est juste de dire que Dorothée le consolait de son mieux. Si elle -pleurait quelquefois, c'était à la dérobée. Elle rendit aux marchands -une partie de sa corbeille de mariage. Je crois bien que la lune de -miel eût été plus brillante si le jeune ménage n'avait manqué de rien, -et si M. Stock n'avait pas eu de dettes; mais, en dépit des embarras -de toute sorte et de l'importunité des créanciers, on s'aimait. Léonce -et Dorothée se serraient l'un contre l'autre comme des enfants surpris -par l'orage. Ils étaient aussi heureux qu'on peut l'être sur une barque -qui fait eau de toutes parts. Je les voyais régulièrement à toutes mes -sorties, chaque visite me les montrait meilleurs et me les rendait plus -chers. - -Un jeudi, vers une heure et demie, je partais de l'école pour aller -chez eux, lorsque je rencontrai au milieu de la rue d'Ulm un petit -homme en veste de velours. C'était une vieille connaissance que j'avais -un peu négligée depuis le mariage de Matthieu. - -«Bonjour, Petit-Gris, lui dis-je. Remettez votre casquette. Est-ce que -vous veniez me voir? - ---Oui, monsieur, et je suis bien aise de vous avoir rencontré pour vous -demander conseil. - ---Il n'est rien arrivé chez vous? Votre femme va bien? Vous travaillez -toujours pour la ville de Paris? - ---Toujours, monsieur, et j'ose dire que ma femme et moi nous avons un -coup de balai qui vous fait honneur. On ne vous reprochera pas de nous -avoir placés. - ---Ce n'est pas moi, Petit-Gris; c'est un jeune homme de mes amis, à qui -je voudrais bien pouvoir rendre le même service. - ---M. Matthieu est toujours content? Ces dames ne sont pas malades? - ---Merci. Matthieu a un garçon, et toute la famille se porte le mieux du -monde. - ---Pour lors, monsieur, voici ce qui est arrivé: Ce matin, comme nous -revenions de l'ouvrage et que ma femme allait prendre la soupe qu'elle -avait mise au chaud dans notre lit, il est entré un monsieur pas -très-grand, plutôt petit, un homme de ma taille, enfin, et à peu près -de mon âge. Il m'a demandé si j'étais dans la maison du temps de Mme -Bourgade. Je lui ai dit ce qui en était, attendu que je n'ai rien à -cacher, que je ne fais rien de mal, et que je ne dois rien à personne. -Mais quand il a su que je connaissais ces dames, il s'est mis à me -questionner sur ceci et sur cela, et avec qui mademoiselle était -mariée, et ce que faisait son mari, et ce qu'elle mangeait à dîner, et -combien de temps elle était restée dans le quartier, et, finalement, -où elle demeurait. Quand j'ai vu qu'il avait l'idée de me confesser, -je n'ai rien voulu répondre. Il ne me revenait pas, cet homme-là! Il -regardait la maison avec des yeux de riche; on aurait dit que notre -chambre lui faisait mal au cœur. J'ai bien compris qu'il était curieux -d'avoir l'adresse de M. Matthieu; mais je ne savais pas ce qu'il en -voulait faire. J'ai dit que je ne la connaissais point, cependant qu'on -pourrait peut-être se la procurer. Là-dessus, il a promis de me bien -payer si je la lui apportais. «Monsieur, ai-je répondu, je n'ai pas -besoin qu'on me paye, j'ai deux places du gouvernement.» Il m'a laissé -son adresse, que je n'ai pas lue, vous comprenez bien pourquoi, et je -suis venu vous la montrer, pour savoir ce qu'il faut faire.» - -Le Petit-Gris tira de sa poche une belle carte glacée, où je lus: - - LOUIS BOURGADE, - _Hôtel des Princes_. - -«Louis Bourgade! dit le Petit-Gris, c'est un parent. - ---Hôtel des Princes! c'est un parent riche. - ---Il aurait bien pu venir plus tôt, quand ces pauvres dames mouraient -de faim! Maintenant on n'a plus besoin de lui. - ---C'est probablement pour cela qu'il se montre, mon cher Petit-Gris: il -aura appris le mariage de Mlle Aimée. Mais à tout péché miséricorde; il -faudra lui donner l'adresse. - ---Allons, j'y vais. Est-ce loin, l'hôtel des Princes? - ---Ne vous dérangez pas: c'est sur mon chemin, j'y entrerai en passant, -et je causerai avec ce monsieur. A bientôt; s'il avait quelque chose, -j'irais vous le dire.» - -Chemin faisant, je pensais: «Un parent riche! Ce n'est pas à Léonce -qu'il arrivera pareille aubaine!» - -Je demandai M. Bourgade, et aussitôt un valet de l'hôtel partit devant -moi pour me conduire. M. Bourgade occupait un magnifique appartement -au premier, sur la rue. Je compris son dédain pour les taudis de la -rue Traversine. Ce seigneur me fit attendre pendant dix minutes, -que j'employai consciencieusement à pester contre lui. Je sentais -bouillonner en moi une vigoureuse indignation, dans le style de -Jean-Jacques Rousseau. «Ah! faquin, disais-je à demi-voix, tu es leur -parent, et tu loges à l'hôtel des Princes! Tu t'appelles Bourgade, et -tu me fais faire antichambre!» - -Quand la porte s'ouvrit, je lâchai les écluses à ma rhétorique. -J'étais jeune. C'est tout au plus si je pris la peine de regarder mon -interlocuteur: mes yeux ne me servaient qu'à lancer des foudres. Je -me présentai fièrement comme un vieil ami de Mme et de Mlle Bourgade. -Je racontai comment je m'étais introduit dans leur intimité, sans -avoir l'honneur d'être de la famille; je fis un tableau pathétique de -leur misère, de leur courage, de leur travail, de leur vertu. Croyez -que je ne ménageais pas les couleurs et que je ne procédais point par -demi-teintes! J'affectais de répéter souvent le nom de Bourgade, et à -chaque fois je le soulignais. - -Mon réquisitoire produisit son effet. M. Bourgade ne me regardait -pas en face: il cachait sa tête dans ses mains, il semblait accablé. -Pour l'achever, je lui appris la conduite de Matthieu; je lui contai -l'histoire du manteau engagé pour dix francs, et toutes les privations -que ce digne jeune homme s'était imposées, quoiqu'il ne fût pas de la -famille et qu'il ne s'appelât pas Bourgade. Excellent Matthieu! il -prenait sur son nécessaire, lorsque tant d'autres sont chiches de leur -superflu! Enfin, il avait épousé cette orpheline abandonnée; il l'avait -conduite à Auray, dans la maison de ses ancêtres; il lui avait donné -un nom, une fortune, une famille! Aujourd'hui, Aimée Bourgade, heureuse -femme, heureuse mère, n'avait plus besoin de personne, et pouvait -dédaigner, à son tour, le monde égoïste qui l'avait dédaignée. - -M. Bourgade écarta les mains et je vis sa figure inondée de larmes: -«C'est ma fille, dit-il; je vous remercie bien de l'aimer ainsi. Mon -cher enfant! laissez-moi vous embrasser!» - -Je ne me le fis pas dire deux fois. Je ne lui demandai ni comment -ni pourquoi il était vivant; je ne lui adressai ni questions ni -objections, je le pris par le cou et je l'embrassai quatre ou cinq fois -sur les deux joues. J'étais bien sûr de ne pas me tromper: des larmes -de père, cela se reconnaît toujours! - -Cependant lorsque la première émotion fut passée, je le regardai d'un -air de profond étonnement, et il s'en aperçut. «Je vous expliquerai -tout, me dit-il, lorsque j'aurai vu ma femme et ma fille. Je cours à -Auray. Merci; adieu; à bientôt! - ---Halte-là! s'il vous plaît. Je ne vous lâche pas encore. D'abord, on -ne peut partir que ce soir par le train de sept heures; ensuite il y a -des précautions à prendre, et vous n'irez pas de but en blanc débarquer -sur la place d'Auray. Vous tueriez votre femme et votre fille, et -les paysans bretons vous tueraient vous-même à coups de fourche: un -revenant! Asseyez-vous ici, et contez-moi votre histoire. Je vous -dirai ensuite les précautions que vous avez à prendre. Mais comment se -fait-il que vous ayez échappé à ce naufrage? Sur quel tronçon de mât? -Sur quelle cage à poulets? - ---Mon Dieu! rien n'est plus simple. Quand le bâtiment s'est perdu, je -n'étais plus à bord. Vous savez ce que j'allais faire en Amérique. -Nous nous sommes arrêtés huit jours à Rio de Janeiro pour prendre -des passagers et des marchandises. Je descends à terre comme tout le -monde. J'avais des lettres pour quelques Français établis là-bas, et -entre autres pour un marchand de bois de teinture appelé Charlier. -Nous causons; je lui explique mon système; il en est frappé: tous les -esprits étaient tournés vers la Californie. Charlier m'assure que mon -invention est excellente, mais que je ne suis pas assez fort pour -manœuvrer à moi seul, et que je ne trouverai pas d'ouvriers. «Faites -mieux, me dit-il, débarquez avec armes et bagages; établissez-vous -constructeur de machines, et exploitez ici le _séparateur Bourgade_. -L'appareil complet vous reviendra à cinq cents francs, vous le vendrez -mille; tous les mineurs qui vont à San-Francisco se fourniront chez -vous en passant. Croyez-moi, c'est la vraie Californie. Vous n'avez -pas d'argent pour commencer l'entreprise, on vous en procurera; une -bonne affaire trouve toujours des capitaux, surtout en Amérique. S'il -vous faut un associé, me voici.» C'est ainsi que nous avons fondé la -maison Charlier, Bourgade et Cie, dont les actions sont cotées à la -Bourse de Paris. Nous les avons émises au capital de cinq cents francs, -et j'en ai mille pour ma part. Elles ont décuplé de valeur, et elles ne -s'arrêteront pas là. On parle de nouvelles mines en Australie. - ---Comment? lui dis-je, vous avez gagné cinq millions! - ---Mieux que cela, mais qu'importe! Dites-moi donc par quel miracle du -malheur toutes mes lettres sont restées sans réponse? - ---Vous les retrouverez à la poste. On a su rapidement à Paris le -naufrage de _la Belle-Antoinette_. Votre première lettre sera arrivée -quelques jours plus tard, quand ces dames avaient quitté la rue -d'Orléans. Je crois me rappeler qu'elles ont déménagé sans donner -leur adresse: elles voulaient cacher leur misère, et d'ailleurs -elles n'attendaient plus de nouvelles de personne. Comment la poste -aurait-elle pu les découvrir? Le facteur n'entre pas une fois en huit -jours dans la rue Traversine. - ---Vous n'avez pas une idée de ce que j'ai souffert: écrire pendant -plus de deux ans sans recevoir un mot de réponse! - ---Allez! allez! j'ai vu deux femmes qui souffraient autant que vous. - ---Non; elles pleuraient sur un malheur positif; moi, j'en voyais mille -imaginaires. Je les savais sans ressource, exposées à toutes les -privations et à tous les conseils de la misère; j'étais riche, et je ne -pouvais rien pour elles! Ce maudit choléra de 1849 m'a fait passer bien -des nuits blanches. J'aurais voulu venir à Paris, interroger la police, -fouiller la ville entière; mais j'étais cloué à la maison! J'ai fait -insérer une note à la _Presse_ et au _Constitutionnel_, personne n'a -répondu. Vous ne lisez donc pas les journaux? - ---Pas souvent; et ces dames, jamais. - ---Je les lisais tous, et bien m'en a pris. C'est le _Siècle_ qui m'a -annoncé le mariage d'Aimée. - ---Il s'agit maintenant de lui annoncer votre retour. Mais bellement, -s'il vous plaît; elle est nourrice. Si vous m'en croyez, vous vous -ferez précéder d'un ambassadeur. Je connais justement un jeune homme -qui cherche une place: c'est le frère de Matthieu, le beau-frère -d'Aimée; du reste homme d'esprit et digne de représenter une grande -puissance. Si vous êtes content de ses services, je vous indiquerai le -moyen de vous acquitter. Voulez-vous que nous passions chez lui?» - -Quelques heures après, M. Bourgade, Léonce et Dorothée montèrent dans -une belle chaise de poste que le chemin de fer conduisit à Angers. -A Vannes, M. Bourgade descendit à l'hôtel. Les nouveaux mariés -poursuivirent leur route et arrivèrent en carrosse, comme Léonce -l'avait prédit. Lorsque Dorothée énonça, en termes vagues, l'idée -que M. Bourgade n'était peut-être pas mort, la bonne veuve répondit: -«Peut-être!» Elle s'était si bien accoutumée au bonheur, que rien ne -lui semblait impossible. Léonce rappela ce que l'élève de l'école -centrale m'avait dit autrefois à propos du _séparateur_. Si l'invention -avait survécu, l'inventeur pouvait avoir échappé au naufrage. L'espoir -rentra par douces ondées dans ces braves cœurs, et le jour où M. -Bourgade apparut à Auray, sa femme et sa fille s'écrièrent naïvement: -«Nous le savions bien que tu n'étais pas mort!» - -M. Bourgade n'a pas la tournure d'un grand seigneur, tant s'en faut! -mais il n'a pas non plus les manières d'un parvenu. Si vous le -rencontriez à pied, vous croiriez voir un bon bijoutier de la rue -d'Orléans. Cet excellent petit homme méritait d'avoir un gendre comme -Matthieu. Il a donné à sa fille une dot de deux millions, à la grande -confusion de Matthieu, qui dit: «Je suis un intrigant; j'ai abusé de -mes avantages personnels pour faire un mariage riche.» Les Debay se -sont construit une habitation princière; ce qui ajoute à la beauté de -leur château, c'est qu'il n'y a pas de pauvres aux environs. Matthieu -a terminé ses thèses et obtenu son diplôme de docteur; nous n'avons -pas en France deux docteurs aussi riches que lui, nous n'en avons pas -quatre aussi laborieux. Aimée donne à son mari un enfant tous les ans. -Léonce ne songe plus à imiter M. de Marsay; il a deux filles et un -peu de ventre. Par ces raisons, il vit en Bretagne, au milieu de la -famille. Il a cent mille francs de rente, puisque Matthieu les a. M. et -Mme Stock ont passé l'Océan; M. Bourgade leur a donné une place dans -sa fabrique. Le père de Dorothée est toujours intelligent et toujours -joueur; il gagne gros et perd tout ce qu'il gagne. Le Petit-Gris et -sa femme n'habitent plus la rue Traversine; si vous voulez faire leur -connaissance, il faudra prendre le chemin d'Auray. Ils n'ont pas perdu -cet admirable coup de balai dont ils étaient si glorieux, ils tiennent -le château propre et font une rude chasse à la poussière. Je reçois -cinq ou six fois par an des nouvelles de mes amis. Hier encore ils -m'ont envoyé une bourriche d'huîtres et une caisse de sardines. Les -sardines étaient bonnes, mais les huîtres s'étaient ouvertes en chemin. - - - - -L'ONCLE ET LE NEVEU. - - -I - -Je suis sûr que vous avez passé vingt fois devant la maison du docteur -Auvray, sans deviner qu'il s'y fait des miracles. C'est une habitation -modeste et presque cachée, sans faste et sans enseigne; on ne lit pas -même sur la porte cette inscription banale: _Maison de santé_. Elle -est située vers l'extrémité de l'avenue Montaigne, entre le palais -gothique du prince Soltikoff et le gymnase du grand Triat, qui régénère -l'homme par le trapèze. Une grille peinte en bronze s'ouvre sur un -petit jardin de lilas et de rosiers. La loge du concierge est à gauche: -le pavillon de droite contient le cabinet du médecin et l'appartement -de sa femme et de sa fille. Le corps de logis principal est au fond; -il tourne le dos à l'avenue et ouvre toutes ses fenêtres au sud-est, -sur un petit parc bien planté en marronniers et en tilleuls. C'est -là que le docteur soigne et souvent guérit les aliénés. Je ne vous -introduirais pas chez lui, si l'on courait risque d'y rencontrer -tous les genres de folie; mais ne craignez rien, vous n'aurez pas le -spectacle navrant de l'imbécillité, de la folie paralytique, ou même -de la démence. M. Auvray s'est créé, comme on dit, une spécialité: -il traite la monomanie. C'est un excellent homme, plein de savoir et -d'esprit, philosophe et élève d'Esquirol et de Laromiguière. Si vous -le rencontriez jamais avec sa tête chauve, son menton bien rasé, ses -habits noirs et sa physionomie terne, vous ne sauriez s'il est médecin, -professeur, ou prêtre. Lorsqu'il ouvre ses lèvres épaisses, vous -devinez qu'il va vous dire: «mon enfant!» Ses yeux ne sont pas laids -pour des yeux à fleur de tête; ils promènent autour d'eux un large -regard limpide et serein; on aperçoit au fond tout un monde de bonnes -pensées. Ces gros yeux sont comme des jours ouverts sur une belle âme. -La vocation de M. Auvray s'est décidée lorsqu'il était encore interne -à la Salpêtrière. Il étudia passionnément la monomanie, cette curieuse -altération des facultés de l'esprit qui s'explique rarement par une -cause physique, qui ne répond à aucune lésion visible du système -nerveux, et qui se guérit par un traitement moral. Il fut secondé dans -ses observations par une jeune surveillante de la division Pinel, assez -jolie et fort bien élevée. Il se prit d'amour pour elle, et, aussitôt -docteur, il l'épousa. C'était entrer modestement dans la vie. Cependant -il avait un peu de bien, qu'il employa à fonder l'établissement que -vous savez. Avec un peu de charlatanisme, il eût fait sa fortune; il se -contenta d'y faire ses frais. Il évite le bruit, et, lorsqu'il a obtenu -une cure merveilleuse, il ne le dit pas sur les toits. Sa réputation -s'est faite toute seule, presque à son insu. En voulez-vous une preuve? -Le traité de _Monomanie raisonnante_, qu'il a publié chez Baillière en -1842, en est à sa sixième édition, sans que l'auteur ait envoyé un seul -exemplaire aux journaux. Certes la modestie est bonne en soi, mais il -n'en faut pas abuser. Mlle Auvray n'a pas plus de vingt mille francs de -dot, et elle aura vingt-deux ans en avril. - -Il y a quinze jours environ (c'était, je crois, le jeudi 13 décembre), -un coupé de louage s'arrêta devant la grille de M. Auvray. Le cocher -demanda la porte, et la porte s'ouvrit. La voiture s'avança jusqu'au -pavillon habité par le docteur, et deux hommes entrèrent vivement dans -son cabinet. La servante les pria de s'asseoir et d'attendre que la -visite fût terminée. Il était dix heures du matin. - -L'un des deux étrangers était un homme de cinquante ans, grand, -brun, sanguin, haut en couleur, passablement laid, et surtout mal -tourné; les oreilles percées, les mains épaisses, les pouces énormes. -Figurez-vous un ouvrier revêtu des habits de son patron: voilà M. -Morlot. - -Son neveu, François Thomas, est un jeune homme de vingt-trois ans, -difficile à décrire, parce qu'il ressemble à tout le monde. Il n'est ni -grand ni petit, ni beau ni laid, ni taillé comme un hercule, ni ciselé -comme un dandy, mais moyen en toutes choses, modeste des pieds à la -tête, châtain de cheveux, d'esprit et même d'habit. Lorsqu'il entra -chez M. Auvray, il semblait fort agité: il se promenait avec une sorte -de rage, il ne tenait pas en place, il regardait vingt choses à la -fois, et il aurait touché à tout s'il n'avait eu les mains liées. - -«Calme-toi, lui disait son oncle; ce que j'en fais, c'est pour ton -bien. Tu seras heureux ici, et le docteur va te guérir. - ---Je ne suis pas malade. Pourquoi m'avez-vous attaché? - ---Parce que tu m'aurais jeté par la portière. Tu n'as pas ta raison, -mon pauvre François; M. Auvray te la rendra. - ---Je raisonne aussi bien que vous, mon oncle, et je ne sais ce que -vous voulez dire. J'ai l'esprit sain, le jugement rassis et la mémoire -excellente. Voulez-vous que je vous récite des vers? Faut-il expliquer -du latin? Voici justement un Tacite dans cette bibliothèque.... Si -vous préférez une autre expérience, je vais résoudre un problème -d'arithmétique ou de géométrie.... Vous ne voulez pas?.. Eh bien! -écoutez ce que nous avons fait ce matin.... - -«Vous êtes venu à huit heures, non pas m'éveiller, puisque je ne -dormais point, mais me tirer de mon lit. J'ai fait ma toilette -moi-même, sans l'aide de Germain; vous m'avez prié de vous suivre chez -le docteur Auvray, j'ai refusé; vous avez insisté, je me suis mis en -colère. Germain vous a aidé à me lier les mains, je le chasserai ce -soir. Je lui dois treize jours de gages, c'est-à-dire treize francs, -puisque je l'ai pris à raison de trente francs par mois. Vous lui -devrez une indemnité, vous êtes cause qu'il perd ses étrennes. Est-ce -raisonner, cela? et comptez-vous encore me faire passer pour fou?... -Ah! mon cher oncle, revenez à de meilleurs sentiments! souvenez-vous -que ma mère était votre sœur! Que dirait-elle, ma pauvre mère, si elle -me voyait ici?... Je ne vous en veux pas, et tout peut s'arranger à -l'amiable. Vous avez une fille, Mlle Claire Morlot.... - ---Ah! je t'y prends! tu vois bien que tu n'as plus ta tête! J'ai une -fille, moi? Mais je suis garçon, et très-garçon! - ---Vous avez une fille, reprit machinalement François. - ---Mon pauvre neveu!... Voyons, écoute-moi bien. As-tu une cousine? - ---Une cousine? non, je n'ai pas de cousine. Oh! vous ne me trouverez -pas en défaut. Je n'ai ni cousins ni cousines. - ---Je suis ton oncle, n'est-il pas vrai? - ---Oui, vous êtes mon oncle, quoique vous l'ayez oublié ce matin. - ---Si j'avais une fille, elle serait ta cousine; or, tu n'as pas de -cousine, donc je n'ai pas de fille. - ---Vous avez raison... J'ai eu le bonheur de la voir cet été aux eaux -d'Ems avec sa mère. Je l'aime; j'ai lieu de croire que je ne lui suis -pas indifférent, et j'ai l'honneur de vous demander sa main. - ---La main de qui? - ---La main de Mlle votre fille. - ---Allons! pensa l'oncle Morlot, M. Auvray sera bien habile s'il le -guérit! Je payerai six mille francs de pension sur les revenus de mon -neveu. Qui de trente paye six, reste vingt-quatre. Me voilà riche. -Pauvre François!» - -Il s'assit et ouvrit un livre au hasard. «Mets-toi là, dit-il au -jeune homme, je vais te lire quelque chose. Tâche d'écouter, cela te -calmera.» Il lut: - -«La monomanie est l'opiniâtreté d'une idée, l'empire exclusif d'une -passion. Son siége est dans le cœur, c'est là qu'il faut la chercher -et la guérir. Elle a pour cause l'amour, la crainte, la vanité, -l'ambition, les remords. Elle se trahit par les mêmes symptômes que la -passion; tantôt par la joie, la gaieté, l'audace et le bruit; tantôt -par la timidité, la tristesse et le silence.» - -Pendant cette lecture, François parut se calmer et s'assoupir: il -faisait chaud dans le cabinet du docteur. «Bravo! pensa M. Morlot; -voici déjà un prodige de la médecine: elle endort un homme qui n'avait -ni faim ni sommeil.» François ne dormait pas, mais il jouait le -sommeil dans la perfection. Il penchait la tête en mesure, et réglait -mathématiquement le bruit monotone de sa respiration. L'oncle Morlot y -fut pris: il poursuivit sa lecture à voix basse, puis il bâilla, puis -il cessa de lire, puis il laissa glisser son livre, puis il ferma les -yeux, puis il s'endormit de bonne foi, à la grande satisfaction de son -neveu, qui le lorgnait malicieusement du coin de l'œil. - -François commença par remuer sa chaise; M. Morlot ne bougea pas plus -qu'un arbre; François se promena en faisant craquer ses bottes sur le -parquet: M. Morlot se mit à ronfler. Alors le fou s'approche du bureau, -trouve un grattoir, le pousse dans un angle, l'appuie solidement par le -manche et coupe la corde qui attachait ses bras. Il se délivre, rentre -en possession de ses mains, retient un cri de joie et vient à petits -pas vers son oncle. En deux minutes M. Morlot fut garrotté solidement, -mais avec tant de délicatesse, que son sommeil n'en fut pas même -troublé. - -François admira son ouvrage et ramassa le livre, qui avait glissé -jusqu'à terre. C'était la dernière édition de la _Monomanie -raisonnante_. Il l'emporta dans un coin et se mit à lire, comme un -sage, en attendant l'arrivée du docteur. - - -II - -Il faut pourtant que je raconte les antécédents de François et de son -oncle. François était le fils unique d'un ancien tabletier du passage -du Saumon, appelé M. Thomas. La tabletterie est un bon commerce; -on y gagne cent pour cent sur presque tous les articles. Depuis la -mort de son père, François jouissait de cette aisance qu'on appelle -honnête, sans doute parce qu'elle nous dispense de faire des bassesses, -peut-être aussi parce qu'elle nous permet de faire des honnêtetés à nos -amis: il avait trente mille francs de rente. - -Ses goûts étaient extrêmement simples, comme je crois vous l'avoir -dit. Il avait une préférence innée pour ce qui ne brille pas, et il -choisissait naturellement ses gants, ses gilets et ses paletots dans -cette série de couleurs modestes qui s'étend entre le noir et le -marron. Il ne se souvenait pas d'avoir rêvé panache même dans sa plus -tendre enfance, et les rubans qu'on envie le plus n'avaient jamais -troublé son sommeil. Il ne portait pas de lorgnon, par la raison, -disait-il, qu'il avait de bons yeux; ni d'épingle à sa cravate, parce -que sa cravate tenait sans épingle; mais le fait est qu'il avait peur -de se faire remarquer. Le vernis de ses bottes l'éblouissait. Il aurait -été fort en peine si le hasard de la naissance l'eût affligé d'un nom -remarquable. Si pour l'achever, son parrain l'eût appelé Améric ou -Fernand, il n'aurait signé de sa vie. Heureusement ses noms étaient -aussi modestes que s'il les eût choisis lui-même. - -Sa timidité l'empêcha de prendre une carrière. Après avoir franchi le -seuil du baccalauréat, il s'adossa à cette grande porte qui conduit -à tout, et il resta en contemplation devant les sept ou huit chemins -qui lui étaient ouverts. Le barreau lui semblait trop bruyant, la -médecine trop remuante, l'enseignement trop imposant, le commerce trop -compliqué, l'administration trop assujettissante. - -Quant à l'armée, il n'y fallait pas songer: ce n'est pas qu'il eût peur -de l'ennemi; mais il tremblait à l'idée de l'uniforme. Il s'en tint -donc à son premier métier, non comme au plus facile, mais comme au plus -obscur: il vécut de ses rentes. - -Comme il n'avait pas gagné son argent lui-même, il prêtait volontiers. -En retour d'une vertu si rare, le ciel lui donna beaucoup d'amis. Il -les aimait tous sincèrement, et faisait leurs volontés de très-bonne -grâce. Lorsqu'il en rencontrait un sur le boulevard, c'était toujours -lui qui se laissait prendre le bras, faisait un demi-tour sur lui-même -et cheminait où l'on voulait le conduire. Notez qu'il n'était ni sot, -ni borné, ni ignorant. Il savait trois ou quatre langues vivantes; il -possédait le latin, le grec et tout ce qu'on apprend au collége; il -avait quelques notions de commerce, d'industrie, d'agriculture et de -littérature, et il jugeait sainement un livre nouveau, lorsque personne -n'était là pour l'écouter. - -Mais c'est avec les femmes que sa faiblesse se montrait dans toute sa -force. Il fallait toujours qu'il en aimât quelqu'une, et si le matin, -en se frottant les yeux, il n'avait pas vu quelque lueur d'amour à -l'horizon, il se serait levé maussade et il eût mis infailliblement ses -bas à l'envers. Lorsqu'il assistait à un concert ou à un spectacle, il -commençait à chercher dans la salle un visage qui lui plût, et il s'en -éprenait jusqu'au soir. S'il avait trouvé, le spectacle était beau, -le concert délicieux; sinon, tout le monde parlait mal ou chantait -faux. Son cœur avait une telle horreur du vide, qu'en présence d'une -beauté médiocre, il se battait les flancs pour la trouver parfaite. -Vous devinerez sans moi que cette tendresse universelle n'était point -débauche, mais innocence. Il aimait toutes les femmes sans le leur -dire, parce qu'il n'avait jamais osé parler à aucune. C'était le plus -candide et le plus inoffensif des roués; don Juan, si vous voulez, mais -avant dona Julia. - -Lorsqu'il aimait, il rédigeait en lui-même des déclarations hardies -qui s'arrêtaient régulièrement sur ses lèvres. Il faisait sa cour: il -montrait le fond de son âme; il poursuivait de longs entretiens, des -dialogues charmants dont il faisait les demandes et les réponses. Il -trouvait des discours assez énergiques pour amollir des rochers, assez -brûlants pour fondre la glace; mais aucune femme ne lui sut gré de ses -aspirations muettes: il faut _vouloir_ pour être aimé. La différence -est grande entre le désir et la volonté, le désir qui vogue mollement -sur les nuages, la volonté qui court à pied dans les cailloux; l'un qui -attend tout du hasard, l'autre qui ne demande rien qu'à elle-même; la -volonté qui marche droit au but à travers les haies et les fossés, les -ravins et les montagnes; le désir qui reste assis à sa place et crie de -sa voix la plus douce: - - .... Clocher, clocher, arrive, ou je suis mort! - -Cependant, au mois d'août de cette année, quatre mois avant de lier -les bras de son oncle, François avait osé aimer en face. Il avait -rencontré aux eaux d'Ems une jeune fille presque aussi farouche que -lui, et dont la timidité frissonnante lui avait donné du courage: -c'était une Parisienne frêle et délicate, pâle comme un fruit mûri à -l'ombre, transparente comme ces beaux enfants dont le sang bleu coule -à ciel ouvert sous l'épiderme. Elle tenait compagnie à sa mère, qu'un -mal invétéré (une laryngite chronique, si je ne me trompe) condamnait à -prendre les eaux. Il fallait que la mère et la fille eussent vécu loin -du monde, car elles promenaient sur la foule bruyante des baigneurs un -long regard étonné. François leur fut présenté à l'improviste par un -convalescent de ses amis qui se rendait en Italie par l'Allemagne. Il -les vit assidûment pendant un mois, et il fut, pour ainsi dire, leur -unique compagnie. Pour les âmes délicates, la foule est une grande -solitude; plus le monde fait de bruit autour d'elles, plus elles se -serrent dans leur coin pour se parler à l'oreille. La jeune Parisienne -et sa mère entrèrent de plain-pied dans le cœur de François, et s'y -trouvèrent bien. Elles y découvraient tous les jours de nouveaux -trésors, comme les premiers navigateurs qui mirent le pied en Amérique; -elles foulaient avec délices cette terre vierge et mystérieuse. Elles -ne s'enquirent jamais s'il était riche ou pauvre: il leur suffisait -de le savoir bon, et nulle trouvaille ne pouvait leur être plus -précieuse que celle de ce cœur d'or. De son côté, François fut ravi de -sa métamorphose. Vous a-t-on jamais raconté comment le printemps éclôt -dans les jardins de la Russie? Hier la neige couvrait tout; aujourd'hui -arrive un rayon de soleil qui met l'hiver en déroute. A midi les arbres -sont en fleur, le soir ils se couvrent de feuilles, le lendemain ils -ont presque des fruits. Ainsi fleurit et fructifia l'amour de François. -Sa froideur et sa gêne furent emportées comme les glaçons dans une -débâcle; l'enfant honteux et pusillanime se fit homme en quelques -semaines. Je ne sais qui prononça d'abord le mot de _mariage_, mais -qu'importe? il est toujours sous-entendu lorsque deux cœurs honnêtes -parlent d'amour. - -François était majeur et maître de sa personne, mais celle qu'il aimait -dépendait d'un père dont il fallait obtenir le consentement. C'est ici -que la timidité du malheureux jeune homme reprit le dessus. Claire -avait beau lui dire: «Écrivez hardiment; mon père est averti: vous -recevrez son consentement par le retour du courrier.» Il fit et refit -sa lettre plus de cent fois, sans se décider à l'envoyer. Cependant -la tâche était facile, et l'esprit le plus vulgaire s'en fût tiré -glorieusement. François connaissait le nom, la position, la fortune -et jusqu'à l'humeur de son futur beau-père. On l'avait initié à tous -les secrets de la famille; il était presque de la maison. Que lui -restait-il à faire? A indiquer en quelques mots ce qu'il était et ce -qu'il avait; la réponse n'était pas douteuse. Il hésita si longtemps, -qu'au bout d'un mois Claire et sa mère furent réduites à douter de -lui. Je crois qu'elles auraient encore pris quinze jours de patience, -mais la sagesse paternelle ne le leur permit pas. Si Claire aimait, si -son amant ne se décidait pas à déclarer officiellement ses intentions, -il fallait, sans perdre de temps, mettre la jeune fille en lieu sûr, -à Paris. Peut-être alors M. François Thomas prendrait-il le parti de -venir la demander en mariage: il savait où la trouver. - -Un matin que François allait prendre ces dames pour la promenade, -le maître d'hôtel lui annonça qu'elles étaient parties pour Paris. -Leur appartement était déjà occupé par une famille anglaise. Un si -rude coup, tombant à l'improviste sur une tête si faible, égara sa -raison. Il sortit comme un fou, et se mit à chercher Claire dans tous -les endroits où il avait l'habitude de la conduire. Il rentra chez -lui avec une violente migraine qu'il soigna Dieu sait comment! Il se -fit saigner, il prit des bains d'eau bouillante, il s'appliqua des -sinapismes féroces; il vengeait sur son corps les souffrances de son -âme. Lorsqu'il se crut guéri, il repartit pour la France, bien décidé à -demander la main de Claire avant même de changer d'habit. Il court à -Paris, saute hors du wagon, oublie ses bagages, monte dans un fiacre, -et crie au cocher: - -«Chez _Elle_, et au galop! - ---Où cela, bourgeois? - ---Chez monsieur..., rue.... Je ne sais plus!» - -Il avait oublié le nom et l'adresse de celle qu'il aimait. «Allons chez -moi, pensa-t-il; je retrouverai....» Il tendit sa carte au cocher qui -le conduisit chez lui. - -Son concierge était un vieillard sans enfants, appelé Emmanuel. En -arrivant devant lui, François le salua profondément et lui dit: - -«Monsieur, vous avez une fille, Mlle Claire Emmanuel. Je voulais vous -écrire pour vous demander sa main; mais j'ai pensé qu'il serait plus -convenable de faire cette démarche en personne.» - -On reconnut qu'il était fou, et l'on courut chercher son oncle Morlot -au faubourg Saint-Antoine. - -L'oncle Morlot était le plus honnête homme de la rue de Charonne, qui -est une des plus longues de Paris. Il fabriquait des meubles anciens -avec un talent ordinaire et une conscience extraordinaire. Ce n'est -pas lui qui aurait donné du poirier noirci pour de l'ébène, ou livré -un bahut de sa fabrique pour un meuble du moyen âge! Et cependant il -possédait, tout comme un autre, l'art de fendiller le bois neuf et de -simuler des piqûres de vers, dont les vers étaient innocents. Mais il -avait pour principe et pour loi de ne faire tort à personne. Par une -modération presque absurde dans les industries de luxe, il limitait -ses bénéfices à cinq pour cent en sus des frais généraux de sa maison: -aussi avait-il gagné plus d'estime que d'argent. Lorsqu'il écrivait une -facture, il recommençait l'addition jusqu'à trois fois, tant il avait -peur de se tromper à son profit. - -Après trente ans de ce commerce, il était à peu près aussi riche qu'en -sortant d'apprentissage: il avait gagné sa vie comme le plus humble de -ses ouvriers, et il se demandait avec un peu de jalousie comment M. -Thomas s'y était pris pour amasser des rentes. Si son beau-frère le -regardait d'un peu haut, avec la vanité des parvenus, il le regardait -de bien plus haut encore, avec l'orgueil d'un homme qui n'a pas voulu -parvenir. Il se drapait superbement dans sa médiocrité, et disait -avec une morgue plébéienne: «Au moins, je suis sûr de n'avoir rien à -personne.» - -L'homme est un étrange animal: je ne suis pas le premier qui l'ait dit. -Cet excellent M. Morlot, dont l'honnêteté méticuleuse amusait tout -le faubourg, sentit au fond du cœur comme un chatouillement agréable -lorsqu'on vint lui annoncer la maladie de son neveu. Il entendit une -petite voix insinuante qui lui disait tout bas: «Si François est fou, -tu deviens son tuteur.» La probité se hâta de répondre: «Nous n'en -serons pas plus riches.--Comment! reprit la voix: mais la pension d'un -aliéné n'a jamais coûté trente mille francs par an. D'ailleurs nous -prendrons de la peine; nous négligerons nos affaires; nous méritons -une compensation; nous ne faisons tort à personne.--Mais, répliqua le -désintéressement, on se doit gratis à sa famille.--Vraiment! murmurait -la voix. Alors, pourquoi notre famille n'a-t-elle jamais rien fait pour -nous? nous avons eu des moments de gêne, des échéances difficiles: ni -le neveu François, ni feu son père n'ont jamais songé à nous.--Bah! -s'écria la bonté d'âme, cela ne sera rien; c'est une fausse alerte, -François guérira en deux jours.--Peut-être aussi, poursuivit la voix -obstinée, la maladie tuera son malade, et nous hériterons sans faire -tort à personne. Nous avons travaillé trente ans pour le souverain -qui règne à Potsdam; qui sait si un coup de marteau sur la tête d'un -étourdi ne fera pas notre fortune?» - -Le bonhomme se boucha l'oreille; mais cette oreille était si large, si -ample, si noblement évasée en forme de conque marine, que la petite -voix subtile et persévérante s'y glissait toujours malgré lui. La -maison de la rue de Charonne fut confiée aux soins du contre-maître; -l'oncle prit ses quartiers d'hiver dans le bel appartement de son -neveu. Il dormit dans un bon lit, et s'en trouva bien. Il s'assit à -une table excellente, et les crampes d'estomac dont il se plaignait -depuis nombre d'années furent guéries par enchantement. Il fut servi, -coiffé, rasé par Germain, et il en prit l'habitude. Peu à peu il se -consola de voir son neveu malade; il se fit à l'idée que François ne -guérirait peut-être jamais. Tout au plus s'il se répétait de temps en -temps, par acquit de conscience: «Je ne fais tort à personne!» - -Au bout de trois mois, il s'ennuya d'avoir un fou au logis, car il -croyait être chez lui. Le perpétuel radotage de François et sa manie -de demander Claire en mariage lui parurent un fléau intolérable: il -résolut de faire maison nette et d'enfermer le malade chez M. Auvray. -«Après tout, se disait-il, mon neveu sera mieux soigné et je serai plus -tranquille. La science a reconnu qu'il était bon de dépayser les fous -pour les distraire: je fais mon devoir.» - -C'est dans ces pensées qu'il s'était endormi, lorsque François s'avisa -de lui lier les mains: quel réveil! - - -III - -Le docteur entra en s'excusant. François se leva, remit son livre sur -le bureau, et exposa l'affaire avec une grande volubilité, en se -promenant à grands pas. - -«Monsieur, dit-il, c'est mon oncle maternel que je viens confier à vos -soins. Vous voyez un homme de quarante-cinq à cinquante ans, endurci -au travail manuel et aux privations d'une vie laborieuse; du reste, -né de parents sains, dans une famille où l'on n'a jamais vu un cas -d'aliénation mentale. Vous n'aurez donc pas à lutter contre une maladie -héréditaire. Son mal est une des monomanies les plus curieuses que vous -ayez eu l'occasion d'observer: il passe avec une incroyable rapidité de -l'extrême gaieté à l'extrême tristesse, c'est un mélange singulier de -monomanie proprement dite et de mélancolie. - ---Il n'a pas complétement perdu la raison? - ---Non, monsieur, il n'est pas en démence; il ne déraisonne que sur un -point; et il appartient bien à votre spécialité. - ---Quel est le caractère de sa maladie? - ---Hélas! monsieur, le caractère de notre siècle, la cupidité! Le pauvre -malade est bien de son temps. Après avoir travaillé depuis l'enfance, -il se trouve sans fortune. Mon père, parti du même point que lui, m'a -laissé un bien assez considérable. Le cher oncle a commencé par être -jaloux; puis il a songé qu'étant mon seul parent, il deviendrait mon -héritier en cas de mort, et mon tuteur en cas de folie, et comme un -esprit faible croit aisément ce qu'il désire, le malheureux s'est -persuadé que j'avais perdu la tête. Il l'a dit à tout le monde, il vous -le dira à vous-même. Dans la voiture, quoiqu'il eût les mains liées, il -croyait que c'était lui qui m'amenait chez vous. - ---A quelle époque remonte le premier accès? - ---A trois mois environ. Il est descendu chez mon concierge et lui a dit -d'un air effaré: «Monsieur Emmanuel, vous avez une fille.... laissez-la -dans votre loge et venez m'aider à lier mon neveu.» - ---Juge-t-il bien de son état? sait-il qu'il est malade? - ---Non, monsieur, et je crois que c'est bon signe. Je vous dirai, de -plus, qu'il y a des dérangements notables dans les fonctions de la vie -de nutrition. Il a perdu complétement l'appétit, et il est sujet à de -longues insomnies. - ---Tant mieux! un aliéné qui dort et qui mange régulièrement est à peu -près incurable. Permettez-moi de le réveiller.» - -M. Auvray secoua doucement l'épaule du dormeur, qui se dressa en pieds. -Son premier mouvement fut de se frotter les yeux. Lorsqu'il vit ses -mains liées, il devina ce qui s'était passé durant son sommeil, et il -partit d'un grand éclat de rire. «La bonne plaisanterie!» dit-il. - -François tira le docteur à part. - -«Vous voyez! Eh bien, dans cinq minutes, il sera furieux. - ---Laissez-moi faire. Je sais comment il faut les prendre.» Il sourit au -malade comme à un enfant qu'on veut amuser. «Mon ami, lui dit-il, vous -vous éveillez de bonne heure; avez-vous fait de bons rêves? - ---Moi! je n'ai pas rêvé. Je ris de me voir lié comme un fagot. On -dirait que c'est moi qui suis le fou. - ---Là! dit François. - ---Ayez la bonté de me débarrasser, docteur; je m'expliquerai mieux -quand je serai à mon aise. - ---Mon enfant, je vais vous délier; mais vous promettez d'être bien sage? - ---Ah çà, monsieur, est-ce qu'en bonne foi vous me prenez pour un fou? - ---Non, mon ami, mais vous êtes malade. Nous vous soignerons, nous vous -guérirons. Tenez! vos mains sont libres, n'en abusez pas. - ---Que diable voulez-vous que j'en fasse? Je vous amenais mon neveu.... - ---Bien! dit M. Auvray; nous parlerons de cela tout à l'heure. Je vous -ai trouvé endormi; vous arrive-t-il souvent de dormir le jour? - ---Jamais! c'est ce bête de livre.... - ---Oh! oh! fit l'auteur, le cas est grave. Ainsi vous croyez que votre -neveu est fou? - ---A lier, monsieur; et la preuve, c'est que j'ai dû lui attacher les -mains avec cette corde. - ---Mais c'est vous qui aviez les mains attachées. Vous ne vous souvenez -pas que je viens de vous délivrer? - ---C'était moi, c'était lui. Laissez-moi donc vous expliquer toute -l'affaire! - ---Chut! mon ami, vous vous exaltez, vous êtes très-rouge: je ne -veux pas que vous vous fatiguiez. Contentez-vous de répondre à mes -questions. Vous dites que votre neveu est malade? - ---Fou! fou! fou! - ---Et vous êtes content de le voir fou? - ---Moi? - ---Répondez-moi franchement. Vous ne voulez point qu'il guérisse, -n'est-ce pas? - ---Pourquoi? - ---Pour que sa fortune reste entre vos mains. Vous voulez être riche? -Il vous fâche d'avoir travaillé si longtemps sans faire fortune? Vous -pensez que votre tour est venu?» - -M. Morlot ne répondait pas. Il avait les yeux fichés en terre. Il -se demandait s'il ne faisait pas un mauvais rêve, et il cherchait à -démêler ce qu'il y avait de réel dans cette histoire de mains liées, -cet interrogatoire, et les questions de cet inconnu qui lisait à livre -ouvert dans sa conscience. - -«Entend-il des voix?» demanda M. Auvray. - -Le pauvre oncle sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il se -souvint de cette voix acharnée qui lui parlait à l'oreille, et il -répondit machinalement: «Quelquefois.» - ---Ah! il est halluciné. - ---Mais non! je ne suis pas malade! Laissez-moi sortir! Je perdrais la -tête ici. Demandez à tous mes amis, ils vous diront que j'ai tout mon -bon sens. Tâtez-moi le pouls, vous verrez que je n'ai pas la fièvre. - ---Pauvre oncle! dit François. Il ne sait pas que la folie est un délire -sans fièvre. - ---Monsieur, ajouta le docteur, si nous pouvions donner la fièvre à nos -malades, nous les guéririons tous. - -M. Morlot se jeta sur son fauteuil. Son neveu continuait à arpenter le -cabinet du docteur. - -«Monsieur, dit François, je suis profondément affligé du malheur de -mon oncle, mais c'est une grande consolation pour moi de pouvoir le -confier à un homme tel que vous. J'ai lu votre admirable livre de _la -Monomanie raisonnante_: c'est ce qu'on a écrit de plus remarquable en -ce genre depuis le _Traité des maladies mentales_ du grand Esquirol. -Je sais, du reste, que vous êtes un père pour vos malades, je ne vous -ferai donc pas l'injure de vous recommander M. Morlot. Quant au prix -de sa pension, je m'en rapporte absolument à vous.» Il tira de son -portefeuille un billet de mille francs qu'il posa lestement sur la -cheminée. «J'aurai l'honneur de me présenter ici dans le courant de la -semaine prochaine. A quel moment est-il permis de visiter les malades? - ---De midi à deux heures. Quant à moi, je suis toujours à la maison. -Adieu, monsieur. - ---Arrêtez-le, cria l'oncle Morlot, ne le laissez pas partir! C'est lui -qui est fou; je vais vous expliquer sa folie. - ---Du calme, mon cher oncle! dit François en se retirant. Je vous laisse -aux mains de M. Auvray; il aura bien soin de vous.» - -M. Morlot voulut courir après son neveu, le docteur le retint: - -«Quelle fatalité! criait le pauvre oncle; il ne dira pas une sottise! -S'il pouvait seulement déraisonner un peu, vous verriez bien que ce -n'est pas moi qui suis fou.» - -François tenait déjà le bouton de la porte. Il revint sur ses pas comme -s'il avait oublié quelque chose, marcha droit au docteur et lui dit: - -«Monsieur, la maladie de mon oncle n'est pas le seul motif qui m'amène. - ---Ah! ah!» murmura M. Morlot, qui vit luire un rayon d'espérance. - -Le jeune homme poursuivit: - -«Vous avez une fille. - ---Enfin! cria le pauvre oncle. Vous êtes témoin qu'il a dit: «Vous avez -une fille!» - -Le docteur répondit à François: «Oui, monsieur. Expliquez-moi.... - ---Vous avez une fille, Mlle Claire Auvray. - ---L'y voilà! l'y voilà! Je vous l'avais bien dit. - ---Oui, monsieur, dit le docteur. - ---Elle était, il y a trois mois, aux eaux d'Ems avec sa mère. - ---Bravo! bravo! hurla M. Morlot. - ---Oui, monsieur,» répondit M. Auvray. - -M. Morlot courut au docteur et lui dit: «Vous n'êtes pas le médecin; -vous êtes un pensionnaire de la maison! - ---Mon ami, répondit le docteur, si vous n'êtes pas sage, nous vous -donnerons une douche.» - -M. Morlot recula d'épouvante. Son neveu poursuivit: - -«Monsieur, j'aime mademoiselle votre fille, j'ai quelque espoir d'en -être aimé, et pourvu que ses sentiments n'aient pas changé depuis le -mois de septembre, j'ai l'honneur de vous demander sa main.» - -Le docteur répondit: «C'est donc à monsieur François Thomas que j'ai -l'honneur de parler? - ---A lui-même, monsieur, et j'aurais dû commencer par vous apprendre mon -nom. - ---Monsieur, permettez-moi de vous dire que vous vous êtes bien fait -attendre.» - -A ce moment, l'attention du docteur fut attirée par M. Morlot, qui se -frottait les mains avec une sorte de rage. - -«Qu'avez-vous, mon ami? lui demanda-t-il de sa voix douce et paternelle. - ---Rien, rien; je me frotte les mains. - ---Et pourquoi? - ---J'ai quelque chose qui me gêne. - ---Montrez: je ne vois rien. - ---Vous ne voyez pas? là, là, entre les doigts. Je le vois bien, moi! - ---Que voyez-vous? - ---L'argent de mon neveu. Otez-le, docteur! Je suis un honnête homme; je -ne veux rien à personne.» - -Tandis que le médecin écoutait attentivement les premières divagations -de M. Morlot, une étrange révolution s'opérait dans la personne de -François. Il pâlissait, il avait froid, ses dents claquaient avec -violence. M. Auvray se retourna vers lui pour lui demander ce qu'il -éprouvait. - -«Rien, répondit-il; elle vient, je l'entends; c'est la joie.... mais -j'en suis accablé. Le bonheur tombe sur moi comme de la neige. L'hiver -sera rigoureux pour les amants. Docteur, regardez donc ce que j'ai dans -la tête.» - -M. Morlot courut à lui en criant: - -«Assez! ne déraisonne plus! Je ne veux plus que tu sois fou. On dirait -que c'est moi qui t'ai volé ta raison. Je suis honnête. Docteur, voyez -mes mains; fouillez dans mes poches; envoyez chez moi, rue de Charonne, -au faubourg Saint-Antoine; ouvrez tous les tiroirs; vous verrez que je -n'ai rien à personne!» - -Le docteur était fort embarrassé entre ses deux malades, lorsqu'une -porte s'ouvrit, et Claire vint annoncer à son père que le déjeuner -était sur la table. - -François se leva comme par ressort; mais sa volonté seule courut -au-devant de Mlle Auvray. Son corps retomba lourdement sur le fauteuil. -A peine s'il put balbutier quelques mots. - -«Claire! c'est moi. Je vous aime. Voulez-vous?...» - -Il passa la main sur son front. Sa face pâle se colora d'un rouge vif. -Les tempes battaient avec force; il sentait au-dessus des sourcils une -compression violente. Claire, aussi morte que vive, s'empara de ses -deux mains: il avait la peau sèche et le pouls si dur que la pauvre -fille en fut épouvantée. Ce n'est pas ainsi qu'elle espérait le -revoir. En quelques minutes, une teinte orangée se répandit autour des -ailes du nez; les nausées vinrent ensuite, et M. Auvray reconnut tous -les symptômes d'une fièvre bilieuse. «Quel malheur, dit-il, que cette -fièvre ne soit pas échue à son oncle; elle l'aurait guéri!» - -Il sonna; la servante accourut; puis Mme Auvray, que François reconnut -à peine, tant il était accablé. Il fallut coucher le malade, et sans -retard. Claire offrit sa chambre et son lit. C'était un charmant petit -lit de pensionnaire avec des rideaux blancs; une chambre mignonne et -chastement coquette, tendue de percale rose, et fleurie de grandes -bruyères dans des vases de porcelaine bleuâtre. On voyait sur la -cheminée une grande coupe d'onyx: c'était le seul présent que Claire -eût reçu de son amant. Si vous prenez la fièvre, ami lecteur, je vous -souhaite une pareille infirmerie. - -Pendant qu'on donnait les premiers soins à François, son oncle exaspéré -s'agitait dans la chambre, arrêtant le docteur, embrassant le malade, -saisissant la main de Mme Auvray, et criant à tue-tête: «Sauvez-le -vite, vite! je ne veux pas qu'il meure; je mettrai opposition à sa -mort, c'est mon droit: je suis son oncle et son tuteur! Si vous ne le -guérissez pas, on dira que c'est moi qui l'ai tué. Vous êtes témoins -que je ne demande pas sa succession. Je donne tous ses biens aux -pauvres. Un verre d'eau, s'il vous plaît, pour laver mes mains!» - -On le transféra dans la maison de santé. Là, il s'agita tellement, -qu'il fallut lui mettre une veste de forte toile qui se lace par -derrière et dont les manches sont cousues à l'extrémité: c'est ce qu'on -appelle la camisole de force. Les infirmiers prirent soin de lui. - -Mme Auvray et sa fille soignèrent François avec amour, quoique les -détails du traitement ne fussent pas toujours agréables; mais le sexe -le plus délicat se complaît dans l'héroïsme. Vous me direz que ces deux -femmes voyaient dans leur malade un gendre et un mari, mais je crois -que s'il eût été un étranger il n'y aurait presque rien perdu. Saint -Vincent de Paul n'a inventé qu'un uniforme, car il y a dans la femme de -tout rang et de tout âge l'étoffe d'une sœur de charité. - -Assises nuit et jour dans cette chambre pleine de fièvre, la mère et la -fille employaient leurs moments de repos à deviser ensemble de leurs -souvenirs et de leurs espérances. Elles ne s'expliquaient ni le long -silence de François, ni son brusque retour, ni l'occasion qui l'avait -conduit à l'avenue Montaigne. S'il aimait Claire, pourquoi s'être fait -attendre pendant trois mois? Avait-il donc besoin, pour s'introduire -chez M. Auvray, de la maladie de son oncle? S'il avait oublié son -amour, pourquoi n'avait-il pas conduit son oncle chez un autre médecin? -On en trouve assez dans Paris. Peut-être avait-il cru sa passion -guérie, jusqu'au moment où la présence de Claire l'avait détrompé? Mais -non, puisque, avant de la revoir, il l'avait demandée en mariage. - -A toutes ces questions, ce fut François qui répondit dans son délire. -Claire, penchée sur ses lèvres, recueillait avidement ses moindres -paroles; elle les commentait avec sa mère et le docteur, qui ne tarda -pas à entrevoir la vérité. Pour un homme exercé à démêler les idées les -plus confuses et à lire dans l'âme des fous comme dans un livre à demi -effacé, les rêvasseries d'un fiévreux sont un langage intelligible, et -le délire le plus confus n'est pas sans lumières. On sut bientôt qu'il -avait perdu la raison et dans quelles circonstances; on s'expliqua même -comme il avait causé innocemment la maladie de son oncle. - -Alors commença pour Mlle Auvray une nouvelle série de craintes. -François avait été fou. La crise terrible qu'elle avait provoquée sans -le savoir guérirait-elle le malade? Le docteur assurait que la fièvre a -le privilége de juger, c'est-à-dire de terminer la folie: cependant il -n'y a pas de règle sans exception, en médecine surtout. Supposé qu'il -guérît, n'aurait-on pas à craindre les rechutes? M. Auvray voudrait-il -donner sa fille à un de ses malades? - -«Pour moi, disait Claire en souriant tristement, je n'ai peur de rien: -je me risquerais. Je suis la cause de tous ses maux; ne dois-je pas -le consoler? Après tout, sa folie se réduisait à demander ma main: il -n'aura plus rien à demander le jour où je serai sa femme; nous n'aurons -donc rien à craindre. Le pauvre enfant n'était malade que par un excès -d'amour; guéris-le bien, cher père, mais pas trop. Qu'il reste assez -fou pour m'aimer comme je l'aime! - ---Nous verrons, répondit M. Auvray. Attends que la fièvre soit -passée. S'il est honteux d'avoir été malade, si je le vois triste -ou mélancolique après la guérison, je ne réponds de rien. Si, au -contraire, il se souvient de sa maladie sans honte et sans regrets, -s'il en parle avec résignation, s'il revoit sans répugnance les -personnes qui l'ont soigné, je me moque des rechutes! - ---Eh! mon père, pourquoi serait-il honteux d'avoir aimé jusqu'à -l'excès? C'est une noble et généreuse folie, qui n'entrera jamais dans -les petites âmes. Et comment aurait-il de la répugnance à revoir ceux -qui l'ont soigné?... C'est nous! - -Après six jours de délire, une sueur abondante emporta la fièvre, et -le malade entra en convalescence. Lorsqu'il se vit dans une chambre -inconnue, entre Mme et Mlle Auvray, sa première idée fut qu'il était -encore à l'hôtel des Quatre-Saisons, dans la grande rue d'Ems. Sa -faiblesse, sa maigreur et la présence du médecin le ramenèrent à -d'autres pensées: il se souvint, mais vaguement. Le docteur lui vint -en aide. Il lui versa la vérité avec prudence, comme on mesure les -aliments à un corps affaibli par la diète. François commença par -écouter son histoire comme un roman où il ne jouait aucun rôle; il -était un autre homme, un homme tout neuf, et il sortait de la fièvre -comme d'un tombeau. Peu à peu les lacunes de sa mémoire se comblèrent. -Son cerveau était plein de cases vides qui se remplirent une à une, -sans secousse. Bientôt il fut maître de son esprit; il rentra en -possession du passé. Cette cure fut œuvre de science et surtout de -patience. C'est là qu'on admira les ménagements paternels de M. Auvray. -L'excellent homme avait le génie de la douceur. Le 25 décembre, -François, assis sur son lit, lesté d'un bouillon de poulet et de la -moitié d'un jaune d'œuf, raconta sans interruption, sans trouble et -sans divagation, sans honte, sans regrets, et sans autre émotion qu'une -joie tranquille, l'histoire des trois mois qui venaient de s'écouler. -Claire et Mme Auvray pleuraient en l'écoutant. Le docteur avait l'air -de prendre des notes ou d'écrire sous la dictée, mais il tombait autre -chose que de l'encre sur son papier. - -Quand le récit fut achevé, le convalescent ajouta en forme de -conclusion: - -«Aujourd'hui, 25 décembre, à trois heures de relevée, j'ai dit à mon -excellent docteur, à mon bien-aimé père, M. Auvray, dont je n'oublierai -plus ni la rue, ni le numéro: «Monsieur, vous avez une fille, Mlle -Claire Auvray; je l'ai vue cet été aux eaux d'Ems, avec sa mère; je -l'aime; elle m'a bien assez prouvé qu'elle m'aimait, et, si vous ne -craignez pas que je retombe malade, j'ai l'honneur de vous demander sa -main.» - -Le docteur ne fit qu'un petit signe de tête, mais Claire passa ses bras -autour du cou du malade et le baisa sur le front. Je ne désire pas une -autre réponse lorsque je ferai pareille demande. - -Le même jour, M. Morlot, plus calme et délivré de la camisole, se leva -à huit heures du matin. En sortant du lit, il prit ses pantoufles, -les tourna, les retourna, les sonda soigneusement, et les passa à -l'infirmier en le suppliant de voir si elles ne contenaient pas trente -mille livres de rente. C'est alors seulement qu'il consentit à se -chausser. Il se peigna pendant une bonne demi-heure en répétant: «Je -ne veux pas qu'on dise que la fortune de mon neveu est passée sur ma -tête.» Il secoua chacun de ses vêtements par la fenêtre, après les -avoir fouillés jusque dans leurs derniers replis. Habillé, il demanda -un crayon et écrivit sur les murs de sa chambre: - - BIEN D'AUTRUI NE DÉSIRERAS. - -Puis il commença à se frotter les mains avec une incroyable vivacité, -pour se convaincre que la fortune de François n'y était pas attachée. -Il se gratta les doigts avec son crayon, en les comptant depuis le -premier jusqu'au dixième, tant il avait peur d'en oublier un. M. -Auvray lui fit sa visite quotidienne: il se crut en présence d'un -juge d'instruction, et demanda instamment à être fouillé. Le docteur -se fit reconnaître et lui apprit que François était guéri. Le pauvre -homme demanda si l'argent était retrouvé. «Puisque mon neveu va sortir -d'ici, disait-il, il lui faut son argent: où est-il? Je ne l'ai pas. A -moins qu'il ne soit dans mon lit!» Et il culbuta son lit si lestement -qu'on n'eut pas le temps de l'en empêcher. Le docteur sortit en lui -serrant la main; il frotta cette main avec un soin scrupuleux. On lui -apporta son déjeuner; il commença par explorer sa serviette, son verre, -son couteau, son assiette, en répétant qu'il ne voulait pas manger la -fortune de son neveu. Le repas fini, il se lava les mains à grande -eau. «La fourchette est en argent, disait-il; s'il m'était resté de -l'argent après les mains!» - -M. Auvray ne désespère pas de le sauver, mais il faudra du temps. C'est -surtout en été et en automne que les médecins guérissent la folie. - - - - -TERRAINS A VENDRE. - - -I - -Henri Tourneur, qui vient d'obtenir une première médaille à -l'Exposition universelle, n'est pas un peintre de génie, mais il ne -fait que d'excellents tableaux. Il dessine presque aussi bien que M. -Ingres, et sa couleur est presque aussi riche que celle de M. Diaz. -Sa peinture est à la mode depuis quatre ou cinq ans, et elle n'a rien -à redouter des caprices de la mode. Il la vend à des prix anglais, -c'est-à-dire exorbitants. _Les Dames de la cour visitant l'atelier de -Jean Goujon_ ont été payées dix-huit mille francs pour un musée de -Paris. Un banquier de Rouen a donné six mille francs du _Baiser d'Alain -Chartier_, petite toile de 4, fausse mesure; et _Mlle Doze écoutant les -confidences de Mlle Mars_ vient d'être achetée onze mille francs par un -riche amateur belge. Il a plus de commandes qu'il n'en peut exécuter en -deux ans, et je ne vois pas ce qui l'empêcherait de gagner quarante -mille francs par année. - -Ses premiers succès datent de l'Exposition de 1850. Jusque-là il avait -gagné obscurément sa vie. M. Tourneur père, commissionnaire en vins, -retiré des affaires avec dix mille francs de rente, n'avait ni aidé ni -contrarié la vocation de son fils; il l'avait livré à lui-même, sans -argent, avec ces paroles encourageantes: «Si tu as du talent, tu te -tireras d'affaire; si tu n'en as point, tu renonceras à la peinture, et -je te placerai dans le commerce.» De vingt à trente ans, Henri dessina -des bois pour les éditions à bon marché, il peignit des éventails, des -boîtes de confiseur, des porcelaines et même des devants de cheminée. -_L'enfant au pot-au-feu_, qui se vend encore en province, est un de ses -péchés de jeunesse. Ces dix années de gêne lui furent profitables: il -y apprit l'économie. Le jour où il vit son pain assuré pour dix-huit -mois, il tourna le dos à l'industrie et se mit à la peinture. - -Son atelier est le plus grand de l'avenue Frochot et un des plus beaux -de Paris. C'est un musée où l'on voit un peu de tout, excepté des -tableaux. La raison en est fort simple. Lorsque Tourneur veut peindre -une jeune dame du temps de Louis XIII cachetant un billet doux, il -commence par courir les marchands de curiosités: il achète, soit une -tapisserie du temps, soit une tenture de cuir gaufré pour remplir le -fond du tableau. Il choisit un beau meuble ancien, qu'il fait porter -chez lui. Il déterre au fond d'une boutique un petit bureau richement -incrusté, il le paye et l'emporte sous son bras. Il se procure, -n'importe à quel prix, les vieilles soieries et les guipures deux -fois centenaires dont il composera le costume; il guette aux ventes -publiques l'écritoire de Marion Delorme et le cachet de Ninon de -Lenclos. Tel est son amour de l'exactitude. Il habille son mannequin -avec un soin scrupuleux, il fait venir un beau modèle pour la tête -et pour les mains, et il peint tout d'après nature. Il ne fait qu'un -tableau à la fois, l'achève sans interruption et le livre aussitôt -verni. On ne voit chez lui ni esquisses, ni pochades, ni croquis, ni -ce pêle-mêle d'études interrompues, d'imaginations ébauchées et de -tableaux invendus qu'on aime à rencontrer dans un atelier. On n'y -trouve qu'une toile en voie d'exécution et déjà placée dans le cadre. -Mais les murs sont couverts de tentures splendides et hérissés d'armes -magnifiques dont plus d'une a coûté mille francs. Les vieux meubles et -les étagères supportent une multitude de porcelaines, de faïences, de -grès, d'émaux précieux, de bronzes rares, et de bijoux artistiques. Sa -maison est comme une succursale du musée de Cluny. - -Quant à lui, ceux qui n'ont pas vu son portrait gravé par Calamatta -ne le reconnaîtront jamais dans la rue. Il ressemble beaucoup moins à -un artiste qu'à un jeune négociant anglais. Sa figure est régulière, -un peu froide; sa peau très-blanche, ses cheveux châtain clair. Il -se coiffe à l'anglaise, sur les tempes, et ne porte que les favoris. -Il est petit, mais bien pris dans sa petite taille. Je connais peu -d'hommes qui s'habillent mieux que lui; il a les draps les plus beaux -et les habits les mieux coupés. Jamais de couleurs claires, jamais de -formes excentriques, et point de bijoux hormis sa montre, qui est de -Breguet. S'il porte une canne, c'est un jonc de cent francs, avec une -petite pomme d'écaille noire qui vaut cent sous. Je l'ai rencontré -bien des fois, dans le temps où il était son propre valet de chambre, -et je ne me souviens pas d'avoir vu sur lui un grain de poussière. -Il s'est couché souvent sans dîner, mais il n'est jamais sorti sans -gants frais. Lorsqu'il prenait ses repas dans une laiterie de la rue -Pigalle, il commandait ses chapeaux rue Richelieu, et ses chaussures -chez le bon faiseur. Dans l'atelier, il s'habille de blanc, soit en -laine, soit en coutil, suivant la saison, et ne se tache jamais; il -est propre et soigné comme sa peinture. Depuis un an il s'est donné le -luxe d'un noir. C'est un jeune nubien de dix-huit ans, oublié à Paris -par un Anglais qui revenait d'Égypte. Il n'était pas baptisé: Tourneur -lui a donné le nom de Boule-de-Neige. Il lui a enseigné tous les arts -libéraux qui sont à la portée des races noires: frotter le parquet, -épousseter les meubles, brosser les habits, vernir la chaussure, et -porter les lettres à leur adresse. Grâce aux soins qu'il a pris, il -est, pour dix francs par mois, l'homme le mieux servi de tout Paris. - -On prétend qu'il a déjà fait de notables économies; mais moi qui -le connais, je puis vous assurer qu'il n'en est rien. Les artistes -exagèrent tout, et particulièrement les économies des autres artistes. -Tourneur a trop dépensé en achats de toute sorte pour qu'il lui soit -resté beaucoup d'argent liquide. Notez, de plus, que Boule-de-Neige -dévore trois kilogrammes de pain par jour, et vous comprendrez pourquoi -la fortune de son maître se réduit à cinquante mille francs, placés en -rentes sur l'État. - -Si modeste que le chiffre paraisse, il prouve à tout homme de sens -que M. Henri Tourneur est un artiste de bonne vie. Il ne court ni les -bals ni les théâtres, et ne va qu'à la Comédie-Française, où il a ses -entrées. Sa conduite est aussi régulière que peut l'être celle d'un -homme de trente-cinq ans. Cependant je ne voudrais point jurer qu'il -soit indifférent à la beauté de Mellina Barni. Lorsqu'elle rompit son -engagement avec le directeur de la Scala pour venir chanter à Paris, -il la décida à retarder ses débuts, qui se font encore attendre. On le -voit souvent chez elle, et même, ce qui est plus grave, on la rencontre -quelquefois chez lui. Mais ce ne sont pas mes affaires. - -Le 15 mai de cette année, une heure après l'ouverture de l'Exposition -des beaux-arts, Henri Tourneur était en contemplation devant lui-même, -et souriait à son tableau d'_Alain Chartier_, lorsqu'il reçut dans -l'épaule une de ces tapes familières qui ébranleraient l'équilibre d'un -bœuf. Il se retourna, comme si on l'avait touché sur un ressort; mais -sa colère ne tint pas devant le gros sourire rougeaud de M. de Chingru: -il se mit à rire. - -«Bonjour, Van Ostade, Miéris, Terburg, Gérard Dow!» s'écria M. -de Chingru, si haut que cinq ou six personnes profitèrent de son -discours. «J'ai vu tes trois tableaux, ils n'ont rien perdu, ils sont -magnifiques; au fait, il n'y a que cela ici. Tu as battu la France, la -Belgique et l'Angleterre, Meissonnier, Willems et Mulready. Tu peins -le genre comme _genre_ lui-même, et tu es savant comme _pinxit_. Si le -gouvernement ne te donne pas cent mille francs de commande et la croix, -je démolis la Bastille!» - -Il prit Henri par le bras, et ajouta à voix basse: - -«Veux-tu te marier? - ---Laisse-moi donc tranquille! - ---Un million! - ---Tu es fou! un million ne voudrait pas de moi. - ---Pourquoi cela? un million et toi, vous vous valez. Qu'est-ce qu'un -million gagne par an? cinquante mille francs. Tu peux en faire autant: -tu es donc de la force d'un million. - ---Où as-tu déterré cela? - ---Ah! ah! le récit t'intéresse. Écoute donc. Il existe de par le monde -un M. Gaillard.... - ---Qui joue à la Bourse? Merci. J'ai vu _Ceinture dorée_. - ---Il ne joue pas plus que moi; il est archiviste au ministère de.... - ---Une place de dix mille francs? - ---Non; trois mille six cents, plus quatre cents francs de gratification -qui ne manquent jamais; total quatre mille. Voilà le beau-père. - ---Et mon million? - ---Ah! _mon_ million! Tu mords, Van Ostade, tu mords! M. Gaillard est -un employé modèle. Depuis trente ans, il arrive à son bureau à dix -heures moins cinq, il en sort à quatre heures cinq minutes, et dans -l'intervalle il ne se fait pas remplacer par son chapeau pour aller -jouer au billard. - ---Chingru, tu m'agaces. - ---Un peu de patience! Cet archiviste comme on n'en trouve plus habite -vers le haut de la rue d'Amsterdam avec sa fille, sa sœur et sa bonne. -Leur appartement est au quatrième; trois chambres à coucher, pas de -salon. Les fenêtres.... - ---Adieu, Chingru. - ---Adieu, Gérard Dow. Les fenêtres donnent sur un terrain de dix mille -mètres. Tu n'es pas encore parti? - ---Va donc! - ---Dix mille mètres à cent francs font un million. Celui qui nierait -cela donnerait un fier démenti à Pythagore! Ce million, mon cher -Terburg, est la propriété de M. Gaillard. - ---Mais comment se fait-il...? - ---Sois tranquille, il ne l'a pas volé. On vole un portefeuille, cela -se voit tous les jours; mais on ne vole pas un terrain d'un hectare: -il faudrait des poches trop grandes. En l'an de grâce 1830, quelques -jours après les histoires de Juillet, M. Gaillard, surnuméraire de -cinquième année, se vit à la tête d'une somme de soixante-quinze mille -francs, l'héritage d'un oncle de Narbonne. Il cherchait un placement à -l'abri des révolutions, lorsqu'il découvrit ces bienheureux terrains, -qui valaient alors sept francs le mètre. Son compte fut bientôt fait: -soixante et dix mille francs d'achat, cinq mille pour le notaire et -pour le fisc. Il paya comptant et fut considéré. - ---Mais depuis, pourquoi n'a-t-il pas vendu?... - ---Depuis? il n'a jamais déplacé l'écriteau, et je te le montrerai quand -tu voudras: _Terrains à vendre en totalité ou par lots._ Et je te -prie de croire que les acheteurs n'ont pas manqué. Le lendemain de la -signature de l'acte, on lui offrit dix mille francs de bénéfice. Il se -dit: «Bon! je n'ai pas fait un sot marché.» Et il garda son terrain. -Lorsqu'on bâtit la gare de Saint-Germain, un spéculateur lui apporta -deux cent mille francs. Il se gratta le nez (c'est le seul défaut que -je lui connaisse), et il répondit que sa femme ne voulait pas vendre. -En 1842, sa femme était morte; une compagnie de gaz lui fit des offres -éblouissantes: un demi-million! «Ma foi, répondit-il, puisque j'ai -attendu douze ans, j'attendrai bien encore. Je vois avec plaisir que le -temps travaille pour moi; il ne faut pas le déranger. Quand ma fille -sera en âge de se marier, nous verrons!» Il est bon de te dire que sa -fille est contemporaine du célèbre terrain. En 1850, sa fille avait -vingt ans, un bel âge, et le terrain valait huit cent mille francs, un -bon prix. Mais il s'est si bien accoutumé à garder l'un et l'autre, -qu'il faudra la croix et la bannière pour le décider soit à vendre, -soit à marier. On a beau lui prêcher que le cas est tout différent, que -les terrains ne perdent pas pour attendre, mais que les filles, passé -un certain âge, sont sujettes à dépréciation: il se bouche les oreilles -et retourne à son bureau gratter du papier. - ---Et sa fille? - ---Elle s'ennuie à cent francs par jour, et de si bon cœur, qu'elle -aimera le premier homme qu'elle verra luire à l'horizon. - ---Elle ne voit personne? - ---Personne qui ait figure humaine: un vieux notaire de province et cinq -ou six employés qui ressemblent à des garçons de bureau. Tu comprends -qu'on ne va pas donner des bals dans un appartement composé de trois -chambres à coucher! Je suis le seul homme présentable qui ait accès -dans la maison. - ---Elle n'est pas trop laide? - ---Elle est magnifique! Je ne te dis que ça. - ---A-t-elle un nom humain? Je t'avertis que si elle s'appelle -Euphrosyne.... - ---Rosalie: cela te va-t-il? - ---Oui, Rosalie.... Rosalie..., c'est un joli nom. Est-elle un peu -élevée? - ---Elle? Artiste, mon cher, comme toi et moi. - ---Distinguons, je te prie. - ---Ingrat! Elle ne joue d'aucun instrument, et elle ne va pas copier -de tableaux au Louvre; mais elle comprend la peinture, elle sent la -musique comme celui qui l'a inventée. Du reste, éducation sévère: le -spectacle six fois par an, les monuments deux fois par mois, quatre -concerts en carême, une bibliothèque sérieuse, peu de romans, et tous -anglais; pas de tourterelles dans la maison, pas un cousin dans la -famille! - ---Parle, parle, Chingru; je te supporte! Quand me présenteras-tu? - ---Demain, si tu veux. Je lui ai déjà parlé de toi. - ---Et que lui as-tu dit? - ---Que tu étais le seul de nos grands peintres dont je n'eusse pas de -tableaux. - ---Je t'en commencerai un le lendemain du mariage. - ---Merci. Je te demanderai encore un service. - ---Si ce n'est pas un service d'argenterie.... - ---Tu sais, mon cher, que j'ai près de quarante ans, et point de place. -A mon âge, tout le monde est casé, c'est la coutume. Il me fâche de -faire exception, et d'entendre murmurer autour de moi: «M. de Chingru; -un beau nom; qu'est-ce qu'il fait?--Il a de quoi vivre: c'est un homme -qui ne demande rien à personne.--Oui; mais qu'est-ce qu'il fait?» -Parbleu! je ferais comme tout le monde, si j'avais seulement une place -de trois mille francs! Voyons, mon petit Tourneur, je ne te demande -rien maintenant; plus tard, si tu es content. Tu as du crédit, tu -connais les hommes haut placés, tu vas chez les ministres; tu diras un -mot pour moi, pas vrai? - ---A quoi es-tu bon? - ---A tout, car je n'ai rien étudié spécialement. - ---Eh bien! je ne dis pas non. A quelle heure demain? - ---A deux heures. Elle sera seule avec sa tante; tu viendras pour -acheter un lot de terrain. - ---Veux-tu que j'aille te prendre? - ---Non, non; c'est moi qui passerai à ton atelier; je ne suis jamais -chez moi. Sais-tu seulement où je demeure? - ---Je ne me rappelle plus au juste. - ---Là, quand je te le disais! Eh bien! tous mes amis sont aussi avancés -que toi. Je ne loge pas; je perche. Tout au plus si je sais mon -adresse, tant je vis peu à la maison! Adieu.» - -M. de Chingru (Louis-Théramène), sans profession avouée et sans -domicile connu, est ce qu'on appelle vulgairement une peste d'atelier. -Son talent consiste à s'introduire chez les artistes, à leur donner de -son gros encensoir dans le visage, à médire de l'un chez l'autre, à se -faire tutoyer, et à décrocher çà et là une esquisse qu'on lui laisse -prendre. Sans être ni artiste ni critique, il a cependant un nez de -brocanteur, et il flaire assez bien les toiles qui sont de défaite. -Dans les ateliers où il est reçu, il se pose en point d'admiration -le long des murs, célébrant tout, le bon et le mauvais, jusqu'à ce -qu'il ait jeté son dévolu sur un ouvrage auquel l'artiste n'attache -que peu de prix. Il y reporte tout l'effort de son admiration, il y -donne de toute l'impétuosité de son enthousiasme. Il s'en écarte, -puis il revient; il déprécie un chef-d'œuvre au profit de sa passion -dominante; il s'en va. Mais il ajuste son dernier coup d'œil sur -l'objet de sa convoitise. Le lendemain, on le revoit, mais il ne voit -personne; il dit à peine bonjour, il va droit au tableau de la veille. -C'est son pôle: vous diriez un homme aimanté. Il ne craint pas de dire -à l'artiste: «Voilà ton premier chef-d'œuvre; le jour où tu as fait -cela, tu es sorti du pair; la veille, tu n'étais qu'un peintre comme -les autres, un Delacroix, un Troyon, un Corot; le lendemain, tu étais -toi.» Et il regarde encore, et il décroche cette toile sans cadre, il -la porte à la fenêtre, il l'essuie du revers de sa manche, il la remet -en place en maugréant contre les bourgeois qui ne viennent pas la -couvrir d'or. Huit jours après, il revient, mais il regarde ailleurs; -il évite ce coin-là, il n'y jette les yeux qu'à la dérobée en étouffant -un soupir. Un matin, il arrive avec le soleil: il a rêvé que son cher -tableau était vendu à la reine d'Angleterre; il veut l'admirer encore -une fois. Pour le coup l'artiste perd patience et lui dit des injures: -«Tu n'es qu'un âne; il y a ici vingt tableaux pas mal, et tu vas -t'épater devant une croûte. Cette esquisse est stupide, on n'en fera -jamais rien; je ne veux plus la voir; emporte-la, mais ne m'en reparle -plus.» Chingru ne se le fait pas dire deux fois: il court au tableau -avec des cris de pygargue affamé, il le montre à l'artiste, il le -célèbre à grand renfort de superlatifs, et il finit par y faire mettre -une signature qui en triple la valeur. On ne regarde pas trop à lui -donner un tableau, parce qu'on sait qu'il en a plusieurs, et des bons -peintres; on se dit qu'on ne sera pas compromis dans sa galerie. Mais -sa galerie, personne ne la connaît. Sa maison est l'antre du lion: on -sait ce qui y entre, on ne sait pas ce qui en sort. Tous les tableaux -qu'on lui donne sont immédiatement vendus sous main à un brocanteur, -qui les expédie en province, en Belgique ou en Angleterre. Si le -hasard en rapportait quelqu'un à Paris, Chingru répondrait sans se -troubler: «Je l'ai donné; je n'ai rien à moi; je suis si bon vivant!» -ou bien: «Je l'ai échangé contre un Van Dyck.» Quel est le peintre qui -se plaindrait d'avoir été échangé contre un Van Dyck? C'est ainsi que -Louis-Théramène de Chingru s'est fait un bureau de bienfaisance de tous -les ateliers de Paris. - -Henri Tourneur ne lui avait jamais rien donné, et pour cause: -lorsqu'on vend sa peinture, à quoi bon la donner? Mais il se promit de -le récompenser largement s'il menait à bonne fin l'affaire du mariage. - -L'un et l'autre furent exacts au rendez-vous, et deux heures sonnaient -au chemin de fer de la rue Saint-Lazare, lorsque Chingru étendit la -main vers le pied de biche de M. Gaillard. Ce fut Rosalie qui leur -ouvrit: la vieille tante était au marché avec la bonne. Elle les -fit entrer dans la salle à manger, donna à Chingru des nouvelles de -toute la famille, se laissa présenter M. Tourneur comme on reçoit -un homme dont on a beaucoup entendu parler, et écouta gracieusement -les explications qu'il lui donnait sur le choix d'un terrain et la -construction d'un atelier. Elle ne savait ni à quelles conditions son -père voulait vendre, ni s'il consentirait à couper un lot en deux -moitiés; mais elle montra un plan lithographié, qu'Henri demanda la -permission d'emporter chez lui pour un jour ou deux: il reviendrait -pour s'entendre avec M. Gaillard. L'entrevue dura dix minutes et le -peintre sortit ébloui. - -«Eh bien? lui demanda Chingru dans l'escalier. - ---Laisse-moi tranquille; j'ai des picotements dans les yeux, il me -semble que je viens de faire un voyage en Italie. - ---Tu ne te trompes pas de beaucoup: la dynastie des Gaillard est -originaire de Narbonne, cité romaine. Le père Gaillard se pique de -descendre des conquérants du monde. On l'humilierait fort en lui -prouvant que son nom n'est qu'un adjectif très-français parvenu au rang -de nom propre. Lorsqu'on lui chante, comme à l'Opéra-Comique: - - Bonjour, bonjour, monsieur Gaillard! - -il entame une dissertation de tous les diables pour vous prouver qu'il -existait des soldats ou valets d'armée, chargés de prendre soin des -casques, _galea_, casque, _galearius_, d'où Gaillard; voir la Stratégie -de Végèce, tel chapitre, tel paragraphe.... Voilà comme tu m'écoutes?» - -Henri avait les yeux cloués sur la maison de M. Gaillard. Chingru -poursuivit: - -«Ne prends pas tant de peine; ses fenêtres donnent sur la cour. Elle -est donc de ton goût? - ---Ce n'est pas une femme, Chingru; c'est une déesse. Je m'attendais à -voir une pauvre Eugénie Grandet, étiolée par les privations et séchée -par l'ennui. Je ne l'aurais jamais crue si grande, si bien faite, si -riche en beauté, et d'une couleur si éblouissante. Tu dis qu'elle -a vingt-cinq ans? Oui, elle doit avoir vingt-cinq ans, l'âge de la -perfection des femmes. Toutes les statues grecques ont vingt-cinq ans! - ---Brrr! tu pars comme une compagnie de perdrix. As-tu remarqué ses yeux? - ---J'ai tout vu: ses grands yeux noirs, ses beaux cheveux châtains, ses -sourcils divinement dessinés, sa bouche fière, ses lèvres épaisses et -rouges, ses petites dents transparentes, ses belles mains effilées, -ses bras puissants, son pied grand comme la main et large comme deux -doigts, son oreille rose comme un coquillage des Antilles. Si j'ai -remarqué ses yeux! Mais j'ai remarqué sa robe, qui est en alpaga -anglais; son col et ses manches, qu'elle a dessinés elle-même, car on -ne fait pas de pareils dessins chez les marchands. Elle n'a pas de -bagues aux doigts, et ses oreilles ne sont pas percées: tu vois bien -que je la sais par cœur. - ---Diantre! si le cœur s'en mêle déjà, je n'ai plus rien à faire ici. - ---J'ai dû dire un millier de sottises; je ne m'entendais pas parler; -j'étais tout dans mes yeux; j'éprouvais pour la première fois de ma vie -le bonheur de contempler une beauté parfaite. - ---Voilà qui va bien; maintenant viens contempler autre chose. - ---Quoi donc? - ---Les terrains. - ---Je me soucie bien des terrains! Que cette fille-là soit sans le sou -et qu'elle veuille de moi, je l'épouse! - ---Ne te gêne pas, mon cher; si les terrains t'ennuient, tu me -les donneras. Il y a longtemps que je regrette de n'être pas né -propriétaire.» - -Lorsque M. Gaillard revint de son bureau, Rosalie lui raconta que M. -de Chingru avait amené un jeune artiste, M. Henri Tourneur, pour voir -les terrains; qu'elle avait donné le plan; que ce monsieur reviendrait -lui parler. «Mais, ajouta-t-elle en riant, je parierais qu'il a une -autre idée en tête, car il n'a regardé que moi; il a parlé sans savoir -ce qu'il disait; et d'ailleurs.... il est beaucoup trop bien pour un -simple acheteur de terrains.» - -M. Gaillard ne fronça pas le sourcil; il se gratta familièrement le -nez, qu'il avait fort beau, et répondit: - -«M. de Chingru devrait bien se mêler de ses affaires. J'irai demain -matin redemander mon plan à ce jeune homme, et savoir ce qu'il veut de -nous.» - - -II - -Le lendemain, à huit heures du matin, Henri endossait sa veste -d'atelier, lorsque Boule-de-Neige introduisit un homme très-grand, -très-sec, très-poli, un peu timide, et précédé d'un nez magnifique: -c'était M. Gaillard. Il s'assit, et expliqua, avec force -circonlocutions, que son terrain avait été divisé une fois pour toutes, -pour la plus grande commodité des acquéreurs; qu'il était impossible -de partager un lot en deux moitiés d'égale valeur, puisque chaque lot -n'avait que quinze mètres en façade, qu'il serait fort difficile de -calculer la valeur de la fraction restante qui ne donnerait pas sur -la rue, et que, si M. Tourneur n'était pas en mesure ou en humeur -d'acheter un lot entier, sauf à en revendre partie, mieux valait en -rester là. - -«Monsieur, reprit Henri, presque aussi troublé que M. Gaillard, je ne -suis ni acheteur très-habile, ni vendeur très-expérimenté. Je suis -artiste, comme vous le voyez. M. de Chingru..., mais, tenez! j'aime -mieux vous parler franchement, quoique les choses que j'ai à vous dire -ne soient pas faciles à expliquer. Monsieur, vous n'êtes pas seulement -propriétaire; vous êtes père. J'avais entendu parler en termes si -avantageux de Mademoiselle votre fille, qu'il m'est venu un incroyable -désir de la connaître et de lui parler. J'ai pris prétexte de ces -terrains; j'ai choisi, je l'avoue, un moment où j'espérais la trouver -seule; j'ai obtenu par surprise l'honneur de causer dix minutes avec -elle; elle m'a paru merveilleusement belle et tout à fait bien élevée; -et puisque vous êtes venu de vous-même à un entretien que j'aurais -sollicité aujourd'hui ou demain, permettez-moi de vous dire que ma plus -chère ambition serait d'obtenir la main de Mlle Rosalie Gaillard.» - -M. Gaillard porta vivement la main à son nez. Henri poursuivit: - -«Je sais, monsieur, tout ce qu'il y a d'inusité dans une demande si -directe et si peu prévue. C'est tout au plus si vous connaissez mon -nom. J'ai trente-quatre ans; le public aime ma peinture et la paye -fort bien. J'ai amassé, en cinq années, une somme de cinquante mille -francs, et j'ai acheté sur mes économies le mobilier que voici: il vaut -à peu près autant. Je puis justifier de quatre-vingt mille francs de -commandes, que j'exécuterai avant le 1er janvier 1857, sans me presser. -Voilà mon actif, comme dirait mon père. Quant au passif, pas un centime -de dettes. Je pourrais compter à mon avoir la fortune de mon père, -dix mille francs de rente, amassée honorablement dans le commerce: -je n'en parle que pour mémoire. Mon père a pris la douce habitude de -me laisser travailler à ma guise et de ne m'aider en rien: je ne lui -causerai pas l'ennui de lui demander une dot. De votre côté, si vous -me faisiez l'honneur de m'accorder Mademoiselle votre fille, je vous -supplierais de garder tout votre bien pour en user à votre gré; je -gagnerai la vie de ma femme et de mes enfants. Je ne me dissimule pas -que ces conditions ne remédient point à l'inégalité de nos fortunes. -Il faudrait, pour bien faire, que je fusse plus riche ou que vous -fussiez plus pauvre; mais je ne sais pas le moyen de m'enrichir en un -jour, et je ne suis pas assez égoïste pour désirer votre ruine. Ce que -je crois pouvoir vous promettre, c'est que, le jour où Mademoiselle -votre fille entrera en possession de son bien, j'aurai amassé une assez -belle aisance pour qu'un million gagné sans travail ne me fasse pas -rougir.... Je ne sais, monsieur, si je me suis fait comprendre.... - ---Oui, monsieur, répondit M. Gaillard, et, tout artiste que vous êtes, -vous m'avez l'air d'un fort honnête homme.» - -Henri Tourneur rougit jusqu'au blanc des yeux. - -«Excusez-moi, reprit vivement le bonhomme; je ne veux pas dire de -mal des artistes: je ne les connais pas. Je voulais simplement vous -faire entendre que vous raisonnez comme un homme d'ordre, un employé, -un négociant, un notaire, et que vous ne professez point la morale -cavalière des gens de votre état. Du reste, vous êtes bien de votre -personne, et je crois que vous plairiez à ma fille si elle vous voyait -souvent. Elle a toujours eu un goût prononcé pour la peinture, la -musique, la broderie et tous ces petits talents de société. Votre âge -s'accorde avec celui de Rosalie. Votre caractère me semble bon, à la -fois sérieux et enjoué. Vous paraissez entendre les affaires, et je -vous crois capable d'administrer une fortune de quelque importance. -Enfin, vous me plaisez, monsieur! C'est pourquoi je vous prie de ne pas -remettre les pieds chez moi, jusqu'à nouvel ordre.» - -Henri rêva qu'il tombait de la cathédrale de Strasbourg. M. Gaillard -s'empressa d'ajouter: - -«Je ne vous dirais pas cela si je vous croyais un homme sans -conséquence, comme, par exemple, M. de Chingru. Mais je suis prudent, -monsieur, et, dans votre intérêt comme dans l'intérêt de ma fille, -j'ai besoin de prendre des renseignements. Je crois que vous menez -une bonne conduite; mais si, par hasard, vous aviez quelque liaison -qui ferait plus tard le malheur de ma fille, ce n'est pas vous qui -m'en avertiriez, n'est-il pas vrai? Vous me dites que vous gagnez -des montagnes d'or, et je vous crois, bien qu'il me semble assez -extraordinaire qu'un seul homme puisse fabriquer pour quatre-vingt -mille francs de tableaux en dix-huit mois. Je vous crois; mais, pour la -décharge de ma conscience, il faut que j'aille aux informations. J'ai -besoin de causer avec M. votre père, pour savoir s'il n'a jamais eu à -se plaindre de vous. Il sera bon que je m'informe dans le quartier si -vous ne devez rien à personne.... - ---Monsieur.... - ---Je vous crois; mais on a quelquefois des dettes sans le savoir. Où -avez-vous fait vos études? - ---Au collége Charlemagne, institution Jauffret. - ---Bon! j'irai voir votre proviseur et votre chef d'institution: je ne -vous prends pas en traître, mais je suis prudent, monsieur. C'est ma -qualité; mon défaut, si vous voulez. Je m'en suis toujours bien trouvé. -Si j'étais moins prudent, j'aurais vendu mes terrains à la compagnie -de Saint-Germain, en 1836: voyez un peu la belle affaire! Si j'étais -un père étourneau comme on en voit tant, j'aurais donné ma fille l'an -dernier à un agent de change qui vient de se brûler la cervelle. -Patience, jeune homme, vous ne perdrez rien pour attendre. Si vous -méritez ma fille, vous l'aurez; mais il faut que les affaires suivent -leur cours. Je suis prudent.... ne me reconduisez pas.... Si mon père -avait eu ma prudence, je serais plus riche que je ne suis.... Allez -travailler, allez.... je suis prudent!» - -Henri passa huit jours à exécuter des variations sur ce thème connu: -Peste soit de la prudence et des hommes prudents! Toutefois, il fit -acte de prudence en dénouant les liens qui l'attachaient à Mellina. Il -lui envoya un piano à queue qu'il lui avait promis, et il la consigna -sévèrement à sa porte. - -Le huitième jour, Chingru vint lui annoncer la visite de M. Gaillard. -Il conta que M. Gaillard avait couru tout Paris, interrogé tous -les ministères, et surtout la division des beaux-arts, questionné -les marchands de tableaux, compulsé les livrets des expositions -précédentes, relu les cinq derniers salons de Théophile Gautier, et -recueilli tout un dossier de renseignements admirables. «Il sait -tout; il sait que tu as obtenu un prix d'histoire au concours général -en quatrième, sur l'organisation des colonies romaines: ceci l'a -particulièrement touché. C'est moi qu'il a interrogé sur la question -délicate: inutile de te dire que nous n'avons pas parlé de Mellina.» - -M. Gaillard vint à quatre heures et demie. Il entra en matière par -une vigoureuse poignée de main, dont le peintre fut tout réjoui. «Mon -jeune ami, dit-il, je sors de quarante ou cinquante maisons où l'on -m'a beaucoup parlé de vous: il me reste à vous étudier un peu par -moi-même. Je ne serais pas fâché non plus que vous fissiez plus ample -connaissance avec ma fille, car ce n'est pas moi que vous épouserez, -si vous épousez. Il faut, avant tout, que nous nous voyions tous -les jours pendant deux ou trois mois; après quoi, nous parlerons -d'affaires.» - -Henri le remercia avec effusion. «Que vous êtes bon, monsieur! Vous -m'autorisez à aller faire ma cour à Mlle Rosalie? - ---Non pas, non pas! Comme vous y allez! On en dirait de belles dans la -maison! Un jeune homme chez moi tous les soirs! Et si l'affaire tombait -dans l'eau! Tout Paris saurait que M. Henri Tourneur a dû épouser Mlle -Rosalie Gaillard, qu'il lui a fait la cour, et que le mariage a manqué. -On chercherait des pourquoi; on inventerait des raisons: qui peut -prévoir ce qu'on dirait?» - -Henri retint fort à propos un mouvement d'impatience. «Monsieur, -dit-il, savez-vous quelque autre endroit où nous puissions nous -rencontrer tous les jours? - ---Ma foi, non, et c'est ce qui m'embarrasse. Cherchez, vous êtes jeune, -vous dites que vous êtes amoureux: c'est à vous de trouver des idées! - ---S'il ne s'agissait que de cinq ou six entrevues, nous aurions les -théâtres, les concerts; mais on n'y peut pas aller tous les jours. Une -idée! Vous ne voulez pas que j'aille chez vous? Venez chez moi. - ---Jeune homme! avec ma fille! - ---Pourquoi pas? Je suis artiste avant d'être homme. Vous n'avez jamais -vu d'atelier? - ---Non, et voici le premier.... - ---Sachez donc que l'atelier d'un artiste est comme un terrain neutre, -une place publique ombragée en été, chauffée en hiver, où l'on -vient quand on veut, d'où l'on sort quand on en a assez, où l'on se -rencontre, où l'on se donne des rendez-vous, où chacun est chez soi -depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Un étranger qui vient à -Paris visite les ateliers comme les palais et les églises, sans billets -à montrer, sans permissions à obtenir, à la seule condition de saluer -en entrant et de remercier en sortant. Il y a mieux, c'est l'artiste -qui remercie. - ---Mais je ne veux pas que la France et l'étranger viennent ici défiler -devant ma fille! - ---N'est-ce que cela? Je condamnerai ma porte. - ---Mais encore faut-il que ses visites aient un prétexte plausible. - ---Rien de plus simple: je ferai son portrait. - ---Jamais, monsieur! Je suis incapable d'accepter.... - ---Vous me le payerez! - ---Je ne suis pas assez riche pour me passer cette fantaisie. - ---Mon Dieu! vous croyez peut-être qu'un portrait coûte bien cher! - ---Je sais à quel prix vous vendez votre peinture. - ---Les tableaux, oui, mais pas les portraits! J'espère que vous ne -confondez pas un portrait avec un tableau! - ---La différence n'est pas si grande. - ---Comment, pas si grande? Mon cher monsieur Gaillard, qu'est-ce qui -fait le prix d'un tableau? Est-ce la couleur? non. Est-ce la toile? -non. C'est l'invention. Les tableaux ne sont si chers que parce -qu'il y a peu d'hommes qui sachent inventer. Mais, dans un portrait, -l'invention est inutile, je dis plus, dangereuse: il ne faut que copier -exactement le modèle. Le premier peintre venu fait un portrait. Un -photographe, un ouvrier, un homme qui ne sait ni lire ni écrire vous -bâcle en dix minutes un portrait admirable: prix vingt francs, avec le -cadre. Devant cette concurrence, nous avons bien été forcés de baisser -nos prix, sauf à nous rattraper sur les tableaux. Promenez-vous sur les -boulevards, le prix des portraits est affiché partout. On ne les vend -plus, on les donne; un petit, cinquante francs; un grand, cent francs; -mais le cadre n'est pas compris! - ---Ce n'est pas ce qui m'arrêterait. Mais que diront mes amis, -lorsqu'ils verront chez moi le portrait de ma fille sorti des pinceaux -du célèbre Henri Tourneur? - ---Vous leur direz que vous l'avez fait faire sur le boulevard. - ---Alors vous me promettez de ne pas signer? - ---Je vous promets tout ce qu'il vous plaira. A quand la première séance? - ---Écoutez; j'ai droit tous les ans à un congé de quinze jours, -sans retenue. Il y a deux ans que je n'ai profité de mon droit; -j'économisais du temps pour un voyage en Italie. Je puis donc, en -prévenant mes chefs, prendre six semaines de congé. Donnez-moi cinq -ou six jours pour négocier cette affaire en douceur. Je ne veux pas -attirer l'attention de tout le ministère: je suis prudent.» - -Il sortit, et le peintre médita joyeusement sur le néant de la sagesse -humaine. «Voici, pensait-il, un père de famille qui, par prudence, -amène sa fille dans un atelier!» - -On ne sait pas combien le spectacle d'un bel atelier peut troubler -l'imagination d'une femme. Je parle d'un atelier de peinture; car le -froid, l'humidité, le baquet de terre glaise, le ton criard des plâtres -et la poussière du marbre qui envahit tout, nuisent à l'effet des plus -beaux ateliers de sculpteurs. Chez un peintre, pour peu qu'il soit -riche et qu'il ait du goût, on est ébloui dès le seuil de la porte. -Une lumière franche et décidée, qui tombe du ciel en droite ligne, se -joue à travers les étoffes, les tentures, les costumes accrochés à la -muraille, les vieux meubles et les trophées. Une personne habituée -aux ameublements convenus, où chaque chose a son emploi marqué, où -tout se comprend et s'explique, reste délicieusement ébahie devant -ce pêle-mêle organisé. Son regard avide court d'objets en objets, de -mystères en mystères; il sonde la profondeur des vieux bahuts de chêne; -il glisse légèrement sur les porcelaines rebondies de la Chine et du -Japon; il se pose sur un carquois bourré de longues flèches; il retombe -sur une large épée à deux mains; il s'arrête sur une cuirasse romaine -grignotée par la rouille de vingt siècles. Une guzla sans cordes, un -cor de chasse émaillé de vert-de-gris, la cornemuse d'un pifferaro, un -tambour de basque grossièrement bariolé, deviennent des objets de haute -curiosité. Pour une femme intelligente (et toutes les femmes le sont), -chacun de ces riens doit avoir un sens, chaque tapisserie exprime une -légende, chaque pot à bière un _lied_, chaque vase étrusque un roman, -chaque lame d'acier une épopée. Toutes les flèches doivent avoir été -trempées dans le _curare_, ce poison de l'Afrique centrale qui donne -la mort dans une piqûre. Les mannequins accroupis dans les coins -semblent des sphinx mystérieux qui se taisent, parce qu'ils auraient -trop à dire. Le possesseur de toutes ces merveilles, le roi de ce -lumineux empire, ne saurait être un homme comme les autres. Lorsqu'on -le voit, souriant et hospitalier, au milieu de tant d'hiéroglyphes -qu'il comprend, on l'admire. Ses habits quels qu'ils soient, ajoutent -au charme. C'est un costume à part, exempt des ridicules de la mode, -et bien en harmonie avec ce qui l'entoure. S'il est en cotonnade, il -doit venir de l'Inde; s'il est en flanelle, il a été tissé en Écosse -avec les laines de l'Australie: on ne s'avisera jamais qu'il sort de -la _Belle-Jardinière_. Les pantoufles rouges, achetées rue Montmartre, -se transforment en babouches du Caire ou de Beyrout. La petite chambre -à coucher, dont la porte entr'ouverte laisse voir un lit couvert -d'algérienne, a comme un faux air de harem. On ne s'étonnerait qu'à -moitié si l'on en voyait sortir cinq ou six oudâls, une gargoulette -à la main ou une amphore sur la tête. Pour peu qu'on voie rôder dans -l'atelier un beau nègre, comme Boule-de-neige, vêtu à l'orientale, -l'illusion est complète. Il n'est pas jusqu'à l'odeur capiteuse des -vernis et des essences qui ne contribue pour sa part à cet enivrement. -Ajoutez quelques gouttes de vin de Malaga dans un verre de Venise, et -Rosalie Gaillard, qui n'a jamais bu que de l'eau, se croira transportée -à mille lieues de Paris. - -La première séance fut décisive. Henri avait fait transplanter dans -son jardin tout le fonds d'un fleuriste de Neuilly; il avait mis -des plates-bandes jusque dans l'atelier. «Si j'allais chez elle, -pensait-il, je lui porterais un bouquet tous les jours; je ne veux -pas qu'elle perde.» Rosalie adorait les fleurs, comme toutes les -Parisiennes, et elle vivait depuis de longues années dans l'espérance -d'un jardin. Par un singulier caprice de la nature, cette enfant, née -de parents ineptes, avait tous les besoins de la vie élégante. Elle se -serait passée de pain plus volontiers que de musique, et elle jugeait -les fleurs plus utiles que les chaussures. Ses yeux s'allumaient à -la vue d'un bel attelage, quoiqu'elle ne fût jamais sortie qu'à pied -ou en omnibus. Elle aimait la toilette, sans jamais avoir fait de -toilette; elle dansait un peu tous les soirs en imagination, quoiqu'on -ne l'eût jamais conduite au bal; elle achetait tous les parcs et -tous les châteaux qu'elle voyait à vendre sur la quatrième page du -_Constitutionnel_. Avec de pareils goûts, elle eût été fort à plaindre -sans les espérances bien fondées qui la soutenaient. Une vie de -privations, ses instincts perpétuellement froissés auraient aigri son -cœur jusqu'au fond et donné à ses idées cette teinte grisâtre qu'on -observe chez les vieilles filles. Mais elle connaissait la fortune de -son père; elle était sûre de l'avenir; elle se consolait en jetant un -coup d'œil sur ce grand terrain nu qui était tout son horizon. Elle -avait pris pour devise: _Un temps viendra!_ et elle vivait d'espoir. -Elle s'était fait, au fond de son âme, une retraite délicieuse où -rien ne lui manquait, pas même l'amour d'un beau jeune homme, qui -ne tarderait pas à se présenter. Ainsi retranchée, elle prenait en -patience les soins du ménage, les travaux de couture, la conversation -des amis de son père, et l'éternelle partie de piquet dont ils -égayaient leurs soirées. Depuis un an, M. de Chingru lui était apparu -comme un être intermédiaire, classé entre ces messieurs et les gens du -monde, de même que dans l'échelle animale le singe est placé entre le -chien et l'homme. Lorsqu'elle vit Henri Tourneur, elle se dit qu'elle -avait trouvé, et elle ne chercha plus. Sa personne, son jardin, son -esprit, son atelier lui représentaient la perfection idéale, si on -était venu lui dire: «Il y a mieux,» elle aurait cru qu'on se moquait. - -Le peintre, tout en esquissant un portrait en pied, au quart de -nature, étudia jusque dans les moindres détails cette complète beauté -qui l'avait d'abord ébloui. Son premier coup d'œil ne l'avait pas -trompé. Il faut être un peu artiste pour juger si une jeune fille -est véritablement belle. L'éclat de la jeunesse, la fraîcheur de la -peau et une certaine mesure d'embonpoint composent souvent une beauté -factice qui dure un ou deux ans, et que la première grossesse emporte. -On a épousé une fille adorable, et l'on promène à travers la vie une -femme laide. La vraie beauté n'est pas dans l'épiderme, mais dans la -structure, qui ne change jamais; de là vient qu'une femme vraiment -belle l'est pour toute la vie, en dépit des ravages extérieurs de -la vieillesse. Rosalie a cette beauté inaltérable qui ne craint pas -les rides et qui défie le temps. Ceux qui ont voyagé en Italie se la -représenteront aisément, si je leur dis que c'est une Romaine aux -petits pieds. - -La glace fut bientôt rompue, au grand étonnement de M. Gaillard, qui -ne reconnaissait plus sa fille. Jamais il ne l'avait vue aussi gaie, -aussi parleuse, aussi vivante. Rosalie se livrait sans contrainte au -penchant d'un amour permis. Elle courait dans le jardin, elle sautait -dans l'atelier, elle touchait à tout; elle questionnait, riait et -babillait comme une grive en vendange. Elle n'avait plus que quatorze -ans: sa jeunesse, longtemps comprimée, éclatait. Henri, un peu plus -retenu, vivait en extase. Après toutes les privations auxquelles la -misère et l'économie l'avaient condamné, tout lui tombait du ciel -en même temps, fortune et bonheur. Il avait formé, en quinze ans, -quelques liaisons agréables qui lui avaient coûté passablement cher, -et il s'étonnait un peu d'être aimé pour rien par une fille plus jolie -et plus spirituelle que toutes celles qu'il avait connues. Il avait -bien prévu la possibilité d'un mariage d'argent, mais comme un soldat -en campagne prévoit les Invalides; il ne supposait pas la fortune -si belle, et il n'avait jamais entendu dire qu'un million eût de si -petites mains et de si grands yeux. La joie illumina sa figure un peu -effacée, et il fut véritablement beau pendant deux mois. Lorsqu'il -prenait son violon, dans les intervalles de la pose, et qu'il jouait -les plus jolis motifs des _Noces de Jeannette_, ou les plus joyeuses -mélodies des _Trovatelles_, Rosalie croyait voir un artiste inspiré. M. -Gaillard remplissait consciencieusement son rôle de trouble-fête: il -faisait causer Henri Tourneur. Le bonhomme appartenait à la déplorable -catégorie des ignorants qui veulent apprendre dans un âge où l'on -n'apprend plus. Épris de l'histoire romaine, comme on s'éprend de -l'histoire naturelle des insectes ou des coquillages, il avait lu -et relu deux ou trois volumes d'érudition surannée; il les citait à -tout propos, interrogeant, discutant, et cherchant, comme il disait, -à étendre le modeste champ de ses connaissances. Henri faisait sa -partie avec tout le respect qu'on doit à l'âge, à la fortune et à la -qualité d'un futur beau-père. Quand il était las de disserter, et -que les jeunes gens se rejetaient sur le chapitre de leur amour et -de leurs espérances, il reprenait bientôt la parole et s'embarquait -dans de longues recommandations filandreuses qui pourraient se résumer -ainsi: «Ne vous aimez pas trop; vous savez que rien n'est encore -décidé.» En dépit de ces petites précautions, l'atelier de Henri était -un paradis terrestre, sous la garde de Boule-de-Neige. M. de Chingru -essaya plusieurs fois de s'y introduire; il soupçonnait quelque -mystère. Mais il trouva toujours visage de bronze; Boule-de-Neige -lui répondit imperturbablement: «Monsieur sortir dehors,--maître à -moi dîner en ville.--Bon petit blanc partir campagne, chasser les -bêtes, tirer fusil.» C'est son maître qui lui a enseigné la langue -pittoresque de Vendredi. Au lieu de l'envoyer à l'école, où on lui -eût appris le français, il s'est imposé à lui-même les fonctions -d'instituteur. «Prends bien garde de devenir trop savant et de parler -comme tout le monde, lui dit-il quelquefois: tu perdrais ta couleur!» -Et Boule-de-Neige tient à conserver sa couleur, la plus belle qui soit -au monde, selon lui. - -Le portrait fut terminé avec les vacances de M. Gaillard, vers la fin -du mois de juillet. On n'eut garde de l'envoyer chez l'encadreur, -où vingt artistes auraient pu le voir. Un ouvrier vint prendre les -mesures, et apporta, trois semaines après, une bordure de 500 francs -que M. Gaillard paya un louis sans marchander. Tandis qu'il y était il -versa les 50 francs du portrait contre quittance. - -Le dimanche suivant, il offrit une soirée de bière et d'échaudés à tous -ses amis: c'était un ancien notaire de Villiers-le-Bel, trois vieux -expéditionnaires, le maître d'écriture de Rosalie et un ex-fabricant de -visières de casquettes retiré des affaires avec mille écus de rente. On -se réunit à sept heures et demie. A neuf heures, M. Gaillard annonça -une surprise: il enleva délicatement l'abat-jour de la lampe tandis que -sa sœur tirait un rideau de serge verte et découvrait le portrait de -Rosalie. Il n'y eut qu'un cri d'admiration: - -«Le beau cadre! s'écria le fabricant de visières. - ---Eh! mais, c'est le portrait de votre demoiselle! fit le notaire. - ---Et ressemblant! dit le chœur des employés. - ---Voilà comme je fais les choses, ajouta M. Gaillard en baisant le -front de sa fille. - ---Je me permettrai une observation, reprit le maître d'écriture, qui -n'avait encore rien dit: pourquoi M. Gaillard n'a-t-il pas attendu, -pour faire cette surprise à Mademoiselle, que nous fussions au 4 -septembre, jour de sainte Rosalie? - ---Parce que je lui en ménage une autre pour sa fête, répliqua -résolûment M. Gaillard. - ---Vous avez le moyen! dit le chœur. - ---Oserait-on demander, dit le notaire, à combien cette image vous -revient? - ---A 70 francs, tout compris. - ---C'est cher, et cela n'est pas cher. Et de qui est-ce? - ---Cela n'est de personne; c'est un portrait. - ---Cela! s'écria une grosse voix qui fit tressaillir tout le monde, -c'est un Tourneur, deuxième manière, et cela vaut 8000 francs!» - -M. Gaillard tomba foudroyé sur une chaise. - -«Bonsoir, papa Gaillard! Mesdemoiselles, j'ai bien l'honneur! -Messieurs, je suis le vôtre! ajouta M. de Chingru, que la bonne avait -introduit sans l'annoncer. Il fait un chaud de tous les diables. - ---Le temps est lourd, dit le notaire haletant. - ---L'atmosphère est électrique, reprit le maître d'écriture, -sérieusement oppressé. - ---Il pleuvra demain,» dit le chœur. - -La conversation continua sur ce ton jusqu'à dix heures. M. de Chingru -battit en retraite, et tout le monde le suivit. Il y avait eu scandale -chez M. Gaillard. - -Le lendemain matin, Chingru se présenta à l'atelier, et Boule-de-Neige -lui ouvrit la porte: il raconta l'événement de la veille et félicita -chaudement son ami. «Après un pareil éclat, dit-il, l'affaire est dans -le sac. Le vieux Romain a passé le Rubicon, et je t'en félicite. Sans -moi!... - ---Je sais ce que je te dois, et je ne l'oublierai pas. - ---Ma foi! mon cher, si tu veux être reconnaissant, je t'apporte une -belle occasion. J'ai déniché, moi aussi, un mariage d'or. - ---Peste! Il y en a donc pour tout le monde! - ---Une affaire magnifique, te dis-je.... Je commence à faire ma cour. - ---Bravo! - ---Le diable est qu'il y a des avances à faire, des bouquets, des -cadeaux, et je suis momentanément sans le sou. - ---Je te croyais à ton aise. - ---On ne me paye pas mes rentes. Ah! mon cher ami, te préserve le ciel -d'avoir jamais des fermiers! - ---Tu veux de l'argent? Voici. - ---Deux cents francs! que veux-tu que je fasse de deux cents francs? - ---On a pas mal de bouquets pour ce prix-là. Mais s'il te faut les cinq -cents reviens à midi, je te les remettrai. - ---Mon cher bon, je vois avec douleur que nous sommes loin de compte. Il -faudrait, pour bien faire, que tu pusses me prêter dix billets de mille. - ---Pour tes bouquets? - ---Pour mes bouquets et pour autre chose. As-tu peur de moi? Ne suis-je -pas bon pour dix mille francs? - ---Tout beau! ne te fâche pas. Tu sais que je puis me marier d'un moment -à l'autre. J'ai annoncé cinquante mille; si je n'ai pas mon compte, le -père Gaillard poussera les hauts cris. - ---Tu lui présenteras mon titre. - ---Voilà qui change la thèse. Ah! si tu me donnes un titre, je n'ai plus -d'objection à faire. Où sont tes propriétés? - ---Une hypothèque! Pour qui me prends-tu? On donne une hypothèque à un -usurier; mais je croyais qu'avec un ami il suffisait d'une signature. -Je t'offre ma signature! - ---Bien obligé! - ---Tu me refuses? - ---Positivement. - ---Tu ne sais pas ce qui peut arriver! - ---Advienne que pourra! - ---Ton mariage n'est pas encore fait. - ---Qu'est-ce à dire? et sur quel ton le prends-tu? - ---Je te donne vingt-quatre heures de réflexion. Si demain....» - -Le peintre n'en entendit pas davantage. Il ouvrit la porte, saisit -Chingru par les épaules et le lança horizontalement sur une corbeille -d'hortensias qui ne s'en releva jamais. - - -III - -M. Gaillard se répandit en doléances après le départ de ses amis. Sa -fille et sa sœur le consolèrent. «Où est le mal? disait la vieille Mlle -Gaillard. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il aurait fallu leur -annoncer le mariage. - -«Quel mariage? - ---Le mien, papa, reprit hardiment Rosalie. - ---Tu en parles comme s'il était fait. Tu n'as peur de rien, toi! - ---Il faudrait être bien poltronne pour s'effrayer du bonheur. - ---Tu aimes donc ce jeune artiste? (Le nom d'_artiste_ écorchait encore -un peu cette bouche vénérable.) - ---Je crois l'aimer de tout mon cœur. - ---Il ne suffit pas de croire, il faudrait être bien sûre. Réfléchis -encore; pèse bien le pour et le contre. - ---C'est tout pesé, mon père. - ---Tu n'éprouves pas le besoin de te recueillir un mois ou deux avant -une affaire aussi importante? - ---Voici vingt-cinq ans et trois mois que je me recueille, mon bon père. - ---Oh! les enfants! Si ce mariage se fait, tu commenceras par me signer -une déclaration olographe, c'est-à-dire entièrement écrite de ta main, -comme quoi c'est toi qui veux épouser M. Tourneur. - ---Je signerai des deux mains, mon cher père. - ---De cette façon, ma responsabilité sera couverte; et si tu viens me -dire dans dix ans: «Pourquoi m'avez-vous mariée à un artiste? je te -répondrai, preuves en main: C'est toi qui l'as voulu!» - ---Je ne me plaindrai jamais, mon excellent père. Mais qu'est-ce qu'ils -vous ont donc fait, ces pauvres artistes, pour que vous les jugiez si -mal? - ---Tu as beau dire, ils forment une caste en dehors de la société. -Je comprends les fabricants qui produisent, les négociants qui -débitent, les soldats qui illustrent leur pays, les fonctionnaires -qui l'administrent. L'artiste est en dehors de tout; les Romains, nos -ancêtres, n'en faisaient aucun cas; ils le considéraient comme une -superfétation du corps social. - ---Fi! les vilains grands mots! Lorsque ce pauvre Henri s'enferme dans -son atelier devant ses toiles ou ses panneaux, que fait-il? - ---Ce qu'il fait? pas grand'chose: il fabrique des tableaux. - ---Ah! je vous y prends. Il fabrique. Il est fabricant. Un peintre est -un fabricant de tableaux. Il produit des toiles peintes, comme votre -ami M. Cottinet a produit des visières de casquettes! - ---C'est bien différent! - ---J'en conviens. Et lorsqu'il a fini un tableau, qu'en fait-il? le -garde-t-il en magasin? - ---Non, il le vend. - ---Vous voyez bien! il le vend. Il écoule ses produits, il débite sa -marchandise, il fait du commerce; il est négociant! - ---Tu joues sur les mots. - ---Pas du tout, je raisonne; et lorsqu'il aura fait une centaine de -chefs-d'œuvre (car il fait des chefs-d'œuvre), que dira-t-on dans le -monde? On dira: «Paris s'honore d'avoir donné naissance au célèbre -Henri Tourneur; Henri Tourneur, dont les tableaux ont humilié la -vieille Hollande et illustré la France moderne.» Cela vaut bien une -épaulette de sous-lieutenant. Il sera décoré avant deux ans, le -ministre le lui a promis. Qu'entendez-vous donc par la gloire? - ---Tu auras beau dire, ce n'est pas.... - ---Non, non, je ne vous ferai pas grâce d'une syllabe, et vous entendrez -tout. Vous avez parlé des fonctionnaires! mais Henri l'est dix fois -plus que vous, fonctionnaire! - ---Ah! je voudrais bien voir cela. - ---Qu'est-ce qu'un fonctionnaire? un homme au service de l'État, et -payé sur le budget; plus cher on est payé, plus on est fonctionnaire. -Et maintenant, lorsque Henri reçoit une commande du ministère qui -l'occupera durant toute une année, se met-il au service de l'État, oui -ou non? Et lorsqu'au bout de l'année il s'en va au trésor toucher 40 -000 francs, n'est-il pas dix fois plus fonctionnaire que vous, qui -n'en touchez que 4000? - ---Grand enfant! ceci nous prouve.... - ---Qu'il faut me marier à mon cher Henri, si vous voulez que j'épouse à -la fois un fabricant, un marchand et un fonctionnaire! - ---Mais, fille terrible, est-ce que j'ai le temps de te marier? Voici -encore mes terrains qui reviennent sur le tapis: on parle d'y fonder -une cité ouvrière. J'ai vu la liste du conseil d'administration; -tous hommes très-bien. Ils m'ont fait parler par un de mes chefs; je -recevrais un million, argent sur table, et l'on me laisserait un lot de -20 mètres sur 15 pour bâtir. C'est fort beau: que faire? - ---Accepter, puisque c'est fort beau. - ---Mais dans dix ans cela serait superbe! - ---Mais dans cent ans, papa, cela serait magnifique! Il est vrai que ni -vous ni moi n'en profiterions. - ---Tout cela me rompt la tête. Bonsoir, je me couche. - ---Sans rien décider, papa? - ---La nuit porte conseil.» - -Le digne homme dormit, comme à l'ordinaire, d'un sommeil profond et -retentissant, dont le bruit rappelait tantôt les grondements de la -foudre, tantôt le roulement d'une diligence sur un pont. Il y a en lui -deux choses que les soucis rongeurs n'ont jamais pu entamer: l'appétit -et le sommeil. Il partit pour son bureau plus irrésolu qu'il ne l'avait -jamais été, mais lesté d'une livre de pain et d'une énorme jatte de -café au lait. Il était à peine arrivé à la rue Saint-Lazare, lorsque -sa fille et sa sœur entendirent le plus formidable carillon qui, de -mémoire de sonnette, eût retenti dans la maison. Rosalie courut à la -porte, en criant: «Il est arrivé quelque chose à papa!» - -Le sonneur était M. de Chingru, boutonné jusqu'au cou, dans un grand -air de discrétion importante. On le reçut: Rosalie et sa tante se -tenaient habillées dès huit heures du matin, comme en province. A -neuf, les traces du déjeuner avaient disparu, et la salle à manger se -transformait en ouvroir. - -«Mesdames, dit Chingru, pardonnez-moi de vous déranger à pareille -heure. Je viens remplir près de vous un devoir d'honnête homme. C'est -moi qui ai conduit ici M. Henri Tourneur, à l'occasion d'un terrain -qu'il prétendait acheter: puissé-je arriver à temps pour arrêter les -suites de mon imprudence! - ---Hâtez-vous, monsieur, parlez; qu'y a-t-il? dit Rosalie. - ---Mademoiselle, vous êtes témoin que j'ai toujours fait l'éloge de M. -Tourneur. - ---Oui, monsieur; ensuite? - ---Je vous ai dit, à vous comme à Mlle votre tante et à M. votre -père, que Tourneur était un artiste de talent, un excellent cœur, -et ce que nous appelons, nous autres hommes de plaisir, un vrai bon -enfant. Je le jugeais en camarade, et mon opinion n'a pas changé; vous -m'interrogeriez encore sur ces points-là, je vous répondrais la même -chose. Mais pourquoi n'ai-je pas su plus tôt que M. votre père avait -d'autres idées, et qu'il voulait vous marier à lui? Certes, je ne vous -aurais pas crié: «Ne l'épousez pas, il est indigne de vous, vous vous -en repentiriez plus tard!» Non, je ne suis pas homme à desservir un -ami. Mais je vous aurais dit tout doucement, là, dans votre intérêt: -«Voilà l'obstacle; il y a des femmes qui s'en épouvanteraient; il y en -a d'autres qui croiraient que ce n'est rien; à vous de voir si vous -voulez engager la lutte avec cette personne, et le souvenir d'une -longue liaison, et les gages réciproques, et tout ce qui s'ensuit. Si -vous espérez être la plus forte, mariez-vous!» - -M. de Chingru n'eut pas plutôt parlé, qu'il recueillit les fruits de -son discours. Les larmes ne tombèrent pas des yeux de Rosalie, elles -jaillirent devant elle, comme lancées par une force invisible. Mais ce -fut l'affaire d'un instant. La courageuse fille contint sa douleur. - -«Je vous remercie de vos bonnes intentions, dit-elle, nous savions -tout.» Elle ajouta, pour assurer l'effet de son mensonge trop évident: -«M. Tourneur nous a confié l'histoire de la liaison dont vous parlez, -et votre zèle ne nous apprend rien. Du reste, tout est rompu, n'est-il -pas vrai? - ---Je le crois, mademoiselle, autant qu'on peut rompre.... - ---Il suffit, monsieur; et si aucun autre devoir à remplir ne vous -retient chez nous.... - ---Je.... Si vous.... Vous comprenez, mademoiselle, que, placé entre la -nécessité de parler ou de me taire.... - ---Vous vous êtes tu quand il fallait parler, et vous avez parlé quand -il fallait vous taire. Adieu, monsieur.» - -C'est en ces termes que M. de Chingru fut remis à la porte. - -Le même jour, à quatre heures du soir, M. Gaillard venait de serrer ses -plumes, son canif et ses manches de percale noire. Une grande et belle -femme, jaune comme une orange, fit invasion dans son bureau. - -«Monsieur, s'écria-t-elle avec un accent très-marqué, _il_ est un -monstre! Je l'aimais, je l'aime encore; j'ai quitté pour lui mon pays, -ma famille et le théâtre de la Scala où j'étais _prima donna_ absolue. -Il veut se marier; il m'abandonne avec nos deux pauvres enfants, -_Enrico_ et Henriette. C'est un monstre, monsieur, un père dénaturé. Je -vous défends de lui donner votre fille! Mon cher Gaillard, tu as l'air -d'un honnête homme; promets-moi que tu ne lui donneras pas ta fille! -Je suis folle, vois-_tou_; comprends-moi bien, mon bon Gaillard, je ne -sais pas le français, je _mi spiego_ mal; mais tu vois bien que je.... -je n'ai plus ma tête. S'il se marie, je _l'ammazzero_.... je le tuerai -avec sa femme; je me tuerai ensuite, je mettrai le feu à l'église, et -j'irai faire pénitence à Rome! Jure-moi que tu ne lui donneras pas ta -fille!» - -M. Gaillard essuya un déluge de paroles où l'italien et le français se -mêlaient agréablement. Il démêla comme il put ce fatras d'exclamations, -et il apprit que son futur gendre avait séduit et abandonné Mellina -Barni. Il consola comme il put la belle inconsolable, et il -écrivit, séance tenante, le billet suivant qu'il fit porter par un -commissionnaire: - - - «Paris, ce lundi 30 juillet 1855, quatre heures un quart. - - «Monsieur, - -«J'ai reçu à mon bureau la visite de Mlle Mellina Barni; je n'ai rien -de plus à vous dire. Cette jeune dame paraît fort intéressante, et je -ne suis pas assez dénaturé pour vouloir la séparer du père de ses -enfants. - -«Veuillez agréer, monsieur, les assurances de ma considération la plus -distinguée - - «GAILLARD.» - - -La signature était parafée de main de maître. Le papier était ce beau -papier à forme, papier épais, pesant, vergé, papier seigneurial, que le -gouvernement fait fabriquer tout exprès pour l'usage de ses bureaux et -la correspondance de ses employés. - -Henri Tourneur n'entra pas dans tant de détails. Il s'habilla en un -tour de main, prit sa canne et courut chez Mellina, qui le reçut à bras -ouverts. - -Mellina est une petite femme blonde, fluette, et blanche comme une -goutte de lait. Elle parle le français sans aucun accent, puisqu'elle -doit débuter à l'Opéra-Comique dans une pièce en un acte et trois -tableaux, un petit chef-d'œuvre de Meyerbeer. - -Elle était en peignoir blanc et répétait l'_allegro_ d'un morceau -magnifique. Henri lui fit une scène à laquelle elle ne comprit rien, -sinon qu'on avait abusé de son nom. Elle ne connaissait ni M. de -Chingru, ni M. Gaillard. Elle devinait bien que Henri avait rompu avec -elle pour se marier, et elle avait de bonnes raisons pour s'affliger -de son mariage; mais à aucun prix elle n'eût voulu l'entraver. -L'intervention des deux enfants la mit en fureur. Elle s'indigna qu'on -lui eût fait jouer à son insu un rôle de la Limousine ou de la Picarde -de _M. de Pourceaugnac_. Pour un rien, elle aurait couru avec Henri -chez M. Gaillard; et le peintre eut quelque peine à lui faire entendre -que le remède serait pire que le mal. - -Il s'en alla droit à la rue d'Amsterdam, et trouva la porte close: on -était au spectacle, du moins la servante le dit. Pendant huit jours, il -revint à la charge, et rencontra toujours même réponse. Il vint dans -la journée: on était au concert. Tant de spectacles et de concerts -équivalaient à un congé en règle. Si, en descendant l'escalier, -il avait rencontré M. de Chingru, il en eût fait des morceaux. Il -écrivit à M. Gaillard, puis à sa sœur: on lui renvoya ses lettres sous -enveloppe. Il perdit patience, et se fit conduire au palais chez le -substitut de service. C'était un jeune homme de trente ans, initié -avant l'âge à tous les mystères de la vie parisienne. - -«Monsieur, lui répondit le magistrat, ce n'est pas la première fois -que le parquet a connaissance d'une pareille affaire. Vous avez -entendu parler des agences de mariages dont les menées publiques ont -été quelquefois tolérées, quelquefois réprimées par les tribunaux. En -dehors des grandes maisons qui affichent leur prospectus, il existe -toute une classe d'individus dont la profession unique est de dépister -les grandes fortunes, les dots colossales et les millions logés au -quatrième étage pour en prélever une part. Ils s'associent entre eux et -forment des compagnies anonymes dont l'intrigue est le seul capital, et -dont les statuts n'ont jamais été publiés. Les unes exigent jusqu'à dix -pour cent de la dot, les autres se contentent d'un bénéfice modique, -car là, comme partout, vous trouverez la concurrence. M. de Chingru, -quel que soit son véritable nom, s'est montré, à coup sûr, un des plus -modérés. Lorsqu'il s'est vu refuser la rétribution qu'il espérait, -il aura fait jouer par quelqu'une de ses associées, ou plutôt de ses -complices, la petite scène que vous nous signalez. Nous rechercherons -la comédienne et l'auteur de la pièce; mais il n'est pas probable que -l'on découvre une femme sur qui vous avez si peu de renseignements, -et, quand on la trouverait, il serait assez difficile d'établir la -complicité de Chingru.» - -En rentrant chez lui, le peintre trouva la lettre suivante, datée du -Havre: - - -«Mon pauvre Tourneur, si je t'avais offert de te donner 990 000 francs -et une femme adorable par-dessus le marché, tu m'aurais mis au rang -des dieux. J'ai fait la sottise de te présenter l'affaire autrement; -je t'ai offert un million dont 10 000 francs pour moi. Tu t'es fâché, -il t'en cuit. Je me suis vengé en artiste. J'ai trouvé le moyen de -persuader à M. Gaillard que tu étais le père de deux enfants et le -mari ou à peu près d'une femme jaune. C'est un coup dont tu ne te -relèveras jamais, pauvre Tourneur! Mais moi, quand tu m'as couché sur -les hortensias, étais-je donc sur un lit de roses? - - CHINGRU et Cie.» - - -Henri allait déchirer le papier, dans un mouvement de colère; mais, -comme il était blond, il se ravisa: «Ce bon Chingru! pensa-t-il, il va -me réconcilier avec M. Gaillard! Il ne s'agit plus que de le forcer à -lire cette lettre.» - -Il chercha une grande enveloppe, il y insinua la lettre de Chingru, -cacheta avec une énorme cornaline aux armes de Ninon de Lenclos, et -écrivit l'adresse en belle ronde: - - _A Monsieur - Monsieur_ GAILLARD, _archiviste, - Au ministère de...._ - -M. Gaillard ouvrit la lettre aussi pieusement que s'il eût décacheté -une dépêche. La signature de Chingru piqua sa curiosité: il s'était -promis de renvoyer les lettres de Tourneur, mais non celles de -Chingru. Ce singulier document lui mit l'esprit à l'envers. Il se taxa -d'injustice et de cruauté, et il demanda la permission de quitter le -bureau à deux heures: c'était la première fois depuis trente ans! - -Rosalie mouilla de ses larmes l'autographe de Chingru. «J'en étais -sûre, dit-elle, et si vous m'aviez crue, vous auriez écouté la défense -du pauvre Henri!» On convint d'aller le trouver à son atelier le -lendemain matin, tous ensemble, Rosalie, son père et sa tante. On lui -devait bien cette réparation. Rosalie était folle de joie. - -«Comment! tu l'aimais encore? lui demanda son père. - ---Plus que jamais. Quelque chose me disait là qu'on nous l'avait -calomnié.» - -La porte s'ouvrit brusquement et la servante annonça Mlle Mellina -Barni. Rosalie et sa tante n'eurent que le temps de s'enfuir dans la -chambre voisine. Je ne sais pas ce qu'elles y disaient, mais je crois -qu'entre l'oreille de Rosalie et la porte de la salle à manger il eût -été difficile de passer un cheveu. - -M. Gaillard regardait la véritable Mellina comme un enfant chez -Séraphin regarde les ombres chinoises. L'idée lui vint un instant qu'on -avait formé un complot contre lui, et qu'on lui enverrait tous les -jours une nouvelle Mellina Barni. Il songea à déménager sans donner son -adresse. - -Mellina eut beaucoup de peine à lui persuader qu'elle s'appelait -véritablement Mellina, qu'elle avait dix-neuf ans, qu'elle n'était pas -mère de famille, qu'elle vivait avec sa mère, et qu'elle ne venait -pas se plaindre de M. Henri Tourneur. Elle lui expliqua en fort bon -français qu'elle était sage, quoiqu'elle sortît du théâtre de la Scala -et qu'elle entrât à l'Opéra-Comique. Elle lui apprit qu'une fille de -théâtre peut faire des visites, recevoir des présents et avoir des -amis, sans être ni compromise ni compromettante. Elle avoua qu'elle -avait aimé M. Henri Tourneur et qu'elle avait espéré se marier avec -lui, mais que, depuis le milieu du mois de mai, il avait cessé toutes -visites et dénoué honorablement une liaison qui n'avait jamais rien eu -que d'honorable. «Je ne vous dirai pas, monsieur, ajouta-t-elle, que -j'ai renoncé sans regret à mes espérances; mais c'est une destinée à -laquelle nous devons toutes nous attendre. Nous sommes toutes un peu -courtisées par des jeunes gens riches qui nous trouvent assez belles -pour être aimées, qui ne nous aiment pas assez pour se marier avec -nous, et qui, lorsqu'ils se sont assurés de notre vertu, nous tournent -le dos et se marient en ville. Voilà précisément l'histoire de M. -Tourneur; et comme on vous en a conté une autre qui n'est ni à sa -louange ni à la mienne, comme vous lui avez fermé votre porte, comme je -sais qu'il est malade de chagrin, j'ai pris mon courage à deux mains, -je suis venue, et j'espère que vous saurez distinguer les inventions de -la calomnie du langage de la vérité.» - -Quand Mellina fut sortie, Rosalie accourut. Peut-être aurait-elle -préféré que les mensonges de Chingru fussent sans aucun fondement; et -cependant je ne jurerais pas que la visite de Mellina ait produit un -mauvais effet sur elle. Mellina, vue à travers la serrure, lui avait -paru fort jolie, et elle pardonnait au peintre de l'avoir aimée. Elle -savait qu'une fille qui épouse un homme de trente-quatre ans a toujours -des rivales dans le passé, et elle aimait mieux ne point les avoir -laides: dix-neuf femmes sur vingt raisonneront comme elle. Elle avait -reconnu à l'accent de Mellina qu'elle parlait vrai et que cet amour -était irréprochable. Enfin elle apprenait à n'en pouvoir douter qu'elle -avait détrôné la belle Italienne dès le milieu de mai, c'est-à-dire dès -le premier coup d'œil. - -Mais M. Gaillard était retombé dans toutes ses perplexités. Il -ne voulait plus aller voir M. Tourneur; il reprochait à sa fille -l'obstination de son amour. «Je veux bien, disait-il, que ce jeune -homme soit moins coupable qu'on ne me l'a dit; mais il a fréquenté -les actrices, et qui a bu boira. Tu crois qu'il te sera fidèle; mais -il a abandonné cette jeune Italienne; il pourrait bien te jouer le -même tour. D'ailleurs, tant que mes terrains ne seront pas vendus, il -ne faut pas songer à ce mariage.» Quand on le pressait de vendre ses -terrains, il répondait: «Rien ne presse; je les vendrai pour donner -une dot à ma fille, et ma fille n'est pas encore mariée.» La vue du -portrait le chagrinait; il songeait avec dépit qu'il était l'obligé de -Henri Tourneur. - -«Que ferons-nous de ce maudit portrait? demandait-il à Rosalie. Nous ne -pouvons pas le garder ici après une rupture. Si on le lui renvoyait? - ---Y songez-vous, mon père? Je serais en permanence dans son atelier? - ---Le vendre et lui faire remettre l'argent serait indélicat. Le donner? -à qui? Je ne veux ni donner ni vendre le portrait de ma fille. Il -pourrait tomber dans le commerce, et à chaque vente de l'hôtel Drouot, -je craindrais de lire dans mon journal: «Portrait de Mlle R. G., par M. -Henri Tourneur: 8000 fr.» J'aimerais mieux le gratter de mes propres -mains. - ---Détruire mon portrait! tout ce qui me reste des plus heureux moments -de ma vie! - ---Tais-toi! Maudit peintre! maudit Chingru! Maudits terrains! je les -donnerais pour rien à qui voudrait les prendre! Si nous étions moins -riches, tout cela ne serait pas arrivé!» - -M. Gaillard perdit l'appétit; il mangea comme un homme ordinaire. Son -sommeil devint beaucoup plus léger et infiniment moins bruyant. Il fut -inexact à son bureau; il arriva deux fois après dix heures, le 17 et -le 18 août. Lorsqu'il rentrait à la maison, la vieille tante disait à -Rosalie: «Il faut que ton père ait beaucoup réfléchi, son nez est tout -rouge d'un côté.» - -Henri ne travaillait plus; il vivait sur le trottoir de la rue -d'Amsterdam. M. Gaillard l'évitait avec soin, et il n'osait aborder M. -Gaillard. Il aurait bien osé parler à Rosalie, mais elle ne sortait -pas sans son père. Enfin, le 3 septembre, il reçut une lettre de M. -Gaillard qui l'invitait à venir toucher 7950 francs pour solde du -portrait. On l'attendrait à cinq heures avec les fonds. Il se rendit -à cette étrange invitation, non pour l'argent, mais pour Rosalie. A -la même heure, les trois principaux fondateurs de la cité ouvrière -étaient réunis chez M. Gaillard pour conclure l'affaire des terrains. -Le bonhomme n'avait voulu se charger de rien: il s'était reposé de -tout sur Rosalie, et c'est elle qui avait traité avec les acquéreurs. -Henri arriva comme le notaire lisait le dernier paragraphe de l'acte de -vente. - -«Les acquéreurs s'engagent à faire construire sur le lot F, appartenant -au vendeur, une maison d'habitation pour M. Gaillard et sa famille, -avec un atelier de peintre au premier étage.» - -M. Gaillard regarda sa fille, qui regarda Henri, qui ne regardait -personne: il était horriblement pâle et s'appuyait au mur. - -«Allons! dit le bonhomme en prenant la plume, voici un parafe qui me -délivrera de tous mes soucis! - ---Monsieur, remarqua le notaire, vous avez une bien belle écriture.» - - - - -LE BUSTE - - -I - -Si vous avez de bonnes jambes et si les voyages au long cours ne vous -font pas peur, nous irons de notre pied jusqu'au château du marquis de -Guéblan. Il est situé à six grands kilomètres de Tortoni, plus loin -que la rue Mouffetard, plus loin que les Gobelins et le Marché aux -chevaux, dans ces régions ouvrières où la Bièvre promène son filet -d'encre. Cependant il est dans l'enceinte de la ville, et le vin -qu'on y boit a payé l'entrée. C'est un palais contemporain du premier -empire, construit par Fontaine, dans le style grec, et entouré de la -colonnade de rigueur. Son premier emploi fut de loger les plaisirs d'un -fournisseur enrichi aux armées: on l'appelait alors la Folie-Sirguet. -Il fut inauguré en 1804 par la belle Thérèse Cabarrus, qui n'était -point encore comtesse de Caraman, et qui n'était plus Mme Tallien. -En 1856, la Folie-Sirguet est une des plus belles villas qui se -rencontrent dans l'intérieur de Paris: elle a pour jardin un parc de -vingt hectares où l'on chasse le lapin, le faisan, et même, en se -serrant un peu, le chevreuil. La pièce d'eau renferme de magnifiques -échantillons de tous les poissons d'Europe, sans excepter le silure. -La pêche et la chasse! que peut-on désirer de plus? N'est-ce pas en -deux mots la campagne à Paris? Les dedans du château sont grandioses, -comme on les aimait autrefois, et élégants comme on les préfère -aujourd'hui. Le luxe mignon de 1856 se joue à l'aise dans les vastes -salles de 1804. Je n'ai vu que l'appartement de réception, c'est-à-dire -le rez-de-chaussée, et j'en suis sorti émerveillé. La salle à manger, -lambrissée de vieux chêne noir et luisant, s'ouvre d'un côté sur la -salle de billard, la salle d'armes et le fumoir; de l'autre, sur une -enfilade de salons très-riches et du meilleur goût. Un seul a conservé -sa décoration primitive, les fauteuils à tête de sphinx et les chaises -en forme de lyre: il est placé entre un boudoir Pompadour et un salon -chinois dont les meubles, les tapis, le lustre, la tenture et même -les tableaux sont rapportés de Macao. Tous les plafonds sont peints à -fresque ou tendus de vieilles tapisseries. Le salon russe, encombré -de meubles confortables, est revêtu d'un lierre qui s'enroule autour -des glaces et fait aux tableaux comme un second cadre de verdure. Je -me suis reposé avec délices dans une belle salle pavée en mosaïque -et décorée dans le goût élégant des maisonnettes de Pompéi. On s'y -croirait au pied du Vésuve, si l'on n'apercevait dans la pièce voisine -un énorme pouff de tapisserie couronné par un groupe de Pradier. - -Cet appartement hospitalier s'ouvre à l'art de toutes les nations et de -tous les siècles: il accueille également la peinture charnue de Rubens -et les poétiques rêveries d'Ary Scheffer; on y voit un blond paysage -de Corot à quatre pas d'une marine du Lorrain; les nymphes joyeuses de -Clodion semblent y sourire aux lions de Barye et _le Don Juan naufragé_ -de Daniel Fert se cramponne à la roche humide, sans faire lever les -yeux à _la Pénélope_ de Cavalier. - -Le premier étage comprend les appartements du marquis, de sa sœur et -de sa fille, et je ne sais combien de chambres d'amis. Le château est -si loin de tout qu'on y dîne rarement sans y coucher, quoique M. de -Guéblan ait fait faire deux omnibus pour ramener ses convives à Paris. - -M. de Guéblan est un gentilhomme comme on n'en voyait pas il y a -cent ans, comme on en connaît peu, même de nos jours. Je m'empresse -de vous dire que sa noblesse est de bon aloi, et que ses titres ne -sortent point d'une de ces petites officines souterraines qui sont -moins rares qu'on ne le pense. Nous avons des faux-monnayeurs de -noblesse qui prélèvent un revenu sur la sottise et la vanité de leurs -contemporains, mais les Guéblan n'ont rien à démêler avec l'industrie -de ces messieurs: ils datent de saint Louis. Ils ont fait les deux -dernières croisades; ils ont porté les armes de père en fils, jusqu'à -la Révolution, et ils n'ont pas émigré, ce que je loue. Par un hasard -dont l'histoire offre peu d'exemples, le sang de cette noble famille -ne s'est point appauvri, et le dernier des Guéblan pourrait se mesurer -en champ clos avec ses ancêtres. Il est grand, large, vigoureux, haut -en couleur, et de force à porter la cuirasse. Il tire l'épée comme un -mousquetaire, monte à cheval comme un reître, mange comme un lansquenet -et boit comme M. de Bassompierre. Ses cinquante ans ne lui pèsent pas -plus qu'une plume. Du reste, il porte fièrement son nom; il n'est pas -fâché d'être fils de quelqu'un; il lit volontiers l'histoire de France -et met à part tous les livres qui parlent de sa famille; il conserve -son honneur avec un soin jaloux; il est plein de droiture; il sait -donner, prêter et perdre son argent; bref, il a le cœur noble. Si vous -trouvez dix hommes plus aristocrates que lui entre le quai d'Orsay et -la rue de Vaugirard, vous aurez de bons yeux. - -Mais que dirait Guéblan Ier, écuyer de la reine Blanche, s'il pouvait -ressusciter dans le cabinet de son arrière-neveu? Il s'écrierait en -se frottant les yeux: «Oh! oh! le monde est devenu beau fils, depuis -ma connaissance première! Il me semble, marquis, que vous gagnez de -l'argent.» - -Le grand mot est lâché; je peux tout vous dire: le marquis gagne -énormément d'argent. Il fait ses affaires lui-même, il n'a pas -d'intendant, il n'est volé par personne, il ne se ruine pas plus -que le dernier des bourgeois, et il travaille comme un prolétaire à -doubler son revenu. Et comment? En tout honneur, je vous supplie de le -croire. Le marquis a passé deux ans à l'École polytechnique, trois ans -à l'École des ponts et chaussées; il a pris des leçons d'agriculture -à Grignon; il va souvent écouter les professeurs des arts et métiers. -Il suit pas à pas les progrès de la science, et il en fait son profit. -Autant ses ancêtres auraient été honteux de savoir, autant il serait -humilié si on le prenait en flagrant délit d'ignorance. C'est lui qui -a drainé le premier champ en Normandie, et il a triplé la valeur de -ses terres. Il fabrique, à vingt kilomètres de Lisieux, des tuyaux de -drainage qu'il livre à ses voisins avec un bénéfice de 75%. Il a acheté -une des premières machines à battre qui se soient vendues en France, -et il l'a perfectionnée. Il songe à acclimater le ver à soie du chêne -dans ses forêts de Bretagne, il fabrique de l'opium indigène dans sa -propriété du Plessis-Piquet; avant cinq ans, il en exportera en Chine. - -La pisciculture a quadruplé le produit de ses étangs du département -de l'Ain; ses vignes de Langres, qui n'avaient jamais donné qu'une -piquette médiocre, fournissent aujourd'hui un vin de Champagne -estimé, qui vient en ligne immédiatement après les marques -célèbres. Je parierais que vous avez goûté de ses ananas; il en -livre pour 4000 francs par an au commerce de Paris: les restes de -sa table! Ce gentilhomme bourgeois, très-superbement gentilhomme -et très-spirituellement bourgeois, ne dédaigne pas d'imprimer ses -armoiries sur le blé qu'il récolte et le vin qu'il fabrique. Si ses -aïeux y trouvaient à redire, il leur répondrait en bon français: «Nous -sommes au XIXe siècle, la vie est chère, on a découvert des mines d'or; -ce qui coûtait cent francs de votre temps, en vaut mille aujourd'hui; -les plus grandes fortunes se défont en cinquante ans; le droit -d'aînesse est aboli, et pour que mes petits-fils aient un peu d'argent, -il faut que j'en gagne beaucoup.» Il pourrait ajouter que la France -lui sait autant de gré de ses conquêtes pacifiques que de vingt coups -de lance reçus en bataille rangée, car il est officier de la Légion -d'honneur sans avoir gagné la moindre épaulette. - -Ses ancêtres, qui ne portaient la plume qu'à leur chapeau, ne -seraient pas médiocrement surpris de lire les livres qu'il a signés. -Le dernier en date (Paris, 1854, chez Dentu) a pour titre: DU PETIT -BÉTAIL, _traité comprenant l'éducation des lapins russes et des poules -cochinchinoises_. Et pourquoi pas? Le vieux Caton a bien légué à son -fils et à la postérité une recette pour faire la soupe aux choux! Le -marquis de Guéblan, qui écrit fort proprement sa langue, est membre de -la Société des gens de lettres; il en était questeur vers 1850. Les -écrivains et les artistes ont toujours trouvé en lui un protecteur sans -morgue et un créancier sans mémoire. Il a pour eux des bontés, et, -ce qui vaut mieux, des égards. Je pourrais citer un peintre qu'il a -littéralement retiré de la Seine, et deux romans qui n'auraient jamais -été publiés sans lui. Quel beau dîner il nous a offert à la fin de -décembre! J'espère cependant que vous me dispenserez de transcrire ici -la carte de trois services. - -Les propriétés immenses qui rapportent à M. de Guéblan un demi-million -par année ne sont pas précisément à lui. Elles appartiennent à sa -sœur et à sa commensale, Mme Michaud. Le marquis s'est marié fort -jeune à une demoiselle noble qui l'a laissé veuf avec dix mille francs -de rente et une fille à élever. Vers la même époque, sa sœur épousa -un démolisseur de châteaux, un chevalier de la bande noire, dont -la profession était d'abattre des chênes pour en faire des bûches, -et de défricher les parcs pour planter des légumes. Cet honnête -industriel mourut deux ans après Mme de Guéblan. Sa veuve, riche et -sans enfants, remit toutes ses affaires aux mains du marquis en lui -disant: «Administre mes biens, j'élèverai ta fille: tu me serviras de -fermier, je te servirai de gouvernante.» Marché fait, on s'établit dans -le beau château que M. Michaud n'avait pas eu le temps de démolir. En -travaillant pour sa sœur, M. de Guéblan s'occupait de sa fille, puisque -Victorine était l'unique héritière de Mme Michaud. - -C'est une excellente femme que cette Mme Michaud, mais originale! En la -plaçant dans un musée, on ne ferait que lui rendre justice. D'abord, -elle est presque aussi grande que son frère, c'est-à-dire qu'avec un -peu plus de moustache, elle ferait un cent-garde très-présentable. Ses -mains et ses pieds sont terribles: nous préserve le ciel de recevoir -un soufflet de sa main! et si elle meurt debout, comme je le prévois, -il faudra quatre hommes pour la coucher dans la bière. Du reste, elle -est charpentée aussi solidement qu'un drame de Frédéric Soulié, et -sa tête n'est pas laide. Elle a le nez arqué, la bouche fière et des -dents blanches qui ne lui ont rien coûté. Un double menton adoucit la -sévérité de ses traits. Ses cheveux sont tout gris, quoiqu'elle ait à -peine quarante ans; mais cette nuance lui va bien, et elle l'exagère en -mettant de la poudre. Ses épaules sont de celles qu'on peut montrer; -aussi la verrez-vous décolletée dès quatre heures du soir. Ce n'est pas -qu'elle veuille plaire à personne: elle s'habille pour elle, et cela -se voit assez. L'opinion des autres lui est tellement indifférente, -qu'elle ne fait rien qu'à sa tête et ne se met jamais qu'à sa mode. -Elle coupe ses robes elle-même et paye double façon à la couturière -pour être vêtue à sa fantaisie. Quand la modiste lui apporte un chapeau -neuf, son premier soin est de le défaire. Sous ses mains redoutables -un petit chef-d'œuvre de goût est bientôt transformé en guenille: -c'est l'affaire de deux coups de ciseaux et de trois coups de poing. -Lorsqu'elle reçoit chez elle, c'est dans des toilettes inexplicables, -que Champollion lui-même ne déchiffrerait pas. Je l'ai vue coiffée -d'une écharpe en crêpe de Chine, avec des fleurs naturelles semées -çà et là, et des dentelles de toute provenance, blanches et rousses, -lourdes et légères, point de Venise et point d'Angleterre, le tout -fagoté à grand renfort d'épingles, et dans un si beau désordre qu'une -chatte n'y aurait pas retrouvé ses petits. Chère Mme Michaud! ses -armoires sont un capharnaüm de chiffons magnifiques que nulle femme de -chambre n'a jamais pu mettre en ordre; et son esprit ressemble un peu -à ses armoires. La faute en est sans doute à la famille de Guéblan, qui -pensait qu'un homme n'en sait jamais trop, mais qu'une femme en sait -toujours assez. Non-seulement Mme Michaud est rebelle aux lois les plus -paternelles de l'orthographe, mais elle a le malheur d'écorcher autant -de mots qu'elle en prononce. C'est une infirmité dont son mari ne -s'est jamais aperçu, et pour cause; son frère y est si bien accoutumé -qu'il ne s'en aperçoit plus. Heureusement, elle parle si vite, qu'on -a rarement le temps de l'entendre; elle conte vingt choses à la fois, -sans lien, sans ordre, sans transition: elle ne sait le plus souvent ni -ce qu'elle dit, ni ce qu'elle fait, ni ce qu'elle veut, bonne femme du -reste, et qui se serait ruinée vingt fois sans l'autorité de son frère. -Tantôt prodigue, tantôt avare; aujourd'hui payant sans marchander, -demain marchandant sans payer; allumant un billet de cent francs pour -ramasser un sou, et querellant toute la maison pour une allumette: -refusant du pain à un pauvre, parce que la mendicité est interdite, -et jetant un louis à un chien affamé qui cherche des os dans un tas; -pleine de respect pour son frère et guettant toutes les occasions de -le faire enrager; passionnément dévouée à sa nièce, et pressée de s'en -défaire par un mariage: telle était, au mois de juin 1855, la sœur de -M. de Guéblan et la tante de Mlle Victorine. - -On s'étonnera peut-être qu'un homme de grand sens comme M. de Guéblan -ait confié son enfant à une institutrice aussi déraisonnable. Mais -le marquis a trop d'affaires pour méditer le traité de Fénelon -sur _l'Éducation des filles_, et d'ailleurs on doit un peu de -condescendance à une parente qui personnifie en elle une dizaine de -millions. Enfin, M. de Guéblan se persuade, à tort ou à raison, que -le vrai précepteur d'une femme est son mari. Il sait que Victorine -n'apprendra pas au château tout ce qu'elle devrait savoir, mais il est -sûr qu'elle ne saura rien de ce qu'elle doit ignorer. Plein de cette -confiance, il dort sur les deux oreilles. - -Le fait est que Mme Michaud n'a donné à sa nièce que des maîtres de -soixante ans sonnés; je n'excepte pas le maître de danse. De tous les -auteurs qu'elle lui a permis, le plus dangereux est sir Valter Scott, -traduit par Defauconpret. Elle y a joint _Numa Pompilius_ et les œuvres -complètes de Florian, _la Case de l'Oncle Tom_, quelques-uns des petits -chefs-d'œuvre de Dickens, cinq ou six volumes de Mme Cottin, et un -choix des romans de chevalerie qui ont charmé l'enfance de Mme Michaud -et qui n'attristent pas la jeunesse de Victorine. - -La belle héritière a seize ans tout au plus. C'est une enfant, mais une -enfant de la plus belle venue, grande, bien faite, et dans le plein -de ses charmes. Je confesse que ses joues sont un peu trop roses: sa -figure ressemble à une pêche en septembre. Ses mains sont tout à fait -rouges; mais l'écarlate des mains ne messied pas aux jeunes filles. -Elle a les dents un peu trop courtes: c'est un genre de laideur que -j'apprécierais assez. Sa bouche est moitié chair et moitié perle, -un mélange charmant de pulpe transparente et de nacre étincelante: -aimez-vous les grenades? Son pied n'est pas ce qu'on appelle un -petit pied: une Chinoise n'en voudrait pas, et les mandarins lettrés -n'écriraient pas des vers à sa louange; mais il est mince, cambré et -d'une exquise élégance; la semelle de ses bottines a tout juste les -dimensions d'un biscuit à la cuiller. Ne craignez pas que Victorine -atteigne jamais les proportions colossales de sa terrible tante: elle -tient de sa mère, qui était blonde et délicate. Lorsqu'on veut savoir -combien durera la beauté d'une fille, il est prudent de regarder le -portrait de sa mère. - -Cette enfant, fort séduisante par le dehors, est pourvue d'une âme -inexplicable. Elle parle rarement, peut-être parce qu'on ne la -questionne jamais. Son père n'a pas le temps de causer avec elle, et -Mme Michaud, qui cause avec tout le monde, se fait toujours la part du -lion. Les hommes qui viennent au château sont trop de leur siècle pour -s'amuser à déchiffrer l'esprit d'une petite fille. Enfin, elle n'a pas -d'amies de pension, n'ayant jamais été mise en pension. On la croit -un peu sotte, parce qu'elle a contracté l'habitude du silence; mais -son cœur chante en dedans. Une jeune fille qui se tait est comme une -volière dont les portes sont fermées. Approchez-vous tout près, vous -n'entendez rien. Appliquez votre oreille à la porte, pas un murmure. -Ouvrez! il s'élève un concert de gazouillements frais et sonores qui -remplit les airs et monte jusqu'au ciel. Lorsque Victorine s'en allait -dans le parc, un livre à la main, sous l'escorte de sa femme de chambre -ou du vieux Perrochon, Mme Michaud murmurait en la suivant des yeux: -«Pauvre petite! elle ne dit rien, mais je veux que le loup me croque -si elle en pense davantage.» Mme Michaud ne soupçonnait pas que sa -nièce, à force de lire dans les livres et en elle-même, se substituait -à l'héroïne de tous ses romans, et qu'elle avait déjà couru plus -d'aventures que la belle Angélique et Mme de Longueville. - -Le jour où commence cette histoire, M. de Guéblan courait à Lisieux -pour se reposer d'un voyage à Nantua. Mme Michaud était sortie -comme une flèche en disant: «J'ai de l'argent mignon, j'ai touché -le dividende de mes actions des Quatre-Canaux; je vais me commander -un buste à Paris!» Victorine, suivie de Perrochon, mais à distance -respectueuse, s'était avancée jusqu'à l'extrémité du parc, vers le -boulevard extérieur, dans un endroit où le mur est remplacé par un -saut-de-loup large de quatre mètres. Elle s'était assise, comme une -héroïne de roman, à l'ombre d'un vieil arbre, célèbre dans les chansons -du XVe siècle sous le nom du _Chêne rond_: - - Le seigneur tient sa justice - Sous le chêne rond: - Répondez sans artifice. - Tout rond, rond, rond! - - On y boit et on y mange - Sous le chêne rond; - On y danse le dimanche - En rond, rond, rond! - -Je vous fais grâce des autres couplets. La romance en a neuf fois -neuf, tous aussi poétiques et aussi richement rimés. Mlle de Guéblan -tira de sa poche un petit livre à tranche rouge relié aux armes de sa -famille, et intitulé _Histoire véridique des adventures merveilleuses -de l'incomparable Atalante_. - -Elle chercha le signet, et reprit sa lecture au point où elle l'avait -laissée la veille: - -«Or sachiés que la saige et subtive princesse fut requise en mariaige -par le filz puîné du roi des Daces et par le caliphe de Schiraz.» -Pauvre moi! dit Victorine. Je voudrais bien ne choisir ni l'un ni -l'autre. Mais que dirait la reine du pays de Michaud? Elle poursuivit: -«Et moult se douloyt la belle Atalante, et n'avoit nul soulas en ce -monde, d'autant que le caliphe estoit d'estrange visaige, car il -avoit le nez court et large et les oreilles si tres-grandes comme les -mamielles d'ung vau.» Bon! fit-elle: M. Lefébure, le candidat de mon -père! Voyons l'autre: «Et le prince des Daces estoit chétif de son -corps et pasle de son visaige, comme qui auroit eaue et non sang dans -les venes.» Eh mais! il ne ressemble pas médiocrement à M. de Marsal, -le protégé de ma tante. Écoutons un peu ce qui en arriva: «A tant -commencèrent les joustes, et devoient ces deux seigneurs courir l'ung -contre l'aultre à qui auroit la princesse. Et lors la princesse et -plusieurs aultres dames furent montées sur eschafaulx moult noblement -parées de drap battu en or, perles et pierres pretieuses. Mais devant -que les princes rivaulx ne vinssent aux mains, entra dans la lice un -chevalier richement aorné, et de blanc tout couvert, lequel leur dit: -«Point ne mettez vos lances en arroy que je ne vous aye défaicts l'ung -et l'aultre, et bouttés en terre tout à plat.» Et ce disant, sa voix -estoit si rude que chevaliers et chevaulx tressaillirent de grand'peur; -mais non la princesse. Et incontinent le chevalier aux blanches armes -courut sus au caliphe de Schiraz, et du premier poindre qu'il fit à -son chevau, il le ferit de telle force que le paoure caliphe ne sceut -si il estoit jour ou nuyt. Ce que voyant le chevalier se tourna contre -le prince des Daces en reboutant son espée au fourel, et le print -parmy le corps et le tira hors de son chevau, et le jeta si roidement -encontre la terre que peu faillist que il ne lui crevast son cueur ou -son ventre. Et les dames battirent des mains; et leur sembloit-il que -le chevalier aux blanches armes fust aussi beau que l'archange Gabriel. -Lors vint le noble chevalier vers l'eschafaulz des dames, et mit un -genouil en terre devant la belle Atalante, disant: «Dame, je suis le -prince de Fer; et, comme au feu le fer se laisse fondre, ainsi faict -mon cueur à la flamme de vos yeux.» - -Atalante--je veux dire Victorine--continua sa lecture en fermant les -yeux. La journée était lourde; et la chaleur de juin se glissait en -rampant sous les grands arbres du parc. La jolie lectrice touchait -à cet instant délicieux où la veille et le sommeil, la rêverie et -le rêve, le mensonge et la réalité semblent se donner la main. Elle -voyait le gros M. Lefébure, avocat à la cour d'appel, emmaillotté dans -une lourde cuirasse, sous laquelle passait un pan de robe noire, et -coiffé d'une marmite dont les anses étaient figurées par ses oreilles. -Un peu plus loin, M. le vicomte de Marsal, pâle et blême, faisait -la plus piteuse grimace à travers la visière d'un casque empanaché. -Elle apercevait aussi le prince de Fer, mais sans pouvoir découvrir sa -figure, qu'il tenait obstinément cachée. - -«Ne le verrai-je donc jamais? demandait-elle. Il est temps qu'il se -hâte, s'il veut me délivrer du calife Lefébure et du prince de Marsal. -Je l'ai déjà bien assez attendu.» - -Et dans son demi-sommeil, elle murmurait le refrain d'une ronde -paysanne qu'elle avait apprise dans son enfance: - - Ah! j'attends, j'attends, j'attends - Attendrai-je encor longtemps? - -Tout à coup il lui sembla qu'une fusée passait devant ses yeux. -Un grand jeune homme à barbe noire avait franchi d'un bond le -saut-de-loup, et était venu tomber devant elle. Elle se leva en -sursaut, tandis que Perrochon accourait de ses vieilles jambes. Sa -première idée fut qu'il lui était enfin permis de voir la figure du -prince de Fer. Elle balbutia quelques paroles incohérentes: - -«Prince.... mon père.... vos rivaux.... la reine du pays de Michaud....» - -Le jeune homme salua poliment et lui dit: - -«Pardonnez-moi, mademoiselle, d'entrer chez vous comme une bombe à -Sébastopol. J'ai sonné un quart d'heure à une vieille grille qui est -probablement condamnée, et, faute de pouvoir trouver la porte, j'ai -pris au plus court. Je me nomme Daniel Fert et je viens pour faire le -buste de Mme Michaud.» - - -II - -J'ai connu, il y a treize ou quatorze ans, un petit Espagnol que ses -parents avaient envoyé à l'institution M***. C'est la mieux disciplinée -de toutes les maisons qui entourent le lycée Charlemagne. Aucun livre -nouveau n'y pénètre en contrebande; tout volume broché en jaune est -sévèrement consigné à la porte; les élèves y lisent en récréation les -tragédies de Racine les moins légères, et les oraisons funèbres de -Bossuet les moins frivoles. Le jeune Madrilène s'ennuyait comme à la -tâche, et effaçait les jours un à un sur son petit calendrier. Un de -nos camarades, touché de sa peine, lui demanda: - -«Pourquoi le temps te semble-t-il si long? Est-ce ta famille que tu -regrettes, ou simplement ta patrie? - ---Ni l'une, ni l'autre, répondit l'enfant. J'ai commencé, dans un -journal de Madrid, la lecture d'un roman admirable, et j'attends à -retourner en Espagne pour en lire la fin. Dans trente mois et dix-sept -jours! - ---Et comment est-il intitulé, ton roman espagnol? - ---_Los Tres Mosqueteros_, les Trois Mousquetaires.» - -Je ne sais pourquoi cette anecdote me revient en mémoire toutes les -fois que je parle de Daniel Fert. C'est peut-être parce que Daniel -ressemble à un mousquetaire égaré dans le XIXe siècle. Mettez ensemble -la tournure de d'Artagnan, la fierté d'Athos, la vivacité d'Aramis, et -un peu de la naïveté de Porthos, et vous aurez une idée assez exacte -du jeune sculpteur. Sa personne haute et svelte a l'apparence d'un -ressort d'acier; il a le jarret nerveux, le bras puissant, la taille -cambrée, et la moustache en croc. Ses grands yeux bleus s'enchâssent -dans deux orbites bronzées, sous des sourcils du plus beau noir. Son -front large, saillant et poli, est couronné d'une ample chevelure -admirablement plantée, qui se rejette en arrière comme la crinière d'un -lion. Ajoutez un cou blanc comme l'ivoire, des dents nacrées, riantes, -et qui semblent heureuses de vivre dans une jolie bouche; le nez long -et mince de François Ier, des mains d'enfant, un pied de femme, voilà, -je pense, un héros de roman assez présentable. Et pourtant ceci n'est -pas un roman. - -Cet homme ainsi bâti est compatriote du petit vin d'Arbois, et fils -d'un vigneron sans vignes qui travaillait à la journée. A quatre ans, -Daniel courait pieds nus sur la route, glanant çà et là le fumier des -chevaux et demandant un sou aux voyageurs de la diligence. A douze -ans, il cassait des pierres comme un homme; à quinze, il maniait la -serpe et portait la hotte en vendange. L'ambition le fit entrer chez -un maître marbrier de Besançon, qui lui confia d'abord des dalles à -polir, puis des épitaphes à graver, puis des monuments à sculpter. Il -avait du goût et de l'adresse: on devina qu'il pourrait remporter le -grand prix de Rome et illustrer son département. Le conseil général -prouva sa munificence en l'envoyant à Paris avec une pension de 600 -francs. Il partit avec sa mère: son père venait de mourir. Mme Fert, -vieille avant l'âge, comme toutes les femmes de la campagne, mais -forte et patiente, se fit la ménagère de son fils. Daniel fut assidu à -l'École des beaux-arts, et gagna quelque argent dans ses loisirs. Il -faisait de l'art le matin, du métier le soir. Après avoir travaillé -d'après l'académie, il dessinait des ornements ou ébauchait des sujets -de pendule. En 1853, à l'âge de vingt-cinq ans, après deux entrées en -loge, il renonça spontanément au grand prix, et renvoya les 600 francs -qu'il recevait de Besançon. «Décidément, dit-il à sa mère, je suis trop -grand pour me remettre à l'école; et, d'ailleurs, que deviendrais-tu -sans moi?» Il était arrivé, non sans peine, à gagner sa vie, et il -avait plus de talent que d'argent. Ses bustes et ses médaillons sont -d'un travail fin et serré, qui rappelle la manière exquise de Pradier; -ses compositions, qu'il eût exécutées en grand s'il avait été riche, -et qu'il livrait, faute de mieux, aux marchands de bronze, sont -toutes d'un jet hardi, qui procède du génie de David. Il travaillait -passionnément; ce n'était ni pour l'argent ni pour la gloire, mais -pour le plaisir de travailler. L'attachement de l'artiste pour son -œuvre ne peut se comparer qu'à la tendresse maternelle: un père même -ne sait pas aimer ainsi. Nous adorons de toute la chaleur de notre âme -ces créatures vivantes qui sont sorties de nous. Mais, lorsque Daniel -s'était rassasié de son ouvrage, il le donnait. Les marchands avaient -bientôt fait de traiter avec lui: il ne faisait payer ni ses progrès, -ni sa vogue, ni sa gloire naissante. La sagesse paysanne de Mme Fert -luttait en vain contre cet esprit de détachement. - -Elle avait beau rappeler à son fils ses dettes à payer, les maladies -à prévoir et les vacances qu'il s'adjugeait de temps en temps, car il -travaillait par accès, comme tous ceux qui méritent le nom d'artiste. -Un moulin peut moudre tous les jours, mais un cerveau qui essayerait -d'en faire autant ne donnerait qu'une triste farine. Lorsque Daniel -était à l'ouvrage, il ne se serait pas dérangé pour entendre chanter la -statue de Memnon; mais lorsqu'il se trouvait dans une veine de plaisir, -aucune puissance ne l'eût fait rentrer à l'atelier, pas même la faim -qui a la réputation de chasser les loups hors des bois. Il n'avait -qu'une habitude régulière, celle des exercices du corps. Il se faisait -réveiller par son maître d'armes, et c'est au gymnase qu'il digérait -son déjeuner: aussi était-il d'une force incroyable, et violent à -proportion. Il est le dernier Français qui ait conservé l'habitude -de jeter les gens par la fenêtre. Je me souviens du jour où il lança -du premier étage un porteur d'eau qui avait répondu grossièrement à -sa mère. Depuis cette époque, il n'a plus rencontré de fournisseurs -impolis. Avec ses amis, et surtout avec sa mère, il est d'une douceur -attendrissante. Il serre la bonne femme contre son cœur avec autant de -précaution que s'il craignait de la casser. Il n'a jamais pu la décider -à prendre une servante; mais, chaque fois qu'il a de l'argent, il lui -achète une belle robe de droguet, un chapeau de paille d'Italie, ou -quelques bouteilles d'anisette, qu'elle apprécie mieux. - -Lorsque Mme Michaud vint le chercher, il entrait dans une période de -travail: il était temps! Depuis le commencement de mai, il s'était -reposé sans débrider. Il avait complétement oublié qu'il devait payer -au 15 juillet mille francs à son praticien, et deux cents à son -propriétaire: on ne s'avise pas de tout. Mme Michaud, le livret de -l'Exposition à la main, le trouva par delà le faubourg Saint-Honoré, -au fond d'un jardin, dans une petite colonie d'artistes et de gens -de lettres, qu'on appelle l'Enclos des Ternes. Daniel et sa mère -occupaient un pavillon assez élégant entre Mme Noblet et Mme Persiani. -Il fut un peu surpris, lui qui recevait peu de visites, de voir entrer -cette grande femme échappée. Elle marcha droit à lui, et lui tendit une -grosse main qu'il n'osa prendre. Il modelait, et il avait de la terre -au bout des doigts. - -«Touchez-là, lui dit-elle; vous ne me connaissez pas, mais je vous -connais. J'ai acheté le naufrage de Don Juan. Vous êtes un grand -artiste. - ---Mon naufrage de Don Juan? reprit Daniel encore tout ébahi. - ---Oui, votre naufrage de Don Juan. Il est dans un de mes salons, sur -la pendule. Mais ce n'est pas tout: il me faudrait mon buste pour ma -nièce, qui va épouser M. Lefébure ou M. de Marsal, je ne sais pas -lequel, mais bientôt. Combien me prendrez-vous? - ---Douze ou quinze séances, madame. - ---Ce n'est pas de l'argent, cela. Comment, douze séances! Mais je -n'aurai jamais le temps. Où voulez-vous que je prenne douze séances? -D'abord, vous demeurez trop loin. Quelle idée avez-vous eue de vous -loger dans ce pays de sauvages? Il faudra que vous veniez chez moi. -Deux mille francs, est-ce assez? Cela vous fera presque deux cents -francs par jour. Comment me trouvez-vous? C'est en marbre que je veux -être; les portraits en bronze sont trop tristes: on a l'air de vieux -Romains. Vous prendrez un marbre bien propre, et vous le ferez porter -au château. Je vous avertis que si vous ne me flattez pas énormément, -je vous laisse votre portrait pour compte. Il ne faut pas que Victorine -en fasse un épouvantail à moineaux. - ---Madame, je crois pouvoir vous faire un beau buste qui sera -ressemblant. - ---Ne dites donc pas des sottises! S'il est ressemblant, il sera -affreux. Je ressemble à la Bérézina, avec mes moustaches. C'est vous -qui êtes beau! Que je vous voie un peu de profil! mais, mon cher -monsieur, vous êtes tout bêtement magnifique! Moi qui me figurais les -sculpteurs comme des maçons! Il faut absolument que vous veniez loger -au château. Ma nièce est bien aussi; vous verrez. Je ferai prendre vos -outils. Elle ne me ressemble pas, mais pas du tout, et c'est heureux. -Je suis curieuse de savoir si vous serez de mon avis sur le mari. M. -Lefébure est affreux: une hure de sanglier et des genoux énormes. Mais -riche! voilà pourquoi mon frère en tient pour lui. M. de Marsal est -mieux. Et puis, un beau nom! Je suis pour les beaux noms. Comme le -vôtre est singulier! Fert! Fert! Pourquoi pas caillou? Vous me direz -que quand on s'appelle Mme Michaud!... C'est précisément pour cela. -Voici mon adresse: A la Folie-Sirguet, derrière les Gobelins. Il n'y a -qu'un parc de ce côté-là: c'est le nôtre. Venez de bonne heure; nous -avons quelques personnes à dîner, entre autres M. de Marsal. Ah çà, -n'allez pas lui faire la cour! vous nous mettriez dans de beaux draps! -Mais je suis folle: on ne se marie pas dans votre état. Est-ce dit? A -ce soir.» - -Les chutes d'eau les plus renommées, depuis les cascatelles de Tivoli -jusqu'à la cataracte du Niagara, seraient d'une lenteur ridicule si on -les comparait au parlage torrentiel de Mme Michaud. Daniel se conduisit -comme le voyageur surpris par la pluie: il s'enveloppa dans son silence -comme dans un manteau. L'averse passée et Mme Michaud partie, il -recueillit ses souvenirs et conclut qu'il avait trouvé l'occasion de -gagner 1500 francs en quinze jours: il comptait 500 francs de marbre -et de praticien. La figure de Mme Michaud ne lui déplaisait pas: la -vie de château lui agréait fort, et il entrevoyait le moyen de payer -délicieusement ses dettes. - -Il conta l'aventure à sa mère tout en s'habillant. «Voilà qui va bien, -dit Mme Fert. Cette malheureuse échéance m'empêchait de dormir. Je -t'enverrai demain la selle, les pains de terre, les ébauchoirs et -tout le reste. Je passerai la revue de tes habits, je vérifierai les -boutons, et je serrerai tout dans la grande malle; il faut que tu sois -présentable. Ils ont peut-être l'habitude de jouer le soir, comme au -château d'Arbois; tu auras des pourboires à donner aux domestiques: -prends l'argent que nous avons à la maison et laisse-moi 50 francs: -c'est assez pour moi. Tu sais que je n'ai jamais faim quand tu n'y es -pas. Tâche d'avoir bientôt fini, et ne te laisse pas déranger. Mais -surtout observe-toi: il y a une demoiselle dans la maison et tu es un -grand fou. - ---Ne craignez rien, maman, répondit Daniel. J'emporte 200 francs -qui sont toute notre fortune, ou peu s'en faut. La petite chanson -maigrelette de ces dix louis qui se poursuivent dans mon gousset me -rendrait la raison si je pouvais la perdre. Pour un pauvre diable comme -moi, une demoiselle riche n'est d'aucun sexe.» - -«Ainsi se partit le prince de Fer pour le royaume de l'incomparable -Atalante.» - -Victorine ne supposa pas un instant qu'un jeune homme si beau et dont -la mine était si fière, fût un simple artiste condamné à faire le buste -de Mme Michaud. Elle construisit sur l'heure un petit roman tout aussi -vraisemblable que le dernier qu'elle avait lu. - -«Assurément, pensait-elle, il est de grande naissance; il suffit de -voir ses pieds et ses mains. Riche? il doit l'être aussi, pourvu qu'un -enchanteur jaloux ou un tuteur malhonnête ne l'ait point dépossédé de -l'héritage de ses pères. Au moins lui a-t-on laissé quelque château -délabré sur les bords du Rhin ou sur un sommet des Pyrénées? un nid -d'aigle est la seule demeure qui soit digne de lui. Où m'a-t-il -rencontrée? Au bal, l'hiver dernier. Peut-être à l'ambassade d'Espagne! -oui, je l'ai déjà vu, je le reconnais; c'est bien lui. Ma tante m'a -emmenée à minuit comme Cendrillon: elle avait sa maudite migraine. -Pauvre prince! Quel désespoir lorsqu'il s'est aperçu que j'étais -partie! Depuis ce moment fatal, il m'a cherchée partout; il m'a -demandée au ciel et à la terre: je vois bien qu'il a souffert. Hier -enfin, le hasard ou plutôt sa bonne étoile, l'a conduit dans l'atelier -d'un sculpteur. L'artiste était absent, il l'a attendu; ma tante est -arrivée: qui ne devinerait le reste? Mais saura-t-il pousser la ruse -jusqu'au bout? Comment déjouer la surveillance de ses rivaux? On verra -bien que ce buste ne se fait pas. M. Lefébure a de l'esprit; M. de -Marsal n'est sot qu'à moitié; et mon père qui va revenir! Certes, je -puis l'aider à cacher son rang et sa fortune, moi qui suis un peu dans -le secret; mais s'il fait des imprudences!» - -Elle craignait qu'en ôtant son pardessus, le bel inconnu ne découvrît -une étoile de diamants. - -Daniel la suivit jusqu'au château en causant de choses indifférentes et -en admirant par contenance la beauté des arbres du parc. Il ne fut pas -aveugle à la beauté de Victorine, et il pensa chemin faisant qu'il lui -ferait volontiers son buste pour rien, s'il avait de l'argent. Mais il -se gourmanda bientôt d'une idée si intempestive, et les recommandations -de sa mère lui revinrent en mémoire. - -Il trouva au pied du perron Mme Michaud qui descendait de voiture. «Par -où diable êtes-vous passé?» lui demanda-t-elle. Il raconta comment il -avait fait son entrée dans le domaine des Guéblan. «Sabre de bois! -dit la bonne femme émerveillée, les chamois du Tyrol ne sautent pas -mieux que vous. Cette histoire-là fera le bonheur de mon frère et le -désespoir de M. Lefébure. On va vous installer chez vous. Perrochon, -conduisez monsieur à la chambre verte. Tiens! vous coucherez entre les -deux maris de Victorine: empêchez-les de se battre.» Daniel salua, et -suivit Perrochon. - -«Hé bien! demanda Mme Michaud à sa nièce, comment trouves-tu mon -sculpteur? C'est pour mon buste; une surprise que je me fais à -moi-même. Nous commençons demain, dans le petit salon du bout. Avoue -qu'il n'a pas l'air d'un artiste. Il est cent fois mieux que tous ces -messieurs. La femme qu'il épousera pourra se vanter d'avoir un beau -mari! Mais je te défends de le remarquer: si tu t'apercevais qu'il est -joli garçon, je le mettrais proprement à la porte. Après tout, M. de -Marsal n'est pas un magot.» - -«Ma tante serait-elle du complot?» pensa Victorine. - -Daniel prit possession d'une jolie chambre meublée avec la simplicité -la plus élégante. La tenture était de perse vert clair à bouquets -roses et blancs. Le lit, à colonnes torses, s'enfonçait dans une -sorte d'alcôve formée par deux cabinets de toilette. Le secrétaire, -la commode, les chaises et la fumeuse étaient tout bourgeoisement en -palissandre, mais d'une forme heureuse et d'un travail irréprochable. -La bibliothèque renfermait une cinquantaine de romans nouveaux et -quelques-uns de ces bons livres sérieux qu'on aime à feuilleter le -soir pour s'endormir. Le tapis avait été remplacé par une natte bien -fraîche. La fenêtre s'ouvrait sur un horizon magnifique: c'était -d'abord le parterre, puis le parc et ses hautes futaies, puis quelques -jardins de blanchisseuses, tout fleuris de serviettes blanches et de -camisoles gonflées par le vent; enfin Paris, les dômes du Panthéon -et du Val-de-Grâce, et la vieille tour du collége Henri IV. Le jeune -artiste se trouva si bien dans son nouveau domicile, qu'il regrettait -déjà d'avoir à le quitter. Il se serait hâté lentement, suivant le -précepte de Boileau, et il aurait traîné son buste jusqu'au mois -d'octobre, sans la nécessité pressante de gagner quinze cents francs. -Mais les quinze cents francs étaient indispensables, et il n'y avait -pas de bonheur qui tînt contre ces quinze cents francs. Dans ces -rêveries qui auraient étonné Victorine, il avança un fauteuil auprès de -la fenêtre, regarda le paysage, songea au profil de Mme Michaud, ferma -les yeux, et dormit du sommeil des athlètes jusqu'à la cloche du dîner. - -Il trouva une compagnie de vingt personnes assises dans le parterre sur -des siéges de fer imitant le roseau. Mme Michaud n'était pas encore -descendue: elle se poudrait. Il chercha dans cette foule un visage -de connaissance, et ne trouva que Victorine: aussi courut-il à elle -avec un empressement qui fut remarqué. Un homme dépaysé s'accroche à -la personne qu'il connaît, comme un noyé à la perche. Victorine fut -un peu troublée, d'autant plus qu'elle sentait tous les yeux braqués -sur elle. Peu s'en fallut qu'elle ne dît à Daniel: «On nous épie, -observez-vous.» Au second coup de cloche, Mme Michaud apparut avec -trois volants d'Angleterre, et l'artiste respira plus librement. La -reine du pays de Michaud lui demanda son bras, le mit à sa gauche, -et ne lui dit pas quatre mots durant tout le dîner. L'autre voisine -de Daniel était une douairière un peu sourde; aussi mangea-t-il sans -distraction. On contait autour de lui les petits événements du faubourg -Saint-Germain et les dernières nouvelles des châteaux: il laissait -dire, et ne perdait pas un coup de dent. Sa seule étude fut de démêler -M. Lefébure et M. de Marsal, ces deux prétendants que Mme Michaud lui -avait annoncés. Il n'eut pas de peine à les reconnaître. - -M. Francisque Lefébure est le fils unique du célèbre avocat Pierre -Lefébure, qui se fit connaître dans le procès Cadoudal. Le père, qui ne -possédait rien en 1804, fut enrichi par les libéralités de la branche -aînée et la clientèle du faubourg Saint-Germain. A l'avénement de -Charles X, il refusa des lettres de noblesse et la pairie. Il légua à -son fils 200 000 francs de rente, un talent médiocre, plus d'emphase -que d'éloquence, et une laideur héréditaire. M. Lefébure, deuxième du -nom, est un homme ramassé, rougeaud et sanguin; gros nez, gros yeux de -myope et grosses lèvres, le cou d'un apoplectique, les épaules hautes, -les bras courts, les jambes massives. S'il ne se rasait tous les jours, -il aurait de la barbe jusque dans les yeux. Je dois dire qu'il est -rare de rencontrer un homme plus soigneux de sa personne. Il surveille -son corps comme un Italien surveille son ennemi. Il suit un régime -sévère, se nourrit de viandes blanches, s'interdit les farineux et les -sucreries, et porte une ceinture élastique. Il s'adonne aux travaux les -plus violents et étudie passionnément la gymnastique, la boxe anglaise -et française, le bâton, la canne, le sabre et l'épée: le tout pour -conjurer l'embonpoint qui le menace, et pour ne point ressembler à son -père, qui ressemblait à un muid. Les exercices auxquels il se livre par -nécessité ont fini par lui devenir un plaisir, puis une gloire. Il met -son point d'honneur dans ses talents physiques, et il fait meilleur -marché de son mérite d'avocat que de ses capacités de boxeur. Du reste, -galant homme, et beaucoup plus spirituel que la majorité des maîtres -d'armes. - -M. de Marsal méprise la vigueur de M. Lefébure, qui méprise la -faiblesse de M. de Marsal. S'il est vrai que chacun de nous soit soumis -à une constellation, M. le vicomte de Marsal est né sous l'influence -de la Voie lactée. Je n'exagère pas en affirmant qu'il est le plus -blond des hommes, les Albinos exceptés. Sa personne pâle et maigrelette -est de celles qui échappent aux maladies et à la vieillesse; la -maladie ne sait pas où les prendre, et les années n'y marquent pas. -Il a quarante ans sonnés, comme son rival, et cependant, si vous le -rencontrez jamais, vous direz avec Mme Michaud: «Pauvre jeune homme!» -Cette créature débile est capitaine de frégate et officier de la -Légion d'honneur. M. de Marsal est entré à l'École navale à quatorze -ans, et il a fait son chemin dans les ports. Sa seule expédition est -un voyage autour du monde, voyage intéressant, peu dangereux, où il -n'a pas rencontré d'autres ennemis que le mal de mer. Les pistolets -qu'il avait achetés la veille de son départ n'ont pas été déchargés -de 1840 à 1855. Cependant le jeune officier n'a pas perdu son temps -en voyage: il a ramassé des coquilles. Sa collection est une des plus -belles que nous ayons en France, et c'est la seule où l'on trouve -_l'ostrea marsaliana_ de Hong-Kong, découverte et baptisée par M. de -Marsal. Ce n'est pas l'invention de ce précieux coquillage qui a permis -au capitaine de prétendre à la main de Mlle de Guéblan: il a d'autres -titres. Son nom est un des plus anciens de la noblesse lorraine; la -petite ville de Marsal, dans le département de la Meurthe, a appartenu -longtemps à ses ancêtres. Les Marsal sont alliés aux La Rochefoucauld, -aux Gramont, aux Montmorency, aux plus grandes familles du faubourg. -Victorine prisait médiocrement ces avantages, et M. de Guéblan lui-même -n'en faisait pas tout le cas qu'il aurait dû; mais Mme Michaud en était -entichée. L'esprit de M. de Marsal n'était pas tout à fait à la hauteur -de sa naissance, et, du côté de la fortune, il n'avait rien ou peu -de chose. En revanche, son éducation était parfaite. Il avait cette -politesse exquise et glacée qui distingue les officiers de marine. Car -vous savez, je pense, que les loups de mer ont fait leur temps, que les -marins ne jurent plus par mille sabords, et que le jour où l'étiquette -sera bannie de tous les salons, elle se retrouvera à bord des navires -de guerre. - -M. de Marsal, petit mangeur, et M. Lefébure, qui vivait de régime, -observèrent, de leur côté, la figure du nouveau venu. Depuis quelque -temps ils avaient cessé de s'observer l'un l'autre. Chacun d'eux -croyait être sûr de l'emporter sur son rival. L'un comptait sur son -nom, l'autre sur sa fortune. Le gentilhomme s'étayait solidement sur -Mme Michaud; le bourgeois ne doutait point de l'appui de M. de Guéblan. -Mais l'arrivée d'un intrus leur mit la puce à l'oreille. Ce beau jeune -homme que personne ne connaissait, et que Mme Michaud semblait avoir -tiré d'une boîte, leur semblait de figure et de taille à jouer le rôle -du troisième larron. L'appétit pantagruélique de Daniel les rassura -tout d'abord: on n'avait rien à craindre d'un homme qui dévorait si -rustrement. Cependant Victorine, assise au milieu de la table, en face -de sa tante, levait bien souvent les yeux sur l'étranger. D'un autre -côté, la bonne tante était si fantasque que son protégé lui-même ne -devait pas faire grand fond sur son amitié, et qu'il fallait s'attendre -à tout. Au sortir de table, les deux prétendants se rapprochèrent -instinctivement de Mme Michaud. Elle leur présenta Daniel. «Voici, -dit-elle, un nouveau pensionnaire, M. Fert, l'auteur de ma pendule; -il va faire ma tête. A propos, monsieur, demanda-t-elle à Daniel, -avez-vous dit qu'on apportât le marbre?» - -Daniel ne put s'empêcher de sourire en répondant: «Oh! madame, pour le -marbre, nous avons le temps. - ---Comment! nous avons le temps! mais c'est une chose pressée. Je -comptais commencer demain.» - -L'artiste apprit à son modèle qu'il faudrait d'abord faire son buste en -terre, puis le mouler en plâtre, puis le réparer soigneusement avant de -toucher au marbre. - -«Dieu! que c'est long!» dit Mme Michaud. - -«Il veut gagner du temps,» pensa Victorine, qui ne perdait pas un mot -de la conversation. Là-dessus on prit le café. - -Il y avait cinq ou six jeunes femmes parmi les convives. M. de Marsal -se mit au piano et joua une valse. Daniel dansa avec Mlle de Guéblan, -et dansa bien. - -«J'en étais sûre, se dit-elle; mais il va se compromettre. Il n'y a pas -un sculpteur qui sache danser ainsi.» - -La valse finie, Daniel prit la place de M. de Marsal, et joua un -quadrille. Il était musicien médiocre, car il avait commencé tard. -Cependant il jouait aussi bien que M. de Marsal. Mme Michaud dansait en -face de sa nièce. A la chaîne des dames, elle lui serra la main et lui -dit: - -«Entends-tu? Pour un homme qui casse du marbre à coups de marteau!... - ---Décidément, pensa Victorine, ma tante est dans le secret.» - -A dix heures, une moitié de la compagnie se mit en route pour Paris, et -les danseuses ne furent plus en nombre. On dressa deux tables de jeu. -Daniel eut l'imprudence d'avouer qu'il jouait le whist et d'accepter -une carte. Il se trouva le partenaire de M. Lefébure, contre M. de -Marsal et M. Lerambert le banquier. M. Lerambert ne savait pas qu'il -eût affaire à un artiste. Il demanda en mêlant les cartes: - -«La partie ordinaire, en cinq, un louis la fiche?» - -M. Lefébure répartit vivement: - -«C'est bien cher, pour un pauvre avocat. - ---Oui, monsieur, dit Daniel, la partie ordinaire.» - -Victorine rougit jusqu'aux oreilles. Que penserait-on lorsqu'on verrait -le prince de Fer tirer une longue bourse pleine de pièces d'or à -l'effigie de son père? Elle s'avança vers lui et lui dit: - -«Monsieur Fert, je ne vous permets qu'un _rubber_, après quoi j'aurai -besoin de vous.» - -Elle n'attendit pas longtemps. Daniel perdit triple et triple, et -laissa ses dix louis sur la table. Il vida sa poche d'un air si -détaché, que M. Lefébure et M. de Marsal échangèrent un regard rapide -qui pouvait se traduire ainsi: - -«Il paraît qu'on gagne beaucoup d'argent à sculpter des pendules!» - -Mme Michaud ne s'aperçut de rien: elle jouait une _grande misère_ à la -table voisine. Daniel s'en alla tout pensif, en songeant que, si on -lui apportait sa selle et ses outils, il n'aurait pas de quoi payer la -voiture. Victorine lui prit le bras et lui dit: - -«Monsieur, je suis honteuse de mon ignorance. Nous avons ici beaucoup -de sculpture, bonne et mauvaise, et je ne sais pas distinguer le bien -du mal. Voulez-vous me donner une leçon de critique, vous qui êtes du -métier?» Elle comptait bien lui prouver qu'elle n'était pas sa dupe, -et qu'elle ne l'avait jamais pris pour un sculpteur. - -Daniel était, comme la plupart des artistes, un critique tout à fait -nul. Il savait reconnaître les belles choses, mais il était incapable -de dire pourquoi elles étaient bonnes. Il parcourut docilement tous les -salons du château, s'arrêtant à chaque bronze et à chaque marbre, et -les jugeant d'un mot. Il disait: «Ceci est bien; cela est détestable. -Voici de la sculpture amusante; voilà qui est bêtement fait. Ce groupe -est d'un homme qui sait son métier; celui-là est d'un âne. - ---Comment trouvez-vous cette figure: l'Enfant-Dieu? - ---C'est gentillet. - ---Et ce Philopœmen? - ---C'est le chef-d'œuvre de la sculpture moderne. - ---Pourquoi? - ---Parce qu'on n'a encore rien fait de mieux. - ---Ce Spartacus? - ---Bonne composition; pauvre travail. - ---Cette Pénélope? - ---Bien, très-bien. - ---Ce Don Juan? - ---Médiocre. - ---Comment, médiocre? - ---Oui, sculpture vide et ratissée. - ---Mais c'est de vous! - ---Je le savais. - ---Arrêtons-nous ici; je vous remercie de la leçon. Maintenant, monsieur -l'artiste, je suis aussi savante que vous. Ma foi, poursuivit-elle en -forme d'_aparté_, je suis curieuse de voir comment il s'y prendra pour -ébaucher le buste de ma tante, et je fais vœu de ne pas manquer une -séance.» - -Lorsqu'elle reparut appuyée sur le bras de Daniel, M. Lefébure et -M. de Marsal se promirent de surveiller de près ce jeune intrus qui -circonvenait la tante et qui vaguait en tête à tête avec la nièce. Mme -Michaud quitta le boston et dit à intelligible voix: «Demain, après -déjeuner, nous commencerons mon buste dans le salon que voici. Qui -m'aimera y viendra. - ---Madame...,» dirent les deux prétendants, tout d'une voix. - -Ce soir-là, Daniel trouva sa chambre moins belle, ses meubles moins -élégants, et son lit moins confortable qu'il ne l'avait jugé à première -vue. C'est que son gousset était vide. L'homme est ainsi bâti: point -d'argent, point d'illusions. Voilà sans doute pourquoi les pauvres sont -moins heureux que les riches. - -Le lendemain il se leva à huit heures et partit pour Paris avec sa -montre et sa chaîne. Il se garda bien d'aller dire à sa mère comment -il avait joué au whist et combien il avait perdu: un tel aveu ne -lui aurait rien rapporté qu'une remontrance de dignité première. Il -s'adressa de préférence à un commissionnaire du mont-de-piété, qui lui -prêta 200 francs sans explication, sans reproches et sans conseils. -D'ailleurs, à quoi servait une montre au château de Guéblan? Il y avait -cinquante pendules et une horloge! - -Cette horloge sonnait midi lorsqu'on se mit à table pour le déjeuner. -Les convives de la veille étaient partis, et il ne restait plus que les -hôtes du château, c'est-à-dire les prétendants et Daniel. M. Lefébure -déjeuna d'une tasse de thé; M. de Marsal mangea du bout des lèvres -une tranche de saumon; Victorine becqueta une assiette de cerises; le -sculpteur et le modèle s'abattirent résolûment sur un énorme pâté. -Mme Michaud apprit à Daniel que ses outils étaient arrivés avec un -horrible baquet rempli de terre grasse, et qu'on avait tout installé. -Les deux rivaux étaient trop curieux de surveiller Daniel pour ne pas -faire le sacrifice de leurs plaisirs quotidiens. En temps ordinaire, -le capitaine pêchait à la ligne; l'avocat faisait des armes avec M. de -Guéblan, ou s'amusait à tirer des pies. - -On fit un tour dans le parc avant la séance. Mme Michaud raconta à M. -Lefébure le saut mémorable de Daniel. M. de Marsal s'amusa beaucoup de -cette manière d'entrer sans être annoncé. - -«Je crois, dit-il, que maître Lefébure a trouvé son maître. - ---Je ne me fais pas gloire de sauter les fossés, répondit l'avocat. Si -habile que nous soyons à ce genre d'exercice, il y a toujours un petit -animal qui y est plus fort que nous. - ---Comment l'appelez-vous? demanda Mme Michaud. - ---Le kangourou. Je vous en montrerai un au Jardin des Plantes. - ---Je ne l'ai pas fait par gloire, reprit naïvement Daniel, mais parce -que je ne trouvais pas la porte. - ---Tirez-vous l'épée, monsieur? - ---Oui, monsieur, et vous? - ---Depuis quinze ans, chez les Lozès. - ---Moi, dans mon atelier, avec un ancien prévôt de Gâtechair. Nous ne -sommes pas de la même école. - ---Comment! monsieur, vous faites des armes? dit Victorine. Mais papa -vous adorera!» - -On reprit le chemin du château. Mme Michaud dit à Daniel: - -«Cela ne vous contrarie pas que j'aie invité ces messieurs à nos -séances? - ---Non, madame, pourvu qu'ils ne vous empêchent pas de poser. Quant à -moi, je travaillerais au bruit du canon. - ---Ne craignez rien, je me tiendrai tranquille comme un anabaptiste. -Observez bien ces deux amoureux: ils vous donneront la comédie. Comment -trouvez-vous l'avocat? - ---Je le trouve gros. - ---Pauvre homme! Il fait tout ce qu'il peut pour maigrir, excepté de -boire du vinaigre. Et le capitaine? - ---Mince, bien mince. - ---Oui, je me demande toujours comment les coups de vent ne l'ont pas -emporté. Il fallait qu'il eût des pierres dans ses poches. Lequel -choisiriez-vous si vous étiez femme? - ---Je crois que je demanderais quelques années de réflexion. - ---Malheureux! Ne dites pas cela à Victorine; voilà plus de six mois -qu'elle réfléchit. Vous devez trouver un peu singulier que nous ayons -agréé deux prétendants à la fois; c'est une idée à moi. Mon frère -ne voulait pas démordre de son avocat; moi, je me cramponnais à mon -gentilhomme. J'ai dit: «Invitons-les tous deux, Victorine choisira.» -Je ne sais pas si elle a des préférences; en tout cas, elle les cache -bien. Si vous devenez son ami, vous tâcherez de lui tirer son secret. -C'est une mangeuse de livres, une barbouilleuse de cahiers; elle -lit tous les jours, elle écrit tous les soirs; je saurais bientôt ce -qu'elle pense, si j'étais petit papier.» - -Tous ceux qui ont posé pour un portrait savent que la première séance -est presque toujours dépensée à choisir la pose, à ménager la lumière -et à préparer le travail des jours suivants. La coiffure de Mme Michaud -ne prit pas moins de deux heures. La digne femme avait rêvé un buste -rococo avec une coiffure Pompadour. Daniel trouvait qu'elle avait une -tête romaine, le masque énorme, le front étroit, la tête petite. Il -laissa la femme de chambre s'exténuer à faire et à défaire un édifice -impossible, sur lequel chacun disait son mot. Puis il demanda la -permission d'essayer à son tour; il releva ses manches et fit à son -modèle une admirable coiffure de camée; ce fut l'affaire de quelques -coups de peigne. La femme de chambre laissa tomber ses bras en signe -de stupéfaction; Mme Michaud se regardait dans la glace sans se -reconnaître, et prétendait qu'on lui avait mis une tête neuve comme à -une poupée: les prétendants murmuraient à voix basse le nom d'artiste -capillaire, et Victorine disait en elle-même: «Il faut convenir qu'il -est bon coiffeur, mais quant à la sculpture....» - -Daniel se mit à ébaucher son buste, et c'est alors que le travail -devint difficile. Dans ces jours du mois d'avril où le vent saute à -chaque instant de l'est à l'ouest, du nord au midi, les girouettes -ne tournent pas aussi vite que la tête de Mme Michaud. «Mobile -comme l'onde,» est un mot qui peindrait imparfaitement l'agitation -perpétuelle de toute sa personne. Elle trouvait que c'était beaucoup de -rester assise, et elle se consolait de cette immobilité partielle en -parlant à droite et à gauche, à tort et à travers, en interpellant un à -un tous ceux qui l'entouraient, en imitant le télégraphe avec ses bras, -et en battant la mesure avec ses pieds. Aussi fut-elle exténuée après -une heure de cet exercice: il fallut lever la séance. Daniel avait -dépensé plus de patience en soixante minutes qu'un santon en soixante -ans; le buste n'était pas ébauché. - -«Je l'avais prédit, pensa Victorine. - ---Ouf! dit Mme Michaud, et d'une! Encore onze séances, et nous aurons -fini.» - -Daniel n'osa pas lui dire que si les séances ressemblaient toutes à la -première, il en faudrait plus de cent. - -Ce singulier travail dura jusqu'à la fin de juin: le buste n'avait pas -figure humaine. Mme Michaud soupçonna, au bout d'un certain temps, -que l'artiste était peut-être un peu dérangé par la compagnie. Elle -fit part de ses réflexions à Victorine; mais Victorine ne voulut pas -entendre de cette oreille-là. Elle était sûre que le bel inconnu -ne connaissait rien à la sculpture, et elle l'aidait de son mieux à -cacher son ignorance. «Que deviendrions-nous, pensait-elle, s'il était -contraint d'avouer la vérité?» Elle se faisait un devoir de déranger -sa tante, d'interrompre Daniel et d'abréger les séances. Le pauvre -artiste songeait avec terreur à l'échéance du 15 juillet, et maudissait -cordialement tous les importuns, sans excepter Victorine. - -Ce qui étonnait un peu l'incomparable Atalante, c'était le silence -obstiné de son amant. «Hélas! se disait-elle, à quoi nous serviront -toutes ses ruses et les miennes, s'il ne se décide pas à me dire qu'il -m'aime? A-t-il peur de s'ouvrir à moi? Je garderai si bien son secret!» -Quelquefois, pour le piquer de jalousie, elle affectait de bien traiter -M. Lefébure ou M. de Marsal: elle devenait coquette pour l'amour de -lui! Ces caprices de jeune fille causaient de grandes révolutions -dans le château. M. de Marsal écrivait des lettres triomphantes à sa -famille; M. Lefébure songeait à faire ses malles; Mme Michaud achetait -une calèche neuve en signe de joie; Daniel seul ne s'apercevait de -rien. Le lendemain, la roue avait tourné: M. de Marsal était lugubre; -M. Lefébure était bruyant; Mme Michaud était si inquiète, qu'elle ne -tenait plus sur sa chaise, et Daniel voyait surgir des chaînes de -montagnes entre lui et ses quinze cents francs. - -«Qu'attend-il pour se déclarer?» disait Victorine. Elle avait soin de -défaire tous les bouquets que le jardinier apportait dans sa chambre, -et elle les froissait avec dépit, après s'être assurée qu'ils ne -contenaient point de billet. La nuit, elle passait des heures à sa -fenêtre, dans l'attente d'une sérénade. Si une gondole était venue par -terre jusqu'au grand escalier du château; si elle en avait vu descendre -deux rebecs, un hautbois et une viole d'amour; si des négrillons, vêtus -de satin rouge, avaient servi devant elle une collation de fruits -d'Italie et quelques bassins d'oranges de la Chine, un tel phénomène -l'aurait moins étonnée que le silence miraculeux de Daniel. - -Un soir, entre onze heures et minuit, par un temps doux et amoureux, -elle entendit une magnifique voix de basse qui chantait dans les allées -du parterre. Elle était trop éloignée pour distinguer les paroles; mais -la musique, qu'elle ne connaissait pas, lui parut étrangement rêveuse -et mélancolique. Elle se penchait derrière ses jalousies pour écouter -d'un peu plus près, lorsque Mme Michaud entra dans sa chambre. - -Daniel, bien convaincu que tout dormait dans le château, se promenait -en fumant un cigare, et chantait, entre chaque bouffée, un couplet des -_Plaies d'Égypte_. C'est une complainte assez connue dans les ateliers -de Paris. - - Sur des rivages humides - Et peuplés de croco_dils_, - Les Juifs gémissaient, et ils - Bâtissaient des pyramides, - Sans autre consolation - Que de manger des oignons. - -Victorine n'avait entendu de ce couplet qu'un son vague et délicieux. - - Sachez que les crocodiles - Sont de féroces lézards, - Plus grands que le pont des Arts, - Qui mangeaient les Juifs par mille. - Les oignons, dans ces malheurs, - Leur tiraient encor des pleurs. - -«Pour le coup! murmura-t-elle, j'ai bien entendu. Il a dit: Malheurs et -pleurs. Enfin! Mais pourquoi se tient-il si loin?» - -C'est alors que Mme Michaud entra dans la chambre. Victorine se mit -à causer bruyamment avec sa tante, pour l'empêcher d'entendre la -sérénade. L'écho seul profita des deux couplets suivants: - - Ce peuple rempli d'audace, - Mais n'aimant pas à mourir, - Aurait voulu déguerpir - Pour aller vivre en Alsace; - Mais pour s'en aller, d'abord - Il fallait un passe-port. - - Un monarque légitime, - Mais plein de perversité, - Leur retenait leurs papiers: - Il n'aura pas notre estime. - Si vous ne savez son nom, - C'était le roi Pharaon. - -Mme Michaud avait un peu de migraine. Elle dit à sa nièce: «Puisque -tu ne dors pas, viens au jardin; le grand air me remettra.» Victorine -se fit tirer l'oreille; cependant elle descendit, bien décidée à -entraîner sa tante dans les avenues du parc où l'on n'entendait que les -rossignols. Malheureusement, la brise apporta quelques notes égarées -jusqu'aux oreilles de Mme Michaud. - -«Tiens! dit-elle, une sérénade! - ---Je n'ai rien remarqué, ma tante. - ---Est-ce que les oreilles me cornent? J'ai pourtant bien entendu. Là! -Qu'est-ce que je te disais? - ---Vous vous trompez, ma tante; c'est votre migraine. - ---Non, ce n'est pas ma migraine! C'est.... mais oui! c'est la -complainte de Fualdès. - ---Allons-nous-en, ma tante; j'ai peur. - ---Tu as peur de M. Fert! Mais il chante très-bien, s'il ne travaille -guère! Si son ouvrage ressemblait à son ramage! Attends! Viens par -ici, nous allons le surprendre.» - -Victorine tremblait comme une feuille de saule. Sa tante la conduisit, -par des chemins détournés, à quarante pas du chanteur. La jeune fille -toussa pour avertir Daniel. «Chut! dit Mme Michaud: écoutons.» - -Daniel, tranquille comme un dieu d'Homère, entonna le vingt-sixième -couplet: - - Moïse rendit visite - Au roi qui mourait de faim: - Il faisait un dîner fin - Avec quatre pommes cuites, - Sans avoir même un misé- - Rable de lièvre en civet. - -«Tu vois bien, dit Mme Michaud, que c'est la complainte de Fualdès! - ---Quel bonheur! pensa Victorine, il a eu l'esprit de changer de -chanson.» - - -III - -Le lendemain, on attendait M. de Guéblan. Mme Michaud raconta à -déjeuner qu'elle avait passé la nuit à écouter son artiste bien-aimé, -qui chantait comme une sirène. Son récit fit ouvrir de grands yeux -aux prétendants. Lorsqu'ils apprirent que Victorine avait été de la -partie, leur surprise tourna à la stupéfaction, et ils se demandèrent -quel rôle on leur faisait jouer. Ils n'avaient jamais eu une grande -sympathie pour M. Fert, mais ils commençaient à le prendre sérieusement -en aversion. Certes, Mme Michaud avait le droit de commander son -buste à qui bon lui semblait, mais promener sa nièce nuitamment avec -un jeune homme de trente ans au plus, ceci passait la plaisanterie. -Ce sculpteur, après tout, n'était pas un aigle. Ses principaux -chefs-d'œuvre étaient juchés sur des pendules; il travaillait depuis -quinze jours à un malheureux buste sans parvenir à l'ébaucher. Sa -conversation n'était rien moins que pétillante; il parlait peu, et -l'esprit ne l'étouffait pas. Mme Michaud devrait bien se tenir en garde -contre ses engouements d'une heure. Elle exposait les intérêts les plus -sérieux de sa famille sur le tapis vert du paradoxe et du caprice: -bref, il était temps que le marquis revînt au château. - -En attendant, tout le monde fut exact à l'heure de la séance. -Daniel, passablement découragé, enleva pour la quinzième fois les -linges humides qui recouvraient le buste informe de Mme Michaud. M. -Lefébure et M. de Marsal le regardaient d'un air de pitié maussade et -malveillante. Victorine, un peu troublée par l'attente de son père, se -demandait avec anxiété comment le pauvre garçon sortirait de l'impasse -où il s'était fourvoyé. Elle gourmandait sa tante et la rappelait -par instants à la pose, mais elle avait soin de ne l'y pas laisser -longtemps. - -«Êtes-vous en veine aujourd'hui? demanda Mme Michaud à Daniel. Les -heures se suivent et ne se ressemblent pas. Hier soir, vous chantiez, -et j'en étais fort aise. Eh bien! sculptez maintenant! - ---Madame, reprit Daniel, je connais bien votre figure, je commence à -vous savoir par cœur, et il me semble que je ferais beaucoup d'ouvrage -en une heure, si vous pouviez poser seulement un peu. - ---Soyez heureux; je ne dis plus rien, je ne connais plus personne, -je pose!» dit la bonne femme en faisant une demi-culbute assise, -accompagnée d'une grimace des plus originales, «et je supplie la -galerie d'observer la loi du silence. Ah! si j'étais une jolie fille -comme Victorine, vous auriez plus de cœur à l'ouvrage, artiste que vous -êtes! - ---Monsieur Lefébure, dit Victorine en épiant la physionomie de Daniel, -croyez-vous qu'on devienne artiste par amour? - ---Sans doute, mademoiselle; à une seule condition. - ---Et laquelle? - ---Bien peu de chose: dix ou douze ans de travail! - ---Vous êtes un homme de prose: vous ne croyez pas à la puissance de -l'amour. - ---S'il y avait des incrédules, interrompit galamment M. de Marsal, vous -n'auriez pas à prêcher longtemps pour les convertir. - ---Capitaine, si vous me faites des compliments, je raisonnerai tout -de travers. Où en étions-nous? Ma tante, tenez-vous droite. Je disais -que l'amour peut faire des miracles. Exemple: Je suis la princesse.... -quelle princesse? la princesse Atalante, fille du roi de je ne sais où. -Je me promène dans un carrosse attelé de quatre chevaux; non, de quatre -licornes blanches: c'est plus rare et plus joli. Un berger, qui gardait -ses brebis, me voit passer sur la route. Il s'éprend d'amour pour moi. -Le lendemain, il me fait parvenir un sonnet. - ---Par quelle voie, s'il vous plaît? - ---Mais par la voie des airs, sous l'aile d'une colombe apprivoisée; -cela se rencontre tous les jours. Or, le sonnet est admirable, donc -l'amour a fait un poëte. - ---Il a fait bien mieux, mademoiselle, reprit en riant M. Lefébure: il -a enseigné la prosodie, l'orthographe et l'écriture à un homme qui -ne savait que garder les moutons, et cela en un jour! sans parler -des règles particulières du sonnet, qui sont fort compliquées, à ce -que l'on assure. Je lisais dernièrement un petit poëme, rédigé par un -dentiste.... - ---C'est bien; j'abandonne la poésie. Mais la peinture! Une jeune -Italienne est aux mains d'un barbon, qui prétend l'épouser malgré -elle. Un beau seigneur de la ville voisine s'introduit au château sous -l'habit et le nom d'un peintre renommé; il n'a jamais manié le pinceau, -mais l'amour conduit sa main: direz-vous encore que cela ne s'est -jamais vu? - ---A Dieu ne plaise! Mais je voudrais bien le voir. Le dessin est une -orthographe qui ne s'enseigne pas en trente leçons; et, quant à la -couleur, nous avons des membres de l'Institut qui n'ont jamais pu -l'apprendre. - ---Est-ce vrai, monsieur Fert? - ---Oui, mademoiselle. - ---Mais vous, qui êtes sculpteur, allez-vous mettre aussi la -sculpture contre moi? Accordez-moi seulement qu'un homme du monde, -un gentilhomme, qui n'a jamais manié vos ébauchoirs, peut, à force -d'amour, pour se rapprocher de celle qu'il aime, faire.... un buste! - ---Ma foi! mademoiselle, c'est une chose que j'aurais crue impossible il -y a six mois. - ---Et maintenant? - ---Maintenant, je suis de votre avis: je crois aux miracles de l'amour.» - -Victorine se sentit pâlir; il lui sembla que tout son sang refluait -vers le cœur. - -«Est-ce une histoire? demanda-t-elle d'une voix tremblante. - ---Pas trop longue, et je peux vous la raconter.» - -Mme Michaud se tenait tranquille par aventure; Daniel poussa vivement -sa besogne, tout en suivant son récit avec une lenteur francomtoise. - -«Il y a six mois, dit-il, je terminais un groupe pour l'ambassadeur -d'Espagne. Je reçus la visite d'un homme de mon pays et de mon âge, un -camarade d'école, appelé Cambier. Il était venu à Paris pour écrire; -mais il n'écrivait guère, ou il écrivait mal. Il rédigeait un journal -appelé _la Feuille de Rose, l'Impartial de la parfumerie_, je ne sais -plus au juste. Toujours est-il que le pauvre diable avait souvent -besoin de cent sous. Il portait, au mois de janvier, une jaquette -laine et coton de _la Belle-Jardinière_, avec un chapeau gris à poil -hérissé. Il rencontra dans mon atelier une Juive appelée Coralie qui -pose pour la tête et les mains. Elle est vraiment belle, et elle se -conduit bien; elle demeure avec sa tante dans ces environs-ci, rue -Mouffetard. Ce Cambier la regarda pendant une demi-heure comme un -hébété; lorsqu'elle sortit, il me fit toute sorte de questions sur -elle. Il n'avait jamais rien vu d'aussi beau; c'était la femme qu'il -avait rêvée; il l'attendait depuis dix ans! Il me demanda son nom; il -chercha son adresse sur l'ardoise où j'inscris mes modèles; il voulait -la revoir à tout prix. Il était capable de la demander en mariage et de -confondre deux misères en une. Je l'avertis qu'il serait probablement -mal reçu, parce que la tante vivait de sa nièce et ne songeait pas à -la marier. Alors il me supplia de la faire venir chez moi pour poser, -quand même je n'en aurais pas besoin: le malheureux offrait de payer -les séances! Je ne fis pas grande attention aux sottises qu'il dit; il -avait l'air d'un fou. Les jours suivants je m'absentai régulièrement; -je travaillais en ville. Lorsque je revins à l'atelier, je vis son nom -écrit dix ou douze fois sur la porte. Notez que je suis aux Ternes -et lui rue de l'Arbre-Sec. Enfin il me joignit. Il était allé voir -Coralie, qui lui avait jeté la porte au nez. En me racontant sa visite, -il pleurait. «Quel malheur, disait-il, que je ne sois pas sculpteur! -elle viendrait chez moi, et je pourrais la regarder tout mon soûl.» -Il me demanda quelques vieux outils à emprunter; je lui en donnai une -poignée. Un mois après (c'était au milieu de février) il revint me -voir. Vous auriez dit un autre homme; je ne le reconnaissais plus. Il -avait l'œil vif, le visage animé, et il tendait le jarret en marchant; -un peu plus, il aurait chanté. Par exemple, ce qui n'était pas changé, -c'était sa jaquette et son chapeau. Il se remit à me parler de Coralie; -il en était plus amoureux que jamais, et il espérait s'en faire aimer. -Pour commencer, il avait fait son buste de mémoire, et il croyait avoir -réussi. Il ne me laissa pas de repos que je n'eusse vu son ouvrage. -Bon gré, mal gré, il fallut partir avec lui. L'omnibus du Roule nous -mit au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec; c'est -là qu'il demeurait, au-dessus de la fontaine, et bien au-dessus. Je -n'ai pas compté les étages, mais il y en avait six ou sept. Le buste -était placé sur une sorte de table de nuit. En ce temps-là je ne -croyais pas aux miracles de l'amour, et j'étais aussi sceptique que M. -Lefébure, car mon premier mot, dès qu'il eut ôté le linge, fut: «Ce -n'est pas toi qui as fait cela!» Je vous jure, sans fausse modestie, -que je donnerais de bon cœur tout ce que j'ai fait et tout ce que je -ferai pour ce buste de Coralie. C'était quelque chose de naïf et de -savant, de vigoureux et de passionné, qui rappelait certaines peintures -d'Holbein, certains dessins d'Alber Durer, ou, si vous voulez, -quelques-unes des plus belles sculptures du moyen âge. Le fait est -que ce buste en terre rougeâtre répandait dans la mansarde comme une -lumière de chef-d'œuvre. Je dis à l'artiste tout ce qui me passa par la -tête; j'étais plus content que ceux qui découvrent une mine d'or. Il -me remerciait, il m'embrassait, il était fou de joie: il voyait déjà le -jour où Coralie viendrait dans son atelier. Je le priai de m'attendre -le lendemain jusqu'à trois heures, et je revins avec M. David, M. Rude -et M. Dumont. Les maîtres lui prirent la main et lui dirent qu'il était -un grand artiste. Ils déclarèrent tous qu'il fallait mouler ce buste -et le mettre à l'exposition. Je leur fis remarquer d'un coup d'œil le -dénûment de cette chambre où il n'y avait pas trente francs pour le -mouleur. Mon signe fut si bien compris, qu'après notre départ, Cambier -trouva plus de cinq louis sur sa commode. - -«La tête un peu plus à gauche, madame, s'il vous plaît. - ---Et ce chef-d'œuvre, qu'est-il devenu? demanda M. Lefébure. Le public -ne l'a pas vu; les critiques d'art n'en ont rien dit! - ---Hélas! monsieur, l'amour a fait comme les tigres, qui mangent -volontiers leurs enfants. Huit jours après cette visite, je retournai -chez Cambier. Il était debout devant sa maison, les pieds dans la -neige fondue, et il fumait sa pipe d'un air morne en regardant la -fontaine et les porteurs d'eau. Il me reconnut quand je lui eus frappé -sur l'épaule. Je lui demandai ce qu'il faisait là. Il me répondit: -«Tu vois, je m'amuse.--Et tes amours?--Ah! c'est vrai. Je suis allé -chez Coralie avec mon buste sous le bras. C'est elle qui m'a ouvert -la porte. Je lui ai conté ce que j'avais fait par amour pour elle, et -ce que vous m'aviez tous dit, et que je serais un artiste, et qu'elle -viendrait poser chez moi. Elle a répondu qu'elle se moquait bien de -moi, que je l'ennuyais, et que je pouvais remporter mon plâtras. Je ne -l'ai pas emporté bien loin; je l'ai cassé contre la borne.» - ---Et Coralie est-elle mariée? demanda Mlle de Guéblan. - ---Oui, mademoiselle, à un rémouleur qui gagne trois francs par jour. - ---Quel bonheur! s'écria Mme Michaud. - ---Comment? demanda toute l'assistance. - ---Quel bonheur! mon buste! c'est moi; je suis frappante; je saute aux -yeux! Ah! mon cher artiste, je veux aussi vous sauter au cou!» - -Et d'embrasser Daniel qui ne s'y attendait guère. - -Le buste n'était pas fini, tant s'en faut; mais il avait fait plus de -progrès en deux heures qu'en toute une quinzaine. Mme Michaud avait -posé sans le savoir, par pure distraction, en écoutant le récit de -Daniel. L'artiste avait saisi l'occasion au vol, et son ouvrage, pour -être improvisé, n'en était pas moins heureux. Tout le monde en convint, -jusqu'à Victorine, qui ne pouvait croire ses yeux. Dans son trouble, -elle dit à Daniel: - -«Ah! monsieur, vous avez bien prouvé que l'amour faisait des miracles!» - -Daniel pensa qu'elle faisait allusion à l'histoire de M. Cambier. Il -se tenait les bras croisés devant son buste, et disait en lui-même: -«Voilà une ébauche assez bien venue; reste à la finir sans la gâter. -Nous sommes au 1er juillet, j'ai du temps devant moi. Si ces messieurs -voulaient bien me laisser tranquille, le plâtre serait réparé dans -quinze jours, et je pourrais demander quinze cents francs d'avance.» - -Qu'y a-t-il de vrai dans cette histoire? pensait Victorine. L'ambassade -d'Espagne.... une fille qui demeure ici, avec sa tante.... un jeune -homme de son âge et de son pays.... un chef-d'œuvre fait par amour.... -Qui est-ce qui épouse un rémouleur? Et par quel sortilége ce bloc de -terre a-t-il pris la figure de Mme Michaud?» - -Le marquis avait annoncé qu'il reviendrait le 1er juillet pour l'heure -du dîner, et quoiqu'il n'eût pas écrit depuis quatre jours, on -connaissait si bien son exactitude mathématique, que son appartement -était prêt et son couvert sur la table. - -Après la séance triomphale où le buste s'était ébauché par miracle, -Daniel, radieux comme un soleil, courut au fumoir remplir son -porte-cigares. La pendule de Don Juan marquait six heures dix minutes: -on avait donc, avant de s'habiller, une bonne demi-heure de récréation. - -Pour revenir du fumoir au jardin, il fallait traverser la salle -d'armes. C'était une grande pièce carrée, parquetée en sapin, non -cirée, et tapissée d'armes de toute sorte. On y voyait côte à côte -les épées de combat, aiguisées, graissées, toutes neuves et toutes -brillantes, et les épées d'assaut, rouillées au contact des mains et -ébréchées par les parades. M. de Guéblan n'aimait pas les fleurets, -dont la souplesse et la légèreté rendent la main paresseuse. - -Daniel passait en chantonnant: il vit M. Lefébure en contemplation -devant une panoplie. L'avocat n'avait digéré ni les succès du nouveau -venu, ni la célèbre sérénade, ni ce baiser de nourrice que Mme Michaud -venait d'appliquer si généreusement sur la figure de son sculpteur. -Ajoutez que depuis quinze jours il n'avait pris aucun exercice. Le sang -le tourmentait; il sentait des démangeaisons dans les mains, il était -comme Mercure lorsqu'il rencontra Sosie. Il demandait au ciel un homme, -un seul homme, un pauvre petit homme à qui il pût rompre les os. Dans -ces dispositions philanthropiques, il caressait du regard les épées -mouchetées et ces bonnes lames bien roides dont le bouton laisse un -bleu sur le corps. Daniel lui apparut comme une victime envoyée par la -Providence: qu'il serait doux de marbrer à tour de bras une poitrine -si large et si appétissante! La victoire n'était pas douteuse: quinze -ans de salle et une force reconnue! M. Lefébure répétait volontiers, -avec une orgueilleuse modestie: «J'ai déjà rencontré trois amateurs -plus forts que moi, lord Seymour, M. Legouvé et le marquis de Guéblan.» -C'était dire assez élégamment: «Je ne crains personne, excepté les -trois premiers tireurs de Paris.» Il éprouvait le besoin de donner une -bonne leçon d'escrime à M. Fert. Il est toujours agréable de se montrer -supérieur à l'homme qu'on n'aime pas, mais c'est double plaisir quand -la démonstration peut se faire dans une salle d'armes. - -Le jeune artiste n'avait rien contre M. Lefébure. Il ne le trouvait -pas beau, et il n'eût fait son portrait ni pour or ni pour argent; il -l'avait trouvé importun pendant quinze jours, de deux heures à six; -mais à cela près, il ne lui voulait que du bien. Il s'arrêta à causer -avec lui, examina les armes, accepta un gant et une épée, et se laissa -coiffer d'un masque avec la candeur innocente d'un agneau paré pour le -sacrifice. Le belliqueux avocat se rua sur lui sans crier gare! et lui -appliqua vingt coups de bouton en moins de temps que je n'en mets à le -raconter: c'était une grêle. En poussant chaque botte, il murmurait -intérieurement: «Tiens! tiens! tiens! voilà pour ta sculpture! voilà -pour ta musique! voilà pour t'apprendre à voler comme un hanneton au -milieu de mes amours et de mes affaires!» - -Daniel empochait les coups sans rompre, et chaque fois qu'il était -touché, il disait conformément aux règles du jeu: - -«Touche--touche--touche!» - -Après cinq minutes de ce petit travail, M. Lefébure s'arrêta pour -reprendre haleine et pour éponger son front qui ruisselait. Daniel -n'avait ni plus chaud ni plus froid qu'au moment où il avait croisé -le fer. Il regarda la figure pourpre de son adversaire, et dit en -lui-même: «Maintenant, je sais ton jeu; tu ne me toucheras plus!» - -Le fait est que ce gros homme sanguin tirait fort mal. Sa furie -française pouvait déconcerter un novice, et sa main était assez -vite pour surprendre un maladroit; mais il se découvrait à chaque -instant, il attaquait par des coupés, il ripostait avant de parer, il -s'éblouissait lui-même, partait en aveugle, et ne voyait ni son fer ni -le fer de l'adversaire. «A mon tour!» dit l'artiste. - -Il soutint de pied ferme un second assaut plus furieux que le premier, -para, riposta, fit chaque chose en son temps, ne reçut pas un coup -de bouton, et rendit avec usure le _gilet_ qu'on lui avait donné. M. -Lefébure n'en voulut pas convenir. Dans l'escrime, comme dans tous les -jeux, il y a de bons et de mauvais joueurs; il était joueur détestable. -Au lieu de crier: «Touche!» lorsqu'il était touché, il disait en -ripostant: - -«C'est au bras! au cou! à la cuisse! le fer a glissé! mauvais coup! -manqué! Nous ne compterons pas celui-ci! A vous! Voilà ce qui s'appelle -touché! - ---Pardon, monsieur, reprit Daniel en ôtant son masque: il me semble que -si votre fer était démoucheté, je n'aurais pas reçu une égratignure. - ---Pas même à la première reprise? demanda M. Lefébure d'un ton -goguenard. Cependant, soyons juste: la deuxième valait un peu mieux. -Nous recommencerons tout à l'heure. Laissez-moi le temps de souffler.» - -Daniel n'était pas content. Cette mauvaise foi chez un galant homme le -mettait hors de lui. Il aurait voulu une galerie. Il enrageait d'avoir -raison. «Recommençons,» dit-il. - -Il s'anima si bien au jeu, que ce fut le tour de M. Lefébure d'être -ébloui et de cligner des yeux. Daniel lui rendit fèves pour pois, -et les coups de bouton partaient si gaillardement, qu'on eût dit le -bouquet d'un feu d'artifice. - -«Ouf! dit M. Lefébure en jetant son épée sur une banquette: je crois, -monsieur, que nous sommes de force. - ---Ma foi! monsieur, reprit l'artiste avec une rondeur charmante, je -croyais bien vous avoir battu. - ---Comment! comment! j'ai gagné la première manche, la deuxième est -nulle, et la troisième est à vous. - ---Pardon; je ne savais pas que la deuxième fût nulle. - ---Nulle, c'est-à-dire égale. Vous m'avez donné deux ou trois coups de -bouton, et je me flatte de vous les avoir rendus. - ---Eh bien, soit! dit Daniel exaspéré. Vous plaît-il de faire la belle? - ---Aurons-nous le temps?» - -La porte de la salle de billard était ouverte, M. Lefébure y entra, -regarda l'heure au cartel et revint en disant: «Il est moins vingt.» -Pendant son absence, Daniel décrocha une épée de combat parfaitement -aiguisée et il la substitua à celle de M. Lefébure. «Nous verrons -bien!» dit-il en lui-même. Il poursuivit tout haut: - -«C'est l'affaire d'un instant; la belle en un coup, touche qui touche. -Allons, monsieur, en garde!» - -M. Lefébure saisit son fer et courut comme un fou sur l'artiste, qui se -tenait sévèrement en garde. Il jeta coup sur coup deux ou trois coupés, -dont le dernier fouetta rudement l'avant-bras de Daniel. L'avocat -abaissa aussitôt sa pointe. - -«N'ai-je pas touché? demanda-t-il poliment. - ---Je ne crois pas, monsieur. - ---Je croyais être bien sûr, monsieur. - ---Vous vous êtes trompé, monsieur. - ---C'est une étrange illusion, monsieur: j'aurais parié que je vous -avais touché en pleine poitrine. - ---Si vous en êtes sûr, monsieur.... - ---Parfaitement sûr, monsieur. - ---Alors, comment se fait-il que je sois encore vivant, monsieur? - ---Je ne comprends pas, monsieur. - ---Veuillez regarder la pointe de votre épée.» - -M. Lefébure se sentit chanceler. - -«Nous ne tirerons plus ensemble, monsieur, dit-il aussitôt; vous avez -fait là une terrible plaisanterie: vous m'avez exposé à vous tuer. - ---Non, monsieur, j'étais sûr que vous ne me toucheriez pas.» - -Victorine, sa tante, M. de Marsal et le marquis de Guéblan étaient -arrivés à la porte de la salle d'armes, et leur entrée empêcha la -discussion de dégénérer en querelle. - -«Quel homme! pensait Victorine; c'est un preux échappé de quelque vieux -roman.» Lorsque Daniel eut été présenté au marquis, elle s'approcha de -lui et lui dit à l'oreille: - -«M. Daniel, je vous défends de risquer votre vie. - ---Cette petite fille m'agace,» pensa le sculpteur. - - -IV - -Pendant le dîner, le marquis étudia avec intérêt la figure de Daniel, -M. Lefébure lui fit froide mine, M. de Marsal le regarda avec -stupéfaction comme un enfant regarde les ombres chinoises; Mme Michaud -célébra ses louanges sur tous les tons, et Victorine fut en extase -devant lui. Quant au héros de la journée, il ne perdit pas un coup de -dent. - -On se sépara deux heures plus tôt que de coutume. Un maître de maison -qui rentre chez lui après une absence de quinze jours a cent questions -à faire, et M. de Guéblan en avait mille à adresser à Mme Michaud. - -Victorine devinait bien qu'il serait parlé d'elle dans cette -conférence. Elle ne se mit pas au lit; elle prit un livre, et ce -qu'elle lut ne lui profita guère. M. Lefébure et M. de Marsal, ligués -contre l'ennemi commun, cherchèrent ensemble les moyens de déjouer -la politique de Daniel. Daniel se coucha bravement à dix heures, et -dormit tout d'une étape jusqu'au lendemain matin. - -«Ma chère sœur, dit le marquis à Mme Michaud, j'ai fait ce que tu as -voulu: j'ai ouvert un concours qui n'est pas sans danger, ni surtout -sans ridicule, en agréant deux prétendants à la fois. Je ne vois pas -que la question ait fait de grands progrès en mon absence. Où en -sommes-nous? que dit Victorine? - ---Toujours le même discours: elle ne dit rien; mais si elle a pour un -centime d'entendement, elle choisira M. de Marsal. Je le lui disais -encore il y a trois jours, et je vous le répéterai à tous les deux -jusqu'à ce que vous l'ayez compris: on n'épouse pas un homme, mais un -nom. Une femme va partout sans son mari; mais il faut, bon gré, mal -gré, qu'elle traîne son nom après elle. Dans un salon, ceux qui la -voient danser ne s'informent pas si son mari est grand ou petit; on -dit: «Comment donc s'appelle cette jolie femme qui valse là-bas?» Le -nom! mais il éclipse tout, toilette, fortune, beauté: c'est le plus -grand luxe de la vie, parce qu'il n'est pas à la portée de tout le -monde. - ---Bah! on en fabrique tous les jours, et... - ---Parce qu'on fait des bijoux en strass, faut-il jeter les diamants -dans la rue? Tu ne sais pas tout ce qu'il y a de flatteur pour -l'oreille dans un joli nom sonore et de bon aloi. Tu es blasé; il y a -cinquante ans et quelques mois qu'on t'appelle marquis de Guéblan. Ah! -si tu pouvais seulement, pour dix minutes, t'appeler Michaud! Dire que -je suis bien née, tout comme toi, ta sœur de père et mère, et que je -m'appellerai éternellement Mme Michaud! Je n'en veux pas à mon mari, -Dieu ait son âme! J'ai vécu en paix avec lui, je l'ai aimé malgré son -nom et tous ses autres défauts; mais, en bonne justice, ne pouvait-il -pas emporter son Michaud dans l'autre monde? Enfin! poursuivit-elle -avec un gros soupir, j'en ai pris mon parti, je me résigne, mais à une -condition, c'est que Victorine ne s'appellera pas Michaud. - ---Lefébure n'est pas un vilain nom, et, d'ailleurs.... - ---Lefébure, c'est Michaud. Tout nom qui n'est pas accompagné d'un -titre, surmonté d'une couronne, flanqué d'un écusson, rentre dans la -grande catégorie du Michaud! Il y a trente-sept millions de Michaud en -France, et j'en suis! deux ou trois mille Guéblan, et Victorine en sera! - ---Et pourquoi pas? Elle pourrait épouser M. Lefébure et s'appeler Mme -de Guéblan. Je suis le dernier du nom; et le conseil du sceau des -titres.... - ---Mauvais, mon frère, mauvais! M. Lefébure est connu par son nom dans -tout Paris. La greffe ne prendrait pas, et le marquis Lefébure de -Guéblan ne serait jamais que Lefébure. Marsal est un joli nom!» - -M. de Guéblan avait d'excellentes raisons pour repousser M. de -Marsal. Il savait que le dernier rejeton d'un famille si ancienne ne -consentirait à échanger son nom contre aucun autre, et le marquis -désirait passionnément de n'être pas le dernier des Guéblan. Il se -disait encore, en regardant du coin de l'œil la figure du capitaine, -qu'en le mariant à Victorine, il se préparait une pâle et débile -postérité. Enfin, il ne comptait pas aveuglément sur la fortune de -sa sœur, quoiqu'il en eût gagné une bonne partie. Mme Michaud était -capable de se remarier pour le plaisir de changer de nom; Victorine se -mettait à l'abri de tous les caprices en épousant M. Lefébure. - -Ce dernier argument, que le marquis développa en toute franchise, amusa -beaucoup Mme Michaud. - -«Tu es fou! dit-elle à son frère. Qui est-ce qui voudrait épouser une -antiquité comme moi? Victorine aura tout. Combien veux-tu que je lui -donne en mariage? Cent mille francs de rente? Elle n'aura plus besoin -d'épouser M. Lefébure. Je comprends que ceux qui n'ont pas d'argent en -cherchent; mais dès qu'on a le nécessaire, à quoi bon poursuivre le -superflu? Le nécessaire, c'est cent mille francs de rente; Victorine ne -mangera pas davantage: elle a les dents si petites! Je crois, du reste, -qu'elle a une préférence pour M. de Marsal. - ---Tu aurais dû me le dire en commençant, nous n'aurions pas discuté. -Mais es-tu bien sûre?... - ---Allons chez elle, elle n'est pas couchée, nous la confesserons à nous -deux.» - -Victorine la silencieuse commençait à se lasser du rôle de personnage -muet. Depuis qu'elle était sûre d'être aimée, la joie s'échappait par -ses yeux. Le bonheur, longtemps renfermé dans les profondeurs de son -âme, montait à ses lèvres; son amour était comme ces plantes aquatiques -qui se tiennent cachées jusqu'au jour où elles vont fleurir à la -surface de l'eau. - -Elle écouta d'un front radieux la petite exhortation de son père, qui -la priait de nommer franchement celui qu'elle préférait. - -«Lefébure ou Marsal? choisis! ajouta Mme Michaud. - ---Ni l'un ni l'autre, répondit-elle. - ---Et pourquoi, ma nièce? - ---Parce que je ne les aime pas, ma tante. - ---Comme tu dis cela! Je ne te demande pas si tu es amoureuse d'un de -ces messieurs; on se marie d'abord par amitié, l'amour vient ensuite. - ---Je veux aimer mon mari d'avance. - ---D'abord, cela n'est pas de bon ton. Je ne sais rien de choquant comme -ces mariées qui raffolent de leur mari: elles ont l'air d'être à la -noce! Quand j'ai épousé M. Michaud, je le connaissais, je l'estimais, -je faisais le plus grand cas de son caractère, mais je ne l'aimais -pas plus que l'empereur de la Chine. L'amour est un arbre qui croît -lentement; il n'y a que la mauvaise herbe qui pousse vite. - ---Chère tante, est-il aussi de bon ton qu'un mari épouse une femme sans -l'aimer? - ---Je n'ai pas dit cela, ne me prête pas de sottises! - ---C'est qu'il me semble que ces messieurs ne m'aiment ni l'un ni -l'autre. - ---Comment! - ---Oh! je ne m'y trompe pas. Je les ai bien étudiés, surtout depuis -qu'on travaille au buste. Voici, en quelques mots, le résumé de mes -observations. - ---Nous écoutons. - ---M. de Marsal est un homme bien né, bien élevé, d'un caractère doux, -d'une humeur égale, et de manières fort agréables. - ---Ah! s'écria triomphalement Mme Michaud. - ---Attendez! M. Lefébure a l'esprit varié, vif et élégant, la voix -belle, la parole émouvante, le geste noble et résolu. - ---Eh! eh! murmura le marquis. - ---Patience, mon père! L'un est blond, l'autre est brun; l'un est mince, -l'autre est gros; l'un est pauvre, l'autre est riche: et cependant on -croirait qu'ils sont un même homme, tant ils se ressemblent dans leurs -façons avec moi. Ils me disent les mêmes fadeurs, comme s'ils les -avaient apprises dans un manuel. Ils me regardent de la même façon; -ils n'ont pas deux manières de m'approuver lorsque je parle. Si je -leur souris, ils triomphent uniformément; si je leur fais la moue, -ils courbent le front sous le poids d'une même douleur. On dirait -qu'ils s'entendent pour faire tomber la conversation sur le chapitre -du mariage, et chacun se met en frais d'éloquence pour prouver qu'il -serait le meilleur des maris. Pour peu que je blâme l'indifférence, -ils froncent le sourcil comme deux jaloux. Que je me prononce contre -la jalousie, leurs deux visages revêtent simultanément une béate -indifférence. Si ma tante disait un seul mot contre l'avarice, ils -courraient faire des ricochets avec des pièces de quarante francs; si -elle réprimandait la prodigalité, ils chercheraient des épingles sur le -tapis! Ce n'est pas ainsi que l'on aime! - ---Qu'en sais-tu? - ---Je le sens là! Le cœur est clairvoyant, surtout à mon âge: il n'a pas -les yeux fatigués! Si ces messieurs étaient amoureux de moi, quelque -chose me le dirait, et, bon gré, mal gré, j'éprouverais au moins de la -reconnaissance. Mais quand leurs attentions me laissent indifférente, -c'est qu'elles ne s'adressent pas à moi, et que c'est à ma dot à les -remercier.» - -M. de Guéblan fut moins frappé des paroles de sa fille que du ton -dont elle parlait. Jamais il ne l'avait vue aussi animée. Il voulut -l'examiner de plus près; il la prit par les deux mains, la tira de son -fauteuil et l'assit doucement sur ses genoux. - -«Regarde-moi dans les yeux,» lui dit-il. - -Victorine éprouvait cette première transfiguration que l'amour heureux -produit chez les jeunes filles: elle s'épanouissait. - -«Aimerais-tu quelqu'un?» lui demanda son père. - -Elle l'embrassa pour toute réponse. - -«Il est noble? - ---Comme un roi. - ---Riche? - ---Comme ma tante. - ---Beau? - ---Comme toi, mon bon père; et brave, et fier, et spirituel comme toi! - ---Nous le connaissons? - ---Vous l'avez vu; mais vous ne le connaissez pas. - ---Où l'as-tu rencontré? - ---A l'ambassade d'Espagne, l'hiver dernier. - ---Il y a un siècle! - ---Oui; je suis restée six mois sans nouvelles. - ---Il t'a oubliée? - ---Non. - ---Comment le sais-tu? - ---J'en ai les preuves. - ---Je ne te demande pas s'il t'a écrit: tu es ma fille. - ---Oh! mon père! - ---Qui est-ce donc? Dis-nous son nom!» - -Victorine eût été fort embarrassée de répondre. Mme Michaud dit au -marquis: «Tu lui as fait peur; la voilà tout assotée. Laisse-moi seule -avec elle, elle me dira son secret.» - -Je ne sais comment Victorine s'y prit pour ensorceler sa tante. Le fait -est qu'elle ne lui dit pas son secret, et qu'elle l'enrôla dans une -conspiration contre les prétendants. On se promit de leur prouver à -eux-mêmes qu'ils n'avaient d'amour que pour la fortune de Mme Michaud. -Victorine eut bientôt fait son siége; l'amour est un grand maître -en stratégie. Séance tenante, elle découpa, dans un volume de la -_Bibliothèque bleue_, la phrase suivante, qui fut mise sous enveloppe -à l'adresse de M. Lefébure: - -«La dame et sa nièce se marièrent le même jour aux deux chevaliers -qu'elles aimaient, et ceux qui se trouvèrent dans la chapelle du -château virent deux belles cérémonies.» - -«Raisonnons, dit Mme Michaud. Quand le facteur lui apportera ce chiffon -anonyme, il ne le jettera pas au feu: nous sommes en été. Il le lira. -Que va-t-il penser? Premièrement, qu'on se moque de lui.... un mauvais -plaisant.... un tour d'écolier. Quand j'ai dû épouser M. Michaud, -mon père a reçu plus de vingt lettres anonymes: une entre autres où -l'on affirmait que mon futur était marié à quatre femmes en Turquie! -Ensuite, il se grattera la tête, et il se dira que je suis bien assez -folle pour convoler en secondes noces, avec mes moustaches et mes -cheveux gris. Si je me marie, la conséquence est nette: tu entres de -plain-pied dans l'intéressante catégorie des filles sans dot. Ce gros -Lefébure est bourgeois jusqu'aux os, très-coiffé de ses rentes, et -incapable de t'épouser gratis. Je vois d'ici la grimace qu'il va faire. -M. de Marsal t'épouserait quand même, lui! C'est un chevalier. Mais -j'y songe: comment faire croire à l'avocat que j'ai un mari en tête? -il ne me quitte pas d'une semelle! Il sait bien que nous n'avons pas -eu quinze visites en quinze jours. Pour se marier il faut un mari. -Trouve-moi un fantôme de mari! Attends! ce petit sculpteur! - ---Oh! ma tante! - ---Pourquoi? il est très-beau. - ---Sans doute, mais.... - ---Il a du talent. - ---J'en conviens, mais.... - ---Il a un nom absurde, mais un nom connu. C'est une noblesse cela! Ce -que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des bourgeois. - ---Mais songez donc, ma tante.... - ---Qu'il n'a pas le sou? Je suis assez riche pour deux! Après tout, ce -mariage serait cent fois plus vraisemblable que celui de la comtesse de -Pagny avec son intendant Thibaudeau. La marquise de Valin a bien épousé -un petit ingénieur du port de Brest qui s'appelle Henrion! et Mme de -Bougé! et Mme de Lansac! et Mme de La Rue! - ---Oui, ma tante, mais quel rôle ferez-vous jouer à ce pauvre jeune -homme! - ---Le voilà bien malheureux! Je serai charmante avec lui; je lui ferai -des compliments, je le promènerai avec moi dans le parc, et je lui -servirai des ailes de poulet, tandis que je ferai manger les pilons à -M. Lefébure. Du reste, il ne se doutera de rien, et mes attentions ne -seront intelligibles que pour un homme prévenu.» - -Mme Michaud se chargea de rassurer le marquis sur l'amour mystérieux -de sa fille. Elle le lui peignit, de confiance, comme un pur caprice -d'imagination, un de ces rêves éveillés comme les jeunes cœurs en font -souvent. Il n'y avait pas péril en la demeure: Victorine était en -sûreté au château, loin du monde et des salons de Paris. - -La bonne tante, qui ne renonçait pas à son projet sur M. de Marsal, -songea à se donner des auxiliaires. Elle fit venir de Paris Mme -Lerambert avec son fils et sa fille, qui avait un million de dot. -Elle comptait sur Mlle Lerambert pour faire une heureuse diversion en -attirant sur elle les forces de l'ennemi. En même temps, elle manda -par dépêche télégraphique la vieille Mlle de Marsal, personne de sens -et d'esprit, sœur aînée et très-aînée de son candidat. Mlle de Marsal -devait former la réserve et marcher à l'arrière-garde. Malheureusement -elle mit une lenteur déplorable à quitter son petit château de -Lunéville, à prendre congé de ses voisins et de ses chats, et à -s'embarquer dans une berline de voyage. Elle avait si peu de confiance -dans les chemins de fer, qu'elle voulut venir avec ses chevaux -lorrains, braves bêtes d'ailleurs, et qui faisaient fièrement leurs dix -lieues à la journée. Cette berline de renfort n'arriva pas avant le -12 juillet, lorsque M. Lefébure était le poursuivant déclaré de Mlle -Lerambert, et que Daniel, choyé tendrement par Mme Michaud, mettait la -dernière main à son plâtre. - -L'artiste n'avait remarqué ni le refroidissement rapide de M. Lefébure, -ni la joie que Victorine et sa tante en avaient éprouvée, ni ses -attentions retournées vers la fille du banquier, ni le regret du -marquis de Guéblan, ni le triomphe de M. de Marsal: il n'avait vu -que son buste et l'échéance des quinze cents francs. Rien n'avait -pu le distraire, pas même les regards de Victorine, qu'il n'avait -pas rencontrés, et ses demi-mots, qu'il n'avait pas compris. Les -attentions de Mme Michaud lui avaient été au cœur: il ne doutait pas -qu'une personne si bienveillante ne lui accordât l'avance dont il avait -besoin. Plein de cette confiance, il avait hâté sa besogne et achevé, -en douze séances, une œuvre remarquable. Les artistes ne réussissent -jamais mieux que sous le fouet de la nécessité: voilà pourquoi les -millionnaires sont rarement de grands artistes. Ceux qui le voyaient -travailler avec tant de cœur se disaient à l'oreille: - -«Comme il aime! On prétend que Phidias, lorsqu'il fit la Minerve -d'ivoire et d'or, était amoureux de son modèle. Qui aurait pu prévoir -que la première passion de Mme Michaud serait partagée par un si joli -garçon? Il fera un mariage d'argent et un mariage d'amour.» - -Personne ne doutait qu'il ne fût sérieusement épris, excepté Victorine -et M. de Marsal, qui avaient un autre bandeau sur les yeux. Mme Michaud -elle-même commençait à s'effrayer de son ouvrage, et M. de Guéblan -songeait à réprimander sa vénérable sœur. - -Mais c'est M. Lefébure qui riait sincèrement dans sa barbe. En voyant -son ancien rival s'enferrer de plus en plus, il se félicitait d'être -né homme d'esprit, et il se représentait déjà la piteuse mine du -capitaine, le jour où Daniel et Mme Michaud marcheraient ensemble à -l'autel. L'avocat n'avait pas gardé d'illusions sur la personne de -Victorine. Depuis qu'il la savait sans dot, il la trouvait beaucoup -moins belle que Mlle Lerambert. De son côté, la famille Lerambert -appréciait hautement l'éloquence et la fortune de M. Lefébure. - -Le marquis, fort scandalisé de la conduite de son candidat, se sentait -ramené par un instinct secret vers M. de Marsal. Il se repentait -plus que jamais d'avoir mis sa fille au concours; il craignait que -le bruit de cette aventure ne se répandît au faubourg Saint-Germain, -et il sentait la nécessité de marier Victorine au plus tôt. Dans ces -dispositions, il accueillit favorablement les avances du capitaine. Il -se ménagea avec lui deux ou trois entretiens secrets: il lui ouvrit -son cœur, et finit par aborder la question délicate du changement de -nom. M. de Marsal ne se fit prier que de la bonne sorte; il se résigna -à s'appeler Gaston de Marsal de Guéblan ou de Marsal-Guéblan, ou de -Guéblan-Marsal, comme il plairait au marquis. Marché fait, il embrassa -tendrement sa sœur, qui arrivait de Lunéville, et il lui conta les -grandes nouvelles. Mlle de Marsal en pleura de joie, et dit: «J'arrive -à point pour vous bénir. C'est pour cela, sans doute, que Mme Michaud -m'appelait en toute hâte.» - -Le lendemain, 13 juillet, était un vendredi: jour deux fois de mauvais -augure. Mlle de Marsal avait eu le temps de prendre langue et de savoir -tout ce qui s'agitait dans la maison. Après le déjeuner, elle tira son -frère à part et lui dit: - -«Quelle est la fortune personnelle de Mlle de Guéblan? - ---Je ne sais pas. Rien, ou dix mille francs de rente. - ---En bien né et acquis? - ---Non, à la mort de son père. Pourquoi me demandes-tu cela? Tu sais -bien qu'elle a la fortune de sa tante. - ---De Mme Daniel Fert? - ---Qu'est-ce que tu dis? de Mme Michaud! - ---Mais, malheureux! tu ne sais donc pas? - ---Quoi? - ---Mme Michaud épouse le petit sculpteur. Tout le monde est dans le -secret, excepté toi. Voilà pourquoi M. Lefébure s'est retiré. - ---Miséricorde!» - -M. de Marsal sortit en courant: de sa vie il n'avait eu des couleurs -aussi vives. Ses favoris, blonds comme du lin, semblaient roux. Il -tomba dans Mme Michaud, qui le prit amicalement par le bras et lui dit: - -«Où courez-vous? Je vous fais prisonnier. J'ai bien des choses à vous -conter. Vous vous êtes conduit comme un ange; M. Lefébure est une bête; -je suis enchantée de l'arrivée de votre sœur, et vous aurez ma nièce.» - -Il regarda assez impoliment sa fidèle alliée et lui répondit d'un ton -sec: - -«Je vous remercie, madame. Je crois qu'on trompe quelqu'un ici, et je -tâcherai que la dupe ne soit pas moi.» - -Mme Michaud resta plantée sur les pieds: elle croyait voir un agneau -déchaîné. - -Il lança un profond salut à la pauvre femme et courut à Daniel, qui se -promenait avec le jeune M. Lerambert au bord de la pièce d'eau. - -«Monsieur le sculpteur, lui dit-il, il y a assez longtemps que vous -vous moquez de moi, et je me crois obligé de vous dire que je n'aime ni -les fourbes ni les intrigants.» - -M. Lerambert laissa tomber ses bras en signe de stupéfaction. Daniel -regarda le capitaine comme un médecin de Bicêtre regarde un fou. - -«Est-ce à moi que vous parlez, monsieur? - ---A vous-même. - ---C'est moi qui suis un fourbe et un intrigant?... - ---Et un impudent, si les autres mots ne suffisent pas pour que le -portrait vous paraisse ressemblant.» - -Daniel se demanda un instant s'il jetterait le capitaine dans la pièce -d'eau; mais réflexion faite, il tira ses gants de sa poche et les lui -lança au visage. - - -V - -Jamais on n'a vu d'affaire plus mal conduite que le duel de M. Fert et -de M. de Marsal. Le capitaine n'avait pas touché une épée en sa vie, et -ses pistolets, chargés en 1840, étaient encore tout neufs, comme vous -savez. Daniel, exercé à toutes les armes, n'avait usé de ses talents -que pour expulser un porteur d'eau par la fenêtre: personne n'était -assez ennemi de soi-même pour lui chercher querelle. Le grand avantage -de ceux qui savent se battre, c'est qu'ils ne se battent presque -jamais. En revanche, les maladroits viennent souvent leur demander -assistance et les choisir pour témoins de leurs faits d'armes. Mais -Daniel vivait loin du monde, et il avait peu d'amis, tous artistes, -confinés dans leur atelier, pacifiques par goût et par état. Aussi -n'avait-il jamais paru sur le terrain, même en qualité de spectateur. - -M. de Marsal choisit pour témoins le jeune M. Lerambert et son ancien -rival M. Lefébure. Mais l'avocat était trop prudent pour s'exposer à un -mois de prison en cas de malheur: il se récusa sagement. M. Lerambert -fils, étudiant en droit, fort jeune, presque enfant, se sentit grandi -d'une coudée par le rôle tout nouveau auquel il était appelé. Il se -chargea de trouver un second témoin parmi les innocents de son âge. -Si vous l'aviez vu marcher, la redingote boutonnée jusqu'au cou, une -main dans la poche, l'œil à demi voilé, le visage empreint d'un air de -discrétion importante, vous n'auriez pas su vous empêcher de sourire, -et vous auriez oublié que cet écolier allait jouer la vie de deux -hommes. - -Le capitaine, outré de l'affront qu'il avait reçu, et plus encore -de la ruine de ses espérances, était pressé d'en finir. Je ne crois -pas qu'il souhaitât positivement la mort de Daniel, mais un coup de -pistolet pouvait rompre le mariage de Mme Michaud et assurer cinq cent -mille francs de rente à Victorine. L'artiste, de son coté, n'avait -pas de temps à perdre: il avait signé un billet pour le 15, et son -praticien, qui avait des ouvriers à payer, n'était pas en mesure -d'attendre. Daniel employa la fin de la journée à terminer son buste. A -six heures, il prévint Mme Michaud qu'il était forcé de dîner en ville, -et il courut à Paris. Il comptait sur deux officiers de ses amis qui -logeaient rue Saint-Paul, auprès de la caserne de l'_Ave-Maria_. Par -malheur, il apprit, en arrivant chez eux, que le régiment était parti -pour Lyon depuis quinze jours. Il se fit conduire au faubourg du Temple -chez M. de Pibrac, ancien commandant de la garde royale, une des plus -fines lames de 1816. Il le trouva au lit avec la goutte. En désespoir -de cause, il revint à la rue de l'Ouest et aux ateliers de ses amis. Il -en choisit deux pour leur vigueur et leur sang-froid plutôt que pour -leur expérience. C'était un peintre et un graveur en médailles, aussi -neufs que lui en matière de duel. Il les pria de rester chez eux toute -la soirée, pour recevoir les témoins de M. de Marsal. - -Ces deux enfants l'attendaient dans un cabinet des _Frères Provençaux_; -ils vivaient l'un et l'autre chez leurs parents, et ils craignaient -de donner l'éveil à leur famille. Daniel leur apporta, à neuf heures, -l'adresse de ses deux amis. Il rencontra dans l'escalier M. de Marsal -qui descendait, et il échangea avec lui un salut de grande cérémonie. - -A dix heures du soir, les quatre témoins ouvrirent, rue de l'Ouest, -une conférence vraiment singulière. Aucun d'eux ne connaissait -les causes du duel. Ils savaient que M. de Marsal avait outragé -en paroles M. Daniel Fert, qui l'avait outragé en action. Daniel -lui-même ignorait les griefs que le capitaine pouvait avoir contre -lui. Son ultimatum, rédigé par ses amis, sous sa dictée, n'était ni -long, ni compliqué. «Je n'ai jamais rien eu contre M. de Marsal. Il -m'a appelé _fourbe_, _intrigant_ et _impudent_, je ne sais pourquoi. -Attaqué dans mon honneur, je lui ai jeté mon gant à la figure. S'il -retire ce qu'il a dit, je regretterai ce que j'ai fait. Je désire que -l'affaire soit vidée demain avant midi. Si j'ai le choix des armes, je -demande l'épée.» M. de Marsal n'aurait pas eu de peine à trouver des -témoins plus habiles que les siens. Il n'était pas de Paris, et il y -connaissait peu de monde; mais il avait des témoins à choisir, soit au -ministère, soit à l'hôtel de la marine militaire. Il se contenta de -deux étudiants, pour n'avoir point de comptes à rendre. M. Lerambert -prit la parole en disant: - -«Messieurs, M. Daniel Fert a jeté son gant à M. de Marsal; nous sommes -chargés d'en demander raison.» - -Aucune des règles en usage ne fut observée: les témoins de Daniel -ne savaient pas même le nom des témoins de M. de Marsal. Il ne fut -question ni de Mme Michaud, ni de Victorine, ni des prétendues -intrigues de Daniel, ni de la déception du capitaine. C'est ce que le -capitaine avait voulu. - -Dans ces conditions, aucun arrangement n'était possible. M. de Marsal -était exaspéré, comme tout homme indolent qui sort de son caractère. -Daniel n'était pas fâché de lui donner une de ces leçons de politesse -dont on se souvient au lit pendant six semaines: c'est dans cet esprit -qu'il avait choisi l'épée. Les témoins, dont l'aîné n'avait pas trente -ans, désiraient être témoins de quelque chose. Si vous voulez qu'une -affaire s'arrange, ne choisissez jamais de jeunes témoins. - -La conférence ne dura pas plus d'une demi-heure: on a plus tôt fait de -déclarer la guerre que de conclure la paix. Rendez-vous fut pris pour -le lendemain, six heures du matin, au Petit-Montrouge. Vous trouvez -au delà de ce village un bon nombre de carrières abandonnées, où l'on -se bat plus tranquillement qu'au bois de Boulogne. Le choix des armes -n'appartenait à personne, puisque les offenses étaient réciproques. On -convint de tirer au sort sur le terrain. Au moment de prendre congé, -M. Lerambert demanda à ses adversaires: - -«A propos, messieurs, avez-vous des armes? - ---Non, monsieur; et vous? - ---Nous n'en avons pas non plus. - ---Il faudrait passer chez un armurier. - ---Est-ce prudent? Si nous étions suivis! Je songe que nous pourrions en -prendre au château de Guéblan. Ou plutôt, non: cela serait abuser de -l'hospitalité du marquis. Il ne se consolerait jamais, si par malheur... - ---Mon cher Édouard, lui dit son compagnon, M. de Marsal nous -a dit qu'il avait des pistolets de combat. Ces messieurs les -accepteraient-ils? - ---Pourquoi pas? répliqua naïvement le peintre. - ---S'ils sont bons, tant mieux pour le plus adroit; s'ils sont mauvais, -on ne se fera pas de mal. - ---Ils sont bons. - ---Quant aux épées, n'en soyez pas en peine. M. Fert en a plusieurs dans -son atelier.» - -Pendant cet entretien, Daniel descendait de voiture à l'entrée -de l'enclos des Ternes. Il y venait régulièrement le jeudi et le -dimanche, après dîner faire la partie de dominos de sa vieille mère, et -s'informer si elle ne manquait de rien. - -«Je ne manque que de toi,» répondait invariablement la bonne femme. - -Ce soir-là elle ne l'attendait pas, puisqu'elle l'avait vu la veille. -Elle s'était couchée à neuf heures, et elle dormait son premier somme, -le seul bon chez les personnes de son âge. Daniel fit taire la sonnette -du petit jardin, entra sans bruit dans son atelier, détacha une paire -d'épées, essuya la poussière, fit ployer les lames et s'assura que les -poignées étaient bien en main. Il enveloppa les deux armes dans une -serge verte, et les porta discrètement au jardin. «Voilà, pensa-t-il, -deux bonnes lancettes pour faire une saignée à M. de Marsal. Ma pauvre -mère sera un peu effrayée quand je viendrai demain lui conter mon -aventure. Bah!» - -Il allait s'éloigner; mais je ne sais quelle force le retint. Il -chercha dans sa poche la double clef de la maison; il entra à pas de -loup, et ne s'arrêta que devant le lit de sa mère. Une petite veilleuse -éparpillait dans la chambre sa lumière tremblante. Mme Fert, entourée -de dessins, de plâtres, de bronzes et de mille petits ouvrages de -son fils, souriait en dormant. Elle voyait en rêve son cher Daniel -émaillé des broderies vertes de l'Institut, et cravaté du ruban rouge -de la Légion d'honneur. Daniel la regarda tendrement pendant quelques -minutes; puis il se mit à genoux devant elle, puis il baisa une petite -main ridée qui pendait au bord du lit, puis il prit un coin du drap -bien blanc, parfumé d'une bonne odeur de violette, et il s'en essuya -les yeux. - -En rentrant au château, il monta lestement à sa chambre, cacha ses -épées dans le cabinet de toilette, donna un coup de brosse à ses -genoux, et redescendit au salon. Le marquis, sa sœur et sa fille -jouaient au vingt-et-un avec M. Lefébure, Mlle de Marsal et la famille -Lerambert. Le jeune M. Lerambert et le capitaine arrivèrent ensemble au -bout d'un quart d'heure. - -«Enfin! dit Mme Michaud, je rentre en possession de tous mes -pensionnaires. Depuis sept heures, j'étais comme une poule qui a perdu -ses poussins. On dirait que vous vous étiez donné le mot pour nous -planter là, messieurs. Je ne sais pas si je dois vous offrir du thé; -vous ne le méritez guère. Mon cher sculpteur, une tasse? Ah! j'oubliais -que vous le prenez sans sucre. Passez le sucrier à M. de Marsal; il en -a bon besoin aujourd'hui.» - -La main du capitaine trembla imperceptiblement en recevant la tasse -des mains de Daniel. M. Lerambert fils, plus boutonné que jamais, -ne ressemblait pas mal à un jeune traître de mélodrame. Il essaya -de manger un morceau de brioche avec son thé, mais les morceaux -s'arrêtaient à sa gorge. Il desserra le nœud de sa cravate, qui, -cependant, n'était pas trop serré. - -«Messieurs les absents, poursuivit Mme Michaud, je vous condamne à -jouer un vingt-et-un et à perdre votre argent avec nous. Qui prend la -banque? M. Fert? - ---Volontiers, madame,» répondit Daniel. - -Il joua avec tant de bonheur, qu'il eut bientôt gagné cinq cents -francs. M. Lefébure et M. de Marsal s'efforçaient de faire sauter la -banque. Mme Michaud leur dit étourdiment: «Oh! vous aurez beau faire, -il est plus fort que vous. Il a la veine. Par exemple, cet argent-là -lui coûtera cher! Heureux au jeu.... vous connaissez le proverbe?» - -Mlle de Marsal lança à son frère un regard pénétrant. Victorine -cherchait à rencontrer les yeux de Daniel. Daniel disait en lui-même: -«Bon! je ne demanderai que mille francs à Mme Michaud.» - -On se sépara vers deux heures. En montant l'escalier du premier étage, -Daniel échangea quelques mots avec M. Lerambert. - -«Est-ce pour demain? - ---Oui, monsieur, à six heures, devant la mairie du Petit-Montrouge. - ---Les armes? - ---On tirera au sort. - ---J'ai mes épées. - ---Nous, nos pistolets. Nous sortirons par la petite porte: prenez de -l'autre côté, pour qu'on n'ait pas de soupçons. - ---Tout le château dormira; on se couche si tard!» - -M. de Marsal tira ses pistolets du fond de sa malle. Il changea -les amorces, qui étaient toutes vertes, écrivit une longue lettre -à sa sœur, se jeta tout habillé sur son lit, et ne dormit pas une -minute. Daniel reposa comme Alexandre ou le grand Condé à la veille -d'une bataille. A cinq heures et demie, il était sur pied. Les deux -adversaires sortirent sans éveiller personne. M. de Marsal remit au -garde de la petite porte la lettre qu'il avait écrite à sa sœur. - -Tout le monde fut exact au rendez-vous. La mairie de Montrouge est une -construction neuve, élevée à quelques pas du village, au milieu des -champs. Les témoins renvoyèrent leurs fiacres, et l'on s'achemina à -pied dans la direction des carrières. Daniel conduisait la marche avec -ses amis. - -«Comme tu es tranquille! lui dit le peintre. - ---Je suis tranquille si nous avons l'épée. Avec ces diables de -pistolets, je ne réponds de rien: je tue mon homme. - ---Comment? - ---C'est tout simple. L'épée à la main, je suis sûr qu'il ne me fera -pas de mal, et je peux le ménager. Au pistolet, on n'épargne pas -les maladroits, parce qu'ils sont capables de vous casser la tête. -Conseille-leur l'épée, dans leur intérêt.» - -M. Lerambert disait à M. de Marsal: - -«Vous refusez l'épée; vous tirez donc le pistolet? - ---Moi, pas du tout. - ---Alors, c'est qu'il ne tire pas non plus? - ---Il fait dix-neuf mouches en vingt coups. - ---Eh bien! prenons l'épée, on n'en meurt pas! - ---Je vous dirai tout à l'heure ce qu'il faut faire.» - -On descendit dans une carrière longue de quarante pas sur vingt. Le sol -était aussi égal que le plancher d'une salle d'armes. M. Lerambert jeta -en l'air une pièce de cinq francs. Le peintre demanda pile, la pièce -tomba face: on se battait au pistolet. - -Restait à fixer la distance et à mesurer le terrain. Les quatre témoins -étaient bien guéris de cet enivrement d'amour-propre qui les avait -conduits jusque-là. M. Lerambert avait la parole embarrassée; les trois -autres pleuraient. - -«Placez-nous à quarante pas, dit Daniel à ses amis, et tâchez qu'il -tire le premier: il me manquera et j'enverrai ma balle aux alouettes.» - -M. Lerambert vint apporter les propositions du capitaine: - -«Messieurs, dit-il, M. de Marsal n'a jamais tiré le pistolet; M. Fert -est de première force. Le seul moyen de rendre les chances égales est -de décharger un des deux pistolets; et de tirer au sort à qui l'aura. -Les deux adversaires seront placés à cinq pas l'un de l'autre. C'est -ainsi que M. de Marsal entend se battre. - ---Mais c'est un combat à mort! s'écria Daniel. - ---Nous ne le permettrons jamais! ajoutèrent ses deux témoins. - ---Alors, répondit M. Lerambert avec une satisfaction visible, le duel -est impossible, et l'affaire doit s'arranger. - ---Eh! parbleu! dit Daniel, arrangez-la. Je n'ai soif du sang de -personne, et je suis tout prêt à pardonner au capitaine les sots -compliments qu'il m'a faits. - ---Puis-je lui reporter vos paroles, monsieur? - ---Assurément, monsieur.» - -Voyez à quel point on portait l'oubli des formes et de l'étiquette! -Daniel causait sur le terrain avec les témoins de son adversaire. - -M. Lerambert dit au capitaine: «Il est de bonne composition, il passe -condamnation sur tout ce que vous lui avez dit: l'affaire est à demi -arrangée. - ---Nous en aurons bon marché, répondit M. de Marsal: ces héros de l'épée -et du pistolet se fondent sur leur adresse. Ils refusent le jeu dès -que la partie devient égale. Demandez, je vous prie, quelles excuses -il me fera pour la grossièreté de sa conduite.» - -M. Lerambert traversa de nouveau le terrain neutre qui traversait les -deux camps ennemis. Il s'adressa directement à Daniel et lui dit: - -«M. de Marsal a appris avec plaisir que vous ne lui saviez plus mauvais -gré de ses paroles; il espère, monsieur, que vous voudrez bien donner -une nouvelle preuve de courtoisie en lui demandant pardon de....» - -Daniel n'en entendit pas davantage. «Monsieur, dit-il de sa voix la -plus hautaine, je ne demande pardon à personne, surtout aux gens qui -m'ont insulté. Veuillez décharger un pistolet! - ---Mais, monsieur.... - ---Pas de mais, je vous prie. Les plaisanteries les plus courtes sont -les meilleures, et celle-ci dure depuis trop longtemps!» - -Il était beau dans sa colère, et ses grands cheveux noirs frémissaient -magnifiquement sur son front. Ses témoins essayèrent de le calmer; il -ne voulut rien entendre. Le capitaine, un peu refroidi, lui envoya M. -Lerambert; il répondit qu'il ne demandait pas des explications, mais -des pistolets. - -M. de Marsal, pâle comme un mort, remit les armes à ses témoins. Daniel -les examina une à une avec un soin méticuleux. «Canons épais, dit-il, -acier sec, un peu aigre et cassant; bonnes armes du reste. Qui les a -chargées? - ---L'armurier de M. de Marsal. - ---Avez-vous apporté de la poudre et des balles? - ---Oui, monsieur. Vous plaît-il que nous rechargions devant vous? - ---C'est inutile.» Il prit un pistolet et le tira en l'air. - -«Ils sont bien chargés, dit-il. Soyez assez bon, monsieur, pour -remettre une amorce.» - -Les deux pistolets furent enveloppés dans un foulard; M. de Marsal en -choisit un, l'artiste prit l'autre. Le peintre, qui avait les jambes -longues, mesura cinq énormes pas. Les quatre témoins se retirèrent à -l'écart en sanglotant. - -«Messieurs, dit M. Lerambert d'une voix haletante, je frapperai trois -coups dans mes mains, vous tirerez quand vous voudrez.» - -Daniel tira le premier; l'amorce seule partit. Son pistolet n'était pas -chargé. - -M. de Marsal, plus blême que jamais, resta quelques secondes à sa -place, le bras tendu, le canon dirigé sur la poitrine de Daniel. Ses -jambes se dérobaient sous lui, ses yeux nageaient dans l'incertitude -et la crainte; tout son corps vacillait comme un bouleau secoué par -le vent. Dans un pareil moment, les secondes sont plus longues que -des années. Daniel, le corps effacé, la poitrine abritée par son bras -droit, la tête à demi cachée derrière son pistolet, eut le temps de -perdre patience. - -«Tirez! cria-t-il. - ---Tirez donc, monsieur!» répétèrent machinalement les quatre témoins. -Tous les malheurs possibles leur semblaient préférables à l'angoisse -qui les étouffait. - -Le capitaine, sans abaisser sa main, répondit d'une voix chevrotante: - -«Monsieur, votre vie est à moi; mais il me répugne de la prendre. Vous -allez me demander pardon. - ---Non, monsieur. Tirez! - ---Si je tirais maintenant, je serais un assassin. Demandez-moi pardon! - ---Si vous ne tirez pas, vous êtes un lâche! - ---Monsieur! - ---Vous me manquerez, monsieur; votre main tremble. - ---Ne me poussez pas à bout!» - -Daniel ne songeait ni à la mort, ni à son art, ni à sa mère: il -bouillait de sentir sa vie aux mains d'un autre. - -«Tirez-donc!» cria-t-il encore. M. Lerambert fit un pas vers les deux -adversaires en disant: - -«Cela n'est pas tolérable! - ---Attendez! répondit l'artiste; je vais lui envoyer du courage.» - -Il enfonça la main gauche dans sa poche pour y chercher ses gants. Le -coup partit. Ce fut M. de Marsal qui tomba à la renverse. - -Tout le monde accourut à lui; Daniel arriva le premier. Le pistolet -avait éclaté à un centimètre du tonnerre, et le capitaine avait le bras -cassé. - -Le graveur et le peintre portaient des cravates longues; ils les -disposèrent en écharpes, l'une sous l'avant-bras, l'autre autour du -bras du blessé. - -«Cela ne sera rien, monsieur, dit Daniel. Aussi, pourquoi diable me -demandiez-vous des excuses quand je ne vous ai rien fait? - ---Pardonnez-moi, monsieur, et soyez heureux! Épousez celle que vous -aimez. - ---Moi? - ---Vous. - ---J'aime Mlle de Guéblan? - ---Non, Mme Michaud.» - -Le pauvre garçon regarda la tête de M. de Marsal pour s'assurer qu'il -ne lui était rien entré dans la cervelle. Le crâne était parfaitement -intact. Au même moment M. Lerambert ramassait le tronçon du pistolet. -Daniel le lui prit dans les mains et l'examina en connaisseur. - -«Qui est-ce qui vous avait chargé celui-ci? - ---Mon armurier. - ---C'est juste; mais en quelle année? - ---En 1840. - ---Vous m'en direz tant!» - -Le capitaine, appuyé sur le bras de Daniel, revint à pied jusqu'au -Petit-Montrouge. On rencontra dans la Grand'Rue le médecin du château, -cet excellent docteur Pellarin. Il conduisit le blessé chez un de ses -amis, et il posa le premier appareil, tandis que M. Lerambert courait -rassurer Mlle de Marsal. - -La matinée avait été orageuse à la Folie-Sirguet. Mlle de Marsal, -frappée de la physionomie étrange de son frère, passa une nuit -blanche et se leva avant six heures. Elle vint frapper à la chambre -du capitaine, entra sans façon, trouva le nid désert, et se mit en -quête dans le parc. Le garde lui donna la lettre qu'il avait pour -elle. C'était le récit détaillé de la querelle, suivi d'un testament -olographe en cas d'accident. Mlle de Marsal, horriblement inquiète, -trouva des jambes pour courir au château. Elle éveilla sans façon Mme -Michaud, qui éveilla son frère, qui fit chercher M. Lefébure. Victorine -s'éveilla d'elle-même, et descendit en toute hâte. Mme et Mlle -Lerambert ne tardèrent pas à paraître. Je crois que, si les ancêtres du -marquis avaient été ensevelis dans le voisinage, ils seraient accourus -au bruit. Personne n'avait songé à sa toilette; chacun était venu -comme il se trouvait, les hommes en robe de chambre, les femmes en -toilette de nuit, tout le monde en pantoufles. - -Jamais les salons du château n'avaient vu un tel carnaval. Mme Michaud -et Mme Lerambert perdaient beaucoup à se montrer si matin, et la fille -du banquier ne garda pas toutes ses illusions sur la personne de M. -Lefébure. Mais Victorine y trouva son compte. Lorsqu'elle entra, en -cheveux et sans corset, dans un long peignoir de percale brodée, elle -parut aussi belle que Mlle Rachel au dernier acte de _Polyeucte_. Les -premiers mots qu'elle entendit lui apprirent ce qui se passait. Elle -fut violemment émue, non de crainte, mais d'audace. - -«Rassurez-vous, dit-elle: il ne lui arrivera rien. Je le connais, c'est -l'homme invincible. - ---Mon frère? demanda Mlle de Marsal. - ---Il ne s'agit pas de votre frère; mais n'ayez pas peur, mademoiselle, -on lui fera grâce!» - -Si les lionnes causent ensemble dans le désert, c'est ainsi qu'elles -doivent parler des lions. Tout l'auditoire ouvrit de grands yeux. -Victorine ne se fit pas prier pour dire son secret: une femme ne rougit -point d'aimer l'homme qui se bat pour elle. Elle raconta à son père -l'histoire si courte et si pleine du mois qui venait de s'écouler, la -discrétion admirable de Daniel, et son courage, et tout le talent que -l'amour lui avait donné. M. de Guéblan songeait à part lui qu'il avait -pris trop de soin de ses affaires et trop peu de sa maison, Mme Michaud -se trouvait sotte, M. Lefébure se frottait les yeux, et Mlle de Marsal -ne savait plus si elle devait s'effrayer ou se scandaliser. La passion -de Victorine éclatait comme ces incendies qui ont couvé plusieurs -jours à bord d'un navire: on ouvre une écoutille et tout prend feu. -Son père eût mieux aimé apprendre ce grand mystère en moins nombreuse -compagnie. Une telle confidence, faite devant témoins, équivalait à -un engagement formel. Mais le marquis avait eu le temps d'apprécier -Daniel, et, gendre pour gendre, il le préférait à M. de Marsal. -Celui-là, très-probablement, ne marchanderait pas pour s'appeler M. -Fert de Guéblan! Quant à Mme Michaud, la plus mobile des femmes, elle -passa en un clin d'œil de la surprise à l'enthousiasme. Je ne voudrais -point jurer que son cœur quadragénaire fût resté insensible à la beauté -du jeune sculpteur. De le prendre pour mari, il n'y fallait pas songer; -si ridicule que l'on soit, on a toujours peur du ridicule. Mais rien ne -l'empêchait d'en faire son neveu: «C'est toujours cela!» pensait-elle. - -Toutefois elle rappela à sa nièce ce merveilleux inconnu dont elle -avait parlé quinze jours auparavant, ce jeune homme aussi noble qu'un -roi, aussi riche qu'un banquier de Hambourg, aussi beau que.... - -«Mais c'est lui! répondit Victorine du ton le plus convaincu; soyez -sûre qu'il nous a caché son nom et sa naissance. La nature ne se trompe -pas au point de donner le visage d'un prince à un malheureux petit -sculpteur. Attendez seulement qu'il revienne, il nous dira tout. Quant -à sa fortune, avez-vous pu croire qu'elle fût aussi modeste qu'il le -disait? Vous n'avez donc pas vu comme l'or tombe de ses mains? Vous -n'avez pas remarqué, hier au soir, avec quel dédain il ramassait -l'argent qu'il avait gagné?» - -Ces illusions ne tinrent pas devant la tournure, la parole et la -toilette de la mère de Daniel. Elle ne ressemblait nullement à la -reine douairière du pays de Fert, et lorsqu'elle vint, les larmes aux -yeux, demander des nouvelles de son fils, on reconnut ce même accent -franc-comtois qui distinguait le langage de Perrochon. - -Le concierge principal de l'enclos des Ternes est un nourrisseur qui -vend du lait et des œufs à toute sa colonie. Lorsque sa fille, une -jolie enfant toute blonde, porta à Mme Fert de la crème pour son -déjeuner, elle lui dit: - -«Comme M. Daniel est venu tard, madame Fert! Vous deviez être couchée. - ---Quand donc? - ---Mais hier soir. - ---Tu te trompes. - ---J'en suis sûre; c'est moi qui lui ai tiré le cordon. Il a emporté un -grand paquet vert comme celui de M. Moreau, le maître d'armes.» - -Deux minutes après, la pauvre mère avait reconnu l'absence de deux -épées dans l'atelier de son fils. Elle se fagota dans ses plus beaux -habits et courut au château de Guéblan. - -«Ah! mon cher monsieur! dit-elle au marquis, c'est bien ce que je -craignais. Je lui avais dit: «Il y a une belle demoiselle, prends garde -de devenir amoureux!» Mais c'est un si grand fou!» - -Victorine ne songea pas à critiquer la figure ou la toilette de sa -future belle-mère; elle n'eut qu'une idée: «Il m'aime! il l'a dit à ses -parents!» - -Et d'embrasser la bonne vieille, qui s'excusait d'un si grand honneur. - -M. Lerambert fils arriva enfin, et tout le monde fut rassuré, excepté -Mlle de Marsal. Elle prit la voiture du jeune messager et se fit -conduire à Montrouge. A peine était-elle partie, un cabriolet s'arrêta -devant le perron, et un laquais vint dire à Mme Michaud que M. Fert lui -demandait la faveur d'un entretien particulier. - -«Attendez, dit-elle à toute la compagnie; c'est à moi qu'il veut se -confesser.» - -Elle le trouva dans le vestibule, le prit par la main, et l'entraîna -jusque dans un boudoir au premier étage. - -«Ah! monsieur, lui cria-t-elle avec la brusquerie que vous savez; j'en -apprends de belles sur votre compte!» - -Daniel était beaucoup plus ému que lorsqu'il disait à M. de Marsal: -«Tirez!» Il répondit humblement: «Pardonnez, madame: je vous jure que -si je n'avais pas été provoqué grossièrement, j'aurais eu plus de -respect pour les lois de l'hospitalité. Du reste, ce n'est pas moi qui -ai blessé M. de Marsal: il s'est blessé lui-même. - ---Nous savons. Après? - ---Je comprends, madame, qu'à la suite d'un tel éclat, il ne m'est plus -permis de rester sous votre toit. Je viens donc prendre congé de vous, -et vous remercier d'un accueil dont je garderai une reconnaissance -éternelle. - ---Qu'est-ce qu'il dit? - ---Heureusement votre buste est achevé, et, avec votre permission, -j'exécuterai le marbre chez moi. - ---Parlez donc! Après.... - ---Après, madame, après.... - ---Vous avez quelque chose à me demander? - ---Il est vrai madame; et puisque vous voulez bien m'encourager.... - ---Certainement je vous encourage! - ---Eh bien! madame, j'ai demain, ou plutôt lundi, un billet à payer, et -si vous vouliez bien m'avancer mille francs sur le prix de ce buste, -je.... - ---Accordé! accordé! Après? - ---Après, madame, je n'ai plus qu'à vous remercier. - ---Allons donc! je sais tout. - ---Quoi, madame? - ---Tout! Vous aimez ma nièce! - ---Moi, madame? mais je vous jure que non! - ---Je vous jure que si! Pourquoi avez-vous joué votre vie à la -courte-paille contre M. de Marsal? - ---Parce qu'il m'avait insulté. - ---Pourquoi vouliez-vous vous faire tuer par cet affreux M. Lefébure? - ---Parce qu'il me donnait sur les nerfs. - ---La jolie raison! Soyez donc de bonne foi, et convenez entre nous que -vous êtes fou de Victorine? - ---Madame, je veux mourir si.... - ---Ne mourez pas; elle vous aime!» - -Daniel était sincèrement désolé. Les larmes lui montaient aux yeux. -«Ma chère madame Michaud, dit-il, on m'a calomnié! Sur la tête de ma -mère.... - ---Elle est ici, votre mère, et elle nous a avoué que vous aimiez -Victorine. Est-il obstiné, bon Dieu! Puisqu'on vous la donne en mariage! - ---La plaisanterie, madame, est un peu dure, et quels que soient mes -torts, je ne crois pas avoir mérité... - ---Vous avez mérité la main de ma nièce, vous dis-je, et vous l'aurez! -Le joli malheur! Est-ce que vous la trouvez laide? - ---Non, madame, elle est admirablement belle. - ---C'est bien heureux! - ---La première idée qui m'est venue en la voyant, c'est que je ferais -plus volontiers son portrait que tout autre. - ---Est-ce aimable pour moi ce que vous dites là? Mais n'importe! c'est -elle qui vous donnera votre portrait, grand enfant, et fasse le ciel -que nous en ayons six exemplaires!» - -Il n'y a pas d'incrédulité qui tienne contre un pareil langage. Daniel -se laissa doucement persuader. Le bonheur est un hôte qui n'a pas -besoin de se faire annoncer: il trouve toujours les portes ouvertes. - -Le 1er février 1856, par un beau soleil d'hiver, M. Fert de Guéblan et -sa jeune femme se promenaient en américaine dans les allées du parc. -Daniel conduisait lui-même. En passant sous le chêne rond, Victorine -lui fit signe d'arrêter. - -«Te souviens-tu? dit-elle. C'est ici que la présentation s'est faite. -J'étais assise là, sous mon beau vieux chêne, dont les feuilles étaient -moins rousses qu'aujourd'hui, et je dévorais un livre du plus haut -intérêt, l'histoire de l'incomparable Atalante: je n'en ai jamais vu la -fin. - ---Et pourquoi? - ---Est-ce que tu m'en as laissé le temps? Le voici, ce malheureux petit -livre. Veux-tu que je t'en lise un chapitre? - ---Merci, mon cher amour. Remets tes mains dans ton manchon. - ---Seulement la dernière phrase? - ---A quoi bon, si je ne connais pas le commencement? - ---Tu ne sais pas ce que tu perds. Écoute: «Ils s'épousèrent, et d'entre -eulx naquit un prince aussi beau que le jour.» - ---Vrai? - ---Il n'y a que des vérités dans ce petit livre-là.» - - - - -GORGEON. - - -Comme il avait eu le second prix de tragédie au Conservatoire, il ne -tarda pas à débuter à l'Odéon. C'était, si j'ai bonne mémoire, en -janvier 1846. Il joua Orosmane le jour de la Saint-Charlemagne, et -fut sifflé par tous les collégiens de la rive gauche. Aucun de ses -amis n'en fut surpris: il est si difficile de réussir dans la tragédie -lorsqu'on s'appelle Gorgeon! Il aurait dû prendre un nom de guerre, et -s'appeler Montreuil ou Thabor; mais que voulez-vous? Il tenait à ce nom -de Gorgeon comme au seul héritage que ses parents lui eussent laissé. -Sa chute fit peu de bruit; il ne tombait pas de bien haut. Il avait -vingt ans, peu d'amis et point de protecteurs dans les journaux. Pauvre -Gorgeon! Cependant il avait eu un beau moment au cinquième acte, en -poignardant Zaïre avec un rugissement de lion. - -Nul directeur ne voulut l'engager pour la tragédie; mais un vieux -vaudevilliste qui lui voulait du bien le fit entrer au Palais-Royal. Il -prit son parti en philosophe: «Après tout, pensait-il, le vaudeville a -plus d'avenir que la tragédie, car on n'écrira plus de tragédies aussi -belles que celles de Racine, et tout me porte à croire qu'on rimera -de meilleurs couplets que ceux de M. Clairville.» On reconnut bientôt -qu'il ne manquait pas de talent: il avait le geste comique, la grimace -heureuse et la voix plaisante. Non-seulement il comprenait ses rôles, -mais il y mettait du sien. Le public le prit en amitié, et le nom de -Gorgeon circula agréablement dans la bouche des hommes. On répéta que -Gorgeon s'était fait une place entre Sainville et Alcide Tousez, et -qu'il confondait en un mélange heureux la finesse et la niaiserie. - -Cette métamorphose d'Orosmane en Jocrisse fut l'affaire de dix-huit -mois. A vingt-deux ans, Gorgeon gagnait dix mille francs, sans -compter les feux et les bénéfices. On n'avance pas aussi vite dans la -diplomatie. Lorsqu'il se crut au faîte de la gloire et de la fortune, -il perdit un peu la tête: nous ne savons pas ce que nous aurions fait -à sa place. L'étonnement de voir des meubles dans sa chambre et des -louis dans son tiroir troubla sa raison. Il mena la vie de jeune homme -et apprit à jouer le lansquenet, ce qui n'est malheureusement pas -difficile. Personne ne se ruinerait au jeu, si tous les jeux étaient -aussi compliqués que les échecs. - -Le pauvre garçon se persuada, en regardant sa cassette, qu'il était un -fils de famille. Lorsqu'il sortait du théâtre, le 3 du mois, avec ses -appointements dans sa poche, il se disait: «J'ai un bonhomme de père, -un Gorgeon laborieux, studieux et vertueux, qui m'a gagné quelques écus -sur les planches du Palais-Royal: à moi de les faire rouler!» - -Les écus roulèrent si bien, que l'année 1849 le surprit au milieu d'un -petit peuple de créanciers: il devait vingt mille francs, et il s'en -étonnait un peu: «Comment! disait-il, à l'époque où je ne gagnais rien -je ne devais rien à personne! Plus je gagne, plus je dois. Est-ce que -les gros revenus auraient le privilége d'endetter leur homme?» - -Ses créanciers venaient le voir tous les jours, et il regrettait -sincèrement de déranger tant de monde. Il n'est pas vrai que les -artistes se complaisent dans les dettes comme les poissons dans l'eau. -Ils sont sensibles, comme tous les autres hommes, à l'ennui d'éviter -certaines rues, de tressaillir au coup de sonnette, et de lire des -hiéroglyphes sur papier timbré. Gorgeon regretta plus d'une fois le -temps de ses débuts, ce temps, cet heureux temps où l'épicier et la -laitière refusaient tout crédit à Orosmane. - -Un jour qu'il méditait tristement sur les embarras qu'apporte la -richesse, il s'écria: «Heureux celui qui n'a que le nécessaire! Si je -gagnais tout juste ce qui suffit à mes besoins, je ne ferais pas de -folies, donc pas de dettes, et je pourrais circuler librement dans -tous les quartiers. Malheureusement, j'ai plus qu'il ne me faut: c'est -ce maudit superflu qui me ruine. J'ai besoin de cinq cents francs par -mois, tout le reste est de trop. Donnez-moi de vieux parents à nourrir, -des sœurs à doter, des frères à mettre au collége! Je suffirai à tout, -et je trouverai encore le moyen de payer mes dettes. Mais je suis seul -de ma race, et je n'ai point de charges de famille. Si je me mariais!» - -Il se maria, par économie, à la fille la plus coquette de son théâtre -et de Paris. - -Je suis sûr que vous ne l'avez pas oubliée, cette petite Pauline -Rivière, dont l'esprit et la gentillesse ont servi de parachute à -sept ou huit vaudevilles. Elle parlait un peu trop vite, mais c'était -plaisir de l'entendre bredouiller. Ses petits yeux, car ils étaient -petits, semblaient par moment se répandre sur toute sa figure. Elle -n'ouvrait jamais la bouche sans montrer deux rangées de dents aiguës -comme celles d'un jeune loup. Ses épaules étaient celles d'un gros -enfant de quatre ans, roses et potelées. Ses cheveux noirs étaient si -longs qu'on lui fit un rôle de Suissesse tout exprès pour les étaler. -Quant à ses mains, c'était un objet de curiosité comme les pieds d'une -Chinoise. - -A dix-sept ans, sans autre fortune que sa beauté, et sans autres -ancêtres que le chef de claque du théâtre, ce joli _baby_ avait -failli se métamorphoser en marquise. Un descendant des chevaliers de -la Table-ronde, très-marquis et très-Breton, s'était mis en tête de -l'épouser. Il s'en fallut de bien peu, et sans l'intervention des -douairières du Huelgoat et de Sarravent, l'affaire était faite. Mais la -colère des douairières, comme dit Salomon, est terrible; surtout celle -des douairières bretonnes. Pauline resta Pauline comme devant; son -marquisat tomba dans l'eau, et elle ne se désola pas au point d'aller -l'y chercher. Elle continua à mener à grandes guides cinq ou six petits -amours de toute condition sur la route royale du mariage. Ce fut -alors que Gorgeon vint s'atteler à son char. Elle le reçut comme elle -recevait tous ses prétendants, sérieux ou légers, avec une bonne grâce -impartiale. Il était grand et bien fait, et ne ressemblait pas trop à -une porcelaine rapportée de la Chine. Il n'avait ni les yeux bouffis, -ni la voix rauque, ni le menton bleu. Sa tenue était presque sévère. Il -s'habillait comme un sociétaire de la Comédie-Française. - -Il fit sa cour. Dès le premier jour, Pauline le trouva bien. Au bout -d'un mois elle le trouva très-bien: c'était en février 1849. En mars, -elle le trouva mieux que tous les autres; en avril, elle prit de -l'amour pour lui, et ne lui en fit pas un secret. Il s'attendit à voir -éconduire ses rivaux; mais Pauline ne se pressait pas. Les préparatifs -du mariage se firent au milieu d'un encombrement d'amoureux qui donnait -des impatiences à Gorgeon. Il n'était bien nulle part, ni chez lui -ni chez Pauline: chez elle, il trouvait ses rivaux; chez lui, ses -créanciers. Il lui demanda un jour assez nettement si ces messieurs -n'iraient pas bientôt soupirer ailleurs. - -«Seriez-vous jaloux? dit-elle. - ---Non, quoique j'aie débuté dans Orosmane. - ---A la ville? - ---A la scène. Mais je le jouerais à la ville si j'y étais forcé. - ---Tais-toi; tu as l'œil mauvais. Pourquoi serais-tu jaloux? Tu sais -bien que je t'aime. La jalousie est toujours un peu ridicule, mais dans -notre état elle est absurde. Si tu t'y mets une fois, il faudra que tu -sois jaloux des directeurs, des auteurs, des journalistes et du public. -Le public me fait la cour tous les soirs! Qu'est-ce que cela te fait? -Je t'aime, je te le dis, je te le prouve en t'épousant; si cela ne te -suffisait pas, c'est que tu serais difficile.» - -Le mariage se fit dans les derniers jours d'avril, Le public avait -payé les dettes de Gorgeon et la corbeille de la mariée. Ce fut -l'affaire de deux représentations à bénéfice. La première se donna -à l'Odéon; la seconde, aux Italiens. Tous les théâtres de Paris -voulurent y prendre part: Gorgeon et Pauline étaient aimés partout. Ils -s'épousèrent à Saint-Roch, donnèrent un grand déjeuner au restaurant, -et partirent le soir pour Fontainebleau. Le premier quartier de leur -lune de miel éclaira les hautes futaies de la vieille forêt. Gorgeon -était radieux comme un fils de roi. Autour de lui le printemps -faisait éclater les bourgeons des arbres. Tout verdissait, excepté -les chênes, qui sont toujours en retard, comme si leur grandeur les -attachait au rivage. L'herbe et la mousse s'étendaient en tapis -moelleux sous les pieds des deux amants. Pauline bourrait ses poches -de violettes blanches. Ils sortaient au petit jour et rentraient à la -nuit. Le matin, ils effarouchaient les lézards; le soir les hannetons -bourdonnants se jetaient à leur tête. Le 1er mai, ils se rendirent -à la fête des Sablons qui se prolonge du soir au matin sous les -grands hêtres. Toute la jeunesse des environs était là; les petites -bourgeoises de Moret, les vigneronnes des Sablons et de Veneux, et les -belles filles de Thomery, paysannes aux mains blanches, dont le travail -consiste à surveiller les treilles, à éclaircir les grappes et à -enlever les petits grains de raisins qui gênent les gros. Toute cette -jeunesse admira Pauline; on la prit pour une châtelaine des environs. -Elle dansa de tout son cœur jusqu'à trois heures du matin, quoiqu'elle -eût un peu de sable dans ses bottines. Puis elle s'achemina, au bras de -son mari, vers la voiture qui les attendait. - -Ils retournèrent plus d'une fois les yeux vers la fête qui se dessinait -derrière eux comme une large tache rouge. La musique des ménétriers, -le bruit des sifflets de sucre, le grincement des crécelles et les -détonations des pétards arrivaient confusément à leurs oreilles. -Puis ils marchèrent dans un silence charmant, éclairé par la lune et -interrompu de minute en minute par la voix d'un rossignol. Gorgeon se -sentit ému; il laissa tomber deux bonnes grosses larmes. Je vous jure -qu'un poëte élégiaque n'aurait pas mieux pleuré, et la preuve, c'est -que Pauline se mit à rire en sanglotant: - -«Comme ils s'amuseraient, dit-elle, s'ils nous voyaient ainsi! Il me -semble que nous sommes à deux cents lieues du théâtre. - ---Malheureusement, nous y rentrerons dans trois jours. - ---Bah! la vie n'est pas faite pour pleurer. Nous ne nous aimerons pas -moins pour nous aimer gaiement.» - -Gorgeon n'était pas jaloux. Lorsqu'il reparut au Palais-Royal, il -ne se scandalisa point d'entendre les vieux comédiens tutoyer sa -femme comme ils en avaient l'habitude. Elle était presque leur fille -adoptive; ils l'avaient vue toute petite dans les coulisses, elle se -souvenait d'avoir dansé sur leurs genoux. Ce qui le gênait davantage, -c'était de voir à l'orchestre les anciens admirateurs de Pauline, la -lorgnette à la main. Il eut des distractions, et il manqua plusieurs -fois de mémoire; on s'en aperçut, et il fut un peu moqué par ses -camarades. On prétendit qu'il tournait au troisième rôle. Dans la -langue spéciale du théâtre, les troisièmes rôles sont les traîtres, les -jaloux et tous les personnages d'humeur noire. Un mauvais plaisant lui -demanda s'il ne songeait pas à retourner à l'Odéon. Il prit assez bien -tous les quolibets; mais il ne digérait pas les jeunes gens à lorgnette. - -«Heureusement, pensait-il, ces messieurs ne viendront ni sur la -scène ni chez moi.» Chaque fois qu'il montait à sa loge par le petit -escalier malpropre de la rue Montpensier, il relisait avec une certaine -satisfaction l'arrêt du préfet de police qui interdit l'entrée des -coulisses à toute personne étrangère au théâtre. Pour plus de prudence, -il accompagnait Pauline chaque fois qu'elle jouait sans lui, et il -l'emmenait chaque fois qu'il jouait sans elle. Pauline ne demandait pas -mieux. Elle était coquette et elle lançait volontiers des sourires -dans la salle, mais elle aimait son mari. - -L'été se passa bien; l'orchestre était à moitié vide; les beaux jeunes -gens qui déplaisaient si fort à Gorgeon promenaient leurs loisirs à -Bade, à Biarritz ou à Trouville; M. de Gaudry, ce marquis breton qui -avait dû épouser Pauline, passait la belle saison dans ses terres. -Le jeune ménage vécut dans une paix profonde, et la lune de miel ne -roussit pas. - -Mais en décembre tout Paris était revenu, et la Société des artistes -dramatiques affichait partout un grand bal pour le 1er février. -Gorgeon était commissaire et sa femme patronnesse. Tous les hommes -qui s'intéressent de près ou de loin au théâtre couraient chez les -patronnesses acheter des billets; les belles vendeuses rivalisaient de -zèle, et c'était à qui en placerait davantage. Gorgeon vit bien qu'il -lui serait impossible de tenir sa porte fermée. Ce fut un va-et-vient -formidable dans son escalier, et les gants jaunes usèrent le cordon -de sa sonnette. Que faire? Il avait beau se constituer prisonnier à -la maison, il répétait dans deux pièces, et son temps était pris de -midi à quatre heures. Rarement il rentra chez lui sans rencontrer -quelque beau monsieur qui descendait en fredonnant un air de ses -vaudevilles. Lorsqu'il en trouvait un auprès de sa femme, il fallait -faire bon visage, tout le monde étant d'une politesse exquise avec -lui. M. de Gaudry vint prendre un billet, puis il revint en reprendre -un second pour son frère. Puis il perdit le sien, et vint en chercher -un troisième; puis il en voulut un quatrième pour un jeune homme de son -club, ainsi de suite jusqu'à douze. Gorgeon tirait l'épée, il était de -première force au pistolet, mais à quoi bon? M. de Gaudry ne lui avait -jamais manqué, tout au contraire. Il le félicitait, il l'adulait, il -le portait aux nues; il lui disait: «Mon cher Gorgeon, vous êtes un -farceur admirable. Vous n'avez pas votre pareil pour amuser les gens. -Hier encore vous m'avez fait rire au point que j'avais les larmes dans -les yeux. Que vous êtes donc comique, mon cher Gorgeon!» Si le pauvre -homme s'était fâché, non-seulement tout le monde lui eût donné tort, -mais on aurait dit qu'il devenait fou. - -Pauline l'aimait comme au premier jour, mais elle était bien aise de -voir un peu de monde et d'entendre des compliments. L'amour de quelques -hommes bien nés et bien élevés ne l'ennuyait pas, elle jouait avec le -feu en femme qui est sûre de ne point s'y brûler. Elle tenait registre -des passions qu'elle avait faites; elle notait soigneusement les -sottises qu'on lui avait dites, et elle en riait avec son mari, qui ne -riait guère. Lorsque Gorgeon lui proposa tout net de fermer sa porte -aux galants, elle le renvoya bien loin: «Je ne veux pas, dit-elle, -te rendre ridicule. Ne crains rien; si quelqu'un de ces messieurs -s'avisait de passer les bornes, je saurais le remettre à sa place. Tu -peux te reposer sur moi du soin de ton honneur. Mais si nous faisions -un coup d'éclat, tout Paris le saurait, et tu serais montré au doigt.» - -Il eut l'imprudence de faire allusion à ces débats devant ses camarades -du théâtre. On taquina Gorgeon; on lui infligea le sobriquet de Gorgeon -_le Tigre_. Il se radoucit, il s'abstint de toute observation, il fit -bon visage à ceux qui lui déplaisaient le plus. Ses amis changèrent de -note, et l'appelèrent Gorgeon-Dandin. Personne ne se serait avisé de -le railler en face, mais ce maudit nom de Dandin voltigeait dans l'air -autour de lui. Au moment d'entrer en scène, il l'entendait derrière un -décor. Il regardait, et ne voyait personne, le parleur s'était éclipsé. -Il voulait courir plus loin, impossible! à moins de manquer son entrée. -Ne cherchez pas à cette persécution des causes surnaturelles; elle -s'explique assez par la légèreté de Pauline, qui n'était qu'une enfant, -et par la malice naturelle aux comédiens, qui veulent rire à tout prix. - -Les quolibets aigrirent l'humeur de Gorgeon, et la bonne harmonie -du ménage fut rompue. Il querella sa femme. Pauline, forte de son -innocence, lui tint tête. - -Elle disait: «Je ne veux pas être tyrannisée.» Gorgeon répondait: «Je -ne veux pas être ridicule.» Leurs amis communs donnaient tort au mari. -«S'il était si ombrageux, pourquoi prendre femme au théâtre? Il eût -mieux fait d'épouser une petite bourgeoise, personne ne serait allé la -relancer chez lui.» Au milieu de ces débats, le jour anniversaire de -leur mariage s'écoula sans qu'ils y eussent songé ni l'un ni l'autre. -Ils s'en aperçurent le lendemain, chacun de son côté; Gorgeon se dit: -«Il faut qu'elle m'aime bien peu pour l'avoir laissé passer.» Pauline -pensa que son mari regrettait probablement de l'avoir épousée. M. de -Gaudry, qui n'était jamais loin, envoya un bracelet à Pauline. Gorgeon -voulait aller le rendre, avec un remercîment de son cru; Pauline -prétendit le garder. «Parce que vous n'avez pas eu l'idée de me faire -un présent, dit-elle, il vous plaît de trouver à redire aux moindres -attentions de mes amis! - ---Vos amis sont des drôles que je corrigerai. - ---Vous feriez mieux de vous corriger vous-même. J'ai cru jusqu'ici -qu'il y avait deux classes d'hommes au-dessus des autres, les -gentilshommes et les artistes: je sais maintenant ce qu'il faut penser -des artistes. - ---Vous en penserez ce qu'il vous plaira, dit Gorgeon en prenant -son chapeau, mais ce n'est plus moi qui fournirai un texte à vos -comparaisons. - ---Vous partez? - ---Adieu. - ---Où allez-vous? - ---Vous le saurez. - ---Tu reviendras? - ---Jamais.» - -Pauline fut quatre mois sans nouvelles de son mari. On le chercha -partout, et jusque dans la rivière. Le public le regretta; ses rôles -étaient distribués à d'autres. Sa femme le pleura sincèrement; elle -n'avait jamais cessé de l'aimer. Elle tint sa porte fermée à tout le -monde, renvoya avec horreur le bracelet du marquis, et repoussa toutes -les consolations des hommes. Elle détestait sa coquetterie et disait, -en tirant ses beaux cheveux: «J'ai tué mon pauvre Gorgeon!» - -Vers la fin de septembre, un bruit se répandit que Gorgeon n'était pas -mort, et qu'il faisait les délices de la Russie. - -«Le drôle serait-il vivant? pensa l'inconsolable Pauline. S'il est vrai -qu'il se porte bien et qu'il m'ait fait pleurer sans raison, il me -payera mes larmes.» - -Elle essaya de rire; mais la douleur fut plus forte, et tout finit par -un redoublement de pleurs. - -Huit jours après, un ami anonyme, qui n'était autre que M. de Gaudry, -lui fit parvenir l'article suivant, découpé dans le _Journal de -Saint-Pétersbourg_: - -«Le 6 (18) septembre, en présence de la cour et devant une brillante -assemblée, le rival de Sainville et d'Alcide Tousez, le célèbre -Gorgeon, a débuté au théâtre Michel, dans la _Sœur de Jocrisse_. Son -succès a été complet, et le jeune transfuge du Palais-Royal s'est -vu comblé d'applaudissements, de bouquets, d'oranges et de cadeaux -de toute sorte. Encore une ou deux acquisitions pareilles, et notre -théâtre, déjà si riche, n'aura plus d'égal en Europe. Gorgeon est -engagé à raison de six mille roubles argent et un bénéfice par an. Son -dédit, qui est d'ailleurs insignifiant, sera payé sur la caisse des -théâtres impériaux.» - -Pauline ne pleura plus: la jolie veuve entrait dans la catégorie des -femmes abandonnées. Tout Paris s'accorda à la plaindre et à blâmer -son mari. «Après un an de ménage, quitter une femme adorable dont il -n'avait jamais eu à se plaindre! la livrer à elle-même à l'âge de -dix-huit ans! Et cela sans raison, sans prétexte, par un pur caprice! -Quelle excuse pouvait-il alléguer? la jalousie? Pauline était le modèle -des femmes; elle avait traversé toutes les séductions sans y laisser -une plume de ses ailes.» Pour ajouter un dernier trait au tableau, on -ne manqua pas de dire que Gorgeon abandonnait sa femme sans ressources: -comme si elle ne gagnait pas de quoi vivre au Palais-Royal! Son mari -lui avait laissé tout ce qu'il possédait d'argent et un beau mobilier, -dont elle vendit une partie lorsqu'elle se transporta rue de la -Fontaine-Molière, au quatrième étage. - -Elle inspirait une vive compassion à tous les hommes, et surtout à -M. de Gaudry et à ses voisins de l'orchestre. Mais elle ne souffrit -pas qu'aucune bonne âme en gants paille vînt la plaindre à domicile. -Elle vivait seule avec une cousine de son âge qui lui servait de -cuisinière et de femme de chambre. Son père ne lui était ni d'un grand -secours ni d'une grande consolation: il buvait. Dans sa retraite, elle -se consumait en projets inutiles et en résolutions contradictoires. -Tantôt elle voulait vendre tout ce qu'elle possédait, s'embarquer pour -Pétersbourg et se jeter dans les bras de son mari; tantôt elle trouvait -plus juste et plus conjugal d'aller lui arracher les yeux. Puis elle se -ravisait, elle voulait rester à Paris, donner l'exemple de toutes les -vertus, édifier le monde par son veuvage et mériter le nom de Pénélope -du Palais-Royal. Son imagination lui conseilla aussi d'autres coups de -tête, mais elle ne s'y arrêta point. - -Gorgeon, peu de temps après ses débuts, lui écrivit une lettre pleine -de tendresse. Sa colère était refroidie, il n'avait plus ses rivaux -sous les yeux, il voyait sainement les choses; il pardonnait, il -demandait pardon, il appelait sa femme auprès de lui; il lui avait -trouvé un engagement. Par malheur, ces paroles de paix arrivèrent dans -un moment où Pauline entourée de trois bonnes amies, attisait sa haine -contre son mari. Gorgeon, qui comptait sur une bonne réponse, fut -froissé et n'écrivit plus. - -En novembre, le ressentiment de Pauline, entretenu par ses amies, -était encore dans toute sa force. Un matin, vers onze heures, elle -s'habillait devant sa glace pour se rendre à une répétition. Sa cousine -était allée au marché en laissant la clef sur la porte. La jeune femme -ôtait sa dernière papillote lorsqu'elle se retourna en poussant un cri -d'épouvante. Elle avait vu dans le miroir un petit homme excessivement -laid et fourré de zibeline jusqu'aux yeux. - -«Qui êtes-vous? que voulez-vous? sortez! On n'entre pas ainsi.... -Marie!» cria-t-elle si précipitamment que ses paroles tombaient les -unes sur les autres. - -«Je ne vous aime pas, vous ne me plaisez pas, répondit le petit homme -visiblement embarrassé. - ---Est-ce que je vous aime, moi? Sortez! - ---Je ne vous aime pas, madame; vous ne me.... - ---Insolent! Sortez ou j'appelle; je crie au voleur! je me jette par la -fenêtre!» - -Le petit bonhomme joignit piteusement les mains, et répondit d'une voix -suppliante: - -«Pardonnez-moi; je ne voulais pas vous offenser. J'ai fait sept cents -lieues pour vous proposer quelque chose; j'arrive de Saint-Pétersbourg; -je parle mal le français; j'ai préparé ce que je devais vous dire, et -vous m'avez tellement intimidé....» - -Il s'assit, et passa un mouchoir de batiste sur son front tout -dépouillé. Pauline profita de ce moment pour jeter un châle sur ses -épaules. - -«Madame, reprit le bonhomme, je ne vous aime p..., excusez-moi, et -ne vous fâchez plus. Votre mari m'a joué un tour infâme. Je suis le -prince Vasilikof; j'ai un million de revenu, mais je ne suis que de la -quatorzième classe de noblesse, n'ayant jamais servi. - ---Ceci m'est tout à fait égal. - ---Je le sais bien, mais j'avais préparé ce que je devais vous dire, -et.... je poursuis. Vous voyez, madame, que je ne suis ni très-beau, -ni ce qui s'appelle de la première jeunesse. De plus, j'ai pris, en -avançant en âge, certaines habitudes, ou, si vous voulez, certains -tics nerveux qui font que, dans la société, on cherche à me tourner en -ridicule. Cela ne m'a pas empêché d'aimer une personne charmante, de -très-bonne famille, et de la demander en mariage. Les parents m'avaient -agréé à cause de ma fortune, et Varvara (elle s'appelle Varvara) était -sur le point de donner son consentement, lorsque votre mari a eu -l'infernale idée.... - ---De l'épouser? - ---Non, mais de faire ma caricature sur la scène et d'amuser toute -la ville à mes dépens. Mon mariage a manqué. Après la première -représentation, j'ai reçu mon congé; à la deuxième, Varvara s'est -fiancée à un petit colonel finlandais qui n'a pas seulement cent mille -livres de rente. - ---Eh bien? - ---Eh bien, j'ai résolu que je me vengerais de Gorgeon; et, si vous -voulez m'y aider, votre fortune est faite. Je ne vous aime pas, -quoique vous soyez fort jolie, et aucune femme ne peut me plaire, -excepté Varvara. Les propositions que je vous apporte sont donc -parfaitement honorables, et je vous prie de ne pas vous étonner de -ce qu'elles peuvent avoir d'extraordinaire. Voulez-vous partir pour -Saint-Pétersbourg dans une excellente chaise de poste? vous trouverez, -place du Palais-Michel, à cent pas du théâtre, un hôtel magnifique -qui m'appartient et que je vous donne. Les gens de la maison sont des -mougicks à moi qui vous obéiront aveuglément. Le maître d'hôtel et -l'intendant sont Français; vous êtes libre d'emmener avec vous une -femme de chambre et une dame de compagnie; vous aurez deux voitures -à vos ordres. Au théâtre, j'ai loué pour vous une avant-scène du -rez-de-chaussée. Je fournirai à toutes les dépenses de votre maison; -mon intendant vous comptera tous les mois la somme que vous lui -indiquerez; enfin, la veille du jour où vous quitterez Paris, je -déposerai chez votre notaire un capital aussi considérable qu'il vous -plaira de le demander. Je ne parle pas d'une bagatelle de cinquante à -soixante mille francs, mais une fortune de deux à trois cent mille: -vous n'aurez qu'à parler.» - -Pauline avait eu le temps de se remettre. Elle croisa les bras, et -regarda en face son singulier interlocuteur: - -«Mon cher monsieur, lui dit-elle, pour qui me prenez-vous? - ---Pour une honnête femme indignement abandonnée, et qui a mille raisons -de se venger de son mari. - ---Il y a du vrai dans ce que vous dites; mais si je me vengeais de -Gorgeon, je le ferais en honnête femme et je ne prendrais point -d'associé. - ---Madame, permettez-moi de vous répéter encore, au risque de vous -déplaire, que je ne vous aime pas; en revanche, je vous respecte -beaucoup, et je vous tiens pour une très-honnête femme. Il y a plus: -j'estime le caractère de votre mari, quoiqu'il m'ait traité bien -cruellement. Si je croyais qu'il fût indifférent à son honneur, je -chercherais une autre vengeance. Voici ce que je sollicite de vous, en -échange d'une fortune assurée. Ne vous effrayez pas trop tôt. Vous ne -me devrez ni amour, ni amitié, ni reconnaissance, ni complaisance. Je -m'engagerai, sur l'honneur, à ne point mettre les pieds chez vous. Nous -ne sortirons jamais ensemble; vous serez libre de vos actions; vous -recevrez qui vous voudrez, sans excepter votre mari. Tout ce que je -demande....» - -Pauline ouvrit les deux oreilles. - -«Tout ce que je demande, c'est une place à côté de vous, dans votre -loge, pour huit représentations. Gorgeon a fait rire la cour à mes -dépens: je veux mettre les rieurs de mon côté.» - -La jeune femme connaissait assez l'humeur fière de son mari pour savoir -qu'une telle vengeance serait cruelle. Elle songea aux conséquences -terribles qui pouvaient s'ensuivre. - -«Vous êtes fou, dit-elle au prince; n'avez-vous pas cent autres moyens -de punir mon mari? Vous serait-il bien difficile de l'envoyer pour -deux ou trois mois en Sibérie! - ---Fort difficile. On a dans votre pays des préjugés sur la Sibérie. -D'ailleurs, malgré mon titre et ma fortune, je ne suis pas un -personnage, parce que je n'ai jamais servi. - ---J'entends.» Elle réfléchit quelques minutes, puis elle reprit: «En -deux mots voici le marché que vous me proposez: une fortune contre ma -réputation! - ---Pas même; je n'ai aucun intérêt à vous perdre d'honneur. Vous aurez -le droit de publier en tout temps les conditions de notre marché. De -mon côté, je m'engage à vous justifier de mon mieux; je ne tiens qu'au -coup de théâtre. Une fois l'effet produit, vous rentrerez dans votre -réputation. Vous voyez donc qu'il ne s'agit pour vous que d'un rôle -à jouer. Je vous engage pour huit représentations, à un prix que nul -directeur n'offrit jamais à une actrice, et je vous laisse la liberté -de dire à tout le monde: «C'est une comédie.» - -Les débats se prolongèrent jusqu'au retour de Marie. Pauline demanda -du temps pour délibérer, et l'affaire fut remise à huitaine. Dans -l'intervalle, les amies de la jeune femme lui conseillèrent unanimement -d'accepter les offres du prince. Les unes se réjouissaient de la voir -partir, les autres se faisaient une fête de la savoir compromise. -On lui représenta les torts impardonnables de son mari, les douceurs -de la vengeance, la singularité d'un rôle si nouveau, et les profits -qu'elle en allait tirer. Elle écouta d'une oreille distraite, et comme -en songeant à autre chose. Explique qui voudra les bizarreries du cœur -féminin! Que penseriez-vous si je vous disais qu'elle accepta ces -propositions absurdes, et qu'elle consentit à ce malheureux voyage, -parce qu'elle mourait d'envie de revoir son mari? - -Ce qui prouve qu'elle était désintéressée, c'est qu'elle refusa -l'argent du prince Vasilikof. Il fallut des prières pour lui faire -accepter les toilettes éclatantes qui étaient, pour ainsi dire, les -costumes de son rôle. Elle partit le 1er décembre, en poste, avec sa -cousine Marie. Elle arriva le 15, dans un traîneau magnifique aux armes -du prince. Toute la ville s'en émut; Vasilikof était arrivé depuis deux -jours, et personne n'ignorait la grande nouvelle, ni les Russes, ni les -Français, ni Gorgeon. - -Pauline se repentait déjà de son équipée. L'empressement de la -curiosité publique lui donna à réfléchir. Tous les hommes qu'elle -apercevait dans la rue ou sur la Perspective lui rappelaient la -tournure de son mari; tous les hommes se ressemblent sous la pelisse. - -Le prince lui accorda quinze jours pour se remettre; elle eut ensuite -un nouveau délai d'une semaine, parce que Gorgeon ne jouait pas. Elle -regardait les affiches comme les condamnés, sous la Terreur, lisaient -les listes du bourreau. Elle ne jouit ni de ses toilettes, ni de sa -maison, ni du luxe prodigieux dont elle était entourée. Son salon -passait pour une des merveilles de Pétersbourg. Les murs étaient de -Paros blanc, et le meuble de vieux Beauvais à figures. Les fenêtres -n'avaient pas d'autres rideaux que six grands camellias ponceau, -dressés en espalier. Au milieu, sous un énorme lustre en cristal de -roche, on voyait un divan circulaire ombragé d'un camellia pleureur, -vrai miracle d'horticulture. Pauline y fit à peine attention. Son -cuisinier, un illustre Provençal que Vasilikof avait dérobé à un -prince-évêque d'Allemagne, épuisa vainement toutes les ressources de -son imagination; Pauline n'avait plus faim. Elle était cependant un -peu bien gourmande lorsqu'elle soupait au café Anglais avec son mari. -Le 6 janvier (nouveau style), l'affiche, qu'on portait chez elle, lui -apprit que Gorgeon jouait le soir dans _le Dîner de Madelon_. Il lui -sembla qu'elle recevait un coup dans le cœur. Elle voulut écrire à son -mari. Elle fit porter chez Gorgeon une lettre tendre et suppliante où -elle racontait fidèlement tout ce qui s'était passé. «Je ne sais plus -que devenir, disait-elle; je suis seule, sans appui et sans conseil. -Le jour où nous nous sommes mariés, tu m'as promis aide et protection; -viens à mon secours!» Elle glissa dans l'enveloppe une petite fleur -sèche conservée entre deux feuillets de son Molière; c'était une -violette blanche de Fontainebleau. Malheureusement, l'homme qui remit -cette lettre à Gorgeon portait la livrée du prince Vasilikof. - -Le soir, à sept heures, Pauline se laissa habiller comme une morte. -Elle espérait vaguement que le prince aurait pitié d'elle et qu'il lui -ferait grâce de sa compagnie; mais en descendant de voiture, devant la -petite porte du vestibule, elle le vit accourir empressé et radieux. -Elle le suivit en chancelant jusqu'à sa loge, qui était au niveau de la -rampe, et elle se jeta sur un fauteuil, sans voir que toute la salle -avait les yeux braqués sur elle. Le théâtre était plein; les Russes -célébraient la fête de Noël. La direction permet au locataire d'une -loge d'y empiler autant de personnes qu'elle en peut physiquement -contenir. L'hémicycle était littéralement tapissé de têtes qui toutes -regardaient la loge de Vasilikof. Lorsque le rideau se leva, Pauline -fut prise de vertige. Elle voyait devant elle un gouffre plein de feu, -et elle se cramponnait à la balustrade pour n'y point tomber. - -Gorgeon s'était cuirassé de courage et d'indifférence. Il avait caché -sa pâleur sous une couche épaisse de rouge, mais il avait oublié de -peindre ses lèvres; elles devinrent livides. Il fut assez maître de lui -pour conserver la mémoire, et il joua son rôle jusqu'au bout. La soirée -fut orageuse. Le public du théâtre Michel se compose de deux éléments -bien distincts: le grand monde russe, qui entend le français, et la -colonie française. Il y a plus de six mille Français à Pétersbourg, -et tous, quels qu'ils soient, précepteurs, marchands, coiffeurs ou -cuisiniers, raffolent du théâtre. Les Russes avaient admiré le coup -d'état de Vasilikof, et ceux-là même qui avaient applaudi sa caricature -deux mois auparavant s'étaient retournés de son côté. Les Français -idolâtraient Gorgeon; ils le couvrirent d'applaudissements. Les Russes -ripostèrent par des applaudissements ironiques, battant des mains -à tout propos et hors de propos. Après la chute du rideau, ils le -rappelèrent si obstinément, qu'il fut forcé de revenir. Pauline était -plus morte que vive. - -Le lendemain, on donnait _le Misanthrope et l'Auvergnat_. Gorgeon fut -vraiment admirable dans le rôle de Mâchavoine. Les Français avaient -apporté des couronnes; les Russes lui jetèrent des couronnes ridicules. -Un mauvais plaisant lui cria: «Bien des choses à madame!» Il pleurait -de rage en rentrant dans sa loge. Il y trouva une lettre de Pauline, -une lettre mouillée de larmes. Il la foula aux pieds, la déchira en -mille pièces et la jeta au feu. - -Après ces deux horribles soirées, Pauline, épouvantée du silence de son -mari, supplia le prince de lui faire grâce du reste. Gorgeon n'était-il -pas assez puni? Vasilikof n'était-il pas assez vengé? - -Le prince se montra conciliant: il remit à Gorgeon la moitié de sa -peine, et décida que le surlendemain, après le spectacle, Pauline -serait libre d'employer son temps comme elle l'entendrait. «Il faut -être de bon compte, dit-il, Gorgeon m'a joué huit fois en quinze jours; -mais les soirées comme celle-ci doivent compter double. Après la -quatrième, l'honneur sera satisfait.» - -On devait donner deux jours de suite un vaudeville fort gai de MM. -Xavier et Varin, _la Colère d'Achille_. C'était presque une pièce de -circonstance. Achille Pangolin est un Sganarelle moderne qui croit -trouver partout les preuves de sa disgrâce imaginaire. Tout lui -est matière à soupçon, depuis le miaulement de son chat jusqu'aux -interjections de son perroquet. S'il trouve une canne dans sa maison, -il croit qu'elle a été oubliée par un rival, et il la met en morceaux -avant de reconnaître que c'est la sienne. Il oublie son chapeau dans -la chambre de sa femme; il revient, il le trouve, il le saisit, il -le broie: il cherche dans tous les coins le propriétaire de ce maudit -chapeau. Dans l'excès de son désespoir, il veut en finir avec la vie, -et il charge un pistolet pour se brûler la cervelle. Mais un scrupule -l'arrête en si beau chemin. Il veut bien se détruire, mais il ne veut -pas se faire de mal: la mort l'attire et la douleur l'incommode. Pour -concilier son horreur de la vie et sa tendresse pour lui-même, il se -met en face d'un miroir et se suicide en effigie. - -_La Colère d'Achille_ eut un succès bruyant au théâtre Michel. Tous -les mots portaient! Deux heures avant la représentation, Gorgeon avait -refusé de recevoir la visite de sa femme. Il joua la rage au naturel. -Par malheur, le pistolet du théâtre était une relique vénérable -extraite du magasin des accessoires: il fit long feu. Un seigneur de -l'orchestre s'écria en mauvais français: «Pas de chance!» - -Après la représentation, comme le régisseur s'excusait, Gorgeon lui -dit: «Ce n'est rien. J'ai un pistolet chez moi, je l'apporterai -demain.» Il vint avec un pistolet à deux coups, une belle arme, en -vérité. «Vous voyez, dit-il au régisseur: si le premier coup ratait, -j'ai le second.» Il joua avec un entrain qu'on ne lui avait jamais vu. -A la dernière scène, au lieu de viser la glace, il tourna le canon vers -sa femme et la tua. Il se fit ensuite sauter la cervelle. Le spectacle -fut interrompu. Cette aventure fit beaucoup de bruit dans Pétersbourg. -C'est le prince Vasilikof qui me l'a racontée. «Croiriez-vous, me -dit-il en terminant, que ce Gorgeon et cette Pauline s'étaient mariés -par amour? Voilà comme vous êtes à Paris!» - - - - -LA MÈRE DE LA MARQUISE. - - -I - -Ceci est une vieille histoire qui datera tantôt de dix ans. - -Le 15 avril 1846, on lisait dans tous les grands journaux de Paris -l'annonce suivante: - -«Un jeune homme de bonne famille, ancien élève d'une école du -gouvernement, ayant étudié dix ans les mines, la fonte, la forge, la -comptabilité et l'exploitation des coupes de bois, désirerait trouver -dans sa spécialité un emploi honorable. Écrire à Paris, poste restante -à M. L. M. D. O. - -La propriétaire des belles forges d'Arlange, Mme Benoît, était alors -à Paris, dans son petit hôtel de la rue Saint-Dominique; mais elle -ne lisait jamais les journaux. Pourquoi les aurait-elle lus? Elle ne -cherchait pas un employé pour sa forge, mais un mari pour sa fille. - -Mme Benoît, dont l'humeur et la figure ont bien changé depuis dix -ans, était en ce temps-là une personne tout à fait aimable. Elle -jouissait délicieusement de cette seconde jeunesse que la nature -n'accorde pas à toutes les femmes, et qui s'étend entre la quarantième -et la cinquantième année. Son embonpoint un peu majestueux lui donnait -l'aspect d'une fleur très-épanouie, mais personne en la voyant ne -songeait à une fleur fanée. Ses petits yeux étincelaient du même -feu qu'à vingt ans; ses cheveux n'avaient pas blanchi, ses dents ne -s'étaient pas allongées; ses joues et ses mentons resplendissaient de -cette fraîcheur vigoureuse, luisante et sans duvet qui distingue la -seconde jeunesse de la première. Ses bras et ses épaules auraient fait -envie à beaucoup de jeunes femmes. Son pied s'était un peu écrasé sous -le poids de son corps, mais sa petite main rose et potelée brillait -encore au milieu des bagues et des bracelets comme un bijou entre des -bijoux. - -Les dedans d'une personne si accomplie répondaient exactement au -dehors. L'esprit de Mme Benoît était aussi vif que ses yeux. Sa figure -n'était pas plus épanouie que son caractère. Le rire ne tarissait -jamais sur cette jolie bouche; ses belles petites mains étaient -toujours ouvertes pour donner. Son âme semblait faite de bonne humeur -et de bonne volonté. A ceux qui s'émerveillaient d'une gaieté si -soutenue et d'une bienveillance si universelle, Mme Benoît répondait: -«Que voulez-vous? Je suis née heureuse. Mon passé ne renferme rien que -d'agréable, sauf quelques heures oubliées depuis longtemps; le présent -est comme un ciel sans nuage; quant à l'avenir, j'en suis sûre, je le -tiens. Vous voyez bien qu'il faudrait être folle pour se plaindre du -sort ou prendre en grippe le genre humain!» - -Comme il n'est rien de parfait en ce monde, Mme Benoît avait un -défaut, mais un défaut innocent, qui n'avait jamais fait de mal qu'à -elle-même. Elle était, quoique l'ambition semble un privilége du sexe -laid, passionnément ambitieuse. Je regrette de n'avoir pas trouvé un -autre mot pour exprimer son seul travers; car, à vrai dire, l'ambition -de Mme Benoît n'avait rien de commun avec celle des autres hommes. -Elle ne visait ni à la fortune ni aux honneurs: les forges d'Arlange -rapportaient assez régulièrement cent cinquante mille francs de rente; -et, quant au reste, Mme Benoît n'était pas femme à rien accepter du -gouvernement de 1846. Que poursuivait-elle donc? Bien peu de chose. -Si peu, que vous ne me comprendriez pas si je ne racontais d'abord en -quelques lignes la jeunesse de Mme Benoît née Lopinot. - -Gabrielle-Auguste-Éliane Lopinot naquit au cœur du faubourg -Saint-Germain, sur les bords de ce bienheureux ruisseau de la rue -du Bac, que Mme de Staël préférait à tous les fleuves de l'Europe. -Ses parents, bourgeois jusqu'au menton, vendaient des nouveautés -à l'enseigne du _Bon saint Louis_, et accumulaient sans bruit une -fortune colossale. Leurs principes bien connus, leur enthousiasme -pour la monarchie et le respect qu'ils affichaient pour la noblesse -leur conservaient la clientèle de tout le faubourg. M. Lopinot, en -fournisseur bien appris, n'envoyait jamais une note qu'on ne la lui -eût demandée. On n'a jamais ouï dire qu'il eût appelé en justice un -débiteur récalcitrant. Aussi les descendants des croisés firent-ils -souvent banqueroute au _Bon saint Louis_; mais ceux qui payent, -payent pour les autres. Cet estimable marchand, entouré de personnes -illustres dont les unes le volaient et dont les autres se laissaient -voler, arriva peu à peu à mépriser uniformément sa noble clientèle. -On le voyait très-humble et très-respectueux au magasin; mais il se -relevait comme par ressort en rentrant chez lui. Il étonnait sa femme -et sa fille par la liberté de ses jugements et l'audace de ses maximes. -Peu s'en fallait que Mme Lopinot ne se signât dévotement lorsqu'elle -l'entendait dire après boire: «J'aime fort les marquis, et ils me -semblent gens de bien; mais à aucun prix je ne voudrais d'un marquis -pour gendre.» - -Ce n'était pas le compte de Gabrielle-Auguste-Éliane. Elle se fût -fort accommodée d'un marquis, et, puisque chacun de nous doit jouer -un rôle en ce monde, elle donnait la préférence au rôle de marquise. -Cette enfant, accoutumée à voir passer des calèches comme les petits -paysans à voir voler les hirondelles, avait vécu dans un perpétuel -éblouissement. Portée à l'engouement, comme toutes les jeunes filles, -elle avait admiré les objets qui l'entouraient: hôtels, chevaux, -toilettes et livrées. A douze ans, un grand nom exerçait une sorte -de fascination sur son oreille; à quinze, elle se sentait prise d'un -profond respect pour ce qu'on appelle le faubourg Saint-Germain, -c'est-à-dire pour cette aristocratie incomparable qui se croit -supérieure à tout le genre humain par droit de naissance. Lorsqu'elle -fut en âge de se marier, la première idée qui lui vint, c'est -qu'un coup de fortune pouvait la faire entrer dans ces hôtels dont -elle contemplait la porte cochère, l'asseoir à côté de ces grandes -dames radieuses qu'elle n'osait regarder en face, la mêler à ces -conversations qu'elle croyait plus spirituelles que les plus beaux -livres et plus intéressantes que les meilleurs romans. «Après tout, -pensait-elle, il ne faut pas un grand miracle pour abaisser devant moi -la barrière infranchissable. C'est assez que ma figure ou ma dot fasse -la conquête d'un comte, d'un duc ou d'un marquis.» Son ambition visait -surtout au marquisat, et pour cause. Il y a des ducs et des comtes de -création récente, et qui ne sont pas reçus au faubourg; tandis que tous -les marquis sans exception sont de la vieille roche, car depuis Molière -on n'en fait plus. - -Je suppose que si elle avait été livrée à elle-même, elle aurait -trouvé sans lanterne l'homme qu'elle souhaitait pour mari. Mais elle -vivait sous l'aile de sa mère, dans une solitude profonde, où M. -Lopinot venait de temps en temps lui offrir la main d'un avoué, d'un -notaire ou d'un agent de change. Elle refusa dédaigneusement tous les -partis jusqu'en 1829. Mais un beau matin elle s'aperçut qu'elle avait -vingt-cinq ans sonnés, et elle épousa subitement M. Morel, maître de -forges à Arlange. C'était un excellent homme de roturier, qu'elle -aurait aimé comme un marquis si elle avait eu le temps. Mais il mourut -le 31 juillet 1830, six mois après la naissance de sa fille. La belle -veuve fut tellement outrée de la révolution de Juillet, qu'elle en -oublia presque de pleurer son mari. Les embarras de la succession et -le soin des forges la retinrent à Arlange jusqu'au choléra de 1832, -qui lui enleva en quelques jours son père et sa mère. Elle revint -alors à Paris, vendit le _Bon saint Louis_, et acheta son hôtel de -la rue Saint-Dominique, entre le comte de Preux et la maréchale de -Lens. Elle s'établit avec sa fille dans son nouveau domicile, et ce -n'est pas sans une joie secrète qu'elle se vit logée dans un hôtel de -noble apparence, entre un comte et une maréchale. Son mobilier était -plus riche que le mobilier de ses voisins, sa serre plus grande, ses -chevaux de meilleure race et ses voitures mieux suspendues. Cependant -elle aurait donné de bon cœur serre, mobilier, chevaux et voitures pour -avoir le droit de voisiner un brin. Les murs de son jardin n'avaient -pas plus de quatre mètres de haut, et, dans les soirées tranquilles -de l'été, elle entendait causer, tantôt chez le comte, tantôt chez la -maréchale. Malheureusement il ne lui était pas permis de prendre part à -la conversation. Un matin, son jardinier lui apporta un vieux cacatoès -qu'il avait pris sur un arbre. Elle rougit de plaisir en reconnaissant -le perroquet de la maréchale. Elle ne voulut céder à personne le -plaisir de rendre ce bel oiseau à sa maîtresse, et, au risque d'avoir -les mains déchiquetées à coups de bec, elle le reporta elle-même. Mais -elle fut reçue par un gros intendant qui la remercia dignement sur le -pas de la porte. Quelques jours après, les enfants du comte de Preux -envoyèrent dans ses plates-bandes un ballon tout neuf. La crainte -d'être remerciée par un intendant fit qu'elle renvoya le ballon à la -comtesse par un de ses domestiques, avec une lettre fort spirituelle -et de la tournure la plus aristocratique. Ce fut le précepteur des -enfants, un vrai cuistre, qui lui répondit. La jolie veuve (elle était -alors dans le plein de sa beauté) en fut pour ses avances. Elle se -disait quelquefois le soir, en rentrant chez elle: «Le sort est bien -ridicule! J'ai le droit d'entrer tant que je veux au nº 57, et il ne -m'est pas permis de m'introduire pour un quart d'heure au 59 ou au 55!» -Ses seules connaissances dans le monde du faubourg étaient quelques -débiteurs de son père, auxquels elle n'avait garde de demander de -l'argent. En récompense de sa discrétion, ces honorables personnes la -recevaient quelquefois le matin. A midi, elle pouvait se déshabiller: -toutes ses visites étaient faites. - -Le régisseur de la forge l'arracha à cette vie intolérable en la -rappelant à ses affaires. Arrivée à Arlange, elle y trouva ce -qu'elle avait cherché vainement dans tout Paris: la clef du faubourg -Saint-Germain. Un de ses voisins de campagne hébergeait depuis trois -mois M. le marquis de Kerpry, capitaine au 2e régiment de dragons. Le -marquis était un homme de quarante ans, mauvais officier, bon vivant, -toujours vert, assuré contre la vieillesse, et célèbre par ses dettes, -ses duels et ses fredaines. Du reste, riche de sa solde c'est-à-dire -excessivement pauvre. «Je tiens mon marquisat!» pensa la belle -Éliane. Elle fit sa cour au marquis, et le marquis ne lui tint pas -rigueur. Deux mois plus tard il envoyait sa démission au ministère de -la guerre et conduisait à l'église la veuve de M. Morel. Conformément -à la loi, le mariage fut affiché dans la commune d'Arlange, au 10e -arrondissement de Paris, et dans la dernière garnison du capitaine. -L'acte de naissance du marié, rédigé sous la Terreur, ne portait que le -nom vulgaire de Benoît, mais on y joignit un acte de notoriété publique -attestant que de mémoire d'homme M. Benoît était connu comme marquis de -Kerpry. - -La nouvelle marquise commença par ouvrir ses salons au faubourg -Saint-Germain du voisinage: car le faubourg s'étend jusqu'aux -frontières de la France. - -Après avoir ébloui de son luxe tous les hobereaux des environs, elle -voulut aller à Paris prendre sa revanche sur le passé; et elle conta ce -projet à son mari. Le capitaine fronça le sourcil et déclara net qu'il -se trouvait bien à Arlange. La cave était bonne, la cuisine de son -goût, la chasse magnifique; il ne demandait rien de plus. Le faubourg -Saint-Germain était pour lui un pays aussi nouveau que l'Amérique: il -n'y possédait ni parents, ni amis, ni connaissances. «Bonté divine! -s'écria la pauvre Éliane, faut-il que je sois tombée sur le seul -marquis de la terre qui ne connaisse pas le faubourg Saint-Germain!» - -Ce ne fut pas son seul mécompte. Elle s'aperçut bientôt que son mari -prenait l'absinthe quatre fois par jour, sans parler d'une autre -liqueur appelée vermouth qu'il avait fait venir de Paris pour son usage -personnel. La raison du capitaine ne résistait pas toujours à ces -libations répétées, et, lorsqu'il sortait de son bon sens, c'était, -le plus souvent, pour entrer en fureur. Ses vivacités n'épargnaient -personne, pas même Éliane, qui en vint à souhaiter tout de bon de -n'être plus marquise. Cet événement arriva plus tôt qu'elle ne -l'espérait. - -Un jour le capitaine était souffrant pour s'être trop bien comporté -la veille. Il avait la tête lourde et les yeux battus. Assis dans le -plus grand fauteuil du salon, il lustrait mélancoliquement ses longues -moustaches rousses. Sa femme, debout auprès d'un samavar, lui versait -coup sur coup d'énormes tasses de thé. Un domestique annonça M. le -comte de Kerpry. Le capitaine, tout malade qu'il était, se dressa -brusquement en pieds. - -«Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez sans parents? demanda Éliane un -peu étonnée. - ---Je ne m'en connaissais pas, répondit le capitaine, et je veux que le -diable m'emporte.... Mais nous verrons bien. Faites entrer!» - -Le capitaine sourit dédaigneusement lorsqu'il vit paraître un jeune -homme de vingt ans, d'une beauté presque enfantine. Il était de taille -raisonnable, mais si frêle et si délicat, qu'on pouvait croire qu'il -n'avait pas fini de grandir. Ses longs yeux bleus regardaient autour -d'eux avec une sorte de timidité farouche. Lorsqu'il aperçut la belle -Éliane, sa figure rougit comme une pêche d'espalier. Le timbre de sa -voix était doux, frais, limpide, presque féminin. Sans la moustache -brune qui se dessinait finement sur sa lèvre, on aurait pu le prendre -pour une jeune fille déguisée en homme. - -«Monsieur, dit-il au capitaine en se tournant à demi vers Éliane, -quoique je n'aie pas l'honneur d'être connu de vous, je viens vous -parler d'affaires de famille. Notre conversation, qui sera longue, -contiendra sans doute des chapitres fastidieux, et je crains que madame -n'en soit ennuyée. - ---Vous avez tort de craindre, monsieur, reprit Éliane en se -rengorgeant: la marquise de Kerpry veut et doit connaître toutes les -affaires de la famille, et, puisque vous êtes un parent de mon mari.... - ---C'est ce que j'ignore encore, madame, mais nous le déciderons -bientôt, et devant vous, puisque vous le désirez et que monsieur semble -y consentir.» - -Le capitaine écoutait d'un air hébété, sans trop comprendre. Le jeune -comte se tourna vers lui comme pour le prendre à partie. - -«Monsieur, lui dit-il, je suis le fils aîné du marquis de Kerpry, qui -est connu de tout le faubourg Saint-Germain, et qui a son hôtel rue -Saint-Dominique. - ---Quel bonheur!» s'écria étourdiment Éliane. - -Le comte répondit à cette exclamation par un salut froid et -cérémonieux. Il poursuivit: - -«Monsieur, comme mon père, mon grand-père et mon bisaïeul étaient fils -uniques, et qu'il n'y a jamais eu deux branches dans la famille, vous -excuserez l'étonnement qui nous a saisis le jour où nous avons appris -par les journaux le mariage d'un marquis de Kerpry. - ---Je n'avais donc pas le droit de me marier? demanda le capitaine en se -frottant les yeux. - ---Je ne dis pas cela, monsieur. Nous avons à la maison, outre l'arbre -généalogique de la famille, tous les papiers qui établissent nos droits -à porter le nom de Kerpry. Si vous êtes notre parent, comme je le -désire, je ne doute pas que vous n'ayez aussi entre les mains quelques -papiers de famille. - ---A quoi bon? les paperasses ne prouvent rien, et tout le monde sait -qui je suis. - ---Vous avez raison, monsieur, il ne faut pas beaucoup de parchemins -pour établir une preuve solide; il suffit d'un acte de naissance, -avec.... - ---Monsieur, mon acte de naissance porte le nom de Benoît. Il est daté -de 1794. Comprenez-vous? - ---Parfaitement, monsieur, et, en dépit de cette circonstance, je -conserve l'espoir d'être votre parent. Êtes-vous né à Kerpry ou dans -les environs? - ---Kerpry?... Kerpry? où prenez-vous Kerpry? - ---Mais où il a toujours été: à trois lieues de Dijon, sur la route de -Paris. - ---Eh! monsieur, que m'importe à moi? puisque Robespierre a vendu les -biens de la famille.... - ---On vous a mal informé, monsieur. Il est vrai que la terre et le -château ont été mis en vente comme biens d'émigré, mais ils n'ont pas -trouvé d'acheteur, et S. M. le roi Louis XVIII a daigné les rendre à -mon père.» - -Le capitaine était insensiblement sorti de sa torpeur; ce dernier trait -acheva de le réveiller. Il marcha les poings serrés, vers son frêle -adversaire, et lui cria dans le visage: - -«Mon petit monsieur, il y a quarante ans que je suis marquis de Kerpry, -et celui qui m'arrachera mon nom aura le poignet solide.» - -Le comte pâlit de colère, mais il se souvint de la présence d'Éliane, -qui s'étendait, anéantie, sur une chaise longue. Il répondit d'un ton -dégagé: - -«Mon grand monsieur, quoique les jugements de Dieu soient passés de -mode, j'accepterais volontiers le moyen de conciliation que vous -m'offrez, si j'étais seul intéressé dans l'affaire. Mais je représente -ici mon père, mes frères et toute une famille, qui aurait lieu de se -plaindre si je jouais ses intérêts à pile ou face. Permettez-moi donc -de retourner à Paris. Les tribunaux décideront lequel de nous usurpe le -nom de l'autre.» - -Là-dessus le comte fit une pirouette, salua profondément la prétendue -marquise, et regagna sa chaise de poste avant que le capitaine eût -songé à le retenir. - -Le samavar ne bouillait plus; mais ce n'était pas de thé qu'il -s'agissait entre le capitaine et sa femme. Éliane voulait savoir si -elle était oui ou non marquise de Kerpry. L'impétueux Benoît, qui -venait d'user son reste de patience, s'oublia au point de battre la -plus jolie personne du département. C'est à ces circonstances que -Mme Benoît faisait allusion lorsqu'elle parlait de quelques heures -désagréables oubliées depuis longtemps. - -Le procès Kerpry contre Kerpry ne se fit pas attendre. Le sieur Benoît -eut beau répéter par l'organe de son avocat qu'il s'était toujours -entendu appeler marquis de Kerpry, il fut condamné à signer Benoît et -à payer les frais. Le jour où il reçut cette nouvelle, il écrivit au -jeune comte une lettre d'injures grossières, signée Benoît. Le dimanche -suivant, vers huit heures du matin, il rentra chez lui sur un brancard, -avec dix centimètres de fer dans le corps. Il s'était battu, et l'épée -du comte s'était brisée dans la blessure. Éliane, qui dormait encore, -arriva juste à temps pour recevoir ses excuses et ses adieux. - -Si cette aventure n'avait pas fait un scandale épouvantable, la -province ne serait pas la province. Les hobereaux du voisinage -témoignèrent une exaspération comique: ils auraient voulu reprendre -à la fausse marquise les visites qu'ils lui avaient faites. La veuve -n'entendit pas le bruit qui se faisait autour d'elle: elle pleurait. Ce -n'est pas qu'elle regrettât rien de M. Benoît, dont les défauts, petits -et grands, l'avaient à jamais corrigée du mariage; mais elle déplorait -sa confiance trompée, ses espérances perdues, son horizon rétréci, son -ambition condamnée à l'impuissance. Si vous voulez vous peindre l'état -de son âme, figurez-vous un fakir à qui l'on signifie qu'il ne verra -jamais Wichnou. Du fond de sa retraite, elle lançait sur le faubourg -Saint-Germain des regards d'Ève chassée du paradis terrestre. - -Un matin qu'elle pleurait sous un berceau de clématites en fleur -(c'était dans l'été de 1834), sa fille passa en courant auprès d'elle. -Elle arrêta l'enfant par sa robe et la baisa cinq ou six fois, en se -reprochant de songer moins à sa fille qu'à ses chagrins. Lorsqu'elle -l'eut bien embrassée, elle la regarda en face et fut satisfaite de -l'examen. A quatre ans et demi, la petite Lucile annonçait une beauté -fine et aristocratique. Ses traits étaient charmants; les attaches des -pieds et des mains, exquises. Éliane eut beau fouiller dans sa mémoire, -elle ne se souvint pas d'avoir vu jouer aux Tuileries un seul enfant -d'un type aussi distingué. Elle donna un dernier baiser à la petite, -qui prit sa volée. Puis elle s'essuya les yeux, et depuis elle ne -pleura plus. - -«Mais où donc avais-je la tête? murmura-t-elle en reprenant son plus -heureux sourire. Tout n'est pas perdu; tout peut s'arranger; tout -est arrangé; c'est bien; c'est pour le mieux! J'entrerai; c'est une -affaire de patience; il faut du temps, mais ces portes orgueilleuses -s'ouvriront devant moi. Je ne serai pas marquise, non; j'ai été assez -mariée, et l'on ne m'y reprendra plus. La marquise, la voilà qui -piétine dans les fraises. Je lui choisirai un marquis, un bon: il faut -bien que mon expérience serve à quelque chose. Je serai la vraie mère -d'une vraie marquise! Elle sera reçue partout, et moi aussi; fêtée -partout, et moi aussi; elle dansera avec des ducs, et moi.... je la -regarderai danser, à moins que ces messieurs de 1830 ne fassent une loi -de laisser les mamans au vestiaire!» - -Dès cet instant, son unique préoccupation fut de préparer sa fille au -rôle de marquise. Elle l'habilla comme une poupée, lui enseigna les -diverses grimaces dont se composent les grandes manières et lui apprit -la révérence, tandis que sa gouvernante lui apprenait l'alphabet. -Malheureusement, la petite Lucile n'était pas née dans la rue du -Bac. Elle s'éveillait au chant des oiseaux et non au roulement des -carrosses, et elle voyait plus de villageois en blouse que de laquais -en livrée. Elle n'écouta pas mieux les leçons d'aristocratie que lui -donnait sa mère, que sa mère n'avait écouté les diatribes de M. Lopinot -contre les marquis. L'esprit des enfants est formé par tout ce qui les -entoure; ils ont l'oreille ouverte à cent précepteurs à la fois; les -bruits de la campagne et les bruits de la rue leur parlent bien plus -haut que le pédant le plus intraitable ou le père le plus rigoureux. -Mme Benoît eut beau prêcher: les premiers plaisirs de la jeune marquise -furent de se battre avec les fillettes du village, de se rouler dans le -sable en robe neuve, de voler des œufs tout chauds dans le poulailler, -et de se faire traîner par un gros chien écossais qu'elle tirait par la -queue. A la voir jouer au jardin, un observateur attentif eût deviné -le sang du bonhomme Morel et du père Lopinot. Sa mère se lamentait de -ne trouver en elle ni orgueil, ni vanité, ni le plus simple mouvement -de coquetterie. Elle guettait avec une impatience fiévreuse le jour -où Lucile mépriserait quelqu'un, mais Lucile ouvrait son cœur et ses -bras à toutes les bonnes gens qui l'entouraient, depuis Margot la -vachère jusqu'au plus noir des ouvriers de la forge. Lorsqu'elle se -fit grandelette, ses goûts changèrent un peu, mais ce ne fut pas dans -le sens que sa mère désirait. Elle s'intéressa au jardin, au verger, -au troupeau, à la basse-cour, à l'usine, au ménage, et même (pourquoi -ne le dirait-on pas?) à la cuisine. Elle eut l'œil au fruitier, elle -étudia l'art de faire des confitures, elle s'inquiéta de la pâtisserie. -Chose étrange! les gens de la maison, au lieu de s'impatienter de -sa surveillance, lui en savaient le meilleur gré du monde. Ils -comprenaient, mieux que Mme Benoît, combien il est beau qu'une femme -apprenne de bonne heure l'ordre, le soin, une sage et libérale -économie, et ces talents obscurs qui font le charme d'une maison et la -joie des hôtes auxquels elle ouvre sa porte. - -Les leçons de Mme Benoît avaient porté d'étranges fruits. Cependant -elles ne furent pas tout à fait perdues. L'institutrice était sévère -par amour de sa fille, impatiente par amour du marquisat, et colère -par tempérament. Elle perdit si souvent patience que Lucile prit peur -de sa mère. La pauvre enfant s'entendait répéter tous les jours: «Vous -ne savez rien de rien, vous n'entendez rien à rien, vous êtes bien -heureuse de m'avoir!» Elle se persuada naïvement qu'elle était bien -heureuse d'avoir Mme Benoît. Elle se crut, de bonne foi, niaise et -incapable; et, au lieu de s'en désoler, elle satisfit tous ses goûts, -s'abandonna à tous ses penchants, fut heureuse, aimée et charmante. - -Mme Benoît était si pressée de jouir de la vie et du faubourg, qu'elle -aurait marié sa fille à quinze ans si elle l'avait pu. Mais Lucile -à quinze ans n'était encore qu'une petite fille. L'âge ingrat se -prolongea pour elle au delà des limites ordinaires. Il est à remarquer -que les enfants des villages sont moins précoces que ceux des villes: -c'est sans doute par la même raison qui fait que les fleurs des champs -retardent sur celles des jardins. A seize ans, Lucile commença de -prendre figure. Elle était encore un peu maigre, un peu rubiconde, -un peu gauche; toutefois sa gaucherie, sa maigreur et ses bras rouges -n'étaient pas des épouvantails à effaroucher l'amour. Elle ressemblait -à ces chastes statues que les sculpteurs allemands de la Renaissance -taillaient dans la pierre des cathédrales; mais aucun fanatique de -l'art grec n'eût dédaigné de jouer auprès d'elle le rôle de Pygmalion. - -Sa mère lui dit un beau matin en fermant cinq ou six malles: «Je vais à -Paris chercher un marquis que vous épouserez. - ---Oui, maman,» répondit-elle sans objection. Elle savait depuis des -années qu'elle devait épouser un marquis. Un seul souci la préoccupait, -sans qu'elle eût jamais osé s'en ouvrir à personne. Dans le salon d'une -amie de sa mère, Mme Mélier, en feuilletant un album de costumes, elle -avait vu une gravure coloriée représentant un marquis. C'était un petit -vieillard vêtu d'un costume du temps de Louis XV, culotte courte, -souliers à boucles d'or, épée à poignée d'acier, chapeau à plumes, -habit à paillettes. Cette image était si bien logée dans un des casiers -de sa mémoire, qu'elle se présentait au seul nom de marquis, et que la -pauvre enfant ne pouvait se persuader qu'il y eût d'autres marquis sur -la terre. Elle les croyait tous dessinés d'après le même modèle, et -elle se demandait avec effroi comment elle pourrait s'empêcher de rire -en donnant la main à son mari. - -Tandis qu'elle s'abandonnait à ces terreurs innocentes, Mme Benoît -se mettait en quête d'un marquis. Elle eut bientôt trouvé. Parmi les -débiteurs de son père avec lesquels elle avait conservé des relations, -le plus aimable était le vieux baron de Subressac. Non-seulement il y -était toujours pour elle, mais il lui faisait même l'honneur de venir -déjeuner chez elle, en tête-à-tête. Ces familiarités n'étaient pas -compromettantes, d'un homme de soixante-quinze ans. Elle lui demanda un -jour, entre les deux derniers verres d'une bouteille de vin de Tokay: - -«Monsieur le baron, vous occupez-vous quelquefois de mariages? - ---Jamais, charmante, depuis qu'il y a des maisons pour cela.» - -Le baron l'appelait paternellement _charmante_. - -«Mais, reprit-elle sans se déferrer, s'il s'agissait de rendre service -à deux de vos amis? - ---Si vous étiez un des deux, madame, je ferais tout ce que vous me -commanderiez. - ---Vous êtes au cœur de la question. Je connais une enfant de seize -ans, jolie, bien élevée, qui n'a jamais été en pension, un ange! Mais, -au fait, je ne vois pas pourquoi je vous ferais des mystères: c'est -ma fille. Elle a pour dot, premièrement l'hôtel que voici: je n'en -parle que pour mémoire; plus une forêt de quatre cents hectares; plus -une forge qui marche toute seule et qui rapporte cent cinquante mille -francs dans les plus mauvaises années. Là-dessus elle devra me servir -une rente de cinquante mille francs, qui, jointe à quelques petites -choses que j'ai, me suffira pour vivre. Nous disons donc: un hôtel, une -forêt et cent mille francs de rente. - ---C'est fort joli. - ---Attendez! Pour des raisons très-délicates et qu'il ne m'est pas -permis de divulguer, il faut que ma fille épouse un marquis; on ne -demande pas d'argent; on sera très-coulant sur l'âge, l'esprit, la -figure, et tous les avantages extérieurs; ce qu'on veut, c'est un -marquis avéré, de bonne souche, bien apparenté, connu de tout le -faubourg, et qui puisse se présenter fièrement partout, avec sa femme -et sa famille. Connaissez-vous, monsieur le baron, un marquis que vous -aimiez assez pour lui souhaiter une jolie femme et cent mille livres de -rente? - ---Ma foi! charmante, je n'en trouverais pas deux, mais j'en connais un. -Si votre fille l'accepte, elle épousera un homme que j'aime comme mon -fils. Mais je vous donne beaucoup mieux que vous ne demandez. - ---Vrai? - ---D'abord, il est jeune: vingt-huit ans. - ---C'est un détail, passons. - ---Il est très-beau. - ---Vanité des vanités! - ---Votre fille n'en dira pas autant. Il est plein d'esprit. - ---Denrée inutile en ménage. - ---Une instruction sérieuse: ancien élève de l'École polytechnique! - ---Soit. - ---De plus il a fait des études spéciales qui ne vous seront pas... - ---C'est fort bien; mais le solide, monsieur le baron! - ---Ah! quant à la fortune, il répond trop exactement au programme. Ruiné -de fond en comble. Il a donné sa démission en sortant de l'École, parce -que.... - ---Je le lui pardonne, monsieur le baron. - ---La dernière fois qu'il est venu me voir, le pauvre garçon pensait à -chercher une place. - ---Sa place est toute trouvée; mais dites-moi, cher baron, il est bien -noble? - ---Comme Charlemagne. Voilà donc ce que vous appelez le solide! - ---Sans doute. - ---Un de ses ancêtres a failli devenir roi d'Antioche en 1098. - ---Et sa parenté? - ---Tout le faubourg. - ---Un nom connu? - ---Comme Henri IV. C'est le marquis d'Outreville. Vous devez connaître -cela.... - ---Il me semble. Outreville!... c'est un joli nom. On mettra une plaque -de marbre au-dessus de la porte cochère: HÔTEL D'OUTREVILLE. Mais -va-t-il vouloir de ma fille? une mésalliance! - ---Eh! charmante, un homme ne se mésallie pas. Je comprends qu'une fille -qui s'appelle Mlle de Noailles ou Mlle de Choiseul répugne à changer de -nom pour s'appeler Mme Mignolet. Mais un homme garde son nom, donc il -ne perd rien. D'ailleurs, Gaston n'a pas les préjugés de sa caste. Je -le verrai en sortant d'ici, et demain au plus tard je vous donnerai de -ses nouvelles. - ---Faites mieux, mon excellent baron: s'il est bien disposé, venez -demain, sans façon, dîner avec lui. A-t-il des papiers de famille? un -arbre généalogique? - ---Sans doute. - ---Tâchez donc qu'il les apporte! - ---Y songez-vous charmante? C'est moi qui viendrai un de ces jours vous -déchiffrer tout ce grimoire. A bientôt!» - -Le baron s'achemina à petits pas vers le nº 34 de la rue Saint-Benoît. -C'était une maison bourgeoise dont la principale locataire avait meublé -quelques chambres pour loger les étudiants. Il monta au second étage et -frappa à une petite porte numérotée. Le marquis, en veste de travail, -vint lui ouvrir. C'était en effet un beau jeune homme et un mari fort -désirable. Il était un peu grand, mais d'une taille si bien prise que -personne ne songeait à lui reprocher quelques centimètres de trop. Ses -pieds et ses mains attestaient que ses ancêtres avaient vécu sans rien -faire pendant plusieurs siècles. Sa tête était magnifique: un front -haut, large et couronné de cheveux noirs qui se rejetaient spontanément -en arrière; des yeux bleus d'une grande douceur, mais profondément -enfoncés sous des sourcils puissants; un nez fièrement arqué dont les -ailes fines frémissaient à la moindre émotion, une bouche un peu large -et des dents charmantes; une moustache noire, épaisse et brillante, -qui encadrait de belles lèvres rouges sans les cacher; un teint à la -fois brun et rose, couleur de travail et de santé. Le baron fit cet -inventaire d'un coup d'œil rapide, en serrant la main de Gaston, et il -murmura en lui-même: «Si la petite n'est pas contente du présent que je -lui fais!...» - -La figure du jeune marquis était ouverte, mais non pas épanouie. En -l'examinant avec attention, on y aurait vu je ne sais quoi de mobile -et d'inquiet, l'agitation perpétuelle d'un désir inassouvi, la tyrannie -d'une idée dominante. Peut-être même, en poussant plus avant, y eût-on -reconnu le sceau de prédestination qui marque le visage de tous les -inventeurs. Gaston avait quitté son ouvrage pour ouvrir à son vieil -ami. Il était occupé à laver à l'encre de Chine une grande planche -de dessins au bas desquels on lisait: _Plan, coupe et élévation d'un -haut fourneau économique_. Sa table était encombrée de dessins et de -mémoires dont les titres, à demi cachés les uns par les autres, étaient -de nature à piquer la curiosité des plus indifférents. On y voyait, ou -plutôt on y devinait les suscriptions suivantes: _D'un nouvel acier -plus fusible.--Nouveau système de hauts fourneaux.--Accidents les plus -fréquents dans les mines, et moyen de les prévenir.--Moyen de couler -d'une seule pièce les roues des....--Emploi rationnel du combustible -dans....--Nouveau soufflet à vapeur pour les forges_.... Lorsqu'on -avait jeté les yeux sur cette table, on ne voyait plus qu'elle dans -la chambre. Le petit lit de pensionnaire, les six chaises de damas -de laine, le fauteuil de velours d'Utrecht, la petite bibliothèque -surchargée de livres, la pendule arrêtée, les deux vases de fleurs -artificielles sous leurs globes, les portraits encadrés de La Fayette -et du général Foy, les rideaux rouges à liteaux jaunes, tout -disparaissait devant ce monceau de labeurs et d'espérances. - -«Mon enfant, dit le baron au marquis, il y a huit grands jours que je -ne vous ai vu: où en sont vos affaires? - ---Bonne nouvelle, monsieur: j'ai une place. J'avais fait mettre, il y a -quelques jours, une note dans les journaux. Un de mes anciens camarades -d'école qui dirige les mines de Poullaouen, dans le Finistère, a deviné -mon nom sous les initiales; il a parlé de moi aux administrateurs, et -l'on m'offre une place de 3000 francs, à prendre au 1er mai. Il était -temps! j'entamais mon dernier billet de cent francs. Je partirai dans -cinq jours pour la Bretagne. Poullaouen est un triste pays, où il pleut -dix mois de l'année, et vous savez si j'aime le soleil. Mais je pourrai -continuer mes études, pratiquer quelques-unes de mes théories, faire -mes expériences sur une grande échelle: c'est tout un avenir! - ---Voyez comme je tombe mal! Je venais vous proposer autre chose. - ---Dites toujours: je n'ai pas encore répondu. - ---Voulez-vous vous marier?» - -Le marquis fit une moue parfaitement sincère. - -«Vous êtes bien bon de vous occuper de moi, dit-il au vieillard en lui -serrant les deux mains: mais je n'ai jamais songé à ces choses-là. Je -n'ai pas le temps; vous savez mes travaux; j'ai encore un million de -choses à trouver; la science est jalouse. - ---Ta, ta, ta! reprit le baron en riant. Comment! vous avez vingt-huit -ans, vous vivez ici comme un chartreux; je viens vous offrir une fille -sage, jolie, bien élevée, un ange de seize ans; et voilà comme vous me -recevez!» - -Un éclair de jeunesse s'alluma au fond des beaux yeux de Gaston, mais -ce fut l'affaire d'un instant. «Merci mille fois, répondit-il, mais je -n'ai pas le temps. Le mariage m'imposerait des devoirs contraires à mes -goûts, des occupations insupportables.... - ---Il ne vous imposerait rien du tout. Votre futur beau-père est mort -depuis plus de quinze ans; la famille se compose d'une belle-mère, -excellente bourgeoise, malgré ses prétentions. Pour vous donner une -idée de ses manières, je vous dirai qu'elle m'a chargé de vous mener -demain dîner chez elle, si ce mariage ne vous déplaît pas. Vous voyez -qu'on ne fait pas de cérémonie! - ---Merci, monsieur, mais j'ai Poullaouen dans la tête. - ---Quel homme! on vous assure par contrat la propriété d'un hôtel rue -Saint-Dominique, d'une forêt de quatre cents hectares en Lorraine, -et de cent mille livres de rente. Vous en donnera-t-on autant à -Poullaouen? - ---Non, mais j'y serai dans mon élément. Proposeriez-vous à un poisson -cent mille francs de rente pour vivre hors de l'eau? - ---Eh bien! n'en parlons plus. Je voulais vous dire cela en passant. -Maintenant j'ai quelques visites à faire; au revoir. Vous ne partirez -pas sans me dire adieu?» - -Le baron s'avança jusqu'à la porte en souriant malicieusement. Au -moment de sortir, il se retourna et dit à Gaston: - -«A propos, les cent mille francs de rente sont le revenu d'une forge -magnifique.» - -Gaston l'arrêta sur le seuil: «Une forge! J'épouse! Voulez-vous me -permettre d'aller vous prendre demain pour dîner chez ma belle-mère? - ---Non, non. Épousez Poullaouen! - ---Mon vieil ami! - ---Eh bien, soit. A demain.» - - -II - -Après le départ du baron, Gaston d'Outreville se jeta dans le fauteuil, -plongea sa tête dans ses deux mains, et réfléchit si longuement, -que son encre de Chine eut le temps de sécher. «A quel propos, se -demandait-il, une bourgeoise vient-elle m'offrir sa fille et cent -mille francs de rente?» Je connais bon nombre de jeunes gens qui, à sa -place, eussent été moins embarrassés. Ils auraient eu bientôt fait de -construire un roman d'amour pour expliquer tout le mystère. Mais Gaston -manquait de fatuité, comme Lucile de coquetterie. La seule idée qui lui -vint fut que Mme Benoît voulait pour gendre un forgeron bien élevé. -«Elle a entendu parler de moi, pensa-t-il; on lui aura dit un mot de -mes recherches et de mes découvertes; j'étais assez répandu dans le -faubourg, du temps que je ne connaissais pas encore la sottise et la -vanité des relations du monde. Il est évident que cette usine a besoin -d'un homme: une mère et sa fille additionnées ensemble ne font pas un -maître de forges. Qui sait si les travaux ne sont pas en souffrance, si -l'entreprise n'est pas en péril? Eh bien, morbleu! nous la sauverons. -Outreville à la rescousse! comme disaient nos aïeux, ces artisans -héroïques qui forgeaient leurs épées eux-mêmes.» Là-dessus, il refit de -l'encre de Chine et termina consciencieusement son lavis. - -Le lendemain, il se promena à grands pas dans le jardin du Luxembourg, -jusqu'à l'heure du déjeuner. Après midi, il s'enferma dans un cabinet -de lecture, où il feuilleta successivement tous les journaux du jour et -toutes les revues du mois: depuis longtemps il n'avait fait pareille -débauche. «Il est heureux, pensait-il, qu'on ne se marie pas souvent: -on ne travaillerait guère.» A cinq heures, il se mit à sa toilette, qui -fut longue: il s'attendait à dîner avec sa future. Six heures et demie -sonnaient lorsqu'il entra chez le baron. Il espérait savoir de son -vieil ami comment Mme Benoît avait pris la fantaisie de le choisir pour -gendre; mais le baron fut mystérieux comme un oracle. Il respectait -trop son orgueil pour lui conter la vérité. En arrivant au petit hôtel -de la rue Saint-Dominique, ils aperçurent deux ouvriers juchés sur une -double échelle et occupés à mesurer quelque chose au-dessus de la porte -cochère. - -«Devinez, dit le baron, ce que ces braves gens font là-haut! ils -prennent la mesure d'une plaque de marbre sur laquelle on écrira: Hôtel -d'Outreville. - ---Bonne plaisanterie! répondit Gaston en franchissant le seuil de la -porte. - ---Vous ne me croyez pas? Revenez un peu par ici. Holà! monsieur -Renaudot; n'est-ce pas vous que je vois? - ---Oui, monsieur le baron, dit le marbrier, qui descendit aussitôt. - ---Dans combien de temps pensez-vous pouvoir poser la plaque? - ---Mais pas avant un mois, monsieur le baron, à cause des armes qu'il -faut sculpter au-dessus. - ---Comment! vous n'avez demandé que quinze jours au marquis de -Croix-Maugars? - ---Ah! monsieur le baron, les armes d'Outreville sont bien plus -compliquées. - ---C'est juste. Bonsoir, monsieur Renaudot. Hé bien, sceptique? - ---Çà, mon vieil ami, à travers quel conte de fées me promenez-vous? - ---Cela tient du _Chat botté_ puisqu'il y a un marquis.... - ---Bien obligé! - ---Et de _la Belle au bois dormant_, puisque la future marquise, qui -ne vous a jamais vu, dort innocemment sur les deux oreilles au fond -de votre forêt d'Arlange, en attendant que le fils du roi vienne la -réveiller. - ---Comment! elle n'est pas ici? - ---Nous lui ferons savoir que vous l'avez regrettée.» - -Mme Benoît accueillit ses hôtes à bras ouverts. Avertie à temps du -succès de l'affaire, elle avait commandé un dîner d'archevêque. On -perdit peu de temps en présentations: les connaissances se font mieux à -table. La conversation s'engagea assez plaisamment entre la belle-mère -et le gendre. Gaston parlait Arlange, Mme Benoît répondait faubourg; -elle se lançait dans les questions de noblesse, il faisait un détour -et revenait aux forges, chacun suivant obstinément son idée favorite. -Cette lutte obstinée n'éclaira personne, pas même l'excellent baron, -qui se livrait au seul plaisir de son âge, et faisait honneur au dîner -plus qu'à la conversation. - -Mme Benoît ne devina point la passion de son gendre, et Gaston ne -soupçonna pas la manie de sa belle-mère. Il se disait: «De deux choses -l'une: ou Mme Benoît évite par vanité bourgeoise de parler du sujet qui -l'intéresse le plus; ou elle craint d'ennuyer le baron, qui ne nous -écoute pas.» Mme Benoît pensait au même moment: «Le pauvre garçon croit -faire acte de politesse en me parlant des choses que je connais; il ne -sait pas que je connais le faubourg aussi bien que lui.» De guerre las, -Gaston abandonna la question des fers et l'industrie métallurgique, et -Mme Benoît put l'interroger sur tout ce qu'elle voulut. Elle savait -par cœur le grand-livre du magasin de son père, ce prosaïque livre -d'or de la noblesse parisienne, et elle n'ignorait aucun des noms que -d'Hozier aurait reconnus. Pour s'assurer que Gaston était en mesure de -la conduire partout, elle lui fit subir, sans qu'il s'en doutât, un -examen dont il se tira naïvement à son honneur. Elle se réjouit dans -les profondeurs de son ambition en apprenant que Gaston avait dîné -ici, qu'il avait dansé là; qu'on le tutoyait dans telle maison, qu'on -le grondait dans telle autre; qu'il avait joué à dix ans avec tel duc -et galopé à vingt ans avec tel prince. Elle inscrivit dans sa mémoire -sur des tables de pierre et d'airain toutes les parentés proches ou -lointaines de son gendre. Si elle en avait oublié une seule, elle -aurait cru manquer à sa propre famille. - -Après le café, on fit un tour de jardin: la nuit était magnifique et -le ciel illuminé comme pour une fête. Mme Benoît montra au marquis les -propriétés voisines. - -«Ici, dit-elle, nous avons le comte de Preux, le connaissez-vous? - ---Il est mon oncle à la mode de Bretagne.» - -La glorieuse bourgeoise inscrivit triomphalement ce parent inespéré. -«Là, poursuivit-elle, c'est la maréchale de Lens. Ce serait une -rencontre curieuse qu'elle fût aussi de la famille. - ---Non, madame, mais elle était la marraine d'un frère que j'ai perdu. - ---Bon! pensa Mme Benoît. Si le gros intendant est encore de ce monde, -nous verrons à le faire chasser. C'est un trésor qu'un pareil gendre!» - -Si Gaston s'était avisé de dire: «Sautons par-dessus le mur et allons -surprendre la maréchale,» Mme Benoît aurait sauté. - -Mais le baron, qui se couchait volontiers au sortir de table, sonna la -retraite, et Gaston le suivit. Un bon coupé, au chiffre de Mme Benoît, -les attendait à la porte. - -«Mon cher enfant, dit le baron dès que la portière fut fermée, j'ai -prodigieusement dîné, et vous? Mais on ne dîne pas à votre âge. Comment -trouvez-vous votre belle-mère? - ---Je la trouve à souhait; c'est une femme vaine et creuse, qui ne -se mêlera pas de la forge et qui ne viendra point contrarier mes -expériences. - ---Tant mieux si elle vous a plu. Quant à vous, vous avez fait sa -conquête: elle me l'a dit d'un signe pendant que je lui baisais la -main. Je crois que nous pouvons faire la demande en mariage. - ---Déjà? - ---Mais c'est ainsi que les affaires se traitent dans tous les contes de -fées. Lorsque le fils du roi eut réveillé la Belle au bois dormant, il -l'épousa séance tenante, sans même aller quérir la permission de ses -parents. - ---Quant à moi, je n'ai malheureusement besoin de la permission de -personne. - ---Si vous trouvez que demain soit un peu tôt, nous attendrons -quelques jours. Je me tiendrai à vos ordres. A propos, il faudra que -vous me prêtiez votre acte de naissance et quelques autres pièces -indispensables. - ---Quand vous voudrez. J'ai tous mes papiers dans une liasse; vous y -prendrez ce qu'il faudra.» - -La voiture s'arrêta devant la maison du baron. Gaston descendit aussi -et continua sa route à pied, pour s'assurer qu'il ne rêvait pas. - -Le lendemain, M. de Subressac vint prendre l'acte de naissance et -emporta, comme par distraction, tous les papiers qui l'accompagnaient. -Il confia le dossier à Mme Benoît, qui, par excès de précaution, le -soumit aux lunettes d'un archiviste paléographe, ancien élève de -l'Ecole des chartes et conservateur adjoint à la Bibliothèque royale. -L'authenticité du moindre chiffon fut reconnue et certifiée. Le baron -fit alors la demande officielle, qui fut agréée par acclamation. - -La radieuse veuve resta quelque temps incertaine si elle marierait sa -fille à Paris ou si elle transporterait cette grande cérémonie dans la -petite église d'Arlange. D'un côté, il était bien flatteur d'occuper -le maître-autel de Saint-Thomas d'Aquin et de déranger la moitié -du faubourg pour la messe de mariage; mais on avait une revanche à -prendre, et il importait d'effacer dans le pays les dernières traces du -marquisat de Kerpry. Mme Benoît se décida pour Arlange, mais avec le -ferme propos de revenir bientôt à Paris. Elle écrivit à son carrossier: - -«Monsieur Barnes, je partirai le 5 mai pour marier ma fille, qui -épouse, comme vous savez, le marquis d'Outreville. Aussitôt mon départ, -vous ferez prendre toutes mes voitures pour les remettre à neuf et -peindre sur les portières les armes ci-jointes. De plus, je vous prie -de me faire le plus tôt possible un _carrosse_ dans l'ancien style, -large, haut et de la forme la plus noble que vous pourrez. Le cocher -et les laquais seront poudrés à blanc; réglez-vous là-dessus pour -l'harmonie des couleurs.» - - -Elle songea ensuite que ce serait sa fille qui l'introduirait dans le -monde, et cette idée lui inspira une recrudescence d'amour maternel. -Elle écrivit à Lucile, qu'elle n'avait pas accoutumée à beaucoup -d'adresse: - - -«Ma chère enfant, ma belle mignonne, ma Lucile adorée, j'ai trouvé -le mari que je te cherchais: tu seras marquise d'Outreville! Je l'ai -choisi entre mille, pour qu'il fût digne de toi: il est jeune, beau, -plein d'esprit, d'une noblesse ancienne et glorieuse, et allié aux plus -illustres familles de la France. Chère petite! ton bonheur est assuré -et le mien aussi, puisque je ne vis que par toi. Tu viendras bientôt à -Paris, tu quitteras cet affreux Arlange, où tu as vécu comme un beau -papillon dans une chrysalide noire, tu seras accueillie et fêtée dans -les plus grandes maisons; je te conduirai de plaisirs en plaisirs, de -triomphes en triomphes: quel spectacle pour les yeux d'une mère!» - - -Mme Benoît était légère comme une mésange; ses pieds ne posaient plus à -terre; sa figure avait rajeuni de dix ans; on croyait voir une flamme -autour de sa tête. Elle chantait en dansant, elle pleurait en riant, -elle avait la démangeaison d'arrêter les passants pour leur conter -sa joie; elle se surprenait à saluer les dames qu'elle rencontrait -dans des voitures armoriées. Elle fut si tendre avec le marquis, elle -l'enveloppa d'un tel réseau de petits soins et de prévenances, que -Gaston, qui, depuis longtemps, n'avait été l'enfant gâté de personne, -se prit d'une véritable amitié pour sa belle-mère. Il la quittait -rarement, la conduisait partout, et ne s'ennuyait pas avec elle, -quoiqu'elle évitât toute conversation sur les forges. L'avant-veille -de son départ, Mme Benoît s'empara de lui pour la journée. Elle le -mena d'abord chez Tahan, où elle choisit devant lui une grande boîte -en bois de rose, longue, large et plate, et divisée à l'intérieur en -compartiments inégaux. - -«A quoi sert ce coffre étrange? demanda Gaston en sortant. - ---Cela? c'est la corbeille de mariage de ma fille. - ---Mais, madame, reprit le marquis avec la fierté du pauvre, il me -semble que c'est à moi.... - ---Il vous semble fort mal. Mon cher marquis, lorsque vous serez le mari -de Lucile, vous lui ferez autant de cadeaux qu'il vous plaira: dès le -lendemain de la cérémonie, vous aurez carte blanche; mais, jusque-là, -il n'appartient qu'à moi de lui donner quelque chose. Je trouve -impertinent l'usage qui permet au fiancé d'une fille de lui donner -pour cinquante mille francs de hardes et de bijoux avant le mariage et -lorsqu'il ne lui est encore de rien. Dites, si vous voulez, que j'ai -des préjugés ridicules, mais je suis trop vieille pour m'en défaire. -Nous allons choisir aujourd'hui mes présents de noces: dans un mois je -viendrai, si bon vous semble, vous aider à choisir les vôtres.» - -Le raisonnement était facile à réfuter; mais il fut déduit d'un ton si -caressant et d'une voix si maternelle, que Gaston ne trouva point de -réplique. Depuis trois jours il était en pourparlers avec un usurier à -propos de cette corbeille. Il se laissa conduire chez vingt marchands -et choisit des étoffes, des châles, des dentelles et des bijoux. Point -de diamants: Mme Benoît partageait les siens avec sa fille. - -La belle-mère prit congé de son gendre le 5 mai en lui donnant -rendez-vous pour le 12. Elle se chargeait de faire faire la première -publication à l'église et à la mairie, tandis que Gaston poussait -l'épée dans les reins à son chemisier et à son tailleur. Dans la -confusion inséparable d'un départ, elle emballa par mégarde tous les -papiers de la maison d'Outreville. - -La première idée de Lucile, en revoyant Mme Benoît, fut qu'on lui -avait changé sa mère à Paris. Jamais la jolie veuve n'avait été si -indulgente. Tout ce que Lucile faisait était bien fait, tout ce qu'elle -disait était bien dit; elle se conduisait comme un ange et parlait -d'or. Jamais la tendre mère ne pourrait se séparer d'une fille si -accomplie; elle la suivrait partout elle ne la quitterait qu'à la mort. -Elle lui disait, comme dans l'histoire de Ruth: «Ton pays sera mon -pays.» Lucile ouvrit son cœur à cette nouvelle mère, et apprit avec une -vive satisfaction qu'il y avait beaucoup de marquis jeunes, bien faits, -et qui ne portaient point d'habits à paillettes. - -Le lendemain de l'arrivée de Mme Benoît, son amie, Mme Mélier, vint -lui annoncer le prochain mariage de sa fille Céline avec M. Jordy, -raffineur à Paris. M. Jordy était un jeune homme fort riche, et Mme -Mélier ne dissimulait pas sa joie d'avoir si bien établi sa fille. Mme -Benoît riposta vivement par l'annonce du prochain mariage de Lucile -avec le marquis d'Outreville. On se félicita de part et d'autre, et -l'on s'embrassa à plusieurs reprises. Quand Mme Mélier fut partie, -Lucile, qui était liée depuis l'enfance avec la future Mme Jordy, -s'écria: «Quel bonheur! si je vais à Paris, je serai tout près de -Céline; elle viendra chez moi; j'irai chez elle; nous nous verrons tous -les jours. - ---Oui, mon enfant, répondit Mme Benoît, tu iras chez elle dans ton -grand carrosse blasonné, avec tes laquais poudrés à blanc; mais quant -à la recevoir chez toi, c'est autre chose. On se doit à son monde, et -l'on est un peu esclave de la société où l'on vit. Lorsqu'une duchesse -viendra dans ton salon, il ne faut pas qu'elle s'y frotte à la femme -d'un raffineur, d'un homme qui vend des pains de sucre!... Ce n'est pas -une raison pour faire la moue. Voyons! tu recevras Céline le matin, -avant midi. - ---Dieu! quel sot pays que ce Paris! j'aime mieux rester dans mon pauvre -Arlange, où l'on peut voir ses amis à toute heure de la journée.» - -Mme Benoît répliqua sentencieusement: «La femme doit suivre son mari.» - -Le grand événement qui se préparait à Arlange fut bientôt connu -dans tous les environs. Mme Mélier était en tournée de visites, et, -puisqu'elle annonçait un mariage, il n'en coûtait pas plus pour en -annoncer deux. Dans chacune des maisons où elle s'arrêta, elle -répétait une phrase toute faite qu'elle avait arrangée en sortant de -chez Mme Benoît: «Madame, je connais trop l'intérêt que vous portez à -toute notre famille pour n'avoir pas voulu vous annoncer moi-même le -mariage de ma chère Céline. Elle épouse, non pas un marquis, comme Mlle -Lucile Benoît, mais un bel et bon manufacturier, M. Jordy, qui est, à -trente-trois ans, un des plus riches raffineurs de Paris.» - -Mme Mélier avait de bons chevaux; sa voiture et les nouvelles qu'elle -portait firent dix lieues avant la nuit. Le faubourg Saint-Germain du -crû commença par plaindre la pauvre Lucile et par faire des gorges -chaudes de Mme Benoît, qui avait trouvé pour sa fille un second marquis -de Kerpry. Mme Benoît apprit sans sourciller tout ce qu'on disait -d'elle. Elle prit les papiers de la famille d'Outreville et se fit -conduire chez une vieille baronne fort médisante et fort influente, Mme -de Sommerfogel. - -«Madame la baronne, lui dit-elle du ton le plus respectueux, quoique -je n'aie eu l'honneur de vous recevoir que deux ou trois fois, il ne -m'en a pas fallu davantage pour apprécier l'infaillibilité de votre -jugement, votre connaissance approfondie des choses du grand monde, -et toutes les hautes qualités d'observation et d'expérience qui sont -en vous. Vous savez comment j'ai eu le malheur d'être trompée par un -larron de noblesse qui avait dérobé, je ne sais où, un nom honorable. -Aujourd'hui, il se présente pour ma fille un parti magnifique en -apparence, le marquis d'Outreville. J'ai entre les mains son arbre -généalogique et tous les parchemins de sa famille, jusqu'à l'époque -la plus reculée. Mais je ne suis qu'une pauvre bourgeoise sans -discernement; on me l'a cruellement prouvé, et je n'ose plus penser -par moi-même. Voulez-vous permettre, madame la baronne, que je vous -soumette toutes les pièces qu'on m'a confiées, pour que vous en jugiez -sans appel et en dernier ressort?» - -Ce petit discours n'était pas malhabile; il flattait la vanité de la -baronne et piquait sa curiosité. Mme de Sommerfogel fit bon accueil -à la belle veuve, et accepta avec une satisfaction visible la tâche -importante qu'on lui confiait. Le jour même, elle convoqua le ban et -l'arrière-ban de la noblesse des environs, et les papiers de Gaston -passèrent sous les yeux de vingt ou trente gentilshommes campagnards: -c'est ce qu'avait espéré Mme Benoît. Cette liasse vénérable, d'où -s'exhalait une franche odeur de noblesse, fit une impression profonde -sur tous les hobereaux qui purent en approcher leur odorat. Les plus -hostiles à la maîtresse de forges se retournèrent brusquement vers -elle. Ce fut un concert de louanges, où Mme de Sommerfogel remplissait -les fonctions de chef d'orchestre. - -«Cette pauvre Mme Benoît aura de quoi se consoler, et j'en suis bien -aise; c'est une femme méritante. - ---Ce Benoît, qui l'a trompée, était un bélître. Si nous l'avions connue -en ce temps-là, nous l'aurions mise sur ses gardes. - ---Après tout, que peut-on lui reprocher? d'avoir voulu entrer dans la -noblesse? Cela prouve qu'aux yeux des bourgeois éclairés la noblesse -est encore quelque chose. - ---Mme Benoît n'est pas sotte. - ---Ni laide. Je ne sais quel secret elle a trouvé pour rajeunir. - ---Quant à sa fille, c'est un petit ange. - ---Il y a bien longtemps que je ne l'ai aperçue, en 1836. Elle -promettait déjà. - ---Désormais nous la verrons souvent: la voilà des nôtres! - ---Elle en était déjà par son éducation. Je tiens de bonne part que sa -mère a toujours voulu en faire une marquise. - ---Sa mère sera des nôtres aussi; une fille ne va pas sans sa mère. - ---Le marquis arrive incessamment; c'est un appoint considérable pour -l'aristocratie du canton. - ---On le dit fabuleusement riche. - ---Ils feront une bonne maison. - ---Ils donneront des fêtes. - ---Nous serons de noces.» - -Le lendemain, le salon de Mme Benoît fut envahi par une horde d'amis -intimes qu'elle n'avait pas vus depuis douze ans. - -Le marquis arriva le 12 mai pour l'heure du dîner. Après avoir -cherché et trouvé un millier de francs, qui ne lui coûtèrent pas plus -de soixante louis, il avait fait ses malles, embrassé le baron, et -pris modestement la voiture de Nancy. A Nancy, il s'embarqua dans la -diligence de Dieuze; à Dieuze, il se procura un cabriolet et un cheval -de poste qui le conduisirent à Arlange. C'est l'affaire d'une heure -quand les chemins sont beaux. En approchant du village, il se sentit au -côté gauche quelque chose qui ressemblait fort à une palpitation. Je -dois dire, à la honte du savant et à la louange de l'homme, qu'il ne -pensait pas à la forge, mais à Lucile. - -Une illustre Anglaise, que le _cant_ ne gênait pas beaucoup, lady -Montague, s'étonnait que l'Apollon du Belvédère et je ne sais quelle -Vénus antique pussent rester en présence dans le musée sans tomber -dans les bras l'un de l'autre. Il s'en fallut assez peu que ce petit -scandale ne se produisît à la première rencontre de Lucile et de -Gaston. Ces jeunes êtres, qui ne s'étaient jamais vus, sentirent au -même instant qu'ils étaient nés l'un pour l'autre. Dès le premier coup -d'œil ils furent amants; dès les premiers mots ils furent amis: la -jeunesse attirait la jeunesse, et la beauté la beauté. Il n'y eut entre -eux ni trouble ni embarras: ils se regardaient en face, et se miraient -l'un dans l'autre avec la charmante impudence de la naïveté; le cœur -de Gaston était presque aussi neuf que celui de Lucile. Leur passion -naquit sans mystère comme ces beaux soleils d'été qui se lèvent sans -nuage. Je ne nie pas l'enivrement des passions coupables que le remords -assaisonne et que le péril ennoblit; mais ce qu'il y a de plus beau en -ce monde, c'est un amour légitime qui s'avance paisiblement sur une -route fleurie, avec l'honneur à sa droite et la sécurité à sa gauche. - -Mme Benoît était trop heureuse et trop sensée pour entraver la marche -d'une passion qui la servait si bien. Elle laissa aux deux amants -cette douce liberté que la campagne autorise: leurs premiers jours ne -furent qu'un long tête-à-tête. Lucile fit à Gaston les honneurs de -la maison, du jardin et de la forêt; ils montaient à cheval à midi, -en sortant de déjeuner, et rentraient comme des enfants qui ont fait -l'école buissonnière, longtemps après la cloche du dîner. Après la -forêt, la forge eut son tour. Gaston avait eu le courage de n'y point -mettre les pieds sans Lucile; mais lorsqu'il vit qu'elle ne méprisait -pas le travail, qu'elle connaissait les ouvriers par leurs noms et -qu'elle ne craignait point de tacher ses robes, ce fut un redoublement -de joie. Il se livra sans contrainte à la passion de sa jeunesse; il -examina les travaux, interrogea les contre-maîtres, conseilla les chefs -d'atelier, et enchanta Lucile qui s'émerveillait de le voir si savant -et si capable. Mme Benoît, en les voyant rentrer tout poudreux, ou même -un peu noircis par la fumée, disait: «Que les enfants sont heureux! -tout leur sert de jouet!» Pour se délasser de leurs fatigues, ils -s'asseyaient au fond du jardin sous une tonnelle de rosiers grimpants, -et ils faisaient des projets. Projets de bonheur et de travail, d'amour -et de retraite. Ils se promettaient de cacher leur vie au fond des bois -d'Arlange comme les oiseaux font leur nid au plus fourré d'un buisson -ou sur la branche la plus touffue d'un arbre. De Paris, pas un mot; pas -un mot du faubourg et des vanités du monde. Lucile ignorait qu'il y eût -d'autres plaisirs; Gaston l'avait oublié. - -Un beau matin, Mme Benoît leur apprit une grande nouvelle: c'était le -soir qu'on signait le contrat. Le mariage était fixé au mardi 1er juin; -on s'épouserait la veille à la mairie. Comme il n'est point de plaisirs -sans peines, la signature du contrat était précédée d'un interminable -dîner où l'on avait convié tous les personnages des environs. - -En attendant l'arrivée des convives, Gaston et Lucile se promenèrent -au jardin en chapeau de paille, l'un vêtu de coutil blanc, l'autre -habillée de barége rose. En passant à portée de l'usine, Gaston fut -accosté par le régisseur qui le tenait en haute estime et qui demandait -volontiers ses avis. Ils entrèrent tous trois dans un des ateliers, et -l'on commença devant eux une expérience intéressante. Lorsque quatre -heures sonnèrent à l'horloge de la fabrique, Lucile s'échappa pour -aller à sa toilette, en disant à Gaston: «Vous avez le temps de voir -la fin; restez, je le veux!» Il resta et prit un si vif intérêt au -spectacle, qu'il mit la main à la besogne et se salit abominablement. A -cinq heures il s'enfuit, les manches retroussées et les mains noires, -et il donna juste au milieu d'un groupe d'invités qui se promenaient en -grands atours. Quelqu'un le reconnut et l'appela par son nom. C'était -l'ingénieur des salines de Dieuze, un de ses camarades de promotion. -L'École polytechnique est, comme l'aristocratie du faubourg, un peu -franc-maçonne: elle se retrouve partout. Gaston sauta au cou de son -ami et l'embrassa sur les deux joues en tenant ses mains en l'air de -peur de le noircir. Il y avait là trois ou quatre dames nobles qui -s'étonnèrent un peu de voir un marquis fait comme un ramoneur, et -embrassant sur les deux joues un employé de la saline; mais elles se -réconcilièrent avec lui lorsqu'il reparut dans un habit neuf, conforme -au dernier numéro du _Journal des tailleurs_. - -Il devait dîner entre Mme Benoît et la baronne de Sommerfogel; mais au -moment de se mettre en route, la vieille dame avait été prise d'une -migraine. Ses excuses arrivèrent pendant le potage. On enleva son -couvert, et Gaston se trouva voisin de son ami l'ingénieur. Il était -le centre de tous les regards; chacun des convives, et surtout les -députés de la noblesse, attendaient de lui un coup d'œil gracieux et -une parole aimable, comme en allant à la cour on espère un petit mot -du roi. Mais ses deux passions l'absorbaient trop pour qu'il songeât à -examiner la collection de grotesques qui se repaissaient autour de lui. -Il n'eut d'yeux que pour Lucile, et d'oreilles que pour son voisin. Les -hobereaux crurent attirer son attention en engageant une conversation -demi-politique, où le ridicule des vieux préjugés s'étalait naïvement; -conversation pleine de liberté contre ce qui existait, pleine de regret -pour ce qui avait été. Ces discours, dont la suave absurdité eût -ressuscité un marquis du bon temps, bourdonnèrent autour des oreilles -de Gaston sans arriver jusqu'à son cerveau. Dans un intervalle de -silence, on l'entendit qui disait à l'ingénieur: - -«Tu as un chemin de fer souterrain dans les salines: combien payez-vous -les rails? - ---En France, 360 francs les 1000 kilos. La tonne anglaise, qui a 15 -kilos de plus, vaut, franco, à bord, de 11 livres 10 schellings à 12 -livres 5 schellings. - ---Je crois qu'en employant certains fourneaux économiques dont je -te montrerai le plan, on arriverait à vous livrer une marchandise -excellente, bien au-dessous des prix anglais, à 200 francs la tonne, -peut-être à moins. - ---Tu es donc toujours le même? - ---Non, pire. Avez-vous quelquefois des ruptures de câbles? - ---Trop souvent: nous avons perdu quatre hommes le mois passé. - ---Je t'indiquerai un remède contre ces accidents-là. - ---Tu as trouvé un secret pour empêcher les câbles de casser? - ---Non, mais pour retenir en suspens dans les puits le fardeau qu'ils -laissent tomber. J'ai pratiqué ce système pendant trois ans dans une -houillère que je dirigeais à Saint-Étienne, et nous n'avons pas eu un -seul accident à déplorer.» - -Toute la noblesse du canton ouvrait de grandes oreilles, et Mme Benoît -mourait d'envie de marcher sur le pied de son gendre. Le vicomte de -Bourgaltroff s'introduisit timidement dans le dialogue. - -«Monsieur le marquis possède des mines de houille dans le département -de la Loire? - ---Non, monsieur, répondit Gaston; j'y étais conducteur des travaux.» - -Pour le coup, Mme Benoît pensa qu'on avait pris assez de dessert, -et elle se leva de table. En passant au salon, les gentilshommes -chuchotaient entre eux sur le marquis: «Singulier grand seigneur, qui -se noircit les mains dans une forge, qui embrasse des employés, qui -invente des machines, qui vend des rails à bon marché, et qui a fait le -contre-maître chez un simple charbonnier de Saint-Étienne!» - -Les plus indulgents, qui n'étaient pas en majorité, essayaient de le -défendre: - -«Après tout, disaient-ils, Louis XVI faisait des serrures. - ---Louis XVIII faisait des vers latins. - ---Henri III faisait la barbe de ses courtisans. - ---Mais, reprenait un critique sévère, qui est-ce qui s'amuse à casser -du charbon au fond d'un trou? - ---Eh! monsieur, répliquait un homme indulgent, mon père a soufré des -allumettes à Berlin pendant l'émigration!» - -Mme Benoît devinait bien qu'on glosait sur Gaston, mais elle ne s'en -tourmentait guère. - -«Causez, mes bons amis, murmurait-elle entre ses dents; je vous ai -forcés de reconnaître mon gendre pour un vrai marquis; vous êtes venus -ici vous humilier devant moi; Benoît est oublié, je suis vengée. Je -pars dans huit jours pour Paris, et lorsque je remettrai les pieds à -Arlange, les plus jeunes d'entre vous auront les cheveux blancs! Quant -à maître Gaston, qui est un franc original, le séjour de son hôtel et -la société de ses égaux l'auront bientôt guéri de ses idées.» - -Avant la signature du contrat, on apporta la corbeille qui rangea -toutes les femmes du parti de Gaston. Le pauvre garçon fut assassiné -de compliments dont il n'osa pas se défendre; mais il se promit -d'apprendre à Lucile, et dès le lendemain que ce n'était pas lui -qu'elle devait remercier. - -Lorsque le notaire déroula son cahier, ce fut à qui se placerait plus -près de lui, non pour connaître la dot de Lucile, qui était assez -connue mais pour entendre l'énumération des terres et châteaux du -marquis. La curiosité publique fut trompée: M. d'Outreville se mariait -_avec ses droits_. - -Le lendemain de cette fête, Lucile et Gaston renouèrent la chaîne de -leurs plaisirs, et les derniers jours du mois passèrent comme des -heures. Le 31 mai, les deux amants se marièrent à la mairie, et ni -l'un ni l'autre ne trembla au moment de dire «oui.» Lorsque M. le -maire, le code en main, répéta pour la centième fois de sa vie que la -femme doit suivre son mari, Mme Benoît fit à sa fille un petit signe -fort expressif. En rentrant au logis, la triomphante belle-mère dit au -marquis en présence de Lucile: - -«Mon gendre (car vous êtes mon gendre de par la loi), je vous remettrai -demain le premier semestre de vos rentes. - ---Un peu de patience, ma charmante mère! répondit Gaston; que -voulez-vous que je fasse d'une pareille somme? L'argent, ajouta-t-il en -regardant Lucile, est le dernier de mes soucis. - ---Eh! ne dédaignez pas ce pauvre argent: il vous en faudra beaucoup -dans quelques jours à Paris. - ---A Paris! Eh! grand Dieu! qu'irais-je y faire? - ---Prendre pied, rallier vos amis et vos parents, vous préparer un -cercle de relations pour l'hiver et pour la vie. - ---Mais, madame, je suis bien décidé à ne pas vivre à Paris. C'est -une ville malsaine où toutes les femmes sont malades, où les familles -s'éteignent au bout de trois générations faute d'enfants. Savez-vous -que tous les cent ans Paris se changerait en désert, si la province -n'avait pas la rage de le repeupler? - ---C'est pour qu'il ne devienne pas désert, que nous avons résolu d'y -aller au plus tôt. - ---Vous ne me l'aviez pas dit, mademoiselle.» - -Lucile baissa les yeux sans répondre: la présence de sa mère pesait sur -elle. Mme Benoît répliqua vivement: - -«Ces choses-là se devinent sans qu'on les dise. Ma fille est marquise -d'Outreville: sa place est au faubourg Saint-Germain! N'est-il pas -vrai, Lucile?» - -Elle répondit du bout des lèvres un imperceptible _oui_. Ce n'est pas -ainsi qu'elle avait dit _oui_ à la mairie. - -«Au faubourg! reprit Gaston, au faubourg! Vous êtes curieuse de -pénétrer au faubourg!» A la suite de quelque mécompte dont personne n'a -su le secret, il avait conçu contre le faubourg une haine violente. -«Savez-vous, mademoiselle, ce qu'on voit au faubourg? Des jeunes -filles insipides comme des fruits venus en serre; des jeunes femmes -perdues de toilette et de vanité; des vieilles qui n'ont ni la roideur -imposante de nos aïeules du dix-septième siècle, ni la verve et la -bonne humeur des contemporaines de Louis XV; des vieillards hébétés par -le whist, des jeunes gens viveurs et dévots qui embrouillent dans la -conversation les noms des chevaux de course et des prédicateurs; chez -les hommes en âge d'agir, une politique sans conviction, des regrets -factices, des fidélités qui se mettent en étalage dans l'espoir qu'il -plaira à quelqu'un de les acheter: voilà le faubourg, mademoiselle; -vous le connaissez aussi bien que si vous l'aviez vu. Quoi! vous vivez -au milieu d'une forêt admirable, entourée d'un petit peuple qui vous -aime; je ne parle pas de moi qui vous adore; vous avez la fortune, qui -permet de faire des heureux; la santé sans laquelle rien n'est bon; -les joies de la famille, les amusements de l'été, les plaisirs intimes -de l'hiver, le présent éclairé par l'amour, l'avenir peuplé de petits -enfants blancs et roses, et vous voulez tout abandonner pour une vie de -sots compliments et d'absurdes révérences! Ce n'est pas moi qui serai -le complice d'un échange aussi funeste, et si vous allez au faubourg, -mademoiselle, je ne vous y conduirai pas!» - -En écoutant ce discours, Mme Benoît avait la figure d'un enfant qui a -construit une tour en dominos et qui voit le monument s'écrouler pierre -à pierre. A peine trouva-t-elle la force de dire à Lucile: - -«Répondez donc!» - -Lucile tendit la main à Gaston, et dit en regardant sa mère: - -«La femme doit suivre son mari.» - -Pour cette fois, le marquis fut moins réservé que l'Apollon du -Belvédère. Il prit Lucile dans ses bras et la baisa tendrement. - -Mme Benoît employa le reste de la journée à former des plans, à donner -des ordres et à combiner les moyens d'entraîner son gendre à Paris. - -Le lendemain, après la messe de mariage, elle le prit à part et lui dit: - -«Est-ce votre dernier mot? Vous ne voulez pas nous introduire au -faubourg? - ---Mais, madame, n'avez-vous pas entendu comme Lucile y renonçait de -bonne grâce? - ---Et si je n'y renonçais pas, moi? Et si je vous disais que depuis -trente ans (j'en ai quarante-deux) je suis travaillée de l'ambition -d'y pénétrer? Si je vous apprenais que le désir de m'entendre annoncer -dans les salons de la rue Saint-Dominique m'a fait épouser un marquis -de contrebande qui me battait? Si j'ajoutais enfin que je ne vous ai -choisi ni pour votre figure, ni pour vos talents, mais pour votre -nom qui est une clef à ouvrir toutes les portes? Ah çà, croyez-vous -qu'on vous donne cent mille livres de rente pour perdre votre temps à -travailler? - ---Pardon, madame. D'abord, au prix où sont les noms sans tache, j'ai la -vanité de croire que le mien ne serait pas cher à deux millions. Mais -ce n'est pas le cas, puisque vous ne m'avez rien donné. La forge et la -forêt sont l'héritage de Lucile, la rente que nous devons vous servir -représente les intérêts de toutes les sommes que vous avez apportées -dans l'entreprise, et les deux cent mille francs que vous a coûtés -l'hôtel de la rue Saint-Dominique. Ainsi je tiens tout de Lucile, et, -avec elle, je ne suis pas en peine de m'acquitter. - ---Mais c'est de moi que vous tenez Lucile; c'est de moi qu'elle vous -tient, s'écria la pauvre femme, et vous êtes des ingrats si vous me -refusez le bonheur de ma vie! - ---Vous avez raison, madame: demandez-moi tout au monde, hormis une -seule chose; et je n'ai rien à vous refuser. Mais j'ai juré de ne plus -remettre les pieds dans le faubourg. - ---Au nom du ciel, pourquoi ne me l'avez-vous pas dit? - ---Vous ne me l'avez pas demandé.» - -En quittant Gaston, Mme Benoît dit trois mots à sa femme de chambre et -quatre à son cocher. Elle ne parla plus au marquis du premier semestre -de ses rentes. - -Le soir, au bal, Lucile eut un succès de beauté et de bonheur. Aucune -des femmes présentes ne se souvenait d'avoir vu une mariée aussi -franchement heureuse. Tous les jeunes gens envièrent le sort de Gaston, -suivant l'usage; je ne me permettrai pas de dire que personne ait envié -celui de Lucile. A deux heures du matin, danseurs et danseuses étaient -partis, et les mariés restaient sur la brèche: Mme Benoît avait jugé -convenable qu'ils fermassent le bal comme ils l'avaient ouvert. Cette -tendre mère, dont le front semblait voilé d'un léger nuage, demanda la -grâce de causer un quart d'heure avec sa fille, et elle la conduisit -dans la chambre nuptiale, au rez-de-chaussée, tandis que Gaston, qui -avait à secouer la poussière du bal, retourna pour la dernière fois à -son petit appartement du second étage. En descendant le grand escalier, -il fut surpris d'entendre le bruit d'une voiture qui s'éloignait -au grand trot. Il entra dans la chambre nuptiale: elle était vide. -Il passa chez Mme Benoît: toutes les portes étaient ouvertes et -l'appartement désert. Des souliers de satin, deux robes de bal et un -grand désordre de vêtements jonchaient le tapis. Il sonna; personne ne -vint. Il sortit sous le vestibule et se rencontra face à face avec la -physionomie rustaude du petit palefrenier Jacquet. Il le saisit par sa -blouse: «Est-ce que je ne viens pas d'entendre une voiture? - ---Oui, monsieur: faudrait être sourd.... - ---Qui est-ce qui s'en va si tard, après tout le monde? - ---Mais, monsieur, c'est madame et mademoiselle dans la berline, avec le -gros Pierre et Mlle Julie. - ---C'est bien. Elles n'ont rien dit? Elles n'ont rien laissé pour moi? - ---Pardonnez, monsieur, puisque madame a laissé une lettre. - ---Où est-elle? - ---Elle est ici, monsieur, sous la doublure de ma casquette. - ---Donne donc, animal! - ---C'est que je l'ai fourrée tout au fond, voyez-vous, crainte de la -perdre. La voilà!» - -Gaston courut sous la lanterne du vestibule, et lut le billet suivant: -«Mon cher marquis, dans l'espérance que l'amour et l'intérêt bien -entendu sauront vous arracher à ce cher Arlange, je transporte à Paris -votre femme et votre argent: venez les prendre!» - - -III - -Gaston froissa le billet de Mme Benoît et l'enfonça dans sa poche. Puis -il se retourna vers Jacquet, qui le regardait niaisement en roulant sa -casquette entre ses mains: «Madame la marquise ne t'a rien dit? - ---Mademoiselle? Non, monsieur; elle ne m'a pas seulement regardé. - ---Y a-t-il un chemin de traverse pour aller à Dieuze? - ---Oui, monsieur. - ---Il abrége? - ---D'un bon quart d'heure. - ---Selle-moi _Forward_ et _Indiana_. Attends! je vais t'aider. Tu me -montreras le chemin. Un louis pour toi si nous arrivons avant la -voiture.» - -Une demi-heure après, Jacquet en blouse et le marquis en habit de noce -s'arrêtaient devant la poste de Dieuze. Jacquet réveilla un garçon -d'écurie et s'informa si l'on avait demandé des chevaux dans la nuit. -La réponse fut bonne: aucun voyageur ne s'était montré depuis la veille. - -«Tiens, dit le marquis à Jacquet, voici les vingt francs que je t'ai -promis. - ---Monsieur, reprit timidement le petit palefrenier, les louis ne sont -donc plus de vingt-quatre francs? - ---Il y a longtemps, nigaud. - ---C'est mon grand-père qui m'avait toujours dit cela. De son temps, -deux louis et quarante sous faisaient cinquante livres.» - -Gaston ne répondit rien: il avait l'oreille tendue vers Arlange. -Jacquet poursuivit en se parlant à lui-même: «Comment se fait-il que de -si belles pièces d'or soient tombées à ce prix-là? - ---Écoute! dit le marquis; n'entends-tu pas une voiture? - ---Non, monsieur. Ah! c'est bien malheureux! - ---Quoi? - ---Que les louis d'or soient tombés à vingt francs. - ---Prends, animal; en voici un autre, et tais-toi.» - -Jacquet se tut par obéissance; il se contenta de dire entre ses dents: -«C'est égal; si les louis étaient encore à vingt-quatre francs, deux -louis que voici, et quarante sous que madame m'a donnés, me feraient -juste cinquante livres. Mais les temps sont durs, comme disait mon -grand-père.» - -Gaston attendit une grande heure sans descendre de cheval. A la fin, -il craignit qu'un accident ne fût arrivé à la voiture. Jacquet le -rassura: «Monsieur, lui dit-il, il est peut-être bien possible que ces -dames aient gagné la route royale sans passer par Dieuze. - ---Courons, dit le marquis. - ---Ce n'est pas la peine, allez, monsieur: elles ont tout près de deux -heures d'avance. - ---Eh bien! ramène-moi chez nous par la route.» - -La maison restait telle que Gaston l'avait quittée. La berline -n'était pas sous la remise, et il manquait deux chevaux à l'écurie. -On entendait au loin un bruit de violons aigres et de chansons -discordantes: c'étaient les ouvriers et les paysans qui dansaient en -plein air. Gaston songea d'abord à s'assurer le silence de Jacquet et -le secret de sa poursuite nocturne. Il ne trouva pas de meilleur moyen -que d'envoyer son confident à Paris. «Va prendre la diligence de Nancy, -lui dit-il; à Nancy, tu t'embarqueras dans la rotonde pour Paris. Tu te -feras conduire à l'hôtel d'Outreville, rue Saint-Dominique, 57, et tu -diras à Mme Benoît que j'arriverai dans deux jours. Voici de quoi payer -la voiture. - ---Monsieur, demanda Jacquet d'une voix insinuante, si je faisais la -route à pied, est-ce que l'argent serait pour moi?» - -Il reçut pour réponse un coup de pied péremptoire, qui l'éloigna -d'Arlange en le rapprochant de Paris. - -Gaston, rompu de fatigue, remonta au second étage et se jeta sur son -lit, non pour dormir, mais pour rêver plus posément à son étrange -aventure. La fuite de Lucile, au moment où il se croyait le plus sûr -d'en être aimé, lui semblait inexplicable. Évidemment ce départ était -prémédité; il eût été impossible de le préparer en un quart d'heure. -Mais alors, toute la conduite de la jeune femme était un mensonge: le -bonheur qui éclatait dans ses yeux, la douce pression de sa main au -milieu des tourbillons de la valse, les délicieuses paroles qu'elle -avait murmurées une heure auparavant à l'oreille de son mari, tout -devenait tromperie, amorce et mauvaise foi. Cependant, si elle ne -l'aimait pas, pourquoi l'avait-elle épousé? Il était si facile de -dire un _non_ au lieu d'un _oui_! sa mère ne l'aurait pas contrainte, -puisqu'elle favorisait sa fuite. Gaston se rappela alors la discussion -animée qu'il avait soutenue le matin même contre Mme Benoît; il comprit -sans difficulté le dépit de la veuve et sa vengeance. Mais comment -cette mère ambitieuse avait-elle pu, en moins d'un jour, retourner -le cœur de sa fille? Pourquoi Lucile n'avait-elle pas écrit un mot -d'explication à son mari? Cette idée l'amena tout naturellement à -chercher dans sa poche le billet de Mme Benoît. Il y remarqua un mot -qui lui avait échappé à la première lecture: «Votre femme et votre -argent!» En vérité, c'était bien d'argent qu'il s'agissait! Comme -si l'argent était quelque chose pour celui qui voit crouler tout -le bonheur de sa vie! Qu'importe une misérable somme à celui qui a -perdu ce qu'on ne saurait acheter à aucun prix? «Votre femme et votre -argent!» Cela ressemblait à la lugubre plaisanterie des cours d'assises -qui condamnent un homme à la peine de mort et aux frais du procès! -Gaston s'imagina, bien à tort, que sa belle-mère n'avait écrit ce mot -que pour lui rappeler la position modeste dont elle l'avait tiré, et -sa dignité ombrageuse en fut révoltée. A force de relire ce malheureux -billet, il se persuada que ce serait une honte de partir pour Paris -sans qu'on sût s'il courait après sa femme ou après son argent, et il -résolut de rester à Arlange tant que Lucile ne lui aurait pas écrit. - -Cette décision l'entraîna dans une dépense d'esprit et d'amabilité -qu'il n'avait pas prévue. La nouvelle du départ de la marquise s'était -répandue avec une vitesse électrique; et comme on n'avait jamais ouï -dire, à quatre lieues à la ronde, qu'un bal de noces eût fini de la -sorte, tous ceux qui avaient dîné ou simplement dansé à la forge y -coururent en toute hâte sous le prétexte naturel d'une visite de -digestion. Le marquis fit tête à cette armée de curieux, de façon à -prouver aux plus difficiles qu'il était homme du monde lorsqu'il en -avait le temps. Durant une semaine, la maison ne désemplit pas, et il -ne témoigna nul ennui de passer moitié du jour au salon. Cette petite -foule altérée de scandale fut stupéfaite de son air tranquille, de sa -voix naturelle, de sa figure heureuse et souriante. Il raconta à qui -voulut l'entendre que, depuis plus de quinze jours, Mme Benoît avait -à Paris des affaires urgentes qui réclamaient sa présence et celle -de sa fille; qu'en bonne mère, elle n'avait pas voulu retarder pour -cela le mariage de Lucile; qu'en sage administrateur, elle avait voulu -laisser un homme sûr à la tête de la forge; qu'en gracieuse maîtresse -de la maison, elle n'avait pas gêné ses invités par l'annonce d'un -si prochain départ. Si quelqu'un prenait un visage de condoléance et -semblait plaindre les victimes d'une séparation si intempestive, Gaston -s'empressait de rassurer cette bonne âme en lui apprenant que sous peu -de jours le mari, la femme et la belle-mère seraient définitivement -réunis. Non content de tromper les curieux et les malveillants, il -prit la peine de les charmer. Il déploya en leur faveur ses grâces -naturelles et acquises; il s'installa dans le cœur de toutes les femmes -et dans l'estime de tous les hommes; il approuva tous les ridicules, il -donna tête baissée dans tous les préjugés; il berna si savamment son -auditoire, qu'il fit la conquête de tout le canton: cela peut arriver -au plus honnête homme. Le premier résultat de cette comédie fut de lui -donner cent cinquante amis intimes; le second fut de persuader à tout -le monde que son récit était la pure vérité. - -La vérité, la voici. Après le bal, Lucile, le cœur serré par une -joie inquiète, suivit sa mère dans son appartement. A peine entrée, -Mme Benoît la dépouilla, en un tour de main, de sa robe blanche, -l'enveloppa dans un peignoir épais et lui jeta un châle sur les -épaules, tandis que Julie remplaçait les souliers de satin par une -paire de bottines. Sans lui donner le temps de s'étonner de cette -toilette, sa mère lui dit vivement, tout en changeant de robe: - -«Ma belle chérie, Gaston s'est rendu à mes prières; nous partons pour -Paris à l'instant. - ---Déjà? Il ne m'en a pas encore parlé! - ---C'est une surprise qu'il te ménageait, chère enfant, car, au fond, tu -regrettais bien un peu de ne pas voir ce beau Paris! - ---Non, maman. - ---Tu le regrettais, ma fille; je te connais mieux que toi-même.» - -On frappa discrètement à la porte. Mme Benoît tressaillit. - -«Qui est là? demanda-t-elle. - ---Madame, répondit la voix de Pierre, la berline de madame est attelée.» - -La veuve entraîna sa fille jusqu'à la voiture. «Vite, vite, lui -dit-elle; nos gens sont à danser; s'ils avaient vent de notre départ, -il faudrait subir leurs adieux. - ---Mais j'aurais bien voulu leur dire adieu,» murmura Lucile. Sa mère -la jeta au fond de la berline et s'y élança après elle. «Et Gaston? -demanda la jeune femme, complétement étourdie par ces mouvements -précipités. - ---Viens, mon enfant. Pierre, où est M. le marquis?» - -La leçon de Pierre était faite. Il répondit sans embarras: «Madame, -M. le marquis fait charger les bagages sur la vieille chaise. Il prie -madame de l'attendre une minute ou deux.» - -Lucile, poussée par une inspiration secrète, essaya d'ouvrir la -portière. La portière de droite, soit hasard, soit calcul, refusa de -s'ouvrir. Pour arriver à l'autre, il fallait passer sur le corps de sa -mère. Son courage n'alla point jusque là. «Julie, dit-elle, voyez donc -ce que fait M. le marquis.» - -Julie, qui était depuis quinze ans au service de Mme Benoît, partit, -revint et répondit: «Madame, M. le marquis prie ces dames de ne pas -l'attendre. Un trait s'est brisé, on le raccommode; monsieur rejoindra -au relais.» Au même instant Pierre s'approcha de la portière de gauche, -et Mme Benoît lui dit à l'oreille: «Prends la traverse; brûle Dieuze, -et droit à Moyenvic!» - -La voiture partit au grand trot. C'était, en vérité, une singulière -nuit de noces. Mme Benoît triomphait de quitter Arlange et de rouler -vers le faubourg en compagnie d'une marquise. Elle se plaignit de la -fatigue, de la migraine, du sommeil, et elle se retrancha, les yeux -fermés, dans un coin de la berline, de peur que les réflexions de sa -fille ne vinssent troubler la joie tumultueuse qui bouillonnait dans -son cœur. La pauvre mariée, sans craindre la fraîcheur de la nuit, -allongeait le cou hors de la portière, écoutant le souffle du vent, et -plongeant ses regards humides dans l'obscurité. Au relais de Moyenvic, -Mme Benoît jeta le masque et dit à sa fille: «Ne vous écarquillez pas -les yeux à chercher votre mari. Vous ne le reverrez qu'au faubourg -Saint-Germain.» - -Lucile devina la trahison; mais elle avait trop peur de sa mère pour -lui répondre autrement que par des larmes. «Votre mari, poursuivit la -veuve, est un obstiné qui refusait de vous conduire dans le monde. -C'est dans votre intérêt que je lui ai forcé la main. Il vous aura -rejointe dans les vingt-quatre heures, s'il vous aime. Il n'y a pas là -de quoi pleurer comme une Agar dans le désert. Je suis votre mère, je -sais mieux que vous ce qui vous convient; je vous mène à Paris: je vous -sauve d'Arlange. - ---O mon pauvre bonheur! s'écria l'enfant en tordant ses mains. - ---De quoi vous plaignez-vous? Vous l'aimiez, vous l'avez épousé. Vous -êtes mariée! Que vous faut-il de plus? - ---Ainsi, dit Lucile, voilà donc le mariage! Ah! j'étais bien plus -heureuse quand j'étais fille: je voyais mon mari!» - -D'Arlange à Paris, elle ne se lassa point de regarder par la portière. -Il lui semblait impossible que Gaston ne fût pas à sa poursuite. Dans -chaque voiture qui soulevait la poussière de la route, sur tous les -chevaux qui accouraient au galop derrière la berline, elle croyait -reconnaître son mari. Ce voyage, qui étouffait de joie sa triomphante -mère, fut pour elle une série interminable d'espérances et de -déceptions. Paris, sans Gaston, lui parut une immense solitude, et le -faubourg Saint-Germain, abandonné par la moitié de ses habitants, fut -pour elle un désert dans un désert. - -Le lendemain de son arrivée, le premier objet qu'elle aperçut en -ouvrant sa fenêtre fut la figure de Jacquet. Elle descendit en moins -d'une seconde: Gaston devait être à Paris! Elle apprit que, s'il -n'était pas arrivé, il ne tarderait guère, et je vous laisse à penser -si elle fêta le messager d'une si bonne nouvelle. Tandis que Mme Benoît -dormait encore du sommeil des heureux, Jacquet raconta les moindres -détails du voyage à Dieuze. «Comme il m'aime!» pensa Lucile. Je crois -même qu'elle pensa tout haut. - -«Pour vous finir l'histoire, poursuivit Jacquet, M. le marquis doit me -devoir une pièce de huit francs. - ---En voici vingt, mon bon Jacquet. - ---Merci bien, mademoiselle. Je ne suis pas positivement sûr de ce que -je dis; mais il me semble qu'il me les doit. J'avais fait mon compte -comme quoi il me devait vingt-quatre francs, et il ne m'en a donné que -vingt: c'est donc quatre francs en moins. Et puis, il ne m'en a encore -une fois donné que vingt: c'est encore quatre francs. Et comme quatre -et quatre font huit.... Cependant, je peux me tromper, et si vous -voulez que je vous rende...? - ---Garde, garde, mon garçon, et va te reposer de ton voyage.» - -Elle courut au jardin et moissonna des fleurs comme un jour de -Fête-Dieu, pour que sa chambre fût belle à l'arrivée de Gaston. Jacquet -la regarda partir en se disant à lui-même: «Soixante-deux francs, c'est -un mauvais compte, comme disait mon grand-père.» Et il supputa sur -ses doigts combien il faudrait encore de louis d'or et de pièces de -quarante sous pour faire cent francs. - -Le jour se passa, et le lendemain, et toute une semaine, sans nouvelles -du marquis. Mme Benoît cachait son dépit; Lucile n'osait pas se -désoler devant sa mère; mais elles se dédommageaient bien, l'une en -pestant, l'autre en pleurant pendant la nuit. Du matin au soir, la mère -promenait sa fille dans une voiture blasonnée, sans laquais et sans -poudre, car le célèbre carrosse était encore sur le chantier. Elle la -conduisait aux Champs-Élysées, au Bois, et partout où va le beau monde, -pour lui donner le goût de ces plaisirs de vanité qu'on ne savoure qu'à -Paris. En l'absence des Italiens, elle lui faisait subir de lourdes -soirées au Théâtre-Français et à l'Opéra. Mais Lucile ne prit goût ni -au plaisir de voir ni au plaisir d'être vue. En quelque lieu que sa -mère la conduisît, elle y portait le désir de rentrer à l'hôtel et -l'espoir d'y trouver Gaston. - -Mme Benoît devina avant sa fille que le marquis boudait sérieusement. -Comme elle ne manquait pas de caractère, elle eut bientôt pris un -parti. «Ah! se dit-elle, monsieur mon gendre se passe de nous! Essayons -un peu de nous passer de lui. Qu'est-ce qui me manquait autrefois pour -me mêler au monde du faubourg? Des armes et un nom; j'avais tout le -reste. Aujourd'hui, il ne nous manque plus rien: nous avons un bel -écusson sur nos voitures, nous sommes marquise d'Outreville, et nous -devons entrer partout. Mais par où commencer? Voilà la question. Lucile -ne peut pas aller de but en blanc dire à des gens qui ne la connaissent -pas: «Ouvrez-moi votre porte; je suis la marquise d'Outreville!» -Mais, j'y songe! j'irai voir mes débiteurs, mes bons, mes excellents -débiteurs! Ils me recevront sur un autre pied que la dernière fois: on -traite cavalièrement la fille d'un fournisseur, mais on a des égards -pour la mère d'une marquise.» - -Sa première visite fut pour le baron de Subressac. Elle ne conduisit -Lucile ni chez lui ni chez ses autres débiteurs. A quoi bon apprendre à -cette enfant combien il en coûte pour ouvrir une porte? - -«Ah! cher baron, dit-elle en entrant, à quel maudit fou avons-nous -donné ma fille!» - -Le baron ne s'attendait pas à un pareil exorde. - -«Madame, reprit-il un peu trop vivement, le fou qui vous a fait -l'honneur de devenir votre gendre est le plus noble cœur que j'aie -jamais connu. - ---Hélas! mon Dieu! si vous saviez ce qu'il a fait! Marié depuis huit -jours, il a déjà abandonné sa femme!» Elle exposa, sans déguiser rien, -tous les événements que le baron ignorait, et que vous savez. A mesure -qu'elle parlait, le sourire reparaissait sur les lèvres du baron. -Lorsqu'elle eut tout conté, il lui prit les mains et lui dit gaiement: -«Vous avez raison, charmante, le marquis est un grand coupable: il a -abandonné sa femme comme le roi Ménélas abandonna la sienne. - ---Monsieur, Ménélas courut après Hélène, et je maintiens qu'un mari qui -laisse partir sa femme sans la poursuivre, l'abandonne. - ---Heureusement, le cas est moins grave, car je ne vois point de Pâris à -l'horizon. Vous ramènerez votre fille à son mari; c'est votre devoir, -il ne faut pas séparer ce que Dieu a uni. Ces enfants s'adorent, le -bonheur leur semblera d'autant plus doux qu'il a été retardé. Vous -assisterez à leur joie, vous jouirez du spectacle de leurs amours, et -vous m'écrirez avant dix mois pour me donner de leurs nouvelles.» - -La jolie veuve étendit la main, et dessina avec l'index un petit geste -horizontal qui voulait dire: Jamais! - -«Mais alors, reprit le baron, que comptez-vous donc devenir? - ---Puis-je faire fond sur votre amitié, monsieur le baron? - ---Ne vous l'ai-je pas déjà prouvé, charmante? - ---Et je ne l'oublierai de ma vie. Si votre bienveillance ne me manque -pas, j'ai de quoi me passer à tout jamais de M. d'Outreville. - ---Croyez-vous que la jeune marquise en dirait autant? - ---Ce n'est pas d'elle qu'il s'agit pour le quart d'heure. Les parents, -en bonne justice, doivent passer avant les enfants. Qu'est-ce que je -demande à Dieu et aux hommes? L'entrée du faubourg. Que faut-il pour -m'y faire recevoir? Que Lucile y soit admise. Or, elle a tous les -droits imaginables; il ne lui manque qu'un introducteur. Refuserez-vous -de la présenter? - ---Absolument. D'abord, parce que cet honneur convient moins à -un baron qu'à une baronne. Ensuite, parce que je ne veux pas -contribuer au retardement du bonheur de Gaston. Enfin, parce que -toute ma bonne volonté ne vous servirait à rien. Madame votre fille -a incontestablement le droit d'entrer partout, mais à quel titre? -parce qu'elle est la femme de Gaston. Comme femme de Gaston, elle -trouvera la porte ouverte chez tous ceux qui connaissent son mari, -c'est-à-dire chez tous les nôtres; mais voyez si j'aurais bonne grâce -à l'introduire en disant: «Mesdames et messieurs, vous aimez et vous -estimez le marquis d'Outreville; vous êtes ses parents, ses alliés -ou ses amis, permettez-moi donc de vous présenter sa femme, qui n'a -pas voulu vivre avec lui!» Croyez-moi, charmante, c'est une expérience -de soixante-quinze ans qui vous parle; une jeune femme ne fait jamais -bonne figure sans son mari, et la mère qui la promène ainsi, toute -seule, hors de son ménage, ne joue pas un rôle applaudi dans le monde. -Si vous tenez absolument à coudoyer des duchesses, allez obtenir par -de bons procédés que votre gendre vous ramène à Paris. Votre escapade -l'a froissé; voilà pourquoi il ne vient pas vous rejoindre. Si vous -l'attendez ici, je le connais assez pour prédire que vous attendrez -longtemps. Retournez à Arlange. Ne soyons pas plus fiers que Mahomet: -la montagne ne venait pas à lui, il alla trouver la montagne.» - -C'était assez bien parlé, mais Mme Benoît ne se le tint pas pour dit. -Elle se présenta, passé midi, chez cinq ou six de ses débiteurs. -Personne n'ignorait le mariage de sa fille, mais personne ne témoigna -le désir de la connaître. On parla abondamment du marquis, on le -peignit comme un galant homme, on loua son esprit, on regretta sa -rareté et sa misanthropie, et l'on s'informa s'il passerait l'hiver à -Paris. La veuve essaya en vain de replacer la pétition qu'elle avait -adressée à M. de Subressac; elle ne put trouver d'ouverture. Elle ne -perdit pourtant pas l'espérance, et se promit bien de revenir à la -charge. D'ailleurs, il lui restait encore une ressource, une ancre de -salut, qu'elle réservait pour les dernières extrémités: la comtesse -de Malésy. La comtesse était la femme qui lui devait le plus, et par -conséquent celle dont elle avait le plus à attendre. C'était une jolie -petite vieille de soixante ans, à qui l'on ne reprochait rien que la -coquetterie, la gourmandise, un amour effréné du jeu, et la rage de -jeter l'argent par les fenêtres. Mme Benoît se disait, avec juste -raison, qu'une personne qui a tant de défauts à sa cuirasse ne saurait -être invulnérable, et qu'on doit, par un chemin ou par un autre, -arriver jusqu'à son cœur. Elle jouissait déjà de la surprise du baron, -le jour où il la rencontrerait dans le monde entre Lucile et Mme de -Malésy. - -Tandis qu'elle faisait tant de visites inutiles, la jolie marquise -d'Outreville s'enfermait dans sa chambre, et, sans prendre conseil de -personne, écrivait à son mari la lettre suivante: - - -«Que faites-vous, Gaston? Quand viendrez-vous? Vous aviez pourtant -promis de nous rejoindre. Comment avez-vous pu rester dix grands jours -sans me voir? Quand nous étions ensemble dans notre cher Arlange, vous -ne saviez pas me quitter pour une heure. Dieu! que les heures sont -longues à Paris! Maman me parle à chaque instant contre vous, mais -à votre nom seul il se fait dans mon cœur un tapage qui m'empêche -d'entendre. Elle me dit que vous m'avez abandonnée: vous devinez que -je n'en crois rien. Car, enfin, je ne suis pas plus laide que lorsque -vous vous mettiez à genoux devant moi; et si je suis plus vieille, ce -n'est pas de beaucoup. Tout n'est pas fini entre nous, le dernier mot -n'est pas dit, et je sens que j'ai encore du bonheur à vous donner. -Vous n'êtes pas homme à fermer un si bon livre à la première page. -Moi, depuis que je ne vous ai plus, je suis tout hébétée et toute -languissante. Imaginez-vous que par moments je crois que je ne suis -pas votre femme, et que cette belle cérémonie de l'église, et ce bal -où nous étions si heureux, sont un rêve qui a trop tôt fini. Ce qui -n'était pas un rêve, c'est ce baiser que vous m'avez donné. J'ai reçu -bien des baisers depuis que je suis née, mais aucun ne m'était entré -si avant dans le cœur. C'est sans doute parce que celui-là venait de -vous. Tout ce qui vous appartient a quelque chose de particulier que je -ne sais comment définir: par exemple, votre voix est plus pénétrante -qu'aucune autre; personne n'a jamais su dire Lucile comme vous. -Pourquoi n'êtes-vous pas ici, mon cher Gaston? Ce baiser que vous -m'avez donné, je serais si heureuse de vous le rendre! Cela ne serait -pas mal, n'est-ce pas, puisque je suis votre femme! Vous n'imaginerez -jamais combien vous me manquez. Quand je sors avec maman, je vous -cherche dans les rues: tout ce que j'ai vu à Paris jusqu'à présent, -c'est que vous n'y êtes pas. Le soir, j'embrouille régulièrement votre -nom dans mes prières; le matin, en m'éveillant, je regarde si vous -n'êtes point autour de moi. Est-il possible que je pense tant à vous -et que vous m'ayez oubliée? Peut-être m'en voulez-vous de vous avoir -quitté si brusquement et sans vous dire adieu. Si vous saviez! Ce -n'est pas moi qui suis partie; c'est maman qui m'a enlevée. Je croyais -que vous alliez nous rattraper avec la vieille chaise de poste et les -bagages; maman me l'avait assuré, Pierre aussi, Julie aussi. J'ai -bien pleuré, allez, quand j'ai su qu'on m'avait fait un si méchant -mensonge. Depuis ce temps-là, je pleurerais toute la journée, si je -ne me retenais; mais je rentre mes larmes, d'abord pour ne pas être -grondée, et puis pour que vous ne me trouviez pas avec des yeux rouges. -Il ne faut point vous fâcher si je ne vous ai pas écrit plus tôt: vous -nous aviez fait dire que vous arriviez, et lorsqu'on attend quelqu'un, -on ne lui écrit pas. Maintenant je vous écrirai jusqu'à ce que je vous -aie vu: il faut que je n'aie pas beaucoup d'amour-propre, car j'écris -comme un petit chat, et je ne sais guère aligner mes phrases. C'est -que je n'avais jamais écrit à personne, n'ayant ni oncles, ni tantes, -ni amies de pension. J'espère que vous ne me laisserez pas me ruiner -en frais de style et que vous partirez à ma première réquisition: -venez, laissez la forge: il n'y a plus d'affaires au monde tant que -nous sommes séparés: je vous réconcilierai avec maman, à la condition -qu'elle fera tout ce que vous voudrez et qu'elle ne vous demandera -rien de désagréable. Si le séjour de Paris vous déplaît autant qu'à -moi, soyez tranquille, nous n'y resterons pas longtemps. Mais si vous -n'arrivez pas, que voulez-vous que je devienne? Il me serait assez -facile de me sauver de l'hôtel un jour que maman serait sortie sans -moi; mais je ne peux pourtant pas courir les grands chemins toute -seule! Cependant, si vous l'exigiez, je partirais; je me mettrais sous -la protection de Jacquet. Mais quelque chose me dit que vous ne vous -ferez ni prier ni attendre, pensez seulement à deux petites mains -rouges qui sont tendues vers vous!» - -Mme Benoît entra tandis que Jacquet portait cette lettre à la poste. - -«Tu ne t'es pas ennuyée toute seule? demanda la mère à sa fille. - ---Non, maman,» répondit la marquise. - - -IV - -Les trois jours suivants furent des jours d'attente. Lucile attendait -Gaston comme s'il pouvait déjà avoir reçu sa lettre; Mme Benoît -espérait que ses nobles débiteurs lui rendraient ses visites. La mère -et la fille restèrent donc à la maison, mais non pas ensemble. L'une -était assise devant une fenêtre du salon, les yeux braqués sur la porte -cochère; l'autre se promenait sous les marronniers du jardin, les yeux -tournés vers l'avenir. Mme Benoît comptait sur son luxe pour se faire -des amis: elle se promettait de montrer les beaux appartements du -rez-de-chaussée: «Nous aurons du malheur, pensait-elle, si personne ne -nous offre, en attendant, une tasse de thé; on offre volontiers à qui -peut rendre.» Le salon, tendu de fleurs éblouissantes, avait un air -de fête; la maîtresse était en toilette du matin au soir, comme les -officiers russes qui ne dépouillent jamais l'uniforme. En attendant -que la maison fût montée, Jacquet, transformé par une livrée neuve, -faisait, sous le vestibule, son apprentissage du métier de laquais. - -Les cœurs sensibles seront peinés d'apprendre que toute cette dépense -fut en pure perte: aucun débiteur ne se présenta chez Mme Benoît. Que -voulez-vous? le pli était pris. Ces messieurs et ces dames s'étaient -fait une habitude de ne la payer ni en argent ni en politesse, et de ne -lui rendre rien, pas même ses visites. - -Elle méditait tristement, derrière un rideau, sur l'ingratitude des -hommes, lorsqu'un coupé lancé au grand trot fit crier harmonieusement -le sable de la cour. La jolie veuve sentit son cœur bondir: c'était la -première fois qu'une autre voiture que la sienne venait tracer deux -ornières devant sa porte. La voiture s'arrêta; un homme encore jeune -en descendit. Ce n'était pas un débiteur; c'était cent fois mieux: -le comte de Preux en personne! Il disparut sous le vestibule; et Mme -Benoît, avec la promptitude de la foudre, passa la revue de son salon, -jeta un suprême coup d'œil à sa toilette, et prépara les premières -paroles qu'elle aurait à dire: elle avait pourtant assez d'esprit pour -s'en remettre au hasard de l'improvisation. Le comte tarda quelque peu: -elle maudit Jacquet, qui le retenait sans doute dans l'antichambre. -Pourquoi la porte ne s'ouvrait-elle pas? Elle aurait couru au-devant -de son noble visiteur, si elle n'eût craint de se nuire par un excès -d'empressement. Enfin la portière se souleva; un homme parut: c'était -Jacquet. - -«Faites entrer! dit la veuve haletante. - ---Qui ça, madame? répondit Jacquet, de cette voix traînarde qui -distingue les paysans lorrains. - ---Le comte! - ---Ah! c'est un comte? Eh bien, le v'là dans la cour.» - -Mme Benoît courut à la fenêtre et vit M. de Preux regagner sa voiture -sans retourner la tête, et donner un ordre au cocher. - -«Cours après lui, dit-elle à Jacquet. Qu'est-ce qu'il t'a dit? - ---Madame, c'est un homme très-bien, pas fier du tout. Il vient -probablement de la campagne, car il croyait que M. le marquis était -ici. Moi, j'ai dit qu'il n'y était pas; voilà. - ---Imbécile, tu n'as pas dit que madame y était? - ---Si fait, madame, je l'ai dit; mais il n'a pas eu l'air d'entendre. - ---Il fallait le répéter! - ---Et le temps? il s'est mis tout de suite à me demander quand monsieur -reviendrait. Faut croire que son idée était de parler à monsieur. - ---Qu'as-tu répondu? - ---Ma foi! qu'on ne savait pas trop sur quel pied danser avec monsieur; -qu'il n'avait pas l'air de vouloir revenir; et alors, comme il n'était -pas fier du tout et qu'il avait l'air de se plaire avec moi, je lui ai -raconté la bonne farce que madame et mademoiselle ont faite à monsieur. - ---Misérable, je te chasse! va-t'en! Combien te doit-on? - ---Je ne sais, madame. - ---Combien gagnes-tu par mois? - ---Neuf francs, madame. Ne me chassez point! Je n'ai rien fait! Je ne le -ferai plus!» Et des larmes. - -«Combien y a-t-il de temps qu'on ne t'a payé? - ---Deux mois, madame. Qu'est-ce que vous voulez que je devienne si vous -me chassez? - ---Arrive ici, voici tes dix-huit francs. En voilà vingt autres que je -te donne pour que tu aies le temps de chercher une place. Va!» - -Jacquet prit l'argent, regarda si son compte y était, et tomba à genoux -en criant: - -«Grâce, madame! Je ne suis pas méchant! Je n'ai jamais fait de mal à -personne! - ---Maître Jacquet, sachez que la bêtise est le pire de tous les vices. - ---Pourquoi ça, madame? hurla Jacquet. - ---Parce que c'est le seul dont on ne se corrige jamais.» - -Elle le poussa dehors et vint se jeter sur une causeuse. Jacquet sortit -de l'hôtel, emportant, comme le philosophe Bias, toute sa fortune -avec lui. Si quelqu'un l'avait suivi, on l'aurait entendu murmurer -d'une voix désolée: «Soixante-deux et huit font septante; et dix, -quatre-vingts; et vingt, cent. Mais j'ai tué la poule: je n'aurai plus -d'œufs!» - -Lucile apprit au dîner la disgrâce de Jacquet, mais elle n'osa en -demander la cause. La mère et la fille, l'une triste et inquiète, -l'autre maussade et grondeuse, mangeaient du bout des doigts, sans rien -dire, lorsqu'on apporta une lettre pour Mme d'Outreville. - -«De Gaston!» s'écria-t-elle. Malheureusement non; l'adresse portait le -timbre de Passy. C'était Mme Céline Jordy, née Mélier, qui se rappelait -au souvenir de son amie. Lucile lut à haute voix: - - -«Ma jolie payse, je t'écris en même temps à notre hameau et à Paris; -car depuis ton mariage, tu m'as si bien délaissée, que je ne sais ce -que tu es devenue. Moi, je suis heureuse, heureuse, heureuse! c'est -en trois mots toute mon histoire. Si tu veux de plus amples détails, -viens en chercher, ou dis-moi en quel lieu tu te caches. Robert est -le plus parfait de tous les hommes, à part M. d'Outreville, que je -connaîtrai quand tu me l'auras fait voir. Quand donc pourrai-je -t'embrasser? J'ai mille secrets que je ne peux dire qu'à toi: n'es-tu -pas depuis seize ans mon unique confidente? Je suis curieuse de savoir -si tu me reconnaîtras sans que j'écrive mon nom sur mon chapeau. Toi -aussi, tu dois être bien changée. Nous étions si enfants, toi, il y -a quinze jours, moi, il y a trois semaines! Viens demain, si tu es à -Paris; quand tu pourras, si tu es à Arlange. J'aime à croire que nous -ne ferons pas les marquises, et que nous nous verrons tant que nous -pourrons, sans jamais compter les visites. Il me tarde de te montrer ma -maison: c'est le plus charmant nid de bourgeois qui se soit jamais bâti -sur la terre? Libre à toi de m'humilier ensuite par le spectacle de ton -palais; mais il faut que je te voie. _Je le veux._ C'est un mot auquel -personne ne désobéit à Passy, rue des Tilleuls, nº 16. A bientôt. Je -t'embrasse sans savoir où, à l'aveuglette. - - «TA CÉLINE.» - - -«Chère Céline! j'irai demain passer la journée avec elle. Vous n'avez -pas besoin de moi, maman? - ---Non, je sors de mon côté pour voir une de mes amies. - ---Qui donc, maman? - ---Tu ne la connais pas: la comtesse de Malésy.» - -Il y avait douze ou treize ans que Mme Benoît n'avait vu cette -vénérable amie, en qui elle mettait sa dernière espérance. Elle -la trouva peu changée. La comtesse était devenue sourde, à force -d'entendre les criailleries de ses créanciers; mais c'était une -surdité complaisante, voire un peu malicieuse, qui ne l'empêchait pas -d'entendre ce qui lui plaisait. Du reste, l'œil était bon et l'estomac -admirable. Mme de Malésy reconnut sa créancière, et la reçut avec une -touchante familiarité. - -«Bonjour, petite, bonjour! lui dit-elle. Je ne vous ai pas défendu ma -porte. Vous avez trop d'esprit pour venir me demander de l'argent? - ---Oh! madame la comtesse! je ne vous ai jamais fait de visite -intéressée. - ---Chère petite, tout le portrait de son père! Ah! mon enfant. Lopinot -était un brave homme. - ---Vous me comblez, madame la comtesse. - ---Comprenez-vous qu'on vienne demander de l'argent à une pauvre femme -comme moi? Il n'y a pas un an que j'ai marié ma fille au marquis de -Croix-Maugars! C'est une bonne affaire, j'en conviens; mais ce mariage -m'a coûté les yeux de la tête.» - -Mlle de Malésy n'avait pas reçu un centime de dot. - -«Moi, madame, je viens de marier ma fille au marquis d'Outreville. - ---Plaît-il? comment appelez-vous cet homme-là?» - -Mme Benoît fit un cornet de ses deux mains et cria: «Le marquis -d'Outreville! - ---Bien, bien, j'entends; mais quel Outreville? Il y a les bons -Outreville et les faux Outreville; et des bons il n'en reste pas -beaucoup. - ---C'est un bon. - ---En êtes-vous bien sûre? Est-il riche? - ---Il n'avait rien. - ---Tant mieux pour vous! Les mauvais sont riches en diable; ils ont -acheté la terre et le château, et pris le nom par-dessus le marché. -Quel nez a-t-il? - ---Qui? - ---Votre gendre. - ---Un nez aquilin. - ---Je vous en fais mon compliment. Les faux Outreville sont de vrais -magots, tous nez en pieds de marmite. - ---C'est celui qui est sorti de l'École polytechnique. - ---Mais je le connais! Un peu fou: c'est un bon. Mais alors, vous -qui êtes une femme de sens, expliquez-moi comment il a commis cette -sottise-là?» - -Ce fut au tour de Mme Benoît de faire la sourde oreille. La comtesse -reprit: - -«Je dis, la sottise d'épouser votre fille. Elle est donc bien riche? - ---Elle avait cent mille livres de rente en mariage. Nous autres -bourgeois, nous avons gardé l'habitude de donner des dots à nos -filles.... Attrape! - ---N'importe; cela m'étonne de lui. Je lui croyais l'âme mieux située. -Vous comprenez, petite, que je ne dirais pas cela s'il était ici; mais -nous sommes entre nous.... Qu'y a-t-il, Rosine? - ---Madame, répondit la femme de chambre, c'est ce commis du _Bon saint -Louis_. - ---Je n'y suis pas! Ces marchands sont devenus insupportables. Ah! -petite, votre père était un galant homme! Je disais donc que le marquis -sera blâmé de tout le monde. Personne ne le lui reprochera en face; -son nom est à lui, il le traîne où il veut. Mais il n'est pas permis à -un véritable Outreville de s'enca.... de se mésa.... Qu'est-ce encore, -Rosine? - ---Madame, c'est M. Majou. - ---Je n'y suis pas; je suis sortie pour la journée, je viens de partir -pour la campagne. A-t-on vu un marchand de vin pareil? Les créanciers -d'aujourd'hui sont pires que des mendiants: on a beau les chasser, ils -reviennent toujours! Ah! petite, votre père était un saint homme! Votre -fille est-elle jolie, au moins? - ---Madame, j'aurai l'honneur de vous la présenter un de ces jours dans -l'après-midi. Mon gendre est dans nos terres. - ---C'est cela, amenez-la-moi un matin, cette jeunesse. J'y suis pour -vous jusqu'à midi.... Encore, Rosine! c'est donc une procession, -aujourd'hui? - ---Madame, c'est M. Bouniol. - ---Répondez qu'on me pose les sangsues. - ---Madame, je lui ai déjà dit que madame la comtesse n'y était pas. Il -répond qu'il est venu cinq fois en huit jours sans voir madame, et que, -si on refuse de le recevoir, il ne reviendra plus. - ---Eh bien, qu'il entre: je lui dirai son fait. Vous permettez, petite? -nous sommes gens de revue. Ah! ma chère, votre père était un grand -homme! - -Mme Benoît disait tout bas en remontant dans sa voiture: «Raille, -raille, impertinente vieille! tu as des dettes, j'ai de l'argent: je -te tiens! Dût-il m'en coûter cinq cents louis, je prétends que tu me -conduises par la main jusqu'au milieu du salon de ta fille!» C'est dans -ces sentiments qu'elle se sépara de la comtesse. - -Lucile était depuis longtemps dans les bras de son amie. Elle partit de -l'hôtel à huit heures et descendit une heure après devant la plus belle -grille de la rue des Tilleuls. La matinée était magnifique; la maison -et le jardin baignaient dans la lumière du soleil. Le jardin tout -en fleurs ressemblait à un bouquet immense; une pelouse émaillée de -rosiers du roi s'encadrait dans un cercle de fleurs jaunes, comme un -jaspe sanguin dans une monture d'or. Un grand acacia laissait pleuvoir -ses fleurs sur les arbustes d'alentour et livrait au vent du matin ses -odeurs enivrantes. Les merles noirs au bec doré volaient en chantant -d'arbre en arbre; les roitelets sautillaient dans les branches de -l'aubépine, et les pinsons effrontés se poursuivaient dans les allées. -La maison, construite en briques rouges rehaussées de joints blancs, -semblait sourire à ce luxe heureux qui s'épanouissait autour d'elle. -Tout ce qui grimpe et tout ce qui fleurit fleurissait et grimpait le -long de ses murs. La glycine aux grappes violettes, le bignonia aux -longues fleurs rouges, le jasmin blanc, la passiflore, l'aristoloche -aux larges feuilles, et la vigne-vierge qui s'empourpre au dernier -sourire de l'automne, élevaient jusqu'au toit leurs tiges entrelacées. -De grosses nattes de volubilis fleurissaient au niveau de la porte, et -le grelot bleu des cobæas pavoisait toutes les fenêtres. Ce spectacle -réveilla chez la marquise les plus doux souvenirs d'Arlange: en ce -moment elle eût donné pour rien son hôtel de la rue Saint-Dominique et -ce jardin trop étroit où les fleurs étouffaient entre l'ombre pesante -de la maison et le feuillage épais des vieux marronniers. Un peignoir -de foulard écru, à demi caché dans un bosquet de rhododendrons, -l'arracha brusquement de sa rêverie. Elle courut, et ne s'arrêta que -dans les bras de Mme Jordy. - -Avez-vous jamais observé au théâtre la rencontre d'Oreste et de -Pylade? Si habiles que soient les acteurs, cette scène est toujours -un peu ridicule. C'est que l'amitié des hommes n'est, de sa nature, -ni expansive ni gracieuse. Un gros serrement de mains, un bras -grotesquement passé autour d'un cou, ou l'absurde frottement d'une -barbe contre une autre, ne sont pas des objets qui puissent charmer les -yeux. Que la tendresse des femmes est plus élégante, et que les plus -gauches sont de grands artistes en amitié! - -Céline était une toute petite blonde, potelée et rondelette, au front -bombé, au nez en l'air, montrant à tout propos ses dents blanches et -aiguës comme celles d'un jeune chien, riant sans autre raison que le -bonheur de vivre, pleurant sans chagrin, changeant de visage vingt fois -en une heure, et toujours jolie sans qu'on ait jamais pu dire pourquoi. -Heureusement pour le narrateur de cette véridique histoire, la beauté -n'est pas sujette à définition; car il me serait impossible de dire -par quel charme Mlle Mélier a séduit son mari et tous ceux qui l'ont -aperçue. Elle n'avait rien de particulièrement beau, si ce n'est la -rondeur de sa taille, la perfection de son buste, l'éclat de son teint, -et deux petites fossettes très-gentilles, quoiqu'elles ne fussent pas -placées avec toute la régularité désirable. - -Lucile ne ressemblait en rien à Mme Jordy; si l'amitié vit de -contrastes, leur liaison devait être éternelle. La jeune marquise -avait la tête de plus que son amie, et l'embonpoint de moins: je vous -ai averti que sa jeunesse était une fleur tardive. Imaginez la beauté -maigre et nerveuse de Diane chasseresse. Avez-vous vu quelquefois, dans -les admirables paysages de M. Corot, ces nymphes au corps svelte, à la -taille élancée, qui dansent en rond sous les grands arbres en se tenant -par la main? Si la marquise d'Outreville venait se joindre à leurs -jeux, sans autre vêtement qu'une tunique, sans autre coiffure qu'une -flèche d'or dans les cheveux, le cercle vivant s'élargirait pour lui -faire place, et l'on continuerait la ronde avec une sœur de plus. - -Par un caprice du hasard, la reine des bois d'Arlange était, ce -matin-là, en chapeau de crêpe blanc et en robe de taffetas rose; et -la petite bourgeoise blonde était vêtue comme une habitante des bois: -chapeau de paille, habits flottants: - -«Que tu es bonne d'être venue!» dit-elle à la marquise. Dispensez-moi -de noter tous les baisers dont les deux amies entrecoupèrent leurs -discours. «J'avais rêvé de toi. Depuis combien de temps es-tu à Paris, -ma belle? - ---Depuis le lendemain de mon mariage. - ---Quinze jours perdus pour moi! mais c'est affreux! - ---Si j'avais su où te trouver! murmura la petite marquise. J'avais bien -besoin de te voir. - ---Et moi donc! D'abord, regarde-moi entre les deux yeux. Ai-je bien -l'air d'une dame? Me dira-t-on encore mademoiselle? - ---C'est vrai; tu as je ne sais quoi de plus assuré: un air de -gravité.... - ---Pas un mot de plus, ou je meurs de rire. Et toi? voyons! Toi, tu es -toujours la même. Bonjour, mademoiselle! - ---Votre servante, madame. - ---Madame! Quel joli mot! Si vous êtes bien sage à déjeuner, je vous -appellerai madame au dessert. Te souviens-tu du temps où nous jouions à -la madame? - ---Il n'est pas assez loin pour que je l'aie oublié. - ---Venez, mademoiselle, que je vous promène dans mon jardin. Vous ne -toucherez pas aux fleurs!» - -Tout en causant, elle cueillit une énorme poignée de roses, derrière -laquelle elle disparaissait tout entière. - -«Je demande grâce pour ton beau jardin, cria Lucile. - ---D'abord, je te défends de l'appeler mon beau jardin. Tout le monde le -voit, tout le monde y vient; c'est le jardin de tout le monde! mon beau -jardin est là-bas, derrière ce mur. Il n'y a que deux personnes qui s'y -promènent, Robert et moi; tu seras la troisième. Viens; vois-tu cette -porte verte? A qui arrivera la première!» - -Elle prit sa course. Lucile la suivit, et l'eut bientôt devancée. Mme -Jordy, en arrivant, tira une petite clef de sa poche et ouvrit la porte. - -«Ceci, dit-elle, est notre parc réservé. Ces tilleuls, dont les fleurs -ont des ailes, ne fleurissent que pour nous. Nous nous promenons -ici en tête-à-tête tous les matins avant l'heure du travail, car -nous sommes des oiseaux matineux; j'ai gardé mes bonnes habitudes -d'Arlange. Quant à Robert, je ne sais comment il s'y prend, mais j'ai -beau m'éveiller matin, je le trouve toujours accoudé sur l'oreiller et -occupé gravement à me regarder dormir. Viens un peu de ce côté. Ici, -l'ancien propriétaire avait construit une grande bête de grotte humide, -tapissée de rocailles et de coquillages, avec un Apollon en plâtre -au milieu et des crapauds partout. Robert l'a fait démolir aux trois -quarts; il a amené ici l'air et la lumière. C'est lui qui a disposé ces -plantes grimpantes, suspendu ces hamacs, installé cette jolie table -et ces fauteuils. Il a du goût comme un ange; il est architecte, il -est tapissier, il est jardinier, il est tout! assieds-toi seulement -un peu sur cette mousse. Non, j'oubliais ta robe neuve. Moi, voici -ce que je mets tous les matins: avec cela on peut s'asseoir partout. -Allons-nous-en! - ---Pas encore! on est si bien sous ces beaux arbres! - ---Nous y reviendrons tout à l'heure pour déjeuner. Viens voir notre -maison. Ensuite je te montrerai mon mari; il est à la fabrique. Tu -verras, ma Lucile, comme il est beau! Tu te rappelles les plaisanteries -que nous faisions autrefois sur notre _idéal_? Mon idéal, à moi, -était un grand brun avec des moustaches en croc et des sourcils noirs -comme de l'encre. Eh bien! ma chère, mon mari ne ressemble pas à -cela, mais pas du tout. Il n'est pas plus grand que papa; ses cheveux -sont châtains, et il porte une jolie barbe blonde, douce comme de la -soie, car elle n'a jamais été rasée. Maintenant je trouve que mon -idéal était affreux, et si je le rencontrais dans la rue, j'en aurais -peur. Robert est doux, délicat, tendre; il pleure, ma chère! Hier, -à la nuit tombante, il était assis auprès de moi; nous faisions des -projets; j'exposais mes petites idées sur l'éducation des enfants. Il -me laissait parler toute seule, et cachait sa tête dans ses mains, -comme pour regarder en lui-même. Quand j'eus fini, il m'embrassa sans -rien dire, et je sentis une grosse larme rouler sur ma joue. Que c'est -beau, des larmes d'homme! Maman m'aime bien, mais elle ne m'a jamais -aimé comme cela. Ce que tu ne croiras jamais, c'est qu'avec les hommes -il est fier, roide et terrible par moments. On m'a conté que l'année -dernière nos ouvriers avaient voulu se mettre en grève pour faire -chasser un contremaître. Il a su le complot à temps; il a marché droit -sur les meneurs, au milieu de cinquante ou soixante hommes mutinés -contre lui, et il a fait rentrer la révolte sous terre. Tout le monde -le craint dans la maison, excepté moi: juge si j'ai lieu d'être fière! -Il me semble que je fais marcher tout ce peuple qui lui obéit. O ma -Lucile, l'admirable chose que le mariage! La veille on était deux, -le lendemain on ne fait plus qu'un; on a tout en commun, on est les -deux moitiés d'une même âme; on tient ensemble comme ces deux frères -siamois, qui ne peuvent se séparer sans mourir. Voici notre chambre; -qu'en dis-tu? Il m'a choisi la tenture comme une robe: bleue, en -l'honneur de mes cheveux blonds. Au fait, qu'est-ce qu'une tenture? une -toilette qui nous habille de loin. Toi, ma brune aux yeux noirs, tu -dois avoir une chambre de satin rose? - ---Je crois que oui, reprit Lucile toute rêveuse. - ---Comment? je crois! Tu réponds comme une Anglaise. Mais je suis -Anglaise aussi sur un point. Ne va pas t'imaginer que tout le monde -entre ici comme dans la rue! On a sa discrétion et sa délicatesse; -si tu n'étais pas toi, tu ne serais pas assise dans ce fauteuil-là. -Sais-tu que je fais mon lit moi-même! il est vrai que Robert m'aide un -peu.» - -Lucile ne répondit rien. Elle contemplait d'un œil pensif un magnifique -fouillis de dentelles et de broderies au milieu duquel deux larges -oreillers reposaient côte à côte. La porte s'ouvrit, et M. Jordy entra -étourdiment en jetant son chapeau de paille. A la vue de Lucile, il -s'arrêta tout interdit et fit un salut respectueux. Sa femme lui sauta -au cou sans façon, et lui dit en montrant la marquise par un geste -plein de grâce et de simplicité: - -«Robert, c'est Lucile!» - -Ce fut toute la présentation. M. Jordy fit à Lucile un petit compliment -sans cérémonie qui prouvait qu'il avait souvent entendu parler d'elle, -et qu'elle n'était pour lui ni une étrangère ni une indifférente. -Il s'assit, et sa femme trouva moyen de se glisser auprès de lui. -«N'est-ce pas qu'il est beau? dit-elle à la marquise. Mais d'où -vient-il? il faut qu'il ait couru; il est en nage.» Et d'un geste aussi -prompt que la parole, elle passa un mouchoir de batiste sur le front -du jeune homme qui essayait en vain de se défendre. M. Jordy avait -plus de monde que Céline; mais il eut beau lui lancer des regards qui -voulaient être sévères, la petite indigène d'Arlange lui mit les deux -mains sur les yeux et baisa effrontément ces paupières fermées. «Ne -me gronde pas, lui dit-elle; Lucile est mariée depuis quinze jours, -c'est-à-dire aussi folle que nous.» La pendule sonna midi; c'était -l'heure du déjeuner. On courut au jardin, et l'on s'attabla joyeusement -sous ses beaux tilleuls qui ont donné leur nom à la rue voisine. Aucun -domestique n'assistait au repas; chacun se servait soi-même et servait -les autres; les deux amies, élevées au village et étrangères aux -mièvreries de l'éducation parisienne, n'étaient pas des buveuses d'eau; -elles trempèrent leurs lèvres dans un joli vin paillé que M. Jordy alla -chercher à quelques pas de là, dans un ruisseau d'eau courante. Robert -plut facilement à la marquise; sans manquer d'esprit ni d'éducation, -il était simple, plein de cœur, et du bois dont on fait les meilleurs -amis. Du reste, nous éprouvons tous une sympathie naturelle pour les -visages où rayonne la joie; il n'y a que les égoïstes qui n'aiment -pas les heureux. Céline, qui voulait faire briller son mari, le força -de chanter au dessert. Il choisit une des plus belles chansons de -Béranger, quoique le vieux poëte ne fût déjà plus à la mode. Les -oiseaux, réveillés au milieu de leur sieste, exécutèrent un joyeux -accompagnement au-dessus de sa tête. Lucile chanta à son tour, sans se -faire prier, des paroles qui n'étaient pas italiennes. On plaisanta -comme plaisantent les honnêtes gens; on parla de tout, excepté du -prochain et de la pièce nouvelle; on rit à cœur ouvert, et personne ne -s'aperçut qu'il y avait un peu de fièvre dans la gaieté de la marquise. -«Pourquoi M. d'Outreville n'est-il pas ici? disait Mme Jordy, on s'aime -bien à deux; mais à quatre, c'est la concurrence!» - -Vers deux heures, M. Jordy s'en fut à ses affaires, et les deux amies -reprirent le cours de leurs confidences. Céline parlait sans se lasser -et sans s'apercevoir qu'elle faisait un monologue. Les femmes sont -merveilleusement organisées pour les travaux microscopiques; elles -excellent à détailler leurs plaisirs et leurs peines. - -Lucile, émue, haletante, écoutait, apprenait, devinait et quelquefois -aussi ne comprenait pas. Elle était comme un navigateur jeté par la -tempête dans un pays enchanté, mais dont il n'entend pas la langue. -L'heure du dîner approchait; Céline parlait encore, et Lucile écoutait -toujours. - -«Quant aux enfants, disait la jeune femme, il faut espérer qu'ils -viendront bientôt. Y penses-tu quelquefois, ma Lucile? L'amour n'a -qu'un temps; une vingtaine d'années tout au plus; et voilà déjà trois -semaines dépensées! l'amour des enfants, c'est autre chose: il dure -autant que nous, et nous ferme les yeux. Tu sais que je n'étais pas -trop dévote autrefois; maintenant, quand je pense que nos enfants sont -dans la main de Dieu, je deviens superstitieuse. Que demandes-tu? un -fils ou une fille? - ---Mais.... je n'y ai pas encore songé. - ---Il faut y songer, ma belle. Si tu n'y songes pas, qui est-ce qui y -songera pour toi? Moi, je veux un fils. Écoute un peu le paragraphe -que j'ai ajouté à mes prières: «Vierge sainte, si mon cœur vous semble -assez pur, bénissez mon amour et obtenez que j'aie le bonheur d'avoir -un fils pour lui enseigner la crainte de Dieu, le culte du bien et du -beau, et tous les devoirs de l'homme et du chrétien.» - -Ce dernier trait acheva la pauvre Lucile. Le torrent de larmes qu'elle -retenait depuis longtemps rompit les digues, et son joli visage en fut -inondé. - -«Tu pleures! cria Céline. Je t'ai fait de la peine? - ---Ah! Céline, je suis bien malheureuse! Maman m'a forcée de partir le -soir de mon mariage, et je n'ai pas revu mon mari depuis le bal! - ---Le soir? Depuis le bal? Miséricorde!» - -Tout à coup le visage de Mme Jordy prit une expression sérieuse. «Mais -c'est une trahison, dit-elle. Pourquoi ne m'as-tu pas conté cela plus -tôt? Je te parle depuis le matin comme à une femme, et tu n'es qu'une -enfant! Tu aurais dû m'arrêter au premier mot, et je ne te pardonnerais -jamais de m'avoir laissée parler, si tu n'étais pas tant à plaindre.» - -Lucile raconta sommairement son histoire. - -«Comment n'as-tu pas écrit à ton mari? demanda Céline. - ---Je lui ai écrit. - ---Quand? - ---Il y a quatre jours. - ---Eh bien! mon enfant, ne pleure plus: il arrivera ce soir.» - -Au dîner, la table était élégante, la salle à manger claire et joyeuse, -les derniers rayons du soleil couchant jouaient avec les stores et -les jalousies, le petit vin paillé riait dans les verres, et M. Jordy -caressait d'un regard radieux le joli visage de sa femme; mais Céline -conservait la gravité d'une matrone romaine, et je crois (Dieu me -pardonne!) qu'elle dit _vous_ à son mari. - -La marquise repartit à dix heures. Céline et son mari la ramenèrent -à sa voiture. En apercevant le cocher, Mme Jordy eut comme une -inspiration subite: - -«Pierre, dit-elle d'un ton indifférent, M. le marquis est-il arrivé? - ---Oui, madame.» - -La marquise se jeta dans les bras de son amie en poussant un cri. - -«Qu'y a-t-il? demanda Robert. - ---Rien,» dit Céline. - - -V - -En recevant la lettre de Lucile, Gaston fit ce que tout homme aurait -fait à sa place: il baisa mille fois la signature, et partit en poste -pour Paris. La fortune, qui s'amuse de nous presque autant qu'une -petite fille de ses poupées, le fit entrer à l'hôtel d'Outreville un -mardi soir, deux semaines, jour pour jour, après son mariage. Avec un -peu de bonne volonté, il pouvait s'imaginer que la première quinzaine -de juin avait été un mauvais rêve, et qu'il s'éveillait, moulu de -fatigue, aux côtés de sa femme. Pour cette fois, sa résolution était -bien prise; il s'était armé de courage contre le despotisme maternel -de Mme Benoît, et il se jurait à lui-même de défendre son bien jusqu'à -l'extrémité. - -Il n'avait pas encore ouvert la portière, que Julie entrait en criant -chez Mme Benoît: - -«Madame! madame! M. le marquis!» - -La veuve, qui ne savait pas que sa fille eût écrit à Arlange, crut -avoir partie gagnée. Elle répondit avec une joie mal contenue: - -«Il n'y a pas de quoi crier: je l'attendais. - ---Je ne savais pas, madame; et, à cause de ce qui s'est passé il y a -quinze jours, je croyais que madame serait bien aise d'être avertie. -Madame y est donc pour M. le marquis? - ---Certainement! Allez! courez! de quoi vous mêlez-vous? - ---Pardon, madame; mais c'est qu'on décharge les malles de M. le -marquis. Est-ce qu'il va demeurer à l'hôtel? - ---Et où voulez-vous qu'il demeure? Allez prendre soin de ses bagages. - ---Pardon, madame; mais où faudra-t-il les porter? - ---Où? sotte que vous êtes! dans la chambre de la marquise! Est-ce que -la place d'un mari n'est pas auprès de sa femme?» - -Gaston entra tout poudreux chez sa belle-mère, et son premier coup -d'œil chercha Lucile absente. Mme Benoît, plus prévenante qu'aux -meilleurs jours, répondit à ce regard: - -«Vous cherchez Lucile? Elle dîne chez une amie; mais il est tard, vous -la verrez avant une heure. Enfin, vous voici donc! Embrassez-moi, mon -gendre; je vous pardonne. - ---Ma foi! mon aimable mère, vous me volez le premier mot que je voulais -vous dire. Que tous vos torts soient effacés par ce baiser! - ---Si j'ai des torts, vous les aviez justifiés d'avance par cette -incroyable manie dont vous êtes enfin corrigé! Vouloir vivre avec les -loups à votre âge! Avouez que c'était de l'aveuglement et rendez grâces -à celle qui vous a éclairé! N'êtes-vous pas mieux ici que partout -ailleurs? et peut-on vivre une vie humaine hors de Paris? - ---Pardon, madame, mais je ne suis pas venu à Paris pour y vivre. - ---Et pour quoi donc faire? pour y mourir? - ---Je n'y resterai pas assez longtemps pour que la nostalgie m'emporte. -Je suis venu à Paris pour chercher ma femme et faire une visite -indispensable. - ---Vous comptez ramener ma fille à Arlange? - ---Le plus tôt qu'il sera possible. - ---Et elle vous accompagnera dans ce terrier? - ---Il me semble qu'elle le doit. - ---Lui commanderez-vous de vous suivre de par la loi, et votre amour se -fera-t-il escorter de deux gendarmes? - ---Non, madame; je renoncerais à mes droits s'il fallait les réclamer -devant les tribunaux; mais nous n'en sommes pas là: Lucile me suivra -par amour. - ---Par amour de vous ou d'Arlange? - ---De l'un et de l'autre, de la forge et du forgeron. - ---Vous en êtes sûr? - ---Sans fatuité, oui. - ---Nous verrons bien. Et peut-on savoir quelle est cette visite -indispensable qui partage avec ma fille l'honneur de vous attirer à -Paris? - ---Ne vous faites point d'illusions; c'est une visite où vous ne pouvez -pas venir avec moi. - ---Chez quel mortel privilégié? - ---Le ministre de l'intérieur. - ---Le ministre! A quel propos? Y songez-vous? Si on le savait! - ---On le saura. Il importe aux intérêts de la forge que je siége au -conseil général. Une vacance se présente, et je veux prier le ministre -de m'agréer comme candidat. - ---Mais, malheureux, vous allez me brouiller avec tout notre parti! - ---On ne se brouille qu'avec les gens que l'on connaît. Si vous m'aviez -interrogé sur mes opinions politiques, je vous aurais répondu que je -ne suis pas un homme d'opposition. D'ailleurs, il me semble que nous -autres, grands propriétaires, nous n'avons pas lieu de nous plaindre: -on ne fait rien que pour nous! - ---Vous avez bien dit ce mot: «Nous autres, grands propriétaires!» On -croirait, sur ma parole, que vous l'avez été toute votre vie! - ---Comment donc, madame! mais je le suis de père fils depuis neuf cents -ans! Est-ce que vous en connaissez beaucoup de plus vieille date? - ---Si nous jouons sur les mots, nous pourrons parler longtemps sans nous -entendre. Écoutez. Il vous plaît de briguer des honneurs de province, -soit. Cependant la forge a bien marché depuis quinze ans, quoique je -n'aie jamais siégé au conseil général. Vous voulez vous présenter comme -candidat ministériel; je crois que vous auriez mieux fait de demander -les voix de nos amis, qui sont nombreux, riches et influents. Cependant -je passerai encore là-dessus. Voyez si je suis clémente! Je viens de -remporter une victoire sur vous; je vous ai forcé de venir à Paris, sur -mon terrain.... - ---Dans ma maison. - ---C'est juste. Oh! vous étiez né propriétaire; vous avez bientôt -pris racine! Malgré tout, vous êtes venu ici parce que je vous y ai -forcé; c'est une défaite; mais je ne prétends pas en tirer avantage. -Voulez-vous signer la paix? - ---Des deux mains!... si vous êtes raisonnable. - ---Je le serai. Vous aimez Arlange, il vous tarde d'y retourner, et vous -ne voulez pas y vivre sans votre femme, ce qui est fort naturel. Je -vous rendrai Lucile pour que vous l'emmeniez à la forge. - ---C'est tout ce que je demande: signons! - ---Attendez! de mon côté, j'aime Paris comme vous aimez la forge, et le -faubourg comme vous aimez Lucile. Si je n'entre pas une bonne fois dans -le grand monde, je suis une femme morte. Vous coûterait-il beaucoup, -pendant que vous êtes ici, tout porté, de présenter votre femme et moi -dans huit ou dix maisons de vos amis, et de nous montrer un petit coin -de ce paradis terrestre dont j'ai toujours été exclue par.... - ---Par le péché originel! Cela me coûterait beaucoup et ne vous -servirait de rien. Je ne vous répéterai pas que j'ai contre le faubourg -une vieille rancune qui me défend absolument d'y remettre les pieds: -vous croyez avoir assez de droits sur moi pour réclamer l'oubli de -mes répugnances et le sacrifice de mon amour-propre. Mais pouvez-vous -exiger que j'expose pour vous tout l'avenir de Lucile? Je lui réserve, -loin de Paris, un bonheur modeste, égal, sans éclat, sans bruit, et -d'une riante uniformité. Nous avons, si Dieu nous prête vie, trente ou -quarante ans à passer ensemble dans un horizon étroit, mais charmant, -sans autres événements que la naissance et le mariage de nos enfants. -Un tel bonheur suffit à son ambition, elle me l'a dit. Qui m'assure que -la vue d'un pays où tout est parade et vanité ne lui tournera pas la -tête? que ses yeux, éblouis par l'éclat des lustres et des girandoles, -pourront s'accoutumer à la douce lumière de la lampe qui doit éclairer -tous nos soirs? que ses oreilles, assourdies par le fracas du monde, -sauront toujours entendre les voix de nos forêts et la mienne? En -ce moment, elle est encore la Lucile d'autrefois; elle s'ennuie -mortellement à Paris.... - ---Qu'en savez-vous? - ---J'en suis sûr. Mais je ne sais pas si dans six mois elle penserait -comme aujourd'hui. Il ne faut qu'un bal pour changer le cœur -d'une jeune femme, et dix minutes de valse peuvent causer plus de -bouleversements qu'un tremblement de terre. - ---Vous croyez? Eh bien, soit. Lucile est à vous, gouvernez-la comme -vous l'entendez. Mais moi! Écoutez bien: ceci est mon ultimatum, et si -vous le repoussez, je romps les conférences! Qui vous empêcherait de me -présenter, je ne dis pas dans tout le faubourg, mais dans cinq ou six -maisons de votre connaissance? - ---Sans ma femme! Croyez-moi, ma chère Mme Benoît, attachons-nous -chacun une pierre au cou, et jetons-nous ensemble à la rivière, cela -sera tout aussi sage. Toute l'aristocratie vous connaît comme elle -a connu votre père. On sait votre ambition persévérante; vous êtes -déjà la fable du faubourg, c'est le baron qui me l'a écrit, et son -témoignage n'est pas récusable. On dit que vous avez acheté de vos -millions le plaisir de naviguer dans le monde à la remorque d'une -marquise. Si je vous présentais aujourd'hui, on compterait demain les -visites que nous avons faites, et l'on calculerait, à un centime près, -la somme que chacune m'a rapportée. Qu'en dites-vous? Fussiez-vous -assez jeune pour vouloir jouer un pareil jeu, je ne suis pas assez -philosophe pour vous servir de partenaire. Je pars demain pour Arlange -avec ma femme; je vous offre, en bon gendre, une place dans la voiture, -et c'est tout ce que le sens commun me permet de faire pour vous.» - -Mme Benoît était violemment tentée d'arracher les yeux à ce modèle des -gendres, mais elle cacha son dépit. «Mon ami, dit-elle, vous avez passé -trente heures en chaise de poste, vous êtes las, vous avez sommeil, et -j'ai été mal inspirée de vouloir convertir un homme encore botté. Vous -serez plus accommodant quand vous aurez dormi. Attendez-moi dans ce -fauteuil, et souffrez que j'aille pourvoir à votre repos. Je suis à -vous!» - -Elle sortit en souriant et courut comme une tempête à la chambre de -sa fille. Je ne sais si elle ouvrit la porte, ou si elle l'enfonça, -tant son entrée fut violente. Elle saisit rudement le bras de Julie, -qui dépliait une taie d'oreiller: «Malheureuse, s'écria-t-elle, que -faites-vous? - ---Mais, madame, ce que madame m'a dit. - ---Vous êtes folle! vous ne m'avez pas comprise. Laissez cela et -déménagez-moi tous ces bagages. A-t-on jamais vu chose pareille? Les -malles d'un garçon dans la chambre de ma fille! - ---Pardon, madame, mais.... - ---Il n'y a pas de mais, et l'on vous pardonnera quand vous aurez obéi. -Emportez! emportez! - ---Mais où, madame? - ---Où vous voudrez; dans la rue, dans la cour! Non, tenez: dans ma -chambre! - ---Madame donne son appartement? Mais où faudra-t-il faire le lit de -madame? - ---Ici, sur ce divan, dans la chambre de la marquise. Pourquoi -faites-vous l'étonnée? Est-ce que la place d'une mère n'est pas auprès -de sa fille?» - -Elle laissa la femme de chambre à sa besogne et à sa surprise, et -redescendit en se disant tout bas: «Le marquis n'est venu que pour -me braver: il n'en aura pas la joie. Je veux aller dans le monde à -sa barbe: Mme de Malésy m'y aidera; nous ferons voir à ce forgeron -endiablé qu'on peut se passer de lui. Mais il ne faut pas que je le -laisse séduire ma fille! Il l'emporterait à Arlange, et alors, adieu le -faubourg!» - -Au même instant, Pierre demandait la porte, et la marquise, ivre -d'espérance, sautait légèrement du marchepied dans la maison. Mme -Benoît fut au salon avant elle; elle ne craignait rien tant que -la première entrevue, et il importait qu'elle fût là pour arrêter -l'expansion de ces jeunes cœurs. Lucile croyait tomber dans les bras -de son mari; ce fut sa mère qui la reçut: «Te voilà donc, chère -petite! lui dit-elle avec sa volubilité ordinaire et une tendresse -plus qu'ordinaire. Comme tu es restée longtemps! Je commençais à -m'inquiéter. Mon cœur est suspendu à un fil lorsque je ne te sens pas -auprès de moi. Chère belle, il n'y a en ce monde qu'une affection -désintéressée: l'amour d'une mère pour son enfant. Comment as-tu -passé la journée? Te trouves-tu mieux que ces temps derniers? Voyez, -monsieur, comme elle est changée! Votre conduite lui a fait bien du -mal. Elle a besoin des plus grands ménagements; les émotions violentes -lui sont fatales, votre vue seule la fait pâlir et rougir à la fois. -Mais vous-même, mon cher marquis, savez-vous que je ne vous reconnais -plus? Vous prétendez que l'air d'Arlange vous est bon; on ne le dirait -pas à vous voir. Vous n'êtes plus ce brillant seigneur d'Outreville -qu'on m'a présenté il y a deux mois. Après tout, il faut faire la part -de la fatigue: pauvre garçon! cent lieues en poste, tout d'une haleine! -C'est de quoi briser un homme plus solide que vous. Heureusement, une -bonne nuit va tout réparer. Il y a ici près un excellent lit qui vous -attend, dans ma chambre que je vous cède. - ---Mais, madame... murmura timidement Gaston. - ---Pas d'objections et pas de façons avec moi! Sacrifier tout à nos -enfants, c'est notre bonheur, à nous autres mères. Du reste, je -dormirai fort bien sur un lit de camp, près de ma chère Lucile, dont la -santé réclame tous mes soins. Nous devrions déjà être couchées. Allons, -bel endormi, dites bonsoir à votre femme, et venez lui baiser la main: -il me semble que vous ne lui faites pas trop d'accueil!» - -Ni Gaston ni Lucile ne furent dupes de ce discours, mais ils en furent -victimes; l'impudence réussit presque toujours avec les jeunes gens, -parce qu'ils éprouvent une sorte de honte à réfuter un mensonge. Dans -la circonstance présente, une autre espèce de délicatesse paralysait -le courage de Lucile et de Gaston. Ces cœurs honnêtes auraient cru -manquer à la pudeur en affrontant le mauvais vouloir de Mme Benoît. -Gaston lui-même, après toutes les vigoureuses résolutions qu'il avait -prises, n'osa ni se prévaloir de ses droits, ni faire appel aux -sentiments de sa femme: il fut aussi timide que Lucile, peut-être plus. -Quelle que soit la hardiesse que l'on attribue à notre sexe, il n'est -pas moins vrai que les hommes bien nés sont, en amour, plus farouches -que des jeunes filles. Il suffit de la présence d'un tiers pour glacer -la parole sur leurs lèvres et refouler jusqu'au fond de leur âme une -passion qui débordait. - -Mme Benoît dressa un plan de campagne qui n'aurait jamais réussi -sans l'empire qu'elle avait pris sur sa fille, et surtout sans la -fière timidité de Gaston. Pendant toute une semaine, elle parvint à -tenir séparés deux êtres qui s'adoraient, qui s'appartenaient, et qui -dînaient ensemble tous les soirs. Ce qu'elle dépensa de turbulence pour -étourdir sa fille et d'effronterie pour intimider son gendre fait une -somme incalculable. Tous les jours elle imaginait un prétexte nouveau -pour entraîner Lucile dans Paris, et laisser le marquis à la maison. -Elle se cramponnait à sa fille, elle ne la quittait qu'à bon escient, -lorsque Gaston était sorti. A voir son zèle et sa persévérance, vous -auriez dit une de ces mères jalouses qui ne peuvent se résigner à -partager leur fille avec un mari. - -Sa première idée était simplement de punir son gendre et de lui -infliger à son tour les ennuis d'une passion malheureuse. Le succès -de ses calculs lui rendit ensuite un peu d'espoir: elle pensa que -Gaston finirait par s'avouer vaincu et offrirait spontanément de -la conduire dans le monde. Mais le marquis prenait son veuvage en -patience: il écrivait à Lucile, il en recevait quelques billets écrits -à la dérobée; il combinait avec elle un plan d'évasion. Grâce à la -surveillance de Mme Benoît, ces deux époux unis par la loi et par la -religion en étaient réduits à des stratagèmes d'écoliers. Leur amour, -sans rien perdre de son assurance et de sa sérénité, avait gagné le -charme piquant des passions illégitimes. La cérémonie quotidienne du -baisemain, autorisée et présidée par la belle-mère, couvrait l'échange -de cette correspondance que Mme Benoît ne devina jamais. Lasse enfin -d'attendre inutilement la conversion de son gendre, elle revint à ses -premiers projets et retourna les yeux vers Mme de Malésy. Elle avait -appris chez sa couturière que la marquise de Croix-Maugars allait -donner une fête dans son jardin pour l'anniversaire de son mariage. -Toute la noblesse présente à Paris s'y trouverait réunie, car les bals -sont rares au 22 juin, et lorsqu'on rencontre l'occasion de danser -sous une tente, on en profite. Par une rencontre providentielle, Gaston -avait précisément obtenu une audience du ministre pour le 21, à onze -heures du matin. La veuve profita de l'absence forcée de son gendre -pour laisser Lucile au logis, et elle courut chez la vieille comtesse. - -«Madame, lui dit-elle à brûle-pourpoint, vous me devez huit mille -francs, ou peu s'en faut... - ---Plaît-il? demanda la comtesse qui entendait rarement de cette -oreille-là. - ---Je ne viens ni vous les réclamer ni vous les reprocher. - ---A la bonne heure. - ---Je tiens si peu à l'argent, que non-seulement je renonce à cette -somme, mais encore je ferais au besoin d'autres sacrifices pour arriver -à mon but. Je veux être reçue au faubourg avec la marquise ma fille, et -sans retard. C'est demain que Mme de Croix-Maugars donne son bal: vous -êtes sa mère, elle n'a rien à vous refuser: serait-ce abuser des droits -que j'ai acquis à votre bienveillance que de vous demander deux lettres -d'invitation?» - -Les petits yeux brillants de la comtesse s'arrondirent en clous de -fauteuil. Elle sourit au discours de la veuve comme un mineur à un -filon d'or. - -«Hélas! petite, dit-elle en larmoyant, on vous a bien exagéré mon -crédit. Ma fille est ma fille, je n'en disconviens pas; mais elle est -en puissance de mari. Connaissez-vous Croix-Maugars! - ---Si je le connaissais, je n'aurais pas besoin. - ---C'est juste. Eh bien, chère enfant, il me suffit de lui demander un -service pour obtenir un refus. Je suis la plus malheureuse femme de -Paris. Mes créanciers s'acharnent contre moi, quoique je ne leur aie -jamais rien fait. Mon gendre est un homme; il devrait me protéger: il -m'abandonne. Qu'est-ce que je lui demandais avant-hier? Un peu d'argent -pour payer le _Bon saint Louis_, qui a tant dégénéré depuis votre père! -Il m'a répondu que sa fête serait magnifique, et que sa bourse était -à sec. Je ne sais où donner de la tête. Comment avez-vous le cœur -de venir parler de bal et de plaisir à une pauvre désespérée comme -moi? Tout cela finira mal; je serai saisie, on vendra mes meubles...» -Ici la comtesse se tut, et laissa parler ses larmes. «Excusez-moi, -reprit-elle. Vous voyez que je ne suis guère en état de recevoir des -visites; mais j'aurai toujours du plaisir à vous voir: vous me rappelez -mon bon Lopinot. Ah! s'il était encore de ce monde!... Revenez un de -ces jours, nous causerons, et si je suis encore bonne à quelque chose, -je m'emploierai à vous servir.» - -Aux premières larmes de la comtesse, Mme Benoît avait résolûment tiré -son mouchoir. Elle se dit: «Puisqu'il faut pleurer, pleurons. Après -tout, les larmes ne me coûtent pas plus qu'à elle!» La sensible veuve -ajouta tout haut: «Voyons, madame la comtesse, un peu de courage! Il -n'y a pas là de quoi abattre un cœur comme le vôtre. Vous devez donc -beaucoup d'argent à ce méchant _Saint-Louis_? - ---Hélas! petite: quinze cents francs! - ---Mais c'est une misère! - ---Oui, c'est une grande misère! s'appeler la comtesse de Malésy, être -mère de la marquise de Croix-Maugars, tenir le premier rang dans le -faubourg, avoir l'entrée de tous les salons pour soi et ses amis, et -ne pouvoir payer une somme de quinze cents francs! Je vous fais de la -peine, n'est-ce pas? Adieu, mon enfant, adieu. Mon chagrin redouble à -vous voir pleurer; laissez-moi seule avec mes ennuis! - ---Voulez-vous permettre que je passe au _Bon saint Louis_? Je me charge -d'arranger l'affaire. - ---Je vous le défends!... ou plutôt, si: allez-y. Ces gens-là sont vos -successeurs: vous vous entendrez avec eux mieux que moi. D'ailleurs ils -sont de votre caste; les marchands ne se mangent pas entre eux. Vous -êtes heureux, vous autres; on vous donne pour cent écus ce qui nous en -coûte mille. Allez au _Bon saint Louis_. Je parie, friponne, que vous -achèterez la créance sans bourse délier; et c'est à vous que je devrai -quinze cents francs! - ---C'est dit, madame la comtesse; et comme un service en vaut un autre... - ---Oui; je vous rendrai tous les services qui sont en mon pouvoir. -Mais décidément j'aime mieux que vous ne fassiez pas ma paix avec ces -boutiquiers. Qu'est-ce que j'y gagnerais? On saurait bientôt qu'ils -sont payés, et j'aurais affaire à tous les autres. Ma pauvre belle, je -dois à Dieu et au diable. - ---Combien? - ---Ah! combien! Je n'en sais plus rien moi-même. Ma mémoire s'en va. -Mais j'ai ici des factures. Voyez: le pâtissier de la rue de Poitiers -réclame cinq cents francs pour une demi-douzaine de poulets que j'ai -fait monter chez moi et quelques malheureux gâteaux que j'ai grignotés -dans sa boutique. Comme vous nous exploitez! - ---Je lui dirai deux mots. - ---Oui, dites-lui qu'il devrait avoir honte, et que je ne veux plus -entendre parler de lui. - ---Soyez tranquille. - ---Voici maintenant maître Majou qui demande le prix d'une pièce de vin -ordinaire. - ---C'est une bagatelle: donnez-moi ce papier-là. - ---Mille francs. - ---Diantre! votre ordinaire n'est pas à dédaigner. - ---Tenez: voici la note d'un bien honnête homme; je suis sûre que vous -vous arrangeriez avec lui. C'est le tapissier qui a remis ces meubles -à neuf. Il me demande mille écus, mais si l'on savait le prendre, on -obtiendrait quittance pour presque rien. - ---J'essayerai, madame la comtesse.» Elle prit les quatre factures et -les plia soigneusement. «Il est midi, poursuivit-elle: je vais de ce -pas mettre ordre à vos affaires. Mais maintenant que vous avez l'esprit -plus libre, n'irez-vous pas essayer l'effet de votre éloquence sur le -marquis de Croix-Maugars? - ---Oui, petite, j'irai. Mais j'ai l'esprit moins libre que vous ne -croyez. Je ne vous ai pas dit tous mes chagrins.» Elle ouvrit un tiroir -de sa table à ouvrage et prit un portefeuille bourré de papiers. «Vous -allez apprendre bien d'autres misères! - ---Tout beau! pensa Mme Benoît. Va pour six mille francs, quoique ce -soit un bon prix pour un simple passe-port à l'intérieur du faubourg. -Mais la vieille dame s'est mise en goût; l'appétit lui vient, et si je -n'y mets le holà, elle me priera de lui acheter, en passant, le Louvre -et les Tuileries!» La veuve reposa sur la table les factures qu'elle -avait prises, et dit d'une voix émue: «Hélas! madame, je crains fort -que vous n'ayez raison, et que vos chagrins ne soient sans remède! - ---Mais non! mais non! répliqua vivement la comtesse. Je suis sûre de me -tirer d'embarras un jour ou l'autre. Vous m'avez rendu le courage, et -je me sens toute ragaillardie. Je serai chez ma fille dans une heure; -le temps de passer une robe! J'aurai une carte d'invitation au nom de -la marquise d'Outreville. Il ne vous en faut pas deux; vous entrerez -avec votre fille: je veux éluder ce nom de Benoît qui gâterait tout. -Pendant que je m'occupe de vous, allez chez vos marchands avec les -factures, et terminez cette petite spéculation, qui a l'air de vous -sourire. Rendez-vous ici à trois heures précises, et nous échangerons -nos pouvoirs comme deux ambassadeurs.» - -M. de Croix-Maugars fit la grimace en voyant entrer sa belle-mère. -La comtesse était si terriblement besogneuse qu'on redoutait son -apparition comme l'arrivée d'une lettre de change. Mais lorsqu'on sut -qu'elle ne demandait pas d'argent, on n'eut plus rien à lui refuser. Le -marquis lui remit en souriant un carré de carton satiné dont il était -loin de connaître la valeur; c'était la quatrième fois depuis un an -qu'il lui payait ses dettes. - -Mme Benoît, joyeuse comme un matelot qui rentre au port, courut chez -son notaire, revint chez les créanciers et paya sans marchander. Le -tapissier accommodant dont la comtesse avait fait l'éloge était ce -farouche Bouniol, qui avait forcé sa porte huit jours auparavant. A -trois heures, Mme de Malésy empocha les quittances, et la veuve courut -à son hôtel avec la précieuse invitation. Elle ne la confia point -à ses poches, elle la garda à la main, elle la contempla, elle lui -sourit. «Enfin! disait-elle, voici mes lettres de naturalisation; je -suis citoyenne du faubourg. Pourvu que d'ici à demain je ne tombe pas -malade!» - -Elle se souvint alors que Lucile était seule depuis onze heures, et -que le marquis avait eu le temps de l'entretenir en tête-à-tête. Cette -idée, qui l'eût exaspérée la veille, lui parut presque indifférente. Le -bonheur la réconciliait avec le monde entier et avec Gaston: un homme -ivre n'a plus d'ennemis. - -En descendant de voiture, elle aperçut dans la cour une ancienne -victime de son emportement, le candide Jacquet. - -«Viens ici, mon garçon! lui dit-elle. Approche, ne crains rien: tu es -pardonné. Tu veux donc rentrer à mon service? - ---Oh! merci bien, madame. Monsieur le marquis m'a présenté dans une -maison. - ---Le marquis t'a présenté? Tu as du bonheur, toi! - ---Oui, madame, je gagne cinquante francs par mois. - ---Je t'en fais mon compliment. C'est tout ce que tu avais à me dire? - ---Non, madame; je viens vous apporter deux lettres. - ---Donne donc! - ---Un petit moment, madame; je les cherche sous la coiffe de mon -chapeau. Les voici!» - -L'une de ces lettres était de Gaston, l'autre de Lucile. Gaston disait: - - - «Ma charmante mère, - -«Dans l'espoir que l'amour maternel vous arrachera de ce Paris que vous -aimez trop, j'emmène votre fille à Arlange. Puissiez-vous venir bientôt -nous y rejoindre!» - -«Qui est-ce qui t'a donné cela?» demanda Mme Benoît à Jacquet. Mais -Jacquet avait fui, comme un oiseau devant l'orage. Elle décacheta -vivement la lettre de sa fille et trouva trois pages d'excuses qui se -terminaient par ces mots: «La femme doit suivre son mari.» - - -Je ne veux pas médire du cœur humain, mais la veuve, après avoir -lu ces deux lettres, ne pensa ni à l'abandon de sa fille, ni à la -trahison de son gendre, ni à l'isolement où on la laissait, ni à la -rupture de tous les liens qui l'attachaient à sa famille. Elle pensa -qu'elle venait d'acheter une invitation, que cette invitation était -au nom d'Outreville, qu'elle ne pouvait servir à Mme Benoît, et qu'on -danserait sans elle à l'hôtel de Croix-Maugars. - - -VI - -Le marquis d'Outreville, confiant dans son bon droit et sûr de l'amour -de Lucile, ne craignait pas d'être poursuivi par sa belle-mère. La -fuite des deux époux fut une promenade d'amoureux. On voyageait un peu -le matin, un peu le soir; on choisissait les gîtes; on s'arrêtait, -comme deux connaisseurs dans un salon de peinture, à tous les frais -paysages; on descendait de voiture, on suivait les sentiers, on -entrait, bras dessus bras dessous, dans les bois; on se perdait -souvent, on se retrouvait toujours. Lucile, aussi marquise qu'une femme -peut l'être, et reconnue en cette qualité par tous les hôteliers de la -route, parcourut en trois semaines le chemin qu'avec sa mère elle avait -dévoré en vingt-quatre heures: cependant le second voyage lui parut -plus court que le premier. - -L'arrivée des deux époux fut une fête dans Arlange: Lucile était -adorée de tous ses vassaux. Les anciens du pays et les doyens de -la forge vinrent lui dire en leur patois qu'ils avaient _trouvé le -temps long après elle_; les compagnes de son enfance se présentèrent -gauchement pour lui apporter le bonjour: elle les reçut dans ses bras. -Elle remboursa largement la bonne grosse monnaie d'amitié que ces -braves gens dépensaient pour elle; elle s'informa des absents; elle -demanda des nouvelles des malades; elle fit rayonner dans tout le -village la joie dont son cœur était plein. - -Ce tribut une fois payé aux souvenirs du premier âge, elle comptait -se retrancher dans la forge avec Gaston, fermer la porte à toutes les -visites, et vivre d'amour au fond de sa retraite. Les enfants ont -l'imprévoyance de ces sauvages de l'Amérique qui coupent l'arbre par le -pied et mangent tous les fruits en un jour. Mais le marquis, depuis son -mariage, avait fait des réflexions sérieuses et deviné le grand secret -de la vie domestique: l'économie du bonheur. Il savait que la solitude -à deux, ce rêve des amants, doit épuiser rapidement les cœurs les plus -riches, et que si l'on se dit tout en un jour, il faut bientôt se -répéter ou se taire. Si tous les jeunes époux n'avaient pas l'habitude -de gaspiller leur bonheur, la lune de miel, que l'univers accuse d'être -trop courte, aurait plus de quatre quartiers. Gaston se sentait -assez de tendresse dans l'âme pour faire durer son bonheur autant que -sa vie, mais à condition de le ménager. Il amena doucement Lucile à -partager son temps entre l'amour, le travail et même l'ennui, ce voisin -salutaire qui ajoute tant de charmes au plaisir. Il l'intéressa à ses -études et à ses recherches; il lui persuada de faire et de recevoir -des visites; il eut l'héroïsme de la conduire chez la baronne de -Sommerfogel! Il se joignit à elle pour prier M. et Mme Jordy de venir -passer à la forge les premières vacances qu'ils pourraient prendre; il -lui dicta cinq ou six lettres destinées à adoucir Mme Benoît et à la -ramener. - -Ces marques de soumission filiale ne firent qu'exaspérer le courroux de -la veuve. Elle n'était pas loin de se croire offensée par des excuses -vaines qui n'avaient pas la vertu de lui ouvrir le moindre salon. Si -elle avait dû oublier un instant ce qu'elle appelait la trahison de -sa fille, l'invitation du marquis de Croix-Maugars, qu'elle portait -sur elle, la lui aurait remise sous les yeux. Elle devint misanthrope -comme tous les esprits faibles lorsqu'ils croient avoir à se plaindre -de quelqu'un. Elle prit en haine l'univers entier, et même son ancien -paradis, le faubourg Saint-Germain: il lui semblait que l'aristocratie -de Paris conspirait contre elle, et que le marquis d'Outreville était -le chef du complot. Si elle ne disait pas un éternel adieu au théâtre -de ses mécomptes, c'était pour ne pas s'avouer vaincue. Elle persistait -à frayer avec la noblesse, mais uniquement pour la braver de plus près: -elle voulait fouler les tapis de la rue de Grenelle comme Diogène -foulait aux pieds le luxe de Platon! Elle ne revit ni Mme de Malésy ni -ses autres débiteurs, excepté le baron de Subressac. Ce n'était pas -quelle espérât de lui aucun service: elle s'était croisé les bras et -n'attendait plus rien que du hasard. Mais le baron lui témoignait du -bon vouloir, et c'est quelque chose, faute de mieux, que l'amitié d'un -baron. - -M. de Subressac était très-vieux à soixante-quinze ans: à vingt-cinq, -il avait été particulièrement jeune. Il avait dépensé, sans compter, -sa vie et sa fortune, et ses aventures d'autrefois défrayaient encore -les conversations intimes des douairières du faubourg. Malheureusement -pour sa vieillesse, il avait oublié de se marier à temps, et il s'était -condamné à la solitude, cette froide compagne des vieux garçons. -Relégué à un quatrième étage avec six mille livres de rentes viagères, -entre un valet de chambre et une cuisinière qui le servaient par -habitude, il haïssait le logis et vivait dehors. Tous les jours, après -déjeuner, il faisait sa toilette avec la coquetterie minutieuse d'une -femme qui prend de l'âge. On a prétendu qu'il mettait du rouge, mais le -fait ne paraît pas bien avéré. Une fois habillé, il faisait à petits -pas cinq ou six visites, bien reçu partout, et invité à dîner sept fois -par semaine. On l'aimait pour le soin qu'il prenait de lui-même et des -autres: il avait pour les femmes de tout âge des attentions exquises -que la jeune génération ne connaît plus. Indépendamment de ce mérite, -le sexe récompensait en lui trente années de loyaux services, comme un -souverain donne les Invalides au soldat vieilli sous le harnois. Je ne -parle pas de cinq ou six aïeules vénérables chez lesquelles il trouvait -cette amitié plus étroite qui est comme de l'amour cristallisé. Grâce -aux bons sentiments qu'il avait semés sur sa route, il était aussi -heureux qu'on peut l'être à soixante-quinze ans lorsqu'on est forcé -d'aller chercher le bonheur hors de chez soi. - -Il n'avait pas d'infirmités, mais dès l'hiver de 1845, ses amis les -plus intimes commencèrent à s'apercevoir qu'il baissait. Il n'était -plus aussi éveillé à la conversation; il avait des absences. Sa parole -semblait moins vive et sa langue moins déliée. Enfin, symptôme plus -grave, il ne savait plus résister au sommeil. Un soir, après dîner, -chez le marquis de Croix-Maugars, il s'endormit sur sa chaise. Mme -de Malésy, un de ses caprices de 1815, s'en aperçut la première et -cita à ce propos un dicton menaçant: «Jeunesse qui veille, vieillesse -qui dort, présages de mort.» En avril 1846, le baron fut pris d'un -étourdissement devant la caserne de la rue Bellechasse; il serait -tombé sur le pavé sans un brigadier de chasseurs qui le retint dans -ses bras. Cette circonstance lui fit vivement sentir le regret d'une -voiture: on était toujours heureux de recevoir ses visites, mais on ne -le faisait pas prendre chez lui. Mme Benoît fut la première qui eut -pour lui des soins si délicats. Soit qu'elle l'attendît, soit qu'il -prît congé d'elle, elle n'oubliait jamais de mettre à sa disposition -la plus douce de ses voitures et les coussins les plus moelleux. Elle -se montra plus attentive que les vieilles amies, et n'en soyez point -étonné: il était pour elle une espérance, pour les autres un souvenir. -Le jour où elle n'attendit plus rien de lui, après le départ de Lucile, -elle ne diminua rien de ses attentions, bien au contraire. Elle -éprouvait un plaisir amer à combler le seul gentilhomme qui fût de ses -amis. Elle disait en elle-même: «Les imbéciles! voilà pourtant comme -je les aurais choyés tous!» Le baron se prit d'une amitié véritable -pour celle qui le traitait si bien. Les vieillards sont comme les -enfants: ils s'attachent par instinct à ceux qui prennent soin de leur -faiblesse. Il la fit profiter des loisirs que la saison lui laissait; -pendant qu'une grande moitié du faubourg courait à la campagne pour -se reposer des plaisirs de l'hiver, il prit ses quartiers dans la rue -Saint-Dominique, et vint presque tous les jours dîner en bourgeoisie. -Le repas était commandé pour lui: on lui servait les plats qu'il -aimait. Il mangeait lentement: Mme Benoît prit exemple sur lui, pour -n'avoir pas l'air de l'attendre. Il aimait les vieux vins; elle lui -servit la crème de sa cave. Au dessert elle lui contait ses doléances, -et il l'écoutait. Il en vint à la plaindre sérieusement de ses maux -imaginaires. Elle pleurait, et, comme les larmes sont contagieuses, il -pleurait avec elle. Trois mois après le départ de Lucile, il était de -la maison. Il s'était acoquiné à cette vie facile et grasse et à ces -plaisirs tranquilles qui ne lui coûtaient qu'un peu de compassion. Un -soir, c'était vers la fin de septembre, il dit à Mme Benoît: - -«Je ne suis plus bon à rien, ma pauvre charmante: je ressemble à une -vieille tapisserie qui montre partout la corde, et dont le dessin -est aux trois quarts effacé; mais, tel que je suis, je peux encore -vous donner ce que vous avez souhaité toute la vie: voulez-vous être -baronne? Ce n'est pas un mari que je vous propose, ce n'est qu'un nom. -A votre âge, et faite comme vous voilà, vous mériteriez mieux; mais -j'offre ce que j'ai. Quelque chose me dit que je ne vous ennuierai pas -longtemps, et que ma vieillesse sera tôt finie; je crois même que nous -ferons bien de nous hâter, si vous voulez devenir Mme de Subressac. -J'ai beaucoup de relations dans le faubourg; on m'aime un peu partout: -que j'aie seulement le temps de vous présenter à mes amis! Après ma -mort, ils continueront à vous recevoir pour l'amour de moi. Alors rien -ne vous empêchera, si le cœur vous en dit, de choisir un homme de votre -âge, qui sera votre mari en vérité et non plus en effigie. Méditez -cette proposition: prenez huit jours pour réfléchir, prenez-en quinze, -je suis encore bon pour quinze jours. Écrivez à vos enfants; peut-être -la crainte de ce mariage les décidera-t-elle à faire ce que vous -voulez. Pour moi, quoi qu'il arrive, je mourrai plus tranquille si j'ai -la consolation d'avoir contribué à votre bonheur.» - -Mme Benoît n'était nullement préparée à ces ouvertures; cependant elle -ne perdit pas deux jours en réflexions. Une heure après le départ du -baron, son parti était pris. Elle se dit: «J'ai juré que je ne me -remarierais pas; mais auparavant j'avais juré d'entrer au faubourg. -Cette fois, du moins, je suis sûre de n'être point battue par mon mari! -J'épouse le baron, je dénature ma fortune, et je déshérite la marquise -de tout ce qu'il me sera possible de lui enlever: à l'ouvrage!» - -Elle fit porter sa réponse à M. de Subressac, et dès le lendemain, sans -écrire à ses enfants, elle hâta les apprêts de son mariage. Jamais -amant passionné ne courut plus ardemment à ses noces: c'est que Mme -Benoît épousait bien mieux qu'un homme, elle épousait le faubourg! -Une légère indisposition de M. de Subressac l'avertit qu'elle n'avait -pas de temps à perdre: elle prit des ailes et déploya plus d'activité -qu'aux approches du mariage de sa fille. Tandis que le baron était -retenu dans la chambre, la fiancée courait de la mairie à l'étude du -notaire, et de l'étude à la sacristie. Elle trouvait encore le temps -de voir son cher malade et de causer avec le médecin. La cérémonie -était fixée au 15 octobre. Le 14, M. de Subressac, qui allait mieux, se -plaignit d'une pesanteur à la tête; le docteur parla de le saigner; Mme -Benoît le fit taire; la saignée fut remise au lendemain, le mal de tête -se dissipa, et les futurs époux dînèrent ensemble de bon appétit. - -Le mois d'octobre fut charmant en 1846: on se serait cru aux premiers -jours de septembre, et le soleil donnait au calendrier un éclatant -démenti. Les vendanges furent belles dans toute la France, et même en -Lorraine. Tandis que Mme Benoît poursuivait ardemment sa baronnie, -sa fille et son gendre jouissaient de l'automne dans la compagnie -de leurs amis. M. et Mme Jordy avaient quitté leurs affaires pour -venir passer trois semaines à Arlange. Mme Mélier les garda huit -jours et leur permit ensuite d'habiter la forge; ni les mères ni les -maris ne refusent rien à une jeune femme enceinte de quatre mois. Une -étroite amitié s'était établie entre le raffineur et le forgeron. Ils -chassaient tous les jours ensemble, tandis que leurs femmes cousaient -une layette de prince. Robert appelait la marquise _Lucile_ et Gaston -disait _Céline_ à Mme Jordy. Le jour même où le marquis devait gagner -un beau-père et perdre une fortune, les deux couples, éveillés au -petit jour, s'embarquèrent ensemble dans un char à bancs solide, à -l'épreuve de toutes les ornières de la forêt. La rosée en grosses -gouttes étincelait dans les herbes; les feuilles jaunies descendaient -en tournoyant dans l'air et venaient se coucher au pied des arbres. Les -rouges-gorges familiers suivaient de branche en branche la course de la -voiture; la bergeronnette courait en hochant la queue jusque sous les -pieds des chevaux. De temps en temps un lapin effarouché, les oreilles -couchées en arrière, passait comme un éclair au travers de la route. -L'air piquant du matin colorait le visage des jeunes femmes. Je ne sais -rien de charmant comme ces frissons de l'automne entre les chaleurs -accablantes de l'été et les glaces brutales de l'hiver. Le chaud -nous énerve, le froid nous roidit; une douce fraîcheur raffermit les -ressorts du corps et de l'esprit, stimule notre activité et redouble -le bonheur de vivre. - -Après une longue promenade, qui ne parut longue à personne, les quatre -amis descendirent de voiture. Lucile, qui commandait l'expédition, -les conduisit à une belle place verte, sous un grand chêne, auprès -d'une petite source encadrée de cresson. Mme Jordy, paresseuse par -devoir, s'établit commodément sur l'herbe des bois, plus fine et plus -moelleuse que les meilleures fourrures, tandis que son mari vidait -les coffres du char à bancs et que le marquis allumait un grand feu -pour le déjeuner; Lucile y jetait des brassées de feuilles sèches et -des poignées de branches mortes; puis Robert découpa les perdreaux -froids, et la marquise employa tous ses talents à faire une magnifique -omelette. Puis on mit le café auprès du feu, à distance respectueuse, -en recommandant au marquis de ne pas le laisser cuire. Alors commença -un de ces tournois d'appétit qui seraient ridicules à la ville et qui -sont délicieux à la campagne; et lorsqu'un gland tombait dans un verre, -on riait à tout rompre, et l'on trouvait que le vieux chêne avait -beaucoup d'esprit. - -Il n'était pas loin de midi lorsqu'on livra la table aux laquais -et au cocher. Les deux jeunes femmes prirent un sentier qu'elles -connaissaient de longue date, marchèrent d'un pas gaillard jusqu'à la -lisière du bois, et jetèrent leurs maris en pleine vendange dans les -vignes de Mme Mélier. - -Un doux soleil éclairait les feuilles pourpres de la vigne. Les ceps -robustes enfonçaient dans le sol leurs racines noueuses, comme un -enfant vigoureux se cramponne au sein de sa nourrice. La belle terre -rouge, légèrement détrempée par l'automne, s'attachait aux pieds des -vendangeurs, et chacun d'eux en portait un petit arpent à sa chaussure. -Deux chariots chargés de larges cuves attendaient au bas du coteau, -et d'instant en instant un vigneron courbé sous le poids venait y -verser sa hotte pleine. Un peu plus loin, deux bambins de six ans -surveillaient d'un œil affamé le repas des vendangeurs. Une énorme -soupe aux choux lançait en bouillonnant ses vapeurs succulentes; les -pommes de terre cuisaient sous la cendre, et le lait caillé attendait -son tour dans les jarres de grès bleu. Le regard des deux enfants -disait avec une certaine éloquence: «Oh! des pommes de terre bien -chaudes, avec du lait caillé bien froid!» - -Les vendangeuses en jupon court chantaient du haut de leur tête une -poésie champêtre. Cette bruyante gaieté profite au maître de la vigne: -«Bouche qui mord à la chanson ne mord pas à la grappe.» - -Tandis que Gaston et Robert gravissaient la colline et passaient en -revue un front de bataille hérissé d'échalas, une étrange discussion -s'élevait entre les deux amies, auprès de la cuisine des vendangeurs. - -«Es-tu folle? disait Mme Jordy; cette soupe doit être détestable. - ---Rien qu'une assiettée! disait la marquise. - ---Mais tu viens de déjeuner! - ---J'ai faim de cette soupe-là. - ---Si tu as faim, retournons à la voiture. - ---Non, c'est de la soupe qu'il me faut; demandes-en pour moi, ou j'en -volerai. J'en meurs d'envie! - ---Des larmes! Oh! ceci devient grave. Je croyais que les envies -n'étaient permises qu'à moi. Mais, au fait, qui sait? mangez, madame, -mangez.» - -La mignonne marquise dévora la portion d'un batteur en grange. Mme -Jordy s'étonnait qu'on pût avoir un si farouche appétit lorsqu'on ne -mangeait pas pour deux. Elle prit son amie à part, lui adressa mille et -une questions, et causa longtemps avec elle. La conclusion fut qu'il -faudrait demander l'avis du médecin. - -«Nous vous dérangeons? demanda Gaston qui revenait sur ses pas. - ---Point du tout, répondit Mme Jordy; nous causions chiffons. - ---Ah! - ---Mon Dieu, oui. Vous savez que nous travaillons à une layette. - ---Eh bien? - ---Eh bien, il nous vient une inquiétude sérieuse. - ---Et laquelle? - ---Nous craignons d'être obligées d'en faire deux.» - -Gaston sentit ses jambes plier sous lui: c'était pourtant un homme -solide. Il proposa de remonter en voiture et de courir chez le médecin. -«Quel bonheur! disait Lucile. Si le docteur dit oui, j'écris demain à -maman.» - -Le même jour, Mme Benoît monta, à dix heures du matin, dans le célèbre -carrosse qu'on venait enfin de terminer, mais en changeant les armes. -Avant de gravir l'escalier de velours qui servait de marchepied, elle -lorgna complaisamment le tortil du baron et l'écusson des Subressac. -Contrairement à l'usage, c'était la mariée qui allait chercher son -mari. Elle monta d'un pas léger jusqu'au quatrième étage, sonna -vivement, et se trouva face à face avec deux serviteurs en larmes: -le baron était mort subitement pendant la nuit. La pauvre mariée -éprouva la douleur foudroyante de Calypso lorsqu'elle apprit le départ -d'Ulysse. Elle voulut voir ce qui restait du baron: elle toucha sa main -froide, elle s'assit auprès de son lit, accablée, stupide et sans -larmes. En voyant ce désespoir, le vieux valet de chambre, qui savait -la liste des amours de son maître, se dit que personne ne l'avait aimé -comme Mme Benoît. - -Ce fut Mme Benoît qui pourvut aux funérailles du baron. Elle assura -l'avenir de ses vieux domestiques en disant: «Il m'appartient de payer -ses dettes: ne suis-je pas sa veuve aux yeux de Dieu?» Elle résolut -de porter son deuil. Elle suivit le convoi jusqu'au cimetière. Tout -le faubourg y était. Lorsqu'elle vit la longue file de voitures qui -s'avançaient au pas derrière la sienne, elle fondit en larmes, et -s'écria au milieu des sanglots: «Que je suis malheureuse! Tous ces -gens-là seraient venus danser chez moi!» - -Comme elle rentrait à l'hôtel, écrasée sous le poids de la douleur, on -lui remit la lettre suivante: - - - «Chère maman, - -«Voici la sixième lettre que je vous écris sans obtenir deux lignes -de réponse; mais, pour cette fois, je suis sûre du succès. Je ne vous -répéterai pas que nous vous aimons, que nous regrettons de vous avoir -fait de la peine, que vous nous manquez, que nous commençons à allumer -du feu le soir, et que votre fauteuil vide nous met les larmes aux -yeux: vous avez résisté à toutes ces bonnes raisons-là, et il faut des -arguments plus victorieux pour vous décider. Écoutez donc: si vous -voulez être bonne et revenir auprès de nous, je vous donnerai pour -récompense.... un petit-fils! Je n'essaye pas de vous dépeindre notre -joie; il vaut mieux que vous veniez la voir et la partager. - - «LUCILE D'OUTREVILLE - - -«Oui-dà, s'écria Mme Benoît, un petit-fils! Et si c'était une -petite-fille!» - -Elle courut à la cheminée, et poursuivit, en se mirant dans une glace: -«J'ai quarante-deux ans; dans seize ans, ma petite-fille fera son -entrée dans le monde; ses parents ne sortiront jamais d'Arlange: qui -est-ce qui la conduira au faubourg, si ce n'est moi? Chère petite! -je l'aime déjà. J'aurai cinquante-huit ans, je serai encore jeune; -et d'ici là, je ne ferai pas la sottise de me laisser mourir comme -certains vieux maladroits. En route pour Arlange! - ---Madame, interrompit Julie, on vient de _la Reine Artémise_ avec des -étoffes de deuil. - ---Renvoyez-moi ces gens-là! Est-ce qu'on se moque de moi? Le baron ne -m'était rien, et je ne veux pas étaler des regrets ridicules. - ---Mais, madame, c'est madame qui a dit.... - ---Mademoiselle Julie, quand votre maîtresse vous parle, il ne vous -appartient pas de dire _mais_. Parce que j'ai supporté vos défauts -pendant quinze ans, vous avez peut-être cru que j'étais engagée avec -vous pour la vie? C'est comme maître Pierre, votre fidèle ami, qui -suit vos bons exemples et n'en veut faire qu'à sa tête. Vous me servez -passablement mal; et ce qui est beaucoup plus grave, il vous est arrivé -à tous deux de manquer grossièrement à Mme la marquise d'Outreville. -Ne venez pas encore objecter que c'est moi qui avais dit. Le fait est -que ma fille ne peut plus vous voir ni l'un ni l'autre; et comme je -retourne à Arlange.... - ---Je comprends; madame nous punit de lui avoir obéi.» - -C'est ainsi que Mme Benoît congédia ses alliés avant la signature de -la paix. Deux jours plus tard, son sourire éclairait Arlange. Elle ne -parla point du passé; elle s'abstint de toutes récriminations; elle se -réconcilia franchement avec sa fille et son gendre: peu s'en fallut -qu'elle ne convînt de ses torts. - -«Mes enfants, dit-elle, que vous êtes bien ici! Restez-y longtemps, -restez-y toujours! Gaston avait bien raison de faire l'éloge de la -campagne: c'est là qu'on se porte bien et qu'on élève les belles -familles. Donnez-moi beaucoup de petits-enfants; je ne me plaindrai -jamais d'en avoir trop. C'est moi qui doterai vos filles: ainsi, ma -Lucette, règle-toi là-dessus. Mais comprenez-vous cet engouement qu'ils -ont pour Paris? C'est une ville abominable; je n'y ai trouvé que -déboires, et je n'y remettrai jamais les pieds que pour conduire mes -petits-enfants dans le monde!» - -Sept mois plus tard, la marquise accoucha d'un garçon. Il fut le -filleul de Mme Jordy; Mme Benoît ne voulut pas être sa marraine. - -«J'attends les filles,» dit-elle. - -Dans les dix années qui viennent de s'écouler, Lucile a donné sept -enfants à son mari, et une si heureuse fécondité ne paraît pas l'avoir -fatiguée. Elle a gagné un peu d'embonpoint sans rien perdre de sa -grâce: les cerisiers en sont-ils moins beaux parce qu'ils portent tous -les ans des cerises? Gaston, fidèle aux deux passions de sa jeunesse, -consacre la meilleure partie de son temps à Lucile, et le reste à la -science. Son usine prospère aussi bien que son ménage. Il a poussé -vigoureusement les progrès de l'industrie métallurgique; il a précipité -la baisse des fers: grâce à lui, la tonne des rails est tombée de 360 -francs à 285, et il ne désespère pas de l'amener à 200, comme il le -promettait jadis à son ami l'ingénieur des salines. C'est, d'ailleurs, -un beau forgeron que le marquis d'Outreville, et vous ne lui donneriez -pas plus de trente ans: les années ont si peu de prise sur l'homme -heureux! - -Mais Mme Benoît est une petite vieille femme fondue, amaigrie, ridée, -maussade, insupportable aux autres et à elle-même. C'est qu'elle a -attendu vainement la petite tête blonde sur laquelle elle fondait ses -dernières espérances. Les sept enfants du marquis sont sept garnements -joufflus qui se roulent du matin au soir dans la poussière, qui trouent -leurs vestes aux coudes et leurs pantalons aux genoux, qui ont des -engelures l'hiver, et les mains rouges en toute saison, et qui iront -tout seuls au faubourg Saint-Germain, s'ils ont jamais la curiosité de -voir le paradis de leur grand'mère. - -Gabrielle-Auguste-Éliane mourra comme Moïse sur le mont Nébo, sans -avoir mis le pied sur la terre promise. - - -FIN. - - - - -TABLE. - - - DÉDICACE Page 1 - - Les Jumeaux de l'hôtel Corneille 3 - - L'Oncle et le Neveu 73 - - Terrains à vendre 108 - - Le Buste 165 - - Gorgeon 271 - - La Mère de la Marquise 300 - - -FIN DE LA TABLE. - - - 5458.--PARIS. IMPRIMERIE A. L. GUILLOT - 7, rue des Canettes, 7 - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MARIAGES DE PARIS *** - -***** This file should be named 64202-0.txt or 64202-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/6/4/2/0/64202/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Les mariages de Paris</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Edmond About</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: January 02, 2021 [eBook #64202]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Clarity, Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MARIAGES DE PARIS ***</div> - -<h1> -LES</h1> - -<h1>MARIAGES DE PARIS -</h1> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="OUVRAGES_DU_MEME_AUTEUR">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</h2> -</div> - - -<h4>FORMAT IN-8</h4> - -<table> -<tr><td> -<span class="smcap">Le Roman d'un brave homme.</span> 1 vol. illustré de 52 compositions<br /> -par <i>Adrien Marie</i>; 2<sup>e</sup> édit. broché, 10 fr.;—relié </td><td> 14 » -</td></tr><tr><td> -<span class="smcap">L'homme à l'oreille cassée.</span> 1 vol. illustré de 61 compositions<br /> -par <i>Eugène Courboin</i>; broché, 10 fr.—relié. </td><td>14 » -</td></tr> -<tr><td>Mis en vente par livraisons à 50 centimes, au mois de janvier 1885.</td></tr> -</table> - - - -<h4>FORMAT IN-16</h4> - -<table> -<tr><td><span class="smcap">Alsace</span> (1871-1872); 5<sup>e</sup> édition. 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Causeries</span>; 2<sup>e</sup> édition. 2 vol. </td><td> 7 »</td></tr> -<tr><td><span style="margin-left: 1em;">Chaque volume se vend séparément</span> </td><td> 3 50</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">La Grèce contemporaine</span>; 8<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td><td> 3 50</td></tr> -<tr><td><span style="margin-left: 1em;">Le même ouvrage, édition illustrée</span> </td><td> 4 »</td></tr> -<tr><td><span class="smcap">Le Progrès</span>; 4<sup>e</sup> édition. 1 vol. </td><td> 3 5</td></tr> -<tr><td><span class="smcap">Le Turco.</span>—<span class="smcap">Le bal des artistes.</span>—<span class="smcap">Le poivre.</span>—<span class="smcap">L'ouverture</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><span class="smcap">au château.</span>—<span class="smcap">Tout paris.</span>—<span class="smcap">La chambre</span></span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><span class="smcap">d'ami.</span>—<span class="smcap">Chasse allemande.</span>— <span class="smcap">L'inspection générale.</span>—<span class="smcap">Les</span></span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><span class="smcap">cinq perles</span>; 4<sup>e</sup> édition. 1 vol.</span></td><td> 3 50</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Salon de 1864.</span> 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Salon de 1866.</span> 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Théâtre impossible</span> (Guillery.—L'assassin.—L'éducation<br /> -<span style="margin-left: 1em;">d'un prince.—Le chapeau de sainte Catherine);</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">2<sup>e</sup> édition. 1 vol.</span> </td><td> 3 50</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">L'A B C du travailleur</span>: 4<sup>e</sup> édition. 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Les Mariages de province</span>; 6<sup>e</sup> édition. 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">La Vieille Roche.</span> Trois parties qui se vendent séparément:</td></tr> -<tr><td><span style="margin-left: 1em;">1<sup>re</sup> partie: <i>Le Mari imprévu</i>; 5<sup>e</sup> édition. 1 vol.</span> </td><td> 3 50</td></tr> -<tr><td><span style="margin-left: 1em;">2<sup>e</sup> partie: <i>Les Vacances de la Comtesse</i>; 4<sup>e</sup> édit. 1 vol.</span> </td><td> 3 50</td></tr> -<tr><td><span style="margin-left: 1em;">3<sup>e</sup> partie: <i>Le Marquis de Lanrose</i>; 3<sup>e</sup> édition. 1 vol.</span> </td><td> 3 50</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Le Fellah</span>; 4<sup>e</sup> édition. 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">L'Infâme</span>; 3<sup>e</sup> édition. 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Madelon</span>; 10<sup>e</sup> édition. 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Le Roman d'un brave homme</span>; 35<sup>e</sup> mille. 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">De Pontoise à Stamboul.</span> 1 vol. </td><td> 3 50</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - - -<tr><td><span class="smcap">Germaine</span>; 57<sup>e</sup> mille. 1 vol. </td><td> 2 »</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Le Roi des montagnes</span>; 16<sup>e</sup> édition. 1 vol. </td><td> 2 »</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Les Mariages de Paris</span>; 77<sup>e</sup> mille. 1 vol. </td><td> 2 »</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">L'Homme à l'oreille cassée</span>; 37<sup>e</sup> mille. 1 vol. </td><td> 2 »</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Tolla</span>; 50<sup>e</sup> mille. 1 vol. </td><td> 2 »</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Maître Pierre</span>; 9<sup>e</sup> édition. 1 vol. </td><td> 2 »</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Trente et quarante.</span>—<span class="smcap">Sans dot.</span>—<span class="smcap">Les parents de Bernard</span>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">40<sup>e</sup> mille. 1 vol.</span> </td><td> 2 »</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Le Capital pour tous.</span> Brochure in-18 </td><td> » 10</td></tr> -</table> - - -<p class="center">5458.—Paris. Imprimerie A. L. Guillot, 7, rue des Canettes.</p> - -<hr class="chap" /> - - -<h1> -LES</h1> - -<h1>MARIAGES DE PARIS</h1> -<h3>PAR</h3> - -<h1>EDMOND ABOUT</h1> -<h4>SOIXANTE-QUINZIEME MILLE</h4> -<h4>PARIS</h4> -<h3>LIBRAIRIE HACHETTE ET</h3> -<h4>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h4> - -<h4>1885</h4> -<p class="center"> -Droits de propriété et de traduction réservés<br /> -</p> -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"></a>[Pg 1]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="A">A</h2> -<h2>MADAME L. HACHETTE.</h2> - - -<p> -<span class="smcap">Madame</span>,<br /> -</p> - -<p>J'ai vu, ces jours passés, un auteur bien en peine. -Il avait écrit, au coin du feu, entre sa mère et sa sœur, -une demi-douzaine de contes bleus qui pouvaient former -un volume. Restait à faire la préface; car un livre -sans préface ressemble à un homme qui est sorti sans -chapeau. L'auteur, modeste comme nous le sommes -tous, voulait faire l'éloge de son œuvre. Il grillait de -dire au public: «Mes contes sont honnêtes, sains et -de bonne compagnie; on n'y trouvera ni un mot grossier, -ni une phrase trop court vêtue, ni une de ces tirades -langoureuses qui propagent dans les familles la -peste du sentiment; les maris peuvent les donner à -leurs femmes et les mères à leurs filles.» Voilà ce -que l'auteur aurait voulu dire; mais il est si malaisé<span class="pagenum"><a id="Page_2"></a>[Pg 2]</span> -de se louer soi-même, que la préface lui aurait coûté -plus de temps que l'ouvrage. Savez-vous alors ce qu'il -fit? Il écrivit sur la première page le nom cher et respecté -d'une femme du monde et d'une charmante -mère de famille, sûr que ce nom le recommanderait -mieux que tous les éloges, et que les lectrices les plus -ombrageuses ouvriraient sans défiance un livre qui a -l'honneur de vous être dédié.</p> - -<p> -<span class="smcap">Edm. About.</span><br /> -</p> -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_3"></a>[Pg 3]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="LES">LES</h2> - -<h2>MARIAGES DE PARIS.</h2> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="LES_JUMEAUX_DE_LHOTEL_CORNEILLE">LES JUMEAUX DE L'HOTEL CORNEILLE.</h2> -</div> - - -<h3>I</h3> - -<p>Lorsque j'étais candidat à l'École normale (c'était -au mois d'octobre de l'an de grâce 1848), je me liai -d'amitié avec deux de mes concurrents, les frères -Debay. Ils étaient Bretons, nés à Auray, et élevés -au collége de Vannes. Quoiqu'ils fussent du même -âge, à quelques minutes près, ils ne se ressemblaient -en rien, et je n'ai jamais vu deux jumeaux -si mal assortis. Matthieu Debay était un petit -homme de vingt-trois ans, passablement laid et -rabougri. Il avait les bras trop longs, les épaules -trop hautes et les jambes trop courtes: vous auriez -dit un bossu qui a égaré sa bosse. Son frère -Léonce était un type de beauté aristocratique: -grand, bien pris, la taille fine, le profil grec, l'œil<span class="pagenum"><a id="Page_4"></a>[Pg 4]</span> -fier, la moustache superbe. Ses cheveux, presque -bleus, frissonnaient sur sa tête comme la crinière -d'un lion. Le pauvre Matthieu n'était pas roux, -mais il l'avait échappé belle: sa barbe et ses cheveux -offraient un échantillon de toutes les couleurs. -Ce qui plaisait en lui, c'était une paire de -petits yeux gris, pleins de finesse, de naïveté, de -douceur, et de tout ce qu'il y a de meilleur au -monde. La beauté, bannie de toute sa personne, -s'était réfugiée dans ce coin-là. Lorsque les deux -frères venaient aux examens, Léonce faisait siffler -une petite canne à pomme d'argent qui excita -bien des jalousies; Matthieu traînait philosophiquement -sous son bras un gros parapluie rouge -qui lui concilia la bienveillance des examinateurs. -Cependant il fut refusé comme son frère: le collége -de Vannes ne leur avait point appris assez -de grec. On regretta Matthieu à l'école: il avait -la vocation, le désir de s'instruire, la rage d'enseigner; -il était né professeur. Quant à Léonce, -nous pensions unanimement que ce serait grand -dommage si un garçon si bien bâti se renfermait -comme nous dans le cloître universitaire. Sa prise -de robe nous aurait contristés comme une prise -d'habit.</p> - -<p>Les deux frères n'étaient pas sans ressource. -Nous trouvions même qu'ils étaient riches, lorsque -nous comparions leur fortune à la nôtre: ils<span class="pagenum"><a id="Page_5"></a>[Pg 5]</span> -avaient l'oncle Yvon. L'oncle Yvon, ancien capitaine -au cabotage, puis armateur pour la pêche -aux sardines, possédait plusieurs bateaux, beaucoup -de filets, quelques biens au soleil et une -jolie maison sur le port d'Auray, devant le <i>Pavillon -d'en bas</i>. Comme il n'avait jamais trouvé le -temps de se marier, il était resté garçon. C'était -un homme de grand cœur, excellent pour le -pauvre monde et surtout pour sa famille, qui en -avait bon besoin. Les gens d'Auray le tenaient en -haute estime; il était du conseil municipal, et les -petits garçons lui disaient en ôtant leur casquette: -«Bonjour, capitaine Yvon!» Ce digne homme -avait recueilli dans sa maison M. et Mme Debay, -et il économisait deux cents francs par mois pour -les enfants.</p> - -<p>Grâce à cette munificence, Léonce et Matthieu -purent se loger à l'hôtel Corneille, qui est l'hôtel -des Princes du quartier latin. Leur chambre coûtait -cinquante francs par mois; c'était une belle -chambre. On y voyait deux lits d'acajou avec des -rideaux rouges, et deux fauteuils, et plusieurs -chaises, et une armoire vitrée pour serrer les -livres, et même (Dieu me pardonne!) un tapis. -Ces messieurs mangeaient à l'hôtel; la pension -n'y était pas mauvaise à 75 fr. par mois. Le vivre -et le couvert absorbaient les deux cents francs -de l'oncle Yvon; Matthieu pourvut aux autres dépenses.<span class="pagenum"><a id="Page_6"></a>[Pg 6]</span> -Son âge ne lui permettait pas de se présenter -une seconde fois à l'École normale. Il dit -à son frère: «Je vais me préparer aux examens -de la licence ès lettres. Une fois licencié, j'écrirai -mes thèses pour le doctorat, et le docteur Debay -obtiendra un jour ou l'autre une suppléance dans -quelque faculté. Toi, tu feras ta médecine ou ton -droit, tu es libre.</p> - -<p>Et de l'argent? demanda Léonce.</p> - -<p>—Je battrai monnaie. Je me suis présenté à -Sainte-Barbe, et j'ai demandé des leçons. On m'a -accepté pour répétiteur des élèves de troisième -et de seconde: deux heures de travail tous les -matins, et deux cents francs tous les mois. Il -faudra me lever à cinq heures; mais nous serons -riches.</p> - -<p>—Et puis, ajouta Léonce, tu appartiens à la famille -des matineux, et c'est un plaisir pour toi que -de réveiller le soleil.»</p> - -<p>Léonce choisit le droit. Il parlait comme un -oracle, et personne ne doutait qu'il ne fît un excellent -avocat. Il suivait les cours, prenait des -notes et les rédigeait avec soin; après quoi il faisait -sa toilette, courait Paris, se montrait aux -quatre points cardinaux, et passait la soirée au -théâtre. Matthieu, vêtu d'un paletot noisette que -je vois encore, écoutait tous les professeurs de -la Sorbonne, et travaillait le soir à la bibliothèque<span class="pagenum"><a id="Page_7"></a>[Pg 7]</span> -Sainte-Geneviève. Tout le quartier latin connaissait -Léonce; personne au monde ne soupçonnait -l'existence de Matthieu.</p> - -<p>J'allais les voir à presque toutes mes sorties; -c'est-à-dire le jeudi et le dimanche. Ils me prêtaient -des livres, Matthieu avait un culte pour -Mme Sand; Léonce était fanatique de Balzac. Le -jeune professeur se délassait dans la compagnie -de François le Champi, du Bonhomme Patience ou -des Bessons de la Bessonière. Son âme simple et -sérieuse cheminait en rêvant dans le sillon rougeâtre -des charrues, dans les sentiers bordés de -bruyères ou sous les grands châtaigniers qui ombragent -la mare au Diable. L'esprit remuant de -Léonce suivait des chemins tout différents. Curieux -de sonder les mystères de la vie parisienne, -avide de plaisir, de lumière et de bruit, il aspirait -dans les romans de Balzac un air enivrant comme -le parfum des serres chaudes. Il suivait d'un œil -ébloui les fortunes étranges des Rubempré, des -Rastignac, des Henry de Marsay. Il entrait dans -leurs habits, se glissait dans leur monde, assistait -à leurs duels, à leurs amours, à leurs entreprises, -à leurs victoires; il triomphait avec eux. -Puis il venait se regarder dans la glace. «Étaient-ils -mieux que moi? Est-ce que je ne les vaux pas? -Qu'est-ce qui m'empêcherait de réussir comme -eux! J'ai leur beauté, leur esprit, une instruction<span class="pagenum"><a id="Page_8"></a>[Pg 8]</span> -qu'ils n'ont jamais eue, et, ce qui vaut mieux encore, -le sentiment du devoir. J'ai appris dès le -collége la distinction du bien et du mal. Je serai -un de Marsay moins les vices, un Rubempré sans -Vautrin, un Rastignac scrupuleux: quel avenir! -toutes les jouissances du plaisir et tout l'orgueil -de la vertu!» Quand les deux frères, l'œil fermé -à demi, interrompaient leur lecture pour écouter -quelques voix intérieures, Léonce entendait le tintement -des millions de Nucingen ou de Gobsek, -et Matthieu le bruit frétillant de ces clochettes -rustiques qui annoncent le retour des troupeaux.</p> - -<p>Nous sortions quelquefois ensemble. Léonce -nous promenait sur le boulevard des Italiens et -dans les beaux quartiers de Paris. Il choisissait -des hôtels, il achetait des chevaux, il enrôlait des -laquais. Lorsqu'il voyait une tête désagréable dans -un joli coupé, il nous prenait à partie: «Tout -marche de travers, disait-il, et l'univers est un -sot pays. Est-ce que cette voiture ne nous irait -pas cent fois mieux?» Il disait <i>nous</i> par politesse. -Sa passion pour les chevaux était si violente, que -Matthieu lui prit un abonnement de vingt cachets -au manége. Matthieu, lorsque nous lui laissions -le soin de nous conduire, s'acheminait vers les -bois de Meudon et de Clamart. Il prétendait que -la campagne est plus belle que la ville, même en -hiver, et les corbeaux sur la neige flattaient plus<span class="pagenum"><a id="Page_9"></a>[Pg 9]</span> -agréablement sa vue que les bourgeois dans la -crotte. Léonce nous suivait en murmurant et en -traînant le pied. Au plus profond des bois, il rêvait -des associations mystérieuses comme celle -des Treize, et il nous proposait de nous liguer -ensemble pour la conquête de Paris.</p> - -<p>De mon côté, je fis faire à mes amis quelques -promenades curieuses. Il s'est fondé à l'École normale -un petit bureau de bienfaisance. Une cotisation -de quelques sous par semaine, le produit -d'une loterie annuelle et les vieux habits de l'école -composent un modeste fonds où l'on prend tous -les jours sans jamais l'épuiser. On distribue dans -le quartier quelques cartons imprimés qui représentent -du bois, du pain ou du bouillon, quelques -vêtements, un peu de linge et beaucoup de bonnes -paroles. La grande utilité de cette petite institution -est de rappeler aux jeunes gens que la misère -existe. Matthieu m'accompagnait plus souvent -que Léonce dans les escaliers tortueux du -12<sup>e</sup> arrondissement. Léonce disait: «La misère -est un problème dont je veux trouver la solution. -Je prendrai mon courage à deux mains, je surmonterai -tous mes dégoûts, je pénètrerai jusqu'au -fond de ces maisons maudites où le soleil et le -pain n'entrent pas tous les jours; je toucherai du -doigt cet ulcère qui ronge notre société, et qui l'a -mise, tout récemment encore, à deux doigts du<span class="pagenum"><a id="Page_10"></a>[Pg 10]</span> -tombeau; je saurai dans quelle proportion le vice -et la fatalité travaillent à la dégradation de notre -espèce.» Il disait d'excellentes choses, mais c'était -Matthieu qui venait avec moi.</p> - -<p>Il me suivit un jour rue Traversine, chez un -pauvre diable dont le nom ne me revient pas. Je -me rappelle seulement qu'on l'avait surnommé -<i>le Petit-Gris</i>, parce qu'il était petit et que ses cheveux -étaient gris. Il avait une femme et point -d'enfants, et il rempaillait des chaises. Nous -lui fîmes notre première visite au mois de juillet -1849. Matthieu se sentit glacé jusqu'au fond -des os en entrant dans la rue Traversine.</p> - -<p>C'est une rue dont je ne veux pas dire de mal, -car elle sera démolie avant six mois. Mais, en attendant, -elle ressemble un peu trop aux rues de -Constantinople. Elle est située dans un quartier -de Paris que les Parisiens ne connaissent guère; -elle touche à la rue de Versailles, à la rue du -Paon, à la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève; -elle est parallèle à la rue Saint-Victor. Peut-être -est-elle pavée ou macadamisée, mais je ne réponds -de rien: le sol est couvert de paille hachée, de -débris de toute espèce, et de marmots bien vivants -qui se roulent dans la boue. A droite et à gauche -s'élèvent deux rangs de maisons hautes, nues, -sales, percées de petites fenêtres sans rideaux. Des -haillons assez pittoresques émaillent chaque façade,<span class="pagenum"><a id="Page_11"></a>[Pg 11]</span> -en attendant que le vent prenne la peine de -les sécher. La rue de Rivoli est beaucoup mieux, -mais le Petit-Gris n'avait pas trouvé à louer rue -de Rivoli. Il nous raconta sa misère: il gagnait -un franc par jour. Sa femme tressait des paillassons -et gagnait de cinquante à soixante centimes. -Leur logement était une chambre au cinquième; -leur parquet, une couche de terre battue; leur -fenêtre, une collection de papiers huilés. Je tirai -de ma poche quelques bons de pain et de bouillon. -Le Petit-Gris les reçut avec un sourire légèrement -ironique.</p> - -<p>«Monsieur, me dit-il, vous me pardonnerez si -je me mêle de ce qui ne me regarde point, mais -j'ai dans l'idée que ce n'est pas avec ces petits -cartons-là qu'on guérira la misère. Autant mettre -de la charpie sur une jambe de bois. Vous avez -pris la peine de monter mes cinq étages avec -monsieur votre ami, pour m'apporter six livres -de pain et deux litres de bouillon. Nous en voilà -pour deux jours. Mais reviendrez-vous après-demain? -C'est impossible: vous avez autre chose à -faire. Dans deux jours je serai donc au même -cran que si vous n'étiez pas venu. J'aurai même -plus grand faim, car l'estomac est féroce au -lendemain d'un bon dîner. Si j'étais riche comme -vous autres,—ici Matthieu m'enfonça son -coude dans le flanc,—je m'arrangerais de façon<span class="pagenum"><a id="Page_12"></a>[Pg 12]</span> -à tirer les gens d'affaire pour le reste de leurs -jours.</p> - -<p>—Et comment? si la recette est bonne, nous -en profiterons.</p> - -<p>—Il y a deux manières; on leur achète un fonds -de commerce, ou on leur procure une place du -gouvernement.</p> - -<p>—Tais-toi donc, lui dit sa femme, je t'ai toujours -dit que tu te ferais du tort avec ton ambition.</p> - -<p>—Où est le mal, si je suis capable? J'avoue -que j'ai toujours eu l'idée de demander une place. -On m'offrirait dix francs pour m'établir marchand -des quatre saisons ou pour acheter un fonds d'allumettes, -je ne refuserais certainement pas, mais -je regretterais toujours un peu la place que j'ai -en vue.</p> - -<p>—Et quelle place, s'il vous plaît? demanda Matthieu.</p> - -<p>—Balayeur de la ville de Paris. On gagne ses -vingt sous par jour, et l'on est libre à dix heures -du matin, au plus tard. Si vous pouviez m'obtenir -cela, mes bons messieurs, je doublerais mon -gain, j'aurais de quoi vivre, vous seriez dispensés -de monter ici avec des petits cartons dans vos poches, -et c'est moi qui irais vous remercier chez -vous.»</p> - -<p>Nous ne connaissions personne à la préfecture,<span class="pagenum"><a id="Page_13"></a>[Pg 13]</span> -mais Léonce avait rencontré le fils d'un commissaire -de police: il usa de son influence pour obtenir -la nomination du Petit-Gris. Lorsque nous -vînmes le féliciter, le premier meuble qui frappa -nos yeux fut un balai gigantesque dont le manche -était enrichi d'un cercle de fer. Le titulaire de -ce balai nous remercia chaudement.</p> - -<p>«Grâce à vous, nous dit-il, je suis au-dessus du -besoin; mes chefs m'apprécient déjà, et je ne désespère -pas de faire enrôler ma femme dans ma -brigade; ce serait la richesse. Mais il y a sur notre -palier deux dames qui auraient bon besoin de votre -assistance; malheureusement elles n'ont pas les -mains faites pour balayer.</p> - -<p>—Allons les voir, dit Matthieu.</p> - -<p>—Laissez-moi d'abord vous parler. Ce n'est -pas des personnes comme ma femme et moi: elles -ont eu des malheurs. La dame est veuve. Son -mari était bijoutier en gros, rue d'Orléans, au -Marais. Il est parti l'année dernière pour la Californie -avec une machine qu'il a inventée, une machine -à trouver l'or; mais le bateau a fait naufrage -en chemin, avec l'homme, la machine et le reste. -Ces dames ont lu dans les journaux qu'on n'avait -pas sauvé une allumette. Alors elles ont vendu le -peu qui leur restait, et elles ont été demeurer rue -d'Enfer; et puis la dame a fait une maladie qui -leur a mangé tout. Elles sont donc venues ici. Elles<span class="pagenum"><a id="Page_14"></a>[Pg 14]</span> -brodent du matin au soir jusqu'à la mort de leurs -yeux, mais elles ne gagnent pas lourd. Ma femme -les aide à faire leur ménage quand elle a le temps: -on n'est pas riche, mais on fait l'aumône d'un coup -de main à ceux qui ont trop de peine. Je vous dis -ça pour vous faire comprendre que ces dames ne -demandent rien à personne, et qu'il faudra y -mettre des formes pour leur faire accepter quelque -chose. D'ailleurs la demoiselle est jolie comme -un cœur, et cela rend sauvage, comme vous comprenez.»</p> - -<p>Matthieu devint tout rouge à l'idée qu'il aurait -pu être indiscret.</p> - -<p>«Nous chercherons un moyen, dit-il. Comment -s'appelle cette dame?</p> - -<p>—Madame Bourgade.</p> - -<p>—Merci.»</p> - -<p>Deux jours après, Matthieu, qui n'avait jamais -voulu de leçons particulières, entreprit de préparer -un jeune homme au baccalauréat. Il s'y donna -de si bon cœur, que son élève, qui avait été -refusé quatre ou cinq fois, fut reçu le 18 août, -au commencement des vacances. C'est alors seulement -que les deux frères se mirent en route -pour la Bretagne. Avant de partir, Matthieu me -remit cinquante francs. «Je serai absent cinq semaines, -me dit-il; il faut que je revienne en octobre, -pour la rentrée des classes et pour les examens<span class="pagenum"><a id="Page_15"></a>[Pg 15]</span> -de la licence. Tu iras à la poste tous les lundis -et tu prendras un mandat de dix francs, au nom -de Mme Bourgade: tu connais l'adresse. Elle croit -que c'est un débiteur de son mari qui s'acquitte -en détail. Ne te montre pas dans la maison: il -ne faut point éveiller les soupçons de ces dames. Si -l'une d'elles tombait malade, le Petit-Gris viendrait -t'avertir, et tu m'écrirais.»</p> - -<p>Je vous l'avais bien dit, qu'on ne lisait que de -bons sentiments dans les petits yeux gris de Matthieu. -Pourquoi n'ai-je pas conservé la lettre qu'il -m'écrivit pendant les vacances? Elle vous ferait -plaisir. Il me dépeignait avec un enthousiasme -naïf la campagne dorée par les ajoncs, les pierres -druidiques de Carnac, les dunes de Quiberon, la -pêche aux sardines dans le golfe, et la flottille de -voiles rouges qui récolte les huîtres dans la rivière -d'Auray. Tout cela lui semblait nouveau, après -une année d'absence. Son frère s'ennuyait un -peu en songeant à Paris. Pour lui, il n'avait trouvé -que des plaisirs. Ses parents se portaient si -bien! L'oncle Yvon était si gros et si gras! La -maison était si belle, les lits si moelleux, la table -si plantureuse!—J'ai peut-être oublié de -vous dire que Matthieu mangeait pour deux.—«Sais-tu -la seule chose qui m'ait attristé? m'écrivait-il -en <i>post-scriptum</i>. Je te l'avouerai, quand -tu devrais te moquer de moi. Il y a dans la maison<span class="pagenum"><a id="Page_16"></a>[Pg 16]</span> -deux grandes paresseuses de chambres, bien -parquetées, bien aérées, bien meublées, et qui -ne servent à personne. Je suis sûr que mon oncle -les louerait pour rien à une honnête famille qui -voudrait les prendre. Et l'on paye cent francs par -an pour habiter la rue Traversine.»</p> - -<p>Matthieu revint au mois d'octobre, et enleva, -haut la main, son diplôme de licencié ès lettres. -Les notes des examinateurs lui furent si favorables -qu'on lui offrit la chaire de quatrième au lycée -de Chaumont; mais il ne put se décider à quitter -son frère et Paris. Il me donnait de temps en -temps des nouvelles de la rue Traversine: Mme -Bourgade était souffrante. Vous ne vous rendrez -bien compte de l'intérêt qu'il portait à ses protégées -invisibles que si je vous initie au grand -secret de sa jeunesse: il n'avait encore aimé personne. -Comme ses camarades ne lui avaient pas -ménagé les plaisanteries sur sa laideur, il était -modeste au point de se regarder comme un monstre. -Si l'on avait essayé de lui dire qu'une femme -pouvait l'aimer tel qu'il était, il aurait cru qu'on -se moquait de lui. Il rêvait quelquefois qu'une -fée le frappait de sa baguette, et qu'il devenait -un autre homme. Cette transformation était la -préface indispensable de tous ses romans d'amour. -Dans la vie réelle, il passait auprès des femmes -sans lever les yeux: il craignait que sa vue ne<span class="pagenum"><a id="Page_17"></a>[Pg 17]</span> -leur fût désagréable. Le jour où il devint le bienfaiteur -inconnu d'une belle jeune fille, il sentit -au fond de son cœur un contentement humble et -tendre. Il se comparait au héros de la <i>Belle et la -Bête</i>, qui cache son visage et ne laisse voir que son -âme; ou à ce paria de <i>la Chaumière indienne</i>, qui -dit: «Vous pouvez manger de ces fruits, je n'y -ai pas touché.»</p> - -<p>C'est un accident imprévu qui le mit en présence -de Mlle Bourgade. Il était chez le Petit-Gris -à demander des nouvelles, lorsque Aimée entra -en criant au secours. Sa mère était évanouie. Matthieu -courut avec les autres. Il amena le lendemain -un interne de la Pitié. Mme Bourgade n'était -malade que d'épuisement; on la guérit. La -femme de Petit-Gris fut installée chez elle en qualité -d'infirmière. Elle allait chercher les médicaments -et les aliments; et elle savait si bien -marchander, qu'elle les avait pour rien. Mme -Bourgade but un excellent vin de Médoc qui lui -coûtait soixante centimes la bouteille: elle mangea -du chocolat ferrugineux à deux francs le -kilogramme. C'est Matthieu qui faisait ces miracles -et qui ne s'en vantait pas. On ne voyait en lui -qu'un voisin obligeant; on le croyait logé rue Saint-Victor. -La malade s'accoutuma doucement à la -présence de ce jeune professeur, qui montrait les -attentions délicates d'une jeune fille. Sa prudence<span class="pagenum"><a id="Page_18"></a>[Pg 18]</span> -maternelle ne se mit jamais en garde contre lui; -tout au plus si elle le regardait comme un homme. -A la simplicité de sa mise, elle jugea qu'il était -pauvre; elle s'intéressait à lui comme il s'intéressait -à elle. Un certain lundi du mois de décembre, -elle le vit venir en paletot noisette, sans manteau, -par un froid très-vif. Elle lui dit, après de longues -circonlocutions, qu'elle venait de toucher -une somme de dix francs, et elle offrit de lui en -prêter la moitié. Matthieu ne sut s'il devait rire -ou pleurer: il avait engagé son manteau, le matin -même, pour ces malheureux dix francs. Voilà où -ils en étaient au bout d'un mois de connaissance. -Aimée s'abandonnait moins aux douceurs de l'intimité. -Pour elle, Matthieu était un homme. En le -comparant au Petit-Gris et aux habitants de la -rue Traversine, elle le trouvait distingué. D'ailleurs -à l'âge de seize ans, elle n'avait guère eu le temps -d'observer le genre humain. Elle ignorait non-seulement -la laideur de Matthieu, mais encore sa propre -beauté; il n'y avait pas de miroir dans la maison.</p> - -<p>Mme Bourgade raconta à Matthieu ce qu'il savait -en partie, grâce aux indiscrétions du Petit-Gris. -Son mari faisait médiocrement ses affaires -et gagnait à peine de quoi vivre, lorsqu'il apprit -la découverte de la Californie. En homme de sens, -il devina que les premiers explorateurs de cette -terre fortunée poursuivraient les lingots d'or et les<span class="pagenum"><a id="Page_19"></a>[Pg 19]</span> -pépites enfouies dans le roc, sans prendre le -temps d'exploiter les sables aurifères. Il se dit -que la spéculation la plus sûre et la plus lucrative -consisterait à laver la poussière des mines -et le sable des ravins. Dans cette idée, il construisit -une machine fort ingénieuse, qu'il appela, de -son nom, le <i>séparateur Bourgade</i>. Pour en faire l'épreuve, -il mélangea 30 grammes de poudre d'or -avec 100 kilogrammes de terre et de sable. Le -séparateur reproduisit tout l'or, à deux décigrammes -près. Fort de cette expérience, M. Bourgade -rassembla le peu qu'il possédait, laissa à sa famille -de quoi vivre pendant six mois, et s'embarqua -sur <i>la Belle-Antoinette</i>, de Bordeaux, à la grâce -de Dieu. Deux mois plus tard, <i>la Belle-Antoinette</i> -se perdit corps et biens, en sortant de la passe -de Rio de Janeiro.</p> - -<p>Matthieu s'avisa que, sans faire un voyage en -Californie, on pourrait exploiter l'invention de feu -Bourgade, au profit de la veuve et de sa fille. Il -pria Mme Bourgade de lui confier les plans qu'elle -avait conservés, et je fus chargé de les montrer -à un élève de l'École centrale. La consultation ne -fut pas longue. Le jeune ingénieur me dit, après -un examen d'une seconde: «Connu! c'est le séparateur -Bourgade. Il est dans le domaine public, -et les Brésiliens en fabriquent dix mille par an à -Rio de Janeiro. Tu connais l'inventeur?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_20"></a>[Pg 20]</span></p> - -<p>—Il est mort dans un naufrage.</p> - -<p>—La machine aura surnagé; cela se voit tous -les jours.»</p> - -<p>Je m'en revins piteusement à l'hôtel Corneille, -pour rendre compte de mon ambassade. Je trouvai -les deux frères en larmes. L'oncle Yvon était -mort d'apoplexie en leur léguant tous ses biens.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>J'ai conservé une copie du testament de l'oncle -Yvon. La voici:</p> - -<p>«Le 15 août 1849, jour de l'Assomption, j'ai, -Matthieu-Jean-Léonce Yvon, sain de corps et d'esprit -et muni des sacrements de l'Église, rédigé le -présent testament et acte de mes dernières volontés.</p> - -<p>«Prévoyant les accidents auxquels la vie humaine -est exposée, et désirant que, s'il m'arrive -malheur, mes biens soient partagés sans contestation -entre mes héritiers, j'ai divisé ma fortune -en deux parts aussi égales que j'ai pu les faire, -savoir:</p> - -<p>«1º Une somme de cinquante mille francs rapportant -cinq pour cent, et placée par les soins de -M<sup>e</sup> Aubryet, notaire à Paris;</p> - -<p>«2º Ma maison sise à Auray, mes landes, terres<span class="pagenum"><a id="Page_21"></a>[Pg 21]</span> -arables et immeubles de toute sorte; mes bateaux, -filets, engins de pêche, armes, meubles, -hardes, linge et autres objets mobiliers, le tout -évalué, en conscience et justice, à cinquante mille -francs.</p> - -<p>«Je donne et lègue la totalité de ces biens à -mes neveux et filleuls, Matthieu et Léonce Debay, -enjoignant à chacun d'eux de choisir, soit à l'amiable, -soit par la voie du sort, une des deux -parts ci-dessus désignées, sans recourir, sous aucun -prétexte, à l'intervention des hommes de loi.</p> - -<p>«Dans le cas où je viendrais à mourir avant -ma sœur Yvonne Yvon, femme Debay, et son -mari, mon excellent beau-frère, je confie à mes -héritiers le soin de leur vieillesse; et je compte -qu'ils ne les laisseront manquer de rien, suivant -l'exemple que je leur ai toujours donné.»</p> - -<p>Le partage ne fut pas long à faire, et l'on n'eut -pas besoin de consulter le sort. Léonce choisit -l'argent, et Matthieu prit le reste. Léonce disait: -«Que voulez-vous que je fasse des bateaux du -pauvre oncle? J'aurais bonne grâce à draguer des -huîtres ou à pêcher des sardines! Il me faudrait -vivre à Auray, et, rien que d'y penser, je bâille. -Vous apprendriez bientôt que je suis mort et que -la nostalgie du boulevard m'a tué. Si, par bonheur -ou par malheur, j'échappais à la destruction, -toute cette petite fortune périrait bientôt<span class="pagenum"><a id="Page_22"></a>[Pg 22]</span> -entre mes mains. Est-ce que je sais louer une -terre, affermer une pêcherie ou régler des comptes -d'association avec une demi-douzaine de marins? -Je me laisserais voler jusqu'aux cendres de -mon feu. Que Matthieu m'abandonne l'argent, je -le placerai sur une valeur solide qui me rapportera -vingt pour un. Voilà comme j'entends les affaires.</p> - -<p>—A ton aise, répondit Matthieu. Je crois que -tu n'aurais pas été forcé de vivre à Auray. Nos -parents se portent bien, Dieu merci! et ils suffisent -peut-être à la besogne. Mais dis-moi donc -quelle est la valeur miraculeuse sur laquelle tu -comptes placer ton argent?</p> - -<p>—Ma tête. Écoute-moi posément. De tous les -chemins qui mènent un jeune homme à la fortune, -le plus court n'est ni le commerce, ni l'industrie, -ni l'art, ni la médecine, ni la plaidoirie, ni même -la spéculation; c'est.... devine.</p> - -<p>—Dame! je ne vois plus que le vol sur les -grands chemins, et il devient de jour en jour plus -difficile; car on n'arrête pas les locomotives.</p> - -<p>—Tu oublies le mariage! C'est le mariage qui -a fait les meilleures maisons de l'Europe. Veux-tu -que je te raconte l'histoire des comtes de Habsbourg? -Il y a sept cents ans, ils étaient un peu -plus riches que moi, pas beaucoup. A force de se -marier et d'épouser des héritières, ils ont fondé<span class="pagenum"><a id="Page_23"></a>[Pg 23]</span> -une des plus grandes monarchies du monde, l'empire -d'Autriche. J'épouse une héritière.</p> - -<p>—Laquelle?</p> - -<p>—Je n'en sais rien, mais je la trouverai.</p> - -<p>—Avec tes cinquante mille francs?</p> - -<p>—Halte-là! Tu comprends que si je me mettais -en quête d'une femme avec mon petit portefeuille -contenant cinquante billets de banque, tous les -millions me riraient au nez; tout au plus si je -trouverais la fille d'un mercier ou l'héritière présomptive -d'un fonds de quincaillerie. Dans le -monde où l'on tiendrait compte d'une si pauvre -somme, on ne me saurait gré ni de ma tournure, -ni de mon esprit, ni de mon éducation. Car enfin -nous ne sommes pas ici pour faire de la modestie.</p> - -<p>—A la bonne heure!</p> - -<p>—Dans le monde où je veux me marier, on -m'épousera pour moi, sans s'informer de ce que -j'ai. Quand un habit est bien fait et bien porté, -mon cher, aucune fille de condition ne s'informe -de ce qu'il y a dans les poches.»</p> - -<p>Là-dessus, Léonce expliqua à son frère qu'il -emploierait les écus de l'oncle Yvon à s'ouvrir -les portes du grand monde. Une longue expérience, -acquise dans les romans, lui avait appris qu'avec -rien on ne fait rien, mais qu'avec de la toilette, -un joli cheval et de belles manières, on -trouve toujours à faire un mariage d'amour.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"></a>[Pg 24]</span></p> - -<p>«Voici mon plan, dit-il: Je vais manger mon -capital. Pendant un an, j'aurai cinquante mille -francs de rente en effigie, et le diable sera bien -malin si je ne me fais pas aimer d'une fille qui -les possède en réalité.</p> - -<p>—Mais, malheureux, tu te ruines!</p> - -<p>—Non, je place mon argent à vingt pour un.»</p> - -<p>Matthieu ne prit pas la peine de discuter contre -son frère. Au demeurant, les fonds placés ne devaient -être disponibles qu'au mois de juin; il n'y -avait pas péril en la demeure.</p> - -<p>Les héritiers de l'oncle Yvon ne changèrent -rien à leur genre de vie; ils n'étaient pas plus riches -qu'autrefois. Les bateaux et les filets faisaient -marcher la maison d'Auray. M<sup>e</sup> Aubryet -donnait deux cents francs par mois, ainsi que par -le passé; les répétitions de Sainte-Barbe et les -visites à la rue Traversine allaient leur train. La -vérité m'oblige à dire que Léonce était moins assidu -aux cours de l'École de droit qu'aux leçons -de danse et d'escrime. Le Petit-Gris, toujours ambitieux, -et, je le crains, un peu intrigant, obtint -la nomination de sa femme, et intronisa un -deuxième balai dans son appartement. Ce fut le -seul événement de l'hiver.</p> - -<p>Au mois de mai, Mme Debay écrivit à ses fils -qu'elle était fort en peine. Son mari avait beaucoup -à faire et ne suffisait point; un homme de<span class="pagenum"><a id="Page_25"></a>[Pg 25]</span> -plus dans la maison n'eût pas été de trop. Matthieu -craignit que son père ne se fatiguât outre -mesure; il le savait dur à la peine et courageux -malgré son âge; mais on n'est plus jeune à -soixante ans, même en Bretagne.</p> - -<p>«Si je m'écoutais, me dit-il un jour, j'irais -passer six mois là-bas. Mon père se tue.</p> - -<p>—Qu'est-ce qui te retient?</p> - -<p>—D'abord, mes répétitions.</p> - -<p>—Passe-les à un de nos camarades. Je t'en -indiquerai six qui en ont plus besoin que toi.</p> - -<p>—Et Léonce qui fera des folies!</p> - -<p>—Sois tranquille, s'il doit en faire, ce n'est -pas ta présence qui le retiendra.</p> - -<p>—Et puis...</p> - -<p>—Et puis quoi?</p> - -<p>—Ces dames!</p> - -<p>—Tu les as bien quittées aux vacances. Donne-les-moi -encore à garder, j'aurai soin qu'elles ne -manquent de rien.</p> - -<p>—Mais elles me manqueront, à moi, reprit-il en -rougissant jusqu'aux yeux.</p> - -<p>—Eh! parle donc! Tu ne m'avais pas dit qu'il -y eût de l'amour sous roche.»</p> - -<p>Le pauvre garçon resta atterré. Il devina pour la -première fois qu'il aimait Mlle Bourgade. Je l'aidai -à faire son examen de conscience; je lui arrachai -un à un tous les petits secrets de son cœur, et il demeura<span class="pagenum"><a id="Page_26"></a>[Pg 26]</span> -atteint et convaincu d'amour passionné. De -ma vie je n'ai vu un homme plus confus. On lui -eût appris que son père avait fait banqueroute, je -crois qu'il aurait montré moins de honte. Il fallut -bien le rassurer un peu et le réconcilier avec lui-même. -Mais quand je lui demandai s'il croyait -être payé de retour, il eut un redoublement de -confusion qui me fit peine. J'eus beau lui dire que -l'amour est un mal contagieux, et que dix-neuf -fois sur vingt les passions sincères sont partagées, -il croyait faire exception à toutes les règles. Il se -plaçait modestement au dernier rang de l'échelle -des êtres, et il voyait dans Mlle Bourgade des perfections -au-dessus de l'humanité. Aucun chevalier -du bon temps ne s'est fait plus humble et plus -petit devant les beaux yeux de sa dame. J'essayai -de le relever dans sa propre estime en lui dévoilant -les trésors de bonté et de tendresse qui -étaient en lui: à toutes mes raisons il répondait en -me montrant sa figure, avec une petite grimace -résignée qui m'attirait des larmes dans les yeux. -En ce moment, si j'avais été femme, je l'aurais -aimé.</p> - -<p>«Voyons, lui dis-je, comment est-elle avec -toi?</p> - -<p>—Elle n'est jamais avec moi. Je suis dans la -chambre, elle aussi; et cependant nous ne sommes -pas ensemble. Je lui parle, elle me répond, mais<span class="pagenum"><a id="Page_27"></a>[Pg 27]</span> -je ne peux pas dire que j'aie jamais causé avec elle. -Elle ne m'évite pas, elle ne me cherche pas.... Je -crois cependant qu'elle m'évite, ou du moins que -je lui suis désagréable. Quand on est bâti comme -cela!»</p> - -<p>Il s'emportait contre sa pauvre personne avec -une naïveté charmante. La froideur de Mlle Bourgade -pour un être si excellent n'était pas naturelle. -Elle ne s'expliquait que par un commencement -d'amour ou par un calcul de coquetterie.</p> - -<p>«Mlle Bourgade sait-elle que tu as hérité?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Elle te croit pauvre comme elle?</p> - -<p>—Sans cela, il y a longtemps qu'on m'aurait mis -à la porte.</p> - -<p>—Si cependant.... Ne rougis pas. Si, par impossible, -elle t'aimait comme tu l'aimes, que ferais-tu?</p> - -<p>—Je.... lui dirais....</p> - -<p>—Allons, pas de fausse honte! Elle n'est pas là: -tu l'épouserais?</p> - -<p>—Oh! si je pouvais! Mais je n'oserai jamais me -marier.»</p> - -<p>Ceci se passait un dimanche. Le jeudi suivant, -quoique j'eusse bien promis d'éviter la rue Traversine, -je fis une visite au Petit-Gris. J'avais mis -mon plus bel habit d'uniforme, avec des palmes -toutes neuves à la boutonnière. Le Petit-Gris alla<span class="pagenum"><a id="Page_28"></a>[Pg 28]</span> -prévenir Mme Bourgade qu'un monsieur lui demandait -la faveur de causer quelques instants avec elle -seule. Elle vint comme elle était, et notre hôte sortit -sous prétexte d'acheter du charbon.</p> - -<p>Mme Bourgade était une grande et belle femme, -maigre jusqu'aux os; elle avait de longs yeux tristes, -de beaux sourcils et des cheveux magnifiques, mais -presque plus de dents, ce qui la vieillissait. Elle -s'arrêta devant moi un peu interdite; la misère est -timide.</p> - -<p>«Madame, lui dis-je, je suis un ami de Matthieu -Debay; il aime Mlle votre fille, et il a l'honneur de -vous demander sa main.»</p> - -<p>Voilà comme nous étions diplomates à l'École -normale.</p> - -<p>«Asseyez-vous, monsieur,» me dit-elle doucement. -Elle n'était pas surprise de ma démarche, -elle s'y attendait; elle savait que Matthieu aimait -sa fille, et elle m'avoua avec une sorte de pudeur -maternelle que depuis longtemps sa fille aimait -Matthieu. J'en étais bien sûr! Elle avait mûrement -réfléchi sur la possibilité de ce mariage. D'un côté -elle était heureuse de confier l'avenir de sa fille à -un honnête homme, avant de mourir. Elle se -croyait dangereusement malade, et attribuait à -des causes organiques un affaiblissement produit -par les privations. Ce qui l'effrayait, c'était l'idée -que Matthieu lui-même n'était pas très-robuste,<span class="pagenum"><a id="Page_29"></a>[Pg 29]</span> -qu'il pouvait un jour prendre le lit, perdre ses leçons -et rester sans ressource avec une femme, -peut-être avec des enfants, car il fallait tout prévoir. -J'aurais pu la rassurer d'un seul mot, mais -je n'eus garde. J'étais trop heureux de voir un -mariage se conclure avec cette sublime imprudence -des pauvres qui disent: «Aimons-nous -d'abord, chaque jour amène son pain!» Mme Bourgade -ne discuta contre moi que pour la forme. Elle -portait Matthieu dans son cœur. Elle avait pour -lui l'amour de la belle-mère pour son gendre, cet -amour à deux degrés, qui est la dernière passion -de la femme. Mme de Sévigné n'a jamais aimé son -mari comme M. de Grignan.</p> - -<p>Mme Bourgade me conduisit chez elle et me présenta -à sa fille. La belle Aimée était vêtue de cotonnade -mauvais teint dont la couleur avait passé. -Elle n'avait ni bonnet, ni col, ni manchettes: le -blanchissage est si cher! Je pus admirer une grosse -natte de magnifiques cheveux blonds, un cou un -peu maigre, mais d'une rare élégance, et des mains -qu'une grande dame eût payées cher. Sa figure -était celle de sa mère, avec vingt années de moins. -En les voyant l'une à côté de l'autre, je songeai -involontairement à ces dessins d'architecture où -l'on voit dans le même cadre un temple en ruine -et sa restauration. La taille d'Aimée, avec une -brassière au lieu de corset, et un simple jupon<span class="pagenum"><a id="Page_30"></a>[Pg 30]</span> -sans crinoline montrait une élégance de bon aloi. -Le prix élevé des engins de la coquetterie fait que -les pauvres sont moins souvent dupés que les -riches. Ce qui m'étonna le plus dans la future -Mme Debay, c'est la blancheur limpide de son teint. -On aurait dit du lait, mais du lait transparent: je -ne puis mieux comparer son visage qu'à une perle -fine.</p> - -<p>Elle fut bien franchement heureuse, la petite -perle de la rue Traversine, lorsqu'elle apprit les -nouvelles que j'apportais. Au beau milieu de sa joie -tomba Matthieu, qui ne s'attendait pas à me trouver -là. Il ne voulut croire qu'il était aimé que lorsqu'on -le lui eut répété trois fois. Nous parlions -tous ensemble, et les quatuors de Beethoven sont -une pauvre musique au prix de celle que nous -chantions. Puis, comme la porte était restée entr'ouverte, -je me dérobai sans rien dire. Matthieu -me savait un peu moqueur, et il n'aurait pas osé -pleurer devant moi.</p> - -<p>Il se maria le premier jeudi de juin, et j'eus -soin de ne pas me faire consigner à l'École, car je -tenais à lui servir de témoin. Je partageai cet honneur -avec un jeune écrivain qui débutait alors -dans l'<i>Artiste</i>. Les témoins d'Aimée furent deux -amis de Matthieu, un peintre et un professeur: -Mme Bourgade avait perdu de vue ses anciennes -<span class="pagenum"><a id="Page_31"></a>[Pg 31]</span>connaissances. La mairie du 11<sup>e</sup> arrondissement -est en face de l'église Saint-Sulpice: on n'eut que -la place à traverser. Toute la noce y compris -Léonce, était contenue dans deux grands fiacres qui -nous menèrent dîner auprès de Meudon, chez le -garde de Fleury. Notre salle à manger était un chalet -entouré de lilas, et nous découvrîmes un petit -oiseau qui avait fait son nid dans la mousse au-dessus -de nos têtes. On but à la prospérité de cette -famille ailée: nous sommes tous égaux devant le -bonheur. Me croira qui voudra, mais Matthieu -n'était plus laid. J'avais déjà remarqué que l'air -des forêts avait le privilége de l'embellir. Il y a -des figures qui ne plaisent que dans un salon; -vous en trouverez d'autres qui ne charment que -dans les champs. Les poupées enfarinées qu'on -admire à Paris seraient horribles à rencontrer au -coin d'un bois: je frémis quand j'y pense. Matthieu -était, au contraire, un sylvain très-présentable: Il -nous annonça, au dessert, qu'il allait partir pour -Auray, avec sa femme et sa belle-mère. L'excellente -maman Debay ouvrait déjà les bras pour recevoir -sa bru. Matthieu écrirait ses thèses à loisir; il serait -docteur et professeur quand les sardines le -permettraient.</p> - -<p>«Sans parler des enfants, ajouta une voix qui -n'était pas la mienne.</p> - -<p>—Ma foi! reprit le marié, s'il nous vient -des enfants, je leur apprendrai à lire au coin<span class="pagenum"><a id="Page_32"></a>[Pg 32]</span> -du feu, et puissé-je avoir dix élèves dans ma -classe!</p> - -<p>—Pour moi, dit Léonce, je vous ajourne tous à -l'année prochaine. Vous assisterez au mariage de -Léonce Debay avec Mlle X., une des plus riches héritières -de Paris.</p> - -<p>—Vive <i>Mlle X.</i>, la glorieuse inconnue!</p> - -<p>—En attendant que je la connaisse, reprit l'orateur, -on vous contera que j'ai gaspillé une fortune, -éparpillé des trésors et dispersé mon héritage -à tous les vents de l'horizon. Souvenez-vous de ce -que je vous promets: je jetterai l'or, mais comme -un semeur jette la graine. Laissez dire et attendez -la récolte!»</p> - -<p>Pourquoi n'avouerais-je pas qu'on buvait du vin -de Champagne? Matthieu dit à son frère: «Tu -feras ce que tu voudras, je ne doute plus de rien, -je crois tout possible, depuis qu'elle a pu m'épouser -par amour!»</p> - -<p>Mais le dimanche suivant, à la gare du chemin -de fer, Matthieu semblait moins rassuré sur l'avenir -de son frère. Tu vas jouer gros jeu, lui dit-il -en lui serrant la main. Si Boileau n'était -point passé de mode, comme les coiffures de son -temps, je te dirais:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Cette mer où tu cours est féconde en naufrages!</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>—Bah! il ne s'agit pas de Boileau, mais de Balzac.<span class="pagenum"><a id="Page_33"></a>[Pg 33]</span> -Cette mer où je cours est féconde en héritières. -Compte sur moi, mon frère: s'il en reste une au -monde, elle sera pour nous.</p> - -<p>—Enfin, souviens-toi, quoiqu'il arrive, que ton -lit est fait dans la maison d'Auray.</p> - -<p>—Fais-y ajouter un oreiller. Nous irons vous -voir dans notre carrosse!» Le Petit-Gris toisa -Léonce d'un coup d'œil approbateur qui voulait -dire: «Jeune homme, votre ambition me plaît.» -Mais Léonce n'abaissa point ses regards sur le -Petit-Gris. Il me prit par le bras, après le départ -du train, et il me mena dîner avec lui; il était gai -et plein de belles espérances.</p> - -<p>«Le sort en est jeté, me dit-il; je brûle mes -vaisseaux. J'ai retenu hier un délicieux entre-sol -rue de Provence. Les peintres y sont; dans huit -jours, j'y mettrai les tapissiers. C'est là, mon pauvre -bon, que tu viendras, le dimanche, manger -la côtelette de l'amitié.</p> - -<p>—Quelle idée as-tu de commencer ta campagne -au milieu de l'été? Il n'y a pas un chat à Paris.</p> - -<p>—Laisse-moi faire! Dès que mon nid sera installé, -je partirai pour les eaux de Vichy. Les -connaissances se font vite aux eaux: on se lie, -on s'invite pour l'hiver prochain. J'ai pensé à -tout, et mon siége est fait. Dans quinze jours, -j'en aurai fini avec cet affreux quartier latin!</p> - -<p>—Où nous avons passé de si bons moments!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_34"></a>[Pg 34]</span></p> - -<p>—Nous croyions nous amuser, parce que nous -ne nous y connaissions pas. Est-ce que tu trouves -ce poulet mangeable, toi?</p> - -<p>—Excellent, mon cher.</p> - -<p>—Atroce! A propos, j'ai une cuisinière; un -garçon à marier dîne en ville, mais il déjeune -chez lui. Reste à trouver un domestique. Tu n'as -personne à m'indiquer?</p> - -<p>—Parbleu! je suis fâché d'être à l'École pour -dix-huit mois. Je me serais proposé moi-même, -tant je trouve que tu feras un maître magnifique.</p> - -<p>—Mon cher, tu n'es ni assez petit ni assez -grand: il me faut un colosse ou un gnome. Reste -où tu es. As-tu jamais réfléchi sur les livrées? -C'est une grave question.</p> - -<p>—Dame! j'ai lu Aristote chapitre des chapeaux.</p> - -<p>—Que penserais-tu d'une capote bleu de ciel -avec des parements rouges?</p> - -<p>—Nous avons aussi l'uniforme des Suisses du -pape, jaune, rouge et noir, avec une hallebarde. -Qu'en dis-tu?</p> - -<p>—Tu m'ennuies. J'ai passé en revue toutes les -couleurs; le noir est comme il faut, avec une cocarde; -mais c'est trop sévère. Le marron n'est -pas assez jeune, le gros bleu est discrédité par le -commerce: tous les garçons de caisse ont l'habit -bleu et les boutons blancs. Je réfléchirai. Regarde-moi -un peu mes nouvelles cartes de visite.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"></a>[Pg 35]</span></p> - -<p>—<span class="smcap">Léonce de Baÿ</span> et une couronne de marquis! -Je te passe le marquisat, cela ne fait de tort à -personne; mais je crois que tu aurais mieux fait -de respecter le nom de ton vieux père. Je ne suis -pas rigoriste, mais il me fâche toujours un peu de -voir un galant homme se déguiser en marquis, -hors le temps du carnaval. C'est une façon délicate -de renier sa famille. Pour que tu sois marquis, il -faut que ton père soit duc, ou mort: choisis.</p> - -<p>—Pourquoi prendre les choses au tragique? -Mon excellent homme de père rirait de tout son -cœur à voir son nom ainsi fagoté. Ne trouves-tu -pas que ce tréma sur l'y est une invention admirable? -Voilà qui donne aux noms une couleur -aristocratique! Il ne me manque plus que des armoiries. -Connais-tu le blason?</p> - -<p>—Mal.</p> - -<p>—Tu en sais toujours assez pour me dessiner -un écusson.</p> - -<p>—Garçon, du papier? Tiens, voilà les armes -que je te donne. Tu portes écartelé d'or et de -gueules. Ceci représente des lions de gueules sur -champ d'or, et cela des merlettes d'or sur champ -de gueules. Es-tu content?</p> - -<p>—Enchanté. Qu'est-ce qu'une merlette?</p> - -<p>—Un canard.</p> - -<p>—De mieux en mieux. Maintenant une devise -un peu effrontée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_36"></a>[Pg 36]</span></p> - -<p>—<span class="smcap">Baÿ de rien ne s'ébayt.</span></p> - -<p>—Magnifique! dès ce moment, je te dois hommage -comme à mon suzerain.</p> - -<p>—Hé bien! féal marquis, allumons un cigare -et ramène-moi à l'École.»</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>Léonce passa l'été à Vichy et revint au mois -d'octobre. Il ramena un grand domestique blond -et un magnifique cheval noir. C'était l'héritage -d'un Anglais mort du spleen entre deux verres -d'eau. Il me fit annoncer son retour par le superbe -Jack, dont la livrée gris de souris excita -mon admiration. Jack portait sur ses boutons les -armes des Baÿ, sans me payer de droits d'auteur.</p> - -<p>Le plus beau de mes amis me reçut dans un appartement -empreint d'une coquetterie mâle. On -n'y voyait aucun de ces brimborions qui trahissent -l'intervention d'une femme: pas même une -chaise de tapisserie! Le meuble de la salle à manger -était en chêne, le salon, de brocatelle ponceau, -avait un air décent, riche et confortable. Le -cabinet de travail était plein de dignité: vous auriez -dit le sanctuaire d'un auteur qui écrit l'histoire -des croisades. Dans la chambre à coucher, -on voyait une énorme tapisserie représentant la<span class="pagenum"><a id="Page_37"></a>[Pg 37]</span> -clémence d'Alexandre, une table de toilette en -marbre blanc, un magnifique nécessaire étalé -dans l'ordre le plus parfait, quatre fauteuils de -moquette, et un lit à colonnes, lit monastique, -large de trois pieds tout au plus.</p> - -<p>La décoration ne donnait aucun démenti aux -assurances de l'ameublement. Dans le salon, des -paysages. Dans la salle à manger, un tableau de -chasse, des volatiles, des natures mortes. Dans le -cabinet, un trophée d'armes, de cannes et de cravaches, -et quatre grands passe-partout remplis -de gravures à l'eau-forte qui auraient pu figurer -chez le farouche Hippolyte. Dans la chambre à -coucher, cinq ou six portraits de famille achetés -d'occasion chez les brocanteurs de la rue Jacob. -Les meubles, les tableaux, les gravures et les livres -de la bibliothèque, triés avec un soin scrupuleux, -chantaient à l'unisson les louanges de -Léonce. Les belles-mères pouvaient venir!</p> - -<p>Mon premier soin en entrant fut de chercher -les cigares, mais Léonce ne fumait plus. Il disait -que le cigare, qui unit les hommes entre eux, n'a -pas la vertu d'arranger les mariages, et que le -tabac offense également les femmes et les abeilles, -créatures ailées. Il me raconta sa campagne d'été, -et me montra triomphalement vingt-cinq ou trente -cartes de visite qui représentaient autant d'invitations -pour l'hiver.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"></a>[Pg 38]</span></p> - -<p>«Lis tous ces noms, me dit-il, et tu verras si -j'ai jeté ma poudre aux moineaux!»</p> - -<p>Je m'étonnai de ne voir que des noms de la -banque et de l'industrie. «Pourquoi cette préférence? -Les héros de Balzac allaient au faubourg -Saint-Germain.</p> - -<p>—Ils avaient leurs raisons, dit Léonce; moi, -j'ai les miennes pour n'y pas aller. A la Chaussée -d'Antin, mon nom et mon titre peuvent me servir; -ils me nuiraient peut-être au faubourg Saint-Germain. -Annonce un marquis dans un salon de -la rue Laffitte, cinquante personnes regarderont -la porte. Rue de l'Université personne ne lèvera -les yeux. Les valets eux-mêmes y sont blasés sur -les marquis. Et puis, tous ces nobles de vieille -date se connaissent et s'entendent: ils sauraient -bientôt que je ne suis pas des leurs. On ne demanderait -pas à voir mes parchemins, mais on se -dirait à l'oreille qu'on ne les a jamais vus. Mon -marquisat serait éventé, et l'on m'enverrait chercher -fortune ailleurs. Du reste, les grandes fortunes -sont rares dans ce noble faubourg. Je me -suis informé: il y en a cent ou cent cinquante, -si vieilles, que tout le monde en a entendu parler; -si claires, si évidentes, si bien établies au -soleil, que tout le monde en a envie: de là, vingt -prétendants autour d'une héritière. J'aurais beau -jeu à faire le vingt et unième! on ne m'y prendra<span class="pagenum"><a id="Page_39"></a>[Pg 39]</span> -pas. Regarde la rive droite: quelle différence! -Dans le salon du moindre banquier ou du plus -modeste agent de change, tu vois danser dans le -même quadrille une douzaine de fortunes colossales -ignorées du public, et qui ne se connaissent -pas entre elles. Celle-ci date de vingt ans, celle-là -d'hier. L'une sort d'une raffinerie d'Auteuil, -l'autre d'une usine de Saint-Étienne, l'autre d'une -manufacture de Mulhouse; l'une arrive directement -de Manchester, l'autre débarque à peine de -Chandernagor. Les étrangers sont tous à la Chaussée -d'Antin! Dans cette cohue toute retentissante -du bruit de l'or, toute scintillante de diamants, -on se rencontre, on se connaît, on s'aime, on s'épouse, -en moins de temps qu'il n'en faut à une -duchesse pour ouvrir sa tabatière. C'est là qu'on -sait le prix du temps; c'est là que les hommes -sont vivants, remuants et pressés d'agir comme -moi; c'est là que je jetterai mon filet dans l'eau -bruyante et tumultueuse!»</p> - -<p>Il me récita un passage du <i>Lis dans la vallée</i>, qui -contenait les règles de sa conduite; c'est la dernière -lettre de Mme de Mortsauf au jeune Vandenesse. -Nous relûmes ensuite les conseils d'Henri -de Marsay à Paul de Manerville; puis il demanda -le déjeuner, puis il perdit deux heures à sa toilette, -deux heures juste, à l'exemple de M. de -Marsay.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_40"></a>[Pg 40]</span></p> - -<p>Je le vis assez souvent, dans le cours de l'hiver, -pour remarquer comme il pratiquait les leçons de -son maître. S'il est vrai que le travail mérite récompense -et que toute peine soit digne de loyer, -il lui était dû d'épouser Modeste Mignon, Eugénie -Grandet ou Mlle Taillefer. Il se montrait partout -aux heures où l'on se montre. Il galopait au -bois tous les soirs, aussi exactement que si sa -course eût été payée. Il ne manqua aucune première -représentation des théâtres de bonne compagnie; -il fut assidu aux Italiens comme s'il eût -aimé la musique. Il ne refusa pas une invitation, -ne perdit pas un bal, et n'oublia jamais une visite -de digestion. En quoi je l'admirais. Sa toilette -était exquise, sa chaussure parfaite, son linge -miraculeux. J'avais honte de sortir avec lui même -le dimanche, où nous portions des chemises empesées. -Quant à lui, il sortait volontiers avec moi. -Il avait loué pour six mois un coupé tout neuf où -le carrossier avait peint provisoirement ses armoiries.</p> - -<p>Dans le monde, il se recommanda dès l'abord -par deux talents qui vont rarement ensemble: il -était danseur et causeur. Il dansait le mieux du -monde, au point de faire dire qu'il avait de l'esprit -jusqu'au bout des pieds. Il avait des jarrets -solides, ce qui ne gâte rien, et un bras à porter -une valseuse de plomb. Toutes les filles qui dansaient<span class="pagenum"><a id="Page_41"></a>[Pg 41]</span> -avec lui étaient enchantées d'elles-mêmes, -et de lui par conséquent. Les mères, de leur côté, -veulent toujours du bien à l'homme qui fait briller -leurs filles. Mais lorsque après une valse ou -un quadrille il allait s'asseoir au milieu des femmes -d'un certain âge, le penchant qu'on avait -pour lui se changeait en enthousiasme. Il avait -trop de bon goût pour lancer des compliments à -la tête des gens, mais il faisait trouver des idées -à ses voisines, et les plus sottes devenaient spirituelles -au frottement de son esprit. Il se refusait -sévèrement les douceurs de la médisance, ne -remarquait aucun ridicule, ne relevait aucune -sottise, et plaisantait sur toutes choses sans -blesser personne; ce qui n'est pas toujours facile. -Il n'avait aucune opinion sur les matières -politiques, ne sachant pas dans quelle famille -l'amour pouvait le faire entrer. Il s'observait, se -surveillait et s'épiait perpétuellement sans en -avoir l'air. Il se disait à lui-même cent fois par -soirée: Ma fille, tenez-vous droite!</p> - -<p>Autant il était gracieux devant les femmes, autant -il était froid dans ses rapports avec les hommes. -Sa roideur frisait l'impertinence. C'était -encore un moyen de faire sa cour à celles dont il -attendait tout; une façon détournée de leur dire: -«Je ne vis que pour vous seules.» Le sexe faible est -sensible aux hommages des forts, et c'est double<span class="pagenum"><a id="Page_42"></a>[Pg 42]</span> -plaisir de faire courber une tête orgueilleuse. Sa -superbe était trop affectée pour passer inaperçue: -elle lui attira des querelles. Il se battit -trois fois et corrigea ses adversaires galamment, -du bout de l'épée: le plus malade des -trois fut quinze jours au lit. Le monde sut -gré à Léonce de sa modération comme de sa -bravoure, et l'on reconnut en lui un beau joueur -qui prodiguait sa vie en ménageant celle des -autres.</p> - -<p>C'était, au reste, le seul jeu qu'il se permît. -Quand la lettre de Mme de Mortsauf ne l'aurait pas -prémuni contre les cartes, il s'en serait défendu de -lui-même, dans l'intérêt de sa réputation et de ses -finances. Il jetait l'argent à pleines mains, mais à -bon escient. Il ne refusait ni un billet de concert, -ni un billet de loterie; nul citoyen des salons de -Paris ne payait plus largement ses contributions. -Il savait, à l'occasion, vider son porte-monnaie -dans la bourse d'une quêteuse, ou s'inscrire pour -vingt louis sur le carnet d'une dame de charité. Il -dépensait beaucoup pour la montre et fort peu -pour le plaisir, comptant pour inutile tout déboursé -fait sans témoins. C'est en cela surtout qu'il se -distinguait de ses modèles, les Rubempré et les de -Marsay, hommes de joie et grands viveurs. Il ne -faisait pas de dettes, il n'avait pas de maîtresses; -il évitait tout ce qui pouvait l'arrêter dans sa<span class="pagenum"><a id="Page_43"></a>[Pg 43]</span> -course. Il voulait arriver sans retard et sans reproche.</p> - -<p>Malgré de si louables efforts, il dépensa trois -mois d'hiver et 35 000 francs d'argent, sans trouver -ce qu'il cherchait. Peut-être manquait-il un peu -de souplesse. Je l'aurais voulu plus moelleux. A -l'étudier de près, on découvrait un bout d'oreille -bretonne qui pouvait effaroucher le mariage. Il -était trop agité, trop nerveux, trop tendu. C'était -une machine supérieurement montée; mais on -entendait le bruit des roues. Une femme de trente -ans aurait pu lui donner le supplément de manières -qui lui manquait; et, si j'en crois la renommée, -il avait des professeurs à choisir, mais -son siége était fait et il n'accepta les leçons de -personne.</p> - -<p>Quand je lui fis ma visite de nouvel an, il passa -en revue les trois mois qui venaient de s'écouler. -Il n'avait encore trouvé que des partis inaccessibles: -une veuve légère et légèrement ruinée; une -princesse russe plus riche, mais suivie de trois -enfants d'un premier lit: et la fille d'un spéculateur -taré.</p> - -<p>«Je n'y puis rien comprendre, me dit-il avec une -certaine amertume. J'ai des amis et point d'ennemis; -je connais tout Paris et je suis connu; je vais -partout, je plais partout; je suis lancé, je suis -même posé, et je n'arrive à rien! Je marche droit<span class="pagenum"><a id="Page_44"></a>[Pg 44]</span> -à mon but, sans m'arrêter en route: on dirait que -le but recule devant moi. Si je cherchais l'impossible, -on s'expliquerait cela; mais qu'est-ce que -je demande? Une femme de mon milieu, qui -m'aime pour moi. Ce n'est pas chose surnaturelle! -Matthieu a trouvé dans son monde ce que je poursuis -vainement dans le mien. Cependant je vaux -bien Matthieu.</p> - -<p>—Au physique, du moins. As-tu de leurs nouvelles?</p> - -<p>—Pas souvent: les heureux sont égoïstes. Le -licencié améliore ses terres; il marne, il sème du -sarrasin, il plante des arbres: cent niaiseries! Sa -femme va aussi bien que le comporte son état. -On espère l'arrivée de Matthieu II pour le mois -d'avril: il n'y a pas de temps perdu.</p> - -<p>—Je ne te demande pas si l'on s'aime toujours?</p> - -<p>—Comme dans l'arche de Noé. Papa et maman -sont à genoux devant leur belle-fille. Mme Bourgade -a bien pris: il paraît que c'est décidément -une femme distinguée: tout ce monde s'occupe, -s'amuse et s'adore: ils ont du bonheur.</p> - -<p>—Tu n'as jamais eu la velléité de courir les -rejoindre avec le restant de tes écus?</p> - -<p>—Ma foi, non! J'aime mieux mes ennuis que -leurs plaisirs. Et puis, il n'est pas encore temps -d'aller me cacher.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"></a>[Pg 45]</span></p> - -<p>En effet, huit jours après, il arriva tout radieux -au parloir de l'École.</p> - -<p>«Brr! fit-il, on n'a pas chaud ici.</p> - -<p>—Quinze degrés, mon cher, c'est le règlement.</p> - -<p>—Le règlement n'est pas si frileux que moi, et -j'ai bien fait de me laisser refuser, d'autant plus -que je touche à mon but.</p> - -<p>—Tu es sur la voie?</p> - -<p>—J'ai trouvé!»</p> - -<p>Léonce avait remarqué la gentillesse et l'élégance -d'une toute petite femme, si frêle et si mignonne, -que ses perfections devaient être admirées -au microscope. Il avait valsé avec elle, et il avait -failli la perdre plusieurs fois, tant elle était légère -et tant on la sentait peu dans la main; il avait -causé, et il était resté sous le charme: elle babillait -d'une petite voix de fauvette assez mélodieuse -pour faire croire à quelqu'une de ces métamorphoses -qu'Ovide a racontées dans ses vers. -Cet esprit féminin courait d'un sujet à l'autre -avec une volubilité charmante. Ses idées semblaient -onduler au caprice de l'air, comme les marabouts -qui garnissaient le devant de sa robe. Léonce demanda -le nom de cette jeune dame qui ressemblait -si bien à un oiseau-mouche: il apprit qu'elle -n'était ni femme ni veuve, malgré les apparences, -et qu'elle s'appelait Mlle de Stock. Le monde lui<span class="pagenum"><a id="Page_46"></a>[Pg 46]</span> -donnait vingt-cinq ans et une grande fortune. Sur -ces renseignements, Léonce se mit à l'aimer.</p> - -<p>Chez les peuples civilisés, les naturalistes reconnaissent -deux variétés d'amour honnête: l'une est -une plante sauvage qui se sème spontanément -dans les cœurs, qui se développe sans culture, qui -jette ses racines jusqu'au plus profond de notre -être, qui résiste au vent et à la pluie, à la grêle -et à la gelée, qui repousse si on l'arrache, et qui -emprunte à la nature une vigueur et une ténacité -invincibles; l'autre est une plante de jardin que -nous cultivons nous-mêmes, soit pour ses fleurs, -soit pour ses fruits: tantôt c'est une mère qui la -sème dans l'âme de sa fille pour la préparer insensiblement -à un brillant mariage; tantôt on voit -deux familles, désireuses de s'unir par un lien -étroit, sarcler et arroser dans le cœur de leurs -enfants une petite passion potagère; quelquefois -un jeune ambitieux, comme Léonce, s'applique à -développer en lui les germes d'un amour qui -promet des fruits d'or. Cette variété, plus commune -que la première, se cultive en plates-bandes -dans les salons de Paris; mais, comme toutes les -plantes de jardin, elle est délicate, elle exige des -soins, elle résiste rarement au froid, et jamais à -la misère.</p> - -<p>Léonce se fit montrer le baron de Stock, qui -jouait à l'écarté et perdait des sommes avec l'indifférence<span class="pagenum"><a id="Page_47"></a>[Pg 47]</span> -d'un millionnaire. En ce moment, Mlle de -Stock lui parut encore plus jolie. Le baron portait -une assez belle brochette de décorations étrangères. -Sa fille est adorable! pensa Léonce. Il se -fit présenter à la baronne, une noble poupée d'Allemagne, -couverte de vieux diamants enfumés. -Cette digne femme lui plut au premier coup d'œil. -Peut-être l'eût-il trouvée un peu ridicule si elle -n'avait pas eu une fille aussi spirituelle. Peut-être -aussi aurait-il jugé que Mlle de Stock manquait -un peu de distinction, s'il ne lui eût pas connu -une mère aussi majestueuse.</p> - -<p>Il dansa tout un soir avec la jolie Dorothée, et -murmura à son oreille des paroles de galanterie -qui ressemblaient fort à des paroles d'amour. Elle -répondit avec une coquetterie qui ne ressemblait -pas à de la haine. La baronne, après s'être renseignée, -invita Léonce à ses mercredis: il y fut -assidu. M. de Stock habitait, rue de La Rochefoucauld, -un petit hôtel entre cour et jardin dont il -était propriétaire. Léonce se connaissait en mobilier, -depuis qu'il avait acheté des meubles. Sans -être expert, il avait le sentiment de l'élégance. -Il pouvait se tromper, comme tout le monde, car -il faut être commissaire-priseur pour distinguer -un bronze artistique d'un surmoulage à bon -marché, pour deviner si un meuble est bourré -de crin ou nourri économiquement d'étoupes, et<span class="pagenum"><a id="Page_48"></a>[Pg 48]</span> -pour reconnaître à première vue si un rideau est -en lampas ou en damas de laine et soie. Cependant -il n'était pas du bois dont on fait les dupes, -et l'intérieur du baron le ravit. Les domestiques, -en livrée amarante, avaient de bonnes têtes carrées, -et un accent allemand qui écorchait délicieusement -l'oreille. On reconnaissait en eux de -vieux serviteurs de la famille, peut-être des vassaux -nés à l'ombre du château de Stock. Le train -de maison représentait une dépense de soixante -mille francs par an. Le jour où Léonce fut accueilli -par le baron, fêté par la baronne et regardé tendrement -par leur fille, il put dire sans présomption: -«J'ai trouvé!»</p> - -<p>Vers le milieu de janvier, il sut que Dorothée -devait quêter pour les pauvres à Notre-Dame de -Lorette. Lui qui manquait souvent la messe, il fut -d'une ponctualité exemplaire. Il me fit déjeuner -au galop et m'entraîna avec lui sur le coup -d'une heure. J'ai oublié les détails de sa toilette, -mais je me rappelle bien qu'elle éblouissait. Je reconnus -Mlle de Stock au portrait qu'il m'en avait -fait, quoiqu'il eût oublié de me dire qu'elle était -brune comme une Maltaise. Une Allemande brune -est un phénomène assez rare pour qu'on en fasse -mention. A la fin de la messe, les fidèles défilèrent -un à un devant les quêteuses, qui se tenaient à genoux -à chaque porte de l'église. Dorothée sollicitait<span class="pagenum"><a id="Page_49"></a>[Pg 49]</span> -la charité des passants par un coup d'œil interrogatif, -d'une grâce toute mondaine. Je mis deux sous -dans sa bourse de velours, l'obole du pauvre écolier. -Léonce salua la quêteuse comme dans un -salon, en donnant un billet de mille francs plié -en quatre.</p> - -<p>«Combien te reste-t-il? lui demandai-je sous le -vestibule.</p> - -<p>—Treize mille francs et quelques centimes.</p> - -<p>—C'est peu.</p> - -<p>—C'est assez. L'aumône que je viens de faire me -sera rendue au centuple. <i>Centuplum accipies.</i>»</p> - -<p>Je ne répondis rien: je songeais aux pauvres dix -francs de Matthieu.</p> - -<p>En retournant à la rue de Provence, mon charitable -ami me donna quelques notions sur la vie de -château dans les seigneuries d'Allemagne. Il me -dépeignit ces grands repas arrosés des vins de -Tokai et de Johannisberg, ces réunions chamarrées -d'uniformes et de rubans, ces salons où l'habit de -cour du duc de Richelieu est encore à la mode; et -ces chasses miraculeuses, ces grandes battues -après lesquelles les lièvres se comptent par milliers, -et la venaison se vend dans les boucheries à -trente lieues à la ronde.</p> - -<p>Il trouva en rentrant une lettre de son frère, -fort courte:</p> - -<p>«Que pourrais-je te dire? écrivait Matthieu. Notre<span class="pagenum"><a id="Page_50"></a>[Pg 50]</span> -vie est unie comme un miroir; tous nos jours -se ressemblent comme des gouttes de lait dans la -même coupe. Les travaux sont arrêtés par l'hiver, -et nous passons la journée au coin du feu, entre -nous. Tu sais si la cheminée est large; il y a place -pour tous; on mettrait même un fauteuil de plus -en se serrant un peu, si tu voulais. Papa tisonne -avec acharnement. Tu connais sa passion, la seule -passion de sa vie. Si on lui prenait ses pincettes, -on le rendrait bien malheureux. Maman Debay et -maman Bourgade passent la journée à coudre des -brassières, à ourler des couches et à broder de -petits bonnets. Aimée tricote des bas de cachemire, -de vrais bas de poupée. Quand je vois tous -ces préparatifs, il me prend des envies de rire et -de pleurer. La chère petite créature aura une -layette royale. Le conseil de famille a décidé que -si c'était un fils, on l'appellerait Léonce: ton nom -lui portera bonheur. Pourvu qu'il ne s'avise pas -de ressembler à son père! Nous avons mis ton -portrait dans notre chambre: tu sais, ce beau -portrait que Boulanger a peint avant de partir -pour Rome. Je le montre à Aimée, tous les matins -et tous les soirs. Le petit Léonce promet d'être -aussi remuant que toi. Sa mère se plaint de lui; -et, ce qui est plus singulier, maman Debay assure -qu'elle ressent le contre-coup de tous ses mouvements. -Je t'ai dit qu'Aimée avait eu des maux<span class="pagenum"><a id="Page_51"></a>[Pg 51]</span> -d'estomac dans les premiers temps de sa grossesse; -mais quelques bouteilles d'eau minérale et -le bonheur de sentir vivre son enfant l'ont réconfortée; -elle engraisse à vue d'œil. Quant à moi -je suis toujours le même, à cela près que je ne -travaille plus guère. Tu te rappelles le mot de ce -paysan à qui l'on demandait quelle était sa profession, -et qui répondit: «Ma femme est nourrice.» -Je suis logé à la même enseigne, ou peu -s'en faut: j'attends mon garçon. Les célèbres thèses -n'ont pas fait grands progrès: la guerre du -Péloponnèse, <i>de Bello Peloponnesiaco</i>, en est à la mort -de Périclès, et «Corneille, auteur comique,» en -reste à <i>Clitandre</i>. Tant pis pour la faculté de Rennes! -elle attendra. Je veux être père avant d'être docteur. -Ah! frère, si tu savais comme tes plaisirs -sont fades au prix des nôtres! tu viendrais par la -diligence, et tu nous ferais grâce du carrosse dont -tu nous as menacés. Toi seul nous manques; tu es -notre unique souci. Papa fait sa grande ride -lorsqu'on parle de la rue de Provence. Enfin! je -le rassure en lui disant que si homme au monde -doit réussir, c'est toi.»</p> - -<p>—«Ce sont de bonnes gens, dit Léonce en jetant -la lettre sur son bureau. Ils auront bientôt de -mes nouvelles.»</p> - -<p>Quelques jours après le baron lui tomba du -ciel à dix heures du matin. Un telle démarche<span class="pagenum"><a id="Page_52"></a>[Pg 52]</span> -était de bon augure. M. Stock visita l'appartement -en amateur, et fit à part soi l'inventaire du mobilier. -Tout homme de bon sens se serait cru chez -un fils de famille: le baron fut enchanté. C'était un -aimable homme que cet Allemand. Tout le monde -savait qu'il avait été banquier à Francfort-sur-le-Mein, -et cependant il ne parlait jamais de sa fortune. -Personne ne contestait sa noblesse, et cependant -il ne parlait jamais de ses titres. Ses -châteaux, ses terres, ses forêts étaient les choses -dont il semblait le moins se soucier. Jamais il -n'en dit mot à Léonce, et Léonce reconnut à cette -marque qu'il était un vrai riche et un vrai gentilhomme.</p> - -<p>De son côté, Léonce était trop délicat pour s'attribuer -une fortune mensongère. Il laissait courir -l'imagination des gens, et ne disputait pas contre -ceux qui lui disaient: «Vous qui êtes riche.» -Mais il ne se vantait de rien. Lorsqu'il parlait de -sa famille, il disait sans emphase: «Mes parents -habitent leurs terres de Bretagne.» En quoi il ne -mentait nullement. Je lui fis observer que tout -se découvrirait à la fin, et qu'il serait forcé de -confesser l'origine de sa noblesse et la modicité -de sa fortune. «Laisse-moi faire, répondit-il; le -baron est assez riche pour permettre à sa fille un -mariage d'amour. Dorothée m'aime, j'en suis sûr; -elle me l'a dit. Quand les parents verront que je<span class="pagenum"><a id="Page_53"></a>[Pg 53]</span> -suis nécessaire au bonheur de leur fille, ils passeront -sur bien des choses. Du reste, je ne tromperai -personne, et ils sauront tout avant le -mariage.»</p> - -<p>Il ne courtisait pas publiquement Mlle de Stock, -mais il la voyait tous les soirs dans le monde. -Leur liaison, pour être un peu contrainte, n'avait -que plus de charmes. Les petits obstacles, la surveillance -que tous exercent sur tous, le respect -des convenances, la nécessité de feindre, ajoutent -je ne sais quoi de tendre et de mystérieux -à ces amours qui cheminent, de salon en salon, -jusqu'à la porte de l'église. La contrainte est un -ressort merveilleux qui double les jouissances du -cœur comme les forces de l'esprit. Ce qui fait -qu'une pensée est plus belle en vers qu'en prose, -c'est la contrainte. Léonce et Dorothée s'écrivaient -tous les jours, en vers et en prose, et c'était plaisir -de les voir échanger leurs billets à l'abri d'un -mouchoir ou à l'ombre d'un éventail. La baronne -s'amusait de ces petits manéges; elle avait lâché -la bride au cœur de sa fille, elle lui permettait -d'aimer M. de Baÿ.</p> - -<p>Dans les derniers jours de février, Léonce prit -son courage à deux mains: il fit sa demande. -M. et Mme de Stock, avertis par Dorothée, le reçurent -en audience solennelle.</p> - -<p>«Monsieur le baron, madame la baronne, dit-il,<span class="pagenum"><a id="Page_54"></a>[Pg 54]</span> -j'ai l'honneur de vous demander la main de -mademoiselle votre fille. Pour ne vous rien laisser -ignorer sur ma situation....»</p> - -<p>Le baron l'interrompit par un geste seigneurial: -«Arrêtez-vous ici, monsieur le marquis, je vous -en supplie. Tout Paris vous connaît, et ma fille -vous aime: je ne veux rien savoir de plus. Votre -nom fût-il obscur, votre père eût-il mangé sa fortune, -je vous dirais encore: «Dorothée est à -vous.»</p> - -<p>Il embrassa Léonce, et la baronne lui donna -sa main à baiser: «Vous ne connaissez pas, dit -la baronne, notre romanesque Allemagne. Voilà -comme nous sommes tous.... du moins dans la -haute classe.»</p> - -<p>Au milieu de la joie la plus folle, Léonce sentit -au fond de lui comme une révolte d'honnêteté. -«Je ne peux pas tromper ces braves gens, se dit-il, -et je serais un fripon si j'abusais de leur bonne -foi.» Il reprit tout haut: «Monsieur le baron, la -noble confiance que vous me témoignez m'oblige -à vous donner quelques détails sur....</p> - -<p>—Monsieur le marquis, vous m'affligeriez sérieusement -en insistant davantage. Je croirais que -vous ne vous obstinez à me donner ces renseignements -que pour m'obliger à fournir les preuves -de mon rang et de ma fortune.»</p> - -<p>La baronne appuya ces mots d'un geste amical<span class="pagenum"><a id="Page_55"></a>[Pg 55]</span> -qui voulait dire: «N'insistez pas, il est susceptible.»</p> - -<p>«Allons, pensa Léonce, c'est partie remise. Nous -nous expliquerons, bon gré, mal gré, le jour du -contrat.»</p> - -<p>Mais le baron ne voulut pas entendre parler de -contrat.</p> - -<p>«Entre gentilshommes, dit-il, ces engagements, -ces signatures, ces garanties sont des précautions -humiliantes. Aimez-vous Dorothée? Oui. Vous -aime-t-elle? J'en suis certain. Alors à quoi bon -mettre un notaire entre vous? Je m'imagine que -votre amour se passera bien de papier timbré.</p> - -<p>—Cependant, monsieur, si l'on vous avait -trompé sur mon état....</p> - -<p>—Mais, terrible enfant, on ne m'a pas trompé, -on ne m'a rien dit. Je ne sais rien de vous, -sinon que vous plaisez à ma fille, à ma femme, -à moi et à tout l'univers. Je ne veux rien connaître -de plus. Est-ce que j'ai besoin de votre -argent? Si vous êtes riche, tant mieux. Si vous -êtes pauvre, tant pis. Dites-en autant de moi, -nous serons quittes. Tenez, voici qui va mettre -votre conscience en repos: vous n'avez rien, ma -fille n'a rien: vous vous appelez Léonce, elle s'appelle -Dorothée, et je vous donne ma bénédiction -paternelle. Êtes-vous content?»</p> - -<p>Léonce pleurait de joie. On fit entrer Dorothée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"></a>[Pg 56]</span></p> - -<p>«Venez, ma fille, dit la baronne, venez dire au -marquis que vous n'épousez ni son nom ni sa fortune, -mais sa personne.</p> - -<p>—Cher Léonce, dit Dorothée, je vous aime follement!»</p> - -<p>Elle ne mentait pas d'une syllabe.</p> - -<p>Léonce se maria au mois de mars. Il était temps: -la corbeille dévora le dernier billet de mille francs. -Je ne servis pas de témoin pour cette fois: les -témoins étaient des personnages. Matthieu ne put -venir à Paris; il attendait les couches de sa femme. -Il m'avait chargé de lui rendre compte de la fête, -et je remplis avec bonheur ma tâche d'historiographe. -Dorothée, dans sa robe blanche de velours -épinglé, eut un succès d'adoration. On l'appelait -le petit ange brun. Après la cérémonie, un dîner -de quarante couverts fut servi chez le baron, et -Léonce me fit l'amitié de m'y inviter. Il me présenta -à sa femme au sortir de table: «Ma chère -Dorothée, lui dit-il, c'est un de mes vieux camarades, -qui sera un jour ou l'autre le professeur -de nos enfants. J'espère que vous lui ferez toujours -bon accueil; les meilleurs amis ne sont pas -les plus brillants, mais les plus solides.</p> - -<p>—Monsieur le professeur, dit la belle Dorothée, -vous serez toujours le bienvenu chez nous. Je -souhaite que Léonce m'apporte en mariage tous -ses amis. Savez-vous l'allemand?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_57"></a>[Pg 57]</span></p> - -<p>—Non, madame, à ma grande honte. Je regretterai -toujours de ne pouvoir lire dans le texte -<i>Hermann et Dorothée</i>.</p> - -<p>—La perte n'est pas grande, croyez-moi. Une -pastorale emphatique; un air de flageolet joué -sur l'ophicléide. Vous avez mieux que cela en -France. Aimez-vous Balzac? C'est mon homme.»</p> - - -<h3>IV</h3> - -<p>La conversation de la jolie marquise et le plaisir -de danser avec mes gros souliers me firent oublier -le règlement de l'école. Je rentrai une heure -trop tard, et je fus consigné pour quinze jours. -Aussitôt libre, ma première visite fut pour Léonce. -Je le trouvai tout seul, occupé à s'arracher les -cheveux, qu'il avait fort beaux, comme vous -savez.</p> - -<p>«Mon ami, me dit-il d'une voix pitoyable, on -m'a cruellement trompé!</p> - -<p>—Déjà!</p> - -<p>—Mon beau-père est riche comme moi, noble -comme moi: il s'appelle Stock en une syllabe, et -il possède pour tout bien une vingtaine de mille -francs de dettes.</p> - -<p>—Impossible!</p> - -<p>—La chose est hors de doute; ma femme m'a<span class="pagenum"><a id="Page_58"></a>[Pg 58]</span> -tout avoué le soir du mariage. Il n'y avait pas -cinq cents francs dans la maison.</p> - -<p>—Mais la maison seule en vaut cent mille!</p> - -<p>—Elle n'est pas payée. M. Stock était riche il -y a cinq ou six ans: il a tenu un certain rang à -Francfort, et sa liquidation lui avait laissé plus -de trente mille livres de rente. Mais il est joueur -comme le valet de carreau en personne. Il a tout -perdu à la roulette, au trente et quarante, et à -ces jeux innocents dont l'Allemagne se sert si bien -pour nous dépouiller. Au commencement de l'hiver, -il lui restait de sa splendeur une brochette -achetée à bon marché dans les petites cours du -Nord, quelques relations honorables, l'habitude -de la dépense, la fureur du jeu, et une cinquantaine -de mille francs. Il a trouvé ingénieux de -placer ce capital sur Dorothée et de venir à Paris -jouer son va-tout. Il comptait pêcher en eau -trouble, dans ce monde infernal de la Chaussée -d'Antin, un gendre assez riche pour le débarrasser -de sa fille, pour le nourrir lui-même et sa -femme, et lui donner chaque été quelques rouleaux -de louis à perdre au bord du Rhin. N'est-ce -pas infâme?</p> - -<p>—Prends garde, lui dis-je. Sais-tu comment il -parle de toi en ce moment?</p> - -<p>—Quelle différence! Je ne l'ai pas trompé, -moi. Je voulais lui exposer franchement l'état de<span class="pagenum"><a id="Page_59"></a>[Pg 59]</span> -mes affaires. C'est lui qui m'a arrêté, qui m'a -fermé la bouche. Je sais pourquoi maintenant, et -sa confiance ne m'étonne plus! C'est lui qui m'a -entraîné dans le gouffre où nous roulons ensemble.</p> - -<p>—Vous êtes-vous expliqués?</p> - -<p>—J'ai couru chez lui pour le confondre, et je te -prie de croire que je n'ai pas ménagé mon éloquence. -Sais-tu ce qu'il m'a répondu? Au lieu de -récriminer, comme je m'y attendais, il m'a pris la -main et m'a dit d'une voix émue: «Nous avons du -malheur. Nous pouvions chacun de notre côté -trouver une fortune: il est bien fâcheux que -nous nous soyons rencontrés.»</p> - -<p>—C'est sagement parlé.</p> - -<p>—Que vais-je devenir?</p> - -<p>—Est-ce un conseil que tu me demandes?</p> - -<p>—Sans doute, puisque tu ne peux me donner -autre chose!</p> - -<p>—Mon cher Léonce, je ne connais qu'un moyen -honorable de te tirer d'affaire. Liquide héroïquement; -va te cacher dans un quartier laborieux, -rue des Ursulines ou boulevard Montparnasse; -achève ton droit, passe ta licence, sois -avocat. Tu as du talent; tu ne peux pas avoir entièrement -perdu l'habitude du travail; les relations -que tu t'es créées dans ces six mois te serviront -plus tard; tu regagneras le temps perdu, et -l'argent aussi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_60"></a>[Pg 60]</span></p> - -<p>—Oui, si j'étais garçon! Mon pauvre ami, on -voit bien que tu vis dans une boîte: tu ne sais -rien de la vie. Balzac a prouvé depuis longtemps -qu'un garçon peut arriver à tout, mais qu'une -fois marié on use ses forces à lutter obscurément -contre les additions de la cuisinière et le -livre du ménage. Tu veux que je travaille entre -une femme, un beau-père, une belle-mère, -et les enfants qui pourront survenir, obsédé de -famille, et parqué avec tout ce monde dans un -appartement de quatre cents francs! J'y succomberais.</p> - -<p>—Alors fais autre chose. Emmène ta nouvelle -famille en Bretagne. La maison de l'oncle Yvon -est assez grande pour vous loger tous; on mettra -une rallonge à la table et l'on ajoutera un plat -au dîner.</p> - -<p>—Nous les ruinerons!</p> - -<p>—Point du tout. Aimée s'achètera une robe de -moins tous les ans, et Matthieu prolongera l'existence -du fameux paletot noisette.</p> - -<p>—Oh! je connais leur cœur. Mais tu ne connais -pas mon beau-père et ma belle-mère. Si -ma femme a l'amour du monde, ses parents en -ont la rage. Mme Stock passe des heures devant -sa glace à faire des révérences! M. Stock ne -sera jamais un Breton supportable. Il bouderait -contre l'hospitalité, il humilierait notre chère<span class="pagenum"><a id="Page_61"></a>[Pg 61]</span> -maison: il nous reprocherait le pain que nous lui -donnerions!</p> - -<p>—Eh bien! laisse les parents se débrouiller à -Paris. Enlève ta femme, elle est jeune, et tu la -formeras.</p> - -<p>—Mais songe donc que ce vieillard est criblé -de dettes! C'est mon beau-père, après tout; je -ne peux pas l'abandonner sur la route royale de -Clichy.</p> - -<p>—Qu'il vende ses meubles! il en a pour plus de -vingt mille francs.</p> - -<p>—Et de quoi vivront-ils, les malheureux?</p> - -<p>—Je vois avec plaisir que tu les plains. Mais je -dirai à mon tour: «Que vas-tu faire? Je ne sais -plus quel parti te conseiller, et je suis au bout -de mon chapelet.»</p> - -<p>—Je vais demander une place. On croit que je -n'en ai pas besoin, on me la donnera.»</p> - -<p>Il sollicita longtemps, et perdit plus d'un mois -en démarches inutiles. Au plus fort de ses ennuis, -il apprit qu'Aimée était mère d'un gros garçon. -«Tu seras son parrain, écrivait Matthieu, et la -jolie tante Dorothée ne refusera pas d'être marraine. -Nous vous attendons; votre lit est prêt, -hâte-toi de faire atteler le carrosse.»</p> - -<p>Léonce n'avait pas encore raconté sa mésaventure -à ses parents. A quoi bon jeter une mauvaise -nouvelle au travers de leur bonheur? Le pauvre<span class="pagenum"><a id="Page_62"></a>[Pg 62]</span> -garçon fut plus courageux que je ne l'aurais espéré. -Tandis qu'il vendait ses tableaux pour vivre -il était tendre et empressé auprès de sa femme. -La gêne présente, l'incertitude de l'avenir, et le -regret d'avoir mal spéculé n'altérèrent pas longtemps -sa bonne humeur naturelle: au moins eut-il -le bon goût de cacher son chagrin. Il est juste -de dire que Dorothée le consolait de son mieux. -Si elle pleurait quelquefois, c'était à la dérobée. -Elle rendit aux marchands une partie de sa corbeille -de mariage. Je crois bien que la lune de -miel eût été plus brillante si le jeune ménage -n'avait manqué de rien, et si M. Stock n'avait -pas eu de dettes; mais, en dépit des embarras de -toute sorte et de l'importunité des créanciers, on -s'aimait. Léonce et Dorothée se serraient l'un -contre l'autre comme des enfants surpris par -l'orage. Ils étaient aussi heureux qu'on peut l'être -sur une barque qui fait eau de toutes parts. Je -les voyais régulièrement à toutes mes sorties, -chaque visite me les montrait meilleurs et me les -rendait plus chers.</p> - -<p>Un jeudi, vers une heure et demie, je partais de -l'école pour aller chez eux, lorsque je rencontrai -au milieu de la rue d'Ulm un petit homme en veste -de velours. C'était une vieille connaissance que -j'avais un peu négligée depuis le mariage de Matthieu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_63"></a>[Pg 63]</span></p> - -<p>«Bonjour, Petit-Gris, lui dis-je. Remettez votre -casquette. Est-ce que vous veniez me voir?</p> - -<p>—Oui, monsieur, et je suis bien aise de vous -avoir rencontré pour vous demander conseil.</p> - -<p>—Il n'est rien arrivé chez vous? Votre femme -va bien? Vous travaillez toujours pour la ville de -Paris?</p> - -<p>—Toujours, monsieur, et j'ose dire que ma -femme et moi nous avons un coup de balai qui -vous fait honneur. On ne vous reprochera pas de -nous avoir placés.</p> - -<p>—Ce n'est pas moi, Petit-Gris; c'est un jeune -homme de mes amis, à qui je voudrais bien pouvoir -rendre le même service.</p> - -<p>—M. Matthieu est toujours content? Ces dames -ne sont pas malades?</p> - -<p>—Merci. Matthieu a un garçon, et toute la famille -se porte le mieux du monde.</p> - -<p>—Pour lors, monsieur, voici ce qui est arrivé: -Ce matin, comme nous revenions de l'ouvrage et -que ma femme allait prendre la soupe qu'elle avait -mise au chaud dans notre lit, il est entré un monsieur -pas très-grand, plutôt petit, un homme de -ma taille, enfin, et à peu près de mon âge. Il m'a -demandé si j'étais dans la maison du temps de -Mme Bourgade. Je lui ai dit ce qui en était, attendu -que je n'ai rien à cacher, que je ne fais rien -de mal, et que je ne dois rien à personne. Mais<span class="pagenum"><a id="Page_64"></a>[Pg 64]</span> -quand il a su que je connaissais ces dames, il s'est -mis à me questionner sur ceci et sur cela, et avec -qui mademoiselle était mariée, et ce que faisait son -mari, et ce qu'elle mangeait à dîner, et combien -de temps elle était restée dans le quartier, et, -finalement, où elle demeurait. Quand j'ai vu qu'il -avait l'idée de me confesser, je n'ai rien voulu répondre. -Il ne me revenait pas, cet homme-là! Il -regardait la maison avec des yeux de riche; on aurait -dit que notre chambre lui faisait mal au cœur. -J'ai bien compris qu'il était curieux d'avoir l'adresse -de M. Matthieu; mais je ne savais pas ce qu'il en -voulait faire. J'ai dit que je ne la connaissais point, -cependant qu'on pourrait peut-être se la procurer. -Là-dessus, il a promis de me bien payer si je la -lui apportais. «Monsieur, ai-je répondu, je n'ai -pas besoin qu'on me paye, j'ai deux places du -gouvernement.» Il m'a laissé son adresse, que -je n'ai pas lue, vous comprenez bien pourquoi, et -je suis venu vous la montrer, pour savoir ce qu'il -faut faire.»</p> - -<p>Le Petit-Gris tira de sa poche une belle carte glacée, -où je lus:</p> - -<p> -<span class="smcap">Louis Bourgade</span>,<br /> -<i>Hôtel des Princes</i>.<br /> -</p> - -<p>«Louis Bourgade! dit le Petit-Gris, c'est un parent.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_65"></a>[Pg 65]</span></p> - -<p>—Hôtel des Princes! c'est un parent riche.</p> - -<p>—Il aurait bien pu venir plus tôt, quand ces -pauvres dames mouraient de faim! Maintenant on -n'a plus besoin de lui.</p> - -<p>—C'est probablement pour cela qu'il se montre, -mon cher Petit-Gris: il aura appris le mariage de -Mlle Aimée. Mais à tout péché miséricorde; il faudra -lui donner l'adresse.</p> - -<p>—Allons, j'y vais. Est-ce loin, l'hôtel des -Princes?</p> - -<p>—Ne vous dérangez pas: c'est sur mon chemin, -j'y entrerai en passant, et je causerai avec ce monsieur. -A bientôt; s'il avait quelque chose, j'irais -vous le dire.»</p> - -<p>Chemin faisant, je pensais: «Un parent riche! -Ce n'est pas à Léonce qu'il arrivera pareille aubaine!»</p> - -<p>Je demandai M. Bourgade, et aussitôt un valet -de l'hôtel partit devant moi pour me conduire. -M. Bourgade occupait un magnifique appartement -au premier, sur la rue. Je compris son dédain -pour les taudis de la rue Traversine. Ce seigneur -me fit attendre pendant dix minutes, que j'employai -consciencieusement à pester contre lui. Je -sentais bouillonner en moi une vigoureuse indignation, -dans le style de Jean-Jacques Rousseau. -«Ah! faquin, disais-je à demi-voix, tu -es leur parent, et tu loges à l'hôtel des Princes!<span class="pagenum"><a id="Page_66"></a>[Pg 66]</span> -Tu t'appelles Bourgade, et tu me fais faire antichambre!»</p> - -<p>Quand la porte s'ouvrit, je lâchai les écluses à -ma rhétorique. J'étais jeune. C'est tout au plus si -je pris la peine de regarder mon interlocuteur: -mes yeux ne me servaient qu'à lancer des foudres. -Je me présentai fièrement comme un vieil ami de -Mme et de Mlle Bourgade. Je racontai comment -je m'étais introduit dans leur intimité, sans avoir -l'honneur d'être de la famille; je fis un tableau -pathétique de leur misère, de leur courage, de -leur travail, de leur vertu. Croyez que je ne -ménageais pas les couleurs et que je ne procédais -point par demi-teintes! J'affectais de répéter -souvent le nom de Bourgade, et à chaque fois je -le soulignais.</p> - -<p>Mon réquisitoire produisit son effet. M. Bourgade -ne me regardait pas en face: il cachait sa -tête dans ses mains, il semblait accablé. Pour -l'achever, je lui appris la conduite de Matthieu; -je lui contai l'histoire du manteau engagé pour -dix francs, et toutes les privations que ce digne -jeune homme s'était imposées, quoiqu'il ne fût pas -de la famille et qu'il ne s'appelât pas Bourgade. -Excellent Matthieu! il prenait sur son nécessaire, -lorsque tant d'autres sont chiches de leur superflu! -Enfin, il avait épousé cette orpheline abandonnée; -il l'avait conduite à Auray, dans la maison<span class="pagenum"><a id="Page_67"></a>[Pg 67]</span> -de ses ancêtres; il lui avait donné un nom, -une fortune, une famille! Aujourd'hui, Aimée -Bourgade, heureuse femme, heureuse mère, n'avait -plus besoin de personne, et pouvait dédaigner, -à son tour, le monde égoïste qui l'avait dédaignée.</p> - -<p>M. Bourgade écarta les mains et je vis sa figure -inondée de larmes: «C'est ma fille, dit-il; je vous -remercie bien de l'aimer ainsi. Mon cher enfant! -laissez-moi vous embrasser!»</p> - -<p>Je ne me le fis pas dire deux fois. Je ne lui demandai -ni comment ni pourquoi il était vivant; je -ne lui adressai ni questions ni objections, je le pris -par le cou et je l'embrassai quatre ou cinq fois sur -les deux joues. J'étais bien sûr de ne pas me tromper: -des larmes de père, cela se reconnaît toujours!</p> - -<p>Cependant lorsque la première émotion fut passée, -je le regardai d'un air de profond étonnement, -et il s'en aperçut. «Je vous expliquerai -tout, me dit-il, lorsque j'aurai vu ma femme et -ma fille. Je cours à Auray. Merci; adieu; à bientôt!</p> - -<p>—Halte-là! s'il vous plaît. Je ne vous lâche pas -encore. D'abord, on ne peut partir que ce soir par -le train de sept heures; ensuite il y a des précautions -à prendre, et vous n'irez pas de but en blanc -débarquer sur la place d'Auray. Vous tueriez<span class="pagenum"><a id="Page_68"></a>[Pg 68]</span> -votre femme et votre fille, et les paysans bretons -vous tueraient vous-même à coups de fourche: -un revenant! Asseyez-vous ici, et contez-moi votre -histoire. Je vous dirai ensuite les précautions que -vous avez à prendre. Mais comment se fait-il que -vous ayez échappé à ce naufrage? Sur quel tronçon -de mât? Sur quelle cage à poulets?</p> - -<p>—Mon Dieu! rien n'est plus simple. Quand le -bâtiment s'est perdu, je n'étais plus à bord. Vous -savez ce que j'allais faire en Amérique. Nous nous -sommes arrêtés huit jours à Rio de Janeiro pour -prendre des passagers et des marchandises. Je descends -à terre comme tout le monde. J'avais des -lettres pour quelques Français établis là-bas, et -entre autres pour un marchand de bois de teinture -appelé Charlier. Nous causons; je lui explique -mon système; il en est frappé: tous les -esprits étaient tournés vers la Californie. Charlier -m'assure que mon invention est excellente, mais -que je ne suis pas assez fort pour manœuvrer à -moi seul, et que je ne trouverai pas d'ouvriers. -«Faites mieux, me dit-il, débarquez avec armes et -bagages; établissez-vous constructeur de machines, -et exploitez ici le <i>séparateur Bourgade</i>. -L'appareil complet vous reviendra à cinq cents -francs, vous le vendrez mille; tous les mineurs -qui vont à San-Francisco se fourniront chez vous -en passant. Croyez-moi, c'est la vraie Californie.<span class="pagenum"><a id="Page_69"></a>[Pg 69]</span> -Vous n'avez pas d'argent pour commencer l'entreprise, -on vous en procurera; une bonne affaire -trouve toujours des capitaux, surtout en Amérique. -S'il vous faut un associé, me voici.» C'est -ainsi que nous avons fondé la maison Charlier, -Bourgade et Cie, dont les actions sont cotées à la -Bourse de Paris. Nous les avons émises au capital -de cinq cents francs, et j'en ai mille pour ma -part. Elles ont décuplé de valeur, et elles ne s'arrêteront -pas là. On parle de nouvelles mines en -Australie.</p> - -<p>—Comment? lui dis-je, vous avez gagné cinq -millions!</p> - -<p>—Mieux que cela, mais qu'importe! Dites-moi -donc par quel miracle du malheur toutes mes -lettres sont restées sans réponse?</p> - -<p>—Vous les retrouverez à la poste. On a su rapidement -à Paris le naufrage de <i>la Belle-Antoinette</i>. -Votre première lettre sera arrivée quelques jours -plus tard, quand ces dames avaient quitté la rue -d'Orléans. Je crois me rappeler qu'elles ont déménagé -sans donner leur adresse: elles voulaient -cacher leur misère, et d'ailleurs elles n'attendaient -plus de nouvelles de personne. Comment -la poste aurait-elle pu les découvrir? Le facteur -n'entre pas une fois en huit jours dans la rue Traversine.</p> - -<p>—Vous n'avez pas une idée de ce que j'ai souffert:<span class="pagenum"><a id="Page_70"></a>[Pg 70]</span> -écrire pendant plus de deux ans sans recevoir -un mot de réponse!</p> - -<p>—Allez! allez! j'ai vu deux femmes qui souffraient -autant que vous.</p> - -<p>—Non; elles pleuraient sur un malheur positif; -moi, j'en voyais mille imaginaires. Je les savais -sans ressource, exposées à toutes les privations et -à tous les conseils de la misère; j'étais riche, et je -ne pouvais rien pour elles! Ce maudit choléra -de 1849 m'a fait passer bien des nuits blanches. -J'aurais voulu venir à Paris, interroger la police, -fouiller la ville entière; mais j'étais cloué à la -maison! J'ai fait insérer une note à la <i>Presse</i> et au -<i>Constitutionnel</i>, personne n'a répondu. Vous ne lisez -donc pas les journaux?</p> - -<p>—Pas souvent; et ces dames, jamais.</p> - -<p>—Je les lisais tous, et bien m'en a pris. C'est le -<i>Siècle</i> qui m'a annoncé le mariage d'Aimée.</p> - -<p>—Il s'agit maintenant de lui annoncer votre -retour. Mais bellement, s'il vous plaît; elle est -nourrice. Si vous m'en croyez, vous vous ferez -précéder d'un ambassadeur. Je connais justement -un jeune homme qui cherche une place: c'est le -frère de Matthieu, le beau-frère d'Aimée; du reste -homme d'esprit et digne de représenter une grande -puissance. Si vous êtes content de ses services, je -vous indiquerai le moyen de vous acquitter. Voulez-vous -que nous passions chez lui?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_71"></a>[Pg 71]</span></p> - -<p>Quelques heures après, M. Bourgade, Léonce et -Dorothée montèrent dans une belle chaise de poste -que le chemin de fer conduisit à Angers. A Vannes, -M. Bourgade descendit à l'hôtel. Les nouveaux -mariés poursuivirent leur route et arrivèrent en -carrosse, comme Léonce l'avait prédit. Lorsque -Dorothée énonça, en termes vagues, l'idée que -M. Bourgade n'était peut-être pas mort, la bonne -veuve répondit: «Peut-être!» Elle s'était si bien -accoutumée au bonheur, que rien ne lui semblait -impossible. Léonce rappela ce que l'élève de -l'école centrale m'avait dit autrefois à propos du -<i>séparateur</i>. Si l'invention avait survécu, l'inventeur -pouvait avoir échappé au naufrage. L'espoir rentra -par douces ondées dans ces braves cœurs, et le -jour où M. Bourgade apparut à Auray, sa femme -et sa fille s'écrièrent naïvement: «Nous le savions -bien que tu n'étais pas mort!»</p> - -<p>M. Bourgade n'a pas la tournure d'un grand -seigneur, tant s'en faut! mais il n'a pas non plus -les manières d'un parvenu. Si vous le rencontriez -à pied, vous croiriez voir un bon bijoutier de la -rue d'Orléans. Cet excellent petit homme méritait -d'avoir un gendre comme Matthieu. Il a donné à -sa fille une dot de deux millions, à la grande confusion -de Matthieu, qui dit: «Je suis un intrigant; -j'ai abusé de mes avantages personnels pour -faire un mariage riche.» Les Debay se sont construit<span class="pagenum"><a id="Page_72"></a>[Pg 72]</span> -une habitation princière; ce qui ajoute à la -beauté de leur château, c'est qu'il n'y a pas de pauvres -aux environs. Matthieu a terminé ses thèses -et obtenu son diplôme de docteur; nous n'avons pas -en France deux docteurs aussi riches que lui, nous -n'en avons pas quatre aussi laborieux. Aimée -donne à son mari un enfant tous les ans. Léonce -ne songe plus à imiter M. de Marsay; il a deux filles -et un peu de ventre. Par ces raisons, il vit en Bretagne, -au milieu de la famille. Il a cent mille francs -de rente, puisque Matthieu les a. M. et Mme Stock -ont passé l'Océan; M. Bourgade leur a donné une -place dans sa fabrique. Le père de Dorothée est -toujours intelligent et toujours joueur; il gagne -gros et perd tout ce qu'il gagne. Le Petit-Gris et -sa femme n'habitent plus la rue Traversine; si -vous voulez faire leur connaissance, il faudra -prendre le chemin d'Auray. Ils n'ont pas perdu -cet admirable coup de balai dont ils étaient si -glorieux, ils tiennent le château propre et font une -rude chasse à la poussière. Je reçois cinq ou six -fois par an des nouvelles de mes amis. Hier encore -ils m'ont envoyé une bourriche d'huîtres et une -caisse de sardines. Les sardines étaient bonnes, -mais les huîtres s'étaient ouvertes en chemin.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_73"></a>[Pg 73]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="LONCLE_ET_LE_NEVEU">L'ONCLE ET LE NEVEU.</h2> -</div> - - -<h3>I</h3> - -<p>Je suis sûr que vous avez passé vingt fois devant -la maison du docteur Auvray, sans deviner qu'il -s'y fait des miracles. C'est une habitation modeste -et presque cachée, sans faste et sans enseigne; on -ne lit pas même sur la porte cette inscription banale: -<i>Maison de santé</i>. Elle est située vers l'extrémité -de l'avenue Montaigne, entre le palais gothique -du prince Soltikoff et le gymnase du grand -Triat, qui régénère l'homme par le trapèze. Une -grille peinte en bronze s'ouvre sur un petit jardin -de lilas et de rosiers. La loge du concierge est à -gauche: le pavillon de droite contient le cabinet -du médecin et l'appartement de sa femme et de sa -fille. Le corps de logis principal est au fond; il -tourne le dos à l'avenue et ouvre toutes ses fenêtres -au sud-est, sur un petit parc bien planté en -marronniers et en tilleuls. C'est là que le docteur<span class="pagenum"><a id="Page_74"></a>[Pg 74]</span> -soigne et souvent guérit les aliénés. Je ne vous -introduirais pas chez lui, si l'on courait risque d'y -rencontrer tous les genres de folie; mais ne craignez -rien, vous n'aurez pas le spectacle navrant -de l'imbécillité, de la folie paralytique, ou même -de la démence. M. Auvray s'est créé, comme on -dit, une spécialité: il traite la monomanie. C'est -un excellent homme, plein de savoir et d'esprit, -philosophe et élève d'Esquirol et de Laromiguière. -Si vous le rencontriez jamais avec sa tête chauve, son -menton bien rasé, ses habits noirs et sa physionomie -terne, vous ne sauriez s'il est médecin, professeur, -ou prêtre. Lorsqu'il ouvre ses lèvres épaisses, vous -devinez qu'il va vous dire: «mon enfant!» Ses -yeux ne sont pas laids pour des yeux à fleur de -tête; ils promènent autour d'eux un large regard -limpide et serein; on aperçoit au fond tout un -monde de bonnes pensées. Ces gros yeux sont -comme des jours ouverts sur une belle âme. La -vocation de M. Auvray s'est décidée lorsqu'il était -encore interne à la Salpêtrière. Il étudia passionnément -la monomanie, cette curieuse altération -des facultés de l'esprit qui s'explique rarement -par une cause physique, qui ne répond à aucune -lésion visible du système nerveux, et qui se guérit -par un traitement moral. Il fut secondé dans ses -observations par une jeune surveillante de la division -Pinel, assez jolie et fort bien élevée. Il se<span class="pagenum"><a id="Page_75"></a>[Pg 75]</span> -prit d'amour pour elle, et, aussitôt docteur, il -l'épousa. C'était entrer modestement dans la vie. -Cependant il avait un peu de bien, qu'il employa -à fonder l'établissement que vous savez. Avec un -peu de charlatanisme, il eût fait sa fortune; il se -contenta d'y faire ses frais. Il évite le bruit, et, -lorsqu'il a obtenu une cure merveilleuse, il ne le -dit pas sur les toits. Sa réputation s'est faite toute -seule, presque à son insu. En voulez-vous une -preuve? Le traité de <i>Monomanie raisonnante</i>, qu'il -a publié chez Baillière en 1842, en est à sa sixième -édition, sans que l'auteur ait envoyé un seul exemplaire -aux journaux. Certes la modestie est bonne -en soi, mais il n'en faut pas abuser. Mlle Auvray -n'a pas plus de vingt mille francs de dot, et elle -aura vingt-deux ans en avril.</p> - -<p>Il y a quinze jours environ (c'était, je crois, le -jeudi 13 décembre), un coupé de louage s'arrêta -devant la grille de M. Auvray. Le cocher demanda -la porte, et la porte s'ouvrit. La voiture s'avança -jusqu'au pavillon habité par le docteur, et deux -hommes entrèrent vivement dans son cabinet. -La servante les pria de s'asseoir et d'attendre -que la visite fût terminée. Il était dix heures du -matin.</p> - -<p>L'un des deux étrangers était un homme de cinquante -ans, grand, brun, sanguin, haut en couleur, -passablement laid, et surtout mal tourné;<span class="pagenum"><a id="Page_76"></a>[Pg 76]</span> -les oreilles percées, les mains épaisses, les pouces -énormes. Figurez-vous un ouvrier revêtu des habits -de son patron: voilà M. Morlot.</p> - -<p>Son neveu, François Thomas, est un jeune homme -de vingt-trois ans, difficile à décrire, parce -qu'il ressemble à tout le monde. Il n'est ni grand -ni petit, ni beau ni laid, ni taillé comme un hercule, -ni ciselé comme un dandy, mais moyen en -toutes choses, modeste des pieds à la tête, châtain -de cheveux, d'esprit et même d'habit. Lorsqu'il -entra chez M. Auvray, il semblait fort agité: -il se promenait avec une sorte de rage, il ne tenait -pas en place, il regardait vingt choses à la fois, -et il aurait touché à tout s'il n'avait eu les mains -liées.</p> - -<p>«Calme-toi, lui disait son oncle; ce que j'en -fais, c'est pour ton bien. Tu seras heureux ici, et -le docteur va te guérir.</p> - -<p>—Je ne suis pas malade. Pourquoi m'avez-vous -attaché?</p> - -<p>—Parce que tu m'aurais jeté par la portière. -Tu n'as pas ta raison, mon pauvre François; M. Auvray -te la rendra.</p> - -<p>—Je raisonne aussi bien que vous, mon oncle, -et je ne sais ce que vous voulez dire. J'ai l'esprit -sain, le jugement rassis et la mémoire excellente. -Voulez-vous que je vous récite des vers? Faut-il -expliquer du latin? Voici justement un Tacite dans<span class="pagenum"><a id="Page_77"></a>[Pg 77]</span> -cette bibliothèque.... Si vous préférez une autre -expérience, je vais résoudre un problème d'arithmétique -ou de géométrie.... Vous ne voulez pas?.. -Eh bien! écoutez ce que nous avons fait ce matin....</p> - -<p>«Vous êtes venu à huit heures, non pas m'éveiller, -puisque je ne dormais point, mais me tirer -de mon lit. J'ai fait ma toilette moi-même, sans -l'aide de Germain; vous m'avez prié de vous suivre -chez le docteur Auvray, j'ai refusé; vous avez insisté, -je me suis mis en colère. Germain vous a aidé -à me lier les mains, je le chasserai ce soir. Je lui -dois treize jours de gages, c'est-à-dire treize francs, -puisque je l'ai pris à raison de trente francs par -mois. Vous lui devrez une indemnité, vous êtes -cause qu'il perd ses étrennes. Est-ce raisonner, -cela? et comptez-vous encore me faire passer pour -fou?... Ah! mon cher oncle, revenez à de meilleurs -sentiments! souvenez-vous que ma mère -était votre sœur! Que dirait-elle, ma pauvre mère, -si elle me voyait ici?... Je ne vous en veux pas, -et tout peut s'arranger à l'amiable. Vous avez une -fille, Mlle Claire Morlot....</p> - -<p>—Ah! je t'y prends! tu vois bien que tu n'as -plus ta tête! J'ai une fille, moi? Mais je suis garçon, -et très-garçon!</p> - -<p>—Vous avez une fille, reprit machinalement -François.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_78"></a>[Pg 78]</span></p> - -<p>—Mon pauvre neveu!... Voyons, écoute-moi -bien. As-tu une cousine?</p> - -<p>—Une cousine? non, je n'ai pas de cousine. Oh! -vous ne me trouverez pas en défaut. Je n'ai ni -cousins ni cousines.</p> - -<p>—Je suis ton oncle, n'est-il pas vrai?</p> - -<p>—Oui, vous êtes mon oncle, quoique vous -l'ayez oublié ce matin.</p> - -<p>—Si j'avais une fille, elle serait ta cousine; or, -tu n'as pas de cousine, donc je n'ai pas de fille.</p> - -<p>—Vous avez raison... J'ai eu le bonheur de la -voir cet été aux eaux d'Ems avec sa mère. Je -l'aime; j'ai lieu de croire que je ne lui suis pas -indifférent, et j'ai l'honneur de vous demander sa -main.</p> - -<p>—La main de qui?</p> - -<p>—La main de Mlle votre fille.</p> - -<p>—Allons! pensa l'oncle Morlot, M. Auvray sera -bien habile s'il le guérit! Je payerai six mille -francs de pension sur les revenus de mon neveu. -Qui de trente paye six, reste vingt-quatre. Me -voilà riche. Pauvre François!»</p> - -<p>Il s'assit et ouvrit un livre au hasard. «Mets-toi -là, dit-il au jeune homme, je vais te lire quelque -chose. Tâche d'écouter, cela te calmera.» Il lut:</p> - -<p>«La monomanie est l'opiniâtreté d'une idée, -l'empire exclusif d'une passion. Son siége est dans -le cœur, c'est là qu'il faut la chercher et la guérir.<span class="pagenum"><a id="Page_79"></a>[Pg 79]</span> -Elle a pour cause l'amour, la crainte, la vanité, -l'ambition, les remords. Elle se trahit par les -mêmes symptômes que la passion; tantôt par la -joie, la gaieté, l'audace et le bruit; tantôt par la -timidité, la tristesse et le silence.»</p> - -<p>Pendant cette lecture, François parut se calmer -et s'assoupir: il faisait chaud dans le cabinet du -docteur. «Bravo! pensa M. Morlot; voici déjà un -prodige de la médecine: elle endort un homme -qui n'avait ni faim ni sommeil.» François ne dormait -pas, mais il jouait le sommeil dans la perfection. -Il penchait la tête en mesure, et réglait -mathématiquement le bruit monotone de sa respiration. -L'oncle Morlot y fut pris: il poursuivit -sa lecture à voix basse, puis il bâilla, puis il cessa -de lire, puis il laissa glisser son livre, puis il ferma -les yeux, puis il s'endormit de bonne foi, à la -grande satisfaction de son neveu, qui le lorgnait -malicieusement du coin de l'œil.</p> - -<p>François commença par remuer sa chaise; -M. Morlot ne bougea pas plus qu'un arbre; François -se promena en faisant craquer ses bottes sur -le parquet: M. Morlot se mit à ronfler. Alors le -fou s'approche du bureau, trouve un grattoir, le -pousse dans un angle, l'appuie solidement par le -manche et coupe la corde qui attachait ses bras. -Il se délivre, rentre en possession de ses mains, -retient un cri de joie et vient à petits pas vers<span class="pagenum"><a id="Page_80"></a>[Pg 80]</span> -son oncle. En deux minutes M. Morlot fut garrotté -solidement, mais avec tant de délicatesse, que son -sommeil n'en fut pas même troublé.</p> - -<p>François admira son ouvrage et ramassa le livre, -qui avait glissé jusqu'à terre. C'était la dernière -édition de la <i>Monomanie raisonnante</i>. Il l'emporta -dans un coin et se mit à lire, comme un sage, en -attendant l'arrivée du docteur.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Il faut pourtant que je raconte les antécédents -de François et de son oncle. François était le fils -unique d'un ancien tabletier du passage du Saumon, -appelé M. Thomas. La tabletterie est un bon -commerce; on y gagne cent pour cent sur presque -tous les articles. Depuis la mort de son père, François -jouissait de cette aisance qu'on appelle honnête, -sans doute parce qu'elle nous dispense de -faire des bassesses, peut-être aussi parce qu'elle -nous permet de faire des honnêtetés à nos amis: -il avait trente mille francs de rente.</p> - -<p>Ses goûts étaient extrêmement simples, comme -je crois vous l'avoir dit. Il avait une préférence -innée pour ce qui ne brille pas, et il choisissait -naturellement ses gants, ses gilets et ses paletots -dans cette série de couleurs modestes qui s'étend<span class="pagenum"><a id="Page_81"></a>[Pg 81]</span> -entre le noir et le marron. Il ne se souvenait pas -d'avoir rêvé panache même dans sa plus tendre -enfance, et les rubans qu'on envie le plus n'avaient -jamais troublé son sommeil. Il ne portait -pas de lorgnon, par la raison, disait-il, qu'il avait -de bons yeux; ni d'épingle à sa cravate, parce que -sa cravate tenait sans épingle; mais le fait est -qu'il avait peur de se faire remarquer. Le vernis -de ses bottes l'éblouissait. Il aurait été fort en -peine si le hasard de la naissance l'eût affligé d'un -nom remarquable. Si pour l'achever, son parrain -l'eût appelé Améric ou Fernand, il n'aurait signé -de sa vie. Heureusement ses noms étaient aussi -modestes que s'il les eût choisis lui-même.</p> - -<p>Sa timidité l'empêcha de prendre une carrière. -Après avoir franchi le seuil du baccalauréat, il -s'adossa à cette grande porte qui conduit à tout, -et il resta en contemplation devant les sept ou -huit chemins qui lui étaient ouverts. Le barreau -lui semblait trop bruyant, la médecine trop remuante, -l'enseignement trop imposant, le commerce -trop compliqué, l'administration trop assujettissante.</p> - -<p>Quant à l'armée, il n'y fallait pas songer: ce -n'est pas qu'il eût peur de l'ennemi; mais il tremblait -à l'idée de l'uniforme. Il s'en tint donc à son -premier métier, non comme au plus facile, mais -comme au plus obscur: il vécut de ses rentes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_82"></a>[Pg 82]</span></p> - -<p>Comme il n'avait pas gagné son argent lui-même, -il prêtait volontiers. En retour d'une vertu -si rare, le ciel lui donna beaucoup d'amis. Il les -aimait tous sincèrement, et faisait leurs volontés -de très-bonne grâce. Lorsqu'il en rencontrait un -sur le boulevard, c'était toujours lui qui se laissait -prendre le bras, faisait un demi-tour sur lui-même -et cheminait où l'on voulait le conduire. Notez -qu'il n'était ni sot, ni borné, ni ignorant. Il savait -trois ou quatre langues vivantes; il possédait le -latin, le grec et tout ce qu'on apprend au collége; -il avait quelques notions de commerce, d'industrie, -d'agriculture et de littérature, et il jugeait -sainement un livre nouveau, lorsque personne -n'était là pour l'écouter.</p> - -<p>Mais c'est avec les femmes que sa faiblesse se -montrait dans toute sa force. Il fallait toujours -qu'il en aimât quelqu'une, et si le matin, en se -frottant les yeux, il n'avait pas vu quelque lueur -d'amour à l'horizon, il se serait levé maussade et -il eût mis infailliblement ses bas à l'envers. Lorsqu'il -assistait à un concert ou à un spectacle, il -commençait à chercher dans la salle un visage -qui lui plût, et il s'en éprenait jusqu'au soir. S'il -avait trouvé, le spectacle était beau, le concert -délicieux; sinon, tout le monde parlait mal ou -chantait faux. Son cœur avait une telle horreur -du vide, qu'en présence d'une beauté médiocre,<span class="pagenum"><a id="Page_83"></a>[Pg 83]</span> -il se battait les flancs pour la trouver parfaite. -Vous devinerez sans moi que cette tendresse universelle -n'était point débauche, mais innocence. -Il aimait toutes les femmes sans le leur dire, parce -qu'il n'avait jamais osé parler à aucune. C'était -le plus candide et le plus inoffensif des roués; -don Juan, si vous voulez, mais avant dona Julia.</p> - -<p>Lorsqu'il aimait, il rédigeait en lui-même des -déclarations hardies qui s'arrêtaient régulièrement -sur ses lèvres. Il faisait sa cour: il montrait le -fond de son âme; il poursuivait de longs entretiens, -des dialogues charmants dont il faisait les -demandes et les réponses. Il trouvait des discours -assez énergiques pour amollir des rochers, assez -brûlants pour fondre la glace; mais aucune femme -ne lui sut gré de ses aspirations muettes: il faut -<i>vouloir</i> pour être aimé. La différence est grande -entre le désir et la volonté, le désir qui vogue -mollement sur les nuages, la volonté qui court -à pied dans les cailloux; l'un qui attend tout du -hasard, l'autre qui ne demande rien qu'à elle-même; -la volonté qui marche droit au but à travers -les haies et les fossés, les ravins et les montagnes; -le désir qui reste assis à sa place et crie -de sa voix la plus douce:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">.... Clocher, clocher, arrive, ou je suis mort!</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>Cependant, au mois d'août de cette année, quatre<span class="pagenum"><a id="Page_84"></a>[Pg 84]</span> -mois avant de lier les bras de son oncle, François -avait osé aimer en face. Il avait rencontré aux -eaux d'Ems une jeune fille presque aussi farouche -que lui, et dont la timidité frissonnante lui avait -donné du courage: c'était une Parisienne frêle et -délicate, pâle comme un fruit mûri à l'ombre, -transparente comme ces beaux enfants dont le sang -bleu coule à ciel ouvert sous l'épiderme. Elle -tenait compagnie à sa mère, qu'un mal invétéré -(une laryngite chronique, si je ne me trompe) -condamnait à prendre les eaux. Il fallait que la -mère et la fille eussent vécu loin du monde, car -elles promenaient sur la foule bruyante des baigneurs -un long regard étonné. François leur fut -présenté à l'improviste par un convalescent de ses -amis qui se rendait en Italie par l'Allemagne. Il les -vit assidûment pendant un mois, et il fut, pour -ainsi dire, leur unique compagnie. Pour les âmes -délicates, la foule est une grande solitude; plus -le monde fait de bruit autour d'elles, plus elles se -serrent dans leur coin pour se parler à l'oreille. -La jeune Parisienne et sa mère entrèrent de plain-pied -dans le cœur de François, et s'y trouvèrent -bien. Elles y découvraient tous les jours de nouveaux -trésors, comme les premiers navigateurs qui -mirent le pied en Amérique; elles foulaient avec -délices cette terre vierge et mystérieuse. Elles ne -s'enquirent jamais s'il était riche ou pauvre: il<span class="pagenum"><a id="Page_85"></a>[Pg 85]</span> -leur suffisait de le savoir bon, et nulle trouvaille -ne pouvait leur être plus précieuse que celle de ce -cœur d'or. De son côté, François fut ravi de sa -métamorphose. Vous a-t-on jamais raconté comment -le printemps éclôt dans les jardins de la -Russie? Hier la neige couvrait tout; aujourd'hui -arrive un rayon de soleil qui met l'hiver en déroute. -A midi les arbres sont en fleur, le soir ils se couvrent -de feuilles, le lendemain ils ont presque des -fruits. Ainsi fleurit et fructifia l'amour de François. -Sa froideur et sa gêne furent emportées comme les -glaçons dans une débâcle; l'enfant honteux et pusillanime -se fit homme en quelques semaines. Je -ne sais qui prononça d'abord le mot de <i>mariage</i>, -mais qu'importe? il est toujours sous-entendu -lorsque deux cœurs honnêtes parlent d'amour.</p> - -<p>François était majeur et maître de sa personne, -mais celle qu'il aimait dépendait d'un père dont il -fallait obtenir le consentement. C'est ici que la timidité -du malheureux jeune homme reprit le -dessus. Claire avait beau lui dire: «Écrivez hardiment; -mon père est averti: vous recevrez son consentement -par le retour du courrier.» Il fit et refit -sa lettre plus de cent fois, sans se décider à l'envoyer. -Cependant la tâche était facile, et l'esprit le plus -vulgaire s'en fût tiré glorieusement. François connaissait -le nom, la position, la fortune et jusqu'à -l'humeur de son futur beau-père. On l'avait initié<span class="pagenum"><a id="Page_86"></a>[Pg 86]</span> -à tous les secrets de la famille; il était presque de la -maison. Que lui restait-il à faire? A indiquer en -quelques mots ce qu'il était et ce qu'il avait; la -réponse n'était pas douteuse. Il hésita si longtemps, -qu'au bout d'un mois Claire et sa mère furent réduites -à douter de lui. Je crois qu'elles auraient -encore pris quinze jours de patience, mais la sagesse -paternelle ne le leur permit pas. Si Claire -aimait, si son amant ne se décidait pas à déclarer -officiellement ses intentions, il fallait, sans perdre -de temps, mettre la jeune fille en lieu sûr, à Paris. -Peut-être alors M. François Thomas prendrait-il le -parti de venir la demander en mariage: il savait -où la trouver.</p> - -<p>Un matin que François allait prendre ces dames -pour la promenade, le maître d'hôtel lui annonça -qu'elles étaient parties pour Paris. Leur appartement -était déjà occupé par une famille anglaise. Un -si rude coup, tombant à l'improviste sur une tête si -faible, égara sa raison. Il sortit comme un fou, et -se mit à chercher Claire dans tous les endroits où -il avait l'habitude de la conduire. Il rentra chez -lui avec une violente migraine qu'il soigna Dieu -sait comment! Il se fit saigner, il prit des bains -d'eau bouillante, il s'appliqua des sinapismes féroces; -il vengeait sur son corps les souffrances de -son âme. Lorsqu'il se crut guéri, il repartit pour -la France, bien décidé à demander la main de<span class="pagenum"><a id="Page_87"></a>[Pg 87]</span> -Claire avant même de changer d'habit. Il court à -Paris, saute hors du wagon, oublie ses bagages, -monte dans un fiacre, et crie au cocher:</p> - -<p>«Chez <i>Elle</i>, et au galop!</p> - -<p>—Où cela, bourgeois?</p> - -<p>—Chez monsieur..., rue.... Je ne sais plus!»</p> - -<p>Il avait oublié le nom et l'adresse de celle qu'il -aimait. «Allons chez moi, pensa-t-il; je retrouverai....» -Il tendit sa carte au cocher qui le conduisit -chez lui.</p> - -<p>Son concierge était un vieillard sans enfants, -appelé Emmanuel. En arrivant devant lui, François -le salua profondément et lui dit:</p> - -<p>«Monsieur, vous avez une fille, Mlle Claire Emmanuel. -Je voulais vous écrire pour vous demander -sa main; mais j'ai pensé qu'il serait plus convenable -de faire cette démarche en personne.»</p> - -<p>On reconnut qu'il était fou, et l'on courut chercher -son oncle Morlot au faubourg Saint-Antoine.</p> - -<p>L'oncle Morlot était le plus honnête homme de la -rue de Charonne, qui est une des plus longues de -Paris. Il fabriquait des meubles anciens avec un talent -ordinaire et une conscience extraordinaire. Ce -n'est pas lui qui aurait donné du poirier noirci pour -de l'ébène, ou livré un bahut de sa fabrique pour -un meuble du moyen âge! Et cependant il possédait, -tout comme un autre, l'art de fendiller le bois -neuf et de simuler des piqûres de vers, dont les<span class="pagenum"><a id="Page_88"></a>[Pg 88]</span> -vers étaient innocents. Mais il avait pour principe -et pour loi de ne faire tort à personne. Par une -modération presque absurde dans les industries -de luxe, il limitait ses bénéfices à cinq pour cent -en sus des frais généraux de sa maison: aussi avait-il -gagné plus d'estime que d'argent. Lorsqu'il écrivait -une facture, il recommençait l'addition jusqu'à -trois fois, tant il avait peur de se tromper à son -profit.</p> - -<p>Après trente ans de ce commerce, il était à peu -près aussi riche qu'en sortant d'apprentissage: il -avait gagné sa vie comme le plus humble de ses -ouvriers, et il se demandait avec un peu de jalousie -comment M. Thomas s'y était pris pour amasser -des rentes. Si son beau-frère le regardait d'un peu -haut, avec la vanité des parvenus, il le regardait de -bien plus haut encore, avec l'orgueil d'un homme -qui n'a pas voulu parvenir. Il se drapait superbement -dans sa médiocrité, et disait avec une morgue -plébéienne: «Au moins, je suis sûr de n'avoir rien -à personne.»</p> - -<p>L'homme est un étrange animal: je ne suis pas -le premier qui l'ait dit. Cet excellent M. Morlot, -dont l'honnêteté méticuleuse amusait tout le faubourg, -sentit au fond du cœur comme un chatouillement -agréable lorsqu'on vint lui annoncer la -maladie de son neveu. Il entendit une petite voix -insinuante qui lui disait tout bas: «Si François est<span class="pagenum"><a id="Page_89"></a>[Pg 89]</span> -fou, tu deviens son tuteur.» La probité se hâta de -répondre: «Nous n'en serons pas plus riches.—Comment! -reprit la voix: mais la pension d'un -aliéné n'a jamais coûté trente mille francs par an. -D'ailleurs nous prendrons de la peine; nous négligerons -nos affaires; nous méritons une compensation; -nous ne faisons tort à personne.—Mais, -répliqua le désintéressement, on se doit gratis à -sa famille.—Vraiment! murmurait la voix. Alors, -pourquoi notre famille n'a-t-elle jamais rien fait -pour nous? nous avons eu des moments de gêne, -des échéances difficiles: ni le neveu François, ni -feu son père n'ont jamais songé à nous.—Bah! -s'écria la bonté d'âme, cela ne sera rien; c'est une -fausse alerte, François guérira en deux jours.—Peut-être -aussi, poursuivit la voix obstinée, la -maladie tuera son malade, et nous hériterons sans -faire tort à personne. Nous avons travaillé trente -ans pour le souverain qui règne à Potsdam; qui -sait si un coup de marteau sur la tête d'un étourdi -ne fera pas notre fortune?»</p> - -<p>Le bonhomme se boucha l'oreille; mais cette -oreille était si large, si ample, si noblement évasée -en forme de conque marine, que la petite voix -subtile et persévérante s'y glissait toujours malgré -lui. La maison de la rue de Charonne fut confiée -aux soins du contre-maître; l'oncle prit ses quartiers -d'hiver dans le bel appartement de son neveu.<span class="pagenum"><a id="Page_90"></a>[Pg 90]</span> -Il dormit dans un bon lit, et s'en trouva bien. Il -s'assit à une table excellente, et les crampes d'estomac -dont il se plaignait depuis nombre d'années -furent guéries par enchantement. Il fut servi, coiffé, -rasé par Germain, et il en prit l'habitude. Peu à -peu il se consola de voir son neveu malade; il se -fit à l'idée que François ne guérirait peut-être -jamais. Tout au plus s'il se répétait de temps en -temps, par acquit de conscience: «Je ne fais tort -à personne!»</p> - -<p>Au bout de trois mois, il s'ennuya d'avoir un -fou au logis, car il croyait être chez lui. Le perpétuel -radotage de François et sa manie de demander -Claire en mariage lui parurent un fléau -intolérable: il résolut de faire maison nette et -d'enfermer le malade chez M. Auvray. «Après -tout, se disait-il, mon neveu sera mieux soigné et -je serai plus tranquille. La science a reconnu qu'il -était bon de dépayser les fous pour les distraire: -je fais mon devoir.»</p> - -<p>C'est dans ces pensées qu'il s'était endormi, -lorsque François s'avisa de lui lier les mains: quel -réveil!</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>Le docteur entra en s'excusant. François se leva, -remit son livre sur le bureau, et exposa l'affaire<span class="pagenum"><a id="Page_91"></a>[Pg 91]</span> -avec une grande volubilité, en se promenant à -grands pas.</p> - -<p>«Monsieur, dit-il, c'est mon oncle maternel que -je viens confier à vos soins. Vous voyez un homme -de quarante-cinq à cinquante ans, endurci au travail -manuel et aux privations d'une vie laborieuse; -du reste, né de parents sains, dans une famille où -l'on n'a jamais vu un cas d'aliénation mentale. Vous -n'aurez donc pas à lutter contre une maladie héréditaire. -Son mal est une des monomanies les plus -curieuses que vous ayez eu l'occasion d'observer: -il passe avec une incroyable rapidité de l'extrême -gaieté à l'extrême tristesse, c'est un mélange singulier -de monomanie proprement dite et de mélancolie.</p> - -<p>—Il n'a pas complétement perdu la raison?</p> - -<p>—Non, monsieur, il n'est pas en démence; il -ne déraisonne que sur un point; et il appartient -bien à votre spécialité.</p> - -<p>—Quel est le caractère de sa maladie?</p> - -<p>—Hélas! monsieur, le caractère de notre siècle, -la cupidité! Le pauvre malade est bien de son -temps. Après avoir travaillé depuis l'enfance, il -se trouve sans fortune. Mon père, parti du même -point que lui, m'a laissé un bien assez considérable. -Le cher oncle a commencé par être jaloux; -puis il a songé qu'étant mon seul parent, il deviendrait -mon héritier en cas de mort, et mon<span class="pagenum"><a id="Page_92"></a>[Pg 92]</span> -tuteur en cas de folie, et comme un esprit faible -croit aisément ce qu'il désire, le malheureux s'est -persuadé que j'avais perdu la tête. Il l'a dit à tout -le monde, il vous le dira à vous-même. Dans la -voiture, quoiqu'il eût les mains liées, il croyait -que c'était lui qui m'amenait chez vous.</p> - -<p>—A quelle époque remonte le premier accès?</p> - -<p>—A trois mois environ. Il est descendu chez -mon concierge et lui a dit d'un air effaré: «Monsieur -Emmanuel, vous avez une fille.... laissez-la -dans votre loge et venez m'aider à lier mon -neveu.»</p> - -<p>—Juge-t-il bien de son état? sait-il qu'il est -malade?</p> - -<p>—Non, monsieur, et je crois que c'est bon signe. -Je vous dirai, de plus, qu'il y a des dérangements -notables dans les fonctions de la vie de nutrition. -Il a perdu complétement l'appétit, et il -est sujet à de longues insomnies.</p> - -<p>—Tant mieux! un aliéné qui dort et qui mange -régulièrement est à peu près incurable. Permettez-moi -de le réveiller.»</p> - -<p>M. Auvray secoua doucement l'épaule du dormeur, -qui se dressa en pieds. Son premier mouvement -fut de se frotter les yeux. Lorsqu'il vit ses -mains liées, il devina ce qui s'était passé durant -son sommeil, et il partit d'un grand éclat de rire. -«La bonne plaisanterie!» dit-il.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_93"></a>[Pg 93]</span></p> - -<p>François tira le docteur à part.</p> - -<p>«Vous voyez! Eh bien, dans cinq minutes, il -sera furieux.</p> - -<p>—Laissez-moi faire. Je sais comment il faut les -prendre.» Il sourit au malade comme à un enfant -qu'on veut amuser. «Mon ami, lui dit-il, vous -vous éveillez de bonne heure; avez-vous fait de -bons rêves?</p> - -<p>—Moi! je n'ai pas rêvé. Je ris de me voir lié -comme un fagot. On dirait que c'est moi qui suis -le fou.</p> - -<p>—Là! dit François.</p> - -<p>—Ayez la bonté de me débarrasser, docteur; -je m'expliquerai mieux quand je serai à mon -aise.</p> - -<p>—Mon enfant, je vais vous délier; mais vous -promettez d'être bien sage?</p> - -<p>—Ah çà, monsieur, est-ce qu'en bonne foi vous -me prenez pour un fou?</p> - -<p>—Non, mon ami, mais vous êtes malade. Nous -vous soignerons, nous vous guérirons. Tenez! -vos mains sont libres, n'en abusez pas.</p> - -<p>—Que diable voulez-vous que j'en fasse? Je -vous amenais mon neveu....</p> - -<p>—Bien! dit M. Auvray; nous parlerons de cela -tout à l'heure. Je vous ai trouvé endormi; vous -arrive-t-il souvent de dormir le jour?</p> - -<p>—Jamais! c'est ce bête de livre....</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_94"></a>[Pg 94]</span></p> - -<p>—Oh! oh! fit l'auteur, le cas est grave. Ainsi -vous croyez que votre neveu est fou?</p> - -<p>—A lier, monsieur; et la preuve, c'est que j'ai -dû lui attacher les mains avec cette corde.</p> - -<p>—Mais c'est vous qui aviez les mains attachées. -Vous ne vous souvenez pas que je viens de vous -délivrer?</p> - -<p>—C'était moi, c'était lui. Laissez-moi donc -vous expliquer toute l'affaire!</p> - -<p>—Chut! mon ami, vous vous exaltez, vous êtes -très-rouge: je ne veux pas que vous vous fatiguiez. -Contentez-vous de répondre à mes questions. -Vous dites que votre neveu est malade?</p> - -<p>—Fou! fou! fou!</p> - -<p>—Et vous êtes content de le voir fou?</p> - -<p>—Moi?</p> - -<p>—Répondez-moi franchement. Vous ne voulez -point qu'il guérisse, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Pour que sa fortune reste entre vos mains. -Vous voulez être riche? Il vous fâche d'avoir travaillé -si longtemps sans faire fortune? Vous pensez -que votre tour est venu?»</p> - -<p>M. Morlot ne répondait pas. Il avait les yeux -fichés en terre. Il se demandait s'il ne faisait pas -un mauvais rêve, et il cherchait à démêler ce -qu'il y avait de réel dans cette histoire de mains -liées, cet interrogatoire, et les questions de cet<span class="pagenum"><a id="Page_95"></a>[Pg 95]</span> -inconnu qui lisait à livre ouvert dans sa conscience.</p> - -<p>«Entend-il des voix?» demanda M. Auvray.</p> - -<p>Le pauvre oncle sentit ses cheveux se dresser -sur sa tête. Il se souvint de cette voix acharnée -qui lui parlait à l'oreille, et il répondit machinalement: -«Quelquefois.»</p> - -<p>—Ah! il est halluciné.</p> - -<p>—Mais non! je ne suis pas malade! Laissez-moi -sortir! Je perdrais la tête ici. Demandez à -tous mes amis, ils vous diront que j'ai tout mon -bon sens. Tâtez-moi le pouls, vous verrez que je -n'ai pas la fièvre.</p> - -<p>—Pauvre oncle! dit François. Il ne sait pas que -la folie est un délire sans fièvre.</p> - -<p>—Monsieur, ajouta le docteur, si nous pouvions -donner la fièvre à nos malades, nous les -guéririons tous.</p> - -<p>M. Morlot se jeta sur son fauteuil. Son neveu -continuait à arpenter le cabinet du docteur.</p> - -<p>«Monsieur, dit François, je suis profondément -affligé du malheur de mon oncle, mais c'est une -grande consolation pour moi de pouvoir le confier -à un homme tel que vous. J'ai lu votre admirable -livre de <i>la Monomanie raisonnante</i>: c'est -ce qu'on a écrit de plus remarquable en ce genre -depuis le <i>Traité des maladies mentales</i> du grand -Esquirol. Je sais, du reste, que vous êtes un père<span class="pagenum"><a id="Page_96"></a>[Pg 96]</span> -pour vos malades, je ne vous ferai donc pas l'injure -de vous recommander M. Morlot. Quant au -prix de sa pension, je m'en rapporte absolument -à vous.» Il tira de son portefeuille un billet de -mille francs qu'il posa lestement sur la cheminée. -«J'aurai l'honneur de me présenter ici dans le -courant de la semaine prochaine. A quel moment -est-il permis de visiter les malades?</p> - -<p>—De midi à deux heures. Quant à moi, je suis -toujours à la maison. Adieu, monsieur.</p> - -<p>—Arrêtez-le, cria l'oncle Morlot, ne le laissez -pas partir! C'est lui qui est fou; je vais vous expliquer -sa folie.</p> - -<p>—Du calme, mon cher oncle! dit François en -se retirant. Je vous laisse aux mains de M. Auvray; -il aura bien soin de vous.»</p> - -<p>M. Morlot voulut courir après son neveu, le -docteur le retint:</p> - -<p>«Quelle fatalité! criait le pauvre oncle; il ne -dira pas une sottise! S'il pouvait seulement déraisonner -un peu, vous verriez bien que ce n'est pas -moi qui suis fou.»</p> - -<p>François tenait déjà le bouton de la porte. -Il revint sur ses pas comme s'il avait oublié -quelque chose, marcha droit au docteur et lui -dit:</p> - -<p>«Monsieur, la maladie de mon oncle n'est pas -le seul motif qui m'amène.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_97"></a>[Pg 97]</span></p> - -<p>—Ah! ah!» murmura M. Morlot, qui vit luire -un rayon d'espérance.</p> - -<p>Le jeune homme poursuivit:</p> - -<p>«Vous avez une fille.</p> - -<p>—Enfin! cria le pauvre oncle. Vous êtes témoin -qu'il a dit: «Vous avez une fille!»</p> - -<p>Le docteur répondit à François: «Oui, monsieur. -Expliquez-moi....</p> - -<p>—Vous avez une fille, Mlle Claire Auvray.</p> - -<p>—L'y voilà! l'y voilà! Je vous l'avais bien -dit.</p> - -<p>—Oui, monsieur, dit le docteur.</p> - -<p>—Elle était, il y a trois mois, aux eaux d'Ems -avec sa mère.</p> - -<p>—Bravo! bravo! hurla M. Morlot.</p> - -<p>—Oui, monsieur,» répondit M. Auvray.</p> - -<p>M. Morlot courut au docteur et lui dit: «Vous -n'êtes pas le médecin; vous êtes un pensionnaire -de la maison!</p> - -<p>—Mon ami, répondit le docteur, si vous n'êtes -pas sage, nous vous donnerons une douche.»</p> - -<p>M. Morlot recula d'épouvante. Son neveu poursuivit:</p> - -<p>«Monsieur, j'aime mademoiselle votre fille, j'ai -quelque espoir d'en être aimé, et pourvu que ses -sentiments n'aient pas changé depuis le mois de -septembre, j'ai l'honneur de vous demander sa -main.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_98"></a>[Pg 98]</span></p> - -<p>Le docteur répondit: «C'est donc à monsieur -François Thomas que j'ai l'honneur de parler?</p> - -<p>—A lui-même, monsieur, et j'aurais dû commencer -par vous apprendre mon nom.</p> - -<p>—Monsieur, permettez-moi de vous dire que -vous vous êtes bien fait attendre.»</p> - -<p>A ce moment, l'attention du docteur fut attirée -par M. Morlot, qui se frottait les mains avec une -sorte de rage.</p> - -<p>«Qu'avez-vous, mon ami? lui demanda-t-il de -sa voix douce et paternelle.</p> - -<p>—Rien, rien; je me frotte les mains.</p> - -<p>—Et pourquoi?</p> - -<p>—J'ai quelque chose qui me gêne.</p> - -<p>—Montrez: je ne vois rien.</p> - -<p>—Vous ne voyez pas? là, là, entre les doigts. -Je le vois bien, moi!</p> - -<p>—Que voyez-vous?</p> - -<p>—L'argent de mon neveu. Otez-le, docteur! Je -suis un honnête homme; je ne veux rien à personne.»</p> - -<p>Tandis que le médecin écoutait attentivement les -premières divagations de M. Morlot, une étrange -révolution s'opérait dans la personne de François. -Il pâlissait, il avait froid, ses dents claquaient -avec violence. M. Auvray se retourna vers lui -pour lui demander ce qu'il éprouvait.</p> - -<p>«Rien, répondit-il; elle vient, je l'entends;<span class="pagenum"><a id="Page_99"></a>[Pg 99]</span> -c'est la joie.... mais j'en suis accablé. Le bonheur -tombe sur moi comme de la neige. L'hiver sera -rigoureux pour les amants. Docteur, regardez -donc ce que j'ai dans la tête.»</p> - -<p>M. Morlot courut à lui en criant:</p> - -<p>«Assez! ne déraisonne plus! Je ne veux plus -que tu sois fou. On dirait que c'est moi qui t'ai -volé ta raison. Je suis honnête. Docteur, voyez -mes mains; fouillez dans mes poches; envoyez -chez moi, rue de Charonne, au faubourg Saint-Antoine; -ouvrez tous les tiroirs; vous verrez que -je n'ai rien à personne!»</p> - -<p>Le docteur était fort embarrassé entre ses deux -malades, lorsqu'une porte s'ouvrit, et Claire vint -annoncer à son père que le déjeuner était sur la -table.</p> - -<p>François se leva comme par ressort; mais sa -volonté seule courut au-devant de Mlle Auvray. -Son corps retomba lourdement sur le fauteuil. A -peine s'il put balbutier quelques mots.</p> - -<p>«Claire! c'est moi. Je vous aime. Voulez-vous?...»</p> - -<p>Il passa la main sur son front. Sa face pâle se -colora d'un rouge vif. Les tempes battaient avec -force; il sentait au-dessus des sourcils une compression -violente. Claire, aussi morte que vive, -s'empara de ses deux mains: il avait la peau sèche -et le pouls si dur que la pauvre fille en fut épouvantée.<span class="pagenum"><a id="Page_100"></a>[Pg 100]</span> -Ce n'est pas ainsi qu'elle espérait le revoir. -En quelques minutes, une teinte orangée se -répandit autour des ailes du nez; les nausées -vinrent ensuite, et M. Auvray reconnut tous les -symptômes d'une fièvre bilieuse. «Quel malheur, -dit-il, que cette fièvre ne soit pas échue à son -oncle; elle l'aurait guéri!»</p> - -<p>Il sonna; la servante accourut; puis Mme Auvray, -que François reconnut à peine, tant il était -accablé. Il fallut coucher le malade, et sans retard. -Claire offrit sa chambre et son lit. C'était un -charmant petit lit de pensionnaire avec des rideaux -blancs; une chambre mignonne et chastement -coquette, tendue de percale rose, et fleurie -de grandes bruyères dans des vases de porcelaine -bleuâtre. On voyait sur la cheminée une grande -coupe d'onyx: c'était le seul présent que Claire -eût reçu de son amant. Si vous prenez la fièvre, -ami lecteur, je vous souhaite une pareille infirmerie.</p> - -<p>Pendant qu'on donnait les premiers soins à -François, son oncle exaspéré s'agitait dans la -chambre, arrêtant le docteur, embrassant le malade, -saisissant la main de Mme Auvray, et criant -à tue-tête: «Sauvez-le vite, vite! je ne veux pas -qu'il meure; je mettrai opposition à sa mort, -c'est mon droit: je suis son oncle et son tuteur! -Si vous ne le guérissez pas, on dira que c'est moi<span class="pagenum"><a id="Page_101"></a>[Pg 101]</span> -qui l'ai tué. Vous êtes témoins que je ne demande -pas sa succession. Je donne tous ses biens aux -pauvres. Un verre d'eau, s'il vous plaît, pour laver -mes mains!»</p> - -<p>On le transféra dans la maison de santé. Là, -il s'agita tellement, qu'il fallut lui mettre une -veste de forte toile qui se lace par derrière et -dont les manches sont cousues à l'extrémité: -c'est ce qu'on appelle la camisole de force. Les -infirmiers prirent soin de lui.</p> - -<p>Mme Auvray et sa fille soignèrent François avec -amour, quoique les détails du traitement ne fussent -pas toujours agréables; mais le sexe le plus -délicat se complaît dans l'héroïsme. Vous me -direz que ces deux femmes voyaient dans leur -malade un gendre et un mari, mais je crois que -s'il eût été un étranger il n'y aurait presque rien -perdu. Saint Vincent de Paul n'a inventé qu'un -uniforme, car il y a dans la femme de tout rang -et de tout âge l'étoffe d'une sœur de charité.</p> - -<p>Assises nuit et jour dans cette chambre pleine -de fièvre, la mère et la fille employaient leurs -moments de repos à deviser ensemble de leurs -souvenirs et de leurs espérances. Elles ne s'expliquaient -ni le long silence de François, ni son -brusque retour, ni l'occasion qui l'avait conduit -à l'avenue Montaigne. S'il aimait Claire, pourquoi -s'être fait attendre pendant trois mois? Avait-il<span class="pagenum"><a id="Page_102"></a>[Pg 102]</span> -donc besoin, pour s'introduire chez M. Auvray, -de la maladie de son oncle? S'il avait oublié son -amour, pourquoi n'avait-il pas conduit son oncle -chez un autre médecin? On en trouve assez dans -Paris. Peut-être avait-il cru sa passion guérie, -jusqu'au moment où la présence de Claire l'avait -détrompé? Mais non, puisque, avant de la revoir, -il l'avait demandée en mariage.</p> - -<p>A toutes ces questions, ce fut François qui répondit -dans son délire. Claire, penchée sur ses -lèvres, recueillait avidement ses moindres paroles; -elle les commentait avec sa mère et le docteur, -qui ne tarda pas à entrevoir la vérité. Pour un -homme exercé à démêler les idées les plus confuses -et à lire dans l'âme des fous comme dans un -livre à demi effacé, les rêvasseries d'un fiévreux -sont un langage intelligible, et le délire le plus -confus n'est pas sans lumières. On sut bientôt -qu'il avait perdu la raison et dans quelles circonstances; -on s'expliqua même comme il avait -causé innocemment la maladie de son oncle.</p> - -<p>Alors commença pour Mlle Auvray une nouvelle -série de craintes. François avait été fou. La crise -terrible qu'elle avait provoquée sans le savoir -guérirait-elle le malade? Le docteur assurait -que la fièvre a le privilége de juger, c'est-à-dire -de terminer la folie: cependant il n'y a pas de -règle sans exception, en médecine surtout. Supposé<span class="pagenum"><a id="Page_103"></a>[Pg 103]</span> -qu'il guérît, n'aurait-on pas à craindre les -rechutes? M. Auvray voudrait-il donner sa fille à -un de ses malades?</p> - -<p>«Pour moi, disait Claire en souriant tristement, -je n'ai peur de rien: je me risquerais. Je suis la -cause de tous ses maux; ne dois-je pas le consoler? -Après tout, sa folie se réduisait à demander -ma main: il n'aura plus rien à demander le jour -où je serai sa femme; nous n'aurons donc rien à -craindre. Le pauvre enfant n'était malade que par -un excès d'amour; guéris-le bien, cher père, mais -pas trop. Qu'il reste assez fou pour m'aimer comme -je l'aime!</p> - -<p>—Nous verrons, répondit M. Auvray. Attends -que la fièvre soit passée. S'il est honteux d'avoir -été malade, si je le vois triste ou mélancolique -après la guérison, je ne réponds de rien. Si, au -contraire, il se souvient de sa maladie sans honte -et sans regrets, s'il en parle avec résignation, s'il -revoit sans répugnance les personnes qui l'ont -soigné, je me moque des rechutes!</p> - -<p>—Eh! mon père, pourquoi serait-il honteux -d'avoir aimé jusqu'à l'excès? C'est une noble et -généreuse folie, qui n'entrera jamais dans les petites -âmes. Et comment aurait-il de la répugnance -à revoir ceux qui l'ont soigné?... C'est nous!</p> - -<p>Après six jours de délire, une sueur abondante -emporta la fièvre, et le malade entra en convalescence.<span class="pagenum"><a id="Page_104"></a>[Pg 104]</span> -Lorsqu'il se vit dans une chambre inconnue, -entre Mme et Mlle Auvray, sa première -idée fut qu'il était encore à l'hôtel des Quatre-Saisons, -dans la grande rue d'Ems. Sa faiblesse, -sa maigreur et la présence du médecin le ramenèrent -à d'autres pensées: il se souvint, mais vaguement. -Le docteur lui vint en aide. Il lui versa -la vérité avec prudence, comme on mesure les -aliments à un corps affaibli par la diète. François -commença par écouter son histoire comme un -roman où il ne jouait aucun rôle; il était un autre -homme, un homme tout neuf, et il sortait de la -fièvre comme d'un tombeau. Peu à peu les lacunes -de sa mémoire se comblèrent. Son cerveau était -plein de cases vides qui se remplirent une à une, -sans secousse. Bientôt il fut maître de son esprit; -il rentra en possession du passé. Cette cure fut -œuvre de science et surtout de patience. C'est là -qu'on admira les ménagements paternels de -M. Auvray. L'excellent homme avait le génie de la -douceur. Le 25 décembre, François, assis sur son -lit, lesté d'un bouillon de poulet et de la moitié -d'un jaune d'œuf, raconta sans interruption, sans -trouble et sans divagation, sans honte, sans regrets, -et sans autre émotion qu'une joie tranquille, -l'histoire des trois mois qui venaient de -s'écouler. Claire et Mme Auvray pleuraient en -l'écoutant. Le docteur avait l'air de prendre des<span class="pagenum"><a id="Page_105"></a>[Pg 105]</span> -notes ou d'écrire sous la dictée, mais il tombait -autre chose que de l'encre sur son papier.</p> - -<p>Quand le récit fut achevé, le convalescent ajouta -en forme de conclusion:</p> - -<p>«Aujourd'hui, 25 décembre, à trois heures de -relevée, j'ai dit à mon excellent docteur, à mon -bien-aimé père, M. Auvray, dont je n'oublierai -plus ni la rue, ni le numéro: «Monsieur, vous -avez une fille, Mlle Claire Auvray; je l'ai vue cet -été aux eaux d'Ems, avec sa mère; je l'aime; -elle m'a bien assez prouvé qu'elle m'aimait, -et, si vous ne craignez pas que je retombe -malade, j'ai l'honneur de vous demander sa -main.»</p> - -<p>Le docteur ne fit qu'un petit signe de tête, mais -Claire passa ses bras autour du cou du malade et -le baisa sur le front. Je ne désire pas une autre -réponse lorsque je ferai pareille demande.</p> - -<p>Le même jour, M. Morlot, plus calme et délivré -de la camisole, se leva à huit heures du matin. -En sortant du lit, il prit ses pantoufles, les tourna, -les retourna, les sonda soigneusement, et les passa -à l'infirmier en le suppliant de voir si elles ne -contenaient pas trente mille livres de rente. C'est -alors seulement qu'il consentit à se chausser. Il -se peigna pendant une bonne demi-heure en répétant: -«Je ne veux pas qu'on dise que la fortune -de mon neveu est passée sur ma tête.» Il secoua<span class="pagenum"><a id="Page_106"></a>[Pg 106]</span> -chacun de ses vêtements par la fenêtre, après les -avoir fouillés jusque dans leurs derniers replis. -Habillé, il demanda un crayon et écrivit sur les -murs de sa chambre:</p> - -<p> -BIEN D'AUTRUI NE DÉSIRERAS.<br /> -</p> - -<p>Puis il commença à se frotter les mains avec une -incroyable vivacité, pour se convaincre que la fortune -de François n'y était pas attachée. Il se gratta -les doigts avec son crayon, en les comptant depuis -le premier jusqu'au dixième, tant il avait peur -d'en oublier un. M. Auvray lui fit sa visite quotidienne: -il se crut en présence d'un juge d'instruction, -et demanda instamment à être fouillé. Le -docteur se fit reconnaître et lui apprit que François -était guéri. Le pauvre homme demanda si -l'argent était retrouvé. «Puisque mon neveu va -sortir d'ici, disait-il, il lui faut son argent: où est-il? -Je ne l'ai pas. A moins qu'il ne soit dans mon -lit!» Et il culbuta son lit si lestement qu'on n'eut -pas le temps de l'en empêcher. Le docteur sortit -en lui serrant la main; il frotta cette main avec -un soin scrupuleux. On lui apporta son déjeuner; -il commença par explorer sa serviette, son verre, -son couteau, son assiette, en répétant qu'il ne -voulait pas manger la fortune de son neveu. Le -repas fini, il se lava les mains à grande eau. «La<span class="pagenum"><a id="Page_107"></a>[Pg 107]</span> -fourchette est en argent, disait-il; s'il m'était -resté de l'argent après les mains!»</p> - -<p>M. Auvray ne désespère pas de le sauver, mais -il faudra du temps. C'est surtout en été et en -automne que les médecins guérissent la folie.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_108"></a>[Pg 108]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="TERRAINS_A_VENDRE">TERRAINS A VENDRE.</h2> -</div> - - -<h3>I</h3> - -<p>Henri Tourneur, qui vient d'obtenir une première -médaille à l'Exposition universelle, n'est -pas un peintre de génie, mais il ne fait que d'excellents -tableaux. Il dessine presque aussi bien -que M. Ingres, et sa couleur est presque aussi -riche que celle de M. Diaz. Sa peinture est à la -mode depuis quatre ou cinq ans, et elle n'a rien -à redouter des caprices de la mode. Il la vend -à des prix anglais, c'est-à-dire exorbitants. <i>Les -Dames de la cour visitant l'atelier de Jean Goujon</i> ont -été payées dix-huit mille francs pour un musée -de Paris. Un banquier de Rouen a donné six mille -francs du <i>Baiser d'Alain Chartier</i>, petite toile de 4, -fausse mesure; et <i>Mlle Doze écoutant les confidences -de Mlle Mars</i> vient d'être achetée onze mille francs -par un riche amateur belge. Il a plus de commandes -qu'il n'en peut exécuter en deux ans, et je ne vois<span class="pagenum"><a id="Page_109"></a>[Pg 109]</span> -pas ce qui l'empêcherait de gagner quarante mille -francs par année.</p> - -<p>Ses premiers succès datent de l'Exposition -de 1850. Jusque-là il avait gagné obscurément sa -vie. M. Tourneur père, commissionnaire en vins, -retiré des affaires avec dix mille francs de rente, -n'avait ni aidé ni contrarié la vocation de son -fils; il l'avait livré à lui-même, sans argent, avec -ces paroles encourageantes: «Si tu as du talent, tu -te tireras d'affaire; si tu n'en as point, tu renonceras -à la peinture, et je te placerai dans le commerce.» -De vingt à trente ans, Henri dessina des -bois pour les éditions à bon marché, il peignit -des éventails, des boîtes de confiseur, des porcelaines -et même des devants de cheminée. <i>L'enfant -au pot-au-feu</i>, qui se vend encore en province, -est un de ses péchés de jeunesse. Ces dix années -de gêne lui furent profitables: il y apprit l'économie. -Le jour où il vit son pain assuré pour dix-huit -mois, il tourna le dos à l'industrie et se mit -à la peinture.</p> - -<p>Son atelier est le plus grand de l'avenue Frochot et -un des plus beaux de Paris. C'est un musée -où l'on voit un peu de tout, excepté des tableaux. -La raison en est fort simple. Lorsque Tourneur -veut peindre une jeune dame du temps de -Louis XIII cachetant un billet doux, il commence -par courir les marchands de curiosités: il achète,<span class="pagenum"><a id="Page_110"></a>[Pg 110]</span> -soit une tapisserie du temps, soit une tenture de -cuir gaufré pour remplir le fond du tableau. Il -choisit un beau meuble ancien, qu'il fait porter -chez lui. Il déterre au fond d'une boutique un -petit bureau richement incrusté, il le paye et -l'emporte sous son bras. Il se procure, n'importe -à quel prix, les vieilles soieries et les guipures -deux fois centenaires dont il composera le costume; -il guette aux ventes publiques l'écritoire -de Marion Delorme et le cachet de Ninon de Lenclos. -Tel est son amour de l'exactitude. Il habille -son mannequin avec un soin scrupuleux, il fait -venir un beau modèle pour la tête et pour les -mains, et il peint tout d'après nature. Il ne fait -qu'un tableau à la fois, l'achève sans interruption -et le livre aussitôt verni. On ne voit chez lui ni -esquisses, ni pochades, ni croquis, ni ce pêle-mêle -d'études interrompues, d'imaginations ébauchées -et de tableaux invendus qu'on aime à rencontrer -dans un atelier. On n'y trouve qu'une -toile en voie d'exécution et déjà placée dans le -cadre. Mais les murs sont couverts de tentures -splendides et hérissés d'armes magnifiques dont -plus d'une a coûté mille francs. Les vieux meubles -et les étagères supportent une multitude de porcelaines, -de faïences, de grès, d'émaux précieux, de -bronzes rares, et de bijoux artistiques. Sa maison -est comme une succursale du musée de Cluny.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_111"></a>[Pg 111]</span></p> - -<p>Quant à lui, ceux qui n'ont pas vu son portrait -gravé par Calamatta ne le reconnaîtront jamais -dans la rue. Il ressemble beaucoup moins à un -artiste qu'à un jeune négociant anglais. Sa figure -est régulière, un peu froide; sa peau très-blanche, -ses cheveux châtain clair. Il se coiffe à l'anglaise, -sur les tempes, et ne porte que les favoris. Il est -petit, mais bien pris dans sa petite taille. Je connais -peu d'hommes qui s'habillent mieux que lui; -il a les draps les plus beaux et les habits les -mieux coupés. Jamais de couleurs claires, jamais -de formes excentriques, et point de bijoux hormis -sa montre, qui est de Breguet. S'il porte une -canne, c'est un jonc de cent francs, avec une petite -pomme d'écaille noire qui vaut cent sous. Je l'ai -rencontré bien des fois, dans le temps où il était -son propre valet de chambre, et je ne me souviens -pas d'avoir vu sur lui un grain de poussière. -Il s'est couché souvent sans dîner, mais il -n'est jamais sorti sans gants frais. Lorsqu'il prenait -ses repas dans une laiterie de la rue Pigalle, -il commandait ses chapeaux rue Richelieu, et ses -chaussures chez le bon faiseur. Dans l'atelier, il -s'habille de blanc, soit en laine, soit en coutil, -suivant la saison, et ne se tache jamais; il est -propre et soigné comme sa peinture. Depuis un an -il s'est donné le luxe d'un noir. C'est un jeune -nubien de dix-huit ans, oublié à Paris par un<span class="pagenum"><a id="Page_112"></a>[Pg 112]</span> -Anglais qui revenait d'Égypte. Il n'était pas baptisé: -Tourneur lui a donné le nom de Boule-de-Neige. -Il lui a enseigné tous les arts libéraux qui -sont à la portée des races noires: frotter le parquet, -épousseter les meubles, brosser les habits, -vernir la chaussure, et porter les lettres à leur -adresse. Grâce aux soins qu'il a pris, il est, pour -dix francs par mois, l'homme le mieux servi de -tout Paris.</p> - -<p>On prétend qu'il a déjà fait de notables économies; -mais moi qui le connais, je puis vous assurer -qu'il n'en est rien. Les artistes exagèrent -tout, et particulièrement les économies des autres -artistes. Tourneur a trop dépensé en achats de -toute sorte pour qu'il lui soit resté beaucoup d'argent -liquide. Notez, de plus, que Boule-de-Neige -dévore trois kilogrammes de pain par jour, et vous -comprendrez pourquoi la fortune de son maître -se réduit à cinquante mille francs, placés en rentes -sur l'État.</p> - -<p>Si modeste que le chiffre paraisse, il prouve à -tout homme de sens que M. Henri Tourneur est -un artiste de bonne vie. Il ne court ni les bals ni -les théâtres, et ne va qu'à la Comédie-Française, -où il a ses entrées. Sa conduite est aussi régulière -que peut l'être celle d'un homme de trente-cinq -ans. Cependant je ne voudrais point jurer qu'il soit -indifférent à la beauté de Mellina Barni. Lorsqu'elle<span class="pagenum"><a id="Page_113"></a>[Pg 113]</span> -rompit son engagement avec le directeur -de la Scala pour venir chanter à Paris, il la décida -à retarder ses débuts, qui se font encore attendre. -On le voit souvent chez elle, et même, ce qui est -plus grave, on la rencontre quelquefois chez lui. -Mais ce ne sont pas mes affaires.</p> - -<p>Le 15 mai de cette année, une heure après -l'ouverture de l'Exposition des beaux-arts, Henri -Tourneur était en contemplation devant lui-même, -et souriait à son tableau d'<i>Alain Chartier</i>, -lorsqu'il reçut dans l'épaule une de ces tapes familières -qui ébranleraient l'équilibre d'un bœuf. -Il se retourna, comme si on l'avait touché sur -un ressort; mais sa colère ne tint pas devant le -gros sourire rougeaud de M. de Chingru: il se mit -à rire.</p> - -<p>«Bonjour, Van Ostade, Miéris, Terburg, Gérard -Dow!» s'écria M. de Chingru, si haut que cinq ou -six personnes profitèrent de son discours. «J'ai vu -tes trois tableaux, ils n'ont rien perdu, ils sont -magnifiques; au fait, il n'y a que cela ici. Tu as -battu la France, la Belgique et l'Angleterre, Meissonnier, -Willems et Mulready. Tu peins le genre -comme <i>genre</i> lui-même, et tu es savant comme -<i>pinxit</i>. Si le gouvernement ne te donne pas cent -mille francs de commande et la croix, je démolis -la Bastille!»</p> - -<p>Il prit Henri par le bras, et ajouta à voix basse:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_114"></a>[Pg 114]</span></p> - -<p>«Veux-tu te marier?</p> - -<p>—Laisse-moi donc tranquille!</p> - -<p>—Un million!</p> - -<p>—Tu es fou! un million ne voudrait pas de -moi.</p> - -<p>—Pourquoi cela? un million et toi, vous vous -valez. Qu'est-ce qu'un million gagne par an? cinquante -mille francs. Tu peux en faire autant: tu -es donc de la force d'un million.</p> - -<p>—Où as-tu déterré cela?</p> - -<p>—Ah! ah! le récit t'intéresse. Écoute donc. Il -existe de par le monde un M. Gaillard....</p> - -<p>—Qui joue à la Bourse? Merci. J'ai vu <i>Ceinture -dorée</i>.</p> - -<p>—Il ne joue pas plus que moi; il est archiviste -au ministère de....</p> - -<p>—Une place de dix mille francs?</p> - -<p>—Non; trois mille six cents, plus quatre cents -francs de gratification qui ne manquent jamais; -total quatre mille. Voilà le beau-père.</p> - -<p>—Et mon million?</p> - -<p>—Ah! <i>mon</i> million! Tu mords, Van Ostade, tu -mords! M. Gaillard est un employé modèle. Depuis -trente ans, il arrive à son bureau à dix -heures moins cinq, il en sort à quatre heures -cinq minutes, et dans l'intervalle il ne se fait -pas remplacer par son chapeau pour aller jouer -au billard.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_115"></a>[Pg 115]</span></p> - -<p>—Chingru, tu m'agaces.</p> - -<p>—Un peu de patience! Cet archiviste comme on -n'en trouve plus habite vers le haut de la rue -d'Amsterdam avec sa fille, sa sœur et sa bonne. -Leur appartement est au quatrième; trois chambres -à coucher, pas de salon. Les fenêtres....</p> - -<p>—Adieu, Chingru.</p> - -<p>—Adieu, Gérard Dow. Les fenêtres donnent sur -un terrain de dix mille mètres. Tu n'es pas encore -parti?</p> - -<p>—Va donc!</p> - -<p>—Dix mille mètres à cent francs font un million. -Celui qui nierait cela donnerait un fier démenti à -Pythagore! Ce million, mon cher Terburg, est la -propriété de M. Gaillard.</p> - -<p>—Mais comment se fait-il...?</p> - -<p>—Sois tranquille, il ne l'a pas volé. On vole -un portefeuille, cela se voit tous les jours; -mais on ne vole pas un terrain d'un hectare: il -faudrait des poches trop grandes. En l'an de -grâce 1830, quelques jours après les histoires de -Juillet, M. Gaillard, surnuméraire de cinquième -année, se vit à la tête d'une somme de soixante-quinze -mille francs, l'héritage d'un oncle de Narbonne. -Il cherchait un placement à l'abri des révolutions, -lorsqu'il découvrit ces bienheureux -terrains, qui valaient alors sept francs le mètre. -Son compte fut bientôt fait: soixante et dix mille<span class="pagenum"><a id="Page_116"></a>[Pg 116]</span> -francs d'achat, cinq mille pour le notaire et pour -le fisc. Il paya comptant et fut considéré.</p> - -<p>—Mais depuis, pourquoi n'a-t-il pas vendu?...</p> - -<p>—Depuis? il n'a jamais déplacé l'écriteau, et -je te le montrerai quand tu voudras: <i>Terrains à -vendre en totalité ou par lots.</i> Et je te prie de croire -que les acheteurs n'ont pas manqué. Le lendemain -de la signature de l'acte, on lui offrit dix mille -francs de bénéfice. Il se dit: «Bon! je n'ai pas fait -un sot marché.» Et il garda son terrain. Lorsqu'on -bâtit la gare de Saint-Germain, un spéculateur -lui apporta deux cent mille francs. Il se gratta -le nez (c'est le seul défaut que je lui connaisse), -et il répondit que sa femme ne voulait pas vendre. -En 1842, sa femme était morte; une compagnie -de gaz lui fit des offres éblouissantes: un demi-million! -«Ma foi, répondit-il, puisque j'ai attendu -douze ans, j'attendrai bien encore. Je vois avec -plaisir que le temps travaille pour moi; il ne -faut pas le déranger. Quand ma fille sera en âge -de se marier, nous verrons!» Il est bon de te -dire que sa fille est contemporaine du célèbre terrain. -En 1850, sa fille avait vingt ans, un bel âge, -et le terrain valait huit cent mille francs, un bon -prix. Mais il s'est si bien accoutumé à garder l'un -et l'autre, qu'il faudra la croix et la bannière pour -le décider soit à vendre, soit à marier. On a beau -lui prêcher que le cas est tout différent, que les<span class="pagenum"><a id="Page_117"></a>[Pg 117]</span> -terrains ne perdent pas pour attendre, mais que -les filles, passé un certain âge, sont sujettes à dépréciation: -il se bouche les oreilles et retourne à -son bureau gratter du papier.</p> - -<p>—Et sa fille?</p> - -<p>—Elle s'ennuie à cent francs par jour, et de si -bon cœur, qu'elle aimera le premier homme -qu'elle verra luire à l'horizon.</p> - -<p>—Elle ne voit personne?</p> - -<p>—Personne qui ait figure humaine: un vieux -notaire de province et cinq ou six employés qui -ressemblent à des garçons de bureau. Tu comprends -qu'on ne va pas donner des bals dans un -appartement composé de trois chambres à coucher! -Je suis le seul homme présentable qui ait -accès dans la maison.</p> - -<p>—Elle n'est pas trop laide?</p> - -<p>—Elle est magnifique! Je ne te dis que ça.</p> - -<p>—A-t-elle un nom humain? Je t'avertis que si -elle s'appelle Euphrosyne....</p> - -<p>—Rosalie: cela te va-t-il?</p> - -<p>—Oui, Rosalie.... Rosalie..., c'est un joli nom. -Est-elle un peu élevée?</p> - -<p>—Elle? Artiste, mon cher, comme toi et moi.</p> - -<p>—Distinguons, je te prie.</p> - -<p>—Ingrat! Elle ne joue d'aucun instrument, et -elle ne va pas copier de tableaux au Louvre; mais -elle comprend la peinture, elle sent la musique<span class="pagenum"><a id="Page_118"></a>[Pg 118]</span> -comme celui qui l'a inventée. Du reste, éducation -sévère: le spectacle six fois par an, les monuments -deux fois par mois, quatre concerts en carême, -une bibliothèque sérieuse, peu de romans, et tous -anglais; pas de tourterelles dans la maison, pas -un cousin dans la famille!</p> - -<p>—Parle, parle, Chingru; je te supporte! Quand -me présenteras-tu?</p> - -<p>—Demain, si tu veux. Je lui ai déjà parlé de toi.</p> - -<p>—Et que lui as-tu dit?</p> - -<p>—Que tu étais le seul de nos grands peintres -dont je n'eusse pas de tableaux.</p> - -<p>—Je t'en commencerai un le lendemain du mariage.</p> - -<p>—Merci. Je te demanderai encore un service.</p> - -<p>—Si ce n'est pas un service d'argenterie....</p> - -<p>—Tu sais, mon cher, que j'ai près de quarante -ans, et point de place. A mon âge, tout le monde -est casé, c'est la coutume. Il me fâche de faire -exception, et d'entendre murmurer autour de moi: -«M. de Chingru; un beau nom; qu'est-ce qu'il -fait?—Il a de quoi vivre: c'est un homme qui -ne demande rien à personne.—Oui; mais -qu'est-ce qu'il fait?» Parbleu! je ferais comme -tout le monde, si j'avais seulement une place de -trois mille francs! Voyons, mon petit Tourneur, je -ne te demande rien maintenant; plus tard, si tu -es content. Tu as du crédit, tu connais les hommes<span class="pagenum"><a id="Page_119"></a>[Pg 119]</span> -haut placés, tu vas chez les ministres; tu diras un -mot pour moi, pas vrai?</p> - -<p>—A quoi es-tu bon?</p> - -<p>—A tout, car je n'ai rien étudié spécialement.</p> - -<p>—Eh bien! je ne dis pas non. A quelle heure -demain?</p> - -<p>—A deux heures. Elle sera seule avec sa tante; -tu viendras pour acheter un lot de terrain.</p> - -<p>—Veux-tu que j'aille te prendre?</p> - -<p>—Non, non; c'est moi qui passerai à ton atelier; -je ne suis jamais chez moi. Sais-tu seulement -où je demeure?</p> - -<p>—Je ne me rappelle plus au juste.</p> - -<p>—Là, quand je te le disais! Eh bien! tous mes -amis sont aussi avancés que toi. Je ne loge pas; -je perche. Tout au plus si je sais mon adresse, -tant je vis peu à la maison! Adieu.»</p> - -<p>M. de Chingru (Louis-Théramène), sans profession -avouée et sans domicile connu, est ce -qu'on appelle vulgairement une peste d'atelier. -Son talent consiste à s'introduire chez les artistes, -à leur donner de son gros encensoir dans le -visage, à médire de l'un chez l'autre, à se faire -tutoyer, et à décrocher çà et là une esquisse -qu'on lui laisse prendre. Sans être ni artiste ni -critique, il a cependant un nez de brocanteur, et -il flaire assez bien les toiles qui sont de défaite. -Dans les ateliers où il est reçu, il se pose en point<span class="pagenum"><a id="Page_120"></a>[Pg 120]</span> -d'admiration le long des murs, célébrant tout, le -bon et le mauvais, jusqu'à ce qu'il ait jeté son -dévolu sur un ouvrage auquel l'artiste n'attache -que peu de prix. Il y reporte tout l'effort de son -admiration, il y donne de toute l'impétuosité de -son enthousiasme. Il s'en écarte, puis il revient; -il déprécie un chef-d'œuvre au profit de sa passion -dominante; il s'en va. Mais il ajuste son dernier -coup d'œil sur l'objet de sa convoitise. Le -lendemain, on le revoit, mais il ne voit personne; -il dit à peine bonjour, il va droit au tableau -de la veille. C'est son pôle: vous diriez -un homme aimanté. Il ne craint pas de dire à -l'artiste: «Voilà ton premier chef-d'œuvre; le -jour où tu as fait cela, tu es sorti du pair; la veille, -tu n'étais qu'un peintre comme les autres, un -Delacroix, un Troyon, un Corot; le lendemain, tu -étais toi.» Et il regarde encore, et il décroche -cette toile sans cadre, il la porte à la fenêtre, il -l'essuie du revers de sa manche, il la remet en -place en maugréant contre les bourgeois qui ne -viennent pas la couvrir d'or. Huit jours après, il -revient, mais il regarde ailleurs; il évite ce coin-là, -il n'y jette les yeux qu'à la dérobée en étouffant -un soupir. Un matin, il arrive avec le soleil: -il a rêvé que son cher tableau était vendu à la -reine d'Angleterre; il veut l'admirer encore une -fois. Pour le coup l'artiste perd patience et lui<span class="pagenum"><a id="Page_121"></a>[Pg 121]</span> -dit des injures: «Tu n'es qu'un âne; il y a ici -vingt tableaux pas mal, et tu vas t'épater devant -une croûte. Cette esquisse est stupide, on n'en -fera jamais rien; je ne veux plus la voir; emporte-la, -mais ne m'en reparle plus.» Chingru ne se -le fait pas dire deux fois: il court au tableau -avec des cris de pygargue affamé, il le montre -à l'artiste, il le célèbre à grand renfort de superlatifs, -et il finit par y faire mettre une signature -qui en triple la valeur. On ne regarde pas -trop à lui donner un tableau, parce qu'on sait -qu'il en a plusieurs, et des bons peintres; on se -dit qu'on ne sera pas compromis dans sa galerie. -Mais sa galerie, personne ne la connaît. Sa maison -est l'antre du lion: on sait ce qui y entre, -on ne sait pas ce qui en sort. Tous les tableaux -qu'on lui donne sont immédiatement vendus sous -main à un brocanteur, qui les expédie en province, -en Belgique ou en Angleterre. Si le hasard -en rapportait quelqu'un à Paris, Chingru répondrait -sans se troubler: «Je l'ai donné; je n'ai rien -à moi; je suis si bon vivant!» ou bien: «Je l'ai -échangé contre un Van Dyck.» Quel est le peintre -qui se plaindrait d'avoir été échangé contre -un Van Dyck? C'est ainsi que Louis-Théramène -de Chingru s'est fait un bureau de bienfaisance -de tous les ateliers de Paris.</p> - -<p>Henri Tourneur ne lui avait jamais rien donné,<span class="pagenum"><a id="Page_122"></a>[Pg 122]</span> -et pour cause: lorsqu'on vend sa peinture, à quoi -bon la donner? Mais il se promit de le récompenser -largement s'il menait à bonne fin l'affaire du -mariage.</p> - -<p>L'un et l'autre furent exacts au rendez-vous, et -deux heures sonnaient au chemin de fer de la rue -Saint-Lazare, lorsque Chingru étendit la main vers -le pied de biche de M. Gaillard. Ce fut Rosalie qui -leur ouvrit: la vieille tante était au marché avec la -bonne. Elle les fit entrer dans la salle à manger, -donna à Chingru des nouvelles de toute la famille, -se laissa présenter M. Tourneur comme on reçoit -un homme dont on a beaucoup entendu parler, et -écouta gracieusement les explications qu'il lui -donnait sur le choix d'un terrain et la construction -d'un atelier. Elle ne savait ni à quelles -conditions son père voulait vendre, ni s'il consentirait -à couper un lot en deux moitiés; mais elle -montra un plan lithographié, qu'Henri demanda -la permission d'emporter chez lui pour un jour -ou deux: il reviendrait pour s'entendre avec -M. Gaillard. L'entrevue dura dix minutes et le -peintre sortit ébloui.</p> - -<p>«Eh bien? lui demanda Chingru dans l'escalier.</p> - -<p>—Laisse-moi tranquille; j'ai des picotements -dans les yeux, il me semble que je viens de faire -un voyage en Italie.</p> - -<p>—Tu ne te trompes pas de beaucoup: la dynastie<span class="pagenum"><a id="Page_123"></a>[Pg 123]</span> -des Gaillard est originaire de Narbonne, -cité romaine. Le père Gaillard se pique de descendre -des conquérants du monde. On l'humilierait -fort en lui prouvant que son nom n'est qu'un -adjectif très-français parvenu au rang de nom -propre. Lorsqu'on lui chante, comme à l'Opéra-Comique:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Bonjour, bonjour, monsieur Gaillard!</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>il entame une dissertation de tous les diables -pour vous prouver qu'il existait des soldats ou -valets d'armée, chargés de prendre soin des casques, -<i>galea</i>, casque, <i>galearius</i>, d'où Gaillard; voir -la Stratégie de Végèce, tel chapitre, tel paragraphe.... -Voilà comme tu m'écoutes?»</p> - -<p>Henri avait les yeux cloués sur la maison de -M. Gaillard. Chingru poursuivit:</p> - -<p>«Ne prends pas tant de peine; ses fenêtres -donnent sur la cour. Elle est donc de ton goût?</p> - -<p>—Ce n'est pas une femme, Chingru; c'est une -déesse. Je m'attendais à voir une pauvre Eugénie -Grandet, étiolée par les privations et séchée par -l'ennui. Je ne l'aurais jamais crue si grande, si -bien faite, si riche en beauté, et d'une couleur si -éblouissante. Tu dis qu'elle a vingt-cinq ans? Oui, -elle doit avoir vingt-cinq ans, l'âge de la perfection -des femmes. Toutes les statues grecques ont -vingt-cinq ans!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_124"></a>[Pg 124]</span></p> - -<p>—Brrr! tu pars comme une compagnie de perdrix. -As-tu remarqué ses yeux?</p> - -<p>—J'ai tout vu: ses grands yeux noirs, ses -beaux cheveux châtains, ses sourcils divinement -dessinés, sa bouche fière, ses lèvres épaisses et -rouges, ses petites dents transparentes, ses belles -mains effilées, ses bras puissants, son pied -grand comme la main et large comme deux -doigts, son oreille rose comme un coquillage des -Antilles. Si j'ai remarqué ses yeux! Mais j'ai remarqué -sa robe, qui est en alpaga anglais; son -col et ses manches, qu'elle a dessinés elle-même, -car on ne fait pas de pareils dessins chez les marchands. -Elle n'a pas de bagues aux doigts, et ses -oreilles ne sont pas percées: tu vois bien que je -la sais par cœur.</p> - -<p>—Diantre! si le cœur s'en mêle déjà, je n'ai -plus rien à faire ici.</p> - -<p>—J'ai dû dire un millier de sottises; je ne -m'entendais pas parler; j'étais tout dans mes -yeux; j'éprouvais pour la première fois de ma -vie le bonheur de contempler une beauté parfaite.</p> - -<p>—Voilà qui va bien; maintenant viens contempler -autre chose.</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>—Les terrains.</p> - -<p>—Je me soucie bien des terrains! Que cette<span class="pagenum"><a id="Page_125"></a>[Pg 125]</span> -fille-là soit sans le sou et qu'elle veuille de moi, -je l'épouse!</p> - -<p>—Ne te gêne pas, mon cher; si les terrains t'ennuient, -tu me les donneras. Il y a longtemps que -je regrette de n'être pas né propriétaire.»</p> - -<p>Lorsque M. Gaillard revint de son bureau, Rosalie -lui raconta que M. de Chingru avait amené -un jeune artiste, M. Henri Tourneur, pour voir -les terrains; qu'elle avait donné le plan; que ce -monsieur reviendrait lui parler. «Mais, ajouta-t-elle -en riant, je parierais qu'il a une autre idée -en tête, car il n'a regardé que moi; il a parlé sans -savoir ce qu'il disait; et d'ailleurs.... il est beaucoup -trop bien pour un simple acheteur de terrains.»</p> - -<p>M. Gaillard ne fronça pas le sourcil; il se gratta -familièrement le nez, qu'il avait fort beau, et -répondit:</p> - -<p>«M. de Chingru devrait bien se mêler de ses affaires. -J'irai demain matin redemander mon plan -à ce jeune homme, et savoir ce qu'il veut de -nous.»</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Le lendemain, à huit heures du matin, Henri -endossait sa veste d'atelier, lorsque Boule-de-Neige -introduisit un homme très-grand, très-sec,<span class="pagenum"><a id="Page_126"></a>[Pg 126]</span> -très-poli, un peu timide, et précédé d'un nez magnifique: -c'était M. Gaillard. Il s'assit, et expliqua, -avec force circonlocutions, que son terrain -avait été divisé une fois pour toutes, pour la plus -grande commodité des acquéreurs; qu'il était -impossible de partager un lot en deux moitiés -d'égale valeur, puisque chaque lot n'avait que -quinze mètres en façade, qu'il serait fort difficile -de calculer la valeur de la fraction restante qui -ne donnerait pas sur la rue, et que, si M. Tourneur -n'était pas en mesure ou en humeur d'acheter -un lot entier, sauf à en revendre partie, -mieux valait en rester là.</p> - -<p>«Monsieur, reprit Henri, presque aussi troublé -que M. Gaillard, je ne suis ni acheteur très-habile, -ni vendeur très-expérimenté. Je suis artiste, -comme vous le voyez. M. de Chingru..., mais, -tenez! j'aime mieux vous parler franchement, -quoique les choses que j'ai à vous dire ne soient -pas faciles à expliquer. Monsieur, vous n'êtes pas -seulement propriétaire; vous êtes père. J'avais -entendu parler en termes si avantageux de Mademoiselle -votre fille, qu'il m'est venu un incroyable -désir de la connaître et de lui parler. -J'ai pris prétexte de ces terrains; j'ai choisi, je -l'avoue, un moment où j'espérais la trouver seule; -j'ai obtenu par surprise l'honneur de causer dix -minutes avec elle; elle m'a paru merveilleusement<span class="pagenum"><a id="Page_127"></a>[Pg 127]</span> -belle et tout à fait bien élevée; et puisque -vous êtes venu de vous-même à un entretien que -j'aurais sollicité aujourd'hui ou demain, permettez-moi -de vous dire que ma plus chère ambition -serait d'obtenir la main de Mlle Rosalie Gaillard.»</p> - -<p>M. Gaillard porta vivement la main à son nez. -Henri poursuivit:</p> - -<p>«Je sais, monsieur, tout ce qu'il y a d'inusité -dans une demande si directe et si peu prévue. -C'est tout au plus si vous connaissez mon nom. -J'ai trente-quatre ans; le public aime ma peinture -et la paye fort bien. J'ai amassé, en cinq -années, une somme de cinquante mille francs, et -j'ai acheté sur mes économies le mobilier que -voici: il vaut à peu près autant. Je puis justifier -de quatre-vingt mille francs de commandes, que -j'exécuterai avant le 1<sup>er</sup> janvier 1857, sans me -presser. Voilà mon actif, comme dirait mon père. -Quant au passif, pas un centime de dettes. Je -pourrais compter à mon avoir la fortune de mon -père, dix mille francs de rente, amassée honorablement -dans le commerce: je n'en parle que -pour mémoire. Mon père a pris la douce habitude -de me laisser travailler à ma guise et de ne -m'aider en rien: je ne lui causerai pas l'ennui de -lui demander une dot. De votre côté, si vous me -faisiez l'honneur de m'accorder Mademoiselle votre<span class="pagenum"><a id="Page_128"></a>[Pg 128]</span> -fille, je vous supplierais de garder tout votre -bien pour en user à votre gré; je gagnerai la -vie de ma femme et de mes enfants. Je ne me dissimule -pas que ces conditions ne remédient point -à l'inégalité de nos fortunes. Il faudrait, pour -bien faire, que je fusse plus riche ou que vous -fussiez plus pauvre; mais je ne sais pas le moyen -de m'enrichir en un jour, et je ne suis pas assez -égoïste pour désirer votre ruine. Ce que je crois -pouvoir vous promettre, c'est que, le jour où -Mademoiselle votre fille entrera en possession de -son bien, j'aurai amassé une assez belle aisance -pour qu'un million gagné sans travail ne me -fasse pas rougir.... Je ne sais, monsieur, si je me -suis fait comprendre....</p> - -<p>—Oui, monsieur, répondit M. Gaillard, et, tout -artiste que vous êtes, vous m'avez l'air d'un fort -honnête homme.»</p> - -<p>Henri Tourneur rougit jusqu'au blanc des yeux.</p> - -<p>«Excusez-moi, reprit vivement le bonhomme; -je ne veux pas dire de mal des artistes: je ne les -connais pas. Je voulais simplement vous faire -entendre que vous raisonnez comme un homme -d'ordre, un employé, un négociant, un notaire, -et que vous ne professez point la morale cavalière -des gens de votre état. Du reste, vous êtes -bien de votre personne, et je crois que vous plairiez -à ma fille si elle vous voyait souvent. Elle<span class="pagenum"><a id="Page_129"></a>[Pg 129]</span> -a toujours eu un goût prononcé pour la peinture, -la musique, la broderie et tous ces petits -talents de société. Votre âge s'accorde avec celui -de Rosalie. Votre caractère me semble bon, à la -fois sérieux et enjoué. Vous paraissez entendre -les affaires, et je vous crois capable d'administrer -une fortune de quelque importance. Enfin, -vous me plaisez, monsieur! C'est pourquoi je -vous prie de ne pas remettre les pieds chez moi, -jusqu'à nouvel ordre.»</p> - -<p>Henri rêva qu'il tombait de la cathédrale de -Strasbourg. M. Gaillard s'empressa d'ajouter:</p> - -<p>«Je ne vous dirais pas cela si je vous croyais -un homme sans conséquence, comme, par exemple, -M. de Chingru. Mais je suis prudent, monsieur, -et, dans votre intérêt comme dans l'intérêt -de ma fille, j'ai besoin de prendre des renseignements. -Je crois que vous menez une bonne conduite; -mais si, par hasard, vous aviez quelque -liaison qui ferait plus tard le malheur de ma -fille, ce n'est pas vous qui m'en avertiriez, n'est-il -pas vrai? Vous me dites que vous gagnez des -montagnes d'or, et je vous crois, bien qu'il me -semble assez extraordinaire qu'un seul homme -puisse fabriquer pour quatre-vingt mille francs -de tableaux en dix-huit mois. Je vous crois; -mais, pour la décharge de ma conscience, il faut -que j'aille aux informations. J'ai besoin de causer<span class="pagenum"><a id="Page_130"></a>[Pg 130]</span> -avec M. votre père, pour savoir s'il n'a jamais -eu à se plaindre de vous. Il sera bon que je m'informe -dans le quartier si vous ne devez rien à -personne....</p> - -<p>—Monsieur....</p> - -<p>—Je vous crois; mais on a quelquefois des -dettes sans le savoir. Où avez-vous fait vos études?</p> - -<p>—Au collége Charlemagne, institution Jauffret.</p> - -<p>—Bon! j'irai voir votre proviseur et votre chef -d'institution: je ne vous prends pas en traître, -mais je suis prudent, monsieur. C'est ma qualité; -mon défaut, si vous voulez. Je m'en suis toujours -bien trouvé. Si j'étais moins prudent, j'aurais -vendu mes terrains à la compagnie de Saint-Germain, -en 1836: voyez un peu la belle affaire! Si -j'étais un père étourneau comme on en voit tant, -j'aurais donné ma fille l'an dernier à un agent de -change qui vient de se brûler la cervelle. Patience, -jeune homme, vous ne perdrez rien pour attendre. -Si vous méritez ma fille, vous l'aurez; mais il -faut que les affaires suivent leur cours. Je suis -prudent.... ne me reconduisez pas.... Si mon père -avait eu ma prudence, je serais plus riche que je -ne suis.... Allez travailler, allez.... je suis prudent!»</p> - -<p>Henri passa huit jours à exécuter des variations -sur ce thème connu: Peste soit de la prudence et -des hommes prudents! Toutefois, il fit acte de<span class="pagenum"><a id="Page_131"></a>[Pg 131]</span> -prudence en dénouant les liens qui l'attachaient à -Mellina. Il lui envoya un piano à queue qu'il lui -avait promis, et il la consigna sévèrement à sa -porte.</p> - -<p>Le huitième jour, Chingru vint lui annoncer la -visite de M. Gaillard. Il conta que M. Gaillard avait -couru tout Paris, interrogé tous les ministères, et -surtout la division des beaux-arts, questionné les -marchands de tableaux, compulsé les livrets des -expositions précédentes, relu les cinq derniers salons -de Théophile Gautier, et recueilli tout un -dossier de renseignements admirables. «Il sait -tout; il sait que tu as obtenu un prix d'histoire -au concours général en quatrième, sur l'organisation -des colonies romaines: ceci l'a particulièrement -touché. C'est moi qu'il a interrogé sur la -question délicate: inutile de te dire que nous n'avons -pas parlé de Mellina.»</p> - -<p>M. Gaillard vint à quatre heures et demie. Il -entra en matière par une vigoureuse poignée de -main, dont le peintre fut tout réjoui. «Mon jeune -ami, dit-il, je sors de quarante ou cinquante maisons -où l'on m'a beaucoup parlé de vous: il me -reste à vous étudier un peu par moi-même. Je ne -serais pas fâché non plus que vous fissiez plus -ample connaissance avec ma fille, car ce n'est pas -moi que vous épouserez, si vous épousez. Il faut, -avant tout, que nous nous voyions tous les jours<span class="pagenum"><a id="Page_132"></a>[Pg 132]</span> -pendant deux ou trois mois; après quoi, nous parlerons -d'affaires.»</p> - -<p>Henri le remercia avec effusion. «Que vous êtes -bon, monsieur! Vous m'autorisez à aller faire ma -cour à Mlle Rosalie?</p> - -<p>—Non pas, non pas! Comme vous y allez! On en -dirait de belles dans la maison! Un jeune homme -chez moi tous les soirs! Et si l'affaire tombait dans -l'eau! Tout Paris saurait que M. Henri Tourneur -a dû épouser Mlle Rosalie Gaillard, qu'il lui a fait -la cour, et que le mariage a manqué. On chercherait -des pourquoi; on inventerait des raisons: qui -peut prévoir ce qu'on dirait?»</p> - -<p>Henri retint fort à propos un mouvement d'impatience. -«Monsieur, dit-il, savez-vous quelque -autre endroit où nous puissions nous rencontrer -tous les jours?</p> - -<p>—Ma foi, non, et c'est ce qui m'embarrasse. -Cherchez, vous êtes jeune, vous dites que vous -êtes amoureux: c'est à vous de trouver des idées!</p> - -<p>—S'il ne s'agissait que de cinq ou six entrevues, -nous aurions les théâtres, les concerts; mais on -n'y peut pas aller tous les jours. Une idée! Vous -ne voulez pas que j'aille chez vous? Venez chez -moi.</p> - -<p>—Jeune homme! avec ma fille!</p> - -<p>—Pourquoi pas? Je suis artiste avant d'être -homme. Vous n'avez jamais vu d'atelier?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_133"></a>[Pg 133]</span></p> - -<p>—Non, et voici le premier....</p> - -<p>—Sachez donc que l'atelier d'un artiste est -comme un terrain neutre, une place publique ombragée -en été, chauffée en hiver, où l'on vient -quand on veut, d'où l'on sort quand on en a assez, -où l'on se rencontre, où l'on se donne des rendez-vous, -où chacun est chez soi depuis le lever jusqu'au -coucher du soleil. Un étranger qui vient à -Paris visite les ateliers comme les palais et les -églises, sans billets à montrer, sans permissions à -obtenir, à la seule condition de saluer en entrant -et de remercier en sortant. Il y a mieux, c'est l'artiste -qui remercie.</p> - -<p>—Mais je ne veux pas que la France et l'étranger -viennent ici défiler devant ma fille!</p> - -<p>—N'est-ce que cela? Je condamnerai ma porte.</p> - -<p>—Mais encore faut-il que ses visites aient un -prétexte plausible.</p> - -<p>—Rien de plus simple: je ferai son portrait.</p> - -<p>—Jamais, monsieur! Je suis incapable d'accepter....</p> - -<p>—Vous me le payerez!</p> - -<p>—Je ne suis pas assez riche pour me passer -cette fantaisie.</p> - -<p>—Mon Dieu! vous croyez peut-être qu'un portrait -coûte bien cher!</p> - -<p>—Je sais à quel prix vous vendez votre peinture.</p> - -<p>—Les tableaux, oui, mais pas les portraits! J'espère<span class="pagenum"><a id="Page_134"></a>[Pg 134]</span> -que vous ne confondez pas un portrait avec -un tableau!</p> - -<p>—La différence n'est pas si grande.</p> - -<p>—Comment, pas si grande? Mon cher monsieur -Gaillard, qu'est-ce qui fait le prix d'un tableau? -Est-ce la couleur? non. Est-ce la toile? non. C'est -l'invention. Les tableaux ne sont si chers que parce -qu'il y a peu d'hommes qui sachent inventer. Mais, -dans un portrait, l'invention est inutile, je dis -plus, dangereuse: il ne faut que copier exactement -le modèle. Le premier peintre venu fait un -portrait. Un photographe, un ouvrier, un homme -qui ne sait ni lire ni écrire vous bâcle en dix minutes -un portrait admirable: prix vingt francs, -avec le cadre. Devant cette concurrence, nous -avons bien été forcés de baisser nos prix, sauf à -nous rattraper sur les tableaux. Promenez-vous -sur les boulevards, le prix des portraits est affiché -partout. On ne les vend plus, on les donne; un -petit, cinquante francs; un grand, cent francs; -mais le cadre n'est pas compris!</p> - -<p>—Ce n'est pas ce qui m'arrêterait. Mais que -diront mes amis, lorsqu'ils verront chez moi le -portrait de ma fille sorti des pinceaux du célèbre -Henri Tourneur?</p> - -<p>—Vous leur direz que vous l'avez fait faire sur -le boulevard.</p> - -<p>—Alors vous me promettez de ne pas signer?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_135"></a>[Pg 135]</span></p> - -<p>—Je vous promets tout ce qu'il vous plaira. A -quand la première séance?</p> - -<p>—Écoutez; j'ai droit tous les ans à un congé -de quinze jours, sans retenue. Il y a deux ans que -je n'ai profité de mon droit; j'économisais du -temps pour un voyage en Italie. Je puis donc, en -prévenant mes chefs, prendre six semaines de -congé. Donnez-moi cinq ou six jours pour négocier -cette affaire en douceur. Je ne veux pas attirer -l'attention de tout le ministère: je suis prudent.»</p> - -<p>Il sortit, et le peintre médita joyeusement sur -le néant de la sagesse humaine. «Voici, pensait-il, -un père de famille qui, par prudence, amène -sa fille dans un atelier!»</p> - -<p>On ne sait pas combien le spectacle d'un bel -atelier peut troubler l'imagination d'une femme. -Je parle d'un atelier de peinture; car le froid, -l'humidité, le baquet de terre glaise, le ton criard -des plâtres et la poussière du marbre qui envahit -tout, nuisent à l'effet des plus beaux ateliers de -sculpteurs. Chez un peintre, pour peu qu'il soit -riche et qu'il ait du goût, on est ébloui dès le -seuil de la porte. Une lumière franche et décidée, -qui tombe du ciel en droite ligne, se joue à travers -les étoffes, les tentures, les costumes accrochés -à la muraille, les vieux meubles et les trophées. -Une personne habituée aux ameublements<span class="pagenum"><a id="Page_136"></a>[Pg 136]</span> -convenus, où chaque chose a son emploi marqué, -où tout se comprend et s'explique, reste délicieusement -ébahie devant ce pêle-mêle organisé. Son -regard avide court d'objets en objets, de mystères -en mystères; il sonde la profondeur des vieux -bahuts de chêne; il glisse légèrement sur les porcelaines -rebondies de la Chine et du Japon; il se -pose sur un carquois bourré de longues flèches; -il retombe sur une large épée à deux mains; il -s'arrête sur une cuirasse romaine grignotée par -la rouille de vingt siècles. Une guzla sans cordes, -un cor de chasse émaillé de vert-de-gris, la cornemuse -d'un pifferaro, un tambour de basque -grossièrement bariolé, deviennent des objets de -haute curiosité. Pour une femme intelligente (et -toutes les femmes le sont), chacun de ces riens -doit avoir un sens, chaque tapisserie exprime une -légende, chaque pot à bière un <i>lied</i>, chaque vase -étrusque un roman, chaque lame d'acier une épopée. -Toutes les flèches doivent avoir été trempées -dans le <i>curare</i>, ce poison de l'Afrique centrale -qui donne la mort dans une piqûre. Les mannequins -accroupis dans les coins semblent des sphinx -mystérieux qui se taisent, parce qu'ils auraient -trop à dire. Le possesseur de toutes ces merveilles, -le roi de ce lumineux empire, ne saurait être un -homme comme les autres. Lorsqu'on le voit, souriant -et hospitalier, au milieu de tant d'hiéroglyphes<span class="pagenum"><a id="Page_137"></a>[Pg 137]</span> -qu'il comprend, on l'admire. Ses habits -quels qu'ils soient, ajoutent au charme. C'est un -costume à part, exempt des ridicules de la mode, -et bien en harmonie avec ce qui l'entoure. S'il est -en cotonnade, il doit venir de l'Inde; s'il est en -flanelle, il a été tissé en Écosse avec les laines de -l'Australie: on ne s'avisera jamais qu'il sort de la -<i>Belle-Jardinière</i>. Les pantoufles rouges, achetées -rue Montmartre, se transforment en babouches -du Caire ou de Beyrout. La petite chambre à coucher, -dont la porte entr'ouverte laisse voir un lit -couvert d'algérienne, a comme un faux air de -harem. On ne s'étonnerait qu'à moitié si l'on en -voyait sortir cinq ou six oudâls, une gargoulette -à la main ou une amphore sur la tête. Pour peu -qu'on voie rôder dans l'atelier un beau nègre, -comme Boule-de-neige, vêtu à l'orientale, l'illusion -est complète. Il n'est pas jusqu'à l'odeur capiteuse -des vernis et des essences qui ne contribue -pour sa part à cet enivrement. Ajoutez quelques -gouttes de vin de Malaga dans un verre de Venise, -et Rosalie Gaillard, qui n'a jamais bu que de -l'eau, se croira transportée à mille lieues de Paris.</p> - -<p>La première séance fut décisive. Henri avait fait -transplanter dans son jardin tout le fonds d'un -fleuriste de Neuilly; il avait mis des plates-bandes -jusque dans l'atelier. «Si j'allais chez elle, -pensait-il, je lui porterais un bouquet tous les<span class="pagenum"><a id="Page_138"></a>[Pg 138]</span> -jours; je ne veux pas qu'elle perde.» Rosalie adorait -les fleurs, comme toutes les Parisiennes, et -elle vivait depuis de longues années dans l'espérance -d'un jardin. Par un singulier caprice de la nature, -cette enfant, née de parents ineptes, avait tous les -besoins de la vie élégante. Elle se serait passée de -pain plus volontiers que de musique, et elle jugeait -les fleurs plus utiles que les chaussures. Ses -yeux s'allumaient à la vue d'un bel attelage, quoiqu'elle -ne fût jamais sortie qu'à pied ou en omnibus. -Elle aimait la toilette, sans jamais avoir -fait de toilette; elle dansait un peu tous les soirs -en imagination, quoiqu'on ne l'eût jamais conduite -au bal; elle achetait tous les parcs et tous les -châteaux qu'elle voyait à vendre sur la quatrième -page du <i>Constitutionnel</i>. Avec de pareils goûts, elle -eût été fort à plaindre sans les espérances bien -fondées qui la soutenaient. Une vie de privations, -ses instincts perpétuellement froissés auraient aigri -son cœur jusqu'au fond et donné à ses idées -cette teinte grisâtre qu'on observe chez les vieilles -filles. Mais elle connaissait la fortune de son père; -elle était sûre de l'avenir; elle se consolait en -jetant un coup d'œil sur ce grand terrain nu qui -était tout son horizon. Elle avait pris pour devise: -<i>Un temps viendra!</i> et elle vivait d'espoir. Elle s'était -fait, au fond de son âme, une retraite délicieuse -où rien ne lui manquait, pas même l'amour d'un<span class="pagenum"><a id="Page_139"></a>[Pg 139]</span> -beau jeune homme, qui ne tarderait pas à se présenter. -Ainsi retranchée, elle prenait en patience -les soins du ménage, les travaux de couture, la -conversation des amis de son père, et l'éternelle -partie de piquet dont ils égayaient leurs soirées. -Depuis un an, M. de Chingru lui était apparu -comme un être intermédiaire, classé entre ces -messieurs et les gens du monde, de même que -dans l'échelle animale le singe est placé entre le -chien et l'homme. Lorsqu'elle vit Henri Tourneur, -elle se dit qu'elle avait trouvé, et elle ne chercha -plus. Sa personne, son jardin, son esprit, son atelier -lui représentaient la perfection idéale, si on -était venu lui dire: «Il y a mieux,» elle aurait -cru qu'on se moquait.</p> - -<p>Le peintre, tout en esquissant un portrait en -pied, au quart de nature, étudia jusque dans les -moindres détails cette complète beauté qui l'avait -d'abord ébloui. Son premier coup d'œil ne l'avait -pas trompé. Il faut être un peu artiste pour juger -si une jeune fille est véritablement belle. L'éclat -de la jeunesse, la fraîcheur de la peau et une -certaine mesure d'embonpoint composent souvent -une beauté factice qui dure un ou deux ans, et -que la première grossesse emporte. On a épousé -une fille adorable, et l'on promène à travers la -vie une femme laide. La vraie beauté n'est pas -dans l'épiderme, mais dans la structure, qui ne<span class="pagenum"><a id="Page_140"></a>[Pg 140]</span> -change jamais; de là vient qu'une femme vraiment -belle l'est pour toute la vie, en dépit des ravages -extérieurs de la vieillesse. Rosalie a cette beauté -inaltérable qui ne craint pas les rides et qui défie -le temps. Ceux qui ont voyagé en Italie se la représenteront -aisément, si je leur dis que c'est une -Romaine aux petits pieds.</p> - -<p>La glace fut bientôt rompue, au grand étonnement -de M. Gaillard, qui ne reconnaissait plus sa -fille. Jamais il ne l'avait vue aussi gaie, aussi parleuse, -aussi vivante. Rosalie se livrait sans contrainte -au penchant d'un amour permis. Elle courait -dans le jardin, elle sautait dans l'atelier, elle -touchait à tout; elle questionnait, riait et babillait -comme une grive en vendange. Elle n'avait -plus que quatorze ans: sa jeunesse, longtemps -comprimée, éclatait. Henri, un peu plus retenu, -vivait en extase. Après toutes les privations auxquelles -la misère et l'économie l'avaient condamné, -tout lui tombait du ciel en même temps, fortune -et bonheur. Il avait formé, en quinze ans, -quelques liaisons agréables qui lui avaient coûté -passablement cher, et il s'étonnait un peu d'être -aimé pour rien par une fille plus jolie et plus -spirituelle que toutes celles qu'il avait connues. -Il avait bien prévu la possibilité d'un mariage -d'argent, mais comme un soldat en campagne -prévoit les Invalides; il ne supposait pas la fortune<span class="pagenum"><a id="Page_141"></a>[Pg 141]</span> -si belle, et il n'avait jamais entendu dire -qu'un million eût de si petites mains et de si -grands yeux. La joie illumina sa figure un peu -effacée, et il fut véritablement beau pendant deux -mois. Lorsqu'il prenait son violon, dans les intervalles -de la pose, et qu'il jouait les plus jolis motifs -des <i>Noces de Jeannette</i>, ou les plus joyeuses -mélodies des <i>Trovatelles</i>, Rosalie croyait voir un -artiste inspiré. M. Gaillard remplissait consciencieusement -son rôle de trouble-fête: il faisait -causer Henri Tourneur. Le bonhomme appartenait -à la déplorable catégorie des ignorants qui -veulent apprendre dans un âge où l'on n'apprend -plus. Épris de l'histoire romaine, comme on s'éprend -de l'histoire naturelle des insectes ou des -coquillages, il avait lu et relu deux ou trois volumes -d'érudition surannée; il les citait à tout -propos, interrogeant, discutant, et cherchant, -comme il disait, à étendre le modeste champ de -ses connaissances. Henri faisait sa partie avec -tout le respect qu'on doit à l'âge, à la fortune et -à la qualité d'un futur beau-père. Quand il était -las de disserter, et que les jeunes gens se rejetaient -sur le chapitre de leur amour et de leurs -espérances, il reprenait bientôt la parole et s'embarquait -dans de longues recommandations filandreuses -qui pourraient se résumer ainsi: «Ne -vous aimez pas trop; vous savez que rien n'est<span class="pagenum"><a id="Page_142"></a>[Pg 142]</span> -encore décidé.» En dépit de ces petites précautions, -l'atelier de Henri était un paradis terrestre, -sous la garde de Boule-de-Neige. M. de Chingru -essaya plusieurs fois de s'y introduire; il soupçonnait -quelque mystère. Mais il trouva toujours -visage de bronze; Boule-de-Neige lui répondit -imperturbablement: «Monsieur sortir dehors,—maître -à moi dîner en ville.—Bon petit blanc -partir campagne, chasser les bêtes, tirer fusil.» -C'est son maître qui lui a enseigné la langue pittoresque -de Vendredi. Au lieu de l'envoyer à l'école, -où on lui eût appris le français, il s'est imposé -à lui-même les fonctions d'instituteur. -«Prends bien garde de devenir trop savant et de -parler comme tout le monde, lui dit-il quelquefois: -tu perdrais ta couleur!» Et Boule-de-Neige -tient à conserver sa couleur, la plus belle qui soit -au monde, selon lui.</p> - -<p>Le portrait fut terminé avec les vacances de -M. Gaillard, vers la fin du mois de juillet. On -n'eut garde de l'envoyer chez l'encadreur, où vingt -artistes auraient pu le voir. Un ouvrier vint prendre -les mesures, et apporta, trois semaines après, -une bordure de 500 francs que M. Gaillard paya -un louis sans marchander. Tandis qu'il y était il -versa les 50 francs du portrait contre quittance.</p> - -<p>Le dimanche suivant, il offrit une soirée de -bière et d'échaudés à tous ses amis: c'était un<span class="pagenum"><a id="Page_143"></a>[Pg 143]</span> -ancien notaire de Villiers-le-Bel, trois vieux expéditionnaires, -le maître d'écriture de Rosalie et un -ex-fabricant de visières de casquettes retiré des -affaires avec mille écus de rente. On se réunit à -sept heures et demie. A neuf heures, M. Gaillard -annonça une surprise: il enleva délicatement -l'abat-jour de la lampe tandis que sa sœur tirait -un rideau de serge verte et découvrait le portrait -de Rosalie. Il n'y eut qu'un cri d'admiration:</p> - -<p>«Le beau cadre! s'écria le fabricant de visières.</p> - -<p>—Eh! mais, c'est le portrait de votre demoiselle! -fit le notaire.</p> - -<p>—Et ressemblant! dit le chœur des employés.</p> - -<p>—Voilà comme je fais les choses, ajouta M. Gaillard -en baisant le front de sa fille.</p> - -<p>—Je me permettrai une observation, reprit le -maître d'écriture, qui n'avait encore rien dit: -pourquoi M. Gaillard n'a-t-il pas attendu, pour -faire cette surprise à Mademoiselle, que nous fussions -au 4 septembre, jour de sainte Rosalie?</p> - -<p>—Parce que je lui en ménage une autre pour -sa fête, répliqua résolûment M. Gaillard.</p> - -<p>—Vous avez le moyen! dit le chœur.</p> - -<p>—Oserait-on demander, dit le notaire, à combien -cette image vous revient?</p> - -<p>—A 70 francs, tout compris.</p> - -<p>—C'est cher, et cela n'est pas cher. Et de qui -est-ce?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_144"></a>[Pg 144]</span></p> - -<p>—Cela n'est de personne; c'est un portrait.</p> - -<p>—Cela! s'écria une grosse voix qui fit tressaillir -tout le monde, c'est un Tourneur, deuxième manière, -et cela vaut 8000 francs!»</p> - -<p>M. Gaillard tomba foudroyé sur une chaise.</p> - -<p>«Bonsoir, papa Gaillard! Mesdemoiselles, j'ai -bien l'honneur! Messieurs, je suis le vôtre! ajouta -M. de Chingru, que la bonne avait introduit sans -l'annoncer. Il fait un chaud de tous les diables.</p> - -<p>—Le temps est lourd, dit le notaire haletant.</p> - -<p>—L'atmosphère est électrique, reprit le maître -d'écriture, sérieusement oppressé.</p> - -<p>—Il pleuvra demain,» dit le chœur.</p> - -<p>La conversation continua sur ce ton jusqu'à dix -heures. M. de Chingru battit en retraite, et tout -le monde le suivit. Il y avait eu scandale chez -M. Gaillard.</p> - -<p>Le lendemain matin, Chingru se présenta à l'atelier, -et Boule-de-Neige lui ouvrit la porte: il -raconta l'événement de la veille et félicita chaudement -son ami. «Après un pareil éclat, dit-il, -l'affaire est dans le sac. Le vieux Romain a passé -le Rubicon, et je t'en félicite. Sans moi!...</p> - -<p>—Je sais ce que je te dois, et je ne l'oublierai -pas.</p> - -<p>—Ma foi! mon cher, si tu veux être reconnaissant, -je t'apporte une belle occasion. J'ai déniché, -moi aussi, un mariage d'or.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_145"></a>[Pg 145]</span></p> - -<p>—Peste! Il y en a donc pour tout le monde!</p> - -<p>—Une affaire magnifique, te dis-je.... Je commence -à faire ma cour.</p> - -<p>—Bravo!</p> - -<p>—Le diable est qu'il y a des avances à faire, -des bouquets, des cadeaux, et je suis momentanément -sans le sou.</p> - -<p>—Je te croyais à ton aise.</p> - -<p>—On ne me paye pas mes rentes. Ah! mon -cher ami, te préserve le ciel d'avoir jamais des -fermiers!</p> - -<p>—Tu veux de l'argent? Voici.</p> - -<p>—Deux cents francs! que veux-tu que je fasse -de deux cents francs?</p> - -<p>—On a pas mal de bouquets pour ce prix-là. -Mais s'il te faut les cinq cents reviens à midi, je -te les remettrai.</p> - -<p>—Mon cher bon, je vois avec douleur que nous -sommes loin de compte. Il faudrait, pour bien -faire, que tu pusses me prêter dix billets de mille.</p> - -<p>—Pour tes bouquets?</p> - -<p>—Pour mes bouquets et pour autre chose. -As-tu peur de moi? Ne suis-je pas bon pour dix -mille francs?</p> - -<p>—Tout beau! ne te fâche pas. Tu sais que je -puis me marier d'un moment à l'autre. J'ai annoncé -cinquante mille; si je n'ai pas mon compte, -le père Gaillard poussera les hauts cris.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_146"></a>[Pg 146]</span></p> - -<p>—Tu lui présenteras mon titre.</p> - -<p>—Voilà qui change la thèse. Ah! si tu me -donnes un titre, je n'ai plus d'objection à faire. -Où sont tes propriétés?</p> - -<p>—Une hypothèque! Pour qui me prends-tu? -On donne une hypothèque à un usurier; mais je -croyais qu'avec un ami il suffisait d'une signature. -Je t'offre ma signature!</p> - -<p>—Bien obligé!</p> - -<p>—Tu me refuses?</p> - -<p>—Positivement.</p> - -<p>—Tu ne sais pas ce qui peut arriver!</p> - -<p>—Advienne que pourra!</p> - -<p>—Ton mariage n'est pas encore fait.</p> - -<p>—Qu'est-ce à dire? et sur quel ton le prends-tu?</p> - -<p>—Je te donne vingt-quatre heures de réflexion. -Si demain....»</p> - -<p>Le peintre n'en entendit pas davantage. Il ouvrit -la porte, saisit Chingru par les épaules et le -lança horizontalement sur une corbeille d'hortensias -qui ne s'en releva jamais.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>M. Gaillard se répandit en doléances après le -départ de ses amis. Sa fille et sa sœur le consolèrent. -«Où est le mal? disait la vieille Mlle Gaillard.<span class="pagenum"><a id="Page_147"></a>[Pg 147]</span> -Un peu plus tôt, un peu plus tard, il aurait -fallu leur annoncer le mariage.</p> - -<p>«Quel mariage?</p> - -<p>—Le mien, papa, reprit hardiment Rosalie.</p> - -<p>—Tu en parles comme s'il était fait. Tu n'as -peur de rien, toi!</p> - -<p>—Il faudrait être bien poltronne pour s'effrayer -du bonheur.</p> - -<p>—Tu aimes donc ce jeune artiste? (Le nom -d'<i>artiste</i> écorchait encore un peu cette bouche vénérable.)</p> - -<p>—Je crois l'aimer de tout mon cœur.</p> - -<p>—Il ne suffit pas de croire, il faudrait être -bien sûre. Réfléchis encore; pèse bien le pour et -le contre.</p> - -<p>—C'est tout pesé, mon père.</p> - -<p>—Tu n'éprouves pas le besoin de te recueillir -un mois ou deux avant une affaire aussi importante?</p> - -<p>—Voici vingt-cinq ans et trois mois que je me -recueille, mon bon père.</p> - -<p>—Oh! les enfants! Si ce mariage se fait, tu -commenceras par me signer une déclaration olographe, -c'est-à-dire entièrement écrite de ta main, -comme quoi c'est toi qui veux épouser M. Tourneur.</p> - -<p>—Je signerai des deux mains, mon cher père.</p> - -<p>—De cette façon, ma responsabilité sera couverte;<span class="pagenum"><a id="Page_148"></a>[Pg 148]</span> -et si tu viens me dire dans dix ans: «Pourquoi -m'avez-vous mariée à un artiste? je te répondrai, -preuves en main: C'est toi qui l'as -voulu!»</p> - -<p>—Je ne me plaindrai jamais, mon excellent -père. Mais qu'est-ce qu'ils vous ont donc fait, ces -pauvres artistes, pour que vous les jugiez si mal?</p> - -<p>—Tu as beau dire, ils forment une caste en -dehors de la société. Je comprends les fabricants -qui produisent, les négociants qui débitent, les -soldats qui illustrent leur pays, les fonctionnaires -qui l'administrent. L'artiste est en dehors de tout; -les Romains, nos ancêtres, n'en faisaient aucun -cas; ils le considéraient comme une superfétation -du corps social.</p> - -<p>—Fi! les vilains grands mots! Lorsque ce -pauvre Henri s'enferme dans son atelier devant -ses toiles ou ses panneaux, que fait-il?</p> - -<p>—Ce qu'il fait? pas grand'chose: il fabrique -des tableaux.</p> - -<p>—Ah! je vous y prends. Il fabrique. Il est fabricant. -Un peintre est un fabricant de tableaux. -Il produit des toiles peintes, comme votre ami -M. Cottinet a produit des visières de casquettes!</p> - -<p>—C'est bien différent!</p> - -<p>—J'en conviens. Et lorsqu'il a fini un tableau, -qu'en fait-il? le garde-t-il en magasin?</p> - -<p>—Non, il le vend.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_149"></a>[Pg 149]</span></p> - -<p>—Vous voyez bien! il le vend. Il écoule ses -produits, il débite sa marchandise, il fait du commerce; -il est négociant!</p> - -<p>—Tu joues sur les mots.</p> - -<p>—Pas du tout, je raisonne; et lorsqu'il aura -fait une centaine de chefs-d'œuvre (car il fait des -chefs-d'œuvre), que dira-t-on dans le monde? On -dira: «Paris s'honore d'avoir donné naissance au -célèbre Henri Tourneur; Henri Tourneur, dont -les tableaux ont humilié la vieille Hollande et illustré -la France moderne.» Cela vaut bien une -épaulette de sous-lieutenant. Il sera décoré avant -deux ans, le ministre le lui a promis. Qu'entendez-vous -donc par la gloire?</p> - -<p>—Tu auras beau dire, ce n'est pas....</p> - -<p>—Non, non, je ne vous ferai pas grâce d'une -syllabe, et vous entendrez tout. Vous avez parlé -des fonctionnaires! mais Henri l'est dix fois plus -que vous, fonctionnaire!</p> - -<p>—Ah! je voudrais bien voir cela.</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'un fonctionnaire? un homme -au service de l'État, et payé sur le budget; plus -cher on est payé, plus on est fonctionnaire. Et -maintenant, lorsque Henri reçoit une commande -du ministère qui l'occupera durant toute une année, -se met-il au service de l'État, oui ou non? Et -lorsqu'au bout de l'année il s'en va au trésor toucher -40 000 francs, n'est-il pas dix fois plus<span class="pagenum"><a id="Page_150"></a>[Pg 150]</span> -fonctionnaire que vous, qui n'en touchez que -4000?</p> - -<p>—Grand enfant! ceci nous prouve....</p> - -<p>—Qu'il faut me marier à mon cher Henri, si -vous voulez que j'épouse à la fois un fabricant, un -marchand et un fonctionnaire!</p> - -<p>—Mais, fille terrible, est-ce que j'ai le temps -de te marier? Voici encore mes terrains qui reviennent -sur le tapis: on parle d'y fonder une cité -ouvrière. J'ai vu la liste du conseil d'administration; -tous hommes très-bien. Ils m'ont fait parler -par un de mes chefs; je recevrais un million, argent -sur table, et l'on me laisserait un lot de 20 -mètres sur 15 pour bâtir. C'est fort beau: que -faire?</p> - -<p>—Accepter, puisque c'est fort beau.</p> - -<p>—Mais dans dix ans cela serait superbe!</p> - -<p>—Mais dans cent ans, papa, cela serait magnifique! -Il est vrai que ni vous ni moi n'en profiterions.</p> - -<p>—Tout cela me rompt la tête. Bonsoir, je me -couche.</p> - -<p>—Sans rien décider, papa?</p> - -<p>—La nuit porte conseil.»</p> - -<p>Le digne homme dormit, comme à l'ordinaire, -d'un sommeil profond et retentissant, dont le bruit -rappelait tantôt les grondements de la foudre, -tantôt le roulement d'une diligence sur un pont.<span class="pagenum"><a id="Page_151"></a>[Pg 151]</span> -Il y a en lui deux choses que les soucis rongeurs -n'ont jamais pu entamer: l'appétit et le sommeil. -Il partit pour son bureau plus irrésolu qu'il ne -l'avait jamais été, mais lesté d'une livre de pain et -d'une énorme jatte de café au lait. Il était à peine -arrivé à la rue Saint-Lazare, lorsque sa fille et sa -sœur entendirent le plus formidable carillon qui, -de mémoire de sonnette, eût retenti dans la maison. -Rosalie courut à la porte, en criant: «Il est -arrivé quelque chose à papa!»</p> - -<p>Le sonneur était M. de Chingru, boutonné jusqu'au -cou, dans un grand air de discrétion importante. -On le reçut: Rosalie et sa tante se tenaient -habillées dès huit heures du matin, comme en -province. A neuf, les traces du déjeuner avaient -disparu, et la salle à manger se transformait en -ouvroir.</p> - -<p>«Mesdames, dit Chingru, pardonnez-moi de -vous déranger à pareille heure. Je viens remplir -près de vous un devoir d'honnête homme. C'est -moi qui ai conduit ici M. Henri Tourneur, à l'occasion -d'un terrain qu'il prétendait acheter: puissé-je -arriver à temps pour arrêter les suites de mon -imprudence!</p> - -<p>—Hâtez-vous, monsieur, parlez; qu'y a-t-il? -dit Rosalie.</p> - -<p>—Mademoiselle, vous êtes témoin que j'ai toujours -fait l'éloge de M. Tourneur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_152"></a>[Pg 152]</span></p> - -<p>—Oui, monsieur; ensuite?</p> - -<p>—Je vous ai dit, à vous comme à Mlle votre -tante et à M. votre père, que Tourneur était un -artiste de talent, un excellent cœur, et ce que -nous appelons, nous autres hommes de plaisir, un -vrai bon enfant. Je le jugeais en camarade, et -mon opinion n'a pas changé; vous m'interrogeriez -encore sur ces points-là, je vous répondrais la -même chose. Mais pourquoi n'ai-je pas su plus -tôt que M. votre père avait d'autres idées, et qu'il -voulait vous marier à lui? Certes, je ne vous aurais -pas crié: «Ne l'épousez pas, il est indigne -de vous, vous vous en repentiriez plus tard!» -Non, je ne suis pas homme à desservir un ami. -Mais je vous aurais dit tout doucement, là, dans -votre intérêt: «Voilà l'obstacle; il y a des femmes -qui s'en épouvanteraient; il y en a d'autres qui -croiraient que ce n'est rien; à vous de voir si -vous voulez engager la lutte avec cette personne, -et le souvenir d'une longue liaison, et -les gages réciproques, et tout ce qui s'ensuit. Si -vous espérez être la plus forte, mariez-vous!»</p> - -<p>M. de Chingru n'eut pas plutôt parlé, qu'il recueillit -les fruits de son discours. Les larmes ne -tombèrent pas des yeux de Rosalie, elles jaillirent -devant elle, comme lancées par une force invisible. -Mais ce fut l'affaire d'un instant. La courageuse -fille contint sa douleur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_153"></a>[Pg 153]</span></p> - -<p>«Je vous remercie de vos bonnes intentions, -dit-elle, nous savions tout.» Elle ajouta, pour -assurer l'effet de son mensonge trop évident: -«M. Tourneur nous a confié l'histoire de la liaison -dont vous parlez, et votre zèle ne nous apprend -rien. Du reste, tout est rompu, n'est-il pas -vrai?</p> - -<p>—Je le crois, mademoiselle, autant qu'on peut -rompre....</p> - -<p>—Il suffit, monsieur; et si aucun autre devoir -à remplir ne vous retient chez nous....</p> - -<p>—Je.... Si vous.... Vous comprenez, mademoiselle, -que, placé entre la nécessité de parler ou de -me taire....</p> - -<p>—Vous vous êtes tu quand il fallait parler, et -vous avez parlé quand il fallait vous taire. Adieu, -monsieur.»</p> - -<p>C'est en ces termes que M. de Chingru fut remis -à la porte.</p> - -<p>Le même jour, à quatre heures du soir, M. Gaillard -venait de serrer ses plumes, son canif et ses -manches de percale noire. Une grande et belle -femme, jaune comme une orange, fit invasion dans -son bureau.</p> - -<p>«Monsieur, s'écria-t-elle avec un accent très-marqué, -<i>il</i> est un monstre! Je l'aimais, je l'aime -encore; j'ai quitté pour lui mon pays, ma famille -et le théâtre de la Scala où j'étais <i>prima donna</i><span class="pagenum"><a id="Page_154"></a>[Pg 154]</span> -absolue. Il veut se marier; il m'abandonne avec -nos deux pauvres enfants, <i>Enrico</i> et Henriette. -C'est un monstre, monsieur, un père dénaturé. -Je vous défends de lui donner votre fille! Mon cher -Gaillard, tu as l'air d'un honnête homme; promets-moi -que tu ne lui donneras pas ta fille! Je -suis folle, vois-<i>tou</i>; comprends-moi bien, mon bon -Gaillard, je ne sais pas le français, je <i>mi spiego</i> -mal; mais tu vois bien que je.... je n'ai plus ma -tête. S'il se marie, je <i>l'ammazzero</i>.... je le tuerai -avec sa femme; je me tuerai ensuite, je mettrai -le feu à l'église, et j'irai faire pénitence à Rome! -Jure-moi que tu ne lui donneras pas ta fille!»</p> - -<p>M. Gaillard essuya un déluge de paroles où l'italien -et le français se mêlaient agréablement. Il démêla -comme il put ce fatras d'exclamations, et il -apprit que son futur gendre avait séduit et abandonné -Mellina Barni. Il consola comme il put la -belle inconsolable, et il écrivit, séance tenante, -le billet suivant qu'il fit porter par un commissionnaire:</p> - -<hr class="tb" /> - -<p> -«Paris, ce lundi 30 juillet 1855, quatre heures un quart.<br /> -<br /> -«Monsieur,<br /> -</p> - -<p>«J'ai reçu à mon bureau la visite de Mlle Mellina -Barni; je n'ai rien de plus à vous dire. Cette -jeune dame paraît fort intéressante, et je ne suis<span class="pagenum"><a id="Page_155"></a>[Pg 155]</span> -pas assez dénaturé pour vouloir la séparer du -père de ses enfants.</p> - -<p>«Veuillez agréer, monsieur, les assurances de -ma considération la plus distinguée</p> - -<p> -«<span class="smcap">Gaillard</span>.»<br /> -</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La signature était parafée de main de maître. Le -papier était ce beau papier à forme, papier épais, -pesant, vergé, papier seigneurial, que le gouvernement -fait fabriquer tout exprès pour l'usage de -ses bureaux et la correspondance de ses employés.</p> - -<p>Henri Tourneur n'entra pas dans tant de détails. -Il s'habilla en un tour de main, prit sa canne et -courut chez Mellina, qui le reçut à bras ouverts.</p> - -<p>Mellina est une petite femme blonde, fluette, et -blanche comme une goutte de lait. Elle parle le -français sans aucun accent, puisqu'elle doit débuter -à l'Opéra-Comique dans une pièce en un acte -et trois tableaux, un petit chef-d'œuvre de Meyerbeer.</p> - -<p>Elle était en peignoir blanc et répétait l'<i>allegro</i> -d'un morceau magnifique. Henri lui fit une scène -à laquelle elle ne comprit rien, sinon qu'on avait -abusé de son nom. Elle ne connaissait ni M. de -Chingru, ni M. Gaillard. Elle devinait bien que -Henri avait rompu avec elle pour se marier, et -elle avait de bonnes raisons pour s'affliger de son<span class="pagenum"><a id="Page_156"></a>[Pg 156]</span> -mariage; mais à aucun prix elle n'eût voulu l'entraver. -L'intervention des deux enfants la mit en -fureur. Elle s'indigna qu'on lui eût fait jouer à -son insu un rôle de la Limousine ou de la Picarde -de <i>M. de Pourceaugnac</i>. Pour un rien, elle aurait -couru avec Henri chez M. Gaillard; et le peintre -eut quelque peine à lui faire entendre que le remède -serait pire que le mal.</p> - -<p>Il s'en alla droit à la rue d'Amsterdam, et trouva -la porte close: on était au spectacle, du moins la -servante le dit. Pendant huit jours, il revint à la -charge, et rencontra toujours même réponse. Il -vint dans la journée: on était au concert. Tant de -spectacles et de concerts équivalaient à un congé -en règle. Si, en descendant l'escalier, il avait rencontré -M. de Chingru, il en eût fait des morceaux. -Il écrivit à M. Gaillard, puis à sa sœur: on lui -renvoya ses lettres sous enveloppe. Il perdit patience, -et se fit conduire au palais chez le substitut -de service. C'était un jeune homme de trente -ans, initié avant l'âge à tous les mystères de la -vie parisienne.</p> - -<p>«Monsieur, lui répondit le magistrat, ce n'est -pas la première fois que le parquet a connaissance -d'une pareille affaire. Vous avez entendu parler -des agences de mariages dont les menées publiques -ont été quelquefois tolérées, quelquefois réprimées -par les tribunaux. En dehors des grandes<span class="pagenum"><a id="Page_157"></a>[Pg 157]</span> -maisons qui affichent leur prospectus, il existe -toute une classe d'individus dont la profession -unique est de dépister les grandes fortunes, les -dots colossales et les millions logés au quatrième -étage pour en prélever une part. Ils s'associent -entre eux et forment des compagnies anonymes -dont l'intrigue est le seul capital, et dont les statuts -n'ont jamais été publiés. Les unes exigent -jusqu'à dix pour cent de la dot, les autres se contentent -d'un bénéfice modique, car là, comme -partout, vous trouverez la concurrence. M. de -Chingru, quel que soit son véritable nom, s'est -montré, à coup sûr, un des plus modérés. Lorsqu'il -s'est vu refuser la rétribution qu'il espérait, -il aura fait jouer par quelqu'une de ses associées, -ou plutôt de ses complices, la petite scène que -vous nous signalez. Nous rechercherons la comédienne -et l'auteur de la pièce; mais il n'est pas -probable que l'on découvre une femme sur qui -vous avez si peu de renseignements, et, quand on -la trouverait, il serait assez difficile d'établir la -complicité de Chingru.»</p> - -<p>En rentrant chez lui, le peintre trouva la lettre -suivante, datée du Havre:</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>«Mon pauvre Tourneur, si je t'avais offert de -te donner 990 000 francs et une femme adorable -par-dessus le marché, tu m'aurais mis au rang<span class="pagenum"><a id="Page_158"></a>[Pg 158]</span> -des dieux. J'ai fait la sottise de te présenter l'affaire -autrement; je t'ai offert un million dont -10 000 francs pour moi. Tu t'es fâché, il t'en cuit. -Je me suis vengé en artiste. J'ai trouvé le moyen de -persuader à M. Gaillard que tu étais le père de -deux enfants et le mari ou à peu près d'une femme -jaune. C'est un coup dont tu ne te relèveras jamais, -pauvre Tourneur! Mais moi, quand tu m'as -couché sur les hortensias, étais-je donc sur un -lit de roses?</p> - -<p> -<span class="smcap">Chingru</span> et Cie.»<br /> -</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Henri allait déchirer le papier, dans un mouvement -de colère; mais, comme il était blond, il se -ravisa: «Ce bon Chingru! pensa-t-il, il va me réconcilier -avec M. Gaillard! Il ne s'agit plus que de le -forcer à lire cette lettre.»</p> - -<p>Il chercha une grande enveloppe, il y insinua -la lettre de Chingru, cacheta avec une énorme -cornaline aux armes de Ninon de Lenclos, et -écrivit l'adresse en belle ronde:</p> - -<p> -<i>A Monsieur<br /> -Monsieur</i> <span class="smcap">Gaillard</span>, <i>archiviste,<br /> -Au ministère de....</i><br /> -</p> - -<p>M. Gaillard ouvrit la lettre aussi pieusement -que s'il eût décacheté une dépêche. La signature<span class="pagenum"><a id="Page_159"></a>[Pg 159]</span> -de Chingru piqua sa curiosité: il s'était promis -de renvoyer les lettres de Tourneur, mais non -celles de Chingru. Ce singulier document lui mit -l'esprit à l'envers. Il se taxa d'injustice et de -cruauté, et il demanda la permission de quitter -le bureau à deux heures: c'était la première fois -depuis trente ans!</p> - -<p>Rosalie mouilla de ses larmes l'autographe de -Chingru. «J'en étais sûre, dit-elle, et si vous -m'aviez crue, vous auriez écouté la défense du -pauvre Henri!» On convint d'aller le trouver à -son atelier le lendemain matin, tous ensemble, -Rosalie, son père et sa tante. On lui devait bien -cette réparation. Rosalie était folle de joie.</p> - -<p>«Comment! tu l'aimais encore? lui demanda -son père.</p> - -<p>—Plus que jamais. Quelque chose me disait là -qu'on nous l'avait calomnié.»</p> - -<p>La porte s'ouvrit brusquement et la servante -annonça Mlle Mellina Barni. Rosalie et sa tante -n'eurent que le temps de s'enfuir dans la chambre -voisine. Je ne sais pas ce qu'elles y disaient, -mais je crois qu'entre l'oreille de Rosalie et la -porte de la salle à manger il eût été difficile de -passer un cheveu.</p> - -<p>M. Gaillard regardait la véritable Mellina comme -un enfant chez Séraphin regarde les ombres chinoises. -L'idée lui vint un instant qu'on avait<span class="pagenum"><a id="Page_160"></a>[Pg 160]</span> -formé un complot contre lui, et qu'on lui enverrait -tous les jours une nouvelle Mellina Barni. Il -songea à déménager sans donner son adresse.</p> - -<p>Mellina eut beaucoup de peine à lui persuader -qu'elle s'appelait véritablement Mellina, qu'elle -avait dix-neuf ans, qu'elle n'était pas mère de famille, -qu'elle vivait avec sa mère, et qu'elle ne -venait pas se plaindre de M. Henri Tourneur. Elle -lui expliqua en fort bon français qu'elle était sage, -quoiqu'elle sortît du théâtre de la Scala et qu'elle -entrât à l'Opéra-Comique. Elle lui apprit qu'une -fille de théâtre peut faire des visites, recevoir des -présents et avoir des amis, sans être ni compromise -ni compromettante. Elle avoua qu'elle avait -aimé M. Henri Tourneur et qu'elle avait espéré se -marier avec lui, mais que, depuis le milieu du -mois de mai, il avait cessé toutes visites et dénoué -honorablement une liaison qui n'avait jamais rien -eu que d'honorable. «Je ne vous dirai pas, monsieur, -ajouta-t-elle, que j'ai renoncé sans regret -à mes espérances; mais c'est une destinée à laquelle -nous devons toutes nous attendre. Nous -sommes toutes un peu courtisées par des jeunes -gens riches qui nous trouvent assez belles pour -être aimées, qui ne nous aiment pas assez pour -se marier avec nous, et qui, lorsqu'ils se sont assurés -de notre vertu, nous tournent le dos et se -marient en ville. Voilà précisément l'histoire de<span class="pagenum"><a id="Page_161"></a>[Pg 161]</span> -M. Tourneur; et comme on vous en a conté une -autre qui n'est ni à sa louange ni à la mienne, -comme vous lui avez fermé votre porte, comme -je sais qu'il est malade de chagrin, j'ai pris mon -courage à deux mains, je suis venue, et j'espère -que vous saurez distinguer les inventions de la -calomnie du langage de la vérité.»</p> - -<p>Quand Mellina fut sortie, Rosalie accourut. Peut-être -aurait-elle préféré que les mensonges de -Chingru fussent sans aucun fondement; et cependant -je ne jurerais pas que la visite de Mellina -ait produit un mauvais effet sur elle. Mellina, vue -à travers la serrure, lui avait paru fort jolie, et -elle pardonnait au peintre de l'avoir aimée. Elle -savait qu'une fille qui épouse un homme de -trente-quatre ans a toujours des rivales dans le -passé, et elle aimait mieux ne point les avoir -laides: dix-neuf femmes sur vingt raisonneront -comme elle. Elle avait reconnu à l'accent de Mellina -qu'elle parlait vrai et que cet amour était -irréprochable. Enfin elle apprenait à n'en pouvoir -douter qu'elle avait détrôné la belle Italienne -dès le milieu de mai, c'est-à-dire dès le premier -coup d'œil.</p> - -<p>Mais M. Gaillard était retombé dans toutes ses -perplexités. Il ne voulait plus aller voir M. Tourneur; -il reprochait à sa fille l'obstination de son -amour. «Je veux bien, disait-il, que ce jeune<span class="pagenum"><a id="Page_162"></a>[Pg 162]</span> -homme soit moins coupable qu'on ne me l'a dit; -mais il a fréquenté les actrices, et qui a bu boira. -Tu crois qu'il te sera fidèle; mais il a abandonné -cette jeune Italienne; il pourrait bien te jouer le -même tour. D'ailleurs, tant que mes terrains ne -seront pas vendus, il ne faut pas songer à ce mariage.» -Quand on le pressait de vendre ses terrains, -il répondait: «Rien ne presse; je les vendrai -pour donner une dot à ma fille, et ma fille -n'est pas encore mariée.» La vue du portrait le -chagrinait; il songeait avec dépit qu'il était l'obligé -de Henri Tourneur.</p> - -<p>«Que ferons-nous de ce maudit portrait? demandait-il -à Rosalie. Nous ne pouvons pas le garder -ici après une rupture. Si on le lui renvoyait?</p> - -<p>—Y songez-vous, mon père? Je serais en permanence -dans son atelier?</p> - -<p>—Le vendre et lui faire remettre l'argent serait -indélicat. Le donner? à qui? Je ne veux ni donner -ni vendre le portrait de ma fille. Il pourrait tomber -dans le commerce, et à chaque vente de l'hôtel -Drouot, je craindrais de lire dans mon journal: -«Portrait de Mlle R. G., par M. Henri Tourneur: -8000 fr.» J'aimerais mieux le gratter de mes propres -mains.</p> - -<p>—Détruire mon portrait! tout ce qui me reste -des plus heureux moments de ma vie!</p> - -<p>—Tais-toi! Maudit peintre! maudit Chingru!<span class="pagenum"><a id="Page_163"></a>[Pg 163]</span> -Maudits terrains! je les donnerais pour rien à qui -voudrait les prendre! Si nous étions moins riches, -tout cela ne serait pas arrivé!»</p> - -<p>M. Gaillard perdit l'appétit; il mangea comme -un homme ordinaire. Son sommeil devint beaucoup -plus léger et infiniment moins bruyant. Il -fut inexact à son bureau; il arriva deux fois après -dix heures, le 17 et le 18 août. Lorsqu'il rentrait -à la maison, la vieille tante disait à Rosalie: «Il -faut que ton père ait beaucoup réfléchi, son nez -est tout rouge d'un côté.»</p> - -<p>Henri ne travaillait plus; il vivait sur le trottoir -de la rue d'Amsterdam. M. Gaillard l'évitait avec -soin, et il n'osait aborder M. Gaillard. Il aurait -bien osé parler à Rosalie, mais elle ne sortait pas -sans son père. Enfin, le 3 septembre, il reçut une -lettre de M. Gaillard qui l'invitait à venir toucher -7950 francs pour solde du portrait. On l'attendrait -à cinq heures avec les fonds. Il se rendit à cette -étrange invitation, non pour l'argent, mais pour -Rosalie. A la même heure, les trois principaux -fondateurs de la cité ouvrière étaient réunis chez -M. Gaillard pour conclure l'affaire des terrains. -Le bonhomme n'avait voulu se charger de rien: -il s'était reposé de tout sur Rosalie, et c'est elle -qui avait traité avec les acquéreurs. Henri arriva -comme le notaire lisait le dernier paragraphe de -l'acte de vente.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_164"></a>[Pg 164]</span></p> - -<p>«Les acquéreurs s'engagent à faire construire -sur le lot F, appartenant au vendeur, une maison -d'habitation pour M. Gaillard et sa famille, avec -un atelier de peintre au premier étage.»</p> - -<p>M. Gaillard regarda sa fille, qui regarda Henri, -qui ne regardait personne: il était horriblement -pâle et s'appuyait au mur.</p> - -<p>«Allons! dit le bonhomme en prenant la plume, -voici un parafe qui me délivrera de tous mes soucis!</p> - -<p>—Monsieur, remarqua le notaire, vous avez -une bien belle écriture.»</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_165"></a>[Pg 165]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="LE_BUSTE">LE BUSTE</h2> -</div> - - -<h3>I</h3> - -<p>Si vous avez de bonnes jambes et si les voyages -au long cours ne vous font pas peur, nous irons -de notre pied jusqu'au château du marquis de -Guéblan. Il est situé à six grands kilomètres de -Tortoni, plus loin que la rue Mouffetard, plus -loin que les Gobelins et le Marché aux chevaux, -dans ces régions ouvrières où la Bièvre promène -son filet d'encre. Cependant il est dans l'enceinte -de la ville, et le vin qu'on y boit a payé l'entrée. -C'est un palais contemporain du premier empire, -construit par Fontaine, dans le style grec, et entouré -de la colonnade de rigueur. Son premier -emploi fut de loger les plaisirs d'un fournisseur -enrichi aux armées: on l'appelait alors la Folie-Sirguet. -Il fut inauguré en 1804 par la belle Thérèse -Cabarrus, qui n'était point encore comtesse -de Caraman, et qui n'était plus Mme Tallien. En -1856, la Folie-Sirguet est une des plus belles villas<span class="pagenum"><a id="Page_166"></a>[Pg 166]</span> -qui se rencontrent dans l'intérieur de Paris: -elle a pour jardin un parc de vingt hectares où -l'on chasse le lapin, le faisan, et même, en se serrant -un peu, le chevreuil. La pièce d'eau renferme -de magnifiques échantillons de tous les poissons -d'Europe, sans excepter le silure. La pêche et la -chasse! que peut-on désirer de plus? N'est-ce pas -en deux mots la campagne à Paris? Les dedans -du château sont grandioses, comme on les aimait -autrefois, et élégants comme on les préfère aujourd'hui. -Le luxe mignon de 1856 se joue à l'aise -dans les vastes salles de 1804. Je n'ai vu que l'appartement -de réception, c'est-à-dire le rez-de-chaussée, -et j'en suis sorti émerveillé. La salle à -manger, lambrissée de vieux chêne noir et luisant, -s'ouvre d'un côté sur la salle de billard, la -salle d'armes et le fumoir; de l'autre, sur une enfilade -de salons très-riches et du meilleur goût. -Un seul a conservé sa décoration primitive, les -fauteuils à tête de sphinx et les chaises en forme -de lyre: il est placé entre un boudoir Pompadour -et un salon chinois dont les meubles, les tapis, le -lustre, la tenture et même les tableaux sont rapportés -de Macao. Tous les plafonds sont peints à -fresque ou tendus de vieilles tapisseries. Le salon -russe, encombré de meubles confortables, est -revêtu d'un lierre qui s'enroule autour des glaces -et fait aux tableaux comme un second cadre de<span class="pagenum"><a id="Page_167"></a>[Pg 167]</span> -verdure. Je me suis reposé avec délices dans une -belle salle pavée en mosaïque et décorée dans le -goût élégant des maisonnettes de Pompéi. On s'y -croirait au pied du Vésuve, si l'on n'apercevait -dans la pièce voisine un énorme pouff de tapisserie -couronné par un groupe de Pradier.</p> - -<p>Cet appartement hospitalier s'ouvre à l'art de -toutes les nations et de tous les siècles: il accueille -également la peinture charnue de Rubens et les -poétiques rêveries d'Ary Scheffer; on y voit un -blond paysage de Corot à quatre pas d'une marine -du Lorrain; les nymphes joyeuses de Clodion semblent -y sourire aux lions de Barye et <i>le Don Juan -naufragé</i> de Daniel Fert se cramponne à la roche -humide, sans faire lever les yeux à <i>la Pénélope</i> de -Cavalier.</p> - -<p>Le premier étage comprend les appartements -du marquis, de sa sœur et de sa fille, et je ne sais -combien de chambres d'amis. Le château est si -loin de tout qu'on y dîne rarement sans y coucher, -quoique M. de Guéblan ait fait faire deux -omnibus pour ramener ses convives à Paris.</p> - -<p>M. de Guéblan est un gentilhomme comme on -n'en voyait pas il y a cent ans, comme on en connaît -peu, même de nos jours. Je m'empresse de -vous dire que sa noblesse est de bon aloi, et que -ses titres ne sortent point d'une de ces petites officines -souterraines qui sont moins rares qu'on ne<span class="pagenum"><a id="Page_168"></a>[Pg 168]</span> -le pense. Nous avons des faux-monnayeurs de noblesse -qui prélèvent un revenu sur la sottise et -la vanité de leurs contemporains, mais les Guéblan -n'ont rien à démêler avec l'industrie de ces messieurs: -ils datent de saint Louis. Ils ont fait les -deux dernières croisades; ils ont porté les armes -de père en fils, jusqu'à la Révolution, et ils n'ont -pas émigré, ce que je loue. Par un hasard dont -l'histoire offre peu d'exemples, le sang de cette -noble famille ne s'est point appauvri, et le dernier -des Guéblan pourrait se mesurer en champ -clos avec ses ancêtres. Il est grand, large, vigoureux, -haut en couleur, et de force à porter la cuirasse. -Il tire l'épée comme un mousquetaire, -monte à cheval comme un reître, mange comme -un lansquenet et boit comme M. de Bassompierre. -Ses cinquante ans ne lui pèsent pas plus qu'une -plume. Du reste, il porte fièrement son nom; il -n'est pas fâché d'être fils de quelqu'un; il lit volontiers -l'histoire de France et met à part tous les -livres qui parlent de sa famille; il conserve son -honneur avec un soin jaloux; il est plein de -droiture; il sait donner, prêter et perdre son argent; -bref, il a le cœur noble. Si vous trouvez -dix hommes plus aristocrates que lui entre le quai -d'Orsay et la rue de Vaugirard, vous aurez de -bons yeux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_169"></a>[Pg 169]</span></p> - -<p>Mais que dirait Guéblan I<sup>er</sup>, écuyer de la reine -Blanche, s'il pouvait ressusciter dans le cabinet de -son arrière-neveu? Il s'écrierait en se frottant les -yeux: «Oh! oh! le monde est devenu beau fils, -depuis ma connaissance première! Il me semble, -marquis, que vous gagnez de l'argent.»</p> - -<p>Le grand mot est lâché; je peux tout vous dire: -le marquis gagne énormément d'argent. Il fait ses -affaires lui-même, il n'a pas d'intendant, il n'est -volé par personne, il ne se ruine pas plus que le -dernier des bourgeois, et il travaille comme un -prolétaire à doubler son revenu. Et comment? En -tout honneur, je vous supplie de le croire. Le marquis -a passé deux ans à l'École polytechnique, trois -ans à l'École des ponts et chaussées; il a pris des -leçons d'agriculture à Grignon; il va souvent -écouter les professeurs des arts et métiers. Il suit -pas à pas les progrès de la science, et il en fait -son profit. Autant ses ancêtres auraient été honteux -de savoir, autant il serait humilié si on le -prenait en flagrant délit d'ignorance. C'est lui qui -a drainé le premier champ en Normandie, et il a -triplé la valeur de ses terres. Il fabrique, à vingt -kilomètres de Lisieux, des tuyaux de drainage -qu'il livre à ses voisins avec un bénéfice de 75%. -Il a acheté une des premières machines à battre -qui se soient vendues en France, et il l'a perfectionnée. -Il songe à acclimater le ver à soie du -chêne dans ses forêts de Bretagne, il fabrique de<span class="pagenum"><a id="Page_170"></a>[Pg 170]</span> -l'opium indigène dans sa propriété du Plessis-Piquet; -avant cinq ans, il en exportera en Chine.</p> - -<p>La pisciculture a quadruplé le produit de ses -étangs du département de l'Ain; ses vignes de -Langres, qui n'avaient jamais donné qu'une piquette -médiocre, fournissent aujourd'hui un vin -de Champagne estimé, qui vient en ligne immédiatement -après les marques célèbres. Je parierais -que vous avez goûté de ses ananas; il en livre -pour 4000 francs par an au commerce de Paris: -les restes de sa table! Ce gentilhomme bourgeois, -très-superbement gentilhomme et très-spirituellement -bourgeois, ne dédaigne pas d'imprimer -ses armoiries sur le blé qu'il récolte et le vin qu'il -fabrique. Si ses aïeux y trouvaient à redire, il leur -répondrait en bon français: «Nous sommes au -<span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, la vie est chère, on a découvert des -mines d'or; ce qui coûtait cent francs de votre -temps, en vaut mille aujourd'hui; les plus grandes -fortunes se défont en cinquante ans; le droit -d'aînesse est aboli, et pour que mes petits-fils -aient un peu d'argent, il faut que j'en gagne beaucoup.» -Il pourrait ajouter que la France lui sait -autant de gré de ses conquêtes pacifiques que de -vingt coups de lance reçus en bataille rangée, -car il est officier de la Légion d'honneur sans avoir -gagné la moindre épaulette.</p> - -<p>Ses ancêtres, qui ne portaient la plume qu'à<span class="pagenum"><a id="Page_171"></a>[Pg 171]</span> -leur chapeau, ne seraient pas médiocrement surpris -de lire les livres qu'il a signés. Le dernier -en date (Paris, 1854, chez Dentu) a pour titre: -<span class="smcap">Du Petit Bétail</span>, <i>traité comprenant l'éducation des -lapins russes et des poules cochinchinoises</i>. Et pourquoi -pas? Le vieux Caton a bien légué à son fils -et à la postérité une recette pour faire la soupe -aux choux! Le marquis de Guéblan, qui écrit fort -proprement sa langue, est membre de la Société -des gens de lettres; il en était questeur vers 1850. -Les écrivains et les artistes ont toujours trouvé -en lui un protecteur sans morgue et un créancier -sans mémoire. Il a pour eux des bontés, et, ce -qui vaut mieux, des égards. Je pourrais citer un -peintre qu'il a littéralement retiré de la Seine, et -deux romans qui n'auraient jamais été publiés -sans lui. Quel beau dîner il nous a offert à la fin -de décembre! J'espère cependant que vous me -dispenserez de transcrire ici la carte de trois services.</p> - -<p>Les propriétés immenses qui rapportent à M. de -Guéblan un demi-million par année ne sont pas -précisément à lui. Elles appartiennent à sa sœur -et à sa commensale, Mme Michaud. Le marquis -s'est marié fort jeune à une demoiselle noble qui -l'a laissé veuf avec dix mille francs de rente et -une fille à élever. Vers la même époque, sa sœur -épousa un démolisseur de châteaux, un chevalier<span class="pagenum"><a id="Page_172"></a>[Pg 172]</span> -de la bande noire, dont la profession était d'abattre -des chênes pour en faire des bûches, et de défricher -les parcs pour planter des légumes. Cet honnête -industriel mourut deux ans après Mme de -Guéblan. Sa veuve, riche et sans enfants, remit -toutes ses affaires aux mains du marquis en lui -disant: «Administre mes biens, j'élèverai ta fille: -tu me serviras de fermier, je te servirai de gouvernante.» -Marché fait, on s'établit dans le beau -château que M. Michaud n'avait pas eu le temps -de démolir. En travaillant pour sa sœur, M. de -Guéblan s'occupait de sa fille, puisque Victorine -était l'unique héritière de Mme Michaud.</p> - -<p>C'est une excellente femme que cette Mme Michaud, -mais originale! En la plaçant dans un -musée, on ne ferait que lui rendre justice. D'abord, -elle est presque aussi grande que son frère, c'est-à-dire -qu'avec un peu plus de moustache, elle -ferait un cent-garde très-présentable. Ses mains -et ses pieds sont terribles: nous préserve le ciel -de recevoir un soufflet de sa main! et si elle meurt -debout, comme je le prévois, il faudra quatre -hommes pour la coucher dans la bière. Du reste, -elle est charpentée aussi solidement qu'un drame -de Frédéric Soulié, et sa tête n'est pas laide. Elle -a le nez arqué, la bouche fière et des dents blanches -qui ne lui ont rien coûté. Un double menton -adoucit la sévérité de ses traits. Ses cheveux<span class="pagenum"><a id="Page_173"></a>[Pg 173]</span> -sont tout gris, quoiqu'elle ait à peine quarante -ans; mais cette nuance lui va bien, et elle l'exagère -en mettant de la poudre. Ses épaules sont de -celles qu'on peut montrer; aussi la verrez-vous -décolletée dès quatre heures du soir. Ce n'est pas -qu'elle veuille plaire à personne: elle s'habille -pour elle, et cela se voit assez. L'opinion des autres -lui est tellement indifférente, qu'elle ne fait rien -qu'à sa tête et ne se met jamais qu'à sa mode. Elle -coupe ses robes elle-même et paye double façon -à la couturière pour être vêtue à sa fantaisie. -Quand la modiste lui apporte un chapeau neuf, -son premier soin est de le défaire. Sous ses mains -redoutables un petit chef-d'œuvre de goût est bientôt -transformé en guenille: c'est l'affaire de deux -coups de ciseaux et de trois coups de poing. Lorsqu'elle -reçoit chez elle, c'est dans des toilettes -inexplicables, que Champollion lui-même ne déchiffrerait -pas. Je l'ai vue coiffée d'une écharpe -en crêpe de Chine, avec des fleurs naturelles semées -çà et là, et des dentelles de toute provenance, -blanches et rousses, lourdes et légères, -point de Venise et point d'Angleterre, le tout fagoté -à grand renfort d'épingles, et dans un si -beau désordre qu'une chatte n'y aurait pas retrouvé -ses petits. Chère Mme Michaud! ses armoires sont -un capharnaüm de chiffons magnifiques que nulle -femme de chambre n'a jamais pu mettre en ordre;<span class="pagenum"><a id="Page_174"></a>[Pg 174]</span> -et son esprit ressemble un peu à ses armoires. La -faute en est sans doute à la famille de Guéblan, -qui pensait qu'un homme n'en sait jamais trop, -mais qu'une femme en sait toujours assez. Non-seulement -Mme Michaud est rebelle aux lois les -plus paternelles de l'orthographe, mais elle a le -malheur d'écorcher autant de mots qu'elle en -prononce. C'est une infirmité dont son mari ne -s'est jamais aperçu, et pour cause; son frère y est -si bien accoutumé qu'il ne s'en aperçoit plus. -Heureusement, elle parle si vite, qu'on a rarement -le temps de l'entendre; elle conte vingt -choses à la fois, sans lien, sans ordre, sans transition: -elle ne sait le plus souvent ni ce qu'elle -dit, ni ce qu'elle fait, ni ce qu'elle veut, bonne -femme du reste, et qui se serait ruinée vingt fois -sans l'autorité de son frère. Tantôt prodigue, tantôt -avare; aujourd'hui payant sans marchander, -demain marchandant sans payer; allumant un -billet de cent francs pour ramasser un sou, et -querellant toute la maison pour une allumette: -refusant du pain à un pauvre, parce que la mendicité -est interdite, et jetant un louis à un chien -affamé qui cherche des os dans un tas; pleine de -respect pour son frère et guettant toutes les occasions -de le faire enrager; passionnément dévouée -à sa nièce, et pressée de s'en défaire par un -mariage: telle était, au mois de juin 1855, la<span class="pagenum"><a id="Page_175"></a>[Pg 175]</span> -sœur de M. de Guéblan et la tante de Mlle Victorine.</p> - -<p>On s'étonnera peut-être qu'un homme de grand -sens comme M. de Guéblan ait confié son enfant à -une institutrice aussi déraisonnable. Mais le marquis -a trop d'affaires pour méditer le traité de -Fénelon sur <i>l'Éducation des filles</i>, et d'ailleurs on -doit un peu de condescendance à une parente qui -personnifie en elle une dizaine de millions. Enfin, -M. de Guéblan se persuade, à tort ou à raison, -que le vrai précepteur d'une femme est son mari. -Il sait que Victorine n'apprendra pas au château -tout ce qu'elle devrait savoir, mais il est sûr qu'elle -ne saura rien de ce qu'elle doit ignorer. Plein de -cette confiance, il dort sur les deux oreilles.</p> - -<p>Le fait est que Mme Michaud n'a donné à sa nièce -que des maîtres de soixante ans sonnés; je n'excepte -pas le maître de danse. De tous les auteurs -qu'elle lui a permis, le plus dangereux est sir -Valter Scott, traduit par Defauconpret. Elle y a joint -<i>Numa Pompilius</i> et les œuvres complètes de Florian, -<i>la Case de l'Oncle Tom</i>, quelques-uns des petits -chefs-d'œuvre de Dickens, cinq ou six volumes de -Mme Cottin, et un choix des romans de chevalerie -qui ont charmé l'enfance de Mme Michaud et qui -n'attristent pas la jeunesse de Victorine.</p> - -<p>La belle héritière a seize ans tout au plus. C'est -une enfant, mais une enfant de la plus belle venue,<span class="pagenum"><a id="Page_176"></a>[Pg 176]</span> -grande, bien faite, et dans le plein de ses -charmes. Je confesse que ses joues sont un peu -trop roses: sa figure ressemble à une pêche en -septembre. Ses mains sont tout à fait rouges; mais -l'écarlate des mains ne messied pas aux jeunes -filles. Elle a les dents un peu trop courtes: c'est -un genre de laideur que j'apprécierais assez. Sa -bouche est moitié chair et moitié perle, un mélange -charmant de pulpe transparente et de nacre -étincelante: aimez-vous les grenades? Son pied -n'est pas ce qu'on appelle un petit pied: une Chinoise -n'en voudrait pas, et les mandarins lettrés -n'écriraient pas des vers à sa louange; mais il -est mince, cambré et d'une exquise élégance; la -semelle de ses bottines a tout juste les dimensions -d'un biscuit à la cuiller. Ne craignez pas que Victorine -atteigne jamais les proportions colossales -de sa terrible tante: elle tient de sa mère, qui -était blonde et délicate. Lorsqu'on veut savoir -combien durera la beauté d'une fille, il est prudent -de regarder le portrait de sa mère.</p> - -<p>Cette enfant, fort séduisante par le dehors, est -pourvue d'une âme inexplicable. Elle parle rarement, -peut-être parce qu'on ne la questionne jamais. -Son père n'a pas le temps de causer avec -elle, et Mme Michaud, qui cause avec tout le monde, -se fait toujours la part du lion. Les hommes qui -viennent au château sont trop de leur siècle pour<span class="pagenum"><a id="Page_177"></a>[Pg 177]</span> -s'amuser à déchiffrer l'esprit d'une petite fille. -Enfin, elle n'a pas d'amies de pension, n'ayant jamais -été mise en pension. On la croit un peu sotte, -parce qu'elle a contracté l'habitude du silence; -mais son cœur chante en dedans. Une jeune fille -qui se tait est comme une volière dont les portes -sont fermées. Approchez-vous tout près, vous -n'entendez rien. Appliquez votre oreille à la porte, -pas un murmure. Ouvrez! il s'élève un concert -de gazouillements frais et sonores qui remplit les -airs et monte jusqu'au ciel. Lorsque Victorine -s'en allait dans le parc, un livre à la main, sous -l'escorte de sa femme de chambre ou du vieux -Perrochon, Mme Michaud murmurait en la suivant -des yeux: «Pauvre petite! elle ne dit rien, mais -je veux que le loup me croque si elle en pense -davantage.» Mme Michaud ne soupçonnait pas -que sa nièce, à force de lire dans les livres et -en elle-même, se substituait à l'héroïne de tous -ses romans, et qu'elle avait déjà couru plus d'aventures -que la belle Angélique et Mme de Longueville.</p> - -<p>Le jour où commence cette histoire, M. de Guéblan -courait à Lisieux pour se reposer d'un voyage -à Nantua. Mme Michaud était sortie comme une -flèche en disant: «J'ai de l'argent mignon, j'ai -touché le dividende de mes actions des Quatre-Canaux; -je vais me commander un buste à Paris!»<span class="pagenum"><a id="Page_178"></a>[Pg 178]</span> -Victorine, suivie de Perrochon, mais à distance -respectueuse, s'était avancée jusqu'à l'extrémité -du parc, vers le boulevard extérieur, dans un endroit -où le mur est remplacé par un saut-de-loup -large de quatre mètres. Elle s'était assise, comme -une héroïne de roman, à l'ombre d'un vieil arbre, -célèbre dans les chansons du <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle sous le -nom du <i>Chêne rond</i>:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Le seigneur tient sa justice</div> - <div class="verse indent2">Sous le chêne rond:</div> - <div class="verse indent0">Répondez sans artifice.</div> - <div class="verse indent2">Tout rond, rond, rond!</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">On y boit et on y mange</div> - <div class="verse indent2">Sous le chêne rond;</div> - <div class="verse indent0">On y danse le dimanche</div> - <div class="verse indent2">En rond, rond, rond!</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>Je vous fais grâce des autres couplets. La romance -en a neuf fois neuf, tous aussi poétiques et -aussi richement rimés. Mlle de Guéblan tira de sa -poche un petit livre à tranche rouge relié aux -armes de sa famille, et intitulé <i>Histoire véridique des -adventures merveilleuses de l'incomparable Atalante</i>.</p> - -<p>Elle chercha le signet, et reprit sa lecture au -point où elle l'avait laissée la veille:</p> - -<p>«Or sachiés que la saige et subtive princesse -fut requise en mariaige par le filz puîné du roi -des Daces et par le caliphe de Schiraz.» Pauvre -moi! dit Victorine. Je voudrais bien ne choisir ni<span class="pagenum"><a id="Page_179"></a>[Pg 179]</span> -l'un ni l'autre. Mais que dirait la reine du pays de -Michaud? Elle poursuivit: «Et moult se douloyt -la belle Atalante, et n'avoit nul soulas en ce -monde, d'autant que le caliphe estoit d'estrange -visaige, car il avoit le nez court et large et les -oreilles si tres-grandes comme les mamielles d'ung -vau.» Bon! fit-elle: M. Lefébure, le candidat de -mon père! Voyons l'autre: «Et le prince des -Daces estoit chétif de son corps et pasle de son -visaige, comme qui auroit eaue et non sang dans -les venes.» Eh mais! il ne ressemble pas médiocrement -à M. de Marsal, le protégé de ma tante. -Écoutons un peu ce qui en arriva: «A tant commencèrent -les joustes, et devoient ces deux seigneurs -courir l'ung contre l'aultre à qui auroit -la princesse. Et lors la princesse et plusieurs aultres -dames furent montées sur eschafaulx moult -noblement parées de drap battu en or, perles et -pierres pretieuses. Mais devant que les princes -rivaulx ne vinssent aux mains, entra dans la lice -un chevalier richement aorné, et de blanc tout -couvert, lequel leur dit: «Point ne mettez vos -lances en arroy que je ne vous aye défaicts -l'ung et l'aultre, et bouttés en terre tout à plat.» -Et ce disant, sa voix estoit si rude que chevaliers -et chevaulx tressaillirent de grand'peur; mais non -la princesse. Et incontinent le chevalier aux blanches -armes courut sus au caliphe de Schiraz, et<span class="pagenum"><a id="Page_180"></a>[Pg 180]</span> -du premier poindre qu'il fit à son chevau, il le -ferit de telle force que le paoure caliphe ne sceut -si il estoit jour ou nuyt. Ce que voyant le chevalier -se tourna contre le prince des Daces en -reboutant son espée au fourel, et le print parmy -le corps et le tira hors de son chevau, et le jeta -si roidement encontre la terre que peu faillist -que il ne lui crevast son cueur ou son ventre. Et -les dames battirent des mains; et leur sembloit-il -que le chevalier aux blanches armes fust aussi -beau que l'archange Gabriel. Lors vint le noble -chevalier vers l'eschafaulz des dames, et mit un -genouil en terre devant la belle Atalante, disant: -«Dame, je suis le prince de Fer; et, comme au -feu le fer se laisse fondre, ainsi faict mon cueur -à la flamme de vos yeux.»</p> - -<p>Atalante—je veux dire Victorine—continua sa -lecture en fermant les yeux. La journée était -lourde; et la chaleur de juin se glissait en rampant -sous les grands arbres du parc. La jolie lectrice -touchait à cet instant délicieux où la veille -et le sommeil, la rêverie et le rêve, le mensonge -et la réalité semblent se donner la main. Elle -voyait le gros M. Lefébure, avocat à la cour d'appel, -emmaillotté dans une lourde cuirasse, sous -laquelle passait un pan de robe noire, et coiffé -d'une marmite dont les anses étaient figurées par -ses oreilles. Un peu plus loin, M. le vicomte de<span class="pagenum"><a id="Page_181"></a>[Pg 181]</span> -Marsal, pâle et blême, faisait la plus piteuse grimace -à travers la visière d'un casque empanaché. -Elle apercevait aussi le prince de Fer, mais sans -pouvoir découvrir sa figure, qu'il tenait obstinément -cachée.</p> - -<p>«Ne le verrai-je donc jamais? demandait-elle. -Il est temps qu'il se hâte, s'il veut me délivrer du -calife Lefébure et du prince de Marsal. Je l'ai déjà -bien assez attendu.»</p> - -<p>Et dans son demi-sommeil, elle murmurait le -refrain d'une ronde paysanne qu'elle avait apprise -dans son enfance:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Ah! j'attends, j'attends, j'attends</div> - <div class="verse indent0">Attendrai-je encor longtemps?</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>Tout à coup il lui sembla qu'une fusée passait -devant ses yeux. Un grand jeune homme à barbe -noire avait franchi d'un bond le saut-de-loup, et -était venu tomber devant elle. Elle se leva en -sursaut, tandis que Perrochon accourait de ses -vieilles jambes. Sa première idée fut qu'il lui était -enfin permis de voir la figure du prince de Fer. -Elle balbutia quelques paroles incohérentes:</p> - -<p>«Prince.... mon père.... vos rivaux.... la reine -du pays de Michaud....»</p> - -<p>Le jeune homme salua poliment et lui dit:</p> - -<p>«Pardonnez-moi, mademoiselle, d'entrer chez -vous comme une bombe à Sébastopol. J'ai sonné<span class="pagenum"><a id="Page_182"></a>[Pg 182]</span> -un quart d'heure à une vieille grille qui est probablement -condamnée, et, faute de pouvoir trouver -la porte, j'ai pris au plus court. Je me nomme -Daniel Fert et je viens pour faire le buste de -Mme Michaud.»</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>J'ai connu, il y a treize ou quatorze ans, un -petit Espagnol que ses parents avaient envoyé à -l'institution M***. C'est la mieux disciplinée de -toutes les maisons qui entourent le lycée Charlemagne. -Aucun livre nouveau n'y pénètre en contrebande; -tout volume broché en jaune est sévèrement -consigné à la porte; les élèves y lisent en -récréation les tragédies de Racine les moins légères, -et les oraisons funèbres de Bossuet les -moins frivoles. Le jeune Madrilène s'ennuyait -comme à la tâche, et effaçait les jours un à un -sur son petit calendrier. Un de nos camarades, -touché de sa peine, lui demanda:</p> - -<p>«Pourquoi le temps te semble-t-il si long? Est-ce -ta famille que tu regrettes, ou simplement ta -patrie?</p> - -<p>—Ni l'une, ni l'autre, répondit l'enfant. J'ai -commencé, dans un journal de Madrid, la lecture -d'un roman admirable, et j'attends à retourner en<span class="pagenum"><a id="Page_183"></a>[Pg 183]</span> -Espagne pour en lire la fin. Dans trente mois et -dix-sept jours!</p> - -<p>—Et comment est-il intitulé, ton roman espagnol?</p> - -<p>—<i>Los Tres Mosqueteros</i>, les Trois Mousquetaires.»</p> - -<p>Je ne sais pourquoi cette anecdote me revient -en mémoire toutes les fois que je parle de Daniel -Fert. C'est peut-être parce que Daniel ressemble à -un mousquetaire égaré dans le <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Mettez -ensemble la tournure de d'Artagnan, la fierté d'Athos, -la vivacité d'Aramis, et un peu de la naïveté -de Porthos, et vous aurez une idée assez exacte -du jeune sculpteur. Sa personne haute et svelte -a l'apparence d'un ressort d'acier; il a le jarret -nerveux, le bras puissant, la taille cambrée, et la -moustache en croc. Ses grands yeux bleus s'enchâssent -dans deux orbites bronzées, sous des -sourcils du plus beau noir. Son front large, saillant -et poli, est couronné d'une ample chevelure -admirablement plantée, qui se rejette en arrière -comme la crinière d'un lion. Ajoutez un cou blanc -comme l'ivoire, des dents nacrées, riantes, et qui -semblent heureuses de vivre dans une jolie bouche; -le nez long et mince de François I<sup>er</sup>, des -mains d'enfant, un pied de femme, voilà, je pense, -un héros de roman assez présentable. Et pourtant -ceci n'est pas un roman.</p> - -<p>Cet homme ainsi bâti est compatriote du petit<span class="pagenum"><a id="Page_184"></a>[Pg 184]</span> -vin d'Arbois, et fils d'un vigneron sans vignes qui -travaillait à la journée. A quatre ans, Daniel courait -pieds nus sur la route, glanant çà et là le -fumier des chevaux et demandant un sou aux -voyageurs de la diligence. A douze ans, il cassait -des pierres comme un homme; à quinze, il maniait -la serpe et portait la hotte en vendange. -L'ambition le fit entrer chez un maître marbrier -de Besançon, qui lui confia d'abord des dalles à -polir, puis des épitaphes à graver, puis des monuments -à sculpter. Il avait du goût et de l'adresse: -on devina qu'il pourrait remporter le -grand prix de Rome et illustrer son département. -Le conseil général prouva sa munificence en -l'envoyant à Paris avec une pension de 600 francs. -Il partit avec sa mère: son père venait de mourir. -Mme Fert, vieille avant l'âge, comme toutes -les femmes de la campagne, mais forte et patiente, -se fit la ménagère de son fils. Daniel fut -assidu à l'École des beaux-arts, et gagna quelque -argent dans ses loisirs. Il faisait de l'art le matin, -du métier le soir. Après avoir travaillé d'après -l'académie, il dessinait des ornements ou ébauchait -des sujets de pendule. En 1853, à l'âge de -vingt-cinq ans, après deux entrées en loge, il renonça -spontanément au grand prix, et renvoya -les 600 francs qu'il recevait de Besançon. «Décidément, -dit-il à sa mère, je suis trop grand pour<span class="pagenum"><a id="Page_185"></a>[Pg 185]</span> -me remettre à l'école; et, d'ailleurs, que deviendrais-tu -sans moi?» Il était arrivé, non sans -peine, à gagner sa vie, et il avait plus de talent -que d'argent. Ses bustes et ses médaillons sont -d'un travail fin et serré, qui rappelle la manière -exquise de Pradier; ses compositions, qu'il eût -exécutées en grand s'il avait été riche, et qu'il -livrait, faute de mieux, aux marchands de -bronze, sont toutes d'un jet hardi, qui procède -du génie de David. Il travaillait passionnément; -ce n'était ni pour l'argent ni pour la gloire, mais -pour le plaisir de travailler. L'attachement de -l'artiste pour son œuvre ne peut se comparer -qu'à la tendresse maternelle: un père même ne -sait pas aimer ainsi. Nous adorons de toute la -chaleur de notre âme ces créatures vivantes qui -sont sorties de nous. Mais, lorsque Daniel s'était -rassasié de son ouvrage, il le donnait. Les marchands -avaient bientôt fait de traiter avec lui: il -ne faisait payer ni ses progrès, ni sa vogue, ni -sa gloire naissante. La sagesse paysanne de -Mme Fert luttait en vain contre cet esprit de détachement.</p> - -<p>Elle avait beau rappeler à son fils ses dettes à -payer, les maladies à prévoir et les vacances qu'il -s'adjugeait de temps en temps, car il travaillait -par accès, comme tous ceux qui méritent le nom -d'artiste. Un moulin peut moudre tous les jours,<span class="pagenum"><a id="Page_186"></a>[Pg 186]</span> -mais un cerveau qui essayerait d'en faire autant -ne donnerait qu'une triste farine. Lorsque Daniel -était à l'ouvrage, il ne se serait pas dérangé pour -entendre chanter la statue de Memnon; mais -lorsqu'il se trouvait dans une veine de plaisir, -aucune puissance ne l'eût fait rentrer à l'atelier, -pas même la faim qui a la réputation de chasser -les loups hors des bois. Il n'avait qu'une habitude -régulière, celle des exercices du corps. Il se faisait -réveiller par son maître d'armes, et c'est au gymnase -qu'il digérait son déjeuner: aussi était-il -d'une force incroyable, et violent à proportion. Il -est le dernier Français qui ait conservé l'habitude -de jeter les gens par la fenêtre. Je me souviens -du jour où il lança du premier étage un -porteur d'eau qui avait répondu grossièrement à -sa mère. Depuis cette époque, il n'a plus rencontré -de fournisseurs impolis. Avec ses amis, et -surtout avec sa mère, il est d'une douceur attendrissante. -Il serre la bonne femme contre son -cœur avec autant de précaution que s'il craignait -de la casser. Il n'a jamais pu la décider à prendre -une servante; mais, chaque fois qu'il a de l'argent, -il lui achète une belle robe de droguet, un -chapeau de paille d'Italie, ou quelques bouteilles -d'anisette, qu'elle apprécie mieux.</p> - -<p>Lorsque Mme Michaud vint le chercher, il entrait -dans une période de travail: il était temps!<span class="pagenum"><a id="Page_187"></a>[Pg 187]</span> -Depuis le commencement de mai, il s'était reposé -sans débrider. Il avait complétement oublié qu'il -devait payer au 15 juillet mille francs à son praticien, -et deux cents à son propriétaire: on ne -s'avise pas de tout. Mme Michaud, le livret de -l'Exposition à la main, le trouva par delà le faubourg -Saint-Honoré, au fond d'un jardin, dans -une petite colonie d'artistes et de gens de lettres, -qu'on appelle l'Enclos des Ternes. Daniel et sa -mère occupaient un pavillon assez élégant entre -Mme Noblet et Mme Persiani. Il fut un peu surpris, -lui qui recevait peu de visites, de voir entrer -cette grande femme échappée. Elle marcha -droit à lui, et lui tendit une grosse main qu'il -n'osa prendre. Il modelait, et il avait de la terre -au bout des doigts.</p> - -<p>«Touchez-là, lui dit-elle; vous ne me connaissez -pas, mais je vous connais. J'ai acheté le naufrage -de Don Juan. Vous êtes un grand artiste.</p> - -<p>—Mon naufrage de Don Juan? reprit Daniel encore -tout ébahi.</p> - -<p>—Oui, votre naufrage de Don Juan. Il est dans -un de mes salons, sur la pendule. Mais ce n'est -pas tout: il me faudrait mon buste pour ma nièce, -qui va épouser M. Lefébure ou M. de Marsal, je -ne sais pas lequel, mais bientôt. Combien me -prendrez-vous?</p> - -<p>—Douze ou quinze séances, madame.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_188"></a>[Pg 188]</span></p> - -<p>—Ce n'est pas de l'argent, cela. Comment, douze -séances! Mais je n'aurai jamais le temps. Où voulez-vous -que je prenne douze séances? D'abord, -vous demeurez trop loin. Quelle idée avez-vous -eue de vous loger dans ce pays de sauvages? Il -faudra que vous veniez chez moi. Deux mille -francs, est-ce assez? Cela vous fera presque deux -cents francs par jour. Comment me trouvez-vous? -C'est en marbre que je veux être; les portraits en -bronze sont trop tristes: on a l'air de vieux Romains. -Vous prendrez un marbre bien propre, et -vous le ferez porter au château. Je vous avertis -que si vous ne me flattez pas énormément, je vous -laisse votre portrait pour compte. Il ne faut pas -que Victorine en fasse un épouvantail à moineaux.</p> - -<p>—Madame, je crois pouvoir vous faire un beau -buste qui sera ressemblant.</p> - -<p>—Ne dites donc pas des sottises! S'il est ressemblant, -il sera affreux. Je ressemble à la Bérézina, -avec mes moustaches. C'est vous qui êtes -beau! Que je vous voie un peu de profil! mais, -mon cher monsieur, vous êtes tout bêtement -magnifique! Moi qui me figurais les sculpteurs -comme des maçons! Il faut absolument que vous -veniez loger au château. Ma nièce est bien aussi; -vous verrez. Je ferai prendre vos outils. Elle ne -me ressemble pas, mais pas du tout, et c'est heureux.<span class="pagenum"><a id="Page_189"></a>[Pg 189]</span> -Je suis curieuse de savoir si vous serez de -mon avis sur le mari. M. Lefébure est affreux: -une hure de sanglier et des genoux énormes. Mais -riche! voilà pourquoi mon frère en tient pour lui. -M. de Marsal est mieux. Et puis, un beau nom! -Je suis pour les beaux noms. Comme le vôtre -est singulier! Fert! Fert! Pourquoi pas caillou? -Vous me direz que quand on s'appelle Mme Michaud!... -C'est précisément pour cela. Voici mon -adresse: A la Folie-Sirguet, derrière les Gobelins. -Il n'y a qu'un parc de ce côté-là: c'est le nôtre. -Venez de bonne heure; nous avons quelques personnes -à dîner, entre autres M. de Marsal. Ah -çà, n'allez pas lui faire la cour! vous nous mettriez -dans de beaux draps! Mais je suis folle: on -ne se marie pas dans votre état. Est-ce dit? A ce -soir.»</p> - -<p>Les chutes d'eau les plus renommées, depuis -les cascatelles de Tivoli jusqu'à la cataracte du -Niagara, seraient d'une lenteur ridicule si on les -comparait au parlage torrentiel de Mme Michaud. -Daniel se conduisit comme le voyageur surpris par -la pluie: il s'enveloppa dans son silence comme -dans un manteau. L'averse passée et Mme Michaud -partie, il recueillit ses souvenirs et conclut qu'il -avait trouvé l'occasion de gagner 1500 francs en -quinze jours: il comptait 500 francs de marbre et -de praticien. La figure de Mme Michaud ne lui<span class="pagenum"><a id="Page_190"></a>[Pg 190]</span> -déplaisait pas: la vie de château lui agréait fort, -et il entrevoyait le moyen de payer délicieusement -ses dettes.</p> - -<p>Il conta l'aventure à sa mère tout en s'habillant. -«Voilà qui va bien, dit Mme Fert. Cette malheureuse -échéance m'empêchait de dormir. Je t'enverrai -demain la selle, les pains de terre, les -ébauchoirs et tout le reste. Je passerai la revue -de tes habits, je vérifierai les boutons, et je serrerai -tout dans la grande malle; il faut que tu sois -présentable. Ils ont peut-être l'habitude de jouer -le soir, comme au château d'Arbois; tu auras des -pourboires à donner aux domestiques: prends -l'argent que nous avons à la maison et laisse-moi -50 francs: c'est assez pour moi. Tu sais que je -n'ai jamais faim quand tu n'y es pas. Tâche d'avoir -bientôt fini, et ne te laisse pas déranger. -Mais surtout observe-toi: il y a une demoiselle -dans la maison et tu es un grand fou.</p> - -<p>—Ne craignez rien, maman, répondit Daniel. -J'emporte 200 francs qui sont toute notre fortune, -ou peu s'en faut. La petite chanson maigrelette -de ces dix louis qui se poursuivent dans mon -gousset me rendrait la raison si je pouvais la -perdre. Pour un pauvre diable comme moi, une -demoiselle riche n'est d'aucun sexe.»</p> - -<p>«Ainsi se partit le prince de Fer pour le royaume -de l'incomparable Atalante.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_191"></a>[Pg 191]</span></p> - -<p>Victorine ne supposa pas un instant qu'un jeune -homme si beau et dont la mine était si fière, fût -un simple artiste condamné à faire le buste de -Mme Michaud. Elle construisit sur l'heure un petit -roman tout aussi vraisemblable que le dernier -qu'elle avait lu.</p> - -<p>«Assurément, pensait-elle, il est de grande naissance; -il suffit de voir ses pieds et ses mains. -Riche? il doit l'être aussi, pourvu qu'un enchanteur -jaloux ou un tuteur malhonnête ne l'ait point -dépossédé de l'héritage de ses pères. Au moins lui -a-t-on laissé quelque château délabré sur les bords -du Rhin ou sur un sommet des Pyrénées? un nid -d'aigle est la seule demeure qui soit digne de lui. -Où m'a-t-il rencontrée? Au bal, l'hiver dernier. -Peut-être à l'ambassade d'Espagne! oui, je l'ai -déjà vu, je le reconnais; c'est bien lui. Ma tante -m'a emmenée à minuit comme Cendrillon: elle -avait sa maudite migraine. Pauvre prince! Quel -désespoir lorsqu'il s'est aperçu que j'étais partie! -Depuis ce moment fatal, il m'a cherchée partout; -il m'a demandée au ciel et à la terre: je vois bien -qu'il a souffert. Hier enfin, le hasard ou plutôt sa -bonne étoile, l'a conduit dans l'atelier d'un sculpteur. -L'artiste était absent, il l'a attendu; ma tante -est arrivée: qui ne devinerait le reste? Mais -saura-t-il pousser la ruse jusqu'au bout? Comment -déjouer la surveillance de ses rivaux? On verra<span class="pagenum"><a id="Page_192"></a>[Pg 192]</span> -bien que ce buste ne se fait pas. M. Lefébure a de -l'esprit; M. de Marsal n'est sot qu'à moitié; et -mon père qui va revenir! Certes, je puis l'aider -à cacher son rang et sa fortune, moi qui suis un -peu dans le secret; mais s'il fait des imprudences!»</p> - -<p>Elle craignait qu'en ôtant son pardessus, le -bel inconnu ne découvrît une étoile de diamants.</p> - -<p>Daniel la suivit jusqu'au château en causant de -choses indifférentes et en admirant par contenance -la beauté des arbres du parc. Il ne fut pas aveugle -à la beauté de Victorine, et il pensa chemin faisant -qu'il lui ferait volontiers son buste pour rien, -s'il avait de l'argent. Mais il se gourmanda bientôt -d'une idée si intempestive, et les recommandations -de sa mère lui revinrent en mémoire.</p> - -<p>Il trouva au pied du perron Mme Michaud qui -descendait de voiture. «Par où diable êtes-vous -passé?» lui demanda-t-elle. Il raconta comment -il avait fait son entrée dans le domaine des Guéblan. -«Sabre de bois! dit la bonne femme émerveillée, -les chamois du Tyrol ne sautent pas mieux -que vous. Cette histoire-là fera le bonheur de -mon frère et le désespoir de M. Lefébure. On va -vous installer chez vous. Perrochon, conduisez -monsieur à la chambre verte. Tiens! vous coucherez -entre les deux maris de Victorine: empêchez-les<span class="pagenum"><a id="Page_193"></a>[Pg 193]</span> -de se battre.» Daniel salua, et suivit Perrochon.</p> - -<p>«Hé bien! demanda Mme Michaud à sa nièce, -comment trouves-tu mon sculpteur? C'est pour -mon buste; une surprise que je me fais à moi-même. -Nous commençons demain, dans le petit -salon du bout. Avoue qu'il n'a pas l'air d'un artiste. -Il est cent fois mieux que tous ces messieurs. -La femme qu'il épousera pourra se vanter d'avoir -un beau mari! Mais je te défends de le remarquer: -si tu t'apercevais qu'il est joli garçon, je le mettrais -proprement à la porte. Après tout, M. de -Marsal n'est pas un magot.»</p> - -<p>«Ma tante serait-elle du complot?» pensa Victorine.</p> - -<p>Daniel prit possession d'une jolie chambre meublée -avec la simplicité la plus élégante. La tenture -était de perse vert clair à bouquets roses et blancs. -Le lit, à colonnes torses, s'enfonçait dans une sorte -d'alcôve formée par deux cabinets de toilette. Le -secrétaire, la commode, les chaises et la fumeuse -étaient tout bourgeoisement en palissandre, mais -d'une forme heureuse et d'un travail irréprochable. -La bibliothèque renfermait une cinquantaine -de romans nouveaux et quelques-uns de ces -bons livres sérieux qu'on aime à feuilleter le soir -pour s'endormir. Le tapis avait été remplacé par -une natte bien fraîche. La fenêtre s'ouvrait sur<span class="pagenum"><a id="Page_194"></a>[Pg 194]</span> -un horizon magnifique: c'était d'abord le parterre, -puis le parc et ses hautes futaies, puis quelques -jardins de blanchisseuses, tout fleuris de serviettes -blanches et de camisoles gonflées par le vent; -enfin Paris, les dômes du Panthéon et du Val-de-Grâce, -et la vieille tour du collége Henri IV. Le -jeune artiste se trouva si bien dans son nouveau -domicile, qu'il regrettait déjà d'avoir à le quitter. -Il se serait hâté lentement, suivant le précepte de -Boileau, et il aurait traîné son buste jusqu'au -mois d'octobre, sans la nécessité pressante de -gagner quinze cents francs. Mais les quinze cents -francs étaient indispensables, et il n'y avait pas -de bonheur qui tînt contre ces quinze cents francs. -Dans ces rêveries qui auraient étonné Victorine, -il avança un fauteuil auprès de la fenêtre, regarda -le paysage, songea au profil de Mme Michaud, -ferma les yeux, et dormit du sommeil des athlètes -jusqu'à la cloche du dîner.</p> - -<p>Il trouva une compagnie de vingt personnes assises -dans le parterre sur des siéges de fer imitant -le roseau. Mme Michaud n'était pas encore -descendue: elle se poudrait. Il chercha dans cette -foule un visage de connaissance, et ne trouva que -Victorine: aussi courut-il à elle avec un empressement -qui fut remarqué. Un homme dépaysé -s'accroche à la personne qu'il connaît, -comme un noyé à la perche. Victorine fut un peu<span class="pagenum"><a id="Page_195"></a>[Pg 195]</span> -troublée, d'autant plus qu'elle sentait tous les -yeux braqués sur elle. Peu s'en fallut qu'elle ne -dît à Daniel: «On nous épie, observez-vous.» -Au second coup de cloche, Mme Michaud apparut -avec trois volants d'Angleterre, et l'artiste respira -plus librement. La reine du pays de Michaud lui -demanda son bras, le mit à sa gauche, et ne lui -dit pas quatre mots durant tout le dîner. L'autre -voisine de Daniel était une douairière un peu -sourde; aussi mangea-t-il sans distraction. On -contait autour de lui les petits événements du -faubourg Saint-Germain et les dernières nouvelles -des châteaux: il laissait dire, et ne perdait pas -un coup de dent. Sa seule étude fut de démêler -M. Lefébure et M. de Marsal, ces deux prétendants -que Mme Michaud lui avait annoncés. Il n'eut pas -de peine à les reconnaître.</p> - -<p>M. Francisque Lefébure est le fils unique du célèbre -avocat Pierre Lefébure, qui se fit connaître -dans le procès Cadoudal. Le père, qui ne possédait -rien en 1804, fut enrichi par les libéralités -de la branche aînée et la clientèle du faubourg -Saint-Germain. A l'avénement de Charles X, il -refusa des lettres de noblesse et la pairie. Il légua -à son fils 200 000 francs de rente, un talent médiocre, -plus d'emphase que d'éloquence, et une -laideur héréditaire. M. Lefébure, deuxième du -nom, est un homme ramassé, rougeaud et sanguin;<span class="pagenum"><a id="Page_196"></a>[Pg 196]</span> -gros nez, gros yeux de myope et grosses -lèvres, le cou d'un apoplectique, les épaules -hautes, les bras courts, les jambes massives. S'il -ne se rasait tous les jours, il aurait de la barbe -jusque dans les yeux. Je dois dire qu'il est rare -de rencontrer un homme plus soigneux de sa personne. -Il surveille son corps comme un Italien -surveille son ennemi. Il suit un régime sévère, -se nourrit de viandes blanches, s'interdit les farineux -et les sucreries, et porte une ceinture élastique. -Il s'adonne aux travaux les plus violents et -étudie passionnément la gymnastique, la boxe -anglaise et française, le bâton, la canne, le sabre -et l'épée: le tout pour conjurer l'embonpoint qui -le menace, et pour ne point ressembler à son père, -qui ressemblait à un muid. Les exercices auxquels -il se livre par nécessité ont fini par lui devenir -un plaisir, puis une gloire. Il met son point -d'honneur dans ses talents physiques, et il fait -meilleur marché de son mérite d'avocat que de -ses capacités de boxeur. Du reste, galant homme, -et beaucoup plus spirituel que la majorité des -maîtres d'armes.</p> - -<p>M. de Marsal méprise la vigueur de M. Lefébure, -qui méprise la faiblesse de M. de Marsal. S'il est -vrai que chacun de nous soit soumis à une constellation, -M. le vicomte de Marsal est né sous -l'influence de la Voie lactée. Je n'exagère pas en<span class="pagenum"><a id="Page_197"></a>[Pg 197]</span> -affirmant qu'il est le plus blond des hommes, les -Albinos exceptés. Sa personne pâle et maigrelette -est de celles qui échappent aux maladies et à la -vieillesse; la maladie ne sait pas où les prendre, -et les années n'y marquent pas. Il a quarante ans -sonnés, comme son rival, et cependant, si vous le -rencontrez jamais, vous direz avec Mme Michaud: -«Pauvre jeune homme!» Cette créature débile -est capitaine de frégate et officier de la Légion -d'honneur. M. de Marsal est entré à l'École navale -à quatorze ans, et il a fait son chemin dans les -ports. Sa seule expédition est un voyage autour -du monde, voyage intéressant, peu dangereux, où -il n'a pas rencontré d'autres ennemis que le mal -de mer. Les pistolets qu'il avait achetés la veille -de son départ n'ont pas été déchargés de 1840 à -1855. Cependant le jeune officier n'a pas perdu -son temps en voyage: il a ramassé des coquilles. -Sa collection est une des plus belles que nous -ayons en France, et c'est la seule où l'on trouve -<i>l'ostrea marsaliana</i> de Hong-Kong, découverte et -baptisée par M. de Marsal. Ce n'est pas l'invention -de ce précieux coquillage qui a permis au capitaine -de prétendre à la main de Mlle de Guéblan: -il a d'autres titres. Son nom est un des plus anciens -de la noblesse lorraine; la petite ville de -Marsal, dans le département de la Meurthe, a -appartenu longtemps à ses ancêtres. Les Marsal<span class="pagenum"><a id="Page_198"></a>[Pg 198]</span> -sont alliés aux La Rochefoucauld, aux Gramont, -aux Montmorency, aux plus grandes familles du -faubourg. Victorine prisait médiocrement ces -avantages, et M. de Guéblan lui-même n'en faisait -pas tout le cas qu'il aurait dû; mais Mme Michaud -en était entichée. L'esprit de M. de Marsal -n'était pas tout à fait à la hauteur de sa naissance, -et, du côté de la fortune, il n'avait rien ou -peu de chose. En revanche, son éducation était -parfaite. Il avait cette politesse exquise et glacée -qui distingue les officiers de marine. Car vous -savez, je pense, que les loups de mer ont fait -leur temps, que les marins ne jurent plus par -mille sabords, et que le jour où l'étiquette sera -bannie de tous les salons, elle se retrouvera à -bord des navires de guerre.</p> - -<p>M. de Marsal, petit mangeur, et M. Lefébure, -qui vivait de régime, observèrent, de leur -côté, la figure du nouveau venu. Depuis quelque -temps ils avaient cessé de s'observer l'un l'autre. -Chacun d'eux croyait être sûr de l'emporter sur -son rival. L'un comptait sur son nom, l'autre sur -sa fortune. Le gentilhomme s'étayait solidement -sur Mme Michaud; le bourgeois ne doutait point -de l'appui de M. de Guéblan. Mais l'arrivée d'un -intrus leur mit la puce à l'oreille. Ce beau jeune -homme que personne ne connaissait, et que -Mme Michaud semblait avoir tiré d'une boîte, leur<span class="pagenum"><a id="Page_199"></a>[Pg 199]</span> -semblait de figure et de taille à jouer le rôle du -troisième larron. L'appétit pantagruélique de -Daniel les rassura tout d'abord: on n'avait rien à -craindre d'un homme qui dévorait si rustrement. -Cependant Victorine, assise au milieu de la table, -en face de sa tante, levait bien souvent les yeux -sur l'étranger. D'un autre côté, la bonne tante -était si fantasque que son protégé lui-même ne -devait pas faire grand fond sur son amitié, et qu'il -fallait s'attendre à tout. Au sortir de table, les -deux prétendants se rapprochèrent instinctivement -de Mme Michaud. Elle leur présenta Daniel. «Voici, -dit-elle, un nouveau pensionnaire, M. Fert, l'auteur -de ma pendule; il va faire ma tête. A propos, -monsieur, demanda-t-elle à Daniel, avez-vous dit -qu'on apportât le marbre?»</p> - -<p>Daniel ne put s'empêcher de sourire en répondant: -«Oh! madame, pour le marbre, nous avons -le temps.</p> - -<p>—Comment! nous avons le temps! mais c'est -une chose pressée. Je comptais commencer demain.»</p> - -<p>L'artiste apprit à son modèle qu'il faudrait d'abord -faire son buste en terre, puis le mouler en -plâtre, puis le réparer soigneusement avant de -toucher au marbre.</p> - -<p>«Dieu! que c'est long!» dit Mme Michaud.</p> - -<p>«Il veut gagner du temps,» pensa Victorine,<span class="pagenum"><a id="Page_200"></a>[Pg 200]</span> -qui ne perdait pas un mot de la conversation. Là-dessus -on prit le café.</p> - -<p>Il y avait cinq ou six jeunes femmes parmi les -convives. M. de Marsal se mit au piano et joua une -valse. Daniel dansa avec Mlle de Guéblan, et dansa -bien.</p> - -<p>«J'en étais sûre, se dit-elle; mais il va se compromettre. -Il n'y a pas un sculpteur qui sache -danser ainsi.»</p> - -<p>La valse finie, Daniel prit la place de M. de Marsal, -et joua un quadrille. Il était musicien médiocre, -car il avait commencé tard. Cependant il -jouait aussi bien que M. de Marsal. Mme Michaud -dansait en face de sa nièce. A la chaîne des dames, -elle lui serra la main et lui dit:</p> - -<p>«Entends-tu? Pour un homme qui casse du -marbre à coups de marteau!...</p> - -<p>—Décidément, pensa Victorine, ma tante est -dans le secret.»</p> - -<p>A dix heures, une moitié de la compagnie se -mit en route pour Paris, et les danseuses ne furent -plus en nombre. On dressa deux tables de -jeu. Daniel eut l'imprudence d'avouer qu'il jouait -le whist et d'accepter une carte. Il se trouva le -partenaire de M. Lefébure, contre M. de Marsal et -M. Lerambert le banquier. M. Lerambert ne savait -pas qu'il eût affaire à un artiste. Il demanda en -mêlant les cartes:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_201"></a>[Pg 201]</span></p> - -<p>«La partie ordinaire, en cinq, un louis la fiche?»</p> - -<p>M. Lefébure répartit vivement:</p> - -<p>«C'est bien cher, pour un pauvre avocat.</p> - -<p>—Oui, monsieur, dit Daniel, la partie ordinaire.»</p> - -<p>Victorine rougit jusqu'aux oreilles. Que penserait-on -lorsqu'on verrait le prince de Fer tirer -une longue bourse pleine de pièces d'or à l'effigie -de son père? Elle s'avança vers lui et lui dit:</p> - -<p>«Monsieur Fert, je ne vous permets qu'un <i>rubber</i>, -après quoi j'aurai besoin de vous.»</p> - -<p>Elle n'attendit pas longtemps. Daniel perdit triple -et triple, et laissa ses dix louis sur la table. Il vida -sa poche d'un air si détaché, que M. Lefébure et -M. de Marsal échangèrent un regard rapide qui -pouvait se traduire ainsi:</p> - -<p>«Il paraît qu'on gagne beaucoup d'argent à -sculpter des pendules!»</p> - -<p>Mme Michaud ne s'aperçut de rien: elle jouait -une <i>grande misère</i> à la table voisine. Daniel s'en -alla tout pensif, en songeant que, si on lui apportait -sa selle et ses outils, il n'aurait pas de quoi -payer la voiture. Victorine lui prit le bras et lui dit:</p> - -<p>«Monsieur, je suis honteuse de mon ignorance. -Nous avons ici beaucoup de sculpture, bonne et -mauvaise, et je ne sais pas distinguer le bien du -mal. Voulez-vous me donner une leçon de critique, -vous qui êtes du métier?» Elle comptait bien lui<span class="pagenum"><a id="Page_202"></a>[Pg 202]</span> -prouver qu'elle n'était pas sa dupe, et qu'elle ne -l'avait jamais pris pour un sculpteur.</p> - -<p>Daniel était, comme la plupart des artistes, un -critique tout à fait nul. Il savait reconnaître les -belles choses, mais il était incapable de dire pourquoi -elles étaient bonnes. Il parcourut docilement -tous les salons du château, s'arrêtant à chaque -bronze et à chaque marbre, et les jugeant d'un -mot. Il disait: «Ceci est bien; cela est détestable. -Voici de la sculpture amusante; voilà qui est bêtement -fait. Ce groupe est d'un homme qui sait -son métier; celui-là est d'un âne.</p> - -<p>—Comment trouvez-vous cette figure: l'Enfant-Dieu?</p> - -<p>—C'est gentillet.</p> - -<p>—Et ce Philopœmen?</p> - -<p>—C'est le chef-d'œuvre de la sculpture moderne.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce qu'on n'a encore rien fait de mieux.</p> - -<p>—Ce Spartacus?</p> - -<p>—Bonne composition; pauvre travail.</p> - -<p>—Cette Pénélope?</p> - -<p>—Bien, très-bien.</p> - -<p>—Ce Don Juan?</p> - -<p>—Médiocre.</p> - -<p>—Comment, médiocre?</p> - -<p>—Oui, sculpture vide et ratissée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_203"></a>[Pg 203]</span></p> - -<p>—Mais c'est de vous!</p> - -<p>—Je le savais.</p> - -<p>—Arrêtons-nous ici; je vous remercie de la leçon. -Maintenant, monsieur l'artiste, je suis aussi -savante que vous. Ma foi, poursuivit-elle en forme -d'<i>aparté</i>, je suis curieuse de voir comment il s'y -prendra pour ébaucher le buste de ma tante, et -je fais vœu de ne pas manquer une séance.»</p> - -<p>Lorsqu'elle reparut appuyée sur le bras de Daniel, -M. Lefébure et M. de Marsal se promirent de -surveiller de près ce jeune intrus qui circonvenait -la tante et qui vaguait en tête à tête avec la nièce. -Mme Michaud quitta le boston et dit à intelligible -voix: «Demain, après déjeuner, nous commencerons -mon buste dans le salon que voici. Qui -m'aimera y viendra.</p> - -<p>—Madame...,» dirent les deux prétendants, -tout d'une voix.</p> - -<p>Ce soir-là, Daniel trouva sa chambre moins -belle, ses meubles moins élégants, et son lit -moins confortable qu'il ne l'avait jugé à première -vue. C'est que son gousset était vide. L'homme est -ainsi bâti: point d'argent, point d'illusions. Voilà -sans doute pourquoi les pauvres sont moins heureux -que les riches.</p> - -<p>Le lendemain il se leva à huit heures et partit -pour Paris avec sa montre et sa chaîne. Il se garda -bien d'aller dire à sa mère comment il avait joué<span class="pagenum"><a id="Page_204"></a>[Pg 204]</span> -au whist et combien il avait perdu: un tel aveu ne -lui aurait rien rapporté qu'une remontrance de -dignité première. Il s'adressa de préférence à un -commissionnaire du mont-de-piété, qui lui prêta -200 francs sans explication, sans reproches et -sans conseils. D'ailleurs, à quoi servait une montre -au château de Guéblan? Il y avait cinquante pendules -et une horloge!</p> - -<p>Cette horloge sonnait midi lorsqu'on se mit à -table pour le déjeuner. Les convives de la veille -étaient partis, et il ne restait plus que les hôtes du -château, c'est-à-dire les prétendants et Daniel. -M. Lefébure déjeuna d'une tasse de thé; M. de -Marsal mangea du bout des lèvres une tranche de -saumon; Victorine becqueta une assiette de cerises; -le sculpteur et le modèle s'abattirent résolûment -sur un énorme pâté. Mme Michaud apprit à -Daniel que ses outils étaient arrivés avec un horrible -baquet rempli de terre grasse, et qu'on avait -tout installé. Les deux rivaux étaient trop curieux -de surveiller Daniel pour ne pas faire le sacrifice -de leurs plaisirs quotidiens. En temps ordinaire, -le capitaine pêchait à la ligne; l'avocat faisait des -armes avec M. de Guéblan, ou s'amusait à tirer -des pies.</p> - -<p>On fit un tour dans le parc avant la séance. -Mme Michaud raconta à M. Lefébure le saut mémorable -de Daniel. M. de Marsal s'amusa beaucoup<span class="pagenum"><a id="Page_205"></a>[Pg 205]</span> -de cette manière d'entrer sans être annoncé.</p> - -<p>«Je crois, dit-il, que maître Lefébure a trouvé -son maître.</p> - -<p>—Je ne me fais pas gloire de sauter les fossés, -répondit l'avocat. Si habile que nous soyons à ce -genre d'exercice, il y a toujours un petit animal -qui y est plus fort que nous.</p> - -<p>—Comment l'appelez-vous? demanda Mme Michaud.</p> - -<p>—Le kangourou. Je vous en montrerai un au -Jardin des Plantes.</p> - -<p>—Je ne l'ai pas fait par gloire, reprit naïvement -Daniel, mais parce que je ne trouvais pas la -porte.</p> - -<p>—Tirez-vous l'épée, monsieur?</p> - -<p>—Oui, monsieur, et vous?</p> - -<p>—Depuis quinze ans, chez les Lozès.</p> - -<p>—Moi, dans mon atelier, avec un ancien prévôt -de Gâtechair. Nous ne sommes pas de la même -école.</p> - -<p>—Comment! monsieur, vous faites des armes? -dit Victorine. Mais papa vous adorera!»</p> - -<p>On reprit le chemin du château. Mme Michaud -dit à Daniel:</p> - -<p>«Cela ne vous contrarie pas que j'aie invité ces -messieurs à nos séances?</p> - -<p>—Non, madame, pourvu qu'ils ne vous empêchent<span class="pagenum"><a id="Page_206"></a>[Pg 206]</span> -pas de poser. Quant à moi, je travaillerais -au bruit du canon.</p> - -<p>—Ne craignez rien, je me tiendrai tranquille -comme un anabaptiste. Observez bien ces deux -amoureux: ils vous donneront la comédie. Comment -trouvez-vous l'avocat?</p> - -<p>—Je le trouve gros.</p> - -<p>—Pauvre homme! Il fait tout ce qu'il peut pour -maigrir, excepté de boire du vinaigre. Et le capitaine?</p> - -<p>—Mince, bien mince.</p> - -<p>—Oui, je me demande toujours comment les -coups de vent ne l'ont pas emporté. Il fallait qu'il -eût des pierres dans ses poches. Lequel choisiriez-vous -si vous étiez femme?</p> - -<p>—Je crois que je demanderais quelques années -de réflexion.</p> - -<p>—Malheureux! Ne dites pas cela à Victorine; -voilà plus de six mois qu'elle réfléchit. Vous devez -trouver un peu singulier que nous ayons agréé -deux prétendants à la fois; c'est une idée à moi. -Mon frère ne voulait pas démordre de son avocat; -moi, je me cramponnais à mon gentilhomme. J'ai -dit: «Invitons-les tous deux, Victorine choisira.» Je -ne sais pas si elle a des préférences; en tout cas, -elle les cache bien. Si vous devenez son ami, vous -tâcherez de lui tirer son secret. C'est une mangeuse -de livres, une barbouilleuse de cahiers;<span class="pagenum"><a id="Page_207"></a>[Pg 207]</span> -elle lit tous les jours, elle écrit tous les soirs; je -saurais bientôt ce qu'elle pense, si j'étais petit papier.»</p> - -<p>Tous ceux qui ont posé pour un portrait savent -que la première séance est presque toujours dépensée -à choisir la pose, à ménager la lumière et -à préparer le travail des jours suivants. La coiffure -de Mme Michaud ne prit pas moins de deux heures. -La digne femme avait rêvé un buste rococo avec -une coiffure Pompadour. Daniel trouvait qu'elle -avait une tête romaine, le masque énorme, le front -étroit, la tête petite. Il laissa la femme de chambre -s'exténuer à faire et à défaire un édifice impossible, -sur lequel chacun disait son mot. Puis il demanda -la permission d'essayer à son tour; il releva -ses manches et fit à son modèle une admirable -coiffure de camée; ce fut l'affaire de quelques -coups de peigne. La femme de chambre laissa -tomber ses bras en signe de stupéfaction; Mme Michaud -se regardait dans la glace sans se reconnaître, -et prétendait qu'on lui avait mis une tête -neuve comme à une poupée: les prétendants murmuraient -à voix basse le nom d'artiste capillaire, -et Victorine disait en elle-même: «Il faut convenir -qu'il est bon coiffeur, mais quant à la sculpture....»</p> - -<p>Daniel se mit à ébaucher son buste, et c'est alors -que le travail devint difficile. Dans ces jours du<span class="pagenum"><a id="Page_208"></a>[Pg 208]</span> -mois d'avril où le vent saute à chaque instant -de l'est à l'ouest, du nord au midi, les girouettes -ne tournent pas aussi vite que la tête de Mme Michaud. -«Mobile comme l'onde,» est un mot qui -peindrait imparfaitement l'agitation perpétuelle -de toute sa personne. Elle trouvait que c'était -beaucoup de rester assise, et elle se consolait de -cette immobilité partielle en parlant à droite et à -gauche, à tort et à travers, en interpellant un à -un tous ceux qui l'entouraient, en imitant le télégraphe -avec ses bras, et en battant la mesure -avec ses pieds. Aussi fut-elle exténuée après une -heure de cet exercice: il fallut lever la séance. -Daniel avait dépensé plus de patience en soixante -minutes qu'un santon en soixante ans; le buste -n'était pas ébauché.</p> - -<p>«Je l'avais prédit, pensa Victorine.</p> - -<p>—Ouf! dit Mme Michaud, et d'une! Encore onze -séances, et nous aurons fini.»</p> - -<p>Daniel n'osa pas lui dire que si les séances ressemblaient -toutes à la première, il en faudrait plus -de cent.</p> - -<p>Ce singulier travail dura jusqu'à la fin de -juin: le buste n'avait pas figure humaine. Mme -Michaud soupçonna, au bout d'un certain temps, -que l'artiste était peut-être un peu dérangé par -la compagnie. Elle fit part de ses réflexions à -Victorine; mais Victorine ne voulut pas entendre<span class="pagenum"><a id="Page_209"></a>[Pg 209]</span> -de cette oreille-là. Elle était sûre que le bel -inconnu ne connaissait rien à la sculpture, et elle -l'aidait de son mieux à cacher son ignorance. -«Que deviendrions-nous, pensait-elle, s'il était -contraint d'avouer la vérité?» Elle se faisait un -devoir de déranger sa tante, d'interrompre Daniel -et d'abréger les séances. Le pauvre artiste songeait -avec terreur à l'échéance du 15 juillet, et maudissait -cordialement tous les importuns, sans excepter -Victorine.</p> - -<p>Ce qui étonnait un peu l'incomparable Atalante, -c'était le silence obstiné de son amant. -«Hélas! se disait-elle, à quoi nous serviront -toutes ses ruses et les miennes, s'il ne se décide -pas à me dire qu'il m'aime? A-t-il peur de s'ouvrir -à moi? Je garderai si bien son secret!» -Quelquefois, pour le piquer de jalousie, elle affectait -de bien traiter M. Lefébure ou M. de Marsal: -elle devenait coquette pour l'amour de lui! -Ces caprices de jeune fille causaient de grandes -révolutions dans le château. M. de Marsal écrivait -des lettres triomphantes à sa famille; M. Lefébure -songeait à faire ses malles; Mme Michaud achetait -une calèche neuve en signe de joie; Daniel seul ne -s'apercevait de rien. Le lendemain, la roue avait -tourné: M. de Marsal était lugubre; M. Lefébure -était bruyant; Mme Michaud était si inquiète, qu'elle -ne tenait plus sur sa chaise, et Daniel voyait surgir<span class="pagenum"><a id="Page_210"></a>[Pg 210]</span> -des chaînes de montagnes entre lui et ses quinze -cents francs.</p> - -<p>«Qu'attend-il pour se déclarer?» disait Victorine. -Elle avait soin de défaire tous les bouquets -que le jardinier apportait dans sa chambre, et -elle les froissait avec dépit, après s'être assurée -qu'ils ne contenaient point de billet. La nuit, elle -passait des heures à sa fenêtre, dans l'attente d'une -sérénade. Si une gondole était venue par terre -jusqu'au grand escalier du château; si elle en avait -vu descendre deux rebecs, un hautbois et une viole -d'amour; si des négrillons, vêtus de satin rouge, -avaient servi devant elle une collation de fruits -d'Italie et quelques bassins d'oranges de la Chine, -un tel phénomène l'aurait moins étonnée que le -silence miraculeux de Daniel.</p> - -<p>Un soir, entre onze heures et minuit, par un -temps doux et amoureux, elle entendit une magnifique -voix de basse qui chantait dans les allées -du parterre. Elle était trop éloignée pour distinguer -les paroles; mais la musique, qu'elle ne connaissait -pas, lui parut étrangement rêveuse et mélancolique. -Elle se penchait derrière ses jalousies -pour écouter d'un peu plus près, lorsque Mme Michaud -entra dans sa chambre.</p> - -<p>Daniel, bien convaincu que tout dormait dans le -château, se promenait en fumant un cigare, et -chantait, entre chaque bouffée, un couplet des<span class="pagenum"><a id="Page_211"></a>[Pg 211]</span> -<i>Plaies d'Égypte</i>. C'est une complainte assez connue -dans les ateliers de Paris.</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Sur des rivages humides</div> - <div class="verse indent0">Et peuplés de croco<i>dils</i>,</div> - <div class="verse indent0">Les Juifs gémissaient, et ils</div> - <div class="verse indent0">Bâtissaient des pyramides,</div> - <div class="verse indent0">Sans autre consolation</div> - <div class="verse indent0">Que de manger des oignons.</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>Victorine n'avait entendu de ce couplet qu'un -son vague et délicieux.</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Sachez que les crocodiles</div> - <div class="verse indent0">Sont de féroces lézards,</div> - <div class="verse indent0">Plus grands que le pont des Arts,</div> - <div class="verse indent0">Qui mangeaient les Juifs par mille.</div> - <div class="verse indent0">Les oignons, dans ces malheurs,</div> - <div class="verse indent0">Leur tiraient encor des pleurs.</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>«Pour le coup! murmura-t-elle, j'ai bien entendu. -Il a dit: Malheurs et pleurs. Enfin! Mais -pourquoi se tient-il si loin?»</p> - -<p>C'est alors que Mme Michaud entra dans la -chambre. Victorine se mit à causer bruyamment -avec sa tante, pour l'empêcher d'entendre la -sérénade. L'écho seul profita des deux couplets -suivants:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Ce peuple rempli d'audace,</div> - <div class="verse indent0">Mais n'aimant pas à mourir,</div> - <div class="verse indent0">Aurait voulu déguerpir</div> - <div class="verse indent0">Pour aller vivre en Alsace;</div><span class="pagenum"><a id="Page_212"></a>[Pg 212]</span> - <div class="verse indent0">Mais pour s'en aller, d'abord</div> - <div class="verse indent0">Il fallait un passe-port.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Un monarque légitime,</div> - <div class="verse indent0">Mais plein de perversité,</div> - <div class="verse indent0">Leur retenait leurs papiers:</div> - <div class="verse indent0">Il n'aura pas notre estime.</div> - <div class="verse indent0">Si vous ne savez son nom,</div> - <div class="verse indent0">C'était le roi Pharaon.</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>Mme Michaud avait un peu de migraine. Elle -dit à sa nièce: «Puisque tu ne dors pas, viens -au jardin; le grand air me remettra.» Victorine -se fit tirer l'oreille; cependant elle descendit, -bien décidée à entraîner sa tante dans les avenues -du parc où l'on n'entendait que les rossignols. -Malheureusement, la brise apporta quelques notes -égarées jusqu'aux oreilles de Mme Michaud.</p> - -<p>«Tiens! dit-elle, une sérénade!</p> - -<p>—Je n'ai rien remarqué, ma tante.</p> - -<p>—Est-ce que les oreilles me cornent? J'ai -pourtant bien entendu. Là! Qu'est-ce que je te -disais?</p> - -<p>—Vous vous trompez, ma tante; c'est votre -migraine.</p> - -<p>—Non, ce n'est pas ma migraine! C'est.... mais -oui! c'est la complainte de Fualdès.</p> - -<p>—Allons-nous-en, ma tante; j'ai peur.</p> - -<p>—Tu as peur de M. Fert! Mais il chante très-bien, -s'il ne travaille guère! Si son ouvrage ressemblait<span class="pagenum"><a id="Page_213"></a>[Pg 213]</span> -à son ramage! Attends! Viens par ici, -nous allons le surprendre.»</p> - -<p>Victorine tremblait comme une feuille de saule. -Sa tante la conduisit, par des chemins détournés, -à quarante pas du chanteur. La jeune fille toussa -pour avertir Daniel. «Chut! dit Mme Michaud: -écoutons.»</p> - -<p>Daniel, tranquille comme un dieu d'Homère, -entonna le vingt-sixième couplet:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Moïse rendit visite</div> - <div class="verse indent0">Au roi qui mourait de faim:</div> - <div class="verse indent0">Il faisait un dîner fin</div> - <div class="verse indent0">Avec quatre pommes cuites,</div> - <div class="verse indent0">Sans avoir même un misé-</div> - <div class="verse indent0">Rable de lièvre en civet.</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>«Tu vois bien, dit Mme Michaud, que c'est la -complainte de Fualdès!</p> - -<p>—Quel bonheur! pensa Victorine, il a eu l'esprit -de changer de chanson.»</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>Le lendemain, on attendait M. de Guéblan. -Mme Michaud raconta à déjeuner qu'elle avait -passé la nuit à écouter son artiste bien-aimé, qui -chantait comme une sirène. Son récit fit ouvrir de -grands yeux aux prétendants. Lorsqu'ils apprirent<span class="pagenum"><a id="Page_214"></a>[Pg 214]</span> -que Victorine avait été de la partie, leur surprise -tourna à la stupéfaction, et ils se demandèrent -quel rôle on leur faisait jouer. Ils n'avaient jamais -eu une grande sympathie pour M. Fert, mais -ils commençaient à le prendre sérieusement en -aversion. Certes, Mme Michaud avait le droit de -commander son buste à qui bon lui semblait, -mais promener sa nièce nuitamment avec un -jeune homme de trente ans au plus, ceci -passait la plaisanterie. Ce sculpteur, après tout, -n'était pas un aigle. Ses principaux chefs-d'œuvre -étaient juchés sur des pendules; il travaillait depuis -quinze jours à un malheureux buste sans -parvenir à l'ébaucher. Sa conversation n'était -rien moins que pétillante; il parlait peu, et l'esprit -ne l'étouffait pas. Mme Michaud devrait bien -se tenir en garde contre ses engouements d'une -heure. Elle exposait les intérêts les plus sérieux -de sa famille sur le tapis vert du paradoxe et du -caprice: bref, il était temps que le marquis revînt -au château.</p> - -<p>En attendant, tout le monde fut exact à l'heure -de la séance. Daniel, passablement découragé, enleva -pour la quinzième fois les linges humides -qui recouvraient le buste informe de Mme Michaud. -M. Lefébure et M. de Marsal le regardaient -d'un air de pitié maussade et malveillante. Victorine, -un peu troublée par l'attente de son père,<span class="pagenum"><a id="Page_215"></a>[Pg 215]</span> -se demandait avec anxiété comment le pauvre -garçon sortirait de l'impasse où il s'était fourvoyé. -Elle gourmandait sa tante et la rappelait -par instants à la pose, mais elle avait soin de ne -l'y pas laisser longtemps.</p> - -<p>«Êtes-vous en veine aujourd'hui? demanda -Mme Michaud à Daniel. Les heures se suivent et -ne se ressemblent pas. Hier soir, vous chantiez, -et j'en étais fort aise. Eh bien! sculptez maintenant!</p> - -<p>—Madame, reprit Daniel, je connais bien votre -figure, je commence à vous savoir par cœur, et -il me semble que je ferais beaucoup d'ouvrage -en une heure, si vous pouviez poser seulement -un peu.</p> - -<p>—Soyez heureux; je ne dis plus rien, je ne -connais plus personne, je pose!» dit la bonne -femme en faisant une demi-culbute assise, accompagnée -d'une grimace des plus originales, -«et je supplie la galerie d'observer la loi du silence. -Ah! si j'étais une jolie fille comme Victorine, -vous auriez plus de cœur à l'ouvrage, artiste -que vous êtes!</p> - -<p>—Monsieur Lefébure, dit Victorine en épiant -la physionomie de Daniel, croyez-vous qu'on devienne -artiste par amour?</p> - -<p>—Sans doute, mademoiselle; à une seule condition.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_216"></a>[Pg 216]</span></p> - -<p>—Et laquelle?</p> - -<p>—Bien peu de chose: dix ou douze ans de -travail!</p> - -<p>—Vous êtes un homme de prose: vous ne -croyez pas à la puissance de l'amour.</p> - -<p>—S'il y avait des incrédules, interrompit galamment -M. de Marsal, vous n'auriez pas à prêcher -longtemps pour les convertir.</p> - -<p>—Capitaine, si vous me faites des compliments, -je raisonnerai tout de travers. Où en étions-nous? -Ma tante, tenez-vous droite. Je disais que l'amour -peut faire des miracles. Exemple: Je suis la princesse.... -quelle princesse? la princesse Atalante, -fille du roi de je ne sais où. Je me promène dans -un carrosse attelé de quatre chevaux; non, de -quatre licornes blanches: c'est plus rare et plus -joli. Un berger, qui gardait ses brebis, me voit -passer sur la route. Il s'éprend d'amour pour -moi. Le lendemain, il me fait parvenir un sonnet.</p> - -<p>—Par quelle voie, s'il vous plaît?</p> - -<p>—Mais par la voie des airs, sous l'aile d'une -colombe apprivoisée; cela se rencontre tous les -jours. Or, le sonnet est admirable, donc l'amour -a fait un poëte.</p> - -<p>—Il a fait bien mieux, mademoiselle, reprit en -riant M. Lefébure: il a enseigné la prosodie, l'orthographe -et l'écriture à un homme qui ne savait -que garder les moutons, et cela en un jour! sans<span class="pagenum"><a id="Page_217"></a>[Pg 217]</span> -parler des règles particulières du sonnet, qui sont -fort compliquées, à ce que l'on assure. Je lisais -dernièrement un petit poëme, rédigé par un dentiste....</p> - -<p>—C'est bien; j'abandonne la poésie. Mais la -peinture! Une jeune Italienne est aux mains d'un -barbon, qui prétend l'épouser malgré elle. Un -beau seigneur de la ville voisine s'introduit au -château sous l'habit et le nom d'un peintre renommé; -il n'a jamais manié le pinceau, mais l'amour -conduit sa main: direz-vous encore que -cela ne s'est jamais vu?</p> - -<p>—A Dieu ne plaise! Mais je voudrais bien le -voir. Le dessin est une orthographe qui ne s'enseigne -pas en trente leçons; et, quant à la couleur, -nous avons des membres de l'Institut qui -n'ont jamais pu l'apprendre.</p> - -<p>—Est-ce vrai, monsieur Fert?</p> - -<p>—Oui, mademoiselle.</p> - -<p>—Mais vous, qui êtes sculpteur, allez-vous -mettre aussi la sculpture contre moi? Accordez-moi -seulement qu'un homme du monde, un gentilhomme, -qui n'a jamais manié vos ébauchoirs, -peut, à force d'amour, pour se rapprocher de -celle qu'il aime, faire.... un buste!</p> - -<p>—Ma foi! mademoiselle, c'est une chose que -j'aurais crue impossible il y a six mois.</p> - -<p>—Et maintenant?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_218"></a>[Pg 218]</span></p> - -<p>—Maintenant, je suis de votre avis: je crois -aux miracles de l'amour.»</p> - -<p>Victorine se sentit pâlir; il lui sembla que tout -son sang refluait vers le cœur.</p> - -<p>«Est-ce une histoire? demanda-t-elle d'une voix -tremblante.</p> - -<p>—Pas trop longue, et je peux vous la raconter.»</p> - -<p>Mme Michaud se tenait tranquille par aventure; -Daniel poussa vivement sa besogne, tout en suivant -son récit avec une lenteur francomtoise.</p> - -<p>«Il y a six mois, dit-il, je terminais un groupe -pour l'ambassadeur d'Espagne. Je reçus la visite -d'un homme de mon pays et de mon âge, un camarade -d'école, appelé Cambier. Il était venu à -Paris pour écrire; mais il n'écrivait guère, ou il -écrivait mal. Il rédigeait un journal appelé <i>la Feuille -de Rose, l'Impartial de la parfumerie</i>, je ne sais plus -au juste. Toujours est-il que le pauvre diable avait -souvent besoin de cent sous. Il portait, au mois -de janvier, une jaquette laine et coton de <i>la Belle-Jardinière</i>, -avec un chapeau gris à poil hérissé. -Il rencontra dans mon atelier une Juive appelée -Coralie qui pose pour la tête et les mains. Elle est -vraiment belle, et elle se conduit bien; elle demeure -avec sa tante dans ces environs-ci, rue -Mouffetard. Ce Cambier la regarda pendant une -demi-heure comme un hébété; lorsqu'elle sortit, -il me fit toute sorte de questions sur elle. Il n'avait<span class="pagenum"><a id="Page_219"></a>[Pg 219]</span> -jamais rien vu d'aussi beau; c'était la femme -qu'il avait rêvée; il l'attendait depuis dix ans! Il -me demanda son nom; il chercha son adresse sur -l'ardoise où j'inscris mes modèles; il voulait la -revoir à tout prix. Il était capable de la demander -en mariage et de confondre deux misères en une. -Je l'avertis qu'il serait probablement mal reçu, -parce que la tante vivait de sa nièce et ne songeait -pas à la marier. Alors il me supplia de la -faire venir chez moi pour poser, quand même je -n'en aurais pas besoin: le malheureux offrait de -payer les séances! Je ne fis pas grande attention -aux sottises qu'il dit; il avait l'air d'un fou. Les -jours suivants je m'absentai régulièrement; je -travaillais en ville. Lorsque je revins à l'atelier, -je vis son nom écrit dix ou douze fois sur la porte. -Notez que je suis aux Ternes et lui rue de l'Arbre-Sec. -Enfin il me joignit. Il était allé voir Coralie, -qui lui avait jeté la porte au nez. En me racontant -sa visite, il pleurait. «Quel malheur, disait-il, que -je ne sois pas sculpteur! elle viendrait chez moi, -et je pourrais la regarder tout mon soûl.» Il me -demanda quelques vieux outils à emprunter; je -lui en donnai une poignée. Un mois après (c'était -au milieu de février) il revint me voir. Vous auriez -dit un autre homme; je ne le reconnaissais -plus. Il avait l'œil vif, le visage animé, et il tendait -le jarret en marchant; un peu plus, il aurait<span class="pagenum"><a id="Page_220"></a>[Pg 220]</span> -chanté. Par exemple, ce qui n'était pas changé, -c'était sa jaquette et son chapeau. Il se remit à -me parler de Coralie; il en était plus amoureux -que jamais, et il espérait s'en faire aimer. Pour -commencer, il avait fait son buste de mémoire, -et il croyait avoir réussi. Il ne me laissa pas de -repos que je n'eusse vu son ouvrage. Bon gré, mal -gré, il fallut partir avec lui. L'omnibus du Roule -nous mit au coin de la rue Saint-Honoré et de la -rue de l'Arbre-Sec; c'est là qu'il demeurait, au-dessus -de la fontaine, et bien au-dessus. Je n'ai -pas compté les étages, mais il y en avait six ou -sept. Le buste était placé sur une sorte de table -de nuit. En ce temps-là je ne croyais pas aux miracles -de l'amour, et j'étais aussi sceptique que -M. Lefébure, car mon premier mot, dès qu'il eut -ôté le linge, fut: «Ce n'est pas toi qui as fait -cela!» Je vous jure, sans fausse modestie, que -je donnerais de bon cœur tout ce que j'ai fait et -tout ce que je ferai pour ce buste de Coralie. C'était -quelque chose de naïf et de savant, de vigoureux -et de passionné, qui rappelait certaines peintures -d'Holbein, certains dessins d'Alber Durer, ou, si -vous voulez, quelques-unes des plus belles sculptures -du moyen âge. Le fait est que ce buste en -terre rougeâtre répandait dans la mansarde comme -une lumière de chef-d'œuvre. Je dis à l'artiste tout -ce qui me passa par la tête; j'étais plus content<span class="pagenum"><a id="Page_221"></a>[Pg 221]</span> -que ceux qui découvrent une mine d'or. Il me remerciait, -il m'embrassait, il était fou de joie: il -voyait déjà le jour où Coralie viendrait dans son -atelier. Je le priai de m'attendre le lendemain -jusqu'à trois heures, et je revins avec M. David, -M. Rude et M. Dumont. Les maîtres lui prirent la -main et lui dirent qu'il était un grand artiste. Ils -déclarèrent tous qu'il fallait mouler ce buste et le -mettre à l'exposition. Je leur fis remarquer d'un -coup d'œil le dénûment de cette chambre où il n'y -avait pas trente francs pour le mouleur. Mon -signe fut si bien compris, qu'après notre départ, -Cambier trouva plus de cinq louis sur sa commode.</p> - -<p>«La tête un peu plus à gauche, madame, s'il -vous plaît.</p> - -<p>—Et ce chef-d'œuvre, qu'est-il devenu? demanda -M. Lefébure. Le public ne l'a pas vu; les critiques -d'art n'en ont rien dit!</p> - -<p>—Hélas! monsieur, l'amour a fait comme les -tigres, qui mangent volontiers leurs enfants. Huit -jours après cette visite, je retournai chez Cambier. -Il était debout devant sa maison, les pieds dans -la neige fondue, et il fumait sa pipe d'un air morne -en regardant la fontaine et les porteurs d'eau. Il -me reconnut quand je lui eus frappé sur l'épaule. -Je lui demandai ce qu'il faisait là. Il me répondit: -«Tu vois, je m'amuse.—Et tes amours?—Ah!<span class="pagenum"><a id="Page_222"></a>[Pg 222]</span> -c'est vrai. Je suis allé chez Coralie avec mon -buste sous le bras. C'est elle qui m'a ouvert la -porte. Je lui ai conté ce que j'avais fait par -amour pour elle, et ce que vous m'aviez tous dit, -et que je serais un artiste, et qu'elle viendrait -poser chez moi. Elle a répondu qu'elle se moquait -bien de moi, que je l'ennuyais, et que je -pouvais remporter mon plâtras. Je ne l'ai pas -emporté bien loin; je l'ai cassé contre la -borne.»</p> - -<p>—Et Coralie est-elle mariée? demanda Mlle de -Guéblan.</p> - -<p>—Oui, mademoiselle, à un rémouleur qui gagne -trois francs par jour.</p> - -<p>—Quel bonheur! s'écria Mme Michaud.</p> - -<p>—Comment? demanda toute l'assistance.</p> - -<p>—Quel bonheur! mon buste! c'est moi; je suis -frappante; je saute aux yeux! Ah! mon cher artiste, -je veux aussi vous sauter au cou!»</p> - -<p>Et d'embrasser Daniel qui ne s'y attendait -guère.</p> - -<p>Le buste n'était pas fini, tant s'en faut; mais il -avait fait plus de progrès en deux heures qu'en -toute une quinzaine. Mme Michaud avait posé sans -le savoir, par pure distraction, en écoutant le récit -de Daniel. L'artiste avait saisi l'occasion au vol, -et son ouvrage, pour être improvisé, n'en était pas -moins heureux. Tout le monde en convint, jusqu'à<span class="pagenum"><a id="Page_223"></a>[Pg 223]</span> -Victorine, qui ne pouvait croire ses yeux. Dans son -trouble, elle dit à Daniel:</p> - -<p>«Ah! monsieur, vous avez bien prouvé que l'amour -faisait des miracles!»</p> - -<p>Daniel pensa qu'elle faisait allusion à l'histoire -de M. Cambier. Il se tenait les bras croisés devant -son buste, et disait en lui-même: «Voilà une -ébauche assez bien venue; reste à la finir sans la -gâter. Nous sommes au 1<sup>er</sup> juillet, j'ai du temps -devant moi. Si ces messieurs voulaient bien me -laisser tranquille, le plâtre serait réparé dans -quinze jours, et je pourrais demander quinze cents -francs d'avance.»</p> - -<p>Qu'y a-t-il de vrai dans cette histoire? pensait -Victorine. L'ambassade d'Espagne.... une fille qui -demeure ici, avec sa tante.... un jeune homme de -son âge et de son pays.... un chef-d'œuvre fait par -amour.... Qui est-ce qui épouse un rémouleur? Et -par quel sortilége ce bloc de terre a-t-il pris la -figure de Mme Michaud?»</p> - -<p>Le marquis avait annoncé qu'il reviendrait le -1<sup>er</sup> juillet pour l'heure du dîner, et quoiqu'il n'eût -pas écrit depuis quatre jours, on connaissait si -bien son exactitude mathématique, que son appartement -était prêt et son couvert sur la table.</p> - -<p>Après la séance triomphale où le buste s'était -ébauché par miracle, Daniel, radieux comme un -soleil, courut au fumoir remplir son porte-cigares.<span class="pagenum"><a id="Page_224"></a>[Pg 224]</span> -La pendule de Don Juan marquait six heures dix -minutes: on avait donc, avant de s'habiller, une -bonne demi-heure de récréation.</p> - -<p>Pour revenir du fumoir au jardin, il fallait traverser -la salle d'armes. C'était une grande pièce -carrée, parquetée en sapin, non cirée, et tapissée -d'armes de toute sorte. On y voyait côte à côte les -épées de combat, aiguisées, graissées, toutes neuves -et toutes brillantes, et les épées d'assaut, rouillées -au contact des mains et ébréchées par les parades. -M. de Guéblan n'aimait pas les fleurets, dont la -souplesse et la légèreté rendent la main paresseuse.</p> - -<p>Daniel passait en chantonnant: il vit M. Lefébure -en contemplation devant une panoplie. L'avocat -n'avait digéré ni les succès du nouveau venu, -ni la célèbre sérénade, ni ce baiser de nourrice -que Mme Michaud venait d'appliquer si généreusement -sur la figure de son sculpteur. Ajoutez que -depuis quinze jours il n'avait pris aucun exercice. -Le sang le tourmentait; il sentait des démangeaisons -dans les mains, il était comme Mercure lorsqu'il -rencontra Sosie. Il demandait au ciel un -homme, un seul homme, un pauvre petit homme -à qui il pût rompre les os. Dans ces dispositions -philanthropiques, il caressait du regard les épées -mouchetées et ces bonnes lames bien roides dont -le bouton laisse un bleu sur le corps. Daniel lui<span class="pagenum"><a id="Page_225"></a>[Pg 225]</span> -apparut comme une victime envoyée par la Providence: -qu'il serait doux de marbrer à tour de -bras une poitrine si large et si appétissante! La -victoire n'était pas douteuse: quinze ans de salle -et une force reconnue! M. Lefébure répétait volontiers, -avec une orgueilleuse modestie: «J'ai déjà -rencontré trois amateurs plus forts que moi, lord -Seymour, M. Legouvé et le marquis de Guéblan.» -C'était dire assez élégamment: «Je ne crains personne, -excepté les trois premiers tireurs de Paris.» -Il éprouvait le besoin de donner une bonne leçon -d'escrime à M. Fert. Il est toujours agréable de se -montrer supérieur à l'homme qu'on n'aime pas, -mais c'est double plaisir quand la démonstration -peut se faire dans une salle d'armes.</p> - -<p>Le jeune artiste n'avait rien contre M. Lefébure. -Il ne le trouvait pas beau, et il n'eût fait son portrait -ni pour or ni pour argent; il l'avait trouvé -importun pendant quinze jours, de deux heures à -six; mais à cela près, il ne lui voulait que du bien. -Il s'arrêta à causer avec lui, examina les armes, -accepta un gant et une épée, et se laissa coiffer d'un -masque avec la candeur innocente d'un agneau -paré pour le sacrifice. Le belliqueux avocat se rua -sur lui sans crier gare! et lui appliqua vingt coups -de bouton en moins de temps que je n'en mets à le -raconter: c'était une grêle. En poussant chaque -botte, il murmurait intérieurement: «Tiens! tiens!<span class="pagenum"><a id="Page_226"></a>[Pg 226]</span> -tiens! voilà pour ta sculpture! voilà pour ta musique! -voilà pour t'apprendre à voler comme un -hanneton au milieu de mes amours et de mes -affaires!»</p> - -<p>Daniel empochait les coups sans rompre, et chaque -fois qu'il était touché, il disait conformément -aux règles du jeu:</p> - -<p>«Touche—touche—touche!»</p> - -<p>Après cinq minutes de ce petit travail, M. Lefébure -s'arrêta pour reprendre haleine et pour éponger -son front qui ruisselait. Daniel n'avait ni plus -chaud ni plus froid qu'au moment où il avait -croisé le fer. Il regarda la figure pourpre de son -adversaire, et dit en lui-même: «Maintenant, je -sais ton jeu; tu ne me toucheras plus!»</p> - -<p>Le fait est que ce gros homme sanguin tirait fort -mal. Sa furie française pouvait déconcerter un novice, -et sa main était assez vite pour surprendre -un maladroit; mais il se découvrait à chaque -instant, il attaquait par des coupés, il ripostait -avant de parer, il s'éblouissait lui-même, partait -en aveugle, et ne voyait ni son fer ni le fer de l'adversaire. -«A mon tour!» dit l'artiste.</p> - -<p>Il soutint de pied ferme un second assaut plus -furieux que le premier, para, riposta, fit chaque -chose en son temps, ne reçut pas un coup de bouton, -et rendit avec usure le <i>gilet</i> qu'on lui avait -donné. M. Lefébure n'en voulut pas convenir. Dans<span class="pagenum"><a id="Page_227"></a>[Pg 227]</span> -l'escrime, comme dans tous les jeux, il y a de bons -et de mauvais joueurs; il était joueur détestable. -Au lieu de crier: «Touche!» lorsqu'il était touché, -il disait en ripostant:</p> - -<p>«C'est au bras! au cou! à la cuisse! le fer a -glissé! mauvais coup! manqué! Nous ne compterons -pas celui-ci! A vous! Voilà ce qui s'appelle -touché!</p> - -<p>—Pardon, monsieur, reprit Daniel en ôtant son -masque: il me semble que si votre fer était démoucheté, -je n'aurais pas reçu une égratignure.</p> - -<p>—Pas même à la première reprise? demanda -M. Lefébure d'un ton goguenard. Cependant, soyons -juste: la deuxième valait un peu mieux. Nous -recommencerons tout à l'heure. Laissez-moi le -temps de souffler.»</p> - -<p>Daniel n'était pas content. Cette mauvaise foi -chez un galant homme le mettait hors de lui. Il -aurait voulu une galerie. Il enrageait d'avoir raison. -«Recommençons,» dit-il.</p> - -<p>Il s'anima si bien au jeu, que ce fut le tour de -M. Lefébure d'être ébloui et de cligner des yeux. -Daniel lui rendit fèves pour pois, et les coups de -bouton partaient si gaillardement, qu'on eût dit -le bouquet d'un feu d'artifice.</p> - -<p>«Ouf! dit M. Lefébure en jetant son épée sur -une banquette: je crois, monsieur, que nous -sommes de force.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_228"></a>[Pg 228]</span></p> - -<p>—Ma foi! monsieur, reprit l'artiste avec une -rondeur charmante, je croyais bien vous avoir -battu.</p> - -<p>—Comment! comment! j'ai gagné la première -manche, la deuxième est nulle, et la troisième est -à vous.</p> - -<p>—Pardon; je ne savais pas que la deuxième fût -nulle.</p> - -<p>—Nulle, c'est-à-dire égale. Vous m'avez donné -deux ou trois coups de bouton, et je me flatte de -vous les avoir rendus.</p> - -<p>—Eh bien, soit! dit Daniel exaspéré. Vous -plaît-il de faire la belle?</p> - -<p>—Aurons-nous le temps?»</p> - -<p>La porte de la salle de billard était ouverte, -M. Lefébure y entra, regarda l'heure au cartel et -revint en disant: «Il est moins vingt.» Pendant -son absence, Daniel décrocha une épée de combat -parfaitement aiguisée et il la substitua à celle -de M. Lefébure. «Nous verrons bien!» dit-il en -lui-même. Il poursuivit tout haut:</p> - -<p>«C'est l'affaire d'un instant; la belle en un -coup, touche qui touche. Allons, monsieur, en -garde!»</p> - -<p>M. Lefébure saisit son fer et courut comme un -fou sur l'artiste, qui se tenait sévèrement en -garde. Il jeta coup sur coup deux ou trois coupés, -dont le dernier fouetta rudement l'avant-bras<span class="pagenum"><a id="Page_229"></a>[Pg 229]</span> -de Daniel. L'avocat abaissa aussitôt sa -pointe.</p> - -<p>«N'ai-je pas touché? demanda-t-il poliment.</p> - -<p>—Je ne crois pas, monsieur.</p> - -<p>—Je croyais être bien sûr, monsieur.</p> - -<p>—Vous vous êtes trompé, monsieur.</p> - -<p>—C'est une étrange illusion, monsieur: j'aurais -parié que je vous avais touché en pleine -poitrine.</p> - -<p>—Si vous en êtes sûr, monsieur....</p> - -<p>—Parfaitement sûr, monsieur.</p> - -<p>—Alors, comment se fait-il que je sois encore -vivant, monsieur?</p> - -<p>—Je ne comprends pas, monsieur.</p> - -<p>—Veuillez regarder la pointe de votre épée.»</p> - -<p>M. Lefébure se sentit chanceler.</p> - -<p>«Nous ne tirerons plus ensemble, monsieur, -dit-il aussitôt; vous avez fait là une terrible -plaisanterie: vous m'avez exposé à vous -tuer.</p> - -<p>—Non, monsieur, j'étais sûr que vous ne me -toucheriez pas.»</p> - -<p>Victorine, sa tante, M. de Marsal et le marquis -de Guéblan étaient arrivés à la porte de la salle -d'armes, et leur entrée empêcha la discussion de -dégénérer en querelle.</p> - -<p>«Quel homme! pensait Victorine; c'est un -preux échappé de quelque vieux roman.» Lorsque<span class="pagenum"><a id="Page_230"></a>[Pg 230]</span> -Daniel eut été présenté au marquis, elle -s'approcha de lui et lui dit à l'oreille:</p> - -<p>«M. Daniel, je vous défends de risquer votre -vie.</p> - -<p>—Cette petite fille m'agace,» pensa le sculpteur.</p> - - -<h3>IV</h3> - -<p>Pendant le dîner, le marquis étudia avec intérêt -la figure de Daniel, M. Lefébure lui fit froide -mine, M. de Marsal le regarda avec stupéfaction -comme un enfant regarde les ombres chinoises; -Mme Michaud célébra ses louanges sur tous les -tons, et Victorine fut en extase devant lui. Quant -au héros de la journée, il ne perdit pas un coup de -dent.</p> - -<p>On se sépara deux heures plus tôt que de coutume. -Un maître de maison qui rentre chez lui -après une absence de quinze jours a cent questions -à faire, et M. de Guéblan en avait mille à -adresser à Mme Michaud.</p> - -<p>Victorine devinait bien qu'il serait parlé d'elle -dans cette conférence. Elle ne se mit pas au lit; -elle prit un livre, et ce qu'elle lut ne lui profita -guère. M. Lefébure et M. de Marsal, ligués contre -l'ennemi commun, cherchèrent ensemble les -moyens de déjouer la politique de Daniel. Daniel<span class="pagenum"><a id="Page_231"></a>[Pg 231]</span> -se coucha bravement à dix heures, et dormit tout -d'une étape jusqu'au lendemain matin.</p> - -<p>«Ma chère sœur, dit le marquis à Mme Michaud, -j'ai fait ce que tu as voulu: j'ai ouvert un -concours qui n'est pas sans danger, ni surtout -sans ridicule, en agréant deux prétendants à la -fois. Je ne vois pas que la question ait fait de -grands progrès en mon absence. Où en sommes-nous? -que dit Victorine?</p> - -<p>—Toujours le même discours: elle ne dit -rien; mais si elle a pour un centime d'entendement, -elle choisira M. de Marsal. Je le lui disais -encore il y a trois jours, et je vous le répéterai à -tous les deux jusqu'à ce que vous l'ayez compris: -on n'épouse pas un homme, mais un nom. Une -femme va partout sans son mari; mais il faut, -bon gré, mal gré, qu'elle traîne son nom après -elle. Dans un salon, ceux qui la voient danser ne -s'informent pas si son mari est grand ou petit; -on dit: «Comment donc s'appelle cette jolie -femme qui valse là-bas?» Le nom! mais il éclipse -tout, toilette, fortune, beauté: c'est le plus -grand luxe de la vie, parce qu'il n'est pas à la -portée de tout le monde.</p> - -<p>—Bah! on en fabrique tous les jours, et...</p> - -<p>—Parce qu'on fait des bijoux en strass, faut-il -jeter les diamants dans la rue? Tu ne sais pas -tout ce qu'il y a de flatteur pour l'oreille dans<span class="pagenum"><a id="Page_232"></a>[Pg 232]</span> -un joli nom sonore et de bon aloi. Tu es blasé; -il y a cinquante ans et quelques mois qu'on t'appelle -marquis de Guéblan. Ah! si tu pouvais seulement, -pour dix minutes, t'appeler Michaud! -Dire que je suis bien née, tout comme toi, ta -sœur de père et mère, et que je m'appellerai -éternellement Mme Michaud! Je n'en veux pas à -mon mari, Dieu ait son âme! J'ai vécu en paix -avec lui, je l'ai aimé malgré son nom et tous ses -autres défauts; mais, en bonne justice, ne pouvait-il -pas emporter son Michaud dans l'autre -monde? Enfin! poursuivit-elle avec un gros soupir, -j'en ai pris mon parti, je me résigne, mais à -une condition, c'est que Victorine ne s'appellera -pas Michaud.</p> - -<p>—Lefébure n'est pas un vilain nom, et, d'ailleurs....</p> - -<p>—Lefébure, c'est Michaud. Tout nom qui n'est -pas accompagné d'un titre, surmonté d'une couronne, -flanqué d'un écusson, rentre dans la -grande catégorie du Michaud! Il y a trente-sept -millions de Michaud en France, et j'en suis! deux -ou trois mille Guéblan, et Victorine en sera!</p> - -<p>—Et pourquoi pas? Elle pourrait épouser -M. Lefébure et s'appeler Mme de Guéblan. Je suis -le dernier du nom; et le conseil du sceau des -titres....</p> - -<p>—Mauvais, mon frère, mauvais! M. Lefébure<span class="pagenum"><a id="Page_233"></a>[Pg 233]</span> -est connu par son nom dans tout Paris. La greffe -ne prendrait pas, et le marquis Lefébure de Guéblan -ne serait jamais que Lefébure. Marsal est un -joli nom!»</p> - -<p>M. de Guéblan avait d'excellentes raisons pour -repousser M. de Marsal. Il savait que le dernier -rejeton d'un famille si ancienne ne consentirait -à échanger son nom contre aucun autre, et le -marquis désirait passionnément de n'être pas le -dernier des Guéblan. Il se disait encore, en regardant -du coin de l'œil la figure du capitaine, -qu'en le mariant à Victorine, il se préparait une -pâle et débile postérité. Enfin, il ne comptait pas -aveuglément sur la fortune de sa sœur, quoiqu'il -en eût gagné une bonne partie. Mme Michaud -était capable de se remarier pour le plaisir de -changer de nom; Victorine se mettait à l'abri de -tous les caprices en épousant M. Lefébure.</p> - -<p>Ce dernier argument, que le marquis développa -en toute franchise, amusa beaucoup Mme Michaud.</p> - -<p>«Tu es fou! dit-elle à son frère. Qui est-ce qui -voudrait épouser une antiquité comme moi? -Victorine aura tout. Combien veux-tu que je lui -donne en mariage? Cent mille francs de rente? -Elle n'aura plus besoin d'épouser M. Lefébure. Je -comprends que ceux qui n'ont pas d'argent en -cherchent; mais dès qu'on a le nécessaire, à quoi<span class="pagenum"><a id="Page_234"></a>[Pg 234]</span> -bon poursuivre le superflu? Le nécessaire, c'est -cent mille francs de rente; Victorine ne mangera -pas davantage: elle a les dents si petites! Je crois, -du reste, qu'elle a une préférence pour M. de -Marsal.</p> - -<p>—Tu aurais dû me le dire en commençant, -nous n'aurions pas discuté. Mais es-tu bien -sûre?...</p> - -<p>—Allons chez elle, elle n'est pas couchée, nous -la confesserons à nous deux.»</p> - -<p>Victorine la silencieuse commençait à se lasser -du rôle de personnage muet. Depuis qu'elle était -sûre d'être aimée, la joie s'échappait par ses -yeux. Le bonheur, longtemps renfermé dans les -profondeurs de son âme, montait à ses lèvres; -son amour était comme ces plantes aquatiques qui -se tiennent cachées jusqu'au jour où elles vont -fleurir à la surface de l'eau.</p> - -<p>Elle écouta d'un front radieux la petite exhortation -de son père, qui la priait de nommer franchement -celui qu'elle préférait.</p> - -<p>«Lefébure ou Marsal? choisis! ajouta Mme Michaud.</p> - -<p>—Ni l'un ni l'autre, répondit-elle.</p> - -<p>—Et pourquoi, ma nièce?</p> - -<p>—Parce que je ne les aime pas, ma tante.</p> - -<p>—Comme tu dis cela! Je ne te demande pas -si tu es amoureuse d'un de ces messieurs; on<span class="pagenum"><a id="Page_235"></a>[Pg 235]</span> -se marie d'abord par amitié, l'amour vient ensuite.</p> - -<p>—Je veux aimer mon mari d'avance.</p> - -<p>—D'abord, cela n'est pas de bon ton. Je ne sais -rien de choquant comme ces mariées qui raffolent -de leur mari: elles ont l'air d'être à la noce! -Quand j'ai épousé M. Michaud, je le connaissais, -je l'estimais, je faisais le plus grand cas de son -caractère, mais je ne l'aimais pas plus que l'empereur -de la Chine. L'amour est un arbre qui croît -lentement; il n'y a que la mauvaise herbe qui -pousse vite.</p> - -<p>—Chère tante, est-il aussi de bon ton qu'un -mari épouse une femme sans l'aimer?</p> - -<p>—Je n'ai pas dit cela, ne me prête pas de sottises!</p> - -<p>—C'est qu'il me semble que ces messieurs ne -m'aiment ni l'un ni l'autre.</p> - -<p>—Comment!</p> - -<p>—Oh! je ne m'y trompe pas. Je les ai bien -étudiés, surtout depuis qu'on travaille au buste. -Voici, en quelques mots, le résumé de mes observations.</p> - -<p>—Nous écoutons.</p> - -<p>—M. de Marsal est un homme bien né, bien -élevé, d'un caractère doux, d'une humeur égale, -et de manières fort agréables.</p> - -<p>—Ah! s'écria triomphalement Mme Michaud.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_236"></a>[Pg 236]</span></p> - -<p>—Attendez! M. Lefébure a l'esprit varié, vif et -élégant, la voix belle, la parole émouvante, le -geste noble et résolu.</p> - -<p>—Eh! eh! murmura le marquis.</p> - -<p>—Patience, mon père! L'un est blond, l'autre -est brun; l'un est mince, l'autre est gros; l'un -est pauvre, l'autre est riche: et cependant on -croirait qu'ils sont un même homme, tant ils se -ressemblent dans leurs façons avec moi. Ils me -disent les mêmes fadeurs, comme s'ils les avaient -apprises dans un manuel. Ils me regardent de la -même façon; ils n'ont pas deux manières de m'approuver -lorsque je parle. Si je leur souris, ils -triomphent uniformément; si je leur fais la moue, -ils courbent le front sous le poids d'une même -douleur. On dirait qu'ils s'entendent pour faire -tomber la conversation sur le chapitre du mariage, -et chacun se met en frais d'éloquence pour -prouver qu'il serait le meilleur des maris. Pour -peu que je blâme l'indifférence, ils froncent le -sourcil comme deux jaloux. Que je me prononce -contre la jalousie, leurs deux visages revêtent simultanément -une béate indifférence. Si ma tante -disait un seul mot contre l'avarice, ils courraient -faire des ricochets avec des pièces de quarante -francs; si elle réprimandait la prodigalité, ils -chercheraient des épingles sur le tapis! Ce n'est -pas ainsi que l'on aime!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_237"></a>[Pg 237]</span></p> - -<p>—Qu'en sais-tu?</p> - -<p>—Je le sens là! Le cœur est clairvoyant, surtout -à mon âge: il n'a pas les yeux fatigués! Si -ces messieurs étaient amoureux de moi, quelque -chose me le dirait, et, bon gré, mal gré, j'éprouverais -au moins de la reconnaissance. Mais quand -leurs attentions me laissent indifférente, c'est -qu'elles ne s'adressent pas à moi, et que c'est à -ma dot à les remercier.»</p> - -<p>M. de Guéblan fut moins frappé des paroles de -sa fille que du ton dont elle parlait. Jamais il ne -l'avait vue aussi animée. Il voulut l'examiner de -plus près; il la prit par les deux mains, la tira de -son fauteuil et l'assit doucement sur ses genoux.</p> - -<p>«Regarde-moi dans les yeux,» lui dit-il.</p> - -<p>Victorine éprouvait cette première transfiguration -que l'amour heureux produit chez les jeunes -filles: elle s'épanouissait.</p> - -<p>«Aimerais-tu quelqu'un?» lui demanda son -père.</p> - -<p>Elle l'embrassa pour toute réponse.</p> - -<p>«Il est noble?</p> - -<p>—Comme un roi.</p> - -<p>—Riche?</p> - -<p>—Comme ma tante.</p> - -<p>—Beau?</p> - -<p>—Comme toi, mon bon père; et brave, et fier, -et spirituel comme toi!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_238"></a>[Pg 238]</span></p> - -<p>—Nous le connaissons?</p> - -<p>—Vous l'avez vu; mais vous ne le connaissez -pas.</p> - -<p>—Où l'as-tu rencontré?</p> - -<p>—A l'ambassade d'Espagne, l'hiver dernier.</p> - -<p>—Il y a un siècle!</p> - -<p>—Oui; je suis restée six mois sans nouvelles.</p> - -<p>—Il t'a oubliée?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Comment le sais-tu?</p> - -<p>—J'en ai les preuves.</p> - -<p>—Je ne te demande pas s'il t'a écrit: tu es ma -fille.</p> - -<p>—Oh! mon père!</p> - -<p>—Qui est-ce donc? Dis-nous son nom!»</p> - -<p>Victorine eût été fort embarrassée de répondre. -Mme Michaud dit au marquis: «Tu lui -as fait peur; la voilà tout assotée. Laisse-moi -seule avec elle, elle me dira son secret.»</p> - -<p>Je ne sais comment Victorine s'y prit pour ensorceler -sa tante. Le fait est qu'elle ne lui dit pas -son secret, et qu'elle l'enrôla dans une conspiration -contre les prétendants. On se promit de leur -prouver à eux-mêmes qu'ils n'avaient d'amour -que pour la fortune de Mme Michaud. Victorine -eut bientôt fait son siége; l'amour est un grand -maître en stratégie. Séance tenante, elle découpa, -dans un volume de la <i>Bibliothèque bleue</i>, la phrase<span class="pagenum"><a id="Page_239"></a>[Pg 239]</span> -suivante, qui fut mise sous enveloppe à l'adresse -de M. Lefébure:</p> - -<p>«La dame et sa nièce se marièrent le même -jour aux deux chevaliers qu'elles aimaient, et ceux -qui se trouvèrent dans la chapelle du château virent -deux belles cérémonies.»</p> - -<p>«Raisonnons, dit Mme Michaud. Quand le facteur -lui apportera ce chiffon anonyme, il ne le -jettera pas au feu: nous sommes en été. Il le lira. -Que va-t-il penser? Premièrement, qu'on se moque -de lui.... un mauvais plaisant.... un tour d'écolier. -Quand j'ai dû épouser M. Michaud, mon père -a reçu plus de vingt lettres anonymes: une entre -autres où l'on affirmait que mon futur était marié -à quatre femmes en Turquie! Ensuite, il se grattera -la tête, et il se dira que je suis bien assez -folle pour convoler en secondes noces, avec mes -moustaches et mes cheveux gris. Si je me marie, -la conséquence est nette: tu entres de plain-pied -dans l'intéressante catégorie des filles sans dot. -Ce gros Lefébure est bourgeois jusqu'aux os, très-coiffé -de ses rentes, et incapable de t'épouser gratis. -Je vois d'ici la grimace qu'il va faire. M. de -Marsal t'épouserait quand même, lui! C'est un -chevalier. Mais j'y songe: comment faire croire à -l'avocat que j'ai un mari en tête? il ne me quitte -pas d'une semelle! Il sait bien que nous n'avons -pas eu quinze visites en quinze jours. Pour se<span class="pagenum"><a id="Page_240"></a>[Pg 240]</span> -marier il faut un mari. Trouve-moi un fantôme -de mari! Attends! ce petit sculpteur!</p> - -<p>—Oh! ma tante!</p> - -<p>—Pourquoi? il est très-beau.</p> - -<p>—Sans doute, mais....</p> - -<p>—Il a du talent.</p> - -<p>—J'en conviens, mais....</p> - -<p>—Il a un nom absurde, mais un nom connu. -C'est une noblesse cela! Ce que j'aime dans les -artistes, c'est qu'ils ne sont pas des bourgeois.</p> - -<p>—Mais songez donc, ma tante....</p> - -<p>—Qu'il n'a pas le sou? Je suis assez riche pour -deux! Après tout, ce mariage serait cent fois plus -vraisemblable que celui de la comtesse de Pagny -avec son intendant Thibaudeau. La marquise de -Valin a bien épousé un petit ingénieur du port -de Brest qui s'appelle Henrion! et Mme de Bougé! -et Mme de Lansac! et Mme de La Rue!</p> - -<p>—Oui, ma tante, mais quel rôle ferez-vous -jouer à ce pauvre jeune homme!</p> - -<p>—Le voilà bien malheureux! Je serai charmante -avec lui; je lui ferai des compliments, je le -promènerai avec moi dans le parc, et je lui servirai -des ailes de poulet, tandis que je ferai manger -les pilons à M. Lefébure. Du reste, il ne se -doutera de rien, et mes attentions ne seront intelligibles -que pour un homme prévenu.»</p> - -<p>Mme Michaud se chargea de rassurer le marquis<span class="pagenum"><a id="Page_241"></a>[Pg 241]</span> -sur l'amour mystérieux de sa fille. Elle le -lui peignit, de confiance, comme un pur caprice -d'imagination, un de ces rêves éveillés comme les -jeunes cœurs en font souvent. Il n'y avait pas -péril en la demeure: Victorine était en sûreté -au château, loin du monde et des salons de -Paris.</p> - -<p>La bonne tante, qui ne renonçait pas à son projet -sur M. de Marsal, songea à se donner des auxiliaires. -Elle fit venir de Paris Mme Lerambert avec -son fils et sa fille, qui avait un million de dot. -Elle comptait sur Mlle Lerambert pour faire une -heureuse diversion en attirant sur elle les forces -de l'ennemi. En même temps, elle manda par dépêche -télégraphique la vieille Mlle de Marsal, personne -de sens et d'esprit, sœur aînée et très-aînée -de son candidat. Mlle de Marsal devait former -la réserve et marcher à l'arrière-garde. Malheureusement -elle mit une lenteur déplorable à quitter -son petit château de Lunéville, à prendre congé -de ses voisins et de ses chats, et à s'embarquer -dans une berline de voyage. Elle avait si peu de -confiance dans les chemins de fer, qu'elle voulut -venir avec ses chevaux lorrains, braves bêtes -d'ailleurs, et qui faisaient fièrement leurs dix lieues -à la journée. Cette berline de renfort n'arriva pas -avant le 12 juillet, lorsque M. Lefébure était le -poursuivant déclaré de Mlle Lerambert, et que<span class="pagenum"><a id="Page_242"></a>[Pg 242]</span> -Daniel, choyé tendrement par Mme Michaud, mettait -la dernière main à son plâtre.</p> - -<p>L'artiste n'avait remarqué ni le refroidissement -rapide de M. Lefébure, ni la joie que Victorine -et sa tante en avaient éprouvée, ni ses attentions -retournées vers la fille du banquier, ni le regret -du marquis de Guéblan, ni le triomphe de M. de -Marsal: il n'avait vu que son buste et l'échéance -des quinze cents francs. Rien n'avait pu le distraire, -pas même les regards de Victorine, qu'il -n'avait pas rencontrés, et ses demi-mots, qu'il -n'avait pas compris. Les attentions de Mme Michaud -lui avaient été au cœur: il ne doutait pas -qu'une personne si bienveillante ne lui accordât -l'avance dont il avait besoin. Plein de cette confiance, -il avait hâté sa besogne et achevé, en -douze séances, une œuvre remarquable. Les artistes -ne réussissent jamais mieux que sous le -fouet de la nécessité: voilà pourquoi les millionnaires -sont rarement de grands artistes. Ceux qui -le voyaient travailler avec tant de cœur se disaient -à l'oreille:</p> - -<p>«Comme il aime! On prétend que Phidias, lorsqu'il -fit la Minerve d'ivoire et d'or, était amoureux -de son modèle. Qui aurait pu prévoir que -la première passion de Mme Michaud serait partagée -par un si joli garçon? Il fera un mariage -d'argent et un mariage d'amour.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_243"></a>[Pg 243]</span></p> - -<p>Personne ne doutait qu'il ne fût sérieusement -épris, excepté Victorine et M. de Marsal, qui -avaient un autre bandeau sur les yeux. Mme Michaud -elle-même commençait à s'effrayer de son -ouvrage, et M. de Guéblan songeait à réprimander -sa vénérable sœur.</p> - -<p>Mais c'est M. Lefébure qui riait sincèrement dans -sa barbe. En voyant son ancien rival s'enferrer -de plus en plus, il se félicitait d'être né homme -d'esprit, et il se représentait déjà la piteuse mine -du capitaine, le jour où Daniel et Mme Michaud -marcheraient ensemble à l'autel. L'avocat n'avait -pas gardé d'illusions sur la personne de Victorine. -Depuis qu'il la savait sans dot, il la trouvait beaucoup -moins belle que Mlle Lerambert. De son côté, -la famille Lerambert appréciait hautement l'éloquence -et la fortune de M. Lefébure.</p> - -<p>Le marquis, fort scandalisé de la conduite de -son candidat, se sentait ramené par un instinct -secret vers M. de Marsal. Il se repentait plus que -jamais d'avoir mis sa fille au concours; il craignait -que le bruit de cette aventure ne se répandît -au faubourg Saint-Germain, et il sentait la -nécessité de marier Victorine au plus tôt. Dans -ces dispositions, il accueillit favorablement les -avances du capitaine. Il se ménagea avec lui deux -ou trois entretiens secrets: il lui ouvrit son cœur, -et finit par aborder la question délicate du changement<span class="pagenum"><a id="Page_244"></a>[Pg 244]</span> -de nom. M. de Marsal ne se fit prier que -de la bonne sorte; il se résigna à s'appeler Gaston -de Marsal de Guéblan ou de Marsal-Guéblan, -ou de Guéblan-Marsal, comme il plairait au marquis. -Marché fait, il embrassa tendrement sa sœur, -qui arrivait de Lunéville, et il lui conta les grandes -nouvelles. Mlle de Marsal en pleura de joie, et -dit: «J'arrive à point pour vous bénir. C'est pour -cela, sans doute, que Mme Michaud m'appelait -en toute hâte.»</p> - -<p>Le lendemain, 13 juillet, était un vendredi: -jour deux fois de mauvais augure. Mlle de Marsal -avait eu le temps de prendre langue et de savoir -tout ce qui s'agitait dans la maison. Après le déjeuner, -elle tira son frère à part et lui dit:</p> - -<p>«Quelle est la fortune personnelle de Mlle de -Guéblan?</p> - -<p>—Je ne sais pas. Rien, ou dix mille francs de -rente.</p> - -<p>—En bien né et acquis?</p> - -<p>—Non, à la mort de son père. Pourquoi me -demandes-tu cela? Tu sais bien qu'elle a la fortune -de sa tante.</p> - -<p>—De Mme Daniel Fert?</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu dis? de Mme Michaud!</p> - -<p>—Mais, malheureux! tu ne sais donc pas?</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Mme Michaud épouse le petit sculpteur. Tout<span class="pagenum"><a id="Page_245"></a>[Pg 245]</span> -le monde est dans le secret, excepté toi. Voilà -pourquoi M. Lefébure s'est retiré.</p> - -<p>—Miséricorde!»</p> - -<p>M. de Marsal sortit en courant: de sa vie il n'avait -eu des couleurs aussi vives. Ses favoris, blonds -comme du lin, semblaient roux. Il tomba dans -Mme Michaud, qui le prit amicalement par le bras -et lui dit:</p> - -<p>«Où courez-vous? Je vous fais prisonnier. J'ai -bien des choses à vous conter. Vous vous êtes conduit -comme un ange; M. Lefébure est une bête; je -suis enchantée de l'arrivée de votre sœur, et vous -aurez ma nièce.»</p> - -<p>Il regarda assez impoliment sa fidèle alliée et lui -répondit d'un ton sec:</p> - -<p>«Je vous remercie, madame. Je crois qu'on -trompe quelqu'un ici, et je tâcherai que la dupe -ne soit pas moi.»</p> - -<p>Mme Michaud resta plantée sur les pieds: elle -croyait voir un agneau déchaîné.</p> - -<p>Il lança un profond salut à la pauvre femme et -courut à Daniel, qui se promenait avec le jeune -M. Lerambert au bord de la pièce d'eau.</p> - -<p>«Monsieur le sculpteur, lui dit-il, il y a assez -longtemps que vous vous moquez de moi, et je -me crois obligé de vous dire que je n'aime ni les -fourbes ni les intrigants.»</p> - -<p>M. Lerambert laissa tomber ses bras en signe de<span class="pagenum"><a id="Page_246"></a>[Pg 246]</span> -stupéfaction. Daniel regarda le capitaine comme un -médecin de Bicêtre regarde un fou.</p> - -<p>«Est-ce à moi que vous parlez, monsieur?</p> - -<p>—A vous-même.</p> - -<p>—C'est moi qui suis un fourbe et un intrigant?...</p> - -<p>—Et un impudent, si les autres mots ne suffisent -pas pour que le portrait vous paraisse ressemblant.»</p> - -<p>Daniel se demanda un instant s'il jetterait le -capitaine dans la pièce d'eau; mais réflexion faite, -il tira ses gants de sa poche et les lui lança au -visage.</p> - - -<h3>V</h3> - -<p>Jamais on n'a vu d'affaire plus mal conduite -que le duel de M. Fert et de M. de Marsal. Le capitaine -n'avait pas touché une épée en sa vie, et ses -pistolets, chargés en 1840, étaient encore tout -neufs, comme vous savez. Daniel, exercé à toutes -les armes, n'avait usé de ses talents que pour -expulser un porteur d'eau par la fenêtre: personne -n'était assez ennemi de soi-même pour lui -chercher querelle. Le grand avantage de ceux qui -savent se battre, c'est qu'ils ne se battent presque -jamais. En revanche, les maladroits viennent -souvent leur demander assistance et les choisir<span class="pagenum"><a id="Page_247"></a>[Pg 247]</span> -pour témoins de leurs faits d'armes. Mais Daniel -vivait loin du monde, et il avait peu d'amis, -tous artistes, confinés dans leur atelier, pacifiques -par goût et par état. Aussi n'avait-il jamais -paru sur le terrain, même en qualité de spectateur.</p> - -<p>M. de Marsal choisit pour témoins le jeune -M. Lerambert et son ancien rival M. Lefébure. -Mais l'avocat était trop prudent pour s'exposer à -un mois de prison en cas de malheur: il se récusa -sagement. M. Lerambert fils, étudiant en -droit, fort jeune, presque enfant, se sentit grandi -d'une coudée par le rôle tout nouveau auquel il -était appelé. Il se chargea de trouver un second -témoin parmi les innocents de son âge. Si vous -l'aviez vu marcher, la redingote boutonnée jusqu'au -cou, une main dans la poche, l'œil à demi -voilé, le visage empreint d'un air de discrétion -importante, vous n'auriez pas su vous empêcher -de sourire, et vous auriez oublié que cet écolier -allait jouer la vie de deux hommes.</p> - -<p>Le capitaine, outré de l'affront qu'il avait reçu, -et plus encore de la ruine de ses espérances, était -pressé d'en finir. Je ne crois pas qu'il souhaitât -positivement la mort de Daniel, mais un coup de -pistolet pouvait rompre le mariage de Mme Michaud -et assurer cinq cent mille francs de rente à -Victorine. L'artiste, de son coté, n'avait pas de<span class="pagenum"><a id="Page_248"></a>[Pg 248]</span> -temps à perdre: il avait signé un billet pour -le 15, et son praticien, qui avait des ouvriers à -payer, n'était pas en mesure d'attendre. Daniel -employa la fin de la journée à terminer son buste. -A six heures, il prévint Mme Michaud qu'il était -forcé de dîner en ville, et il courut à Paris. Il -comptait sur deux officiers de ses amis qui logeaient -rue Saint-Paul, auprès de la caserne de -l'<i>Ave-Maria</i>. Par malheur, il apprit, en arrivant -chez eux, que le régiment était parti pour Lyon -depuis quinze jours. Il se fit conduire au faubourg -du Temple chez M. de Pibrac, ancien commandant -de la garde royale, une des plus fines -lames de 1816. Il le trouva au lit avec la goutte. -En désespoir de cause, il revint à la rue de l'Ouest -et aux ateliers de ses amis. Il en choisit deux -pour leur vigueur et leur sang-froid plutôt que -pour leur expérience. C'était un peintre et un -graveur en médailles, aussi neufs que lui en -matière de duel. Il les pria de rester chez eux -toute la soirée, pour recevoir les témoins de M. de -Marsal.</p> - -<p>Ces deux enfants l'attendaient dans un cabinet -des <i>Frères Provençaux</i>; ils vivaient l'un et l'autre -chez leurs parents, et ils craignaient de donner -l'éveil à leur famille. Daniel leur apporta, à -neuf heures, l'adresse de ses deux amis. Il rencontra -dans l'escalier M. de Marsal qui descendait,<span class="pagenum"><a id="Page_249"></a>[Pg 249]</span> -et il échangea avec lui un salut de grande -cérémonie.</p> - -<p>A dix heures du soir, les quatre témoins ouvrirent, -rue de l'Ouest, une conférence vraiment -singulière. Aucun d'eux ne connaissait les causes -du duel. Ils savaient que M. de Marsal avait outragé -en paroles M. Daniel Fert, qui l'avait outragé -en action. Daniel lui-même ignorait les griefs -que le capitaine pouvait avoir contre lui. Son ultimatum, -rédigé par ses amis, sous sa dictée, -n'était ni long, ni compliqué. «Je n'ai jamais -rien eu contre M. de Marsal. Il m'a appelé <i>fourbe</i>, -<i>intrigant</i> et <i>impudent</i>, je ne sais pourquoi. Attaqué -dans mon honneur, je lui ai jeté mon gant à la -figure. S'il retire ce qu'il a dit, je regretterai ce -que j'ai fait. Je désire que l'affaire soit vidée demain -avant midi. Si j'ai le choix des armes, je -demande l'épée.» M. de Marsal n'aurait pas eu de -peine à trouver des témoins plus habiles que les -siens. Il n'était pas de Paris, et il y connaissait peu -de monde; mais il avait des témoins à choisir, soit -au ministère, soit à l'hôtel de la marine militaire. -Il se contenta de deux étudiants, pour n'avoir -point de comptes à rendre. M. Lerambert prit la -parole en disant:</p> - -<p>«Messieurs, M. Daniel Fert a jeté son gant à -M. de Marsal; nous sommes chargés d'en demander -raison.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_250"></a>[Pg 250]</span></p> - -<p>Aucune des règles en usage ne fut observée: -les témoins de Daniel ne savaient pas même -le nom des témoins de M. de Marsal. Il ne -fut question ni de Mme Michaud, ni de Victorine, -ni des prétendues intrigues de Daniel, ni de la -déception du capitaine. C'est ce que le capitaine -avait voulu.</p> - -<p>Dans ces conditions, aucun arrangement n'était -possible. M. de Marsal était exaspéré, comme -tout homme indolent qui sort de son caractère. -Daniel n'était pas fâché de lui donner une -de ces leçons de politesse dont on se souvient -au lit pendant six semaines: c'est dans cet esprit -qu'il avait choisi l'épée. Les témoins, dont -l'aîné n'avait pas trente ans, désiraient être témoins -de quelque chose. Si vous voulez qu'une -affaire s'arrange, ne choisissez jamais de jeunes -témoins.</p> - -<p>La conférence ne dura pas plus d'une demi-heure: -on a plus tôt fait de déclarer la guerre -que de conclure la paix. Rendez-vous fut pris -pour le lendemain, six heures du matin, au -Petit-Montrouge. Vous trouvez au delà de ce village -un bon nombre de carrières abandonnées, où -l'on se bat plus tranquillement qu'au bois de Boulogne. -Le choix des armes n'appartenait à personne, -puisque les offenses étaient réciproques. On -convint de tirer au sort sur le terrain. Au moment<span class="pagenum"><a id="Page_251"></a>[Pg 251]</span> -de prendre congé, M. Lerambert demanda à ses -adversaires:</p> - -<p>«A propos, messieurs, avez-vous des armes?</p> - -<p>—Non, monsieur; et vous?</p> - -<p>—Nous n'en avons pas non plus.</p> - -<p>—Il faudrait passer chez un armurier.</p> - -<p>—Est-ce prudent? Si nous étions suivis! Je songe -que nous pourrions en prendre au château de Guéblan. -Ou plutôt, non: cela serait abuser de l'hospitalité -du marquis. Il ne se consolerait jamais, si -par malheur...</p> - -<p>—Mon cher Édouard, lui dit son compagnon, -M. de Marsal nous a dit qu'il avait des -pistolets de combat. Ces messieurs les accepteraient-ils?</p> - -<p>—Pourquoi pas? répliqua naïvement le peintre.</p> - -<p>—S'ils sont bons, tant mieux pour le plus -adroit; s'ils sont mauvais, on ne se fera pas de -mal.</p> - -<p>—Ils sont bons.</p> - -<p>—Quant aux épées, n'en soyez pas en peine. -M. Fert en a plusieurs dans son atelier.»</p> - -<p>Pendant cet entretien, Daniel descendait de voiture -à l'entrée de l'enclos des Ternes. Il y venait -régulièrement le jeudi et le dimanche, après dîner -faire la partie de dominos de sa vieille mère, et -s'informer si elle ne manquait de rien.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_252"></a>[Pg 252]</span></p> - -<p>«Je ne manque que de toi,» répondait invariablement -la bonne femme.</p> - -<p>Ce soir-là elle ne l'attendait pas, puisqu'elle l'avait -vu la veille. Elle s'était couchée à neuf heures, -et elle dormait son premier somme, le seul -bon chez les personnes de son âge. Daniel fit taire -la sonnette du petit jardin, entra sans bruit dans -son atelier, détacha une paire d'épées, essuya la -poussière, fit ployer les lames et s'assura que les -poignées étaient bien en main. Il enveloppa les -deux armes dans une serge verte, et les porta -discrètement au jardin. «Voilà, pensa-t-il, deux -bonnes lancettes pour faire une saignée à M. de -Marsal. Ma pauvre mère sera un peu effrayée -quand je viendrai demain lui conter mon aventure. -Bah!»</p> - -<p>Il allait s'éloigner; mais je ne sais quelle force -le retint. Il chercha dans sa poche la double clef -de la maison; il entra à pas de loup, et ne s'arrêta -que devant le lit de sa mère. Une petite veilleuse -éparpillait dans la chambre sa lumière tremblante. -Mme Fert, entourée de dessins, de plâtres, de -bronzes et de mille petits ouvrages de son fils, -souriait en dormant. Elle voyait en rêve son cher -Daniel émaillé des broderies vertes de l'Institut, -et cravaté du ruban rouge de la Légion d'honneur. -Daniel la regarda tendrement pendant quelques minutes; -puis il se mit à genoux devant elle, puis il<span class="pagenum"><a id="Page_253"></a>[Pg 253]</span> -baisa une petite main ridée qui pendait au bord -du lit, puis il prit un coin du drap bien blanc, parfumé -d'une bonne odeur de violette, et il s'en essuya -les yeux.</p> - -<p>En rentrant au château, il monta lestement à sa -chambre, cacha ses épées dans le cabinet de toilette, -donna un coup de brosse à ses genoux, et -redescendit au salon. Le marquis, sa sœur et sa -fille jouaient au vingt-et-un avec M. Lefébure, -Mlle de Marsal et la famille Lerambert. Le jeune -M. Lerambert et le capitaine arrivèrent ensemble -au bout d'un quart d'heure.</p> - -<p>«Enfin! dit Mme Michaud, je rentre en possession -de tous mes pensionnaires. Depuis sept -heures, j'étais comme une poule qui a perdu ses -poussins. On dirait que vous vous étiez donné le -mot pour nous planter là, messieurs. Je ne sais -pas si je dois vous offrir du thé; vous ne le méritez -guère. Mon cher sculpteur, une tasse? Ah! -j'oubliais que vous le prenez sans sucre. Passez -le sucrier à M. de Marsal; il en a bon besoin aujourd'hui.»</p> - -<p>La main du capitaine trembla imperceptiblement -en recevant la tasse des mains de Daniel. -M. Lerambert fils, plus boutonné que jamais, ne -ressemblait pas mal à un jeune traître de mélodrame. -Il essaya de manger un morceau de brioche -avec son thé, mais les morceaux s'arrêtaient<span class="pagenum"><a id="Page_254"></a>[Pg 254]</span> -à sa gorge. Il desserra le nœud de sa cravate, -qui, cependant, n'était pas trop serré.</p> - -<p>«Messieurs les absents, poursuivit Mme Michaud, -je vous condamne à jouer un vingt-et-un et à perdre -votre argent avec nous. Qui prend la banque? -M. Fert?</p> - -<p>—Volontiers, madame,» répondit Daniel.</p> - -<p>Il joua avec tant de bonheur, qu'il eut bientôt -gagné cinq cents francs. M. Lefébure et M. de -Marsal s'efforçaient de faire sauter la banque. -Mme Michaud leur dit étourdiment: «Oh! vous -aurez beau faire, il est plus fort que vous. Il a la -veine. Par exemple, cet argent-là lui coûtera cher! -Heureux au jeu.... vous connaissez le proverbe?»</p> - -<p>Mlle de Marsal lança à son frère un regard pénétrant. -Victorine cherchait à rencontrer les yeux -de Daniel. Daniel disait en lui-même: «Bon! je -ne demanderai que mille francs à Mme Michaud.»</p> - -<p>On se sépara vers deux heures. En montant -l'escalier du premier étage, Daniel échangea quelques -mots avec M. Lerambert.</p> - -<p>«Est-ce pour demain?</p> - -<p>—Oui, monsieur, à six heures, devant la mairie -du Petit-Montrouge.</p> - -<p>—Les armes?</p> - -<p>—On tirera au sort.</p> - -<p>—J'ai mes épées.</p> - -<p>—Nous, nos pistolets. Nous sortirons par la<span class="pagenum"><a id="Page_255"></a>[Pg 255]</span> -petite porte: prenez de l'autre côté, pour qu'on -n'ait pas de soupçons.</p> - -<p>—Tout le château dormira; on se couche si -tard!»</p> - -<p>M. de Marsal tira ses pistolets du fond de sa -malle. Il changea les amorces, qui étaient toutes -vertes, écrivit une longue lettre à sa sœur, se jeta -tout habillé sur son lit, et ne dormit pas une minute. -Daniel reposa comme Alexandre ou le grand -Condé à la veille d'une bataille. A cinq heures et -demie, il était sur pied. Les deux adversaires sortirent -sans éveiller personne. M. de Marsal remit -au garde de la petite porte la lettre qu'il avait -écrite à sa sœur.</p> - -<p>Tout le monde fut exact au rendez-vous. La -mairie de Montrouge est une construction neuve, -élevée à quelques pas du village, au milieu des -champs. Les témoins renvoyèrent leurs fiacres, et -l'on s'achemina à pied dans la direction des carrières. -Daniel conduisait la marche avec ses amis.</p> - -<p>«Comme tu es tranquille! lui dit le peintre.</p> - -<p>—Je suis tranquille si nous avons l'épée. Avec -ces diables de pistolets, je ne réponds de rien: -je tue mon homme.</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—C'est tout simple. L'épée à la main, je suis -sûr qu'il ne me fera pas de mal, et je peux le ménager. -Au pistolet, on n'épargne pas les maladroits,<span class="pagenum"><a id="Page_256"></a>[Pg 256]</span> -parce qu'ils sont capables de vous casser -la tête. Conseille-leur l'épée, dans leur intérêt.»</p> - -<p>M. Lerambert disait à M. de Marsal:</p> - -<p>«Vous refusez l'épée; vous tirez donc le pistolet?</p> - -<p>—Moi, pas du tout.</p> - -<p>—Alors, c'est qu'il ne tire pas non plus?</p> - -<p>—Il fait dix-neuf mouches en vingt coups.</p> - -<p>—Eh bien! prenons l'épée, on n'en meurt pas!</p> - -<p>—Je vous dirai tout à l'heure ce qu'il faut -faire.»</p> - -<p>On descendit dans une carrière longue de quarante -pas sur vingt. Le sol était aussi égal que le -plancher d'une salle d'armes. M. Lerambert jeta -en l'air une pièce de cinq francs. Le peintre demanda -pile, la pièce tomba face: on se battait au -pistolet.</p> - -<p>Restait à fixer la distance et à mesurer le terrain. -Les quatre témoins étaient bien guéris de -cet enivrement d'amour-propre qui les avait conduits -jusque-là. M. Lerambert avait la parole embarrassée; -les trois autres pleuraient.</p> - -<p>«Placez-nous à quarante pas, dit Daniel à ses -amis, et tâchez qu'il tire le premier: il me manquera -et j'enverrai ma balle aux alouettes.»</p> - -<p>M. Lerambert vint apporter les propositions du -capitaine:</p> - -<p>«Messieurs, dit-il, M. de Marsal n'a jamais tiré<span class="pagenum"><a id="Page_257"></a>[Pg 257]</span> -le pistolet; M. Fert est de première force. Le seul -moyen de rendre les chances égales est de décharger -un des deux pistolets; et de tirer au sort à -qui l'aura. Les deux adversaires seront placés à -cinq pas l'un de l'autre. C'est ainsi que M. de Marsal -entend se battre.</p> - -<p>—Mais c'est un combat à mort! s'écria Daniel.</p> - -<p>—Nous ne le permettrons jamais! ajoutèrent -ses deux témoins.</p> - -<p>—Alors, répondit M. Lerambert avec une satisfaction -visible, le duel est impossible, et l'affaire -doit s'arranger.</p> - -<p>—Eh! parbleu! dit Daniel, arrangez-la. Je n'ai -soif du sang de personne, et je suis tout prêt à -pardonner au capitaine les sots compliments qu'il -m'a faits.</p> - -<p>—Puis-je lui reporter vos paroles, monsieur?</p> - -<p>—Assurément, monsieur.»</p> - -<p>Voyez à quel point on portait l'oubli des formes -et de l'étiquette! Daniel causait sur le terrain -avec les témoins de son adversaire.</p> - -<p>M. Lerambert dit au capitaine: «Il est de bonne -composition, il passe condamnation sur tout ce -que vous lui avez dit: l'affaire est à demi arrangée.</p> - -<p>—Nous en aurons bon marché, répondit M. de -Marsal: ces héros de l'épée et du pistolet se fondent -sur leur adresse. Ils refusent le jeu dès que<span class="pagenum"><a id="Page_258"></a>[Pg 258]</span> -la partie devient égale. Demandez, je vous prie, -quelles excuses il me fera pour la grossièreté de -sa conduite.»</p> - -<p>M. Lerambert traversa de nouveau le terrain -neutre qui traversait les deux camps ennemis. Il -s'adressa directement à Daniel et lui dit:</p> - -<p>«M. de Marsal a appris avec plaisir que vous ne -lui saviez plus mauvais gré de ses paroles; il espère, -monsieur, que vous voudrez bien donner -une nouvelle preuve de courtoisie en lui demandant -pardon de....»</p> - -<p>Daniel n'en entendit pas davantage. «Monsieur, -dit-il de sa voix la plus hautaine, je ne demande -pardon à personne, surtout aux gens qui m'ont -insulté. Veuillez décharger un pistolet!</p> - -<p>—Mais, monsieur....</p> - -<p>—Pas de mais, je vous prie. Les plaisanteries -les plus courtes sont les meilleures, et celle-ci -dure depuis trop longtemps!»</p> - -<p>Il était beau dans sa colère, et ses grands cheveux -noirs frémissaient magnifiquement sur son -front. Ses témoins essayèrent de le calmer; il ne -voulut rien entendre. Le capitaine, un peu refroidi, -lui envoya M. Lerambert; il répondit qu'il -ne demandait pas des explications, mais des pistolets.</p> - -<p>M. de Marsal, pâle comme un mort, remit les -armes à ses témoins. Daniel les examina une à<span class="pagenum"><a id="Page_259"></a>[Pg 259]</span> -une avec un soin méticuleux. «Canons épais, dit-il, -acier sec, un peu aigre et cassant; bonnes armes -du reste. Qui les a chargées?</p> - -<p>—L'armurier de M. de Marsal.</p> - -<p>—Avez-vous apporté de la poudre et des balles?</p> - -<p>—Oui, monsieur. Vous plaît-il que nous rechargions -devant vous?</p> - -<p>—C'est inutile.» Il prit un pistolet et le tira -en l'air.</p> - -<p>«Ils sont bien chargés, dit-il. Soyez assez bon, -monsieur, pour remettre une amorce.»</p> - -<p>Les deux pistolets furent enveloppés dans un -foulard; M. de Marsal en choisit un, l'artiste prit -l'autre. Le peintre, qui avait les jambes longues, -mesura cinq énormes pas. Les quatre témoins se -retirèrent à l'écart en sanglotant.</p> - -<p>«Messieurs, dit M. Lerambert d'une voix haletante, -je frapperai trois coups dans mes mains, -vous tirerez quand vous voudrez.»</p> - -<p>Daniel tira le premier; l'amorce seule partit. -Son pistolet n'était pas chargé.</p> - -<p>M. de Marsal, plus blême que jamais, resta -quelques secondes à sa place, le bras tendu, le -canon dirigé sur la poitrine de Daniel. Ses jambes -se dérobaient sous lui, ses yeux nageaient dans -l'incertitude et la crainte; tout son corps vacillait -comme un bouleau secoué par le vent. Dans un -pareil moment, les secondes sont plus longues<span class="pagenum"><a id="Page_260"></a>[Pg 260]</span> -que des années. Daniel, le corps effacé, la poitrine -abritée par son bras droit, la tête à demi cachée -derrière son pistolet, eut le temps de perdre patience.</p> - -<p>«Tirez! cria-t-il.</p> - -<p>—Tirez donc, monsieur!» répétèrent machinalement -les quatre témoins. Tous les malheurs -possibles leur semblaient préférables à l'angoisse -qui les étouffait.</p> - -<p>Le capitaine, sans abaisser sa main, répondit -d'une voix chevrotante:</p> - -<p>«Monsieur, votre vie est à moi; mais il me répugne -de la prendre. Vous allez me demander -pardon.</p> - -<p>—Non, monsieur. Tirez!</p> - -<p>—Si je tirais maintenant, je serais un assassin. -Demandez-moi pardon!</p> - -<p>—Si vous ne tirez pas, vous êtes un lâche!</p> - -<p>—Monsieur!</p> - -<p>—Vous me manquerez, monsieur; votre main -tremble.</p> - -<p>—Ne me poussez pas à bout!»</p> - -<p>Daniel ne songeait ni à la mort, ni à son art, ni -à sa mère: il bouillait de sentir sa vie aux mains -d'un autre.</p> - -<p>«Tirez-donc!» cria-t-il encore. M. Lerambert -fit un pas vers les deux adversaires en disant:</p> - -<p>«Cela n'est pas tolérable!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_261"></a>[Pg 261]</span></p> - -<p>—Attendez! répondit l'artiste; je vais lui envoyer -du courage.»</p> - -<p>Il enfonça la main gauche dans sa poche pour y -chercher ses gants. Le coup partit. Ce fut M. de -Marsal qui tomba à la renverse.</p> - -<p>Tout le monde accourut à lui; Daniel arriva le -premier. Le pistolet avait éclaté à un centimètre -du tonnerre, et le capitaine avait le bras cassé.</p> - -<p>Le graveur et le peintre portaient des cravates -longues; ils les disposèrent en écharpes, l'une -sous l'avant-bras, l'autre autour du bras du blessé.</p> - -<p>«Cela ne sera rien, monsieur, dit Daniel. Aussi, -pourquoi diable me demandiez-vous des excuses -quand je ne vous ai rien fait?</p> - -<p>—Pardonnez-moi, monsieur, et soyez heureux! -Épousez celle que vous aimez.</p> - -<p>—Moi?</p> - -<p>—Vous.</p> - -<p>—J'aime Mlle de Guéblan?</p> - -<p>—Non, Mme Michaud.»</p> - -<p>Le pauvre garçon regarda la tête de M. de Marsal -pour s'assurer qu'il ne lui était rien entré dans -la cervelle. Le crâne était parfaitement intact. Au -même moment M. Lerambert ramassait le tronçon -du pistolet. Daniel le lui prit dans les mains et -l'examina en connaisseur.</p> - -<p>«Qui est-ce qui vous avait chargé celui-ci?</p> - -<p>—Mon armurier.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"></a>[Pg 262]</span></p> - -<p>—C'est juste; mais en quelle année?</p> - -<p>—En 1840.</p> - -<p>—Vous m'en direz tant!»</p> - -<p>Le capitaine, appuyé sur le bras de Daniel, revint -à pied jusqu'au Petit-Montrouge. On rencontra -dans la Grand'Rue le médecin du château, cet -excellent docteur Pellarin. Il conduisit le blessé -chez un de ses amis, et il posa le premier appareil, -tandis que M. Lerambert courait rassurer -Mlle de Marsal.</p> - -<p>La matinée avait été orageuse à la Folie-Sirguet. -Mlle de Marsal, frappée de la physionomie -étrange de son frère, passa une nuit blanche et -se leva avant six heures. Elle vint frapper à la -chambre du capitaine, entra sans façon, trouva -le nid désert, et se mit en quête dans le parc. Le -garde lui donna la lettre qu'il avait pour elle. -C'était le récit détaillé de la querelle, suivi d'un -testament olographe en cas d'accident. Mlle de -Marsal, horriblement inquiète, trouva des jambes -pour courir au château. Elle éveilla sans façon -Mme Michaud, qui éveilla son frère, qui fit chercher -M. Lefébure. Victorine s'éveilla d'elle-même, -et descendit en toute hâte. Mme et Mlle Lerambert -ne tardèrent pas à paraître. Je crois que, si -les ancêtres du marquis avaient été ensevelis -dans le voisinage, ils seraient accourus au bruit. -Personne n'avait songé à sa toilette; chacun était<span class="pagenum"><a id="Page_263"></a>[Pg 263]</span> -venu comme il se trouvait, les hommes en robe -de chambre, les femmes en toilette de nuit, tout -le monde en pantoufles.</p> - -<p>Jamais les salons du château n'avaient vu un -tel carnaval. Mme Michaud et Mme Lerambert -perdaient beaucoup à se montrer si matin, et -la fille du banquier ne garda pas toutes ses illusions -sur la personne de M. Lefébure. Mais -Victorine y trouva son compte. Lorsqu'elle entra, -en cheveux et sans corset, dans un long peignoir -de percale brodée, elle parut aussi belle que -Mlle Rachel au dernier acte de <i>Polyeucte</i>. Les premiers -mots qu'elle entendit lui apprirent ce qui -se passait. Elle fut violemment émue, non de -crainte, mais d'audace.</p> - -<p>«Rassurez-vous, dit-elle: il ne lui arrivera rien. -Je le connais, c'est l'homme invincible.</p> - -<p>—Mon frère? demanda Mlle de Marsal.</p> - -<p>—Il ne s'agit pas de votre frère; mais n'ayez -pas peur, mademoiselle, on lui fera grâce!»</p> - -<p>Si les lionnes causent ensemble dans le désert, -c'est ainsi qu'elles doivent parler des lions. Tout -l'auditoire ouvrit de grands yeux. Victorine ne se -fit pas prier pour dire son secret: une femme ne -rougit point d'aimer l'homme qui se bat pour elle. -Elle raconta à son père l'histoire si courte et si -pleine du mois qui venait de s'écouler, la discrétion -admirable de Daniel, et son courage, et tout<span class="pagenum"><a id="Page_264"></a>[Pg 264]</span> -le talent que l'amour lui avait donné. M. de Guéblan -songeait à part lui qu'il avait pris trop de -soin de ses affaires et trop peu de sa maison, -Mme Michaud se trouvait sotte, M. Lefébure se -frottait les yeux, et Mlle de Marsal ne savait plus -si elle devait s'effrayer ou se scandaliser. La passion -de Victorine éclatait comme ces incendies qui -ont couvé plusieurs jours à bord d'un navire: on -ouvre une écoutille et tout prend feu. Son père eût -mieux aimé apprendre ce grand mystère en moins -nombreuse compagnie. Une telle confidence, faite -devant témoins, équivalait à un engagement formel. -Mais le marquis avait eu le temps d'apprécier -Daniel, et, gendre pour gendre, il le préférait à -M. de Marsal. Celui-là, très-probablement, ne -marchanderait pas pour s'appeler M. Fert de Guéblan! -Quant à Mme Michaud, la plus mobile des -femmes, elle passa en un clin d'œil de la surprise -à l'enthousiasme. Je ne voudrais point jurer que -son cœur quadragénaire fût resté insensible à la -beauté du jeune sculpteur. De le prendre pour -mari, il n'y fallait pas songer; si ridicule que l'on -soit, on a toujours peur du ridicule. Mais rien ne -l'empêchait d'en faire son neveu: «C'est toujours -cela!» pensait-elle.</p> - -<p>Toutefois elle rappela à sa nièce ce merveilleux -inconnu dont elle avait parlé quinze jours auparavant, -ce jeune homme aussi noble qu'un roi,<span class="pagenum"><a id="Page_265"></a>[Pg 265]</span> -aussi riche qu'un banquier de Hambourg, aussi -beau que....</p> - -<p>«Mais c'est lui! répondit Victorine du ton le -plus convaincu; soyez sûre qu'il nous a caché son -nom et sa naissance. La nature ne se trompe pas -au point de donner le visage d'un prince à un -malheureux petit sculpteur. Attendez seulement -qu'il revienne, il nous dira tout. Quant à sa -fortune, avez-vous pu croire qu'elle fût aussi modeste -qu'il le disait? Vous n'avez donc pas vu -comme l'or tombe de ses mains? Vous n'avez pas -remarqué, hier au soir, avec quel dédain il ramassait -l'argent qu'il avait gagné?»</p> - -<p>Ces illusions ne tinrent pas devant la tournure, -la parole et la toilette de la mère de Daniel. Elle -ne ressemblait nullement à la reine douairière du -pays de Fert, et lorsqu'elle vint, les larmes aux -yeux, demander des nouvelles de son fils, on reconnut -ce même accent franc-comtois qui distinguait -le langage de Perrochon.</p> - -<p>Le concierge principal de l'enclos des Ternes est -un nourrisseur qui vend du lait et des œufs à -toute sa colonie. Lorsque sa fille, une jolie enfant -toute blonde, porta à Mme Fert de la crème -pour son déjeuner, elle lui dit:</p> - -<p>«Comme M. Daniel est venu tard, madame Fert! -Vous deviez être couchée.</p> - -<p>—Quand donc?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_266"></a>[Pg 266]</span></p> - -<p>—Mais hier soir.</p> - -<p>—Tu te trompes.</p> - -<p>—J'en suis sûre; c'est moi qui lui ai tiré le -cordon. Il a emporté un grand paquet vert comme -celui de M. Moreau, le maître d'armes.»</p> - -<p>Deux minutes après, la pauvre mère avait reconnu -l'absence de deux épées dans l'atelier de -son fils. Elle se fagota dans ses plus beaux habits -et courut au château de Guéblan.</p> - -<p>«Ah! mon cher monsieur! dit-elle au marquis, -c'est bien ce que je craignais. Je lui avais dit: -«Il y a une belle demoiselle, prends garde -de devenir amoureux!» Mais c'est un si grand -fou!»</p> - -<p>Victorine ne songea pas à critiquer la figure -ou la toilette de sa future belle-mère; elle n'eut -qu'une idée: «Il m'aime! il l'a dit à ses parents!»</p> - -<p>Et d'embrasser la bonne vieille, qui s'excusait -d'un si grand honneur.</p> - -<p>M. Lerambert fils arriva enfin, et tout le monde -fut rassuré, excepté Mlle de Marsal. Elle prit la -voiture du jeune messager et se fit conduire à -Montrouge. A peine était-elle partie, un cabriolet -s'arrêta devant le perron, et un laquais vint dire -à Mme Michaud que M. Fert lui demandait la faveur -d'un entretien particulier.</p> - -<p>«Attendez, dit-elle à toute la compagnie; c'est -à moi qu'il veut se confesser.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_267"></a>[Pg 267]</span></p> - -<p>Elle le trouva dans le vestibule, le prit par la -main, et l'entraîna jusque dans un boudoir au -premier étage.</p> - -<p>«Ah! monsieur, lui cria-t-elle avec la brusquerie -que vous savez; j'en apprends de belles sur -votre compte!»</p> - -<p>Daniel était beaucoup plus ému que lorsqu'il -disait à M. de Marsal: «Tirez!» Il répondit humblement: -«Pardonnez, madame: je vous jure que -si je n'avais pas été provoqué grossièrement, j'aurais -eu plus de respect pour les lois de l'hospitalité. -Du reste, ce n'est pas moi qui ai blessé M. de -Marsal: il s'est blessé lui-même.</p> - -<p>—Nous savons. Après?</p> - -<p>—Je comprends, madame, qu'à la suite d'un -tel éclat, il ne m'est plus permis de rester sous -votre toit. Je viens donc prendre congé de vous, -et vous remercier d'un accueil dont je garderai -une reconnaissance éternelle.</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'il dit?</p> - -<p>—Heureusement votre buste est achevé, et, -avec votre permission, j'exécuterai le marbre chez -moi.</p> - -<p>—Parlez donc! Après....</p> - -<p>—Après, madame, après....</p> - -<p>—Vous avez quelque chose à me demander?</p> - -<p>—Il est vrai madame; et puisque vous voulez -bien m'encourager....</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_268"></a>[Pg 268]</span></p> - -<p>—Certainement je vous encourage!</p> - -<p>—Eh bien! madame, j'ai demain, ou plutôt -lundi, un billet à payer, et si vous vouliez bien -m'avancer mille francs sur le prix de ce buste, -je....</p> - -<p>—Accordé! accordé! Après?</p> - -<p>—Après, madame, je n'ai plus qu'à vous remercier.</p> - -<p>—Allons donc! je sais tout.</p> - -<p>—Quoi, madame?</p> - -<p>—Tout! Vous aimez ma nièce!</p> - -<p>—Moi, madame? mais je vous jure que non!</p> - -<p>—Je vous jure que si! Pourquoi avez-vous joué -votre vie à la courte-paille contre M. de Marsal?</p> - -<p>—Parce qu'il m'avait insulté.</p> - -<p>—Pourquoi vouliez-vous vous faire tuer par -cet affreux M. Lefébure?</p> - -<p>—Parce qu'il me donnait sur les nerfs.</p> - -<p>—La jolie raison! Soyez donc de bonne foi, et -convenez entre nous que vous êtes fou de Victorine?</p> - -<p>—Madame, je veux mourir si....</p> - -<p>—Ne mourez pas; elle vous aime!»</p> - -<p>Daniel était sincèrement désolé. Les larmes lui -montaient aux yeux. «Ma chère madame Michaud, -dit-il, on m'a calomnié! Sur la tête de ma -mère....</p> - -<p>—Elle est ici, votre mère, et elle nous a avoué<span class="pagenum"><a id="Page_269"></a>[Pg 269]</span> -que vous aimiez Victorine. Est-il obstiné, bon Dieu! -Puisqu'on vous la donne en mariage!</p> - -<p>—La plaisanterie, madame, est un peu dure, -et quels que soient mes torts, je ne crois pas avoir -mérité...</p> - -<p>—Vous avez mérité la main de ma nièce, vous -dis-je, et vous l'aurez! Le joli malheur! Est-ce -que vous la trouvez laide?</p> - -<p>—Non, madame, elle est admirablement belle.</p> - -<p>—C'est bien heureux!</p> - -<p>—La première idée qui m'est venue en la voyant, -c'est que je ferais plus volontiers son portrait que -tout autre.</p> - -<p>—Est-ce aimable pour moi ce que vous dites -là? Mais n'importe! c'est elle qui vous donnera -votre portrait, grand enfant, et fasse le ciel que -nous en ayons six exemplaires!»</p> - -<p>Il n'y a pas d'incrédulité qui tienne contre un -pareil langage. Daniel se laissa doucement persuader. -Le bonheur est un hôte qui n'a pas besoin -de se faire annoncer: il trouve toujours les portes -ouvertes.</p> - -<p>Le 1<sup>er</sup> février 1856, par un beau soleil d'hiver, -M. Fert de Guéblan et sa jeune femme se promenaient -en américaine dans les allées du parc. Daniel -conduisait lui-même. En passant sous le chêne -rond, Victorine lui fit signe d'arrêter.</p> - -<p>«Te souviens-tu? dit-elle. C'est ici que la présentation<span class="pagenum"><a id="Page_270"></a>[Pg 270]</span> -s'est faite. J'étais assise là, sous mon beau -vieux chêne, dont les feuilles étaient moins rousses -qu'aujourd'hui, et je dévorais un livre du plus -haut intérêt, l'histoire de l'incomparable Atalante: -je n'en ai jamais vu la fin.</p> - -<p>—Et pourquoi?</p> - -<p>—Est-ce que tu m'en as laissé le temps? Le -voici, ce malheureux petit livre. Veux-tu que je -t'en lise un chapitre?</p> - -<p>—Merci, mon cher amour. Remets tes mains -dans ton manchon.</p> - -<p>—Seulement la dernière phrase?</p> - -<p>—A quoi bon, si je ne connais pas le commencement?</p> - -<p>—Tu ne sais pas ce que tu perds. Écoute: «Ils -s'épousèrent, et d'entre eulx naquit un prince -aussi beau que le jour.»</p> - -<p>—Vrai?</p> - -<p>—Il n'y a que des vérités dans ce petit livre-là.»</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_271"></a>[Pg 271]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="GORGEON">GORGEON.</h2> -</div> - - -<p>Comme il avait eu le second prix de tragédie au -Conservatoire, il ne tarda pas à débuter à l'Odéon. -C'était, si j'ai bonne mémoire, en janvier 1846. Il -joua Orosmane le jour de la Saint-Charlemagne, -et fut sifflé par tous les collégiens de la rive gauche. -Aucun de ses amis n'en fut surpris: il est si -difficile de réussir dans la tragédie lorsqu'on s'appelle -Gorgeon! Il aurait dû prendre un nom de -guerre, et s'appeler Montreuil ou Thabor; mais -que voulez-vous? Il tenait à ce nom de Gorgeon -comme au seul héritage que ses parents lui eussent -laissé. Sa chute fit peu de bruit; il ne tombait -pas de bien haut. Il avait vingt ans, peu d'amis et -point de protecteurs dans les journaux. Pauvre -Gorgeon! Cependant il avait eu un beau moment -au cinquième acte, en poignardant Zaïre avec un -rugissement de lion.</p> - -<p>Nul directeur ne voulut l'engager pour la tragédie;<span class="pagenum"><a id="Page_272"></a>[Pg 272]</span> -mais un vieux vaudevilliste qui lui voulait du -bien le fit entrer au Palais-Royal. Il prit son parti -en philosophe: «Après tout, pensait-il, le vaudeville -a plus d'avenir que la tragédie, car on n'écrira -plus de tragédies aussi belles que celles de Racine, -et tout me porte à croire qu'on rimera de meilleurs -couplets que ceux de M. Clairville.» On reconnut -bientôt qu'il ne manquait pas de talent: -il avait le geste comique, la grimace heureuse et -la voix plaisante. Non-seulement il comprenait ses -rôles, mais il y mettait du sien. Le public le prit -en amitié, et le nom de Gorgeon circula agréablement -dans la bouche des hommes. On répéta que -Gorgeon s'était fait une place entre Sainville et -Alcide Tousez, et qu'il confondait en un mélange -heureux la finesse et la niaiserie.</p> - -<p>Cette métamorphose d'Orosmane en Jocrisse fut -l'affaire de dix-huit mois. A vingt-deux ans, Gorgeon -gagnait dix mille francs, sans compter les -feux et les bénéfices. On n'avance pas aussi vite -dans la diplomatie. Lorsqu'il se crut au faîte de la -gloire et de la fortune, il perdit un peu la tête: -nous ne savons pas ce que nous aurions fait à sa -place. L'étonnement de voir des meubles dans sa -chambre et des louis dans son tiroir troubla sa raison. -Il mena la vie de jeune homme et apprit à -jouer le lansquenet, ce qui n'est malheureusement -pas difficile. Personne ne se ruinerait au<span class="pagenum"><a id="Page_273"></a>[Pg 273]</span> -jeu, si tous les jeux étaient aussi compliqués que -les échecs.</p> - -<p>Le pauvre garçon se persuada, en regardant sa -cassette, qu'il était un fils de famille. Lorsqu'il -sortait du théâtre, le 3 du mois, avec ses appointements -dans sa poche, il se disait: «J'ai un bonhomme -de père, un Gorgeon laborieux, studieux -et vertueux, qui m'a gagné quelques écus sur -les planches du Palais-Royal: à moi de les faire -rouler!»</p> - -<p>Les écus roulèrent si bien, que l'année 1849 le -surprit au milieu d'un petit peuple de créanciers: -il devait vingt mille francs, et il s'en étonnait un -peu: «Comment! disait-il, à l'époque où je ne -gagnais rien je ne devais rien à personne! Plus je -gagne, plus je dois. Est-ce que les gros revenus -auraient le privilége d'endetter leur homme?»</p> - -<p>Ses créanciers venaient le voir tous les jours, et -il regrettait sincèrement de déranger tant de -monde. Il n'est pas vrai que les artistes se complaisent -dans les dettes comme les poissons dans -l'eau. Ils sont sensibles, comme tous les autres -hommes, à l'ennui d'éviter certaines rues, de tressaillir -au coup de sonnette, et de lire des hiéroglyphes -sur papier timbré. Gorgeon regretta plus -d'une fois le temps de ses débuts, ce temps, cet -heureux temps où l'épicier et la laitière refusaient -tout crédit à Orosmane.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_274"></a>[Pg 274]</span></p> - -<p>Un jour qu'il méditait tristement sur les embarras -qu'apporte la richesse, il s'écria: «Heureux -celui qui n'a que le nécessaire! Si je gagnais tout -juste ce qui suffit à mes besoins, je ne ferais pas -de folies, donc pas de dettes, et je pourrais circuler -librement dans tous les quartiers. Malheureusement, -j'ai plus qu'il ne me faut: c'est ce maudit -superflu qui me ruine. J'ai besoin de cinq cents -francs par mois, tout le reste est de trop. Donnez-moi -de vieux parents à nourrir, des sœurs à doter, -des frères à mettre au collége! Je suffirai à tout, -et je trouverai encore le moyen de payer mes -dettes. Mais je suis seul de ma race, et je n'ai -point de charges de famille. Si je me mariais!»</p> - -<p>Il se maria, par économie, à la fille la plus coquette -de son théâtre et de Paris.</p> - -<p>Je suis sûr que vous ne l'avez pas oubliée, cette -petite Pauline Rivière, dont l'esprit et la gentillesse -ont servi de parachute à sept ou huit vaudevilles. -Elle parlait un peu trop vite, mais c'était -plaisir de l'entendre bredouiller. Ses petits yeux, -car ils étaient petits, semblaient par moment se -répandre sur toute sa figure. Elle n'ouvrait jamais -la bouche sans montrer deux rangées de dents -aiguës comme celles d'un jeune loup. Ses épaules -étaient celles d'un gros enfant de quatre ans, roses -et potelées. Ses cheveux noirs étaient si longs -qu'on lui fit un rôle de Suissesse tout exprès pour<span class="pagenum"><a id="Page_275"></a>[Pg 275]</span> -les étaler. Quant à ses mains, c'était un objet de -curiosité comme les pieds d'une Chinoise.</p> - -<p>A dix-sept ans, sans autre fortune que sa beauté, -et sans autres ancêtres que le chef de claque du -théâtre, ce joli <i>baby</i> avait failli se métamorphoser -en marquise. Un descendant des chevaliers de la -Table-ronde, très-marquis et très-Breton, s'était -mis en tête de l'épouser. Il s'en fallut de bien peu, -et sans l'intervention des douairières du Huelgoat -et de Sarravent, l'affaire était faite. Mais la colère -des douairières, comme dit Salomon, est terrible; -surtout celle des douairières bretonnes. Pauline -resta Pauline comme devant; son marquisat tomba -dans l'eau, et elle ne se désola pas au point d'aller -l'y chercher. Elle continua à mener à grandes -guides cinq ou six petits amours de toute condition -sur la route royale du mariage. Ce fut alors -que Gorgeon vint s'atteler à son char. Elle le reçut -comme elle recevait tous ses prétendants, sérieux -ou légers, avec une bonne grâce impartiale. Il -était grand et bien fait, et ne ressemblait pas -trop à une porcelaine rapportée de la Chine. Il -n'avait ni les yeux bouffis, ni la voix rauque, ni le -menton bleu. Sa tenue était presque sévère. Il -s'habillait comme un sociétaire de la Comédie-Française.</p> - -<p>Il fit sa cour. Dès le premier jour, Pauline le -trouva bien. Au bout d'un mois elle le trouva<span class="pagenum"><a id="Page_276"></a>[Pg 276]</span> -très-bien: c'était en février 1849. En mars, elle le -trouva mieux que tous les autres; en avril, elle -prit de l'amour pour lui, et ne lui en fit pas un -secret. Il s'attendit à voir éconduire ses rivaux; -mais Pauline ne se pressait pas. Les préparatifs -du mariage se firent au milieu d'un encombrement -d'amoureux qui donnait des impatiences à Gorgeon. -Il n'était bien nulle part, ni chez lui ni chez -Pauline: chez elle, il trouvait ses rivaux; chez -lui, ses créanciers. Il lui demanda un jour assez -nettement si ces messieurs n'iraient pas bientôt -soupirer ailleurs.</p> - -<p>«Seriez-vous jaloux? dit-elle.</p> - -<p>—Non, quoique j'aie débuté dans Orosmane.</p> - -<p>—A la ville?</p> - -<p>—A la scène. Mais je le jouerais à la ville si -j'y étais forcé.</p> - -<p>—Tais-toi; tu as l'œil mauvais. Pourquoi serais-tu -jaloux? Tu sais bien que je t'aime. La jalousie -est toujours un peu ridicule, mais dans notre état -elle est absurde. Si tu t'y mets une fois, il faudra -que tu sois jaloux des directeurs, des auteurs, -des journalistes et du public. Le public me fait la -cour tous les soirs! Qu'est-ce que cela te fait? Je -t'aime, je te le dis, je te le prouve en t'épousant; -si cela ne te suffisait pas, c'est que tu serais difficile.»</p> - -<p>Le mariage se fit dans les derniers jours d'avril,<span class="pagenum"><a id="Page_277"></a>[Pg 277]</span> -Le public avait payé les dettes de Gorgeon et la -corbeille de la mariée. Ce fut l'affaire de deux représentations -à bénéfice. La première se donna à -l'Odéon; la seconde, aux Italiens. Tous les théâtres -de Paris voulurent y prendre part: Gorgeon et -Pauline étaient aimés partout. Ils s'épousèrent à -Saint-Roch, donnèrent un grand déjeuner au restaurant, -et partirent le soir pour Fontainebleau. -Le premier quartier de leur lune de miel éclaira -les hautes futaies de la vieille forêt. Gorgeon était -radieux comme un fils de roi. Autour de lui le -printemps faisait éclater les bourgeons des arbres. -Tout verdissait, excepté les chênes, qui sont toujours -en retard, comme si leur grandeur les attachait -au rivage. L'herbe et la mousse s'étendaient -en tapis moelleux sous les pieds des deux amants. -Pauline bourrait ses poches de violettes blanches. -Ils sortaient au petit jour et rentraient à la nuit. -Le matin, ils effarouchaient les lézards; le soir -les hannetons bourdonnants se jetaient à leur -tête. Le 1<sup>er</sup> mai, ils se rendirent à la fête des Sablons -qui se prolonge du soir au matin sous les -grands hêtres. Toute la jeunesse des environs -était là; les petites bourgeoises de Moret, les vigneronnes -des Sablons et de Veneux, et les belles -filles de Thomery, paysannes aux mains blanches, -dont le travail consiste à surveiller les treilles, à -éclaircir les grappes et à enlever les petits grains<span class="pagenum"><a id="Page_278"></a>[Pg 278]</span> -de raisins qui gênent les gros. Toute cette jeunesse -admira Pauline; on la prit pour une châtelaine -des environs. Elle dansa de tout son cœur -jusqu'à trois heures du matin, quoiqu'elle eût un -peu de sable dans ses bottines. Puis elle s'achemina, -au bras de son mari, vers la voiture qui les -attendait.</p> - -<p>Ils retournèrent plus d'une fois les yeux vers la -fête qui se dessinait derrière eux comme une large -tache rouge. La musique des ménétriers, le bruit -des sifflets de sucre, le grincement des crécelles et -les détonations des pétards arrivaient confusément -à leurs oreilles. Puis ils marchèrent dans un silence -charmant, éclairé par la lune et interrompu -de minute en minute par la voix d'un rossignol. -Gorgeon se sentit ému; il laissa tomber deux -bonnes grosses larmes. Je vous jure qu'un poëte -élégiaque n'aurait pas mieux pleuré, et la preuve, -c'est que Pauline se mit à rire en sanglotant:</p> - -<p>«Comme ils s'amuseraient, dit-elle, s'ils nous -voyaient ainsi! Il me semble que nous sommes à -deux cents lieues du théâtre.</p> - -<p>—Malheureusement, nous y rentrerons dans -trois jours.</p> - -<p>—Bah! la vie n'est pas faite pour pleurer. Nous -ne nous aimerons pas moins pour nous aimer -gaiement.»</p> - -<p>Gorgeon n'était pas jaloux. Lorsqu'il reparut au<span class="pagenum"><a id="Page_279"></a>[Pg 279]</span> -Palais-Royal, il ne se scandalisa point d'entendre -les vieux comédiens tutoyer sa femme comme ils -en avaient l'habitude. Elle était presque leur fille -adoptive; ils l'avaient vue toute petite dans les -coulisses, elle se souvenait d'avoir dansé sur leurs -genoux. Ce qui le gênait davantage, c'était de voir -à l'orchestre les anciens admirateurs de Pauline, -la lorgnette à la main. Il eut des distractions, et -il manqua plusieurs fois de mémoire; on s'en -aperçut, et il fut un peu moqué par ses camarades. -On prétendit qu'il tournait au troisième -rôle. Dans la langue spéciale du théâtre, les troisièmes -rôles sont les traîtres, les jaloux et tous -les personnages d'humeur noire. Un mauvais plaisant -lui demanda s'il ne songeait pas à retourner -à l'Odéon. Il prit assez bien tous les quolibets; -mais il ne digérait pas les jeunes gens à lorgnette.</p> - -<p>«Heureusement, pensait-il, ces messieurs ne -viendront ni sur la scène ni chez moi.» Chaque -fois qu'il montait à sa loge par le petit escalier -malpropre de la rue Montpensier, il relisait avec -une certaine satisfaction l'arrêt du préfet de police -qui interdit l'entrée des coulisses à toute personne -étrangère au théâtre. Pour plus de prudence, il -accompagnait Pauline chaque fois qu'elle jouait -sans lui, et il l'emmenait chaque fois qu'il jouait -sans elle. Pauline ne demandait pas mieux. -Elle était coquette et elle lançait volontiers des<span class="pagenum"><a id="Page_280"></a>[Pg 280]</span> -sourires dans la salle, mais elle aimait son -mari.</p> - -<p>L'été se passa bien; l'orchestre était à moitié -vide; les beaux jeunes gens qui déplaisaient si -fort à Gorgeon promenaient leurs loisirs à Bade, -à Biarritz ou à Trouville; M. de Gaudry, ce marquis -breton qui avait dû épouser Pauline, passait -la belle saison dans ses terres. Le jeune ménage -vécut dans une paix profonde, et la lune de -miel ne roussit pas.</p> - -<p>Mais en décembre tout Paris était revenu, et la -Société des artistes dramatiques affichait partout -un grand bal pour le 1<sup>er</sup> février. Gorgeon était -commissaire et sa femme patronnesse. Tous les -hommes qui s'intéressent de près ou de loin au -théâtre couraient chez les patronnesses acheter des -billets; les belles vendeuses rivalisaient de zèle, -et c'était à qui en placerait davantage. Gorgeon -vit bien qu'il lui serait impossible de tenir sa porte -fermée. Ce fut un va-et-vient formidable dans son -escalier, et les gants jaunes usèrent le cordon de -sa sonnette. Que faire? Il avait beau se constituer -prisonnier à la maison, il répétait dans deux -pièces, et son temps était pris de midi à quatre -heures. Rarement il rentra chez lui sans rencontrer -quelque beau monsieur qui descendait en fredonnant -un air de ses vaudevilles. Lorsqu'il en -trouvait un auprès de sa femme, il fallait faire<span class="pagenum"><a id="Page_281"></a>[Pg 281]</span> -bon visage, tout le monde étant d'une politesse -exquise avec lui. M. de Gaudry vint prendre un -billet, puis il revint en reprendre un second pour -son frère. Puis il perdit le sien, et vint en chercher -un troisième; puis il en voulut un quatrième pour -un jeune homme de son club, ainsi de suite jusqu'à -douze. Gorgeon tirait l'épée, il était de première -force au pistolet, mais à quoi bon? M. de -Gaudry ne lui avait jamais manqué, tout au contraire. -Il le félicitait, il l'adulait, il le portait aux -nues; il lui disait: «Mon cher Gorgeon, vous êtes -un farceur admirable. Vous n'avez pas votre pareil -pour amuser les gens. Hier encore vous m'avez -fait rire au point que j'avais les larmes dans les -yeux. Que vous êtes donc comique, mon cher -Gorgeon!» Si le pauvre homme s'était fâché, -non-seulement tout le monde lui eût donné tort, -mais on aurait dit qu'il devenait fou.</p> - -<p>Pauline l'aimait comme au premier jour, mais -elle était bien aise de voir un peu de monde et -d'entendre des compliments. L'amour de quelques -hommes bien nés et bien élevés ne l'ennuyait pas, -elle jouait avec le feu en femme qui est sûre de -ne point s'y brûler. Elle tenait registre des passions -qu'elle avait faites; elle notait soigneusement les -sottises qu'on lui avait dites, et elle en riait avec -son mari, qui ne riait guère. Lorsque Gorgeon -lui proposa tout net de fermer sa porte aux galants,<span class="pagenum"><a id="Page_282"></a>[Pg 282]</span> -elle le renvoya bien loin: «Je ne veux pas, -dit-elle, te rendre ridicule. Ne crains rien; si -quelqu'un de ces messieurs s'avisait de passer -les bornes, je saurais le remettre à sa place. -Tu peux te reposer sur moi du soin de ton -honneur. Mais si nous faisions un coup d'éclat, -tout Paris le saurait, et tu serais montré au -doigt.»</p> - -<p>Il eut l'imprudence de faire allusion à ces débats -devant ses camarades du théâtre. On taquina -Gorgeon; on lui infligea le sobriquet de Gorgeon -<i>le Tigre</i>. Il se radoucit, il s'abstint de toute observation, -il fit bon visage à ceux qui lui déplaisaient -le plus. Ses amis changèrent de note, et l'appelèrent -Gorgeon-Dandin. Personne ne se serait avisé -de le railler en face, mais ce maudit nom de Dandin -voltigeait dans l'air autour de lui. Au moment -d'entrer en scène, il l'entendait derrière un décor. -Il regardait, et ne voyait personne, le parleur -s'était éclipsé. Il voulait courir plus loin, impossible! -à moins de manquer son entrée. Ne cherchez -pas à cette persécution des causes surnaturelles; -elle s'explique assez par la légèreté de -Pauline, qui n'était qu'une enfant, et par la malice -naturelle aux comédiens, qui veulent rire à -tout prix.</p> - -<p>Les quolibets aigrirent l'humeur de Gorgeon, -et la bonne harmonie du ménage fut rompue. Il<span class="pagenum"><a id="Page_283"></a>[Pg 283]</span> -querella sa femme. Pauline, forte de son innocence, -lui tint tête.</p> - -<p>Elle disait: «Je ne veux pas être tyrannisée.» -Gorgeon répondait: «Je ne veux pas être ridicule.» -Leurs amis communs donnaient tort au mari. «S'il -était si ombrageux, pourquoi prendre femme au -théâtre? Il eût mieux fait d'épouser une petite -bourgeoise, personne ne serait allé la relancer -chez lui.» Au milieu de ces débats, le jour anniversaire -de leur mariage s'écoula sans qu'ils y -eussent songé ni l'un ni l'autre. Ils s'en aperçurent -le lendemain, chacun de son côté; Gorgeon se -dit: «Il faut qu'elle m'aime bien peu pour l'avoir -laissé passer.» Pauline pensa que son mari regrettait -probablement de l'avoir épousée. M. de -Gaudry, qui n'était jamais loin, envoya un bracelet -à Pauline. Gorgeon voulait aller le rendre, -avec un remercîment de son cru; Pauline prétendit -le garder. «Parce que vous n'avez pas eu l'idée -de me faire un présent, dit-elle, il vous plaît de -trouver à redire aux moindres attentions de mes -amis!</p> - -<p>—Vos amis sont des drôles que je corrigerai.</p> - -<p>—Vous feriez mieux de vous corriger vous-même. -J'ai cru jusqu'ici qu'il y avait deux classes -d'hommes au-dessus des autres, les gentilshommes -et les artistes: je sais maintenant ce qu'il -faut penser des artistes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_284"></a>[Pg 284]</span></p> - -<p>—Vous en penserez ce qu'il vous plaira, dit -Gorgeon en prenant son chapeau, mais ce n'est -plus moi qui fournirai un texte à vos comparaisons.</p> - -<p>—Vous partez?</p> - -<p>—Adieu.</p> - -<p>—Où allez-vous?</p> - -<p>—Vous le saurez.</p> - -<p>—Tu reviendras?</p> - -<p>—Jamais.»</p> - -<p>Pauline fut quatre mois sans nouvelles de son -mari. On le chercha partout, et jusque dans la -rivière. Le public le regretta; ses rôles étaient -distribués à d'autres. Sa femme le pleura sincèrement; -elle n'avait jamais cessé de l'aimer. Elle -tint sa porte fermée à tout le monde, renvoya -avec horreur le bracelet du marquis, et repoussa -toutes les consolations des hommes. Elle détestait -sa coquetterie et disait, en tirant ses beaux cheveux: -«J'ai tué mon pauvre Gorgeon!»</p> - -<p>Vers la fin de septembre, un bruit se répandit -que Gorgeon n'était pas mort, et qu'il faisait les -délices de la Russie.</p> - -<p>«Le drôle serait-il vivant? pensa l'inconsolable -Pauline. S'il est vrai qu'il se porte bien et qu'il -m'ait fait pleurer sans raison, il me payera mes -larmes.»</p> - -<p>Elle essaya de rire; mais la douleur fut<span class="pagenum"><a id="Page_285"></a>[Pg 285]</span> -plus forte, et tout finit par un redoublement de -pleurs.</p> - -<p>Huit jours après, un ami anonyme, qui n'était -autre que M. de Gaudry, lui fit parvenir l'article -suivant, découpé dans le <i>Journal de Saint-Pétersbourg</i>:</p> - -<p>«Le 6 (18) septembre, en présence de la cour -et devant une brillante assemblée, le rival de -Sainville et d'Alcide Tousez, le célèbre Gorgeon, -a débuté au théâtre Michel, dans la <i>Sœur de Jocrisse</i>. -Son succès a été complet, et le jeune transfuge du -Palais-Royal s'est vu comblé d'applaudissements, -de bouquets, d'oranges et de cadeaux de toute -sorte. Encore une ou deux acquisitions pareilles, -et notre théâtre, déjà si riche, n'aura plus d'égal -en Europe. Gorgeon est engagé à raison de six -mille roubles argent et un bénéfice par an. Son -dédit, qui est d'ailleurs insignifiant, sera payé sur -la caisse des théâtres impériaux.»</p> - -<p>Pauline ne pleura plus: la jolie veuve entrait -dans la catégorie des femmes abandonnées. Tout -Paris s'accorda à la plaindre et à blâmer son mari. -«Après un an de ménage, quitter une femme -adorable dont il n'avait jamais eu à se plaindre! -la livrer à elle-même à l'âge de dix-huit ans! Et -cela sans raison, sans prétexte, par un pur caprice! -Quelle excuse pouvait-il alléguer? la jalousie? -Pauline était le modèle des femmes; elle<span class="pagenum"><a id="Page_286"></a>[Pg 286]</span> -avait traversé toutes les séductions sans y laisser -une plume de ses ailes.» Pour ajouter un dernier -trait au tableau, on ne manqua pas de dire que -Gorgeon abandonnait sa femme sans ressources: -comme si elle ne gagnait pas de quoi vivre au -Palais-Royal! Son mari lui avait laissé tout ce -qu'il possédait d'argent et un beau mobilier, -dont elle vendit une partie lorsqu'elle se transporta -rue de la Fontaine-Molière, au quatrième -étage.</p> - -<p>Elle inspirait une vive compassion à tous les -hommes, et surtout à M. de Gaudry et à ses voisins -de l'orchestre. Mais elle ne souffrit pas qu'aucune -bonne âme en gants paille vînt la plaindre à -domicile. Elle vivait seule avec une cousine de -son âge qui lui servait de cuisinière et de femme -de chambre. Son père ne lui était ni d'un grand -secours ni d'une grande consolation: il buvait. -Dans sa retraite, elle se consumait en projets inutiles -et en résolutions contradictoires. Tantôt elle -voulait vendre tout ce qu'elle possédait, s'embarquer -pour Pétersbourg et se jeter dans les bras -de son mari; tantôt elle trouvait plus juste et plus -conjugal d'aller lui arracher les yeux. Puis elle -se ravisait, elle voulait rester à Paris, donner -l'exemple de toutes les vertus, édifier le monde -par son veuvage et mériter le nom de Pénélope -du Palais-Royal. Son imagination lui conseilla<span class="pagenum"><a id="Page_287"></a>[Pg 287]</span> -aussi d'autres coups de tête, mais elle ne s'y arrêta -point.</p> - -<p>Gorgeon, peu de temps après ses débuts, lui -écrivit une lettre pleine de tendresse. Sa colère -était refroidie, il n'avait plus ses rivaux sous les -yeux, il voyait sainement les choses; il pardonnait, -il demandait pardon, il appelait sa femme -auprès de lui; il lui avait trouvé un engagement. -Par malheur, ces paroles de paix arrivèrent dans -un moment où Pauline entourée de trois bonnes -amies, attisait sa haine contre son mari. Gorgeon, -qui comptait sur une bonne réponse, fut froissé -et n'écrivit plus.</p> - -<p>En novembre, le ressentiment de Pauline, entretenu -par ses amies, était encore dans toute sa -force. Un matin, vers onze heures, elle s'habillait -devant sa glace pour se rendre à une répétition. -Sa cousine était allée au marché en laissant la -clef sur la porte. La jeune femme ôtait sa dernière -papillote lorsqu'elle se retourna en poussant -un cri d'épouvante. Elle avait vu dans le -miroir un petit homme excessivement laid et -fourré de zibeline jusqu'aux yeux.</p> - -<p>«Qui êtes-vous? que voulez-vous? sortez! On -n'entre pas ainsi.... Marie!» cria-t-elle si précipitamment -que ses paroles tombaient les unes -sur les autres.</p> - -<p>«Je ne vous aime pas, vous ne me plaisez pas,<span class="pagenum"><a id="Page_288"></a>[Pg 288]</span> -répondit le petit homme visiblement embarrassé.</p> - -<p>—Est-ce que je vous aime, moi? Sortez!</p> - -<p>—Je ne vous aime pas, madame; vous ne me....</p> - -<p>—Insolent! Sortez ou j'appelle; je crie au voleur! -je me jette par la fenêtre!»</p> - -<p>Le petit bonhomme joignit piteusement les -mains, et répondit d'une voix suppliante:</p> - -<p>«Pardonnez-moi; je ne voulais pas vous offenser. -J'ai fait sept cents lieues pour vous proposer -quelque chose; j'arrive de Saint-Pétersbourg; je -parle mal le français; j'ai préparé ce que je devais -vous dire, et vous m'avez tellement intimidé....»</p> - -<p>Il s'assit, et passa un mouchoir de batiste sur -son front tout dépouillé. Pauline profita de ce -moment pour jeter un châle sur ses épaules.</p> - -<p>«Madame, reprit le bonhomme, je ne vous -aime p..., excusez-moi, et ne vous fâchez plus. -Votre mari m'a joué un tour infâme. Je suis le -prince Vasilikof; j'ai un million de revenu, mais -je ne suis que de la quatorzième classe de noblesse, -n'ayant jamais servi.</p> - -<p>—Ceci m'est tout à fait égal.</p> - -<p>—Je le sais bien, mais j'avais préparé ce que -je devais vous dire, et.... je poursuis. Vous voyez, -madame, que je ne suis ni très-beau, ni ce qui -s'appelle de la première jeunesse. De plus, j'ai -pris, en avançant en âge, certaines habitudes, ou,<span class="pagenum"><a id="Page_289"></a>[Pg 289]</span> -si vous voulez, certains tics nerveux qui font que, -dans la société, on cherche à me tourner en ridicule. -Cela ne m'a pas empêché d'aimer une personne -charmante, de très-bonne famille, et de la -demander en mariage. Les parents m'avaient -agréé à cause de ma fortune, et Varvara (elle -s'appelle Varvara) était sur le point de donner -son consentement, lorsque votre mari a eu l'infernale -idée....</p> - -<p>—De l'épouser?</p> - -<p>—Non, mais de faire ma caricature sur la scène -et d'amuser toute la ville à mes dépens. Mon mariage -a manqué. Après la première représentation, -j'ai reçu mon congé; à la deuxième, Varvara -s'est fiancée à un petit colonel finlandais qui -n'a pas seulement cent mille livres de rente.</p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Eh bien, j'ai résolu que je me vengerais de -Gorgeon; et, si vous voulez m'y aider, votre fortune -est faite. Je ne vous aime pas, quoique vous -soyez fort jolie, et aucune femme ne peut me -plaire, excepté Varvara. Les propositions que je -vous apporte sont donc parfaitement honorables, -et je vous prie de ne pas vous étonner de ce -qu'elles peuvent avoir d'extraordinaire. Voulez-vous -partir pour Saint-Pétersbourg dans une excellente -chaise de poste? vous trouverez, place du -Palais-Michel, à cent pas du théâtre, un hôtel<span class="pagenum"><a id="Page_290"></a>[Pg 290]</span> -magnifique qui m'appartient et que je vous -donne. Les gens de la maison sont des mougicks -à moi qui vous obéiront aveuglément. Le maître -d'hôtel et l'intendant sont Français; vous êtes -libre d'emmener avec vous une femme de chambre -et une dame de compagnie; vous aurez deux -voitures à vos ordres. Au théâtre, j'ai loué pour -vous une avant-scène du rez-de-chaussée. Je -fournirai à toutes les dépenses de votre maison; -mon intendant vous comptera tous les mois la -somme que vous lui indiquerez; enfin, la veille -du jour où vous quitterez Paris, je déposerai chez -votre notaire un capital aussi considérable qu'il -vous plaira de le demander. Je ne parle pas d'une -bagatelle de cinquante à soixante mille francs, -mais une fortune de deux à trois cent mille: -vous n'aurez qu'à parler.»</p> - -<p>Pauline avait eu le temps de se remettre. Elle -croisa les bras, et regarda en face son singulier -interlocuteur:</p> - -<p>«Mon cher monsieur, lui dit-elle, pour qui me -prenez-vous?</p> - -<p>—Pour une honnête femme indignement abandonnée, -et qui a mille raisons de se venger de -son mari.</p> - -<p>—Il y a du vrai dans ce que vous dites; mais -si je me vengeais de Gorgeon, je le ferais en honnête -femme et je ne prendrais point d'associé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_291"></a>[Pg 291]</span></p> - -<p>—Madame, permettez-moi de vous répéter encore, -au risque de vous déplaire, que je ne vous -aime pas; en revanche, je vous respecte beaucoup, -et je vous tiens pour une très-honnête -femme. Il y a plus: j'estime le caractère de votre -mari, quoiqu'il m'ait traité bien cruellement. Si -je croyais qu'il fût indifférent à son honneur, je -chercherais une autre vengeance. Voici ce que je -sollicite de vous, en échange d'une fortune assurée. -Ne vous effrayez pas trop tôt. Vous ne me -devrez ni amour, ni amitié, ni reconnaissance, ni -complaisance. Je m'engagerai, sur l'honneur, à -ne point mettre les pieds chez vous. Nous ne -sortirons jamais ensemble; vous serez libre de -vos actions; vous recevrez qui vous voudrez, -sans excepter votre mari. Tout ce que je demande....»</p> - -<p>Pauline ouvrit les deux oreilles.</p> - -<p>«Tout ce que je demande, c'est une place à -côté de vous, dans votre loge, pour huit représentations. -Gorgeon a fait rire la cour à mes dépens: -je veux mettre les rieurs de mon côté.»</p> - -<p>La jeune femme connaissait assez l'humeur -fière de son mari pour savoir qu'une telle vengeance -serait cruelle. Elle songea aux conséquences -terribles qui pouvaient s'ensuivre.</p> - -<p>«Vous êtes fou, dit-elle au prince; n'avez-vous -pas cent autres moyens de punir mon mari? Vous<span class="pagenum"><a id="Page_292"></a>[Pg 292]</span> -serait-il bien difficile de l'envoyer pour deux ou -trois mois en Sibérie!</p> - -<p>—Fort difficile. On a dans votre pays des préjugés -sur la Sibérie. D'ailleurs, malgré mon titre -et ma fortune, je ne suis pas un personnage, -parce que je n'ai jamais servi.</p> - -<p>—J'entends.» Elle réfléchit quelques minutes, -puis elle reprit: «En deux mots voici le marché -que vous me proposez: une fortune contre ma -réputation!</p> - -<p>—Pas même; je n'ai aucun intérêt à vous perdre -d'honneur. Vous aurez le droit de publier en -tout temps les conditions de notre marché. De -mon côté, je m'engage à vous justifier de mon -mieux; je ne tiens qu'au coup de théâtre. Une -fois l'effet produit, vous rentrerez dans votre réputation. -Vous voyez donc qu'il ne s'agit pour vous -que d'un rôle à jouer. Je vous engage pour huit -représentations, à un prix que nul directeur n'offrit -jamais à une actrice, et je vous laisse la liberté -de dire à tout le monde: «C'est une comédie.»</p> - -<p>Les débats se prolongèrent jusqu'au retour de -Marie. Pauline demanda du temps pour délibérer, -et l'affaire fut remise à huitaine. Dans l'intervalle, -les amies de la jeune femme lui conseillèrent -unanimement d'accepter les offres du prince. -Les unes se réjouissaient de la voir partir, les<span class="pagenum"><a id="Page_293"></a>[Pg 293]</span> -autres se faisaient une fête de la savoir compromise. -On lui représenta les torts impardonnables -de son mari, les douceurs de la vengeance, la -singularité d'un rôle si nouveau, et les profits -qu'elle en allait tirer. Elle écouta d'une oreille -distraite, et comme en songeant à autre chose. -Explique qui voudra les bizarreries du cœur féminin! -Que penseriez-vous si je vous disais -qu'elle accepta ces propositions absurdes, et -qu'elle consentit à ce malheureux voyage, parce -qu'elle mourait d'envie de revoir son mari?</p> - -<p>Ce qui prouve qu'elle était désintéressée, c'est -qu'elle refusa l'argent du prince Vasilikof. Il fallut -des prières pour lui faire accepter les toilettes -éclatantes qui étaient, pour ainsi dire, les -costumes de son rôle. Elle partit le 1<sup>er</sup> décembre, -en poste, avec sa cousine Marie. Elle arriva le 15, -dans un traîneau magnifique aux armes du prince. -Toute la ville s'en émut; Vasilikof était arrivé depuis -deux jours, et personne n'ignorait la grande -nouvelle, ni les Russes, ni les Français, ni Gorgeon.</p> - -<p>Pauline se repentait déjà de son équipée. L'empressement -de la curiosité publique lui donna à -réfléchir. Tous les hommes qu'elle apercevait dans -la rue ou sur la Perspective lui rappelaient la tournure -de son mari; tous les hommes se ressemblent -sous la pelisse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_294"></a>[Pg 294]</span></p> - -<p>Le prince lui accorda quinze jours pour se remettre; -elle eut ensuite un nouveau délai d'une -semaine, parce que Gorgeon ne jouait pas. Elle -regardait les affiches comme les condamnés, sous -la Terreur, lisaient les listes du bourreau. Elle ne -jouit ni de ses toilettes, ni de sa maison, ni du luxe -prodigieux dont elle était entourée. Son salon passait -pour une des merveilles de Pétersbourg. Les -murs étaient de Paros blanc, et le meuble de vieux -Beauvais à figures. Les fenêtres n'avaient pas -d'autres rideaux que six grands camellias ponceau, -dressés en espalier. Au milieu, sous un énorme -lustre en cristal de roche, on voyait un divan circulaire -ombragé d'un camellia pleureur, vrai miracle -d'horticulture. Pauline y fit à peine attention. -Son cuisinier, un illustre Provençal que Vasilikof -avait dérobé à un prince-évêque d'Allemagne, -épuisa vainement toutes les ressources de son imagination; -Pauline n'avait plus faim. Elle était cependant -un peu bien gourmande lorsqu'elle soupait -au café Anglais avec son mari. Le 6 janvier -(nouveau style), l'affiche, qu'on portait chez elle, -lui apprit que Gorgeon jouait le soir dans <i>le Dîner -de Madelon</i>. Il lui sembla qu'elle recevait un coup -dans le cœur. Elle voulut écrire à son mari. Elle -fit porter chez Gorgeon une lettre tendre et suppliante -où elle racontait fidèlement tout ce qui -s'était passé. «Je ne sais plus que devenir, disait-elle;<span class="pagenum"><a id="Page_295"></a>[Pg 295]</span> -je suis seule, sans appui et sans conseil. Le -jour où nous nous sommes mariés, tu m'as promis -aide et protection; viens à mon secours!» -Elle glissa dans l'enveloppe une petite fleur sèche -conservée entre deux feuillets de son Molière; -c'était une violette blanche de Fontainebleau. -Malheureusement, l'homme qui remit cette lettre -à Gorgeon portait la livrée du prince Vasilikof.</p> - -<p>Le soir, à sept heures, Pauline se laissa habiller -comme une morte. Elle espérait vaguement que -le prince aurait pitié d'elle et qu'il lui ferait grâce -de sa compagnie; mais en descendant de voiture, -devant la petite porte du vestibule, elle le vit accourir -empressé et radieux. Elle le suivit en -chancelant jusqu'à sa loge, qui était au niveau de -la rampe, et elle se jeta sur un fauteuil, sans voir -que toute la salle avait les yeux braqués sur elle. -Le théâtre était plein; les Russes célébraient la -fête de Noël. La direction permet au locataire -d'une loge d'y empiler autant de personnes qu'elle -en peut physiquement contenir. L'hémicycle était -littéralement tapissé de têtes qui toutes regardaient -la loge de Vasilikof. Lorsque le rideau se -leva, Pauline fut prise de vertige. Elle voyait devant -elle un gouffre plein de feu, et elle se cramponnait -à la balustrade pour n'y point tomber.</p> - -<p>Gorgeon s'était cuirassé de courage et d'indifférence. -Il avait caché sa pâleur sous une couche<span class="pagenum"><a id="Page_296"></a>[Pg 296]</span> -épaisse de rouge, mais il avait oublié de peindre -ses lèvres; elles devinrent livides. Il fut assez -maître de lui pour conserver la mémoire, et il -joua son rôle jusqu'au bout. La soirée fut orageuse. -Le public du théâtre Michel se compose de -deux éléments bien distincts: le grand monde -russe, qui entend le français, et la colonie française. -Il y a plus de six mille Français à Pétersbourg, -et tous, quels qu'ils soient, précepteurs, -marchands, coiffeurs ou cuisiniers, raffolent -du théâtre. Les Russes avaient admiré le coup -d'état de Vasilikof, et ceux-là même qui avaient -applaudi sa caricature deux mois auparavant -s'étaient retournés de son côté. Les Français idolâtraient -Gorgeon; ils le couvrirent d'applaudissements. -Les Russes ripostèrent par des applaudissements -ironiques, battant des mains à tout -propos et hors de propos. Après la chute du rideau, -ils le rappelèrent si obstinément, qu'il fut -forcé de revenir. Pauline était plus morte que -vive.</p> - -<p>Le lendemain, on donnait <i>le Misanthrope et l'Auvergnat</i>. -Gorgeon fut vraiment admirable dans le -rôle de Mâchavoine. Les Français avaient apporté -des couronnes; les Russes lui jetèrent des couronnes -ridicules. Un mauvais plaisant lui cria: -«Bien des choses à madame!» Il pleurait de rage -en rentrant dans sa loge. Il y trouva une lettre de<span class="pagenum"><a id="Page_297"></a>[Pg 297]</span> -Pauline, une lettre mouillée de larmes. Il la -foula aux pieds, la déchira en mille pièces et la -jeta au feu.</p> - -<p>Après ces deux horribles soirées, Pauline, -épouvantée du silence de son mari, supplia le -prince de lui faire grâce du reste. Gorgeon n'était-il -pas assez puni? Vasilikof n'était-il pas assez -vengé?</p> - -<p>Le prince se montra conciliant: il remit à Gorgeon -la moitié de sa peine, et décida que le surlendemain, -après le spectacle, Pauline serait libre -d'employer son temps comme elle l'entendrait. -«Il faut être de bon compte, dit-il, Gorgeon m'a -joué huit fois en quinze jours; mais les soirées -comme celle-ci doivent compter double. Après la -quatrième, l'honneur sera satisfait.»</p> - -<p>On devait donner deux jours de suite un vaudeville -fort gai de MM. Xavier et Varin, <i>la Colère -d'Achille</i>. C'était presque une pièce de circonstance. -Achille Pangolin est un Sganarelle moderne qui -croit trouver partout les preuves de sa disgrâce -imaginaire. Tout lui est matière à soupçon, depuis -le miaulement de son chat jusqu'aux interjections -de son perroquet. S'il trouve une canne dans sa -maison, il croit qu'elle a été oubliée par un rival, -et il la met en morceaux avant de reconnaître que -c'est la sienne. Il oublie son chapeau dans la -chambre de sa femme; il revient, il le trouve, il<span class="pagenum"><a id="Page_298"></a>[Pg 298]</span> -le saisit, il le broie: il cherche dans tous les coins -le propriétaire de ce maudit chapeau. Dans l'excès -de son désespoir, il veut en finir avec la vie, -et il charge un pistolet pour se brûler la cervelle. -Mais un scrupule l'arrête en si beau chemin. Il -veut bien se détruire, mais il ne veut pas se faire -de mal: la mort l'attire et la douleur l'incommode. -Pour concilier son horreur de la vie et sa tendresse -pour lui-même, il se met en face d'un miroir -et se suicide en effigie.</p> - -<p><i>La Colère d'Achille</i> eut un succès bruyant au théâtre -Michel. Tous les mots portaient! Deux heures -avant la représentation, Gorgeon avait refusé de -recevoir la visite de sa femme. Il joua la rage au -naturel. Par malheur, le pistolet du théâtre était -une relique vénérable extraite du magasin des -accessoires: il fit long feu. Un seigneur de l'orchestre -s'écria en mauvais français: «Pas de -chance!»</p> - -<p>Après la représentation, comme le régisseur -s'excusait, Gorgeon lui dit: «Ce n'est rien. J'ai un -pistolet chez moi, je l'apporterai demain.» Il vint -avec un pistolet à deux coups, une belle arme, -en vérité. «Vous voyez, dit-il au régisseur: si le -premier coup ratait, j'ai le second.» Il joua avec -un entrain qu'on ne lui avait jamais vu. A la dernière -scène, au lieu de viser la glace, il tourna le -canon vers sa femme et la tua. Il se fit ensuite<span class="pagenum"><a id="Page_299"></a>[Pg 299]</span> -sauter la cervelle. Le spectacle fut interrompu. -Cette aventure fit beaucoup de bruit dans Pétersbourg. -C'est le prince Vasilikof qui me l'a racontée. -«Croiriez-vous, me dit-il en terminant, que -ce Gorgeon et cette Pauline s'étaient mariés par -amour? Voilà comme vous êtes à Paris!»</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_300"></a>[Pg 300]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="LA_MERE_DE_LA_MARQUISE">LA MÈRE DE LA MARQUISE.</h2> -</div> - - -<h3>I</h3> - -<p>Ceci est une vieille histoire qui datera tantôt -de dix ans.</p> - -<p>Le 15 avril 1846, on lisait dans tous les grands -journaux de Paris l'annonce suivante:</p> - -<p>«Un jeune homme de bonne famille, ancien -élève d'une école du gouvernement, ayant étudié -dix ans les mines, la fonte, la forge, la comptabilité -et l'exploitation des coupes de bois, désirerait -trouver dans sa spécialité un emploi -honorable. Écrire à Paris, poste restante à M. L. -M. D. O.</p> - -<p>La propriétaire des belles forges d'Arlange, -Mme Benoît, était alors à Paris, dans son petit -hôtel de la rue Saint-Dominique; mais elle ne lisait -jamais les journaux. Pourquoi les aurait-elle -lus? Elle ne cherchait pas un employé pour sa -forge, mais un mari pour sa fille.</p> - -<p>Mme Benoît, dont l'humeur et la figure ont bien<span class="pagenum"><a id="Page_301"></a>[Pg 301]</span> -changé depuis dix ans, était en ce temps-là une -personne tout à fait aimable. Elle jouissait délicieusement -de cette seconde jeunesse que la nature -n'accorde pas à toutes les femmes, et qui -s'étend entre la quarantième et la cinquantième -année. Son embonpoint un peu majestueux lui -donnait l'aspect d'une fleur très-épanouie, mais -personne en la voyant ne songeait à une fleur -fanée. Ses petits yeux étincelaient du même feu -qu'à vingt ans; ses cheveux n'avaient pas blanchi, -ses dents ne s'étaient pas allongées; ses joues -et ses mentons resplendissaient de cette fraîcheur -vigoureuse, luisante et sans duvet qui distingue -la seconde jeunesse de la première. Ses bras et -ses épaules auraient fait envie à beaucoup de -jeunes femmes. Son pied s'était un peu écrasé -sous le poids de son corps, mais sa petite main -rose et potelée brillait encore au milieu des bagues -et des bracelets comme un bijou entre des -bijoux.</p> - -<p>Les dedans d'une personne si accomplie répondaient -exactement au dehors. L'esprit de Mme Benoît -était aussi vif que ses yeux. Sa figure n'était -pas plus épanouie que son caractère. Le rire ne -tarissait jamais sur cette jolie bouche; ses belles -petites mains étaient toujours ouvertes pour donner. -Son âme semblait faite de bonne humeur et -de bonne volonté. A ceux qui s'émerveillaient<span class="pagenum"><a id="Page_302"></a>[Pg 302]</span> -d'une gaieté si soutenue et d'une bienveillance si -universelle, Mme Benoît répondait: «Que voulez-vous? -Je suis née heureuse. Mon passé ne -renferme rien que d'agréable, sauf quelques -heures oubliées depuis longtemps; le présent est -comme un ciel sans nuage; quant à l'avenir, j'en -suis sûre, je le tiens. Vous voyez bien qu'il faudrait -être folle pour se plaindre du sort ou prendre -en grippe le genre humain!»</p> - -<p>Comme il n'est rien de parfait en ce monde, -Mme Benoît avait un défaut, mais un défaut innocent, -qui n'avait jamais fait de mal qu'à elle-même. -Elle était, quoique l'ambition semble un -privilége du sexe laid, passionnément ambitieuse. -Je regrette de n'avoir pas trouvé un autre mot -pour exprimer son seul travers; car, à vrai dire, -l'ambition de Mme Benoît n'avait rien de commun -avec celle des autres hommes. Elle ne visait ni à -la fortune ni aux honneurs: les forges d'Arlange -rapportaient assez régulièrement cent cinquante -mille francs de rente; et, quant au reste, Mme Benoît -n'était pas femme à rien accepter du gouvernement -de 1846. Que poursuivait-elle donc? Bien -peu de chose. Si peu, que vous ne me comprendriez -pas si je ne racontais d'abord en quelques -lignes la jeunesse de Mme Benoît née Lopinot.</p> - -<p>Gabrielle-Auguste-Éliane Lopinot naquit au -cœur du faubourg Saint-Germain, sur les bords<span class="pagenum"><a id="Page_303"></a>[Pg 303]</span> -de ce bienheureux ruisseau de la rue du Bac, que -Mme de Staël préférait à tous les fleuves de l'Europe. -Ses parents, bourgeois jusqu'au menton, -vendaient des nouveautés à l'enseigne du <i>Bon -saint Louis</i>, et accumulaient sans bruit une fortune -colossale. Leurs principes bien connus, leur enthousiasme -pour la monarchie et le respect qu'ils -affichaient pour la noblesse leur conservaient la -clientèle de tout le faubourg. M. Lopinot, en fournisseur -bien appris, n'envoyait jamais une note -qu'on ne la lui eût demandée. On n'a jamais ouï -dire qu'il eût appelé en justice un débiteur récalcitrant. -Aussi les descendants des croisés firent-ils -souvent banqueroute au <i>Bon saint Louis</i>; mais ceux -qui payent, payent pour les autres. Cet estimable -marchand, entouré de personnes illustres dont les -unes le volaient et dont les autres se laissaient -voler, arriva peu à peu à mépriser uniformément -sa noble clientèle. On le voyait très-humble et -très-respectueux au magasin; mais il se relevait -comme par ressort en rentrant chez lui. Il étonnait -sa femme et sa fille par la liberté de ses jugements -et l'audace de ses maximes. Peu s'en -fallait que Mme Lopinot ne se signât dévotement -lorsqu'elle l'entendait dire après boire: «J'aime -fort les marquis, et ils me semblent gens de bien; -mais à aucun prix je ne voudrais d'un marquis -pour gendre.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_304"></a>[Pg 304]</span></p> - -<p>Ce n'était pas le compte de Gabrielle-Auguste-Éliane. -Elle se fût fort accommodée d'un marquis, -et, puisque chacun de nous doit jouer un rôle en -ce monde, elle donnait la préférence au rôle de -marquise. Cette enfant, accoutumée à voir passer -des calèches comme les petits paysans à voir voler -les hirondelles, avait vécu dans un perpétuel -éblouissement. Portée à l'engouement, comme -toutes les jeunes filles, elle avait admiré les objets -qui l'entouraient: hôtels, chevaux, toilettes -et livrées. A douze ans, un grand nom exerçait -une sorte de fascination sur son oreille; à quinze, -elle se sentait prise d'un profond respect pour ce -qu'on appelle le faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire -pour cette aristocratie incomparable qui se -croit supérieure à tout le genre humain par droit -de naissance. Lorsqu'elle fut en âge de se marier, -la première idée qui lui vint, c'est qu'un coup de -fortune pouvait la faire entrer dans ces hôtels -dont elle contemplait la porte cochère, l'asseoir à -côté de ces grandes dames radieuses qu'elle n'osait -regarder en face, la mêler à ces conversations -qu'elle croyait plus spirituelles que les plus beaux -livres et plus intéressantes que les meilleurs romans. -«Après tout, pensait-elle, il ne faut pas un -grand miracle pour abaisser devant moi la barrière -infranchissable. C'est assez que ma figure ou -ma dot fasse la conquête d'un comte, d'un duc ou<span class="pagenum"><a id="Page_305"></a>[Pg 305]</span> -d'un marquis.» Son ambition visait surtout au -marquisat, et pour cause. Il y a des ducs et des -comtes de création récente, et qui ne sont pas reçus -au faubourg; tandis que tous les marquis -sans exception sont de la vieille roche, car depuis -Molière on n'en fait plus.</p> - -<p>Je suppose que si elle avait été livrée à elle-même, -elle aurait trouvé sans lanterne l'homme -qu'elle souhaitait pour mari. Mais elle vivait sous -l'aile de sa mère, dans une solitude profonde, où -M. Lopinot venait de temps en temps lui offrir la -main d'un avoué, d'un notaire ou d'un agent de -change. Elle refusa dédaigneusement tous les -partis jusqu'en 1829. Mais un beau matin elle -s'aperçut qu'elle avait vingt-cinq ans sonnés, et -elle épousa subitement M. Morel, maître de forges -à Arlange. C'était un excellent homme de roturier, -qu'elle aurait aimé comme un marquis si -elle avait eu le temps. Mais il mourut le 31 juillet -1830, six mois après la naissance de sa fille. -La belle veuve fut tellement outrée de la révolution -de Juillet, qu'elle en oublia presque de pleurer -son mari. Les embarras de la succession et le -soin des forges la retinrent à Arlange jusqu'au -choléra de 1832, qui lui enleva en quelques jours -son père et sa mère. Elle revint alors à Paris, vendit -le <i>Bon saint Louis</i>, et acheta son hôtel de la rue -Saint-Dominique, entre le comte de Preux et la<span class="pagenum"><a id="Page_306"></a>[Pg 306]</span> -maréchale de Lens. Elle s'établit avec sa fille -dans son nouveau domicile, et ce n'est pas sans -une joie secrète qu'elle se vit logée dans un hôtel -de noble apparence, entre un comte et une -maréchale. Son mobilier était plus riche que le -mobilier de ses voisins, sa serre plus grande, -ses chevaux de meilleure race et ses voitures -mieux suspendues. Cependant elle aurait donné -de bon cœur serre, mobilier, chevaux et voitures -pour avoir le droit de voisiner un brin. Les murs -de son jardin n'avaient pas plus de quatre mètres -de haut, et, dans les soirées tranquilles de l'été, -elle entendait causer, tantôt chez le comte, tantôt -chez la maréchale. Malheureusement il ne lui -était pas permis de prendre part à la conversation. -Un matin, son jardinier lui apporta un vieux cacatoès -qu'il avait pris sur un arbre. Elle rougit de -plaisir en reconnaissant le perroquet de la maréchale. -Elle ne voulut céder à personne le plaisir -de rendre ce bel oiseau à sa maîtresse, et, au risque -d'avoir les mains déchiquetées à coups de -bec, elle le reporta elle-même. Mais elle fut reçue -par un gros intendant qui la remercia dignement -sur le pas de la porte. Quelques jours après, les -enfants du comte de Preux envoyèrent dans ses -plates-bandes un ballon tout neuf. La crainte -d'être remerciée par un intendant fit qu'elle renvoya -le ballon à la comtesse par un de ses domestiques,<span class="pagenum"><a id="Page_307"></a>[Pg 307]</span> -avec une lettre fort spirituelle et de -la tournure la plus aristocratique. Ce fut le précepteur -des enfants, un vrai cuistre, qui lui répondit. -La jolie veuve (elle était alors dans le -plein de sa beauté) en fut pour ses avances. Elle -se disait quelquefois le soir, en rentrant chez -elle: «Le sort est bien ridicule! J'ai le droit -d'entrer tant que je veux au nº 57, et il ne m'est -pas permis de m'introduire pour un quart -d'heure au 59 ou au 55!» Ses seules connaissances -dans le monde du faubourg étaient quelques -débiteurs de son père, auxquels elle n'avait garde -de demander de l'argent. En récompense de sa -discrétion, ces honorables personnes la recevaient -quelquefois le matin. A midi, elle pouvait se déshabiller: -toutes ses visites étaient faites.</p> - -<p>Le régisseur de la forge l'arracha à cette vie -intolérable en la rappelant à ses affaires. Arrivée -à Arlange, elle y trouva ce qu'elle avait cherché -vainement dans tout Paris: la clef du faubourg -Saint-Germain. Un de ses voisins de campagne -hébergeait depuis trois mois M. le marquis de -Kerpry, capitaine au 2<sup>e</sup> régiment de dragons. Le -marquis était un homme de quarante ans, mauvais -officier, bon vivant, toujours vert, assuré -contre la vieillesse, et célèbre par ses dettes, ses -duels et ses fredaines. Du reste, riche de sa solde -c'est-à-dire excessivement pauvre. «Je tiens mon<span class="pagenum"><a id="Page_308"></a>[Pg 308]</span> -marquisat!» pensa la belle Éliane. Elle fit sa -cour au marquis, et le marquis ne lui tint pas -rigueur. Deux mois plus tard il envoyait sa démission -au ministère de la guerre et conduisait à -l'église la veuve de M. Morel. Conformément à la -loi, le mariage fut affiché dans la commune d'Arlange, -au 10<sup>e</sup> arrondissement de Paris, et dans la -dernière garnison du capitaine. L'acte de naissance -du marié, rédigé sous la Terreur, ne portait -que le nom vulgaire de Benoît, mais on y joignit -un acte de notoriété publique attestant que de -mémoire d'homme M. Benoît était connu comme -marquis de Kerpry.</p> - -<p>La nouvelle marquise commença par ouvrir ses -salons au faubourg Saint-Germain du voisinage: -car le faubourg s'étend jusqu'aux frontières de la -France.</p> - -<p>Après avoir ébloui de son luxe tous les hobereaux -des environs, elle voulut aller à Paris -prendre sa revanche sur le passé; et elle conta -ce projet à son mari. Le capitaine fronça le sourcil -et déclara net qu'il se trouvait bien à Arlange. La -cave était bonne, la cuisine de son goût, la chasse -magnifique; il ne demandait rien de plus. Le faubourg -Saint-Germain était pour lui un pays aussi -nouveau que l'Amérique: il n'y possédait ni -parents, ni amis, ni connaissances. «Bonté divine! -s'écria la pauvre Éliane, faut-il que je<span class="pagenum"><a id="Page_309"></a>[Pg 309]</span> -sois tombée sur le seul marquis de la terre -qui ne connaisse pas le faubourg Saint-Germain!»</p> - -<p>Ce ne fut pas son seul mécompte. Elle s'aperçut -bientôt que son mari prenait l'absinthe quatre -fois par jour, sans parler d'une autre liqueur appelée -vermouth qu'il avait fait venir de Paris -pour son usage personnel. La raison du capitaine -ne résistait pas toujours à ces libations répétées, -et, lorsqu'il sortait de son bon sens, c'était, le -plus souvent, pour entrer en fureur. Ses vivacités -n'épargnaient personne, pas même Éliane, qui -en vint à souhaiter tout de bon de n'être plus -marquise. Cet événement arriva plus tôt qu'elle -ne l'espérait.</p> - -<p>Un jour le capitaine était souffrant pour s'être -trop bien comporté la veille. Il avait la tête lourde -et les yeux battus. Assis dans le plus grand -fauteuil du salon, il lustrait mélancoliquement -ses longues moustaches rousses. Sa femme, debout -auprès d'un samavar, lui versait coup sur -coup d'énormes tasses de thé. Un domestique annonça -M. le comte de Kerpry. Le capitaine, tout -malade qu'il était, se dressa brusquement en -pieds.</p> - -<p>«Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez sans -parents? demanda Éliane un peu étonnée.</p> - -<p>—Je ne m'en connaissais pas, répondit le capitaine,<span class="pagenum"><a id="Page_310"></a>[Pg 310]</span> -et je veux que le diable m'emporte.... Mais -nous verrons bien. Faites entrer!»</p> - -<p>Le capitaine sourit dédaigneusement lorsqu'il -vit paraître un jeune homme de vingt ans, d'une -beauté presque enfantine. Il était de taille raisonnable, -mais si frêle et si délicat, qu'on pouvait -croire qu'il n'avait pas fini de grandir. Ses longs -yeux bleus regardaient autour d'eux avec une -sorte de timidité farouche. Lorsqu'il aperçut la -belle Éliane, sa figure rougit comme une pêche -d'espalier. Le timbre de sa voix était doux, frais, -limpide, presque féminin. Sans la moustache -brune qui se dessinait finement sur sa lèvre, on -aurait pu le prendre pour une jeune fille déguisée -en homme.</p> - -<p>«Monsieur, dit-il au capitaine en se tournant -à demi vers Éliane, quoique je n'aie pas l'honneur -d'être connu de vous, je viens vous parler -d'affaires de famille. Notre conversation, qui -sera longue, contiendra sans doute des chapitres -fastidieux, et je crains que madame n'en soit ennuyée.</p> - -<p>—Vous avez tort de craindre, monsieur, reprit -Éliane en se rengorgeant: la marquise de Kerpry -veut et doit connaître toutes les affaires de la famille, -et, puisque vous êtes un parent de mon -mari....</p> - -<p>—C'est ce que j'ignore encore, madame, mais<span class="pagenum"><a id="Page_311"></a>[Pg 311]</span> -nous le déciderons bientôt, et devant vous, puisque -vous le désirez et que monsieur semble y -consentir.»</p> - -<p>Le capitaine écoutait d'un air hébété, sans trop -comprendre. Le jeune comte se tourna vers lui -comme pour le prendre à partie.</p> - -<p>«Monsieur, lui dit-il, je suis le fils aîné du marquis -de Kerpry, qui est connu de tout le faubourg -Saint-Germain, et qui a son hôtel rue Saint-Dominique.</p> - -<p>—Quel bonheur!» s'écria étourdiment Éliane.</p> - -<p>Le comte répondit à cette exclamation par un -salut froid et cérémonieux. Il poursuivit:</p> - -<p>«Monsieur, comme mon père, mon grand-père -et mon bisaïeul étaient fils uniques, et qu'il n'y a -jamais eu deux branches dans la famille, vous excuserez -l'étonnement qui nous a saisis le jour où -nous avons appris par les journaux le mariage -d'un marquis de Kerpry.</p> - -<p>—Je n'avais donc pas le droit de me marier? -demanda le capitaine en se frottant les yeux.</p> - -<p>—Je ne dis pas cela, monsieur. Nous avons -à la maison, outre l'arbre généalogique de la -famille, tous les papiers qui établissent nos droits -à porter le nom de Kerpry. Si vous êtes notre -parent, comme je le désire, je ne doute pas que -vous n'ayez aussi entre les mains quelques papiers -de famille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_312"></a>[Pg 312]</span></p> - -<p>—A quoi bon? les paperasses ne prouvent rien, -et tout le monde sait qui je suis.</p> - -<p>—Vous avez raison, monsieur, il ne faut -pas beaucoup de parchemins pour établir une -preuve solide; il suffit d'un acte de naissance, -avec....</p> - -<p>—Monsieur, mon acte de naissance porte le -nom de Benoît. Il est daté de 1794. Comprenez-vous?</p> - -<p>—Parfaitement, monsieur, et, en dépit de -cette circonstance, je conserve l'espoir d'être votre -parent. Êtes-vous né à Kerpry ou dans les environs?</p> - -<p>—Kerpry?... Kerpry? où prenez-vous Kerpry?</p> - -<p>—Mais où il a toujours été: à trois lieues de -Dijon, sur la route de Paris.</p> - -<p>—Eh! monsieur, que m'importe à moi? puisque -Robespierre a vendu les biens de la famille....</p> - -<p>—On vous a mal informé, monsieur. Il est vrai -que la terre et le château ont été mis en vente -comme biens d'émigré, mais ils n'ont pas trouvé -d'acheteur, et S. M. le roi Louis XVIII a daigné -les rendre à mon père.»</p> - -<p>Le capitaine était insensiblement sorti de sa torpeur; -ce dernier trait acheva de le réveiller. Il -marcha les poings serrés, vers son frêle adversaire, -et lui cria dans le visage:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_313"></a>[Pg 313]</span></p> - -<p>«Mon petit monsieur, il y a quarante ans que je -suis marquis de Kerpry, et celui qui m'arrachera -mon nom aura le poignet solide.»</p> - -<p>Le comte pâlit de colère, mais il se souvint -de la présence d'Éliane, qui s'étendait, anéantie, -sur une chaise longue. Il répondit d'un ton -dégagé:</p> - -<p>«Mon grand monsieur, quoique les jugements -de Dieu soient passés de mode, j'accepterais -volontiers le moyen de conciliation que vous -m'offrez, si j'étais seul intéressé dans l'affaire. -Mais je représente ici mon père, mes frères et -toute une famille, qui aurait lieu de se plaindre -si je jouais ses intérêts à pile ou face. Permettez-moi -donc de retourner à Paris. Les tribunaux -décideront lequel de nous usurpe le nom de -l'autre.»</p> - -<p>Là-dessus le comte fit une pirouette, salua profondément -la prétendue marquise, et regagna sa -chaise de poste avant que le capitaine eût songé à -le retenir.</p> - -<p>Le samavar ne bouillait plus; mais ce n'était -pas de thé qu'il s'agissait entre le capitaine et -sa femme. Éliane voulait savoir si elle était oui -ou non marquise de Kerpry. L'impétueux Benoît, -qui venait d'user son reste de patience, -s'oublia au point de battre la plus jolie personne -du département. C'est à ces circonstances que<span class="pagenum"><a id="Page_314"></a>[Pg 314]</span> -Mme Benoît faisait allusion lorsqu'elle parlait de -quelques heures désagréables oubliées depuis -longtemps.</p> - -<p>Le procès Kerpry contre Kerpry ne se fit pas -attendre. Le sieur Benoît eut beau répéter par -l'organe de son avocat qu'il s'était toujours entendu -appeler marquis de Kerpry, il fut condamné -à signer Benoît et à payer les frais. Le jour où il -reçut cette nouvelle, il écrivit au jeune comte une -lettre d'injures grossières, signée Benoît. Le dimanche -suivant, vers huit heures du matin, il -rentra chez lui sur un brancard, avec dix centimètres -de fer dans le corps. Il s'était battu, et -l'épée du comte s'était brisée dans la blessure. -Éliane, qui dormait encore, arriva juste à temps -pour recevoir ses excuses et ses adieux.</p> - -<p>Si cette aventure n'avait pas fait un scandale -épouvantable, la province ne serait pas la province. -Les hobereaux du voisinage témoignèrent une -exaspération comique: ils auraient voulu reprendre -à la fausse marquise les visites qu'ils lui -avaient faites. La veuve n'entendit pas le bruit -qui se faisait autour d'elle: elle pleurait. Ce -n'est pas qu'elle regrettât rien de M. Benoît, dont -les défauts, petits et grands, l'avaient à jamais -corrigée du mariage; mais elle déplorait sa confiance -trompée, ses espérances perdues, son horizon -rétréci, son ambition condamnée à l'impuissance.<span class="pagenum"><a id="Page_315"></a>[Pg 315]</span> -Si vous voulez vous peindre l'état -de son âme, figurez-vous un fakir à qui l'on -signifie qu'il ne verra jamais Wichnou. Du fond -de sa retraite, elle lançait sur le faubourg Saint-Germain -des regards d'Ève chassée du paradis -terrestre.</p> - -<p>Un matin qu'elle pleurait sous un berceau de -clématites en fleur (c'était dans l'été de 1834), sa -fille passa en courant auprès d'elle. Elle arrêta -l'enfant par sa robe et la baisa cinq ou six fois, -en se reprochant de songer moins à sa fille qu'à -ses chagrins. Lorsqu'elle l'eut bien embrassée, -elle la regarda en face et fut satisfaite de l'examen. -A quatre ans et demi, la petite Lucile annonçait -une beauté fine et aristocratique. Ses traits -étaient charmants; les attaches des pieds et des -mains, exquises. Éliane eut beau fouiller dans sa -mémoire, elle ne se souvint pas d'avoir vu jouer -aux Tuileries un seul enfant d'un type aussi distingué. -Elle donna un dernier baiser à la petite, -qui prit sa volée. Puis elle s'essuya les yeux, et -depuis elle ne pleura plus.</p> - -<p>«Mais où donc avais-je la tête? murmura-t-elle -en reprenant son plus heureux sourire. Tout -n'est pas perdu; tout peut s'arranger; tout est -arrangé; c'est bien; c'est pour le mieux! J'entrerai; -c'est une affaire de patience; il faut du temps, -mais ces portes orgueilleuses s'ouvriront devant<span class="pagenum"><a id="Page_316"></a>[Pg 316]</span> -moi. Je ne serai pas marquise, non; j'ai été assez -mariée, et l'on ne m'y reprendra plus. La marquise, -la voilà qui piétine dans les fraises. Je lui -choisirai un marquis, un bon: il faut bien que -mon expérience serve à quelque chose. Je serai -la vraie mère d'une vraie marquise! Elle sera -reçue partout, et moi aussi; fêtée partout, et moi -aussi; elle dansera avec des ducs, et moi.... je la -regarderai danser, à moins que ces messieurs de -1830 ne fassent une loi de laisser les mamans -au vestiaire!»</p> - -<p>Dès cet instant, son unique préoccupation fut -de préparer sa fille au rôle de marquise. Elle -l'habilla comme une poupée, lui enseigna les diverses -grimaces dont se composent les grandes -manières et lui apprit la révérence, tandis que sa -gouvernante lui apprenait l'alphabet. Malheureusement, -la petite Lucile n'était pas née dans la -rue du Bac. Elle s'éveillait au chant des oiseaux -et non au roulement des carrosses, et elle voyait -plus de villageois en blouse que de laquais en livrée. -Elle n'écouta pas mieux les leçons d'aristocratie -que lui donnait sa mère, que sa mère n'avait -écouté les diatribes de M. Lopinot contre les -marquis. L'esprit des enfants est formé par tout -ce qui les entoure; ils ont l'oreille ouverte à cent -précepteurs à la fois; les bruits de la campagne -et les bruits de la rue leur parlent bien plus haut<span class="pagenum"><a id="Page_317"></a>[Pg 317]</span> -que le pédant le plus intraitable ou le père le plus -rigoureux. Mme Benoît eut beau prêcher: les premiers -plaisirs de la jeune marquise furent de se -battre avec les fillettes du village, de se rouler -dans le sable en robe neuve, de voler des œufs -tout chauds dans le poulailler, et de se faire -traîner par un gros chien écossais qu'elle tirait -par la queue. A la voir jouer au jardin, un observateur -attentif eût deviné le sang du bonhomme -Morel et du père Lopinot. Sa mère se lamentait -de ne trouver en elle ni orgueil, ni vanité, -ni le plus simple mouvement de coquetterie. Elle -guettait avec une impatience fiévreuse le jour où -Lucile mépriserait quelqu'un, mais Lucile ouvrait -son cœur et ses bras à toutes les bonnes gens qui -l'entouraient, depuis Margot la vachère jusqu'au -plus noir des ouvriers de la forge. Lorsqu'elle se -fit grandelette, ses goûts changèrent un peu, mais -ce ne fut pas dans le sens que sa mère désirait. -Elle s'intéressa au jardin, au verger, au troupeau, -à la basse-cour, à l'usine, au ménage, et même -(pourquoi ne le dirait-on pas?) à la cuisine. Elle -eut l'œil au fruitier, elle étudia l'art de faire des -confitures, elle s'inquiéta de la pâtisserie. Chose -étrange! les gens de la maison, au lieu de s'impatienter -de sa surveillance, lui en savaient le -meilleur gré du monde. Ils comprenaient, mieux -que Mme Benoît, combien il est beau qu'une femme<span class="pagenum"><a id="Page_318"></a>[Pg 318]</span> -apprenne de bonne heure l'ordre, le soin, une -sage et libérale économie, et ces talents obscurs -qui font le charme d'une maison et la joie des hôtes -auxquels elle ouvre sa porte.</p> - -<p>Les leçons de Mme Benoît avaient porté d'étranges -fruits. Cependant elles ne furent pas tout à -fait perdues. L'institutrice était sévère par amour -de sa fille, impatiente par amour du marquisat, -et colère par tempérament. Elle perdit si souvent -patience que Lucile prit peur de sa mère. La pauvre -enfant s'entendait répéter tous les jours: -«Vous ne savez rien de rien, vous n'entendez -rien à rien, vous êtes bien heureuse de m'avoir!» -Elle se persuada naïvement qu'elle était bien heureuse -d'avoir Mme Benoît. Elle se crut, de bonne -foi, niaise et incapable; et, au lieu de s'en désoler, -elle satisfit tous ses goûts, s'abandonna à tous -ses penchants, fut heureuse, aimée et charmante.</p> - -<p>Mme Benoît était si pressée de jouir de la vie -et du faubourg, qu'elle aurait marié sa fille à -quinze ans si elle l'avait pu. Mais Lucile à quinze -ans n'était encore qu'une petite fille. L'âge ingrat -se prolongea pour elle au delà des limites ordinaires. -Il est à remarquer que les enfants des villages -sont moins précoces que ceux des villes: -c'est sans doute par la même raison qui fait que -les fleurs des champs retardent sur celles des jardins. -A seize ans, Lucile commença de prendre figure.<span class="pagenum"><a id="Page_319"></a>[Pg 319]</span> -Elle était encore un peu maigre, un peu rubiconde, -un peu gauche; toutefois sa gaucherie, -sa maigreur et ses bras rouges n'étaient pas des -épouvantails à effaroucher l'amour. Elle ressemblait -à ces chastes statues que les sculpteurs allemands -de la Renaissance taillaient dans la pierre -des cathédrales; mais aucun fanatique de l'art -grec n'eût dédaigné de jouer auprès d'elle le rôle -de Pygmalion.</p> - -<p>Sa mère lui dit un beau matin en fermant cinq -ou six malles: «Je vais à Paris chercher un marquis -que vous épouserez.</p> - -<p>—Oui, maman,» répondit-elle sans objection. -Elle savait depuis des années qu'elle devait épouser -un marquis. Un seul souci la préoccupait, -sans qu'elle eût jamais osé s'en ouvrir à personne. -Dans le salon d'une amie de sa mère, Mme Mélier, -en feuilletant un album de costumes, elle -avait vu une gravure coloriée représentant un -marquis. C'était un petit vieillard vêtu d'un costume -du temps de Louis XV, culotte courte, souliers -à boucles d'or, épée à poignée d'acier, chapeau -à plumes, habit à paillettes. Cette image était -si bien logée dans un des casiers de sa mémoire, -qu'elle se présentait au seul nom de marquis, et -que la pauvre enfant ne pouvait se persuader -qu'il y eût d'autres marquis sur la terre. Elle les -croyait tous dessinés d'après le même modèle, et<span class="pagenum"><a id="Page_320"></a>[Pg 320]</span> -elle se demandait avec effroi comment elle pourrait -s'empêcher de rire en donnant la main à son -mari.</p> - -<p>Tandis qu'elle s'abandonnait à ces terreurs innocentes, -Mme Benoît se mettait en quête d'un -marquis. Elle eut bientôt trouvé. Parmi les débiteurs -de son père avec lesquels elle avait conservé -des relations, le plus aimable était le vieux baron -de Subressac. Non-seulement il y était toujours -pour elle, mais il lui faisait même l'honneur de -venir déjeuner chez elle, en tête-à-tête. Ces familiarités -n'étaient pas compromettantes, d'un -homme de soixante-quinze ans. Elle lui demanda -un jour, entre les deux derniers verres d'une -bouteille de vin de Tokay:</p> - -<p>«Monsieur le baron, vous occupez-vous quelquefois -de mariages?</p> - -<p>—Jamais, charmante, depuis qu'il y a des -maisons pour cela.»</p> - -<p>Le baron l'appelait paternellement <i>charmante</i>.</p> - -<p>«Mais, reprit-elle sans se déferrer, s'il s'agissait -de rendre service à deux de vos amis?</p> - -<p>—Si vous étiez un des deux, madame, je ferais -tout ce que vous me commanderiez.</p> - -<p>—Vous êtes au cœur de la question. Je connais -une enfant de seize ans, jolie, bien élevée, -qui n'a jamais été en pension, un ange! Mais, au -fait, je ne vois pas pourquoi je vous ferais des<span class="pagenum"><a id="Page_321"></a>[Pg 321]</span> -mystères: c'est ma fille. Elle a pour dot, premièrement -l'hôtel que voici: je n'en parle que pour -mémoire; plus une forêt de quatre cents hectares; -plus une forge qui marche toute seule et qui -rapporte cent cinquante mille francs dans les plus -mauvaises années. Là-dessus elle devra me servir -une rente de cinquante mille francs, qui, jointe à -quelques petites choses que j'ai, me suffira pour -vivre. Nous disons donc: un hôtel, une forêt et -cent mille francs de rente.</p> - -<p>—C'est fort joli.</p> - -<p>—Attendez! Pour des raisons très-délicates et -qu'il ne m'est pas permis de divulguer, il faut que -ma fille épouse un marquis; on ne demande pas -d'argent; on sera très-coulant sur l'âge, l'esprit, -la figure, et tous les avantages extérieurs; ce -qu'on veut, c'est un marquis avéré, de bonne souche, -bien apparenté, connu de tout le faubourg, et -qui puisse se présenter fièrement partout, avec sa -femme et sa famille. Connaissez-vous, monsieur le -baron, un marquis que vous aimiez assez pour -lui souhaiter une jolie femme et cent mille livres -de rente?</p> - -<p>—Ma foi! charmante, je n'en trouverais pas -deux, mais j'en connais un. Si votre fille l'accepte, -elle épousera un homme que j'aime comme mon -fils. Mais je vous donne beaucoup mieux que -vous ne demandez.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_322"></a>[Pg 322]</span></p> - -<p>—Vrai?</p> - -<p>—D'abord, il est jeune: vingt-huit ans.</p> - -<p>—C'est un détail, passons.</p> - -<p>—Il est très-beau.</p> - -<p>—Vanité des vanités!</p> - -<p>—Votre fille n'en dira pas autant. Il est plein -d'esprit.</p> - -<p>—Denrée inutile en ménage.</p> - -<p>—Une instruction sérieuse: ancien élève de -l'École polytechnique!</p> - -<p>—Soit.</p> - -<p>—De plus il a fait des études spéciales qui ne -vous seront pas...</p> - -<p>—C'est fort bien; mais le solide, monsieur le -baron!</p> - -<p>—Ah! quant à la fortune, il répond trop exactement -au programme. Ruiné de fond en comble. -Il a donné sa démission en sortant de l'École, -parce que....</p> - -<p>—Je le lui pardonne, monsieur le baron.</p> - -<p>—La dernière fois qu'il est venu me voir, -le pauvre garçon pensait à chercher une -place.</p> - -<p>—Sa place est toute trouvée; mais dites-moi, -cher baron, il est bien noble?</p> - -<p>—Comme Charlemagne. Voilà donc ce que vous -appelez le solide!</p> - -<p>—Sans doute.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_323"></a>[Pg 323]</span></p> - -<p>—Un de ses ancêtres a failli devenir roi d'Antioche -en 1098.</p> - -<p>—Et sa parenté?</p> - -<p>—Tout le faubourg.</p> - -<p>—Un nom connu?</p> - -<p>—Comme Henri IV. C'est le marquis d'Outreville. -Vous devez connaître cela....</p> - -<p>—Il me semble. Outreville!... c'est un joli nom. -On mettra une plaque de marbre au-dessus de la -porte cochère: <span class="smcap">Hôtel d'Outreville</span>. Mais va-t-il -vouloir de ma fille? une mésalliance!</p> - -<p>—Eh! charmante, un homme ne se mésallie -pas. Je comprends qu'une fille qui s'appelle Mlle de -Noailles ou Mlle de Choiseul répugne à changer -de nom pour s'appeler Mme Mignolet. Mais un -homme garde son nom, donc il ne perd rien. D'ailleurs, -Gaston n'a pas les préjugés de sa caste. Je -le verrai en sortant d'ici, et demain au plus tard -je vous donnerai de ses nouvelles.</p> - -<p>—Faites mieux, mon excellent baron: s'il est -bien disposé, venez demain, sans façon, dîner avec -lui. A-t-il des papiers de famille? un arbre généalogique?</p> - -<p>—Sans doute.</p> - -<p>—Tâchez donc qu'il les apporte!</p> - -<p>—Y songez-vous charmante? C'est moi qui -viendrai un de ces jours vous déchiffrer tout ce -grimoire. A bientôt!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_324"></a>[Pg 324]</span></p> - -<p>Le baron s'achemina à petits pas vers le nº 34 -de la rue Saint-Benoît. C'était une maison bourgeoise -dont la principale locataire avait meublé -quelques chambres pour loger les étudiants. Il -monta au second étage et frappa à une petite porte -numérotée. Le marquis, en veste de travail, vint -lui ouvrir. C'était en effet un beau jeune homme -et un mari fort désirable. Il était un peu grand, -mais d'une taille si bien prise que personne ne -songeait à lui reprocher quelques centimètres de -trop. Ses pieds et ses mains attestaient que ses -ancêtres avaient vécu sans rien faire pendant plusieurs -siècles. Sa tête était magnifique: un front -haut, large et couronné de cheveux noirs qui se -rejetaient spontanément en arrière; des yeux bleus -d'une grande douceur, mais profondément enfoncés -sous des sourcils puissants; un nez fièrement -arqué dont les ailes fines frémissaient à la moindre -émotion, une bouche un peu large et des dents -charmantes; une moustache noire, épaisse et brillante, -qui encadrait de belles lèvres rouges sans -les cacher; un teint à la fois brun et rose, couleur -de travail et de santé. Le baron fit cet inventaire -d'un coup d'œil rapide, en serrant la main de -Gaston, et il murmura en lui-même: «Si la petite -n'est pas contente du présent que je lui fais!...»</p> - -<p>La figure du jeune marquis était ouverte, mais -non pas épanouie. En l'examinant avec attention,<span class="pagenum"><a id="Page_325"></a>[Pg 325]</span> -on y aurait vu je ne sais quoi de mobile et d'inquiet, -l'agitation perpétuelle d'un désir inassouvi, -la tyrannie d'une idée dominante. Peut-être -même, en poussant plus avant, y eût-on reconnu -le sceau de prédestination qui marque le visage -de tous les inventeurs. Gaston avait quitté son -ouvrage pour ouvrir à son vieil ami. Il était occupé -à laver à l'encre de Chine une grande planche -de dessins au bas desquels on lisait: <i>Plan, coupe -et élévation d'un haut fourneau économique</i>. Sa -table était encombrée de dessins et de mémoires -dont les titres, à demi cachés les uns par les -autres, étaient de nature à piquer la curiosité des -plus indifférents. On y voyait, ou plutôt on y devinait -les suscriptions suivantes: <i>D'un nouvel acier -plus fusible.—Nouveau système de hauts fourneaux.—Accidents -les plus fréquents dans les mines, et -moyen de les prévenir.—Moyen de couler d'une seule -pièce les roues des....—Emploi rationnel du combustible -dans....—Nouveau soufflet à vapeur pour les -forges</i>.... Lorsqu'on avait jeté les yeux sur cette -table, on ne voyait plus qu'elle dans la chambre. -Le petit lit de pensionnaire, les six chaises de -damas de laine, le fauteuil de velours d'Utrecht, -la petite bibliothèque surchargée de livres, la pendule -arrêtée, les deux vases de fleurs artificielles -sous leurs globes, les portraits encadrés de La -Fayette et du général Foy, les rideaux rouges à<span class="pagenum"><a id="Page_326"></a>[Pg 326]</span> -liteaux jaunes, tout disparaissait devant ce monceau -de labeurs et d'espérances.</p> - -<p>«Mon enfant, dit le baron au marquis, il y a -huit grands jours que je ne vous ai vu: où en sont -vos affaires?</p> - -<p>—Bonne nouvelle, monsieur: j'ai une place. -J'avais fait mettre, il y a quelques jours, une note -dans les journaux. Un de mes anciens camarades -d'école qui dirige les mines de Poullaouen, dans -le Finistère, a deviné mon nom sous les initiales; -il a parlé de moi aux administrateurs, et l'on -m'offre une place de 3000 francs, à prendre au -1<sup>er</sup> mai. Il était temps! j'entamais mon dernier -billet de cent francs. Je partirai dans cinq jours -pour la Bretagne. Poullaouen est un triste pays, -où il pleut dix mois de l'année, et vous savez si -j'aime le soleil. Mais je pourrai continuer mes -études, pratiquer quelques-unes de mes théories, -faire mes expériences sur une grande -échelle: c'est tout un avenir!</p> - -<p>—Voyez comme je tombe mal! Je venais vous -proposer autre chose.</p> - -<p>—Dites toujours: je n'ai pas encore répondu.</p> - -<p>—Voulez-vous vous marier?»</p> - -<p>Le marquis fit une moue parfaitement sincère.</p> - -<p>«Vous êtes bien bon de vous occuper de moi, -dit-il au vieillard en lui serrant les deux mains:<span class="pagenum"><a id="Page_327"></a>[Pg 327]</span> -mais je n'ai jamais songé à ces choses-là. Je n'ai -pas le temps; vous savez mes travaux; j'ai encore -un million de choses à trouver; la science est -jalouse.</p> - -<p>—Ta, ta, ta! reprit le baron en riant. Comment! -vous avez vingt-huit ans, vous vivez ici comme -un chartreux; je viens vous offrir une fille sage, -jolie, bien élevée, un ange de seize ans; et voilà -comme vous me recevez!»</p> - -<p>Un éclair de jeunesse s'alluma au fond des -beaux yeux de Gaston, mais ce fut l'affaire d'un -instant. «Merci mille fois, répondit-il, mais je -n'ai pas le temps. Le mariage m'imposerait des -devoirs contraires à mes goûts, des occupations -insupportables....</p> - -<p>—Il ne vous imposerait rien du tout. Votre -futur beau-père est mort depuis plus de quinze -ans; la famille se compose d'une belle-mère, excellente -bourgeoise, malgré ses prétentions. Pour -vous donner une idée de ses manières, je vous -dirai qu'elle m'a chargé de vous mener demain -dîner chez elle, si ce mariage ne vous déplaît pas. -Vous voyez qu'on ne fait pas de cérémonie!</p> - -<p>—Merci, monsieur, mais j'ai Poullaouen dans -la tête.</p> - -<p>—Quel homme! on vous assure par contrat la -propriété d'un hôtel rue Saint-Dominique, d'une -forêt de quatre cents hectares en Lorraine, et de<span class="pagenum"><a id="Page_328"></a>[Pg 328]</span> -cent mille livres de rente. Vous en donnera-t-on -autant à Poullaouen?</p> - -<p>—Non, mais j'y serai dans mon élément. Proposeriez-vous -à un poisson cent mille francs de -rente pour vivre hors de l'eau?</p> - -<p>—Eh bien! n'en parlons plus. Je voulais vous -dire cela en passant. Maintenant j'ai quelques visites -à faire; au revoir. Vous ne partirez pas sans -me dire adieu?»</p> - -<p>Le baron s'avança jusqu'à la porte en souriant -malicieusement. Au moment de sortir, il se retourna -et dit à Gaston:</p> - -<p>«A propos, les cent mille francs de rente sont -le revenu d'une forge magnifique.»</p> - -<p>Gaston l'arrêta sur le seuil: «Une forge! J'épouse! -Voulez-vous me permettre d'aller vous -prendre demain pour dîner chez ma belle-mère?</p> - -<p>—Non, non. Épousez Poullaouen!</p> - -<p>—Mon vieil ami!</p> - -<p>—Eh bien, soit. A demain.»</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Après le départ du baron, Gaston d'Outreville -se jeta dans le fauteuil, plongea sa tête dans ses -deux mains, et réfléchit si longuement, que son -encre de Chine eut le temps de sécher. «A quel<span class="pagenum"><a id="Page_329"></a>[Pg 329]</span> -propos, se demandait-il, une bourgeoise vient-elle -m'offrir sa fille et cent mille francs de rente?» -Je connais bon nombre de jeunes gens qui, à sa -place, eussent été moins embarrassés. Ils auraient -eu bientôt fait de construire un roman d'amour -pour expliquer tout le mystère. Mais Gaston manquait -de fatuité, comme Lucile de coquetterie. La -seule idée qui lui vint fut que Mme Benoît voulait -pour gendre un forgeron bien élevé. «Elle a entendu -parler de moi, pensa-t-il; on lui aura dit -un mot de mes recherches et de mes découvertes; -j'étais assez répandu dans le faubourg, du temps -que je ne connaissais pas encore la sottise et la -vanité des relations du monde. Il est évident que -cette usine a besoin d'un homme: une mère et sa -fille additionnées ensemble ne font pas un maître -de forges. Qui sait si les travaux ne sont pas en -souffrance, si l'entreprise n'est pas en péril? Eh -bien, morbleu! nous la sauverons. Outreville à -la rescousse! comme disaient nos aïeux, ces artisans -héroïques qui forgeaient leurs épées eux-mêmes.» -Là-dessus, il refit de l'encre de Chine -et termina consciencieusement son lavis.</p> - -<p>Le lendemain, il se promena à grands pas dans -le jardin du Luxembourg, jusqu'à l'heure du déjeuner. -Après midi, il s'enferma dans un cabinet -de lecture, où il feuilleta successivement tous les -journaux du jour et toutes les revues du mois:<span class="pagenum"><a id="Page_330"></a>[Pg 330]</span> -depuis longtemps il n'avait fait pareille débauche. -«Il est heureux, pensait-il, qu'on ne se marie pas -souvent: on ne travaillerait guère.» A cinq heures, -il se mit à sa toilette, qui fut longue: il s'attendait -à dîner avec sa future. Six heures et demie -sonnaient lorsqu'il entra chez le baron. Il -espérait savoir de son vieil ami comment Mme Benoît -avait pris la fantaisie de le choisir pour gendre; -mais le baron fut mystérieux comme un -oracle. Il respectait trop son orgueil pour lui -conter la vérité. En arrivant au petit hôtel de la -rue Saint-Dominique, ils aperçurent deux ouvriers -juchés sur une double échelle et occupés à mesurer -quelque chose au-dessus de la porte cochère.</p> - -<p>«Devinez, dit le baron, ce que ces braves gens -font là-haut! ils prennent la mesure d'une plaque -de marbre sur laquelle on écrira: Hôtel d'Outreville.</p> - -<p>—Bonne plaisanterie! répondit Gaston en franchissant -le seuil de la porte.</p> - -<p>—Vous ne me croyez pas? Revenez un peu par -ici. Holà! monsieur Renaudot; n'est-ce pas vous -que je vois?</p> - -<p>—Oui, monsieur le baron, dit le marbrier, qui -descendit aussitôt.</p> - -<p>—Dans combien de temps pensez-vous pouvoir -poser la plaque?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_331"></a>[Pg 331]</span></p> - -<p>—Mais pas avant un mois, monsieur le baron, -à cause des armes qu'il faut sculpter au-dessus.</p> - -<p>—Comment! vous n'avez demandé que quinze -jours au marquis de Croix-Maugars?</p> - -<p>—Ah! monsieur le baron, les armes d'Outreville -sont bien plus compliquées.</p> - -<p>—C'est juste. Bonsoir, monsieur Renaudot. Hé -bien, sceptique?</p> - -<p>—Çà, mon vieil ami, à travers quel conte de -fées me promenez-vous?</p> - -<p>—Cela tient du <i>Chat botté</i> puisqu'il y a un marquis....</p> - -<p>—Bien obligé!</p> - -<p>—Et de <i>la Belle au bois dormant</i>, puisque la future -marquise, qui ne vous a jamais vu, dort -innocemment sur les deux oreilles au fond de -votre forêt d'Arlange, en attendant que le fils du -roi vienne la réveiller.</p> - -<p>—Comment! elle n'est pas ici?</p> - -<p>—Nous lui ferons savoir que vous l'avez regrettée.»</p> - -<p>Mme Benoît accueillit ses hôtes à bras ouverts. -Avertie à temps du succès de l'affaire, elle avait -commandé un dîner d'archevêque. On perdit peu -de temps en présentations: les connaissances se -font mieux à table. La conversation s'engagea assez -plaisamment entre la belle-mère et le gendre. -Gaston parlait Arlange, Mme Benoît répondait faubourg;<span class="pagenum"><a id="Page_332"></a>[Pg 332]</span> -elle se lançait dans les questions de noblesse, -il faisait un détour et revenait aux forges, -chacun suivant obstinément son idée favorite. Cette -lutte obstinée n'éclaira personne, pas même l'excellent -baron, qui se livrait au seul plaisir de son -âge, et faisait honneur au dîner plus qu'à la conversation.</p> - -<p>Mme Benoît ne devina point la passion de son -gendre, et Gaston ne soupçonna pas la manie de -sa belle-mère. Il se disait: «De deux choses l'une: -ou Mme Benoît évite par vanité bourgeoise de -parler du sujet qui l'intéresse le plus; ou elle -craint d'ennuyer le baron, qui ne nous écoute -pas.» Mme Benoît pensait au même moment: -«Le pauvre garçon croit faire acte de politesse -en me parlant des choses que je connais; il ne -sait pas que je connais le faubourg aussi bien -que lui.» De guerre las, Gaston abandonna la -question des fers et l'industrie métallurgique, et -Mme Benoît put l'interroger sur tout ce qu'elle -voulut. Elle savait par cœur le grand-livre du -magasin de son père, ce prosaïque livre d'or de -la noblesse parisienne, et elle n'ignorait aucun -des noms que d'Hozier aurait reconnus. Pour -s'assurer que Gaston était en mesure de la conduire -partout, elle lui fit subir, sans qu'il s'en -doutât, un examen dont il se tira naïvement à -son honneur. Elle se réjouit dans les profondeurs<span class="pagenum"><a id="Page_333"></a>[Pg 333]</span> -de son ambition en apprenant que Gaston avait -dîné ici, qu'il avait dansé là; qu'on le tutoyait -dans telle maison, qu'on le grondait dans telle -autre; qu'il avait joué à dix ans avec tel duc et -galopé à vingt ans avec tel prince. Elle inscrivit -dans sa mémoire sur des tables de pierre et d'airain -toutes les parentés proches ou lointaines de -son gendre. Si elle en avait oublié une seule, elle -aurait cru manquer à sa propre famille.</p> - -<p>Après le café, on fit un tour de jardin: la nuit -était magnifique et le ciel illuminé comme pour -une fête. Mme Benoît montra au marquis les propriétés -voisines.</p> - -<p>«Ici, dit-elle, nous avons le comte de Preux, le -connaissez-vous?</p> - -<p>—Il est mon oncle à la mode de Bretagne.»</p> - -<p>La glorieuse bourgeoise inscrivit triomphalement -ce parent inespéré. «Là, poursuivit-elle, -c'est la maréchale de Lens. Ce serait une rencontre -curieuse qu'elle fût aussi de la famille.</p> - -<p>—Non, madame, mais elle était la marraine -d'un frère que j'ai perdu.</p> - -<p>—Bon! pensa Mme Benoît. Si le gros intendant -est encore de ce monde, nous verrons à le faire -chasser. C'est un trésor qu'un pareil gendre!»</p> - -<p>Si Gaston s'était avisé de dire: «Sautons par-dessus -le mur et allons surprendre la maréchale,» -Mme Benoît aurait sauté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_334"></a>[Pg 334]</span></p> - -<p>Mais le baron, qui se couchait volontiers au -sortir de table, sonna la retraite, et Gaston le -suivit. Un bon coupé, au chiffre de Mme Benoît, -les attendait à la porte.</p> - -<p>«Mon cher enfant, dit le baron dès que la portière -fut fermée, j'ai prodigieusement dîné, et -vous? Mais on ne dîne pas à votre âge. Comment -trouvez-vous votre belle-mère?</p> - -<p>—Je la trouve à souhait; c'est une femme vaine -et creuse, qui ne se mêlera pas de la forge et qui -ne viendra point contrarier mes expériences.</p> - -<p>—Tant mieux si elle vous a plu. Quant à vous, -vous avez fait sa conquête: elle me l'a dit d'un -signe pendant que je lui baisais la main. Je crois -que nous pouvons faire la demande en mariage.</p> - -<p>—Déjà?</p> - -<p>—Mais c'est ainsi que les affaires se traitent dans -tous les contes de fées. Lorsque le fils du roi eut -réveillé la Belle au bois dormant, il l'épousa -séance tenante, sans même aller quérir la permission -de ses parents.</p> - -<p>—Quant à moi, je n'ai malheureusement besoin -de la permission de personne.</p> - -<p>—Si vous trouvez que demain soit un peu tôt, -nous attendrons quelques jours. Je me tiendrai à -vos ordres. A propos, il faudra que vous me prêtiez -votre acte de naissance et quelques autres -pièces indispensables.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_335"></a>[Pg 335]</span></p> - -<p>—Quand vous voudrez. J'ai tous mes papiers -dans une liasse; vous y prendrez ce qu'il faudra.»</p> - -<p>La voiture s'arrêta devant la maison du baron. -Gaston descendit aussi et continua sa route à -pied, pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.</p> - -<p>Le lendemain, M. de Subressac vint prendre -l'acte de naissance et emporta, comme par distraction, -tous les papiers qui l'accompagnaient. Il -confia le dossier à Mme Benoît, qui, par excès de -précaution, le soumit aux lunettes d'un archiviste -paléographe, ancien élève de l'Ecole des chartes -et conservateur adjoint à la Bibliothèque royale. -L'authenticité du moindre chiffon fut reconnue et -certifiée. Le baron fit alors la demande officielle, -qui fut agréée par acclamation.</p> - -<p>La radieuse veuve resta quelque temps incertaine -si elle marierait sa fille à Paris ou si elle -transporterait cette grande cérémonie dans la -petite église d'Arlange. D'un côté, il était bien -flatteur d'occuper le maître-autel de Saint-Thomas -d'Aquin et de déranger la moitié du faubourg pour -la messe de mariage; mais on avait une revanche -à prendre, et il importait d'effacer dans le pays -les dernières traces du marquisat de Kerpry. -Mme Benoît se décida pour Arlange, mais avec le -ferme propos de revenir bientôt à Paris. Elle -écrivit à son carrossier:</p> - -<p>«Monsieur Barnes, je partirai le 5 mai pour<span class="pagenum"><a id="Page_336"></a>[Pg 336]</span> -marier ma fille, qui épouse, comme vous savez, -le marquis d'Outreville. Aussitôt mon départ, -vous ferez prendre toutes mes voitures pour les -remettre à neuf et peindre sur les portières les -armes ci-jointes. De plus, je vous prie de me faire -le plus tôt possible un <i>carrosse</i> dans l'ancien style, -large, haut et de la forme la plus noble que vous -pourrez. Le cocher et les laquais seront poudrés à -blanc; réglez-vous là-dessus pour l'harmonie des -couleurs.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Elle songea ensuite que ce serait sa fille qui l'introduirait -dans le monde, et cette idée lui inspira -une recrudescence d'amour maternel. Elle écrivit -à Lucile, qu'elle n'avait pas accoutumée à beaucoup -d'adresse:</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>«Ma chère enfant, ma belle mignonne, ma Lucile -adorée, j'ai trouvé le mari que je te cherchais: -tu seras marquise d'Outreville! Je l'ai choisi entre -mille, pour qu'il fût digne de toi: il est jeune, -beau, plein d'esprit, d'une noblesse ancienne et -glorieuse, et allié aux plus illustres familles de la -France. Chère petite! ton bonheur est assuré et le -mien aussi, puisque je ne vis que par toi. Tu viendras -bientôt à Paris, tu quitteras cet affreux Arlange, -où tu as vécu comme un beau papillon -dans une chrysalide noire, tu seras accueillie<span class="pagenum"><a id="Page_337"></a>[Pg 337]</span> -et fêtée dans les plus grandes maisons; je te conduirai -de plaisirs en plaisirs, de triomphes en -triomphes: quel spectacle pour les yeux d'une -mère!»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mme Benoît était légère comme une mésange; -ses pieds ne posaient plus à terre; sa figure avait -rajeuni de dix ans; on croyait voir une flamme -autour de sa tête. Elle chantait en dansant, elle -pleurait en riant, elle avait la démangeaison d'arrêter -les passants pour leur conter sa joie; elle se -surprenait à saluer les dames qu'elle rencontrait -dans des voitures armoriées. Elle fut si tendre -avec le marquis, elle l'enveloppa d'un tel réseau -de petits soins et de prévenances, que Gaston, qui, -depuis longtemps, n'avait été l'enfant gâté de -personne, se prit d'une véritable amitié pour sa -belle-mère. Il la quittait rarement, la conduisait -partout, et ne s'ennuyait pas avec elle, quoiqu'elle -évitât toute conversation sur les forges. L'avant-veille -de son départ, Mme Benoît s'empara de lui -pour la journée. Elle le mena d'abord chez Tahan, -où elle choisit devant lui une grande boîte en bois -de rose, longue, large et plate, et divisée à l'intérieur -en compartiments inégaux.</p> - -<p>«A quoi sert ce coffre étrange? demanda Gaston -en sortant.</p> - -<p>—Cela? c'est la corbeille de mariage de ma fille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_338"></a>[Pg 338]</span></p> - -<p>—Mais, madame, reprit le marquis avec la fierté -du pauvre, il me semble que c'est à moi....</p> - -<p>—Il vous semble fort mal. Mon cher marquis, -lorsque vous serez le mari de Lucile, vous lui -ferez autant de cadeaux qu'il vous plaira: dès le -lendemain de la cérémonie, vous aurez carte -blanche; mais, jusque-là, il n'appartient qu'à moi -de lui donner quelque chose. Je trouve impertinent -l'usage qui permet au fiancé d'une fille de -lui donner pour cinquante mille francs de hardes -et de bijoux avant le mariage et lorsqu'il ne lui -est encore de rien. Dites, si vous voulez, que j'ai -des préjugés ridicules, mais je suis trop vieille -pour m'en défaire. Nous allons choisir aujourd'hui -mes présents de noces: dans un mois je -viendrai, si bon vous semble, vous aider à choisir -les vôtres.»</p> - -<p>Le raisonnement était facile à réfuter; mais il -fut déduit d'un ton si caressant et d'une voix si -maternelle, que Gaston ne trouva point de réplique. -Depuis trois jours il était en pourparlers -avec un usurier à propos de cette corbeille. Il se -laissa conduire chez vingt marchands et choisit -des étoffes, des châles, des dentelles et des bijoux. -Point de diamants: Mme Benoît partageait les -siens avec sa fille.</p> - -<p>La belle-mère prit congé de son gendre le 5 mai -en lui donnant rendez-vous pour le 12. Elle se<span class="pagenum"><a id="Page_339"></a>[Pg 339]</span> -chargeait de faire faire la première publication à -l'église et à la mairie, tandis que Gaston poussait -l'épée dans les reins à son chemisier et à son -tailleur. Dans la confusion inséparable d'un départ, -elle emballa par mégarde tous les papiers -de la maison d'Outreville.</p> - -<p>La première idée de Lucile, en revoyant Mme Benoît, -fut qu'on lui avait changé sa mère à Paris. -Jamais la jolie veuve n'avait été si indulgente. -Tout ce que Lucile faisait était bien fait, tout ce -qu'elle disait était bien dit; elle se conduisait -comme un ange et parlait d'or. Jamais la tendre -mère ne pourrait se séparer d'une fille si accomplie; -elle la suivrait partout elle ne la quitterait -qu'à la mort. Elle lui disait, comme dans -l'histoire de Ruth: «Ton pays sera mon pays.» -Lucile ouvrit son cœur à cette nouvelle mère, et -apprit avec une vive satisfaction qu'il y avait beaucoup -de marquis jeunes, bien faits, et qui ne portaient -point d'habits à paillettes.</p> - -<p>Le lendemain de l'arrivée de Mme Benoît, son -amie, Mme Mélier, vint lui annoncer le prochain -mariage de sa fille Céline avec M. Jordy, raffineur -à Paris. M. Jordy était un jeune homme -fort riche, et Mme Mélier ne dissimulait pas sa -joie d'avoir si bien établi sa fille. Mme Benoît riposta -vivement par l'annonce du prochain mariage -de Lucile avec le marquis d'Outreville. On<span class="pagenum"><a id="Page_340"></a>[Pg 340]</span> -se félicita de part et d'autre, et l'on s'embrassa à -plusieurs reprises. Quand Mme Mélier fut partie, -Lucile, qui était liée depuis l'enfance avec la future -Mme Jordy, s'écria: «Quel bonheur! si je -vais à Paris, je serai tout près de Céline; elle -viendra chez moi; j'irai chez elle; nous nous -verrons tous les jours.</p> - -<p>—Oui, mon enfant, répondit Mme Benoît, tu -iras chez elle dans ton grand carrosse blasonné, -avec tes laquais poudrés à blanc; mais quant à -la recevoir chez toi, c'est autre chose. On se doit -à son monde, et l'on est un peu esclave de la -société où l'on vit. Lorsqu'une duchesse viendra -dans ton salon, il ne faut pas qu'elle s'y frotte à -la femme d'un raffineur, d'un homme qui vend -des pains de sucre!... Ce n'est pas une raison pour -faire la moue. Voyons! tu recevras Céline le matin, -avant midi.</p> - -<p>—Dieu! quel sot pays que ce Paris! j'aime -mieux rester dans mon pauvre Arlange, où l'on -peut voir ses amis à toute heure de la journée.»</p> - -<p>Mme Benoît répliqua sentencieusement: «La -femme doit suivre son mari.»</p> - -<p>Le grand événement qui se préparait à Arlange -fut bientôt connu dans tous les environs. Mme Mélier -était en tournée de visites, et, puisqu'elle -annonçait un mariage, il n'en coûtait pas plus -pour en annoncer deux. Dans chacune des maisons<span class="pagenum"><a id="Page_341"></a>[Pg 341]</span> -où elle s'arrêta, elle répétait une phrase toute -faite qu'elle avait arrangée en sortant de chez -Mme Benoît: «Madame, je connais trop l'intérêt -que vous portez à toute notre famille pour n'avoir -pas voulu vous annoncer moi-même le mariage -de ma chère Céline. Elle épouse, non pas -un marquis, comme Mlle Lucile Benoît, mais un -bel et bon manufacturier, M. Jordy, qui est, à -trente-trois ans, un des plus riches raffineurs de -Paris.»</p> - -<p>Mme Mélier avait de bons chevaux; sa voiture -et les nouvelles qu'elle portait firent dix lieues -avant la nuit. Le faubourg Saint-Germain du crû -commença par plaindre la pauvre Lucile et par -faire des gorges chaudes de Mme Benoît, qui avait -trouvé pour sa fille un second marquis de Kerpry. -Mme Benoît apprit sans sourciller tout ce qu'on -disait d'elle. Elle prit les papiers de la famille -d'Outreville et se fit conduire chez une vieille baronne -fort médisante et fort influente, Mme de -Sommerfogel.</p> - -<p>«Madame la baronne, lui dit-elle du ton le -plus respectueux, quoique je n'aie eu l'honneur -de vous recevoir que deux ou trois fois, il ne -m'en a pas fallu davantage pour apprécier l'infaillibilité -de votre jugement, votre connaissance -approfondie des choses du grand monde, et toutes -les hautes qualités d'observation et d'expérience<span class="pagenum"><a id="Page_342"></a>[Pg 342]</span> -qui sont en vous. Vous savez comment j'ai eu le -malheur d'être trompée par un larron de noblesse -qui avait dérobé, je ne sais où, un nom honorable. -Aujourd'hui, il se présente pour ma fille -un parti magnifique en apparence, le marquis -d'Outreville. J'ai entre les mains son arbre généalogique -et tous les parchemins de sa famille, -jusqu'à l'époque la plus reculée. Mais je ne suis -qu'une pauvre bourgeoise sans discernement; -on me l'a cruellement prouvé, et je n'ose plus -penser par moi-même. Voulez-vous permettre, -madame la baronne, que je vous soumette toutes -les pièces qu'on m'a confiées, pour que vous en -jugiez sans appel et en dernier ressort?»</p> - -<p>Ce petit discours n'était pas malhabile; il flattait -la vanité de la baronne et piquait sa curiosité. -Mme de Sommerfogel fit bon accueil à la belle -veuve, et accepta avec une satisfaction visible la -tâche importante qu'on lui confiait. Le jour même, -elle convoqua le ban et l'arrière-ban de la noblesse -des environs, et les papiers de Gaston passèrent -sous les yeux de vingt ou trente gentilshommes -campagnards: c'est ce qu'avait espéré -Mme Benoît. Cette liasse vénérable, d'où s'exhalait -une franche odeur de noblesse, fit une impression -profonde sur tous les hobereaux qui -purent en approcher leur odorat. Les plus hostiles -à la maîtresse de forges se retournèrent<span class="pagenum"><a id="Page_343"></a>[Pg 343]</span> -brusquement vers elle. Ce fut un concert de louanges, -où Mme de Sommerfogel remplissait les fonctions -de chef d'orchestre.</p> - -<p>«Cette pauvre Mme Benoît aura de quoi se consoler, -et j'en suis bien aise; c'est une femme méritante.</p> - -<p>—Ce Benoît, qui l'a trompée, était un bélître. -Si nous l'avions connue en ce temps-là, nous -l'aurions mise sur ses gardes.</p> - -<p>—Après tout, que peut-on lui reprocher? d'avoir -voulu entrer dans la noblesse? Cela prouve -qu'aux yeux des bourgeois éclairés la noblesse -est encore quelque chose.</p> - -<p>—Mme Benoît n'est pas sotte.</p> - -<p>—Ni laide. Je ne sais quel secret elle a trouvé -pour rajeunir.</p> - -<p>—Quant à sa fille, c'est un petit ange.</p> - -<p>—Il y a bien longtemps que je ne l'ai aperçue, -en 1836. Elle promettait déjà.</p> - -<p>—Désormais nous la verrons souvent: la voilà -des nôtres!</p> - -<p>—Elle en était déjà par son éducation. Je tiens -de bonne part que sa mère a toujours voulu en -faire une marquise.</p> - -<p>—Sa mère sera des nôtres aussi; une fille ne -va pas sans sa mère.</p> - -<p>—Le marquis arrive incessamment; c'est un -appoint considérable pour l'aristocratie du canton.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_344"></a>[Pg 344]</span></p> - -<p>—On le dit fabuleusement riche.</p> - -<p>—Ils feront une bonne maison.</p> - -<p>—Ils donneront des fêtes.</p> - -<p>—Nous serons de noces.»</p> - -<p>Le lendemain, le salon de Mme Benoît fut envahi -par une horde d'amis intimes qu'elle n'avait -pas vus depuis douze ans.</p> - -<p>Le marquis arriva le 12 mai pour l'heure du -dîner. Après avoir cherché et trouvé un millier de -francs, qui ne lui coûtèrent pas plus de soixante -louis, il avait fait ses malles, embrassé le baron, -et pris modestement la voiture de Nancy. A Nancy, -il s'embarqua dans la diligence de Dieuze; à Dieuze, -il se procura un cabriolet et un cheval de poste -qui le conduisirent à Arlange. C'est l'affaire d'une -heure quand les chemins sont beaux. En approchant -du village, il se sentit au côté gauche quelque -chose qui ressemblait fort à une palpitation. -Je dois dire, à la honte du savant et à la louange -de l'homme, qu'il ne pensait pas à la forge, mais -à Lucile.</p> - -<p>Une illustre Anglaise, que le <i>cant</i> ne gênait pas -beaucoup, lady Montague, s'étonnait que l'Apollon -du Belvédère et je ne sais quelle Vénus antique -pussent rester en présence dans le musée sans -tomber dans les bras l'un de l'autre. Il s'en fallut -assez peu que ce petit scandale ne se produisît -à la première rencontre de Lucile et de Gaston.<span class="pagenum"><a id="Page_345"></a>[Pg 345]</span> -Ces jeunes êtres, qui ne s'étaient jamais vus, sentirent -au même instant qu'ils étaient nés l'un pour -l'autre. Dès le premier coup d'œil ils furent -amants; dès les premiers mots ils furent amis: la -jeunesse attirait la jeunesse, et la beauté la beauté. -Il n'y eut entre eux ni trouble ni embarras: ils se -regardaient en face, et se miraient l'un dans l'autre -avec la charmante impudence de la naïveté; le -cœur de Gaston était presque aussi neuf que -celui de Lucile. Leur passion naquit sans mystère -comme ces beaux soleils d'été qui se lèvent sans -nuage. Je ne nie pas l'enivrement des passions -coupables que le remords assaisonne et que le -péril ennoblit; mais ce qu'il y a de plus beau en -ce monde, c'est un amour légitime qui s'avance -paisiblement sur une route fleurie, avec l'honneur -à sa droite et la sécurité à sa gauche.</p> - -<p>Mme Benoît était trop heureuse et trop sensée -pour entraver la marche d'une passion qui la servait -si bien. Elle laissa aux deux amants cette -douce liberté que la campagne autorise: leurs -premiers jours ne furent qu'un long tête-à-tête. -Lucile fit à Gaston les honneurs de la maison, du -jardin et de la forêt; ils montaient à cheval à -midi, en sortant de déjeuner, et rentraient comme -des enfants qui ont fait l'école buissonnière, longtemps -après la cloche du dîner. Après la forêt, la -forge eut son tour. Gaston avait eu le courage de<span class="pagenum"><a id="Page_346"></a>[Pg 346]</span> -n'y point mettre les pieds sans Lucile; mais lorsqu'il -vit qu'elle ne méprisait pas le travail, qu'elle -connaissait les ouvriers par leurs noms et qu'elle -ne craignait point de tacher ses robes, ce fut un -redoublement de joie. Il se livra sans contrainte -à la passion de sa jeunesse; il examina les travaux, -interrogea les contre-maîtres, conseilla les -chefs d'atelier, et enchanta Lucile qui s'émerveillait -de le voir si savant et si capable. Mme Benoît, -en les voyant rentrer tout poudreux, ou même -un peu noircis par la fumée, disait: «Que les -enfants sont heureux! tout leur sert de jouet!» -Pour se délasser de leurs fatigues, ils s'asseyaient -au fond du jardin sous une tonnelle de rosiers -grimpants, et ils faisaient des projets. Projets de -bonheur et de travail, d'amour et de retraite. Ils -se promettaient de cacher leur vie au fond des -bois d'Arlange comme les oiseaux font leur -nid au plus fourré d'un buisson ou sur la branche -la plus touffue d'un arbre. De Paris, pas un -mot; pas un mot du faubourg et des vanités du -monde. Lucile ignorait qu'il y eût d'autres plaisirs; -Gaston l'avait oublié.</p> - -<p>Un beau matin, Mme Benoît leur apprit une -grande nouvelle: c'était le soir qu'on signait le -contrat. Le mariage était fixé au mardi 1<sup>er</sup> juin; -on s'épouserait la veille à la mairie. Comme il -n'est point de plaisirs sans peines, la signature<span class="pagenum"><a id="Page_347"></a>[Pg 347]</span> -du contrat était précédée d'un interminable -dîner où l'on avait convié tous les personnages -des environs.</p> - -<p>En attendant l'arrivée des convives, Gaston et -Lucile se promenèrent au jardin en chapeau de -paille, l'un vêtu de coutil blanc, l'autre habillée -de barége rose. En passant à portée de l'usine, -Gaston fut accosté par le régisseur qui le tenait -en haute estime et qui demandait volontiers ses -avis. Ils entrèrent tous trois dans un des ateliers, -et l'on commença devant eux une expérience intéressante. -Lorsque quatre heures sonnèrent à -l'horloge de la fabrique, Lucile s'échappa pour -aller à sa toilette, en disant à Gaston: «Vous -avez le temps de voir la fin; restez, je le veux!» -Il resta et prit un si vif intérêt au spectacle, qu'il -mit la main à la besogne et se salit abominablement. -A cinq heures il s'enfuit, les manches retroussées -et les mains noires, et il donna juste au milieu -d'un groupe d'invités qui se promenaient en grands -atours. Quelqu'un le reconnut et l'appela par son -nom. C'était l'ingénieur des salines de Dieuze, un -de ses camarades de promotion. L'École polytechnique -est, comme l'aristocratie du faubourg, -un peu franc-maçonne: elle se retrouve partout. -Gaston sauta au cou de son ami et l'embrassa sur -les deux joues en tenant ses mains en l'air de -peur de le noircir. Il y avait là trois ou quatre<span class="pagenum"><a id="Page_348"></a>[Pg 348]</span> -dames nobles qui s'étonnèrent un peu de voir un -marquis fait comme un ramoneur, et embrassant -sur les deux joues un employé de la saline; mais -elles se réconcilièrent avec lui lorsqu'il reparut -dans un habit neuf, conforme au dernier numéro -du <i>Journal des tailleurs</i>.</p> - -<p>Il devait dîner entre Mme Benoît et la baronne -de Sommerfogel; mais au moment de se mettre -en route, la vieille dame avait été prise d'une migraine. -Ses excuses arrivèrent pendant le potage. -On enleva son couvert, et Gaston se trouva voisin -de son ami l'ingénieur. Il était le centre de tous -les regards; chacun des convives, et surtout les -députés de la noblesse, attendaient de lui un coup -d'œil gracieux et une parole aimable, comme en -allant à la cour on espère un petit mot du roi. -Mais ses deux passions l'absorbaient trop pour -qu'il songeât à examiner la collection de grotesques -qui se repaissaient autour de lui. Il n'eut -d'yeux que pour Lucile, et d'oreilles que pour -son voisin. Les hobereaux crurent attirer son attention -en engageant une conversation demi-politique, -où le ridicule des vieux préjugés s'étalait -naïvement; conversation pleine de liberté contre -ce qui existait, pleine de regret pour ce qui avait -été. Ces discours, dont la suave absurdité eût ressuscité -un marquis du bon temps, bourdonnèrent -autour des oreilles de Gaston sans arriver jusqu'à<span class="pagenum"><a id="Page_349"></a>[Pg 349]</span> -son cerveau. Dans un intervalle de silence, on l'entendit -qui disait à l'ingénieur:</p> - -<p>«Tu as un chemin de fer souterrain dans les -salines: combien payez-vous les rails?</p> - -<p>—En France, 360 francs les 1000 kilos. La tonne -anglaise, qui a 15 kilos de plus, vaut, franco, à -bord, de 11 livres 10 schellings à 12 livres 5 schellings.</p> - -<p>—Je crois qu'en employant certains fourneaux -économiques dont je te montrerai le plan, on arriverait -à vous livrer une marchandise excellente, -bien au-dessous des prix anglais, à 200 francs la -tonne, peut-être à moins.</p> - -<p>—Tu es donc toujours le même?</p> - -<p>—Non, pire. Avez-vous quelquefois des ruptures -de câbles?</p> - -<p>—Trop souvent: nous avons perdu quatre -hommes le mois passé.</p> - -<p>—Je t'indiquerai un remède contre ces accidents-là.</p> - -<p>—Tu as trouvé un secret pour empêcher les -câbles de casser?</p> - -<p>—Non, mais pour retenir en suspens dans les -puits le fardeau qu'ils laissent tomber. J'ai pratiqué -ce système pendant trois ans dans une houillère -que je dirigeais à Saint-Étienne, et nous n'avons -pas eu un seul accident à déplorer.»</p> - -<p>Toute la noblesse du canton ouvrait de grandes<span class="pagenum"><a id="Page_350"></a>[Pg 350]</span> -oreilles, et Mme Benoît mourait d'envie de marcher -sur le pied de son gendre. Le vicomte de -Bourgaltroff s'introduisit timidement dans le dialogue.</p> - -<p>«Monsieur le marquis possède des mines de -houille dans le département de la Loire?</p> - -<p>—Non, monsieur, répondit Gaston; j'y étais -conducteur des travaux.»</p> - -<p>Pour le coup, Mme Benoît pensa qu'on avait -pris assez de dessert, et elle se leva de table. En -passant au salon, les gentilshommes chuchotaient -entre eux sur le marquis: «Singulier grand seigneur, -qui se noircit les mains dans une forge, -qui embrasse des employés, qui invente des machines, -qui vend des rails à bon marché, et qui -a fait le contre-maître chez un simple charbonnier -de Saint-Étienne!»</p> - -<p>Les plus indulgents, qui n'étaient pas en majorité, -essayaient de le défendre:</p> - -<p>«Après tout, disaient-ils, Louis XVI faisait des -serrures.</p> - -<p>—Louis XVIII faisait des vers latins.</p> - -<p>—Henri III faisait la barbe de ses courtisans.</p> - -<p>—Mais, reprenait un critique sévère, qui est-ce -qui s'amuse à casser du charbon au fond d'un -trou?</p> - -<p>—Eh! monsieur, répliquait un homme indulgent,<span class="pagenum"><a id="Page_351"></a>[Pg 351]</span> -mon père a soufré des allumettes à Berlin -pendant l'émigration!»</p> - -<p>Mme Benoît devinait bien qu'on glosait sur Gaston, -mais elle ne s'en tourmentait guère.</p> - -<p>«Causez, mes bons amis, murmurait-elle entre -ses dents; je vous ai forcés de reconnaître mon -gendre pour un vrai marquis; vous êtes venus ici -vous humilier devant moi; Benoît est oublié, je -suis vengée. Je pars dans huit jours pour Paris, -et lorsque je remettrai les pieds à Arlange, les -plus jeunes d'entre vous auront les cheveux -blancs! Quant à maître Gaston, qui est un franc -original, le séjour de son hôtel et la société de -ses égaux l'auront bientôt guéri de ses idées.»</p> - -<p>Avant la signature du contrat, on apporta la -corbeille qui rangea toutes les femmes du parti -de Gaston. Le pauvre garçon fut assassiné de -compliments dont il n'osa pas se défendre; mais -il se promit d'apprendre à Lucile, et dès le lendemain -que ce n'était pas lui qu'elle devait remercier.</p> - -<p>Lorsque le notaire déroula son cahier, ce fut -à qui se placerait plus près de lui, non pour -connaître la dot de Lucile, qui était assez connue -mais pour entendre l'énumération des terres -et châteaux du marquis. La curiosité publique -fut trompée: M. d'Outreville se mariait <i>avec ses -droits</i>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_352"></a>[Pg 352]</span></p> - -<p>Le lendemain de cette fête, Lucile et Gaston renouèrent -la chaîne de leurs plaisirs, et les derniers -jours du mois passèrent comme des heures. -Le 31 mai, les deux amants se marièrent à -la mairie, et ni l'un ni l'autre ne trembla au -moment de dire «oui.» Lorsque M. le maire, -le code en main, répéta pour la centième fois -de sa vie que la femme doit suivre son mari, -Mme Benoît fit à sa fille un petit signe fort -expressif. En rentrant au logis, la triomphante -belle-mère dit au marquis en présence de Lucile:</p> - -<p>«Mon gendre (car vous êtes mon gendre de par -la loi), je vous remettrai demain le premier semestre -de vos rentes.</p> - -<p>—Un peu de patience, ma charmante mère! -répondit Gaston; que voulez-vous que je fasse -d'une pareille somme? L'argent, ajouta-t-il en -regardant Lucile, est le dernier de mes soucis.</p> - -<p>—Eh! ne dédaignez pas ce pauvre argent: il -vous en faudra beaucoup dans quelques jours à -Paris.</p> - -<p>—A Paris! Eh! grand Dieu! qu'irais-je y -faire?</p> - -<p>—Prendre pied, rallier vos amis et vos parents, -vous préparer un cercle de relations pour l'hiver -et pour la vie.</p> - -<p>—Mais, madame, je suis bien décidé à ne pas<span class="pagenum"><a id="Page_353"></a>[Pg 353]</span> -vivre à Paris. C'est une ville malsaine où toutes -les femmes sont malades, où les familles s'éteignent -au bout de trois générations faute d'enfants. -Savez-vous que tous les cent ans Paris se -changerait en désert, si la province n'avait pas la -rage de le repeupler?</p> - -<p>—C'est pour qu'il ne devienne pas désert, que -nous avons résolu d'y aller au plus tôt.</p> - -<p>—Vous ne me l'aviez pas dit, mademoiselle.»</p> - -<p>Lucile baissa les yeux sans répondre: la présence -de sa mère pesait sur elle. Mme Benoît répliqua -vivement:</p> - -<p>«Ces choses-là se devinent sans qu'on les dise. -Ma fille est marquise d'Outreville: sa place est -au faubourg Saint-Germain! N'est-il pas vrai, -Lucile?»</p> - -<p>Elle répondit du bout des lèvres un imperceptible -<i>oui</i>. Ce n'est pas ainsi qu'elle avait dit <i>oui</i> à -la mairie.</p> - -<p>«Au faubourg! reprit Gaston, au faubourg! -Vous êtes curieuse de pénétrer au faubourg!» A -la suite de quelque mécompte dont personne n'a -su le secret, il avait conçu contre le faubourg -une haine violente. «Savez-vous, mademoiselle, -ce qu'on voit au faubourg? Des jeunes filles insipides -comme des fruits venus en serre; des jeunes -femmes perdues de toilette et de vanité; des<span class="pagenum"><a id="Page_354"></a>[Pg 354]</span> -vieilles qui n'ont ni la roideur imposante de nos -aïeules du dix-septième siècle, ni la verve et la -bonne humeur des contemporaines de Louis XV; -des vieillards hébétés par le whist, des jeunes -gens viveurs et dévots qui embrouillent dans la -conversation les noms des chevaux de course et -des prédicateurs; chez les hommes en âge d'agir, -une politique sans conviction, des regrets factices, -des fidélités qui se mettent en étalage dans l'espoir -qu'il plaira à quelqu'un de les acheter: -voilà le faubourg, mademoiselle; vous le connaissez -aussi bien que si vous l'aviez vu. Quoi! -vous vivez au milieu d'une forêt admirable, entourée -d'un petit peuple qui vous aime; je ne -parle pas de moi qui vous adore; vous avez la -fortune, qui permet de faire des heureux; la santé -sans laquelle rien n'est bon; les joies de la -famille, les amusements de l'été, les plaisirs intimes -de l'hiver, le présent éclairé par l'amour, -l'avenir peuplé de petits enfants blancs et roses, -et vous voulez tout abandonner pour une vie de -sots compliments et d'absurdes révérences! Ce -n'est pas moi qui serai le complice d'un échange -aussi funeste, et si vous allez au faubourg, mademoiselle, -je ne vous y conduirai pas!»</p> - -<p>En écoutant ce discours, Mme Benoît avait la -figure d'un enfant qui a construit une tour en dominos -et qui voit le monument s'écrouler pierre à<span class="pagenum"><a id="Page_355"></a>[Pg 355]</span> -pierre. A peine trouva-t-elle la force de dire à -Lucile:</p> - -<p>«Répondez donc!»</p> - -<p>Lucile tendit la main à Gaston, et dit en regardant -sa mère:</p> - -<p>«La femme doit suivre son mari.»</p> - -<p>Pour cette fois, le marquis fut moins réservé que -l'Apollon du Belvédère. Il prit Lucile dans ses bras -et la baisa tendrement.</p> - -<p>Mme Benoît employa le reste de la journée -à former des plans, à donner des ordres et à -combiner les moyens d'entraîner son gendre à -Paris.</p> - -<p>Le lendemain, après la messe de mariage, elle -le prit à part et lui dit:</p> - -<p>«Est-ce votre dernier mot? Vous ne voulez pas -nous introduire au faubourg?</p> - -<p>—Mais, madame, n'avez-vous pas entendu -comme Lucile y renonçait de bonne grâce?</p> - -<p>—Et si je n'y renonçais pas, moi? Et si je vous -disais que depuis trente ans (j'en ai quarante-deux) -je suis travaillée de l'ambition d'y pénétrer? -Si je vous apprenais que le désir de m'entendre -annoncer dans les salons de la rue Saint-Dominique -m'a fait épouser un marquis de contrebande -qui me battait? Si j'ajoutais enfin que je ne vous -ai choisi ni pour votre figure, ni pour vos talents, -mais pour votre nom qui est une clef à ouvrir<span class="pagenum"><a id="Page_356"></a>[Pg 356]</span> -toutes les portes? Ah çà, croyez-vous qu'on vous -donne cent mille livres de rente pour perdre votre -temps à travailler?</p> - -<p>—Pardon, madame. D'abord, au prix où sont -les noms sans tache, j'ai la vanité de croire que -le mien ne serait pas cher à deux millions. Mais -ce n'est pas le cas, puisque vous ne m'avez rien -donné. La forge et la forêt sont l'héritage de -Lucile, la rente que nous devons vous servir représente -les intérêts de toutes les sommes que -vous avez apportées dans l'entreprise, et les deux -cent mille francs que vous a coûtés l'hôtel de la -rue Saint-Dominique. Ainsi je tiens tout de Lucile, -et, avec elle, je ne suis pas en peine de m'acquitter.</p> - -<p>—Mais c'est de moi que vous tenez Lucile; c'est -de moi qu'elle vous tient, s'écria la pauvre femme, -et vous êtes des ingrats si vous me refusez le bonheur -de ma vie!</p> - -<p>—Vous avez raison, madame: demandez-moi -tout au monde, hormis une seule chose; et je n'ai -rien à vous refuser. Mais j'ai juré de ne plus remettre -les pieds dans le faubourg.</p> - -<p>—Au nom du ciel, pourquoi ne me l'avez-vous -pas dit?</p> - -<p>—Vous ne me l'avez pas demandé.»</p> - -<p>En quittant Gaston, Mme Benoît dit trois mots -à sa femme de chambre et quatre à son cocher.<span class="pagenum"><a id="Page_357"></a>[Pg 357]</span> -Elle ne parla plus au marquis du premier semestre -de ses rentes.</p> - -<p>Le soir, au bal, Lucile eut un succès de beauté -et de bonheur. Aucune des femmes présentes ne -se souvenait d'avoir vu une mariée aussi franchement -heureuse. Tous les jeunes gens envièrent le -sort de Gaston, suivant l'usage; je ne me permettrai -pas de dire que personne ait envié celui de -Lucile. A deux heures du matin, danseurs et danseuses -étaient partis, et les mariés restaient sur la -brèche: Mme Benoît avait jugé convenable qu'ils -fermassent le bal comme ils l'avaient ouvert. Cette -tendre mère, dont le front semblait voilé d'un -léger nuage, demanda la grâce de causer un -quart d'heure avec sa fille, et elle la conduisit -dans la chambre nuptiale, au rez-de-chaussée, -tandis que Gaston, qui avait à secouer la poussière -du bal, retourna pour la dernière fois à son -petit appartement du second étage. En descendant -le grand escalier, il fut surpris d'entendre le bruit -d'une voiture qui s'éloignait au grand trot. Il -entra dans la chambre nuptiale: elle était vide. -Il passa chez Mme Benoît: toutes les portes étaient -ouvertes et l'appartement désert. Des souliers de -satin, deux robes de bal et un grand désordre de -vêtements jonchaient le tapis. Il sonna; personne -ne vint. Il sortit sous le vestibule et se rencontra -face à face avec la physionomie rustaude du petit<span class="pagenum"><a id="Page_358"></a>[Pg 358]</span> -palefrenier Jacquet. Il le saisit par sa blouse: -«Est-ce que je ne viens pas d'entendre une voiture?</p> - -<p>—Oui, monsieur: faudrait être sourd....</p> - -<p>—Qui est-ce qui s'en va si tard, après tout le -monde?</p> - -<p>—Mais, monsieur, c'est madame et mademoiselle -dans la berline, avec le gros Pierre et -Mlle Julie.</p> - -<p>—C'est bien. Elles n'ont rien dit? Elles n'ont -rien laissé pour moi?</p> - -<p>—Pardonnez, monsieur, puisque madame a -laissé une lettre.</p> - -<p>—Où est-elle?</p> - -<p>—Elle est ici, monsieur, sous la doublure de -ma casquette.</p> - -<p>—Donne donc, animal!</p> - -<p>—C'est que je l'ai fourrée tout au fond, voyez-vous, -crainte de la perdre. La voilà!»</p> - -<p>Gaston courut sous la lanterne du vestibule, et -lut le billet suivant: «Mon cher marquis, dans -l'espérance que l'amour et l'intérêt bien entendu -sauront vous arracher à ce cher Arlange, je transporte -à Paris votre femme et votre argent: venez -les prendre!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_359"></a>[Pg 359]</span></p> - - -<h3>III</h3> - -<p>Gaston froissa le billet de Mme Benoît et l'enfonça -dans sa poche. Puis il se retourna vers Jacquet, -qui le regardait niaisement en roulant sa -casquette entre ses mains: «Madame la marquise -ne t'a rien dit?</p> - -<p>—Mademoiselle? Non, monsieur; elle ne m'a -pas seulement regardé.</p> - -<p>—Y a-t-il un chemin de traverse pour aller à -Dieuze?</p> - -<p>—Oui, monsieur.</p> - -<p>—Il abrége?</p> - -<p>—D'un bon quart d'heure.</p> - -<p>—Selle-moi <i>Forward</i> et <i>Indiana</i>. Attends! je vais -t'aider. Tu me montreras le chemin. Un louis pour -toi si nous arrivons avant la voiture.»</p> - -<p>Une demi-heure après, Jacquet en blouse et le -marquis en habit de noce s'arrêtaient devant la -poste de Dieuze. Jacquet réveilla un garçon d'écurie -et s'informa si l'on avait demandé des chevaux dans -la nuit. La réponse fut bonne: aucun voyageur ne -s'était montré depuis la veille.</p> - -<p>«Tiens, dit le marquis à Jacquet, voici les vingt -francs que je t'ai promis.</p> - -<p>—Monsieur, reprit timidement le petit palefrenier,<span class="pagenum"><a id="Page_360"></a>[Pg 360]</span> -les louis ne sont donc plus de vingt-quatre -francs?</p> - -<p>—Il y a longtemps, nigaud.</p> - -<p>—C'est mon grand-père qui m'avait toujours -dit cela. De son temps, deux louis et quarante sous -faisaient cinquante livres.»</p> - -<p>Gaston ne répondit rien: il avait l'oreille tendue -vers Arlange. Jacquet poursuivit en se parlant -à lui-même: «Comment se fait-il que de si belles -pièces d'or soient tombées à ce prix-là?</p> - -<p>—Écoute! dit le marquis; n'entends-tu pas une -voiture?</p> - -<p>—Non, monsieur. Ah! c'est bien malheureux!</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Que les louis d'or soient tombés à vingt -francs.</p> - -<p>—Prends, animal; en voici un autre, et tais-toi.»</p> - -<p>Jacquet se tut par obéissance; il se contenta -de dire entre ses dents: «C'est égal; si les louis -étaient encore à vingt-quatre francs, deux louis -que voici, et quarante sous que madame m'a -donnés, me feraient juste cinquante livres. Mais -les temps sont durs, comme disait mon grand-père.»</p> - -<p>Gaston attendit une grande heure sans descendre -de cheval. A la fin, il craignit qu'un accident<span class="pagenum"><a id="Page_361"></a>[Pg 361]</span> -ne fût arrivé à la voiture. Jacquet le rassura: -«Monsieur, lui dit-il, il est peut-être bien possible -que ces dames aient gagné la route royale sans -passer par Dieuze.</p> - -<p>—Courons, dit le marquis.</p> - -<p>—Ce n'est pas la peine, allez, monsieur: elles -ont tout près de deux heures d'avance.</p> - -<p>—Eh bien! ramène-moi chez nous par la -route.»</p> - -<p>La maison restait telle que Gaston l'avait quittée. -La berline n'était pas sous la remise, et il manquait -deux chevaux à l'écurie. On entendait au -loin un bruit de violons aigres et de chansons -discordantes: c'étaient les ouvriers et les paysans -qui dansaient en plein air. Gaston songea d'abord -à s'assurer le silence de Jacquet et le secret de sa -poursuite nocturne. Il ne trouva pas de meilleur -moyen que d'envoyer son confident à Paris. «Va -prendre la diligence de Nancy, lui dit-il; à Nancy, -tu t'embarqueras dans la rotonde pour Paris. Tu -te feras conduire à l'hôtel d'Outreville, rue Saint-Dominique, -57, et tu diras à Mme Benoît que -j'arriverai dans deux jours. Voici de quoi payer -la voiture.</p> - -<p>—Monsieur, demanda Jacquet d'une voix insinuante, -si je faisais la route à pied, est-ce que -l'argent serait pour moi?»</p> - -<p>Il reçut pour réponse un coup de pied péremptoire,<span class="pagenum"><a id="Page_362"></a>[Pg 362]</span> -qui l'éloigna d'Arlange en le rapprochant de -Paris.</p> - -<p>Gaston, rompu de fatigue, remonta au second -étage et se jeta sur son lit, non pour dormir, mais -pour rêver plus posément à son étrange aventure. -La fuite de Lucile, au moment où il se croyait le -plus sûr d'en être aimé, lui semblait inexplicable. -Évidemment ce départ était prémédité; il eût été -impossible de le préparer en un quart d'heure. -Mais alors, toute la conduite de la jeune femme -était un mensonge: le bonheur qui éclatait dans -ses yeux, la douce pression de sa main au milieu -des tourbillons de la valse, les délicieuses paroles -qu'elle avait murmurées une heure auparavant à -l'oreille de son mari, tout devenait tromperie, -amorce et mauvaise foi. Cependant, si elle ne l'aimait -pas, pourquoi l'avait-elle épousé? Il était si -facile de dire un <i>non</i> au lieu d'un <i>oui</i>! sa mère ne -l'aurait pas contrainte, puisqu'elle favorisait sa -fuite. Gaston se rappela alors la discussion animée -qu'il avait soutenue le matin même contre Mme Benoît; -il comprit sans difficulté le dépit de la veuve -et sa vengeance. Mais comment cette mère ambitieuse -avait-elle pu, en moins d'un jour, retourner -le cœur de sa fille? Pourquoi Lucile n'avait-elle -pas écrit un mot d'explication à son mari? Cette -idée l'amena tout naturellement à chercher dans -sa poche le billet de Mme Benoît. Il y remarqua un<span class="pagenum"><a id="Page_363"></a>[Pg 363]</span> -mot qui lui avait échappé à la première lecture: -«Votre femme et votre argent!» En vérité, c'était -bien d'argent qu'il s'agissait! Comme si l'argent -était quelque chose pour celui qui voit crouler tout -le bonheur de sa vie! Qu'importe une misérable -somme à celui qui a perdu ce qu'on ne saurait -acheter à aucun prix? «Votre femme et votre argent!» -Cela ressemblait à la lugubre plaisanterie -des cours d'assises qui condamnent un homme à -la peine de mort et aux frais du procès! Gaston -s'imagina, bien à tort, que sa belle-mère n'avait -écrit ce mot que pour lui rappeler la position modeste -dont elle l'avait tiré, et sa dignité ombrageuse -en fut révoltée. A force de relire ce malheureux -billet, il se persuada que ce serait une -honte de partir pour Paris sans qu'on sût s'il -courait après sa femme ou après son argent, et il -résolut de rester à Arlange tant que Lucile ne lui -aurait pas écrit.</p> - -<p>Cette décision l'entraîna dans une dépense d'esprit -et d'amabilité qu'il n'avait pas prévue. La nouvelle -du départ de la marquise s'était répandue -avec une vitesse électrique; et comme on n'avait -jamais ouï dire, à quatre lieues à la ronde, qu'un -bal de noces eût fini de la sorte, tous ceux qui -avaient dîné ou simplement dansé à la forge y -coururent en toute hâte sous le prétexte naturel -d'une visite de digestion. Le marquis fit tête à cette<span class="pagenum"><a id="Page_364"></a>[Pg 364]</span> -armée de curieux, de façon à prouver aux plus -difficiles qu'il était homme du monde lorsqu'il en -avait le temps. Durant une semaine, la maison ne -désemplit pas, et il ne témoigna nul ennui de -passer moitié du jour au salon. Cette petite foule -altérée de scandale fut stupéfaite de son air tranquille, -de sa voix naturelle, de sa figure heureuse -et souriante. Il raconta à qui voulut l'entendre -que, depuis plus de quinze jours, Mme Benoît avait -à Paris des affaires urgentes qui réclamaient sa -présence et celle de sa fille; qu'en bonne mère, -elle n'avait pas voulu retarder pour cela le mariage -de Lucile; qu'en sage administrateur, elle -avait voulu laisser un homme sûr à la tête de la -forge; qu'en gracieuse maîtresse de la maison, elle -n'avait pas gêné ses invités par l'annonce d'un si -prochain départ. Si quelqu'un prenait un visage -de condoléance et semblait plaindre les victimes -d'une séparation si intempestive, Gaston s'empressait -de rassurer cette bonne âme en lui apprenant -que sous peu de jours le mari, la femme et la -belle-mère seraient définitivement réunis. Non -content de tromper les curieux et les malveillants, -il prit la peine de les charmer. Il déploya en leur -faveur ses grâces naturelles et acquises; il s'installa -dans le cœur de toutes les femmes et dans -l'estime de tous les hommes; il approuva tous les -ridicules, il donna tête baissée dans tous les préjugés;<span class="pagenum"><a id="Page_365"></a>[Pg 365]</span> -il berna si savamment son auditoire, qu'il -fit la conquête de tout le canton: cela peut arriver -au plus honnête homme. Le premier résultat -de cette comédie fut de lui donner cent cinquante -amis intimes; le second fut de persuader à tout le -monde que son récit était la pure vérité.</p> - -<p>La vérité, la voici. Après le bal, Lucile, le cœur -serré par une joie inquiète, suivit sa mère dans son -appartement. A peine entrée, Mme Benoît la dépouilla, -en un tour de main, de sa robe blanche, -l'enveloppa dans un peignoir épais et lui jeta un -châle sur les épaules, tandis que Julie remplaçait -les souliers de satin par une paire de bottines. -Sans lui donner le temps de s'étonner de cette -toilette, sa mère lui dit vivement, tout en changeant -de robe:</p> - -<p>«Ma belle chérie, Gaston s'est rendu à mes -prières; nous partons pour Paris à l'instant.</p> - -<p>—Déjà? Il ne m'en a pas encore parlé!</p> - -<p>—C'est une surprise qu'il te ménageait, chère -enfant, car, au fond, tu regrettais bien un peu de -ne pas voir ce beau Paris!</p> - -<p>—Non, maman.</p> - -<p>—Tu le regrettais, ma fille; je te connais mieux -que toi-même.»</p> - -<p>On frappa discrètement à la porte. Mme Benoît -tressaillit.</p> - -<p>«Qui est là? demanda-t-elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_366"></a>[Pg 366]</span></p> - -<p>—Madame, répondit la voix de Pierre, la berline -de madame est attelée.»</p> - -<p>La veuve entraîna sa fille jusqu'à la voiture. -«Vite, vite, lui dit-elle; nos gens sont à danser; -s'ils avaient vent de notre départ, il faudrait subir -leurs adieux.</p> - -<p>—Mais j'aurais bien voulu leur dire adieu,» -murmura Lucile. Sa mère la jeta au fond de la -berline et s'y élança après elle. «Et Gaston? demanda -la jeune femme, complétement étourdie -par ces mouvements précipités.</p> - -<p>—Viens, mon enfant. Pierre, où est M. le marquis?»</p> - -<p>La leçon de Pierre était faite. Il répondit sans -embarras: «Madame, M. le marquis fait charger -les bagages sur la vieille chaise. Il prie madame -de l'attendre une minute ou deux.»</p> - -<p>Lucile, poussée par une inspiration secrète, essaya -d'ouvrir la portière. La portière de droite, -soit hasard, soit calcul, refusa de s'ouvrir. Pour -arriver à l'autre, il fallait passer sur le corps de -sa mère. Son courage n'alla point jusque là. -«Julie, dit-elle, voyez donc ce que fait M. le marquis.»</p> - -<p>Julie, qui était depuis quinze ans au service de -Mme Benoît, partit, revint et répondit: «Madame, -M. le marquis prie ces dames de ne pas -l'attendre. Un trait s'est brisé, on le raccommode;<span class="pagenum"><a id="Page_367"></a>[Pg 367]</span> -monsieur rejoindra au relais.» Au même instant -Pierre s'approcha de la portière de gauche, et -Mme Benoît lui dit à l'oreille: «Prends la traverse; -brûle Dieuze, et droit à Moyenvic!»</p> - -<p>La voiture partit au grand trot. C'était, en vérité, -une singulière nuit de noces. Mme Benoît -triomphait de quitter Arlange et de rouler vers -le faubourg en compagnie d'une marquise. Elle -se plaignit de la fatigue, de la migraine, du sommeil, -et elle se retrancha, les yeux fermés, dans -un coin de la berline, de peur que les réflexions -de sa fille ne vinssent troubler la joie tumultueuse -qui bouillonnait dans son cœur. La pauvre -mariée, sans craindre la fraîcheur de la nuit, allongeait -le cou hors de la portière, écoutant le -souffle du vent, et plongeant ses regards humides -dans l'obscurité. Au relais de Moyenvic, Mme Benoît -jeta le masque et dit à sa fille: «Ne vous -écarquillez pas les yeux à chercher votre mari. -Vous ne le reverrez qu'au faubourg Saint-Germain.»</p> - -<p>Lucile devina la trahison; mais elle avait trop -peur de sa mère pour lui répondre autrement -que par des larmes. «Votre mari, poursuivit la -veuve, est un obstiné qui refusait de vous conduire -dans le monde. C'est dans votre intérêt que -je lui ai forcé la main. Il vous aura rejointe dans -les vingt-quatre heures, s'il vous aime. Il n'y a<span class="pagenum"><a id="Page_368"></a>[Pg 368]</span> -pas là de quoi pleurer comme une Agar dans le -désert. Je suis votre mère, je sais mieux que vous -ce qui vous convient; je vous mène à Paris: je -vous sauve d'Arlange.</p> - -<p>—O mon pauvre bonheur! s'écria l'enfant en -tordant ses mains.</p> - -<p>—De quoi vous plaignez-vous? Vous l'aimiez, -vous l'avez épousé. Vous êtes mariée! Que vous -faut-il de plus?</p> - -<p>—Ainsi, dit Lucile, voilà donc le mariage! Ah! -j'étais bien plus heureuse quand j'étais fille: je -voyais mon mari!»</p> - -<p>D'Arlange à Paris, elle ne se lassa point de regarder -par la portière. Il lui semblait impossible -que Gaston ne fût pas à sa poursuite. Dans chaque -voiture qui soulevait la poussière de la route, -sur tous les chevaux qui accouraient au galop derrière -la berline, elle croyait reconnaître son mari. -Ce voyage, qui étouffait de joie sa triomphante -mère, fut pour elle une série interminable d'espérances -et de déceptions. Paris, sans Gaston, lui -parut une immense solitude, et le faubourg Saint-Germain, -abandonné par la moitié de ses habitants, -fut pour elle un désert dans un désert.</p> - -<p>Le lendemain de son arrivée, le premier objet -qu'elle aperçut en ouvrant sa fenêtre fut la figure -de Jacquet. Elle descendit en moins d'une seconde: -Gaston devait être à Paris! Elle apprit<span class="pagenum"><a id="Page_369"></a>[Pg 369]</span> -que, s'il n'était pas arrivé, il ne tarderait guère, -et je vous laisse à penser si elle fêta le messager -d'une si bonne nouvelle. Tandis que Mme Benoît -dormait encore du sommeil des heureux, Jacquet -raconta les moindres détails du voyage à Dieuze. -«Comme il m'aime!» pensa Lucile. Je crois -même qu'elle pensa tout haut.</p> - -<p>«Pour vous finir l'histoire, poursuivit Jacquet, -M. le marquis doit me devoir une pièce de -huit francs.</p> - -<p>—En voici vingt, mon bon Jacquet.</p> - -<p>—Merci bien, mademoiselle. Je ne suis pas positivement -sûr de ce que je dis; mais il me semble -qu'il me les doit. J'avais fait mon compte -comme quoi il me devait vingt-quatre francs, et -il ne m'en a donné que vingt: c'est donc quatre -francs en moins. Et puis, il ne m'en a encore une -fois donné que vingt: c'est encore quatre francs. -Et comme quatre et quatre font huit.... Cependant, -je peux me tromper, et si vous voulez que -je vous rende...?</p> - -<p>—Garde, garde, mon garçon, et va te reposer -de ton voyage.»</p> - -<p>Elle courut au jardin et moissonna des fleurs -comme un jour de Fête-Dieu, pour que sa chambre -fût belle à l'arrivée de Gaston. Jacquet la regarda -partir en se disant à lui-même: «Soixante-deux -francs, c'est un mauvais compte, comme<span class="pagenum"><a id="Page_370"></a>[Pg 370]</span> -disait mon grand-père.» Et il supputa sur ses -doigts combien il faudrait encore de louis d'or -et de pièces de quarante sous pour faire cent -francs.</p> - -<p>Le jour se passa, et le lendemain, et toute une -semaine, sans nouvelles du marquis. Mme Benoît -cachait son dépit; Lucile n'osait pas se désoler -devant sa mère; mais elles se dédommageaient -bien, l'une en pestant, l'autre en pleurant pendant -la nuit. Du matin au soir, la mère promenait -sa fille dans une voiture blasonnée, sans -laquais et sans poudre, car le célèbre carrosse -était encore sur le chantier. Elle la conduisait -aux Champs-Élysées, au Bois, et partout où va le -beau monde, pour lui donner le goût de ces plaisirs -de vanité qu'on ne savoure qu'à Paris. En -l'absence des Italiens, elle lui faisait subir de -lourdes soirées au Théâtre-Français et à l'Opéra. -Mais Lucile ne prit goût ni au plaisir de voir ni -au plaisir d'être vue. En quelque lieu que sa -mère la conduisît, elle y portait le désir de rentrer -à l'hôtel et l'espoir d'y trouver Gaston.</p> - -<p>Mme Benoît devina avant sa fille que le marquis -boudait sérieusement. Comme elle ne manquait -pas de caractère, elle eut bientôt pris un -parti. «Ah! se dit-elle, monsieur mon gendre se -passe de nous! Essayons un peu de nous passer -de lui. Qu'est-ce qui me manquait autrefois pour<span class="pagenum"><a id="Page_371"></a>[Pg 371]</span> -me mêler au monde du faubourg? Des armes et -un nom; j'avais tout le reste. Aujourd'hui, il ne -nous manque plus rien: nous avons un bel écusson -sur nos voitures, nous sommes marquise -d'Outreville, et nous devons entrer partout. Mais -par où commencer? Voilà la question. Lucile ne -peut pas aller de but en blanc dire à des gens -qui ne la connaissent pas: «Ouvrez-moi votre -porte; je suis la marquise d'Outreville!» Mais, j'y -songe! j'irai voir mes débiteurs, mes bons, mes -excellents débiteurs! Ils me recevront sur un autre -pied que la dernière fois: on traite cavalièrement -la fille d'un fournisseur, mais on a des -égards pour la mère d'une marquise.»</p> - -<p>Sa première visite fut pour le baron de Subressac. -Elle ne conduisit Lucile ni chez lui ni chez -ses autres débiteurs. A quoi bon apprendre à -cette enfant combien il en coûte pour ouvrir une -porte?</p> - -<p>«Ah! cher baron, dit-elle en entrant, à quel -maudit fou avons-nous donné ma fille!»</p> - -<p>Le baron ne s'attendait pas à un pareil exorde.</p> - -<p>«Madame, reprit-il un peu trop vivement, le -fou qui vous a fait l'honneur de devenir votre -gendre est le plus noble cœur que j'aie jamais -connu.</p> - -<p>—Hélas! mon Dieu! si vous saviez ce qu'il a -fait! Marié depuis huit jours, il a déjà abandonné<span class="pagenum"><a id="Page_372"></a>[Pg 372]</span> -sa femme!» Elle exposa, sans déguiser rien, tous -les événements que le baron ignorait, et que vous -savez. A mesure qu'elle parlait, le sourire reparaissait -sur les lèvres du baron. Lorsqu'elle eut -tout conté, il lui prit les mains et lui dit gaiement: -«Vous avez raison, charmante, le marquis -est un grand coupable: il a abandonné sa -femme comme le roi Ménélas abandonna la -sienne.</p> - -<p>—Monsieur, Ménélas courut après Hélène, et je -maintiens qu'un mari qui laisse partir sa femme -sans la poursuivre, l'abandonne.</p> - -<p>—Heureusement, le cas est moins grave, car -je ne vois point de Pâris à l'horizon. Vous ramènerez -votre fille à son mari; c'est votre devoir, il -ne faut pas séparer ce que Dieu a uni. Ces enfants -s'adorent, le bonheur leur semblera d'autant -plus doux qu'il a été retardé. Vous assisterez -à leur joie, vous jouirez du spectacle de leurs -amours, et vous m'écrirez avant dix mois pour -me donner de leurs nouvelles.»</p> - -<p>La jolie veuve étendit la main, et dessina avec -l'index un petit geste horizontal qui voulait dire: -Jamais!</p> - -<p>«Mais alors, reprit le baron, que comptez-vous -donc devenir?</p> - -<p>—Puis-je faire fond sur votre amitié, monsieur -le baron?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_373"></a>[Pg 373]</span></p> - -<p>—Ne vous l'ai-je pas déjà prouvé, charmante?</p> - -<p>—Et je ne l'oublierai de ma vie. Si votre bienveillance -ne me manque pas, j'ai de quoi me passer -à tout jamais de M. d'Outreville.</p> - -<p>—Croyez-vous que la jeune marquise en dirait -autant?</p> - -<p>—Ce n'est pas d'elle qu'il s'agit pour le quart -d'heure. Les parents, en bonne justice, doivent -passer avant les enfants. Qu'est-ce que je demande -à Dieu et aux hommes? L'entrée du faubourg. -Que faut-il pour m'y faire recevoir? Que -Lucile y soit admise. Or, elle a tous les droits -imaginables; il ne lui manque qu'un introducteur. -Refuserez-vous de la présenter?</p> - -<p>—Absolument. D'abord, parce que cet honneur -convient moins à un baron qu'à une baronne. -Ensuite, parce que je ne veux pas contribuer au -retardement du bonheur de Gaston. Enfin, parce -que toute ma bonne volonté ne vous servirait à -rien. Madame votre fille a incontestablement le -droit d'entrer partout, mais à quel titre? parce -qu'elle est la femme de Gaston. Comme femme -de Gaston, elle trouvera la porte ouverte chez -tous ceux qui connaissent son mari, c'est-à-dire -chez tous les nôtres; mais voyez si j'aurais bonne -grâce à l'introduire en disant: «Mesdames et messieurs, -vous aimez et vous estimez le marquis<span class="pagenum"><a id="Page_374"></a>[Pg 374]</span> -d'Outreville; vous êtes ses parents, ses alliés ou -ses amis, permettez-moi donc de vous présenter -sa femme, qui n'a pas voulu vivre avec lui!» -Croyez-moi, charmante, c'est une expérience de -soixante-quinze ans qui vous parle; une jeune -femme ne fait jamais bonne figure sans son mari, -et la mère qui la promène ainsi, toute seule, hors -de son ménage, ne joue pas un rôle applaudi dans -le monde. Si vous tenez absolument à coudoyer -des duchesses, allez obtenir par de bons procédés -que votre gendre vous ramène à Paris. Votre -escapade l'a froissé; voilà pourquoi il ne vient -pas vous rejoindre. Si vous l'attendez ici, je le -connais assez pour prédire que vous attendrez -longtemps. Retournez à Arlange. Ne soyons pas -plus fiers que Mahomet: la montagne ne venait -pas à lui, il alla trouver la montagne.»</p> - -<p>C'était assez bien parlé, mais Mme Benoît ne se -le tint pas pour dit. Elle se présenta, passé midi, -chez cinq ou six de ses débiteurs. Personne n'ignorait -le mariage de sa fille, mais personne ne -témoigna le désir de la connaître. On parla abondamment -du marquis, on le peignit comme un -galant homme, on loua son esprit, on regretta sa -rareté et sa misanthropie, et l'on s'informa s'il -passerait l'hiver à Paris. La veuve essaya en vain -de replacer la pétition qu'elle avait adressée à -M. de Subressac; elle ne put trouver d'ouverture.<span class="pagenum"><a id="Page_375"></a>[Pg 375]</span> -Elle ne perdit pourtant pas l'espérance, et se promit -bien de revenir à la charge. D'ailleurs, il lui -restait encore une ressource, une ancre de salut, -qu'elle réservait pour les dernières extrémités: -la comtesse de Malésy. La comtesse était la femme -qui lui devait le plus, et par conséquent celle -dont elle avait le plus à attendre. C'était une jolie -petite vieille de soixante ans, à qui l'on ne reprochait -rien que la coquetterie, la gourmandise, -un amour effréné du jeu, et la rage de -jeter l'argent par les fenêtres. Mme Benoît se disait, -avec juste raison, qu'une personne qui a -tant de défauts à sa cuirasse ne saurait être invulnérable, -et qu'on doit, par un chemin ou par -un autre, arriver jusqu'à son cœur. Elle jouissait -déjà de la surprise du baron, le jour où il la rencontrerait -dans le monde entre Lucile et Mme de -Malésy.</p> - -<p>Tandis qu'elle faisait tant de visites inutiles, la -jolie marquise d'Outreville s'enfermait dans sa -chambre, et, sans prendre conseil de personne, -écrivait à son mari la lettre suivante:</p> - - -<p>«Que faites-vous, Gaston? Quand viendrez-vous? -Vous aviez pourtant promis de nous rejoindre. -Comment avez-vous pu rester dix grands -jours sans me voir? Quand nous étions ensemble -dans notre cher Arlange, vous ne saviez pas me<span class="pagenum"><a id="Page_376"></a>[Pg 376]</span> -quitter pour une heure. Dieu! que les heures -sont longues à Paris! Maman me parle à chaque -instant contre vous, mais à votre nom seul il se -fait dans mon cœur un tapage qui m'empêche -d'entendre. Elle me dit que vous m'avez abandonnée: -vous devinez que je n'en crois rien. Car, -enfin, je ne suis pas plus laide que lorsque vous -vous mettiez à genoux devant moi; et si je suis -plus vieille, ce n'est pas de beaucoup. Tout n'est -pas fini entre nous, le dernier mot n'est pas dit, -et je sens que j'ai encore du bonheur à vous donner. -Vous n'êtes pas homme à fermer un si bon -livre à la première page. Moi, depuis que je ne -vous ai plus, je suis tout hébétée et toute languissante. -Imaginez-vous que par moments je crois -que je ne suis pas votre femme, et que cette belle -cérémonie de l'église, et ce bal où nous étions si -heureux, sont un rêve qui a trop tôt fini. Ce qui -n'était pas un rêve, c'est ce baiser que vous m'avez -donné. J'ai reçu bien des baisers depuis que -je suis née, mais aucun ne m'était entré si avant -dans le cœur. C'est sans doute parce que celui-là -venait de vous. Tout ce qui vous appartient a -quelque chose de particulier que je ne sais comment -définir: par exemple, votre voix est plus -pénétrante qu'aucune autre; personne n'a jamais -su dire Lucile comme vous. Pourquoi n'êtes-vous -pas ici, mon cher Gaston? Ce baiser que vous<span class="pagenum"><a id="Page_377"></a>[Pg 377]</span> -m'avez donné, je serais si heureuse de vous le -rendre! Cela ne serait pas mal, n'est-ce pas, puisque -je suis votre femme! Vous n'imaginerez jamais -combien vous me manquez. Quand je sors -avec maman, je vous cherche dans les rues: tout -ce que j'ai vu à Paris jusqu'à présent, c'est que -vous n'y êtes pas. Le soir, j'embrouille régulièrement -votre nom dans mes prières; le matin, en -m'éveillant, je regarde si vous n'êtes point autour -de moi. Est-il possible que je pense tant à vous -et que vous m'ayez oubliée? Peut-être m'en voulez-vous -de vous avoir quitté si brusquement et -sans vous dire adieu. Si vous saviez! Ce n'est pas -moi qui suis partie; c'est maman qui m'a enlevée. -Je croyais que vous alliez nous rattraper avec la -vieille chaise de poste et les bagages; maman me -l'avait assuré, Pierre aussi, Julie aussi. J'ai bien -pleuré, allez, quand j'ai su qu'on m'avait fait un -si méchant mensonge. Depuis ce temps-là, je pleurerais -toute la journée, si je ne me retenais; mais -je rentre mes larmes, d'abord pour ne pas être -grondée, et puis pour que vous ne me trouviez -pas avec des yeux rouges. Il ne faut point vous -fâcher si je ne vous ai pas écrit plus tôt: vous -nous aviez fait dire que vous arriviez, et lorsqu'on -attend quelqu'un, on ne lui écrit pas. Maintenant -je vous écrirai jusqu'à ce que je vous aie vu: il -faut que je n'aie pas beaucoup d'amour-propre,<span class="pagenum"><a id="Page_378"></a>[Pg 378]</span> -car j'écris comme un petit chat, et je ne sais -guère aligner mes phrases. C'est que je n'avais -jamais écrit à personne, n'ayant ni oncles, ni tantes, -ni amies de pension. J'espère que vous ne me -laisserez pas me ruiner en frais de style et que vous -partirez à ma première réquisition: venez, laissez -la forge: il n'y a plus d'affaires au monde tant -que nous sommes séparés: je vous réconcilierai -avec maman, à la condition qu'elle fera tout ce -que vous voudrez et qu'elle ne vous demandera -rien de désagréable. Si le séjour de Paris vous -déplaît autant qu'à moi, soyez tranquille, nous -n'y resterons pas longtemps. Mais si vous n'arrivez -pas, que voulez-vous que je devienne? Il me -serait assez facile de me sauver de l'hôtel un jour -que maman serait sortie sans moi; mais je ne -peux pourtant pas courir les grands chemins -toute seule! Cependant, si vous l'exigiez, je partirais; -je me mettrais sous la protection de Jacquet. -Mais quelque chose me dit que vous ne -vous ferez ni prier ni attendre, pensez seulement à -deux petites mains rouges qui sont tendues vers -vous!»</p> - -<p>Mme Benoît entra tandis que Jacquet portait -cette lettre à la poste.</p> - -<p>«Tu ne t'es pas ennuyée toute seule? demanda -la mère à sa fille.</p> - -<p>—Non, maman,» répondit la marquise.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_379"></a>[Pg 379]</span></p> - - -<h3>IV</h3> - -<p>Les trois jours suivants furent des jours d'attente. -Lucile attendait Gaston comme s'il pouvait -déjà avoir reçu sa lettre; Mme Benoît espérait que -ses nobles débiteurs lui rendraient ses visites. La -mère et la fille restèrent donc à la maison, mais -non pas ensemble. L'une était assise devant une -fenêtre du salon, les yeux braqués sur la porte -cochère; l'autre se promenait sous les marronniers -du jardin, les yeux tournés vers l'avenir. -Mme Benoît comptait sur son luxe pour se faire -des amis: elle se promettait de montrer les beaux -appartements du rez-de-chaussée: «Nous aurons -du malheur, pensait-elle, si personne ne nous -offre, en attendant, une tasse de thé; on offre -volontiers à qui peut rendre.» Le salon, tendu -de fleurs éblouissantes, avait un air de fête; la -maîtresse était en toilette du matin au soir, comme -les officiers russes qui ne dépouillent jamais l'uniforme. -En attendant que la maison fût montée, -Jacquet, transformé par une livrée neuve, faisait, -sous le vestibule, son apprentissage du métier de -laquais.</p> - -<p>Les cœurs sensibles seront peinés d'apprendre -que toute cette dépense fut en pure perte: aucun<span class="pagenum"><a id="Page_380"></a>[Pg 380]</span> -débiteur ne se présenta chez Mme Benoît. Que -voulez-vous? le pli était pris. Ces messieurs et -ces dames s'étaient fait une habitude de ne la -payer ni en argent ni en politesse, et de ne lui -rendre rien, pas même ses visites.</p> - -<p>Elle méditait tristement, derrière un rideau, sur -l'ingratitude des hommes, lorsqu'un coupé lancé -au grand trot fit crier harmonieusement le sable -de la cour. La jolie veuve sentit son cœur bondir: -c'était la première fois qu'une autre voiture que -la sienne venait tracer deux ornières devant sa -porte. La voiture s'arrêta; un homme encore -jeune en descendit. Ce n'était pas un débiteur; -c'était cent fois mieux: le comte de Preux en personne! -Il disparut sous le vestibule; et Mme Benoît, -avec la promptitude de la foudre, passa la -revue de son salon, jeta un suprême coup d'œil à -sa toilette, et prépara les premières paroles qu'elle -aurait à dire: elle avait pourtant assez d'esprit -pour s'en remettre au hasard de l'improvisation. -Le comte tarda quelque peu: elle maudit Jacquet, -qui le retenait sans doute dans l'antichambre. -Pourquoi la porte ne s'ouvrait-elle pas? Elle aurait -couru au-devant de son noble visiteur, si elle -n'eût craint de se nuire par un excès d'empressement. -Enfin la portière se souleva; un homme -parut: c'était Jacquet.</p> - -<p>«Faites entrer! dit la veuve haletante.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_381"></a>[Pg 381]</span></p> - -<p>—Qui ça, madame? répondit Jacquet, de cette -voix traînarde qui distingue les paysans lorrains.</p> - -<p>—Le comte!</p> - -<p>—Ah! c'est un comte? Eh bien, le v'là dans la -cour.»</p> - -<p>Mme Benoît courut à la fenêtre et vit M. de Preux -regagner sa voiture sans retourner la tête, et -donner un ordre au cocher.</p> - -<p>«Cours après lui, dit-elle à Jacquet. Qu'est-ce -qu'il t'a dit?</p> - -<p>—Madame, c'est un homme très-bien, pas fier -du tout. Il vient probablement de la campagne, -car il croyait que M. le marquis était ici. Moi, j'ai -dit qu'il n'y était pas; voilà.</p> - -<p>—Imbécile, tu n'as pas dit que madame y était?</p> - -<p>—Si fait, madame, je l'ai dit; mais il n'a pas -eu l'air d'entendre.</p> - -<p>—Il fallait le répéter!</p> - -<p>—Et le temps? il s'est mis tout de suite à me -demander quand monsieur reviendrait. Faut croire -que son idée était de parler à monsieur.</p> - -<p>—Qu'as-tu répondu?</p> - -<p>—Ma foi! qu'on ne savait pas trop sur quel -pied danser avec monsieur; qu'il n'avait pas l'air -de vouloir revenir; et alors, comme il n'était pas -fier du tout et qu'il avait l'air de se plaire avec -moi, je lui ai raconté la bonne farce que madame -et mademoiselle ont faite à monsieur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_382"></a>[Pg 382]</span></p> - -<p>—Misérable, je te chasse! va-t'en! Combien te -doit-on?</p> - -<p>—Je ne sais, madame.</p> - -<p>—Combien gagnes-tu par mois?</p> - -<p>—Neuf francs, madame. Ne me chassez point! -Je n'ai rien fait! Je ne le ferai plus!» Et des -larmes.</p> - -<p>«Combien y a-t-il de temps qu'on ne t'a payé?</p> - -<p>—Deux mois, madame. Qu'est-ce que vous voulez -que je devienne si vous me chassez?</p> - -<p>—Arrive ici, voici tes dix-huit francs. En voilà -vingt autres que je te donne pour que tu aies le -temps de chercher une place. Va!»</p> - -<p>Jacquet prit l'argent, regarda si son compte y -était, et tomba à genoux en criant:</p> - -<p>«Grâce, madame! Je ne suis pas méchant! Je -n'ai jamais fait de mal à personne!</p> - -<p>—Maître Jacquet, sachez que la bêtise est le -pire de tous les vices.</p> - -<p>—Pourquoi ça, madame? hurla Jacquet.</p> - -<p>—Parce que c'est le seul dont on ne se corrige -jamais.»</p> - -<p>Elle le poussa dehors et vint se jeter sur une -causeuse. Jacquet sortit de l'hôtel, emportant, -comme le philosophe Bias, toute sa fortune avec -lui. Si quelqu'un l'avait suivi, on l'aurait entendu -murmurer d'une voix désolée: «Soixante-deux et -huit font septante; et dix, quatre-vingts; et vingt,<span class="pagenum"><a id="Page_383"></a>[Pg 383]</span> -cent. Mais j'ai tué la poule: je n'aurai plus -d'œufs!»</p> - -<p>Lucile apprit au dîner la disgrâce de Jacquet, -mais elle n'osa en demander la cause. La mère et -la fille, l'une triste et inquiète, l'autre maussade -et grondeuse, mangeaient du bout des doigts, sans -rien dire, lorsqu'on apporta une lettre pour -Mme d'Outreville.</p> - -<p>«De Gaston!» s'écria-t-elle. Malheureusement -non; l'adresse portait le timbre de Passy. C'était -Mme Céline Jordy, née Mélier, qui se rappelait au -souvenir de son amie. Lucile lut à haute voix:</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>«Ma jolie payse, je t'écris en même temps à -notre hameau et à Paris; car depuis ton mariage, -tu m'as si bien délaissée, que je ne sais ce que -tu es devenue. Moi, je suis heureuse, heureuse, -heureuse! c'est en trois mots toute mon histoire. -Si tu veux de plus amples détails, viens en chercher, -ou dis-moi en quel lieu tu te caches. Robert -est le plus parfait de tous les hommes, à part -M. d'Outreville, que je connaîtrai quand tu me -l'auras fait voir. Quand donc pourrai-je t'embrasser? -J'ai mille secrets que je ne peux dire qu'à -toi: n'es-tu pas depuis seize ans mon unique -confidente? Je suis curieuse de savoir si tu me -reconnaîtras sans que j'écrive mon nom sur mon -chapeau. Toi aussi, tu dois être bien changée.<span class="pagenum"><a id="Page_384"></a>[Pg 384]</span> -Nous étions si enfants, toi, il y a quinze jours, -moi, il y a trois semaines! Viens demain, si tu es à -Paris; quand tu pourras, si tu es à Arlange. J'aime -à croire que nous ne ferons pas les marquises, -et que nous nous verrons tant que nous pourrons, -sans jamais compter les visites. Il me tarde de -te montrer ma maison: c'est le plus charmant nid -de bourgeois qui se soit jamais bâti sur la terre? -Libre à toi de m'humilier ensuite par le spectacle -de ton palais; mais il faut que je te voie. <i>Je le -veux.</i> C'est un mot auquel personne ne désobéit à -Passy, rue des Tilleuls, nº 16. A bientôt. Je t'embrasse -sans savoir où, à l'aveuglette.</p> - -<p> -«<span class="smcap">Ta Céline.</span>»<br /> -</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>«Chère Céline! j'irai demain passer la journée -avec elle. Vous n'avez pas besoin de moi, maman?</p> - -<p>—Non, je sors de mon côté pour voir une de -mes amies.</p> - -<p>—Qui donc, maman?</p> - -<p>—Tu ne la connais pas: la comtesse de Malésy.»</p> - -<p>Il y avait douze ou treize ans que Mme Benoît -n'avait vu cette vénérable amie, en qui elle mettait -sa dernière espérance. Elle la trouva peu -changée. La comtesse était devenue sourde, à force -d'entendre les criailleries de ses créanciers; mais<span class="pagenum"><a id="Page_385"></a>[Pg 385]</span> -c'était une surdité complaisante, voire un peu -malicieuse, qui ne l'empêchait pas d'entendre ce -qui lui plaisait. Du reste, l'œil était bon et l'estomac -admirable. Mme de Malésy reconnut sa -créancière, et la reçut avec une touchante familiarité.</p> - -<p>«Bonjour, petite, bonjour! lui dit-elle. Je ne -vous ai pas défendu ma porte. Vous avez trop -d'esprit pour venir me demander de l'argent?</p> - -<p>—Oh! madame la comtesse! je ne vous ai jamais -fait de visite intéressée.</p> - -<p>—Chère petite, tout le portrait de son père! -Ah! mon enfant. Lopinot était un brave homme.</p> - -<p>—Vous me comblez, madame la comtesse.</p> - -<p>—Comprenez-vous qu'on vienne demander de -l'argent à une pauvre femme comme moi? Il n'y -a pas un an que j'ai marié ma fille au marquis de -Croix-Maugars! C'est une bonne affaire, j'en conviens; -mais ce mariage m'a coûté les yeux de la -tête.»</p> - -<p>Mlle de Malésy n'avait pas reçu un centime de -dot.</p> - -<p>«Moi, madame, je viens de marier ma fille au -marquis d'Outreville.</p> - -<p>—Plaît-il? comment appelez-vous cet homme-là?»</p> - -<p>Mme Benoît fit un cornet de ses deux mains et -cria: «Le marquis d'Outreville!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_386"></a>[Pg 386]</span></p> - -<p>—Bien, bien, j'entends; mais quel Outreville? -Il y a les bons Outreville et les faux Outreville; -et des bons il n'en reste pas beaucoup.</p> - -<p>—C'est un bon.</p> - -<p>—En êtes-vous bien sûre? Est-il riche?</p> - -<p>—Il n'avait rien.</p> - -<p>—Tant mieux pour vous! Les mauvais sont -riches en diable; ils ont acheté la terre et le château, -et pris le nom par-dessus le marché. Quel -nez a-t-il?</p> - -<p>—Qui?</p> - -<p>—Votre gendre.</p> - -<p>—Un nez aquilin.</p> - -<p>—Je vous en fais mon compliment. Les faux -Outreville sont de vrais magots, tous nez en pieds -de marmite.</p> - -<p>—C'est celui qui est sorti de l'École polytechnique.</p> - -<p>—Mais je le connais! Un peu fou: c'est un bon. -Mais alors, vous qui êtes une femme de sens, -expliquez-moi comment il a commis cette sottise-là?»</p> - -<p>Ce fut au tour de Mme Benoît de faire la sourde -oreille. La comtesse reprit:</p> - -<p>«Je dis, la sottise d'épouser votre fille. Elle -est donc bien riche?</p> - -<p>—Elle avait cent mille livres de rente en mariage. -Nous autres bourgeois, nous avons gardé<span class="pagenum"><a id="Page_387"></a>[Pg 387]</span> -l'habitude de donner des dots à nos filles.... Attrape!</p> - -<p>—N'importe; cela m'étonne de lui. Je lui -croyais l'âme mieux située. Vous comprenez, petite, -que je ne dirais pas cela s'il était ici; mais -nous sommes entre nous.... Qu'y a-t-il, Rosine?</p> - -<p>—Madame, répondit la femme de chambre, -c'est ce commis du <i>Bon saint Louis</i>.</p> - -<p>—Je n'y suis pas! Ces marchands sont devenus -insupportables. Ah! petite, votre père était un -galant homme! Je disais donc que le marquis -sera blâmé de tout le monde. Personne ne le lui -reprochera en face; son nom est à lui, il le traîne -où il veut. Mais il n'est pas permis à un véritable -Outreville de s'enca.... de se mésa.... Qu'est-ce -encore, Rosine?</p> - -<p>—Madame, c'est M. Majou.</p> - -<p>—Je n'y suis pas; je suis sortie pour la journée, -je viens de partir pour la campagne. A-t-on -vu un marchand de vin pareil? Les créanciers -d'aujourd'hui sont pires que des mendiants: on -a beau les chasser, ils reviennent toujours! Ah! -petite, votre père était un saint homme! Votre -fille est-elle jolie, au moins?</p> - -<p>—Madame, j'aurai l'honneur de vous la présenter -un de ces jours dans l'après-midi. Mon -gendre est dans nos terres.</p> - -<p>—C'est cela, amenez-la-moi un matin, cette<span class="pagenum"><a id="Page_388"></a>[Pg 388]</span> -jeunesse. J'y suis pour vous jusqu'à midi.... -Encore, Rosine! c'est donc une procession, aujourd'hui?</p> - -<p>—Madame, c'est M. Bouniol.</p> - -<p>—Répondez qu'on me pose les sangsues.</p> - -<p>—Madame, je lui ai déjà dit que madame la -comtesse n'y était pas. Il répond qu'il est venu -cinq fois en huit jours sans voir madame, et que, -si on refuse de le recevoir, il ne reviendra plus.</p> - -<p>—Eh bien, qu'il entre: je lui dirai son fait. -Vous permettez, petite? nous sommes gens de revue. -Ah! ma chère, votre père était un grand -homme!</p> - -<p>Mme Benoît disait tout bas en remontant dans -sa voiture: «Raille, raille, impertinente vieille! -tu as des dettes, j'ai de l'argent: je te tiens! Dût-il -m'en coûter cinq cents louis, je prétends que -tu me conduises par la main jusqu'au milieu du -salon de ta fille!» C'est dans ces sentiments qu'elle -se sépara de la comtesse.</p> - -<p>Lucile était depuis longtemps dans les bras de -son amie. Elle partit de l'hôtel à huit heures et -descendit une heure après devant la plus belle -grille de la rue des Tilleuls. La matinée était magnifique; -la maison et le jardin baignaient dans -la lumière du soleil. Le jardin tout en fleurs ressemblait -à un bouquet immense; une pelouse -émaillée de rosiers du roi s'encadrait dans un<span class="pagenum"><a id="Page_389"></a>[Pg 389]</span> -cercle de fleurs jaunes, comme un jaspe sanguin -dans une monture d'or. Un grand acacia laissait -pleuvoir ses fleurs sur les arbustes d'alentour et -livrait au vent du matin ses odeurs enivrantes. -Les merles noirs au bec doré volaient en chantant -d'arbre en arbre; les roitelets sautillaient -dans les branches de l'aubépine, et les pinsons -effrontés se poursuivaient dans les allées. La -maison, construite en briques rouges rehaussées -de joints blancs, semblait sourire à ce luxe heureux -qui s'épanouissait autour d'elle. Tout ce qui -grimpe et tout ce qui fleurit fleurissait et grimpait -le long de ses murs. La glycine aux grappes -violettes, le bignonia aux longues fleurs rouges, -le jasmin blanc, la passiflore, l'aristoloche aux -larges feuilles, et la vigne-vierge qui s'empourpre -au dernier sourire de l'automne, élevaient jusqu'au -toit leurs tiges entrelacées. De grosses nattes -de volubilis fleurissaient au niveau de la -porte, et le grelot bleu des cobæas pavoisait toutes -les fenêtres. Ce spectacle réveilla chez la marquise -les plus doux souvenirs d'Arlange: en ce -moment elle eût donné pour rien son hôtel de la -rue Saint-Dominique et ce jardin trop étroit où -les fleurs étouffaient entre l'ombre pesante de la -maison et le feuillage épais des vieux marronniers. -Un peignoir de foulard écru, à demi caché -dans un bosquet de rhododendrons, l'arracha<span class="pagenum"><a id="Page_390"></a>[Pg 390]</span> -brusquement de sa rêverie. Elle courut, et ne -s'arrêta que dans les bras de Mme Jordy.</p> - -<p>Avez-vous jamais observé au théâtre la rencontre -d'Oreste et de Pylade? Si habiles que soient -les acteurs, cette scène est toujours un peu ridicule. -C'est que l'amitié des hommes n'est, de sa -nature, ni expansive ni gracieuse. Un gros serrement -de mains, un bras grotesquement passé autour -d'un cou, ou l'absurde frottement d'une -barbe contre une autre, ne sont pas des objets -qui puissent charmer les yeux. Que la tendresse -des femmes est plus élégante, et que les plus gauches -sont de grands artistes en amitié!</p> - -<p>Céline était une toute petite blonde, potelée et -rondelette, au front bombé, au nez en l'air, montrant -à tout propos ses dents blanches et aiguës -comme celles d'un jeune chien, riant sans autre -raison que le bonheur de vivre, pleurant sans -chagrin, changeant de visage vingt fois en une -heure, et toujours jolie sans qu'on ait jamais pu -dire pourquoi. Heureusement pour le narrateur -de cette véridique histoire, la beauté n'est pas -sujette à définition; car il me serait impossible -de dire par quel charme Mlle Mélier a séduit son -mari et tous ceux qui l'ont aperçue. Elle n'avait -rien de particulièrement beau, si ce n'est la rondeur -de sa taille, la perfection de son buste, l'éclat -de son teint, et deux petites fossettes très-gentilles,<span class="pagenum"><a id="Page_391"></a>[Pg 391]</span> -quoiqu'elles ne fussent pas placées avec -toute la régularité désirable.</p> - -<p>Lucile ne ressemblait en rien à Mme Jordy; -si l'amitié vit de contrastes, leur liaison devait -être éternelle. La jeune marquise avait la tête de -plus que son amie, et l'embonpoint de moins: je -vous ai averti que sa jeunesse était une fleur tardive. -Imaginez la beauté maigre et nerveuse de -Diane chasseresse. Avez-vous vu quelquefois, -dans les admirables paysages de M. Corot, ces -nymphes au corps svelte, à la taille élancée, qui -dansent en rond sous les grands arbres en se -tenant par la main? Si la marquise d'Outreville -venait se joindre à leurs jeux, sans autre vêtement -qu'une tunique, sans autre coiffure qu'une -flèche d'or dans les cheveux, le cercle vivant s'élargirait -pour lui faire place, et l'on continuerait -la ronde avec une sœur de plus.</p> - -<p>Par un caprice du hasard, la reine des bois -d'Arlange était, ce matin-là, en chapeau de crêpe -blanc et en robe de taffetas rose; et la petite -bourgeoise blonde était vêtue comme une habitante -des bois: chapeau de paille, habits flottants:</p> - -<p>«Que tu es bonne d'être venue!» dit-elle à la -marquise. Dispensez-moi de noter tous les baisers -dont les deux amies entrecoupèrent leurs discours. -«J'avais rêvé de toi. Depuis combien de -temps es-tu à Paris, ma belle?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_392"></a>[Pg 392]</span></p> - -<p>—Depuis le lendemain de mon mariage.</p> - -<p>—Quinze jours perdus pour moi! mais c'est -affreux!</p> - -<p>—Si j'avais su où te trouver! murmura la -petite marquise. J'avais bien besoin de te voir.</p> - -<p>—Et moi donc! D'abord, regarde-moi entre les -deux yeux. Ai-je bien l'air d'une dame? Me dira-t-on -encore mademoiselle?</p> - -<p>—C'est vrai; tu as je ne sais quoi de plus assuré: -un air de gravité....</p> - -<p>—Pas un mot de plus, ou je meurs de rire. Et -toi? voyons! Toi, tu es toujours la même. Bonjour, -mademoiselle!</p> - -<p>—Votre servante, madame.</p> - -<p>—Madame! Quel joli mot! Si vous êtes bien -sage à déjeuner, je vous appellerai madame au -dessert. Te souviens-tu du temps où nous jouions -à la madame?</p> - -<p>—Il n'est pas assez loin pour que je l'aie -oublié.</p> - -<p>—Venez, mademoiselle, que je vous promène -dans mon jardin. Vous ne toucherez pas aux -fleurs!»</p> - -<p>Tout en causant, elle cueillit une énorme poignée -de roses, derrière laquelle elle disparaissait -tout entière.</p> - -<p>«Je demande grâce pour ton beau jardin, cria -Lucile.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_393"></a>[Pg 393]</span></p> - -<p>—D'abord, je te défends de l'appeler mon beau -jardin. Tout le monde le voit, tout le monde y -vient; c'est le jardin de tout le monde! mon beau -jardin est là-bas, derrière ce mur. Il n'y a que -deux personnes qui s'y promènent, Robert et moi; -tu seras la troisième. Viens; vois-tu cette porte -verte? A qui arrivera la première!»</p> - -<p>Elle prit sa course. Lucile la suivit, et l'eut -bientôt devancée. Mme Jordy, en arrivant, tira -une petite clef de sa poche et ouvrit la porte.</p> - -<p>«Ceci, dit-elle, est notre parc réservé. Ces tilleuls, -dont les fleurs ont des ailes, ne fleurissent -que pour nous. Nous nous promenons ici en tête-à-tête -tous les matins avant l'heure du travail, -car nous sommes des oiseaux matineux; j'ai gardé -mes bonnes habitudes d'Arlange. Quant à Robert, -je ne sais comment il s'y prend, mais j'ai beau -m'éveiller matin, je le trouve toujours accoudé -sur l'oreiller et occupé gravement à me regarder -dormir. Viens un peu de ce côté. Ici, l'ancien -propriétaire avait construit une grande bête de -grotte humide, tapissée de rocailles et de coquillages, -avec un Apollon en plâtre au milieu et des -crapauds partout. Robert l'a fait démolir aux trois -quarts; il a amené ici l'air et la lumière. C'est lui -qui a disposé ces plantes grimpantes, suspendu -ces hamacs, installé cette jolie table et ces fauteuils. -Il a du goût comme un ange; il est architecte,<span class="pagenum"><a id="Page_394"></a>[Pg 394]</span> -il est tapissier, il est jardinier, il est tout! -assieds-toi seulement un peu sur cette mousse. -Non, j'oubliais ta robe neuve. Moi, voici ce que je -mets tous les matins: avec cela on peut s'asseoir -partout. Allons-nous-en!</p> - -<p>—Pas encore! on est si bien sous ces beaux -arbres!</p> - -<p>—Nous y reviendrons tout à l'heure pour déjeuner. -Viens voir notre maison. Ensuite je te -montrerai mon mari; il est à la fabrique. Tu -verras, ma Lucile, comme il est beau! Tu te rappelles -les plaisanteries que nous faisions autrefois -sur notre <i>idéal</i>? Mon idéal, à moi, était un -grand brun avec des moustaches en croc et des -sourcils noirs comme de l'encre. Eh bien! ma -chère, mon mari ne ressemble pas à cela, mais -pas du tout. Il n'est pas plus grand que papa; ses -cheveux sont châtains, et il porte une jolie barbe -blonde, douce comme de la soie, car elle n'a jamais -été rasée. Maintenant je trouve que mon -idéal était affreux, et si je le rencontrais dans la -rue, j'en aurais peur. Robert est doux, délicat, -tendre; il pleure, ma chère! Hier, à la nuit tombante, -il était assis auprès de moi; nous faisions -des projets; j'exposais mes petites idées sur l'éducation -des enfants. Il me laissait parler toute -seule, et cachait sa tête dans ses mains, comme -pour regarder en lui-même. Quand j'eus fini, il<span class="pagenum"><a id="Page_395"></a>[Pg 395]</span> -m'embrassa sans rien dire, et je sentis une grosse -larme rouler sur ma joue. Que c'est beau, des -larmes d'homme! Maman m'aime bien, mais elle -ne m'a jamais aimé comme cela. Ce que tu ne -croiras jamais, c'est qu'avec les hommes il est -fier, roide et terrible par moments. On m'a conté -que l'année dernière nos ouvriers avaient voulu -se mettre en grève pour faire chasser un contremaître. -Il a su le complot à temps; il a marché -droit sur les meneurs, au milieu de cinquante -ou soixante hommes mutinés contre lui, -et il a fait rentrer la révolte sous terre. Tout le -monde le craint dans la maison, excepté moi: -juge si j'ai lieu d'être fière! Il me semble que je -fais marcher tout ce peuple qui lui obéit. O ma -Lucile, l'admirable chose que le mariage! La veille -on était deux, le lendemain on ne fait plus qu'un; -on a tout en commun, on est les deux moitiés -d'une même âme; on tient ensemble comme ces -deux frères siamois, qui ne peuvent se séparer -sans mourir. Voici notre chambre; qu'en dis-tu? -Il m'a choisi la tenture comme une robe: bleue, -en l'honneur de mes cheveux blonds. Au fait, -qu'est-ce qu'une tenture? une toilette qui nous -habille de loin. Toi, ma brune aux yeux noirs, tu -dois avoir une chambre de satin rose?</p> - -<p>—Je crois que oui, reprit Lucile toute rêveuse.</p> - -<p>—Comment? je crois! Tu réponds comme une<span class="pagenum"><a id="Page_396"></a>[Pg 396]</span> -Anglaise. Mais je suis Anglaise aussi sur un point. -Ne va pas t'imaginer que tout le monde entre ici -comme dans la rue! On a sa discrétion et sa délicatesse; -si tu n'étais pas toi, tu ne serais pas -assise dans ce fauteuil-là. Sais-tu que je fais mon -lit moi-même! il est vrai que Robert m'aide un -peu.»</p> - -<p>Lucile ne répondit rien. Elle contemplait d'un -œil pensif un magnifique fouillis de dentelles et -de broderies au milieu duquel deux larges oreillers -reposaient côte à côte. La porte s'ouvrit, et -M. Jordy entra étourdiment en jetant son chapeau -de paille. A la vue de Lucile, il s'arrêta tout -interdit et fit un salut respectueux. Sa femme lui -sauta au cou sans façon, et lui dit en montrant la -marquise par un geste plein de grâce et de simplicité:</p> - -<p>«Robert, c'est Lucile!»</p> - -<p>Ce fut toute la présentation. M. Jordy fit à -Lucile un petit compliment sans cérémonie qui -prouvait qu'il avait souvent entendu parler d'elle, -et qu'elle n'était pour lui ni une étrangère ni une -indifférente. Il s'assit, et sa femme trouva moyen -de se glisser auprès de lui. «N'est-ce pas qu'il -est beau? dit-elle à la marquise. Mais d'où vient-il? -il faut qu'il ait couru; il est en nage.» Et d'un -geste aussi prompt que la parole, elle passa un -mouchoir de batiste sur le front du jeune homme<span class="pagenum"><a id="Page_397"></a>[Pg 397]</span> -qui essayait en vain de se défendre. M. Jordy -avait plus de monde que Céline; mais il eut beau -lui lancer des regards qui voulaient être sévères, -la petite indigène d'Arlange lui mit les deux -mains sur les yeux et baisa effrontément ces -paupières fermées. «Ne me gronde pas, lui dit-elle; -Lucile est mariée depuis quinze jours, c'est-à-dire -aussi folle que nous.» La pendule sonna -midi; c'était l'heure du déjeuner. On courut au -jardin, et l'on s'attabla joyeusement sous ses -beaux tilleuls qui ont donné leur nom à la rue -voisine. Aucun domestique n'assistait au repas; -chacun se servait soi-même et servait les autres; -les deux amies, élevées au village et étrangères -aux mièvreries de l'éducation parisienne, n'étaient -pas des buveuses d'eau; elles trempèrent leurs -lèvres dans un joli vin paillé que M. Jordy alla -chercher à quelques pas de là, dans un ruisseau -d'eau courante. Robert plut facilement à la marquise; -sans manquer d'esprit ni d'éducation, il -était simple, plein de cœur, et du bois dont on -fait les meilleurs amis. Du reste, nous éprouvons -tous une sympathie naturelle pour les visages où -rayonne la joie; il n'y a que les égoïstes qui n'aiment -pas les heureux. Céline, qui voulait faire -briller son mari, le força de chanter au dessert. -Il choisit une des plus belles chansons de Béranger, -quoique le vieux poëte ne fût déjà plus à la<span class="pagenum"><a id="Page_398"></a>[Pg 398]</span> -mode. Les oiseaux, réveillés au milieu de leur -sieste, exécutèrent un joyeux accompagnement -au-dessus de sa tête. Lucile chanta à son tour, -sans se faire prier, des paroles qui n'étaient pas -italiennes. On plaisanta comme plaisantent les -honnêtes gens; on parla de tout, excepté du prochain -et de la pièce nouvelle; on rit à cœur ouvert, -et personne ne s'aperçut qu'il y avait un peu -de fièvre dans la gaieté de la marquise. «Pourquoi -M. d'Outreville n'est-il pas ici? disait Mme Jordy, -on s'aime bien à deux; mais à quatre, c'est la -concurrence!»</p> - -<p>Vers deux heures, M. Jordy s'en fut à ses affaires, -et les deux amies reprirent le cours de leurs -confidences. Céline parlait sans se lasser et sans -s'apercevoir qu'elle faisait un monologue. Les -femmes sont merveilleusement organisées pour -les travaux microscopiques; elles excellent à détailler -leurs plaisirs et leurs peines.</p> - -<p>Lucile, émue, haletante, écoutait, apprenait, devinait -et quelquefois aussi ne comprenait pas. Elle -était comme un navigateur jeté par la tempête -dans un pays enchanté, mais dont il n'entend pas -la langue. L'heure du dîner approchait; Céline -parlait encore, et Lucile écoutait toujours.</p> - -<p>«Quant aux enfants, disait la jeune femme, il -faut espérer qu'ils viendront bientôt. Y penses-tu -quelquefois, ma Lucile? L'amour n'a qu'un temps;<span class="pagenum"><a id="Page_399"></a>[Pg 399]</span> -une vingtaine d'années tout au plus; et voilà déjà -trois semaines dépensées! l'amour des enfants, -c'est autre chose: il dure autant que nous, et -nous ferme les yeux. Tu sais que je n'étais pas -trop dévote autrefois; maintenant, quand je pense -que nos enfants sont dans la main de Dieu, je -deviens superstitieuse. Que demandes-tu? un fils -ou une fille?</p> - -<p>—Mais.... je n'y ai pas encore songé.</p> - -<p>—Il faut y songer, ma belle. Si tu n'y songes -pas, qui est-ce qui y songera pour toi? Moi, je -veux un fils. Écoute un peu le paragraphe que j'ai -ajouté à mes prières: «Vierge sainte, si mon -cœur vous semble assez pur, bénissez mon -amour et obtenez que j'aie le bonheur d'avoir -un fils pour lui enseigner la crainte de Dieu, le -culte du bien et du beau, et tous les devoirs de -l'homme et du chrétien.»</p> - -<p>Ce dernier trait acheva la pauvre Lucile. Le -torrent de larmes qu'elle retenait depuis longtemps -rompit les digues, et son joli visage en fut -inondé.</p> - -<p>«Tu pleures! cria Céline. Je t'ai fait de la -peine?</p> - -<p>—Ah! Céline, je suis bien malheureuse! Maman -m'a forcée de partir le soir de mon mariage, et -je n'ai pas revu mon mari depuis le bal!</p> - -<p>—Le soir? Depuis le bal? Miséricorde!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_400"></a>[Pg 400]</span></p> - -<p>Tout à coup le visage de Mme Jordy prit une -expression sérieuse. «Mais c'est une trahison, -dit-elle. Pourquoi ne m'as-tu pas conté cela plus -tôt? Je te parle depuis le matin comme à une -femme, et tu n'es qu'une enfant! Tu aurais dû -m'arrêter au premier mot, et je ne te pardonnerais -jamais de m'avoir laissée parler, si tu n'étais -pas tant à plaindre.»</p> - -<p>Lucile raconta sommairement son histoire.</p> - -<p>«Comment n'as-tu pas écrit à ton mari? demanda -Céline.</p> - -<p>—Je lui ai écrit.</p> - -<p>—Quand?</p> - -<p>—Il y a quatre jours.</p> - -<p>—Eh bien! mon enfant, ne pleure plus: il arrivera -ce soir.»</p> - -<p>Au dîner, la table était élégante, la salle à manger -claire et joyeuse, les derniers rayons du soleil -couchant jouaient avec les stores et les jalousies, -le petit vin paillé riait dans les verres, et M. Jordy -caressait d'un regard radieux le joli visage de sa -femme; mais Céline conservait la gravité d'une -matrone romaine, et je crois (Dieu me pardonne!) -qu'elle dit <i>vous</i> à son mari.</p> - -<p>La marquise repartit à dix heures. Céline et son -mari la ramenèrent à sa voiture. En apercevant -le cocher, Mme Jordy eut comme une inspiration -subite:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_401"></a>[Pg 401]</span></p> - -<p>«Pierre, dit-elle d'un ton indifférent, M. le marquis -est-il arrivé?</p> - -<p>—Oui, madame.»</p> - -<p>La marquise se jeta dans les bras de son amie -en poussant un cri.</p> - -<p>«Qu'y a-t-il? demanda Robert.</p> - -<p>—Rien,» dit Céline.</p> - - -<h3>V</h3> - -<p>En recevant la lettre de Lucile, Gaston fit ce -que tout homme aurait fait à sa place: il baisa -mille fois la signature, et partit en poste pour -Paris. La fortune, qui s'amuse de nous presque -autant qu'une petite fille de ses poupées, le fit -entrer à l'hôtel d'Outreville un mardi soir, deux -semaines, jour pour jour, après son mariage. Avec -un peu de bonne volonté, il pouvait s'imaginer -que la première quinzaine de juin avait été un -mauvais rêve, et qu'il s'éveillait, moulu de fatigue, -aux côtés de sa femme. Pour cette fois, sa résolution -était bien prise; il s'était armé de courage -contre le despotisme maternel de Mme Benoît, et -il se jurait à lui-même de défendre son bien jusqu'à -l'extrémité.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_402"></a>[Pg 402]</span></p> - -<p>Il n'avait pas encore ouvert la portière, que -Julie entrait en criant chez Mme Benoît:</p> - -<p>«Madame! madame! M. le marquis!»</p> - -<p>La veuve, qui ne savait pas que sa fille eût écrit -à Arlange, crut avoir partie gagnée. Elle répondit -avec une joie mal contenue:</p> - -<p>«Il n'y a pas de quoi crier: je l'attendais.</p> - -<p>—Je ne savais pas, madame; et, à cause de ce -qui s'est passé il y a quinze jours, je croyais que -madame serait bien aise d'être avertie. Madame y -est donc pour M. le marquis?</p> - -<p>—Certainement! Allez! courez! de quoi vous -mêlez-vous?</p> - -<p>—Pardon, madame; mais c'est qu'on décharge -les malles de M. le marquis. Est-ce qu'il va demeurer -à l'hôtel?</p> - -<p>—Et où voulez-vous qu'il demeure? Allez prendre -soin de ses bagages.</p> - -<p>—Pardon, madame; mais où faudra-t-il les -porter?</p> - -<p>—Où? sotte que vous êtes! dans la chambre de -la marquise! Est-ce que la place d'un mari n'est -pas auprès de sa femme?»</p> - -<p>Gaston entra tout poudreux chez sa belle-mère, -et son premier coup d'œil chercha Lucile absente. -Mme Benoît, plus prévenante qu'aux meilleurs -jours, répondit à ce regard:</p> - -<p>«Vous cherchez Lucile? Elle dîne chez une amie;<span class="pagenum"><a id="Page_403"></a>[Pg 403]</span> -mais il est tard, vous la verrez avant une heure. -Enfin, vous voici donc! Embrassez-moi, mon -gendre; je vous pardonne.</p> - -<p>—Ma foi! mon aimable mère, vous me volez le -premier mot que je voulais vous dire. Que tous vos -torts soient effacés par ce baiser!</p> - -<p>—Si j'ai des torts, vous les aviez justifiés d'avance -par cette incroyable manie dont vous êtes -enfin corrigé! Vouloir vivre avec les loups à votre -âge! Avouez que c'était de l'aveuglement et rendez -grâces à celle qui vous a éclairé! N'êtes-vous -pas mieux ici que partout ailleurs? et peut-on -vivre une vie humaine hors de Paris?</p> - -<p>—Pardon, madame, mais je ne suis pas venu à -Paris pour y vivre.</p> - -<p>—Et pour quoi donc faire? pour y mourir?</p> - -<p>—Je n'y resterai pas assez longtemps pour que -la nostalgie m'emporte. Je suis venu à Paris pour -chercher ma femme et faire une visite indispensable.</p> - -<p>—Vous comptez ramener ma fille à Arlange?</p> - -<p>—Le plus tôt qu'il sera possible.</p> - -<p>—Et elle vous accompagnera dans ce terrier?</p> - -<p>—Il me semble qu'elle le doit.</p> - -<p>—Lui commanderez-vous de vous suivre de -par la loi, et votre amour se fera-t-il escorter de -deux gendarmes?</p> - -<p>—Non, madame; je renoncerais à mes droits<span class="pagenum"><a id="Page_404"></a>[Pg 404]</span> -s'il fallait les réclamer devant les tribunaux; -mais nous n'en sommes pas là: Lucile me suivra -par amour.</p> - -<p>—Par amour de vous ou d'Arlange?</p> - -<p>—De l'un et de l'autre, de la forge et du forgeron.</p> - -<p>—Vous en êtes sûr?</p> - -<p>—Sans fatuité, oui.</p> - -<p>—Nous verrons bien. Et peut-on savoir quelle -est cette visite indispensable qui partage avec ma -fille l'honneur de vous attirer à Paris?</p> - -<p>—Ne vous faites point d'illusions; c'est une -visite où vous ne pouvez pas venir avec moi.</p> - -<p>—Chez quel mortel privilégié?</p> - -<p>—Le ministre de l'intérieur.</p> - -<p>—Le ministre! A quel propos? Y songez-vous? -Si on le savait!</p> - -<p>—On le saura. Il importe aux intérêts de la -forge que je siége au conseil général. Une vacance -se présente, et je veux prier le ministre de m'agréer -comme candidat.</p> - -<p>—Mais, malheureux, vous allez me brouiller -avec tout notre parti!</p> - -<p>—On ne se brouille qu'avec les gens que l'on -connaît. Si vous m'aviez interrogé sur mes opinions -politiques, je vous aurais répondu que je -ne suis pas un homme d'opposition. D'ailleurs, il -me semble que nous autres, grands propriétaires,<span class="pagenum"><a id="Page_405"></a>[Pg 405]</span> -nous n'avons pas lieu de nous plaindre: on ne -fait rien que pour nous!</p> - -<p>—Vous avez bien dit ce mot: «Nous autres, -grands propriétaires!» On croirait, sur ma parole, -que vous l'avez été toute votre vie!</p> - -<p>—Comment donc, madame! mais je le suis -de père fils depuis neuf cents ans! Est-ce que -vous en connaissez beaucoup de plus vieille -date?</p> - -<p>—Si nous jouons sur les mots, nous pourrons -parler longtemps sans nous entendre. Écoutez. Il -vous plaît de briguer des honneurs de province, -soit. Cependant la forge a bien marché depuis -quinze ans, quoique je n'aie jamais siégé au conseil -général. Vous voulez vous présenter comme -candidat ministériel; je crois que vous auriez -mieux fait de demander les voix de nos amis, qui -sont nombreux, riches et influents. Cependant je -passerai encore là-dessus. Voyez si je suis clémente! -Je viens de remporter une victoire sur -vous; je vous ai forcé de venir à Paris, sur mon -terrain....</p> - -<p>—Dans ma maison.</p> - -<p>—C'est juste. Oh! vous étiez né propriétaire; -vous avez bientôt pris racine! Malgré tout, vous -êtes venu ici parce que je vous y ai forcé; c'est -une défaite; mais je ne prétends pas en tirer -avantage. Voulez-vous signer la paix?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_406"></a>[Pg 406]</span></p> - -<p>—Des deux mains!... si vous êtes raisonnable.</p> - -<p>—Je le serai. Vous aimez Arlange, il vous -tarde d'y retourner, et vous ne voulez pas y vivre -sans votre femme, ce qui est fort naturel. Je vous -rendrai Lucile pour que vous l'emmeniez à la -forge.</p> - -<p>—C'est tout ce que je demande: signons!</p> - -<p>—Attendez! de mon côté, j'aime Paris comme -vous aimez la forge, et le faubourg comme vous -aimez Lucile. Si je n'entre pas une bonne fois -dans le grand monde, je suis une femme morte. -Vous coûterait-il beaucoup, pendant que vous -êtes ici, tout porté, de présenter votre femme et -moi dans huit ou dix maisons de vos amis, et de -nous montrer un petit coin de ce paradis terrestre -dont j'ai toujours été exclue par....</p> - -<p>—Par le péché originel! Cela me coûterait -beaucoup et ne vous servirait de rien. Je ne vous -répéterai pas que j'ai contre le faubourg une -vieille rancune qui me défend absolument d'y -remettre les pieds: vous croyez avoir assez de -droits sur moi pour réclamer l'oubli de mes répugnances -et le sacrifice de mon amour-propre. -Mais pouvez-vous exiger que j'expose pour vous -tout l'avenir de Lucile? Je lui réserve, loin de -Paris, un bonheur modeste, égal, sans éclat, sans -bruit, et d'une riante uniformité. Nous avons, si<span class="pagenum"><a id="Page_407"></a>[Pg 407]</span> -Dieu nous prête vie, trente ou quarante ans à -passer ensemble dans un horizon étroit, mais -charmant, sans autres événements que la naissance -et le mariage de nos enfants. Un tel bonheur -suffit à son ambition, elle me l'a dit. Qui -m'assure que la vue d'un pays où tout est parade -et vanité ne lui tournera pas la tête? que ses yeux, -éblouis par l'éclat des lustres et des girandoles, -pourront s'accoutumer à la douce lumière de la -lampe qui doit éclairer tous nos soirs? que ses -oreilles, assourdies par le fracas du monde, sauront -toujours entendre les voix de nos forêts et la -mienne? En ce moment, elle est encore la Lucile -d'autrefois; elle s'ennuie mortellement à Paris....</p> - -<p>—Qu'en savez-vous?</p> - -<p>—J'en suis sûr. Mais je ne sais pas si dans six -mois elle penserait comme aujourd'hui. Il ne faut -qu'un bal pour changer le cœur d'une jeune femme, -et dix minutes de valse peuvent causer plus de -bouleversements qu'un tremblement de terre.</p> - -<p>—Vous croyez? Eh bien, soit. Lucile est à vous, -gouvernez-la comme vous l'entendez. Mais moi! -Écoutez bien: ceci est mon ultimatum, et si vous -le repoussez, je romps les conférences! Qui vous -empêcherait de me présenter, je ne dis pas dans -tout le faubourg, mais dans cinq ou six maisons -de votre connaissance?</p> - -<p>—Sans ma femme! Croyez-moi, ma chère<span class="pagenum"><a id="Page_408"></a>[Pg 408]</span> -Mme Benoît, attachons-nous chacun une pierre -au cou, et jetons-nous ensemble à la rivière, cela -sera tout aussi sage. Toute l'aristocratie vous -connaît comme elle a connu votre père. On sait -votre ambition persévérante; vous êtes déjà la -fable du faubourg, c'est le baron qui me l'a écrit, -et son témoignage n'est pas récusable. On dit -que vous avez acheté de vos millions le plaisir -de naviguer dans le monde à la remorque -d'une marquise. Si je vous présentais aujourd'hui, -on compterait demain les visites que nous avons -faites, et l'on calculerait, à un centime près, la -somme que chacune m'a rapportée. Qu'en dites-vous? -Fussiez-vous assez jeune pour vouloir jouer -un pareil jeu, je ne suis pas assez philosophe -pour vous servir de partenaire. Je pars demain -pour Arlange avec ma femme; je vous offre, en -bon gendre, une place dans la voiture, et c'est -tout ce que le sens commun me permet de faire -pour vous.»</p> - -<p>Mme Benoît était violemment tentée d'arracher -les yeux à ce modèle des gendres, mais elle cacha -son dépit. «Mon ami, dit-elle, vous avez -passé trente heures en chaise de poste, vous êtes -las, vous avez sommeil, et j'ai été mal inspirée -de vouloir convertir un homme encore botté. -Vous serez plus accommodant quand vous aurez -dormi. Attendez-moi dans ce fauteuil, et souffrez<span class="pagenum"><a id="Page_409"></a>[Pg 409]</span> -que j'aille pourvoir à votre repos. Je suis à -vous!»</p> - -<p>Elle sortit en souriant et courut comme une -tempête à la chambre de sa fille. Je ne sais si elle -ouvrit la porte, ou si elle l'enfonça, tant son entrée -fut violente. Elle saisit rudement le bras de -Julie, qui dépliait une taie d'oreiller: «Malheureuse, -s'écria-t-elle, que faites-vous?</p> - -<p>—Mais, madame, ce que madame m'a dit.</p> - -<p>—Vous êtes folle! vous ne m'avez pas comprise. -Laissez cela et déménagez-moi tous ces bagages. -A-t-on jamais vu chose pareille? Les malles -d'un garçon dans la chambre de ma fille!</p> - -<p>—Pardon, madame, mais....</p> - -<p>—Il n'y a pas de mais, et l'on vous pardonnera -quand vous aurez obéi. Emportez! emportez!</p> - -<p>—Mais où, madame?</p> - -<p>—Où vous voudrez; dans la rue, dans la cour! -Non, tenez: dans ma chambre!</p> - -<p>—Madame donne son appartement? Mais où -faudra-t-il faire le lit de madame?</p> - -<p>—Ici, sur ce divan, dans la chambre de la -marquise. Pourquoi faites-vous l'étonnée? Est-ce -que la place d'une mère n'est pas auprès de sa -fille?»</p> - -<p>Elle laissa la femme de chambre à sa besogne -et à sa surprise, et redescendit en se disant tout -bas: «Le marquis n'est venu que pour me braver:<span class="pagenum"><a id="Page_410"></a>[Pg 410]</span> -il n'en aura pas la joie. Je veux aller dans le -monde à sa barbe: Mme de Malésy m'y aidera; -nous ferons voir à ce forgeron endiablé qu'on peut -se passer de lui. Mais il ne faut pas que je le laisse -séduire ma fille! Il l'emporterait à Arlange, et -alors, adieu le faubourg!»</p> - -<p>Au même instant, Pierre demandait la porte, et -la marquise, ivre d'espérance, sautait légèrement -du marchepied dans la maison. Mme Benoît fut -au salon avant elle; elle ne craignait rien tant -que la première entrevue, et il importait qu'elle -fût là pour arrêter l'expansion de ces jeunes -cœurs. Lucile croyait tomber dans les bras de son -mari; ce fut sa mère qui la reçut: «Te voilà donc, -chère petite! lui dit-elle avec sa volubilité ordinaire -et une tendresse plus qu'ordinaire. Comme -tu es restée longtemps! Je commençais à m'inquiéter. -Mon cœur est suspendu à un fil lorsque -je ne te sens pas auprès de moi. Chère belle, il -n'y a en ce monde qu'une affection désintéressée: -l'amour d'une mère pour son enfant. Comment -as-tu passé la journée? Te trouves-tu mieux que -ces temps derniers? Voyez, monsieur, comme elle -est changée! Votre conduite lui a fait bien du -mal. Elle a besoin des plus grands ménagements; -les émotions violentes lui sont fatales, votre -vue seule la fait pâlir et rougir à la fois. Mais -vous-même, mon cher marquis, savez-vous que<span class="pagenum"><a id="Page_411"></a>[Pg 411]</span> -je ne vous reconnais plus? Vous prétendez que -l'air d'Arlange vous est bon; on ne le dirait pas -à vous voir. Vous n'êtes plus ce brillant seigneur -d'Outreville qu'on m'a présenté il y a deux mois. -Après tout, il faut faire la part de la fatigue: -pauvre garçon! cent lieues en poste, tout d'une -haleine! C'est de quoi briser un homme plus solide -que vous. Heureusement, une bonne nuit va tout -réparer. Il y a ici près un excellent lit qui vous -attend, dans ma chambre que je vous cède.</p> - -<p>—Mais, madame... murmura timidement Gaston.</p> - -<p>—Pas d'objections et pas de façons avec moi! -Sacrifier tout à nos enfants, c'est notre bonheur, -à nous autres mères. Du reste, je dormirai fort -bien sur un lit de camp, près de ma chère Lucile, -dont la santé réclame tous mes soins. -Nous devrions déjà être couchées. Allons, bel endormi, -dites bonsoir à votre femme, et venez lui -baiser la main: il me semble que vous ne lui faites -pas trop d'accueil!»</p> - -<p>Ni Gaston ni Lucile ne furent dupes de ce discours, -mais ils en furent victimes; l'impudence -réussit presque toujours avec les jeunes gens, -parce qu'ils éprouvent une sorte de honte à réfuter -un mensonge. Dans la circonstance présente, -une autre espèce de délicatesse paralysait le courage -de Lucile et de Gaston. Ces cœurs honnêtes<span class="pagenum"><a id="Page_412"></a>[Pg 412]</span> -auraient cru manquer à la pudeur en affrontant -le mauvais vouloir de Mme Benoît. Gaston lui-même, -après toutes les vigoureuses résolutions -qu'il avait prises, n'osa ni se prévaloir de ses -droits, ni faire appel aux sentiments de sa femme: -il fut aussi timide que Lucile, peut-être plus. -Quelle que soit la hardiesse que l'on attribue à -notre sexe, il n'est pas moins vrai que les hommes -bien nés sont, en amour, plus farouches que des -jeunes filles. Il suffit de la présence d'un tiers -pour glacer la parole sur leurs lèvres et refouler -jusqu'au fond de leur âme une passion qui -débordait.</p> - -<p>Mme Benoît dressa un plan de campagne qui -n'aurait jamais réussi sans l'empire qu'elle avait -pris sur sa fille, et surtout sans la fière timidité -de Gaston. Pendant toute une semaine, elle parvint -à tenir séparés deux êtres qui s'adoraient, qui -s'appartenaient, et qui dînaient ensemble tous les -soirs. Ce qu'elle dépensa de turbulence pour étourdir -sa fille et d'effronterie pour intimider son gendre -fait une somme incalculable. Tous les jours -elle imaginait un prétexte nouveau pour entraîner -Lucile dans Paris, et laisser le marquis à la maison. -Elle se cramponnait à sa fille, elle ne la -quittait qu'à bon escient, lorsque Gaston était -sorti. A voir son zèle et sa persévérance, vous -auriez dit une de ces mères jalouses qui ne<span class="pagenum"><a id="Page_413"></a>[Pg 413]</span> -peuvent se résigner à partager leur fille avec un -mari.</p> - -<p>Sa première idée était simplement de punir son -gendre et de lui infliger à son tour les ennuis -d'une passion malheureuse. Le succès de ses calculs -lui rendit ensuite un peu d'espoir: elle pensa -que Gaston finirait par s'avouer vaincu et offrirait -spontanément de la conduire dans le monde. Mais -le marquis prenait son veuvage en patience: il -écrivait à Lucile, il en recevait quelques billets -écrits à la dérobée; il combinait avec elle un plan -d'évasion. Grâce à la surveillance de Mme Benoît, -ces deux époux unis par la loi et par la religion -en étaient réduits à des stratagèmes d'écoliers. -Leur amour, sans rien perdre de son assurance -et de sa sérénité, avait gagné le charme piquant -des passions illégitimes. La cérémonie quotidienne -du baisemain, autorisée et présidée par la belle-mère, -couvrait l'échange de cette correspondance -que Mme Benoît ne devina jamais. Lasse enfin -d'attendre inutilement la conversion de son gendre, -elle revint à ses premiers projets et retourna -les yeux vers Mme de Malésy. Elle avait appris -chez sa couturière que la marquise de Croix-Maugars -allait donner une fête dans son jardin pour -l'anniversaire de son mariage. Toute la noblesse -présente à Paris s'y trouverait réunie, car les bals -sont rares au 22 juin, et lorsqu'on rencontre<span class="pagenum"><a id="Page_414"></a>[Pg 414]</span> -l'occasion de danser sous une tente, on en profite. -Par une rencontre providentielle, Gaston avait -précisément obtenu une audience du ministre -pour le 21, à onze heures du matin. La veuve -profita de l'absence forcée de son gendre pour -laisser Lucile au logis, et elle courut chez la vieille -comtesse.</p> - -<p>«Madame, lui dit-elle à brûle-pourpoint, vous -me devez huit mille francs, ou peu s'en faut...</p> - -<p>—Plaît-il? demanda la comtesse qui entendait -rarement de cette oreille-là.</p> - -<p>—Je ne viens ni vous les réclamer ni vous les -reprocher.</p> - -<p>—A la bonne heure.</p> - -<p>—Je tiens si peu à l'argent, que non-seulement -je renonce à cette somme, mais encore je ferais -au besoin d'autres sacrifices pour arriver à mon -but. Je veux être reçue au faubourg avec la marquise -ma fille, et sans retard. C'est demain que -Mme de Croix-Maugars donne son bal: vous êtes -sa mère, elle n'a rien à vous refuser: serait-ce -abuser des droits que j'ai acquis à votre bienveillance -que de vous demander deux lettres d'invitation?»</p> - -<p>Les petits yeux brillants de la comtesse s'arrondirent -en clous de fauteuil. Elle sourit au discours -de la veuve comme un mineur à un filon d'or.</p> - -<p>«Hélas! petite, dit-elle en larmoyant, on vous<span class="pagenum"><a id="Page_415"></a>[Pg 415]</span> -a bien exagéré mon crédit. Ma fille est ma fille, je -n'en disconviens pas; mais elle est en puissance -de mari. Connaissez-vous Croix-Maugars!</p> - -<p>—Si je le connaissais, je n'aurais pas besoin.</p> - -<p>—C'est juste. Eh bien, chère enfant, il me suffit -de lui demander un service pour obtenir un refus. -Je suis la plus malheureuse femme de Paris. Mes -créanciers s'acharnent contre moi, quoique je ne -leur aie jamais rien fait. Mon gendre est un homme; -il devrait me protéger: il m'abandonne. -Qu'est-ce que je lui demandais avant-hier? Un peu -d'argent pour payer le <i>Bon saint Louis</i>, qui a tant -dégénéré depuis votre père! Il m'a répondu que -sa fête serait magnifique, et que sa bourse était à -sec. Je ne sais où donner de la tête. Comment -avez-vous le cœur de venir parler de bal et de -plaisir à une pauvre désespérée comme moi? Tout -cela finira mal; je serai saisie, on vendra mes -meubles...» Ici la comtesse se tut, et laissa parler -ses larmes. «Excusez-moi, reprit-elle. Vous -voyez que je ne suis guère en état de recevoir des -visites; mais j'aurai toujours du plaisir à vous voir: -vous me rappelez mon bon Lopinot. Ah! s'il était -encore de ce monde!... Revenez un de ces jours, -nous causerons, et si je suis encore bonne à quelque -chose, je m'emploierai à vous servir.»</p> - -<p>Aux premières larmes de la comtesse, Mme Benoît<span class="pagenum"><a id="Page_416"></a>[Pg 416]</span> -avait résolûment tiré son mouchoir. Elle se -dit: «Puisqu'il faut pleurer, pleurons. Après -tout, les larmes ne me coûtent pas plus qu'à elle!» -La sensible veuve ajouta tout haut: «Voyons, -madame la comtesse, un peu de courage! Il n'y a -pas là de quoi abattre un cœur comme le vôtre. -Vous devez donc beaucoup d'argent à ce méchant -<i>Saint-Louis</i>?</p> - -<p>—Hélas! petite: quinze cents francs!</p> - -<p>—Mais c'est une misère!</p> - -<p>—Oui, c'est une grande misère! s'appeler la -comtesse de Malésy, être mère de la marquise de -Croix-Maugars, tenir le premier rang dans le faubourg, -avoir l'entrée de tous les salons pour soi -et ses amis, et ne pouvoir payer une somme de -quinze cents francs! Je vous fais de la peine, -n'est-ce pas? Adieu, mon enfant, adieu. Mon chagrin -redouble à vous voir pleurer; laissez-moi -seule avec mes ennuis!</p> - -<p>—Voulez-vous permettre que je passe au <i>Bon -saint Louis</i>? Je me charge d'arranger l'affaire.</p> - -<p>—Je vous le défends!... ou plutôt, si: allez-y. -Ces gens-là sont vos successeurs: vous vous entendrez -avec eux mieux que moi. D'ailleurs ils -sont de votre caste; les marchands ne se mangent -pas entre eux. Vous êtes heureux, vous autres; -on vous donne pour cent écus ce qui nous en coûte -mille. Allez au <i>Bon saint Louis</i>. Je parie, friponne,<span class="pagenum"><a id="Page_417"></a>[Pg 417]</span> -que vous achèterez la créance sans bourse délier; -et c'est à vous que je devrai quinze cents -francs!</p> - -<p>—C'est dit, madame la comtesse; et comme un -service en vaut un autre...</p> - -<p>—Oui; je vous rendrai tous les services qui -sont en mon pouvoir. Mais décidément j'aime -mieux que vous ne fassiez pas ma paix avec ces -boutiquiers. Qu'est-ce que j'y gagnerais? On saurait -bientôt qu'ils sont payés, et j'aurais affaire à -tous les autres. Ma pauvre belle, je dois à Dieu -et au diable.</p> - -<p>—Combien?</p> - -<p>—Ah! combien! Je n'en sais plus rien moi-même. -Ma mémoire s'en va. Mais j'ai ici des factures. -Voyez: le pâtissier de la rue de Poitiers -réclame cinq cents francs pour une demi-douzaine -de poulets que j'ai fait monter chez moi et quelques -malheureux gâteaux que j'ai grignotés dans -sa boutique. Comme vous nous exploitez!</p> - -<p>—Je lui dirai deux mots.</p> - -<p>—Oui, dites-lui qu'il devrait avoir honte, et -que je ne veux plus entendre parler de lui.</p> - -<p>—Soyez tranquille.</p> - -<p>—Voici maintenant maître Majou qui demande -le prix d'une pièce de vin ordinaire.</p> - -<p>—C'est une bagatelle: donnez-moi ce papier-là.</p> - -<p>—Mille francs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_418"></a>[Pg 418]</span></p> - -<p>—Diantre! votre ordinaire n'est pas à dédaigner.</p> - -<p>—Tenez: voici la note d'un bien honnête -homme; je suis sûre que vous vous arrangeriez -avec lui. C'est le tapissier qui a remis ces meubles -à neuf. Il me demande mille écus, mais si l'on -savait le prendre, on obtiendrait quittance pour -presque rien.</p> - -<p>—J'essayerai, madame la comtesse.» Elle prit -les quatre factures et les plia soigneusement. «Il -est midi, poursuivit-elle: je vais de ce pas mettre -ordre à vos affaires. Mais maintenant que vous -avez l'esprit plus libre, n'irez-vous pas essayer -l'effet de votre éloquence sur le marquis de Croix-Maugars?</p> - -<p>—Oui, petite, j'irai. Mais j'ai l'esprit moins libre -que vous ne croyez. Je ne vous ai pas dit tous -mes chagrins.» Elle ouvrit un tiroir de sa table -à ouvrage et prit un portefeuille bourré de papiers. -«Vous allez apprendre bien d'autres misères!</p> - -<p>—Tout beau! pensa Mme Benoît. Va pour six -mille francs, quoique ce soit un bon prix pour -un simple passe-port à l'intérieur du faubourg. -Mais la vieille dame s'est mise en goût; l'appétit -lui vient, et si je n'y mets le holà, elle me priera -de lui acheter, en passant, le Louvre et les Tuileries!» -La veuve reposa sur la table les factures -qu'elle avait prises, et dit d'une voix émue: «Hélas!<span class="pagenum"><a id="Page_419"></a>[Pg 419]</span> -madame, je crains fort que vous n'ayez raison, -et que vos chagrins ne soient sans remède!</p> - -<p>—Mais non! mais non! répliqua vivement la -comtesse. Je suis sûre de me tirer d'embarras un -jour ou l'autre. Vous m'avez rendu le courage, et -je me sens toute ragaillardie. Je serai chez ma -fille dans une heure; le temps de passer une -robe! J'aurai une carte d'invitation au nom de la -marquise d'Outreville. Il ne vous en faut pas deux; -vous entrerez avec votre fille: je veux éluder ce -nom de Benoît qui gâterait tout. Pendant que je -m'occupe de vous, allez chez vos marchands avec -les factures, et terminez cette petite spéculation, -qui a l'air de vous sourire. Rendez-vous ici à trois -heures précises, et nous échangerons nos pouvoirs -comme deux ambassadeurs.»</p> - -<p>M. de Croix-Maugars fit la grimace en voyant -entrer sa belle-mère. La comtesse était si terriblement -besogneuse qu'on redoutait son apparition -comme l'arrivée d'une lettre de change. Mais -lorsqu'on sut qu'elle ne demandait pas d'argent, -on n'eut plus rien à lui refuser. Le marquis lui -remit en souriant un carré de carton satiné dont -il était loin de connaître la valeur; c'était la quatrième -fois depuis un an qu'il lui payait ses -dettes.</p> - -<p>Mme Benoît, joyeuse comme un matelot qui -rentre au port, courut chez son notaire, revint<span class="pagenum"><a id="Page_420"></a>[Pg 420]</span> -chez les créanciers et paya sans marchander. Le -tapissier accommodant dont la comtesse avait fait -l'éloge était ce farouche Bouniol, qui avait forcé -sa porte huit jours auparavant. A trois heures, -Mme de Malésy empocha les quittances, et la veuve -courut à son hôtel avec la précieuse invitation. -Elle ne la confia point à ses poches, elle la garda -à la main, elle la contempla, elle lui sourit. -«Enfin! disait-elle, voici mes lettres de naturalisation; -je suis citoyenne du faubourg. Pourvu -que d'ici à demain je ne tombe pas malade!»</p> - -<p>Elle se souvint alors que Lucile était seule depuis -onze heures, et que le marquis avait eu le -temps de l'entretenir en tête-à-tête. Cette idée, -qui l'eût exaspérée la veille, lui parut presque -indifférente. Le bonheur la réconciliait avec le -monde entier et avec Gaston: un homme ivre -n'a plus d'ennemis.</p> - -<p>En descendant de voiture, elle aperçut dans la -cour une ancienne victime de son emportement, -le candide Jacquet.</p> - -<p>«Viens ici, mon garçon! lui dit-elle. Approche, -ne crains rien: tu es pardonné. Tu veux donc -rentrer à mon service?</p> - -<p>—Oh! merci bien, madame. Monsieur le marquis -m'a présenté dans une maison.</p> - -<p>—Le marquis t'a présenté? Tu as du bonheur, -toi!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_421"></a>[Pg 421]</span></p> - -<p>—Oui, madame, je gagne cinquante francs par -mois.</p> - -<p>—Je t'en fais mon compliment. C'est tout ce -que tu avais à me dire?</p> - -<p>—Non, madame; je viens vous apporter deux -lettres.</p> - -<p>—Donne donc!</p> - -<p>—Un petit moment, madame; je les cherche -sous la coiffe de mon chapeau. Les voici!»</p> - -<p>L'une de ces lettres était de Gaston, l'autre de -Lucile. Gaston disait:</p> - -<hr class="tb" /> - -<p> -«Ma charmante mère,<br /> -</p> - -<p>«Dans l'espoir que l'amour maternel vous arrachera -de ce Paris que vous aimez trop, j'emmène -votre fille à Arlange. Puissiez-vous venir bientôt -nous y rejoindre!»</p> - -<p>«Qui est-ce qui t'a donné cela?» demanda -Mme Benoît à Jacquet. Mais Jacquet avait fui, -comme un oiseau devant l'orage. Elle décacheta -vivement la lettre de sa fille et trouva trois pages -d'excuses qui se terminaient par ces mots: «La -femme doit suivre son mari.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je ne veux pas médire du cœur humain, mais -la veuve, après avoir lu ces deux lettres, ne pensa -ni à l'abandon de sa fille, ni à la trahison de son -gendre, ni à l'isolement où on la laissait, ni à la<span class="pagenum"><a id="Page_422"></a>[Pg 422]</span> -rupture de tous les liens qui l'attachaient à sa -famille. Elle pensa qu'elle venait d'acheter une -invitation, que cette invitation était au nom -d'Outreville, qu'elle ne pouvait servir à Mme Benoît, -et qu'on danserait sans elle à l'hôtel de -Croix-Maugars.</p> - - -<h3>VI</h3> - -<p>Le marquis d'Outreville, confiant dans son bon -droit et sûr de l'amour de Lucile, ne craignait pas -d'être poursuivi par sa belle-mère. La fuite des -deux époux fut une promenade d'amoureux. On -voyageait un peu le matin, un peu le soir; on -choisissait les gîtes; on s'arrêtait, comme deux -connaisseurs dans un salon de peinture, à tous -les frais paysages; on descendait de voiture, on -suivait les sentiers, on entrait, bras dessus bras -dessous, dans les bois; on se perdait souvent, on -se retrouvait toujours. Lucile, aussi marquise -qu'une femme peut l'être, et reconnue en cette -qualité par tous les hôteliers de la route, parcourut -en trois semaines le chemin qu'avec sa -mère elle avait dévoré en vingt-quatre heures: cependant -le second voyage lui parut plus court que -le premier.</p> - -<p>L'arrivée des deux époux fut une fête dans Arlange:<span class="pagenum"><a id="Page_423"></a>[Pg 423]</span> -Lucile était adorée de tous ses vassaux. -Les anciens du pays et les doyens de la forge vinrent -lui dire en leur patois qu'ils avaient <i>trouvé -le temps long après elle</i>; les compagnes de son enfance -se présentèrent gauchement pour lui apporter -le bonjour: elle les reçut dans ses bras. Elle -remboursa largement la bonne grosse monnaie -d'amitié que ces braves gens dépensaient pour -elle; elle s'informa des absents; elle demanda des -nouvelles des malades; elle fit rayonner dans tout -le village la joie dont son cœur était plein.</p> - -<p>Ce tribut une fois payé aux souvenirs du premier -âge, elle comptait se retrancher dans la forge avec -Gaston, fermer la porte à toutes les visites, et vivre -d'amour au fond de sa retraite. Les enfants -ont l'imprévoyance de ces sauvages de l'Amérique -qui coupent l'arbre par le pied et mangent tous -les fruits en un jour. Mais le marquis, depuis son -mariage, avait fait des réflexions sérieuses et deviné -le grand secret de la vie domestique: l'économie -du bonheur. Il savait que la solitude à -deux, ce rêve des amants, doit épuiser rapidement -les cœurs les plus riches, et que si l'on se dit -tout en un jour, il faut bientôt se répéter ou -se taire. Si tous les jeunes époux n'avaient pas -l'habitude de gaspiller leur bonheur, la lune de -miel, que l'univers accuse d'être trop courte, -aurait plus de quatre quartiers. Gaston se sentait<span class="pagenum"><a id="Page_424"></a>[Pg 424]</span> -assez de tendresse dans l'âme pour faire durer son -bonheur autant que sa vie, mais à condition de -le ménager. Il amena doucement Lucile à partager -son temps entre l'amour, le travail et même -l'ennui, ce voisin salutaire qui ajoute tant de charmes -au plaisir. Il l'intéressa à ses études et à ses -recherches; il lui persuada de faire et de recevoir -des visites; il eut l'héroïsme de la conduire chez -la baronne de Sommerfogel! Il se joignit à elle -pour prier M. et Mme Jordy de venir passer à la -forge les premières vacances qu'ils pourraient -prendre; il lui dicta cinq ou six lettres destinées -à adoucir Mme Benoît et à la ramener.</p> - -<p>Ces marques de soumission filiale ne firent -qu'exaspérer le courroux de la veuve. Elle n'était -pas loin de se croire offensée par des excuses vaines -qui n'avaient pas la vertu de lui ouvrir le moindre -salon. Si elle avait dû oublier un instant ce qu'elle -appelait la trahison de sa fille, l'invitation du marquis -de Croix-Maugars, qu'elle portait sur elle, la -lui aurait remise sous les yeux. Elle devint misanthrope -comme tous les esprits faibles lorsqu'ils -croient avoir à se plaindre de quelqu'un. Elle prit -en haine l'univers entier, et même son ancien paradis, -le faubourg Saint-Germain: il lui semblait -que l'aristocratie de Paris conspirait contre elle, -et que le marquis d'Outreville était le chef du -complot. Si elle ne disait pas un éternel adieu au<span class="pagenum"><a id="Page_425"></a>[Pg 425]</span> -théâtre de ses mécomptes, c'était pour ne pas s'avouer -vaincue. Elle persistait à frayer avec la noblesse, -mais uniquement pour la braver de plus -près: elle voulait fouler les tapis de la rue de -Grenelle comme Diogène foulait aux pieds le luxe -de Platon! Elle ne revit ni Mme de Malésy ni ses -autres débiteurs, excepté le baron de Subressac. -Ce n'était pas quelle espérât de lui aucun service: -elle s'était croisé les bras et n'attendait plus -rien que du hasard. Mais le baron lui témoignait -du bon vouloir, et c'est quelque chose, faute de -mieux, que l'amitié d'un baron.</p> - -<p>M. de Subressac était très-vieux à soixante-quinze -ans: à vingt-cinq, il avait été particulièrement -jeune. Il avait dépensé, sans compter, sa vie et -sa fortune, et ses aventures d'autrefois défrayaient -encore les conversations intimes des douairières -du faubourg. Malheureusement pour sa vieillesse, -il avait oublié de se marier à temps, et il s'était -condamné à la solitude, cette froide compagne -des vieux garçons. Relégué à un quatrième étage -avec six mille livres de rentes viagères, entre un -valet de chambre et une cuisinière qui le servaient -par habitude, il haïssait le logis et vivait -dehors. Tous les jours, après déjeuner, il faisait -sa toilette avec la coquetterie minutieuse d'une -femme qui prend de l'âge. On a prétendu qu'il -mettait du rouge, mais le fait ne paraît pas bien<span class="pagenum"><a id="Page_426"></a>[Pg 426]</span> -avéré. Une fois habillé, il faisait à petits pas -cinq ou six visites, bien reçu partout, et invité -à dîner sept fois par semaine. On l'aimait pour le -soin qu'il prenait de lui-même et des autres: il -avait pour les femmes de tout âge des attentions -exquises que la jeune génération ne connaît plus. -Indépendamment de ce mérite, le sexe récompensait -en lui trente années de loyaux services, comme -un souverain donne les Invalides au soldat vieilli -sous le harnois. Je ne parle pas de cinq ou six -aïeules vénérables chez lesquelles il trouvait cette -amitié plus étroite qui est comme de l'amour -cristallisé. Grâce aux bons sentiments qu'il avait -semés sur sa route, il était aussi heureux qu'on -peut l'être à soixante-quinze ans lorsqu'on est forcé -d'aller chercher le bonheur hors de chez soi.</p> - -<p>Il n'avait pas d'infirmités, mais dès l'hiver -de 1845, ses amis les plus intimes commencèrent -à s'apercevoir qu'il baissait. Il n'était plus aussi -éveillé à la conversation; il avait des absences. -Sa parole semblait moins vive et sa langue moins -déliée. Enfin, symptôme plus grave, il ne savait -plus résister au sommeil. Un soir, après dîner, -chez le marquis de Croix-Maugars, il s'endormit -sur sa chaise. Mme de Malésy, un de ses caprices -de 1815, s'en aperçut la première et cita à -ce propos un dicton menaçant: «Jeunesse qui -veille, vieillesse qui dort, présages de mort.» En<span class="pagenum"><a id="Page_427"></a>[Pg 427]</span> -avril 1846, le baron fut pris d'un étourdissement -devant la caserne de la rue Bellechasse; il serait -tombé sur le pavé sans un brigadier de chasseurs -qui le retint dans ses bras. Cette circonstance lui -fit vivement sentir le regret d'une voiture: on était -toujours heureux de recevoir ses visites, mais on -ne le faisait pas prendre chez lui. Mme Benoît fut -la première qui eut pour lui des soins si délicats. -Soit qu'elle l'attendît, soit qu'il prît congé d'elle, -elle n'oubliait jamais de mettre à sa disposition -la plus douce de ses voitures et les coussins les plus -moelleux. Elle se montra plus attentive que les -vieilles amies, et n'en soyez point étonné: il était -pour elle une espérance, pour les autres un souvenir. -Le jour où elle n'attendit plus rien de lui, -après le départ de Lucile, elle ne diminua rien de -ses attentions, bien au contraire. Elle éprouvait un -plaisir amer à combler le seul gentilhomme qui -fût de ses amis. Elle disait en elle-même: «Les -imbéciles! voilà pourtant comme je les aurais -choyés tous!» Le baron se prit d'une amitié véritable -pour celle qui le traitait si bien. Les vieillards -sont comme les enfants: ils s'attachent par -instinct à ceux qui prennent soin de leur faiblesse. -Il la fit profiter des loisirs que la saison lui laissait; -pendant qu'une grande moitié du faubourg -courait à la campagne pour se reposer des plaisirs -de l'hiver, il prit ses quartiers dans la rue Saint-Dominique,<span class="pagenum"><a id="Page_428"></a>[Pg 428]</span> -et vint presque tous les jours dîner en -bourgeoisie. Le repas était commandé pour lui: on -lui servait les plats qu'il aimait. Il mangeait lentement: -Mme Benoît prit exemple sur lui, pour -n'avoir pas l'air de l'attendre. Il aimait les vieux -vins; elle lui servit la crème de sa cave. Au dessert -elle lui contait ses doléances, et il l'écoutait. -Il en vint à la plaindre sérieusement de ses maux -imaginaires. Elle pleurait, et, comme les larmes -sont contagieuses, il pleurait avec elle. Trois mois -après le départ de Lucile, il était de la maison. Il -s'était acoquiné à cette vie facile et grasse et à ces -plaisirs tranquilles qui ne lui coûtaient qu'un peu -de compassion. Un soir, c'était vers la fin de septembre, -il dit à Mme Benoît:</p> - -<p>«Je ne suis plus bon à rien, ma pauvre charmante: -je ressemble à une vieille tapisserie qui -montre partout la corde, et dont le dessin est -aux trois quarts effacé; mais, tel que je suis, je -peux encore vous donner ce que vous avez souhaité -toute la vie: voulez-vous être baronne? Ce -n'est pas un mari que je vous propose, ce n'est -qu'un nom. A votre âge, et faite comme vous -voilà, vous mériteriez mieux; mais j'offre ce que -j'ai. Quelque chose me dit que je ne vous ennuierai -pas longtemps, et que ma vieillesse sera -tôt finie; je crois même que nous ferons bien de -nous hâter, si vous voulez devenir Mme de Subressac.<span class="pagenum"><a id="Page_429"></a>[Pg 429]</span> -J'ai beaucoup de relations dans le faubourg; -on m'aime un peu partout: que j'aie -seulement le temps de vous présenter à mes -amis! Après ma mort, ils continueront à vous -recevoir pour l'amour de moi. Alors rien ne -vous empêchera, si le cœur vous en dit, de choisir -un homme de votre âge, qui sera votre mari -en vérité et non plus en effigie. Méditez cette -proposition: prenez huit jours pour réfléchir, -prenez-en quinze, je suis encore bon pour quinze -jours. Écrivez à vos enfants; peut-être la crainte -de ce mariage les décidera-t-elle à faire ce que -vous voulez. Pour moi, quoi qu'il arrive, je mourrai -plus tranquille si j'ai la consolation d'avoir -contribué à votre bonheur.»</p> - -<p>Mme Benoît n'était nullement préparée à ces -ouvertures; cependant elle ne perdit pas deux -jours en réflexions. Une heure après le départ -du baron, son parti était pris. Elle se dit: -«J'ai juré que je ne me remarierais pas; mais -auparavant j'avais juré d'entrer au faubourg. -Cette fois, du moins, je suis sûre de n'être point -battue par mon mari! J'épouse le baron, je dénature -ma fortune, et je déshérite la marquise de -tout ce qu'il me sera possible de lui enlever: à -l'ouvrage!»</p> - -<p>Elle fit porter sa réponse à M. de Subressac, et -dès le lendemain, sans écrire à ses enfants, elle<span class="pagenum"><a id="Page_430"></a>[Pg 430]</span> -hâta les apprêts de son mariage. Jamais amant -passionné ne courut plus ardemment à ses noces: -c'est que Mme Benoît épousait bien mieux qu'un -homme, elle épousait le faubourg! Une légère -indisposition de M. de Subressac l'avertit qu'elle -n'avait pas de temps à perdre: elle prit des ailes -et déploya plus d'activité qu'aux approches du mariage -de sa fille. Tandis que le baron était retenu -dans la chambre, la fiancée courait de la -mairie à l'étude du notaire, et de l'étude à la sacristie. -Elle trouvait encore le temps de voir son -cher malade et de causer avec le médecin. La -cérémonie était fixée au 15 octobre. Le 14, M. de -Subressac, qui allait mieux, se plaignit d'une -pesanteur à la tête; le docteur parla de le -saigner; Mme Benoît le fit taire; la saignée -fut remise au lendemain, le mal de tête se dissipa, -et les futurs époux dînèrent ensemble de -bon appétit.</p> - -<p>Le mois d'octobre fut charmant en 1846: on -se serait cru aux premiers jours de septembre, -et le soleil donnait au calendrier un éclatant démenti. -Les vendanges furent belles dans toute la -France, et même en Lorraine. Tandis que Mme -Benoît poursuivait ardemment sa baronnie, sa -fille et son gendre jouissaient de l'automne dans -la compagnie de leurs amis. M. et Mme Jordy -avaient quitté leurs affaires pour venir passer<span class="pagenum"><a id="Page_431"></a>[Pg 431]</span> -trois semaines à Arlange. Mme Mélier les garda -huit jours et leur permit ensuite d'habiter la -forge; ni les mères ni les maris ne refusent rien -à une jeune femme enceinte de quatre mois. Une -étroite amitié s'était établie entre le raffineur et -le forgeron. Ils chassaient tous les jours ensemble, -tandis que leurs femmes cousaient une -layette de prince. Robert appelait la marquise <i>Lucile</i> -et Gaston disait <i>Céline</i> à Mme Jordy. Le jour même -où le marquis devait gagner un beau-père et -perdre une fortune, les deux couples, éveillés au -petit jour, s'embarquèrent ensemble dans un char -à bancs solide, à l'épreuve de toutes les ornières -de la forêt. La rosée en grosses gouttes étincelait -dans les herbes; les feuilles jaunies descendaient -en tournoyant dans l'air et venaient se coucher -au pied des arbres. Les rouges-gorges familiers -suivaient de branche en branche la course de la -voiture; la bergeronnette courait en hochant la -queue jusque sous les pieds des chevaux. De -temps en temps un lapin effarouché, les oreilles -couchées en arrière, passait comme un éclair au -travers de la route. L'air piquant du matin colorait -le visage des jeunes femmes. Je ne sais rien -de charmant comme ces frissons de l'automne entre -les chaleurs accablantes de l'été et les glaces brutales -de l'hiver. Le chaud nous énerve, le froid -nous roidit; une douce fraîcheur raffermit les ressorts<span class="pagenum"><a id="Page_432"></a>[Pg 432]</span> -du corps et de l'esprit, stimule notre activité -et redouble le bonheur de vivre.</p> - -<p>Après une longue promenade, qui ne parut -longue à personne, les quatre amis descendirent -de voiture. Lucile, qui commandait l'expédition, -les conduisit à une belle place verte, sous un -grand chêne, auprès d'une petite source encadrée -de cresson. Mme Jordy, paresseuse par devoir, -s'établit commodément sur l'herbe des bois, plus -fine et plus moelleuse que les meilleures fourrures, -tandis que son mari vidait les coffres du -char à bancs et que le marquis allumait un grand -feu pour le déjeuner; Lucile y jetait des brassées -de feuilles sèches et des poignées de branches -mortes; puis Robert découpa les perdreaux froids, -et la marquise employa tous ses talents à faire -une magnifique omelette. Puis on mit le café auprès -du feu, à distance respectueuse, en recommandant -au marquis de ne pas le laisser cuire. -Alors commença un de ces tournois d'appétit -qui seraient ridicules à la ville et qui sont délicieux -à la campagne; et lorsqu'un gland tombait -dans un verre, on riait à tout rompre, et -l'on trouvait que le vieux chêne avait beaucoup -d'esprit.</p> - -<p>Il n'était pas loin de midi lorsqu'on livra la -table aux laquais et au cocher. Les deux jeunes -femmes prirent un sentier qu'elles connaissaient<span class="pagenum"><a id="Page_433"></a>[Pg 433]</span> -de longue date, marchèrent d'un pas gaillard -jusqu'à la lisière du bois, et jetèrent leurs maris -en pleine vendange dans les vignes de Mme Mélier.</p> - -<p>Un doux soleil éclairait les feuilles pourpres de -la vigne. Les ceps robustes enfonçaient dans le -sol leurs racines noueuses, comme un enfant vigoureux -se cramponne au sein de sa nourrice. La -belle terre rouge, légèrement détrempée par l'automne, -s'attachait aux pieds des vendangeurs, et -chacun d'eux en portait un petit arpent à sa -chaussure. Deux chariots chargés de larges cuves -attendaient au bas du coteau, et d'instant en instant -un vigneron courbé sous le poids venait y -verser sa hotte pleine. Un peu plus loin, deux -bambins de six ans surveillaient d'un œil affamé -le repas des vendangeurs. Une énorme soupe aux -choux lançait en bouillonnant ses vapeurs succulentes; -les pommes de terre cuisaient sous la cendre, -et le lait caillé attendait son tour dans les -jarres de grès bleu. Le regard des deux enfants -disait avec une certaine éloquence: «Oh! des -pommes de terre bien chaudes, avec du lait caillé -bien froid!»</p> - -<p>Les vendangeuses en jupon court chantaient du -haut de leur tête une poésie champêtre. Cette -bruyante gaieté profite au maître de la vigne: -«Bouche qui mord à la chanson ne mord pas à la -grappe.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_434"></a>[Pg 434]</span></p> - -<p>Tandis que Gaston et Robert gravissaient la colline -et passaient en revue un front de bataille hérissé -d'échalas, une étrange discussion s'élevait entre -les deux amies, auprès de la cuisine des vendangeurs.</p> - -<p>«Es-tu folle? disait Mme Jordy; cette soupe -doit être détestable.</p> - -<p>—Rien qu'une assiettée! disait la marquise.</p> - -<p>—Mais tu viens de déjeuner!</p> - -<p>—J'ai faim de cette soupe-là.</p> - -<p>—Si tu as faim, retournons à la voiture.</p> - -<p>—Non, c'est de la soupe qu'il me faut; demandes-en -pour moi, ou j'en volerai. J'en meurs d'envie!</p> - -<p>—Des larmes! Oh! ceci devient grave. Je -croyais que les envies n'étaient permises qu'à -moi. Mais, au fait, qui sait? mangez, madame, -mangez.»</p> - -<p>La mignonne marquise dévora la portion d'un -batteur en grange. Mme Jordy s'étonnait qu'on pût -avoir un si farouche appétit lorsqu'on ne mangeait -pas pour deux. Elle prit son amie à part, lui -adressa mille et une questions, et causa longtemps -avec elle. La conclusion fut qu'il faudrait demander -l'avis du médecin.</p> - -<p>«Nous vous dérangeons? demanda Gaston qui -revenait sur ses pas.</p> - -<p>—Point du tout, répondit Mme Jordy; nous causions -chiffons.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_435"></a>[Pg 435]</span></p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Mon Dieu, oui. Vous savez que nous travaillons -à une layette.</p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Eh bien, il nous vient une inquiétude sérieuse.</p> - -<p>—Et laquelle?</p> - -<p>—Nous craignons d'être obligées d'en faire -deux.»</p> - -<p>Gaston sentit ses jambes plier sous lui: c'était -pourtant un homme solide. Il proposa de remonter -en voiture et de courir chez le médecin. «Quel -bonheur! disait Lucile. Si le docteur dit oui, j'écris -demain à maman.»</p> - -<p>Le même jour, Mme Benoît monta, à dix heures du -matin, dans le célèbre carrosse qu'on venait enfin de -terminer, mais en changeant les armes. Avant de -gravir l'escalier de velours qui servait de marchepied, -elle lorgna complaisamment le tortil du baron -et l'écusson des Subressac. Contrairement à l'usage, -c'était la mariée qui allait chercher son mari. -Elle monta d'un pas léger jusqu'au quatrième -étage, sonna vivement, et se trouva face à face avec -deux serviteurs en larmes: le baron était mort -subitement pendant la nuit. La pauvre mariée -éprouva la douleur foudroyante de Calypso lorsqu'elle -apprit le départ d'Ulysse. Elle voulut voir -ce qui restait du baron: elle toucha sa main froide,<span class="pagenum"><a id="Page_436"></a>[Pg 436]</span> -elle s'assit auprès de son lit, accablée, stupide et -sans larmes. En voyant ce désespoir, le vieux valet -de chambre, qui savait la liste des amours de son -maître, se dit que personne ne l'avait aimé comme -Mme Benoît.</p> - -<p>Ce fut Mme Benoît qui pourvut aux funérailles -du baron. Elle assura l'avenir de ses vieux domestiques -en disant: «Il m'appartient de payer ses -dettes: ne suis-je pas sa veuve aux yeux de -Dieu?» Elle résolut de porter son deuil. Elle suivit -le convoi jusqu'au cimetière. Tout le faubourg y -était. Lorsqu'elle vit la longue file de voitures qui -s'avançaient au pas derrière la sienne, elle fondit -en larmes, et s'écria au milieu des sanglots: -«Que je suis malheureuse! Tous ces gens-là seraient -venus danser chez moi!»</p> - -<p>Comme elle rentrait à l'hôtel, écrasée sous le -poids de la douleur, on lui remit la lettre suivante:</p> - -<hr class="tb" /> - -<p> -«Chère maman,<br /> -</p> - -<p>«Voici la sixième lettre que je vous écris sans -obtenir deux lignes de réponse; mais, pour cette -fois, je suis sûre du succès. Je ne vous répéterai -pas que nous vous aimons, que nous regrettons -de vous avoir fait de la peine, que vous nous -manquez, que nous commençons à allumer du -feu le soir, et que votre fauteuil vide nous met<span class="pagenum"><a id="Page_437"></a>[Pg 437]</span> -les larmes aux yeux: vous avez résisté à toutes -ces bonnes raisons-là, et il faut des arguments -plus victorieux pour vous décider. Écoutez donc: -si vous voulez être bonne et revenir auprès de -nous, je vous donnerai pour récompense.... un -petit-fils! Je n'essaye pas de vous dépeindre notre -joie; il vaut mieux que vous veniez la voir et la -partager.</p> - -<p> -«<span class="smcap">Lucile d'Outreville</span><br /> -</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>«Oui-dà, s'écria Mme Benoît, un petit-fils! Et -si c'était une petite-fille!»</p> - -<p>Elle courut à la cheminée, et poursuivit, en se -mirant dans une glace: «J'ai quarante-deux ans; -dans seize ans, ma petite-fille fera son entrée -dans le monde; ses parents ne sortiront jamais -d'Arlange: qui est-ce qui la conduira au faubourg, -si ce n'est moi? Chère petite! je l'aime déjà. J'aurai -cinquante-huit ans, je serai encore jeune; et -d'ici là, je ne ferai pas la sottise de me laisser -mourir comme certains vieux maladroits. En route -pour Arlange!</p> - -<p>—Madame, interrompit Julie, on vient de <i>la -Reine Artémise</i> avec des étoffes de deuil.</p> - -<p>—Renvoyez-moi ces gens-là! Est-ce qu'on se -moque de moi? Le baron ne m'était rien, et je ne -veux pas étaler des regrets ridicules.</p> - -<p>—Mais, madame, c'est madame qui a dit....</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_438"></a>[Pg 438]</span></p> - -<p>—Mademoiselle Julie, quand votre maîtresse -vous parle, il ne vous appartient pas de dire <i>mais</i>. -Parce que j'ai supporté vos défauts pendant -quinze ans, vous avez peut-être cru que j'étais -engagée avec vous pour la vie? C'est comme -maître Pierre, votre fidèle ami, qui suit vos bons -exemples et n'en veut faire qu'à sa tête. Vous -me servez passablement mal; et ce qui est beaucoup -plus grave, il vous est arrivé à tous deux de -manquer grossièrement à Mme la marquise d'Outreville. -Ne venez pas encore objecter que c'est -moi qui avais dit. Le fait est que ma fille ne peut -plus vous voir ni l'un ni l'autre; et comme je retourne -à Arlange....</p> - -<p>—Je comprends; madame nous punit de lui -avoir obéi.»</p> - -<p>C'est ainsi que Mme Benoît congédia ses alliés -avant la signature de la paix. Deux jours plus -tard, son sourire éclairait Arlange. Elle ne parla -point du passé; elle s'abstint de toutes récriminations; -elle se réconcilia franchement avec sa fille -et son gendre: peu s'en fallut qu'elle ne convînt -de ses torts.</p> - -<p>«Mes enfants, dit-elle, que vous êtes bien ici! -Restez-y longtemps, restez-y toujours! Gaston -avait bien raison de faire l'éloge de la campagne: -c'est là qu'on se porte bien et qu'on élève les belles -familles. Donnez-moi beaucoup de petits-enfants;<span class="pagenum"><a id="Page_439"></a>[Pg 439]</span> -je ne me plaindrai jamais d'en avoir trop. C'est moi -qui doterai vos filles: ainsi, ma Lucette, règle-toi -là-dessus. Mais comprenez-vous cet engouement -qu'ils ont pour Paris? C'est une ville abominable; -je n'y ai trouvé que déboires, et je n'y remettrai -jamais les pieds que pour conduire mes petits-enfants -dans le monde!»</p> - -<p>Sept mois plus tard, la marquise accoucha -d'un garçon. Il fut le filleul de Mme Jordy; Mme -Benoît ne voulut pas être sa marraine.</p> - -<p>«J'attends les filles,» dit-elle.</p> - -<p>Dans les dix années qui viennent de s'écouler, -Lucile a donné sept enfants à son mari, et une si -heureuse fécondité ne paraît pas l'avoir fatiguée. -Elle a gagné un peu d'embonpoint sans rien -perdre de sa grâce: les cerisiers en sont-ils moins -beaux parce qu'ils portent tous les ans des cerises? -Gaston, fidèle aux deux passions de sa jeunesse, -consacre la meilleure partie de son temps à Lucile, -et le reste à la science. Son usine prospère aussi -bien que son ménage. Il a poussé vigoureusement -les progrès de l'industrie métallurgique; il a précipité -la baisse des fers: grâce à lui, la tonne des -rails est tombée de 360 francs à 285, et il ne désespère -pas de l'amener à 200, comme il le promettait -jadis à son ami l'ingénieur des salines. -C'est, d'ailleurs, un beau forgeron que le marquis -d'Outreville, et vous ne lui donneriez pas plus de<span class="pagenum"><a id="Page_440"></a>[Pg 440]</span> -trente ans: les années ont si peu de prise sur -l'homme heureux!</p> - -<p>Mais Mme Benoît est une petite vieille femme -fondue, amaigrie, ridée, maussade, insupportable -aux autres et à elle-même. C'est qu'elle a attendu -vainement la petite tête blonde sur laquelle elle -fondait ses dernières espérances. Les sept enfants -du marquis sont sept garnements joufflus qui se -roulent du matin au soir dans la poussière, qui -trouent leurs vestes aux coudes et leurs pantalons -aux genoux, qui ont des engelures l'hiver, et les -mains rouges en toute saison, et qui iront tout -seuls au faubourg Saint-Germain, s'ils ont jamais -la curiosité de voir le paradis de leur grand'mère.</p> - -<p>Gabrielle-Auguste-Éliane mourra comme Moïse -sur le mont Nébo, sans avoir mis le pied sur la -terre promise.</p> - - -<h2>FIN.</h2> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_441"></a>[Pg 441]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="TABLE">TABLE.</h2> -</div> - -<table> -<tr><td><span class="smcap">Dédicace</span> </td><td> Page <a href="#A">1</a></td></tr> - -<tr><td>Les Jumeaux de l'hôtel Corneille </td><td><a href="#LES_JUMEAUX_DE_LHOTEL_CORNEILLE">3</a></td></tr> -<tr><td>L'Oncle et le Neveu </td><td> <a href="#LONCLE_ET_LE_NEVEU"> 73</a></td></tr> -<tr><td>Terrains à vendre </td><td> <a href="#TERRAINS_A_VENDRE"> 108</a></td></tr> -<tr><td>Le Buste </td><td> <a href="#LE_BUSTE"> 165</a></td></tr> -<tr><td>Gorgeon </td><td> <a href="#GORGEON"> 271</a></td></tr> -<tr><td>La Mère de la Marquise </td><td> <a href="#LA_MERE_DE_LA_MARQUISE"> 300</a></td></tr> -</table> - - -<h2>FIN DE LA TABLE.</h2> -<p class="center"> -5458.—PARIS. IMPRIMERIE A. L. GUILLOT<br /> -7, rue des Canettes, 7<br /> -</p> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MARIAGES DE PARIS ***</div> -<div style='display:block; margin:1em 0'>This file should be named 64202-h.htm or 64202-h.zip</div> -<div style='display:block; margin:1em 0'>This and all associated files of various formats will be found in https://www.gutenberg.org/6/4/2/0/64202/</div> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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