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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Lettres à M. Panizzi, tome II - -Author: Prosper Mérimée - -Editor: Louis Fagan - -Release Date: December 30, 2020 [eBook #64168] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Adrian Mastronardi and the Online Distributed Proofreading - Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from - images generously made available by The Internet - Archive/Canadian Libraries and the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À M. PANIZZI, TOME II *** - - - - - PROSPER MÉRIMÉE - - LETTRES - A - M. PANIZZI - - 1850-1870 - - PUBLIÉES PAR - M. LOUIS FAGAN - DU CABINET DES ESTAMPES AU BRITISH MUSEUM - - TOME SECOND - - - PARIS - CALMANN LÉVY, ÉDITEUR - ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES - 3, RUE AUBER, 3 - - 1881 - Droits de traduction et de reproduction réservés. - - - - -CALMANN LÉVY, ÉDITEUR - -OUVRAGES DE PROSPER MÉRIMÉE - -Format grand in-18 - - Carmen, Arsène Guillot, L'abbé Aubain, etc., etc. 1 vol. - Les Cosaques d'autrefois. 1 -- - Dernières Nouvelles. 1 -- - Les Deux Héritages. 1 -- - Épisode de l'Histoire de Russie. 1 -- - Études sur les Arts au moyen âge. 1 -- - Études sur l'Histoire romaine. 1 -- - Lettres à une Inconnue. Avec une étude par H. Taine. 2 -- - Lettres à une autre Inconnue. 1 -- - Mélanges historiques et littéraires. 1 -- - Portraits historiques et littéraires. 1 -- - - -615.81.--CORBEIL, Typ. et stér. CRÉTÉ. - - - - -[Illustration: A. Panizzi] - - - - -LETTRES - -A - -M. PANIZZI - - - - -I - - -Cannes, 17 Janvier 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Je ne sais guère de nouvelles de Paris que par les journaux. Je suis -fort triste de la tournure que prennent les affaires. D'un côté, les -tentatives d'assassinat recommencent; de l'autre, la discussion de -l'adresse s'envenime de jour en jour. Thiers avait bien commencé. Sauf -la fin de son premier discours, qui est ou un _lapsus linguæ_, ou -plutôt, je le crains, une complaisance à ses amis de l'opposition, il -était parfaitement dans son rôle. Son second discours, qui dément toute -sa carrière politique, montre qu'il est à la remorque de ses nouveaux -amis. L'âpreté de langage de Favre et ses insolences irritent la -majorité au dernier point et la poussent à des vivacités qui, à l'égard -d'une faible minorité, sont fâcheuses, mais à peu près inévitables. Que -faire avec des gens qui sont déterminés à abuser de toutes les libertés -qu'on leur donne? D'un autre côté, comment refuser de parti pris des -concessions qui sont justes en principe et presque promises par -l'empereur? De tous les côtés, il y a danger. - -L'opposition rouge gouverne et est maintenant disciplinée. Elle veut -avant tout glorifier la défunte République. Thiers voulait qu'elle -portât à Paris M. Dufaure et Odilon Barrot. Ce sont des noms illustres, -mais ce ne sont pas des ennemis tout à fait irréconciliables. -L'opposition veut Carnot, qui, sous la République, a fait les -circulaires détestables que vous savez, et Garnier-Pagès, une des plus -grosses bêtes de la même époque. On avait un instant voulu avoir Renan; -mais ses opinions au sujet de Jésus-Christ ont effrayé, car il y a des -républicains catholiques, de même qu'il y a bon nombre de prêtres -républicains. Tous les fous ont quelque affinité les uns avec les -autres. - -Voilà l'affaire du Danemark qui paraît entrer dans une phase nouvelle. -L'Autriche et la Prusse prétendent l'arranger à elles deux, à leur -manière. Les petits États de l'Allemagne ne pourront probablement pas -l'empêcher, mais ils s'en vengeront en excitant l'esprit -révolutionnaire, qui a des éléments assez nombreux et inflammables -surtout en Prusse. Au milieu de toutes ces agitations, la question -polonaise a perdu presque toute son importance et sa popularité. -L'opposition a renoncé à en faire son cheval de bataille. L'insurrection -est, d'ailleurs, presque partout comprimée. - -Je n'entends plus parler de l'affaire qui a eu lieu à Tivoli entre des -soldats du pape et des nôtres. Ces soldats du pape étaient des Belges et -des Français. Le général de Montebello est aussi mal avec monseigneur de -Mérode que l'était son prédécesseur, mais il est beaucoup moins -endurant, et, de plus, il est mieux soutenu. - -Il paraît certain que les quatre individus qui ont été arrêtés avec des -bombes et des poignards empoisonnés attendaient un chef de Londres. On -les surveillait pour arrêter ce chef avec eux, mais l'empereur a voulu -absolument aller patiner au bois de Boulogne. Comme il va toujours là -sans garde, le préfet de police n'a pas osé laisser cette occasion aux -gens qu'il observait. Je vois que Mazzini se défend d'avoir conseillé. -Tout mauvais cas est reniable. S'il n'a conseillé, il a du moins -inspiré. - -Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi donc de vos nouvelles. - - - - -II - - -Cannes, 28 janvier 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Votre désespoir m'a fait rire. Quel diable de rapport peut-il y avoir -entre ces quatre coquins et vous? Et quel imbécile vous rendra -responsable de ce qu'entre vingt-quatre millions d'hommes il se trouve -quelques scélérats ou quelques fous? J'ai vu la dénégation de Mazzini. -Il se peut qu'il ne soit pour rien dans cette horrible affaire, mais il -a cependant sa part de responsabilité, et ces quatre bandits sont ses -élèves _plus_ ou _moins_ immédiats. Vous avez vu, au reste, que nos -rouges les désavouent très hautement. Je n'affirmerais pas que ce soit -avec une parfaite sincérité. Ce qui paraît certain, c'est que les quatre -arrêtés n'étaient que les instruments d'un chef qu'on attendait, et qui -aurait été pris, selon toute apparence, si l'empereur avait consenti -pendant quelques jours à ne pas aller au bois de Boulogne. C'eût été -courir trop de risques que de laisser libres les soldats, qui pouvaient -fort bien agir sans leur capitaine, et on les a très judicieusement mis -à l'ombre. - -Est-il vrai, comme je serais tenté de le croire par le ton des journaux -anglais, que John Bull se fâche pour tout de bon de l'ingérence des -Allemands dans la question du Holstein? que le ministère est menacé de -renversement et que les tories vont rentrer aux affaires? - -Je n'ai jamais pu comprendre le premier mot de la question des duchés, -et je crois qu'il y a peu de personnes qui en savent quelque chose. -J'espère que nous serons plus avisés qu'au Mexique et que nous ne nous -en mêlerons pas. Je serais bien fâché que nous nous fissions prendre à -l'appât des provinces rhénanes. Nous n'en avons pas besoin, et elles ne -veulent pas de nous. Ce serait, d'ailleurs, j'en suis convaincu, le seul -moyen de résoudre ce grand problème: «Faire que les Allemands -s'entendent entre eux.» - -Adieu, mon cher Panizzi. On a destitué, à ce que je vois, l'évêque -Colenso; mais partout les dévots sont les mêmes imbéciles. - - - - -III - - -Cannes, 4 février 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Il n'y a pas de calissons à Cannes; mais, la poste n'étant pas faite -pour les chiens, je viens d'écrire à Aix pour en avoir. Je pense que la -caisse partira après-demain au plus tard. - -Vous aurez vu le succès de l'emprunt de M. Fould. On lui a donné seize -fois plus d'argent qu'il n'en demandait. On prétend que cet empressement -à souscrire est effrayant, parce que cela peut et doit donner le goût -d'employer tant d'argent à quelque entreprise chanceuse. - -Cependant, jusqu'à présent, rien ne donne lieu de présumer que nous nous -mêlions de cette diable d'affaire du Sleswig-Holstein. On croit, au -contraire, qu'en vertu du respect que nous professons pour les -nationalités, nous nous abstiendrons. En effet, si nous venions au -secours des Danois, qui m'intéressent autant que vous, nous ne -manquerions pas de réconcilier à l'instant tous les Allemands les uns -avec les autres et de ramener les beaux jours de 1814 et 1815. - -La difficulté est grande pour lord Russell. Je ne sais pas trop comment -il pourra se tirer de cette mauvaise affaire avec _élégance_, comme -disait Archambauld de Talleyrand, à propos de la guerre d'Espagne de -1809. Lord Russell a pris les Allemands pour plus bêtes et plus lourds -qu'ils ne le sont. Il s'est fait battre par M. de Beust dans des notes -diplomatiques, et je crois qu'il n'a aucune envie d'en venir à l'_ultima -ratio_. - -Je serais enchanté, pour ma part, que les Danois battissent rudement les -alliés; malheureusement le bon Dieu a la mauvaise habitude d'être -toujours du côté des gros bataillons. Il me paraît impossible que la -guerre, s'il y a guerre, ne soit très promptement terminée. Les -Allemands, une fois maîtres du Sleswig, s'arrêteront et on ne se battra -plus qu'à coups de protocoles. - -Si, par hasard, l'Angleterre réussissait à faire une coalition contre -l'Allemagne avec la Russie et la France, l'affaire prendrait des -proportions telles, qu'il faudrait avoir le diable au corps pour -l'entamer. Ce serait un remaniement complet de la carte de l'Europe. -D'un autre côté, quels seraient les gagnants à la guerre? les Russes et -nous, car nous avons des rognures allemandes à prendre de notre côté du -Rhin, et la Russie a aussi ses prétentions sur des provinces slaves. -Comme l'Angleterre, avec beaucoup de raison, ne fait pas la guerre, -comme nous, pour des idées, qu'elle ne peut la faire seule sur le -continent, je suis porté à croire qu'elle se bornera à protester; mais -comment le Parlement prendra-t-il la prépotence et les menaces de lord -Russell, qui n'aboutissent qu'à la compromettre et à faire rire les -Allemands (_naturæ dedecus_) à ses dépens? Lord Palmerston aura bon -besoin de sa santé, que vous dites si bonne, pour résister aux attaques -de l'opposition. - -Thiers, en allant à Londres, s'il y va, ne peut avoir qu'un but, c'est -de faire sa paix avec les princes d'Orléans. A mon avis, c'est une faute -qui couronne toutes les autres. - -Adieu, mon cher Panizzi; je vous préviendrai du départ des calissons. -Portez-vous bien et ne vous exterminez pas à travailler. - - - - -IV - - -Cannes, 13 février 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Vos sentiments danois ont dû souffrir beaucoup de la prise du Danewirke. -J'en suis très fâché pour ma part, et j'espérais que la chose ne se -ferait pas si vite. C'est toujours très pénible de voir l'oppression du -faible par le fort, et il est impossible de ne pas s'intéresser à un -pauvre petit peuple assailli par ces deux brutes d'Allemands. - -Il me semble que l'Angleterre, ou plutôt que lord Russell, a résolu le -problème de se faire jeter la pierre par tout le monde. Ce n'est pas que -je trouve qu'elle ait tort de ne pas se mêler d'une querelle qui ne -l'intéresse que médiocrement, mais il ne faut pas injurier les gens avec -qui on ne veut pas se battre. C'est ce qu'a fait lord Russell. Il y -gagne de se faire répondre des énigmes fort insolentes par M. de Bismark -et, _proh pudor_, de se faire donner des démentis par le ministre de -Saxe. Ajoutez à cela que les Danois accusent l'Angleterre de les avoir -trompés. Je me trompe fort ou bientôt un jour viendra où l'Angleterre -sera obligée de faire des efforts considérables pour revendiquer son -rang de puissance de premier ordre que lord Russell, par son mélange de -faiblesse et d'insolence, lui a fait perdre. - -Je n'entends plus parler du voyage de Thiers en Angleterre. Ce serait la -plus grande sottise qu'il pût faire en ce moment que d'aller ou de -paraître aller se raccommoder avec Claremont. - -Il me semble que les choses ne vont pas mal en Italie, et les rouges ont -reçu un échec dans les dernières élections qui doit leur prouver qu'on -ne veut plus d'eux. - -Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et observez fidèlement le carême. - - - - -V - - -Cannes, 29 février 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Le ministère prussien est vraiment farceur, et on n'a jamais passé des -notes diplomatiques dans un style pareil. Il me paraît évident que vos -amis les Danois sont abandonnés de l'univers entier. Ils se défendront -honorablement et tueront pas mal de Prussiens avant de lâcher le -Sleswig, mais ils le lâcheront. - -Il me semble que lord Russell a fait toutes les maladresses possibles -dans cette affaire; mais il n'y avait qu'un moyen de s'en tirer, et ce -moyen était trop dangereux: c'était la guerre. On prétend, au reste, -qu'il y a dans ce moment une recrudescence d'amitié entre le cabinet -anglais et le nôtre, pour une intervention énergique. Je n'y crois pas. -Nous avons trop d'embarras chez nous en ce moment pour en accepter -d'autres, et ce qui me revient de Paris me donne lieu de croire que -l'empereur n'a aucune disposition à s'y engager. Je trouve que les -ministres anglais ont été bien faibles, et, si j'en crois quelques -tories qui sont ici, ils courraient le risque de se trouver en minorité. -Mais que feront leurs successeurs et que pourront-ils faire? Lord -Russell a eu le tort de commencer sur un ton trop haut; car, au fond, je -ne crois pas qu'il soit de l'intérêt de l'Angleterre de faire la guerre -pour que le Sleswig appartienne au Danemark. Le plus mauvais côté de -l'affaire serait que la Prusse et l'Autriche se fussent sincèrement -alliées et se fussent garanti leurs possessions non allemandes, le duché -de Posen et la Vénétie. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et soignez le moule du -pourpoint. - - - - -VI - - -Paris, 19 mars 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis arrivé avant-hier à Paris en assez médiocre état de -conservation. J'ai trouvé votre lettre et j'y réponds à mon premier -moment de loisir. - -En mettant pied à terre, j'ai trouvé qu'une assez grosse bataille allait -se livrer dans le Sénat entre le parti clérical et celui des -philosophes. Le nouveau cardinal de Rouen, qui a été longtemps -procureur, demandait protection pour notre sainte religion. Il a mis -beaucoup d'art à troubler le peu de cervelle de messieurs les sénateurs, -et à leur faire peur des deux grands monstres de ce temps-ci, le diable -et les salons. Les vieux généraux sont particulièrement timides quand il -s'agit du _green gentleman below_ et des douairières chez lesquelles ils -vont faire leur whist. L'ouvrage de Renan a tellement irrité les -prêtres, qu'ils ne se tiendront tranquilles que lorsqu'ils auront fait -brûler l'auteur. En attendant, ils lui ont fait gagner beaucoup -d'argent, car il n'y a rien qui fasse autant lire un livre que la -défense de l'autorité. Nous avons gagné la bataille aujourd'hui, mais ce -n'a pas été sans peine. - -Ce matin, j'ai reçu la visite d'un des sommeliers de Sa Majesté, -précisément celui que vous aviez gagné par je ne sais quels procédés, et -qui vous versait toujours deux verres de porto doré au lieu d'un. Il -venait me dire qu'il n'avait pas voulu mettre en bouteille à Saint-Cloud -le baril venu de Portugal, attendu que le droit d'octroi serait dans ce -cas infiniment plus cher, mais qu'il m'enverrait le baril et son _alter -ego_, pour le coller et le mettre en bouteilles. - -Je suis fâché de ce que vous me dites de la santé de lord Palmerston. -J'ai un certain tendre pour lui. Il est si gracieux, qu'il plaît, même -dans ses méchancetés, tandis que lord Russell a le talent de déplaire -toujours. Demandez à toutes les chancelleries de l'Europe en quelle -odeur il est. - -Il me semble que les Danois vont être égorgés et que, lorsqu'ils seront -entièrement aplatis, on trouvera quelque moyen de leur venir en aide. -Malheureusement, je ne les trouve pas aussi héroïques que je les -voudrais. Un homme assez désintéressé dans la question dit qu'il n'y a -que les Autrichiens qui se soient vraiment bien battus; les Prussiens -médiocrement et les Danois comme des conscrits. - -Adieu, mon cher Panizzi; j'espère que le rhumatisme dont vous vous -plaigniez aura cédé aux premiers rayons de soleil. - - - - -VII - - -Paris, 24 mars 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Le quinzième volume de la _Correspondance de Napoléon_ est imprimé, mais -il n'a pas encore paru. Vous savez, je crois, que je ne fais plus partie -de la commission. On m'a fait demander _sub rosa_ si je voudrais être de -la seconde commission présidée par le prince. J'ai remercié. C'était -déjà assez désagréable avec le maréchal; ce doit être encore bien pis -avec un prince; en outre, il est probable que la besogne que fera cette -seconde commission sera fort suspecte, et je ne me soucie pas d'en -partager la responsabilité. - -On devient de plus en plus capucin au Sénat et partout. Vous ne sauriez -croire les murmures qui ont accueilli M. Delangle lorsqu'il a osé dire -que Renan n'avait pas parlé de Jésus-Christ d'une manière -irrespectueuse. - -Ce soir, on disait que Düppel avait été pris et l'île d'Alsen aussi, et -l'armée danoise détruite. J'en doute un peu, mais cela arrivera. M. de -Metternich dit ici assez publiquement que l'Autriche ne s'est mêlée de -l'affaire que parce qu'il fallait empêcher les petits princes de la -confédération de se réunir et de faire quelque bêtise une fois qu'ils -auraient eu une armée. - -Il me semble qu'il y a en Angleterre une assez forte irritation contre -la partialité de la reine pour les Prussiens. Est-il vrai qu'un certain -nombre de membres du Parlement se sont abstenus de voter l'autre jour -dans l'affaire Stanfeld, pour ne pas mettre le cabinet en déconfiture? - -On raconte une jolie histoire du ministre de Prusse, qui s'est excusé de -n'avoir pas bu à la santé du roi de Danemark en disant qu'il avait pris -médecine ce jour-là. - -Hier, j'ai dîné chez la duchesse de Bassano et j'ai mangé des petits -pois d'Alger. C'était fort mauvais. - -Je crains bien quelque nouvelle sottise de Garibaldi. On prétend qu'on -lui prépare une ovation magnifique en Angleterre. Est-ce qu'il n'y a pas -quelque journal sensé qui fasse justice de ce cerveau brûlé? - -Je n'ose faire de projet pour ce printemps. Je suis en assez piètre état -de santé et je ne sais trop comment je serai dans un mois; mais, si je -ne suis pas trop mal, j'irai vous voir lorsqu'il n'y aura plus trop de -dîners. - -Adieu, mon cher Panizzi; rappelez-moi au souvenir de nos amis. - - - - -VIII - - -Paris, 1er avril 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Il paraît que l'archiduc hésite au dernier moment. Les uns disent que -l'archiduchesse en est la cause; d'autres la rapportent à notre -saint-père le pape, très mécontent, dit-on, du général Bazaine, qui -n'est pas si facile que son prédécesseur le maréchal Forey, et qui, pour -cette raison, a été excommunié par l'archevêque de Mexico, dont il n'a -pas voulu suivre les avis. - -Vous aurez de la peine, je crois, à empêcher Garibaldi de faire des -sottises. Elles lui sont aussi naturelles qu'à un pommier de porter des -pommes. Il me semble que sa visite ne doit pas être des plus agréables -aux ministres en ce moment. - -Personne ne croit ici que les affaires du Danemark puissent s'arranger -avant que M. de Bismark ait obtenu les succès militaires qu'il cherche -et avec lesquels il espère jeter de la poudre aux yeux à la Chambre des -députés. En attendant, on continue à se tuer dans le Jutland et autour -de Düppel. Je n'ai jamais vu de guerre si bête et si vilaine, et on -assure que ni d'un côté ni de l'autre l'héroïsme n'est bien -considérable. - -Je n'ai pas entendu dire qu'il fût question ici d'un changement de -ministres. Ce n'est pas qu'on ne pût très facilement trouver moyen d'en -remplacer trois ou quatre, mais le maître n'aime pas les visages -nouveaux. Il a tort, il faudrait en trouver par le temps qui court. Ce -qu'il faut éviter par-dessus tout en France, c'est l'ennui, et il y a -des gens bien ennuyeux dans le cabinet. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne dînez pas trop bien. Je -suis condamné à un régime d'ermite, et je m'offense de voir les autres -bien manger. - - - - -IX - - -Paris, 13 avril 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Comment expliquez-vous l'enthousiasme des Anglais pour Garibaldi? -Est-ce, comme on le croit ici, pour faire compensation à l'affaire -Stanfeld et montrer que, si on n'aime pas les assassins, on aime les -tapageurs? On a mis dans les journaux français que Garibaldi n'avait -rien eu de plus pressé que de voir Mazzini et de l'embrasser. Si le fait -est faux, comme je le crois, il ne serait pas mal de le démentir, dans -l'intérêt de la France, de l'Angleterre et de l'Italie. _Intelligenti -pauca._ - -On se perd en conjectures sur la visite de lord Clarendon. Par -parenthèse, je dîne demain avec lui chez lord Cowley. On dit qu'il vient -pour recimenter une nouvelle alliance intime. Cela me semble fort -douteux. Il me paraît probable que nous soutiendrons, dans la conférence -de Londres, l'opinion des commissaires anglais, mais avec une certaine -réserve. Vous savez que nous avons un pied dans la révolution, et que -nous prenons toutes les affaires au point de vue théorique, tandis que -vous ne considérez (et très sagement, je crois,) que le fait du moment -au point de vue pratique et de votre intérêt personnel. - -La peur de la guerre paraît se dissiper un peu. La fin des lambineries -de l'archiduc a produit un assez bon effet, mais nous sommes malades à -l'intérieur. Vous savez ce que deviennent les Français quand ils ne sont -pas gouvernés. Or, à l'intérieur, nous ne sommes pas gouvernés. Les -préfets ne reçoivent pas de direction. Les uns se font capucins, parce -qu'ils croient faire ainsi leur cour; d'autres inclinent vers le -libéralisme outré, parce qu'ils s'imaginent que l'avenir est là. La -plupart font les morts pour demeurer bien avec tout le monde. En -attendant, le socialisme fait des progrès et la bourgeoisie, qui ne se -souvient plus de 1848, est de l'opposition et aide à scier la branche -sur laquelle elle est assiégée. Tout cela est fort triste et nous -présage de mauvais jours. - -Il y a longtemps que, pour vous détourner d'une résolution trop -juvénile, selon ma manière de voir, je vous disais qu'excepté en -Angleterre, personne n'était sûr de conserver ce qu'il possède. - -Depuis quelque temps, je suis obsédé par l'idée de la misère dans ma -vieillesse. Ce n'est pas que j'aie besoin de grand'chose; mais encore -faut-il pouvoir vivre. Demandez à M. Heath, ou à quelque savant homme en -matière de finances, quel serait le moyen de placer de l'argent en -viager d'une manière parfaitement sûre, et quel est l'intérêt que l'on -donne à un jeune homme de soixante ans. Je ne vous dis pas pour qui, ne -le dites pas non plus. Nous en reparlerons. - -Adieu, mon cher Panizzi. Je suis toujours souffrant et oppressé. - - - - -X - - -Paris, 20 avril 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Mille remercîments du papier que vous m'avez envoyé, mais je suis trop -bête pour comprendre tout. C'est encore une chose dont nous aurons à -reparler. Le jeune homme de soixante ans me charge de vous remercier -_toto corde_, mais il espère qu'un monde meilleur le recevra avant la -débâcle qu'il craint. En temps de famine, vous seriez un de ceux à qui -il demanderait avec confiance un morceau de bœuf salé. - -Il me semble qu'il y a pour le moment beaucoup d'accord entre les -gouvernements de France et d'Angleterre, ce dont je me réjouis. _Le -Moniteur_ a un entrefilet pour dire que notre cabinet n'a fait aucune -observation au sujet de Garibaldi. C'est une bonne chose. Lord Clarendon -a été très choyé ici et a généralement plu. - -Si vous avez contribué à faire reprendre à Garibaldi le chemin de -Caprera, et à lui faire faire une visite à M. d'Azeglio, vous avez fait -pour le mieux. Après l'aristocratie, il serait tombé entre les pattes de -la démocratie, et, n'ayant plus personne pour le surveiller et le -seriner, il aurait dit _delle grosse_. Il est fâcheux qu'il ait vu -Mazzini et Stanfeld, dont l'affaire est plus mauvaise qu'on ne croit. -Mais il y a, entre tous les gens de révolution, un trait d'union qui -rapproche les coquins des niais vertueux. Cela n'empêche pas que l'on -n'ait vu ici avec grande surprise lord Palmerston donner à dîner à un -homme qui avait cherché à allumer une guerre européenne, qui avait -débauché des soldats et pris les armes contre son gouvernement. -Garibaldi lui a rendu un mauvais service en le remerciant de la conduite -de la marine anglaise lors de l'invasion de la Sicile. Je ne pense pas -que ce soit un bon point pour lord Palmerston dans la diplomatie -européenne. Mais vous êtes insulaire, et, malgré leur héroïsme, les -Prussiens n'iront pas vous chercher querelle pour cela. - -J'espérais que les Danois tiendraient plus longtemps. La prise de Düppel -va donner au roi de Prusse et à M. de Bismark une prépotence -extraordinaire, et je crois qu'ils feront quelque sottise. L'empereur -d'Autriche a été plus modeste. Il n'a pas voulu d'entrée triomphale pour -des canons danois amenés à Vienne, et il les a fait mettre sans -cérémonie dans un coin de ses écuries. - -Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons ici un temps magnifique; cependant -je ne m'en porte guère mieux. On nous menace d'une session très longue. -Je crains qu'elle ne dure tout le mois prochain. Thiers et ses amis se -préparent à foudroyer le budget de leur éloquence. - - - - -XI - - -Paris, 24 avril 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Je croyais que nous avions le privilège d'être plus fous que les autres -peuples, mais cette année les Anglais ont l'avantage. Chasser M. -Stanfeld, qui est ami de Mazzini, fêter Garibaldi, qui dit que Mazzini -est son maître, _e sempre bene_. La visite du prince de Galles aurait -probablement bien étonné M. Pitt et même M. Fox. Le discours de M. -Gladstone au Parlement m'a paru une de ces comédies que l'on ne joue pas -sur les grands théâtres. Tout cela me semble vraiment honteux. - -Si l'aristocratie anglaise a fait tant de frais pour que Garibaldi ne se -compromît pas avec les radicaux, quel résultat a-t-elle obtenu? Il a dit -qu'il était l'élève de Mazzini. Il a remercié lord Palmerston de l'avoir -laissé débarquer en Sicile; il a reçu un drapeau avec l'inscription: -_Rome et Venise_, outre l'argent. Croyez-vous qu'il en eût fait -davantage avec les radicaux? - -Comment les ministres étrangers prendront-ils la chose? Il me semble -certain que tous les gouvernements de l'Europe regardent l'Angleterre -comme le boute-feu de la Révolution, et, lorsqu'elle demandera pour le -Danemark l'exécution des traités, pour la Pologne les conventions de -1815, qui ne lui rira au nez? - -J'ai vu une lettre d'une personne qui voit souvent la reine et qui la -dit furieuse. On lui prête ce mot qu'elle ne croyait pas qu'elle pût -être jamais honteuse d'être la reine des Anglais, comme elle l'est à -présent. - -Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments. - - - - -XII - - -Paris, 1er mai 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Vous êtes indulgent pour Garibaldi: il est vrai qu'il n'a rien dit de -l'empereur, mais il a promis la république à la France; il s'est reconnu -pour élève de Mazzini, enfin il a fraternisé avec Ledru-Rollin. Or -Ledru-Rollin n'est pas exilé depuis le coup d'État du 2 décembre. C'est -sous la République qu'il a conspiré, et par la République qu'il a été -condamné. - -Vous dites que Garibaldi n'a pas été condamné ni même poursuivi. Cela -est très vrai, mais ne prouve qu'une chose, la faiblesse du gouvernement -italien. Cela ne diminue en aucune façon la culpabilité de l'auteur de -l'expédition qui a fini par la fusillade d'Aspromonte. Je ne crois pas -que ce soit le dernier mot de Garibaldi, qui me paraît homme à vouloir -mourir _coi scarpi_, comme on dit en Corse, et je crains fort que, d'ici -à peu de temps, il ne fasse des siennes. - -L'effet produit par vos ovations en Europe n'a pas été heureux, et vous -verrez les Allemands travailler et peut-être réussir à faire une -nouvelle coalition dont l'Italie pourra se ressentir. Un de mes amis qui -arrive de Vienne me dit qu'ils ont tous la tête perdue de leur grande -victoire de soixante mille hommes contre quinze mille. J'espère que leur -enthousiasme leur fera faire quelque sottise. - -Ici, les choses ne vont pas trop bien, l'intérieur n'a pas de direction; -on maintient des préfets compromis ou incapables, on laisse les -cléricaux, les carlistes et même les rouges faire de la propagande. Il -n'y a pas de système. Il faudrait ou résister énergiquement, ou bien -faire à temps quelques concessions utiles, mais on attend et on ne fait -rien. - -Les lettres de Napoléon à Joséphine que nous avons vues il y a quelques -années, avec une très jolie femme, ont été vendues à Feuillet de Conches -pour 3,000 francs; elle nous en demandait 8,000. Je ne trouve pas que ce -soit trop cher, vu le prix des autographes à présent. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie. - - - - -XIII - - -Paris, 16 mai 1864. - -Mon cher Panizzi, - -La session finit un peu mieux qu'on ne l'espérait. M. Rouher a pris de -l'assurance et a fait des progrès très notables. Thiers a perdu beaucoup -de son prestige. C'est toujours le même art et la même facilité -d'élocution, mais point d'idées politiques, et, au fond, de petites -passions mesquines. Il a parlé contre l'expédition du Mexique et a -conclu en proposant de traiter avec Juarez, qui est à tous les diables. -Il vient de parler contre le budget, qu'il trouve trop considérable, et -a parlé pendant trois heures et demie. Mais il ne trouve pas qu'on -dépense assez pour la guerre, pas assez pour la marine; il approuve les -augmentations des traitements; enfin il conclut en disant qu'on a trop -dépensé pour la préfecture de Marseille, et, sur le total, il se trompe -de sept millions. Les nouveaux députés se moquent un peu de lui, et il -paraît, au fond, assez mécontent de lui-même. - -On nous dit que, aussitôt après la session, il y aura quelques -mouvements ministériels. Le ministre de l'intérieur sera changé, cela -paraît sûr, mais quel parti l'emportera dans le cabinet? C'est ce que -personne ne peut dire et ce que le grand faiseur lui-même ne sait -peut-être pas encore à présent. - -Adieu, mon cher Panizzi; on me dit que vous allez parfaitement bien, ce -qui me réjouit fort. - - - - -XIV - - -Paris, 27 mai 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Notre session tire à sa fin: on pense qu'on nous donnera mercredi -prochain la clef des champs. De ce côté-là donc, pas de difficultés; -mais, du côté de mes poumons, il y en a d'assez graves. Je suis toujours -comme un poisson hors de l'eau, et je n'ose pas trop me mettre en route. -Joignez à cela le _risque_ d'une invitation à Fontainebleau, quoique, -entre nous, il me semble que je suis un peu en disgrâce. La semaine -prochaine, en tout cas, je prendrai mon grand parti, et, si je puis -aller vous voir, j'écrirai à M. Poole de me faire des habits dignes de -votre compagnie. - -Le faubourg Saint-Germain est dans un paroxysme de fureur du brevet de -duc de Montmorency envoyé au duc de Périgord. Il est le fils du duc de -Valençay (fils de madame de Dino-Talleyrand) et de mademoiselle de -Montmorency, sa première femme. Mais il y a des collatéraux, des -Montmorency, des Luxembourg, des Laval, etc., qui réclament et crient -comme des brûlés. Pour moi, il me semble que quiconque aime les cerises -de Montmorency a des droits à un duché éteint. - -Ce soir, on disait qu'on allait faire un duc de X... et un duc de Z..., -deux titres éteints, le premier fort antique, et l'autre du premier -empire. Tous ces ducs nouveaux sont des jeunes gens qui ne brillent ni -par l'intelligence ni par la vertu; mais il y a dans l'atmosphère des -cours quelque chose qui attire les niais et leur procure une bonne -réception. - -Je suis un peu inquiet de la santé de la comtesse de Montijo. Elle ne -viendra pas en France cette année, et il se pourrait bien que j'allasse -lui faire une petite visite à Madrid. Que diriez-vous d'une course de ce -côté? Mais il ne faudrait pas y aller avant la fin de septembre, de peur -de fondre en route. Je vous mènerais à l'Escurial, où nous verrions -quantité de manuscrits et de bouquins curieux. On va en chemin de fer -presque toute la route depuis Bayonne; cependant il y a encore une -lacune de quelques heures, mais ce n'est pas grand'chose. - -Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi vite de vos nouvelles. - - - - -XV - - -Paris, 3 juin 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis chargé par madame de Montijo--qui s'obstine à vous appeler -Panucci--de vous offrir le vivre et le couvert pendant votre visite à -Madrid. Elle dit que, le 1er octobre, on ira d'une traite en chemin de -fer de Bayonne à Madrid. - -Le prince impérial a été un peu malade de quelque chose comme la -rougeole. Il est assez bien à présent, à ce qu'on vient de me dire. Je -ne crois pas même que ç'ait été la rougeole; mais une de ces petites -éruptions comme les enfants en ont souvent. - -Le pape est, m'assure-t-on, dans un très mauvais état. Il se force pour -montrer qu'il n'est pas malade, et, à force de faire le brave, il finira -par s'en aller. On ne lui donne pas six mois de vie. Il a les jambes -enflées et toujours en suppuration, et, à soixante-dix-sept ans, c'est -peu rassurant. En trouvera-t-on un pire? Je ne le crois pas. - -On paraît croire ici que la question du Danemark n'est pas près de se -dénouer. Ce qui est assez drôle, c'est que cette grosse bêtise du vote -des provinces en litige a fait de nombreux prosélytes en Allemagne, où -la France et l'empereur sont maintenant assez populaires. Je voudrais -qu'on introduisît en Autriche cette manière de faire voter les gouvernés -sur les gouvernants. Nous aurions un spectacle assez drôle. Au fait, la -Révolution fait des progrès effrayants partout. Il n'y a guère que votre -île de brouillards qui n'en soit pas menacée. - -La révolte des tribus arabes tire à sa fin. Ils ont fait la faute de -faire leur levée de boucliers avant leur récolte, ce qui les oblige à -manger leurs troupeaux pour les empêcher de mourir de faim. Il y a aussi -d'assez bonnes nouvelles du Mexique. On dit qu'on forme en Autriche un -assez bon corps de volontaires pour le nouvel empereur. - -Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt j'espère. Mettez-moi toujours aux -pieds de vos belles dames. - - - - -XVI - - -Paris, 7 juin 1864. - -Mon cher Panizzi, - -M. Frémy, que vous connaissez, est venu hier, de la part de -l'impératrice, me dire qu'elle voulait que j'allasse à Fontainebleau le -13 de ce mois. Je l'ai prié de dire à Sa Majesté que j'étais très peu -propre à faire l'ornement de sa cour dans l'état de débine où je me -trouvais; que, de plus, j'étais attendu à Londres et que toutes mes -dispositions étaient faites pour ce voyage. Aujourd'hui, je suis allé -voir Frémy, qui m'a dit, de la part de Sa Majesté, que je n'avais rien à -faire à Londres; que le climat ne me valait rien, et qu'elle comptait -sur moi le 13. - -Vous comprenez que je ne puis répliquer. Me voilà donc pour une semaine -au moins à Fontainebleau. Si vous êtes à Londres encore, j'irai vous -trouver en quittant Leurs Majestés. Je n'ai pas besoin de vous dire -combien ce retard me contrarie, mais le moyen de refuser? - -Je suis parfaitement résolu à m'excuser si, selon son usage, Sa Majesté -m'invite à prolonger mon séjour. Alors j'aurai fait preuve de bonne -volonté et j'aurai le droit de résister. Maintenant ce n'est pas -possible. Vous avez en ce moment la meilleure partie de moi-même sous -votre toit, je veux dire mon habit et mes culottes. Dans le cas où vous -auriez un ami assez bête pour se charger de m'apporter ledit habit -(l'habit et le gilet seulement), et si cet ami partait avant le 12 de ce -mois, j'en paraîtrais plus beau devant mes hôtes augustes. Cependant ne -vous donnez aucune peine pour cela. Mon habit numéro deux est encore -mettable, et il y en aura de plus vieux, selon toute apparence. Il est -donc bien entendu que vous payerez M. Poole, que vous me ferez crédit, -et que vous me répondrez de mes culottes devant Dieu et devant les -hommes; enfin que, si une occasion facile et imprévue se présentait, -vous m'enverriez l'habit et le gilet avant le 12 juin. Selon toutes les -probabilités, je pourrai être à Londres pour ma fête, qui est le 25 de -ce mois. - -A ce propos, je vous dirai que le chemin de fer de Bayonne à Madrid sera -ouvert, non pas le 1er octobre, comme on me l'avait dit, mais le 15 -juillet. - -Aller à Madrid le 15 juillet, c'est, quand on n'est pas incombustible, -une affaire un peu grave. Je sais que nous serions à Carabanchel, où il -y a un peu d'air; mais le mauvais côté de l'affaire est qu'on ne peut -rien voir, ni taureaux, ni opéra ni manuscrits. Tout le monde est en -vacances. Il vaudrait mieux, à mon avis, partir vers le milieu de -septembre, ou au commencement d'octobre. Le mois de novembre est encore -très beau à Madrid, seulement il ne faut pas sortir sans un paletot -qu'on porte sur le bras pendant le jour, mais qu'il faut endosser dès -que le soleil se couche. - -Adieu, mon cher Panizzi; je vous ai dit que j'avais retrouvé dans ma -cave du vin de Porto vraiment sublime; le docteur Maure y fait des -brèches notables, mais il en restera toujours une ou deux bouteilles -pour Votre Seigneurie. - - - - -XVII - - -Fontainebleau, 13 juin 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Le premier mot de l'impératrice en me voyant a été pour me demander de -vos nouvelles; puis si vous aimeriez à venir ici. J'ai répondu du -plaisir que vous auriez, mais j'ai dit que je ne savais pas si vous -étiez libre en cette saison; de tout quoi je ne perds pas un moment pour -vous donner avis. - -Répondez suivant votre cœur, pourvu que votre lettre soit montrable. Il -y a ici Nigra, Sormani et un attaché italien dont je ne sais pas le nom, -la princesse Murat, les deux princesses filles du prince de Canino, -madame de Rayneval, madame de Lourmel, madame Przedzewska et cinq ou six -autres fort belles. La semaine prochaine sera le tour des Allemands, à -ce que je crois. - -L'empereur, la semaine passée, est tombé dans la pièce d'eau après -dîner, coiffé par le bateau qui s'était retourné. Il n'y avait -absolument personne sur la pièce d'eau. Comme il est toujours homme de -sang-froid, il a plongé pour se débarrasser du bateau et a regagné -tranquillement la berge à la nage. - -Je vous quitte pour mettre mes culottes, j'espère que vous avez payé -celles de Poole. - - - - -XVIII - - -Fontainebleau, 22 juin 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis encore dans la plus grande incertitude sur ce que je ferai, ou -plutôt sur ce que je pourrai faire. Selon leur habitude, Leurs Majestés -ne nous ont encore rien dit de positif, mais on nous annonce qu'on nous -retiendra jusqu'à samedi soir. Je réclamerais ma liberté pour demain -sans deux considérations graves. - -La première, que l'empereur m'a demandé un travail que je n'ai pas -encore terminé et que je voudrais lui remettre avant de partir. Vous -devinez de quoi il s'agit, c'est une révision d'épreuves que je ne puis -emporter avec moi. - -La seconde considération est que je suis toujours très souffrant. Je -suis si mal à mon aise, que je ne sais si j'oserais me mettre en route. - -La vie qu'on mène ici est horriblement fatigante, bien que j'évite de -faire des promenades et que je me retire dans ma chambre de bonne heure, -et que je ne boive guère que de l'eau. Je tousse toutes les nuits au -lieu de dormir. Bien des choses que je vous raconterai me donnent encore -du tracas et me font faire du mauvais sang. Cependant je ferai de mon -mieux. Avant samedi, vous recevrez de mes nouvelles. Si je puis être à -Londres ce jour-là, je partirai; mais cela est fort douteux: le docteur -me conseille de rester enfermé chez moi à Paris trois ou quatre jours -sans parler, sans remuer, jusqu'à ce que cette toux, qui me fatigue -tant, ait disparu. Enfin j'espère que, quoi qu'il arrive, je serai au -British Museum avant la fin du mois. - -J'ai fait votre commission auprès du prince impérial, qui m'a chargé de -vous dire qu'il ne vous oubliait pas, et qu'il espérait bien vous -revoir. Je suis également chargé de force compliments pour vous par deux -dames que vous connaissez et avec qui vous avez fait la fameuse campagne -de la Rune. - -Les élections aux conseils généraux sont assez bonnes; cependant il y a -un certain nombre d'orléanistes qui ont été nommés. - -J'ai eu avec _quelqu'un_ une grande conversation au sujet du clergé. -Vous en auriez été content; malheureusement, parler et agir sont deux. - -Le temps se remet un peu, cependant les soirées sont toujours très -fraîches; en outre, Fontainebleau est fort humide. - -Adieu, mon cher Panizzi; vous aurez sous peu un mot de moi. - - - - -XIX - - -Paris, 27 juin 1864. - -Mon cher Panizzi, - -L'impératrice, l'empereur et le prince impérial m'ont chargé tous les -trois et à différentes reprises, surtout _in extremis_, je veux dire au -moment de la séparation définitive, de tous leurs compliments pour vous. -Autant m'en ont dit madame de Rayneval et madame de Lourmel. Cette -dernière vous envoie son portrait. Est-ce assez tendre? - -Ce que vous me dites du ministère anglais confirme ce qui m'a été dit -par mon hôte. Vous ne verrez probablement pas lord Palmerston ministre, -la reine ne veut pas. - -Adieu, mon cher Panizzi; je vous écrirai un mot demain soir. - - - - -XX - - -Paris, 5 août 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Mon odyssée n'a pas été des plus tragiques. La mer était unie comme une -glace, et trois dames seulement ont dégobillé; une vingtaine ont passé -du rose au blanc verdâtre, et, quant à moi, j'ai fumé fort -tranquillement. Mais le diable, qui me persécute, comme il fait pour -tous ceux qui sont bien notés là-haut, a fait en sorte qu'entre Boulogne -et Rue, le piston de notre locomotive a refusé de fonctionner. Nous -l'avons raccommodé. Au bout de dix minutes, il s'est redérangé. Nous -étions sous un soleil ardent sans le moindre abri, avec la perspective -de recevoir dans le derrière le train parti de Boulogne après nous. Cela -a duré une heure et demie. Puis est arrivée une locomotive secourable -qui nous a poussés gentiment par derrière jusqu'à Rue, où nous avons pu -nous débarrasser de la locomotive inutile, et en prendre une qui nous a -menés si grand train, que nous n'avons été que d'une heure en retard. -J'ai, pendant ce temps-là, regretté plus d'une fois de n'avoir pas mis -dans ma poche quelques sandwiches de cet excellent bœuf salé que j'avais -laissé au British Museum. - -Dans l'absence du _maître_, les domestiques font des bêtises. Pendant -que César est à Vichy, le ministre de l'intérieur en fait _delle -grosse_. Vous savez ou vous ne savez pas que, depuis un certain décret -de la République, les journaux ne peuvent pas rendre compte des débats -d'un procès de presse. Ils ne peuvent que publier l'arrêt et le -considérant. Or _le Moniteur_, qui se fait dans l'officine du ministre -de l'intérieur, s'est avisé l'autre jour de publier les débats d'un -procès de presse. Il a été aussitôt cité au parquet. Cela fait grand -scandale, à ce que je vois par les journaux, et montre quelles espèces -de niais sont chargés des détails. - -J'ai trouvé ici une lettre de Vienne où l'on paraît avoir pour les -Prussiens la même tendresse que les rats portent aux chats. Vous aurez -vu le discours de M. de Beust à la Chambre saxonne. Cela est très -divertissant et ne promet pas pour trop tôt le grand _teutonique -Verein_. - -Madame de Montijo va mieux, à ce qu'elle dit, et vous attend à -Carabanchel cet automne. Elle commence à mieux écrire votre nom, car -elle vous nomme Pañisi au lieu de Panucci. Mais le _z_ toscan est une -pierre d'achoppement terrible pour une bouche castillane. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-vous pour loi -d'aller tous les jours chez Brooks[1] à pied. Mettez-moi à ceux de lady -Holland. - - [1] Le Club libéral dans Saint-James's. - - - - -XXI - - -Paris, 10 août 1864. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai trouvé M. Fould en assez bonne santé, se préparant, après les -fêtes, à aller présider le conseil général et à se reposer un peu à -Tarbes. Il me charge de tous ses compliments pour vous et M. Gladstone. -Il est dans ce moment en grande faveur, ce me semble, auprès de -_monsieur_ et _madame_, occupé d'ailleurs à rapprocher des collègues qui -ne s'aiment guère et qui ne s'aimeront jamais. Suivant toute apparence, -cela finira par un replâtrage qui durera Dieu sait combien de temps. - -Vous aurez peut-être su que, il y a peu de jours, on a donné à Rome une -nouvelle édition de l'affaire Mortara. C'est un petit juif nommé Cohen, -âgé de neuf ans, qu'on a baptisé malgré ses parents. On aurait dû les -brûler vifs: on s'est contenté de les envoyer promener. Il paraît que -cela a fait un mauvais effet parmi nos officiers, qui ont lu, presque -tous, les œuvres impies de M. de Voltaire. - -On me dit que Leurs Majestés n'iront pas cette année à Biarritz, je ne -sais pas encore le pourquoi. - -On craint quelque tapage à Madrid. Prim s'est ruiné, et cherche à se -refaire coûte que coûte. Olozaga et lui ne sont pas délicats sur les -moyens à employer. On a découvert une conspiration dans un régiment et -on s'attend à en trouver d'autres. - -Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi de vos nouvelles. - - - - -XXII - - -Paris, 22 août 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Je voulais donner ma lettre à M. Taylor[2], mais je crains qu'il ne soit -parti. Je lui ai fait voir la Bibliothèque et lui ai donné des billets -pour les Lions. Il vous dira les bêtises de Labrouste à la Bibliothèque. -On n'avance guère. La grande salle cependant est presque terminée; -l'architecte a eu le bon esprit de vous piller, mais ailleurs il a voulu -perfectionner, et il s'est grossièrement fourvoyé. A chaque salle, il y -a des marches à monter, ce qui indique peu d'intelligence des besoins -d'une bibliothèque. Il y a des armoires trop hautes et des crémaillères -insensées. D'ailleurs, on continue le catalogue lentement et dans les -vieux errements. - - [2] M. Taylor était un ami de M. Panizzi. - -Je suis allé vendredi à Saint-Cloud. On y dansait, mais fort tristement. -L'impératrice avait les yeux gros. Elle venait d'apprendre la mort de la -princesse Czartoriska, fille de la reine Christine. L'empereur voulait -décommander le bal. Le roi a dit qu'il ne fallait pas faire cette peine -aux dames. Madame de Lourmel et madame de Rayneval m'ont fort demandé de -vos nouvelles. Madame de Lourmel s'attendait à recevoir votre portrait -en échange du sien: voyez ce qu'il vous convient de faire. J'ai demandé -quand on allait à Biarritz; mais la question était inconvenante, à ce -qu'il m'a semblé. Il paraît que rien n'est encore décidé. Peut-être -n'ira-t-on pas. Si on n'y va pas, c'est sans doute qu'on ira autre part; -car vous savez que l'impératrice ne peut souffrir Saint-Cloud. Je ne -serais pas surpris qu'on méditât quelque voyage, mais où? _Chi lo sa?_ - -Je ne doute pas qu'il n'y ait prochainement du tapage en Espagne. Le -ministère est faible et n'a pas de généraux. On dit que le ministre de -la guerre est une créature d'O'Donnell. Les Concha sont peu -bienveillants pour le cabinet actuel. D'autre part, les progressistes -ont pour chefs deux hommes qui ne manquent pas de talent, mais qui -manquent absolument de scrupules, Prim et Olozaga. Il ne serait pas -impossible qu'on profitât de notre présence à Madrid pour nous donner le -spectacle d'un pronunciamiento. La chose est assez drôle et vaut la -peine d'être vue. J'espère que cela vous décidera à venir. - -Parmi le petit nombre de bipèdes qui sont encore à Paris, on fait -beaucoup de conjectures sur le voyage du prince Humbert. Il y a des gens -qui disent qu'il vient pour la princesse *** et que le pape payera la -dot de la mariée. Je ne crois pas à cela, mais vous savez que je suis -sceptique. - -Ce qui me semble certain et qui doit, avoir donné naissance à ce -_canard_, c'est qu'on n'est pas content de Sa Sainteté. Montebello, qui -est venu ici, en a conté de toutes les couleurs et dit qu'on lui fait -faire un métier peu de son goût. Cette conversion du petit Cohen a mis -l'armée de très mauvaise humeur et a fait aussi, je crois, quelque -impression en haut lieu. - -Adieu, mon cher Panizzi. On s'attend à ce que M. de Bismark jette sa -Chambre par la fenêtre. La Prusse et l'Autriche sont fort aigres l'une -pour l'autre et les petits États très irrités; mais tout avorte chez ces -gens-là. Si la France et l'Angleterre étaient bien unies, elles -pêcheraient de beaux poissons dans cette eau trouble. - - - - -XXIII - - -Paris, 5 septembre 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Pendant que vous êtes en villégiature, je tousse et j'étouffe. Il faut -absolument qu'on me donne une maison de campagne au bord du Nil, si l'on -veut que je vive. Mes contemporains devraient bien se cotiser pour me -faire cette galanterie. - -Vous m'avez fait rire avec votre indignation aristocratique, contre la -possibilité d'une mésalliance dans la maison de Savoie. Je vous ai dit -que je n'y croyais pas alors, et j'y crois encore moins aujourd'hui, -mais en ma qualité de plébéien, je ne trouverais pas la chose si -terrible; je la trouverais même très avantageuse à ladite maison, si à -de beaux yeux, et à une peau qui doit être fort douce, se joignait la -dot que vous savez. Cela vaudrait la peine d'épouser une négresse. - -Tout le monde croit qu'il va y avoir une insurrection à Madrid très -prochainement, et peut-être une révolution. En Espagne, on n'obéit qu'à -une grande épée, et il n'y en a pas dans le cabinet Mon. Elles ne -manquent pas en dehors. Il y a O'Donnell, Narvaez, les deux Concha et -Espartero. Le ministre actuel de la guerre est un pauvre hère, créature -d'O'Donnell, mais qui par lui-même ne peut rien. Si Prim et les -progressistes, qui ont fait, comme il semble, de nombreuses recrues -essayent d'un pronunciamiento, il est possible que le cabinet aille à -tous les diables et l'innocente Isabelle en même temps. Il y a à Madrid -plus de vingt mille Français, artisans, industriels ou réfugiés, qui, un -jour d'émeute, fournissent des professeurs de barricades très habiles, -ainsi qu'on a pu le voir dans la dernière révolution. C'est à quoi -aboutissent souvent les efforts pour faciliter les communications -internationales. Chacun prend les maladies de son voisin. - -Tout cela ne devrait pas vous empêcher d'aller avec moi en Espagne. Les -étrangers n'ont rien à craindre dans ces occasions-là; ils voient les -choses de près et se forment l'esprit et le cœur. - -Je crois que M. Fould aura fort affaire pour remettre ensemble des -collègues fort désunis. Quel parti prendra-t-on pour la session -prochaine, résistance ou concession; c'est ce que personne encore ne -sait au juste, peut-être même celui qui décide en dernier ressort. - -Les derniers discours de lord Palmerston me paraissent séniles. _Solve -senescentem!_ Cela ressemble aux dernières années de Louis-Philippe, -lorsqu'il érigeait ses faiblesses en théorie gouvernementale. On dit que -lord Russell a écrit de la bonne encre, de son encre particulière, aux -Allemands; ce qui n'est pas probablement le moyen d'arranger les -affaires de ce côté. - -Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments. Pendant que vous -êtes à la campagne, écrivez ou promenez-vous. - - - - -XXIV - - -Paris, 20 septembre 1864. - -Mon cher Panizzi, - -M. Childe, que je vous ai déjà présenté, vous expliquera pourquoi il -s'est enfui de chez le roi Mausole. Il vous demandera sans doute votre -recommandation auprès de sir Richard Maine. Comme il est observateur et -grand voyageur, et qu'il tient à connaître à fond _what's that_, il -voudrait bien voir, en compagnie de quelqu'un des plus solides -policemen, les curiosités nocturnes de Londres, et constater l'utilité -des casques. - -Adieu, je vous écrirai avant de partir. - - - - -XXV - - -Paris, 22 septembre 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Que dites-vous du traité dont on vient de nous révéler l'existence? A en -juger par la fureur des cléricaux, la chose leur déplaît -extraordinairement. Le traité a plus d'un inconvénient, entre autres -celui-ci; que ni la France ni l'Italie ne peuvent l'exécuter dans tous -ses articles. Ce qu'il y a de bon, c'est que ce n'est autre chose au -fond qu'une signification faite au saint-père d'avoir à faire sa malle. -C'est ainsi que le parti prêtre le prend ici. La légation d'Italie -prétend que la chose est fort bien vue de l'autre côté des monts. - -Cette affaire coïncidant avec le voyage de Schwalbach, on n'a pas manqué -de dire: _Ergo propter hoc._--Je n'en crois rien. Le voyage tient plus -probablement à des tracas intérieurs, très fâcheux, mais où la politique -n'est pour rien. Vous savez la situation; ce qu'il y a de plus triste, -c'est que les badauds se demandent ce qui a pu faire perdre patience à -l'homme assurément le plus patient de ce siècle. - -X. est à Schwalbach; on dit qu'il va épouser mademoiselle ***, qui est -un morceau un peu trop bon peut-être pour un garçon de son âge. On a le -choix, en pareille position, de crever de bonheur en quelques mois, ou -d'enrager à la fumée du rôti tout le reste de son existence. - -Tous les Espagnols que je vois me garantissent, non pas une émeute, mais -une révolution bien complète, sous fort peu de temps. Narvaez paraît -déterminé à pousser les choses à la dernière extrémité, et à rompre en -visière avec tout le parti du progrès. Le retour de la reine Christine -seul est un défi violent. Si Narvaez tient bien l'armée dans sa main, ce -dont je doute, il peut comprimer la première émeute et ne succombera que -par défaut d'argent, accident qui, d'ailleurs, est assez proche, à ce -qu'il paraît. Mais l'armée est-elle loyale? Narvaez a-t-il encore -l'énergie qu'il avait à Ardoz? Tout cela me semble plus que douteux. - -Le _Times_ a fait, l'autre jour, sur le Canada un article un peu bien -lâche. Je trouve que le cabinet anglais en est venu au point où était -arrivé Louis-Philippe sur la fin de son règne, de se vanter de sa -couardise et de l'ériger en vertu. Il a grand tort, à mon avis; il ne -faut jamais trop se rabaisser, de peur qu'on ne vous prenne au mot. - -Adieu, mon cher Panizzi. J'ai loué une maison à Cannes pour cet hiver, -mais vous ne vous en souciez pas. - - - - -XXVI - - -Paris, 2 octobre 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Comment avez-vous trouvé votre Museum et sa docte poussière, en revenant -de respirer l'air des champs les plus aristocratiques? Vous avez dû -retrouver vos sensations d'écolier, lorsque vous rentriez au collège -après les vacances. - -Je compte aller à Madrid et y rester jusqu'au milieu de novembre, puis -m'en revenir à Cannes, où j'ai retenu mon ancienne maison, sans repasser -par Paris, à moins, chose très improbable, qu'on ne me somme de revenir -pour le 15 novembre. Je regrette un peu de manquer à mes habitudes et de -ne pas fêter la sainte de ce jour; mais, d'un autre côté, j'ai besoin de -prendre soin de mes poumons et le dernier séjour a été si triste, que je -n'ai pas le goût de revoir les mêmes choses que vous savez. - -Dimanche dernier, je suis allé à Saint-Cloud déjeuner, après avoir -assisté au saint sacrifice de la messe. On m'a demandé de vos nouvelles -comme toujours. Le prince a mal à ses dents de sept ans. Il est, -d'ailleurs, en très bonne condition, ne grandissant pas beaucoup, mais -prenant des muscles. L'impératrice est un peu souffreteuse à Schwalbach, -dont elle se trouve bien, quoiqu'elle ait toujours des vomissements -comme avant son départ. - -Ce qu'on dit de contes et de bêtises au sujet de ce voyage est -prodigieux. Ce qui l'est encore davantage, c'est que des gens sérieux et -crus tels croient toutes ces bourdes qu'on débite. On parle entre autres -d'une visite _of her Majesty_ à mademoiselle ***, pour la prier de ne -plus demeurer à Montretout, attendu qu'on était affligé de voir sa -maison des fenêtres de Saint-Cloud. - -Il paraît qu'il y a eu répression assez rude à Turin. Cent soixante -personnes ont été tuées dont cinq soldats. Les rues sont droites, et les -balles coniques vont loin. Il semble, d'ailleurs, que le ministère a été -fort imprudent dans toute l'affaire et n'a rien fait pour éviter -l'émeute en préparant un peu les esprits. A ce qu'il me semble, il n'y a -que les exagérés des deux camps qui se plaignent du traité. Je crois -qu'en l'exécutant de bonne foi, on rendra la place intenable pour le -pape, qui, d'ailleurs, mourra probablement avant le terme fixé. - -Les changements ministériels qu'on attendait n'auront pas lieu. Drouyn -de l'Huys a fait galamment le sacrifice de ses anciennes opinions, et il -n'y a plus lieu de lui faire la guerre. Je ne sais quand la session -commencera, probablement vers le mois de février. Elle s'annonce mieux -que la précédente qui pourtant n'a pas été mauvaise. Thiers est devenu à -peu près républicain, vraisemblablement parce qu'il espère être nommé -président à son tour. Je le regarde comme enfourné dans une voie -déplorable dont il ne sortira plus que par une catastrophe. - -Un certain M. X., très connu à Paris, a été surpris l'autre jour avec -des gamins habillés les uns en femmes, les autres en abbés, il y en -avait un en évêque. On dit qu'il a pris la fuite. - -Adieu, mon cher Panizzi; je vous écrirai encore une fois avant de me -mettre en route. - - - - -XXVII - - -Madrid, casa de la Exma Sª condesa del Montijo, 11 octobre 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Me voici à Madrid depuis quelques heures seulement et, ne pouvant -dormir, je vous écris. Ce voyage, en vérité, n'est plus une grande -fatigue comme autrefois. Plus de passeports et un chemin de fer assez -bon qui vous mène de Bayonne ici en seize heures. Quand les employés -sauront mieux leur métier, on pourra faire le trajet en dix heures. - -Au point de vue de la politique, les affaires sont meilleures vues de -près que de loin. Le ministère Mon, qui était une coalition, est tombé -devant une autre coalition. Le cabinet Narvaez a l'air assez solide, et -sa vieille réputation d'énergie a fait de l'effet sur les -ultra-progressistes tapageurs. Reste à savoir ce qu'il deviendra à -l'user et comment il se conduira devant les Cortès. Il a deux mois pour -s'y préparer, et on a ici comme en tout pays constitutionnel des -recettes pour faire parler dans les élections la voix du peuple: _vox -populi, vox Dei_. Narvaez flatte les journalistes et les gens qui aiment -les places. C'est un assez bon moyen de réussir. De toute façon, je ne -crois plus que je verrai un pronunciamiento de ma fenêtre. - -En quittant Paris, vendredi dernier, j'ai vu notre amie de Biarritz. -J'ai eu une petite conversation de quatre heures, dont vous pouvez -deviner le thème. Elle avait besoin de _sfogarsi_. Tout est fort triste, -plus même que vous ne pouvez l'imaginer, mais n'en dites mot à personne. -J'ai donné de bons conseils, je crois, tout en me rappelant le proverbe: -«Ne pas mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce;» mais je ne sais trop -si on les suivra. - -La comtesse est en meilleure santé que je ne m'attendais à la trouver. -La campagne lui a fait grand bien et de toute manière elle est mieux que -l'année passée. Elle vous regrette fort et vous accuse de n'être pas -venu par suite de vos préjugés anglais contre l'Espagne. J'ai eu beau -l'assurer que vous étiez souffreteux, elle dit qu'un changement d'air -aussi radical vous aurait fait grand bien, et que l'air de Madrid, après -celui de Carabanchel, est le plus propre à guérir les rhumatismes -invétérés. - -Je n'ai fait que traverser Madrid, mais il m'a paru notablement embelli. -Les boutiques sont très belles, beaucoup de maisons nouvelles, des -arbres et de l'eau partout. Avec de l'eau et du soleil, on peut tout -faire en ce pays-ci. Le changement qui m'a le plus frappé, c'est le -costume des femmes, qui se francise de plus en plus. Or il est aussi -impossible à une Espagnole de porter un chapeau qu'à une Française de se -coiffer avec une mantille. - -Adieu, mon cher Panizzi. Vous ai-je dit, dans ma dernière lettre, -qu'avec ce M. X., dont je vous parlais, la police avait attrapé M. Z., -non moins connu. Il y avait longtemps que je lui savais cette -réputation-là. Comme il n'y avait pas de mineurs dans la réunion, il n'y -a pas matière à procès; car nos lois ne sont nullement bibliques, comme -vous savez; mais le scandale a été énorme. Notre ami le ministre avait -reçu la veille M. Z. et était encore horrifié. Je lui ai dit qu'il -prenait la chose trop au sérieux et qu'il ne fallait pas se plaindre de -ceux qui s'abstiennent de nous faire concurrence. - - - - -XXVIII - - -Madrid, 24 octobre 1864. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai reçu votre lettre et je vois avec plaisir que vous n'allez pas trop -mal et que vous résistez aux premiers froids. Je voudrais vous en offrir -autant, mais je me suis horriblement enrhumé dans cette diable de -campagne de Carabanchel, où nous sommes retenus par des malades. Nous en -sortons enfin dimanche prochain pour nous établir à Madrid, où je suis -allé aujourd'hui pour me secouer un peu et voir le monde. - -La comtesse que vous avez vue à Biarritz a un érysipèle sur la figure. -Vous savez qu'elle ne l'a pas médiocrement large, jugez ce que ce doit -être à présent. Il n'y a pas de potiron qui l'égale. - -L'agitation des prochaines élections est grande en ce moment et on ne -parle plus d'autre chose. Comme vous faites fi de la politique -espagnole, je vous régalerai d'un cancan qui pourra vous intéresser. - -Il y a ici un Anglais, sir C..., lequel a pris pour femme une miss ***. -Il paraît que, soit à cause de la différence d'âge (il est vieux et elle -jeune), soit à cause d'une grande inégalité de proportions, le mariage -n'a point été consommé, ou l'a été imparfaitement. Il y a quelque temps -pourtant que lady C... s'excusait de ne pas aller à un bal sur une -fausse couche. Quoi qu'il en soit, elle est devenue amoureuse du duc de -F... et elle a demandé le divorce pour cause d'impuissance de son mari. -Sur ce point, quelques filles de Madrid donnaient des renseignements pas -trop désavantageux. Mais sir C... a plaidé _guilty_ et le mariage a été -cassé, et sa femme, avec un certificat de virginité, vient d'épouser le -duc de F... On l'annonce à Madrid, et on se demande si on la recevra -dans le monde. Mais ce n'est pas la fin de l'aventure. Le duc de F... -s'est brouillé avec sa sœur, une petite bossue très spirituelle qui est -duchesse d'U... Ils sont en procès pour des majorats et des titres. Or -la duchesse d'U... a découvert que son frère était né avant le mariage -de sa mère avec le dernier duc de F... Il est né en France et son acte -de naissance, d'après les registres de l'état civil à Paris, constate le -fait. Pour hériter de son père, il a produit un acte signé d'un curé, un -extrait de baptême qui lui donne plusieurs années de moins qu'il n'en a -en réalité. En Espagne, l'acte religieux suffit; mais vous savez qu'il -n'en est pas de même en France, depuis qu'on a retiré au clergé le soin -de constater l'état civil des chrétiens. Vous voyez qu'un assez joli -procès se prépare d'où il pourra bien résulter que miss *** perdra sa -virginité, mais ne sera plus duchesse, grand malheur pour elle, dit-on, -surtout parce qu'avec le duché s'envole une fortune très considérable. - -J'ai eu des nouvelles de Saint-Cloud meilleures que celles que je vous -donnais. D'esprit et de corps, on va mieux. J'ai eu quelque inquiétude -pendant un moment. A présent, tout est assez bien. Ici, on est très -contraire au traité du 15 septembre. On a quelque envie de vouloir -garder le saint-père. Mais il y a la question d'argent qui refroidit le -zèle religieux comme en tout pays. - -Adieu, mon cher Panizzi; je pense quitter Madrid pour la Provence vers -le 10 novembre. - - - - -XXIX - - -Madrid, 12 novembre 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Vous m'inquiétez avec votre abstinence de pain et de végétaux farineux, -et je ne comprends pas trop ce genre de traitement. Auriez-vous quelques -symptômes diabétiques? C'est aujourd'hui la grande mode, et nos médecins -en trouvent partout. Je connais une foule de gens qui se portent à -merveille et qu'on tourmente avec un régime. Ce qui vous guérirait plus -que toutes les drogues, ce serait un repos un peu prolongé dans un pays -moins froid et moins humide que celui que vous habitez. Le British -Museum ne pourrait-il se passer de vous pendant trois ou quatre mois? -Réfléchissez mûrement là-dessus et pensez que «le moule du pourpoint», -comme dit Rabelais, est chose importante et qu'il faut s'en occuper. - -Quoi qu'il en soit des tendresses de sir C..., il va partir pour -Londres. Son ex-femme arrive aujourd'hui à Madrid. Hier, l'infant don -Henrique a été mis dans un chemin de fer et dirigé vers les Canaries. Il -paraît qu'il a écrit à la reine des impertinences sur sa politique. Il a -ensuite demandé pardon, mais on l'a envoyé promener. Vous savez -peut-être que c'était un des candidats à la main de la princesse votre -amie. - -Hier, j'ai fait un dîner de garçons avec des lorettes; il y en avait une -très jolie qu'on appelle _Pepa la banderillera_. On m'a présenté comme -un évêque anglais chargé de convertir les catholiques. Le dîner était -exécrable, comme sont les dîners d'auberge à Madrid et les filles assez -bêtes. La Pepa seulement avait des mots et des traits de férocité -andalouse qui m'ont assez amusé. En ma qualité d'Anglais et d'évêque, -j'ai remarqué que toutes ces dames n'ont bu que de l'eau. Sur le fait de -la religion, elles m'ont paru très tolérantes, et elles m'ont dit -qu'elles ne brûlaient pas de chandelles à saint François. - -Toute originalité disparaît de ce pays-ci. Il n'y a plus peut-être qu'en -Andalousie qu'on pourrait encore en trouver, et il y a trop de puces et -trop de mauvais gîtes, et surtout je suis trop vieux pour aller l'y -chercher. - -Il fait un temps d'une pureté admirable, pas un nuage au ciel; mais il -gèle toutes les nuits, et l'air est d'une vivacité telle, qu'on croit -respirer des aiguilles. Le Guadarrama est tout blanc, et j'ai peur de -geler en route. - -On publie ici beaucoup de livres. Avez-vous une édition de _Don -Quichotte_ imprimée récemment à Argamasilla par Ribadeneyra, deux gros -énormes in-quarto? Avez-vous eu en cadeau la _Chronique rimée d'Alonso -XI_? Cela ne se vend pas, c'est Sa Majesté qui le donne. - -Adieu mon cher Panizzi; donnez-moi vite des nouvelles de votre santé. -Cette abstinence de pain me chiffonne. Faites de l'exercice vous vous en -trouverez bien. Je vous quitte pour aller faire mes visites d'adieu. - - - - -XXX - - -Cannes, 27 novembre 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Une occasion se présente d'avoir un vin assez extraordinaire. C'est du -vin de Champagne léger qui ne mousse pas, rouge et qu'on peut boire avec -de l'eau ou sans eau. Il rend gai et ne grise pas. Cela est -incompréhensible pour des Anglais; mais, quand vous dînerez seul, je -pense que vous en laisserez tomber dans votre œsophage une bouteille, -avec quelque satisfaction. L'occasion étant chauve par derrière, _calvus -comosa fronte_, j'ai écrit à Du Sommerard de vous faire envoyer une -feuillette de ce vin, en double fût, et avec toutes les précautions -possibles; il y en a environ cent dix ou cent quinze bouteilles. Quand -vous en aurez goûté, vous m'en direz des nouvelles. Ne croyez pas qu'il -s'agisse d'un nectar. C'est seulement du vin très agréable, d'excellent -ordinaire et particulièrement propre aux rhumatisants. - -Les nouvelles qu'on vous a données sont de deux grands mois arriérées. -La concorde règne dans le ménage de nos amis; après des nuages qui -pouvaient amener un orage, le beau temps a reparu. - -Je crois également que les renseignements qu'on vous fournit sur la -santé de _monsieur_ ne sont pas exacts. Il est assez actif et, -d'ailleurs, écoute ses médecins. Il a seulement le défaut d'aimer le -cotillon plus qu'il n'appartient à un jeune homme de son âge, et de -prendre les femmes pour des anges descendus du ciel. Les plus grands -philosophes enseignent, au contraire, qu'il faut ne pas trop se -préoccuper des femmes pour rester plus libre et vaquer plus -tranquillement à l'étude des sciences. Il se monte la tête pour un chat -coiffé et pendant une quinzaine de jours pense au bonheur rêvé. Puis, -quand il y est parvenu, ce qui serait facile à vous et à moi (_occasione -et tempore prælibatis_), il se refroidit et n'y pense plus. Ce métier, -qui est celui d'un amoureux de roman, n'est pas si fatigant que celui -que j'ai fait dans ma jeunesse, sans que je l'aie payé trop cher. - -Je suis charmé du succès que le traité du 15 septembre a eu en Italie; -encore plus de la vigueur de la Marmora, qui n'a pas craint de -recommencer l'affaire d'Aspromonte. C'est le vrai moyen d'_escarmentar_ -les fous qui voudraient mettre le feu aux poudres. Toutes les -discussions de la presse et de la tribune sur le traité étaient bien -absurdes. Les gens qui aiment leur pays en France et en Italie devaient -garder le silence. - -Il y a un grand fait acquis, c'est que les troupes françaises quittent -Rome. A quoi bon des explications et des précautions à prendre pour des -cas à venir, qui peut-être n'arriveront pas? Je pense et j'ai lieu de le -croire, d'après ce que j'entends dire à des gens en qui j'ai confiance, -que l'Italie laissera le pape faire des bêtises et jouer sa partie. Elle -n'a pas besoin de s'en mêler. Plus elle sera sage, plus il sera fou. -Vous connaissez l'engeance cléricale et vous savez ce qu'on peut -attendre d'elle. - -Adieu, mon cher Panizzi; mademoiselle Lagden et mistress Ewer me -chargent de vous faire mille compliments et amitiés, elles se font une -fête de vous recevoir. - - - - -XXXI - - -Cannes, 5 décembre 1864. - -Mon cher Panizzi, - -Veuillez considérer que je vous écris en ce moment ma fenêtre ouverte, -et que les Anglais n'osent sortir qu'avec une ombrelle bleue en dessous, -blanche en dessus. Ce soleil, auquel vous devez cette taille et cette -carrure si respectables, ce soleil tout à fait italien, vous le -trouveriez ici, avec une poste aux lettres qui vous permettrait d'écrire -deux fois par jour à M. Jones vos instructions. Je ne parle pas du -télégraphe en cas de besoin. - -En ce qui regarde votre mauvaise humeur et votre crainte d'ennuyer vos -amis, permettez-moi de vous dire que vous vous _fichez_ du monde. Nous -aurons soin de vous, et nous vous choierons de notre mieux. Si vous êtes -trop méchant, on vous laissera dans votre coin. Nous ne vous obligerons -pas à abattre des pommes de pin à coups de flèche, ni à monter sur des -montagnes de trois mille mètres, vous serez libre de suivre vos goûts; -seulement nous vous offrons de mauvais dîners et des déjeuners _idem_ -avec des causeries, du whist et du piquet, et deux dames pour vous -soigner, qui s'en font une fête. Il s'agit de savoir franchement si la -chose vous convient, et alors de le dire un peu à l'avance, afin que -nous pourvoyions à votre logis. Je crois vous avoir dit que nous avons -une chambre, mais elle est au nord, et peu digne de votre mérite. A côté -de nous est un hôtel très tranquille, dont le propriétaire m'a quelques -obligations. Vous pourriez y avoir une chambre et y loger votre valet de -chambre. En frappant au mur, on pourrait vous aviser que la soupe est -sur la table, mais il faudrait être prévenu un peu d'avance. - -Jusqu'ici, nous sommes tous en assez bon état de conservation. M. -Mathieu (de la Drôme) nous avait annoncé des tempêtes abominables. Nous -avons eu le plus beau temps de juin qu'on puisse imaginer. - -Adieu, mon cher Panizzi, ou plutôt au revoir. Miss Lagden et mistress -Ewer vous espèrent et vous _languissent_, comme on dit dans le dialecte -de ce pays. - - - - -XXXII - - -Cannes, 24 décembre 1864. - -Mon cher Panizzi, - -M. Cousin me prie de vous demander le sens exact de cette phrase qu'il -trouve dans une lettre du cardinal Mazarin: _Senza far lunarii_. Il -semble, d'après le contexte, que cela voudrait dire: «Sans faire -l'astrologue; sans me mêler de prédire.» Est-ce une locution usitée? et -que signifie précisément _lunarii_? Nous n'avons pas ici un seul Italien -en état de nous donner la solution de l'énigme. Soyez notre Œdipe. - -Malgré la douceur de notre climat, j'ai attrapé un gros rhume en allant -voir nos doctrinaires de Cannes, le duc de Broglie et sa fille. Il a de -plus un fils, officier de marine, élève de l'École polytechnique, qui -entend trois messes par jour et en sert deux. J'ai été trois ou quatre -jours sans sortir, toussant horriblement, mais sans être tourmenté de -mon asthme pendant ce temps-là. - -Notre philosophe[3], au lieu de m'offrir ses consolations, essayait de -me démontrer que je serais infailliblement prié de succéder à -Mocquart[4], ce qui était loin de me réjouir, comme vous pouvez le -penser. Voici la nomination faite et un choix qui me semble assez bon. -Je ne crois pas, d'ailleurs, qu'on ait pensé à moi un instant. Je suis -trop bien avec _madame_ pour que _monsieur_ m'accorde sa confiance. -Pourtant, à tout hasard, j'avais fait mon thème, pour le cas où je -recevrais quelque proposition contraire à mon repos. J'aurais accepté la -charge, refusé le titre et les émoluments, de façon à me donner le -droit, au bout de quelque temps, de dire que je n'en pouvais plus et que -je priais qu'on me permît de retourner à mes moutons. Heureusement il -n'a pas été besoin de recourir à cette extrémité. - - [3] Victor Cousin. - - [4] Secrétaire particulier de l'empereur. - -Il y avait dans le _Times_ de la semaine passée un article excessivement -violent contre l'empereur, à propos des dépenses militaires de toute -l'Europe. Outre un certain nombre d'allégations absolument fausses, pour -la forme et pour le fond, il était impossible de voir rien de plus -méchant. Vous devriez bien prêcher M. Delvane[5] à ce sujet, et lui dire -qu'en aiguisant ainsi les vieilles haines, il fait le plus grand mal aux -deux pays. Il m'a semblé, au reste, que cet article était de fabrique -française, et je ne serais pas surpris que ce fût du Rémusat ou du -Prévost-Paradol traduit. - - [5] M. Delvane était alors le directeur politique du _Times_. - -J'ai reçu des nouvelles de madame de Montijo, qui a gagné un fort gros -rhume à vendre des brimborions à une vente de charité. Elle est mieux à -présent, et je vois qu'elle a donné une fête au nouvel ambassadeur de -France. - -Le pape me semble avoir perdu tout à fait la tête. Avez-vous vu la -dernière bulle qu'il vient de publier pour condamner une foule de -propositions téméraires qui sont celles de tout le monde, et une autre -bulle qui ajoute un demi-cent de saints au calendrier? Je suis sûr que -les gens du XVIe siècle auraient bien ri de tant de bêtises; au XIXe -nous avalons tout. - -Avez-vous reçu le seizième volume de la _Correspondance de Napoléon -Ier_? Je ne sais si le nouveau président de la Commission, qui n'a -jamais été bien renommé pour sa politesse, continuera d'envoyer son -œuvre à ceux qui ont déjà reçu les premiers volumes. - -Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite une bonne fin d'année. Ne -mangez pas trop de _christmas dinner_, et rappelez-moi au souvenir de -nos amis. - - - - -XXXIII - - -Cannes, 12 janvier 1865. - -Mon cher Panizzi, - -La divine providence nous a envoyé un pâté de foie gras de Strasbourg -qui nous a particulièrement fait regretter votre absence. J'en ai -rarement mangé d'aussi bon, et les truffes qui l'ornaient étaient -excellentes. - -Le pape est parfaitement drôle, et les évêques qui reprennent la balle -ne le sont pas moins. Mais voici un détail que vous ignorez, et qui a -quelque valeur historique. Aux yeux de vous autres messieurs les -politiques, l'encyclique du Vicaire de Jésus-Christ passe pour une -réponse au traité du 15 septembre. Il n'en est rien. - -Il y a ici un philosophe de nos amis[6], un peu trop clérical pour vous -et pour moi, qui, deux mois avant le traité, a reçu la visite d'un -auditeur de rote, Français et prêtre assez débonnaire, qui est venu le -conjurer d'abjurer certaines erreurs contenues dans un de ses derniers -livres, l'_Histoire de la philosophie_, ajoutant que, s'il ne le faisait -pas, il s'exposait à être compris dans une censure que préparait le -Sacré-Collège. Notre ami lui a dit qu'il ne rétractait rien, et qu'il ne -conseillait pas au pape de s'en prendre à la philosophie, ni aux -matières qui ne le regardaient pas. Vous voyez que l'encyclique est un -vieux péché. - - [6] Victor Cousin. - -Je suis sans nouvelles de Paris depuis quelques jours, et un peu inquiet -d'un bruit qui s'est répandu ici, que l'empereur avait eu une attaque. -Bien que j'attache peu de foi à cette nouvelle, j'en suis un peu ému, -car la vie qu'il mène n'est pas trop bonne pour un homme de -cinquante-six ans, si j'en crois des rapports malheureusement trop -certains. C'est ce qui pourrait arriver de plus triste pour ce pays-ci, -en ce moment surtout où l'encyclique et la prochaine réunion des -Chambres excitent un peu d'agitation. - -Il me semble que les affaires de nos amis les confédérés vont assez mal. -Le bon Dieu étant toujours pour les gros bataillons, il n'est que trop -probable qu'ils succomberont à la fin. Il y avait dans le _Times_ le -récit d'une petite machine infernale destinée à détruire un fort et -probablement à tuer tous ses défenseurs au moyen de sept cent mille -livres de poudre. On se demande si nous sommes au XIXe siècle, pour voir -employer des machines de cette espèce. - -Je suppose que Newton est venu à Paris pour la vente Pourtalès. -Avez-vous acheté la tête de l'_Apollon_ de Délos? c'était la plus belle -chose qu'il y eût, et j'aurais bien désiré que cela restât à Paris; -mais, si elle s'en va, mieux vaut qu'elle soit chez vous qu'ailleurs. Il -y avait aussi un beau buste de Crispine, femme d'Éliogabale, et quantité -de bijoux et de menus objets des plus intéressants. - -Adieu, mon cher Panizzi; bonne santé et prospérité.--Ces nouvelles de la -santé de l'empereur me tourmentent malgré moi, et j'attends nos journaux -avec grande impatience. - - - - -XXXIV - - -Cannes, 27 janvier 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Vous aurez lu le pamphlet très habile de monseigneur Dupanloup. Il -explique fort bien que, lorsque la bulle dit noir, il faut entendre -blanc. C'est la perfection de l'art des jésuites. Il paraît, d'ailleurs, -que les bonnes têtes, ou les moins fêlées du sacré collège, ont fait -entendre raison au pape et lui ont persuadé de donner quelques -explications dans le sens de celles que monseigneur Dupanloup a -présentées. Cet _erratum_ du Saint-Esprit sera accepté, je pense, et -peut-être suffira pour apaiser la noise jusqu'à ce que l'ouverture de la -session la ranime plus énergiquement que jamais. Thiers va se poser en -champion de la papauté et attaquera vigoureusement le traité du 15 -septembre. - -Avez-vous lu une facétie d'About dans _l'Opinion nationale_ du 22 -janvier, où il traite _notre ami_ de la bonne manière et malheureusement -avec une vérité frappante? Cela ne l'empêchera nullement de faire les -bêtises que lui suggèrent les belles dames et ses anciens ennemis les -doctrinaires. Lisez cela, et vous rirez, j'espère. - -L'affaire du duché de Montmorency donné à M. de Périgord commençait à -ennuyer tout le monde à Paris, lorsqu'un nouveau petit scandale est venu -fort à propos pour faire diversion. La fille aînée de madame de X... -avait été mariée, il y a vingt-cinq ou trente ans, à un M. de Z..., qui -avait le malheur d'être impuissant. Elle y remédiait au moyen du marquis -de L..., qui ne l'était pas et qui lui fit un enfant. Donc cet enfant -fut mis au monde très mystérieusement, car le mari était depuis deux ans -à l'étranger. Ce mari est mort, mais le fils est vivant et majeur, et, -se fondant sur l'axiome _Is pater est quem nuptiæ demonstrant_, il -demande le nom et le titre de Z... Vous pouvez penser le bel effet que -cela produit. - -Lord H... vieillit rapidement, et, entre nous, je doute qu'il ait la -cervelle en bien bon état. Lorsqu'on lui a annoncé la mort de sa femme, -il a dit: _Well I hope she will be soon better._ Puis il a fait hisser -au-dessus de sa villa un pavillon à ses armes, pour avertir les -demoiselles, je crois, qu'il était redevenu un homme libre à leur -service. - -Cousin ne se porte pas trop bien non plus et me donne un peu -d'inquiétude. Il a des sifflements dans les oreilles, des bourdonnements -et maigrit pitoyablement. Il conserve néanmoins toute sa vivacité et son -intelligence. - -Pour moi, je ne suis pas trop mal, bien que j'aie éprouvé récemment un -retour de mes oppressions. Le temps très doux que nous avons me fait -grand bien. Nous allons demain faire un déjeuner champêtre en plein air. -Je ne pense pas que vous déjeuniez encore dans votre jardin. Je voudrais -bien, si la chose est possible, rester ici tout le mois de février; mais -peut-être sera-t-il nécessaire de revenir pour l'adresse, surtout si les -cléricaux livrent bataille. J'espère toutefois que les choses se -passeront sans bruit. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne tombez dans aucune des -quatre-vingts erreurs condamnées. - - - - -XXXV - - -Cannes, 15 février 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis très enrhumé et horriblement ennuyé par la perspective de -l'adresse et l'obligation d'aller assister à la bataille que les -cléricaux vont nous livrer. J'attends avec impatience l'adresse qui a dû -être prononcée ce matin, mais ce ne sera que dans quelques jours que je -pourrai savoir le jour de l'ouverture de la discussion et celui de mon -départ. Ce qu'on me dit du temps qu'il fait à Paris ne m'engage pas du -tout à me presser. - -Cousin est ici assez souffrant d'une névralgie qui lui cause des -insomnies continuelles, vous le plaindrez pour cela; il maigrit -beaucoup, il s'abat et commence à m'inquiéter. L'autre jour, il se -promenait dans un bois près de Cannes avec son secrétaire qui lui lisait -le journal. Une paysanne qui passait dit à sa compagne: «Vois donc, ce -vieux monsieur qui, à son âge, ne sait pas lire.» - -On me conte des choses fabuleuses de la vente Pourtalès. Si elle finit -comme elle a commencé, vous aurez à fouiller à l'escarcelle. - -J'ai fait vos compliments à lord Glenelg. Mistress Norton est ici, -toujours belle et très gracieuse, et nous est venue voir avant-hier. -Elle a fait la conquête de ces dames. Sa petite-fille menace d'être -aussi belle qu'elle, et a déjà des yeux pour la perdition du genre -humain. - -Je n'ai rien lu de plus plat que le discours de la reine, et on dit -qu'il n'est pas écrit en anglais. Si notre ami de Piccadilly continue à -tenir quelques années encore le timon, Dieu sait quelles couleuvres il -fera avaler au respectable public. Il semble qu'il veuille mourir en -repos, et tout bruit l'importune, même lorsque c'est le bruit d'un grand -péril qu'il serait à temps de conjurer. - -Si, comme cela semble très probable, le Sud est accablé, vous verrez de -quelle façon le Nord témoignera sa reconnaissance à l'Angleterre pour la -remise des _raiders_ de Saint-Albans. Cela me semble, au fond, une -grande lâcheté du gouvernement du Canada et de celui de l'Angleterre. - -Ces gens sont des voleurs sans doute, mais qu'a fait Sherman en Géorgie, -et Butler et tant d'autres? Au reste, l'Europe sera assez vite punie, je -pense. Il y a dans les Américains un si beau mépris de toute morale, que -je ne vois que les Romains d'autrefois à leur comparer. Ils en ont -l'avidité, l'audace, et cinq ans de guerre terrible en ont fait des -soldats redoutables. Ils payeront leur dette en faisant banqueroute, et -trouveront de l'argent sur les terres de leurs voisins. - -Je suis sans nouvelles et un peu inquiet de la santé de madame de -Montijo, qui avait été tourmentée par un retour de fièvre. On me dit que -l'impératrice va mieux, mais qu'elle vit très retirée et presque -toujours seule. L'empereur se porte parfaitement bien. - -On raconte que monseigneur Chigi est fort penaud et irrité de la -publication de ses deux lettres aux deux traducteurs si peu d'accord sur -le sens de l'encyclique. - -Adieu, mon cher Panizzi; écrivez-moi ici jusqu'à ce que je vous donne -avis de la translation de mes pénates. - - - - -XXXVI - - -Paris, 14 mars 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis parti de Cannes, il y a quelques jours, très souffrant et je -suis arrivé ici en pire état. Je compte y rester jusqu'à la fin de la -discussion de l'adresse, puis m'en retourner à Cannes. Ma santé me donne -du tintoin. Mes étouffements augmentent d'intensité et se renouvellent à -des intervalles plus rapprochés; bref, l'animal se détraque; qu'y faire? - -Je suis allé voir l'impératrice hier. Je l'ai trouvée très bien -portante, mais fort triste. Elle comprenait toute la perte qu'elle -venait de faire par la mort de M. de Morny. Je dis _elle_ -personnellement, et je n'ai pas besoin de vous dire le pourquoi. -L'empereur est profondément affligé. Il n'est pas facile, en effet, de -trouver un homme d'esprit et de tact comme Morny, plein de bon sens et -de décision. Il est question de le remplacer à la présidence du Corps -législatif par M. Baroche; mais la chose est difficile, je ne sais même -si elle est possible. - -Vous recevrez presque en même temps que cette lettre la visite d'un de -mes amis, le comte de Circourt. C'était un grand ami du comte de Cavour. -C'est un homme très instruit, _trop_ instruit, car il a la mémoire la -plus extraordinaire que je connaisse et sait tout; d'ailleurs, fort -galant homme et anticlérical, bien que, par sa naissance, ses relations -et ses habitudes, il vive au milieu des cléricaux. Peut-être est-ce pour -cela qu'il ne peut les souffrir. - -Nous aurons probablement demain au Sénat une séance curieuse. Les -cardinaux, à l'exception de M. de Bonnechose, sont des sots et ne savent -pas dire deux mots. Mais le Bonnechose est très habile, et, d'un autre -côté, nos vieux généraux ont peur du diable. Ils se disent: «S'il y -avait seulement cinq pour cent de vérité dans ce qu'on rapporte de ce -gentleman!...» Ajoutez à ces réflexions très sages, les femmes et les -filles qui sont dévotes; car toutes les femmes, même les pires catins, -sont dévotes à présent. Soyez persuadé qu'il ne sera pas aisé de se -débarrasser de l'hydre, après lui avoir laissé pousser bien plus de sept -têtes. - -Bien que le discours de M. Rouland ne fût ni des meilleurs, ni des plus -habiles, il a produit son effet. On aurait pu lui dire: «Pourquoi, -puisque vous connaissiez le danger, avez-vous été si faible lorsque vous -étiez ministre des cultes?» Mais enfin, mieux vaut tard que jamais. - -J'ai vu dans le journal que lady Palmerston était gravement malade; puis -plus de nouvelles. J'espère qu'elle est rétablie. Lorsque vous la -verrez, tâchez de trouver moyen de lui dire quelque chose de gentil de -ma part. - -Est-ce la vieillesse qui règne dans le cabinet britannique, ou bien -est-ce calcul de gens qui ont fait un bon coup à la Bourse et qui ne -veulent plus se risquer? Quoi qu'il en soit, vos ministres affichent la -poltronnerie avec trop d'éclat. Rien n'est plus bête que d'être -fanfaron, mais il est dangereux, outre le ridicule, de se poser en -poltron. C'est le moyen d'avoir tous les faux braves à ses trousses. - -Adieu, mon cher Panizzi; santé et prospérité. Je suis ici jusqu'à la fin -de la semaine. - - - - -XXXVII - - -Cannes, 26 mars 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Je ne crois pas un mot du voyage à Rome de madame de Montijo, encore -moins de son voyage en Angleterre. Dans la dernière lettre qu'elle m'a -écrite, il y a sept ou huit jours, elle m'annonçait le dessein d'aller à -Paris au mois de mai; ce qui semble fort peu d'accord avec la visite au -saint-père et à madame ***. Il me paraît peu vraisemblable qu'elle aille -ailleurs qu'à Paris. A Rome et à Londres, elle se trouverait dans une -position embarrassante, à certains égards, et privée de sa liberté, qui -est la chose à laquelle elle tient le plus. - -Lord Glenelg est toujours ici, occupant ses loisirs comme à l'ordinaire, -entre la lecture de romans et la prière. - -Cousin s'apprête à retourner à Paris pour y faire un immortel. Je lui -laisse ce soin, et je compte passer ici le mois d'avril à tâcher de -remettre un peu mes poumons maléficiés, qui ont grand besoin de repos et -de ménagements. - -Lorsque j'ai quitté Paris, on ne croyait pas que la discussion de -l'adresse au Corps législatif dût être beaucoup plus animée qu'elle ne -l'a été au Sénat. L'opposition est fort divisée, et il y a grande -apparence qu'elle portera ses principaux efforts sur les questions -intérieures. On doutait que M. Thiers parlât sur la convention du 15 -septembre, afin de ménager ses amis politiques, moins papalins que lui. -Le moins qu'on parlera de ce traité sera le mieux. Je pense que, si nous -paraissons bien résolus de l'observer à la lettre, la cour de Rome -reviendra à des idées plus saines. Non point le pape, peut-être, qui est -un peu fou, et auquel on prête des aspirations singulières au martyre. -Mais il y a autour de lui une grande quantité de canailles en rouge, en -violet et en noir, fort peu disposées au martyre, et prêtes à accepter -toutes les conditions qui leur laisseront quelque chose de leurs revenus -actuels. Probablement ces gens-là exerceront quelque influence sur les -résolutions de leur souverain. Reste à savoir si son obstination ne -l'emportera pas sur l'intérêt bien entendu de son petit établissement. - -Je vous fais mes compliments sur l'acquisition de l'Apollon Justiniani. -Newton, que j'ai vu la veille de mon départ, m'en avait dit du mal, ce -qui m'avait persuadé qu'il en avait fort envie. Je ne trouve pas que -vous l'ayez payé trop cher, et c'est certainement un morceau de musée -qu'il faut acquérir dès qu'on en trouve l'occasion. - -Adieu, mon cher Panizzi; la poste me presse, je n'ai que le temps de -fermer ma lettre. - - - - -XXXVIII - - -Cannes, 13 avril 1865. - -Mon cher Panizzi, - -J'attendais pour vous écrire que je fusse assez bien pour vous donner -des nouvelles de ma santé et de mes projets; mais la première ne fait -pas de progrès, et les autres, qui en dépendent, sont dans le vague le -plus complet. Je tousse toujours, je ne dors ni ne mange, je me sens -faible et sur un déclin rapide. Parfois j'en prends mon parti assez -philosophiquement, d'autres fois je m'en irrite ou je m'en afflige. -C'est quelque chose comme les alternatives de pensées dans la tête d'un -homme condamné à être pendu. - -Il me semble que vous êtes un peu sévère pour la _Vie de César_, qu'on -vous a envoyée. Voudriez-vous qu'au lieu de dire les choses simplement, -bonnement, l'auteur eût fait comme les historiens tudesques, qui, pour -ne pas entrer dans la voie battue, prennent les sentiers les plus -absurdes et les plus extravagants du monde. D'ailleurs, j'aurais bien -voulu que l'auteur eût suivi le conseil que j'avais pris la liberté de -lui donner. C'était de _se borner_ à ses réflexions sur l'histoire, au -lieu de s'embarquer dans un récit où il n'y aura rien de neuf. Il est -évident que ces réflexions d'un homme placé à un point de vue où aucun -homme de lettres ne peut se placer, auraient eu quelque chose d'original -et de très intéressant. Le grand défaut du livre, à mon avis, c'est -qu'on dirait que l'auteur se place devant un miroir pour faire le -portrait de son héros. - -Vous me paraissez aussi un peu dédaigneux pour votre tête d'Apollon. -N'en déplaise à Newton et aux autres connaisseurs, cela me semble une -œuvre capitale, telle que peu de musées en possèdent. Je ne trouve pas -que vous l'ayez payée cher. Mais que dites-vous de notre Louvre, qui a -acheté cent treize mille francs un portrait d'Antonello de Messine? -Notre administration agit avec la passion d'un amateur, ce qui est -déplorable. Si j'en avais le pouvoir, je changerais avec vous: je vous -donnerais l'Antonello pour l'Apollon, sans vous demander la différence -de prix. - -J'ai reçu hier une lettre de madame de Montijo. Elle ne me dit pas un -mot de son voyage à Londres, mais me promet qu'elle sera à Paris vers le -commencement de mai. La comtesse est mieux, à ce qu'elle m'écrit, bien -qu'un peu fatiguée de son hiver. Sa maison étant le refuge de tous les -oisifs de Madrid, elle est la victime de ses devoirs de maîtresse de -maison. Elle ne se couche qu'à l'heure qui convient à ses _tertulianos_, -et continue ainsi jusqu'à ce qu'elle soit sérieusement malade. Elle me -charge, d'ailleurs, de ses _memorias_ pour _Panucci_; car elle persiste -à dénaturer le nom de Votre Seigneurie. - -Que dites-vous des discussions dans le Parlement sur les affaires du -Canada? Je voudrais savoir ce qu'en pensent l'ombre de Pitt et celle de -lord Wellington. Mais ce qui passe mon intelligence, c'est un -gouvernement qui prend la peine d'instruire les étrangers qu'il a la -plus grande longanimité et qu'il acceptera tous les soufflets qu'on peut -lui offrir. Serait-il vrai que les hommes deviennent poltrons en -vieillissant? - -Cousin est parti pour Paris, il y a trois jours, en assez mauvais état. -Il m'a dit qu'il s'arrêterait en route, et ne serait à Paris que samedi. -Je suppose qu'il ne veut pas revoir ses anciens amis politiques avant la -fin de la discussion de l'adresse. - -Il me semble que nous avons été plus politiques et moins bavards au -Sénat. L'opposition, en présentant cette kyrielle d'amendements, n'a -guère obtenu d'autre résultat que celui d'ennuyer le public. C'est du -moins l'impression que cela a produit à Paris, et que j'ai éprouvée -moi-même. - -Lisez un livre assez curieux qui vient de paraître: _L'Immortalité selon -le Christ_, par Charles Lambert. Il y a une appréciation nouvelle de -l'histoire juive qui m'a l'air d'être vraie. Depuis que le parti -clérical est devenu si puissant et si intolérant, les livres de cette -espèce se multiplient et se vendent comme du pain. Cela pourrait finir -par quelque chose de fatal à notre sainte religion, si les femmes -n'étaient pas là, pour la faire triompher en se refusant aux hommes -assez immoraux pour ne pas faire leurs Pâques. - -Adieu, mon cher Panizzi; je voudrais bien que vous fussiez ici pour -faire maigre demain. Je compte partir pour Paris, si j'en suis capable, -vers les premiers jours de mai. - - - - -XXXIX - - -Cannes, 22 avril 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis un peu mieux, quoique toujours assez dolent. Dimanche en huit, -je compte être à Paris. J'espère y trouver la comtesse de Montijo, que -je voudrais savoir en France, maintenant qu'on se tire des coups de -fusil à Madrid. Elle a le malheur d'avoir une maison qui est une -position stratégique, qui a déjà été occupée plusieurs fois -militairement, et dont, à la dernière émeute, heureusement pendant son -absence, son ami le général Concha a dû faire le siège. Le gouvernement -et le parti progressiste en sont arrivés au dernier degré d'animosité; -il n'y a plus que la guerre de possible entre eux. - -Ce qui m'amuse beaucoup, c'est que le parti du progrès accuse Narvaez -d'être néocatholique, ce qui me rappelle l'histoire suivante.--Dans son -avant-dernier ministère, il s'était brouillé avec notre saint-père le -pape, et, comme il est homme d'esprit et qu'il sait le défaut de la -cuirasse papaline, il commença par saisir ce qu'on appelle le trésor de -la bulle, c'est-à-dire l'argent que l'Espagne envoie à Rome pour ne pas -faire maigre. Tout cet argent, et il y avait plusieurs millions, fut -employé à enrichir ses créatures, au nombre desquelles toutes les jolies -filles de Madrid. Une de ces dernières, mon intime amie et très dévote, -avait une pension de huit mille réaux pour _services publics_. - -Toute la question à présent est de savoir ce que fera l'armée. Dans la -dernière émeute de ce mois, elle a tiré à tort et à travers sur le -respectable public, et, si elle demeure fidèle, il n'y aura pas de -révolution; sinon, nous aurons à Paris l'innocente Isabelle. - -Voilà les confédérés à bas, ou du moins bien bas. Reste à pacifier le -pays, et quelles mesures M. Lincoln prendra-t-il pour cela? Avec un -Parlement composé de canaille, comme celui des États-Unis, et un Sénat -présidé par un tailleur ivrogne, qui peut dire quelles folies nous -pourrons voir? Ce qu'il y a de pire, c'est que ces drôles-là sont en -réalité très puissants, qu'ils ont dans toutes les occasions un -entêtement de mulet et pas plus de conscience que n'en avaient vos -petits tyrans italiens du XVIe siècle. Ce sont là bien des éléments de -succès dans un temps où la Providence s'obstine à ne plus faire de -miracles. Si j'étais à la place de l'empereur Maximilien, je tâcherais -d'enrôler au plus vite les Irlandais et les Allemands de l'armée -fédérale, outre tous les coquins qui ont pris le goût de la bataille. Ce -serait, je crois, un excellent moyen de gagner le respect de ses sujets -et de les mener à la civilisation par le plus court chemin. - -Que dites-vous du discours de Thiers? Il paye à l'empereur d'Autriche le -dîner qu'il en a reçu, en proposant sérieusement à la France l'alliance -autrichienne comme la plus utile. Thiers a une faculté singulière, c'est -d'oublier tout ce qu'il a dit et tout ce qu'il a fait, dès que la -passion s'en mêle. Il est de très bonne foi, aussi convaincu de son -infaillibilité que peut l'être le plus entêté de tous les papes. - -Je ne suis guère plus content du discours de M. Rouher; mais il vous -prouve quel est l'immense pouvoir des idées cléricales en France. On y -considère comme athée quiconque met en question la souveraineté -temporelle du pape. Il y a des gens très honnêtes, très éclairés, comme -M. Buffet, par exemple, qui croient cela comme parole d'évangile. -Viennent ensuite les politiques ou soi-disant tels, qui admettent comme -un fait incontestable que toute diminution du territoire du pape est un -malheur européen et une occasion de conflit général. Si cela continue, -vous et moi, nous courons risque d'être brûlés avec des fagots en place -publique. - -Adieu, mon cher Panizzi; veuillez me tenir au courant de vos intentions -pour le temps des vacances, j'entends _vos_ vacances. - - - - -XL - - -Paris, 4 mai 1865. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai vu aujourd'hui M. Fould, qui m'a paru en assez bon état et pas trop -mécontent de la marche des choses. Les orléanistes, les républicains, et -surtout les légitimistes, sont encore dans les extases d'admiration pour -le discours de M. Thiers. C'est, disent-ils, le premier homme d'État de -l'Europe. Ce que c'est que la passion. Je ne crois pas qu'il ait jamais -rien dit de plus propre à prouver qu'il est absolument exempt de sens -politique. J'ajouterai que ce n'est pas non plus par le sens moral qu'il -brille. - -On m'avait parlé de la santé de lord Palmerston de la même façon que -vous. Lord Cowley dit qu'il n'a qu'une attaque de goutte aux mains et -qu'il ne veut pas se montrer, parce qu'il ne saurait consentir à se -faire faire la barbe par un barbier. Vous savez que les diplomates ne -sont pas comptés parmi les plus véridiques des hommes. Au cas où cette -goutte se prolongerait ou prendrait des proportions alarmantes, qui sera -premier ministre? On m'a dit, mais j'en doute, que la reine avait appelé -lord Clarendon, qui aurait décliné d'accepter la succession et indiqué -lord Stanley. - -Ne trouvez-vous pas qu'on fait un peu trop de _fuss_ pour la mort de M. -Lincoln? C'était, après tout, un _first second rate man_, comme disaient -les Yankees, dont probablement vous n'auriez pas voulu pour un employé -du Muséum; mais il valait mieux que la majorité de ses compatriotes, et -il me semble qu'il avait gagné à force de vivre dans les grandes -affaires. Les éloges qu'on en fait au Parlement montrent la peur qu'on a -de l'Amérique; et le résultat qu'on aura obtenu sera de rendre ces -rustres encore plus impertinents et orgueilleux qu'ils ne le sont -naturellement. Croyez qu'il ne se passera pas longtemps avant que -l'Angleterre regrette sa politique au commencement de la guerre civile. - -M. Booth et l'autre sont des scélérats bien trempés qui rendraient des -points à Müller. Ed. Childe me dit que, depuis un mois, ce Booth -s'entraînait à tirer des coups de pistolet dans toutes les positions. Il -croit qu'il n'a eu aucune communication avec les gens du Sud; cependant -sa phrase latine: _Sic semper tyrannis!_ est la devise de la Virginie. -Nous verrons probablement de singulières choses avec l'ivrogne qui -succède à Lincoln. - -Tout le monde ici me paraît mécontent du voyage de l'empereur en -Algérie. C'est trop risquer pour voir ce qu'il verra. Le plus sage eût -été de laisser faire le maréchal Mac-Mahon, qui est un homme de sens et -très honnête, deux qualités rares par le temps qui court. - -Adieu, mon cher Panizzi; j'espère que vous avez votre part du beau temps -qu'il fait ici et que vous êtes fort et allègre. Je voudrais pouvoir en -dire autant. - - - - -XLI - - -Paris, 12 mai 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Lundi dernier, j'ai déjeuné avec notre hôtesse de Biarritz et son fils. -Tous les trois. Elle m'a demandé de vos nouvelles. Elle va bien et -l'enfant est extrêmement gentil et bien élevé. Il me semble que tout le -train de la maison est changé. On est moins gai, mais on est plus calme. -Je crois que, depuis un an, elle en a appris beaucoup sur les choses et -sur les hommes. Un sculpteur assez bon[7] fait un assez joli portrait de -l'enfant; ce qui a donné à celui-ci l'envie de mettre la main à la terre -glaise, et il a fait un portrait de son père qui est ressemblant. Cela -est pétri à la diable, mais il y a un sentiment des proportions qui est -vraiment extraordinaire. - - [7] Carpeaux. - -Ici, on est assez content de M. Bigelow, le ministre des États-Unis. Il -dit très haut qu'ils veulent être en paix avec tout le monde, et, quant -au Mexique, qu'ils laissent à leurs voisins le choix du gouvernement -qu'ils préfèrent. L'impératrice lui a demandé ce que voulait dire cette -phrase du président: «Si l'Angleterre est juste avec nous.» M. Bigelow a -répondu que la justice qu'ils attendaient, c'était le remboursement de -cent millions de dollars, somme à laquelle on évalue les pertes causées -au commerce fédéral par les croiseurs confédérés armés en Angleterre. - -Maintenant qu'on fait tant de _fuss_ et tant de compliments à l'occasion -de la mort de M. Lincoln, que la reine d'Angleterre et l'impératrice -écrivent à la veuve de leurs mains blanches, quelle sera, croyez-vous, -la prépotence de ces drôles, qui déjà se regardent comme les premiers -moutardiers du pape? Attendez-vous à toutes les insolences les plus -monstrueuses. Lincoln était un pauvre hère, non dépourvu de bon sens et -qui, en quatre années, avait appris quelque chose. Croyez que la -faiblesse de lord Palmerston et ses peurs absurdes seront bientôt -vivement senties et chèrement payées. La politique sénile, qui est de -vivre au jour le jour et d'ajourner toutes les grandes questions, finit -toujours tragiquement. - -Thiers tend visiblement à se séparer de ses amis pour se rapprocher des -cléricaux et du faubourg Saint-Germain. Il est, comme bien des gens -venus de bas, très sensible aux flatteries de l'aristocratie, et le -faubourg Saint-Germain ne les lui marchande pas. On lui fait une cour -très assidue, et des gens qui le pendraient probablement, s'ils -revenaient jamais au pouvoir, l'encensent de la manière la plus -honteuse. Il en est tout bouffi, et ses femmes encore plus. Chez les -bourgeois, on commence à lever les épaules de ses théories politiques et -à l'appeler radoteur. Je doute qu'il fût élu à Paris, s'il y avait une -nouvelle élection. Pour moi, je n'ai rien vu de plus bouffon que son -argument pour le pouvoir temporel, fondé sur la liberté nécessaire au -catholicisme. Le catholicisme a besoin d'un souverain étranger; _ergo_, -il faut que le pape soit souverain. Mais, pourrait-on répondre, les -Romains n'ont malheureusement pas un souverain étranger. Enfin, tout -cela est bête et pourtant cela passe et est accepté par beaucoup de -niais. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous mieux et tenez-vous en joie. - - - - -XLII - - -Paris, 19 mai 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Madame de Montijo est arrivée ici très enrhumée, et la vue pire que -lorsque vous étiez à Biarritz. C'est, pour une personne si active, un -très grand malheur; mais elle le supporte avec courage, et se tire -d'affaire même, sans que bien des gens s'aperçoivent de son infirmité. -Le comte de las Navas et sa femme sont avec elle. L'un et l'autre en -bonne santé. Ils m'ont demandé beaucoup de vos nouvelles. - -Que dites-vous des cent mille dollars offerts par le président Johnson? -Croyez que ces affreuses canailles de Yankees nous donneront sous peu, à -vous et à nous, de fiers tracas. - -On commence à croire que le Corps législatif ne voudra pas voter le -budget des travaux extraordinaires. Fould, qui s'était fort opposé à ce -qu'il fût présenté, a eu le tort de chercher ensuite des moyens -d'exécution qui rendissent la chose possible. - -Adieu, mon cher Panizzi. Vous savez que Libri est un homme du XVIe -siècle qui ne se fie à personne, comme était Benvenuto Cellini qui -tournait les coins de rues _all' largo_. - - - - -XLIII - - -Paris, 23 mai 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis bien désolé de ce que vous me dites de lady Zetland. -C'était--car je crois qu'il faut maintenant parler d'elle au -passé--c'était une femme comme il n'y en a plus guère, distinguée, -s'intéressant à tout et parlant bien de tout. Quoique je l'aie très peu -vue, je l'aimais plus que des femmes avec qui j'ai eu de plus intimes -relations. Lorsque vous verrez lord Zetland ou quelqu'un de la famille, -veuillez lui dire toute la part que je prends à leur malheur. - -J'ai toujours oublié de répondre à votre question au sujet du voyage de -madame de Montijo en Angleterre, d'abord, parce que je n'y croyais pas, -et que je n'y croirai que lorsqu'il se fera. Mais il est très vrai qu'on -en parle. Elle veut passer une semaine à Londres, puis une quinzaine -dans un château en Écosse, je ne me rappelle plus chez qui. - -A ce propos, dites-moi _between you and me_ et très nettement ce que -vous pensez de ce voyage et de la circonstance suivante. Elle doit -passer ces huit jours chez madame ***, à Londres. Madame *** est très -riche; mais, si je ne me trompe, pas trop bien dans le monde anglais. -Son mari a un air de juif qui ne lui est pas très _prepossessing_. Elle -ne manque pas d'esprit, mais elle est horriblement cancanière. Il me -semble que c'est, de toutes les maisons, celle où j'aimerais le moins à -la savoir. Vous êtes plus à même que personne de nous éclairer -là-dessus. Mais, au surplus, je ne pense pas que la chose se fasse: -d'abord, sa fille ne sera pas trop pressée je pense de la laisser -partir, puis probablement elle aura sur l'affaire la même opinion que -moi; enfin, si la cour va à Fontainebleau, à Biarritz ou ailleurs, ce -sera un dérivatif tout naturel. - -Il n'est question ici que de la nouvelle frasque du prince Napoléon et -de son discours à Ajaccio, qui a été commenté si étrangement ensuite par -_l'Opinion nationale_. On blâme beaucoup la régente de ne lui avoir pas -donné un vigoureux coup de caveçon. Elle a craint de paraître juge dans -sa propre cause, mais elle aurait dû réfléchir qu'outre sa cause, il y a -celle de son mari, de son fils et la nôtre à nous. Quelle opinion -doit-on avoir de nous à l'étranger, et comment s'explique-t-on que le -premier prince du sang annonce des intentions et prêche une politique si -contraire à celle de l'empereur et de l'Empire? - -Adieu, mon cher Panizzi; j'irai vous voir le plus tôt que je pourrai; -mais vous savez que ce n'est pas pour les dîners et les assemblées du -beau monde que je vais à Londres. - - - - -XLIV - - -Paris, 2 juin 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Je n'ai pas eu beaucoup de peine à faire comprendre à madame de Montijo -que, si elle allait à Londres, elle ferait bien de prendre une autre -posada, et je crois qu'elle a renoncé au voyage, sur lequel, d'ailleurs, -elle n'avait pas encore consulté sa fille. M. de Flahaut, que j'avais -consulté de mon côté, est absolument de votre avis. - -Que dites-vous de la lettre de l'empereur, de celle du prince et de -toute l'affaire? Tout le monde à peu près s'en réjouit: les uns parce -qu'ils détestent Son Altesse, les autres parce qu'ils trouvent que cette -querelle de famille affaiblit l'Empire. Pour moi, je tiens pour vrai le -mot du premier Napoléon, que c'est en famille qu'il faut laver son linge -sale, et je regrette que la régente n'ait pas donné tout d'abord un coup -de caveçon au prince; puis, que l'empereur ne lui ait pas demandé sa -démission du conseil privé par une lettre qui n'aurait pas été publiée. -Cette combinaison remédiait à tout, ce me semble, et ne causait pas un -scandale comme le procédé qui a été préféré. Mais à quoi bon parler de -ce qui est fait? - -Comment vont tourner les élections? Lord Palmerston les fera-t-il? -conservera-t-il son portefeuille, si les députés nommés lui donnent la -majorité? Savez-vous que la réclamation des États-Unis, pour être polie, -à ce qu'il dit, n'en est pas moins des plus désagréables, et qu'elle -peut finir tragiquement avec les drôles qui siègent au congrès. - -Notre affaire du Mexique ne s'améliore guère non plus, et la paix des -États-Unis n'est pas de nature à l'arranger. Cependant, M. Bigelow, le -ministre de M. Johnson, est des plus pacifiques, et promet, non -seulement de ne pas favoriser, mais même d'empêcher l'intervention. Tant -qu'il n'y aura que des flibustiers, le mal ne sera pas grand. - -Ici, à l'intérieur, il y a quelque chose comme un apaisement, du moins -il y a tendance à l'adoucissement des partis extrêmes. Les orléanistes -et les légitimistes penchent à ne faire qu'un avec les cléricaux, et les -rouges à se changer en une opposition tracassière, mais non factieuse. -Il ne faut pas croire toutefois que le gouvernement gagne beaucoup à -cela. Il est, d'ailleurs, sur une pente où il n'est pas facile de -s'arrêter, et, quoi qu'il fasse, il est probable que l'influence -parlementaire ira toujours augmentant. Sera-ce un bien ou un mal? je -n'en sais rien. Thiers est cajolé par le faubourg Saint-Germain; et ses -femmes sont enchantées de recevoir des duchesses. Je ne désespère pas -que tout ce monde ne fasse ses Pâques un de ces jours, afin de prouver -sa noblesse. - -Je vois par votre dernière lettre que vous ne vous portez pas trop bien. -Je vous en présente autant. Nous avons eu une suite d'orages qui m'a -fatigué. - -La décadence de l'Angleterre fait des progrès bien rapides. On nous dit -que c'est un cheval français qui a gagné le derby d'Epsom. On ajoute que -le respectable public a essayé de culbuter le vainqueur, mais que -celui-ci avait eu la prudence de se faire accompagner par quelques -boxeurs à tant par coup de poing. - -Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et donnez-moi de vos nouvelles. - - - - -XLV - - -Paris, 5 juin 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Vous savez que ce n'est pas l'envie qui me manque pour aller vous voir; -mais je crains que notre session ne se prolonge un peu plus que je ne le -prévoyais. J'ai de plus à courir le risque d'une invitation à -Fontainebleau. Au sujet de ce dernier voyage, il n'y a rien encore de -décidé. - -Il paraît que l'empereur se trouve si bien de son voyage, qu'il n'est -pas pressé de revenir. Il a poussé jusqu'au grand désert pour voir des -antiquités romaines et se faire cirer les bottes par les barbes des -Arabes. On ne l'attend pas à Paris avant le 14 de ce mois. Il y a des -gens qui croient qu'à son retour, le prince Napoléon et lui -s'embrasseront et que tout sera fini ou raccommodé. Le prince surtout, -plus que personne, paraît le croire. Si cela arrivait, ce qui n'est pas -impossible vu la débonnaireté de l'empereur, ce serait la plus -déplorable politique, et rendrait la publication de la lettre encore -plus regrettable. Pourtant je ne crois pas la chose possible en ce -moment; mais elle est malheureusement probable dans quelques mois. - -Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous et ne vous faites pas de mauvais -sang. - - - - -XLVI - - -Paris, 7 juin 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Si vous allez en Italie, arrêtez-vous en passant ici. Vous ferez votre -apprentissage d'une mauvaise maison, chez moi, et nous vivrons en -étudiants et boirons du porto doré. Vous ne ferez pas mal, venant à -Paris, au commencement de juillet, de mettre dans votre malle une -culotte, pour aller à Fontainebleau, où vous serez sûrement invité. Je -serais homme, si vous voulez bien de ma compagnie, à vous suivre en -Italie, surtout si vous vouliez passer par la Suisse ou l'Allemagne. -Qu'en dites-vous? - -Je suis allé avant-hier soir au bal, et j'ai causé un quart d'heure avec -la régente, de _rebus omnibus et quibusdam aliis_; je l'ai trouvée très -résolue. Je souhaite que l'empereur ne le soit pas moins. Beaucoup de -gens en doutent, et prédisent déjà la réconciliation des deux cousins. -Si elle avait lieu, ce serait la plus déplorable chose du monde et la -plus ridicule. - -La circulaire de lord Russell au sujet des navires confédérés me paraît -peu digne; mais les Yankees sont décidément la première, la grande -nation. Toutes les autres s'aplatissent. Lord Russell lançait des -épigrammes à l'empereur de Russie, lors de la dernière insurrection de -la Pologne. Il est plus poli avec les plus grossières gens du monde. -Enfin! - -Adieu, mon cher Panizzi. Madame de Montijo n'a rien décidé quant à son -voyage, du moins officiellement. Elle m'a dit, à ma première -observation, qu'elle y renonçait, mais qu'elle ne voulait pas le dire -d'avance. En outre, après le retour de l'empereur, il est probable -qu'elle ira à Fontainebleau pour quelque temps. Elle veut être à -Carabanchel pour le mois d'août; vous voyez qu'il lui faudrait faire -diligence pour aller faire des visites à Londres et en Écosse. - - - - -XLVII - - -Paris, 14 juin 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Ici, personne ne croit à l'accident du prince. On veut qu'il ait inventé -cette chute pour que l'empereur vînt le voir. Bixio m'assure qu'il est -tombé effectivement. Il paraît certain que l'empereur lui a écrit une -nouvelle lettre, mais non publiée cette fois, pire que la première. - -Je vous écris très à la hâte, car je crains de manquer l'heure de la -poste. Je suis tolérablement depuis quelques jours, grâce au beau temps. -J'espère que vous allez bien aussi et que vos idées de retraite ne sont -plus aussi arrêtées. - - - - -XLVIII - - -Paris, 23 juin 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Avant-hier, j'ai dîné aux Tuileries avec la grande-duchesse Marie de -Leuchtenberg, fille de feu Nicolas. Il y a dix ans, ce devait être la -personne la plus admirablement belle qui se pût imaginer. Elle a encore -un profil qui ressemble à une médaille de Syracuse. Elle est fort -aimable et fait beaucoup de frais. - -Le maître de la maison se porte beaucoup mieux que le pont Neuf: il est -rajeuni de dix ans et est très gai. Il l'était du moins mercredi, bien -qu'il eût vu son cousin la veille. Ce qui paraît le plus clair de -l'entrevue, c'est que ledit cousin a reçu la permission d'aller faire -ses foins en Suisse. On dit qu'il congédie une partie de sa maison, -comme s'il avait l'intention de vivre en philosophe. Prenons la soupe -comme elle est. - -Votre favori le prince impérial, que vous ne reconnaîtriez plus, tant il -est grandi et formé, a les dispositions les plus extraordinaires pour la -sculpture. Un artiste nommé Carpeaux qui a beaucoup de talent, a fait -son portrait; lorsque le prince l'a vu pétrir de la terre glaise, il a -naturellement eu envie de mettre la main à la pâte, et a fait un -portrait de son père, qui est atrocement ressemblant; mais, bien que ce -soit gâché comme un bonhomme de mie de pain, l'observation des -proportions est extraordinaire. Il a fait encore le combat d'un cavalier -contre un fantassin plein de mouvement. On voit qu'il sait manier un -cheval et qu'il a appris l'escrime à la baïonnette. Mais le plus -extraordinaire, c'est le portrait de son précepteur, M. Monnier, que -vous aimez tant. Je vous jure que vous le reconnaîtriez d'un bout de la -cour du British Museum à l'autre. Ce ne sont pas seulement ses traits, -c'est même son expression. Tout le génie de l'homme se révèle dans ses -yeux, son nez et ses moustaches. Je suis sûr qu'il y a peu de sculpteurs -de profession qui pourraient en faire autant. - -L'empereur nous a conté son voyage, dont il paraît enchanté. Ne -trouvez-vous pas extraordinaire que, après avoir eu quatre ou cinq cent -mille hommes tués par les chrétiens, après avoir eu beaucoup de leurs -femmes violées, après avoir perdu leur autonomie et je ne sais combien -d'_items_, les Arabes aient reçu si admirablement le chef des gens qui -ont fait tout cela. Sa Majesté est allée dans le grand désert avec une -vingtaine de Français tout au plus et est restée quarante-huit heures au -milieu de quinze à vingt mille Sahariens qui lui ont tiré des coups de -fusil aux oreilles (c'est la manière de saluer du pays) et ont nettoyé -ses bottes avec leurs barbes. Pas un seul n'a montré la moindre envie de -prendre une revanche. On lui a donné des bœufs entiers rôtis, on lui a -fait manger des autruches et je ne sais quelles autres bêtes -impossibles; mais partout il a été reçu comme un souverain aimé. Il en -est très fier et très content.--Il m'a demandé de vos nouvelles. - -Adieu, mon cher Panizzi. Hier, on a fait une pétition au Sénat contre la -prostitution. J'avais envie de citer lord Melbourne. Le vieux Dupin a -fait un petit speech excellent pour demander si les belles dames avaient -objection à la concurrence? Nous avons voté l'ordre du jour. - - - - -XLIX - - -Paris, 26 juin 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Catherine de Médicis disait à Henri III après la mort du duc de Guise: -«Bien coupé; à présent, il s'agit de coudre.» A vous dire le vrai, je ne -croirai à votre démission que lorsqu'elle sera acceptée, et, sans vous -faire de compliments, je ne crois pas qu'il y ait de ministre qui ne se -donne beaucoup de peine pour vous retenir. M. Gladstone, qui est je -crois votre ministre, s'en donnera plus que tout autre, d'autant plus -que vous ne lui laissez personne qui puisse vous remplacer. Je le -répète, il n'y a pas de compliments entre nous; et vous le savez comme -moi, que vous n'avez pas de remplaçant possible, attendu qu'on ne -trouverait pas dans les trois royaumes un homme aussi bien venu que vous -dans le monde et en faveur auprès de tous les partis. Je ne vois pas -trop comment vous pourrez répondre à M. Gladstone vous disant: «Vous -nous mettez dans un grand embarras. Patientez et élevez-nous un -successeur.» Mon espérance est que, dans ce combat, où je ne serais pas -fâché d'ailleurs que vous fussiez vaincu, vous fixerez des conditions -qui vous donnent de plus longues vacances et moins de peine. Vous avez -autant de droits qu'un évêque à un coadjuteur. En tout cas, j'attends de -vos nouvelles avec impatience. - -Je ne sais si je vous ai parlé des yeux de madame de Montijo. Elle est -menacée de la cataracte et, de plus, d'une autre maladie qu'on appelle -glaucome ou glaucose. Il y a ici un très savant oculiste, inventeur d'un -instrument avec lequel on voit dans l'intérieur d'un œil comme dans une -assiette. Il dit que, si elle ne se fait pas opérer assez promptement, -elle sera irrémissiblement aveugle. Elle a pris cet arrêt avec beaucoup -plus de calme que nous ne l'espérions, et je crois qu'elle s'y résigne -de bonne grâce. Elle est, d'ailleurs, en bon état général de santé. -Voilà un motif de plus contre le voyage d'Angleterre; mais il était -d'ailleurs inutile, comme vous le saviez. - -Je lis cette affreuse histoire de Carlyle et je suis continuellement -tenté de jeter le livre par la fenêtre. Il y a pourtant des recherches -et du travail, mais une prétention insupportable et une outrecuidance -achevée. - -La conférence du _Journal des Savants_ m'a jeté une tuile sur la tête, -en me chargeant de faire un article sur l'_Histoire de César_. Je me -trouve avec cette conférence comme vous avec vos _Trustees_. Ils me -prennent par les sentiments et me demandent l'article en question comme -un service au journal et à eux-mêmes. J'ai donc été obligé de me -résigner en _dimittendo auriculum ut iniquæ montis asellus_. -Pourriez-vous me dire s'il y a eu dans quelque revue anglaise quelque -bon article sur l'ouvrage, ou du moins quelque article qui ait fait -sensation dans le monde policé, et, dans ce cas, veuillez me l'indiquer; -vous me rendrez un grand service. - -M. de Flahaut est parti pour Londres, il y a trois jours. Je ne sais -s'il compte y passer quelque temps. Il m'a invité à aller le voir en -Écosse, mais c'est un peu loin pour un asthmatique. - -Dupin a fait l'autre jour au Sénat un discours très amusant à propos de -la suppression de la prostitution. Il a parlé tout à fait comme lord -Melbourne à l'archevêque de Canterbury, et nous avons voté pour ces -dames à une assez grande majorité, considérant le peu d'usage que nous -en faisons. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-moi de vos -nouvelles. - - - - -L - - -Paris, 3 juillet 1865. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai dîné vendredi dernier aux Tuileries, où Leurs Majestés m'ont -beaucoup demandé de vos nouvelles. L'impératrice savait quelque chose de -vos projets de retraite et m'a fort questionné à ce sujet. Elle voulait -savoir si vous aviez quelque sujet de plainte ou de mauvaise humeur. -J'ai répondu que je ne savais rien, sinon que vous travaillez depuis -fort longtemps et qu'il était naturel que vous eussiez envie de vous -reposer; que, d'ailleurs, loin d'être de mauvaise humeur, vous étiez un -souverain absolu au Museum, que vous imposiez vos volontés de la façon -la plus despotique, au point d'exiler le gorille, sous prétexte que vous -ne le trouviez pas assez beau. Varaigne aussi s'est fort enquis de vous, -ainsi que madame de la Poèze. - -L'empereur se porte admirablement et est rajeuni de cinq ans. Il vient -de faire une brochure très intéressante sur l'Algérie. Il l'a envoyée -presque mystérieusement à quelques personnes. C'est une critique très -vive, très bien raisonnée, et à ce qu'il me semble, irréfutable, de la -politique suivie en Algérie et de l'administration de la guerre à -l'égard de la colonie. Il n'y a qu'une réponse à faire. Pourquoi dire -que votre valet de chambre n'est pas en état de faire son service? -Prenez-en un autre et dites-lui ce que vous voulez. Comme style et comme -logique, d'ailleurs, il n'a jamais rien fait de mieux. - -Il y a ici un marquis de X..., fort lancé dans le grand monde des jeunes -gens. Ce monsieur paraît pénétré du principe grammatical: le masculin -s'accorde avec le masculin. Il a écrit au jeune Z... une lettre fort -touchante: _O crudelis Alexi! nihil mea carmina curas_; ou quelque chose -de semblable. Z... a montré le billet doux à ses amis et a donné -rendez-vous rue du Colysée, à une heure du matin. M. le marquis est venu -et a fait sa déclaration en forme sur le trottoir, devant une jalousie -baissée à un rez-de-chaussée, derrière laquelle se trouvaient une -douzaine de membres du Jockey-Club. Tout d'un coup ces messieurs -sortirent en masse, rossèrent un peu X..., puis le portèrent dans le -bassin des Champs-Élysées. Sorti de là fort refroidi, il alla prier le -comte de M... de porter un cartel à Z...; M... ne voulut pas s'en mêler; -alors il s'est adressé à la justice et a porté plainte contre ses -baigneurs. Presque en même temps, un turco tuait aux Tuileries un de ses -camarades, son rival auprès d'une cuisinière. Vous voyez que les -barbares se civilisent, et que les civilisés s'abrutissent... Je crains -que la fin du monde ne soit proche. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie, si vous -pouvez. - - - - -LI - - -Paris, 9 juillet 1865. - -Mon cher Panizzi, - -L'empereur part mercredi pour Plombières, et probablement en même temps -l'impératrice ira à Fontainebleau, mais toute seule. Elle a, dit-on, -l'intention d'aller ensuite à Biarritz, lorsque l'empereur aura terminé -son inspection du camp de Châlons. - -Paris commence fort à se dépeupler, il y fait une chaleur tropicale et -il faut avoir un parasol comme à Cannes pour passer les ponts. Je -suppose que vous avez à peu près la même température à Londres et que -vous vous trouvez assez bien le soir dans votre jardin. - -Mademoiselle Marguerite Libri m'a écrit et me parle de la stupéfaction -produite dans le British Museum par l'annonce de votre retraite, les -espérances et les peurs que causent vos successeurs probables. -L'important, c'est que vous ne regrettiez pas trop votre boutique, et, -pour cela, il faut que vous vous mettiez le plus tôt possible à quelque -ouvrage, _History of my own Life_,--_England and the English_; voilà -deux ouvrages que je vous propose, ou bien faites un recueil de sonnets -ou un traité _De rebus omnibus et quibusdam aliis_. La grande -difficulté, c'est de passer de l'esclavage à la liberté, et il faut -soigner la transition. Voyez ce qui se passe pour les nègres aux -États-Unis. - -Vous me paraissez résolu à demeurer en Angleterre. Bien qu'il y ait fort -à discourir là-dessus, je penche à vous approuver, car c'est là que vous -avez vos habitudes. Je ne suis pas sûr que vous vous trouvassiez à votre -aise en Italie ou ailleurs. D'un autre côté, à nos âges, on n'aime plus -guère l'agitation, et je crains fort pour l'Europe dans les dernières -années de notre vie. La Révolution n'a dit nulle part son dernier mot; -elle passera la Manche, je le crois; mais ce sera tard et lorsque nous -n'aurons pas à nous en préoccuper. - -Il paraît que lord Palmerston ne se dispose nullement à résigner. Il -veut mourir son portefeuille sous le bras, et je crois qu'il y réussira. -C'est une belle vie, mais il y aurait encore quelque chose de plus beau. -J'ai peur qu'il ne quitte la partie trop tard et lorsqu'il ne sera plus -regretté. - -Vous ne me dites rien des élections. Je crois à une Chambre à peu près -la même que la défunte, un peu plus poltronne et un peu plus amoureuse -d'argent et de paix. - -Adieu, mon cher Panizzi; je vais passer à la Bibliothèque demain, pour -savoir où en est le portrait de l'infant de Portugal. - - - - -LII - - -Paris, 16 juillet 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Je partirai ou mardi ou mercredi. Je serai à Londres dans la soirée, -vers onze heures. Demain, je vous écrirai, si je pars mardi, de façon -que ma lettre vous arrive mardi matin. De toute manière comptez sur moi -pour jeudi. - -J'ai passé la soirée hier chez la comtesse de Montijo, qui va bien. Elle -n'a déjà plus de bandeau noir et on lui permet de rester dans sa chambre -et de causer. Il est impossible d'avoir plus de courage et de calme -qu'elle n'en a montré. - -Le prince impérial a été et est, je crains, encore un peu malade; ce qui -a mis l'empereur et l'impératrice dans toutes les inquiétudes et les a -obligés d'ajourner leur voyage. Cela s'annonçait comme une fièvre -muqueuse, mais on m'a dit que la fièvre est tombée et qu'il allait -beaucoup mieux hier au soir. Je vais voir la comtesse de ce pas et je -vous enverrai le bulletin en post-scriptum. - -Le prince Napoléon est en Irlande, ou en route pour y aller, à bord d'un -très beau navire de l'État. Cependant il prétend n'être plus prince, et -a congédié toute sa maison. Il n'a pas perdu un centime de ses -appointements personnels, et cette économie paraît un peu étrange. Il ne -faut pas qu'un prince soit trop rangé, surtout quand il a des velléités -d'ambition. - -Adieu, mon cher Panizzi, je remets les bavardages à notre premier -tête-à-tête, c'est-à-dire à bientôt. - -_P.-S._ Les nouvelles ne sont pas mauvaises ce matin. Le prince n'a -presque plus de fièvre et commence à demander à manger. Cependant je ne -crois pas qu'on soit encore bien assuré qu'il est en convalescence. Je -vous donnerai des nouvelles demain; ne dites rien de la maladie -cependant. La comtesse va toujours très bien. - - - - -LIII - - -Paris, 3 septembre 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Jeudi, j'ai passé mon temps au _Journal des Savants_ et à l'Académie. Il -paraît que la maladie de Ponsard[8] est un canard, et, si dans -vingt-sept jours il n'arrive pas de mort dans le corps des immortels, je -suis hors d'affaire. Vendredi, je n'ai pu attraper madame de Montijo. -Hier, je suis allé lui demander à dîner. Je lui ai fait vos compliments -bien entendu. - - [8] Aux termes du règlement de l'Académie, c'est le directeur en - exercice, lorsqu'un de ses collègues vient à mourir, qui a charge de - recevoir le successeur du défunt.--Mérimée était alors directeur de - l'Académie. - -Voici le bilan de l'aventure de Neuchatel: madame de Montebello, le bras -cassé; mademoiselle Bouvet, une côte cassée et la clavicule cassée, plus -des vomissements de sang qui ont duré plusieurs jours. Elle est hors de -danger à présent, mais condamnée à garder le lit pendant quarante ou -cinquante jours. Le valet de pied qui a empêché la voiture où se -trouvaient ces dames de culbuter celle de l'empereur (qui serait tombée -d'une cinquantaine de pieds sur les toits des maisons de Neuchatel), ce -valet de pied a eu le pied horriblement fracturé, et d'abord il avait -été question de l'amputer; mais Nélaton a si bien fait que le pauvre -diable s'en tirera et en sera quitte pour une quarantaine de jours de -repos forcé, la jambe enfermée dans une botte inflexible de dextrine. La -princesse Anna a été moins maltraitée que les autres: tout s'est borné à -une forte contusion à la joue et à la tempe. - -M. de Talleyrand recommandait de n'avoir pas de zèle. Les Neuchatelois -en ont eu. Ils ont donné à l'empereur des chevaux neufs qui n'avaient -jamais été attelés, et, au lieu de cochers, ce sont des messieurs qui -les ont menés. Aussi est-ce un miracle qu'ils n'aient pas été précipités -tous d'une soixantaine de pieds au moment où le sifflet d'une locomotive -a fait emporter les chevaux. L'impératrice est revenue aujourd'hui à -Fontainebleau avec la princesse Anna. Je crois que les autres blessées -demeureront encore quelques jours en Suisse. Elles sont, d'ailleurs, -aussi bien que possible. - -Je suis fâché et content, mon cher Panizzi, que vous me regrettiez. Je -vous assure que je suis bien triste à dîner tout seul. J'expédie mon -repas en cinq ou six minutes; et, puisque nous parlons de manger, je -vous dirai que je vous trouve bien cruel, après m'avoir engraissé comme -on fait les oies, en abusant de leur gourmandise, de venir me reprocher -encore de n'avoir pas fait honneur à votre cuisine de Balthazar. Au -reste, tous mes amis trouvent que je lui fais le plus grand honneur. -Pendant mon absence, miss Lagden m'a procuré l'arc d'un chef tartare qui -a eu le malheur d'être tué à Palikao. C'est le pendant de l'arc d'Ulysse -pour la force, la roideur, etc. Eh bien, grâce à votre bœuf salé, je -l'ai bandé du premier coup. - -Vous aurez vu que M. Walewski a été nommé président du Corps législatif. -Il a eu dans son département la presque unanimité des suffrages; mais -enfin son élection n'a pas été vérifiée par la Chambre, et il me semble -que constitutionnellement parlant, il n'est pas encore député. Mais il -lui faut et l'hôtel et le traitement, et on ne sait rien refuser aux -quémandeurs. - -Il y a des cas de choléra à Paris, mais ils n'ont pas le caractère -épidémique. Il fait une chaleur horrible pendant le jour, très frais le -soir, les melons et les pêches sont excellents et on se donne facilement -la colique. Avis au lecteur. Il paraît que le choléra de Marseille n'est -pas beaucoup plus méchant. - -Mon article au _Journal des Savants_ a été voté _nemine contradicente_. -Il paraîtra le 1er octobre. Cousin en a été content. J'ai vu avant-hier -la duchesse Colonna, qui se rappelle à votre souvenir. - -Madame de Montijo voit un peu mieux. Elle sort sans lunettes et est très -contente du peu qu'elle a gagné. - -Les fêtes de Brest et de Portsmouth déplaisent beaucoup à l'opposition. -Son cheval de bataille actuel est de rétablir les anciennes provinces et -de détruire l'œuvre si utile de la Convention, qui, en inventant les -départements, a fortifié l'unité nationale. Il ne se peut rien de plus -fou et de plus absurde, mais la haine est aveugle. Les Broglie, Guizot -_e tutti quanti_ sont jusqu'au cou dans ce beau projet. Thiers laisse -faire sans approuver. - -Tous les ministres sont à la campagne. Leurs Majestés aussi. Il n'y a -plus de gouvernement, mais on est parfaitement tranquille. L'empereur -partira pour Biarritz le 5 ou le 6, et, le 12, la reine d'Espagne -couchera peut-être dans votre lit. _Gemuit sub pondere._--Pour moi, -jusqu'à ce que j'aie corrigé mes épreuves, je suis esclave. - -Adieu, mon cher Panizzi; je crains de devenir trop poétique ou trop -_missish_, si je vous dis combien je pense à vous et à nos deux -solitudes _présentes_ et à nos bonnes soirées passées. - - - - -LIV - - -Paris, 6 septembre 1865. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai reçu votre lettre ce matin. Le valet de pied, auquel vous vous -intéressez et qui a sauvé Leurs Majestés, est mort avant-hier. -L'empereur en a été extrêmement affecté, ainsi que l'impératrice. Ils -partent ce soir pour Biarritz. Mademoiselle Bouvet ne va pas trop bien -et on n'est pas entièrement rassuré sur son compte. Madame de Montebello -est mieux, mais fort dolente. - -A Fontainebleau, on était en bonne santé, persévérant dans les bonnes -résolutions. Le résumé du plan de conduite qu'on s'était tracé était -celui-ci: il n'y a plus d'Eugénie, il n'y a plus qu'une impératrice. Je -plains et j'admire. D'ailleurs, renouvellement de confiance et d'amitié -de part et d'autre. - -L'alliance de tous les partis ennemis se resserre tous les jours, et -tant qu'il ne s'agira que de renverser, elle sera très intime. Les -dernières élections ont été faites par la réunion des légitimistes, des -orléanistes et des républicains. Les trois minorités l'ont emporté. Il -faut dire aussi que Persigny, en comblant la mesure dans les dernières -élections générales, a rendu à peu près impossibles les candidatures -gouvernementales. Les Français ne veulent pas faire ce qu'ils désirent -le plus, du moment qu'on le leur commande. On dit que M. de la Valette a -écrit à ce sujet un très remarquable mémoire à l'empereur. Ce n'est pas -de signaler le mal, qui est difficile, c'est d'y trouver un remède. - -Il me paraît qu'on est assez inquiet des élections en Italie. Mazzini et -votre ami Garibaldi se prépareraient, dit-on, à faire quelque grosse -sottise, qui pourrait être désastreuse. Puisque l'Angleterre et la -France sont plus unies que jamais, il serait bien à désirer qu'on parlât -des deux côtés le même langage en Italie. Ne pensez-vous pas que, si les -électeurs suivent la même tactique qu'en France, c'est-à-dire si les -mazziniens s'unissent aux papalins, il peut en résulter une Chambre très -dangereuse? Est-il vrai que M. Lanza se soit retiré parce qu'on méditait -un traité secret avec l'Autriche, qui garantissait un désarmement -réciproque? Sartiges, qui était venu à Paris il y a quelques jours, -avait bonne espérance que l'évacuation de Rome s'accomplirait sans -encombre, et que le pape se montrerait traitable au dernier moment. - -Adieu, mon cher Panizzi. J'ai fait vos compliments à la comtesse de -Montijo et à neveu et nièce. Tous vont parfaitement, ainsi que la -duchesse de Malakof, qui engraisse seulement d'une façon un peu -scandaleuse. Je vous quitte pour aller corriger mon article[9]. On me -dit que je dois en faire tirer un exemplaire à part pour l'offrir à Sa -Majesté. Qu'en dites-vous? Toutes ces façons me semblent un peu -familières, mais nous sommes dans une monarchie démocratique. - - [9] Sur la _Vie de César_, pour le _Journal des Savants_. - - - - -LV - - -Paris, 10 septembre 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Vous apprendrez avec plaisir que le valet de pied de l'empereur n'est -pas mort, comme on me l'avait dit au ministère d'État. Il va mieux et on -ne l'amputera pas. Les autres blessés sont aussi bien que possible. La -princesse Anna est à Paris. Je suis allé m'inscrire chez elle, et j'ai -mis une ligne pour dire la part que vous avez prise à son accident. -Ai-je bien fait? - -J'ai des compliments à vous faire d'une autre princesse, la princesse -Mathilde, chez qui j'ai dîné jeudi. - -Ce que vous me dites de lord Palmerston est triste. Mais pourquoi -vouloir mourir sur le champ de bataille? Croyez-vous que sa gloire gagne -à faire encore une session? Peut-être espère-t-il que sa présence sera -un appui pour le parti libéral. Cela me rappelle le poème d'_Antar_. -Lorsque le héros est mort, ses amis l'attachent sur son cheval et -effrayent ainsi les ennemis. Je vous remercie de m'avoir rappelé à -milady. - -Le comte de Navas est parti pour Madrid. Je ne sais pas encore ce que -fera la comtesse de Montijo; je pense qu'elle ira à Biarritz dès que la -reine sera retournée à Zarauz. - -Il n'y a plus un chat à Paris, mais en revanche les étrangers y -regorgent. A chaque instant, des gens vous demandent le chemin du -Palais-Royal dans un baragouin germanique ou britannique. - -M. de Goltz, le ministre de Prusse, est à Biarritz, brûlant des mêmes -ridicules feux. Je ne sais pas trop comment on le reçoit depuis que le -neveu de son ministre a fendu la tête d'un Strasbourgeois, cuisinier de -votre reine. Dans d'autres temps, la façon dont la justice se rend en -Prusse pourrait amener de drôles de complications. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et buvez frais; c'est -assurément le bonheur suprême par le temps qui court. - - - - -LVI - - -Paris, 12 septembre 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis allé hier, avec madame de Montijo, voir la princesse Anna. Ses -joues sont redevenues symétriques. Elle a encore une rougeur sur la -pommette qui a reçu le coup, et un œil encore un peu violet. Elle nous a -raconté son aventure d'une façon très gentille. Elle ne se rappelle pas -comment elle est tombée, mais seulement d'avoir vu en l'air assez haut, -au-dessus de sa tête, le colonel suisse qui menait les chevaux. -Lorsqu'on l'a ramassée, elle était à genoux, tenant sa tête à deux -mains. Puis on l'a emportée dans une boutique, où Duperrey est venu la -chercher; elle est allée, à pied, trouver l'impératrice et lui a parlé; -mais, tout cela, on le lui a dit, elle n'en a pas conscience; ce n'est -que trois ou quatre heures après qu'elle a compris ce qui était arrivé. - -Les médecins suisses ont voulu changer l'appareil de mademoiselle -Bouvet; quoi faisant, ils lui ont recassé la clavicule que Nélaton lui -avait arrangée. On craint qu'elle n'ait une légère saillie à l'entrée de -deux fort belles bosses que vous avez vues et admirées. Elle ne va pas -mal, d'ailleurs, et on pense que, dans une quinzaine de jours, elle -pourra être transportée à Paris. Madame de Montebello est en bonne voie -de guérison. La princesse Anna ira probablement à Biarritz dans quelques -jours. - -Le frère de la comtesse X..., garçon d'une trentaine d'années, je crois -qu'il était votre compagnon dans l'ascension de la Rune, s'est coupé la -gorge l'autre jour. Il allait se marier et avait choisi lui-même une -assez jolie femme. Il a pris la précaution de communier, puis il s'est -couché avec un crucifix dans la main gauche et un rasoir dans la droite -dont il s'est coupé le cou. _Salute a noi._ - -Hier, j'ai présenté M. Cousin à madame de Montijo. Il me semble qu'ils -se sont plu l'un à l'autre. Il est toujours dans de très bonnes idées, -déplorant les bêtises de ses anciens amis. - -Que veut faire M. de Bismark à Biarritz? Il paraît certain qu'il y va. -Les Alsaciens se considèrent comme tous offensés dans la personne du -cuisinier à qui le comte d'Eulembourg a fendu le crâne. Ils font une -pétition au Sénat, qui sera embarrassante. Si nous étions plus jeunes, -cela pourrait devenir sérieux. Je pense que si l'empereur disait quelque -mot aigre à M. de Goltz, de nature à inquiéter les Prussiens, il aurait -un grand succès dans le populaire. - -J'ai vu hier M. de Sartiges. Il craint que, aussitôt après l'évacuation, -les Romains et les mazzinistes ne fassent quelque sottise. Selon lui, -tout dépend des élections qui vont avoir lieu et dont l'issue lui paraît -un peu incertaine. Le grand malheur est le manque d'hommes, maladie qui -paraît générale au XIXe siècle. - -On dit que l'élection de Walewski sera vivement contestée, et qu'elle a -eu lieu avant qu'il eût donné sa démission de sénateur. L'animal aime -tellement l'argent, qu'il n'a pas donné sa démission, de peur de perdre -ses trente mille francs, s'il n'était pas nommé. - -Le comte X..., mort à Rome, cardinal ou je ne sais quoi, a laissé toute -sa fortune à son secrétaire qu'il aimait comme Shakespeare aimait le -comte de Pembroke. Grand ennui de ses sœurs. - -Adieu, mon cher Panizzi; je vous ai mis aux pieds des princesses, -comtesses, etc., etc. Elles vous font leurs remerciements et -compliments. - - - - -LVII - - -Biarritz, 21 septembre 1865. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai été mandé ici par le télégraphe, et j'ai eu tant de choses à faire -avant de partir, que je n'ai pu vous écrire un mot avant de me mettre en -route. J'ai voyagé avec M. de Persigny, qui va en Espagne. - -Tout le monde se porte bien, excepté l'impératrice, qui souffre toujours -un peu de la gorge. Je crains que l'air de la mer ne soit pas très bon -pour elle. L'empereur et le prince impérial sont parfaitement bien. Le -prince a grandi, sa figure s'est un peu allongée. Il est toujours aussi -actif et aussi gentil que vous l'avez connu. Il m'a demandé de vos -nouvelles, ainsi que Leurs Majestés, et cent cinquante _pourquoi?_ à -l'occasion de votre retraite. J'ai dit que vous étiez devenu philosophe -et paresseux, mais que cela ne vous empêcherait pas de venir faire votre -cour quand vous passeriez par la France. - -Madame de Labedoyère et madame de Lourmel sont de service avec -Varaignes, de Caux, etc. On attend la princesse Anna demain ou après. - -Le temps, qui était magnifique au moment de mon arrivée, s'est brouillé -cette nuit, et nous avons un peu de pluie aujourd'hui. Nous serions -cuits, si elle n'était pas tombée. M. Fould est venu hier et occupe -votre chambre. - -Les *** sont dans la ville et m'ont aussi demandé des nouvelles de leur -compagnon de voyage à la Rune. Leur fille se marie prochainement à un -secrétaire de légation, de six pieds de haut. Le frère de la comtesse -***, à Madrid, allait se marier, et cette perspective, ou les reproches -d'une ancienne maîtresse l'ont déterminé à se couper la gorge, après -s'être confessé et avoir communié, précaution que vous eussiez peut-être -négligée en semblable occasion. - -Je pense qu'on est ici pour tout le reste du mois. Puis il y a des -projets, Dieu sait lesquels. Peut-être d'aller en mer, les médecins -disent qu'un voyage de quelques jours sur l'Océan pourrait faire du bien -aux bronches malades. M. Fould a été guéri de cette manière, lorsqu'il -était déjà abandonné par la Faculté comme poitrinaire. Pour moi, je -pense être à Paris dans les premiers jours d'octobre. - -Il paraît que le choléra est assez vif à Toulon, et peut-être ira-t-il -jusqu'à Cannes et à Nice. Pour ma part, je n'en ai aucune peur, persuadé -que je suis qu'on l'évite très facilement avec quelques précautions fort -simples; mais vous savez que j'ai charge d'âmes, et je ne sais trop ce -que je dois faire. Pourtant, selon toute probabilité, la maladie, si -tant est qu'elle vienne dans nos montagnes, aura dit son dernier mot en -novembre, et nous y gagnerons peut-être d'avoir un peu moins de -visiteurs. Jusqu'à présent, le choléra n'a pas dépassé Toulon. Après les -chaleurs exceptionnelles d'août et de septembre, il n'est pas surprenant -que beaucoup de gens aient attrapé la dyssenterie, qui, augmentée par -l'imagination et la peur, devient du choléra. - -Adieu, mon cher Panizzi. Dites-moi ce que veut dire _paladansentum_. Il -n'y a pas ici de Forcellini. L'empereur dit _manteau_; moi, je dis -_casaque_, _cuirasse_, _armure_. - - - - -LVIII - - -Biarritz, 3 octobre 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Nous quittons Biarritz, le 7 ou le 8 de ce mois, pour Paris. Leurs -Majestés sont en très bonne santé. - -La fille d'Émile de Girardin vient de mourir d'une angine couenneuse. -L'impératrice lui a envoyé son médecin, malgré le danger, et est même -allée voir la malade, un enfant de cinq ans. Girardin paraît avoir été -très touché de cette marque d'intérêt, plus généreuse que prudente. -J'espère qu'il n'en résultera rien de fâcheux. - -Le temps est toujours admirable, et je n'ai jamais vu d'été comparable à -ce dernier mois. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et pensez, avant de passer le -Rubicon, à y laisser un pont. La poste du matin va partir, et je ferme -ma lettre à la hâte. - - - - -LIX - - -Paris, 13 octobre 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis arrivé ici hier soir avec Leurs Majestés qui m'ont quitté à la -gare d'Ivry, où nous nous embarquâmes avec elles, il y a trois ans. -Elles sont en parfaite santé. J'ai passé une nuit abominable à étouffer, -ce qui ne m'était pas arrivé depuis plusieurs mois. C'est le _welcome_ -de ma terre natale. - -Il y a eu entre l'empereur et M. de Bismark une grande conversation, -mais dont ni l'un ni l'autre ne m'ont rien dit. Mon impression a été -qu'il avait été poliment mais assez froidement reçu. Il m'a paru homme -comme il faut, plus spirituel qu'il n'appartient à un Allemand, quelque -chose comme un Humboldt diplomatique. - -Madame de ***, en sa qualité d'Allemande, admirait fort M. de Bismark, -et nous la tourmentions en la menaçant des hardiesses de ce grand homme, -qu'elle semblait encourager. Il y a quelques jours, j'ai peint et -découpé la tête de M. de Bismark très ressemblante, et, le soir, Leurs -Majestés et moi, nous sommes entrés dans la chambre de madame de ***. -Nous avons mis la tête sur le lit, un traversin sous les draps pour -représenter la bosse formée par un corps humain, puis l'impératrice a -mis sur le front un mouchoir arrangé comme bonnet de nuit. Dans le -demi-jour de la chambre, l'illusion était complète. Quand Leurs Majestés -se sont retirées, nous avons retenu quelque temps madame de ***, pour -que l'empereur et l'impératrice allassent se poster au bout du corridor; -puis chacun a fait mine d'entrer dans sa chambre. Madame de *** est -entrée dans la sienne, y est restée, puis en est sortie précipitamment -et est venue frapper à la porte de madame de Lourmel, en lui disant -d'une voix lamentable: «Il y a un homme dans mon lit!» Malheureusement -madame de Lourmel n'a pas gardé son sérieux, et, à l'autre bout du -corridor, les rires de l'impératrice ont tout gâté. - -Le bon est ce que nous avons appris plus tard. Un des valets de pied de -l'empereur était entré dans la chambre de madame de ***, et, apercevant -la tête, s'était retiré avec de grandes excuses. Puis il était allé dire -qu'il y avait un homme dans le lit. Quelques-uns avaient émis l'opinion -que c'était M. de ***, qui venait pour coucher avec sa femme; mais cette -hypothèse, avait été rejetée comme improbable. Eugène, qui m'avait vu -fabriquer le portrait, a empêché qu'on n'allât vérifier l'affaire. - -Adieu, mon cher Panizzi. Écrivez-moi le jour de votre arrivée. - - - - -LX - - -Paris, 17 octobre 1865. - -Mon cher Panizzi, - -J'avais deviné juste, et jusqu'à l'objection que vous vous êtes faite. -Elle ne me semble pas grave. Lord Wellington était pensionné de -l'Espagne et probablement d'autres pays, et jamais on ne le lui a -reproché. Il est fort peu probable qu'une question s'élève de notre -vivant dans le Sénat italien qui vous place dans une situation -embarrassante. L'Angleterre se retire de plus en plus de toutes les -affaires du continent. En admettant que cette question se présentât, et -qu'on vous fît un reproche de votre pension, vous auriez une belle -réponse à faire en style cicéronien: «_Verumenimvero_, vous m'avez -proscrit, vous m'avez pendu; l'Angleterre m'a accueilli, m'a récompensé -de longs services, et, pendant mon exil, j'ai été bien souvent à même de -partager, avec beaucoup d'entre vous, les guinées britanniques, etc. -etc.» Vous termineriez par cette péroraison qui, pour n'être pas dans -Cicéron, n'est pas moins belle: - - J'ai raison et tu as tort! - ........................... - -A mon point de vue, le grand avantage que je trouvais _pour vous_ au -Sénat, c'est une occupation. Vous savez que je crains pour vous -l'oisiveté après de si longues occupations. Vous trouveriez là un -travail sérieux et l'occasion d'être utile. Vous avez appris beaucoup de -choses avec les Anglais, dont on a besoin sur le continent. Vous les -importerez dans votre pays, vous tâcherez de les naturaliser. Enfin, et -c'est là peut-être le point capital, vous pourrez soutenir les mesures -sages et combattre les folies dont le gouvernement italien aura pendant -longtemps encore à se défendre. Tout cela, ce me semble, vous convient -et vous pouvez le faire sans vous exterminer. - -Reste un point à examiner. Vous avez fait votre installation à Londres -un peu vite. Vous auriez dû peut-être vous attendre à cette chaise -curule que bien des gens prévoyaient. Tout cela, c'est de l'argent perdu -si vous allez en Italie. Il vous sera à peu près impossible d'avoir à -Londres votre principal établissement et de vivre sénatoriquement à -Florence. Je ne vous y engagerais pas. Cela serait plus difficile à -défendre que la pension peut-être, si la force des choses ne vous -obligeait pas de vivre en Italie. Mais ne regretterez-vous pas votre -logement, votre club, vos amis anglais? Pour moi, la seule difficulté -que j'aurais, si j'étais dans votre position, serait précisément ce -changement d'habitudes. - -Si vous étiez un peu plus intrigant, je vous ferais remarquer que M. -d'Azeglio[10] parle de sa retraite et que vous seriez l'homme que le roi -d'Italie devrait avoir à Londres, s'il voulait bien réellement être -servi, et utilement. Je crains que vous n'ayez pas d'ambition politique -et que vous ne manquiez de goût pour les cours et l'étiquette. Quant à -la réponse que vous ne recevez pas, j'en suis moins étonné que vous, -parce que j'ai vécu avec des ministres et que je sais leur inexactitude. -Si l'Excellence qui vous a écrit a quelque journal après ses chausses, -s'il a quelque tracas politique, ou si la danseuse qu'il entretient sans -doute, réclame un trimestre, en voilà assez pour lui troubler la -mémoire. Peut-être seulement ce silence tient-il à ce qu'il faut -consulter le roi, qui court çà et là, et qu'on n'attrape pas facilement. - - [10] M. d'Azeglio était ambassadeur d'Italie en Angleterre. - -L'empereur me demandait, il y a quelque temps, si vous n'entreriez pas -dans le parlement italien? Savait-il quelque chose de l'affaire, ou me -parlait-il ainsi, parce qu'il jugeait la chose convenable? _Nescio._ - -Adieu, mon cher Panizzi; vous n'avez qu'à dormir sur les deux oreilles -et réfléchir aux _commoda et incommoda_, en attendant cette réponse qui -ne peut tarder. - - - - -LXI - - -Paris, 24 octobre 1865. - -Mon cher Panizzi, - -La mort de lord Palmerston est une belle mort, telle que je la voudrais -pour moi et pour mes amis. Il a été l'homme le plus heureux de ce -siècle. Il a fait presque toujours tout ce qu'il a voulu, et il a voulu -de bonnes et belles choses. Il a eu beaucoup d'amis. Il laisse un grand -nom et un souvenir ineffaçable chez ceux qui l'ont connu. Si vous -trouvez moyen de me nommer à lady Palmerston, quand vous la verrez, vous -m'obligerez. Vous pouvez lui dire qu'ici la presse a été unanime dans -ses éloges. On a fait, bien entendu, force _blunders_ historiques et -autres à cette occasion, entre autres de dire que lady Palmerston était -morte, etc., etc.; mais il n'y a pas eu de méchancetés d'aucune part, -et, dans tous les partis, on a été respectueux; c'est un hommage bien -rare en France, comme vous savez. L'empereur et l'impératrice ont montré -beaucoup de regret en petit comité; je crois qu'ils ont écrit à milady. - -Reste à savoir ce que dira la postérité. Pour moi, je crois qu'il aura -un terrible blâme pour sa conduite dans les affaires d'Amérique. S'il -eût fait avec la France le traité qu'on lui proposait, il aurait sauvé -la vie à quelques centaines de mille Yankees (ce qui n'est pas très à -regretter); mais il aurait encore détourné pour longtemps de l'Europe -une abominable influence, qui pourra bien un jour devenir une -intervention active. - -Le choléra fait toujours des siennes. Il a pris à tic les ivrognes et en -fait grand carnage. Depuis quelques jours, il s'est attaqué aux enfants. -En somme, ce n'est pas grand'chose. Rien de semblable au choléra de -1832. La plupart des malades guérissent. Je vous ai fait part de ma -théorie du choléra. On n'en meurt que quand on le veut bien, ou quand on -est obligé de travailler pendant la première indisposition, soit par -devoir, soit par besoin de manger. Le choléra ira vous visiter très -probablement. Je vous _ordonne_ de la manière la plus instante de vous -mettre au lit et de relire tout l'Arioste, si vous avez le dévoiement. -Rien ne vous empêche de boire cependant du thé ou du punch léger. Quand -vous serez au douzième ou treizième chant, vous aurez des entrailles -consolidées et vous pourrez reprendre votre vie d'épicurien. - -Je vois dans mon journal du soir qu'il y a de bonnes élections en -Italie. Vous êtes décidément un peuple raisonnable, quand vous n'êtes ni -pape ni abbé. Pourquoi m'a-t-on privé de mon Mérode? Savez-vous quelque -chose là-dessus? Les régiments qui doivent quitter Rome sont désignés. -M. de Montebello part pour les congédier. Sa femme est maintenant -presque entièrement remise de sa fracture, mademoiselle Bouvet aussi. - -Il n'y a jamais eu que le vieil Ellice qui fût gâté par les femmes comme -vous l'êtes. Je ne puis pas concevoir l'audace de la comtesse ***. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne m'oubliez pas auprès de -nos amis. Faites mes compliments à M. Gladstone, qui sera premier avant -un an. Il est probable que lord Russell ne durera pas si longtemps. - - - - -LXII - - -Paris, 2 novembre 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Votre amie la princesse Anna Murat se marie. Elle épouse le duc de -Mouchy, qui est des mieux parmi les jeunes gens de ce temps-ci. Il a -quinze jours ou un mois de moins qu'elle, deux cent mille livres de -rente et une assez jolie figure; il est très poli et plus naturel que ne -sont les cocodès en général. Le drôle, c'est qu'il est allié et parent à -tous les plus enragés légitimistes de ce pays. Le duc de Noailles est -son oncle. Ira-t-il au mariage? _Chi lo sà?_ - -Nous croyions à Biarritz qu'il s'agissait de l'infant don Enrique. Il -est vrai que son grand-oncle avait fait fusiller notre grand-père; mais -ce sont de vieilles discussions qui, selon les habiles, ne doivent pas -être prises en considération par la politique moderne. Maintenant, -quelle sera la position, à la cour, de la princesse Anna et du duc -consort? Vous qui êtes un habile homme en fait d'étiquette, vous me -l'expliquerez peut-être. - -M. Fould se montre fort content de ses finances. On paraît consentir à -toutes les économies qu'il propose et qui sont considérables. Il se loue -beaucoup du _maître_ et de l'impératrice surtout, qui l'a soutenu très -vigoureusement. Si, comme je l'espère, on remet nos finances en bon -état, et si quelque imprévu ne survient pas, je ne vois pas trop quel -air jouera l'opposition. Les variations sur la liberté de la presse -commencent à ennuyer tout le monde. - -On dit encore, mais je ne m'y fie pas trop, que les troupes du Mexique -reviendront cet été. Il paraîtrait que les États-Unis reconnaîtraient -alors Maximilien, et qu'il serait assez fort pour se soutenir.--_Amen!_ - -Je ne suis pas content de voir M. Gladstone dans ce ministère Russell. -Il me semble qu'il s'expose et qu'il risque de s'user. La situation me -paraît être celle-ci: les fractions qui composaient la majorité, n'ayant -plus l'adresse, le savoir-faire et l'esprit conciliant de lord -Palmerston pour les tenir réunies, vont tirer l'une à droite, l'autre à -gauche. Si lord Russell présente un projet de réforme, il sera peut-être -battu, et le parti whig est à peu près dissous. S'il garde en -portefeuille cette réforme, dont personne ne se soucie beaucoup, les -radicaux, les Irlandais et les libéraux niais l'abandonnent, et il peut -être battu à la première motion politique. M. Gladstone aura cependant à -porter tout le poids de la discussion, toute la responsabilité de la -lutte, et, s'il réussit, c'est pour ajouter à la puissance de lord -Russell. _Sic vos, non vobis._ Je crois que, s'il avait en ce moment -quelque petit accès de goutte qui l'empêchât de siéger pendant quelque -temps, il n'aurait plus ensuite qu'à se baisser pour prendre le -portefeuille de premier ministre. - -Adieu, mon cher Panizzi. J'ai vu Sa Majesté lundi à Saint-Cloud. -Mademoiselle Bouvet est rétablie complètement. L'impératrice est très -enrhumée. Je pense qu'on ira à Compiègne vers le 10 ou le 12, si le -choléra finit comme il en a tout l'air. - - - - -LXIII - - -Compiègne, 16 novembre 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis malade depuis quelques jours, et cependant, au lieu d'être à -Cannes, où j'aurais voulu me réfugier, je suis ici. Je profite de la -chasse, où l'on est allé, pour vous écrire. Nous sommes ici quantité de -gens assez vieux, ne se connaissant guère et ne faisant pas beaucoup de -frais pour devenir bons amis. On est sérieux, ce qui me plaît assez pour -nos hôtes, qui souvent laissent trop s'amuser les personnes qu'ils -invitent. - -Nous avons ici l'ambassadeur de Turquie, Saffet-Pacha, qui parle bien -français pour un Turc. Il est assis à la droite de l'impératrice, et -hier, pendant le dîner, il lui dit: «Il y a une bien ridicule lettre sur -l'Algérie dans le journal.»--Vous savez que tous les journaux ont répété -la lettre de l'empereur au maréchal Mac-Mahon.--Voilà l'impératrice qui -rougit et, inquiète pour le pauvre Turc, elle lui dit: «Vous connaissez -l'auteur de la lettre?--Non; mais je sais bien que c'est un imbécile!» -Tous ceux qui écoulaient, étaient prêts à crever de rire. «Mais c'est de -l'empereur!» s'écrie l'impératrice. «Pas du tout, répond l'ambassadeur -c'est d'un abbé qui veut convertir les musulmans.» Effectivement, je ne -sais quel prêtre avait mis, ce jour-là, une tartine que personne n'avait -remarquée. Vous qui connaissez la figure de l'impératrice et la mobilité -de son expression, vous pouvez vous représenter la scène au naturel. - -Il paraît que la constitution définitive de votre ministère n'avance pas -beaucoup. Tous avez beau dire, je ne lui crois pas une forte santé. En -principe, un premier ministre n'est jamais à son aise quand il a pour -second quelqu'un de plus fort que lui. Vous savez quel ménage faisait -Agamemnon avec Achille. En second lieu, la principale qualité d'un -premier est la conciliation. Je ne pense pas que ce soit celle de lord -Russell. Il ressemble plutôt au verjus, qui fait tourner toutes les -sauces. Reste à savoir ce que peuvent les tories. Peut-être sont-ils -encore plus bas percés que les whigs. - -Chez nous, l'économie triomphe. On réduit l'armée et la marine. Tous les -ministres renvoient leurs bouches inutiles. Je pense que cela fera grand -honneur à l'empereur et à M. Fould, et grand bien aux finances du pays. - -En passant à Paris, M. de Bismark a employé Rothschild à proposer à M. -de Müllinen, le chargé d'affaires d'Autriche, la cession à la Prusse du -Holstein, dont lui, Rothschild, aurait avancé le prix. La proposition a -été fort mal reçue par l'Autrichien et a produit quelque scandale. M. de -Bismark ne se louait pas de la réception qu'on lui a faite à Paris. - -On dit le roi des Belges à toute extrémité. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. Vous devriez prendre un chat -pour compléter votre personnel. Voulez-vous que je vous en cherche un? - - - - -LXIV - - -Paris, 22 novembre 1865. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai trouvé à Compiègne Leurs Majestés en très bonne santé, ainsi que le -prince impérial. On a passé le temps assez gravement sans charades ni -facétie semblable. Il n'y a eu qu'une lanterne chinoise dont M. -Leverrier, l'astronome, était le montreur. Il nous a fait voir des -photographies de la lune et des planètes comme on montre à la foire les -sept merveilles du monde. L'ambassadeur turc, qui, probablement, -s'attendait à voir Caragueuz ou quelque spectacle aussi anacréontique, a -presque protesté, et a déclaré qu'il ne croyait pas un mot de tout ce -qu'on venait de lui dire du soleil. - -Ici, les militaires crient beaucoup contre la réduction de l'armée; mais -la mesure est approuvée par la masse du public. Je vois par les journaux -anglais qu'elle est très bien reçue de votre côté du détroit. M. Fould -semble au mieux avec l'empereur, et, pour le moment, on ne pense qu'à -réduire le budget. Si on peut se débarrasser de l'affaire du Mexique, -tout ira comme sur des roulettes. - -On dit que la situation de la Jamaïque est grave, et que celle de -l'Irlande ne s'améliore pas. Le fénianisme ressemble fort à notre -Marianne, moins dangereux, je crois, à cause du bon sens d'outre-Manche, -qui sait mettre de côté la sensiblerie lorsqu'il s'agit de répression. -Jamais nous ne saurions pendre comme on pend à la Jamaïque en ce moment. - -On vient me chercher et je n'ai que le temps de vous dire adieu. -Dimanche soir, je serai à Cannes. - - - - -LXV - - -Cannes, 2 décembre 1865. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai trouvé ici, il y a huit jours, un temps magnifique, très doux et -presque trop chaud; mais, depuis trois jours, nous avons des orages. -Hier, il a tonné depuis six heures du matin jusqu'à la nuit noire. C'est -le signe du changement de saison et de l'entrée en hiver, c'est-à-dire -de l'arrivée du beau temps, sec, avec des jours chauds et des soirées -fraîches, temps très sain et qui permet de passer toute la journée en -plein air. Édouard Fould arrive vers le 15 de ce mois avec Arago -(Alfred). Nous attendons encore la reine Emma, dont la poitrine -cannibale a besoin de lait d'ânesse pour se restaurer. Jusqu'à présent, -il n'y a pas grand monde à Cannes, peu ou point de Français. La plupart -des hôtels sont déserts. Le choléra n'est jamais venu ici et il a -complètement disparu de Nice. - -Avant-hier, nous avons eu la visite du prince Napoléon et de la -princesse Clotilde. Ils vont à Paris; je ne sais pas s'ils iront à -Compiègne pendant la visite du roi de Portugal. Lorsque j'ai quitté -Paris, on disait que l'impératrice avait invité la princesse Clotilde et -qu'on offrirait au prince Napoléon de reprendre la présidence de la -commission de l'exposition universelle. Le fait est que, depuis sa -démission, tout y va à la diable. D'un autre côté, revenir sur le passé -et lui rendre une position dont il peut abuser, c'est s'exposer -beaucoup. - -Voilà pas mal de méchantes petites affaires qui tombent comme des tuiles -sur le nouveau cabinet: les réclamations américaines, le Chili et les -fénians. Les fénians ont cela de bon, qu'ils feront comprendre aux -Anglais ce que c'est que la république rouge, plus sérieuse -malheureusement chez nous qu'en Irlande. - -Adieu, mon cher Panizzi; veuillez me rappeler au souvenir de nos amis. -J'avais un renseignement à vous demander, mais je l'ai oublié en -commençant cette lettre. Signe de vieillesse. - - - - -LXVI - - -Cannes, 18 décembre 1865. - -Mon cher Panizzi, - -Nous avons un temps vraiment extraordinaire même pour le pays. Jusqu'à -présent, l'hiver a été si doux, que les chênes n'ont pas encore perdu -leurs feuilles et qu'elles ne sont pas même jaunies. Tous les autres -arbres sont en feuilles ou en fleurs, et nous avons déjà eu des -anémones. Mais ce qui vous intéressera plus que tout le reste, c'est -qu'on nous a envoyé de Gênes d'excellentes truffes blanches. Hier, Fould -et moi en avons mangé une grande assiette, chauffées légèrement avec de -l'huile vierge de ce pays pour tout assaisonnement, outre un peu de jus -de citron, ou, ce qui vaut mieux, de mandarines amères. - -On s'attend, en Espagne, à quelque catastrophe. Les progressistes sont -arrivés au dernier degré d'irritation, la dynastie au dernier degré de -mépris, et, au ton où les choses sont montées, il est à prévoir qu'un -dénouement ne peut avoir lieu qu'à coups de fusil. C'est même, je crois, -la seule chance de salut pour la reine; O'Donnell est homme à réprimer -une émeute aussi vigoureusement que le gouverneur de la Jamaïque. Cela -donnerait quelques années d'existence de plus au trône de Sa Majesté -Catholique. - -Expliquez-moi ce qui se passe en Italie, que je ne comprends pas du -tout. Où est la majorité et que veut-elle? Est-ce une guerre de -portefeuilles, ou bien une guerre de principes qui va avoir lieu dans le -Parlement? J'ai peur qu'on ne fasse quelque sottise du côté de la -Vénétie ou de Rome, précisément pour nous empêcher de compléter -l'évacuation. - -J'admire beaucoup l'affaire de la Jamaïque. L'Angleterre trouve toujours -des hommes énergiques à la hauteur des plus graves circonstances, et non -seulement énergiques, mais assez dévoués pour risquer les plus grandes -énormités, si elles sont nécessaires. Il me semble qu'on a pendu -beaucoup plus qu'il ne fallait, peut-être même les gens qu'il ne fallait -pas; mais l'insurrection a été arrêtée net, et l'exemple durera, même si -l'on désavoue le gouverneur. Voilà la véritable politique, -malheureusement impratiquée et peut-être impraticable dans ce pays-ci. - -Adieu, mon cher Panizzi; hâtez-vous de me donner de vos nouvelles. Je -les attends avec grande impatience. - - - - -LXVII - - -Cannes, 27 décembre 1865. - -Mon cher Panizzi, - -La mort de Bixio m'a fait beaucoup de peine. Il est mort avec un -sang-froid et un courage admirables. La veille de sa mort, il a pendant -quatre heures entretenu Pereire, Biestat et Salvador des affaires de -leur compagnie, avec une lucidité extraordinaire. Un de ses vieux amis -de collège est entré et lui a dit qu'il lui trouvait bon visage. Bixio -lui a répondu en souriant: «Je vois bien que tu es une vieille bête, -comme je t'ai toujours connu; tu ne vois donc pas que je vais mourir -dans quelques heures?» Il a dit à Villemot: «Tu as peur de la mort; je -t'assure que ce n'est pas grand'chose; regarde-moi faire.» Lorsqu'il a -eu pris congé de tous ses amis et dit adieu à ses enfants, il s'est -tourné vers la muraille et est demeuré agonisant plusieurs heures, sans -parler, mais sans souffrir beaucoup, autant qu'on en pouvait juger. Le -médecin Trousseau est entré et l'a appelé en élevant la voix. Il a -soulevé la tête: «Je suis prêt, a-t-il répondu.» Il est mort une heure -après. Il a formellement défendu les discours et la pompe funèbre. Pas -d'église. Il y avait grande foule à son enterrement et de tous les -partis. Le prince Napoléon était revenu exprès de Prangins. La mort n'a -pas de discernement. _Salute à noi_, comme on dit en Corse. - -Nous avons ici un temps merveilleux, même pour le pays. Il y a près de -vingt jours que nous n'avons vu un nuage; de neuf heures à quatre, il -fait aussi chaud qu'au commencement de juin. Je vois, dans les journaux, -que Paris et Londres sont enveloppés dans des brouillards épais comme de -la moutarde. - -Je crois, comme vous, les affaires d'Italie fort mauvaises. Pourtant le -bon sens est plus commun chez vous que dans le reste de l'Europe, et -cela donne quelque espoir. Le plus mauvais symptôme, à mon avis, c'est -l'indifférence générale. Il paraît que jamais les électeurs ne se sont -montrés moins empressés et plus insouciants du résultat. Cela est tout -au plus permis dans un pays où toutes les grandes questions sont -décidées, et où il ne s'agit pas de savoir ce que fera un ministre, mais -qui sera ministre. Il n'y a qu'en Angleterre que l'on en soit arrivé à -cette heureuse situation où ministres et opposition n'ont qu'une seule -et même politique. J'ai bien peur que les mazziniens ne profitent de -cette apathie générale pour faire quelque sottise. C'est dans ces -moments-là qu'un petit nombre de cerveaux brûlés peut pousser les niais -et les indifférents dans les ornières et les précipices. - -On m'écrit que les réformes de M. Fould ont fort mécontenté l'armée. -Cela est naturel, mais je ne crois pas la chose grave. L'armée est -toujours bonne, grâce à l'honneur du drapeau et à la discipline. M. -Fould paraît être toujours en grande faveur auprès du _maître_. -Dites-moi si son rapport a été bien accueilli en Angleterre. Il me -semble content de la situation financière, et je crois qu'il a obtenu -tout ce qu'il demandait, c'est-à-dire un peu pris qu'il n'espérait. - -Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite une bonne année. Ces dames me -chargent de toutes leurs amitiés. - - - - -LXVIII - - -Cannes, 7 janvier 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Avez-vous vu le grand incendie de _Saint-Katharina's docks_ de votre -observatoire? Je me rappelle toutes les vanteries du capitaine Shaw au -sujet de ses machines à vapeur, et je vois qu'il a fallu deux jours pour -venir à bout de ce feu-là! Si vous le voyez, faites-lui mes compliments -de n'y avoir pas été asphyxié. Je vois, dans les journaux, qu'il a -failli y laisser le moule du pourpoint. - -Je suis très en peine des affaires d'Espagne. On fait à O'Donnell -précisément ce qu'il a fait. Toute la question est de savoir si l'armée -ou la majorité de l'armée restera fidèle. Dans l'hypothèse de la -négative, tenez pour assuré qu'il y aura de l'autre côté des Pyrénées, -ou une république ou quelque anarchie d'à peu près même farine, dont le -voisinage ne nous sera nullement bon. Si Prim est pincé et fusillé, -comme il le mérite, cela donnera quelques années de plus à l'innocente -Isabelle. - -Adieu, mon cher Panizzi; ces dames me chargent de tous leurs compliments -et souhaits pour vous. Nous avons un temps magnifique, et un soleil -comme on n'en voit à Londres qu'à l'Opéra. - - - - -LXIX - - -Cannes, 24 janvier 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Je me demande si, devant un nouveau Parlement, où M. Gladstone sera plus -libre, et probablement plus écouté que jamais, la réorganisation logique -des établissements scientifiques et artistiques n'a pas de grandes -chances de succès. Votre retraite, annoncée elle-même, fournirait un -argument; car on ne pourrait pas dire que le nouveau système (dont vous -ne pouvez manquer d'avoir la responsabilité avec l'honneur de -l'invention) a été inventé pour un but personnel. C'est là ce qui, chez -nous, et chez vous aussi, je pense, met les députés en soupçon, et les -indispose contre les meilleures mesures. Votre finale serait admirable -et je serais le premier à vous exhorter à patienter le temps qu'il -faudrait pour assurer le succès. Je serais d'un tout autre avis s'il ne -s'agissait que de conduire la vieille machine selon les vieux errements. -Par malheur, tout cela est subordonné au succès du nouveau cabinet, -succès problématique, disent bien des gens. Quoi qu'il arrive, je vous -conseille de bien considérer, _quid valeant humeri, quid ferre -recusent_, et de ne pas vous échiner par dévouement. - -Je suis bien fâché de la mort de mistress Newton. C'est une vraie perte -pour l'archéologie. Lorsque vous en trouverez l'occasion, dites un mot -de ma part à Newton. Je ne lui ai pas écrit parce que je n'ai pas pensé -qu'il se souciât beaucoup de mes compliments de condoléance, et que je -suis fort maladroit à tourner de pareilles banalités. - -Voilà notre session commencée. Je suis assez content du discours du -trône, qui, sur les points les plus importants, fait des promesses -excellentes. L'empereur paraît s'appliquer à donner satisfaction aux -besoins réels et à concéder les libertés pratiques, tout en se défendant -des grandes concessions théoriques que réclame l'opposition et pour -lesquelles, suivant moi, le pays n'est encore que fort mal préparé. Je -ne crois pas qu'en France la liberté de la presse, telle qu'elle existe -en Angleterre, puisse être établie sans qu'elle mène forcément à une -révolution. Il n'y a pas en France, et il n'y aura pas de longtemps, des -jurys assez courageux pour condamner nos _fénians_. D'un autre côté, -quand on lit nos journaux, on peut se demander si, en fait, la liberté -de la presse n'existe pas! Tout homme sachant écrire, et ayant fait un -cours de rhétorique, trouvera toujours le moyen de dire tout ce qui lui -semblera bon; les restrictions de la presse ne s'appliquent, en effet, -qu'aux gens grossiers ou aux bêtes, dont il me paraît fort inutile -d'encourager les velléités littéraires. - -J'ai vu lord Brougham ces jours passés. Il est très changé et ressemble -à une momie ambulante. Je doute qu'il sorte de ce pays-ci. Hier, j'ai -lunché chez lord Glenelg, mon voisin, qui m'a beaucoup demandé de vos -nouvelles. Il me paraît encore fort entier, et, à la façon dont il -mange, je crois qu'il vivra encore longtemps. - -Je vois que lady Palmerston a refusé la pairie. Cela ne m'a pas surpris -et m'a plu. Lorsque vous la verrez, trouvez quelque moyen pour me -rappeler à son souvenir. - -Adieu, mon cher Panizzi. Ces dames me chargent pour vous de tous leurs -compliments. - - - - -LXX - - -Cannes, 2 février 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis un peu comme le poisson sur la branche. Je vis au jour le jour -et m'abstiens de faire des projets. Je vois que vous n'êtes pas encore -arrivé à ce point sublime de philosophie pratique et que vous faites des -plans de voyage en Italie. Je n'y vois pas grand mal, mais vous devriez -les faire plus clairement. Tous me dites que vous voulez aller à -Kissingen et vous ajoutez: _I mean to go to Italy from the beginning to -the end of that month._ Cette phrase manque de netteté. De quel mois -s'agit-il? Si c'est le mois que vous passerez à Kissingen, la chose -devient grave et frise l'hérésie, en ce que vous donnez à entendre, par -là, que vous pourrez être à la fois en Allemagne et en Italie, phénomène -qui n'appartient qu'à _M. de l'Être_. Prenez garde de vous faire une -mauvaise affaire avec son vicaire, auprès de qui vous n'êtes déjà pas -trop bien noté. Au reste, si le mois mystérieux de votre voyage -coïncidait avec mes vacances à moi, je serais charmé de l'employer à -flâner avec vous et à manger des macaroni. Mais où iriez-vous? l'Italie -est grande et, en un mois, on ne peut voir toute la botte. - -Il me semble que notre Corps législatif, avec ses vérifications de -pouvoirs qui n'en finissent pas, donne à l'Europe un spectacle -passablement ridicule. A juger par ce début, il est probable que la -discussion de l'adresse durera au moins un mois. C'est toujours le même -esprit taquin et petit, qui taxe l'assemblée législative et la -république, c'est toujours cette ignorance et cette incapacité des -affaires sérieuses et pratiques, et ce goût immodéré pour les paroles, -_verba prætereaque nihil_. - -On dit que le gouvernement se refusera à toute discussion sur les -affaires du Mexique par la très bonne raison que les négociations avec -les États-Unis sont pendantes et que les débats pourraient y nuire. S'il -en est ainsi, l'opposition n'aura d'autre cheval de bataille que la -réduction de l'armée. - -Je vois ici des gens fort en peine de votre session à vous. Tous -déplorent que M. Gladstone se soit attaché au cou cette pierre d'un -_Reform Bill_, et prétendent qu'il ne s'en tirera jamais. Je pense que, -si le cabinet était changé, vous recouvreriez votre liberté complète, et -cette considération me rend assez indifférent sur le sort du bill qu'on -va présenter. - -Adieu, mon cher Panizzi. Je ne vais pas trop mal, quoique enrhumé. -Portez-vous bien et pensez à moi quelquefois. - - - - -LXXI - - -Cannes, 13 février 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Je vois par le _Times_, que je lis très assidûment, qu'il est fort -question d'une réorganisation du British Museum. Je crains qu'on ne s'y -prenne un peu à la française, je veux dire qu'on ne mette tout sens -dessus dessous, au lieu d'amender lentement et sagement. Et d'abord -est-il possible de supprimer les _trustees_? Pourrait-on remercier les -représentants des donateurs du British Museum et se passer de leur -surveillance, sans aller contre les dispositions testamentaires de leurs -auteurs? Puis, pour un établissement qui a de grandes dépenses à faire, -n'est-ce pas la plus heureuse combinaison pour obtenir de l'argent, -qu'une compagnie indépendante et qui réunit dans son sein les hommes -influents de tous les partis? Enfin, bien que souvent les _trustees_ -puissent être paresseux, tracassiers et absurdes, ne seront-ils pas -toujours meilleurs qu'un ministre très occupé et pris, pour les besoins -de la politique, parmi les Béotiens, dont l'Angleterre abonde? J'ai -essayé, mais en vain, d'introduire des _trustees_ dans la réorganisation -de la Bibliothèque impériale, et j'ai vu, à cette occasion, la jalousie -et la susceptibilité du gouvernement, qui ne veut jamais céder la -moindre de ses attributions, lorsqu'un protectorat quelconque y est -attaché. Du moment que les sous-balayeurs sont au choix d'un ministre, -attendez-vous qu'on les choisira, moins pour leur talent à manier le -balai que pour l'effet qui résultera de leur nomination sur le vote de -monsieur tel ou tel. - -Je suis frappé de la façon dont les journaux parlent depuis quelque -temps de Sa gracieuse Majesté la reine Victoria. Est-ce que la vieille -loyauté anglaise s'en va, comme l'aristocratie? On lui reproche, je -crois, des sentiments allemands; mais qu'importe chez une reine -constitutionnelle aussi bien gardée que la vôtre? - -Il y a quelque temps que je n'ai eu de nouvelles directes de la comtesse -de Montijo; mais je sais qu'elle se porte assez bien et que ses yeux ne -vont pas plus mal. Je lui ai écrit dernièrement et lui ai envoyé de vos -nouvelles et vos compliments. Dans la dernière lettre, elle me demandait -d'aller la voir en Espagne avec vous. Dur voyage pour un gastronome! - -Je ne pense pas encore à retourner à Paris. D'abord j'ai trouvé le moyen -de m'enrhumer malgré le beau temps, et je ne me soucie pas d'aller -affronter les brouillards et les vents de Paris en cette saison. En -second lieu, la discussion de l'adresse est si peu de chose chez nous, -et toute cette affaire dure si longtemps, et est au fond si peu -importante, que je n'ai aucune envie d'y prendre part. Je compte ne -revenir que pour l'affaire des serinettes[11], dont je suis rapporteur, -et pour faire de l'opposition. Selon toute apparence, ce ne sera pas -avant la fin de ce mois que je songerai à déplacer les piquets de ma -tente. - -Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous et ne travaillez pas trop. -Veuillez me rappeler au souvenir de tous nos amis. - - [11] Voir la lettre du 26 avril 1866. - - - - -LXXII - - -Cannes, 22 février 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Je viens de lire le compte rendu de la séance de la Chambre des -communes, où s'est décidée la suspension de l'_habeas corpus_. Je n'ai -pas été très content du discours de M. de Gladstone, ni de la discussion -en général. Il est évident que personne n'a dit la vérité, et cependant -tout le monde a l'air d'être bien convaincu du danger. Si j'avais été -lord O'Donoghue (et par parenthèse, pourquoi dit-on «the O'Donoghue» et -non «monsieur»?), j'aurais mis en opposition la gravité de la mesure -demandée et les misérables petits faits cités par le ministre. Sir G. -Grey dit qu'on a trouvé une liste de trois cents conspirateurs, qui -possédaient quatre sabres et un revolver, etc. Mais c'est la beauté du -régime parlementaire, que personne n'y dit la vérité. Tout est fiction, -et pourtant on se comprend, en parlant cette langue mystérieuse, que les -initiés pratiquent, je ne sais trop pourquoi. - -Ce qui se passe en Irlande devrait éclairer un peu les Anglais et les -Français, qui admirent leurs institutions, sur les difficultés du -gouvernement de France. Nous avons nos fénians cent fois plus dangereux -et plus nombreux, qu'ils ne le sont en Irlande. Donnez à ces gens-là les -libertés qu'ils réclament et que M. Thiers dit être nécessaires à tous -les peuples, vous aurez en trois mois une révolution. Le plus grand -malheur qui puisse arriver à un peuple est, je crois, d'avoir des -institutions plus avancées que son intelligence. Lorsqu'on demande pour -la France les institutions des Anglais, il faudrait pouvoir leur donner -d'abord le bon sens et l'expérience qui les rendent praticables. - -Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous toujours et continuez à vivre -vertueusement, puisque cela vous réussit. Je me trouve assez bien malgré -un gros rhume, et je suis beaucoup mieux que l'année dernière. - - - - -LXXIII - - -Cannes, 2 mars 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Je viens de lire, dans le _Times_ qui nous est arrivé hier, que lord -Russell avait résigné et désigné à la reine lord Somerset pour faire un -cabinet. Est-ce chose certaine? Je ne crois pas que lord Somerset ait la -réputation qu'il faut, je ne dis pas le talent, pour porter une si -lourde charge. Nos journaux ne nous ont encore rien dit de cette -nouvelle, que le _Times_ donne comme positive. - -Thiers me paraît avoir fait un _fiasco_ l'autre jour au Corps -législatif. J'admire la rare impudence d'un homme qui a été ministre de -l'intérieur, et qui a fait des élections, venant dire à la tribune que -le gouvernement ne devait pas avoir de candidats. La mauvaise foi de ces -messieurs est vraiment prodigieuse. Au reste, il me semble qu'il sera -bientôt temps de lui dire: _Solve, senescentem_, et, s'il continue à -prendre pour le monde le salon de la rue Saint-Georges, il finira par -quelque grosse catastrophe peu agréable pour son amour-propre. - -Nous avons ici Du Sommerard depuis quelques jours; mais le temps, qui -avait été jusqu'alors admirable, s'est mis à la pluie, ce qui est très -pénible pour nous autres ciceroni. Nous sommes comme des maîtres de -maison dont le rôti a brûlé et qui n'ont pas de pièce de résistance pour -le remplacer. - -Nous sommes invités à assister à des _private theatricals_ chez mistress -Brougham, la semaine prochaine. Je crois que nous nous en dispenserons. -Milord ressemble au _ghost de Guy Fawkes_, avec son grand chapeau blanc -et son incroyable cravate. - -Du Sommerard me parle d'une sorte de tisane de Champagne non mousseuse, -qu'il dit excellente. A mon retour, après avoir vérifié le fait, je vous -rendrai compte candidement du mérité de ce liquide qui pourrait varier, -_en blanc_, le vin des Riceys et vous aider à poursuivre votre régime de -tempérance. - -Donnez-moi des nouvelles de la crise ministérielle, qui me préoccupe. -Dites-moi si M. Gladstone entrera dans le nouveau cabinet. Je crois -qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il restât sous sa tente quelques mois, -pour entrer par une porte ouverte à deux battants. - -Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite santé et prospérité. - - - - -LXXIV - - -Cannes, 16 mars 1866. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai remis votre lettre à Cousin. La visite de Du Sommerard m'a empêché -de vous écrire, parce que j'ai toujours été par voies et par chemins -avec lui. Nous avons mangé des _non-nats_ (_pisces non-nati_), qui sont -absolument aussi bons que le _white bait_, et des pois verts frais. -J'espère que, malgré vos principes modernes de dédain pour les affaires -culinaires, vous éprouverez quelque regret de ne pas être dans un pays -où se mangent ces sortes de choses, et où l'on porte des parapluies -blancs pour se préserver du soleil. - -Le diable m'emporte, si je comprends rien au nouveau _Reform Bill_. Il -me semble qu'il a surpris tout le monde. Dans un pays où la corruption -électorale est florissante, je crois que l'article qui accorde la -franchise aux dépositaires d'une caisse d'épargne, donnera de grandes -facilités aux gens riches pour entrer au Parlement. Cette déplorable -idée du suffrage universel fait le tour du monde et le bouleversera sans -doute. - -Je suis encore ici grâce à la lenteur avec laquelle on discute l'adresse -au Corps législatif. Thiers a fait un _fiasco_ éclatant. Il est comme -les émigrés de notre jeunesse, qui rapportaient des idées arriérées d'un -demi-siècle. Aujourd'hui que les idées vieillissent beaucoup plus vite -qu'autrefois, celles de Thiers sont vraiment à mettre dans un musée -archéologique. Il a, de plus, le tort de parler de ce qu'il ne sait pas. -Lui qui n'a jamais planté un chou, quel besoin avait-il de faire une -tartine sur l'agriculture? - -Parmi les agréments de Cannes, j'aurais dû, avant tout, vous parler de -Jenny Lind, avec qui j'ai dîné l'autre jour et qui a chanté, sinon avec -sa voix d'autrefois, du moins avec un filet délicieux. Elle est très -bonne femme et n'a pas le vice que Horace reproche aux chanteurs: - - Ut nunquam indicant animum cantare rogati. - -Elle va donner ici un grand concert pour les malades de l'hôpital. Le -mal, c'est qu'il n'y a pas de malades; dans ce pays-ci, tout le monde se -porte bien. - -Aurez-vous, j'allais dire aurons-nous, cette année du bœuf salé? Il -paraît qu'en France les charcutiers sont ruinés et que personne ne veut -plus manger de jambon. Assurément, Moïse avait prévu les trychines. On -ne rend jamais assez justice aux grands philosophes. Vous êtes -probablement un trop grand et gros philosophe, pour avoir lu le discours -de Guizot à l'Académie, en faveur de notre saint-père le pape. Il se -considère comme le pape des protestants et est aimable pour un confrère. - -Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que je pense fort à acheter une -maison ici? Le diable, c'est qu'elle coûte cher. - - - - -LXXV - - -Cannes, 2 avril 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Je ne vous ai pas écrit, vous croyant tout occupé de vos Pâques, de peur -de vous troubler dans vos exercices religieux! Je pars pour Paris à la -fin de la semaine, fort ennuyé de quitter ce pays-ci, au moment où il -est le plus beau. Ajoutez à cela que je ne me porte pas trop bien et -que, depuis plusieurs jours, je suis plus poussif que jamais. - -Tout le monde devient-il fou? C'est ce que je me demande souvent en -lisant les journaux; et je parle ici des gens que je suis habitué à -considérer comme possesseurs de la plus haute dose de raison qui ait été -accordées à la nature humaine. Cette affaire du _Reform Bill_ chez vous -me semble de plus en plus incompréhensible et je suis désolé que M. -Gladstone y ait mis les mains. Que cela réussisse cette fois ou non, je -ne crois pas que le vieux prestige de l'Angleterre survive à cette -épreuve. Elle est comme un vieux bâtiment encore très solide, mais qui -menace de s'écrouler dès qu'on y fait des réparations maladroites. Ce -qui me frappe surtout, c'est l'imprévoyance ou plutôt l'insouciance de -l'avenir de la part de vos hommes d'État. C'est tout à fait la _furia -francese_, qui cherche en tout la satisfaction du moment. Vous paraissez -croire que le ministère se trouvera en minorité; mais on dit qu'il fera -une dissolution dans l'espoir que les élections faites sous la pression -démocratique lui seront favorables. A en juger par le ton du _Times_, -qui semble désespéré, je serais tenté de croire que, dans ce parlement -même, la majorité est fort incertaine et que les ministres actuels ont -d'assez grandes chances de succès. Vous me parlez de lord Stanley comme -_premier_ probable, et en même temps de M. Lowe comme devant occuper une -place importante dans un nouveau cabinet. Ce serait donc un ministère de -coalition, c'est-à-dire quelque chose de peu solide que vous prévoyez. -Il n'y a malheureusement rien de solide à prévoir par le temps qui -court. Écrivez-moi, je vous prie, des nouvelles, je dis de celles qu'on -ne lit pas dans les journaux, à Paris, bien entendu. - -Supposé, ce dont je doute encore, que les Allemands s'entre-coupent la -gorge, l'Italie s'alliera-t-elle à la Prusse? Je crois que, dans l'état -de ses finances, elle aurait tort, du moins en ce moment, et que, avant -de secouer l'arbre, elle ferait bien de laisser le fruit mûrir encore. -Si la Prusse avait l'avantage au commencement de la guerre, il serait -possible que l'Autriche vendît la Vénétie pas trop cher, assurément -meilleur marché qu'en guerre, sans parler de ce que le radicalisme -gagnerait à l'affaire et des sottises qu'il imaginerait. Quant à nous, -j'espère que nous demeurerons juges du camp, applaudissant à qui -frappera le plus fort. - -Mon honorable tailleur M. Poole est en querelle avec ses ouvriers; -comment aurai-je mes habits maintenant? N'admirez-vous pas, avec effroi, -l'organisation de ces sociétés ouvrières, qui se donnent la main d'un -bout de l'Europe à l'autre? Et le moment est-il bien choisi pour leur -faire la courte échelle et leur livrer nos remparts? - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et rappelez-moi au souvenir de -tous nos amis. - - - - -LXXVI - - -Paris, 15 avril 1866. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai lu dans le _Times_ les discours des principaux orateurs dans la -discussion sur le bill de réforme et je vous avouerai que celui de M. -Gladstone ne m'a pas trop plu, à part mon peu de goût pour la réforme -elle-même. Il est aigre et souvent à côté de la question. Le discours de -lord Stanley me semble au contraire, très habile et tout à fait -_Statesmanlike_. Voilà mes impressions impartiales. Après cela, je pense -qu'en Angleterre comme en France, ce n'est pas l'éloquence et l'habileté -oratoire, qui décident les questions. Chaque membre arrive avec sa -résolution prise, et vraisemblablement par suite de considérations -toutes personnelles. - -Je vous ai parlé, je crois, d'une maison que j'avais quelque velléité -d'acheter à Cannes. L'affaire n'a pas eu de suite. Elle coûtait très bon -marché, pour le pays, quoique assez cher pour ma bourse; mais le grand -inconvénient, c'est qu'elle était trop grande pour moi. Il aurait fallu -en louer un étage et me constituer maître d'hôtel, métier qui ne me -plaît guère. Il y a trois étages dans deux desquels j'aurais pu _nous_ -loger, ces dames et vous compris, fort à l'aise; mais que faire du -reste? Et pourquoi se donner l'embarras de la propriété dans un temps -comme celui-ci? - -Les affaires d'Allemagne continuent à préoccuper extrêmement les gens -d'affaires, qui ont des peurs abominables. Personne ne sait ce que pense -_le maître_, ni de quel côté il incline. L'opinion ici est plutôt pour -une alliance avec l'Autriche, mais surtout pour la neutralité la plus -complète. Cela est plus facile à conseiller qu'à exécuter, s'il y a -guerre; car le résultat infaillible sera une révolution en Allemagne et -un remaniement de la carte. Il y a tant à craindre, et pour tout le -monde, que je doute encore qu'on en vienne aux coups de canon. - -J'ai dîné l'autre jour aux Tuileries en tout petit comité. L'empereur -m'a demandé de vos nouvelles et quand vous redeviendriez un homme libre. -J'ai trouvé le prince grandi et un peu maigri, devenu peut-être trop -raisonnable et trop prince pour son âge. L'impératrice est en grande -beauté et de très bonne humeur. Mademoiselle Bouvet se marie à un homme -fort riche. Ses clavicules sont parfaitement rarrangées et fort belles -toutes les deux. - -Avez-vous jamais lu un livre intitulé _Baber's Memoirs_, traduit du turc -par Erskine, in-quarto? On dit que cela est devenu rare. Je voudrais -bien l'avoir. C'est un admirable tableau de l'Orient aux XVe et XVIe -siècles, et la biographie d'un homme très extraordinaire. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien, et soignez-vous. - - - - -LXXVII - - -Paris, 26 avril 1866. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai promené l'autre jour la comtesse *** au musée de Cluny et ailleurs. -Elle vous aura décrit le diable, que Du Sommerard lui a montré et qui -vient d'Italie, où probablement il avait été fabriqué pour quelque -dessein édifiant. - -Mon médecin, le docteur Robin, revient d'Italie, où il a eu l'honneur -d'être présenté à Sa Sainteté. Il m'a rapporté ce petit fait assez -curieux. Le cardinal Antonelli a un cabinet minéralogique dont il est -très fier et qu'il a montré à Robin, qui est un grand savant. Les -pierres ne sont pas classées et ne valent rien. Ce n'est qu'un prétexte -pour avoir une petite tablette, où il y a pour environ trois millions en -diamants, rubis, etc. Rien de plus aisé que d'en mettre le contenu dans -sa poche, et d'aller planter ses choux loin de Rome, si jamais les -mauvais principes triomphaient. - -Le docteur a laissé Padoue rempli de troupes autrichiennes et toutes les -maisons de campagne aux environs, occupées militairement; tout, -d'ailleurs, est fort tranquille. On lui a dit partout qu'on laisserait -le pape et Rome pourrir en paix. Voilà aussi la paix en Allemagne, comme -on devait s'y attendre de gens qui se sont engueulés si bruyamment. Ce -tapage est toujours signe qu'on n'a pas d'intentions trop belliqueuses. -Pour moi, je persiste à croire que, même dans l'hypothèse d'une guerre -entre la Prusse et l'Autriche, il vaudrait mieux pour l'Italie qu'elle -se tînt tranquille. - -Je ne sais si je vous ai dit que j'allais avoir une grande bataille à -livrer au Sénat contre M. Rouher et M. de Vuitry, à l'occasion d'une loi -sur les instruments de musique mécaniques. Cette loi, tout en ayant -l'air de ne traiter que des orgues de Barbarie, touche cependant à la -propriété littéraire artistique, et, si elle passait, ce serait -consacrer le principe, que les jurisconsultes veulent établir: à savoir, -que la propriété littéraire n'est pas une propriété, mais bien une -concession. Vous ne doutez pas que je prenne la défense des lettres et -des arts; mais j'ai bien peur d'être battu, car j'aurai tous les -procureurs du Sénat après moi. Je pense que le combat aura lieu mardi. -Je passe mon temps à faire des discours. J'en suis à mon quatrième. Tout -cela dans ma chambre, bien entendu. Je ne veux pas lire, mais improviser -par les procédés connus de M. Thiers et de M. Guizot. Vous me lirez dans -_le Moniteur_ et me direz si je n'ai pas été trop bête. - -Je suis allé lundi aux Tuileries. Il y avait quantité de très belles -personnes, entre autres madame de Mercy d'Argenteau, qui est une beauté -d'un genre olympique. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et recommandez-vous à votre -saint patron. - - - - -LXXVIII - - -Paris, le 4 mai 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Vous aurez lu probablement le discours de M. Thiers. Comme discours -d'opposition, il est fort habile, mais c'est assurément ce qu'il y a de -plus antipatriotique. Il dit aux Allemands qu'ils n'ont qu'un ennemi, et -que cet ennemi est l'empereur. La Chambre, qui aime les soli exécutés -par un grand artiste, a écouté avec beaucoup de faveur, mais sans -comprendre qu'il y avait du poison sous les fleurs de rhétorique. Après -la séance, madame de Seebach, la fille de Nesselrode et la femme du -ministre de Saxe, a emmené M. Thiers dans sa voiture. - -Je crois savoir que l'empereur a dit à M. de Metternich, qu'il n'avait -absolument aucun engagement avec personne, et qu'il n'avait qu'un même -conseil à donner à tout le monde: la paix. Je ne crois pas beaucoup à la -promesse de l'Italie de ne pas attaquer; car il y a telle circonstance -qui peut arriver, où une attaque n'est qu'une défense; mais je crains -que les Allemands ne combattent que de gueule et que l'Italie n'ait à -porter l'effort de la bataille. - -Notre affaire des «serinettes» n'est pas encore venue. Je crois que la -discussion aura lieu mardi et que je serai battu, tout en ayant raison. - -On parle fort de faire duc M. Walewski, probablement parce qu'il s'est -montré fort au-dessous de sa tâche pendant la session. Autre cancan: on -dit Sa Majesté fort enthousiaste de la beauté de madame de ***, très -grande et très belle personne. Elle a dîné, il y a eu lundi huit jours, -chez le duc de Mouchy, et Sa Majesté est venue. Je la trouve fort belle, -mais trop grande et trop forte pour moi. Mes principes sont de ne jamais -essayer de violer une femme qui pourrait me battre. Si vous ne pratiquez -pas cet axiome, vous avez tort. - -Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et ne vous exterminez pas pour -vos ministres. - - - - -LXXIX - - -Paris, 9 mai 1866. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai fait mon speech hier sans la moindre émotion. On m'a écouté et je -n'ai pas trop ennuyé. Malheureusement, je m'étais préparé pour une -réplique, et je gardais dans mon sac quelques bonnes méchancetés contre -les jurisconsultes qui prennent le Sénat pour un tribunal de première -instance. Je voulais leur offrir cette citation de Cicéron: _Quum -plurima præclare legibus essent constituta ex jure consultorum ingeniis -corrupta et depravata sunt._ Mais le Sénat était si ennuyé de cette -discussion, que j'ai compris qu'il ne fallait pas y répondre. Tout le -monde, au fond, trouvait la loi détestable; mais on ne voulait pas -donner un soufflet au Corps législatif, en rejetant pour -inconstitutionnalité la loi qu'il avait votée, et on voulait dîner. - -Le discours d'Auxerre a fait l'effet d'un coup de canon au milieu d'un -concert. Je suis convaincu qu'il ne s'adressait pas à l'Europe, mais à -Thiers et à la Chambre, qui avait applaudi son discours, d'abord par -amour pour la paix, puis par niaiserie et par goût pour la faconde -oratoire. Je crois être bien sûr de cela. Je pense que nous resterons -dans la neutralité jusqu'à des événements qu'on ne peut prévoir; par -exemple, si l'Autriche envahissait le Milanais. Mais, jusque-là, je ne -crois pas à une guerre de notre côté. - -Rien n'était plus curieux que le bal de l'impératrice, lundi soir. La -figure des ministres étrangers était si longue, qu'on les eût pris pour -des condamnés à mort. Mais la plus longue de toutes était celle de -Rothschild. On disait qu'il avait perdu dix millions, la veille; mais il -lui en reste beaucoup plus qu'à moi et à vous. - -Le second volume de la _Vie de César_ n'a pas paru encore. On dit qu'il -paraîtra le 12. Avant-hier, l'empereur m'a dit qu'il m'aurait envoyé mon -exemplaire, si les libraires qui font traduire n'avaient obtenu que la -publication fût différée jusqu'à ce qu'ils fussent prêts. Ne doutez pas -que votre second volume ne vous soit envoyé. S'il y avait quelque -retard, je ne manquerais pas de réclamer. - -L'impératrice m'a demandé de vos nouvelles avant-hier au soir; elle -était horriblement fatiguée de son voyage de la veille et du bal. La -chaleur était terrible, et, selon son usage, elle a voulu parler à -toutes les dames. - -Adieu, mon cher Panizzi. J'entends dire à tout le monde que la semaine -ne finira pas sans coups de canon. J'en doute encore. - - - - -LXXX - - -Paris, 13 mai 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Toujours même obscurité dans la politique. M. de Goltz disait hier, à un -de mes amis, qu'il espérait toujours que la guerre ne se ferait pas. Je -suppose que l'attitude de l'Allemagne fait un peu réfléchir le roi de -Prusse et M. de Bismark. Le Hanovre même se déclare pour l'Autriche. De -plus, les paroles très imprudentes d'Auxerre ont eu pour effet de calmer -un peu les Allemands. Je vous ai dit l'autre jour ce que j'en pensais: -mouvement d'impatience contre M. Thiers, contre la Chambre et contre les -bourgeois niais et sans patriotisme. Que pouvons-nous gagner à la -guerre? Les provinces rhénanes ne veulent pas de nous. La Belgique pas -davantage. S'il y avait un remaniement de la carte d'Europe, je ne vois -pas ce que nous pourrions demander, sinon des révisions de frontières -sans importance. D'un autre côté, il est évident que notre intérêt n'est -pas de favoriser une Allemagne unique et unie. Raison de plus pour ne -pas intervenir. Je ne vois qu'un cas possible, ce serait celui où les -Autrichiens auraient de grands avantages en Italie. Mais je crois qu'ils -se tiendront plutôt sur la défensive. Enfin il faut considérer que la -Prusse et l'Autriche se sont montrées aussi hostiles l'une que l'autre -et qu'il est impossible de faire cause commune avec l'une ou l'autre, -sans endosser son abominable politique. L'Italie est excusable de -s'allier avec la Prusse, parce qu'elle ne peut être blâmée de s'allier -même avec le diable pour rattraper la Vénétie, mais pour nous, nous -n'avons que des coups à attraper. - -Je ne comprends pas grand'chose au second bill de réforme. Il me semble -seulement que c'est un grand coup de marteau dans le vieil édifice. Le -résultat sera de diminuer la _qualité_ des membres du Parlement, -laquelle n'est pas déjà si brillante. Je vois, dans les journaux, qu'on -se félicite de voir ôter aux fils de grandes maisons des bourgs qui -étaient à leur dévotion. A mon avis, c'était un des beaux côtés de -l'Angleterre, que cette initiation des jeunes aristocrates à la vie -politique dès leur sortie de l'Université. C'est ainsi que Fox, Pitt et -lord Palmerston sont devenus de bonne heure des hommes d'État. Vous -aurez en place des industriels et des négociants, c'est-à-dire des niais -et des esprits étroits, excluant systématiquement toute grandeur dans la -politique. On fera ainsi une Angleterre semi-démocratique, inférieure à -beaucoup d'égards à la vraie et terrible démocratie des États-Unis. - -Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et tenez-vous en joie, autant -que le temps et les circonstances le comportent. - - - - -LXXXI - - -Paris, 23 mai 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Vous avez tort de m'accuser d'être Autrichien. Si les Autrichiens ne -sont pas aussi voleurs que les Prussiens, ils ont été leurs complices. -J'approuve les Italiens de vouloir délivrer Venise, mais je n'aime pas -leur alliance avec M. de Bismark; encore moins les volontaires et -Garibaldi; encore moins encore une Chambre qui taxe les rentes au mépris -d'un traité. Tout cela sent la révolution, et c'est ce que je déteste -particulièrement. Il y a ici, non pas seulement chez les légitimistes et -les dévots, une très mauvaise disposition contre le gouvernement -italien; les cuisinières et les petits bourgeois de Paris ont tous de -l'emprunt italien et crient comme des brûlés. Je pense que le Sénat -empêchera cette lourde faute, mais le signe est mauvais. - -Hier soir, on était à la paix. J'ai vu des ministres qui semblaient plus -rassurés. Ce que je crois, c'est que nous ne nous mêlerons pas à la -bataille, _exceptis excipiendis_, par exemple dans le cas où les -Autrichiens envahiraient le Milanais. - -Je viens de voir un militaire qui a vu ces jours derniers l'armée -italienne et l'armée autrichienne. Il dit qu'il y a grand enthousiasme -d'un côté, tristesse mais résolution de l'autre. Le commissariat italien -est mauvais, dit-il, l'autrichien très bon. Il faut encore six semaines -à l'armée italienne pour être en mesure. La flotte est magnifique, et -les marins excellents. Mon homme pense qu'il serait possible de prendre -Venise, et de porter un grand nombre de troupes sur la rive gauche de -l'Adige, de manière à gêner beaucoup les communications du Tyrol et de -la Carniole. La personne de qui je tiens ces détails est un homme -sérieux, très impartial et ayant de bons yeux. - -Avant-hier, je suis allé au bal de l'impératrice, où j'ai trouvé M. -Layard à ma grande surprise. Il m'a paru content de sa visite. On -faisait cercle à distance autour de l'empereur, qui causait avec M. de -Metternich. Ce dernier était fort pâle et gesticulait beaucoup; mais que -se disaient-ils? M. de Goltz était, au contraire, très rouge. Nigra -était sombre comme son nom. - -Je viens de perdre une vieille amie, madame de X..., laquelle s'est -éteinte, conservant jusqu'au dernier moment sa tête, son intelligence et -son esprit, qui était supérieur. Elle laisse à son neveu une fortune -assez considérable. Ses autres parents vont, dit-on, attaquer son -testament, pour avoir l'argent. Ils ne veulent rien donner à ses vieux -domestiques, pas même leur payer leur voyage pour accompagner le corps -de leur maîtresse en Normandie. Voilà les façons de faire de notre -aristocratie, et ces gens-là sont fort riches. Quand les classes élevées -vivent et se conduisent comme les nôtres, quand les bourgeois sont assez -niais pour trouver sublime la politique de M. Thiers, et quand le pays -est couvert de sociétés secrètes très actives et très intelligentes, -croyez-vous que le contact d'une révolution ne soit pas diablement -dangereux? Voilà pourquoi je suis pour la paix. Je n'y crois guère -cependant, mais je voudrais que nous puissions garder le plus longtemps -possible le rôle de spectateur. - -Adieu, mon cher Panizzi. Guérissez-vous vite et prenez bien garde aux -soirées froides. - - - - -LXXXII - - -Paris, 31 mai 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Vous me demandez quand je viendrai vous voir? Ce n'est pas l'envie qui -me manque, je vous prie de le croire, mais il faut d'abord que je fasse -du zèle pour la fin de la session; ensuite, je me demande souvent, si je -suis en état de voyager et si je ne ferais pas mieux d'imiter les -animaux malades et de crever tout doucement dans mon trou, au lieu de -risquer d'embarrasser mes amis du soin de ma carcasse. Ce serait une -grande indiscrétion de vous charger du soin de m'administrer les -derniers sacrements et de faire mon oraison funèbre. Il me semble très -souvent que le moment approche et je trouve la chose assez ennuyeuse. - -On est ici de plus en plus pacifique, et bien des gens croient qu'une -fois le congrès réuni, les chances de guerre diminueront encore, à cause -de la responsabilité qu'assumerait celui qui se refuserait à obéir au -vœu exprimé par la majorité. Je ne conçois pas trop, cependant, comment -on pourra faire entendre raison à des gens tels que M. de Bismark et M. -de Mensdorf. Le plus difficile peut-être sera de faire tenir Garibaldi -tranquille. Je regrette bien pour l'Italie qu'elle ait eu recours à de -pareils instruments. Il paraît que les moins belliqueux, parmi les -Allemands, sont les Prussiens. Dans quelques provinces, notamment sur le -Rhin, la landwehr a été scandaleuse, au point de donner de grandes -inquiétudes. Ils sont furieux de quitter toutes leurs affaires pour -celles de M. de Bismark, et, si les Allemands étaient d'autres hommes, -la révolution serait déjà faite. Mais, avant qu'un Allemand se détermine -à faire quelque chose, il lui faut boire tant de verres de bière! - -M. Fould, avec qui j'ai dîné samedi, me charge de ses amitiés pour vous. -Des Varannes, que vous avez vu à Biarritz, est nommé officier -d'ordonnance de l'empereur, en remplacement de Duperrey, qui commande un -bâtiment sur la côte d'Amérique. Vous aurez incessamment la visite de la -duchesse Colonna, à qui le musée de Kensington a fait des commandes. - -Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et donnez-moi de vos nouvelles, -quand le poignet ne vous fait pas trop de mal. - - - - -LXXXIII - - -Paris, 6 juin 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Au sujet des légions romaines, vous trouverez dans Forcellini, au mot -_Legio_, un passage de Paul Diacre citant Festus, qui dit que Marius -avait porté les légions de quatre mille hommes à six mille. Il est -certain que l'organisation de l'armée de César n'avait rien de commun -avec celle du temps de Polybe; Marius, probablement, avait tout changé. -La légion n'avait plus de troupes légères (vélites, rorarii, etc.), et -un certain nombre de passages tendent à prouver que la cohorte se -composait de six cents hommes. Il y a même des inscriptions, mais de -l'époque impériale, où il est question de _cohors millenaria_. Je ne -doute pas que les légions de César, en entrant dans la Gaule, ne fussent -de six mille hommes au moins, et je crois même qu'il y avait des -surnuméraires pour remplacer les hommes manquants. Cela n'empêche pas -que, dans le cours des campagnes de César, on aurait tort de compter les -légions à six mille hommes. Les bataillons modernes sont de huit cents -hommes au moment du départ, et de cinq cents seulement vers le milieu -d'une campagne. - -Tout est à la guerre, excepté l'esprit du peuple le plus belliqueux, à -en croire la renommée et son histoire. Cela, j'espère, ne l'empêchera -pas de se bien battre s'il le faut. On dit que le prince Humbert a dit -au prince Napoléon: «Grâce à Dieu, nous pouvons, cette fois, nous passer -de vous.» Sur quoi notre cousin aurait répondu: «Ne dites pas de -bêtises. Je voudrais, et pour l'Italie, et pour la France, que vous -puissiez vous passer de nous; mais je crains que les Prussiens ne se -battent pas, ou ne soient fort battus, et que vous n'ayiez sur le dos -plus d'Autrichiens qu'il n'en faut.» - -Au reste, il est singulier de voir le même cabinet suivre toujours les -mêmes errements. L'Autriche, qui avait d'abord montré plus de sagesse -que la Prusse, vient de casser les vitres tout d'un coup; et ce qui est -plus singulier, après avoir refusé de prendre part à la conférence, elle -ne se jette pas sur la Silésie avec des forces supérieures. Elle fait -exactement ce qu'elle a fait en 1859, lorsqu'elle déclara la guerre, et -que, l'ayant déclarée, au lieu de pousser jusqu'à Turin, elle se borna à -parader sur la rive droite du Tessin pendant quelques jours. - -La figure que font les gens d'affaires est des plus longues et des plus -tristes. Le bourgeois est aussi très mélancolique et accuse l'empereur -de souffler le feu. Le peuple a l'air très content, au contraire, et -l'empereur, étant allé l'autre jour, tout seul, voir je ne sais quel -chantier d'ouvriers, a eu une réception triomphale. Les gens qui nomment -Jules Favre et Thiers sont en ce moment de très grands bonapartistes. Il -est certain que l'empereur connaît et manie la fibre populaire mieux que -personne. - -Arago me raconte l'histoire suivante. Un jeune prêtre, sous-maître dans -un séminaire, confesse un de ses élèves, qui avoue qu'il a péché cinq -fois d'une certaine manière. Le cas paraissant grave, il en réfère au -supérieur pour savoir quelle pénitence imposer. Le supérieur lui dit -qu'il n'y a rien de plus simple, que le coupable dira dix _Pater_, huit -_Credo_, quinze _Ave_. Le lendemain un autre élève se confesse de trois -péchés du même genre. Le confesseur ne pouvant faire une règle de -proportion, lui dit de pécher encore deux fois, et de dire ensuite dix -_Pater_, etc., etc. - -Adieu, mon cher Panizzi. Votre lettre à Piétri a été envoyée dix minutes -après son arrivée chez moi. - - - - -LXXXIV - - -Paris, 8 juin 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Vous dites que vous comptez pour les affaires d'Italie sur Dieu et -Napoléon III. Il me paraît qu'il y en a déjà un qui se prépare. J'ai -tout lieu de croire que M. Fould, dont la guerre détruirait tous les -plans financiers, a l'intention de se retirer. Sa retraite veut dire un -emprunt; un emprunt veut dire la guerre. - -Il y a ici l'aversion la plus profonde pour la guerre, et contre les -Prussiens. La question est de savoir si on peut en redonner le goût? - -Adieu; soignez-vous et faites-moi connaître vos derniers projets et -surtout les dates. - - - - -LXXXV - - -Paris, 10 juin 1866. - -Mon cher Panizzi, - -On attend toujours le premier coup de canon; mais ces Allemands n'en -finissent point. Je trouve que le plus grand danger est que le roi de -Prusse n'entre dans une autre forme de folie, ou qu'il ne meure -d'apoplexie, ou que Bismark ne meure. Dans n'importe lequel de ces trois -cas, les Prussiens et les Autrichiens s'embrassent comme frères, et vous -aurez à endurer seuls le poids de la guerre. On dit que la landwehr -montre un si mauvais esprit, qu'il est douteux qu'elle veuille se -battre. Quant à nous, nous n'en montrons guère plus d'envie; mais il -n'est pas impossible que _plus tard_ nous ne changions d'idée. Ma -conviction est toujours la même; que l'empereur ne permettra jamais à -l'Autriche de reprendre le Milanais. Je crois encore qu'il n'aime pas -trop la façon dont vous faites la guerre, c'est-à-dire avec des -volontaires en blouse rouge commandés par Garibaldi, qui feront beaucoup -de politique et ne se battront pas comme des troupes de ligne. Garibaldi -écrit à ses amis de Nice qu'il reviendra de Venise pour les réannexer à -l'Italie. En un mot, le mouvement italien a beau être très national, il -a quelque chose de peu rassurant pour ses voisins et particulièrement -pour nous. C'est ce qui vous expliquera le peu de sympathie qu'on a ici -pour les belligérants, quels qu'ils soient. - -Adieu, mon cher Panizzi; croyez que, n'importe où, je serai bien content -de passer, cette année, quelques semaines avec vous. - - - - -LXXXVI - - -Paris, 25 juin 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis très en peine de ce qui se passe en Espagne. Cela me paraît fort -grave, cette fois. Je crains que la maison de madame de Montijo n'ait -reçu quelque éclaboussure, car la bataille a eu lieu à quelques pas de -chez elle. - -Les Allemands sont beaucoup moins vifs et ne paraissent pas disposés à -se presser. Les Prussiens avancent toujours et ont obtenu, sans coup -férir, des positions que Frédéric II et Napoléon considéraient comme -très importantes. Peut-être que le général Benedek en sait plus long. Je -ne suis ni Prussien ni Autrichien, et je crois que les Allemands n'ont -pas une âme immortelle, je les verrais avec assez de philosophie -s'entre-manger comme les chats de Killkenny; mais, ici, presque tout le -monde est Autrichien. L'autre jour, sur le faux bruit d'une victoire des -impériaux, le quartier du Luxembourg a été sur le point d'illuminer, ce -qui paraît avoir fort déplu à l'empereur. C'est, peut-être, parce qu'on -lui suppose de la partialité pour M. de Bismark que les étudiants et les -petits bourgeois ont des tendances autrichiennes. _Semper maledicere de -priore_, est la coutume du Parisien. - -On dit que l'empereur a renoncé à son voyage en Alsace par le même motif -qui empêche d'aller voir une maison qu'on veut acheter, de peur que le -propriétaire n'élève trop ses prétentions. Pour moi, je ne crois pas -qu'il ait des intentions contre les provinces rhénanes. Elles ne veulent -pas de nous, et je ne sais trop ce que nous gagnerions de force en les -annexant. Cela pourrait devenir une Vénétie pour nous. Est-il vrai que -Garibaldi soit malade? - -Adieu, mon cher Panizzi; j'espère bientôt philosopher avec vous, _de -rebus omnibus et quibusdam aliis_, dans Bloomsbury square. - - - - -LXXXVII - - -Paris, 28 juin 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Il est fâcheux que le début de la guerre ait été malheureux; mais -l'armée italienne, si elle n'a pas manœuvré très habilement, s'est -parfaitement battue. Les jeunes soldats ont montré beaucoup d'entrain et -d'aplomb, et ont passé très bien par l'épreuve qu'on dit toujours -pénible du canon. Le prince Humbert a été encore plus crâne que son -père, et, comme disent nos militaires d'Afrique, il a fait de la -fantasia au milieu de la cavalerie autrichienne. Je me suis inscrit chez -la princesse Clotilde. La blessure du prince Amédée ne le tiendra -éloigné de l'armée qu'une quinzaine de jours. Ici, où l'on était fort -Autrichien, l'effet a été bon. On prend maintenant intérêt aux Italiens, -et, si cela continue, l'opinion sera ce qu'elle a été en 1859. - -On parle vaguement aujourd'hui d'une défaite des Prussiens. Je fais tous -les jours de la stratégie avec le maréchal Canrobert et le maréchal -Vaillant. Nous ne comprenons rien à Benedek, ni aux Prussiens. Les -Allemands sont si profonds, qu'on ne trouve que le creux. Il me semble -que, jusqu'à présent, les Prussiens ont l'avantage. Ils ont à eux une -grande partie de l'Allemagne, d'où ils tirent de l'argent et des vivres. -Quoi qu'il arrive, je crois que bien des princes et des principicules -resteront sur le carreau à la paix. Je voudrais être à leur place: on -leur donnera quelque bonne pension, et ils n'auront rien à faire. - -Je ne crois pas que le ministère tory fasse quelque chose de -préjudiciable à nos relations avec l'Angleterre, ni qu'il se mêle des -affaires du continent plus que son prédécesseur. Le coton, dont M. -Gladstone fait tant d'éloges, a fait abandonner à l'Angleterre son -ambition et même son amour-propre. Elle s'efface pour le moment. -Peut-être reprendra-t-elle un jour ses anciennes façons. Ce qu'il y a de -certain, c'est que la combinaison Gladstone-Russell n'a pas été -heureuse. L'un disait: «Tout endurer, plutôt que se battre!» l'autre -disait des injures à tout le monde. La pire conséquence du changement -serait la retraite de lord Cowley, qui est fort aimé et qui a beaucoup -d'influence personnellement auprès de l'empereur. Il n'a pas grand amour -pour son métier et je doute qu'il veuille rester à Paris avec les -nouveaux ministres. - -Adieu, mon cher Panizzi. Je suis charmé d'apprendre que Jones vous -succède. Attendez-moi pour faire votre _final speech_. J'espère qu'on -vous donnera un dîner et de la soupe à la tortue. Vous savez que je suis -désintéressé dans la question. - - - - -LXXXVIII - - -Paris, 2 juillet 1866. - -Mon cher Panizzi, - -On me montre à l'instant une dépêche télégraphique de Vienne. Les -Autrichiens ont été forcés d'abandonner Königsgraetz. Ils espèrent -conserver Prague. Ils attribuent les succès des Prussiens aux fusils à -aiguille. C'est la répétition de la guerre de Sept ans; lorsque les -Prussiens avaient inventé la baguette de fer pour leurs fusils et que -les Autrichiens n'en avaient que de bois. Ils se plaignent beaucoup de -l'armée fédérale, qui n'est pas prête. - -Je crains que nous ne soyons retenus au Sénat plus longtemps que je ne -comptais. On nous parle aujourd'hui d'un sénatus-consulte très grave, -qui serait sur le tapis. Il s'agirait de remplacer la discussion de -l'adresse par la liberté des interpellations au Corps législatif. Cela -me paraît l'invention la plus déplorable, tout à fait dans le genre de -Gribouille, qui saute dans la rivière, de peur de la pluie. Il est vrai -que la discussion de l'adresse au Corps législatif est une occasion pour -l'opposition de faire du scandale et de mettre sur le tapis toutes les -questions générales, auxquelles avec un peu de savoir-faire et -d'éloquence, on donne la tournure d'un acte d'accusation contre le -gouvernement. Mais, cette année surtout, l'opposition n'a pas eu -l'avantage dans la discussion, et tous les gens impartiaux en ont blâmé -la longueur, et ont dit que les députés s'amusaient au lieu de faire les -affaires du pays. - -D'un autre côté, pourquoi l'empereur fait-il un discours d'ouverture? -S'il n'en faisait pas, il n'y aurait pas d'adresse. Il est assez drôle -que le gouvernement veuille parler et ne permette pas qu'on lui réponde. -Quant aux interpellations, si elles ne sont pas rendues très difficiles, -elles auront bien plus d'inconvénients que l'adresse. Ce sera, à vrai -dire, une adresse en permanence, où toutes les questions seront -discutées au moment où elles seront brûlantes. Enfin, cela me semble -d'autant plus triste, que cela ressemble à une mesure à la Bismark. - -Au reste, le sénatus-consulte en question est encore à l'état d'embryon. -Je désire bien qu'il ne vienne pas au monde. Gardez cela pour vous. - -Le ministère Derby parvient-il à s'arranger? Comment s'y prendrait-il -pour avoir la majorité? - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. L'orage que nous avons depuis -quelques jours m'empêche de respirer. Donnez-moi de vos nouvelles. - - - - -LXXXIX - - -Paris, 5 juillet 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Que dites-vous du _Moniteur_? Le temps où nous vivons est curieux. Mais -il va y avoir un diablement entortillé congrès. - -On me contait hier de bonne source des anecdotes curieuses sur Benedek. -Son empereur lui écrit très poliment que les vieux militaires étaient -surpris qu'il cédât les défilés de la Bohême, qui pouvaient se défendre -si facilement, etc. Benedek répond simplement: «Cela n'entre pas dans -mes plans.» Après une des affaires avant Königsgraetz, il a chassé de -son armée un archiduc dont il n'était pas content. - -Tout cela serait très beau, s'il avait gagné la bataille; mais la perdre -après cela est par trop ridicule. C'est le même homme qui avait gagné -vingt-quatre fois la bataille de Solferino, quand on tirait à poudre, et -qui l'a perdue la première fois qu'on a tiré à balles. - -Je voudrais bien savoir si ces drôles d'affaires ne changent pas vos -projets. Rien encore au sujet du sénatus-consulte dont je vous ai parlé. - -Après m'être un peu tâté, je me suis résolu à me conduire en ami, et -j'ai écrit à l'impératrice une lettre aussi remarquable par la force des -pensées que par l'aménité du style. Je lui rends compte de l'effet -produit sur le Sénat par l'annonce de la chose, et je lui dis en douze -lignes toutes les raisons contre le changement et contre l'opportunité -de le faire. Je n'ai pas reçu de réponse, mais je ne doute pas que ma -lettre n'ait été montrée; c'est ce que je désirais. Dites-moi si vous -trouvez que j'ai eu raison. Pour moi, j'ai soulagé ma conscience, et, à -mon avis, j'ai rempli le devoir d'ami. - -Vous aurez vu que Sa Majesté était allée à Amiens pour voir les -cholériques. Je ne suis pas sûr que ce soit très raisonnable, mais c'est -beau. Quant à l'arrêter en pareilles occasions, vous savez, comme moi, -qu'il n'y faut pas songer; et, si on s'avisait de lui parler de danger, -elle s'exposerait encore davantage. - -Il n'y a qu'un cri à Paris: c'est qu'on fasse des fusils à aiguille. On -en essaye quelques milliers au camp de Châlons avec une poudre nouvelle, -plus extraordinaire que la poudre de perlimpinpin, dont on dit des -merveilles. - -Adieu, mon cher Panizzi; mille compliments et amitiés. - - - - -XC - - -Paris, 7 juillet 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Nous vivons à l'Opéra. Où trouver ailleurs de ces prodigieux changements -à vue? La réponse de la Prusse est venue, à ce qu'il paraît, très polie -et très affectueuse même. L'armistice est sinon conclu, du moins reconnu -de fait. Je ne pense pas que nous ayons des prétentions trop grandes. -Tout au plus il ne peut être question pour nous que de rectifications -territoriales de très peu d'importance. On parlait de Landau et de la -vallée de la Sarre. Il me semble qu'il ne s'agit que de considérations -militaires pour la sûreté respective des frontières de France et -d'Allemagne. Cependant Dieu sait ce que les Prussiens peuvent demander, -et ce qui peut résulter de leur enivrement. Ce qui me paraît évident, -c'est qu'il n'y aura pas de coups de canon cette année. - -Je conçois que vous désiriez voir Venise purifiée. Pourquoi n'iriez-vous -pas à présent? Venez ici, faites vos compliments à Sa Majesté, et -peut-être irai-je avec vous à Venise. Cela vaut bien mieux que de -m'attendre à Londres. Nous en avons encore pour une semaine au Sénat. Je -ne pourrais donc être chez vous avant le 14 ou le 15, et je vous -trouverais avec le feu au derrière pour partir. - -Nous avons un temps abominable: chaleur humide, pluie et froid se -succèdent dix fois dans un jour, ce qui me rend très malade. Le choléra -est toujours très fort à Amiens, mais il n'en sort pas. Un bourg à trois -quarts de lieue n'a pas eu un seul cas. - -Je suis heureux que vous ayez approuvé ma lettre à l'impératrice. Elle -n'y a pas répondu; mais vous aurez vu que le sénatus-consulte ne -contient aucune des dispositions que je craignais. Tel qu'il est à -présent, il est sans importance; cependant c'est un mauvais symptôme -qu'on l'ait proposé, et je crains un peu qu'on ne me sache mauvais gré -d'avoir le premier dit mon avis sur la mesure qu'on méditait et qu'on a -abandonnée. C'est pour moi une raison de voter le sénatus-consulte -d'hier, quelque nul qu'il soit, ou plutôt parce qu'il est nul; -autrement, j'aurais l'air de bouder. - -Vous ne vous figurez pas la colère et le désespoir, des parlementaires. -Il est désagréable que l'Europe montre pour l'empereur une considération -qu'elle n'a jamais accordée à Louis-Philippe; mais, si on a un peu -d'amour pour son pays, on doit être heureux de le savoir délivré de la -guerre, et même des _occasions_ de guerre. Ces sortes de sentiments -honnêtes ne sont point à l'usage de nos grands hommes, et M. Thiers ne -pardonnera pas à l'Europe de ne pas l'avoir choisi pour médiateur. - -Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous. Que devient le Museum? - - - - -XCI - - -Paris, 11 juillet 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Je ne pourrais partir qu'après le sénatus-consulte, selon toute -apparence, après la fin de la semaine prochaine. Notre sénatus-consulte -sera voté probablement en même temps que vous fermerez boutique. Mais à -ce voyage d'Italie je vois plus d'une difficulté grave. La guerre n'est -pas finie et rien n'indique qu'elle finisse de sitôt. Sans doute, il est -très beau d'être pris pour médiateur; mais, quand on a affaire à des -gens passionnés ou furieux, on ne fait guère de besogne, et il est -plutôt à craindre qu'on ne soit entraîné dans la querelle, au lieu de -l'apaiser. - -Hier est arrivé ici l'envoyé de la Prusse, le petit prince de Reuss, -avec des propositions qu'on qualifie d'extravagantes. De l'autre côté, -en Italie, on répond à nos propositions en demandant Rome, et en faisant -passer le Pô à Cialdini. Il aurait été possible, je crois, d'agir plus -poliment. Il y a ici un Piémontais, grand ami du roi, qui me dit que -Victor-Emmanuel n'a que le choix entre deux partis, à se laisser -entraîner par la révolution, ou bien abdiquer. Tout cela ne promet pas -un été ni un automne très tranquilles, et je crains que nous ne soyons -obligés bientôt de nous mêler d'un duel dont nous avons accepté d'être -les témoins. On dit que le prince Napoléon est envoyé en Italie. Des -trente-cinq millions de Français, il est le seul à qui j'eusse donné -l'exclusion. Lorsqu'on fait de pareils choix, on s'expose à bien des -embarras. - -Ma conclusion est celle-ci: c'est qu'il est absolument impossible, quant -à présent, de prendre un parti. Aller en ce moment en Italie, c'est -s'exposer à périr de chaleur et se jeter dans tous les ennuis d'un temps -de guerre et de révolution. Cette dernière objection, au reste, est -peut-être plus à mon usage qu'au vôtre et ne doit influer en rien sur -vos projets et sur vos décisions. Je suppose que, dans quatre ou cinq -jours, on verra l'avenir un peu moins embarrassé qu'en ce moment. Comme -nous ne pouvons agir ni l'un ni l'autre, le mieux est d'attendre. - -Adieu, mon cher Panizzi; je regrette de ne pas être présent au moment -solennel où vous remettrez les clefs du British Museum et prendrez congé -du gorille. - - - - -XCII - - -Paris, 15 juillet 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Hier, contre l'attente générale, mais M. de Boissy aidant, par un -discours qui a ennuyé et choqué tout le monde, la discussion du -sénatus-consulte a eu lieu, et tout a été bâclé en une heure de temps, -au lieu de durer trois ou quatre jours comme on l'avait prévu. Il -s'ensuit que je suis libre, et que je pourrais partir pour Bloomsbury -square jeudi ou tout autre jour à votre choix. Répondez-moi, au reçu de -cette lettre, le jour qui vous conviendrait après mercredi. Dans le cas -où vous auriez quelque partie de campagne, dîner ou toute autre affaire, -le jour ne me fait rien. Dites-moi par quel train je dois partir; car -vous êtes plus fort en ces matières que Bradshaw lui-même. - -Ici, personne ne s'étonne que l'Italie soit retenue par son traité avec -la Prusse; mais ce qu'on n'aime pas, c'est que, à Milan, on jette des -pierres dans les fenêtres du consul de France; qu'à Livourne, on ait -insulté des sœurs de la Charité françaises, et qu'en Sicile on ait -maltraité l'équipage d'un bâtiment marchand français. Je ne parle pas -des portraits d'Orsini exposés à Milan et ailleurs. Je n'ai garde de -croire que ces aménités soient du fait du gouvernement italien ou de la -nation. Elles sont l'œuvre du parti mazzinien; mais le gouvernement le -ménage un peu trop, et finira par s'en trouver mal. Quant à croire que -l'empereur veuille garder la Vénétie pour lui, ou même la vendre, -_credat Judæus Apella_. - -Les négociations continuent et la guerre aussi, mais les premières plus -activement que l'autre. Cependant il n'est pas improbable qu'il y ait -encore une bataille pour disputer Vienne aux Prussiens. La grande -question est de savoir ce que veulent faire les Hongrois. S'ils ne se -soucient pas de se faire casser les os pour la maison de Habsbourg, tout -sera fini dans quinze jours par l'aplatissement de l'Autriche; sinon, -cela peut durer encore longtemps. Aujourd'hui, on disait que la Prusse -mettait un peu plus de modération dans ses prétentions. J'en doute fort. -M. de Bismark voudrait tout terminer sans congrès, et il a raison. Je ne -sache pas que, dans cette affaire, nous demandions rien pour nous, si ce -n'est peut-être une rectification insignifiante de frontières du côté de -Landau et de la vallée de la Sarre, encore la chose est-elle très -incertaine. On a très sagement renoncé à envoyer le prince Napoléon en -Italie; mais c'est déjà une grande faute d'avoir songé à lui. - -J'ai eu des détails curieux sur la bataille de Sadowa par un témoin -oculaire. Un régiment prussien de trois mille hommes n'avait, le soir, -que quatre cents hommes debout. Un bataillon saxon de onze cents hommes, -dont était le fils de madame de Seebach, n'en avait plus que -soixante-six; ce fils a été tué. Le frère de la princesse de Metternich -a été sauvé par miracle. Il paraît que le prince Charles de Prusse a -révélé les talents d'un grand général. _Rara avis in terris._ Quant à M. -de Bismark, il est mon héros. Il me paraît, quoique Allemand, avoir -compris les Allemands et les avoir jugés pour aussi niais qu'ils le -sont. La grande affaire, à présent, est de deviner si de tout cela -résultera une révolution ou bien un ordre de choses nouveau, et quel -ordre! - -Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt, j'espère! La grande chaleur me fait -du bien, et je vais tolérablement. - - - - -XCIII - - -Saint-Cloud, 12 août 1866. - -Mon cher Panizzi, - -«Dites à M. Panizzi que, s'il passe par Paris, il sera obligé d'aller -dans une auberge, et que je lui saurai gré de me donner la préférence.» -Voilà ce que l'impératrice m'a chargé de vous dire hier. - -L'empereur est beaucoup mieux depuis son retour de Vichy. Comme il est -très nerveux et que, depuis le commencement de la guerre, il n'a fait -aucun exercice, il était agacé et échauffé. Un jour de beau temps le -remettra. Mais, au lieu du beau temps, c'est l'impératrice du Mexique -qui lui tombe sur les épaules. Elle est venue hier _in fiocchi_, à -Saint-Cloud. J'ai été frappé de sa ressemblance avec Louis-Philippe. - -Il paraît qu'il y a encore bien des nœuds à raboter dans les affaires -d'Allemagne et d'Italie. L'ordre de concentration pour l'armée de -Cialdini a été un euphémisme assez habile pour arriver à l'armistice et -par suite à la paix. Il me semble que la grande affaire à présent, c'est -de remettre de l'ordre dans les finances et dans l'administration. -Quelques lieues de territoire de plus ou de moins ne valent pas la peine -de se battre, et de risquer son gain. - -Les épaules de madame de Montebello sont toujours admirables. Elle a été -sensible à votre souvenir et vous en remercie. Elle se promenait un jour -au bois de Boulogne avec une chienne de chasse non-muselée. Un des -gardes veut confisquer sa bête, qui était en contravention. Madame de -Montebello lui dit, avec les yeux tendres que vous lui connaissez: «Ah! -monsieur, mais c'est la femme du chien de l'empereur!» - -On m'a invité pour Biarritz, mais je ne sais quand j'irai. Ma lettre, -celle dont je vous ai parlé, a fait assez bon effet, car on m'en a cité -un aphorisme qu'on avait retenu. A ce propos, il m'arrive une drôle de -chose: M. Rouher, hier, m'a demandé si on m'avait dit quelque chose qui -me concernait. «--Rien; qu'est-ce?--C'est qu'on vous donne la plaque de -grand officier. Il paraît qu'on veut vous faire une surprise.» J'ai été -un peu stupéfait. Puis j'ai dit que j'étais très sensible à l'honneur et -à la marque de bienveillance, et j'ai ajouté: «Ne vaudrait-il pas mieux -cependant faire un emploi _plus politique_ de cette distinction? Cela ne -changera rien à mon dévouement. Cela peut en donner à d'autres. De plus, -je suis le plus oisif et le plus inutile des hommes. Je me considère -comme très heureux. Je vis dans mon trou et dans ma robe de chambre; que -ferais-je d'une plaque?» Là-dessus, on m'a dit des banalités obligeantes -et fait promettre le secret. L'impératrice ne m'a rien dit, et je n'ai -pas osé _broach the matter_. _Margaritas ante porcos._ Qu'en dites-vous? - -Adieu, mon cher Panizzi. Il fait un temps affreux, très mauvais pour -l'agriculture. - - - - -XCIV - - -Saint-Cloud, 19 août 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis toujours ici et je n'en ai bougé, le 15 août moins que jamais. -L'impératrice a regretté que vous ne fussiez pas venu passer la matinée -avec elle et souhaiter la fête à l'empereur et au prince. Elle vous en -voudra fort et vous menace d'une apostrophe à la seconde colonne du -_Times_ si, en repassant, vous ne venez pas lui faire visite à Paris. -L'empereur est beaucoup mieux; voilà deux jours qu'il sort et se -promène. Il a repris son train de vie ordinaire, quoiqu'il soit encore -repris de temps en temps de petites atteintes de fièvre. Je pense qu'un -peu de chaleur aidant, il serait tout à fait bien. - -On est toujours fort pacifique. Je ne pense pas que, de votre côté, on -insiste pour quelques lopins de montagnes. L'important est d'avoir une -frontière stratégique. Quelques années de paix vous feront plus puissant -qu'une guerre qui vous donnerait quelques lieues de territoire contesté -et contestable. D'ici à longtemps, je crois que le ci-devant empire ne -vous gênera pas. Il est disloqué par la guerre et probablement la paix -le disloquera encore davantage. La grande affaire est de mettre de -l'ordre dans les finances et d'approprier aux mœurs italiennes les -institutions militaires de la Prusse, qui paraissent aujourd'hui le τὸ -καλόν. Nous avons, nous, bien des réformes à faire de ce côté-là, et -beaucoup à apprendre. Avec l'amour de la routine qu'on a dans ce pays, -la chose ne sera pas très facile. - -Je suis invité à Biarritz, si Biarritz il y a, ce qui dépend de -plusieurs futurs contingents. Pourtant il est fort probable que, vers le -commencement de septembre, je ferai l'ornement de la terrasse que vous -connaissez. Le temps est redevenu, sinon tout à fait beau, du moins -tolérable, et nous faisons de grandes promenades à pied et en voiture. - -Hier, nous sommes allés donner des prix aux filles de sous-officiers -décorés, qu'on élève aux Loges, près de Saint-Germain. Elles ont chanté -très faux et nous ont montré des exemples d'écriture et des livres tenus -en partie double. Il y en avait deux cent douze presque toutes laides. -Sa Majesté en a embrassé une, et le courage lui a manqué pour les deux -cent onze autres. Le prince a remis de sa main les prix aux lauréates, -avec un sérieux et un aplomb admirables. - -Le soir, on lit et on cause. Nulle étiquette. On dîne en redingote. Nous -sommes menacés d'un gala et d'un dîner avec Sa Majesté mexicaine. On lui -donnera à manger; mais je ne crois pas qu'elle obtienne de l'argent ou -des troupes. Je ne serais pas surpris si, d'ici à peu de mois, -Maximilien abdiquait. Viendrait alors la république, ou plutôt -l'anarchie, suivie de près, je pense, par les Yankees, la _Lynch Law_ et -une colonisation anglo-saxonne. On me fait chercher pour la promenade, -je n'ai que le temps de vous serrer la main. Adieu, mon cher Panizzi. On -m'a donné la plaque en question, ou plutôt la patente. - - - - -XCV - - -Paris, 28 août 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Hier, j'ai quitté Saint-Cloud pour venir prendre mes derniers -arrangements avant Biarritz. J'ai laissé tout le château en bonne santé. -Il n'y a plus personne à Paris, tout le monde est en villégiature ou -bien aux conseils généraux. Par conséquent, on ne fait pas de politique. - -L'impératrice du Mexique est partie très peu contente de sa visite à -Paris, et particulièrement furieuse contre M. Fould, à qui elle a -demandé de l'argent et qui n'a pas voulu lui en donner. Elle va à -Miramar, probablement pour y préparer son installation. Personne ne -doute qu'elle n'y soit bientôt rejointe par Maximilien, qui ne se soucie -pas d'attendre à Mexico le départ des troupes françaises. Le mari et la -femme paraissent irrités contre le maréchal Bazaine. On prétend qu'il -veut être, lui aussi, empereur ou président du Mexique, et il y a des -gens qui croient la chose faisable, tout étant possible chez ce -peuple-là. Si j'en juge par les échantillons que j'ai vus à Saint-Cloud, -ce sont des mammifères plus voisins du gorille que de l'homme. Les -Yankees seuls parviendront à les dompter au moyen de la _Lynch Law_ et -des procédés civilisateurs qu'ils savent pratiquer. - -Pourquoi a-t-on rappelé Mazzini? Ici, cela n'a pas fait un bon effet. On -s'attend à de sérieuses difficultés au sujet de Rome. Est-il vrai que le -pape et Antonelli lui-même soient devenus plus traitables? Dites-moi -dans quel état vous trouvez les esprits et si on pense à constituer -plutôt qu'à défaire? Lorsque j'ai parlé à _mon hôte_ de Saint-Cloud du -cadeau qu'on allait lui faire «d'objets d'art enlevés à Venise», il a -daigné rire beaucoup et a demandé de qui je tenais la nouvelle? En ce -qui _nous_ touche, il n'y a pas un mot de vrai et je doute beaucoup du -reste. Les Autrichiens sont bien plus curieux d'argent que de tableaux, -et c'est, je pense, ce qui sauvera les Titien et les Paul Véronèse de -l'Académie de Venise. - -J'ai dîné samedi, en culottes courtes, avec la princesse *** et son -époux. Elle ressemble beaucoup à la reine; mais elle a des jambes, elle -est très jeune et a l'air aimable. Le consort a l'air de n'avoir pas -inventé la poudre. L'empereur était _in fiocchi_, avec la Jarretière au -genou. Le petit prince a été très aimable et a fait une cour assidue à -la princesse. - -Nous venons d'avoir trois jours de beau temps. Aujourd'hui, un orage a -ramené la pluie. Je n'ai jamais vu de plus triste été; j'espère que vous -êtes mieux traités de votre côté des Alpes. La princesse Mathilde est à -Belgirate sur le lac Majeur jusqu'à la fin de septembre. Elle dit -qu'elle espère vous voir, si vous passez dans son voisinage. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne m'oubliez pas. Dites-moi -candidement où vous aimez mieux vivre, en Italie ou en Angleterre? - - - - -XCVI - - -Biarritz, 8 septembre 1866. - -Mon cher Panizzi, - -La paix durera-t-elle, et que fera-t-on du côté de Rome? Ici, comme vous -pouvez bien vous le représenter, nous ne savons absolument rien. -L'affaire même de la démission de M. Drouyn de Lhuys est demeurée pour -nous à l'état de mystère. Ce qui me paraît probable, c'est que nous -allons quitter Rome, et qu'il va en résulter un cri de douleur parmi -tous nos dévots. Que vont faire vos volontaires? Je n'en sais rien. Le -mieux serait de demeurer tranquille et de laisser le malade mourir de sa -belle mort, accident qui me paraît à peu près inévitable, tandis que la -plus petite persécution peut lui rendre un peu de vigueur. C'est -toujours le cas avec les femmes et les prêtres. - -Nous avons ici une chaleur assez forte avec des orages, qui ne -rafraîchissent l'air que pour quelques heures. On attend l'empereur, la -semaine prochaine, ainsi que la reine d'Espagne, qui viendra nous faire -visite avant de retourner à Madrid. Madame de Lourmel est à la villa et -se rappelle à votre souvenir, ainsi que Varaigne. Nous mangeons force -ceps à l'ail et des pêches gigantesques; nous allons nous promener le -long de l'Adour; enfin nous menons une vie très confortable et très peu -agitée. - -Je lis, lorsque je ne dors pas, un livre dont malheureusement je n'ai -qu'un volume. C'est Burchard, qui parle beaucoup trop du cérémonial et -pas assez des mœurs privées et publiques. A ce propos, comment faire -pour me procurer l'ouvrage complet? - -Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et ne vous persuadez pas que vous -ne pouvez vivre qu'à Londres. J'espère que la plage de Cannes ne vous -effrayera pas et je vous garantis qu'elle vous fera du bien. - - - - -XCVII - - -Biarritz, 14 septembre 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Il est question d'une ascension à la Rune pour demain en très (trop!) -nombreuse compagnie. J'espère que nous en reviendrons sans jambes -cassées. L'empereur ne paraît pas très pressé de nous joindre. Tantôt on -nous annonce son arrivée, tantôt on la renvoie aux calendes grecques. -Pour ma part, je voudrais bien le voir ici; car, sans nous amuser -beaucoup, nous ne sommes pas aussi sérieux qu'il convient à des gens -aussi respectables que nous tous. Malgré tout ce qu'on peut dire contre -les _blue stokings_, ils ont du bon et c'est une grande ressource pour -passer le temps. Bien que je m'acquitte assez honorablement de mon -métier de courtisan, je me sens pris parfois d'idées à la Bright, et -j'ai envie de m'en aller vivre en homme libre dans quelque auberge au -soleil. On nous annonce la grande duchesse Marie de Leuchtenberg, qui va -peut-être nous apporter un peu d'étiquette, quoiqu'elle s'en dispense -aussi chez elle, en voyage du moins. - -Le premier volume de Burchard, le seul que j'aie, est ennuyeux. C'est un -long cérémonial où se trouvent çà et là quelques bons traits, comme, par -exemple, qu'on enterra le pape Innocent VIII sans chemise, parce qu'on -lui avait volé celle qu'il avait en mourant. - -Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous, soyez patient et sage, et -donnez-moi de vos nouvelles. - - - - -XCVIII - - -Biarritz, 21 septembre 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Ce que je vous ai dit au sujet des bas bleus m'était suggéré par le goût -que je déplore chez une personne que j'aime, pour des amusements peu -intellectuels. La raison est que l'éducation n'a pas été assez -littéraire. L'avantage de la littérature est de donner des goûts nobles, -qui deviennent de plus en plus rares dans ce monde sublunaire. - -L'empereur est tout à fait bien; il arrive aujourd'hui. Je ne pense pas -qu'il ait été jamais sérieusement souffrant; mais la nature de son -indisposition est de rendre triste et morose. Il n'est jamais très gai, -et vous savez qu'un dérangement du tube digestif produit sur l'économie -un grand effet, mais, je le répète, maintenant, tout va bien. - -Nous sommes partis pour la Rune, lundi dernier, par une pluie battante. -Nous avions pris une grande résolution. Arrivés à Sare, chez Michel, le -temps s'est éclairci et le soleil a brillé par moments au milieu des -nuages. Cependant Michel nous a dit que l'ascension était impossible, et -il nous a menés voir des grottes très curieuses à deux lieues de Sare. -Nous étions vingt-cinq à cheval et six femmes en cacolets. Bien entendu -qu'il y a eu des cacolets cassés et des culbutes. Une des grottes est le -lit d'un grand fleuve souterrain, orné de chauves-souris, de -stalactites, etc. L'autre, qui porte le nom harmonieux de -_Sagarramurdo_, est un magnifique tunnel naturel, avec une rivière au -milieu, de proportions gigantesques. Michel avait amené là une douzaine -d'orphéonistes qui ont chanté en chœur, accompagnés par une espèce de -flageolet très aigu, des airs basques d'un caractère très original, -qu'ils ont terminés en criant: _Viva Imperatrisa!_ Un orage nous -attendait à la sortie. Nous avons été trempés jusqu'aux os; mais il y -avait bon feu chez Michel et d'excellent sherry, dont probablement il -avait oublié de payer les droits. A minuit, nous rentrions à la villa et -nous nous mettions à table. - -Le lendemain, personne n'était enrhumé. Une dame se plaignait d'avoir un -noir au genou, une autre d'avoir été endommagée par la chute d'un -cacolet, dans une autre partie du corps. Je n'ai rien pu vérifier. Il -est probable que je resterai encore ici une semaine. - -Adieu, mon cher Panizzi. Puisse saint Antoine, votre patron, vous -préserver de toute maladie, et des tentations du malin! - - - - -XCIX - - -Biarritz, 3 octobre 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Nous sommes toujours ici et on ne parle pas encore de retour. L'empereur -est bien, et son indisposition, ou plutôt la série de ses -indispositions, n'a jamais eu un caractère grave. Il est fort préoccupé -de bien des choses qui apportent chacune leur contingent d'embarras: le -Mexique, la Vénétie, l'Allemagne, le pape, les inondations, la mauvaise -récolte et les fusils à aiguille. Tout cela est à solder à la fois, et -je crains que la prochaine session ne soit difficile. M. Fould est ici -et paraît content de l'état des finances. Il prétend même qu'en faisant -des économies, sur bien des inutilités, il se fait fort de trouver de -l'argent pour les choses sérieuses et utiles. - -J'ai lu dans le _Times_ une lettre très curieuse sur l'insurrection de -Palerme. Le respect pour la propriété et la continence des insurgés est -inexplicable. Cela m'a rappelé les barricadeurs de Paris en 1848, qui -n'ont ni pillé ni violé, bien que ces deux manières de se divertir -dussent être bien agréables à des gens qui avaient à peine des chemises. -Avez-vous quelque donnée sur les affaires de Palerme et sur les auteurs -du mouvement, qui paraissent avoir échappé? Je vois aussi que Mazzini a -été élu député à Messine, ce qui ne me plaît guère. - -Je suis fâché de ce que vous me dites de lady ***. Elle a tort sans -doute et la peur du diable l'a rendue plus bête qu'il n'est permis; mais -il faut passer beaucoup à de vieux amis et ne pas s'apercevoir de toutes -les sottises qu'ils font, surtout quand on ne peut ni les empêcher ni -les réparer. Je vous en parle avec d'autant plus de connaissance de -cause, que je pratique souvent l'avis que je vous donne. Il faut -plaindre lady *** d'être tombée en mauvaises mains, mais ne pas -l'abandonner tout à fait. Un jour donné, vous pourriez lui être utile, -et, si vous cessiez tout à fait de la voir, vous le regretteriez -peut-être, s'il lui arrivait malheur. - -Les journaux me remplissent d'inquiétude au sujet de ma cave, qui doit -avoir été envahie par la Seine. Comment mon vin se sera-t-il comporté au -milieu de ce désastre? Je n'en reçois aucune nouvelle. Heureux mortel, -qui possédez des caves aussi vastes que les souterrains de Persépolis, -et remplies! - -Le temps se remet lentement, mais il se remet. Avant-hier, notre auguste -hôtesse, madame de Lourmel et une autre dame, étant à batifoler sur les -rochers auprès du phare, ont été surprises par deux furieuses lames. -Elles prétendent n'en avoir eu qu'au-dessus des jarretières. J'étais à -quelques pas d'elles et j'ai eu grand'peur qu'elles ne fussent -emportées. Si elles avaient essayé de courir sur les rochers couverts -d'herbes humides, elles seraient tombées, et alors il y aurait eu une -drôle d'oraison funèbre à faire. Toutes me chargent de leurs souvenirs -et de leurs compliments pour vous. Je ne pense pas que nous soyons de -retour à Paris avant le 10 de ce mois. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. - - - - -C - - -Biarritz, 17 octobre 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Nous employons très activement le temps qui nous reste et nous faisons -tous les jours d'assez longues excursions. L'empereur a repris son -activité, et, ce qui vaut encore mieux, sa gaieté. - -Nous avons fait hier en chemin de fer, en voiture et à pied, une -promenade de six heures dans le voisinage de la Rune. A ce propos, je -vous dirai que, sous peu, votre grand exploit équestre perdra beaucoup -de son mérite aux yeux de ceux qui n'auront pas connu cette montagne. -Elle est traversée par une route et on pourra bientôt arriver en voiture -jusqu'à son sommet; c'est-à-dire qu'on a fait une route, de Saint-Jean -de Luz à Sare, des plus pittoresques et pourtant des plus douces pour -les bêtes et les gens. - -Je pense que le retour à Paris sera marqué par de grands remue-ménage -ministériels. Il me semble impossible que le maréchal Randon, le -ministre actuel de la guerre, demeure en place. De grandes dépenses -seront nécessaires pour réorganiser l'armée et surtout pour renouveler -son armement en lui donnant des fusils à aiguille. Par suite de cela, je -crains fort pour notre ami M. Fould, dont le système économique -s'arrange mal avec la nécessité de payer cher et vite une grande -quantité de fusils. Il trouverait, je pense, le moyen de faire les -changements indispensables avec un peu de temps et sans emprunt, ni -taxes nouvelles; mais on veut ne pas attendre, et ne pas interrompre les -travaux publics. D'un autre côté, il ne manque pas de gens qui -l'attaquent en secret et ouvertement auprès du _maître_. Il y a quelque -temps que je vois l'orage se former et grossir, et je l'ai averti. Je ne -sais quelle résolution il prendra. S'il quitte le ministère, ce sera une -chose très fâcheuse pour le gouvernement; car il n'est pas facile à -remplacer et les successeurs qu'on lui donne déjà sont des plus -effrayants. Tout cela est fort triste. La session prochaine s'annonce -assez mal et l'opposition aura beau jeu, à coup sûr. - -Je voudrais bien qu'à Rome les choses se passassent en douceur. Je sais -que le gouvernement italien et même Ricasoli ont les meilleures -intentions du monde; mais le pape fera tant de bêtises, il est si à -court d'argent, et ses fidèles sujets sont tellement travaillés par -Mazzini et consorts, que je ne vois pas moyen d'empêcher une -catastrophe. Elle aurait chez nous un retentissement du diable et -augmenterait encore nos embarras. - -Nous partons d'ici dimanche prochain, après le saint sacrifice de la -messe, et nous serons le 22 dans la nuit à Paris. Je pense y rester au -moins une huitaine de jours et puis prendre mon vol pour Cannes. Il me -paraît difficile qu'on aille à Compiègne cette année, car on a tant de -choses à faire! D'ailleurs, je suis bien déterminé à quitter pour cette -année le métier de courtisan. Vous ne vous doutez pas combien il est -fatigant. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles -à Paris. - - - - -CI - - -Paris, 25 octobre 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Je reviens à l'affaire de lady ***. Elle a tort, cela saute aux yeux; -mais, permettez-moi cependant de vous dire que vous attribuez parfois à -méchanceté, de sa part, ce qui, à moi, me semble n'être que la sottise -d'une pauvre femme livrée aux prêtres, ayant peur du diable, et prête à -tout faire pour n'avoir pas affaire à lui. La dame a toujours prétendu -aux grands sentiments et à l'effet. Je trouve qu'un juge impartial -s'étonnera que vous vous en preniez à des mots de jargon de belle dame. -Une femme en faisant l'amour dit qu'elle _meurt_. Tout cela n'est que -forme de style. Le fond de l'affaire est celui-ci: Une amie que vous -avez connue libérale, bonne enfant, philosophe, est devenue grincheuse, -dévote outrée, vouée aux prêtres et à la racaille courtisanesque. Ce -n'est plus la même femme, laissez-la. - -A propos de différends, il paraît qu'il y en a eu de graves entre Sa -Majesté et notre ami Fould. Je pense que cela est raccommodé à présent, -et j'y ai travaillé selon mes petits moyens. Il me semble que tout le -monde y gagnera, particulièrement le maître. - -Adieu, mon cher Panizzi. Je suis revenu ici en pas trop mauvaise santé, -sauf un rhume qui est une mauvaise affaire pour moi. L'air de Biarritz -est vraiment très bon. Je regrette de ne pouvoir en dire autant de la -cuisine. - - - - -CII - - -Paris, 28 octobre 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Je conçois parfaitement tout le chagrin que vous donne cette triste -affaire. Elle me rappelle des souvenirs encore pénibles. Lorsqu'on perd -l'estime qu'on avait pour un _ami_, et surtout pour une _amie_, cela -vous gâte tout le passé. On n'a plus même les souvenirs du bon temps, -qui n'est plus. Pourtant, je tiens toujours à mon opinion. Il me semble -que vous attachez à des phrases de mélodrame, une importance qu'elles ne -méritent pas. Milady a été toujours portée à la déclamation, et c'est, -d'ailleurs, le défaut de la plupart des femmes. Tant qu'elles sont -jeunes et jolies, cela ne va pas mal. On ne s'en aperçoit que -lorsqu'elles vieillissent. Il y a une douzaine d'années qu'un malheur -semblable au vôtre m'est arrivé. Seulement il n'y avait pas de politique -et pas trop de religion dans l'affaire. J'en ai été horriblement -affecté, d'abord pour le fait en lui-même, ensuite par l'indignation que -me causait l'injustice avec laquelle on m'avait traité. Je me mets à -votre place et je vous plains de tout mon cœur. - -Je crois complètement arrangée l'affaire de Fould, ce qui me réjouit. La -session ne sera pas des meilleures, à ce que je crains; mais, sauf -l'affaire du Mexique, il me semble qu'on pourra s'en tirer heureusement. - -Je compte partir pour Cannes, dès que la crémaillère sera pendue dans -mon logement, c'est-à-dire d'aujourd'hui en huit, à peu près. Je ne -serai donc pas à Paris quand M. Gladstone y viendra; mais il verra sans -doute M. Fould, qui se fera un plaisir de le présenter. Si vous écrivez -à M. Gladstone, vous pourrez le lui dire. Je suis persuadé que -l'empereur aura beaucoup de plaisir à le voir. - -On m'a fait, dans un journal belge, successeur de Bacciochi, et, dans un -allemand, ministre de l'instruction publique. Je ne réclamerai que -lorsqu'on me fera évêque. - -Adieu, mon cher Panizzi; je suis bien fâché de vous savoir souffrant. Je -voudrais vous édifier au sujet de Cannes; mais la place me manque, je -reprendrai ce sujet à ma première lettre. - - - - -CIII - - -Paris, 30 octobre 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Je vous l'ai dit dès le commencement, vous exigez beaucoup de lady ***. -Une femme qui se convertit a peur du diable; elle est menée dès lors par -les gendarmes du bon Dieu, chargés de réprimer le diable, _id est_ les -prêtres. Vous autres, philosophes, vous êtes parfois trop sévères pour -les dévots. Vous les trouvez méchants; ils ne sont que faibles. Il faut -peut-être se tenir à distance d'eux, mais ne pas les juger comme vous -jugeriez un philosophe, votre confrère. Enfin, ce qui est fait est fait. -Le temps adoucira tout. - -J'ai fait ma visite d'adieu à Saint-Cloud. J'ai trouvé le _maître_ de la -maison en excellente santé et très gai, _madame_ aussi. Le prince -impérial était aussi très gaillard. Il est probable qu'il n'y aura pas -de Compiègne cette année. - -Miss Lagden et mistress Ewer sont parties ce soir pour Cannes. Elles me -chargent de vous dire, une fois pour toutes, que vous y seriez le -bienvenu et qu'elles auraient soin de vous comme de moi. J'ajouterai que -nous avons à notre disposition le docteur Maure, qui est un bon médecin -et des plus dévoués; qu'il y a, de plus, un médecin anglais et un -italien, le docteur Buttura, tous les deux intelligents, outre le -soleil, l'air de la mer, la vue des bois et des Alpes, et de très bonnes -selles de moutons. Des fiacres pour les gentlemen qui ne veulent pas se -promener à pied; des barques pour voguer sur le golfe presque toujours -uni comme une glace; la présence d'Édouard Fould et de sa cuisinière, -artiste sublime, et des grives _aux baies de myrte_, chez le docteur -Maure, complètent le tableau de Cannes. Le _drawback_ est l'absence de -belles dames, peu ou point de soirées, et manque absolu de livres. - -Adieu; portez-vous bien et soignez-vous. J'ai prévenu M. Fould du -passage de M. Gladstone. Non seulement il fera plaisir à M. Fould en -allant le voir, mais je crois qu'il lui ferait de la peine en n'y allant -pas. - - - - -CIV - - -Paris, 2 novembre 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Voilà le pape en train de faire des bêtises. C'était à prévoir: comme un -prunier pousse des prunes, tout de même, un niais fait des niaiseries. -Il parle de fuite lorsqu'il n'est plus question de le mettre à la porte. -Il a le goût du martyre, mais où ira-t-il? Je ne puis pas trop concevoir -que le gouvernement anglais ait un intérêt quelconque à attirer le pape -à Malte. Autant vaudrait introduire des rats dans sa maison. Pourtant, -ici nos politiques de l'opposition croient que M. Odo Russell travaille -à cela depuis plusieurs années, et ils disent que ce serait un grand -malheur pour la France. Pour moi, je tiens que le grand malheur serait -si Sa Sainteté venait chez nous. Ce serait assurément un hôte très -incommode. Je ne me représente pas trop ce que M. Gladstone est allé lui -dire. Probablement la conversation a été plutôt littéraire que -politique. - -Je vois ici quelques Anglais très effrayés des progrès que fait la -réforme en Angleterre, entre autres lord Cowley. Vous vous rappelez -qu'il y a longtemps que nous notions les progrès de la démocratie dans -votre pays. Aujourd'hui, ce n'est plus par des fentes qu'elle se glisse, -elle fait des brèches, et Dieu sait où elle s'arrêtera. Il me semble -voir des enfants qui jouent avec des allumettes phosphoriques dans un -bâtiment plein d'étoupes. - -Je suis désolé de la maladie de lord Ashburton; dit-on qu'il y ait -quelque espoir de guérison ou s'il y a danger de mort? Ce serait une -sorte d'espoir aussi. Je plains sa pauvre femme de tout mon cœur. -L'accident arrivé à votre ami au club est bien moins triste. Après un -boulet de canon, qui vous tue glorieusement, c'est assurément ce qui -peut arriver de mieux à un honnête homme. Je trouve qu'il n'y a rien de -si embêtant que la douleur et, quand ou peut l'éviter, c'est un grand -point. Bien entendu, qu'on ait le temps de dire un _in manus_, ou qu'on -ait dans sa poche une absolution _in articulo mortis_ de notre -saint-père. - -Pour quitter ce vilain sujet, je suis charmé de voir que vous ne faites -pas tout à fait fi de mes gigots de Cannes. Nous allons nous mettre en -quête d'un appartement convenable à votre grandeur avec un water-closet, -comme vous dites si chastement, à proximité. La fréquentation des -Anglais a beaucoup augmenté votre modestie naturelle. Vous rappelez-vous -des maisons à Rome, où le water-closet, sans _water_ et sans _clôture_, -est sur l'escalier, le trône caché par un rideau très court, en sorte -qu'on voit les jambes de la personne assise? Je me souviens d'avoir vu -de très jolies jambes de cette façon, et je fus si bête, que je hâtai le -pas. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et soignez-vous. On dit qu'on -va vendre la collection Blacas. Le British Museum est-il en fonds pour -acheter? Il y a de bien belles choses. - - - - -CV - - -Paris, 7 novembre 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Je reçois votre lettre, qui me fait beaucoup de peine pour beaucoup de -raisons; la première, à cause de vous; la seconde, à cause de moi; la -troisième parce que je vois avec chagrin votre nature originale -modifiée, et permettez-moi de le dire, un peu pervertie par le contact -des Anglais. Rien n'est plus désagréable que d'avoir cette maladie peu -poétique qu'on appelle la courante; mais se rendre malade pour la -dissimuler serait la pire chose du monde. Il est possible, je pense, de -remédier à cela. Je ne sais si je vous ai donné un remède arabe, dont -nos gens se trouvent très bien en Afrique. On met dans un bol de la -gomme arabique pulvérisée, une once ou une demi-once, et on y ajoute de -l'eau, goutte à goutte, de manière à en former une pâte assez épaisse, -qu'on avale. Joignez-y un peu de sucre, si vous voulez. Cela opère de -deux manières: médicalement et physiquement. Cela calme l'inflammation -du tube intestinal, et cela le revêt d'une sorte de couche solide qui le -met à l'abri des irritations pendant quelque temps. Je sais force -officiers qui s'en sont trouvés merveilleusement. Permettez-moi -d'espérer, mon cher ami, que vous ne renoncez pas tout à fait à vos -projets et que vous vous appliquerez à concilier l'_utile dulci_, les -soins de votre ventre et ceux de votre santé générale. - -J'ai d'assez mauvaises nouvelles de Rome. Il paraît qu'on s'agite -beaucoup. Le pape, de son côté, ne manque pas une sottise, à faire ou à -dire. On paraît craindre que, aussitôt après le départ du corps d'armée, -il y ait une révolution. C'est l'espoir des mazziniens, et il y a, -dit-on, à Rome, un parti qui y pousse. On prétend ici que Ricasoli y -aide de tout son pouvoir, tant parce que c'est son opinion, que par -esprit d'hostilité personnelle contre l'empereur. Il me semble qu'il y a -un peu d'exagération. - -S'il arrivait quelque catastrophe, cela nous mettrait dans la position -la plus difficile et la plus dangereuse; car il est triste de le dire, -mais c'est la vérité, le _papisme_ est ici presque général. Voltaire a -fait un _fiasco solenne_, et l'infâme est plus puissant que jamais. Vous -noterez que toutes les inspirations déplorables qu'on donne au pape lui -viennent de France. - -Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi promptement de vos nouvelles. Je -pars ce soir. L'impératrice est très enrhumée; l'empereur est -parfaitement bien. - - - - -CVI - - -Cannes, 18 novembre 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Je connais votre maladie et je la crois très remédiable. Il vous -faudrait de deux choses l'une: ou bien un médecin, homme d'esprit et -assez patient pour vous écouter souvent sur le sujet gastrique. Cela ne -se rencontre que très rarement, les docteurs habiles ne donnant pour -l'ordinaire leur attention qu'à des cas graves. Ou bien, il faut être -votre médecin à vous-même, à l'exemple de votre compatriote Tibère, -empereur calomnié par ce polisson de journaliste nommé Tacite. Il -s'agit, et cela vaut la peine qu'on y réfléchisse très sérieusement, de -rechercher par des expériences, ce qui convient et ce qui ne convient -pas à votre estomac. Essayez d'abord de boire à vos repas de l'eau de -Saint-Galmier ou de l'eau de Condillac. Il est très probable que vous -vous en trouverez bien. Essayez encore de prendre un peu de carbonate de -soude, avant de manger. Enfin, essayez encore quelque chose de plus -simple, c'est de changer les heures de vos repas. - -Soyez convaincu qu'après un mois d'étude, vous aurez trouvé le régime -qu'il vous faut suivre, et alors ce n'est plus qu'une affaire de fermeté -pour persévérer et ne pas manquer à la loi qu'on se sera prescrite et -dont on ne doit jamais s'écarter sous peine de retomber dans la série -des petits maux innomés, qui sont, en réalité, très lamentables, bien -qu'il ne se trouve personne pour vous plaindre. - -Je désire beaucoup que ce que vous me dites de Ricasoli soit vrai; je -croyais qu'il avait une dent contre nous et particulièrement contre -l'empereur. Il est bien naturel qu'il agisse dans l'intérêt de son pays; -la seule chose qu'on puisse lui demander, c'est de ne pas susciter -gratuitement des embarras aux autres, sans avantages pour lui-même. - -Autant qu'on en peut juger par les dernières nouvelles, il semble, au -reste, que le gouvernement italien soit bien d'accord avec le nôtre sur -la question romaine. Il veut empêcher qu'il n'y ait du tapage à Rome -tant que le pape vivra, et c'est, je crois, ce qu'il faut souhaiter pour -la France et pour l'Italie. - -Vous savez quelle est ma façon de penser sur le pape et les prêtres. Je -déplore tous les jours que François Ier ne se soit pas fait protestant. -Mais, puisque nous avons le malheur d'être catholiques, il nous faut dix -fois plus de prudence pour vivre en paix. Si une excitation religieuse -venait s'ajouter à tous les ferments que nous possédons, nous irions -assurément et très rapidement à tous les diables. Le pouvoir de ces -gens-là est encore immense, malgré Renan et tous les philosophes, et ils -ont encore bien des couleuvres à nous faire avaler. - -Adieu, mon cher Panizzi. Méditez la partie médicale de ma lettre. -Veuillez vous souvenir, de plus, qu'il y a dans le monde une petite -ville nommée Cannes, où, depuis huit jours, on ne voit guère un nuage, -et où il fait presque trop chaud; où enfin il y a des gigots de mouton -excellents que nous serions charmés de vous faire manger. - - - - -CVII - - -Cannes, 29 novembre 1866. - -Mon cher Panizzi, - -J'espérais que _nous_ achèterions la collection Blacas. Je trouve que -vous la payez cher; mais, à tout prendre, vous faites une très bonne -affaire. Vous n'aviez rien de très beau en fait de camées et de pierres -gravées, et vous gagnez un certain nombre d'objets admirables, quoique -plusieurs des signatures des pierres gravées soient fausses (ceci _inter -nos_). Les vases ne sont guère remarquables. La toilette romaine -d'argent, quoique d'un très bas temps, est un morceau unique. Il y a une -tête d'Esculape dont on fait grand cas, et qui, à mon avis, est -médiocre. Je n'ai pas examiné la collection de médailles. Il y a une -suite romaine en or qui, dit-on, est très belle. Au résumé, je vous fais -mes compliments, veuillez les faire à Newton et à M. Disraeli. - -Votre Angleterre, mon cher ami, s'en va à tous les diables. Feu notre -regretté ami lord Palmerston y a beaucoup contribué. Souvenez-vous qu'un -jour son nom sera maudit pour la plus grande faute qu'homme d'État ait -commise, son refus de reconnaître conjointement avec nous la -Confédération du Sud. Vous vous moquez de nous pour notre affaire de -Mexico, dont heureusement nous nous tirons, la queue entre les jambes; -mais vous aurez la plus lourde part des conséquences. - -Je voudrais que le pape fût dans le sein d'Abraham. S'il avait sous sa -tiare un grain de cervelle, tout s'arrangerait au mieux. Le malheur est -qu'il est une honnête bête, et un bon chrétien. Il est poussé par nos -plus mortels ennemis, qui ne désirent qu'une chose, c'est d'en faire un -martyr et des reliques. - -Il n'est que trop vrai que notre amie, _madame de la Rune_[12] veut -aller à Rome. Tous les gens de la maison, surtout les principaux commis, -s'y opposent tant qu'ils peuvent. Je crains bien que _monsieur de la -Rune_, qui a une peur bleue des scènes, n'ose pas dire son veto. A -présent, figurez-vous les conseils que peut donner quelqu'un qui n'a -peur de rien et qui ne voit les choses qu'au point de vue chevaleresque! - - [12] L'impératrice. - -Il y a, comme on dit, à boire et à manger, dans la circulaire de -Ricasoli. Si les Romains l'entendent bien, je pense qu'ils mettront le -saint-père à la porte. La chose en elle-même me serait particulièrement -agréable, n'étaient les fâcheuses conséquences qui peuvent en résulter -pour nous. Il est triste de confesser que nous sommes bêtes; mais je -suis convaincu que rien ne pourrait être plus funeste à la dynastie -régnante que la fuite de ce vieux prêtre. - -Adieu, mon cher Panizzi; vous ne me parlez ni de votre santé ni de -Cannes. Nous avons _trop_ de soleil. Venez donc! - - - - -CVIII - - -Cannes, 7 décembre 1866. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai vu avec plaisir que la démonstration de lundi dernier était -tournée, comme on dit, en eau de boudin. Cela n'empêche pas que la chose -ne soit bien grave. Il suffit de voir la façon dont on en parle, et les -éloges que le _Times_ donne aux ouvriers _intelligents_, _etc._, qui -exécutaient cette parade. On se réjouit qu'il n'y ait eu que vingt-cinq -mille hommes à la procession, mais soixante-dix mille billets ont été -vendus, et c'est bien du monde. Quelle est la vérité sur le fénianisme? -Est-ce un _hoax_ dans lequel le gouvernement donne tête baissée, ou bien -la chose est-elle réellement sérieuse? Mais quelle est la situation de -l'Angleterre, et quel rôle va-t-elle jouer dans la question d'Orient? - -Grâce à Dieu, il paraît que le voyage de madame de la Rune est tombé -dans l'eau. Du moins j'ai des rapports de gens bien informés qui disent -qu'il n'en est plus question. Si, comme je le crois, l'affaire s'est -faite et défaite en famille et sans éclat, tout est pour le mieux. - -La prospérité de ces canailles de Yankees est effrayante. Près d'un -milliard de surplus dans leur budget, après quatre années de guerre! Le -discours du président Johnson ne nous promet pas poires molles, ni à -vous non plus. Quoi que vous en disiez, c'était dans l'œuf qu'il fallait -écraser l'aigle américaine (pour parler comme Victor Hugo). Et, si -l'annexion de la Savoie a pu avoir sur lord Palmerston l'influence que -vous dites, et l'a empêché d'accepter l'offre d'une intervention à frais -communs, cela prouve encore davantage qu'il était bien vieux quand il -est mort. - -Je crois que le pape s'en ira de Rome, car il est bête et il est -conseillé par de méchantes bêtes. Il nous donnera une belle occasion de -faire des sottises. J'ai encore quelque espoir qu'on se contentera _d'en -dire_. Pourvu qu'il n'emporte pas les archives du Vatican, nous nous -consolerons, moi du moins, et vous aussi, je pense. - -Nous attendions ici Du Sommerard. Au moment où il allait partir, on l'a -mis en réquisition pour l'Exposition universelle, et le voilà attaché à -la chaîne _in æternum_, c'est-à-dire jusqu'à la fin de l'année -prochaine. - -On nous annonce l'arrivée prochaine de Cousin et de -Barthélemy-Saint-Hilaire. Édouard Fould, avec une incomparable -cuisinière, sera ici le 20. Elle fait des sauces à se lécher les doigts -jusqu'au coude! - -Adieu, mon cher Panizzi. Je respire assez bien pourvu que je ne sorte -pas le soir, pourvu que je fasse attention à tout, triste chose! Heureux -temps que celui où l'on peut ne faire attention à rien! - - - - -CIX - - -Cannes, 21 décembre 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Rien n'est encore décidé au sujet du voyage qui nous inquiète. Le -général Fleury, que je viens de voir, m'en donnait l'assurance, il y a -une heure. Je crois, pour ma part, que l'inconcevable discours d'adieu -de Sa Sainteté aux officiers français a fait plus d'effet que tous les -raisonnements qu'on a pu faire. Les Vénitiens d'autrefois disaient -qu'ils étaient Vénitiens avant d'être chrétiens; notre auguste hôtesse -est impératrice avant d'être chrétienne. - -Le général Fleury paraissait extrêmement content du roi, et de Ricasoli -encore plus. Il me dit que c'est un homme tout d'une pièce, sur la -parole duquel on peut compter absolument. Ici, on est très content du -discours du roi à l'ouverture du Parlement. - -On nous annonce ici pour demain l'arrivée de lord Russell, qui viendrait -faire quelque séjour, car on lui cherchait une villa, _rara avis_, en ce -moment, où tout est plein. J'irai lui faire ma cour dès que je le saurai -installé. - -Malgré la lune et le soleil, je ne suis guère content de ma santé. Je -respire tous les jours plus difficilement. Quelquefois j'en prends mon -parti, d'autres fois cela m'agace et me donne les _blue-devils_. Je ne -puis m'empêcher de regretter, comme le roi don Alphonse le Chaste, de -n'avoir pas été consulté pour l'arrangement du monde. Il eût été bien -facile de le faire moins bête, et, s'il était nécessaire d'y faire -entrer la mort, j'aurais du moins voulu en ôter la souffrance. - -Adieu, mon cher ami; votre bienheureux patron saint Antoine vous en -préserve! - - - - -CX - - -Cannes, 27 décembre 1866. - -Mon cher Panizzi, - -Le voyage de madame de la Rune est à tous les diables, et elle y a -renoncé sans perdre sa belle humeur. Le _quomodo_ est encore un mystère -pour moi, qui n'est pas éclairci. Jugeant par son caractère, que je -connais assez bien, je suis porté à croire que la sortie de _Pio Nono_ -au général Montebello, qui n'était ni charitable, ni chrétienne, ni -polie, ni politique, a plus fait que tous les arguments pour changer sa -résolution. Ce qui me surprend, c'est que M. Ricasoli s'était montré -d'abord très favorable au voyage en question; _il en attendait -beaucoup_. C'est ainsi qu'il s'en est exprimé devant le général Fleury à -Florence. - -La tranquillité de Rome et de l'Italie déconcerte beaucoup nos -cléricaux. Ils seraient charmés d'avoir un martyr de plus à mettre dans -leurs litanies. Que cela dure encore quelque temps. _Non vixerit annos -Petri._ J'espère qu'alors ce sera une affaire finie et qu'on inventera -autre chose. Il serait monstrueux, en effet, qu'on fît encore un pape -avec un collège composé comme il est en majorité d'Italiens, et -d'Italiens en quelque sorte _fuorisciti_. Je ne pense pas que la -catholicité se soumette. Ou l'on fera une nouvelle application du -suffrage universel, ou l'on mettra la clef sous la porte, et nous irons -fouiller dans les archives du Vatican. - -Il est très vrai que la loi sur le recrutement de l'armée, ou plutôt le -système mis en avant, cause beaucoup de mécontentement, mais surtout -dans la bourgeoisie, et il est à remarquer que l'opposition orléaniste, -dont le _Journal des Débats_ est la plus pure expression, se signale -surtout par ses attaques, après avoir crié par-dessus les toits à -l'imprévoyance du gouvernement qui n'arme pas en sentant M. de Bismark -sur la frontière. Il n'est que trop vrai qu'à force de prêcher que le -souverain bien est l'argent, on a profondément altéré les instincts -belliqueux de la France, je ne dis pas dans le peuple, mais dans les -classes élevées. L'idée de risquer sa vie est devenue très répugnante, -et ceux qui s'appellent les honnêtes gens disent que cela est bas et -grossier. Ces messieurs en feront tant, qu'ils obligeront l'empereur à -se jeter dans les bras du populaire, à quoi, d'ailleurs, il a toujours -eu quelque propension. On m'écrit que, lorsqu'il est rentré de Compiègne -à Paris, les ouvriers et les gens du peuple l'ont reçu avec un -enthousiasme qui semblait une protestation contre l'opposition des gens -en habits noirs. - -Adieu, mon cher Panizzi; bonne fin d'année, bon commencement de l'autre. - - - - -CXI - - -Cannes, 7 janvier 1867. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai fait visite avant-hier à lord Russell, que j'ai trouvé revenant de -la promenade, dans le costume de M. Punch, avec milady. Il m'a paru -mieux portant, moins maigre, mais cependant fatigué et l'air d'un homme -qui n'espère plus rien. J'entends plusieurs Anglais d'ici dire qu'il est -très possible, voire probable, que lord Derby tienne encore cette -session. Milord et milady ont été, d'ailleurs, très aimables. Je n'ai pu -réussir à les faire parler politique. Ils ont amené une ribambelle -d'enfants. - -Les nouvelles que je reçois de Paris sont assez bonnes. Le côté -financier est excellent. La loi sur le recrutement devient, à ce qu'il -paraît, fort anodine et probablement ne suscitera pas de grands orages. -Elle aura de plus l'avantage de n'alarmer personne en Europe, ce qui est -un grand point. Malgré la décadence de l'esprit militaire en France, je -crois qu'en cas de besoin, nous pourrions encore trouver des forces -suffisantes pour prêter le collet à tout venant. - -Je trouve qu'on est très sage en Italie et que les choses y prennent une -excellente tournure, quoique je ne croie guère à la réalisation du -programme de M. Ricasoli, d'une église libre dans un État libre. Outre -que le système n'a jamais été du goût des prêtres, je me demande s'il -est prudent de l'adopter le lendemain d'une révolution. Il y a tant de -points de contact entre le gouvernement et ce que ces messieurs -appellent la religion, que de nombreux conflits sont inévitables. Ils -les feront naître partout où ils se croiront en force. Il me semble, -d'ailleurs, que ce vieil entêté du Vatican perd du terrain, même ici. Il -est par trop niais, il y a en lui la douceur obstinée d'un mouton. - -Je fais des projets de voyage pour cet été. L'exposition universelle -rendra Paris intenable pour les Parisiens, et j'ai quelque envie de -passer mes vacances à Venise, où un de mes amis est consul général. -Voulez-vous venir prendre des glaces au café Florian sans risque de les -gâter par la vue des uniformes blancs? On me dit, d'ailleurs, que Venise -sera fort solitaire cet été. Au point de vue commercial et industriel, -je ne crois pas qu'elle reprenne jamais son antique splendeur. Ancône, -Trieste et Tarente ont trop d'avantages sur elle; mais ce sera toujours -une ville charmante, où les oisifs passent le temps d'une façon -agréable. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-moi de vos -nouvelles. - - - - -CXII - - -Cannes, 20 janvier 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Nous avons été ici pendant trois jours sans communications avec le Nord, -la neige ayant enterré le chemin de fer entre Avignon et Valence. C'est -pendant ce temps-là que le pauvre Cousin est mort d'une apoplexie -presque foudroyante et que rien ne pouvait faire prévoir. Il avait dîné -très gaiement la veille. Il s'est plaint le lendemain matin (dimanche -dernier) d'avoir mal dormi, mais cela ne l'a pas empêché de travailler à -son ordinaire toute la matinée. Vers une heure, il a été pris d'une -invincible envie de dormir qu'expliquait la mauvaise nuit de la veille; -il s'est assoupi sur un canapé et ne s'est plus réveillé. On a essayé en -vain tous les remèdes pendant douze ou quinze heures. Il conservait -encore la vie matérielle, mais il n'a pas repris connaissance et n'a pas -même ouvert les yeux. L'expression de sa figure était si parfaitement -calme, que probablement le corps même ne souffrait pas. C'était -cependant, je vous assure, un horrible spectacle que ce corps inerte -résistant encore à la mort, le sommeil d'un enfant et les râlements d'un -moribond. - -Barthélemy-Saint-Hilaire, qui demeurait chez lui, et moi, nous n'avons -pas voulu faire venir le curé, encore moins monseigneur Dupanloup, qui -était à Nice et qu'on nous proposait de mander par le télégraphe. Cousin -n'avait rien dit à ce sujet, et nous avons craint que, si les prêtres -arrivaient, ils ne fissent quelque tour de leur métier, le Dupanloup -surtout, qui en aurait fait une relation à sa manière. Le fait est, -d'ailleurs, qu'il ne voyait ni n'entendait. Le curé de Cannes, après -avoir montré beaucoup de mauvaise humeur, surtout, je pense, parce que -l'enterrement doit avoir lieu à Paris, a pourtant envoyé un prêtre -lorsque nous avons accompagné le corps à la gare du chemin de fer; ainsi -tout s'est passé décemment et sans scandale. - -Je reçois des lettres de Paris où l'on m'entretient de toute sorte de -bruits politiques, tous annonçant un changement de système, un grand pas -dans le sens libéral et parlementaire. Je crois qu'on exagère la -grandeur de ces changements; mais je suis convaincu qu'il se fera -quelque chose. Reste à savoir si cela réussira. A vous dire le vrai, -j'en doute un peu. L'éducation politique de ce peuple-ci est fort -au-dessous, à mon avis, des institutions qu'il a présentement; il ne -peut qu'abuser des concessions qu'on lui ferait encore. Tout cela -m'attriste un peu et m'effraye pour l'avenir. - -Nous avons en France un grand nombre de gens, plus forts et plus habiles -que M. Bright, qui poussent à la roue tant qu'ils peuvent, pour faire -verser le char, déjà embourbé. Les gens de bon sens sont rares et le -plus grand nombre est trop dépourvu d'ambition pour se mêler des -affaires. Je ne vous dis rien des mesures dont on me parle. Tout est -encore trop vague, et, selon toute apparence, vous en saurez plus que -moi, lorsque cette lettre vous arrivera. - -On dit que vous avez eu un temps abominable à Londres et de la neige -comme en Sibérie. J'espère que vous n'étiez pas à patiner sur la -Serpentine, lorsque tant de gens ont pris un bain froid. Il paraît qu'il -y a eu beaucoup de morts. Connaissiez-vous quelqu'un dans cette affreuse -bagarre? - -Nous avons, nous aussi, payé notre tribut à l'hiver. Nous avons eu deux -jours de gelée qui ont un peu nui à nos fleurs et brûlé les jeunes -pousses d'orangers; mais, à tout prendre, le mal n'est pas grand. Je -crains, d'après toute la neige dont on nous parle, qu'il n'y ait des -inondations encore dans le centre de la France. M. Dupanloup nous dira -encore que cela tient aux mauvais procédés qu'on a pour le pape. -Pourtant il semble bien tranquille sur son trône et il empêche les -Écossais d'aller à leur prêche, ce qui les mènerait droit en enfer. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et écrivez-moi. Je ne suis pas -trop mal, malgré toutes les tristes crises que je viens de traverser. - -_P.-S._ Votre billet m'arrive à l'instant. Il me réjouit fort. Je vous -écrirai demain ou après. La poste va partir. Allez aux Tuileries, vers -une heure et demie, et demandez qu'on remette votre carte au chambellan -de l'impératrice. Elle vous recevra avec grand plaisir. - - - - -CXIII - - -Cannes, 21 janvier 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Tâchez que M. Gladstone voie l'empereur. J'en écris à M. Fould. Je crois -vous avoir dit hier ce que vous auriez à faire pour voir l'impératrice. -Peut-être feriez-vous mieux de lui écrire, la veille de votre arrivée, -que vous lui demandez la permission de lui présenter vos hommages en -passant. Signez votre nom lisible sur l'enveloppe, et présentez-vous le -lendemain à une heure et demie. Elle m'a écrit une lettre charmante à -l'occasion de la mort de Cousin. - -Comme vous êtes peu _lettré_, je vous propose la rédaction suivante: -«Madame, sur le point d'aller voir à Cannes un des plus fidèles sujets -de Votre Majesté, je ne voudrais pas passer par Paris, sans lui -rapporter des nouvelles de Votre Majesté. Je la supplie donc de me -permettre d'en venir chercher demain et de déposer en même temps aux -pieds de Votre Majesté l'hommage du respect avec lequel, etc.» - -Adieu, mon cher Panizzi, je vous attends avec grande impatience. - - - - -CXIV - - -Cannes, 10 mars 1867. - -Mon cher Panizzi, - -J'aime à croire que vous êtes resté au coin du feu pendant le vilain -temps. Si vous vous êtes mis en route par cette pluie battante, vous -aurez vu la Corniche, comme l'Anglais qui voulait voir le lac de Genève, -et qui en fit le tour dans un char de côté, la capote du char tournée du -côté du lac. Il a pu vous arriver, en outre, d'être arrêté par quelque -torrent de montagne, dans une auberge à punaises et obligé de vivre d'un -vieux coq pendant quarante-huit heures. Si vous avez éprouvé ces -infortunes, nous nous abstenons de vous plaindre, trouvant que vous vous -êtes trop dépêché de nous quitter. Ce sont des jugements de la -Providence qui peuvent contribuer à votre amendement. - -Voilà la levée de boucliers des fénians qui prend couleur. Je ne pense -pas que cela ait grande importance cependant. Je crains seulement que le -gouvernement ne réprime avec la même lourdeur qu'il a fait dans l'Inde -et à la Jamaïque. John Bull, quand il a eu peur, est impitoyable. A mon -avis, dans cette affaire-ci, il faut un mélange très habile de démence -et de rigueur, pendre un peu et beaucoup amnistier; pendre surtout -quelques Américains pour décourager les autres. - -En ce qui concerne la réforme, il me semble toujours que le beau rôle -est à notre ami M. Lowe. Lui seul est dans le vrai et a le courage de -son opinion. Ménager la chèvre et le chou est chose bien difficile, et -je ne crois pas possible de faire une réforme définitive. Autant -prétendre s'arrêter au milieu d'une glissade que de fixer les conditions -du droit électoral pour toujours ou même pour longtemps. Si on détruit -ce qui existe, on ne retardera guère le suffrage universel. Il fera le -tour du monde comme le mal napolitain. Les deux choses se valent, mais -on n'a pas encore trouvé le mercure pour le suffrage universel. - -Vous aurez vu dans les journaux le projet de loi sur l'armée. Je ne le -trouve pas trop bon et je doute qu'il soit adopté sans grands -amendements. - -Le prince impérial a des clous qui l'empêchent de s'asseoir. Rien de -sérieux. On fait un grand éloge du général Frossard, qui sera son -gouverneur. On le dit très ferme et très honnête homme. - -Adieu, mon cher Panizzi. Tâchez d'empêcher Garibaldi de faire tant de -littérature. - - - - -CXV - - -Cannes, 28 mars 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Votre lettre confirme ce que nous disent les journaux, de la faiblesse -de la Chambre italienne et des mauvaises dispositions d'une partie des -députés. Je crains que ce grand animal de Garibaldi ne les pousse à des -bêtises sérieuses. - -Il me semble aussi qu'en Angleterre les choses ne vont pas trop bien. -J'entends dire que le _Bill_ de lord Derby ne passera pas, et que le -gouvernement qui lui succédera aura bien de la peine à éviter le -_manhood suffrage_. Il y a déjà longtemps que j'ai renoncé à comprendre -le système de lord Derby, et il me semble que personne dans le Parlement -n'est beaucoup plus avancé que moi. C'est dans un grand tunnel noir -qu'on s'engage, et ce qui se trouvera au bout, je crains que personne -n'en ait d'idée bien nette. En Angleterre, grâce à la richesse de -l'aristocratie, à son bon sens, et aux habitudes de corruption -électorale, il se pourra fort bien que les résultats du suffrage -universel soient tout à fait autres que ne l'attend M. Bright. - -Chez nous, cela ne va pas mieux. La Chambre paraît être très peu -d'humeur à voter la nouvelle loi sur la réorganisation de l'armée, du -moins, sans des changements considérables, et ce qu'il y a de plus -fâcheux, à mon avis, c'est que les changements qu'on y fera seront -plutôt de nature à diminuer nos forces qu'à les augmenter. Nous devenons -trop amoureux du bien-être. - -On dit que M. Rouher se plaint très vivement de la bêtise de Walewski, -dont il a grand'peine à conjurer les effets. De son côté, la majorité -est furieuse contre son président, qui ne sait pas présider, et il est à -croire qu'on sera obligé de donner satisfaction à M. Rouher. - -Un assez grand nombre de légitimistes sont allés aux soirées du duc de -Mouchy et ont fait bonne mine à sa femme. Cela a produit quelque -sensation. - -Adieu, mon cher Panizzi; tenez-moi au courant de vos faits et gestes. - - - - -CXVI - - -Paris, 4 avril 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Me voici enfin à Paris, toujours bien souffrant. J'ai failli crever en -route, mais enfin je suis arrivé. L'impératrice s'est enrhumée dans sa -visite à l'Exposition. Le prince va beaucoup mieux, et c'est par pure -précaution qu'on l'empêche encore de sortir. - -Je suis bien de votre avis sur la politique. Les choses vont au plus -mal. Cette affaire du Luxembourg me semble une grande folie et un grand -danger. Le pays ne vaut pas les quatre fers d'un chien; mais c'est une -position stratégique, à ce qu'on dit, menaçante autrefois pour la -France, menaçante, si elle était en nos mains, pour la Belgique et la -Prusse. Est-il de notre intérêt, est-il de bon sens de menacer, dans -l'état de division où nous sommes? - -Tout le monde dit que la loi sur la réorganisation de l'armée sera -rejetée par la Chambre, qui repousse avec énergie toute idée de guerre. - -Je suis heureux d'apprendre que, de votre côté, les affaires italiennes -vont mieux qu'on ne s'y attendait. Cependant l'adresse de la Chambre -nouvelle n'est pas encore votée, et ce sera une épreuve. Les Sénats sont -toujours raisonnables, excepté le mien. - -Vous avez vu les élans de catholicisme de nos généraux, qui frémissent à -la seule idée qu'on ait pu nommer un arien professeur de langue -hébraïque. Tout cela est bête à faire pleurer. Croyez qu'en dernière -analyse, mon cher ami, la bêtise est le grand malheur de ce temps-ci. -Nous ne sommes pas la _progenies vitiosior_, mais _stultior_. Voilà le -grave danger. On peut faire entendre raison aux vicieux, mais aux bêtes -jamais. Il me semble qu'en Angleterre on vogue à pleines voiles vers le -suffrage universel; c'est un nouvel argument pour la sottise de notre -génération. - -L'empereur a été très bien reçu à l'Exposition. Il a encore un prestige -extraordinaire parmi le peuple; mais les salons et la bourgeoisie sont -aussi mal que possible. Quant aux orléanistes, il n'y a sots projets -qu'ils ne fassent. - -Adieu, portez-vous bien, si vous pouvez. Mon rhumatisme est passé, mais -les étouffements subsistent. - - - - -CXVII - - -Paris, 16 avril 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Le prince impérial est parfaitement bien. Il ne lui reste de son -accident que la nécessité de s'abstenir de monter à cheval pendant une -quinzaine de jours encore. Sa maladie aura eu cela de bon, qu'elle a -montré à Leurs Majestés qu'on l'élevait très mal, en le faisant dîner à -table, veiller, rester au salon dans une atmosphère échauffée comme -celle des Tuileries. Le général Frossard paraît avoir un caractère très -ferme, et on attend beaucoup de lui. Tout le monde s'accorde à trouver -que c'est un très bon choix. L'enfant a été très patient et très -courageux pendant tout le temps de sa maladie. Il n'a pas voulu être -chloroformé et a exigé que l'on ne dît pas à sa mère le jour où on -devait lui faire l'opération. - -Nous sommes à présent dans un moment de tranquillité relative. Le ton -des journaux prussiens est beaucoup moins haut; celui des journaux -russes et des journaux anglais est aussi plus rassurant. Aujourd'hui, la -question paraît se réduire à la retraite des Prussiens de Luxembourg et -à la destruction de la forteresse, qui est une menace pour tous les -voisins, pour nous particulièrement, ou bien à son occupation par une -garnison hollandaise. Toutes les grandes puissances donnent tort, -dit-on, à M. de Bismark, et je crois qu'il cédera. - -Il me paraît probable que, malgré cela, la paix n'est pas fort assurée. -Il y a plusieurs indices inquiétants. Je sais de très bonne source qu'un -engin de guerre nouveau et très mystérieusement fabriqué, passe pour -assurer une immense supériorité à son possesseur. On en a réuni déjà -plusieurs batteries avec des précautions extraordinaires, telles que les -ouvriers qui ont fabriqué certaines parties de la machine n'ont jamais -vu les autres. On pousse également avec une grande activité la -fabrication des fusils et des cartouches Chassepot; mais, ce que veut -l'empereur, personne au fond ne le sait. Les bourgeois voient la guerre -avec horreur; mais le peuple, et surtout dans les départements de l'Est, -veut manger du Prussien. - -La loi sur la réorganisation de l'armée sera tellement modifiée, qu'elle -ne sera plus reconnaissable. Les militaires disent qu'elle sera bonne. -Lisez, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15, un article sur ce sujet du -général Changarnier. Il se fait un peu vieux et n'a pas cessé d'être -trop vantard; mais il y a de bonnes choses pourtant. - -On a vu de grands ministres être _cocus_. Vous paraissez croire que -cette qualité est la seule qui nuise à X... C'est là, je pense, son -moindre défaut. On publie dans les journaux un appel de Garibaldi aux -réfugiés romains, de son style ordinaire, c'est-à-dire très mauvais. -J'espère qu'on trouvera moyen de l'arrêter, avant qu'il en vienne au -fait. - -J'ai renoncé à comprendre le bill de réforme; mais il semble que les -tories auront la gloire de mettre le feu aux poudres. Je me demande -comment il sera possible de refuser le suffrage universel dans un délai -assez court. - -Adieu, mon cher ami; nous sommes destinés, je le crains, à voir encore -bien des choses extraordinaires. - - - - -CXVIII - - -Paris, 27 avril 1867. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai fait une action héroïque hier en menant la comtesse Téléki à -l'Exposition universelle malgré un temps de chien. Je lui ai fait faire -un très mauvais déjeuner en assez piètre compagnie, mais elle a pris -tout cela avec beaucoup de philosophie. On voit qu'elle a voyagé et -qu'elle n'exige pas, comme un certain gentleman de votre connaissance, -que tout le monde soit comme à Bloomsbury square. - -Il y a toujours beaucoup d'inquiétude et un peu d'agitation. Si cela -dure, je crois, _that our monkey will be up_, et cela me fait plaisir. -Si nous baissions la tête, je nous tiendrais pour perdus à jamais. - -A présent, voici la situation. L'empereur a fait venir lord Cowley et -lui a donné l'assurance qu'il n'avait aucune idée d'hostilité, aucune -envie d'accroître le territoire français du côté de l'Allemagne, qu'il -ne tenait pas du tout aux deux cent mille Luxembourgeois, mais qu'il ne -voulait pas qu'une puissance étrangère tînt garnison hors de ses États, -et sur la frontière de France. En résumé, il a prié l'Angleterre -d'intervenir auprès de la Prusse, avec la proposition soit de raser la -citadelle et de laisser le duché à la Hollande, soit d'y mettre une -garnison hollandaise, soit d'annexer le duché à la Belgique, mais, en -tout état de cause, de retirer la garnison prussienne. Il semble que -lord Stanley trouve la proposition convenable et on dit aujourd'hui même -que la reine avait écrit _propria manu_ au roi de Prusse. C'est en effet -du côté dudit roi qu'est la plus grande difficulté. M. de Bismark est, -dit-on, très pacifique, il est vrai qu'il _rows one way and looks -another_. - -La Russie assez froide, d'abord, paraît s'être réunie ensuite à la -manière de voir de l'Angleterre. D'ailleurs, des deux côtés, anglais et -russe, il y a, comme il paraît, une certaine coquetterie à notre égard -en vue de l'éclosion assez prochaine vraisemblablement de la question -d'Orient. Des gens bien informés me disent que l'empereur, selon son -habitude, est tout à fait d'accord avec l'Angleterre sur cette -diabolique question orientale, et cela me fait plaisir. - -J'ai vu aujourd'hui chez M. Fould un des médecins du prince impérial qui -nous a dit qu'il allait parfaitement bien. Il paraît qu'on ne veut pas -encore panser la plaie de peur d'un retour de l'accident qui est déjà -arrivé. D'après le médecin, c'était un luxe de précaution. - -Adieu, mon cher Panizzi. M. Fould a gagné plusieurs prix avec les -chevaux que vous avez vus à Tarbes, et ces triomphes le consolent tout à -fait, comme il semble, de la perte de son portefeuille. - - - - -CXIX - - -Paris, 6 mai 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Toutes les apparences sont en faveur de la paix, et lord Stanley y aura -une bonne part. Représentez-vous ce qui serait arrivé, si lord Russell -eût été ministre des affaires étrangères. - -On annonce comme à peu près certaine l'arrivée du roi de Prusse à la fin -de ce mois, et, bientôt après, celle de l'empereur de Russie. Avec le -roi de Grèce, le frère du taïcoun du Japon et le pacha d'Égypte, cela -fera une table d'hôte aussi amusante que celle que trouva Candide à -Venise. - -A peine une épine est-elle hors du pied, qu'il en entre une autre. La -question d'Orient mûrit rapidement et bientôt nous en aurons des -nouvelles. Ici, on a décommandé les réserves, mais on fabrique des -fusils avec beaucoup d'activité; on dit que le mois prochain on en fera -cinq à six mille par jour. On en a commandé partout, et ce qu'il y a de -curieux, c'est que les meilleurs se font en Espagne. - -Je ne suis pas trop mal depuis quelques jours que le printemps s'est -déclaré pour tout de bon. Il fait même trop chaud. Cependant je mène -toujours la vie d'anachorète. Je ne sors jamais le soir, je ne dîne -jamais en ville et j'ai absolument renoncé au monde. J'ai en ce moment -mon domestique malade, ce qui me contrarie beaucoup. On me promet que ce -n'est qu'une grippe qui n'a rien de grave. Il n'y a pas dans les petites -misères humaines d'ennui plus grand que de changer d'habitudes et de -serviteurs. - -Un des honnêtes gens qui viennent quelquefois me tenir compagnie, avait -vu Nigra chez le prince de Metternich, où son entrée avait fait -sensation. Il paraissait être dans la maison sur un très bon pied. Je -vois que M. d'Azeglio assistera au congrès de Londres et je m'en réjouis -en le supposant un avocat de plus pour la paix. - -Nous attendons des dépêches télégraphiques de Londres, au sujet de la -grande manifestation réformiste de M. Beales. Il me semble que cela -passe la permission, et il serait bien temps qu'on mît à la raison toute -cette canaille qui se mêle de ce qui ne la regarde pas. - -Il est probable que vous ne serez ici que vers les premiers jours de -juin; car vous avez encore bien du chemin à faire et des occasions de -vous arrêter. Vous arriverez au moment le plus brillant de l'Exposition, -avec toutes les têtes couronnées. Je vous ai dit que j'avais déjeuné il -y a huit jours avec Leurs Majestés, qui m'ont demandé de vos nouvelles. -Si vous êtes à Paris en juin, il est probable que vous serez engagé à -Fontainebleau. Le prince impérial est allé à Saint-Cloud. Il est tout à -fait bien à présent. - -Adieu, mon cher Panizzi; amusez-vous pour deux; car, moi, je ne m'amuse -guère. - - - - -CXX - - -Paris, 17 mai 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Je suppose que vous êtes toujours à Florence, attendant sir James; mais -je crains que vous ne tardiez tant, que vous ne trouviez plus personne à -Paris. On me dit qu'on commence à partir pour la campagne. Cette grande -quantité de princes, empereurs, taïcouns qui nous envahit est bien faite -pour effaroucher les Parisiens pur sang. - -L'article qui a fait sensation ici et à Londres est dans la _Revue des -Deux Mondes_ du 15 avril, signé «M. Collin»[13]. Il traite des _trade's -associations_ et de la situation actuelle de l'Angleterre. Je l'ai donné -à lire à la comtesse Téléki, qui en a été très frappée et ne comprend -pas qu'un étranger sache et comprenne tant de choses curieuses; mais le -plus remarquable, selon moi, c'est la façon dont tout l'article est -fait, disposition, style, etc. Enfin je trouve qu'il y a là dedans -quelque chose de supérieur. Je regrette qu'au lieu de s'occuper de -mathématiques et surtout de bibliophilie, il ne se soit pas borné à -faire du journalisme. - - [13] Pseudonyme qui cachait le nom de M. Libri. - -Vous aurez, quand vous viendrez à Paris, une fort jolie petite maison à -vous, rue du Faubourg-Saint-Honoré, que M. Fould avait fait construire -pour son fils encore garçon, avec une porte mystérieuse sur la rue, dont -j'espère que vous n'abuserez pas. - -Adieu, mon cher Panizzi; nous avons depuis quelques jours un temps -d'hiver qui me désespère. Je voudrais bien que, pour votre arrivée ici, -vous fussiez un peu mieux traité. Je n'ai pas entendu parler de M. -Gladstone, qu'on attendait à Paris ces jours-ci. - - - - -CXXI - - -Paris, 24 mai 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Il me semble, au sujet de votre logement à Paris, qu'il ne serait pas -très convenable de ne pas accepter celui que vous offre M. Fould. Où -avez-vous pris que ce fût une maison entière? C'est un petit appartement -de garçon que M. Fould avait fait faire, comme je vous l'ai déjà dit, -avant que son fils fût marié, et qui est juste ce qu'il faut pour un -personnage de votre poids. Il y a une entrée particulière sur la rue, -_pour introduire en secret les concubines_. M. Fould compte sur vous, et -vous auriez tort, je crois, de vous excuser. - -Le prince impérial va bien. Il est établi à Saint-Cloud, ce qui vaut -bien mieux pour lui que la vie de Paris et des Tuileries. - -Que dites-vous du voyage du sultan à Paris? Cela a l'air d'un -opéra-comique. Je pense que tous ces grands personnages viennent voir -mademoiselle Thérésa et mademoiselle Menken. Ces dames font de très -brillantes affaires et ont augmenté leurs prix, comme les bouchers; -elles vendent comme eux de la viande fraîche, ou soi-disant telle. - -Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons un temps exécrable. Il fait plus -froid que le pire jour de janvier à Cannes. On nous dit à l'Institut, -que c'est une année exceptionnelle, comme il y en a deux par siècle, -revenant à un intervalle régulier, et que c'est 1816 qui revient en -1867. Je regrette bien d'avoir subi deux fois pareille misère. Je vois, -comme consolation, qu'il a neigé deux jours de suite à Londres. - - - - -CXXII - - -Paris, 26 juin 1867. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai déjeuné samedi avec deux personnes très fatiguées de leurs corvées -passées et se préparant aux corvées à venir, _monsieur_ souffrant de -rhumatismes, _madame_ d'un gros rhume, assez bien l'un et l'autre -cependant. Ils m'ont demandé de vos nouvelles. Le fils va parfaitement -et court comme une personne naturelle. - -Je vous engage à lire, dans _le Moniteur_ d'aujourd'hui, le discours de -Sainte-Beuve au Sénat. Il vous amusera. Il est impossible d'avoir plus -d'esprit; mais il a sacrifié le fond à la forme et a dit tout ce qu'il -fallait pour rendre impossible le vote qu'il demandait. Où s'arrêteront -les cléricaux? - -Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous quelque chose du grand concile -qu'ils font à Rome? - - - - -CXXIII - - -Paris, 30 juin 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Voici un récit qui vous plaira peut-être. M. le préfet de la Seine a -invité le roi des Belges à dîner avec le conseil municipal. Il a pris -sans façon le bras de la reine, et, se tournant vers le roi: «Roi des -Belges, donnez le bras à madame Haussmann.» - -Je suis mieux de santé, mais non pas assez bien cependant pour -entreprendre le voyage de Londres, et, quoique nous soyons très amis, je -ne voudrais pas vous donner l'embarras de ma carcasse, si je venais à la -laisser dans Bloomsbury square; d'ailleurs, on m'a violemment pressé -d'aller à Biarritz. Je m'en suis défendu et m'en défendrai tant que je -pourrai; mais vous comprendrez qu'il serait assez mal à moi de refuser, -et d'aller autre part. Si dans cette affaire je n'avais qu'à suivre mon -goût à moi, je partirais dès demain sans voir même le sultan; mais il -faut faire son métier de courtisan. - -Madame de Montijo est à Paris depuis trois ou quatre jours. Elle est -logée avenue Montaigne; la duchesse de Mouchy et je ne sais qui encore -occupant les maisons de sa fille. Elle va très bien et il me semble -qu'il y a un peu d'amélioration à ses yeux. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie jusqu'à -l'automne. - - - - -CXXIV - - -Paris, 5 juillet 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Maximilien a eu le sort de bien des aventuriers. Il est une des victimes -de notre saint-père le pape, qui déjà a fait tant de mal à sa famille. -Le diable, c'est que, quoi qu'on dise et qu'on fasse, une partie de la -responsabilité retombe sur nous. Hier, on disait (mais heureusement sans -qu'on pût dire de quelle source) que les Mexicains avaient assassiné -notre ministre à Mexico, ce qui nous ajouterait des embarras nouveaux. -Ce serait un cas comme celui du consul pris par le roi Théodoros -d'Abyssinie. Il n'y a que les Yankees et le _Lynch Law_ qui puissent -venir à bout des Mexicains. C'est une race tellement pourrie, qu'il n'y -a plus d'espoir de la régénérer. Il faut l'exterminer pour faire quelque -chose du pays. Je crains bien qu'on en soit venu en Espagne à une -situation presque aussi mauvaise. Tout ce que j'apprends tend à prouver -que la gangrène est partout. - -Adieu, mon cher Panizzi. Le sultan a eu une peur bleue dans le chemin de -fer. Il disait d'arrêter, il voulait descendre, il a crié et pleuré en -faisant ses trente lieues à l'heure. Il est fort poli ici, et dit des -choses aimables à tout le monde, ou bien Fuad Pacha les lui fait dire. - - - - -CXXV - - -Paris, 11 juillet 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Je ne sais si vous avez eu connaissance de cette misérable querelle de -Sainte-Beuve avec M. Lacaze au Sénat. Cela s'envenime tous les jours. On -vient de mettre à la porte les élèves de l'École normale qui étaient -allés complimenter en corps Sainte-Beuve. Grâce aux trompettes des -journaux l'École de droit et l'École de médecine vont faire une -démonstration du même genre. Pour augmenter les embarras du ministre de -l'instruction publique, son fils est allé hier souffleter un -journaliste, ce qui est une sacro-sainte personne aujourd'hui. Tout est, -dans ce temps-ci, à la débandade, faute de commandement. - -On a présenté au Corps législatif une loi sur le droit de réunion qui ne -peut être discutée cette année faute de temps matériel. Voilà que les -ouvriers du faubourg Saint-Antoine, pour montrer combien cette loi est -utile et bonne, demandent à se réunir pour célébrer le 14 juillet, -c'est-à-dire l'anniversaire de la prise de la Bastille. Vous qui -connaissez le bon sens et la tranquillité de nos ouvriers, pensez-vous -que pareille réunion se passerait aussi paisiblement que celle de -Hyde-Park le mois dernier? Ce sont de bien mauvais symptômes et le ton -des journaux de l'opposition vous montrera quels sont leurs projets ou -leurs espérances. - -Je crois que le voyage de l'empereur d'Autriche à Paris n'aura pas lieu, -et je ne crois pas qu'il faille trop s'en affliger. Moins nous nous -mêlerons des affaires d'Allemagne, mieux ce sera pour nous. - -Adieu, mon cher Panizzi. L'impératrice va passer quatre jours en très -grand particulier avec la reine. Je pense qu'elle s'arrêtera bien un -jour à Londres. Elle est incognito, mais vous ne ferez pas mal de vous -inscrire, si elle vient dans vos parages. Ceci entre nous. - - - - -CXXVI - - -Paris, 19 juillet 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Je ne sais qu'une chose, c'est que l'impératrice va passer quelques -jours en tête-à-tête avec la reine. Il est évident qu'elle aura au moins -une de ses dames avec elle. Lorsque je saurai qui, je vous le manderai -aussitôt. Il me paraît improbable qu'elle aille en Angleterre sans -s'arrêter au moins un jour à Londres pour se reposer un peu de ses -fatigues de maîtresse de maison. - -Lorsque vous verrez M. Lowe, faites-lui mes compliments de son dernier -discours, qui ressemble un peu aux prédictions de Jérémie, mais qui me -semble un modèle du véritable style parlementaire. Ce style disparaîtra -comme beaucoup d'autres bonnes choses sous l'irruption des mauvaises -manières américaines qu'il a prédites, et ce sera grand dommage. - -On dit que la session finira la semaine prochaine, pour recommencer au -mois de novembre et discuter la loi de la presse, des réunions, etc. Je -crois que je me priverai d'y assister si je vis assez pour aller à -Cannes. - -Adieu, mon cher Panizzi. On dit que notre ministre à Mexico, M. Dano, a -été fusillé par Juarez. C'est le pire qui pouvait nous arriver. Je ne -sais si c'est le cas d'appliquer l'axiome espagnol, _siempre lo peor es -cierto_. - - - - -CXXVII - - -Paris, 26 juillet 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Il paraît que le tête-à-tête d'Osborne a été des plus intimes. On m'a -dit que Sa Majesté n'allait pas à Londres, donc vous n'avez eu rien à -faire. - -Malgré toutes ces visites pacifiques de rois et de ministres, il y a -toujours une inquiétude vague, mais dont l'effet est très réel. On dit -qu'il y a ici des capitaux énormes, et personne ne veut faire de -placement même à quelques mois. Personne ne peut dire de quoi il a peur, -mais tout le monde a peur. Nous sommes, en effet, dans la plus étrange -de toutes les situations, ayant les inconvénients du système -parlementaire sans en avoir la solidité; les inconvénients de -l'absolutisme et même ceux de la liberté. - -Au milieu de tout cela, l'empereur continue à être très populaire, et -par exemple, toutes les fois qu'il vient à l'Exposition, il a une espèce -d'ovation de la part des ouvriers qui nomment Pelletan et Jules Favre. -J'ai peur que cela ne lui monte la tête et ne l'empêche de voir le -danger très réel de la situation. On attend l'impératrice demain soir. - -La princesse de *** est ici scandalisant tout le monde par ses façons de -faire. Elle donne des rendez-vous et n'y vient pas; elle rit, elle -pleure, elle gronde, elle a des accès de colère et de larmes. Je la -trouve extrêmement jolie et d'une blancheur de peau qui promet beaucoup. - -Adieu, mon cher Panizzi. Lisez, dans la _Revue des Deux Mondes_, le -deuxième article signé «Collin», sur les associations ouvrières. Il y a -aussi, dans la même revue du 15 de ce mois, une réponse de M. -d'Haussonville au prince Napoléon, très pénible, ce me semble, pour Son -Altesse. - - - - -CXXVIII - - -Paris, 7 août 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Le prince impérial est revenu de Luchon en très bonne santé, sans la -moindre trace de sa maladie. Madame de Montijo a été un peu souffrante -ces jours passés. Elle va mieux à présent. - -Avez-vous lu la lettre de mon confrère l'évêque d'Orléans sur les -affaires de Rome et d'Italie? - -Il annonce toute sorte de catastrophes. M. de Sartiges, notre -ambassadeur à Rome, qui vient d'arriver ici (je ne sais trop pourquoi), -dit que le pape ne s'est jamais si bien porté. Je pense qu'il dépassera -les _annos Petri_. Est-il vrai que Nigra ne reviendra pas à Paris? J'en -serais fâché pour ma part, et je crois qu'on aurait tort de le changer. - -Je suis de votre avis au sujet de l'article de la _Revue_ signé Collin. -Il est inférieur au premier, mais cependant toujours très remarquable. -Si ce qu'il dit est vrai, cela ne promet pas poires molles pour -l'avenir. Ce qui m'étonne, c'est que le gouvernement britannique, si -prudent d'ordinaire, prenne, pour faire une concession aux radicaux, le -moment où ils sont le plus menaçants. On ne cède jamais aux menaces que -l'on ne se repente bientôt de n'avoir pas risqué la bataille. Le pis, -c'est que cela ne dispense pas de la livrer, et, quand on s'y résout à -la fin, on la perd. Ce diable de système américain nous envahit tous les -jours. Je crois, mon cher Panizzi, que nous sommes nés trop tard. Le bon -temps est passé et nous aurons des couleuvres à avaler. - -Je n'aime pas ce voyage de Saltzbourg, qui est malheureusement décidé. -Je cherche en vain le bon côté et je ne vois que les inconvénients qui -me semblent des plus gros. On commence à dire qu'au retour ils -ramèneront à Paris François-Joseph et l'impératrice. On les dit très -médiocres l'un et l'autre, détestant au fond du cœur M. de Beust et -prêts à le planter là à la première occasion. - -Les Grote ont passé par ici, à ce que j'ai appris, mais je suis tout à -fait ruiné dans leur esprit, depuis que j'ai écrit que Cousin avait dit -sur Socrate ce que les professeurs allemands ont inventé longtemps -après. Madame ne m'a pas pardonné non plus d'avoir estimé douze francs -un Titien qu'elle a payé douze mille francs. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous le mieux que vous pourrez. - - - - -CXXIX - - -Paris, 21 août 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis pour ma part tantôt bien, tantôt mal, mais n'ayant jamais de -sécurité. On m'a conseillé des capsules d'essence de térébenthine. Elles -me réussissent assez bien. Pourvu que cela dure! C'est ce que disait -Arlequin, à la hauteur d'un troisième étage, en tombant d'un cinquième. - -Si j'en crois les cancans et les journaux, l'entrevue de Saltzbourg -tournerait à la pastorale. Les malins ont peur de la dernière lettre -adressée au ministre de l'intérieur au sujet des chemins vicinaux. Ils -disent qu'on veut donner le change et faire croire à la paix. On voit -tout dans tout, avec un peu de bonne volonté. - -Il y avait, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août, un assez bon -article sur l'état de l'Allemagne qu'on attribue au comte de Paris. -L'avez-vous lu? Il conclut plutôt à la paix. S'il est réellement de lui, -il est plus fort qu'aucun de ses oncles; mais cela ne m'empêche pas de -trouver qu'un prince a mieux à faire qu'à publier des articles pour le -plus grand divertissement des oisifs. Je crois que si, au Ier siècle, -l'imprimerie eût été découverte, le diable aurait eu plus beau jeu à -tenter Notre-Seigneur. - -J'ai dîné hier chez la comtesse de Montijo, que j'ai trouvée assez bien -portante. Elle m'a demandé de vos nouvelles. Elle n'en avait pas de sa -fille, autrement que par les journaux. Il m'a semblé qu'elle était assez -inquiète des mouvements qui ont lieu en Catalogne. Ce n'est pas encore -grand'chose, mais dans une maison d'amadou une étincelle peut faire de -grands ravages. - -Adieu, mon cher Panizzi. Que dites-vous de l'incendie du _Saint-Pierre -Martyr_ à Venise? Il me semble que, dans toute l'Europe, on devrait -retirer des églises les tableaux de maîtres. Il n'y a pas de pires -conservateurs que les prêtres, et cependant ils veulent tout avoir. - - - - -CXXX - - -Paris, 2 septembre 1867. - -Mon cher Panizzi, - -La chaleur tout à fait tropicale que nous avons depuis trois semaines -m'a fait du bien. Je suis donc, pour le présent, dans un état assez -tolérable. J'ai cependant, surtout le soir, de petits accès de -suffocation, mais pas trop douloureux. En somme, je suis bien mieux que -lorsque vous m'avez quitté. Ma prudence y est pour beaucoup. On m'a -offert de me mener à Biarritz; mais cette même prudence m'a fait -refuser, ce qui, je crois, n'a pas augmenté mon crédit. Je suis comme -les chats malades, je me fourre dans un coin et n'en sors pas; -d'ailleurs, je ne me sens pas d'humeur assez joviale pour les -_mocedades!_ de Biarritz. J'attendrai donc ici les approches de l'hiver -et je m'enfuirai aussitôt à Cannes, où j'espère bien vous voir. - -Viollet-Leduc, qui a accompagné Leurs Majestés dans leur voyage à Lille, -Dunkerque, Amiens, etc., dit qu'il n'a jamais vu enthousiasme ou plutôt -frénésie pareille. _Les points noirs_, qui ont fait mauvais effet à -Paris, ont été pris pour une marque de franchise. Je les traduis -également de cette manière. Mon impression est à la paix. Il est vrai -que l'Europe est toute pleine de poudre et qu'il suffirait d'une -étincelle pour tout mettre en feu; mais c'est justement ce qui me -rassure. Chacun peut voir très clairement ce qu'il a à perdre, et très -confusément ce qu'il pourrait gagner. Je crois que le joueur le plus -hardi, soit M. de Bismark, hésiterait. - -Lisez dans la _Revue des Deux Mondes_ un article assez intéressant (1er -septembre), d'un Polonais nommé Kladzko, sur le congrès de Moscou. A -part les exagérations d'émigré, qu'il faut écarter, il y a là un aperçu -curieux de la situation de l'Europe orientale. Je me rappelle mon -_standing joke_ avec lord Palmerston, qui n'admettait pas la question -d'Orient. Elle s'est rapprochée et n'est plus maintenant à -Constantinople. - -Vous avez peut-être entendu parler d'une correspondance de Pascal, -découverte par M. Chasles de l'Académie des sciences, d'où résulterait -qu'il aurait découvert avant Newton les lois de l'attraction. Cela fait -grand bruit. Pour moi, je ne doute pas un instant que ce ne soit l'œuvre -d'un faussaire. Il suffit de lire trois lignes pour s'apercevoir que ce -ne peut être le style de Pascal. On y trouve des mots comme -_mystification_, qui ne datent que du XIXe siècle. D'ailleurs, la chose -ne manque pas d'une certaine habileté et prouve des connaissances -scientifiques peu communes. M. Chasles, le propriétaire des autographes, -est, à ce qu'il paraît, à l'abri de tout soupçon. Beaucoup de gens -prétendent que cela vient de Libri. Je n'en crois rien, mais comme M. -Chasles ne veut pas dire de qui il tient ces papiers, cela laisse libre -cours à toutes les médisances. - -Paris est absolument vide de Parisiens; mais les étrangers et les -vilains étrangers y abondent. C'est très ennuyeux; mais je passe mon -temps assez doucement néanmoins, vivant en complète solitude. - -Adieu, mon cher Panizzi. Va-t-on _really truly_ faire la guerre au roi -d'Abyssinie? Cela me semble si peu anglais, que j'en doute encore, -pourtant un officier de mes amis me dit qu'il espère être attaché comme -volontaire à l'état-major anglais. - - - - -CXXXI - - -Paris, 13 septembre 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Je n'assisterai pas à la discussion des lois sur la presse et sur -l'organisation de l'armée. Lorsqu'on lit les journaux, on se demande ce -que signifie une loi sur la presse. Jamais sous Louis-Philippe on n'a eu -plus de liberté, et il faut l'ajouter, jamais on n'en a plus abusé. -Quant à la loi sur l'armée, je crains qu'elle ne passe qu'avec des -modifications qui la rendront mauvaise. J'ai lieu de croire que -l'inventeur de toutes ces belles choses s'en mord les doigts à présent; -mais il n'est pas de ceux qui fassent leur profit du proverbe: _Look -before you leap._ - -Que dites-vous de Garibaldi et du baptême qu'il propose? Il est -impossible d'être plus fou ni plus bête. J'espère que ce dernier fiasco -l'obligera à se tenir tranquille. On prétend qu'il veut aller à Londres -faire de la propagande antipapiste. Je doute qu'il soit reçu comme la -première fois. - -Tout paraît terminé en Espagne. La morale de la chose, c'est que, tant -que l'armée sera fidèle, Prim ne pourra rien faire; mais Narvaez est -bien vieux et l'innocente Isabelle bien folle. - -Adieu, mon cher Panizzi. Que dit-on en Angleterre des affaires d'Orient? -Cela prend rapidement les proportions d'une question européenne. Les -journaux russes sont des plus belliqueux. Ils demandent la Gallicie et -la Bulgarie pour commencer. - - - - -CXXXII - - -Paris, 27 septembre 1867. - -Mon cher Panizzi, - -J'espère que vous êtes rentré à Londres en bonne santé après vos courses -dans le Nord. Si vous n'avez pas été plus favorisé que nous par le -temps, je vous plains. Voici l'hiver qui s'avance à grands pas. On voit -toute sorte d'oiseaux qui s'envolent vers le sud et les astrologues nous -prédisent un hiver rigoureux. - -J'ai fait une expédition à la campagne chez mon cousin, qui a un cottage -à une douzaine de lieues de Paris. Je n'y suis resté que deux jours, et -cela ne m'a pas trop bien réussi. J'ai trouvé que, après tout, l'air de -Paris est encore plus respirable que celui de la Brie. Pourtant, je ne -suis pas trop mal, considérant le temps et les circonstances -aggravantes. Mais j'ai une nouvelle et sérieuse préoccupation: mes yeux -m'inquiètent. J'ai envie et peur de consulter Liebreich, et, d'un autre -côté, si je perds la vue, que diable deviendrai-je? - -Je suis fort content de la décision de M. Ratazzi, et je crois qu'il a -fait tout ce qui lui était possible de faire, en temps de révolution, -avec cet enfant terrible trop bête pour sentir combien il est criminel. -Après le congrès de Genève, il n'y avait plus qu'une sottise à faire, il -ne l'a pas manquée. - -J'ai eu des nouvelles de Biarritz. Tout le monde se porte très bien, et -le prince impérial, qu'on avait fait malade, est à merveille. Il paraît -qu'on vit fort retiré. Le temps est assez mauvais, ce qui me fait croire -qu'on reviendra bientôt. M. Fould, qui avait écrit de Tarbes à -l'empereur, en a reçu une lettre dont il est très content, c'est-à-dire -qu'elle est des plus pacifiques et tout à fait à l'unisson des discours -d'Amiens. - -Tout le monde cependant ici croit à la guerre; mais, en vérité, je ne -comprends pas pourquoi. Il me semble que, après l'évacuation de -Luxembourg, nous n'avons pas de sujet de querelle avec la Prusse. Lui -faire la guerre pour avoir gagné la bataille de Sadowa serait par trop -absurde, et la conséquence inévitable serait de mettre toute l'Allemagne -contre nous. D'un autre côté, je ne puis croire que M. de Bismark, qui -est un homme de sens, et qui a fort à faire, essaye pour la seconde fois -de jouer un va-tout en nous provoquant. - -Après avoir prêché le respect des nationalités, nous ne pouvons -honnêtement nous opposer à ce que l'Allemagne s'unifie, comme l'Italie. -Il y a grande apparence que cette unification suscitera beaucoup -d'embarras à la Prusse, qui, après avoir excité les passions -révolutionnaires, cherche maintenant à les comprimer, et qui bientôt -soulèvera des tempêtes. Ce n'est qu'alors que les chances seraient en -notre faveur. Jusque-là, je crois la guerre impossible, je dis entre la -Prusse et nous, car, du côté de l'Orient, il peut arriver telle chose -qui amène une grande conflagration. - -Adieu, mon cher Panizzi; mille compliments et amitiés. - - - - -CXXXIII - - -Paris, 9 octobre 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Rien ne faisait présager la mort de M. Fould, qui semblait avoir une -santé excellente, et qui, depuis sa retraite, avait repris des forces et -menait la vie la plus saine et la plus active. Je ne sais rien encore -sur la cause de sa mort. Son médecin, M. Arnal, était venu passer -quelques jours à Tarbes, non pas pour lui donner des soins, mais pour -respirer lui-même l'air des montagnes. Il l'avait quitté en bonne santé -le matin même. Berger, qui était revenu de Tarbes la semaine passée, me -disait, samedi dernier, qu'il n'avait jamais vu M. Fould plus gai ni -mieux portant. - -Je pense que l'empereur l'aura vivement regretté, d'autant plus qu'il a -quelques petits reproches à se faire. Lorsqu'on pense à ce qu'est devenu -le conseil privé, qui, en cas de régence, serait le gouvernement, on est -effrayé. M. Fould était le dernier sur lequel on pût compter comme -intelligence et dévouement. - -Cette mort a produit ici une grande sensation et ajoute encore à la -tristesse générale. Les funérailles auront lieu ici le 15, à ce que je -crois; probablement alors la cour sera de retour à Paris. On dit qu'il -fait mauvais temps à Biarritz et qu'on y vit de la manière la plus -retirée. - -Malgré le premier fiasco de Garibaldi, il ne me semble pas que les -affaires du pape soient en bon état. M. Ratazzi aura-t-il la force de -s'opposer à l'invasion? Sera-t-il soutenu? Tout cela est fort douteux. -On dit, et je tiens le fait d'une assez bonne autorité, qu'on cherche en -ce moment à persuader au pape qu'il vaudrait mieux, pour lui comme pour -l'Italie, permettre que les troupes italiennes occupassent les provinces -qui lui restent et qu'il se bornât à conserver Rome. Il faut convenir -qu'il est difficile et surtout très dispendieux d'entretenir un cordon -très étendu dans un pays de montagnes, où il est impossible de garder -tous les sentiers, tandis que garder Rome même serait chose assez aisée. -Je ne serais pas surpris qu'ici on donnât les mains à cet arrangement; -mais, du côté du pape, on ne peut attendre que de l'opiniâtreté. Il a du -courage, du penchant même pour le martyre; mais de sens commun, pas -l'ombre. C'est une tête aussi creuse que celle de Garibaldi. - -Adieu, mon cher Panizzi. J'espère que vous pensez à Cannes pour cet -hiver. Tous les astrologues prédisent qu'il sera rigoureux. - - - - -CXXXIV - - -Paris, 15 octobre 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis allé hier à l'enterrement de notre pauvre ami, qui était un des -plus vraiment lugubres que j'aie vus, malgré la pompe que les ministres -ont voulu déployer à son occasion. - -Quant aux causes de la mort de M. Fould, on n'en sait rien, et les -médecins ne me paraissent pas mieux instruits. Il s'est plaint d'un peu -de malaise avant le dîner, et s'est couché vers cinq heures. Il a pris -un bouillon et fumé un cigare et s'est arrangé pour dormir en disant à -son valet de chambre de n'entrer que lorsqu'il sonnerait. A sept heures -est venu un télégramme. Son domestique est entré doucement dans sa -chambre, a cru qu'il dormait et a déposé la dépêche sur sa table de -nuit, sans faire de bruit. Une heure et demie après, on est rentré. Il -était exactement dans la même position, mort et déjà froid. C'est la -mort de notre ami Ellice, aussi douce, mais venant bien plus tôt. Il -avait pris toutes ses dispositions pour sa mort assez longtemps -auparavant. - -On est inquiet des affaires de Rome. M. Ratazzi dit qu'il ne peut avoir -un cordon de soixante-quinze lieues qui ne puisse être traversé quelque -part, et demande à faire occuper les provinces encore papales, de façon -à n'avoir que la banlieue à garder. Ici, c'est un déchaînement furieux -contre le gouvernement italien, qu'on accuse de manque de foi. Je le -crois plus coupable de faiblesse que de manque de foi; mais la conduite -qu'on tient avec Garibaldi est honteuse. Si cet imbécile a le pouvoir de -se moquer des lois et des traités, il serait plus simple de le faire -dictateur. On croit que, s'il n'y a pas d'insurrection à Rome, les -choses peuvent encore s'arranger. - -Vous ai-je dit le mot du prince à Saint Jean de Luz? Leur canot, par une -nuit très obscure (un prêtre était à bord), a donné contre un rocher. La -nuit était si noire, que personne n'a vu le pilote, qui était à l'avant, -tomber et se fracasser la tête et se noyer. Les matelots se sont jetés à -la mer, ayant de l'eau jusqu'aux aisselles et par-dessus la tête, quand -la vague déferlait. Ils ont porté ainsi le prince sur le rocher, trempé -jusqu'aux os. L'impératrice lui criait: «N'aie pas peur, Louis.» Il a -répondu: «Je m'appelle Napoléon.» Cela m'a été conté par deux témoins, -Brissac et M. de la Vallette. - -Adieu, mon cher Panizzi. Graissez vos bottes pour Cannes. L'hiver -s'annonce mal. - - - - -CXXXV - - -Paris, 25 octobre 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis allé lundi dernier à Saint-Cloud pour faire ma cour. J'ai trouvé -l'empereur engraissé et très bien portant. Le prince impérial est très -hâlé; mais il court à présent comme s'il n'avait jamais été malade. -L'empereur et l'impératrice m'ont parlé de M. Fould avec beaucoup de -sensibilité et comme s'ils sentaient bien la perte qu'ils ont faite. -Mais on s'aperçoit toujours trop tard de l'utilité de certaines -personnes. - -L'empereur d'Autriche a été fort bien reçu; on dit qu'il commence à -apprécier M. de Beust. Sa lettre à la municipalité de Vienne et sa -réponse aux évêques sont bonnes. - -Les affaires d'Italie causent ici beaucoup d'_excitement_. On les croit -finies; j'en doute. C'est un cas dont on dirait en Corse: _Si vuol la -scaglia._ La scaglia, vous l'ignorez peut-être, est l'antique pierre à -fusil des temps héroïques. Il est déplorable que deux vieux imbéciles, -aussi têtus l'un que l'autre, menacent la paix du monde. Je n'y vois -qu'un remède, c'est de les enfermer ensemble dans une île déserte et de -les y laisser jusqu'à ce que l'un ait converti l'autre. On accuse -Ratazzi de trahison. Je crois qu'il n'a été que faible et impuissant. -Mais comment se fait-il que dans un pays où l'on n'a pas l'habitude de -se payer de mots comme en France, les phrases de Garibaldi et de Mazzini -produisent tant d'effet. _Words, words, words!_ comme dit Hamlet. - -Adieu, mon cher Panizzi; je suis assez souffrant depuis quelques jours, -bien que le temps soit assez beau et pas froid. - - - - -CXXXVI - - -Cannes, 28 novembre 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis fâché de vous savoir souffrant de rhumatismes et mélancolique -par-dessus le marché. La politique, sans doute, n'est pas de nature à -rendre fort gai; mais il faut laisser _reges delirare_ et se consoler en -les sifflant. - -Il y a ici un grand nombre d'Anglais et un plus grand encore -d'Anglaises. On nous dit que lady Palmerston ne viendra pas et que sa -petite fille est hors d'état de faire le voyage. Nous avons ici lady -Houghton; mais je ne l'ai pas encore vue. Son mari, à ce que je vois, -tient de mauvais propos sur l'expédition d'Abyssinie. Quel est le Napier -qui la commande? et qu'est-il au William Napier que j'ai connu, l'auteur -de la _Guerre de la Péninsule_? Je désire fort qu'il réussisse; mais je -ne voudrais pas être dans la peau du consul anglais et des -collectionneurs de plantes et d'insectes que le roi Théodore tient en -prison. - -Nos journaux trouvent qu'on a trop pendu à Manchester. Il paraît qu'on a -mal pendu; mais, si on avait cédé et fait grâce après les processions et -le tapage fait au Home-Office, il n'y avait plus qu'à mettre la clef -sous la porte. Je suis porté à croire que la leçon profitera, et elle -était bien nécessaire. - -Je suppose qu'on a dit aujourd'hui bien des bêtises au Sénat sur les -affaires d'Italie et que mes collègues n'auront oublié rien de ce qu'il -faut pour être canonisé. C'est une raison de plus pour me réjouir de -n'être pas à Paris. Je ne sais pas si les interpellations seront admises -au Corps législatif; mais, à la contradiction près, croyez qu'on y -tiendra le même langage, et que la majorité sera beaucoup plus papaline -que le gouvernement. C'est, au fond, l'opinion de la grande majorité, et -les opposants sont pour la plupart pires que les papalins. Grâce à la -polémique des journaux, il n'y a que deux partis: cléricaux ou fénians. -Lorsqu'on veut naviguer entre Charybde et Scylla, on a tout le monde -contre soi. - -Adieu, mon cher Panizzi; tâchez de vous guérir et tenez pour certain que -vous y réussirez plutôt ici que dans Bloomsbury square. - - - - -CXXXVII - - -Cannes, 10 décembre 1867. - -Mon cher Panizzi, - -Je vous trouve courageux d'accepter[14] en ce moment ce qu'on vous -offre. Je crois que je vous conseillais d'accepter la première fois. -Aujourd'hui, il y a toutes les raisons qui vous ont déterminé à refuser, -raisons dont, à mon avis, vous vous exagériez l'importance. Il y a de -plus la très grande probabilité que vous ne pourrez pas être utile au -point où les choses sont arrivées. Mais la seule objection valable, ce -me semble, c'est que vos habitudes anglaises et votre respect des lois -vous feront faire énormément de mauvais sang, au milieu de gens en -révolution. Si vous étiez plus jeune, je vous dirais: Luttez! A présent -que vous avez fait vos preuves en matière de lutte, et que vous avez -gagné _otium cum dignitate_, je vous vois avec peine descendre dans -l'arène. Je ne sais ce que l'avenir nous réserve. Pour ma part, je le -vois fort sombre. Le combat s'engage entre deux engeances que je déteste -également, les révolutionnaires et les cléricaux. Ce sont les folies des -premiers qui ont donné tant de puissance aux seconds, puissance -probablement éphémère, mais à laquelle succédera l'anarchie la plus -terrible. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne vois nulle part -de têtes politiques pour diriger les honnêtes gens. Nos Chambres sont -arrivées à un état de surexcitation incroyable, et entraînent le -gouvernement. Nigra avait bien raison de dire que l'empereur était le -seul ami qu'eût l'Italie en France. Garibaldi et la majorité se mettent -à la traverse de ses desseins. - - [14] On se rappelle que, quelques années auparavant, les fonctions de - sénateur avaient été offertes à M. Panizzi par le gouvernement - italien, et qu'il avait alors cru devoir décliner cet honneur. Mais - l'offre ayant été réitérée, il revint sur sa détermination et fut - nommé au Sénat le 12 mars 1868. - -Nous avons ici grande foule d'Anglais. J'ai rencontré hier lord et lady -Elcho, avec une très jolie fille à eux. Je l'ai trouvé très alarmé de ce -qui se passe en Angleterre et des progrès que la démocratie y fait. Le -fénianisme n'est pas une plaisanterie. Je vois dans mon journal, que ces -messieurs ont fait sauter des murs et tué ou blessé quantité de gens -pour délivrer un des leurs de la prison de Clerkenwell. Le ton des -journaux irlandais, les processions funèbres et les excitations à -l'assassinat sont des choses nouvelles en Angleterre. Espérons que cela -ne s'acclimatera pas. - -Lorsque vous verrez lady Palmerston, veuillez trouver moyen de me -rappeler à son souvenir et de lui faire mes compliments de condoléance. - -Nous avons eu de la neige ici, pendant tout un jour! Mais le reste du -monde était alors gelé. Ici, cette neige n'a fait du mal qu'aux insectes -et à moi. Je suis toujours fort souffreteux. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. A bientôt, j'espère; car vous -ne pouvez pas ne pas vous arrêter ici en allant à Florence[15]. - - [15] M. Panizzi fut à ce moment gravement malade à Londres, et la - correspondance resta interrompue jusqu'en mars 1868. - - - - -CXXXVIII - - -Cannes, 8 mars 1868. - -Mon cher Panizzi, - -On me parle d'un remède étrange, qui a guéri un de mes amis. Il s'agit -de bains d'air comprimé qu'on donne à Montpellier. Mon ami m'assure -qu'après une douzaine d'heures passées sous une cloche, où l'on comprime -l'air, il s'était trouvé le poumon complètement libre d'un emphysème qui -allait l'obliger à quitter son métier d'avocat, et qui lui faisait -souffrir toutes les misères imaginables. Je pense faire l'expérience ce -printemps. Si vous voulez m'y tenir compagnie, vous aurez une très belle -bibliothèque, celle de la duchesse d'Albany, de beaux tableaux et une -admirable cuisine, outre un assez beau pays. - -J'ai la douleur de vous devoir quatorze shillings. Si vous ne venez pas -en France cette année, indiquez-moi comment vous rembourser; autrement, -si la cloche à air comprimé ne fait pas son office, je crains fort de -mourir votre débiteur. J'ai envie, pour m'acquitter, de vous léguer les -ouvrages de dévotion que je possède. - -Adieu, mon cher Panizzi. Édouard Fould est venu passer quelques jours -avec nous pendant les vacances de la Chambre. J'attendais Du Sommerard; -mais il est malade des suites de l'Exposition. Je tâcherai de passer ici -le reste du mois; mais cela dépend un peu de ce que décidera Jupiter. - - - - -CXXXIX - - -Cannes, 19 mars 1868. - -Mon cher Panizzi, - -Vous avez accepté dans le moment où vous le deviez. L'important, c'est -que vous n'usiez de votre chaise curule que de la façon dont j'use de la -mienne, lorsque votre santé vous le permettra. M. d'Azeglio m'avait déjà -annoncé votre nomination, et elle a été publiée dans un journal -français. Je suis sûr qu'elle sera approuvée par tout le monde, de -l'autre côté de la Manche comme de celui-ci. - -Je ne sais si vous suivez les débats de nos Chambres. Le gouvernement -donne des verges pour se faire fouetter à des gens qui les prennent -avidement, de la plus mauvaise grâce du monde et sans dire merci. - -Sauf un petit mouvement républicano-légitimiste à Toulouse, la loi sur -le recrutement de l'armée a été très bien reçue, et dans ce pays-ci avec -une sorte d'enthousiasme. Il paraît qu'il en est de même partout et que -la bosse belliqueuse des Gaulois n'est pas renfoncée; mais il n'est pas -question de guerre encore, et j'espère même qu'il n'en sera plus -question, _me vivo_. Les affaires européennes sont beaucoup moins -brouillées qu'on ne le craignait, et la Russie même paraît rentrer ses -cornes pour quelque temps. C'est que chacun a fort à faire chez soi. - -On m'a conté aujourd'hui une assez bonne histoire de mistress Norton et -de lord Suffolk. Elle voulait lui faire acheter je ne sais quoi, dans -une vente de charité. Il s'excusait, disant que cela coûtait trop cher. -_Don't you know I am the prodigal son.--No, I thought you were the fat -calf._ - -Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et passez votre temps le plus -innocemment que vous pourrez. - - - - -CXL - - -Cannes, 4 avril 1868, - -Mon cher Panizzi, - -Comment vous traite le printemps? Et d'abord avez-vous un printemps? On -me dit des choses épouvantables du temps que vous avez dans le Nord. -C'est ce qui m'a obligé à demeurer ici jusqu'à présent, et je ne m'en -trouve pas plus mal. Ensuite, je ne vois pas trop ce que je ferai. Je -balance, incertain entre retourner à Paris, ou bien aller à Montpellier -ou à Lyon essayer de l'air comprimé, bien que je n'en attende guère un -bon résultat. Si je vais en droite ligne à Paris, je serai obligé -d'aller plus tard à Montpellier; mais au moins j'aurai rempli mes -devoirs sénatoriaux, et j'étoufferai avec une bonne conscience. Je ne -sais pas trop si c'est une grande consolation. - -Je lis avec intérêt la discussion du Parlement. M. Gladstone et lord -Stanley sont d'habiles orateurs. Il me semble que l'un et l'autre, selon -l'habitude parlementaire, sont parfaitement à côté de la question. Tout -est fiction dans le système constitutionnel, et on fera un jour une -histoire assez curieuse des questions qui ont été traitées dans ce monde -sans qu'on en parlât. Au reste, qui est-ce qu'on trompe? comme dit -Basile. Tout le monde sait à quoi s'en tenir. Ce qui me paraît certain, -c'est qu'un bénéfice en Irlande ne vaut pas grand'chose à présent. Mais -la concession inévitable satisfera-t-elle les Irlandais? j'en doute -fort, et, de plus, je ne sais s'ils sont gens à être jamais satisfaits. - -Je suis frappé de voir avec quelle rapidité le vieil édifice anglais se -démolit. Le premier indice que j'ai remarqué fut lorsqu'on permit -d'aller en bottes à l'Opéra. Il en est de même partout en Europe, voire -de l'autre côté de l'Atlantique. La fameuse constitution américaine s'en -va à tous les diables, et la guerre civile qui vient de finir n'a été -qu'un prélude, croyez-le bien, à d'autres exercices du même genre. - -Ici, les petites explosions républicaines de Toulouse et de Bordeaux ont -montré que le parti rouge est toujours actif, aussi insensé et aussi -bête qu'autrefois; mais on s'applique à lui rendre les voies faciles. - -Il paraît que notre saint-père le pape a manqué, l'autre jour, passer -dans un monde plus digne de lui. Il y a eu un moment de très vives -alarmes, mais on dit qu'à présent il va bien. Il a aux jambes je ne sais -quelle vilenie qui peut tout d'un coup lui jouer un tour. D'ailleurs, il -approche beaucoup des années de saint Pierre. _Non videbis annos Petri._ -Ne serait-ce pas un grand miracle s'il manquait à la prédiction? - -Nous avons eu à l'Académie la réception de l'abbé Gratry. Je doute que -vous lisiez ces fadaises. Jamais on n'a dit plus de platitudes. Jamais -curé de village n'a débité de sermon plus vulgaire. - -Adieu, mon cher Panizzi. Je voudrais bien savoir vos projets pour cet -été; car il y a longtemps que je ne vous ai vu, et je suis devenu si peu -remuable, que le moindre voyage m'effraye. Ne pourrions-nous pas, nous -armant tous deux de notre grand courage, nous arranger pour nous -rencontrer dans quelque _Camp du drap d'or_? Selon toute apparence, -notre session durera jusqu'en juillet. Irez-vous voir la fin de la -vôtre? Je vous conjure de ne pas attendre l'hiver à Londres et les -recrudescences de rhumatismes qui ne vous manqueraient pas. - - - - -CXLI - - -Montpellier, 25 avril 1868. - -Mon cher Panizzi, - -Vous aurez lu peut-être les discours de Jules Favre et de Rémusat à -l'Académie. Vous qui connaissiez Cousin, ils ont dû vous amuser. C'est -ainsi qu'on écrit l'histoire. - -Mon ami Narvaez vient d'entrer en paradis, ayant une absolution spéciale -du pape. C'est une grande perte pour l'Espagne, où vous pouvez compter -sur des pronunciamientos. Narvaez n'avait pas toujours été si bien avec -notre sainte mère l'Église. Il y a quelques années, à la suite d'une -querelle avec Rome, il avait mis la main sur l'argent de la _bula de -cruzada_. Les gens pieux, en Espagne, payent quinze sous pour ne pas -faire maigre, et cette permission s'appelle bulle de croisade, parce -que, pour avoir le privilège de faire gras, on s'engage à se croiser ou -à payer quinze sous. Narvaez, se trouvant possesseur d'un très bon -magot, en fit bon usage. Il en donna des pensions à tous ses amis et -amies. Il n'y avait pas une proxénète à Madrid, qui ne fût pensionnée -sur la bulle. Cela vous montre combien le saint-siège est -miséricordieux. - -Ce qui n'est pas moins curieux, c'est la lettre de Kerveguen à Mazzini -et la réponse de ce dernier, attestant que les fonds secrets italiens -servaient à payer des journalistes français. Quelle canaille que tout ce -monde qui fait l'opinion en Europe et décide des affaires publiques. -Cela n'empêche pas que tout épicier, soumis au régime d'un seul journal -par jour, prend, au bout d'un mois, l'opinion de sa feuille, et vote en -conséquence. - -Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que tout ce qui se passe en -Angleterre m'étonne et m'effraye! Un ministère en flagrante minorité qui -ne veut pas s'en aller; d'autre part, ces concessions faites à l'Irlande -et au catholicisme, payées par de nouvelles tentatives des fénians. -Comme cela ressemble peu à la vieille Angleterre d'autrefois! Y a-t-il -des prophètes assez clairvoyants pour dire quel sera le résultat des -prochaines élections? Il me semble, mon cher ami, que le Vésuve se -prépare à quelque grande explosion. Quand j'avais des poumons, cette -perspective m'aurait paru attrayante. Je vous avoue que je voudrais que -l'explosion fût ajournée jusqu'après mon enterrement. - - - - -CXLII - - -Paris, 28 mai 1868. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis à Paris depuis plusieurs jours et je vous aurais écrit plus tôt -si j'en avais été capable; mais j'ai passé mon temps dans des rages -rentrées, et j'éprouvais le besoin de manger un cardinal. - -Si vous avez lu nos journaux, vous aurez vu les faits et gestes de ces -messieurs, et leurs prétentions d'avoir des médecins orthodoxes et bons -catholiques. Il y a au Sénat une certaine quantité de vieux généraux, -qui, après avoir usé et abusé de la vie, sont à présent tourmentés de la -peur du _grim gentleman below_, et dont les cléricaux font ce qu'ils -veulent. Si nos cardinaux n'étaient pas des hommes si médiocres, ils -auraient gagné la bataille; mais ils ont été si maladroits et si -étourdis, qu'ils ont fait un fiasco honteux. - -Peut-on comprendre qu'un homme comme Dupanloup lui-même dise et écrive -sérieusement que c'est une horrible impiété de croire qu'on ne peut rien -créer ni rien détruire? Ils veulent avoir des professeurs de chimie à -eux pour propager sans doute la théorie contraire. M. de Bonnechose -accuse un médecin de matérialisme pour avoir dit que l'homme est un -animal mammifère bimane. Vous noterez que la définition qu'il citait est -empruntée à Cuvier, qui croyait en Dieu. Si vous aviez vu l'explosion de -fureur de tous les sénateurs en s'entendant traiter de mammifères -bimanes, vous auriez ri du rire des dieux homériques. - -Je suis allé aux Tuileries, où j'ai déjeuné en petit comité. Tous très -bien portants. Le prince a grandi et il est maintenant plein de santé et -d'activité. Il m'a semblé aussi qu'on le tenait mieux que par le passé. -Pendant le déjeuner, l'empereur l'a envoyé demander pour me le montrer. -Réponse que le prince est à travailler et ne sera pas libre avant une -demi-heure. Cela m'a fait plaisir et m'a montré que le général Frossard -fait son métier. - -Après avoir pris vingt-huit bains d'air comprimé à Montpellier, je suis -arrivé ici en bien meilleur état que je n'étais, lorsque je vous ai -écrit. Je ne suis pas guéri. J'ai des étouffements, mais très courts, et -le manque de respiration, qui était mon état ordinaire, n'est plus que -l'extraordinaire aujourd'hui. De plus, j'avais un emphysème et mes -poumons fonctionnaient si mal, que le haut de ma poitrine ne se -soulevait pas visiblement, même lorsque je faisais une inspiration -profonde. Tout cela a changé. Je respire plus facilement; ma poitrine -fonctionne normalement, et mon médecin de Paris, de même que le docteur -Maure, qui y est en ce moment, ne m'ont plus trouvé trace d'emphysème. -Vous voyez que c'est un progrès matériel assez considérable. - -Je tâcherai, à la fin du mois prochain ou au commencement de juillet, -d'aller passer quelques jours avec vous. La difficulté présente n'est -pas dans ma santé; mais je suis chargé de plusieurs rapports au Sénat, -deux entre autres, assez sérieux, car il s'agit de réprimer -l'irréligion. Après la grande bataille de ces jours passés, il est peu -probable qu'un débat sérieux s'engage, et je pense qu'on adoptera mes -conclusions, que les pétitionnaires _vayan al carajo_. Cependant je ne -puis m'absenter que lorsque cela sera fini. En tout cas, si je viens, ce -sera avant votre tournée en Écosse, que je vous vois entreprendre avec -un peu d'inquiétude. Ne feriez-vous pas mieux d'aller à Ems ou à -Hombourg que d'aller chercher les brouillards et l'humidité des lacs? - -Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et portez-vous bien. - - - - -CXLIII - - -Paris, 11 juin 1868. - -Mon cher Panizzi, - -L'empereur a été un peu souffrant de rhumatismes, pour être allé à -Rouen. Cet animal de cardinal de Bonnechose lui a fait un discours sur -la porte de son église, d'où venait un vent glacial, tandis qu'il avait -le soleil sur la tête. A présent, l'empereur est tout à fait bien. Je -voudrais que son indisposition le guérît de l'envie de s'approcher des -cardinaux. L'impératrice et le prince impérial vont parfaitement bien. -On dit qu'elle a des projets de voyage, ce qui ne me plaît pas trop, -mais il ne s'agit pas de celui de Rome. - -Malgré toutes les prédictions et les inventions des nouvellistes je -crois que nous finirons l'année sans guerre, et même sans tapage, à -moins qu'il n'y en ait en Espagne, où, depuis la mort de Narvaez, la -chose est très probable; mais je ne pense pas qu'il y ait un contre-coup -dans le reste de l'Europe. M. de Bismark est éreinté, et c'est encore -une garantie de tranquillité pour le pauvre monde. Vous connaissez le -proverbe: «Quand les chats sont endormis, c'est la fête des souris.» Il -s'en faut beaucoup, d'ailleurs, qu'il ait les mauvaises dispositions -qu'on lui prête, et enfin il a d'assez grandes occupations chez lui. - -J'espère que la reine enverra au British Museum la défroque de Théodoros -et que j'en aurai l'étrenne. Je ne trouve pas que ce pauvre diable eût -tout à fait tort de mettre les missionnaires au violon. - -Adieu, mon cher Panizzi. Tenez-vous dans votre chambre, lorsque le vent -soufflera de l'est. - - - - -CXLIV - - -Paris, 16 juin 1868. - -Mon cher Panizzi, - -Nous avons ici un temps merveilleux et une abondance de fruits -extraordinaire. La moisson s'annonce également très bien, ce qui est un -grand point pour les élections prochaines. On pense qu'elles se feront -dans d'assez bonnes conditions, si le chapitre de l'imprévu n'apporte -pas quelque complication au dernier moment. - -Je ne sais si vous avez vu ce qui s'est passé dans le pays où l'on fait -la meilleure eau-de-vie. Un curé a mis dans son église un Saint-Joseph -tenant un lys à la main. Les paroissiens ont cru que cela voulait dire -le retour des Bourbons et ils ont cassé les vitres. Puis, avec la -rapidité d'une invasion cholérique, tous les paysans se sont imaginé -qu'on allait mettre dans les églises un certain _tableau_ d'où il -résulterait que les ventes de biens nationaux ne seraient plus légales, -que la dîme reviendrait, etc. En conséquence de quoi, ils ont voulu -procéder à l'assommement des curés; il a fallu faire venir des troupes. -Toutes les vitres étaient brisées et les curés poursuivis aux cris de -«Vive l'empereur!» Le drôle c'est que pas un des émeutiers n'a pu -expliquer ce qu'était le tableau dont ils avaient tant de peur. Cette -idée est si étrange, qu'on ne peut la supposer inventée par les rouges. -C'est évidemment une production du cru, et qui montre quelles sont les -dispositions du peuple à l'égard des prêtres. - -Il me semble que tout se calme singulièrement dans la Chambre des -communes. Après le drame, vient la petite pièce. Je n'aurais pas cru que -les droits de la femme eussent en Angleterre le succès qu'ils ont en -Amérique. Je ne doute pas que nos enfants, quand ils auront attrapé des -maladies honteuses, n'aillent montrer leur cas à des doctrices en -médecine. Cela se fait déjà beaucoup à New-York. Mais, après tout, -pourquoi cela ne se ferait-il pas? - -Si vous voyiez Paris en ce moment, il vous donnerait sans doute envie -d'y passer ce commencement d'été. Rien de plus beau et de plus brillant, -et quantité de belles dames avec des toilettes prodigieuses. Je ne sais -pas et ne comprends pas comment tout cela mange et s'habille; mais cela -prouve que le monde est bien vicieux. - -Adieu, mon cher Panizzi. Croit-on à Londres que l'assassinat du prince -de Servie mettra le feu aux poudres orientales? - - - - -CXLV - - -Paris, 18 juillet 1868. - -Mon cher Panizzi, - -Vous vous trompez beaucoup si vous croyez réellement que je suis parti -de Londres sans nécessité. Je vous assure que ce n'a pas été sans de -grands regrets. Mais je m'étais engagé auprès de mon président à revenir -et il fallait tenir ma parole, d'autant plus que la chaleur, la moisson -à faire et la fatigue nous ont si bien réduits, qu'il est douteux qu'on -ait pour le budget le _quorum_ nécessaire. Comme j'avais longuement usé -de mon congé cet hiver, j'étais obligé à plus d'exactitude qu'un autre. - -Je vais mercredi passer quelques jours à Fontainebleau, où on me fait -demander. On m'annonce liberté complète. Il paraît qu'il n'y a personne -ou presque personne. Je suis assez bien de santé, et la grande chaleur -que nous avons, et qui rend tout le monde malade, me convient assez. - -J'ai consulté l'autre jour pour vous mon médecin Robin qui est un -affreux positiviste, excommunié, comme vous savez, par monseigneur de -Bonnechose. Il dit que vous devriez essayer de l'électricité, et il m'en -a conté des merveilles. Il paraît qu'on a maintenant des appareils très -perfectionnés, qui vous envoient des décharges et des courants juste au -muscle qu'il faut exciter. Il dit qu'on doit avoir de ces appareils-là à -Londres. Il y en a à Paris. Il croit que les bains turcs sont bons, mais -qu'il faudrait y ajouter l'électricité. Consultez là-dessus votre -docteur. - -Votre correspondance italienne vous donne-t-elle par hasard des -nouvelles de la duchesse Colonna? Elle a disparu, et je voudrais bien -savoir où elle est. J'ai perdu sa trace à Rome. - -Je suis très inquiet de ce qui se passe en Espagne. Que le duc de -Montpensier soit devenu un prétendant, cela me confond. Je l'ai connu -généralement détesté, d'abord en qualité de Français; puis pour avoir -perdu sa femme en 1848; enfin pour regarder de trop près à ses bœufs et -à ses moutons en Andalousie, où il a de grands biens. Mais la reine est -tellement détestée qu'on lui préférerait le diable, je crois. - -Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et essayez de l'électricité. -Essayez, c'est là le grand point. Il ne faut jamais se résigner quand on -n'a pas plus que vous des prétentions aux vertus chrétiennes. - - - - -CXLVI - - -Fontainebleau, 24 juillet 1868. - -Mon cher Panizzi, - -Un mot à la hâte. L'impératrice me charge de vous demander si vous -voulez venir passer quelque temps ici avec elle. Il n'y a personne -d'étranger au Palais, que la maréchale de Malakof et moi. Le temps est -magnifique et les murs sont si épais et les appartements si élevés, -qu'on ne souffre pas trop de la chaleur. On dîne de bonne heure et on -sort le soir en voiture. Sa Majesté dit que ce vous serait une bonne -préparation pour les bains de Wiesbaden. - -Adieu, mon cher Panizzi. Si cette lettre vous trouve encore à Londres, -répondez aussitôt, et je pense que vous ne feriez pas mal en tout cas -d'écrire quelques mots à Sa Majesté pour la remercier. - - - - -CXLVII - - -Fontainebleau, 2 août 1868. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis trop discret pour vous demander des explications au sujet de -cette veuve, aussi secourable que celle de Jéricho, qui vous a procuré -un lit ou la moitié du sien. Je ne vois pas ce qu'il y a de si -redoutable dans la perspective d'un mois à Wiesbaden, en compagnie de -cette _vedova innominata_ et d'autres personnes de bonnes vies et mœurs, -sous la protection de Sa Majesté le roi de Prusse, avec de l'eau de -seltz naturelle tant que vous en voulez. Il se peut que vous vous -trouviez très bien de ce séjour et je suis sûr que le changement d'air -seul vous sera avantageux. - -Quel singulier voyage que celui de la reine d'Angleterre. Il semble que -d'abord elle voulut passer par Paris absolument incognito, et ce n'est -qu'après les représentations qui lui ont été faites, qu'elle a consenti -à s'arrêter une heure ou deux. On dit qu'elle va s'établir à Lucerne, -qu'elle se propose de n'y voir personne, de ne sortir guère, et que -cette vie durera un mois. Je plains lord Stanley, qui est l'éditeur -responsable. - -Il n'y a rien de plus dégoûtant que le débordement de petits journaux, -que la nouvelle loi sur la presse a créés. Ce qu'il y a de plus triste, -c'est qu'ils sont entièrement dépourvus d'esprit. Je crois qu'on n'a -jamais été plus bête ni plus grossier. Nous marchons rapidement aux -mœurs américaines. - -Il y a eu un peu de tapage à Nîmes à l'occasion d'une réunion -électorale. Ce qu'il y a de singulier, c'est que la nouvelle loi, -publiée il y a trois semaines, et que tout le monde devrait avoir lue, -paraît avoir été complètement ignorée par les tapageurs. On les a mis à -la porte très rapidement; mais c'est, à mon avis, un mauvais -commencement. - -Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et guérissez-vous. - - - - -CXLVIII - - -Fontainebleau, 11 août 1868. - -Mon cher Panizzi, - -Je me réjouis de vous savoir installé à Wiesbaden, qui n'est plus dans -le Nassau, grâce à M. de Bismark; mais j'espère que ses eaux continuent -à produire de bons effets. - -L'empereur nous revint l'autre jour de Plombières en très bonne santé; -mieux que je ne l'avais vu depuis longtemps. Vous savez que, entre -autres ressemblances, vous avez celle de souffrir comme lui de -rhumatismes. Les eaux de Plombières lui ont fait beaucoup de bien. -Peut-être ne feriez-vous pas mal d'en essayer aussi. - -La reine Victoria n'a fait que passer par Paris et n'a pas bougé de -l'ambassade. Elle avait la cholérine, si la renommée dit vrai. - -Nous avons eu à dîner samedi dernier lord Lyons et lord Stanley. Le -premier a l'air d'un _substantial farmer_; l'autre a paru à tout le -monde un imbécile à la première vue. L'impératrice, qui a causé avec -lui, ne l'a pas trouvé tel. Je l'avais rencontré à Scheveningue, il y a -quelques années, et nous avons renouvelé connaissance, mais nous n'avons -pas parlé politique. - -Hier a eu lieu la distribution des prix du concours général, où ont -assisté le prince impérial et son gouverneur. Il paraît qu'il a été -froidement reçu; au contraire, des élèves portant les noms de Cavaignac -et de Pelletan ont été très applaudis. Dans un passage du discours du -ministre de l'instruction publique, il y avait un compliment pour le -prince. On a chuté. Vous savez qu'en ces occasions, il suffit de -quelques gamins pour entraîner les autres. Le prince a été tellement -impassible pendant cette petite scène, que son gouverneur lui-même, qui -le connaît bien, a cru qu'il n'avait pas compris. Mais, en arrivant aux -Tuileries, la fermeté du pauvre enfant était épuisée, et il s'est mis à -fondre en larmes. Hier soir, il était encore tellement ému, qu'il n'a -pas pu dîner. La mère ne l'a pas été moins au récit de l'aventure. Je -trouve qu'il n'est pas mauvais qu'il s'habitue à ne pas trouver toujours -des roses sur son chemin, et la leçon en vaut une autre. - -Vous savez que je n'aime pas à faire des projets; cependant je voudrais -aller à Montpellier en octobre et être à Cannes en novembre. Vous -pourriez vous arranger pour passer par Montpellier, ce qui n'est pas un -grand détour et consulter les médecins du pays, en qui j'ai assez de -confiance. Ils valent certainement mieux que ceux de Paris, parce que, -ayant moins de malades, ils font plus d'attention à ceux qu'ils ont. En -outre, il y a des gens vraiment distingués dans cette faculté de -médecine, et je crois que leur école est la bonne, en ce qu'ils n'ont -pas de grandes théories scientifiques comme les médecins de Paris, mais -seulement des observations d'après lesquelles ils se gouvernent. La -ville n'est pas des plus gaies; cependant il y a une bibliothèque assez -belle, celle d'Alfieri, et un certain nombre de manuscrits laissés par -lui à la comtesse d'Albany. - -Adieu, mon cher Panizzi; je vous recommande aux nymphes de Wiesbaden et -à votre veuve. - - - - -CXLIX - - -Paris, 20 août 1868. - -Mon cher Panizzi, - -Grande disette de nouvelles. Il n'est plus question de guerre. On semble -très pacifique, même en Prusse, et ici, sauf les jeunes officiers, on -l'a toujours été. - -Le journal du soir m'apprend que la reine a daigné passer elle-même par -Paris, mais personne ne s'en est aperçu. Lord Stanley l'a précédée. On -dit qu'il a montré beaucoup de confiance dans les prochaines élections. -C'est son rôle, et cela ne signifie rien du tout. - -Je vois des Américains très inquiets, qui regardent une nouvelle guerre -civile comme possible. Il semble que les esprits sont, là-bas, dans un -état d'excitation diabolique. Ne croyez-vous pas que la guerre civile -est une maladie endémique du nouveau monde? Voyez les anciennes colonies -espagnoles. On en revient toujours à reconnaître la justesse du mot de -M. de Talleyrand sur les Américains: «Ce sont de fiers cochons et des -cochons bien fiers.» - -Adieu, mon cher Panizzi. Je crois que l'impératrice partira pour -Biarritz demain ou après. Elle a eu la bonté de m'engager, mais ma -prudence m'a empêché d'accepter. Je ne suis plus comme vous _adequato_ à -une ascension à la Rune. L'année passée, votre cheval gris vivait -encore. Je pense que cette nouvelle vous sera agréable et qu'elle vous -ôtera un poids de dessus la conscience. - - - - -CL - - -Paris, 1er septembre 1868. - -Mon cher Panizzi, - -Je vous suppose dûment réinstallé dans Bloomsbury square avec M. Fagan, -et vous tâtant pour savoir si les bains de Wiesbaden vous ont réussi. -J'espère que oui, bien que très souvent on n'en sente pas tout de suite -les bons effets. - -Je sais que vous avez fait en route la rencontre de M. Libri. C'est une -preuve de plus de cette grande vérité que le monde est bien petit, -puisque tant de gens qui ne se cherchent pas se rencontrent. - -Je crois parfaitement à la sincérité du roi de Prusse dans sa -conversation avec lord Clarendon. Seulement il se trompe s'il croit que -le gouvernement français voudrait ou pourrait faire la guerre, comme -moyen de dérivation. Si l'opposition devenait très puissante aux -prochaines élections, et la chose n'est pas impossible, je ne doute pas -que la tentative d'engager une guerre ne fût l'occasion d'une -catastrophe intérieure. Mais ce que le roi de Prusse ne dit pas et ce -qui est vrai, c'est qu'il y a chez lui un parti considérable qui veut la -guerre. C'est le parti des vieux Prussiens, qui ne jurent que par le -grand Frédéric et qui, depuis la bataille de Sadowa, ne croient pas que -rien puisse résister au fusil à aiguille. M. de Bismark, qui est homme -de bon sens, est le bouchon qui retient l'explosion de cette mousse -belliqueuse. S'il venait à mourir, et on le dit sérieusement malade, le -cas s'aggraverait singulièrement. L'ambassadeur de Prusse ici, M. de -Goltz, qui est très malade et à peu près désespéré, est un homme fort -sage qui fait son possible pour adoucir les frottements entre les deux -pays. Si son successeur ne lui ressemble pas, surtout s'il appartient au -parti des vieux Prussiens, la paix peut être facilement compromise. -Mais, de toute façon, je ne crois pas qu'une rupture, si elle avait -lieu, provînt de notre fait. Elle serait déterminée par les traîneurs de -sabre de Berlin. - -Comment s'annoncent les élections en Angleterre? On nous dit une foule -de choses contradictoires à ce sujet. La seule chose qui me paraisse -bien établie, c'est que personne n'a des données positives sur ce qu'il -faut attendre des nouveaux électeurs. Les probabilités sont pour M. -Gladstone; mais, si la résistance est vive, je crains qu'il ne soit -emporté bien loin du côté des radicaux, c'est-à-dire à tous les diables, -où, d'ailleurs, toute l'Europe est en train de s'acheminer. - -Adieu, mon cher Panizzi; prévenez-moi à l'avance de votre départ, pour -que je prenne les mesures nécessaires, et peut-être que je vous donne -une commission. - - - - -CLI - - -Cannes, 22 janvier 1869. - -Mon cher Panizzi, - -Je ne vous ai pas répondu l'autre jour, parce que M. Childe vous portait -lui-même des nouvelles, et je me suis abstenu de compatir à vos maux, -depuis qu'il m'a rapporté que vous montiez quatre-vingt-quatre marches -tous les jours pour dîner chez le docteur Pantaleoni. - -La convalescence de miss Lagden continue sans accident. Elle a mangé un -œuf aujourd'hui à déjeuner et un peu de poulet à dîner. Il n'y a plus de -fièvre et son état général est très satisfaisant. Quant à moi, j'ai -attrapé un gros rhume qui m'a fait perdre probablement le bénéfice de -tout le traitement antérieur. J'ai une toux qui me fatigue -excessivement, surtout la nuit; mais je la préfère à l'inquiétude que -j'avais ces jours passés. - -M. Barthélemy-Saint-Hilaire est revenu. Édouard Fould est à Marseille, -mais revient demain. Mistress Ewer n'est pas morte de fatigue et me -charge ainsi que miss Lagden de tous ses compliments pour vous. - - - - -CLII - - -Cannes, 15 mars 1869. - -Mon cher Panizzi, - -Les journaux m'ont tué plusieurs fois. M. Guizot a annoncé ma mort à -l'Académie et fait mon oraison funèbre. Il ne paraît pas que cela soit -très malsain, car je ne m'en porte pas plus mal. - -Il paraît que vous avez un temps déplorable. Il en est de même pour -nous. Je viens de lire qu'il neigeait en Calabre. La machine du monde -est détraquée évidemment. - -Je reçois des nouvelles d'Espagne. On attend tous les jours des coups de -fusil. Ordinairement ils ne se tirent qu'au printemps. L'hiver à Madrid -est trop froid et l'été trop chaud pour qu'on se livre à cet amusement. -Je ne doute pas que le duc de Montpensier ne soit élu, lorsqu'il aura -dépensé tout son argent, et, bientôt après, chassé, sinon fusillé. - -Adieu, mon cher ami. Que vient faire Nigra à Florence? - - - - -CLIII - - -Cannes, 23 mars 1869. - -Mon cher Panizzi, - -Je ne vois pas l'avenir si en noir que vous. Il y a plus, je ne crois -pas à la guerre, parce qu'elle ne me paraît pas possible. Aujourd'hui, -il faut tant d'argent pour se battre, qu'à moins d'avoir un trésor comme -le roi de Prusse avant Sadowa, ou des chambres excessivement -complaisantes, _rara avis in terris_, il n'y a pas moyen de tirer un -coup de canon. Enfin la haine et la peur de la guerre est si grande -aujourd'hui, que le provocateur serait sûr de soulever le monde contre -lui. - -Je vois avec plaisir que Victor-Emmanuel et François-Joseph se font des -politesses. La grande affaire, dans ce temps-ci, est de mettre ses -finances en bon ordre, et, du moment qu'on s'est posé comme un homme -pacifique, on appelle les capitaux. - -L'empereur a eu la grippe, mais il est tout à fait remis. L'impératrice -a eu des oreillons. Elle est bien à présent. Elle m'a écrit une très -aimable lettre à l'occasion de ma maladie. Elle me propose de traduire -et de publier la correspondance du duc d'Albe avec Philippe II, en me -donnant les pièces que possède son beau-frère. Il y en a de curieuses. - -Adieu, mon cher Panizzi. Je suis chargé de compliments pour vous par la -comtesse de Montijo et par Ragell, qui nous donna un bon déjeuner à -Bagnères-de-Bigorre, lequel m'écrit pour me féliciter d'être encore de -ce côté de l'Achéron. - - - - -CLIV - - -Cannes, 6 avril 1869. - -Mon cher Panizzi, - -Vous ai-je dit que j'avais perdu mon cousin dans la maison duquel je -demeure? C'est une amitié de plus de cinquante ans brisée. Heureux ceux -qui meurent jeunes. - -Que dites-vous de cette grande tendresse du roi d'Italie pour l'empereur -d'Autriche? Y a-t-il un dessous de cartes? Je ne le crois pas. Il est -impossible de rester très longtemps à se faire la grimace. On finit par -se fâcher tout de bon ou par rire. Je pense qu'on a pris le dernier -parti, qui est incontestablement le meilleur. Je crois de moins en moins -à la guerre; mais je crois aux progrès de la Révolution et du -socialisme. Je crois que tout le monde courbe la tête devant le monstre -qui grandit et prend des forces tous les jours. La société actuelle, -avec son amour de l'argent et des jouissances matérielles, a la -conscience de sa faiblesse et de sa stupidité. Il n'y a qu'une -aristocratie bien organisée pour résister, et où la trouver? Elle lâche -pied même en Angleterre. Tout le monde me dit que la Chambre des lords -s'exécutera sans essayer de résister. Les Irlandais en deviendront-ils -plus traitables? J'en doute fort; mais les Yankees en deviendront dix -fois plus insolents. Je crains pour le cabinet Gladstone qu'il n'ait -bien des couleuvres à avaler contre lesquelles se serait soulevé -l'estomac de lord Palmerston. - -Ici, les élections commencent à mettre le pays en fièvre. L'opposition -fait feu des quatre pieds et montre beaucoup d'audace. On lui a donné -des armes, et elle s'en sert. Autant que j'en puis juger, le -gouvernement aura une assez bonne majorité, mais seulement sur les -grandes questions: une Chambre tracassière, très divisée, peu politique -et peu faite aux affaires, voilà les probabilités. - -En Espagne, on s'attend tous les jours à des coups de fusil. Je m'étonne -qu'il n'y ait pas encore eu d'émeute à Madrid. Cela prouve que Prim a -encore l'armée dans sa main. - -Adieu, mon cher Panizzi; j'espère que vous avez, comme nous, du beau -temps. Je vous souhaite une meilleure santé que la mienne. Je n'ai -jamais autant souffert que depuis que le soleil a reparu. - - - - -CLV - - -Cannes, 22 avril 1869. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai eu hier la visite du prince Napoléon, qui m'a paru fort maigri, -mais parfaitement remis. Nous n'avons guère parlé politique, comme vous -pouvez penser; mais il a dit quelques mots qui m'ont plu et qui semblent -indiquer qu'il s'amende. Il va avec son yacht croiser dans l'Adriatique. -Je vois dans mon journal, mais _credat Judæus Apella_, que la princesse -Clotilde va le rejoindre à Venise. - -Pourriez-vous me faire envoyer à Paris les deux volumes de Bergenroth, -cet Allemand qui est mort en Espagne dans les bras de sa concubine, -abandonné de tous les Anglais craignant Dieu, après avoir justifié la -reine Jeanne, mal à propos nommée la Folle. Je crois qu'il m'en coûtera -quelque chose comme deux guinées, à moins que votre magnanimité -n'attendrisse les entrailles de votre libraire. - -Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et prenez le monde comme il est. - - - - -CLVI - - -Paris, 7 mai 1869. - -Mon cher Panizzi, - -L'impératrice va faire un voyage en Égypte, pour assister à l'ouverture -du canal de Suez. Elle m'a proposé de l'accompagner, ce que j'ai dû -refuser, à mon grand regret. Je suis beaucoup trop invalide pour faire -pareille campagne, où je ne ferais qu'embarrasser les gens qui -m'accompagneraient. Je crains, par-dessus le marché, que le voyage ne se -prolonge au delà de ce qui serait désirable. - -Grande agitation électorale. On s'attend ici--c'est à Paris que je veux -dire--à des députés incroyables. Thiers est un réactionnaire; -Garnier-Pagès, un vieux modéré; Émile Olivier, un bonapartiste. Je crois -savoir, d'ailleurs, que les meneurs du parti républicain craignent de -faire fiasco dans le reste de la France. C'est le tiers parti, très -probablement, qui gagnera quelques voix, et le tort du gouvernement est -de ne pas s'y résigner philosophiquement. Une opposition dynastique -n'est pas très dangereuse, et, en s'opposant avec trop de vivacité à ses -candidats, on risque de les aigrir et de s'en faire des ennemis -irréconciliables. - -Il me semble que les Irlandais ne se montrent pas fort reconnaissants -envers M. Gladstone. Recrudescence de fénianisme et d'assassinats. Voilà -la démocratie qui vient de faire un grand pas. La proposition de lord -Russell de créer des pairs à vie, si elle n'est pas une simple menace -destinée à demeurer comme _gladius in vagina_, est la démolition de la -Chambre des lords. La vieille Angleterre marche d'un pas rapide sur la -pente où toute l'Europe est entraînée, et c'est à tous les diables, je -le crains, que cette pente mène. - -La lutte électorale est très vive à Cannes. M. Méro donne vingt-cinq -francs à tous les curés pour qu'ils disent neuf messes en sa faveur. Une -messe vaut soixante-quinze centimes: _ergo_, chaque curé empochera -dix-huit francs vingt-cinq. Avec le suffrage universel, je crois que le -moyen n'est pas mauvais. - -Adieu, mon cher Panizzi; tenez-moi au courant de vos mouvements. - - - - -CLVII - - -Paris, 22 mai 1869. - -Mon cher Panizzi, - -Nous voilà enfin délivrés des réunions électorales. Sauf quelques -petites promenades, beaucoup de gueulements, et quelques balustrades -brisées à la place Royale, tout s'est passé sans grand mal. Les discours -tenus étaient, en général, un éloge de la République, et presque -toujours exprimaient le regret que la guillotine n'eût fonctionné qu'à -demi en 1793. Ces messieurs ne cherchent pas à prendre les mouches avec -du miel, comme le proverbe le recommande. Ces procédés ont rendu quelque -courage aux bourgeois. On n'avait pas de candidats modérés dans la -plupart des arrondissements de Paris, et on en a improvisé. Je ne leur -crois pas beaucoup de chances, mais, du moins, il y aura lutte. - -On dit que Thiers passera, mais avec un peu de peine et par un appoint -rouge au dernier moment. Il est maintenant corps et âme dans la -Révolution. Il m'a paru bien vieilli la dernière fois que je l'ai vu, il -y a une quinzaine de jours. Barthélemy-Saint-Hilaire canevasse dans le -département de Seine-et-Oise et on dit qu'il a des chances. - -Le suffrage universel est la boîte au noir et le résultat peut attraper -tout le monde; cependant tout fait supposer que la Chambre nouvelle sera -à peu près la même que l'ancienne, mais avec cette différence que les -députés auront un autre mandat beaucoup plus dans le sens libéral que -l'ancien. Le vent est au parlementarisme, un des plus mauvais -gouvernements dans un pays où il n'y a pas une forte aristocratie. - -Au reste, il paraît que, depuis quelque temps, un remède s'est présenté -contre le suffrage universel, c'est la corruption électorale. Cette -année, on dit que les candidats dépensent beaucoup d'argent. L'un d'eux -tient table ouverte, grise ses électeurs, les ramène en voiture et leur -donne des plaids et des cachenez pour retourner chez eux. Il a établi un -bureau en face d'un pont à péage, où l'on rend à tous les passants le -sou qu'ils ont payé à l'entrée du pont. - -Adieu, mon cher Panizzi. Mille compliments et amitiés. - - - - -CLVIII - - -Paris, 9 juin 1869. - -Mon cher Panizzi, - -Les eaux minérales font toujours le diable avec les entrailles humaines, -mais on dit que c'est pour leur plus grand bien. Je crois que le remède -qu'on vous a proposé, le diascordium est excellent; on en prend gros -comme une noisette, et, le cas échéant, on redouble la dose. J'en ai -fait l'essai, l'année passée, à Fontainebleau avec grand succès. Voici -un remède encore plus simple, éprouvé également; remplissez de gomme -arabique en poudre la moitié d'un verre, mettez-y du sucre si vous -voulez, puis ajoutez de l'eau en tournant dans le verre avec une -cuillère, de façon à faire une pâte de la consistance d'une gelée. Vous -l'avalerez et vous m'en direz des nouvelles. Comment n'y a-t-il pas des -médecins habiles à Naples qui vous remettent le ventre en ordre? - -Je suis toujours dans le même état, avec un peu plus de toux qu'à -l'ordinaire, très souvent de l'oppression, nul appétit et peu de -sommeil. - -Le docteur Maure ne vient pas à Paris cette année. Il a passé le temps -de son voyage en cabales électorales, et n'a pas peu contribué à -empêcher le maire de Cannes, M. Méro, d'être nommé. Les deux fils de M. -Fould ont été élus, l'un dans les Basses, l'autre dans les -Hautes-Pyrénées. Édouard ne se présentait pas; il se consacre aux -courses; mais ses chevaux ne gagnent pas. - -Il y a eu, dimanche, un beau déploiement de patriotisme d'antichambre. -Le grand prix de l'empereur a été gagné par un cheval français, tandis -que, depuis quelques années, il restait toujours aux Anglais. Les -lorettes et les belles dames étaient remarquables par leur enthousiasme -et s'entr'embrassaient pour célébrer la victoire nationale. - -A Paris, on se félicite de n'avoir nommé ni Raspail, ni Rochefort, ni -d'Alton-Shée. On devient très facile à contenter. On ne croit plus à une -petite session en juillet pour la vérification des pouvoirs. La session -ne commencera qu'en novembre; du moins, cela était ainsi hier, mais on a -peut-être changé d'avis aujourd'hui. - -Je pense que vous pourrez facilement vous procurer le dernier rapport de -M. Fiorelli sur les fouilles de Pompéi. Ce serait œuvre méritoire à vous -de me le rapporter, lorsque vous regagnerez Bloomsbury square. - -Nigra vient de publier un bouquin en latin, très savant, sur la vieille -langue irlandaise. - -Adieu, mon cher Panizzi; soignez vos entrailles, ne prenez pas trop de -glaces, et vivez en sage. - - - - -CLIX - - -Paris, 29 juin 1869. - -Mon cher Panizzi, - -Je vais après-demain à Saint-Cloud au lieu de Fontainebleau. Après les -tentatives d'émeute, il est prudent de ne pas trop s'éloigner de Paris. -J'en suis pour ma part très content, parce qu'en cas où je serais -malade, je puis en une heure rentrer chez moi. On me dit qu'il n'y a pas -d'autre invité que moi et la duchesse de Malakof. - -S'il n'y a pas d'émeute dans la rue, il y aura certainement du tapage à -la Chambre; car les «irréconciliables» veulent accomplir leurs promesses -à leurs électeurs. Puis, comme il y a plusieurs doubles élections, il -est probable que les rouges opteront pour la province, afin de ramener à -Paris l'excitation, les réunions électorales, les discours, etc. Tout -cela promet un été passablement agité. Quant à une guerre, il en est -moins question que jamais. Où faut-il aller pour être tranquille? Si on -me demandait cela, je serais bien embarrassé pour répondre. Peut-être en -Égypte, bien qu'on ait voulu faire sauter le pacha. - -Le duc de Montpensier se barbouille horriblement dans l'opinion -publique. Il veut être roi _per fas et nefas_, et il ne serait pas -impossible qu'il le fût pour quelques mois, s'il donne assez d'argent -pour cela. Mais en a-t-il et en donnera-t-il? - -Madame de Montijo, qui s'informe toujours de votre santé, est à la -campagne et fait jouer la comédie, comme si de rien n'était. Elle a de -jolies femmes pour actrices et par conséquent beaucoup de visiteurs. On -croit ici que la reine Isabelle vient d'abdiquer en faveur du prince des -Asturies. Cela produira un certain effet à Madrid, si la chose est -vraie. - -Adieu, mon cher Panizzi. Je vous dois encore le volume de Bergenroth. -C'est décidément un farceur qui a voulu se concilier les dévots en -faisant de Jeanne la Folle une protestante. - - - - -CLX - - -Saint-Cloud, 11 juillet 1869. - -Mon cher Panizzi, - -J'assiste ici au spectacle le plus étrange. J'ai l'air d'être aux -premières loges, mais je ne sais rien et ne vois pas grand'chose. C'est -derrière le rideau que la pièce se joue. Il est certain qu'il y a dans -le pays une surexcitation extraordinaire. On dit que c'est l'amour de la -liberté qui la produit. Pour moi, j'en doute, car il me semble que nous -avons déjà trop de liberté, et que nous en usons assez mal. En France, -on se passionne pour un mot, sans se mettre trop en peine de se qu'il -signifie. La Chambre et peut-être la majorité du pays veulent une -satisfaction. Il faut qu'on puisse dire: «Le gouvernement personnel a -fait son temps; maintenant, c'est le pays qui gouverne.» L'expérience -des différentes tentatives de _self government_ est oubliée. Le vent est -au parlementarisme, dont personne pourtant ne se dissimule les défauts. -D'un autre côté, on me paraît oublier que, lorsqu'on a mis le doigt dans -un engrenage, il faut que le bras y passe. Tout ce qu'on a donné n'a -servi qu'à faire demander plus, avec redoublement d'ardeur, et à rendre -plus difficile de refuser quelque chose. Vous vous rappelez l'histoire -d'Arlequin, qui donne à ses enfants un tambour et une trompette en leur -disant: «Amusez-vous et ne faites pas de bruit.» - -Mon impression est qu'on est disposé à céder sur tous les points, -excepté sur celui de la responsabilité ministérielle; or, c'est celui -auquel on tient le plus. Il est vrai qu'en France, la responsabilité -ministérielle n'a pas empêché Charles X et Louis-Philippe d'être -chassés, et que jamais un souverain qui a voulu gouverner par lui-même -n'a manqué de ministres. D'un côté, on veut un changement radical à la -constitution; de l'autre, on prétend qu'elle est compatible avec toutes -les libertés. Qui cédera? voilà la question, question qui peut amener -une catastrophe. La situation est celle d'une émeute qui commence. Le -grand nombre des curieux et des indifférents apporte un secours -considérable aux tapageurs. Une minorité factieuse peut entraîner la -foule des indifférents, et, le mouvement décidé, elle s'en défait en un -tournemain. - -On croit qu'il y aura aujourd'hui une déclaration du gouvernement au -Corps législatif annonçant des réformes. Je doute qu'on s'en contente. -On cédera un terrain qui permettra à l'ennemi d'attaquer avec plus -d'avantage. A mon avis, le plus prudent serait de _las tiempo al -tiempo_; changer le ministère dont on est las; en prendre un qui ferait -regretter l'ancien, et vivre au jour le jour. - -Adieu, mon cher Panizzi. Je sais de bonne source que l'Allemagne du Nord -n'est pas moins agitée et que M. de Bismark nous demande de nous -entendre pour faire tête à l'ennemi commun. Mais cet ennemi est bien -fort et j'ai grand'peur qu'il ne nous mange. - - - - -CLXI - - -Saint-Cloud, 26 juillet 1869. - -Mon cher Panizzi, - -Sir James est bien heureux de voir les choses couleur de rose. Chez -vous, cela est déjà assez sombre; mais, chez nous, la teinte est fort -sinistre, du moins pour mes lunettes. - -Il y a des concessions opportunes; mais je ne crois pas que celles qu'on -a faites ici fussent désirables ou nécessaires. Le désir de rechercher -un peu de popularité me paraît en avoir été la vraie cause, et le -résultat a démenti les espérances qu'on pouvait avoir conçues. On a -donné des armes à l'opposition, cela est certain. On l'a provoquée à -jouer à un jeu où elle veut des règles qui lui soient avantageuses, et -où elle se réserve le droit de tricher. Voilà, si je ne me trompe, -quelle est la situation. Les concessions ont donné à l'opposition une -grande force pour agiter les esprits, et les élections s'en sont -ressenties. La majorité gouvernementale s'y est transformée. Ils ont -tous fait comme saint Pierre et ont renié leur maître. Le duc de Mouchy -a été un des signataires de la demande d'interpellation. - - * * * * * - -_27 juillet._--J'en étais à la seconde page de ma lettre, quand la reine -d'Espagne et toute sa famille est venue. Je l'ai trouvée en meilleur -état que je n'aurais cru, c'est-à-dire moins grosse. Elle représente -assez bien et est très polie. On lui a montré Trianon et on lui a donné -à dîner, après lui avoir procuré une averse épouvantable entre -Versailles et Saint-Cloud. - -Je reprends ma politique pour vous dire que, la semaine prochaine, nous -allons faire un sénatus-consulte, qui donnera à la Chambre des députés -le droit d'élire son président, de faire des interpellations et quelques -autres items, que je ne sais pas. Je n'y vois pour ma part aucun -inconvénient, attendu que, si une Chambre est assez hostile pour ne pas -appeler au fauteuil le candidat du gouvernement, il faut ou changer de -politique, ou faire un coup d'État. - -La grande difficulté sera pour la responsabilité ministérielle, à -laquelle l'empereur est très opposé. En fait, elle existera toujours -lorsqu'il y aura un _leader_ dans un parlement. On peut la proclamer -dans un pays où on observe la loi, comme en Angleterre; chez nous, -jamais on n'a hésité à faire remonter jusqu'au souverain la -responsabilité des actes de ses ministres. - -Je vous avouerai que mon seul espoir est dans les bêtises que feront les -rouges. Ils commencent assez bien, et il est possible qu'en peu de temps -ils effrayent assez le pays pour cesser d'être effrayants eux-mêmes. - -Adieu. Faites mes félicitations à M. Gladstone et recommandez-moi aux -prières de votre directeur spirituel. - - - - -CLXII - - -Paris, 16 août 1869. - -Mon cher sir Anthony[16], - - [16] M. Panizzi fut créé K. C. B., c'est-à-dire chevalier de l'Ordre - du Bain, le 27 juillet 1869. - -Je me suis mis à reprendre des bains d'air comprimé. Il y a ici un -établissement plus grand et plus élégant que celui de Montpellier. Les -cloches sont si grandes, qu'il y tiendrait facilement trois personnes. -Le médecin qui préside a une fille asthmatique, très jolie vraiment, -mais on ne nous encloche pas ensemble, ce que je regrette. - -Je suis retourné l'autre jour à Saint-Cloud, où on m'a demandé de vos -nouvelles. Je dis les maîtres de la maison, sans parler de la maison, et -particulièrement de madame de Lourmel. Je la crois repartie pour sa -Bretagne. - -Qu'est un lord *** tué en duel, selon le journal, par un cocu de -mauvaise humeur? Je me réjouis de savoir M. Gladstone remis de ses -fatigues, mais je crains qu'il n'en ait bien d'autres pour arranger les -affaires. Il ne paraît pas que les Irlandais soient satisfaits. Vous me -direz qu'ils ne le seront jamais; au moins devraient-ils tuer un peu -moins d'intendants ou de propriétaires. - -Vous connaissez le proverbe: «Oignez vilain, vilain vous poinct.» Ce -proverbe suffirait peut-être pour répondre à la question que vous -m'adressez au sujet des dernières concessions de l'empereur. Pourtant il -faut ajouter que, les choses étant ce qu'elles étaient, il n'y avait pas -moyen de faire autrement. En second lieu, il se peut que, avec un peu de -tenue et d'adresse, on parvienne à gouverner cette Chambre, qui, après -tout, est conservatrice au fond. Malheureusement on manque ici de -_trimmers_ habiles. L'empereur a de grandes idées et ne s'occupe pas -assez des petits détails. Une chance, fort probable, c'est que les -rouges feront tant de folies et montreront tellement leurs oreilles, -qu'une réaction s'opérera dans l'esprit du public. J'y compte. Reste à -savoir si on en profitera. - -Il paraît que l'insurrection carliste fait fiasco. Les vieux chefs n'ont -plus de jambes à gravir les montagnes, et les jeunes gens ne les -connaissent pas. Il est vraisemblable qu'aujourd'hui les fils des -carlistes de 1840 sont des républicains. La plus dangereuse épreuve par -où va passer le nouveau gouvernement sera une banqueroute. Je me demande -où Prim et Serrano trouvent de l'argent pour payer les dîners qu'ils -donnent et les soldats qui empêchent qu'une révolution républicaine ou -Isabéliste n'éclate à Madrid. On me dit que l'un et l'autre de ces -grands hommes mènent joyeuse vie et jettent l'argent par les fenêtres. - -Vous ai-je parlé d'un sujet domestique de tribulations que j'ai depuis -mon retour? Ma cousine, qui demeure dans ma maison, comme vous savez, -est devenue folle. Elle a mis les domestiques de son mari à la porte, en -a pris, une vingtaine d'autres qu'elle a chassés les uns après les -autres. Elle s'imagine que tout le monde veut la voler, et elle -s'enferme sous vingt serrures tous les soirs. Tous ses amis me disent -que je devrais l'empêcher de faire ce qu'elle fait. Je n'ai aucune -autorité sur elle, n'étant même pas son parent[17]. L'autre jour, je me -suis trouvé sans portier. Je crains qu'elle ne se brûle un de ces soirs, -et moi aussi. J'espère qu'elle ira à la campagne, mais elle pense -probablement que, si elle y allait, je profiterais de son absence pour -emporter sa maison. - - [17] Ce n'était pas, en effet, une parente directe de Mérimée: c'était - la femme de son cousin. - -Adieu, mon cher Panizzi; amusez-vous bien en Écosse, mais ne buvez pas -trop. Que dites-vous de la religieuse de Cracovie? - - - - -CLXIII - - -Paris, 26 août 1869. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis allé déjeuner dimanche à Saint-Cloud, où j'ai présenté vos -hommages. Le maître de la maison était encore souffrant. Serait-ce une -excommunication de notre saint-père le pape? - -Hier, nous avons eu un bon rapport de M. Devienne sur le -sénatus-consulte. Je pense que la chose passera sans les additions que -les importants du Sénat voudraient y souder. C'est déjà bien assez comme -cela. - -Le prince impérial a eu beaucoup de succès au camp de Châlons. Il avait -tant d'aplomb et tenait son rang si bien, qu'on croyait voir le père -rajeuni. Bachon, son écuyer, que vous connaissez, me dit qu'il n'y a pas -un prince f... pour passer une revue comme lui, sur un grand cheval qui -piaffe de côté, du pas le plus égal tout le long d'une ligne -d'infanterie, sans que la musique ou les éclairs des reflets du soleil -sur les fusils lui fassent perdre la piste. - -J'ai rencontré hier Monnier, qui m'a demandé de vos nouvelles. Il est -assez surpris que le monde n'ait pas été plus mal depuis qu'il a quitté -son élève, «auquel il porte encore, m'a-t-il dit, le plus vif intérêt». - -Parmi les personnes qui se sont informées auprès de moi de vos faits et -gestes est la princesse Mathilde, que j'ai vue hier. Elle m'a dit -qu'elle avait cinquante ans, et elle ne les paraît nullement. - -Ma pauvre cousine devient de plus en plus insupportable. Aujourd'hui, -elle a mis à la porte sa trentième femme de chambre depuis un mois, et -j'ai rencontré sur l'escalier un serrurier qui portait les engins les -plus extraordinaires pour la barricader. J'ai peur d'apprendre, un de -ces jours, qu'elle est morte de faim et qu'on n'a pu parvenir jusqu'à -elle qu'avec une compagnie du génie. - -Adieu, mon cher sir Anthony. Présentez mes hommages aux dames qui -voudront bien se souvenir de moi. - - - - -CLXIV - - -Paris, 7 septembre 1869. - -Mon cher Panizzi, - -Hier, nous avons voté le sénatus-consulte, cent treize contre trois. Il -y avait dans le même moment une grande panique à la Bourse. La santé de -l'empereur donne beaucoup d'inquiétudes. Si j'en crois les gens les -mieux informés, tels que Nélaton et le général Fleury, il n'y a rien de -dangereux dans son fait: il a de temps en temps des douleurs de vessie. -Tout cela n'est pas alarmant; mais il suffit qu'il soit souffrant, pour -que toutes les imaginations se représentent ce qui pourrait arriver s'il -était mort. On m'assure que le voyage d'Orient que méditait -l'impératrice n'aura pas lieu. C'est le bon côté de l'affaire. - -Le prince Napoléon a été complimenté par son cousin sur son discours, où -il y avait en effet du bon. S'il y eût mis un peu plus de tact et de -mesure, c'eût été excellent. A tout prendre, le sénatus-consulte paraît -produire un bon effet d'apaisement, surtout dans la bourgeoisie. Le -diable n'y perdra rien pourtant et la prochaine session sera dure, avec -une Chambre peu expérimentée et ayant le sentiment de sa -toute-puissance. C'est une Convention, et il peut se faire bien des -bêtises et par ignorance et par mauvaise intention. Il y avait un tribun -romain qui disait qu'il n'avait plus rien à donner au peuple _præter -cœlum et cœnum_. C'est un peu notre cas. - -La duchesse Colonna m'écrit de Rome que le pape a pris un maître de -théologie en vue du concile. Le professeur lui parle de son affaire et -Sa Sainteté l'interrompt pour lui demander s'il y aura des banquettes -pour tout le monde. Nous aurons quelques évêques très mauvais au -concile, mais la majorité sera contre les innovations et les décisions -tranchantes. C'est, dit-on, l'esprit qu'apporteront les Allemands. Quant -aux Espagnols, je ne sais si Prim les laissera sortir. - -Je ne crois pas possible une réconciliation de l'Irlande avec -l'Angleterre. Elle sera à perpétuité comme une mauvaise femme, avec -laquelle on ne peut divorcer, une Pologne, et les Anglais n'ont pas les -moyens dont disposent les Russes. - -Adieu, mon cher Panizzi. Je regrette que vous n'ayez pas d'inclination -pour le Midi. Il me semble que le soleil est un grand médecin, c'est -presque le seul en qui j'aie quelque confiance. - - - - -CLXV - - -Paris, 15 septembre 1869. - -Mon cher sir Anthony, - -J'ai eu la visite de Louis Fagan, qui a dîné avec moi dimanche. Il m'a -paru grandi et développé de toutes les manières, toujours très bon -garçon, conservant, malgré toutes les nationalités par où il a passé, -l'air de l'_English boy_. - -Avez-vous vu le dénouement de l'histoire de M. Chasles et de ses -autographes? Parmi ceux qu'il avait donnés à l'Institut, il y avait des -feuilles qui ont paru avoir une contre-épreuve affaiblie du timbre de la -bibliothèque impériale. On en a conclu qu'on s'était servi d'une feuille -de garde sur laquelle le timbre de la bibliothèque avait maculé. -Là-dessus, Taschereau a mis ses espions en campagne, et, dès qu'il a cru -savoir qui était le voleur, il l'a fait arrêter dans la rue. Il était -porteur d'un assez gros portefeuille où on a trouvé tout d'abord une -lettre de Galilée _en préparation_; puis une feuille de garde sur -laquelle il y avait deux autographes différents, mais les petites barbes -de la feuille se raccordaient parfaitement et les pointes entraient dans -des ouvertures correspondantes. Outre cela, des calques de signatures, -des morceaux de vieux papiers, enfin plus qu'il n'en fallait pour le -convaincre. Ce galant homme s'appelle Vrain-Lucas. M. Chasles lui avait -payé cent quarante-trois mille francs sa collection; _bagatella_. Son -excuse est qu'il a une concubine et que ces sortes de propriétés coûtent -beaucoup d'entretien. Chasles ne sait où se fourrer; il est abîmé de -honte, bien qu'il dise encore à ses amis qu'il est convaincu que ce -misérable Vrain-Lucas n'a pas tout inventé. L'homme est en prison et on -va le juger. C'est une question délicate; qu'il soit condamné pour -escroquerie, il n'y a pas de doute; mais on parle de le traiter comme -faussaire, et je ne sais comment le jury décidera. On traite comme -faussaires les gens qui mettent sur les bouchons de vin de Champagne une -marque qui n'est pas la leur. N'avez-vous pas eu en Angleterre une -affaire de même nature, et comment a-t-on jugé le coupable? - -Je viens d'apprendre la mort de la pauvre lady Palmerston. Elle avait -fait son temps. Elle est morte entourée de la gloire de son mari et n'a -pas vécu assez longtemps pour qu'elle soit contestée. - -Adieu, mon cher Panizzi. Je pars dans trois semaines au plus tard pour -Cannes. Voilà déjà l'hiver qui s'annonce par d'affreuses bourrasques. Je -voudrais vous savoir au soleil, ou du moins à Bloomsbury square. - - - - -CLXVI - - -Paris, 2 octobre 1869. - -Mon cher sir Anthony, - -Les personnes pieuses sont consternées de la lettre du Père Hyacinthe, -que vous aurez probablement lue. Avant-hier, le Père Gratry, qui est à -côté de moi à l'Académie, me demanda ce que je pensais de cette façon -d'écrire des lettres dans les journaux. Je lui ai répondu que le Père -Hyacinthe et monseigneur Dupanloup me faisaient l'effet des rédacteurs -du _Tintamarre_ et du _Figaro_ s'engueulant pour avoir des abonnés. Il a -protesté contre la comparaison; mais, comme il déteste Dupanloup, je -crois qu'elle ne lui a pas déplu. Tout cela prouve qu'il y aura une -opposition dans le concile. Le Père Hyacinthe veut faire le Luther; mais -il n'a pas la taille qu'il faut pour ce rôle, et le temps n'est plus aux -grands schismes. Les probabilités sont, que le concile fera de la -bouillie pour les chats. - -Qui est le prince que Prim veut faire roi, ou plutôt qui est son père, -et qui le gouvernera? On dit qu'il n'a que seize ans et qu'il a reçu une -bonne éducation. Du temps de Joseph Bonaparte, les Espagnols disaient: - - Que aqui no quéremos rey - Que no diga bien: «Carajo!» - -L'impératrice dit qu'elle sera de retour le 25 novembre; cela suppose -une mer constamment bonapartiste, et l'absence d'imprévu. _Fiat!_ - -On pense que le Corps législatif sera convoqué de bonne heure, en -novembre. Selon moi, je voudrais lui laisser faire un ministère, et, ce -ministère fait, le dissoudre et convoquer une nouvelle Chambre. Très -probablement elle serait meilleure que celle-ci, dont le moindre défaut -est une excessive inexpérience. Mais je doute qu'on prenne ce parti. Il -est question de faire un ministère plus fort, avant la prochaine -réunion. Y parviendra-t-on? Je n'en sais rien; en tout cas, il vaudrait -mieux, je pense, en laisser la responsabilité aux députés actuels. - -Adieu, mon cher Panizzi. Avez-vous lu mon _Ours_[18]? Il n'a fait aucun -scandale, et on tient pour certain qu'il n'y a eu dans l'affaire qu'une -peur de femme grosse. - - [18] Fait aujourd'hui partie des _Dernières Nouvelles_ sous le titre - de _Lokis_. - - - - -CLXVII - - -Paris, 9 octobre 1869. - -Mon cher Panizzi, - -Voilà ce pauvre Libri de l'autre côté de l'Achéron. Ici, presque tout le -monde croit qu'il a dépêché le Vrain-Lucas à M. Chasles, pour se venger -de lui. Je n'en crois rien. Ledit Vrain-Lucas se défend d'avoir vendu -des autographes à M. Chasles. Il lui vendait, dit-il, des _copies_, -qu'il exécutait en fac-simile. «Un autographe de Molière, dit-il, sa -signature au bas d'un reçu de fournisseur se vend plus de mille francs. -Je lui ai vendu pour moins de deux mille francs vingt copies exactes de -lettres de Molière.» Je doute que cette défense l'empêche d'aller -fabriquer des chaussons dans quelque pénitencier. - -La grande manifestation républicaine annoncée pour le 20 n'aura pas -lieu. Les chefs ont eu peur. Cela n'empêche pas que la situation ne soit -pas brillante. Le ministère est faible et on ne trouve personne pour le -renforcer. D'un autre côté, les bourgeois commencent à s'effrayer un -peu. - -Ce qui se passe en Espagne est fait pour faire réfléchir. Madame de -Montijo m'écrit les choses les plus déplorables. L'Espagne est -maintenant divisée en trois zones allant de l'est à l'ouest. 1º -Catalogne et Gallice, régime républicain; on brûle les églises, les -archives, les châteaux. 2º Madrid et le centre, régime parlementaire, -assez niais, pas méchant et, après tout, tolérable. 3º Andalousie, -socialisme et communisme. Tous les propriétaires sont ruinés. Les -paysans font la récolte des champs appartenant aux riches et quelquefois -les obligent à acheter cette même récolte. Le tout accompagné -d'assassinats, de vols et de viols, crimes naturels dans un pays si -chaud. - -M. le comte de R..., ayant eu la curiosité d'ouvrir la cassette de sa -femme, fut surpris d'y trouver des lettres d'hommes de quatre mains -différentes, non signées, mais offrant cette conformité qu'on s'y -servait de la seconde personne du singulier. Il s'en est pris à -l'écriture qu'il connaissait le mieux, ou, selon une autre version, à la -plus fraîche en date, qui s'est trouvée celle d'un tout jeune homme, M. -de X..., qu'il a transpercé d'un grand coup d'épée; puis il est allé en -grande loge à l'Opéra avec sa femme, _magna comitante caterva_. - -Adieu, mon cher don Antonio. J'espère que notre voyage ne sera pas trop -retardé. - - - - -CLXVIII - - -Cannes, 28 octobre 1869. - -Mon cher Panizzi, - -J'avais fait prêter un serment épouvantable aux demoiselles d'honneur de -l'impératrice et à ses deux nièces, de m'écrire de tous les ports, où le -yacht impérial s'arrêterait; mais, jusqu'à présent, je n'ai eu qu'une -lettre de Venise. Elle était remplie de points d'admiration. Les -sérénades, les promenades en gondole, les glaces et l'enthousiasme du -public ont beaucoup touché toutes les voyageuses. Madame de Nadaillac -est, je crois, la seule qui se soit occupée du Titien et de Paul -Véronèse. - -J'attends avec beaucoup de curiosité des nouvelles de Constantinople, -particulièrement des deux demoiselles turques, qu'on a données comme -cornacs à Sa Majesté. Il paraît qu'elles parlent fort bien français; -mais le curieux est de savoir si elles pensent en turc et si elles -traduisent littéralement. En turc, au lieu de dire: «Je regrette de -n'avoir pas fait telle chose, excusez-moi, etc.,» on dit «J'ai mangé de -la...». En outre, les dames de Constantinople qui ont vu Caragheuz dans -les harems, dès leur enfance, parlent des choses les plus secrètes avec -une entière liberté. Je crois que les demoiselles d'honneur auront eu -beaucoup de jolies choses à apprendre. - -Le 26 s'est passé fort tranquillement. On avait des chassepots tout -prêts, mais ils étaient cachés. Le public était disposé à se moquer de -la République. On a hué une vieille femme et un fou, nommé Gagne, qui -propose de guérir tous les _cors_ aux pieds du peuple en commençant par -le Corps législatif, et, de plus, de manger les gens qui meurent, par -mesure d'économie. - -Il me semble qu'on fait, en ce moment, une expérience hasardeuse. On -donne à ce peuple-ci une liberté comme jamais il n'en a possédé, et on -se flatte qu'il ne fera pas de trop grosses sottises. C'est un peu comme -un sage précepteur qui, pour guérir son élève de l'ivrognerie, le -soûlerait tous les jours. Cela peut réussir; mais étant donnée l'_anima -stupida_ sur laquelle se fait l'expérience, il y a tout à craindre pour -le malade et pour le médecin, pour le dernier surtout. - -Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne passez pas l'hiver en -Écosse. Quant à vos douleurs de poignet qui vous empêchent d'écrire, ce -genre de rhumatisme est appelé par les meilleurs auteurs _pigritia -prava_. Soignez-vous pourtant. - - - - -CLXIX - - -Cannes, 7 novembre 1869. - -Mon cher don Antonio, - -J'ai refusé de dîner ce soir avec la princesse royale de Prusse, à qui -j'avais envoyé un bouquet ce matin. Cela vous fera voir que je suis -réellement malade. Si j'étais en état d'aller de château en château, -mangeant des _grouse_ et des faisans, je n'essayerais pas d'apitoyer les -gens sur mon sort, sous prétexte que j'ai des rhumatismes à la main -droite. Le fond de la question est que je souffre aussitôt que j'ai -mangé et que je ne vaux plus les quatre fers d'un chien. - -J'ai déjeuné il y a trois jours chez Maure avec Thiers. Il est très -changé, très vieilli, mais il commence à revenir au bercail. Il n'y aura -bientôt plus que deux partis: celui de ceux qui ont des culottes et -prétendent les garder, et celui de ceux qui n'ont pas de culottes et -veulent prendre celles des autres. Je crois comme vous à une rencontre -entre le chassepot et les socialistes. Toute la question est de savoir -si le chassepot sera en état. Vous savez que cet instrument, dépourvu de -ses appendices, cartouches, aiguille, etc., est fort inférieur à un -bâton. On est poltron des deux côtés. Mon impression est que les bêtises -des rouges ont commencé à effrayer les bourgeois. Si dans ce moment il y -avait une émeute, ils (les bourgeois) aideraient au chassepot. - -Adieu, mon cher Panizzi; ces dames me chargent de tous leurs -compliments. - - - - -CLXX - - -Cannes, 4 décembre 1869. - -Mon cher Panizzi, - -Je suppose que vous êtes de retour à Londres et jouissant des charmes du -_home_, dont on sent toujours le mérite après une absence prolongée. -Comment les brouillards vous traitent-ils? voilà la question. Ici, ni le -beau temps ni le soleil ne me font de bien. Je vais de mal en pire, -m'affaiblissant tous les jours. Mes médecins y perdent leur latin. Ils -me disent que, si je mangeais, je me porterais bien; mais je ne mange -pas, parce que je me porte mal. Voilà le cercle vicieux où je suis. Le -fond de la question est que ma vieille carcasse s'en va. Il faut en -prendre son parti. Le monde, d'ailleurs, ne va pas si bien, pour qu'on -le regrette beaucoup. - -On dirait que le gouvernement et l'opposition font assaut de maladresse -et d'étourderie. Le grand mal de la situation, c'est qu'il n'y a plus -d'homme. Les orateurs abondent au contraire. On m'écrit de Paris que -l'empereur montre beaucoup de tranquillité et même de gaieté. Il en faut -un fonds considérable pour en avoir de reste dans ce temps-ci. - -Les Irlandais ont pris vite leçon de nos rouges; mais je ne crois pas -que M. O'Donovan-Rossa soit traité par le gouvernement comme on a fait -ici pour Rochefort. Je me demande si l'attitude si menaçante de la -populace dans presque toute l'Europe est une preuve de sa force, ou si -elle ne tient qu'à la douceur avec laquelle on traite partout -aujourd'hui les tentatives de violence. Probablement il y a, de la part -de la canaille et de celle du gouvernement, beaucoup de poltronnerie. - -M. Gladstone a de la peine à trouver des pairs. Pourquoi Édouard Ellice -a-t-il refusé? Parce que son père avait refusé autrefois, mais il -n'avait peut-être pas les mêmes motifs. On me dit que M. Grote a refusé -aussi. C'est un signe du temps et des immenses progrès qu'a faits la -démocratie dans la terre classique de l'aristocratie. - -Adieu, mon cher Panizzi. L'_Ours_ dont je vous parlais, est le héros -d'une nouvelle que je vous ai lue à Montpellier; mais je vous soupçonne -d'avoir dormi tout le temps. - - - - -CLXXI - - -Cannes, 26 décembre 1869. - -Mon cher sir Anthony, - -Ne mangeant pas, je suis très faible, mais moins cependant que la -logique ne semble l'exiger. La vérité est que l'animal s'affaiblit, et, -s'il était moins coriace, il y a longtemps qu'il aurait donné sa -démission. Je pense très souvent à ce moment-là, et je me demande s'il -est très pénible, s'il vous vient des idées différentes de celles que -vous avez en santé, en un mot, si vous avez beaucoup d'ennui à mourir? -Vous me répondrez qu'il y a beaucoup de variété dans les morts, et que -c'est une loterie où l'on gagne et où l'on perd. La difficulté est -d'avoir un bon numéro. - -Il y a un Prussien qui a inventé une drogue qu'on appelle chloral, dont -on dit merveille. Cela vous fait dormir au milieu de toutes les -souffrances possibles. Le docteur X..., ici, en a fait l'expérience -l'autre jour sur le pauvre Munro; mais il s'est trompé dans -l'administration du remède et lui a suscité une espèce de volcan dans le -bras, où il lui avait injecté ledit chloral. J'espère que, avant le -moment où j'en userai, on aura mieux appris à s'en servir. - -J'ai eu des nouvelles de Rome assez curieuses. L'opposition se compose -des évêques allemands, de quelques Français et de quelques Espagnols. -Les plus extravagants sont les évêques américains, je dis les Yankees, -et après eux, les Anglais. La personne qui m'écrit, et que je crois -assez bien informée, ne doute pas qu'on ne fasse passer l'infaillibilité -du pape et toutes les facéties _ejusdem farinæ_. Il en sera au concile -comme au Corso, pendant la _Ripresa de' Barberi_. De méchantes rosses -qu'on a beaucoup de peine à faire trotter, galopent avec fureur par -émulation. De même les sept cents évêques vont prendre le mors aux dents -par la contagion de l'exemple. Outre les évêques, il vient une grande -quantité d'imbéciles qui croient fermement que le concile peut mettre un -terme au malaise général et guérir tous les maux de la société. Ces -niais-là ne contribuent pas peu à monter la tête aux niais mitrés et au -respectable Père qui porte trois couronnes et dont la grande -préoccupation est de faire le bonheur du genre humain. Il est très -probable que de tout cela sortira quelque énorme brioche. Un schisme -est-il possible aujourd'hui? Je ne le crois pas; mais il y aura maintes -difficultés dans les ménages, car les femmes ont toujours grand'peur -d'être excommuniées. Le plus probable, c'est que tous les gouvernements -catholiques se mettront en hostilité contre le pape. - -Adieu, mon cher Panizzi; je vous parle du concile parce que la politique -me fait horreur. Nous allons à tous les diables. - - - - -CLXXII - - -Cannes, 6 janvier 1870. - -Mon cher Panizzi, - -Je vous souhaite une heureuse année accompagnée de plusieurs autres. Je -vais mal. Rien ne me soulage; je ne mange plus guère et j'ai même une -répugnance extraordinaire pour toute espèce de nourriture. Mauvais -symptôme! Ce ne serait rien si je ne souffrais pas, mais j'ai des jours -bien pénibles et des nuits pires. Que voulez-vous! c'est un voyage -difficile vers un pays qui n'est peut-être pas des plus agréables. - -Je crois que vous accusez les jésuites à tort; non que je veuille les -défendre, mais ce ne sont pas les plus mauvais entre les pères du -concile. Ce n'est pas le fanatisme qui a jamais distingué les jésuites. -Au contraire. Ils cherchent à vivre avec le monde et ils ont (ou du -moins ils _avaient_) assez d'esprit pour ne pas s'opposer au courant. -Ils savaient se conformer aux temps et aux usages. Aujourd'hui et -particulièrement dans le concile, il y a une majorité d'imbéciles -fanatiques. Les évêques allemands et les nôtres sont, je crois, jésuites -ou jésuitisants; pourtant ils sont tout à fait opposés à -l'infaillibilité et aux autres _prepotenze_ des évêques fanatiques. La -majorité se compose de prélats _in partibus_, créatures du pape ou -d'évêques italiens, espagnols, américains, tous gens plus ou moins -irrités contre le gouvernement de leur pays. Ce sont en quelque sorte -des émigrés qui ne demandent qu'à se venger, trop peu éclairés, -d'ailleurs, pour savoir comment il faudrait s'y prendre. Le résultat de -l'infaillibilité et d'un manifeste contre les lois politiques des pays -constitutionnels, résultat qui me paraît probable, sera la séparation de -l'Église et de l'État. Alors les abbés de bonne compagnie gagneront -beaucoup d'argent, et tous les curés de village mourront de faim. -Probablement il faudra augmenter la police et la gendarmerie. - -Il paraît que le nouveau ministère cause une grande joie. Les fonds ont -haussé de deux francs. A la bonne heure! Un tiers des nouveaux ministres -est orléaniste, un autre tiers républicain; des gens d'affaires, je n'en -vois pas. Leur éloquence même me semble fort problématique. Ils vont -avoir Thiers pour mentor, et d'abord n'auront que les irréconciliables à -combattre. Je crois qu'en peu de temps ils auront rendu l'administration -impossible, d'où sortira une crise très favorable à la sociale. Voilà -mes prédictions. Priez qu'elles ne se vérifient pas! - -Adieu, mon cher Panizzi; ces dames et tous vos amis de Cannes vous -envoient leurs souhaits et leurs compliments. - - - - -CLXXIII - - -Cannes, 16 janvier 1870. - -Mon cher sir Anthony, - -_Fructus Belli_, le fruit des Belles, comme traduisait un goutteux qui -souffrait comme vous. Vos insomnies sans douleur me font envie. Les -miennes sont très pénibles, mais ne parlons pas de nos maux. Tâchons de -résister et espérons que, par l'intercession de nos saints, nous -sortirons d'affaire sans trop de souffrances. - -Connaissez-vous ce prince Pierre Bonaparte? C'est un mélange très -bizarre de prince romain et de Corse; au demeurant, assez bon diable, -mais de cervelle point. Il y a quelques années, par un froid très vif, -lorsque toutes les rues étaient couvertes de neige, son valet de chambre -fut pris d'une attaque de choléra. Le prince sauta sur un cheval non -sellé, pour aller chercher un médecin, et, au premier tournant de rue, -son cheval s'abattit, et lui se cassa la jambe. Cela vous peint l'homme. -Il suffit de lire les deux dépositions pour croire à la sienne, bien que -l'autre commence par dire qu'il n'a jamais menti. Si le prince Pierre -était jugé comme tout citoyen par un jury d'épiciers, le verdict serait -incontestablement: _Served him right_. Mais, aujourd'hui, les princes -sont hors la loi, et je ne sais s'il trouvera des juges assez hardis -pour l'acquitter. - -Je me suis posé la question que vous vous faites à propos de cette -affaire, et voici ce que j'ai fait. J'ai écrit à la princesse Mathilde -et à quelqu'un de la maison de l'impératrice, qui probablement lui -montrera ma lettre. Je pense que vous pourriez écrire à Piétri, -secrétaire de l'empereur, pour lui dire quelle est en Angleterre -l'opinion des honnêtes gens à ce sujet. Il ne manquera pas de -communiquer votre lettre à l'empereur, à qui elle fera grand plaisir, -j'en suis sûr. On peut aujourd'hui être poli pour les personnes -couronnées sans risquer de passer pour courtisan. Dans peu de temps -même, il faudra pour cela un degré de courage considérable. - -N'est-ce pas bien ridicule de demander à un habitant de Londres une -citation classique? Mais il n'y a pas ici de livre grec à vingt lieues à -la ronde. Il s'agirait d'avoir un vers d'_Électre_, où Égysthe dit qu'il -a appris qu'Oreste avait perdu la vie en tombant de son char. Il est -mort dans un _naufrage équestre_, ἱππικοὶς ναυιγίοις. Il s'agirait -d'avoir la phrase entière. Je pense que la première personne du British -Museum que vous verrez vous trouvera le vers. Pardon de vous donner cet -ennui; rien de pressé d'ailleurs. - -Adieu, mon cher sir Anthony; mille amitiés et compliments. - - - - -CLXXIV - - -Cannes, 3 février 1870. - -Mon cher sir Antonio, - -Merci de votre lettre et de votre vers grec, qui fait justement mon -affaire. N'avez-vous pas admiré que, dès le temps de Sophocle, on -faisait des _concetti_? Égysthe dit qu'Oreste a fait un _naufrage -équestre_, parce qu'il s'est cassé le cou en tombant d'un char. Il n'y a -rien de nouveau sous le soleil. - -Je n'ai rien à vous dire de satisfaisant sur ma santé. Comme toute cette -machine humaine est mal inventée! Elle meurt petit à petit au lieu de -s'éteindre comme une bulle de savon qui crève. - -Je ne sais si vous avez suivi les discussions de notre Corps législatif. -Si jamais le gouvernement parlementaire a été fait pour le bien d'une -nation, ce n'est pas assurément pour le nôtre. Après quatre-vingts ans -d'expérience, elle n'y comprend rien encore, ou plutôt lui est -absolument antipathique. Le sentiment de tout Français s'oppose à ce -qu'il prenne une initiative quelconque, et en même temps le pousse à -critiquer tout ce qui se fait autour de lui. Il croit tout ce qui le -flatte et nie tout ce qui le contrarie. Avez-vous rien vu de plus triste -que cette discussion du traité de commerce, où chacun veut dire son mot, -où chacun apporte quelque petit fait non vérifié, et où personne ne sait -voir les choses froidement et sans passion? - -On dit que l'empereur n'est pas sorti de son calme habituel et que ses -nouveaux ministres sont enchantés de lui. Si les choses peuvent aller -ainsi quelque temps, _smoothly_, peut-être à l'excitation ultralibérale, -qui subsiste encore, succédera un dégoût profond du parlementarisme, -comme il est arrivé en 1849. Mais là est un autre danger; peut-être, -avant cela, les rouges feront-ils quelque sottise énorme. S'ils savent -attendre, l'anarchie parlementaire leur livrera dans quelques années la -société sans défense. - -J'ai vu, il y a quelques jours ici, le frère de Bixio, qui m'a paru -beaucoup plus raisonnable que je ne le supposais. Il dit qu'aussi -longtemps que la France sera tranquille, l'Italie le sera également, -mais que, s'il arrivait ici une révolution, elle passerait aussitôt les -Alpes et ferait un mal irrémédiable. Il dit qu'on s'occupe peu du -concile hors de Rome, et qu'on ne croit pas qu'on propose -l'infaillibilité papale. Pantaleoni, qui est aussi venu me voir, pense à -peu près de même. Mon confrère Dupanloup me paraît avoir des velléités -de protestantisme. - -La fille du duc de Hamilton qu'a épousée le prince de Monaco, et qui est -enceinte, a quitté son mari et s'en est allée à Nice. D'autre part, les -gens de Monaco menacent de s'insurger. On a aboli les impôts, mais cela -n'a eu d'autre effet que de leur donner plus d'appétit. A présent, ils -demandent que l'administration des jeux ne puisse prendre pour croupiers -que des citoyens de Monaco; qu'on puisse jouer quarante sous au -trente-et-quarante; enfin qu'on leur fasse un pont en fer. Oignez -vilain, vilain vous poinct. - -Adieu mon cher ami; donnez-moi de vos nouvelles. - - - - -CLXXV - - -Cannes, 27 février 1870. - -Mon cher Sir Anthony, - -Ce qui se passe à Paris n'est pas de nature à réjouir quelqu'un qui -souffre des nerfs. Quel triste spectacle donne le Corps législatif en ce -moment! Personne pour faire les affaires, tout le monde voulant parler, -le ministère sans idée politique, la Chambre sans expérience, la -majorité divisée, voilà le bilan de la situation. - -Dans ce diable de pays, on a toujours la prétention d'afficher de grands -principes, d'en faire beaucoup de bruit, sans trop s'inquiéter de la -façon dont on les met en pratique. Un des ministres, homme de bon sens, -M. Chevandier de Valdrôme, dit que le cabinet ne veut pas influencer les -élections, qu'il se réserve seulement de faire connaître aux électeurs -ceux qu'il regarde comme ses amis, ceux qu'il sait être ses ennemis. -Cela est pratique et se fait aussi bien en Angleterre qu'en Amérique. -Mais, à nous, il nous faut de grandes théories. M. Ollivier vient -démentir son collègue et déclare qu'il ne se mêlera absolument en rien -des élections. De là division de la majorité et augmentation des -prétentions de la gauche. Où cela s'arrêtera-t-il? - -Vous rappelez-vous le médecin *** qui demeurait à l'hôtel Chauvain et -qui me donna une consultation chez vous, l'année dernière? Il m'avait -donné des pilules, qui me faisaient grand bien. Ma provision étant -épuisée, j'ai voulu en avoir d'autres et me suis adressé au pharmacien. -Celui-ci demande une ordonnance de ***, qui ne veut pas m'en donner. Je -ne sais ce qu'il a contre moi. Il n'avait pas voulu d'argent; peut-être -voulait-il un cadeau, alors pourquoi ne pas le dire? Depuis M. Purgon, -je n'ai pas vu de médecin plus ridicule. - -Adieu, mon cher ami; soignez-vous et portez-vous bien, si vous pouvez. - - - - -CLXXVI - - -Cannes, 5 mars 1870. - -Mon cher don Antonio, - -Cet hiver, qui, même ici, a été très rigoureux, m'a fait le plus grand -mal. C'est dommage que l'Égypte soit si loin. Il paraît que ce n'est -qu'à la seconde cataracte qu'on ne sent plus l'hiver, et le froid est -décidément le plus grand des maux. Que Dante a eu raison de mettre des -baignoires de glace en enfer à l'usage des damnés! - -Voilà Garibaldi qui finit comme les catins, par faire des livres. Il -paraît que c'est toujours par là qu'on finit, quand on ne peut plus -faire autre chose. Bien que je ne m'attende pas à un chef-d'œuvre, je -compte le lire. - -Quelqu'un que j'ai tout lieu de croire bien informé me dit que -l'empereur est en parfait accord avec ses ministres. Il ne se plaint pas -de la situation qu'on lui a faite, et il a l'intention d'être -parfaitement constitutionnel. Les ministres, de leur côté, arrivant avec -les plus grands préjugés contre lui, sont maintenant très charmés de ses -façons et de sa droiture. Cela pourra-t-il durer longtemps? je n'en sais -rien, et c'est une terrible expérience à faire que de donner tout -pouvoir à des gens peu pratiques, et qui cherchent avant tout la -popularité. Je n'ai jamais vu dans l'histoire qu'on changeât par des -institutions le caractère d'un peuple, surtout lorsqu'on lui accorde -tout à la fois, ce qui ne devrait se donner que lentement. Nous sommes -des chevaux fringants à qui on met la bride sur le cou. Il est fort à -craindre que nous ne versions le char de l'État et que, par la même -occasion, nous ne nous cassions le cou. - -Je crois, à propos du concile, que le parti qu'on a pris de ne se mêler -en rien de tous ses tripotages, est le plus raisonnable dont on pût -s'aviser. Il me paraît encore très douteux que les jésuites parviennent -à faire les bêtises auxquelles ils aspirent; mais ce qui me paraît -certain, c'est que, s'ils réussissaient, le résultat serait la ruine du -catholicisme. La plupart de nos évêques sont déjà à demi protestants, à -ce qu'on m'assure, et leur conversion est due à la compagnie de Jésus, -qui a perdu le tact qui la distinguait autrefois. En rompant en visière -avec la civilisation moderne, elle perd la plus grande partie de son -pouvoir. - -Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et recommandez-moi à nos amis. -J'ai ici un buste de M. Gladstone très ressemblant, qui orne mon salon -et que ces dames entourent d'anémones et de fleurs de mimosa, comme un -petit saint. - - - - -CLXXVII - - -Cannes, 20 mars 1870. - -Mon cher don Antonio, - -Je suis toujours bien souffrant, malgré le temps, qui est magnifique. -Mon cas me semble désespéré. - -J'ai reçu, il y a quelques jours, une fort aimable lettre de notre -hôtesse de Biarritz. Elle me demandait conseil à propos d'un roman de -madame Sand[19], où on la met en scène et où on lui donne un vilain -rôle. Madame Sand a plusieurs fois eu recours à elle et en a obtenu des -grâces. Elle voulait faire parler à l'auteur pour qu'elle déclarât -qu'elle n'avait pas voulu faire d'allusion. Vous devinez le conseil que -j'ai donné: _de minimis non curat prætor_. - - [19] _Malgrétout_. - -Que dites-vous de la répétition d'Étéocle et Polynice, qui s'est donnée -à Madrid l'autre jour? Il y a une fatalité qui pèse sur cette race des -Bourbons. J'avais assez pratiqué cet infant don Enrique à Biarritz. -C'était un assez sot personnage; je n'aurais jamais cru qu'il finirait -de la sorte, et surtout de la main d'un homme qui n'avait pas la -réputation d'aimer les jeux de Mars. Je ne sais pas si l'affaire nuira -aux prétentions du duc de Montpensier. Elles étaient déjà fort -compromises. Il a le défaut d'être Français et d'aimer l'argent, comme -son père. Il en dépense beaucoup; mais, au milieu de ses largesses, il a -tout à coup des velléités d'économie qui gâtent tout, et qui font que -l'argent qu'il a donné ne lui rapporte rien. Les grands hommes d'Espagne -ont tous reçu de l'argent de lui, mais pas assez. En matière de -corruption, il ne faut pas avoir de repentirs. - -Je reçois de Paris des nouvelles très contradictoires au sujet du -concile. Il paraît que M. Daru, qui est bon catholique, à la manière de -Montalembert et de Dupanloup, a témoigné le désir d'envoyer un -ambassadeur au concile, et cela sans avoir consulté ses collègues, qui, -pour la plupart, sont d'un avis contraire. Il est évident que la -présence d'un ambassadeur français ne changerait pas la volonté du -Saint-Esprit, qui inspire les Pères du concile. Il n'obtiendrait rien de -ces entêtés, et le seul résultat serait de bien constater qu'on ne fait -aucun cas de nous. Quoi qu'en disent beaucoup de journaux, je ne crois -pas qu'on envoie un ambassadeur à Rome. On a fait sans doute force -représentations, qui, bien entendu, n'ont eu aucun effet. Je ne vois pas -trop ce que nous avons à voir dans la question de l'infaillibilité. -Quant au _Syllabus_, c'est tout bonnement une attaque contre nos -institutions, et, s'il est décrété, le gouvernement défendra de le -publier. - -Maintenant, que fera le Corps législatif? Rappellera-il la division de -Civita-Vecchia? Cela est encore douteux, car on dit que les catholiques -sont en majorité dans la Chambre. Que fera le gouvernement italien? Rien -de bon ne peut sortir de là. On dit que Garibaldi est uniquement occupé -à écrire des romans. - -Adieu, mon cher Panizzi. Je vous écris entre mes deux médecins, qui me -donnent des distractions. - - - - -CLXXVIII - - -Cannes, 30 mars 1870. - -Mon cher don Antonio, - -J'ai reçu votre lettre avec grande joie. Je vois que vous passez le -temps assez doucement, que vous voyez bonne compagnie et que vos dîners -sont comme toujours appréciés. Vous vivez encore. Pour moi, je souffre -comme une bête. J'essaye de tous les remèdes: aucun ne réussit. J'ai à -peine la force de lire; encore, bien souvent je ne comprends rien à la -page qui était sous mes yeux, et mes pensées sont à mille lieues très -tristement employées. Ce qu'il y a de singulier dans mon état, c'est la -répugnance qui me prend vers le coucher du soleil pour tout aliment. Si -j'essaye de manger, ma gorge se serre et il m'est impossible d'avaler. -Le matin, je mange un peu, mais en faisant sur moi-même un effort moral -considérable. Vous ne vous étonnerez pas qu'avec ce régime je sois d'une -grande faiblesse. Je crois faire un rare tour de force, lorsque je -marche jusqu'au _Grand-Hôtel_. Enfin cela durera ce que cela durera. -Parmi quelques regrets de quitter ce monde, un des grands que j'ai, -c'est de ne pas vous serrer la main. - -Nous avons un temps assez maussade: point de soleil et quelquefois du -vent; mais il neige à Paris, il neige à Pau, l'hiver ne veut pas s'en -aller. A tout prendre, il fait encore meilleur ici que dans le Nord. - -On a vendu, à la vente de la bibliothèque de Sainte-Beuve, un volume de -Chateaubriand couvert de notes et d'additions de sa main, toutes très -irréligieuses. Il paraît que cela a été acheté par la famille, non sans -conteste, car ledit volume a été adjugé à trois mille et quelques cents -francs. Je crains qu'on ne le détruise, ce qui serait fâcheux. Si j'y -avais pensé, j'aurais écrit à ce sujet au British Museum. Reste à savoir -s'il aurait voulu donner trois mille francs pour une élucubration -quelconque de Chateaubriand. - -Quand revient la comtesse Téléki? Je pense qu'elle aura bientôt assez du -soleil, des momies et des moines _in naturalibus_. Savez-vous si ma -lettre à M. Mariette lui a été bonne à quelque chose? - -Adieu, mon cher Panizzi. Rappelez-moi au souvenir de tous nos amis. - - - - -CLXXIX - - -Cannes, 20 avril 1870. - -Mon cher sir Anthony, - -Notre pauvre amie, madame de *** est morte. Elle était devenue folle -depuis un mois ou plus. Cela a commencé par une scène assez ridicule. -Elle a sauté au cou de l'empereur et lui a demandé de la rendre -heureuse, _hic et nunc_. Ce n'a pas été sans peine qu'on a pu le retirer -de ses bras. Pendant la dernière saison que j'avais passée avec elle à -Biarritz, elle m'avait donné lieu de croire qu'elle était un peu _male -tectæ mentis_; puis cela avait passé, et, l'année dernière, à -Saint-Cloud, je l'avais trouvée très raisonnable. - -A propos de fous, je viens de recevoir une lettre de ma cousine, dont la -tête est tout à fait partie. J'espérais qu'elle quitterait sa maison de -Paris pour aller vivre à la campagne; mais il paraît qu'elle ne veut -plus bouger. Grand ennui pour moi à mon retour à Paris, si j'y reviens, -enfin. - -J'ai reçu hier une lettre de madame de Montijo, qui me demande de vos -nouvelles. Elle souffre d'un rhume opiniâtre, et, contre son usage, elle -n'est pas encore installée à sa campagne. Rien, dit-elle, ne peut donner -une idée du gâchis où est l'Espagne, et pas un homme pour gouverner la -barque. On vole partout, et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'il y -ait encore quelque chose à voler. - -Adieu, mon cher Panizzi. Je regrette fort de n'avoir pu aller à Paris -pour la discussion du sénatus-consulte; maintenant qu'elle est terminée, -je pense qu'il est inutile de me presser. Je ne me mettrai en route que -si je me trouve assez rétabli pour n'avoir pas à redouter une troisième -rechute. - - - - -CLXXX - - -Cannes, 4 mai 1870. - -Mon cher sir Anthony, - -Que dites-vous de ce qui se passe? Les républicains ne vendent pas chat -en poche; ils nous préviennent de leurs façons de gouverner. Ce qu'il y -a de plus triste, c'est que ces abominations n'excitent ni surprise ni -horreur. Le sens moral dans ce pays-ci est tout à fait perverti. On -réclame l'abolition de la peine de mort et on a des assassins pour amis -politiques. Ledru-Rollin, qui était revenu à Paris, est reparti -subitement pour Londres, la veille de la découverte des bombes au -picrate de potasse. - -L'empereur a recommandé, le même jour, au général Frossard d'empêcher le -prince impérial de sortir. Le général lui a demandé s'il y avait quelque -attentat tramé contre le prince. «Non, a répondu l'empereur avec la -figure calme que vous lui connaissez. C'est à moi qu'on veut jeter des -bombes; mais on pourrait se tromper de voiture.» - -Adieu, mon cher sir Anthony. J'espère que, la semaine prochaine, nous -serons encore de ce monde. - - - - -CLXXXI - - -Cannes, 21 mai 1870. - -Mon cher Panizzi, - -Quand je reviendrai à Paris, je vais y trouver bien des ennuis. Je vous -ai dit l'état où est ma cousine. Il s'aggrave tous les jours et je -crains quelque catastrophe. Ses parents, qu'elle ne peut souffrir et qui -cependant seront ses héritiers, ont commencé des démarches pour lui -faire donner une tutelle judiciaire. Je voudrais que la pauvre femme ne -fût pas enfermée, ce qui la tuerait probablement. Quant à la succession, -il y a longtemps que j'en ai pris mon parti et sans regret. - -Autre tracas non moindre et que vous comprendrez. Il faut que je -déménage et que je me trouve un logement moins haut. Lorsqu'on a des -livres et un tas de vieilleries auxquelles on est attaché, il n'y a rien -de plus pénible que de changer de domicile. - -J'ai lu avec grand intérêt dans le _Times_ l'histoire de ces deux jeunes -gens qui s'habillaient en femmes. Est-il vrai qu'ils appartiennent à une -classe plus élevée que celle des Ganymèdes de profession? Qu'est-ce que -ces photographies mystérieuses qui les représentent avec d'autres -personnes? - -Voilà le plébiscite passé, Dieu merci, mais la situation n'en est pas -beaucoup plus belle. M. Émile Ollivier est persuadé qu'il est le plus -grand homme d'État de notre temps et qu'il peut tout faire. Il me -rappelle Lamartine en 1848, qui se croyait aussi le maître de la -situation. En attendant, les conspirations vont leur train et la société -ouvrière internationale leur donne un caractère européen. Nos ouvriers -heureusement n'ont pas encore appris des _Trade's-Unions_ à faire sauter -avec de la poudre les maisons de leur patron; mais cela viendra sans -doute. Ce qui est profondément triste, c'est l'appui que donnent -quantité de gens soi-disant honnêtes aux démolisseurs de tous les pays. -Croyez qu'il n'y a pas beaucoup de degrés entre ces libéraux en théorie -et les assassins qui tuent au nom d'une idée libérale. Qu'est-ce que -cette échauffourée de chemises rouges en Italie? - -Adieu, mon cher Panizzi. Du Sommerard m'a dit qu'il vous avait trouvé -bien, sauf que vous ne vouliez pas entrer dans un _running match_. - - - - -CLXXXII - - -Cannes, 29 mai 1870. - -Mon cher Panizzi, - -Je viens de recevoir votre lettre, et j'apprends avec bien du regret la -mort de la comtesse Téléki. Je la connaissais peu, mais elle est de ces -personnes dont on garde le souvenir. Qu'allait-elle faire à Damas! -C'était déjà une grande imprudence, avec une santé comme la sienne, de -s'aventurer en Égypte. Mais, en Syrie, où, avec toutes les chances de -fièvre, se joint la certitude d'énormes fatigues, c'était vraiment -insensé. Je vous plains de tout mon cœur d'avoir perdu une si excellente -amie. Cela ne se remplace pas. - -Je pars demain pour Marseille, où je passerai la nuit. Le lendemain, -dans l'après-midi, je compte partir pour Paris, où j'arriverai mercredi -à huit heures et demie du matin. Au delà, je n'ai plus de projets, et, -avec ma santé, il serait absurde d'en faire. L'impératrice m'a écrit -qu'elle voulait que je lui tinsse compagnie à Saint-Cloud pour quelques -jours; mais je ne sais si je serai en état présentable. - -La pauvre madame de Montebello est sinon morte, du moins dans un état -désespéré. - -Le docteur Maure, qui se rappelle à votre souvenir, devait partir pour -Paris avec moi; mais les élections pour le conseil général vont avoir -lieu, et il canevassera ici jusqu'au milieu de juin. - -Bien que je sois payé pour ne pas croire aux médecins, je me laisse -aller toujours à bien penser de ceux à qui je n'ai pas eu affaire. On -m'a parlé de Chepmell comme d'un habile homme, et l'idée m'est venue de -le consulter. Je crois que, si vous lui écriviez, il me donnerait un -rendez-vous sans me faire attendre, et c'est un point capital. Vous lui -direz que j'ai été pour quelque chose dans son installation médicale à -Paris, et qu'il devrait me guérir pour ma peine. - -Adieu, mon cher Panizzi. Je suis horriblement fatigué de mes paquets; -mais je n'ai pas voulu tarder à vous dire toute la part que je prends à -la perte de cette pauvre comtesse Téléki. - - - - -CLXXXIII - - -Paris, 7 juin 1870. - -Mon cher Panizzi, - -Merci de vos photographies. Je conçois très bien qu'on se soit trompé. -La plupart de ceux à qui je les ai montrées y ont été attrapés. Mais -est-il vrai que ces messieurs appartiennent à un certain monde comme il -faut? C'est, au reste, un vice très aristocratique, à ce qu'on dit. - -J'ai déjeuné dimanche avec l'empereur et l'impératrice, tous deux en -bonne santé, l'empereur très engraissé et de très bonne humeur. Le -prince impérial est un peu grandi et très embelli. Il a changé de -costume et a pris l'uniforme d'infanterie de ligne, qui lui va très -bien. L'impératrice a rapporté d'Égypte un grand singe, qui est devenu -favori. Il monte sur le dos de l'empereur, lui tire les moustaches et -mange dans son assiette. C'est le vrai portrait des singes qu'on voit -sur les monuments égyptiens. - -Je suis toujours bien souffrant. Pour ne rien négliger, je veux essayer -de Chepmell; ainsi veuillez lui écrire. S'il a la bonté de me donner son -heure et son jour, j'irai chez lui; s'il préfère venir chez moi, je -l'aimerais encore mieux. L'important serait de savoir quand il -viendrait. Je ne sors guère; cependant je vais au Sénat, et, dans -quelques jours, je me propose de reprendre les bains d'air comprimé. Je -n'ai pas besoin de vous dire que, si j'étais prévenu, j'attendrais M. -Chepmell à quelque heure que ce fût. Vous m'avez dit qu'on lui donne -vingt francs, cela me semble peu pour une consultation. Ne vaudrait-il -pas mieux lui donner quarante francs? - -La pauvre comtesse de Montebello est morte enfin ce matin, après avoir -beaucoup et longtemps souffert. - -J'ai acheté, à la vente de Sainte-Beuve, les lettres d'Horace Walpole, -qui m'amusent beaucoup. Je regrette qu'on n'ait pas inséré, en note, les -passages, indiqués au crayon, qu'on nous a montrés, lors de notre visite -à Strawberry hill. C'était beaucoup plus un Français qu'un Anglais, ce -me semble; mais, de toute façon, un homme très aimable et exempt de tous -les préjugés modernes. A quelle époque remonte le despotisme biblique -dans la société anglaise? - -Le docteur Maure sera ici dans une huitaine de jours. Son élection au -conseil général est assurée; mais il est bien aise _to make it sicker_, -comme disait le grand ancêtre de l'impératrice. - -Adieu, mon cher Panizzi; j'ai fait vos compliments avant-hier: on -désirerait beaucoup que vous vinssiez passer quelque temps ici. J'ai -répondu que vous étiez devenu fort paresseux. Au fait, comment vous -trouvez-vous de l'électricité? Portez-vous le mieux possible, et buvez -frais. - - - - -CLXXXIV - - -Paris, 7 juillet 1870. - -Mon cher Panizzi, - -Notre belliqueuse nation a pris fort mal l'idée d'une guerre. Vous avez -vu quelle panique il y a eu hier à la Bourse après la déclaration de M. -de Gramont! Je ne comprends pas qu'il y ait possibilité de guerre, à -moins que, pour quelque raison à moi inconnue, M. de Bismark ne la -veuille absolument. Rien qu'en laissant le champ libre aux carlistes et -aux alphonsistes, nous pouvons allumer la guerre civile en Espagne, et, -avec un peu de bien joué, je crois qu'il serait possible de détacher les -provinces basques du reste de la Péninsule et d'en faire un petit État -indépendant sous notre protection. Ce qui me paraît probable, c'est que -l'affaire avortera par l'intervention de toutes les puissances. Le rôle -de notre opposition est bien vilain. - -Adieu, mon cher Panizzi; je suis si patraque, que je me sens tout -fatigué de vous avoir écrit ce petit mot. Miss Lagden et mistress Ewer -vous envoient tous leurs compliments. Vous ne sauriez croire toutes -leurs bontés pour moi. Elles me veillent jour et nuit. - - - - -CLXXXV - - -Paris, 17 juillet 1870. - -Mon cher Panizzi, - -Je n'ai pas approuvé plus que vous le premier discours de M. de Gramont. -La seule excuse était la mauvaise humeur que devait donner la répétition -des mêmes mauvais procédés. Cette affaire d'Espagne venait après la -non-exécution du traité de Prague, l'affaire de Roumanie, celle de -Luxembourg et celle des chemins de fer suisses. Si j'avais été appelé au -Conseil, je me serais borné à proposer une dépêche ainsi conçue: «Dans -le cas où le prince de Hohenzollern serait élu roi, je laisserai entrer -en Espagne, carlistes et alphonsistes, fusils, poudre et chevaux.» - -Ici, pour le moment, la guerre est très populaire. Il y a beaucoup -d'enrôlements volontaires; les soldats partent avec joie et sont pleins -de confiance. On prétend que nous avons pour l'armement la même -supériorité que les Prussiens avaient en 1866. J'ai peur que les -généraux ne soient pas des génies. Celui qui m'inspire le plus de -confiance est Palikao, et je vois avec plaisir qu'on lui donne un -commandement important. - -Adieu, mon cher Panizzi; recommandez-moi à votre saint patron. - - - - -CLXXXVI - - -Paris, 25 juillet 1870. - -Mon cher Panizzi, - -Tout le monde me dit que je vais mieux, mais je ne m'en aperçois guère. -J'ai des nuits très mauvaises, je tousse toujours et les forces ne -reviennent pas. Le temps exceptionnel que nous avons ne vient pas à bout -de ma bronchite. Que deviendra-t-elle cet hiver? Je ne suppose pas que -je pourrai en voir un second. Parmi les choses que je regrette le plus, -c'est de partir sans vous dire adieu; je veux dire, sans avoir passé -avec vous une bonne soirée à causer _de rebus omnibus et quibusdam -aliis_. - -Nous avons ici un grand enthousiasme guerrier. Depuis huit jours, il y a -eu près de cinq mille enrôlements volontaires. La garde mobile part avec -beaucoup d'ardeur, et on voit des jeunes gens qui passaient leur vie sur -le boulevard en gants jaunes, avec des lorettes, passer un sac sur le -dos pour se rendre aux gares du Nord. Les carlistes mêmes vont à -l'armée, où y envoient leurs enfants, et, _proh pudor! horresco -referens!_ des zouaves pontificaux quittent Rome pour aller au bord du -Rhin. - -Il paraît que dans l'Allemagne du Nord l'enthousiasme antifrançais est -non moins vif. Dans le Sud ce n'est pas avec la même ardeur qu'on se -prépare. Mohl, que vous connaissez, je crois,--c'est un de nos grands -orientalistes, Wurtembergeois de naissance et Français d'adoption,--Mohl -revient de Stuttgart, et sa conclusion est que tout cela avance la -République de vingt ans en Allemagne; on peut ajouter: et en Europe. - -Si, comme je l'espère, nous avons l'avantage, ne croyez pas, comme -quelques journaux le disent, que la liberté en souffrira. Elle en -deviendra plus impérieuse et plus puissante. D'un autre côté, une -défaite nous met en république d'un coup, c'est-à-dire dans le plus -abominable et inextricable gâchis. - -Je ne sais si la paix quand même, que le cabinet anglais a pris pour -premier principe, tournera à son avantage. L'Angleterre a perdu son -prestige en Europe. Il y a quelques années, elle aurait pu empêcher la -guerre. En s'unissant à la France, elle aurait pu diviser à jamais -l'Amérique en deux États rivaux; elle aurait pu prévenir la scandaleuse -invasion du Danemark, et, aujourd'hui, nous serions probablement -tranquilles. - -Tenez ceci pour certain. Le secrétaire qui a porté la déclaration de -guerre est allé prendre congé de M. de Bismark, avec lequel il avait eu -de très bonnes relations. M. de Bismark lui a dit: «Ce sera pour moi le -regret de toute ma vie de n'avoir pas été à Ems auprès du roi, lorsque -M. Benedetti y est venu.» - -Les gens du métier disent que les hostilités ne commenceront pas avant -une quinzaine de jours. Nos soldats sont pleins de confiance dans la -supériorité de leurs armes. Ils ont tué un Badois en tirant de la rive -gauche sur la droite, et ont vu les balles ennemies tomber dans le Rhin. - -Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et tenez-moi au courant de vos -faits et gestes. - - - - -CLXXXVII - - -Paris, 27 juillet 1870. - -Mon cher Panizzi, - -Est-ce M. de Bismark ou quelque rédacteur du _Times_ qui a inventé le -traité pour l'annexion de la Belgique? Comment M. Gladstone n'a-t-il pas -dit qu'il ne savait de quoi il avait pu être question entre la France et -la Prusse après Sadowa, mais que les diplomates des deux pays ne -traitaient pas par écrit de la peau de l'ours, même ayant envie de la -vendre? La chose est démentie ce matin au _Moniteur_. - -L'empereur part demain à six heures du matin pour l'armée. Toujours -grand enthousiasme. Cent quinze mille enrôlements volontaires. Les -militaires ont grande confiance; mais, moi, je meurs de peur. - -Adieu, mon cher Panizzi; je viens d'envoyer cinq cents francs pour les -blessés, et je vais en donner mille pour tuer des Prussiens. - - - - -CLXXXVIII - - -Paris, 11 août 1870. - -Mon cher Panizzi, - -Accusez-nous de folie, d'outrecuidance, de poltronnerie même, nous avons -mérité tous les reproches, mais ne croyez pas à cette absurde histoire -de la Belgique. Avez-vous lu la lettre du général Turr? Admettant qu'on -eût voulu s'emparer de la Belgique, qui aurait pu s'y opposer avec la -connivence de la Prusse? - -J'ai vu avant-hier l'impératrice. Elle est ferme comme un roc, bien -qu'elle ne se dissimule pas toute l'horreur de sa situation. Je ne doute -pas que l'empereur ne se fasse tuer; car il ne peut rentrer ici que -vainqueur, et une victoire est impossible. Rien de prêt chez nous. Tout -manque à la fois. Partout du désordre. Si nous avions des généraux et -des ministres, rien ne serait perdu; car il y a certainement beaucoup -d'enthousiasme et de patriotisme dans le pays. Mais, avec l'anarchie, -les meilleurs éléments ne servent de rien. Paris est tranquille; mais, -si on distribue des armes aux faubourgs comme le demande Jules Favre, -c'est une nouvelle armée prussienne que nous avons sur les bras. - -Je suis de nouveau retombé pour être allé au Sénat hier et avant-hier; -mais je ne crois pas que ce soit sérieux. - -Adieu, mon cher ami; j'ai le cœur trop gros pour en écrire plus long; ne -montrez pas ma lettre, je vous en prie. - - - - -CLXXXIX - - -Paris, 16 août 1870. - -Mon cher Panizzi, - -Le temps se passe pour nous dans une sorte d'agonie. On cherche à -s'absorber, et les mêmes pensées désolantes vous poursuivent sans cesse. -Les militaires pourtant paraissent conserver encore de l'espoir; mais le -désordre est partout. Il y a en ce moment deux gouvernements qui sont -loin de s'entr'aider. Le mouvement patriotique est grand, cela est -incontestable, mais peu intelligent, j'en ai bien peur. Supposé que, -dans les conditions très mauvaises où se trouve notre armée, nous -eussions un grand succès; supposé même qu'on obligeât les Prussiens à -repasser le Rhin, notre situation serait toujours très grave. Qu'il y -ait une paix honorable ou honteuse, quel gouvernement pourra subsister -en présence de cette immense insurrection nationale, à qui on a donné -des armes et qu'on a exaltée au dernier point? Nous allons forcément à -la république, et quelle république! - -Je ne sais rien de plus admirable que l'impératrice en ce moment. Elle -ne se dissimule rien et cependant elle montre un calme héroïque, effort -qu'elle paye chèrement, j'en suis sûr. - -Je ne doute pas que l'empereur ne cherche à se faire tuer. Il a emmené -le prince impérial avec lui, sans doute parce qu'il pense que l'armée -seule peut le protéger; mais l'armée elle-même conservera-t-elle son -dévouement? Chaque jour, on apprend quelque nouvelle étourderie de la -part de la dernière administration. Ici, point de vivres; là, point de -munitions; illusion complète sur le nombre des troupes. - -Au milieu des tristes préoccupations qui nous obsèdent, je me reproche -quelquefois de penser à moi-même. Je ne sais ce que deviendra mon -naufrage particulier au milieu de tant d'autres. Le moment est mauvais; -mais je n'aurai pas probablement longtemps à souffrir, car ma santé -empire tous les jours. - -Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi de vos nouvelles. - - - - -CXC - - -Paris, dimanche 21 août 1870. - -Mon cher Panizzi, - -_Finis Galliæ!_ Nous avons de braves soldats, mais pas un général. C'est -la même manœuvre qu'en 1866. - -Je ne vois ici que le désordre et la bêtise. Les Chambres, qu'on va -réunir, aideront puissamment aux Prussiens. Je pense que l'empereur veut -se faire tuer. Je m'attends dans une semaine à entendre proclamer la -République, et dans quinze jours à voir les Prussiens. Je vous assure -que j'envie ceux qui viennent de se faire tuer aux bords du Rhin. - -Adieu, mon cher ami. Je voudrais que vous me dissiez ce que l'on pense -en Angleterre, si nos malheurs excitent de la joie ou de la pitié. Je -n'ai pas la force d'écrire. - - - - -CXCI - - -Paris, 22 août soir, 1870. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai vu notre hôtesse de Biarritz. Elle est admirable et me fait l'effet -d'une sainte. - -Le pauvre M. Tripet, que vous avez vu à Cannes, a un fils dans un -régiment qui a souffert beaucoup dans la bataille du 16; il n'en a -aucune nouvelle. - -J'apprends tous les jours la mort ou la blessure d'un de mes amis. Un -jeune sous-lieutenant, fils d'un de mes camarades, a reçu une balle dans -son casque, une autre dans la cuirasse, une troisième sur la bossette du -poitrail de son cheval. Homme et cheval se portent à merveille. On dit -que jamais on n'a vu batailles si meurtrières. - -Je suis toujours bien souffrant, et je ne parierais pas pour moi, si -j'avais à vous disputer le prix de la course. - -Adieu, mon cher ami. Tâchez donc que Delane[20] ne fasse pas contre nous -des articles si haineux. - - [20] Directeur du _Times_. - - - - -CXCII - - -Paris, 24 août 1870. - -Mon cher Panizzi, - -Je suis toujours très souffrant et l'anxiété où nous vivons depuis un -mois n'est pas faite pour me remettre. Cette guerre est épouvantable. On -nous donne des détails affreux sur les derniers engagements. Ces -affaires, toutes très sanglantes, ont un peu ranimé nos espérances. On -s'accoutume à l'idée de voir l'ennemi sous Paris, et les militaires -n'hésitent pas à dire que, si on les attire là, les chances sont en -notre faveur. Ils ont déjà un grand nombre de malades et leurs -meilleures troupes ont fait des pertes énormes. - -Quoi qu'il arrive, ce pays-ci est bien malade, et, comme le dit notre -amie de Biarritz, l'armée que M. de Bismark a dans Paris est la plus -redoutable de toutes. - -Il n'y a rien de si triste que d'être malade dans un temps comme -celui-ci. La conscience de son inutilité ajoute à tous les tourments -qu'on éprouve. - -Adieu, mon cher Panizzi. Point de nouvelles du fils de M. Tripet. Cette -pauvre famille est au désespoir. - - - - -CXCIII - - -Paris, 25 août 1870. - -Mon cher Panizzi, - -J'ai été bien touché des offres généreuses que vous me faites. Je sais -quel bon ami vous êtes, et que vous êtes toujours _true to your word_. -Je voudrais bien vous serrer la main avant de mourir, mais cela est peu -probable avec ma déplorable santé. - -Vous accusez fort à tort nos bulletins de mensonge. _Nous n'avons pas de -bulletins du tout._ C'est un système nouveau que je ne comprends pas -plus que l'ancien. A en juger par les bulletins prussiens, il y a -beaucoup à rabattre de leurs victoires, et, lorsqu'ils disent qu'ils ont -enlevé les positions occupées par le maréchal Bazaine, ils ajoutent -naïvement qu'ils ont demandé une trêve pour enterrer leurs morts. -Comment se fait-il que leurs morts fussent sur notre terrain? Ce qui -paraît constant, c'est qu'il y a eu des deux côtés un carnage affreux. -On s'attend à voir les Prussiens sous Paris, et on s'accoutume à cette -idée. Si les rouges ne perdent tout, je crois que nous gagnerons la -partie. Mais nos pauvres amis de Biarritz l'ont perdue. - -Adieu, mon cher Panizzi. Merci encore de tout ce que vous me dites de -votre amitié pour moi. J'y compte, croyez-le bien, comme en l'occasion -vous compteriez sur moi. - - - - -CXCIV - - -Paris, 26 août 1870. - -Mon cher Panizzi, - -Toujours absence complète de nouvelles. C'est bien cruel pour ceux qui -ont des amis à l'armée. Les pauvres Tripet ne savent rien de leur fils, -si ce n'est que son régiment a été engagé et que le général qui -commandait sa brigade a été tué. Le père et la mère sont comme des âmes -en peine depuis lors. - -L'armement de Paris se poursuit avec beaucoup de rapidité. Jusqu'à -présent, la population a grande confiance dans le général Trochu, malgré -le mauvais style de ses proclamations. Il paraît que le maréchal Bazaine -ne veut pas se battre avant d'être sous les murs de Paris. - -Un siège me paraît peu probable, car l'investissement exigerait plus de -six cent mille hommes, qui pourraient être battus en détail par cent -mille concentrés dans la place. Mais Dieu sait ce que la Chambre peut -faire de sottises en présence de l'ennemi. - -Adieu, mon cher Panizzi. Je ne vous remercie pas, puisque vous ne voulez -pas. - - - - -CXCV - - -Paris, 28 août 1870. - -Mon cher Panizzi, - -On s'attend à voir la fumée d'un camp ennemi du haut des tours de -Notre-Dame avant le mois prochain, et, chose étrange, il n'y a pas trop -d'inquiétude dans le peuple parisien. Les militaires raisonnent à perte -de vue sur le siège de Paris. Selon les uns, il faudrait huit cent mille -hommes pour l'investir, et on ne croit pas qu'ils puissent en amener -plus de trois cent mille qui ne pourront s'éparpiller. Il faut au moins -quinze jours pour prendre un des forts, et il leur est difficile -d'amener un équipage de siège. Nous avons force canons et huit mille -marins d'élite pour les servir. Les soldats ne manquent pas, sans parler -de la garde nationale, qui paraît fort animée. Enfin, nous avons encore -plus de deux cent cinquante mille hommes tenant la campagne et se -renforçant tous les jours. Je croirais presque toutes les chances de -notre côté, si nous étions unis, si nous n'avions pas dans nos murs la -quatrième armée prussienne, dont je vous parlais d'après une dame de nos -amies, il y a quelques jours. - -Sans doute je ne peux être utile à rien ici; mais d'abord je ne suis pas -en état de voyager, et il y a, en outre, une sorte de décence qui -m'obligerait seule à rester. Je resterai donc et j'attendrai la fin, -quelle qu'elle puisse être. Il est probable que, le mois prochain, la -question sera décidée. Ou bien, _finis Galliæ_, ou bien l'ennemi sera -rejeté sur le Rhin, et alors nous avons une paix glorieuse. Mais, de -toute façon, nous ne sommes qu'au prologue d'une tragédie qui va -commencer. - -Quel gouvernement peut subsister en France avec le suffrage universel, -compliqué par l'armement d'une partie de la population? Le moyen de -changer cela? Vous représentez-vous la mauvaise humeur du pays après -tant de sang versé et tant d'argent dépensé? Rien ne me paraît possible, -en vérité. - -Je ne me représente pas davantage ce que peut devenir _notre amie_. Je -crois peu probable qu'elle aille en Angleterre, et, si j'avais un -conseil à lui donner sur un sujet si délicat, je ne le lui proposerais -pas. J'aimerais mieux le Farwest, je crois, ou quelque endroit ignoré de -l'Adriatique. Enfin, qui vivra verra. Je ne suis pas trop curieux de -voir la fin, mais je ne pense pas la voir. - -Adieu, mon cher ami. Portez-vous bien; dites-moi où vous écrire. - - - - -CXCVI - - -Paris, dimanche 4 septembre 1870. - -Mon cher Panizzi, - -Un mot à la hâte. Je n'ai pas la force de vous en écrire davantage. Tout -ce que l'imagination la plus lugubre pouvait inventer de plus noir est -dépassé par l'événement. C'est un effondrement général. Une armée -française qui capitule; un empereur qui se laisse prendre. Tout tombe à -la fois. - -Je vous écris du Sénat. Je vais essayer d'aller aux Tuileries. On me dit -que le prince impérial est en Belgique chez le prince de Chimay. Le -maréchal Mac Mahon est mort de sa blessure. C'est un dernier bonheur. - -En ce moment-ci, le Corps législatif est envahi et ne peut plus -délibérer. La garde nationale, qu'on vient d'armer, prétend gouverner. - -Adieu, mon cher Panizzi; vous savez tout ce que je souffre. - - - - -CXCVII - - -Cannes, 13 septembre 1870. - -Mon cher Panizzi, - -Vous êtes la personne à qui je m'adresserais en cas de nécessité avec le -plus de confiance et le moins de confusion. Mais nous n'en sommes pas -encore là. Vous me gardez quelque chose à votre banque. J'ai encore des -actions au chemin du Nord, qui m'assurent quatre ou cinq mille francs -par an; enfin j'ai, en rentes françaises, un revenu d'environ seize à -dix-huit mille francs. Que restera-t-il de ces rentes? Quelque chose, je -crois, assez pour enterrer leur propriétaire, qui est bien malade et sur -ses fins. - -Adieu, mon cher Panizzi; je vous suis bien reconnaissant. Je vais vivre -ici en philosophe au soleil. Si je pouvais m'endormir comme Épiménide! - -On assure que _notre amie_ est près de chez vous, à Hamilton palace. -S'il en est ainsi, vous devriez lui écrire et l'amener à Invergarry, où -elle se plairait beaucoup, je crois. - -Adieu encore. Je souffre trop pour continuer ce sujet. - - -FIN DES LETTRES - - - - -APPENDICE - - -Quelques heures après la mort de Mérimée, miss Lagden, l'une de ces deux -fidèles amies qui l'avaient soigné avec un admirable dévouement, -écrivait à M. Panizzi la lettre suivante: - - -Cannes, 24 septembre 1870. - -Cher Monsieur, - -Vous aimiez bien mon cher Prosper, et il vous aimait. Je sais que vous -serez peiné d'apprendre qu'il n'est plus. Il mourut la nuit dernière -sans lutte aucune. Tout ce que l'affection dévouée et les soins ont pu -faire a été fait pour lui. Ce sont certainement ces horribles événements -politiques qui ont abrégé ses jours. Je n'ai pas besoin de vous dire -combien je suis malheureuse. Nous sommes à Cannes sans un ami; car le -docteur Maure est à Grasse, et aucune de nos connaissances n'est encore -venue. Le cher Prosper s'étonnait souvent et regrettait que vous ne lui -ayez pas écrit depuis son départ de Paris. Je présume que les lettres se -sont égarées; mais j'espère que vous recevrez ces quelques lignes. - -J. LAGDEN. - - -FIN - - - - -TABLE - - -1864 - Pages - I. Cannes 17 janvier 1 - II. -- 28 -- 4 - III. -- 4 février 6 - IV. -- 13 -- 9 - V. -- 29 -- 11 - VI. Paris 19 mars 12 - VII. -- 24 -- 15 - VIII. -- 1er avril 17 - IX. -- 13 -- 19 - X. -- 20 -- 21 - XI. -- 24 -- 24 - XII. -- 1er mai 25 - XIII. -- 16 -- 27 - XIV. -- 27 -- 29 - XV. -- 3 juin 31 - XVI. -- 7 -- 33 - XVII. Fontainebleau 13 -- 36 - XVIII. -- 22 -- 37 - XIX. Paris 27 -- 39 - XX. -- 5 août 40 - XXI. -- 10 -- 43 - XXII. -- 22 -- 44 - XXIII. -- 5 septembre 47 - XXIV. -- 20 -- 50 - XXV. -- 22 -- 51 - XXVI. -- 2 octobre 53 - XXVII. Madrid 11 -- 56 - XXVIII. -- 24 -- 59 - XXIX. -- 12 novembre 62 - XXX. Cannes 27 -- 65 - XXXI. -- 5 décembre 68 - XXXII. -- 24 -- 70 - -1865 - - XXXIII. Cannes 12 janvier 73 - XXXIV. -- 27 -- 76 - XXXV. -- 15 février 79 - XXXVI. Paris 14 mars 82 - XXXVII. Cannes 26 -- 85 - XXXVIII. -- 13 avril 87 - XXXIX. -- 22 -- 91 - XL. Paris 4 mai 95 - XLI. -- 12 -- 98 - XLII. -- 19 -- 101 - XLIII. -- 23 -- 102 - XLIV. -- 2 juin 105 - XLV. -- 5 -- 108 - XLVI. -- 7 -- 109 - XLVII. -- 14 -- 111 - XLVIII. -- 23 -- 111 - XLIX. -- 26 -- 114 - L. -- 3 juillet 118 - LI. -- 9 -- 120 - LII. -- 16 -- 123 - LIII. -- 3 septembre 124 - LIV. -- 6 -- 129 - LV. -- 10 -- 132 - LVI. -- 12 -- 134 - LVII. Biarritz 21 -- 137 - LVIII. -- 3 octobre 140 - LIX. Paris 13 -- 141 - LX. -- 17 -- 143 - LXI. -- 24 -- 147 - LXII. -- 2 novembre 150 - LXIII. Compiègne 16 -- 152 - LXIV. Paris 22 -- 155 - LXV. Cannes 2 décembre 157 - LXVI. -- 18 -- 159 - LXVII. -- 27 -- 161 - -1866 - - LXVIII. Cannes 7 janvier 164 - LXIX. -- 24 -- 165 - LXX. -- 2 février 168 - LXXI. -- 13 -- 171 - LXXII. -- 22 -- 174 - LXXIII. -- 2 mars 176 - LXXIV. -- 16 -- 178 - LXXV. -- 2 avril 181 - LXXVI. Paris 15 -- 184 - LXXVII. -- 26 -- 186 - LXXVIII. -- 4 mai 189 - LXXIX. -- 9 -- 191 - LXXX. -- 13 -- 193 - LXXXI. -- 23 -- 196 - LXXXII. -- 31 -- 199 - LXXXIII. -- 6 juin 201 - LXXXIV. -- 8 -- 204 - LXXXV. -- 10 -- 205 - LXXXVI. -- 25 -- 207 - LXXXVII. -- 28 -- 209 - LXXXVIII. -- 2 juillet 211 - LXXXIX. -- 5 -- 214 - XC. -- 7 -- 216 - XCI. -- 11 -- 219 - XCII. -- 15 -- 221 - XCIII. Saint-Cloud 12 août 224 - XCIV. -- 19 -- 227 - XCV. Paris 28 -- 229 - XCVI. Biarritz 8 septembre 232 - XCVII. -- 14 -- 234 - XCVIII. -- 21 -- 235 - XCIX. -- 3 octobre 238 - C. -- 17 -- 241 - CI. Paris 25 -- 244 - CII. -- 28 -- 245 - CIII. -- 30 -- 247 - CIV. -- 2 novembre 249 - CV. -- 7 -- 252 - CVI. Cannes 18 -- 254 - CVII. -- 29 -- 257 - CVIII. -- 7 décembre 260 - CIX. -- 21 -- 262 - CX. -- 27 -- 264 - -1867 - - CXI. Cannes 7 janvier 267 - CXII. -- 20 -- 269 - CXIII. -- 21 -- 273 - CXIV. -- 10 mars 274 - CXV. -- 28 -- 277 - CXVI. Paris 4 avril 279 - CXVII. -- 16 -- 281 - CXVIII. -- 27 -- 284 - CXIX. -- 6 mai 286 - CXX. -- 17 -- 289 - CXXI. -- 24 -- 291 - CXXII. -- 26 juin 292 - CXXIII. -- 30 -- 293 - CXXIV. -- 5 juillet 295 - CXXV. -- 11 -- 296 - CXXVI. -- 19 -- 298 - CXXVII. -- 26 -- 299 - CXXVIII. -- 7 août 301 - CXXIX. -- 21 -- 303 - CXXX. -- 2 septembre 305 - CXXXI. -- 13 -- 308 - CXXXII. -- 27 -- 311 - CXXXIII. -- 9 octobre 313 - CXXXIV. -- 15 -- 315 - CXXXV. -- 25 -- 317 - CXXXVI. Cannes 28 novembre 319 - CXXXVII. -- 16 décembre 321 - -1868 - - CXXXVIII. Cannes 8 mars 324 - CXXXIX. -- 19 -- 325 - CXL. -- 4 avril 327 - CXLI. Montpellier 25 -- 330 - CXLII. Paris 28 mai 332 - CXLIII. -- 11 juin 336 - CXLIV. -- 16 -- 337 - CXLV. -- 18 juillet 340 - CXLVI. Fontainebleau 24 -- 342 - CXLVII. -- 2 août 343 - CXLVIII. -- 11 -- 345 - CXLIX. Paris 20 -- 348 - CL. -- 1er septembre 349 - -1869 - - CLI. Cannes 22 janvier 352 - CLII. -- 15 mars 353 - CLIII. -- 23 -- 354 - CLIV. -- 6 avril 355 - CLV. -- 22 -- 357 - CLVI. Paris 7 mai 359 - CLVII. -- 22 -- 361 - CLVIII. -- 9 juin 363 - CLIX. -- 20 -- 365 - CLX. Saint-Cloud 11 juillet 367 - CLXI. -- 26 -- 370 - CLXII. Paris 16 août 373 - CLXIII. -- 26 -- 376 - CLXIV. -- 7 septembre 378 - CLXV. -- 15 -- 380 - CLXVI. -- 2 octobre 383 - CLXVII. -- 9 -- 385 - CLXVIII. Cannes 28 -- 387 - CLXIX. -- 7 novembre 390 - CLXX. -- 4 décembre 391 - CLXXI. -- 26 -- 393 - -1870 - - CLXXII. Cannes 6 janvier 396 - CLXXIII. -- 16 -- 398 - CLXXIV. -- 3 février 401 - CLXXV. -- 27 -- 404 - CLXXVI. -- 5 mars 406 - CLXXVII. -- 20 -- 408 - CLXXVIII. -- 30 -- 411 - CLXXIX. -- 20 avril 413 - CLXXX. -- 4 mai 415 - CLXXXI. -- 21 -- 416 - CLXXXII. -- 29 -- 418 - CLXXXIII. Paris 7 juin 420 - CLXXXIV. -- 7 juillet 423 - CLXXXV. -- 17 -- 424 - CLXXXVI. -- 25 -- 425 - CLXXXVII. -- 27 -- 428 - CLXXXVIII. -- 11 août 429 - CLXXXIX. -- 16 -- 431 - CXC. -- 21 -- 433 - CXCI. -- 22 -- 434 - CXCII. -- 24 -- 435 - CXCIII. -- 25 -- 436 - CXCIV. -- 26 -- 437 - CXCV. -- 28 -- 438 - CXCVI. -- 4 septembre 441 - CXCVII. Cannes 13 -- 442 - Appendice 444 - - -FIN DE LA TABLE - - -615-81.--CORBEIL. Typ. et stér. J. CRÉTÉ. - - - - -Note du transcripteur - - -On n'a effectué aucune correction dans les passages en grec, qui sont -transcrits conformément à l'original. - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À M. PANIZZI, TOME II *** - -***** This file should be named 64168-0.txt or 64168-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/6/4/1/6/64168/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. 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Panizzi, by Prosper Mérimée. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} -p.noindent { text-indent: 0; } - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.small { font-size: 90%; } -.xsmall, small {font-size: 80%; } - -i sup { padding-left: .25em; } - -.sc { font-variant: small-caps; } - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } -.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } - - -.ind { margin: 1em 0 1em 10%; } -.date { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; font-size: 90%; } -.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } - -.pagenum { position: absolute; right: 1%; font-size: small; font-style: normal; - text-align: right; font-variant: small-caps; color: #777; text-indent: 0; -} - -.trnote { font-family: sans-serif; font-size: 95%; padding: .5em; - margin: 3em 5% 1em 5%; border: thin dotted; background: #eee; } -.trnote h2 { margin: .5em 0; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding: .1em 0 .1em 1.5em; } - -table { margin: 1em auto; } -td { vertical-align: top; } -td.w3 { width: 3em; padding-left: 1em; } -td.bot { vertical-align: bottom; } -td div.c { text-align: center; } -td div.r { text-align: right; } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } - - -a { text-decoration: none; } - -.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; - text-decoration: none; -} -.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } -.footnote .label { } -.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - - -img { max-width: 100%; } -div.figc { text-align: center; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top2em { padding-top: 2em; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - - -</style> -</head> -<body> - -<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Lettres à M. Panizzi, tome II, by Louis Fagan</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Lettres à M. Panizzi, tome II</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Prosper Mérimée</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Editor: Louis Fagan</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: December 30, 2020 [eBook #64168]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Adrian Mastronardi and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries and the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À M. PANIZZI, TOME II ***</div> -<p class="c">PROSPER MÉRIMÉE</p> - -<h1>LETTRES<br /> -A<br /> -M. PANIZZI</h1> - -<p class="c">1850-1870</p> - -<p class="c">PUBLIÉES PAR<br /> -M. LOUIS FAGAN<br /> -DU CABINET DES ESTAMPES AU <span lang="en" xml:lang="en">BRITISH MUSEUM</span></p> - -<p class="c">TOME SECOND</p> - - -<p class="c gap">PARIS<br /> -CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br /> -ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES<br /> -3, <span class="small">RUE AUBER</span>, 3</p> - -<p class="c">1881<br /> -Droits de traduction et de reproduction réservés.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top2em">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</p> - -<p class="c">OUVRAGES DE PROSPER MÉRIMÉE</p> - -<p class="c">Format grand in-18</p> - -<table summary=""> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Carmen</span>, Arsène Guillot, L'abbé Aubain, etc., etc.</td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Cosaques d'autrefois.</span></td> -<td class="bot w3">1 —</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Dernières Nouvelles.</span></td> -<td class="bot w3">1 —</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Deux Héritages.</span></td> -<td class="bot w3">1 —</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Épisode de l'Histoire de Russie.</span></td> -<td class="bot w3">1 —</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Études sur les Arts au moyen âge.</span></td> -<td class="bot w3">1 —</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Études sur l'Histoire romaine.</span></td> -<td class="bot w3">1 —</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Lettres à une Inconnue.</span> Avec une étude par H. Taine.</td> -<td class="bot w3">2 —</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Lettres à une autre Inconnue.</span></td> -<td class="bot w3">1 —</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Mélanges historiques et littéraires.</span></td> -<td class="bot w3">1 —</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Portraits historiques et littéraires.</span></td> -<td class="bot w3">1 —</td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">615.81. — <span class="sc">Corbeil</span>, Typ. et stér. <span class="sc">Crété</span>.</p> - -<div class="break"></div> - -<div class="figc top4em"><img src="images/illu.jpg" alt="" /></div> -<div class="chapter"></div> - -<p class="c">LETTRES<br /> -<span class="xsmall">A</span><br /> -<span class="large">M. PANIZZI</span></p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l1">I</h2> - - -<p class="date">Cannes, 17 Janvier 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je ne sais guère de nouvelles de Paris que par -les journaux. Je suis fort triste de la tournure que -prennent les affaires. D'un côté, les tentatives -d'assassinat recommencent ; de l'autre, la discussion -de l'adresse s'envenime de jour en jour. -Thiers avait bien commencé. Sauf la fin de son -premier discours, qui est ou un <i lang="la" xml:lang="la">lapsus linguæ</i>, ou -plutôt, je le crains, une complaisance à ses amis -de l'opposition, il était parfaitement dans son -<span class="pagenum" id="pg2">-2-</span> rôle. Son second discours, qui dément toute sa -carrière politique, montre qu'il est à la remorque -de ses nouveaux amis. L'âpreté de langage de -Favre et ses insolences irritent la majorité au -dernier point et la poussent à des vivacités qui, à -l'égard d'une faible minorité, sont fâcheuses, mais -à peu près inévitables. Que faire avec des gens -qui sont déterminés à abuser de toutes les libertés -qu'on leur donne? D'un autre côté, comment refuser -de parti pris des concessions qui sont justes -en principe et presque promises par l'empereur? -De tous les côtés, il y a danger.</p> - -<p>L'opposition rouge gouverne et est maintenant -disciplinée. Elle veut avant tout glorifier la défunte -République. Thiers voulait qu'elle portât à Paris -M. Dufaure et Odilon Barrot. Ce sont des noms illustres, -mais ce ne sont pas des ennemis tout à -fait irréconciliables. L'opposition veut Carnot, qui, -sous la République, a fait les circulaires détestables -que vous savez, et Garnier-Pagès, une des -plus grosses bêtes de la même époque. On avait un -instant voulu avoir Renan ; mais ses opinions au -sujet de Jésus-Christ ont effrayé, car il y a des -républicains catholiques, de même qu'il y a bon -<span class="pagenum" id="pg3">-3-</span> nombre de prêtres républicains. Tous les fous ont -quelque affinité les uns avec les autres.</p> - -<p>Voilà l'affaire du Danemark qui paraît entrer -dans une phase nouvelle. L'Autriche et la Prusse -prétendent l'arranger à elles deux, à leur manière. -Les petits États de l'Allemagne ne pourront probablement -pas l'empêcher, mais ils s'en vengeront -en excitant l'esprit révolutionnaire, qui a des éléments -assez nombreux et inflammables surtout en -Prusse. Au milieu de toutes ces agitations, la question -polonaise a perdu presque toute son importance -et sa popularité. L'opposition a renoncé à -en faire son cheval de bataille. L'insurrection est, -d'ailleurs, presque partout comprimée.</p> - -<p>Je n'entends plus parler de l'affaire qui a eu -lieu à Tivoli entre des soldats du pape et des nôtres. -Ces soldats du pape étaient des Belges et des -Français. Le général de Montebello est aussi mal -avec monseigneur de Mérode que l'était son prédécesseur, -mais il est beaucoup moins endurant, -et, de plus, il est mieux soutenu.</p> - -<p>Il paraît certain que les quatre individus qui ont -été arrêtés avec des bombes et des poignards -empoisonnés attendaient un chef de Londres. On -<span class="pagenum" id="pg4">-4-</span> les surveillait pour arrêter ce chef avec eux, mais -l'empereur a voulu absolument aller patiner au -bois de Boulogne. Comme il va toujours là sans -garde, le préfet de police n'a pas osé laisser cette -occasion aux gens qu'il observait. Je vois que -Mazzini se défend d'avoir conseillé. Tout mauvais -cas est reniable. S'il n'a conseillé, il a du moins -inspiré.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; donnez-moi donc de -vos nouvelles.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l2">II</h2> - - -<p class="date">Cannes, 28 janvier 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Votre désespoir m'a fait rire. Quel diable de -rapport peut-il y avoir entre ces quatre coquins -et vous? Et quel imbécile vous rendra responsable -de ce qu'entre vingt-quatre millions d'hommes il -se trouve quelques scélérats ou quelques fous? -J'ai vu la dénégation de Mazzini. Il se peut qu'il -ne soit pour rien dans cette horrible affaire, mais -il a cependant sa part de responsabilité, et ces -<span class="pagenum" id="pg5">-5-</span> quatre bandits sont ses élèves <i>plus</i> ou <i>moins</i> -immédiats. Vous avez vu, au reste, que nos rouges -les désavouent très hautement. Je n'affirmerais -pas que ce soit avec une parfaite sincérité. Ce qui -paraît certain, c'est que les quatre arrêtés n'étaient -que les instruments d'un chef qu'on attendait, -et qui aurait été pris, selon toute apparence, -si l'empereur avait consenti pendant quelques jours -à ne pas aller au bois de Boulogne. C'eût été courir -trop de risques que de laisser libres les soldats, -qui pouvaient fort bien agir sans leur capitaine, -et on les a très judicieusement mis à l'ombre.</p> - -<p>Est-il vrai, comme je serais tenté de le croire -par le ton des journaux anglais, que John Bull se -fâche pour tout de bon de l'ingérence des Allemands -dans la question du Holstein? que le ministère -est menacé de renversement et que les -<span lang="en" xml:lang="en">tories</span> vont rentrer aux affaires?</p> - -<p>Je n'ai jamais pu comprendre le premier mot -de la question des duchés, et je crois qu'il y a peu -de personnes qui en savent quelque chose. J'espère -que nous serons plus avisés qu'au Mexique et -que nous ne nous en mêlerons pas. Je serais bien -fâché que nous nous fissions prendre à l'appât des -<span class="pagenum" id="pg6">-6-</span> provinces rhénanes. Nous n'en avons pas besoin, -et elles ne veulent pas de nous. Ce serait, d'ailleurs, -j'en suis convaincu, le seul moyen de résoudre -ce grand problème : « Faire que les Allemands -s'entendent entre eux. »</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. On a destitué, à ce que -je vois, l'évêque Colenso ; mais partout les dévots -sont les mêmes imbéciles.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l3">III</h2> - - -<p class="date">Cannes, 4 février 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Il n'y a pas de calissons à Cannes ; mais, la -poste n'étant pas faite pour les chiens, je viens -d'écrire à Aix pour en avoir. Je pense que la -caisse partira après-demain au plus tard.</p> - -<p>Vous aurez vu le succès de l'emprunt de -M. Fould. On lui a donné seize fois plus d'argent -qu'il n'en demandait. On prétend que cet empressement -à souscrire est effrayant, parce que cela -peut et doit donner le goût d'employer tant d'argent -à quelque entreprise chanceuse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg7">-7-</span> Cependant, jusqu'à présent, rien ne donne lieu -de présumer que nous nous mêlions de cette -diable d'affaire du Sleswig-Holstein. On croit, au -contraire, qu'en vertu du respect que nous professons -pour les nationalités, nous nous abstiendrons. -En effet, si nous venions au secours des -Danois, qui m'intéressent autant que vous, nous -ne manquerions pas de réconcilier à l'instant tous -les Allemands les uns avec les autres et de ramener -les beaux jours de 1814 et 1815.</p> - -<p>La difficulté est grande pour lord Russell. Je ne -sais pas trop comment il pourra se tirer de cette -mauvaise affaire avec <i>élégance</i>, comme disait Archambauld -de Talleyrand, à propos de la guerre -d'Espagne de 1809. Lord Russell a pris les Allemands -pour plus bêtes et plus lourds qu'ils ne le -sont. Il s'est fait battre par M. de Beust dans des -notes diplomatiques, et je crois qu'il n'a aucune -envie d'en venir à l'<i lang="la" xml:lang="la">ultima ratio</i>.</p> - -<p>Je serais enchanté, pour ma part, que les Danois -battissent rudement les alliés ; malheureusement -le bon Dieu a la mauvaise habitude d'être toujours -du côté des gros bataillons. Il me paraît impossible -que la guerre, s'il y a guerre, ne soit très -<span class="pagenum" id="pg8">-8-</span> promptement terminée. Les Allemands, une fois -maîtres du Sleswig, s'arrêteront et on ne se battra -plus qu'à coups de protocoles.</p> - -<p>Si, par hasard, l'Angleterre réussissait à faire -une coalition contre l'Allemagne avec la Russie et -la France, l'affaire prendrait des proportions telles, -qu'il faudrait avoir le diable au corps pour l'entamer. -Ce serait un remaniement complet de la -carte de l'Europe. D'un autre côté, quels seraient -les gagnants à la guerre? les Russes et nous, car -nous avons des rognures allemandes à prendre de -notre côté du Rhin, et la Russie a aussi ses prétentions -sur des provinces slaves. Comme l'Angleterre, -avec beaucoup de raison, ne fait pas la -guerre, comme nous, pour des idées, qu'elle ne -peut la faire seule sur le continent, je suis porté -à croire qu'elle se bornera à protester ; mais -comment le Parlement prendra-t-il la prépotence -et les menaces de lord Russell, qui n'aboutissent -qu'à la compromettre et à faire rire les Allemands -(<i lang="la" xml:lang="la">naturæ dedecus</i>) à ses dépens? Lord Palmerston -aura bon besoin de sa santé, que vous dites si -bonne, pour résister aux attaques de l'opposition.</p> - -<p>Thiers, en allant à Londres, s'il y va, ne peut -<span class="pagenum" id="pg9">-9-</span> avoir qu'un but, c'est de faire sa paix avec les -princes d'Orléans. A mon avis, c'est une faute qui -couronne toutes les autres.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous préviendrai du -départ des calissons. Portez-vous bien et ne vous -exterminez pas à travailler.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l4">IV</h2> - - -<p class="date">Cannes, 13 février 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Vos sentiments danois ont dû souffrir beaucoup -de la prise du Danewirke. J'en suis très fâché pour -ma part, et j'espérais que la chose ne se ferait pas -si vite. C'est toujours très pénible de voir l'oppression -du faible par le fort, et il est impossible de -ne pas s'intéresser à un pauvre petit peuple -assailli par ces deux brutes d'Allemands.</p> - -<p>Il me semble que l'Angleterre, ou plutôt que lord -Russell, a résolu le problème de se faire jeter la -pierre par tout le monde. Ce n'est pas que je -trouve qu'elle ait tort de ne pas se mêler d'une -querelle qui ne l'intéresse que médiocrement, mais -<span class="pagenum" id="pg10">-10-</span> il ne faut pas injurier les gens avec qui on ne veut -pas se battre. C'est ce qu'a fait lord Russell. Il y -gagne de se faire répondre des énigmes fort insolentes -par M. de Bismark et, <i lang="la" xml:lang="la">proh pudor</i>, de se -faire donner des démentis par le ministre de Saxe. -Ajoutez à cela que les Danois accusent l'Angleterre -de les avoir trompés. Je me trompe fort ou -bientôt un jour viendra où l'Angleterre sera obligée -de faire des efforts considérables pour revendiquer -son rang de puissance de premier ordre que -lord Russell, par son mélange de faiblesse et d'insolence, -lui a fait perdre.</p> - -<p>Je n'entends plus parler du voyage de Thiers -en Angleterre. Ce serait la plus grande sottise -qu'il pût faire en ce moment que d'aller ou de -paraître aller se raccommoder avec Claremont.</p> - -<p>Il me semble que les choses ne vont pas mal -en Italie, et les rouges ont reçu un échec dans les -dernières élections qui doit leur prouver qu'on -ne veut plus d'eux.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et observez -fidèlement le carême.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg11">-11-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l5">V</h2> - - -<p class="date">Cannes, 29 février 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Le ministère prussien est vraiment farceur, et -on n'a jamais passé des notes diplomatiques dans -un style pareil. Il me paraît évident que vos amis -les Danois sont abandonnés de l'univers entier. -Ils se défendront honorablement et tueront pas -mal de Prussiens avant de lâcher le Sleswig, mais -ils le lâcheront.</p> - -<p>Il me semble que lord Russell a fait toutes les -maladresses possibles dans cette affaire ; mais il -n'y avait qu'un moyen de s'en tirer, et ce moyen -était trop dangereux : c'était la guerre. On prétend, -au reste, qu'il y a dans ce moment une recrudescence -d'amitié entre le cabinet anglais et le -nôtre, pour une intervention énergique. Je n'y -crois pas. Nous avons trop d'embarras chez nous -en ce moment pour en accepter d'autres, et ce -qui me revient de Paris me donne lieu de croire -que l'empereur n'a aucune disposition à s'y engager. -<span class="pagenum" id="pg12">-12-</span> Je trouve que les ministres anglais ont -été bien faibles, et, si j'en crois quelques <span lang="en" xml:lang="en">tories</span> -qui sont ici, ils courraient le risque de se trouver -en minorité. Mais que feront leurs successeurs et -que pourront-ils faire? Lord Russell a eu le tort -de commencer sur un ton trop haut ; car, au fond, -je ne crois pas qu'il soit de l'intérêt de l'Angleterre -de faire la guerre pour que le Sleswig appartienne -au Danemark. Le plus mauvais côté de -l'affaire serait que la Prusse et l'Autriche se fussent -sincèrement alliées et se fussent garanti -leurs possessions non allemandes, le duché de Posen -et la Vénétie.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et -soignez le moule du pourpoint.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l6">VI</h2> - - -<p class="date">Paris, 19 mars 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis arrivé avant-hier à Paris en assez médiocre -état de conservation. J'ai trouvé votre lettre -<span class="pagenum" id="pg13">-13-</span> et j'y réponds à mon premier moment de loisir.</p> - -<p>En mettant pied à terre, j'ai trouvé qu'une -assez grosse bataille allait se livrer dans le Sénat -entre le parti clérical et celui des philosophes. -Le nouveau cardinal de Rouen, qui a été longtemps -procureur, demandait protection pour notre -sainte religion. Il a mis beaucoup d'art à troubler le -peu de cervelle de messieurs les sénateurs, et à leur -faire peur des deux grands monstres de ce temps-ci, -le diable et les salons. Les vieux généraux -sont particulièrement timides quand il s'agit du -<i lang="en" xml:lang="en">green gentleman below</i> et des douairières chez -lesquelles ils vont faire leur whist. L'ouvrage de -Renan a tellement irrité les prêtres, qu'ils ne se -tiendront tranquilles que lorsqu'ils auront fait -brûler l'auteur. En attendant, ils lui ont fait gagner -beaucoup d'argent, car il n'y a rien qui fasse -autant lire un livre que la défense de l'autorité. -Nous avons gagné la bataille aujourd'hui, mais ce -n'a pas été sans peine.</p> - -<p>Ce matin, j'ai reçu la visite d'un des sommeliers -de Sa Majesté, précisément celui que vous -aviez gagné par je ne sais quels procédés, et qui -<span class="pagenum" id="pg14">-14-</span> vous versait toujours deux verres de porto doré -au lieu d'un. Il venait me dire qu'il n'avait pas -voulu mettre en bouteille à Saint-Cloud le baril -venu de Portugal, attendu que le droit d'octroi -serait dans ce cas infiniment plus cher, mais -qu'il m'enverrait le baril et son <i lang="la" xml:lang="la">alter ego</i>, pour -le coller et le mettre en bouteilles.</p> - -<p>Je suis fâché de ce que vous me dites de la -santé de lord Palmerston. J'ai un certain tendre -pour lui. Il est si gracieux, qu'il plaît, même dans -ses méchancetés, tandis que lord Russell a le -talent de déplaire toujours. Demandez à toutes -les chancelleries de l'Europe en quelle odeur -il est.</p> - -<p>Il me semble que les Danois vont être égorgés -et que, lorsqu'ils seront entièrement aplatis, on -trouvera quelque moyen de leur venir en aide. -Malheureusement, je ne les trouve pas aussi -héroïques que je les voudrais. Un homme assez -désintéressé dans la question dit qu'il n'y a que -les Autrichiens qui se soient vraiment bien battus ; -les Prussiens médiocrement et les Danois comme -des conscrits.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère que le rhumatisme -<span class="pagenum" id="pg15">-15-</span> dont vous vous plaigniez aura cédé aux -premiers rayons de soleil.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l7">VII</h2> - - -<p class="date">Paris, 24 mars 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Le quinzième volume de la <i>Correspondance de -Napoléon</i> est imprimé, mais il n'a pas encore paru. -Vous savez, je crois, que je ne fais plus partie de -la commission. On m'a fait demander <i lang="la" xml:lang="la">sub rosa</i> -si je voudrais être de la seconde commission présidée -par le prince. J'ai remercié. C'était déjà -assez désagréable avec le maréchal ; ce doit être -encore bien pis avec un prince ; en outre, il est -probable que la besogne que fera cette seconde -commission sera fort suspecte, et je ne me soucie -pas d'en partager la responsabilité.</p> - -<p>On devient de plus en plus capucin au Sénat et -partout. Vous ne sauriez croire les murmures qui -ont accueilli M. Delangle lorsqu'il a osé dire que -Renan n'avait pas parlé de Jésus-Christ d'une manière -irrespectueuse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg16">-16-</span> Ce soir, on disait que Düppel avait été pris et -l'île d'Alsen aussi, et l'armée danoise détruite. J'en -doute un peu, mais cela arrivera. M. de Metternich -dit ici assez publiquement que l'Autriche ne -s'est mêlée de l'affaire que parce qu'il fallait empêcher -les petits princes de la confédération de se -réunir et de faire quelque bêtise une fois qu'ils auraient -eu une armée.</p> - -<p>Il me semble qu'il y a en Angleterre une assez -forte irritation contre la partialité de la reine pour -les Prussiens. Est-il vrai qu'un certain nombre de -membres du Parlement se sont abstenus de voter -l'autre jour dans l'affaire Stanfeld, pour ne pas -mettre le cabinet en déconfiture?</p> - -<p>On raconte une jolie histoire du ministre de -Prusse, qui s'est excusé de n'avoir pas bu à la -santé du roi de Danemark en disant qu'il avait -pris médecine ce jour-là.</p> - -<p>Hier, j'ai dîné chez la duchesse de Bassano et -j'ai mangé des petits pois d'Alger. C'était fort -mauvais.</p> - -<p>Je crains bien quelque nouvelle sottise de Garibaldi. -On prétend qu'on lui prépare une ovation -magnifique en Angleterre. Est-ce qu'il n'y a pas -<span class="pagenum" id="pg17">-17-</span> quelque journal sensé qui fasse justice de ce cerveau -brûlé?</p> - -<p>Je n'ose faire de projet pour ce printemps. Je -suis en assez piètre état de santé et je ne sais -trop comment je serai dans un mois ; mais, si je ne -suis pas trop mal, j'irai vous voir lorsqu'il n'y -aura plus trop de dîners.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; rappelez-moi au souvenir -de nos amis.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l8">VIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 1<sup>er</sup> avril 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Il paraît que l'archiduc hésite au dernier moment. -Les uns disent que l'archiduchesse en est -la cause ; d'autres la rapportent à notre saint-père -le pape, très mécontent, dit-on, du général -Bazaine, qui n'est pas si facile que son prédécesseur -le maréchal Forey, et qui, pour cette raison, -a été excommunié par l'archevêque de Mexico, -dont il n'a pas voulu suivre les avis.</p> - -<p>Vous aurez de la peine, je crois, à empêcher -<span class="pagenum" id="pg18">-18-</span> Garibaldi de faire des sottises. Elles lui sont aussi -naturelles qu'à un pommier de porter des pommes. -Il me semble que sa visite ne doit pas être -des plus agréables aux ministres en ce moment.</p> - -<p>Personne ne croit ici que les affaires du Danemark -puissent s'arranger avant que M. de Bismark -ait obtenu les succès militaires qu'il cherche -et avec lesquels il espère jeter de la poudre -aux yeux à la Chambre des députés. En attendant, -on continue à se tuer dans le Jutland et -autour de Düppel. Je n'ai jamais vu de guerre si -bête et si vilaine, et on assure que ni d'un côté -ni de l'autre l'héroïsme n'est bien considérable.</p> - -<p>Je n'ai pas entendu dire qu'il fût question ici -d'un changement de ministres. Ce n'est pas qu'on -ne pût très facilement trouver moyen d'en remplacer -trois ou quatre, mais le maître n'aime pas -les visages nouveaux. Il a tort, il faudrait en trouver -par le temps qui court. Ce qu'il faut éviter -par-dessus tout en France, c'est l'ennui, et il y a -des gens bien ennuyeux dans le cabinet.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et -<span class="pagenum" id="pg19">-19-</span> ne dînez pas trop bien. Je suis condamné à un -régime d'ermite, et je m'offense de voir les autres -bien manger.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l9">IX</h2> - - -<p class="date">Paris, 13 avril 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Comment expliquez-vous l'enthousiasme des -Anglais pour Garibaldi? Est-ce, comme on le croit -ici, pour faire compensation à l'affaire Stanfeld et -montrer que, si on n'aime pas les assassins, on -aime les tapageurs? On a mis dans les journaux -français que Garibaldi n'avait rien eu de plus -pressé que de voir Mazzini et de l'embrasser. -Si le fait est faux, comme je le crois, il ne serait -pas mal de le démentir, dans l'intérêt de la -France, de l'Angleterre et de l'Italie. <i lang="la" xml:lang="la">Intelligenti -pauca.</i></p> - -<p>On se perd en conjectures sur la visite de lord -Clarendon. Par parenthèse, je dîne demain avec lui -chez lord Cowley. On dit qu'il vient pour recimenter -une nouvelle alliance intime. Cela me semble -<span class="pagenum" id="pg20">-20-</span> fort douteux. Il me paraît probable que nous soutiendrons, -dans la conférence de Londres, l'opinion -des commissaires anglais, mais avec une -certaine réserve. Vous savez que nous avons un -pied dans la révolution, et que nous prenons toutes -les affaires au point de vue théorique, tandis -que vous ne considérez (et très sagement, je -crois,) que le fait du moment au point de vue pratique -et de votre intérêt personnel.</p> - -<p>La peur de la guerre paraît se dissiper un peu. -La fin des lambineries de l'archiduc a produit un -assez bon effet, mais nous sommes malades à l'intérieur. -Vous savez ce que deviennent les Français -quand ils ne sont pas gouvernés. Or, à l'intérieur, -nous ne sommes pas gouvernés. Les préfets -ne reçoivent pas de direction. Les uns se font -capucins, parce qu'ils croient faire ainsi leur -cour ; d'autres inclinent vers le libéralisme outré, -parce qu'ils s'imaginent que l'avenir est là. La -plupart font les morts pour demeurer bien avec -tout le monde. En attendant, le socialisme fait -des progrès et la bourgeoisie, qui ne se souvient -plus de 1848, est de l'opposition et aide à scier -la branche sur laquelle elle est assiégée. Tout cela -<span class="pagenum" id="pg21">-21-</span> est fort triste et nous présage de mauvais jours.</p> - -<p>Il y a longtemps que, pour vous détourner d'une -résolution trop juvénile, selon ma manière de -voir, je vous disais qu'excepté en Angleterre, -personne n'était sûr de conserver ce qu'il possède.</p> - -<p>Depuis quelque temps, je suis obsédé par l'idée -de la misère dans ma vieillesse. Ce n'est pas que -j'aie besoin de grand'chose ; mais encore faut-il -pouvoir vivre. Demandez à M. Heath, ou à quelque -savant homme en matière de finances, quel serait -le moyen de placer de l'argent en viager d'une -manière parfaitement sûre, et quel est l'intérêt que -l'on donne à un jeune homme de soixante ans. -Je ne vous dis pas pour qui, ne le dites pas non -plus. Nous en reparlerons.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je suis toujours souffrant -et oppressé.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l10">X</h2> - - -<p class="date">Paris, 20 avril 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Mille remercîments du papier que vous m'avez -envoyé, mais je suis trop bête pour comprendre -<span class="pagenum" id="pg22">-22-</span> tout. C'est encore une chose dont nous aurons -à reparler. Le jeune homme de soixante ans me -charge de vous remercier <i lang="la" xml:lang="la">toto corde</i>, mais il espère -qu'un monde meilleur le recevra avant la -débâcle qu'il craint. En temps de famine, vous -seriez un de ceux à qui il demanderait avec confiance -un morceau de bœuf salé.</p> - -<p>Il me semble qu'il y a pour le moment beaucoup -d'accord entre les gouvernements de France -et d'Angleterre, ce dont je me réjouis. <i>Le Moniteur</i> -a un entrefilet pour dire que notre cabinet -n'a fait aucune observation au sujet de Garibaldi. -C'est une bonne chose. Lord Clarendon a été très -choyé ici et a généralement plu.</p> - -<p>Si vous avez contribué à faire reprendre à Garibaldi -le chemin de Caprera, et à lui faire faire -une visite à M. d'Azeglio, vous avez fait pour le -mieux. Après l'aristocratie, il serait tombé entre -les pattes de la démocratie, et, n'ayant plus personne -pour le surveiller et le seriner, il aurait dit -<i lang="it" xml:lang="it">delle grosse</i>. Il est fâcheux qu'il ait vu Mazzini -et Stanfeld, dont l'affaire est plus mauvaise qu'on -ne croit. Mais il y a, entre tous les gens de révolution, -un trait d'union qui rapproche les coquins -<span class="pagenum" id="pg23">-23-</span> des niais vertueux. Cela n'empêche pas que l'on -n'ait vu ici avec grande surprise lord Palmerston -donner à dîner à un homme qui avait cherché -à allumer une guerre européenne, qui avait débauché -des soldats et pris les armes contre son -gouvernement. Garibaldi lui a rendu un mauvais -service en le remerciant de la conduite de la -marine anglaise lors de l'invasion de la Sicile. Je -ne pense pas que ce soit un bon point pour lord -Palmerston dans la diplomatie européenne. Mais -vous êtes insulaire, et, malgré leur héroïsme, les -Prussiens n'iront pas vous chercher querelle pour -cela.</p> - -<p>J'espérais que les Danois tiendraient plus longtemps. -La prise de Düppel va donner au roi de -Prusse et à M. de Bismark une prépotence extraordinaire, -et je crois qu'ils feront quelque sottise. -L'empereur d'Autriche a été plus modeste. Il n'a -pas voulu d'entrée triomphale pour des canons danois -amenés à Vienne, et il les a fait mettre sans -cérémonie dans un coin de ses écuries.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons ici un -temps magnifique ; cependant je ne m'en porte -guère mieux. On nous menace d'une session très -<span class="pagenum" id="pg24">-24-</span> longue. Je crains qu'elle ne dure tout le mois -prochain. Thiers et ses amis se préparent à foudroyer -le budget de leur éloquence.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l11">XI</h2> - - -<p class="date">Paris, 24 avril 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je croyais que nous avions le privilège d'être -plus fous que les autres peuples, mais cette année -les Anglais ont l'avantage. Chasser M. Stanfeld, -qui est ami de Mazzini, fêter Garibaldi, qui dit que -Mazzini est son maître, <i lang="it" xml:lang="it">e sempre bene</i>. La visite -du prince de Galles aurait probablement bien -étonné M. Pitt et même M. Fox. Le discours de -M. Gladstone au Parlement m'a paru une de ces -comédies que l'on ne joue pas sur les grands -théâtres. Tout cela me semble vraiment honteux.</p> - -<p>Si l'aristocratie anglaise a fait tant de frais -pour que Garibaldi ne se compromît pas avec les -radicaux, quel résultat a-t-elle obtenu? Il a dit -qu'il était l'élève de Mazzini. Il a remercié lord -<span class="pagenum" id="pg25">-25-</span> Palmerston de l'avoir laissé débarquer en Sicile ; -il a reçu un drapeau avec l'inscription : <i>Rome et -Venise</i>, outre l'argent. Croyez-vous qu'il en eût -fait davantage avec les radicaux?</p> - -<p>Comment les ministres étrangers prendront-ils -la chose? Il me semble certain que tous les gouvernements -de l'Europe regardent l'Angleterre -comme le boute-feu de la Révolution, et, lorsqu'elle -demandera pour le Danemark l'exécution des -traités, pour la Pologne les conventions de 1815, -qui ne lui rira au nez?</p> - -<p>J'ai vu une lettre d'une personne qui voit souvent -la reine et qui la dit furieuse. On lui prête ce -mot qu'elle ne croyait pas qu'elle pût être jamais -honteuse d'être la reine des Anglais, comme elle -l'est à présent.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; mille amitiés et compliments.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l12">XII</h2> - - -<p class="date">Paris, 1<sup>er</sup> mai 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Vous êtes indulgent pour Garibaldi : il est vrai -qu'il n'a rien dit de l'empereur, mais il a promis -<span class="pagenum" id="pg26">-26-</span> la république à la France ; il s'est reconnu pour -élève de Mazzini, enfin il a fraternisé avec Ledru-Rollin. -Or Ledru-Rollin n'est pas exilé depuis le -coup d'État du 2 décembre. C'est sous la République -qu'il a conspiré, et par la République qu'il -a été condamné.</p> - -<p>Vous dites que Garibaldi n'a pas été condamné -ni même poursuivi. Cela est très vrai, mais ne -prouve qu'une chose, la faiblesse du gouvernement -italien. Cela ne diminue en aucune façon la culpabilité -de l'auteur de l'expédition qui a fini par la -fusillade d'Aspromonte. Je ne crois pas que ce -soit le dernier mot de Garibaldi, qui me paraît -homme à vouloir mourir <i lang="it" xml:lang="it">coi scarpi</i>, comme on dit -en Corse, et je crains fort que, d'ici à peu de temps, -il ne fasse des siennes.</p> - -<p>L'effet produit par vos ovations en Europe n'a -pas été heureux, et vous verrez les Allemands -travailler et peut-être réussir à faire une nouvelle -coalition dont l'Italie pourra se ressentir. Un de -mes amis qui arrive de Vienne me dit qu'ils ont tous -la tête perdue de leur grande victoire de soixante -mille hommes contre quinze mille. J'espère que -leur enthousiasme leur fera faire quelque sottise.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg27">-27-</span> Ici, les choses ne vont pas trop bien, l'intérieur -n'a pas de direction ; on maintient des préfets -compromis ou incapables, on laisse les cléricaux, -les carlistes et même les rouges faire de la propagande. -Il n'y a pas de système. Il faudrait ou résister -énergiquement, ou bien faire à temps quelques -concessions utiles, mais on attend et on ne -fait rien.</p> - -<p>Les lettres de Napoléon à Joséphine que nous -avons vues il y a quelques années, avec une très -jolie femme, ont été vendues à Feuillet de Conches -pour 3,000 francs ; elle nous en demandait 8,000. -Je ne trouve pas que ce soit trop cher, vu le prix -des autographes à présent.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et -tenez-vous en joie.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l13">XIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 16 mai 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>La session finit un peu mieux qu'on ne l'espérait. -M. Rouher a pris de l'assurance et a fait des -<span class="pagenum" id="pg28">-28-</span> progrès très notables. Thiers a perdu beaucoup -de son prestige. C'est toujours le même art et la -même facilité d'élocution, mais point d'idées politiques, -et, au fond, de petites passions mesquines. -Il a parlé contre l'expédition du Mexique et a -conclu en proposant de traiter avec Juarez, qui -est à tous les diables. Il vient de parler contre le -budget, qu'il trouve trop considérable, et a parlé -pendant trois heures et demie. Mais il ne trouve -pas qu'on dépense assez pour la guerre, pas assez -pour la marine ; il approuve les augmentations -des traitements ; enfin il conclut en disant qu'on -a trop dépensé pour la préfecture de Marseille, -et, sur le total, il se trompe de sept millions. Les -nouveaux députés se moquent un peu de lui, -et il paraît, au fond, assez mécontent de lui-même.</p> - -<p>On nous dit que, aussitôt après la session, il y -aura quelques mouvements ministériels. Le ministre -de l'intérieur sera changé, cela paraît sûr, mais -quel parti l'emportera dans le cabinet? C'est ce -que personne ne peut dire et ce que le grand faiseur -lui-même ne sait peut-être pas encore à -présent.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg29">-29-</span> Adieu, mon cher Panizzi ; on me dit que vous -allez parfaitement bien, ce qui me réjouit fort.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l14">XIV</h2> - - -<p class="date">Paris, 27 mai 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Notre session tire à sa fin : on pense qu'on nous -donnera mercredi prochain la clef des champs. De -ce côté-là donc, pas de difficultés ; mais, du côté -de mes poumons, il y en a d'assez graves. Je suis -toujours comme un poisson hors de l'eau, et je -n'ose pas trop me mettre en route. Joignez à cela -le <i>risque</i> d'une invitation à Fontainebleau, quoique, -entre nous, il me semble que je suis un peu -en disgrâce. La semaine prochaine, en tout cas, je -prendrai mon grand parti, et, si je puis aller vous -voir, j'écrirai à M. Poole de me faire des habits -dignes de votre compagnie.</p> - -<p>Le faubourg Saint-Germain est dans un paroxysme -de fureur du brevet de duc de Montmorency -envoyé au duc de Périgord. Il est le fils du -duc de Valençay (fils de madame de Dino-Talleyrand) -<span class="pagenum" id="pg30">-30-</span> et de mademoiselle de Montmorency, sa première -femme. Mais il y a des collatéraux, des -Montmorency, des Luxembourg, des Laval, etc., -qui réclament et crient comme des brûlés. Pour -moi, il me semble que quiconque aime les cerises -de Montmorency a des droits à un duché éteint.</p> - -<p>Ce soir, on disait qu'on allait faire un duc -de X… et un duc de Z…, deux titres éteints, -le premier fort antique, et l'autre du premier -empire. Tous ces ducs nouveaux sont des -jeunes gens qui ne brillent ni par l'intelligence -ni par la vertu ; mais il y a dans l'atmosphère des -cours quelque chose qui attire les niais et leur -procure une bonne réception.</p> - -<p>Je suis un peu inquiet de la santé de la comtesse -de Montijo. Elle ne viendra pas en France cette -année, et il se pourrait bien que j'allasse lui faire -une petite visite à Madrid. Que diriez-vous d'une -course de ce côté? Mais il ne faudrait pas y aller -avant la fin de septembre, de peur de fondre en -route. Je vous mènerais à l'Escurial, où nous verrions -quantité de manuscrits et de bouquins curieux. -On va en chemin de fer presque toute la -route depuis Bayonne ; cependant il y a encore -<span class="pagenum" id="pg31">-31-</span> une lacune de quelques heures, mais ce n'est pas -grand'chose.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; donnez-moi vite de -vos nouvelles.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l15">XV</h2> - - -<p class="date">Paris, 3 juin 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis chargé par madame de Montijo — qui -s'obstine à vous appeler Panucci — de vous offrir -le vivre et le couvert pendant votre visite à Madrid. -Elle dit que, le 1<sup>er</sup> octobre, on ira d'une -traite en chemin de fer de Bayonne à Madrid.</p> - -<p>Le prince impérial a été un peu malade de quelque -chose comme la rougeole. Il est assez bien à -présent, à ce qu'on vient de me dire. Je ne crois -pas même que ç'ait été la rougeole ; mais une de -ces petites éruptions comme les enfants en ont -souvent.</p> - -<p>Le pape est, m'assure-t-on, dans un très mauvais -état. Il se force pour montrer qu'il n'est -pas malade, et, à force de faire le brave, il finira -par s'en aller. On ne lui donne pas six mois de vie. -<span class="pagenum" id="pg32">-32-</span> Il a les jambes enflées et toujours en suppuration, -et, à soixante-dix-sept ans, c'est peu rassurant. -En trouvera-t-on un pire? Je ne le crois -pas.</p> - -<p>On paraît croire ici que la question du Danemark -n'est pas près de se dénouer. Ce qui est -assez drôle, c'est que cette grosse bêtise du vote -des provinces en litige a fait de nombreux prosélytes -en Allemagne, où la France et l'empereur -sont maintenant assez populaires. Je voudrais -qu'on introduisît en Autriche cette manière de -faire voter les gouvernés sur les gouvernants. -Nous aurions un spectacle assez drôle. Au fait, -la Révolution fait des progrès effrayants partout. -Il n'y a guère que votre île de brouillards qui -n'en soit pas menacée.</p> - -<p>La révolte des tribus arabes tire à sa fin. Ils -ont fait la faute de faire leur levée de boucliers -avant leur récolte, ce qui les oblige à manger -leurs troupeaux pour les empêcher de mourir de -faim. Il y a aussi d'assez bonnes nouvelles du -Mexique. On dit qu'on forme en Autriche un -assez bon corps de volontaires pour le nouvel -empereur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg33">-33-</span> Adieu, mon cher Panizzi ; à bientôt j'espère. -Mettez-moi toujours aux pieds de vos belles -dames.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l16">XVI</h2> - - -<p class="date">Paris, 7 juin 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>M. Frémy, que vous connaissez, est venu hier, -de la part de l'impératrice, me dire qu'elle voulait -que j'allasse à Fontainebleau le 13 de ce mois. -Je l'ai prié de dire à Sa Majesté que j'étais très -peu propre à faire l'ornement de sa cour dans -l'état de débine où je me trouvais ; que, de plus, -j'étais attendu à Londres et que toutes mes dispositions -étaient faites pour ce voyage. Aujourd'hui, -je suis allé voir Frémy, qui m'a dit, de la -part de Sa Majesté, que je n'avais rien à faire à -Londres ; que le climat ne me valait rien, et qu'elle -comptait sur moi le 13.</p> - -<p>Vous comprenez que je ne puis répliquer. Me -voilà donc pour une semaine au moins à Fontainebleau. -Si vous êtes à Londres encore, j'irai -vous trouver en quittant Leurs Majestés. Je n'ai -<span class="pagenum" id="pg34">-34-</span> pas besoin de vous dire combien ce retard me -contrarie, mais le moyen de refuser?</p> - -<p>Je suis parfaitement résolu à m'excuser si, selon -son usage, Sa Majesté m'invite à prolonger -mon séjour. Alors j'aurai fait preuve de bonne -volonté et j'aurai le droit de résister. Maintenant -ce n'est pas possible. Vous avez en ce moment -la meilleure partie de moi-même sous votre toit, -je veux dire mon habit et mes culottes. Dans le -cas où vous auriez un ami assez bête pour se charger -de m'apporter ledit habit (l'habit et le gilet -seulement), et si cet ami partait avant le 12 de -ce mois, j'en paraîtrais plus beau devant mes -hôtes augustes. Cependant ne vous donnez aucune -peine pour cela. Mon habit numéro deux -est encore mettable, et il y en aura de plus vieux, -selon toute apparence. Il est donc bien entendu -que vous payerez M. Poole, que vous me ferez -crédit, et que vous me répondrez de mes culottes -devant Dieu et devant les hommes ; enfin que, si -une occasion facile et imprévue se présentait, -vous m'enverriez l'habit et le gilet avant le 12 -juin. Selon toutes les probabilités, je pourrai être -à Londres pour ma fête, qui est le 25 de ce mois.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg35">-35-</span> A ce propos, je vous dirai que le chemin de -fer de Bayonne à Madrid sera ouvert, non pas le -1<sup>er</sup> octobre, comme on me l'avait dit, mais le 15 -juillet.</p> - -<p>Aller à Madrid le 15 juillet, c'est, quand on -n'est pas incombustible, une affaire un peu -grave. Je sais que nous serions à Carabanchel, -où il y a un peu d'air ; mais le mauvais côté de -l'affaire est qu'on ne peut rien voir, ni taureaux, -ni opéra ni manuscrits. Tout le monde est en -vacances. Il vaudrait mieux, à mon avis, partir -vers le milieu de septembre, ou au commencement -d'octobre. Le mois de novembre est encore -très beau à Madrid, seulement il ne faut pas sortir -sans un paletot qu'on porte sur le bras pendant le -jour, mais qu'il faut endosser dès que le soleil se -couche.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous ai dit que j'avais -retrouvé dans ma cave du vin de Porto vraiment -sublime ; le docteur Maure y fait des brèches -notables, mais il en restera toujours une ou -deux bouteilles pour Votre Seigneurie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg36">-36-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l17">XVII</h2> - - -<p class="date">Fontainebleau, 13 juin 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Le premier mot de l'impératrice en me voyant -a été pour me demander de vos nouvelles ; puis -si vous aimeriez à venir ici. J'ai répondu du -plaisir que vous auriez, mais j'ai dit que je ne savais -pas si vous étiez libre en cette saison ; de tout -quoi je ne perds pas un moment pour vous donner -avis.</p> - -<p>Répondez suivant votre cœur, pourvu que votre -lettre soit montrable. Il y a ici Nigra, Sormani -et un attaché italien dont je ne sais pas le nom, -la princesse Murat, les deux princesses filles du -prince de Canino, madame de Rayneval, madame -de Lourmel, madame Przedzewska et cinq ou six -autres fort belles. La semaine prochaine sera le -tour des Allemands, à ce que je crois.</p> - -<p>L'empereur, la semaine passée, est tombé dans -la pièce d'eau après dîner, coiffé par le bateau qui -s'était retourné. Il n'y avait absolument personne -<span class="pagenum" id="pg37">-37-</span> sur la pièce d'eau. Comme il est toujours homme -de sang-froid, il a plongé pour se débarrasser du -bateau et a regagné tranquillement la berge à la -nage.</p> - -<p>Je vous quitte pour mettre mes culottes, j'espère -que vous avez payé celles de Poole.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l18">XVIII</h2> - - -<p class="date">Fontainebleau, 22 juin 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis encore dans la plus grande incertitude -sur ce que je ferai, ou plutôt sur ce que je pourrai -faire. Selon leur habitude, Leurs Majestés ne nous -ont encore rien dit de positif, mais on nous -annonce qu'on nous retiendra jusqu'à samedi soir. -Je réclamerais ma liberté pour demain sans deux -considérations graves.</p> - -<p>La première, que l'empereur m'a demandé un -travail que je n'ai pas encore terminé et que je -voudrais lui remettre avant de partir. Vous devinez -de quoi il s'agit, c'est une révision d'épreuves -que je ne puis emporter avec moi.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg38">-38-</span> La seconde considération est que je suis toujours -très souffrant. Je suis si mal à mon aise, que -je ne sais si j'oserais me mettre en route.</p> - -<p>La vie qu'on mène ici est horriblement fatigante, -bien que j'évite de faire des promenades -et que je me retire dans ma chambre de bonne -heure, et que je ne boive guère que de l'eau. Je -tousse toutes les nuits au lieu de dormir. Bien -des choses que je vous raconterai me donnent -encore du tracas et me font faire du mauvais -sang. Cependant je ferai de mon mieux. Avant -samedi, vous recevrez de mes nouvelles. Si je puis -être à Londres ce jour-là, je partirai ; mais cela -est fort douteux : le docteur me conseille de rester -enfermé chez moi à Paris trois ou quatre jours -sans parler, sans remuer, jusqu'à ce que cette -toux, qui me fatigue tant, ait disparu. Enfin j'espère -que, quoi qu'il arrive, je serai au <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span> -avant la fin du mois.</p> - -<p>J'ai fait votre commission auprès du prince -impérial, qui m'a chargé de vous dire qu'il ne -vous oubliait pas, et qu'il espérait bien vous -revoir. Je suis également chargé de force compliments -pour vous par deux dames que vous -<span class="pagenum" id="pg39">-39-</span> connaissez et avec qui vous avez fait la fameuse -campagne de la Rune.</p> - -<p>Les élections aux conseils généraux sont assez -bonnes ; cependant il y a un certain nombre d'orléanistes -qui ont été nommés.</p> - -<p>J'ai eu avec <i>quelqu'un</i> une grande conversation -au sujet du clergé. Vous en auriez été content ; -malheureusement, parler et agir sont deux.</p> - -<p>Le temps se remet un peu, cependant les soirées -sont toujours très fraîches ; en outre, Fontainebleau -est fort humide.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; vous aurez sous peu -un mot de moi.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l19">XIX</h2> - - -<p class="date">Paris, 27 juin 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>L'impératrice, l'empereur et le prince impérial -m'ont chargé tous les trois et à différentes -reprises, surtout <i lang="la" xml:lang="la">in extremis</i>, je veux dire au -moment de la séparation définitive, de tous leurs -<span class="pagenum" id="pg40">-40-</span> compliments pour vous. Autant m'en ont dit madame -de Rayneval et madame de Lourmel. Cette -dernière vous envoie son portrait. Est-ce assez -tendre?</p> - -<p>Ce que vous me dites du ministère anglais confirme -ce qui m'a été dit par mon hôte. Vous ne -verrez probablement pas lord Palmerston ministre, -la reine ne veut pas.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous écrirai un mot -demain soir.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l20">XX</h2> - - -<p class="date">Paris, 5 août 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Mon odyssée n'a pas été des plus tragiques. -La mer était unie comme une glace, et trois dames -seulement ont dégobillé ; une vingtaine ont passé -du rose au blanc verdâtre, et, quant à moi, j'ai -fumé fort tranquillement. Mais le diable, qui me -persécute, comme il fait pour tous ceux qui sont -bien notés là-haut, a fait en sorte qu'entre Boulogne -<span class="pagenum" id="pg41">-41-</span> et Rue, le piston de notre locomotive a refusé -de fonctionner. Nous l'avons raccommodé. -Au bout de dix minutes, il s'est redérangé. Nous -étions sous un soleil ardent sans le moindre -abri, avec la perspective de recevoir dans le derrière -le train parti de Boulogne après nous. Cela -a duré une heure et demie. Puis est arrivée -une locomotive secourable qui nous a poussés -gentiment par derrière jusqu'à Rue, où nous -avons pu nous débarrasser de la locomotive -inutile, et en prendre une qui nous a menés si -grand train, que nous n'avons été que d'une -heure en retard. J'ai, pendant ce temps-là, regretté -plus d'une fois de n'avoir pas mis dans -ma poche quelques sandwiches de cet excellent -bœuf salé que j'avais laissé au <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span>.</p> - -<p>Dans l'absence du <i>maître</i>, les domestiques font -des bêtises. Pendant que César est à Vichy, le ministre -de l'intérieur en fait <i lang="it" xml:lang="it">delle grosse</i>. Vous savez -ou vous ne savez pas que, depuis un certain -décret de la République, les journaux ne peuvent -pas rendre compte des débats d'un procès de -presse. Ils ne peuvent que publier l'arrêt et le -considérant. Or <i>le Moniteur</i>, qui se fait dans l'officine -<span class="pagenum" id="pg42">-42-</span> du ministre de l'intérieur, s'est avisé l'autre -jour de publier les débats d'un procès de presse. -Il a été aussitôt cité au parquet. Cela fait grand -scandale, à ce que je vois par les journaux, et -montre quelles espèces de niais sont chargés des -détails.</p> - -<p>J'ai trouvé ici une lettre de Vienne où l'on -paraît avoir pour les Prussiens la même tendresse -que les rats portent aux chats. Vous aurez vu le -discours de M. de Beust à la Chambre saxonne. -Cela est très divertissant et ne promet pas pour -trop tôt le grand <i>teutonique <span lang="de" xml:lang="de">Verein</span></i>.</p> - -<p>Madame de Montijo va mieux, à ce qu'elle dit, -et vous attend à Carabanchel cet automne. Elle -commence à mieux écrire votre nom, car elle -vous nomme Pañisi au lieu de Panucci. Mais -le <i>z</i> toscan est une pierre d'achoppement terrible -pour une bouche castillane.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et -donnez-vous pour loi d'aller tous les jours chez -Brooks<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> à pied. Mettez-moi à ceux de lady -Holland.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le Club libéral dans Saint-James's.</p> -</div> -<p><span class="pagenum" id="pg43">-43-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l21">XXI</h2> - - -<p class="date">Paris, 10 août 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai trouvé M. Fould en assez bonne santé, -se préparant, après les fêtes, à aller présider le -conseil général et à se reposer un peu à Tarbes. -Il me charge de tous ses compliments pour -vous et M. Gladstone. Il est dans ce moment en -grande faveur, ce me semble, auprès de <i>monsieur</i> -et <i>madame</i>, occupé d'ailleurs à rapprocher -des collègues qui ne s'aiment guère et qui ne -s'aimeront jamais. Suivant toute apparence, cela -finira par un replâtrage qui durera Dieu sait -combien de temps.</p> - -<p>Vous aurez peut-être su que, il y a peu de jours, -on a donné à Rome une nouvelle édition de -l'affaire Mortara. C'est un petit juif nommé -Cohen, âgé de neuf ans, qu'on a baptisé malgré -ses parents. On aurait dû les brûler vifs : on -s'est contenté de les envoyer promener. Il -paraît que cela a fait un mauvais effet parmi -<span class="pagenum" id="pg44">-44-</span> nos officiers, qui ont lu, presque tous, les œuvres -impies de M. de Voltaire.</p> - -<p>On me dit que Leurs Majestés n'iront pas -cette année à Biarritz, je ne sais pas encore le -pourquoi.</p> - -<p>On craint quelque tapage à Madrid. Prim s'est -ruiné, et cherche à se refaire coûte que coûte. -Olozaga et lui ne sont pas délicats sur les moyens -à employer. On a découvert une conspiration dans -un régiment et on s'attend à en trouver d'autres.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; donnez-moi de vos -nouvelles.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l22">XXII</h2> - - -<p class="date">Paris, 22 août 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je voulais donner ma lettre à M. Taylor<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, mais -je crains qu'il ne soit parti. Je lui ai fait voir la -Bibliothèque et lui ai donné des billets pour les -Lions. Il vous dira les bêtises de Labrouste à la -Bibliothèque. On n'avance guère. La grande salle -<span class="pagenum" id="pg45">-45-</span> cependant est presque terminée ; l'architecte a -eu le bon esprit de vous piller, mais ailleurs il -a voulu perfectionner, et il s'est grossièrement -fourvoyé. A chaque salle, il y a des marches à -monter, ce qui indique peu d'intelligence des -besoins d'une bibliothèque. Il y a des armoires -trop hautes et des crémaillères insensées. D'ailleurs, -on continue le catalogue lentement et dans -les vieux errements.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> M. Taylor était un ami de M. Panizzi.</p> -</div> -<p>Je suis allé vendredi à Saint-Cloud. On y dansait, -mais fort tristement. L'impératrice avait les -yeux gros. Elle venait d'apprendre la mort de la -princesse Czartoriska, fille de la reine Christine. -L'empereur voulait décommander le bal. Le roi -a dit qu'il ne fallait pas faire cette peine aux dames. -Madame de Lourmel et madame de Rayneval -m'ont fort demandé de vos nouvelles. Madame -de Lourmel s'attendait à recevoir votre -portrait en échange du sien : voyez ce qu'il vous -convient de faire. J'ai demandé quand on allait -à Biarritz ; mais la question était inconvenante, -à ce qu'il m'a semblé. Il paraît que rien n'est encore -décidé. Peut-être n'ira-t-on pas. Si on n'y -va pas, c'est sans doute qu'on ira autre part ; -<span class="pagenum" id="pg46">-46-</span> car vous savez que l'impératrice ne peut souffrir -Saint-Cloud. Je ne serais pas surpris qu'on méditât -quelque voyage, mais où? <i lang="it" xml:lang="it">Chi lo sa?</i></p> - -<p>Je ne doute pas qu'il n'y ait prochainement du -tapage en Espagne. Le ministère est faible et n'a -pas de généraux. On dit que le ministre de la -guerre est une créature d'O'Donnell. Les Concha -sont peu bienveillants pour le cabinet actuel. -D'autre part, les progressistes ont pour chefs -deux hommes qui ne manquent pas de talent, -mais qui manquent absolument de scrupules, -Prim et Olozaga. Il ne serait pas impossible -qu'on profitât de notre présence à Madrid pour -nous donner le spectacle d'un pronunciamiento. -La chose est assez drôle et vaut la peine d'être -vue. J'espère que cela vous décidera à venir.</p> - -<p>Parmi le petit nombre de bipèdes qui sont encore -à Paris, on fait beaucoup de conjectures sur -le voyage du prince Humbert. Il y a des gens qui -disent qu'il vient pour la princesse *** et que le -pape payera la dot de la mariée. Je ne crois pas -à cela, mais vous savez que je suis sceptique.</p> - -<p>Ce qui me semble certain et qui doit, avoir donné -naissance à ce <i>canard</i>, c'est qu'on n'est pas content -<span class="pagenum" id="pg47">-47-</span> de Sa Sainteté. Montebello, qui est venu ici, -en a conté de toutes les couleurs et dit qu'on lui -fait faire un métier peu de son goût. Cette conversion -du petit Cohen a mis l'armée de très -mauvaise humeur et a fait aussi, je crois, quelque -impression en haut lieu.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. On s'attend à ce que -M. de Bismark jette sa Chambre par la fenêtre. -La Prusse et l'Autriche sont fort aigres l'une -pour l'autre et les petits États très irrités ; mais -tout avorte chez ces gens-là. Si la France et l'Angleterre -étaient bien unies, elles pêcheraient -de beaux poissons dans cette eau trouble.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l23">XXIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 5 septembre 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Pendant que vous êtes en villégiature, je tousse -et j'étouffe. Il faut absolument qu'on me donne -une maison de campagne au bord du Nil, si -l'on veut que je vive. Mes contemporains devraient -<span class="pagenum" id="pg48">-48-</span> bien se cotiser pour me faire cette galanterie.</p> - -<p>Vous m'avez fait rire avec votre indignation -aristocratique, contre la possibilité d'une mésalliance -dans la maison de Savoie. Je vous ai dit -que je n'y croyais pas alors, et j'y crois encore -moins aujourd'hui, mais en ma qualité de plébéien, -je ne trouverais pas la chose si terrible ; -je la trouverais même très avantageuse à ladite -maison, si à de beaux yeux, et à une peau qui -doit être fort douce, se joignait la dot que vous -savez. Cela vaudrait la peine d'épouser une négresse.</p> - -<p>Tout le monde croit qu'il va y avoir une insurrection -à Madrid très prochainement, et -peut-être une révolution. En Espagne, on n'obéit -qu'à une grande épée, et il n'y en a pas dans le -cabinet Mon. Elles ne manquent pas en dehors. -Il y a O'Donnell, Narvaez, les deux Concha et -Espartero. Le ministre actuel de la guerre est un -pauvre hère, créature d'O'Donnell, mais qui par -lui-même ne peut rien. Si Prim et les progressistes, -qui ont fait, comme il semble, de nombreuses -recrues essayent d'un pronunciamiento, il -<span class="pagenum" id="pg49">-49-</span> est possible que le cabinet aille à tous les diables -et l'innocente Isabelle en même temps. Il y a -à Madrid plus de vingt mille Français, artisans, -industriels ou réfugiés, qui, un jour d'émeute, -fournissent des professeurs de barricades très -habiles, ainsi qu'on a pu le voir dans la dernière -révolution. C'est à quoi aboutissent souvent les -efforts pour faciliter les communications internationales. -Chacun prend les maladies de son -voisin.</p> - -<p>Tout cela ne devrait pas vous empêcher d'aller -avec moi en Espagne. Les étrangers n'ont rien -à craindre dans ces occasions-là ; ils voient les -choses de près et se forment l'esprit et le -cœur.</p> - -<p>Je crois que M. Fould aura fort affaire pour -remettre ensemble des collègues fort désunis. -Quel parti prendra-t-on pour la session prochaine, -résistance ou concession ; c'est ce que -personne encore ne sait au juste, peut-être -même celui qui décide en dernier ressort.</p> - -<p>Les derniers discours de lord Palmerston me -paraissent séniles. <i lang="la" xml:lang="la">Solve senescentem!</i> Cela ressemble -aux dernières années de Louis-Philippe, -<span class="pagenum" id="pg50">-50-</span> lorsqu'il érigeait ses faiblesses en théorie gouvernementale. -On dit que lord Russell a écrit -de la bonne encre, de son encre particulière, -aux Allemands ; ce qui n'est pas probablement -le moyen d'arranger les affaires de ce côté.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; mille amitiés et -compliments. Pendant que vous êtes à la campagne, -écrivez ou promenez-vous.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l24">XXIV</h2> - - -<p class="date">Paris, 20 septembre 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>M. Childe, que je vous ai déjà présenté, vous -expliquera pourquoi il s'est enfui de chez le roi -Mausole. Il vous demandera sans doute votre recommandation -auprès de sir Richard Maine. -Comme il est observateur et grand voyageur, et -qu'il tient à connaître à fond <i lang="en" xml:lang="en">what's that</i>, il voudrait -bien voir, en compagnie de quelqu'un des -plus solides <span lang="en" xml:lang="en">policemen</span>, les curiosités nocturnes -<span class="pagenum" id="pg51">-51-</span> de Londres, et constater l'utilité des casques.</p> - -<p>Adieu, je vous écrirai avant de partir.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l25">XXV</h2> - - -<p class="date">Paris, 22 septembre 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Que dites-vous du traité dont on vient de nous -révéler l'existence? A en juger par la fureur des -cléricaux, la chose leur déplaît extraordinairement. -Le traité a plus d'un inconvénient, entre -autres celui-ci ; que ni la France ni l'Italie ne -peuvent l'exécuter dans tous ses articles. Ce qu'il -y a de bon, c'est que ce n'est autre chose au -fond qu'une signification faite au saint-père -d'avoir à faire sa malle. C'est ainsi que le parti -prêtre le prend ici. La légation d'Italie prétend -que la chose est fort bien vue de l'autre côté -des monts.</p> - -<p>Cette affaire coïncidant avec le voyage de -Schwalbach, on n'a pas manqué de dire : <i lang="la" xml:lang="la">Ergo -<span class="pagenum" id="pg52">-52-</span> propter hoc.</i> — Je n'en crois rien. Le voyage tient -plus probablement à des tracas intérieurs, très -fâcheux, mais où la politique n'est pour rien. -Vous savez la situation ; ce qu'il y a de plus -triste, c'est que les badauds se demandent ce -qui a pu faire perdre patience à l'homme assurément -le plus patient de ce siècle.</p> - -<p>X. est à Schwalbach ; on dit qu'il va épouser -mademoiselle ***, qui est un morceau un peu -trop bon peut-être pour un garçon de son âge. -On a le choix, en pareille position, de crever de -bonheur en quelques mois, ou d'enrager à la fumée -du rôti tout le reste de son existence.</p> - -<p>Tous les Espagnols que je vois me garantissent, -non pas une émeute, mais une révolution -bien complète, sous fort peu de temps. Narvaez -paraît déterminé à pousser les choses à la dernière -extrémité, et à rompre en visière avec tout -le parti du progrès. Le retour de la reine Christine -seul est un défi violent. Si Narvaez tient bien -l'armée dans sa main, ce dont je doute, il peut -comprimer la première émeute et ne succombera -que par défaut d'argent, accident qui, d'ailleurs, -est assez proche, à ce qu'il paraît. Mais l'armée -<span class="pagenum" id="pg53">-53-</span> est-elle loyale? Narvaez a-t-il encore l'énergie -qu'il avait à Ardoz? Tout cela me semble plus -que douteux.</p> - -<p>Le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> a fait, l'autre jour, sur le Canada un -article un peu bien lâche. Je trouve que le cabinet -anglais en est venu au point où était arrivé -Louis-Philippe sur la fin de son règne, de se -vanter de sa couardise et de l'ériger en vertu. Il -a grand tort, à mon avis ; il ne faut jamais trop -se rabaisser, de peur qu'on ne vous prenne au -mot.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. J'ai loué une maison -à Cannes pour cet hiver, mais vous ne vous -en souciez pas.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l26">XXVI</h2> - - -<p class="date">Paris, 2 octobre 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Comment avez-vous trouvé votre Museum et sa -docte poussière, en revenant de respirer l'air des -champs les plus aristocratiques? Vous avez dû -<span class="pagenum" id="pg54">-54-</span> retrouver vos sensations d'écolier, lorsque vous -rentriez au collège après les vacances.</p> - -<p>Je compte aller à Madrid et y rester jusqu'au milieu -de novembre, puis m'en revenir à Cannes, où -j'ai retenu mon ancienne maison, sans repasser -par Paris, à moins, chose très improbable, qu'on -ne me somme de revenir pour le 15 novembre. Je -regrette un peu de manquer à mes habitudes et -de ne pas fêter la sainte de ce jour ; mais, d'un -autre côté, j'ai besoin de prendre soin de mes -poumons et le dernier séjour a été si triste, que -je n'ai pas le goût de revoir les mêmes choses -que vous savez.</p> - -<p>Dimanche dernier, je suis allé à Saint-Cloud -déjeuner, après avoir assisté au saint sacrifice de -la messe. On m'a demandé de vos nouvelles -comme toujours. Le prince a mal à ses dents -de sept ans. Il est, d'ailleurs, en très bonne condition, -ne grandissant pas beaucoup, mais prenant -des muscles. L'impératrice est un peu souffreteuse -à Schwalbach, dont elle se trouve bien, -quoiqu'elle ait toujours des vomissements comme -avant son départ.</p> - -<p>Ce qu'on dit de contes et de bêtises au sujet -<span class="pagenum" id="pg55">-55-</span> de ce voyage est prodigieux. Ce qui l'est encore -davantage, c'est que des gens sérieux et crus tels -croient toutes ces bourdes qu'on débite. On parle -entre autres d'une visite <i lang="en" xml:lang="en">of her Majesty</i> à mademoiselle -***, pour la prier de ne plus demeurer -à Montretout, attendu qu'on était affligé de voir -sa maison des fenêtres de Saint-Cloud.</p> - -<p>Il paraît qu'il y a eu répression assez rude à -Turin. Cent soixante personnes ont été tuées dont -cinq soldats. Les rues sont droites, et les balles -coniques vont loin. Il semble, d'ailleurs, que le -ministère a été fort imprudent dans toute l'affaire -et n'a rien fait pour éviter l'émeute en préparant -un peu les esprits. A ce qu'il me semble, il n'y a -que les exagérés des deux camps qui se plaignent -du traité. Je crois qu'en l'exécutant de bonne foi, -on rendra la place intenable pour le pape, qui, -d'ailleurs, mourra probablement avant le terme -fixé.</p> - -<p>Les changements ministériels qu'on attendait -n'auront pas lieu. Drouyn de l'Huys a fait galamment -le sacrifice de ses anciennes opinions, et il -n'y a plus lieu de lui faire la guerre. Je ne sais -quand la session commencera, probablement vers -<span class="pagenum" id="pg56">-56-</span> le mois de février. Elle s'annonce mieux que la -précédente qui pourtant n'a pas été mauvaise. -Thiers est devenu à peu près républicain, vraisemblablement -parce qu'il espère être nommé -président à son tour. Je le regarde comme enfourné -dans une voie déplorable dont il ne sortira -plus que par une catastrophe.</p> - -<p>Un certain M. X., très connu à Paris, a été -surpris l'autre jour avec des gamins habillés les -uns en femmes, les autres en abbés, il y en avait -un en évêque. On dit qu'il a pris la fuite.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous écrirai encore -une fois avant de me mettre en route.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l27">XXVII</h2> - - -<p class="date">Madrid, <span lang="es" xml:lang="es">casa de la -Exma S<sup>a</sup> condesa del Montijo</span>, -11 octobre 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Me voici à Madrid depuis quelques heures seulement -et, ne pouvant dormir, je vous écris. Ce -voyage, en vérité, n'est plus une grande fatigue -<span class="pagenum" id="pg57">-57-</span> comme autrefois. Plus de passeports et un chemin -de fer assez bon qui vous mène de Bayonne -ici en seize heures. Quand les employés sauront -mieux leur métier, on pourra faire le trajet en dix -heures.</p> - -<p>Au point de vue de la politique, les affaires sont -meilleures vues de près que de loin. Le ministère -Mon, qui était une coalition, est tombé devant une -autre coalition. Le cabinet Narvaez a l'air assez -solide, et sa vieille réputation d'énergie a fait de -l'effet sur les ultra-progressistes tapageurs. Reste -à savoir ce qu'il deviendra à l'user et comment -il se conduira devant les Cortès. Il a deux mois -pour s'y préparer, et on a ici comme en tout -pays constitutionnel des recettes pour faire parler -dans les élections la voix du peuple : <i lang="la" xml:lang="la">vox populi, -vox Dei</i>. Narvaez flatte les journalistes et les -gens qui aiment les places. C'est un assez bon -moyen de réussir. De toute façon, je ne crois plus -que je verrai un pronunciamiento de ma fenêtre.</p> - -<p>En quittant Paris, vendredi dernier, j'ai vu notre -amie de Biarritz. J'ai eu une petite conversation -de quatre heures, dont vous pouvez deviner -le thème. Elle avait besoin de <i lang="it" xml:lang="it">sfogarsi</i>. Tout est -<span class="pagenum" id="pg58">-58-</span> fort triste, plus même que vous ne pouvez l'imaginer, -mais n'en dites mot à personne. J'ai donné -de bons conseils, je crois, tout en me rappelant le -proverbe : « Ne pas mettre le doigt entre l'arbre et -l'écorce ; » mais je ne sais trop si on les suivra.</p> - -<p>La comtesse est en meilleure santé que je ne -m'attendais à la trouver. La campagne lui a fait -grand bien et de toute manière elle est mieux que -l'année passée. Elle vous regrette fort et vous accuse -de n'être pas venu par suite de vos préjugés -anglais contre l'Espagne. J'ai eu beau l'assurer que -vous étiez souffreteux, elle dit qu'un changement -d'air aussi radical vous aurait fait grand bien, et -que l'air de Madrid, après celui de Carabanchel, -est le plus propre à guérir les rhumatismes invétérés.</p> - -<p>Je n'ai fait que traverser Madrid, mais il m'a -paru notablement embelli. Les boutiques sont très -belles, beaucoup de maisons nouvelles, des arbres -et de l'eau partout. Avec de l'eau et du soleil, on -peut tout faire en ce pays-ci. Le changement qui -m'a le plus frappé, c'est le costume des femmes, -qui se francise de plus en plus. Or il est aussi -impossible à une Espagnole de porter un chapeau -<span class="pagenum" id="pg59">-59-</span> qu'à une Française de se coiffer avec une mantille.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Vous ai-je dit, dans -ma dernière lettre, qu'avec ce M. X., dont je -vous parlais, la police avait attrapé M. Z., non -moins connu. Il y avait longtemps que je lui -savais cette réputation-là. Comme il n'y avait -pas de mineurs dans la réunion, il n'y a pas matière -à procès ; car nos lois ne sont nullement -bibliques, comme vous savez ; mais le scandale -a été énorme. Notre ami le ministre avait reçu la -veille M. Z. et était encore horrifié. Je lui ai dit -qu'il prenait la chose trop au sérieux et qu'il ne -fallait pas se plaindre de ceux qui s'abstiennent -de nous faire concurrence.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l28">XXVIII</h2> - - -<p class="date">Madrid, 24 octobre 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai reçu votre lettre et je vois avec plaisir que -vous n'allez pas trop mal et que vous résistez aux -premiers froids. Je voudrais vous en offrir autant, -mais je me suis horriblement enrhumé dans cette -<span class="pagenum" id="pg60">-60-</span> diable de campagne de Carabanchel, où nous -sommes retenus par des malades. Nous en sortons -enfin dimanche prochain pour nous établir à -Madrid, où je suis allé aujourd'hui pour me secouer -un peu et voir le monde.</p> - -<p>La comtesse que vous avez vue à Biarritz a un -érysipèle sur la figure. Vous savez qu'elle ne l'a -pas médiocrement large, jugez ce que ce doit être -à présent. Il n'y a pas de potiron qui l'égale.</p> - -<p>L'agitation des prochaines élections est grande -en ce moment et on ne parle plus d'autre chose. -Comme vous faites fi de la politique espagnole, -je vous régalerai d'un cancan qui pourra vous intéresser.</p> - -<p>Il y a ici un Anglais, sir C…, lequel a pris -pour femme une miss ***. Il paraît que, soit à -cause de la différence d'âge (il est vieux et elle -jeune), soit à cause d'une grande inégalité de -proportions, le mariage n'a point été consommé, -ou l'a été imparfaitement. Il y a quelque temps -pourtant que lady C… s'excusait de ne pas -aller à un bal sur une fausse couche. Quoi -qu'il en soit, elle est devenue amoureuse du -duc de F… et elle a demandé le divorce pour -<span class="pagenum" id="pg61">-61-</span> cause d'impuissance de son mari. Sur ce point, -quelques filles de Madrid donnaient des renseignements -pas trop désavantageux. Mais sir -C… a plaidé <i lang="en" xml:lang="en">guilty</i> et le mariage a été cassé, et -sa femme, avec un certificat de virginité, vient -d'épouser le duc de F… On l'annonce à Madrid, -et on se demande si on la recevra dans le monde. -Mais ce n'est pas la fin de l'aventure. Le duc de -F… s'est brouillé avec sa sœur, une petite bossue -très spirituelle qui est duchesse d'U… Ils sont en -procès pour des majorats et des titres. Or la duchesse -d'U… a découvert que son frère était né -avant le mariage de sa mère avec le dernier duc -de F… Il est né en France et son acte de naissance, -d'après les registres de l'état civil à Paris, -constate le fait. Pour hériter de son père, il a produit -un acte signé d'un curé, un extrait de baptême -qui lui donne plusieurs années de moins qu'il -n'en a en réalité. En Espagne, l'acte religieux -suffit ; mais vous savez qu'il n'en est pas de même -en France, depuis qu'on a retiré au clergé le soin -de constater l'état civil des chrétiens. Vous voyez -qu'un assez joli procès se prépare d'où il pourra -bien résulter que miss *** perdra sa virginité, -<span class="pagenum" id="pg62">-62-</span> mais ne sera plus duchesse, grand malheur pour -elle, dit-on, surtout parce qu'avec le duché s'envole -une fortune très considérable.</p> - -<p>J'ai eu des nouvelles de Saint-Cloud meilleures -que celles que je vous donnais. D'esprit et de -corps, on va mieux. J'ai eu quelque inquiétude -pendant un moment. A présent, tout est assez -bien. Ici, on est très contraire au traité du 15 septembre. -On a quelque envie de vouloir garder le -saint-père. Mais il y a la question d'argent qui -refroidit le zèle religieux comme en tout pays.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je pense quitter Madrid -pour la Provence vers le 10 novembre.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l29">XXIX</h2> - - -<p class="date">Madrid, 12 novembre 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Vous m'inquiétez avec votre abstinence de pain -et de végétaux farineux, et je ne comprends pas -trop ce genre de traitement. Auriez-vous quelques -symptômes diabétiques? C'est aujourd'hui -la grande mode, et nos médecins en trouvent partout. -<span class="pagenum" id="pg63">-63-</span> Je connais une foule de gens qui se portent -à merveille et qu'on tourmente avec un régime. -Ce qui vous guérirait plus que toutes les drogues, -ce serait un repos un peu prolongé dans un pays -moins froid et moins humide que celui que vous -habitez. Le <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span> ne pourrait-il se passer -de vous pendant trois ou quatre mois? Réfléchissez -mûrement là-dessus et pensez que « le -moule du pourpoint », comme dit Rabelais, est -chose importante et qu'il faut s'en occuper.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit des tendresses de sir C…, il va -partir pour Londres. Son ex-femme arrive aujourd'hui -à Madrid. Hier, l'infant don Henrique -a été mis dans un chemin de fer et dirigé vers les -Canaries. Il paraît qu'il a écrit à la reine des impertinences -sur sa politique. Il a ensuite demandé -pardon, mais on l'a envoyé promener. Vous savez -peut-être que c'était un des candidats à la main -de la princesse votre amie.</p> - -<p>Hier, j'ai fait un dîner de garçons avec des lorettes ; -il y en avait une très jolie qu'on appelle -<i>Pepa la banderillera</i>. On m'a présenté comme un -évêque anglais chargé de convertir les catholiques. -Le dîner était exécrable, comme sont les dîners -<span class="pagenum" id="pg64">-64-</span> d'auberge à Madrid et les filles assez bêtes. -La Pepa seulement avait des mots et des traits -de férocité andalouse qui m'ont assez amusé. En -ma qualité d'Anglais et d'évêque, j'ai remarqué -que toutes ces dames n'ont bu que de l'eau. Sur -le fait de la religion, elles m'ont paru très tolérantes, -et elles m'ont dit qu'elles ne brûlaient pas -de chandelles à saint François.</p> - -<p>Toute originalité disparaît de ce pays-ci. Il n'y -a plus peut-être qu'en Andalousie qu'on pourrait -encore en trouver, et il y a trop de puces et trop -de mauvais gîtes, et surtout je suis trop vieux -pour aller l'y chercher.</p> - -<p>Il fait un temps d'une pureté admirable, pas -un nuage au ciel ; mais il gèle toutes les nuits, et -l'air est d'une vivacité telle, qu'on croit respirer -des aiguilles. Le Guadarrama est tout blanc, et j'ai -peur de geler en route.</p> - -<p>On publie ici beaucoup de livres. Avez-vous une -édition de <i>Don Quichotte</i> imprimée récemment -à Argamasilla par Ribadeneyra, deux gros énormes -in-quarto? Avez-vous eu en cadeau la <i>Chronique -rimée d'Alonso XI</i>? Cela ne se vend pas, -c'est Sa Majesté qui le donne.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg65">-65-</span> Adieu mon cher Panizzi ; donnez-moi vite des -nouvelles de votre santé. Cette abstinence de pain -me chiffonne. Faites de l'exercice vous vous en -trouverez bien. Je vous quitte pour aller faire mes -visites d'adieu.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l30">XXX</h2> - - -<p class="date">Cannes, 27 novembre 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Une occasion se présente d'avoir un vin assez -extraordinaire. C'est du vin de Champagne léger -qui ne mousse pas, rouge et qu'on peut boire avec -de l'eau ou sans eau. Il rend gai et ne grise pas. -Cela est incompréhensible pour des Anglais ; mais, -quand vous dînerez seul, je pense que vous en laisserez -tomber dans votre œsophage une bouteille, -avec quelque satisfaction. L'occasion étant chauve -par derrière, <i lang="la" xml:lang="la">calvus comosa fronte</i>, j'ai écrit à Du -Sommerard de vous faire envoyer une feuillette -de ce vin, en double fût, et avec toutes les précautions -possibles ; il y en a environ cent dix ou -cent quinze bouteilles. Quand vous en aurez goûté, -vous m'en direz des nouvelles. Ne croyez pas qu'il -<span class="pagenum" id="pg66">-66-</span> s'agisse d'un nectar. C'est seulement du vin très -agréable, d'excellent ordinaire et particulièrement -propre aux rhumatisants.</p> - -<p>Les nouvelles qu'on vous a données sont de -deux grands mois arriérées. La concorde règne -dans le ménage de nos amis ; après des nuages -qui pouvaient amener un orage, le beau temps a -reparu.</p> - -<p>Je crois également que les renseignements -qu'on vous fournit sur la santé de <i>monsieur</i> ne sont -pas exacts. Il est assez actif et, d'ailleurs, écoute -ses médecins. Il a seulement le défaut d'aimer -le cotillon plus qu'il n'appartient à un jeune -homme de son âge, et de prendre les femmes -pour des anges descendus du ciel. Les plus grands -philosophes enseignent, au contraire, qu'il faut ne -pas trop se préoccuper des femmes pour rester -plus libre et vaquer plus tranquillement à l'étude -des sciences. Il se monte la tête pour un chat -coiffé et pendant une quinzaine de jours pense au -bonheur rêvé. Puis, quand il y est parvenu, ce -qui serait facile à vous et à moi (<i lang="la" xml:lang="la">occasione et tempore -prælibatis</i>), il se refroidit et n'y pense plus. -Ce métier, qui est celui d'un amoureux de roman, -<span class="pagenum" id="pg67">-67-</span> n'est pas si fatigant que celui que j'ai fait -dans ma jeunesse, sans que je l'aie payé trop -cher.</p> - -<p>Je suis charmé du succès que le traité du -15 septembre a eu en Italie ; encore plus de la -vigueur de la Marmora, qui n'a pas craint de recommencer -l'affaire d'Aspromonte. C'est le vrai -moyen d'<i lang="es" xml:lang="es">escarmentar</i> les fous qui voudraient mettre -le feu aux poudres. Toutes les discussions de -la presse et de la tribune sur le traité étaient bien -absurdes. Les gens qui aiment leur pays en France -et en Italie devaient garder le silence.</p> - -<p>Il y a un grand fait acquis, c'est que les troupes -françaises quittent Rome. A quoi bon des explications -et des précautions à prendre pour des cas -à venir, qui peut-être n'arriveront pas? Je pense -et j'ai lieu de le croire, d'après ce que j'entends -dire à des gens en qui j'ai confiance, que l'Italie -laissera le pape faire des bêtises et jouer sa partie. -Elle n'a pas besoin de s'en mêler. Plus elle -sera sage, plus il sera fou. Vous connaissez l'engeance -cléricale et vous savez ce qu'on peut attendre -d'elle.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; mademoiselle Lagden -<span class="pagenum" id="pg68">-68-</span> et mistress Ewer me chargent de vous faire mille -compliments et amitiés, elles se font une fête de -vous recevoir.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l31">XXXI</h2> - - -<p class="date">Cannes, 5 décembre 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Veuillez considérer que je vous écris en ce moment -ma fenêtre ouverte, et que les Anglais n'osent -sortir qu'avec une ombrelle bleue en dessous, -blanche en dessus. Ce soleil, auquel vous devez -cette taille et cette carrure si respectables, ce soleil -tout à fait italien, vous le trouveriez ici, avec -une poste aux lettres qui vous permettrait d'écrire -deux fois par jour à M. Jones vos instructions. -Je ne parle pas du télégraphe en cas de -besoin.</p> - -<p>En ce qui regarde votre mauvaise humeur et -votre crainte d'ennuyer vos amis, permettez-moi -de vous dire que vous vous <i>fichez</i> du monde. -Nous aurons soin de vous, et nous vous choierons -de notre mieux. Si vous êtes trop méchant, on -vous laissera dans votre coin. Nous ne vous obligerons -<span class="pagenum" id="pg69">-69-</span> pas à abattre des pommes de pin à coups -de flèche, ni à monter sur des montagnes de -trois mille mètres, vous serez libre de suivre vos -goûts ; seulement nous vous offrons de mauvais -dîners et des déjeuners <i>idem</i> avec des causeries, -du whist et du piquet, et deux dames pour vous -soigner, qui s'en font une fête. Il s'agit de savoir -franchement si la chose vous convient, et alors -de le dire un peu à l'avance, afin que nous pourvoyions -à votre logis. Je crois vous avoir dit que -nous avons une chambre, mais elle est au nord, -et peu digne de votre mérite. A côté de nous est -un hôtel très tranquille, dont le propriétaire m'a -quelques obligations. Vous pourriez y avoir une -chambre et y loger votre valet de chambre. En -frappant au mur, on pourrait vous aviser que la -soupe est sur la table, mais il faudrait être prévenu -un peu d'avance.</p> - -<p>Jusqu'ici, nous sommes tous en assez bon état -de conservation. M. Mathieu (de la Drôme) nous -avait annoncé des tempêtes abominables. Nous -avons eu le plus beau temps de juin qu'on puisse -imaginer.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi, ou plutôt au revoir. -<span class="pagenum" id="pg70">-70-</span> Miss Lagden et mistress Ewer vous espèrent et -vous <i>languissent</i>, comme on dit dans le dialecte -de ce pays.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l32">XXXII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 24 décembre 1864.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>M. Cousin me prie de vous demander le sens -exact de cette phrase qu'il trouve dans une lettre -du cardinal Mazarin : <i lang="it" xml:lang="it">Senza far lunarii</i>. Il -semble, d'après le contexte, que cela voudrait -dire : « Sans faire l'astrologue ; sans me mêler de -prédire. » Est-ce une locution usitée? et que signifie -précisément <i lang="it" xml:lang="it">lunarii</i>? Nous n'avons pas ici -un seul Italien en état de nous donner la solution -de l'énigme. Soyez notre Œdipe.</p> - -<p>Malgré la douceur de notre climat, j'ai attrapé -un gros rhume en allant voir nos doctrinaires de -Cannes, le duc de Broglie et sa fille. Il a de plus -un fils, officier de marine, élève de l'École -polytechnique, qui entend trois messes par jour -et en sert deux. J'ai été trois ou quatre jours -sans sortir, toussant horriblement, mais sans -<span class="pagenum" id="pg71">-71-</span> être tourmenté de mon asthme pendant ce -temps-là.</p> - -<p>Notre philosophe<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, au lieu de m'offrir ses consolations, -essayait de me démontrer que je serais infailliblement -prié de succéder à Mocquart<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, ce qui -était loin de me réjouir, comme vous pouvez le penser. -Voici la nomination faite et un choix qui me -semble assez bon. Je ne crois pas, d'ailleurs, qu'on -ait pensé à moi un instant. Je suis trop bien avec -<i>madame</i> pour que <i>monsieur</i> m'accorde sa confiance. -Pourtant, à tout hasard, j'avais fait mon -thème, pour le cas où je recevrais quelque proposition -contraire à mon repos. J'aurais accepté la -charge, refusé le titre et les émoluments, de façon -à me donner le droit, au bout de quelque -temps, de dire que je n'en pouvais plus et que je -priais qu'on me permît de retourner à mes moutons. -Heureusement il n'a pas été besoin de recourir -à cette extrémité.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Victor Cousin.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Secrétaire particulier de l'empereur.</p> -</div> -<p>Il y avait dans le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> de la semaine passée -un article excessivement violent contre l'empereur, -à propos des dépenses militaires de toute -<span class="pagenum" id="pg72">-72-</span> l'Europe. Outre un certain nombre d'allégations -absolument fausses, pour la forme et pour le -fond, il était impossible de voir rien de plus méchant. -Vous devriez bien prêcher M. Delvane<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> à ce -sujet, et lui dire qu'en aiguisant ainsi les vieilles -haines, il fait le plus grand mal aux deux pays. -Il m'a semblé, au reste, que cet article était de -fabrique française, et je ne serais pas surpris que -ce fût du Rémusat ou du Prévost-Paradol traduit.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> M. Delvane était alors le directeur politique du <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>.</p> -</div> -<p>J'ai reçu des nouvelles de madame de Montijo, -qui a gagné un fort gros rhume à vendre des -brimborions à une vente de charité. Elle est mieux -à présent, et je vois qu'elle a donné une fête au -nouvel ambassadeur de France.</p> - -<p>Le pape me semble avoir perdu tout à fait la -tête. Avez-vous vu la dernière bulle qu'il vient de -publier pour condamner une foule de propositions -téméraires qui sont celles de tout le monde, -et une autre bulle qui ajoute un demi-cent de -saints au calendrier? Je suis sûr que les gens -du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle auraient bien ri de tant de bêtises ; -au <small>XIX</small><sup>e</sup> nous avalons tout.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg73">-73-</span> Avez-vous reçu le seizième volume de la <i>Correspondance -de Napoléon I<sup>er</sup></i>? Je ne sais si le nouveau -président de la Commission, qui n'a jamais -été bien renommé pour sa politesse, continuera -d'envoyer son œuvre à ceux qui ont déjà reçu les -premiers volumes.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous souhaite une -bonne fin d'année. Ne mangez pas trop de -<i lang="en" xml:lang="en">christmas dinner</i>, et rappelez-moi au souvenir de -nos amis.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l33">XXXIII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 12 janvier 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>La divine providence nous a envoyé un pâté -de foie gras de Strasbourg qui nous a particulièrement -fait regretter votre absence. J'en ai rarement -mangé d'aussi bon, et les truffes qui l'ornaient -étaient excellentes.</p> - -<p>Le pape est parfaitement drôle, et les évêques -qui reprennent la balle ne le sont pas moins. Mais -voici un détail que vous ignorez, et qui a quelque -valeur historique. Aux yeux de vous autres -<span class="pagenum" id="pg74">-74-</span> messieurs les politiques, l'encyclique du Vicaire -de Jésus-Christ passe pour une réponse au traité -du 15 septembre. Il n'en est rien.</p> - -<p>Il y a ici un philosophe de nos amis<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, un -peu trop clérical pour vous et pour moi, qui, -deux mois avant le traité, a reçu la visite d'un -auditeur de rote, Français et prêtre assez débonnaire, -qui est venu le conjurer d'abjurer certaines -erreurs contenues dans un de ses derniers livres, -l'<i>Histoire de la philosophie</i>, ajoutant que, s'il -ne le faisait pas, il s'exposait à être compris -dans une censure que préparait le Sacré-Collège. -Notre ami lui a dit qu'il ne rétractait rien, et -qu'il ne conseillait pas au pape de s'en prendre -à la philosophie, ni aux matières qui ne le regardaient -pas. Vous voyez que l'encyclique est un -vieux péché.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Victor Cousin.</p> -</div> -<p>Je suis sans nouvelles de Paris depuis quelques -jours, et un peu inquiet d'un bruit qui s'est répandu -ici, que l'empereur avait eu une attaque. -Bien que j'attache peu de foi à cette nouvelle, -j'en suis un peu ému, car la vie qu'il mène n'est -pas trop bonne pour un homme de cinquante-six -<span class="pagenum" id="pg75">-75-</span> ans, si j'en crois des rapports malheureusement -trop certains. C'est ce qui pourrait arriver -de plus triste pour ce pays-ci, en ce moment surtout -où l'encyclique et la prochaine réunion des -Chambres excitent un peu d'agitation.</p> - -<p>Il me semble que les affaires de nos amis les -confédérés vont assez mal. Le bon Dieu étant toujours -pour les gros bataillons, il n'est que trop -probable qu'ils succomberont à la fin. Il y avait -dans le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> le récit d'une petite machine infernale -destinée à détruire un fort et probablement à -tuer tous ses défenseurs au moyen de sept cent -mille livres de poudre. On se demande si nous -sommes au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, pour voir employer des -machines de cette espèce.</p> - -<p>Je suppose que Newton est venu à Paris pour -la vente Pourtalès. Avez-vous acheté la tête de -l'<i>Apollon</i> de Délos? c'était la plus belle chose -qu'il y eût, et j'aurais bien désiré que cela restât -à Paris ; mais, si elle s'en va, mieux vaut qu'elle -soit chez vous qu'ailleurs. Il y avait aussi un beau -buste de Crispine, femme d'Éliogabale, et quantité -de bijoux et de menus objets des plus intéressants.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; bonne santé et prospérité. — Ces -<span class="pagenum" id="pg76">-76-</span> nouvelles de la santé de l'empereur -me tourmentent malgré moi, et j'attends nos -journaux avec grande impatience.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l34">XXXIV</h2> - - -<p class="date">Cannes, 27 janvier 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Vous aurez lu le pamphlet très habile de monseigneur -Dupanloup. Il explique fort bien que, -lorsque la bulle dit noir, il faut entendre blanc. -C'est la perfection de l'art des jésuites. Il paraît, -d'ailleurs, que les bonnes têtes, ou les moins fêlées -du sacré collège, ont fait entendre raison au -pape et lui ont persuadé de donner quelques explications -dans le sens de celles que monseigneur -Dupanloup a présentées. Cet <i lang="la" xml:lang="la">erratum</i> du Saint-Esprit -sera accepté, je pense, et peut-être suffira -pour apaiser la noise jusqu'à ce que l'ouverture -de la session la ranime plus énergiquement que -jamais. Thiers va se poser en champion de la papauté -et attaquera vigoureusement le traité du -15 septembre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg77">-77-</span> Avez-vous lu une facétie d'About dans <i>l'Opinion -nationale</i> du 22 janvier, où il traite <i>notre -ami</i> de la bonne manière et malheureusement -avec une vérité frappante? Cela ne l'empêchera -nullement de faire les bêtises que lui suggèrent -les belles dames et ses anciens ennemis les doctrinaires. -Lisez cela, et vous rirez, j'espère.</p> - -<p>L'affaire du duché de Montmorency donné à -M. de Périgord commençait à ennuyer tout le -monde à Paris, lorsqu'un nouveau petit scandale -est venu fort à propos pour faire diversion. La -fille aînée de madame de X… avait été mariée, il -y a vingt-cinq ou trente ans, à un M. de Z…, qui -avait le malheur d'être impuissant. Elle y remédiait -au moyen du marquis de L…, qui ne l'était -pas et qui lui fit un enfant. Donc cet enfant fut -mis au monde très mystérieusement, car le mari -était depuis deux ans à l'étranger. Ce mari est -mort, mais le fils est vivant et majeur, et, se fondant -sur l'axiome <i lang="la" xml:lang="la">Is pater est quem nuptiæ demonstrant</i>, -il demande le nom et le titre de Z… -Vous pouvez penser le bel effet que cela produit.</p> - -<p>Lord H… vieillit rapidement, et, entre nous, je -doute qu'il ait la cervelle en bien bon état. Lorsqu'on -<span class="pagenum" id="pg78">-78-</span> lui a annoncé la mort de sa femme, il a dit : -<i lang="en" xml:lang="en">Well I hope she will be soon better.</i> Puis il a -fait hisser au-dessus de sa villa un pavillon à ses -armes, pour avertir les demoiselles, je crois, qu'il -était redevenu un homme libre à leur service.</p> - -<p>Cousin ne se porte pas trop bien non plus et -me donne un peu d'inquiétude. Il a des sifflements -dans les oreilles, des bourdonnements et maigrit -pitoyablement. Il conserve néanmoins toute sa -vivacité et son intelligence.</p> - -<p>Pour moi, je ne suis pas trop mal, bien que j'aie -éprouvé récemment un retour de mes oppressions. -Le temps très doux que nous avons me fait grand -bien. Nous allons demain faire un déjeuner champêtre -en plein air. Je ne pense pas que vous déjeuniez -encore dans votre jardin. Je voudrais bien, -si la chose est possible, rester ici tout le mois de -février ; mais peut-être sera-t-il nécessaire de revenir -pour l'adresse, surtout si les cléricaux livrent -bataille. J'espère toutefois que les choses -se passeront sans bruit.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et ne -tombez dans aucune des quatre-vingts erreurs -condamnées.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg79">-79-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l35">XXXV</h2> - - -<p class="date">Cannes, 15 février 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis très enrhumé et horriblement ennuyé -par la perspective de l'adresse et l'obligation -d'aller assister à la bataille que les cléricaux vont -nous livrer. J'attends avec impatience l'adresse -qui a dû être prononcée ce matin, mais ce ne -sera que dans quelques jours que je pourrai savoir -le jour de l'ouverture de la discussion et -celui de mon départ. Ce qu'on me dit du temps -qu'il fait à Paris ne m'engage pas du tout à me -presser.</p> - -<p>Cousin est ici assez souffrant d'une névralgie -qui lui cause des insomnies continuelles, vous le -plaindrez pour cela ; il maigrit beaucoup, il s'abat -et commence à m'inquiéter. L'autre jour, il se -promenait dans un bois près de Cannes avec son -secrétaire qui lui lisait le journal. Une paysanne -qui passait dit à sa compagne : « Vois donc, -<span class="pagenum" id="pg80">-80-</span> ce vieux monsieur qui, à son âge, ne sait pas -lire. »</p> - -<p>On me conte des choses fabuleuses de la vente -Pourtalès. Si elle finit comme elle a commencé, -vous aurez à fouiller à l'escarcelle.</p> - -<p>J'ai fait vos compliments à lord Glenelg. Mistress -Norton est ici, toujours belle et très gracieuse, -et nous est venue voir avant-hier. Elle a fait la -conquête de ces dames. Sa petite-fille menace -d'être aussi belle qu'elle, et a déjà des yeux pour -la perdition du genre humain.</p> - -<p>Je n'ai rien lu de plus plat que le discours de la -reine, et on dit qu'il n'est pas écrit en anglais. -Si notre ami de Piccadilly continue à tenir quelques -années encore le timon, Dieu sait quelles -couleuvres il fera avaler au respectable public. Il -semble qu'il veuille mourir en repos, et tout -bruit l'importune, même lorsque c'est le bruit -d'un grand péril qu'il serait à temps de conjurer.</p> - -<p>Si, comme cela semble très probable, le Sud est -accablé, vous verrez de quelle façon le Nord témoignera -sa reconnaissance à l'Angleterre pour -la remise des <i lang="en" xml:lang="en">raiders</i> de Saint-Albans. Cela me -semble, au fond, une grande lâcheté du gouvernement -<span class="pagenum" id="pg81">-81-</span> du Canada et de celui de l'Angleterre.</p> - -<p>Ces gens sont des voleurs sans doute, mais qu'a -fait Sherman en Géorgie, et Butler et tant d'autres? -Au reste, l'Europe sera assez vite punie, -je pense. Il y a dans les Américains un si beau -mépris de toute morale, que je ne vois que les -Romains d'autrefois à leur comparer. Ils en ont -l'avidité, l'audace, et cinq ans de guerre terrible -en ont fait des soldats redoutables. Ils payeront -leur dette en faisant banqueroute, et trouveront -de l'argent sur les terres de leurs voisins.</p> - -<p>Je suis sans nouvelles et un peu inquiet de la -santé de madame de Montijo, qui avait été tourmentée -par un retour de fièvre. On me dit que -l'impératrice va mieux, mais qu'elle vit très retirée -et presque toujours seule. L'empereur se -porte parfaitement bien.</p> - -<p>On raconte que monseigneur Chigi est fort penaud -et irrité de la publication de ses deux lettres -aux deux traducteurs si peu d'accord sur le sens -de l'encyclique.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; écrivez-moi ici jusqu'à -ce que je vous donne avis de la translation -de mes pénates.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg82">-82-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l36">XXXVI</h2> - - -<p class="date">Paris, 14 mars 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis parti de Cannes, il y a quelques jours, -très souffrant et je suis arrivé ici en pire état. Je -compte y rester jusqu'à la fin de la discussion -de l'adresse, puis m'en retourner à Cannes. Ma -santé me donne du tintoin. Mes étouffements -augmentent d'intensité et se renouvellent à des -intervalles plus rapprochés ; bref, l'animal se détraque ; -qu'y faire?</p> - -<p>Je suis allé voir l'impératrice hier. Je l'ai trouvée -très bien portante, mais fort triste. Elle comprenait -toute la perte qu'elle venait de faire par -la mort de M. de Morny. Je dis <i>elle</i> personnellement, -et je n'ai pas besoin de vous dire le pourquoi. -L'empereur est profondément affligé. Il -n'est pas facile, en effet, de trouver un homme -d'esprit et de tact comme Morny, plein de bon -sens et de décision. Il est question de le remplacer -à la présidence du Corps législatif par M. Baroche ; -<span class="pagenum" id="pg83">-83-</span> mais la chose est difficile, je ne sais -même si elle est possible.</p> - -<p>Vous recevrez presque en même temps que -cette lettre la visite d'un de mes amis, le comte -de Circourt. C'était un grand ami du comte de -Cavour. C'est un homme très instruit, <i>trop</i> instruit, -car il a la mémoire la plus extraordinaire -que je connaisse et sait tout ; d'ailleurs, fort galant -homme et anticlérical, bien que, par sa naissance, -ses relations et ses habitudes, il vive au -milieu des cléricaux. Peut-être est-ce pour cela -qu'il ne peut les souffrir.</p> - -<p>Nous aurons probablement demain au Sénat -une séance curieuse. Les cardinaux, à l'exception -de M. de Bonnechose, sont des sots et ne savent -pas dire deux mots. Mais le Bonnechose est très -habile, et, d'un autre côté, nos vieux généraux -ont peur du diable. Ils se disent : « S'il y avait -seulement cinq pour cent de vérité dans ce qu'on -rapporte de ce gentleman!… » Ajoutez à ces réflexions -très sages, les femmes et les filles qui -sont dévotes ; car toutes les femmes, même les -pires catins, sont dévotes à présent. Soyez persuadé -qu'il ne sera pas aisé de se débarrasser de -<span class="pagenum" id="pg84">-84-</span> l'hydre, après lui avoir laissé pousser bien plus -de sept têtes.</p> - -<p>Bien que le discours de M. Rouland ne fût ni -des meilleurs, ni des plus habiles, il a produit son -effet. On aurait pu lui dire : « Pourquoi, puisque -vous connaissiez le danger, avez-vous été si faible -lorsque vous étiez ministre des cultes? » Mais -enfin, mieux vaut tard que jamais.</p> - -<p>J'ai vu dans le journal que lady Palmerston -était gravement malade ; puis plus de nouvelles. -J'espère qu'elle est rétablie. Lorsque vous la verrez, -tâchez de trouver moyen de lui dire quelque -chose de gentil de ma part.</p> - -<p>Est-ce la vieillesse qui règne dans le cabinet -britannique, ou bien est-ce calcul de gens qui ont -fait un bon coup à la Bourse et qui ne veulent -plus se risquer? Quoi qu'il en soit, vos ministres -affichent la poltronnerie avec trop d'éclat. Rien -n'est plus bête que d'être fanfaron, mais il est -dangereux, outre le ridicule, de se poser en -poltron. C'est le moyen d'avoir tous les faux -braves à ses trousses.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; santé et prospérité. -Je suis ici jusqu'à la fin de la semaine.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg85">-85-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l37">XXXVII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 26 mars 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je ne crois pas un mot du voyage à Rome de -madame de Montijo, encore moins de son voyage -en Angleterre. Dans la dernière lettre qu'elle m'a -écrite, il y a sept ou huit jours, elle m'annonçait -le dessein d'aller à Paris au mois de mai ; -ce qui semble fort peu d'accord avec la visite -au saint-père et à madame ***. Il me paraît peu -vraisemblable qu'elle aille ailleurs qu'à Paris. A -Rome et à Londres, elle se trouverait dans une position -embarrassante, à certains égards, et privée -de sa liberté, qui est la chose à laquelle elle tient -le plus.</p> - -<p>Lord Glenelg est toujours ici, occupant ses loisirs -comme à l'ordinaire, entre la lecture de romans -et la prière.</p> - -<p>Cousin s'apprête à retourner à Paris pour y -faire un immortel. Je lui laisse ce soin, et je -compte passer ici le mois d'avril à tâcher de remettre -<span class="pagenum" id="pg86">-86-</span> un peu mes poumons maléficiés, qui ont -grand besoin de repos et de ménagements.</p> - -<p>Lorsque j'ai quitté Paris, on ne croyait pas que -la discussion de l'adresse au Corps législatif dût -être beaucoup plus animée qu'elle ne l'a été au -Sénat. L'opposition est fort divisée, et il y a -grande apparence qu'elle portera ses principaux -efforts sur les questions intérieures. On doutait -que M. Thiers parlât sur la convention du 15 septembre, -afin de ménager ses amis politiques, moins -papalins que lui. Le moins qu'on parlera de ce -traité sera le mieux. Je pense que, si nous paraissons -bien résolus de l'observer à la lettre, la cour -de Rome reviendra à des idées plus saines. Non -point le pape, peut-être, qui est un peu fou, -et auquel on prête des aspirations singulières au -martyre. Mais il y a autour de lui une grande -quantité de canailles en rouge, en violet et en -noir, fort peu disposées au martyre, et prêtes à -accepter toutes les conditions qui leur laisseront -quelque chose de leurs revenus actuels. Probablement -ces gens-là exerceront quelque influence -sur les résolutions de leur souverain. Reste à -savoir si son obstination ne l'emportera pas sur -<span class="pagenum" id="pg87">-87-</span> l'intérêt bien entendu de son petit établissement.</p> - -<p>Je vous fais mes compliments sur l'acquisition -de l'Apollon Justiniani. Newton, que j'ai vu la -veille de mon départ, m'en avait dit du mal, ce -qui m'avait persuadé qu'il en avait fort envie. Je -ne trouve pas que vous l'ayez payé trop cher, et -c'est certainement un morceau de musée qu'il -faut acquérir dès qu'on en trouve l'occasion.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; la poste me presse, -je n'ai que le temps de fermer ma lettre.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l38">XXXVIII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 13 avril 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'attendais pour vous écrire que je fusse assez -bien pour vous donner des nouvelles de ma santé -et de mes projets ; mais la première ne fait pas -de progrès, et les autres, qui en dépendent, sont -dans le vague le plus complet. Je tousse toujours, -je ne dors ni ne mange, je me sens faible -et sur un déclin rapide. Parfois j'en prends mon -<span class="pagenum" id="pg88">-88-</span> parti assez philosophiquement, d'autres fois je -m'en irrite ou je m'en afflige. C'est quelque chose -comme les alternatives de pensées dans la tête -d'un homme condamné à être pendu.</p> - -<p>Il me semble que vous êtes un peu sévère pour la -<i>Vie de César</i>, qu'on vous a envoyée. Voudriez-vous -qu'au lieu de dire les choses simplement, bonnement, -l'auteur eût fait comme les historiens tudesques, -qui, pour ne pas entrer dans la voie battue, -prennent les sentiers les plus absurdes et les plus -extravagants du monde. D'ailleurs, j'aurais bien -voulu que l'auteur eût suivi le conseil que j'avais -pris la liberté de lui donner. C'était de <i>se borner</i> -à ses réflexions sur l'histoire, au lieu de s'embarquer -dans un récit où il n'y aura rien de -neuf. Il est évident que ces réflexions d'un -homme placé à un point de vue où aucun -homme de lettres ne peut se placer, auraient eu -quelque chose d'original et de très intéressant. -Le grand défaut du livre, à mon avis, c'est -qu'on dirait que l'auteur se place devant un -miroir pour faire le portrait de son héros.</p> - -<p>Vous me paraissez aussi un peu dédaigneux -pour votre tête d'Apollon. N'en déplaise à Newton -<span class="pagenum" id="pg89">-89-</span> et aux autres connaisseurs, cela me semble une -œuvre capitale, telle que peu de musées en possèdent. -Je ne trouve pas que vous l'ayez payée -cher. Mais que dites-vous de notre Louvre, qui a -acheté cent treize mille francs un portrait d'Antonello -de Messine? Notre administration agit -avec la passion d'un amateur, ce qui est déplorable. -Si j'en avais le pouvoir, je changerais -avec vous : je vous donnerais l'Antonello pour -l'Apollon, sans vous demander la différence de -prix.</p> - -<p>J'ai reçu hier une lettre de madame de Montijo. -Elle ne me dit pas un mot de son voyage à -Londres, mais me promet qu'elle sera à Paris -vers le commencement de mai. La comtesse est -mieux, à ce qu'elle m'écrit, bien qu'un peu fatiguée -de son hiver. Sa maison étant le refuge -de tous les oisifs de Madrid, elle est la victime -de ses devoirs de maîtresse de maison. Elle ne -se couche qu'à l'heure qui convient à ses <i lang="es" xml:lang="es">tertulianos</i>, -et continue ainsi jusqu'à ce qu'elle soit -sérieusement malade. Elle me charge, d'ailleurs, -de ses <i lang="es" xml:lang="es">memorias</i> pour <i>Panucci</i> ; car elle persiste à -dénaturer le nom de Votre Seigneurie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg90">-90-</span> Que dites-vous des discussions dans le Parlement -sur les affaires du Canada? Je voudrais savoir -ce qu'en pensent l'ombre de Pitt et celle de -lord Wellington. Mais ce qui passe mon intelligence, -c'est un gouvernement qui prend la peine -d'instruire les étrangers qu'il a la plus grande -longanimité et qu'il acceptera tous les soufflets -qu'on peut lui offrir. Serait-il vrai que les hommes -deviennent poltrons en vieillissant?</p> - -<p>Cousin est parti pour Paris, il y a trois jours, -en assez mauvais état. Il m'a dit qu'il s'arrêterait -en route, et ne serait à Paris que samedi. Je suppose -qu'il ne veut pas revoir ses anciens amis politiques -avant la fin de la discussion de l'adresse.</p> - -<p>Il me semble que nous avons été plus politiques -et moins bavards au Sénat. L'opposition, en présentant -cette kyrielle d'amendements, n'a guère -obtenu d'autre résultat que celui d'ennuyer le -public. C'est du moins l'impression que cela a -produit à Paris, et que j'ai éprouvée moi-même.</p> - -<p>Lisez un livre assez curieux qui vient de paraître : -<i>L'Immortalité selon le Christ</i>, par Charles -Lambert. Il y a une appréciation nouvelle de -<span class="pagenum" id="pg91">-91-</span> l'histoire juive qui m'a l'air d'être vraie. Depuis -que le parti clérical est devenu si puissant et si -intolérant, les livres de cette espèce se multiplient -et se vendent comme du pain. Cela pourrait -finir par quelque chose de fatal à notre -sainte religion, si les femmes n'étaient pas là, -pour la faire triompher en se refusant aux hommes -assez immoraux pour ne pas faire leurs -Pâques.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je voudrais bien que -vous fussiez ici pour faire maigre demain. Je -compte partir pour Paris, si j'en suis capable, -vers les premiers jours de mai.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l39">XXXIX</h2> - - -<p class="date">Cannes, 22 avril 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis un peu mieux, quoique toujours assez -dolent. Dimanche en huit, je compte être à Paris. -J'espère y trouver la comtesse de Montijo, que je -voudrais savoir en France, maintenant qu'on se -tire des coups de fusil à Madrid. Elle a le malheur -<span class="pagenum" id="pg92">-92-</span> d'avoir une maison qui est une position -stratégique, qui a déjà été occupée plusieurs fois -militairement, et dont, à la dernière émeute, heureusement -pendant son absence, son ami le général -Concha a dû faire le siège. Le gouvernement -et le parti progressiste en sont arrivés au -dernier degré d'animosité ; il n'y a plus que la -guerre de possible entre eux.</p> - -<p>Ce qui m'amuse beaucoup, c'est que le parti du -progrès accuse Narvaez d'être néocatholique, ce -qui me rappelle l'histoire suivante. — Dans son -avant-dernier ministère, il s'était brouillé avec -notre saint-père le pape, et, comme il est homme -d'esprit et qu'il sait le défaut de la cuirasse papaline, -il commença par saisir ce qu'on appelle -le trésor de la bulle, c'est-à-dire l'argent que -l'Espagne envoie à Rome pour ne pas faire maigre. -Tout cet argent, et il y avait plusieurs millions, -fut employé à enrichir ses créatures, au -nombre desquelles toutes les jolies filles de Madrid. -Une de ces dernières, mon intime amie et -très dévote, avait une pension de huit mille -réaux pour <i>services publics</i>.</p> - -<p>Toute la question à présent est de savoir ce -<span class="pagenum" id="pg93">-93-</span> que fera l'armée. Dans la dernière émeute de ce -mois, elle a tiré à tort et à travers sur le respectable -public, et, si elle demeure fidèle, il n'y aura -pas de révolution ; sinon, nous aurons à Paris -l'innocente Isabelle.</p> - -<p>Voilà les confédérés à bas, ou du moins bien -bas. Reste à pacifier le pays, et quelles mesures -M. Lincoln prendra-t-il pour cela? Avec un Parlement -composé de canaille, comme celui des -États-Unis, et un Sénat présidé par un tailleur -ivrogne, qui peut dire quelles folies nous pourrons -voir? Ce qu'il y a de pire, c'est que ces -drôles-là sont en réalité très puissants, qu'ils ont -dans toutes les occasions un entêtement de mulet -et pas plus de conscience que n'en avaient -vos petits tyrans italiens du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Ce sont -là bien des éléments de succès dans un temps -où la Providence s'obstine à ne plus faire de -miracles. Si j'étais à la place de l'empereur -Maximilien, je tâcherais d'enrôler au plus vite les -Irlandais et les Allemands de l'armée fédérale, -outre tous les coquins qui ont pris le goût de la -bataille. Ce serait, je crois, un excellent moyen de -gagner le respect de ses sujets et de les mener -<span class="pagenum" id="pg94">-94-</span> à la civilisation par le plus court chemin.</p> - -<p>Que dites-vous du discours de Thiers? Il paye -à l'empereur d'Autriche le dîner qu'il en a reçu, -en proposant sérieusement à la France l'alliance -autrichienne comme la plus utile. Thiers a une -faculté singulière, c'est d'oublier tout ce qu'il -a dit et tout ce qu'il a fait, dès que la passion -s'en mêle. Il est de très bonne foi, aussi convaincu -de son infaillibilité que peut l'être le plus -entêté de tous les papes.</p> - -<p>Je ne suis guère plus content du discours de -M. Rouher ; mais il vous prouve quel est l'immense -pouvoir des idées cléricales en France. -On y considère comme athée quiconque met en -question la souveraineté temporelle du pape. Il -y a des gens très honnêtes, très éclairés, comme -M. Buffet, par exemple, qui croient cela comme -parole d'évangile. Viennent ensuite les politiques -ou soi-disant tels, qui admettent comme un fait -incontestable que toute diminution du territoire -du pape est un malheur européen et une occasion -de conflit général. Si cela continue, vous -et moi, nous courons risque d'être brûlés avec -des fagots en place publique.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg95">-95-</span> Adieu, mon cher Panizzi ; veuillez me tenir au -courant de vos intentions pour le temps des vacances, -j'entends <i>vos</i> vacances.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l40">XL</h2> - - -<p class="date">Paris, 4 mai 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai vu aujourd'hui M. Fould, qui m'a paru -en assez bon état et pas trop mécontent de la -marche des choses. Les orléanistes, les républicains, -et surtout les légitimistes, sont encore -dans les extases d'admiration pour le discours de -M. Thiers. C'est, disent-ils, le premier homme -d'État de l'Europe. Ce que c'est que la passion. -Je ne crois pas qu'il ait jamais rien dit de plus -propre à prouver qu'il est absolument exempt de -sens politique. J'ajouterai que ce n'est pas non -plus par le sens moral qu'il brille.</p> - -<p>On m'avait parlé de la santé de lord Palmerston -de la même façon que vous. Lord Cowley -dit qu'il n'a qu'une attaque de goutte aux mains -et qu'il ne veut pas se montrer, parce qu'il ne -<span class="pagenum" id="pg96">-96-</span> saurait consentir à se faire faire la barbe par -un barbier. Vous savez que les diplomates ne -sont pas comptés parmi les plus véridiques des -hommes. Au cas où cette goutte se prolongerait -ou prendrait des proportions alarmantes, qui sera -premier ministre? On m'a dit, mais j'en doute, -que la reine avait appelé lord Clarendon, qui aurait -décliné d'accepter la succession et indiqué -lord Stanley.</p> - -<p>Ne trouvez-vous pas qu'on fait un peu trop de -<i lang="en" xml:lang="en">fuss</i> pour la mort de M. Lincoln? C'était, après -tout, un <i lang="en" xml:lang="en">first second rate man</i>, comme disaient -les Yankees, dont probablement vous n'auriez -pas voulu pour un employé du Muséum ; mais il -valait mieux que la majorité de ses compatriotes, -et il me semble qu'il avait gagné à force -de vivre dans les grandes affaires. Les éloges -qu'on en fait au Parlement montrent la peur -qu'on a de l'Amérique ; et le résultat qu'on aura -obtenu sera de rendre ces rustres encore plus -impertinents et orgueilleux qu'ils ne le sont naturellement. -Croyez qu'il ne se passera pas longtemps -avant que l'Angleterre regrette sa politique -au commencement de la guerre civile.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg97">-97-</span> M. Booth et l'autre sont des scélérats bien trempés -qui rendraient des points à Müller. Ed. Childe -me dit que, depuis un mois, ce Booth s'entraînait -à tirer des coups de pistolet dans toutes les -positions. Il croit qu'il n'a eu aucune communication -avec les gens du Sud ; cependant sa phrase -latine : <i lang="la" xml:lang="la">Sic semper tyrannis!</i> est la devise de la -Virginie. Nous verrons probablement de singulières -choses avec l'ivrogne qui succède à Lincoln.</p> - -<p>Tout le monde ici me paraît mécontent du -voyage de l'empereur en Algérie. C'est trop risquer -pour voir ce qu'il verra. Le plus sage eût été -de laisser faire le maréchal Mac-Mahon, qui est -un homme de sens et très honnête, deux qualités -rares par le temps qui court.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère que vous -avez votre part du beau temps qu'il fait ici et que -vous êtes fort et allègre. Je voudrais pouvoir en -dire autant.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg98">-98-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l41">XLI</h2> - - -<p class="date">Paris, 12 mai 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Lundi dernier, j'ai déjeuné avec notre hôtesse -de Biarritz et son fils. Tous les trois. Elle m'a -demandé de vos nouvelles. Elle va bien et l'enfant -est extrêmement gentil et bien élevé. Il me -semble que tout le train de la maison est -changé. On est moins gai, mais on est plus -calme. Je crois que, depuis un an, elle en a appris -beaucoup sur les choses et sur les hommes. Un -sculpteur assez bon<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> fait un assez joli portrait de -l'enfant ; ce qui a donné à celui-ci l'envie de mettre -la main à la terre glaise, et il a fait un portrait de -son père qui est ressemblant. Cela est pétri à la -diable, mais il y a un sentiment des proportions -qui est vraiment extraordinaire.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Carpeaux.</p> -</div> -<p>Ici, on est assez content de M. Bigelow, le ministre -des États-Unis. Il dit très haut qu'ils veulent -<span class="pagenum" id="pg99">-99-</span> être en paix avec tout le monde, et, quant -au Mexique, qu'ils laissent à leurs voisins le choix -du gouvernement qu'ils préfèrent. L'impératrice -lui a demandé ce que voulait dire cette phrase du -président : « Si l'Angleterre est juste avec nous. » -M. Bigelow a répondu que la justice qu'ils attendaient, -c'était le remboursement de cent millions -de dollars, somme à laquelle on évalue les pertes -causées au commerce fédéral par les croiseurs -confédérés armés en Angleterre.</p> - -<p>Maintenant qu'on fait tant de <i lang="en" xml:lang="en">fuss</i> et tant de -compliments à l'occasion de la mort de M. Lincoln, -que la reine d'Angleterre et l'impératrice -écrivent à la veuve de leurs mains blanches, -quelle sera, croyez-vous, la prépotence de ces -drôles, qui déjà se regardent comme les premiers -moutardiers du pape? Attendez-vous à -toutes les insolences les plus monstrueuses. Lincoln -était un pauvre hère, non dépourvu de bon -sens et qui, en quatre années, avait appris quelque -chose. Croyez que la faiblesse de lord Palmerston -et ses peurs absurdes seront bientôt -vivement senties et chèrement payées. La politique -sénile, qui est de vivre au jour le jour et -<span class="pagenum" id="pg100">-100-</span> d'ajourner toutes les grandes questions, finit toujours -tragiquement.</p> - -<p>Thiers tend visiblement à se séparer de ses -amis pour se rapprocher des cléricaux et du faubourg -Saint-Germain. Il est, comme bien des gens -venus de bas, très sensible aux flatteries de l'aristocratie, -et le faubourg Saint-Germain ne les -lui marchande pas. On lui fait une cour très assidue, -et des gens qui le pendraient probablement, -s'ils revenaient jamais au pouvoir, l'encensent -de la manière la plus honteuse. Il en est tout -bouffi, et ses femmes encore plus. Chez les bourgeois, -on commence à lever les épaules de ses -théories politiques et à l'appeler radoteur. Je -doute qu'il fût élu à Paris, s'il y avait une nouvelle -élection. Pour moi, je n'ai rien vu de plus -bouffon que son argument pour le pouvoir temporel, -fondé sur la liberté nécessaire au catholicisme. -Le catholicisme a besoin d'un souverain -étranger ; <i lang="la" xml:lang="la">ergo</i>, il faut que le pape soit souverain. -Mais, pourrait-on répondre, les Romains -n'ont malheureusement pas un souverain étranger. -Enfin, tout cela est bête et pourtant cela -passe et est accepté par beaucoup de niais.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg101">-101-</span> Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous mieux et -tenez-vous en joie.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l42">XLII</h2> - - -<p class="date">Paris, 19 mai 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Madame de Montijo est arrivée ici très enrhumée, -et la vue pire que lorsque vous étiez à Biarritz. -C'est, pour une personne si active, un très -grand malheur ; mais elle le supporte avec courage, -et se tire d'affaire même, sans que bien des -gens s'aperçoivent de son infirmité. Le comte de -las Navas et sa femme sont avec elle. L'un et -l'autre en bonne santé. Ils m'ont demandé beaucoup -de vos nouvelles.</p> - -<p>Que dites-vous des cent mille dollars offerts par -le président Johnson? Croyez que ces affreuses -canailles de Yankees nous donneront sous peu, à -vous et à nous, de fiers tracas.</p> - -<p>On commence à croire que le Corps législatif -ne voudra pas voter le budget des travaux extraordinaires. -Fould, qui s'était fort opposé à ce -<span class="pagenum" id="pg102">-102-</span> qu'il fût présenté, a eu le tort de chercher ensuite -des moyens d'exécution qui rendissent la -chose possible.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Vous savez que -Libri est un homme du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle qui ne se -fie à personne, comme était Benvenuto Cellini -qui tournait les coins de rues <i lang="it" xml:lang="it">all' largo</i>.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l43">XLIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 23 mai 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis bien désolé de ce que vous me dites de -lady Zetland. C'était — car je crois qu'il faut maintenant -parler d'elle au passé — c'était une femme -comme il n'y en a plus guère, distinguée, s'intéressant -à tout et parlant bien de tout. Quoique -je l'aie très peu vue, je l'aimais plus que des -femmes avec qui j'ai eu de plus intimes relations. -Lorsque vous verrez lord Zetland ou quelqu'un -de la famille, veuillez lui dire toute la part que -je prends à leur malheur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg103">-103-</span> J'ai toujours oublié de répondre à votre question -au sujet du voyage de madame de Montijo -en Angleterre, d'abord, parce que je n'y croyais -pas, et que je n'y croirai que lorsqu'il se fera. -Mais il est très vrai qu'on en parle. Elle veut -passer une semaine à Londres, puis une quinzaine -dans un château en Écosse, je ne me rappelle -plus chez qui.</p> - -<p>A ce propos, dites-moi <i lang="en" xml:lang="en">between you and me</i> -et très nettement ce que vous pensez de ce -voyage et de la circonstance suivante. Elle doit -passer ces huit jours chez madame ***, à Londres. -Madame *** est très riche ; mais, si je ne me -trompe, pas trop bien dans le monde anglais. -Son mari a un air de juif qui ne lui est pas très -<i lang="en" xml:lang="en">prepossessing</i>. Elle ne manque pas d'esprit, mais -elle est horriblement cancanière. Il me semble -que c'est, de toutes les maisons, celle où j'aimerais -le moins à la savoir. Vous êtes plus à -même que personne de nous éclairer là-dessus. -Mais, au surplus, je ne pense pas que la chose -se fasse : d'abord, sa fille ne sera pas trop pressée -je pense de la laisser partir, puis probablement -elle aura sur l'affaire la même opinion que -<span class="pagenum" id="pg104">-104-</span> moi ; enfin, si la cour va à Fontainebleau, à Biarritz -ou ailleurs, ce sera un dérivatif tout naturel.</p> - -<p>Il n'est question ici que de la nouvelle frasque -du prince Napoléon et de son discours à Ajaccio, -qui a été commenté si étrangement ensuite par -<i>l'Opinion nationale</i>. On blâme beaucoup la régente -de ne lui avoir pas donné un vigoureux -coup de caveçon. Elle a craint de paraître juge -dans sa propre cause, mais elle aurait dû réfléchir -qu'outre sa cause, il y a celle de son mari, -de son fils et la nôtre à nous. Quelle opinion doit-on -avoir de nous à l'étranger, et comment s'explique-t-on -que le premier prince du sang annonce -des intentions et prêche une politique si -contraire à celle de l'empereur et de l'Empire?</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; j'irai vous voir le -plus tôt que je pourrai ; mais vous savez que ce -n'est pas pour les dîners et les assemblées du -beau monde que je vais à Londres.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg105">-105-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l44">XLIV</h2> - - -<p class="date">Paris, 2 juin 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je n'ai pas eu beaucoup de peine à faire comprendre -à madame de Montijo que, si elle allait à -Londres, elle ferait bien de prendre une autre -<span lang="es" xml:lang="es">posada</span>, et je crois qu'elle a renoncé au voyage, -sur lequel, d'ailleurs, elle n'avait pas encore consulté -sa fille. M. de Flahaut, que j'avais consulté -de mon côté, est absolument de votre avis.</p> - -<p>Que dites-vous de la lettre de l'empereur, de -celle du prince et de toute l'affaire? Tout le monde -à peu près s'en réjouit : les uns parce qu'ils détestent -Son Altesse, les autres parce qu'ils trouvent -que cette querelle de famille affaiblit l'Empire. -Pour moi, je tiens pour vrai le mot du premier -Napoléon, que c'est en famille qu'il faut laver -son linge sale, et je regrette que la régente n'ait -pas donné tout d'abord un coup de caveçon au -prince ; puis, que l'empereur ne lui ait pas demandé -sa démission du conseil privé par une -<span class="pagenum" id="pg106">-106-</span> lettre qui n'aurait pas été publiée. Cette combinaison -remédiait à tout, ce me semble, et ne causait -pas un scandale comme le procédé qui a été -préféré. Mais à quoi bon parler de ce qui est fait?</p> - -<p>Comment vont tourner les élections? Lord Palmerston -les fera-t-il? conservera-t-il son portefeuille, -si les députés nommés lui donnent la majorité? -Savez-vous que la réclamation des États-Unis, -pour être polie, à ce qu'il dit, n'en est pas -moins des plus désagréables, et qu'elle peut finir -tragiquement avec les drôles qui siègent au congrès.</p> - -<p>Notre affaire du Mexique ne s'améliore guère -non plus, et la paix des États-Unis n'est pas de -nature à l'arranger. Cependant, M. Bigelow, le -ministre de M. Johnson, est des plus pacifiques, -et promet, non seulement de ne pas favoriser, -mais même d'empêcher l'intervention. Tant qu'il -n'y aura que des flibustiers, le mal ne sera pas -grand.</p> - -<p>Ici, à l'intérieur, il y a quelque chose comme -un apaisement, du moins il y a tendance à l'adoucissement -des partis extrêmes. Les orléanistes et -les légitimistes penchent à ne faire qu'un avec les -<span class="pagenum" id="pg107">-107-</span> cléricaux, et les rouges à se changer en une opposition -tracassière, mais non factieuse. Il ne faut -pas croire toutefois que le gouvernement gagne -beaucoup à cela. Il est, d'ailleurs, sur une pente où -il n'est pas facile de s'arrêter, et, quoi qu'il fasse, -il est probable que l'influence parlementaire ira -toujours augmentant. Sera-ce un bien ou un -mal? je n'en sais rien. Thiers est cajolé par le -faubourg Saint-Germain ; et ses femmes sont enchantées -de recevoir des duchesses. Je ne désespère -pas que tout ce monde ne fasse ses Pâques -un de ces jours, afin de prouver sa noblesse.</p> - -<p>Je vois par votre dernière lettre que vous ne vous -portez pas trop bien. Je vous en présente autant. -Nous avons eu une suite d'orages qui m'a fatigué.</p> - -<p>La décadence de l'Angleterre fait des progrès -bien rapides. On nous dit que c'est un cheval français -qui a gagné le derby d'Epsom. On ajoute que -le respectable public a essayé de culbuter le vainqueur, -mais que celui-ci avait eu la prudence de -se faire accompagner par quelques boxeurs à tant -par coup de poing.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et -donnez-moi de vos nouvelles.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg108">-108-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l45">XLV</h2> - - -<p class="date">Paris, 5 juin 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Vous savez que ce n'est pas l'envie qui me -manque pour aller vous voir ; mais je crains que -notre session ne se prolonge un peu plus que je ne -le prévoyais. J'ai de plus à courir le risque d'une -invitation à Fontainebleau. Au sujet de ce dernier -voyage, il n'y a rien encore de décidé.</p> - -<p>Il paraît que l'empereur se trouve si bien de -son voyage, qu'il n'est pas pressé de revenir. Il a -poussé jusqu'au grand désert pour voir des antiquités -romaines et se faire cirer les bottes par les -barbes des Arabes. On ne l'attend pas à Paris -avant le 14 de ce mois. Il y a des gens qui croient -qu'à son retour, le prince Napoléon et lui s'embrasseront -et que tout sera fini ou raccommodé. -Le prince surtout, plus que personne, paraît le -croire. Si cela arrivait, ce qui n'est pas impossible -vu la débonnaireté de l'empereur, ce serait la -plus déplorable politique, et rendrait la publication -<span class="pagenum" id="pg109">-109-</span> de la lettre encore plus regrettable. Pourtant -je ne crois pas la chose possible en ce moment ; -mais elle est malheureusement probable dans -quelques mois.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous et ne -vous faites pas de mauvais sang.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l46">XLVI</h2> - - -<p class="date">Paris, 7 juin 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Si vous allez en Italie, arrêtez-vous en passant -ici. Vous ferez votre apprentissage d'une mauvaise -maison, chez moi, et nous vivrons en étudiants -et boirons du porto doré. Vous ne ferez -pas mal, venant à Paris, au commencement de -juillet, de mettre dans votre malle une culotte, -pour aller à Fontainebleau, où vous serez sûrement -invité. Je serais homme, si vous voulez bien -de ma compagnie, à vous suivre en Italie, surtout -si vous vouliez passer par la Suisse ou l'Allemagne. -Qu'en dites-vous?</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg110">-110-</span> Je suis allé avant-hier soir au bal, et j'ai causé -un quart d'heure avec la régente, de <i lang="la" xml:lang="la">rebus omnibus -et quibusdam aliis</i> ; je l'ai trouvée très résolue. -Je souhaite que l'empereur ne le soit pas -moins. Beaucoup de gens en doutent, et prédisent -déjà la réconciliation des deux cousins. Si elle -avait lieu, ce serait la plus déplorable chose du -monde et la plus ridicule.</p> - -<p>La circulaire de lord Russell au sujet des navires -confédérés me paraît peu digne ; mais les -Yankees sont décidément la première, la grande -nation. Toutes les autres s'aplatissent. Lord Russell -lançait des épigrammes à l'empereur de Russie, -lors de la dernière insurrection de la Pologne. -Il est plus poli avec les plus grossières gens du -monde. Enfin!</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Madame de Montijo -n'a rien décidé quant à son voyage, du moins officiellement. -Elle m'a dit, à ma première observation, -qu'elle y renonçait, mais qu'elle ne voulait -pas le dire d'avance. En outre, après le retour -de l'empereur, il est probable qu'elle ira à Fontainebleau -pour quelque temps. Elle veut être à -Carabanchel pour le mois d'août ; vous voyez qu'il -<span class="pagenum" id="pg111">-111-</span> lui faudrait faire diligence pour aller faire des -visites à Londres et en Écosse.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l47">XLVII</h2> - - -<p class="date">Paris, 14 juin 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Ici, personne ne croit à l'accident du prince. On -veut qu'il ait inventé cette chute pour que l'empereur -vînt le voir. Bixio m'assure qu'il est tombé -effectivement. Il paraît certain que l'empereur lui -a écrit une nouvelle lettre, mais non publiée cette -fois, pire que la première.</p> - -<p>Je vous écris très à la hâte, car je crains de -manquer l'heure de la poste. Je suis tolérablement -depuis quelques jours, grâce au beau temps. -J'espère que vous allez bien aussi et que vos -idées de retraite ne sont plus aussi arrêtées.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l48">XLVIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 23 juin 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Avant-hier, j'ai dîné aux Tuileries avec la grande-duchesse -<span class="pagenum" id="pg112">-112-</span> Marie de Leuchtenberg, fille de feu Nicolas. -Il y a dix ans, ce devait être la personne la -plus admirablement belle qui se pût imaginer. -Elle a encore un profil qui ressemble à une médaille -de Syracuse. Elle est fort aimable et fait -beaucoup de frais.</p> - -<p>Le maître de la maison se porte beaucoup -mieux que le pont Neuf : il est rajeuni de dix ans -et est très gai. Il l'était du moins mercredi, bien -qu'il eût vu son cousin la veille. Ce qui paraît le -plus clair de l'entrevue, c'est que ledit cousin a -reçu la permission d'aller faire ses foins en Suisse. -On dit qu'il congédie une partie de sa maison, -comme s'il avait l'intention de vivre en philosophe. -Prenons la soupe comme elle est.</p> - -<p>Votre favori le prince impérial, que vous ne -reconnaîtriez plus, tant il est grandi et formé, a -les dispositions les plus extraordinaires pour la -sculpture. Un artiste nommé Carpeaux qui a -beaucoup de talent, a fait son portrait ; lorsque -le prince l'a vu pétrir de la terre glaise, il a naturellement -eu envie de mettre la main à la pâte, -et a fait un portrait de son père, qui est atrocement -ressemblant ; mais, bien que ce soit gâché -<span class="pagenum" id="pg113">-113-</span> comme un bonhomme de mie de pain, l'observation -des proportions est extraordinaire. Il a fait -encore le combat d'un cavalier contre un fantassin -plein de mouvement. On voit qu'il sait -manier un cheval et qu'il a appris l'escrime à la -baïonnette. Mais le plus extraordinaire, c'est le -portrait de son précepteur, M. Monnier, que vous -aimez tant. Je vous jure que vous le reconnaîtriez -d'un bout de la cour du <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span> à l'autre. -Ce ne sont pas seulement ses traits, c'est même -son expression. Tout le génie de l'homme se révèle -dans ses yeux, son nez et ses moustaches. -Je suis sûr qu'il y a peu de sculpteurs de profession -qui pourraient en faire autant.</p> - -<p>L'empereur nous a conté son voyage, dont il -paraît enchanté. Ne trouvez-vous pas extraordinaire -que, après avoir eu quatre ou cinq cent mille -hommes tués par les chrétiens, après avoir eu -beaucoup de leurs femmes violées, après avoir -perdu leur autonomie et je ne sais combien -d'<i>items</i>, les Arabes aient reçu si admirablement -le chef des gens qui ont fait tout cela. Sa Majesté -est allée dans le grand désert avec une vingtaine -de Français tout au plus et est restée quarante-huit -<span class="pagenum" id="pg114">-114-</span> heures au milieu de quinze à vingt mille Sahariens -qui lui ont tiré des coups de fusil aux -oreilles (c'est la manière de saluer du pays) et ont -nettoyé ses bottes avec leurs barbes. Pas un seul -n'a montré la moindre envie de prendre une revanche. -On lui a donné des bœufs entiers rôtis, -on lui a fait manger des autruches et je ne -sais quelles autres bêtes impossibles ; mais partout -il a été reçu comme un souverain aimé. Il -en est très fier et très content. — Il m'a demandé -de vos nouvelles.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Hier, on a fait une -pétition au Sénat contre la prostitution. J'avais -envie de citer lord Melbourne. Le vieux Dupin -a fait un petit <span lang="en" xml:lang="en">speech</span> excellent pour demander si -les belles dames avaient objection à la concurrence? -Nous avons voté l'ordre du jour.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l49">XLIX</h2> - - -<p class="date">Paris, 26 juin 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Catherine de Médicis disait à Henri III après la -mort du duc de Guise : « Bien coupé ; à présent, -<span class="pagenum" id="pg115">-115-</span> il s'agit de coudre. » A vous dire le vrai, je ne -croirai à votre démission que lorsqu'elle sera -acceptée, et, sans vous faire de compliments, je -ne crois pas qu'il y ait de ministre qui ne se donne -beaucoup de peine pour vous retenir. M. Gladstone, -qui est je crois votre ministre, s'en donnera -plus que tout autre, d'autant plus que vous ne lui -laissez personne qui puisse vous remplacer. Je le -répète, il n'y a pas de compliments entre nous ; et -vous le savez comme moi, que vous n'avez pas de -remplaçant possible, attendu qu'on ne trouverait -pas dans les trois royaumes un homme aussi bien -venu que vous dans le monde et en faveur auprès -de tous les partis. Je ne vois pas trop comment -vous pourrez répondre à M. Gladstone vous disant : -« Vous nous mettez dans un grand embarras. -Patientez et élevez-nous un successeur. » -Mon espérance est que, dans ce combat, où je ne -serais pas fâché d'ailleurs que vous fussiez vaincu, -vous fixerez des conditions qui vous donnent de -plus longues vacances et moins de peine. Vous avez -autant de droits qu'un évêque à un coadjuteur. -En tout cas, j'attends de vos nouvelles avec impatience.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg116">-116-</span> Je ne sais si je vous ai parlé des yeux de -madame de Montijo. Elle est menacée de la cataracte -et, de plus, d'une autre maladie qu'on appelle -glaucome ou glaucose. Il y a ici un très savant -oculiste, inventeur d'un instrument avec lequel on -voit dans l'intérieur d'un œil comme dans une -assiette. Il dit que, si elle ne se fait pas opérer -assez promptement, elle sera irrémissiblement -aveugle. Elle a pris cet arrêt avec beaucoup plus -de calme que nous ne l'espérions, et je crois -qu'elle s'y résigne de bonne grâce. Elle est, d'ailleurs, -en bon état général de santé. Voilà un motif -de plus contre le voyage d'Angleterre ; mais il était -d'ailleurs inutile, comme vous le saviez.</p> - -<p>Je lis cette affreuse histoire de Carlyle et je -suis continuellement tenté de jeter le livre par la -fenêtre. Il y a pourtant des recherches et du travail, -mais une prétention insupportable et une -outrecuidance achevée.</p> - -<p>La conférence du <i>Journal des Savants</i> m'a jeté -une tuile sur la tête, en me chargeant de faire un -article sur l'<i>Histoire de César</i>. Je me trouve avec -cette conférence comme vous avec vos <i lang="en" xml:lang="en">Trustees</i>. -Ils me prennent par les sentiments et me demandent -<span class="pagenum" id="pg117">-117-</span> l'article en question comme un service au -journal et à eux-mêmes. J'ai donc été obligé de -me résigner en <i lang="la" xml:lang="la">dimittendo auriculum ut iniquæ -montis asellus</i>. Pourriez-vous me dire s'il -y a eu dans quelque revue anglaise quelque bon -article sur l'ouvrage, ou du moins quelque article -qui ait fait sensation dans le monde policé, et, -dans ce cas, veuillez me l'indiquer ; vous me rendrez -un grand service.</p> - -<p>M. de Flahaut est parti pour Londres, il y a -trois jours. Je ne sais s'il compte y passer quelque -temps. Il m'a invité à aller le voir en Écosse, mais -c'est un peu loin pour un asthmatique.</p> - -<p>Dupin a fait l'autre jour au Sénat un discours -très amusant à propos de la suppression de la -prostitution. Il a parlé tout à fait comme lord Melbourne -à l'archevêque de Canterbury, et nous -avons voté pour ces dames à une assez grande -majorité, considérant le peu d'usage que nous en -faisons.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et -donnez-moi de vos nouvelles.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg118">-118-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l50">L</h2> - - -<p class="date">Paris, 3 juillet 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai dîné vendredi dernier aux Tuileries, où -Leurs Majestés m'ont beaucoup demandé de vos -nouvelles. L'impératrice savait quelque chose de -vos projets de retraite et m'a fort questionné à ce -sujet. Elle voulait savoir si vous aviez quelque -sujet de plainte ou de mauvaise humeur. J'ai répondu -que je ne savais rien, sinon que vous travaillez -depuis fort longtemps et qu'il était naturel -que vous eussiez envie de vous reposer ; que, d'ailleurs, -loin d'être de mauvaise humeur, vous étiez -un souverain absolu au Museum, que vous imposiez -vos volontés de la façon la plus despotique, -au point d'exiler le gorille, sous prétexte que vous -ne le trouviez pas assez beau. Varaigne aussi -s'est fort enquis de vous, ainsi que madame de la -Poèze.</p> - -<p>L'empereur se porte admirablement et est rajeuni -de cinq ans. Il vient de faire une brochure -<span class="pagenum" id="pg119">-119-</span> très intéressante sur l'Algérie. Il l'a envoyée -presque mystérieusement à quelques personnes. -C'est une critique très vive, très bien raisonnée, -et à ce qu'il me semble, irréfutable, de la politique -suivie en Algérie et de l'administration de -la guerre à l'égard de la colonie. Il n'y a qu'une -réponse à faire. Pourquoi dire que votre valet -de chambre n'est pas en état de faire son service? -Prenez-en un autre et dites-lui ce que vous -voulez. Comme style et comme logique, d'ailleurs, -il n'a jamais rien fait de mieux.</p> - -<p>Il y a ici un marquis de X…, fort lancé dans -le grand monde des jeunes gens. Ce monsieur -paraît pénétré du principe grammatical : le masculin -s'accorde avec le masculin. Il a écrit au -jeune Z… une lettre fort touchante : <i lang="la" xml:lang="la">O crudelis -Alexi! nihil mea carmina curas</i> ; ou quelque -chose de semblable. Z… a montré le billet doux -à ses amis et a donné rendez-vous rue du Colysée, -à une heure du matin. M. le marquis est venu et -a fait sa déclaration en forme sur le trottoir, devant -une jalousie baissée à un rez-de-chaussée, -derrière laquelle se trouvaient une douzaine de -membres du Jockey-Club. Tout d'un coup ces messieurs -<span class="pagenum" id="pg120">-120-</span> sortirent en masse, rossèrent un peu X…, -puis le portèrent dans le bassin des Champs-Élysées. -Sorti de là fort refroidi, il alla prier le -comte de M… de porter un cartel à Z… ; M… ne -voulut pas s'en mêler ; alors il s'est adressé à la -justice et a porté plainte contre ses baigneurs. -Presque en même temps, un turco tuait aux Tuileries -un de ses camarades, son rival auprès d'une -cuisinière. Vous voyez que les barbares se civilisent, -et que les civilisés s'abrutissent… Je crains -que la fin du monde ne soit proche.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et -tenez-vous en joie, si vous pouvez.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l51">LI</h2> - - -<p class="date">Paris, 9 juillet 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>L'empereur part mercredi pour Plombières, et -probablement en même temps l'impératrice ira à -Fontainebleau, mais toute seule. Elle a, dit-on, -l'intention d'aller ensuite à Biarritz, lorsque l'empereur -<span class="pagenum" id="pg121">-121-</span> aura terminé son inspection du camp de -Châlons.</p> - -<p>Paris commence fort à se dépeupler, il y fait -une chaleur tropicale et il faut avoir un parasol -comme à Cannes pour passer les ponts. Je suppose -que vous avez à peu près la même température -à Londres et que vous vous trouvez assez bien -le soir dans votre jardin.</p> - -<p>Mademoiselle Marguerite Libri m'a écrit et me parle -de la stupéfaction produite dans le <span lang="en" xml:lang="en">British -Museum</span> par l'annonce de votre retraite, les espérances -et les peurs que causent vos successeurs -probables. L'important, c'est que vous ne regrettiez -pas trop votre boutique, et, pour cela, il -faut que vous vous mettiez le plus tôt possible à -quelque ouvrage, <i lang="en" xml:lang="en">History of my own Life</i>, — <i lang="en" xml:lang="en">England -and the English</i> ; voilà deux ouvrages que je -vous propose, ou bien faites un recueil de sonnets -ou un traité <i lang="la" xml:lang="la">De rebus omnibus et quibusdam aliis</i>. -La grande difficulté, c'est de passer de l'esclavage à -la liberté, et il faut soigner la transition. Voyez -ce qui se passe pour les nègres aux États-Unis.</p> - -<p>Vous me paraissez résolu à demeurer en Angleterre. -Bien qu'il y ait fort à discourir là-dessus, -<span class="pagenum" id="pg122">-122-</span> je penche à vous approuver, car c'est là que vous -avez vos habitudes. Je ne suis pas sûr que vous -vous trouvassiez à votre aise en Italie ou ailleurs. -D'un autre côté, à nos âges, on n'aime plus guère -l'agitation, et je crains fort pour l'Europe dans -les dernières années de notre vie. La Révolution -n'a dit nulle part son dernier mot ; elle passera la -Manche, je le crois ; mais ce sera tard et lorsque -nous n'aurons pas à nous en préoccuper.</p> - -<p>Il paraît que lord Palmerston ne se dispose -nullement à résigner. Il veut mourir son portefeuille -sous le bras, et je crois qu'il y réussira. -C'est une belle vie, mais il y aurait encore quelque -chose de plus beau. J'ai peur qu'il ne quitte -la partie trop tard et lorsqu'il ne sera plus regretté.</p> - -<p>Vous ne me dites rien des élections. Je crois -à une Chambre à peu près la même que la défunte, -un peu plus poltronne et un peu plus -amoureuse d'argent et de paix.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vais passer à la -Bibliothèque demain, pour savoir où en est le portrait -de l'infant de Portugal.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg123">-123-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l52">LII</h2> - - -<p class="date">Paris, 16 juillet 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je partirai ou mardi ou mercredi. Je serai à -Londres dans la soirée, vers onze heures. Demain, -je vous écrirai, si je pars mardi, de façon que ma -lettre vous arrive mardi matin. De toute manière -comptez sur moi pour jeudi.</p> - -<p>J'ai passé la soirée hier chez la comtesse de -Montijo, qui va bien. Elle n'a déjà plus de bandeau -noir et on lui permet de rester dans sa -chambre et de causer. Il est impossible d'avoir -plus de courage et de calme qu'elle n'en a montré.</p> - -<p>Le prince impérial a été et est, je crains, encore -un peu malade ; ce qui a mis l'empereur et l'impératrice -dans toutes les inquiétudes et les a -obligés d'ajourner leur voyage. Cela s'annonçait -comme une fièvre muqueuse, mais on m'a dit que -la fièvre est tombée et qu'il allait beaucoup mieux -hier au soir. Je vais voir la comtesse de ce pas -et je vous enverrai le bulletin en post-scriptum.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg124">-124-</span> Le prince Napoléon est en Irlande, ou en route -pour y aller, à bord d'un très beau navire de -l'État. Cependant il prétend n'être plus prince, -et a congédié toute sa maison. Il n'a pas perdu -un centime de ses appointements personnels, et -cette économie paraît un peu étrange. Il ne faut -pas qu'un prince soit trop rangé, surtout quand -il a des velléités d'ambition.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi, je remets les bavardages -à notre premier tête-à-tête, c'est-à-dire à -bientôt.</p> - -<p><i>P.-S.</i> Les nouvelles ne sont pas mauvaises ce -matin. Le prince n'a presque plus de fièvre et -commence à demander à manger. Cependant je -ne crois pas qu'on soit encore bien assuré qu'il -est en convalescence. Je vous donnerai des nouvelles -demain ; ne dites rien de la maladie cependant. -La comtesse va toujours très bien.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l53">LIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 3 septembre 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Jeudi, j'ai passé mon temps au <i>Journal des Savants</i> -<span class="pagenum" id="pg125">-125-</span> et à l'Académie. Il paraît que la maladie de -Ponsard<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> est un canard, et, si dans vingt-sept jours -il n'arrive pas de mort dans le corps des immortels, -je suis hors d'affaire. Vendredi, je n'ai pu -attraper madame de Montijo. Hier, je suis allé lui -demander à dîner. Je lui ai fait vos compliments -bien entendu.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Aux termes du règlement de l'Académie, c'est le directeur -en exercice, lorsqu'un de ses collègues vient à mourir, -qui a charge de recevoir le successeur du défunt. — Mérimée -était alors directeur de l'Académie.</p> -</div> -<p>Voici le bilan de l'aventure de Neuchatel : -madame de Montebello, le bras cassé ; mademoiselle -Bouvet, une côte cassée et la clavicule cassée, -plus des vomissements de sang qui ont duré -plusieurs jours. Elle est hors de danger à présent, -mais condamnée à garder le lit pendant -quarante ou cinquante jours. Le valet de pied -qui a empêché la voiture où se trouvaient ces dames -de culbuter celle de l'empereur (qui serait -tombée d'une cinquantaine de pieds sur les toits -des maisons de Neuchatel), ce valet de pied a eu -le pied horriblement fracturé, et d'abord il avait -été question de l'amputer ; mais Nélaton a si bien -fait que le pauvre diable s'en tirera et en sera -<span class="pagenum" id="pg126">-126-</span> quitte pour une quarantaine de jours de repos -forcé, la jambe enfermée dans une botte inflexible -de dextrine. La princesse Anna a été moins maltraitée -que les autres : tout s'est borné à une forte -contusion à la joue et à la tempe.</p> - -<p>M. de Talleyrand recommandait de n'avoir -pas de zèle. Les Neuchatelois en ont eu. Ils ont -donné à l'empereur des chevaux neufs qui n'avaient -jamais été attelés, et, au lieu de cochers, -ce sont des messieurs qui les ont menés. Aussi -est-ce un miracle qu'ils n'aient pas été précipités -tous d'une soixantaine de pieds au moment où -le sifflet d'une locomotive a fait emporter les chevaux. -L'impératrice est revenue aujourd'hui à -Fontainebleau avec la princesse Anna. Je crois -que les autres blessées demeureront encore quelques -jours en Suisse. Elles sont, d'ailleurs, aussi -bien que possible.</p> - -<p>Je suis fâché et content, mon cher Panizzi, que -vous me regrettiez. Je vous assure que je suis bien -triste à dîner tout seul. J'expédie mon repas en -cinq ou six minutes ; et, puisque nous parlons de -manger, je vous dirai que je vous trouve bien -cruel, après m'avoir engraissé comme on fait les -<span class="pagenum" id="pg127">-127-</span> oies, en abusant de leur gourmandise, de venir -me reprocher encore de n'avoir pas fait honneur -à votre cuisine de Balthazar. Au reste, tous mes -amis trouvent que je lui fais le plus grand honneur. -Pendant mon absence, miss Lagden m'a -procuré l'arc d'un chef tartare qui a eu le malheur -d'être tué à Palikao. C'est le pendant de l'arc d'Ulysse -pour la force, la roideur, etc. Eh bien, grâce -à votre bœuf salé, je l'ai bandé du premier coup.</p> - -<p>Vous aurez vu que M. Walewski a été nommé -président du Corps législatif. Il a eu dans son département -la presque unanimité des suffrages ; -mais enfin son élection n'a pas été vérifiée par la -Chambre, et il me semble que constitutionnellement -parlant, il n'est pas encore député. Mais il -lui faut et l'hôtel et le traitement, et on ne sait -rien refuser aux quémandeurs.</p> - -<p>Il y a des cas de choléra à Paris, mais ils n'ont -pas le caractère épidémique. Il fait une chaleur -horrible pendant le jour, très frais le soir, les melons -et les pêches sont excellents et on se donne -facilement la colique. Avis au lecteur. Il paraît -que le choléra de Marseille n'est pas beaucoup -plus méchant.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg128">-128-</span> Mon article au <i>Journal des Savants</i> a été voté -<i lang="la" xml:lang="la">nemine contradicente</i>. Il paraîtra le 1<sup>er</sup> octobre. -Cousin en a été content. J'ai vu avant-hier la duchesse -Colonna, qui se rappelle à votre souvenir.</p> - -<p>Madame de Montijo voit un peu mieux. Elle -sort sans lunettes et est très contente du peu -qu'elle a gagné.</p> - -<p>Les fêtes de Brest et de Portsmouth déplaisent -beaucoup à l'opposition. Son cheval de bataille -actuel est de rétablir les anciennes provinces et -de détruire l'œuvre si utile de la Convention, qui, -en inventant les départements, a fortifié l'unité -nationale. Il ne se peut rien de plus fou et de -plus absurde, mais la haine est aveugle. Les Broglie, -Guizot <i lang="it" xml:lang="it">e tutti quanti</i> sont jusqu'au cou dans -ce beau projet. Thiers laisse faire sans approuver.</p> - -<p>Tous les ministres sont à la campagne. Leurs -Majestés aussi. Il n'y a plus de gouvernement, -mais on est parfaitement tranquille. L'empereur -partira pour Biarritz le 5 ou le 6, et, le 12, la reine -d'Espagne couchera peut-être dans votre lit. <i lang="la" xml:lang="la">Gemuit -sub pondere.</i> — Pour moi, jusqu'à ce que j'aie -corrigé mes épreuves, je suis esclave.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je crains de devenir -<span class="pagenum" id="pg129">-129-</span> trop poétique ou trop <i lang="en" xml:lang="en">missish</i>, si je vous dis combien -je pense à vous et à nos deux solitudes <i>présentes</i> -et à nos bonnes soirées passées.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l54">LIV</h2> - - -<p class="date">Paris, 6 septembre 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai reçu votre lettre ce matin. Le valet de pied, -auquel vous vous intéressez et qui a sauvé Leurs -Majestés, est mort avant-hier. L'empereur en a -été extrêmement affecté, ainsi que l'impératrice. -Ils partent ce soir pour Biarritz. Mademoiselle -Bouvet ne va pas trop bien et on n'est pas entièrement -rassuré sur son compte. Madame de Montebello -est mieux, mais fort dolente.</p> - -<p>A Fontainebleau, on était en bonne santé, persévérant -dans les bonnes résolutions. Le résumé -du plan de conduite qu'on s'était tracé était -celui-ci : il n'y a plus d'Eugénie, il n'y a plus -qu'une impératrice. Je plains et j'admire. D'ailleurs, -renouvellement de confiance et d'amitié de -part et d'autre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg130">-130-</span> L'alliance de tous les partis ennemis se resserre -tous les jours, et tant qu'il ne s'agira que de -renverser, elle sera très intime. Les dernières -élections ont été faites par la réunion des légitimistes, -des orléanistes et des républicains. Les -trois minorités l'ont emporté. Il faut dire aussi -que Persigny, en comblant la mesure dans les dernières -élections générales, a rendu à peu près impossibles -les candidatures gouvernementales. Les -Français ne veulent pas faire ce qu'ils désirent le -plus, du moment qu'on le leur commande. On dit -que M. de la Valette a écrit à ce sujet un très remarquable -mémoire à l'empereur. Ce n'est pas de -signaler le mal, qui est difficile, c'est d'y trouver -un remède.</p> - -<p>Il me paraît qu'on est assez inquiet des élections -en Italie. Mazzini et votre ami Garibaldi se -prépareraient, dit-on, à faire quelque grosse sottise, -qui pourrait être désastreuse. Puisque l'Angleterre -et la France sont plus unies que jamais, -il serait bien à désirer qu'on parlât des deux -côtés le même langage en Italie. Ne pensez-vous -pas que, si les électeurs suivent la même tactique -qu'en France, c'est-à-dire si les mazziniens s'unissent -<span class="pagenum" id="pg131">-131-</span> aux papalins, il peut en résulter une Chambre -très dangereuse? Est-il vrai que M. Lanza se soit -retiré parce qu'on méditait un traité secret avec -l'Autriche, qui garantissait un désarmement réciproque? -Sartiges, qui était venu à Paris il y a -quelques jours, avait bonne espérance que l'évacuation -de Rome s'accomplirait sans encombre, -et que le pape se montrerait traitable au dernier -moment.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. J'ai fait vos compliments -à la comtesse de Montijo et à neveu et -nièce. Tous vont parfaitement, ainsi que la duchesse -de Malakof, qui engraisse seulement d'une -façon un peu scandaleuse. Je vous quitte pour -aller corriger mon article<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. On me dit que je dois -en faire tirer un exemplaire à part pour l'offrir à -Sa Majesté. Qu'en dites-vous? Toutes ces façons -me semblent un peu familières, mais nous sommes -dans une monarchie démocratique.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Sur la <i>Vie de César</i>, pour le <i>Journal des Savants</i>.</p> -</div> -<p><span class="pagenum" id="pg132">-132-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l55">LV</h2> - - -<p class="date">Paris, 10 septembre 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Vous apprendrez avec plaisir que le valet de pied -de l'empereur n'est pas mort, comme on me l'avait -dit au ministère d'État. Il va mieux et on ne l'amputera -pas. Les autres blessés sont aussi bien que -possible. La princesse Anna est à Paris. Je suis -allé m'inscrire chez elle, et j'ai mis une ligne pour -dire la part que vous avez prise à son accident. -Ai-je bien fait?</p> - -<p>J'ai des compliments à vous faire d'une autre -princesse, la princesse Mathilde, chez qui j'ai dîné -jeudi.</p> - -<p>Ce que vous me dites de lord Palmerston est -triste. Mais pourquoi vouloir mourir sur le champ -de bataille? Croyez-vous que sa gloire gagne à -faire encore une session? Peut-être espère-t-il -que sa présence sera un appui pour le parti libéral. -Cela me rappelle le poème d'<i>Antar</i>. Lorsque -le héros est mort, ses amis l'attachent sur son -<span class="pagenum" id="pg133">-133-</span> cheval et effrayent ainsi les ennemis. Je vous -remercie de m'avoir rappelé à <span lang="en" xml:lang="en">milady</span>.</p> - -<p>Le comte de Navas est parti pour Madrid. Je -ne sais pas encore ce que fera la comtesse de -Montijo ; je pense qu'elle ira à Biarritz dès que la -reine sera retournée à Zarauz.</p> - -<p>Il n'y a plus un chat à Paris, mais en revanche -les étrangers y regorgent. A chaque instant, des -gens vous demandent le chemin du Palais-Royal -dans un baragouin germanique ou britannique.</p> - -<p>M. de Goltz, le ministre de Prusse, est à Biarritz, -brûlant des mêmes ridicules feux. Je ne sais pas -trop comment on le reçoit depuis que le neveu de -son ministre a fendu la tête d'un Strasbourgeois, -cuisinier de votre reine. Dans d'autres temps, la -façon dont la justice se rend en Prusse pourrait -amener de drôles de complications.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et -buvez frais ; c'est assurément le bonheur suprême -par le temps qui court.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg134">-134-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l56">LVI</h2> - - -<p class="date">Paris, 12 septembre 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis allé hier, avec madame de Montijo, voir -la princesse Anna. Ses joues sont redevenues -symétriques. Elle a encore une rougeur sur la -pommette qui a reçu le coup, et un œil encore -un peu violet. Elle nous a raconté son aventure -d'une façon très gentille. Elle ne se rappelle pas -comment elle est tombée, mais seulement d'avoir -vu en l'air assez haut, au-dessus de sa tête, le -colonel suisse qui menait les chevaux. Lorsqu'on -l'a ramassée, elle était à genoux, tenant sa tête à -deux mains. Puis on l'a emportée dans une boutique, -où Duperrey est venu la chercher ; elle est -allée, à pied, trouver l'impératrice et lui a parlé ; -mais, tout cela, on le lui a dit, elle n'en a pas conscience ; -ce n'est que trois ou quatre heures après -qu'elle a compris ce qui était arrivé.</p> - -<p>Les médecins suisses ont voulu changer l'appareil -de mademoiselle Bouvet ; quoi faisant, ils -<span class="pagenum" id="pg135">-135-</span> lui ont recassé la clavicule que Nélaton lui avait -arrangée. On craint qu'elle n'ait une légère saillie -à l'entrée de deux fort belles bosses que vous -avez vues et admirées. Elle ne va pas mal, d'ailleurs, -et on pense que, dans une quinzaine de jours, -elle pourra être transportée à Paris. Madame de -Montebello est en bonne voie de guérison. La -princesse Anna ira probablement à Biarritz dans -quelques jours.</p> - -<p>Le frère de la comtesse X…, garçon d'une -trentaine d'années, je crois qu'il était votre compagnon -dans l'ascension de la Rune, s'est coupé -la gorge l'autre jour. Il allait se marier et avait -choisi lui-même une assez jolie femme. Il a pris -la précaution de communier, puis il s'est couché -avec un crucifix dans la main gauche et un rasoir -dans la droite dont il s'est coupé le cou. -<i lang="it" xml:lang="it">Salute a noi.</i></p> - -<p>Hier, j'ai présenté M. Cousin à madame de Montijo. -Il me semble qu'ils se sont plu l'un à l'autre. -Il est toujours dans de très bonnes idées, déplorant -les bêtises de ses anciens amis.</p> - -<p>Que veut faire M. de Bismark à Biarritz? Il -paraît certain qu'il y va. Les Alsaciens se considèrent -<span class="pagenum" id="pg136">-136-</span> comme tous offensés dans la personne du -cuisinier à qui le comte d'Eulembourg a fendu le -crâne. Ils font une pétition au Sénat, qui sera -embarrassante. Si nous étions plus jeunes, cela -pourrait devenir sérieux. Je pense que si l'empereur -disait quelque mot aigre à M. de Goltz, de -nature à inquiéter les Prussiens, il aurait un -grand succès dans le populaire.</p> - -<p>J'ai vu hier M. de Sartiges. Il craint que, aussitôt -après l'évacuation, les Romains et les mazzinistes -ne fassent quelque sottise. Selon lui, tout dépend -des élections qui vont avoir lieu et dont l'issue -lui paraît un peu incertaine. Le grand malheur -est le manque d'hommes, maladie qui paraît générale -au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>On dit que l'élection de Walewski sera vivement -contestée, et qu'elle a eu lieu avant qu'il eût -donné sa démission de sénateur. L'animal aime -tellement l'argent, qu'il n'a pas donné sa démission, -de peur de perdre ses trente mille francs, -s'il n'était pas nommé.</p> - -<p>Le comte X…, mort à Rome, cardinal ou je ne -sais quoi, a laissé toute sa fortune à son secrétaire -qu'il aimait comme Shakespeare aimait le comte -<span class="pagenum" id="pg137">-137-</span> de Pembroke. Grand ennui de ses sœurs.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous ai mis aux -pieds des princesses, comtesses, etc., etc. Elles -vous font leurs remerciements et compliments.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l57">LVII</h2> - - -<p class="date">Biarritz, 21 septembre 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai été mandé ici par le télégraphe, et j'ai eu -tant de choses à faire avant de partir, que je n'ai -pu vous écrire un mot avant de me mettre en -route. J'ai voyagé avec M. de Persigny, qui va en -Espagne.</p> - -<p>Tout le monde se porte bien, excepté l'impératrice, -qui souffre toujours un peu de la gorge. -Je crains que l'air de la mer ne soit pas très bon -pour elle. L'empereur et le prince impérial sont -parfaitement bien. Le prince a grandi, sa figure -s'est un peu allongée. Il est toujours aussi actif -et aussi gentil que vous l'avez connu. Il m'a demandé -de vos nouvelles, ainsi que Leurs Majestés, -et cent cinquante <i>pourquoi?</i> à l'occasion de votre -<span class="pagenum" id="pg138">-138-</span> retraite. J'ai dit que vous étiez devenu philosophe -et paresseux, mais que cela ne vous empêcherait -pas de venir faire votre cour quand vous passeriez -par la France.</p> - -<p>Madame de Labedoyère et madame de Lourmel -sont de service avec Varaignes, de Caux, etc. -On attend la princesse Anna demain ou après.</p> - -<p>Le temps, qui était magnifique au moment de -mon arrivée, s'est brouillé cette nuit, et nous -avons un peu de pluie aujourd'hui. Nous serions -cuits, si elle n'était pas tombée. M. Fould est venu -hier et occupe votre chambre.</p> - -<p>Les *** sont dans la ville et m'ont aussi demandé -des nouvelles de leur compagnon de voyage à la -Rune. Leur fille se marie prochainement à un secrétaire -de légation, de six pieds de haut. Le frère -de la comtesse ***, à Madrid, allait se marier, et -cette perspective, ou les reproches d'une ancienne -maîtresse l'ont déterminé à se couper la gorge, -après s'être confessé et avoir communié, précaution -que vous eussiez peut-être négligée en semblable -occasion.</p> - -<p>Je pense qu'on est ici pour tout le reste du -mois. Puis il y a des projets, Dieu sait lesquels. -<span class="pagenum" id="pg139">-139-</span> Peut-être d'aller en mer, les médecins disent -qu'un voyage de quelques jours sur l'Océan -pourrait faire du bien aux bronches malades. -M. Fould a été guéri de cette manière, lorsqu'il -était déjà abandonné par la Faculté comme poitrinaire. -Pour moi, je pense être à Paris dans les -premiers jours d'octobre.</p> - -<p>Il paraît que le choléra est assez vif à Toulon, -et peut-être ira-t-il jusqu'à Cannes et à Nice. -Pour ma part, je n'en ai aucune peur, persuadé -que je suis qu'on l'évite très facilement avec quelques -précautions fort simples ; mais vous savez -que j'ai charge d'âmes, et je ne sais trop ce que -je dois faire. Pourtant, selon toute probabilité, la -maladie, si tant est qu'elle vienne dans nos montagnes, -aura dit son dernier mot en novembre, et -nous y gagnerons peut-être d'avoir un peu moins -de visiteurs. Jusqu'à présent, le choléra n'a pas -dépassé Toulon. Après les chaleurs exceptionnelles -d'août et de septembre, il n'est pas surprenant -que beaucoup de gens aient attrapé la -dyssenterie, qui, augmentée par l'imagination et -la peur, devient du choléra.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Dites-moi ce que -<span class="pagenum" id="pg140">-140-</span> veut dire <i lang="la" xml:lang="la">paladansentum</i>. Il n'y a pas ici de Forcellini. -L'empereur dit <i>manteau</i> ; moi, je dis <i>casaque</i>, -<i>cuirasse</i>, <i>armure</i>.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l58">LVIII</h2> - - -<p class="date">Biarritz, 3 octobre 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Nous quittons Biarritz, le 7 ou le 8 de ce mois, -pour Paris. Leurs Majestés sont en très bonne -santé.</p> - -<p>La fille d'Émile de Girardin vient de mourir -d'une angine couenneuse. L'impératrice lui a envoyé -son médecin, malgré le danger, et est même -allée voir la malade, un enfant de cinq ans. -Girardin paraît avoir été très touché de cette -marque d'intérêt, plus généreuse que prudente. -J'espère qu'il n'en résultera rien de fâcheux.</p> - -<p>Le temps est toujours admirable, et je n'ai jamais -vu d'été comparable à ce dernier mois.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et -pensez, avant de passer le Rubicon, à y laisser un -<span class="pagenum" id="pg141">-141-</span> pont. La poste du matin va partir, et je ferme ma -lettre à la hâte.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l59">LIX</h2> - - -<p class="date">Paris, 13 octobre 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis arrivé ici hier soir avec Leurs Majestés -qui m'ont quitté à la gare d'Ivry, où nous nous -embarquâmes avec elles, il y a trois ans. Elles -sont en parfaite santé. J'ai passé une nuit abominable -à étouffer, ce qui ne m'était pas arrivé -depuis plusieurs mois. C'est le <i lang="en" xml:lang="en">welcome</i> de ma -terre natale.</p> - -<p>Il y a eu entre l'empereur et M. de Bismark -une grande conversation, mais dont ni l'un ni -l'autre ne m'ont rien dit. Mon impression a été -qu'il avait été poliment mais assez froidement -reçu. Il m'a paru homme comme il faut, plus -spirituel qu'il n'appartient à un Allemand, -quelque chose comme un Humboldt diplomatique.</p> - -<p>Madame de ***, en sa qualité d'Allemande, admirait -<span class="pagenum" id="pg142">-142-</span> fort M. de Bismark, et nous la tourmentions -en la menaçant des hardiesses de ce grand -homme, qu'elle semblait encourager. Il y a -quelques jours, j'ai peint et découpé la tête de -M. de Bismark très ressemblante, et, le soir, -Leurs Majestés et moi, nous sommes entrés dans -la chambre de madame de ***. Nous avons mis la -tête sur le lit, un traversin sous les draps pour -représenter la bosse formée par un corps humain, -puis l'impératrice a mis sur le front un -mouchoir arrangé comme bonnet de nuit. Dans -le demi-jour de la chambre, l'illusion était complète. -Quand Leurs Majestés se sont retirées, -nous avons retenu quelque temps madame de ***, -pour que l'empereur et l'impératrice allassent se -poster au bout du corridor ; puis chacun a fait -mine d'entrer dans sa chambre. Madame de *** -est entrée dans la sienne, y est restée, puis en -est sortie précipitamment et est venue frapper -à la porte de madame de Lourmel, en lui disant -d'une voix lamentable : « Il y a un homme dans -mon lit! » Malheureusement madame de Lourmel -n'a pas gardé son sérieux, et, à l'autre bout du -corridor, les rires de l'impératrice ont tout gâté.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg143">-143-</span> Le bon est ce que nous avons appris plus tard. -Un des valets de pied de l'empereur était entré -dans la chambre de madame de ***, et, apercevant -la tête, s'était retiré avec de grandes excuses. -Puis il était allé dire qu'il y avait un -homme dans le lit. Quelques-uns avaient émis -l'opinion que c'était M. de ***, qui venait pour coucher -avec sa femme ; mais cette hypothèse, avait -été rejetée comme improbable. Eugène, qui m'avait -vu fabriquer le portrait, a empêché qu'on -n'allât vérifier l'affaire.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Écrivez-moi le jour -de votre arrivée.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l60">LX</h2> - - -<p class="date">Paris, 17 octobre 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'avais deviné juste, et jusqu'à l'objection que -vous vous êtes faite. Elle ne me semble pas -grave. Lord Wellington était pensionné de l'Espagne -et probablement d'autres pays, et jamais on -ne le lui a reproché. Il est fort peu probable -<span class="pagenum" id="pg144">-144-</span> qu'une question s'élève de notre vivant dans le -Sénat italien qui vous place dans une situation -embarrassante. L'Angleterre se retire de plus en -plus de toutes les affaires du continent. En admettant -que cette question se présentât, et qu'on -vous fît un reproche de votre pension, vous auriez -une belle réponse à faire en style cicéronien : -« <i lang="la" xml:lang="la">Verumenimvero</i>, vous m'avez proscrit, vous -m'avez pendu ; l'Angleterre m'a accueilli, m'a -récompensé de longs services, et, pendant mon -exil, j'ai été bien souvent à même de partager, -avec beaucoup d'entre vous, les guinées britanniques, -etc. etc. » Vous termineriez par cette péroraison -qui, pour n'être pas dans Cicéron, n'est -pas moins belle :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J'ai raison et tu as tort!</div> -<div class="verse">………………………</div> -</div> - -<p>A mon point de vue, le grand avantage que je -trouvais <i>pour vous</i> au Sénat, c'est une occupation. -Vous savez que je crains pour vous l'oisiveté -après de si longues occupations. Vous -trouveriez là un travail sérieux et l'occasion d'être -utile. Vous avez appris beaucoup de choses avec -les Anglais, dont on a besoin sur le continent. -<span class="pagenum" id="pg145">-145-</span> Vous les importerez dans votre pays, vous tâcherez -de les naturaliser. Enfin, et c'est là peut-être -le point capital, vous pourrez soutenir les -mesures sages et combattre les folies dont le -gouvernement italien aura pendant longtemps -encore à se défendre. Tout cela, ce me semble, -vous convient et vous pouvez le faire sans vous -exterminer.</p> - -<p>Reste un point à examiner. Vous avez fait votre -installation à Londres un peu vite. Vous auriez -dû peut-être vous attendre à cette chaise curule -que bien des gens prévoyaient. Tout cela, c'est -de l'argent perdu si vous allez en Italie. Il vous -sera à peu près impossible d'avoir à Londres votre -principal établissement et de vivre sénatoriquement -à Florence. Je ne vous y engagerais -pas. Cela serait plus difficile à défendre que la -pension peut-être, si la force des choses ne vous -obligeait pas de vivre en Italie. Mais ne regretterez-vous -pas votre logement, votre club, vos -amis anglais? Pour moi, la seule difficulté que -j'aurais, si j'étais dans votre position, serait précisément -ce changement d'habitudes.</p> - -<p>Si vous étiez un peu plus intrigant, je vous ferais -<span class="pagenum" id="pg146">-146-</span> remarquer que M. d'Azeglio<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> parle de sa retraite et -que vous seriez l'homme que le roi d'Italie devrait -avoir à Londres, s'il voulait bien réellement -être servi, et utilement. Je crains que vous n'ayez -pas d'ambition politique et que vous ne manquiez -de goût pour les cours et l'étiquette. Quant à la -réponse que vous ne recevez pas, j'en suis moins -étonné que vous, parce que j'ai vécu avec des ministres -et que je sais leur inexactitude. Si l'Excellence -qui vous a écrit a quelque journal après ses -chausses, s'il a quelque tracas politique, ou si la -danseuse qu'il entretient sans doute, réclame un -trimestre, en voilà assez pour lui troubler la -mémoire. Peut-être seulement ce silence tient-il -à ce qu'il faut consulter le roi, qui court çà et là, -et qu'on n'attrape pas facilement.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> M. d'Azeglio était ambassadeur d'Italie en Angleterre.</p> -</div> -<p>L'empereur me demandait, il y a quelque temps, -si vous n'entreriez pas dans le parlement italien? -Savait-il quelque chose de l'affaire, ou me parlait-il -ainsi, parce qu'il jugeait la chose convenable? -<i lang="la" xml:lang="la">Nescio.</i></p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; vous n'avez qu'à dormir -sur les deux oreilles et réfléchir aux <i lang="la" xml:lang="la">commoda -<span class="pagenum" id="pg147">-147-</span> et incommoda</i>, en attendant cette réponse -qui ne peut tarder.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l61">LXI</h2> - - -<p class="date">Paris, 24 octobre 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>La mort de lord Palmerston est une belle mort, -telle que je la voudrais pour moi et pour mes -amis. Il a été l'homme le plus heureux de ce -siècle. Il a fait presque toujours tout ce qu'il a -voulu, et il a voulu de bonnes et belles choses. -Il a eu beaucoup d'amis. Il laisse un grand nom -et un souvenir ineffaçable chez ceux qui l'ont -connu. Si vous trouvez moyen de me nommer à -lady Palmerston, quand vous la verrez, vous m'obligerez. -Vous pouvez lui dire qu'ici la presse a été -unanime dans ses éloges. On a fait, bien entendu, -force <i lang="en" xml:lang="en">blunders</i> historiques et autres à cette occasion, -entre autres de dire que lady Palmerston -était morte, etc., etc. ; mais il n'y a pas eu de -méchancetés d'aucune part, et, dans tous les partis, -on a été respectueux ; c'est un hommage bien -<span class="pagenum" id="pg148">-148-</span> rare en France, comme vous savez. L'empereur -et l'impératrice ont montré beaucoup de regret -en petit comité ; je crois qu'ils ont écrit à <span lang="en" xml:lang="en">milady</span>.</p> - -<p>Reste à savoir ce que dira la postérité. Pour -moi, je crois qu'il aura un terrible blâme pour sa -conduite dans les affaires d'Amérique. S'il eût fait -avec la France le traité qu'on lui proposait, il aurait -sauvé la vie à quelques centaines de mille -Yankees (ce qui n'est pas très à regretter) ; mais -il aurait encore détourné pour longtemps de l'Europe -une abominable influence, qui pourra bien un -jour devenir une intervention active.</p> - -<p>Le choléra fait toujours des siennes. Il a pris -à tic les ivrognes et en fait grand carnage. Depuis -quelques jours, il s'est attaqué aux enfants. En -somme, ce n'est pas grand'chose. Rien de semblable -au choléra de 1832. La plupart des malades -guérissent. Je vous ai fait part de ma théorie -du choléra. On n'en meurt que quand on le veut -bien, ou quand on est obligé de travailler pendant -la première indisposition, soit par devoir, soit -par besoin de manger. Le choléra ira vous visiter -très probablement. Je vous <i>ordonne</i> de la manière -<span class="pagenum" id="pg149">-149-</span> la plus instante de vous mettre au lit et de relire -tout l'Arioste, si vous avez le dévoiement. Rien -ne vous empêche de boire cependant du thé ou du -punch léger. Quand vous serez au douzième ou -treizième chant, vous aurez des entrailles consolidées -et vous pourrez reprendre votre vie d'épicurien.</p> - -<p>Je vois dans mon journal du soir qu'il y a de -bonnes élections en Italie. Vous êtes décidément -un peuple raisonnable, quand vous n'êtes ni pape -ni abbé. Pourquoi m'a-t-on privé de mon Mérode? -Savez-vous quelque chose là-dessus? Les régiments -qui doivent quitter Rome sont désignés. -M. de Montebello part pour les congédier. Sa -femme est maintenant presque entièrement remise -de sa fracture, mademoiselle Bouvet aussi.</p> - -<p>Il n'y a jamais eu que le vieil Ellice qui fût gâté -par les femmes comme vous l'êtes. Je ne puis pas -concevoir l'audace de la comtesse ***.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et -ne m'oubliez pas auprès de nos amis. Faites mes -compliments à M. Gladstone, qui sera premier -avant un an. Il est probable que lord Russell ne -durera pas si longtemps.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg150">-150-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l62">LXII</h2> - - -<p class="date">Paris, 2 novembre 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Votre amie la princesse Anna Murat se marie. -Elle épouse le duc de Mouchy, qui est des mieux -parmi les jeunes gens de ce temps-ci. Il a quinze -jours ou un mois de moins qu'elle, deux cent -mille livres de rente et une assez jolie figure ; il -est très poli et plus naturel que ne sont les cocodès -en général. Le drôle, c'est qu'il est allié et -parent à tous les plus enragés légitimistes de ce -pays. Le duc de Noailles est son oncle. Ira-t-il au -mariage? <i lang="it" xml:lang="it">Chi lo sà?</i></p> - -<p>Nous croyions à Biarritz qu'il s'agissait de l'infant -don Enrique. Il est vrai que son grand-oncle -avait fait fusiller notre grand-père ; mais ce sont -de vieilles discussions qui, selon les habiles, ne -doivent pas être prises en considération par la -politique moderne. Maintenant, quelle sera la -position, à la cour, de la princesse Anna et du duc -consort? Vous qui êtes un habile homme en fait -d'étiquette, vous me l'expliquerez peut-être.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg151">-151-</span> M. Fould se montre fort content de ses finances. -On paraît consentir à toutes les économies qu'il -propose et qui sont considérables. Il se loue beaucoup -du <i>maître</i> et de l'impératrice surtout, qui l'a -soutenu très vigoureusement. Si, comme je l'espère, -on remet nos finances en bon état, et si -quelque imprévu ne survient pas, je ne vois pas -trop quel air jouera l'opposition. Les variations -sur la liberté de la presse commencent à ennuyer -tout le monde.</p> - -<p>On dit encore, mais je ne m'y fie pas trop, que -les troupes du Mexique reviendront cet été. Il -paraîtrait que les États-Unis reconnaîtraient alors -Maximilien, et qu'il serait assez fort pour se soutenir. — <i>Amen!</i></p> - -<p>Je ne suis pas content de voir M. Gladstone -dans ce ministère Russell. Il me semble qu'il s'expose -et qu'il risque de s'user. La situation me -paraît être celle-ci : les fractions qui composaient -la majorité, n'ayant plus l'adresse, le savoir-faire -et l'esprit conciliant de lord Palmerston pour les -tenir réunies, vont tirer l'une à droite, l'autre à -gauche. Si lord Russell présente un projet de -réforme, il sera peut-être battu, et le parti whig -<span class="pagenum" id="pg152">-152-</span> est à peu près dissous. S'il garde en portefeuille -cette réforme, dont personne ne se soucie beaucoup, -les radicaux, les Irlandais et les libéraux -niais l'abandonnent, et il peut être battu à la première -motion politique. M. Gladstone aura cependant -à porter tout le poids de la discussion, toute -la responsabilité de la lutte, et, s'il réussit, c'est -pour ajouter à la puissance de lord Russell. <i lang="la" xml:lang="la">Sic -vos, non vobis.</i> Je crois que, s'il avait en ce moment -quelque petit accès de goutte qui l'empêchât de -siéger pendant quelque temps, il n'aurait plus -ensuite qu'à se baisser pour prendre le portefeuille -de premier ministre.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. J'ai vu Sa Majesté -lundi à Saint-Cloud. Mademoiselle Bouvet est rétablie -complètement. L'impératrice est très enrhumée. -Je pense qu'on ira à Compiègne vers le 10 -ou le 12, si le choléra finit comme il en a tout l'air.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l63">LXIII</h2> - - -<p class="date">Compiègne, 16 novembre 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis malade depuis quelques jours, et cependant, -<span class="pagenum" id="pg153">-153-</span> au lieu d'être à Cannes, où j'aurais voulu -me réfugier, je suis ici. Je profite de la chasse, où -l'on est allé, pour vous écrire. Nous sommes ici -quantité de gens assez vieux, ne se connaissant -guère et ne faisant pas beaucoup de frais pour -devenir bons amis. On est sérieux, ce qui me plaît -assez pour nos hôtes, qui souvent laissent trop -s'amuser les personnes qu'ils invitent.</p> - -<p>Nous avons ici l'ambassadeur de Turquie, Saffet-Pacha, -qui parle bien français pour un Turc. Il -est assis à la droite de l'impératrice, et hier, pendant -le dîner, il lui dit : « Il y a une bien ridicule -lettre sur l'Algérie dans le journal. » — Vous savez -que tous les journaux ont répété la lettre de l'empereur -au maréchal Mac-Mahon. — Voilà l'impératrice -qui rougit et, inquiète pour le pauvre Turc, -elle lui dit : « Vous connaissez l'auteur de la lettre? — Non ; -mais je sais bien que c'est un -imbécile! » Tous ceux qui écoulaient, étaient prêts -à crever de rire. « Mais c'est de l'empereur! » -s'écrie l'impératrice. « Pas du tout, répond l'ambassadeur -c'est d'un abbé qui veut convertir -les musulmans. » Effectivement, je ne sais quel -prêtre avait mis, ce jour-là, une tartine que personne -<span class="pagenum" id="pg154">-154-</span> n'avait remarquée. Vous qui connaissez -la figure de l'impératrice et la mobilité de son -expression, vous pouvez vous représenter la scène -au naturel.</p> - -<p>Il paraît que la constitution définitive de votre -ministère n'avance pas beaucoup. Tous avez beau -dire, je ne lui crois pas une forte santé. En principe, -un premier ministre n'est jamais à son aise -quand il a pour second quelqu'un de plus fort que -lui. Vous savez quel ménage faisait Agamemnon -avec Achille. En second lieu, la principale qualité -d'un premier est la conciliation. Je ne pense pas -que ce soit celle de lord Russell. Il ressemble plutôt -au verjus, qui fait tourner toutes les sauces. -Reste à savoir ce que peuvent les <span lang="en" xml:lang="en">tories</span>. Peut-être -sont-ils encore plus bas percés que les whigs.</p> - -<p>Chez nous, l'économie triomphe. On réduit -l'armée et la marine. Tous les ministres renvoient -leurs bouches inutiles. Je pense que cela -fera grand honneur à l'empereur et à M. Fould, -et grand bien aux finances du pays.</p> - -<p>En passant à Paris, M. de Bismark a employé -Rothschild à proposer à M. de Müllinen, le chargé -d'affaires d'Autriche, la cession à la Prusse du -<span class="pagenum" id="pg155">-155-</span> Holstein, dont lui, Rothschild, aurait avancé le -prix. La proposition a été fort mal reçue par l'Autrichien -et a produit quelque scandale. M. de -Bismark ne se louait pas de la réception qu'on -lui a faite à Paris.</p> - -<p>On dit le roi des Belges à toute extrémité.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien. -Vous devriez prendre un chat pour compléter -votre personnel. Voulez-vous que je vous en cherche -un?</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l64">LXIV</h2> - - -<p class="date">Paris, 22 novembre 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai trouvé à Compiègne Leurs Majestés en très -bonne santé, ainsi que le prince impérial. On a -passé le temps assez gravement sans charades ni -facétie semblable. Il n'y a eu qu'une lanterne -chinoise dont M. Leverrier, l'astronome, était le -montreur. Il nous a fait voir des photographies de -la lune et des planètes comme on montre à la foire -les sept merveilles du monde. L'ambassadeur turc, -qui, probablement, s'attendait à voir Caragueuz -<span class="pagenum" id="pg156">-156-</span> ou quelque spectacle aussi anacréontique, a -presque protesté, et a déclaré qu'il ne croyait -pas un mot de tout ce qu'on venait de lui dire du -soleil.</p> - -<p>Ici, les militaires crient beaucoup contre la réduction -de l'armée ; mais la mesure est approuvée -par la masse du public. Je vois par les journaux -anglais qu'elle est très bien reçue de votre côté -du détroit. M. Fould semble au mieux avec l'empereur, -et, pour le moment, on ne pense qu'à réduire -le budget. Si on peut se débarrasser de -l'affaire du Mexique, tout ira comme sur des roulettes.</p> - -<p>On dit que la situation de la Jamaïque est grave, -et que celle de l'Irlande ne s'améliore pas. Le -fénianisme ressemble fort à notre Marianne, -moins dangereux, je crois, à cause du bon sens -d'outre-Manche, qui sait mettre de côté la sensiblerie -lorsqu'il s'agit de répression. Jamais nous -ne saurions pendre comme on pend à la Jamaïque -en ce moment.</p> - -<p>On vient me chercher et je n'ai que le temps de -vous dire adieu. Dimanche soir, je serai à Cannes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg157">-157-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l65">LXV</h2> - - -<p class="date">Cannes, 2 décembre 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai trouvé ici, il y a huit jours, un temps magnifique, -très doux et presque trop chaud ; mais, -depuis trois jours, nous avons des orages. Hier, -il a tonné depuis six heures du matin jusqu'à la -nuit noire. C'est le signe du changement de saison -et de l'entrée en hiver, c'est-à-dire de l'arrivée du -beau temps, sec, avec des jours chauds et des soirées -fraîches, temps très sain et qui permet de passer -toute la journée en plein air. Édouard Fould arrive -vers le 15 de ce mois avec Arago (Alfred). Nous -attendons encore la reine Emma, dont la poitrine -cannibale a besoin de lait d'ânesse pour se restaurer. -Jusqu'à présent, il n'y a pas grand monde -à Cannes, peu ou point de Français. La plupart -des hôtels sont déserts. Le choléra n'est jamais -venu ici et il a complètement disparu de Nice.</p> - -<p>Avant-hier, nous avons eu la visite du prince -Napoléon et de la princesse Clotilde. Ils vont à -<span class="pagenum" id="pg158">-158-</span> Paris ; je ne sais pas s'ils iront à Compiègne pendant -la visite du roi de Portugal. Lorsque j'ai -quitté Paris, on disait que l'impératrice avait invité -la princesse Clotilde et qu'on offrirait au prince -Napoléon de reprendre la présidence de la commission -de l'exposition universelle. Le fait est que, -depuis sa démission, tout y va à la diable. D'un -autre côté, revenir sur le passé et lui rendre une -position dont il peut abuser, c'est s'exposer -beaucoup.</p> - -<p>Voilà pas mal de méchantes petites affaires qui -tombent comme des tuiles sur le nouveau cabinet : -les réclamations américaines, le Chili et les fénians. -Les fénians ont cela de bon, qu'ils feront -comprendre aux Anglais ce que c'est que la république -rouge, plus sérieuse malheureusement -chez nous qu'en Irlande.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; veuillez me rappeler -au souvenir de nos amis. J'avais un renseignement -à vous demander, mais je l'ai oublié en -commençant cette lettre. Signe de vieillesse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg159">-159-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l66">LXVI</h2> - - -<p class="date">Cannes, 18 décembre 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Nous avons un temps vraiment extraordinaire -même pour le pays. Jusqu'à présent, l'hiver a été -si doux, que les chênes n'ont pas encore perdu -leurs feuilles et qu'elles ne sont pas même jaunies. -Tous les autres arbres sont en feuilles ou -en fleurs, et nous avons déjà eu des anémones. -Mais ce qui vous intéressera plus que tout le -reste, c'est qu'on nous a envoyé de Gênes d'excellentes -truffes blanches. Hier, Fould et moi en -avons mangé une grande assiette, chauffées légèrement -avec de l'huile vierge de ce pays pour tout -assaisonnement, outre un peu de jus de citron, -ou, ce qui vaut mieux, de mandarines amères.</p> - -<p>On s'attend, en Espagne, à quelque catastrophe. -Les progressistes sont arrivés au dernier degré -d'irritation, la dynastie au dernier degré de mépris, -et, au ton où les choses sont montées, il est -à prévoir qu'un dénouement ne peut avoir lieu -<span class="pagenum" id="pg160">-160-</span> qu'à coups de fusil. C'est même, je crois, la seule -chance de salut pour la reine ; O'Donnell est -homme à réprimer une émeute aussi vigoureusement -que le gouverneur de la Jamaïque. Cela donnerait -quelques années d'existence de plus au -trône de Sa Majesté Catholique.</p> - -<p>Expliquez-moi ce qui se passe en Italie, que je -ne comprends pas du tout. Où est la majorité et -que veut-elle? Est-ce une guerre de portefeuilles, -ou bien une guerre de principes qui va avoir lieu -dans le Parlement? J'ai peur qu'on ne fasse quelque -sottise du côté de la Vénétie ou de Rome, -précisément pour nous empêcher de compléter -l'évacuation.</p> - -<p>J'admire beaucoup l'affaire de la Jamaïque. -L'Angleterre trouve toujours des hommes énergiques -à la hauteur des plus graves circonstances, -et non seulement énergiques, mais assez dévoués -pour risquer les plus grandes énormités, si elles -sont nécessaires. Il me semble qu'on a pendu -beaucoup plus qu'il ne fallait, peut-être même -les gens qu'il ne fallait pas ; mais l'insurrection -a été arrêtée net, et l'exemple durera, même si -l'on désavoue le gouverneur. Voilà la véritable -<span class="pagenum" id="pg161">-161-</span> politique, malheureusement impratiquée et peut-être -impraticable dans ce pays-ci.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; hâtez-vous de me -donner de vos nouvelles. Je les attends avec -grande impatience.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l67">LXVII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 27 décembre 1865.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>La mort de Bixio m'a fait beaucoup de peine. -Il est mort avec un sang-froid et un courage -admirables. La veille de sa mort, il a pendant -quatre heures entretenu Pereire, Biestat et Salvador -des affaires de leur compagnie, avec une -lucidité extraordinaire. Un de ses vieux amis de -collège est entré et lui a dit qu'il lui trouvait bon -visage. Bixio lui a répondu en souriant : « Je vois -bien que tu es une vieille bête, comme je t'ai -toujours connu ; tu ne vois donc pas que je vais -mourir dans quelques heures? » Il a dit à -Villemot : « Tu as peur de la mort ; je t'assure -que ce n'est pas grand'chose ; regarde-moi faire. » -<span class="pagenum" id="pg162">-162-</span> Lorsqu'il a eu pris congé de tous ses amis et -dit adieu à ses enfants, il s'est tourné vers la -muraille et est demeuré agonisant plusieurs -heures, sans parler, mais sans souffrir beaucoup, -autant qu'on en pouvait juger. Le médecin Trousseau -est entré et l'a appelé en élevant la voix. Il -a soulevé la tête : « Je suis prêt, a-t-il répondu. » -Il est mort une heure après. Il a formellement -défendu les discours et la pompe funèbre. Pas -d'église. Il y avait grande foule à son enterrement -et de tous les partis. Le prince Napoléon -était revenu exprès de Prangins. La mort n'a -pas de discernement. <i lang="it" xml:lang="it">Salute à noi</i>, comme on -dit en Corse.</p> - -<p>Nous avons ici un temps merveilleux, même -pour le pays. Il y a près de vingt jours que nous -n'avons vu un nuage ; de neuf heures à quatre, il -fait aussi chaud qu'au commencement de juin. -Je vois, dans les journaux, que Paris et Londres -sont enveloppés dans des brouillards épais comme -de la moutarde.</p> - -<p>Je crois, comme vous, les affaires d'Italie fort -mauvaises. Pourtant le bon sens est plus commun -chez vous que dans le reste de l'Europe, et -<span class="pagenum" id="pg163">-163-</span> cela donne quelque espoir. Le plus mauvais -symptôme, à mon avis, c'est l'indifférence générale. -Il paraît que jamais les électeurs ne se sont -montrés moins empressés et plus insouciants du -résultat. Cela est tout au plus permis dans un pays -où toutes les grandes questions sont décidées, et -où il ne s'agit pas de savoir ce que fera un ministre, -mais qui sera ministre. Il n'y a qu'en Angleterre -que l'on en soit arrivé à cette heureuse -situation où ministres et opposition n'ont qu'une -seule et même politique. J'ai bien peur que les -mazziniens ne profitent de cette apathie générale -pour faire quelque sottise. C'est dans ces moments-là -qu'un petit nombre de cerveaux brûlés -peut pousser les niais et les indifférents dans les -ornières et les précipices.</p> - -<p>On m'écrit que les réformes de M. Fould ont -fort mécontenté l'armée. Cela est naturel, mais -je ne crois pas la chose grave. L'armée est toujours -bonne, grâce à l'honneur du drapeau et à la -discipline. M. Fould paraît être toujours en grande -faveur auprès du <i>maître</i>. Dites-moi si son rapport -a été bien accueilli en Angleterre. Il me semble -content de la situation financière, et je crois qu'il -<span class="pagenum" id="pg164">-164-</span> a obtenu tout ce qu'il demandait, c'est-à-dire un peu -pris qu'il n'espérait.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous souhaite une -bonne année. Ces dames me chargent de toutes -leurs amitiés.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l68">LXVIII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 7 janvier 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Avez-vous vu le grand incendie de <i lang="en" xml:lang="en">Saint-Katharina's -docks</i> de votre observatoire? Je -me rappelle toutes les vanteries du capitaine -Shaw au sujet de ses machines à vapeur, et je -vois qu'il a fallu deux jours pour venir à bout de -ce feu-là! Si vous le voyez, faites-lui mes compliments -de n'y avoir pas été asphyxié. Je vois, -dans les journaux, qu'il a failli y laisser le moule -du pourpoint.</p> - -<p>Je suis très en peine des affaires d'Espagne. -On fait à O'Donnell précisément ce qu'il a fait. -Toute la question est de savoir si l'armée ou la majorité -de l'armée restera fidèle. Dans l'hypothèse -de la négative, tenez pour assuré qu'il y aura -<span class="pagenum" id="pg165">-165-</span> de l'autre côté des Pyrénées, ou une république -ou quelque anarchie d'à peu près même farine, -dont le voisinage ne nous sera nullement bon. -Si Prim est pincé et fusillé, comme il le mérite, -cela donnera quelques années de plus à l'innocente -Isabelle.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; ces dames me chargent -de tous leurs compliments et souhaits pour -vous. Nous avons un temps magnifique, et un -soleil comme on n'en voit à Londres qu'à l'Opéra.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l69">LXIX</h2> - - -<p class="date">Cannes, 24 janvier 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je me demande si, devant un nouveau Parlement, -où M. Gladstone sera plus libre, et probablement -plus écouté que jamais, la réorganisation -logique des établissements scientifiques -et artistiques n'a pas de grandes chances de -succès. Votre retraite, annoncée elle-même, -fournirait un argument ; car on ne pourrait pas -<span class="pagenum" id="pg166">-166-</span> dire que le nouveau système (dont vous ne pouvez -manquer d'avoir la responsabilité avec -l'honneur de l'invention) a été inventé pour un -but personnel. C'est là ce qui, chez nous, et -chez vous aussi, je pense, met les députés en -soupçon, et les indispose contre les meilleures -mesures. Votre finale serait admirable et je -serais le premier à vous exhorter à patienter le -temps qu'il faudrait pour assurer le succès. Je -serais d'un tout autre avis s'il ne s'agissait que de -conduire la vieille machine selon les vieux errements. -Par malheur, tout cela est subordonné -au succès du nouveau cabinet, succès -problématique, disent bien des gens. Quoi qu'il -arrive, je vous conseille de bien considérer, <i lang="la" xml:lang="la">quid -valeant humeri, quid ferre recusent</i>, et de ne pas -vous échiner par dévouement.</p> - -<p>Je suis bien fâché de la mort de mistress Newton. -C'est une vraie perte pour l'archéologie. Lorsque -vous en trouverez l'occasion, dites un mot de ma -part à Newton. Je ne lui ai pas écrit parce que je -n'ai pas pensé qu'il se souciât beaucoup de mes -compliments de condoléance, et que je suis fort -maladroit à tourner de pareilles banalités.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg167">-167-</span> Voilà notre session commencée. Je suis assez -content du discours du trône, qui, sur les points -les plus importants, fait des promesses excellentes. -L'empereur paraît s'appliquer à donner -satisfaction aux besoins réels et à concéder les -libertés pratiques, tout en se défendant des grandes -concessions théoriques que réclame l'opposition -et pour lesquelles, suivant moi, le pays n'est -encore que fort mal préparé. Je ne crois pas qu'en -France la liberté de la presse, telle qu'elle existe -en Angleterre, puisse être établie sans qu'elle -mène forcément à une révolution. Il n'y a pas en -France, et il n'y aura pas de longtemps, des jurys -assez courageux pour condamner nos <i>fénians</i>. -D'un autre côté, quand on lit nos journaux, on -peut se demander si, en fait, la liberté de la -presse n'existe pas! Tout homme sachant écrire, -et ayant fait un cours de rhétorique, trouvera -toujours le moyen de dire tout ce qui lui semblera -bon ; les restrictions de la presse ne -s'appliquent, en effet, qu'aux gens grossiers ou -aux bêtes, dont il me paraît fort inutile d'encourager -les velléités littéraires.</p> - -<p>J'ai vu lord Brougham ces jours passés. Il est -<span class="pagenum" id="pg168">-168-</span> très changé et ressemble à une momie ambulante. -Je doute qu'il sorte de ce pays-ci. Hier, j'ai lunché -chez lord Glenelg, mon voisin, qui m'a beaucoup -demandé de vos nouvelles. Il me paraît -encore fort entier, et, à la façon dont il mange, -je crois qu'il vivra encore longtemps.</p> - -<p>Je vois que lady Palmerston a refusé la pairie. -Cela ne m'a pas surpris et m'a plu. Lorsque vous -la verrez, trouvez quelque moyen pour me rappeler -à son souvenir.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Ces dames me chargent -pour vous de tous leurs compliments.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l70">LXX</h2> - - -<p class="date">Cannes, 2 février 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis un peu comme le poisson sur la branche. -Je vis au jour le jour et m'abstiens de faire -des projets. Je vois que vous n'êtes pas encore -arrivé à ce point sublime de philosophie pratique -et que vous faites des plans de voyage en Italie. -Je n'y vois pas grand mal, mais vous devriez les -<span class="pagenum" id="pg169">-169-</span> faire plus clairement. Tous me dites que vous -voulez aller à Kissingen et vous ajoutez : <i lang="en" xml:lang="en">I mean -to go to Italy from the beginning to the end of -that month.</i> Cette phrase manque de netteté. De -quel mois s'agit-il? Si c'est le mois que vous passerez -à Kissingen, la chose devient grave et frise -l'hérésie, en ce que vous donnez à entendre, par -là, que vous pourrez être à la fois en Allemagne et -en Italie, phénomène qui n'appartient qu'à <i>M. de -l'Être</i>. Prenez garde de vous faire une mauvaise -affaire avec son vicaire, auprès de qui vous n'êtes -déjà pas trop bien noté. Au reste, si le mois mystérieux -de votre voyage coïncidait avec mes vacances -à moi, je serais charmé de l'employer à -flâner avec vous et à manger des macaroni. Mais -où iriez-vous? l'Italie est grande et, en un mois, on -ne peut voir toute la botte.</p> - -<p>Il me semble que notre Corps législatif, avec ses -vérifications de pouvoirs qui n'en finissent pas, -donne à l'Europe un spectacle passablement ridicule. -A juger par ce début, il est probable que la -discussion de l'adresse durera au moins un mois. -C'est toujours le même esprit taquin et petit, qui -taxe l'assemblée législative et la république, -<span class="pagenum" id="pg170">-170-</span> c'est toujours cette ignorance et cette incapacité -des affaires sérieuses et pratiques, et ce goût immodéré -pour les paroles, <i lang="la" xml:lang="la">verba prætereaque nihil</i>.</p> - -<p>On dit que le gouvernement se refusera à toute -discussion sur les affaires du Mexique par la très -bonne raison que les négociations avec les États-Unis -sont pendantes et que les débats pourraient -y nuire. S'il en est ainsi, l'opposition -n'aura d'autre cheval de bataille que la réduction -de l'armée.</p> - -<p>Je vois ici des gens fort en peine de votre session -à vous. Tous déplorent que M. Gladstone se -soit attaché au cou cette pierre d'un <i lang="en" xml:lang="en">Reform Bill</i>, -et prétendent qu'il ne s'en tirera jamais. Je pense -que, si le cabinet était changé, vous recouvreriez -votre liberté complète, et cette considération me -rend assez indifférent sur le sort du <span lang="en" xml:lang="en">bill</span> qu'on va -présenter.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je ne vais pas trop -mal, quoique enrhumé. Portez-vous bien et pensez -à moi quelquefois.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg171">-171-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l71">LXXI</h2> - - -<p class="date">Cannes, 13 février 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je vois par le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>, que je lis très assidûment, -qu'il est fort question d'une réorganisation -du <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span>. Je crains qu'on ne s'y prenne -un peu à la française, je veux dire qu'on ne mette -tout sens dessus dessous, au lieu d'amender lentement -et sagement. Et d'abord est-il possible de -supprimer les <i lang="en" xml:lang="en">trustees</i>? Pourrait-on remercier les -représentants des donateurs du <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span> -et se passer de leur surveillance, sans aller -contre les dispositions testamentaires de leurs -auteurs? Puis, pour un établissement qui a de -grandes dépenses à faire, n'est-ce pas la plus -heureuse combinaison pour obtenir de l'argent, -qu'une compagnie indépendante et qui réunit -dans son sein les hommes influents de tous les -partis? Enfin, bien que souvent les <i lang="en" xml:lang="en">trustees</i> -puissent être paresseux, tracassiers et absurdes, -ne seront-ils pas toujours meilleurs qu'un ministre -<span class="pagenum" id="pg172">-172-</span> très occupé et pris, pour les besoins de -la politique, parmi les Béotiens, dont l'Angleterre -abonde? J'ai essayé, mais en vain, d'introduire -des <i lang="en" xml:lang="en">trustees</i> dans la réorganisation de -la Bibliothèque impériale, et j'ai vu, à cette occasion, -la jalousie et la susceptibilité du gouvernement, -qui ne veut jamais céder la moindre de -ses attributions, lorsqu'un protectorat quelconque -y est attaché. Du moment que les sous-balayeurs -sont au choix d'un ministre, attendez-vous -qu'on les choisira, moins pour leur talent à -manier le balai que pour l'effet qui résultera de -leur nomination sur le vote de monsieur tel ou -tel.</p> - -<p>Je suis frappé de la façon dont les journaux parlent -depuis quelque temps de Sa gracieuse Majesté -la reine Victoria. Est-ce que la vieille loyauté anglaise -s'en va, comme l'aristocratie? On lui reproche, -je crois, des sentiments allemands ; mais -qu'importe chez une reine constitutionnelle aussi -bien gardée que la vôtre?</p> - -<p>Il y a quelque temps que je n'ai eu de nouvelles -directes de la comtesse de Montijo ; mais je sais -qu'elle se porte assez bien et que ses yeux ne -<span class="pagenum" id="pg173">-173-</span> vont pas plus mal. Je lui ai écrit dernièrement et -lui ai envoyé de vos nouvelles et vos compliments. -Dans la dernière lettre, elle me demandait d'aller -la voir en Espagne avec vous. Dur voyage pour -un gastronome!</p> - -<p>Je ne pense pas encore à retourner à Paris. -D'abord j'ai trouvé le moyen de m'enrhumer malgré -le beau temps, et je ne me soucie pas d'aller -affronter les brouillards et les vents de Paris en -cette saison. En second lieu, la discussion de -l'adresse est si peu de chose chez nous, et toute -cette affaire dure si longtemps, et est au fond si -peu importante, que je n'ai aucune envie d'y -prendre part. Je compte ne revenir que pour l'affaire -des serinettes<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, dont je suis rapporteur, et -pour faire de l'opposition. Selon toute apparence, -ce ne sera pas avant la fin de ce mois que je songerai -à déplacer les piquets de ma tente.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous et ne -travaillez pas trop. Veuillez me rappeler au souvenir -de tous nos amis.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Voir la <a href="#l77">lettre du 26 avril 1866</a>.</p> -</div> -<p><span class="pagenum" id="pg174">-174-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l72">LXXII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 22 février 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je viens de lire le compte rendu de la séance -de la Chambre des communes, où s'est décidée la -suspension de l'<i lang="la" xml:lang="la">habeas corpus</i>. Je n'ai pas été -très content du discours de M. de Gladstone, ni -de la discussion en général. Il est évident que -personne n'a dit la vérité, et cependant tout le -monde a l'air d'être bien convaincu du danger. -Si j'avais été lord O'Donoghue (et par parenthèse, -pourquoi dit-on « <span lang="en" xml:lang="en">the</span> O'Donoghue » et non -« monsieur »?), j'aurais mis en opposition la gravité -de la mesure demandée et les misérables -petits faits cités par le ministre. Sir G. Grey -dit qu'on a trouvé une liste de trois cents conspirateurs, -qui possédaient quatre sabres et un -revolver, etc. Mais c'est la beauté du régime -parlementaire, que personne n'y dit la vérité. -Tout est fiction, et pourtant on se comprend, -en parlant cette langue mystérieuse, que les -<span class="pagenum" id="pg175">-175-</span> initiés pratiquent, je ne sais trop pourquoi.</p> - -<p>Ce qui se passe en Irlande devrait éclairer un -peu les Anglais et les Français, qui admirent -leurs institutions, sur les difficultés du gouvernement -de France. Nous avons nos fénians -cent fois plus dangereux et plus nombreux, -qu'ils ne le sont en Irlande. Donnez à ces gens-là -les libertés qu'ils réclament et que M. Thiers -dit être nécessaires à tous les peuples, vous -aurez en trois mois une révolution. Le plus -grand malheur qui puisse arriver à un peuple -est, je crois, d'avoir des institutions plus avancées -que son intelligence. Lorsqu'on demande -pour la France les institutions des Anglais, il -faudrait pouvoir leur donner d'abord le bon -sens et l'expérience qui les rendent praticables.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous toujours -et continuez à vivre vertueusement, puisque -cela vous réussit. Je me trouve assez bien malgré -un gros rhume, et je suis beaucoup mieux que -l'année dernière.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg176">-176-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l73">LXXIII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 2 mars 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je viens de lire, dans le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> qui nous est -arrivé hier, que lord Russell avait résigné et -désigné à la reine lord Somerset pour faire un -cabinet. Est-ce chose certaine? Je ne crois pas -que lord Somerset ait la réputation qu'il faut, -je ne dis pas le talent, pour porter une si lourde -charge. Nos journaux ne nous ont encore rien -dit de cette nouvelle, que le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> donne comme -positive.</p> - -<p>Thiers me paraît avoir fait un <i lang="it" xml:lang="it">fiasco</i> l'autre jour -au Corps législatif. J'admire la rare impudence -d'un homme qui a été ministre de l'intérieur, et -qui a fait des élections, venant dire à la tribune -que le gouvernement ne devait pas avoir de candidats. -La mauvaise foi de ces messieurs est vraiment -prodigieuse. Au reste, il me semble qu'il -sera bientôt temps de lui dire : <i lang="la" xml:lang="la">Solve, senescentem</i>, -<span class="pagenum" id="pg177">-177-</span> et, s'il continue à prendre pour le monde le -salon de la rue Saint-Georges, il finira par quelque -grosse catastrophe peu agréable pour son amour-propre.</p> - -<p>Nous avons ici Du Sommerard depuis quelques -jours ; mais le temps, qui avait été jusqu'alors -admirable, s'est mis à la pluie, ce qui est -très pénible pour nous autres <span lang="it" xml:lang="it">ciceroni</span>. Nous -sommes comme des maîtres de maison dont le -rôti a brûlé et qui n'ont pas de pièce de résistance -pour le remplacer.</p> - -<p>Nous sommes invités à assister à des <i lang="en" xml:lang="en">private -theatricals</i> chez mistress Brougham, la semaine -prochaine. Je crois que nous nous en dispenserons. -Milord ressemble au <i><span lang="en" xml:lang="en">ghost</span> de Guy Fawkes</i>, -avec son grand chapeau blanc et son incroyable -cravate.</p> - -<p>Du Sommerard me parle d'une sorte de tisane -de Champagne non mousseuse, qu'il dit -excellente. A mon retour, après avoir vérifié le -fait, je vous rendrai compte candidement du -mérité de ce liquide qui pourrait varier, <i>en blanc</i>, -le vin des Riceys et vous aider à poursuivre -votre régime de tempérance.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg178">-178-</span> Donnez-moi des nouvelles de la crise ministérielle, -qui me préoccupe. Dites-moi si M. Gladstone -entrera dans le nouveau cabinet. Je crois -qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il restât sous sa -tente quelques mois, pour entrer par une porte -ouverte à deux battants.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous souhaite santé -et prospérité.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l74">LXXIV</h2> - - -<p class="date">Cannes, 16 mars 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai remis votre lettre à Cousin. La visite de -Du Sommerard m'a empêché de vous écrire, -parce que j'ai toujours été par voies et par chemins -avec lui. Nous avons mangé des <i lang="en" xml:lang="en">non-nats</i> -(<i lang="la" xml:lang="la">pisces non-nati</i>), qui sont absolument aussi bons -que le <i lang="en" xml:lang="en">white bait</i>, et des pois verts frais. J'espère -que, malgré vos principes modernes de dédain -pour les affaires culinaires, vous éprouverez quelque -regret de ne pas être dans un pays où se -mangent ces sortes de choses, et où l'on porte -<span class="pagenum" id="pg179">-179-</span> des parapluies blancs pour se préserver du soleil.</p> - -<p>Le diable m'emporte, si je comprends rien au -nouveau <i lang="en" xml:lang="en">Reform Bill</i>. Il me semble qu'il a surpris -tout le monde. Dans un pays où la corruption -électorale est florissante, je crois que l'article -qui accorde la franchise aux dépositaires d'une -caisse d'épargne, donnera de grandes facilités aux -gens riches pour entrer au Parlement. Cette déplorable -idée du suffrage universel fait le tour du -monde et le bouleversera sans doute.</p> - -<p>Je suis encore ici grâce à la lenteur avec laquelle -on discute l'adresse au Corps législatif. -Thiers a fait un <i lang="it" xml:lang="it">fiasco</i> éclatant. Il est comme les -émigrés de notre jeunesse, qui rapportaient des -idées arriérées d'un demi-siècle. Aujourd'hui que -les idées vieillissent beaucoup plus vite qu'autrefois, -celles de Thiers sont vraiment à mettre dans -un musée archéologique. Il a, de plus, le tort de -parler de ce qu'il ne sait pas. Lui qui n'a jamais -planté un chou, quel besoin avait-il de faire une -tartine sur l'agriculture?</p> - -<p>Parmi les agréments de Cannes, j'aurais dû, -avant tout, vous parler de Jenny Lind, avec qui -j'ai dîné l'autre jour et qui a chanté, sinon avec -<span class="pagenum" id="pg180">-180-</span> sa voix d'autrefois, du moins avec un filet délicieux. -Elle est très bonne femme et n'a pas le vice -que Horace reproche aux chanteurs :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Ut nunquam indicant animum cantare rogati.</div> -</div> - -<p class="noindent">Elle va donner ici un grand concert pour les malades -de l'hôpital. Le mal, c'est qu'il n'y a pas de -malades ; dans ce pays-ci, tout le monde se porte -bien.</p> - -<p>Aurez-vous, j'allais dire aurons-nous, cette année -du bœuf salé? Il paraît qu'en France les -charcutiers sont ruinés et que personne ne veut -plus manger de jambon. Assurément, Moïse avait -prévu les trychines. On ne rend jamais assez -justice aux grands philosophes. Vous êtes probablement -un trop grand et gros philosophe, pour -avoir lu le discours de Guizot à l'Académie, en -faveur de notre saint-père le pape. Il se considère -comme le pape des protestants et est aimable -pour un confrère.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que je -pense fort à acheter une maison ici? Le diable, -c'est qu'elle coûte cher.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg181">-181-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l75">LXXV</h2> - - -<p class="date">Cannes, 2 avril 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je ne vous ai pas écrit, vous croyant tout occupé -de vos Pâques, de peur de vous troubler -dans vos exercices religieux! Je pars pour Paris -à la fin de la semaine, fort ennuyé de quitter ce -pays-ci, au moment où il est le plus beau. Ajoutez -à cela que je ne me porte pas trop bien et -que, depuis plusieurs jours, je suis plus poussif -que jamais.</p> - -<p>Tout le monde devient-il fou? C'est ce que je -me demande souvent en lisant les journaux ; et -je parle ici des gens que je suis habitué à considérer -comme possesseurs de la plus haute dose -de raison qui ait été accordées à la nature humaine. -Cette affaire du <i lang="en" xml:lang="en">Reform Bill</i> chez vous me -semble de plus en plus incompréhensible et je -suis désolé que M. Gladstone y ait mis les mains. -Que cela réussisse cette fois ou non, je ne crois -pas que le vieux prestige de l'Angleterre survive -<span class="pagenum" id="pg182">-182-</span> à cette épreuve. Elle est comme un vieux bâtiment -encore très solide, mais qui menace de -s'écrouler dès qu'on y fait des réparations maladroites. -Ce qui me frappe surtout, c'est l'imprévoyance -ou plutôt l'insouciance de l'avenir de la -part de vos hommes d'État. C'est tout à fait la -<i lang="it" xml:lang="it">furia francese</i>, qui cherche en tout la satisfaction -du moment. Vous paraissez croire que le ministère -se trouvera en minorité ; mais on dit qu'il fera -une dissolution dans l'espoir que les élections -faites sous la pression démocratique lui seront -favorables. A en juger par le ton du <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>, qui -semble désespéré, je serais tenté de croire que, -dans ce parlement même, la majorité est fort incertaine -et que les ministres actuels ont d'assez -grandes chances de succès. Vous me parlez de -lord Stanley comme <i>premier</i> probable, et en -même temps de M. Lowe comme devant occuper -une place importante dans un nouveau cabinet. -Ce serait donc un ministère de coalition, c'est-à-dire -quelque chose de peu solide que vous -prévoyez. Il n'y a malheureusement rien de solide -à prévoir par le temps qui court. Écrivez-moi, je -vous prie, des nouvelles, je dis de celles qu'on ne -<span class="pagenum" id="pg183">-183-</span> lit pas dans les journaux, à Paris, bien entendu.</p> - -<p>Supposé, ce dont je doute encore, que les -Allemands s'entre-coupent la gorge, l'Italie s'alliera-t-elle -à la Prusse? Je crois que, dans l'état -de ses finances, elle aurait tort, du moins en ce -moment, et que, avant de secouer l'arbre, elle -ferait bien de laisser le fruit mûrir encore. Si -la Prusse avait l'avantage au commencement de -la guerre, il serait possible que l'Autriche vendît -la Vénétie pas trop cher, assurément meilleur -marché qu'en guerre, sans parler de ce que le -radicalisme gagnerait à l'affaire et des sottises -qu'il imaginerait. Quant à nous, j'espère que -nous demeurerons juges du camp, applaudissant -à qui frappera le plus fort.</p> - -<p>Mon honorable tailleur M. Poole est en querelle -avec ses ouvriers ; comment aurai-je mes habits -maintenant? N'admirez-vous pas, avec effroi, l'organisation -de ces sociétés ouvrières, qui se donnent -la main d'un bout de l'Europe à l'autre? Et -le moment est-il bien choisi pour leur faire la -courte échelle et leur livrer nos remparts?</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et -rappelez-moi au souvenir de tous nos amis.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg184">-184-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l76">LXXVI</h2> - - -<p class="date">Paris, 15 avril 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai lu dans le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> les discours des principaux -orateurs dans la discussion sur le <span lang="en" xml:lang="en">bill</span> de réforme -et je vous avouerai que celui de M. Gladstone -ne m'a pas trop plu, à part mon peu de goût -pour la réforme elle-même. Il est aigre et souvent -à côté de la question. Le discours de lord Stanley -me semble au contraire, très habile et tout -à fait <i lang="en" xml:lang="en">Statesmanlike</i>. Voilà mes impressions impartiales. -Après cela, je pense qu'en Angleterre -comme en France, ce n'est pas l'éloquence et -l'habileté oratoire, qui décident les questions. -Chaque membre arrive avec sa résolution prise, -et vraisemblablement par suite de considérations -toutes personnelles.</p> - -<p>Je vous ai parlé, je crois, d'une maison que j'avais -quelque velléité d'acheter à Cannes. L'affaire -n'a pas eu de suite. Elle coûtait très bon marché, -pour le pays, quoique assez cher pour ma -<span class="pagenum" id="pg185">-185-</span> bourse ; mais le grand inconvénient, c'est qu'elle -était trop grande pour moi. Il aurait fallu en louer -un étage et me constituer maître d'hôtel, métier -qui ne me plaît guère. Il y a trois étages dans -deux desquels j'aurais pu <i>nous</i> loger, ces dames -et vous compris, fort à l'aise ; mais que faire du -reste? Et pourquoi se donner l'embarras de -la propriété dans un temps comme celui-ci?</p> - -<p>Les affaires d'Allemagne continuent à préoccuper -extrêmement les gens d'affaires, qui ont -des peurs abominables. Personne ne sait ce que -pense <i>le maître</i>, ni de quel côté il incline. L'opinion -ici est plutôt pour une alliance avec l'Autriche, -mais surtout pour la neutralité la plus -complète. Cela est plus facile à conseiller qu'à -exécuter, s'il y a guerre ; car le résultat infaillible -sera une révolution en Allemagne et un remaniement -de la carte. Il y a tant à craindre, et pour -tout le monde, que je doute encore qu'on en -vienne aux coups de canon.</p> - -<p>J'ai dîné l'autre jour aux Tuileries en tout -petit comité. L'empereur m'a demandé de vos -nouvelles et quand vous redeviendriez un homme -libre. J'ai trouvé le prince grandi et un peu maigri, -<span class="pagenum" id="pg186">-186-</span> devenu peut-être trop raisonnable et trop -prince pour son âge. L'impératrice est en grande -beauté et de très bonne humeur. Mademoiselle -Bouvet se marie à un homme fort riche. Ses -clavicules sont parfaitement rarrangées et fort -belles toutes les deux.</p> - -<p>Avez-vous jamais lu un livre intitulé <i lang="en" xml:lang="en">Baber's -Memoirs</i>, traduit du turc par Erskine, <span lang="la" xml:lang="la">in-quarto</span>? -On dit que cela est devenu rare. Je voudrais bien -l'avoir. C'est un admirable tableau de l'Orient aux -<small>XV</small><sup>e</sup> et <small>XVI</small><sup>e</sup> siècles, et la biographie d'un homme -très extraordinaire.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien, et -soignez-vous.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l77">LXXVII</h2> - - -<p class="date">Paris, 26 avril 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai promené l'autre jour la comtesse *** au -musée de Cluny et ailleurs. Elle vous aura décrit -le diable, que Du Sommerard lui a montré et -qui vient d'Italie, où probablement il avait été -fabriqué pour quelque dessein édifiant.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg187">-187-</span> Mon médecin, le docteur Robin, revient d'Italie, -où il a eu l'honneur d'être présenté à Sa Sainteté. -Il m'a rapporté ce petit fait assez curieux. -Le cardinal Antonelli a un cabinet minéralogique -dont il est très fier et qu'il a montré à Robin, qui -est un grand savant. Les pierres ne sont pas classées -et ne valent rien. Ce n'est qu'un prétexte -pour avoir une petite tablette, où il y a pour environ -trois millions en diamants, rubis, etc. Rien -de plus aisé que d'en mettre le contenu dans sa -poche, et d'aller planter ses choux loin de Rome, -si jamais les mauvais principes triomphaient.</p> - -<p>Le docteur a laissé Padoue rempli de troupes -autrichiennes et toutes les maisons de campagne -aux environs, occupées militairement ; tout, d'ailleurs, -est fort tranquille. On lui a dit partout -qu'on laisserait le pape et Rome pourrir en paix. -Voilà aussi la paix en Allemagne, comme on devait -s'y attendre de gens qui se sont engueulés si -bruyamment. Ce tapage est toujours signe qu'on -n'a pas d'intentions trop belliqueuses. Pour moi, je -persiste à croire que, même dans l'hypothèse d'une -guerre entre la Prusse et l'Autriche, il vaudrait -mieux pour l'Italie qu'elle se tînt tranquille.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg188">-188-</span> Je ne sais si je vous ai dit que j'allais avoir une -grande bataille à livrer au Sénat contre M. Rouher -et M. de Vuitry, à l'occasion d'une loi sur les instruments -de musique mécaniques. Cette loi, tout -en ayant l'air de ne traiter que des orgues de -Barbarie, touche cependant à la propriété littéraire -artistique, et, si elle passait, ce serait consacrer -le principe, que les jurisconsultes veulent -établir : à savoir, que la propriété littéraire n'est -pas une propriété, mais bien une concession. -Vous ne doutez pas que je prenne la défense des -lettres et des arts ; mais j'ai bien peur d'être -battu, car j'aurai tous les procureurs du Sénat -après moi. Je pense que le combat aura lieu mardi. -Je passe mon temps à faire des discours. J'en -suis à mon quatrième. Tout cela dans ma chambre, -bien entendu. Je ne veux pas lire, mais improviser -par les procédés connus de M. Thiers et -de M. Guizot. Vous me lirez dans <i>le Moniteur</i> et -me direz si je n'ai pas été trop bête.</p> - -<p>Je suis allé lundi aux Tuileries. Il y avait quantité -de très belles personnes, entre autres madame -de Mercy d'Argenteau, qui est une beauté -d'un genre olympique.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg189">-189-</span> Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et -recommandez-vous à votre saint patron.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l78">LXXVIII</h2> - - -<p class="date">Paris, le 4 mai 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Vous aurez lu probablement le discours de -M. Thiers. Comme discours d'opposition, il est fort -habile, mais c'est assurément ce qu'il y a de plus -antipatriotique. Il dit aux Allemands qu'ils n'ont -qu'un ennemi, et que cet ennemi est l'empereur. -La Chambre, qui aime les <span lang="it" xml:lang="it">soli</span> exécutés par un -grand artiste, a écouté avec beaucoup de faveur, -mais sans comprendre qu'il y avait du poison -sous les fleurs de rhétorique. Après la séance, -madame de Seebach, la fille de Nesselrode et la -femme du ministre de Saxe, a emmené M. Thiers -dans sa voiture.</p> - -<p>Je crois savoir que l'empereur a dit à M. de -Metternich, qu'il n'avait absolument aucun engagement -avec personne, et qu'il n'avait qu'un -même conseil à donner à tout le monde : la paix. -<span class="pagenum" id="pg190">-190-</span> Je ne crois pas beaucoup à la promesse de l'Italie -de ne pas attaquer ; car il y a telle circonstance -qui peut arriver, où une attaque n'est qu'une -défense ; mais je crains que les Allemands ne -combattent que de gueule et que l'Italie n'ait à -porter l'effort de la bataille.</p> - -<p>Notre affaire des « serinettes » n'est pas encore -venue. Je crois que la discussion aura lieu mardi -et que je serai battu, tout en ayant raison.</p> - -<p>On parle fort de faire duc M. Walewski, probablement -parce qu'il s'est montré fort au-dessous -de sa tâche pendant la session. Autre cancan : -on dit Sa Majesté fort enthousiaste de la -beauté de madame de ***, très grande et très -belle personne. Elle a dîné, il y a eu lundi huit -jours, chez le duc de Mouchy, et Sa Majesté est -venue. Je la trouve fort belle, mais trop grande -et trop forte pour moi. Mes principes sont de ne -jamais essayer de violer une femme qui pourrait -me battre. Si vous ne pratiquez pas cet -axiome, vous avez tort.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et -ne vous exterminez pas pour vos ministres.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg191">-191-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l79">LXXIX</h2> - - -<p class="date">Paris, 9 mai 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai fait mon <span lang="en" xml:lang="en">speech</span> hier sans la moindre émotion. -On m'a écouté et je n'ai pas trop ennuyé. -Malheureusement, je m'étais préparé pour une -réplique, et je gardais dans mon sac quelques -bonnes méchancetés contre les jurisconsultes qui -prennent le Sénat pour un tribunal de première -instance. Je voulais leur offrir cette citation de -Cicéron : <i lang="la" xml:lang="la">Quum plurima præclare legibus essent -constituta ex jure consultorum ingeniis corrupta -et depravata sunt.</i> Mais le Sénat était si ennuyé -de cette discussion, que j'ai compris qu'il ne fallait -pas y répondre. Tout le monde, au fond, -trouvait la loi détestable ; mais on ne voulait pas -donner un soufflet au Corps législatif, en rejetant -pour inconstitutionnalité la loi qu'il avait -votée, et on voulait dîner.</p> - -<p>Le discours d'Auxerre a fait l'effet d'un coup -de canon au milieu d'un concert. Je suis convaincu -<span class="pagenum" id="pg192">-192-</span> qu'il ne s'adressait pas à l'Europe, mais à -Thiers et à la Chambre, qui avait applaudi son -discours, d'abord par amour pour la paix, puis -par niaiserie et par goût pour la faconde oratoire. -Je crois être bien sûr de cela. Je pense que nous -resterons dans la neutralité jusqu'à des événements -qu'on ne peut prévoir ; par exemple, si -l'Autriche envahissait le Milanais. Mais, jusque-là, -je ne crois pas à une guerre de notre -côté.</p> - -<p>Rien n'était plus curieux que le bal de l'impératrice, -lundi soir. La figure des ministres étrangers -était si longue, qu'on les eût pris pour des -condamnés à mort. Mais la plus longue de toutes -était celle de Rothschild. On disait qu'il avait -perdu dix millions, la veille ; mais il lui en reste -beaucoup plus qu'à moi et à vous.</p> - -<p>Le second volume de la <i>Vie de César</i> n'a pas -paru encore. On dit qu'il paraîtra le 12. Avant-hier, -l'empereur m'a dit qu'il m'aurait envoyé -mon exemplaire, si les libraires qui font traduire -n'avaient obtenu que la publication fût différée -jusqu'à ce qu'ils fussent prêts. Ne doutez pas -que votre second volume ne vous soit envoyé. -<span class="pagenum" id="pg193">-193-</span> S'il y avait quelque retard, je ne manquerais pas -de réclamer.</p> - -<p>L'impératrice m'a demandé de vos nouvelles -avant-hier au soir ; elle était horriblement fatiguée -de son voyage de la veille et du bal. La -chaleur était terrible, et, selon son usage, elle a -voulu parler à toutes les dames.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. J'entends dire à tout -le monde que la semaine ne finira pas sans coups -de canon. J'en doute encore.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l80">LXXX</h2> - - -<p class="date">Paris, 13 mai 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Toujours même obscurité dans la politique. -M. de Goltz disait hier, à un de mes amis, qu'il espérait -toujours que la guerre ne se ferait pas. Je -suppose que l'attitude de l'Allemagne fait un peu -réfléchir le roi de Prusse et M. de Bismark. Le -Hanovre même se déclare pour l'Autriche. De -plus, les paroles très imprudentes d'Auxerre ont -eu pour effet de calmer un peu les Allemands. Je -<span class="pagenum" id="pg194">-194-</span> vous ai dit l'autre jour ce que j'en pensais : mouvement -d'impatience contre M. Thiers, contre la -Chambre et contre les bourgeois niais et sans patriotisme. -Que pouvons-nous gagner à la guerre? -Les provinces rhénanes ne veulent pas de nous. -La Belgique pas davantage. S'il y avait un remaniement -de la carte d'Europe, je ne vois pas ce -que nous pourrions demander, sinon des révisions -de frontières sans importance. D'un autre côté, il -est évident que notre intérêt n'est pas de favoriser -une Allemagne unique et unie. Raison de plus -pour ne pas intervenir. Je ne vois qu'un cas possible, -ce serait celui où les Autrichiens auraient -de grands avantages en Italie. Mais je crois -qu'ils se tiendront plutôt sur la défensive. Enfin -il faut considérer que la Prusse et l'Autriche -se sont montrées aussi hostiles l'une que -l'autre et qu'il est impossible de faire cause -commune avec l'une ou l'autre, sans endosser -son abominable politique. L'Italie est excusable -de s'allier avec la Prusse, parce qu'elle ne peut -être blâmée de s'allier même avec le diable pour -rattraper la Vénétie, mais pour nous, nous n'avons -que des coups à attraper.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg195">-195-</span> Je ne comprends pas grand'chose au second <span lang="en" xml:lang="en">bill</span> -de réforme. Il me semble seulement que c'est un -grand coup de marteau dans le vieil édifice. Le -résultat sera de diminuer la <i>qualité</i> des membres -du Parlement, laquelle n'est pas déjà si brillante. -Je vois, dans les journaux, qu'on se félicite de voir -ôter aux fils de grandes maisons des bourgs qui -étaient à leur dévotion. A mon avis, c'était un -des beaux côtés de l'Angleterre, que cette initiation -des jeunes aristocrates à la vie politique dès -leur sortie de l'Université. C'est ainsi que Fox, -Pitt et lord Palmerston sont devenus de bonne -heure des hommes d'État. Vous aurez en place -des industriels et des négociants, c'est-à-dire des -niais et des esprits étroits, excluant systématiquement -toute grandeur dans la politique. On fera -ainsi une Angleterre semi-démocratique, inférieure -à beaucoup d'égards à la vraie et terrible -démocratie des États-Unis.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et -tenez-vous en joie, autant que le temps et les circonstances -le comportent.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg196">-196-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l81">LXXXI</h2> - - -<p class="date">Paris, 23 mai 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Vous avez tort de m'accuser d'être Autrichien. -Si les Autrichiens ne sont pas aussi voleurs -que les Prussiens, ils ont été leurs complices. -J'approuve les Italiens de vouloir délivrer Venise, -mais je n'aime pas leur alliance avec M. de Bismark ; -encore moins les volontaires et Garibaldi ; -encore moins encore une Chambre qui taxe les -rentes au mépris d'un traité. Tout cela sent la -révolution, et c'est ce que je déteste particulièrement. -Il y a ici, non pas seulement chez les légitimistes -et les dévots, une très mauvaise disposition -contre le gouvernement italien ; les cuisinières -et les petits bourgeois de Paris ont tous de l'emprunt -italien et crient comme des brûlés. Je -pense que le Sénat empêchera cette lourde faute, -mais le signe est mauvais.</p> - -<p>Hier soir, on était à la paix. J'ai vu des ministres -<span class="pagenum" id="pg197">-197-</span> qui semblaient plus rassurés. Ce que je crois, c'est -que nous ne nous mêlerons pas à la bataille, <i lang="la" xml:lang="la">exceptis -excipiendis</i>, par exemple dans le cas où les -Autrichiens envahiraient le Milanais.</p> - -<p>Je viens de voir un militaire qui a vu ces -jours derniers l'armée italienne et l'armée autrichienne. -Il dit qu'il y a grand enthousiasme d'un -côté, tristesse mais résolution de l'autre. Le commissariat -italien est mauvais, dit-il, l'autrichien -très bon. Il faut encore six semaines à l'armée -italienne pour être en mesure. La flotte est magnifique, -et les marins excellents. Mon homme -pense qu'il serait possible de prendre Venise, et -de porter un grand nombre de troupes sur la rive -gauche de l'Adige, de manière à gêner beaucoup -les communications du Tyrol et de la Carniole. -La personne de qui je tiens ces détails est un -homme sérieux, très impartial et ayant de bons -yeux.</p> - -<p>Avant-hier, je suis allé au bal de l'impératrice, -où j'ai trouvé M. Layard à ma grande surprise. -Il m'a paru content de sa visite. On faisait cercle -à distance autour de l'empereur, qui causait avec -M. de Metternich. Ce dernier était fort pâle et gesticulait -<span class="pagenum" id="pg198">-198-</span> beaucoup ; mais que se disaient-ils? M. de -Goltz était, au contraire, très rouge. Nigra était -sombre comme son nom.</p> - -<p>Je viens de perdre une vieille amie, madame de -X…, laquelle s'est éteinte, conservant jusqu'au -dernier moment sa tête, son intelligence et son esprit, -qui était supérieur. Elle laisse à son neveu une -fortune assez considérable. Ses autres parents -vont, dit-on, attaquer son testament, pour avoir -l'argent. Ils ne veulent rien donner à ses vieux -domestiques, pas même leur payer leur voyage -pour accompagner le corps de leur maîtresse en -Normandie. Voilà les façons de faire de notre -aristocratie, et ces gens-là sont fort riches. Quand -les classes élevées vivent et se conduisent comme -les nôtres, quand les bourgeois sont assez niais -pour trouver sublime la politique de M. Thiers, -et quand le pays est couvert de sociétés secrètes -très actives et très intelligentes, croyez-vous que -le contact d'une révolution ne soit pas diablement -dangereux? Voilà pourquoi je suis pour la -paix. Je n'y crois guère cependant, mais je voudrais -que nous puissions garder le plus longtemps -possible le rôle de spectateur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg199">-199-</span> Adieu, mon cher Panizzi. Guérissez-vous vite et -prenez bien garde aux soirées froides.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l82">LXXXII</h2> - - -<p class="date">Paris, 31 mai 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Vous me demandez quand je viendrai vous voir? -Ce n'est pas l'envie qui me manque, je vous prie -de le croire, mais il faut d'abord que je fasse du -zèle pour la fin de la session ; ensuite, je me demande -souvent, si je suis en état de voyager et si -je ne ferais pas mieux d'imiter les animaux malades -et de crever tout doucement dans mon trou, -au lieu de risquer d'embarrasser mes amis du soin -de ma carcasse. Ce serait une grande indiscrétion -de vous charger du soin de m'administrer les -derniers sacrements et de faire mon oraison funèbre. -Il me semble très souvent que le moment -approche et je trouve la chose assez ennuyeuse.</p> - -<p>On est ici de plus en plus pacifique, et bien des -gens croient qu'une fois le congrès réuni, les -chances de guerre diminueront encore, à cause de -<span class="pagenum" id="pg200">-200-</span> la responsabilité qu'assumerait celui qui se refuserait -à obéir au vœu exprimé par la majorité. -Je ne conçois pas trop, cependant, comment on -pourra faire entendre raison à des gens tels que -M. de Bismark et M. de Mensdorf. Le plus difficile -peut-être sera de faire tenir Garibaldi tranquille. -Je regrette bien pour l'Italie qu'elle ait eu recours -à de pareils instruments. Il paraît que les moins -belliqueux, parmi les Allemands, sont les Prussiens. -Dans quelques provinces, notamment sur -le Rhin, la <span lang="de" xml:lang="de">landwehr</span> a été scandaleuse, au point -de donner de grandes inquiétudes. Ils sont furieux -de quitter toutes leurs affaires pour celles de M. de -Bismark, et, si les Allemands étaient d'autres -hommes, la révolution serait déjà faite. Mais, -avant qu'un Allemand se détermine à faire quelque -chose, il lui faut boire tant de verres de -bière!</p> - -<p>M. Fould, avec qui j'ai dîné samedi, me charge -de ses amitiés pour vous. Des Varannes, que vous -avez vu à Biarritz, est nommé officier d'ordonnance -de l'empereur, en remplacement de Duperrey, -qui commande un bâtiment sur la côte -d'Amérique. Vous aurez incessamment la visite de -<span class="pagenum" id="pg201">-201-</span> la duchesse Colonna, à qui le musée de Kensington -a fait des commandes.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et donnez-moi -de vos nouvelles, quand le poignet ne -vous fait pas trop de mal.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l83">LXXXIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 6 juin 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Au sujet des légions romaines, vous trouverez -dans Forcellini, au mot <i lang="la" xml:lang="la">Legio</i>, un passage de -Paul Diacre citant Festus, qui dit que Marius avait -porté les légions de quatre mille hommes à six -mille. Il est certain que l'organisation de l'armée -de César n'avait rien de commun avec celle du -temps de Polybe ; Marius, probablement, avait -tout changé. La légion n'avait plus de troupes -légères (vélites, <span lang="la" xml:lang="la">rorarii</span>, etc.), et un certain nombre -de passages tendent à prouver que la cohorte -se composait de six cents hommes. Il y a même -des inscriptions, mais de l'époque impériale, où -<span class="pagenum" id="pg202">-202-</span> il est question de <i lang="la" xml:lang="la">cohors millenaria</i>. Je ne doute -pas que les légions de César, en entrant dans la -Gaule, ne fussent de six mille hommes au moins, et -je crois même qu'il y avait des surnuméraires -pour remplacer les hommes manquants. Cela -n'empêche pas que, dans le cours des campagnes -de César, on aurait tort de compter les légions à -six mille hommes. Les bataillons modernes sont -de huit cents hommes au moment du départ, et -de cinq cents seulement vers le milieu d'une -campagne.</p> - -<p>Tout est à la guerre, excepté l'esprit du peuple -le plus belliqueux, à en croire la renommée et -son histoire. Cela, j'espère, ne l'empêchera pas -de se bien battre s'il le faut. On dit que le prince -Humbert a dit au prince Napoléon : « Grâce à -Dieu, nous pouvons, cette fois, nous passer de -vous. » Sur quoi notre cousin aurait répondu : -« Ne dites pas de bêtises. Je voudrais, et pour -l'Italie, et pour la France, que vous puissiez vous -passer de nous ; mais je crains que les Prussiens -ne se battent pas, ou ne soient fort battus, et -que vous n'ayiez sur le dos plus d'Autrichiens -qu'il n'en faut. »</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg203">-203-</span> Au reste, il est singulier de voir le même cabinet -suivre toujours les mêmes errements. L'Autriche, -qui avait d'abord montré plus de sagesse -que la Prusse, vient de casser les vitres tout -d'un coup ; et ce qui est plus singulier, après avoir -refusé de prendre part à la conférence, elle ne se -jette pas sur la Silésie avec des forces supérieures. -Elle fait exactement ce qu'elle a fait en -1859, lorsqu'elle déclara la guerre, et que, l'ayant -déclarée, au lieu de pousser jusqu'à Turin, elle -se borna à parader sur la rive droite du Tessin -pendant quelques jours.</p> - -<p>La figure que font les gens d'affaires est des -plus longues et des plus tristes. Le bourgeois est -aussi très mélancolique et accuse l'empereur de -souffler le feu. Le peuple a l'air très content, au -contraire, et l'empereur, étant allé l'autre jour, -tout seul, voir je ne sais quel chantier d'ouvriers, -a eu une réception triomphale. Les gens qui nomment -Jules Favre et Thiers sont en ce moment -de très grands bonapartistes. Il est certain que -l'empereur connaît et manie la fibre populaire -mieux que personne.</p> - -<p>Arago me raconte l'histoire suivante. Un jeune -<span class="pagenum" id="pg204">-204-</span> prêtre, sous-maître dans un séminaire, confesse -un de ses élèves, qui avoue qu'il a péché cinq -fois d'une certaine manière. Le cas paraissant -grave, il en réfère au supérieur pour savoir quelle -pénitence imposer. Le supérieur lui dit qu'il n'y -a rien de plus simple, que le coupable dira dix -<i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>, huit <i lang="la" xml:lang="la">Credo</i>, quinze <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>. Le lendemain -un autre élève se confesse de trois péchés du -même genre. Le confesseur ne pouvant faire une -règle de proportion, lui dit de pécher encore deux -fois, et de dire ensuite dix <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>, etc., etc.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Votre lettre à Piétri -a été envoyée dix minutes après son arrivée chez -moi.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l84">LXXXIV</h2> - - -<p class="date">Paris, 8 juin 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Vous dites que vous comptez pour les affaires -d'Italie sur Dieu et Napoléon III. Il me paraît -qu'il y en a déjà un qui se prépare. J'ai tout lieu -de croire que M. Fould, dont la guerre détruirait -tous les plans financiers, a l'intention de se -<span class="pagenum" id="pg205">-205-</span> retirer. Sa retraite veut dire un emprunt ; un -emprunt veut dire la guerre.</p> - -<p>Il y a ici l'aversion la plus profonde pour la -guerre, et contre les Prussiens. La question est -de savoir si on peut en redonner le goût?</p> - -<p>Adieu ; soignez-vous et faites-moi connaître -vos derniers projets et surtout les dates.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l85">LXXXV</h2> - - -<p class="date">Paris, 10 juin 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>On attend toujours le premier coup de canon ; -mais ces Allemands n'en finissent point. Je trouve -que le plus grand danger est que le roi de Prusse -n'entre dans une autre forme de folie, ou qu'il -ne meure d'apoplexie, ou que Bismark ne meure. -Dans n'importe lequel de ces trois cas, les Prussiens -et les Autrichiens s'embrassent comme -frères, et vous aurez à endurer seuls le poids -de la guerre. On dit que la <span lang="de" xml:lang="de">landwehr</span> montre un -si mauvais esprit, qu'il est douteux qu'elle veuille -se battre. Quant à nous, nous n'en montrons -<span class="pagenum" id="pg206">-206-</span> guère plus d'envie ; mais il n'est pas impossible -que <i>plus tard</i> nous ne changions d'idée. Ma -conviction est toujours la même ; que l'empereur -ne permettra jamais à l'Autriche de reprendre -le Milanais. Je crois encore qu'il n'aime pas trop -la façon dont vous faites la guerre, c'est-à-dire -avec des volontaires en blouse rouge commandés -par Garibaldi, qui feront beaucoup de -politique et ne se battront pas comme des troupes -de ligne. Garibaldi écrit à ses amis de Nice -qu'il reviendra de Venise pour les réannexer à -l'Italie. En un mot, le mouvement italien a beau -être très national, il a quelque chose de peu rassurant -pour ses voisins et particulièrement pour -nous. C'est ce qui vous expliquera le peu de -sympathie qu'on a ici pour les belligérants, quels -qu'ils soient.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; croyez que, n'importe -où, je serai bien content de passer, cette année, -quelques semaines avec vous.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg207">-207-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l86">LXXXVI</h2> - - -<p class="date">Paris, 25 juin 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis très en peine de ce qui se passe en -Espagne. Cela me paraît fort grave, cette fois. -Je crains que la maison de madame de Montijo -n'ait reçu quelque éclaboussure, car la bataille a -eu lieu à quelques pas de chez elle.</p> - -<p>Les Allemands sont beaucoup moins vifs et ne -paraissent pas disposés à se presser. Les Prussiens -avancent toujours et ont obtenu, sans coup -férir, des positions que Frédéric II et Napoléon -considéraient comme très importantes. Peut-être -que le général Benedek en sait plus long. Je ne -suis ni Prussien ni Autrichien, et je crois que les -Allemands n'ont pas une âme immortelle, je les -verrais avec assez de philosophie s'entre-manger -comme les chats de Killkenny ; mais, ici, presque -tout le monde est Autrichien. L'autre jour, sur le -faux bruit d'une victoire des impériaux, le quartier -du Luxembourg a été sur le point d'illuminer, -<span class="pagenum" id="pg208">-208-</span> ce qui paraît avoir fort déplu à l'empereur. -C'est, peut-être, parce qu'on lui suppose de la -partialité pour M. de Bismark que les étudiants -et les petits bourgeois ont des tendances autrichiennes. -<i lang="la" xml:lang="la">Semper maledicere de priore</i>, est la -coutume du Parisien.</p> - -<p>On dit que l'empereur a renoncé à son voyage -en Alsace par le même motif qui empêche d'aller -voir une maison qu'on veut acheter, de peur -que le propriétaire n'élève trop ses prétentions. -Pour moi, je ne crois pas qu'il ait des intentions -contre les provinces rhénanes. Elles ne -veulent pas de nous, et je ne sais trop ce que -nous gagnerions de force en les annexant. Cela -pourrait devenir une Vénétie pour nous. Est-il -vrai que Garibaldi soit malade?</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère bientôt philosopher -avec vous, <i lang="la" xml:lang="la">de rebus omnibus et quibusdam -aliis</i>, dans <span lang="en" xml:lang="en">Bloomsbury square</span>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg209">-209-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l87">LXXXVII</h2> - - -<p class="date">Paris, 28 juin 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Il est fâcheux que le début de la guerre ait été -malheureux ; mais l'armée italienne, si elle n'a pas -manœuvré très habilement, s'est parfaitement -battue. Les jeunes soldats ont montré beaucoup -d'entrain et d'aplomb, et ont passé très bien par -l'épreuve qu'on dit toujours pénible du canon. Le -prince Humbert a été encore plus crâne que son -père, et, comme disent nos militaires d'Afrique, -il a fait de la fantasia au milieu de la cavalerie -autrichienne. Je me suis inscrit chez la princesse -Clotilde. La blessure du prince Amédée ne le -tiendra éloigné de l'armée qu'une quinzaine de -jours. Ici, où l'on était fort Autrichien, l'effet a été -bon. On prend maintenant intérêt aux Italiens, -et, si cela continue, l'opinion sera ce qu'elle a -été en 1859.</p> - -<p>On parle vaguement aujourd'hui d'une défaite -<span class="pagenum" id="pg210">-210-</span> des Prussiens. Je fais tous les jours de la stratégie -avec le maréchal Canrobert et le maréchal -Vaillant. Nous ne comprenons rien à Benedek, -ni aux Prussiens. Les Allemands sont si -profonds, qu'on ne trouve que le creux. Il me -semble que, jusqu'à présent, les Prussiens ont -l'avantage. Ils ont à eux une grande partie de -l'Allemagne, d'où ils tirent de l'argent et des vivres. -Quoi qu'il arrive, je crois que bien des -princes et des principicules resteront sur le carreau -à la paix. Je voudrais être à leur place : on -leur donnera quelque bonne pension, et ils n'auront -rien à faire.</p> - -<p>Je ne crois pas que le ministère tory fasse -quelque chose de préjudiciable à nos relations -avec l'Angleterre, ni qu'il se mêle des affaires du -continent plus que son prédécesseur. Le coton, -dont M. Gladstone fait tant d'éloges, a fait abandonner -à l'Angleterre son ambition et même son -amour-propre. Elle s'efface pour le moment. -Peut-être reprendra-t-elle un jour ses anciennes -façons. Ce qu'il y a de certain, c'est que la combinaison -Gladstone-Russell n'a pas été heureuse. -L'un disait : « Tout endurer, plutôt que se battre! » -<span class="pagenum" id="pg211">-211-</span> l'autre disait des injures à tout le monde. La pire -conséquence du changement serait la retraite de -lord Cowley, qui est fort aimé et qui a beaucoup -d'influence personnellement auprès de l'empereur. -Il n'a pas grand amour pour son métier et -je doute qu'il veuille rester à Paris avec les nouveaux -ministres.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je suis charmé d'apprendre -que Jones vous succède. Attendez-moi -pour faire votre <i lang="en" xml:lang="en">final speech</i>. J'espère qu'on vous -donnera un dîner et de la soupe à la tortue. Vous -savez que je suis désintéressé dans la question.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l88">LXXXVIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 2 juillet 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>On me montre à l'instant une dépêche télégraphique -de Vienne. Les Autrichiens ont été -forcés d'abandonner Königsgraetz. Ils espèrent -conserver Prague. Ils attribuent les succès des -Prussiens aux fusils à aiguille. C'est la répétition -de la guerre de Sept ans ; lorsque les Prussiens -<span class="pagenum" id="pg212">-212-</span> avaient inventé la baguette de fer pour leurs fusils -et que les Autrichiens n'en avaient que de -bois. Ils se plaignent beaucoup de l'armée fédérale, -qui n'est pas prête.</p> - -<p>Je crains que nous ne soyons retenus au Sénat -plus longtemps que je ne comptais. On nous -parle aujourd'hui d'un sénatus-consulte très grave, -qui serait sur le tapis. Il s'agirait de remplacer -la discussion de l'adresse par la liberté des interpellations -au Corps législatif. Cela me paraît -l'invention la plus déplorable, tout à fait dans le -genre de Gribouille, qui saute dans la rivière, de -peur de la pluie. Il est vrai que la discussion de -l'adresse au Corps législatif est une occasion pour -l'opposition de faire du scandale et de mettre sur -le tapis toutes les questions générales, auxquelles -avec un peu de savoir-faire et d'éloquence, on -donne la tournure d'un acte d'accusation contre le -gouvernement. Mais, cette année surtout, l'opposition -n'a pas eu l'avantage dans la discussion, et -tous les gens impartiaux en ont blâmé la longueur, -et ont dit que les députés s'amusaient au -lieu de faire les affaires du pays.</p> - -<p>D'un autre côté, pourquoi l'empereur fait-il un -<span class="pagenum" id="pg213">-213-</span> discours d'ouverture? S'il n'en faisait pas, il n'y -aurait pas d'adresse. Il est assez drôle que le gouvernement -veuille parler et ne permette pas qu'on -lui réponde. Quant aux interpellations, si elles ne -sont pas rendues très difficiles, elles auront bien -plus d'inconvénients que l'adresse. Ce sera, à vrai -dire, une adresse en permanence, où toutes les -questions seront discutées au moment où elles -seront brûlantes. Enfin, cela me semble d'autant -plus triste, que cela ressemble à une mesure à -la Bismark.</p> - -<p>Au reste, le sénatus-consulte en question est -encore à l'état d'embryon. Je désire bien qu'il ne -vienne pas au monde. Gardez cela pour vous.</p> - -<p>Le ministère Derby parvient-il à s'arranger? -Comment s'y prendrait-il pour avoir la majorité?</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien. L'orage -que nous avons depuis quelques jours m'empêche -de respirer. Donnez-moi de vos nouvelles.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg214">-214-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l89">LXXXIX</h2> - - -<p class="date">Paris, 5 juillet 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Que dites-vous du <i>Moniteur</i>? Le temps où -nous vivons est curieux. Mais il va y avoir un -diablement entortillé congrès.</p> - -<p>On me contait hier de bonne source des anecdotes -curieuses sur Benedek. Son empereur lui -écrit très poliment que les vieux militaires étaient -surpris qu'il cédât les défilés de la Bohême, qui -pouvaient se défendre si facilement, etc. Benedek -répond simplement : « Cela n'entre pas dans mes -plans. » Après une des affaires avant Königsgraetz, -il a chassé de son armée un archiduc dont il n'était -pas content.</p> - -<p>Tout cela serait très beau, s'il avait gagné la -bataille ; mais la perdre après cela est par trop -ridicule. C'est le même homme qui avait gagné -vingt-quatre fois la bataille de Solferino, quand -on tirait à poudre, et qui l'a perdue la première -fois qu'on a tiré à balles.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg215">-215-</span> Je voudrais bien savoir si ces drôles d'affaires -ne changent pas vos projets. Rien encore au -sujet du sénatus-consulte dont je vous ai parlé.</p> - -<p>Après m'être un peu tâté, je me suis résolu à -me conduire en ami, et j'ai écrit à l'impératrice -une lettre aussi remarquable par la force des -pensées que par l'aménité du style. Je lui rends -compte de l'effet produit sur le Sénat par l'annonce -de la chose, et je lui dis en douze lignes -toutes les raisons contre le changement et contre -l'opportunité de le faire. Je n'ai pas reçu de réponse, -mais je ne doute pas que ma lettre n'ait été -montrée ; c'est ce que je désirais. Dites-moi si -vous trouvez que j'ai eu raison. Pour moi, j'ai -soulagé ma conscience, et, à mon avis, j'ai rempli -le devoir d'ami.</p> - -<p>Vous aurez vu que Sa Majesté était allée à -Amiens pour voir les cholériques. Je ne suis pas -sûr que ce soit très raisonnable, mais c'est beau. -Quant à l'arrêter en pareilles occasions, vous -savez, comme moi, qu'il n'y faut pas songer ; et, si -on s'avisait de lui parler de danger, elle s'exposerait -encore davantage.</p> - -<p>Il n'y a qu'un cri à Paris : c'est qu'on fasse des -<span class="pagenum" id="pg216">-216-</span> fusils à aiguille. On en essaye quelques milliers -au camp de Châlons avec une poudre nouvelle, -plus extraordinaire que la poudre de perlimpinpin, -dont on dit des merveilles.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; mille compliments et -amitiés.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l90">XC</h2> - - -<p class="date">Paris, 7 juillet 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Nous vivons à l'Opéra. Où trouver ailleurs de -ces prodigieux changements à vue? La réponse -de la Prusse est venue, à ce qu'il paraît, très -polie et très affectueuse même. L'armistice est -sinon conclu, du moins reconnu de fait. Je ne -pense pas que nous ayons des prétentions trop -grandes. Tout au plus il ne peut être question -pour nous que de rectifications territoriales de -très peu d'importance. On parlait de Landau et de -la vallée de la Sarre. Il me semble qu'il ne s'agit -que de considérations militaires pour la sûreté -respective des frontières de France et d'Allemagne. -<span class="pagenum" id="pg217">-217-</span> Cependant Dieu sait ce que les Prussiens -peuvent demander, et ce qui peut résulter de leur -enivrement. Ce qui me paraît évident, c'est qu'il -n'y aura pas de coups de canon cette année.</p> - -<p>Je conçois que vous désiriez voir Venise purifiée. -Pourquoi n'iriez-vous pas à présent? Venez -ici, faites vos compliments à Sa Majesté, et peut-être -irai-je avec vous à Venise. Cela vaut bien -mieux que de m'attendre à Londres. Nous en -avons encore pour une semaine au Sénat. Je ne -pourrais donc être chez vous avant le 14 ou le 15, -et je vous trouverais avec le feu au derrière pour -partir.</p> - -<p>Nous avons un temps abominable : chaleur humide, -pluie et froid se succèdent dix fois dans un -jour, ce qui me rend très malade. Le choléra est -toujours très fort à Amiens, mais il n'en sort pas. -Un bourg à trois quarts de lieue n'a pas eu un -seul cas.</p> - -<p>Je suis heureux que vous ayez approuvé ma -lettre à l'impératrice. Elle n'y a pas répondu ; -mais vous aurez vu que le sénatus-consulte ne -contient aucune des dispositions que je craignais. -Tel qu'il est à présent, il est sans importance ; -<span class="pagenum" id="pg218">-218-</span> cependant c'est un mauvais symptôme -qu'on l'ait proposé, et je crains un peu qu'on ne -me sache mauvais gré d'avoir le premier dit mon -avis sur la mesure qu'on méditait et qu'on a abandonnée. -C'est pour moi une raison de voter le -sénatus-consulte d'hier, quelque nul qu'il soit, ou -plutôt parce qu'il est nul ; autrement, j'aurais -l'air de bouder.</p> - -<p>Vous ne vous figurez pas la colère et le désespoir, -des parlementaires. Il est désagréable que -l'Europe montre pour l'empereur une considération -qu'elle n'a jamais accordée à Louis-Philippe ; -mais, si on a un peu d'amour pour son pays, on -doit être heureux de le savoir délivré de la guerre, -et même des <i>occasions</i> de guerre. Ces sortes de -sentiments honnêtes ne sont point à l'usage de -nos grands hommes, et M. Thiers ne pardonnera -pas à l'Europe de ne pas l'avoir choisi pour -médiateur.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous. Que -devient le Museum?</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg219">-219-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l91">XCI</h2> - - -<p class="date">Paris, 11 juillet 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je ne pourrais partir qu'après le sénatus-consulte, -selon toute apparence, après la fin de -la semaine prochaine. Notre sénatus-consulte sera -voté probablement en même temps que vous fermerez -boutique. Mais à ce voyage d'Italie je -vois plus d'une difficulté grave. La guerre n'est -pas finie et rien n'indique qu'elle finisse de sitôt. -Sans doute, il est très beau d'être pris pour médiateur ; -mais, quand on a affaire à des gens passionnés -ou furieux, on ne fait guère de besogne, -et il est plutôt à craindre qu'on ne soit entraîné -dans la querelle, au lieu de l'apaiser.</p> - -<p>Hier est arrivé ici l'envoyé de la Prusse, le petit -prince de Reuss, avec des propositions qu'on qualifie -d'extravagantes. De l'autre côté, en Italie, -on répond à nos propositions en demandant Rome, -et en faisant passer le Pô à Cialdini. Il aurait été -possible, je crois, d'agir plus poliment. Il y a ici -<span class="pagenum" id="pg220">-220-</span> un Piémontais, grand ami du roi, qui me dit que -Victor-Emmanuel n'a que le choix entre deux -partis, à se laisser entraîner par la révolution, ou -bien abdiquer. Tout cela ne promet pas un été ni -un automne très tranquilles, et je crains que nous -ne soyons obligés bientôt de nous mêler d'un duel -dont nous avons accepté d'être les témoins. On dit -que le prince Napoléon est envoyé en Italie. Des -trente-cinq millions de Français, il est le seul à qui -j'eusse donné l'exclusion. Lorsqu'on fait de pareils -choix, on s'expose à bien des embarras.</p> - -<p>Ma conclusion est celle-ci : c'est qu'il est absolument -impossible, quant à présent, de prendre -un parti. Aller en ce moment en Italie, c'est -s'exposer à périr de chaleur et se jeter dans tous -les ennuis d'un temps de guerre et de révolution. -Cette dernière objection, au reste, est peut-être -plus à mon usage qu'au vôtre et ne doit influer -en rien sur vos projets et sur vos décisions. Je -suppose que, dans quatre ou cinq jours, on verra -l'avenir un peu moins embarrassé qu'en ce moment. -Comme nous ne pouvons agir ni l'un ni -l'autre, le mieux est d'attendre.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je regrette de ne pas -<span class="pagenum" id="pg221">-221-</span> être présent au moment solennel où vous remettrez -les clefs du <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span> et prendrez congé -du gorille.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l92">XCII</h2> - - -<p class="date">Paris, 15 juillet 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Hier, contre l'attente générale, mais M. de -Boissy aidant, par un discours qui a ennuyé et -choqué tout le monde, la discussion du sénatus-consulte -a eu lieu, et tout a été bâclé en une heure -de temps, au lieu de durer trois ou quatre jours -comme on l'avait prévu. Il s'ensuit que je suis -libre, et que je pourrais partir pour <span lang="en" xml:lang="en">Bloomsbury -square</span> jeudi ou tout autre jour à votre choix. -Répondez-moi, au reçu de cette lettre, le jour qui -vous conviendrait après mercredi. Dans le cas où -vous auriez quelque partie de campagne, dîner -ou toute autre affaire, le jour ne me fait rien. Dites-moi -par quel train je dois partir ; car vous êtes -plus fort en ces matières que Bradshaw lui-même.</p> - -<p>Ici, personne ne s'étonne que l'Italie soit retenue -<span class="pagenum" id="pg222">-222-</span> par son traité avec la Prusse ; mais ce qu'on -n'aime pas, c'est que, à Milan, on jette des pierres -dans les fenêtres du consul de France ; qu'à Livourne, -on ait insulté des sœurs de la Charité françaises, -et qu'en Sicile on ait maltraité l'équipage -d'un bâtiment marchand français. Je ne parle pas -des portraits d'Orsini exposés à Milan et ailleurs. -Je n'ai garde de croire que ces aménités soient du -fait du gouvernement italien ou de la nation. -Elles sont l'œuvre du parti mazzinien ; mais le -gouvernement le ménage un peu trop, et finira par -s'en trouver mal. Quant à croire que l'empereur -veuille garder la Vénétie pour lui, ou même la -vendre, <i lang="la" xml:lang="la">credat Judæus Apella</i>.</p> - -<p>Les négociations continuent et la guerre aussi, -mais les premières plus activement que l'autre. -Cependant il n'est pas improbable qu'il y ait -encore une bataille pour disputer Vienne aux Prussiens. -La grande question est de savoir ce que -veulent faire les Hongrois. S'ils ne se soucient -pas de se faire casser les os pour la maison de -Habsbourg, tout sera fini dans quinze jours par -l'aplatissement de l'Autriche ; sinon, cela peut durer -encore longtemps. Aujourd'hui, on disait que la -<span class="pagenum" id="pg223">-223-</span> Prusse mettait un peu plus de modération dans -ses prétentions. J'en doute fort. M. de Bismark -voudrait tout terminer sans congrès, et il a raison. -Je ne sache pas que, dans cette affaire, nous demandions -rien pour nous, si ce n'est peut-être une -rectification insignifiante de frontières du côté de -Landau et de la vallée de la Sarre, encore la -chose est-elle très incertaine. On a très sagement -renoncé à envoyer le prince Napoléon en Italie ; -mais c'est déjà une grande faute d'avoir songé -à lui.</p> - -<p>J'ai eu des détails curieux sur la bataille de -Sadowa par un témoin oculaire. Un régiment -prussien de trois mille hommes n'avait, le soir, que -quatre cents hommes debout. Un bataillon saxon de -onze cents hommes, dont était le fils de madame de -Seebach, n'en avait plus que soixante-six ; ce fils -a été tué. Le frère de la princesse de Metternich a -été sauvé par miracle. Il paraît que le prince -Charles de Prusse a révélé les talents d'un grand -général. <i lang="la" xml:lang="la">Rara avis in terris.</i> Quant à M. de Bismark, -il est mon héros. Il me paraît, quoique -Allemand, avoir compris les Allemands et les avoir -jugés pour aussi niais qu'ils le sont. La grande -<span class="pagenum" id="pg224">-224-</span> affaire, à présent, est de deviner si de tout cela -résultera une révolution ou bien un ordre de choses -nouveau, et quel ordre!</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; à bientôt, j'espère! -La grande chaleur me fait du bien, et je vais tolérablement.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l93">XCIII</h2> - - -<p class="date">Saint-Cloud, 12 août 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>« Dites à M. Panizzi que, s'il passe par Paris, il -sera obligé d'aller dans une auberge, et que je -lui saurai gré de me donner la préférence. » -Voilà ce que l'impératrice m'a chargé de vous -dire hier.</p> - -<p>L'empereur est beaucoup mieux depuis son retour -de Vichy. Comme il est très nerveux et que, -depuis le commencement de la guerre, il n'a fait -aucun exercice, il était agacé et échauffé. Un jour -de beau temps le remettra. Mais, au lieu du beau -temps, c'est l'impératrice du Mexique qui lui tombe -sur les épaules. Elle est venue hier <i lang="it" xml:lang="it">in fiocchi</i>, à -<span class="pagenum" id="pg225">-225-</span> Saint-Cloud. J'ai été frappé de sa ressemblance -avec Louis-Philippe.</p> - -<p>Il paraît qu'il y a encore bien des nœuds à raboter -dans les affaires d'Allemagne et d'Italie. -L'ordre de concentration pour l'armée de Cialdini -a été un euphémisme assez habile pour arriver -à l'armistice et par suite à la paix. Il me semble -que la grande affaire à présent, c'est de remettre -de l'ordre dans les finances et dans l'administration. -Quelques lieues de territoire de plus ou de -moins ne valent pas la peine de se battre, et de -risquer son gain.</p> - -<p>Les épaules de madame de Montebello sont toujours -admirables. Elle a été sensible à votre souvenir -et vous en remercie. Elle se promenait un -jour au bois de Boulogne avec une chienne de -chasse non-muselée. Un des gardes veut confisquer -sa bête, qui était en contravention. Madame -de Montebello lui dit, avec les yeux tendres que -vous lui connaissez : « Ah! monsieur, mais c'est -la femme du chien de l'empereur! »</p> - -<p>On m'a invité pour Biarritz, mais je ne sais -quand j'irai. Ma lettre, celle dont je vous ai parlé, -a fait assez bon effet, car on m'en a cité un aphorisme -<span class="pagenum" id="pg226">-226-</span> qu'on avait retenu. A ce propos, il m'arrive -une drôle de chose : M. Rouher, hier, m'a demandé -si on m'avait dit quelque chose qui me concernait. -« — Rien ; qu'est-ce? — C'est qu'on vous donne la -plaque de grand officier. Il paraît qu'on veut vous -faire une surprise. » J'ai été un peu stupéfait. Puis -j'ai dit que j'étais très sensible à l'honneur et à la -marque de bienveillance, et j'ai ajouté : « Ne -vaudrait-il pas mieux cependant faire un emploi -<i>plus politique</i> de cette distinction? Cela ne -changera rien à mon dévouement. Cela peut en -donner à d'autres. De plus, je suis le plus oisif -et le plus inutile des hommes. Je me considère -comme très heureux. Je vis dans mon trou et -dans ma robe de chambre ; que ferais-je d'une -plaque? » Là-dessus, on m'a dit des banalités -obligeantes et fait promettre le secret. L'impératrice -ne m'a rien dit, et je n'ai pas osé <i lang="en" xml:lang="en">broach the -matter</i>. <i lang="la" xml:lang="la">Margaritas ante porcos.</i> Qu'en dites-vous?</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Il fait un temps -affreux, très mauvais pour l'agriculture.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg227">-227-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l94">XCIV</h2> - - -<p class="date">Saint-Cloud, 19 août 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis toujours ici et je n'en ai bougé, le 15 août -moins que jamais. L'impératrice a regretté que -vous ne fussiez pas venu passer la matinée avec -elle et souhaiter la fête à l'empereur et au prince. -Elle vous en voudra fort et vous menace d'une -apostrophe à la seconde colonne du <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> si, en -repassant, vous ne venez pas lui faire visite à -Paris. L'empereur est beaucoup mieux ; voilà -deux jours qu'il sort et se promène. Il a repris -son train de vie ordinaire, quoiqu'il soit encore -repris de temps en temps de petites atteintes -de fièvre. Je pense qu'un peu de chaleur aidant, -il serait tout à fait bien.</p> - -<p>On est toujours fort pacifique. Je ne pense pas -que, de votre côté, on insiste pour quelques lopins -de montagnes. L'important est d'avoir une frontière -stratégique. Quelques années de paix vous -feront plus puissant qu'une guerre qui vous donnerait -<span class="pagenum" id="pg228">-228-</span> quelques lieues de territoire contesté et -contestable. D'ici à longtemps, je crois que le -ci-devant empire ne vous gênera pas. Il est disloqué -par la guerre et probablement la paix le disloquera -encore davantage. La grande affaire est -de mettre de l'ordre dans les finances et d'approprier -aux mœurs italiennes les institutions militaires -de la Prusse, qui paraissent aujourd'hui le -τὸ καλόν. -Nous avons, nous, bien des réformes à -faire de ce côté-là, et beaucoup à apprendre. -Avec l'amour de la routine qu'on a dans ce pays, -la chose ne sera pas très facile.</p> - -<p>Je suis invité à Biarritz, si Biarritz il y a, ce qui -dépend de plusieurs futurs contingents. Pourtant -il est fort probable que, vers le commencement de -septembre, je ferai l'ornement de la terrasse que -vous connaissez. Le temps est redevenu, sinon -tout à fait beau, du moins tolérable, et nous faisons -de grandes promenades à pied et en voiture.</p> - -<p>Hier, nous sommes allés donner des prix aux -filles de sous-officiers décorés, qu'on élève aux -Loges, près de Saint-Germain. Elles ont chanté -très faux et nous ont montré des exemples d'écriture -et des livres tenus en partie double. Il -<span class="pagenum" id="pg229">-229-</span> y en avait deux cent douze presque toutes laides. -Sa Majesté en a embrassé une, et le courage lui -a manqué pour les deux cent onze autres. Le -prince a remis de sa main les prix aux lauréates, -avec un sérieux et un aplomb admirables.</p> - -<p>Le soir, on lit et on cause. Nulle étiquette. On -dîne en redingote. Nous sommes menacés d'un -gala et d'un dîner avec Sa Majesté mexicaine. -On lui donnera à manger ; mais je ne crois pas -qu'elle obtienne de l'argent ou des troupes. Je ne -serais pas surpris si, d'ici à peu de mois, Maximilien -abdiquait. Viendrait alors la république, -ou plutôt l'anarchie, suivie de près, je pense, par -les Yankees, la <i lang="en" xml:lang="en">Lynch Law</i> et une colonisation -anglo-saxonne. On me fait chercher pour la -promenade, je n'ai que le temps de vous serrer -la main. Adieu, mon cher Panizzi. On m'a donné -la plaque en question, ou plutôt la patente.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l95">XCV</h2> - - -<p class="date">Paris, 28 août 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Hier, j'ai quitté Saint-Cloud pour venir prendre -<span class="pagenum" id="pg230">-230-</span> mes derniers arrangements avant Biarritz. J'ai -laissé tout le château en bonne santé. Il n'y -a plus personne à Paris, tout le monde est en -villégiature ou bien aux conseils généraux. Par -conséquent, on ne fait pas de politique.</p> - -<p>L'impératrice du Mexique est partie très peu -contente de sa visite à Paris, et particulièrement -furieuse contre M. Fould, à qui elle a demandé de -l'argent et qui n'a pas voulu lui en donner. Elle va à -Miramar, probablement pour y préparer son installation. -Personne ne doute qu'elle n'y soit bientôt -rejointe par Maximilien, qui ne se soucie pas d'attendre -à Mexico le départ des troupes françaises. -Le mari et la femme paraissent irrités contre le -maréchal Bazaine. On prétend qu'il veut être, lui -aussi, empereur ou président du Mexique, et il y -a des gens qui croient la chose faisable, tout étant -possible chez ce peuple-là. Si j'en juge par les -échantillons que j'ai vus à Saint-Cloud, ce sont -des mammifères plus voisins du gorille que de -l'homme. Les Yankees seuls parviendront à les -dompter au moyen de la <i lang="en" xml:lang="en">Lynch Law</i> et des procédés -civilisateurs qu'ils savent pratiquer.</p> - -<p>Pourquoi a-t-on rappelé Mazzini? Ici, cela n'a -<span class="pagenum" id="pg231">-231-</span> pas fait un bon effet. On s'attend à de sérieuses -difficultés au sujet de Rome. Est-il vrai que -le pape et Antonelli lui-même soient devenus -plus traitables? Dites-moi dans quel état vous -trouvez les esprits et si on pense à constituer plutôt -qu'à défaire? Lorsque j'ai parlé à <i>mon hôte</i> -de Saint-Cloud du cadeau qu'on allait lui faire -« d'objets d'art enlevés à Venise », il a daigné -rire beaucoup et a demandé de qui je tenais la -nouvelle? En ce qui <i>nous</i> touche, il n'y a pas un -mot de vrai et je doute beaucoup du reste. Les -Autrichiens sont bien plus curieux d'argent que -de tableaux, et c'est, je pense, ce qui sauvera les -Titien et les Paul Véronèse de l'Académie de Venise.</p> - -<p>J'ai dîné samedi, en culottes courtes, avec la -princesse *** et son époux. Elle ressemble beaucoup -à la reine ; mais elle a des jambes, elle est -très jeune et a l'air aimable. Le consort a l'air de -n'avoir pas inventé la poudre. L'empereur était -<i lang="it" xml:lang="it">in fiocchi</i>, avec la Jarretière au genou. Le petit -prince a été très aimable et a fait une cour assidue -à la princesse.</p> - -<p>Nous venons d'avoir trois jours de beau temps. -<span class="pagenum" id="pg232">-232-</span> Aujourd'hui, un orage a ramené la pluie. Je n'ai -jamais vu de plus triste été ; j'espère que vous êtes -mieux traités de votre côté des Alpes. La princesse -Mathilde est à Belgirate sur le lac Majeur -jusqu'à la fin de septembre. Elle dit qu'elle espère -vous voir, si vous passez dans son voisinage.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et -ne m'oubliez pas. Dites-moi candidement où vous -aimez mieux vivre, en Italie ou en Angleterre?</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l96">XCVI</h2> - - -<p class="date">Biarritz, 8 septembre 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>La paix durera-t-elle, et que fera-t-on du côté -de Rome? Ici, comme vous pouvez bien vous le -représenter, nous ne savons absolument rien. -L'affaire même de la démission de M. Drouyn de -Lhuys est demeurée pour nous à l'état de mystère. -Ce qui me paraît probable, c'est que nous -allons quitter Rome, et qu'il va en résulter un -cri de douleur parmi tous nos dévots. Que vont -faire vos volontaires? Je n'en sais rien. Le mieux -<span class="pagenum" id="pg233">-233-</span> serait de demeurer tranquille et de laisser le malade -mourir de sa belle mort, accident qui me -paraît à peu près inévitable, tandis que la plus -petite persécution peut lui rendre un peu de vigueur. -C'est toujours le cas avec les femmes et les -prêtres.</p> - -<p>Nous avons ici une chaleur assez forte avec -des orages, qui ne rafraîchissent l'air que pour -quelques heures. On attend l'empereur, la semaine -prochaine, ainsi que la reine d'Espagne, -qui viendra nous faire visite avant de retourner -à Madrid. Madame de Lourmel est à la villa et se -rappelle à votre souvenir, ainsi que Varaigne. -Nous mangeons force ceps à l'ail et des pêches -gigantesques ; nous allons nous promener le long -de l'Adour ; enfin nous menons une vie très confortable -et très peu agitée.</p> - -<p>Je lis, lorsque je ne dors pas, un livre dont -malheureusement je n'ai qu'un volume. C'est -Burchard, qui parle beaucoup trop du cérémonial -et pas assez des mœurs privées et publiques. A -ce propos, comment faire pour me procurer l'ouvrage -complet?</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et ne -<span class="pagenum" id="pg234">-234-</span> vous persuadez pas que vous ne pouvez vivre qu'à -Londres. J'espère que la plage de Cannes ne -vous effrayera pas et je vous garantis qu'elle vous -fera du bien.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l97">XCVII</h2> - - -<p class="date">Biarritz, 14 septembre 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Il est question d'une ascension à la Rune pour -demain en très (trop!) nombreuse compagnie. -J'espère que nous en reviendrons sans jambes -cassées. L'empereur ne paraît pas très pressé de -nous joindre. Tantôt on nous annonce son arrivée, -tantôt on la renvoie aux calendes grecques. -Pour ma part, je voudrais bien le voir ici ; car, -sans nous amuser beaucoup, nous ne sommes pas -aussi sérieux qu'il convient à des gens aussi respectables -que nous tous. Malgré tout ce qu'on -peut dire contre les <i lang="en" xml:lang="en">blue stokings</i>, ils ont du bon -et c'est une grande ressource pour passer le -temps. Bien que je m'acquitte assez honorablement -de mon métier de courtisan, je me sens pris -parfois d'idées à la Bright, et j'ai envie de m'en -<span class="pagenum" id="pg235">-235-</span> aller vivre en homme libre dans quelque auberge -au soleil. On nous annonce la grande duchesse -Marie de Leuchtenberg, qui va peut-être nous -apporter un peu d'étiquette, quoiqu'elle s'en dispense -aussi chez elle, en voyage du moins.</p> - -<p>Le premier volume de Burchard, le seul que -j'aie, est ennuyeux. C'est un long cérémonial où -se trouvent çà et là quelques bons traits, comme, -par exemple, qu'on enterra le pape Innocent VIII -sans chemise, parce qu'on lui avait volé celle qu'il -avait en mourant.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous, soyez -patient et sage, et donnez-moi de vos nouvelles.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l98">XCVIII</h2> - - -<p class="date">Biarritz, 21 septembre 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Ce que je vous ai dit au sujet des bas bleus -m'était suggéré par le goût que je déplore chez -une personne que j'aime, pour des amusements -peu intellectuels. La raison est que l'éducation n'a -<span class="pagenum" id="pg236">-236-</span> pas été assez littéraire. L'avantage de la littérature -est de donner des goûts nobles, qui deviennent -de plus en plus rares dans ce monde sublunaire.</p> - -<p>L'empereur est tout à fait bien ; il arrive aujourd'hui. -Je ne pense pas qu'il ait été jamais sérieusement -souffrant ; mais la nature de son indisposition -est de rendre triste et morose. Il n'est -jamais très gai, et vous savez qu'un dérangement -du tube digestif produit sur l'économie un grand -effet, mais, je le répète, maintenant, tout va bien.</p> - -<p>Nous sommes partis pour la Rune, lundi dernier, -par une pluie battante. Nous avions pris une -grande résolution. Arrivés à Sare, chez Michel, -le temps s'est éclairci et le soleil a brillé par moments -au milieu des nuages. Cependant Michel -nous a dit que l'ascension était impossible, et il -nous a menés voir des grottes très curieuses à -deux lieues de Sare. Nous étions vingt-cinq à -cheval et six femmes en cacolets. Bien entendu -qu'il y a eu des cacolets cassés et des culbutes. -Une des grottes est le lit d'un grand fleuve souterrain, -orné de chauves-souris, de stalactites, etc. -L'autre, qui porte le nom harmonieux de <i>Sagarramurdo</i>, -<span class="pagenum" id="pg237">-237-</span> est un magnifique tunnel naturel, avec -une rivière au milieu, de proportions gigantesques. -Michel avait amené là une douzaine d'orphéonistes -qui ont chanté en chœur, accompagnés -par une espèce de flageolet très aigu, des -airs basques d'un caractère très original, qu'ils -ont terminés en criant : <i>Viva Imperatrisa!</i> Un -orage nous attendait à la sortie. Nous avons été -trempés jusqu'aux os ; mais il y avait bon feu -chez Michel et d'excellent sherry, dont probablement -il avait oublié de payer les droits. A minuit, -nous rentrions à la villa et nous nous mettions à -table.</p> - -<p>Le lendemain, personne n'était enrhumé. Une -dame se plaignait d'avoir un noir au genou, une -autre d'avoir été endommagée par la chute d'un -cacolet, dans une autre partie du corps. Je n'ai -rien pu vérifier. Il est probable que je resterai encore -ici une semaine.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Puisse saint Antoine, -votre patron, vous préserver de toute maladie, et -des tentations du malin!</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg238">-238-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l99">XCIX</h2> - - -<p class="date">Biarritz, 3 octobre 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Nous sommes toujours ici et on ne parle pas -encore de retour. L'empereur est bien, et son indisposition, -ou plutôt la série de ses indispositions, -n'a jamais eu un caractère grave. Il est fort préoccupé -de bien des choses qui apportent chacune -leur contingent d'embarras : le Mexique, la Vénétie, -l'Allemagne, le pape, les inondations, la -mauvaise récolte et les fusils à aiguille. Tout cela -est à solder à la fois, et je crains que la prochaine -session ne soit difficile. M. Fould est ici et paraît -content de l'état des finances. Il prétend même -qu'en faisant des économies, sur bien des inutilités, -il se fait fort de trouver de l'argent pour les -choses sérieuses et utiles.</p> - -<p>J'ai lu dans le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> une lettre très curieuse sur -l'insurrection de Palerme. Le respect pour la -propriété et la continence des insurgés est inexplicable. -Cela m'a rappelé les barricadeurs de -<span class="pagenum" id="pg239">-239-</span> Paris en 1848, qui n'ont ni pillé ni violé, bien que -ces deux manières de se divertir dussent être -bien agréables à des gens qui avaient à peine des -chemises. Avez-vous quelque donnée sur les affaires -de Palerme et sur les auteurs du mouvement, -qui paraissent avoir échappé? Je vois aussi que -Mazzini a été élu député à Messine, ce qui ne me -plaît guère.</p> - -<p>Je suis fâché de ce que vous me dites de lady ***. -Elle a tort sans doute et la peur du diable l'a rendue -plus bête qu'il n'est permis ; mais il faut passer -beaucoup à de vieux amis et ne pas s'apercevoir -de toutes les sottises qu'ils font, surtout quand -on ne peut ni les empêcher ni les réparer. Je vous -en parle avec d'autant plus de connaissance de -cause, que je pratique souvent l'avis que je vous -donne. Il faut plaindre lady *** d'être tombée en -mauvaises mains, mais ne pas l'abandonner -tout à fait. Un jour donné, vous pourriez lui être -utile, et, si vous cessiez tout à fait de la voir, vous -le regretteriez peut-être, s'il lui arrivait malheur.</p> - -<p>Les journaux me remplissent d'inquiétude au -sujet de ma cave, qui doit avoir été envahie par -la Seine. Comment mon vin se sera-t-il comporté -<span class="pagenum" id="pg240">-240-</span> au milieu de ce désastre? Je n'en reçois aucune -nouvelle. Heureux mortel, qui possédez des caves -aussi vastes que les souterrains de Persépolis, et -remplies!</p> - -<p>Le temps se remet lentement, mais il se remet. -Avant-hier, notre auguste hôtesse, madame de -Lourmel et une autre dame, étant à batifoler sur -les rochers auprès du phare, ont été surprises par -deux furieuses lames. Elles prétendent n'en avoir -eu qu'au-dessus des jarretières. J'étais à quelques -pas d'elles et j'ai eu grand'peur qu'elles ne fussent -emportées. Si elles avaient essayé de courir sur les -rochers couverts d'herbes humides, elles seraient -tombées, et alors il y aurait eu une drôle d'oraison -funèbre à faire. Toutes me chargent de leurs souvenirs -et de leurs compliments pour vous. Je ne -pense pas que nous soyons de retour à Paris avant -le 10 de ce mois.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg241">-241-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l100">C</h2> - - -<p class="date">Biarritz, 17 octobre 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Nous employons très activement le temps qui -nous reste et nous faisons tous les jours d'assez -longues excursions. L'empereur a repris son -activité, et, ce qui vaut encore mieux, sa gaieté.</p> - -<p>Nous avons fait hier en chemin de fer, en voiture -et à pied, une promenade de six heures dans -le voisinage de la Rune. A ce propos, je vous dirai -que, sous peu, votre grand exploit équestre -perdra beaucoup de son mérite aux yeux de ceux -qui n'auront pas connu cette montagne. Elle est -traversée par une route et on pourra bientôt arriver -en voiture jusqu'à son sommet ; c'est-à-dire -qu'on a fait une route, de Saint-Jean de Luz à -Sare, des plus pittoresques et pourtant des plus -douces pour les bêtes et les gens.</p> - -<p>Je pense que le retour à Paris sera marqué par -de grands remue-ménage ministériels. Il me -semble impossible que le maréchal Randon, le ministre -<span class="pagenum" id="pg242">-242-</span> actuel de la guerre, demeure en place. De -grandes dépenses seront nécessaires pour réorganiser -l'armée et surtout pour renouveler son armement -en lui donnant des fusils à aiguille. Par suite -de cela, je crains fort pour notre ami M. Fould, -dont le système économique s'arrange mal avec -la nécessité de payer cher et vite une grande quantité -de fusils. Il trouverait, je pense, le moyen de -faire les changements indispensables avec un peu -de temps et sans emprunt, ni taxes nouvelles ; mais -on veut ne pas attendre, et ne pas interrompre -les travaux publics. D'un autre côté, il ne manque -pas de gens qui l'attaquent en secret et ouvertement -auprès du <i>maître</i>. Il y a quelque temps que -je vois l'orage se former et grossir, et je l'ai -averti. Je ne sais quelle résolution il prendra. S'il -quitte le ministère, ce sera une chose très fâcheuse -pour le gouvernement ; car il n'est pas facile à -remplacer et les successeurs qu'on lui donne déjà -sont des plus effrayants. Tout cela est fort triste. -La session prochaine s'annonce assez mal et -l'opposition aura beau jeu, à coup sûr.</p> - -<p>Je voudrais bien qu'à Rome les choses se passassent -en douceur. Je sais que le gouvernement -<span class="pagenum" id="pg243">-243-</span> italien et même Ricasoli ont les meilleures intentions -du monde ; mais le pape fera tant de bêtises, -il est si à court d'argent, et ses fidèles sujets sont -tellement travaillés par Mazzini et consorts, que -je ne vois pas moyen d'empêcher une catastrophe. -Elle aurait chez nous un retentissement du diable -et augmenterait encore nos embarras.</p> - -<p>Nous partons d'ici dimanche prochain, après le -saint sacrifice de la messe, et nous serons le 22 -dans la nuit à Paris. Je pense y rester au moins -une huitaine de jours et puis prendre mon vol pour -Cannes. Il me paraît difficile qu'on aille à Compiègne -cette année, car on a tant de choses à faire! -D'ailleurs, je suis bien déterminé à quitter pour -cette année le métier de courtisan. Vous ne vous -doutez pas combien il est fatigant.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et -donnez-moi de vos nouvelles à Paris.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg244">-244-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l101">CI</h2> - - -<p class="date">Paris, 25 octobre 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je reviens à l'affaire de lady ***. Elle a tort, cela -saute aux yeux ; mais, permettez-moi cependant -de vous dire que vous attribuez parfois à méchanceté, -de sa part, ce qui, à moi, me semble n'être -que la sottise d'une pauvre femme livrée aux prêtres, -ayant peur du diable, et prête à tout faire -pour n'avoir pas affaire à lui. La dame a toujours -prétendu aux grands sentiments et à l'effet. Je -trouve qu'un juge impartial s'étonnera que vous -vous en preniez à des mots de jargon de belle -dame. Une femme en faisant l'amour dit qu'elle -<i>meurt</i>. Tout cela n'est que forme de style. Le fond -de l'affaire est celui-ci : Une amie que vous avez -connue libérale, bonne enfant, philosophe, est -devenue grincheuse, dévote outrée, vouée aux -prêtres et à la racaille courtisanesque. Ce n'est -plus la même femme, laissez-la.</p> - -<p>A propos de différends, il paraît qu'il y en a eu -<span class="pagenum" id="pg245">-245-</span> de graves entre Sa Majesté et notre ami Fould. -Je pense que cela est raccommodé à présent, et j'y -ai travaillé selon mes petits moyens. Il me semble -que tout le monde y gagnera, particulièrement le -maître.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je suis revenu ici en -pas trop mauvaise santé, sauf un rhume qui est -une mauvaise affaire pour moi. L'air de Biarritz -est vraiment très bon. Je regrette de ne pouvoir -en dire autant de la cuisine.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l102">CII</h2> - - -<p class="date">Paris, 28 octobre 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je conçois parfaitement tout le chagrin que -vous donne cette triste affaire. Elle me rappelle -des souvenirs encore pénibles. Lorsqu'on perd -l'estime qu'on avait pour un <i>ami</i>, et surtout -pour une <i>amie</i>, cela vous gâte tout le passé. -On n'a plus même les souvenirs du bon temps, -qui n'est plus. Pourtant, je tiens toujours à mon -opinion. Il me semble que vous attachez à des -<span class="pagenum" id="pg246">-246-</span> phrases de mélodrame, une importance qu'elles -ne méritent pas. <span lang="en" xml:lang="en">Milady</span> a été toujours portée -à la déclamation, et c'est, d'ailleurs, le défaut -de la plupart des femmes. Tant qu'elles sont -jeunes et jolies, cela ne va pas mal. On ne s'en -aperçoit que lorsqu'elles vieillissent. Il y a une -douzaine d'années qu'un malheur semblable au -vôtre m'est arrivé. Seulement il n'y avait pas -de politique et pas trop de religion dans l'affaire. -J'en ai été horriblement affecté, d'abord pour -le fait en lui-même, ensuite par l'indignation -que me causait l'injustice avec laquelle on m'avait -traité. Je me mets à votre place et je vous -plains de tout mon cœur.</p> - -<p>Je crois complètement arrangée l'affaire de -Fould, ce qui me réjouit. La session ne sera pas -des meilleures, à ce que je crains ; mais, sauf l'affaire -du Mexique, il me semble qu'on pourra s'en -tirer heureusement.</p> - -<p>Je compte partir pour Cannes, dès que la crémaillère -sera pendue dans mon logement, c'est-à-dire -d'aujourd'hui en huit, à peu près. Je ne -serai donc pas à Paris quand M. Gladstone y -viendra ; mais il verra sans doute M. Fould, qui -<span class="pagenum" id="pg247">-247-</span> se fera un plaisir de le présenter. Si vous écrivez -à M. Gladstone, vous pourrez le lui dire. Je suis -persuadé que l'empereur aura beaucoup de plaisir -à le voir.</p> - -<p>On m'a fait, dans un journal belge, successeur -de Bacciochi, et, dans un allemand, ministre de -l'instruction publique. Je ne réclamerai que -lorsqu'on me fera évêque.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je suis bien fâché de -vous savoir souffrant. Je voudrais vous édifier au -sujet de Cannes ; mais la place me manque, je -reprendrai ce sujet à ma première lettre.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l103">CIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 30 octobre 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je vous l'ai dit dès le commencement, vous -exigez beaucoup de lady ***. Une femme qui se -convertit a peur du diable ; elle est menée dès -lors par les gendarmes du bon Dieu, chargés -de réprimer le diable, <i lang="la" xml:lang="la">id est</i> les prêtres. Vous -<span class="pagenum" id="pg248">-248-</span> autres, philosophes, vous êtes parfois trop sévères -pour les dévots. Vous les trouvez méchants ; -ils ne sont que faibles. Il faut peut-être se tenir à -distance d'eux, mais ne pas les juger comme vous -jugeriez un philosophe, votre confrère. Enfin, ce -qui est fait est fait. Le temps adoucira tout.</p> - -<p>J'ai fait ma visite d'adieu à Saint-Cloud. J'ai -trouvé le <i>maître</i> de la maison en excellente santé -et très gai, <i>madame</i> aussi. Le prince impérial -était aussi très gaillard. Il est probable qu'il n'y -aura pas de Compiègne cette année.</p> - -<p>Miss Lagden et mistress Ewer sont parties ce -soir pour Cannes. Elles me chargent de vous dire, -une fois pour toutes, que vous y seriez le bienvenu -et qu'elles auraient soin de vous comme de -moi. J'ajouterai que nous avons à notre disposition -le docteur Maure, qui est un bon médecin et -des plus dévoués ; qu'il y a, de plus, un médecin -anglais et un italien, le docteur Buttura, tous les -deux intelligents, outre le soleil, l'air de la mer, -la vue des bois et des Alpes, et de très bonnes -selles de moutons. Des fiacres pour les gentlemen -qui ne veulent pas se promener à pied ; -des barques pour voguer sur le golfe presque -<span class="pagenum" id="pg249">-249-</span> toujours uni comme une glace ; la présence -d'Édouard Fould et de sa cuisinière, artiste sublime, -et des grives <i>aux baies de myrte</i>, chez le -docteur Maure, complètent le tableau de Cannes. -Le <i lang="en" xml:lang="en">drawback</i> est l'absence de belles dames, -peu ou point de soirées, et manque absolu de -livres.</p> - -<p>Adieu ; portez-vous bien et soignez-vous. J'ai -prévenu M. Fould du passage de M. Gladstone. -Non seulement il fera plaisir à M. Fould en allant -le voir, mais je crois qu'il lui ferait de la peine -en n'y allant pas.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l104">CIV</h2> - - -<p class="date">Paris, 2 novembre 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Voilà le pape en train de faire des bêtises. C'était -à prévoir : comme un prunier pousse des prunes, -tout de même, un niais fait des niaiseries. Il -parle de fuite lorsqu'il n'est plus question de le -mettre à la porte. Il a le goût du martyre, mais où -ira-t-il? Je ne puis pas trop concevoir que le gouvernement -<span class="pagenum" id="pg250">-250-</span> anglais ait un intérêt quelconque à attirer -le pape à Malte. Autant vaudrait introduire -des rats dans sa maison. Pourtant, ici nos politiques -de l'opposition croient que M. Odo Russell -travaille à cela depuis plusieurs années, et ils disent -que ce serait un grand malheur pour la -France. Pour moi, je tiens que le grand malheur -serait si Sa Sainteté venait chez nous. Ce serait -assurément un hôte très incommode. Je ne me représente -pas trop ce que M. Gladstone est allé lui -dire. Probablement la conversation a été plutôt -littéraire que politique.</p> - -<p>Je vois ici quelques Anglais très effrayés des -progrès que fait la réforme en Angleterre, entre -autres lord Cowley. Vous vous rappelez qu'il y a -longtemps que nous notions les progrès de la démocratie -dans votre pays. Aujourd'hui, ce n'est -plus par des fentes qu'elle se glisse, elle fait des -brèches, et Dieu sait où elle s'arrêtera. Il me semble -voir des enfants qui jouent avec des allumettes -phosphoriques dans un bâtiment plein d'étoupes.</p> - -<p>Je suis désolé de la maladie de lord Ashburton ; -dit-on qu'il y ait quelque espoir de guérison ou -s'il y a danger de mort? Ce serait une sorte d'espoir -<span class="pagenum" id="pg251">-251-</span> aussi. Je plains sa pauvre femme de tout -mon cœur. L'accident arrivé à votre ami au club -est bien moins triste. Après un boulet de canon, -qui vous tue glorieusement, c'est assurément ce -qui peut arriver de mieux à un honnête homme. -Je trouve qu'il n'y a rien de si embêtant que la -douleur et, quand ou peut l'éviter, c'est un grand -point. Bien entendu, qu'on ait le temps de dire un -<i lang="la" xml:lang="la">in manus</i>, ou qu'on ait dans sa poche une absolution -<i lang="la" xml:lang="la">in articulo mortis</i> de notre saint-père.</p> - -<p>Pour quitter ce vilain sujet, je suis charmé de -voir que vous ne faites pas tout à fait fi de mes -gigots de Cannes. Nous allons nous mettre en quête -d'un appartement convenable à votre grandeur -avec un water-closet, comme vous dites si chastement, -à proximité. La fréquentation des Anglais -a beaucoup augmenté votre modestie naturelle. -Vous rappelez-vous des maisons à Rome, où le -<span lang="en" xml:lang="en">water-closet</span>, sans <i lang="en" xml:lang="en">water</i> et sans <i>clôture</i>, est -sur l'escalier, le trône caché par un rideau très -court, en sorte qu'on voit les jambes de la personne -assise? Je me souviens d'avoir vu de très -jolies jambes de cette façon, et je fus si bête, que -je hâtai le pas.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg252">-252-</span> Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et -soignez-vous. On dit qu'on va vendre la collection -Blacas. Le <span lang="en" xml:lang="en"><span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span></span> est-il en fonds pour -acheter? Il y a de bien belles choses.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l105">CV</h2> - - -<p class="date">Paris, 7 novembre 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je reçois votre lettre, qui me fait beaucoup de -peine pour beaucoup de raisons ; la première, à -cause de vous ; la seconde, à cause de moi ; la -troisième parce que je vois avec chagrin votre -nature originale modifiée, et permettez-moi de le -dire, un peu pervertie par le contact des Anglais. -Rien n'est plus désagréable que d'avoir cette maladie -peu poétique qu'on appelle la courante ; mais -se rendre malade pour la dissimuler serait la pire -chose du monde. Il est possible, je pense, de remédier -à cela. Je ne sais si je vous ai donné un -remède arabe, dont nos gens se trouvent très bien -en Afrique. On met dans un bol de la gomme arabique -pulvérisée, une once ou une demi-once, et -<span class="pagenum" id="pg253">-253-</span> on y ajoute de l'eau, goutte à goutte, de manière -à en former une pâte assez épaisse, qu'on avale. -Joignez-y un peu de sucre, si vous voulez. Cela -opère de deux manières : médicalement et physiquement. -Cela calme l'inflammation du tube intestinal, -et cela le revêt d'une sorte de couche -solide qui le met à l'abri des irritations pendant -quelque temps. Je sais force officiers qui s'en -sont trouvés merveilleusement. Permettez-moi -d'espérer, mon cher ami, que vous ne renoncez -pas tout à fait à vos projets et que vous vous appliquerez -à concilier l'<i lang="la" xml:lang="la">utile dulci</i>, les soins de -votre ventre et ceux de votre santé générale.</p> - -<p>J'ai d'assez mauvaises nouvelles de Rome. Il paraît -qu'on s'agite beaucoup. Le pape, de son côté, -ne manque pas une sottise, à faire ou à dire. On -paraît craindre que, aussitôt après le départ du -corps d'armée, il y ait une révolution. C'est l'espoir -des mazziniens, et il y a, dit-on, à Rome, un -parti qui y pousse. On prétend ici que Ricasoli y -aide de tout son pouvoir, tant parce que c'est son -opinion, que par esprit d'hostilité personnelle -contre l'empereur. Il me semble qu'il y a un peu -d'exagération.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg254">-254-</span> S'il arrivait quelque catastrophe, cela nous -mettrait dans la position la plus difficile et la -plus dangereuse ; car il est triste de le dire, mais -c'est la vérité, le <i>papisme</i> est ici presque général. -Voltaire a fait un <i lang="it" xml:lang="it">fiasco solenne</i>, et l'infâme -est plus puissant que jamais. Vous noterez -que toutes les inspirations déplorables qu'on -donne au pape lui viennent de France.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; donnez-moi promptement -de vos nouvelles. Je pars ce soir. L'impératrice -est très enrhumée ; l'empereur est parfaitement -bien.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l106">CVI</h2> - - -<p class="date">Cannes, 18 novembre 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je connais votre maladie et je la crois très -remédiable. Il vous faudrait de deux choses l'une : -ou bien un médecin, homme d'esprit et assez patient -pour vous écouter souvent sur le sujet gastrique. -Cela ne se rencontre que très rarement, -les docteurs habiles ne donnant pour l'ordinaire -leur attention qu'à des cas graves. Ou bien, il -<span class="pagenum" id="pg255">-255-</span> faut être votre médecin à vous-même, à l'exemple -de votre compatriote Tibère, empereur calomnié -par ce polisson de journaliste nommé -Tacite. Il s'agit, et cela vaut la peine qu'on y -réfléchisse très sérieusement, de rechercher par -des expériences, ce qui convient et ce qui ne -convient pas à votre estomac. Essayez d'abord de -boire à vos repas de l'eau de Saint-Galmier ou -de l'eau de Condillac. Il est très probable que -vous vous en trouverez bien. Essayez encore de -prendre un peu de carbonate de soude, avant -de manger. Enfin, essayez encore quelque chose -de plus simple, c'est de changer les heures de -vos repas.</p> - -<p>Soyez convaincu qu'après un mois d'étude, -vous aurez trouvé le régime qu'il vous faut -suivre, et alors ce n'est plus qu'une affaire de -fermeté pour persévérer et ne pas manquer à la -loi qu'on se sera prescrite et dont on ne doit jamais -s'écarter sous peine de retomber dans la -série des petits maux innomés, qui sont, en -réalité, très lamentables, bien qu'il ne se trouve -personne pour vous plaindre.</p> - -<p>Je désire beaucoup que ce que vous me dites -<span class="pagenum" id="pg256">-256-</span> de Ricasoli soit vrai ; je croyais qu'il avait une -dent contre nous et particulièrement contre l'empereur. -Il est bien naturel qu'il agisse dans l'intérêt -de son pays ; la seule chose qu'on puisse -lui demander, c'est de ne pas susciter gratuitement -des embarras aux autres, sans avantages -pour lui-même.</p> - -<p>Autant qu'on en peut juger par les dernières -nouvelles, il semble, au reste, que le gouvernement -italien soit bien d'accord avec le nôtre sur -la question romaine. Il veut empêcher qu'il n'y -ait du tapage à Rome tant que le pape vivra, -et c'est, je crois, ce qu'il faut souhaiter pour -la France et pour l'Italie.</p> - -<p>Vous savez quelle est ma façon de penser sur -le pape et les prêtres. Je déplore tous les jours que -François I<sup>er</sup> ne se soit pas fait protestant. Mais, -puisque nous avons le malheur d'être catholiques, -il nous faut dix fois plus de prudence pour vivre -en paix. Si une excitation religieuse venait s'ajouter -à tous les ferments que nous possédons, -nous irions assurément et très rapidement à tous -les diables. Le pouvoir de ces gens-là est encore -immense, malgré Renan et tous les philosophes, et -<span class="pagenum" id="pg257">-257-</span> ils ont encore bien des couleuvres à nous faire -avaler.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Méditez la partie -médicale de ma lettre. Veuillez vous souvenir, de -plus, qu'il y a dans le monde une petite ville -nommée Cannes, où, depuis huit jours, on ne voit -guère un nuage, et où il fait presque trop chaud ; -où enfin il y a des gigots de mouton excellents -que nous serions charmés de vous faire manger.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l107">CVII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 29 novembre 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'espérais que <i>nous</i> achèterions la collection -Blacas. Je trouve que vous la payez cher ; mais, -à tout prendre, vous faites une très bonne affaire. -Vous n'aviez rien de très beau en fait de camées -et de pierres gravées, et vous gagnez un certain -nombre d'objets admirables, quoique plusieurs -des signatures des pierres gravées soient fausses -(ceci <i lang="la" xml:lang="la">inter nos</i>). Les vases ne sont guère remarquables. -<span class="pagenum" id="pg258">-258-</span> La toilette romaine d'argent, quoique -d'un très bas temps, est un morceau unique. Il -y a une tête d'Esculape dont on fait grand cas, -et qui, à mon avis, est médiocre. Je n'ai pas -examiné la collection de médailles. Il y a une -suite romaine en or qui, dit-on, est très belle. Au -résumé, je vous fais mes compliments, veuillez -les faire à Newton et à M. Disraeli.</p> - -<p>Votre Angleterre, mon cher ami, s'en va à tous -les diables. Feu notre regretté ami lord Palmerston -y a beaucoup contribué. Souvenez-vous qu'un -jour son nom sera maudit pour la plus grande -faute qu'homme d'État ait commise, son refus -de reconnaître conjointement avec nous la Confédération -du Sud. Vous vous moquez de nous -pour notre affaire de Mexico, dont heureusement -nous nous tirons, la queue entre les jambes ; mais -vous aurez la plus lourde part des conséquences.</p> - -<p>Je voudrais que le pape fût dans le sein d'Abraham. -S'il avait sous sa tiare un grain de cervelle, -tout s'arrangerait au mieux. Le malheur -est qu'il est une honnête bête, et un bon chrétien. -Il est poussé par nos plus mortels ennemis, qui -<span class="pagenum" id="pg259">-259-</span> ne désirent qu'une chose, c'est d'en faire un martyr -et des reliques.</p> - -<p>Il n'est que trop vrai que notre amie, <i>madame -de la Rune</i><a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> veut aller à Rome. Tous les gens -de la maison, surtout les principaux commis, -s'y opposent tant qu'ils peuvent. Je crains bien -que <i>monsieur de la Rune</i>, qui a une peur bleue -des scènes, n'ose pas dire son veto. A présent, -figurez-vous les conseils que peut donner quelqu'un -qui n'a peur de rien et qui ne voit les -choses qu'au point de vue chevaleresque!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> L'impératrice.</p> -</div> -<p>Il y a, comme on dit, à boire et à manger, dans -la circulaire de Ricasoli. Si les Romains l'entendent -bien, je pense qu'ils mettront le saint-père -à la porte. La chose en elle-même me serait -particulièrement agréable, n'étaient les fâcheuses -conséquences qui peuvent en résulter pour -nous. Il est triste de confesser que nous -sommes bêtes ; mais je suis convaincu que rien -ne pourrait être plus funeste à la dynastie régnante -que la fuite de ce vieux prêtre.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; vous ne me parlez ni -<span class="pagenum" id="pg260">-260-</span> de votre santé ni de Cannes. Nous avons <i>trop</i> -de soleil. Venez donc!</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l108">CVIII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 7 décembre 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai vu avec plaisir que la démonstration de -lundi dernier était tournée, comme on dit, en -eau de boudin. Cela n'empêche pas que la chose -ne soit bien grave. Il suffit de voir la façon dont -on en parle, et les éloges que le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> donne aux -ouvriers <i>intelligents</i>, <i>etc.</i>, qui exécutaient cette -parade. On se réjouit qu'il n'y ait eu que vingt-cinq -mille hommes à la procession, mais soixante-dix -mille billets ont été vendus, et c'est bien du -monde. Quelle est la vérité sur le fénianisme? -Est-ce un <i lang="en" xml:lang="en">hoax</i> dans lequel le gouvernement -donne tête baissée, ou bien la chose est-elle réellement -sérieuse? Mais quelle est la situation de -l'Angleterre, et quel rôle va-t-elle jouer dans la -question d'Orient?</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg261">-261-</span> Grâce à Dieu, il paraît que le voyage de madame -de la Rune est tombé dans l'eau. Du moins -j'ai des rapports de gens bien informés qui disent -qu'il n'en est plus question. Si, comme je le crois, -l'affaire s'est faite et défaite en famille et sans -éclat, tout est pour le mieux.</p> - -<p>La prospérité de ces canailles de Yankees est -effrayante. Près d'un milliard de surplus dans -leur budget, après quatre années de guerre! Le -discours du président Johnson ne nous promet -pas poires molles, ni à vous non plus. Quoi que -vous en disiez, c'était dans l'œuf qu'il fallait -écraser l'aigle américaine (pour parler comme -Victor Hugo). Et, si l'annexion de la Savoie a pu -avoir sur lord Palmerston l'influence que vous -dites, et l'a empêché d'accepter l'offre d'une intervention -à frais communs, cela prouve encore -davantage qu'il était bien vieux quand il est -mort.</p> - -<p>Je crois que le pape s'en ira de Rome, car il -est bête et il est conseillé par de méchantes bêtes. -Il nous donnera une belle occasion de faire des -sottises. J'ai encore quelque espoir qu'on se contentera -<i>d'en dire</i>. Pourvu qu'il n'emporte pas les -<span class="pagenum" id="pg262">-262-</span> archives du Vatican, nous nous consolerons, moi -du moins, et vous aussi, je pense.</p> - -<p>Nous attendions ici Du Sommerard. Au moment -où il allait partir, on l'a mis en réquisition pour -l'Exposition universelle, et le voilà attaché à la -chaîne <i lang="la" xml:lang="la">in æternum</i>, c'est-à-dire jusqu'à la fin de -l'année prochaine.</p> - -<p>On nous annonce l'arrivée prochaine de Cousin -et de Barthélemy-Saint-Hilaire. Édouard Fould, -avec une incomparable cuisinière, sera ici le 20. -Elle fait des sauces à se lécher les doigts jusqu'au -coude!</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je respire assez bien -pourvu que je ne sorte pas le soir, pourvu que -je fasse attention à tout, triste chose! Heureux -temps que celui où l'on peut ne faire attention à -rien!</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l109">CIX</h2> - - -<p class="date">Cannes, 21 décembre 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Rien n'est encore décidé au sujet du voyage qui -nous inquiète. Le général Fleury, que je viens de -<span class="pagenum" id="pg263">-263-</span> voir, m'en donnait l'assurance, il y a une heure. Je -crois, pour ma part, que l'inconcevable discours -d'adieu de Sa Sainteté aux officiers français a fait -plus d'effet que tous les raisonnements qu'on a pu -faire. Les Vénitiens d'autrefois disaient qu'ils -étaient Vénitiens avant d'être chrétiens ; notre auguste -hôtesse est impératrice avant d'être chrétienne.</p> - -<p>Le général Fleury paraissait extrêmement content -du roi, et de Ricasoli encore plus. Il me dit -que c'est un homme tout d'une pièce, sur la parole -duquel on peut compter absolument. Ici, on -est très content du discours du roi à l'ouverture -du Parlement.</p> - -<p>On nous annonce ici pour demain l'arrivée de -lord Russell, qui viendrait faire quelque séjour, -car on lui cherchait une villa, <i lang="la" xml:lang="la">rara avis</i>, en ce -moment, où tout est plein. J'irai lui faire ma -cour dès que je le saurai installé.</p> - -<p>Malgré la lune et le soleil, je ne suis guère content -de ma santé. Je respire tous les jours plus -difficilement. Quelquefois j'en prends mon parti, -d'autres fois cela m'agace et me donne les <i lang="en" xml:lang="en">blue-devils</i>. -Je ne puis m'empêcher de regretter, comme -<span class="pagenum" id="pg264">-264-</span> le roi don Alphonse le Chaste, de n'avoir pas été -consulté pour l'arrangement du monde. Il eût été -bien facile de le faire moins bête, et, s'il était nécessaire -d'y faire entrer la mort, j'aurais du moins -voulu en ôter la souffrance.</p> - -<p>Adieu, mon cher ami ; votre bienheureux patron -saint Antoine vous en préserve!</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l110">CX</h2> - - -<p class="date">Cannes, 27 décembre 1866.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Le voyage de madame de la Rune est à tous -les diables, et elle y a renoncé sans perdre sa -belle humeur. Le <i lang="la" xml:lang="la">quomodo</i> est encore un mystère -pour moi, qui n'est pas éclairci. Jugeant par -son caractère, que je connais assez bien, je suis -porté à croire que la sortie de <i>Pio Nono</i> au général -Montebello, qui n'était ni charitable, ni -chrétienne, ni polie, ni politique, a plus fait que -tous les arguments pour changer sa résolution. -Ce qui me surprend, c'est que M. Ricasoli s'était -montré d'abord très favorable au voyage en question ; -<span class="pagenum" id="pg265">-265-</span> <i>il en attendait beaucoup</i>. C'est ainsi qu'il -s'en est exprimé devant le général Fleury à Florence.</p> - -<p>La tranquillité de Rome et de l'Italie déconcerte -beaucoup nos cléricaux. Ils seraient charmés -d'avoir un martyr de plus à mettre dans leurs -litanies. Que cela dure encore quelque temps. -<i lang="la" xml:lang="la">Non vixerit annos Petri.</i> J'espère qu'alors ce sera -une affaire finie et qu'on inventera autre chose. Il -serait monstrueux, en effet, qu'on fît encore un -pape avec un collège composé comme il est en -majorité d'Italiens, et d'Italiens en quelque sorte -<i lang="it" xml:lang="it">fuorisciti</i>. Je ne pense pas que la catholicité se -soumette. Ou l'on fera une nouvelle application -du suffrage universel, ou l'on mettra la clef sous -la porte, et nous irons fouiller dans les archives -du Vatican.</p> - -<p>Il est très vrai que la loi sur le recrutement -de l'armée, ou plutôt le système mis en avant, -cause beaucoup de mécontentement, mais surtout -dans la bourgeoisie, et il est à remarquer -que l'opposition orléaniste, dont le <i>Journal des -Débats</i> est la plus pure expression, se signale -surtout par ses attaques, après avoir crié par-dessus -<span class="pagenum" id="pg266">-266-</span> les toits à l'imprévoyance du gouvernement -qui n'arme pas en sentant M. de Bismark -sur la frontière. Il n'est que trop vrai qu'à force -de prêcher que le souverain bien est l'argent, -on a profondément altéré les instincts belliqueux -de la France, je ne dis pas dans le peuple, mais -dans les classes élevées. L'idée de risquer sa vie -est devenue très répugnante, et ceux qui s'appellent -les honnêtes gens disent que cela est bas -et grossier. Ces messieurs en feront tant, qu'ils -obligeront l'empereur à se jeter dans les bras du -populaire, à quoi, d'ailleurs, il a toujours eu -quelque propension. On m'écrit que, lorsqu'il est -rentré de Compiègne à Paris, les ouvriers et les -gens du peuple l'ont reçu avec un enthousiasme -qui semblait une protestation contre l'opposition -des gens en habits noirs.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; bonne fin d'année, -bon commencement de l'autre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg267">-267-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l111">CXI</h2> - - -<p class="date">Cannes, 7 janvier 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai fait visite avant-hier à lord Russell, que j'ai -trouvé revenant de la promenade, dans le costume -de M. Punch, avec <span lang="en" xml:lang="en">milady</span>. Il m'a paru mieux portant, -moins maigre, mais cependant fatigué et -l'air d'un homme qui n'espère plus rien. J'entends -plusieurs Anglais d'ici dire qu'il est très -possible, voire probable, que lord Derby tienne -encore cette session. <span lang="en" xml:lang="en">Milord</span> et <span lang="en" xml:lang="en">milady</span> ont été, -d'ailleurs, très aimables. Je n'ai pu réussir à les -faire parler politique. Ils ont amené une ribambelle -d'enfants.</p> - -<p>Les nouvelles que je reçois de Paris sont assez -bonnes. Le côté financier est excellent. La loi sur -le recrutement devient, à ce qu'il paraît, fort -anodine et probablement ne suscitera pas de -grands orages. Elle aura de plus l'avantage de -n'alarmer personne en Europe, ce qui est un -grand point. Malgré la décadence de l'esprit militaire -<span class="pagenum" id="pg268">-268-</span> en France, je crois qu'en cas de besoin, nous -pourrions encore trouver des forces suffisantes -pour prêter le collet à tout venant.</p> - -<p>Je trouve qu'on est très sage en Italie et que -les choses y prennent une excellente tournure, -quoique je ne croie guère à la réalisation du programme -de M. Ricasoli, d'une église libre dans un -État libre. Outre que le système n'a jamais été du -goût des prêtres, je me demande s'il est prudent -de l'adopter le lendemain d'une révolution. Il y a -tant de points de contact entre le gouvernement et -ce que ces messieurs appellent la religion, que de -nombreux conflits sont inévitables. Ils les feront -naître partout où ils se croiront en force. Il me -semble, d'ailleurs, que ce vieil entêté du Vatican -perd du terrain, même ici. Il est par trop niais, -il y a en lui la douceur obstinée d'un mouton.</p> - -<p>Je fais des projets de voyage pour cet été. -L'exposition universelle rendra Paris intenable -pour les Parisiens, et j'ai quelque envie de passer -mes vacances à Venise, où un de mes amis est -consul général. Voulez-vous venir prendre des -glaces au café Florian sans risque de les gâter par -la vue des uniformes blancs? On me dit, d'ailleurs, -<span class="pagenum" id="pg269">-269-</span> que Venise sera fort solitaire cet été. Au point de -vue commercial et industriel, je ne crois pas -qu'elle reprenne jamais son antique splendeur. -Ancône, Trieste et Tarente ont trop d'avantages -sur elle ; mais ce sera toujours une ville charmante, -où les oisifs passent le temps d'une façon -agréable.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et -donnez-moi de vos nouvelles.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l112">CXII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 20 janvier 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Nous avons été ici pendant trois jours sans -communications avec le Nord, la neige ayant enterré -le chemin de fer entre Avignon et Valence. -C'est pendant ce temps-là que le pauvre Cousin -est mort d'une apoplexie presque foudroyante et -que rien ne pouvait faire prévoir. Il avait dîné -très gaiement la veille. Il s'est plaint le lendemain -matin (dimanche dernier) d'avoir mal dormi, mais -cela ne l'a pas empêché de travailler à son ordinaire -<span class="pagenum" id="pg270">-270-</span> toute la matinée. Vers une heure, il a été -pris d'une invincible envie de dormir qu'expliquait -la mauvaise nuit de la veille ; il s'est assoupi -sur un canapé et ne s'est plus réveillé. On a essayé -en vain tous les remèdes pendant douze ou -quinze heures. Il conservait encore la vie matérielle, -mais il n'a pas repris connaissance et n'a -pas même ouvert les yeux. L'expression de sa -figure était si parfaitement calme, que probablement -le corps même ne souffrait pas. C'était cependant, -je vous assure, un horrible spectacle -que ce corps inerte résistant encore à la mort, le -sommeil d'un enfant et les râlements d'un moribond.</p> - -<p>Barthélemy-Saint-Hilaire, qui demeurait chez -lui, et moi, nous n'avons pas voulu faire venir le -curé, encore moins monseigneur Dupanloup, qui -était à Nice et qu'on nous proposait de mander par -le télégraphe. Cousin n'avait rien dit à ce sujet, et -nous avons craint que, si les prêtres arrivaient, -ils ne fissent quelque tour de leur métier, le Dupanloup -surtout, qui en aurait fait une relation à -sa manière. Le fait est, d'ailleurs, qu'il ne voyait -ni n'entendait. Le curé de Cannes, après avoir -<span class="pagenum" id="pg271">-271-</span> montré beaucoup de mauvaise humeur, surtout, -je pense, parce que l'enterrement doit avoir lieu -à Paris, a pourtant envoyé un prêtre lorsque nous -avons accompagné le corps à la gare du chemin -de fer ; ainsi tout s'est passé décemment et sans -scandale.</p> - -<p>Je reçois des lettres de Paris où l'on m'entretient -de toute sorte de bruits politiques, tous -annonçant un changement de système, un grand -pas dans le sens libéral et parlementaire. Je -crois qu'on exagère la grandeur de ces changements ; -mais je suis convaincu qu'il se fera quelque -chose. Reste à savoir si cela réussira. A vous -dire le vrai, j'en doute un peu. L'éducation politique -de ce peuple-ci est fort au-dessous, à mon -avis, des institutions qu'il a présentement ; il ne -peut qu'abuser des concessions qu'on lui ferait -encore. Tout cela m'attriste un peu et m'effraye -pour l'avenir.</p> - -<p>Nous avons en France un grand nombre de -gens, plus forts et plus habiles que M. Bright, qui -poussent à la roue tant qu'ils peuvent, pour faire -verser le char, déjà embourbé. Les gens de bon -sens sont rares et le plus grand nombre est trop -<span class="pagenum" id="pg272">-272-</span> dépourvu d'ambition pour se mêler des affaires. Je -ne vous dis rien des mesures dont on me parle. -Tout est encore trop vague, et, selon toute apparence, -vous en saurez plus que moi, lorsque -cette lettre vous arrivera.</p> - -<p>On dit que vous avez eu un temps abominable -à Londres et de la neige comme en Sibérie. J'espère -que vous n'étiez pas à patiner sur la Serpentine, -lorsque tant de gens ont pris un bain froid. -Il paraît qu'il y a eu beaucoup de morts. Connaissiez-vous -quelqu'un dans cette affreuse bagarre?</p> - -<p>Nous avons, nous aussi, payé notre tribut à -l'hiver. Nous avons eu deux jours de gelée qui ont -un peu nui à nos fleurs et brûlé les jeunes pousses -d'orangers ; mais, à tout prendre, le mal n'est -pas grand. Je crains, d'après toute la neige dont -on nous parle, qu'il n'y ait des inondations encore -dans le centre de la France. M. Dupanloup -nous dira encore que cela tient aux mauvais procédés -qu'on a pour le pape. Pourtant il semble -bien tranquille sur son trône et il empêche les -Écossais d'aller à leur prêche, ce qui les mènerait -droit en enfer.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg273">-273-</span> Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et -écrivez-moi. Je ne suis pas trop mal, malgré toutes -les tristes crises que je viens de traverser.</p> - -<p><i>P.-S.</i> Votre billet m'arrive à l'instant. Il me -réjouit fort. Je vous écrirai demain ou après. -La poste va partir. Allez aux Tuileries, vers -une heure et demie, et demandez qu'on remette -votre carte au chambellan de l'impératrice. -Elle vous recevra avec grand plaisir.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l113">CXIII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 21 janvier 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Tâchez que M. Gladstone voie l'empereur. J'en -écris à M. Fould. Je crois vous avoir dit hier ce -que vous auriez à faire pour voir l'impératrice. -Peut-être feriez-vous mieux de lui écrire, la veille -de votre arrivée, que vous lui demandez la permission -de lui présenter vos hommages en passant. -Signez votre nom lisible sur l'enveloppe, -et présentez-vous le lendemain à une heure et -<span class="pagenum" id="pg274">-274-</span> demie. Elle m'a écrit une lettre charmante à l'occasion -de la mort de Cousin.</p> - -<p>Comme vous êtes peu <i>lettré</i>, je vous propose -la rédaction suivante : « Madame, sur le point -d'aller voir à Cannes un des plus fidèles sujets de -Votre Majesté, je ne voudrais pas passer par Paris, -sans lui rapporter des nouvelles de Votre Majesté. -Je la supplie donc de me permettre d'en -venir chercher demain et de déposer en même -temps aux pieds de Votre Majesté l'hommage du -respect avec lequel, etc. »</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi, je vous attends avec -grande impatience.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l114">CXIV</h2> - - -<p class="date">Cannes, 10 mars 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'aime à croire que vous êtes resté au coin du -feu pendant le vilain temps. Si vous vous êtes mis -en route par cette pluie battante, vous aurez vu -la Corniche, comme l'Anglais qui voulait voir le -lac de Genève, et qui en fit le tour dans un char -<span class="pagenum" id="pg275">-275-</span> de côté, la capote du char tournée du côté du lac. -Il a pu vous arriver, en outre, d'être arrêté par -quelque torrent de montagne, dans une auberge -à punaises et obligé de vivre d'un vieux coq pendant -quarante-huit heures. Si vous avez éprouvé -ces infortunes, nous nous abstenons de vous -plaindre, trouvant que vous vous êtes trop dépêché -de nous quitter. Ce sont des jugements de la -Providence qui peuvent contribuer à votre amendement.</p> - -<p>Voilà la levée de boucliers des fénians qui -prend couleur. Je ne pense pas que cela ait -grande importance cependant. Je crains seulement -que le gouvernement ne réprime avec la -même lourdeur qu'il a fait dans l'Inde et à la -Jamaïque. John Bull, quand il a eu peur, est impitoyable. -A mon avis, dans cette affaire-ci, il faut -un mélange très habile de démence et de rigueur, -pendre un peu et beaucoup amnistier ; pendre -surtout quelques Américains pour décourager les -autres.</p> - -<p>En ce qui concerne la réforme, il me semble -toujours que le beau rôle est à notre ami M. Lowe. -Lui seul est dans le vrai et a le courage de son -<span class="pagenum" id="pg276">-276-</span> opinion. Ménager la chèvre et le chou est chose -bien difficile, et je ne crois pas possible de faire -une réforme définitive. Autant prétendre s'arrêter -au milieu d'une glissade que de fixer les -conditions du droit électoral pour toujours ou -même pour longtemps. Si on détruit ce qui existe, -on ne retardera guère le suffrage universel. Il -fera le tour du monde comme le mal napolitain. -Les deux choses se valent, mais on n'a pas encore -trouvé le mercure pour le suffrage universel.</p> - -<p>Vous aurez vu dans les journaux le projet de -loi sur l'armée. Je ne le trouve pas trop bon et -je doute qu'il soit adopté sans grands amendements.</p> - -<p>Le prince impérial a des clous qui l'empêchent -de s'asseoir. Rien de sérieux. On fait un grand -éloge du général Frossard, qui sera son gouverneur. -On le dit très ferme et très honnête homme.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Tâchez d'empêcher -Garibaldi de faire tant de littérature.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg277">-277-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l115">CXV</h2> - - -<p class="date">Cannes, 28 mars 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Votre lettre confirme ce que nous disent les -journaux, de la faiblesse de la Chambre italienne -et des mauvaises dispositions d'une partie des -députés. Je crains que ce grand animal de Garibaldi -ne les pousse à des bêtises sérieuses.</p> - -<p>Il me semble aussi qu'en Angleterre les choses -ne vont pas trop bien. J'entends dire que le <i lang="en" xml:lang="en">Bill</i> -de lord Derby ne passera pas, et que le gouvernement -qui lui succédera aura bien de la peine à -éviter le <i lang="en" xml:lang="en">manhood suffrage</i>. Il y a déjà longtemps -que j'ai renoncé à comprendre le système de lord -Derby, et il me semble que personne dans le Parlement -n'est beaucoup plus avancé que moi. C'est -dans un grand tunnel noir qu'on s'engage, et ce -qui se trouvera au bout, je crains que personne -n'en ait d'idée bien nette. En Angleterre, grâce -à la richesse de l'aristocratie, à son bon sens, et -aux habitudes de corruption électorale, il se -<span class="pagenum" id="pg278">-278-</span> pourra fort bien que les résultats du suffrage -universel soient tout à fait autres que ne l'attend -M. Bright.</p> - -<p>Chez nous, cela ne va pas mieux. La Chambre -paraît être très peu d'humeur à voter la nouvelle -loi sur la réorganisation de l'armée, du moins, -sans des changements considérables, et ce qu'il -y a de plus fâcheux, à mon avis, c'est que les -changements qu'on y fera seront plutôt de nature -à diminuer nos forces qu'à les augmenter. Nous -devenons trop amoureux du bien-être.</p> - -<p>On dit que M. Rouher se plaint très vivement de -la bêtise de Walewski, dont il a grand'peine à -conjurer les effets. De son côté, la majorité est -furieuse contre son président, qui ne sait pas présider, -et il est à croire qu'on sera obligé de donner -satisfaction à M. Rouher.</p> - -<p>Un assez grand nombre de légitimistes sont allés -aux soirées du duc de Mouchy et ont fait bonne -mine à sa femme. Cela a produit quelque sensation.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; tenez-moi au courant -de vos faits et gestes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg279">-279-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l116">CXVI</h2> - - -<p class="date">Paris, 4 avril 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Me voici enfin à Paris, toujours bien souffrant. -J'ai failli crever en route, mais enfin je suis arrivé. -L'impératrice s'est enrhumée dans sa visite -à l'Exposition. Le prince va beaucoup mieux, et -c'est par pure précaution qu'on l'empêche encore -de sortir.</p> - -<p>Je suis bien de votre avis sur la politique. Les -choses vont au plus mal. Cette affaire du Luxembourg -me semble une grande folie et un grand -danger. Le pays ne vaut pas les quatre fers d'un -chien ; mais c'est une position stratégique, à ce -qu'on dit, menaçante autrefois pour la France, -menaçante, si elle était en nos mains, pour la -Belgique et la Prusse. Est-il de notre intérêt, -est-il de bon sens de menacer, dans l'état de -division où nous sommes?</p> - -<p>Tout le monde dit que la loi sur la réorganisation -de l'armée sera rejetée par la Chambre, qui -<span class="pagenum" id="pg280">-280-</span> repousse avec énergie toute idée de guerre.</p> - -<p>Je suis heureux d'apprendre que, de votre côté, -les affaires italiennes vont mieux qu'on ne s'y attendait. -Cependant l'adresse de la Chambre nouvelle -n'est pas encore votée, et ce sera une -épreuve. Les Sénats sont toujours raisonnables, -excepté le mien.</p> - -<p>Vous avez vu les élans de catholicisme de nos -généraux, qui frémissent à la seule idée qu'on ait -pu nommer un arien professeur de langue hébraïque. -Tout cela est bête à faire pleurer. Croyez -qu'en dernière analyse, mon cher ami, la bêtise -est le grand malheur de ce temps-ci. Nous ne -sommes pas la <i lang="la" xml:lang="la">progenies vitiosior</i>, mais <i lang="la" xml:lang="la">stultior</i>. -Voilà le grave danger. On peut faire entendre raison -aux vicieux, mais aux bêtes jamais. Il me -semble qu'en Angleterre on vogue à pleines voiles -vers le suffrage universel ; c'est un nouvel argument -pour la sottise de notre génération.</p> - -<p>L'empereur a été très bien reçu à l'Exposition. -Il a encore un prestige extraordinaire parmi -le peuple ; mais les salons et la bourgeoisie sont -aussi mal que possible. Quant aux orléanistes, il -n'y a sots projets qu'ils ne fassent.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg281">-281-</span> Adieu, portez-vous bien, si vous pouvez. Mon -rhumatisme est passé, mais les étouffements subsistent.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l117">CXVII</h2> - - -<p class="date">Paris, 16 avril 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Le prince impérial est parfaitement bien. Il ne -lui reste de son accident que la nécessité de -s'abstenir de monter à cheval pendant une quinzaine -de jours encore. Sa maladie aura eu cela de -bon, qu'elle a montré à Leurs Majestés qu'on l'élevait -très mal, en le faisant dîner à table, veiller, -rester au salon dans une atmosphère échauffée -comme celle des Tuileries. Le général Frossard -paraît avoir un caractère très ferme, et on attend -beaucoup de lui. Tout le monde s'accorde à trouver -que c'est un très bon choix. L'enfant a été -très patient et très courageux pendant tout le -temps de sa maladie. Il n'a pas voulu être chloroformé -et a exigé que l'on ne dît pas à sa mère le -jour où on devait lui faire l'opération.</p> - -<p>Nous sommes à présent dans un moment de -<span class="pagenum" id="pg282">-282-</span> tranquillité relative. Le ton des journaux prussiens -est beaucoup moins haut ; celui des journaux -russes et des journaux anglais est aussi plus rassurant. -Aujourd'hui, la question paraît se réduire -à la retraite des Prussiens de Luxembourg et à -la destruction de la forteresse, qui est une menace -pour tous les voisins, pour nous particulièrement, -ou bien à son occupation par une garnison -hollandaise. Toutes les grandes puissances -donnent tort, dit-on, à M. de Bismark, et je crois -qu'il cédera.</p> - -<p>Il me paraît probable que, malgré cela, la paix -n'est pas fort assurée. Il y a plusieurs indices inquiétants. -Je sais de très bonne source qu'un engin -de guerre nouveau et très mystérieusement fabriqué, -passe pour assurer une immense supériorité -à son possesseur. On en a réuni déjà plusieurs -batteries avec des précautions extraordinaires, -telles que les ouvriers qui ont fabriqué certaines -parties de la machine n'ont jamais vu les autres. -On pousse également avec une grande activité la -fabrication des fusils et des cartouches Chassepot ; -mais, ce que veut l'empereur, personne au fond -ne le sait. Les bourgeois voient la guerre avec horreur ; -<span class="pagenum" id="pg283">-283-</span> mais le peuple, et surtout dans les départements -de l'Est, veut manger du Prussien.</p> - -<p>La loi sur la réorganisation de l'armée sera tellement -modifiée, qu'elle ne sera plus reconnaissable. -Les militaires disent qu'elle sera bonne. -Lisez, dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15, un -article sur ce sujet du général Changarnier. Il se -fait un peu vieux et n'a pas cessé d'être trop -vantard ; mais il y a de bonnes choses pourtant.</p> - -<p>On a vu de grands ministres être <i>cocus</i>. Vous -paraissez croire que cette qualité est la seule -qui nuise à X… C'est là, je pense, son moindre défaut. -On publie dans les journaux un appel de Garibaldi -aux réfugiés romains, de son style ordinaire, -c'est-à-dire très mauvais. J'espère qu'on -trouvera moyen de l'arrêter, avant qu'il en vienne -au fait.</p> - -<p>J'ai renoncé à comprendre le <span lang="en" xml:lang="en">bill</span> de réforme ; -mais il semble que les <span lang="en" xml:lang="en">tories</span> auront la gloire de -mettre le feu aux poudres. Je me demande comment -il sera possible de refuser le suffrage universel -dans un délai assez court.</p> - -<p>Adieu, mon cher ami ; nous sommes destinés, -<span class="pagenum" id="pg284">-284-</span> je le crains, à voir encore bien des choses extraordinaires.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l118">CXVIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 27 avril 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai fait une action héroïque hier en menant -la comtesse Téléki à l'Exposition universelle malgré -un temps de chien. Je lui ai fait faire un très -mauvais déjeuner en assez piètre compagnie, -mais elle a pris tout cela avec beaucoup de philosophie. -On voit qu'elle a voyagé et qu'elle -n'exige pas, comme un certain gentleman de votre -connaissance, que tout le monde soit comme -à <span lang="en" xml:lang="en">Bloomsbury square</span>.</p> - -<p>Il y a toujours beaucoup d'inquiétude et un peu -d'agitation. Si cela dure, je crois, <i lang="en" xml:lang="en">that our monkey -will be up</i>, et cela me fait plaisir. Si nous -baissions la tête, je nous tiendrais pour perdus à -jamais.</p> - -<p>A présent, voici la situation. L'empereur a -fait venir lord Cowley et lui a donné l'assurance -<span class="pagenum" id="pg285">-285-</span> qu'il n'avait aucune idée d'hostilité, aucune -envie d'accroître le territoire français du -côté de l'Allemagne, qu'il ne tenait pas du tout -aux deux cent mille Luxembourgeois, mais qu'il -ne voulait pas qu'une puissance étrangère tînt -garnison hors de ses États, et sur la frontière de -France. En résumé, il a prié l'Angleterre d'intervenir -auprès de la Prusse, avec la proposition -soit de raser la citadelle et de laisser le duché -à la Hollande, soit d'y mettre une garnison hollandaise, -soit d'annexer le duché à la Belgique, -mais, en tout état de cause, de retirer la garnison -prussienne. Il semble que lord Stanley trouve la -proposition convenable et on dit aujourd'hui -même que la reine avait écrit <i lang="la" xml:lang="la">propria manu</i> au -roi de Prusse. C'est en effet du côté dudit roi -qu'est la plus grande difficulté. M. de Bismark -est, dit-on, très pacifique, il est vrai qu'il <i lang="en" xml:lang="en">rows -one way and looks another</i>.</p> - -<p>La Russie assez froide, d'abord, paraît s'être -réunie ensuite à la manière de voir de l'Angleterre. -D'ailleurs, des deux côtés, anglais et russe, -il y a, comme il paraît, une certaine coquetterie -à notre égard en vue de l'éclosion assez prochaine -<span class="pagenum" id="pg286">-286-</span> vraisemblablement de la question d'Orient. -Des gens bien informés me disent que -l'empereur, selon son habitude, est tout à fait -d'accord avec l'Angleterre sur cette diabolique -question orientale, et cela me fait plaisir.</p> - -<p>J'ai vu aujourd'hui chez M. Fould un des médecins -du prince impérial qui nous a dit qu'il -allait parfaitement bien. Il paraît qu'on ne veut -pas encore panser la plaie de peur d'un retour -de l'accident qui est déjà arrivé. D'après le médecin, -c'était un luxe de précaution.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. M. Fould a gagné -plusieurs prix avec les chevaux que vous avez -vus à Tarbes, et ces triomphes le consolent tout -à fait, comme il semble, de la perte de son portefeuille.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l119">CXIX</h2> - - -<p class="date">Paris, 6 mai 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Toutes les apparences sont en faveur de la -paix, et lord Stanley y aura une bonne part. -Représentez-vous ce qui serait arrivé, si lord -<span class="pagenum" id="pg287">-287-</span> Russell eût été ministre des affaires étrangères.</p> - -<p>On annonce comme à peu près certaine l'arrivée -du roi de Prusse à la fin de ce mois, et, -bientôt après, celle de l'empereur de Russie. -Avec le roi de Grèce, le frère du taïcoun du -Japon et le pacha d'Égypte, cela fera une table -d'hôte aussi amusante que celle que trouva Candide -à Venise.</p> - -<p>A peine une épine est-elle hors du pied, qu'il -en entre une autre. La question d'Orient mûrit -rapidement et bientôt nous en aurons des nouvelles. -Ici, on a décommandé les réserves, mais -on fabrique des fusils avec beaucoup d'activité ; -on dit que le mois prochain on en fera cinq à -six mille par jour. On en a commandé partout, -et ce qu'il y a de curieux, c'est que les meilleurs -se font en Espagne.</p> - -<p>Je ne suis pas trop mal depuis quelques jours -que le printemps s'est déclaré pour tout de bon. -Il fait même trop chaud. Cependant je mène toujours -la vie d'anachorète. Je ne sors jamais le -soir, je ne dîne jamais en ville et j'ai absolument -renoncé au monde. J'ai en ce moment mon domestique -malade, ce qui me contrarie beaucoup. -<span class="pagenum" id="pg288">-288-</span> On me promet que ce n'est qu'une grippe qui -n'a rien de grave. Il n'y a pas dans les petites -misères humaines d'ennui plus grand que de -changer d'habitudes et de serviteurs.</p> - -<p>Un des honnêtes gens qui viennent quelquefois -me tenir compagnie, avait vu Nigra chez le -prince de Metternich, où son entrée avait fait -sensation. Il paraissait être dans la maison sur -un très bon pied. Je vois que M. d'Azeglio assistera -au congrès de Londres et je m'en réjouis -en le supposant un avocat de plus pour la paix.</p> - -<p>Nous attendons des dépêches télégraphiques -de Londres, au sujet de la grande manifestation -réformiste de M. Beales. Il me semble que cela -passe la permission, et il serait bien temps qu'on -mît à la raison toute cette canaille qui se mêle -de ce qui ne la regarde pas.</p> - -<p>Il est probable que vous ne serez ici que vers -les premiers jours de juin ; car vous avez encore -bien du chemin à faire et des occasions de vous -arrêter. Vous arriverez au moment le plus brillant -de l'Exposition, avec toutes les têtes couronnées. -Je vous ai dit que j'avais déjeuné il y a -huit jours avec Leurs Majestés, qui m'ont demandé -<span class="pagenum" id="pg289">-289-</span> de vos nouvelles. Si vous êtes à Paris en -juin, il est probable que vous serez engagé à -Fontainebleau. Le prince impérial est allé à -Saint-Cloud. Il est tout à fait bien à présent.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; amusez-vous pour -deux ; car, moi, je ne m'amuse guère.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l120">CXX</h2> - - -<p class="date">Paris, 17 mai 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suppose que vous êtes toujours à Florence, -attendant sir James ; mais je crains que vous ne -tardiez tant, que vous ne trouviez plus personne -à Paris. On me dit qu'on commence à partir pour -la campagne. Cette grande quantité de princes, -empereurs, taïcouns qui nous envahit est bien -faite pour effaroucher les Parisiens pur sang.</p> - -<p>L'article qui a fait sensation ici et à Londres -est dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 avril, -signé « M. Collin »<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Il traite des <i lang="en" xml:lang="en">trade's associations</i> -<span class="pagenum" id="pg290">-290-</span> et de la situation actuelle de l'Angleterre. -Je l'ai donné à lire à la comtesse Téléki, qui en -a été très frappée et ne comprend pas qu'un -étranger sache et comprenne tant de choses -curieuses ; mais le plus remarquable, selon moi, -c'est la façon dont tout l'article est fait, disposition, -style, etc. Enfin je trouve qu'il y a là dedans -quelque chose de supérieur. Je regrette -qu'au lieu de s'occuper de mathématiques et -surtout de bibliophilie, il ne se soit pas borné à -faire du journalisme.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Pseudonyme qui cachait le nom de M. Libri.</p> -</div> -<p>Vous aurez, quand vous viendrez à Paris, une -fort jolie petite maison à vous, rue du Faubourg-Saint-Honoré, -que M. Fould avait fait construire -pour son fils encore garçon, avec une porte mystérieuse -sur la rue, dont j'espère que vous n'abuserez -pas.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; nous avons depuis -quelques jours un temps d'hiver qui me désespère. -Je voudrais bien que, pour votre arrivée -ici, vous fussiez un peu mieux traité. Je n'ai pas -entendu parler de M. Gladstone, qu'on attendait -à Paris ces jours-ci.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg291">-291-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l121">CXXI</h2> - - -<p class="date">Paris, 24 mai 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Il me semble, au sujet de votre logement à -Paris, qu'il ne serait pas très convenable de ne -pas accepter celui que vous offre M. Fould. Où -avez-vous pris que ce fût une maison entière? -C'est un petit appartement de garçon que -M. Fould avait fait faire, comme je vous l'ai -déjà dit, avant que son fils fût marié, et qui est -juste ce qu'il faut pour un personnage de votre -poids. Il y a une entrée particulière sur la -rue, <i>pour introduire en secret les concubines</i>. -M. Fould compte sur vous, et vous auriez tort, -je crois, de vous excuser.</p> - -<p>Le prince impérial va bien. Il est établi à -Saint-Cloud, ce qui vaut bien mieux pour lui que -la vie de Paris et des Tuileries.</p> - -<p>Que dites-vous du voyage du sultan à Paris? -Cela a l'air d'un opéra-comique. Je pense que -<span class="pagenum" id="pg292">-292-</span> tous ces grands personnages viennent voir mademoiselle -Thérésa et mademoiselle Menken. -Ces dames font de très brillantes affaires et ont -augmenté leurs prix, comme les bouchers ; elles -vendent comme eux de la viande fraîche, ou -soi-disant telle.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons un -temps exécrable. Il fait plus froid que le pire -jour de janvier à Cannes. On nous dit à l'Institut, -que c'est une année exceptionnelle, comme -il y en a deux par siècle, revenant à un intervalle -régulier, et que c'est 1816 qui revient en -1867. Je regrette bien d'avoir subi deux fois -pareille misère. Je vois, comme consolation, -qu'il a neigé deux jours de suite à Londres.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l122">CXXII</h2> - - -<p class="date">Paris, 26 juin 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai déjeuné samedi avec deux personnes très -fatiguées de leurs corvées passées et se préparant -aux corvées à venir, <i>monsieur</i> souffrant -<span class="pagenum" id="pg293">-293-</span> de rhumatismes, <i>madame</i> d'un gros rhume, -assez bien l'un et l'autre cependant. Ils m'ont -demandé de vos nouvelles. Le fils va parfaitement -et court comme une personne naturelle.</p> - -<p>Je vous engage à lire, dans <i>le Moniteur</i> d'aujourd'hui, -le discours de Sainte-Beuve au Sénat. -Il vous amusera. Il est impossible d'avoir plus -d'esprit ; mais il a sacrifié le fond à la forme et -a dit tout ce qu'il fallait pour rendre impossible -le vote qu'il demandait. Où s'arrêteront les cléricaux?</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous quelque -chose du grand concile qu'ils font à Rome?</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l123">CXXIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 30 juin 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Voici un récit qui vous plaira peut-être. M. le -préfet de la Seine a invité le roi des Belges à -dîner avec le conseil municipal. Il a pris sans -façon le bras de la reine, et, se tournant vers le -<span class="pagenum" id="pg294">-294-</span> roi : « Roi des Belges, donnez le bras à madame -Haussmann. »</p> - -<p>Je suis mieux de santé, mais non pas assez -bien cependant pour entreprendre le voyage de -Londres, et, quoique nous soyons très amis, je ne -voudrais pas vous donner l'embarras de ma carcasse, -si je venais à la laisser dans <span lang="en" xml:lang="en">Bloomsbury -square</span> ; d'ailleurs, on m'a violemment pressé d'aller -à Biarritz. Je m'en suis défendu et m'en défendrai -tant que je pourrai ; mais vous comprendrez -qu'il serait assez mal à moi de refuser, -et d'aller autre part. Si dans cette affaire je -n'avais qu'à suivre mon goût à moi, je partirais -dès demain sans voir même le sultan ; mais il -faut faire son métier de courtisan.</p> - -<p>Madame de Montijo est à Paris depuis trois ou -quatre jours. Elle est logée avenue Montaigne ; -la duchesse de Mouchy et je ne sais qui encore -occupant les maisons de sa fille. Elle va -très bien et il me semble qu'il y a un peu -d'amélioration à ses yeux.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et -tenez-vous en joie jusqu'à l'automne.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg295">-295-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l124">CXXIV</h2> - - -<p class="date">Paris, 5 juillet 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Maximilien a eu le sort de bien des aventuriers. -Il est une des victimes de notre saint-père -le pape, qui déjà a fait tant de mal à sa famille. -Le diable, c'est que, quoi qu'on dise et qu'on -fasse, une partie de la responsabilité retombe -sur nous. Hier, on disait (mais heureusement -sans qu'on pût dire de quelle source) que les -Mexicains avaient assassiné notre ministre à -Mexico, ce qui nous ajouterait des embarras -nouveaux. Ce serait un cas comme celui du -consul pris par le roi Théodoros d'Abyssinie. Il -n'y a que les Yankees et le <i lang="en" xml:lang="en">Lynch Law</i> qui puissent -venir à bout des Mexicains. C'est une race -tellement pourrie, qu'il n'y a plus d'espoir de la -régénérer. Il faut l'exterminer pour faire quelque -chose du pays. Je crains bien qu'on en soit -venu en Espagne à une situation presque aussi -<span class="pagenum" id="pg296">-296-</span> mauvaise. Tout ce que j'apprends tend à prouver -que la gangrène est partout.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Le sultan a eu une -peur bleue dans le chemin de fer. Il disait d'arrêter, -il voulait descendre, il a crié et pleuré en -faisant ses trente lieues à l'heure. Il est fort poli -ici, et dit des choses aimables à tout le monde, -ou bien Fuad Pacha les lui fait dire.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l125">CXXV</h2> - - -<p class="date">Paris, 11 juillet 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je ne sais si vous avez eu connaissance de cette -misérable querelle de Sainte-Beuve avec M. Lacaze -au Sénat. Cela s'envenime tous les jours. -On vient de mettre à la porte les élèves de l'École -normale qui étaient allés complimenter en corps -Sainte-Beuve. Grâce aux trompettes des journaux -l'École de droit et l'École de médecine vont faire -une démonstration du même genre. Pour augmenter -les embarras du ministre de l'instruction -<span class="pagenum" id="pg297">-297-</span> publique, son fils est allé hier souffleter un journaliste, -ce qui est une sacro-sainte personne -aujourd'hui. Tout est, dans ce temps-ci, à la débandade, -faute de commandement.</p> - -<p>On a présenté au Corps législatif une loi sur le -droit de réunion qui ne peut être discutée cette -année faute de temps matériel. Voilà que les -ouvriers du faubourg Saint-Antoine, pour montrer -combien cette loi est utile et bonne, demandent à -se réunir pour célébrer le 14 juillet, c'est-à-dire -l'anniversaire de la prise de la Bastille. Vous qui -connaissez le bon sens et la tranquillité de nos -ouvriers, pensez-vous que pareille réunion se passerait -aussi paisiblement que celle de <span lang="en" xml:lang="en">Hyde-Park</span> -le mois dernier? Ce sont de bien mauvais symptômes -et le ton des journaux de l'opposition vous -montrera quels sont leurs projets ou leurs espérances.</p> - -<p>Je crois que le voyage de l'empereur d'Autriche -à Paris n'aura pas lieu, et je ne crois pas -qu'il faille trop s'en affliger. Moins nous nous -mêlerons des affaires d'Allemagne, mieux ce sera -pour nous.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. L'impératrice va -<span class="pagenum" id="pg298">-298-</span> passer quatre jours en très grand particulier -avec la reine. Je pense qu'elle s'arrêtera bien un -jour à Londres. Elle est incognito, mais vous -ne ferez pas mal de vous inscrire, si elle vient -dans vos parages. Ceci entre nous.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l126">CXXVI</h2> - - -<p class="date">Paris, 19 juillet 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je ne sais qu'une chose, c'est que l'impératrice -va passer quelques jours en tête-à-tête avec -la reine. Il est évident qu'elle aura au moins une -de ses dames avec elle. Lorsque je saurai qui, je -vous le manderai aussitôt. Il me paraît improbable -qu'elle aille en Angleterre sans s'arrêter -au moins un jour à Londres pour se reposer un -peu de ses fatigues de maîtresse de maison.</p> - -<p>Lorsque vous verrez M. Lowe, faites-lui mes -compliments de son dernier discours, qui ressemble -un peu aux prédictions de Jérémie, mais -qui me semble un modèle du véritable style parlementaire. -<span class="pagenum" id="pg299">-299-</span> Ce style disparaîtra comme beaucoup -d'autres bonnes choses sous l'irruption des mauvaises -manières américaines qu'il a prédites, et -ce sera grand dommage.</p> - -<p>On dit que la session finira la semaine prochaine, -pour recommencer au mois de novembre -et discuter la loi de la presse, des réunions, etc. -Je crois que je me priverai d'y assister si je vis -assez pour aller à Cannes.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. On dit que notre -ministre à Mexico, M. Dano, a été fusillé par -Juarez. C'est le pire qui pouvait nous arriver. Je ne -sais si c'est le cas d'appliquer l'axiome espagnol, -<i lang="es" xml:lang="es">siempre lo peor es cierto</i>.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l127">CXXVII</h2> - - -<p class="date">Paris, 26 juillet 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Il paraît que le tête-à-tête d'Osborne a été des -plus intimes. On m'a dit que Sa Majesté n'allait -pas à Londres, donc vous n'avez eu rien à faire.</p> - -<p>Malgré toutes ces visites pacifiques de rois et -<span class="pagenum" id="pg300">-300-</span> de ministres, il y a toujours une inquiétude vague, -mais dont l'effet est très réel. On dit qu'il y a ici -des capitaux énormes, et personne ne veut faire -de placement même à quelques mois. Personne -ne peut dire de quoi il a peur, mais tout le monde -a peur. Nous sommes, en effet, dans la plus -étrange de toutes les situations, ayant les inconvénients -du système parlementaire sans en avoir -la solidité ; les inconvénients de l'absolutisme et -même ceux de la liberté.</p> - -<p>Au milieu de tout cela, l'empereur continue à -être très populaire, et par exemple, toutes les fois -qu'il vient à l'Exposition, il a une espèce d'ovation -de la part des ouvriers qui nomment Pelletan -et Jules Favre. J'ai peur que cela ne lui monte la -tête et ne l'empêche de voir le danger très réel de -la situation. On attend l'impératrice demain soir.</p> - -<p>La princesse de *** est ici scandalisant tout le -monde par ses façons de faire. Elle donne des -rendez-vous et n'y vient pas ; elle rit, elle pleure, -elle gronde, elle a des accès de colère et de -larmes. Je la trouve extrêmement jolie et d'une -blancheur de peau qui promet beaucoup.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Lisez, dans la <i>Revue -<span class="pagenum" id="pg301">-301-</span> des Deux Mondes</i>, le deuxième article signé -« Collin », sur les associations ouvrières. Il y a -aussi, dans la même revue du 15 de ce mois, une -réponse de M. d'Haussonville au prince Napoléon, -très pénible, ce me semble, pour Son Altesse.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l128">CXXVIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 7 août 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Le prince impérial est revenu de Luchon en -très bonne santé, sans la moindre trace de sa -maladie. Madame de Montijo a été un peu souffrante -ces jours passés. Elle va mieux à présent.</p> - -<p>Avez-vous lu la lettre de mon confrère l'évêque -d'Orléans sur les affaires de Rome et d'Italie?</p> - -<p>Il annonce toute sorte de catastrophes. M. de -Sartiges, notre ambassadeur à Rome, qui vient -d'arriver ici (je ne sais trop pourquoi), dit que -le pape ne s'est jamais si bien porté. Je pense -qu'il dépassera les <i lang="la" xml:lang="la">annos Petri</i>. Est-il vrai que -Nigra ne reviendra pas à Paris? J'en serais -<span class="pagenum" id="pg302">-302-</span> fâché pour ma part, et je crois qu'on aurait -tort de le changer.</p> - -<p>Je suis de votre avis au sujet de l'article -de la <i>Revue</i> signé Collin. Il est inférieur au -premier, mais cependant toujours très remarquable. -Si ce qu'il dit est vrai, cela ne promet -pas poires molles pour l'avenir. Ce qui m'étonne, -c'est que le gouvernement britannique, si -prudent d'ordinaire, prenne, pour faire une concession -aux radicaux, le moment où ils sont le -plus menaçants. On ne cède jamais aux menaces -que l'on ne se repente bientôt de n'avoir -pas risqué la bataille. Le pis, c'est que cela ne -dispense pas de la livrer, et, quand on s'y -résout à la fin, on la perd. Ce diable de système -américain nous envahit tous les jours. Je -crois, mon cher Panizzi, que nous sommes nés -trop tard. Le bon temps est passé et nous aurons -des couleuvres à avaler.</p> - -<p>Je n'aime pas ce voyage de Saltzbourg, qui est -malheureusement décidé. Je cherche en vain le -bon côté et je ne vois que les inconvénients qui -me semblent des plus gros. On commence à dire -qu'au retour ils ramèneront à Paris François-Joseph -<span class="pagenum" id="pg303">-303-</span> et l'impératrice. On les dit très médiocres -l'un et l'autre, détestant au fond du cœur M. de -Beust et prêts à le planter là à la première occasion.</p> - -<p>Les Grote ont passé par ici, à ce que j'ai appris, -mais je suis tout à fait ruiné dans leur esprit, -depuis que j'ai écrit que Cousin avait dit sur -Socrate ce que les professeurs allemands ont -inventé longtemps après. Madame ne m'a pas -pardonné non plus d'avoir estimé douze francs -un Titien qu'elle a payé douze mille francs.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous le mieux -que vous pourrez.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l129">CXXIX</h2> - - -<p class="date">Paris, 21 août 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis pour ma part tantôt bien, tantôt mal, -mais n'ayant jamais de sécurité. On m'a conseillé -des capsules d'essence de térébenthine. -Elles me réussissent assez bien. Pourvu que cela -dure! C'est ce que disait Arlequin, à la hauteur -<span class="pagenum" id="pg304">-304-</span> d'un troisième étage, en tombant d'un cinquième.</p> - -<p>Si j'en crois les cancans et les journaux, l'entrevue -de Saltzbourg tournerait à la pastorale. -Les malins ont peur de la dernière lettre -adressée au ministre de l'intérieur au sujet des -chemins vicinaux. Ils disent qu'on veut donner -le change et faire croire à la paix. On voit -tout dans tout, avec un peu de bonne volonté.</p> - -<p>Il y avait, dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> -du 1<sup>er</sup> août, un assez bon article sur l'état de -l'Allemagne qu'on attribue au comte de Paris. -L'avez-vous lu? Il conclut plutôt à la paix. S'il -est réellement de lui, il est plus fort qu'aucun -de ses oncles ; mais cela ne m'empêche pas de -trouver qu'un prince a mieux à faire qu'à publier -des articles pour le plus grand divertissement -des oisifs. Je crois que si, au <small>I</small><sup>er</sup> siècle, -l'imprimerie eût été découverte, le diable aurait -eu plus beau jeu à tenter Notre-Seigneur.</p> - -<p>J'ai dîné hier chez la comtesse de Montijo, que -j'ai trouvée assez bien portante. Elle m'a demandé -de vos nouvelles. Elle n'en avait pas de sa fille, -autrement que par les journaux. Il m'a semblé -<span class="pagenum" id="pg305">-305-</span> qu'elle était assez inquiète des mouvements qui -ont lieu en Catalogne. Ce n'est pas encore grand'chose, -mais dans une maison d'amadou une étincelle -peut faire de grands ravages.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Que dites-vous de -l'incendie du <i>Saint-Pierre Martyr</i> à Venise? -Il me semble que, dans toute l'Europe, on devrait -retirer des églises les tableaux de maîtres. Il -n'y a pas de pires conservateurs que les prêtres, -et cependant ils veulent tout avoir.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l130">CXXX</h2> - - -<p class="date">Paris, 2 septembre 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>La chaleur tout à fait tropicale que nous avons -depuis trois semaines m'a fait du bien. Je suis -donc, pour le présent, dans un état assez tolérable. -J'ai cependant, surtout le soir, de petits -accès de suffocation, mais pas trop douloureux. -En somme, je suis bien mieux que lorsque vous -m'avez quitté. Ma prudence y est pour beaucoup. -<span class="pagenum" id="pg306">-306-</span> On m'a offert de me mener à Biarritz ; mais cette -même prudence m'a fait refuser, ce qui, je -crois, n'a pas augmenté mon crédit. Je suis -comme les chats malades, je me fourre dans un -coin et n'en sors pas ; d'ailleurs, je ne me sens -pas d'humeur assez joviale pour les <i lang="es" xml:lang="es">mocedades!</i> -de Biarritz. J'attendrai donc ici les approches -de l'hiver et je m'enfuirai aussitôt à Cannes, où -j'espère bien vous voir.</p> - -<p>Viollet-Leduc, qui a accompagné Leurs Majestés -dans leur voyage à Lille, Dunkerque, -Amiens, etc., dit qu'il n'a jamais vu enthousiasme -ou plutôt frénésie pareille. <i>Les points noirs</i>, -qui ont fait mauvais effet à Paris, ont été pris -pour une marque de franchise. Je les traduis -également de cette manière. Mon impression est -à la paix. Il est vrai que l'Europe est toute -pleine de poudre et qu'il suffirait d'une étincelle -pour tout mettre en feu ; mais c'est justement -ce qui me rassure. Chacun peut voir très -clairement ce qu'il a à perdre, et très confusément -ce qu'il pourrait gagner. Je crois que le -joueur le plus hardi, soit M. de Bismark, hésiterait.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg307">-307-</span> Lisez dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> un article -assez intéressant (1<sup>er</sup> septembre), d'un Polonais -nommé Kladzko, sur le congrès de Moscou. A -part les exagérations d'émigré, qu'il faut écarter, -il y a là un aperçu curieux de la situation de l'Europe -orientale. Je me rappelle mon <i lang="en" xml:lang="en">standing joke</i> -avec lord Palmerston, qui n'admettait pas la question d'Orient. -Elle s'est rapprochée et n'est plus -maintenant à Constantinople.</p> - -<p>Vous avez peut-être entendu parler d'une correspondance -de Pascal, découverte par M. Chasles -de l'Académie des sciences, d'où résulterait qu'il -aurait découvert avant Newton les lois de l'attraction. -Cela fait grand bruit. Pour moi, je ne -doute pas un instant que ce ne soit l'œuvre d'un -faussaire. Il suffit de lire trois lignes pour s'apercevoir -que ce ne peut être le style de Pascal. On -y trouve des mots comme <i>mystification</i>, qui -ne datent que du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. D'ailleurs, la -chose ne manque pas d'une certaine habileté et -prouve des connaissances scientifiques peu communes. -M. Chasles, le propriétaire des autographes, -est, à ce qu'il paraît, à l'abri de tout soupçon. -Beaucoup de gens prétendent que cela vient de -<span class="pagenum" id="pg308">-308-</span> Libri. Je n'en crois rien, mais comme M. Chasles -ne veut pas dire de qui il tient ces papiers, cela -laisse libre cours à toutes les médisances.</p> - -<p>Paris est absolument vide de Parisiens ; mais -les étrangers et les vilains étrangers y abondent. -C'est très ennuyeux ; mais je passe mon temps -assez doucement néanmoins, vivant en complète -solitude.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Va-t-on <i lang="en" xml:lang="en">really truly</i> -faire la guerre au roi d'Abyssinie? Cela me -semble si peu anglais, que j'en doute encore, -pourtant un officier de mes amis me dit qu'il -espère être attaché comme volontaire à l'état-major -anglais.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l131">CXXXI</h2> - - -<p class="date">Paris, 13 septembre 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je n'assisterai pas à la discussion des lois sur -la presse et sur l'organisation de l'armée. Lorsqu'on -lit les journaux, on se demande ce que signifie -une loi sur la presse. Jamais sous Louis-Philippe -<span class="pagenum" id="pg309">-309-</span> on n'a eu plus de liberté, et il faut -l'ajouter, jamais on n'en a plus abusé. Quant à la -loi sur l'armée, je crains qu'elle ne passe qu'avec -des modifications qui la rendront mauvaise. J'ai -lieu de croire que l'inventeur de toutes ces belles -choses s'en mord les doigts à présent ; mais il -n'est pas de ceux qui fassent leur profit du proverbe : -<i lang="en" xml:lang="en">Look before you leap.</i></p> - -<p>Que dites-vous de Garibaldi et du baptême qu'il -propose? Il est impossible d'être plus fou ni plus -bête. J'espère que ce dernier fiasco l'obligera à se -tenir tranquille. On prétend qu'il veut aller à -Londres faire de la propagande antipapiste. Je -doute qu'il soit reçu comme la première fois.</p> - -<p>Tout paraît terminé en Espagne. La morale de -la chose, c'est que, tant que l'armée sera fidèle, -Prim ne pourra rien faire ; mais Narvaez est bien -vieux et l'innocente Isabelle bien folle.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Que dit-on en Angleterre -des affaires d'Orient? Cela prend -rapidement les proportions d'une question européenne. -Les journaux russes sont des plus -belliqueux. Ils demandent la Gallicie et la Bulgarie -pour commencer.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg310">-310-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l132">CXXXII</h2> - - -<p class="date">Paris, 27 septembre 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'espère que vous êtes rentré à Londres en -bonne santé après vos courses dans le Nord. Si -vous n'avez pas été plus favorisé que nous par le -temps, je vous plains. Voici l'hiver qui s'avance -à grands pas. On voit toute sorte d'oiseaux qui -s'envolent vers le sud et les astrologues nous prédisent -un hiver rigoureux.</p> - -<p>J'ai fait une expédition à la campagne chez mon -cousin, qui a un cottage à une douzaine de lieues -de Paris. Je n'y suis resté que deux jours, et cela -ne m'a pas trop bien réussi. J'ai trouvé que, après -tout, l'air de Paris est encore plus respirable que -celui de la Brie. Pourtant, je ne suis pas trop mal, -considérant le temps et les circonstances aggravantes. -Mais j'ai une nouvelle et sérieuse préoccupation : -mes yeux m'inquiètent. J'ai envie et -peur de consulter Liebreich, et, d'un autre côté, -si je perds la vue, que diable deviendrai-je?</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg311">-311-</span> Je suis fort content de la décision de M. Ratazzi, -et je crois qu'il a fait tout ce qui lui était -possible de faire, en temps de révolution, avec -cet enfant terrible trop bête pour sentir combien -il est criminel. Après le congrès de Genève, il -n'y avait plus qu'une sottise à faire, il ne l'a -pas manquée.</p> - -<p>J'ai eu des nouvelles de Biarritz. Tout le monde -se porte très bien, et le prince impérial, qu'on -avait fait malade, est à merveille. Il paraît qu'on -vit fort retiré. Le temps est assez mauvais, ce -qui me fait croire qu'on reviendra bientôt. -M. Fould, qui avait écrit de Tarbes à l'empereur, -en a reçu une lettre dont il est très content, c'est-à-dire -qu'elle est des plus pacifiques et tout à -fait à l'unisson des discours d'Amiens.</p> - -<p>Tout le monde cependant ici croit à la guerre ; -mais, en vérité, je ne comprends pas pourquoi. Il -me semble que, après l'évacuation de Luxembourg, -nous n'avons pas de sujet de querelle avec la -Prusse. Lui faire la guerre pour avoir gagné la -bataille de Sadowa serait par trop absurde, et la -conséquence inévitable serait de mettre toute -l'Allemagne contre nous. D'un autre côté, je ne -<span class="pagenum" id="pg312">-312-</span> puis croire que M. de Bismark, qui est un homme -de sens, et qui a fort à faire, essaye pour la seconde -fois de jouer un va-tout en nous provoquant.</p> - -<p>Après avoir prêché le respect des nationalités, -nous ne pouvons honnêtement nous opposer -à ce que l'Allemagne s'unifie, comme l'Italie. -Il y a grande apparence que cette unification -suscitera beaucoup d'embarras à la Prusse, qui, -après avoir excité les passions révolutionnaires, -cherche maintenant à les comprimer, et qui bientôt -soulèvera des tempêtes. Ce n'est qu'alors que -les chances seraient en notre faveur. Jusque-là, -je crois la guerre impossible, je dis entre la -Prusse et nous, car, du côté de l'Orient, il peut -arriver telle chose qui amène une grande conflagration.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; mille compliments et -amitiés.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg313">-313-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l133">CXXXIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 9 octobre 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Rien ne faisait présager la mort de M. Fould, -qui semblait avoir une santé excellente, et qui, -depuis sa retraite, avait repris des forces et menait -la vie la plus saine et la plus active. Je ne -sais rien encore sur la cause de sa mort. Son -médecin, M. Arnal, était venu passer quelques -jours à Tarbes, non pas pour lui donner des -soins, mais pour respirer lui-même l'air des -montagnes. Il l'avait quitté en bonne santé le -matin même. Berger, qui était revenu de Tarbes -la semaine passée, me disait, samedi dernier, qu'il -n'avait jamais vu M. Fould plus gai ni mieux portant.</p> - -<p>Je pense que l'empereur l'aura vivement regretté, -d'autant plus qu'il a quelques petits reproches -à se faire. Lorsqu'on pense à ce qu'est -devenu le conseil privé, qui, en cas de régence, -serait le gouvernement, on est effrayé. M. Fould -<span class="pagenum" id="pg314">-314-</span> était le dernier sur lequel on pût compter comme -intelligence et dévouement.</p> - -<p>Cette mort a produit ici une grande sensation -et ajoute encore à la tristesse générale. Les -funérailles auront lieu ici le 15, à ce que je -crois ; probablement alors la cour sera de retour -à Paris. On dit qu'il fait mauvais temps à -Biarritz et qu'on y vit de la manière la plus retirée.</p> - -<p>Malgré le premier fiasco de Garibaldi, il ne me -semble pas que les affaires du pape soient en -bon état. M. Ratazzi aura-t-il la force de s'opposer -à l'invasion? Sera-t-il soutenu? Tout cela -est fort douteux. On dit, et je tiens le fait d'une -assez bonne autorité, qu'on cherche en ce moment -à persuader au pape qu'il vaudrait mieux, -pour lui comme pour l'Italie, permettre que les -troupes italiennes occupassent les provinces -qui lui restent et qu'il se bornât à conserver -Rome. Il faut convenir qu'il est difficile et -surtout très dispendieux d'entretenir un cordon -très étendu dans un pays de montagnes, où il -est impossible de garder tous les sentiers, tandis -que garder Rome même serait chose assez -<span class="pagenum" id="pg315">-315-</span> aisée. Je ne serais pas surpris qu'ici on donnât -les mains à cet arrangement ; mais, du côté du -pape, on ne peut attendre que de l'opiniâtreté. -Il a du courage, du penchant même pour le -martyre ; mais de sens commun, pas l'ombre. C'est -une tête aussi creuse que celle de Garibaldi.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. J'espère que vous -pensez à Cannes pour cet hiver. Tous les astrologues -prédisent qu'il sera rigoureux.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l134">CXXXIV</h2> - - -<p class="date">Paris, 15 octobre 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis allé hier à l'enterrement de notre pauvre -ami, qui était un des plus vraiment lugubres -que j'aie vus, malgré la pompe que les ministres -ont voulu déployer à son occasion.</p> - -<p>Quant aux causes de la mort de M. Fould, on -n'en sait rien, et les médecins ne me paraissent -pas mieux instruits. Il s'est plaint d'un peu de malaise -avant le dîner, et s'est couché vers cinq -<span class="pagenum" id="pg316">-316-</span> heures. Il a pris un bouillon et fumé un cigare et -s'est arrangé pour dormir en disant à son valet de -chambre de n'entrer que lorsqu'il sonnerait. A -sept heures est venu un télégramme. Son domestique -est entré doucement dans sa chambre, a -cru qu'il dormait et a déposé la dépêche sur sa -table de nuit, sans faire de bruit. Une heure et -demie après, on est rentré. Il était exactement -dans la même position, mort et déjà froid. C'est -la mort de notre ami Ellice, aussi douce, mais venant -bien plus tôt. Il avait pris toutes ses dispositions -pour sa mort assez longtemps auparavant.</p> - -<p>On est inquiet des affaires de Rome. M. Ratazzi -dit qu'il ne peut avoir un cordon de -soixante-quinze lieues qui ne puisse être traversé -quelque part, et demande à faire occuper -les provinces encore papales, de façon à -n'avoir que la banlieue à garder. Ici, c'est un -déchaînement furieux contre le gouvernement -italien, qu'on accuse de manque de foi. Je le -crois plus coupable de faiblesse que de manque -de foi ; mais la conduite qu'on tient avec Garibaldi -est honteuse. Si cet imbécile a le pouvoir -de se moquer des lois et des traités, il serait -<span class="pagenum" id="pg317">-317-</span> plus simple de le faire dictateur. On croit que, -s'il n'y a pas d'insurrection à Rome, les choses -peuvent encore s'arranger.</p> - -<p>Vous ai-je dit le mot du prince à Saint Jean de -Luz? Leur canot, par une nuit très obscure -(un prêtre était à bord), a donné contre un rocher. -La nuit était si noire, que personne n'a -vu le pilote, qui était à l'avant, tomber et se fracasser -la tête et se noyer. Les matelots se sont -jetés à la mer, ayant de l'eau jusqu'aux aisselles -et par-dessus la tête, quand la vague déferlait. Ils -ont porté ainsi le prince sur le rocher, trempé -jusqu'aux os. L'impératrice lui criait : « N'aie pas -peur, Louis. » Il a répondu : « Je m'appelle Napoléon. » -Cela m'a été conté par deux témoins, -Brissac et M. de la Vallette.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Graissez vos bottes -pour Cannes. L'hiver s'annonce mal.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l135">CXXXV</h2> - - -<p class="date">Paris, 25 octobre 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis allé lundi dernier à Saint-Cloud pour -<span class="pagenum" id="pg318">-318-</span> faire ma cour. J'ai trouvé l'empereur engraissé -et très bien portant. Le prince impérial est très -hâlé ; mais il court à présent comme s'il n'avait -jamais été malade. L'empereur et l'impératrice -m'ont parlé de M. Fould avec beaucoup de sensibilité -et comme s'ils sentaient bien la perte qu'ils -ont faite. Mais on s'aperçoit toujours trop tard de -l'utilité de certaines personnes.</p> - -<p>L'empereur d'Autriche a été fort bien reçu ; on -dit qu'il commence à apprécier M. de Beust. Sa -lettre à la municipalité de Vienne et sa réponse -aux évêques sont bonnes.</p> - -<p>Les affaires d'Italie causent ici beaucoup d'<i lang="en" xml:lang="en">excitement</i>. -On les croit finies ; j'en doute. C'est un -cas dont on dirait en Corse : <i lang="it" xml:lang="it">Si vuol la scaglia.</i> -La <span lang="it" xml:lang="it">scaglia</span>, vous l'ignorez peut-être, est l'antique -pierre à fusil des temps héroïques. Il est déplorable -que deux vieux imbéciles, aussi têtus l'un -que l'autre, menacent la paix du monde. Je n'y -vois qu'un remède, c'est de les enfermer ensemble -dans une île déserte et de les y laisser jusqu'à -ce que l'un ait converti l'autre. On accuse Ratazzi -de trahison. Je crois qu'il n'a été que faible -et impuissant. Mais comment se fait-il que dans -<span class="pagenum" id="pg319">-319-</span> un pays où l'on n'a pas l'habitude de se payer de -mots comme en France, les phrases de Garibaldi -et de Mazzini produisent tant d'effet. <i lang="en" xml:lang="en">Words, -words, words!</i> comme dit Hamlet.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je suis assez souffrant -depuis quelques jours, bien que le temps soit assez -beau et pas froid.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l136">CXXXVI</h2> - - -<p class="date">Cannes, 28 novembre 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis fâché de vous savoir souffrant de rhumatismes -et mélancolique par-dessus le marché. -La politique, sans doute, n'est pas de nature à -rendre fort gai ; mais il faut laisser <i lang="la" xml:lang="la">reges delirare</i> -et se consoler en les sifflant.</p> - -<p>Il y a ici un grand nombre d'Anglais et un -plus grand encore d'Anglaises. On nous dit que -lady Palmerston ne viendra pas et que sa petite -fille est hors d'état de faire le voyage. Nous -avons ici lady Houghton ; mais je ne l'ai pas -encore vue. Son mari, à ce que je vois, tient de -<span class="pagenum" id="pg320">-320-</span> mauvais propos sur l'expédition d'Abyssinie. -Quel est le Napier qui la commande? et qu'est-il -au William Napier que j'ai connu, l'auteur de -la <i>Guerre de la Péninsule</i>? Je désire fort qu'il -réussisse ; mais je ne voudrais pas être dans la -peau du consul anglais et des collectionneurs -de plantes et d'insectes que le roi Théodore -tient en prison.</p> - -<p>Nos journaux trouvent qu'on a trop pendu à -Manchester. Il paraît qu'on a mal pendu ; mais, -si on avait cédé et fait grâce après les processions -et le tapage fait au <span lang="en" xml:lang="en">Home-Office</span>, il -n'y avait plus qu'à mettre la clef sous la porte. -Je suis porté à croire que la leçon profitera, -et elle était bien nécessaire.</p> - -<p>Je suppose qu'on a dit aujourd'hui bien des -bêtises au Sénat sur les affaires d'Italie et que -mes collègues n'auront oublié rien de ce qu'il -faut pour être canonisé. C'est une raison de plus -pour me réjouir de n'être pas à Paris. Je ne -sais pas si les interpellations seront admises au -Corps législatif ; mais, à la contradiction près, -croyez qu'on y tiendra le même langage, et que -la majorité sera beaucoup plus papaline que le -<span class="pagenum" id="pg321">-321-</span> gouvernement. C'est, au fond, l'opinion de la -grande majorité, et les opposants sont pour la -plupart pires que les papalins. Grâce à la polémique -des journaux, il n'y a que deux partis : -cléricaux ou fénians. Lorsqu'on veut naviguer -entre Charybde et Scylla, on a tout le monde -contre soi.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; tâchez de vous guérir -et tenez pour certain que vous y réussirez plutôt -ici que dans <span lang="en" xml:lang="en">Bloomsbury square</span>.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l137">CXXXVII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 10 décembre 1867.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je vous trouve courageux d'accepter<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> en ce -moment ce qu'on vous offre. Je crois que je vous -conseillais d'accepter la première fois. Aujourd'hui, -<span class="pagenum" id="pg322">-322-</span> il y a toutes les raisons qui vous ont déterminé -à refuser, raisons dont, à mon avis, vous -vous exagériez l'importance. Il y a de plus la -très grande probabilité que vous ne pourrez pas -être utile au point où les choses sont arrivées. -Mais la seule objection valable, ce me semble, c'est -que vos habitudes anglaises et votre respect des lois -vous feront faire énormément de mauvais -sang, au milieu de gens en révolution. Si vous -étiez plus jeune, je vous dirais : Luttez! A présent -que vous avez fait vos preuves en matière de lutte, -et que vous avez gagné <i lang="la" xml:lang="la">otium cum dignitate</i>, je -vous vois avec peine descendre dans l'arène. Je -ne sais ce que l'avenir nous réserve. Pour ma -part, je le vois fort sombre. Le combat s'engage -entre deux engeances que je déteste également, -les révolutionnaires et les cléricaux. Ce sont les -folies des premiers qui ont donné tant de puissance -aux seconds, puissance probablement éphémère, -mais à laquelle succédera l'anarchie la -plus terrible. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je -ne vois nulle part de têtes politiques pour diriger -les honnêtes gens. Nos Chambres sont arrivées à -un état de surexcitation incroyable, et entraînent -<span class="pagenum" id="pg323">-323-</span> le gouvernement. Nigra avait bien raison de dire -que l'empereur était le seul ami qu'eût l'Italie en -France. Garibaldi et la majorité se mettent à la -traverse de ses desseins.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> On se rappelle que, quelques années auparavant, les fonctions -de sénateur avaient été offertes à M. Panizzi par le gouvernement -italien, et qu'il avait alors cru devoir décliner cet -honneur. Mais l'offre ayant été réitérée, il revint sur sa détermination -et fut nommé au Sénat le 12 mars 1868.</p> -</div> -<p>Nous avons ici grande foule d'Anglais. J'ai rencontré -hier lord et lady Elcho, avec une très jolie -fille à eux. Je l'ai trouvé très alarmé de ce qui se -passe en Angleterre et des progrès que la démocratie -y fait. Le fénianisme n'est pas une plaisanterie. -Je vois dans mon journal, que ces messieurs -ont fait sauter des murs et tué ou blessé quantité -de gens pour délivrer un des leurs de la prison -de Clerkenwell. Le ton des journaux irlandais, -les processions funèbres et les excitations à l'assassinat -sont des choses nouvelles en Angleterre. -Espérons que cela ne s'acclimatera pas.</p> - -<p>Lorsque vous verrez lady Palmerston, veuillez -trouver moyen de me rappeler à son souvenir et -de lui faire mes compliments de condoléance.</p> - -<p>Nous avons eu de la neige ici, pendant tout un -jour! Mais le reste du monde était alors gelé. Ici, -cette neige n'a fait du mal qu'aux insectes et à -moi. Je suis toujours fort souffreteux.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien. A -<span class="pagenum" id="pg324">-324-</span> bientôt, j'espère ; car vous ne pouvez pas ne pas -vous arrêter ici en allant à Florence<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> M. Panizzi fut à ce moment gravement malade à Londres, -et la correspondance resta interrompue jusqu'en mars 1868.</p> -</div> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l138">CXXXVIII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 8 mars 1868.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>On me parle d'un remède étrange, qui a guéri -un de mes amis. Il s'agit de bains d'air comprimé -qu'on donne à Montpellier. Mon ami -m'assure qu'après une douzaine d'heures passées -sous une cloche, où l'on comprime l'air, il s'était -trouvé le poumon complètement libre d'un emphysème -qui allait l'obliger à quitter son métier -d'avocat, et qui lui faisait souffrir toutes les misères -imaginables. Je pense faire l'expérience -ce printemps. Si vous voulez m'y tenir compagnie, -vous aurez une très belle bibliothèque, -celle de la duchesse d'Albany, de beaux tableaux -et une admirable cuisine, outre un assez beau -pays.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg325">-325-</span> J'ai la douleur de vous devoir quatorze shillings. -Si vous ne venez pas en France cette -année, indiquez-moi comment vous rembourser ; -autrement, si la cloche à air comprimé ne fait -pas son office, je crains fort de mourir votre débiteur. -J'ai envie, pour m'acquitter, de vous léguer -les ouvrages de dévotion que je possède.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Édouard Fould est -venu passer quelques jours avec nous pendant -les vacances de la Chambre. J'attendais Du -Sommerard ; mais il est malade des suites de -l'Exposition. Je tâcherai de passer ici le reste -du mois ; mais cela dépend un peu de ce que -décidera Jupiter.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l139">CXXXIX</h2> - - -<p class="date">Cannes, 19 mars 1868.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Vous avez accepté dans le moment où vous -le deviez. L'important, c'est que vous n'usiez -de votre chaise curule que de la façon dont -j'use de la mienne, lorsque votre santé vous -<span class="pagenum" id="pg326">-326-</span> le permettra. M. d'Azeglio m'avait déjà annoncé -votre nomination, et elle a été publiée dans -un journal français. Je suis sûr qu'elle sera approuvée -par tout le monde, de l'autre côté de la -Manche comme de celui-ci.</p> - -<p>Je ne sais si vous suivez les débats de nos -Chambres. Le gouvernement donne des verges -pour se faire fouetter à des gens qui les prennent -avidement, de la plus mauvaise grâce du -monde et sans dire merci.</p> - -<p>Sauf un petit mouvement républicano-légitimiste -à Toulouse, la loi sur le recrutement de -l'armée a été très bien reçue, et dans ce pays-ci -avec une sorte d'enthousiasme. Il paraît qu'il en -est de même partout et que la bosse belliqueuse -des Gaulois n'est pas renfoncée ; mais il n'est -pas question de guerre encore, et j'espère même -qu'il n'en sera plus question, <i lang="la" xml:lang="la">me vivo</i>. Les affaires -européennes sont beaucoup moins brouillées -qu'on ne le craignait, et la Russie même paraît -rentrer ses cornes pour quelque temps. C'est que -chacun a fort à faire chez soi.</p> - -<p>On m'a conté aujourd'hui une assez bonne -histoire de mistress Norton et de lord Suffolk. Elle -<span class="pagenum" id="pg327">-327-</span> voulait lui faire acheter je ne sais quoi, dans -une vente de charité. Il s'excusait, disant que -cela coûtait trop cher. <i lang="en" xml:lang="en">Don't you know I am the -prodigal son. — No, I thought you were the fat -calf.</i></p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et passez -votre temps le plus innocemment que vous -pourrez.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l140">CXL</h2> - - -<p class="date">Cannes, 4 avril 1868,</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Comment vous traite le printemps? Et d'abord -avez-vous un printemps? On me dit des choses -épouvantables du temps que vous avez dans le -Nord. C'est ce qui m'a obligé à demeurer ici jusqu'à -présent, et je ne m'en trouve pas plus mal. -Ensuite, je ne vois pas trop ce que je ferai. Je -balance, incertain entre retourner à Paris, ou -bien aller à Montpellier ou à Lyon essayer de -l'air comprimé, bien que je n'en attende guère -un bon résultat. Si je vais en droite ligne à Paris, -<span class="pagenum" id="pg328">-328-</span> je serai obligé d'aller plus tard à Montpellier ; -mais au moins j'aurai rempli mes devoirs sénatoriaux, -et j'étoufferai avec une bonne conscience. -Je ne sais pas trop si c'est une grande consolation.</p> - -<p>Je lis avec intérêt la discussion du Parlement. -M. Gladstone et lord Stanley sont d'habiles orateurs. -Il me semble que l'un et l'autre, selon l'habitude -parlementaire, sont parfaitement à côté -de la question. Tout est fiction dans le système -constitutionnel, et on fera un jour une histoire -assez curieuse des questions qui ont été traitées -dans ce monde sans qu'on en parlât. Au reste, -qui est-ce qu'on trompe? comme dit Basile. Tout -le monde sait à quoi s'en tenir. Ce qui me paraît -certain, c'est qu'un bénéfice en Irlande ne vaut -pas grand'chose à présent. Mais la concession -inévitable satisfera-t-elle les Irlandais? j'en doute -fort, et, de plus, je ne sais s'ils sont gens à être -jamais satisfaits.</p> - -<p>Je suis frappé de voir avec quelle rapidité le -vieil édifice anglais se démolit. Le premier indice -que j'ai remarqué fut lorsqu'on permit d'aller en -bottes à l'Opéra. Il en est de même partout en -<span class="pagenum" id="pg329">-329-</span> Europe, voire de l'autre côté de l'Atlantique. La -fameuse constitution américaine s'en va à tous -les diables, et la guerre civile qui vient de finir n'a -été qu'un prélude, croyez-le bien, à d'autres exercices -du même genre.</p> - -<p>Ici, les petites explosions républicaines de -Toulouse et de Bordeaux ont montré que le parti -rouge est toujours actif, aussi insensé et aussi -bête qu'autrefois ; mais on s'applique à lui rendre -les voies faciles.</p> - -<p>Il paraît que notre saint-père le pape a manqué, -l'autre jour, passer dans un monde plus -digne de lui. Il y a eu un moment de très vives -alarmes, mais on dit qu'à présent il va bien. Il a -aux jambes je ne sais quelle vilenie qui peut tout -d'un coup lui jouer un tour. D'ailleurs, il approche -beaucoup des années de saint Pierre. <i lang="la" xml:lang="la">Non videbis -annos Petri.</i> Ne serait-ce pas un grand miracle -s'il manquait à la prédiction?</p> - -<p>Nous avons eu à l'Académie la réception de -l'abbé Gratry. Je doute que vous lisiez ces fadaises. -Jamais on n'a dit plus de platitudes. Jamais -curé de village n'a débité de sermon plus vulgaire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg330">-330-</span> Adieu, mon cher Panizzi. Je voudrais bien savoir -vos projets pour cet été ; car il y a longtemps -que je ne vous ai vu, et je suis devenu si peu -remuable, que le moindre voyage m'effraye. Ne -pourrions-nous pas, nous armant tous deux de -notre grand courage, nous arranger pour nous -rencontrer dans quelque <i>Camp du drap d'or</i>? -Selon toute apparence, notre session durera jusqu'en -juillet. Irez-vous voir la fin de la vôtre? Je -vous conjure de ne pas attendre l'hiver à Londres -et les recrudescences de rhumatismes qui ne vous -manqueraient pas.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l141">CXLI</h2> - - -<p class="date">Montpellier, 25 avril 1868.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Vous aurez lu peut-être les discours de Jules -Favre et de Rémusat à l'Académie. Vous qui -connaissiez Cousin, ils ont dû vous amuser. C'est -ainsi qu'on écrit l'histoire.</p> - -<p>Mon ami Narvaez vient d'entrer en paradis, -ayant une absolution spéciale du pape. C'est une -<span class="pagenum" id="pg331">-331-</span> grande perte pour l'Espagne, où vous pouvez -compter sur des <span lang="en" xml:lang="en">pronunciamientos</span>. Narvaez n'avait -pas toujours été si bien avec notre sainte -mère l'Église. Il y a quelques années, à la suite -d'une querelle avec Rome, il avait mis la main -sur l'argent de la <i lang="es" xml:lang="es">bula de cruzada</i>. Les gens -pieux, en Espagne, payent quinze sous pour ne pas -faire maigre, et cette permission s'appelle bulle -de croisade, parce que, pour avoir le privilège de -faire gras, on s'engage à se croiser ou à payer -quinze sous. Narvaez, se trouvant possesseur d'un -très bon magot, en fit bon usage. Il en donna des -pensions à tous ses amis et amies. Il n'y avait -pas une proxénète à Madrid, qui ne fût pensionnée -sur la bulle. Cela vous montre combien le -saint-siège est miséricordieux.</p> - -<p>Ce qui n'est pas moins curieux, c'est la lettre -de Kerveguen à Mazzini et la réponse de ce dernier, -attestant que les fonds secrets italiens servaient -à payer des journalistes français. Quelle -canaille que tout ce monde qui fait l'opinion en -Europe et décide des affaires publiques. Cela -n'empêche pas que tout épicier, soumis au régime -d'un seul journal par jour, prend, au bout d'un -<span class="pagenum" id="pg332">-332-</span> mois, l'opinion de sa feuille, et vote en conséquence.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que tout -ce qui se passe en Angleterre m'étonne et m'effraye! -Un ministère en flagrante minorité qui ne -veut pas s'en aller ; d'autre part, ces concessions -faites à l'Irlande et au catholicisme, payées par de -nouvelles tentatives des fénians. Comme cela -ressemble peu à la vieille Angleterre d'autrefois! -Y a-t-il des prophètes assez clairvoyants pour dire -quel sera le résultat des prochaines élections? Il -me semble, mon cher ami, que le Vésuve se prépare -à quelque grande explosion. Quand j'avais -des poumons, cette perspective m'aurait paru attrayante. -Je vous avoue que je voudrais que l'explosion -fût ajournée jusqu'après mon enterrement.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l142">CXLII</h2> - - -<p class="date">Paris, 28 mai 1868.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis à Paris depuis plusieurs jours et je vous -aurais écrit plus tôt si j'en avais été capable ; mais -<span class="pagenum" id="pg333">-333-</span> j'ai passé mon temps dans des rages rentrées, et -j'éprouvais le besoin de manger un cardinal.</p> - -<p>Si vous avez lu nos journaux, vous aurez vu les -faits et gestes de ces messieurs, et leurs prétentions -d'avoir des médecins orthodoxes et bons catholiques. -Il y a au Sénat une certaine quantité de -vieux généraux, qui, après avoir usé et abusé de la -vie, sont à présent tourmentés de la peur du <i lang="en" xml:lang="en">grim -gentleman below</i>, et dont les cléricaux font ce -qu'ils veulent. Si nos cardinaux n'étaient pas des -hommes si médiocres, ils auraient gagné la bataille ; -mais ils ont été si maladroits et si étourdis, -qu'ils ont fait un fiasco honteux.</p> - -<p>Peut-on comprendre qu'un homme comme Dupanloup -lui-même dise et écrive sérieusement que -c'est une horrible impiété de croire qu'on ne peut -rien créer ni rien détruire? Ils veulent avoir des -professeurs de chimie à eux pour propager sans -doute la théorie contraire. M. de Bonnechose accuse -un médecin de matérialisme pour avoir dit -que l'homme est un animal mammifère bimane. -Vous noterez que la définition qu'il citait est empruntée -à Cuvier, qui croyait en Dieu. Si vous -aviez vu l'explosion de fureur de tous les sénateurs -<span class="pagenum" id="pg334">-334-</span> en s'entendant traiter de mammifères bimanes, -vous auriez ri du rire des dieux homériques.</p> - -<p>Je suis allé aux Tuileries, où j'ai déjeuné en -petit comité. Tous très bien portants. Le prince -a grandi et il est maintenant plein de santé et -d'activité. Il m'a semblé aussi qu'on le tenait -mieux que par le passé. Pendant le déjeuner, l'empereur -l'a envoyé demander pour me le montrer. -Réponse que le prince est à travailler et ne sera -pas libre avant une demi-heure. Cela m'a fait -plaisir et m'a montré que le général Frossard fait -son métier.</p> - -<p>Après avoir pris vingt-huit bains d'air comprimé -à Montpellier, je suis arrivé ici en bien meilleur -état que je n'étais, lorsque je vous ai écrit. Je ne -suis pas guéri. J'ai des étouffements, mais très -courts, et le manque de respiration, qui était mon -état ordinaire, n'est plus que l'extraordinaire aujourd'hui. -De plus, j'avais un emphysème et mes -poumons fonctionnaient si mal, que le haut de ma -poitrine ne se soulevait pas visiblement, même -lorsque je faisais une inspiration profonde. Tout -cela a changé. Je respire plus facilement ; ma -poitrine fonctionne normalement, et mon médecin -<span class="pagenum" id="pg335">-335-</span> de Paris, de même que le docteur Maure, qui y -est en ce moment, ne m'ont plus trouvé trace d'emphysème. -Vous voyez que c'est un progrès matériel -assez considérable.</p> - -<p>Je tâcherai, à la fin du mois prochain ou au commencement -de juillet, d'aller passer quelques -jours avec vous. La difficulté présente n'est pas -dans ma santé ; mais je suis chargé de plusieurs -rapports au Sénat, deux entre autres, assez sérieux, -car il s'agit de réprimer l'irréligion. Après -la grande bataille de ces jours passés, il est peu -probable qu'un débat sérieux s'engage, et je -pense qu'on adoptera mes conclusions, que les -pétitionnaires <i lang="es" xml:lang="es">vayan al carajo</i>. Cependant je ne -puis m'absenter que lorsque cela sera fini. En -tout cas, si je viens, ce sera avant votre tournée en -Écosse, que je vous vois entreprendre avec un peu -d'inquiétude. Ne feriez-vous pas mieux d'aller à -Ems ou à Hombourg que d'aller chercher les -brouillards et l'humidité des lacs?</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et -portez-vous bien.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg336">-336-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l143">CXLIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 11 juin 1868.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>L'empereur a été un peu souffrant de rhumatismes, -pour être allé à Rouen. Cet animal de cardinal -de Bonnechose lui a fait un discours sur la -porte de son église, d'où venait un vent glacial, -tandis qu'il avait le soleil sur la tête. A présent, -l'empereur est tout à fait bien. Je voudrais que -son indisposition le guérît de l'envie de s'approcher -des cardinaux. L'impératrice et le prince impérial -vont parfaitement bien. On dit qu'elle a des -projets de voyage, ce qui ne me plaît pas trop, mais -il ne s'agit pas de celui de Rome.</p> - -<p>Malgré toutes les prédictions et les inventions -des nouvellistes je crois que nous finirons l'année -sans guerre, et même sans tapage, à moins qu'il -n'y en ait en Espagne, où, depuis la mort de Narvaez, -la chose est très probable ; mais je ne pense -pas qu'il y ait un contre-coup dans le reste de -l'Europe. M. de Bismark est éreinté, et c'est encore -<span class="pagenum" id="pg337">-337-</span> une garantie de tranquillité pour le pauvre monde. -Vous connaissez le proverbe : « Quand les chats -sont endormis, c'est la fête des souris. » Il s'en -faut beaucoup, d'ailleurs, qu'il ait les mauvaises -dispositions qu'on lui prête, et enfin il a d'assez -grandes occupations chez lui.</p> - -<p>J'espère que la reine enverra au <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span> -la défroque de Théodoros et que j'en aurai -l'étrenne. Je ne trouve pas que ce pauvre diable -eût tout à fait tort de mettre les missionnaires au -violon.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Tenez-vous dans -votre chambre, lorsque le vent soufflera de l'est.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l144">CXLIV</h2> - - -<p class="date">Paris, 16 juin 1868.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Nous avons ici un temps merveilleux et une -abondance de fruits extraordinaire. La moisson -s'annonce également très bien, ce qui est un grand -point pour les élections prochaines. On pense -<span class="pagenum" id="pg338">-338-</span> qu'elles se feront dans d'assez bonnes conditions, -si le chapitre de l'imprévu n'apporte pas quelque -complication au dernier moment.</p> - -<p>Je ne sais si vous avez vu ce qui s'est passé -dans le pays où l'on fait la meilleure eau-de-vie. -Un curé a mis dans son église un Saint-Joseph -tenant un lys à la main. Les paroissiens ont cru -que cela voulait dire le retour des Bourbons et ils -ont cassé les vitres. Puis, avec la rapidité d'une -invasion cholérique, tous les paysans se sont -imaginé qu'on allait mettre dans les églises un -certain <i>tableau</i> d'où il résulterait que les ventes -de biens nationaux ne seraient plus légales, -que la dîme reviendrait, etc. En conséquence de -quoi, ils ont voulu procéder à l'assommement des -curés ; il a fallu faire venir des troupes. Toutes -les vitres étaient brisées et les curés poursuivis -aux cris de « Vive l'empereur! » Le drôle c'est -que pas un des émeutiers n'a pu expliquer ce -qu'était le tableau dont ils avaient tant de peur. -Cette idée est si étrange, qu'on ne peut la supposer -inventée par les rouges. C'est évidemment une -production du cru, et qui montre quelles sont les -dispositions du peuple à l'égard des prêtres.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg339">-339-</span> Il me semble que tout se calme singulièrement -dans la Chambre des communes. Après le drame, -vient la petite pièce. Je n'aurais pas cru que les -droits de la femme eussent en Angleterre le -succès qu'ils ont en Amérique. Je ne doute pas -que nos enfants, quand ils auront attrapé des maladies -honteuses, n'aillent montrer leur cas à des -doctrices en médecine. Cela se fait déjà beaucoup -à New-York. Mais, après tout, pourquoi cela ne se -ferait-il pas?</p> - -<p>Si vous voyiez Paris en ce moment, il vous -donnerait sans doute envie d'y passer ce commencement -d'été. Rien de plus beau et de plus -brillant, et quantité de belles dames avec des toilettes -prodigieuses. Je ne sais pas et ne comprends -pas comment tout cela mange et s'habille ; -mais cela prouve que le monde est bien vicieux.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Croit-on à Londres -que l'assassinat du prince de Servie mettra le feu -aux poudres orientales?</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg340">-340-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l145">CXLV</h2> - - -<p class="date">Paris, 18 juillet 1868.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Vous vous trompez beaucoup si vous croyez -réellement que je suis parti de Londres sans nécessité. -Je vous assure que ce n'a pas été sans -de grands regrets. Mais je m'étais engagé auprès -de mon président à revenir et il fallait tenir ma -parole, d'autant plus que la chaleur, la moisson -à faire et la fatigue nous ont si bien réduits, qu'il -est douteux qu'on ait pour le budget le <i lang="la" xml:lang="la">quorum</i> -nécessaire. Comme j'avais longuement usé de -mon congé cet hiver, j'étais obligé à plus d'exactitude -qu'un autre.</p> - -<p>Je vais mercredi passer quelques jours à Fontainebleau, -où on me fait demander. On m'annonce -liberté complète. Il paraît qu'il n'y a personne -ou presque personne. Je suis assez bien de santé, -et la grande chaleur que nous avons, et qui rend -tout le monde malade, me convient assez.</p> - -<p>J'ai consulté l'autre jour pour vous mon médecin -<span class="pagenum" id="pg341">-341-</span> Robin qui est un affreux positiviste, excommunié, -comme vous savez, par monseigneur de -Bonnechose. Il dit que vous devriez essayer de -l'électricité, et il m'en a conté des merveilles. Il -paraît qu'on a maintenant des appareils très perfectionnés, -qui vous envoient des décharges et -des courants juste au muscle qu'il faut exciter. Il -dit qu'on doit avoir de ces appareils-là à Londres. -Il y en a à Paris. Il croit que les bains turcs sont -bons, mais qu'il faudrait y ajouter l'électricité. -Consultez là-dessus votre docteur.</p> - -<p>Votre correspondance italienne vous donne-t-elle -par hasard des nouvelles de la duchesse -Colonna? Elle a disparu, et je voudrais bien -savoir où elle est. J'ai perdu sa trace à Rome.</p> - -<p>Je suis très inquiet de ce qui se passe en Espagne. -Que le duc de Montpensier soit devenu un -prétendant, cela me confond. Je l'ai connu généralement -détesté, d'abord en qualité de Français ; -puis pour avoir perdu sa femme en 1848 ; enfin -pour regarder de trop près à ses bœufs et à ses -moutons en Andalousie, où il a de grands biens. -Mais la reine est tellement détestée qu'on lui préférerait -le diable, je crois.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg342">-342-</span> Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et -essayez de l'électricité. Essayez, c'est là le grand -point. Il ne faut jamais se résigner quand on n'a -pas plus que vous des prétentions aux vertus -chrétiennes.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l146">CXLVI</h2> - - -<p class="date">Fontainebleau, 24 juillet 1868.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Un mot à la hâte. L'impératrice me charge de -vous demander si vous voulez venir passer quelque -temps ici avec elle. Il n'y a personne d'étranger -au Palais, que la maréchale de Malakof et moi. -Le temps est magnifique et les murs sont si épais -et les appartements si élevés, qu'on ne souffre pas -trop de la chaleur. On dîne de bonne heure et -on sort le soir en voiture. Sa Majesté dit que ce -vous serait une bonne préparation pour les bains -de Wiesbaden.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Si cette lettre vous -trouve encore à Londres, répondez aussitôt, et -je pense que vous ne feriez pas mal en tout cas -<span class="pagenum" id="pg343">-343-</span> d'écrire quelques mots à Sa Majesté pour la remercier.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l147">CXLVII</h2> - - -<p class="date">Fontainebleau, 2 août 1868.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis trop discret pour vous demander des -explications au sujet de cette veuve, aussi secourable -que celle de Jéricho, qui vous a procuré un -lit ou la moitié du sien. Je ne vois pas ce qu'il y a -de si redoutable dans la perspective d'un mois à -Wiesbaden, en compagnie de cette <i lang="it" xml:lang="it">vedova innominata</i> -et d'autres personnes de bonnes vies et -mœurs, sous la protection de Sa Majesté le roi -de Prusse, avec de l'eau de seltz naturelle tant -que vous en voulez. Il se peut que vous vous -trouviez très bien de ce séjour et je suis sûr que -le changement d'air seul vous sera avantageux.</p> - -<p>Quel singulier voyage que celui de la reine -d'Angleterre. Il semble que d'abord elle voulut -passer par Paris absolument incognito, et ce n'est -qu'après les représentations qui lui ont été faites, -<span class="pagenum" id="pg344">-344-</span> qu'elle a consenti à s'arrêter une heure ou deux. -On dit qu'elle va s'établir à Lucerne, qu'elle se -propose de n'y voir personne, de ne sortir guère, -et que cette vie durera un mois. Je plains lord -Stanley, qui est l'éditeur responsable.</p> - -<p>Il n'y a rien de plus dégoûtant que le débordement -de petits journaux, que la nouvelle loi sur la -presse a créés. Ce qu'il y a de plus triste, c'est -qu'ils sont entièrement dépourvus d'esprit. Je -crois qu'on n'a jamais été plus bête ni plus grossier. -Nous marchons rapidement aux mœurs américaines.</p> - -<p>Il y a eu un peu de tapage à Nîmes à l'occasion -d'une réunion électorale. Ce qu'il y a de -singulier, c'est que la nouvelle loi, publiée il y a -trois semaines, et que tout le monde devrait -avoir lue, paraît avoir été complètement ignorée -par les tapageurs. On les a mis à la porte très -rapidement ; mais c'est, à mon avis, un mauvais -commencement.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et guérissez-vous.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg345">-345-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l148">CXLVIII</h2> - - -<p class="date">Fontainebleau, 11 août 1868.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je me réjouis de vous savoir installé à Wiesbaden, -qui n'est plus dans le Nassau, grâce à M. de -Bismark ; mais j'espère que ses eaux continuent -à produire de bons effets.</p> - -<p>L'empereur nous revint l'autre jour de Plombières -en très bonne santé ; mieux que je ne -l'avais vu depuis longtemps. Vous savez que, entre -autres ressemblances, vous avez celle de souffrir -comme lui de rhumatismes. Les eaux de Plombières -lui ont fait beaucoup de bien. Peut-être -ne feriez-vous pas mal d'en essayer aussi.</p> - -<p>La reine Victoria n'a fait que passer par Paris -et n'a pas bougé de l'ambassade. Elle avait la -cholérine, si la renommée dit vrai.</p> - -<p>Nous avons eu à dîner samedi dernier lord -Lyons et lord Stanley. Le premier a l'air d'un -<i lang="en" xml:lang="en">substantial farmer</i> ; l'autre a paru à tout le -<span class="pagenum" id="pg346">-346-</span> monde un imbécile à la première vue. L'impératrice, -qui a causé avec lui, ne l'a pas trouvé -tel. Je l'avais rencontré à Scheveningue, il y a -quelques années, et nous avons renouvelé connaissance, -mais nous n'avons pas parlé politique.</p> - -<p>Hier a eu lieu la distribution des prix du concours -général, où ont assisté le prince impérial -et son gouverneur. Il paraît qu'il a été froidement -reçu ; au contraire, des élèves portant les noms -de Cavaignac et de Pelletan ont été très applaudis. -Dans un passage du discours du ministre de l'instruction -publique, il y avait un compliment pour le -prince. On a chuté. Vous savez qu'en ces occasions, -il suffit de quelques gamins pour entraîner -les autres. Le prince a été tellement impassible -pendant cette petite scène, que son gouverneur -lui-même, qui le connaît bien, a cru qu'il n'avait -pas compris. Mais, en arrivant aux Tuileries, la -fermeté du pauvre enfant était épuisée, et il s'est -mis à fondre en larmes. Hier soir, il était encore -tellement ému, qu'il n'a pas pu dîner. La mère -ne l'a pas été moins au récit de l'aventure. Je -trouve qu'il n'est pas mauvais qu'il s'habitue à ne -<span class="pagenum" id="pg347">-347-</span> pas trouver toujours des roses sur son chemin, -et la leçon en vaut une autre.</p> - -<p>Vous savez que je n'aime pas à faire des -projets ; cependant je voudrais aller à Montpellier -en octobre et être à Cannes en novembre. -Vous pourriez vous arranger pour passer par -Montpellier, ce qui n'est pas un grand détour et -consulter les médecins du pays, en qui j'ai assez -de confiance. Ils valent certainement mieux que -ceux de Paris, parce que, ayant moins de malades, -ils font plus d'attention à ceux qu'ils ont. En -outre, il y a des gens vraiment distingués dans -cette faculté de médecine, et je crois que leur -école est la bonne, en ce qu'ils n'ont pas de -grandes théories scientifiques comme les médecins -de Paris, mais seulement des observations -d'après lesquelles ils se gouvernent. La ville -n'est pas des plus gaies ; cependant il y a une -bibliothèque assez belle, celle d'Alfieri, et un -certain nombre de manuscrits laissés par lui à -la comtesse d'Albany.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous recommande -aux nymphes de Wiesbaden et à votre veuve.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg348">-348-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l149">CXLIX</h2> - - -<p class="date">Paris, 20 août 1868.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Grande disette de nouvelles. Il n'est plus question -de guerre. On semble très pacifique, même -en Prusse, et ici, sauf les jeunes officiers, on l'a -toujours été.</p> - -<p>Le journal du soir m'apprend que la reine a -daigné passer elle-même par Paris, mais personne -ne s'en est aperçu. Lord Stanley l'a précédée. -On dit qu'il a montré beaucoup de confiance -dans les prochaines élections. C'est son rôle, et -cela ne signifie rien du tout.</p> - -<p>Je vois des Américains très inquiets, qui regardent -une nouvelle guerre civile comme possible. -Il semble que les esprits sont, là-bas, dans un état -d'excitation diabolique. Ne croyez-vous pas que -la guerre civile est une maladie endémique du -nouveau monde? Voyez les anciennes colonies -espagnoles. On en revient toujours à reconnaître -la justesse du mot de M. de Talleyrand sur les -<span class="pagenum" id="pg349">-349-</span> Américains : « Ce sont de fiers cochons et des cochons -bien fiers. »</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je crois que l'impératrice -partira pour Biarritz demain ou après. -Elle a eu la bonté de m'engager, mais ma prudence -m'a empêché d'accepter. Je ne suis plus -comme vous <i lang="it" xml:lang="it">adequato</i> à une ascension à la -Rune. L'année passée, votre cheval gris vivait -encore. Je pense que cette nouvelle vous sera -agréable et qu'elle vous ôtera un poids de -dessus la conscience.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l150">CL</h2> - - -<p class="date">Paris, 1<sup>er</sup> septembre 1868.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je vous suppose dûment réinstallé dans <span lang="en" xml:lang="en">Bloomsbury -square</span> avec M. Fagan, et vous tâtant pour -savoir si les bains de Wiesbaden vous ont réussi. -J'espère que oui, bien que très souvent on n'en -sente pas tout de suite les bons effets.</p> - -<p>Je sais que vous avez fait en route la rencontre -<span class="pagenum" id="pg350">-350-</span> de M. Libri. C'est une preuve de plus de cette -grande vérité que le monde est bien petit, puisque -tant de gens qui ne se cherchent pas se rencontrent.</p> - -<p>Je crois parfaitement à la sincérité du roi de -Prusse dans sa conversation avec lord Clarendon. -Seulement il se trompe s'il croit que le gouvernement -français voudrait ou pourrait faire la -guerre, comme moyen de dérivation. Si l'opposition -devenait très puissante aux prochaines élections, -et la chose n'est pas impossible, je ne doute -pas que la tentative d'engager une guerre ne fût -l'occasion d'une catastrophe intérieure. Mais ce -que le roi de Prusse ne dit pas et ce qui est vrai, -c'est qu'il y a chez lui un parti considérable qui -veut la guerre. C'est le parti des vieux Prussiens, -qui ne jurent que par le grand Frédéric et qui, -depuis la bataille de Sadowa, ne croient pas que -rien puisse résister au fusil à aiguille. M. de Bismark, -qui est homme de bon sens, est le bouchon -qui retient l'explosion de cette mousse belliqueuse. -S'il venait à mourir, et on le dit sérieusement -malade, le cas s'aggraverait singulièrement. -L'ambassadeur de Prusse ici, M. de Goltz, -<span class="pagenum" id="pg351">-351-</span> qui est très malade et à peu près désespéré, est -un homme fort sage qui fait son possible pour -adoucir les frottements entre les deux pays. Si -son successeur ne lui ressemble pas, surtout s'il -appartient au parti des vieux Prussiens, la paix -peut être facilement compromise. Mais, de toute -façon, je ne crois pas qu'une rupture, si elle avait -lieu, provînt de notre fait. Elle serait déterminée -par les traîneurs de sabre de Berlin.</p> - -<p>Comment s'annoncent les élections en Angleterre? -On nous dit une foule de choses contradictoires -à ce sujet. La seule chose qui me paraisse -bien établie, c'est que personne n'a des données -positives sur ce qu'il faut attendre des nouveaux -électeurs. Les probabilités sont pour M. Gladstone ; -mais, si la résistance est vive, je crains -qu'il ne soit emporté bien loin du côté des radicaux, -c'est-à-dire à tous les diables, où, d'ailleurs, -toute l'Europe est en train de s'acheminer.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; prévenez-moi à -l'avance de votre départ, pour que je prenne les -mesures nécessaires, et peut-être que je vous -donne une commission.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg352">-352-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l151">CLI</h2> - - -<p class="date">Cannes, 22 janvier 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je ne vous ai pas répondu l'autre jour, parce -que M. Childe vous portait lui-même des nouvelles, -et je me suis abstenu de compatir à vos -maux, depuis qu'il m'a rapporté que vous montiez -quatre-vingt-quatre marches tous les jours pour -dîner chez le docteur Pantaleoni.</p> - -<p>La convalescence de miss Lagden continue -sans accident. Elle a mangé un œuf aujourd'hui à -déjeuner et un peu de poulet à dîner. Il n'y a plus -de fièvre et son état général est très satisfaisant. -Quant à moi, j'ai attrapé un gros rhume qui m'a -fait perdre probablement le bénéfice de tout le -traitement antérieur. J'ai une toux qui me fatigue -excessivement, surtout la nuit ; mais je la préfère -à l'inquiétude que j'avais ces jours passés.</p> - -<p>M. Barthélemy-Saint-Hilaire est revenu. -Édouard Fould est à Marseille, mais revient demain. -Mistress Ewer n'est pas morte de fatigue -<span class="pagenum" id="pg353">-353-</span> et me charge ainsi que miss Lagden de tous ses -compliments pour vous.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l152">CLII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 15 mars 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Les journaux m'ont tué plusieurs fois. M. Guizot -a annoncé ma mort à l'Académie et fait mon -oraison funèbre. Il ne paraît pas que cela soit -très malsain, car je ne m'en porte pas plus mal.</p> - -<p>Il paraît que vous avez un temps déplorable. -Il en est de même pour nous. Je viens de lire -qu'il neigeait en Calabre. La machine du monde -est détraquée évidemment.</p> - -<p>Je reçois des nouvelles d'Espagne. On attend -tous les jours des coups de fusil. Ordinairement -ils ne se tirent qu'au printemps. L'hiver à Madrid -est trop froid et l'été trop chaud pour qu'on se -livre à cet amusement. Je ne doute pas que le -duc de Montpensier ne soit élu, lorsqu'il aura -dépensé tout son argent, et, bientôt après, chassé, -sinon fusillé.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg354">-354-</span> Adieu, mon cher ami. Que vient faire Nigra à -Florence?</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l153">CLIII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 23 mars 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je ne vois pas l'avenir si en noir que vous. Il -y a plus, je ne crois pas à la guerre, parce qu'elle -ne me paraît pas possible. Aujourd'hui, il faut -tant d'argent pour se battre, qu'à moins d'avoir -un trésor comme le roi de Prusse avant Sadowa, -ou des chambres excessivement complaisantes, -<i lang="la" xml:lang="la">rara avis in terris</i>, il n'y a pas moyen de tirer -un coup de canon. Enfin la haine et la peur de -la guerre est si grande aujourd'hui, que le provocateur -serait sûr de soulever le monde contre -lui.</p> - -<p>Je vois avec plaisir que Victor-Emmanuel et -François-Joseph se font des politesses. La grande -affaire, dans ce temps-ci, est de mettre ses -finances en bon ordre, et, du moment qu'on s'est -posé comme un homme pacifique, on appelle -les capitaux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg355">-355-</span> L'empereur a eu la grippe, mais il est tout à -fait remis. L'impératrice a eu des oreillons. Elle -est bien à présent. Elle m'a écrit une très aimable -lettre à l'occasion de ma maladie. Elle me -propose de traduire et de publier la correspondance -du duc d'Albe avec Philippe II, en me -donnant les pièces que possède son beau-frère. -Il y en a de curieuses.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je suis chargé de -compliments pour vous par la comtesse de Montijo -et par Ragell, qui nous donna un bon déjeuner -à Bagnères-de-Bigorre, lequel m'écrit pour -me féliciter d'être encore de ce côté de l'Achéron.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l154">CLIV</h2> - - -<p class="date">Cannes, 6 avril 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Vous ai-je dit que j'avais perdu mon cousin -dans la maison duquel je demeure? C'est une -amitié de plus de cinquante ans brisée. Heureux -ceux qui meurent jeunes.</p> - -<p>Que dites-vous de cette grande tendresse du -<span class="pagenum" id="pg356">-356-</span> roi d'Italie pour l'empereur d'Autriche? Y a-t-il -un dessous de cartes? Je ne le crois pas. Il est -impossible de rester très longtemps à se faire -la grimace. On finit par se fâcher tout de bon -ou par rire. Je pense qu'on a pris le dernier -parti, qui est incontestablement le meilleur. Je -crois de moins en moins à la guerre ; mais je -crois aux progrès de la Révolution et du socialisme. -Je crois que tout le monde courbe la -tête devant le monstre qui grandit et prend -des forces tous les jours. La société actuelle, -avec son amour de l'argent et des jouissances -matérielles, a la conscience de sa faiblesse et de -sa stupidité. Il n'y a qu'une aristocratie bien organisée -pour résister, et où la trouver? Elle lâche -pied même en Angleterre. Tout le monde -me dit que la Chambre des lords s'exécutera -sans essayer de résister. Les Irlandais en deviendront-ils -plus traitables? J'en doute fort ; -mais les Yankees en deviendront dix fois plus -insolents. Je crains pour le cabinet Gladstone -qu'il n'ait bien des couleuvres à avaler contre -lesquelles se serait soulevé l'estomac de lord -Palmerston.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg357">-357-</span> Ici, les élections commencent à mettre le -pays en fièvre. L'opposition fait feu des quatre -pieds et montre beaucoup d'audace. On lui a -donné des armes, et elle s'en sert. Autant que -j'en puis juger, le gouvernement aura une assez -bonne majorité, mais seulement sur les grandes -questions : une Chambre tracassière, très divisée, -peu politique et peu faite aux affaires, voilà -les probabilités.</p> - -<p>En Espagne, on s'attend tous les jours à des -coups de fusil. Je m'étonne qu'il n'y ait pas -encore eu d'émeute à Madrid. Cela prouve que -Prim a encore l'armée dans sa main.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère que vous -avez, comme nous, du beau temps. Je vous souhaite -une meilleure santé que la mienne. Je -n'ai jamais autant souffert que depuis que le -soleil a reparu.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l155">CLV</h2> - - -<p class="date">Cannes, 22 avril 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai eu hier la visite du prince Napoléon, qui -<span class="pagenum" id="pg358">-358-</span> m'a paru fort maigri, mais parfaitement remis. -Nous n'avons guère parlé politique, comme vous -pouvez penser ; mais il a dit quelques mots qui -m'ont plu et qui semblent indiquer qu'il s'amende. -Il va avec son yacht croiser dans l'Adriatique. -Je vois dans mon journal, mais <i lang="la" xml:lang="la">credat -Judæus Apella</i>, que la princesse Clotilde va le -rejoindre à Venise.</p> - -<p>Pourriez-vous me faire envoyer à Paris les -deux volumes de Bergenroth, cet Allemand qui -est mort en Espagne dans les bras de sa concubine, -abandonné de tous les Anglais craignant -Dieu, après avoir justifié la reine Jeanne, mal à -propos nommée la Folle. Je crois qu'il m'en -coûtera quelque chose comme deux guinées, à -moins que votre magnanimité n'attendrisse les -entrailles de votre libraire.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et prenez -le monde comme il est.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg359">-359-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l156">CLVI</h2> - - -<p class="date">Paris, 7 mai 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>L'impératrice va faire un voyage en Égypte, -pour assister à l'ouverture du canal de Suez. -Elle m'a proposé de l'accompagner, ce que j'ai -dû refuser, à mon grand regret. Je suis beaucoup -trop invalide pour faire pareille campagne, où -je ne ferais qu'embarrasser les gens qui m'accompagneraient. -Je crains, par-dessus le marché, -que le voyage ne se prolonge au delà de ce -qui serait désirable.</p> - -<p>Grande agitation électorale. On s'attend ici — c'est -à Paris que je veux dire — à des députés incroyables. -Thiers est un réactionnaire ; Garnier-Pagès, -un vieux modéré ; Émile Olivier, un bonapartiste. -Je crois savoir, d'ailleurs, que les meneurs -du parti républicain craignent de faire -fiasco dans le reste de la France. C'est le tiers -parti, très probablement, qui gagnera quelques -voix, et le tort du gouvernement est de ne pas -<span class="pagenum" id="pg360">-360-</span> s'y résigner philosophiquement. Une opposition -dynastique n'est pas très dangereuse, et, en s'opposant -avec trop de vivacité à ses candidats, on -risque de les aigrir et de s'en faire des ennemis -irréconciliables.</p> - -<p>Il me semble que les Irlandais ne se montrent -pas fort reconnaissants envers M. Gladstone. -Recrudescence de fénianisme et d'assassinats. -Voilà la démocratie qui vient de faire un -grand pas. La proposition de lord Russell de -créer des pairs à vie, si elle n'est pas une simple -menace destinée à demeurer comme <i lang="la" xml:lang="la">gladius in -vagina</i>, est la démolition de la Chambre des -lords. La vieille Angleterre marche d'un pas rapide -sur la pente où toute l'Europe est entraînée, -et c'est à tous les diables, je le crains, que cette -pente mène.</p> - -<p>La lutte électorale est très vive à Cannes. -M. Méro donne vingt-cinq francs à tous les curés -pour qu'ils disent neuf messes en sa faveur. Une -messe vaut soixante-quinze centimes : <i lang="la" xml:lang="la">ergo</i>, chaque -curé empochera dix-huit francs vingt-cinq. -Avec le suffrage universel, je crois que le moyen -n'est pas mauvais.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg361">-361-</span> Adieu, mon cher Panizzi ; tenez-moi au courant -de vos mouvements.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l157">CLVII</h2> - - -<p class="date">Paris, 22 mai 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Nous voilà enfin délivrés des réunions électorales. -Sauf quelques petites promenades, beaucoup -de gueulements, et quelques balustrades -brisées à la place Royale, tout s'est passé sans -grand mal. Les discours tenus étaient, en général, -un éloge de la République, et presque toujours -exprimaient le regret que la guillotine n'eût fonctionné -qu'à demi en 1793. Ces messieurs ne cherchent -pas à prendre les mouches avec du miel, -comme le proverbe le recommande. Ces procédés -ont rendu quelque courage aux bourgeois. -On n'avait pas de candidats modérés dans la -plupart des arrondissements de Paris, et on en -a improvisé. Je ne leur crois pas beaucoup de -chances, mais, du moins, il y aura lutte.</p> - -<p>On dit que Thiers passera, mais avec un peu -<span class="pagenum" id="pg362">-362-</span> de peine et par un appoint rouge au dernier moment. -Il est maintenant corps et âme dans la Révolution. -Il m'a paru bien vieilli la dernière fois -que je l'ai vu, il y a une quinzaine de jours. -Barthélemy-Saint-Hilaire canevasse dans le département -de Seine-et-Oise et on dit qu'il a des -chances.</p> - -<p>Le suffrage universel est la boîte au noir et le -résultat peut attraper tout le monde ; cependant -tout fait supposer que la Chambre nouvelle sera -à peu près la même que l'ancienne, mais avec -cette différence que les députés auront un autre -mandat beaucoup plus dans le sens libéral que -l'ancien. Le vent est au parlementarisme, un des -plus mauvais gouvernements dans un pays où -il n'y a pas une forte aristocratie.</p> - -<p>Au reste, il paraît que, depuis quelque temps, -un remède s'est présenté contre le suffrage universel, -c'est la corruption électorale. Cette année, -on dit que les candidats dépensent beaucoup -d'argent. L'un d'eux tient table ouverte, grise -ses électeurs, les ramène en voiture et leur -donne des plaids et des cachenez pour retourner -chez eux. Il a établi un bureau en face -<span class="pagenum" id="pg363">-363-</span> d'un pont à péage, où l'on rend à tous les -passants le sou qu'ils ont payé à l'entrée du -pont.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Mille compliments -et amitiés.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l158">CLVIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 9 juin 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Les eaux minérales font toujours le diable avec -les entrailles humaines, mais on dit que c'est -pour leur plus grand bien. Je crois que le remède -qu'on vous a proposé, le diascordium est excellent ; -on en prend gros comme une noisette, et, -le cas échéant, on redouble la dose. J'en ai fait -l'essai, l'année passée, à Fontainebleau avec grand -succès. Voici un remède encore plus simple, -éprouvé également ; remplissez de gomme arabique -en poudre la moitié d'un verre, mettez-y du -sucre si vous voulez, puis ajoutez de l'eau en -tournant dans le verre avec une cuillère, de façon -à faire une pâte de la consistance d'une gelée. -<span class="pagenum" id="pg364">-364-</span> Vous l'avalerez et vous m'en direz des nouvelles. -Comment n'y a-t-il pas des médecins habiles à -Naples qui vous remettent le ventre en ordre?</p> - -<p>Je suis toujours dans le même état, avec un -peu plus de toux qu'à l'ordinaire, très souvent -de l'oppression, nul appétit et peu de sommeil.</p> - -<p>Le docteur Maure ne vient pas à Paris cette -année. Il a passé le temps de son voyage en -cabales électorales, et n'a pas peu contribué à -empêcher le maire de Cannes, M. Méro, d'être -nommé. Les deux fils de M. Fould ont été élus, -l'un dans les Basses, l'autre dans les Hautes-Pyrénées. -Édouard ne se présentait pas ; il se -consacre aux courses ; mais ses chevaux ne gagnent -pas.</p> - -<p>Il y a eu, dimanche, un beau déploiement -de patriotisme d'antichambre. Le grand prix de -l'empereur a été gagné par un cheval français, -tandis que, depuis quelques années, il restait -toujours aux Anglais. Les lorettes et les belles -dames étaient remarquables par leur enthousiasme -et s'entr'embrassaient pour célébrer la -victoire nationale.</p> - -<p>A Paris, on se félicite de n'avoir nommé ni -<span class="pagenum" id="pg365">-365-</span> Raspail, ni Rochefort, ni d'Alton-Shée. On devient -très facile à contenter. On ne croit plus à -une petite session en juillet pour la vérification -des pouvoirs. La session ne commencera qu'en -novembre ; du moins, cela était ainsi hier, mais -on a peut-être changé d'avis aujourd'hui.</p> - -<p>Je pense que vous pourrez facilement vous procurer -le dernier rapport de M. Fiorelli sur les -fouilles de Pompéi. Ce serait œuvre méritoire à -vous de me le rapporter, lorsque vous regagnerez -<span lang="en" xml:lang="en">Bloomsbury square</span>.</p> - -<p>Nigra vient de publier un bouquin en latin, très -savant, sur la vieille langue irlandaise.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez vos entrailles, -ne prenez pas trop de glaces, et vivez en sage.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l159">CLIX</h2> - - -<p class="date">Paris, 29 juin 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je vais après-demain à Saint-Cloud au lieu -de Fontainebleau. Après les tentatives d'émeute, -<span class="pagenum" id="pg366">-366-</span> il est prudent de ne pas trop s'éloigner de Paris. -J'en suis pour ma part très content, parce qu'en -cas où je serais malade, je puis en une heure -rentrer chez moi. On me dit qu'il n'y a pas d'autre -invité que moi et la duchesse de Malakof.</p> - -<p>S'il n'y a pas d'émeute dans la rue, il y aura -certainement du tapage à la Chambre ; car les -« irréconciliables » veulent accomplir leurs promesses -à leurs électeurs. Puis, comme il y a -plusieurs doubles élections, il est probable que -les rouges opteront pour la province, afin de ramener -à Paris l'excitation, les réunions électorales, -les discours, etc. Tout cela promet un été -passablement agité. Quant à une guerre, il en -est moins question que jamais. Où faut-il aller -pour être tranquille? Si on me demandait cela, -je serais bien embarrassé pour répondre. Peut-être -en Égypte, bien qu'on ait voulu faire sauter -le pacha.</p> - -<p>Le duc de Montpensier se barbouille horriblement -dans l'opinion publique. Il veut être roi <i lang="la" xml:lang="la">per -fas et nefas</i>, et il ne serait pas impossible qu'il le -fût pour quelques mois, s'il donne assez d'argent -pour cela. Mais en a-t-il et en donnera-t-il?</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg367">-367-</span> Madame de Montijo, qui s'informe toujours -de votre santé, est à la campagne et fait jouer -la comédie, comme si de rien n'était. Elle a de -jolies femmes pour actrices et par conséquent -beaucoup de visiteurs. On croit ici que la reine -Isabelle vient d'abdiquer en faveur du prince des -Asturies. Cela produira un certain effet à Madrid, -si la chose est vraie.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je vous dois encore -le volume de Bergenroth. C'est décidément un -farceur qui a voulu se concilier les dévots en -faisant de Jeanne la Folle une protestante.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l160">CLX</h2> - - -<p class="date">Saint-Cloud, 11 juillet 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'assiste ici au spectacle le plus étrange. J'ai -l'air d'être aux premières loges, mais je ne sais -rien et ne vois pas grand'chose. C'est derrière le -rideau que la pièce se joue. Il est certain qu'il y a -dans le pays une surexcitation extraordinaire. On -dit que c'est l'amour de la liberté qui la produit. -<span class="pagenum" id="pg368">-368-</span> Pour moi, j'en doute, car il me semble que nous -avons déjà trop de liberté, et que nous en usons -assez mal. En France, on se passionne pour un -mot, sans se mettre trop en peine de se qu'il signifie. -La Chambre et peut-être la majorité du -pays veulent une satisfaction. Il faut qu'on puisse -dire : « Le gouvernement personnel a fait son -temps ; maintenant, c'est le pays qui gouverne. » -L'expérience des différentes tentatives de <i lang="en" xml:lang="en">self -government</i> est oubliée. Le vent est au parlementarisme, -dont personne pourtant ne se dissimule -les défauts. D'un autre côté, on me paraît -oublier que, lorsqu'on a mis le doigt dans un -engrenage, il faut que le bras y passe. Tout ce -qu'on a donné n'a servi qu'à faire demander -plus, avec redoublement d'ardeur, et à rendre -plus difficile de refuser quelque chose. Vous -vous rappelez l'histoire d'Arlequin, qui donne à -ses enfants un tambour et une trompette en leur -disant : « Amusez-vous et ne faites pas de bruit. »</p> - -<p>Mon impression est qu'on est disposé à céder -sur tous les points, excepté sur celui de la responsabilité -ministérielle ; or, c'est celui auquel -on tient le plus. Il est vrai qu'en France, la -<span class="pagenum" id="pg369">-369-</span> responsabilité ministérielle n'a pas empêché -Charles X et Louis-Philippe d'être chassés, et -que jamais un souverain qui a voulu gouverner -par lui-même n'a manqué de ministres. D'un -côté, on veut un changement radical à la constitution ; -de l'autre, on prétend qu'elle est compatible -avec toutes les libertés. Qui cédera? voilà -la question, question qui peut amener une catastrophe. -La situation est celle d'une émeute -qui commence. Le grand nombre des curieux -et des indifférents apporte un secours considérable -aux tapageurs. Une minorité factieuse -peut entraîner la foule des indifférents, et, le -mouvement décidé, elle s'en défait en un tournemain.</p> - -<p>On croit qu'il y aura aujourd'hui une déclaration -du gouvernement au Corps législatif annonçant -des réformes. Je doute qu'on s'en contente. -On cédera un terrain qui permettra à -l'ennemi d'attaquer avec plus d'avantage. A -mon avis, le plus prudent serait de <i lang="es" xml:lang="es">las tiempo -al tiempo</i> ; changer le ministère dont on est -las ; en prendre un qui ferait regretter l'ancien, -et vivre au jour le jour.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg370">-370-</span> Adieu, mon cher Panizzi. Je sais de bonne -source que l'Allemagne du Nord n'est pas moins -agitée et que M. de Bismark nous demande de -nous entendre pour faire tête à l'ennemi commun. -Mais cet ennemi est bien fort et j'ai -grand'peur qu'il ne nous mange.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l161">CLXI</h2> - - -<p class="date">Saint-Cloud, 26 juillet 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Sir James est bien heureux de voir les choses -couleur de rose. Chez vous, cela est déjà assez -sombre ; mais, chez nous, la teinte est fort sinistre, -du moins pour mes lunettes.</p> - -<p>Il y a des concessions opportunes ; mais je ne -crois pas que celles qu'on a faites ici fussent désirables -ou nécessaires. Le désir de rechercher un -peu de popularité me paraît en avoir été la vraie -cause, et le résultat a démenti les espérances -qu'on pouvait avoir conçues. On a donné des armes -à l'opposition, cela est certain. On l'a provoquée -<span class="pagenum" id="pg371">-371-</span> à jouer à un jeu où elle veut des règles qui -lui soient avantageuses, et où elle se réserve le -droit de tricher. Voilà, si je ne me trompe, quelle -est la situation. Les concessions ont donné à -l'opposition une grande force pour agiter les esprits, -et les élections s'en sont ressenties. La majorité -gouvernementale s'y est transformée. Ils -ont tous fait comme saint Pierre et ont renié -leur maître. Le duc de Mouchy a été un des -signataires de la demande d'interpellation.</p> - -<hr /> - - -<p><i>27 juillet.</i> — J'en étais à la seconde page de -ma lettre, quand la reine d'Espagne et toute sa -famille est venue. Je l'ai trouvée en meilleur état -que je n'aurais cru, c'est-à-dire moins grosse. -Elle représente assez bien et est très polie. On -lui a montré Trianon et on lui a donné à dîner, -après lui avoir procuré une averse épouvantable -entre Versailles et Saint-Cloud.</p> - -<p>Je reprends ma politique pour vous dire que, -la semaine prochaine, nous allons faire un sénatus-consulte, -qui donnera à la Chambre des -députés le droit d'élire son président, de faire -des interpellations et quelques autres items, que -<span class="pagenum" id="pg372">-372-</span> je ne sais pas. Je n'y vois pour ma part aucun -inconvénient, attendu que, si une Chambre est -assez hostile pour ne pas appeler au fauteuil le -candidat du gouvernement, il faut ou changer -de politique, ou faire un coup d'État.</p> - -<p>La grande difficulté sera pour la responsabilité -ministérielle, à laquelle l'empereur est très opposé. -En fait, elle existera toujours lorsqu'il y -aura un <i lang="en" xml:lang="en">leader</i> dans un parlement. On peut -la proclamer dans un pays où on observe la -loi, comme en Angleterre ; chez nous, jamais -on n'a hésité à faire remonter jusqu'au souverain -la responsabilité des actes de ses ministres.</p> - -<p>Je vous avouerai que mon seul espoir est -dans les bêtises que feront les rouges. Ils commencent -assez bien, et il est possible qu'en peu -de temps ils effrayent assez le pays pour cesser -d'être effrayants eux-mêmes.</p> - -<p>Adieu. Faites mes félicitations à M. Gladstone -et recommandez-moi aux prières de votre directeur -spirituel.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg373">-373-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l162">CLXII</h2> - - -<p class="date">Paris, 16 août 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher sir Anthony<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>,</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> M. Panizzi fut créé <span lang="en" xml:lang="en">K. C. B.</span>, c'est-à-dire chevalier de -l'Ordre du Bain, le 27 juillet 1869.</p> -</div> -<p>Je me suis mis à reprendre des bains d'air comprimé. -Il y a ici un établissement plus grand et -plus élégant que celui de Montpellier. Les cloches -sont si grandes, qu'il y tiendrait facilement trois -personnes. Le médecin qui préside a une fille -asthmatique, très jolie vraiment, mais on ne nous -encloche pas ensemble, ce que je regrette.</p> - -<p>Je suis retourné l'autre jour à Saint-Cloud, où -on m'a demandé de vos nouvelles. Je dis les -maîtres de la maison, sans parler de la maison, -et particulièrement de madame de Lourmel. Je -la crois repartie pour sa Bretagne.</p> - -<p>Qu'est un lord *** tué en duel, selon le journal, -par un cocu de mauvaise humeur? Je me réjouis -de savoir M. Gladstone remis de ses fatigues, mais -<span class="pagenum" id="pg374">-374-</span> je crains qu'il n'en ait bien d'autres pour arranger -les affaires. Il ne paraît pas que les Irlandais -soient satisfaits. Vous me direz qu'ils ne le seront -jamais ; au moins devraient-ils tuer un peu -moins d'intendants ou de propriétaires.</p> - -<p>Vous connaissez le proverbe : « Oignez vilain, -vilain vous poinct. » Ce proverbe suffirait peut-être -pour répondre à la question que vous m'adressez -au sujet des dernières concessions de -l'empereur. Pourtant il faut ajouter que, les -choses étant ce qu'elles étaient, il n'y avait pas -moyen de faire autrement. En second lieu, il se -peut que, avec un peu de tenue et d'adresse, on -parvienne à gouverner cette Chambre, qui, après -tout, est conservatrice au fond. Malheureusement -on manque ici de <i lang="en" xml:lang="en">trimmers</i> habiles. L'empereur -a de grandes idées et ne s'occupe pas -assez des petits détails. Une chance, fort probable, -c'est que les rouges feront tant de folies -et montreront tellement leurs oreilles, qu'une -réaction s'opérera dans l'esprit du public. J'y -compte. Reste à savoir si on en profitera.</p> - -<p>Il paraît que l'insurrection carliste fait fiasco. -Les vieux chefs n'ont plus de jambes à gravir les -<span class="pagenum" id="pg375">-375-</span> montagnes, et les jeunes gens ne les connaissent -pas. Il est vraisemblable qu'aujourd'hui les fils -des carlistes de 1840 sont des républicains. La -plus dangereuse épreuve par où va passer le nouveau -gouvernement sera une banqueroute. Je me -demande où Prim et Serrano trouvent de l'argent -pour payer les dîners qu'ils donnent et les soldats -qui empêchent qu'une révolution républicaine -ou Isabéliste n'éclate à Madrid. On me dit -que l'un et l'autre de ces grands hommes mènent -joyeuse vie et jettent l'argent par les fenêtres.</p> - -<p>Vous ai-je parlé d'un sujet domestique de tribulations -que j'ai depuis mon retour? Ma cousine, -qui demeure dans ma maison, comme vous savez, -est devenue folle. Elle a mis les domestiques de -son mari à la porte, en a pris, une vingtaine d'autres -qu'elle a chassés les uns après les autres. Elle -s'imagine que tout le monde veut la voler, et -elle s'enferme sous vingt serrures tous les soirs. -Tous ses amis me disent que je devrais l'empêcher -de faire ce qu'elle fait. Je n'ai aucune autorité -sur elle, n'étant même pas son parent<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>. L'autre -<span class="pagenum" id="pg376">-376-</span> jour, je me suis trouvé sans portier. Je crains -qu'elle ne se brûle un de ces soirs, et moi aussi. -J'espère qu'elle ira à la campagne, mais elle pense -probablement que, si elle y allait, je profiterais -de son absence pour emporter sa maison.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Ce n'était pas, en effet, une parente directe de Mérimée : -c'était la femme de son cousin.</p> -</div> -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; amusez-vous bien en -Écosse, mais ne buvez pas trop. Que dites-vous -de la religieuse de Cracovie?</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l163">CLXIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 26 août 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis allé déjeuner dimanche à Saint-Cloud, -où j'ai présenté vos hommages. Le maître de -la maison était encore souffrant. Serait-ce une -excommunication de notre saint-père le pape?</p> - -<p>Hier, nous avons eu un bon rapport de -M. Devienne sur le sénatus-consulte. Je pense -que la chose passera sans les additions que les -importants du Sénat voudraient y souder. C'est -déjà bien assez comme cela.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg377">-377-</span> Le prince impérial a eu beaucoup de succès -au camp de Châlons. Il avait tant d'aplomb et -tenait son rang si bien, qu'on croyait voir le -père rajeuni. Bachon, son écuyer, que vous connaissez, -me dit qu'il n'y a pas un prince f… pour -passer une revue comme lui, sur un grand cheval -qui piaffe de côté, du pas le plus égal tout le long -d'une ligne d'infanterie, sans que la musique ou -les éclairs des reflets du soleil sur les fusils lui -fassent perdre la piste.</p> - -<p>J'ai rencontré hier Monnier, qui m'a demandé -de vos nouvelles. Il est assez surpris que le -monde n'ait pas été plus mal depuis qu'il a -quitté son élève, « auquel il porte encore, m'a-t-il -dit, le plus vif intérêt ».</p> - -<p>Parmi les personnes qui se sont informées -auprès de moi de vos faits et gestes est la -princesse Mathilde, que j'ai vue hier. Elle m'a -dit qu'elle avait cinquante ans, et elle ne les -paraît nullement.</p> - -<p>Ma pauvre cousine devient de plus en plus insupportable. -Aujourd'hui, elle a mis à la porte sa -trentième femme de chambre depuis un mois, et -j'ai rencontré sur l'escalier un serrurier qui portait -<span class="pagenum" id="pg378">-378-</span> les engins les plus extraordinaires pour la -barricader. J'ai peur d'apprendre, un de ces jours, -qu'elle est morte de faim et qu'on n'a pu parvenir -jusqu'à elle qu'avec une compagnie du génie.</p> - -<p>Adieu, mon cher sir Anthony. Présentez mes -hommages aux dames qui voudront bien se souvenir -de moi.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l164">CLXIV</h2> - - -<p class="date">Paris, 7 septembre 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Hier, nous avons voté le sénatus-consulte, -cent treize contre trois. Il y avait dans le même -moment une grande panique à la Bourse. La -santé de l'empereur donne beaucoup d'inquiétudes. -Si j'en crois les gens les mieux informés, -tels que Nélaton et le général Fleury, il -n'y a rien de dangereux dans son fait : il a de -temps en temps des douleurs de vessie. Tout -cela n'est pas alarmant ; mais il suffit qu'il soit -souffrant, pour que toutes les imaginations se -représentent ce qui pourrait arriver s'il était -<span class="pagenum" id="pg379">-379-</span> mort. On m'assure que le voyage d'Orient que -méditait l'impératrice n'aura pas lieu. C'est le -bon côté de l'affaire.</p> - -<p>Le prince Napoléon a été complimenté par -son cousin sur son discours, où il y avait en -effet du bon. S'il y eût mis un peu plus de tact -et de mesure, c'eût été excellent. A tout prendre, -le sénatus-consulte paraît produire un bon -effet d'apaisement, surtout dans la bourgeoisie. -Le diable n'y perdra rien pourtant et la prochaine -session sera dure, avec une Chambre -peu expérimentée et ayant le sentiment de sa -toute-puissance. C'est une Convention, et il peut -se faire bien des bêtises et par ignorance et par -mauvaise intention. Il y avait un tribun romain -qui disait qu'il n'avait plus rien à donner -au peuple <i lang="la" xml:lang="la">præter cœlum et cœnum</i>. C'est un peu -notre cas.</p> - -<p>La duchesse Colonna m'écrit de Rome que -le pape a pris un maître de théologie en vue du -concile. Le professeur lui parle de son affaire -et Sa Sainteté l'interrompt pour lui demander -s'il y aura des banquettes pour tout le monde. -Nous aurons quelques évêques très mauvais -<span class="pagenum" id="pg380">-380-</span> au concile, mais la majorité sera contre les innovations -et les décisions tranchantes. C'est, -dit-on, l'esprit qu'apporteront les Allemands. -Quant aux Espagnols, je ne sais si Prim les -laissera sortir.</p> - -<p>Je ne crois pas possible une réconciliation de -l'Irlande avec l'Angleterre. Elle sera à perpétuité -comme une mauvaise femme, avec laquelle on ne -peut divorcer, une Pologne, et les Anglais n'ont -pas les moyens dont disposent les Russes.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je regrette que vous -n'ayez pas d'inclination pour le Midi. Il me semble -que le soleil est un grand médecin, c'est -presque le seul en qui j'aie quelque confiance.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l165">CLXV</h2> - - -<p class="date">Paris, 15 septembre 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher sir Anthony,</p> - -<p>J'ai eu la visite de Louis Fagan, qui a dîné avec -moi dimanche. Il m'a paru grandi et développé -de toutes les manières, toujours très bon garçon, -<span class="pagenum" id="pg381">-381-</span> conservant, malgré toutes les nationalités par où -il a passé, l'air de l'<i lang="en" xml:lang="en">English boy</i>.</p> - -<p>Avez-vous vu le dénouement de l'histoire de -M. Chasles et de ses autographes? Parmi ceux -qu'il avait donnés à l'Institut, il y avait des feuilles -qui ont paru avoir une contre-épreuve affaiblie -du timbre de la bibliothèque impériale. On en a -conclu qu'on s'était servi d'une feuille de garde -sur laquelle le timbre de la bibliothèque avait -maculé. Là-dessus, Taschereau a mis ses espions -en campagne, et, dès qu'il a cru savoir qui était le -voleur, il l'a fait arrêter dans la rue. Il était porteur -d'un assez gros portefeuille où on a trouvé -tout d'abord une lettre de Galilée <i>en préparation</i> ; -puis une feuille de garde sur laquelle il y avait -deux autographes différents, mais les petites -barbes de la feuille se raccordaient parfaitement -et les pointes entraient dans des ouvertures correspondantes. -Outre cela, des calques de signatures, -des morceaux de vieux papiers, enfin plus -qu'il n'en fallait pour le convaincre. Ce galant -homme s'appelle Vrain-Lucas. M. Chasles lui avait -payé cent quarante-trois mille francs sa collection ; -<i lang="it" xml:lang="it">bagatella</i>. Son excuse est qu'il a une concubine -<span class="pagenum" id="pg382">-382-</span> et que ces sortes de propriétés coûtent beaucoup -d'entretien. Chasles ne sait où se fourrer ; -il est abîmé de honte, bien qu'il dise encore à ses -amis qu'il est convaincu que ce misérable Vrain-Lucas -n'a pas tout inventé. L'homme est en prison -et on va le juger. C'est une question délicate ; -qu'il soit condamné pour escroquerie, il n'y a pas -de doute ; mais on parle de le traiter comme -faussaire, et je ne sais comment le jury décidera. -On traite comme faussaires les gens qui mettent -sur les bouchons de vin de Champagne une marque -qui n'est pas la leur. N'avez-vous pas eu en -Angleterre une affaire de même nature, et comment -a-t-on jugé le coupable?</p> - -<p>Je viens d'apprendre la mort de la pauvre lady -Palmerston. Elle avait fait son temps. Elle est -morte entourée de la gloire de son mari et n'a -pas vécu assez longtemps pour qu'elle soit contestée.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je pars dans trois -semaines au plus tard pour Cannes. Voilà déjà -l'hiver qui s'annonce par d'affreuses bourrasques. -Je voudrais vous savoir au soleil, ou du moins à -<span lang="en" xml:lang="en">Bloomsbury square</span>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg383">-383-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l166">CLXVI</h2> - - -<p class="date">Paris, 2 octobre 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher sir Anthony,</p> - -<p>Les personnes pieuses sont consternées de -la lettre du Père Hyacinthe, que vous aurez -probablement lue. Avant-hier, le Père Gratry, qui -est à côté de moi à l'Académie, me demanda ce -que je pensais de cette façon d'écrire des lettres -dans les journaux. Je lui ai répondu que le Père -Hyacinthe et monseigneur Dupanloup me faisaient -l'effet des rédacteurs du <i>Tintamarre</i> et -du <i>Figaro</i> s'engueulant pour avoir des abonnés. -Il a protesté contre la comparaison ; mais, comme -il déteste Dupanloup, je crois qu'elle ne lui a -pas déplu. Tout cela prouve qu'il y aura une -opposition dans le concile. Le Père Hyacinthe -veut faire le Luther ; mais il n'a pas la taille -qu'il faut pour ce rôle, et le temps n'est plus -aux grands schismes. Les probabilités sont, que -le concile fera de la bouillie pour les chats.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg384">-384-</span> Qui est le prince que Prim veut faire roi, ou -plutôt qui est son père, et qui le gouvernera? On -dit qu'il n'a que seize ans et qu'il a reçu une -bonne éducation. Du temps de Joseph Bonaparte, -les Espagnols disaient :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="es" xml:lang="es">Que aqui no quéremos rey</div> -<div class="verse" lang="es" xml:lang="es">Que no diga bien : « Carajo! »</div> -</div> - -<p>L'impératrice dit qu'elle sera de retour le -25 novembre ; cela suppose une mer constamment -bonapartiste, et l'absence d'imprévu. <i lang="la" xml:lang="la">Fiat!</i></p> - -<p>On pense que le Corps législatif sera convoqué -de bonne heure, en novembre. Selon moi, je -voudrais lui laisser faire un ministère, et, ce -ministère fait, le dissoudre et convoquer une -nouvelle Chambre. Très probablement elle serait -meilleure que celle-ci, dont le moindre défaut est -une excessive inexpérience. Mais je doute qu'on -prenne ce parti. Il est question de faire un ministère -plus fort, avant la prochaine réunion. Y parviendra-t-on? -Je n'en sais rien ; en tout cas, il -vaudrait mieux, je pense, en laisser la responsabilité -aux députés actuels.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Avez-vous lu mon -<span class="pagenum" id="pg385">-385-</span> <i>Ours</i><a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>? Il n'a fait aucun scandale, et on tient -pour certain qu'il n'y a eu dans l'affaire qu'une -peur de femme grosse.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Fait aujourd'hui partie des <i>Dernières Nouvelles</i> sous le -titre de <i>Lokis</i>.</p> -</div> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l167">CLXVII</h2> - - -<p class="date">Paris, 9 octobre 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Voilà ce pauvre Libri de l'autre côté de l'Achéron. -Ici, presque tout le monde croit qu'il a dépêché -le Vrain-Lucas à M. Chasles, pour se venger -de lui. Je n'en crois rien. Ledit Vrain-Lucas se défend -d'avoir vendu des autographes à M. Chasles. -Il lui vendait, dit-il, des <i>copies</i>, qu'il exécutait en -<span lang="la" xml:lang="la">fac-simile</span>. « Un autographe de Molière, dit-il, sa -signature au bas d'un reçu de fournisseur se vend -plus de mille francs. Je lui ai vendu pour moins -de deux mille francs vingt copies exactes de -lettres de Molière. » Je doute que cette défense -l'empêche d'aller fabriquer des chaussons dans -quelque pénitencier.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg386">-386-</span> La grande manifestation républicaine annoncée -pour le 20 n'aura pas lieu. Les chefs ont eu peur. -Cela n'empêche pas que la situation ne soit pas -brillante. Le ministère est faible et on ne trouve -personne pour le renforcer. D'un autre côté, les -bourgeois commencent à s'effrayer un peu.</p> - -<p>Ce qui se passe en Espagne est fait pour faire -réfléchir. Madame de Montijo m'écrit les choses -les plus déplorables. L'Espagne est maintenant -divisée en trois zones allant de l'est à l'ouest. -1<sup>o</sup> Catalogne et Gallice, régime républicain ; on -brûle les églises, les archives, les châteaux. -2<sup>o</sup> Madrid et le centre, régime parlementaire, -assez niais, pas méchant et, après tout, tolérable. -3<sup>o</sup> Andalousie, socialisme et communisme. -Tous les propriétaires sont ruinés. Les paysans -font la récolte des champs appartenant aux -riches et quelquefois les obligent à acheter cette -même récolte. Le tout accompagné d'assassinats, -de vols et de viols, crimes naturels dans -un pays si chaud.</p> - -<p>M. le comte de R…, ayant eu la curiosité d'ouvrir -la cassette de sa femme, fut surpris d'y -trouver des lettres d'hommes de quatre mains -<span class="pagenum" id="pg387">-387-</span> différentes, non signées, mais offrant cette conformité -qu'on s'y servait de la seconde personne -du singulier. Il s'en est pris à l'écriture qu'il -connaissait le mieux, ou, selon une autre version, -à la plus fraîche en date, qui s'est trouvée -celle d'un tout jeune homme, M. de X…, qu'il a -transpercé d'un grand coup d'épée ; puis il est allé -en grande loge à l'Opéra avec sa femme, <i lang="la" xml:lang="la">magna -comitante caterva</i>.</p> - -<p>Adieu, mon cher don Antonio. J'espère que -notre voyage ne sera pas trop retardé.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l168">CLXVIII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 28 octobre 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'avais fait prêter un serment épouvantable aux -demoiselles d'honneur de l'impératrice et à ses -deux nièces, de m'écrire de tous les ports, où le -yacht impérial s'arrêterait ; mais, jusqu'à présent, -je n'ai eu qu'une lettre de Venise. Elle était remplie -de points d'admiration. Les sérénades, les -<span class="pagenum" id="pg388">-388-</span> promenades en gondole, les glaces et l'enthousiasme -du public ont beaucoup touché toutes les -voyageuses. Madame de Nadaillac est, je crois, -la seule qui se soit occupée du Titien et de Paul -Véronèse.</p> - -<p>J'attends avec beaucoup de curiosité des nouvelles -de Constantinople, particulièrement des -deux demoiselles turques, qu'on a données comme -cornacs à Sa Majesté. Il paraît qu'elles parlent -fort bien français ; mais le curieux est de savoir -si elles pensent en turc et si elles traduisent littéralement. -En turc, au lieu de dire : « Je regrette -de n'avoir pas fait telle chose, excusez-moi, -etc., » on dit « J'ai mangé de la… ». En -outre, les dames de Constantinople qui ont vu -Caragheuz dans les harems, dès leur enfance, -parlent des choses les plus secrètes avec une -entière liberté. Je crois que les demoiselles d'honneur -auront eu beaucoup de jolies choses à apprendre.</p> - -<p>Le 26 s'est passé fort tranquillement. On avait -des chassepots tout prêts, mais ils étaient cachés. -Le public était disposé à se moquer de la République. -On a hué une vieille femme et un fou, -<span class="pagenum" id="pg389">-389-</span> nommé Gagne, qui propose de guérir tous les -<i>cors</i> aux pieds du peuple en commençant par le -Corps législatif, et, de plus, de manger les gens -qui meurent, par mesure d'économie.</p> - -<p>Il me semble qu'on fait, en ce moment, une -expérience hasardeuse. On donne à ce peuple-ci -une liberté comme jamais il n'en a possédé, et -on se flatte qu'il ne fera pas de trop grosses -sottises. C'est un peu comme un sage précepteur -qui, pour guérir son élève de l'ivrognerie, le -soûlerait tous les jours. Cela peut réussir ; mais -étant donnée l'<i lang="la" xml:lang="la">anima stupida</i> sur laquelle se fait -l'expérience, il y a tout à craindre pour le malade -et pour le médecin, pour le dernier surtout.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et -ne passez pas l'hiver en Écosse. Quant à vos -douleurs de poignet qui vous empêchent d'écrire, -ce genre de rhumatisme est appelé par les -meilleurs auteurs <i lang="la" xml:lang="la">pigritia prava</i>. Soignez-vous -pourtant.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg390">-390-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l169">CLXIX</h2> - - -<p class="date">Cannes, 7 novembre 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher don Antonio,</p> - -<p>J'ai refusé de dîner ce soir avec la princesse -royale de Prusse, à qui j'avais envoyé un bouquet -ce matin. Cela vous fera voir que je suis -réellement malade. Si j'étais en état d'aller de -château en château, mangeant des <i lang="en" xml:lang="en">grouse</i> et des -faisans, je n'essayerais pas d'apitoyer les gens -sur mon sort, sous prétexte que j'ai des rhumatismes -à la main droite. Le fond de la question -est que je souffre aussitôt que j'ai mangé -et que je ne vaux plus les quatre fers d'un -chien.</p> - -<p>J'ai déjeuné il y a trois jours chez Maure avec -Thiers. Il est très changé, très vieilli, mais il -commence à revenir au bercail. Il n'y aura bientôt -plus que deux partis : celui de ceux qui ont -des culottes et prétendent les garder, et celui de -ceux qui n'ont pas de culottes et veulent prendre -<span class="pagenum" id="pg391">-391-</span> celles des autres. Je crois comme vous à une -rencontre entre le chassepot et les socialistes. -Toute la question est de savoir si le chassepot -sera en état. Vous savez que cet instrument, -dépourvu de ses appendices, cartouches, aiguille, -etc., est fort inférieur à un bâton. On est -poltron des deux côtés. Mon impression est que -les bêtises des rouges ont commencé à effrayer -les bourgeois. Si dans ce moment il y avait -une émeute, ils (les bourgeois) aideraient au -chassepot.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; ces dames me chargent -de tous leurs compliments.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l170">CLXX</h2> - - -<p class="date">Cannes, 4 décembre 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suppose que vous êtes de retour à Londres -et jouissant des charmes du <i lang="en" xml:lang="en">home</i>, dont on sent -toujours le mérite après une absence prolongée. -Comment les brouillards vous traitent-ils? voilà la -<span class="pagenum" id="pg392">-392-</span> question. Ici, ni le beau temps ni le soleil ne me -font de bien. Je vais de mal en pire, m'affaiblissant -tous les jours. Mes médecins y perdent leur -latin. Ils me disent que, si je mangeais, je me porterais -bien ; mais je ne mange pas, parce que je -me porte mal. Voilà le cercle vicieux où je suis. -Le fond de la question est que ma vieille carcasse -s'en va. Il faut en prendre son parti. Le -monde, d'ailleurs, ne va pas si bien, pour qu'on le -regrette beaucoup.</p> - -<p>On dirait que le gouvernement et l'opposition -font assaut de maladresse et d'étourderie. Le -grand mal de la situation, c'est qu'il n'y a plus -d'homme. Les orateurs abondent au contraire. -On m'écrit de Paris que l'empereur montre -beaucoup de tranquillité et même de gaieté. Il -en faut un fonds considérable pour en avoir de -reste dans ce temps-ci.</p> - -<p>Les Irlandais ont pris vite leçon de nos rouges ; -mais je ne crois pas que M. O'Donovan-Rossa soit -traité par le gouvernement comme on a fait ici -pour Rochefort. Je me demande si l'attitude si -menaçante de la populace dans presque toute -l'Europe est une preuve de sa force, ou si elle ne -<span class="pagenum" id="pg393">-393-</span> tient qu'à la douceur avec laquelle on traite partout -aujourd'hui les tentatives de violence. Probablement -il y a, de la part de la canaille et de -celle du gouvernement, beaucoup de poltronnerie.</p> - -<p>M. Gladstone a de la peine à trouver des pairs. -Pourquoi Édouard Ellice a-t-il refusé? Parce que -son père avait refusé autrefois, mais il n'avait -peut-être pas les mêmes motifs. On me dit -que M. Grote a refusé aussi. C'est un signe du -temps et des immenses progrès qu'a faits la démocratie -dans la terre classique de l'aristocratie.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. L'<i>Ours</i> dont je vous -parlais, est le héros d'une nouvelle que je vous -ai lue à Montpellier ; mais je vous soupçonne -d'avoir dormi tout le temps.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l171">CLXXI</h2> - - -<p class="date">Cannes, 26 décembre 1869.</p> - -<p class="ind">Mon cher sir Anthony,</p> - -<p>Ne mangeant pas, je suis très faible, mais -moins cependant que la logique ne semble l'exiger. -<span class="pagenum" id="pg394">-394-</span> La vérité est que l'animal s'affaiblit, et, s'il -était moins coriace, il y a longtemps qu'il aurait -donné sa démission. Je pense très souvent -à ce moment-là, et je me demande s'il est très -pénible, s'il vous vient des idées différentes de -celles que vous avez en santé, en un mot, si vous -avez beaucoup d'ennui à mourir? Vous me répondrez -qu'il y a beaucoup de variété dans les -morts, et que c'est une loterie où l'on gagne et -où l'on perd. La difficulté est d'avoir un bon -numéro.</p> - -<p>Il y a un Prussien qui a inventé une drogue -qu'on appelle chloral, dont on dit merveille. -Cela vous fait dormir au milieu de toutes les -souffrances possibles. Le docteur X…, ici, en a -fait l'expérience l'autre jour sur le pauvre Munro ; -mais il s'est trompé dans l'administration du -remède et lui a suscité une espèce de volcan -dans le bras, où il lui avait injecté ledit chloral. -J'espère que, avant le moment où j'en userai, on -aura mieux appris à s'en servir.</p> - -<p>J'ai eu des nouvelles de Rome assez curieuses. -L'opposition se compose des évêques allemands, -de quelques Français et de quelques Espagnols. -<span class="pagenum" id="pg395">-395-</span> Les plus extravagants sont les évêques américains, -je dis les Yankees, et après eux, les Anglais. La -personne qui m'écrit, et que je crois assez bien -informée, ne doute pas qu'on ne fasse passer l'infaillibilité -du pape et toutes les facéties <i lang="la" xml:lang="la">ejusdem -farinæ</i>. Il en sera au concile comme au Corso, -pendant la <i lang="it" xml:lang="it">Ripresa de' Barberi</i>. De méchantes -rosses qu'on a beaucoup de peine à faire trotter, -galopent avec fureur par émulation. De même -les sept cents évêques vont prendre le mors aux -dents par la contagion de l'exemple. Outre les -évêques, il vient une grande quantité d'imbéciles -qui croient fermement que le concile peut mettre -un terme au malaise général et guérir tous les -maux de la société. Ces niais-là ne contribuent -pas peu à monter la tête aux niais mitrés et au -respectable Père qui porte trois couronnes -et dont la grande préoccupation est de faire le -bonheur du genre humain. Il est très probable -que de tout cela sortira quelque énorme brioche. -Un schisme est-il possible aujourd'hui? Je ne le -crois pas ; mais il y aura maintes difficultés dans -les ménages, car les femmes ont toujours grand'peur -d'être excommuniées. Le plus probable, -<span class="pagenum" id="pg396">-396-</span> c'est que tous les gouvernements catholiques se -mettront en hostilité contre le pape.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous parle du concile -parce que la politique me fait horreur. Nous -allons à tous les diables.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l172">CLXXII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 6 janvier 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je vous souhaite une heureuse année accompagnée -de plusieurs autres. Je vais mal. Rien ne me -soulage ; je ne mange plus guère et j'ai même -une répugnance extraordinaire pour toute espèce -de nourriture. Mauvais symptôme! Ce ne serait -rien si je ne souffrais pas, mais j'ai des jours -bien pénibles et des nuits pires. Que voulez-vous! -c'est un voyage difficile vers un pays qui n'est -peut-être pas des plus agréables.</p> - -<p>Je crois que vous accusez les jésuites à tort ; -non que je veuille les défendre, mais ce ne sont -pas les plus mauvais entre les pères du concile. -Ce n'est pas le fanatisme qui a jamais distingué -<span class="pagenum" id="pg397">-397-</span> les jésuites. Au contraire. Ils cherchent à vivre -avec le monde et ils ont (ou du moins ils <i>avaient</i>) -assez d'esprit pour ne pas s'opposer au courant. -Ils savaient se conformer aux temps et aux usages. -Aujourd'hui et particulièrement dans le concile, -il y a une majorité d'imbéciles fanatiques. Les -évêques allemands et les nôtres sont, je crois, jésuites -ou jésuitisants ; pourtant ils sont tout à fait -opposés à l'infaillibilité et aux autres <i lang="it" xml:lang="it">prepotenze</i> -des évêques fanatiques. La majorité se compose -de prélats <i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i>, créatures du pape ou d'évêques -italiens, espagnols, américains, tous gens -plus ou moins irrités contre le gouvernement -de leur pays. Ce sont en quelque sorte des émigrés -qui ne demandent qu'à se venger, trop peu -éclairés, d'ailleurs, pour savoir comment il faudrait -s'y prendre. Le résultat de l'infaillibilité et d'un -manifeste contre les lois politiques des pays constitutionnels, -résultat qui me paraît probable, -sera la séparation de l'Église et de l'État. Alors -les abbés de bonne compagnie gagneront beaucoup -d'argent, et tous les curés de village mourront -de faim. Probablement il faudra augmenter -la police et la gendarmerie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg398">-398-</span> Il paraît que le nouveau ministère cause une -grande joie. Les fonds ont haussé de deux francs. -A la bonne heure! Un tiers des nouveaux ministres -est orléaniste, un autre tiers républicain ; -des gens d'affaires, je n'en vois pas. Leur éloquence -même me semble fort problématique. -Ils vont avoir Thiers pour mentor, et d'abord -n'auront que les irréconciliables à combattre. -Je crois qu'en peu de temps ils auront rendu -l'administration impossible, d'où sortira une -crise très favorable à la sociale. Voilà mes prédictions. -Priez qu'elles ne se vérifient pas!</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; ces dames et tous -vos amis de Cannes vous envoient leurs souhaits -et leurs compliments.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l173">CLXXIII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 16 janvier 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher sir Anthony,</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Fructus Belli</i>, le fruit des Belles, comme traduisait -un goutteux qui souffrait comme vous. -Vos insomnies sans douleur me font envie. Les -<span class="pagenum" id="pg399">-399-</span> miennes sont très pénibles, mais ne parlons pas -de nos maux. Tâchons de résister et espérons -que, par l'intercession de nos saints, nous sortirons -d'affaire sans trop de souffrances.</p> - -<p>Connaissez-vous ce prince Pierre Bonaparte? -C'est un mélange très bizarre de prince romain -et de Corse ; au demeurant, assez bon diable, -mais de cervelle point. Il y a quelques années, -par un froid très vif, lorsque toutes les rues -étaient couvertes de neige, son valet de -chambre fut pris d'une attaque de choléra. -Le prince sauta sur un cheval non sellé, pour -aller chercher un médecin, et, au premier tournant -de rue, son cheval s'abattit, et lui se cassa -la jambe. Cela vous peint l'homme. Il suffit de -lire les deux dépositions pour croire à la sienne, -bien que l'autre commence par dire qu'il n'a -jamais menti. Si le prince Pierre était jugé -comme tout citoyen par un jury d'épiciers, le -verdict serait incontestablement : <i lang="en" xml:lang="en">Served him -right</i>. Mais, aujourd'hui, les princes sont hors la -loi, et je ne sais s'il trouvera des juges assez -hardis pour l'acquitter.</p> - -<p>Je me suis posé la question que vous vous -<span class="pagenum" id="pg400">-400-</span> faites à propos de cette affaire, et voici ce que j'ai -fait. J'ai écrit à la princesse Mathilde et à quelqu'un -de la maison de l'impératrice, qui probablement -lui montrera ma lettre. Je pense que vous -pourriez écrire à Piétri, secrétaire de l'empereur, -pour lui dire quelle est en Angleterre l'opinion -des honnêtes gens à ce sujet. Il ne manquera -pas de communiquer votre lettre à l'empereur, à -qui elle fera grand plaisir, j'en suis sûr. On peut -aujourd'hui être poli pour les personnes couronnées -sans risquer de passer pour courtisan. Dans -peu de temps même, il faudra pour cela un degré -de courage considérable.</p> - -<p>N'est-ce pas bien ridicule de demander à un -habitant de Londres une citation classique? Mais -il n'y a pas ici de livre grec à vingt lieues à la -ronde. Il s'agirait d'avoir un vers d'<i>Électre</i>, où -Égysthe dit qu'il a appris qu'Oreste avait perdu -la vie en tombant de son char. Il est mort dans -un <i>naufrage équestre</i>, -ἱππικοὶς -ναυιγίοις. -Il s'agirait -d'avoir la phrase entière. Je pense que la -première personne du <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span> que vous -verrez vous trouvera le vers. Pardon de vous -donner cet ennui ; rien de pressé d'ailleurs.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg401">-401-</span> Adieu, mon cher sir Anthony ; mille amitiés et -compliments.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l174">CLXXIV</h2> - - -<p class="date">Cannes, 3 février 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher sir Antonio,</p> - -<p>Merci de votre lettre et de votre vers grec, qui -fait justement mon affaire. N'avez-vous pas -admiré que, dès le temps de Sophocle, on faisait -des <i lang="it" xml:lang="it">concetti</i>? Égysthe dit qu'Oreste a fait un -<i>naufrage équestre</i>, parce qu'il s'est cassé le cou -en tombant d'un char. Il n'y a rien de nouveau -sous le soleil.</p> - -<p>Je n'ai rien à vous dire de satisfaisant sur ma -santé. Comme toute cette machine humaine est -mal inventée! Elle meurt petit à petit au lieu de -s'éteindre comme une bulle de savon qui crève.</p> - -<p>Je ne sais si vous avez suivi les discussions de -notre Corps législatif. Si jamais le gouvernement -parlementaire a été fait pour le bien d'une nation, -ce n'est pas assurément pour le nôtre. Après -quatre-vingts ans d'expérience, elle n'y comprend -<span class="pagenum" id="pg402">-402-</span> rien encore, ou plutôt lui est absolument -antipathique. Le sentiment de tout Français s'oppose -à ce qu'il prenne une initiative quelconque, -et en même temps le pousse à critiquer tout ce -qui se fait autour de lui. Il croit tout ce qui le -flatte et nie tout ce qui le contrarie. Avez-vous -rien vu de plus triste que cette discussion du -traité de commerce, où chacun veut dire son -mot, où chacun apporte quelque petit fait non -vérifié, et où personne ne sait voir les choses -froidement et sans passion?</p> - -<p>On dit que l'empereur n'est pas sorti de son -calme habituel et que ses nouveaux ministres -sont enchantés de lui. Si les choses peuvent -aller ainsi quelque temps, <i lang="en" xml:lang="en">smoothly</i>, peut-être -à l'excitation ultralibérale, qui subsiste encore, -succédera un dégoût profond du parlementarisme, -comme il est arrivé en 1849. Mais là est un autre -danger ; peut-être, avant cela, les rouges feront-ils -quelque sottise énorme. S'ils savent attendre, -l'anarchie parlementaire leur livrera dans quelques -années la société sans défense.</p> - -<p>J'ai vu, il y a quelques jours ici, le frère de -Bixio, qui m'a paru beaucoup plus raisonnable -<span class="pagenum" id="pg403">-403-</span> que je ne le supposais. Il dit qu'aussi longtemps -que la France sera tranquille, l'Italie le sera -également, mais que, s'il arrivait ici une révolution, -elle passerait aussitôt les Alpes et ferait -un mal irrémédiable. Il dit qu'on s'occupe peu -du concile hors de Rome, et qu'on ne croit pas -qu'on propose l'infaillibilité papale. Pantaleoni, -qui est aussi venu me voir, pense à peu près de -même. Mon confrère Dupanloup me paraît avoir -des velléités de protestantisme.</p> - -<p>La fille du duc de Hamilton qu'a épousée le -prince de Monaco, et qui est enceinte, a quitté -son mari et s'en est allée à Nice. D'autre part, -les gens de Monaco menacent de s'insurger. On -a aboli les impôts, mais cela n'a eu d'autre -effet que de leur donner plus d'appétit. A présent, -ils demandent que l'administration des -jeux ne puisse prendre pour croupiers que des -citoyens de Monaco ; qu'on puisse jouer quarante -sous au trente-et-quarante ; enfin qu'on -leur fasse un pont en fer. Oignez vilain, vilain -vous poinct.</p> - -<p>Adieu mon cher ami ; donnez-moi de vos -nouvelles.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg404">-404-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l175">CLXXV</h2> - - -<p class="date">Cannes, 27 février 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Sir Anthony,</p> - -<p>Ce qui se passe à Paris n'est pas de nature à -réjouir quelqu'un qui souffre des nerfs. Quel -triste spectacle donne le Corps législatif en ce -moment! Personne pour faire les affaires, tout le -monde voulant parler, le ministère sans idée -politique, la Chambre sans expérience, la majorité -divisée, voilà le bilan de la situation.</p> - -<p>Dans ce diable de pays, on a toujours la prétention -d'afficher de grands principes, d'en faire -beaucoup de bruit, sans trop s'inquiéter de la façon -dont on les met en pratique. Un des ministres, -homme de bon sens, M. Chevandier de Valdrôme, -dit que le cabinet ne veut pas influencer les élections, -qu'il se réserve seulement de faire connaître -aux électeurs ceux qu'il regarde comme ses -amis, ceux qu'il sait être ses ennemis. Cela est -pratique et se fait aussi bien en Angleterre qu'en -Amérique. Mais, à nous, il nous faut de grandes -<span class="pagenum" id="pg405">-405-</span> théories. M. Ollivier vient démentir son collègue -et déclare qu'il ne se mêlera absolument en rien -des élections. De là division de la majorité et -augmentation des prétentions de la gauche. Où -cela s'arrêtera-t-il?</p> - -<p>Vous rappelez-vous le médecin *** qui demeurait -à l'hôtel Chauvain et qui me donna une consultation -chez vous, l'année dernière? Il m'avait -donné des pilules, qui me faisaient grand bien. -Ma provision étant épuisée, j'ai voulu en avoir -d'autres et me suis adressé au pharmacien. Celui-ci -demande une ordonnance de ***, qui ne veut -pas m'en donner. Je ne sais ce qu'il a contre moi. -Il n'avait pas voulu d'argent ; peut-être voulait-il -un cadeau, alors pourquoi ne pas le dire? Depuis -M. Purgon, je n'ai pas vu de médecin plus ridicule.</p> - -<p>Adieu, mon cher ami ; soignez-vous et portez-vous -bien, si vous pouvez.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg406">-406-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l176">CLXXVI</h2> - - -<p class="date">Cannes, 5 mars 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher don Antonio,</p> - -<p>Cet hiver, qui, même ici, a été très rigoureux, -m'a fait le plus grand mal. C'est dommage que -l'Égypte soit si loin. Il paraît que ce n'est qu'à -la seconde cataracte qu'on ne sent plus l'hiver, -et le froid est décidément le plus grand des -maux. Que Dante a eu raison de mettre des baignoires -de glace en enfer à l'usage des damnés!</p> - -<p>Voilà Garibaldi qui finit comme les catins, par -faire des livres. Il paraît que c'est toujours par là -qu'on finit, quand on ne peut plus faire autre -chose. Bien que je ne m'attende pas à un chef-d'œuvre, -je compte le lire.</p> - -<p>Quelqu'un que j'ai tout lieu de croire bien informé -me dit que l'empereur est en parfait accord -avec ses ministres. Il ne se plaint pas de la situation -qu'on lui a faite, et il a l'intention d'être parfaitement -constitutionnel. Les ministres, de leur -côté, arrivant avec les plus grands préjugés contre -<span class="pagenum" id="pg407">-407-</span> lui, sont maintenant très charmés de ses façons -et de sa droiture. Cela pourra-t-il durer longtemps? -je n'en sais rien, et c'est une terrible expérience -à faire que de donner tout pouvoir à des -gens peu pratiques, et qui cherchent avant tout -la popularité. Je n'ai jamais vu dans l'histoire -qu'on changeât par des institutions le caractère -d'un peuple, surtout lorsqu'on lui accorde tout à -la fois, ce qui ne devrait se donner que lentement. -Nous sommes des chevaux fringants à qui -on met la bride sur le cou. Il est fort à craindre -que nous ne versions le char de l'État et que, -par la même occasion, nous ne nous cassions le -cou.</p> - -<p>Je crois, à propos du concile, que le parti qu'on -a pris de ne se mêler en rien de tous ses tripotages, -est le plus raisonnable dont on pût s'aviser. -Il me paraît encore très douteux que les -jésuites parviennent à faire les bêtises auxquelles -ils aspirent ; mais ce qui me paraît certain, c'est -que, s'ils réussissaient, le résultat serait la ruine -du catholicisme. La plupart de nos évêques sont -déjà à demi protestants, à ce qu'on m'assure, et -leur conversion est due à la compagnie de Jésus, -<span class="pagenum" id="pg408">-408-</span> qui a perdu le tact qui la distinguait autrefois. En -rompant en visière avec la civilisation moderne, -elle perd la plus grande partie de son -pouvoir.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et -recommandez-moi à nos amis. J'ai ici un buste -de M. Gladstone très ressemblant, qui orne mon -salon et que ces dames entourent d'anémones -et de fleurs de mimosa, comme un petit -saint.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l177">CLXXVII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 20 mars 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher don Antonio,</p> - -<p>Je suis toujours bien souffrant, malgré le temps, -qui est magnifique. Mon cas me semble désespéré.</p> - -<p>J'ai reçu, il y a quelques jours, une fort aimable -lettre de notre hôtesse de Biarritz. Elle me demandait -conseil à propos d'un roman de madame -Sand<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, où on la met en scène et où on lui -<span class="pagenum" id="pg409">-409-</span> donne un vilain rôle. Madame Sand a plusieurs -fois eu recours à elle et en a obtenu des grâces. -Elle voulait faire parler à l'auteur pour qu'elle -déclarât qu'elle n'avait pas voulu faire d'allusion. -Vous devinez le conseil que j'ai donné : <i lang="la" xml:lang="la">de minimis -non curat prætor</i>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Malgrétout</i>.</p> -</div> -<p>Que dites-vous de la répétition d'Étéocle et -Polynice, qui s'est donnée à Madrid l'autre jour? -Il y a une fatalité qui pèse sur cette race des -Bourbons. J'avais assez pratiqué cet infant don Enrique -à Biarritz. C'était un assez sot personnage ; -je n'aurais jamais cru qu'il finirait de la sorte, et -surtout de la main d'un homme qui n'avait pas la -réputation d'aimer les jeux de Mars. Je ne sais pas -si l'affaire nuira aux prétentions du duc de Montpensier. -Elles étaient déjà fort compromises. Il -a le défaut d'être Français et d'aimer l'argent, -comme son père. Il en dépense beaucoup ; mais, -au milieu de ses largesses, il a tout à coup des -velléités d'économie qui gâtent tout, et qui font -que l'argent qu'il a donné ne lui rapporte rien. -Les grands hommes d'Espagne ont tous reçu de -l'argent de lui, mais pas assez. En matière de -corruption, il ne faut pas avoir de repentirs.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg410">-410-</span> Je reçois de Paris des nouvelles très contradictoires -au sujet du concile. Il paraît que -M. Daru, qui est bon catholique, à la manière de -Montalembert et de Dupanloup, a témoigné le -désir d'envoyer un ambassadeur au concile, et -cela sans avoir consulté ses collègues, qui, pour -la plupart, sont d'un avis contraire. Il est évident -que la présence d'un ambassadeur français ne -changerait pas la volonté du Saint-Esprit, qui inspire -les Pères du concile. Il n'obtiendrait rien de -ces entêtés, et le seul résultat serait de bien constater -qu'on ne fait aucun cas de nous. Quoi qu'en -disent beaucoup de journaux, je ne crois pas -qu'on envoie un ambassadeur à Rome. On a fait -sans doute force représentations, qui, bien entendu, -n'ont eu aucun effet. Je ne vois pas trop -ce que nous avons à voir dans la question de -l'infaillibilité. Quant au <i lang="la" xml:lang="la">Syllabus</i>, c'est tout bonnement -une attaque contre nos institutions, et, -s'il est décrété, le gouvernement défendra de le -publier.</p> - -<p>Maintenant, que fera le Corps législatif? Rappellera-il -la division de Civita-Vecchia? Cela est -encore douteux, car on dit que les catholiques -<span class="pagenum" id="pg411">-411-</span> sont en majorité dans la Chambre. Que fera le -gouvernement italien? Rien de bon ne peut sortir -de là. On dit que Garibaldi est uniquement occupé -à écrire des romans.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je vous écris entre -mes deux médecins, qui me donnent des distractions.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l178">CLXXVIII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 30 mars 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher don Antonio,</p> - -<p>J'ai reçu votre lettre avec grande joie. Je vois -que vous passez le temps assez doucement, que -vous voyez bonne compagnie et que vos dîners -sont comme toujours appréciés. Vous vivez encore. -Pour moi, je souffre comme une bête. J'essaye -de tous les remèdes : aucun ne réussit. J'ai -à peine la force de lire ; encore, bien souvent je -ne comprends rien à la page qui était sous mes -yeux, et mes pensées sont à mille lieues très tristement -employées. Ce qu'il y a de singulier dans -mon état, c'est la répugnance qui me prend vers -<span class="pagenum" id="pg412">-412-</span> le coucher du soleil pour tout aliment. Si j'essaye -de manger, ma gorge se serre et il m'est impossible -d'avaler. Le matin, je mange un peu, mais -en faisant sur moi-même un effort moral considérable. -Vous ne vous étonnerez pas qu'avec ce -régime je sois d'une grande faiblesse. Je crois -faire un rare tour de force, lorsque je marche jusqu'au -<i>Grand-Hôtel</i>. Enfin cela durera ce que cela -durera. Parmi quelques regrets de quitter ce -monde, un des grands que j'ai, c'est de ne pas -vous serrer la main.</p> - -<p>Nous avons un temps assez maussade : point de -soleil et quelquefois du vent ; mais il neige à Paris, -il neige à Pau, l'hiver ne veut pas s'en -aller. A tout prendre, il fait encore meilleur ici -que dans le Nord.</p> - -<p>On a vendu, à la vente de la bibliothèque de -Sainte-Beuve, un volume de Chateaubriand couvert -de notes et d'additions de sa main, toutes -très irréligieuses. Il paraît que cela a été acheté -par la famille, non sans conteste, car ledit volume -a été adjugé à trois mille et quelques cents -francs. Je crains qu'on ne le détruise, ce qui -serait fâcheux. Si j'y avais pensé, j'aurais écrit -<span class="pagenum" id="pg413">-413-</span> à ce sujet au <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span>. Reste à savoir s'il -aurait voulu donner trois mille francs pour une -élucubration quelconque de Chateaubriand.</p> - -<p>Quand revient la comtesse Téléki? Je pense -qu'elle aura bientôt assez du soleil, des momies et -des moines <i lang="la" xml:lang="la">in naturalibus</i>. Savez-vous si ma lettre -à M. Mariette lui a été bonne à quelque chose?</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Rappelez-moi au souvenir -de tous nos amis.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l179">CLXXIX</h2> - - -<p class="date">Cannes, 20 avril 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher sir Anthony,</p> - -<p>Notre pauvre amie, madame de *** est morte. -Elle était devenue folle depuis un mois ou plus. -Cela a commencé par une scène assez ridicule. -Elle a sauté au cou de l'empereur et lui a demandé -de la rendre heureuse, <i lang="la" xml:lang="la">hic et nunc</i>. Ce -n'a pas été sans peine qu'on a pu le retirer de -ses bras. Pendant la dernière saison que j'avais -passée avec elle à Biarritz, elle m'avait donné -lieu de croire qu'elle était un peu <i lang="la" xml:lang="la">male tectæ -<span class="pagenum" id="pg414">-414-</span> mentis</i> ; puis cela avait passé, et, l'année dernière, -à Saint-Cloud, je l'avais trouvée très raisonnable.</p> - -<p>A propos de fous, je viens de recevoir une -lettre de ma cousine, dont la tête est tout à fait -partie. J'espérais qu'elle quitterait sa maison de -Paris pour aller vivre à la campagne ; mais il -paraît qu'elle ne veut plus bouger. Grand ennui -pour moi à mon retour à Paris, si j'y reviens, -enfin.</p> - -<p>J'ai reçu hier une lettre de madame de Montijo, -qui me demande de vos nouvelles. Elle souffre -d'un rhume opiniâtre, et, contre son usage, elle -n'est pas encore installée à sa campagne. Rien, -dit-elle, ne peut donner une idée du gâchis où -est l'Espagne, et pas un homme pour gouverner -la barque. On vole partout, et ce qu'il y a d'extraordinaire, -c'est qu'il y ait encore quelque -chose à voler.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je regrette fort de -n'avoir pu aller à Paris pour la discussion du -sénatus-consulte ; maintenant qu'elle est terminée, -je pense qu'il est inutile de me presser. -Je ne me mettrai en route que si je me trouve assez -<span class="pagenum" id="pg415">-415-</span> rétabli pour n'avoir pas à redouter une troisième -rechute.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l180">CLXXX</h2> - - -<p class="date">Cannes, 4 mai 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher sir Anthony,</p> - -<p>Que dites-vous de ce qui se passe? Les républicains -ne vendent pas chat en poche ; ils nous -préviennent de leurs façons de gouverner. Ce -qu'il y a de plus triste, c'est que ces abominations -n'excitent ni surprise ni horreur. Le sens moral -dans ce pays-ci est tout à fait perverti. On réclame -l'abolition de la peine de mort et on a des -assassins pour amis politiques. Ledru-Rollin, qui -était revenu à Paris, est reparti subitement pour -Londres, la veille de la découverte des bombes -au picrate de potasse.</p> - -<p>L'empereur a recommandé, le même jour, au -général Frossard d'empêcher le prince impérial -de sortir. Le général lui a demandé s'il y avait -quelque attentat tramé contre le prince. « Non, -a répondu l'empereur avec la figure calme que -<span class="pagenum" id="pg416">-416-</span> vous lui connaissez. C'est à moi qu'on veut jeter -des bombes ; mais on pourrait se tromper de -voiture. »</p> - -<p>Adieu, mon cher sir Anthony. J'espère que, la -semaine prochaine, nous serons encore de ce -monde.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l181">CLXXXI</h2> - - -<p class="date">Cannes, 21 mai 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Quand je reviendrai à Paris, je vais y trouver -bien des ennuis. Je vous ai dit l'état où est ma -cousine. Il s'aggrave tous les jours et je crains -quelque catastrophe. Ses parents, qu'elle ne peut -souffrir et qui cependant seront ses héritiers, ont -commencé des démarches pour lui faire donner -une tutelle judiciaire. Je voudrais que la pauvre -femme ne fût pas enfermée, ce qui la tuerait -probablement. Quant à la succession, il y a longtemps -que j'en ai pris mon parti et sans regret.</p> - -<p>Autre tracas non moindre et que vous comprendrez. -Il faut que je déménage et que je -<span class="pagenum" id="pg417">-417-</span> me trouve un logement moins haut. Lorsqu'on a -des livres et un tas de vieilleries auxquelles on -est attaché, il n'y a rien de plus pénible que de -changer de domicile.</p> - -<p>J'ai lu avec grand intérêt dans le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> l'histoire -de ces deux jeunes gens qui s'habillaient en -femmes. Est-il vrai qu'ils appartiennent à une -classe plus élevée que celle des Ganymèdes de -profession? Qu'est-ce que ces photographies -mystérieuses qui les représentent avec d'autres -personnes?</p> - -<p>Voilà le plébiscite passé, Dieu merci, mais la -situation n'en est pas beaucoup plus belle. -M. Émile Ollivier est persuadé qu'il est le plus -grand homme d'État de notre temps et qu'il peut -tout faire. Il me rappelle Lamartine en 1848, -qui se croyait aussi le maître de la situation. En -attendant, les conspirations vont leur train et la -société ouvrière internationale leur donne un -caractère européen. Nos ouvriers heureusement -n'ont pas encore appris des <i lang="en" xml:lang="en">Trade's-Unions</i> à faire -sauter avec de la poudre les maisons de leur patron ; -mais cela viendra sans doute. Ce qui est -profondément triste, c'est l'appui que donnent -<span class="pagenum" id="pg418">-418-</span> quantité de gens soi-disant honnêtes aux démolisseurs -de tous les pays. Croyez qu'il n'y a pas -beaucoup de degrés entre ces libéraux en théorie -et les assassins qui tuent au nom d'une idée libérale. -Qu'est-ce que cette échauffourée de -chemises rouges en Italie?</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Du Sommerard m'a -dit qu'il vous avait trouvé bien, sauf que vous ne -vouliez pas entrer dans un <i lang="en" xml:lang="en">running match</i>.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l182">CLXXXII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 29 mai 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je viens de recevoir votre lettre, et j'apprends -avec bien du regret la mort de la comtesse Téléki. -Je la connaissais peu, mais elle est de ces personnes -dont on garde le souvenir. Qu'allait-elle -faire à Damas! C'était déjà une grande imprudence, -avec une santé comme la sienne, de -s'aventurer en Égypte. Mais, en Syrie, où, avec -toutes les chances de fièvre, se joint la certitude -d'énormes fatigues, c'était vraiment insensé. Je -<span class="pagenum" id="pg419">-419-</span> vous plains de tout mon cœur d'avoir perdu une -si excellente amie. Cela ne se remplace pas.</p> - -<p>Je pars demain pour Marseille, où je passerai -la nuit. Le lendemain, dans l'après-midi, je -compte partir pour Paris, où j'arriverai mercredi -à huit heures et demie du matin. Au delà, je n'ai -plus de projets, et, avec ma santé, il serait absurde -d'en faire. L'impératrice m'a écrit qu'elle voulait -que je lui tinsse compagnie à Saint-Cloud pour -quelques jours ; mais je ne sais si je serai en état -présentable.</p> - -<p>La pauvre madame de Montebello est sinon -morte, du moins dans un état désespéré.</p> - -<p>Le docteur Maure, qui se rappelle à votre -souvenir, devait partir pour Paris avec moi ; -mais les élections pour le conseil général vont -avoir lieu, et il canevassera ici jusqu'au milieu -de juin.</p> - -<p>Bien que je sois payé pour ne pas croire aux -médecins, je me laisse aller toujours à bien -penser de ceux à qui je n'ai pas eu affaire. On -m'a parlé de Chepmell comme d'un habile homme, -et l'idée m'est venue de le consulter. Je crois que, -si vous lui écriviez, il me donnerait un rendez-vous -<span class="pagenum" id="pg420">-420-</span> sans me faire attendre, et c'est un point -capital. Vous lui direz que j'ai été pour quelque -chose dans son installation médicale à Paris, et -qu'il devrait me guérir pour ma peine.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je suis horriblement -fatigué de mes paquets ; mais je n'ai pas voulu -tarder à vous dire toute la part que je prends à -la perte de cette pauvre comtesse Téléki.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l183">CLXXXIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 7 juin 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Merci de vos photographies. Je conçois très -bien qu'on se soit trompé. La plupart de ceux à -qui je les ai montrées y ont été attrapés. Mais -est-il vrai que ces messieurs appartiennent à un -certain monde comme il faut? C'est, au reste, un -vice très aristocratique, à ce qu'on dit.</p> - -<p>J'ai déjeuné dimanche avec l'empereur et -l'impératrice, tous deux en bonne santé, l'empereur -très engraissé et de très bonne humeur. Le -prince impérial est un peu grandi et très embelli. -<span class="pagenum" id="pg421">-421-</span> Il a changé de costume et a pris l'uniforme d'infanterie -de ligne, qui lui va très bien. L'impératrice -a rapporté d'Égypte un grand singe, qui est -devenu favori. Il monte sur le dos de l'empereur, -lui tire les moustaches et mange dans son assiette. -C'est le vrai portrait des singes qu'on voit sur les -monuments égyptiens.</p> - -<p>Je suis toujours bien souffrant. Pour ne rien -négliger, je veux essayer de Chepmell ; ainsi -veuillez lui écrire. S'il a la bonté de me donner -son heure et son jour, j'irai chez lui ; s'il préfère -venir chez moi, je l'aimerais encore mieux. L'important -serait de savoir quand il viendrait. Je ne -sors guère ; cependant je vais au Sénat, et, dans -quelques jours, je me propose de reprendre les -bains d'air comprimé. Je n'ai pas besoin de vous -dire que, si j'étais prévenu, j'attendrais M. Chepmell -à quelque heure que ce fût. Vous m'avez dit -qu'on lui donne vingt francs, cela me semble peu -pour une consultation. Ne vaudrait-il pas mieux -lui donner quarante francs?</p> - -<p>La pauvre comtesse de Montebello est morte -enfin ce matin, après avoir beaucoup et longtemps -souffert.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg422">-422-</span> J'ai acheté, à la vente de Sainte-Beuve, les lettres -d'Horace Walpole, qui m'amusent beaucoup. Je -regrette qu'on n'ait pas inséré, en note, les passages, -indiqués au crayon, qu'on nous a montrés, -lors de notre visite à <span lang="en" xml:lang="en">Strawberry hill</span>. C'était beaucoup -plus un Français qu'un Anglais, ce me semble ; -mais, de toute façon, un homme très aimable et -exempt de tous les préjugés modernes. A quelle -époque remonte le despotisme biblique dans la -société anglaise?</p> - -<p>Le docteur Maure sera ici dans une huitaine de -jours. Son élection au conseil général est assurée ; -mais il est bien aise <i lang="en" xml:lang="en">to make it sicker</i>, comme disait -le grand ancêtre de l'impératrice.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; j'ai fait vos compliments -avant-hier : on désirerait beaucoup que -vous vinssiez passer quelque temps ici. J'ai répondu -que vous étiez devenu fort paresseux. Au -fait, comment vous trouvez-vous de l'électricité? -Portez-vous le mieux possible, et buvez frais.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg423">-423-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l184">CLXXXIV</h2> - - -<p class="date">Paris, 7 juillet 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Notre belliqueuse nation a pris fort mal l'idée -d'une guerre. Vous avez vu quelle panique il y a -eu hier à la Bourse après la déclaration de M. de -Gramont! Je ne comprends pas qu'il y ait possibilité -de guerre, à moins que, pour quelque raison -à moi inconnue, M. de Bismark ne la veuille -absolument. Rien qu'en laissant le champ libre -aux carlistes et aux alphonsistes, nous pouvons -allumer la guerre civile en Espagne, et, avec un -peu de bien joué, je crois qu'il serait possible de -détacher les provinces basques du reste de la Péninsule -et d'en faire un petit État indépendant -sous notre protection. Ce qui me paraît probable, -c'est que l'affaire avortera par l'intervention de -toutes les puissances. Le rôle de notre opposition -est bien vilain.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je suis si patraque, -que je me sens tout fatigué de vous avoir écrit ce -<span class="pagenum" id="pg424">-424-</span> petit mot. Miss Lagden et mistress Ewer vous envoient -tous leurs compliments. Vous ne sauriez -croire toutes leurs bontés pour moi. Elles me -veillent jour et nuit.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l185">CLXXXV</h2> - - -<p class="date">Paris, 17 juillet 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je n'ai pas approuvé plus que vous le premier -discours de M. de Gramont. La seule excuse -était la mauvaise humeur que devait donner la -répétition des mêmes mauvais procédés. Cette -affaire d'Espagne venait après la non-exécution -du traité de Prague, l'affaire de Roumanie, celle -de Luxembourg et celle des chemins de fer -suisses. Si j'avais été appelé au Conseil, je me -serais borné à proposer une dépêche ainsi conçue : -« Dans le cas où le prince de Hohenzollern -serait élu roi, je laisserai entrer en Espagne, -carlistes et alphonsistes, fusils, poudre et chevaux. »</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg425">-425-</span> Ici, pour le moment, la guerre est très populaire. -Il y a beaucoup d'enrôlements volontaires ; -les soldats partent avec joie et sont pleins de -confiance. On prétend que nous avons pour l'armement -la même supériorité que les Prussiens -avaient en 1866. J'ai peur que les généraux ne -soient pas des génies. Celui qui m'inspire le plus -de confiance est Palikao, et je vois avec plaisir -qu'on lui donne un commandement important.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; recommandez-moi à -votre saint patron.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l186">CLXXXVI</h2> - - -<p class="date">Paris, 25 juillet 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Tout le monde me dit que je vais mieux, mais -je ne m'en aperçois guère. J'ai des nuits très -mauvaises, je tousse toujours et les forces ne reviennent -pas. Le temps exceptionnel que nous -avons ne vient pas à bout de ma bronchite. Que -deviendra-t-elle cet hiver? Je ne suppose pas que -<span class="pagenum" id="pg426">-426-</span> je pourrai en voir un second. Parmi les choses -que je regrette le plus, c'est de partir sans vous -dire adieu ; je veux dire, sans avoir passé avec -vous une bonne soirée à causer <i lang="la" xml:lang="la">de rebus omnibus -et quibusdam aliis</i>.</p> - -<p>Nous avons ici un grand enthousiasme guerrier. -Depuis huit jours, il y a eu près de cinq mille enrôlements -volontaires. La garde mobile part avec -beaucoup d'ardeur, et on voit des jeunes gens qui -passaient leur vie sur le boulevard en gants jaunes, -avec des lorettes, passer un sac sur le dos -pour se rendre aux gares du Nord. Les carlistes -mêmes vont à l'armée, où y envoient leurs enfants, -et, <i lang="la" xml:lang="la">proh pudor! horresco referens!</i> des -zouaves pontificaux quittent Rome pour aller au -bord du Rhin.</p> - -<p>Il paraît que dans l'Allemagne du Nord l'enthousiasme -antifrançais est non moins vif. Dans -le Sud ce n'est pas avec la même ardeur qu'on -se prépare. Mohl, que vous connaissez, je crois, — c'est -un de nos grands orientalistes, Wurtembergeois -de naissance et Français d'adoption, — Mohl -revient de Stuttgart, et sa conclusion -est que tout cela avance la République -<span class="pagenum" id="pg427">-427-</span> de vingt ans en Allemagne ; on peut ajouter : -et en Europe.</p> - -<p>Si, comme je l'espère, nous avons l'avantage, -ne croyez pas, comme quelques journaux le disent, -que la liberté en souffrira. Elle en deviendra -plus impérieuse et plus puissante. D'un autre -côté, une défaite nous met en république d'un -coup, c'est-à-dire dans le plus abominable et -inextricable gâchis.</p> - -<p>Je ne sais si la paix quand même, que le -cabinet anglais a pris pour premier principe, -tournera à son avantage. L'Angleterre a perdu -son prestige en Europe. Il y a quelques années, -elle aurait pu empêcher la guerre. En s'unissant -à la France, elle aurait pu diviser à jamais -l'Amérique en deux États rivaux ; elle aurait pu -prévenir la scandaleuse invasion du Danemark, -et, aujourd'hui, nous serions probablement tranquilles.</p> - -<p>Tenez ceci pour certain. Le secrétaire qui a -porté la déclaration de guerre est allé prendre -congé de M. de Bismark, avec lequel il avait eu -de très bonnes relations. M. de Bismark lui a -dit : « Ce sera pour moi le regret de toute ma vie -<span class="pagenum" id="pg428">-428-</span> de n'avoir pas été à Ems auprès du roi, lorsque -M. Benedetti y est venu. »</p> - -<p>Les gens du métier disent que les hostilités -ne commenceront pas avant une quinzaine de -jours. Nos soldats sont pleins de confiance dans -la supériorité de leurs armes. Ils ont tué un -Badois en tirant de la rive gauche sur la droite, -et ont vu les balles ennemies tomber dans le -Rhin.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et tenez-moi -au courant de vos faits et gestes.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l187">CLXXXVII</h2> - - -<p class="date">Paris, 27 juillet 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Est-ce M. de Bismark ou quelque rédacteur du -<i lang="en" xml:lang="en">Times</i> qui a inventé le traité pour l'annexion de -la Belgique? Comment M. Gladstone n'a-t-il pas -dit qu'il ne savait de quoi il avait pu être question -entre la France et la Prusse après Sadowa, -mais que les diplomates des deux pays ne traitaient -pas par écrit de la peau de l'ours, même -<span class="pagenum" id="pg429">-429-</span> ayant envie de la vendre? La chose est démentie -ce matin au <i>Moniteur</i>.</p> - -<p>L'empereur part demain à six heures du matin -pour l'armée. Toujours grand enthousiasme. Cent -quinze mille enrôlements volontaires. Les militaires -ont grande confiance ; mais, moi, je meurs -de peur.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je viens d'envoyer -cinq cents francs pour les blessés, et je vais en -donner mille pour tuer des Prussiens.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l188">CLXXXVIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 11 août 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Accusez-nous de folie, d'outrecuidance, de -poltronnerie même, nous avons mérité tous les -reproches, mais ne croyez pas à cette absurde -histoire de la Belgique. Avez-vous lu la lettre du -général Turr? Admettant qu'on eût voulu s'emparer -de la Belgique, qui aurait pu s'y opposer avec -la connivence de la Prusse?</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg430">-430-</span> J'ai vu avant-hier l'impératrice. Elle est ferme -comme un roc, bien qu'elle ne se dissimule pas -toute l'horreur de sa situation. Je ne doute pas -que l'empereur ne se fasse tuer ; car il ne peut -rentrer ici que vainqueur, et une victoire est impossible. -Rien de prêt chez nous. Tout manque à -la fois. Partout du désordre. Si nous avions des -généraux et des ministres, rien ne serait perdu ; -car il y a certainement beaucoup d'enthousiasme -et de patriotisme dans le pays. Mais, avec l'anarchie, -les meilleurs éléments ne servent de rien. -Paris est tranquille ; mais, si on distribue des -armes aux faubourgs comme le demande Jules -Favre, c'est une nouvelle armée prussienne que -nous avons sur les bras.</p> - -<p>Je suis de nouveau retombé pour être allé au -Sénat hier et avant-hier ; mais je ne crois pas -que ce soit sérieux.</p> - -<p>Adieu, mon cher ami ; j'ai le cœur trop gros -pour en écrire plus long ; ne montrez pas ma -lettre, je vous en prie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg431">-431-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l189">CLXXXIX</h2> - - -<p class="date">Paris, 16 août 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Le temps se passe pour nous dans une sorte -d'agonie. On cherche à s'absorber, et les mêmes -pensées désolantes vous poursuivent sans cesse. -Les militaires pourtant paraissent conserver encore -de l'espoir ; mais le désordre est partout. Il -y a en ce moment deux gouvernements qui sont -loin de s'entr'aider. Le mouvement patriotique -est grand, cela est incontestable, mais peu intelligent, -j'en ai bien peur. Supposé que, dans les -conditions très mauvaises où se trouve notre -armée, nous eussions un grand succès ; supposé -même qu'on obligeât les Prussiens à repasser -le Rhin, notre situation serait toujours très grave. -Qu'il y ait une paix honorable ou honteuse, quel -gouvernement pourra subsister en présence de -cette immense insurrection nationale, à qui on -a donné des armes et qu'on a exaltée au dernier -<span class="pagenum" id="pg432">-432-</span> point? Nous allons forcément à la république, -et quelle république!</p> - -<p>Je ne sais rien de plus admirable que l'impératrice -en ce moment. Elle ne se dissimule rien et -cependant elle montre un calme héroïque, effort -qu'elle paye chèrement, j'en suis sûr.</p> - -<p>Je ne doute pas que l'empereur ne cherche à -se faire tuer. Il a emmené le prince impérial avec -lui, sans doute parce qu'il pense que l'armée -seule peut le protéger ; mais l'armée elle-même -conservera-t-elle son dévouement? Chaque jour, -on apprend quelque nouvelle étourderie de la -part de la dernière administration. Ici, point de -vivres ; là, point de munitions ; illusion complète -sur le nombre des troupes.</p> - -<p>Au milieu des tristes préoccupations qui nous -obsèdent, je me reproche quelquefois de penser -à moi-même. Je ne sais ce que deviendra mon -naufrage particulier au milieu de tant d'autres. -Le moment est mauvais ; mais je n'aurai pas -probablement longtemps à souffrir, car ma santé -empire tous les jours.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; donnez-moi de vos -nouvelles.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg433">-433-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l190">CXC</h2> - - -<p class="date">Paris, dimanche 21 août 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p><i lang="en" xml:lang="en">Finis Galliæ!</i> Nous avons de braves soldats, -mais pas un général. C'est la même manœuvre -qu'en 1866.</p> - -<p>Je ne vois ici que le désordre et la bêtise. -Les Chambres, qu'on va réunir, aideront puissamment -aux Prussiens. Je pense que l'empereur -veut se faire tuer. Je m'attends dans une -semaine à entendre proclamer la République, et -dans quinze jours à voir les Prussiens. Je vous -assure que j'envie ceux qui viennent de se faire -tuer aux bords du Rhin.</p> - -<p>Adieu, mon cher ami. Je voudrais que vous me -dissiez ce que l'on pense en Angleterre, si nos -malheurs excitent de la joie ou de la pitié. Je -n'ai pas la force d'écrire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg434">-434-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l191">CXCI</h2> - - -<p class="date">Paris, 22 août soir, 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai vu notre hôtesse de Biarritz. Elle est -admirable et me fait l'effet d'une sainte.</p> - -<p>Le pauvre M. Tripet, que vous avez vu à -Cannes, a un fils dans un régiment qui a souffert -beaucoup dans la bataille du 16 ; il n'en a -aucune nouvelle.</p> - -<p>J'apprends tous les jours la mort ou la blessure -d'un de mes amis. Un jeune sous-lieutenant, -fils d'un de mes camarades, a reçu une balle -dans son casque, une autre dans la cuirasse, une -troisième sur la bossette du poitrail de son cheval. -Homme et cheval se portent à merveille. On -dit que jamais on n'a vu batailles si meurtrières.</p> - -<p>Je suis toujours bien souffrant, et je ne parierais -pas pour moi, si j'avais à vous disputer -le prix de la course.</p> - -<p>Adieu, mon cher ami. Tâchez donc que Delane<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> -<span class="pagenum" id="pg435">-435-</span> ne fasse pas contre nous des articles -si haineux.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Directeur du <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>.</p> -</div> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l192">CXCII</h2> - - -<p class="date">Paris, 24 août 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Je suis toujours très souffrant et l'anxiété où -nous vivons depuis un mois n'est pas faite pour -me remettre. Cette guerre est épouvantable. On -nous donne des détails affreux sur les derniers -engagements. Ces affaires, toutes très sanglantes, -ont un peu ranimé nos espérances. On s'accoutume -à l'idée de voir l'ennemi sous Paris, et les -militaires n'hésitent pas à dire que, si on les -attire là, les chances sont en notre faveur. Ils -ont déjà un grand nombre de malades et leurs -meilleures troupes ont fait des pertes énormes.</p> - -<p>Quoi qu'il arrive, ce pays-ci est bien malade, et, -comme le dit notre amie de Biarritz, l'armée que -M. de Bismark a dans Paris est la plus redoutable -de toutes.</p> - -<p>Il n'y a rien de si triste que d'être malade -<span class="pagenum" id="pg436">-436-</span> dans un temps comme celui-ci. La conscience -de son inutilité ajoute à tous les tourments qu'on -éprouve.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Point de nouvelles -du fils de M. Tripet. Cette pauvre famille est au -désespoir.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l193">CXCIII</h2> - - -<p class="date">Paris, 25 août 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>J'ai été bien touché des offres généreuses que -vous me faites. Je sais quel bon ami vous êtes, -et que vous êtes toujours <i lang="en" xml:lang="en">true to your word</i>. Je -voudrais bien vous serrer la main avant de mourir, -mais cela est peu probable avec ma déplorable -santé.</p> - -<p>Vous accusez fort à tort nos bulletins de mensonge. -<i>Nous n'avons pas de bulletins du tout.</i> C'est -un système nouveau que je ne comprends pas plus -que l'ancien. A en juger par les bulletins prussiens, -il y a beaucoup à rabattre de leurs victoires, et, -lorsqu'ils disent qu'ils ont enlevé les positions -<span class="pagenum" id="pg437">-437-</span> occupées par le maréchal Bazaine, ils ajoutent -naïvement qu'ils ont demandé une trêve pour -enterrer leurs morts. Comment se fait-il que -leurs morts fussent sur notre terrain? Ce qui -paraît constant, c'est qu'il y a eu des deux côtés -un carnage affreux. On s'attend à voir les Prussiens -sous Paris, et on s'accoutume à cette idée. -Si les rouges ne perdent tout, je crois que nous -gagnerons la partie. Mais nos pauvres amis de -Biarritz l'ont perdue.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Merci encore de tout -ce que vous me dites de votre amitié pour moi. -J'y compte, croyez-le bien, comme en l'occasion -vous compteriez sur moi.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l194">CXCIV</h2> - - -<p class="date">Paris, 26 août 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Toujours absence complète de nouvelles. C'est -bien cruel pour ceux qui ont des amis à l'armée. -Les pauvres Tripet ne savent rien de leur fils, si -ce n'est que son régiment a été engagé et que le -<span class="pagenum" id="pg438">-438-</span> général qui commandait sa brigade a été tué. Le -père et la mère sont comme des âmes en peine -depuis lors.</p> - -<p>L'armement de Paris se poursuit avec beaucoup -de rapidité. Jusqu'à présent, la population a -grande confiance dans le général Trochu, malgré -le mauvais style de ses proclamations. Il paraît -que le maréchal Bazaine ne veut pas se battre -avant d'être sous les murs de Paris.</p> - -<p>Un siège me paraît peu probable, car l'investissement -exigerait plus de six cent mille hommes, -qui pourraient être battus en détail par cent mille -concentrés dans la place. Mais Dieu sait ce que la -Chambre peut faire de sottises en présence de -l'ennemi.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je ne vous remercie -pas, puisque vous ne voulez pas.</p> - - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l195">CXCV</h2> - - -<p class="date">Paris, 28 août 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>On s'attend à voir la fumée d'un camp ennemi -<span class="pagenum" id="pg439">-439-</span> du haut des tours de Notre-Dame avant le mois -prochain, et, chose étrange, il n'y a pas trop d'inquiétude -dans le peuple parisien. Les militaires -raisonnent à perte de vue sur le siège de Paris. -Selon les uns, il faudrait huit cent mille hommes -pour l'investir, et on ne croit pas qu'ils puissent -en amener plus de trois cent mille qui ne pourront -s'éparpiller. Il faut au moins quinze jours pour -prendre un des forts, et il leur est difficile d'amener -un équipage de siège. Nous avons force canons -et huit mille marins d'élite pour les servir. -Les soldats ne manquent pas, sans parler de la -garde nationale, qui paraît fort animée. Enfin, nous -avons encore plus de deux cent cinquante mille -hommes tenant la campagne et se renforçant tous -les jours. Je croirais presque toutes les chances -de notre côté, si nous étions unis, si nous n'avions -pas dans nos murs la quatrième armée prussienne, -dont je vous parlais d'après une dame de nos -amies, il y a quelques jours.</p> - -<p>Sans doute je ne peux être utile à rien ici ; mais -d'abord je ne suis pas en état de voyager, et il y -a, en outre, une sorte de décence qui m'obligerait -seule à rester. Je resterai donc et j'attendrai la -<span class="pagenum" id="pg440">-440-</span> fin, quelle qu'elle puisse être. Il est probable que, -le mois prochain, la question sera décidée. Ou -bien, <i lang="la" xml:lang="la">finis Galliæ</i>, ou bien l'ennemi sera rejeté -sur le Rhin, et alors nous avons une paix glorieuse. -Mais, de toute façon, nous ne sommes qu'au prologue -d'une tragédie qui va commencer.</p> - -<p>Quel gouvernement peut subsister en France -avec le suffrage universel, compliqué par l'armement -d'une partie de la population? Le moyen -de changer cela? Vous représentez-vous la mauvaise -humeur du pays après tant de sang versé -et tant d'argent dépensé? Rien ne me paraît possible, -en vérité.</p> - -<p>Je ne me représente pas davantage ce que peut -devenir <i>notre amie</i>. Je crois peu probable qu'elle -aille en Angleterre, et, si j'avais un conseil à lui -donner sur un sujet si délicat, je ne le lui proposerais -pas. J'aimerais mieux le <span lang="en" xml:lang="en">Farwest</span>, je crois, -ou quelque endroit ignoré de l'Adriatique. Enfin, -qui vivra verra. Je ne suis pas trop curieux de -voir la fin, mais je ne pense pas la voir.</p> - -<p>Adieu, mon cher ami. Portez-vous bien ; dites-moi -où vous écrire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg441">-441-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l196">CXCVI</h2> - - -<p class="date">Paris, dimanche 4 septembre 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Un mot à la hâte. Je n'ai pas la force de vous -en écrire davantage. Tout ce que l'imagination la -plus lugubre pouvait inventer de plus noir est -dépassé par l'événement. C'est un effondrement -général. Une armée française qui capitule ; un -empereur qui se laisse prendre. Tout tombe à la -fois.</p> - -<p>Je vous écris du Sénat. Je vais essayer d'aller -aux Tuileries. On me dit que le prince impérial -est en Belgique chez le prince de Chimay. -Le maréchal Mac Mahon est mort de sa blessure. -C'est un dernier bonheur.</p> - -<p>En ce moment-ci, le Corps législatif est envahi -et ne peut plus délibérer. La garde nationale, -qu'on vient d'armer, prétend gouverner.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; vous savez tout ce -que je souffre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="pg442">-442-</span></p> - -<div class="empty"></div> -<h2 class="nobreak" id="l197">CXCVII</h2> - - -<p class="date">Cannes, 13 septembre 1870.</p> - -<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p> - -<p>Vous êtes la personne à qui je m'adresserais en -cas de nécessité avec le plus de confiance et le -moins de confusion. Mais nous n'en sommes pas -encore là. Vous me gardez quelque chose à votre -banque. J'ai encore des actions au chemin du -Nord, qui m'assurent quatre ou cinq mille francs -par an ; enfin j'ai, en rentes françaises, un revenu -d'environ seize à dix-huit mille francs. Que restera-t-il -de ces rentes? Quelque chose, je crois, -assez pour enterrer leur propriétaire, qui est bien -malade et sur ses fins.</p> - -<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous suis bien reconnaissant. -Je vais vivre ici en philosophe au -soleil. Si je pouvais m'endormir comme Épiménide!</p> - -<p>On assure que <i>notre amie</i> est près de chez vous, -à Hamilton palace. S'il en est ainsi, vous devriez -<span class="pagenum" id="pg443">-443-</span> lui écrire et l'amener à Invergarry, où elle se plairait -beaucoup, je crois.</p> - -<p>Adieu encore. Je souffre trop pour continuer -ce sujet.</p> - - -<p class="c gap small">FIN DES LETTRES</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum" id="pg444">-444-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="app">APPENDICE</h2> - - -<p>Quelques heures après la mort de Mérimée, miss -Lagden, l'une de ces deux fidèles amies qui l'avaient -soigné avec un admirable dévouement, écrivait à -M. Panizzi la lettre suivante :</p> - - -<p class="date">Cannes, 24 septembre 1870.</p> - -<p class="ind">Cher Monsieur,</p> - -<p>Vous aimiez bien mon cher Prosper, et il vous -aimait. Je sais que vous serez peiné d'apprendre -qu'il n'est plus. Il mourut la nuit dernière sans -lutte aucune. Tout ce que l'affection dévouée et -les soins ont pu faire a été fait pour lui. Ce sont -certainement ces horribles événements politiques -qui ont abrégé ses jours. Je n'ai pas besoin de vous -dire combien je suis malheureuse. Nous sommes -à Cannes sans un ami ; car le docteur Maure est à -<span class="pagenum" id="pg445">-445-</span> Grasse, et aucune de nos connaissances n'est encore -venue. Le cher Prosper s'étonnait souvent -et regrettait que vous ne lui ayez pas écrit depuis -son départ de Paris. Je présume que les lettres -se sont égarées ; mais j'espère que vous recevrez -ces quelques lignes.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">J. Lagden.</span></p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="5"><div class="c">1864</div></td></tr> -<tr><td colspan="4"> </td> <td class="small">Pages</td></tr> -<tr><td>I.</td> -<td>Cannes</td> -<td><div class="r">17</div></td> -<td><i>janvier</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l1">1</a></div></td></tr> -<tr><td>II.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">28</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l2">4</a></div></td></tr> -<tr><td>III.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">4</div></td> -<td><i>février</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l3">6</a></div></td></tr> -<tr><td>IV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">13</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l4">9</a></div></td></tr> -<tr><td>V.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">29</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l5">11</a></div></td></tr> -<tr><td>VI.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">19</div></td> -<td><i>mars</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l6">12</a></div></td></tr> -<tr><td>VII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">24</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l7">15</a></div></td></tr> -<tr><td>VIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">1<sup>er</sup></div></td> -<td><i>avril</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l8">17</a></div></td></tr> -<tr><td>IX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">13</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l9">19</a></div></td></tr> -<tr><td>X.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">20</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l10">21</a></div></td></tr> -<tr><td>XI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">24</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l11">24</a></div></td></tr> -<tr><td>XII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">1<sup>er</sup></div></td> -<td><i>mai</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l12">25</a></div></td></tr> -<tr><td>XIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">16</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l13">27</a></div></td></tr> -<tr><td>XIV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">27</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l14">29</a></div></td></tr> -<tr><td>XV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">3</div></td> -<td><i>juin</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l15">31</a></div></td></tr> -<tr><td>XVI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">7</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l16">33</a></div></td></tr> -<tr><td>XVII.</td> -<td>Fontainebleau</td> -<td><div class="r">13</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l17">36</a></div></td></tr> -<tr><td>XVIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">22</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l18">37</a></div></td></tr> -<tr><td>XIX.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">27</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l19">39</a></div></td></tr> -<tr><td>XX.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">5</div></td> -<td><i>août</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l20">40</a></div></td></tr> -<tr><td>XXI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">10</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l21">43</a></div></td></tr> -<tr><td>XXII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">22</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l22">44</a></div></td></tr> -<tr><td>XXIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">5</div></td> -<td><i>septembre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l23">47</a></div></td></tr> -<tr><td>XXIV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">20</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l24">50</a></div></td></tr> -<tr><td>XXV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">22</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l25">51</a></div></td></tr> -<tr><td>XXVI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">2</div></td> -<td><i>octobre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l26">53</a></div></td></tr> -<tr><td>XXVII.</td> -<td>Madrid</td> -<td><div class="r">11</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l27">56</a></div></td></tr> -<tr><td>XXVIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">24</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l28">59</a></div></td></tr> -<tr><td>XXIX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">12</div></td> -<td><i>novembre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l29">62</a></div></td></tr> -<tr><td>XXX.</td> -<td>Cannes</td> -<td><div class="r">27</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l30">65</a></div></td></tr> -<tr><td>XXXI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">5</div></td> -<td><i>décembre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l31">68</a></div></td></tr> -<tr><td>XXXII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">24</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l32">70</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="5"><div class="c">1865</div></td></tr> -<tr><td>XXXIII.</td> -<td>Cannes</td> -<td><div class="r">12</div></td> -<td><i>janvier</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l33">73</a></div></td></tr> -<tr><td>XXXIV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">27</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l34">76</a></div></td></tr> -<tr><td>XXXV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">15</div></td> -<td><i>février</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l35">79</a></div></td></tr> -<tr><td>XXXVI.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">14</div></td> -<td><i>mars</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l36">82</a></div></td></tr> -<tr><td>XXXVII.</td> -<td>Cannes</td> -<td><div class="r">26</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l37">85</a></div></td></tr> -<tr><td>XXXVIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">13</div></td> -<td><i>avril</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l38">87</a></div></td></tr> -<tr><td>XXXIX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">22</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l39">91</a></div></td></tr> -<tr><td>XL.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">4</div></td> -<td><i>mai</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l40">95</a></div></td></tr> -<tr><td>XLI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">12</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l41">98</a></div></td></tr> -<tr><td>XLII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">19</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l42">101</a></div></td></tr> -<tr><td>XLIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">23</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l43">102</a></div></td></tr> -<tr><td>XLIV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">2</div></td> -<td><i>juin</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l44">105</a></div></td></tr> -<tr><td>XLV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">5</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l45">108</a></div></td></tr> -<tr><td>XLVI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">7</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l46">109</a></div></td></tr> -<tr><td>XLVII.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">14</div></td> -<td><i>juin</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l47">111</a></div></td></tr> -<tr><td>XLVIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">23</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l48">111</a></div></td></tr> -<tr><td>XLIX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">26</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l49">114</a></div></td></tr> -<tr><td>L.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">3</div></td> -<td><i>juillet</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l50">118</a></div></td></tr> -<tr><td>LI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">9</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l51">120</a></div></td></tr> -<tr><td>LII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">16</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l52">123</a></div></td></tr> -<tr><td>LIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">3</div></td> -<td><i>septembre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l53">124</a></div></td></tr> -<tr><td>LIV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">6</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l54">129</a></div></td></tr> -<tr><td>LV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">10</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l55">132</a></div></td></tr> -<tr><td>LVI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">12</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l56">134</a></div></td></tr> -<tr><td>LVII.</td> -<td>Biarritz</td> -<td><div class="r">21</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l57">137</a></div></td></tr> -<tr><td>LVIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">3</div></td> -<td><i>octobre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l58">140</a></div></td></tr> -<tr><td>LIX.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">13</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l59">141</a></div></td></tr> -<tr><td>LX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">17</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l60">143</a></div></td></tr> -<tr><td>LXI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">24</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l61">147</a></div></td></tr> -<tr><td>LXII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">2</div></td> -<td><i>novembre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l62">150</a></div></td></tr> -<tr><td>LXIII.</td> -<td>Compiègne</td> -<td><div class="r">16</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l63">152</a></div></td></tr> -<tr><td>LXIV.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">22</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l64">155</a></div></td></tr> -<tr><td>LXV.</td> -<td>Cannes</td> -<td><div class="r">2</div></td> -<td><i>décembre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l65">157</a></div></td></tr> -<tr><td>LXVI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">18</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l66">159</a></div></td></tr> -<tr><td>LXVII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">27</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l67">161</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="5"><div class="c">1866</div></td></tr> -<tr><td>LXVIII.</td> -<td>Cannes</td> -<td><div class="r">7</div></td> -<td><i>janvier</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l68">164</a></div></td></tr> -<tr><td>LXIX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">24</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l69">165</a></div></td></tr> -<tr><td>LXX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">2</div></td> -<td><i>février</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l70">168</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">13</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l71">171</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">22</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l72">174</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXIII.</td> -<td>Cannes</td> -<td><div class="r">2</div></td> -<td><i>mars</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l73">176</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXIV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">16</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l74">178</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">2</div></td> -<td><i>avril</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l75">181</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXVI.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">15</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l76">184</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXVII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">26</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l77">186</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXVIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">4</div></td> -<td><i>mai</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l78">189</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXIX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">9</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l79">191</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">13</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l80">193</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXXI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">23</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l81">196</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXXII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">31</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l82">199</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXXIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">6</div></td> -<td><i>juin</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l83">201</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXXIV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">8</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l84">204</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXXV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">10</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l85">205</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXXVI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">25</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l86">207</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXXVII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">28</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l87">209</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXXVIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">2</div></td> -<td><i>juillet</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l88">211</a></div></td></tr> -<tr><td>LXXXIX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">5</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l89">214</a></div></td></tr> -<tr><td>XC.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">7</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l90">216</a></div></td></tr> -<tr><td>XCI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">11</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l91">219</a></div></td></tr> -<tr><td>XCII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">15</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l92">221</a></div></td></tr> -<tr><td>XCIII.</td> -<td>Saint-Cloud</td> -<td><div class="r">12</div></td> -<td><i>août</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l93">224</a></div></td></tr> -<tr><td>XCIV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">19</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l94">227</a></div></td></tr> -<tr><td>XCV.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">28</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l95">229</a></div></td></tr> -<tr><td>XCVI.</td> -<td>Biarritz</td> -<td><div class="r">8</div></td> -<td><i>septembre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l96">232</a></div></td></tr> -<tr><td>XCVII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">14</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l97">234</a></div></td></tr> -<tr><td>XCVIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">21</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l98">235</a></div></td></tr> -<tr><td>XCIX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">3</div></td> -<td><i>octobre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l99">238</a></div></td></tr> -<tr><td>C.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">17</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l100">241</a></div></td></tr> -<tr><td>CI.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">25</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l101">244</a></div></td></tr> -<tr><td>CII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">28</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l102">245</a></div></td></tr> -<tr><td>CIII.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">30</div></td> -<td><i>octobre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l103">247</a></div></td></tr> -<tr><td>CIV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">2</div></td> -<td><i>novembre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l104">249</a></div></td></tr> -<tr><td>CV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">7</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l105">252</a></div></td></tr> -<tr><td>CVI.</td> -<td>Cannes</td> -<td><div class="r">18</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l106">254</a></div></td></tr> -<tr><td>CVII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">29</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l107">257</a></div></td></tr> -<tr><td>CVIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">7</div></td> -<td><i>décembre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l108">260</a></div></td></tr> -<tr><td>CIX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">21</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l109">262</a></div></td></tr> -<tr><td>CX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">27</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l110">264</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="5"><div class="c">1867</div></td></tr> -<tr><td>CXI.</td> -<td>Cannes</td> -<td><div class="r">7</div></td> -<td><i>janvier</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l111">267</a></div></td></tr> -<tr><td>CXII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">20</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l112">269</a></div></td></tr> -<tr><td>CXIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">21</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l113">273</a></div></td></tr> -<tr><td>CXIV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">10</div></td> -<td><i>mars</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l114">274</a></div></td></tr> -<tr><td>CXV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">28</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l115">277</a></div></td></tr> -<tr><td>CXVI.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">4</div></td> -<td><i>avril</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l116">279</a></div></td></tr> -<tr><td>CXVII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">16</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l117">281</a></div></td></tr> -<tr><td>CXVIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">27</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l118">284</a></div></td></tr> -<tr><td>CXIX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">6</div></td> -<td><i>mai</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l119">286</a></div></td></tr> -<tr><td>CXX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">17</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l120">289</a></div></td></tr> -<tr><td>CXXI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">24</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l121">291</a></div></td></tr> -<tr><td>CXXII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">26</div></td> -<td><i>juin</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l122">292</a></div></td></tr> -<tr><td>CXXIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">30</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l123">293</a></div></td></tr> -<tr><td>CXXIV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">5</div></td> -<td><i>juillet</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l124">295</a></div></td></tr> -<tr><td>CXXV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">11</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l125">296</a></div></td></tr> -<tr><td>CXXVI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">19</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l126">298</a></div></td></tr> -<tr><td>CXXVII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">26</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l127">299</a></div></td></tr> -<tr><td>CXXVIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">7</div></td> -<td><i>août</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l128">301</a></div></td></tr> -<tr><td>CXXIX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">21</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l129">303</a></div></td></tr> -<tr><td>CXXX.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">2</div></td> -<td><i>septembre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l130">305</a></div></td></tr> -<tr><td>CXXXI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">13</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l131">308</a></div></td></tr> -<tr><td>CXXXII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">27</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l132">311</a></div></td></tr> -<tr><td>CXXXIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">9</div></td> -<td><i>octobre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l133">313</a></div></td></tr> -<tr><td>CXXXIV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">15</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l134">315</a></div></td></tr> -<tr><td>CXXXV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">25</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l135">317</a></div></td></tr> -<tr><td>CXXXVI.</td> -<td>Cannes</td> -<td><div class="r">28</div></td> -<td><i>novembre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l136">319</a></div></td></tr> -<tr><td>CXXXVII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">16</div></td> -<td><i>décembre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l137">321</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="5"><div class="c">1868</div></td></tr> -<tr><td>CXXXVIII.</td> -<td>Cannes</td> -<td><div class="r">8</div></td> -<td><i>mars</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l138">324</a></div></td></tr> -<tr><td>CXXXIX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">19</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l139">325</a></div></td></tr> -<tr><td>CXL.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">4</div></td> -<td><i>avril</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l140">327</a></div></td></tr> -<tr><td>CXLI.</td> -<td>Montpellier</td> -<td><div class="r">25</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l141">330</a></div></td></tr> -<tr><td>CXLII.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">28</div></td> -<td><i>mai</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l142">332</a></div></td></tr> -<tr><td>CXLIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">11</div></td> -<td><i>juin</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l143">336</a></div></td></tr> -<tr><td>CXLIV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">16</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l144">337</a></div></td></tr> -<tr><td>CXLV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">18</div></td> -<td><i>juillet</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l145">340</a></div></td></tr> -<tr><td>CXLVI.</td> -<td>Fontainebleau</td> -<td><div class="r">24</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l146">342</a></div></td></tr> -<tr><td>CXLVII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">2</div></td> -<td><i>août</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l147">343</a></div></td></tr> -<tr><td>CXLVIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">11</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l148">345</a></div></td></tr> -<tr><td>CXLIX.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">20</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l149">348</a></div></td></tr> -<tr><td>CL.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">1<sup>er</sup></div></td> -<td><i>septembre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l150">349</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="5"><div class="c">1869</div></td></tr> -<tr><td>CLI.</td> -<td>Cannes</td> -<td><div class="r">22</div></td> -<td><i>janvier</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l151">352</a></div></td></tr> -<tr><td>CLII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">15</div></td> -<td><i>mars</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l152">353</a></div></td></tr> -<tr><td>CLIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">23</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l153">354</a></div></td></tr> -<tr><td>CLIV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">6</div></td> -<td><i>avril</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l154">355</a></div></td></tr> -<tr><td>CLV.</td> -<td>Cannes</td> -<td><div class="r">22</div></td> -<td><i>avril</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l155">357</a></div></td></tr> -<tr><td>CLVI.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">7</div></td> -<td><i>mai</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l156">359</a></div></td></tr> -<tr><td>CLVII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">22</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l157">361</a></div></td></tr> -<tr><td>CLVIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">9</div></td> -<td><i>juin</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l158">363</a></div></td></tr> -<tr><td>CLIX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">20</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l159">365</a></div></td></tr> -<tr><td>CLX.</td> -<td>Saint-Cloud</td> -<td><div class="r">11</div></td> -<td><i>juillet</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l160">367</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">26</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l161">370</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXII.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">16</div></td> -<td><i>août</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l162">373</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">26</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l163">376</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXIV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">7</div></td> -<td><i>septembre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l164">378</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">15</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l165">380</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXVI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">2</div></td> -<td><i>octobre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l166">383</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXVII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">9</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l167">385</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXVIII.</td> -<td>Cannes</td> -<td><div class="r">28</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l168">387</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXIX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">7</div></td> -<td><i>novembre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l169">390</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">4</div></td> -<td><i>décembre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l170">391</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXXI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">26</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l171">393</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="5"><div class="c">1870</div></td></tr> -<tr><td>CLXXII.</td> -<td>Cannes</td> -<td><div class="r">6</div></td> -<td><i>janvier</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l172">396</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXXIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">16</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l173">398</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXXIV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">3</div></td> -<td><i>février</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l174">401</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXXV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">27</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l175">404</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXXVI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">5</div></td> -<td><i>mars</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l176">406</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXXVII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">20</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l177">408</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXXVIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">30</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l178">411</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXXIX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">20</div></td> -<td><i>avril</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l179">413</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXXX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">4</div></td> -<td><i>mai</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l180">415</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXXXI.</td> -<td>Cannes</td> -<td><div class="r">21</div></td> -<td><i>mai</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l181">416</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXXXII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">29</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l182">418</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXXXIII.</td> -<td>Paris</td> -<td><div class="r">7</div></td> -<td><i>juin</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l183">420</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXXXIV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">7</div></td> -<td><i>juillet</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l184">423</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXXXV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">17</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l185">424</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXXXVI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">25</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l186">425</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXXXVII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">27</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l187">428</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXXXVIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">11</div></td> -<td><i>août</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l188">429</a></div></td></tr> -<tr><td>CLXXXIX.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">16</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l189">431</a></div></td></tr> -<tr><td>CXC.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">21</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l190">433</a></div></td></tr> -<tr><td>CXCI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">22</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l191">434</a></div></td></tr> -<tr><td>CXCII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">24</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l192">435</a></div></td></tr> -<tr><td>CXCIII.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">25</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l193">436</a></div></td></tr> -<tr><td>CXCIV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">26</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l194">437</a></div></td></tr> -<tr><td>CXCV.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">28</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l195">438</a></div></td></tr> -<tr><td>CXCVI.</td> -<td>  —</td> -<td><div class="r">4</div></td> -<td><i>septembre</i></td> -<td><div class="r"><a href="#l196">441</a></div></td></tr> -<tr><td>CXCVII.</td> -<td>Cannes</td> -<td><div class="r">13</div></td> -<td>  —</td> -<td><div class="r"><a href="#l197">442</a></div></td></tr> -<tr><td><span class="sc">Appendice</span></td> -<td colspan="3"> </td> -<td><div class="r"><a href="#app">444</a></div></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE</p> - - -<p class="c gap small">615-81. — <span class="sc">Corbeil.</span> Typ. et stér. <span class="sc">J. Crété</span>.</p> - - -<div class="trnote"> -<h2 class="nobreak">Note du transcripteur</h2> - - -<p>On n'a effectué aucune correction dans les passages en grec, qui sont -transcrits conformément à l'original.</p> - -</div> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À M. PANIZZI, TOME II ***</div> -<div style='display:block; margin:1em 0'>This file should be named 64168-h.htm or 64168-h.zip</div> -<div style='display:block; margin:1em 0'>This and all associated files of various formats will be found in https://www.gutenberg.org/6/4/1/6/64168/</div> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation’s web site and -official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -For additional contact information: -</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em'> -Dr. Gregory B. Newby<br /> -Chief Executive and Director<br /> -gbnewby@pglaf.org -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This Web site includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/64168-h/images/cover.jpg b/old/64168-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 6f03eff..0000000 --- a/old/64168-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/64168-h/images/illu.jpg b/old/64168-h/images/illu.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index cd3dbf6..0000000 --- a/old/64168-h/images/illu.jpg +++ /dev/null |
