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-The Project Gutenberg eBook of Lettres à M. Panizzi, tome II, by Louis
-Fagan
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Lettres à M. Panizzi, tome II
-
-Author: Prosper Mérimée
-
-Editor: Louis Fagan
-
-Release Date: December 30, 2020 [eBook #64168]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Adrian Mastronardi and the Online Distributed Proofreading
- Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
- images generously made available by The Internet
- Archive/Canadian Libraries and the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À M. PANIZZI, TOME II ***
-
-
-
-
- PROSPER MÉRIMÉE
-
- LETTRES
- A
- M. PANIZZI
-
- 1850-1870
-
- PUBLIÉES PAR
- M. LOUIS FAGAN
- DU CABINET DES ESTAMPES AU BRITISH MUSEUM
-
- TOME SECOND
-
-
- PARIS
- CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
- ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
- 3, RUE AUBER, 3
-
- 1881
- Droits de traduction et de reproduction réservés.
-
-
-
-
-CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
-
-OUVRAGES DE PROSPER MÉRIMÉE
-
-Format grand in-18
-
- Carmen, Arsène Guillot, L'abbé Aubain, etc., etc. 1 vol.
- Les Cosaques d'autrefois. 1 --
- Dernières Nouvelles. 1 --
- Les Deux Héritages. 1 --
- Épisode de l'Histoire de Russie. 1 --
- Études sur les Arts au moyen âge. 1 --
- Études sur l'Histoire romaine. 1 --
- Lettres à une Inconnue. Avec une étude par H. Taine. 2 --
- Lettres à une autre Inconnue. 1 --
- Mélanges historiques et littéraires. 1 --
- Portraits historiques et littéraires. 1 --
-
-
-615.81.--CORBEIL, Typ. et stér. CRÉTÉ.
-
-
-
-
-[Illustration: A. Panizzi]
-
-
-
-
-LETTRES
-
-A
-
-M. PANIZZI
-
-
-
-
-I
-
-
-Cannes, 17 Janvier 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je ne sais guère de nouvelles de Paris que par les journaux. Je suis
-fort triste de la tournure que prennent les affaires. D'un côté, les
-tentatives d'assassinat recommencent; de l'autre, la discussion de
-l'adresse s'envenime de jour en jour. Thiers avait bien commencé. Sauf
-la fin de son premier discours, qui est ou un _lapsus linguæ_, ou
-plutôt, je le crains, une complaisance à ses amis de l'opposition, il
-était parfaitement dans son rôle. Son second discours, qui dément toute
-sa carrière politique, montre qu'il est à la remorque de ses nouveaux
-amis. L'âpreté de langage de Favre et ses insolences irritent la
-majorité au dernier point et la poussent à des vivacités qui, à l'égard
-d'une faible minorité, sont fâcheuses, mais à peu près inévitables. Que
-faire avec des gens qui sont déterminés à abuser de toutes les libertés
-qu'on leur donne? D'un autre côté, comment refuser de parti pris des
-concessions qui sont justes en principe et presque promises par
-l'empereur? De tous les côtés, il y a danger.
-
-L'opposition rouge gouverne et est maintenant disciplinée. Elle veut
-avant tout glorifier la défunte République. Thiers voulait qu'elle
-portât à Paris M. Dufaure et Odilon Barrot. Ce sont des noms illustres,
-mais ce ne sont pas des ennemis tout à fait irréconciliables.
-L'opposition veut Carnot, qui, sous la République, a fait les
-circulaires détestables que vous savez, et Garnier-Pagès, une des plus
-grosses bêtes de la même époque. On avait un instant voulu avoir Renan;
-mais ses opinions au sujet de Jésus-Christ ont effrayé, car il y a des
-républicains catholiques, de même qu'il y a bon nombre de prêtres
-républicains. Tous les fous ont quelque affinité les uns avec les
-autres.
-
-Voilà l'affaire du Danemark qui paraît entrer dans une phase nouvelle.
-L'Autriche et la Prusse prétendent l'arranger à elles deux, à leur
-manière. Les petits États de l'Allemagne ne pourront probablement pas
-l'empêcher, mais ils s'en vengeront en excitant l'esprit
-révolutionnaire, qui a des éléments assez nombreux et inflammables
-surtout en Prusse. Au milieu de toutes ces agitations, la question
-polonaise a perdu presque toute son importance et sa popularité.
-L'opposition a renoncé à en faire son cheval de bataille. L'insurrection
-est, d'ailleurs, presque partout comprimée.
-
-Je n'entends plus parler de l'affaire qui a eu lieu à Tivoli entre des
-soldats du pape et des nôtres. Ces soldats du pape étaient des Belges et
-des Français. Le général de Montebello est aussi mal avec monseigneur de
-Mérode que l'était son prédécesseur, mais il est beaucoup moins
-endurant, et, de plus, il est mieux soutenu.
-
-Il paraît certain que les quatre individus qui ont été arrêtés avec des
-bombes et des poignards empoisonnés attendaient un chef de Londres. On
-les surveillait pour arrêter ce chef avec eux, mais l'empereur a voulu
-absolument aller patiner au bois de Boulogne. Comme il va toujours là
-sans garde, le préfet de police n'a pas osé laisser cette occasion aux
-gens qu'il observait. Je vois que Mazzini se défend d'avoir conseillé.
-Tout mauvais cas est reniable. S'il n'a conseillé, il a du moins
-inspiré.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi donc de vos nouvelles.
-
-
-
-
-II
-
-
-Cannes, 28 janvier 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Votre désespoir m'a fait rire. Quel diable de rapport peut-il y avoir
-entre ces quatre coquins et vous? Et quel imbécile vous rendra
-responsable de ce qu'entre vingt-quatre millions d'hommes il se trouve
-quelques scélérats ou quelques fous? J'ai vu la dénégation de Mazzini.
-Il se peut qu'il ne soit pour rien dans cette horrible affaire, mais il
-a cependant sa part de responsabilité, et ces quatre bandits sont ses
-élèves _plus_ ou _moins_ immédiats. Vous avez vu, au reste, que nos
-rouges les désavouent très hautement. Je n'affirmerais pas que ce soit
-avec une parfaite sincérité. Ce qui paraît certain, c'est que les quatre
-arrêtés n'étaient que les instruments d'un chef qu'on attendait, et qui
-aurait été pris, selon toute apparence, si l'empereur avait consenti
-pendant quelques jours à ne pas aller au bois de Boulogne. C'eût été
-courir trop de risques que de laisser libres les soldats, qui pouvaient
-fort bien agir sans leur capitaine, et on les a très judicieusement mis
-à l'ombre.
-
-Est-il vrai, comme je serais tenté de le croire par le ton des journaux
-anglais, que John Bull se fâche pour tout de bon de l'ingérence des
-Allemands dans la question du Holstein? que le ministère est menacé de
-renversement et que les tories vont rentrer aux affaires?
-
-Je n'ai jamais pu comprendre le premier mot de la question des duchés,
-et je crois qu'il y a peu de personnes qui en savent quelque chose.
-J'espère que nous serons plus avisés qu'au Mexique et que nous ne nous
-en mêlerons pas. Je serais bien fâché que nous nous fissions prendre à
-l'appât des provinces rhénanes. Nous n'en avons pas besoin, et elles ne
-veulent pas de nous. Ce serait, d'ailleurs, j'en suis convaincu, le seul
-moyen de résoudre ce grand problème: «Faire que les Allemands
-s'entendent entre eux.»
-
-Adieu, mon cher Panizzi. On a destitué, à ce que je vois, l'évêque
-Colenso; mais partout les dévots sont les mêmes imbéciles.
-
-
-
-
-III
-
-
-Cannes, 4 février 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Il n'y a pas de calissons à Cannes; mais, la poste n'étant pas faite
-pour les chiens, je viens d'écrire à Aix pour en avoir. Je pense que la
-caisse partira après-demain au plus tard.
-
-Vous aurez vu le succès de l'emprunt de M. Fould. On lui a donné seize
-fois plus d'argent qu'il n'en demandait. On prétend que cet empressement
-à souscrire est effrayant, parce que cela peut et doit donner le goût
-d'employer tant d'argent à quelque entreprise chanceuse.
-
-Cependant, jusqu'à présent, rien ne donne lieu de présumer que nous nous
-mêlions de cette diable d'affaire du Sleswig-Holstein. On croit, au
-contraire, qu'en vertu du respect que nous professons pour les
-nationalités, nous nous abstiendrons. En effet, si nous venions au
-secours des Danois, qui m'intéressent autant que vous, nous ne
-manquerions pas de réconcilier à l'instant tous les Allemands les uns
-avec les autres et de ramener les beaux jours de 1814 et 1815.
-
-La difficulté est grande pour lord Russell. Je ne sais pas trop comment
-il pourra se tirer de cette mauvaise affaire avec _élégance_, comme
-disait Archambauld de Talleyrand, à propos de la guerre d'Espagne de
-1809. Lord Russell a pris les Allemands pour plus bêtes et plus lourds
-qu'ils ne le sont. Il s'est fait battre par M. de Beust dans des notes
-diplomatiques, et je crois qu'il n'a aucune envie d'en venir à l'_ultima
-ratio_.
-
-Je serais enchanté, pour ma part, que les Danois battissent rudement les
-alliés; malheureusement le bon Dieu a la mauvaise habitude d'être
-toujours du côté des gros bataillons. Il me paraît impossible que la
-guerre, s'il y a guerre, ne soit très promptement terminée. Les
-Allemands, une fois maîtres du Sleswig, s'arrêteront et on ne se battra
-plus qu'à coups de protocoles.
-
-Si, par hasard, l'Angleterre réussissait à faire une coalition contre
-l'Allemagne avec la Russie et la France, l'affaire prendrait des
-proportions telles, qu'il faudrait avoir le diable au corps pour
-l'entamer. Ce serait un remaniement complet de la carte de l'Europe.
-D'un autre côté, quels seraient les gagnants à la guerre? les Russes et
-nous, car nous avons des rognures allemandes à prendre de notre côté du
-Rhin, et la Russie a aussi ses prétentions sur des provinces slaves.
-Comme l'Angleterre, avec beaucoup de raison, ne fait pas la guerre,
-comme nous, pour des idées, qu'elle ne peut la faire seule sur le
-continent, je suis porté à croire qu'elle se bornera à protester; mais
-comment le Parlement prendra-t-il la prépotence et les menaces de lord
-Russell, qui n'aboutissent qu'à la compromettre et à faire rire les
-Allemands (_naturæ dedecus_) à ses dépens? Lord Palmerston aura bon
-besoin de sa santé, que vous dites si bonne, pour résister aux attaques
-de l'opposition.
-
-Thiers, en allant à Londres, s'il y va, ne peut avoir qu'un but, c'est
-de faire sa paix avec les princes d'Orléans. A mon avis, c'est une faute
-qui couronne toutes les autres.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous préviendrai du départ des calissons.
-Portez-vous bien et ne vous exterminez pas à travailler.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Cannes, 13 février 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vos sentiments danois ont dû souffrir beaucoup de la prise du Danewirke.
-J'en suis très fâché pour ma part, et j'espérais que la chose ne se
-ferait pas si vite. C'est toujours très pénible de voir l'oppression du
-faible par le fort, et il est impossible de ne pas s'intéresser à un
-pauvre petit peuple assailli par ces deux brutes d'Allemands.
-
-Il me semble que l'Angleterre, ou plutôt que lord Russell, a résolu le
-problème de se faire jeter la pierre par tout le monde. Ce n'est pas que
-je trouve qu'elle ait tort de ne pas se mêler d'une querelle qui ne
-l'intéresse que médiocrement, mais il ne faut pas injurier les gens avec
-qui on ne veut pas se battre. C'est ce qu'a fait lord Russell. Il y
-gagne de se faire répondre des énigmes fort insolentes par M. de Bismark
-et, _proh pudor_, de se faire donner des démentis par le ministre de
-Saxe. Ajoutez à cela que les Danois accusent l'Angleterre de les avoir
-trompés. Je me trompe fort ou bientôt un jour viendra où l'Angleterre
-sera obligée de faire des efforts considérables pour revendiquer son
-rang de puissance de premier ordre que lord Russell, par son mélange de
-faiblesse et d'insolence, lui a fait perdre.
-
-Je n'entends plus parler du voyage de Thiers en Angleterre. Ce serait la
-plus grande sottise qu'il pût faire en ce moment que d'aller ou de
-paraître aller se raccommoder avec Claremont.
-
-Il me semble que les choses ne vont pas mal en Italie, et les rouges ont
-reçu un échec dans les dernières élections qui doit leur prouver qu'on
-ne veut plus d'eux.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et observez fidèlement le carême.
-
-
-
-
-V
-
-
-Cannes, 29 février 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Le ministère prussien est vraiment farceur, et on n'a jamais passé des
-notes diplomatiques dans un style pareil. Il me paraît évident que vos
-amis les Danois sont abandonnés de l'univers entier. Ils se défendront
-honorablement et tueront pas mal de Prussiens avant de lâcher le
-Sleswig, mais ils le lâcheront.
-
-Il me semble que lord Russell a fait toutes les maladresses possibles
-dans cette affaire; mais il n'y avait qu'un moyen de s'en tirer, et ce
-moyen était trop dangereux: c'était la guerre. On prétend, au reste,
-qu'il y a dans ce moment une recrudescence d'amitié entre le cabinet
-anglais et le nôtre, pour une intervention énergique. Je n'y crois pas.
-Nous avons trop d'embarras chez nous en ce moment pour en accepter
-d'autres, et ce qui me revient de Paris me donne lieu de croire que
-l'empereur n'a aucune disposition à s'y engager. Je trouve que les
-ministres anglais ont été bien faibles, et, si j'en crois quelques
-tories qui sont ici, ils courraient le risque de se trouver en minorité.
-Mais que feront leurs successeurs et que pourront-ils faire? Lord
-Russell a eu le tort de commencer sur un ton trop haut; car, au fond, je
-ne crois pas qu'il soit de l'intérêt de l'Angleterre de faire la guerre
-pour que le Sleswig appartienne au Danemark. Le plus mauvais côté de
-l'affaire serait que la Prusse et l'Autriche se fussent sincèrement
-alliées et se fussent garanti leurs possessions non allemandes, le duché
-de Posen et la Vénétie.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et soignez le moule du
-pourpoint.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Paris, 19 mars 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis arrivé avant-hier à Paris en assez médiocre état de
-conservation. J'ai trouvé votre lettre et j'y réponds à mon premier
-moment de loisir.
-
-En mettant pied à terre, j'ai trouvé qu'une assez grosse bataille allait
-se livrer dans le Sénat entre le parti clérical et celui des
-philosophes. Le nouveau cardinal de Rouen, qui a été longtemps
-procureur, demandait protection pour notre sainte religion. Il a mis
-beaucoup d'art à troubler le peu de cervelle de messieurs les sénateurs,
-et à leur faire peur des deux grands monstres de ce temps-ci, le diable
-et les salons. Les vieux généraux sont particulièrement timides quand il
-s'agit du _green gentleman below_ et des douairières chez lesquelles ils
-vont faire leur whist. L'ouvrage de Renan a tellement irrité les
-prêtres, qu'ils ne se tiendront tranquilles que lorsqu'ils auront fait
-brûler l'auteur. En attendant, ils lui ont fait gagner beaucoup
-d'argent, car il n'y a rien qui fasse autant lire un livre que la
-défense de l'autorité. Nous avons gagné la bataille aujourd'hui, mais ce
-n'a pas été sans peine.
-
-Ce matin, j'ai reçu la visite d'un des sommeliers de Sa Majesté,
-précisément celui que vous aviez gagné par je ne sais quels procédés, et
-qui vous versait toujours deux verres de porto doré au lieu d'un. Il
-venait me dire qu'il n'avait pas voulu mettre en bouteille à Saint-Cloud
-le baril venu de Portugal, attendu que le droit d'octroi serait dans ce
-cas infiniment plus cher, mais qu'il m'enverrait le baril et son _alter
-ego_, pour le coller et le mettre en bouteilles.
-
-Je suis fâché de ce que vous me dites de la santé de lord Palmerston.
-J'ai un certain tendre pour lui. Il est si gracieux, qu'il plaît, même
-dans ses méchancetés, tandis que lord Russell a le talent de déplaire
-toujours. Demandez à toutes les chancelleries de l'Europe en quelle
-odeur il est.
-
-Il me semble que les Danois vont être égorgés et que, lorsqu'ils seront
-entièrement aplatis, on trouvera quelque moyen de leur venir en aide.
-Malheureusement, je ne les trouve pas aussi héroïques que je les
-voudrais. Un homme assez désintéressé dans la question dit qu'il n'y a
-que les Autrichiens qui se soient vraiment bien battus; les Prussiens
-médiocrement et les Danois comme des conscrits.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; j'espère que le rhumatisme dont vous vous
-plaigniez aura cédé aux premiers rayons de soleil.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Paris, 24 mars 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Le quinzième volume de la _Correspondance de Napoléon_ est imprimé, mais
-il n'a pas encore paru. Vous savez, je crois, que je ne fais plus partie
-de la commission. On m'a fait demander _sub rosa_ si je voudrais être de
-la seconde commission présidée par le prince. J'ai remercié. C'était
-déjà assez désagréable avec le maréchal; ce doit être encore bien pis
-avec un prince; en outre, il est probable que la besogne que fera cette
-seconde commission sera fort suspecte, et je ne me soucie pas d'en
-partager la responsabilité.
-
-On devient de plus en plus capucin au Sénat et partout. Vous ne sauriez
-croire les murmures qui ont accueilli M. Delangle lorsqu'il a osé dire
-que Renan n'avait pas parlé de Jésus-Christ d'une manière
-irrespectueuse.
-
-Ce soir, on disait que Düppel avait été pris et l'île d'Alsen aussi, et
-l'armée danoise détruite. J'en doute un peu, mais cela arrivera. M. de
-Metternich dit ici assez publiquement que l'Autriche ne s'est mêlée de
-l'affaire que parce qu'il fallait empêcher les petits princes de la
-confédération de se réunir et de faire quelque bêtise une fois qu'ils
-auraient eu une armée.
-
-Il me semble qu'il y a en Angleterre une assez forte irritation contre
-la partialité de la reine pour les Prussiens. Est-il vrai qu'un certain
-nombre de membres du Parlement se sont abstenus de voter l'autre jour
-dans l'affaire Stanfeld, pour ne pas mettre le cabinet en déconfiture?
-
-On raconte une jolie histoire du ministre de Prusse, qui s'est excusé de
-n'avoir pas bu à la santé du roi de Danemark en disant qu'il avait pris
-médecine ce jour-là.
-
-Hier, j'ai dîné chez la duchesse de Bassano et j'ai mangé des petits
-pois d'Alger. C'était fort mauvais.
-
-Je crains bien quelque nouvelle sottise de Garibaldi. On prétend qu'on
-lui prépare une ovation magnifique en Angleterre. Est-ce qu'il n'y a pas
-quelque journal sensé qui fasse justice de ce cerveau brûlé?
-
-Je n'ose faire de projet pour ce printemps. Je suis en assez piètre état
-de santé et je ne sais trop comment je serai dans un mois; mais, si je
-ne suis pas trop mal, j'irai vous voir lorsqu'il n'y aura plus trop de
-dîners.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; rappelez-moi au souvenir de nos amis.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Paris, 1er avril 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Il paraît que l'archiduc hésite au dernier moment. Les uns disent que
-l'archiduchesse en est la cause; d'autres la rapportent à notre
-saint-père le pape, très mécontent, dit-on, du général Bazaine, qui
-n'est pas si facile que son prédécesseur le maréchal Forey, et qui, pour
-cette raison, a été excommunié par l'archevêque de Mexico, dont il n'a
-pas voulu suivre les avis.
-
-Vous aurez de la peine, je crois, à empêcher Garibaldi de faire des
-sottises. Elles lui sont aussi naturelles qu'à un pommier de porter des
-pommes. Il me semble que sa visite ne doit pas être des plus agréables
-aux ministres en ce moment.
-
-Personne ne croit ici que les affaires du Danemark puissent s'arranger
-avant que M. de Bismark ait obtenu les succès militaires qu'il cherche
-et avec lesquels il espère jeter de la poudre aux yeux à la Chambre des
-députés. En attendant, on continue à se tuer dans le Jutland et autour
-de Düppel. Je n'ai jamais vu de guerre si bête et si vilaine, et on
-assure que ni d'un côté ni de l'autre l'héroïsme n'est bien
-considérable.
-
-Je n'ai pas entendu dire qu'il fût question ici d'un changement de
-ministres. Ce n'est pas qu'on ne pût très facilement trouver moyen d'en
-remplacer trois ou quatre, mais le maître n'aime pas les visages
-nouveaux. Il a tort, il faudrait en trouver par le temps qui court. Ce
-qu'il faut éviter par-dessus tout en France, c'est l'ennui, et il y a
-des gens bien ennuyeux dans le cabinet.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne dînez pas trop bien. Je
-suis condamné à un régime d'ermite, et je m'offense de voir les autres
-bien manger.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Paris, 13 avril 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Comment expliquez-vous l'enthousiasme des Anglais pour Garibaldi?
-Est-ce, comme on le croit ici, pour faire compensation à l'affaire
-Stanfeld et montrer que, si on n'aime pas les assassins, on aime les
-tapageurs? On a mis dans les journaux français que Garibaldi n'avait
-rien eu de plus pressé que de voir Mazzini et de l'embrasser. Si le fait
-est faux, comme je le crois, il ne serait pas mal de le démentir, dans
-l'intérêt de la France, de l'Angleterre et de l'Italie. _Intelligenti
-pauca._
-
-On se perd en conjectures sur la visite de lord Clarendon. Par
-parenthèse, je dîne demain avec lui chez lord Cowley. On dit qu'il vient
-pour recimenter une nouvelle alliance intime. Cela me semble fort
-douteux. Il me paraît probable que nous soutiendrons, dans la conférence
-de Londres, l'opinion des commissaires anglais, mais avec une certaine
-réserve. Vous savez que nous avons un pied dans la révolution, et que
-nous prenons toutes les affaires au point de vue théorique, tandis que
-vous ne considérez (et très sagement, je crois,) que le fait du moment
-au point de vue pratique et de votre intérêt personnel.
-
-La peur de la guerre paraît se dissiper un peu. La fin des lambineries
-de l'archiduc a produit un assez bon effet, mais nous sommes malades à
-l'intérieur. Vous savez ce que deviennent les Français quand ils ne sont
-pas gouvernés. Or, à l'intérieur, nous ne sommes pas gouvernés. Les
-préfets ne reçoivent pas de direction. Les uns se font capucins, parce
-qu'ils croient faire ainsi leur cour; d'autres inclinent vers le
-libéralisme outré, parce qu'ils s'imaginent que l'avenir est là. La
-plupart font les morts pour demeurer bien avec tout le monde. En
-attendant, le socialisme fait des progrès et la bourgeoisie, qui ne se
-souvient plus de 1848, est de l'opposition et aide à scier la branche
-sur laquelle elle est assiégée. Tout cela est fort triste et nous
-présage de mauvais jours.
-
-Il y a longtemps que, pour vous détourner d'une résolution trop
-juvénile, selon ma manière de voir, je vous disais qu'excepté en
-Angleterre, personne n'était sûr de conserver ce qu'il possède.
-
-Depuis quelque temps, je suis obsédé par l'idée de la misère dans ma
-vieillesse. Ce n'est pas que j'aie besoin de grand'chose; mais encore
-faut-il pouvoir vivre. Demandez à M. Heath, ou à quelque savant homme en
-matière de finances, quel serait le moyen de placer de l'argent en
-viager d'une manière parfaitement sûre, et quel est l'intérêt que l'on
-donne à un jeune homme de soixante ans. Je ne vous dis pas pour qui, ne
-le dites pas non plus. Nous en reparlerons.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je suis toujours souffrant et oppressé.
-
-
-
-
-X
-
-
-Paris, 20 avril 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Mille remercîments du papier que vous m'avez envoyé, mais je suis trop
-bête pour comprendre tout. C'est encore une chose dont nous aurons à
-reparler. Le jeune homme de soixante ans me charge de vous remercier
-_toto corde_, mais il espère qu'un monde meilleur le recevra avant la
-débâcle qu'il craint. En temps de famine, vous seriez un de ceux à qui
-il demanderait avec confiance un morceau de bœuf salé.
-
-Il me semble qu'il y a pour le moment beaucoup d'accord entre les
-gouvernements de France et d'Angleterre, ce dont je me réjouis. _Le
-Moniteur_ a un entrefilet pour dire que notre cabinet n'a fait aucune
-observation au sujet de Garibaldi. C'est une bonne chose. Lord Clarendon
-a été très choyé ici et a généralement plu.
-
-Si vous avez contribué à faire reprendre à Garibaldi le chemin de
-Caprera, et à lui faire faire une visite à M. d'Azeglio, vous avez fait
-pour le mieux. Après l'aristocratie, il serait tombé entre les pattes de
-la démocratie, et, n'ayant plus personne pour le surveiller et le
-seriner, il aurait dit _delle grosse_. Il est fâcheux qu'il ait vu
-Mazzini et Stanfeld, dont l'affaire est plus mauvaise qu'on ne croit.
-Mais il y a, entre tous les gens de révolution, un trait d'union qui
-rapproche les coquins des niais vertueux. Cela n'empêche pas que l'on
-n'ait vu ici avec grande surprise lord Palmerston donner à dîner à un
-homme qui avait cherché à allumer une guerre européenne, qui avait
-débauché des soldats et pris les armes contre son gouvernement.
-Garibaldi lui a rendu un mauvais service en le remerciant de la conduite
-de la marine anglaise lors de l'invasion de la Sicile. Je ne pense pas
-que ce soit un bon point pour lord Palmerston dans la diplomatie
-européenne. Mais vous êtes insulaire, et, malgré leur héroïsme, les
-Prussiens n'iront pas vous chercher querelle pour cela.
-
-J'espérais que les Danois tiendraient plus longtemps. La prise de Düppel
-va donner au roi de Prusse et à M. de Bismark une prépotence
-extraordinaire, et je crois qu'ils feront quelque sottise. L'empereur
-d'Autriche a été plus modeste. Il n'a pas voulu d'entrée triomphale pour
-des canons danois amenés à Vienne, et il les a fait mettre sans
-cérémonie dans un coin de ses écuries.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons ici un temps magnifique; cependant
-je ne m'en porte guère mieux. On nous menace d'une session très longue.
-Je crains qu'elle ne dure tout le mois prochain. Thiers et ses amis se
-préparent à foudroyer le budget de leur éloquence.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Paris, 24 avril 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je croyais que nous avions le privilège d'être plus fous que les autres
-peuples, mais cette année les Anglais ont l'avantage. Chasser M.
-Stanfeld, qui est ami de Mazzini, fêter Garibaldi, qui dit que Mazzini
-est son maître, _e sempre bene_. La visite du prince de Galles aurait
-probablement bien étonné M. Pitt et même M. Fox. Le discours de M.
-Gladstone au Parlement m'a paru une de ces comédies que l'on ne joue pas
-sur les grands théâtres. Tout cela me semble vraiment honteux.
-
-Si l'aristocratie anglaise a fait tant de frais pour que Garibaldi ne se
-compromît pas avec les radicaux, quel résultat a-t-elle obtenu? Il a dit
-qu'il était l'élève de Mazzini. Il a remercié lord Palmerston de l'avoir
-laissé débarquer en Sicile; il a reçu un drapeau avec l'inscription:
-_Rome et Venise_, outre l'argent. Croyez-vous qu'il en eût fait
-davantage avec les radicaux?
-
-Comment les ministres étrangers prendront-ils la chose? Il me semble
-certain que tous les gouvernements de l'Europe regardent l'Angleterre
-comme le boute-feu de la Révolution, et, lorsqu'elle demandera pour le
-Danemark l'exécution des traités, pour la Pologne les conventions de
-1815, qui ne lui rira au nez?
-
-J'ai vu une lettre d'une personne qui voit souvent la reine et qui la
-dit furieuse. On lui prête ce mot qu'elle ne croyait pas qu'elle pût
-être jamais honteuse d'être la reine des Anglais, comme elle l'est à
-présent.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Paris, 1er mai 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous êtes indulgent pour Garibaldi: il est vrai qu'il n'a rien dit de
-l'empereur, mais il a promis la république à la France; il s'est reconnu
-pour élève de Mazzini, enfin il a fraternisé avec Ledru-Rollin. Or
-Ledru-Rollin n'est pas exilé depuis le coup d'État du 2 décembre. C'est
-sous la République qu'il a conspiré, et par la République qu'il a été
-condamné.
-
-Vous dites que Garibaldi n'a pas été condamné ni même poursuivi. Cela
-est très vrai, mais ne prouve qu'une chose, la faiblesse du gouvernement
-italien. Cela ne diminue en aucune façon la culpabilité de l'auteur de
-l'expédition qui a fini par la fusillade d'Aspromonte. Je ne crois pas
-que ce soit le dernier mot de Garibaldi, qui me paraît homme à vouloir
-mourir _coi scarpi_, comme on dit en Corse, et je crains fort que, d'ici
-à peu de temps, il ne fasse des siennes.
-
-L'effet produit par vos ovations en Europe n'a pas été heureux, et vous
-verrez les Allemands travailler et peut-être réussir à faire une
-nouvelle coalition dont l'Italie pourra se ressentir. Un de mes amis qui
-arrive de Vienne me dit qu'ils ont tous la tête perdue de leur grande
-victoire de soixante mille hommes contre quinze mille. J'espère que leur
-enthousiasme leur fera faire quelque sottise.
-
-Ici, les choses ne vont pas trop bien, l'intérieur n'a pas de direction;
-on maintient des préfets compromis ou incapables, on laisse les
-cléricaux, les carlistes et même les rouges faire de la propagande. Il
-n'y a pas de système. Il faudrait ou résister énergiquement, ou bien
-faire à temps quelques concessions utiles, mais on attend et on ne fait
-rien.
-
-Les lettres de Napoléon à Joséphine que nous avons vues il y a quelques
-années, avec une très jolie femme, ont été vendues à Feuillet de Conches
-pour 3,000 francs; elle nous en demandait 8,000. Je ne trouve pas que ce
-soit trop cher, vu le prix des autographes à présent.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Paris, 16 mai 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-La session finit un peu mieux qu'on ne l'espérait. M. Rouher a pris de
-l'assurance et a fait des progrès très notables. Thiers a perdu beaucoup
-de son prestige. C'est toujours le même art et la même facilité
-d'élocution, mais point d'idées politiques, et, au fond, de petites
-passions mesquines. Il a parlé contre l'expédition du Mexique et a
-conclu en proposant de traiter avec Juarez, qui est à tous les diables.
-Il vient de parler contre le budget, qu'il trouve trop considérable, et
-a parlé pendant trois heures et demie. Mais il ne trouve pas qu'on
-dépense assez pour la guerre, pas assez pour la marine; il approuve les
-augmentations des traitements; enfin il conclut en disant qu'on a trop
-dépensé pour la préfecture de Marseille, et, sur le total, il se trompe
-de sept millions. Les nouveaux députés se moquent un peu de lui, et il
-paraît, au fond, assez mécontent de lui-même.
-
-On nous dit que, aussitôt après la session, il y aura quelques
-mouvements ministériels. Le ministre de l'intérieur sera changé, cela
-paraît sûr, mais quel parti l'emportera dans le cabinet? C'est ce que
-personne ne peut dire et ce que le grand faiseur lui-même ne sait
-peut-être pas encore à présent.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; on me dit que vous allez parfaitement bien, ce
-qui me réjouit fort.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Paris, 27 mai 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Notre session tire à sa fin: on pense qu'on nous donnera mercredi
-prochain la clef des champs. De ce côté-là donc, pas de difficultés;
-mais, du côté de mes poumons, il y en a d'assez graves. Je suis toujours
-comme un poisson hors de l'eau, et je n'ose pas trop me mettre en route.
-Joignez à cela le _risque_ d'une invitation à Fontainebleau, quoique,
-entre nous, il me semble que je suis un peu en disgrâce. La semaine
-prochaine, en tout cas, je prendrai mon grand parti, et, si je puis
-aller vous voir, j'écrirai à M. Poole de me faire des habits dignes de
-votre compagnie.
-
-Le faubourg Saint-Germain est dans un paroxysme de fureur du brevet de
-duc de Montmorency envoyé au duc de Périgord. Il est le fils du duc de
-Valençay (fils de madame de Dino-Talleyrand) et de mademoiselle de
-Montmorency, sa première femme. Mais il y a des collatéraux, des
-Montmorency, des Luxembourg, des Laval, etc., qui réclament et crient
-comme des brûlés. Pour moi, il me semble que quiconque aime les cerises
-de Montmorency a des droits à un duché éteint.
-
-Ce soir, on disait qu'on allait faire un duc de X... et un duc de Z...,
-deux titres éteints, le premier fort antique, et l'autre du premier
-empire. Tous ces ducs nouveaux sont des jeunes gens qui ne brillent ni
-par l'intelligence ni par la vertu; mais il y a dans l'atmosphère des
-cours quelque chose qui attire les niais et leur procure une bonne
-réception.
-
-Je suis un peu inquiet de la santé de la comtesse de Montijo. Elle ne
-viendra pas en France cette année, et il se pourrait bien que j'allasse
-lui faire une petite visite à Madrid. Que diriez-vous d'une course de ce
-côté? Mais il ne faudrait pas y aller avant la fin de septembre, de peur
-de fondre en route. Je vous mènerais à l'Escurial, où nous verrions
-quantité de manuscrits et de bouquins curieux. On va en chemin de fer
-presque toute la route depuis Bayonne; cependant il y a encore une
-lacune de quelques heures, mais ce n'est pas grand'chose.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi vite de vos nouvelles.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Paris, 3 juin 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis chargé par madame de Montijo--qui s'obstine à vous appeler
-Panucci--de vous offrir le vivre et le couvert pendant votre visite à
-Madrid. Elle dit que, le 1er octobre, on ira d'une traite en chemin de
-fer de Bayonne à Madrid.
-
-Le prince impérial a été un peu malade de quelque chose comme la
-rougeole. Il est assez bien à présent, à ce qu'on vient de me dire. Je
-ne crois pas même que ç'ait été la rougeole; mais une de ces petites
-éruptions comme les enfants en ont souvent.
-
-Le pape est, m'assure-t-on, dans un très mauvais état. Il se force pour
-montrer qu'il n'est pas malade, et, à force de faire le brave, il finira
-par s'en aller. On ne lui donne pas six mois de vie. Il a les jambes
-enflées et toujours en suppuration, et, à soixante-dix-sept ans, c'est
-peu rassurant. En trouvera-t-on un pire? Je ne le crois pas.
-
-On paraît croire ici que la question du Danemark n'est pas près de se
-dénouer. Ce qui est assez drôle, c'est que cette grosse bêtise du vote
-des provinces en litige a fait de nombreux prosélytes en Allemagne, où
-la France et l'empereur sont maintenant assez populaires. Je voudrais
-qu'on introduisît en Autriche cette manière de faire voter les gouvernés
-sur les gouvernants. Nous aurions un spectacle assez drôle. Au fait, la
-Révolution fait des progrès effrayants partout. Il n'y a guère que votre
-île de brouillards qui n'en soit pas menacée.
-
-La révolte des tribus arabes tire à sa fin. Ils ont fait la faute de
-faire leur levée de boucliers avant leur récolte, ce qui les oblige à
-manger leurs troupeaux pour les empêcher de mourir de faim. Il y a aussi
-d'assez bonnes nouvelles du Mexique. On dit qu'on forme en Autriche un
-assez bon corps de volontaires pour le nouvel empereur.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt j'espère. Mettez-moi toujours aux
-pieds de vos belles dames.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Paris, 7 juin 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-M. Frémy, que vous connaissez, est venu hier, de la part de
-l'impératrice, me dire qu'elle voulait que j'allasse à Fontainebleau le
-13 de ce mois. Je l'ai prié de dire à Sa Majesté que j'étais très peu
-propre à faire l'ornement de sa cour dans l'état de débine où je me
-trouvais; que, de plus, j'étais attendu à Londres et que toutes mes
-dispositions étaient faites pour ce voyage. Aujourd'hui, je suis allé
-voir Frémy, qui m'a dit, de la part de Sa Majesté, que je n'avais rien à
-faire à Londres; que le climat ne me valait rien, et qu'elle comptait
-sur moi le 13.
-
-Vous comprenez que je ne puis répliquer. Me voilà donc pour une semaine
-au moins à Fontainebleau. Si vous êtes à Londres encore, j'irai vous
-trouver en quittant Leurs Majestés. Je n'ai pas besoin de vous dire
-combien ce retard me contrarie, mais le moyen de refuser?
-
-Je suis parfaitement résolu à m'excuser si, selon son usage, Sa Majesté
-m'invite à prolonger mon séjour. Alors j'aurai fait preuve de bonne
-volonté et j'aurai le droit de résister. Maintenant ce n'est pas
-possible. Vous avez en ce moment la meilleure partie de moi-même sous
-votre toit, je veux dire mon habit et mes culottes. Dans le cas où vous
-auriez un ami assez bête pour se charger de m'apporter ledit habit
-(l'habit et le gilet seulement), et si cet ami partait avant le 12 de ce
-mois, j'en paraîtrais plus beau devant mes hôtes augustes. Cependant ne
-vous donnez aucune peine pour cela. Mon habit numéro deux est encore
-mettable, et il y en aura de plus vieux, selon toute apparence. Il est
-donc bien entendu que vous payerez M. Poole, que vous me ferez crédit,
-et que vous me répondrez de mes culottes devant Dieu et devant les
-hommes; enfin que, si une occasion facile et imprévue se présentait,
-vous m'enverriez l'habit et le gilet avant le 12 juin. Selon toutes les
-probabilités, je pourrai être à Londres pour ma fête, qui est le 25 de
-ce mois.
-
-A ce propos, je vous dirai que le chemin de fer de Bayonne à Madrid sera
-ouvert, non pas le 1er octobre, comme on me l'avait dit, mais le 15
-juillet.
-
-Aller à Madrid le 15 juillet, c'est, quand on n'est pas incombustible,
-une affaire un peu grave. Je sais que nous serions à Carabanchel, où il
-y a un peu d'air; mais le mauvais côté de l'affaire est qu'on ne peut
-rien voir, ni taureaux, ni opéra ni manuscrits. Tout le monde est en
-vacances. Il vaudrait mieux, à mon avis, partir vers le milieu de
-septembre, ou au commencement d'octobre. Le mois de novembre est encore
-très beau à Madrid, seulement il ne faut pas sortir sans un paletot
-qu'on porte sur le bras pendant le jour, mais qu'il faut endosser dès
-que le soleil se couche.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous ai dit que j'avais retrouvé dans ma
-cave du vin de Porto vraiment sublime; le docteur Maure y fait des
-brèches notables, mais il en restera toujours une ou deux bouteilles
-pour Votre Seigneurie.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Fontainebleau, 13 juin 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Le premier mot de l'impératrice en me voyant a été pour me demander de
-vos nouvelles; puis si vous aimeriez à venir ici. J'ai répondu du
-plaisir que vous auriez, mais j'ai dit que je ne savais pas si vous
-étiez libre en cette saison; de tout quoi je ne perds pas un moment pour
-vous donner avis.
-
-Répondez suivant votre cœur, pourvu que votre lettre soit montrable. Il
-y a ici Nigra, Sormani et un attaché italien dont je ne sais pas le nom,
-la princesse Murat, les deux princesses filles du prince de Canino,
-madame de Rayneval, madame de Lourmel, madame Przedzewska et cinq ou six
-autres fort belles. La semaine prochaine sera le tour des Allemands, à
-ce que je crois.
-
-L'empereur, la semaine passée, est tombé dans la pièce d'eau après
-dîner, coiffé par le bateau qui s'était retourné. Il n'y avait
-absolument personne sur la pièce d'eau. Comme il est toujours homme de
-sang-froid, il a plongé pour se débarrasser du bateau et a regagné
-tranquillement la berge à la nage.
-
-Je vous quitte pour mettre mes culottes, j'espère que vous avez payé
-celles de Poole.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Fontainebleau, 22 juin 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis encore dans la plus grande incertitude sur ce que je ferai, ou
-plutôt sur ce que je pourrai faire. Selon leur habitude, Leurs Majestés
-ne nous ont encore rien dit de positif, mais on nous annonce qu'on nous
-retiendra jusqu'à samedi soir. Je réclamerais ma liberté pour demain
-sans deux considérations graves.
-
-La première, que l'empereur m'a demandé un travail que je n'ai pas
-encore terminé et que je voudrais lui remettre avant de partir. Vous
-devinez de quoi il s'agit, c'est une révision d'épreuves que je ne puis
-emporter avec moi.
-
-La seconde considération est que je suis toujours très souffrant. Je
-suis si mal à mon aise, que je ne sais si j'oserais me mettre en route.
-
-La vie qu'on mène ici est horriblement fatigante, bien que j'évite de
-faire des promenades et que je me retire dans ma chambre de bonne heure,
-et que je ne boive guère que de l'eau. Je tousse toutes les nuits au
-lieu de dormir. Bien des choses que je vous raconterai me donnent encore
-du tracas et me font faire du mauvais sang. Cependant je ferai de mon
-mieux. Avant samedi, vous recevrez de mes nouvelles. Si je puis être à
-Londres ce jour-là, je partirai; mais cela est fort douteux: le docteur
-me conseille de rester enfermé chez moi à Paris trois ou quatre jours
-sans parler, sans remuer, jusqu'à ce que cette toux, qui me fatigue
-tant, ait disparu. Enfin j'espère que, quoi qu'il arrive, je serai au
-British Museum avant la fin du mois.
-
-J'ai fait votre commission auprès du prince impérial, qui m'a chargé de
-vous dire qu'il ne vous oubliait pas, et qu'il espérait bien vous
-revoir. Je suis également chargé de force compliments pour vous par deux
-dames que vous connaissez et avec qui vous avez fait la fameuse campagne
-de la Rune.
-
-Les élections aux conseils généraux sont assez bonnes; cependant il y a
-un certain nombre d'orléanistes qui ont été nommés.
-
-J'ai eu avec _quelqu'un_ une grande conversation au sujet du clergé.
-Vous en auriez été content; malheureusement, parler et agir sont deux.
-
-Le temps se remet un peu, cependant les soirées sont toujours très
-fraîches; en outre, Fontainebleau est fort humide.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; vous aurez sous peu un mot de moi.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Paris, 27 juin 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-L'impératrice, l'empereur et le prince impérial m'ont chargé tous les
-trois et à différentes reprises, surtout _in extremis_, je veux dire au
-moment de la séparation définitive, de tous leurs compliments pour vous.
-Autant m'en ont dit madame de Rayneval et madame de Lourmel. Cette
-dernière vous envoie son portrait. Est-ce assez tendre?
-
-Ce que vous me dites du ministère anglais confirme ce qui m'a été dit
-par mon hôte. Vous ne verrez probablement pas lord Palmerston ministre,
-la reine ne veut pas.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous écrirai un mot demain soir.
-
-
-
-
-XX
-
-
-Paris, 5 août 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Mon odyssée n'a pas été des plus tragiques. La mer était unie comme une
-glace, et trois dames seulement ont dégobillé; une vingtaine ont passé
-du rose au blanc verdâtre, et, quant à moi, j'ai fumé fort
-tranquillement. Mais le diable, qui me persécute, comme il fait pour
-tous ceux qui sont bien notés là-haut, a fait en sorte qu'entre Boulogne
-et Rue, le piston de notre locomotive a refusé de fonctionner. Nous
-l'avons raccommodé. Au bout de dix minutes, il s'est redérangé. Nous
-étions sous un soleil ardent sans le moindre abri, avec la perspective
-de recevoir dans le derrière le train parti de Boulogne après nous. Cela
-a duré une heure et demie. Puis est arrivée une locomotive secourable
-qui nous a poussés gentiment par derrière jusqu'à Rue, où nous avons pu
-nous débarrasser de la locomotive inutile, et en prendre une qui nous a
-menés si grand train, que nous n'avons été que d'une heure en retard.
-J'ai, pendant ce temps-là, regretté plus d'une fois de n'avoir pas mis
-dans ma poche quelques sandwiches de cet excellent bœuf salé que j'avais
-laissé au British Museum.
-
-Dans l'absence du _maître_, les domestiques font des bêtises. Pendant
-que César est à Vichy, le ministre de l'intérieur en fait _delle
-grosse_. Vous savez ou vous ne savez pas que, depuis un certain décret
-de la République, les journaux ne peuvent pas rendre compte des débats
-d'un procès de presse. Ils ne peuvent que publier l'arrêt et le
-considérant. Or _le Moniteur_, qui se fait dans l'officine du ministre
-de l'intérieur, s'est avisé l'autre jour de publier les débats d'un
-procès de presse. Il a été aussitôt cité au parquet. Cela fait grand
-scandale, à ce que je vois par les journaux, et montre quelles espèces
-de niais sont chargés des détails.
-
-J'ai trouvé ici une lettre de Vienne où l'on paraît avoir pour les
-Prussiens la même tendresse que les rats portent aux chats. Vous aurez
-vu le discours de M. de Beust à la Chambre saxonne. Cela est très
-divertissant et ne promet pas pour trop tôt le grand _teutonique
-Verein_.
-
-Madame de Montijo va mieux, à ce qu'elle dit, et vous attend à
-Carabanchel cet automne. Elle commence à mieux écrire votre nom, car
-elle vous nomme Pañisi au lieu de Panucci. Mais le _z_ toscan est une
-pierre d'achoppement terrible pour une bouche castillane.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-vous pour loi
-d'aller tous les jours chez Brooks[1] à pied. Mettez-moi à ceux de lady
-Holland.
-
- [1] Le Club libéral dans Saint-James's.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Paris, 10 août 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai trouvé M. Fould en assez bonne santé, se préparant, après les
-fêtes, à aller présider le conseil général et à se reposer un peu à
-Tarbes. Il me charge de tous ses compliments pour vous et M. Gladstone.
-Il est dans ce moment en grande faveur, ce me semble, auprès de
-_monsieur_ et _madame_, occupé d'ailleurs à rapprocher des collègues qui
-ne s'aiment guère et qui ne s'aimeront jamais. Suivant toute apparence,
-cela finira par un replâtrage qui durera Dieu sait combien de temps.
-
-Vous aurez peut-être su que, il y a peu de jours, on a donné à Rome une
-nouvelle édition de l'affaire Mortara. C'est un petit juif nommé Cohen,
-âgé de neuf ans, qu'on a baptisé malgré ses parents. On aurait dû les
-brûler vifs: on s'est contenté de les envoyer promener. Il paraît que
-cela a fait un mauvais effet parmi nos officiers, qui ont lu, presque
-tous, les œuvres impies de M. de Voltaire.
-
-On me dit que Leurs Majestés n'iront pas cette année à Biarritz, je ne
-sais pas encore le pourquoi.
-
-On craint quelque tapage à Madrid. Prim s'est ruiné, et cherche à se
-refaire coûte que coûte. Olozaga et lui ne sont pas délicats sur les
-moyens à employer. On a découvert une conspiration dans un régiment et
-on s'attend à en trouver d'autres.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi de vos nouvelles.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Paris, 22 août 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je voulais donner ma lettre à M. Taylor[2], mais je crains qu'il ne soit
-parti. Je lui ai fait voir la Bibliothèque et lui ai donné des billets
-pour les Lions. Il vous dira les bêtises de Labrouste à la Bibliothèque.
-On n'avance guère. La grande salle cependant est presque terminée;
-l'architecte a eu le bon esprit de vous piller, mais ailleurs il a voulu
-perfectionner, et il s'est grossièrement fourvoyé. A chaque salle, il y
-a des marches à monter, ce qui indique peu d'intelligence des besoins
-d'une bibliothèque. Il y a des armoires trop hautes et des crémaillères
-insensées. D'ailleurs, on continue le catalogue lentement et dans les
-vieux errements.
-
- [2] M. Taylor était un ami de M. Panizzi.
-
-Je suis allé vendredi à Saint-Cloud. On y dansait, mais fort tristement.
-L'impératrice avait les yeux gros. Elle venait d'apprendre la mort de la
-princesse Czartoriska, fille de la reine Christine. L'empereur voulait
-décommander le bal. Le roi a dit qu'il ne fallait pas faire cette peine
-aux dames. Madame de Lourmel et madame de Rayneval m'ont fort demandé de
-vos nouvelles. Madame de Lourmel s'attendait à recevoir votre portrait
-en échange du sien: voyez ce qu'il vous convient de faire. J'ai demandé
-quand on allait à Biarritz; mais la question était inconvenante, à ce
-qu'il m'a semblé. Il paraît que rien n'est encore décidé. Peut-être
-n'ira-t-on pas. Si on n'y va pas, c'est sans doute qu'on ira autre part;
-car vous savez que l'impératrice ne peut souffrir Saint-Cloud. Je ne
-serais pas surpris qu'on méditât quelque voyage, mais où? _Chi lo sa?_
-
-Je ne doute pas qu'il n'y ait prochainement du tapage en Espagne. Le
-ministère est faible et n'a pas de généraux. On dit que le ministre de
-la guerre est une créature d'O'Donnell. Les Concha sont peu
-bienveillants pour le cabinet actuel. D'autre part, les progressistes
-ont pour chefs deux hommes qui ne manquent pas de talent, mais qui
-manquent absolument de scrupules, Prim et Olozaga. Il ne serait pas
-impossible qu'on profitât de notre présence à Madrid pour nous donner le
-spectacle d'un pronunciamiento. La chose est assez drôle et vaut la
-peine d'être vue. J'espère que cela vous décidera à venir.
-
-Parmi le petit nombre de bipèdes qui sont encore à Paris, on fait
-beaucoup de conjectures sur le voyage du prince Humbert. Il y a des gens
-qui disent qu'il vient pour la princesse *** et que le pape payera la
-dot de la mariée. Je ne crois pas à cela, mais vous savez que je suis
-sceptique.
-
-Ce qui me semble certain et qui doit, avoir donné naissance à ce
-_canard_, c'est qu'on n'est pas content de Sa Sainteté. Montebello, qui
-est venu ici, en a conté de toutes les couleurs et dit qu'on lui fait
-faire un métier peu de son goût. Cette conversion du petit Cohen a mis
-l'armée de très mauvaise humeur et a fait aussi, je crois, quelque
-impression en haut lieu.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. On s'attend à ce que M. de Bismark jette sa
-Chambre par la fenêtre. La Prusse et l'Autriche sont fort aigres l'une
-pour l'autre et les petits États très irrités; mais tout avorte chez ces
-gens-là. Si la France et l'Angleterre étaient bien unies, elles
-pêcheraient de beaux poissons dans cette eau trouble.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Paris, 5 septembre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Pendant que vous êtes en villégiature, je tousse et j'étouffe. Il faut
-absolument qu'on me donne une maison de campagne au bord du Nil, si l'on
-veut que je vive. Mes contemporains devraient bien se cotiser pour me
-faire cette galanterie.
-
-Vous m'avez fait rire avec votre indignation aristocratique, contre la
-possibilité d'une mésalliance dans la maison de Savoie. Je vous ai dit
-que je n'y croyais pas alors, et j'y crois encore moins aujourd'hui,
-mais en ma qualité de plébéien, je ne trouverais pas la chose si
-terrible; je la trouverais même très avantageuse à ladite maison, si à
-de beaux yeux, et à une peau qui doit être fort douce, se joignait la
-dot que vous savez. Cela vaudrait la peine d'épouser une négresse.
-
-Tout le monde croit qu'il va y avoir une insurrection à Madrid très
-prochainement, et peut-être une révolution. En Espagne, on n'obéit qu'à
-une grande épée, et il n'y en a pas dans le cabinet Mon. Elles ne
-manquent pas en dehors. Il y a O'Donnell, Narvaez, les deux Concha et
-Espartero. Le ministre actuel de la guerre est un pauvre hère, créature
-d'O'Donnell, mais qui par lui-même ne peut rien. Si Prim et les
-progressistes, qui ont fait, comme il semble, de nombreuses recrues
-essayent d'un pronunciamiento, il est possible que le cabinet aille à
-tous les diables et l'innocente Isabelle en même temps. Il y a à Madrid
-plus de vingt mille Français, artisans, industriels ou réfugiés, qui, un
-jour d'émeute, fournissent des professeurs de barricades très habiles,
-ainsi qu'on a pu le voir dans la dernière révolution. C'est à quoi
-aboutissent souvent les efforts pour faciliter les communications
-internationales. Chacun prend les maladies de son voisin.
-
-Tout cela ne devrait pas vous empêcher d'aller avec moi en Espagne. Les
-étrangers n'ont rien à craindre dans ces occasions-là; ils voient les
-choses de près et se forment l'esprit et le cœur.
-
-Je crois que M. Fould aura fort affaire pour remettre ensemble des
-collègues fort désunis. Quel parti prendra-t-on pour la session
-prochaine, résistance ou concession; c'est ce que personne encore ne
-sait au juste, peut-être même celui qui décide en dernier ressort.
-
-Les derniers discours de lord Palmerston me paraissent séniles. _Solve
-senescentem!_ Cela ressemble aux dernières années de Louis-Philippe,
-lorsqu'il érigeait ses faiblesses en théorie gouvernementale. On dit que
-lord Russell a écrit de la bonne encre, de son encre particulière, aux
-Allemands; ce qui n'est pas probablement le moyen d'arranger les
-affaires de ce côté.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments. Pendant que vous
-êtes à la campagne, écrivez ou promenez-vous.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Paris, 20 septembre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-M. Childe, que je vous ai déjà présenté, vous expliquera pourquoi il
-s'est enfui de chez le roi Mausole. Il vous demandera sans doute votre
-recommandation auprès de sir Richard Maine. Comme il est observateur et
-grand voyageur, et qu'il tient à connaître à fond _what's that_, il
-voudrait bien voir, en compagnie de quelqu'un des plus solides
-policemen, les curiosités nocturnes de Londres, et constater l'utilité
-des casques.
-
-Adieu, je vous écrirai avant de partir.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Paris, 22 septembre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Que dites-vous du traité dont on vient de nous révéler l'existence? A en
-juger par la fureur des cléricaux, la chose leur déplaît
-extraordinairement. Le traité a plus d'un inconvénient, entre autres
-celui-ci; que ni la France ni l'Italie ne peuvent l'exécuter dans tous
-ses articles. Ce qu'il y a de bon, c'est que ce n'est autre chose au
-fond qu'une signification faite au saint-père d'avoir à faire sa malle.
-C'est ainsi que le parti prêtre le prend ici. La légation d'Italie
-prétend que la chose est fort bien vue de l'autre côté des monts.
-
-Cette affaire coïncidant avec le voyage de Schwalbach, on n'a pas manqué
-de dire: _Ergo propter hoc._--Je n'en crois rien. Le voyage tient plus
-probablement à des tracas intérieurs, très fâcheux, mais où la politique
-n'est pour rien. Vous savez la situation; ce qu'il y a de plus triste,
-c'est que les badauds se demandent ce qui a pu faire perdre patience à
-l'homme assurément le plus patient de ce siècle.
-
-X. est à Schwalbach; on dit qu'il va épouser mademoiselle ***, qui est
-un morceau un peu trop bon peut-être pour un garçon de son âge. On a le
-choix, en pareille position, de crever de bonheur en quelques mois, ou
-d'enrager à la fumée du rôti tout le reste de son existence.
-
-Tous les Espagnols que je vois me garantissent, non pas une émeute, mais
-une révolution bien complète, sous fort peu de temps. Narvaez paraît
-déterminé à pousser les choses à la dernière extrémité, et à rompre en
-visière avec tout le parti du progrès. Le retour de la reine Christine
-seul est un défi violent. Si Narvaez tient bien l'armée dans sa main, ce
-dont je doute, il peut comprimer la première émeute et ne succombera que
-par défaut d'argent, accident qui, d'ailleurs, est assez proche, à ce
-qu'il paraît. Mais l'armée est-elle loyale? Narvaez a-t-il encore
-l'énergie qu'il avait à Ardoz? Tout cela me semble plus que douteux.
-
-Le _Times_ a fait, l'autre jour, sur le Canada un article un peu bien
-lâche. Je trouve que le cabinet anglais en est venu au point où était
-arrivé Louis-Philippe sur la fin de son règne, de se vanter de sa
-couardise et de l'ériger en vertu. Il a grand tort, à mon avis; il ne
-faut jamais trop se rabaisser, de peur qu'on ne vous prenne au mot.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. J'ai loué une maison à Cannes pour cet hiver,
-mais vous ne vous en souciez pas.
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Paris, 2 octobre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Comment avez-vous trouvé votre Museum et sa docte poussière, en revenant
-de respirer l'air des champs les plus aristocratiques? Vous avez dû
-retrouver vos sensations d'écolier, lorsque vous rentriez au collège
-après les vacances.
-
-Je compte aller à Madrid et y rester jusqu'au milieu de novembre, puis
-m'en revenir à Cannes, où j'ai retenu mon ancienne maison, sans repasser
-par Paris, à moins, chose très improbable, qu'on ne me somme de revenir
-pour le 15 novembre. Je regrette un peu de manquer à mes habitudes et de
-ne pas fêter la sainte de ce jour; mais, d'un autre côté, j'ai besoin de
-prendre soin de mes poumons et le dernier séjour a été si triste, que je
-n'ai pas le goût de revoir les mêmes choses que vous savez.
-
-Dimanche dernier, je suis allé à Saint-Cloud déjeuner, après avoir
-assisté au saint sacrifice de la messe. On m'a demandé de vos nouvelles
-comme toujours. Le prince a mal à ses dents de sept ans. Il est,
-d'ailleurs, en très bonne condition, ne grandissant pas beaucoup, mais
-prenant des muscles. L'impératrice est un peu souffreteuse à Schwalbach,
-dont elle se trouve bien, quoiqu'elle ait toujours des vomissements
-comme avant son départ.
-
-Ce qu'on dit de contes et de bêtises au sujet de ce voyage est
-prodigieux. Ce qui l'est encore davantage, c'est que des gens sérieux et
-crus tels croient toutes ces bourdes qu'on débite. On parle entre autres
-d'une visite _of her Majesty_ à mademoiselle ***, pour la prier de ne
-plus demeurer à Montretout, attendu qu'on était affligé de voir sa
-maison des fenêtres de Saint-Cloud.
-
-Il paraît qu'il y a eu répression assez rude à Turin. Cent soixante
-personnes ont été tuées dont cinq soldats. Les rues sont droites, et les
-balles coniques vont loin. Il semble, d'ailleurs, que le ministère a été
-fort imprudent dans toute l'affaire et n'a rien fait pour éviter
-l'émeute en préparant un peu les esprits. A ce qu'il me semble, il n'y a
-que les exagérés des deux camps qui se plaignent du traité. Je crois
-qu'en l'exécutant de bonne foi, on rendra la place intenable pour le
-pape, qui, d'ailleurs, mourra probablement avant le terme fixé.
-
-Les changements ministériels qu'on attendait n'auront pas lieu. Drouyn
-de l'Huys a fait galamment le sacrifice de ses anciennes opinions, et il
-n'y a plus lieu de lui faire la guerre. Je ne sais quand la session
-commencera, probablement vers le mois de février. Elle s'annonce mieux
-que la précédente qui pourtant n'a pas été mauvaise. Thiers est devenu à
-peu près républicain, vraisemblablement parce qu'il espère être nommé
-président à son tour. Je le regarde comme enfourné dans une voie
-déplorable dont il ne sortira plus que par une catastrophe.
-
-Un certain M. X., très connu à Paris, a été surpris l'autre jour avec
-des gamins habillés les uns en femmes, les autres en abbés, il y en
-avait un en évêque. On dit qu'il a pris la fuite.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous écrirai encore une fois avant de me
-mettre en route.
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Madrid, casa de la Exma Sª condesa del Montijo, 11 octobre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Me voici à Madrid depuis quelques heures seulement et, ne pouvant
-dormir, je vous écris. Ce voyage, en vérité, n'est plus une grande
-fatigue comme autrefois. Plus de passeports et un chemin de fer assez
-bon qui vous mène de Bayonne ici en seize heures. Quand les employés
-sauront mieux leur métier, on pourra faire le trajet en dix heures.
-
-Au point de vue de la politique, les affaires sont meilleures vues de
-près que de loin. Le ministère Mon, qui était une coalition, est tombé
-devant une autre coalition. Le cabinet Narvaez a l'air assez solide, et
-sa vieille réputation d'énergie a fait de l'effet sur les
-ultra-progressistes tapageurs. Reste à savoir ce qu'il deviendra à
-l'user et comment il se conduira devant les Cortès. Il a deux mois pour
-s'y préparer, et on a ici comme en tout pays constitutionnel des
-recettes pour faire parler dans les élections la voix du peuple: _vox
-populi, vox Dei_. Narvaez flatte les journalistes et les gens qui aiment
-les places. C'est un assez bon moyen de réussir. De toute façon, je ne
-crois plus que je verrai un pronunciamiento de ma fenêtre.
-
-En quittant Paris, vendredi dernier, j'ai vu notre amie de Biarritz.
-J'ai eu une petite conversation de quatre heures, dont vous pouvez
-deviner le thème. Elle avait besoin de _sfogarsi_. Tout est fort triste,
-plus même que vous ne pouvez l'imaginer, mais n'en dites mot à personne.
-J'ai donné de bons conseils, je crois, tout en me rappelant le proverbe:
-«Ne pas mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce;» mais je ne sais trop
-si on les suivra.
-
-La comtesse est en meilleure santé que je ne m'attendais à la trouver.
-La campagne lui a fait grand bien et de toute manière elle est mieux que
-l'année passée. Elle vous regrette fort et vous accuse de n'être pas
-venu par suite de vos préjugés anglais contre l'Espagne. J'ai eu beau
-l'assurer que vous étiez souffreteux, elle dit qu'un changement d'air
-aussi radical vous aurait fait grand bien, et que l'air de Madrid, après
-celui de Carabanchel, est le plus propre à guérir les rhumatismes
-invétérés.
-
-Je n'ai fait que traverser Madrid, mais il m'a paru notablement embelli.
-Les boutiques sont très belles, beaucoup de maisons nouvelles, des
-arbres et de l'eau partout. Avec de l'eau et du soleil, on peut tout
-faire en ce pays-ci. Le changement qui m'a le plus frappé, c'est le
-costume des femmes, qui se francise de plus en plus. Or il est aussi
-impossible à une Espagnole de porter un chapeau qu'à une Française de se
-coiffer avec une mantille.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Vous ai-je dit, dans ma dernière lettre,
-qu'avec ce M. X., dont je vous parlais, la police avait attrapé M. Z.,
-non moins connu. Il y avait longtemps que je lui savais cette
-réputation-là. Comme il n'y avait pas de mineurs dans la réunion, il n'y
-a pas matière à procès; car nos lois ne sont nullement bibliques, comme
-vous savez; mais le scandale a été énorme. Notre ami le ministre avait
-reçu la veille M. Z. et était encore horrifié. Je lui ai dit qu'il
-prenait la chose trop au sérieux et qu'il ne fallait pas se plaindre de
-ceux qui s'abstiennent de nous faire concurrence.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-Madrid, 24 octobre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai reçu votre lettre et je vois avec plaisir que vous n'allez pas trop
-mal et que vous résistez aux premiers froids. Je voudrais vous en offrir
-autant, mais je me suis horriblement enrhumé dans cette diable de
-campagne de Carabanchel, où nous sommes retenus par des malades. Nous en
-sortons enfin dimanche prochain pour nous établir à Madrid, où je suis
-allé aujourd'hui pour me secouer un peu et voir le monde.
-
-La comtesse que vous avez vue à Biarritz a un érysipèle sur la figure.
-Vous savez qu'elle ne l'a pas médiocrement large, jugez ce que ce doit
-être à présent. Il n'y a pas de potiron qui l'égale.
-
-L'agitation des prochaines élections est grande en ce moment et on ne
-parle plus d'autre chose. Comme vous faites fi de la politique
-espagnole, je vous régalerai d'un cancan qui pourra vous intéresser.
-
-Il y a ici un Anglais, sir C..., lequel a pris pour femme une miss ***.
-Il paraît que, soit à cause de la différence d'âge (il est vieux et elle
-jeune), soit à cause d'une grande inégalité de proportions, le mariage
-n'a point été consommé, ou l'a été imparfaitement. Il y a quelque temps
-pourtant que lady C... s'excusait de ne pas aller à un bal sur une
-fausse couche. Quoi qu'il en soit, elle est devenue amoureuse du duc de
-F... et elle a demandé le divorce pour cause d'impuissance de son mari.
-Sur ce point, quelques filles de Madrid donnaient des renseignements pas
-trop désavantageux. Mais sir C... a plaidé _guilty_ et le mariage a été
-cassé, et sa femme, avec un certificat de virginité, vient d'épouser le
-duc de F... On l'annonce à Madrid, et on se demande si on la recevra
-dans le monde. Mais ce n'est pas la fin de l'aventure. Le duc de F...
-s'est brouillé avec sa sœur, une petite bossue très spirituelle qui est
-duchesse d'U... Ils sont en procès pour des majorats et des titres. Or
-la duchesse d'U... a découvert que son frère était né avant le mariage
-de sa mère avec le dernier duc de F... Il est né en France et son acte
-de naissance, d'après les registres de l'état civil à Paris, constate le
-fait. Pour hériter de son père, il a produit un acte signé d'un curé, un
-extrait de baptême qui lui donne plusieurs années de moins qu'il n'en a
-en réalité. En Espagne, l'acte religieux suffit; mais vous savez qu'il
-n'en est pas de même en France, depuis qu'on a retiré au clergé le soin
-de constater l'état civil des chrétiens. Vous voyez qu'un assez joli
-procès se prépare d'où il pourra bien résulter que miss *** perdra sa
-virginité, mais ne sera plus duchesse, grand malheur pour elle, dit-on,
-surtout parce qu'avec le duché s'envole une fortune très considérable.
-
-J'ai eu des nouvelles de Saint-Cloud meilleures que celles que je vous
-donnais. D'esprit et de corps, on va mieux. J'ai eu quelque inquiétude
-pendant un moment. A présent, tout est assez bien. Ici, on est très
-contraire au traité du 15 septembre. On a quelque envie de vouloir
-garder le saint-père. Mais il y a la question d'argent qui refroidit le
-zèle religieux comme en tout pays.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je pense quitter Madrid pour la Provence vers
-le 10 novembre.
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-Madrid, 12 novembre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous m'inquiétez avec votre abstinence de pain et de végétaux farineux,
-et je ne comprends pas trop ce genre de traitement. Auriez-vous quelques
-symptômes diabétiques? C'est aujourd'hui la grande mode, et nos médecins
-en trouvent partout. Je connais une foule de gens qui se portent à
-merveille et qu'on tourmente avec un régime. Ce qui vous guérirait plus
-que toutes les drogues, ce serait un repos un peu prolongé dans un pays
-moins froid et moins humide que celui que vous habitez. Le British
-Museum ne pourrait-il se passer de vous pendant trois ou quatre mois?
-Réfléchissez mûrement là-dessus et pensez que «le moule du pourpoint»,
-comme dit Rabelais, est chose importante et qu'il faut s'en occuper.
-
-Quoi qu'il en soit des tendresses de sir C..., il va partir pour
-Londres. Son ex-femme arrive aujourd'hui à Madrid. Hier, l'infant don
-Henrique a été mis dans un chemin de fer et dirigé vers les Canaries. Il
-paraît qu'il a écrit à la reine des impertinences sur sa politique. Il a
-ensuite demandé pardon, mais on l'a envoyé promener. Vous savez
-peut-être que c'était un des candidats à la main de la princesse votre
-amie.
-
-Hier, j'ai fait un dîner de garçons avec des lorettes; il y en avait une
-très jolie qu'on appelle _Pepa la banderillera_. On m'a présenté comme
-un évêque anglais chargé de convertir les catholiques. Le dîner était
-exécrable, comme sont les dîners d'auberge à Madrid et les filles assez
-bêtes. La Pepa seulement avait des mots et des traits de férocité
-andalouse qui m'ont assez amusé. En ma qualité d'Anglais et d'évêque,
-j'ai remarqué que toutes ces dames n'ont bu que de l'eau. Sur le fait de
-la religion, elles m'ont paru très tolérantes, et elles m'ont dit
-qu'elles ne brûlaient pas de chandelles à saint François.
-
-Toute originalité disparaît de ce pays-ci. Il n'y a plus peut-être qu'en
-Andalousie qu'on pourrait encore en trouver, et il y a trop de puces et
-trop de mauvais gîtes, et surtout je suis trop vieux pour aller l'y
-chercher.
-
-Il fait un temps d'une pureté admirable, pas un nuage au ciel; mais il
-gèle toutes les nuits, et l'air est d'une vivacité telle, qu'on croit
-respirer des aiguilles. Le Guadarrama est tout blanc, et j'ai peur de
-geler en route.
-
-On publie ici beaucoup de livres. Avez-vous une édition de _Don
-Quichotte_ imprimée récemment à Argamasilla par Ribadeneyra, deux gros
-énormes in-quarto? Avez-vous eu en cadeau la _Chronique rimée d'Alonso
-XI_? Cela ne se vend pas, c'est Sa Majesté qui le donne.
-
-Adieu mon cher Panizzi; donnez-moi vite des nouvelles de votre santé.
-Cette abstinence de pain me chiffonne. Faites de l'exercice vous vous en
-trouverez bien. Je vous quitte pour aller faire mes visites d'adieu.
-
-
-
-
-XXX
-
-
-Cannes, 27 novembre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Une occasion se présente d'avoir un vin assez extraordinaire. C'est du
-vin de Champagne léger qui ne mousse pas, rouge et qu'on peut boire avec
-de l'eau ou sans eau. Il rend gai et ne grise pas. Cela est
-incompréhensible pour des Anglais; mais, quand vous dînerez seul, je
-pense que vous en laisserez tomber dans votre œsophage une bouteille,
-avec quelque satisfaction. L'occasion étant chauve par derrière, _calvus
-comosa fronte_, j'ai écrit à Du Sommerard de vous faire envoyer une
-feuillette de ce vin, en double fût, et avec toutes les précautions
-possibles; il y en a environ cent dix ou cent quinze bouteilles. Quand
-vous en aurez goûté, vous m'en direz des nouvelles. Ne croyez pas qu'il
-s'agisse d'un nectar. C'est seulement du vin très agréable, d'excellent
-ordinaire et particulièrement propre aux rhumatisants.
-
-Les nouvelles qu'on vous a données sont de deux grands mois arriérées.
-La concorde règne dans le ménage de nos amis; après des nuages qui
-pouvaient amener un orage, le beau temps a reparu.
-
-Je crois également que les renseignements qu'on vous fournit sur la
-santé de _monsieur_ ne sont pas exacts. Il est assez actif et,
-d'ailleurs, écoute ses médecins. Il a seulement le défaut d'aimer le
-cotillon plus qu'il n'appartient à un jeune homme de son âge, et de
-prendre les femmes pour des anges descendus du ciel. Les plus grands
-philosophes enseignent, au contraire, qu'il faut ne pas trop se
-préoccuper des femmes pour rester plus libre et vaquer plus
-tranquillement à l'étude des sciences. Il se monte la tête pour un chat
-coiffé et pendant une quinzaine de jours pense au bonheur rêvé. Puis,
-quand il y est parvenu, ce qui serait facile à vous et à moi (_occasione
-et tempore prælibatis_), il se refroidit et n'y pense plus. Ce métier,
-qui est celui d'un amoureux de roman, n'est pas si fatigant que celui
-que j'ai fait dans ma jeunesse, sans que je l'aie payé trop cher.
-
-Je suis charmé du succès que le traité du 15 septembre a eu en Italie;
-encore plus de la vigueur de la Marmora, qui n'a pas craint de
-recommencer l'affaire d'Aspromonte. C'est le vrai moyen d'_escarmentar_
-les fous qui voudraient mettre le feu aux poudres. Toutes les
-discussions de la presse et de la tribune sur le traité étaient bien
-absurdes. Les gens qui aiment leur pays en France et en Italie devaient
-garder le silence.
-
-Il y a un grand fait acquis, c'est que les troupes françaises quittent
-Rome. A quoi bon des explications et des précautions à prendre pour des
-cas à venir, qui peut-être n'arriveront pas? Je pense et j'ai lieu de le
-croire, d'après ce que j'entends dire à des gens en qui j'ai confiance,
-que l'Italie laissera le pape faire des bêtises et jouer sa partie. Elle
-n'a pas besoin de s'en mêler. Plus elle sera sage, plus il sera fou.
-Vous connaissez l'engeance cléricale et vous savez ce qu'on peut
-attendre d'elle.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; mademoiselle Lagden et mistress Ewer me
-chargent de vous faire mille compliments et amitiés, elles se font une
-fête de vous recevoir.
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-Cannes, 5 décembre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Veuillez considérer que je vous écris en ce moment ma fenêtre ouverte,
-et que les Anglais n'osent sortir qu'avec une ombrelle bleue en dessous,
-blanche en dessus. Ce soleil, auquel vous devez cette taille et cette
-carrure si respectables, ce soleil tout à fait italien, vous le
-trouveriez ici, avec une poste aux lettres qui vous permettrait d'écrire
-deux fois par jour à M. Jones vos instructions. Je ne parle pas du
-télégraphe en cas de besoin.
-
-En ce qui regarde votre mauvaise humeur et votre crainte d'ennuyer vos
-amis, permettez-moi de vous dire que vous vous _fichez_ du monde. Nous
-aurons soin de vous, et nous vous choierons de notre mieux. Si vous êtes
-trop méchant, on vous laissera dans votre coin. Nous ne vous obligerons
-pas à abattre des pommes de pin à coups de flèche, ni à monter sur des
-montagnes de trois mille mètres, vous serez libre de suivre vos goûts;
-seulement nous vous offrons de mauvais dîners et des déjeuners _idem_
-avec des causeries, du whist et du piquet, et deux dames pour vous
-soigner, qui s'en font une fête. Il s'agit de savoir franchement si la
-chose vous convient, et alors de le dire un peu à l'avance, afin que
-nous pourvoyions à votre logis. Je crois vous avoir dit que nous avons
-une chambre, mais elle est au nord, et peu digne de votre mérite. A côté
-de nous est un hôtel très tranquille, dont le propriétaire m'a quelques
-obligations. Vous pourriez y avoir une chambre et y loger votre valet de
-chambre. En frappant au mur, on pourrait vous aviser que la soupe est
-sur la table, mais il faudrait être prévenu un peu d'avance.
-
-Jusqu'ici, nous sommes tous en assez bon état de conservation. M.
-Mathieu (de la Drôme) nous avait annoncé des tempêtes abominables. Nous
-avons eu le plus beau temps de juin qu'on puisse imaginer.
-
-Adieu, mon cher Panizzi, ou plutôt au revoir. Miss Lagden et mistress
-Ewer vous espèrent et vous _languissent_, comme on dit dans le dialecte
-de ce pays.
-
-
-
-
-XXXII
-
-
-Cannes, 24 décembre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-M. Cousin me prie de vous demander le sens exact de cette phrase qu'il
-trouve dans une lettre du cardinal Mazarin: _Senza far lunarii_. Il
-semble, d'après le contexte, que cela voudrait dire: «Sans faire
-l'astrologue; sans me mêler de prédire.» Est-ce une locution usitée? et
-que signifie précisément _lunarii_? Nous n'avons pas ici un seul Italien
-en état de nous donner la solution de l'énigme. Soyez notre Œdipe.
-
-Malgré la douceur de notre climat, j'ai attrapé un gros rhume en allant
-voir nos doctrinaires de Cannes, le duc de Broglie et sa fille. Il a de
-plus un fils, officier de marine, élève de l'École polytechnique, qui
-entend trois messes par jour et en sert deux. J'ai été trois ou quatre
-jours sans sortir, toussant horriblement, mais sans être tourmenté de
-mon asthme pendant ce temps-là.
-
-Notre philosophe[3], au lieu de m'offrir ses consolations, essayait de
-me démontrer que je serais infailliblement prié de succéder à
-Mocquart[4], ce qui était loin de me réjouir, comme vous pouvez le
-penser. Voici la nomination faite et un choix qui me semble assez bon.
-Je ne crois pas, d'ailleurs, qu'on ait pensé à moi un instant. Je suis
-trop bien avec _madame_ pour que _monsieur_ m'accorde sa confiance.
-Pourtant, à tout hasard, j'avais fait mon thème, pour le cas où je
-recevrais quelque proposition contraire à mon repos. J'aurais accepté la
-charge, refusé le titre et les émoluments, de façon à me donner le
-droit, au bout de quelque temps, de dire que je n'en pouvais plus et que
-je priais qu'on me permît de retourner à mes moutons. Heureusement il
-n'a pas été besoin de recourir à cette extrémité.
-
- [3] Victor Cousin.
-
- [4] Secrétaire particulier de l'empereur.
-
-Il y avait dans le _Times_ de la semaine passée un article excessivement
-violent contre l'empereur, à propos des dépenses militaires de toute
-l'Europe. Outre un certain nombre d'allégations absolument fausses, pour
-la forme et pour le fond, il était impossible de voir rien de plus
-méchant. Vous devriez bien prêcher M. Delvane[5] à ce sujet, et lui dire
-qu'en aiguisant ainsi les vieilles haines, il fait le plus grand mal aux
-deux pays. Il m'a semblé, au reste, que cet article était de fabrique
-française, et je ne serais pas surpris que ce fût du Rémusat ou du
-Prévost-Paradol traduit.
-
- [5] M. Delvane était alors le directeur politique du _Times_.
-
-J'ai reçu des nouvelles de madame de Montijo, qui a gagné un fort gros
-rhume à vendre des brimborions à une vente de charité. Elle est mieux à
-présent, et je vois qu'elle a donné une fête au nouvel ambassadeur de
-France.
-
-Le pape me semble avoir perdu tout à fait la tête. Avez-vous vu la
-dernière bulle qu'il vient de publier pour condamner une foule de
-propositions téméraires qui sont celles de tout le monde, et une autre
-bulle qui ajoute un demi-cent de saints au calendrier? Je suis sûr que
-les gens du XVIe siècle auraient bien ri de tant de bêtises; au XIXe
-nous avalons tout.
-
-Avez-vous reçu le seizième volume de la _Correspondance de Napoléon
-Ier_? Je ne sais si le nouveau président de la Commission, qui n'a
-jamais été bien renommé pour sa politesse, continuera d'envoyer son
-œuvre à ceux qui ont déjà reçu les premiers volumes.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite une bonne fin d'année. Ne
-mangez pas trop de _christmas dinner_, et rappelez-moi au souvenir de
-nos amis.
-
-
-
-
-XXXIII
-
-
-Cannes, 12 janvier 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-La divine providence nous a envoyé un pâté de foie gras de Strasbourg
-qui nous a particulièrement fait regretter votre absence. J'en ai
-rarement mangé d'aussi bon, et les truffes qui l'ornaient étaient
-excellentes.
-
-Le pape est parfaitement drôle, et les évêques qui reprennent la balle
-ne le sont pas moins. Mais voici un détail que vous ignorez, et qui a
-quelque valeur historique. Aux yeux de vous autres messieurs les
-politiques, l'encyclique du Vicaire de Jésus-Christ passe pour une
-réponse au traité du 15 septembre. Il n'en est rien.
-
-Il y a ici un philosophe de nos amis[6], un peu trop clérical pour vous
-et pour moi, qui, deux mois avant le traité, a reçu la visite d'un
-auditeur de rote, Français et prêtre assez débonnaire, qui est venu le
-conjurer d'abjurer certaines erreurs contenues dans un de ses derniers
-livres, l'_Histoire de la philosophie_, ajoutant que, s'il ne le faisait
-pas, il s'exposait à être compris dans une censure que préparait le
-Sacré-Collège. Notre ami lui a dit qu'il ne rétractait rien, et qu'il ne
-conseillait pas au pape de s'en prendre à la philosophie, ni aux
-matières qui ne le regardaient pas. Vous voyez que l'encyclique est un
-vieux péché.
-
- [6] Victor Cousin.
-
-Je suis sans nouvelles de Paris depuis quelques jours, et un peu inquiet
-d'un bruit qui s'est répandu ici, que l'empereur avait eu une attaque.
-Bien que j'attache peu de foi à cette nouvelle, j'en suis un peu ému,
-car la vie qu'il mène n'est pas trop bonne pour un homme de
-cinquante-six ans, si j'en crois des rapports malheureusement trop
-certains. C'est ce qui pourrait arriver de plus triste pour ce pays-ci,
-en ce moment surtout où l'encyclique et la prochaine réunion des
-Chambres excitent un peu d'agitation.
-
-Il me semble que les affaires de nos amis les confédérés vont assez mal.
-Le bon Dieu étant toujours pour les gros bataillons, il n'est que trop
-probable qu'ils succomberont à la fin. Il y avait dans le _Times_ le
-récit d'une petite machine infernale destinée à détruire un fort et
-probablement à tuer tous ses défenseurs au moyen de sept cent mille
-livres de poudre. On se demande si nous sommes au XIXe siècle, pour voir
-employer des machines de cette espèce.
-
-Je suppose que Newton est venu à Paris pour la vente Pourtalès.
-Avez-vous acheté la tête de l'_Apollon_ de Délos? c'était la plus belle
-chose qu'il y eût, et j'aurais bien désiré que cela restât à Paris;
-mais, si elle s'en va, mieux vaut qu'elle soit chez vous qu'ailleurs. Il
-y avait aussi un beau buste de Crispine, femme d'Éliogabale, et quantité
-de bijoux et de menus objets des plus intéressants.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; bonne santé et prospérité.--Ces nouvelles de la
-santé de l'empereur me tourmentent malgré moi, et j'attends nos journaux
-avec grande impatience.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-
-Cannes, 27 janvier 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous aurez lu le pamphlet très habile de monseigneur Dupanloup. Il
-explique fort bien que, lorsque la bulle dit noir, il faut entendre
-blanc. C'est la perfection de l'art des jésuites. Il paraît, d'ailleurs,
-que les bonnes têtes, ou les moins fêlées du sacré collège, ont fait
-entendre raison au pape et lui ont persuadé de donner quelques
-explications dans le sens de celles que monseigneur Dupanloup a
-présentées. Cet _erratum_ du Saint-Esprit sera accepté, je pense, et
-peut-être suffira pour apaiser la noise jusqu'à ce que l'ouverture de la
-session la ranime plus énergiquement que jamais. Thiers va se poser en
-champion de la papauté et attaquera vigoureusement le traité du 15
-septembre.
-
-Avez-vous lu une facétie d'About dans _l'Opinion nationale_ du 22
-janvier, où il traite _notre ami_ de la bonne manière et malheureusement
-avec une vérité frappante? Cela ne l'empêchera nullement de faire les
-bêtises que lui suggèrent les belles dames et ses anciens ennemis les
-doctrinaires. Lisez cela, et vous rirez, j'espère.
-
-L'affaire du duché de Montmorency donné à M. de Périgord commençait à
-ennuyer tout le monde à Paris, lorsqu'un nouveau petit scandale est venu
-fort à propos pour faire diversion. La fille aînée de madame de X...
-avait été mariée, il y a vingt-cinq ou trente ans, à un M. de Z..., qui
-avait le malheur d'être impuissant. Elle y remédiait au moyen du marquis
-de L..., qui ne l'était pas et qui lui fit un enfant. Donc cet enfant
-fut mis au monde très mystérieusement, car le mari était depuis deux ans
-à l'étranger. Ce mari est mort, mais le fils est vivant et majeur, et,
-se fondant sur l'axiome _Is pater est quem nuptiæ demonstrant_, il
-demande le nom et le titre de Z... Vous pouvez penser le bel effet que
-cela produit.
-
-Lord H... vieillit rapidement, et, entre nous, je doute qu'il ait la
-cervelle en bien bon état. Lorsqu'on lui a annoncé la mort de sa femme,
-il a dit: _Well I hope she will be soon better._ Puis il a fait hisser
-au-dessus de sa villa un pavillon à ses armes, pour avertir les
-demoiselles, je crois, qu'il était redevenu un homme libre à leur
-service.
-
-Cousin ne se porte pas trop bien non plus et me donne un peu
-d'inquiétude. Il a des sifflements dans les oreilles, des bourdonnements
-et maigrit pitoyablement. Il conserve néanmoins toute sa vivacité et son
-intelligence.
-
-Pour moi, je ne suis pas trop mal, bien que j'aie éprouvé récemment un
-retour de mes oppressions. Le temps très doux que nous avons me fait
-grand bien. Nous allons demain faire un déjeuner champêtre en plein air.
-Je ne pense pas que vous déjeuniez encore dans votre jardin. Je voudrais
-bien, si la chose est possible, rester ici tout le mois de février; mais
-peut-être sera-t-il nécessaire de revenir pour l'adresse, surtout si les
-cléricaux livrent bataille. J'espère toutefois que les choses se
-passeront sans bruit.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne tombez dans aucune des
-quatre-vingts erreurs condamnées.
-
-
-
-
-XXXV
-
-
-Cannes, 15 février 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis très enrhumé et horriblement ennuyé par la perspective de
-l'adresse et l'obligation d'aller assister à la bataille que les
-cléricaux vont nous livrer. J'attends avec impatience l'adresse qui a dû
-être prononcée ce matin, mais ce ne sera que dans quelques jours que je
-pourrai savoir le jour de l'ouverture de la discussion et celui de mon
-départ. Ce qu'on me dit du temps qu'il fait à Paris ne m'engage pas du
-tout à me presser.
-
-Cousin est ici assez souffrant d'une névralgie qui lui cause des
-insomnies continuelles, vous le plaindrez pour cela; il maigrit
-beaucoup, il s'abat et commence à m'inquiéter. L'autre jour, il se
-promenait dans un bois près de Cannes avec son secrétaire qui lui lisait
-le journal. Une paysanne qui passait dit à sa compagne: «Vois donc, ce
-vieux monsieur qui, à son âge, ne sait pas lire.»
-
-On me conte des choses fabuleuses de la vente Pourtalès. Si elle finit
-comme elle a commencé, vous aurez à fouiller à l'escarcelle.
-
-J'ai fait vos compliments à lord Glenelg. Mistress Norton est ici,
-toujours belle et très gracieuse, et nous est venue voir avant-hier.
-Elle a fait la conquête de ces dames. Sa petite-fille menace d'être
-aussi belle qu'elle, et a déjà des yeux pour la perdition du genre
-humain.
-
-Je n'ai rien lu de plus plat que le discours de la reine, et on dit
-qu'il n'est pas écrit en anglais. Si notre ami de Piccadilly continue à
-tenir quelques années encore le timon, Dieu sait quelles couleuvres il
-fera avaler au respectable public. Il semble qu'il veuille mourir en
-repos, et tout bruit l'importune, même lorsque c'est le bruit d'un grand
-péril qu'il serait à temps de conjurer.
-
-Si, comme cela semble très probable, le Sud est accablé, vous verrez de
-quelle façon le Nord témoignera sa reconnaissance à l'Angleterre pour la
-remise des _raiders_ de Saint-Albans. Cela me semble, au fond, une
-grande lâcheté du gouvernement du Canada et de celui de l'Angleterre.
-
-Ces gens sont des voleurs sans doute, mais qu'a fait Sherman en Géorgie,
-et Butler et tant d'autres? Au reste, l'Europe sera assez vite punie, je
-pense. Il y a dans les Américains un si beau mépris de toute morale, que
-je ne vois que les Romains d'autrefois à leur comparer. Ils en ont
-l'avidité, l'audace, et cinq ans de guerre terrible en ont fait des
-soldats redoutables. Ils payeront leur dette en faisant banqueroute, et
-trouveront de l'argent sur les terres de leurs voisins.
-
-Je suis sans nouvelles et un peu inquiet de la santé de madame de
-Montijo, qui avait été tourmentée par un retour de fièvre. On me dit que
-l'impératrice va mieux, mais qu'elle vit très retirée et presque
-toujours seule. L'empereur se porte parfaitement bien.
-
-On raconte que monseigneur Chigi est fort penaud et irrité de la
-publication de ses deux lettres aux deux traducteurs si peu d'accord sur
-le sens de l'encyclique.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; écrivez-moi ici jusqu'à ce que je vous donne
-avis de la translation de mes pénates.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-
-Paris, 14 mars 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis parti de Cannes, il y a quelques jours, très souffrant et je
-suis arrivé ici en pire état. Je compte y rester jusqu'à la fin de la
-discussion de l'adresse, puis m'en retourner à Cannes. Ma santé me donne
-du tintoin. Mes étouffements augmentent d'intensité et se renouvellent à
-des intervalles plus rapprochés; bref, l'animal se détraque; qu'y faire?
-
-Je suis allé voir l'impératrice hier. Je l'ai trouvée très bien
-portante, mais fort triste. Elle comprenait toute la perte qu'elle
-venait de faire par la mort de M. de Morny. Je dis _elle_
-personnellement, et je n'ai pas besoin de vous dire le pourquoi.
-L'empereur est profondément affligé. Il n'est pas facile, en effet, de
-trouver un homme d'esprit et de tact comme Morny, plein de bon sens et
-de décision. Il est question de le remplacer à la présidence du Corps
-législatif par M. Baroche; mais la chose est difficile, je ne sais même
-si elle est possible.
-
-Vous recevrez presque en même temps que cette lettre la visite d'un de
-mes amis, le comte de Circourt. C'était un grand ami du comte de Cavour.
-C'est un homme très instruit, _trop_ instruit, car il a la mémoire la
-plus extraordinaire que je connaisse et sait tout; d'ailleurs, fort
-galant homme et anticlérical, bien que, par sa naissance, ses relations
-et ses habitudes, il vive au milieu des cléricaux. Peut-être est-ce pour
-cela qu'il ne peut les souffrir.
-
-Nous aurons probablement demain au Sénat une séance curieuse. Les
-cardinaux, à l'exception de M. de Bonnechose, sont des sots et ne savent
-pas dire deux mots. Mais le Bonnechose est très habile, et, d'un autre
-côté, nos vieux généraux ont peur du diable. Ils se disent: «S'il y
-avait seulement cinq pour cent de vérité dans ce qu'on rapporte de ce
-gentleman!...» Ajoutez à ces réflexions très sages, les femmes et les
-filles qui sont dévotes; car toutes les femmes, même les pires catins,
-sont dévotes à présent. Soyez persuadé qu'il ne sera pas aisé de se
-débarrasser de l'hydre, après lui avoir laissé pousser bien plus de sept
-têtes.
-
-Bien que le discours de M. Rouland ne fût ni des meilleurs, ni des plus
-habiles, il a produit son effet. On aurait pu lui dire: «Pourquoi,
-puisque vous connaissiez le danger, avez-vous été si faible lorsque vous
-étiez ministre des cultes?» Mais enfin, mieux vaut tard que jamais.
-
-J'ai vu dans le journal que lady Palmerston était gravement malade; puis
-plus de nouvelles. J'espère qu'elle est rétablie. Lorsque vous la
-verrez, tâchez de trouver moyen de lui dire quelque chose de gentil de
-ma part.
-
-Est-ce la vieillesse qui règne dans le cabinet britannique, ou bien
-est-ce calcul de gens qui ont fait un bon coup à la Bourse et qui ne
-veulent plus se risquer? Quoi qu'il en soit, vos ministres affichent la
-poltronnerie avec trop d'éclat. Rien n'est plus bête que d'être
-fanfaron, mais il est dangereux, outre le ridicule, de se poser en
-poltron. C'est le moyen d'avoir tous les faux braves à ses trousses.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; santé et prospérité. Je suis ici jusqu'à la fin
-de la semaine.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-
-Cannes, 26 mars 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je ne crois pas un mot du voyage à Rome de madame de Montijo, encore
-moins de son voyage en Angleterre. Dans la dernière lettre qu'elle m'a
-écrite, il y a sept ou huit jours, elle m'annonçait le dessein d'aller à
-Paris au mois de mai; ce qui semble fort peu d'accord avec la visite au
-saint-père et à madame ***. Il me paraît peu vraisemblable qu'elle aille
-ailleurs qu'à Paris. A Rome et à Londres, elle se trouverait dans une
-position embarrassante, à certains égards, et privée de sa liberté, qui
-est la chose à laquelle elle tient le plus.
-
-Lord Glenelg est toujours ici, occupant ses loisirs comme à l'ordinaire,
-entre la lecture de romans et la prière.
-
-Cousin s'apprête à retourner à Paris pour y faire un immortel. Je lui
-laisse ce soin, et je compte passer ici le mois d'avril à tâcher de
-remettre un peu mes poumons maléficiés, qui ont grand besoin de repos et
-de ménagements.
-
-Lorsque j'ai quitté Paris, on ne croyait pas que la discussion de
-l'adresse au Corps législatif dût être beaucoup plus animée qu'elle ne
-l'a été au Sénat. L'opposition est fort divisée, et il y a grande
-apparence qu'elle portera ses principaux efforts sur les questions
-intérieures. On doutait que M. Thiers parlât sur la convention du 15
-septembre, afin de ménager ses amis politiques, moins papalins que lui.
-Le moins qu'on parlera de ce traité sera le mieux. Je pense que, si nous
-paraissons bien résolus de l'observer à la lettre, la cour de Rome
-reviendra à des idées plus saines. Non point le pape, peut-être, qui est
-un peu fou, et auquel on prête des aspirations singulières au martyre.
-Mais il y a autour de lui une grande quantité de canailles en rouge, en
-violet et en noir, fort peu disposées au martyre, et prêtes à accepter
-toutes les conditions qui leur laisseront quelque chose de leurs revenus
-actuels. Probablement ces gens-là exerceront quelque influence sur les
-résolutions de leur souverain. Reste à savoir si son obstination ne
-l'emportera pas sur l'intérêt bien entendu de son petit établissement.
-
-Je vous fais mes compliments sur l'acquisition de l'Apollon Justiniani.
-Newton, que j'ai vu la veille de mon départ, m'en avait dit du mal, ce
-qui m'avait persuadé qu'il en avait fort envie. Je ne trouve pas que
-vous l'ayez payé trop cher, et c'est certainement un morceau de musée
-qu'il faut acquérir dès qu'on en trouve l'occasion.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; la poste me presse, je n'ai que le temps de
-fermer ma lettre.
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-
-Cannes, 13 avril 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'attendais pour vous écrire que je fusse assez bien pour vous donner
-des nouvelles de ma santé et de mes projets; mais la première ne fait
-pas de progrès, et les autres, qui en dépendent, sont dans le vague le
-plus complet. Je tousse toujours, je ne dors ni ne mange, je me sens
-faible et sur un déclin rapide. Parfois j'en prends mon parti assez
-philosophiquement, d'autres fois je m'en irrite ou je m'en afflige.
-C'est quelque chose comme les alternatives de pensées dans la tête d'un
-homme condamné à être pendu.
-
-Il me semble que vous êtes un peu sévère pour la _Vie de César_, qu'on
-vous a envoyée. Voudriez-vous qu'au lieu de dire les choses simplement,
-bonnement, l'auteur eût fait comme les historiens tudesques, qui, pour
-ne pas entrer dans la voie battue, prennent les sentiers les plus
-absurdes et les plus extravagants du monde. D'ailleurs, j'aurais bien
-voulu que l'auteur eût suivi le conseil que j'avais pris la liberté de
-lui donner. C'était de _se borner_ à ses réflexions sur l'histoire, au
-lieu de s'embarquer dans un récit où il n'y aura rien de neuf. Il est
-évident que ces réflexions d'un homme placé à un point de vue où aucun
-homme de lettres ne peut se placer, auraient eu quelque chose d'original
-et de très intéressant. Le grand défaut du livre, à mon avis, c'est
-qu'on dirait que l'auteur se place devant un miroir pour faire le
-portrait de son héros.
-
-Vous me paraissez aussi un peu dédaigneux pour votre tête d'Apollon.
-N'en déplaise à Newton et aux autres connaisseurs, cela me semble une
-œuvre capitale, telle que peu de musées en possèdent. Je ne trouve pas
-que vous l'ayez payée cher. Mais que dites-vous de notre Louvre, qui a
-acheté cent treize mille francs un portrait d'Antonello de Messine?
-Notre administration agit avec la passion d'un amateur, ce qui est
-déplorable. Si j'en avais le pouvoir, je changerais avec vous: je vous
-donnerais l'Antonello pour l'Apollon, sans vous demander la différence
-de prix.
-
-J'ai reçu hier une lettre de madame de Montijo. Elle ne me dit pas un
-mot de son voyage à Londres, mais me promet qu'elle sera à Paris vers le
-commencement de mai. La comtesse est mieux, à ce qu'elle m'écrit, bien
-qu'un peu fatiguée de son hiver. Sa maison étant le refuge de tous les
-oisifs de Madrid, elle est la victime de ses devoirs de maîtresse de
-maison. Elle ne se couche qu'à l'heure qui convient à ses _tertulianos_,
-et continue ainsi jusqu'à ce qu'elle soit sérieusement malade. Elle me
-charge, d'ailleurs, de ses _memorias_ pour _Panucci_; car elle persiste
-à dénaturer le nom de Votre Seigneurie.
-
-Que dites-vous des discussions dans le Parlement sur les affaires du
-Canada? Je voudrais savoir ce qu'en pensent l'ombre de Pitt et celle de
-lord Wellington. Mais ce qui passe mon intelligence, c'est un
-gouvernement qui prend la peine d'instruire les étrangers qu'il a la
-plus grande longanimité et qu'il acceptera tous les soufflets qu'on peut
-lui offrir. Serait-il vrai que les hommes deviennent poltrons en
-vieillissant?
-
-Cousin est parti pour Paris, il y a trois jours, en assez mauvais état.
-Il m'a dit qu'il s'arrêterait en route, et ne serait à Paris que samedi.
-Je suppose qu'il ne veut pas revoir ses anciens amis politiques avant la
-fin de la discussion de l'adresse.
-
-Il me semble que nous avons été plus politiques et moins bavards au
-Sénat. L'opposition, en présentant cette kyrielle d'amendements, n'a
-guère obtenu d'autre résultat que celui d'ennuyer le public. C'est du
-moins l'impression que cela a produit à Paris, et que j'ai éprouvée
-moi-même.
-
-Lisez un livre assez curieux qui vient de paraître: _L'Immortalité selon
-le Christ_, par Charles Lambert. Il y a une appréciation nouvelle de
-l'histoire juive qui m'a l'air d'être vraie. Depuis que le parti
-clérical est devenu si puissant et si intolérant, les livres de cette
-espèce se multiplient et se vendent comme du pain. Cela pourrait finir
-par quelque chose de fatal à notre sainte religion, si les femmes
-n'étaient pas là, pour la faire triompher en se refusant aux hommes
-assez immoraux pour ne pas faire leurs Pâques.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je voudrais bien que vous fussiez ici pour
-faire maigre demain. Je compte partir pour Paris, si j'en suis capable,
-vers les premiers jours de mai.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-
-Cannes, 22 avril 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis un peu mieux, quoique toujours assez dolent. Dimanche en huit,
-je compte être à Paris. J'espère y trouver la comtesse de Montijo, que
-je voudrais savoir en France, maintenant qu'on se tire des coups de
-fusil à Madrid. Elle a le malheur d'avoir une maison qui est une
-position stratégique, qui a déjà été occupée plusieurs fois
-militairement, et dont, à la dernière émeute, heureusement pendant son
-absence, son ami le général Concha a dû faire le siège. Le gouvernement
-et le parti progressiste en sont arrivés au dernier degré d'animosité;
-il n'y a plus que la guerre de possible entre eux.
-
-Ce qui m'amuse beaucoup, c'est que le parti du progrès accuse Narvaez
-d'être néocatholique, ce qui me rappelle l'histoire suivante.--Dans son
-avant-dernier ministère, il s'était brouillé avec notre saint-père le
-pape, et, comme il est homme d'esprit et qu'il sait le défaut de la
-cuirasse papaline, il commença par saisir ce qu'on appelle le trésor de
-la bulle, c'est-à-dire l'argent que l'Espagne envoie à Rome pour ne pas
-faire maigre. Tout cet argent, et il y avait plusieurs millions, fut
-employé à enrichir ses créatures, au nombre desquelles toutes les jolies
-filles de Madrid. Une de ces dernières, mon intime amie et très dévote,
-avait une pension de huit mille réaux pour _services publics_.
-
-Toute la question à présent est de savoir ce que fera l'armée. Dans la
-dernière émeute de ce mois, elle a tiré à tort et à travers sur le
-respectable public, et, si elle demeure fidèle, il n'y aura pas de
-révolution; sinon, nous aurons à Paris l'innocente Isabelle.
-
-Voilà les confédérés à bas, ou du moins bien bas. Reste à pacifier le
-pays, et quelles mesures M. Lincoln prendra-t-il pour cela? Avec un
-Parlement composé de canaille, comme celui des États-Unis, et un Sénat
-présidé par un tailleur ivrogne, qui peut dire quelles folies nous
-pourrons voir? Ce qu'il y a de pire, c'est que ces drôles-là sont en
-réalité très puissants, qu'ils ont dans toutes les occasions un
-entêtement de mulet et pas plus de conscience que n'en avaient vos
-petits tyrans italiens du XVIe siècle. Ce sont là bien des éléments de
-succès dans un temps où la Providence s'obstine à ne plus faire de
-miracles. Si j'étais à la place de l'empereur Maximilien, je tâcherais
-d'enrôler au plus vite les Irlandais et les Allemands de l'armée
-fédérale, outre tous les coquins qui ont pris le goût de la bataille. Ce
-serait, je crois, un excellent moyen de gagner le respect de ses sujets
-et de les mener à la civilisation par le plus court chemin.
-
-Que dites-vous du discours de Thiers? Il paye à l'empereur d'Autriche le
-dîner qu'il en a reçu, en proposant sérieusement à la France l'alliance
-autrichienne comme la plus utile. Thiers a une faculté singulière, c'est
-d'oublier tout ce qu'il a dit et tout ce qu'il a fait, dès que la
-passion s'en mêle. Il est de très bonne foi, aussi convaincu de son
-infaillibilité que peut l'être le plus entêté de tous les papes.
-
-Je ne suis guère plus content du discours de M. Rouher; mais il vous
-prouve quel est l'immense pouvoir des idées cléricales en France. On y
-considère comme athée quiconque met en question la souveraineté
-temporelle du pape. Il y a des gens très honnêtes, très éclairés, comme
-M. Buffet, par exemple, qui croient cela comme parole d'évangile.
-Viennent ensuite les politiques ou soi-disant tels, qui admettent comme
-un fait incontestable que toute diminution du territoire du pape est un
-malheur européen et une occasion de conflit général. Si cela continue,
-vous et moi, nous courons risque d'être brûlés avec des fagots en place
-publique.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; veuillez me tenir au courant de vos intentions
-pour le temps des vacances, j'entends _vos_ vacances.
-
-
-
-
-XL
-
-
-Paris, 4 mai 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai vu aujourd'hui M. Fould, qui m'a paru en assez bon état et pas trop
-mécontent de la marche des choses. Les orléanistes, les républicains, et
-surtout les légitimistes, sont encore dans les extases d'admiration pour
-le discours de M. Thiers. C'est, disent-ils, le premier homme d'État de
-l'Europe. Ce que c'est que la passion. Je ne crois pas qu'il ait jamais
-rien dit de plus propre à prouver qu'il est absolument exempt de sens
-politique. J'ajouterai que ce n'est pas non plus par le sens moral qu'il
-brille.
-
-On m'avait parlé de la santé de lord Palmerston de la même façon que
-vous. Lord Cowley dit qu'il n'a qu'une attaque de goutte aux mains et
-qu'il ne veut pas se montrer, parce qu'il ne saurait consentir à se
-faire faire la barbe par un barbier. Vous savez que les diplomates ne
-sont pas comptés parmi les plus véridiques des hommes. Au cas où cette
-goutte se prolongerait ou prendrait des proportions alarmantes, qui sera
-premier ministre? On m'a dit, mais j'en doute, que la reine avait appelé
-lord Clarendon, qui aurait décliné d'accepter la succession et indiqué
-lord Stanley.
-
-Ne trouvez-vous pas qu'on fait un peu trop de _fuss_ pour la mort de M.
-Lincoln? C'était, après tout, un _first second rate man_, comme disaient
-les Yankees, dont probablement vous n'auriez pas voulu pour un employé
-du Muséum; mais il valait mieux que la majorité de ses compatriotes, et
-il me semble qu'il avait gagné à force de vivre dans les grandes
-affaires. Les éloges qu'on en fait au Parlement montrent la peur qu'on a
-de l'Amérique; et le résultat qu'on aura obtenu sera de rendre ces
-rustres encore plus impertinents et orgueilleux qu'ils ne le sont
-naturellement. Croyez qu'il ne se passera pas longtemps avant que
-l'Angleterre regrette sa politique au commencement de la guerre civile.
-
-M. Booth et l'autre sont des scélérats bien trempés qui rendraient des
-points à Müller. Ed. Childe me dit que, depuis un mois, ce Booth
-s'entraînait à tirer des coups de pistolet dans toutes les positions. Il
-croit qu'il n'a eu aucune communication avec les gens du Sud; cependant
-sa phrase latine: _Sic semper tyrannis!_ est la devise de la Virginie.
-Nous verrons probablement de singulières choses avec l'ivrogne qui
-succède à Lincoln.
-
-Tout le monde ici me paraît mécontent du voyage de l'empereur en
-Algérie. C'est trop risquer pour voir ce qu'il verra. Le plus sage eût
-été de laisser faire le maréchal Mac-Mahon, qui est un homme de sens et
-très honnête, deux qualités rares par le temps qui court.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; j'espère que vous avez votre part du beau temps
-qu'il fait ici et que vous êtes fort et allègre. Je voudrais pouvoir en
-dire autant.
-
-
-
-
-XLI
-
-
-Paris, 12 mai 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Lundi dernier, j'ai déjeuné avec notre hôtesse de Biarritz et son fils.
-Tous les trois. Elle m'a demandé de vos nouvelles. Elle va bien et
-l'enfant est extrêmement gentil et bien élevé. Il me semble que tout le
-train de la maison est changé. On est moins gai, mais on est plus calme.
-Je crois que, depuis un an, elle en a appris beaucoup sur les choses et
-sur les hommes. Un sculpteur assez bon[7] fait un assez joli portrait de
-l'enfant; ce qui a donné à celui-ci l'envie de mettre la main à la terre
-glaise, et il a fait un portrait de son père qui est ressemblant. Cela
-est pétri à la diable, mais il y a un sentiment des proportions qui est
-vraiment extraordinaire.
-
- [7] Carpeaux.
-
-Ici, on est assez content de M. Bigelow, le ministre des États-Unis. Il
-dit très haut qu'ils veulent être en paix avec tout le monde, et, quant
-au Mexique, qu'ils laissent à leurs voisins le choix du gouvernement
-qu'ils préfèrent. L'impératrice lui a demandé ce que voulait dire cette
-phrase du président: «Si l'Angleterre est juste avec nous.» M. Bigelow a
-répondu que la justice qu'ils attendaient, c'était le remboursement de
-cent millions de dollars, somme à laquelle on évalue les pertes causées
-au commerce fédéral par les croiseurs confédérés armés en Angleterre.
-
-Maintenant qu'on fait tant de _fuss_ et tant de compliments à l'occasion
-de la mort de M. Lincoln, que la reine d'Angleterre et l'impératrice
-écrivent à la veuve de leurs mains blanches, quelle sera, croyez-vous,
-la prépotence de ces drôles, qui déjà se regardent comme les premiers
-moutardiers du pape? Attendez-vous à toutes les insolences les plus
-monstrueuses. Lincoln était un pauvre hère, non dépourvu de bon sens et
-qui, en quatre années, avait appris quelque chose. Croyez que la
-faiblesse de lord Palmerston et ses peurs absurdes seront bientôt
-vivement senties et chèrement payées. La politique sénile, qui est de
-vivre au jour le jour et d'ajourner toutes les grandes questions, finit
-toujours tragiquement.
-
-Thiers tend visiblement à se séparer de ses amis pour se rapprocher des
-cléricaux et du faubourg Saint-Germain. Il est, comme bien des gens
-venus de bas, très sensible aux flatteries de l'aristocratie, et le
-faubourg Saint-Germain ne les lui marchande pas. On lui fait une cour
-très assidue, et des gens qui le pendraient probablement, s'ils
-revenaient jamais au pouvoir, l'encensent de la manière la plus
-honteuse. Il en est tout bouffi, et ses femmes encore plus. Chez les
-bourgeois, on commence à lever les épaules de ses théories politiques et
-à l'appeler radoteur. Je doute qu'il fût élu à Paris, s'il y avait une
-nouvelle élection. Pour moi, je n'ai rien vu de plus bouffon que son
-argument pour le pouvoir temporel, fondé sur la liberté nécessaire au
-catholicisme. Le catholicisme a besoin d'un souverain étranger; _ergo_,
-il faut que le pape soit souverain. Mais, pourrait-on répondre, les
-Romains n'ont malheureusement pas un souverain étranger. Enfin, tout
-cela est bête et pourtant cela passe et est accepté par beaucoup de
-niais.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous mieux et tenez-vous en joie.
-
-
-
-
-XLII
-
-
-Paris, 19 mai 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Madame de Montijo est arrivée ici très enrhumée, et la vue pire que
-lorsque vous étiez à Biarritz. C'est, pour une personne si active, un
-très grand malheur; mais elle le supporte avec courage, et se tire
-d'affaire même, sans que bien des gens s'aperçoivent de son infirmité.
-Le comte de las Navas et sa femme sont avec elle. L'un et l'autre en
-bonne santé. Ils m'ont demandé beaucoup de vos nouvelles.
-
-Que dites-vous des cent mille dollars offerts par le président Johnson?
-Croyez que ces affreuses canailles de Yankees nous donneront sous peu, à
-vous et à nous, de fiers tracas.
-
-On commence à croire que le Corps législatif ne voudra pas voter le
-budget des travaux extraordinaires. Fould, qui s'était fort opposé à ce
-qu'il fût présenté, a eu le tort de chercher ensuite des moyens
-d'exécution qui rendissent la chose possible.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Vous savez que Libri est un homme du XVIe
-siècle qui ne se fie à personne, comme était Benvenuto Cellini qui
-tournait les coins de rues _all' largo_.
-
-
-
-
-XLIII
-
-
-Paris, 23 mai 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis bien désolé de ce que vous me dites de lady Zetland.
-C'était--car je crois qu'il faut maintenant parler d'elle au
-passé--c'était une femme comme il n'y en a plus guère, distinguée,
-s'intéressant à tout et parlant bien de tout. Quoique je l'aie très peu
-vue, je l'aimais plus que des femmes avec qui j'ai eu de plus intimes
-relations. Lorsque vous verrez lord Zetland ou quelqu'un de la famille,
-veuillez lui dire toute la part que je prends à leur malheur.
-
-J'ai toujours oublié de répondre à votre question au sujet du voyage de
-madame de Montijo en Angleterre, d'abord, parce que je n'y croyais pas,
-et que je n'y croirai que lorsqu'il se fera. Mais il est très vrai qu'on
-en parle. Elle veut passer une semaine à Londres, puis une quinzaine
-dans un château en Écosse, je ne me rappelle plus chez qui.
-
-A ce propos, dites-moi _between you and me_ et très nettement ce que
-vous pensez de ce voyage et de la circonstance suivante. Elle doit
-passer ces huit jours chez madame ***, à Londres. Madame *** est très
-riche; mais, si je ne me trompe, pas trop bien dans le monde anglais.
-Son mari a un air de juif qui ne lui est pas très _prepossessing_. Elle
-ne manque pas d'esprit, mais elle est horriblement cancanière. Il me
-semble que c'est, de toutes les maisons, celle où j'aimerais le moins à
-la savoir. Vous êtes plus à même que personne de nous éclairer
-là-dessus. Mais, au surplus, je ne pense pas que la chose se fasse:
-d'abord, sa fille ne sera pas trop pressée je pense de la laisser
-partir, puis probablement elle aura sur l'affaire la même opinion que
-moi; enfin, si la cour va à Fontainebleau, à Biarritz ou ailleurs, ce
-sera un dérivatif tout naturel.
-
-Il n'est question ici que de la nouvelle frasque du prince Napoléon et
-de son discours à Ajaccio, qui a été commenté si étrangement ensuite par
-_l'Opinion nationale_. On blâme beaucoup la régente de ne lui avoir pas
-donné un vigoureux coup de caveçon. Elle a craint de paraître juge dans
-sa propre cause, mais elle aurait dû réfléchir qu'outre sa cause, il y a
-celle de son mari, de son fils et la nôtre à nous. Quelle opinion
-doit-on avoir de nous à l'étranger, et comment s'explique-t-on que le
-premier prince du sang annonce des intentions et prêche une politique si
-contraire à celle de l'empereur et de l'Empire?
-
-Adieu, mon cher Panizzi; j'irai vous voir le plus tôt que je pourrai;
-mais vous savez que ce n'est pas pour les dîners et les assemblées du
-beau monde que je vais à Londres.
-
-
-
-
-XLIV
-
-
-Paris, 2 juin 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je n'ai pas eu beaucoup de peine à faire comprendre à madame de Montijo
-que, si elle allait à Londres, elle ferait bien de prendre une autre
-posada, et je crois qu'elle a renoncé au voyage, sur lequel, d'ailleurs,
-elle n'avait pas encore consulté sa fille. M. de Flahaut, que j'avais
-consulté de mon côté, est absolument de votre avis.
-
-Que dites-vous de la lettre de l'empereur, de celle du prince et de
-toute l'affaire? Tout le monde à peu près s'en réjouit: les uns parce
-qu'ils détestent Son Altesse, les autres parce qu'ils trouvent que cette
-querelle de famille affaiblit l'Empire. Pour moi, je tiens pour vrai le
-mot du premier Napoléon, que c'est en famille qu'il faut laver son linge
-sale, et je regrette que la régente n'ait pas donné tout d'abord un coup
-de caveçon au prince; puis, que l'empereur ne lui ait pas demandé sa
-démission du conseil privé par une lettre qui n'aurait pas été publiée.
-Cette combinaison remédiait à tout, ce me semble, et ne causait pas un
-scandale comme le procédé qui a été préféré. Mais à quoi bon parler de
-ce qui est fait?
-
-Comment vont tourner les élections? Lord Palmerston les fera-t-il?
-conservera-t-il son portefeuille, si les députés nommés lui donnent la
-majorité? Savez-vous que la réclamation des États-Unis, pour être polie,
-à ce qu'il dit, n'en est pas moins des plus désagréables, et qu'elle
-peut finir tragiquement avec les drôles qui siègent au congrès.
-
-Notre affaire du Mexique ne s'améliore guère non plus, et la paix des
-États-Unis n'est pas de nature à l'arranger. Cependant, M. Bigelow, le
-ministre de M. Johnson, est des plus pacifiques, et promet, non
-seulement de ne pas favoriser, mais même d'empêcher l'intervention. Tant
-qu'il n'y aura que des flibustiers, le mal ne sera pas grand.
-
-Ici, à l'intérieur, il y a quelque chose comme un apaisement, du moins
-il y a tendance à l'adoucissement des partis extrêmes. Les orléanistes
-et les légitimistes penchent à ne faire qu'un avec les cléricaux, et les
-rouges à se changer en une opposition tracassière, mais non factieuse.
-Il ne faut pas croire toutefois que le gouvernement gagne beaucoup à
-cela. Il est, d'ailleurs, sur une pente où il n'est pas facile de
-s'arrêter, et, quoi qu'il fasse, il est probable que l'influence
-parlementaire ira toujours augmentant. Sera-ce un bien ou un mal? je
-n'en sais rien. Thiers est cajolé par le faubourg Saint-Germain; et ses
-femmes sont enchantées de recevoir des duchesses. Je ne désespère pas
-que tout ce monde ne fasse ses Pâques un de ces jours, afin de prouver
-sa noblesse.
-
-Je vois par votre dernière lettre que vous ne vous portez pas trop bien.
-Je vous en présente autant. Nous avons eu une suite d'orages qui m'a
-fatigué.
-
-La décadence de l'Angleterre fait des progrès bien rapides. On nous dit
-que c'est un cheval français qui a gagné le derby d'Epsom. On ajoute que
-le respectable public a essayé de culbuter le vainqueur, mais que
-celui-ci avait eu la prudence de se faire accompagner par quelques
-boxeurs à tant par coup de poing.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et donnez-moi de vos nouvelles.
-
-
-
-
-XLV
-
-
-Paris, 5 juin 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous savez que ce n'est pas l'envie qui me manque pour aller vous voir;
-mais je crains que notre session ne se prolonge un peu plus que je ne le
-prévoyais. J'ai de plus à courir le risque d'une invitation à
-Fontainebleau. Au sujet de ce dernier voyage, il n'y a rien encore de
-décidé.
-
-Il paraît que l'empereur se trouve si bien de son voyage, qu'il n'est
-pas pressé de revenir. Il a poussé jusqu'au grand désert pour voir des
-antiquités romaines et se faire cirer les bottes par les barbes des
-Arabes. On ne l'attend pas à Paris avant le 14 de ce mois. Il y a des
-gens qui croient qu'à son retour, le prince Napoléon et lui
-s'embrasseront et que tout sera fini ou raccommodé. Le prince surtout,
-plus que personne, paraît le croire. Si cela arrivait, ce qui n'est pas
-impossible vu la débonnaireté de l'empereur, ce serait la plus
-déplorable politique, et rendrait la publication de la lettre encore
-plus regrettable. Pourtant je ne crois pas la chose possible en ce
-moment; mais elle est malheureusement probable dans quelques mois.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous et ne vous faites pas de mauvais
-sang.
-
-
-
-
-XLVI
-
-
-Paris, 7 juin 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Si vous allez en Italie, arrêtez-vous en passant ici. Vous ferez votre
-apprentissage d'une mauvaise maison, chez moi, et nous vivrons en
-étudiants et boirons du porto doré. Vous ne ferez pas mal, venant à
-Paris, au commencement de juillet, de mettre dans votre malle une
-culotte, pour aller à Fontainebleau, où vous serez sûrement invité. Je
-serais homme, si vous voulez bien de ma compagnie, à vous suivre en
-Italie, surtout si vous vouliez passer par la Suisse ou l'Allemagne.
-Qu'en dites-vous?
-
-Je suis allé avant-hier soir au bal, et j'ai causé un quart d'heure avec
-la régente, de _rebus omnibus et quibusdam aliis_; je l'ai trouvée très
-résolue. Je souhaite que l'empereur ne le soit pas moins. Beaucoup de
-gens en doutent, et prédisent déjà la réconciliation des deux cousins.
-Si elle avait lieu, ce serait la plus déplorable chose du monde et la
-plus ridicule.
-
-La circulaire de lord Russell au sujet des navires confédérés me paraît
-peu digne; mais les Yankees sont décidément la première, la grande
-nation. Toutes les autres s'aplatissent. Lord Russell lançait des
-épigrammes à l'empereur de Russie, lors de la dernière insurrection de
-la Pologne. Il est plus poli avec les plus grossières gens du monde.
-Enfin!
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Madame de Montijo n'a rien décidé quant à son
-voyage, du moins officiellement. Elle m'a dit, à ma première
-observation, qu'elle y renonçait, mais qu'elle ne voulait pas le dire
-d'avance. En outre, après le retour de l'empereur, il est probable
-qu'elle ira à Fontainebleau pour quelque temps. Elle veut être à
-Carabanchel pour le mois d'août; vous voyez qu'il lui faudrait faire
-diligence pour aller faire des visites à Londres et en Écosse.
-
-
-
-
-XLVII
-
-
-Paris, 14 juin 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Ici, personne ne croit à l'accident du prince. On veut qu'il ait inventé
-cette chute pour que l'empereur vînt le voir. Bixio m'assure qu'il est
-tombé effectivement. Il paraît certain que l'empereur lui a écrit une
-nouvelle lettre, mais non publiée cette fois, pire que la première.
-
-Je vous écris très à la hâte, car je crains de manquer l'heure de la
-poste. Je suis tolérablement depuis quelques jours, grâce au beau temps.
-J'espère que vous allez bien aussi et que vos idées de retraite ne sont
-plus aussi arrêtées.
-
-
-
-
-XLVIII
-
-
-Paris, 23 juin 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Avant-hier, j'ai dîné aux Tuileries avec la grande-duchesse Marie de
-Leuchtenberg, fille de feu Nicolas. Il y a dix ans, ce devait être la
-personne la plus admirablement belle qui se pût imaginer. Elle a encore
-un profil qui ressemble à une médaille de Syracuse. Elle est fort
-aimable et fait beaucoup de frais.
-
-Le maître de la maison se porte beaucoup mieux que le pont Neuf: il est
-rajeuni de dix ans et est très gai. Il l'était du moins mercredi, bien
-qu'il eût vu son cousin la veille. Ce qui paraît le plus clair de
-l'entrevue, c'est que ledit cousin a reçu la permission d'aller faire
-ses foins en Suisse. On dit qu'il congédie une partie de sa maison,
-comme s'il avait l'intention de vivre en philosophe. Prenons la soupe
-comme elle est.
-
-Votre favori le prince impérial, que vous ne reconnaîtriez plus, tant il
-est grandi et formé, a les dispositions les plus extraordinaires pour la
-sculpture. Un artiste nommé Carpeaux qui a beaucoup de talent, a fait
-son portrait; lorsque le prince l'a vu pétrir de la terre glaise, il a
-naturellement eu envie de mettre la main à la pâte, et a fait un
-portrait de son père, qui est atrocement ressemblant; mais, bien que ce
-soit gâché comme un bonhomme de mie de pain, l'observation des
-proportions est extraordinaire. Il a fait encore le combat d'un cavalier
-contre un fantassin plein de mouvement. On voit qu'il sait manier un
-cheval et qu'il a appris l'escrime à la baïonnette. Mais le plus
-extraordinaire, c'est le portrait de son précepteur, M. Monnier, que
-vous aimez tant. Je vous jure que vous le reconnaîtriez d'un bout de la
-cour du British Museum à l'autre. Ce ne sont pas seulement ses traits,
-c'est même son expression. Tout le génie de l'homme se révèle dans ses
-yeux, son nez et ses moustaches. Je suis sûr qu'il y a peu de sculpteurs
-de profession qui pourraient en faire autant.
-
-L'empereur nous a conté son voyage, dont il paraît enchanté. Ne
-trouvez-vous pas extraordinaire que, après avoir eu quatre ou cinq cent
-mille hommes tués par les chrétiens, après avoir eu beaucoup de leurs
-femmes violées, après avoir perdu leur autonomie et je ne sais combien
-d'_items_, les Arabes aient reçu si admirablement le chef des gens qui
-ont fait tout cela. Sa Majesté est allée dans le grand désert avec une
-vingtaine de Français tout au plus et est restée quarante-huit heures au
-milieu de quinze à vingt mille Sahariens qui lui ont tiré des coups de
-fusil aux oreilles (c'est la manière de saluer du pays) et ont nettoyé
-ses bottes avec leurs barbes. Pas un seul n'a montré la moindre envie de
-prendre une revanche. On lui a donné des bœufs entiers rôtis, on lui a
-fait manger des autruches et je ne sais quelles autres bêtes
-impossibles; mais partout il a été reçu comme un souverain aimé. Il en
-est très fier et très content.--Il m'a demandé de vos nouvelles.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Hier, on a fait une pétition au Sénat contre la
-prostitution. J'avais envie de citer lord Melbourne. Le vieux Dupin a
-fait un petit speech excellent pour demander si les belles dames avaient
-objection à la concurrence? Nous avons voté l'ordre du jour.
-
-
-
-
-XLIX
-
-
-Paris, 26 juin 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Catherine de Médicis disait à Henri III après la mort du duc de Guise:
-«Bien coupé; à présent, il s'agit de coudre.» A vous dire le vrai, je ne
-croirai à votre démission que lorsqu'elle sera acceptée, et, sans vous
-faire de compliments, je ne crois pas qu'il y ait de ministre qui ne se
-donne beaucoup de peine pour vous retenir. M. Gladstone, qui est je
-crois votre ministre, s'en donnera plus que tout autre, d'autant plus
-que vous ne lui laissez personne qui puisse vous remplacer. Je le
-répète, il n'y a pas de compliments entre nous; et vous le savez comme
-moi, que vous n'avez pas de remplaçant possible, attendu qu'on ne
-trouverait pas dans les trois royaumes un homme aussi bien venu que vous
-dans le monde et en faveur auprès de tous les partis. Je ne vois pas
-trop comment vous pourrez répondre à M. Gladstone vous disant: «Vous
-nous mettez dans un grand embarras. Patientez et élevez-nous un
-successeur.» Mon espérance est que, dans ce combat, où je ne serais pas
-fâché d'ailleurs que vous fussiez vaincu, vous fixerez des conditions
-qui vous donnent de plus longues vacances et moins de peine. Vous avez
-autant de droits qu'un évêque à un coadjuteur. En tout cas, j'attends de
-vos nouvelles avec impatience.
-
-Je ne sais si je vous ai parlé des yeux de madame de Montijo. Elle est
-menacée de la cataracte et, de plus, d'une autre maladie qu'on appelle
-glaucome ou glaucose. Il y a ici un très savant oculiste, inventeur d'un
-instrument avec lequel on voit dans l'intérieur d'un œil comme dans une
-assiette. Il dit que, si elle ne se fait pas opérer assez promptement,
-elle sera irrémissiblement aveugle. Elle a pris cet arrêt avec beaucoup
-plus de calme que nous ne l'espérions, et je crois qu'elle s'y résigne
-de bonne grâce. Elle est, d'ailleurs, en bon état général de santé.
-Voilà un motif de plus contre le voyage d'Angleterre; mais il était
-d'ailleurs inutile, comme vous le saviez.
-
-Je lis cette affreuse histoire de Carlyle et je suis continuellement
-tenté de jeter le livre par la fenêtre. Il y a pourtant des recherches
-et du travail, mais une prétention insupportable et une outrecuidance
-achevée.
-
-La conférence du _Journal des Savants_ m'a jeté une tuile sur la tête,
-en me chargeant de faire un article sur l'_Histoire de César_. Je me
-trouve avec cette conférence comme vous avec vos _Trustees_. Ils me
-prennent par les sentiments et me demandent l'article en question comme
-un service au journal et à eux-mêmes. J'ai donc été obligé de me
-résigner en _dimittendo auriculum ut iniquæ montis asellus_.
-Pourriez-vous me dire s'il y a eu dans quelque revue anglaise quelque
-bon article sur l'ouvrage, ou du moins quelque article qui ait fait
-sensation dans le monde policé, et, dans ce cas, veuillez me l'indiquer;
-vous me rendrez un grand service.
-
-M. de Flahaut est parti pour Londres, il y a trois jours. Je ne sais
-s'il compte y passer quelque temps. Il m'a invité à aller le voir en
-Écosse, mais c'est un peu loin pour un asthmatique.
-
-Dupin a fait l'autre jour au Sénat un discours très amusant à propos de
-la suppression de la prostitution. Il a parlé tout à fait comme lord
-Melbourne à l'archevêque de Canterbury, et nous avons voté pour ces
-dames à une assez grande majorité, considérant le peu d'usage que nous
-en faisons.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-moi de vos
-nouvelles.
-
-
-
-
-L
-
-
-Paris, 3 juillet 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai dîné vendredi dernier aux Tuileries, où Leurs Majestés m'ont
-beaucoup demandé de vos nouvelles. L'impératrice savait quelque chose de
-vos projets de retraite et m'a fort questionné à ce sujet. Elle voulait
-savoir si vous aviez quelque sujet de plainte ou de mauvaise humeur.
-J'ai répondu que je ne savais rien, sinon que vous travaillez depuis
-fort longtemps et qu'il était naturel que vous eussiez envie de vous
-reposer; que, d'ailleurs, loin d'être de mauvaise humeur, vous étiez un
-souverain absolu au Museum, que vous imposiez vos volontés de la façon
-la plus despotique, au point d'exiler le gorille, sous prétexte que vous
-ne le trouviez pas assez beau. Varaigne aussi s'est fort enquis de vous,
-ainsi que madame de la Poèze.
-
-L'empereur se porte admirablement et est rajeuni de cinq ans. Il vient
-de faire une brochure très intéressante sur l'Algérie. Il l'a envoyée
-presque mystérieusement à quelques personnes. C'est une critique très
-vive, très bien raisonnée, et à ce qu'il me semble, irréfutable, de la
-politique suivie en Algérie et de l'administration de la guerre à
-l'égard de la colonie. Il n'y a qu'une réponse à faire. Pourquoi dire
-que votre valet de chambre n'est pas en état de faire son service?
-Prenez-en un autre et dites-lui ce que vous voulez. Comme style et comme
-logique, d'ailleurs, il n'a jamais rien fait de mieux.
-
-Il y a ici un marquis de X..., fort lancé dans le grand monde des jeunes
-gens. Ce monsieur paraît pénétré du principe grammatical: le masculin
-s'accorde avec le masculin. Il a écrit au jeune Z... une lettre fort
-touchante: _O crudelis Alexi! nihil mea carmina curas_; ou quelque chose
-de semblable. Z... a montré le billet doux à ses amis et a donné
-rendez-vous rue du Colysée, à une heure du matin. M. le marquis est venu
-et a fait sa déclaration en forme sur le trottoir, devant une jalousie
-baissée à un rez-de-chaussée, derrière laquelle se trouvaient une
-douzaine de membres du Jockey-Club. Tout d'un coup ces messieurs
-sortirent en masse, rossèrent un peu X..., puis le portèrent dans le
-bassin des Champs-Élysées. Sorti de là fort refroidi, il alla prier le
-comte de M... de porter un cartel à Z...; M... ne voulut pas s'en mêler;
-alors il s'est adressé à la justice et a porté plainte contre ses
-baigneurs. Presque en même temps, un turco tuait aux Tuileries un de ses
-camarades, son rival auprès d'une cuisinière. Vous voyez que les
-barbares se civilisent, et que les civilisés s'abrutissent... Je crains
-que la fin du monde ne soit proche.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie, si vous
-pouvez.
-
-
-
-
-LI
-
-
-Paris, 9 juillet 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-L'empereur part mercredi pour Plombières, et probablement en même temps
-l'impératrice ira à Fontainebleau, mais toute seule. Elle a, dit-on,
-l'intention d'aller ensuite à Biarritz, lorsque l'empereur aura terminé
-son inspection du camp de Châlons.
-
-Paris commence fort à se dépeupler, il y fait une chaleur tropicale et
-il faut avoir un parasol comme à Cannes pour passer les ponts. Je
-suppose que vous avez à peu près la même température à Londres et que
-vous vous trouvez assez bien le soir dans votre jardin.
-
-Mademoiselle Marguerite Libri m'a écrit et me parle de la stupéfaction
-produite dans le British Museum par l'annonce de votre retraite, les
-espérances et les peurs que causent vos successeurs probables.
-L'important, c'est que vous ne regrettiez pas trop votre boutique, et,
-pour cela, il faut que vous vous mettiez le plus tôt possible à quelque
-ouvrage, _History of my own Life_,--_England and the English_; voilà
-deux ouvrages que je vous propose, ou bien faites un recueil de sonnets
-ou un traité _De rebus omnibus et quibusdam aliis_. La grande
-difficulté, c'est de passer de l'esclavage à la liberté, et il faut
-soigner la transition. Voyez ce qui se passe pour les nègres aux
-États-Unis.
-
-Vous me paraissez résolu à demeurer en Angleterre. Bien qu'il y ait fort
-à discourir là-dessus, je penche à vous approuver, car c'est là que vous
-avez vos habitudes. Je ne suis pas sûr que vous vous trouvassiez à votre
-aise en Italie ou ailleurs. D'un autre côté, à nos âges, on n'aime plus
-guère l'agitation, et je crains fort pour l'Europe dans les dernières
-années de notre vie. La Révolution n'a dit nulle part son dernier mot;
-elle passera la Manche, je le crois; mais ce sera tard et lorsque nous
-n'aurons pas à nous en préoccuper.
-
-Il paraît que lord Palmerston ne se dispose nullement à résigner. Il
-veut mourir son portefeuille sous le bras, et je crois qu'il y réussira.
-C'est une belle vie, mais il y aurait encore quelque chose de plus beau.
-J'ai peur qu'il ne quitte la partie trop tard et lorsqu'il ne sera plus
-regretté.
-
-Vous ne me dites rien des élections. Je crois à une Chambre à peu près
-la même que la défunte, un peu plus poltronne et un peu plus amoureuse
-d'argent et de paix.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vais passer à la Bibliothèque demain, pour
-savoir où en est le portrait de l'infant de Portugal.
-
-
-
-
-LII
-
-
-Paris, 16 juillet 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je partirai ou mardi ou mercredi. Je serai à Londres dans la soirée,
-vers onze heures. Demain, je vous écrirai, si je pars mardi, de façon
-que ma lettre vous arrive mardi matin. De toute manière comptez sur moi
-pour jeudi.
-
-J'ai passé la soirée hier chez la comtesse de Montijo, qui va bien. Elle
-n'a déjà plus de bandeau noir et on lui permet de rester dans sa chambre
-et de causer. Il est impossible d'avoir plus de courage et de calme
-qu'elle n'en a montré.
-
-Le prince impérial a été et est, je crains, encore un peu malade; ce qui
-a mis l'empereur et l'impératrice dans toutes les inquiétudes et les a
-obligés d'ajourner leur voyage. Cela s'annonçait comme une fièvre
-muqueuse, mais on m'a dit que la fièvre est tombée et qu'il allait
-beaucoup mieux hier au soir. Je vais voir la comtesse de ce pas et je
-vous enverrai le bulletin en post-scriptum.
-
-Le prince Napoléon est en Irlande, ou en route pour y aller, à bord d'un
-très beau navire de l'État. Cependant il prétend n'être plus prince, et
-a congédié toute sa maison. Il n'a pas perdu un centime de ses
-appointements personnels, et cette économie paraît un peu étrange. Il ne
-faut pas qu'un prince soit trop rangé, surtout quand il a des velléités
-d'ambition.
-
-Adieu, mon cher Panizzi, je remets les bavardages à notre premier
-tête-à-tête, c'est-à-dire à bientôt.
-
-_P.-S._ Les nouvelles ne sont pas mauvaises ce matin. Le prince n'a
-presque plus de fièvre et commence à demander à manger. Cependant je ne
-crois pas qu'on soit encore bien assuré qu'il est en convalescence. Je
-vous donnerai des nouvelles demain; ne dites rien de la maladie
-cependant. La comtesse va toujours très bien.
-
-
-
-
-LIII
-
-
-Paris, 3 septembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Jeudi, j'ai passé mon temps au _Journal des Savants_ et à l'Académie. Il
-paraît que la maladie de Ponsard[8] est un canard, et, si dans
-vingt-sept jours il n'arrive pas de mort dans le corps des immortels, je
-suis hors d'affaire. Vendredi, je n'ai pu attraper madame de Montijo.
-Hier, je suis allé lui demander à dîner. Je lui ai fait vos compliments
-bien entendu.
-
- [8] Aux termes du règlement de l'Académie, c'est le directeur en
- exercice, lorsqu'un de ses collègues vient à mourir, qui a charge de
- recevoir le successeur du défunt.--Mérimée était alors directeur de
- l'Académie.
-
-Voici le bilan de l'aventure de Neuchatel: madame de Montebello, le bras
-cassé; mademoiselle Bouvet, une côte cassée et la clavicule cassée, plus
-des vomissements de sang qui ont duré plusieurs jours. Elle est hors de
-danger à présent, mais condamnée à garder le lit pendant quarante ou
-cinquante jours. Le valet de pied qui a empêché la voiture où se
-trouvaient ces dames de culbuter celle de l'empereur (qui serait tombée
-d'une cinquantaine de pieds sur les toits des maisons de Neuchatel), ce
-valet de pied a eu le pied horriblement fracturé, et d'abord il avait
-été question de l'amputer; mais Nélaton a si bien fait que le pauvre
-diable s'en tirera et en sera quitte pour une quarantaine de jours de
-repos forcé, la jambe enfermée dans une botte inflexible de dextrine. La
-princesse Anna a été moins maltraitée que les autres: tout s'est borné à
-une forte contusion à la joue et à la tempe.
-
-M. de Talleyrand recommandait de n'avoir pas de zèle. Les Neuchatelois
-en ont eu. Ils ont donné à l'empereur des chevaux neufs qui n'avaient
-jamais été attelés, et, au lieu de cochers, ce sont des messieurs qui
-les ont menés. Aussi est-ce un miracle qu'ils n'aient pas été précipités
-tous d'une soixantaine de pieds au moment où le sifflet d'une locomotive
-a fait emporter les chevaux. L'impératrice est revenue aujourd'hui à
-Fontainebleau avec la princesse Anna. Je crois que les autres blessées
-demeureront encore quelques jours en Suisse. Elles sont, d'ailleurs,
-aussi bien que possible.
-
-Je suis fâché et content, mon cher Panizzi, que vous me regrettiez. Je
-vous assure que je suis bien triste à dîner tout seul. J'expédie mon
-repas en cinq ou six minutes; et, puisque nous parlons de manger, je
-vous dirai que je vous trouve bien cruel, après m'avoir engraissé comme
-on fait les oies, en abusant de leur gourmandise, de venir me reprocher
-encore de n'avoir pas fait honneur à votre cuisine de Balthazar. Au
-reste, tous mes amis trouvent que je lui fais le plus grand honneur.
-Pendant mon absence, miss Lagden m'a procuré l'arc d'un chef tartare qui
-a eu le malheur d'être tué à Palikao. C'est le pendant de l'arc d'Ulysse
-pour la force, la roideur, etc. Eh bien, grâce à votre bœuf salé, je
-l'ai bandé du premier coup.
-
-Vous aurez vu que M. Walewski a été nommé président du Corps législatif.
-Il a eu dans son département la presque unanimité des suffrages; mais
-enfin son élection n'a pas été vérifiée par la Chambre, et il me semble
-que constitutionnellement parlant, il n'est pas encore député. Mais il
-lui faut et l'hôtel et le traitement, et on ne sait rien refuser aux
-quémandeurs.
-
-Il y a des cas de choléra à Paris, mais ils n'ont pas le caractère
-épidémique. Il fait une chaleur horrible pendant le jour, très frais le
-soir, les melons et les pêches sont excellents et on se donne facilement
-la colique. Avis au lecteur. Il paraît que le choléra de Marseille n'est
-pas beaucoup plus méchant.
-
-Mon article au _Journal des Savants_ a été voté _nemine contradicente_.
-Il paraîtra le 1er octobre. Cousin en a été content. J'ai vu avant-hier
-la duchesse Colonna, qui se rappelle à votre souvenir.
-
-Madame de Montijo voit un peu mieux. Elle sort sans lunettes et est très
-contente du peu qu'elle a gagné.
-
-Les fêtes de Brest et de Portsmouth déplaisent beaucoup à l'opposition.
-Son cheval de bataille actuel est de rétablir les anciennes provinces et
-de détruire l'œuvre si utile de la Convention, qui, en inventant les
-départements, a fortifié l'unité nationale. Il ne se peut rien de plus
-fou et de plus absurde, mais la haine est aveugle. Les Broglie, Guizot
-_e tutti quanti_ sont jusqu'au cou dans ce beau projet. Thiers laisse
-faire sans approuver.
-
-Tous les ministres sont à la campagne. Leurs Majestés aussi. Il n'y a
-plus de gouvernement, mais on est parfaitement tranquille. L'empereur
-partira pour Biarritz le 5 ou le 6, et, le 12, la reine d'Espagne
-couchera peut-être dans votre lit. _Gemuit sub pondere._--Pour moi,
-jusqu'à ce que j'aie corrigé mes épreuves, je suis esclave.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je crains de devenir trop poétique ou trop
-_missish_, si je vous dis combien je pense à vous et à nos deux
-solitudes _présentes_ et à nos bonnes soirées passées.
-
-
-
-
-LIV
-
-
-Paris, 6 septembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai reçu votre lettre ce matin. Le valet de pied, auquel vous vous
-intéressez et qui a sauvé Leurs Majestés, est mort avant-hier.
-L'empereur en a été extrêmement affecté, ainsi que l'impératrice. Ils
-partent ce soir pour Biarritz. Mademoiselle Bouvet ne va pas trop bien
-et on n'est pas entièrement rassuré sur son compte. Madame de Montebello
-est mieux, mais fort dolente.
-
-A Fontainebleau, on était en bonne santé, persévérant dans les bonnes
-résolutions. Le résumé du plan de conduite qu'on s'était tracé était
-celui-ci: il n'y a plus d'Eugénie, il n'y a plus qu'une impératrice. Je
-plains et j'admire. D'ailleurs, renouvellement de confiance et d'amitié
-de part et d'autre.
-
-L'alliance de tous les partis ennemis se resserre tous les jours, et
-tant qu'il ne s'agira que de renverser, elle sera très intime. Les
-dernières élections ont été faites par la réunion des légitimistes, des
-orléanistes et des républicains. Les trois minorités l'ont emporté. Il
-faut dire aussi que Persigny, en comblant la mesure dans les dernières
-élections générales, a rendu à peu près impossibles les candidatures
-gouvernementales. Les Français ne veulent pas faire ce qu'ils désirent
-le plus, du moment qu'on le leur commande. On dit que M. de la Valette a
-écrit à ce sujet un très remarquable mémoire à l'empereur. Ce n'est pas
-de signaler le mal, qui est difficile, c'est d'y trouver un remède.
-
-Il me paraît qu'on est assez inquiet des élections en Italie. Mazzini et
-votre ami Garibaldi se prépareraient, dit-on, à faire quelque grosse
-sottise, qui pourrait être désastreuse. Puisque l'Angleterre et la
-France sont plus unies que jamais, il serait bien à désirer qu'on parlât
-des deux côtés le même langage en Italie. Ne pensez-vous pas que, si les
-électeurs suivent la même tactique qu'en France, c'est-à-dire si les
-mazziniens s'unissent aux papalins, il peut en résulter une Chambre très
-dangereuse? Est-il vrai que M. Lanza se soit retiré parce qu'on méditait
-un traité secret avec l'Autriche, qui garantissait un désarmement
-réciproque? Sartiges, qui était venu à Paris il y a quelques jours,
-avait bonne espérance que l'évacuation de Rome s'accomplirait sans
-encombre, et que le pape se montrerait traitable au dernier moment.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. J'ai fait vos compliments à la comtesse de
-Montijo et à neveu et nièce. Tous vont parfaitement, ainsi que la
-duchesse de Malakof, qui engraisse seulement d'une façon un peu
-scandaleuse. Je vous quitte pour aller corriger mon article[9]. On me
-dit que je dois en faire tirer un exemplaire à part pour l'offrir à Sa
-Majesté. Qu'en dites-vous? Toutes ces façons me semblent un peu
-familières, mais nous sommes dans une monarchie démocratique.
-
- [9] Sur la _Vie de César_, pour le _Journal des Savants_.
-
-
-
-
-LV
-
-
-Paris, 10 septembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous apprendrez avec plaisir que le valet de pied de l'empereur n'est
-pas mort, comme on me l'avait dit au ministère d'État. Il va mieux et on
-ne l'amputera pas. Les autres blessés sont aussi bien que possible. La
-princesse Anna est à Paris. Je suis allé m'inscrire chez elle, et j'ai
-mis une ligne pour dire la part que vous avez prise à son accident.
-Ai-je bien fait?
-
-J'ai des compliments à vous faire d'une autre princesse, la princesse
-Mathilde, chez qui j'ai dîné jeudi.
-
-Ce que vous me dites de lord Palmerston est triste. Mais pourquoi
-vouloir mourir sur le champ de bataille? Croyez-vous que sa gloire gagne
-à faire encore une session? Peut-être espère-t-il que sa présence sera
-un appui pour le parti libéral. Cela me rappelle le poème d'_Antar_.
-Lorsque le héros est mort, ses amis l'attachent sur son cheval et
-effrayent ainsi les ennemis. Je vous remercie de m'avoir rappelé à
-milady.
-
-Le comte de Navas est parti pour Madrid. Je ne sais pas encore ce que
-fera la comtesse de Montijo; je pense qu'elle ira à Biarritz dès que la
-reine sera retournée à Zarauz.
-
-Il n'y a plus un chat à Paris, mais en revanche les étrangers y
-regorgent. A chaque instant, des gens vous demandent le chemin du
-Palais-Royal dans un baragouin germanique ou britannique.
-
-M. de Goltz, le ministre de Prusse, est à Biarritz, brûlant des mêmes
-ridicules feux. Je ne sais pas trop comment on le reçoit depuis que le
-neveu de son ministre a fendu la tête d'un Strasbourgeois, cuisinier de
-votre reine. Dans d'autres temps, la façon dont la justice se rend en
-Prusse pourrait amener de drôles de complications.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et buvez frais; c'est
-assurément le bonheur suprême par le temps qui court.
-
-
-
-
-LVI
-
-
-Paris, 12 septembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis allé hier, avec madame de Montijo, voir la princesse Anna. Ses
-joues sont redevenues symétriques. Elle a encore une rougeur sur la
-pommette qui a reçu le coup, et un œil encore un peu violet. Elle nous a
-raconté son aventure d'une façon très gentille. Elle ne se rappelle pas
-comment elle est tombée, mais seulement d'avoir vu en l'air assez haut,
-au-dessus de sa tête, le colonel suisse qui menait les chevaux.
-Lorsqu'on l'a ramassée, elle était à genoux, tenant sa tête à deux
-mains. Puis on l'a emportée dans une boutique, où Duperrey est venu la
-chercher; elle est allée, à pied, trouver l'impératrice et lui a parlé;
-mais, tout cela, on le lui a dit, elle n'en a pas conscience; ce n'est
-que trois ou quatre heures après qu'elle a compris ce qui était arrivé.
-
-Les médecins suisses ont voulu changer l'appareil de mademoiselle
-Bouvet; quoi faisant, ils lui ont recassé la clavicule que Nélaton lui
-avait arrangée. On craint qu'elle n'ait une légère saillie à l'entrée de
-deux fort belles bosses que vous avez vues et admirées. Elle ne va pas
-mal, d'ailleurs, et on pense que, dans une quinzaine de jours, elle
-pourra être transportée à Paris. Madame de Montebello est en bonne voie
-de guérison. La princesse Anna ira probablement à Biarritz dans quelques
-jours.
-
-Le frère de la comtesse X..., garçon d'une trentaine d'années, je crois
-qu'il était votre compagnon dans l'ascension de la Rune, s'est coupé la
-gorge l'autre jour. Il allait se marier et avait choisi lui-même une
-assez jolie femme. Il a pris la précaution de communier, puis il s'est
-couché avec un crucifix dans la main gauche et un rasoir dans la droite
-dont il s'est coupé le cou. _Salute a noi._
-
-Hier, j'ai présenté M. Cousin à madame de Montijo. Il me semble qu'ils
-se sont plu l'un à l'autre. Il est toujours dans de très bonnes idées,
-déplorant les bêtises de ses anciens amis.
-
-Que veut faire M. de Bismark à Biarritz? Il paraît certain qu'il y va.
-Les Alsaciens se considèrent comme tous offensés dans la personne du
-cuisinier à qui le comte d'Eulembourg a fendu le crâne. Ils font une
-pétition au Sénat, qui sera embarrassante. Si nous étions plus jeunes,
-cela pourrait devenir sérieux. Je pense que si l'empereur disait quelque
-mot aigre à M. de Goltz, de nature à inquiéter les Prussiens, il aurait
-un grand succès dans le populaire.
-
-J'ai vu hier M. de Sartiges. Il craint que, aussitôt après l'évacuation,
-les Romains et les mazzinistes ne fassent quelque sottise. Selon lui,
-tout dépend des élections qui vont avoir lieu et dont l'issue lui paraît
-un peu incertaine. Le grand malheur est le manque d'hommes, maladie qui
-paraît générale au XIXe siècle.
-
-On dit que l'élection de Walewski sera vivement contestée, et qu'elle a
-eu lieu avant qu'il eût donné sa démission de sénateur. L'animal aime
-tellement l'argent, qu'il n'a pas donné sa démission, de peur de perdre
-ses trente mille francs, s'il n'était pas nommé.
-
-Le comte X..., mort à Rome, cardinal ou je ne sais quoi, a laissé toute
-sa fortune à son secrétaire qu'il aimait comme Shakespeare aimait le
-comte de Pembroke. Grand ennui de ses sœurs.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous ai mis aux pieds des princesses,
-comtesses, etc., etc. Elles vous font leurs remerciements et
-compliments.
-
-
-
-
-LVII
-
-
-Biarritz, 21 septembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai été mandé ici par le télégraphe, et j'ai eu tant de choses à faire
-avant de partir, que je n'ai pu vous écrire un mot avant de me mettre en
-route. J'ai voyagé avec M. de Persigny, qui va en Espagne.
-
-Tout le monde se porte bien, excepté l'impératrice, qui souffre toujours
-un peu de la gorge. Je crains que l'air de la mer ne soit pas très bon
-pour elle. L'empereur et le prince impérial sont parfaitement bien. Le
-prince a grandi, sa figure s'est un peu allongée. Il est toujours aussi
-actif et aussi gentil que vous l'avez connu. Il m'a demandé de vos
-nouvelles, ainsi que Leurs Majestés, et cent cinquante _pourquoi?_ à
-l'occasion de votre retraite. J'ai dit que vous étiez devenu philosophe
-et paresseux, mais que cela ne vous empêcherait pas de venir faire votre
-cour quand vous passeriez par la France.
-
-Madame de Labedoyère et madame de Lourmel sont de service avec
-Varaignes, de Caux, etc. On attend la princesse Anna demain ou après.
-
-Le temps, qui était magnifique au moment de mon arrivée, s'est brouillé
-cette nuit, et nous avons un peu de pluie aujourd'hui. Nous serions
-cuits, si elle n'était pas tombée. M. Fould est venu hier et occupe
-votre chambre.
-
-Les *** sont dans la ville et m'ont aussi demandé des nouvelles de leur
-compagnon de voyage à la Rune. Leur fille se marie prochainement à un
-secrétaire de légation, de six pieds de haut. Le frère de la comtesse
-***, à Madrid, allait se marier, et cette perspective, ou les reproches
-d'une ancienne maîtresse l'ont déterminé à se couper la gorge, après
-s'être confessé et avoir communié, précaution que vous eussiez peut-être
-négligée en semblable occasion.
-
-Je pense qu'on est ici pour tout le reste du mois. Puis il y a des
-projets, Dieu sait lesquels. Peut-être d'aller en mer, les médecins
-disent qu'un voyage de quelques jours sur l'Océan pourrait faire du bien
-aux bronches malades. M. Fould a été guéri de cette manière, lorsqu'il
-était déjà abandonné par la Faculté comme poitrinaire. Pour moi, je
-pense être à Paris dans les premiers jours d'octobre.
-
-Il paraît que le choléra est assez vif à Toulon, et peut-être ira-t-il
-jusqu'à Cannes et à Nice. Pour ma part, je n'en ai aucune peur, persuadé
-que je suis qu'on l'évite très facilement avec quelques précautions fort
-simples; mais vous savez que j'ai charge d'âmes, et je ne sais trop ce
-que je dois faire. Pourtant, selon toute probabilité, la maladie, si
-tant est qu'elle vienne dans nos montagnes, aura dit son dernier mot en
-novembre, et nous y gagnerons peut-être d'avoir un peu moins de
-visiteurs. Jusqu'à présent, le choléra n'a pas dépassé Toulon. Après les
-chaleurs exceptionnelles d'août et de septembre, il n'est pas surprenant
-que beaucoup de gens aient attrapé la dyssenterie, qui, augmentée par
-l'imagination et la peur, devient du choléra.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Dites-moi ce que veut dire _paladansentum_. Il
-n'y a pas ici de Forcellini. L'empereur dit _manteau_; moi, je dis
-_casaque_, _cuirasse_, _armure_.
-
-
-
-
-LVIII
-
-
-Biarritz, 3 octobre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Nous quittons Biarritz, le 7 ou le 8 de ce mois, pour Paris. Leurs
-Majestés sont en très bonne santé.
-
-La fille d'Émile de Girardin vient de mourir d'une angine couenneuse.
-L'impératrice lui a envoyé son médecin, malgré le danger, et est même
-allée voir la malade, un enfant de cinq ans. Girardin paraît avoir été
-très touché de cette marque d'intérêt, plus généreuse que prudente.
-J'espère qu'il n'en résultera rien de fâcheux.
-
-Le temps est toujours admirable, et je n'ai jamais vu d'été comparable à
-ce dernier mois.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et pensez, avant de passer le
-Rubicon, à y laisser un pont. La poste du matin va partir, et je ferme
-ma lettre à la hâte.
-
-
-
-
-LIX
-
-
-Paris, 13 octobre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis arrivé ici hier soir avec Leurs Majestés qui m'ont quitté à la
-gare d'Ivry, où nous nous embarquâmes avec elles, il y a trois ans.
-Elles sont en parfaite santé. J'ai passé une nuit abominable à étouffer,
-ce qui ne m'était pas arrivé depuis plusieurs mois. C'est le _welcome_
-de ma terre natale.
-
-Il y a eu entre l'empereur et M. de Bismark une grande conversation,
-mais dont ni l'un ni l'autre ne m'ont rien dit. Mon impression a été
-qu'il avait été poliment mais assez froidement reçu. Il m'a paru homme
-comme il faut, plus spirituel qu'il n'appartient à un Allemand, quelque
-chose comme un Humboldt diplomatique.
-
-Madame de ***, en sa qualité d'Allemande, admirait fort M. de Bismark,
-et nous la tourmentions en la menaçant des hardiesses de ce grand homme,
-qu'elle semblait encourager. Il y a quelques jours, j'ai peint et
-découpé la tête de M. de Bismark très ressemblante, et, le soir, Leurs
-Majestés et moi, nous sommes entrés dans la chambre de madame de ***.
-Nous avons mis la tête sur le lit, un traversin sous les draps pour
-représenter la bosse formée par un corps humain, puis l'impératrice a
-mis sur le front un mouchoir arrangé comme bonnet de nuit. Dans le
-demi-jour de la chambre, l'illusion était complète. Quand Leurs Majestés
-se sont retirées, nous avons retenu quelque temps madame de ***, pour
-que l'empereur et l'impératrice allassent se poster au bout du corridor;
-puis chacun a fait mine d'entrer dans sa chambre. Madame de *** est
-entrée dans la sienne, y est restée, puis en est sortie précipitamment
-et est venue frapper à la porte de madame de Lourmel, en lui disant
-d'une voix lamentable: «Il y a un homme dans mon lit!» Malheureusement
-madame de Lourmel n'a pas gardé son sérieux, et, à l'autre bout du
-corridor, les rires de l'impératrice ont tout gâté.
-
-Le bon est ce que nous avons appris plus tard. Un des valets de pied de
-l'empereur était entré dans la chambre de madame de ***, et, apercevant
-la tête, s'était retiré avec de grandes excuses. Puis il était allé dire
-qu'il y avait un homme dans le lit. Quelques-uns avaient émis l'opinion
-que c'était M. de ***, qui venait pour coucher avec sa femme; mais cette
-hypothèse, avait été rejetée comme improbable. Eugène, qui m'avait vu
-fabriquer le portrait, a empêché qu'on n'allât vérifier l'affaire.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Écrivez-moi le jour de votre arrivée.
-
-
-
-
-LX
-
-
-Paris, 17 octobre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'avais deviné juste, et jusqu'à l'objection que vous vous êtes faite.
-Elle ne me semble pas grave. Lord Wellington était pensionné de
-l'Espagne et probablement d'autres pays, et jamais on ne le lui a
-reproché. Il est fort peu probable qu'une question s'élève de notre
-vivant dans le Sénat italien qui vous place dans une situation
-embarrassante. L'Angleterre se retire de plus en plus de toutes les
-affaires du continent. En admettant que cette question se présentât, et
-qu'on vous fît un reproche de votre pension, vous auriez une belle
-réponse à faire en style cicéronien: «_Verumenimvero_, vous m'avez
-proscrit, vous m'avez pendu; l'Angleterre m'a accueilli, m'a récompensé
-de longs services, et, pendant mon exil, j'ai été bien souvent à même de
-partager, avec beaucoup d'entre vous, les guinées britanniques, etc.
-etc.» Vous termineriez par cette péroraison qui, pour n'être pas dans
-Cicéron, n'est pas moins belle:
-
- J'ai raison et tu as tort!
- ...........................
-
-A mon point de vue, le grand avantage que je trouvais _pour vous_ au
-Sénat, c'est une occupation. Vous savez que je crains pour vous
-l'oisiveté après de si longues occupations. Vous trouveriez là un
-travail sérieux et l'occasion d'être utile. Vous avez appris beaucoup de
-choses avec les Anglais, dont on a besoin sur le continent. Vous les
-importerez dans votre pays, vous tâcherez de les naturaliser. Enfin, et
-c'est là peut-être le point capital, vous pourrez soutenir les mesures
-sages et combattre les folies dont le gouvernement italien aura pendant
-longtemps encore à se défendre. Tout cela, ce me semble, vous convient
-et vous pouvez le faire sans vous exterminer.
-
-Reste un point à examiner. Vous avez fait votre installation à Londres
-un peu vite. Vous auriez dû peut-être vous attendre à cette chaise
-curule que bien des gens prévoyaient. Tout cela, c'est de l'argent perdu
-si vous allez en Italie. Il vous sera à peu près impossible d'avoir à
-Londres votre principal établissement et de vivre sénatoriquement à
-Florence. Je ne vous y engagerais pas. Cela serait plus difficile à
-défendre que la pension peut-être, si la force des choses ne vous
-obligeait pas de vivre en Italie. Mais ne regretterez-vous pas votre
-logement, votre club, vos amis anglais? Pour moi, la seule difficulté
-que j'aurais, si j'étais dans votre position, serait précisément ce
-changement d'habitudes.
-
-Si vous étiez un peu plus intrigant, je vous ferais remarquer que M.
-d'Azeglio[10] parle de sa retraite et que vous seriez l'homme que le roi
-d'Italie devrait avoir à Londres, s'il voulait bien réellement être
-servi, et utilement. Je crains que vous n'ayez pas d'ambition politique
-et que vous ne manquiez de goût pour les cours et l'étiquette. Quant à
-la réponse que vous ne recevez pas, j'en suis moins étonné que vous,
-parce que j'ai vécu avec des ministres et que je sais leur inexactitude.
-Si l'Excellence qui vous a écrit a quelque journal après ses chausses,
-s'il a quelque tracas politique, ou si la danseuse qu'il entretient sans
-doute, réclame un trimestre, en voilà assez pour lui troubler la
-mémoire. Peut-être seulement ce silence tient-il à ce qu'il faut
-consulter le roi, qui court çà et là, et qu'on n'attrape pas facilement.
-
- [10] M. d'Azeglio était ambassadeur d'Italie en Angleterre.
-
-L'empereur me demandait, il y a quelque temps, si vous n'entreriez pas
-dans le parlement italien? Savait-il quelque chose de l'affaire, ou me
-parlait-il ainsi, parce qu'il jugeait la chose convenable? _Nescio._
-
-Adieu, mon cher Panizzi; vous n'avez qu'à dormir sur les deux oreilles
-et réfléchir aux _commoda et incommoda_, en attendant cette réponse qui
-ne peut tarder.
-
-
-
-
-LXI
-
-
-Paris, 24 octobre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-La mort de lord Palmerston est une belle mort, telle que je la voudrais
-pour moi et pour mes amis. Il a été l'homme le plus heureux de ce
-siècle. Il a fait presque toujours tout ce qu'il a voulu, et il a voulu
-de bonnes et belles choses. Il a eu beaucoup d'amis. Il laisse un grand
-nom et un souvenir ineffaçable chez ceux qui l'ont connu. Si vous
-trouvez moyen de me nommer à lady Palmerston, quand vous la verrez, vous
-m'obligerez. Vous pouvez lui dire qu'ici la presse a été unanime dans
-ses éloges. On a fait, bien entendu, force _blunders_ historiques et
-autres à cette occasion, entre autres de dire que lady Palmerston était
-morte, etc., etc.; mais il n'y a pas eu de méchancetés d'aucune part,
-et, dans tous les partis, on a été respectueux; c'est un hommage bien
-rare en France, comme vous savez. L'empereur et l'impératrice ont montré
-beaucoup de regret en petit comité; je crois qu'ils ont écrit à milady.
-
-Reste à savoir ce que dira la postérité. Pour moi, je crois qu'il aura
-un terrible blâme pour sa conduite dans les affaires d'Amérique. S'il
-eût fait avec la France le traité qu'on lui proposait, il aurait sauvé
-la vie à quelques centaines de mille Yankees (ce qui n'est pas très à
-regretter); mais il aurait encore détourné pour longtemps de l'Europe
-une abominable influence, qui pourra bien un jour devenir une
-intervention active.
-
-Le choléra fait toujours des siennes. Il a pris à tic les ivrognes et en
-fait grand carnage. Depuis quelques jours, il s'est attaqué aux enfants.
-En somme, ce n'est pas grand'chose. Rien de semblable au choléra de
-1832. La plupart des malades guérissent. Je vous ai fait part de ma
-théorie du choléra. On n'en meurt que quand on le veut bien, ou quand on
-est obligé de travailler pendant la première indisposition, soit par
-devoir, soit par besoin de manger. Le choléra ira vous visiter très
-probablement. Je vous _ordonne_ de la manière la plus instante de vous
-mettre au lit et de relire tout l'Arioste, si vous avez le dévoiement.
-Rien ne vous empêche de boire cependant du thé ou du punch léger. Quand
-vous serez au douzième ou treizième chant, vous aurez des entrailles
-consolidées et vous pourrez reprendre votre vie d'épicurien.
-
-Je vois dans mon journal du soir qu'il y a de bonnes élections en
-Italie. Vous êtes décidément un peuple raisonnable, quand vous n'êtes ni
-pape ni abbé. Pourquoi m'a-t-on privé de mon Mérode? Savez-vous quelque
-chose là-dessus? Les régiments qui doivent quitter Rome sont désignés.
-M. de Montebello part pour les congédier. Sa femme est maintenant
-presque entièrement remise de sa fracture, mademoiselle Bouvet aussi.
-
-Il n'y a jamais eu que le vieil Ellice qui fût gâté par les femmes comme
-vous l'êtes. Je ne puis pas concevoir l'audace de la comtesse ***.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne m'oubliez pas auprès de
-nos amis. Faites mes compliments à M. Gladstone, qui sera premier avant
-un an. Il est probable que lord Russell ne durera pas si longtemps.
-
-
-
-
-LXII
-
-
-Paris, 2 novembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Votre amie la princesse Anna Murat se marie. Elle épouse le duc de
-Mouchy, qui est des mieux parmi les jeunes gens de ce temps-ci. Il a
-quinze jours ou un mois de moins qu'elle, deux cent mille livres de
-rente et une assez jolie figure; il est très poli et plus naturel que ne
-sont les cocodès en général. Le drôle, c'est qu'il est allié et parent à
-tous les plus enragés légitimistes de ce pays. Le duc de Noailles est
-son oncle. Ira-t-il au mariage? _Chi lo sà?_
-
-Nous croyions à Biarritz qu'il s'agissait de l'infant don Enrique. Il
-est vrai que son grand-oncle avait fait fusiller notre grand-père; mais
-ce sont de vieilles discussions qui, selon les habiles, ne doivent pas
-être prises en considération par la politique moderne. Maintenant,
-quelle sera la position, à la cour, de la princesse Anna et du duc
-consort? Vous qui êtes un habile homme en fait d'étiquette, vous me
-l'expliquerez peut-être.
-
-M. Fould se montre fort content de ses finances. On paraît consentir à
-toutes les économies qu'il propose et qui sont considérables. Il se loue
-beaucoup du _maître_ et de l'impératrice surtout, qui l'a soutenu très
-vigoureusement. Si, comme je l'espère, on remet nos finances en bon
-état, et si quelque imprévu ne survient pas, je ne vois pas trop quel
-air jouera l'opposition. Les variations sur la liberté de la presse
-commencent à ennuyer tout le monde.
-
-On dit encore, mais je ne m'y fie pas trop, que les troupes du Mexique
-reviendront cet été. Il paraîtrait que les États-Unis reconnaîtraient
-alors Maximilien, et qu'il serait assez fort pour se soutenir.--_Amen!_
-
-Je ne suis pas content de voir M. Gladstone dans ce ministère Russell.
-Il me semble qu'il s'expose et qu'il risque de s'user. La situation me
-paraît être celle-ci: les fractions qui composaient la majorité, n'ayant
-plus l'adresse, le savoir-faire et l'esprit conciliant de lord
-Palmerston pour les tenir réunies, vont tirer l'une à droite, l'autre à
-gauche. Si lord Russell présente un projet de réforme, il sera peut-être
-battu, et le parti whig est à peu près dissous. S'il garde en
-portefeuille cette réforme, dont personne ne se soucie beaucoup, les
-radicaux, les Irlandais et les libéraux niais l'abandonnent, et il peut
-être battu à la première motion politique. M. Gladstone aura cependant à
-porter tout le poids de la discussion, toute la responsabilité de la
-lutte, et, s'il réussit, c'est pour ajouter à la puissance de lord
-Russell. _Sic vos, non vobis._ Je crois que, s'il avait en ce moment
-quelque petit accès de goutte qui l'empêchât de siéger pendant quelque
-temps, il n'aurait plus ensuite qu'à se baisser pour prendre le
-portefeuille de premier ministre.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. J'ai vu Sa Majesté lundi à Saint-Cloud.
-Mademoiselle Bouvet est rétablie complètement. L'impératrice est très
-enrhumée. Je pense qu'on ira à Compiègne vers le 10 ou le 12, si le
-choléra finit comme il en a tout l'air.
-
-
-
-
-LXIII
-
-
-Compiègne, 16 novembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis malade depuis quelques jours, et cependant, au lieu d'être à
-Cannes, où j'aurais voulu me réfugier, je suis ici. Je profite de la
-chasse, où l'on est allé, pour vous écrire. Nous sommes ici quantité de
-gens assez vieux, ne se connaissant guère et ne faisant pas beaucoup de
-frais pour devenir bons amis. On est sérieux, ce qui me plaît assez pour
-nos hôtes, qui souvent laissent trop s'amuser les personnes qu'ils
-invitent.
-
-Nous avons ici l'ambassadeur de Turquie, Saffet-Pacha, qui parle bien
-français pour un Turc. Il est assis à la droite de l'impératrice, et
-hier, pendant le dîner, il lui dit: «Il y a une bien ridicule lettre sur
-l'Algérie dans le journal.»--Vous savez que tous les journaux ont répété
-la lettre de l'empereur au maréchal Mac-Mahon.--Voilà l'impératrice qui
-rougit et, inquiète pour le pauvre Turc, elle lui dit: «Vous connaissez
-l'auteur de la lettre?--Non; mais je sais bien que c'est un imbécile!»
-Tous ceux qui écoulaient, étaient prêts à crever de rire. «Mais c'est de
-l'empereur!» s'écrie l'impératrice. «Pas du tout, répond l'ambassadeur
-c'est d'un abbé qui veut convertir les musulmans.» Effectivement, je ne
-sais quel prêtre avait mis, ce jour-là, une tartine que personne n'avait
-remarquée. Vous qui connaissez la figure de l'impératrice et la mobilité
-de son expression, vous pouvez vous représenter la scène au naturel.
-
-Il paraît que la constitution définitive de votre ministère n'avance pas
-beaucoup. Tous avez beau dire, je ne lui crois pas une forte santé. En
-principe, un premier ministre n'est jamais à son aise quand il a pour
-second quelqu'un de plus fort que lui. Vous savez quel ménage faisait
-Agamemnon avec Achille. En second lieu, la principale qualité d'un
-premier est la conciliation. Je ne pense pas que ce soit celle de lord
-Russell. Il ressemble plutôt au verjus, qui fait tourner toutes les
-sauces. Reste à savoir ce que peuvent les tories. Peut-être sont-ils
-encore plus bas percés que les whigs.
-
-Chez nous, l'économie triomphe. On réduit l'armée et la marine. Tous les
-ministres renvoient leurs bouches inutiles. Je pense que cela fera grand
-honneur à l'empereur et à M. Fould, et grand bien aux finances du pays.
-
-En passant à Paris, M. de Bismark a employé Rothschild à proposer à M.
-de Müllinen, le chargé d'affaires d'Autriche, la cession à la Prusse du
-Holstein, dont lui, Rothschild, aurait avancé le prix. La proposition a
-été fort mal reçue par l'Autrichien et a produit quelque scandale. M. de
-Bismark ne se louait pas de la réception qu'on lui a faite à Paris.
-
-On dit le roi des Belges à toute extrémité.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. Vous devriez prendre un chat
-pour compléter votre personnel. Voulez-vous que je vous en cherche un?
-
-
-
-
-LXIV
-
-
-Paris, 22 novembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai trouvé à Compiègne Leurs Majestés en très bonne santé, ainsi que le
-prince impérial. On a passé le temps assez gravement sans charades ni
-facétie semblable. Il n'y a eu qu'une lanterne chinoise dont M.
-Leverrier, l'astronome, était le montreur. Il nous a fait voir des
-photographies de la lune et des planètes comme on montre à la foire les
-sept merveilles du monde. L'ambassadeur turc, qui, probablement,
-s'attendait à voir Caragueuz ou quelque spectacle aussi anacréontique, a
-presque protesté, et a déclaré qu'il ne croyait pas un mot de tout ce
-qu'on venait de lui dire du soleil.
-
-Ici, les militaires crient beaucoup contre la réduction de l'armée; mais
-la mesure est approuvée par la masse du public. Je vois par les journaux
-anglais qu'elle est très bien reçue de votre côté du détroit. M. Fould
-semble au mieux avec l'empereur, et, pour le moment, on ne pense qu'à
-réduire le budget. Si on peut se débarrasser de l'affaire du Mexique,
-tout ira comme sur des roulettes.
-
-On dit que la situation de la Jamaïque est grave, et que celle de
-l'Irlande ne s'améliore pas. Le fénianisme ressemble fort à notre
-Marianne, moins dangereux, je crois, à cause du bon sens d'outre-Manche,
-qui sait mettre de côté la sensiblerie lorsqu'il s'agit de répression.
-Jamais nous ne saurions pendre comme on pend à la Jamaïque en ce moment.
-
-On vient me chercher et je n'ai que le temps de vous dire adieu.
-Dimanche soir, je serai à Cannes.
-
-
-
-
-LXV
-
-
-Cannes, 2 décembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai trouvé ici, il y a huit jours, un temps magnifique, très doux et
-presque trop chaud; mais, depuis trois jours, nous avons des orages.
-Hier, il a tonné depuis six heures du matin jusqu'à la nuit noire. C'est
-le signe du changement de saison et de l'entrée en hiver, c'est-à-dire
-de l'arrivée du beau temps, sec, avec des jours chauds et des soirées
-fraîches, temps très sain et qui permet de passer toute la journée en
-plein air. Édouard Fould arrive vers le 15 de ce mois avec Arago
-(Alfred). Nous attendons encore la reine Emma, dont la poitrine
-cannibale a besoin de lait d'ânesse pour se restaurer. Jusqu'à présent,
-il n'y a pas grand monde à Cannes, peu ou point de Français. La plupart
-des hôtels sont déserts. Le choléra n'est jamais venu ici et il a
-complètement disparu de Nice.
-
-Avant-hier, nous avons eu la visite du prince Napoléon et de la
-princesse Clotilde. Ils vont à Paris; je ne sais pas s'ils iront à
-Compiègne pendant la visite du roi de Portugal. Lorsque j'ai quitté
-Paris, on disait que l'impératrice avait invité la princesse Clotilde et
-qu'on offrirait au prince Napoléon de reprendre la présidence de la
-commission de l'exposition universelle. Le fait est que, depuis sa
-démission, tout y va à la diable. D'un autre côté, revenir sur le passé
-et lui rendre une position dont il peut abuser, c'est s'exposer
-beaucoup.
-
-Voilà pas mal de méchantes petites affaires qui tombent comme des tuiles
-sur le nouveau cabinet: les réclamations américaines, le Chili et les
-fénians. Les fénians ont cela de bon, qu'ils feront comprendre aux
-Anglais ce que c'est que la république rouge, plus sérieuse
-malheureusement chez nous qu'en Irlande.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; veuillez me rappeler au souvenir de nos amis.
-J'avais un renseignement à vous demander, mais je l'ai oublié en
-commençant cette lettre. Signe de vieillesse.
-
-
-
-
-LXVI
-
-
-Cannes, 18 décembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Nous avons un temps vraiment extraordinaire même pour le pays. Jusqu'à
-présent, l'hiver a été si doux, que les chênes n'ont pas encore perdu
-leurs feuilles et qu'elles ne sont pas même jaunies. Tous les autres
-arbres sont en feuilles ou en fleurs, et nous avons déjà eu des
-anémones. Mais ce qui vous intéressera plus que tout le reste, c'est
-qu'on nous a envoyé de Gênes d'excellentes truffes blanches. Hier, Fould
-et moi en avons mangé une grande assiette, chauffées légèrement avec de
-l'huile vierge de ce pays pour tout assaisonnement, outre un peu de jus
-de citron, ou, ce qui vaut mieux, de mandarines amères.
-
-On s'attend, en Espagne, à quelque catastrophe. Les progressistes sont
-arrivés au dernier degré d'irritation, la dynastie au dernier degré de
-mépris, et, au ton où les choses sont montées, il est à prévoir qu'un
-dénouement ne peut avoir lieu qu'à coups de fusil. C'est même, je crois,
-la seule chance de salut pour la reine; O'Donnell est homme à réprimer
-une émeute aussi vigoureusement que le gouverneur de la Jamaïque. Cela
-donnerait quelques années d'existence de plus au trône de Sa Majesté
-Catholique.
-
-Expliquez-moi ce qui se passe en Italie, que je ne comprends pas du
-tout. Où est la majorité et que veut-elle? Est-ce une guerre de
-portefeuilles, ou bien une guerre de principes qui va avoir lieu dans le
-Parlement? J'ai peur qu'on ne fasse quelque sottise du côté de la
-Vénétie ou de Rome, précisément pour nous empêcher de compléter
-l'évacuation.
-
-J'admire beaucoup l'affaire de la Jamaïque. L'Angleterre trouve toujours
-des hommes énergiques à la hauteur des plus graves circonstances, et non
-seulement énergiques, mais assez dévoués pour risquer les plus grandes
-énormités, si elles sont nécessaires. Il me semble qu'on a pendu
-beaucoup plus qu'il ne fallait, peut-être même les gens qu'il ne fallait
-pas; mais l'insurrection a été arrêtée net, et l'exemple durera, même si
-l'on désavoue le gouverneur. Voilà la véritable politique,
-malheureusement impratiquée et peut-être impraticable dans ce pays-ci.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; hâtez-vous de me donner de vos nouvelles. Je
-les attends avec grande impatience.
-
-
-
-
-LXVII
-
-
-Cannes, 27 décembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-La mort de Bixio m'a fait beaucoup de peine. Il est mort avec un
-sang-froid et un courage admirables. La veille de sa mort, il a pendant
-quatre heures entretenu Pereire, Biestat et Salvador des affaires de
-leur compagnie, avec une lucidité extraordinaire. Un de ses vieux amis
-de collège est entré et lui a dit qu'il lui trouvait bon visage. Bixio
-lui a répondu en souriant: «Je vois bien que tu es une vieille bête,
-comme je t'ai toujours connu; tu ne vois donc pas que je vais mourir
-dans quelques heures?» Il a dit à Villemot: «Tu as peur de la mort; je
-t'assure que ce n'est pas grand'chose; regarde-moi faire.» Lorsqu'il a
-eu pris congé de tous ses amis et dit adieu à ses enfants, il s'est
-tourné vers la muraille et est demeuré agonisant plusieurs heures, sans
-parler, mais sans souffrir beaucoup, autant qu'on en pouvait juger. Le
-médecin Trousseau est entré et l'a appelé en élevant la voix. Il a
-soulevé la tête: «Je suis prêt, a-t-il répondu.» Il est mort une heure
-après. Il a formellement défendu les discours et la pompe funèbre. Pas
-d'église. Il y avait grande foule à son enterrement et de tous les
-partis. Le prince Napoléon était revenu exprès de Prangins. La mort n'a
-pas de discernement. _Salute à noi_, comme on dit en Corse.
-
-Nous avons ici un temps merveilleux, même pour le pays. Il y a près de
-vingt jours que nous n'avons vu un nuage; de neuf heures à quatre, il
-fait aussi chaud qu'au commencement de juin. Je vois, dans les journaux,
-que Paris et Londres sont enveloppés dans des brouillards épais comme de
-la moutarde.
-
-Je crois, comme vous, les affaires d'Italie fort mauvaises. Pourtant le
-bon sens est plus commun chez vous que dans le reste de l'Europe, et
-cela donne quelque espoir. Le plus mauvais symptôme, à mon avis, c'est
-l'indifférence générale. Il paraît que jamais les électeurs ne se sont
-montrés moins empressés et plus insouciants du résultat. Cela est tout
-au plus permis dans un pays où toutes les grandes questions sont
-décidées, et où il ne s'agit pas de savoir ce que fera un ministre, mais
-qui sera ministre. Il n'y a qu'en Angleterre que l'on en soit arrivé à
-cette heureuse situation où ministres et opposition n'ont qu'une seule
-et même politique. J'ai bien peur que les mazziniens ne profitent de
-cette apathie générale pour faire quelque sottise. C'est dans ces
-moments-là qu'un petit nombre de cerveaux brûlés peut pousser les niais
-et les indifférents dans les ornières et les précipices.
-
-On m'écrit que les réformes de M. Fould ont fort mécontenté l'armée.
-Cela est naturel, mais je ne crois pas la chose grave. L'armée est
-toujours bonne, grâce à l'honneur du drapeau et à la discipline. M.
-Fould paraît être toujours en grande faveur auprès du _maître_.
-Dites-moi si son rapport a été bien accueilli en Angleterre. Il me
-semble content de la situation financière, et je crois qu'il a obtenu
-tout ce qu'il demandait, c'est-à-dire un peu pris qu'il n'espérait.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite une bonne année. Ces dames me
-chargent de toutes leurs amitiés.
-
-
-
-
-LXVIII
-
-
-Cannes, 7 janvier 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Avez-vous vu le grand incendie de _Saint-Katharina's docks_ de votre
-observatoire? Je me rappelle toutes les vanteries du capitaine Shaw au
-sujet de ses machines à vapeur, et je vois qu'il a fallu deux jours pour
-venir à bout de ce feu-là! Si vous le voyez, faites-lui mes compliments
-de n'y avoir pas été asphyxié. Je vois, dans les journaux, qu'il a
-failli y laisser le moule du pourpoint.
-
-Je suis très en peine des affaires d'Espagne. On fait à O'Donnell
-précisément ce qu'il a fait. Toute la question est de savoir si l'armée
-ou la majorité de l'armée restera fidèle. Dans l'hypothèse de la
-négative, tenez pour assuré qu'il y aura de l'autre côté des Pyrénées,
-ou une république ou quelque anarchie d'à peu près même farine, dont le
-voisinage ne nous sera nullement bon. Si Prim est pincé et fusillé,
-comme il le mérite, cela donnera quelques années de plus à l'innocente
-Isabelle.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; ces dames me chargent de tous leurs compliments
-et souhaits pour vous. Nous avons un temps magnifique, et un soleil
-comme on n'en voit à Londres qu'à l'Opéra.
-
-
-
-
-LXIX
-
-
-Cannes, 24 janvier 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je me demande si, devant un nouveau Parlement, où M. Gladstone sera plus
-libre, et probablement plus écouté que jamais, la réorganisation logique
-des établissements scientifiques et artistiques n'a pas de grandes
-chances de succès. Votre retraite, annoncée elle-même, fournirait un
-argument; car on ne pourrait pas dire que le nouveau système (dont vous
-ne pouvez manquer d'avoir la responsabilité avec l'honneur de
-l'invention) a été inventé pour un but personnel. C'est là ce qui, chez
-nous, et chez vous aussi, je pense, met les députés en soupçon, et les
-indispose contre les meilleures mesures. Votre finale serait admirable
-et je serais le premier à vous exhorter à patienter le temps qu'il
-faudrait pour assurer le succès. Je serais d'un tout autre avis s'il ne
-s'agissait que de conduire la vieille machine selon les vieux errements.
-Par malheur, tout cela est subordonné au succès du nouveau cabinet,
-succès problématique, disent bien des gens. Quoi qu'il arrive, je vous
-conseille de bien considérer, _quid valeant humeri, quid ferre
-recusent_, et de ne pas vous échiner par dévouement.
-
-Je suis bien fâché de la mort de mistress Newton. C'est une vraie perte
-pour l'archéologie. Lorsque vous en trouverez l'occasion, dites un mot
-de ma part à Newton. Je ne lui ai pas écrit parce que je n'ai pas pensé
-qu'il se souciât beaucoup de mes compliments de condoléance, et que je
-suis fort maladroit à tourner de pareilles banalités.
-
-Voilà notre session commencée. Je suis assez content du discours du
-trône, qui, sur les points les plus importants, fait des promesses
-excellentes. L'empereur paraît s'appliquer à donner satisfaction aux
-besoins réels et à concéder les libertés pratiques, tout en se défendant
-des grandes concessions théoriques que réclame l'opposition et pour
-lesquelles, suivant moi, le pays n'est encore que fort mal préparé. Je
-ne crois pas qu'en France la liberté de la presse, telle qu'elle existe
-en Angleterre, puisse être établie sans qu'elle mène forcément à une
-révolution. Il n'y a pas en France, et il n'y aura pas de longtemps, des
-jurys assez courageux pour condamner nos _fénians_. D'un autre côté,
-quand on lit nos journaux, on peut se demander si, en fait, la liberté
-de la presse n'existe pas! Tout homme sachant écrire, et ayant fait un
-cours de rhétorique, trouvera toujours le moyen de dire tout ce qui lui
-semblera bon; les restrictions de la presse ne s'appliquent, en effet,
-qu'aux gens grossiers ou aux bêtes, dont il me paraît fort inutile
-d'encourager les velléités littéraires.
-
-J'ai vu lord Brougham ces jours passés. Il est très changé et ressemble
-à une momie ambulante. Je doute qu'il sorte de ce pays-ci. Hier, j'ai
-lunché chez lord Glenelg, mon voisin, qui m'a beaucoup demandé de vos
-nouvelles. Il me paraît encore fort entier, et, à la façon dont il
-mange, je crois qu'il vivra encore longtemps.
-
-Je vois que lady Palmerston a refusé la pairie. Cela ne m'a pas surpris
-et m'a plu. Lorsque vous la verrez, trouvez quelque moyen pour me
-rappeler à son souvenir.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Ces dames me chargent pour vous de tous leurs
-compliments.
-
-
-
-
-LXX
-
-
-Cannes, 2 février 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis un peu comme le poisson sur la branche. Je vis au jour le jour
-et m'abstiens de faire des projets. Je vois que vous n'êtes pas encore
-arrivé à ce point sublime de philosophie pratique et que vous faites des
-plans de voyage en Italie. Je n'y vois pas grand mal, mais vous devriez
-les faire plus clairement. Tous me dites que vous voulez aller à
-Kissingen et vous ajoutez: _I mean to go to Italy from the beginning to
-the end of that month._ Cette phrase manque de netteté. De quel mois
-s'agit-il? Si c'est le mois que vous passerez à Kissingen, la chose
-devient grave et frise l'hérésie, en ce que vous donnez à entendre, par
-là, que vous pourrez être à la fois en Allemagne et en Italie, phénomène
-qui n'appartient qu'à _M. de l'Être_. Prenez garde de vous faire une
-mauvaise affaire avec son vicaire, auprès de qui vous n'êtes déjà pas
-trop bien noté. Au reste, si le mois mystérieux de votre voyage
-coïncidait avec mes vacances à moi, je serais charmé de l'employer à
-flâner avec vous et à manger des macaroni. Mais où iriez-vous? l'Italie
-est grande et, en un mois, on ne peut voir toute la botte.
-
-Il me semble que notre Corps législatif, avec ses vérifications de
-pouvoirs qui n'en finissent pas, donne à l'Europe un spectacle
-passablement ridicule. A juger par ce début, il est probable que la
-discussion de l'adresse durera au moins un mois. C'est toujours le même
-esprit taquin et petit, qui taxe l'assemblée législative et la
-république, c'est toujours cette ignorance et cette incapacité des
-affaires sérieuses et pratiques, et ce goût immodéré pour les paroles,
-_verba prætereaque nihil_.
-
-On dit que le gouvernement se refusera à toute discussion sur les
-affaires du Mexique par la très bonne raison que les négociations avec
-les États-Unis sont pendantes et que les débats pourraient y nuire. S'il
-en est ainsi, l'opposition n'aura d'autre cheval de bataille que la
-réduction de l'armée.
-
-Je vois ici des gens fort en peine de votre session à vous. Tous
-déplorent que M. Gladstone se soit attaché au cou cette pierre d'un
-_Reform Bill_, et prétendent qu'il ne s'en tirera jamais. Je pense que,
-si le cabinet était changé, vous recouvreriez votre liberté complète, et
-cette considération me rend assez indifférent sur le sort du bill qu'on
-va présenter.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je ne vais pas trop mal, quoique enrhumé.
-Portez-vous bien et pensez à moi quelquefois.
-
-
-
-
-LXXI
-
-
-Cannes, 13 février 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je vois par le _Times_, que je lis très assidûment, qu'il est fort
-question d'une réorganisation du British Museum. Je crains qu'on ne s'y
-prenne un peu à la française, je veux dire qu'on ne mette tout sens
-dessus dessous, au lieu d'amender lentement et sagement. Et d'abord
-est-il possible de supprimer les _trustees_? Pourrait-on remercier les
-représentants des donateurs du British Museum et se passer de leur
-surveillance, sans aller contre les dispositions testamentaires de leurs
-auteurs? Puis, pour un établissement qui a de grandes dépenses à faire,
-n'est-ce pas la plus heureuse combinaison pour obtenir de l'argent,
-qu'une compagnie indépendante et qui réunit dans son sein les hommes
-influents de tous les partis? Enfin, bien que souvent les _trustees_
-puissent être paresseux, tracassiers et absurdes, ne seront-ils pas
-toujours meilleurs qu'un ministre très occupé et pris, pour les besoins
-de la politique, parmi les Béotiens, dont l'Angleterre abonde? J'ai
-essayé, mais en vain, d'introduire des _trustees_ dans la réorganisation
-de la Bibliothèque impériale, et j'ai vu, à cette occasion, la jalousie
-et la susceptibilité du gouvernement, qui ne veut jamais céder la
-moindre de ses attributions, lorsqu'un protectorat quelconque y est
-attaché. Du moment que les sous-balayeurs sont au choix d'un ministre,
-attendez-vous qu'on les choisira, moins pour leur talent à manier le
-balai que pour l'effet qui résultera de leur nomination sur le vote de
-monsieur tel ou tel.
-
-Je suis frappé de la façon dont les journaux parlent depuis quelque
-temps de Sa gracieuse Majesté la reine Victoria. Est-ce que la vieille
-loyauté anglaise s'en va, comme l'aristocratie? On lui reproche, je
-crois, des sentiments allemands; mais qu'importe chez une reine
-constitutionnelle aussi bien gardée que la vôtre?
-
-Il y a quelque temps que je n'ai eu de nouvelles directes de la comtesse
-de Montijo; mais je sais qu'elle se porte assez bien et que ses yeux ne
-vont pas plus mal. Je lui ai écrit dernièrement et lui ai envoyé de vos
-nouvelles et vos compliments. Dans la dernière lettre, elle me demandait
-d'aller la voir en Espagne avec vous. Dur voyage pour un gastronome!
-
-Je ne pense pas encore à retourner à Paris. D'abord j'ai trouvé le moyen
-de m'enrhumer malgré le beau temps, et je ne me soucie pas d'aller
-affronter les brouillards et les vents de Paris en cette saison. En
-second lieu, la discussion de l'adresse est si peu de chose chez nous,
-et toute cette affaire dure si longtemps, et est au fond si peu
-importante, que je n'ai aucune envie d'y prendre part. Je compte ne
-revenir que pour l'affaire des serinettes[11], dont je suis rapporteur,
-et pour faire de l'opposition. Selon toute apparence, ce ne sera pas
-avant la fin de ce mois que je songerai à déplacer les piquets de ma
-tente.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous et ne travaillez pas trop.
-Veuillez me rappeler au souvenir de tous nos amis.
-
- [11] Voir la lettre du 26 avril 1866.
-
-
-
-
-LXXII
-
-
-Cannes, 22 février 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je viens de lire le compte rendu de la séance de la Chambre des
-communes, où s'est décidée la suspension de l'_habeas corpus_. Je n'ai
-pas été très content du discours de M. de Gladstone, ni de la discussion
-en général. Il est évident que personne n'a dit la vérité, et cependant
-tout le monde a l'air d'être bien convaincu du danger. Si j'avais été
-lord O'Donoghue (et par parenthèse, pourquoi dit-on «the O'Donoghue» et
-non «monsieur»?), j'aurais mis en opposition la gravité de la mesure
-demandée et les misérables petits faits cités par le ministre. Sir G.
-Grey dit qu'on a trouvé une liste de trois cents conspirateurs, qui
-possédaient quatre sabres et un revolver, etc. Mais c'est la beauté du
-régime parlementaire, que personne n'y dit la vérité. Tout est fiction,
-et pourtant on se comprend, en parlant cette langue mystérieuse, que les
-initiés pratiquent, je ne sais trop pourquoi.
-
-Ce qui se passe en Irlande devrait éclairer un peu les Anglais et les
-Français, qui admirent leurs institutions, sur les difficultés du
-gouvernement de France. Nous avons nos fénians cent fois plus dangereux
-et plus nombreux, qu'ils ne le sont en Irlande. Donnez à ces gens-là les
-libertés qu'ils réclament et que M. Thiers dit être nécessaires à tous
-les peuples, vous aurez en trois mois une révolution. Le plus grand
-malheur qui puisse arriver à un peuple est, je crois, d'avoir des
-institutions plus avancées que son intelligence. Lorsqu'on demande pour
-la France les institutions des Anglais, il faudrait pouvoir leur donner
-d'abord le bon sens et l'expérience qui les rendent praticables.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous toujours et continuez à vivre
-vertueusement, puisque cela vous réussit. Je me trouve assez bien malgré
-un gros rhume, et je suis beaucoup mieux que l'année dernière.
-
-
-
-
-LXXIII
-
-
-Cannes, 2 mars 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je viens de lire, dans le _Times_ qui nous est arrivé hier, que lord
-Russell avait résigné et désigné à la reine lord Somerset pour faire un
-cabinet. Est-ce chose certaine? Je ne crois pas que lord Somerset ait la
-réputation qu'il faut, je ne dis pas le talent, pour porter une si
-lourde charge. Nos journaux ne nous ont encore rien dit de cette
-nouvelle, que le _Times_ donne comme positive.
-
-Thiers me paraît avoir fait un _fiasco_ l'autre jour au Corps
-législatif. J'admire la rare impudence d'un homme qui a été ministre de
-l'intérieur, et qui a fait des élections, venant dire à la tribune que
-le gouvernement ne devait pas avoir de candidats. La mauvaise foi de ces
-messieurs est vraiment prodigieuse. Au reste, il me semble qu'il sera
-bientôt temps de lui dire: _Solve, senescentem_, et, s'il continue à
-prendre pour le monde le salon de la rue Saint-Georges, il finira par
-quelque grosse catastrophe peu agréable pour son amour-propre.
-
-Nous avons ici Du Sommerard depuis quelques jours; mais le temps, qui
-avait été jusqu'alors admirable, s'est mis à la pluie, ce qui est très
-pénible pour nous autres ciceroni. Nous sommes comme des maîtres de
-maison dont le rôti a brûlé et qui n'ont pas de pièce de résistance pour
-le remplacer.
-
-Nous sommes invités à assister à des _private theatricals_ chez mistress
-Brougham, la semaine prochaine. Je crois que nous nous en dispenserons.
-Milord ressemble au _ghost de Guy Fawkes_, avec son grand chapeau blanc
-et son incroyable cravate.
-
-Du Sommerard me parle d'une sorte de tisane de Champagne non mousseuse,
-qu'il dit excellente. A mon retour, après avoir vérifié le fait, je vous
-rendrai compte candidement du mérité de ce liquide qui pourrait varier,
-_en blanc_, le vin des Riceys et vous aider à poursuivre votre régime de
-tempérance.
-
-Donnez-moi des nouvelles de la crise ministérielle, qui me préoccupe.
-Dites-moi si M. Gladstone entrera dans le nouveau cabinet. Je crois
-qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il restât sous sa tente quelques mois,
-pour entrer par une porte ouverte à deux battants.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite santé et prospérité.
-
-
-
-
-LXXIV
-
-
-Cannes, 16 mars 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai remis votre lettre à Cousin. La visite de Du Sommerard m'a empêché
-de vous écrire, parce que j'ai toujours été par voies et par chemins
-avec lui. Nous avons mangé des _non-nats_ (_pisces non-nati_), qui sont
-absolument aussi bons que le _white bait_, et des pois verts frais.
-J'espère que, malgré vos principes modernes de dédain pour les affaires
-culinaires, vous éprouverez quelque regret de ne pas être dans un pays
-où se mangent ces sortes de choses, et où l'on porte des parapluies
-blancs pour se préserver du soleil.
-
-Le diable m'emporte, si je comprends rien au nouveau _Reform Bill_. Il
-me semble qu'il a surpris tout le monde. Dans un pays où la corruption
-électorale est florissante, je crois que l'article qui accorde la
-franchise aux dépositaires d'une caisse d'épargne, donnera de grandes
-facilités aux gens riches pour entrer au Parlement. Cette déplorable
-idée du suffrage universel fait le tour du monde et le bouleversera sans
-doute.
-
-Je suis encore ici grâce à la lenteur avec laquelle on discute l'adresse
-au Corps législatif. Thiers a fait un _fiasco_ éclatant. Il est comme
-les émigrés de notre jeunesse, qui rapportaient des idées arriérées d'un
-demi-siècle. Aujourd'hui que les idées vieillissent beaucoup plus vite
-qu'autrefois, celles de Thiers sont vraiment à mettre dans un musée
-archéologique. Il a, de plus, le tort de parler de ce qu'il ne sait pas.
-Lui qui n'a jamais planté un chou, quel besoin avait-il de faire une
-tartine sur l'agriculture?
-
-Parmi les agréments de Cannes, j'aurais dû, avant tout, vous parler de
-Jenny Lind, avec qui j'ai dîné l'autre jour et qui a chanté, sinon avec
-sa voix d'autrefois, du moins avec un filet délicieux. Elle est très
-bonne femme et n'a pas le vice que Horace reproche aux chanteurs:
-
- Ut nunquam indicant animum cantare rogati.
-
-Elle va donner ici un grand concert pour les malades de l'hôpital. Le
-mal, c'est qu'il n'y a pas de malades; dans ce pays-ci, tout le monde se
-porte bien.
-
-Aurez-vous, j'allais dire aurons-nous, cette année du bœuf salé? Il
-paraît qu'en France les charcutiers sont ruinés et que personne ne veut
-plus manger de jambon. Assurément, Moïse avait prévu les trychines. On
-ne rend jamais assez justice aux grands philosophes. Vous êtes
-probablement un trop grand et gros philosophe, pour avoir lu le discours
-de Guizot à l'Académie, en faveur de notre saint-père le pape. Il se
-considère comme le pape des protestants et est aimable pour un confrère.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que je pense fort à acheter une
-maison ici? Le diable, c'est qu'elle coûte cher.
-
-
-
-
-LXXV
-
-
-Cannes, 2 avril 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je ne vous ai pas écrit, vous croyant tout occupé de vos Pâques, de peur
-de vous troubler dans vos exercices religieux! Je pars pour Paris à la
-fin de la semaine, fort ennuyé de quitter ce pays-ci, au moment où il
-est le plus beau. Ajoutez à cela que je ne me porte pas trop bien et
-que, depuis plusieurs jours, je suis plus poussif que jamais.
-
-Tout le monde devient-il fou? C'est ce que je me demande souvent en
-lisant les journaux; et je parle ici des gens que je suis habitué à
-considérer comme possesseurs de la plus haute dose de raison qui ait été
-accordées à la nature humaine. Cette affaire du _Reform Bill_ chez vous
-me semble de plus en plus incompréhensible et je suis désolé que M.
-Gladstone y ait mis les mains. Que cela réussisse cette fois ou non, je
-ne crois pas que le vieux prestige de l'Angleterre survive à cette
-épreuve. Elle est comme un vieux bâtiment encore très solide, mais qui
-menace de s'écrouler dès qu'on y fait des réparations maladroites. Ce
-qui me frappe surtout, c'est l'imprévoyance ou plutôt l'insouciance de
-l'avenir de la part de vos hommes d'État. C'est tout à fait la _furia
-francese_, qui cherche en tout la satisfaction du moment. Vous paraissez
-croire que le ministère se trouvera en minorité; mais on dit qu'il fera
-une dissolution dans l'espoir que les élections faites sous la pression
-démocratique lui seront favorables. A en juger par le ton du _Times_,
-qui semble désespéré, je serais tenté de croire que, dans ce parlement
-même, la majorité est fort incertaine et que les ministres actuels ont
-d'assez grandes chances de succès. Vous me parlez de lord Stanley comme
-_premier_ probable, et en même temps de M. Lowe comme devant occuper une
-place importante dans un nouveau cabinet. Ce serait donc un ministère de
-coalition, c'est-à-dire quelque chose de peu solide que vous prévoyez.
-Il n'y a malheureusement rien de solide à prévoir par le temps qui
-court. Écrivez-moi, je vous prie, des nouvelles, je dis de celles qu'on
-ne lit pas dans les journaux, à Paris, bien entendu.
-
-Supposé, ce dont je doute encore, que les Allemands s'entre-coupent la
-gorge, l'Italie s'alliera-t-elle à la Prusse? Je crois que, dans l'état
-de ses finances, elle aurait tort, du moins en ce moment, et que, avant
-de secouer l'arbre, elle ferait bien de laisser le fruit mûrir encore.
-Si la Prusse avait l'avantage au commencement de la guerre, il serait
-possible que l'Autriche vendît la Vénétie pas trop cher, assurément
-meilleur marché qu'en guerre, sans parler de ce que le radicalisme
-gagnerait à l'affaire et des sottises qu'il imaginerait. Quant à nous,
-j'espère que nous demeurerons juges du camp, applaudissant à qui
-frappera le plus fort.
-
-Mon honorable tailleur M. Poole est en querelle avec ses ouvriers;
-comment aurai-je mes habits maintenant? N'admirez-vous pas, avec effroi,
-l'organisation de ces sociétés ouvrières, qui se donnent la main d'un
-bout de l'Europe à l'autre? Et le moment est-il bien choisi pour leur
-faire la courte échelle et leur livrer nos remparts?
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et rappelez-moi au souvenir de
-tous nos amis.
-
-
-
-
-LXXVI
-
-
-Paris, 15 avril 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai lu dans le _Times_ les discours des principaux orateurs dans la
-discussion sur le bill de réforme et je vous avouerai que celui de M.
-Gladstone ne m'a pas trop plu, à part mon peu de goût pour la réforme
-elle-même. Il est aigre et souvent à côté de la question. Le discours de
-lord Stanley me semble au contraire, très habile et tout à fait
-_Statesmanlike_. Voilà mes impressions impartiales. Après cela, je pense
-qu'en Angleterre comme en France, ce n'est pas l'éloquence et l'habileté
-oratoire, qui décident les questions. Chaque membre arrive avec sa
-résolution prise, et vraisemblablement par suite de considérations
-toutes personnelles.
-
-Je vous ai parlé, je crois, d'une maison que j'avais quelque velléité
-d'acheter à Cannes. L'affaire n'a pas eu de suite. Elle coûtait très bon
-marché, pour le pays, quoique assez cher pour ma bourse; mais le grand
-inconvénient, c'est qu'elle était trop grande pour moi. Il aurait fallu
-en louer un étage et me constituer maître d'hôtel, métier qui ne me
-plaît guère. Il y a trois étages dans deux desquels j'aurais pu _nous_
-loger, ces dames et vous compris, fort à l'aise; mais que faire du
-reste? Et pourquoi se donner l'embarras de la propriété dans un temps
-comme celui-ci?
-
-Les affaires d'Allemagne continuent à préoccuper extrêmement les gens
-d'affaires, qui ont des peurs abominables. Personne ne sait ce que pense
-_le maître_, ni de quel côté il incline. L'opinion ici est plutôt pour
-une alliance avec l'Autriche, mais surtout pour la neutralité la plus
-complète. Cela est plus facile à conseiller qu'à exécuter, s'il y a
-guerre; car le résultat infaillible sera une révolution en Allemagne et
-un remaniement de la carte. Il y a tant à craindre, et pour tout le
-monde, que je doute encore qu'on en vienne aux coups de canon.
-
-J'ai dîné l'autre jour aux Tuileries en tout petit comité. L'empereur
-m'a demandé de vos nouvelles et quand vous redeviendriez un homme libre.
-J'ai trouvé le prince grandi et un peu maigri, devenu peut-être trop
-raisonnable et trop prince pour son âge. L'impératrice est en grande
-beauté et de très bonne humeur. Mademoiselle Bouvet se marie à un homme
-fort riche. Ses clavicules sont parfaitement rarrangées et fort belles
-toutes les deux.
-
-Avez-vous jamais lu un livre intitulé _Baber's Memoirs_, traduit du turc
-par Erskine, in-quarto? On dit que cela est devenu rare. Je voudrais
-bien l'avoir. C'est un admirable tableau de l'Orient aux XVe et XVIe
-siècles, et la biographie d'un homme très extraordinaire.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien, et soignez-vous.
-
-
-
-
-LXXVII
-
-
-Paris, 26 avril 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai promené l'autre jour la comtesse *** au musée de Cluny et ailleurs.
-Elle vous aura décrit le diable, que Du Sommerard lui a montré et qui
-vient d'Italie, où probablement il avait été fabriqué pour quelque
-dessein édifiant.
-
-Mon médecin, le docteur Robin, revient d'Italie, où il a eu l'honneur
-d'être présenté à Sa Sainteté. Il m'a rapporté ce petit fait assez
-curieux. Le cardinal Antonelli a un cabinet minéralogique dont il est
-très fier et qu'il a montré à Robin, qui est un grand savant. Les
-pierres ne sont pas classées et ne valent rien. Ce n'est qu'un prétexte
-pour avoir une petite tablette, où il y a pour environ trois millions en
-diamants, rubis, etc. Rien de plus aisé que d'en mettre le contenu dans
-sa poche, et d'aller planter ses choux loin de Rome, si jamais les
-mauvais principes triomphaient.
-
-Le docteur a laissé Padoue rempli de troupes autrichiennes et toutes les
-maisons de campagne aux environs, occupées militairement; tout,
-d'ailleurs, est fort tranquille. On lui a dit partout qu'on laisserait
-le pape et Rome pourrir en paix. Voilà aussi la paix en Allemagne, comme
-on devait s'y attendre de gens qui se sont engueulés si bruyamment. Ce
-tapage est toujours signe qu'on n'a pas d'intentions trop belliqueuses.
-Pour moi, je persiste à croire que, même dans l'hypothèse d'une guerre
-entre la Prusse et l'Autriche, il vaudrait mieux pour l'Italie qu'elle
-se tînt tranquille.
-
-Je ne sais si je vous ai dit que j'allais avoir une grande bataille à
-livrer au Sénat contre M. Rouher et M. de Vuitry, à l'occasion d'une loi
-sur les instruments de musique mécaniques. Cette loi, tout en ayant
-l'air de ne traiter que des orgues de Barbarie, touche cependant à la
-propriété littéraire artistique, et, si elle passait, ce serait
-consacrer le principe, que les jurisconsultes veulent établir: à savoir,
-que la propriété littéraire n'est pas une propriété, mais bien une
-concession. Vous ne doutez pas que je prenne la défense des lettres et
-des arts; mais j'ai bien peur d'être battu, car j'aurai tous les
-procureurs du Sénat après moi. Je pense que le combat aura lieu mardi.
-Je passe mon temps à faire des discours. J'en suis à mon quatrième. Tout
-cela dans ma chambre, bien entendu. Je ne veux pas lire, mais improviser
-par les procédés connus de M. Thiers et de M. Guizot. Vous me lirez dans
-_le Moniteur_ et me direz si je n'ai pas été trop bête.
-
-Je suis allé lundi aux Tuileries. Il y avait quantité de très belles
-personnes, entre autres madame de Mercy d'Argenteau, qui est une beauté
-d'un genre olympique.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et recommandez-vous à votre
-saint patron.
-
-
-
-
-LXXVIII
-
-
-Paris, le 4 mai 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous aurez lu probablement le discours de M. Thiers. Comme discours
-d'opposition, il est fort habile, mais c'est assurément ce qu'il y a de
-plus antipatriotique. Il dit aux Allemands qu'ils n'ont qu'un ennemi, et
-que cet ennemi est l'empereur. La Chambre, qui aime les soli exécutés
-par un grand artiste, a écouté avec beaucoup de faveur, mais sans
-comprendre qu'il y avait du poison sous les fleurs de rhétorique. Après
-la séance, madame de Seebach, la fille de Nesselrode et la femme du
-ministre de Saxe, a emmené M. Thiers dans sa voiture.
-
-Je crois savoir que l'empereur a dit à M. de Metternich, qu'il n'avait
-absolument aucun engagement avec personne, et qu'il n'avait qu'un même
-conseil à donner à tout le monde: la paix. Je ne crois pas beaucoup à la
-promesse de l'Italie de ne pas attaquer; car il y a telle circonstance
-qui peut arriver, où une attaque n'est qu'une défense; mais je crains
-que les Allemands ne combattent que de gueule et que l'Italie n'ait à
-porter l'effort de la bataille.
-
-Notre affaire des «serinettes» n'est pas encore venue. Je crois que la
-discussion aura lieu mardi et que je serai battu, tout en ayant raison.
-
-On parle fort de faire duc M. Walewski, probablement parce qu'il s'est
-montré fort au-dessous de sa tâche pendant la session. Autre cancan: on
-dit Sa Majesté fort enthousiaste de la beauté de madame de ***, très
-grande et très belle personne. Elle a dîné, il y a eu lundi huit jours,
-chez le duc de Mouchy, et Sa Majesté est venue. Je la trouve fort belle,
-mais trop grande et trop forte pour moi. Mes principes sont de ne jamais
-essayer de violer une femme qui pourrait me battre. Si vous ne pratiquez
-pas cet axiome, vous avez tort.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et ne vous exterminez pas pour
-vos ministres.
-
-
-
-
-LXXIX
-
-
-Paris, 9 mai 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai fait mon speech hier sans la moindre émotion. On m'a écouté et je
-n'ai pas trop ennuyé. Malheureusement, je m'étais préparé pour une
-réplique, et je gardais dans mon sac quelques bonnes méchancetés contre
-les jurisconsultes qui prennent le Sénat pour un tribunal de première
-instance. Je voulais leur offrir cette citation de Cicéron: _Quum
-plurima præclare legibus essent constituta ex jure consultorum ingeniis
-corrupta et depravata sunt._ Mais le Sénat était si ennuyé de cette
-discussion, que j'ai compris qu'il ne fallait pas y répondre. Tout le
-monde, au fond, trouvait la loi détestable; mais on ne voulait pas
-donner un soufflet au Corps législatif, en rejetant pour
-inconstitutionnalité la loi qu'il avait votée, et on voulait dîner.
-
-Le discours d'Auxerre a fait l'effet d'un coup de canon au milieu d'un
-concert. Je suis convaincu qu'il ne s'adressait pas à l'Europe, mais à
-Thiers et à la Chambre, qui avait applaudi son discours, d'abord par
-amour pour la paix, puis par niaiserie et par goût pour la faconde
-oratoire. Je crois être bien sûr de cela. Je pense que nous resterons
-dans la neutralité jusqu'à des événements qu'on ne peut prévoir; par
-exemple, si l'Autriche envahissait le Milanais. Mais, jusque-là, je ne
-crois pas à une guerre de notre côté.
-
-Rien n'était plus curieux que le bal de l'impératrice, lundi soir. La
-figure des ministres étrangers était si longue, qu'on les eût pris pour
-des condamnés à mort. Mais la plus longue de toutes était celle de
-Rothschild. On disait qu'il avait perdu dix millions, la veille; mais il
-lui en reste beaucoup plus qu'à moi et à vous.
-
-Le second volume de la _Vie de César_ n'a pas paru encore. On dit qu'il
-paraîtra le 12. Avant-hier, l'empereur m'a dit qu'il m'aurait envoyé mon
-exemplaire, si les libraires qui font traduire n'avaient obtenu que la
-publication fût différée jusqu'à ce qu'ils fussent prêts. Ne doutez pas
-que votre second volume ne vous soit envoyé. S'il y avait quelque
-retard, je ne manquerais pas de réclamer.
-
-L'impératrice m'a demandé de vos nouvelles avant-hier au soir; elle
-était horriblement fatiguée de son voyage de la veille et du bal. La
-chaleur était terrible, et, selon son usage, elle a voulu parler à
-toutes les dames.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. J'entends dire à tout le monde que la semaine
-ne finira pas sans coups de canon. J'en doute encore.
-
-
-
-
-LXXX
-
-
-Paris, 13 mai 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Toujours même obscurité dans la politique. M. de Goltz disait hier, à un
-de mes amis, qu'il espérait toujours que la guerre ne se ferait pas. Je
-suppose que l'attitude de l'Allemagne fait un peu réfléchir le roi de
-Prusse et M. de Bismark. Le Hanovre même se déclare pour l'Autriche. De
-plus, les paroles très imprudentes d'Auxerre ont eu pour effet de calmer
-un peu les Allemands. Je vous ai dit l'autre jour ce que j'en pensais:
-mouvement d'impatience contre M. Thiers, contre la Chambre et contre les
-bourgeois niais et sans patriotisme. Que pouvons-nous gagner à la
-guerre? Les provinces rhénanes ne veulent pas de nous. La Belgique pas
-davantage. S'il y avait un remaniement de la carte d'Europe, je ne vois
-pas ce que nous pourrions demander, sinon des révisions de frontières
-sans importance. D'un autre côté, il est évident que notre intérêt n'est
-pas de favoriser une Allemagne unique et unie. Raison de plus pour ne
-pas intervenir. Je ne vois qu'un cas possible, ce serait celui où les
-Autrichiens auraient de grands avantages en Italie. Mais je crois qu'ils
-se tiendront plutôt sur la défensive. Enfin il faut considérer que la
-Prusse et l'Autriche se sont montrées aussi hostiles l'une que l'autre
-et qu'il est impossible de faire cause commune avec l'une ou l'autre,
-sans endosser son abominable politique. L'Italie est excusable de
-s'allier avec la Prusse, parce qu'elle ne peut être blâmée de s'allier
-même avec le diable pour rattraper la Vénétie, mais pour nous, nous
-n'avons que des coups à attraper.
-
-Je ne comprends pas grand'chose au second bill de réforme. Il me semble
-seulement que c'est un grand coup de marteau dans le vieil édifice. Le
-résultat sera de diminuer la _qualité_ des membres du Parlement,
-laquelle n'est pas déjà si brillante. Je vois, dans les journaux, qu'on
-se félicite de voir ôter aux fils de grandes maisons des bourgs qui
-étaient à leur dévotion. A mon avis, c'était un des beaux côtés de
-l'Angleterre, que cette initiation des jeunes aristocrates à la vie
-politique dès leur sortie de l'Université. C'est ainsi que Fox, Pitt et
-lord Palmerston sont devenus de bonne heure des hommes d'État. Vous
-aurez en place des industriels et des négociants, c'est-à-dire des niais
-et des esprits étroits, excluant systématiquement toute grandeur dans la
-politique. On fera ainsi une Angleterre semi-démocratique, inférieure à
-beaucoup d'égards à la vraie et terrible démocratie des États-Unis.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et tenez-vous en joie, autant
-que le temps et les circonstances le comportent.
-
-
-
-
-LXXXI
-
-
-Paris, 23 mai 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous avez tort de m'accuser d'être Autrichien. Si les Autrichiens ne
-sont pas aussi voleurs que les Prussiens, ils ont été leurs complices.
-J'approuve les Italiens de vouloir délivrer Venise, mais je n'aime pas
-leur alliance avec M. de Bismark; encore moins les volontaires et
-Garibaldi; encore moins encore une Chambre qui taxe les rentes au mépris
-d'un traité. Tout cela sent la révolution, et c'est ce que je déteste
-particulièrement. Il y a ici, non pas seulement chez les légitimistes et
-les dévots, une très mauvaise disposition contre le gouvernement
-italien; les cuisinières et les petits bourgeois de Paris ont tous de
-l'emprunt italien et crient comme des brûlés. Je pense que le Sénat
-empêchera cette lourde faute, mais le signe est mauvais.
-
-Hier soir, on était à la paix. J'ai vu des ministres qui semblaient plus
-rassurés. Ce que je crois, c'est que nous ne nous mêlerons pas à la
-bataille, _exceptis excipiendis_, par exemple dans le cas où les
-Autrichiens envahiraient le Milanais.
-
-Je viens de voir un militaire qui a vu ces jours derniers l'armée
-italienne et l'armée autrichienne. Il dit qu'il y a grand enthousiasme
-d'un côté, tristesse mais résolution de l'autre. Le commissariat italien
-est mauvais, dit-il, l'autrichien très bon. Il faut encore six semaines
-à l'armée italienne pour être en mesure. La flotte est magnifique, et
-les marins excellents. Mon homme pense qu'il serait possible de prendre
-Venise, et de porter un grand nombre de troupes sur la rive gauche de
-l'Adige, de manière à gêner beaucoup les communications du Tyrol et de
-la Carniole. La personne de qui je tiens ces détails est un homme
-sérieux, très impartial et ayant de bons yeux.
-
-Avant-hier, je suis allé au bal de l'impératrice, où j'ai trouvé M.
-Layard à ma grande surprise. Il m'a paru content de sa visite. On
-faisait cercle à distance autour de l'empereur, qui causait avec M. de
-Metternich. Ce dernier était fort pâle et gesticulait beaucoup; mais que
-se disaient-ils? M. de Goltz était, au contraire, très rouge. Nigra
-était sombre comme son nom.
-
-Je viens de perdre une vieille amie, madame de X..., laquelle s'est
-éteinte, conservant jusqu'au dernier moment sa tête, son intelligence et
-son esprit, qui était supérieur. Elle laisse à son neveu une fortune
-assez considérable. Ses autres parents vont, dit-on, attaquer son
-testament, pour avoir l'argent. Ils ne veulent rien donner à ses vieux
-domestiques, pas même leur payer leur voyage pour accompagner le corps
-de leur maîtresse en Normandie. Voilà les façons de faire de notre
-aristocratie, et ces gens-là sont fort riches. Quand les classes élevées
-vivent et se conduisent comme les nôtres, quand les bourgeois sont assez
-niais pour trouver sublime la politique de M. Thiers, et quand le pays
-est couvert de sociétés secrètes très actives et très intelligentes,
-croyez-vous que le contact d'une révolution ne soit pas diablement
-dangereux? Voilà pourquoi je suis pour la paix. Je n'y crois guère
-cependant, mais je voudrais que nous puissions garder le plus longtemps
-possible le rôle de spectateur.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Guérissez-vous vite et prenez bien garde aux
-soirées froides.
-
-
-
-
-LXXXII
-
-
-Paris, 31 mai 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous me demandez quand je viendrai vous voir? Ce n'est pas l'envie qui
-me manque, je vous prie de le croire, mais il faut d'abord que je fasse
-du zèle pour la fin de la session; ensuite, je me demande souvent, si je
-suis en état de voyager et si je ne ferais pas mieux d'imiter les
-animaux malades et de crever tout doucement dans mon trou, au lieu de
-risquer d'embarrasser mes amis du soin de ma carcasse. Ce serait une
-grande indiscrétion de vous charger du soin de m'administrer les
-derniers sacrements et de faire mon oraison funèbre. Il me semble très
-souvent que le moment approche et je trouve la chose assez ennuyeuse.
-
-On est ici de plus en plus pacifique, et bien des gens croient qu'une
-fois le congrès réuni, les chances de guerre diminueront encore, à cause
-de la responsabilité qu'assumerait celui qui se refuserait à obéir au
-vœu exprimé par la majorité. Je ne conçois pas trop, cependant, comment
-on pourra faire entendre raison à des gens tels que M. de Bismark et M.
-de Mensdorf. Le plus difficile peut-être sera de faire tenir Garibaldi
-tranquille. Je regrette bien pour l'Italie qu'elle ait eu recours à de
-pareils instruments. Il paraît que les moins belliqueux, parmi les
-Allemands, sont les Prussiens. Dans quelques provinces, notamment sur le
-Rhin, la landwehr a été scandaleuse, au point de donner de grandes
-inquiétudes. Ils sont furieux de quitter toutes leurs affaires pour
-celles de M. de Bismark, et, si les Allemands étaient d'autres hommes,
-la révolution serait déjà faite. Mais, avant qu'un Allemand se détermine
-à faire quelque chose, il lui faut boire tant de verres de bière!
-
-M. Fould, avec qui j'ai dîné samedi, me charge de ses amitiés pour vous.
-Des Varannes, que vous avez vu à Biarritz, est nommé officier
-d'ordonnance de l'empereur, en remplacement de Duperrey, qui commande un
-bâtiment sur la côte d'Amérique. Vous aurez incessamment la visite de la
-duchesse Colonna, à qui le musée de Kensington a fait des commandes.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et donnez-moi de vos nouvelles,
-quand le poignet ne vous fait pas trop de mal.
-
-
-
-
-LXXXIII
-
-
-Paris, 6 juin 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Au sujet des légions romaines, vous trouverez dans Forcellini, au mot
-_Legio_, un passage de Paul Diacre citant Festus, qui dit que Marius
-avait porté les légions de quatre mille hommes à six mille. Il est
-certain que l'organisation de l'armée de César n'avait rien de commun
-avec celle du temps de Polybe; Marius, probablement, avait tout changé.
-La légion n'avait plus de troupes légères (vélites, rorarii, etc.), et
-un certain nombre de passages tendent à prouver que la cohorte se
-composait de six cents hommes. Il y a même des inscriptions, mais de
-l'époque impériale, où il est question de _cohors millenaria_. Je ne
-doute pas que les légions de César, en entrant dans la Gaule, ne fussent
-de six mille hommes au moins, et je crois même qu'il y avait des
-surnuméraires pour remplacer les hommes manquants. Cela n'empêche pas
-que, dans le cours des campagnes de César, on aurait tort de compter les
-légions à six mille hommes. Les bataillons modernes sont de huit cents
-hommes au moment du départ, et de cinq cents seulement vers le milieu
-d'une campagne.
-
-Tout est à la guerre, excepté l'esprit du peuple le plus belliqueux, à
-en croire la renommée et son histoire. Cela, j'espère, ne l'empêchera
-pas de se bien battre s'il le faut. On dit que le prince Humbert a dit
-au prince Napoléon: «Grâce à Dieu, nous pouvons, cette fois, nous passer
-de vous.» Sur quoi notre cousin aurait répondu: «Ne dites pas de
-bêtises. Je voudrais, et pour l'Italie, et pour la France, que vous
-puissiez vous passer de nous; mais je crains que les Prussiens ne se
-battent pas, ou ne soient fort battus, et que vous n'ayiez sur le dos
-plus d'Autrichiens qu'il n'en faut.»
-
-Au reste, il est singulier de voir le même cabinet suivre toujours les
-mêmes errements. L'Autriche, qui avait d'abord montré plus de sagesse
-que la Prusse, vient de casser les vitres tout d'un coup; et ce qui est
-plus singulier, après avoir refusé de prendre part à la conférence, elle
-ne se jette pas sur la Silésie avec des forces supérieures. Elle fait
-exactement ce qu'elle a fait en 1859, lorsqu'elle déclara la guerre, et
-que, l'ayant déclarée, au lieu de pousser jusqu'à Turin, elle se borna à
-parader sur la rive droite du Tessin pendant quelques jours.
-
-La figure que font les gens d'affaires est des plus longues et des plus
-tristes. Le bourgeois est aussi très mélancolique et accuse l'empereur
-de souffler le feu. Le peuple a l'air très content, au contraire, et
-l'empereur, étant allé l'autre jour, tout seul, voir je ne sais quel
-chantier d'ouvriers, a eu une réception triomphale. Les gens qui nomment
-Jules Favre et Thiers sont en ce moment de très grands bonapartistes. Il
-est certain que l'empereur connaît et manie la fibre populaire mieux que
-personne.
-
-Arago me raconte l'histoire suivante. Un jeune prêtre, sous-maître dans
-un séminaire, confesse un de ses élèves, qui avoue qu'il a péché cinq
-fois d'une certaine manière. Le cas paraissant grave, il en réfère au
-supérieur pour savoir quelle pénitence imposer. Le supérieur lui dit
-qu'il n'y a rien de plus simple, que le coupable dira dix _Pater_, huit
-_Credo_, quinze _Ave_. Le lendemain un autre élève se confesse de trois
-péchés du même genre. Le confesseur ne pouvant faire une règle de
-proportion, lui dit de pécher encore deux fois, et de dire ensuite dix
-_Pater_, etc., etc.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Votre lettre à Piétri a été envoyée dix minutes
-après son arrivée chez moi.
-
-
-
-
-LXXXIV
-
-
-Paris, 8 juin 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous dites que vous comptez pour les affaires d'Italie sur Dieu et
-Napoléon III. Il me paraît qu'il y en a déjà un qui se prépare. J'ai
-tout lieu de croire que M. Fould, dont la guerre détruirait tous les
-plans financiers, a l'intention de se retirer. Sa retraite veut dire un
-emprunt; un emprunt veut dire la guerre.
-
-Il y a ici l'aversion la plus profonde pour la guerre, et contre les
-Prussiens. La question est de savoir si on peut en redonner le goût?
-
-Adieu; soignez-vous et faites-moi connaître vos derniers projets et
-surtout les dates.
-
-
-
-
-LXXXV
-
-
-Paris, 10 juin 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-On attend toujours le premier coup de canon; mais ces Allemands n'en
-finissent point. Je trouve que le plus grand danger est que le roi de
-Prusse n'entre dans une autre forme de folie, ou qu'il ne meure
-d'apoplexie, ou que Bismark ne meure. Dans n'importe lequel de ces trois
-cas, les Prussiens et les Autrichiens s'embrassent comme frères, et vous
-aurez à endurer seuls le poids de la guerre. On dit que la landwehr
-montre un si mauvais esprit, qu'il est douteux qu'elle veuille se
-battre. Quant à nous, nous n'en montrons guère plus d'envie; mais il
-n'est pas impossible que _plus tard_ nous ne changions d'idée. Ma
-conviction est toujours la même; que l'empereur ne permettra jamais à
-l'Autriche de reprendre le Milanais. Je crois encore qu'il n'aime pas
-trop la façon dont vous faites la guerre, c'est-à-dire avec des
-volontaires en blouse rouge commandés par Garibaldi, qui feront beaucoup
-de politique et ne se battront pas comme des troupes de ligne. Garibaldi
-écrit à ses amis de Nice qu'il reviendra de Venise pour les réannexer à
-l'Italie. En un mot, le mouvement italien a beau être très national, il
-a quelque chose de peu rassurant pour ses voisins et particulièrement
-pour nous. C'est ce qui vous expliquera le peu de sympathie qu'on a ici
-pour les belligérants, quels qu'ils soient.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; croyez que, n'importe où, je serai bien content
-de passer, cette année, quelques semaines avec vous.
-
-
-
-
-LXXXVI
-
-
-Paris, 25 juin 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis très en peine de ce qui se passe en Espagne. Cela me paraît fort
-grave, cette fois. Je crains que la maison de madame de Montijo n'ait
-reçu quelque éclaboussure, car la bataille a eu lieu à quelques pas de
-chez elle.
-
-Les Allemands sont beaucoup moins vifs et ne paraissent pas disposés à
-se presser. Les Prussiens avancent toujours et ont obtenu, sans coup
-férir, des positions que Frédéric II et Napoléon considéraient comme
-très importantes. Peut-être que le général Benedek en sait plus long. Je
-ne suis ni Prussien ni Autrichien, et je crois que les Allemands n'ont
-pas une âme immortelle, je les verrais avec assez de philosophie
-s'entre-manger comme les chats de Killkenny; mais, ici, presque tout le
-monde est Autrichien. L'autre jour, sur le faux bruit d'une victoire des
-impériaux, le quartier du Luxembourg a été sur le point d'illuminer, ce
-qui paraît avoir fort déplu à l'empereur. C'est, peut-être, parce qu'on
-lui suppose de la partialité pour M. de Bismark que les étudiants et les
-petits bourgeois ont des tendances autrichiennes. _Semper maledicere de
-priore_, est la coutume du Parisien.
-
-On dit que l'empereur a renoncé à son voyage en Alsace par le même motif
-qui empêche d'aller voir une maison qu'on veut acheter, de peur que le
-propriétaire n'élève trop ses prétentions. Pour moi, je ne crois pas
-qu'il ait des intentions contre les provinces rhénanes. Elles ne veulent
-pas de nous, et je ne sais trop ce que nous gagnerions de force en les
-annexant. Cela pourrait devenir une Vénétie pour nous. Est-il vrai que
-Garibaldi soit malade?
-
-Adieu, mon cher Panizzi; j'espère bientôt philosopher avec vous, _de
-rebus omnibus et quibusdam aliis_, dans Bloomsbury square.
-
-
-
-
-LXXXVII
-
-
-Paris, 28 juin 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Il est fâcheux que le début de la guerre ait été malheureux; mais
-l'armée italienne, si elle n'a pas manœuvré très habilement, s'est
-parfaitement battue. Les jeunes soldats ont montré beaucoup d'entrain et
-d'aplomb, et ont passé très bien par l'épreuve qu'on dit toujours
-pénible du canon. Le prince Humbert a été encore plus crâne que son
-père, et, comme disent nos militaires d'Afrique, il a fait de la
-fantasia au milieu de la cavalerie autrichienne. Je me suis inscrit chez
-la princesse Clotilde. La blessure du prince Amédée ne le tiendra
-éloigné de l'armée qu'une quinzaine de jours. Ici, où l'on était fort
-Autrichien, l'effet a été bon. On prend maintenant intérêt aux Italiens,
-et, si cela continue, l'opinion sera ce qu'elle a été en 1859.
-
-On parle vaguement aujourd'hui d'une défaite des Prussiens. Je fais tous
-les jours de la stratégie avec le maréchal Canrobert et le maréchal
-Vaillant. Nous ne comprenons rien à Benedek, ni aux Prussiens. Les
-Allemands sont si profonds, qu'on ne trouve que le creux. Il me semble
-que, jusqu'à présent, les Prussiens ont l'avantage. Ils ont à eux une
-grande partie de l'Allemagne, d'où ils tirent de l'argent et des vivres.
-Quoi qu'il arrive, je crois que bien des princes et des principicules
-resteront sur le carreau à la paix. Je voudrais être à leur place: on
-leur donnera quelque bonne pension, et ils n'auront rien à faire.
-
-Je ne crois pas que le ministère tory fasse quelque chose de
-préjudiciable à nos relations avec l'Angleterre, ni qu'il se mêle des
-affaires du continent plus que son prédécesseur. Le coton, dont M.
-Gladstone fait tant d'éloges, a fait abandonner à l'Angleterre son
-ambition et même son amour-propre. Elle s'efface pour le moment.
-Peut-être reprendra-t-elle un jour ses anciennes façons. Ce qu'il y a de
-certain, c'est que la combinaison Gladstone-Russell n'a pas été
-heureuse. L'un disait: «Tout endurer, plutôt que se battre!» l'autre
-disait des injures à tout le monde. La pire conséquence du changement
-serait la retraite de lord Cowley, qui est fort aimé et qui a beaucoup
-d'influence personnellement auprès de l'empereur. Il n'a pas grand amour
-pour son métier et je doute qu'il veuille rester à Paris avec les
-nouveaux ministres.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je suis charmé d'apprendre que Jones vous
-succède. Attendez-moi pour faire votre _final speech_. J'espère qu'on
-vous donnera un dîner et de la soupe à la tortue. Vous savez que je suis
-désintéressé dans la question.
-
-
-
-
-LXXXVIII
-
-
-Paris, 2 juillet 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-On me montre à l'instant une dépêche télégraphique de Vienne. Les
-Autrichiens ont été forcés d'abandonner Königsgraetz. Ils espèrent
-conserver Prague. Ils attribuent les succès des Prussiens aux fusils à
-aiguille. C'est la répétition de la guerre de Sept ans; lorsque les
-Prussiens avaient inventé la baguette de fer pour leurs fusils et que
-les Autrichiens n'en avaient que de bois. Ils se plaignent beaucoup de
-l'armée fédérale, qui n'est pas prête.
-
-Je crains que nous ne soyons retenus au Sénat plus longtemps que je ne
-comptais. On nous parle aujourd'hui d'un sénatus-consulte très grave,
-qui serait sur le tapis. Il s'agirait de remplacer la discussion de
-l'adresse par la liberté des interpellations au Corps législatif. Cela
-me paraît l'invention la plus déplorable, tout à fait dans le genre de
-Gribouille, qui saute dans la rivière, de peur de la pluie. Il est vrai
-que la discussion de l'adresse au Corps législatif est une occasion pour
-l'opposition de faire du scandale et de mettre sur le tapis toutes les
-questions générales, auxquelles avec un peu de savoir-faire et
-d'éloquence, on donne la tournure d'un acte d'accusation contre le
-gouvernement. Mais, cette année surtout, l'opposition n'a pas eu
-l'avantage dans la discussion, et tous les gens impartiaux en ont blâmé
-la longueur, et ont dit que les députés s'amusaient au lieu de faire les
-affaires du pays.
-
-D'un autre côté, pourquoi l'empereur fait-il un discours d'ouverture?
-S'il n'en faisait pas, il n'y aurait pas d'adresse. Il est assez drôle
-que le gouvernement veuille parler et ne permette pas qu'on lui réponde.
-Quant aux interpellations, si elles ne sont pas rendues très difficiles,
-elles auront bien plus d'inconvénients que l'adresse. Ce sera, à vrai
-dire, une adresse en permanence, où toutes les questions seront
-discutées au moment où elles seront brûlantes. Enfin, cela me semble
-d'autant plus triste, que cela ressemble à une mesure à la Bismark.
-
-Au reste, le sénatus-consulte en question est encore à l'état d'embryon.
-Je désire bien qu'il ne vienne pas au monde. Gardez cela pour vous.
-
-Le ministère Derby parvient-il à s'arranger? Comment s'y prendrait-il
-pour avoir la majorité?
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. L'orage que nous avons depuis
-quelques jours m'empêche de respirer. Donnez-moi de vos nouvelles.
-
-
-
-
-LXXXIX
-
-
-Paris, 5 juillet 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Que dites-vous du _Moniteur_? Le temps où nous vivons est curieux. Mais
-il va y avoir un diablement entortillé congrès.
-
-On me contait hier de bonne source des anecdotes curieuses sur Benedek.
-Son empereur lui écrit très poliment que les vieux militaires étaient
-surpris qu'il cédât les défilés de la Bohême, qui pouvaient se défendre
-si facilement, etc. Benedek répond simplement: «Cela n'entre pas dans
-mes plans.» Après une des affaires avant Königsgraetz, il a chassé de
-son armée un archiduc dont il n'était pas content.
-
-Tout cela serait très beau, s'il avait gagné la bataille; mais la perdre
-après cela est par trop ridicule. C'est le même homme qui avait gagné
-vingt-quatre fois la bataille de Solferino, quand on tirait à poudre, et
-qui l'a perdue la première fois qu'on a tiré à balles.
-
-Je voudrais bien savoir si ces drôles d'affaires ne changent pas vos
-projets. Rien encore au sujet du sénatus-consulte dont je vous ai parlé.
-
-Après m'être un peu tâté, je me suis résolu à me conduire en ami, et
-j'ai écrit à l'impératrice une lettre aussi remarquable par la force des
-pensées que par l'aménité du style. Je lui rends compte de l'effet
-produit sur le Sénat par l'annonce de la chose, et je lui dis en douze
-lignes toutes les raisons contre le changement et contre l'opportunité
-de le faire. Je n'ai pas reçu de réponse, mais je ne doute pas que ma
-lettre n'ait été montrée; c'est ce que je désirais. Dites-moi si vous
-trouvez que j'ai eu raison. Pour moi, j'ai soulagé ma conscience, et, à
-mon avis, j'ai rempli le devoir d'ami.
-
-Vous aurez vu que Sa Majesté était allée à Amiens pour voir les
-cholériques. Je ne suis pas sûr que ce soit très raisonnable, mais c'est
-beau. Quant à l'arrêter en pareilles occasions, vous savez, comme moi,
-qu'il n'y faut pas songer; et, si on s'avisait de lui parler de danger,
-elle s'exposerait encore davantage.
-
-Il n'y a qu'un cri à Paris: c'est qu'on fasse des fusils à aiguille. On
-en essaye quelques milliers au camp de Châlons avec une poudre nouvelle,
-plus extraordinaire que la poudre de perlimpinpin, dont on dit des
-merveilles.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; mille compliments et amitiés.
-
-
-
-
-XC
-
-
-Paris, 7 juillet 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Nous vivons à l'Opéra. Où trouver ailleurs de ces prodigieux changements
-à vue? La réponse de la Prusse est venue, à ce qu'il paraît, très polie
-et très affectueuse même. L'armistice est sinon conclu, du moins reconnu
-de fait. Je ne pense pas que nous ayons des prétentions trop grandes.
-Tout au plus il ne peut être question pour nous que de rectifications
-territoriales de très peu d'importance. On parlait de Landau et de la
-vallée de la Sarre. Il me semble qu'il ne s'agit que de considérations
-militaires pour la sûreté respective des frontières de France et
-d'Allemagne. Cependant Dieu sait ce que les Prussiens peuvent demander,
-et ce qui peut résulter de leur enivrement. Ce qui me paraît évident,
-c'est qu'il n'y aura pas de coups de canon cette année.
-
-Je conçois que vous désiriez voir Venise purifiée. Pourquoi n'iriez-vous
-pas à présent? Venez ici, faites vos compliments à Sa Majesté, et
-peut-être irai-je avec vous à Venise. Cela vaut bien mieux que de
-m'attendre à Londres. Nous en avons encore pour une semaine au Sénat. Je
-ne pourrais donc être chez vous avant le 14 ou le 15, et je vous
-trouverais avec le feu au derrière pour partir.
-
-Nous avons un temps abominable: chaleur humide, pluie et froid se
-succèdent dix fois dans un jour, ce qui me rend très malade. Le choléra
-est toujours très fort à Amiens, mais il n'en sort pas. Un bourg à trois
-quarts de lieue n'a pas eu un seul cas.
-
-Je suis heureux que vous ayez approuvé ma lettre à l'impératrice. Elle
-n'y a pas répondu; mais vous aurez vu que le sénatus-consulte ne
-contient aucune des dispositions que je craignais. Tel qu'il est à
-présent, il est sans importance; cependant c'est un mauvais symptôme
-qu'on l'ait proposé, et je crains un peu qu'on ne me sache mauvais gré
-d'avoir le premier dit mon avis sur la mesure qu'on méditait et qu'on a
-abandonnée. C'est pour moi une raison de voter le sénatus-consulte
-d'hier, quelque nul qu'il soit, ou plutôt parce qu'il est nul;
-autrement, j'aurais l'air de bouder.
-
-Vous ne vous figurez pas la colère et le désespoir, des parlementaires.
-Il est désagréable que l'Europe montre pour l'empereur une considération
-qu'elle n'a jamais accordée à Louis-Philippe; mais, si on a un peu
-d'amour pour son pays, on doit être heureux de le savoir délivré de la
-guerre, et même des _occasions_ de guerre. Ces sortes de sentiments
-honnêtes ne sont point à l'usage de nos grands hommes, et M. Thiers ne
-pardonnera pas à l'Europe de ne pas l'avoir choisi pour médiateur.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous. Que devient le Museum?
-
-
-
-
-XCI
-
-
-Paris, 11 juillet 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je ne pourrais partir qu'après le sénatus-consulte, selon toute
-apparence, après la fin de la semaine prochaine. Notre sénatus-consulte
-sera voté probablement en même temps que vous fermerez boutique. Mais à
-ce voyage d'Italie je vois plus d'une difficulté grave. La guerre n'est
-pas finie et rien n'indique qu'elle finisse de sitôt. Sans doute, il est
-très beau d'être pris pour médiateur; mais, quand on a affaire à des
-gens passionnés ou furieux, on ne fait guère de besogne, et il est
-plutôt à craindre qu'on ne soit entraîné dans la querelle, au lieu de
-l'apaiser.
-
-Hier est arrivé ici l'envoyé de la Prusse, le petit prince de Reuss,
-avec des propositions qu'on qualifie d'extravagantes. De l'autre côté,
-en Italie, on répond à nos propositions en demandant Rome, et en faisant
-passer le Pô à Cialdini. Il aurait été possible, je crois, d'agir plus
-poliment. Il y a ici un Piémontais, grand ami du roi, qui me dit que
-Victor-Emmanuel n'a que le choix entre deux partis, à se laisser
-entraîner par la révolution, ou bien abdiquer. Tout cela ne promet pas
-un été ni un automne très tranquilles, et je crains que nous ne soyons
-obligés bientôt de nous mêler d'un duel dont nous avons accepté d'être
-les témoins. On dit que le prince Napoléon est envoyé en Italie. Des
-trente-cinq millions de Français, il est le seul à qui j'eusse donné
-l'exclusion. Lorsqu'on fait de pareils choix, on s'expose à bien des
-embarras.
-
-Ma conclusion est celle-ci: c'est qu'il est absolument impossible, quant
-à présent, de prendre un parti. Aller en ce moment en Italie, c'est
-s'exposer à périr de chaleur et se jeter dans tous les ennuis d'un temps
-de guerre et de révolution. Cette dernière objection, au reste, est
-peut-être plus à mon usage qu'au vôtre et ne doit influer en rien sur
-vos projets et sur vos décisions. Je suppose que, dans quatre ou cinq
-jours, on verra l'avenir un peu moins embarrassé qu'en ce moment. Comme
-nous ne pouvons agir ni l'un ni l'autre, le mieux est d'attendre.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je regrette de ne pas être présent au moment
-solennel où vous remettrez les clefs du British Museum et prendrez congé
-du gorille.
-
-
-
-
-XCII
-
-
-Paris, 15 juillet 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Hier, contre l'attente générale, mais M. de Boissy aidant, par un
-discours qui a ennuyé et choqué tout le monde, la discussion du
-sénatus-consulte a eu lieu, et tout a été bâclé en une heure de temps,
-au lieu de durer trois ou quatre jours comme on l'avait prévu. Il
-s'ensuit que je suis libre, et que je pourrais partir pour Bloomsbury
-square jeudi ou tout autre jour à votre choix. Répondez-moi, au reçu de
-cette lettre, le jour qui vous conviendrait après mercredi. Dans le cas
-où vous auriez quelque partie de campagne, dîner ou toute autre affaire,
-le jour ne me fait rien. Dites-moi par quel train je dois partir; car
-vous êtes plus fort en ces matières que Bradshaw lui-même.
-
-Ici, personne ne s'étonne que l'Italie soit retenue par son traité avec
-la Prusse; mais ce qu'on n'aime pas, c'est que, à Milan, on jette des
-pierres dans les fenêtres du consul de France; qu'à Livourne, on ait
-insulté des sœurs de la Charité françaises, et qu'en Sicile on ait
-maltraité l'équipage d'un bâtiment marchand français. Je ne parle pas
-des portraits d'Orsini exposés à Milan et ailleurs. Je n'ai garde de
-croire que ces aménités soient du fait du gouvernement italien ou de la
-nation. Elles sont l'œuvre du parti mazzinien; mais le gouvernement le
-ménage un peu trop, et finira par s'en trouver mal. Quant à croire que
-l'empereur veuille garder la Vénétie pour lui, ou même la vendre,
-_credat Judæus Apella_.
-
-Les négociations continuent et la guerre aussi, mais les premières plus
-activement que l'autre. Cependant il n'est pas improbable qu'il y ait
-encore une bataille pour disputer Vienne aux Prussiens. La grande
-question est de savoir ce que veulent faire les Hongrois. S'ils ne se
-soucient pas de se faire casser les os pour la maison de Habsbourg, tout
-sera fini dans quinze jours par l'aplatissement de l'Autriche; sinon,
-cela peut durer encore longtemps. Aujourd'hui, on disait que la Prusse
-mettait un peu plus de modération dans ses prétentions. J'en doute fort.
-M. de Bismark voudrait tout terminer sans congrès, et il a raison. Je ne
-sache pas que, dans cette affaire, nous demandions rien pour nous, si ce
-n'est peut-être une rectification insignifiante de frontières du côté de
-Landau et de la vallée de la Sarre, encore la chose est-elle très
-incertaine. On a très sagement renoncé à envoyer le prince Napoléon en
-Italie; mais c'est déjà une grande faute d'avoir songé à lui.
-
-J'ai eu des détails curieux sur la bataille de Sadowa par un témoin
-oculaire. Un régiment prussien de trois mille hommes n'avait, le soir,
-que quatre cents hommes debout. Un bataillon saxon de onze cents hommes,
-dont était le fils de madame de Seebach, n'en avait plus que
-soixante-six; ce fils a été tué. Le frère de la princesse de Metternich
-a été sauvé par miracle. Il paraît que le prince Charles de Prusse a
-révélé les talents d'un grand général. _Rara avis in terris._ Quant à M.
-de Bismark, il est mon héros. Il me paraît, quoique Allemand, avoir
-compris les Allemands et les avoir jugés pour aussi niais qu'ils le
-sont. La grande affaire, à présent, est de deviner si de tout cela
-résultera une révolution ou bien un ordre de choses nouveau, et quel
-ordre!
-
-Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt, j'espère! La grande chaleur me fait
-du bien, et je vais tolérablement.
-
-
-
-
-XCIII
-
-
-Saint-Cloud, 12 août 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-«Dites à M. Panizzi que, s'il passe par Paris, il sera obligé d'aller
-dans une auberge, et que je lui saurai gré de me donner la préférence.»
-Voilà ce que l'impératrice m'a chargé de vous dire hier.
-
-L'empereur est beaucoup mieux depuis son retour de Vichy. Comme il est
-très nerveux et que, depuis le commencement de la guerre, il n'a fait
-aucun exercice, il était agacé et échauffé. Un jour de beau temps le
-remettra. Mais, au lieu du beau temps, c'est l'impératrice du Mexique
-qui lui tombe sur les épaules. Elle est venue hier _in fiocchi_, à
-Saint-Cloud. J'ai été frappé de sa ressemblance avec Louis-Philippe.
-
-Il paraît qu'il y a encore bien des nœuds à raboter dans les affaires
-d'Allemagne et d'Italie. L'ordre de concentration pour l'armée de
-Cialdini a été un euphémisme assez habile pour arriver à l'armistice et
-par suite à la paix. Il me semble que la grande affaire à présent, c'est
-de remettre de l'ordre dans les finances et dans l'administration.
-Quelques lieues de territoire de plus ou de moins ne valent pas la peine
-de se battre, et de risquer son gain.
-
-Les épaules de madame de Montebello sont toujours admirables. Elle a été
-sensible à votre souvenir et vous en remercie. Elle se promenait un jour
-au bois de Boulogne avec une chienne de chasse non-muselée. Un des
-gardes veut confisquer sa bête, qui était en contravention. Madame de
-Montebello lui dit, avec les yeux tendres que vous lui connaissez: «Ah!
-monsieur, mais c'est la femme du chien de l'empereur!»
-
-On m'a invité pour Biarritz, mais je ne sais quand j'irai. Ma lettre,
-celle dont je vous ai parlé, a fait assez bon effet, car on m'en a cité
-un aphorisme qu'on avait retenu. A ce propos, il m'arrive une drôle de
-chose: M. Rouher, hier, m'a demandé si on m'avait dit quelque chose qui
-me concernait. «--Rien; qu'est-ce?--C'est qu'on vous donne la plaque de
-grand officier. Il paraît qu'on veut vous faire une surprise.» J'ai été
-un peu stupéfait. Puis j'ai dit que j'étais très sensible à l'honneur et
-à la marque de bienveillance, et j'ai ajouté: «Ne vaudrait-il pas mieux
-cependant faire un emploi _plus politique_ de cette distinction? Cela ne
-changera rien à mon dévouement. Cela peut en donner à d'autres. De plus,
-je suis le plus oisif et le plus inutile des hommes. Je me considère
-comme très heureux. Je vis dans mon trou et dans ma robe de chambre; que
-ferais-je d'une plaque?» Là-dessus, on m'a dit des banalités obligeantes
-et fait promettre le secret. L'impératrice ne m'a rien dit, et je n'ai
-pas osé _broach the matter_. _Margaritas ante porcos._ Qu'en dites-vous?
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Il fait un temps affreux, très mauvais pour
-l'agriculture.
-
-
-
-
-XCIV
-
-
-Saint-Cloud, 19 août 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis toujours ici et je n'en ai bougé, le 15 août moins que jamais.
-L'impératrice a regretté que vous ne fussiez pas venu passer la matinée
-avec elle et souhaiter la fête à l'empereur et au prince. Elle vous en
-voudra fort et vous menace d'une apostrophe à la seconde colonne du
-_Times_ si, en repassant, vous ne venez pas lui faire visite à Paris.
-L'empereur est beaucoup mieux; voilà deux jours qu'il sort et se
-promène. Il a repris son train de vie ordinaire, quoiqu'il soit encore
-repris de temps en temps de petites atteintes de fièvre. Je pense qu'un
-peu de chaleur aidant, il serait tout à fait bien.
-
-On est toujours fort pacifique. Je ne pense pas que, de votre côté, on
-insiste pour quelques lopins de montagnes. L'important est d'avoir une
-frontière stratégique. Quelques années de paix vous feront plus puissant
-qu'une guerre qui vous donnerait quelques lieues de territoire contesté
-et contestable. D'ici à longtemps, je crois que le ci-devant empire ne
-vous gênera pas. Il est disloqué par la guerre et probablement la paix
-le disloquera encore davantage. La grande affaire est de mettre de
-l'ordre dans les finances et d'approprier aux mœurs italiennes les
-institutions militaires de la Prusse, qui paraissent aujourd'hui le τὸ
-καλόν. Nous avons, nous, bien des réformes à faire de ce côté-là, et
-beaucoup à apprendre. Avec l'amour de la routine qu'on a dans ce pays,
-la chose ne sera pas très facile.
-
-Je suis invité à Biarritz, si Biarritz il y a, ce qui dépend de
-plusieurs futurs contingents. Pourtant il est fort probable que, vers le
-commencement de septembre, je ferai l'ornement de la terrasse que vous
-connaissez. Le temps est redevenu, sinon tout à fait beau, du moins
-tolérable, et nous faisons de grandes promenades à pied et en voiture.
-
-Hier, nous sommes allés donner des prix aux filles de sous-officiers
-décorés, qu'on élève aux Loges, près de Saint-Germain. Elles ont chanté
-très faux et nous ont montré des exemples d'écriture et des livres tenus
-en partie double. Il y en avait deux cent douze presque toutes laides.
-Sa Majesté en a embrassé une, et le courage lui a manqué pour les deux
-cent onze autres. Le prince a remis de sa main les prix aux lauréates,
-avec un sérieux et un aplomb admirables.
-
-Le soir, on lit et on cause. Nulle étiquette. On dîne en redingote. Nous
-sommes menacés d'un gala et d'un dîner avec Sa Majesté mexicaine. On lui
-donnera à manger; mais je ne crois pas qu'elle obtienne de l'argent ou
-des troupes. Je ne serais pas surpris si, d'ici à peu de mois,
-Maximilien abdiquait. Viendrait alors la république, ou plutôt
-l'anarchie, suivie de près, je pense, par les Yankees, la _Lynch Law_ et
-une colonisation anglo-saxonne. On me fait chercher pour la promenade,
-je n'ai que le temps de vous serrer la main. Adieu, mon cher Panizzi. On
-m'a donné la plaque en question, ou plutôt la patente.
-
-
-
-
-XCV
-
-
-Paris, 28 août 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Hier, j'ai quitté Saint-Cloud pour venir prendre mes derniers
-arrangements avant Biarritz. J'ai laissé tout le château en bonne santé.
-Il n'y a plus personne à Paris, tout le monde est en villégiature ou
-bien aux conseils généraux. Par conséquent, on ne fait pas de politique.
-
-L'impératrice du Mexique est partie très peu contente de sa visite à
-Paris, et particulièrement furieuse contre M. Fould, à qui elle a
-demandé de l'argent et qui n'a pas voulu lui en donner. Elle va à
-Miramar, probablement pour y préparer son installation. Personne ne
-doute qu'elle n'y soit bientôt rejointe par Maximilien, qui ne se soucie
-pas d'attendre à Mexico le départ des troupes françaises. Le mari et la
-femme paraissent irrités contre le maréchal Bazaine. On prétend qu'il
-veut être, lui aussi, empereur ou président du Mexique, et il y a des
-gens qui croient la chose faisable, tout étant possible chez ce
-peuple-là. Si j'en juge par les échantillons que j'ai vus à Saint-Cloud,
-ce sont des mammifères plus voisins du gorille que de l'homme. Les
-Yankees seuls parviendront à les dompter au moyen de la _Lynch Law_ et
-des procédés civilisateurs qu'ils savent pratiquer.
-
-Pourquoi a-t-on rappelé Mazzini? Ici, cela n'a pas fait un bon effet. On
-s'attend à de sérieuses difficultés au sujet de Rome. Est-il vrai que le
-pape et Antonelli lui-même soient devenus plus traitables? Dites-moi
-dans quel état vous trouvez les esprits et si on pense à constituer
-plutôt qu'à défaire? Lorsque j'ai parlé à _mon hôte_ de Saint-Cloud du
-cadeau qu'on allait lui faire «d'objets d'art enlevés à Venise», il a
-daigné rire beaucoup et a demandé de qui je tenais la nouvelle? En ce
-qui _nous_ touche, il n'y a pas un mot de vrai et je doute beaucoup du
-reste. Les Autrichiens sont bien plus curieux d'argent que de tableaux,
-et c'est, je pense, ce qui sauvera les Titien et les Paul Véronèse de
-l'Académie de Venise.
-
-J'ai dîné samedi, en culottes courtes, avec la princesse *** et son
-époux. Elle ressemble beaucoup à la reine; mais elle a des jambes, elle
-est très jeune et a l'air aimable. Le consort a l'air de n'avoir pas
-inventé la poudre. L'empereur était _in fiocchi_, avec la Jarretière au
-genou. Le petit prince a été très aimable et a fait une cour assidue à
-la princesse.
-
-Nous venons d'avoir trois jours de beau temps. Aujourd'hui, un orage a
-ramené la pluie. Je n'ai jamais vu de plus triste été; j'espère que vous
-êtes mieux traités de votre côté des Alpes. La princesse Mathilde est à
-Belgirate sur le lac Majeur jusqu'à la fin de septembre. Elle dit
-qu'elle espère vous voir, si vous passez dans son voisinage.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne m'oubliez pas. Dites-moi
-candidement où vous aimez mieux vivre, en Italie ou en Angleterre?
-
-
-
-
-XCVI
-
-
-Biarritz, 8 septembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-La paix durera-t-elle, et que fera-t-on du côté de Rome? Ici, comme vous
-pouvez bien vous le représenter, nous ne savons absolument rien.
-L'affaire même de la démission de M. Drouyn de Lhuys est demeurée pour
-nous à l'état de mystère. Ce qui me paraît probable, c'est que nous
-allons quitter Rome, et qu'il va en résulter un cri de douleur parmi
-tous nos dévots. Que vont faire vos volontaires? Je n'en sais rien. Le
-mieux serait de demeurer tranquille et de laisser le malade mourir de sa
-belle mort, accident qui me paraît à peu près inévitable, tandis que la
-plus petite persécution peut lui rendre un peu de vigueur. C'est
-toujours le cas avec les femmes et les prêtres.
-
-Nous avons ici une chaleur assez forte avec des orages, qui ne
-rafraîchissent l'air que pour quelques heures. On attend l'empereur, la
-semaine prochaine, ainsi que la reine d'Espagne, qui viendra nous faire
-visite avant de retourner à Madrid. Madame de Lourmel est à la villa et
-se rappelle à votre souvenir, ainsi que Varaigne. Nous mangeons force
-ceps à l'ail et des pêches gigantesques; nous allons nous promener le
-long de l'Adour; enfin nous menons une vie très confortable et très peu
-agitée.
-
-Je lis, lorsque je ne dors pas, un livre dont malheureusement je n'ai
-qu'un volume. C'est Burchard, qui parle beaucoup trop du cérémonial et
-pas assez des mœurs privées et publiques. A ce propos, comment faire
-pour me procurer l'ouvrage complet?
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et ne vous persuadez pas que vous
-ne pouvez vivre qu'à Londres. J'espère que la plage de Cannes ne vous
-effrayera pas et je vous garantis qu'elle vous fera du bien.
-
-
-
-
-XCVII
-
-
-Biarritz, 14 septembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Il est question d'une ascension à la Rune pour demain en très (trop!)
-nombreuse compagnie. J'espère que nous en reviendrons sans jambes
-cassées. L'empereur ne paraît pas très pressé de nous joindre. Tantôt on
-nous annonce son arrivée, tantôt on la renvoie aux calendes grecques.
-Pour ma part, je voudrais bien le voir ici; car, sans nous amuser
-beaucoup, nous ne sommes pas aussi sérieux qu'il convient à des gens
-aussi respectables que nous tous. Malgré tout ce qu'on peut dire contre
-les _blue stokings_, ils ont du bon et c'est une grande ressource pour
-passer le temps. Bien que je m'acquitte assez honorablement de mon
-métier de courtisan, je me sens pris parfois d'idées à la Bright, et
-j'ai envie de m'en aller vivre en homme libre dans quelque auberge au
-soleil. On nous annonce la grande duchesse Marie de Leuchtenberg, qui va
-peut-être nous apporter un peu d'étiquette, quoiqu'elle s'en dispense
-aussi chez elle, en voyage du moins.
-
-Le premier volume de Burchard, le seul que j'aie, est ennuyeux. C'est un
-long cérémonial où se trouvent çà et là quelques bons traits, comme, par
-exemple, qu'on enterra le pape Innocent VIII sans chemise, parce qu'on
-lui avait volé celle qu'il avait en mourant.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous, soyez patient et sage, et
-donnez-moi de vos nouvelles.
-
-
-
-
-XCVIII
-
-
-Biarritz, 21 septembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Ce que je vous ai dit au sujet des bas bleus m'était suggéré par le goût
-que je déplore chez une personne que j'aime, pour des amusements peu
-intellectuels. La raison est que l'éducation n'a pas été assez
-littéraire. L'avantage de la littérature est de donner des goûts nobles,
-qui deviennent de plus en plus rares dans ce monde sublunaire.
-
-L'empereur est tout à fait bien; il arrive aujourd'hui. Je ne pense pas
-qu'il ait été jamais sérieusement souffrant; mais la nature de son
-indisposition est de rendre triste et morose. Il n'est jamais très gai,
-et vous savez qu'un dérangement du tube digestif produit sur l'économie
-un grand effet, mais, je le répète, maintenant, tout va bien.
-
-Nous sommes partis pour la Rune, lundi dernier, par une pluie battante.
-Nous avions pris une grande résolution. Arrivés à Sare, chez Michel, le
-temps s'est éclairci et le soleil a brillé par moments au milieu des
-nuages. Cependant Michel nous a dit que l'ascension était impossible, et
-il nous a menés voir des grottes très curieuses à deux lieues de Sare.
-Nous étions vingt-cinq à cheval et six femmes en cacolets. Bien entendu
-qu'il y a eu des cacolets cassés et des culbutes. Une des grottes est le
-lit d'un grand fleuve souterrain, orné de chauves-souris, de
-stalactites, etc. L'autre, qui porte le nom harmonieux de
-_Sagarramurdo_, est un magnifique tunnel naturel, avec une rivière au
-milieu, de proportions gigantesques. Michel avait amené là une douzaine
-d'orphéonistes qui ont chanté en chœur, accompagnés par une espèce de
-flageolet très aigu, des airs basques d'un caractère très original,
-qu'ils ont terminés en criant: _Viva Imperatrisa!_ Un orage nous
-attendait à la sortie. Nous avons été trempés jusqu'aux os; mais il y
-avait bon feu chez Michel et d'excellent sherry, dont probablement il
-avait oublié de payer les droits. A minuit, nous rentrions à la villa et
-nous nous mettions à table.
-
-Le lendemain, personne n'était enrhumé. Une dame se plaignait d'avoir un
-noir au genou, une autre d'avoir été endommagée par la chute d'un
-cacolet, dans une autre partie du corps. Je n'ai rien pu vérifier. Il
-est probable que je resterai encore ici une semaine.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Puisse saint Antoine, votre patron, vous
-préserver de toute maladie, et des tentations du malin!
-
-
-
-
-XCIX
-
-
-Biarritz, 3 octobre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Nous sommes toujours ici et on ne parle pas encore de retour. L'empereur
-est bien, et son indisposition, ou plutôt la série de ses
-indispositions, n'a jamais eu un caractère grave. Il est fort préoccupé
-de bien des choses qui apportent chacune leur contingent d'embarras: le
-Mexique, la Vénétie, l'Allemagne, le pape, les inondations, la mauvaise
-récolte et les fusils à aiguille. Tout cela est à solder à la fois, et
-je crains que la prochaine session ne soit difficile. M. Fould est ici
-et paraît content de l'état des finances. Il prétend même qu'en faisant
-des économies, sur bien des inutilités, il se fait fort de trouver de
-l'argent pour les choses sérieuses et utiles.
-
-J'ai lu dans le _Times_ une lettre très curieuse sur l'insurrection de
-Palerme. Le respect pour la propriété et la continence des insurgés est
-inexplicable. Cela m'a rappelé les barricadeurs de Paris en 1848, qui
-n'ont ni pillé ni violé, bien que ces deux manières de se divertir
-dussent être bien agréables à des gens qui avaient à peine des chemises.
-Avez-vous quelque donnée sur les affaires de Palerme et sur les auteurs
-du mouvement, qui paraissent avoir échappé? Je vois aussi que Mazzini a
-été élu député à Messine, ce qui ne me plaît guère.
-
-Je suis fâché de ce que vous me dites de lady ***. Elle a tort sans
-doute et la peur du diable l'a rendue plus bête qu'il n'est permis; mais
-il faut passer beaucoup à de vieux amis et ne pas s'apercevoir de toutes
-les sottises qu'ils font, surtout quand on ne peut ni les empêcher ni
-les réparer. Je vous en parle avec d'autant plus de connaissance de
-cause, que je pratique souvent l'avis que je vous donne. Il faut
-plaindre lady *** d'être tombée en mauvaises mains, mais ne pas
-l'abandonner tout à fait. Un jour donné, vous pourriez lui être utile,
-et, si vous cessiez tout à fait de la voir, vous le regretteriez
-peut-être, s'il lui arrivait malheur.
-
-Les journaux me remplissent d'inquiétude au sujet de ma cave, qui doit
-avoir été envahie par la Seine. Comment mon vin se sera-t-il comporté au
-milieu de ce désastre? Je n'en reçois aucune nouvelle. Heureux mortel,
-qui possédez des caves aussi vastes que les souterrains de Persépolis,
-et remplies!
-
-Le temps se remet lentement, mais il se remet. Avant-hier, notre auguste
-hôtesse, madame de Lourmel et une autre dame, étant à batifoler sur les
-rochers auprès du phare, ont été surprises par deux furieuses lames.
-Elles prétendent n'en avoir eu qu'au-dessus des jarretières. J'étais à
-quelques pas d'elles et j'ai eu grand'peur qu'elles ne fussent
-emportées. Si elles avaient essayé de courir sur les rochers couverts
-d'herbes humides, elles seraient tombées, et alors il y aurait eu une
-drôle d'oraison funèbre à faire. Toutes me chargent de leurs souvenirs
-et de leurs compliments pour vous. Je ne pense pas que nous soyons de
-retour à Paris avant le 10 de ce mois.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien.
-
-
-
-
-C
-
-
-Biarritz, 17 octobre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Nous employons très activement le temps qui nous reste et nous faisons
-tous les jours d'assez longues excursions. L'empereur a repris son
-activité, et, ce qui vaut encore mieux, sa gaieté.
-
-Nous avons fait hier en chemin de fer, en voiture et à pied, une
-promenade de six heures dans le voisinage de la Rune. A ce propos, je
-vous dirai que, sous peu, votre grand exploit équestre perdra beaucoup
-de son mérite aux yeux de ceux qui n'auront pas connu cette montagne.
-Elle est traversée par une route et on pourra bientôt arriver en voiture
-jusqu'à son sommet; c'est-à-dire qu'on a fait une route, de Saint-Jean
-de Luz à Sare, des plus pittoresques et pourtant des plus douces pour
-les bêtes et les gens.
-
-Je pense que le retour à Paris sera marqué par de grands remue-ménage
-ministériels. Il me semble impossible que le maréchal Randon, le
-ministre actuel de la guerre, demeure en place. De grandes dépenses
-seront nécessaires pour réorganiser l'armée et surtout pour renouveler
-son armement en lui donnant des fusils à aiguille. Par suite de cela, je
-crains fort pour notre ami M. Fould, dont le système économique
-s'arrange mal avec la nécessité de payer cher et vite une grande
-quantité de fusils. Il trouverait, je pense, le moyen de faire les
-changements indispensables avec un peu de temps et sans emprunt, ni
-taxes nouvelles; mais on veut ne pas attendre, et ne pas interrompre les
-travaux publics. D'un autre côté, il ne manque pas de gens qui
-l'attaquent en secret et ouvertement auprès du _maître_. Il y a quelque
-temps que je vois l'orage se former et grossir, et je l'ai averti. Je ne
-sais quelle résolution il prendra. S'il quitte le ministère, ce sera une
-chose très fâcheuse pour le gouvernement; car il n'est pas facile à
-remplacer et les successeurs qu'on lui donne déjà sont des plus
-effrayants. Tout cela est fort triste. La session prochaine s'annonce
-assez mal et l'opposition aura beau jeu, à coup sûr.
-
-Je voudrais bien qu'à Rome les choses se passassent en douceur. Je sais
-que le gouvernement italien et même Ricasoli ont les meilleures
-intentions du monde; mais le pape fera tant de bêtises, il est si à
-court d'argent, et ses fidèles sujets sont tellement travaillés par
-Mazzini et consorts, que je ne vois pas moyen d'empêcher une
-catastrophe. Elle aurait chez nous un retentissement du diable et
-augmenterait encore nos embarras.
-
-Nous partons d'ici dimanche prochain, après le saint sacrifice de la
-messe, et nous serons le 22 dans la nuit à Paris. Je pense y rester au
-moins une huitaine de jours et puis prendre mon vol pour Cannes. Il me
-paraît difficile qu'on aille à Compiègne cette année, car on a tant de
-choses à faire! D'ailleurs, je suis bien déterminé à quitter pour cette
-année le métier de courtisan. Vous ne vous doutez pas combien il est
-fatigant.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles
-à Paris.
-
-
-
-
-CI
-
-
-Paris, 25 octobre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je reviens à l'affaire de lady ***. Elle a tort, cela saute aux yeux;
-mais, permettez-moi cependant de vous dire que vous attribuez parfois à
-méchanceté, de sa part, ce qui, à moi, me semble n'être que la sottise
-d'une pauvre femme livrée aux prêtres, ayant peur du diable, et prête à
-tout faire pour n'avoir pas affaire à lui. La dame a toujours prétendu
-aux grands sentiments et à l'effet. Je trouve qu'un juge impartial
-s'étonnera que vous vous en preniez à des mots de jargon de belle dame.
-Une femme en faisant l'amour dit qu'elle _meurt_. Tout cela n'est que
-forme de style. Le fond de l'affaire est celui-ci: Une amie que vous
-avez connue libérale, bonne enfant, philosophe, est devenue grincheuse,
-dévote outrée, vouée aux prêtres et à la racaille courtisanesque. Ce
-n'est plus la même femme, laissez-la.
-
-A propos de différends, il paraît qu'il y en a eu de graves entre Sa
-Majesté et notre ami Fould. Je pense que cela est raccommodé à présent,
-et j'y ai travaillé selon mes petits moyens. Il me semble que tout le
-monde y gagnera, particulièrement le maître.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je suis revenu ici en pas trop mauvaise santé,
-sauf un rhume qui est une mauvaise affaire pour moi. L'air de Biarritz
-est vraiment très bon. Je regrette de ne pouvoir en dire autant de la
-cuisine.
-
-
-
-
-CII
-
-
-Paris, 28 octobre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je conçois parfaitement tout le chagrin que vous donne cette triste
-affaire. Elle me rappelle des souvenirs encore pénibles. Lorsqu'on perd
-l'estime qu'on avait pour un _ami_, et surtout pour une _amie_, cela
-vous gâte tout le passé. On n'a plus même les souvenirs du bon temps,
-qui n'est plus. Pourtant, je tiens toujours à mon opinion. Il me semble
-que vous attachez à des phrases de mélodrame, une importance qu'elles ne
-méritent pas. Milady a été toujours portée à la déclamation, et c'est,
-d'ailleurs, le défaut de la plupart des femmes. Tant qu'elles sont
-jeunes et jolies, cela ne va pas mal. On ne s'en aperçoit que
-lorsqu'elles vieillissent. Il y a une douzaine d'années qu'un malheur
-semblable au vôtre m'est arrivé. Seulement il n'y avait pas de politique
-et pas trop de religion dans l'affaire. J'en ai été horriblement
-affecté, d'abord pour le fait en lui-même, ensuite par l'indignation que
-me causait l'injustice avec laquelle on m'avait traité. Je me mets à
-votre place et je vous plains de tout mon cœur.
-
-Je crois complètement arrangée l'affaire de Fould, ce qui me réjouit. La
-session ne sera pas des meilleures, à ce que je crains; mais, sauf
-l'affaire du Mexique, il me semble qu'on pourra s'en tirer heureusement.
-
-Je compte partir pour Cannes, dès que la crémaillère sera pendue dans
-mon logement, c'est-à-dire d'aujourd'hui en huit, à peu près. Je ne
-serai donc pas à Paris quand M. Gladstone y viendra; mais il verra sans
-doute M. Fould, qui se fera un plaisir de le présenter. Si vous écrivez
-à M. Gladstone, vous pourrez le lui dire. Je suis persuadé que
-l'empereur aura beaucoup de plaisir à le voir.
-
-On m'a fait, dans un journal belge, successeur de Bacciochi, et, dans un
-allemand, ministre de l'instruction publique. Je ne réclamerai que
-lorsqu'on me fera évêque.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je suis bien fâché de vous savoir souffrant. Je
-voudrais vous édifier au sujet de Cannes; mais la place me manque, je
-reprendrai ce sujet à ma première lettre.
-
-
-
-
-CIII
-
-
-Paris, 30 octobre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je vous l'ai dit dès le commencement, vous exigez beaucoup de lady ***.
-Une femme qui se convertit a peur du diable; elle est menée dès lors par
-les gendarmes du bon Dieu, chargés de réprimer le diable, _id est_ les
-prêtres. Vous autres, philosophes, vous êtes parfois trop sévères pour
-les dévots. Vous les trouvez méchants; ils ne sont que faibles. Il faut
-peut-être se tenir à distance d'eux, mais ne pas les juger comme vous
-jugeriez un philosophe, votre confrère. Enfin, ce qui est fait est fait.
-Le temps adoucira tout.
-
-J'ai fait ma visite d'adieu à Saint-Cloud. J'ai trouvé le _maître_ de la
-maison en excellente santé et très gai, _madame_ aussi. Le prince
-impérial était aussi très gaillard. Il est probable qu'il n'y aura pas
-de Compiègne cette année.
-
-Miss Lagden et mistress Ewer sont parties ce soir pour Cannes. Elles me
-chargent de vous dire, une fois pour toutes, que vous y seriez le
-bienvenu et qu'elles auraient soin de vous comme de moi. J'ajouterai que
-nous avons à notre disposition le docteur Maure, qui est un bon médecin
-et des plus dévoués; qu'il y a, de plus, un médecin anglais et un
-italien, le docteur Buttura, tous les deux intelligents, outre le
-soleil, l'air de la mer, la vue des bois et des Alpes, et de très bonnes
-selles de moutons. Des fiacres pour les gentlemen qui ne veulent pas se
-promener à pied; des barques pour voguer sur le golfe presque toujours
-uni comme une glace; la présence d'Édouard Fould et de sa cuisinière,
-artiste sublime, et des grives _aux baies de myrte_, chez le docteur
-Maure, complètent le tableau de Cannes. Le _drawback_ est l'absence de
-belles dames, peu ou point de soirées, et manque absolu de livres.
-
-Adieu; portez-vous bien et soignez-vous. J'ai prévenu M. Fould du
-passage de M. Gladstone. Non seulement il fera plaisir à M. Fould en
-allant le voir, mais je crois qu'il lui ferait de la peine en n'y allant
-pas.
-
-
-
-
-CIV
-
-
-Paris, 2 novembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Voilà le pape en train de faire des bêtises. C'était à prévoir: comme un
-prunier pousse des prunes, tout de même, un niais fait des niaiseries.
-Il parle de fuite lorsqu'il n'est plus question de le mettre à la porte.
-Il a le goût du martyre, mais où ira-t-il? Je ne puis pas trop concevoir
-que le gouvernement anglais ait un intérêt quelconque à attirer le pape
-à Malte. Autant vaudrait introduire des rats dans sa maison. Pourtant,
-ici nos politiques de l'opposition croient que M. Odo Russell travaille
-à cela depuis plusieurs années, et ils disent que ce serait un grand
-malheur pour la France. Pour moi, je tiens que le grand malheur serait
-si Sa Sainteté venait chez nous. Ce serait assurément un hôte très
-incommode. Je ne me représente pas trop ce que M. Gladstone est allé lui
-dire. Probablement la conversation a été plutôt littéraire que
-politique.
-
-Je vois ici quelques Anglais très effrayés des progrès que fait la
-réforme en Angleterre, entre autres lord Cowley. Vous vous rappelez
-qu'il y a longtemps que nous notions les progrès de la démocratie dans
-votre pays. Aujourd'hui, ce n'est plus par des fentes qu'elle se glisse,
-elle fait des brèches, et Dieu sait où elle s'arrêtera. Il me semble
-voir des enfants qui jouent avec des allumettes phosphoriques dans un
-bâtiment plein d'étoupes.
-
-Je suis désolé de la maladie de lord Ashburton; dit-on qu'il y ait
-quelque espoir de guérison ou s'il y a danger de mort? Ce serait une
-sorte d'espoir aussi. Je plains sa pauvre femme de tout mon cœur.
-L'accident arrivé à votre ami au club est bien moins triste. Après un
-boulet de canon, qui vous tue glorieusement, c'est assurément ce qui
-peut arriver de mieux à un honnête homme. Je trouve qu'il n'y a rien de
-si embêtant que la douleur et, quand ou peut l'éviter, c'est un grand
-point. Bien entendu, qu'on ait le temps de dire un _in manus_, ou qu'on
-ait dans sa poche une absolution _in articulo mortis_ de notre
-saint-père.
-
-Pour quitter ce vilain sujet, je suis charmé de voir que vous ne faites
-pas tout à fait fi de mes gigots de Cannes. Nous allons nous mettre en
-quête d'un appartement convenable à votre grandeur avec un water-closet,
-comme vous dites si chastement, à proximité. La fréquentation des
-Anglais a beaucoup augmenté votre modestie naturelle. Vous rappelez-vous
-des maisons à Rome, où le water-closet, sans _water_ et sans _clôture_,
-est sur l'escalier, le trône caché par un rideau très court, en sorte
-qu'on voit les jambes de la personne assise? Je me souviens d'avoir vu
-de très jolies jambes de cette façon, et je fus si bête, que je hâtai le
-pas.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et soignez-vous. On dit qu'on
-va vendre la collection Blacas. Le British Museum est-il en fonds pour
-acheter? Il y a de bien belles choses.
-
-
-
-
-CV
-
-
-Paris, 7 novembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je reçois votre lettre, qui me fait beaucoup de peine pour beaucoup de
-raisons; la première, à cause de vous; la seconde, à cause de moi; la
-troisième parce que je vois avec chagrin votre nature originale
-modifiée, et permettez-moi de le dire, un peu pervertie par le contact
-des Anglais. Rien n'est plus désagréable que d'avoir cette maladie peu
-poétique qu'on appelle la courante; mais se rendre malade pour la
-dissimuler serait la pire chose du monde. Il est possible, je pense, de
-remédier à cela. Je ne sais si je vous ai donné un remède arabe, dont
-nos gens se trouvent très bien en Afrique. On met dans un bol de la
-gomme arabique pulvérisée, une once ou une demi-once, et on y ajoute de
-l'eau, goutte à goutte, de manière à en former une pâte assez épaisse,
-qu'on avale. Joignez-y un peu de sucre, si vous voulez. Cela opère de
-deux manières: médicalement et physiquement. Cela calme l'inflammation
-du tube intestinal, et cela le revêt d'une sorte de couche solide qui le
-met à l'abri des irritations pendant quelque temps. Je sais force
-officiers qui s'en sont trouvés merveilleusement. Permettez-moi
-d'espérer, mon cher ami, que vous ne renoncez pas tout à fait à vos
-projets et que vous vous appliquerez à concilier l'_utile dulci_, les
-soins de votre ventre et ceux de votre santé générale.
-
-J'ai d'assez mauvaises nouvelles de Rome. Il paraît qu'on s'agite
-beaucoup. Le pape, de son côté, ne manque pas une sottise, à faire ou à
-dire. On paraît craindre que, aussitôt après le départ du corps d'armée,
-il y ait une révolution. C'est l'espoir des mazziniens, et il y a,
-dit-on, à Rome, un parti qui y pousse. On prétend ici que Ricasoli y
-aide de tout son pouvoir, tant parce que c'est son opinion, que par
-esprit d'hostilité personnelle contre l'empereur. Il me semble qu'il y a
-un peu d'exagération.
-
-S'il arrivait quelque catastrophe, cela nous mettrait dans la position
-la plus difficile et la plus dangereuse; car il est triste de le dire,
-mais c'est la vérité, le _papisme_ est ici presque général. Voltaire a
-fait un _fiasco solenne_, et l'infâme est plus puissant que jamais. Vous
-noterez que toutes les inspirations déplorables qu'on donne au pape lui
-viennent de France.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi promptement de vos nouvelles. Je
-pars ce soir. L'impératrice est très enrhumée; l'empereur est
-parfaitement bien.
-
-
-
-
-CVI
-
-
-Cannes, 18 novembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je connais votre maladie et je la crois très remédiable. Il vous
-faudrait de deux choses l'une: ou bien un médecin, homme d'esprit et
-assez patient pour vous écouter souvent sur le sujet gastrique. Cela ne
-se rencontre que très rarement, les docteurs habiles ne donnant pour
-l'ordinaire leur attention qu'à des cas graves. Ou bien, il faut être
-votre médecin à vous-même, à l'exemple de votre compatriote Tibère,
-empereur calomnié par ce polisson de journaliste nommé Tacite. Il
-s'agit, et cela vaut la peine qu'on y réfléchisse très sérieusement, de
-rechercher par des expériences, ce qui convient et ce qui ne convient
-pas à votre estomac. Essayez d'abord de boire à vos repas de l'eau de
-Saint-Galmier ou de l'eau de Condillac. Il est très probable que vous
-vous en trouverez bien. Essayez encore de prendre un peu de carbonate de
-soude, avant de manger. Enfin, essayez encore quelque chose de plus
-simple, c'est de changer les heures de vos repas.
-
-Soyez convaincu qu'après un mois d'étude, vous aurez trouvé le régime
-qu'il vous faut suivre, et alors ce n'est plus qu'une affaire de fermeté
-pour persévérer et ne pas manquer à la loi qu'on se sera prescrite et
-dont on ne doit jamais s'écarter sous peine de retomber dans la série
-des petits maux innomés, qui sont, en réalité, très lamentables, bien
-qu'il ne se trouve personne pour vous plaindre.
-
-Je désire beaucoup que ce que vous me dites de Ricasoli soit vrai; je
-croyais qu'il avait une dent contre nous et particulièrement contre
-l'empereur. Il est bien naturel qu'il agisse dans l'intérêt de son pays;
-la seule chose qu'on puisse lui demander, c'est de ne pas susciter
-gratuitement des embarras aux autres, sans avantages pour lui-même.
-
-Autant qu'on en peut juger par les dernières nouvelles, il semble, au
-reste, que le gouvernement italien soit bien d'accord avec le nôtre sur
-la question romaine. Il veut empêcher qu'il n'y ait du tapage à Rome
-tant que le pape vivra, et c'est, je crois, ce qu'il faut souhaiter pour
-la France et pour l'Italie.
-
-Vous savez quelle est ma façon de penser sur le pape et les prêtres. Je
-déplore tous les jours que François Ier ne se soit pas fait protestant.
-Mais, puisque nous avons le malheur d'être catholiques, il nous faut dix
-fois plus de prudence pour vivre en paix. Si une excitation religieuse
-venait s'ajouter à tous les ferments que nous possédons, nous irions
-assurément et très rapidement à tous les diables. Le pouvoir de ces
-gens-là est encore immense, malgré Renan et tous les philosophes, et ils
-ont encore bien des couleuvres à nous faire avaler.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Méditez la partie médicale de ma lettre.
-Veuillez vous souvenir, de plus, qu'il y a dans le monde une petite
-ville nommée Cannes, où, depuis huit jours, on ne voit guère un nuage,
-et où il fait presque trop chaud; où enfin il y a des gigots de mouton
-excellents que nous serions charmés de vous faire manger.
-
-
-
-
-CVII
-
-
-Cannes, 29 novembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'espérais que _nous_ achèterions la collection Blacas. Je trouve que
-vous la payez cher; mais, à tout prendre, vous faites une très bonne
-affaire. Vous n'aviez rien de très beau en fait de camées et de pierres
-gravées, et vous gagnez un certain nombre d'objets admirables, quoique
-plusieurs des signatures des pierres gravées soient fausses (ceci _inter
-nos_). Les vases ne sont guère remarquables. La toilette romaine
-d'argent, quoique d'un très bas temps, est un morceau unique. Il y a une
-tête d'Esculape dont on fait grand cas, et qui, à mon avis, est
-médiocre. Je n'ai pas examiné la collection de médailles. Il y a une
-suite romaine en or qui, dit-on, est très belle. Au résumé, je vous fais
-mes compliments, veuillez les faire à Newton et à M. Disraeli.
-
-Votre Angleterre, mon cher ami, s'en va à tous les diables. Feu notre
-regretté ami lord Palmerston y a beaucoup contribué. Souvenez-vous qu'un
-jour son nom sera maudit pour la plus grande faute qu'homme d'État ait
-commise, son refus de reconnaître conjointement avec nous la
-Confédération du Sud. Vous vous moquez de nous pour notre affaire de
-Mexico, dont heureusement nous nous tirons, la queue entre les jambes;
-mais vous aurez la plus lourde part des conséquences.
-
-Je voudrais que le pape fût dans le sein d'Abraham. S'il avait sous sa
-tiare un grain de cervelle, tout s'arrangerait au mieux. Le malheur est
-qu'il est une honnête bête, et un bon chrétien. Il est poussé par nos
-plus mortels ennemis, qui ne désirent qu'une chose, c'est d'en faire un
-martyr et des reliques.
-
-Il n'est que trop vrai que notre amie, _madame de la Rune_[12] veut
-aller à Rome. Tous les gens de la maison, surtout les principaux commis,
-s'y opposent tant qu'ils peuvent. Je crains bien que _monsieur de la
-Rune_, qui a une peur bleue des scènes, n'ose pas dire son veto. A
-présent, figurez-vous les conseils que peut donner quelqu'un qui n'a
-peur de rien et qui ne voit les choses qu'au point de vue chevaleresque!
-
- [12] L'impératrice.
-
-Il y a, comme on dit, à boire et à manger, dans la circulaire de
-Ricasoli. Si les Romains l'entendent bien, je pense qu'ils mettront le
-saint-père à la porte. La chose en elle-même me serait particulièrement
-agréable, n'étaient les fâcheuses conséquences qui peuvent en résulter
-pour nous. Il est triste de confesser que nous sommes bêtes; mais je
-suis convaincu que rien ne pourrait être plus funeste à la dynastie
-régnante que la fuite de ce vieux prêtre.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; vous ne me parlez ni de votre santé ni de
-Cannes. Nous avons _trop_ de soleil. Venez donc!
-
-
-
-
-CVIII
-
-
-Cannes, 7 décembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai vu avec plaisir que la démonstration de lundi dernier était
-tournée, comme on dit, en eau de boudin. Cela n'empêche pas que la chose
-ne soit bien grave. Il suffit de voir la façon dont on en parle, et les
-éloges que le _Times_ donne aux ouvriers _intelligents_, _etc._, qui
-exécutaient cette parade. On se réjouit qu'il n'y ait eu que vingt-cinq
-mille hommes à la procession, mais soixante-dix mille billets ont été
-vendus, et c'est bien du monde. Quelle est la vérité sur le fénianisme?
-Est-ce un _hoax_ dans lequel le gouvernement donne tête baissée, ou bien
-la chose est-elle réellement sérieuse? Mais quelle est la situation de
-l'Angleterre, et quel rôle va-t-elle jouer dans la question d'Orient?
-
-Grâce à Dieu, il paraît que le voyage de madame de la Rune est tombé
-dans l'eau. Du moins j'ai des rapports de gens bien informés qui disent
-qu'il n'en est plus question. Si, comme je le crois, l'affaire s'est
-faite et défaite en famille et sans éclat, tout est pour le mieux.
-
-La prospérité de ces canailles de Yankees est effrayante. Près d'un
-milliard de surplus dans leur budget, après quatre années de guerre! Le
-discours du président Johnson ne nous promet pas poires molles, ni à
-vous non plus. Quoi que vous en disiez, c'était dans l'œuf qu'il fallait
-écraser l'aigle américaine (pour parler comme Victor Hugo). Et, si
-l'annexion de la Savoie a pu avoir sur lord Palmerston l'influence que
-vous dites, et l'a empêché d'accepter l'offre d'une intervention à frais
-communs, cela prouve encore davantage qu'il était bien vieux quand il
-est mort.
-
-Je crois que le pape s'en ira de Rome, car il est bête et il est
-conseillé par de méchantes bêtes. Il nous donnera une belle occasion de
-faire des sottises. J'ai encore quelque espoir qu'on se contentera _d'en
-dire_. Pourvu qu'il n'emporte pas les archives du Vatican, nous nous
-consolerons, moi du moins, et vous aussi, je pense.
-
-Nous attendions ici Du Sommerard. Au moment où il allait partir, on l'a
-mis en réquisition pour l'Exposition universelle, et le voilà attaché à
-la chaîne _in æternum_, c'est-à-dire jusqu'à la fin de l'année
-prochaine.
-
-On nous annonce l'arrivée prochaine de Cousin et de
-Barthélemy-Saint-Hilaire. Édouard Fould, avec une incomparable
-cuisinière, sera ici le 20. Elle fait des sauces à se lécher les doigts
-jusqu'au coude!
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je respire assez bien pourvu que je ne sorte
-pas le soir, pourvu que je fasse attention à tout, triste chose! Heureux
-temps que celui où l'on peut ne faire attention à rien!
-
-
-
-
-CIX
-
-
-Cannes, 21 décembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Rien n'est encore décidé au sujet du voyage qui nous inquiète. Le
-général Fleury, que je viens de voir, m'en donnait l'assurance, il y a
-une heure. Je crois, pour ma part, que l'inconcevable discours d'adieu
-de Sa Sainteté aux officiers français a fait plus d'effet que tous les
-raisonnements qu'on a pu faire. Les Vénitiens d'autrefois disaient
-qu'ils étaient Vénitiens avant d'être chrétiens; notre auguste hôtesse
-est impératrice avant d'être chrétienne.
-
-Le général Fleury paraissait extrêmement content du roi, et de Ricasoli
-encore plus. Il me dit que c'est un homme tout d'une pièce, sur la
-parole duquel on peut compter absolument. Ici, on est très content du
-discours du roi à l'ouverture du Parlement.
-
-On nous annonce ici pour demain l'arrivée de lord Russell, qui viendrait
-faire quelque séjour, car on lui cherchait une villa, _rara avis_, en ce
-moment, où tout est plein. J'irai lui faire ma cour dès que je le saurai
-installé.
-
-Malgré la lune et le soleil, je ne suis guère content de ma santé. Je
-respire tous les jours plus difficilement. Quelquefois j'en prends mon
-parti, d'autres fois cela m'agace et me donne les _blue-devils_. Je ne
-puis m'empêcher de regretter, comme le roi don Alphonse le Chaste, de
-n'avoir pas été consulté pour l'arrangement du monde. Il eût été bien
-facile de le faire moins bête, et, s'il était nécessaire d'y faire
-entrer la mort, j'aurais du moins voulu en ôter la souffrance.
-
-Adieu, mon cher ami; votre bienheureux patron saint Antoine vous en
-préserve!
-
-
-
-
-CX
-
-
-Cannes, 27 décembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Le voyage de madame de la Rune est à tous les diables, et elle y a
-renoncé sans perdre sa belle humeur. Le _quomodo_ est encore un mystère
-pour moi, qui n'est pas éclairci. Jugeant par son caractère, que je
-connais assez bien, je suis porté à croire que la sortie de _Pio Nono_
-au général Montebello, qui n'était ni charitable, ni chrétienne, ni
-polie, ni politique, a plus fait que tous les arguments pour changer sa
-résolution. Ce qui me surprend, c'est que M. Ricasoli s'était montré
-d'abord très favorable au voyage en question; _il en attendait
-beaucoup_. C'est ainsi qu'il s'en est exprimé devant le général Fleury à
-Florence.
-
-La tranquillité de Rome et de l'Italie déconcerte beaucoup nos
-cléricaux. Ils seraient charmés d'avoir un martyr de plus à mettre dans
-leurs litanies. Que cela dure encore quelque temps. _Non vixerit annos
-Petri._ J'espère qu'alors ce sera une affaire finie et qu'on inventera
-autre chose. Il serait monstrueux, en effet, qu'on fît encore un pape
-avec un collège composé comme il est en majorité d'Italiens, et
-d'Italiens en quelque sorte _fuorisciti_. Je ne pense pas que la
-catholicité se soumette. Ou l'on fera une nouvelle application du
-suffrage universel, ou l'on mettra la clef sous la porte, et nous irons
-fouiller dans les archives du Vatican.
-
-Il est très vrai que la loi sur le recrutement de l'armée, ou plutôt le
-système mis en avant, cause beaucoup de mécontentement, mais surtout
-dans la bourgeoisie, et il est à remarquer que l'opposition orléaniste,
-dont le _Journal des Débats_ est la plus pure expression, se signale
-surtout par ses attaques, après avoir crié par-dessus les toits à
-l'imprévoyance du gouvernement qui n'arme pas en sentant M. de Bismark
-sur la frontière. Il n'est que trop vrai qu'à force de prêcher que le
-souverain bien est l'argent, on a profondément altéré les instincts
-belliqueux de la France, je ne dis pas dans le peuple, mais dans les
-classes élevées. L'idée de risquer sa vie est devenue très répugnante,
-et ceux qui s'appellent les honnêtes gens disent que cela est bas et
-grossier. Ces messieurs en feront tant, qu'ils obligeront l'empereur à
-se jeter dans les bras du populaire, à quoi, d'ailleurs, il a toujours
-eu quelque propension. On m'écrit que, lorsqu'il est rentré de Compiègne
-à Paris, les ouvriers et les gens du peuple l'ont reçu avec un
-enthousiasme qui semblait une protestation contre l'opposition des gens
-en habits noirs.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; bonne fin d'année, bon commencement de l'autre.
-
-
-
-
-CXI
-
-
-Cannes, 7 janvier 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai fait visite avant-hier à lord Russell, que j'ai trouvé revenant de
-la promenade, dans le costume de M. Punch, avec milady. Il m'a paru
-mieux portant, moins maigre, mais cependant fatigué et l'air d'un homme
-qui n'espère plus rien. J'entends plusieurs Anglais d'ici dire qu'il est
-très possible, voire probable, que lord Derby tienne encore cette
-session. Milord et milady ont été, d'ailleurs, très aimables. Je n'ai pu
-réussir à les faire parler politique. Ils ont amené une ribambelle
-d'enfants.
-
-Les nouvelles que je reçois de Paris sont assez bonnes. Le côté
-financier est excellent. La loi sur le recrutement devient, à ce qu'il
-paraît, fort anodine et probablement ne suscitera pas de grands orages.
-Elle aura de plus l'avantage de n'alarmer personne en Europe, ce qui est
-un grand point. Malgré la décadence de l'esprit militaire en France, je
-crois qu'en cas de besoin, nous pourrions encore trouver des forces
-suffisantes pour prêter le collet à tout venant.
-
-Je trouve qu'on est très sage en Italie et que les choses y prennent une
-excellente tournure, quoique je ne croie guère à la réalisation du
-programme de M. Ricasoli, d'une église libre dans un État libre. Outre
-que le système n'a jamais été du goût des prêtres, je me demande s'il
-est prudent de l'adopter le lendemain d'une révolution. Il y a tant de
-points de contact entre le gouvernement et ce que ces messieurs
-appellent la religion, que de nombreux conflits sont inévitables. Ils
-les feront naître partout où ils se croiront en force. Il me semble,
-d'ailleurs, que ce vieil entêté du Vatican perd du terrain, même ici. Il
-est par trop niais, il y a en lui la douceur obstinée d'un mouton.
-
-Je fais des projets de voyage pour cet été. L'exposition universelle
-rendra Paris intenable pour les Parisiens, et j'ai quelque envie de
-passer mes vacances à Venise, où un de mes amis est consul général.
-Voulez-vous venir prendre des glaces au café Florian sans risque de les
-gâter par la vue des uniformes blancs? On me dit, d'ailleurs, que Venise
-sera fort solitaire cet été. Au point de vue commercial et industriel,
-je ne crois pas qu'elle reprenne jamais son antique splendeur. Ancône,
-Trieste et Tarente ont trop d'avantages sur elle; mais ce sera toujours
-une ville charmante, où les oisifs passent le temps d'une façon
-agréable.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-moi de vos
-nouvelles.
-
-
-
-
-CXII
-
-
-Cannes, 20 janvier 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Nous avons été ici pendant trois jours sans communications avec le Nord,
-la neige ayant enterré le chemin de fer entre Avignon et Valence. C'est
-pendant ce temps-là que le pauvre Cousin est mort d'une apoplexie
-presque foudroyante et que rien ne pouvait faire prévoir. Il avait dîné
-très gaiement la veille. Il s'est plaint le lendemain matin (dimanche
-dernier) d'avoir mal dormi, mais cela ne l'a pas empêché de travailler à
-son ordinaire toute la matinée. Vers une heure, il a été pris d'une
-invincible envie de dormir qu'expliquait la mauvaise nuit de la veille;
-il s'est assoupi sur un canapé et ne s'est plus réveillé. On a essayé en
-vain tous les remèdes pendant douze ou quinze heures. Il conservait
-encore la vie matérielle, mais il n'a pas repris connaissance et n'a pas
-même ouvert les yeux. L'expression de sa figure était si parfaitement
-calme, que probablement le corps même ne souffrait pas. C'était
-cependant, je vous assure, un horrible spectacle que ce corps inerte
-résistant encore à la mort, le sommeil d'un enfant et les râlements d'un
-moribond.
-
-Barthélemy-Saint-Hilaire, qui demeurait chez lui, et moi, nous n'avons
-pas voulu faire venir le curé, encore moins monseigneur Dupanloup, qui
-était à Nice et qu'on nous proposait de mander par le télégraphe. Cousin
-n'avait rien dit à ce sujet, et nous avons craint que, si les prêtres
-arrivaient, ils ne fissent quelque tour de leur métier, le Dupanloup
-surtout, qui en aurait fait une relation à sa manière. Le fait est,
-d'ailleurs, qu'il ne voyait ni n'entendait. Le curé de Cannes, après
-avoir montré beaucoup de mauvaise humeur, surtout, je pense, parce que
-l'enterrement doit avoir lieu à Paris, a pourtant envoyé un prêtre
-lorsque nous avons accompagné le corps à la gare du chemin de fer; ainsi
-tout s'est passé décemment et sans scandale.
-
-Je reçois des lettres de Paris où l'on m'entretient de toute sorte de
-bruits politiques, tous annonçant un changement de système, un grand pas
-dans le sens libéral et parlementaire. Je crois qu'on exagère la
-grandeur de ces changements; mais je suis convaincu qu'il se fera
-quelque chose. Reste à savoir si cela réussira. A vous dire le vrai,
-j'en doute un peu. L'éducation politique de ce peuple-ci est fort
-au-dessous, à mon avis, des institutions qu'il a présentement; il ne
-peut qu'abuser des concessions qu'on lui ferait encore. Tout cela
-m'attriste un peu et m'effraye pour l'avenir.
-
-Nous avons en France un grand nombre de gens, plus forts et plus habiles
-que M. Bright, qui poussent à la roue tant qu'ils peuvent, pour faire
-verser le char, déjà embourbé. Les gens de bon sens sont rares et le
-plus grand nombre est trop dépourvu d'ambition pour se mêler des
-affaires. Je ne vous dis rien des mesures dont on me parle. Tout est
-encore trop vague, et, selon toute apparence, vous en saurez plus que
-moi, lorsque cette lettre vous arrivera.
-
-On dit que vous avez eu un temps abominable à Londres et de la neige
-comme en Sibérie. J'espère que vous n'étiez pas à patiner sur la
-Serpentine, lorsque tant de gens ont pris un bain froid. Il paraît qu'il
-y a eu beaucoup de morts. Connaissiez-vous quelqu'un dans cette affreuse
-bagarre?
-
-Nous avons, nous aussi, payé notre tribut à l'hiver. Nous avons eu deux
-jours de gelée qui ont un peu nui à nos fleurs et brûlé les jeunes
-pousses d'orangers; mais, à tout prendre, le mal n'est pas grand. Je
-crains, d'après toute la neige dont on nous parle, qu'il n'y ait des
-inondations encore dans le centre de la France. M. Dupanloup nous dira
-encore que cela tient aux mauvais procédés qu'on a pour le pape.
-Pourtant il semble bien tranquille sur son trône et il empêche les
-Écossais d'aller à leur prêche, ce qui les mènerait droit en enfer.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et écrivez-moi. Je ne suis pas
-trop mal, malgré toutes les tristes crises que je viens de traverser.
-
-_P.-S._ Votre billet m'arrive à l'instant. Il me réjouit fort. Je vous
-écrirai demain ou après. La poste va partir. Allez aux Tuileries, vers
-une heure et demie, et demandez qu'on remette votre carte au chambellan
-de l'impératrice. Elle vous recevra avec grand plaisir.
-
-
-
-
-CXIII
-
-
-Cannes, 21 janvier 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Tâchez que M. Gladstone voie l'empereur. J'en écris à M. Fould. Je crois
-vous avoir dit hier ce que vous auriez à faire pour voir l'impératrice.
-Peut-être feriez-vous mieux de lui écrire, la veille de votre arrivée,
-que vous lui demandez la permission de lui présenter vos hommages en
-passant. Signez votre nom lisible sur l'enveloppe, et présentez-vous le
-lendemain à une heure et demie. Elle m'a écrit une lettre charmante à
-l'occasion de la mort de Cousin.
-
-Comme vous êtes peu _lettré_, je vous propose la rédaction suivante:
-«Madame, sur le point d'aller voir à Cannes un des plus fidèles sujets
-de Votre Majesté, je ne voudrais pas passer par Paris, sans lui
-rapporter des nouvelles de Votre Majesté. Je la supplie donc de me
-permettre d'en venir chercher demain et de déposer en même temps aux
-pieds de Votre Majesté l'hommage du respect avec lequel, etc.»
-
-Adieu, mon cher Panizzi, je vous attends avec grande impatience.
-
-
-
-
-CXIV
-
-
-Cannes, 10 mars 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'aime à croire que vous êtes resté au coin du feu pendant le vilain
-temps. Si vous vous êtes mis en route par cette pluie battante, vous
-aurez vu la Corniche, comme l'Anglais qui voulait voir le lac de Genève,
-et qui en fit le tour dans un char de côté, la capote du char tournée du
-côté du lac. Il a pu vous arriver, en outre, d'être arrêté par quelque
-torrent de montagne, dans une auberge à punaises et obligé de vivre d'un
-vieux coq pendant quarante-huit heures. Si vous avez éprouvé ces
-infortunes, nous nous abstenons de vous plaindre, trouvant que vous vous
-êtes trop dépêché de nous quitter. Ce sont des jugements de la
-Providence qui peuvent contribuer à votre amendement.
-
-Voilà la levée de boucliers des fénians qui prend couleur. Je ne pense
-pas que cela ait grande importance cependant. Je crains seulement que le
-gouvernement ne réprime avec la même lourdeur qu'il a fait dans l'Inde
-et à la Jamaïque. John Bull, quand il a eu peur, est impitoyable. A mon
-avis, dans cette affaire-ci, il faut un mélange très habile de démence
-et de rigueur, pendre un peu et beaucoup amnistier; pendre surtout
-quelques Américains pour décourager les autres.
-
-En ce qui concerne la réforme, il me semble toujours que le beau rôle
-est à notre ami M. Lowe. Lui seul est dans le vrai et a le courage de
-son opinion. Ménager la chèvre et le chou est chose bien difficile, et
-je ne crois pas possible de faire une réforme définitive. Autant
-prétendre s'arrêter au milieu d'une glissade que de fixer les conditions
-du droit électoral pour toujours ou même pour longtemps. Si on détruit
-ce qui existe, on ne retardera guère le suffrage universel. Il fera le
-tour du monde comme le mal napolitain. Les deux choses se valent, mais
-on n'a pas encore trouvé le mercure pour le suffrage universel.
-
-Vous aurez vu dans les journaux le projet de loi sur l'armée. Je ne le
-trouve pas trop bon et je doute qu'il soit adopté sans grands
-amendements.
-
-Le prince impérial a des clous qui l'empêchent de s'asseoir. Rien de
-sérieux. On fait un grand éloge du général Frossard, qui sera son
-gouverneur. On le dit très ferme et très honnête homme.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Tâchez d'empêcher Garibaldi de faire tant de
-littérature.
-
-
-
-
-CXV
-
-
-Cannes, 28 mars 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Votre lettre confirme ce que nous disent les journaux, de la faiblesse
-de la Chambre italienne et des mauvaises dispositions d'une partie des
-députés. Je crains que ce grand animal de Garibaldi ne les pousse à des
-bêtises sérieuses.
-
-Il me semble aussi qu'en Angleterre les choses ne vont pas trop bien.
-J'entends dire que le _Bill_ de lord Derby ne passera pas, et que le
-gouvernement qui lui succédera aura bien de la peine à éviter le
-_manhood suffrage_. Il y a déjà longtemps que j'ai renoncé à comprendre
-le système de lord Derby, et il me semble que personne dans le Parlement
-n'est beaucoup plus avancé que moi. C'est dans un grand tunnel noir
-qu'on s'engage, et ce qui se trouvera au bout, je crains que personne
-n'en ait d'idée bien nette. En Angleterre, grâce à la richesse de
-l'aristocratie, à son bon sens, et aux habitudes de corruption
-électorale, il se pourra fort bien que les résultats du suffrage
-universel soient tout à fait autres que ne l'attend M. Bright.
-
-Chez nous, cela ne va pas mieux. La Chambre paraît être très peu
-d'humeur à voter la nouvelle loi sur la réorganisation de l'armée, du
-moins, sans des changements considérables, et ce qu'il y a de plus
-fâcheux, à mon avis, c'est que les changements qu'on y fera seront
-plutôt de nature à diminuer nos forces qu'à les augmenter. Nous devenons
-trop amoureux du bien-être.
-
-On dit que M. Rouher se plaint très vivement de la bêtise de Walewski,
-dont il a grand'peine à conjurer les effets. De son côté, la majorité
-est furieuse contre son président, qui ne sait pas présider, et il est à
-croire qu'on sera obligé de donner satisfaction à M. Rouher.
-
-Un assez grand nombre de légitimistes sont allés aux soirées du duc de
-Mouchy et ont fait bonne mine à sa femme. Cela a produit quelque
-sensation.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; tenez-moi au courant de vos faits et gestes.
-
-
-
-
-CXVI
-
-
-Paris, 4 avril 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Me voici enfin à Paris, toujours bien souffrant. J'ai failli crever en
-route, mais enfin je suis arrivé. L'impératrice s'est enrhumée dans sa
-visite à l'Exposition. Le prince va beaucoup mieux, et c'est par pure
-précaution qu'on l'empêche encore de sortir.
-
-Je suis bien de votre avis sur la politique. Les choses vont au plus
-mal. Cette affaire du Luxembourg me semble une grande folie et un grand
-danger. Le pays ne vaut pas les quatre fers d'un chien; mais c'est une
-position stratégique, à ce qu'on dit, menaçante autrefois pour la
-France, menaçante, si elle était en nos mains, pour la Belgique et la
-Prusse. Est-il de notre intérêt, est-il de bon sens de menacer, dans
-l'état de division où nous sommes?
-
-Tout le monde dit que la loi sur la réorganisation de l'armée sera
-rejetée par la Chambre, qui repousse avec énergie toute idée de guerre.
-
-Je suis heureux d'apprendre que, de votre côté, les affaires italiennes
-vont mieux qu'on ne s'y attendait. Cependant l'adresse de la Chambre
-nouvelle n'est pas encore votée, et ce sera une épreuve. Les Sénats sont
-toujours raisonnables, excepté le mien.
-
-Vous avez vu les élans de catholicisme de nos généraux, qui frémissent à
-la seule idée qu'on ait pu nommer un arien professeur de langue
-hébraïque. Tout cela est bête à faire pleurer. Croyez qu'en dernière
-analyse, mon cher ami, la bêtise est le grand malheur de ce temps-ci.
-Nous ne sommes pas la _progenies vitiosior_, mais _stultior_. Voilà le
-grave danger. On peut faire entendre raison aux vicieux, mais aux bêtes
-jamais. Il me semble qu'en Angleterre on vogue à pleines voiles vers le
-suffrage universel; c'est un nouvel argument pour la sottise de notre
-génération.
-
-L'empereur a été très bien reçu à l'Exposition. Il a encore un prestige
-extraordinaire parmi le peuple; mais les salons et la bourgeoisie sont
-aussi mal que possible. Quant aux orléanistes, il n'y a sots projets
-qu'ils ne fassent.
-
-Adieu, portez-vous bien, si vous pouvez. Mon rhumatisme est passé, mais
-les étouffements subsistent.
-
-
-
-
-CXVII
-
-
-Paris, 16 avril 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Le prince impérial est parfaitement bien. Il ne lui reste de son
-accident que la nécessité de s'abstenir de monter à cheval pendant une
-quinzaine de jours encore. Sa maladie aura eu cela de bon, qu'elle a
-montré à Leurs Majestés qu'on l'élevait très mal, en le faisant dîner à
-table, veiller, rester au salon dans une atmosphère échauffée comme
-celle des Tuileries. Le général Frossard paraît avoir un caractère très
-ferme, et on attend beaucoup de lui. Tout le monde s'accorde à trouver
-que c'est un très bon choix. L'enfant a été très patient et très
-courageux pendant tout le temps de sa maladie. Il n'a pas voulu être
-chloroformé et a exigé que l'on ne dît pas à sa mère le jour où on
-devait lui faire l'opération.
-
-Nous sommes à présent dans un moment de tranquillité relative. Le ton
-des journaux prussiens est beaucoup moins haut; celui des journaux
-russes et des journaux anglais est aussi plus rassurant. Aujourd'hui, la
-question paraît se réduire à la retraite des Prussiens de Luxembourg et
-à la destruction de la forteresse, qui est une menace pour tous les
-voisins, pour nous particulièrement, ou bien à son occupation par une
-garnison hollandaise. Toutes les grandes puissances donnent tort,
-dit-on, à M. de Bismark, et je crois qu'il cédera.
-
-Il me paraît probable que, malgré cela, la paix n'est pas fort assurée.
-Il y a plusieurs indices inquiétants. Je sais de très bonne source qu'un
-engin de guerre nouveau et très mystérieusement fabriqué, passe pour
-assurer une immense supériorité à son possesseur. On en a réuni déjà
-plusieurs batteries avec des précautions extraordinaires, telles que les
-ouvriers qui ont fabriqué certaines parties de la machine n'ont jamais
-vu les autres. On pousse également avec une grande activité la
-fabrication des fusils et des cartouches Chassepot; mais, ce que veut
-l'empereur, personne au fond ne le sait. Les bourgeois voient la guerre
-avec horreur; mais le peuple, et surtout dans les départements de l'Est,
-veut manger du Prussien.
-
-La loi sur la réorganisation de l'armée sera tellement modifiée, qu'elle
-ne sera plus reconnaissable. Les militaires disent qu'elle sera bonne.
-Lisez, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15, un article sur ce sujet du
-général Changarnier. Il se fait un peu vieux et n'a pas cessé d'être
-trop vantard; mais il y a de bonnes choses pourtant.
-
-On a vu de grands ministres être _cocus_. Vous paraissez croire que
-cette qualité est la seule qui nuise à X... C'est là, je pense, son
-moindre défaut. On publie dans les journaux un appel de Garibaldi aux
-réfugiés romains, de son style ordinaire, c'est-à-dire très mauvais.
-J'espère qu'on trouvera moyen de l'arrêter, avant qu'il en vienne au
-fait.
-
-J'ai renoncé à comprendre le bill de réforme; mais il semble que les
-tories auront la gloire de mettre le feu aux poudres. Je me demande
-comment il sera possible de refuser le suffrage universel dans un délai
-assez court.
-
-Adieu, mon cher ami; nous sommes destinés, je le crains, à voir encore
-bien des choses extraordinaires.
-
-
-
-
-CXVIII
-
-
-Paris, 27 avril 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai fait une action héroïque hier en menant la comtesse Téléki à
-l'Exposition universelle malgré un temps de chien. Je lui ai fait faire
-un très mauvais déjeuner en assez piètre compagnie, mais elle a pris
-tout cela avec beaucoup de philosophie. On voit qu'elle a voyagé et
-qu'elle n'exige pas, comme un certain gentleman de votre connaissance,
-que tout le monde soit comme à Bloomsbury square.
-
-Il y a toujours beaucoup d'inquiétude et un peu d'agitation. Si cela
-dure, je crois, _that our monkey will be up_, et cela me fait plaisir.
-Si nous baissions la tête, je nous tiendrais pour perdus à jamais.
-
-A présent, voici la situation. L'empereur a fait venir lord Cowley et
-lui a donné l'assurance qu'il n'avait aucune idée d'hostilité, aucune
-envie d'accroître le territoire français du côté de l'Allemagne, qu'il
-ne tenait pas du tout aux deux cent mille Luxembourgeois, mais qu'il ne
-voulait pas qu'une puissance étrangère tînt garnison hors de ses États,
-et sur la frontière de France. En résumé, il a prié l'Angleterre
-d'intervenir auprès de la Prusse, avec la proposition soit de raser la
-citadelle et de laisser le duché à la Hollande, soit d'y mettre une
-garnison hollandaise, soit d'annexer le duché à la Belgique, mais, en
-tout état de cause, de retirer la garnison prussienne. Il semble que
-lord Stanley trouve la proposition convenable et on dit aujourd'hui même
-que la reine avait écrit _propria manu_ au roi de Prusse. C'est en effet
-du côté dudit roi qu'est la plus grande difficulté. M. de Bismark est,
-dit-on, très pacifique, il est vrai qu'il _rows one way and looks
-another_.
-
-La Russie assez froide, d'abord, paraît s'être réunie ensuite à la
-manière de voir de l'Angleterre. D'ailleurs, des deux côtés, anglais et
-russe, il y a, comme il paraît, une certaine coquetterie à notre égard
-en vue de l'éclosion assez prochaine vraisemblablement de la question
-d'Orient. Des gens bien informés me disent que l'empereur, selon son
-habitude, est tout à fait d'accord avec l'Angleterre sur cette
-diabolique question orientale, et cela me fait plaisir.
-
-J'ai vu aujourd'hui chez M. Fould un des médecins du prince impérial qui
-nous a dit qu'il allait parfaitement bien. Il paraît qu'on ne veut pas
-encore panser la plaie de peur d'un retour de l'accident qui est déjà
-arrivé. D'après le médecin, c'était un luxe de précaution.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. M. Fould a gagné plusieurs prix avec les
-chevaux que vous avez vus à Tarbes, et ces triomphes le consolent tout à
-fait, comme il semble, de la perte de son portefeuille.
-
-
-
-
-CXIX
-
-
-Paris, 6 mai 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Toutes les apparences sont en faveur de la paix, et lord Stanley y aura
-une bonne part. Représentez-vous ce qui serait arrivé, si lord Russell
-eût été ministre des affaires étrangères.
-
-On annonce comme à peu près certaine l'arrivée du roi de Prusse à la fin
-de ce mois, et, bientôt après, celle de l'empereur de Russie. Avec le
-roi de Grèce, le frère du taïcoun du Japon et le pacha d'Égypte, cela
-fera une table d'hôte aussi amusante que celle que trouva Candide à
-Venise.
-
-A peine une épine est-elle hors du pied, qu'il en entre une autre. La
-question d'Orient mûrit rapidement et bientôt nous en aurons des
-nouvelles. Ici, on a décommandé les réserves, mais on fabrique des
-fusils avec beaucoup d'activité; on dit que le mois prochain on en fera
-cinq à six mille par jour. On en a commandé partout, et ce qu'il y a de
-curieux, c'est que les meilleurs se font en Espagne.
-
-Je ne suis pas trop mal depuis quelques jours que le printemps s'est
-déclaré pour tout de bon. Il fait même trop chaud. Cependant je mène
-toujours la vie d'anachorète. Je ne sors jamais le soir, je ne dîne
-jamais en ville et j'ai absolument renoncé au monde. J'ai en ce moment
-mon domestique malade, ce qui me contrarie beaucoup. On me promet que ce
-n'est qu'une grippe qui n'a rien de grave. Il n'y a pas dans les petites
-misères humaines d'ennui plus grand que de changer d'habitudes et de
-serviteurs.
-
-Un des honnêtes gens qui viennent quelquefois me tenir compagnie, avait
-vu Nigra chez le prince de Metternich, où son entrée avait fait
-sensation. Il paraissait être dans la maison sur un très bon pied. Je
-vois que M. d'Azeglio assistera au congrès de Londres et je m'en réjouis
-en le supposant un avocat de plus pour la paix.
-
-Nous attendons des dépêches télégraphiques de Londres, au sujet de la
-grande manifestation réformiste de M. Beales. Il me semble que cela
-passe la permission, et il serait bien temps qu'on mît à la raison toute
-cette canaille qui se mêle de ce qui ne la regarde pas.
-
-Il est probable que vous ne serez ici que vers les premiers jours de
-juin; car vous avez encore bien du chemin à faire et des occasions de
-vous arrêter. Vous arriverez au moment le plus brillant de l'Exposition,
-avec toutes les têtes couronnées. Je vous ai dit que j'avais déjeuné il
-y a huit jours avec Leurs Majestés, qui m'ont demandé de vos nouvelles.
-Si vous êtes à Paris en juin, il est probable que vous serez engagé à
-Fontainebleau. Le prince impérial est allé à Saint-Cloud. Il est tout à
-fait bien à présent.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; amusez-vous pour deux; car, moi, je ne m'amuse
-guère.
-
-
-
-
-CXX
-
-
-Paris, 17 mai 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suppose que vous êtes toujours à Florence, attendant sir James; mais
-je crains que vous ne tardiez tant, que vous ne trouviez plus personne à
-Paris. On me dit qu'on commence à partir pour la campagne. Cette grande
-quantité de princes, empereurs, taïcouns qui nous envahit est bien faite
-pour effaroucher les Parisiens pur sang.
-
-L'article qui a fait sensation ici et à Londres est dans la _Revue des
-Deux Mondes_ du 15 avril, signé «M. Collin»[13]. Il traite des _trade's
-associations_ et de la situation actuelle de l'Angleterre. Je l'ai donné
-à lire à la comtesse Téléki, qui en a été très frappée et ne comprend
-pas qu'un étranger sache et comprenne tant de choses curieuses; mais le
-plus remarquable, selon moi, c'est la façon dont tout l'article est
-fait, disposition, style, etc. Enfin je trouve qu'il y a là dedans
-quelque chose de supérieur. Je regrette qu'au lieu de s'occuper de
-mathématiques et surtout de bibliophilie, il ne se soit pas borné à
-faire du journalisme.
-
- [13] Pseudonyme qui cachait le nom de M. Libri.
-
-Vous aurez, quand vous viendrez à Paris, une fort jolie petite maison à
-vous, rue du Faubourg-Saint-Honoré, que M. Fould avait fait construire
-pour son fils encore garçon, avec une porte mystérieuse sur la rue, dont
-j'espère que vous n'abuserez pas.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; nous avons depuis quelques jours un temps
-d'hiver qui me désespère. Je voudrais bien que, pour votre arrivée ici,
-vous fussiez un peu mieux traité. Je n'ai pas entendu parler de M.
-Gladstone, qu'on attendait à Paris ces jours-ci.
-
-
-
-
-CXXI
-
-
-Paris, 24 mai 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Il me semble, au sujet de votre logement à Paris, qu'il ne serait pas
-très convenable de ne pas accepter celui que vous offre M. Fould. Où
-avez-vous pris que ce fût une maison entière? C'est un petit appartement
-de garçon que M. Fould avait fait faire, comme je vous l'ai déjà dit,
-avant que son fils fût marié, et qui est juste ce qu'il faut pour un
-personnage de votre poids. Il y a une entrée particulière sur la rue,
-_pour introduire en secret les concubines_. M. Fould compte sur vous, et
-vous auriez tort, je crois, de vous excuser.
-
-Le prince impérial va bien. Il est établi à Saint-Cloud, ce qui vaut
-bien mieux pour lui que la vie de Paris et des Tuileries.
-
-Que dites-vous du voyage du sultan à Paris? Cela a l'air d'un
-opéra-comique. Je pense que tous ces grands personnages viennent voir
-mademoiselle Thérésa et mademoiselle Menken. Ces dames font de très
-brillantes affaires et ont augmenté leurs prix, comme les bouchers;
-elles vendent comme eux de la viande fraîche, ou soi-disant telle.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons un temps exécrable. Il fait plus
-froid que le pire jour de janvier à Cannes. On nous dit à l'Institut,
-que c'est une année exceptionnelle, comme il y en a deux par siècle,
-revenant à un intervalle régulier, et que c'est 1816 qui revient en
-1867. Je regrette bien d'avoir subi deux fois pareille misère. Je vois,
-comme consolation, qu'il a neigé deux jours de suite à Londres.
-
-
-
-
-CXXII
-
-
-Paris, 26 juin 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai déjeuné samedi avec deux personnes très fatiguées de leurs corvées
-passées et se préparant aux corvées à venir, _monsieur_ souffrant de
-rhumatismes, _madame_ d'un gros rhume, assez bien l'un et l'autre
-cependant. Ils m'ont demandé de vos nouvelles. Le fils va parfaitement
-et court comme une personne naturelle.
-
-Je vous engage à lire, dans _le Moniteur_ d'aujourd'hui, le discours de
-Sainte-Beuve au Sénat. Il vous amusera. Il est impossible d'avoir plus
-d'esprit; mais il a sacrifié le fond à la forme et a dit tout ce qu'il
-fallait pour rendre impossible le vote qu'il demandait. Où s'arrêteront
-les cléricaux?
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous quelque chose du grand concile
-qu'ils font à Rome?
-
-
-
-
-CXXIII
-
-
-Paris, 30 juin 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Voici un récit qui vous plaira peut-être. M. le préfet de la Seine a
-invité le roi des Belges à dîner avec le conseil municipal. Il a pris
-sans façon le bras de la reine, et, se tournant vers le roi: «Roi des
-Belges, donnez le bras à madame Haussmann.»
-
-Je suis mieux de santé, mais non pas assez bien cependant pour
-entreprendre le voyage de Londres, et, quoique nous soyons très amis, je
-ne voudrais pas vous donner l'embarras de ma carcasse, si je venais à la
-laisser dans Bloomsbury square; d'ailleurs, on m'a violemment pressé
-d'aller à Biarritz. Je m'en suis défendu et m'en défendrai tant que je
-pourrai; mais vous comprendrez qu'il serait assez mal à moi de refuser,
-et d'aller autre part. Si dans cette affaire je n'avais qu'à suivre mon
-goût à moi, je partirais dès demain sans voir même le sultan; mais il
-faut faire son métier de courtisan.
-
-Madame de Montijo est à Paris depuis trois ou quatre jours. Elle est
-logée avenue Montaigne; la duchesse de Mouchy et je ne sais qui encore
-occupant les maisons de sa fille. Elle va très bien et il me semble
-qu'il y a un peu d'amélioration à ses yeux.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie jusqu'à
-l'automne.
-
-
-
-
-CXXIV
-
-
-Paris, 5 juillet 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Maximilien a eu le sort de bien des aventuriers. Il est une des victimes
-de notre saint-père le pape, qui déjà a fait tant de mal à sa famille.
-Le diable, c'est que, quoi qu'on dise et qu'on fasse, une partie de la
-responsabilité retombe sur nous. Hier, on disait (mais heureusement sans
-qu'on pût dire de quelle source) que les Mexicains avaient assassiné
-notre ministre à Mexico, ce qui nous ajouterait des embarras nouveaux.
-Ce serait un cas comme celui du consul pris par le roi Théodoros
-d'Abyssinie. Il n'y a que les Yankees et le _Lynch Law_ qui puissent
-venir à bout des Mexicains. C'est une race tellement pourrie, qu'il n'y
-a plus d'espoir de la régénérer. Il faut l'exterminer pour faire quelque
-chose du pays. Je crains bien qu'on en soit venu en Espagne à une
-situation presque aussi mauvaise. Tout ce que j'apprends tend à prouver
-que la gangrène est partout.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Le sultan a eu une peur bleue dans le chemin de
-fer. Il disait d'arrêter, il voulait descendre, il a crié et pleuré en
-faisant ses trente lieues à l'heure. Il est fort poli ici, et dit des
-choses aimables à tout le monde, ou bien Fuad Pacha les lui fait dire.
-
-
-
-
-CXXV
-
-
-Paris, 11 juillet 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je ne sais si vous avez eu connaissance de cette misérable querelle de
-Sainte-Beuve avec M. Lacaze au Sénat. Cela s'envenime tous les jours. On
-vient de mettre à la porte les élèves de l'École normale qui étaient
-allés complimenter en corps Sainte-Beuve. Grâce aux trompettes des
-journaux l'École de droit et l'École de médecine vont faire une
-démonstration du même genre. Pour augmenter les embarras du ministre de
-l'instruction publique, son fils est allé hier souffleter un
-journaliste, ce qui est une sacro-sainte personne aujourd'hui. Tout est,
-dans ce temps-ci, à la débandade, faute de commandement.
-
-On a présenté au Corps législatif une loi sur le droit de réunion qui ne
-peut être discutée cette année faute de temps matériel. Voilà que les
-ouvriers du faubourg Saint-Antoine, pour montrer combien cette loi est
-utile et bonne, demandent à se réunir pour célébrer le 14 juillet,
-c'est-à-dire l'anniversaire de la prise de la Bastille. Vous qui
-connaissez le bon sens et la tranquillité de nos ouvriers, pensez-vous
-que pareille réunion se passerait aussi paisiblement que celle de
-Hyde-Park le mois dernier? Ce sont de bien mauvais symptômes et le ton
-des journaux de l'opposition vous montrera quels sont leurs projets ou
-leurs espérances.
-
-Je crois que le voyage de l'empereur d'Autriche à Paris n'aura pas lieu,
-et je ne crois pas qu'il faille trop s'en affliger. Moins nous nous
-mêlerons des affaires d'Allemagne, mieux ce sera pour nous.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. L'impératrice va passer quatre jours en très
-grand particulier avec la reine. Je pense qu'elle s'arrêtera bien un
-jour à Londres. Elle est incognito, mais vous ne ferez pas mal de vous
-inscrire, si elle vient dans vos parages. Ceci entre nous.
-
-
-
-
-CXXVI
-
-
-Paris, 19 juillet 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je ne sais qu'une chose, c'est que l'impératrice va passer quelques
-jours en tête-à-tête avec la reine. Il est évident qu'elle aura au moins
-une de ses dames avec elle. Lorsque je saurai qui, je vous le manderai
-aussitôt. Il me paraît improbable qu'elle aille en Angleterre sans
-s'arrêter au moins un jour à Londres pour se reposer un peu de ses
-fatigues de maîtresse de maison.
-
-Lorsque vous verrez M. Lowe, faites-lui mes compliments de son dernier
-discours, qui ressemble un peu aux prédictions de Jérémie, mais qui me
-semble un modèle du véritable style parlementaire. Ce style disparaîtra
-comme beaucoup d'autres bonnes choses sous l'irruption des mauvaises
-manières américaines qu'il a prédites, et ce sera grand dommage.
-
-On dit que la session finira la semaine prochaine, pour recommencer au
-mois de novembre et discuter la loi de la presse, des réunions, etc. Je
-crois que je me priverai d'y assister si je vis assez pour aller à
-Cannes.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. On dit que notre ministre à Mexico, M. Dano, a
-été fusillé par Juarez. C'est le pire qui pouvait nous arriver. Je ne
-sais si c'est le cas d'appliquer l'axiome espagnol, _siempre lo peor es
-cierto_.
-
-
-
-
-CXXVII
-
-
-Paris, 26 juillet 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Il paraît que le tête-à-tête d'Osborne a été des plus intimes. On m'a
-dit que Sa Majesté n'allait pas à Londres, donc vous n'avez eu rien à
-faire.
-
-Malgré toutes ces visites pacifiques de rois et de ministres, il y a
-toujours une inquiétude vague, mais dont l'effet est très réel. On dit
-qu'il y a ici des capitaux énormes, et personne ne veut faire de
-placement même à quelques mois. Personne ne peut dire de quoi il a peur,
-mais tout le monde a peur. Nous sommes, en effet, dans la plus étrange
-de toutes les situations, ayant les inconvénients du système
-parlementaire sans en avoir la solidité; les inconvénients de
-l'absolutisme et même ceux de la liberté.
-
-Au milieu de tout cela, l'empereur continue à être très populaire, et
-par exemple, toutes les fois qu'il vient à l'Exposition, il a une espèce
-d'ovation de la part des ouvriers qui nomment Pelletan et Jules Favre.
-J'ai peur que cela ne lui monte la tête et ne l'empêche de voir le
-danger très réel de la situation. On attend l'impératrice demain soir.
-
-La princesse de *** est ici scandalisant tout le monde par ses façons de
-faire. Elle donne des rendez-vous et n'y vient pas; elle rit, elle
-pleure, elle gronde, elle a des accès de colère et de larmes. Je la
-trouve extrêmement jolie et d'une blancheur de peau qui promet beaucoup.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Lisez, dans la _Revue des Deux Mondes_, le
-deuxième article signé «Collin», sur les associations ouvrières. Il y a
-aussi, dans la même revue du 15 de ce mois, une réponse de M.
-d'Haussonville au prince Napoléon, très pénible, ce me semble, pour Son
-Altesse.
-
-
-
-
-CXXVIII
-
-
-Paris, 7 août 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Le prince impérial est revenu de Luchon en très bonne santé, sans la
-moindre trace de sa maladie. Madame de Montijo a été un peu souffrante
-ces jours passés. Elle va mieux à présent.
-
-Avez-vous lu la lettre de mon confrère l'évêque d'Orléans sur les
-affaires de Rome et d'Italie?
-
-Il annonce toute sorte de catastrophes. M. de Sartiges, notre
-ambassadeur à Rome, qui vient d'arriver ici (je ne sais trop pourquoi),
-dit que le pape ne s'est jamais si bien porté. Je pense qu'il dépassera
-les _annos Petri_. Est-il vrai que Nigra ne reviendra pas à Paris? J'en
-serais fâché pour ma part, et je crois qu'on aurait tort de le changer.
-
-Je suis de votre avis au sujet de l'article de la _Revue_ signé Collin.
-Il est inférieur au premier, mais cependant toujours très remarquable.
-Si ce qu'il dit est vrai, cela ne promet pas poires molles pour
-l'avenir. Ce qui m'étonne, c'est que le gouvernement britannique, si
-prudent d'ordinaire, prenne, pour faire une concession aux radicaux, le
-moment où ils sont le plus menaçants. On ne cède jamais aux menaces que
-l'on ne se repente bientôt de n'avoir pas risqué la bataille. Le pis,
-c'est que cela ne dispense pas de la livrer, et, quand on s'y résout à
-la fin, on la perd. Ce diable de système américain nous envahit tous les
-jours. Je crois, mon cher Panizzi, que nous sommes nés trop tard. Le bon
-temps est passé et nous aurons des couleuvres à avaler.
-
-Je n'aime pas ce voyage de Saltzbourg, qui est malheureusement décidé.
-Je cherche en vain le bon côté et je ne vois que les inconvénients qui
-me semblent des plus gros. On commence à dire qu'au retour ils
-ramèneront à Paris François-Joseph et l'impératrice. On les dit très
-médiocres l'un et l'autre, détestant au fond du cœur M. de Beust et
-prêts à le planter là à la première occasion.
-
-Les Grote ont passé par ici, à ce que j'ai appris, mais je suis tout à
-fait ruiné dans leur esprit, depuis que j'ai écrit que Cousin avait dit
-sur Socrate ce que les professeurs allemands ont inventé longtemps
-après. Madame ne m'a pas pardonné non plus d'avoir estimé douze francs
-un Titien qu'elle a payé douze mille francs.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous le mieux que vous pourrez.
-
-
-
-
-CXXIX
-
-
-Paris, 21 août 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis pour ma part tantôt bien, tantôt mal, mais n'ayant jamais de
-sécurité. On m'a conseillé des capsules d'essence de térébenthine. Elles
-me réussissent assez bien. Pourvu que cela dure! C'est ce que disait
-Arlequin, à la hauteur d'un troisième étage, en tombant d'un cinquième.
-
-Si j'en crois les cancans et les journaux, l'entrevue de Saltzbourg
-tournerait à la pastorale. Les malins ont peur de la dernière lettre
-adressée au ministre de l'intérieur au sujet des chemins vicinaux. Ils
-disent qu'on veut donner le change et faire croire à la paix. On voit
-tout dans tout, avec un peu de bonne volonté.
-
-Il y avait, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août, un assez bon
-article sur l'état de l'Allemagne qu'on attribue au comte de Paris.
-L'avez-vous lu? Il conclut plutôt à la paix. S'il est réellement de lui,
-il est plus fort qu'aucun de ses oncles; mais cela ne m'empêche pas de
-trouver qu'un prince a mieux à faire qu'à publier des articles pour le
-plus grand divertissement des oisifs. Je crois que si, au Ier siècle,
-l'imprimerie eût été découverte, le diable aurait eu plus beau jeu à
-tenter Notre-Seigneur.
-
-J'ai dîné hier chez la comtesse de Montijo, que j'ai trouvée assez bien
-portante. Elle m'a demandé de vos nouvelles. Elle n'en avait pas de sa
-fille, autrement que par les journaux. Il m'a semblé qu'elle était assez
-inquiète des mouvements qui ont lieu en Catalogne. Ce n'est pas encore
-grand'chose, mais dans une maison d'amadou une étincelle peut faire de
-grands ravages.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Que dites-vous de l'incendie du _Saint-Pierre
-Martyr_ à Venise? Il me semble que, dans toute l'Europe, on devrait
-retirer des églises les tableaux de maîtres. Il n'y a pas de pires
-conservateurs que les prêtres, et cependant ils veulent tout avoir.
-
-
-
-
-CXXX
-
-
-Paris, 2 septembre 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-La chaleur tout à fait tropicale que nous avons depuis trois semaines
-m'a fait du bien. Je suis donc, pour le présent, dans un état assez
-tolérable. J'ai cependant, surtout le soir, de petits accès de
-suffocation, mais pas trop douloureux. En somme, je suis bien mieux que
-lorsque vous m'avez quitté. Ma prudence y est pour beaucoup. On m'a
-offert de me mener à Biarritz; mais cette même prudence m'a fait
-refuser, ce qui, je crois, n'a pas augmenté mon crédit. Je suis comme
-les chats malades, je me fourre dans un coin et n'en sors pas;
-d'ailleurs, je ne me sens pas d'humeur assez joviale pour les
-_mocedades!_ de Biarritz. J'attendrai donc ici les approches de l'hiver
-et je m'enfuirai aussitôt à Cannes, où j'espère bien vous voir.
-
-Viollet-Leduc, qui a accompagné Leurs Majestés dans leur voyage à Lille,
-Dunkerque, Amiens, etc., dit qu'il n'a jamais vu enthousiasme ou plutôt
-frénésie pareille. _Les points noirs_, qui ont fait mauvais effet à
-Paris, ont été pris pour une marque de franchise. Je les traduis
-également de cette manière. Mon impression est à la paix. Il est vrai
-que l'Europe est toute pleine de poudre et qu'il suffirait d'une
-étincelle pour tout mettre en feu; mais c'est justement ce qui me
-rassure. Chacun peut voir très clairement ce qu'il a à perdre, et très
-confusément ce qu'il pourrait gagner. Je crois que le joueur le plus
-hardi, soit M. de Bismark, hésiterait.
-
-Lisez dans la _Revue des Deux Mondes_ un article assez intéressant (1er
-septembre), d'un Polonais nommé Kladzko, sur le congrès de Moscou. A
-part les exagérations d'émigré, qu'il faut écarter, il y a là un aperçu
-curieux de la situation de l'Europe orientale. Je me rappelle mon
-_standing joke_ avec lord Palmerston, qui n'admettait pas la question
-d'Orient. Elle s'est rapprochée et n'est plus maintenant à
-Constantinople.
-
-Vous avez peut-être entendu parler d'une correspondance de Pascal,
-découverte par M. Chasles de l'Académie des sciences, d'où résulterait
-qu'il aurait découvert avant Newton les lois de l'attraction. Cela fait
-grand bruit. Pour moi, je ne doute pas un instant que ce ne soit l'œuvre
-d'un faussaire. Il suffit de lire trois lignes pour s'apercevoir que ce
-ne peut être le style de Pascal. On y trouve des mots comme
-_mystification_, qui ne datent que du XIXe siècle. D'ailleurs, la chose
-ne manque pas d'une certaine habileté et prouve des connaissances
-scientifiques peu communes. M. Chasles, le propriétaire des autographes,
-est, à ce qu'il paraît, à l'abri de tout soupçon. Beaucoup de gens
-prétendent que cela vient de Libri. Je n'en crois rien, mais comme M.
-Chasles ne veut pas dire de qui il tient ces papiers, cela laisse libre
-cours à toutes les médisances.
-
-Paris est absolument vide de Parisiens; mais les étrangers et les
-vilains étrangers y abondent. C'est très ennuyeux; mais je passe mon
-temps assez doucement néanmoins, vivant en complète solitude.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Va-t-on _really truly_ faire la guerre au roi
-d'Abyssinie? Cela me semble si peu anglais, que j'en doute encore,
-pourtant un officier de mes amis me dit qu'il espère être attaché comme
-volontaire à l'état-major anglais.
-
-
-
-
-CXXXI
-
-
-Paris, 13 septembre 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je n'assisterai pas à la discussion des lois sur la presse et sur
-l'organisation de l'armée. Lorsqu'on lit les journaux, on se demande ce
-que signifie une loi sur la presse. Jamais sous Louis-Philippe on n'a eu
-plus de liberté, et il faut l'ajouter, jamais on n'en a plus abusé.
-Quant à la loi sur l'armée, je crains qu'elle ne passe qu'avec des
-modifications qui la rendront mauvaise. J'ai lieu de croire que
-l'inventeur de toutes ces belles choses s'en mord les doigts à présent;
-mais il n'est pas de ceux qui fassent leur profit du proverbe: _Look
-before you leap._
-
-Que dites-vous de Garibaldi et du baptême qu'il propose? Il est
-impossible d'être plus fou ni plus bête. J'espère que ce dernier fiasco
-l'obligera à se tenir tranquille. On prétend qu'il veut aller à Londres
-faire de la propagande antipapiste. Je doute qu'il soit reçu comme la
-première fois.
-
-Tout paraît terminé en Espagne. La morale de la chose, c'est que, tant
-que l'armée sera fidèle, Prim ne pourra rien faire; mais Narvaez est
-bien vieux et l'innocente Isabelle bien folle.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Que dit-on en Angleterre des affaires d'Orient?
-Cela prend rapidement les proportions d'une question européenne. Les
-journaux russes sont des plus belliqueux. Ils demandent la Gallicie et
-la Bulgarie pour commencer.
-
-
-
-
-CXXXII
-
-
-Paris, 27 septembre 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'espère que vous êtes rentré à Londres en bonne santé après vos courses
-dans le Nord. Si vous n'avez pas été plus favorisé que nous par le
-temps, je vous plains. Voici l'hiver qui s'avance à grands pas. On voit
-toute sorte d'oiseaux qui s'envolent vers le sud et les astrologues nous
-prédisent un hiver rigoureux.
-
-J'ai fait une expédition à la campagne chez mon cousin, qui a un cottage
-à une douzaine de lieues de Paris. Je n'y suis resté que deux jours, et
-cela ne m'a pas trop bien réussi. J'ai trouvé que, après tout, l'air de
-Paris est encore plus respirable que celui de la Brie. Pourtant, je ne
-suis pas trop mal, considérant le temps et les circonstances
-aggravantes. Mais j'ai une nouvelle et sérieuse préoccupation: mes yeux
-m'inquiètent. J'ai envie et peur de consulter Liebreich, et, d'un autre
-côté, si je perds la vue, que diable deviendrai-je?
-
-Je suis fort content de la décision de M. Ratazzi, et je crois qu'il a
-fait tout ce qui lui était possible de faire, en temps de révolution,
-avec cet enfant terrible trop bête pour sentir combien il est criminel.
-Après le congrès de Genève, il n'y avait plus qu'une sottise à faire, il
-ne l'a pas manquée.
-
-J'ai eu des nouvelles de Biarritz. Tout le monde se porte très bien, et
-le prince impérial, qu'on avait fait malade, est à merveille. Il paraît
-qu'on vit fort retiré. Le temps est assez mauvais, ce qui me fait croire
-qu'on reviendra bientôt. M. Fould, qui avait écrit de Tarbes à
-l'empereur, en a reçu une lettre dont il est très content, c'est-à-dire
-qu'elle est des plus pacifiques et tout à fait à l'unisson des discours
-d'Amiens.
-
-Tout le monde cependant ici croit à la guerre; mais, en vérité, je ne
-comprends pas pourquoi. Il me semble que, après l'évacuation de
-Luxembourg, nous n'avons pas de sujet de querelle avec la Prusse. Lui
-faire la guerre pour avoir gagné la bataille de Sadowa serait par trop
-absurde, et la conséquence inévitable serait de mettre toute l'Allemagne
-contre nous. D'un autre côté, je ne puis croire que M. de Bismark, qui
-est un homme de sens, et qui a fort à faire, essaye pour la seconde fois
-de jouer un va-tout en nous provoquant.
-
-Après avoir prêché le respect des nationalités, nous ne pouvons
-honnêtement nous opposer à ce que l'Allemagne s'unifie, comme l'Italie.
-Il y a grande apparence que cette unification suscitera beaucoup
-d'embarras à la Prusse, qui, après avoir excité les passions
-révolutionnaires, cherche maintenant à les comprimer, et qui bientôt
-soulèvera des tempêtes. Ce n'est qu'alors que les chances seraient en
-notre faveur. Jusque-là, je crois la guerre impossible, je dis entre la
-Prusse et nous, car, du côté de l'Orient, il peut arriver telle chose
-qui amène une grande conflagration.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; mille compliments et amitiés.
-
-
-
-
-CXXXIII
-
-
-Paris, 9 octobre 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Rien ne faisait présager la mort de M. Fould, qui semblait avoir une
-santé excellente, et qui, depuis sa retraite, avait repris des forces et
-menait la vie la plus saine et la plus active. Je ne sais rien encore
-sur la cause de sa mort. Son médecin, M. Arnal, était venu passer
-quelques jours à Tarbes, non pas pour lui donner des soins, mais pour
-respirer lui-même l'air des montagnes. Il l'avait quitté en bonne santé
-le matin même. Berger, qui était revenu de Tarbes la semaine passée, me
-disait, samedi dernier, qu'il n'avait jamais vu M. Fould plus gai ni
-mieux portant.
-
-Je pense que l'empereur l'aura vivement regretté, d'autant plus qu'il a
-quelques petits reproches à se faire. Lorsqu'on pense à ce qu'est devenu
-le conseil privé, qui, en cas de régence, serait le gouvernement, on est
-effrayé. M. Fould était le dernier sur lequel on pût compter comme
-intelligence et dévouement.
-
-Cette mort a produit ici une grande sensation et ajoute encore à la
-tristesse générale. Les funérailles auront lieu ici le 15, à ce que je
-crois; probablement alors la cour sera de retour à Paris. On dit qu'il
-fait mauvais temps à Biarritz et qu'on y vit de la manière la plus
-retirée.
-
-Malgré le premier fiasco de Garibaldi, il ne me semble pas que les
-affaires du pape soient en bon état. M. Ratazzi aura-t-il la force de
-s'opposer à l'invasion? Sera-t-il soutenu? Tout cela est fort douteux.
-On dit, et je tiens le fait d'une assez bonne autorité, qu'on cherche en
-ce moment à persuader au pape qu'il vaudrait mieux, pour lui comme pour
-l'Italie, permettre que les troupes italiennes occupassent les provinces
-qui lui restent et qu'il se bornât à conserver Rome. Il faut convenir
-qu'il est difficile et surtout très dispendieux d'entretenir un cordon
-très étendu dans un pays de montagnes, où il est impossible de garder
-tous les sentiers, tandis que garder Rome même serait chose assez aisée.
-Je ne serais pas surpris qu'ici on donnât les mains à cet arrangement;
-mais, du côté du pape, on ne peut attendre que de l'opiniâtreté. Il a du
-courage, du penchant même pour le martyre; mais de sens commun, pas
-l'ombre. C'est une tête aussi creuse que celle de Garibaldi.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. J'espère que vous pensez à Cannes pour cet
-hiver. Tous les astrologues prédisent qu'il sera rigoureux.
-
-
-
-
-CXXXIV
-
-
-Paris, 15 octobre 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis allé hier à l'enterrement de notre pauvre ami, qui était un des
-plus vraiment lugubres que j'aie vus, malgré la pompe que les ministres
-ont voulu déployer à son occasion.
-
-Quant aux causes de la mort de M. Fould, on n'en sait rien, et les
-médecins ne me paraissent pas mieux instruits. Il s'est plaint d'un peu
-de malaise avant le dîner, et s'est couché vers cinq heures. Il a pris
-un bouillon et fumé un cigare et s'est arrangé pour dormir en disant à
-son valet de chambre de n'entrer que lorsqu'il sonnerait. A sept heures
-est venu un télégramme. Son domestique est entré doucement dans sa
-chambre, a cru qu'il dormait et a déposé la dépêche sur sa table de
-nuit, sans faire de bruit. Une heure et demie après, on est rentré. Il
-était exactement dans la même position, mort et déjà froid. C'est la
-mort de notre ami Ellice, aussi douce, mais venant bien plus tôt. Il
-avait pris toutes ses dispositions pour sa mort assez longtemps
-auparavant.
-
-On est inquiet des affaires de Rome. M. Ratazzi dit qu'il ne peut avoir
-un cordon de soixante-quinze lieues qui ne puisse être traversé quelque
-part, et demande à faire occuper les provinces encore papales, de façon
-à n'avoir que la banlieue à garder. Ici, c'est un déchaînement furieux
-contre le gouvernement italien, qu'on accuse de manque de foi. Je le
-crois plus coupable de faiblesse que de manque de foi; mais la conduite
-qu'on tient avec Garibaldi est honteuse. Si cet imbécile a le pouvoir de
-se moquer des lois et des traités, il serait plus simple de le faire
-dictateur. On croit que, s'il n'y a pas d'insurrection à Rome, les
-choses peuvent encore s'arranger.
-
-Vous ai-je dit le mot du prince à Saint Jean de Luz? Leur canot, par une
-nuit très obscure (un prêtre était à bord), a donné contre un rocher. La
-nuit était si noire, que personne n'a vu le pilote, qui était à l'avant,
-tomber et se fracasser la tête et se noyer. Les matelots se sont jetés à
-la mer, ayant de l'eau jusqu'aux aisselles et par-dessus la tête, quand
-la vague déferlait. Ils ont porté ainsi le prince sur le rocher, trempé
-jusqu'aux os. L'impératrice lui criait: «N'aie pas peur, Louis.» Il a
-répondu: «Je m'appelle Napoléon.» Cela m'a été conté par deux témoins,
-Brissac et M. de la Vallette.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Graissez vos bottes pour Cannes. L'hiver
-s'annonce mal.
-
-
-
-
-CXXXV
-
-
-Paris, 25 octobre 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis allé lundi dernier à Saint-Cloud pour faire ma cour. J'ai trouvé
-l'empereur engraissé et très bien portant. Le prince impérial est très
-hâlé; mais il court à présent comme s'il n'avait jamais été malade.
-L'empereur et l'impératrice m'ont parlé de M. Fould avec beaucoup de
-sensibilité et comme s'ils sentaient bien la perte qu'ils ont faite.
-Mais on s'aperçoit toujours trop tard de l'utilité de certaines
-personnes.
-
-L'empereur d'Autriche a été fort bien reçu; on dit qu'il commence à
-apprécier M. de Beust. Sa lettre à la municipalité de Vienne et sa
-réponse aux évêques sont bonnes.
-
-Les affaires d'Italie causent ici beaucoup d'_excitement_. On les croit
-finies; j'en doute. C'est un cas dont on dirait en Corse: _Si vuol la
-scaglia._ La scaglia, vous l'ignorez peut-être, est l'antique pierre à
-fusil des temps héroïques. Il est déplorable que deux vieux imbéciles,
-aussi têtus l'un que l'autre, menacent la paix du monde. Je n'y vois
-qu'un remède, c'est de les enfermer ensemble dans une île déserte et de
-les y laisser jusqu'à ce que l'un ait converti l'autre. On accuse
-Ratazzi de trahison. Je crois qu'il n'a été que faible et impuissant.
-Mais comment se fait-il que dans un pays où l'on n'a pas l'habitude de
-se payer de mots comme en France, les phrases de Garibaldi et de Mazzini
-produisent tant d'effet. _Words, words, words!_ comme dit Hamlet.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je suis assez souffrant depuis quelques jours,
-bien que le temps soit assez beau et pas froid.
-
-
-
-
-CXXXVI
-
-
-Cannes, 28 novembre 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis fâché de vous savoir souffrant de rhumatismes et mélancolique
-par-dessus le marché. La politique, sans doute, n'est pas de nature à
-rendre fort gai; mais il faut laisser _reges delirare_ et se consoler en
-les sifflant.
-
-Il y a ici un grand nombre d'Anglais et un plus grand encore
-d'Anglaises. On nous dit que lady Palmerston ne viendra pas et que sa
-petite fille est hors d'état de faire le voyage. Nous avons ici lady
-Houghton; mais je ne l'ai pas encore vue. Son mari, à ce que je vois,
-tient de mauvais propos sur l'expédition d'Abyssinie. Quel est le Napier
-qui la commande? et qu'est-il au William Napier que j'ai connu, l'auteur
-de la _Guerre de la Péninsule_? Je désire fort qu'il réussisse; mais je
-ne voudrais pas être dans la peau du consul anglais et des
-collectionneurs de plantes et d'insectes que le roi Théodore tient en
-prison.
-
-Nos journaux trouvent qu'on a trop pendu à Manchester. Il paraît qu'on a
-mal pendu; mais, si on avait cédé et fait grâce après les processions et
-le tapage fait au Home-Office, il n'y avait plus qu'à mettre la clef
-sous la porte. Je suis porté à croire que la leçon profitera, et elle
-était bien nécessaire.
-
-Je suppose qu'on a dit aujourd'hui bien des bêtises au Sénat sur les
-affaires d'Italie et que mes collègues n'auront oublié rien de ce qu'il
-faut pour être canonisé. C'est une raison de plus pour me réjouir de
-n'être pas à Paris. Je ne sais pas si les interpellations seront admises
-au Corps législatif; mais, à la contradiction près, croyez qu'on y
-tiendra le même langage, et que la majorité sera beaucoup plus papaline
-que le gouvernement. C'est, au fond, l'opinion de la grande majorité, et
-les opposants sont pour la plupart pires que les papalins. Grâce à la
-polémique des journaux, il n'y a que deux partis: cléricaux ou fénians.
-Lorsqu'on veut naviguer entre Charybde et Scylla, on a tout le monde
-contre soi.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; tâchez de vous guérir et tenez pour certain que
-vous y réussirez plutôt ici que dans Bloomsbury square.
-
-
-
-
-CXXXVII
-
-
-Cannes, 10 décembre 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je vous trouve courageux d'accepter[14] en ce moment ce qu'on vous
-offre. Je crois que je vous conseillais d'accepter la première fois.
-Aujourd'hui, il y a toutes les raisons qui vous ont déterminé à refuser,
-raisons dont, à mon avis, vous vous exagériez l'importance. Il y a de
-plus la très grande probabilité que vous ne pourrez pas être utile au
-point où les choses sont arrivées. Mais la seule objection valable, ce
-me semble, c'est que vos habitudes anglaises et votre respect des lois
-vous feront faire énormément de mauvais sang, au milieu de gens en
-révolution. Si vous étiez plus jeune, je vous dirais: Luttez! A présent
-que vous avez fait vos preuves en matière de lutte, et que vous avez
-gagné _otium cum dignitate_, je vous vois avec peine descendre dans
-l'arène. Je ne sais ce que l'avenir nous réserve. Pour ma part, je le
-vois fort sombre. Le combat s'engage entre deux engeances que je déteste
-également, les révolutionnaires et les cléricaux. Ce sont les folies des
-premiers qui ont donné tant de puissance aux seconds, puissance
-probablement éphémère, mais à laquelle succédera l'anarchie la plus
-terrible. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne vois nulle part
-de têtes politiques pour diriger les honnêtes gens. Nos Chambres sont
-arrivées à un état de surexcitation incroyable, et entraînent le
-gouvernement. Nigra avait bien raison de dire que l'empereur était le
-seul ami qu'eût l'Italie en France. Garibaldi et la majorité se mettent
-à la traverse de ses desseins.
-
- [14] On se rappelle que, quelques années auparavant, les fonctions de
- sénateur avaient été offertes à M. Panizzi par le gouvernement
- italien, et qu'il avait alors cru devoir décliner cet honneur. Mais
- l'offre ayant été réitérée, il revint sur sa détermination et fut
- nommé au Sénat le 12 mars 1868.
-
-Nous avons ici grande foule d'Anglais. J'ai rencontré hier lord et lady
-Elcho, avec une très jolie fille à eux. Je l'ai trouvé très alarmé de ce
-qui se passe en Angleterre et des progrès que la démocratie y fait. Le
-fénianisme n'est pas une plaisanterie. Je vois dans mon journal, que ces
-messieurs ont fait sauter des murs et tué ou blessé quantité de gens
-pour délivrer un des leurs de la prison de Clerkenwell. Le ton des
-journaux irlandais, les processions funèbres et les excitations à
-l'assassinat sont des choses nouvelles en Angleterre. Espérons que cela
-ne s'acclimatera pas.
-
-Lorsque vous verrez lady Palmerston, veuillez trouver moyen de me
-rappeler à son souvenir et de lui faire mes compliments de condoléance.
-
-Nous avons eu de la neige ici, pendant tout un jour! Mais le reste du
-monde était alors gelé. Ici, cette neige n'a fait du mal qu'aux insectes
-et à moi. Je suis toujours fort souffreteux.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. A bientôt, j'espère; car vous
-ne pouvez pas ne pas vous arrêter ici en allant à Florence[15].
-
- [15] M. Panizzi fut à ce moment gravement malade à Londres, et la
- correspondance resta interrompue jusqu'en mars 1868.
-
-
-
-
-CXXXVIII
-
-
-Cannes, 8 mars 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-On me parle d'un remède étrange, qui a guéri un de mes amis. Il s'agit
-de bains d'air comprimé qu'on donne à Montpellier. Mon ami m'assure
-qu'après une douzaine d'heures passées sous une cloche, où l'on comprime
-l'air, il s'était trouvé le poumon complètement libre d'un emphysème qui
-allait l'obliger à quitter son métier d'avocat, et qui lui faisait
-souffrir toutes les misères imaginables. Je pense faire l'expérience ce
-printemps. Si vous voulez m'y tenir compagnie, vous aurez une très belle
-bibliothèque, celle de la duchesse d'Albany, de beaux tableaux et une
-admirable cuisine, outre un assez beau pays.
-
-J'ai la douleur de vous devoir quatorze shillings. Si vous ne venez pas
-en France cette année, indiquez-moi comment vous rembourser; autrement,
-si la cloche à air comprimé ne fait pas son office, je crains fort de
-mourir votre débiteur. J'ai envie, pour m'acquitter, de vous léguer les
-ouvrages de dévotion que je possède.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Édouard Fould est venu passer quelques jours
-avec nous pendant les vacances de la Chambre. J'attendais Du Sommerard;
-mais il est malade des suites de l'Exposition. Je tâcherai de passer ici
-le reste du mois; mais cela dépend un peu de ce que décidera Jupiter.
-
-
-
-
-CXXXIX
-
-
-Cannes, 19 mars 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous avez accepté dans le moment où vous le deviez. L'important, c'est
-que vous n'usiez de votre chaise curule que de la façon dont j'use de la
-mienne, lorsque votre santé vous le permettra. M. d'Azeglio m'avait déjà
-annoncé votre nomination, et elle a été publiée dans un journal
-français. Je suis sûr qu'elle sera approuvée par tout le monde, de
-l'autre côté de la Manche comme de celui-ci.
-
-Je ne sais si vous suivez les débats de nos Chambres. Le gouvernement
-donne des verges pour se faire fouetter à des gens qui les prennent
-avidement, de la plus mauvaise grâce du monde et sans dire merci.
-
-Sauf un petit mouvement républicano-légitimiste à Toulouse, la loi sur
-le recrutement de l'armée a été très bien reçue, et dans ce pays-ci avec
-une sorte d'enthousiasme. Il paraît qu'il en est de même partout et que
-la bosse belliqueuse des Gaulois n'est pas renfoncée; mais il n'est pas
-question de guerre encore, et j'espère même qu'il n'en sera plus
-question, _me vivo_. Les affaires européennes sont beaucoup moins
-brouillées qu'on ne le craignait, et la Russie même paraît rentrer ses
-cornes pour quelque temps. C'est que chacun a fort à faire chez soi.
-
-On m'a conté aujourd'hui une assez bonne histoire de mistress Norton et
-de lord Suffolk. Elle voulait lui faire acheter je ne sais quoi, dans
-une vente de charité. Il s'excusait, disant que cela coûtait trop cher.
-_Don't you know I am the prodigal son.--No, I thought you were the fat
-calf._
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et passez votre temps le plus
-innocemment que vous pourrez.
-
-
-
-
-CXL
-
-
-Cannes, 4 avril 1868,
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Comment vous traite le printemps? Et d'abord avez-vous un printemps? On
-me dit des choses épouvantables du temps que vous avez dans le Nord.
-C'est ce qui m'a obligé à demeurer ici jusqu'à présent, et je ne m'en
-trouve pas plus mal. Ensuite, je ne vois pas trop ce que je ferai. Je
-balance, incertain entre retourner à Paris, ou bien aller à Montpellier
-ou à Lyon essayer de l'air comprimé, bien que je n'en attende guère un
-bon résultat. Si je vais en droite ligne à Paris, je serai obligé
-d'aller plus tard à Montpellier; mais au moins j'aurai rempli mes
-devoirs sénatoriaux, et j'étoufferai avec une bonne conscience. Je ne
-sais pas trop si c'est une grande consolation.
-
-Je lis avec intérêt la discussion du Parlement. M. Gladstone et lord
-Stanley sont d'habiles orateurs. Il me semble que l'un et l'autre, selon
-l'habitude parlementaire, sont parfaitement à côté de la question. Tout
-est fiction dans le système constitutionnel, et on fera un jour une
-histoire assez curieuse des questions qui ont été traitées dans ce monde
-sans qu'on en parlât. Au reste, qui est-ce qu'on trompe? comme dit
-Basile. Tout le monde sait à quoi s'en tenir. Ce qui me paraît certain,
-c'est qu'un bénéfice en Irlande ne vaut pas grand'chose à présent. Mais
-la concession inévitable satisfera-t-elle les Irlandais? j'en doute
-fort, et, de plus, je ne sais s'ils sont gens à être jamais satisfaits.
-
-Je suis frappé de voir avec quelle rapidité le vieil édifice anglais se
-démolit. Le premier indice que j'ai remarqué fut lorsqu'on permit
-d'aller en bottes à l'Opéra. Il en est de même partout en Europe, voire
-de l'autre côté de l'Atlantique. La fameuse constitution américaine s'en
-va à tous les diables, et la guerre civile qui vient de finir n'a été
-qu'un prélude, croyez-le bien, à d'autres exercices du même genre.
-
-Ici, les petites explosions républicaines de Toulouse et de Bordeaux ont
-montré que le parti rouge est toujours actif, aussi insensé et aussi
-bête qu'autrefois; mais on s'applique à lui rendre les voies faciles.
-
-Il paraît que notre saint-père le pape a manqué, l'autre jour, passer
-dans un monde plus digne de lui. Il y a eu un moment de très vives
-alarmes, mais on dit qu'à présent il va bien. Il a aux jambes je ne sais
-quelle vilenie qui peut tout d'un coup lui jouer un tour. D'ailleurs, il
-approche beaucoup des années de saint Pierre. _Non videbis annos Petri._
-Ne serait-ce pas un grand miracle s'il manquait à la prédiction?
-
-Nous avons eu à l'Académie la réception de l'abbé Gratry. Je doute que
-vous lisiez ces fadaises. Jamais on n'a dit plus de platitudes. Jamais
-curé de village n'a débité de sermon plus vulgaire.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je voudrais bien savoir vos projets pour cet
-été; car il y a longtemps que je ne vous ai vu, et je suis devenu si peu
-remuable, que le moindre voyage m'effraye. Ne pourrions-nous pas, nous
-armant tous deux de notre grand courage, nous arranger pour nous
-rencontrer dans quelque _Camp du drap d'or_? Selon toute apparence,
-notre session durera jusqu'en juillet. Irez-vous voir la fin de la
-vôtre? Je vous conjure de ne pas attendre l'hiver à Londres et les
-recrudescences de rhumatismes qui ne vous manqueraient pas.
-
-
-
-
-CXLI
-
-
-Montpellier, 25 avril 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous aurez lu peut-être les discours de Jules Favre et de Rémusat à
-l'Académie. Vous qui connaissiez Cousin, ils ont dû vous amuser. C'est
-ainsi qu'on écrit l'histoire.
-
-Mon ami Narvaez vient d'entrer en paradis, ayant une absolution spéciale
-du pape. C'est une grande perte pour l'Espagne, où vous pouvez compter
-sur des pronunciamientos. Narvaez n'avait pas toujours été si bien avec
-notre sainte mère l'Église. Il y a quelques années, à la suite d'une
-querelle avec Rome, il avait mis la main sur l'argent de la _bula de
-cruzada_. Les gens pieux, en Espagne, payent quinze sous pour ne pas
-faire maigre, et cette permission s'appelle bulle de croisade, parce
-que, pour avoir le privilège de faire gras, on s'engage à se croiser ou
-à payer quinze sous. Narvaez, se trouvant possesseur d'un très bon
-magot, en fit bon usage. Il en donna des pensions à tous ses amis et
-amies. Il n'y avait pas une proxénète à Madrid, qui ne fût pensionnée
-sur la bulle. Cela vous montre combien le saint-siège est
-miséricordieux.
-
-Ce qui n'est pas moins curieux, c'est la lettre de Kerveguen à Mazzini
-et la réponse de ce dernier, attestant que les fonds secrets italiens
-servaient à payer des journalistes français. Quelle canaille que tout ce
-monde qui fait l'opinion en Europe et décide des affaires publiques.
-Cela n'empêche pas que tout épicier, soumis au régime d'un seul journal
-par jour, prend, au bout d'un mois, l'opinion de sa feuille, et vote en
-conséquence.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que tout ce qui se passe en
-Angleterre m'étonne et m'effraye! Un ministère en flagrante minorité qui
-ne veut pas s'en aller; d'autre part, ces concessions faites à l'Irlande
-et au catholicisme, payées par de nouvelles tentatives des fénians.
-Comme cela ressemble peu à la vieille Angleterre d'autrefois! Y a-t-il
-des prophètes assez clairvoyants pour dire quel sera le résultat des
-prochaines élections? Il me semble, mon cher ami, que le Vésuve se
-prépare à quelque grande explosion. Quand j'avais des poumons, cette
-perspective m'aurait paru attrayante. Je vous avoue que je voudrais que
-l'explosion fût ajournée jusqu'après mon enterrement.
-
-
-
-
-CXLII
-
-
-Paris, 28 mai 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis à Paris depuis plusieurs jours et je vous aurais écrit plus tôt
-si j'en avais été capable; mais j'ai passé mon temps dans des rages
-rentrées, et j'éprouvais le besoin de manger un cardinal.
-
-Si vous avez lu nos journaux, vous aurez vu les faits et gestes de ces
-messieurs, et leurs prétentions d'avoir des médecins orthodoxes et bons
-catholiques. Il y a au Sénat une certaine quantité de vieux généraux,
-qui, après avoir usé et abusé de la vie, sont à présent tourmentés de la
-peur du _grim gentleman below_, et dont les cléricaux font ce qu'ils
-veulent. Si nos cardinaux n'étaient pas des hommes si médiocres, ils
-auraient gagné la bataille; mais ils ont été si maladroits et si
-étourdis, qu'ils ont fait un fiasco honteux.
-
-Peut-on comprendre qu'un homme comme Dupanloup lui-même dise et écrive
-sérieusement que c'est une horrible impiété de croire qu'on ne peut rien
-créer ni rien détruire? Ils veulent avoir des professeurs de chimie à
-eux pour propager sans doute la théorie contraire. M. de Bonnechose
-accuse un médecin de matérialisme pour avoir dit que l'homme est un
-animal mammifère bimane. Vous noterez que la définition qu'il citait est
-empruntée à Cuvier, qui croyait en Dieu. Si vous aviez vu l'explosion de
-fureur de tous les sénateurs en s'entendant traiter de mammifères
-bimanes, vous auriez ri du rire des dieux homériques.
-
-Je suis allé aux Tuileries, où j'ai déjeuné en petit comité. Tous très
-bien portants. Le prince a grandi et il est maintenant plein de santé et
-d'activité. Il m'a semblé aussi qu'on le tenait mieux que par le passé.
-Pendant le déjeuner, l'empereur l'a envoyé demander pour me le montrer.
-Réponse que le prince est à travailler et ne sera pas libre avant une
-demi-heure. Cela m'a fait plaisir et m'a montré que le général Frossard
-fait son métier.
-
-Après avoir pris vingt-huit bains d'air comprimé à Montpellier, je suis
-arrivé ici en bien meilleur état que je n'étais, lorsque je vous ai
-écrit. Je ne suis pas guéri. J'ai des étouffements, mais très courts, et
-le manque de respiration, qui était mon état ordinaire, n'est plus que
-l'extraordinaire aujourd'hui. De plus, j'avais un emphysème et mes
-poumons fonctionnaient si mal, que le haut de ma poitrine ne se
-soulevait pas visiblement, même lorsque je faisais une inspiration
-profonde. Tout cela a changé. Je respire plus facilement; ma poitrine
-fonctionne normalement, et mon médecin de Paris, de même que le docteur
-Maure, qui y est en ce moment, ne m'ont plus trouvé trace d'emphysème.
-Vous voyez que c'est un progrès matériel assez considérable.
-
-Je tâcherai, à la fin du mois prochain ou au commencement de juillet,
-d'aller passer quelques jours avec vous. La difficulté présente n'est
-pas dans ma santé; mais je suis chargé de plusieurs rapports au Sénat,
-deux entre autres, assez sérieux, car il s'agit de réprimer
-l'irréligion. Après la grande bataille de ces jours passés, il est peu
-probable qu'un débat sérieux s'engage, et je pense qu'on adoptera mes
-conclusions, que les pétitionnaires _vayan al carajo_. Cependant je ne
-puis m'absenter que lorsque cela sera fini. En tout cas, si je viens, ce
-sera avant votre tournée en Écosse, que je vous vois entreprendre avec
-un peu d'inquiétude. Ne feriez-vous pas mieux d'aller à Ems ou à
-Hombourg que d'aller chercher les brouillards et l'humidité des lacs?
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et portez-vous bien.
-
-
-
-
-CXLIII
-
-
-Paris, 11 juin 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-L'empereur a été un peu souffrant de rhumatismes, pour être allé à
-Rouen. Cet animal de cardinal de Bonnechose lui a fait un discours sur
-la porte de son église, d'où venait un vent glacial, tandis qu'il avait
-le soleil sur la tête. A présent, l'empereur est tout à fait bien. Je
-voudrais que son indisposition le guérît de l'envie de s'approcher des
-cardinaux. L'impératrice et le prince impérial vont parfaitement bien.
-On dit qu'elle a des projets de voyage, ce qui ne me plaît pas trop,
-mais il ne s'agit pas de celui de Rome.
-
-Malgré toutes les prédictions et les inventions des nouvellistes je
-crois que nous finirons l'année sans guerre, et même sans tapage, à
-moins qu'il n'y en ait en Espagne, où, depuis la mort de Narvaez, la
-chose est très probable; mais je ne pense pas qu'il y ait un contre-coup
-dans le reste de l'Europe. M. de Bismark est éreinté, et c'est encore
-une garantie de tranquillité pour le pauvre monde. Vous connaissez le
-proverbe: «Quand les chats sont endormis, c'est la fête des souris.» Il
-s'en faut beaucoup, d'ailleurs, qu'il ait les mauvaises dispositions
-qu'on lui prête, et enfin il a d'assez grandes occupations chez lui.
-
-J'espère que la reine enverra au British Museum la défroque de Théodoros
-et que j'en aurai l'étrenne. Je ne trouve pas que ce pauvre diable eût
-tout à fait tort de mettre les missionnaires au violon.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Tenez-vous dans votre chambre, lorsque le vent
-soufflera de l'est.
-
-
-
-
-CXLIV
-
-
-Paris, 16 juin 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Nous avons ici un temps merveilleux et une abondance de fruits
-extraordinaire. La moisson s'annonce également très bien, ce qui est un
-grand point pour les élections prochaines. On pense qu'elles se feront
-dans d'assez bonnes conditions, si le chapitre de l'imprévu n'apporte
-pas quelque complication au dernier moment.
-
-Je ne sais si vous avez vu ce qui s'est passé dans le pays où l'on fait
-la meilleure eau-de-vie. Un curé a mis dans son église un Saint-Joseph
-tenant un lys à la main. Les paroissiens ont cru que cela voulait dire
-le retour des Bourbons et ils ont cassé les vitres. Puis, avec la
-rapidité d'une invasion cholérique, tous les paysans se sont imaginé
-qu'on allait mettre dans les églises un certain _tableau_ d'où il
-résulterait que les ventes de biens nationaux ne seraient plus légales,
-que la dîme reviendrait, etc. En conséquence de quoi, ils ont voulu
-procéder à l'assommement des curés; il a fallu faire venir des troupes.
-Toutes les vitres étaient brisées et les curés poursuivis aux cris de
-«Vive l'empereur!» Le drôle c'est que pas un des émeutiers n'a pu
-expliquer ce qu'était le tableau dont ils avaient tant de peur. Cette
-idée est si étrange, qu'on ne peut la supposer inventée par les rouges.
-C'est évidemment une production du cru, et qui montre quelles sont les
-dispositions du peuple à l'égard des prêtres.
-
-Il me semble que tout se calme singulièrement dans la Chambre des
-communes. Après le drame, vient la petite pièce. Je n'aurais pas cru que
-les droits de la femme eussent en Angleterre le succès qu'ils ont en
-Amérique. Je ne doute pas que nos enfants, quand ils auront attrapé des
-maladies honteuses, n'aillent montrer leur cas à des doctrices en
-médecine. Cela se fait déjà beaucoup à New-York. Mais, après tout,
-pourquoi cela ne se ferait-il pas?
-
-Si vous voyiez Paris en ce moment, il vous donnerait sans doute envie
-d'y passer ce commencement d'été. Rien de plus beau et de plus brillant,
-et quantité de belles dames avec des toilettes prodigieuses. Je ne sais
-pas et ne comprends pas comment tout cela mange et s'habille; mais cela
-prouve que le monde est bien vicieux.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Croit-on à Londres que l'assassinat du prince
-de Servie mettra le feu aux poudres orientales?
-
-
-
-
-CXLV
-
-
-Paris, 18 juillet 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous vous trompez beaucoup si vous croyez réellement que je suis parti
-de Londres sans nécessité. Je vous assure que ce n'a pas été sans de
-grands regrets. Mais je m'étais engagé auprès de mon président à revenir
-et il fallait tenir ma parole, d'autant plus que la chaleur, la moisson
-à faire et la fatigue nous ont si bien réduits, qu'il est douteux qu'on
-ait pour le budget le _quorum_ nécessaire. Comme j'avais longuement usé
-de mon congé cet hiver, j'étais obligé à plus d'exactitude qu'un autre.
-
-Je vais mercredi passer quelques jours à Fontainebleau, où on me fait
-demander. On m'annonce liberté complète. Il paraît qu'il n'y a personne
-ou presque personne. Je suis assez bien de santé, et la grande chaleur
-que nous avons, et qui rend tout le monde malade, me convient assez.
-
-J'ai consulté l'autre jour pour vous mon médecin Robin qui est un
-affreux positiviste, excommunié, comme vous savez, par monseigneur de
-Bonnechose. Il dit que vous devriez essayer de l'électricité, et il m'en
-a conté des merveilles. Il paraît qu'on a maintenant des appareils très
-perfectionnés, qui vous envoient des décharges et des courants juste au
-muscle qu'il faut exciter. Il dit qu'on doit avoir de ces appareils-là à
-Londres. Il y en a à Paris. Il croit que les bains turcs sont bons, mais
-qu'il faudrait y ajouter l'électricité. Consultez là-dessus votre
-docteur.
-
-Votre correspondance italienne vous donne-t-elle par hasard des
-nouvelles de la duchesse Colonna? Elle a disparu, et je voudrais bien
-savoir où elle est. J'ai perdu sa trace à Rome.
-
-Je suis très inquiet de ce qui se passe en Espagne. Que le duc de
-Montpensier soit devenu un prétendant, cela me confond. Je l'ai connu
-généralement détesté, d'abord en qualité de Français; puis pour avoir
-perdu sa femme en 1848; enfin pour regarder de trop près à ses bœufs et
-à ses moutons en Andalousie, où il a de grands biens. Mais la reine est
-tellement détestée qu'on lui préférerait le diable, je crois.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et essayez de l'électricité.
-Essayez, c'est là le grand point. Il ne faut jamais se résigner quand on
-n'a pas plus que vous des prétentions aux vertus chrétiennes.
-
-
-
-
-CXLVI
-
-
-Fontainebleau, 24 juillet 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Un mot à la hâte. L'impératrice me charge de vous demander si vous
-voulez venir passer quelque temps ici avec elle. Il n'y a personne
-d'étranger au Palais, que la maréchale de Malakof et moi. Le temps est
-magnifique et les murs sont si épais et les appartements si élevés,
-qu'on ne souffre pas trop de la chaleur. On dîne de bonne heure et on
-sort le soir en voiture. Sa Majesté dit que ce vous serait une bonne
-préparation pour les bains de Wiesbaden.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Si cette lettre vous trouve encore à Londres,
-répondez aussitôt, et je pense que vous ne feriez pas mal en tout cas
-d'écrire quelques mots à Sa Majesté pour la remercier.
-
-
-
-
-CXLVII
-
-
-Fontainebleau, 2 août 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis trop discret pour vous demander des explications au sujet de
-cette veuve, aussi secourable que celle de Jéricho, qui vous a procuré
-un lit ou la moitié du sien. Je ne vois pas ce qu'il y a de si
-redoutable dans la perspective d'un mois à Wiesbaden, en compagnie de
-cette _vedova innominata_ et d'autres personnes de bonnes vies et mœurs,
-sous la protection de Sa Majesté le roi de Prusse, avec de l'eau de
-seltz naturelle tant que vous en voulez. Il se peut que vous vous
-trouviez très bien de ce séjour et je suis sûr que le changement d'air
-seul vous sera avantageux.
-
-Quel singulier voyage que celui de la reine d'Angleterre. Il semble que
-d'abord elle voulut passer par Paris absolument incognito, et ce n'est
-qu'après les représentations qui lui ont été faites, qu'elle a consenti
-à s'arrêter une heure ou deux. On dit qu'elle va s'établir à Lucerne,
-qu'elle se propose de n'y voir personne, de ne sortir guère, et que
-cette vie durera un mois. Je plains lord Stanley, qui est l'éditeur
-responsable.
-
-Il n'y a rien de plus dégoûtant que le débordement de petits journaux,
-que la nouvelle loi sur la presse a créés. Ce qu'il y a de plus triste,
-c'est qu'ils sont entièrement dépourvus d'esprit. Je crois qu'on n'a
-jamais été plus bête ni plus grossier. Nous marchons rapidement aux
-mœurs américaines.
-
-Il y a eu un peu de tapage à Nîmes à l'occasion d'une réunion
-électorale. Ce qu'il y a de singulier, c'est que la nouvelle loi,
-publiée il y a trois semaines, et que tout le monde devrait avoir lue,
-paraît avoir été complètement ignorée par les tapageurs. On les a mis à
-la porte très rapidement; mais c'est, à mon avis, un mauvais
-commencement.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et guérissez-vous.
-
-
-
-
-CXLVIII
-
-
-Fontainebleau, 11 août 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je me réjouis de vous savoir installé à Wiesbaden, qui n'est plus dans
-le Nassau, grâce à M. de Bismark; mais j'espère que ses eaux continuent
-à produire de bons effets.
-
-L'empereur nous revint l'autre jour de Plombières en très bonne santé;
-mieux que je ne l'avais vu depuis longtemps. Vous savez que, entre
-autres ressemblances, vous avez celle de souffrir comme lui de
-rhumatismes. Les eaux de Plombières lui ont fait beaucoup de bien.
-Peut-être ne feriez-vous pas mal d'en essayer aussi.
-
-La reine Victoria n'a fait que passer par Paris et n'a pas bougé de
-l'ambassade. Elle avait la cholérine, si la renommée dit vrai.
-
-Nous avons eu à dîner samedi dernier lord Lyons et lord Stanley. Le
-premier a l'air d'un _substantial farmer_; l'autre a paru à tout le
-monde un imbécile à la première vue. L'impératrice, qui a causé avec
-lui, ne l'a pas trouvé tel. Je l'avais rencontré à Scheveningue, il y a
-quelques années, et nous avons renouvelé connaissance, mais nous n'avons
-pas parlé politique.
-
-Hier a eu lieu la distribution des prix du concours général, où ont
-assisté le prince impérial et son gouverneur. Il paraît qu'il a été
-froidement reçu; au contraire, des élèves portant les noms de Cavaignac
-et de Pelletan ont été très applaudis. Dans un passage du discours du
-ministre de l'instruction publique, il y avait un compliment pour le
-prince. On a chuté. Vous savez qu'en ces occasions, il suffit de
-quelques gamins pour entraîner les autres. Le prince a été tellement
-impassible pendant cette petite scène, que son gouverneur lui-même, qui
-le connaît bien, a cru qu'il n'avait pas compris. Mais, en arrivant aux
-Tuileries, la fermeté du pauvre enfant était épuisée, et il s'est mis à
-fondre en larmes. Hier soir, il était encore tellement ému, qu'il n'a
-pas pu dîner. La mère ne l'a pas été moins au récit de l'aventure. Je
-trouve qu'il n'est pas mauvais qu'il s'habitue à ne pas trouver toujours
-des roses sur son chemin, et la leçon en vaut une autre.
-
-Vous savez que je n'aime pas à faire des projets; cependant je voudrais
-aller à Montpellier en octobre et être à Cannes en novembre. Vous
-pourriez vous arranger pour passer par Montpellier, ce qui n'est pas un
-grand détour et consulter les médecins du pays, en qui j'ai assez de
-confiance. Ils valent certainement mieux que ceux de Paris, parce que,
-ayant moins de malades, ils font plus d'attention à ceux qu'ils ont. En
-outre, il y a des gens vraiment distingués dans cette faculté de
-médecine, et je crois que leur école est la bonne, en ce qu'ils n'ont
-pas de grandes théories scientifiques comme les médecins de Paris, mais
-seulement des observations d'après lesquelles ils se gouvernent. La
-ville n'est pas des plus gaies; cependant il y a une bibliothèque assez
-belle, celle d'Alfieri, et un certain nombre de manuscrits laissés par
-lui à la comtesse d'Albany.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous recommande aux nymphes de Wiesbaden et
-à votre veuve.
-
-
-
-
-CXLIX
-
-
-Paris, 20 août 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Grande disette de nouvelles. Il n'est plus question de guerre. On semble
-très pacifique, même en Prusse, et ici, sauf les jeunes officiers, on
-l'a toujours été.
-
-Le journal du soir m'apprend que la reine a daigné passer elle-même par
-Paris, mais personne ne s'en est aperçu. Lord Stanley l'a précédée. On
-dit qu'il a montré beaucoup de confiance dans les prochaines élections.
-C'est son rôle, et cela ne signifie rien du tout.
-
-Je vois des Américains très inquiets, qui regardent une nouvelle guerre
-civile comme possible. Il semble que les esprits sont, là-bas, dans un
-état d'excitation diabolique. Ne croyez-vous pas que la guerre civile
-est une maladie endémique du nouveau monde? Voyez les anciennes colonies
-espagnoles. On en revient toujours à reconnaître la justesse du mot de
-M. de Talleyrand sur les Américains: «Ce sont de fiers cochons et des
-cochons bien fiers.»
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je crois que l'impératrice partira pour
-Biarritz demain ou après. Elle a eu la bonté de m'engager, mais ma
-prudence m'a empêché d'accepter. Je ne suis plus comme vous _adequato_ à
-une ascension à la Rune. L'année passée, votre cheval gris vivait
-encore. Je pense que cette nouvelle vous sera agréable et qu'elle vous
-ôtera un poids de dessus la conscience.
-
-
-
-
-CL
-
-
-Paris, 1er septembre 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je vous suppose dûment réinstallé dans Bloomsbury square avec M. Fagan,
-et vous tâtant pour savoir si les bains de Wiesbaden vous ont réussi.
-J'espère que oui, bien que très souvent on n'en sente pas tout de suite
-les bons effets.
-
-Je sais que vous avez fait en route la rencontre de M. Libri. C'est une
-preuve de plus de cette grande vérité que le monde est bien petit,
-puisque tant de gens qui ne se cherchent pas se rencontrent.
-
-Je crois parfaitement à la sincérité du roi de Prusse dans sa
-conversation avec lord Clarendon. Seulement il se trompe s'il croit que
-le gouvernement français voudrait ou pourrait faire la guerre, comme
-moyen de dérivation. Si l'opposition devenait très puissante aux
-prochaines élections, et la chose n'est pas impossible, je ne doute pas
-que la tentative d'engager une guerre ne fût l'occasion d'une
-catastrophe intérieure. Mais ce que le roi de Prusse ne dit pas et ce
-qui est vrai, c'est qu'il y a chez lui un parti considérable qui veut la
-guerre. C'est le parti des vieux Prussiens, qui ne jurent que par le
-grand Frédéric et qui, depuis la bataille de Sadowa, ne croient pas que
-rien puisse résister au fusil à aiguille. M. de Bismark, qui est homme
-de bon sens, est le bouchon qui retient l'explosion de cette mousse
-belliqueuse. S'il venait à mourir, et on le dit sérieusement malade, le
-cas s'aggraverait singulièrement. L'ambassadeur de Prusse ici, M. de
-Goltz, qui est très malade et à peu près désespéré, est un homme fort
-sage qui fait son possible pour adoucir les frottements entre les deux
-pays. Si son successeur ne lui ressemble pas, surtout s'il appartient au
-parti des vieux Prussiens, la paix peut être facilement compromise.
-Mais, de toute façon, je ne crois pas qu'une rupture, si elle avait
-lieu, provînt de notre fait. Elle serait déterminée par les traîneurs de
-sabre de Berlin.
-
-Comment s'annoncent les élections en Angleterre? On nous dit une foule
-de choses contradictoires à ce sujet. La seule chose qui me paraisse
-bien établie, c'est que personne n'a des données positives sur ce qu'il
-faut attendre des nouveaux électeurs. Les probabilités sont pour M.
-Gladstone; mais, si la résistance est vive, je crains qu'il ne soit
-emporté bien loin du côté des radicaux, c'est-à-dire à tous les diables,
-où, d'ailleurs, toute l'Europe est en train de s'acheminer.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; prévenez-moi à l'avance de votre départ, pour
-que je prenne les mesures nécessaires, et peut-être que je vous donne
-une commission.
-
-
-
-
-CLI
-
-
-Cannes, 22 janvier 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je ne vous ai pas répondu l'autre jour, parce que M. Childe vous portait
-lui-même des nouvelles, et je me suis abstenu de compatir à vos maux,
-depuis qu'il m'a rapporté que vous montiez quatre-vingt-quatre marches
-tous les jours pour dîner chez le docteur Pantaleoni.
-
-La convalescence de miss Lagden continue sans accident. Elle a mangé un
-œuf aujourd'hui à déjeuner et un peu de poulet à dîner. Il n'y a plus de
-fièvre et son état général est très satisfaisant. Quant à moi, j'ai
-attrapé un gros rhume qui m'a fait perdre probablement le bénéfice de
-tout le traitement antérieur. J'ai une toux qui me fatigue
-excessivement, surtout la nuit; mais je la préfère à l'inquiétude que
-j'avais ces jours passés.
-
-M. Barthélemy-Saint-Hilaire est revenu. Édouard Fould est à Marseille,
-mais revient demain. Mistress Ewer n'est pas morte de fatigue et me
-charge ainsi que miss Lagden de tous ses compliments pour vous.
-
-
-
-
-CLII
-
-
-Cannes, 15 mars 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Les journaux m'ont tué plusieurs fois. M. Guizot a annoncé ma mort à
-l'Académie et fait mon oraison funèbre. Il ne paraît pas que cela soit
-très malsain, car je ne m'en porte pas plus mal.
-
-Il paraît que vous avez un temps déplorable. Il en est de même pour
-nous. Je viens de lire qu'il neigeait en Calabre. La machine du monde
-est détraquée évidemment.
-
-Je reçois des nouvelles d'Espagne. On attend tous les jours des coups de
-fusil. Ordinairement ils ne se tirent qu'au printemps. L'hiver à Madrid
-est trop froid et l'été trop chaud pour qu'on se livre à cet amusement.
-Je ne doute pas que le duc de Montpensier ne soit élu, lorsqu'il aura
-dépensé tout son argent, et, bientôt après, chassé, sinon fusillé.
-
-Adieu, mon cher ami. Que vient faire Nigra à Florence?
-
-
-
-
-CLIII
-
-
-Cannes, 23 mars 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je ne vois pas l'avenir si en noir que vous. Il y a plus, je ne crois
-pas à la guerre, parce qu'elle ne me paraît pas possible. Aujourd'hui,
-il faut tant d'argent pour se battre, qu'à moins d'avoir un trésor comme
-le roi de Prusse avant Sadowa, ou des chambres excessivement
-complaisantes, _rara avis in terris_, il n'y a pas moyen de tirer un
-coup de canon. Enfin la haine et la peur de la guerre est si grande
-aujourd'hui, que le provocateur serait sûr de soulever le monde contre
-lui.
-
-Je vois avec plaisir que Victor-Emmanuel et François-Joseph se font des
-politesses. La grande affaire, dans ce temps-ci, est de mettre ses
-finances en bon ordre, et, du moment qu'on s'est posé comme un homme
-pacifique, on appelle les capitaux.
-
-L'empereur a eu la grippe, mais il est tout à fait remis. L'impératrice
-a eu des oreillons. Elle est bien à présent. Elle m'a écrit une très
-aimable lettre à l'occasion de ma maladie. Elle me propose de traduire
-et de publier la correspondance du duc d'Albe avec Philippe II, en me
-donnant les pièces que possède son beau-frère. Il y en a de curieuses.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je suis chargé de compliments pour vous par la
-comtesse de Montijo et par Ragell, qui nous donna un bon déjeuner à
-Bagnères-de-Bigorre, lequel m'écrit pour me féliciter d'être encore de
-ce côté de l'Achéron.
-
-
-
-
-CLIV
-
-
-Cannes, 6 avril 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous ai-je dit que j'avais perdu mon cousin dans la maison duquel je
-demeure? C'est une amitié de plus de cinquante ans brisée. Heureux ceux
-qui meurent jeunes.
-
-Que dites-vous de cette grande tendresse du roi d'Italie pour l'empereur
-d'Autriche? Y a-t-il un dessous de cartes? Je ne le crois pas. Il est
-impossible de rester très longtemps à se faire la grimace. On finit par
-se fâcher tout de bon ou par rire. Je pense qu'on a pris le dernier
-parti, qui est incontestablement le meilleur. Je crois de moins en moins
-à la guerre; mais je crois aux progrès de la Révolution et du
-socialisme. Je crois que tout le monde courbe la tête devant le monstre
-qui grandit et prend des forces tous les jours. La société actuelle,
-avec son amour de l'argent et des jouissances matérielles, a la
-conscience de sa faiblesse et de sa stupidité. Il n'y a qu'une
-aristocratie bien organisée pour résister, et où la trouver? Elle lâche
-pied même en Angleterre. Tout le monde me dit que la Chambre des lords
-s'exécutera sans essayer de résister. Les Irlandais en deviendront-ils
-plus traitables? J'en doute fort; mais les Yankees en deviendront dix
-fois plus insolents. Je crains pour le cabinet Gladstone qu'il n'ait
-bien des couleuvres à avaler contre lesquelles se serait soulevé
-l'estomac de lord Palmerston.
-
-Ici, les élections commencent à mettre le pays en fièvre. L'opposition
-fait feu des quatre pieds et montre beaucoup d'audace. On lui a donné
-des armes, et elle s'en sert. Autant que j'en puis juger, le
-gouvernement aura une assez bonne majorité, mais seulement sur les
-grandes questions: une Chambre tracassière, très divisée, peu politique
-et peu faite aux affaires, voilà les probabilités.
-
-En Espagne, on s'attend tous les jours à des coups de fusil. Je m'étonne
-qu'il n'y ait pas encore eu d'émeute à Madrid. Cela prouve que Prim a
-encore l'armée dans sa main.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; j'espère que vous avez, comme nous, du beau
-temps. Je vous souhaite une meilleure santé que la mienne. Je n'ai
-jamais autant souffert que depuis que le soleil a reparu.
-
-
-
-
-CLV
-
-
-Cannes, 22 avril 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai eu hier la visite du prince Napoléon, qui m'a paru fort maigri,
-mais parfaitement remis. Nous n'avons guère parlé politique, comme vous
-pouvez penser; mais il a dit quelques mots qui m'ont plu et qui semblent
-indiquer qu'il s'amende. Il va avec son yacht croiser dans l'Adriatique.
-Je vois dans mon journal, mais _credat Judæus Apella_, que la princesse
-Clotilde va le rejoindre à Venise.
-
-Pourriez-vous me faire envoyer à Paris les deux volumes de Bergenroth,
-cet Allemand qui est mort en Espagne dans les bras de sa concubine,
-abandonné de tous les Anglais craignant Dieu, après avoir justifié la
-reine Jeanne, mal à propos nommée la Folle. Je crois qu'il m'en coûtera
-quelque chose comme deux guinées, à moins que votre magnanimité
-n'attendrisse les entrailles de votre libraire.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et prenez le monde comme il est.
-
-
-
-
-CLVI
-
-
-Paris, 7 mai 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-L'impératrice va faire un voyage en Égypte, pour assister à l'ouverture
-du canal de Suez. Elle m'a proposé de l'accompagner, ce que j'ai dû
-refuser, à mon grand regret. Je suis beaucoup trop invalide pour faire
-pareille campagne, où je ne ferais qu'embarrasser les gens qui
-m'accompagneraient. Je crains, par-dessus le marché, que le voyage ne se
-prolonge au delà de ce qui serait désirable.
-
-Grande agitation électorale. On s'attend ici--c'est à Paris que je veux
-dire--à des députés incroyables. Thiers est un réactionnaire;
-Garnier-Pagès, un vieux modéré; Émile Olivier, un bonapartiste. Je crois
-savoir, d'ailleurs, que les meneurs du parti républicain craignent de
-faire fiasco dans le reste de la France. C'est le tiers parti, très
-probablement, qui gagnera quelques voix, et le tort du gouvernement est
-de ne pas s'y résigner philosophiquement. Une opposition dynastique
-n'est pas très dangereuse, et, en s'opposant avec trop de vivacité à ses
-candidats, on risque de les aigrir et de s'en faire des ennemis
-irréconciliables.
-
-Il me semble que les Irlandais ne se montrent pas fort reconnaissants
-envers M. Gladstone. Recrudescence de fénianisme et d'assassinats. Voilà
-la démocratie qui vient de faire un grand pas. La proposition de lord
-Russell de créer des pairs à vie, si elle n'est pas une simple menace
-destinée à demeurer comme _gladius in vagina_, est la démolition de la
-Chambre des lords. La vieille Angleterre marche d'un pas rapide sur la
-pente où toute l'Europe est entraînée, et c'est à tous les diables, je
-le crains, que cette pente mène.
-
-La lutte électorale est très vive à Cannes. M. Méro donne vingt-cinq
-francs à tous les curés pour qu'ils disent neuf messes en sa faveur. Une
-messe vaut soixante-quinze centimes: _ergo_, chaque curé empochera
-dix-huit francs vingt-cinq. Avec le suffrage universel, je crois que le
-moyen n'est pas mauvais.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; tenez-moi au courant de vos mouvements.
-
-
-
-
-CLVII
-
-
-Paris, 22 mai 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Nous voilà enfin délivrés des réunions électorales. Sauf quelques
-petites promenades, beaucoup de gueulements, et quelques balustrades
-brisées à la place Royale, tout s'est passé sans grand mal. Les discours
-tenus étaient, en général, un éloge de la République, et presque
-toujours exprimaient le regret que la guillotine n'eût fonctionné qu'à
-demi en 1793. Ces messieurs ne cherchent pas à prendre les mouches avec
-du miel, comme le proverbe le recommande. Ces procédés ont rendu quelque
-courage aux bourgeois. On n'avait pas de candidats modérés dans la
-plupart des arrondissements de Paris, et on en a improvisé. Je ne leur
-crois pas beaucoup de chances, mais, du moins, il y aura lutte.
-
-On dit que Thiers passera, mais avec un peu de peine et par un appoint
-rouge au dernier moment. Il est maintenant corps et âme dans la
-Révolution. Il m'a paru bien vieilli la dernière fois que je l'ai vu, il
-y a une quinzaine de jours. Barthélemy-Saint-Hilaire canevasse dans le
-département de Seine-et-Oise et on dit qu'il a des chances.
-
-Le suffrage universel est la boîte au noir et le résultat peut attraper
-tout le monde; cependant tout fait supposer que la Chambre nouvelle sera
-à peu près la même que l'ancienne, mais avec cette différence que les
-députés auront un autre mandat beaucoup plus dans le sens libéral que
-l'ancien. Le vent est au parlementarisme, un des plus mauvais
-gouvernements dans un pays où il n'y a pas une forte aristocratie.
-
-Au reste, il paraît que, depuis quelque temps, un remède s'est présenté
-contre le suffrage universel, c'est la corruption électorale. Cette
-année, on dit que les candidats dépensent beaucoup d'argent. L'un d'eux
-tient table ouverte, grise ses électeurs, les ramène en voiture et leur
-donne des plaids et des cachenez pour retourner chez eux. Il a établi un
-bureau en face d'un pont à péage, où l'on rend à tous les passants le
-sou qu'ils ont payé à l'entrée du pont.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Mille compliments et amitiés.
-
-
-
-
-CLVIII
-
-
-Paris, 9 juin 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Les eaux minérales font toujours le diable avec les entrailles humaines,
-mais on dit que c'est pour leur plus grand bien. Je crois que le remède
-qu'on vous a proposé, le diascordium est excellent; on en prend gros
-comme une noisette, et, le cas échéant, on redouble la dose. J'en ai
-fait l'essai, l'année passée, à Fontainebleau avec grand succès. Voici
-un remède encore plus simple, éprouvé également; remplissez de gomme
-arabique en poudre la moitié d'un verre, mettez-y du sucre si vous
-voulez, puis ajoutez de l'eau en tournant dans le verre avec une
-cuillère, de façon à faire une pâte de la consistance d'une gelée. Vous
-l'avalerez et vous m'en direz des nouvelles. Comment n'y a-t-il pas des
-médecins habiles à Naples qui vous remettent le ventre en ordre?
-
-Je suis toujours dans le même état, avec un peu plus de toux qu'à
-l'ordinaire, très souvent de l'oppression, nul appétit et peu de
-sommeil.
-
-Le docteur Maure ne vient pas à Paris cette année. Il a passé le temps
-de son voyage en cabales électorales, et n'a pas peu contribué à
-empêcher le maire de Cannes, M. Méro, d'être nommé. Les deux fils de M.
-Fould ont été élus, l'un dans les Basses, l'autre dans les
-Hautes-Pyrénées. Édouard ne se présentait pas; il se consacre aux
-courses; mais ses chevaux ne gagnent pas.
-
-Il y a eu, dimanche, un beau déploiement de patriotisme d'antichambre.
-Le grand prix de l'empereur a été gagné par un cheval français, tandis
-que, depuis quelques années, il restait toujours aux Anglais. Les
-lorettes et les belles dames étaient remarquables par leur enthousiasme
-et s'entr'embrassaient pour célébrer la victoire nationale.
-
-A Paris, on se félicite de n'avoir nommé ni Raspail, ni Rochefort, ni
-d'Alton-Shée. On devient très facile à contenter. On ne croit plus à une
-petite session en juillet pour la vérification des pouvoirs. La session
-ne commencera qu'en novembre; du moins, cela était ainsi hier, mais on a
-peut-être changé d'avis aujourd'hui.
-
-Je pense que vous pourrez facilement vous procurer le dernier rapport de
-M. Fiorelli sur les fouilles de Pompéi. Ce serait œuvre méritoire à vous
-de me le rapporter, lorsque vous regagnerez Bloomsbury square.
-
-Nigra vient de publier un bouquin en latin, très savant, sur la vieille
-langue irlandaise.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez vos entrailles, ne prenez pas trop de
-glaces, et vivez en sage.
-
-
-
-
-CLIX
-
-
-Paris, 29 juin 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je vais après-demain à Saint-Cloud au lieu de Fontainebleau. Après les
-tentatives d'émeute, il est prudent de ne pas trop s'éloigner de Paris.
-J'en suis pour ma part très content, parce qu'en cas où je serais
-malade, je puis en une heure rentrer chez moi. On me dit qu'il n'y a pas
-d'autre invité que moi et la duchesse de Malakof.
-
-S'il n'y a pas d'émeute dans la rue, il y aura certainement du tapage à
-la Chambre; car les «irréconciliables» veulent accomplir leurs promesses
-à leurs électeurs. Puis, comme il y a plusieurs doubles élections, il
-est probable que les rouges opteront pour la province, afin de ramener à
-Paris l'excitation, les réunions électorales, les discours, etc. Tout
-cela promet un été passablement agité. Quant à une guerre, il en est
-moins question que jamais. Où faut-il aller pour être tranquille? Si on
-me demandait cela, je serais bien embarrassé pour répondre. Peut-être en
-Égypte, bien qu'on ait voulu faire sauter le pacha.
-
-Le duc de Montpensier se barbouille horriblement dans l'opinion
-publique. Il veut être roi _per fas et nefas_, et il ne serait pas
-impossible qu'il le fût pour quelques mois, s'il donne assez d'argent
-pour cela. Mais en a-t-il et en donnera-t-il?
-
-Madame de Montijo, qui s'informe toujours de votre santé, est à la
-campagne et fait jouer la comédie, comme si de rien n'était. Elle a de
-jolies femmes pour actrices et par conséquent beaucoup de visiteurs. On
-croit ici que la reine Isabelle vient d'abdiquer en faveur du prince des
-Asturies. Cela produira un certain effet à Madrid, si la chose est
-vraie.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je vous dois encore le volume de Bergenroth.
-C'est décidément un farceur qui a voulu se concilier les dévots en
-faisant de Jeanne la Folle une protestante.
-
-
-
-
-CLX
-
-
-Saint-Cloud, 11 juillet 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'assiste ici au spectacle le plus étrange. J'ai l'air d'être aux
-premières loges, mais je ne sais rien et ne vois pas grand'chose. C'est
-derrière le rideau que la pièce se joue. Il est certain qu'il y a dans
-le pays une surexcitation extraordinaire. On dit que c'est l'amour de la
-liberté qui la produit. Pour moi, j'en doute, car il me semble que nous
-avons déjà trop de liberté, et que nous en usons assez mal. En France,
-on se passionne pour un mot, sans se mettre trop en peine de se qu'il
-signifie. La Chambre et peut-être la majorité du pays veulent une
-satisfaction. Il faut qu'on puisse dire: «Le gouvernement personnel a
-fait son temps; maintenant, c'est le pays qui gouverne.» L'expérience
-des différentes tentatives de _self government_ est oubliée. Le vent est
-au parlementarisme, dont personne pourtant ne se dissimule les défauts.
-D'un autre côté, on me paraît oublier que, lorsqu'on a mis le doigt dans
-un engrenage, il faut que le bras y passe. Tout ce qu'on a donné n'a
-servi qu'à faire demander plus, avec redoublement d'ardeur, et à rendre
-plus difficile de refuser quelque chose. Vous vous rappelez l'histoire
-d'Arlequin, qui donne à ses enfants un tambour et une trompette en leur
-disant: «Amusez-vous et ne faites pas de bruit.»
-
-Mon impression est qu'on est disposé à céder sur tous les points,
-excepté sur celui de la responsabilité ministérielle; or, c'est celui
-auquel on tient le plus. Il est vrai qu'en France, la responsabilité
-ministérielle n'a pas empêché Charles X et Louis-Philippe d'être
-chassés, et que jamais un souverain qui a voulu gouverner par lui-même
-n'a manqué de ministres. D'un côté, on veut un changement radical à la
-constitution; de l'autre, on prétend qu'elle est compatible avec toutes
-les libertés. Qui cédera? voilà la question, question qui peut amener
-une catastrophe. La situation est celle d'une émeute qui commence. Le
-grand nombre des curieux et des indifférents apporte un secours
-considérable aux tapageurs. Une minorité factieuse peut entraîner la
-foule des indifférents, et, le mouvement décidé, elle s'en défait en un
-tournemain.
-
-On croit qu'il y aura aujourd'hui une déclaration du gouvernement au
-Corps législatif annonçant des réformes. Je doute qu'on s'en contente.
-On cédera un terrain qui permettra à l'ennemi d'attaquer avec plus
-d'avantage. A mon avis, le plus prudent serait de _las tiempo al
-tiempo_; changer le ministère dont on est las; en prendre un qui ferait
-regretter l'ancien, et vivre au jour le jour.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je sais de bonne source que l'Allemagne du Nord
-n'est pas moins agitée et que M. de Bismark nous demande de nous
-entendre pour faire tête à l'ennemi commun. Mais cet ennemi est bien
-fort et j'ai grand'peur qu'il ne nous mange.
-
-
-
-
-CLXI
-
-
-Saint-Cloud, 26 juillet 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Sir James est bien heureux de voir les choses couleur de rose. Chez
-vous, cela est déjà assez sombre; mais, chez nous, la teinte est fort
-sinistre, du moins pour mes lunettes.
-
-Il y a des concessions opportunes; mais je ne crois pas que celles qu'on
-a faites ici fussent désirables ou nécessaires. Le désir de rechercher
-un peu de popularité me paraît en avoir été la vraie cause, et le
-résultat a démenti les espérances qu'on pouvait avoir conçues. On a
-donné des armes à l'opposition, cela est certain. On l'a provoquée à
-jouer à un jeu où elle veut des règles qui lui soient avantageuses, et
-où elle se réserve le droit de tricher. Voilà, si je ne me trompe,
-quelle est la situation. Les concessions ont donné à l'opposition une
-grande force pour agiter les esprits, et les élections s'en sont
-ressenties. La majorité gouvernementale s'y est transformée. Ils ont
-tous fait comme saint Pierre et ont renié leur maître. Le duc de Mouchy
-a été un des signataires de la demande d'interpellation.
-
- * * * * *
-
-_27 juillet._--J'en étais à la seconde page de ma lettre, quand la reine
-d'Espagne et toute sa famille est venue. Je l'ai trouvée en meilleur
-état que je n'aurais cru, c'est-à-dire moins grosse. Elle représente
-assez bien et est très polie. On lui a montré Trianon et on lui a donné
-à dîner, après lui avoir procuré une averse épouvantable entre
-Versailles et Saint-Cloud.
-
-Je reprends ma politique pour vous dire que, la semaine prochaine, nous
-allons faire un sénatus-consulte, qui donnera à la Chambre des députés
-le droit d'élire son président, de faire des interpellations et quelques
-autres items, que je ne sais pas. Je n'y vois pour ma part aucun
-inconvénient, attendu que, si une Chambre est assez hostile pour ne pas
-appeler au fauteuil le candidat du gouvernement, il faut ou changer de
-politique, ou faire un coup d'État.
-
-La grande difficulté sera pour la responsabilité ministérielle, à
-laquelle l'empereur est très opposé. En fait, elle existera toujours
-lorsqu'il y aura un _leader_ dans un parlement. On peut la proclamer
-dans un pays où on observe la loi, comme en Angleterre; chez nous,
-jamais on n'a hésité à faire remonter jusqu'au souverain la
-responsabilité des actes de ses ministres.
-
-Je vous avouerai que mon seul espoir est dans les bêtises que feront les
-rouges. Ils commencent assez bien, et il est possible qu'en peu de temps
-ils effrayent assez le pays pour cesser d'être effrayants eux-mêmes.
-
-Adieu. Faites mes félicitations à M. Gladstone et recommandez-moi aux
-prières de votre directeur spirituel.
-
-
-
-
-CLXII
-
-
-Paris, 16 août 1869.
-
-Mon cher sir Anthony[16],
-
- [16] M. Panizzi fut créé K. C. B., c'est-à-dire chevalier de l'Ordre
- du Bain, le 27 juillet 1869.
-
-Je me suis mis à reprendre des bains d'air comprimé. Il y a ici un
-établissement plus grand et plus élégant que celui de Montpellier. Les
-cloches sont si grandes, qu'il y tiendrait facilement trois personnes.
-Le médecin qui préside a une fille asthmatique, très jolie vraiment,
-mais on ne nous encloche pas ensemble, ce que je regrette.
-
-Je suis retourné l'autre jour à Saint-Cloud, où on m'a demandé de vos
-nouvelles. Je dis les maîtres de la maison, sans parler de la maison, et
-particulièrement de madame de Lourmel. Je la crois repartie pour sa
-Bretagne.
-
-Qu'est un lord *** tué en duel, selon le journal, par un cocu de
-mauvaise humeur? Je me réjouis de savoir M. Gladstone remis de ses
-fatigues, mais je crains qu'il n'en ait bien d'autres pour arranger les
-affaires. Il ne paraît pas que les Irlandais soient satisfaits. Vous me
-direz qu'ils ne le seront jamais; au moins devraient-ils tuer un peu
-moins d'intendants ou de propriétaires.
-
-Vous connaissez le proverbe: «Oignez vilain, vilain vous poinct.» Ce
-proverbe suffirait peut-être pour répondre à la question que vous
-m'adressez au sujet des dernières concessions de l'empereur. Pourtant il
-faut ajouter que, les choses étant ce qu'elles étaient, il n'y avait pas
-moyen de faire autrement. En second lieu, il se peut que, avec un peu de
-tenue et d'adresse, on parvienne à gouverner cette Chambre, qui, après
-tout, est conservatrice au fond. Malheureusement on manque ici de
-_trimmers_ habiles. L'empereur a de grandes idées et ne s'occupe pas
-assez des petits détails. Une chance, fort probable, c'est que les
-rouges feront tant de folies et montreront tellement leurs oreilles,
-qu'une réaction s'opérera dans l'esprit du public. J'y compte. Reste à
-savoir si on en profitera.
-
-Il paraît que l'insurrection carliste fait fiasco. Les vieux chefs n'ont
-plus de jambes à gravir les montagnes, et les jeunes gens ne les
-connaissent pas. Il est vraisemblable qu'aujourd'hui les fils des
-carlistes de 1840 sont des républicains. La plus dangereuse épreuve par
-où va passer le nouveau gouvernement sera une banqueroute. Je me demande
-où Prim et Serrano trouvent de l'argent pour payer les dîners qu'ils
-donnent et les soldats qui empêchent qu'une révolution républicaine ou
-Isabéliste n'éclate à Madrid. On me dit que l'un et l'autre de ces
-grands hommes mènent joyeuse vie et jettent l'argent par les fenêtres.
-
-Vous ai-je parlé d'un sujet domestique de tribulations que j'ai depuis
-mon retour? Ma cousine, qui demeure dans ma maison, comme vous savez,
-est devenue folle. Elle a mis les domestiques de son mari à la porte, en
-a pris, une vingtaine d'autres qu'elle a chassés les uns après les
-autres. Elle s'imagine que tout le monde veut la voler, et elle
-s'enferme sous vingt serrures tous les soirs. Tous ses amis me disent
-que je devrais l'empêcher de faire ce qu'elle fait. Je n'ai aucune
-autorité sur elle, n'étant même pas son parent[17]. L'autre jour, je me
-suis trouvé sans portier. Je crains qu'elle ne se brûle un de ces soirs,
-et moi aussi. J'espère qu'elle ira à la campagne, mais elle pense
-probablement que, si elle y allait, je profiterais de son absence pour
-emporter sa maison.
-
- [17] Ce n'était pas, en effet, une parente directe de Mérimée: c'était
- la femme de son cousin.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; amusez-vous bien en Écosse, mais ne buvez pas
-trop. Que dites-vous de la religieuse de Cracovie?
-
-
-
-
-CLXIII
-
-
-Paris, 26 août 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis allé déjeuner dimanche à Saint-Cloud, où j'ai présenté vos
-hommages. Le maître de la maison était encore souffrant. Serait-ce une
-excommunication de notre saint-père le pape?
-
-Hier, nous avons eu un bon rapport de M. Devienne sur le
-sénatus-consulte. Je pense que la chose passera sans les additions que
-les importants du Sénat voudraient y souder. C'est déjà bien assez comme
-cela.
-
-Le prince impérial a eu beaucoup de succès au camp de Châlons. Il avait
-tant d'aplomb et tenait son rang si bien, qu'on croyait voir le père
-rajeuni. Bachon, son écuyer, que vous connaissez, me dit qu'il n'y a pas
-un prince f... pour passer une revue comme lui, sur un grand cheval qui
-piaffe de côté, du pas le plus égal tout le long d'une ligne
-d'infanterie, sans que la musique ou les éclairs des reflets du soleil
-sur les fusils lui fassent perdre la piste.
-
-J'ai rencontré hier Monnier, qui m'a demandé de vos nouvelles. Il est
-assez surpris que le monde n'ait pas été plus mal depuis qu'il a quitté
-son élève, «auquel il porte encore, m'a-t-il dit, le plus vif intérêt».
-
-Parmi les personnes qui se sont informées auprès de moi de vos faits et
-gestes est la princesse Mathilde, que j'ai vue hier. Elle m'a dit
-qu'elle avait cinquante ans, et elle ne les paraît nullement.
-
-Ma pauvre cousine devient de plus en plus insupportable. Aujourd'hui,
-elle a mis à la porte sa trentième femme de chambre depuis un mois, et
-j'ai rencontré sur l'escalier un serrurier qui portait les engins les
-plus extraordinaires pour la barricader. J'ai peur d'apprendre, un de
-ces jours, qu'elle est morte de faim et qu'on n'a pu parvenir jusqu'à
-elle qu'avec une compagnie du génie.
-
-Adieu, mon cher sir Anthony. Présentez mes hommages aux dames qui
-voudront bien se souvenir de moi.
-
-
-
-
-CLXIV
-
-
-Paris, 7 septembre 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Hier, nous avons voté le sénatus-consulte, cent treize contre trois. Il
-y avait dans le même moment une grande panique à la Bourse. La santé de
-l'empereur donne beaucoup d'inquiétudes. Si j'en crois les gens les
-mieux informés, tels que Nélaton et le général Fleury, il n'y a rien de
-dangereux dans son fait: il a de temps en temps des douleurs de vessie.
-Tout cela n'est pas alarmant; mais il suffit qu'il soit souffrant, pour
-que toutes les imaginations se représentent ce qui pourrait arriver s'il
-était mort. On m'assure que le voyage d'Orient que méditait
-l'impératrice n'aura pas lieu. C'est le bon côté de l'affaire.
-
-Le prince Napoléon a été complimenté par son cousin sur son discours, où
-il y avait en effet du bon. S'il y eût mis un peu plus de tact et de
-mesure, c'eût été excellent. A tout prendre, le sénatus-consulte paraît
-produire un bon effet d'apaisement, surtout dans la bourgeoisie. Le
-diable n'y perdra rien pourtant et la prochaine session sera dure, avec
-une Chambre peu expérimentée et ayant le sentiment de sa
-toute-puissance. C'est une Convention, et il peut se faire bien des
-bêtises et par ignorance et par mauvaise intention. Il y avait un tribun
-romain qui disait qu'il n'avait plus rien à donner au peuple _præter
-cœlum et cœnum_. C'est un peu notre cas.
-
-La duchesse Colonna m'écrit de Rome que le pape a pris un maître de
-théologie en vue du concile. Le professeur lui parle de son affaire et
-Sa Sainteté l'interrompt pour lui demander s'il y aura des banquettes
-pour tout le monde. Nous aurons quelques évêques très mauvais au
-concile, mais la majorité sera contre les innovations et les décisions
-tranchantes. C'est, dit-on, l'esprit qu'apporteront les Allemands. Quant
-aux Espagnols, je ne sais si Prim les laissera sortir.
-
-Je ne crois pas possible une réconciliation de l'Irlande avec
-l'Angleterre. Elle sera à perpétuité comme une mauvaise femme, avec
-laquelle on ne peut divorcer, une Pologne, et les Anglais n'ont pas les
-moyens dont disposent les Russes.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je regrette que vous n'ayez pas d'inclination
-pour le Midi. Il me semble que le soleil est un grand médecin, c'est
-presque le seul en qui j'aie quelque confiance.
-
-
-
-
-CLXV
-
-
-Paris, 15 septembre 1869.
-
-Mon cher sir Anthony,
-
-J'ai eu la visite de Louis Fagan, qui a dîné avec moi dimanche. Il m'a
-paru grandi et développé de toutes les manières, toujours très bon
-garçon, conservant, malgré toutes les nationalités par où il a passé,
-l'air de l'_English boy_.
-
-Avez-vous vu le dénouement de l'histoire de M. Chasles et de ses
-autographes? Parmi ceux qu'il avait donnés à l'Institut, il y avait des
-feuilles qui ont paru avoir une contre-épreuve affaiblie du timbre de la
-bibliothèque impériale. On en a conclu qu'on s'était servi d'une feuille
-de garde sur laquelle le timbre de la bibliothèque avait maculé.
-Là-dessus, Taschereau a mis ses espions en campagne, et, dès qu'il a cru
-savoir qui était le voleur, il l'a fait arrêter dans la rue. Il était
-porteur d'un assez gros portefeuille où on a trouvé tout d'abord une
-lettre de Galilée _en préparation_; puis une feuille de garde sur
-laquelle il y avait deux autographes différents, mais les petites barbes
-de la feuille se raccordaient parfaitement et les pointes entraient dans
-des ouvertures correspondantes. Outre cela, des calques de signatures,
-des morceaux de vieux papiers, enfin plus qu'il n'en fallait pour le
-convaincre. Ce galant homme s'appelle Vrain-Lucas. M. Chasles lui avait
-payé cent quarante-trois mille francs sa collection; _bagatella_. Son
-excuse est qu'il a une concubine et que ces sortes de propriétés coûtent
-beaucoup d'entretien. Chasles ne sait où se fourrer; il est abîmé de
-honte, bien qu'il dise encore à ses amis qu'il est convaincu que ce
-misérable Vrain-Lucas n'a pas tout inventé. L'homme est en prison et on
-va le juger. C'est une question délicate; qu'il soit condamné pour
-escroquerie, il n'y a pas de doute; mais on parle de le traiter comme
-faussaire, et je ne sais comment le jury décidera. On traite comme
-faussaires les gens qui mettent sur les bouchons de vin de Champagne une
-marque qui n'est pas la leur. N'avez-vous pas eu en Angleterre une
-affaire de même nature, et comment a-t-on jugé le coupable?
-
-Je viens d'apprendre la mort de la pauvre lady Palmerston. Elle avait
-fait son temps. Elle est morte entourée de la gloire de son mari et n'a
-pas vécu assez longtemps pour qu'elle soit contestée.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je pars dans trois semaines au plus tard pour
-Cannes. Voilà déjà l'hiver qui s'annonce par d'affreuses bourrasques. Je
-voudrais vous savoir au soleil, ou du moins à Bloomsbury square.
-
-
-
-
-CLXVI
-
-
-Paris, 2 octobre 1869.
-
-Mon cher sir Anthony,
-
-Les personnes pieuses sont consternées de la lettre du Père Hyacinthe,
-que vous aurez probablement lue. Avant-hier, le Père Gratry, qui est à
-côté de moi à l'Académie, me demanda ce que je pensais de cette façon
-d'écrire des lettres dans les journaux. Je lui ai répondu que le Père
-Hyacinthe et monseigneur Dupanloup me faisaient l'effet des rédacteurs
-du _Tintamarre_ et du _Figaro_ s'engueulant pour avoir des abonnés. Il a
-protesté contre la comparaison; mais, comme il déteste Dupanloup, je
-crois qu'elle ne lui a pas déplu. Tout cela prouve qu'il y aura une
-opposition dans le concile. Le Père Hyacinthe veut faire le Luther; mais
-il n'a pas la taille qu'il faut pour ce rôle, et le temps n'est plus aux
-grands schismes. Les probabilités sont, que le concile fera de la
-bouillie pour les chats.
-
-Qui est le prince que Prim veut faire roi, ou plutôt qui est son père,
-et qui le gouvernera? On dit qu'il n'a que seize ans et qu'il a reçu une
-bonne éducation. Du temps de Joseph Bonaparte, les Espagnols disaient:
-
- Que aqui no quéremos rey
- Que no diga bien: «Carajo!»
-
-L'impératrice dit qu'elle sera de retour le 25 novembre; cela suppose
-une mer constamment bonapartiste, et l'absence d'imprévu. _Fiat!_
-
-On pense que le Corps législatif sera convoqué de bonne heure, en
-novembre. Selon moi, je voudrais lui laisser faire un ministère, et, ce
-ministère fait, le dissoudre et convoquer une nouvelle Chambre. Très
-probablement elle serait meilleure que celle-ci, dont le moindre défaut
-est une excessive inexpérience. Mais je doute qu'on prenne ce parti. Il
-est question de faire un ministère plus fort, avant la prochaine
-réunion. Y parviendra-t-on? Je n'en sais rien; en tout cas, il vaudrait
-mieux, je pense, en laisser la responsabilité aux députés actuels.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Avez-vous lu mon _Ours_[18]? Il n'a fait aucun
-scandale, et on tient pour certain qu'il n'y a eu dans l'affaire qu'une
-peur de femme grosse.
-
- [18] Fait aujourd'hui partie des _Dernières Nouvelles_ sous le titre
- de _Lokis_.
-
-
-
-
-CLXVII
-
-
-Paris, 9 octobre 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Voilà ce pauvre Libri de l'autre côté de l'Achéron. Ici, presque tout le
-monde croit qu'il a dépêché le Vrain-Lucas à M. Chasles, pour se venger
-de lui. Je n'en crois rien. Ledit Vrain-Lucas se défend d'avoir vendu
-des autographes à M. Chasles. Il lui vendait, dit-il, des _copies_,
-qu'il exécutait en fac-simile. «Un autographe de Molière, dit-il, sa
-signature au bas d'un reçu de fournisseur se vend plus de mille francs.
-Je lui ai vendu pour moins de deux mille francs vingt copies exactes de
-lettres de Molière.» Je doute que cette défense l'empêche d'aller
-fabriquer des chaussons dans quelque pénitencier.
-
-La grande manifestation républicaine annoncée pour le 20 n'aura pas
-lieu. Les chefs ont eu peur. Cela n'empêche pas que la situation ne soit
-pas brillante. Le ministère est faible et on ne trouve personne pour le
-renforcer. D'un autre côté, les bourgeois commencent à s'effrayer un
-peu.
-
-Ce qui se passe en Espagne est fait pour faire réfléchir. Madame de
-Montijo m'écrit les choses les plus déplorables. L'Espagne est
-maintenant divisée en trois zones allant de l'est à l'ouest. 1º
-Catalogne et Gallice, régime républicain; on brûle les églises, les
-archives, les châteaux. 2º Madrid et le centre, régime parlementaire,
-assez niais, pas méchant et, après tout, tolérable. 3º Andalousie,
-socialisme et communisme. Tous les propriétaires sont ruinés. Les
-paysans font la récolte des champs appartenant aux riches et quelquefois
-les obligent à acheter cette même récolte. Le tout accompagné
-d'assassinats, de vols et de viols, crimes naturels dans un pays si
-chaud.
-
-M. le comte de R..., ayant eu la curiosité d'ouvrir la cassette de sa
-femme, fut surpris d'y trouver des lettres d'hommes de quatre mains
-différentes, non signées, mais offrant cette conformité qu'on s'y
-servait de la seconde personne du singulier. Il s'en est pris à
-l'écriture qu'il connaissait le mieux, ou, selon une autre version, à la
-plus fraîche en date, qui s'est trouvée celle d'un tout jeune homme, M.
-de X..., qu'il a transpercé d'un grand coup d'épée; puis il est allé en
-grande loge à l'Opéra avec sa femme, _magna comitante caterva_.
-
-Adieu, mon cher don Antonio. J'espère que notre voyage ne sera pas trop
-retardé.
-
-
-
-
-CLXVIII
-
-
-Cannes, 28 octobre 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'avais fait prêter un serment épouvantable aux demoiselles d'honneur de
-l'impératrice et à ses deux nièces, de m'écrire de tous les ports, où le
-yacht impérial s'arrêterait; mais, jusqu'à présent, je n'ai eu qu'une
-lettre de Venise. Elle était remplie de points d'admiration. Les
-sérénades, les promenades en gondole, les glaces et l'enthousiasme du
-public ont beaucoup touché toutes les voyageuses. Madame de Nadaillac
-est, je crois, la seule qui se soit occupée du Titien et de Paul
-Véronèse.
-
-J'attends avec beaucoup de curiosité des nouvelles de Constantinople,
-particulièrement des deux demoiselles turques, qu'on a données comme
-cornacs à Sa Majesté. Il paraît qu'elles parlent fort bien français;
-mais le curieux est de savoir si elles pensent en turc et si elles
-traduisent littéralement. En turc, au lieu de dire: «Je regrette de
-n'avoir pas fait telle chose, excusez-moi, etc.,» on dit «J'ai mangé de
-la...». En outre, les dames de Constantinople qui ont vu Caragheuz dans
-les harems, dès leur enfance, parlent des choses les plus secrètes avec
-une entière liberté. Je crois que les demoiselles d'honneur auront eu
-beaucoup de jolies choses à apprendre.
-
-Le 26 s'est passé fort tranquillement. On avait des chassepots tout
-prêts, mais ils étaient cachés. Le public était disposé à se moquer de
-la République. On a hué une vieille femme et un fou, nommé Gagne, qui
-propose de guérir tous les _cors_ aux pieds du peuple en commençant par
-le Corps législatif, et, de plus, de manger les gens qui meurent, par
-mesure d'économie.
-
-Il me semble qu'on fait, en ce moment, une expérience hasardeuse. On
-donne à ce peuple-ci une liberté comme jamais il n'en a possédé, et on
-se flatte qu'il ne fera pas de trop grosses sottises. C'est un peu comme
-un sage précepteur qui, pour guérir son élève de l'ivrognerie, le
-soûlerait tous les jours. Cela peut réussir; mais étant donnée l'_anima
-stupida_ sur laquelle se fait l'expérience, il y a tout à craindre pour
-le malade et pour le médecin, pour le dernier surtout.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne passez pas l'hiver en
-Écosse. Quant à vos douleurs de poignet qui vous empêchent d'écrire, ce
-genre de rhumatisme est appelé par les meilleurs auteurs _pigritia
-prava_. Soignez-vous pourtant.
-
-
-
-
-CLXIX
-
-
-Cannes, 7 novembre 1869.
-
-Mon cher don Antonio,
-
-J'ai refusé de dîner ce soir avec la princesse royale de Prusse, à qui
-j'avais envoyé un bouquet ce matin. Cela vous fera voir que je suis
-réellement malade. Si j'étais en état d'aller de château en château,
-mangeant des _grouse_ et des faisans, je n'essayerais pas d'apitoyer les
-gens sur mon sort, sous prétexte que j'ai des rhumatismes à la main
-droite. Le fond de la question est que je souffre aussitôt que j'ai
-mangé et que je ne vaux plus les quatre fers d'un chien.
-
-J'ai déjeuné il y a trois jours chez Maure avec Thiers. Il est très
-changé, très vieilli, mais il commence à revenir au bercail. Il n'y aura
-bientôt plus que deux partis: celui de ceux qui ont des culottes et
-prétendent les garder, et celui de ceux qui n'ont pas de culottes et
-veulent prendre celles des autres. Je crois comme vous à une rencontre
-entre le chassepot et les socialistes. Toute la question est de savoir
-si le chassepot sera en état. Vous savez que cet instrument, dépourvu de
-ses appendices, cartouches, aiguille, etc., est fort inférieur à un
-bâton. On est poltron des deux côtés. Mon impression est que les bêtises
-des rouges ont commencé à effrayer les bourgeois. Si dans ce moment il y
-avait une émeute, ils (les bourgeois) aideraient au chassepot.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; ces dames me chargent de tous leurs
-compliments.
-
-
-
-
-CLXX
-
-
-Cannes, 4 décembre 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suppose que vous êtes de retour à Londres et jouissant des charmes du
-_home_, dont on sent toujours le mérite après une absence prolongée.
-Comment les brouillards vous traitent-ils? voilà la question. Ici, ni le
-beau temps ni le soleil ne me font de bien. Je vais de mal en pire,
-m'affaiblissant tous les jours. Mes médecins y perdent leur latin. Ils
-me disent que, si je mangeais, je me porterais bien; mais je ne mange
-pas, parce que je me porte mal. Voilà le cercle vicieux où je suis. Le
-fond de la question est que ma vieille carcasse s'en va. Il faut en
-prendre son parti. Le monde, d'ailleurs, ne va pas si bien, pour qu'on
-le regrette beaucoup.
-
-On dirait que le gouvernement et l'opposition font assaut de maladresse
-et d'étourderie. Le grand mal de la situation, c'est qu'il n'y a plus
-d'homme. Les orateurs abondent au contraire. On m'écrit de Paris que
-l'empereur montre beaucoup de tranquillité et même de gaieté. Il en faut
-un fonds considérable pour en avoir de reste dans ce temps-ci.
-
-Les Irlandais ont pris vite leçon de nos rouges; mais je ne crois pas
-que M. O'Donovan-Rossa soit traité par le gouvernement comme on a fait
-ici pour Rochefort. Je me demande si l'attitude si menaçante de la
-populace dans presque toute l'Europe est une preuve de sa force, ou si
-elle ne tient qu'à la douceur avec laquelle on traite partout
-aujourd'hui les tentatives de violence. Probablement il y a, de la part
-de la canaille et de celle du gouvernement, beaucoup de poltronnerie.
-
-M. Gladstone a de la peine à trouver des pairs. Pourquoi Édouard Ellice
-a-t-il refusé? Parce que son père avait refusé autrefois, mais il
-n'avait peut-être pas les mêmes motifs. On me dit que M. Grote a refusé
-aussi. C'est un signe du temps et des immenses progrès qu'a faits la
-démocratie dans la terre classique de l'aristocratie.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. L'_Ours_ dont je vous parlais, est le héros
-d'une nouvelle que je vous ai lue à Montpellier; mais je vous soupçonne
-d'avoir dormi tout le temps.
-
-
-
-
-CLXXI
-
-
-Cannes, 26 décembre 1869.
-
-Mon cher sir Anthony,
-
-Ne mangeant pas, je suis très faible, mais moins cependant que la
-logique ne semble l'exiger. La vérité est que l'animal s'affaiblit, et,
-s'il était moins coriace, il y a longtemps qu'il aurait donné sa
-démission. Je pense très souvent à ce moment-là, et je me demande s'il
-est très pénible, s'il vous vient des idées différentes de celles que
-vous avez en santé, en un mot, si vous avez beaucoup d'ennui à mourir?
-Vous me répondrez qu'il y a beaucoup de variété dans les morts, et que
-c'est une loterie où l'on gagne et où l'on perd. La difficulté est
-d'avoir un bon numéro.
-
-Il y a un Prussien qui a inventé une drogue qu'on appelle chloral, dont
-on dit merveille. Cela vous fait dormir au milieu de toutes les
-souffrances possibles. Le docteur X..., ici, en a fait l'expérience
-l'autre jour sur le pauvre Munro; mais il s'est trompé dans
-l'administration du remède et lui a suscité une espèce de volcan dans le
-bras, où il lui avait injecté ledit chloral. J'espère que, avant le
-moment où j'en userai, on aura mieux appris à s'en servir.
-
-J'ai eu des nouvelles de Rome assez curieuses. L'opposition se compose
-des évêques allemands, de quelques Français et de quelques Espagnols.
-Les plus extravagants sont les évêques américains, je dis les Yankees,
-et après eux, les Anglais. La personne qui m'écrit, et que je crois
-assez bien informée, ne doute pas qu'on ne fasse passer l'infaillibilité
-du pape et toutes les facéties _ejusdem farinæ_. Il en sera au concile
-comme au Corso, pendant la _Ripresa de' Barberi_. De méchantes rosses
-qu'on a beaucoup de peine à faire trotter, galopent avec fureur par
-émulation. De même les sept cents évêques vont prendre le mors aux dents
-par la contagion de l'exemple. Outre les évêques, il vient une grande
-quantité d'imbéciles qui croient fermement que le concile peut mettre un
-terme au malaise général et guérir tous les maux de la société. Ces
-niais-là ne contribuent pas peu à monter la tête aux niais mitrés et au
-respectable Père qui porte trois couronnes et dont la grande
-préoccupation est de faire le bonheur du genre humain. Il est très
-probable que de tout cela sortira quelque énorme brioche. Un schisme
-est-il possible aujourd'hui? Je ne le crois pas; mais il y aura maintes
-difficultés dans les ménages, car les femmes ont toujours grand'peur
-d'être excommuniées. Le plus probable, c'est que tous les gouvernements
-catholiques se mettront en hostilité contre le pape.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous parle du concile parce que la politique
-me fait horreur. Nous allons à tous les diables.
-
-
-
-
-CLXXII
-
-
-Cannes, 6 janvier 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je vous souhaite une heureuse année accompagnée de plusieurs autres. Je
-vais mal. Rien ne me soulage; je ne mange plus guère et j'ai même une
-répugnance extraordinaire pour toute espèce de nourriture. Mauvais
-symptôme! Ce ne serait rien si je ne souffrais pas, mais j'ai des jours
-bien pénibles et des nuits pires. Que voulez-vous! c'est un voyage
-difficile vers un pays qui n'est peut-être pas des plus agréables.
-
-Je crois que vous accusez les jésuites à tort; non que je veuille les
-défendre, mais ce ne sont pas les plus mauvais entre les pères du
-concile. Ce n'est pas le fanatisme qui a jamais distingué les jésuites.
-Au contraire. Ils cherchent à vivre avec le monde et ils ont (ou du
-moins ils _avaient_) assez d'esprit pour ne pas s'opposer au courant.
-Ils savaient se conformer aux temps et aux usages. Aujourd'hui et
-particulièrement dans le concile, il y a une majorité d'imbéciles
-fanatiques. Les évêques allemands et les nôtres sont, je crois, jésuites
-ou jésuitisants; pourtant ils sont tout à fait opposés à
-l'infaillibilité et aux autres _prepotenze_ des évêques fanatiques. La
-majorité se compose de prélats _in partibus_, créatures du pape ou
-d'évêques italiens, espagnols, américains, tous gens plus ou moins
-irrités contre le gouvernement de leur pays. Ce sont en quelque sorte
-des émigrés qui ne demandent qu'à se venger, trop peu éclairés,
-d'ailleurs, pour savoir comment il faudrait s'y prendre. Le résultat de
-l'infaillibilité et d'un manifeste contre les lois politiques des pays
-constitutionnels, résultat qui me paraît probable, sera la séparation de
-l'Église et de l'État. Alors les abbés de bonne compagnie gagneront
-beaucoup d'argent, et tous les curés de village mourront de faim.
-Probablement il faudra augmenter la police et la gendarmerie.
-
-Il paraît que le nouveau ministère cause une grande joie. Les fonds ont
-haussé de deux francs. A la bonne heure! Un tiers des nouveaux ministres
-est orléaniste, un autre tiers républicain; des gens d'affaires, je n'en
-vois pas. Leur éloquence même me semble fort problématique. Ils vont
-avoir Thiers pour mentor, et d'abord n'auront que les irréconciliables à
-combattre. Je crois qu'en peu de temps ils auront rendu l'administration
-impossible, d'où sortira une crise très favorable à la sociale. Voilà
-mes prédictions. Priez qu'elles ne se vérifient pas!
-
-Adieu, mon cher Panizzi; ces dames et tous vos amis de Cannes vous
-envoient leurs souhaits et leurs compliments.
-
-
-
-
-CLXXIII
-
-
-Cannes, 16 janvier 1870.
-
-Mon cher sir Anthony,
-
-_Fructus Belli_, le fruit des Belles, comme traduisait un goutteux qui
-souffrait comme vous. Vos insomnies sans douleur me font envie. Les
-miennes sont très pénibles, mais ne parlons pas de nos maux. Tâchons de
-résister et espérons que, par l'intercession de nos saints, nous
-sortirons d'affaire sans trop de souffrances.
-
-Connaissez-vous ce prince Pierre Bonaparte? C'est un mélange très
-bizarre de prince romain et de Corse; au demeurant, assez bon diable,
-mais de cervelle point. Il y a quelques années, par un froid très vif,
-lorsque toutes les rues étaient couvertes de neige, son valet de chambre
-fut pris d'une attaque de choléra. Le prince sauta sur un cheval non
-sellé, pour aller chercher un médecin, et, au premier tournant de rue,
-son cheval s'abattit, et lui se cassa la jambe. Cela vous peint l'homme.
-Il suffit de lire les deux dépositions pour croire à la sienne, bien que
-l'autre commence par dire qu'il n'a jamais menti. Si le prince Pierre
-était jugé comme tout citoyen par un jury d'épiciers, le verdict serait
-incontestablement: _Served him right_. Mais, aujourd'hui, les princes
-sont hors la loi, et je ne sais s'il trouvera des juges assez hardis
-pour l'acquitter.
-
-Je me suis posé la question que vous vous faites à propos de cette
-affaire, et voici ce que j'ai fait. J'ai écrit à la princesse Mathilde
-et à quelqu'un de la maison de l'impératrice, qui probablement lui
-montrera ma lettre. Je pense que vous pourriez écrire à Piétri,
-secrétaire de l'empereur, pour lui dire quelle est en Angleterre
-l'opinion des honnêtes gens à ce sujet. Il ne manquera pas de
-communiquer votre lettre à l'empereur, à qui elle fera grand plaisir,
-j'en suis sûr. On peut aujourd'hui être poli pour les personnes
-couronnées sans risquer de passer pour courtisan. Dans peu de temps
-même, il faudra pour cela un degré de courage considérable.
-
-N'est-ce pas bien ridicule de demander à un habitant de Londres une
-citation classique? Mais il n'y a pas ici de livre grec à vingt lieues à
-la ronde. Il s'agirait d'avoir un vers d'_Électre_, où Égysthe dit qu'il
-a appris qu'Oreste avait perdu la vie en tombant de son char. Il est
-mort dans un _naufrage équestre_, ἱππικοὶς ναυιγίοις. Il s'agirait
-d'avoir la phrase entière. Je pense que la première personne du British
-Museum que vous verrez vous trouvera le vers. Pardon de vous donner cet
-ennui; rien de pressé d'ailleurs.
-
-Adieu, mon cher sir Anthony; mille amitiés et compliments.
-
-
-
-
-CLXXIV
-
-
-Cannes, 3 février 1870.
-
-Mon cher sir Antonio,
-
-Merci de votre lettre et de votre vers grec, qui fait justement mon
-affaire. N'avez-vous pas admiré que, dès le temps de Sophocle, on
-faisait des _concetti_? Égysthe dit qu'Oreste a fait un _naufrage
-équestre_, parce qu'il s'est cassé le cou en tombant d'un char. Il n'y a
-rien de nouveau sous le soleil.
-
-Je n'ai rien à vous dire de satisfaisant sur ma santé. Comme toute cette
-machine humaine est mal inventée! Elle meurt petit à petit au lieu de
-s'éteindre comme une bulle de savon qui crève.
-
-Je ne sais si vous avez suivi les discussions de notre Corps législatif.
-Si jamais le gouvernement parlementaire a été fait pour le bien d'une
-nation, ce n'est pas assurément pour le nôtre. Après quatre-vingts ans
-d'expérience, elle n'y comprend rien encore, ou plutôt lui est
-absolument antipathique. Le sentiment de tout Français s'oppose à ce
-qu'il prenne une initiative quelconque, et en même temps le pousse à
-critiquer tout ce qui se fait autour de lui. Il croit tout ce qui le
-flatte et nie tout ce qui le contrarie. Avez-vous rien vu de plus triste
-que cette discussion du traité de commerce, où chacun veut dire son mot,
-où chacun apporte quelque petit fait non vérifié, et où personne ne sait
-voir les choses froidement et sans passion?
-
-On dit que l'empereur n'est pas sorti de son calme habituel et que ses
-nouveaux ministres sont enchantés de lui. Si les choses peuvent aller
-ainsi quelque temps, _smoothly_, peut-être à l'excitation ultralibérale,
-qui subsiste encore, succédera un dégoût profond du parlementarisme,
-comme il est arrivé en 1849. Mais là est un autre danger; peut-être,
-avant cela, les rouges feront-ils quelque sottise énorme. S'ils savent
-attendre, l'anarchie parlementaire leur livrera dans quelques années la
-société sans défense.
-
-J'ai vu, il y a quelques jours ici, le frère de Bixio, qui m'a paru
-beaucoup plus raisonnable que je ne le supposais. Il dit qu'aussi
-longtemps que la France sera tranquille, l'Italie le sera également,
-mais que, s'il arrivait ici une révolution, elle passerait aussitôt les
-Alpes et ferait un mal irrémédiable. Il dit qu'on s'occupe peu du
-concile hors de Rome, et qu'on ne croit pas qu'on propose
-l'infaillibilité papale. Pantaleoni, qui est aussi venu me voir, pense à
-peu près de même. Mon confrère Dupanloup me paraît avoir des velléités
-de protestantisme.
-
-La fille du duc de Hamilton qu'a épousée le prince de Monaco, et qui est
-enceinte, a quitté son mari et s'en est allée à Nice. D'autre part, les
-gens de Monaco menacent de s'insurger. On a aboli les impôts, mais cela
-n'a eu d'autre effet que de leur donner plus d'appétit. A présent, ils
-demandent que l'administration des jeux ne puisse prendre pour croupiers
-que des citoyens de Monaco; qu'on puisse jouer quarante sous au
-trente-et-quarante; enfin qu'on leur fasse un pont en fer. Oignez
-vilain, vilain vous poinct.
-
-Adieu mon cher ami; donnez-moi de vos nouvelles.
-
-
-
-
-CLXXV
-
-
-Cannes, 27 février 1870.
-
-Mon cher Sir Anthony,
-
-Ce qui se passe à Paris n'est pas de nature à réjouir quelqu'un qui
-souffre des nerfs. Quel triste spectacle donne le Corps législatif en ce
-moment! Personne pour faire les affaires, tout le monde voulant parler,
-le ministère sans idée politique, la Chambre sans expérience, la
-majorité divisée, voilà le bilan de la situation.
-
-Dans ce diable de pays, on a toujours la prétention d'afficher de grands
-principes, d'en faire beaucoup de bruit, sans trop s'inquiéter de la
-façon dont on les met en pratique. Un des ministres, homme de bon sens,
-M. Chevandier de Valdrôme, dit que le cabinet ne veut pas influencer les
-élections, qu'il se réserve seulement de faire connaître aux électeurs
-ceux qu'il regarde comme ses amis, ceux qu'il sait être ses ennemis.
-Cela est pratique et se fait aussi bien en Angleterre qu'en Amérique.
-Mais, à nous, il nous faut de grandes théories. M. Ollivier vient
-démentir son collègue et déclare qu'il ne se mêlera absolument en rien
-des élections. De là division de la majorité et augmentation des
-prétentions de la gauche. Où cela s'arrêtera-t-il?
-
-Vous rappelez-vous le médecin *** qui demeurait à l'hôtel Chauvain et
-qui me donna une consultation chez vous, l'année dernière? Il m'avait
-donné des pilules, qui me faisaient grand bien. Ma provision étant
-épuisée, j'ai voulu en avoir d'autres et me suis adressé au pharmacien.
-Celui-ci demande une ordonnance de ***, qui ne veut pas m'en donner. Je
-ne sais ce qu'il a contre moi. Il n'avait pas voulu d'argent; peut-être
-voulait-il un cadeau, alors pourquoi ne pas le dire? Depuis M. Purgon,
-je n'ai pas vu de médecin plus ridicule.
-
-Adieu, mon cher ami; soignez-vous et portez-vous bien, si vous pouvez.
-
-
-
-
-CLXXVI
-
-
-Cannes, 5 mars 1870.
-
-Mon cher don Antonio,
-
-Cet hiver, qui, même ici, a été très rigoureux, m'a fait le plus grand
-mal. C'est dommage que l'Égypte soit si loin. Il paraît que ce n'est
-qu'à la seconde cataracte qu'on ne sent plus l'hiver, et le froid est
-décidément le plus grand des maux. Que Dante a eu raison de mettre des
-baignoires de glace en enfer à l'usage des damnés!
-
-Voilà Garibaldi qui finit comme les catins, par faire des livres. Il
-paraît que c'est toujours par là qu'on finit, quand on ne peut plus
-faire autre chose. Bien que je ne m'attende pas à un chef-d'œuvre, je
-compte le lire.
-
-Quelqu'un que j'ai tout lieu de croire bien informé me dit que
-l'empereur est en parfait accord avec ses ministres. Il ne se plaint pas
-de la situation qu'on lui a faite, et il a l'intention d'être
-parfaitement constitutionnel. Les ministres, de leur côté, arrivant avec
-les plus grands préjugés contre lui, sont maintenant très charmés de ses
-façons et de sa droiture. Cela pourra-t-il durer longtemps? je n'en sais
-rien, et c'est une terrible expérience à faire que de donner tout
-pouvoir à des gens peu pratiques, et qui cherchent avant tout la
-popularité. Je n'ai jamais vu dans l'histoire qu'on changeât par des
-institutions le caractère d'un peuple, surtout lorsqu'on lui accorde
-tout à la fois, ce qui ne devrait se donner que lentement. Nous sommes
-des chevaux fringants à qui on met la bride sur le cou. Il est fort à
-craindre que nous ne versions le char de l'État et que, par la même
-occasion, nous ne nous cassions le cou.
-
-Je crois, à propos du concile, que le parti qu'on a pris de ne se mêler
-en rien de tous ses tripotages, est le plus raisonnable dont on pût
-s'aviser. Il me paraît encore très douteux que les jésuites parviennent
-à faire les bêtises auxquelles ils aspirent; mais ce qui me paraît
-certain, c'est que, s'ils réussissaient, le résultat serait la ruine du
-catholicisme. La plupart de nos évêques sont déjà à demi protestants, à
-ce qu'on m'assure, et leur conversion est due à la compagnie de Jésus,
-qui a perdu le tact qui la distinguait autrefois. En rompant en visière
-avec la civilisation moderne, elle perd la plus grande partie de son
-pouvoir.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et recommandez-moi à nos amis.
-J'ai ici un buste de M. Gladstone très ressemblant, qui orne mon salon
-et que ces dames entourent d'anémones et de fleurs de mimosa, comme un
-petit saint.
-
-
-
-
-CLXXVII
-
-
-Cannes, 20 mars 1870.
-
-Mon cher don Antonio,
-
-Je suis toujours bien souffrant, malgré le temps, qui est magnifique.
-Mon cas me semble désespéré.
-
-J'ai reçu, il y a quelques jours, une fort aimable lettre de notre
-hôtesse de Biarritz. Elle me demandait conseil à propos d'un roman de
-madame Sand[19], où on la met en scène et où on lui donne un vilain
-rôle. Madame Sand a plusieurs fois eu recours à elle et en a obtenu des
-grâces. Elle voulait faire parler à l'auteur pour qu'elle déclarât
-qu'elle n'avait pas voulu faire d'allusion. Vous devinez le conseil que
-j'ai donné: _de minimis non curat prætor_.
-
- [19] _Malgrétout_.
-
-Que dites-vous de la répétition d'Étéocle et Polynice, qui s'est donnée
-à Madrid l'autre jour? Il y a une fatalité qui pèse sur cette race des
-Bourbons. J'avais assez pratiqué cet infant don Enrique à Biarritz.
-C'était un assez sot personnage; je n'aurais jamais cru qu'il finirait
-de la sorte, et surtout de la main d'un homme qui n'avait pas la
-réputation d'aimer les jeux de Mars. Je ne sais pas si l'affaire nuira
-aux prétentions du duc de Montpensier. Elles étaient déjà fort
-compromises. Il a le défaut d'être Français et d'aimer l'argent, comme
-son père. Il en dépense beaucoup; mais, au milieu de ses largesses, il a
-tout à coup des velléités d'économie qui gâtent tout, et qui font que
-l'argent qu'il a donné ne lui rapporte rien. Les grands hommes d'Espagne
-ont tous reçu de l'argent de lui, mais pas assez. En matière de
-corruption, il ne faut pas avoir de repentirs.
-
-Je reçois de Paris des nouvelles très contradictoires au sujet du
-concile. Il paraît que M. Daru, qui est bon catholique, à la manière de
-Montalembert et de Dupanloup, a témoigné le désir d'envoyer un
-ambassadeur au concile, et cela sans avoir consulté ses collègues, qui,
-pour la plupart, sont d'un avis contraire. Il est évident que la
-présence d'un ambassadeur français ne changerait pas la volonté du
-Saint-Esprit, qui inspire les Pères du concile. Il n'obtiendrait rien de
-ces entêtés, et le seul résultat serait de bien constater qu'on ne fait
-aucun cas de nous. Quoi qu'en disent beaucoup de journaux, je ne crois
-pas qu'on envoie un ambassadeur à Rome. On a fait sans doute force
-représentations, qui, bien entendu, n'ont eu aucun effet. Je ne vois pas
-trop ce que nous avons à voir dans la question de l'infaillibilité.
-Quant au _Syllabus_, c'est tout bonnement une attaque contre nos
-institutions, et, s'il est décrété, le gouvernement défendra de le
-publier.
-
-Maintenant, que fera le Corps législatif? Rappellera-il la division de
-Civita-Vecchia? Cela est encore douteux, car on dit que les catholiques
-sont en majorité dans la Chambre. Que fera le gouvernement italien? Rien
-de bon ne peut sortir de là. On dit que Garibaldi est uniquement occupé
-à écrire des romans.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je vous écris entre mes deux médecins, qui me
-donnent des distractions.
-
-
-
-
-CLXXVIII
-
-
-Cannes, 30 mars 1870.
-
-Mon cher don Antonio,
-
-J'ai reçu votre lettre avec grande joie. Je vois que vous passez le
-temps assez doucement, que vous voyez bonne compagnie et que vos dîners
-sont comme toujours appréciés. Vous vivez encore. Pour moi, je souffre
-comme une bête. J'essaye de tous les remèdes: aucun ne réussit. J'ai à
-peine la force de lire; encore, bien souvent je ne comprends rien à la
-page qui était sous mes yeux, et mes pensées sont à mille lieues très
-tristement employées. Ce qu'il y a de singulier dans mon état, c'est la
-répugnance qui me prend vers le coucher du soleil pour tout aliment. Si
-j'essaye de manger, ma gorge se serre et il m'est impossible d'avaler.
-Le matin, je mange un peu, mais en faisant sur moi-même un effort moral
-considérable. Vous ne vous étonnerez pas qu'avec ce régime je sois d'une
-grande faiblesse. Je crois faire un rare tour de force, lorsque je
-marche jusqu'au _Grand-Hôtel_. Enfin cela durera ce que cela durera.
-Parmi quelques regrets de quitter ce monde, un des grands que j'ai,
-c'est de ne pas vous serrer la main.
-
-Nous avons un temps assez maussade: point de soleil et quelquefois du
-vent; mais il neige à Paris, il neige à Pau, l'hiver ne veut pas s'en
-aller. A tout prendre, il fait encore meilleur ici que dans le Nord.
-
-On a vendu, à la vente de la bibliothèque de Sainte-Beuve, un volume de
-Chateaubriand couvert de notes et d'additions de sa main, toutes très
-irréligieuses. Il paraît que cela a été acheté par la famille, non sans
-conteste, car ledit volume a été adjugé à trois mille et quelques cents
-francs. Je crains qu'on ne le détruise, ce qui serait fâcheux. Si j'y
-avais pensé, j'aurais écrit à ce sujet au British Museum. Reste à savoir
-s'il aurait voulu donner trois mille francs pour une élucubration
-quelconque de Chateaubriand.
-
-Quand revient la comtesse Téléki? Je pense qu'elle aura bientôt assez du
-soleil, des momies et des moines _in naturalibus_. Savez-vous si ma
-lettre à M. Mariette lui a été bonne à quelque chose?
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Rappelez-moi au souvenir de tous nos amis.
-
-
-
-
-CLXXIX
-
-
-Cannes, 20 avril 1870.
-
-Mon cher sir Anthony,
-
-Notre pauvre amie, madame de *** est morte. Elle était devenue folle
-depuis un mois ou plus. Cela a commencé par une scène assez ridicule.
-Elle a sauté au cou de l'empereur et lui a demandé de la rendre
-heureuse, _hic et nunc_. Ce n'a pas été sans peine qu'on a pu le retirer
-de ses bras. Pendant la dernière saison que j'avais passée avec elle à
-Biarritz, elle m'avait donné lieu de croire qu'elle était un peu _male
-tectæ mentis_; puis cela avait passé, et, l'année dernière, à
-Saint-Cloud, je l'avais trouvée très raisonnable.
-
-A propos de fous, je viens de recevoir une lettre de ma cousine, dont la
-tête est tout à fait partie. J'espérais qu'elle quitterait sa maison de
-Paris pour aller vivre à la campagne; mais il paraît qu'elle ne veut
-plus bouger. Grand ennui pour moi à mon retour à Paris, si j'y reviens,
-enfin.
-
-J'ai reçu hier une lettre de madame de Montijo, qui me demande de vos
-nouvelles. Elle souffre d'un rhume opiniâtre, et, contre son usage, elle
-n'est pas encore installée à sa campagne. Rien, dit-elle, ne peut donner
-une idée du gâchis où est l'Espagne, et pas un homme pour gouverner la
-barque. On vole partout, et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'il y
-ait encore quelque chose à voler.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je regrette fort de n'avoir pu aller à Paris
-pour la discussion du sénatus-consulte; maintenant qu'elle est terminée,
-je pense qu'il est inutile de me presser. Je ne me mettrai en route que
-si je me trouve assez rétabli pour n'avoir pas à redouter une troisième
-rechute.
-
-
-
-
-CLXXX
-
-
-Cannes, 4 mai 1870.
-
-Mon cher sir Anthony,
-
-Que dites-vous de ce qui se passe? Les républicains ne vendent pas chat
-en poche; ils nous préviennent de leurs façons de gouverner. Ce qu'il y
-a de plus triste, c'est que ces abominations n'excitent ni surprise ni
-horreur. Le sens moral dans ce pays-ci est tout à fait perverti. On
-réclame l'abolition de la peine de mort et on a des assassins pour amis
-politiques. Ledru-Rollin, qui était revenu à Paris, est reparti
-subitement pour Londres, la veille de la découverte des bombes au
-picrate de potasse.
-
-L'empereur a recommandé, le même jour, au général Frossard d'empêcher le
-prince impérial de sortir. Le général lui a demandé s'il y avait quelque
-attentat tramé contre le prince. «Non, a répondu l'empereur avec la
-figure calme que vous lui connaissez. C'est à moi qu'on veut jeter des
-bombes; mais on pourrait se tromper de voiture.»
-
-Adieu, mon cher sir Anthony. J'espère que, la semaine prochaine, nous
-serons encore de ce monde.
-
-
-
-
-CLXXXI
-
-
-Cannes, 21 mai 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Quand je reviendrai à Paris, je vais y trouver bien des ennuis. Je vous
-ai dit l'état où est ma cousine. Il s'aggrave tous les jours et je
-crains quelque catastrophe. Ses parents, qu'elle ne peut souffrir et qui
-cependant seront ses héritiers, ont commencé des démarches pour lui
-faire donner une tutelle judiciaire. Je voudrais que la pauvre femme ne
-fût pas enfermée, ce qui la tuerait probablement. Quant à la succession,
-il y a longtemps que j'en ai pris mon parti et sans regret.
-
-Autre tracas non moindre et que vous comprendrez. Il faut que je
-déménage et que je me trouve un logement moins haut. Lorsqu'on a des
-livres et un tas de vieilleries auxquelles on est attaché, il n'y a rien
-de plus pénible que de changer de domicile.
-
-J'ai lu avec grand intérêt dans le _Times_ l'histoire de ces deux jeunes
-gens qui s'habillaient en femmes. Est-il vrai qu'ils appartiennent à une
-classe plus élevée que celle des Ganymèdes de profession? Qu'est-ce que
-ces photographies mystérieuses qui les représentent avec d'autres
-personnes?
-
-Voilà le plébiscite passé, Dieu merci, mais la situation n'en est pas
-beaucoup plus belle. M. Émile Ollivier est persuadé qu'il est le plus
-grand homme d'État de notre temps et qu'il peut tout faire. Il me
-rappelle Lamartine en 1848, qui se croyait aussi le maître de la
-situation. En attendant, les conspirations vont leur train et la société
-ouvrière internationale leur donne un caractère européen. Nos ouvriers
-heureusement n'ont pas encore appris des _Trade's-Unions_ à faire sauter
-avec de la poudre les maisons de leur patron; mais cela viendra sans
-doute. Ce qui est profondément triste, c'est l'appui que donnent
-quantité de gens soi-disant honnêtes aux démolisseurs de tous les pays.
-Croyez qu'il n'y a pas beaucoup de degrés entre ces libéraux en théorie
-et les assassins qui tuent au nom d'une idée libérale. Qu'est-ce que
-cette échauffourée de chemises rouges en Italie?
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Du Sommerard m'a dit qu'il vous avait trouvé
-bien, sauf que vous ne vouliez pas entrer dans un _running match_.
-
-
-
-
-CLXXXII
-
-
-Cannes, 29 mai 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je viens de recevoir votre lettre, et j'apprends avec bien du regret la
-mort de la comtesse Téléki. Je la connaissais peu, mais elle est de ces
-personnes dont on garde le souvenir. Qu'allait-elle faire à Damas!
-C'était déjà une grande imprudence, avec une santé comme la sienne, de
-s'aventurer en Égypte. Mais, en Syrie, où, avec toutes les chances de
-fièvre, se joint la certitude d'énormes fatigues, c'était vraiment
-insensé. Je vous plains de tout mon cœur d'avoir perdu une si excellente
-amie. Cela ne se remplace pas.
-
-Je pars demain pour Marseille, où je passerai la nuit. Le lendemain,
-dans l'après-midi, je compte partir pour Paris, où j'arriverai mercredi
-à huit heures et demie du matin. Au delà, je n'ai plus de projets, et,
-avec ma santé, il serait absurde d'en faire. L'impératrice m'a écrit
-qu'elle voulait que je lui tinsse compagnie à Saint-Cloud pour quelques
-jours; mais je ne sais si je serai en état présentable.
-
-La pauvre madame de Montebello est sinon morte, du moins dans un état
-désespéré.
-
-Le docteur Maure, qui se rappelle à votre souvenir, devait partir pour
-Paris avec moi; mais les élections pour le conseil général vont avoir
-lieu, et il canevassera ici jusqu'au milieu de juin.
-
-Bien que je sois payé pour ne pas croire aux médecins, je me laisse
-aller toujours à bien penser de ceux à qui je n'ai pas eu affaire. On
-m'a parlé de Chepmell comme d'un habile homme, et l'idée m'est venue de
-le consulter. Je crois que, si vous lui écriviez, il me donnerait un
-rendez-vous sans me faire attendre, et c'est un point capital. Vous lui
-direz que j'ai été pour quelque chose dans son installation médicale à
-Paris, et qu'il devrait me guérir pour ma peine.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je suis horriblement fatigué de mes paquets;
-mais je n'ai pas voulu tarder à vous dire toute la part que je prends à
-la perte de cette pauvre comtesse Téléki.
-
-
-
-
-CLXXXIII
-
-
-Paris, 7 juin 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Merci de vos photographies. Je conçois très bien qu'on se soit trompé.
-La plupart de ceux à qui je les ai montrées y ont été attrapés. Mais
-est-il vrai que ces messieurs appartiennent à un certain monde comme il
-faut? C'est, au reste, un vice très aristocratique, à ce qu'on dit.
-
-J'ai déjeuné dimanche avec l'empereur et l'impératrice, tous deux en
-bonne santé, l'empereur très engraissé et de très bonne humeur. Le
-prince impérial est un peu grandi et très embelli. Il a changé de
-costume et a pris l'uniforme d'infanterie de ligne, qui lui va très
-bien. L'impératrice a rapporté d'Égypte un grand singe, qui est devenu
-favori. Il monte sur le dos de l'empereur, lui tire les moustaches et
-mange dans son assiette. C'est le vrai portrait des singes qu'on voit
-sur les monuments égyptiens.
-
-Je suis toujours bien souffrant. Pour ne rien négliger, je veux essayer
-de Chepmell; ainsi veuillez lui écrire. S'il a la bonté de me donner son
-heure et son jour, j'irai chez lui; s'il préfère venir chez moi, je
-l'aimerais encore mieux. L'important serait de savoir quand il
-viendrait. Je ne sors guère; cependant je vais au Sénat, et, dans
-quelques jours, je me propose de reprendre les bains d'air comprimé. Je
-n'ai pas besoin de vous dire que, si j'étais prévenu, j'attendrais M.
-Chepmell à quelque heure que ce fût. Vous m'avez dit qu'on lui donne
-vingt francs, cela me semble peu pour une consultation. Ne vaudrait-il
-pas mieux lui donner quarante francs?
-
-La pauvre comtesse de Montebello est morte enfin ce matin, après avoir
-beaucoup et longtemps souffert.
-
-J'ai acheté, à la vente de Sainte-Beuve, les lettres d'Horace Walpole,
-qui m'amusent beaucoup. Je regrette qu'on n'ait pas inséré, en note, les
-passages, indiqués au crayon, qu'on nous a montrés, lors de notre visite
-à Strawberry hill. C'était beaucoup plus un Français qu'un Anglais, ce
-me semble; mais, de toute façon, un homme très aimable et exempt de tous
-les préjugés modernes. A quelle époque remonte le despotisme biblique
-dans la société anglaise?
-
-Le docteur Maure sera ici dans une huitaine de jours. Son élection au
-conseil général est assurée; mais il est bien aise _to make it sicker_,
-comme disait le grand ancêtre de l'impératrice.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; j'ai fait vos compliments avant-hier: on
-désirerait beaucoup que vous vinssiez passer quelque temps ici. J'ai
-répondu que vous étiez devenu fort paresseux. Au fait, comment vous
-trouvez-vous de l'électricité? Portez-vous le mieux possible, et buvez
-frais.
-
-
-
-
-CLXXXIV
-
-
-Paris, 7 juillet 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Notre belliqueuse nation a pris fort mal l'idée d'une guerre. Vous avez
-vu quelle panique il y a eu hier à la Bourse après la déclaration de M.
-de Gramont! Je ne comprends pas qu'il y ait possibilité de guerre, à
-moins que, pour quelque raison à moi inconnue, M. de Bismark ne la
-veuille absolument. Rien qu'en laissant le champ libre aux carlistes et
-aux alphonsistes, nous pouvons allumer la guerre civile en Espagne, et,
-avec un peu de bien joué, je crois qu'il serait possible de détacher les
-provinces basques du reste de la Péninsule et d'en faire un petit État
-indépendant sous notre protection. Ce qui me paraît probable, c'est que
-l'affaire avortera par l'intervention de toutes les puissances. Le rôle
-de notre opposition est bien vilain.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je suis si patraque, que je me sens tout
-fatigué de vous avoir écrit ce petit mot. Miss Lagden et mistress Ewer
-vous envoient tous leurs compliments. Vous ne sauriez croire toutes
-leurs bontés pour moi. Elles me veillent jour et nuit.
-
-
-
-
-CLXXXV
-
-
-Paris, 17 juillet 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je n'ai pas approuvé plus que vous le premier discours de M. de Gramont.
-La seule excuse était la mauvaise humeur que devait donner la répétition
-des mêmes mauvais procédés. Cette affaire d'Espagne venait après la
-non-exécution du traité de Prague, l'affaire de Roumanie, celle de
-Luxembourg et celle des chemins de fer suisses. Si j'avais été appelé au
-Conseil, je me serais borné à proposer une dépêche ainsi conçue: «Dans
-le cas où le prince de Hohenzollern serait élu roi, je laisserai entrer
-en Espagne, carlistes et alphonsistes, fusils, poudre et chevaux.»
-
-Ici, pour le moment, la guerre est très populaire. Il y a beaucoup
-d'enrôlements volontaires; les soldats partent avec joie et sont pleins
-de confiance. On prétend que nous avons pour l'armement la même
-supériorité que les Prussiens avaient en 1866. J'ai peur que les
-généraux ne soient pas des génies. Celui qui m'inspire le plus de
-confiance est Palikao, et je vois avec plaisir qu'on lui donne un
-commandement important.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; recommandez-moi à votre saint patron.
-
-
-
-
-CLXXXVI
-
-
-Paris, 25 juillet 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Tout le monde me dit que je vais mieux, mais je ne m'en aperçois guère.
-J'ai des nuits très mauvaises, je tousse toujours et les forces ne
-reviennent pas. Le temps exceptionnel que nous avons ne vient pas à bout
-de ma bronchite. Que deviendra-t-elle cet hiver? Je ne suppose pas que
-je pourrai en voir un second. Parmi les choses que je regrette le plus,
-c'est de partir sans vous dire adieu; je veux dire, sans avoir passé
-avec vous une bonne soirée à causer _de rebus omnibus et quibusdam
-aliis_.
-
-Nous avons ici un grand enthousiasme guerrier. Depuis huit jours, il y a
-eu près de cinq mille enrôlements volontaires. La garde mobile part avec
-beaucoup d'ardeur, et on voit des jeunes gens qui passaient leur vie sur
-le boulevard en gants jaunes, avec des lorettes, passer un sac sur le
-dos pour se rendre aux gares du Nord. Les carlistes mêmes vont à
-l'armée, où y envoient leurs enfants, et, _proh pudor! horresco
-referens!_ des zouaves pontificaux quittent Rome pour aller au bord du
-Rhin.
-
-Il paraît que dans l'Allemagne du Nord l'enthousiasme antifrançais est
-non moins vif. Dans le Sud ce n'est pas avec la même ardeur qu'on se
-prépare. Mohl, que vous connaissez, je crois,--c'est un de nos grands
-orientalistes, Wurtembergeois de naissance et Français d'adoption,--Mohl
-revient de Stuttgart, et sa conclusion est que tout cela avance la
-République de vingt ans en Allemagne; on peut ajouter: et en Europe.
-
-Si, comme je l'espère, nous avons l'avantage, ne croyez pas, comme
-quelques journaux le disent, que la liberté en souffrira. Elle en
-deviendra plus impérieuse et plus puissante. D'un autre côté, une
-défaite nous met en république d'un coup, c'est-à-dire dans le plus
-abominable et inextricable gâchis.
-
-Je ne sais si la paix quand même, que le cabinet anglais a pris pour
-premier principe, tournera à son avantage. L'Angleterre a perdu son
-prestige en Europe. Il y a quelques années, elle aurait pu empêcher la
-guerre. En s'unissant à la France, elle aurait pu diviser à jamais
-l'Amérique en deux États rivaux; elle aurait pu prévenir la scandaleuse
-invasion du Danemark, et, aujourd'hui, nous serions probablement
-tranquilles.
-
-Tenez ceci pour certain. Le secrétaire qui a porté la déclaration de
-guerre est allé prendre congé de M. de Bismark, avec lequel il avait eu
-de très bonnes relations. M. de Bismark lui a dit: «Ce sera pour moi le
-regret de toute ma vie de n'avoir pas été à Ems auprès du roi, lorsque
-M. Benedetti y est venu.»
-
-Les gens du métier disent que les hostilités ne commenceront pas avant
-une quinzaine de jours. Nos soldats sont pleins de confiance dans la
-supériorité de leurs armes. Ils ont tué un Badois en tirant de la rive
-gauche sur la droite, et ont vu les balles ennemies tomber dans le Rhin.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et tenez-moi au courant de vos
-faits et gestes.
-
-
-
-
-CLXXXVII
-
-
-Paris, 27 juillet 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Est-ce M. de Bismark ou quelque rédacteur du _Times_ qui a inventé le
-traité pour l'annexion de la Belgique? Comment M. Gladstone n'a-t-il pas
-dit qu'il ne savait de quoi il avait pu être question entre la France et
-la Prusse après Sadowa, mais que les diplomates des deux pays ne
-traitaient pas par écrit de la peau de l'ours, même ayant envie de la
-vendre? La chose est démentie ce matin au _Moniteur_.
-
-L'empereur part demain à six heures du matin pour l'armée. Toujours
-grand enthousiasme. Cent quinze mille enrôlements volontaires. Les
-militaires ont grande confiance; mais, moi, je meurs de peur.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je viens d'envoyer cinq cents francs pour les
-blessés, et je vais en donner mille pour tuer des Prussiens.
-
-
-
-
-CLXXXVIII
-
-
-Paris, 11 août 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Accusez-nous de folie, d'outrecuidance, de poltronnerie même, nous avons
-mérité tous les reproches, mais ne croyez pas à cette absurde histoire
-de la Belgique. Avez-vous lu la lettre du général Turr? Admettant qu'on
-eût voulu s'emparer de la Belgique, qui aurait pu s'y opposer avec la
-connivence de la Prusse?
-
-J'ai vu avant-hier l'impératrice. Elle est ferme comme un roc, bien
-qu'elle ne se dissimule pas toute l'horreur de sa situation. Je ne doute
-pas que l'empereur ne se fasse tuer; car il ne peut rentrer ici que
-vainqueur, et une victoire est impossible. Rien de prêt chez nous. Tout
-manque à la fois. Partout du désordre. Si nous avions des généraux et
-des ministres, rien ne serait perdu; car il y a certainement beaucoup
-d'enthousiasme et de patriotisme dans le pays. Mais, avec l'anarchie,
-les meilleurs éléments ne servent de rien. Paris est tranquille; mais,
-si on distribue des armes aux faubourgs comme le demande Jules Favre,
-c'est une nouvelle armée prussienne que nous avons sur les bras.
-
-Je suis de nouveau retombé pour être allé au Sénat hier et avant-hier;
-mais je ne crois pas que ce soit sérieux.
-
-Adieu, mon cher ami; j'ai le cœur trop gros pour en écrire plus long; ne
-montrez pas ma lettre, je vous en prie.
-
-
-
-
-CLXXXIX
-
-
-Paris, 16 août 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Le temps se passe pour nous dans une sorte d'agonie. On cherche à
-s'absorber, et les mêmes pensées désolantes vous poursuivent sans cesse.
-Les militaires pourtant paraissent conserver encore de l'espoir; mais le
-désordre est partout. Il y a en ce moment deux gouvernements qui sont
-loin de s'entr'aider. Le mouvement patriotique est grand, cela est
-incontestable, mais peu intelligent, j'en ai bien peur. Supposé que,
-dans les conditions très mauvaises où se trouve notre armée, nous
-eussions un grand succès; supposé même qu'on obligeât les Prussiens à
-repasser le Rhin, notre situation serait toujours très grave. Qu'il y
-ait une paix honorable ou honteuse, quel gouvernement pourra subsister
-en présence de cette immense insurrection nationale, à qui on a donné
-des armes et qu'on a exaltée au dernier point? Nous allons forcément à
-la république, et quelle république!
-
-Je ne sais rien de plus admirable que l'impératrice en ce moment. Elle
-ne se dissimule rien et cependant elle montre un calme héroïque, effort
-qu'elle paye chèrement, j'en suis sûr.
-
-Je ne doute pas que l'empereur ne cherche à se faire tuer. Il a emmené
-le prince impérial avec lui, sans doute parce qu'il pense que l'armée
-seule peut le protéger; mais l'armée elle-même conservera-t-elle son
-dévouement? Chaque jour, on apprend quelque nouvelle étourderie de la
-part de la dernière administration. Ici, point de vivres; là, point de
-munitions; illusion complète sur le nombre des troupes.
-
-Au milieu des tristes préoccupations qui nous obsèdent, je me reproche
-quelquefois de penser à moi-même. Je ne sais ce que deviendra mon
-naufrage particulier au milieu de tant d'autres. Le moment est mauvais;
-mais je n'aurai pas probablement longtemps à souffrir, car ma santé
-empire tous les jours.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi de vos nouvelles.
-
-
-
-
-CXC
-
-
-Paris, dimanche 21 août 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-_Finis Galliæ!_ Nous avons de braves soldats, mais pas un général. C'est
-la même manœuvre qu'en 1866.
-
-Je ne vois ici que le désordre et la bêtise. Les Chambres, qu'on va
-réunir, aideront puissamment aux Prussiens. Je pense que l'empereur veut
-se faire tuer. Je m'attends dans une semaine à entendre proclamer la
-République, et dans quinze jours à voir les Prussiens. Je vous assure
-que j'envie ceux qui viennent de se faire tuer aux bords du Rhin.
-
-Adieu, mon cher ami. Je voudrais que vous me dissiez ce que l'on pense
-en Angleterre, si nos malheurs excitent de la joie ou de la pitié. Je
-n'ai pas la force d'écrire.
-
-
-
-
-CXCI
-
-
-Paris, 22 août soir, 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai vu notre hôtesse de Biarritz. Elle est admirable et me fait l'effet
-d'une sainte.
-
-Le pauvre M. Tripet, que vous avez vu à Cannes, a un fils dans un
-régiment qui a souffert beaucoup dans la bataille du 16; il n'en a
-aucune nouvelle.
-
-J'apprends tous les jours la mort ou la blessure d'un de mes amis. Un
-jeune sous-lieutenant, fils d'un de mes camarades, a reçu une balle dans
-son casque, une autre dans la cuirasse, une troisième sur la bossette du
-poitrail de son cheval. Homme et cheval se portent à merveille. On dit
-que jamais on n'a vu batailles si meurtrières.
-
-Je suis toujours bien souffrant, et je ne parierais pas pour moi, si
-j'avais à vous disputer le prix de la course.
-
-Adieu, mon cher ami. Tâchez donc que Delane[20] ne fasse pas contre nous
-des articles si haineux.
-
- [20] Directeur du _Times_.
-
-
-
-
-CXCII
-
-
-Paris, 24 août 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis toujours très souffrant et l'anxiété où nous vivons depuis un
-mois n'est pas faite pour me remettre. Cette guerre est épouvantable. On
-nous donne des détails affreux sur les derniers engagements. Ces
-affaires, toutes très sanglantes, ont un peu ranimé nos espérances. On
-s'accoutume à l'idée de voir l'ennemi sous Paris, et les militaires
-n'hésitent pas à dire que, si on les attire là, les chances sont en
-notre faveur. Ils ont déjà un grand nombre de malades et leurs
-meilleures troupes ont fait des pertes énormes.
-
-Quoi qu'il arrive, ce pays-ci est bien malade, et, comme le dit notre
-amie de Biarritz, l'armée que M. de Bismark a dans Paris est la plus
-redoutable de toutes.
-
-Il n'y a rien de si triste que d'être malade dans un temps comme
-celui-ci. La conscience de son inutilité ajoute à tous les tourments
-qu'on éprouve.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Point de nouvelles du fils de M. Tripet. Cette
-pauvre famille est au désespoir.
-
-
-
-
-CXCIII
-
-
-Paris, 25 août 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai été bien touché des offres généreuses que vous me faites. Je sais
-quel bon ami vous êtes, et que vous êtes toujours _true to your word_.
-Je voudrais bien vous serrer la main avant de mourir, mais cela est peu
-probable avec ma déplorable santé.
-
-Vous accusez fort à tort nos bulletins de mensonge. _Nous n'avons pas de
-bulletins du tout._ C'est un système nouveau que je ne comprends pas
-plus que l'ancien. A en juger par les bulletins prussiens, il y a
-beaucoup à rabattre de leurs victoires, et, lorsqu'ils disent qu'ils ont
-enlevé les positions occupées par le maréchal Bazaine, ils ajoutent
-naïvement qu'ils ont demandé une trêve pour enterrer leurs morts.
-Comment se fait-il que leurs morts fussent sur notre terrain? Ce qui
-paraît constant, c'est qu'il y a eu des deux côtés un carnage affreux.
-On s'attend à voir les Prussiens sous Paris, et on s'accoutume à cette
-idée. Si les rouges ne perdent tout, je crois que nous gagnerons la
-partie. Mais nos pauvres amis de Biarritz l'ont perdue.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Merci encore de tout ce que vous me dites de
-votre amitié pour moi. J'y compte, croyez-le bien, comme en l'occasion
-vous compteriez sur moi.
-
-
-
-
-CXCIV
-
-
-Paris, 26 août 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Toujours absence complète de nouvelles. C'est bien cruel pour ceux qui
-ont des amis à l'armée. Les pauvres Tripet ne savent rien de leur fils,
-si ce n'est que son régiment a été engagé et que le général qui
-commandait sa brigade a été tué. Le père et la mère sont comme des âmes
-en peine depuis lors.
-
-L'armement de Paris se poursuit avec beaucoup de rapidité. Jusqu'à
-présent, la population a grande confiance dans le général Trochu, malgré
-le mauvais style de ses proclamations. Il paraît que le maréchal Bazaine
-ne veut pas se battre avant d'être sous les murs de Paris.
-
-Un siège me paraît peu probable, car l'investissement exigerait plus de
-six cent mille hommes, qui pourraient être battus en détail par cent
-mille concentrés dans la place. Mais Dieu sait ce que la Chambre peut
-faire de sottises en présence de l'ennemi.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je ne vous remercie pas, puisque vous ne voulez
-pas.
-
-
-
-
-CXCV
-
-
-Paris, 28 août 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-On s'attend à voir la fumée d'un camp ennemi du haut des tours de
-Notre-Dame avant le mois prochain, et, chose étrange, il n'y a pas trop
-d'inquiétude dans le peuple parisien. Les militaires raisonnent à perte
-de vue sur le siège de Paris. Selon les uns, il faudrait huit cent mille
-hommes pour l'investir, et on ne croit pas qu'ils puissent en amener
-plus de trois cent mille qui ne pourront s'éparpiller. Il faut au moins
-quinze jours pour prendre un des forts, et il leur est difficile
-d'amener un équipage de siège. Nous avons force canons et huit mille
-marins d'élite pour les servir. Les soldats ne manquent pas, sans parler
-de la garde nationale, qui paraît fort animée. Enfin, nous avons encore
-plus de deux cent cinquante mille hommes tenant la campagne et se
-renforçant tous les jours. Je croirais presque toutes les chances de
-notre côté, si nous étions unis, si nous n'avions pas dans nos murs la
-quatrième armée prussienne, dont je vous parlais d'après une dame de nos
-amies, il y a quelques jours.
-
-Sans doute je ne peux être utile à rien ici; mais d'abord je ne suis pas
-en état de voyager, et il y a, en outre, une sorte de décence qui
-m'obligerait seule à rester. Je resterai donc et j'attendrai la fin,
-quelle qu'elle puisse être. Il est probable que, le mois prochain, la
-question sera décidée. Ou bien, _finis Galliæ_, ou bien l'ennemi sera
-rejeté sur le Rhin, et alors nous avons une paix glorieuse. Mais, de
-toute façon, nous ne sommes qu'au prologue d'une tragédie qui va
-commencer.
-
-Quel gouvernement peut subsister en France avec le suffrage universel,
-compliqué par l'armement d'une partie de la population? Le moyen de
-changer cela? Vous représentez-vous la mauvaise humeur du pays après
-tant de sang versé et tant d'argent dépensé? Rien ne me paraît possible,
-en vérité.
-
-Je ne me représente pas davantage ce que peut devenir _notre amie_. Je
-crois peu probable qu'elle aille en Angleterre, et, si j'avais un
-conseil à lui donner sur un sujet si délicat, je ne le lui proposerais
-pas. J'aimerais mieux le Farwest, je crois, ou quelque endroit ignoré de
-l'Adriatique. Enfin, qui vivra verra. Je ne suis pas trop curieux de
-voir la fin, mais je ne pense pas la voir.
-
-Adieu, mon cher ami. Portez-vous bien; dites-moi où vous écrire.
-
-
-
-
-CXCVI
-
-
-Paris, dimanche 4 septembre 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Un mot à la hâte. Je n'ai pas la force de vous en écrire davantage. Tout
-ce que l'imagination la plus lugubre pouvait inventer de plus noir est
-dépassé par l'événement. C'est un effondrement général. Une armée
-française qui capitule; un empereur qui se laisse prendre. Tout tombe à
-la fois.
-
-Je vous écris du Sénat. Je vais essayer d'aller aux Tuileries. On me dit
-que le prince impérial est en Belgique chez le prince de Chimay. Le
-maréchal Mac Mahon est mort de sa blessure. C'est un dernier bonheur.
-
-En ce moment-ci, le Corps législatif est envahi et ne peut plus
-délibérer. La garde nationale, qu'on vient d'armer, prétend gouverner.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; vous savez tout ce que je souffre.
-
-
-
-
-CXCVII
-
-
-Cannes, 13 septembre 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous êtes la personne à qui je m'adresserais en cas de nécessité avec le
-plus de confiance et le moins de confusion. Mais nous n'en sommes pas
-encore là. Vous me gardez quelque chose à votre banque. J'ai encore des
-actions au chemin du Nord, qui m'assurent quatre ou cinq mille francs
-par an; enfin j'ai, en rentes françaises, un revenu d'environ seize à
-dix-huit mille francs. Que restera-t-il de ces rentes? Quelque chose, je
-crois, assez pour enterrer leur propriétaire, qui est bien malade et sur
-ses fins.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous suis bien reconnaissant. Je vais vivre
-ici en philosophe au soleil. Si je pouvais m'endormir comme Épiménide!
-
-On assure que _notre amie_ est près de chez vous, à Hamilton palace.
-S'il en est ainsi, vous devriez lui écrire et l'amener à Invergarry, où
-elle se plairait beaucoup, je crois.
-
-Adieu encore. Je souffre trop pour continuer ce sujet.
-
-
-FIN DES LETTRES
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-
-Quelques heures après la mort de Mérimée, miss Lagden, l'une de ces deux
-fidèles amies qui l'avaient soigné avec un admirable dévouement,
-écrivait à M. Panizzi la lettre suivante:
-
-
-Cannes, 24 septembre 1870.
-
-Cher Monsieur,
-
-Vous aimiez bien mon cher Prosper, et il vous aimait. Je sais que vous
-serez peiné d'apprendre qu'il n'est plus. Il mourut la nuit dernière
-sans lutte aucune. Tout ce que l'affection dévouée et les soins ont pu
-faire a été fait pour lui. Ce sont certainement ces horribles événements
-politiques qui ont abrégé ses jours. Je n'ai pas besoin de vous dire
-combien je suis malheureuse. Nous sommes à Cannes sans un ami; car le
-docteur Maure est à Grasse, et aucune de nos connaissances n'est encore
-venue. Le cher Prosper s'étonnait souvent et regrettait que vous ne lui
-ayez pas écrit depuis son départ de Paris. Je présume que les lettres se
-sont égarées; mais j'espère que vous recevrez ces quelques lignes.
-
-J. LAGDEN.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
-1864
- Pages
- I. Cannes 17 janvier 1
- II. -- 28 -- 4
- III. -- 4 février 6
- IV. -- 13 -- 9
- V. -- 29 -- 11
- VI. Paris 19 mars 12
- VII. -- 24 -- 15
- VIII. -- 1er avril 17
- IX. -- 13 -- 19
- X. -- 20 -- 21
- XI. -- 24 -- 24
- XII. -- 1er mai 25
- XIII. -- 16 -- 27
- XIV. -- 27 -- 29
- XV. -- 3 juin 31
- XVI. -- 7 -- 33
- XVII. Fontainebleau 13 -- 36
- XVIII. -- 22 -- 37
- XIX. Paris 27 -- 39
- XX. -- 5 août 40
- XXI. -- 10 -- 43
- XXII. -- 22 -- 44
- XXIII. -- 5 septembre 47
- XXIV. -- 20 -- 50
- XXV. -- 22 -- 51
- XXVI. -- 2 octobre 53
- XXVII. Madrid 11 -- 56
- XXVIII. -- 24 -- 59
- XXIX. -- 12 novembre 62
- XXX. Cannes 27 -- 65
- XXXI. -- 5 décembre 68
- XXXII. -- 24 -- 70
-
-1865
-
- XXXIII. Cannes 12 janvier 73
- XXXIV. -- 27 -- 76
- XXXV. -- 15 février 79
- XXXVI. Paris 14 mars 82
- XXXVII. Cannes 26 -- 85
- XXXVIII. -- 13 avril 87
- XXXIX. -- 22 -- 91
- XL. Paris 4 mai 95
- XLI. -- 12 -- 98
- XLII. -- 19 -- 101
- XLIII. -- 23 -- 102
- XLIV. -- 2 juin 105
- XLV. -- 5 -- 108
- XLVI. -- 7 -- 109
- XLVII. -- 14 -- 111
- XLVIII. -- 23 -- 111
- XLIX. -- 26 -- 114
- L. -- 3 juillet 118
- LI. -- 9 -- 120
- LII. -- 16 -- 123
- LIII. -- 3 septembre 124
- LIV. -- 6 -- 129
- LV. -- 10 -- 132
- LVI. -- 12 -- 134
- LVII. Biarritz 21 -- 137
- LVIII. -- 3 octobre 140
- LIX. Paris 13 -- 141
- LX. -- 17 -- 143
- LXI. -- 24 -- 147
- LXII. -- 2 novembre 150
- LXIII. Compiègne 16 -- 152
- LXIV. Paris 22 -- 155
- LXV. Cannes 2 décembre 157
- LXVI. -- 18 -- 159
- LXVII. -- 27 -- 161
-
-1866
-
- LXVIII. Cannes 7 janvier 164
- LXIX. -- 24 -- 165
- LXX. -- 2 février 168
- LXXI. -- 13 -- 171
- LXXII. -- 22 -- 174
- LXXIII. -- 2 mars 176
- LXXIV. -- 16 -- 178
- LXXV. -- 2 avril 181
- LXXVI. Paris 15 -- 184
- LXXVII. -- 26 -- 186
- LXXVIII. -- 4 mai 189
- LXXIX. -- 9 -- 191
- LXXX. -- 13 -- 193
- LXXXI. -- 23 -- 196
- LXXXII. -- 31 -- 199
- LXXXIII. -- 6 juin 201
- LXXXIV. -- 8 -- 204
- LXXXV. -- 10 -- 205
- LXXXVI. -- 25 -- 207
- LXXXVII. -- 28 -- 209
- LXXXVIII. -- 2 juillet 211
- LXXXIX. -- 5 -- 214
- XC. -- 7 -- 216
- XCI. -- 11 -- 219
- XCII. -- 15 -- 221
- XCIII. Saint-Cloud 12 août 224
- XCIV. -- 19 -- 227
- XCV. Paris 28 -- 229
- XCVI. Biarritz 8 septembre 232
- XCVII. -- 14 -- 234
- XCVIII. -- 21 -- 235
- XCIX. -- 3 octobre 238
- C. -- 17 -- 241
- CI. Paris 25 -- 244
- CII. -- 28 -- 245
- CIII. -- 30 -- 247
- CIV. -- 2 novembre 249
- CV. -- 7 -- 252
- CVI. Cannes 18 -- 254
- CVII. -- 29 -- 257
- CVIII. -- 7 décembre 260
- CIX. -- 21 -- 262
- CX. -- 27 -- 264
-
-1867
-
- CXI. Cannes 7 janvier 267
- CXII. -- 20 -- 269
- CXIII. -- 21 -- 273
- CXIV. -- 10 mars 274
- CXV. -- 28 -- 277
- CXVI. Paris 4 avril 279
- CXVII. -- 16 -- 281
- CXVIII. -- 27 -- 284
- CXIX. -- 6 mai 286
- CXX. -- 17 -- 289
- CXXI. -- 24 -- 291
- CXXII. -- 26 juin 292
- CXXIII. -- 30 -- 293
- CXXIV. -- 5 juillet 295
- CXXV. -- 11 -- 296
- CXXVI. -- 19 -- 298
- CXXVII. -- 26 -- 299
- CXXVIII. -- 7 août 301
- CXXIX. -- 21 -- 303
- CXXX. -- 2 septembre 305
- CXXXI. -- 13 -- 308
- CXXXII. -- 27 -- 311
- CXXXIII. -- 9 octobre 313
- CXXXIV. -- 15 -- 315
- CXXXV. -- 25 -- 317
- CXXXVI. Cannes 28 novembre 319
- CXXXVII. -- 16 décembre 321
-
-1868
-
- CXXXVIII. Cannes 8 mars 324
- CXXXIX. -- 19 -- 325
- CXL. -- 4 avril 327
- CXLI. Montpellier 25 -- 330
- CXLII. Paris 28 mai 332
- CXLIII. -- 11 juin 336
- CXLIV. -- 16 -- 337
- CXLV. -- 18 juillet 340
- CXLVI. Fontainebleau 24 -- 342
- CXLVII. -- 2 août 343
- CXLVIII. -- 11 -- 345
- CXLIX. Paris 20 -- 348
- CL. -- 1er septembre 349
-
-1869
-
- CLI. Cannes 22 janvier 352
- CLII. -- 15 mars 353
- CLIII. -- 23 -- 354
- CLIV. -- 6 avril 355
- CLV. -- 22 -- 357
- CLVI. Paris 7 mai 359
- CLVII. -- 22 -- 361
- CLVIII. -- 9 juin 363
- CLIX. -- 20 -- 365
- CLX. Saint-Cloud 11 juillet 367
- CLXI. -- 26 -- 370
- CLXII. Paris 16 août 373
- CLXIII. -- 26 -- 376
- CLXIV. -- 7 septembre 378
- CLXV. -- 15 -- 380
- CLXVI. -- 2 octobre 383
- CLXVII. -- 9 -- 385
- CLXVIII. Cannes 28 -- 387
- CLXIX. -- 7 novembre 390
- CLXX. -- 4 décembre 391
- CLXXI. -- 26 -- 393
-
-1870
-
- CLXXII. Cannes 6 janvier 396
- CLXXIII. -- 16 -- 398
- CLXXIV. -- 3 février 401
- CLXXV. -- 27 -- 404
- CLXXVI. -- 5 mars 406
- CLXXVII. -- 20 -- 408
- CLXXVIII. -- 30 -- 411
- CLXXIX. -- 20 avril 413
- CLXXX. -- 4 mai 415
- CLXXXI. -- 21 -- 416
- CLXXXII. -- 29 -- 418
- CLXXXIII. Paris 7 juin 420
- CLXXXIV. -- 7 juillet 423
- CLXXXV. -- 17 -- 424
- CLXXXVI. -- 25 -- 425
- CLXXXVII. -- 27 -- 428
- CLXXXVIII. -- 11 août 429
- CLXXXIX. -- 16 -- 431
- CXC. -- 21 -- 433
- CXCI. -- 22 -- 434
- CXCII. -- 24 -- 435
- CXCIII. -- 25 -- 436
- CXCIV. -- 26 -- 437
- CXCV. -- 28 -- 438
- CXCVI. -- 4 septembre 441
- CXCVII. Cannes 13 -- 442
- Appendice 444
-
-
-FIN DE LA TABLE
-
-
-615-81.--CORBEIL. Typ. et stér. J. CRÉTÉ.
-
-
-
-
-Note du transcripteur
-
-
-On n'a effectué aucune correction dans les passages en grec, qui sont
-transcrits conformément à l'original.
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À M. PANIZZI, TOME II ***
-
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-from people in all walks of life.
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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-
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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