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-The Project Gutenberg eBook of Lettres à M. Panizzi, tome II, by Louis
-Fagan
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Lettres à M. Panizzi, tome II
-
-Author: Prosper Mérimée
-
-Editor: Louis Fagan
-
-Release Date: December 30, 2020 [eBook #64168]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Adrian Mastronardi and the Online Distributed Proofreading
- Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
- images generously made available by The Internet
- Archive/Canadian Libraries and the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À M. PANIZZI, TOME II ***
-
-
-
-
- PROSPER MÉRIMÉE
-
- LETTRES
- A
- M. PANIZZI
-
- 1850-1870
-
- PUBLIÉES PAR
- M. LOUIS FAGAN
- DU CABINET DES ESTAMPES AU BRITISH MUSEUM
-
- TOME SECOND
-
-
- PARIS
- CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
- ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
- 3, RUE AUBER, 3
-
- 1881
- Droits de traduction et de reproduction réservés.
-
-
-
-
-CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
-
-OUVRAGES DE PROSPER MÉRIMÉE
-
-Format grand in-18
-
- Carmen, Arsène Guillot, L'abbé Aubain, etc., etc. 1 vol.
- Les Cosaques d'autrefois. 1 --
- Dernières Nouvelles. 1 --
- Les Deux Héritages. 1 --
- Épisode de l'Histoire de Russie. 1 --
- Études sur les Arts au moyen âge. 1 --
- Études sur l'Histoire romaine. 1 --
- Lettres à une Inconnue. Avec une étude par H. Taine. 2 --
- Lettres à une autre Inconnue. 1 --
- Mélanges historiques et littéraires. 1 --
- Portraits historiques et littéraires. 1 --
-
-
-615.81.--CORBEIL, Typ. et stér. CRÉTÉ.
-
-
-
-
-[Illustration: A. Panizzi]
-
-
-
-
-LETTRES
-
-A
-
-M. PANIZZI
-
-
-
-
-I
-
-
-Cannes, 17 Janvier 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je ne sais guère de nouvelles de Paris que par les journaux. Je suis
-fort triste de la tournure que prennent les affaires. D'un côté, les
-tentatives d'assassinat recommencent; de l'autre, la discussion de
-l'adresse s'envenime de jour en jour. Thiers avait bien commencé. Sauf
-la fin de son premier discours, qui est ou un _lapsus linguæ_, ou
-plutôt, je le crains, une complaisance à ses amis de l'opposition, il
-était parfaitement dans son rôle. Son second discours, qui dément toute
-sa carrière politique, montre qu'il est à la remorque de ses nouveaux
-amis. L'âpreté de langage de Favre et ses insolences irritent la
-majorité au dernier point et la poussent à des vivacités qui, à l'égard
-d'une faible minorité, sont fâcheuses, mais à peu près inévitables. Que
-faire avec des gens qui sont déterminés à abuser de toutes les libertés
-qu'on leur donne? D'un autre côté, comment refuser de parti pris des
-concessions qui sont justes en principe et presque promises par
-l'empereur? De tous les côtés, il y a danger.
-
-L'opposition rouge gouverne et est maintenant disciplinée. Elle veut
-avant tout glorifier la défunte République. Thiers voulait qu'elle
-portât à Paris M. Dufaure et Odilon Barrot. Ce sont des noms illustres,
-mais ce ne sont pas des ennemis tout à fait irréconciliables.
-L'opposition veut Carnot, qui, sous la République, a fait les
-circulaires détestables que vous savez, et Garnier-Pagès, une des plus
-grosses bêtes de la même époque. On avait un instant voulu avoir Renan;
-mais ses opinions au sujet de Jésus-Christ ont effrayé, car il y a des
-républicains catholiques, de même qu'il y a bon nombre de prêtres
-républicains. Tous les fous ont quelque affinité les uns avec les
-autres.
-
-Voilà l'affaire du Danemark qui paraît entrer dans une phase nouvelle.
-L'Autriche et la Prusse prétendent l'arranger à elles deux, à leur
-manière. Les petits États de l'Allemagne ne pourront probablement pas
-l'empêcher, mais ils s'en vengeront en excitant l'esprit
-révolutionnaire, qui a des éléments assez nombreux et inflammables
-surtout en Prusse. Au milieu de toutes ces agitations, la question
-polonaise a perdu presque toute son importance et sa popularité.
-L'opposition a renoncé à en faire son cheval de bataille. L'insurrection
-est, d'ailleurs, presque partout comprimée.
-
-Je n'entends plus parler de l'affaire qui a eu lieu à Tivoli entre des
-soldats du pape et des nôtres. Ces soldats du pape étaient des Belges et
-des Français. Le général de Montebello est aussi mal avec monseigneur de
-Mérode que l'était son prédécesseur, mais il est beaucoup moins
-endurant, et, de plus, il est mieux soutenu.
-
-Il paraît certain que les quatre individus qui ont été arrêtés avec des
-bombes et des poignards empoisonnés attendaient un chef de Londres. On
-les surveillait pour arrêter ce chef avec eux, mais l'empereur a voulu
-absolument aller patiner au bois de Boulogne. Comme il va toujours là
-sans garde, le préfet de police n'a pas osé laisser cette occasion aux
-gens qu'il observait. Je vois que Mazzini se défend d'avoir conseillé.
-Tout mauvais cas est reniable. S'il n'a conseillé, il a du moins
-inspiré.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi donc de vos nouvelles.
-
-
-
-
-II
-
-
-Cannes, 28 janvier 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Votre désespoir m'a fait rire. Quel diable de rapport peut-il y avoir
-entre ces quatre coquins et vous? Et quel imbécile vous rendra
-responsable de ce qu'entre vingt-quatre millions d'hommes il se trouve
-quelques scélérats ou quelques fous? J'ai vu la dénégation de Mazzini.
-Il se peut qu'il ne soit pour rien dans cette horrible affaire, mais il
-a cependant sa part de responsabilité, et ces quatre bandits sont ses
-élèves _plus_ ou _moins_ immédiats. Vous avez vu, au reste, que nos
-rouges les désavouent très hautement. Je n'affirmerais pas que ce soit
-avec une parfaite sincérité. Ce qui paraît certain, c'est que les quatre
-arrêtés n'étaient que les instruments d'un chef qu'on attendait, et qui
-aurait été pris, selon toute apparence, si l'empereur avait consenti
-pendant quelques jours à ne pas aller au bois de Boulogne. C'eût été
-courir trop de risques que de laisser libres les soldats, qui pouvaient
-fort bien agir sans leur capitaine, et on les a très judicieusement mis
-à l'ombre.
-
-Est-il vrai, comme je serais tenté de le croire par le ton des journaux
-anglais, que John Bull se fâche pour tout de bon de l'ingérence des
-Allemands dans la question du Holstein? que le ministère est menacé de
-renversement et que les tories vont rentrer aux affaires?
-
-Je n'ai jamais pu comprendre le premier mot de la question des duchés,
-et je crois qu'il y a peu de personnes qui en savent quelque chose.
-J'espère que nous serons plus avisés qu'au Mexique et que nous ne nous
-en mêlerons pas. Je serais bien fâché que nous nous fissions prendre à
-l'appât des provinces rhénanes. Nous n'en avons pas besoin, et elles ne
-veulent pas de nous. Ce serait, d'ailleurs, j'en suis convaincu, le seul
-moyen de résoudre ce grand problème: «Faire que les Allemands
-s'entendent entre eux.»
-
-Adieu, mon cher Panizzi. On a destitué, à ce que je vois, l'évêque
-Colenso; mais partout les dévots sont les mêmes imbéciles.
-
-
-
-
-III
-
-
-Cannes, 4 février 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Il n'y a pas de calissons à Cannes; mais, la poste n'étant pas faite
-pour les chiens, je viens d'écrire à Aix pour en avoir. Je pense que la
-caisse partira après-demain au plus tard.
-
-Vous aurez vu le succès de l'emprunt de M. Fould. On lui a donné seize
-fois plus d'argent qu'il n'en demandait. On prétend que cet empressement
-à souscrire est effrayant, parce que cela peut et doit donner le goût
-d'employer tant d'argent à quelque entreprise chanceuse.
-
-Cependant, jusqu'à présent, rien ne donne lieu de présumer que nous nous
-mêlions de cette diable d'affaire du Sleswig-Holstein. On croit, au
-contraire, qu'en vertu du respect que nous professons pour les
-nationalités, nous nous abstiendrons. En effet, si nous venions au
-secours des Danois, qui m'intéressent autant que vous, nous ne
-manquerions pas de réconcilier à l'instant tous les Allemands les uns
-avec les autres et de ramener les beaux jours de 1814 et 1815.
-
-La difficulté est grande pour lord Russell. Je ne sais pas trop comment
-il pourra se tirer de cette mauvaise affaire avec _élégance_, comme
-disait Archambauld de Talleyrand, à propos de la guerre d'Espagne de
-1809. Lord Russell a pris les Allemands pour plus bêtes et plus lourds
-qu'ils ne le sont. Il s'est fait battre par M. de Beust dans des notes
-diplomatiques, et je crois qu'il n'a aucune envie d'en venir à l'_ultima
-ratio_.
-
-Je serais enchanté, pour ma part, que les Danois battissent rudement les
-alliés; malheureusement le bon Dieu a la mauvaise habitude d'être
-toujours du côté des gros bataillons. Il me paraît impossible que la
-guerre, s'il y a guerre, ne soit très promptement terminée. Les
-Allemands, une fois maîtres du Sleswig, s'arrêteront et on ne se battra
-plus qu'à coups de protocoles.
-
-Si, par hasard, l'Angleterre réussissait à faire une coalition contre
-l'Allemagne avec la Russie et la France, l'affaire prendrait des
-proportions telles, qu'il faudrait avoir le diable au corps pour
-l'entamer. Ce serait un remaniement complet de la carte de l'Europe.
-D'un autre côté, quels seraient les gagnants à la guerre? les Russes et
-nous, car nous avons des rognures allemandes à prendre de notre côté du
-Rhin, et la Russie a aussi ses prétentions sur des provinces slaves.
-Comme l'Angleterre, avec beaucoup de raison, ne fait pas la guerre,
-comme nous, pour des idées, qu'elle ne peut la faire seule sur le
-continent, je suis porté à croire qu'elle se bornera à protester; mais
-comment le Parlement prendra-t-il la prépotence et les menaces de lord
-Russell, qui n'aboutissent qu'à la compromettre et à faire rire les
-Allemands (_naturæ dedecus_) à ses dépens? Lord Palmerston aura bon
-besoin de sa santé, que vous dites si bonne, pour résister aux attaques
-de l'opposition.
-
-Thiers, en allant à Londres, s'il y va, ne peut avoir qu'un but, c'est
-de faire sa paix avec les princes d'Orléans. A mon avis, c'est une faute
-qui couronne toutes les autres.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous préviendrai du départ des calissons.
-Portez-vous bien et ne vous exterminez pas à travailler.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Cannes, 13 février 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vos sentiments danois ont dû souffrir beaucoup de la prise du Danewirke.
-J'en suis très fâché pour ma part, et j'espérais que la chose ne se
-ferait pas si vite. C'est toujours très pénible de voir l'oppression du
-faible par le fort, et il est impossible de ne pas s'intéresser à un
-pauvre petit peuple assailli par ces deux brutes d'Allemands.
-
-Il me semble que l'Angleterre, ou plutôt que lord Russell, a résolu le
-problème de se faire jeter la pierre par tout le monde. Ce n'est pas que
-je trouve qu'elle ait tort de ne pas se mêler d'une querelle qui ne
-l'intéresse que médiocrement, mais il ne faut pas injurier les gens avec
-qui on ne veut pas se battre. C'est ce qu'a fait lord Russell. Il y
-gagne de se faire répondre des énigmes fort insolentes par M. de Bismark
-et, _proh pudor_, de se faire donner des démentis par le ministre de
-Saxe. Ajoutez à cela que les Danois accusent l'Angleterre de les avoir
-trompés. Je me trompe fort ou bientôt un jour viendra où l'Angleterre
-sera obligée de faire des efforts considérables pour revendiquer son
-rang de puissance de premier ordre que lord Russell, par son mélange de
-faiblesse et d'insolence, lui a fait perdre.
-
-Je n'entends plus parler du voyage de Thiers en Angleterre. Ce serait la
-plus grande sottise qu'il pût faire en ce moment que d'aller ou de
-paraître aller se raccommoder avec Claremont.
-
-Il me semble que les choses ne vont pas mal en Italie, et les rouges ont
-reçu un échec dans les dernières élections qui doit leur prouver qu'on
-ne veut plus d'eux.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et observez fidèlement le carême.
-
-
-
-
-V
-
-
-Cannes, 29 février 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Le ministère prussien est vraiment farceur, et on n'a jamais passé des
-notes diplomatiques dans un style pareil. Il me paraît évident que vos
-amis les Danois sont abandonnés de l'univers entier. Ils se défendront
-honorablement et tueront pas mal de Prussiens avant de lâcher le
-Sleswig, mais ils le lâcheront.
-
-Il me semble que lord Russell a fait toutes les maladresses possibles
-dans cette affaire; mais il n'y avait qu'un moyen de s'en tirer, et ce
-moyen était trop dangereux: c'était la guerre. On prétend, au reste,
-qu'il y a dans ce moment une recrudescence d'amitié entre le cabinet
-anglais et le nôtre, pour une intervention énergique. Je n'y crois pas.
-Nous avons trop d'embarras chez nous en ce moment pour en accepter
-d'autres, et ce qui me revient de Paris me donne lieu de croire que
-l'empereur n'a aucune disposition à s'y engager. Je trouve que les
-ministres anglais ont été bien faibles, et, si j'en crois quelques
-tories qui sont ici, ils courraient le risque de se trouver en minorité.
-Mais que feront leurs successeurs et que pourront-ils faire? Lord
-Russell a eu le tort de commencer sur un ton trop haut; car, au fond, je
-ne crois pas qu'il soit de l'intérêt de l'Angleterre de faire la guerre
-pour que le Sleswig appartienne au Danemark. Le plus mauvais côté de
-l'affaire serait que la Prusse et l'Autriche se fussent sincèrement
-alliées et se fussent garanti leurs possessions non allemandes, le duché
-de Posen et la Vénétie.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et soignez le moule du
-pourpoint.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Paris, 19 mars 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis arrivé avant-hier à Paris en assez médiocre état de
-conservation. J'ai trouvé votre lettre et j'y réponds à mon premier
-moment de loisir.
-
-En mettant pied à terre, j'ai trouvé qu'une assez grosse bataille allait
-se livrer dans le Sénat entre le parti clérical et celui des
-philosophes. Le nouveau cardinal de Rouen, qui a été longtemps
-procureur, demandait protection pour notre sainte religion. Il a mis
-beaucoup d'art à troubler le peu de cervelle de messieurs les sénateurs,
-et à leur faire peur des deux grands monstres de ce temps-ci, le diable
-et les salons. Les vieux généraux sont particulièrement timides quand il
-s'agit du _green gentleman below_ et des douairières chez lesquelles ils
-vont faire leur whist. L'ouvrage de Renan a tellement irrité les
-prêtres, qu'ils ne se tiendront tranquilles que lorsqu'ils auront fait
-brûler l'auteur. En attendant, ils lui ont fait gagner beaucoup
-d'argent, car il n'y a rien qui fasse autant lire un livre que la
-défense de l'autorité. Nous avons gagné la bataille aujourd'hui, mais ce
-n'a pas été sans peine.
-
-Ce matin, j'ai reçu la visite d'un des sommeliers de Sa Majesté,
-précisément celui que vous aviez gagné par je ne sais quels procédés, et
-qui vous versait toujours deux verres de porto doré au lieu d'un. Il
-venait me dire qu'il n'avait pas voulu mettre en bouteille à Saint-Cloud
-le baril venu de Portugal, attendu que le droit d'octroi serait dans ce
-cas infiniment plus cher, mais qu'il m'enverrait le baril et son _alter
-ego_, pour le coller et le mettre en bouteilles.
-
-Je suis fâché de ce que vous me dites de la santé de lord Palmerston.
-J'ai un certain tendre pour lui. Il est si gracieux, qu'il plaît, même
-dans ses méchancetés, tandis que lord Russell a le talent de déplaire
-toujours. Demandez à toutes les chancelleries de l'Europe en quelle
-odeur il est.
-
-Il me semble que les Danois vont être égorgés et que, lorsqu'ils seront
-entièrement aplatis, on trouvera quelque moyen de leur venir en aide.
-Malheureusement, je ne les trouve pas aussi héroïques que je les
-voudrais. Un homme assez désintéressé dans la question dit qu'il n'y a
-que les Autrichiens qui se soient vraiment bien battus; les Prussiens
-médiocrement et les Danois comme des conscrits.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; j'espère que le rhumatisme dont vous vous
-plaigniez aura cédé aux premiers rayons de soleil.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Paris, 24 mars 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Le quinzième volume de la _Correspondance de Napoléon_ est imprimé, mais
-il n'a pas encore paru. Vous savez, je crois, que je ne fais plus partie
-de la commission. On m'a fait demander _sub rosa_ si je voudrais être de
-la seconde commission présidée par le prince. J'ai remercié. C'était
-déjà assez désagréable avec le maréchal; ce doit être encore bien pis
-avec un prince; en outre, il est probable que la besogne que fera cette
-seconde commission sera fort suspecte, et je ne me soucie pas d'en
-partager la responsabilité.
-
-On devient de plus en plus capucin au Sénat et partout. Vous ne sauriez
-croire les murmures qui ont accueilli M. Delangle lorsqu'il a osé dire
-que Renan n'avait pas parlé de Jésus-Christ d'une manière
-irrespectueuse.
-
-Ce soir, on disait que Düppel avait été pris et l'île d'Alsen aussi, et
-l'armée danoise détruite. J'en doute un peu, mais cela arrivera. M. de
-Metternich dit ici assez publiquement que l'Autriche ne s'est mêlée de
-l'affaire que parce qu'il fallait empêcher les petits princes de la
-confédération de se réunir et de faire quelque bêtise une fois qu'ils
-auraient eu une armée.
-
-Il me semble qu'il y a en Angleterre une assez forte irritation contre
-la partialité de la reine pour les Prussiens. Est-il vrai qu'un certain
-nombre de membres du Parlement se sont abstenus de voter l'autre jour
-dans l'affaire Stanfeld, pour ne pas mettre le cabinet en déconfiture?
-
-On raconte une jolie histoire du ministre de Prusse, qui s'est excusé de
-n'avoir pas bu à la santé du roi de Danemark en disant qu'il avait pris
-médecine ce jour-là.
-
-Hier, j'ai dîné chez la duchesse de Bassano et j'ai mangé des petits
-pois d'Alger. C'était fort mauvais.
-
-Je crains bien quelque nouvelle sottise de Garibaldi. On prétend qu'on
-lui prépare une ovation magnifique en Angleterre. Est-ce qu'il n'y a pas
-quelque journal sensé qui fasse justice de ce cerveau brûlé?
-
-Je n'ose faire de projet pour ce printemps. Je suis en assez piètre état
-de santé et je ne sais trop comment je serai dans un mois; mais, si je
-ne suis pas trop mal, j'irai vous voir lorsqu'il n'y aura plus trop de
-dîners.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; rappelez-moi au souvenir de nos amis.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Paris, 1er avril 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Il paraît que l'archiduc hésite au dernier moment. Les uns disent que
-l'archiduchesse en est la cause; d'autres la rapportent à notre
-saint-père le pape, très mécontent, dit-on, du général Bazaine, qui
-n'est pas si facile que son prédécesseur le maréchal Forey, et qui, pour
-cette raison, a été excommunié par l'archevêque de Mexico, dont il n'a
-pas voulu suivre les avis.
-
-Vous aurez de la peine, je crois, à empêcher Garibaldi de faire des
-sottises. Elles lui sont aussi naturelles qu'à un pommier de porter des
-pommes. Il me semble que sa visite ne doit pas être des plus agréables
-aux ministres en ce moment.
-
-Personne ne croit ici que les affaires du Danemark puissent s'arranger
-avant que M. de Bismark ait obtenu les succès militaires qu'il cherche
-et avec lesquels il espère jeter de la poudre aux yeux à la Chambre des
-députés. En attendant, on continue à se tuer dans le Jutland et autour
-de Düppel. Je n'ai jamais vu de guerre si bête et si vilaine, et on
-assure que ni d'un côté ni de l'autre l'héroïsme n'est bien
-considérable.
-
-Je n'ai pas entendu dire qu'il fût question ici d'un changement de
-ministres. Ce n'est pas qu'on ne pût très facilement trouver moyen d'en
-remplacer trois ou quatre, mais le maître n'aime pas les visages
-nouveaux. Il a tort, il faudrait en trouver par le temps qui court. Ce
-qu'il faut éviter par-dessus tout en France, c'est l'ennui, et il y a
-des gens bien ennuyeux dans le cabinet.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne dînez pas trop bien. Je
-suis condamné à un régime d'ermite, et je m'offense de voir les autres
-bien manger.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Paris, 13 avril 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Comment expliquez-vous l'enthousiasme des Anglais pour Garibaldi?
-Est-ce, comme on le croit ici, pour faire compensation à l'affaire
-Stanfeld et montrer que, si on n'aime pas les assassins, on aime les
-tapageurs? On a mis dans les journaux français que Garibaldi n'avait
-rien eu de plus pressé que de voir Mazzini et de l'embrasser. Si le fait
-est faux, comme je le crois, il ne serait pas mal de le démentir, dans
-l'intérêt de la France, de l'Angleterre et de l'Italie. _Intelligenti
-pauca._
-
-On se perd en conjectures sur la visite de lord Clarendon. Par
-parenthèse, je dîne demain avec lui chez lord Cowley. On dit qu'il vient
-pour recimenter une nouvelle alliance intime. Cela me semble fort
-douteux. Il me paraît probable que nous soutiendrons, dans la conférence
-de Londres, l'opinion des commissaires anglais, mais avec une certaine
-réserve. Vous savez que nous avons un pied dans la révolution, et que
-nous prenons toutes les affaires au point de vue théorique, tandis que
-vous ne considérez (et très sagement, je crois,) que le fait du moment
-au point de vue pratique et de votre intérêt personnel.
-
-La peur de la guerre paraît se dissiper un peu. La fin des lambineries
-de l'archiduc a produit un assez bon effet, mais nous sommes malades à
-l'intérieur. Vous savez ce que deviennent les Français quand ils ne sont
-pas gouvernés. Or, à l'intérieur, nous ne sommes pas gouvernés. Les
-préfets ne reçoivent pas de direction. Les uns se font capucins, parce
-qu'ils croient faire ainsi leur cour; d'autres inclinent vers le
-libéralisme outré, parce qu'ils s'imaginent que l'avenir est là. La
-plupart font les morts pour demeurer bien avec tout le monde. En
-attendant, le socialisme fait des progrès et la bourgeoisie, qui ne se
-souvient plus de 1848, est de l'opposition et aide à scier la branche
-sur laquelle elle est assiégée. Tout cela est fort triste et nous
-présage de mauvais jours.
-
-Il y a longtemps que, pour vous détourner d'une résolution trop
-juvénile, selon ma manière de voir, je vous disais qu'excepté en
-Angleterre, personne n'était sûr de conserver ce qu'il possède.
-
-Depuis quelque temps, je suis obsédé par l'idée de la misère dans ma
-vieillesse. Ce n'est pas que j'aie besoin de grand'chose; mais encore
-faut-il pouvoir vivre. Demandez à M. Heath, ou à quelque savant homme en
-matière de finances, quel serait le moyen de placer de l'argent en
-viager d'une manière parfaitement sûre, et quel est l'intérêt que l'on
-donne à un jeune homme de soixante ans. Je ne vous dis pas pour qui, ne
-le dites pas non plus. Nous en reparlerons.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je suis toujours souffrant et oppressé.
-
-
-
-
-X
-
-
-Paris, 20 avril 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Mille remercîments du papier que vous m'avez envoyé, mais je suis trop
-bête pour comprendre tout. C'est encore une chose dont nous aurons à
-reparler. Le jeune homme de soixante ans me charge de vous remercier
-_toto corde_, mais il espère qu'un monde meilleur le recevra avant la
-débâcle qu'il craint. En temps de famine, vous seriez un de ceux à qui
-il demanderait avec confiance un morceau de bœuf salé.
-
-Il me semble qu'il y a pour le moment beaucoup d'accord entre les
-gouvernements de France et d'Angleterre, ce dont je me réjouis. _Le
-Moniteur_ a un entrefilet pour dire que notre cabinet n'a fait aucune
-observation au sujet de Garibaldi. C'est une bonne chose. Lord Clarendon
-a été très choyé ici et a généralement plu.
-
-Si vous avez contribué à faire reprendre à Garibaldi le chemin de
-Caprera, et à lui faire faire une visite à M. d'Azeglio, vous avez fait
-pour le mieux. Après l'aristocratie, il serait tombé entre les pattes de
-la démocratie, et, n'ayant plus personne pour le surveiller et le
-seriner, il aurait dit _delle grosse_. Il est fâcheux qu'il ait vu
-Mazzini et Stanfeld, dont l'affaire est plus mauvaise qu'on ne croit.
-Mais il y a, entre tous les gens de révolution, un trait d'union qui
-rapproche les coquins des niais vertueux. Cela n'empêche pas que l'on
-n'ait vu ici avec grande surprise lord Palmerston donner à dîner à un
-homme qui avait cherché à allumer une guerre européenne, qui avait
-débauché des soldats et pris les armes contre son gouvernement.
-Garibaldi lui a rendu un mauvais service en le remerciant de la conduite
-de la marine anglaise lors de l'invasion de la Sicile. Je ne pense pas
-que ce soit un bon point pour lord Palmerston dans la diplomatie
-européenne. Mais vous êtes insulaire, et, malgré leur héroïsme, les
-Prussiens n'iront pas vous chercher querelle pour cela.
-
-J'espérais que les Danois tiendraient plus longtemps. La prise de Düppel
-va donner au roi de Prusse et à M. de Bismark une prépotence
-extraordinaire, et je crois qu'ils feront quelque sottise. L'empereur
-d'Autriche a été plus modeste. Il n'a pas voulu d'entrée triomphale pour
-des canons danois amenés à Vienne, et il les a fait mettre sans
-cérémonie dans un coin de ses écuries.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons ici un temps magnifique; cependant
-je ne m'en porte guère mieux. On nous menace d'une session très longue.
-Je crains qu'elle ne dure tout le mois prochain. Thiers et ses amis se
-préparent à foudroyer le budget de leur éloquence.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Paris, 24 avril 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je croyais que nous avions le privilège d'être plus fous que les autres
-peuples, mais cette année les Anglais ont l'avantage. Chasser M.
-Stanfeld, qui est ami de Mazzini, fêter Garibaldi, qui dit que Mazzini
-est son maître, _e sempre bene_. La visite du prince de Galles aurait
-probablement bien étonné M. Pitt et même M. Fox. Le discours de M.
-Gladstone au Parlement m'a paru une de ces comédies que l'on ne joue pas
-sur les grands théâtres. Tout cela me semble vraiment honteux.
-
-Si l'aristocratie anglaise a fait tant de frais pour que Garibaldi ne se
-compromît pas avec les radicaux, quel résultat a-t-elle obtenu? Il a dit
-qu'il était l'élève de Mazzini. Il a remercié lord Palmerston de l'avoir
-laissé débarquer en Sicile; il a reçu un drapeau avec l'inscription:
-_Rome et Venise_, outre l'argent. Croyez-vous qu'il en eût fait
-davantage avec les radicaux?
-
-Comment les ministres étrangers prendront-ils la chose? Il me semble
-certain que tous les gouvernements de l'Europe regardent l'Angleterre
-comme le boute-feu de la Révolution, et, lorsqu'elle demandera pour le
-Danemark l'exécution des traités, pour la Pologne les conventions de
-1815, qui ne lui rira au nez?
-
-J'ai vu une lettre d'une personne qui voit souvent la reine et qui la
-dit furieuse. On lui prête ce mot qu'elle ne croyait pas qu'elle pût
-être jamais honteuse d'être la reine des Anglais, comme elle l'est à
-présent.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Paris, 1er mai 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous êtes indulgent pour Garibaldi: il est vrai qu'il n'a rien dit de
-l'empereur, mais il a promis la république à la France; il s'est reconnu
-pour élève de Mazzini, enfin il a fraternisé avec Ledru-Rollin. Or
-Ledru-Rollin n'est pas exilé depuis le coup d'État du 2 décembre. C'est
-sous la République qu'il a conspiré, et par la République qu'il a été
-condamné.
-
-Vous dites que Garibaldi n'a pas été condamné ni même poursuivi. Cela
-est très vrai, mais ne prouve qu'une chose, la faiblesse du gouvernement
-italien. Cela ne diminue en aucune façon la culpabilité de l'auteur de
-l'expédition qui a fini par la fusillade d'Aspromonte. Je ne crois pas
-que ce soit le dernier mot de Garibaldi, qui me paraît homme à vouloir
-mourir _coi scarpi_, comme on dit en Corse, et je crains fort que, d'ici
-à peu de temps, il ne fasse des siennes.
-
-L'effet produit par vos ovations en Europe n'a pas été heureux, et vous
-verrez les Allemands travailler et peut-être réussir à faire une
-nouvelle coalition dont l'Italie pourra se ressentir. Un de mes amis qui
-arrive de Vienne me dit qu'ils ont tous la tête perdue de leur grande
-victoire de soixante mille hommes contre quinze mille. J'espère que leur
-enthousiasme leur fera faire quelque sottise.
-
-Ici, les choses ne vont pas trop bien, l'intérieur n'a pas de direction;
-on maintient des préfets compromis ou incapables, on laisse les
-cléricaux, les carlistes et même les rouges faire de la propagande. Il
-n'y a pas de système. Il faudrait ou résister énergiquement, ou bien
-faire à temps quelques concessions utiles, mais on attend et on ne fait
-rien.
-
-Les lettres de Napoléon à Joséphine que nous avons vues il y a quelques
-années, avec une très jolie femme, ont été vendues à Feuillet de Conches
-pour 3,000 francs; elle nous en demandait 8,000. Je ne trouve pas que ce
-soit trop cher, vu le prix des autographes à présent.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Paris, 16 mai 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-La session finit un peu mieux qu'on ne l'espérait. M. Rouher a pris de
-l'assurance et a fait des progrès très notables. Thiers a perdu beaucoup
-de son prestige. C'est toujours le même art et la même facilité
-d'élocution, mais point d'idées politiques, et, au fond, de petites
-passions mesquines. Il a parlé contre l'expédition du Mexique et a
-conclu en proposant de traiter avec Juarez, qui est à tous les diables.
-Il vient de parler contre le budget, qu'il trouve trop considérable, et
-a parlé pendant trois heures et demie. Mais il ne trouve pas qu'on
-dépense assez pour la guerre, pas assez pour la marine; il approuve les
-augmentations des traitements; enfin il conclut en disant qu'on a trop
-dépensé pour la préfecture de Marseille, et, sur le total, il se trompe
-de sept millions. Les nouveaux députés se moquent un peu de lui, et il
-paraît, au fond, assez mécontent de lui-même.
-
-On nous dit que, aussitôt après la session, il y aura quelques
-mouvements ministériels. Le ministre de l'intérieur sera changé, cela
-paraît sûr, mais quel parti l'emportera dans le cabinet? C'est ce que
-personne ne peut dire et ce que le grand faiseur lui-même ne sait
-peut-être pas encore à présent.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; on me dit que vous allez parfaitement bien, ce
-qui me réjouit fort.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Paris, 27 mai 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Notre session tire à sa fin: on pense qu'on nous donnera mercredi
-prochain la clef des champs. De ce côté-là donc, pas de difficultés;
-mais, du côté de mes poumons, il y en a d'assez graves. Je suis toujours
-comme un poisson hors de l'eau, et je n'ose pas trop me mettre en route.
-Joignez à cela le _risque_ d'une invitation à Fontainebleau, quoique,
-entre nous, il me semble que je suis un peu en disgrâce. La semaine
-prochaine, en tout cas, je prendrai mon grand parti, et, si je puis
-aller vous voir, j'écrirai à M. Poole de me faire des habits dignes de
-votre compagnie.
-
-Le faubourg Saint-Germain est dans un paroxysme de fureur du brevet de
-duc de Montmorency envoyé au duc de Périgord. Il est le fils du duc de
-Valençay (fils de madame de Dino-Talleyrand) et de mademoiselle de
-Montmorency, sa première femme. Mais il y a des collatéraux, des
-Montmorency, des Luxembourg, des Laval, etc., qui réclament et crient
-comme des brûlés. Pour moi, il me semble que quiconque aime les cerises
-de Montmorency a des droits à un duché éteint.
-
-Ce soir, on disait qu'on allait faire un duc de X... et un duc de Z...,
-deux titres éteints, le premier fort antique, et l'autre du premier
-empire. Tous ces ducs nouveaux sont des jeunes gens qui ne brillent ni
-par l'intelligence ni par la vertu; mais il y a dans l'atmosphère des
-cours quelque chose qui attire les niais et leur procure une bonne
-réception.
-
-Je suis un peu inquiet de la santé de la comtesse de Montijo. Elle ne
-viendra pas en France cette année, et il se pourrait bien que j'allasse
-lui faire une petite visite à Madrid. Que diriez-vous d'une course de ce
-côté? Mais il ne faudrait pas y aller avant la fin de septembre, de peur
-de fondre en route. Je vous mènerais à l'Escurial, où nous verrions
-quantité de manuscrits et de bouquins curieux. On va en chemin de fer
-presque toute la route depuis Bayonne; cependant il y a encore une
-lacune de quelques heures, mais ce n'est pas grand'chose.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi vite de vos nouvelles.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Paris, 3 juin 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis chargé par madame de Montijo--qui s'obstine à vous appeler
-Panucci--de vous offrir le vivre et le couvert pendant votre visite à
-Madrid. Elle dit que, le 1er octobre, on ira d'une traite en chemin de
-fer de Bayonne à Madrid.
-
-Le prince impérial a été un peu malade de quelque chose comme la
-rougeole. Il est assez bien à présent, à ce qu'on vient de me dire. Je
-ne crois pas même que ç'ait été la rougeole; mais une de ces petites
-éruptions comme les enfants en ont souvent.
-
-Le pape est, m'assure-t-on, dans un très mauvais état. Il se force pour
-montrer qu'il n'est pas malade, et, à force de faire le brave, il finira
-par s'en aller. On ne lui donne pas six mois de vie. Il a les jambes
-enflées et toujours en suppuration, et, à soixante-dix-sept ans, c'est
-peu rassurant. En trouvera-t-on un pire? Je ne le crois pas.
-
-On paraît croire ici que la question du Danemark n'est pas près de se
-dénouer. Ce qui est assez drôle, c'est que cette grosse bêtise du vote
-des provinces en litige a fait de nombreux prosélytes en Allemagne, où
-la France et l'empereur sont maintenant assez populaires. Je voudrais
-qu'on introduisît en Autriche cette manière de faire voter les gouvernés
-sur les gouvernants. Nous aurions un spectacle assez drôle. Au fait, la
-Révolution fait des progrès effrayants partout. Il n'y a guère que votre
-île de brouillards qui n'en soit pas menacée.
-
-La révolte des tribus arabes tire à sa fin. Ils ont fait la faute de
-faire leur levée de boucliers avant leur récolte, ce qui les oblige à
-manger leurs troupeaux pour les empêcher de mourir de faim. Il y a aussi
-d'assez bonnes nouvelles du Mexique. On dit qu'on forme en Autriche un
-assez bon corps de volontaires pour le nouvel empereur.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt j'espère. Mettez-moi toujours aux
-pieds de vos belles dames.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Paris, 7 juin 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-M. Frémy, que vous connaissez, est venu hier, de la part de
-l'impératrice, me dire qu'elle voulait que j'allasse à Fontainebleau le
-13 de ce mois. Je l'ai prié de dire à Sa Majesté que j'étais très peu
-propre à faire l'ornement de sa cour dans l'état de débine où je me
-trouvais; que, de plus, j'étais attendu à Londres et que toutes mes
-dispositions étaient faites pour ce voyage. Aujourd'hui, je suis allé
-voir Frémy, qui m'a dit, de la part de Sa Majesté, que je n'avais rien à
-faire à Londres; que le climat ne me valait rien, et qu'elle comptait
-sur moi le 13.
-
-Vous comprenez que je ne puis répliquer. Me voilà donc pour une semaine
-au moins à Fontainebleau. Si vous êtes à Londres encore, j'irai vous
-trouver en quittant Leurs Majestés. Je n'ai pas besoin de vous dire
-combien ce retard me contrarie, mais le moyen de refuser?
-
-Je suis parfaitement résolu à m'excuser si, selon son usage, Sa Majesté
-m'invite à prolonger mon séjour. Alors j'aurai fait preuve de bonne
-volonté et j'aurai le droit de résister. Maintenant ce n'est pas
-possible. Vous avez en ce moment la meilleure partie de moi-même sous
-votre toit, je veux dire mon habit et mes culottes. Dans le cas où vous
-auriez un ami assez bête pour se charger de m'apporter ledit habit
-(l'habit et le gilet seulement), et si cet ami partait avant le 12 de ce
-mois, j'en paraîtrais plus beau devant mes hôtes augustes. Cependant ne
-vous donnez aucune peine pour cela. Mon habit numéro deux est encore
-mettable, et il y en aura de plus vieux, selon toute apparence. Il est
-donc bien entendu que vous payerez M. Poole, que vous me ferez crédit,
-et que vous me répondrez de mes culottes devant Dieu et devant les
-hommes; enfin que, si une occasion facile et imprévue se présentait,
-vous m'enverriez l'habit et le gilet avant le 12 juin. Selon toutes les
-probabilités, je pourrai être à Londres pour ma fête, qui est le 25 de
-ce mois.
-
-A ce propos, je vous dirai que le chemin de fer de Bayonne à Madrid sera
-ouvert, non pas le 1er octobre, comme on me l'avait dit, mais le 15
-juillet.
-
-Aller à Madrid le 15 juillet, c'est, quand on n'est pas incombustible,
-une affaire un peu grave. Je sais que nous serions à Carabanchel, où il
-y a un peu d'air; mais le mauvais côté de l'affaire est qu'on ne peut
-rien voir, ni taureaux, ni opéra ni manuscrits. Tout le monde est en
-vacances. Il vaudrait mieux, à mon avis, partir vers le milieu de
-septembre, ou au commencement d'octobre. Le mois de novembre est encore
-très beau à Madrid, seulement il ne faut pas sortir sans un paletot
-qu'on porte sur le bras pendant le jour, mais qu'il faut endosser dès
-que le soleil se couche.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous ai dit que j'avais retrouvé dans ma
-cave du vin de Porto vraiment sublime; le docteur Maure y fait des
-brèches notables, mais il en restera toujours une ou deux bouteilles
-pour Votre Seigneurie.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Fontainebleau, 13 juin 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Le premier mot de l'impératrice en me voyant a été pour me demander de
-vos nouvelles; puis si vous aimeriez à venir ici. J'ai répondu du
-plaisir que vous auriez, mais j'ai dit que je ne savais pas si vous
-étiez libre en cette saison; de tout quoi je ne perds pas un moment pour
-vous donner avis.
-
-Répondez suivant votre cœur, pourvu que votre lettre soit montrable. Il
-y a ici Nigra, Sormani et un attaché italien dont je ne sais pas le nom,
-la princesse Murat, les deux princesses filles du prince de Canino,
-madame de Rayneval, madame de Lourmel, madame Przedzewska et cinq ou six
-autres fort belles. La semaine prochaine sera le tour des Allemands, à
-ce que je crois.
-
-L'empereur, la semaine passée, est tombé dans la pièce d'eau après
-dîner, coiffé par le bateau qui s'était retourné. Il n'y avait
-absolument personne sur la pièce d'eau. Comme il est toujours homme de
-sang-froid, il a plongé pour se débarrasser du bateau et a regagné
-tranquillement la berge à la nage.
-
-Je vous quitte pour mettre mes culottes, j'espère que vous avez payé
-celles de Poole.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Fontainebleau, 22 juin 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis encore dans la plus grande incertitude sur ce que je ferai, ou
-plutôt sur ce que je pourrai faire. Selon leur habitude, Leurs Majestés
-ne nous ont encore rien dit de positif, mais on nous annonce qu'on nous
-retiendra jusqu'à samedi soir. Je réclamerais ma liberté pour demain
-sans deux considérations graves.
-
-La première, que l'empereur m'a demandé un travail que je n'ai pas
-encore terminé et que je voudrais lui remettre avant de partir. Vous
-devinez de quoi il s'agit, c'est une révision d'épreuves que je ne puis
-emporter avec moi.
-
-La seconde considération est que je suis toujours très souffrant. Je
-suis si mal à mon aise, que je ne sais si j'oserais me mettre en route.
-
-La vie qu'on mène ici est horriblement fatigante, bien que j'évite de
-faire des promenades et que je me retire dans ma chambre de bonne heure,
-et que je ne boive guère que de l'eau. Je tousse toutes les nuits au
-lieu de dormir. Bien des choses que je vous raconterai me donnent encore
-du tracas et me font faire du mauvais sang. Cependant je ferai de mon
-mieux. Avant samedi, vous recevrez de mes nouvelles. Si je puis être à
-Londres ce jour-là, je partirai; mais cela est fort douteux: le docteur
-me conseille de rester enfermé chez moi à Paris trois ou quatre jours
-sans parler, sans remuer, jusqu'à ce que cette toux, qui me fatigue
-tant, ait disparu. Enfin j'espère que, quoi qu'il arrive, je serai au
-British Museum avant la fin du mois.
-
-J'ai fait votre commission auprès du prince impérial, qui m'a chargé de
-vous dire qu'il ne vous oubliait pas, et qu'il espérait bien vous
-revoir. Je suis également chargé de force compliments pour vous par deux
-dames que vous connaissez et avec qui vous avez fait la fameuse campagne
-de la Rune.
-
-Les élections aux conseils généraux sont assez bonnes; cependant il y a
-un certain nombre d'orléanistes qui ont été nommés.
-
-J'ai eu avec _quelqu'un_ une grande conversation au sujet du clergé.
-Vous en auriez été content; malheureusement, parler et agir sont deux.
-
-Le temps se remet un peu, cependant les soirées sont toujours très
-fraîches; en outre, Fontainebleau est fort humide.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; vous aurez sous peu un mot de moi.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Paris, 27 juin 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-L'impératrice, l'empereur et le prince impérial m'ont chargé tous les
-trois et à différentes reprises, surtout _in extremis_, je veux dire au
-moment de la séparation définitive, de tous leurs compliments pour vous.
-Autant m'en ont dit madame de Rayneval et madame de Lourmel. Cette
-dernière vous envoie son portrait. Est-ce assez tendre?
-
-Ce que vous me dites du ministère anglais confirme ce qui m'a été dit
-par mon hôte. Vous ne verrez probablement pas lord Palmerston ministre,
-la reine ne veut pas.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous écrirai un mot demain soir.
-
-
-
-
-XX
-
-
-Paris, 5 août 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Mon odyssée n'a pas été des plus tragiques. La mer était unie comme une
-glace, et trois dames seulement ont dégobillé; une vingtaine ont passé
-du rose au blanc verdâtre, et, quant à moi, j'ai fumé fort
-tranquillement. Mais le diable, qui me persécute, comme il fait pour
-tous ceux qui sont bien notés là-haut, a fait en sorte qu'entre Boulogne
-et Rue, le piston de notre locomotive a refusé de fonctionner. Nous
-l'avons raccommodé. Au bout de dix minutes, il s'est redérangé. Nous
-étions sous un soleil ardent sans le moindre abri, avec la perspective
-de recevoir dans le derrière le train parti de Boulogne après nous. Cela
-a duré une heure et demie. Puis est arrivée une locomotive secourable
-qui nous a poussés gentiment par derrière jusqu'à Rue, où nous avons pu
-nous débarrasser de la locomotive inutile, et en prendre une qui nous a
-menés si grand train, que nous n'avons été que d'une heure en retard.
-J'ai, pendant ce temps-là, regretté plus d'une fois de n'avoir pas mis
-dans ma poche quelques sandwiches de cet excellent bœuf salé que j'avais
-laissé au British Museum.
-
-Dans l'absence du _maître_, les domestiques font des bêtises. Pendant
-que César est à Vichy, le ministre de l'intérieur en fait _delle
-grosse_. Vous savez ou vous ne savez pas que, depuis un certain décret
-de la République, les journaux ne peuvent pas rendre compte des débats
-d'un procès de presse. Ils ne peuvent que publier l'arrêt et le
-considérant. Or _le Moniteur_, qui se fait dans l'officine du ministre
-de l'intérieur, s'est avisé l'autre jour de publier les débats d'un
-procès de presse. Il a été aussitôt cité au parquet. Cela fait grand
-scandale, à ce que je vois par les journaux, et montre quelles espèces
-de niais sont chargés des détails.
-
-J'ai trouvé ici une lettre de Vienne où l'on paraît avoir pour les
-Prussiens la même tendresse que les rats portent aux chats. Vous aurez
-vu le discours de M. de Beust à la Chambre saxonne. Cela est très
-divertissant et ne promet pas pour trop tôt le grand _teutonique
-Verein_.
-
-Madame de Montijo va mieux, à ce qu'elle dit, et vous attend à
-Carabanchel cet automne. Elle commence à mieux écrire votre nom, car
-elle vous nomme Pañisi au lieu de Panucci. Mais le _z_ toscan est une
-pierre d'achoppement terrible pour une bouche castillane.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-vous pour loi
-d'aller tous les jours chez Brooks[1] à pied. Mettez-moi à ceux de lady
-Holland.
-
- [1] Le Club libéral dans Saint-James's.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Paris, 10 août 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai trouvé M. Fould en assez bonne santé, se préparant, après les
-fêtes, à aller présider le conseil général et à se reposer un peu à
-Tarbes. Il me charge de tous ses compliments pour vous et M. Gladstone.
-Il est dans ce moment en grande faveur, ce me semble, auprès de
-_monsieur_ et _madame_, occupé d'ailleurs à rapprocher des collègues qui
-ne s'aiment guère et qui ne s'aimeront jamais. Suivant toute apparence,
-cela finira par un replâtrage qui durera Dieu sait combien de temps.
-
-Vous aurez peut-être su que, il y a peu de jours, on a donné à Rome une
-nouvelle édition de l'affaire Mortara. C'est un petit juif nommé Cohen,
-âgé de neuf ans, qu'on a baptisé malgré ses parents. On aurait dû les
-brûler vifs: on s'est contenté de les envoyer promener. Il paraît que
-cela a fait un mauvais effet parmi nos officiers, qui ont lu, presque
-tous, les œuvres impies de M. de Voltaire.
-
-On me dit que Leurs Majestés n'iront pas cette année à Biarritz, je ne
-sais pas encore le pourquoi.
-
-On craint quelque tapage à Madrid. Prim s'est ruiné, et cherche à se
-refaire coûte que coûte. Olozaga et lui ne sont pas délicats sur les
-moyens à employer. On a découvert une conspiration dans un régiment et
-on s'attend à en trouver d'autres.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi de vos nouvelles.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Paris, 22 août 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je voulais donner ma lettre à M. Taylor[2], mais je crains qu'il ne soit
-parti. Je lui ai fait voir la Bibliothèque et lui ai donné des billets
-pour les Lions. Il vous dira les bêtises de Labrouste à la Bibliothèque.
-On n'avance guère. La grande salle cependant est presque terminée;
-l'architecte a eu le bon esprit de vous piller, mais ailleurs il a voulu
-perfectionner, et il s'est grossièrement fourvoyé. A chaque salle, il y
-a des marches à monter, ce qui indique peu d'intelligence des besoins
-d'une bibliothèque. Il y a des armoires trop hautes et des crémaillères
-insensées. D'ailleurs, on continue le catalogue lentement et dans les
-vieux errements.
-
- [2] M. Taylor était un ami de M. Panizzi.
-
-Je suis allé vendredi à Saint-Cloud. On y dansait, mais fort tristement.
-L'impératrice avait les yeux gros. Elle venait d'apprendre la mort de la
-princesse Czartoriska, fille de la reine Christine. L'empereur voulait
-décommander le bal. Le roi a dit qu'il ne fallait pas faire cette peine
-aux dames. Madame de Lourmel et madame de Rayneval m'ont fort demandé de
-vos nouvelles. Madame de Lourmel s'attendait à recevoir votre portrait
-en échange du sien: voyez ce qu'il vous convient de faire. J'ai demandé
-quand on allait à Biarritz; mais la question était inconvenante, à ce
-qu'il m'a semblé. Il paraît que rien n'est encore décidé. Peut-être
-n'ira-t-on pas. Si on n'y va pas, c'est sans doute qu'on ira autre part;
-car vous savez que l'impératrice ne peut souffrir Saint-Cloud. Je ne
-serais pas surpris qu'on méditât quelque voyage, mais où? _Chi lo sa?_
-
-Je ne doute pas qu'il n'y ait prochainement du tapage en Espagne. Le
-ministère est faible et n'a pas de généraux. On dit que le ministre de
-la guerre est une créature d'O'Donnell. Les Concha sont peu
-bienveillants pour le cabinet actuel. D'autre part, les progressistes
-ont pour chefs deux hommes qui ne manquent pas de talent, mais qui
-manquent absolument de scrupules, Prim et Olozaga. Il ne serait pas
-impossible qu'on profitât de notre présence à Madrid pour nous donner le
-spectacle d'un pronunciamiento. La chose est assez drôle et vaut la
-peine d'être vue. J'espère que cela vous décidera à venir.
-
-Parmi le petit nombre de bipèdes qui sont encore à Paris, on fait
-beaucoup de conjectures sur le voyage du prince Humbert. Il y a des gens
-qui disent qu'il vient pour la princesse *** et que le pape payera la
-dot de la mariée. Je ne crois pas à cela, mais vous savez que je suis
-sceptique.
-
-Ce qui me semble certain et qui doit, avoir donné naissance à ce
-_canard_, c'est qu'on n'est pas content de Sa Sainteté. Montebello, qui
-est venu ici, en a conté de toutes les couleurs et dit qu'on lui fait
-faire un métier peu de son goût. Cette conversion du petit Cohen a mis
-l'armée de très mauvaise humeur et a fait aussi, je crois, quelque
-impression en haut lieu.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. On s'attend à ce que M. de Bismark jette sa
-Chambre par la fenêtre. La Prusse et l'Autriche sont fort aigres l'une
-pour l'autre et les petits États très irrités; mais tout avorte chez ces
-gens-là. Si la France et l'Angleterre étaient bien unies, elles
-pêcheraient de beaux poissons dans cette eau trouble.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Paris, 5 septembre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Pendant que vous êtes en villégiature, je tousse et j'étouffe. Il faut
-absolument qu'on me donne une maison de campagne au bord du Nil, si l'on
-veut que je vive. Mes contemporains devraient bien se cotiser pour me
-faire cette galanterie.
-
-Vous m'avez fait rire avec votre indignation aristocratique, contre la
-possibilité d'une mésalliance dans la maison de Savoie. Je vous ai dit
-que je n'y croyais pas alors, et j'y crois encore moins aujourd'hui,
-mais en ma qualité de plébéien, je ne trouverais pas la chose si
-terrible; je la trouverais même très avantageuse à ladite maison, si à
-de beaux yeux, et à une peau qui doit être fort douce, se joignait la
-dot que vous savez. Cela vaudrait la peine d'épouser une négresse.
-
-Tout le monde croit qu'il va y avoir une insurrection à Madrid très
-prochainement, et peut-être une révolution. En Espagne, on n'obéit qu'à
-une grande épée, et il n'y en a pas dans le cabinet Mon. Elles ne
-manquent pas en dehors. Il y a O'Donnell, Narvaez, les deux Concha et
-Espartero. Le ministre actuel de la guerre est un pauvre hère, créature
-d'O'Donnell, mais qui par lui-même ne peut rien. Si Prim et les
-progressistes, qui ont fait, comme il semble, de nombreuses recrues
-essayent d'un pronunciamiento, il est possible que le cabinet aille à
-tous les diables et l'innocente Isabelle en même temps. Il y a à Madrid
-plus de vingt mille Français, artisans, industriels ou réfugiés, qui, un
-jour d'émeute, fournissent des professeurs de barricades très habiles,
-ainsi qu'on a pu le voir dans la dernière révolution. C'est à quoi
-aboutissent souvent les efforts pour faciliter les communications
-internationales. Chacun prend les maladies de son voisin.
-
-Tout cela ne devrait pas vous empêcher d'aller avec moi en Espagne. Les
-étrangers n'ont rien à craindre dans ces occasions-là; ils voient les
-choses de près et se forment l'esprit et le cœur.
-
-Je crois que M. Fould aura fort affaire pour remettre ensemble des
-collègues fort désunis. Quel parti prendra-t-on pour la session
-prochaine, résistance ou concession; c'est ce que personne encore ne
-sait au juste, peut-être même celui qui décide en dernier ressort.
-
-Les derniers discours de lord Palmerston me paraissent séniles. _Solve
-senescentem!_ Cela ressemble aux dernières années de Louis-Philippe,
-lorsqu'il érigeait ses faiblesses en théorie gouvernementale. On dit que
-lord Russell a écrit de la bonne encre, de son encre particulière, aux
-Allemands; ce qui n'est pas probablement le moyen d'arranger les
-affaires de ce côté.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments. Pendant que vous
-êtes à la campagne, écrivez ou promenez-vous.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Paris, 20 septembre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-M. Childe, que je vous ai déjà présenté, vous expliquera pourquoi il
-s'est enfui de chez le roi Mausole. Il vous demandera sans doute votre
-recommandation auprès de sir Richard Maine. Comme il est observateur et
-grand voyageur, et qu'il tient à connaître à fond _what's that_, il
-voudrait bien voir, en compagnie de quelqu'un des plus solides
-policemen, les curiosités nocturnes de Londres, et constater l'utilité
-des casques.
-
-Adieu, je vous écrirai avant de partir.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Paris, 22 septembre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Que dites-vous du traité dont on vient de nous révéler l'existence? A en
-juger par la fureur des cléricaux, la chose leur déplaît
-extraordinairement. Le traité a plus d'un inconvénient, entre autres
-celui-ci; que ni la France ni l'Italie ne peuvent l'exécuter dans tous
-ses articles. Ce qu'il y a de bon, c'est que ce n'est autre chose au
-fond qu'une signification faite au saint-père d'avoir à faire sa malle.
-C'est ainsi que le parti prêtre le prend ici. La légation d'Italie
-prétend que la chose est fort bien vue de l'autre côté des monts.
-
-Cette affaire coïncidant avec le voyage de Schwalbach, on n'a pas manqué
-de dire: _Ergo propter hoc._--Je n'en crois rien. Le voyage tient plus
-probablement à des tracas intérieurs, très fâcheux, mais où la politique
-n'est pour rien. Vous savez la situation; ce qu'il y a de plus triste,
-c'est que les badauds se demandent ce qui a pu faire perdre patience à
-l'homme assurément le plus patient de ce siècle.
-
-X. est à Schwalbach; on dit qu'il va épouser mademoiselle ***, qui est
-un morceau un peu trop bon peut-être pour un garçon de son âge. On a le
-choix, en pareille position, de crever de bonheur en quelques mois, ou
-d'enrager à la fumée du rôti tout le reste de son existence.
-
-Tous les Espagnols que je vois me garantissent, non pas une émeute, mais
-une révolution bien complète, sous fort peu de temps. Narvaez paraît
-déterminé à pousser les choses à la dernière extrémité, et à rompre en
-visière avec tout le parti du progrès. Le retour de la reine Christine
-seul est un défi violent. Si Narvaez tient bien l'armée dans sa main, ce
-dont je doute, il peut comprimer la première émeute et ne succombera que
-par défaut d'argent, accident qui, d'ailleurs, est assez proche, à ce
-qu'il paraît. Mais l'armée est-elle loyale? Narvaez a-t-il encore
-l'énergie qu'il avait à Ardoz? Tout cela me semble plus que douteux.
-
-Le _Times_ a fait, l'autre jour, sur le Canada un article un peu bien
-lâche. Je trouve que le cabinet anglais en est venu au point où était
-arrivé Louis-Philippe sur la fin de son règne, de se vanter de sa
-couardise et de l'ériger en vertu. Il a grand tort, à mon avis; il ne
-faut jamais trop se rabaisser, de peur qu'on ne vous prenne au mot.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. J'ai loué une maison à Cannes pour cet hiver,
-mais vous ne vous en souciez pas.
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Paris, 2 octobre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Comment avez-vous trouvé votre Museum et sa docte poussière, en revenant
-de respirer l'air des champs les plus aristocratiques? Vous avez dû
-retrouver vos sensations d'écolier, lorsque vous rentriez au collège
-après les vacances.
-
-Je compte aller à Madrid et y rester jusqu'au milieu de novembre, puis
-m'en revenir à Cannes, où j'ai retenu mon ancienne maison, sans repasser
-par Paris, à moins, chose très improbable, qu'on ne me somme de revenir
-pour le 15 novembre. Je regrette un peu de manquer à mes habitudes et de
-ne pas fêter la sainte de ce jour; mais, d'un autre côté, j'ai besoin de
-prendre soin de mes poumons et le dernier séjour a été si triste, que je
-n'ai pas le goût de revoir les mêmes choses que vous savez.
-
-Dimanche dernier, je suis allé à Saint-Cloud déjeuner, après avoir
-assisté au saint sacrifice de la messe. On m'a demandé de vos nouvelles
-comme toujours. Le prince a mal à ses dents de sept ans. Il est,
-d'ailleurs, en très bonne condition, ne grandissant pas beaucoup, mais
-prenant des muscles. L'impératrice est un peu souffreteuse à Schwalbach,
-dont elle se trouve bien, quoiqu'elle ait toujours des vomissements
-comme avant son départ.
-
-Ce qu'on dit de contes et de bêtises au sujet de ce voyage est
-prodigieux. Ce qui l'est encore davantage, c'est que des gens sérieux et
-crus tels croient toutes ces bourdes qu'on débite. On parle entre autres
-d'une visite _of her Majesty_ à mademoiselle ***, pour la prier de ne
-plus demeurer à Montretout, attendu qu'on était affligé de voir sa
-maison des fenêtres de Saint-Cloud.
-
-Il paraît qu'il y a eu répression assez rude à Turin. Cent soixante
-personnes ont été tuées dont cinq soldats. Les rues sont droites, et les
-balles coniques vont loin. Il semble, d'ailleurs, que le ministère a été
-fort imprudent dans toute l'affaire et n'a rien fait pour éviter
-l'émeute en préparant un peu les esprits. A ce qu'il me semble, il n'y a
-que les exagérés des deux camps qui se plaignent du traité. Je crois
-qu'en l'exécutant de bonne foi, on rendra la place intenable pour le
-pape, qui, d'ailleurs, mourra probablement avant le terme fixé.
-
-Les changements ministériels qu'on attendait n'auront pas lieu. Drouyn
-de l'Huys a fait galamment le sacrifice de ses anciennes opinions, et il
-n'y a plus lieu de lui faire la guerre. Je ne sais quand la session
-commencera, probablement vers le mois de février. Elle s'annonce mieux
-que la précédente qui pourtant n'a pas été mauvaise. Thiers est devenu à
-peu près républicain, vraisemblablement parce qu'il espère être nommé
-président à son tour. Je le regarde comme enfourné dans une voie
-déplorable dont il ne sortira plus que par une catastrophe.
-
-Un certain M. X., très connu à Paris, a été surpris l'autre jour avec
-des gamins habillés les uns en femmes, les autres en abbés, il y en
-avait un en évêque. On dit qu'il a pris la fuite.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous écrirai encore une fois avant de me
-mettre en route.
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Madrid, casa de la Exma Sª condesa del Montijo, 11 octobre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Me voici à Madrid depuis quelques heures seulement et, ne pouvant
-dormir, je vous écris. Ce voyage, en vérité, n'est plus une grande
-fatigue comme autrefois. Plus de passeports et un chemin de fer assez
-bon qui vous mène de Bayonne ici en seize heures. Quand les employés
-sauront mieux leur métier, on pourra faire le trajet en dix heures.
-
-Au point de vue de la politique, les affaires sont meilleures vues de
-près que de loin. Le ministère Mon, qui était une coalition, est tombé
-devant une autre coalition. Le cabinet Narvaez a l'air assez solide, et
-sa vieille réputation d'énergie a fait de l'effet sur les
-ultra-progressistes tapageurs. Reste à savoir ce qu'il deviendra à
-l'user et comment il se conduira devant les Cortès. Il a deux mois pour
-s'y préparer, et on a ici comme en tout pays constitutionnel des
-recettes pour faire parler dans les élections la voix du peuple: _vox
-populi, vox Dei_. Narvaez flatte les journalistes et les gens qui aiment
-les places. C'est un assez bon moyen de réussir. De toute façon, je ne
-crois plus que je verrai un pronunciamiento de ma fenêtre.
-
-En quittant Paris, vendredi dernier, j'ai vu notre amie de Biarritz.
-J'ai eu une petite conversation de quatre heures, dont vous pouvez
-deviner le thème. Elle avait besoin de _sfogarsi_. Tout est fort triste,
-plus même que vous ne pouvez l'imaginer, mais n'en dites mot à personne.
-J'ai donné de bons conseils, je crois, tout en me rappelant le proverbe:
-«Ne pas mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce;» mais je ne sais trop
-si on les suivra.
-
-La comtesse est en meilleure santé que je ne m'attendais à la trouver.
-La campagne lui a fait grand bien et de toute manière elle est mieux que
-l'année passée. Elle vous regrette fort et vous accuse de n'être pas
-venu par suite de vos préjugés anglais contre l'Espagne. J'ai eu beau
-l'assurer que vous étiez souffreteux, elle dit qu'un changement d'air
-aussi radical vous aurait fait grand bien, et que l'air de Madrid, après
-celui de Carabanchel, est le plus propre à guérir les rhumatismes
-invétérés.
-
-Je n'ai fait que traverser Madrid, mais il m'a paru notablement embelli.
-Les boutiques sont très belles, beaucoup de maisons nouvelles, des
-arbres et de l'eau partout. Avec de l'eau et du soleil, on peut tout
-faire en ce pays-ci. Le changement qui m'a le plus frappé, c'est le
-costume des femmes, qui se francise de plus en plus. Or il est aussi
-impossible à une Espagnole de porter un chapeau qu'à une Française de se
-coiffer avec une mantille.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Vous ai-je dit, dans ma dernière lettre,
-qu'avec ce M. X., dont je vous parlais, la police avait attrapé M. Z.,
-non moins connu. Il y avait longtemps que je lui savais cette
-réputation-là. Comme il n'y avait pas de mineurs dans la réunion, il n'y
-a pas matière à procès; car nos lois ne sont nullement bibliques, comme
-vous savez; mais le scandale a été énorme. Notre ami le ministre avait
-reçu la veille M. Z. et était encore horrifié. Je lui ai dit qu'il
-prenait la chose trop au sérieux et qu'il ne fallait pas se plaindre de
-ceux qui s'abstiennent de nous faire concurrence.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-Madrid, 24 octobre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai reçu votre lettre et je vois avec plaisir que vous n'allez pas trop
-mal et que vous résistez aux premiers froids. Je voudrais vous en offrir
-autant, mais je me suis horriblement enrhumé dans cette diable de
-campagne de Carabanchel, où nous sommes retenus par des malades. Nous en
-sortons enfin dimanche prochain pour nous établir à Madrid, où je suis
-allé aujourd'hui pour me secouer un peu et voir le monde.
-
-La comtesse que vous avez vue à Biarritz a un érysipèle sur la figure.
-Vous savez qu'elle ne l'a pas médiocrement large, jugez ce que ce doit
-être à présent. Il n'y a pas de potiron qui l'égale.
-
-L'agitation des prochaines élections est grande en ce moment et on ne
-parle plus d'autre chose. Comme vous faites fi de la politique
-espagnole, je vous régalerai d'un cancan qui pourra vous intéresser.
-
-Il y a ici un Anglais, sir C..., lequel a pris pour femme une miss ***.
-Il paraît que, soit à cause de la différence d'âge (il est vieux et elle
-jeune), soit à cause d'une grande inégalité de proportions, le mariage
-n'a point été consommé, ou l'a été imparfaitement. Il y a quelque temps
-pourtant que lady C... s'excusait de ne pas aller à un bal sur une
-fausse couche. Quoi qu'il en soit, elle est devenue amoureuse du duc de
-F... et elle a demandé le divorce pour cause d'impuissance de son mari.
-Sur ce point, quelques filles de Madrid donnaient des renseignements pas
-trop désavantageux. Mais sir C... a plaidé _guilty_ et le mariage a été
-cassé, et sa femme, avec un certificat de virginité, vient d'épouser le
-duc de F... On l'annonce à Madrid, et on se demande si on la recevra
-dans le monde. Mais ce n'est pas la fin de l'aventure. Le duc de F...
-s'est brouillé avec sa sœur, une petite bossue très spirituelle qui est
-duchesse d'U... Ils sont en procès pour des majorats et des titres. Or
-la duchesse d'U... a découvert que son frère était né avant le mariage
-de sa mère avec le dernier duc de F... Il est né en France et son acte
-de naissance, d'après les registres de l'état civil à Paris, constate le
-fait. Pour hériter de son père, il a produit un acte signé d'un curé, un
-extrait de baptême qui lui donne plusieurs années de moins qu'il n'en a
-en réalité. En Espagne, l'acte religieux suffit; mais vous savez qu'il
-n'en est pas de même en France, depuis qu'on a retiré au clergé le soin
-de constater l'état civil des chrétiens. Vous voyez qu'un assez joli
-procès se prépare d'où il pourra bien résulter que miss *** perdra sa
-virginité, mais ne sera plus duchesse, grand malheur pour elle, dit-on,
-surtout parce qu'avec le duché s'envole une fortune très considérable.
-
-J'ai eu des nouvelles de Saint-Cloud meilleures que celles que je vous
-donnais. D'esprit et de corps, on va mieux. J'ai eu quelque inquiétude
-pendant un moment. A présent, tout est assez bien. Ici, on est très
-contraire au traité du 15 septembre. On a quelque envie de vouloir
-garder le saint-père. Mais il y a la question d'argent qui refroidit le
-zèle religieux comme en tout pays.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je pense quitter Madrid pour la Provence vers
-le 10 novembre.
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-Madrid, 12 novembre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous m'inquiétez avec votre abstinence de pain et de végétaux farineux,
-et je ne comprends pas trop ce genre de traitement. Auriez-vous quelques
-symptômes diabétiques? C'est aujourd'hui la grande mode, et nos médecins
-en trouvent partout. Je connais une foule de gens qui se portent à
-merveille et qu'on tourmente avec un régime. Ce qui vous guérirait plus
-que toutes les drogues, ce serait un repos un peu prolongé dans un pays
-moins froid et moins humide que celui que vous habitez. Le British
-Museum ne pourrait-il se passer de vous pendant trois ou quatre mois?
-Réfléchissez mûrement là-dessus et pensez que «le moule du pourpoint»,
-comme dit Rabelais, est chose importante et qu'il faut s'en occuper.
-
-Quoi qu'il en soit des tendresses de sir C..., il va partir pour
-Londres. Son ex-femme arrive aujourd'hui à Madrid. Hier, l'infant don
-Henrique a été mis dans un chemin de fer et dirigé vers les Canaries. Il
-paraît qu'il a écrit à la reine des impertinences sur sa politique. Il a
-ensuite demandé pardon, mais on l'a envoyé promener. Vous savez
-peut-être que c'était un des candidats à la main de la princesse votre
-amie.
-
-Hier, j'ai fait un dîner de garçons avec des lorettes; il y en avait une
-très jolie qu'on appelle _Pepa la banderillera_. On m'a présenté comme
-un évêque anglais chargé de convertir les catholiques. Le dîner était
-exécrable, comme sont les dîners d'auberge à Madrid et les filles assez
-bêtes. La Pepa seulement avait des mots et des traits de férocité
-andalouse qui m'ont assez amusé. En ma qualité d'Anglais et d'évêque,
-j'ai remarqué que toutes ces dames n'ont bu que de l'eau. Sur le fait de
-la religion, elles m'ont paru très tolérantes, et elles m'ont dit
-qu'elles ne brûlaient pas de chandelles à saint François.
-
-Toute originalité disparaît de ce pays-ci. Il n'y a plus peut-être qu'en
-Andalousie qu'on pourrait encore en trouver, et il y a trop de puces et
-trop de mauvais gîtes, et surtout je suis trop vieux pour aller l'y
-chercher.
-
-Il fait un temps d'une pureté admirable, pas un nuage au ciel; mais il
-gèle toutes les nuits, et l'air est d'une vivacité telle, qu'on croit
-respirer des aiguilles. Le Guadarrama est tout blanc, et j'ai peur de
-geler en route.
-
-On publie ici beaucoup de livres. Avez-vous une édition de _Don
-Quichotte_ imprimée récemment à Argamasilla par Ribadeneyra, deux gros
-énormes in-quarto? Avez-vous eu en cadeau la _Chronique rimée d'Alonso
-XI_? Cela ne se vend pas, c'est Sa Majesté qui le donne.
-
-Adieu mon cher Panizzi; donnez-moi vite des nouvelles de votre santé.
-Cette abstinence de pain me chiffonne. Faites de l'exercice vous vous en
-trouverez bien. Je vous quitte pour aller faire mes visites d'adieu.
-
-
-
-
-XXX
-
-
-Cannes, 27 novembre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Une occasion se présente d'avoir un vin assez extraordinaire. C'est du
-vin de Champagne léger qui ne mousse pas, rouge et qu'on peut boire avec
-de l'eau ou sans eau. Il rend gai et ne grise pas. Cela est
-incompréhensible pour des Anglais; mais, quand vous dînerez seul, je
-pense que vous en laisserez tomber dans votre œsophage une bouteille,
-avec quelque satisfaction. L'occasion étant chauve par derrière, _calvus
-comosa fronte_, j'ai écrit à Du Sommerard de vous faire envoyer une
-feuillette de ce vin, en double fût, et avec toutes les précautions
-possibles; il y en a environ cent dix ou cent quinze bouteilles. Quand
-vous en aurez goûté, vous m'en direz des nouvelles. Ne croyez pas qu'il
-s'agisse d'un nectar. C'est seulement du vin très agréable, d'excellent
-ordinaire et particulièrement propre aux rhumatisants.
-
-Les nouvelles qu'on vous a données sont de deux grands mois arriérées.
-La concorde règne dans le ménage de nos amis; après des nuages qui
-pouvaient amener un orage, le beau temps a reparu.
-
-Je crois également que les renseignements qu'on vous fournit sur la
-santé de _monsieur_ ne sont pas exacts. Il est assez actif et,
-d'ailleurs, écoute ses médecins. Il a seulement le défaut d'aimer le
-cotillon plus qu'il n'appartient à un jeune homme de son âge, et de
-prendre les femmes pour des anges descendus du ciel. Les plus grands
-philosophes enseignent, au contraire, qu'il faut ne pas trop se
-préoccuper des femmes pour rester plus libre et vaquer plus
-tranquillement à l'étude des sciences. Il se monte la tête pour un chat
-coiffé et pendant une quinzaine de jours pense au bonheur rêvé. Puis,
-quand il y est parvenu, ce qui serait facile à vous et à moi (_occasione
-et tempore prælibatis_), il se refroidit et n'y pense plus. Ce métier,
-qui est celui d'un amoureux de roman, n'est pas si fatigant que celui
-que j'ai fait dans ma jeunesse, sans que je l'aie payé trop cher.
-
-Je suis charmé du succès que le traité du 15 septembre a eu en Italie;
-encore plus de la vigueur de la Marmora, qui n'a pas craint de
-recommencer l'affaire d'Aspromonte. C'est le vrai moyen d'_escarmentar_
-les fous qui voudraient mettre le feu aux poudres. Toutes les
-discussions de la presse et de la tribune sur le traité étaient bien
-absurdes. Les gens qui aiment leur pays en France et en Italie devaient
-garder le silence.
-
-Il y a un grand fait acquis, c'est que les troupes françaises quittent
-Rome. A quoi bon des explications et des précautions à prendre pour des
-cas à venir, qui peut-être n'arriveront pas? Je pense et j'ai lieu de le
-croire, d'après ce que j'entends dire à des gens en qui j'ai confiance,
-que l'Italie laissera le pape faire des bêtises et jouer sa partie. Elle
-n'a pas besoin de s'en mêler. Plus elle sera sage, plus il sera fou.
-Vous connaissez l'engeance cléricale et vous savez ce qu'on peut
-attendre d'elle.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; mademoiselle Lagden et mistress Ewer me
-chargent de vous faire mille compliments et amitiés, elles se font une
-fête de vous recevoir.
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-Cannes, 5 décembre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Veuillez considérer que je vous écris en ce moment ma fenêtre ouverte,
-et que les Anglais n'osent sortir qu'avec une ombrelle bleue en dessous,
-blanche en dessus. Ce soleil, auquel vous devez cette taille et cette
-carrure si respectables, ce soleil tout à fait italien, vous le
-trouveriez ici, avec une poste aux lettres qui vous permettrait d'écrire
-deux fois par jour à M. Jones vos instructions. Je ne parle pas du
-télégraphe en cas de besoin.
-
-En ce qui regarde votre mauvaise humeur et votre crainte d'ennuyer vos
-amis, permettez-moi de vous dire que vous vous _fichez_ du monde. Nous
-aurons soin de vous, et nous vous choierons de notre mieux. Si vous êtes
-trop méchant, on vous laissera dans votre coin. Nous ne vous obligerons
-pas à abattre des pommes de pin à coups de flèche, ni à monter sur des
-montagnes de trois mille mètres, vous serez libre de suivre vos goûts;
-seulement nous vous offrons de mauvais dîners et des déjeuners _idem_
-avec des causeries, du whist et du piquet, et deux dames pour vous
-soigner, qui s'en font une fête. Il s'agit de savoir franchement si la
-chose vous convient, et alors de le dire un peu à l'avance, afin que
-nous pourvoyions à votre logis. Je crois vous avoir dit que nous avons
-une chambre, mais elle est au nord, et peu digne de votre mérite. A côté
-de nous est un hôtel très tranquille, dont le propriétaire m'a quelques
-obligations. Vous pourriez y avoir une chambre et y loger votre valet de
-chambre. En frappant au mur, on pourrait vous aviser que la soupe est
-sur la table, mais il faudrait être prévenu un peu d'avance.
-
-Jusqu'ici, nous sommes tous en assez bon état de conservation. M.
-Mathieu (de la Drôme) nous avait annoncé des tempêtes abominables. Nous
-avons eu le plus beau temps de juin qu'on puisse imaginer.
-
-Adieu, mon cher Panizzi, ou plutôt au revoir. Miss Lagden et mistress
-Ewer vous espèrent et vous _languissent_, comme on dit dans le dialecte
-de ce pays.
-
-
-
-
-XXXII
-
-
-Cannes, 24 décembre 1864.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-M. Cousin me prie de vous demander le sens exact de cette phrase qu'il
-trouve dans une lettre du cardinal Mazarin: _Senza far lunarii_. Il
-semble, d'après le contexte, que cela voudrait dire: «Sans faire
-l'astrologue; sans me mêler de prédire.» Est-ce une locution usitée? et
-que signifie précisément _lunarii_? Nous n'avons pas ici un seul Italien
-en état de nous donner la solution de l'énigme. Soyez notre Œdipe.
-
-Malgré la douceur de notre climat, j'ai attrapé un gros rhume en allant
-voir nos doctrinaires de Cannes, le duc de Broglie et sa fille. Il a de
-plus un fils, officier de marine, élève de l'École polytechnique, qui
-entend trois messes par jour et en sert deux. J'ai été trois ou quatre
-jours sans sortir, toussant horriblement, mais sans être tourmenté de
-mon asthme pendant ce temps-là.
-
-Notre philosophe[3], au lieu de m'offrir ses consolations, essayait de
-me démontrer que je serais infailliblement prié de succéder à
-Mocquart[4], ce qui était loin de me réjouir, comme vous pouvez le
-penser. Voici la nomination faite et un choix qui me semble assez bon.
-Je ne crois pas, d'ailleurs, qu'on ait pensé à moi un instant. Je suis
-trop bien avec _madame_ pour que _monsieur_ m'accorde sa confiance.
-Pourtant, à tout hasard, j'avais fait mon thème, pour le cas où je
-recevrais quelque proposition contraire à mon repos. J'aurais accepté la
-charge, refusé le titre et les émoluments, de façon à me donner le
-droit, au bout de quelque temps, de dire que je n'en pouvais plus et que
-je priais qu'on me permît de retourner à mes moutons. Heureusement il
-n'a pas été besoin de recourir à cette extrémité.
-
- [3] Victor Cousin.
-
- [4] Secrétaire particulier de l'empereur.
-
-Il y avait dans le _Times_ de la semaine passée un article excessivement
-violent contre l'empereur, à propos des dépenses militaires de toute
-l'Europe. Outre un certain nombre d'allégations absolument fausses, pour
-la forme et pour le fond, il était impossible de voir rien de plus
-méchant. Vous devriez bien prêcher M. Delvane[5] à ce sujet, et lui dire
-qu'en aiguisant ainsi les vieilles haines, il fait le plus grand mal aux
-deux pays. Il m'a semblé, au reste, que cet article était de fabrique
-française, et je ne serais pas surpris que ce fût du Rémusat ou du
-Prévost-Paradol traduit.
-
- [5] M. Delvane était alors le directeur politique du _Times_.
-
-J'ai reçu des nouvelles de madame de Montijo, qui a gagné un fort gros
-rhume à vendre des brimborions à une vente de charité. Elle est mieux à
-présent, et je vois qu'elle a donné une fête au nouvel ambassadeur de
-France.
-
-Le pape me semble avoir perdu tout à fait la tête. Avez-vous vu la
-dernière bulle qu'il vient de publier pour condamner une foule de
-propositions téméraires qui sont celles de tout le monde, et une autre
-bulle qui ajoute un demi-cent de saints au calendrier? Je suis sûr que
-les gens du XVIe siècle auraient bien ri de tant de bêtises; au XIXe
-nous avalons tout.
-
-Avez-vous reçu le seizième volume de la _Correspondance de Napoléon
-Ier_? Je ne sais si le nouveau président de la Commission, qui n'a
-jamais été bien renommé pour sa politesse, continuera d'envoyer son
-œuvre à ceux qui ont déjà reçu les premiers volumes.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite une bonne fin d'année. Ne
-mangez pas trop de _christmas dinner_, et rappelez-moi au souvenir de
-nos amis.
-
-
-
-
-XXXIII
-
-
-Cannes, 12 janvier 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-La divine providence nous a envoyé un pâté de foie gras de Strasbourg
-qui nous a particulièrement fait regretter votre absence. J'en ai
-rarement mangé d'aussi bon, et les truffes qui l'ornaient étaient
-excellentes.
-
-Le pape est parfaitement drôle, et les évêques qui reprennent la balle
-ne le sont pas moins. Mais voici un détail que vous ignorez, et qui a
-quelque valeur historique. Aux yeux de vous autres messieurs les
-politiques, l'encyclique du Vicaire de Jésus-Christ passe pour une
-réponse au traité du 15 septembre. Il n'en est rien.
-
-Il y a ici un philosophe de nos amis[6], un peu trop clérical pour vous
-et pour moi, qui, deux mois avant le traité, a reçu la visite d'un
-auditeur de rote, Français et prêtre assez débonnaire, qui est venu le
-conjurer d'abjurer certaines erreurs contenues dans un de ses derniers
-livres, l'_Histoire de la philosophie_, ajoutant que, s'il ne le faisait
-pas, il s'exposait à être compris dans une censure que préparait le
-Sacré-Collège. Notre ami lui a dit qu'il ne rétractait rien, et qu'il ne
-conseillait pas au pape de s'en prendre à la philosophie, ni aux
-matières qui ne le regardaient pas. Vous voyez que l'encyclique est un
-vieux péché.
-
- [6] Victor Cousin.
-
-Je suis sans nouvelles de Paris depuis quelques jours, et un peu inquiet
-d'un bruit qui s'est répandu ici, que l'empereur avait eu une attaque.
-Bien que j'attache peu de foi à cette nouvelle, j'en suis un peu ému,
-car la vie qu'il mène n'est pas trop bonne pour un homme de
-cinquante-six ans, si j'en crois des rapports malheureusement trop
-certains. C'est ce qui pourrait arriver de plus triste pour ce pays-ci,
-en ce moment surtout où l'encyclique et la prochaine réunion des
-Chambres excitent un peu d'agitation.
-
-Il me semble que les affaires de nos amis les confédérés vont assez mal.
-Le bon Dieu étant toujours pour les gros bataillons, il n'est que trop
-probable qu'ils succomberont à la fin. Il y avait dans le _Times_ le
-récit d'une petite machine infernale destinée à détruire un fort et
-probablement à tuer tous ses défenseurs au moyen de sept cent mille
-livres de poudre. On se demande si nous sommes au XIXe siècle, pour voir
-employer des machines de cette espèce.
-
-Je suppose que Newton est venu à Paris pour la vente Pourtalès.
-Avez-vous acheté la tête de l'_Apollon_ de Délos? c'était la plus belle
-chose qu'il y eût, et j'aurais bien désiré que cela restât à Paris;
-mais, si elle s'en va, mieux vaut qu'elle soit chez vous qu'ailleurs. Il
-y avait aussi un beau buste de Crispine, femme d'Éliogabale, et quantité
-de bijoux et de menus objets des plus intéressants.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; bonne santé et prospérité.--Ces nouvelles de la
-santé de l'empereur me tourmentent malgré moi, et j'attends nos journaux
-avec grande impatience.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-
-Cannes, 27 janvier 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous aurez lu le pamphlet très habile de monseigneur Dupanloup. Il
-explique fort bien que, lorsque la bulle dit noir, il faut entendre
-blanc. C'est la perfection de l'art des jésuites. Il paraît, d'ailleurs,
-que les bonnes têtes, ou les moins fêlées du sacré collège, ont fait
-entendre raison au pape et lui ont persuadé de donner quelques
-explications dans le sens de celles que monseigneur Dupanloup a
-présentées. Cet _erratum_ du Saint-Esprit sera accepté, je pense, et
-peut-être suffira pour apaiser la noise jusqu'à ce que l'ouverture de la
-session la ranime plus énergiquement que jamais. Thiers va se poser en
-champion de la papauté et attaquera vigoureusement le traité du 15
-septembre.
-
-Avez-vous lu une facétie d'About dans _l'Opinion nationale_ du 22
-janvier, où il traite _notre ami_ de la bonne manière et malheureusement
-avec une vérité frappante? Cela ne l'empêchera nullement de faire les
-bêtises que lui suggèrent les belles dames et ses anciens ennemis les
-doctrinaires. Lisez cela, et vous rirez, j'espère.
-
-L'affaire du duché de Montmorency donné à M. de Périgord commençait à
-ennuyer tout le monde à Paris, lorsqu'un nouveau petit scandale est venu
-fort à propos pour faire diversion. La fille aînée de madame de X...
-avait été mariée, il y a vingt-cinq ou trente ans, à un M. de Z..., qui
-avait le malheur d'être impuissant. Elle y remédiait au moyen du marquis
-de L..., qui ne l'était pas et qui lui fit un enfant. Donc cet enfant
-fut mis au monde très mystérieusement, car le mari était depuis deux ans
-à l'étranger. Ce mari est mort, mais le fils est vivant et majeur, et,
-se fondant sur l'axiome _Is pater est quem nuptiæ demonstrant_, il
-demande le nom et le titre de Z... Vous pouvez penser le bel effet que
-cela produit.
-
-Lord H... vieillit rapidement, et, entre nous, je doute qu'il ait la
-cervelle en bien bon état. Lorsqu'on lui a annoncé la mort de sa femme,
-il a dit: _Well I hope she will be soon better._ Puis il a fait hisser
-au-dessus de sa villa un pavillon à ses armes, pour avertir les
-demoiselles, je crois, qu'il était redevenu un homme libre à leur
-service.
-
-Cousin ne se porte pas trop bien non plus et me donne un peu
-d'inquiétude. Il a des sifflements dans les oreilles, des bourdonnements
-et maigrit pitoyablement. Il conserve néanmoins toute sa vivacité et son
-intelligence.
-
-Pour moi, je ne suis pas trop mal, bien que j'aie éprouvé récemment un
-retour de mes oppressions. Le temps très doux que nous avons me fait
-grand bien. Nous allons demain faire un déjeuner champêtre en plein air.
-Je ne pense pas que vous déjeuniez encore dans votre jardin. Je voudrais
-bien, si la chose est possible, rester ici tout le mois de février; mais
-peut-être sera-t-il nécessaire de revenir pour l'adresse, surtout si les
-cléricaux livrent bataille. J'espère toutefois que les choses se
-passeront sans bruit.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne tombez dans aucune des
-quatre-vingts erreurs condamnées.
-
-
-
-
-XXXV
-
-
-Cannes, 15 février 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis très enrhumé et horriblement ennuyé par la perspective de
-l'adresse et l'obligation d'aller assister à la bataille que les
-cléricaux vont nous livrer. J'attends avec impatience l'adresse qui a dû
-être prononcée ce matin, mais ce ne sera que dans quelques jours que je
-pourrai savoir le jour de l'ouverture de la discussion et celui de mon
-départ. Ce qu'on me dit du temps qu'il fait à Paris ne m'engage pas du
-tout à me presser.
-
-Cousin est ici assez souffrant d'une névralgie qui lui cause des
-insomnies continuelles, vous le plaindrez pour cela; il maigrit
-beaucoup, il s'abat et commence à m'inquiéter. L'autre jour, il se
-promenait dans un bois près de Cannes avec son secrétaire qui lui lisait
-le journal. Une paysanne qui passait dit à sa compagne: «Vois donc, ce
-vieux monsieur qui, à son âge, ne sait pas lire.»
-
-On me conte des choses fabuleuses de la vente Pourtalès. Si elle finit
-comme elle a commencé, vous aurez à fouiller à l'escarcelle.
-
-J'ai fait vos compliments à lord Glenelg. Mistress Norton est ici,
-toujours belle et très gracieuse, et nous est venue voir avant-hier.
-Elle a fait la conquête de ces dames. Sa petite-fille menace d'être
-aussi belle qu'elle, et a déjà des yeux pour la perdition du genre
-humain.
-
-Je n'ai rien lu de plus plat que le discours de la reine, et on dit
-qu'il n'est pas écrit en anglais. Si notre ami de Piccadilly continue à
-tenir quelques années encore le timon, Dieu sait quelles couleuvres il
-fera avaler au respectable public. Il semble qu'il veuille mourir en
-repos, et tout bruit l'importune, même lorsque c'est le bruit d'un grand
-péril qu'il serait à temps de conjurer.
-
-Si, comme cela semble très probable, le Sud est accablé, vous verrez de
-quelle façon le Nord témoignera sa reconnaissance à l'Angleterre pour la
-remise des _raiders_ de Saint-Albans. Cela me semble, au fond, une
-grande lâcheté du gouvernement du Canada et de celui de l'Angleterre.
-
-Ces gens sont des voleurs sans doute, mais qu'a fait Sherman en Géorgie,
-et Butler et tant d'autres? Au reste, l'Europe sera assez vite punie, je
-pense. Il y a dans les Américains un si beau mépris de toute morale, que
-je ne vois que les Romains d'autrefois à leur comparer. Ils en ont
-l'avidité, l'audace, et cinq ans de guerre terrible en ont fait des
-soldats redoutables. Ils payeront leur dette en faisant banqueroute, et
-trouveront de l'argent sur les terres de leurs voisins.
-
-Je suis sans nouvelles et un peu inquiet de la santé de madame de
-Montijo, qui avait été tourmentée par un retour de fièvre. On me dit que
-l'impératrice va mieux, mais qu'elle vit très retirée et presque
-toujours seule. L'empereur se porte parfaitement bien.
-
-On raconte que monseigneur Chigi est fort penaud et irrité de la
-publication de ses deux lettres aux deux traducteurs si peu d'accord sur
-le sens de l'encyclique.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; écrivez-moi ici jusqu'à ce que je vous donne
-avis de la translation de mes pénates.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-
-Paris, 14 mars 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis parti de Cannes, il y a quelques jours, très souffrant et je
-suis arrivé ici en pire état. Je compte y rester jusqu'à la fin de la
-discussion de l'adresse, puis m'en retourner à Cannes. Ma santé me donne
-du tintoin. Mes étouffements augmentent d'intensité et se renouvellent à
-des intervalles plus rapprochés; bref, l'animal se détraque; qu'y faire?
-
-Je suis allé voir l'impératrice hier. Je l'ai trouvée très bien
-portante, mais fort triste. Elle comprenait toute la perte qu'elle
-venait de faire par la mort de M. de Morny. Je dis _elle_
-personnellement, et je n'ai pas besoin de vous dire le pourquoi.
-L'empereur est profondément affligé. Il n'est pas facile, en effet, de
-trouver un homme d'esprit et de tact comme Morny, plein de bon sens et
-de décision. Il est question de le remplacer à la présidence du Corps
-législatif par M. Baroche; mais la chose est difficile, je ne sais même
-si elle est possible.
-
-Vous recevrez presque en même temps que cette lettre la visite d'un de
-mes amis, le comte de Circourt. C'était un grand ami du comte de Cavour.
-C'est un homme très instruit, _trop_ instruit, car il a la mémoire la
-plus extraordinaire que je connaisse et sait tout; d'ailleurs, fort
-galant homme et anticlérical, bien que, par sa naissance, ses relations
-et ses habitudes, il vive au milieu des cléricaux. Peut-être est-ce pour
-cela qu'il ne peut les souffrir.
-
-Nous aurons probablement demain au Sénat une séance curieuse. Les
-cardinaux, à l'exception de M. de Bonnechose, sont des sots et ne savent
-pas dire deux mots. Mais le Bonnechose est très habile, et, d'un autre
-côté, nos vieux généraux ont peur du diable. Ils se disent: «S'il y
-avait seulement cinq pour cent de vérité dans ce qu'on rapporte de ce
-gentleman!...» Ajoutez à ces réflexions très sages, les femmes et les
-filles qui sont dévotes; car toutes les femmes, même les pires catins,
-sont dévotes à présent. Soyez persuadé qu'il ne sera pas aisé de se
-débarrasser de l'hydre, après lui avoir laissé pousser bien plus de sept
-têtes.
-
-Bien que le discours de M. Rouland ne fût ni des meilleurs, ni des plus
-habiles, il a produit son effet. On aurait pu lui dire: «Pourquoi,
-puisque vous connaissiez le danger, avez-vous été si faible lorsque vous
-étiez ministre des cultes?» Mais enfin, mieux vaut tard que jamais.
-
-J'ai vu dans le journal que lady Palmerston était gravement malade; puis
-plus de nouvelles. J'espère qu'elle est rétablie. Lorsque vous la
-verrez, tâchez de trouver moyen de lui dire quelque chose de gentil de
-ma part.
-
-Est-ce la vieillesse qui règne dans le cabinet britannique, ou bien
-est-ce calcul de gens qui ont fait un bon coup à la Bourse et qui ne
-veulent plus se risquer? Quoi qu'il en soit, vos ministres affichent la
-poltronnerie avec trop d'éclat. Rien n'est plus bête que d'être
-fanfaron, mais il est dangereux, outre le ridicule, de se poser en
-poltron. C'est le moyen d'avoir tous les faux braves à ses trousses.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; santé et prospérité. Je suis ici jusqu'à la fin
-de la semaine.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-
-Cannes, 26 mars 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je ne crois pas un mot du voyage à Rome de madame de Montijo, encore
-moins de son voyage en Angleterre. Dans la dernière lettre qu'elle m'a
-écrite, il y a sept ou huit jours, elle m'annonçait le dessein d'aller à
-Paris au mois de mai; ce qui semble fort peu d'accord avec la visite au
-saint-père et à madame ***. Il me paraît peu vraisemblable qu'elle aille
-ailleurs qu'à Paris. A Rome et à Londres, elle se trouverait dans une
-position embarrassante, à certains égards, et privée de sa liberté, qui
-est la chose à laquelle elle tient le plus.
-
-Lord Glenelg est toujours ici, occupant ses loisirs comme à l'ordinaire,
-entre la lecture de romans et la prière.
-
-Cousin s'apprête à retourner à Paris pour y faire un immortel. Je lui
-laisse ce soin, et je compte passer ici le mois d'avril à tâcher de
-remettre un peu mes poumons maléficiés, qui ont grand besoin de repos et
-de ménagements.
-
-Lorsque j'ai quitté Paris, on ne croyait pas que la discussion de
-l'adresse au Corps législatif dût être beaucoup plus animée qu'elle ne
-l'a été au Sénat. L'opposition est fort divisée, et il y a grande
-apparence qu'elle portera ses principaux efforts sur les questions
-intérieures. On doutait que M. Thiers parlât sur la convention du 15
-septembre, afin de ménager ses amis politiques, moins papalins que lui.
-Le moins qu'on parlera de ce traité sera le mieux. Je pense que, si nous
-paraissons bien résolus de l'observer à la lettre, la cour de Rome
-reviendra à des idées plus saines. Non point le pape, peut-être, qui est
-un peu fou, et auquel on prête des aspirations singulières au martyre.
-Mais il y a autour de lui une grande quantité de canailles en rouge, en
-violet et en noir, fort peu disposées au martyre, et prêtes à accepter
-toutes les conditions qui leur laisseront quelque chose de leurs revenus
-actuels. Probablement ces gens-là exerceront quelque influence sur les
-résolutions de leur souverain. Reste à savoir si son obstination ne
-l'emportera pas sur l'intérêt bien entendu de son petit établissement.
-
-Je vous fais mes compliments sur l'acquisition de l'Apollon Justiniani.
-Newton, que j'ai vu la veille de mon départ, m'en avait dit du mal, ce
-qui m'avait persuadé qu'il en avait fort envie. Je ne trouve pas que
-vous l'ayez payé trop cher, et c'est certainement un morceau de musée
-qu'il faut acquérir dès qu'on en trouve l'occasion.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; la poste me presse, je n'ai que le temps de
-fermer ma lettre.
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-
-Cannes, 13 avril 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'attendais pour vous écrire que je fusse assez bien pour vous donner
-des nouvelles de ma santé et de mes projets; mais la première ne fait
-pas de progrès, et les autres, qui en dépendent, sont dans le vague le
-plus complet. Je tousse toujours, je ne dors ni ne mange, je me sens
-faible et sur un déclin rapide. Parfois j'en prends mon parti assez
-philosophiquement, d'autres fois je m'en irrite ou je m'en afflige.
-C'est quelque chose comme les alternatives de pensées dans la tête d'un
-homme condamné à être pendu.
-
-Il me semble que vous êtes un peu sévère pour la _Vie de César_, qu'on
-vous a envoyée. Voudriez-vous qu'au lieu de dire les choses simplement,
-bonnement, l'auteur eût fait comme les historiens tudesques, qui, pour
-ne pas entrer dans la voie battue, prennent les sentiers les plus
-absurdes et les plus extravagants du monde. D'ailleurs, j'aurais bien
-voulu que l'auteur eût suivi le conseil que j'avais pris la liberté de
-lui donner. C'était de _se borner_ à ses réflexions sur l'histoire, au
-lieu de s'embarquer dans un récit où il n'y aura rien de neuf. Il est
-évident que ces réflexions d'un homme placé à un point de vue où aucun
-homme de lettres ne peut se placer, auraient eu quelque chose d'original
-et de très intéressant. Le grand défaut du livre, à mon avis, c'est
-qu'on dirait que l'auteur se place devant un miroir pour faire le
-portrait de son héros.
-
-Vous me paraissez aussi un peu dédaigneux pour votre tête d'Apollon.
-N'en déplaise à Newton et aux autres connaisseurs, cela me semble une
-œuvre capitale, telle que peu de musées en possèdent. Je ne trouve pas
-que vous l'ayez payée cher. Mais que dites-vous de notre Louvre, qui a
-acheté cent treize mille francs un portrait d'Antonello de Messine?
-Notre administration agit avec la passion d'un amateur, ce qui est
-déplorable. Si j'en avais le pouvoir, je changerais avec vous: je vous
-donnerais l'Antonello pour l'Apollon, sans vous demander la différence
-de prix.
-
-J'ai reçu hier une lettre de madame de Montijo. Elle ne me dit pas un
-mot de son voyage à Londres, mais me promet qu'elle sera à Paris vers le
-commencement de mai. La comtesse est mieux, à ce qu'elle m'écrit, bien
-qu'un peu fatiguée de son hiver. Sa maison étant le refuge de tous les
-oisifs de Madrid, elle est la victime de ses devoirs de maîtresse de
-maison. Elle ne se couche qu'à l'heure qui convient à ses _tertulianos_,
-et continue ainsi jusqu'à ce qu'elle soit sérieusement malade. Elle me
-charge, d'ailleurs, de ses _memorias_ pour _Panucci_; car elle persiste
-à dénaturer le nom de Votre Seigneurie.
-
-Que dites-vous des discussions dans le Parlement sur les affaires du
-Canada? Je voudrais savoir ce qu'en pensent l'ombre de Pitt et celle de
-lord Wellington. Mais ce qui passe mon intelligence, c'est un
-gouvernement qui prend la peine d'instruire les étrangers qu'il a la
-plus grande longanimité et qu'il acceptera tous les soufflets qu'on peut
-lui offrir. Serait-il vrai que les hommes deviennent poltrons en
-vieillissant?
-
-Cousin est parti pour Paris, il y a trois jours, en assez mauvais état.
-Il m'a dit qu'il s'arrêterait en route, et ne serait à Paris que samedi.
-Je suppose qu'il ne veut pas revoir ses anciens amis politiques avant la
-fin de la discussion de l'adresse.
-
-Il me semble que nous avons été plus politiques et moins bavards au
-Sénat. L'opposition, en présentant cette kyrielle d'amendements, n'a
-guère obtenu d'autre résultat que celui d'ennuyer le public. C'est du
-moins l'impression que cela a produit à Paris, et que j'ai éprouvée
-moi-même.
-
-Lisez un livre assez curieux qui vient de paraître: _L'Immortalité selon
-le Christ_, par Charles Lambert. Il y a une appréciation nouvelle de
-l'histoire juive qui m'a l'air d'être vraie. Depuis que le parti
-clérical est devenu si puissant et si intolérant, les livres de cette
-espèce se multiplient et se vendent comme du pain. Cela pourrait finir
-par quelque chose de fatal à notre sainte religion, si les femmes
-n'étaient pas là, pour la faire triompher en se refusant aux hommes
-assez immoraux pour ne pas faire leurs Pâques.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je voudrais bien que vous fussiez ici pour
-faire maigre demain. Je compte partir pour Paris, si j'en suis capable,
-vers les premiers jours de mai.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-
-Cannes, 22 avril 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis un peu mieux, quoique toujours assez dolent. Dimanche en huit,
-je compte être à Paris. J'espère y trouver la comtesse de Montijo, que
-je voudrais savoir en France, maintenant qu'on se tire des coups de
-fusil à Madrid. Elle a le malheur d'avoir une maison qui est une
-position stratégique, qui a déjà été occupée plusieurs fois
-militairement, et dont, à la dernière émeute, heureusement pendant son
-absence, son ami le général Concha a dû faire le siège. Le gouvernement
-et le parti progressiste en sont arrivés au dernier degré d'animosité;
-il n'y a plus que la guerre de possible entre eux.
-
-Ce qui m'amuse beaucoup, c'est que le parti du progrès accuse Narvaez
-d'être néocatholique, ce qui me rappelle l'histoire suivante.--Dans son
-avant-dernier ministère, il s'était brouillé avec notre saint-père le
-pape, et, comme il est homme d'esprit et qu'il sait le défaut de la
-cuirasse papaline, il commença par saisir ce qu'on appelle le trésor de
-la bulle, c'est-à-dire l'argent que l'Espagne envoie à Rome pour ne pas
-faire maigre. Tout cet argent, et il y avait plusieurs millions, fut
-employé à enrichir ses créatures, au nombre desquelles toutes les jolies
-filles de Madrid. Une de ces dernières, mon intime amie et très dévote,
-avait une pension de huit mille réaux pour _services publics_.
-
-Toute la question à présent est de savoir ce que fera l'armée. Dans la
-dernière émeute de ce mois, elle a tiré à tort et à travers sur le
-respectable public, et, si elle demeure fidèle, il n'y aura pas de
-révolution; sinon, nous aurons à Paris l'innocente Isabelle.
-
-Voilà les confédérés à bas, ou du moins bien bas. Reste à pacifier le
-pays, et quelles mesures M. Lincoln prendra-t-il pour cela? Avec un
-Parlement composé de canaille, comme celui des États-Unis, et un Sénat
-présidé par un tailleur ivrogne, qui peut dire quelles folies nous
-pourrons voir? Ce qu'il y a de pire, c'est que ces drôles-là sont en
-réalité très puissants, qu'ils ont dans toutes les occasions un
-entêtement de mulet et pas plus de conscience que n'en avaient vos
-petits tyrans italiens du XVIe siècle. Ce sont là bien des éléments de
-succès dans un temps où la Providence s'obstine à ne plus faire de
-miracles. Si j'étais à la place de l'empereur Maximilien, je tâcherais
-d'enrôler au plus vite les Irlandais et les Allemands de l'armée
-fédérale, outre tous les coquins qui ont pris le goût de la bataille. Ce
-serait, je crois, un excellent moyen de gagner le respect de ses sujets
-et de les mener à la civilisation par le plus court chemin.
-
-Que dites-vous du discours de Thiers? Il paye à l'empereur d'Autriche le
-dîner qu'il en a reçu, en proposant sérieusement à la France l'alliance
-autrichienne comme la plus utile. Thiers a une faculté singulière, c'est
-d'oublier tout ce qu'il a dit et tout ce qu'il a fait, dès que la
-passion s'en mêle. Il est de très bonne foi, aussi convaincu de son
-infaillibilité que peut l'être le plus entêté de tous les papes.
-
-Je ne suis guère plus content du discours de M. Rouher; mais il vous
-prouve quel est l'immense pouvoir des idées cléricales en France. On y
-considère comme athée quiconque met en question la souveraineté
-temporelle du pape. Il y a des gens très honnêtes, très éclairés, comme
-M. Buffet, par exemple, qui croient cela comme parole d'évangile.
-Viennent ensuite les politiques ou soi-disant tels, qui admettent comme
-un fait incontestable que toute diminution du territoire du pape est un
-malheur européen et une occasion de conflit général. Si cela continue,
-vous et moi, nous courons risque d'être brûlés avec des fagots en place
-publique.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; veuillez me tenir au courant de vos intentions
-pour le temps des vacances, j'entends _vos_ vacances.
-
-
-
-
-XL
-
-
-Paris, 4 mai 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai vu aujourd'hui M. Fould, qui m'a paru en assez bon état et pas trop
-mécontent de la marche des choses. Les orléanistes, les républicains, et
-surtout les légitimistes, sont encore dans les extases d'admiration pour
-le discours de M. Thiers. C'est, disent-ils, le premier homme d'État de
-l'Europe. Ce que c'est que la passion. Je ne crois pas qu'il ait jamais
-rien dit de plus propre à prouver qu'il est absolument exempt de sens
-politique. J'ajouterai que ce n'est pas non plus par le sens moral qu'il
-brille.
-
-On m'avait parlé de la santé de lord Palmerston de la même façon que
-vous. Lord Cowley dit qu'il n'a qu'une attaque de goutte aux mains et
-qu'il ne veut pas se montrer, parce qu'il ne saurait consentir à se
-faire faire la barbe par un barbier. Vous savez que les diplomates ne
-sont pas comptés parmi les plus véridiques des hommes. Au cas où cette
-goutte se prolongerait ou prendrait des proportions alarmantes, qui sera
-premier ministre? On m'a dit, mais j'en doute, que la reine avait appelé
-lord Clarendon, qui aurait décliné d'accepter la succession et indiqué
-lord Stanley.
-
-Ne trouvez-vous pas qu'on fait un peu trop de _fuss_ pour la mort de M.
-Lincoln? C'était, après tout, un _first second rate man_, comme disaient
-les Yankees, dont probablement vous n'auriez pas voulu pour un employé
-du Muséum; mais il valait mieux que la majorité de ses compatriotes, et
-il me semble qu'il avait gagné à force de vivre dans les grandes
-affaires. Les éloges qu'on en fait au Parlement montrent la peur qu'on a
-de l'Amérique; et le résultat qu'on aura obtenu sera de rendre ces
-rustres encore plus impertinents et orgueilleux qu'ils ne le sont
-naturellement. Croyez qu'il ne se passera pas longtemps avant que
-l'Angleterre regrette sa politique au commencement de la guerre civile.
-
-M. Booth et l'autre sont des scélérats bien trempés qui rendraient des
-points à Müller. Ed. Childe me dit que, depuis un mois, ce Booth
-s'entraînait à tirer des coups de pistolet dans toutes les positions. Il
-croit qu'il n'a eu aucune communication avec les gens du Sud; cependant
-sa phrase latine: _Sic semper tyrannis!_ est la devise de la Virginie.
-Nous verrons probablement de singulières choses avec l'ivrogne qui
-succède à Lincoln.
-
-Tout le monde ici me paraît mécontent du voyage de l'empereur en
-Algérie. C'est trop risquer pour voir ce qu'il verra. Le plus sage eût
-été de laisser faire le maréchal Mac-Mahon, qui est un homme de sens et
-très honnête, deux qualités rares par le temps qui court.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; j'espère que vous avez votre part du beau temps
-qu'il fait ici et que vous êtes fort et allègre. Je voudrais pouvoir en
-dire autant.
-
-
-
-
-XLI
-
-
-Paris, 12 mai 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Lundi dernier, j'ai déjeuné avec notre hôtesse de Biarritz et son fils.
-Tous les trois. Elle m'a demandé de vos nouvelles. Elle va bien et
-l'enfant est extrêmement gentil et bien élevé. Il me semble que tout le
-train de la maison est changé. On est moins gai, mais on est plus calme.
-Je crois que, depuis un an, elle en a appris beaucoup sur les choses et
-sur les hommes. Un sculpteur assez bon[7] fait un assez joli portrait de
-l'enfant; ce qui a donné à celui-ci l'envie de mettre la main à la terre
-glaise, et il a fait un portrait de son père qui est ressemblant. Cela
-est pétri à la diable, mais il y a un sentiment des proportions qui est
-vraiment extraordinaire.
-
- [7] Carpeaux.
-
-Ici, on est assez content de M. Bigelow, le ministre des États-Unis. Il
-dit très haut qu'ils veulent être en paix avec tout le monde, et, quant
-au Mexique, qu'ils laissent à leurs voisins le choix du gouvernement
-qu'ils préfèrent. L'impératrice lui a demandé ce que voulait dire cette
-phrase du président: «Si l'Angleterre est juste avec nous.» M. Bigelow a
-répondu que la justice qu'ils attendaient, c'était le remboursement de
-cent millions de dollars, somme à laquelle on évalue les pertes causées
-au commerce fédéral par les croiseurs confédérés armés en Angleterre.
-
-Maintenant qu'on fait tant de _fuss_ et tant de compliments à l'occasion
-de la mort de M. Lincoln, que la reine d'Angleterre et l'impératrice
-écrivent à la veuve de leurs mains blanches, quelle sera, croyez-vous,
-la prépotence de ces drôles, qui déjà se regardent comme les premiers
-moutardiers du pape? Attendez-vous à toutes les insolences les plus
-monstrueuses. Lincoln était un pauvre hère, non dépourvu de bon sens et
-qui, en quatre années, avait appris quelque chose. Croyez que la
-faiblesse de lord Palmerston et ses peurs absurdes seront bientôt
-vivement senties et chèrement payées. La politique sénile, qui est de
-vivre au jour le jour et d'ajourner toutes les grandes questions, finit
-toujours tragiquement.
-
-Thiers tend visiblement à se séparer de ses amis pour se rapprocher des
-cléricaux et du faubourg Saint-Germain. Il est, comme bien des gens
-venus de bas, très sensible aux flatteries de l'aristocratie, et le
-faubourg Saint-Germain ne les lui marchande pas. On lui fait une cour
-très assidue, et des gens qui le pendraient probablement, s'ils
-revenaient jamais au pouvoir, l'encensent de la manière la plus
-honteuse. Il en est tout bouffi, et ses femmes encore plus. Chez les
-bourgeois, on commence à lever les épaules de ses théories politiques et
-à l'appeler radoteur. Je doute qu'il fût élu à Paris, s'il y avait une
-nouvelle élection. Pour moi, je n'ai rien vu de plus bouffon que son
-argument pour le pouvoir temporel, fondé sur la liberté nécessaire au
-catholicisme. Le catholicisme a besoin d'un souverain étranger; _ergo_,
-il faut que le pape soit souverain. Mais, pourrait-on répondre, les
-Romains n'ont malheureusement pas un souverain étranger. Enfin, tout
-cela est bête et pourtant cela passe et est accepté par beaucoup de
-niais.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous mieux et tenez-vous en joie.
-
-
-
-
-XLII
-
-
-Paris, 19 mai 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Madame de Montijo est arrivée ici très enrhumée, et la vue pire que
-lorsque vous étiez à Biarritz. C'est, pour une personne si active, un
-très grand malheur; mais elle le supporte avec courage, et se tire
-d'affaire même, sans que bien des gens s'aperçoivent de son infirmité.
-Le comte de las Navas et sa femme sont avec elle. L'un et l'autre en
-bonne santé. Ils m'ont demandé beaucoup de vos nouvelles.
-
-Que dites-vous des cent mille dollars offerts par le président Johnson?
-Croyez que ces affreuses canailles de Yankees nous donneront sous peu, à
-vous et à nous, de fiers tracas.
-
-On commence à croire que le Corps législatif ne voudra pas voter le
-budget des travaux extraordinaires. Fould, qui s'était fort opposé à ce
-qu'il fût présenté, a eu le tort de chercher ensuite des moyens
-d'exécution qui rendissent la chose possible.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Vous savez que Libri est un homme du XVIe
-siècle qui ne se fie à personne, comme était Benvenuto Cellini qui
-tournait les coins de rues _all' largo_.
-
-
-
-
-XLIII
-
-
-Paris, 23 mai 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis bien désolé de ce que vous me dites de lady Zetland.
-C'était--car je crois qu'il faut maintenant parler d'elle au
-passé--c'était une femme comme il n'y en a plus guère, distinguée,
-s'intéressant à tout et parlant bien de tout. Quoique je l'aie très peu
-vue, je l'aimais plus que des femmes avec qui j'ai eu de plus intimes
-relations. Lorsque vous verrez lord Zetland ou quelqu'un de la famille,
-veuillez lui dire toute la part que je prends à leur malheur.
-
-J'ai toujours oublié de répondre à votre question au sujet du voyage de
-madame de Montijo en Angleterre, d'abord, parce que je n'y croyais pas,
-et que je n'y croirai que lorsqu'il se fera. Mais il est très vrai qu'on
-en parle. Elle veut passer une semaine à Londres, puis une quinzaine
-dans un château en Écosse, je ne me rappelle plus chez qui.
-
-A ce propos, dites-moi _between you and me_ et très nettement ce que
-vous pensez de ce voyage et de la circonstance suivante. Elle doit
-passer ces huit jours chez madame ***, à Londres. Madame *** est très
-riche; mais, si je ne me trompe, pas trop bien dans le monde anglais.
-Son mari a un air de juif qui ne lui est pas très _prepossessing_. Elle
-ne manque pas d'esprit, mais elle est horriblement cancanière. Il me
-semble que c'est, de toutes les maisons, celle où j'aimerais le moins à
-la savoir. Vous êtes plus à même que personne de nous éclairer
-là-dessus. Mais, au surplus, je ne pense pas que la chose se fasse:
-d'abord, sa fille ne sera pas trop pressée je pense de la laisser
-partir, puis probablement elle aura sur l'affaire la même opinion que
-moi; enfin, si la cour va à Fontainebleau, à Biarritz ou ailleurs, ce
-sera un dérivatif tout naturel.
-
-Il n'est question ici que de la nouvelle frasque du prince Napoléon et
-de son discours à Ajaccio, qui a été commenté si étrangement ensuite par
-_l'Opinion nationale_. On blâme beaucoup la régente de ne lui avoir pas
-donné un vigoureux coup de caveçon. Elle a craint de paraître juge dans
-sa propre cause, mais elle aurait dû réfléchir qu'outre sa cause, il y a
-celle de son mari, de son fils et la nôtre à nous. Quelle opinion
-doit-on avoir de nous à l'étranger, et comment s'explique-t-on que le
-premier prince du sang annonce des intentions et prêche une politique si
-contraire à celle de l'empereur et de l'Empire?
-
-Adieu, mon cher Panizzi; j'irai vous voir le plus tôt que je pourrai;
-mais vous savez que ce n'est pas pour les dîners et les assemblées du
-beau monde que je vais à Londres.
-
-
-
-
-XLIV
-
-
-Paris, 2 juin 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je n'ai pas eu beaucoup de peine à faire comprendre à madame de Montijo
-que, si elle allait à Londres, elle ferait bien de prendre une autre
-posada, et je crois qu'elle a renoncé au voyage, sur lequel, d'ailleurs,
-elle n'avait pas encore consulté sa fille. M. de Flahaut, que j'avais
-consulté de mon côté, est absolument de votre avis.
-
-Que dites-vous de la lettre de l'empereur, de celle du prince et de
-toute l'affaire? Tout le monde à peu près s'en réjouit: les uns parce
-qu'ils détestent Son Altesse, les autres parce qu'ils trouvent que cette
-querelle de famille affaiblit l'Empire. Pour moi, je tiens pour vrai le
-mot du premier Napoléon, que c'est en famille qu'il faut laver son linge
-sale, et je regrette que la régente n'ait pas donné tout d'abord un coup
-de caveçon au prince; puis, que l'empereur ne lui ait pas demandé sa
-démission du conseil privé par une lettre qui n'aurait pas été publiée.
-Cette combinaison remédiait à tout, ce me semble, et ne causait pas un
-scandale comme le procédé qui a été préféré. Mais à quoi bon parler de
-ce qui est fait?
-
-Comment vont tourner les élections? Lord Palmerston les fera-t-il?
-conservera-t-il son portefeuille, si les députés nommés lui donnent la
-majorité? Savez-vous que la réclamation des États-Unis, pour être polie,
-à ce qu'il dit, n'en est pas moins des plus désagréables, et qu'elle
-peut finir tragiquement avec les drôles qui siègent au congrès.
-
-Notre affaire du Mexique ne s'améliore guère non plus, et la paix des
-États-Unis n'est pas de nature à l'arranger. Cependant, M. Bigelow, le
-ministre de M. Johnson, est des plus pacifiques, et promet, non
-seulement de ne pas favoriser, mais même d'empêcher l'intervention. Tant
-qu'il n'y aura que des flibustiers, le mal ne sera pas grand.
-
-Ici, à l'intérieur, il y a quelque chose comme un apaisement, du moins
-il y a tendance à l'adoucissement des partis extrêmes. Les orléanistes
-et les légitimistes penchent à ne faire qu'un avec les cléricaux, et les
-rouges à se changer en une opposition tracassière, mais non factieuse.
-Il ne faut pas croire toutefois que le gouvernement gagne beaucoup à
-cela. Il est, d'ailleurs, sur une pente où il n'est pas facile de
-s'arrêter, et, quoi qu'il fasse, il est probable que l'influence
-parlementaire ira toujours augmentant. Sera-ce un bien ou un mal? je
-n'en sais rien. Thiers est cajolé par le faubourg Saint-Germain; et ses
-femmes sont enchantées de recevoir des duchesses. Je ne désespère pas
-que tout ce monde ne fasse ses Pâques un de ces jours, afin de prouver
-sa noblesse.
-
-Je vois par votre dernière lettre que vous ne vous portez pas trop bien.
-Je vous en présente autant. Nous avons eu une suite d'orages qui m'a
-fatigué.
-
-La décadence de l'Angleterre fait des progrès bien rapides. On nous dit
-que c'est un cheval français qui a gagné le derby d'Epsom. On ajoute que
-le respectable public a essayé de culbuter le vainqueur, mais que
-celui-ci avait eu la prudence de se faire accompagner par quelques
-boxeurs à tant par coup de poing.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et donnez-moi de vos nouvelles.
-
-
-
-
-XLV
-
-
-Paris, 5 juin 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous savez que ce n'est pas l'envie qui me manque pour aller vous voir;
-mais je crains que notre session ne se prolonge un peu plus que je ne le
-prévoyais. J'ai de plus à courir le risque d'une invitation à
-Fontainebleau. Au sujet de ce dernier voyage, il n'y a rien encore de
-décidé.
-
-Il paraît que l'empereur se trouve si bien de son voyage, qu'il n'est
-pas pressé de revenir. Il a poussé jusqu'au grand désert pour voir des
-antiquités romaines et se faire cirer les bottes par les barbes des
-Arabes. On ne l'attend pas à Paris avant le 14 de ce mois. Il y a des
-gens qui croient qu'à son retour, le prince Napoléon et lui
-s'embrasseront et que tout sera fini ou raccommodé. Le prince surtout,
-plus que personne, paraît le croire. Si cela arrivait, ce qui n'est pas
-impossible vu la débonnaireté de l'empereur, ce serait la plus
-déplorable politique, et rendrait la publication de la lettre encore
-plus regrettable. Pourtant je ne crois pas la chose possible en ce
-moment; mais elle est malheureusement probable dans quelques mois.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous et ne vous faites pas de mauvais
-sang.
-
-
-
-
-XLVI
-
-
-Paris, 7 juin 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Si vous allez en Italie, arrêtez-vous en passant ici. Vous ferez votre
-apprentissage d'une mauvaise maison, chez moi, et nous vivrons en
-étudiants et boirons du porto doré. Vous ne ferez pas mal, venant à
-Paris, au commencement de juillet, de mettre dans votre malle une
-culotte, pour aller à Fontainebleau, où vous serez sûrement invité. Je
-serais homme, si vous voulez bien de ma compagnie, à vous suivre en
-Italie, surtout si vous vouliez passer par la Suisse ou l'Allemagne.
-Qu'en dites-vous?
-
-Je suis allé avant-hier soir au bal, et j'ai causé un quart d'heure avec
-la régente, de _rebus omnibus et quibusdam aliis_; je l'ai trouvée très
-résolue. Je souhaite que l'empereur ne le soit pas moins. Beaucoup de
-gens en doutent, et prédisent déjà la réconciliation des deux cousins.
-Si elle avait lieu, ce serait la plus déplorable chose du monde et la
-plus ridicule.
-
-La circulaire de lord Russell au sujet des navires confédérés me paraît
-peu digne; mais les Yankees sont décidément la première, la grande
-nation. Toutes les autres s'aplatissent. Lord Russell lançait des
-épigrammes à l'empereur de Russie, lors de la dernière insurrection de
-la Pologne. Il est plus poli avec les plus grossières gens du monde.
-Enfin!
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Madame de Montijo n'a rien décidé quant à son
-voyage, du moins officiellement. Elle m'a dit, à ma première
-observation, qu'elle y renonçait, mais qu'elle ne voulait pas le dire
-d'avance. En outre, après le retour de l'empereur, il est probable
-qu'elle ira à Fontainebleau pour quelque temps. Elle veut être à
-Carabanchel pour le mois d'août; vous voyez qu'il lui faudrait faire
-diligence pour aller faire des visites à Londres et en Écosse.
-
-
-
-
-XLVII
-
-
-Paris, 14 juin 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Ici, personne ne croit à l'accident du prince. On veut qu'il ait inventé
-cette chute pour que l'empereur vînt le voir. Bixio m'assure qu'il est
-tombé effectivement. Il paraît certain que l'empereur lui a écrit une
-nouvelle lettre, mais non publiée cette fois, pire que la première.
-
-Je vous écris très à la hâte, car je crains de manquer l'heure de la
-poste. Je suis tolérablement depuis quelques jours, grâce au beau temps.
-J'espère que vous allez bien aussi et que vos idées de retraite ne sont
-plus aussi arrêtées.
-
-
-
-
-XLVIII
-
-
-Paris, 23 juin 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Avant-hier, j'ai dîné aux Tuileries avec la grande-duchesse Marie de
-Leuchtenberg, fille de feu Nicolas. Il y a dix ans, ce devait être la
-personne la plus admirablement belle qui se pût imaginer. Elle a encore
-un profil qui ressemble à une médaille de Syracuse. Elle est fort
-aimable et fait beaucoup de frais.
-
-Le maître de la maison se porte beaucoup mieux que le pont Neuf: il est
-rajeuni de dix ans et est très gai. Il l'était du moins mercredi, bien
-qu'il eût vu son cousin la veille. Ce qui paraît le plus clair de
-l'entrevue, c'est que ledit cousin a reçu la permission d'aller faire
-ses foins en Suisse. On dit qu'il congédie une partie de sa maison,
-comme s'il avait l'intention de vivre en philosophe. Prenons la soupe
-comme elle est.
-
-Votre favori le prince impérial, que vous ne reconnaîtriez plus, tant il
-est grandi et formé, a les dispositions les plus extraordinaires pour la
-sculpture. Un artiste nommé Carpeaux qui a beaucoup de talent, a fait
-son portrait; lorsque le prince l'a vu pétrir de la terre glaise, il a
-naturellement eu envie de mettre la main à la pâte, et a fait un
-portrait de son père, qui est atrocement ressemblant; mais, bien que ce
-soit gâché comme un bonhomme de mie de pain, l'observation des
-proportions est extraordinaire. Il a fait encore le combat d'un cavalier
-contre un fantassin plein de mouvement. On voit qu'il sait manier un
-cheval et qu'il a appris l'escrime à la baïonnette. Mais le plus
-extraordinaire, c'est le portrait de son précepteur, M. Monnier, que
-vous aimez tant. Je vous jure que vous le reconnaîtriez d'un bout de la
-cour du British Museum à l'autre. Ce ne sont pas seulement ses traits,
-c'est même son expression. Tout le génie de l'homme se révèle dans ses
-yeux, son nez et ses moustaches. Je suis sûr qu'il y a peu de sculpteurs
-de profession qui pourraient en faire autant.
-
-L'empereur nous a conté son voyage, dont il paraît enchanté. Ne
-trouvez-vous pas extraordinaire que, après avoir eu quatre ou cinq cent
-mille hommes tués par les chrétiens, après avoir eu beaucoup de leurs
-femmes violées, après avoir perdu leur autonomie et je ne sais combien
-d'_items_, les Arabes aient reçu si admirablement le chef des gens qui
-ont fait tout cela. Sa Majesté est allée dans le grand désert avec une
-vingtaine de Français tout au plus et est restée quarante-huit heures au
-milieu de quinze à vingt mille Sahariens qui lui ont tiré des coups de
-fusil aux oreilles (c'est la manière de saluer du pays) et ont nettoyé
-ses bottes avec leurs barbes. Pas un seul n'a montré la moindre envie de
-prendre une revanche. On lui a donné des bœufs entiers rôtis, on lui a
-fait manger des autruches et je ne sais quelles autres bêtes
-impossibles; mais partout il a été reçu comme un souverain aimé. Il en
-est très fier et très content.--Il m'a demandé de vos nouvelles.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Hier, on a fait une pétition au Sénat contre la
-prostitution. J'avais envie de citer lord Melbourne. Le vieux Dupin a
-fait un petit speech excellent pour demander si les belles dames avaient
-objection à la concurrence? Nous avons voté l'ordre du jour.
-
-
-
-
-XLIX
-
-
-Paris, 26 juin 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Catherine de Médicis disait à Henri III après la mort du duc de Guise:
-«Bien coupé; à présent, il s'agit de coudre.» A vous dire le vrai, je ne
-croirai à votre démission que lorsqu'elle sera acceptée, et, sans vous
-faire de compliments, je ne crois pas qu'il y ait de ministre qui ne se
-donne beaucoup de peine pour vous retenir. M. Gladstone, qui est je
-crois votre ministre, s'en donnera plus que tout autre, d'autant plus
-que vous ne lui laissez personne qui puisse vous remplacer. Je le
-répète, il n'y a pas de compliments entre nous; et vous le savez comme
-moi, que vous n'avez pas de remplaçant possible, attendu qu'on ne
-trouverait pas dans les trois royaumes un homme aussi bien venu que vous
-dans le monde et en faveur auprès de tous les partis. Je ne vois pas
-trop comment vous pourrez répondre à M. Gladstone vous disant: «Vous
-nous mettez dans un grand embarras. Patientez et élevez-nous un
-successeur.» Mon espérance est que, dans ce combat, où je ne serais pas
-fâché d'ailleurs que vous fussiez vaincu, vous fixerez des conditions
-qui vous donnent de plus longues vacances et moins de peine. Vous avez
-autant de droits qu'un évêque à un coadjuteur. En tout cas, j'attends de
-vos nouvelles avec impatience.
-
-Je ne sais si je vous ai parlé des yeux de madame de Montijo. Elle est
-menacée de la cataracte et, de plus, d'une autre maladie qu'on appelle
-glaucome ou glaucose. Il y a ici un très savant oculiste, inventeur d'un
-instrument avec lequel on voit dans l'intérieur d'un œil comme dans une
-assiette. Il dit que, si elle ne se fait pas opérer assez promptement,
-elle sera irrémissiblement aveugle. Elle a pris cet arrêt avec beaucoup
-plus de calme que nous ne l'espérions, et je crois qu'elle s'y résigne
-de bonne grâce. Elle est, d'ailleurs, en bon état général de santé.
-Voilà un motif de plus contre le voyage d'Angleterre; mais il était
-d'ailleurs inutile, comme vous le saviez.
-
-Je lis cette affreuse histoire de Carlyle et je suis continuellement
-tenté de jeter le livre par la fenêtre. Il y a pourtant des recherches
-et du travail, mais une prétention insupportable et une outrecuidance
-achevée.
-
-La conférence du _Journal des Savants_ m'a jeté une tuile sur la tête,
-en me chargeant de faire un article sur l'_Histoire de César_. Je me
-trouve avec cette conférence comme vous avec vos _Trustees_. Ils me
-prennent par les sentiments et me demandent l'article en question comme
-un service au journal et à eux-mêmes. J'ai donc été obligé de me
-résigner en _dimittendo auriculum ut iniquæ montis asellus_.
-Pourriez-vous me dire s'il y a eu dans quelque revue anglaise quelque
-bon article sur l'ouvrage, ou du moins quelque article qui ait fait
-sensation dans le monde policé, et, dans ce cas, veuillez me l'indiquer;
-vous me rendrez un grand service.
-
-M. de Flahaut est parti pour Londres, il y a trois jours. Je ne sais
-s'il compte y passer quelque temps. Il m'a invité à aller le voir en
-Écosse, mais c'est un peu loin pour un asthmatique.
-
-Dupin a fait l'autre jour au Sénat un discours très amusant à propos de
-la suppression de la prostitution. Il a parlé tout à fait comme lord
-Melbourne à l'archevêque de Canterbury, et nous avons voté pour ces
-dames à une assez grande majorité, considérant le peu d'usage que nous
-en faisons.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-moi de vos
-nouvelles.
-
-
-
-
-L
-
-
-Paris, 3 juillet 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai dîné vendredi dernier aux Tuileries, où Leurs Majestés m'ont
-beaucoup demandé de vos nouvelles. L'impératrice savait quelque chose de
-vos projets de retraite et m'a fort questionné à ce sujet. Elle voulait
-savoir si vous aviez quelque sujet de plainte ou de mauvaise humeur.
-J'ai répondu que je ne savais rien, sinon que vous travaillez depuis
-fort longtemps et qu'il était naturel que vous eussiez envie de vous
-reposer; que, d'ailleurs, loin d'être de mauvaise humeur, vous étiez un
-souverain absolu au Museum, que vous imposiez vos volontés de la façon
-la plus despotique, au point d'exiler le gorille, sous prétexte que vous
-ne le trouviez pas assez beau. Varaigne aussi s'est fort enquis de vous,
-ainsi que madame de la Poèze.
-
-L'empereur se porte admirablement et est rajeuni de cinq ans. Il vient
-de faire une brochure très intéressante sur l'Algérie. Il l'a envoyée
-presque mystérieusement à quelques personnes. C'est une critique très
-vive, très bien raisonnée, et à ce qu'il me semble, irréfutable, de la
-politique suivie en Algérie et de l'administration de la guerre à
-l'égard de la colonie. Il n'y a qu'une réponse à faire. Pourquoi dire
-que votre valet de chambre n'est pas en état de faire son service?
-Prenez-en un autre et dites-lui ce que vous voulez. Comme style et comme
-logique, d'ailleurs, il n'a jamais rien fait de mieux.
-
-Il y a ici un marquis de X..., fort lancé dans le grand monde des jeunes
-gens. Ce monsieur paraît pénétré du principe grammatical: le masculin
-s'accorde avec le masculin. Il a écrit au jeune Z... une lettre fort
-touchante: _O crudelis Alexi! nihil mea carmina curas_; ou quelque chose
-de semblable. Z... a montré le billet doux à ses amis et a donné
-rendez-vous rue du Colysée, à une heure du matin. M. le marquis est venu
-et a fait sa déclaration en forme sur le trottoir, devant une jalousie
-baissée à un rez-de-chaussée, derrière laquelle se trouvaient une
-douzaine de membres du Jockey-Club. Tout d'un coup ces messieurs
-sortirent en masse, rossèrent un peu X..., puis le portèrent dans le
-bassin des Champs-Élysées. Sorti de là fort refroidi, il alla prier le
-comte de M... de porter un cartel à Z...; M... ne voulut pas s'en mêler;
-alors il s'est adressé à la justice et a porté plainte contre ses
-baigneurs. Presque en même temps, un turco tuait aux Tuileries un de ses
-camarades, son rival auprès d'une cuisinière. Vous voyez que les
-barbares se civilisent, et que les civilisés s'abrutissent... Je crains
-que la fin du monde ne soit proche.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie, si vous
-pouvez.
-
-
-
-
-LI
-
-
-Paris, 9 juillet 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-L'empereur part mercredi pour Plombières, et probablement en même temps
-l'impératrice ira à Fontainebleau, mais toute seule. Elle a, dit-on,
-l'intention d'aller ensuite à Biarritz, lorsque l'empereur aura terminé
-son inspection du camp de Châlons.
-
-Paris commence fort à se dépeupler, il y fait une chaleur tropicale et
-il faut avoir un parasol comme à Cannes pour passer les ponts. Je
-suppose que vous avez à peu près la même température à Londres et que
-vous vous trouvez assez bien le soir dans votre jardin.
-
-Mademoiselle Marguerite Libri m'a écrit et me parle de la stupéfaction
-produite dans le British Museum par l'annonce de votre retraite, les
-espérances et les peurs que causent vos successeurs probables.
-L'important, c'est que vous ne regrettiez pas trop votre boutique, et,
-pour cela, il faut que vous vous mettiez le plus tôt possible à quelque
-ouvrage, _History of my own Life_,--_England and the English_; voilà
-deux ouvrages que je vous propose, ou bien faites un recueil de sonnets
-ou un traité _De rebus omnibus et quibusdam aliis_. La grande
-difficulté, c'est de passer de l'esclavage à la liberté, et il faut
-soigner la transition. Voyez ce qui se passe pour les nègres aux
-États-Unis.
-
-Vous me paraissez résolu à demeurer en Angleterre. Bien qu'il y ait fort
-à discourir là-dessus, je penche à vous approuver, car c'est là que vous
-avez vos habitudes. Je ne suis pas sûr que vous vous trouvassiez à votre
-aise en Italie ou ailleurs. D'un autre côté, à nos âges, on n'aime plus
-guère l'agitation, et je crains fort pour l'Europe dans les dernières
-années de notre vie. La Révolution n'a dit nulle part son dernier mot;
-elle passera la Manche, je le crois; mais ce sera tard et lorsque nous
-n'aurons pas à nous en préoccuper.
-
-Il paraît que lord Palmerston ne se dispose nullement à résigner. Il
-veut mourir son portefeuille sous le bras, et je crois qu'il y réussira.
-C'est une belle vie, mais il y aurait encore quelque chose de plus beau.
-J'ai peur qu'il ne quitte la partie trop tard et lorsqu'il ne sera plus
-regretté.
-
-Vous ne me dites rien des élections. Je crois à une Chambre à peu près
-la même que la défunte, un peu plus poltronne et un peu plus amoureuse
-d'argent et de paix.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vais passer à la Bibliothèque demain, pour
-savoir où en est le portrait de l'infant de Portugal.
-
-
-
-
-LII
-
-
-Paris, 16 juillet 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je partirai ou mardi ou mercredi. Je serai à Londres dans la soirée,
-vers onze heures. Demain, je vous écrirai, si je pars mardi, de façon
-que ma lettre vous arrive mardi matin. De toute manière comptez sur moi
-pour jeudi.
-
-J'ai passé la soirée hier chez la comtesse de Montijo, qui va bien. Elle
-n'a déjà plus de bandeau noir et on lui permet de rester dans sa chambre
-et de causer. Il est impossible d'avoir plus de courage et de calme
-qu'elle n'en a montré.
-
-Le prince impérial a été et est, je crains, encore un peu malade; ce qui
-a mis l'empereur et l'impératrice dans toutes les inquiétudes et les a
-obligés d'ajourner leur voyage. Cela s'annonçait comme une fièvre
-muqueuse, mais on m'a dit que la fièvre est tombée et qu'il allait
-beaucoup mieux hier au soir. Je vais voir la comtesse de ce pas et je
-vous enverrai le bulletin en post-scriptum.
-
-Le prince Napoléon est en Irlande, ou en route pour y aller, à bord d'un
-très beau navire de l'État. Cependant il prétend n'être plus prince, et
-a congédié toute sa maison. Il n'a pas perdu un centime de ses
-appointements personnels, et cette économie paraît un peu étrange. Il ne
-faut pas qu'un prince soit trop rangé, surtout quand il a des velléités
-d'ambition.
-
-Adieu, mon cher Panizzi, je remets les bavardages à notre premier
-tête-à-tête, c'est-à-dire à bientôt.
-
-_P.-S._ Les nouvelles ne sont pas mauvaises ce matin. Le prince n'a
-presque plus de fièvre et commence à demander à manger. Cependant je ne
-crois pas qu'on soit encore bien assuré qu'il est en convalescence. Je
-vous donnerai des nouvelles demain; ne dites rien de la maladie
-cependant. La comtesse va toujours très bien.
-
-
-
-
-LIII
-
-
-Paris, 3 septembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Jeudi, j'ai passé mon temps au _Journal des Savants_ et à l'Académie. Il
-paraît que la maladie de Ponsard[8] est un canard, et, si dans
-vingt-sept jours il n'arrive pas de mort dans le corps des immortels, je
-suis hors d'affaire. Vendredi, je n'ai pu attraper madame de Montijo.
-Hier, je suis allé lui demander à dîner. Je lui ai fait vos compliments
-bien entendu.
-
- [8] Aux termes du règlement de l'Académie, c'est le directeur en
- exercice, lorsqu'un de ses collègues vient à mourir, qui a charge de
- recevoir le successeur du défunt.--Mérimée était alors directeur de
- l'Académie.
-
-Voici le bilan de l'aventure de Neuchatel: madame de Montebello, le bras
-cassé; mademoiselle Bouvet, une côte cassée et la clavicule cassée, plus
-des vomissements de sang qui ont duré plusieurs jours. Elle est hors de
-danger à présent, mais condamnée à garder le lit pendant quarante ou
-cinquante jours. Le valet de pied qui a empêché la voiture où se
-trouvaient ces dames de culbuter celle de l'empereur (qui serait tombée
-d'une cinquantaine de pieds sur les toits des maisons de Neuchatel), ce
-valet de pied a eu le pied horriblement fracturé, et d'abord il avait
-été question de l'amputer; mais Nélaton a si bien fait que le pauvre
-diable s'en tirera et en sera quitte pour une quarantaine de jours de
-repos forcé, la jambe enfermée dans une botte inflexible de dextrine. La
-princesse Anna a été moins maltraitée que les autres: tout s'est borné à
-une forte contusion à la joue et à la tempe.
-
-M. de Talleyrand recommandait de n'avoir pas de zèle. Les Neuchatelois
-en ont eu. Ils ont donné à l'empereur des chevaux neufs qui n'avaient
-jamais été attelés, et, au lieu de cochers, ce sont des messieurs qui
-les ont menés. Aussi est-ce un miracle qu'ils n'aient pas été précipités
-tous d'une soixantaine de pieds au moment où le sifflet d'une locomotive
-a fait emporter les chevaux. L'impératrice est revenue aujourd'hui à
-Fontainebleau avec la princesse Anna. Je crois que les autres blessées
-demeureront encore quelques jours en Suisse. Elles sont, d'ailleurs,
-aussi bien que possible.
-
-Je suis fâché et content, mon cher Panizzi, que vous me regrettiez. Je
-vous assure que je suis bien triste à dîner tout seul. J'expédie mon
-repas en cinq ou six minutes; et, puisque nous parlons de manger, je
-vous dirai que je vous trouve bien cruel, après m'avoir engraissé comme
-on fait les oies, en abusant de leur gourmandise, de venir me reprocher
-encore de n'avoir pas fait honneur à votre cuisine de Balthazar. Au
-reste, tous mes amis trouvent que je lui fais le plus grand honneur.
-Pendant mon absence, miss Lagden m'a procuré l'arc d'un chef tartare qui
-a eu le malheur d'être tué à Palikao. C'est le pendant de l'arc d'Ulysse
-pour la force, la roideur, etc. Eh bien, grâce à votre bœuf salé, je
-l'ai bandé du premier coup.
-
-Vous aurez vu que M. Walewski a été nommé président du Corps législatif.
-Il a eu dans son département la presque unanimité des suffrages; mais
-enfin son élection n'a pas été vérifiée par la Chambre, et il me semble
-que constitutionnellement parlant, il n'est pas encore député. Mais il
-lui faut et l'hôtel et le traitement, et on ne sait rien refuser aux
-quémandeurs.
-
-Il y a des cas de choléra à Paris, mais ils n'ont pas le caractère
-épidémique. Il fait une chaleur horrible pendant le jour, très frais le
-soir, les melons et les pêches sont excellents et on se donne facilement
-la colique. Avis au lecteur. Il paraît que le choléra de Marseille n'est
-pas beaucoup plus méchant.
-
-Mon article au _Journal des Savants_ a été voté _nemine contradicente_.
-Il paraîtra le 1er octobre. Cousin en a été content. J'ai vu avant-hier
-la duchesse Colonna, qui se rappelle à votre souvenir.
-
-Madame de Montijo voit un peu mieux. Elle sort sans lunettes et est très
-contente du peu qu'elle a gagné.
-
-Les fêtes de Brest et de Portsmouth déplaisent beaucoup à l'opposition.
-Son cheval de bataille actuel est de rétablir les anciennes provinces et
-de détruire l'œuvre si utile de la Convention, qui, en inventant les
-départements, a fortifié l'unité nationale. Il ne se peut rien de plus
-fou et de plus absurde, mais la haine est aveugle. Les Broglie, Guizot
-_e tutti quanti_ sont jusqu'au cou dans ce beau projet. Thiers laisse
-faire sans approuver.
-
-Tous les ministres sont à la campagne. Leurs Majestés aussi. Il n'y a
-plus de gouvernement, mais on est parfaitement tranquille. L'empereur
-partira pour Biarritz le 5 ou le 6, et, le 12, la reine d'Espagne
-couchera peut-être dans votre lit. _Gemuit sub pondere._--Pour moi,
-jusqu'à ce que j'aie corrigé mes épreuves, je suis esclave.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je crains de devenir trop poétique ou trop
-_missish_, si je vous dis combien je pense à vous et à nos deux
-solitudes _présentes_ et à nos bonnes soirées passées.
-
-
-
-
-LIV
-
-
-Paris, 6 septembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai reçu votre lettre ce matin. Le valet de pied, auquel vous vous
-intéressez et qui a sauvé Leurs Majestés, est mort avant-hier.
-L'empereur en a été extrêmement affecté, ainsi que l'impératrice. Ils
-partent ce soir pour Biarritz. Mademoiselle Bouvet ne va pas trop bien
-et on n'est pas entièrement rassuré sur son compte. Madame de Montebello
-est mieux, mais fort dolente.
-
-A Fontainebleau, on était en bonne santé, persévérant dans les bonnes
-résolutions. Le résumé du plan de conduite qu'on s'était tracé était
-celui-ci: il n'y a plus d'Eugénie, il n'y a plus qu'une impératrice. Je
-plains et j'admire. D'ailleurs, renouvellement de confiance et d'amitié
-de part et d'autre.
-
-L'alliance de tous les partis ennemis se resserre tous les jours, et
-tant qu'il ne s'agira que de renverser, elle sera très intime. Les
-dernières élections ont été faites par la réunion des légitimistes, des
-orléanistes et des républicains. Les trois minorités l'ont emporté. Il
-faut dire aussi que Persigny, en comblant la mesure dans les dernières
-élections générales, a rendu à peu près impossibles les candidatures
-gouvernementales. Les Français ne veulent pas faire ce qu'ils désirent
-le plus, du moment qu'on le leur commande. On dit que M. de la Valette a
-écrit à ce sujet un très remarquable mémoire à l'empereur. Ce n'est pas
-de signaler le mal, qui est difficile, c'est d'y trouver un remède.
-
-Il me paraît qu'on est assez inquiet des élections en Italie. Mazzini et
-votre ami Garibaldi se prépareraient, dit-on, à faire quelque grosse
-sottise, qui pourrait être désastreuse. Puisque l'Angleterre et la
-France sont plus unies que jamais, il serait bien à désirer qu'on parlât
-des deux côtés le même langage en Italie. Ne pensez-vous pas que, si les
-électeurs suivent la même tactique qu'en France, c'est-à-dire si les
-mazziniens s'unissent aux papalins, il peut en résulter une Chambre très
-dangereuse? Est-il vrai que M. Lanza se soit retiré parce qu'on méditait
-un traité secret avec l'Autriche, qui garantissait un désarmement
-réciproque? Sartiges, qui était venu à Paris il y a quelques jours,
-avait bonne espérance que l'évacuation de Rome s'accomplirait sans
-encombre, et que le pape se montrerait traitable au dernier moment.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. J'ai fait vos compliments à la comtesse de
-Montijo et à neveu et nièce. Tous vont parfaitement, ainsi que la
-duchesse de Malakof, qui engraisse seulement d'une façon un peu
-scandaleuse. Je vous quitte pour aller corriger mon article[9]. On me
-dit que je dois en faire tirer un exemplaire à part pour l'offrir à Sa
-Majesté. Qu'en dites-vous? Toutes ces façons me semblent un peu
-familières, mais nous sommes dans une monarchie démocratique.
-
- [9] Sur la _Vie de César_, pour le _Journal des Savants_.
-
-
-
-
-LV
-
-
-Paris, 10 septembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous apprendrez avec plaisir que le valet de pied de l'empereur n'est
-pas mort, comme on me l'avait dit au ministère d'État. Il va mieux et on
-ne l'amputera pas. Les autres blessés sont aussi bien que possible. La
-princesse Anna est à Paris. Je suis allé m'inscrire chez elle, et j'ai
-mis une ligne pour dire la part que vous avez prise à son accident.
-Ai-je bien fait?
-
-J'ai des compliments à vous faire d'une autre princesse, la princesse
-Mathilde, chez qui j'ai dîné jeudi.
-
-Ce que vous me dites de lord Palmerston est triste. Mais pourquoi
-vouloir mourir sur le champ de bataille? Croyez-vous que sa gloire gagne
-à faire encore une session? Peut-être espère-t-il que sa présence sera
-un appui pour le parti libéral. Cela me rappelle le poème d'_Antar_.
-Lorsque le héros est mort, ses amis l'attachent sur son cheval et
-effrayent ainsi les ennemis. Je vous remercie de m'avoir rappelé à
-milady.
-
-Le comte de Navas est parti pour Madrid. Je ne sais pas encore ce que
-fera la comtesse de Montijo; je pense qu'elle ira à Biarritz dès que la
-reine sera retournée à Zarauz.
-
-Il n'y a plus un chat à Paris, mais en revanche les étrangers y
-regorgent. A chaque instant, des gens vous demandent le chemin du
-Palais-Royal dans un baragouin germanique ou britannique.
-
-M. de Goltz, le ministre de Prusse, est à Biarritz, brûlant des mêmes
-ridicules feux. Je ne sais pas trop comment on le reçoit depuis que le
-neveu de son ministre a fendu la tête d'un Strasbourgeois, cuisinier de
-votre reine. Dans d'autres temps, la façon dont la justice se rend en
-Prusse pourrait amener de drôles de complications.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et buvez frais; c'est
-assurément le bonheur suprême par le temps qui court.
-
-
-
-
-LVI
-
-
-Paris, 12 septembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis allé hier, avec madame de Montijo, voir la princesse Anna. Ses
-joues sont redevenues symétriques. Elle a encore une rougeur sur la
-pommette qui a reçu le coup, et un œil encore un peu violet. Elle nous a
-raconté son aventure d'une façon très gentille. Elle ne se rappelle pas
-comment elle est tombée, mais seulement d'avoir vu en l'air assez haut,
-au-dessus de sa tête, le colonel suisse qui menait les chevaux.
-Lorsqu'on l'a ramassée, elle était à genoux, tenant sa tête à deux
-mains. Puis on l'a emportée dans une boutique, où Duperrey est venu la
-chercher; elle est allée, à pied, trouver l'impératrice et lui a parlé;
-mais, tout cela, on le lui a dit, elle n'en a pas conscience; ce n'est
-que trois ou quatre heures après qu'elle a compris ce qui était arrivé.
-
-Les médecins suisses ont voulu changer l'appareil de mademoiselle
-Bouvet; quoi faisant, ils lui ont recassé la clavicule que Nélaton lui
-avait arrangée. On craint qu'elle n'ait une légère saillie à l'entrée de
-deux fort belles bosses que vous avez vues et admirées. Elle ne va pas
-mal, d'ailleurs, et on pense que, dans une quinzaine de jours, elle
-pourra être transportée à Paris. Madame de Montebello est en bonne voie
-de guérison. La princesse Anna ira probablement à Biarritz dans quelques
-jours.
-
-Le frère de la comtesse X..., garçon d'une trentaine d'années, je crois
-qu'il était votre compagnon dans l'ascension de la Rune, s'est coupé la
-gorge l'autre jour. Il allait se marier et avait choisi lui-même une
-assez jolie femme. Il a pris la précaution de communier, puis il s'est
-couché avec un crucifix dans la main gauche et un rasoir dans la droite
-dont il s'est coupé le cou. _Salute a noi._
-
-Hier, j'ai présenté M. Cousin à madame de Montijo. Il me semble qu'ils
-se sont plu l'un à l'autre. Il est toujours dans de très bonnes idées,
-déplorant les bêtises de ses anciens amis.
-
-Que veut faire M. de Bismark à Biarritz? Il paraît certain qu'il y va.
-Les Alsaciens se considèrent comme tous offensés dans la personne du
-cuisinier à qui le comte d'Eulembourg a fendu le crâne. Ils font une
-pétition au Sénat, qui sera embarrassante. Si nous étions plus jeunes,
-cela pourrait devenir sérieux. Je pense que si l'empereur disait quelque
-mot aigre à M. de Goltz, de nature à inquiéter les Prussiens, il aurait
-un grand succès dans le populaire.
-
-J'ai vu hier M. de Sartiges. Il craint que, aussitôt après l'évacuation,
-les Romains et les mazzinistes ne fassent quelque sottise. Selon lui,
-tout dépend des élections qui vont avoir lieu et dont l'issue lui paraît
-un peu incertaine. Le grand malheur est le manque d'hommes, maladie qui
-paraît générale au XIXe siècle.
-
-On dit que l'élection de Walewski sera vivement contestée, et qu'elle a
-eu lieu avant qu'il eût donné sa démission de sénateur. L'animal aime
-tellement l'argent, qu'il n'a pas donné sa démission, de peur de perdre
-ses trente mille francs, s'il n'était pas nommé.
-
-Le comte X..., mort à Rome, cardinal ou je ne sais quoi, a laissé toute
-sa fortune à son secrétaire qu'il aimait comme Shakespeare aimait le
-comte de Pembroke. Grand ennui de ses sœurs.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous ai mis aux pieds des princesses,
-comtesses, etc., etc. Elles vous font leurs remerciements et
-compliments.
-
-
-
-
-LVII
-
-
-Biarritz, 21 septembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai été mandé ici par le télégraphe, et j'ai eu tant de choses à faire
-avant de partir, que je n'ai pu vous écrire un mot avant de me mettre en
-route. J'ai voyagé avec M. de Persigny, qui va en Espagne.
-
-Tout le monde se porte bien, excepté l'impératrice, qui souffre toujours
-un peu de la gorge. Je crains que l'air de la mer ne soit pas très bon
-pour elle. L'empereur et le prince impérial sont parfaitement bien. Le
-prince a grandi, sa figure s'est un peu allongée. Il est toujours aussi
-actif et aussi gentil que vous l'avez connu. Il m'a demandé de vos
-nouvelles, ainsi que Leurs Majestés, et cent cinquante _pourquoi?_ à
-l'occasion de votre retraite. J'ai dit que vous étiez devenu philosophe
-et paresseux, mais que cela ne vous empêcherait pas de venir faire votre
-cour quand vous passeriez par la France.
-
-Madame de Labedoyère et madame de Lourmel sont de service avec
-Varaignes, de Caux, etc. On attend la princesse Anna demain ou après.
-
-Le temps, qui était magnifique au moment de mon arrivée, s'est brouillé
-cette nuit, et nous avons un peu de pluie aujourd'hui. Nous serions
-cuits, si elle n'était pas tombée. M. Fould est venu hier et occupe
-votre chambre.
-
-Les *** sont dans la ville et m'ont aussi demandé des nouvelles de leur
-compagnon de voyage à la Rune. Leur fille se marie prochainement à un
-secrétaire de légation, de six pieds de haut. Le frère de la comtesse
-***, à Madrid, allait se marier, et cette perspective, ou les reproches
-d'une ancienne maîtresse l'ont déterminé à se couper la gorge, après
-s'être confessé et avoir communié, précaution que vous eussiez peut-être
-négligée en semblable occasion.
-
-Je pense qu'on est ici pour tout le reste du mois. Puis il y a des
-projets, Dieu sait lesquels. Peut-être d'aller en mer, les médecins
-disent qu'un voyage de quelques jours sur l'Océan pourrait faire du bien
-aux bronches malades. M. Fould a été guéri de cette manière, lorsqu'il
-était déjà abandonné par la Faculté comme poitrinaire. Pour moi, je
-pense être à Paris dans les premiers jours d'octobre.
-
-Il paraît que le choléra est assez vif à Toulon, et peut-être ira-t-il
-jusqu'à Cannes et à Nice. Pour ma part, je n'en ai aucune peur, persuadé
-que je suis qu'on l'évite très facilement avec quelques précautions fort
-simples; mais vous savez que j'ai charge d'âmes, et je ne sais trop ce
-que je dois faire. Pourtant, selon toute probabilité, la maladie, si
-tant est qu'elle vienne dans nos montagnes, aura dit son dernier mot en
-novembre, et nous y gagnerons peut-être d'avoir un peu moins de
-visiteurs. Jusqu'à présent, le choléra n'a pas dépassé Toulon. Après les
-chaleurs exceptionnelles d'août et de septembre, il n'est pas surprenant
-que beaucoup de gens aient attrapé la dyssenterie, qui, augmentée par
-l'imagination et la peur, devient du choléra.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Dites-moi ce que veut dire _paladansentum_. Il
-n'y a pas ici de Forcellini. L'empereur dit _manteau_; moi, je dis
-_casaque_, _cuirasse_, _armure_.
-
-
-
-
-LVIII
-
-
-Biarritz, 3 octobre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Nous quittons Biarritz, le 7 ou le 8 de ce mois, pour Paris. Leurs
-Majestés sont en très bonne santé.
-
-La fille d'Émile de Girardin vient de mourir d'une angine couenneuse.
-L'impératrice lui a envoyé son médecin, malgré le danger, et est même
-allée voir la malade, un enfant de cinq ans. Girardin paraît avoir été
-très touché de cette marque d'intérêt, plus généreuse que prudente.
-J'espère qu'il n'en résultera rien de fâcheux.
-
-Le temps est toujours admirable, et je n'ai jamais vu d'été comparable à
-ce dernier mois.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et pensez, avant de passer le
-Rubicon, à y laisser un pont. La poste du matin va partir, et je ferme
-ma lettre à la hâte.
-
-
-
-
-LIX
-
-
-Paris, 13 octobre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis arrivé ici hier soir avec Leurs Majestés qui m'ont quitté à la
-gare d'Ivry, où nous nous embarquâmes avec elles, il y a trois ans.
-Elles sont en parfaite santé. J'ai passé une nuit abominable à étouffer,
-ce qui ne m'était pas arrivé depuis plusieurs mois. C'est le _welcome_
-de ma terre natale.
-
-Il y a eu entre l'empereur et M. de Bismark une grande conversation,
-mais dont ni l'un ni l'autre ne m'ont rien dit. Mon impression a été
-qu'il avait été poliment mais assez froidement reçu. Il m'a paru homme
-comme il faut, plus spirituel qu'il n'appartient à un Allemand, quelque
-chose comme un Humboldt diplomatique.
-
-Madame de ***, en sa qualité d'Allemande, admirait fort M. de Bismark,
-et nous la tourmentions en la menaçant des hardiesses de ce grand homme,
-qu'elle semblait encourager. Il y a quelques jours, j'ai peint et
-découpé la tête de M. de Bismark très ressemblante, et, le soir, Leurs
-Majestés et moi, nous sommes entrés dans la chambre de madame de ***.
-Nous avons mis la tête sur le lit, un traversin sous les draps pour
-représenter la bosse formée par un corps humain, puis l'impératrice a
-mis sur le front un mouchoir arrangé comme bonnet de nuit. Dans le
-demi-jour de la chambre, l'illusion était complète. Quand Leurs Majestés
-se sont retirées, nous avons retenu quelque temps madame de ***, pour
-que l'empereur et l'impératrice allassent se poster au bout du corridor;
-puis chacun a fait mine d'entrer dans sa chambre. Madame de *** est
-entrée dans la sienne, y est restée, puis en est sortie précipitamment
-et est venue frapper à la porte de madame de Lourmel, en lui disant
-d'une voix lamentable: «Il y a un homme dans mon lit!» Malheureusement
-madame de Lourmel n'a pas gardé son sérieux, et, à l'autre bout du
-corridor, les rires de l'impératrice ont tout gâté.
-
-Le bon est ce que nous avons appris plus tard. Un des valets de pied de
-l'empereur était entré dans la chambre de madame de ***, et, apercevant
-la tête, s'était retiré avec de grandes excuses. Puis il était allé dire
-qu'il y avait un homme dans le lit. Quelques-uns avaient émis l'opinion
-que c'était M. de ***, qui venait pour coucher avec sa femme; mais cette
-hypothèse, avait été rejetée comme improbable. Eugène, qui m'avait vu
-fabriquer le portrait, a empêché qu'on n'allât vérifier l'affaire.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Écrivez-moi le jour de votre arrivée.
-
-
-
-
-LX
-
-
-Paris, 17 octobre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'avais deviné juste, et jusqu'à l'objection que vous vous êtes faite.
-Elle ne me semble pas grave. Lord Wellington était pensionné de
-l'Espagne et probablement d'autres pays, et jamais on ne le lui a
-reproché. Il est fort peu probable qu'une question s'élève de notre
-vivant dans le Sénat italien qui vous place dans une situation
-embarrassante. L'Angleterre se retire de plus en plus de toutes les
-affaires du continent. En admettant que cette question se présentât, et
-qu'on vous fît un reproche de votre pension, vous auriez une belle
-réponse à faire en style cicéronien: «_Verumenimvero_, vous m'avez
-proscrit, vous m'avez pendu; l'Angleterre m'a accueilli, m'a récompensé
-de longs services, et, pendant mon exil, j'ai été bien souvent à même de
-partager, avec beaucoup d'entre vous, les guinées britanniques, etc.
-etc.» Vous termineriez par cette péroraison qui, pour n'être pas dans
-Cicéron, n'est pas moins belle:
-
- J'ai raison et tu as tort!
- ...........................
-
-A mon point de vue, le grand avantage que je trouvais _pour vous_ au
-Sénat, c'est une occupation. Vous savez que je crains pour vous
-l'oisiveté après de si longues occupations. Vous trouveriez là un
-travail sérieux et l'occasion d'être utile. Vous avez appris beaucoup de
-choses avec les Anglais, dont on a besoin sur le continent. Vous les
-importerez dans votre pays, vous tâcherez de les naturaliser. Enfin, et
-c'est là peut-être le point capital, vous pourrez soutenir les mesures
-sages et combattre les folies dont le gouvernement italien aura pendant
-longtemps encore à se défendre. Tout cela, ce me semble, vous convient
-et vous pouvez le faire sans vous exterminer.
-
-Reste un point à examiner. Vous avez fait votre installation à Londres
-un peu vite. Vous auriez dû peut-être vous attendre à cette chaise
-curule que bien des gens prévoyaient. Tout cela, c'est de l'argent perdu
-si vous allez en Italie. Il vous sera à peu près impossible d'avoir à
-Londres votre principal établissement et de vivre sénatoriquement à
-Florence. Je ne vous y engagerais pas. Cela serait plus difficile à
-défendre que la pension peut-être, si la force des choses ne vous
-obligeait pas de vivre en Italie. Mais ne regretterez-vous pas votre
-logement, votre club, vos amis anglais? Pour moi, la seule difficulté
-que j'aurais, si j'étais dans votre position, serait précisément ce
-changement d'habitudes.
-
-Si vous étiez un peu plus intrigant, je vous ferais remarquer que M.
-d'Azeglio[10] parle de sa retraite et que vous seriez l'homme que le roi
-d'Italie devrait avoir à Londres, s'il voulait bien réellement être
-servi, et utilement. Je crains que vous n'ayez pas d'ambition politique
-et que vous ne manquiez de goût pour les cours et l'étiquette. Quant à
-la réponse que vous ne recevez pas, j'en suis moins étonné que vous,
-parce que j'ai vécu avec des ministres et que je sais leur inexactitude.
-Si l'Excellence qui vous a écrit a quelque journal après ses chausses,
-s'il a quelque tracas politique, ou si la danseuse qu'il entretient sans
-doute, réclame un trimestre, en voilà assez pour lui troubler la
-mémoire. Peut-être seulement ce silence tient-il à ce qu'il faut
-consulter le roi, qui court çà et là, et qu'on n'attrape pas facilement.
-
- [10] M. d'Azeglio était ambassadeur d'Italie en Angleterre.
-
-L'empereur me demandait, il y a quelque temps, si vous n'entreriez pas
-dans le parlement italien? Savait-il quelque chose de l'affaire, ou me
-parlait-il ainsi, parce qu'il jugeait la chose convenable? _Nescio._
-
-Adieu, mon cher Panizzi; vous n'avez qu'à dormir sur les deux oreilles
-et réfléchir aux _commoda et incommoda_, en attendant cette réponse qui
-ne peut tarder.
-
-
-
-
-LXI
-
-
-Paris, 24 octobre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-La mort de lord Palmerston est une belle mort, telle que je la voudrais
-pour moi et pour mes amis. Il a été l'homme le plus heureux de ce
-siècle. Il a fait presque toujours tout ce qu'il a voulu, et il a voulu
-de bonnes et belles choses. Il a eu beaucoup d'amis. Il laisse un grand
-nom et un souvenir ineffaçable chez ceux qui l'ont connu. Si vous
-trouvez moyen de me nommer à lady Palmerston, quand vous la verrez, vous
-m'obligerez. Vous pouvez lui dire qu'ici la presse a été unanime dans
-ses éloges. On a fait, bien entendu, force _blunders_ historiques et
-autres à cette occasion, entre autres de dire que lady Palmerston était
-morte, etc., etc.; mais il n'y a pas eu de méchancetés d'aucune part,
-et, dans tous les partis, on a été respectueux; c'est un hommage bien
-rare en France, comme vous savez. L'empereur et l'impératrice ont montré
-beaucoup de regret en petit comité; je crois qu'ils ont écrit à milady.
-
-Reste à savoir ce que dira la postérité. Pour moi, je crois qu'il aura
-un terrible blâme pour sa conduite dans les affaires d'Amérique. S'il
-eût fait avec la France le traité qu'on lui proposait, il aurait sauvé
-la vie à quelques centaines de mille Yankees (ce qui n'est pas très à
-regretter); mais il aurait encore détourné pour longtemps de l'Europe
-une abominable influence, qui pourra bien un jour devenir une
-intervention active.
-
-Le choléra fait toujours des siennes. Il a pris à tic les ivrognes et en
-fait grand carnage. Depuis quelques jours, il s'est attaqué aux enfants.
-En somme, ce n'est pas grand'chose. Rien de semblable au choléra de
-1832. La plupart des malades guérissent. Je vous ai fait part de ma
-théorie du choléra. On n'en meurt que quand on le veut bien, ou quand on
-est obligé de travailler pendant la première indisposition, soit par
-devoir, soit par besoin de manger. Le choléra ira vous visiter très
-probablement. Je vous _ordonne_ de la manière la plus instante de vous
-mettre au lit et de relire tout l'Arioste, si vous avez le dévoiement.
-Rien ne vous empêche de boire cependant du thé ou du punch léger. Quand
-vous serez au douzième ou treizième chant, vous aurez des entrailles
-consolidées et vous pourrez reprendre votre vie d'épicurien.
-
-Je vois dans mon journal du soir qu'il y a de bonnes élections en
-Italie. Vous êtes décidément un peuple raisonnable, quand vous n'êtes ni
-pape ni abbé. Pourquoi m'a-t-on privé de mon Mérode? Savez-vous quelque
-chose là-dessus? Les régiments qui doivent quitter Rome sont désignés.
-M. de Montebello part pour les congédier. Sa femme est maintenant
-presque entièrement remise de sa fracture, mademoiselle Bouvet aussi.
-
-Il n'y a jamais eu que le vieil Ellice qui fût gâté par les femmes comme
-vous l'êtes. Je ne puis pas concevoir l'audace de la comtesse ***.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne m'oubliez pas auprès de
-nos amis. Faites mes compliments à M. Gladstone, qui sera premier avant
-un an. Il est probable que lord Russell ne durera pas si longtemps.
-
-
-
-
-LXII
-
-
-Paris, 2 novembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Votre amie la princesse Anna Murat se marie. Elle épouse le duc de
-Mouchy, qui est des mieux parmi les jeunes gens de ce temps-ci. Il a
-quinze jours ou un mois de moins qu'elle, deux cent mille livres de
-rente et une assez jolie figure; il est très poli et plus naturel que ne
-sont les cocodès en général. Le drôle, c'est qu'il est allié et parent à
-tous les plus enragés légitimistes de ce pays. Le duc de Noailles est
-son oncle. Ira-t-il au mariage? _Chi lo sà?_
-
-Nous croyions à Biarritz qu'il s'agissait de l'infant don Enrique. Il
-est vrai que son grand-oncle avait fait fusiller notre grand-père; mais
-ce sont de vieilles discussions qui, selon les habiles, ne doivent pas
-être prises en considération par la politique moderne. Maintenant,
-quelle sera la position, à la cour, de la princesse Anna et du duc
-consort? Vous qui êtes un habile homme en fait d'étiquette, vous me
-l'expliquerez peut-être.
-
-M. Fould se montre fort content de ses finances. On paraît consentir à
-toutes les économies qu'il propose et qui sont considérables. Il se loue
-beaucoup du _maître_ et de l'impératrice surtout, qui l'a soutenu très
-vigoureusement. Si, comme je l'espère, on remet nos finances en bon
-état, et si quelque imprévu ne survient pas, je ne vois pas trop quel
-air jouera l'opposition. Les variations sur la liberté de la presse
-commencent à ennuyer tout le monde.
-
-On dit encore, mais je ne m'y fie pas trop, que les troupes du Mexique
-reviendront cet été. Il paraîtrait que les États-Unis reconnaîtraient
-alors Maximilien, et qu'il serait assez fort pour se soutenir.--_Amen!_
-
-Je ne suis pas content de voir M. Gladstone dans ce ministère Russell.
-Il me semble qu'il s'expose et qu'il risque de s'user. La situation me
-paraît être celle-ci: les fractions qui composaient la majorité, n'ayant
-plus l'adresse, le savoir-faire et l'esprit conciliant de lord
-Palmerston pour les tenir réunies, vont tirer l'une à droite, l'autre à
-gauche. Si lord Russell présente un projet de réforme, il sera peut-être
-battu, et le parti whig est à peu près dissous. S'il garde en
-portefeuille cette réforme, dont personne ne se soucie beaucoup, les
-radicaux, les Irlandais et les libéraux niais l'abandonnent, et il peut
-être battu à la première motion politique. M. Gladstone aura cependant à
-porter tout le poids de la discussion, toute la responsabilité de la
-lutte, et, s'il réussit, c'est pour ajouter à la puissance de lord
-Russell. _Sic vos, non vobis._ Je crois que, s'il avait en ce moment
-quelque petit accès de goutte qui l'empêchât de siéger pendant quelque
-temps, il n'aurait plus ensuite qu'à se baisser pour prendre le
-portefeuille de premier ministre.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. J'ai vu Sa Majesté lundi à Saint-Cloud.
-Mademoiselle Bouvet est rétablie complètement. L'impératrice est très
-enrhumée. Je pense qu'on ira à Compiègne vers le 10 ou le 12, si le
-choléra finit comme il en a tout l'air.
-
-
-
-
-LXIII
-
-
-Compiègne, 16 novembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis malade depuis quelques jours, et cependant, au lieu d'être à
-Cannes, où j'aurais voulu me réfugier, je suis ici. Je profite de la
-chasse, où l'on est allé, pour vous écrire. Nous sommes ici quantité de
-gens assez vieux, ne se connaissant guère et ne faisant pas beaucoup de
-frais pour devenir bons amis. On est sérieux, ce qui me plaît assez pour
-nos hôtes, qui souvent laissent trop s'amuser les personnes qu'ils
-invitent.
-
-Nous avons ici l'ambassadeur de Turquie, Saffet-Pacha, qui parle bien
-français pour un Turc. Il est assis à la droite de l'impératrice, et
-hier, pendant le dîner, il lui dit: «Il y a une bien ridicule lettre sur
-l'Algérie dans le journal.»--Vous savez que tous les journaux ont répété
-la lettre de l'empereur au maréchal Mac-Mahon.--Voilà l'impératrice qui
-rougit et, inquiète pour le pauvre Turc, elle lui dit: «Vous connaissez
-l'auteur de la lettre?--Non; mais je sais bien que c'est un imbécile!»
-Tous ceux qui écoulaient, étaient prêts à crever de rire. «Mais c'est de
-l'empereur!» s'écrie l'impératrice. «Pas du tout, répond l'ambassadeur
-c'est d'un abbé qui veut convertir les musulmans.» Effectivement, je ne
-sais quel prêtre avait mis, ce jour-là, une tartine que personne n'avait
-remarquée. Vous qui connaissez la figure de l'impératrice et la mobilité
-de son expression, vous pouvez vous représenter la scène au naturel.
-
-Il paraît que la constitution définitive de votre ministère n'avance pas
-beaucoup. Tous avez beau dire, je ne lui crois pas une forte santé. En
-principe, un premier ministre n'est jamais à son aise quand il a pour
-second quelqu'un de plus fort que lui. Vous savez quel ménage faisait
-Agamemnon avec Achille. En second lieu, la principale qualité d'un
-premier est la conciliation. Je ne pense pas que ce soit celle de lord
-Russell. Il ressemble plutôt au verjus, qui fait tourner toutes les
-sauces. Reste à savoir ce que peuvent les tories. Peut-être sont-ils
-encore plus bas percés que les whigs.
-
-Chez nous, l'économie triomphe. On réduit l'armée et la marine. Tous les
-ministres renvoient leurs bouches inutiles. Je pense que cela fera grand
-honneur à l'empereur et à M. Fould, et grand bien aux finances du pays.
-
-En passant à Paris, M. de Bismark a employé Rothschild à proposer à M.
-de Müllinen, le chargé d'affaires d'Autriche, la cession à la Prusse du
-Holstein, dont lui, Rothschild, aurait avancé le prix. La proposition a
-été fort mal reçue par l'Autrichien et a produit quelque scandale. M. de
-Bismark ne se louait pas de la réception qu'on lui a faite à Paris.
-
-On dit le roi des Belges à toute extrémité.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. Vous devriez prendre un chat
-pour compléter votre personnel. Voulez-vous que je vous en cherche un?
-
-
-
-
-LXIV
-
-
-Paris, 22 novembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai trouvé à Compiègne Leurs Majestés en très bonne santé, ainsi que le
-prince impérial. On a passé le temps assez gravement sans charades ni
-facétie semblable. Il n'y a eu qu'une lanterne chinoise dont M.
-Leverrier, l'astronome, était le montreur. Il nous a fait voir des
-photographies de la lune et des planètes comme on montre à la foire les
-sept merveilles du monde. L'ambassadeur turc, qui, probablement,
-s'attendait à voir Caragueuz ou quelque spectacle aussi anacréontique, a
-presque protesté, et a déclaré qu'il ne croyait pas un mot de tout ce
-qu'on venait de lui dire du soleil.
-
-Ici, les militaires crient beaucoup contre la réduction de l'armée; mais
-la mesure est approuvée par la masse du public. Je vois par les journaux
-anglais qu'elle est très bien reçue de votre côté du détroit. M. Fould
-semble au mieux avec l'empereur, et, pour le moment, on ne pense qu'à
-réduire le budget. Si on peut se débarrasser de l'affaire du Mexique,
-tout ira comme sur des roulettes.
-
-On dit que la situation de la Jamaïque est grave, et que celle de
-l'Irlande ne s'améliore pas. Le fénianisme ressemble fort à notre
-Marianne, moins dangereux, je crois, à cause du bon sens d'outre-Manche,
-qui sait mettre de côté la sensiblerie lorsqu'il s'agit de répression.
-Jamais nous ne saurions pendre comme on pend à la Jamaïque en ce moment.
-
-On vient me chercher et je n'ai que le temps de vous dire adieu.
-Dimanche soir, je serai à Cannes.
-
-
-
-
-LXV
-
-
-Cannes, 2 décembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai trouvé ici, il y a huit jours, un temps magnifique, très doux et
-presque trop chaud; mais, depuis trois jours, nous avons des orages.
-Hier, il a tonné depuis six heures du matin jusqu'à la nuit noire. C'est
-le signe du changement de saison et de l'entrée en hiver, c'est-à-dire
-de l'arrivée du beau temps, sec, avec des jours chauds et des soirées
-fraîches, temps très sain et qui permet de passer toute la journée en
-plein air. Édouard Fould arrive vers le 15 de ce mois avec Arago
-(Alfred). Nous attendons encore la reine Emma, dont la poitrine
-cannibale a besoin de lait d'ânesse pour se restaurer. Jusqu'à présent,
-il n'y a pas grand monde à Cannes, peu ou point de Français. La plupart
-des hôtels sont déserts. Le choléra n'est jamais venu ici et il a
-complètement disparu de Nice.
-
-Avant-hier, nous avons eu la visite du prince Napoléon et de la
-princesse Clotilde. Ils vont à Paris; je ne sais pas s'ils iront à
-Compiègne pendant la visite du roi de Portugal. Lorsque j'ai quitté
-Paris, on disait que l'impératrice avait invité la princesse Clotilde et
-qu'on offrirait au prince Napoléon de reprendre la présidence de la
-commission de l'exposition universelle. Le fait est que, depuis sa
-démission, tout y va à la diable. D'un autre côté, revenir sur le passé
-et lui rendre une position dont il peut abuser, c'est s'exposer
-beaucoup.
-
-Voilà pas mal de méchantes petites affaires qui tombent comme des tuiles
-sur le nouveau cabinet: les réclamations américaines, le Chili et les
-fénians. Les fénians ont cela de bon, qu'ils feront comprendre aux
-Anglais ce que c'est que la république rouge, plus sérieuse
-malheureusement chez nous qu'en Irlande.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; veuillez me rappeler au souvenir de nos amis.
-J'avais un renseignement à vous demander, mais je l'ai oublié en
-commençant cette lettre. Signe de vieillesse.
-
-
-
-
-LXVI
-
-
-Cannes, 18 décembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Nous avons un temps vraiment extraordinaire même pour le pays. Jusqu'à
-présent, l'hiver a été si doux, que les chênes n'ont pas encore perdu
-leurs feuilles et qu'elles ne sont pas même jaunies. Tous les autres
-arbres sont en feuilles ou en fleurs, et nous avons déjà eu des
-anémones. Mais ce qui vous intéressera plus que tout le reste, c'est
-qu'on nous a envoyé de Gênes d'excellentes truffes blanches. Hier, Fould
-et moi en avons mangé une grande assiette, chauffées légèrement avec de
-l'huile vierge de ce pays pour tout assaisonnement, outre un peu de jus
-de citron, ou, ce qui vaut mieux, de mandarines amères.
-
-On s'attend, en Espagne, à quelque catastrophe. Les progressistes sont
-arrivés au dernier degré d'irritation, la dynastie au dernier degré de
-mépris, et, au ton où les choses sont montées, il est à prévoir qu'un
-dénouement ne peut avoir lieu qu'à coups de fusil. C'est même, je crois,
-la seule chance de salut pour la reine; O'Donnell est homme à réprimer
-une émeute aussi vigoureusement que le gouverneur de la Jamaïque. Cela
-donnerait quelques années d'existence de plus au trône de Sa Majesté
-Catholique.
-
-Expliquez-moi ce qui se passe en Italie, que je ne comprends pas du
-tout. Où est la majorité et que veut-elle? Est-ce une guerre de
-portefeuilles, ou bien une guerre de principes qui va avoir lieu dans le
-Parlement? J'ai peur qu'on ne fasse quelque sottise du côté de la
-Vénétie ou de Rome, précisément pour nous empêcher de compléter
-l'évacuation.
-
-J'admire beaucoup l'affaire de la Jamaïque. L'Angleterre trouve toujours
-des hommes énergiques à la hauteur des plus graves circonstances, et non
-seulement énergiques, mais assez dévoués pour risquer les plus grandes
-énormités, si elles sont nécessaires. Il me semble qu'on a pendu
-beaucoup plus qu'il ne fallait, peut-être même les gens qu'il ne fallait
-pas; mais l'insurrection a été arrêtée net, et l'exemple durera, même si
-l'on désavoue le gouverneur. Voilà la véritable politique,
-malheureusement impratiquée et peut-être impraticable dans ce pays-ci.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; hâtez-vous de me donner de vos nouvelles. Je
-les attends avec grande impatience.
-
-
-
-
-LXVII
-
-
-Cannes, 27 décembre 1865.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-La mort de Bixio m'a fait beaucoup de peine. Il est mort avec un
-sang-froid et un courage admirables. La veille de sa mort, il a pendant
-quatre heures entretenu Pereire, Biestat et Salvador des affaires de
-leur compagnie, avec une lucidité extraordinaire. Un de ses vieux amis
-de collège est entré et lui a dit qu'il lui trouvait bon visage. Bixio
-lui a répondu en souriant: «Je vois bien que tu es une vieille bête,
-comme je t'ai toujours connu; tu ne vois donc pas que je vais mourir
-dans quelques heures?» Il a dit à Villemot: «Tu as peur de la mort; je
-t'assure que ce n'est pas grand'chose; regarde-moi faire.» Lorsqu'il a
-eu pris congé de tous ses amis et dit adieu à ses enfants, il s'est
-tourné vers la muraille et est demeuré agonisant plusieurs heures, sans
-parler, mais sans souffrir beaucoup, autant qu'on en pouvait juger. Le
-médecin Trousseau est entré et l'a appelé en élevant la voix. Il a
-soulevé la tête: «Je suis prêt, a-t-il répondu.» Il est mort une heure
-après. Il a formellement défendu les discours et la pompe funèbre. Pas
-d'église. Il y avait grande foule à son enterrement et de tous les
-partis. Le prince Napoléon était revenu exprès de Prangins. La mort n'a
-pas de discernement. _Salute à noi_, comme on dit en Corse.
-
-Nous avons ici un temps merveilleux, même pour le pays. Il y a près de
-vingt jours que nous n'avons vu un nuage; de neuf heures à quatre, il
-fait aussi chaud qu'au commencement de juin. Je vois, dans les journaux,
-que Paris et Londres sont enveloppés dans des brouillards épais comme de
-la moutarde.
-
-Je crois, comme vous, les affaires d'Italie fort mauvaises. Pourtant le
-bon sens est plus commun chez vous que dans le reste de l'Europe, et
-cela donne quelque espoir. Le plus mauvais symptôme, à mon avis, c'est
-l'indifférence générale. Il paraît que jamais les électeurs ne se sont
-montrés moins empressés et plus insouciants du résultat. Cela est tout
-au plus permis dans un pays où toutes les grandes questions sont
-décidées, et où il ne s'agit pas de savoir ce que fera un ministre, mais
-qui sera ministre. Il n'y a qu'en Angleterre que l'on en soit arrivé à
-cette heureuse situation où ministres et opposition n'ont qu'une seule
-et même politique. J'ai bien peur que les mazziniens ne profitent de
-cette apathie générale pour faire quelque sottise. C'est dans ces
-moments-là qu'un petit nombre de cerveaux brûlés peut pousser les niais
-et les indifférents dans les ornières et les précipices.
-
-On m'écrit que les réformes de M. Fould ont fort mécontenté l'armée.
-Cela est naturel, mais je ne crois pas la chose grave. L'armée est
-toujours bonne, grâce à l'honneur du drapeau et à la discipline. M.
-Fould paraît être toujours en grande faveur auprès du _maître_.
-Dites-moi si son rapport a été bien accueilli en Angleterre. Il me
-semble content de la situation financière, et je crois qu'il a obtenu
-tout ce qu'il demandait, c'est-à-dire un peu pris qu'il n'espérait.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite une bonne année. Ces dames me
-chargent de toutes leurs amitiés.
-
-
-
-
-LXVIII
-
-
-Cannes, 7 janvier 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Avez-vous vu le grand incendie de _Saint-Katharina's docks_ de votre
-observatoire? Je me rappelle toutes les vanteries du capitaine Shaw au
-sujet de ses machines à vapeur, et je vois qu'il a fallu deux jours pour
-venir à bout de ce feu-là! Si vous le voyez, faites-lui mes compliments
-de n'y avoir pas été asphyxié. Je vois, dans les journaux, qu'il a
-failli y laisser le moule du pourpoint.
-
-Je suis très en peine des affaires d'Espagne. On fait à O'Donnell
-précisément ce qu'il a fait. Toute la question est de savoir si l'armée
-ou la majorité de l'armée restera fidèle. Dans l'hypothèse de la
-négative, tenez pour assuré qu'il y aura de l'autre côté des Pyrénées,
-ou une république ou quelque anarchie d'à peu près même farine, dont le
-voisinage ne nous sera nullement bon. Si Prim est pincé et fusillé,
-comme il le mérite, cela donnera quelques années de plus à l'innocente
-Isabelle.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; ces dames me chargent de tous leurs compliments
-et souhaits pour vous. Nous avons un temps magnifique, et un soleil
-comme on n'en voit à Londres qu'à l'Opéra.
-
-
-
-
-LXIX
-
-
-Cannes, 24 janvier 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je me demande si, devant un nouveau Parlement, où M. Gladstone sera plus
-libre, et probablement plus écouté que jamais, la réorganisation logique
-des établissements scientifiques et artistiques n'a pas de grandes
-chances de succès. Votre retraite, annoncée elle-même, fournirait un
-argument; car on ne pourrait pas dire que le nouveau système (dont vous
-ne pouvez manquer d'avoir la responsabilité avec l'honneur de
-l'invention) a été inventé pour un but personnel. C'est là ce qui, chez
-nous, et chez vous aussi, je pense, met les députés en soupçon, et les
-indispose contre les meilleures mesures. Votre finale serait admirable
-et je serais le premier à vous exhorter à patienter le temps qu'il
-faudrait pour assurer le succès. Je serais d'un tout autre avis s'il ne
-s'agissait que de conduire la vieille machine selon les vieux errements.
-Par malheur, tout cela est subordonné au succès du nouveau cabinet,
-succès problématique, disent bien des gens. Quoi qu'il arrive, je vous
-conseille de bien considérer, _quid valeant humeri, quid ferre
-recusent_, et de ne pas vous échiner par dévouement.
-
-Je suis bien fâché de la mort de mistress Newton. C'est une vraie perte
-pour l'archéologie. Lorsque vous en trouverez l'occasion, dites un mot
-de ma part à Newton. Je ne lui ai pas écrit parce que je n'ai pas pensé
-qu'il se souciât beaucoup de mes compliments de condoléance, et que je
-suis fort maladroit à tourner de pareilles banalités.
-
-Voilà notre session commencée. Je suis assez content du discours du
-trône, qui, sur les points les plus importants, fait des promesses
-excellentes. L'empereur paraît s'appliquer à donner satisfaction aux
-besoins réels et à concéder les libertés pratiques, tout en se défendant
-des grandes concessions théoriques que réclame l'opposition et pour
-lesquelles, suivant moi, le pays n'est encore que fort mal préparé. Je
-ne crois pas qu'en France la liberté de la presse, telle qu'elle existe
-en Angleterre, puisse être établie sans qu'elle mène forcément à une
-révolution. Il n'y a pas en France, et il n'y aura pas de longtemps, des
-jurys assez courageux pour condamner nos _fénians_. D'un autre côté,
-quand on lit nos journaux, on peut se demander si, en fait, la liberté
-de la presse n'existe pas! Tout homme sachant écrire, et ayant fait un
-cours de rhétorique, trouvera toujours le moyen de dire tout ce qui lui
-semblera bon; les restrictions de la presse ne s'appliquent, en effet,
-qu'aux gens grossiers ou aux bêtes, dont il me paraît fort inutile
-d'encourager les velléités littéraires.
-
-J'ai vu lord Brougham ces jours passés. Il est très changé et ressemble
-à une momie ambulante. Je doute qu'il sorte de ce pays-ci. Hier, j'ai
-lunché chez lord Glenelg, mon voisin, qui m'a beaucoup demandé de vos
-nouvelles. Il me paraît encore fort entier, et, à la façon dont il
-mange, je crois qu'il vivra encore longtemps.
-
-Je vois que lady Palmerston a refusé la pairie. Cela ne m'a pas surpris
-et m'a plu. Lorsque vous la verrez, trouvez quelque moyen pour me
-rappeler à son souvenir.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Ces dames me chargent pour vous de tous leurs
-compliments.
-
-
-
-
-LXX
-
-
-Cannes, 2 février 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis un peu comme le poisson sur la branche. Je vis au jour le jour
-et m'abstiens de faire des projets. Je vois que vous n'êtes pas encore
-arrivé à ce point sublime de philosophie pratique et que vous faites des
-plans de voyage en Italie. Je n'y vois pas grand mal, mais vous devriez
-les faire plus clairement. Tous me dites que vous voulez aller à
-Kissingen et vous ajoutez: _I mean to go to Italy from the beginning to
-the end of that month._ Cette phrase manque de netteté. De quel mois
-s'agit-il? Si c'est le mois que vous passerez à Kissingen, la chose
-devient grave et frise l'hérésie, en ce que vous donnez à entendre, par
-là, que vous pourrez être à la fois en Allemagne et en Italie, phénomène
-qui n'appartient qu'à _M. de l'Être_. Prenez garde de vous faire une
-mauvaise affaire avec son vicaire, auprès de qui vous n'êtes déjà pas
-trop bien noté. Au reste, si le mois mystérieux de votre voyage
-coïncidait avec mes vacances à moi, je serais charmé de l'employer à
-flâner avec vous et à manger des macaroni. Mais où iriez-vous? l'Italie
-est grande et, en un mois, on ne peut voir toute la botte.
-
-Il me semble que notre Corps législatif, avec ses vérifications de
-pouvoirs qui n'en finissent pas, donne à l'Europe un spectacle
-passablement ridicule. A juger par ce début, il est probable que la
-discussion de l'adresse durera au moins un mois. C'est toujours le même
-esprit taquin et petit, qui taxe l'assemblée législative et la
-république, c'est toujours cette ignorance et cette incapacité des
-affaires sérieuses et pratiques, et ce goût immodéré pour les paroles,
-_verba prætereaque nihil_.
-
-On dit que le gouvernement se refusera à toute discussion sur les
-affaires du Mexique par la très bonne raison que les négociations avec
-les États-Unis sont pendantes et que les débats pourraient y nuire. S'il
-en est ainsi, l'opposition n'aura d'autre cheval de bataille que la
-réduction de l'armée.
-
-Je vois ici des gens fort en peine de votre session à vous. Tous
-déplorent que M. Gladstone se soit attaché au cou cette pierre d'un
-_Reform Bill_, et prétendent qu'il ne s'en tirera jamais. Je pense que,
-si le cabinet était changé, vous recouvreriez votre liberté complète, et
-cette considération me rend assez indifférent sur le sort du bill qu'on
-va présenter.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je ne vais pas trop mal, quoique enrhumé.
-Portez-vous bien et pensez à moi quelquefois.
-
-
-
-
-LXXI
-
-
-Cannes, 13 février 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je vois par le _Times_, que je lis très assidûment, qu'il est fort
-question d'une réorganisation du British Museum. Je crains qu'on ne s'y
-prenne un peu à la française, je veux dire qu'on ne mette tout sens
-dessus dessous, au lieu d'amender lentement et sagement. Et d'abord
-est-il possible de supprimer les _trustees_? Pourrait-on remercier les
-représentants des donateurs du British Museum et se passer de leur
-surveillance, sans aller contre les dispositions testamentaires de leurs
-auteurs? Puis, pour un établissement qui a de grandes dépenses à faire,
-n'est-ce pas la plus heureuse combinaison pour obtenir de l'argent,
-qu'une compagnie indépendante et qui réunit dans son sein les hommes
-influents de tous les partis? Enfin, bien que souvent les _trustees_
-puissent être paresseux, tracassiers et absurdes, ne seront-ils pas
-toujours meilleurs qu'un ministre très occupé et pris, pour les besoins
-de la politique, parmi les Béotiens, dont l'Angleterre abonde? J'ai
-essayé, mais en vain, d'introduire des _trustees_ dans la réorganisation
-de la Bibliothèque impériale, et j'ai vu, à cette occasion, la jalousie
-et la susceptibilité du gouvernement, qui ne veut jamais céder la
-moindre de ses attributions, lorsqu'un protectorat quelconque y est
-attaché. Du moment que les sous-balayeurs sont au choix d'un ministre,
-attendez-vous qu'on les choisira, moins pour leur talent à manier le
-balai que pour l'effet qui résultera de leur nomination sur le vote de
-monsieur tel ou tel.
-
-Je suis frappé de la façon dont les journaux parlent depuis quelque
-temps de Sa gracieuse Majesté la reine Victoria. Est-ce que la vieille
-loyauté anglaise s'en va, comme l'aristocratie? On lui reproche, je
-crois, des sentiments allemands; mais qu'importe chez une reine
-constitutionnelle aussi bien gardée que la vôtre?
-
-Il y a quelque temps que je n'ai eu de nouvelles directes de la comtesse
-de Montijo; mais je sais qu'elle se porte assez bien et que ses yeux ne
-vont pas plus mal. Je lui ai écrit dernièrement et lui ai envoyé de vos
-nouvelles et vos compliments. Dans la dernière lettre, elle me demandait
-d'aller la voir en Espagne avec vous. Dur voyage pour un gastronome!
-
-Je ne pense pas encore à retourner à Paris. D'abord j'ai trouvé le moyen
-de m'enrhumer malgré le beau temps, et je ne me soucie pas d'aller
-affronter les brouillards et les vents de Paris en cette saison. En
-second lieu, la discussion de l'adresse est si peu de chose chez nous,
-et toute cette affaire dure si longtemps, et est au fond si peu
-importante, que je n'ai aucune envie d'y prendre part. Je compte ne
-revenir que pour l'affaire des serinettes[11], dont je suis rapporteur,
-et pour faire de l'opposition. Selon toute apparence, ce ne sera pas
-avant la fin de ce mois que je songerai à déplacer les piquets de ma
-tente.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous et ne travaillez pas trop.
-Veuillez me rappeler au souvenir de tous nos amis.
-
- [11] Voir la lettre du 26 avril 1866.
-
-
-
-
-LXXII
-
-
-Cannes, 22 février 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je viens de lire le compte rendu de la séance de la Chambre des
-communes, où s'est décidée la suspension de l'_habeas corpus_. Je n'ai
-pas été très content du discours de M. de Gladstone, ni de la discussion
-en général. Il est évident que personne n'a dit la vérité, et cependant
-tout le monde a l'air d'être bien convaincu du danger. Si j'avais été
-lord O'Donoghue (et par parenthèse, pourquoi dit-on «the O'Donoghue» et
-non «monsieur»?), j'aurais mis en opposition la gravité de la mesure
-demandée et les misérables petits faits cités par le ministre. Sir G.
-Grey dit qu'on a trouvé une liste de trois cents conspirateurs, qui
-possédaient quatre sabres et un revolver, etc. Mais c'est la beauté du
-régime parlementaire, que personne n'y dit la vérité. Tout est fiction,
-et pourtant on se comprend, en parlant cette langue mystérieuse, que les
-initiés pratiquent, je ne sais trop pourquoi.
-
-Ce qui se passe en Irlande devrait éclairer un peu les Anglais et les
-Français, qui admirent leurs institutions, sur les difficultés du
-gouvernement de France. Nous avons nos fénians cent fois plus dangereux
-et plus nombreux, qu'ils ne le sont en Irlande. Donnez à ces gens-là les
-libertés qu'ils réclament et que M. Thiers dit être nécessaires à tous
-les peuples, vous aurez en trois mois une révolution. Le plus grand
-malheur qui puisse arriver à un peuple est, je crois, d'avoir des
-institutions plus avancées que son intelligence. Lorsqu'on demande pour
-la France les institutions des Anglais, il faudrait pouvoir leur donner
-d'abord le bon sens et l'expérience qui les rendent praticables.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous toujours et continuez à vivre
-vertueusement, puisque cela vous réussit. Je me trouve assez bien malgré
-un gros rhume, et je suis beaucoup mieux que l'année dernière.
-
-
-
-
-LXXIII
-
-
-Cannes, 2 mars 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je viens de lire, dans le _Times_ qui nous est arrivé hier, que lord
-Russell avait résigné et désigné à la reine lord Somerset pour faire un
-cabinet. Est-ce chose certaine? Je ne crois pas que lord Somerset ait la
-réputation qu'il faut, je ne dis pas le talent, pour porter une si
-lourde charge. Nos journaux ne nous ont encore rien dit de cette
-nouvelle, que le _Times_ donne comme positive.
-
-Thiers me paraît avoir fait un _fiasco_ l'autre jour au Corps
-législatif. J'admire la rare impudence d'un homme qui a été ministre de
-l'intérieur, et qui a fait des élections, venant dire à la tribune que
-le gouvernement ne devait pas avoir de candidats. La mauvaise foi de ces
-messieurs est vraiment prodigieuse. Au reste, il me semble qu'il sera
-bientôt temps de lui dire: _Solve, senescentem_, et, s'il continue à
-prendre pour le monde le salon de la rue Saint-Georges, il finira par
-quelque grosse catastrophe peu agréable pour son amour-propre.
-
-Nous avons ici Du Sommerard depuis quelques jours; mais le temps, qui
-avait été jusqu'alors admirable, s'est mis à la pluie, ce qui est très
-pénible pour nous autres ciceroni. Nous sommes comme des maîtres de
-maison dont le rôti a brûlé et qui n'ont pas de pièce de résistance pour
-le remplacer.
-
-Nous sommes invités à assister à des _private theatricals_ chez mistress
-Brougham, la semaine prochaine. Je crois que nous nous en dispenserons.
-Milord ressemble au _ghost de Guy Fawkes_, avec son grand chapeau blanc
-et son incroyable cravate.
-
-Du Sommerard me parle d'une sorte de tisane de Champagne non mousseuse,
-qu'il dit excellente. A mon retour, après avoir vérifié le fait, je vous
-rendrai compte candidement du mérité de ce liquide qui pourrait varier,
-_en blanc_, le vin des Riceys et vous aider à poursuivre votre régime de
-tempérance.
-
-Donnez-moi des nouvelles de la crise ministérielle, qui me préoccupe.
-Dites-moi si M. Gladstone entrera dans le nouveau cabinet. Je crois
-qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il restât sous sa tente quelques mois,
-pour entrer par une porte ouverte à deux battants.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite santé et prospérité.
-
-
-
-
-LXXIV
-
-
-Cannes, 16 mars 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai remis votre lettre à Cousin. La visite de Du Sommerard m'a empêché
-de vous écrire, parce que j'ai toujours été par voies et par chemins
-avec lui. Nous avons mangé des _non-nats_ (_pisces non-nati_), qui sont
-absolument aussi bons que le _white bait_, et des pois verts frais.
-J'espère que, malgré vos principes modernes de dédain pour les affaires
-culinaires, vous éprouverez quelque regret de ne pas être dans un pays
-où se mangent ces sortes de choses, et où l'on porte des parapluies
-blancs pour se préserver du soleil.
-
-Le diable m'emporte, si je comprends rien au nouveau _Reform Bill_. Il
-me semble qu'il a surpris tout le monde. Dans un pays où la corruption
-électorale est florissante, je crois que l'article qui accorde la
-franchise aux dépositaires d'une caisse d'épargne, donnera de grandes
-facilités aux gens riches pour entrer au Parlement. Cette déplorable
-idée du suffrage universel fait le tour du monde et le bouleversera sans
-doute.
-
-Je suis encore ici grâce à la lenteur avec laquelle on discute l'adresse
-au Corps législatif. Thiers a fait un _fiasco_ éclatant. Il est comme
-les émigrés de notre jeunesse, qui rapportaient des idées arriérées d'un
-demi-siècle. Aujourd'hui que les idées vieillissent beaucoup plus vite
-qu'autrefois, celles de Thiers sont vraiment à mettre dans un musée
-archéologique. Il a, de plus, le tort de parler de ce qu'il ne sait pas.
-Lui qui n'a jamais planté un chou, quel besoin avait-il de faire une
-tartine sur l'agriculture?
-
-Parmi les agréments de Cannes, j'aurais dû, avant tout, vous parler de
-Jenny Lind, avec qui j'ai dîné l'autre jour et qui a chanté, sinon avec
-sa voix d'autrefois, du moins avec un filet délicieux. Elle est très
-bonne femme et n'a pas le vice que Horace reproche aux chanteurs:
-
- Ut nunquam indicant animum cantare rogati.
-
-Elle va donner ici un grand concert pour les malades de l'hôpital. Le
-mal, c'est qu'il n'y a pas de malades; dans ce pays-ci, tout le monde se
-porte bien.
-
-Aurez-vous, j'allais dire aurons-nous, cette année du bœuf salé? Il
-paraît qu'en France les charcutiers sont ruinés et que personne ne veut
-plus manger de jambon. Assurément, Moïse avait prévu les trychines. On
-ne rend jamais assez justice aux grands philosophes. Vous êtes
-probablement un trop grand et gros philosophe, pour avoir lu le discours
-de Guizot à l'Académie, en faveur de notre saint-père le pape. Il se
-considère comme le pape des protestants et est aimable pour un confrère.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que je pense fort à acheter une
-maison ici? Le diable, c'est qu'elle coûte cher.
-
-
-
-
-LXXV
-
-
-Cannes, 2 avril 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je ne vous ai pas écrit, vous croyant tout occupé de vos Pâques, de peur
-de vous troubler dans vos exercices religieux! Je pars pour Paris à la
-fin de la semaine, fort ennuyé de quitter ce pays-ci, au moment où il
-est le plus beau. Ajoutez à cela que je ne me porte pas trop bien et
-que, depuis plusieurs jours, je suis plus poussif que jamais.
-
-Tout le monde devient-il fou? C'est ce que je me demande souvent en
-lisant les journaux; et je parle ici des gens que je suis habitué à
-considérer comme possesseurs de la plus haute dose de raison qui ait été
-accordées à la nature humaine. Cette affaire du _Reform Bill_ chez vous
-me semble de plus en plus incompréhensible et je suis désolé que M.
-Gladstone y ait mis les mains. Que cela réussisse cette fois ou non, je
-ne crois pas que le vieux prestige de l'Angleterre survive à cette
-épreuve. Elle est comme un vieux bâtiment encore très solide, mais qui
-menace de s'écrouler dès qu'on y fait des réparations maladroites. Ce
-qui me frappe surtout, c'est l'imprévoyance ou plutôt l'insouciance de
-l'avenir de la part de vos hommes d'État. C'est tout à fait la _furia
-francese_, qui cherche en tout la satisfaction du moment. Vous paraissez
-croire que le ministère se trouvera en minorité; mais on dit qu'il fera
-une dissolution dans l'espoir que les élections faites sous la pression
-démocratique lui seront favorables. A en juger par le ton du _Times_,
-qui semble désespéré, je serais tenté de croire que, dans ce parlement
-même, la majorité est fort incertaine et que les ministres actuels ont
-d'assez grandes chances de succès. Vous me parlez de lord Stanley comme
-_premier_ probable, et en même temps de M. Lowe comme devant occuper une
-place importante dans un nouveau cabinet. Ce serait donc un ministère de
-coalition, c'est-à-dire quelque chose de peu solide que vous prévoyez.
-Il n'y a malheureusement rien de solide à prévoir par le temps qui
-court. Écrivez-moi, je vous prie, des nouvelles, je dis de celles qu'on
-ne lit pas dans les journaux, à Paris, bien entendu.
-
-Supposé, ce dont je doute encore, que les Allemands s'entre-coupent la
-gorge, l'Italie s'alliera-t-elle à la Prusse? Je crois que, dans l'état
-de ses finances, elle aurait tort, du moins en ce moment, et que, avant
-de secouer l'arbre, elle ferait bien de laisser le fruit mûrir encore.
-Si la Prusse avait l'avantage au commencement de la guerre, il serait
-possible que l'Autriche vendît la Vénétie pas trop cher, assurément
-meilleur marché qu'en guerre, sans parler de ce que le radicalisme
-gagnerait à l'affaire et des sottises qu'il imaginerait. Quant à nous,
-j'espère que nous demeurerons juges du camp, applaudissant à qui
-frappera le plus fort.
-
-Mon honorable tailleur M. Poole est en querelle avec ses ouvriers;
-comment aurai-je mes habits maintenant? N'admirez-vous pas, avec effroi,
-l'organisation de ces sociétés ouvrières, qui se donnent la main d'un
-bout de l'Europe à l'autre? Et le moment est-il bien choisi pour leur
-faire la courte échelle et leur livrer nos remparts?
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et rappelez-moi au souvenir de
-tous nos amis.
-
-
-
-
-LXXVI
-
-
-Paris, 15 avril 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai lu dans le _Times_ les discours des principaux orateurs dans la
-discussion sur le bill de réforme et je vous avouerai que celui de M.
-Gladstone ne m'a pas trop plu, à part mon peu de goût pour la réforme
-elle-même. Il est aigre et souvent à côté de la question. Le discours de
-lord Stanley me semble au contraire, très habile et tout à fait
-_Statesmanlike_. Voilà mes impressions impartiales. Après cela, je pense
-qu'en Angleterre comme en France, ce n'est pas l'éloquence et l'habileté
-oratoire, qui décident les questions. Chaque membre arrive avec sa
-résolution prise, et vraisemblablement par suite de considérations
-toutes personnelles.
-
-Je vous ai parlé, je crois, d'une maison que j'avais quelque velléité
-d'acheter à Cannes. L'affaire n'a pas eu de suite. Elle coûtait très bon
-marché, pour le pays, quoique assez cher pour ma bourse; mais le grand
-inconvénient, c'est qu'elle était trop grande pour moi. Il aurait fallu
-en louer un étage et me constituer maître d'hôtel, métier qui ne me
-plaît guère. Il y a trois étages dans deux desquels j'aurais pu _nous_
-loger, ces dames et vous compris, fort à l'aise; mais que faire du
-reste? Et pourquoi se donner l'embarras de la propriété dans un temps
-comme celui-ci?
-
-Les affaires d'Allemagne continuent à préoccuper extrêmement les gens
-d'affaires, qui ont des peurs abominables. Personne ne sait ce que pense
-_le maître_, ni de quel côté il incline. L'opinion ici est plutôt pour
-une alliance avec l'Autriche, mais surtout pour la neutralité la plus
-complète. Cela est plus facile à conseiller qu'à exécuter, s'il y a
-guerre; car le résultat infaillible sera une révolution en Allemagne et
-un remaniement de la carte. Il y a tant à craindre, et pour tout le
-monde, que je doute encore qu'on en vienne aux coups de canon.
-
-J'ai dîné l'autre jour aux Tuileries en tout petit comité. L'empereur
-m'a demandé de vos nouvelles et quand vous redeviendriez un homme libre.
-J'ai trouvé le prince grandi et un peu maigri, devenu peut-être trop
-raisonnable et trop prince pour son âge. L'impératrice est en grande
-beauté et de très bonne humeur. Mademoiselle Bouvet se marie à un homme
-fort riche. Ses clavicules sont parfaitement rarrangées et fort belles
-toutes les deux.
-
-Avez-vous jamais lu un livre intitulé _Baber's Memoirs_, traduit du turc
-par Erskine, in-quarto? On dit que cela est devenu rare. Je voudrais
-bien l'avoir. C'est un admirable tableau de l'Orient aux XVe et XVIe
-siècles, et la biographie d'un homme très extraordinaire.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien, et soignez-vous.
-
-
-
-
-LXXVII
-
-
-Paris, 26 avril 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai promené l'autre jour la comtesse *** au musée de Cluny et ailleurs.
-Elle vous aura décrit le diable, que Du Sommerard lui a montré et qui
-vient d'Italie, où probablement il avait été fabriqué pour quelque
-dessein édifiant.
-
-Mon médecin, le docteur Robin, revient d'Italie, où il a eu l'honneur
-d'être présenté à Sa Sainteté. Il m'a rapporté ce petit fait assez
-curieux. Le cardinal Antonelli a un cabinet minéralogique dont il est
-très fier et qu'il a montré à Robin, qui est un grand savant. Les
-pierres ne sont pas classées et ne valent rien. Ce n'est qu'un prétexte
-pour avoir une petite tablette, où il y a pour environ trois millions en
-diamants, rubis, etc. Rien de plus aisé que d'en mettre le contenu dans
-sa poche, et d'aller planter ses choux loin de Rome, si jamais les
-mauvais principes triomphaient.
-
-Le docteur a laissé Padoue rempli de troupes autrichiennes et toutes les
-maisons de campagne aux environs, occupées militairement; tout,
-d'ailleurs, est fort tranquille. On lui a dit partout qu'on laisserait
-le pape et Rome pourrir en paix. Voilà aussi la paix en Allemagne, comme
-on devait s'y attendre de gens qui se sont engueulés si bruyamment. Ce
-tapage est toujours signe qu'on n'a pas d'intentions trop belliqueuses.
-Pour moi, je persiste à croire que, même dans l'hypothèse d'une guerre
-entre la Prusse et l'Autriche, il vaudrait mieux pour l'Italie qu'elle
-se tînt tranquille.
-
-Je ne sais si je vous ai dit que j'allais avoir une grande bataille à
-livrer au Sénat contre M. Rouher et M. de Vuitry, à l'occasion d'une loi
-sur les instruments de musique mécaniques. Cette loi, tout en ayant
-l'air de ne traiter que des orgues de Barbarie, touche cependant à la
-propriété littéraire artistique, et, si elle passait, ce serait
-consacrer le principe, que les jurisconsultes veulent établir: à savoir,
-que la propriété littéraire n'est pas une propriété, mais bien une
-concession. Vous ne doutez pas que je prenne la défense des lettres et
-des arts; mais j'ai bien peur d'être battu, car j'aurai tous les
-procureurs du Sénat après moi. Je pense que le combat aura lieu mardi.
-Je passe mon temps à faire des discours. J'en suis à mon quatrième. Tout
-cela dans ma chambre, bien entendu. Je ne veux pas lire, mais improviser
-par les procédés connus de M. Thiers et de M. Guizot. Vous me lirez dans
-_le Moniteur_ et me direz si je n'ai pas été trop bête.
-
-Je suis allé lundi aux Tuileries. Il y avait quantité de très belles
-personnes, entre autres madame de Mercy d'Argenteau, qui est une beauté
-d'un genre olympique.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et recommandez-vous à votre
-saint patron.
-
-
-
-
-LXXVIII
-
-
-Paris, le 4 mai 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous aurez lu probablement le discours de M. Thiers. Comme discours
-d'opposition, il est fort habile, mais c'est assurément ce qu'il y a de
-plus antipatriotique. Il dit aux Allemands qu'ils n'ont qu'un ennemi, et
-que cet ennemi est l'empereur. La Chambre, qui aime les soli exécutés
-par un grand artiste, a écouté avec beaucoup de faveur, mais sans
-comprendre qu'il y avait du poison sous les fleurs de rhétorique. Après
-la séance, madame de Seebach, la fille de Nesselrode et la femme du
-ministre de Saxe, a emmené M. Thiers dans sa voiture.
-
-Je crois savoir que l'empereur a dit à M. de Metternich, qu'il n'avait
-absolument aucun engagement avec personne, et qu'il n'avait qu'un même
-conseil à donner à tout le monde: la paix. Je ne crois pas beaucoup à la
-promesse de l'Italie de ne pas attaquer; car il y a telle circonstance
-qui peut arriver, où une attaque n'est qu'une défense; mais je crains
-que les Allemands ne combattent que de gueule et que l'Italie n'ait à
-porter l'effort de la bataille.
-
-Notre affaire des «serinettes» n'est pas encore venue. Je crois que la
-discussion aura lieu mardi et que je serai battu, tout en ayant raison.
-
-On parle fort de faire duc M. Walewski, probablement parce qu'il s'est
-montré fort au-dessous de sa tâche pendant la session. Autre cancan: on
-dit Sa Majesté fort enthousiaste de la beauté de madame de ***, très
-grande et très belle personne. Elle a dîné, il y a eu lundi huit jours,
-chez le duc de Mouchy, et Sa Majesté est venue. Je la trouve fort belle,
-mais trop grande et trop forte pour moi. Mes principes sont de ne jamais
-essayer de violer une femme qui pourrait me battre. Si vous ne pratiquez
-pas cet axiome, vous avez tort.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et ne vous exterminez pas pour
-vos ministres.
-
-
-
-
-LXXIX
-
-
-Paris, 9 mai 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai fait mon speech hier sans la moindre émotion. On m'a écouté et je
-n'ai pas trop ennuyé. Malheureusement, je m'étais préparé pour une
-réplique, et je gardais dans mon sac quelques bonnes méchancetés contre
-les jurisconsultes qui prennent le Sénat pour un tribunal de première
-instance. Je voulais leur offrir cette citation de Cicéron: _Quum
-plurima præclare legibus essent constituta ex jure consultorum ingeniis
-corrupta et depravata sunt._ Mais le Sénat était si ennuyé de cette
-discussion, que j'ai compris qu'il ne fallait pas y répondre. Tout le
-monde, au fond, trouvait la loi détestable; mais on ne voulait pas
-donner un soufflet au Corps législatif, en rejetant pour
-inconstitutionnalité la loi qu'il avait votée, et on voulait dîner.
-
-Le discours d'Auxerre a fait l'effet d'un coup de canon au milieu d'un
-concert. Je suis convaincu qu'il ne s'adressait pas à l'Europe, mais à
-Thiers et à la Chambre, qui avait applaudi son discours, d'abord par
-amour pour la paix, puis par niaiserie et par goût pour la faconde
-oratoire. Je crois être bien sûr de cela. Je pense que nous resterons
-dans la neutralité jusqu'à des événements qu'on ne peut prévoir; par
-exemple, si l'Autriche envahissait le Milanais. Mais, jusque-là, je ne
-crois pas à une guerre de notre côté.
-
-Rien n'était plus curieux que le bal de l'impératrice, lundi soir. La
-figure des ministres étrangers était si longue, qu'on les eût pris pour
-des condamnés à mort. Mais la plus longue de toutes était celle de
-Rothschild. On disait qu'il avait perdu dix millions, la veille; mais il
-lui en reste beaucoup plus qu'à moi et à vous.
-
-Le second volume de la _Vie de César_ n'a pas paru encore. On dit qu'il
-paraîtra le 12. Avant-hier, l'empereur m'a dit qu'il m'aurait envoyé mon
-exemplaire, si les libraires qui font traduire n'avaient obtenu que la
-publication fût différée jusqu'à ce qu'ils fussent prêts. Ne doutez pas
-que votre second volume ne vous soit envoyé. S'il y avait quelque
-retard, je ne manquerais pas de réclamer.
-
-L'impératrice m'a demandé de vos nouvelles avant-hier au soir; elle
-était horriblement fatiguée de son voyage de la veille et du bal. La
-chaleur était terrible, et, selon son usage, elle a voulu parler à
-toutes les dames.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. J'entends dire à tout le monde que la semaine
-ne finira pas sans coups de canon. J'en doute encore.
-
-
-
-
-LXXX
-
-
-Paris, 13 mai 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Toujours même obscurité dans la politique. M. de Goltz disait hier, à un
-de mes amis, qu'il espérait toujours que la guerre ne se ferait pas. Je
-suppose que l'attitude de l'Allemagne fait un peu réfléchir le roi de
-Prusse et M. de Bismark. Le Hanovre même se déclare pour l'Autriche. De
-plus, les paroles très imprudentes d'Auxerre ont eu pour effet de calmer
-un peu les Allemands. Je vous ai dit l'autre jour ce que j'en pensais:
-mouvement d'impatience contre M. Thiers, contre la Chambre et contre les
-bourgeois niais et sans patriotisme. Que pouvons-nous gagner à la
-guerre? Les provinces rhénanes ne veulent pas de nous. La Belgique pas
-davantage. S'il y avait un remaniement de la carte d'Europe, je ne vois
-pas ce que nous pourrions demander, sinon des révisions de frontières
-sans importance. D'un autre côté, il est évident que notre intérêt n'est
-pas de favoriser une Allemagne unique et unie. Raison de plus pour ne
-pas intervenir. Je ne vois qu'un cas possible, ce serait celui où les
-Autrichiens auraient de grands avantages en Italie. Mais je crois qu'ils
-se tiendront plutôt sur la défensive. Enfin il faut considérer que la
-Prusse et l'Autriche se sont montrées aussi hostiles l'une que l'autre
-et qu'il est impossible de faire cause commune avec l'une ou l'autre,
-sans endosser son abominable politique. L'Italie est excusable de
-s'allier avec la Prusse, parce qu'elle ne peut être blâmée de s'allier
-même avec le diable pour rattraper la Vénétie, mais pour nous, nous
-n'avons que des coups à attraper.
-
-Je ne comprends pas grand'chose au second bill de réforme. Il me semble
-seulement que c'est un grand coup de marteau dans le vieil édifice. Le
-résultat sera de diminuer la _qualité_ des membres du Parlement,
-laquelle n'est pas déjà si brillante. Je vois, dans les journaux, qu'on
-se félicite de voir ôter aux fils de grandes maisons des bourgs qui
-étaient à leur dévotion. A mon avis, c'était un des beaux côtés de
-l'Angleterre, que cette initiation des jeunes aristocrates à la vie
-politique dès leur sortie de l'Université. C'est ainsi que Fox, Pitt et
-lord Palmerston sont devenus de bonne heure des hommes d'État. Vous
-aurez en place des industriels et des négociants, c'est-à-dire des niais
-et des esprits étroits, excluant systématiquement toute grandeur dans la
-politique. On fera ainsi une Angleterre semi-démocratique, inférieure à
-beaucoup d'égards à la vraie et terrible démocratie des États-Unis.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et tenez-vous en joie, autant
-que le temps et les circonstances le comportent.
-
-
-
-
-LXXXI
-
-
-Paris, 23 mai 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous avez tort de m'accuser d'être Autrichien. Si les Autrichiens ne
-sont pas aussi voleurs que les Prussiens, ils ont été leurs complices.
-J'approuve les Italiens de vouloir délivrer Venise, mais je n'aime pas
-leur alliance avec M. de Bismark; encore moins les volontaires et
-Garibaldi; encore moins encore une Chambre qui taxe les rentes au mépris
-d'un traité. Tout cela sent la révolution, et c'est ce que je déteste
-particulièrement. Il y a ici, non pas seulement chez les légitimistes et
-les dévots, une très mauvaise disposition contre le gouvernement
-italien; les cuisinières et les petits bourgeois de Paris ont tous de
-l'emprunt italien et crient comme des brûlés. Je pense que le Sénat
-empêchera cette lourde faute, mais le signe est mauvais.
-
-Hier soir, on était à la paix. J'ai vu des ministres qui semblaient plus
-rassurés. Ce que je crois, c'est que nous ne nous mêlerons pas à la
-bataille, _exceptis excipiendis_, par exemple dans le cas où les
-Autrichiens envahiraient le Milanais.
-
-Je viens de voir un militaire qui a vu ces jours derniers l'armée
-italienne et l'armée autrichienne. Il dit qu'il y a grand enthousiasme
-d'un côté, tristesse mais résolution de l'autre. Le commissariat italien
-est mauvais, dit-il, l'autrichien très bon. Il faut encore six semaines
-à l'armée italienne pour être en mesure. La flotte est magnifique, et
-les marins excellents. Mon homme pense qu'il serait possible de prendre
-Venise, et de porter un grand nombre de troupes sur la rive gauche de
-l'Adige, de manière à gêner beaucoup les communications du Tyrol et de
-la Carniole. La personne de qui je tiens ces détails est un homme
-sérieux, très impartial et ayant de bons yeux.
-
-Avant-hier, je suis allé au bal de l'impératrice, où j'ai trouvé M.
-Layard à ma grande surprise. Il m'a paru content de sa visite. On
-faisait cercle à distance autour de l'empereur, qui causait avec M. de
-Metternich. Ce dernier était fort pâle et gesticulait beaucoup; mais que
-se disaient-ils? M. de Goltz était, au contraire, très rouge. Nigra
-était sombre comme son nom.
-
-Je viens de perdre une vieille amie, madame de X..., laquelle s'est
-éteinte, conservant jusqu'au dernier moment sa tête, son intelligence et
-son esprit, qui était supérieur. Elle laisse à son neveu une fortune
-assez considérable. Ses autres parents vont, dit-on, attaquer son
-testament, pour avoir l'argent. Ils ne veulent rien donner à ses vieux
-domestiques, pas même leur payer leur voyage pour accompagner le corps
-de leur maîtresse en Normandie. Voilà les façons de faire de notre
-aristocratie, et ces gens-là sont fort riches. Quand les classes élevées
-vivent et se conduisent comme les nôtres, quand les bourgeois sont assez
-niais pour trouver sublime la politique de M. Thiers, et quand le pays
-est couvert de sociétés secrètes très actives et très intelligentes,
-croyez-vous que le contact d'une révolution ne soit pas diablement
-dangereux? Voilà pourquoi je suis pour la paix. Je n'y crois guère
-cependant, mais je voudrais que nous puissions garder le plus longtemps
-possible le rôle de spectateur.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Guérissez-vous vite et prenez bien garde aux
-soirées froides.
-
-
-
-
-LXXXII
-
-
-Paris, 31 mai 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous me demandez quand je viendrai vous voir? Ce n'est pas l'envie qui
-me manque, je vous prie de le croire, mais il faut d'abord que je fasse
-du zèle pour la fin de la session; ensuite, je me demande souvent, si je
-suis en état de voyager et si je ne ferais pas mieux d'imiter les
-animaux malades et de crever tout doucement dans mon trou, au lieu de
-risquer d'embarrasser mes amis du soin de ma carcasse. Ce serait une
-grande indiscrétion de vous charger du soin de m'administrer les
-derniers sacrements et de faire mon oraison funèbre. Il me semble très
-souvent que le moment approche et je trouve la chose assez ennuyeuse.
-
-On est ici de plus en plus pacifique, et bien des gens croient qu'une
-fois le congrès réuni, les chances de guerre diminueront encore, à cause
-de la responsabilité qu'assumerait celui qui se refuserait à obéir au
-vœu exprimé par la majorité. Je ne conçois pas trop, cependant, comment
-on pourra faire entendre raison à des gens tels que M. de Bismark et M.
-de Mensdorf. Le plus difficile peut-être sera de faire tenir Garibaldi
-tranquille. Je regrette bien pour l'Italie qu'elle ait eu recours à de
-pareils instruments. Il paraît que les moins belliqueux, parmi les
-Allemands, sont les Prussiens. Dans quelques provinces, notamment sur le
-Rhin, la landwehr a été scandaleuse, au point de donner de grandes
-inquiétudes. Ils sont furieux de quitter toutes leurs affaires pour
-celles de M. de Bismark, et, si les Allemands étaient d'autres hommes,
-la révolution serait déjà faite. Mais, avant qu'un Allemand se détermine
-à faire quelque chose, il lui faut boire tant de verres de bière!
-
-M. Fould, avec qui j'ai dîné samedi, me charge de ses amitiés pour vous.
-Des Varannes, que vous avez vu à Biarritz, est nommé officier
-d'ordonnance de l'empereur, en remplacement de Duperrey, qui commande un
-bâtiment sur la côte d'Amérique. Vous aurez incessamment la visite de la
-duchesse Colonna, à qui le musée de Kensington a fait des commandes.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et donnez-moi de vos nouvelles,
-quand le poignet ne vous fait pas trop de mal.
-
-
-
-
-LXXXIII
-
-
-Paris, 6 juin 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Au sujet des légions romaines, vous trouverez dans Forcellini, au mot
-_Legio_, un passage de Paul Diacre citant Festus, qui dit que Marius
-avait porté les légions de quatre mille hommes à six mille. Il est
-certain que l'organisation de l'armée de César n'avait rien de commun
-avec celle du temps de Polybe; Marius, probablement, avait tout changé.
-La légion n'avait plus de troupes légères (vélites, rorarii, etc.), et
-un certain nombre de passages tendent à prouver que la cohorte se
-composait de six cents hommes. Il y a même des inscriptions, mais de
-l'époque impériale, où il est question de _cohors millenaria_. Je ne
-doute pas que les légions de César, en entrant dans la Gaule, ne fussent
-de six mille hommes au moins, et je crois même qu'il y avait des
-surnuméraires pour remplacer les hommes manquants. Cela n'empêche pas
-que, dans le cours des campagnes de César, on aurait tort de compter les
-légions à six mille hommes. Les bataillons modernes sont de huit cents
-hommes au moment du départ, et de cinq cents seulement vers le milieu
-d'une campagne.
-
-Tout est à la guerre, excepté l'esprit du peuple le plus belliqueux, à
-en croire la renommée et son histoire. Cela, j'espère, ne l'empêchera
-pas de se bien battre s'il le faut. On dit que le prince Humbert a dit
-au prince Napoléon: «Grâce à Dieu, nous pouvons, cette fois, nous passer
-de vous.» Sur quoi notre cousin aurait répondu: «Ne dites pas de
-bêtises. Je voudrais, et pour l'Italie, et pour la France, que vous
-puissiez vous passer de nous; mais je crains que les Prussiens ne se
-battent pas, ou ne soient fort battus, et que vous n'ayiez sur le dos
-plus d'Autrichiens qu'il n'en faut.»
-
-Au reste, il est singulier de voir le même cabinet suivre toujours les
-mêmes errements. L'Autriche, qui avait d'abord montré plus de sagesse
-que la Prusse, vient de casser les vitres tout d'un coup; et ce qui est
-plus singulier, après avoir refusé de prendre part à la conférence, elle
-ne se jette pas sur la Silésie avec des forces supérieures. Elle fait
-exactement ce qu'elle a fait en 1859, lorsqu'elle déclara la guerre, et
-que, l'ayant déclarée, au lieu de pousser jusqu'à Turin, elle se borna à
-parader sur la rive droite du Tessin pendant quelques jours.
-
-La figure que font les gens d'affaires est des plus longues et des plus
-tristes. Le bourgeois est aussi très mélancolique et accuse l'empereur
-de souffler le feu. Le peuple a l'air très content, au contraire, et
-l'empereur, étant allé l'autre jour, tout seul, voir je ne sais quel
-chantier d'ouvriers, a eu une réception triomphale. Les gens qui nomment
-Jules Favre et Thiers sont en ce moment de très grands bonapartistes. Il
-est certain que l'empereur connaît et manie la fibre populaire mieux que
-personne.
-
-Arago me raconte l'histoire suivante. Un jeune prêtre, sous-maître dans
-un séminaire, confesse un de ses élèves, qui avoue qu'il a péché cinq
-fois d'une certaine manière. Le cas paraissant grave, il en réfère au
-supérieur pour savoir quelle pénitence imposer. Le supérieur lui dit
-qu'il n'y a rien de plus simple, que le coupable dira dix _Pater_, huit
-_Credo_, quinze _Ave_. Le lendemain un autre élève se confesse de trois
-péchés du même genre. Le confesseur ne pouvant faire une règle de
-proportion, lui dit de pécher encore deux fois, et de dire ensuite dix
-_Pater_, etc., etc.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Votre lettre à Piétri a été envoyée dix minutes
-après son arrivée chez moi.
-
-
-
-
-LXXXIV
-
-
-Paris, 8 juin 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous dites que vous comptez pour les affaires d'Italie sur Dieu et
-Napoléon III. Il me paraît qu'il y en a déjà un qui se prépare. J'ai
-tout lieu de croire que M. Fould, dont la guerre détruirait tous les
-plans financiers, a l'intention de se retirer. Sa retraite veut dire un
-emprunt; un emprunt veut dire la guerre.
-
-Il y a ici l'aversion la plus profonde pour la guerre, et contre les
-Prussiens. La question est de savoir si on peut en redonner le goût?
-
-Adieu; soignez-vous et faites-moi connaître vos derniers projets et
-surtout les dates.
-
-
-
-
-LXXXV
-
-
-Paris, 10 juin 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-On attend toujours le premier coup de canon; mais ces Allemands n'en
-finissent point. Je trouve que le plus grand danger est que le roi de
-Prusse n'entre dans une autre forme de folie, ou qu'il ne meure
-d'apoplexie, ou que Bismark ne meure. Dans n'importe lequel de ces trois
-cas, les Prussiens et les Autrichiens s'embrassent comme frères, et vous
-aurez à endurer seuls le poids de la guerre. On dit que la landwehr
-montre un si mauvais esprit, qu'il est douteux qu'elle veuille se
-battre. Quant à nous, nous n'en montrons guère plus d'envie; mais il
-n'est pas impossible que _plus tard_ nous ne changions d'idée. Ma
-conviction est toujours la même; que l'empereur ne permettra jamais à
-l'Autriche de reprendre le Milanais. Je crois encore qu'il n'aime pas
-trop la façon dont vous faites la guerre, c'est-à-dire avec des
-volontaires en blouse rouge commandés par Garibaldi, qui feront beaucoup
-de politique et ne se battront pas comme des troupes de ligne. Garibaldi
-écrit à ses amis de Nice qu'il reviendra de Venise pour les réannexer à
-l'Italie. En un mot, le mouvement italien a beau être très national, il
-a quelque chose de peu rassurant pour ses voisins et particulièrement
-pour nous. C'est ce qui vous expliquera le peu de sympathie qu'on a ici
-pour les belligérants, quels qu'ils soient.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; croyez que, n'importe où, je serai bien content
-de passer, cette année, quelques semaines avec vous.
-
-
-
-
-LXXXVI
-
-
-Paris, 25 juin 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis très en peine de ce qui se passe en Espagne. Cela me paraît fort
-grave, cette fois. Je crains que la maison de madame de Montijo n'ait
-reçu quelque éclaboussure, car la bataille a eu lieu à quelques pas de
-chez elle.
-
-Les Allemands sont beaucoup moins vifs et ne paraissent pas disposés à
-se presser. Les Prussiens avancent toujours et ont obtenu, sans coup
-férir, des positions que Frédéric II et Napoléon considéraient comme
-très importantes. Peut-être que le général Benedek en sait plus long. Je
-ne suis ni Prussien ni Autrichien, et je crois que les Allemands n'ont
-pas une âme immortelle, je les verrais avec assez de philosophie
-s'entre-manger comme les chats de Killkenny; mais, ici, presque tout le
-monde est Autrichien. L'autre jour, sur le faux bruit d'une victoire des
-impériaux, le quartier du Luxembourg a été sur le point d'illuminer, ce
-qui paraît avoir fort déplu à l'empereur. C'est, peut-être, parce qu'on
-lui suppose de la partialité pour M. de Bismark que les étudiants et les
-petits bourgeois ont des tendances autrichiennes. _Semper maledicere de
-priore_, est la coutume du Parisien.
-
-On dit que l'empereur a renoncé à son voyage en Alsace par le même motif
-qui empêche d'aller voir une maison qu'on veut acheter, de peur que le
-propriétaire n'élève trop ses prétentions. Pour moi, je ne crois pas
-qu'il ait des intentions contre les provinces rhénanes. Elles ne veulent
-pas de nous, et je ne sais trop ce que nous gagnerions de force en les
-annexant. Cela pourrait devenir une Vénétie pour nous. Est-il vrai que
-Garibaldi soit malade?
-
-Adieu, mon cher Panizzi; j'espère bientôt philosopher avec vous, _de
-rebus omnibus et quibusdam aliis_, dans Bloomsbury square.
-
-
-
-
-LXXXVII
-
-
-Paris, 28 juin 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Il est fâcheux que le début de la guerre ait été malheureux; mais
-l'armée italienne, si elle n'a pas manœuvré très habilement, s'est
-parfaitement battue. Les jeunes soldats ont montré beaucoup d'entrain et
-d'aplomb, et ont passé très bien par l'épreuve qu'on dit toujours
-pénible du canon. Le prince Humbert a été encore plus crâne que son
-père, et, comme disent nos militaires d'Afrique, il a fait de la
-fantasia au milieu de la cavalerie autrichienne. Je me suis inscrit chez
-la princesse Clotilde. La blessure du prince Amédée ne le tiendra
-éloigné de l'armée qu'une quinzaine de jours. Ici, où l'on était fort
-Autrichien, l'effet a été bon. On prend maintenant intérêt aux Italiens,
-et, si cela continue, l'opinion sera ce qu'elle a été en 1859.
-
-On parle vaguement aujourd'hui d'une défaite des Prussiens. Je fais tous
-les jours de la stratégie avec le maréchal Canrobert et le maréchal
-Vaillant. Nous ne comprenons rien à Benedek, ni aux Prussiens. Les
-Allemands sont si profonds, qu'on ne trouve que le creux. Il me semble
-que, jusqu'à présent, les Prussiens ont l'avantage. Ils ont à eux une
-grande partie de l'Allemagne, d'où ils tirent de l'argent et des vivres.
-Quoi qu'il arrive, je crois que bien des princes et des principicules
-resteront sur le carreau à la paix. Je voudrais être à leur place: on
-leur donnera quelque bonne pension, et ils n'auront rien à faire.
-
-Je ne crois pas que le ministère tory fasse quelque chose de
-préjudiciable à nos relations avec l'Angleterre, ni qu'il se mêle des
-affaires du continent plus que son prédécesseur. Le coton, dont M.
-Gladstone fait tant d'éloges, a fait abandonner à l'Angleterre son
-ambition et même son amour-propre. Elle s'efface pour le moment.
-Peut-être reprendra-t-elle un jour ses anciennes façons. Ce qu'il y a de
-certain, c'est que la combinaison Gladstone-Russell n'a pas été
-heureuse. L'un disait: «Tout endurer, plutôt que se battre!» l'autre
-disait des injures à tout le monde. La pire conséquence du changement
-serait la retraite de lord Cowley, qui est fort aimé et qui a beaucoup
-d'influence personnellement auprès de l'empereur. Il n'a pas grand amour
-pour son métier et je doute qu'il veuille rester à Paris avec les
-nouveaux ministres.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je suis charmé d'apprendre que Jones vous
-succède. Attendez-moi pour faire votre _final speech_. J'espère qu'on
-vous donnera un dîner et de la soupe à la tortue. Vous savez que je suis
-désintéressé dans la question.
-
-
-
-
-LXXXVIII
-
-
-Paris, 2 juillet 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-On me montre à l'instant une dépêche télégraphique de Vienne. Les
-Autrichiens ont été forcés d'abandonner Königsgraetz. Ils espèrent
-conserver Prague. Ils attribuent les succès des Prussiens aux fusils à
-aiguille. C'est la répétition de la guerre de Sept ans; lorsque les
-Prussiens avaient inventé la baguette de fer pour leurs fusils et que
-les Autrichiens n'en avaient que de bois. Ils se plaignent beaucoup de
-l'armée fédérale, qui n'est pas prête.
-
-Je crains que nous ne soyons retenus au Sénat plus longtemps que je ne
-comptais. On nous parle aujourd'hui d'un sénatus-consulte très grave,
-qui serait sur le tapis. Il s'agirait de remplacer la discussion de
-l'adresse par la liberté des interpellations au Corps législatif. Cela
-me paraît l'invention la plus déplorable, tout à fait dans le genre de
-Gribouille, qui saute dans la rivière, de peur de la pluie. Il est vrai
-que la discussion de l'adresse au Corps législatif est une occasion pour
-l'opposition de faire du scandale et de mettre sur le tapis toutes les
-questions générales, auxquelles avec un peu de savoir-faire et
-d'éloquence, on donne la tournure d'un acte d'accusation contre le
-gouvernement. Mais, cette année surtout, l'opposition n'a pas eu
-l'avantage dans la discussion, et tous les gens impartiaux en ont blâmé
-la longueur, et ont dit que les députés s'amusaient au lieu de faire les
-affaires du pays.
-
-D'un autre côté, pourquoi l'empereur fait-il un discours d'ouverture?
-S'il n'en faisait pas, il n'y aurait pas d'adresse. Il est assez drôle
-que le gouvernement veuille parler et ne permette pas qu'on lui réponde.
-Quant aux interpellations, si elles ne sont pas rendues très difficiles,
-elles auront bien plus d'inconvénients que l'adresse. Ce sera, à vrai
-dire, une adresse en permanence, où toutes les questions seront
-discutées au moment où elles seront brûlantes. Enfin, cela me semble
-d'autant plus triste, que cela ressemble à une mesure à la Bismark.
-
-Au reste, le sénatus-consulte en question est encore à l'état d'embryon.
-Je désire bien qu'il ne vienne pas au monde. Gardez cela pour vous.
-
-Le ministère Derby parvient-il à s'arranger? Comment s'y prendrait-il
-pour avoir la majorité?
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. L'orage que nous avons depuis
-quelques jours m'empêche de respirer. Donnez-moi de vos nouvelles.
-
-
-
-
-LXXXIX
-
-
-Paris, 5 juillet 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Que dites-vous du _Moniteur_? Le temps où nous vivons est curieux. Mais
-il va y avoir un diablement entortillé congrès.
-
-On me contait hier de bonne source des anecdotes curieuses sur Benedek.
-Son empereur lui écrit très poliment que les vieux militaires étaient
-surpris qu'il cédât les défilés de la Bohême, qui pouvaient se défendre
-si facilement, etc. Benedek répond simplement: «Cela n'entre pas dans
-mes plans.» Après une des affaires avant Königsgraetz, il a chassé de
-son armée un archiduc dont il n'était pas content.
-
-Tout cela serait très beau, s'il avait gagné la bataille; mais la perdre
-après cela est par trop ridicule. C'est le même homme qui avait gagné
-vingt-quatre fois la bataille de Solferino, quand on tirait à poudre, et
-qui l'a perdue la première fois qu'on a tiré à balles.
-
-Je voudrais bien savoir si ces drôles d'affaires ne changent pas vos
-projets. Rien encore au sujet du sénatus-consulte dont je vous ai parlé.
-
-Après m'être un peu tâté, je me suis résolu à me conduire en ami, et
-j'ai écrit à l'impératrice une lettre aussi remarquable par la force des
-pensées que par l'aménité du style. Je lui rends compte de l'effet
-produit sur le Sénat par l'annonce de la chose, et je lui dis en douze
-lignes toutes les raisons contre le changement et contre l'opportunité
-de le faire. Je n'ai pas reçu de réponse, mais je ne doute pas que ma
-lettre n'ait été montrée; c'est ce que je désirais. Dites-moi si vous
-trouvez que j'ai eu raison. Pour moi, j'ai soulagé ma conscience, et, à
-mon avis, j'ai rempli le devoir d'ami.
-
-Vous aurez vu que Sa Majesté était allée à Amiens pour voir les
-cholériques. Je ne suis pas sûr que ce soit très raisonnable, mais c'est
-beau. Quant à l'arrêter en pareilles occasions, vous savez, comme moi,
-qu'il n'y faut pas songer; et, si on s'avisait de lui parler de danger,
-elle s'exposerait encore davantage.
-
-Il n'y a qu'un cri à Paris: c'est qu'on fasse des fusils à aiguille. On
-en essaye quelques milliers au camp de Châlons avec une poudre nouvelle,
-plus extraordinaire que la poudre de perlimpinpin, dont on dit des
-merveilles.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; mille compliments et amitiés.
-
-
-
-
-XC
-
-
-Paris, 7 juillet 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Nous vivons à l'Opéra. Où trouver ailleurs de ces prodigieux changements
-à vue? La réponse de la Prusse est venue, à ce qu'il paraît, très polie
-et très affectueuse même. L'armistice est sinon conclu, du moins reconnu
-de fait. Je ne pense pas que nous ayons des prétentions trop grandes.
-Tout au plus il ne peut être question pour nous que de rectifications
-territoriales de très peu d'importance. On parlait de Landau et de la
-vallée de la Sarre. Il me semble qu'il ne s'agit que de considérations
-militaires pour la sûreté respective des frontières de France et
-d'Allemagne. Cependant Dieu sait ce que les Prussiens peuvent demander,
-et ce qui peut résulter de leur enivrement. Ce qui me paraît évident,
-c'est qu'il n'y aura pas de coups de canon cette année.
-
-Je conçois que vous désiriez voir Venise purifiée. Pourquoi n'iriez-vous
-pas à présent? Venez ici, faites vos compliments à Sa Majesté, et
-peut-être irai-je avec vous à Venise. Cela vaut bien mieux que de
-m'attendre à Londres. Nous en avons encore pour une semaine au Sénat. Je
-ne pourrais donc être chez vous avant le 14 ou le 15, et je vous
-trouverais avec le feu au derrière pour partir.
-
-Nous avons un temps abominable: chaleur humide, pluie et froid se
-succèdent dix fois dans un jour, ce qui me rend très malade. Le choléra
-est toujours très fort à Amiens, mais il n'en sort pas. Un bourg à trois
-quarts de lieue n'a pas eu un seul cas.
-
-Je suis heureux que vous ayez approuvé ma lettre à l'impératrice. Elle
-n'y a pas répondu; mais vous aurez vu que le sénatus-consulte ne
-contient aucune des dispositions que je craignais. Tel qu'il est à
-présent, il est sans importance; cependant c'est un mauvais symptôme
-qu'on l'ait proposé, et je crains un peu qu'on ne me sache mauvais gré
-d'avoir le premier dit mon avis sur la mesure qu'on méditait et qu'on a
-abandonnée. C'est pour moi une raison de voter le sénatus-consulte
-d'hier, quelque nul qu'il soit, ou plutôt parce qu'il est nul;
-autrement, j'aurais l'air de bouder.
-
-Vous ne vous figurez pas la colère et le désespoir, des parlementaires.
-Il est désagréable que l'Europe montre pour l'empereur une considération
-qu'elle n'a jamais accordée à Louis-Philippe; mais, si on a un peu
-d'amour pour son pays, on doit être heureux de le savoir délivré de la
-guerre, et même des _occasions_ de guerre. Ces sortes de sentiments
-honnêtes ne sont point à l'usage de nos grands hommes, et M. Thiers ne
-pardonnera pas à l'Europe de ne pas l'avoir choisi pour médiateur.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous. Que devient le Museum?
-
-
-
-
-XCI
-
-
-Paris, 11 juillet 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je ne pourrais partir qu'après le sénatus-consulte, selon toute
-apparence, après la fin de la semaine prochaine. Notre sénatus-consulte
-sera voté probablement en même temps que vous fermerez boutique. Mais à
-ce voyage d'Italie je vois plus d'une difficulté grave. La guerre n'est
-pas finie et rien n'indique qu'elle finisse de sitôt. Sans doute, il est
-très beau d'être pris pour médiateur; mais, quand on a affaire à des
-gens passionnés ou furieux, on ne fait guère de besogne, et il est
-plutôt à craindre qu'on ne soit entraîné dans la querelle, au lieu de
-l'apaiser.
-
-Hier est arrivé ici l'envoyé de la Prusse, le petit prince de Reuss,
-avec des propositions qu'on qualifie d'extravagantes. De l'autre côté,
-en Italie, on répond à nos propositions en demandant Rome, et en faisant
-passer le Pô à Cialdini. Il aurait été possible, je crois, d'agir plus
-poliment. Il y a ici un Piémontais, grand ami du roi, qui me dit que
-Victor-Emmanuel n'a que le choix entre deux partis, à se laisser
-entraîner par la révolution, ou bien abdiquer. Tout cela ne promet pas
-un été ni un automne très tranquilles, et je crains que nous ne soyons
-obligés bientôt de nous mêler d'un duel dont nous avons accepté d'être
-les témoins. On dit que le prince Napoléon est envoyé en Italie. Des
-trente-cinq millions de Français, il est le seul à qui j'eusse donné
-l'exclusion. Lorsqu'on fait de pareils choix, on s'expose à bien des
-embarras.
-
-Ma conclusion est celle-ci: c'est qu'il est absolument impossible, quant
-à présent, de prendre un parti. Aller en ce moment en Italie, c'est
-s'exposer à périr de chaleur et se jeter dans tous les ennuis d'un temps
-de guerre et de révolution. Cette dernière objection, au reste, est
-peut-être plus à mon usage qu'au vôtre et ne doit influer en rien sur
-vos projets et sur vos décisions. Je suppose que, dans quatre ou cinq
-jours, on verra l'avenir un peu moins embarrassé qu'en ce moment. Comme
-nous ne pouvons agir ni l'un ni l'autre, le mieux est d'attendre.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je regrette de ne pas être présent au moment
-solennel où vous remettrez les clefs du British Museum et prendrez congé
-du gorille.
-
-
-
-
-XCII
-
-
-Paris, 15 juillet 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Hier, contre l'attente générale, mais M. de Boissy aidant, par un
-discours qui a ennuyé et choqué tout le monde, la discussion du
-sénatus-consulte a eu lieu, et tout a été bâclé en une heure de temps,
-au lieu de durer trois ou quatre jours comme on l'avait prévu. Il
-s'ensuit que je suis libre, et que je pourrais partir pour Bloomsbury
-square jeudi ou tout autre jour à votre choix. Répondez-moi, au reçu de
-cette lettre, le jour qui vous conviendrait après mercredi. Dans le cas
-où vous auriez quelque partie de campagne, dîner ou toute autre affaire,
-le jour ne me fait rien. Dites-moi par quel train je dois partir; car
-vous êtes plus fort en ces matières que Bradshaw lui-même.
-
-Ici, personne ne s'étonne que l'Italie soit retenue par son traité avec
-la Prusse; mais ce qu'on n'aime pas, c'est que, à Milan, on jette des
-pierres dans les fenêtres du consul de France; qu'à Livourne, on ait
-insulté des sœurs de la Charité françaises, et qu'en Sicile on ait
-maltraité l'équipage d'un bâtiment marchand français. Je ne parle pas
-des portraits d'Orsini exposés à Milan et ailleurs. Je n'ai garde de
-croire que ces aménités soient du fait du gouvernement italien ou de la
-nation. Elles sont l'œuvre du parti mazzinien; mais le gouvernement le
-ménage un peu trop, et finira par s'en trouver mal. Quant à croire que
-l'empereur veuille garder la Vénétie pour lui, ou même la vendre,
-_credat Judæus Apella_.
-
-Les négociations continuent et la guerre aussi, mais les premières plus
-activement que l'autre. Cependant il n'est pas improbable qu'il y ait
-encore une bataille pour disputer Vienne aux Prussiens. La grande
-question est de savoir ce que veulent faire les Hongrois. S'ils ne se
-soucient pas de se faire casser les os pour la maison de Habsbourg, tout
-sera fini dans quinze jours par l'aplatissement de l'Autriche; sinon,
-cela peut durer encore longtemps. Aujourd'hui, on disait que la Prusse
-mettait un peu plus de modération dans ses prétentions. J'en doute fort.
-M. de Bismark voudrait tout terminer sans congrès, et il a raison. Je ne
-sache pas que, dans cette affaire, nous demandions rien pour nous, si ce
-n'est peut-être une rectification insignifiante de frontières du côté de
-Landau et de la vallée de la Sarre, encore la chose est-elle très
-incertaine. On a très sagement renoncé à envoyer le prince Napoléon en
-Italie; mais c'est déjà une grande faute d'avoir songé à lui.
-
-J'ai eu des détails curieux sur la bataille de Sadowa par un témoin
-oculaire. Un régiment prussien de trois mille hommes n'avait, le soir,
-que quatre cents hommes debout. Un bataillon saxon de onze cents hommes,
-dont était le fils de madame de Seebach, n'en avait plus que
-soixante-six; ce fils a été tué. Le frère de la princesse de Metternich
-a été sauvé par miracle. Il paraît que le prince Charles de Prusse a
-révélé les talents d'un grand général. _Rara avis in terris._ Quant à M.
-de Bismark, il est mon héros. Il me paraît, quoique Allemand, avoir
-compris les Allemands et les avoir jugés pour aussi niais qu'ils le
-sont. La grande affaire, à présent, est de deviner si de tout cela
-résultera une révolution ou bien un ordre de choses nouveau, et quel
-ordre!
-
-Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt, j'espère! La grande chaleur me fait
-du bien, et je vais tolérablement.
-
-
-
-
-XCIII
-
-
-Saint-Cloud, 12 août 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-«Dites à M. Panizzi que, s'il passe par Paris, il sera obligé d'aller
-dans une auberge, et que je lui saurai gré de me donner la préférence.»
-Voilà ce que l'impératrice m'a chargé de vous dire hier.
-
-L'empereur est beaucoup mieux depuis son retour de Vichy. Comme il est
-très nerveux et que, depuis le commencement de la guerre, il n'a fait
-aucun exercice, il était agacé et échauffé. Un jour de beau temps le
-remettra. Mais, au lieu du beau temps, c'est l'impératrice du Mexique
-qui lui tombe sur les épaules. Elle est venue hier _in fiocchi_, à
-Saint-Cloud. J'ai été frappé de sa ressemblance avec Louis-Philippe.
-
-Il paraît qu'il y a encore bien des nœuds à raboter dans les affaires
-d'Allemagne et d'Italie. L'ordre de concentration pour l'armée de
-Cialdini a été un euphémisme assez habile pour arriver à l'armistice et
-par suite à la paix. Il me semble que la grande affaire à présent, c'est
-de remettre de l'ordre dans les finances et dans l'administration.
-Quelques lieues de territoire de plus ou de moins ne valent pas la peine
-de se battre, et de risquer son gain.
-
-Les épaules de madame de Montebello sont toujours admirables. Elle a été
-sensible à votre souvenir et vous en remercie. Elle se promenait un jour
-au bois de Boulogne avec une chienne de chasse non-muselée. Un des
-gardes veut confisquer sa bête, qui était en contravention. Madame de
-Montebello lui dit, avec les yeux tendres que vous lui connaissez: «Ah!
-monsieur, mais c'est la femme du chien de l'empereur!»
-
-On m'a invité pour Biarritz, mais je ne sais quand j'irai. Ma lettre,
-celle dont je vous ai parlé, a fait assez bon effet, car on m'en a cité
-un aphorisme qu'on avait retenu. A ce propos, il m'arrive une drôle de
-chose: M. Rouher, hier, m'a demandé si on m'avait dit quelque chose qui
-me concernait. «--Rien; qu'est-ce?--C'est qu'on vous donne la plaque de
-grand officier. Il paraît qu'on veut vous faire une surprise.» J'ai été
-un peu stupéfait. Puis j'ai dit que j'étais très sensible à l'honneur et
-à la marque de bienveillance, et j'ai ajouté: «Ne vaudrait-il pas mieux
-cependant faire un emploi _plus politique_ de cette distinction? Cela ne
-changera rien à mon dévouement. Cela peut en donner à d'autres. De plus,
-je suis le plus oisif et le plus inutile des hommes. Je me considère
-comme très heureux. Je vis dans mon trou et dans ma robe de chambre; que
-ferais-je d'une plaque?» Là-dessus, on m'a dit des banalités obligeantes
-et fait promettre le secret. L'impératrice ne m'a rien dit, et je n'ai
-pas osé _broach the matter_. _Margaritas ante porcos._ Qu'en dites-vous?
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Il fait un temps affreux, très mauvais pour
-l'agriculture.
-
-
-
-
-XCIV
-
-
-Saint-Cloud, 19 août 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis toujours ici et je n'en ai bougé, le 15 août moins que jamais.
-L'impératrice a regretté que vous ne fussiez pas venu passer la matinée
-avec elle et souhaiter la fête à l'empereur et au prince. Elle vous en
-voudra fort et vous menace d'une apostrophe à la seconde colonne du
-_Times_ si, en repassant, vous ne venez pas lui faire visite à Paris.
-L'empereur est beaucoup mieux; voilà deux jours qu'il sort et se
-promène. Il a repris son train de vie ordinaire, quoiqu'il soit encore
-repris de temps en temps de petites atteintes de fièvre. Je pense qu'un
-peu de chaleur aidant, il serait tout à fait bien.
-
-On est toujours fort pacifique. Je ne pense pas que, de votre côté, on
-insiste pour quelques lopins de montagnes. L'important est d'avoir une
-frontière stratégique. Quelques années de paix vous feront plus puissant
-qu'une guerre qui vous donnerait quelques lieues de territoire contesté
-et contestable. D'ici à longtemps, je crois que le ci-devant empire ne
-vous gênera pas. Il est disloqué par la guerre et probablement la paix
-le disloquera encore davantage. La grande affaire est de mettre de
-l'ordre dans les finances et d'approprier aux mœurs italiennes les
-institutions militaires de la Prusse, qui paraissent aujourd'hui le τὸ
-καλόν. Nous avons, nous, bien des réformes à faire de ce côté-là, et
-beaucoup à apprendre. Avec l'amour de la routine qu'on a dans ce pays,
-la chose ne sera pas très facile.
-
-Je suis invité à Biarritz, si Biarritz il y a, ce qui dépend de
-plusieurs futurs contingents. Pourtant il est fort probable que, vers le
-commencement de septembre, je ferai l'ornement de la terrasse que vous
-connaissez. Le temps est redevenu, sinon tout à fait beau, du moins
-tolérable, et nous faisons de grandes promenades à pied et en voiture.
-
-Hier, nous sommes allés donner des prix aux filles de sous-officiers
-décorés, qu'on élève aux Loges, près de Saint-Germain. Elles ont chanté
-très faux et nous ont montré des exemples d'écriture et des livres tenus
-en partie double. Il y en avait deux cent douze presque toutes laides.
-Sa Majesté en a embrassé une, et le courage lui a manqué pour les deux
-cent onze autres. Le prince a remis de sa main les prix aux lauréates,
-avec un sérieux et un aplomb admirables.
-
-Le soir, on lit et on cause. Nulle étiquette. On dîne en redingote. Nous
-sommes menacés d'un gala et d'un dîner avec Sa Majesté mexicaine. On lui
-donnera à manger; mais je ne crois pas qu'elle obtienne de l'argent ou
-des troupes. Je ne serais pas surpris si, d'ici à peu de mois,
-Maximilien abdiquait. Viendrait alors la république, ou plutôt
-l'anarchie, suivie de près, je pense, par les Yankees, la _Lynch Law_ et
-une colonisation anglo-saxonne. On me fait chercher pour la promenade,
-je n'ai que le temps de vous serrer la main. Adieu, mon cher Panizzi. On
-m'a donné la plaque en question, ou plutôt la patente.
-
-
-
-
-XCV
-
-
-Paris, 28 août 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Hier, j'ai quitté Saint-Cloud pour venir prendre mes derniers
-arrangements avant Biarritz. J'ai laissé tout le château en bonne santé.
-Il n'y a plus personne à Paris, tout le monde est en villégiature ou
-bien aux conseils généraux. Par conséquent, on ne fait pas de politique.
-
-L'impératrice du Mexique est partie très peu contente de sa visite à
-Paris, et particulièrement furieuse contre M. Fould, à qui elle a
-demandé de l'argent et qui n'a pas voulu lui en donner. Elle va à
-Miramar, probablement pour y préparer son installation. Personne ne
-doute qu'elle n'y soit bientôt rejointe par Maximilien, qui ne se soucie
-pas d'attendre à Mexico le départ des troupes françaises. Le mari et la
-femme paraissent irrités contre le maréchal Bazaine. On prétend qu'il
-veut être, lui aussi, empereur ou président du Mexique, et il y a des
-gens qui croient la chose faisable, tout étant possible chez ce
-peuple-là. Si j'en juge par les échantillons que j'ai vus à Saint-Cloud,
-ce sont des mammifères plus voisins du gorille que de l'homme. Les
-Yankees seuls parviendront à les dompter au moyen de la _Lynch Law_ et
-des procédés civilisateurs qu'ils savent pratiquer.
-
-Pourquoi a-t-on rappelé Mazzini? Ici, cela n'a pas fait un bon effet. On
-s'attend à de sérieuses difficultés au sujet de Rome. Est-il vrai que le
-pape et Antonelli lui-même soient devenus plus traitables? Dites-moi
-dans quel état vous trouvez les esprits et si on pense à constituer
-plutôt qu'à défaire? Lorsque j'ai parlé à _mon hôte_ de Saint-Cloud du
-cadeau qu'on allait lui faire «d'objets d'art enlevés à Venise», il a
-daigné rire beaucoup et a demandé de qui je tenais la nouvelle? En ce
-qui _nous_ touche, il n'y a pas un mot de vrai et je doute beaucoup du
-reste. Les Autrichiens sont bien plus curieux d'argent que de tableaux,
-et c'est, je pense, ce qui sauvera les Titien et les Paul Véronèse de
-l'Académie de Venise.
-
-J'ai dîné samedi, en culottes courtes, avec la princesse *** et son
-époux. Elle ressemble beaucoup à la reine; mais elle a des jambes, elle
-est très jeune et a l'air aimable. Le consort a l'air de n'avoir pas
-inventé la poudre. L'empereur était _in fiocchi_, avec la Jarretière au
-genou. Le petit prince a été très aimable et a fait une cour assidue à
-la princesse.
-
-Nous venons d'avoir trois jours de beau temps. Aujourd'hui, un orage a
-ramené la pluie. Je n'ai jamais vu de plus triste été; j'espère que vous
-êtes mieux traités de votre côté des Alpes. La princesse Mathilde est à
-Belgirate sur le lac Majeur jusqu'à la fin de septembre. Elle dit
-qu'elle espère vous voir, si vous passez dans son voisinage.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne m'oubliez pas. Dites-moi
-candidement où vous aimez mieux vivre, en Italie ou en Angleterre?
-
-
-
-
-XCVI
-
-
-Biarritz, 8 septembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-La paix durera-t-elle, et que fera-t-on du côté de Rome? Ici, comme vous
-pouvez bien vous le représenter, nous ne savons absolument rien.
-L'affaire même de la démission de M. Drouyn de Lhuys est demeurée pour
-nous à l'état de mystère. Ce qui me paraît probable, c'est que nous
-allons quitter Rome, et qu'il va en résulter un cri de douleur parmi
-tous nos dévots. Que vont faire vos volontaires? Je n'en sais rien. Le
-mieux serait de demeurer tranquille et de laisser le malade mourir de sa
-belle mort, accident qui me paraît à peu près inévitable, tandis que la
-plus petite persécution peut lui rendre un peu de vigueur. C'est
-toujours le cas avec les femmes et les prêtres.
-
-Nous avons ici une chaleur assez forte avec des orages, qui ne
-rafraîchissent l'air que pour quelques heures. On attend l'empereur, la
-semaine prochaine, ainsi que la reine d'Espagne, qui viendra nous faire
-visite avant de retourner à Madrid. Madame de Lourmel est à la villa et
-se rappelle à votre souvenir, ainsi que Varaigne. Nous mangeons force
-ceps à l'ail et des pêches gigantesques; nous allons nous promener le
-long de l'Adour; enfin nous menons une vie très confortable et très peu
-agitée.
-
-Je lis, lorsque je ne dors pas, un livre dont malheureusement je n'ai
-qu'un volume. C'est Burchard, qui parle beaucoup trop du cérémonial et
-pas assez des mœurs privées et publiques. A ce propos, comment faire
-pour me procurer l'ouvrage complet?
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et ne vous persuadez pas que vous
-ne pouvez vivre qu'à Londres. J'espère que la plage de Cannes ne vous
-effrayera pas et je vous garantis qu'elle vous fera du bien.
-
-
-
-
-XCVII
-
-
-Biarritz, 14 septembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Il est question d'une ascension à la Rune pour demain en très (trop!)
-nombreuse compagnie. J'espère que nous en reviendrons sans jambes
-cassées. L'empereur ne paraît pas très pressé de nous joindre. Tantôt on
-nous annonce son arrivée, tantôt on la renvoie aux calendes grecques.
-Pour ma part, je voudrais bien le voir ici; car, sans nous amuser
-beaucoup, nous ne sommes pas aussi sérieux qu'il convient à des gens
-aussi respectables que nous tous. Malgré tout ce qu'on peut dire contre
-les _blue stokings_, ils ont du bon et c'est une grande ressource pour
-passer le temps. Bien que je m'acquitte assez honorablement de mon
-métier de courtisan, je me sens pris parfois d'idées à la Bright, et
-j'ai envie de m'en aller vivre en homme libre dans quelque auberge au
-soleil. On nous annonce la grande duchesse Marie de Leuchtenberg, qui va
-peut-être nous apporter un peu d'étiquette, quoiqu'elle s'en dispense
-aussi chez elle, en voyage du moins.
-
-Le premier volume de Burchard, le seul que j'aie, est ennuyeux. C'est un
-long cérémonial où se trouvent çà et là quelques bons traits, comme, par
-exemple, qu'on enterra le pape Innocent VIII sans chemise, parce qu'on
-lui avait volé celle qu'il avait en mourant.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous, soyez patient et sage, et
-donnez-moi de vos nouvelles.
-
-
-
-
-XCVIII
-
-
-Biarritz, 21 septembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Ce que je vous ai dit au sujet des bas bleus m'était suggéré par le goût
-que je déplore chez une personne que j'aime, pour des amusements peu
-intellectuels. La raison est que l'éducation n'a pas été assez
-littéraire. L'avantage de la littérature est de donner des goûts nobles,
-qui deviennent de plus en plus rares dans ce monde sublunaire.
-
-L'empereur est tout à fait bien; il arrive aujourd'hui. Je ne pense pas
-qu'il ait été jamais sérieusement souffrant; mais la nature de son
-indisposition est de rendre triste et morose. Il n'est jamais très gai,
-et vous savez qu'un dérangement du tube digestif produit sur l'économie
-un grand effet, mais, je le répète, maintenant, tout va bien.
-
-Nous sommes partis pour la Rune, lundi dernier, par une pluie battante.
-Nous avions pris une grande résolution. Arrivés à Sare, chez Michel, le
-temps s'est éclairci et le soleil a brillé par moments au milieu des
-nuages. Cependant Michel nous a dit que l'ascension était impossible, et
-il nous a menés voir des grottes très curieuses à deux lieues de Sare.
-Nous étions vingt-cinq à cheval et six femmes en cacolets. Bien entendu
-qu'il y a eu des cacolets cassés et des culbutes. Une des grottes est le
-lit d'un grand fleuve souterrain, orné de chauves-souris, de
-stalactites, etc. L'autre, qui porte le nom harmonieux de
-_Sagarramurdo_, est un magnifique tunnel naturel, avec une rivière au
-milieu, de proportions gigantesques. Michel avait amené là une douzaine
-d'orphéonistes qui ont chanté en chœur, accompagnés par une espèce de
-flageolet très aigu, des airs basques d'un caractère très original,
-qu'ils ont terminés en criant: _Viva Imperatrisa!_ Un orage nous
-attendait à la sortie. Nous avons été trempés jusqu'aux os; mais il y
-avait bon feu chez Michel et d'excellent sherry, dont probablement il
-avait oublié de payer les droits. A minuit, nous rentrions à la villa et
-nous nous mettions à table.
-
-Le lendemain, personne n'était enrhumé. Une dame se plaignait d'avoir un
-noir au genou, une autre d'avoir été endommagée par la chute d'un
-cacolet, dans une autre partie du corps. Je n'ai rien pu vérifier. Il
-est probable que je resterai encore ici une semaine.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Puisse saint Antoine, votre patron, vous
-préserver de toute maladie, et des tentations du malin!
-
-
-
-
-XCIX
-
-
-Biarritz, 3 octobre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Nous sommes toujours ici et on ne parle pas encore de retour. L'empereur
-est bien, et son indisposition, ou plutôt la série de ses
-indispositions, n'a jamais eu un caractère grave. Il est fort préoccupé
-de bien des choses qui apportent chacune leur contingent d'embarras: le
-Mexique, la Vénétie, l'Allemagne, le pape, les inondations, la mauvaise
-récolte et les fusils à aiguille. Tout cela est à solder à la fois, et
-je crains que la prochaine session ne soit difficile. M. Fould est ici
-et paraît content de l'état des finances. Il prétend même qu'en faisant
-des économies, sur bien des inutilités, il se fait fort de trouver de
-l'argent pour les choses sérieuses et utiles.
-
-J'ai lu dans le _Times_ une lettre très curieuse sur l'insurrection de
-Palerme. Le respect pour la propriété et la continence des insurgés est
-inexplicable. Cela m'a rappelé les barricadeurs de Paris en 1848, qui
-n'ont ni pillé ni violé, bien que ces deux manières de se divertir
-dussent être bien agréables à des gens qui avaient à peine des chemises.
-Avez-vous quelque donnée sur les affaires de Palerme et sur les auteurs
-du mouvement, qui paraissent avoir échappé? Je vois aussi que Mazzini a
-été élu député à Messine, ce qui ne me plaît guère.
-
-Je suis fâché de ce que vous me dites de lady ***. Elle a tort sans
-doute et la peur du diable l'a rendue plus bête qu'il n'est permis; mais
-il faut passer beaucoup à de vieux amis et ne pas s'apercevoir de toutes
-les sottises qu'ils font, surtout quand on ne peut ni les empêcher ni
-les réparer. Je vous en parle avec d'autant plus de connaissance de
-cause, que je pratique souvent l'avis que je vous donne. Il faut
-plaindre lady *** d'être tombée en mauvaises mains, mais ne pas
-l'abandonner tout à fait. Un jour donné, vous pourriez lui être utile,
-et, si vous cessiez tout à fait de la voir, vous le regretteriez
-peut-être, s'il lui arrivait malheur.
-
-Les journaux me remplissent d'inquiétude au sujet de ma cave, qui doit
-avoir été envahie par la Seine. Comment mon vin se sera-t-il comporté au
-milieu de ce désastre? Je n'en reçois aucune nouvelle. Heureux mortel,
-qui possédez des caves aussi vastes que les souterrains de Persépolis,
-et remplies!
-
-Le temps se remet lentement, mais il se remet. Avant-hier, notre auguste
-hôtesse, madame de Lourmel et une autre dame, étant à batifoler sur les
-rochers auprès du phare, ont été surprises par deux furieuses lames.
-Elles prétendent n'en avoir eu qu'au-dessus des jarretières. J'étais à
-quelques pas d'elles et j'ai eu grand'peur qu'elles ne fussent
-emportées. Si elles avaient essayé de courir sur les rochers couverts
-d'herbes humides, elles seraient tombées, et alors il y aurait eu une
-drôle d'oraison funèbre à faire. Toutes me chargent de leurs souvenirs
-et de leurs compliments pour vous. Je ne pense pas que nous soyons de
-retour à Paris avant le 10 de ce mois.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien.
-
-
-
-
-C
-
-
-Biarritz, 17 octobre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Nous employons très activement le temps qui nous reste et nous faisons
-tous les jours d'assez longues excursions. L'empereur a repris son
-activité, et, ce qui vaut encore mieux, sa gaieté.
-
-Nous avons fait hier en chemin de fer, en voiture et à pied, une
-promenade de six heures dans le voisinage de la Rune. A ce propos, je
-vous dirai que, sous peu, votre grand exploit équestre perdra beaucoup
-de son mérite aux yeux de ceux qui n'auront pas connu cette montagne.
-Elle est traversée par une route et on pourra bientôt arriver en voiture
-jusqu'à son sommet; c'est-à-dire qu'on a fait une route, de Saint-Jean
-de Luz à Sare, des plus pittoresques et pourtant des plus douces pour
-les bêtes et les gens.
-
-Je pense que le retour à Paris sera marqué par de grands remue-ménage
-ministériels. Il me semble impossible que le maréchal Randon, le
-ministre actuel de la guerre, demeure en place. De grandes dépenses
-seront nécessaires pour réorganiser l'armée et surtout pour renouveler
-son armement en lui donnant des fusils à aiguille. Par suite de cela, je
-crains fort pour notre ami M. Fould, dont le système économique
-s'arrange mal avec la nécessité de payer cher et vite une grande
-quantité de fusils. Il trouverait, je pense, le moyen de faire les
-changements indispensables avec un peu de temps et sans emprunt, ni
-taxes nouvelles; mais on veut ne pas attendre, et ne pas interrompre les
-travaux publics. D'un autre côté, il ne manque pas de gens qui
-l'attaquent en secret et ouvertement auprès du _maître_. Il y a quelque
-temps que je vois l'orage se former et grossir, et je l'ai averti. Je ne
-sais quelle résolution il prendra. S'il quitte le ministère, ce sera une
-chose très fâcheuse pour le gouvernement; car il n'est pas facile à
-remplacer et les successeurs qu'on lui donne déjà sont des plus
-effrayants. Tout cela est fort triste. La session prochaine s'annonce
-assez mal et l'opposition aura beau jeu, à coup sûr.
-
-Je voudrais bien qu'à Rome les choses se passassent en douceur. Je sais
-que le gouvernement italien et même Ricasoli ont les meilleures
-intentions du monde; mais le pape fera tant de bêtises, il est si à
-court d'argent, et ses fidèles sujets sont tellement travaillés par
-Mazzini et consorts, que je ne vois pas moyen d'empêcher une
-catastrophe. Elle aurait chez nous un retentissement du diable et
-augmenterait encore nos embarras.
-
-Nous partons d'ici dimanche prochain, après le saint sacrifice de la
-messe, et nous serons le 22 dans la nuit à Paris. Je pense y rester au
-moins une huitaine de jours et puis prendre mon vol pour Cannes. Il me
-paraît difficile qu'on aille à Compiègne cette année, car on a tant de
-choses à faire! D'ailleurs, je suis bien déterminé à quitter pour cette
-année le métier de courtisan. Vous ne vous doutez pas combien il est
-fatigant.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles
-à Paris.
-
-
-
-
-CI
-
-
-Paris, 25 octobre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je reviens à l'affaire de lady ***. Elle a tort, cela saute aux yeux;
-mais, permettez-moi cependant de vous dire que vous attribuez parfois à
-méchanceté, de sa part, ce qui, à moi, me semble n'être que la sottise
-d'une pauvre femme livrée aux prêtres, ayant peur du diable, et prête à
-tout faire pour n'avoir pas affaire à lui. La dame a toujours prétendu
-aux grands sentiments et à l'effet. Je trouve qu'un juge impartial
-s'étonnera que vous vous en preniez à des mots de jargon de belle dame.
-Une femme en faisant l'amour dit qu'elle _meurt_. Tout cela n'est que
-forme de style. Le fond de l'affaire est celui-ci: Une amie que vous
-avez connue libérale, bonne enfant, philosophe, est devenue grincheuse,
-dévote outrée, vouée aux prêtres et à la racaille courtisanesque. Ce
-n'est plus la même femme, laissez-la.
-
-A propos de différends, il paraît qu'il y en a eu de graves entre Sa
-Majesté et notre ami Fould. Je pense que cela est raccommodé à présent,
-et j'y ai travaillé selon mes petits moyens. Il me semble que tout le
-monde y gagnera, particulièrement le maître.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je suis revenu ici en pas trop mauvaise santé,
-sauf un rhume qui est une mauvaise affaire pour moi. L'air de Biarritz
-est vraiment très bon. Je regrette de ne pouvoir en dire autant de la
-cuisine.
-
-
-
-
-CII
-
-
-Paris, 28 octobre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je conçois parfaitement tout le chagrin que vous donne cette triste
-affaire. Elle me rappelle des souvenirs encore pénibles. Lorsqu'on perd
-l'estime qu'on avait pour un _ami_, et surtout pour une _amie_, cela
-vous gâte tout le passé. On n'a plus même les souvenirs du bon temps,
-qui n'est plus. Pourtant, je tiens toujours à mon opinion. Il me semble
-que vous attachez à des phrases de mélodrame, une importance qu'elles ne
-méritent pas. Milady a été toujours portée à la déclamation, et c'est,
-d'ailleurs, le défaut de la plupart des femmes. Tant qu'elles sont
-jeunes et jolies, cela ne va pas mal. On ne s'en aperçoit que
-lorsqu'elles vieillissent. Il y a une douzaine d'années qu'un malheur
-semblable au vôtre m'est arrivé. Seulement il n'y avait pas de politique
-et pas trop de religion dans l'affaire. J'en ai été horriblement
-affecté, d'abord pour le fait en lui-même, ensuite par l'indignation que
-me causait l'injustice avec laquelle on m'avait traité. Je me mets à
-votre place et je vous plains de tout mon cœur.
-
-Je crois complètement arrangée l'affaire de Fould, ce qui me réjouit. La
-session ne sera pas des meilleures, à ce que je crains; mais, sauf
-l'affaire du Mexique, il me semble qu'on pourra s'en tirer heureusement.
-
-Je compte partir pour Cannes, dès que la crémaillère sera pendue dans
-mon logement, c'est-à-dire d'aujourd'hui en huit, à peu près. Je ne
-serai donc pas à Paris quand M. Gladstone y viendra; mais il verra sans
-doute M. Fould, qui se fera un plaisir de le présenter. Si vous écrivez
-à M. Gladstone, vous pourrez le lui dire. Je suis persuadé que
-l'empereur aura beaucoup de plaisir à le voir.
-
-On m'a fait, dans un journal belge, successeur de Bacciochi, et, dans un
-allemand, ministre de l'instruction publique. Je ne réclamerai que
-lorsqu'on me fera évêque.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je suis bien fâché de vous savoir souffrant. Je
-voudrais vous édifier au sujet de Cannes; mais la place me manque, je
-reprendrai ce sujet à ma première lettre.
-
-
-
-
-CIII
-
-
-Paris, 30 octobre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je vous l'ai dit dès le commencement, vous exigez beaucoup de lady ***.
-Une femme qui se convertit a peur du diable; elle est menée dès lors par
-les gendarmes du bon Dieu, chargés de réprimer le diable, _id est_ les
-prêtres. Vous autres, philosophes, vous êtes parfois trop sévères pour
-les dévots. Vous les trouvez méchants; ils ne sont que faibles. Il faut
-peut-être se tenir à distance d'eux, mais ne pas les juger comme vous
-jugeriez un philosophe, votre confrère. Enfin, ce qui est fait est fait.
-Le temps adoucira tout.
-
-J'ai fait ma visite d'adieu à Saint-Cloud. J'ai trouvé le _maître_ de la
-maison en excellente santé et très gai, _madame_ aussi. Le prince
-impérial était aussi très gaillard. Il est probable qu'il n'y aura pas
-de Compiègne cette année.
-
-Miss Lagden et mistress Ewer sont parties ce soir pour Cannes. Elles me
-chargent de vous dire, une fois pour toutes, que vous y seriez le
-bienvenu et qu'elles auraient soin de vous comme de moi. J'ajouterai que
-nous avons à notre disposition le docteur Maure, qui est un bon médecin
-et des plus dévoués; qu'il y a, de plus, un médecin anglais et un
-italien, le docteur Buttura, tous les deux intelligents, outre le
-soleil, l'air de la mer, la vue des bois et des Alpes, et de très bonnes
-selles de moutons. Des fiacres pour les gentlemen qui ne veulent pas se
-promener à pied; des barques pour voguer sur le golfe presque toujours
-uni comme une glace; la présence d'Édouard Fould et de sa cuisinière,
-artiste sublime, et des grives _aux baies de myrte_, chez le docteur
-Maure, complètent le tableau de Cannes. Le _drawback_ est l'absence de
-belles dames, peu ou point de soirées, et manque absolu de livres.
-
-Adieu; portez-vous bien et soignez-vous. J'ai prévenu M. Fould du
-passage de M. Gladstone. Non seulement il fera plaisir à M. Fould en
-allant le voir, mais je crois qu'il lui ferait de la peine en n'y allant
-pas.
-
-
-
-
-CIV
-
-
-Paris, 2 novembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Voilà le pape en train de faire des bêtises. C'était à prévoir: comme un
-prunier pousse des prunes, tout de même, un niais fait des niaiseries.
-Il parle de fuite lorsqu'il n'est plus question de le mettre à la porte.
-Il a le goût du martyre, mais où ira-t-il? Je ne puis pas trop concevoir
-que le gouvernement anglais ait un intérêt quelconque à attirer le pape
-à Malte. Autant vaudrait introduire des rats dans sa maison. Pourtant,
-ici nos politiques de l'opposition croient que M. Odo Russell travaille
-à cela depuis plusieurs années, et ils disent que ce serait un grand
-malheur pour la France. Pour moi, je tiens que le grand malheur serait
-si Sa Sainteté venait chez nous. Ce serait assurément un hôte très
-incommode. Je ne me représente pas trop ce que M. Gladstone est allé lui
-dire. Probablement la conversation a été plutôt littéraire que
-politique.
-
-Je vois ici quelques Anglais très effrayés des progrès que fait la
-réforme en Angleterre, entre autres lord Cowley. Vous vous rappelez
-qu'il y a longtemps que nous notions les progrès de la démocratie dans
-votre pays. Aujourd'hui, ce n'est plus par des fentes qu'elle se glisse,
-elle fait des brèches, et Dieu sait où elle s'arrêtera. Il me semble
-voir des enfants qui jouent avec des allumettes phosphoriques dans un
-bâtiment plein d'étoupes.
-
-Je suis désolé de la maladie de lord Ashburton; dit-on qu'il y ait
-quelque espoir de guérison ou s'il y a danger de mort? Ce serait une
-sorte d'espoir aussi. Je plains sa pauvre femme de tout mon cœur.
-L'accident arrivé à votre ami au club est bien moins triste. Après un
-boulet de canon, qui vous tue glorieusement, c'est assurément ce qui
-peut arriver de mieux à un honnête homme. Je trouve qu'il n'y a rien de
-si embêtant que la douleur et, quand ou peut l'éviter, c'est un grand
-point. Bien entendu, qu'on ait le temps de dire un _in manus_, ou qu'on
-ait dans sa poche une absolution _in articulo mortis_ de notre
-saint-père.
-
-Pour quitter ce vilain sujet, je suis charmé de voir que vous ne faites
-pas tout à fait fi de mes gigots de Cannes. Nous allons nous mettre en
-quête d'un appartement convenable à votre grandeur avec un water-closet,
-comme vous dites si chastement, à proximité. La fréquentation des
-Anglais a beaucoup augmenté votre modestie naturelle. Vous rappelez-vous
-des maisons à Rome, où le water-closet, sans _water_ et sans _clôture_,
-est sur l'escalier, le trône caché par un rideau très court, en sorte
-qu'on voit les jambes de la personne assise? Je me souviens d'avoir vu
-de très jolies jambes de cette façon, et je fus si bête, que je hâtai le
-pas.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et soignez-vous. On dit qu'on
-va vendre la collection Blacas. Le British Museum est-il en fonds pour
-acheter? Il y a de bien belles choses.
-
-
-
-
-CV
-
-
-Paris, 7 novembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je reçois votre lettre, qui me fait beaucoup de peine pour beaucoup de
-raisons; la première, à cause de vous; la seconde, à cause de moi; la
-troisième parce que je vois avec chagrin votre nature originale
-modifiée, et permettez-moi de le dire, un peu pervertie par le contact
-des Anglais. Rien n'est plus désagréable que d'avoir cette maladie peu
-poétique qu'on appelle la courante; mais se rendre malade pour la
-dissimuler serait la pire chose du monde. Il est possible, je pense, de
-remédier à cela. Je ne sais si je vous ai donné un remède arabe, dont
-nos gens se trouvent très bien en Afrique. On met dans un bol de la
-gomme arabique pulvérisée, une once ou une demi-once, et on y ajoute de
-l'eau, goutte à goutte, de manière à en former une pâte assez épaisse,
-qu'on avale. Joignez-y un peu de sucre, si vous voulez. Cela opère de
-deux manières: médicalement et physiquement. Cela calme l'inflammation
-du tube intestinal, et cela le revêt d'une sorte de couche solide qui le
-met à l'abri des irritations pendant quelque temps. Je sais force
-officiers qui s'en sont trouvés merveilleusement. Permettez-moi
-d'espérer, mon cher ami, que vous ne renoncez pas tout à fait à vos
-projets et que vous vous appliquerez à concilier l'_utile dulci_, les
-soins de votre ventre et ceux de votre santé générale.
-
-J'ai d'assez mauvaises nouvelles de Rome. Il paraît qu'on s'agite
-beaucoup. Le pape, de son côté, ne manque pas une sottise, à faire ou à
-dire. On paraît craindre que, aussitôt après le départ du corps d'armée,
-il y ait une révolution. C'est l'espoir des mazziniens, et il y a,
-dit-on, à Rome, un parti qui y pousse. On prétend ici que Ricasoli y
-aide de tout son pouvoir, tant parce que c'est son opinion, que par
-esprit d'hostilité personnelle contre l'empereur. Il me semble qu'il y a
-un peu d'exagération.
-
-S'il arrivait quelque catastrophe, cela nous mettrait dans la position
-la plus difficile et la plus dangereuse; car il est triste de le dire,
-mais c'est la vérité, le _papisme_ est ici presque général. Voltaire a
-fait un _fiasco solenne_, et l'infâme est plus puissant que jamais. Vous
-noterez que toutes les inspirations déplorables qu'on donne au pape lui
-viennent de France.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi promptement de vos nouvelles. Je
-pars ce soir. L'impératrice est très enrhumée; l'empereur est
-parfaitement bien.
-
-
-
-
-CVI
-
-
-Cannes, 18 novembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je connais votre maladie et je la crois très remédiable. Il vous
-faudrait de deux choses l'une: ou bien un médecin, homme d'esprit et
-assez patient pour vous écouter souvent sur le sujet gastrique. Cela ne
-se rencontre que très rarement, les docteurs habiles ne donnant pour
-l'ordinaire leur attention qu'à des cas graves. Ou bien, il faut être
-votre médecin à vous-même, à l'exemple de votre compatriote Tibère,
-empereur calomnié par ce polisson de journaliste nommé Tacite. Il
-s'agit, et cela vaut la peine qu'on y réfléchisse très sérieusement, de
-rechercher par des expériences, ce qui convient et ce qui ne convient
-pas à votre estomac. Essayez d'abord de boire à vos repas de l'eau de
-Saint-Galmier ou de l'eau de Condillac. Il est très probable que vous
-vous en trouverez bien. Essayez encore de prendre un peu de carbonate de
-soude, avant de manger. Enfin, essayez encore quelque chose de plus
-simple, c'est de changer les heures de vos repas.
-
-Soyez convaincu qu'après un mois d'étude, vous aurez trouvé le régime
-qu'il vous faut suivre, et alors ce n'est plus qu'une affaire de fermeté
-pour persévérer et ne pas manquer à la loi qu'on se sera prescrite et
-dont on ne doit jamais s'écarter sous peine de retomber dans la série
-des petits maux innomés, qui sont, en réalité, très lamentables, bien
-qu'il ne se trouve personne pour vous plaindre.
-
-Je désire beaucoup que ce que vous me dites de Ricasoli soit vrai; je
-croyais qu'il avait une dent contre nous et particulièrement contre
-l'empereur. Il est bien naturel qu'il agisse dans l'intérêt de son pays;
-la seule chose qu'on puisse lui demander, c'est de ne pas susciter
-gratuitement des embarras aux autres, sans avantages pour lui-même.
-
-Autant qu'on en peut juger par les dernières nouvelles, il semble, au
-reste, que le gouvernement italien soit bien d'accord avec le nôtre sur
-la question romaine. Il veut empêcher qu'il n'y ait du tapage à Rome
-tant que le pape vivra, et c'est, je crois, ce qu'il faut souhaiter pour
-la France et pour l'Italie.
-
-Vous savez quelle est ma façon de penser sur le pape et les prêtres. Je
-déplore tous les jours que François Ier ne se soit pas fait protestant.
-Mais, puisque nous avons le malheur d'être catholiques, il nous faut dix
-fois plus de prudence pour vivre en paix. Si une excitation religieuse
-venait s'ajouter à tous les ferments que nous possédons, nous irions
-assurément et très rapidement à tous les diables. Le pouvoir de ces
-gens-là est encore immense, malgré Renan et tous les philosophes, et ils
-ont encore bien des couleuvres à nous faire avaler.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Méditez la partie médicale de ma lettre.
-Veuillez vous souvenir, de plus, qu'il y a dans le monde une petite
-ville nommée Cannes, où, depuis huit jours, on ne voit guère un nuage,
-et où il fait presque trop chaud; où enfin il y a des gigots de mouton
-excellents que nous serions charmés de vous faire manger.
-
-
-
-
-CVII
-
-
-Cannes, 29 novembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'espérais que _nous_ achèterions la collection Blacas. Je trouve que
-vous la payez cher; mais, à tout prendre, vous faites une très bonne
-affaire. Vous n'aviez rien de très beau en fait de camées et de pierres
-gravées, et vous gagnez un certain nombre d'objets admirables, quoique
-plusieurs des signatures des pierres gravées soient fausses (ceci _inter
-nos_). Les vases ne sont guère remarquables. La toilette romaine
-d'argent, quoique d'un très bas temps, est un morceau unique. Il y a une
-tête d'Esculape dont on fait grand cas, et qui, à mon avis, est
-médiocre. Je n'ai pas examiné la collection de médailles. Il y a une
-suite romaine en or qui, dit-on, est très belle. Au résumé, je vous fais
-mes compliments, veuillez les faire à Newton et à M. Disraeli.
-
-Votre Angleterre, mon cher ami, s'en va à tous les diables. Feu notre
-regretté ami lord Palmerston y a beaucoup contribué. Souvenez-vous qu'un
-jour son nom sera maudit pour la plus grande faute qu'homme d'État ait
-commise, son refus de reconnaître conjointement avec nous la
-Confédération du Sud. Vous vous moquez de nous pour notre affaire de
-Mexico, dont heureusement nous nous tirons, la queue entre les jambes;
-mais vous aurez la plus lourde part des conséquences.
-
-Je voudrais que le pape fût dans le sein d'Abraham. S'il avait sous sa
-tiare un grain de cervelle, tout s'arrangerait au mieux. Le malheur est
-qu'il est une honnête bête, et un bon chrétien. Il est poussé par nos
-plus mortels ennemis, qui ne désirent qu'une chose, c'est d'en faire un
-martyr et des reliques.
-
-Il n'est que trop vrai que notre amie, _madame de la Rune_[12] veut
-aller à Rome. Tous les gens de la maison, surtout les principaux commis,
-s'y opposent tant qu'ils peuvent. Je crains bien que _monsieur de la
-Rune_, qui a une peur bleue des scènes, n'ose pas dire son veto. A
-présent, figurez-vous les conseils que peut donner quelqu'un qui n'a
-peur de rien et qui ne voit les choses qu'au point de vue chevaleresque!
-
- [12] L'impératrice.
-
-Il y a, comme on dit, à boire et à manger, dans la circulaire de
-Ricasoli. Si les Romains l'entendent bien, je pense qu'ils mettront le
-saint-père à la porte. La chose en elle-même me serait particulièrement
-agréable, n'étaient les fâcheuses conséquences qui peuvent en résulter
-pour nous. Il est triste de confesser que nous sommes bêtes; mais je
-suis convaincu que rien ne pourrait être plus funeste à la dynastie
-régnante que la fuite de ce vieux prêtre.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; vous ne me parlez ni de votre santé ni de
-Cannes. Nous avons _trop_ de soleil. Venez donc!
-
-
-
-
-CVIII
-
-
-Cannes, 7 décembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai vu avec plaisir que la démonstration de lundi dernier était
-tournée, comme on dit, en eau de boudin. Cela n'empêche pas que la chose
-ne soit bien grave. Il suffit de voir la façon dont on en parle, et les
-éloges que le _Times_ donne aux ouvriers _intelligents_, _etc._, qui
-exécutaient cette parade. On se réjouit qu'il n'y ait eu que vingt-cinq
-mille hommes à la procession, mais soixante-dix mille billets ont été
-vendus, et c'est bien du monde. Quelle est la vérité sur le fénianisme?
-Est-ce un _hoax_ dans lequel le gouvernement donne tête baissée, ou bien
-la chose est-elle réellement sérieuse? Mais quelle est la situation de
-l'Angleterre, et quel rôle va-t-elle jouer dans la question d'Orient?
-
-Grâce à Dieu, il paraît que le voyage de madame de la Rune est tombé
-dans l'eau. Du moins j'ai des rapports de gens bien informés qui disent
-qu'il n'en est plus question. Si, comme je le crois, l'affaire s'est
-faite et défaite en famille et sans éclat, tout est pour le mieux.
-
-La prospérité de ces canailles de Yankees est effrayante. Près d'un
-milliard de surplus dans leur budget, après quatre années de guerre! Le
-discours du président Johnson ne nous promet pas poires molles, ni à
-vous non plus. Quoi que vous en disiez, c'était dans l'œuf qu'il fallait
-écraser l'aigle américaine (pour parler comme Victor Hugo). Et, si
-l'annexion de la Savoie a pu avoir sur lord Palmerston l'influence que
-vous dites, et l'a empêché d'accepter l'offre d'une intervention à frais
-communs, cela prouve encore davantage qu'il était bien vieux quand il
-est mort.
-
-Je crois que le pape s'en ira de Rome, car il est bête et il est
-conseillé par de méchantes bêtes. Il nous donnera une belle occasion de
-faire des sottises. J'ai encore quelque espoir qu'on se contentera _d'en
-dire_. Pourvu qu'il n'emporte pas les archives du Vatican, nous nous
-consolerons, moi du moins, et vous aussi, je pense.
-
-Nous attendions ici Du Sommerard. Au moment où il allait partir, on l'a
-mis en réquisition pour l'Exposition universelle, et le voilà attaché à
-la chaîne _in æternum_, c'est-à-dire jusqu'à la fin de l'année
-prochaine.
-
-On nous annonce l'arrivée prochaine de Cousin et de
-Barthélemy-Saint-Hilaire. Édouard Fould, avec une incomparable
-cuisinière, sera ici le 20. Elle fait des sauces à se lécher les doigts
-jusqu'au coude!
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je respire assez bien pourvu que je ne sorte
-pas le soir, pourvu que je fasse attention à tout, triste chose! Heureux
-temps que celui où l'on peut ne faire attention à rien!
-
-
-
-
-CIX
-
-
-Cannes, 21 décembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Rien n'est encore décidé au sujet du voyage qui nous inquiète. Le
-général Fleury, que je viens de voir, m'en donnait l'assurance, il y a
-une heure. Je crois, pour ma part, que l'inconcevable discours d'adieu
-de Sa Sainteté aux officiers français a fait plus d'effet que tous les
-raisonnements qu'on a pu faire. Les Vénitiens d'autrefois disaient
-qu'ils étaient Vénitiens avant d'être chrétiens; notre auguste hôtesse
-est impératrice avant d'être chrétienne.
-
-Le général Fleury paraissait extrêmement content du roi, et de Ricasoli
-encore plus. Il me dit que c'est un homme tout d'une pièce, sur la
-parole duquel on peut compter absolument. Ici, on est très content du
-discours du roi à l'ouverture du Parlement.
-
-On nous annonce ici pour demain l'arrivée de lord Russell, qui viendrait
-faire quelque séjour, car on lui cherchait une villa, _rara avis_, en ce
-moment, où tout est plein. J'irai lui faire ma cour dès que je le saurai
-installé.
-
-Malgré la lune et le soleil, je ne suis guère content de ma santé. Je
-respire tous les jours plus difficilement. Quelquefois j'en prends mon
-parti, d'autres fois cela m'agace et me donne les _blue-devils_. Je ne
-puis m'empêcher de regretter, comme le roi don Alphonse le Chaste, de
-n'avoir pas été consulté pour l'arrangement du monde. Il eût été bien
-facile de le faire moins bête, et, s'il était nécessaire d'y faire
-entrer la mort, j'aurais du moins voulu en ôter la souffrance.
-
-Adieu, mon cher ami; votre bienheureux patron saint Antoine vous en
-préserve!
-
-
-
-
-CX
-
-
-Cannes, 27 décembre 1866.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Le voyage de madame de la Rune est à tous les diables, et elle y a
-renoncé sans perdre sa belle humeur. Le _quomodo_ est encore un mystère
-pour moi, qui n'est pas éclairci. Jugeant par son caractère, que je
-connais assez bien, je suis porté à croire que la sortie de _Pio Nono_
-au général Montebello, qui n'était ni charitable, ni chrétienne, ni
-polie, ni politique, a plus fait que tous les arguments pour changer sa
-résolution. Ce qui me surprend, c'est que M. Ricasoli s'était montré
-d'abord très favorable au voyage en question; _il en attendait
-beaucoup_. C'est ainsi qu'il s'en est exprimé devant le général Fleury à
-Florence.
-
-La tranquillité de Rome et de l'Italie déconcerte beaucoup nos
-cléricaux. Ils seraient charmés d'avoir un martyr de plus à mettre dans
-leurs litanies. Que cela dure encore quelque temps. _Non vixerit annos
-Petri._ J'espère qu'alors ce sera une affaire finie et qu'on inventera
-autre chose. Il serait monstrueux, en effet, qu'on fît encore un pape
-avec un collège composé comme il est en majorité d'Italiens, et
-d'Italiens en quelque sorte _fuorisciti_. Je ne pense pas que la
-catholicité se soumette. Ou l'on fera une nouvelle application du
-suffrage universel, ou l'on mettra la clef sous la porte, et nous irons
-fouiller dans les archives du Vatican.
-
-Il est très vrai que la loi sur le recrutement de l'armée, ou plutôt le
-système mis en avant, cause beaucoup de mécontentement, mais surtout
-dans la bourgeoisie, et il est à remarquer que l'opposition orléaniste,
-dont le _Journal des Débats_ est la plus pure expression, se signale
-surtout par ses attaques, après avoir crié par-dessus les toits à
-l'imprévoyance du gouvernement qui n'arme pas en sentant M. de Bismark
-sur la frontière. Il n'est que trop vrai qu'à force de prêcher que le
-souverain bien est l'argent, on a profondément altéré les instincts
-belliqueux de la France, je ne dis pas dans le peuple, mais dans les
-classes élevées. L'idée de risquer sa vie est devenue très répugnante,
-et ceux qui s'appellent les honnêtes gens disent que cela est bas et
-grossier. Ces messieurs en feront tant, qu'ils obligeront l'empereur à
-se jeter dans les bras du populaire, à quoi, d'ailleurs, il a toujours
-eu quelque propension. On m'écrit que, lorsqu'il est rentré de Compiègne
-à Paris, les ouvriers et les gens du peuple l'ont reçu avec un
-enthousiasme qui semblait une protestation contre l'opposition des gens
-en habits noirs.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; bonne fin d'année, bon commencement de l'autre.
-
-
-
-
-CXI
-
-
-Cannes, 7 janvier 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai fait visite avant-hier à lord Russell, que j'ai trouvé revenant de
-la promenade, dans le costume de M. Punch, avec milady. Il m'a paru
-mieux portant, moins maigre, mais cependant fatigué et l'air d'un homme
-qui n'espère plus rien. J'entends plusieurs Anglais d'ici dire qu'il est
-très possible, voire probable, que lord Derby tienne encore cette
-session. Milord et milady ont été, d'ailleurs, très aimables. Je n'ai pu
-réussir à les faire parler politique. Ils ont amené une ribambelle
-d'enfants.
-
-Les nouvelles que je reçois de Paris sont assez bonnes. Le côté
-financier est excellent. La loi sur le recrutement devient, à ce qu'il
-paraît, fort anodine et probablement ne suscitera pas de grands orages.
-Elle aura de plus l'avantage de n'alarmer personne en Europe, ce qui est
-un grand point. Malgré la décadence de l'esprit militaire en France, je
-crois qu'en cas de besoin, nous pourrions encore trouver des forces
-suffisantes pour prêter le collet à tout venant.
-
-Je trouve qu'on est très sage en Italie et que les choses y prennent une
-excellente tournure, quoique je ne croie guère à la réalisation du
-programme de M. Ricasoli, d'une église libre dans un État libre. Outre
-que le système n'a jamais été du goût des prêtres, je me demande s'il
-est prudent de l'adopter le lendemain d'une révolution. Il y a tant de
-points de contact entre le gouvernement et ce que ces messieurs
-appellent la religion, que de nombreux conflits sont inévitables. Ils
-les feront naître partout où ils se croiront en force. Il me semble,
-d'ailleurs, que ce vieil entêté du Vatican perd du terrain, même ici. Il
-est par trop niais, il y a en lui la douceur obstinée d'un mouton.
-
-Je fais des projets de voyage pour cet été. L'exposition universelle
-rendra Paris intenable pour les Parisiens, et j'ai quelque envie de
-passer mes vacances à Venise, où un de mes amis est consul général.
-Voulez-vous venir prendre des glaces au café Florian sans risque de les
-gâter par la vue des uniformes blancs? On me dit, d'ailleurs, que Venise
-sera fort solitaire cet été. Au point de vue commercial et industriel,
-je ne crois pas qu'elle reprenne jamais son antique splendeur. Ancône,
-Trieste et Tarente ont trop d'avantages sur elle; mais ce sera toujours
-une ville charmante, où les oisifs passent le temps d'une façon
-agréable.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-moi de vos
-nouvelles.
-
-
-
-
-CXII
-
-
-Cannes, 20 janvier 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Nous avons été ici pendant trois jours sans communications avec le Nord,
-la neige ayant enterré le chemin de fer entre Avignon et Valence. C'est
-pendant ce temps-là que le pauvre Cousin est mort d'une apoplexie
-presque foudroyante et que rien ne pouvait faire prévoir. Il avait dîné
-très gaiement la veille. Il s'est plaint le lendemain matin (dimanche
-dernier) d'avoir mal dormi, mais cela ne l'a pas empêché de travailler à
-son ordinaire toute la matinée. Vers une heure, il a été pris d'une
-invincible envie de dormir qu'expliquait la mauvaise nuit de la veille;
-il s'est assoupi sur un canapé et ne s'est plus réveillé. On a essayé en
-vain tous les remèdes pendant douze ou quinze heures. Il conservait
-encore la vie matérielle, mais il n'a pas repris connaissance et n'a pas
-même ouvert les yeux. L'expression de sa figure était si parfaitement
-calme, que probablement le corps même ne souffrait pas. C'était
-cependant, je vous assure, un horrible spectacle que ce corps inerte
-résistant encore à la mort, le sommeil d'un enfant et les râlements d'un
-moribond.
-
-Barthélemy-Saint-Hilaire, qui demeurait chez lui, et moi, nous n'avons
-pas voulu faire venir le curé, encore moins monseigneur Dupanloup, qui
-était à Nice et qu'on nous proposait de mander par le télégraphe. Cousin
-n'avait rien dit à ce sujet, et nous avons craint que, si les prêtres
-arrivaient, ils ne fissent quelque tour de leur métier, le Dupanloup
-surtout, qui en aurait fait une relation à sa manière. Le fait est,
-d'ailleurs, qu'il ne voyait ni n'entendait. Le curé de Cannes, après
-avoir montré beaucoup de mauvaise humeur, surtout, je pense, parce que
-l'enterrement doit avoir lieu à Paris, a pourtant envoyé un prêtre
-lorsque nous avons accompagné le corps à la gare du chemin de fer; ainsi
-tout s'est passé décemment et sans scandale.
-
-Je reçois des lettres de Paris où l'on m'entretient de toute sorte de
-bruits politiques, tous annonçant un changement de système, un grand pas
-dans le sens libéral et parlementaire. Je crois qu'on exagère la
-grandeur de ces changements; mais je suis convaincu qu'il se fera
-quelque chose. Reste à savoir si cela réussira. A vous dire le vrai,
-j'en doute un peu. L'éducation politique de ce peuple-ci est fort
-au-dessous, à mon avis, des institutions qu'il a présentement; il ne
-peut qu'abuser des concessions qu'on lui ferait encore. Tout cela
-m'attriste un peu et m'effraye pour l'avenir.
-
-Nous avons en France un grand nombre de gens, plus forts et plus habiles
-que M. Bright, qui poussent à la roue tant qu'ils peuvent, pour faire
-verser le char, déjà embourbé. Les gens de bon sens sont rares et le
-plus grand nombre est trop dépourvu d'ambition pour se mêler des
-affaires. Je ne vous dis rien des mesures dont on me parle. Tout est
-encore trop vague, et, selon toute apparence, vous en saurez plus que
-moi, lorsque cette lettre vous arrivera.
-
-On dit que vous avez eu un temps abominable à Londres et de la neige
-comme en Sibérie. J'espère que vous n'étiez pas à patiner sur la
-Serpentine, lorsque tant de gens ont pris un bain froid. Il paraît qu'il
-y a eu beaucoup de morts. Connaissiez-vous quelqu'un dans cette affreuse
-bagarre?
-
-Nous avons, nous aussi, payé notre tribut à l'hiver. Nous avons eu deux
-jours de gelée qui ont un peu nui à nos fleurs et brûlé les jeunes
-pousses d'orangers; mais, à tout prendre, le mal n'est pas grand. Je
-crains, d'après toute la neige dont on nous parle, qu'il n'y ait des
-inondations encore dans le centre de la France. M. Dupanloup nous dira
-encore que cela tient aux mauvais procédés qu'on a pour le pape.
-Pourtant il semble bien tranquille sur son trône et il empêche les
-Écossais d'aller à leur prêche, ce qui les mènerait droit en enfer.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et écrivez-moi. Je ne suis pas
-trop mal, malgré toutes les tristes crises que je viens de traverser.
-
-_P.-S._ Votre billet m'arrive à l'instant. Il me réjouit fort. Je vous
-écrirai demain ou après. La poste va partir. Allez aux Tuileries, vers
-une heure et demie, et demandez qu'on remette votre carte au chambellan
-de l'impératrice. Elle vous recevra avec grand plaisir.
-
-
-
-
-CXIII
-
-
-Cannes, 21 janvier 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Tâchez que M. Gladstone voie l'empereur. J'en écris à M. Fould. Je crois
-vous avoir dit hier ce que vous auriez à faire pour voir l'impératrice.
-Peut-être feriez-vous mieux de lui écrire, la veille de votre arrivée,
-que vous lui demandez la permission de lui présenter vos hommages en
-passant. Signez votre nom lisible sur l'enveloppe, et présentez-vous le
-lendemain à une heure et demie. Elle m'a écrit une lettre charmante à
-l'occasion de la mort de Cousin.
-
-Comme vous êtes peu _lettré_, je vous propose la rédaction suivante:
-«Madame, sur le point d'aller voir à Cannes un des plus fidèles sujets
-de Votre Majesté, je ne voudrais pas passer par Paris, sans lui
-rapporter des nouvelles de Votre Majesté. Je la supplie donc de me
-permettre d'en venir chercher demain et de déposer en même temps aux
-pieds de Votre Majesté l'hommage du respect avec lequel, etc.»
-
-Adieu, mon cher Panizzi, je vous attends avec grande impatience.
-
-
-
-
-CXIV
-
-
-Cannes, 10 mars 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'aime à croire que vous êtes resté au coin du feu pendant le vilain
-temps. Si vous vous êtes mis en route par cette pluie battante, vous
-aurez vu la Corniche, comme l'Anglais qui voulait voir le lac de Genève,
-et qui en fit le tour dans un char de côté, la capote du char tournée du
-côté du lac. Il a pu vous arriver, en outre, d'être arrêté par quelque
-torrent de montagne, dans une auberge à punaises et obligé de vivre d'un
-vieux coq pendant quarante-huit heures. Si vous avez éprouvé ces
-infortunes, nous nous abstenons de vous plaindre, trouvant que vous vous
-êtes trop dépêché de nous quitter. Ce sont des jugements de la
-Providence qui peuvent contribuer à votre amendement.
-
-Voilà la levée de boucliers des fénians qui prend couleur. Je ne pense
-pas que cela ait grande importance cependant. Je crains seulement que le
-gouvernement ne réprime avec la même lourdeur qu'il a fait dans l'Inde
-et à la Jamaïque. John Bull, quand il a eu peur, est impitoyable. A mon
-avis, dans cette affaire-ci, il faut un mélange très habile de démence
-et de rigueur, pendre un peu et beaucoup amnistier; pendre surtout
-quelques Américains pour décourager les autres.
-
-En ce qui concerne la réforme, il me semble toujours que le beau rôle
-est à notre ami M. Lowe. Lui seul est dans le vrai et a le courage de
-son opinion. Ménager la chèvre et le chou est chose bien difficile, et
-je ne crois pas possible de faire une réforme définitive. Autant
-prétendre s'arrêter au milieu d'une glissade que de fixer les conditions
-du droit électoral pour toujours ou même pour longtemps. Si on détruit
-ce qui existe, on ne retardera guère le suffrage universel. Il fera le
-tour du monde comme le mal napolitain. Les deux choses se valent, mais
-on n'a pas encore trouvé le mercure pour le suffrage universel.
-
-Vous aurez vu dans les journaux le projet de loi sur l'armée. Je ne le
-trouve pas trop bon et je doute qu'il soit adopté sans grands
-amendements.
-
-Le prince impérial a des clous qui l'empêchent de s'asseoir. Rien de
-sérieux. On fait un grand éloge du général Frossard, qui sera son
-gouverneur. On le dit très ferme et très honnête homme.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Tâchez d'empêcher Garibaldi de faire tant de
-littérature.
-
-
-
-
-CXV
-
-
-Cannes, 28 mars 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Votre lettre confirme ce que nous disent les journaux, de la faiblesse
-de la Chambre italienne et des mauvaises dispositions d'une partie des
-députés. Je crains que ce grand animal de Garibaldi ne les pousse à des
-bêtises sérieuses.
-
-Il me semble aussi qu'en Angleterre les choses ne vont pas trop bien.
-J'entends dire que le _Bill_ de lord Derby ne passera pas, et que le
-gouvernement qui lui succédera aura bien de la peine à éviter le
-_manhood suffrage_. Il y a déjà longtemps que j'ai renoncé à comprendre
-le système de lord Derby, et il me semble que personne dans le Parlement
-n'est beaucoup plus avancé que moi. C'est dans un grand tunnel noir
-qu'on s'engage, et ce qui se trouvera au bout, je crains que personne
-n'en ait d'idée bien nette. En Angleterre, grâce à la richesse de
-l'aristocratie, à son bon sens, et aux habitudes de corruption
-électorale, il se pourra fort bien que les résultats du suffrage
-universel soient tout à fait autres que ne l'attend M. Bright.
-
-Chez nous, cela ne va pas mieux. La Chambre paraît être très peu
-d'humeur à voter la nouvelle loi sur la réorganisation de l'armée, du
-moins, sans des changements considérables, et ce qu'il y a de plus
-fâcheux, à mon avis, c'est que les changements qu'on y fera seront
-plutôt de nature à diminuer nos forces qu'à les augmenter. Nous devenons
-trop amoureux du bien-être.
-
-On dit que M. Rouher se plaint très vivement de la bêtise de Walewski,
-dont il a grand'peine à conjurer les effets. De son côté, la majorité
-est furieuse contre son président, qui ne sait pas présider, et il est à
-croire qu'on sera obligé de donner satisfaction à M. Rouher.
-
-Un assez grand nombre de légitimistes sont allés aux soirées du duc de
-Mouchy et ont fait bonne mine à sa femme. Cela a produit quelque
-sensation.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; tenez-moi au courant de vos faits et gestes.
-
-
-
-
-CXVI
-
-
-Paris, 4 avril 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Me voici enfin à Paris, toujours bien souffrant. J'ai failli crever en
-route, mais enfin je suis arrivé. L'impératrice s'est enrhumée dans sa
-visite à l'Exposition. Le prince va beaucoup mieux, et c'est par pure
-précaution qu'on l'empêche encore de sortir.
-
-Je suis bien de votre avis sur la politique. Les choses vont au plus
-mal. Cette affaire du Luxembourg me semble une grande folie et un grand
-danger. Le pays ne vaut pas les quatre fers d'un chien; mais c'est une
-position stratégique, à ce qu'on dit, menaçante autrefois pour la
-France, menaçante, si elle était en nos mains, pour la Belgique et la
-Prusse. Est-il de notre intérêt, est-il de bon sens de menacer, dans
-l'état de division où nous sommes?
-
-Tout le monde dit que la loi sur la réorganisation de l'armée sera
-rejetée par la Chambre, qui repousse avec énergie toute idée de guerre.
-
-Je suis heureux d'apprendre que, de votre côté, les affaires italiennes
-vont mieux qu'on ne s'y attendait. Cependant l'adresse de la Chambre
-nouvelle n'est pas encore votée, et ce sera une épreuve. Les Sénats sont
-toujours raisonnables, excepté le mien.
-
-Vous avez vu les élans de catholicisme de nos généraux, qui frémissent à
-la seule idée qu'on ait pu nommer un arien professeur de langue
-hébraïque. Tout cela est bête à faire pleurer. Croyez qu'en dernière
-analyse, mon cher ami, la bêtise est le grand malheur de ce temps-ci.
-Nous ne sommes pas la _progenies vitiosior_, mais _stultior_. Voilà le
-grave danger. On peut faire entendre raison aux vicieux, mais aux bêtes
-jamais. Il me semble qu'en Angleterre on vogue à pleines voiles vers le
-suffrage universel; c'est un nouvel argument pour la sottise de notre
-génération.
-
-L'empereur a été très bien reçu à l'Exposition. Il a encore un prestige
-extraordinaire parmi le peuple; mais les salons et la bourgeoisie sont
-aussi mal que possible. Quant aux orléanistes, il n'y a sots projets
-qu'ils ne fassent.
-
-Adieu, portez-vous bien, si vous pouvez. Mon rhumatisme est passé, mais
-les étouffements subsistent.
-
-
-
-
-CXVII
-
-
-Paris, 16 avril 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Le prince impérial est parfaitement bien. Il ne lui reste de son
-accident que la nécessité de s'abstenir de monter à cheval pendant une
-quinzaine de jours encore. Sa maladie aura eu cela de bon, qu'elle a
-montré à Leurs Majestés qu'on l'élevait très mal, en le faisant dîner à
-table, veiller, rester au salon dans une atmosphère échauffée comme
-celle des Tuileries. Le général Frossard paraît avoir un caractère très
-ferme, et on attend beaucoup de lui. Tout le monde s'accorde à trouver
-que c'est un très bon choix. L'enfant a été très patient et très
-courageux pendant tout le temps de sa maladie. Il n'a pas voulu être
-chloroformé et a exigé que l'on ne dît pas à sa mère le jour où on
-devait lui faire l'opération.
-
-Nous sommes à présent dans un moment de tranquillité relative. Le ton
-des journaux prussiens est beaucoup moins haut; celui des journaux
-russes et des journaux anglais est aussi plus rassurant. Aujourd'hui, la
-question paraît se réduire à la retraite des Prussiens de Luxembourg et
-à la destruction de la forteresse, qui est une menace pour tous les
-voisins, pour nous particulièrement, ou bien à son occupation par une
-garnison hollandaise. Toutes les grandes puissances donnent tort,
-dit-on, à M. de Bismark, et je crois qu'il cédera.
-
-Il me paraît probable que, malgré cela, la paix n'est pas fort assurée.
-Il y a plusieurs indices inquiétants. Je sais de très bonne source qu'un
-engin de guerre nouveau et très mystérieusement fabriqué, passe pour
-assurer une immense supériorité à son possesseur. On en a réuni déjà
-plusieurs batteries avec des précautions extraordinaires, telles que les
-ouvriers qui ont fabriqué certaines parties de la machine n'ont jamais
-vu les autres. On pousse également avec une grande activité la
-fabrication des fusils et des cartouches Chassepot; mais, ce que veut
-l'empereur, personne au fond ne le sait. Les bourgeois voient la guerre
-avec horreur; mais le peuple, et surtout dans les départements de l'Est,
-veut manger du Prussien.
-
-La loi sur la réorganisation de l'armée sera tellement modifiée, qu'elle
-ne sera plus reconnaissable. Les militaires disent qu'elle sera bonne.
-Lisez, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15, un article sur ce sujet du
-général Changarnier. Il se fait un peu vieux et n'a pas cessé d'être
-trop vantard; mais il y a de bonnes choses pourtant.
-
-On a vu de grands ministres être _cocus_. Vous paraissez croire que
-cette qualité est la seule qui nuise à X... C'est là, je pense, son
-moindre défaut. On publie dans les journaux un appel de Garibaldi aux
-réfugiés romains, de son style ordinaire, c'est-à-dire très mauvais.
-J'espère qu'on trouvera moyen de l'arrêter, avant qu'il en vienne au
-fait.
-
-J'ai renoncé à comprendre le bill de réforme; mais il semble que les
-tories auront la gloire de mettre le feu aux poudres. Je me demande
-comment il sera possible de refuser le suffrage universel dans un délai
-assez court.
-
-Adieu, mon cher ami; nous sommes destinés, je le crains, à voir encore
-bien des choses extraordinaires.
-
-
-
-
-CXVIII
-
-
-Paris, 27 avril 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai fait une action héroïque hier en menant la comtesse Téléki à
-l'Exposition universelle malgré un temps de chien. Je lui ai fait faire
-un très mauvais déjeuner en assez piètre compagnie, mais elle a pris
-tout cela avec beaucoup de philosophie. On voit qu'elle a voyagé et
-qu'elle n'exige pas, comme un certain gentleman de votre connaissance,
-que tout le monde soit comme à Bloomsbury square.
-
-Il y a toujours beaucoup d'inquiétude et un peu d'agitation. Si cela
-dure, je crois, _that our monkey will be up_, et cela me fait plaisir.
-Si nous baissions la tête, je nous tiendrais pour perdus à jamais.
-
-A présent, voici la situation. L'empereur a fait venir lord Cowley et
-lui a donné l'assurance qu'il n'avait aucune idée d'hostilité, aucune
-envie d'accroître le territoire français du côté de l'Allemagne, qu'il
-ne tenait pas du tout aux deux cent mille Luxembourgeois, mais qu'il ne
-voulait pas qu'une puissance étrangère tînt garnison hors de ses États,
-et sur la frontière de France. En résumé, il a prié l'Angleterre
-d'intervenir auprès de la Prusse, avec la proposition soit de raser la
-citadelle et de laisser le duché à la Hollande, soit d'y mettre une
-garnison hollandaise, soit d'annexer le duché à la Belgique, mais, en
-tout état de cause, de retirer la garnison prussienne. Il semble que
-lord Stanley trouve la proposition convenable et on dit aujourd'hui même
-que la reine avait écrit _propria manu_ au roi de Prusse. C'est en effet
-du côté dudit roi qu'est la plus grande difficulté. M. de Bismark est,
-dit-on, très pacifique, il est vrai qu'il _rows one way and looks
-another_.
-
-La Russie assez froide, d'abord, paraît s'être réunie ensuite à la
-manière de voir de l'Angleterre. D'ailleurs, des deux côtés, anglais et
-russe, il y a, comme il paraît, une certaine coquetterie à notre égard
-en vue de l'éclosion assez prochaine vraisemblablement de la question
-d'Orient. Des gens bien informés me disent que l'empereur, selon son
-habitude, est tout à fait d'accord avec l'Angleterre sur cette
-diabolique question orientale, et cela me fait plaisir.
-
-J'ai vu aujourd'hui chez M. Fould un des médecins du prince impérial qui
-nous a dit qu'il allait parfaitement bien. Il paraît qu'on ne veut pas
-encore panser la plaie de peur d'un retour de l'accident qui est déjà
-arrivé. D'après le médecin, c'était un luxe de précaution.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. M. Fould a gagné plusieurs prix avec les
-chevaux que vous avez vus à Tarbes, et ces triomphes le consolent tout à
-fait, comme il semble, de la perte de son portefeuille.
-
-
-
-
-CXIX
-
-
-Paris, 6 mai 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Toutes les apparences sont en faveur de la paix, et lord Stanley y aura
-une bonne part. Représentez-vous ce qui serait arrivé, si lord Russell
-eût été ministre des affaires étrangères.
-
-On annonce comme à peu près certaine l'arrivée du roi de Prusse à la fin
-de ce mois, et, bientôt après, celle de l'empereur de Russie. Avec le
-roi de Grèce, le frère du taïcoun du Japon et le pacha d'Égypte, cela
-fera une table d'hôte aussi amusante que celle que trouva Candide à
-Venise.
-
-A peine une épine est-elle hors du pied, qu'il en entre une autre. La
-question d'Orient mûrit rapidement et bientôt nous en aurons des
-nouvelles. Ici, on a décommandé les réserves, mais on fabrique des
-fusils avec beaucoup d'activité; on dit que le mois prochain on en fera
-cinq à six mille par jour. On en a commandé partout, et ce qu'il y a de
-curieux, c'est que les meilleurs se font en Espagne.
-
-Je ne suis pas trop mal depuis quelques jours que le printemps s'est
-déclaré pour tout de bon. Il fait même trop chaud. Cependant je mène
-toujours la vie d'anachorète. Je ne sors jamais le soir, je ne dîne
-jamais en ville et j'ai absolument renoncé au monde. J'ai en ce moment
-mon domestique malade, ce qui me contrarie beaucoup. On me promet que ce
-n'est qu'une grippe qui n'a rien de grave. Il n'y a pas dans les petites
-misères humaines d'ennui plus grand que de changer d'habitudes et de
-serviteurs.
-
-Un des honnêtes gens qui viennent quelquefois me tenir compagnie, avait
-vu Nigra chez le prince de Metternich, où son entrée avait fait
-sensation. Il paraissait être dans la maison sur un très bon pied. Je
-vois que M. d'Azeglio assistera au congrès de Londres et je m'en réjouis
-en le supposant un avocat de plus pour la paix.
-
-Nous attendons des dépêches télégraphiques de Londres, au sujet de la
-grande manifestation réformiste de M. Beales. Il me semble que cela
-passe la permission, et il serait bien temps qu'on mît à la raison toute
-cette canaille qui se mêle de ce qui ne la regarde pas.
-
-Il est probable que vous ne serez ici que vers les premiers jours de
-juin; car vous avez encore bien du chemin à faire et des occasions de
-vous arrêter. Vous arriverez au moment le plus brillant de l'Exposition,
-avec toutes les têtes couronnées. Je vous ai dit que j'avais déjeuné il
-y a huit jours avec Leurs Majestés, qui m'ont demandé de vos nouvelles.
-Si vous êtes à Paris en juin, il est probable que vous serez engagé à
-Fontainebleau. Le prince impérial est allé à Saint-Cloud. Il est tout à
-fait bien à présent.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; amusez-vous pour deux; car, moi, je ne m'amuse
-guère.
-
-
-
-
-CXX
-
-
-Paris, 17 mai 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suppose que vous êtes toujours à Florence, attendant sir James; mais
-je crains que vous ne tardiez tant, que vous ne trouviez plus personne à
-Paris. On me dit qu'on commence à partir pour la campagne. Cette grande
-quantité de princes, empereurs, taïcouns qui nous envahit est bien faite
-pour effaroucher les Parisiens pur sang.
-
-L'article qui a fait sensation ici et à Londres est dans la _Revue des
-Deux Mondes_ du 15 avril, signé «M. Collin»[13]. Il traite des _trade's
-associations_ et de la situation actuelle de l'Angleterre. Je l'ai donné
-à lire à la comtesse Téléki, qui en a été très frappée et ne comprend
-pas qu'un étranger sache et comprenne tant de choses curieuses; mais le
-plus remarquable, selon moi, c'est la façon dont tout l'article est
-fait, disposition, style, etc. Enfin je trouve qu'il y a là dedans
-quelque chose de supérieur. Je regrette qu'au lieu de s'occuper de
-mathématiques et surtout de bibliophilie, il ne se soit pas borné à
-faire du journalisme.
-
- [13] Pseudonyme qui cachait le nom de M. Libri.
-
-Vous aurez, quand vous viendrez à Paris, une fort jolie petite maison à
-vous, rue du Faubourg-Saint-Honoré, que M. Fould avait fait construire
-pour son fils encore garçon, avec une porte mystérieuse sur la rue, dont
-j'espère que vous n'abuserez pas.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; nous avons depuis quelques jours un temps
-d'hiver qui me désespère. Je voudrais bien que, pour votre arrivée ici,
-vous fussiez un peu mieux traité. Je n'ai pas entendu parler de M.
-Gladstone, qu'on attendait à Paris ces jours-ci.
-
-
-
-
-CXXI
-
-
-Paris, 24 mai 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Il me semble, au sujet de votre logement à Paris, qu'il ne serait pas
-très convenable de ne pas accepter celui que vous offre M. Fould. Où
-avez-vous pris que ce fût une maison entière? C'est un petit appartement
-de garçon que M. Fould avait fait faire, comme je vous l'ai déjà dit,
-avant que son fils fût marié, et qui est juste ce qu'il faut pour un
-personnage de votre poids. Il y a une entrée particulière sur la rue,
-_pour introduire en secret les concubines_. M. Fould compte sur vous, et
-vous auriez tort, je crois, de vous excuser.
-
-Le prince impérial va bien. Il est établi à Saint-Cloud, ce qui vaut
-bien mieux pour lui que la vie de Paris et des Tuileries.
-
-Que dites-vous du voyage du sultan à Paris? Cela a l'air d'un
-opéra-comique. Je pense que tous ces grands personnages viennent voir
-mademoiselle Thérésa et mademoiselle Menken. Ces dames font de très
-brillantes affaires et ont augmenté leurs prix, comme les bouchers;
-elles vendent comme eux de la viande fraîche, ou soi-disant telle.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons un temps exécrable. Il fait plus
-froid que le pire jour de janvier à Cannes. On nous dit à l'Institut,
-que c'est une année exceptionnelle, comme il y en a deux par siècle,
-revenant à un intervalle régulier, et que c'est 1816 qui revient en
-1867. Je regrette bien d'avoir subi deux fois pareille misère. Je vois,
-comme consolation, qu'il a neigé deux jours de suite à Londres.
-
-
-
-
-CXXII
-
-
-Paris, 26 juin 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai déjeuné samedi avec deux personnes très fatiguées de leurs corvées
-passées et se préparant aux corvées à venir, _monsieur_ souffrant de
-rhumatismes, _madame_ d'un gros rhume, assez bien l'un et l'autre
-cependant. Ils m'ont demandé de vos nouvelles. Le fils va parfaitement
-et court comme une personne naturelle.
-
-Je vous engage à lire, dans _le Moniteur_ d'aujourd'hui, le discours de
-Sainte-Beuve au Sénat. Il vous amusera. Il est impossible d'avoir plus
-d'esprit; mais il a sacrifié le fond à la forme et a dit tout ce qu'il
-fallait pour rendre impossible le vote qu'il demandait. Où s'arrêteront
-les cléricaux?
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous quelque chose du grand concile
-qu'ils font à Rome?
-
-
-
-
-CXXIII
-
-
-Paris, 30 juin 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Voici un récit qui vous plaira peut-être. M. le préfet de la Seine a
-invité le roi des Belges à dîner avec le conseil municipal. Il a pris
-sans façon le bras de la reine, et, se tournant vers le roi: «Roi des
-Belges, donnez le bras à madame Haussmann.»
-
-Je suis mieux de santé, mais non pas assez bien cependant pour
-entreprendre le voyage de Londres, et, quoique nous soyons très amis, je
-ne voudrais pas vous donner l'embarras de ma carcasse, si je venais à la
-laisser dans Bloomsbury square; d'ailleurs, on m'a violemment pressé
-d'aller à Biarritz. Je m'en suis défendu et m'en défendrai tant que je
-pourrai; mais vous comprendrez qu'il serait assez mal à moi de refuser,
-et d'aller autre part. Si dans cette affaire je n'avais qu'à suivre mon
-goût à moi, je partirais dès demain sans voir même le sultan; mais il
-faut faire son métier de courtisan.
-
-Madame de Montijo est à Paris depuis trois ou quatre jours. Elle est
-logée avenue Montaigne; la duchesse de Mouchy et je ne sais qui encore
-occupant les maisons de sa fille. Elle va très bien et il me semble
-qu'il y a un peu d'amélioration à ses yeux.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie jusqu'à
-l'automne.
-
-
-
-
-CXXIV
-
-
-Paris, 5 juillet 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Maximilien a eu le sort de bien des aventuriers. Il est une des victimes
-de notre saint-père le pape, qui déjà a fait tant de mal à sa famille.
-Le diable, c'est que, quoi qu'on dise et qu'on fasse, une partie de la
-responsabilité retombe sur nous. Hier, on disait (mais heureusement sans
-qu'on pût dire de quelle source) que les Mexicains avaient assassiné
-notre ministre à Mexico, ce qui nous ajouterait des embarras nouveaux.
-Ce serait un cas comme celui du consul pris par le roi Théodoros
-d'Abyssinie. Il n'y a que les Yankees et le _Lynch Law_ qui puissent
-venir à bout des Mexicains. C'est une race tellement pourrie, qu'il n'y
-a plus d'espoir de la régénérer. Il faut l'exterminer pour faire quelque
-chose du pays. Je crains bien qu'on en soit venu en Espagne à une
-situation presque aussi mauvaise. Tout ce que j'apprends tend à prouver
-que la gangrène est partout.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Le sultan a eu une peur bleue dans le chemin de
-fer. Il disait d'arrêter, il voulait descendre, il a crié et pleuré en
-faisant ses trente lieues à l'heure. Il est fort poli ici, et dit des
-choses aimables à tout le monde, ou bien Fuad Pacha les lui fait dire.
-
-
-
-
-CXXV
-
-
-Paris, 11 juillet 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je ne sais si vous avez eu connaissance de cette misérable querelle de
-Sainte-Beuve avec M. Lacaze au Sénat. Cela s'envenime tous les jours. On
-vient de mettre à la porte les élèves de l'École normale qui étaient
-allés complimenter en corps Sainte-Beuve. Grâce aux trompettes des
-journaux l'École de droit et l'École de médecine vont faire une
-démonstration du même genre. Pour augmenter les embarras du ministre de
-l'instruction publique, son fils est allé hier souffleter un
-journaliste, ce qui est une sacro-sainte personne aujourd'hui. Tout est,
-dans ce temps-ci, à la débandade, faute de commandement.
-
-On a présenté au Corps législatif une loi sur le droit de réunion qui ne
-peut être discutée cette année faute de temps matériel. Voilà que les
-ouvriers du faubourg Saint-Antoine, pour montrer combien cette loi est
-utile et bonne, demandent à se réunir pour célébrer le 14 juillet,
-c'est-à-dire l'anniversaire de la prise de la Bastille. Vous qui
-connaissez le bon sens et la tranquillité de nos ouvriers, pensez-vous
-que pareille réunion se passerait aussi paisiblement que celle de
-Hyde-Park le mois dernier? Ce sont de bien mauvais symptômes et le ton
-des journaux de l'opposition vous montrera quels sont leurs projets ou
-leurs espérances.
-
-Je crois que le voyage de l'empereur d'Autriche à Paris n'aura pas lieu,
-et je ne crois pas qu'il faille trop s'en affliger. Moins nous nous
-mêlerons des affaires d'Allemagne, mieux ce sera pour nous.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. L'impératrice va passer quatre jours en très
-grand particulier avec la reine. Je pense qu'elle s'arrêtera bien un
-jour à Londres. Elle est incognito, mais vous ne ferez pas mal de vous
-inscrire, si elle vient dans vos parages. Ceci entre nous.
-
-
-
-
-CXXVI
-
-
-Paris, 19 juillet 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je ne sais qu'une chose, c'est que l'impératrice va passer quelques
-jours en tête-à-tête avec la reine. Il est évident qu'elle aura au moins
-une de ses dames avec elle. Lorsque je saurai qui, je vous le manderai
-aussitôt. Il me paraît improbable qu'elle aille en Angleterre sans
-s'arrêter au moins un jour à Londres pour se reposer un peu de ses
-fatigues de maîtresse de maison.
-
-Lorsque vous verrez M. Lowe, faites-lui mes compliments de son dernier
-discours, qui ressemble un peu aux prédictions de Jérémie, mais qui me
-semble un modèle du véritable style parlementaire. Ce style disparaîtra
-comme beaucoup d'autres bonnes choses sous l'irruption des mauvaises
-manières américaines qu'il a prédites, et ce sera grand dommage.
-
-On dit que la session finira la semaine prochaine, pour recommencer au
-mois de novembre et discuter la loi de la presse, des réunions, etc. Je
-crois que je me priverai d'y assister si je vis assez pour aller à
-Cannes.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. On dit que notre ministre à Mexico, M. Dano, a
-été fusillé par Juarez. C'est le pire qui pouvait nous arriver. Je ne
-sais si c'est le cas d'appliquer l'axiome espagnol, _siempre lo peor es
-cierto_.
-
-
-
-
-CXXVII
-
-
-Paris, 26 juillet 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Il paraît que le tête-à-tête d'Osborne a été des plus intimes. On m'a
-dit que Sa Majesté n'allait pas à Londres, donc vous n'avez eu rien à
-faire.
-
-Malgré toutes ces visites pacifiques de rois et de ministres, il y a
-toujours une inquiétude vague, mais dont l'effet est très réel. On dit
-qu'il y a ici des capitaux énormes, et personne ne veut faire de
-placement même à quelques mois. Personne ne peut dire de quoi il a peur,
-mais tout le monde a peur. Nous sommes, en effet, dans la plus étrange
-de toutes les situations, ayant les inconvénients du système
-parlementaire sans en avoir la solidité; les inconvénients de
-l'absolutisme et même ceux de la liberté.
-
-Au milieu de tout cela, l'empereur continue à être très populaire, et
-par exemple, toutes les fois qu'il vient à l'Exposition, il a une espèce
-d'ovation de la part des ouvriers qui nomment Pelletan et Jules Favre.
-J'ai peur que cela ne lui monte la tête et ne l'empêche de voir le
-danger très réel de la situation. On attend l'impératrice demain soir.
-
-La princesse de *** est ici scandalisant tout le monde par ses façons de
-faire. Elle donne des rendez-vous et n'y vient pas; elle rit, elle
-pleure, elle gronde, elle a des accès de colère et de larmes. Je la
-trouve extrêmement jolie et d'une blancheur de peau qui promet beaucoup.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Lisez, dans la _Revue des Deux Mondes_, le
-deuxième article signé «Collin», sur les associations ouvrières. Il y a
-aussi, dans la même revue du 15 de ce mois, une réponse de M.
-d'Haussonville au prince Napoléon, très pénible, ce me semble, pour Son
-Altesse.
-
-
-
-
-CXXVIII
-
-
-Paris, 7 août 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Le prince impérial est revenu de Luchon en très bonne santé, sans la
-moindre trace de sa maladie. Madame de Montijo a été un peu souffrante
-ces jours passés. Elle va mieux à présent.
-
-Avez-vous lu la lettre de mon confrère l'évêque d'Orléans sur les
-affaires de Rome et d'Italie?
-
-Il annonce toute sorte de catastrophes. M. de Sartiges, notre
-ambassadeur à Rome, qui vient d'arriver ici (je ne sais trop pourquoi),
-dit que le pape ne s'est jamais si bien porté. Je pense qu'il dépassera
-les _annos Petri_. Est-il vrai que Nigra ne reviendra pas à Paris? J'en
-serais fâché pour ma part, et je crois qu'on aurait tort de le changer.
-
-Je suis de votre avis au sujet de l'article de la _Revue_ signé Collin.
-Il est inférieur au premier, mais cependant toujours très remarquable.
-Si ce qu'il dit est vrai, cela ne promet pas poires molles pour
-l'avenir. Ce qui m'étonne, c'est que le gouvernement britannique, si
-prudent d'ordinaire, prenne, pour faire une concession aux radicaux, le
-moment où ils sont le plus menaçants. On ne cède jamais aux menaces que
-l'on ne se repente bientôt de n'avoir pas risqué la bataille. Le pis,
-c'est que cela ne dispense pas de la livrer, et, quand on s'y résout à
-la fin, on la perd. Ce diable de système américain nous envahit tous les
-jours. Je crois, mon cher Panizzi, que nous sommes nés trop tard. Le bon
-temps est passé et nous aurons des couleuvres à avaler.
-
-Je n'aime pas ce voyage de Saltzbourg, qui est malheureusement décidé.
-Je cherche en vain le bon côté et je ne vois que les inconvénients qui
-me semblent des plus gros. On commence à dire qu'au retour ils
-ramèneront à Paris François-Joseph et l'impératrice. On les dit très
-médiocres l'un et l'autre, détestant au fond du cœur M. de Beust et
-prêts à le planter là à la première occasion.
-
-Les Grote ont passé par ici, à ce que j'ai appris, mais je suis tout à
-fait ruiné dans leur esprit, depuis que j'ai écrit que Cousin avait dit
-sur Socrate ce que les professeurs allemands ont inventé longtemps
-après. Madame ne m'a pas pardonné non plus d'avoir estimé douze francs
-un Titien qu'elle a payé douze mille francs.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous le mieux que vous pourrez.
-
-
-
-
-CXXIX
-
-
-Paris, 21 août 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis pour ma part tantôt bien, tantôt mal, mais n'ayant jamais de
-sécurité. On m'a conseillé des capsules d'essence de térébenthine. Elles
-me réussissent assez bien. Pourvu que cela dure! C'est ce que disait
-Arlequin, à la hauteur d'un troisième étage, en tombant d'un cinquième.
-
-Si j'en crois les cancans et les journaux, l'entrevue de Saltzbourg
-tournerait à la pastorale. Les malins ont peur de la dernière lettre
-adressée au ministre de l'intérieur au sujet des chemins vicinaux. Ils
-disent qu'on veut donner le change et faire croire à la paix. On voit
-tout dans tout, avec un peu de bonne volonté.
-
-Il y avait, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août, un assez bon
-article sur l'état de l'Allemagne qu'on attribue au comte de Paris.
-L'avez-vous lu? Il conclut plutôt à la paix. S'il est réellement de lui,
-il est plus fort qu'aucun de ses oncles; mais cela ne m'empêche pas de
-trouver qu'un prince a mieux à faire qu'à publier des articles pour le
-plus grand divertissement des oisifs. Je crois que si, au Ier siècle,
-l'imprimerie eût été découverte, le diable aurait eu plus beau jeu à
-tenter Notre-Seigneur.
-
-J'ai dîné hier chez la comtesse de Montijo, que j'ai trouvée assez bien
-portante. Elle m'a demandé de vos nouvelles. Elle n'en avait pas de sa
-fille, autrement que par les journaux. Il m'a semblé qu'elle était assez
-inquiète des mouvements qui ont lieu en Catalogne. Ce n'est pas encore
-grand'chose, mais dans une maison d'amadou une étincelle peut faire de
-grands ravages.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Que dites-vous de l'incendie du _Saint-Pierre
-Martyr_ à Venise? Il me semble que, dans toute l'Europe, on devrait
-retirer des églises les tableaux de maîtres. Il n'y a pas de pires
-conservateurs que les prêtres, et cependant ils veulent tout avoir.
-
-
-
-
-CXXX
-
-
-Paris, 2 septembre 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-La chaleur tout à fait tropicale que nous avons depuis trois semaines
-m'a fait du bien. Je suis donc, pour le présent, dans un état assez
-tolérable. J'ai cependant, surtout le soir, de petits accès de
-suffocation, mais pas trop douloureux. En somme, je suis bien mieux que
-lorsque vous m'avez quitté. Ma prudence y est pour beaucoup. On m'a
-offert de me mener à Biarritz; mais cette même prudence m'a fait
-refuser, ce qui, je crois, n'a pas augmenté mon crédit. Je suis comme
-les chats malades, je me fourre dans un coin et n'en sors pas;
-d'ailleurs, je ne me sens pas d'humeur assez joviale pour les
-_mocedades!_ de Biarritz. J'attendrai donc ici les approches de l'hiver
-et je m'enfuirai aussitôt à Cannes, où j'espère bien vous voir.
-
-Viollet-Leduc, qui a accompagné Leurs Majestés dans leur voyage à Lille,
-Dunkerque, Amiens, etc., dit qu'il n'a jamais vu enthousiasme ou plutôt
-frénésie pareille. _Les points noirs_, qui ont fait mauvais effet à
-Paris, ont été pris pour une marque de franchise. Je les traduis
-également de cette manière. Mon impression est à la paix. Il est vrai
-que l'Europe est toute pleine de poudre et qu'il suffirait d'une
-étincelle pour tout mettre en feu; mais c'est justement ce qui me
-rassure. Chacun peut voir très clairement ce qu'il a à perdre, et très
-confusément ce qu'il pourrait gagner. Je crois que le joueur le plus
-hardi, soit M. de Bismark, hésiterait.
-
-Lisez dans la _Revue des Deux Mondes_ un article assez intéressant (1er
-septembre), d'un Polonais nommé Kladzko, sur le congrès de Moscou. A
-part les exagérations d'émigré, qu'il faut écarter, il y a là un aperçu
-curieux de la situation de l'Europe orientale. Je me rappelle mon
-_standing joke_ avec lord Palmerston, qui n'admettait pas la question
-d'Orient. Elle s'est rapprochée et n'est plus maintenant à
-Constantinople.
-
-Vous avez peut-être entendu parler d'une correspondance de Pascal,
-découverte par M. Chasles de l'Académie des sciences, d'où résulterait
-qu'il aurait découvert avant Newton les lois de l'attraction. Cela fait
-grand bruit. Pour moi, je ne doute pas un instant que ce ne soit l'œuvre
-d'un faussaire. Il suffit de lire trois lignes pour s'apercevoir que ce
-ne peut être le style de Pascal. On y trouve des mots comme
-_mystification_, qui ne datent que du XIXe siècle. D'ailleurs, la chose
-ne manque pas d'une certaine habileté et prouve des connaissances
-scientifiques peu communes. M. Chasles, le propriétaire des autographes,
-est, à ce qu'il paraît, à l'abri de tout soupçon. Beaucoup de gens
-prétendent que cela vient de Libri. Je n'en crois rien, mais comme M.
-Chasles ne veut pas dire de qui il tient ces papiers, cela laisse libre
-cours à toutes les médisances.
-
-Paris est absolument vide de Parisiens; mais les étrangers et les
-vilains étrangers y abondent. C'est très ennuyeux; mais je passe mon
-temps assez doucement néanmoins, vivant en complète solitude.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Va-t-on _really truly_ faire la guerre au roi
-d'Abyssinie? Cela me semble si peu anglais, que j'en doute encore,
-pourtant un officier de mes amis me dit qu'il espère être attaché comme
-volontaire à l'état-major anglais.
-
-
-
-
-CXXXI
-
-
-Paris, 13 septembre 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je n'assisterai pas à la discussion des lois sur la presse et sur
-l'organisation de l'armée. Lorsqu'on lit les journaux, on se demande ce
-que signifie une loi sur la presse. Jamais sous Louis-Philippe on n'a eu
-plus de liberté, et il faut l'ajouter, jamais on n'en a plus abusé.
-Quant à la loi sur l'armée, je crains qu'elle ne passe qu'avec des
-modifications qui la rendront mauvaise. J'ai lieu de croire que
-l'inventeur de toutes ces belles choses s'en mord les doigts à présent;
-mais il n'est pas de ceux qui fassent leur profit du proverbe: _Look
-before you leap._
-
-Que dites-vous de Garibaldi et du baptême qu'il propose? Il est
-impossible d'être plus fou ni plus bête. J'espère que ce dernier fiasco
-l'obligera à se tenir tranquille. On prétend qu'il veut aller à Londres
-faire de la propagande antipapiste. Je doute qu'il soit reçu comme la
-première fois.
-
-Tout paraît terminé en Espagne. La morale de la chose, c'est que, tant
-que l'armée sera fidèle, Prim ne pourra rien faire; mais Narvaez est
-bien vieux et l'innocente Isabelle bien folle.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Que dit-on en Angleterre des affaires d'Orient?
-Cela prend rapidement les proportions d'une question européenne. Les
-journaux russes sont des plus belliqueux. Ils demandent la Gallicie et
-la Bulgarie pour commencer.
-
-
-
-
-CXXXII
-
-
-Paris, 27 septembre 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'espère que vous êtes rentré à Londres en bonne santé après vos courses
-dans le Nord. Si vous n'avez pas été plus favorisé que nous par le
-temps, je vous plains. Voici l'hiver qui s'avance à grands pas. On voit
-toute sorte d'oiseaux qui s'envolent vers le sud et les astrologues nous
-prédisent un hiver rigoureux.
-
-J'ai fait une expédition à la campagne chez mon cousin, qui a un cottage
-à une douzaine de lieues de Paris. Je n'y suis resté que deux jours, et
-cela ne m'a pas trop bien réussi. J'ai trouvé que, après tout, l'air de
-Paris est encore plus respirable que celui de la Brie. Pourtant, je ne
-suis pas trop mal, considérant le temps et les circonstances
-aggravantes. Mais j'ai une nouvelle et sérieuse préoccupation: mes yeux
-m'inquiètent. J'ai envie et peur de consulter Liebreich, et, d'un autre
-côté, si je perds la vue, que diable deviendrai-je?
-
-Je suis fort content de la décision de M. Ratazzi, et je crois qu'il a
-fait tout ce qui lui était possible de faire, en temps de révolution,
-avec cet enfant terrible trop bête pour sentir combien il est criminel.
-Après le congrès de Genève, il n'y avait plus qu'une sottise à faire, il
-ne l'a pas manquée.
-
-J'ai eu des nouvelles de Biarritz. Tout le monde se porte très bien, et
-le prince impérial, qu'on avait fait malade, est à merveille. Il paraît
-qu'on vit fort retiré. Le temps est assez mauvais, ce qui me fait croire
-qu'on reviendra bientôt. M. Fould, qui avait écrit de Tarbes à
-l'empereur, en a reçu une lettre dont il est très content, c'est-à-dire
-qu'elle est des plus pacifiques et tout à fait à l'unisson des discours
-d'Amiens.
-
-Tout le monde cependant ici croit à la guerre; mais, en vérité, je ne
-comprends pas pourquoi. Il me semble que, après l'évacuation de
-Luxembourg, nous n'avons pas de sujet de querelle avec la Prusse. Lui
-faire la guerre pour avoir gagné la bataille de Sadowa serait par trop
-absurde, et la conséquence inévitable serait de mettre toute l'Allemagne
-contre nous. D'un autre côté, je ne puis croire que M. de Bismark, qui
-est un homme de sens, et qui a fort à faire, essaye pour la seconde fois
-de jouer un va-tout en nous provoquant.
-
-Après avoir prêché le respect des nationalités, nous ne pouvons
-honnêtement nous opposer à ce que l'Allemagne s'unifie, comme l'Italie.
-Il y a grande apparence que cette unification suscitera beaucoup
-d'embarras à la Prusse, qui, après avoir excité les passions
-révolutionnaires, cherche maintenant à les comprimer, et qui bientôt
-soulèvera des tempêtes. Ce n'est qu'alors que les chances seraient en
-notre faveur. Jusque-là, je crois la guerre impossible, je dis entre la
-Prusse et nous, car, du côté de l'Orient, il peut arriver telle chose
-qui amène une grande conflagration.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; mille compliments et amitiés.
-
-
-
-
-CXXXIII
-
-
-Paris, 9 octobre 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Rien ne faisait présager la mort de M. Fould, qui semblait avoir une
-santé excellente, et qui, depuis sa retraite, avait repris des forces et
-menait la vie la plus saine et la plus active. Je ne sais rien encore
-sur la cause de sa mort. Son médecin, M. Arnal, était venu passer
-quelques jours à Tarbes, non pas pour lui donner des soins, mais pour
-respirer lui-même l'air des montagnes. Il l'avait quitté en bonne santé
-le matin même. Berger, qui était revenu de Tarbes la semaine passée, me
-disait, samedi dernier, qu'il n'avait jamais vu M. Fould plus gai ni
-mieux portant.
-
-Je pense que l'empereur l'aura vivement regretté, d'autant plus qu'il a
-quelques petits reproches à se faire. Lorsqu'on pense à ce qu'est devenu
-le conseil privé, qui, en cas de régence, serait le gouvernement, on est
-effrayé. M. Fould était le dernier sur lequel on pût compter comme
-intelligence et dévouement.
-
-Cette mort a produit ici une grande sensation et ajoute encore à la
-tristesse générale. Les funérailles auront lieu ici le 15, à ce que je
-crois; probablement alors la cour sera de retour à Paris. On dit qu'il
-fait mauvais temps à Biarritz et qu'on y vit de la manière la plus
-retirée.
-
-Malgré le premier fiasco de Garibaldi, il ne me semble pas que les
-affaires du pape soient en bon état. M. Ratazzi aura-t-il la force de
-s'opposer à l'invasion? Sera-t-il soutenu? Tout cela est fort douteux.
-On dit, et je tiens le fait d'une assez bonne autorité, qu'on cherche en
-ce moment à persuader au pape qu'il vaudrait mieux, pour lui comme pour
-l'Italie, permettre que les troupes italiennes occupassent les provinces
-qui lui restent et qu'il se bornât à conserver Rome. Il faut convenir
-qu'il est difficile et surtout très dispendieux d'entretenir un cordon
-très étendu dans un pays de montagnes, où il est impossible de garder
-tous les sentiers, tandis que garder Rome même serait chose assez aisée.
-Je ne serais pas surpris qu'ici on donnât les mains à cet arrangement;
-mais, du côté du pape, on ne peut attendre que de l'opiniâtreté. Il a du
-courage, du penchant même pour le martyre; mais de sens commun, pas
-l'ombre. C'est une tête aussi creuse que celle de Garibaldi.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. J'espère que vous pensez à Cannes pour cet
-hiver. Tous les astrologues prédisent qu'il sera rigoureux.
-
-
-
-
-CXXXIV
-
-
-Paris, 15 octobre 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis allé hier à l'enterrement de notre pauvre ami, qui était un des
-plus vraiment lugubres que j'aie vus, malgré la pompe que les ministres
-ont voulu déployer à son occasion.
-
-Quant aux causes de la mort de M. Fould, on n'en sait rien, et les
-médecins ne me paraissent pas mieux instruits. Il s'est plaint d'un peu
-de malaise avant le dîner, et s'est couché vers cinq heures. Il a pris
-un bouillon et fumé un cigare et s'est arrangé pour dormir en disant à
-son valet de chambre de n'entrer que lorsqu'il sonnerait. A sept heures
-est venu un télégramme. Son domestique est entré doucement dans sa
-chambre, a cru qu'il dormait et a déposé la dépêche sur sa table de
-nuit, sans faire de bruit. Une heure et demie après, on est rentré. Il
-était exactement dans la même position, mort et déjà froid. C'est la
-mort de notre ami Ellice, aussi douce, mais venant bien plus tôt. Il
-avait pris toutes ses dispositions pour sa mort assez longtemps
-auparavant.
-
-On est inquiet des affaires de Rome. M. Ratazzi dit qu'il ne peut avoir
-un cordon de soixante-quinze lieues qui ne puisse être traversé quelque
-part, et demande à faire occuper les provinces encore papales, de façon
-à n'avoir que la banlieue à garder. Ici, c'est un déchaînement furieux
-contre le gouvernement italien, qu'on accuse de manque de foi. Je le
-crois plus coupable de faiblesse que de manque de foi; mais la conduite
-qu'on tient avec Garibaldi est honteuse. Si cet imbécile a le pouvoir de
-se moquer des lois et des traités, il serait plus simple de le faire
-dictateur. On croit que, s'il n'y a pas d'insurrection à Rome, les
-choses peuvent encore s'arranger.
-
-Vous ai-je dit le mot du prince à Saint Jean de Luz? Leur canot, par une
-nuit très obscure (un prêtre était à bord), a donné contre un rocher. La
-nuit était si noire, que personne n'a vu le pilote, qui était à l'avant,
-tomber et se fracasser la tête et se noyer. Les matelots se sont jetés à
-la mer, ayant de l'eau jusqu'aux aisselles et par-dessus la tête, quand
-la vague déferlait. Ils ont porté ainsi le prince sur le rocher, trempé
-jusqu'aux os. L'impératrice lui criait: «N'aie pas peur, Louis.» Il a
-répondu: «Je m'appelle Napoléon.» Cela m'a été conté par deux témoins,
-Brissac et M. de la Vallette.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Graissez vos bottes pour Cannes. L'hiver
-s'annonce mal.
-
-
-
-
-CXXXV
-
-
-Paris, 25 octobre 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis allé lundi dernier à Saint-Cloud pour faire ma cour. J'ai trouvé
-l'empereur engraissé et très bien portant. Le prince impérial est très
-hâlé; mais il court à présent comme s'il n'avait jamais été malade.
-L'empereur et l'impératrice m'ont parlé de M. Fould avec beaucoup de
-sensibilité et comme s'ils sentaient bien la perte qu'ils ont faite.
-Mais on s'aperçoit toujours trop tard de l'utilité de certaines
-personnes.
-
-L'empereur d'Autriche a été fort bien reçu; on dit qu'il commence à
-apprécier M. de Beust. Sa lettre à la municipalité de Vienne et sa
-réponse aux évêques sont bonnes.
-
-Les affaires d'Italie causent ici beaucoup d'_excitement_. On les croit
-finies; j'en doute. C'est un cas dont on dirait en Corse: _Si vuol la
-scaglia._ La scaglia, vous l'ignorez peut-être, est l'antique pierre à
-fusil des temps héroïques. Il est déplorable que deux vieux imbéciles,
-aussi têtus l'un que l'autre, menacent la paix du monde. Je n'y vois
-qu'un remède, c'est de les enfermer ensemble dans une île déserte et de
-les y laisser jusqu'à ce que l'un ait converti l'autre. On accuse
-Ratazzi de trahison. Je crois qu'il n'a été que faible et impuissant.
-Mais comment se fait-il que dans un pays où l'on n'a pas l'habitude de
-se payer de mots comme en France, les phrases de Garibaldi et de Mazzini
-produisent tant d'effet. _Words, words, words!_ comme dit Hamlet.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je suis assez souffrant depuis quelques jours,
-bien que le temps soit assez beau et pas froid.
-
-
-
-
-CXXXVI
-
-
-Cannes, 28 novembre 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis fâché de vous savoir souffrant de rhumatismes et mélancolique
-par-dessus le marché. La politique, sans doute, n'est pas de nature à
-rendre fort gai; mais il faut laisser _reges delirare_ et se consoler en
-les sifflant.
-
-Il y a ici un grand nombre d'Anglais et un plus grand encore
-d'Anglaises. On nous dit que lady Palmerston ne viendra pas et que sa
-petite fille est hors d'état de faire le voyage. Nous avons ici lady
-Houghton; mais je ne l'ai pas encore vue. Son mari, à ce que je vois,
-tient de mauvais propos sur l'expédition d'Abyssinie. Quel est le Napier
-qui la commande? et qu'est-il au William Napier que j'ai connu, l'auteur
-de la _Guerre de la Péninsule_? Je désire fort qu'il réussisse; mais je
-ne voudrais pas être dans la peau du consul anglais et des
-collectionneurs de plantes et d'insectes que le roi Théodore tient en
-prison.
-
-Nos journaux trouvent qu'on a trop pendu à Manchester. Il paraît qu'on a
-mal pendu; mais, si on avait cédé et fait grâce après les processions et
-le tapage fait au Home-Office, il n'y avait plus qu'à mettre la clef
-sous la porte. Je suis porté à croire que la leçon profitera, et elle
-était bien nécessaire.
-
-Je suppose qu'on a dit aujourd'hui bien des bêtises au Sénat sur les
-affaires d'Italie et que mes collègues n'auront oublié rien de ce qu'il
-faut pour être canonisé. C'est une raison de plus pour me réjouir de
-n'être pas à Paris. Je ne sais pas si les interpellations seront admises
-au Corps législatif; mais, à la contradiction près, croyez qu'on y
-tiendra le même langage, et que la majorité sera beaucoup plus papaline
-que le gouvernement. C'est, au fond, l'opinion de la grande majorité, et
-les opposants sont pour la plupart pires que les papalins. Grâce à la
-polémique des journaux, il n'y a que deux partis: cléricaux ou fénians.
-Lorsqu'on veut naviguer entre Charybde et Scylla, on a tout le monde
-contre soi.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; tâchez de vous guérir et tenez pour certain que
-vous y réussirez plutôt ici que dans Bloomsbury square.
-
-
-
-
-CXXXVII
-
-
-Cannes, 10 décembre 1867.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je vous trouve courageux d'accepter[14] en ce moment ce qu'on vous
-offre. Je crois que je vous conseillais d'accepter la première fois.
-Aujourd'hui, il y a toutes les raisons qui vous ont déterminé à refuser,
-raisons dont, à mon avis, vous vous exagériez l'importance. Il y a de
-plus la très grande probabilité que vous ne pourrez pas être utile au
-point où les choses sont arrivées. Mais la seule objection valable, ce
-me semble, c'est que vos habitudes anglaises et votre respect des lois
-vous feront faire énormément de mauvais sang, au milieu de gens en
-révolution. Si vous étiez plus jeune, je vous dirais: Luttez! A présent
-que vous avez fait vos preuves en matière de lutte, et que vous avez
-gagné _otium cum dignitate_, je vous vois avec peine descendre dans
-l'arène. Je ne sais ce que l'avenir nous réserve. Pour ma part, je le
-vois fort sombre. Le combat s'engage entre deux engeances que je déteste
-également, les révolutionnaires et les cléricaux. Ce sont les folies des
-premiers qui ont donné tant de puissance aux seconds, puissance
-probablement éphémère, mais à laquelle succédera l'anarchie la plus
-terrible. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne vois nulle part
-de têtes politiques pour diriger les honnêtes gens. Nos Chambres sont
-arrivées à un état de surexcitation incroyable, et entraînent le
-gouvernement. Nigra avait bien raison de dire que l'empereur était le
-seul ami qu'eût l'Italie en France. Garibaldi et la majorité se mettent
-à la traverse de ses desseins.
-
- [14] On se rappelle que, quelques années auparavant, les fonctions de
- sénateur avaient été offertes à M. Panizzi par le gouvernement
- italien, et qu'il avait alors cru devoir décliner cet honneur. Mais
- l'offre ayant été réitérée, il revint sur sa détermination et fut
- nommé au Sénat le 12 mars 1868.
-
-Nous avons ici grande foule d'Anglais. J'ai rencontré hier lord et lady
-Elcho, avec une très jolie fille à eux. Je l'ai trouvé très alarmé de ce
-qui se passe en Angleterre et des progrès que la démocratie y fait. Le
-fénianisme n'est pas une plaisanterie. Je vois dans mon journal, que ces
-messieurs ont fait sauter des murs et tué ou blessé quantité de gens
-pour délivrer un des leurs de la prison de Clerkenwell. Le ton des
-journaux irlandais, les processions funèbres et les excitations à
-l'assassinat sont des choses nouvelles en Angleterre. Espérons que cela
-ne s'acclimatera pas.
-
-Lorsque vous verrez lady Palmerston, veuillez trouver moyen de me
-rappeler à son souvenir et de lui faire mes compliments de condoléance.
-
-Nous avons eu de la neige ici, pendant tout un jour! Mais le reste du
-monde était alors gelé. Ici, cette neige n'a fait du mal qu'aux insectes
-et à moi. Je suis toujours fort souffreteux.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. A bientôt, j'espère; car vous
-ne pouvez pas ne pas vous arrêter ici en allant à Florence[15].
-
- [15] M. Panizzi fut à ce moment gravement malade à Londres, et la
- correspondance resta interrompue jusqu'en mars 1868.
-
-
-
-
-CXXXVIII
-
-
-Cannes, 8 mars 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-On me parle d'un remède étrange, qui a guéri un de mes amis. Il s'agit
-de bains d'air comprimé qu'on donne à Montpellier. Mon ami m'assure
-qu'après une douzaine d'heures passées sous une cloche, où l'on comprime
-l'air, il s'était trouvé le poumon complètement libre d'un emphysème qui
-allait l'obliger à quitter son métier d'avocat, et qui lui faisait
-souffrir toutes les misères imaginables. Je pense faire l'expérience ce
-printemps. Si vous voulez m'y tenir compagnie, vous aurez une très belle
-bibliothèque, celle de la duchesse d'Albany, de beaux tableaux et une
-admirable cuisine, outre un assez beau pays.
-
-J'ai la douleur de vous devoir quatorze shillings. Si vous ne venez pas
-en France cette année, indiquez-moi comment vous rembourser; autrement,
-si la cloche à air comprimé ne fait pas son office, je crains fort de
-mourir votre débiteur. J'ai envie, pour m'acquitter, de vous léguer les
-ouvrages de dévotion que je possède.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Édouard Fould est venu passer quelques jours
-avec nous pendant les vacances de la Chambre. J'attendais Du Sommerard;
-mais il est malade des suites de l'Exposition. Je tâcherai de passer ici
-le reste du mois; mais cela dépend un peu de ce que décidera Jupiter.
-
-
-
-
-CXXXIX
-
-
-Cannes, 19 mars 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous avez accepté dans le moment où vous le deviez. L'important, c'est
-que vous n'usiez de votre chaise curule que de la façon dont j'use de la
-mienne, lorsque votre santé vous le permettra. M. d'Azeglio m'avait déjà
-annoncé votre nomination, et elle a été publiée dans un journal
-français. Je suis sûr qu'elle sera approuvée par tout le monde, de
-l'autre côté de la Manche comme de celui-ci.
-
-Je ne sais si vous suivez les débats de nos Chambres. Le gouvernement
-donne des verges pour se faire fouetter à des gens qui les prennent
-avidement, de la plus mauvaise grâce du monde et sans dire merci.
-
-Sauf un petit mouvement républicano-légitimiste à Toulouse, la loi sur
-le recrutement de l'armée a été très bien reçue, et dans ce pays-ci avec
-une sorte d'enthousiasme. Il paraît qu'il en est de même partout et que
-la bosse belliqueuse des Gaulois n'est pas renfoncée; mais il n'est pas
-question de guerre encore, et j'espère même qu'il n'en sera plus
-question, _me vivo_. Les affaires européennes sont beaucoup moins
-brouillées qu'on ne le craignait, et la Russie même paraît rentrer ses
-cornes pour quelque temps. C'est que chacun a fort à faire chez soi.
-
-On m'a conté aujourd'hui une assez bonne histoire de mistress Norton et
-de lord Suffolk. Elle voulait lui faire acheter je ne sais quoi, dans
-une vente de charité. Il s'excusait, disant que cela coûtait trop cher.
-_Don't you know I am the prodigal son.--No, I thought you were the fat
-calf._
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et passez votre temps le plus
-innocemment que vous pourrez.
-
-
-
-
-CXL
-
-
-Cannes, 4 avril 1868,
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Comment vous traite le printemps? Et d'abord avez-vous un printemps? On
-me dit des choses épouvantables du temps que vous avez dans le Nord.
-C'est ce qui m'a obligé à demeurer ici jusqu'à présent, et je ne m'en
-trouve pas plus mal. Ensuite, je ne vois pas trop ce que je ferai. Je
-balance, incertain entre retourner à Paris, ou bien aller à Montpellier
-ou à Lyon essayer de l'air comprimé, bien que je n'en attende guère un
-bon résultat. Si je vais en droite ligne à Paris, je serai obligé
-d'aller plus tard à Montpellier; mais au moins j'aurai rempli mes
-devoirs sénatoriaux, et j'étoufferai avec une bonne conscience. Je ne
-sais pas trop si c'est une grande consolation.
-
-Je lis avec intérêt la discussion du Parlement. M. Gladstone et lord
-Stanley sont d'habiles orateurs. Il me semble que l'un et l'autre, selon
-l'habitude parlementaire, sont parfaitement à côté de la question. Tout
-est fiction dans le système constitutionnel, et on fera un jour une
-histoire assez curieuse des questions qui ont été traitées dans ce monde
-sans qu'on en parlât. Au reste, qui est-ce qu'on trompe? comme dit
-Basile. Tout le monde sait à quoi s'en tenir. Ce qui me paraît certain,
-c'est qu'un bénéfice en Irlande ne vaut pas grand'chose à présent. Mais
-la concession inévitable satisfera-t-elle les Irlandais? j'en doute
-fort, et, de plus, je ne sais s'ils sont gens à être jamais satisfaits.
-
-Je suis frappé de voir avec quelle rapidité le vieil édifice anglais se
-démolit. Le premier indice que j'ai remarqué fut lorsqu'on permit
-d'aller en bottes à l'Opéra. Il en est de même partout en Europe, voire
-de l'autre côté de l'Atlantique. La fameuse constitution américaine s'en
-va à tous les diables, et la guerre civile qui vient de finir n'a été
-qu'un prélude, croyez-le bien, à d'autres exercices du même genre.
-
-Ici, les petites explosions républicaines de Toulouse et de Bordeaux ont
-montré que le parti rouge est toujours actif, aussi insensé et aussi
-bête qu'autrefois; mais on s'applique à lui rendre les voies faciles.
-
-Il paraît que notre saint-père le pape a manqué, l'autre jour, passer
-dans un monde plus digne de lui. Il y a eu un moment de très vives
-alarmes, mais on dit qu'à présent il va bien. Il a aux jambes je ne sais
-quelle vilenie qui peut tout d'un coup lui jouer un tour. D'ailleurs, il
-approche beaucoup des années de saint Pierre. _Non videbis annos Petri._
-Ne serait-ce pas un grand miracle s'il manquait à la prédiction?
-
-Nous avons eu à l'Académie la réception de l'abbé Gratry. Je doute que
-vous lisiez ces fadaises. Jamais on n'a dit plus de platitudes. Jamais
-curé de village n'a débité de sermon plus vulgaire.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je voudrais bien savoir vos projets pour cet
-été; car il y a longtemps que je ne vous ai vu, et je suis devenu si peu
-remuable, que le moindre voyage m'effraye. Ne pourrions-nous pas, nous
-armant tous deux de notre grand courage, nous arranger pour nous
-rencontrer dans quelque _Camp du drap d'or_? Selon toute apparence,
-notre session durera jusqu'en juillet. Irez-vous voir la fin de la
-vôtre? Je vous conjure de ne pas attendre l'hiver à Londres et les
-recrudescences de rhumatismes qui ne vous manqueraient pas.
-
-
-
-
-CXLI
-
-
-Montpellier, 25 avril 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous aurez lu peut-être les discours de Jules Favre et de Rémusat à
-l'Académie. Vous qui connaissiez Cousin, ils ont dû vous amuser. C'est
-ainsi qu'on écrit l'histoire.
-
-Mon ami Narvaez vient d'entrer en paradis, ayant une absolution spéciale
-du pape. C'est une grande perte pour l'Espagne, où vous pouvez compter
-sur des pronunciamientos. Narvaez n'avait pas toujours été si bien avec
-notre sainte mère l'Église. Il y a quelques années, à la suite d'une
-querelle avec Rome, il avait mis la main sur l'argent de la _bula de
-cruzada_. Les gens pieux, en Espagne, payent quinze sous pour ne pas
-faire maigre, et cette permission s'appelle bulle de croisade, parce
-que, pour avoir le privilège de faire gras, on s'engage à se croiser ou
-à payer quinze sous. Narvaez, se trouvant possesseur d'un très bon
-magot, en fit bon usage. Il en donna des pensions à tous ses amis et
-amies. Il n'y avait pas une proxénète à Madrid, qui ne fût pensionnée
-sur la bulle. Cela vous montre combien le saint-siège est
-miséricordieux.
-
-Ce qui n'est pas moins curieux, c'est la lettre de Kerveguen à Mazzini
-et la réponse de ce dernier, attestant que les fonds secrets italiens
-servaient à payer des journalistes français. Quelle canaille que tout ce
-monde qui fait l'opinion en Europe et décide des affaires publiques.
-Cela n'empêche pas que tout épicier, soumis au régime d'un seul journal
-par jour, prend, au bout d'un mois, l'opinion de sa feuille, et vote en
-conséquence.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que tout ce qui se passe en
-Angleterre m'étonne et m'effraye! Un ministère en flagrante minorité qui
-ne veut pas s'en aller; d'autre part, ces concessions faites à l'Irlande
-et au catholicisme, payées par de nouvelles tentatives des fénians.
-Comme cela ressemble peu à la vieille Angleterre d'autrefois! Y a-t-il
-des prophètes assez clairvoyants pour dire quel sera le résultat des
-prochaines élections? Il me semble, mon cher ami, que le Vésuve se
-prépare à quelque grande explosion. Quand j'avais des poumons, cette
-perspective m'aurait paru attrayante. Je vous avoue que je voudrais que
-l'explosion fût ajournée jusqu'après mon enterrement.
-
-
-
-
-CXLII
-
-
-Paris, 28 mai 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis à Paris depuis plusieurs jours et je vous aurais écrit plus tôt
-si j'en avais été capable; mais j'ai passé mon temps dans des rages
-rentrées, et j'éprouvais le besoin de manger un cardinal.
-
-Si vous avez lu nos journaux, vous aurez vu les faits et gestes de ces
-messieurs, et leurs prétentions d'avoir des médecins orthodoxes et bons
-catholiques. Il y a au Sénat une certaine quantité de vieux généraux,
-qui, après avoir usé et abusé de la vie, sont à présent tourmentés de la
-peur du _grim gentleman below_, et dont les cléricaux font ce qu'ils
-veulent. Si nos cardinaux n'étaient pas des hommes si médiocres, ils
-auraient gagné la bataille; mais ils ont été si maladroits et si
-étourdis, qu'ils ont fait un fiasco honteux.
-
-Peut-on comprendre qu'un homme comme Dupanloup lui-même dise et écrive
-sérieusement que c'est une horrible impiété de croire qu'on ne peut rien
-créer ni rien détruire? Ils veulent avoir des professeurs de chimie à
-eux pour propager sans doute la théorie contraire. M. de Bonnechose
-accuse un médecin de matérialisme pour avoir dit que l'homme est un
-animal mammifère bimane. Vous noterez que la définition qu'il citait est
-empruntée à Cuvier, qui croyait en Dieu. Si vous aviez vu l'explosion de
-fureur de tous les sénateurs en s'entendant traiter de mammifères
-bimanes, vous auriez ri du rire des dieux homériques.
-
-Je suis allé aux Tuileries, où j'ai déjeuné en petit comité. Tous très
-bien portants. Le prince a grandi et il est maintenant plein de santé et
-d'activité. Il m'a semblé aussi qu'on le tenait mieux que par le passé.
-Pendant le déjeuner, l'empereur l'a envoyé demander pour me le montrer.
-Réponse que le prince est à travailler et ne sera pas libre avant une
-demi-heure. Cela m'a fait plaisir et m'a montré que le général Frossard
-fait son métier.
-
-Après avoir pris vingt-huit bains d'air comprimé à Montpellier, je suis
-arrivé ici en bien meilleur état que je n'étais, lorsque je vous ai
-écrit. Je ne suis pas guéri. J'ai des étouffements, mais très courts, et
-le manque de respiration, qui était mon état ordinaire, n'est plus que
-l'extraordinaire aujourd'hui. De plus, j'avais un emphysème et mes
-poumons fonctionnaient si mal, que le haut de ma poitrine ne se
-soulevait pas visiblement, même lorsque je faisais une inspiration
-profonde. Tout cela a changé. Je respire plus facilement; ma poitrine
-fonctionne normalement, et mon médecin de Paris, de même que le docteur
-Maure, qui y est en ce moment, ne m'ont plus trouvé trace d'emphysème.
-Vous voyez que c'est un progrès matériel assez considérable.
-
-Je tâcherai, à la fin du mois prochain ou au commencement de juillet,
-d'aller passer quelques jours avec vous. La difficulté présente n'est
-pas dans ma santé; mais je suis chargé de plusieurs rapports au Sénat,
-deux entre autres, assez sérieux, car il s'agit de réprimer
-l'irréligion. Après la grande bataille de ces jours passés, il est peu
-probable qu'un débat sérieux s'engage, et je pense qu'on adoptera mes
-conclusions, que les pétitionnaires _vayan al carajo_. Cependant je ne
-puis m'absenter que lorsque cela sera fini. En tout cas, si je viens, ce
-sera avant votre tournée en Écosse, que je vous vois entreprendre avec
-un peu d'inquiétude. Ne feriez-vous pas mieux d'aller à Ems ou à
-Hombourg que d'aller chercher les brouillards et l'humidité des lacs?
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et portez-vous bien.
-
-
-
-
-CXLIII
-
-
-Paris, 11 juin 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-L'empereur a été un peu souffrant de rhumatismes, pour être allé à
-Rouen. Cet animal de cardinal de Bonnechose lui a fait un discours sur
-la porte de son église, d'où venait un vent glacial, tandis qu'il avait
-le soleil sur la tête. A présent, l'empereur est tout à fait bien. Je
-voudrais que son indisposition le guérît de l'envie de s'approcher des
-cardinaux. L'impératrice et le prince impérial vont parfaitement bien.
-On dit qu'elle a des projets de voyage, ce qui ne me plaît pas trop,
-mais il ne s'agit pas de celui de Rome.
-
-Malgré toutes les prédictions et les inventions des nouvellistes je
-crois que nous finirons l'année sans guerre, et même sans tapage, à
-moins qu'il n'y en ait en Espagne, où, depuis la mort de Narvaez, la
-chose est très probable; mais je ne pense pas qu'il y ait un contre-coup
-dans le reste de l'Europe. M. de Bismark est éreinté, et c'est encore
-une garantie de tranquillité pour le pauvre monde. Vous connaissez le
-proverbe: «Quand les chats sont endormis, c'est la fête des souris.» Il
-s'en faut beaucoup, d'ailleurs, qu'il ait les mauvaises dispositions
-qu'on lui prête, et enfin il a d'assez grandes occupations chez lui.
-
-J'espère que la reine enverra au British Museum la défroque de Théodoros
-et que j'en aurai l'étrenne. Je ne trouve pas que ce pauvre diable eût
-tout à fait tort de mettre les missionnaires au violon.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Tenez-vous dans votre chambre, lorsque le vent
-soufflera de l'est.
-
-
-
-
-CXLIV
-
-
-Paris, 16 juin 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Nous avons ici un temps merveilleux et une abondance de fruits
-extraordinaire. La moisson s'annonce également très bien, ce qui est un
-grand point pour les élections prochaines. On pense qu'elles se feront
-dans d'assez bonnes conditions, si le chapitre de l'imprévu n'apporte
-pas quelque complication au dernier moment.
-
-Je ne sais si vous avez vu ce qui s'est passé dans le pays où l'on fait
-la meilleure eau-de-vie. Un curé a mis dans son église un Saint-Joseph
-tenant un lys à la main. Les paroissiens ont cru que cela voulait dire
-le retour des Bourbons et ils ont cassé les vitres. Puis, avec la
-rapidité d'une invasion cholérique, tous les paysans se sont imaginé
-qu'on allait mettre dans les églises un certain _tableau_ d'où il
-résulterait que les ventes de biens nationaux ne seraient plus légales,
-que la dîme reviendrait, etc. En conséquence de quoi, ils ont voulu
-procéder à l'assommement des curés; il a fallu faire venir des troupes.
-Toutes les vitres étaient brisées et les curés poursuivis aux cris de
-«Vive l'empereur!» Le drôle c'est que pas un des émeutiers n'a pu
-expliquer ce qu'était le tableau dont ils avaient tant de peur. Cette
-idée est si étrange, qu'on ne peut la supposer inventée par les rouges.
-C'est évidemment une production du cru, et qui montre quelles sont les
-dispositions du peuple à l'égard des prêtres.
-
-Il me semble que tout se calme singulièrement dans la Chambre des
-communes. Après le drame, vient la petite pièce. Je n'aurais pas cru que
-les droits de la femme eussent en Angleterre le succès qu'ils ont en
-Amérique. Je ne doute pas que nos enfants, quand ils auront attrapé des
-maladies honteuses, n'aillent montrer leur cas à des doctrices en
-médecine. Cela se fait déjà beaucoup à New-York. Mais, après tout,
-pourquoi cela ne se ferait-il pas?
-
-Si vous voyiez Paris en ce moment, il vous donnerait sans doute envie
-d'y passer ce commencement d'été. Rien de plus beau et de plus brillant,
-et quantité de belles dames avec des toilettes prodigieuses. Je ne sais
-pas et ne comprends pas comment tout cela mange et s'habille; mais cela
-prouve que le monde est bien vicieux.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Croit-on à Londres que l'assassinat du prince
-de Servie mettra le feu aux poudres orientales?
-
-
-
-
-CXLV
-
-
-Paris, 18 juillet 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous vous trompez beaucoup si vous croyez réellement que je suis parti
-de Londres sans nécessité. Je vous assure que ce n'a pas été sans de
-grands regrets. Mais je m'étais engagé auprès de mon président à revenir
-et il fallait tenir ma parole, d'autant plus que la chaleur, la moisson
-à faire et la fatigue nous ont si bien réduits, qu'il est douteux qu'on
-ait pour le budget le _quorum_ nécessaire. Comme j'avais longuement usé
-de mon congé cet hiver, j'étais obligé à plus d'exactitude qu'un autre.
-
-Je vais mercredi passer quelques jours à Fontainebleau, où on me fait
-demander. On m'annonce liberté complète. Il paraît qu'il n'y a personne
-ou presque personne. Je suis assez bien de santé, et la grande chaleur
-que nous avons, et qui rend tout le monde malade, me convient assez.
-
-J'ai consulté l'autre jour pour vous mon médecin Robin qui est un
-affreux positiviste, excommunié, comme vous savez, par monseigneur de
-Bonnechose. Il dit que vous devriez essayer de l'électricité, et il m'en
-a conté des merveilles. Il paraît qu'on a maintenant des appareils très
-perfectionnés, qui vous envoient des décharges et des courants juste au
-muscle qu'il faut exciter. Il dit qu'on doit avoir de ces appareils-là à
-Londres. Il y en a à Paris. Il croit que les bains turcs sont bons, mais
-qu'il faudrait y ajouter l'électricité. Consultez là-dessus votre
-docteur.
-
-Votre correspondance italienne vous donne-t-elle par hasard des
-nouvelles de la duchesse Colonna? Elle a disparu, et je voudrais bien
-savoir où elle est. J'ai perdu sa trace à Rome.
-
-Je suis très inquiet de ce qui se passe en Espagne. Que le duc de
-Montpensier soit devenu un prétendant, cela me confond. Je l'ai connu
-généralement détesté, d'abord en qualité de Français; puis pour avoir
-perdu sa femme en 1848; enfin pour regarder de trop près à ses bœufs et
-à ses moutons en Andalousie, où il a de grands biens. Mais la reine est
-tellement détestée qu'on lui préférerait le diable, je crois.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et essayez de l'électricité.
-Essayez, c'est là le grand point. Il ne faut jamais se résigner quand on
-n'a pas plus que vous des prétentions aux vertus chrétiennes.
-
-
-
-
-CXLVI
-
-
-Fontainebleau, 24 juillet 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Un mot à la hâte. L'impératrice me charge de vous demander si vous
-voulez venir passer quelque temps ici avec elle. Il n'y a personne
-d'étranger au Palais, que la maréchale de Malakof et moi. Le temps est
-magnifique et les murs sont si épais et les appartements si élevés,
-qu'on ne souffre pas trop de la chaleur. On dîne de bonne heure et on
-sort le soir en voiture. Sa Majesté dit que ce vous serait une bonne
-préparation pour les bains de Wiesbaden.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Si cette lettre vous trouve encore à Londres,
-répondez aussitôt, et je pense que vous ne feriez pas mal en tout cas
-d'écrire quelques mots à Sa Majesté pour la remercier.
-
-
-
-
-CXLVII
-
-
-Fontainebleau, 2 août 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis trop discret pour vous demander des explications au sujet de
-cette veuve, aussi secourable que celle de Jéricho, qui vous a procuré
-un lit ou la moitié du sien. Je ne vois pas ce qu'il y a de si
-redoutable dans la perspective d'un mois à Wiesbaden, en compagnie de
-cette _vedova innominata_ et d'autres personnes de bonnes vies et mœurs,
-sous la protection de Sa Majesté le roi de Prusse, avec de l'eau de
-seltz naturelle tant que vous en voulez. Il se peut que vous vous
-trouviez très bien de ce séjour et je suis sûr que le changement d'air
-seul vous sera avantageux.
-
-Quel singulier voyage que celui de la reine d'Angleterre. Il semble que
-d'abord elle voulut passer par Paris absolument incognito, et ce n'est
-qu'après les représentations qui lui ont été faites, qu'elle a consenti
-à s'arrêter une heure ou deux. On dit qu'elle va s'établir à Lucerne,
-qu'elle se propose de n'y voir personne, de ne sortir guère, et que
-cette vie durera un mois. Je plains lord Stanley, qui est l'éditeur
-responsable.
-
-Il n'y a rien de plus dégoûtant que le débordement de petits journaux,
-que la nouvelle loi sur la presse a créés. Ce qu'il y a de plus triste,
-c'est qu'ils sont entièrement dépourvus d'esprit. Je crois qu'on n'a
-jamais été plus bête ni plus grossier. Nous marchons rapidement aux
-mœurs américaines.
-
-Il y a eu un peu de tapage à Nîmes à l'occasion d'une réunion
-électorale. Ce qu'il y a de singulier, c'est que la nouvelle loi,
-publiée il y a trois semaines, et que tout le monde devrait avoir lue,
-paraît avoir été complètement ignorée par les tapageurs. On les a mis à
-la porte très rapidement; mais c'est, à mon avis, un mauvais
-commencement.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et guérissez-vous.
-
-
-
-
-CXLVIII
-
-
-Fontainebleau, 11 août 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je me réjouis de vous savoir installé à Wiesbaden, qui n'est plus dans
-le Nassau, grâce à M. de Bismark; mais j'espère que ses eaux continuent
-à produire de bons effets.
-
-L'empereur nous revint l'autre jour de Plombières en très bonne santé;
-mieux que je ne l'avais vu depuis longtemps. Vous savez que, entre
-autres ressemblances, vous avez celle de souffrir comme lui de
-rhumatismes. Les eaux de Plombières lui ont fait beaucoup de bien.
-Peut-être ne feriez-vous pas mal d'en essayer aussi.
-
-La reine Victoria n'a fait que passer par Paris et n'a pas bougé de
-l'ambassade. Elle avait la cholérine, si la renommée dit vrai.
-
-Nous avons eu à dîner samedi dernier lord Lyons et lord Stanley. Le
-premier a l'air d'un _substantial farmer_; l'autre a paru à tout le
-monde un imbécile à la première vue. L'impératrice, qui a causé avec
-lui, ne l'a pas trouvé tel. Je l'avais rencontré à Scheveningue, il y a
-quelques années, et nous avons renouvelé connaissance, mais nous n'avons
-pas parlé politique.
-
-Hier a eu lieu la distribution des prix du concours général, où ont
-assisté le prince impérial et son gouverneur. Il paraît qu'il a été
-froidement reçu; au contraire, des élèves portant les noms de Cavaignac
-et de Pelletan ont été très applaudis. Dans un passage du discours du
-ministre de l'instruction publique, il y avait un compliment pour le
-prince. On a chuté. Vous savez qu'en ces occasions, il suffit de
-quelques gamins pour entraîner les autres. Le prince a été tellement
-impassible pendant cette petite scène, que son gouverneur lui-même, qui
-le connaît bien, a cru qu'il n'avait pas compris. Mais, en arrivant aux
-Tuileries, la fermeté du pauvre enfant était épuisée, et il s'est mis à
-fondre en larmes. Hier soir, il était encore tellement ému, qu'il n'a
-pas pu dîner. La mère ne l'a pas été moins au récit de l'aventure. Je
-trouve qu'il n'est pas mauvais qu'il s'habitue à ne pas trouver toujours
-des roses sur son chemin, et la leçon en vaut une autre.
-
-Vous savez que je n'aime pas à faire des projets; cependant je voudrais
-aller à Montpellier en octobre et être à Cannes en novembre. Vous
-pourriez vous arranger pour passer par Montpellier, ce qui n'est pas un
-grand détour et consulter les médecins du pays, en qui j'ai assez de
-confiance. Ils valent certainement mieux que ceux de Paris, parce que,
-ayant moins de malades, ils font plus d'attention à ceux qu'ils ont. En
-outre, il y a des gens vraiment distingués dans cette faculté de
-médecine, et je crois que leur école est la bonne, en ce qu'ils n'ont
-pas de grandes théories scientifiques comme les médecins de Paris, mais
-seulement des observations d'après lesquelles ils se gouvernent. La
-ville n'est pas des plus gaies; cependant il y a une bibliothèque assez
-belle, celle d'Alfieri, et un certain nombre de manuscrits laissés par
-lui à la comtesse d'Albany.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous recommande aux nymphes de Wiesbaden et
-à votre veuve.
-
-
-
-
-CXLIX
-
-
-Paris, 20 août 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Grande disette de nouvelles. Il n'est plus question de guerre. On semble
-très pacifique, même en Prusse, et ici, sauf les jeunes officiers, on
-l'a toujours été.
-
-Le journal du soir m'apprend que la reine a daigné passer elle-même par
-Paris, mais personne ne s'en est aperçu. Lord Stanley l'a précédée. On
-dit qu'il a montré beaucoup de confiance dans les prochaines élections.
-C'est son rôle, et cela ne signifie rien du tout.
-
-Je vois des Américains très inquiets, qui regardent une nouvelle guerre
-civile comme possible. Il semble que les esprits sont, là-bas, dans un
-état d'excitation diabolique. Ne croyez-vous pas que la guerre civile
-est une maladie endémique du nouveau monde? Voyez les anciennes colonies
-espagnoles. On en revient toujours à reconnaître la justesse du mot de
-M. de Talleyrand sur les Américains: «Ce sont de fiers cochons et des
-cochons bien fiers.»
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je crois que l'impératrice partira pour
-Biarritz demain ou après. Elle a eu la bonté de m'engager, mais ma
-prudence m'a empêché d'accepter. Je ne suis plus comme vous _adequato_ à
-une ascension à la Rune. L'année passée, votre cheval gris vivait
-encore. Je pense que cette nouvelle vous sera agréable et qu'elle vous
-ôtera un poids de dessus la conscience.
-
-
-
-
-CL
-
-
-Paris, 1er septembre 1868.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je vous suppose dûment réinstallé dans Bloomsbury square avec M. Fagan,
-et vous tâtant pour savoir si les bains de Wiesbaden vous ont réussi.
-J'espère que oui, bien que très souvent on n'en sente pas tout de suite
-les bons effets.
-
-Je sais que vous avez fait en route la rencontre de M. Libri. C'est une
-preuve de plus de cette grande vérité que le monde est bien petit,
-puisque tant de gens qui ne se cherchent pas se rencontrent.
-
-Je crois parfaitement à la sincérité du roi de Prusse dans sa
-conversation avec lord Clarendon. Seulement il se trompe s'il croit que
-le gouvernement français voudrait ou pourrait faire la guerre, comme
-moyen de dérivation. Si l'opposition devenait très puissante aux
-prochaines élections, et la chose n'est pas impossible, je ne doute pas
-que la tentative d'engager une guerre ne fût l'occasion d'une
-catastrophe intérieure. Mais ce que le roi de Prusse ne dit pas et ce
-qui est vrai, c'est qu'il y a chez lui un parti considérable qui veut la
-guerre. C'est le parti des vieux Prussiens, qui ne jurent que par le
-grand Frédéric et qui, depuis la bataille de Sadowa, ne croient pas que
-rien puisse résister au fusil à aiguille. M. de Bismark, qui est homme
-de bon sens, est le bouchon qui retient l'explosion de cette mousse
-belliqueuse. S'il venait à mourir, et on le dit sérieusement malade, le
-cas s'aggraverait singulièrement. L'ambassadeur de Prusse ici, M. de
-Goltz, qui est très malade et à peu près désespéré, est un homme fort
-sage qui fait son possible pour adoucir les frottements entre les deux
-pays. Si son successeur ne lui ressemble pas, surtout s'il appartient au
-parti des vieux Prussiens, la paix peut être facilement compromise.
-Mais, de toute façon, je ne crois pas qu'une rupture, si elle avait
-lieu, provînt de notre fait. Elle serait déterminée par les traîneurs de
-sabre de Berlin.
-
-Comment s'annoncent les élections en Angleterre? On nous dit une foule
-de choses contradictoires à ce sujet. La seule chose qui me paraisse
-bien établie, c'est que personne n'a des données positives sur ce qu'il
-faut attendre des nouveaux électeurs. Les probabilités sont pour M.
-Gladstone; mais, si la résistance est vive, je crains qu'il ne soit
-emporté bien loin du côté des radicaux, c'est-à-dire à tous les diables,
-où, d'ailleurs, toute l'Europe est en train de s'acheminer.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; prévenez-moi à l'avance de votre départ, pour
-que je prenne les mesures nécessaires, et peut-être que je vous donne
-une commission.
-
-
-
-
-CLI
-
-
-Cannes, 22 janvier 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je ne vous ai pas répondu l'autre jour, parce que M. Childe vous portait
-lui-même des nouvelles, et je me suis abstenu de compatir à vos maux,
-depuis qu'il m'a rapporté que vous montiez quatre-vingt-quatre marches
-tous les jours pour dîner chez le docteur Pantaleoni.
-
-La convalescence de miss Lagden continue sans accident. Elle a mangé un
-œuf aujourd'hui à déjeuner et un peu de poulet à dîner. Il n'y a plus de
-fièvre et son état général est très satisfaisant. Quant à moi, j'ai
-attrapé un gros rhume qui m'a fait perdre probablement le bénéfice de
-tout le traitement antérieur. J'ai une toux qui me fatigue
-excessivement, surtout la nuit; mais je la préfère à l'inquiétude que
-j'avais ces jours passés.
-
-M. Barthélemy-Saint-Hilaire est revenu. Édouard Fould est à Marseille,
-mais revient demain. Mistress Ewer n'est pas morte de fatigue et me
-charge ainsi que miss Lagden de tous ses compliments pour vous.
-
-
-
-
-CLII
-
-
-Cannes, 15 mars 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Les journaux m'ont tué plusieurs fois. M. Guizot a annoncé ma mort à
-l'Académie et fait mon oraison funèbre. Il ne paraît pas que cela soit
-très malsain, car je ne m'en porte pas plus mal.
-
-Il paraît que vous avez un temps déplorable. Il en est de même pour
-nous. Je viens de lire qu'il neigeait en Calabre. La machine du monde
-est détraquée évidemment.
-
-Je reçois des nouvelles d'Espagne. On attend tous les jours des coups de
-fusil. Ordinairement ils ne se tirent qu'au printemps. L'hiver à Madrid
-est trop froid et l'été trop chaud pour qu'on se livre à cet amusement.
-Je ne doute pas que le duc de Montpensier ne soit élu, lorsqu'il aura
-dépensé tout son argent, et, bientôt après, chassé, sinon fusillé.
-
-Adieu, mon cher ami. Que vient faire Nigra à Florence?
-
-
-
-
-CLIII
-
-
-Cannes, 23 mars 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je ne vois pas l'avenir si en noir que vous. Il y a plus, je ne crois
-pas à la guerre, parce qu'elle ne me paraît pas possible. Aujourd'hui,
-il faut tant d'argent pour se battre, qu'à moins d'avoir un trésor comme
-le roi de Prusse avant Sadowa, ou des chambres excessivement
-complaisantes, _rara avis in terris_, il n'y a pas moyen de tirer un
-coup de canon. Enfin la haine et la peur de la guerre est si grande
-aujourd'hui, que le provocateur serait sûr de soulever le monde contre
-lui.
-
-Je vois avec plaisir que Victor-Emmanuel et François-Joseph se font des
-politesses. La grande affaire, dans ce temps-ci, est de mettre ses
-finances en bon ordre, et, du moment qu'on s'est posé comme un homme
-pacifique, on appelle les capitaux.
-
-L'empereur a eu la grippe, mais il est tout à fait remis. L'impératrice
-a eu des oreillons. Elle est bien à présent. Elle m'a écrit une très
-aimable lettre à l'occasion de ma maladie. Elle me propose de traduire
-et de publier la correspondance du duc d'Albe avec Philippe II, en me
-donnant les pièces que possède son beau-frère. Il y en a de curieuses.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je suis chargé de compliments pour vous par la
-comtesse de Montijo et par Ragell, qui nous donna un bon déjeuner à
-Bagnères-de-Bigorre, lequel m'écrit pour me féliciter d'être encore de
-ce côté de l'Achéron.
-
-
-
-
-CLIV
-
-
-Cannes, 6 avril 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous ai-je dit que j'avais perdu mon cousin dans la maison duquel je
-demeure? C'est une amitié de plus de cinquante ans brisée. Heureux ceux
-qui meurent jeunes.
-
-Que dites-vous de cette grande tendresse du roi d'Italie pour l'empereur
-d'Autriche? Y a-t-il un dessous de cartes? Je ne le crois pas. Il est
-impossible de rester très longtemps à se faire la grimace. On finit par
-se fâcher tout de bon ou par rire. Je pense qu'on a pris le dernier
-parti, qui est incontestablement le meilleur. Je crois de moins en moins
-à la guerre; mais je crois aux progrès de la Révolution et du
-socialisme. Je crois que tout le monde courbe la tête devant le monstre
-qui grandit et prend des forces tous les jours. La société actuelle,
-avec son amour de l'argent et des jouissances matérielles, a la
-conscience de sa faiblesse et de sa stupidité. Il n'y a qu'une
-aristocratie bien organisée pour résister, et où la trouver? Elle lâche
-pied même en Angleterre. Tout le monde me dit que la Chambre des lords
-s'exécutera sans essayer de résister. Les Irlandais en deviendront-ils
-plus traitables? J'en doute fort; mais les Yankees en deviendront dix
-fois plus insolents. Je crains pour le cabinet Gladstone qu'il n'ait
-bien des couleuvres à avaler contre lesquelles se serait soulevé
-l'estomac de lord Palmerston.
-
-Ici, les élections commencent à mettre le pays en fièvre. L'opposition
-fait feu des quatre pieds et montre beaucoup d'audace. On lui a donné
-des armes, et elle s'en sert. Autant que j'en puis juger, le
-gouvernement aura une assez bonne majorité, mais seulement sur les
-grandes questions: une Chambre tracassière, très divisée, peu politique
-et peu faite aux affaires, voilà les probabilités.
-
-En Espagne, on s'attend tous les jours à des coups de fusil. Je m'étonne
-qu'il n'y ait pas encore eu d'émeute à Madrid. Cela prouve que Prim a
-encore l'armée dans sa main.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; j'espère que vous avez, comme nous, du beau
-temps. Je vous souhaite une meilleure santé que la mienne. Je n'ai
-jamais autant souffert que depuis que le soleil a reparu.
-
-
-
-
-CLV
-
-
-Cannes, 22 avril 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai eu hier la visite du prince Napoléon, qui m'a paru fort maigri,
-mais parfaitement remis. Nous n'avons guère parlé politique, comme vous
-pouvez penser; mais il a dit quelques mots qui m'ont plu et qui semblent
-indiquer qu'il s'amende. Il va avec son yacht croiser dans l'Adriatique.
-Je vois dans mon journal, mais _credat Judæus Apella_, que la princesse
-Clotilde va le rejoindre à Venise.
-
-Pourriez-vous me faire envoyer à Paris les deux volumes de Bergenroth,
-cet Allemand qui est mort en Espagne dans les bras de sa concubine,
-abandonné de tous les Anglais craignant Dieu, après avoir justifié la
-reine Jeanne, mal à propos nommée la Folle. Je crois qu'il m'en coûtera
-quelque chose comme deux guinées, à moins que votre magnanimité
-n'attendrisse les entrailles de votre libraire.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et prenez le monde comme il est.
-
-
-
-
-CLVI
-
-
-Paris, 7 mai 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-L'impératrice va faire un voyage en Égypte, pour assister à l'ouverture
-du canal de Suez. Elle m'a proposé de l'accompagner, ce que j'ai dû
-refuser, à mon grand regret. Je suis beaucoup trop invalide pour faire
-pareille campagne, où je ne ferais qu'embarrasser les gens qui
-m'accompagneraient. Je crains, par-dessus le marché, que le voyage ne se
-prolonge au delà de ce qui serait désirable.
-
-Grande agitation électorale. On s'attend ici--c'est à Paris que je veux
-dire--à des députés incroyables. Thiers est un réactionnaire;
-Garnier-Pagès, un vieux modéré; Émile Olivier, un bonapartiste. Je crois
-savoir, d'ailleurs, que les meneurs du parti républicain craignent de
-faire fiasco dans le reste de la France. C'est le tiers parti, très
-probablement, qui gagnera quelques voix, et le tort du gouvernement est
-de ne pas s'y résigner philosophiquement. Une opposition dynastique
-n'est pas très dangereuse, et, en s'opposant avec trop de vivacité à ses
-candidats, on risque de les aigrir et de s'en faire des ennemis
-irréconciliables.
-
-Il me semble que les Irlandais ne se montrent pas fort reconnaissants
-envers M. Gladstone. Recrudescence de fénianisme et d'assassinats. Voilà
-la démocratie qui vient de faire un grand pas. La proposition de lord
-Russell de créer des pairs à vie, si elle n'est pas une simple menace
-destinée à demeurer comme _gladius in vagina_, est la démolition de la
-Chambre des lords. La vieille Angleterre marche d'un pas rapide sur la
-pente où toute l'Europe est entraînée, et c'est à tous les diables, je
-le crains, que cette pente mène.
-
-La lutte électorale est très vive à Cannes. M. Méro donne vingt-cinq
-francs à tous les curés pour qu'ils disent neuf messes en sa faveur. Une
-messe vaut soixante-quinze centimes: _ergo_, chaque curé empochera
-dix-huit francs vingt-cinq. Avec le suffrage universel, je crois que le
-moyen n'est pas mauvais.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; tenez-moi au courant de vos mouvements.
-
-
-
-
-CLVII
-
-
-Paris, 22 mai 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Nous voilà enfin délivrés des réunions électorales. Sauf quelques
-petites promenades, beaucoup de gueulements, et quelques balustrades
-brisées à la place Royale, tout s'est passé sans grand mal. Les discours
-tenus étaient, en général, un éloge de la République, et presque
-toujours exprimaient le regret que la guillotine n'eût fonctionné qu'à
-demi en 1793. Ces messieurs ne cherchent pas à prendre les mouches avec
-du miel, comme le proverbe le recommande. Ces procédés ont rendu quelque
-courage aux bourgeois. On n'avait pas de candidats modérés dans la
-plupart des arrondissements de Paris, et on en a improvisé. Je ne leur
-crois pas beaucoup de chances, mais, du moins, il y aura lutte.
-
-On dit que Thiers passera, mais avec un peu de peine et par un appoint
-rouge au dernier moment. Il est maintenant corps et âme dans la
-Révolution. Il m'a paru bien vieilli la dernière fois que je l'ai vu, il
-y a une quinzaine de jours. Barthélemy-Saint-Hilaire canevasse dans le
-département de Seine-et-Oise et on dit qu'il a des chances.
-
-Le suffrage universel est la boîte au noir et le résultat peut attraper
-tout le monde; cependant tout fait supposer que la Chambre nouvelle sera
-à peu près la même que l'ancienne, mais avec cette différence que les
-députés auront un autre mandat beaucoup plus dans le sens libéral que
-l'ancien. Le vent est au parlementarisme, un des plus mauvais
-gouvernements dans un pays où il n'y a pas une forte aristocratie.
-
-Au reste, il paraît que, depuis quelque temps, un remède s'est présenté
-contre le suffrage universel, c'est la corruption électorale. Cette
-année, on dit que les candidats dépensent beaucoup d'argent. L'un d'eux
-tient table ouverte, grise ses électeurs, les ramène en voiture et leur
-donne des plaids et des cachenez pour retourner chez eux. Il a établi un
-bureau en face d'un pont à péage, où l'on rend à tous les passants le
-sou qu'ils ont payé à l'entrée du pont.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Mille compliments et amitiés.
-
-
-
-
-CLVIII
-
-
-Paris, 9 juin 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Les eaux minérales font toujours le diable avec les entrailles humaines,
-mais on dit que c'est pour leur plus grand bien. Je crois que le remède
-qu'on vous a proposé, le diascordium est excellent; on en prend gros
-comme une noisette, et, le cas échéant, on redouble la dose. J'en ai
-fait l'essai, l'année passée, à Fontainebleau avec grand succès. Voici
-un remède encore plus simple, éprouvé également; remplissez de gomme
-arabique en poudre la moitié d'un verre, mettez-y du sucre si vous
-voulez, puis ajoutez de l'eau en tournant dans le verre avec une
-cuillère, de façon à faire une pâte de la consistance d'une gelée. Vous
-l'avalerez et vous m'en direz des nouvelles. Comment n'y a-t-il pas des
-médecins habiles à Naples qui vous remettent le ventre en ordre?
-
-Je suis toujours dans le même état, avec un peu plus de toux qu'à
-l'ordinaire, très souvent de l'oppression, nul appétit et peu de
-sommeil.
-
-Le docteur Maure ne vient pas à Paris cette année. Il a passé le temps
-de son voyage en cabales électorales, et n'a pas peu contribué à
-empêcher le maire de Cannes, M. Méro, d'être nommé. Les deux fils de M.
-Fould ont été élus, l'un dans les Basses, l'autre dans les
-Hautes-Pyrénées. Édouard ne se présentait pas; il se consacre aux
-courses; mais ses chevaux ne gagnent pas.
-
-Il y a eu, dimanche, un beau déploiement de patriotisme d'antichambre.
-Le grand prix de l'empereur a été gagné par un cheval français, tandis
-que, depuis quelques années, il restait toujours aux Anglais. Les
-lorettes et les belles dames étaient remarquables par leur enthousiasme
-et s'entr'embrassaient pour célébrer la victoire nationale.
-
-A Paris, on se félicite de n'avoir nommé ni Raspail, ni Rochefort, ni
-d'Alton-Shée. On devient très facile à contenter. On ne croit plus à une
-petite session en juillet pour la vérification des pouvoirs. La session
-ne commencera qu'en novembre; du moins, cela était ainsi hier, mais on a
-peut-être changé d'avis aujourd'hui.
-
-Je pense que vous pourrez facilement vous procurer le dernier rapport de
-M. Fiorelli sur les fouilles de Pompéi. Ce serait œuvre méritoire à vous
-de me le rapporter, lorsque vous regagnerez Bloomsbury square.
-
-Nigra vient de publier un bouquin en latin, très savant, sur la vieille
-langue irlandaise.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez vos entrailles, ne prenez pas trop de
-glaces, et vivez en sage.
-
-
-
-
-CLIX
-
-
-Paris, 29 juin 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je vais après-demain à Saint-Cloud au lieu de Fontainebleau. Après les
-tentatives d'émeute, il est prudent de ne pas trop s'éloigner de Paris.
-J'en suis pour ma part très content, parce qu'en cas où je serais
-malade, je puis en une heure rentrer chez moi. On me dit qu'il n'y a pas
-d'autre invité que moi et la duchesse de Malakof.
-
-S'il n'y a pas d'émeute dans la rue, il y aura certainement du tapage à
-la Chambre; car les «irréconciliables» veulent accomplir leurs promesses
-à leurs électeurs. Puis, comme il y a plusieurs doubles élections, il
-est probable que les rouges opteront pour la province, afin de ramener à
-Paris l'excitation, les réunions électorales, les discours, etc. Tout
-cela promet un été passablement agité. Quant à une guerre, il en est
-moins question que jamais. Où faut-il aller pour être tranquille? Si on
-me demandait cela, je serais bien embarrassé pour répondre. Peut-être en
-Égypte, bien qu'on ait voulu faire sauter le pacha.
-
-Le duc de Montpensier se barbouille horriblement dans l'opinion
-publique. Il veut être roi _per fas et nefas_, et il ne serait pas
-impossible qu'il le fût pour quelques mois, s'il donne assez d'argent
-pour cela. Mais en a-t-il et en donnera-t-il?
-
-Madame de Montijo, qui s'informe toujours de votre santé, est à la
-campagne et fait jouer la comédie, comme si de rien n'était. Elle a de
-jolies femmes pour actrices et par conséquent beaucoup de visiteurs. On
-croit ici que la reine Isabelle vient d'abdiquer en faveur du prince des
-Asturies. Cela produira un certain effet à Madrid, si la chose est
-vraie.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je vous dois encore le volume de Bergenroth.
-C'est décidément un farceur qui a voulu se concilier les dévots en
-faisant de Jeanne la Folle une protestante.
-
-
-
-
-CLX
-
-
-Saint-Cloud, 11 juillet 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'assiste ici au spectacle le plus étrange. J'ai l'air d'être aux
-premières loges, mais je ne sais rien et ne vois pas grand'chose. C'est
-derrière le rideau que la pièce se joue. Il est certain qu'il y a dans
-le pays une surexcitation extraordinaire. On dit que c'est l'amour de la
-liberté qui la produit. Pour moi, j'en doute, car il me semble que nous
-avons déjà trop de liberté, et que nous en usons assez mal. En France,
-on se passionne pour un mot, sans se mettre trop en peine de se qu'il
-signifie. La Chambre et peut-être la majorité du pays veulent une
-satisfaction. Il faut qu'on puisse dire: «Le gouvernement personnel a
-fait son temps; maintenant, c'est le pays qui gouverne.» L'expérience
-des différentes tentatives de _self government_ est oubliée. Le vent est
-au parlementarisme, dont personne pourtant ne se dissimule les défauts.
-D'un autre côté, on me paraît oublier que, lorsqu'on a mis le doigt dans
-un engrenage, il faut que le bras y passe. Tout ce qu'on a donné n'a
-servi qu'à faire demander plus, avec redoublement d'ardeur, et à rendre
-plus difficile de refuser quelque chose. Vous vous rappelez l'histoire
-d'Arlequin, qui donne à ses enfants un tambour et une trompette en leur
-disant: «Amusez-vous et ne faites pas de bruit.»
-
-Mon impression est qu'on est disposé à céder sur tous les points,
-excepté sur celui de la responsabilité ministérielle; or, c'est celui
-auquel on tient le plus. Il est vrai qu'en France, la responsabilité
-ministérielle n'a pas empêché Charles X et Louis-Philippe d'être
-chassés, et que jamais un souverain qui a voulu gouverner par lui-même
-n'a manqué de ministres. D'un côté, on veut un changement radical à la
-constitution; de l'autre, on prétend qu'elle est compatible avec toutes
-les libertés. Qui cédera? voilà la question, question qui peut amener
-une catastrophe. La situation est celle d'une émeute qui commence. Le
-grand nombre des curieux et des indifférents apporte un secours
-considérable aux tapageurs. Une minorité factieuse peut entraîner la
-foule des indifférents, et, le mouvement décidé, elle s'en défait en un
-tournemain.
-
-On croit qu'il y aura aujourd'hui une déclaration du gouvernement au
-Corps législatif annonçant des réformes. Je doute qu'on s'en contente.
-On cédera un terrain qui permettra à l'ennemi d'attaquer avec plus
-d'avantage. A mon avis, le plus prudent serait de _las tiempo al
-tiempo_; changer le ministère dont on est las; en prendre un qui ferait
-regretter l'ancien, et vivre au jour le jour.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je sais de bonne source que l'Allemagne du Nord
-n'est pas moins agitée et que M. de Bismark nous demande de nous
-entendre pour faire tête à l'ennemi commun. Mais cet ennemi est bien
-fort et j'ai grand'peur qu'il ne nous mange.
-
-
-
-
-CLXI
-
-
-Saint-Cloud, 26 juillet 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Sir James est bien heureux de voir les choses couleur de rose. Chez
-vous, cela est déjà assez sombre; mais, chez nous, la teinte est fort
-sinistre, du moins pour mes lunettes.
-
-Il y a des concessions opportunes; mais je ne crois pas que celles qu'on
-a faites ici fussent désirables ou nécessaires. Le désir de rechercher
-un peu de popularité me paraît en avoir été la vraie cause, et le
-résultat a démenti les espérances qu'on pouvait avoir conçues. On a
-donné des armes à l'opposition, cela est certain. On l'a provoquée à
-jouer à un jeu où elle veut des règles qui lui soient avantageuses, et
-où elle se réserve le droit de tricher. Voilà, si je ne me trompe,
-quelle est la situation. Les concessions ont donné à l'opposition une
-grande force pour agiter les esprits, et les élections s'en sont
-ressenties. La majorité gouvernementale s'y est transformée. Ils ont
-tous fait comme saint Pierre et ont renié leur maître. Le duc de Mouchy
-a été un des signataires de la demande d'interpellation.
-
- * * * * *
-
-_27 juillet._--J'en étais à la seconde page de ma lettre, quand la reine
-d'Espagne et toute sa famille est venue. Je l'ai trouvée en meilleur
-état que je n'aurais cru, c'est-à-dire moins grosse. Elle représente
-assez bien et est très polie. On lui a montré Trianon et on lui a donné
-à dîner, après lui avoir procuré une averse épouvantable entre
-Versailles et Saint-Cloud.
-
-Je reprends ma politique pour vous dire que, la semaine prochaine, nous
-allons faire un sénatus-consulte, qui donnera à la Chambre des députés
-le droit d'élire son président, de faire des interpellations et quelques
-autres items, que je ne sais pas. Je n'y vois pour ma part aucun
-inconvénient, attendu que, si une Chambre est assez hostile pour ne pas
-appeler au fauteuil le candidat du gouvernement, il faut ou changer de
-politique, ou faire un coup d'État.
-
-La grande difficulté sera pour la responsabilité ministérielle, à
-laquelle l'empereur est très opposé. En fait, elle existera toujours
-lorsqu'il y aura un _leader_ dans un parlement. On peut la proclamer
-dans un pays où on observe la loi, comme en Angleterre; chez nous,
-jamais on n'a hésité à faire remonter jusqu'au souverain la
-responsabilité des actes de ses ministres.
-
-Je vous avouerai que mon seul espoir est dans les bêtises que feront les
-rouges. Ils commencent assez bien, et il est possible qu'en peu de temps
-ils effrayent assez le pays pour cesser d'être effrayants eux-mêmes.
-
-Adieu. Faites mes félicitations à M. Gladstone et recommandez-moi aux
-prières de votre directeur spirituel.
-
-
-
-
-CLXII
-
-
-Paris, 16 août 1869.
-
-Mon cher sir Anthony[16],
-
- [16] M. Panizzi fut créé K. C. B., c'est-à-dire chevalier de l'Ordre
- du Bain, le 27 juillet 1869.
-
-Je me suis mis à reprendre des bains d'air comprimé. Il y a ici un
-établissement plus grand et plus élégant que celui de Montpellier. Les
-cloches sont si grandes, qu'il y tiendrait facilement trois personnes.
-Le médecin qui préside a une fille asthmatique, très jolie vraiment,
-mais on ne nous encloche pas ensemble, ce que je regrette.
-
-Je suis retourné l'autre jour à Saint-Cloud, où on m'a demandé de vos
-nouvelles. Je dis les maîtres de la maison, sans parler de la maison, et
-particulièrement de madame de Lourmel. Je la crois repartie pour sa
-Bretagne.
-
-Qu'est un lord *** tué en duel, selon le journal, par un cocu de
-mauvaise humeur? Je me réjouis de savoir M. Gladstone remis de ses
-fatigues, mais je crains qu'il n'en ait bien d'autres pour arranger les
-affaires. Il ne paraît pas que les Irlandais soient satisfaits. Vous me
-direz qu'ils ne le seront jamais; au moins devraient-ils tuer un peu
-moins d'intendants ou de propriétaires.
-
-Vous connaissez le proverbe: «Oignez vilain, vilain vous poinct.» Ce
-proverbe suffirait peut-être pour répondre à la question que vous
-m'adressez au sujet des dernières concessions de l'empereur. Pourtant il
-faut ajouter que, les choses étant ce qu'elles étaient, il n'y avait pas
-moyen de faire autrement. En second lieu, il se peut que, avec un peu de
-tenue et d'adresse, on parvienne à gouverner cette Chambre, qui, après
-tout, est conservatrice au fond. Malheureusement on manque ici de
-_trimmers_ habiles. L'empereur a de grandes idées et ne s'occupe pas
-assez des petits détails. Une chance, fort probable, c'est que les
-rouges feront tant de folies et montreront tellement leurs oreilles,
-qu'une réaction s'opérera dans l'esprit du public. J'y compte. Reste à
-savoir si on en profitera.
-
-Il paraît que l'insurrection carliste fait fiasco. Les vieux chefs n'ont
-plus de jambes à gravir les montagnes, et les jeunes gens ne les
-connaissent pas. Il est vraisemblable qu'aujourd'hui les fils des
-carlistes de 1840 sont des républicains. La plus dangereuse épreuve par
-où va passer le nouveau gouvernement sera une banqueroute. Je me demande
-où Prim et Serrano trouvent de l'argent pour payer les dîners qu'ils
-donnent et les soldats qui empêchent qu'une révolution républicaine ou
-Isabéliste n'éclate à Madrid. On me dit que l'un et l'autre de ces
-grands hommes mènent joyeuse vie et jettent l'argent par les fenêtres.
-
-Vous ai-je parlé d'un sujet domestique de tribulations que j'ai depuis
-mon retour? Ma cousine, qui demeure dans ma maison, comme vous savez,
-est devenue folle. Elle a mis les domestiques de son mari à la porte, en
-a pris, une vingtaine d'autres qu'elle a chassés les uns après les
-autres. Elle s'imagine que tout le monde veut la voler, et elle
-s'enferme sous vingt serrures tous les soirs. Tous ses amis me disent
-que je devrais l'empêcher de faire ce qu'elle fait. Je n'ai aucune
-autorité sur elle, n'étant même pas son parent[17]. L'autre jour, je me
-suis trouvé sans portier. Je crains qu'elle ne se brûle un de ces soirs,
-et moi aussi. J'espère qu'elle ira à la campagne, mais elle pense
-probablement que, si elle y allait, je profiterais de son absence pour
-emporter sa maison.
-
- [17] Ce n'était pas, en effet, une parente directe de Mérimée: c'était
- la femme de son cousin.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; amusez-vous bien en Écosse, mais ne buvez pas
-trop. Que dites-vous de la religieuse de Cracovie?
-
-
-
-
-CLXIII
-
-
-Paris, 26 août 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis allé déjeuner dimanche à Saint-Cloud, où j'ai présenté vos
-hommages. Le maître de la maison était encore souffrant. Serait-ce une
-excommunication de notre saint-père le pape?
-
-Hier, nous avons eu un bon rapport de M. Devienne sur le
-sénatus-consulte. Je pense que la chose passera sans les additions que
-les importants du Sénat voudraient y souder. C'est déjà bien assez comme
-cela.
-
-Le prince impérial a eu beaucoup de succès au camp de Châlons. Il avait
-tant d'aplomb et tenait son rang si bien, qu'on croyait voir le père
-rajeuni. Bachon, son écuyer, que vous connaissez, me dit qu'il n'y a pas
-un prince f... pour passer une revue comme lui, sur un grand cheval qui
-piaffe de côté, du pas le plus égal tout le long d'une ligne
-d'infanterie, sans que la musique ou les éclairs des reflets du soleil
-sur les fusils lui fassent perdre la piste.
-
-J'ai rencontré hier Monnier, qui m'a demandé de vos nouvelles. Il est
-assez surpris que le monde n'ait pas été plus mal depuis qu'il a quitté
-son élève, «auquel il porte encore, m'a-t-il dit, le plus vif intérêt».
-
-Parmi les personnes qui se sont informées auprès de moi de vos faits et
-gestes est la princesse Mathilde, que j'ai vue hier. Elle m'a dit
-qu'elle avait cinquante ans, et elle ne les paraît nullement.
-
-Ma pauvre cousine devient de plus en plus insupportable. Aujourd'hui,
-elle a mis à la porte sa trentième femme de chambre depuis un mois, et
-j'ai rencontré sur l'escalier un serrurier qui portait les engins les
-plus extraordinaires pour la barricader. J'ai peur d'apprendre, un de
-ces jours, qu'elle est morte de faim et qu'on n'a pu parvenir jusqu'à
-elle qu'avec une compagnie du génie.
-
-Adieu, mon cher sir Anthony. Présentez mes hommages aux dames qui
-voudront bien se souvenir de moi.
-
-
-
-
-CLXIV
-
-
-Paris, 7 septembre 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Hier, nous avons voté le sénatus-consulte, cent treize contre trois. Il
-y avait dans le même moment une grande panique à la Bourse. La santé de
-l'empereur donne beaucoup d'inquiétudes. Si j'en crois les gens les
-mieux informés, tels que Nélaton et le général Fleury, il n'y a rien de
-dangereux dans son fait: il a de temps en temps des douleurs de vessie.
-Tout cela n'est pas alarmant; mais il suffit qu'il soit souffrant, pour
-que toutes les imaginations se représentent ce qui pourrait arriver s'il
-était mort. On m'assure que le voyage d'Orient que méditait
-l'impératrice n'aura pas lieu. C'est le bon côté de l'affaire.
-
-Le prince Napoléon a été complimenté par son cousin sur son discours, où
-il y avait en effet du bon. S'il y eût mis un peu plus de tact et de
-mesure, c'eût été excellent. A tout prendre, le sénatus-consulte paraît
-produire un bon effet d'apaisement, surtout dans la bourgeoisie. Le
-diable n'y perdra rien pourtant et la prochaine session sera dure, avec
-une Chambre peu expérimentée et ayant le sentiment de sa
-toute-puissance. C'est une Convention, et il peut se faire bien des
-bêtises et par ignorance et par mauvaise intention. Il y avait un tribun
-romain qui disait qu'il n'avait plus rien à donner au peuple _præter
-cœlum et cœnum_. C'est un peu notre cas.
-
-La duchesse Colonna m'écrit de Rome que le pape a pris un maître de
-théologie en vue du concile. Le professeur lui parle de son affaire et
-Sa Sainteté l'interrompt pour lui demander s'il y aura des banquettes
-pour tout le monde. Nous aurons quelques évêques très mauvais au
-concile, mais la majorité sera contre les innovations et les décisions
-tranchantes. C'est, dit-on, l'esprit qu'apporteront les Allemands. Quant
-aux Espagnols, je ne sais si Prim les laissera sortir.
-
-Je ne crois pas possible une réconciliation de l'Irlande avec
-l'Angleterre. Elle sera à perpétuité comme une mauvaise femme, avec
-laquelle on ne peut divorcer, une Pologne, et les Anglais n'ont pas les
-moyens dont disposent les Russes.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je regrette que vous n'ayez pas d'inclination
-pour le Midi. Il me semble que le soleil est un grand médecin, c'est
-presque le seul en qui j'aie quelque confiance.
-
-
-
-
-CLXV
-
-
-Paris, 15 septembre 1869.
-
-Mon cher sir Anthony,
-
-J'ai eu la visite de Louis Fagan, qui a dîné avec moi dimanche. Il m'a
-paru grandi et développé de toutes les manières, toujours très bon
-garçon, conservant, malgré toutes les nationalités par où il a passé,
-l'air de l'_English boy_.
-
-Avez-vous vu le dénouement de l'histoire de M. Chasles et de ses
-autographes? Parmi ceux qu'il avait donnés à l'Institut, il y avait des
-feuilles qui ont paru avoir une contre-épreuve affaiblie du timbre de la
-bibliothèque impériale. On en a conclu qu'on s'était servi d'une feuille
-de garde sur laquelle le timbre de la bibliothèque avait maculé.
-Là-dessus, Taschereau a mis ses espions en campagne, et, dès qu'il a cru
-savoir qui était le voleur, il l'a fait arrêter dans la rue. Il était
-porteur d'un assez gros portefeuille où on a trouvé tout d'abord une
-lettre de Galilée _en préparation_; puis une feuille de garde sur
-laquelle il y avait deux autographes différents, mais les petites barbes
-de la feuille se raccordaient parfaitement et les pointes entraient dans
-des ouvertures correspondantes. Outre cela, des calques de signatures,
-des morceaux de vieux papiers, enfin plus qu'il n'en fallait pour le
-convaincre. Ce galant homme s'appelle Vrain-Lucas. M. Chasles lui avait
-payé cent quarante-trois mille francs sa collection; _bagatella_. Son
-excuse est qu'il a une concubine et que ces sortes de propriétés coûtent
-beaucoup d'entretien. Chasles ne sait où se fourrer; il est abîmé de
-honte, bien qu'il dise encore à ses amis qu'il est convaincu que ce
-misérable Vrain-Lucas n'a pas tout inventé. L'homme est en prison et on
-va le juger. C'est une question délicate; qu'il soit condamné pour
-escroquerie, il n'y a pas de doute; mais on parle de le traiter comme
-faussaire, et je ne sais comment le jury décidera. On traite comme
-faussaires les gens qui mettent sur les bouchons de vin de Champagne une
-marque qui n'est pas la leur. N'avez-vous pas eu en Angleterre une
-affaire de même nature, et comment a-t-on jugé le coupable?
-
-Je viens d'apprendre la mort de la pauvre lady Palmerston. Elle avait
-fait son temps. Elle est morte entourée de la gloire de son mari et n'a
-pas vécu assez longtemps pour qu'elle soit contestée.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je pars dans trois semaines au plus tard pour
-Cannes. Voilà déjà l'hiver qui s'annonce par d'affreuses bourrasques. Je
-voudrais vous savoir au soleil, ou du moins à Bloomsbury square.
-
-
-
-
-CLXVI
-
-
-Paris, 2 octobre 1869.
-
-Mon cher sir Anthony,
-
-Les personnes pieuses sont consternées de la lettre du Père Hyacinthe,
-que vous aurez probablement lue. Avant-hier, le Père Gratry, qui est à
-côté de moi à l'Académie, me demanda ce que je pensais de cette façon
-d'écrire des lettres dans les journaux. Je lui ai répondu que le Père
-Hyacinthe et monseigneur Dupanloup me faisaient l'effet des rédacteurs
-du _Tintamarre_ et du _Figaro_ s'engueulant pour avoir des abonnés. Il a
-protesté contre la comparaison; mais, comme il déteste Dupanloup, je
-crois qu'elle ne lui a pas déplu. Tout cela prouve qu'il y aura une
-opposition dans le concile. Le Père Hyacinthe veut faire le Luther; mais
-il n'a pas la taille qu'il faut pour ce rôle, et le temps n'est plus aux
-grands schismes. Les probabilités sont, que le concile fera de la
-bouillie pour les chats.
-
-Qui est le prince que Prim veut faire roi, ou plutôt qui est son père,
-et qui le gouvernera? On dit qu'il n'a que seize ans et qu'il a reçu une
-bonne éducation. Du temps de Joseph Bonaparte, les Espagnols disaient:
-
- Que aqui no quéremos rey
- Que no diga bien: «Carajo!»
-
-L'impératrice dit qu'elle sera de retour le 25 novembre; cela suppose
-une mer constamment bonapartiste, et l'absence d'imprévu. _Fiat!_
-
-On pense que le Corps législatif sera convoqué de bonne heure, en
-novembre. Selon moi, je voudrais lui laisser faire un ministère, et, ce
-ministère fait, le dissoudre et convoquer une nouvelle Chambre. Très
-probablement elle serait meilleure que celle-ci, dont le moindre défaut
-est une excessive inexpérience. Mais je doute qu'on prenne ce parti. Il
-est question de faire un ministère plus fort, avant la prochaine
-réunion. Y parviendra-t-on? Je n'en sais rien; en tout cas, il vaudrait
-mieux, je pense, en laisser la responsabilité aux députés actuels.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Avez-vous lu mon _Ours_[18]? Il n'a fait aucun
-scandale, et on tient pour certain qu'il n'y a eu dans l'affaire qu'une
-peur de femme grosse.
-
- [18] Fait aujourd'hui partie des _Dernières Nouvelles_ sous le titre
- de _Lokis_.
-
-
-
-
-CLXVII
-
-
-Paris, 9 octobre 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Voilà ce pauvre Libri de l'autre côté de l'Achéron. Ici, presque tout le
-monde croit qu'il a dépêché le Vrain-Lucas à M. Chasles, pour se venger
-de lui. Je n'en crois rien. Ledit Vrain-Lucas se défend d'avoir vendu
-des autographes à M. Chasles. Il lui vendait, dit-il, des _copies_,
-qu'il exécutait en fac-simile. «Un autographe de Molière, dit-il, sa
-signature au bas d'un reçu de fournisseur se vend plus de mille francs.
-Je lui ai vendu pour moins de deux mille francs vingt copies exactes de
-lettres de Molière.» Je doute que cette défense l'empêche d'aller
-fabriquer des chaussons dans quelque pénitencier.
-
-La grande manifestation républicaine annoncée pour le 20 n'aura pas
-lieu. Les chefs ont eu peur. Cela n'empêche pas que la situation ne soit
-pas brillante. Le ministère est faible et on ne trouve personne pour le
-renforcer. D'un autre côté, les bourgeois commencent à s'effrayer un
-peu.
-
-Ce qui se passe en Espagne est fait pour faire réfléchir. Madame de
-Montijo m'écrit les choses les plus déplorables. L'Espagne est
-maintenant divisée en trois zones allant de l'est à l'ouest. 1º
-Catalogne et Gallice, régime républicain; on brûle les églises, les
-archives, les châteaux. 2º Madrid et le centre, régime parlementaire,
-assez niais, pas méchant et, après tout, tolérable. 3º Andalousie,
-socialisme et communisme. Tous les propriétaires sont ruinés. Les
-paysans font la récolte des champs appartenant aux riches et quelquefois
-les obligent à acheter cette même récolte. Le tout accompagné
-d'assassinats, de vols et de viols, crimes naturels dans un pays si
-chaud.
-
-M. le comte de R..., ayant eu la curiosité d'ouvrir la cassette de sa
-femme, fut surpris d'y trouver des lettres d'hommes de quatre mains
-différentes, non signées, mais offrant cette conformité qu'on s'y
-servait de la seconde personne du singulier. Il s'en est pris à
-l'écriture qu'il connaissait le mieux, ou, selon une autre version, à la
-plus fraîche en date, qui s'est trouvée celle d'un tout jeune homme, M.
-de X..., qu'il a transpercé d'un grand coup d'épée; puis il est allé en
-grande loge à l'Opéra avec sa femme, _magna comitante caterva_.
-
-Adieu, mon cher don Antonio. J'espère que notre voyage ne sera pas trop
-retardé.
-
-
-
-
-CLXVIII
-
-
-Cannes, 28 octobre 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'avais fait prêter un serment épouvantable aux demoiselles d'honneur de
-l'impératrice et à ses deux nièces, de m'écrire de tous les ports, où le
-yacht impérial s'arrêterait; mais, jusqu'à présent, je n'ai eu qu'une
-lettre de Venise. Elle était remplie de points d'admiration. Les
-sérénades, les promenades en gondole, les glaces et l'enthousiasme du
-public ont beaucoup touché toutes les voyageuses. Madame de Nadaillac
-est, je crois, la seule qui se soit occupée du Titien et de Paul
-Véronèse.
-
-J'attends avec beaucoup de curiosité des nouvelles de Constantinople,
-particulièrement des deux demoiselles turques, qu'on a données comme
-cornacs à Sa Majesté. Il paraît qu'elles parlent fort bien français;
-mais le curieux est de savoir si elles pensent en turc et si elles
-traduisent littéralement. En turc, au lieu de dire: «Je regrette de
-n'avoir pas fait telle chose, excusez-moi, etc.,» on dit «J'ai mangé de
-la...». En outre, les dames de Constantinople qui ont vu Caragheuz dans
-les harems, dès leur enfance, parlent des choses les plus secrètes avec
-une entière liberté. Je crois que les demoiselles d'honneur auront eu
-beaucoup de jolies choses à apprendre.
-
-Le 26 s'est passé fort tranquillement. On avait des chassepots tout
-prêts, mais ils étaient cachés. Le public était disposé à se moquer de
-la République. On a hué une vieille femme et un fou, nommé Gagne, qui
-propose de guérir tous les _cors_ aux pieds du peuple en commençant par
-le Corps législatif, et, de plus, de manger les gens qui meurent, par
-mesure d'économie.
-
-Il me semble qu'on fait, en ce moment, une expérience hasardeuse. On
-donne à ce peuple-ci une liberté comme jamais il n'en a possédé, et on
-se flatte qu'il ne fera pas de trop grosses sottises. C'est un peu comme
-un sage précepteur qui, pour guérir son élève de l'ivrognerie, le
-soûlerait tous les jours. Cela peut réussir; mais étant donnée l'_anima
-stupida_ sur laquelle se fait l'expérience, il y a tout à craindre pour
-le malade et pour le médecin, pour le dernier surtout.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne passez pas l'hiver en
-Écosse. Quant à vos douleurs de poignet qui vous empêchent d'écrire, ce
-genre de rhumatisme est appelé par les meilleurs auteurs _pigritia
-prava_. Soignez-vous pourtant.
-
-
-
-
-CLXIX
-
-
-Cannes, 7 novembre 1869.
-
-Mon cher don Antonio,
-
-J'ai refusé de dîner ce soir avec la princesse royale de Prusse, à qui
-j'avais envoyé un bouquet ce matin. Cela vous fera voir que je suis
-réellement malade. Si j'étais en état d'aller de château en château,
-mangeant des _grouse_ et des faisans, je n'essayerais pas d'apitoyer les
-gens sur mon sort, sous prétexte que j'ai des rhumatismes à la main
-droite. Le fond de la question est que je souffre aussitôt que j'ai
-mangé et que je ne vaux plus les quatre fers d'un chien.
-
-J'ai déjeuné il y a trois jours chez Maure avec Thiers. Il est très
-changé, très vieilli, mais il commence à revenir au bercail. Il n'y aura
-bientôt plus que deux partis: celui de ceux qui ont des culottes et
-prétendent les garder, et celui de ceux qui n'ont pas de culottes et
-veulent prendre celles des autres. Je crois comme vous à une rencontre
-entre le chassepot et les socialistes. Toute la question est de savoir
-si le chassepot sera en état. Vous savez que cet instrument, dépourvu de
-ses appendices, cartouches, aiguille, etc., est fort inférieur à un
-bâton. On est poltron des deux côtés. Mon impression est que les bêtises
-des rouges ont commencé à effrayer les bourgeois. Si dans ce moment il y
-avait une émeute, ils (les bourgeois) aideraient au chassepot.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; ces dames me chargent de tous leurs
-compliments.
-
-
-
-
-CLXX
-
-
-Cannes, 4 décembre 1869.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suppose que vous êtes de retour à Londres et jouissant des charmes du
-_home_, dont on sent toujours le mérite après une absence prolongée.
-Comment les brouillards vous traitent-ils? voilà la question. Ici, ni le
-beau temps ni le soleil ne me font de bien. Je vais de mal en pire,
-m'affaiblissant tous les jours. Mes médecins y perdent leur latin. Ils
-me disent que, si je mangeais, je me porterais bien; mais je ne mange
-pas, parce que je me porte mal. Voilà le cercle vicieux où je suis. Le
-fond de la question est que ma vieille carcasse s'en va. Il faut en
-prendre son parti. Le monde, d'ailleurs, ne va pas si bien, pour qu'on
-le regrette beaucoup.
-
-On dirait que le gouvernement et l'opposition font assaut de maladresse
-et d'étourderie. Le grand mal de la situation, c'est qu'il n'y a plus
-d'homme. Les orateurs abondent au contraire. On m'écrit de Paris que
-l'empereur montre beaucoup de tranquillité et même de gaieté. Il en faut
-un fonds considérable pour en avoir de reste dans ce temps-ci.
-
-Les Irlandais ont pris vite leçon de nos rouges; mais je ne crois pas
-que M. O'Donovan-Rossa soit traité par le gouvernement comme on a fait
-ici pour Rochefort. Je me demande si l'attitude si menaçante de la
-populace dans presque toute l'Europe est une preuve de sa force, ou si
-elle ne tient qu'à la douceur avec laquelle on traite partout
-aujourd'hui les tentatives de violence. Probablement il y a, de la part
-de la canaille et de celle du gouvernement, beaucoup de poltronnerie.
-
-M. Gladstone a de la peine à trouver des pairs. Pourquoi Édouard Ellice
-a-t-il refusé? Parce que son père avait refusé autrefois, mais il
-n'avait peut-être pas les mêmes motifs. On me dit que M. Grote a refusé
-aussi. C'est un signe du temps et des immenses progrès qu'a faits la
-démocratie dans la terre classique de l'aristocratie.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. L'_Ours_ dont je vous parlais, est le héros
-d'une nouvelle que je vous ai lue à Montpellier; mais je vous soupçonne
-d'avoir dormi tout le temps.
-
-
-
-
-CLXXI
-
-
-Cannes, 26 décembre 1869.
-
-Mon cher sir Anthony,
-
-Ne mangeant pas, je suis très faible, mais moins cependant que la
-logique ne semble l'exiger. La vérité est que l'animal s'affaiblit, et,
-s'il était moins coriace, il y a longtemps qu'il aurait donné sa
-démission. Je pense très souvent à ce moment-là, et je me demande s'il
-est très pénible, s'il vous vient des idées différentes de celles que
-vous avez en santé, en un mot, si vous avez beaucoup d'ennui à mourir?
-Vous me répondrez qu'il y a beaucoup de variété dans les morts, et que
-c'est une loterie où l'on gagne et où l'on perd. La difficulté est
-d'avoir un bon numéro.
-
-Il y a un Prussien qui a inventé une drogue qu'on appelle chloral, dont
-on dit merveille. Cela vous fait dormir au milieu de toutes les
-souffrances possibles. Le docteur X..., ici, en a fait l'expérience
-l'autre jour sur le pauvre Munro; mais il s'est trompé dans
-l'administration du remède et lui a suscité une espèce de volcan dans le
-bras, où il lui avait injecté ledit chloral. J'espère que, avant le
-moment où j'en userai, on aura mieux appris à s'en servir.
-
-J'ai eu des nouvelles de Rome assez curieuses. L'opposition se compose
-des évêques allemands, de quelques Français et de quelques Espagnols.
-Les plus extravagants sont les évêques américains, je dis les Yankees,
-et après eux, les Anglais. La personne qui m'écrit, et que je crois
-assez bien informée, ne doute pas qu'on ne fasse passer l'infaillibilité
-du pape et toutes les facéties _ejusdem farinæ_. Il en sera au concile
-comme au Corso, pendant la _Ripresa de' Barberi_. De méchantes rosses
-qu'on a beaucoup de peine à faire trotter, galopent avec fureur par
-émulation. De même les sept cents évêques vont prendre le mors aux dents
-par la contagion de l'exemple. Outre les évêques, il vient une grande
-quantité d'imbéciles qui croient fermement que le concile peut mettre un
-terme au malaise général et guérir tous les maux de la société. Ces
-niais-là ne contribuent pas peu à monter la tête aux niais mitrés et au
-respectable Père qui porte trois couronnes et dont la grande
-préoccupation est de faire le bonheur du genre humain. Il est très
-probable que de tout cela sortira quelque énorme brioche. Un schisme
-est-il possible aujourd'hui? Je ne le crois pas; mais il y aura maintes
-difficultés dans les ménages, car les femmes ont toujours grand'peur
-d'être excommuniées. Le plus probable, c'est que tous les gouvernements
-catholiques se mettront en hostilité contre le pape.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous parle du concile parce que la politique
-me fait horreur. Nous allons à tous les diables.
-
-
-
-
-CLXXII
-
-
-Cannes, 6 janvier 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je vous souhaite une heureuse année accompagnée de plusieurs autres. Je
-vais mal. Rien ne me soulage; je ne mange plus guère et j'ai même une
-répugnance extraordinaire pour toute espèce de nourriture. Mauvais
-symptôme! Ce ne serait rien si je ne souffrais pas, mais j'ai des jours
-bien pénibles et des nuits pires. Que voulez-vous! c'est un voyage
-difficile vers un pays qui n'est peut-être pas des plus agréables.
-
-Je crois que vous accusez les jésuites à tort; non que je veuille les
-défendre, mais ce ne sont pas les plus mauvais entre les pères du
-concile. Ce n'est pas le fanatisme qui a jamais distingué les jésuites.
-Au contraire. Ils cherchent à vivre avec le monde et ils ont (ou du
-moins ils _avaient_) assez d'esprit pour ne pas s'opposer au courant.
-Ils savaient se conformer aux temps et aux usages. Aujourd'hui et
-particulièrement dans le concile, il y a une majorité d'imbéciles
-fanatiques. Les évêques allemands et les nôtres sont, je crois, jésuites
-ou jésuitisants; pourtant ils sont tout à fait opposés à
-l'infaillibilité et aux autres _prepotenze_ des évêques fanatiques. La
-majorité se compose de prélats _in partibus_, créatures du pape ou
-d'évêques italiens, espagnols, américains, tous gens plus ou moins
-irrités contre le gouvernement de leur pays. Ce sont en quelque sorte
-des émigrés qui ne demandent qu'à se venger, trop peu éclairés,
-d'ailleurs, pour savoir comment il faudrait s'y prendre. Le résultat de
-l'infaillibilité et d'un manifeste contre les lois politiques des pays
-constitutionnels, résultat qui me paraît probable, sera la séparation de
-l'Église et de l'État. Alors les abbés de bonne compagnie gagneront
-beaucoup d'argent, et tous les curés de village mourront de faim.
-Probablement il faudra augmenter la police et la gendarmerie.
-
-Il paraît que le nouveau ministère cause une grande joie. Les fonds ont
-haussé de deux francs. A la bonne heure! Un tiers des nouveaux ministres
-est orléaniste, un autre tiers républicain; des gens d'affaires, je n'en
-vois pas. Leur éloquence même me semble fort problématique. Ils vont
-avoir Thiers pour mentor, et d'abord n'auront que les irréconciliables à
-combattre. Je crois qu'en peu de temps ils auront rendu l'administration
-impossible, d'où sortira une crise très favorable à la sociale. Voilà
-mes prédictions. Priez qu'elles ne se vérifient pas!
-
-Adieu, mon cher Panizzi; ces dames et tous vos amis de Cannes vous
-envoient leurs souhaits et leurs compliments.
-
-
-
-
-CLXXIII
-
-
-Cannes, 16 janvier 1870.
-
-Mon cher sir Anthony,
-
-_Fructus Belli_, le fruit des Belles, comme traduisait un goutteux qui
-souffrait comme vous. Vos insomnies sans douleur me font envie. Les
-miennes sont très pénibles, mais ne parlons pas de nos maux. Tâchons de
-résister et espérons que, par l'intercession de nos saints, nous
-sortirons d'affaire sans trop de souffrances.
-
-Connaissez-vous ce prince Pierre Bonaparte? C'est un mélange très
-bizarre de prince romain et de Corse; au demeurant, assez bon diable,
-mais de cervelle point. Il y a quelques années, par un froid très vif,
-lorsque toutes les rues étaient couvertes de neige, son valet de chambre
-fut pris d'une attaque de choléra. Le prince sauta sur un cheval non
-sellé, pour aller chercher un médecin, et, au premier tournant de rue,
-son cheval s'abattit, et lui se cassa la jambe. Cela vous peint l'homme.
-Il suffit de lire les deux dépositions pour croire à la sienne, bien que
-l'autre commence par dire qu'il n'a jamais menti. Si le prince Pierre
-était jugé comme tout citoyen par un jury d'épiciers, le verdict serait
-incontestablement: _Served him right_. Mais, aujourd'hui, les princes
-sont hors la loi, et je ne sais s'il trouvera des juges assez hardis
-pour l'acquitter.
-
-Je me suis posé la question que vous vous faites à propos de cette
-affaire, et voici ce que j'ai fait. J'ai écrit à la princesse Mathilde
-et à quelqu'un de la maison de l'impératrice, qui probablement lui
-montrera ma lettre. Je pense que vous pourriez écrire à Piétri,
-secrétaire de l'empereur, pour lui dire quelle est en Angleterre
-l'opinion des honnêtes gens à ce sujet. Il ne manquera pas de
-communiquer votre lettre à l'empereur, à qui elle fera grand plaisir,
-j'en suis sûr. On peut aujourd'hui être poli pour les personnes
-couronnées sans risquer de passer pour courtisan. Dans peu de temps
-même, il faudra pour cela un degré de courage considérable.
-
-N'est-ce pas bien ridicule de demander à un habitant de Londres une
-citation classique? Mais il n'y a pas ici de livre grec à vingt lieues à
-la ronde. Il s'agirait d'avoir un vers d'_Électre_, où Égysthe dit qu'il
-a appris qu'Oreste avait perdu la vie en tombant de son char. Il est
-mort dans un _naufrage équestre_, ἱππικοὶς ναυιγίοις. Il s'agirait
-d'avoir la phrase entière. Je pense que la première personne du British
-Museum que vous verrez vous trouvera le vers. Pardon de vous donner cet
-ennui; rien de pressé d'ailleurs.
-
-Adieu, mon cher sir Anthony; mille amitiés et compliments.
-
-
-
-
-CLXXIV
-
-
-Cannes, 3 février 1870.
-
-Mon cher sir Antonio,
-
-Merci de votre lettre et de votre vers grec, qui fait justement mon
-affaire. N'avez-vous pas admiré que, dès le temps de Sophocle, on
-faisait des _concetti_? Égysthe dit qu'Oreste a fait un _naufrage
-équestre_, parce qu'il s'est cassé le cou en tombant d'un char. Il n'y a
-rien de nouveau sous le soleil.
-
-Je n'ai rien à vous dire de satisfaisant sur ma santé. Comme toute cette
-machine humaine est mal inventée! Elle meurt petit à petit au lieu de
-s'éteindre comme une bulle de savon qui crève.
-
-Je ne sais si vous avez suivi les discussions de notre Corps législatif.
-Si jamais le gouvernement parlementaire a été fait pour le bien d'une
-nation, ce n'est pas assurément pour le nôtre. Après quatre-vingts ans
-d'expérience, elle n'y comprend rien encore, ou plutôt lui est
-absolument antipathique. Le sentiment de tout Français s'oppose à ce
-qu'il prenne une initiative quelconque, et en même temps le pousse à
-critiquer tout ce qui se fait autour de lui. Il croit tout ce qui le
-flatte et nie tout ce qui le contrarie. Avez-vous rien vu de plus triste
-que cette discussion du traité de commerce, où chacun veut dire son mot,
-où chacun apporte quelque petit fait non vérifié, et où personne ne sait
-voir les choses froidement et sans passion?
-
-On dit que l'empereur n'est pas sorti de son calme habituel et que ses
-nouveaux ministres sont enchantés de lui. Si les choses peuvent aller
-ainsi quelque temps, _smoothly_, peut-être à l'excitation ultralibérale,
-qui subsiste encore, succédera un dégoût profond du parlementarisme,
-comme il est arrivé en 1849. Mais là est un autre danger; peut-être,
-avant cela, les rouges feront-ils quelque sottise énorme. S'ils savent
-attendre, l'anarchie parlementaire leur livrera dans quelques années la
-société sans défense.
-
-J'ai vu, il y a quelques jours ici, le frère de Bixio, qui m'a paru
-beaucoup plus raisonnable que je ne le supposais. Il dit qu'aussi
-longtemps que la France sera tranquille, l'Italie le sera également,
-mais que, s'il arrivait ici une révolution, elle passerait aussitôt les
-Alpes et ferait un mal irrémédiable. Il dit qu'on s'occupe peu du
-concile hors de Rome, et qu'on ne croit pas qu'on propose
-l'infaillibilité papale. Pantaleoni, qui est aussi venu me voir, pense à
-peu près de même. Mon confrère Dupanloup me paraît avoir des velléités
-de protestantisme.
-
-La fille du duc de Hamilton qu'a épousée le prince de Monaco, et qui est
-enceinte, a quitté son mari et s'en est allée à Nice. D'autre part, les
-gens de Monaco menacent de s'insurger. On a aboli les impôts, mais cela
-n'a eu d'autre effet que de leur donner plus d'appétit. A présent, ils
-demandent que l'administration des jeux ne puisse prendre pour croupiers
-que des citoyens de Monaco; qu'on puisse jouer quarante sous au
-trente-et-quarante; enfin qu'on leur fasse un pont en fer. Oignez
-vilain, vilain vous poinct.
-
-Adieu mon cher ami; donnez-moi de vos nouvelles.
-
-
-
-
-CLXXV
-
-
-Cannes, 27 février 1870.
-
-Mon cher Sir Anthony,
-
-Ce qui se passe à Paris n'est pas de nature à réjouir quelqu'un qui
-souffre des nerfs. Quel triste spectacle donne le Corps législatif en ce
-moment! Personne pour faire les affaires, tout le monde voulant parler,
-le ministère sans idée politique, la Chambre sans expérience, la
-majorité divisée, voilà le bilan de la situation.
-
-Dans ce diable de pays, on a toujours la prétention d'afficher de grands
-principes, d'en faire beaucoup de bruit, sans trop s'inquiéter de la
-façon dont on les met en pratique. Un des ministres, homme de bon sens,
-M. Chevandier de Valdrôme, dit que le cabinet ne veut pas influencer les
-élections, qu'il se réserve seulement de faire connaître aux électeurs
-ceux qu'il regarde comme ses amis, ceux qu'il sait être ses ennemis.
-Cela est pratique et se fait aussi bien en Angleterre qu'en Amérique.
-Mais, à nous, il nous faut de grandes théories. M. Ollivier vient
-démentir son collègue et déclare qu'il ne se mêlera absolument en rien
-des élections. De là division de la majorité et augmentation des
-prétentions de la gauche. Où cela s'arrêtera-t-il?
-
-Vous rappelez-vous le médecin *** qui demeurait à l'hôtel Chauvain et
-qui me donna une consultation chez vous, l'année dernière? Il m'avait
-donné des pilules, qui me faisaient grand bien. Ma provision étant
-épuisée, j'ai voulu en avoir d'autres et me suis adressé au pharmacien.
-Celui-ci demande une ordonnance de ***, qui ne veut pas m'en donner. Je
-ne sais ce qu'il a contre moi. Il n'avait pas voulu d'argent; peut-être
-voulait-il un cadeau, alors pourquoi ne pas le dire? Depuis M. Purgon,
-je n'ai pas vu de médecin plus ridicule.
-
-Adieu, mon cher ami; soignez-vous et portez-vous bien, si vous pouvez.
-
-
-
-
-CLXXVI
-
-
-Cannes, 5 mars 1870.
-
-Mon cher don Antonio,
-
-Cet hiver, qui, même ici, a été très rigoureux, m'a fait le plus grand
-mal. C'est dommage que l'Égypte soit si loin. Il paraît que ce n'est
-qu'à la seconde cataracte qu'on ne sent plus l'hiver, et le froid est
-décidément le plus grand des maux. Que Dante a eu raison de mettre des
-baignoires de glace en enfer à l'usage des damnés!
-
-Voilà Garibaldi qui finit comme les catins, par faire des livres. Il
-paraît que c'est toujours par là qu'on finit, quand on ne peut plus
-faire autre chose. Bien que je ne m'attende pas à un chef-d'œuvre, je
-compte le lire.
-
-Quelqu'un que j'ai tout lieu de croire bien informé me dit que
-l'empereur est en parfait accord avec ses ministres. Il ne se plaint pas
-de la situation qu'on lui a faite, et il a l'intention d'être
-parfaitement constitutionnel. Les ministres, de leur côté, arrivant avec
-les plus grands préjugés contre lui, sont maintenant très charmés de ses
-façons et de sa droiture. Cela pourra-t-il durer longtemps? je n'en sais
-rien, et c'est une terrible expérience à faire que de donner tout
-pouvoir à des gens peu pratiques, et qui cherchent avant tout la
-popularité. Je n'ai jamais vu dans l'histoire qu'on changeât par des
-institutions le caractère d'un peuple, surtout lorsqu'on lui accorde
-tout à la fois, ce qui ne devrait se donner que lentement. Nous sommes
-des chevaux fringants à qui on met la bride sur le cou. Il est fort à
-craindre que nous ne versions le char de l'État et que, par la même
-occasion, nous ne nous cassions le cou.
-
-Je crois, à propos du concile, que le parti qu'on a pris de ne se mêler
-en rien de tous ses tripotages, est le plus raisonnable dont on pût
-s'aviser. Il me paraît encore très douteux que les jésuites parviennent
-à faire les bêtises auxquelles ils aspirent; mais ce qui me paraît
-certain, c'est que, s'ils réussissaient, le résultat serait la ruine du
-catholicisme. La plupart de nos évêques sont déjà à demi protestants, à
-ce qu'on m'assure, et leur conversion est due à la compagnie de Jésus,
-qui a perdu le tact qui la distinguait autrefois. En rompant en visière
-avec la civilisation moderne, elle perd la plus grande partie de son
-pouvoir.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et recommandez-moi à nos amis.
-J'ai ici un buste de M. Gladstone très ressemblant, qui orne mon salon
-et que ces dames entourent d'anémones et de fleurs de mimosa, comme un
-petit saint.
-
-
-
-
-CLXXVII
-
-
-Cannes, 20 mars 1870.
-
-Mon cher don Antonio,
-
-Je suis toujours bien souffrant, malgré le temps, qui est magnifique.
-Mon cas me semble désespéré.
-
-J'ai reçu, il y a quelques jours, une fort aimable lettre de notre
-hôtesse de Biarritz. Elle me demandait conseil à propos d'un roman de
-madame Sand[19], où on la met en scène et où on lui donne un vilain
-rôle. Madame Sand a plusieurs fois eu recours à elle et en a obtenu des
-grâces. Elle voulait faire parler à l'auteur pour qu'elle déclarât
-qu'elle n'avait pas voulu faire d'allusion. Vous devinez le conseil que
-j'ai donné: _de minimis non curat prætor_.
-
- [19] _Malgrétout_.
-
-Que dites-vous de la répétition d'Étéocle et Polynice, qui s'est donnée
-à Madrid l'autre jour? Il y a une fatalité qui pèse sur cette race des
-Bourbons. J'avais assez pratiqué cet infant don Enrique à Biarritz.
-C'était un assez sot personnage; je n'aurais jamais cru qu'il finirait
-de la sorte, et surtout de la main d'un homme qui n'avait pas la
-réputation d'aimer les jeux de Mars. Je ne sais pas si l'affaire nuira
-aux prétentions du duc de Montpensier. Elles étaient déjà fort
-compromises. Il a le défaut d'être Français et d'aimer l'argent, comme
-son père. Il en dépense beaucoup; mais, au milieu de ses largesses, il a
-tout à coup des velléités d'économie qui gâtent tout, et qui font que
-l'argent qu'il a donné ne lui rapporte rien. Les grands hommes d'Espagne
-ont tous reçu de l'argent de lui, mais pas assez. En matière de
-corruption, il ne faut pas avoir de repentirs.
-
-Je reçois de Paris des nouvelles très contradictoires au sujet du
-concile. Il paraît que M. Daru, qui est bon catholique, à la manière de
-Montalembert et de Dupanloup, a témoigné le désir d'envoyer un
-ambassadeur au concile, et cela sans avoir consulté ses collègues, qui,
-pour la plupart, sont d'un avis contraire. Il est évident que la
-présence d'un ambassadeur français ne changerait pas la volonté du
-Saint-Esprit, qui inspire les Pères du concile. Il n'obtiendrait rien de
-ces entêtés, et le seul résultat serait de bien constater qu'on ne fait
-aucun cas de nous. Quoi qu'en disent beaucoup de journaux, je ne crois
-pas qu'on envoie un ambassadeur à Rome. On a fait sans doute force
-représentations, qui, bien entendu, n'ont eu aucun effet. Je ne vois pas
-trop ce que nous avons à voir dans la question de l'infaillibilité.
-Quant au _Syllabus_, c'est tout bonnement une attaque contre nos
-institutions, et, s'il est décrété, le gouvernement défendra de le
-publier.
-
-Maintenant, que fera le Corps législatif? Rappellera-il la division de
-Civita-Vecchia? Cela est encore douteux, car on dit que les catholiques
-sont en majorité dans la Chambre. Que fera le gouvernement italien? Rien
-de bon ne peut sortir de là. On dit que Garibaldi est uniquement occupé
-à écrire des romans.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je vous écris entre mes deux médecins, qui me
-donnent des distractions.
-
-
-
-
-CLXXVIII
-
-
-Cannes, 30 mars 1870.
-
-Mon cher don Antonio,
-
-J'ai reçu votre lettre avec grande joie. Je vois que vous passez le
-temps assez doucement, que vous voyez bonne compagnie et que vos dîners
-sont comme toujours appréciés. Vous vivez encore. Pour moi, je souffre
-comme une bête. J'essaye de tous les remèdes: aucun ne réussit. J'ai à
-peine la force de lire; encore, bien souvent je ne comprends rien à la
-page qui était sous mes yeux, et mes pensées sont à mille lieues très
-tristement employées. Ce qu'il y a de singulier dans mon état, c'est la
-répugnance qui me prend vers le coucher du soleil pour tout aliment. Si
-j'essaye de manger, ma gorge se serre et il m'est impossible d'avaler.
-Le matin, je mange un peu, mais en faisant sur moi-même un effort moral
-considérable. Vous ne vous étonnerez pas qu'avec ce régime je sois d'une
-grande faiblesse. Je crois faire un rare tour de force, lorsque je
-marche jusqu'au _Grand-Hôtel_. Enfin cela durera ce que cela durera.
-Parmi quelques regrets de quitter ce monde, un des grands que j'ai,
-c'est de ne pas vous serrer la main.
-
-Nous avons un temps assez maussade: point de soleil et quelquefois du
-vent; mais il neige à Paris, il neige à Pau, l'hiver ne veut pas s'en
-aller. A tout prendre, il fait encore meilleur ici que dans le Nord.
-
-On a vendu, à la vente de la bibliothèque de Sainte-Beuve, un volume de
-Chateaubriand couvert de notes et d'additions de sa main, toutes très
-irréligieuses. Il paraît que cela a été acheté par la famille, non sans
-conteste, car ledit volume a été adjugé à trois mille et quelques cents
-francs. Je crains qu'on ne le détruise, ce qui serait fâcheux. Si j'y
-avais pensé, j'aurais écrit à ce sujet au British Museum. Reste à savoir
-s'il aurait voulu donner trois mille francs pour une élucubration
-quelconque de Chateaubriand.
-
-Quand revient la comtesse Téléki? Je pense qu'elle aura bientôt assez du
-soleil, des momies et des moines _in naturalibus_. Savez-vous si ma
-lettre à M. Mariette lui a été bonne à quelque chose?
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Rappelez-moi au souvenir de tous nos amis.
-
-
-
-
-CLXXIX
-
-
-Cannes, 20 avril 1870.
-
-Mon cher sir Anthony,
-
-Notre pauvre amie, madame de *** est morte. Elle était devenue folle
-depuis un mois ou plus. Cela a commencé par une scène assez ridicule.
-Elle a sauté au cou de l'empereur et lui a demandé de la rendre
-heureuse, _hic et nunc_. Ce n'a pas été sans peine qu'on a pu le retirer
-de ses bras. Pendant la dernière saison que j'avais passée avec elle à
-Biarritz, elle m'avait donné lieu de croire qu'elle était un peu _male
-tectæ mentis_; puis cela avait passé, et, l'année dernière, à
-Saint-Cloud, je l'avais trouvée très raisonnable.
-
-A propos de fous, je viens de recevoir une lettre de ma cousine, dont la
-tête est tout à fait partie. J'espérais qu'elle quitterait sa maison de
-Paris pour aller vivre à la campagne; mais il paraît qu'elle ne veut
-plus bouger. Grand ennui pour moi à mon retour à Paris, si j'y reviens,
-enfin.
-
-J'ai reçu hier une lettre de madame de Montijo, qui me demande de vos
-nouvelles. Elle souffre d'un rhume opiniâtre, et, contre son usage, elle
-n'est pas encore installée à sa campagne. Rien, dit-elle, ne peut donner
-une idée du gâchis où est l'Espagne, et pas un homme pour gouverner la
-barque. On vole partout, et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'il y
-ait encore quelque chose à voler.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je regrette fort de n'avoir pu aller à Paris
-pour la discussion du sénatus-consulte; maintenant qu'elle est terminée,
-je pense qu'il est inutile de me presser. Je ne me mettrai en route que
-si je me trouve assez rétabli pour n'avoir pas à redouter une troisième
-rechute.
-
-
-
-
-CLXXX
-
-
-Cannes, 4 mai 1870.
-
-Mon cher sir Anthony,
-
-Que dites-vous de ce qui se passe? Les républicains ne vendent pas chat
-en poche; ils nous préviennent de leurs façons de gouverner. Ce qu'il y
-a de plus triste, c'est que ces abominations n'excitent ni surprise ni
-horreur. Le sens moral dans ce pays-ci est tout à fait perverti. On
-réclame l'abolition de la peine de mort et on a des assassins pour amis
-politiques. Ledru-Rollin, qui était revenu à Paris, est reparti
-subitement pour Londres, la veille de la découverte des bombes au
-picrate de potasse.
-
-L'empereur a recommandé, le même jour, au général Frossard d'empêcher le
-prince impérial de sortir. Le général lui a demandé s'il y avait quelque
-attentat tramé contre le prince. «Non, a répondu l'empereur avec la
-figure calme que vous lui connaissez. C'est à moi qu'on veut jeter des
-bombes; mais on pourrait se tromper de voiture.»
-
-Adieu, mon cher sir Anthony. J'espère que, la semaine prochaine, nous
-serons encore de ce monde.
-
-
-
-
-CLXXXI
-
-
-Cannes, 21 mai 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Quand je reviendrai à Paris, je vais y trouver bien des ennuis. Je vous
-ai dit l'état où est ma cousine. Il s'aggrave tous les jours et je
-crains quelque catastrophe. Ses parents, qu'elle ne peut souffrir et qui
-cependant seront ses héritiers, ont commencé des démarches pour lui
-faire donner une tutelle judiciaire. Je voudrais que la pauvre femme ne
-fût pas enfermée, ce qui la tuerait probablement. Quant à la succession,
-il y a longtemps que j'en ai pris mon parti et sans regret.
-
-Autre tracas non moindre et que vous comprendrez. Il faut que je
-déménage et que je me trouve un logement moins haut. Lorsqu'on a des
-livres et un tas de vieilleries auxquelles on est attaché, il n'y a rien
-de plus pénible que de changer de domicile.
-
-J'ai lu avec grand intérêt dans le _Times_ l'histoire de ces deux jeunes
-gens qui s'habillaient en femmes. Est-il vrai qu'ils appartiennent à une
-classe plus élevée que celle des Ganymèdes de profession? Qu'est-ce que
-ces photographies mystérieuses qui les représentent avec d'autres
-personnes?
-
-Voilà le plébiscite passé, Dieu merci, mais la situation n'en est pas
-beaucoup plus belle. M. Émile Ollivier est persuadé qu'il est le plus
-grand homme d'État de notre temps et qu'il peut tout faire. Il me
-rappelle Lamartine en 1848, qui se croyait aussi le maître de la
-situation. En attendant, les conspirations vont leur train et la société
-ouvrière internationale leur donne un caractère européen. Nos ouvriers
-heureusement n'ont pas encore appris des _Trade's-Unions_ à faire sauter
-avec de la poudre les maisons de leur patron; mais cela viendra sans
-doute. Ce qui est profondément triste, c'est l'appui que donnent
-quantité de gens soi-disant honnêtes aux démolisseurs de tous les pays.
-Croyez qu'il n'y a pas beaucoup de degrés entre ces libéraux en théorie
-et les assassins qui tuent au nom d'une idée libérale. Qu'est-ce que
-cette échauffourée de chemises rouges en Italie?
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Du Sommerard m'a dit qu'il vous avait trouvé
-bien, sauf que vous ne vouliez pas entrer dans un _running match_.
-
-
-
-
-CLXXXII
-
-
-Cannes, 29 mai 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je viens de recevoir votre lettre, et j'apprends avec bien du regret la
-mort de la comtesse Téléki. Je la connaissais peu, mais elle est de ces
-personnes dont on garde le souvenir. Qu'allait-elle faire à Damas!
-C'était déjà une grande imprudence, avec une santé comme la sienne, de
-s'aventurer en Égypte. Mais, en Syrie, où, avec toutes les chances de
-fièvre, se joint la certitude d'énormes fatigues, c'était vraiment
-insensé. Je vous plains de tout mon cœur d'avoir perdu une si excellente
-amie. Cela ne se remplace pas.
-
-Je pars demain pour Marseille, où je passerai la nuit. Le lendemain,
-dans l'après-midi, je compte partir pour Paris, où j'arriverai mercredi
-à huit heures et demie du matin. Au delà, je n'ai plus de projets, et,
-avec ma santé, il serait absurde d'en faire. L'impératrice m'a écrit
-qu'elle voulait que je lui tinsse compagnie à Saint-Cloud pour quelques
-jours; mais je ne sais si je serai en état présentable.
-
-La pauvre madame de Montebello est sinon morte, du moins dans un état
-désespéré.
-
-Le docteur Maure, qui se rappelle à votre souvenir, devait partir pour
-Paris avec moi; mais les élections pour le conseil général vont avoir
-lieu, et il canevassera ici jusqu'au milieu de juin.
-
-Bien que je sois payé pour ne pas croire aux médecins, je me laisse
-aller toujours à bien penser de ceux à qui je n'ai pas eu affaire. On
-m'a parlé de Chepmell comme d'un habile homme, et l'idée m'est venue de
-le consulter. Je crois que, si vous lui écriviez, il me donnerait un
-rendez-vous sans me faire attendre, et c'est un point capital. Vous lui
-direz que j'ai été pour quelque chose dans son installation médicale à
-Paris, et qu'il devrait me guérir pour ma peine.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je suis horriblement fatigué de mes paquets;
-mais je n'ai pas voulu tarder à vous dire toute la part que je prends à
-la perte de cette pauvre comtesse Téléki.
-
-
-
-
-CLXXXIII
-
-
-Paris, 7 juin 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Merci de vos photographies. Je conçois très bien qu'on se soit trompé.
-La plupart de ceux à qui je les ai montrées y ont été attrapés. Mais
-est-il vrai que ces messieurs appartiennent à un certain monde comme il
-faut? C'est, au reste, un vice très aristocratique, à ce qu'on dit.
-
-J'ai déjeuné dimanche avec l'empereur et l'impératrice, tous deux en
-bonne santé, l'empereur très engraissé et de très bonne humeur. Le
-prince impérial est un peu grandi et très embelli. Il a changé de
-costume et a pris l'uniforme d'infanterie de ligne, qui lui va très
-bien. L'impératrice a rapporté d'Égypte un grand singe, qui est devenu
-favori. Il monte sur le dos de l'empereur, lui tire les moustaches et
-mange dans son assiette. C'est le vrai portrait des singes qu'on voit
-sur les monuments égyptiens.
-
-Je suis toujours bien souffrant. Pour ne rien négliger, je veux essayer
-de Chepmell; ainsi veuillez lui écrire. S'il a la bonté de me donner son
-heure et son jour, j'irai chez lui; s'il préfère venir chez moi, je
-l'aimerais encore mieux. L'important serait de savoir quand il
-viendrait. Je ne sors guère; cependant je vais au Sénat, et, dans
-quelques jours, je me propose de reprendre les bains d'air comprimé. Je
-n'ai pas besoin de vous dire que, si j'étais prévenu, j'attendrais M.
-Chepmell à quelque heure que ce fût. Vous m'avez dit qu'on lui donne
-vingt francs, cela me semble peu pour une consultation. Ne vaudrait-il
-pas mieux lui donner quarante francs?
-
-La pauvre comtesse de Montebello est morte enfin ce matin, après avoir
-beaucoup et longtemps souffert.
-
-J'ai acheté, à la vente de Sainte-Beuve, les lettres d'Horace Walpole,
-qui m'amusent beaucoup. Je regrette qu'on n'ait pas inséré, en note, les
-passages, indiqués au crayon, qu'on nous a montrés, lors de notre visite
-à Strawberry hill. C'était beaucoup plus un Français qu'un Anglais, ce
-me semble; mais, de toute façon, un homme très aimable et exempt de tous
-les préjugés modernes. A quelle époque remonte le despotisme biblique
-dans la société anglaise?
-
-Le docteur Maure sera ici dans une huitaine de jours. Son élection au
-conseil général est assurée; mais il est bien aise _to make it sicker_,
-comme disait le grand ancêtre de l'impératrice.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; j'ai fait vos compliments avant-hier: on
-désirerait beaucoup que vous vinssiez passer quelque temps ici. J'ai
-répondu que vous étiez devenu fort paresseux. Au fait, comment vous
-trouvez-vous de l'électricité? Portez-vous le mieux possible, et buvez
-frais.
-
-
-
-
-CLXXXIV
-
-
-Paris, 7 juillet 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Notre belliqueuse nation a pris fort mal l'idée d'une guerre. Vous avez
-vu quelle panique il y a eu hier à la Bourse après la déclaration de M.
-de Gramont! Je ne comprends pas qu'il y ait possibilité de guerre, à
-moins que, pour quelque raison à moi inconnue, M. de Bismark ne la
-veuille absolument. Rien qu'en laissant le champ libre aux carlistes et
-aux alphonsistes, nous pouvons allumer la guerre civile en Espagne, et,
-avec un peu de bien joué, je crois qu'il serait possible de détacher les
-provinces basques du reste de la Péninsule et d'en faire un petit État
-indépendant sous notre protection. Ce qui me paraît probable, c'est que
-l'affaire avortera par l'intervention de toutes les puissances. Le rôle
-de notre opposition est bien vilain.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je suis si patraque, que je me sens tout
-fatigué de vous avoir écrit ce petit mot. Miss Lagden et mistress Ewer
-vous envoient tous leurs compliments. Vous ne sauriez croire toutes
-leurs bontés pour moi. Elles me veillent jour et nuit.
-
-
-
-
-CLXXXV
-
-
-Paris, 17 juillet 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je n'ai pas approuvé plus que vous le premier discours de M. de Gramont.
-La seule excuse était la mauvaise humeur que devait donner la répétition
-des mêmes mauvais procédés. Cette affaire d'Espagne venait après la
-non-exécution du traité de Prague, l'affaire de Roumanie, celle de
-Luxembourg et celle des chemins de fer suisses. Si j'avais été appelé au
-Conseil, je me serais borné à proposer une dépêche ainsi conçue: «Dans
-le cas où le prince de Hohenzollern serait élu roi, je laisserai entrer
-en Espagne, carlistes et alphonsistes, fusils, poudre et chevaux.»
-
-Ici, pour le moment, la guerre est très populaire. Il y a beaucoup
-d'enrôlements volontaires; les soldats partent avec joie et sont pleins
-de confiance. On prétend que nous avons pour l'armement la même
-supériorité que les Prussiens avaient en 1866. J'ai peur que les
-généraux ne soient pas des génies. Celui qui m'inspire le plus de
-confiance est Palikao, et je vois avec plaisir qu'on lui donne un
-commandement important.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; recommandez-moi à votre saint patron.
-
-
-
-
-CLXXXVI
-
-
-Paris, 25 juillet 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Tout le monde me dit que je vais mieux, mais je ne m'en aperçois guère.
-J'ai des nuits très mauvaises, je tousse toujours et les forces ne
-reviennent pas. Le temps exceptionnel que nous avons ne vient pas à bout
-de ma bronchite. Que deviendra-t-elle cet hiver? Je ne suppose pas que
-je pourrai en voir un second. Parmi les choses que je regrette le plus,
-c'est de partir sans vous dire adieu; je veux dire, sans avoir passé
-avec vous une bonne soirée à causer _de rebus omnibus et quibusdam
-aliis_.
-
-Nous avons ici un grand enthousiasme guerrier. Depuis huit jours, il y a
-eu près de cinq mille enrôlements volontaires. La garde mobile part avec
-beaucoup d'ardeur, et on voit des jeunes gens qui passaient leur vie sur
-le boulevard en gants jaunes, avec des lorettes, passer un sac sur le
-dos pour se rendre aux gares du Nord. Les carlistes mêmes vont à
-l'armée, où y envoient leurs enfants, et, _proh pudor! horresco
-referens!_ des zouaves pontificaux quittent Rome pour aller au bord du
-Rhin.
-
-Il paraît que dans l'Allemagne du Nord l'enthousiasme antifrançais est
-non moins vif. Dans le Sud ce n'est pas avec la même ardeur qu'on se
-prépare. Mohl, que vous connaissez, je crois,--c'est un de nos grands
-orientalistes, Wurtembergeois de naissance et Français d'adoption,--Mohl
-revient de Stuttgart, et sa conclusion est que tout cela avance la
-République de vingt ans en Allemagne; on peut ajouter: et en Europe.
-
-Si, comme je l'espère, nous avons l'avantage, ne croyez pas, comme
-quelques journaux le disent, que la liberté en souffrira. Elle en
-deviendra plus impérieuse et plus puissante. D'un autre côté, une
-défaite nous met en république d'un coup, c'est-à-dire dans le plus
-abominable et inextricable gâchis.
-
-Je ne sais si la paix quand même, que le cabinet anglais a pris pour
-premier principe, tournera à son avantage. L'Angleterre a perdu son
-prestige en Europe. Il y a quelques années, elle aurait pu empêcher la
-guerre. En s'unissant à la France, elle aurait pu diviser à jamais
-l'Amérique en deux États rivaux; elle aurait pu prévenir la scandaleuse
-invasion du Danemark, et, aujourd'hui, nous serions probablement
-tranquilles.
-
-Tenez ceci pour certain. Le secrétaire qui a porté la déclaration de
-guerre est allé prendre congé de M. de Bismark, avec lequel il avait eu
-de très bonnes relations. M. de Bismark lui a dit: «Ce sera pour moi le
-regret de toute ma vie de n'avoir pas été à Ems auprès du roi, lorsque
-M. Benedetti y est venu.»
-
-Les gens du métier disent que les hostilités ne commenceront pas avant
-une quinzaine de jours. Nos soldats sont pleins de confiance dans la
-supériorité de leurs armes. Ils ont tué un Badois en tirant de la rive
-gauche sur la droite, et ont vu les balles ennemies tomber dans le Rhin.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et tenez-moi au courant de vos
-faits et gestes.
-
-
-
-
-CLXXXVII
-
-
-Paris, 27 juillet 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Est-ce M. de Bismark ou quelque rédacteur du _Times_ qui a inventé le
-traité pour l'annexion de la Belgique? Comment M. Gladstone n'a-t-il pas
-dit qu'il ne savait de quoi il avait pu être question entre la France et
-la Prusse après Sadowa, mais que les diplomates des deux pays ne
-traitaient pas par écrit de la peau de l'ours, même ayant envie de la
-vendre? La chose est démentie ce matin au _Moniteur_.
-
-L'empereur part demain à six heures du matin pour l'armée. Toujours
-grand enthousiasme. Cent quinze mille enrôlements volontaires. Les
-militaires ont grande confiance; mais, moi, je meurs de peur.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je viens d'envoyer cinq cents francs pour les
-blessés, et je vais en donner mille pour tuer des Prussiens.
-
-
-
-
-CLXXXVIII
-
-
-Paris, 11 août 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Accusez-nous de folie, d'outrecuidance, de poltronnerie même, nous avons
-mérité tous les reproches, mais ne croyez pas à cette absurde histoire
-de la Belgique. Avez-vous lu la lettre du général Turr? Admettant qu'on
-eût voulu s'emparer de la Belgique, qui aurait pu s'y opposer avec la
-connivence de la Prusse?
-
-J'ai vu avant-hier l'impératrice. Elle est ferme comme un roc, bien
-qu'elle ne se dissimule pas toute l'horreur de sa situation. Je ne doute
-pas que l'empereur ne se fasse tuer; car il ne peut rentrer ici que
-vainqueur, et une victoire est impossible. Rien de prêt chez nous. Tout
-manque à la fois. Partout du désordre. Si nous avions des généraux et
-des ministres, rien ne serait perdu; car il y a certainement beaucoup
-d'enthousiasme et de patriotisme dans le pays. Mais, avec l'anarchie,
-les meilleurs éléments ne servent de rien. Paris est tranquille; mais,
-si on distribue des armes aux faubourgs comme le demande Jules Favre,
-c'est une nouvelle armée prussienne que nous avons sur les bras.
-
-Je suis de nouveau retombé pour être allé au Sénat hier et avant-hier;
-mais je ne crois pas que ce soit sérieux.
-
-Adieu, mon cher ami; j'ai le cœur trop gros pour en écrire plus long; ne
-montrez pas ma lettre, je vous en prie.
-
-
-
-
-CLXXXIX
-
-
-Paris, 16 août 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Le temps se passe pour nous dans une sorte d'agonie. On cherche à
-s'absorber, et les mêmes pensées désolantes vous poursuivent sans cesse.
-Les militaires pourtant paraissent conserver encore de l'espoir; mais le
-désordre est partout. Il y a en ce moment deux gouvernements qui sont
-loin de s'entr'aider. Le mouvement patriotique est grand, cela est
-incontestable, mais peu intelligent, j'en ai bien peur. Supposé que,
-dans les conditions très mauvaises où se trouve notre armée, nous
-eussions un grand succès; supposé même qu'on obligeât les Prussiens à
-repasser le Rhin, notre situation serait toujours très grave. Qu'il y
-ait une paix honorable ou honteuse, quel gouvernement pourra subsister
-en présence de cette immense insurrection nationale, à qui on a donné
-des armes et qu'on a exaltée au dernier point? Nous allons forcément à
-la république, et quelle république!
-
-Je ne sais rien de plus admirable que l'impératrice en ce moment. Elle
-ne se dissimule rien et cependant elle montre un calme héroïque, effort
-qu'elle paye chèrement, j'en suis sûr.
-
-Je ne doute pas que l'empereur ne cherche à se faire tuer. Il a emmené
-le prince impérial avec lui, sans doute parce qu'il pense que l'armée
-seule peut le protéger; mais l'armée elle-même conservera-t-elle son
-dévouement? Chaque jour, on apprend quelque nouvelle étourderie de la
-part de la dernière administration. Ici, point de vivres; là, point de
-munitions; illusion complète sur le nombre des troupes.
-
-Au milieu des tristes préoccupations qui nous obsèdent, je me reproche
-quelquefois de penser à moi-même. Je ne sais ce que deviendra mon
-naufrage particulier au milieu de tant d'autres. Le moment est mauvais;
-mais je n'aurai pas probablement longtemps à souffrir, car ma santé
-empire tous les jours.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi de vos nouvelles.
-
-
-
-
-CXC
-
-
-Paris, dimanche 21 août 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-_Finis Galliæ!_ Nous avons de braves soldats, mais pas un général. C'est
-la même manœuvre qu'en 1866.
-
-Je ne vois ici que le désordre et la bêtise. Les Chambres, qu'on va
-réunir, aideront puissamment aux Prussiens. Je pense que l'empereur veut
-se faire tuer. Je m'attends dans une semaine à entendre proclamer la
-République, et dans quinze jours à voir les Prussiens. Je vous assure
-que j'envie ceux qui viennent de se faire tuer aux bords du Rhin.
-
-Adieu, mon cher ami. Je voudrais que vous me dissiez ce que l'on pense
-en Angleterre, si nos malheurs excitent de la joie ou de la pitié. Je
-n'ai pas la force d'écrire.
-
-
-
-
-CXCI
-
-
-Paris, 22 août soir, 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai vu notre hôtesse de Biarritz. Elle est admirable et me fait l'effet
-d'une sainte.
-
-Le pauvre M. Tripet, que vous avez vu à Cannes, a un fils dans un
-régiment qui a souffert beaucoup dans la bataille du 16; il n'en a
-aucune nouvelle.
-
-J'apprends tous les jours la mort ou la blessure d'un de mes amis. Un
-jeune sous-lieutenant, fils d'un de mes camarades, a reçu une balle dans
-son casque, une autre dans la cuirasse, une troisième sur la bossette du
-poitrail de son cheval. Homme et cheval se portent à merveille. On dit
-que jamais on n'a vu batailles si meurtrières.
-
-Je suis toujours bien souffrant, et je ne parierais pas pour moi, si
-j'avais à vous disputer le prix de la course.
-
-Adieu, mon cher ami. Tâchez donc que Delane[20] ne fasse pas contre nous
-des articles si haineux.
-
- [20] Directeur du _Times_.
-
-
-
-
-CXCII
-
-
-Paris, 24 août 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Je suis toujours très souffrant et l'anxiété où nous vivons depuis un
-mois n'est pas faite pour me remettre. Cette guerre est épouvantable. On
-nous donne des détails affreux sur les derniers engagements. Ces
-affaires, toutes très sanglantes, ont un peu ranimé nos espérances. On
-s'accoutume à l'idée de voir l'ennemi sous Paris, et les militaires
-n'hésitent pas à dire que, si on les attire là, les chances sont en
-notre faveur. Ils ont déjà un grand nombre de malades et leurs
-meilleures troupes ont fait des pertes énormes.
-
-Quoi qu'il arrive, ce pays-ci est bien malade, et, comme le dit notre
-amie de Biarritz, l'armée que M. de Bismark a dans Paris est la plus
-redoutable de toutes.
-
-Il n'y a rien de si triste que d'être malade dans un temps comme
-celui-ci. La conscience de son inutilité ajoute à tous les tourments
-qu'on éprouve.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Point de nouvelles du fils de M. Tripet. Cette
-pauvre famille est au désespoir.
-
-
-
-
-CXCIII
-
-
-Paris, 25 août 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-J'ai été bien touché des offres généreuses que vous me faites. Je sais
-quel bon ami vous êtes, et que vous êtes toujours _true to your word_.
-Je voudrais bien vous serrer la main avant de mourir, mais cela est peu
-probable avec ma déplorable santé.
-
-Vous accusez fort à tort nos bulletins de mensonge. _Nous n'avons pas de
-bulletins du tout._ C'est un système nouveau que je ne comprends pas
-plus que l'ancien. A en juger par les bulletins prussiens, il y a
-beaucoup à rabattre de leurs victoires, et, lorsqu'ils disent qu'ils ont
-enlevé les positions occupées par le maréchal Bazaine, ils ajoutent
-naïvement qu'ils ont demandé une trêve pour enterrer leurs morts.
-Comment se fait-il que leurs morts fussent sur notre terrain? Ce qui
-paraît constant, c'est qu'il y a eu des deux côtés un carnage affreux.
-On s'attend à voir les Prussiens sous Paris, et on s'accoutume à cette
-idée. Si les rouges ne perdent tout, je crois que nous gagnerons la
-partie. Mais nos pauvres amis de Biarritz l'ont perdue.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Merci encore de tout ce que vous me dites de
-votre amitié pour moi. J'y compte, croyez-le bien, comme en l'occasion
-vous compteriez sur moi.
-
-
-
-
-CXCIV
-
-
-Paris, 26 août 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Toujours absence complète de nouvelles. C'est bien cruel pour ceux qui
-ont des amis à l'armée. Les pauvres Tripet ne savent rien de leur fils,
-si ce n'est que son régiment a été engagé et que le général qui
-commandait sa brigade a été tué. Le père et la mère sont comme des âmes
-en peine depuis lors.
-
-L'armement de Paris se poursuit avec beaucoup de rapidité. Jusqu'à
-présent, la population a grande confiance dans le général Trochu, malgré
-le mauvais style de ses proclamations. Il paraît que le maréchal Bazaine
-ne veut pas se battre avant d'être sous les murs de Paris.
-
-Un siège me paraît peu probable, car l'investissement exigerait plus de
-six cent mille hommes, qui pourraient être battus en détail par cent
-mille concentrés dans la place. Mais Dieu sait ce que la Chambre peut
-faire de sottises en présence de l'ennemi.
-
-Adieu, mon cher Panizzi. Je ne vous remercie pas, puisque vous ne voulez
-pas.
-
-
-
-
-CXCV
-
-
-Paris, 28 août 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-On s'attend à voir la fumée d'un camp ennemi du haut des tours de
-Notre-Dame avant le mois prochain, et, chose étrange, il n'y a pas trop
-d'inquiétude dans le peuple parisien. Les militaires raisonnent à perte
-de vue sur le siège de Paris. Selon les uns, il faudrait huit cent mille
-hommes pour l'investir, et on ne croit pas qu'ils puissent en amener
-plus de trois cent mille qui ne pourront s'éparpiller. Il faut au moins
-quinze jours pour prendre un des forts, et il leur est difficile
-d'amener un équipage de siège. Nous avons force canons et huit mille
-marins d'élite pour les servir. Les soldats ne manquent pas, sans parler
-de la garde nationale, qui paraît fort animée. Enfin, nous avons encore
-plus de deux cent cinquante mille hommes tenant la campagne et se
-renforçant tous les jours. Je croirais presque toutes les chances de
-notre côté, si nous étions unis, si nous n'avions pas dans nos murs la
-quatrième armée prussienne, dont je vous parlais d'après une dame de nos
-amies, il y a quelques jours.
-
-Sans doute je ne peux être utile à rien ici; mais d'abord je ne suis pas
-en état de voyager, et il y a, en outre, une sorte de décence qui
-m'obligerait seule à rester. Je resterai donc et j'attendrai la fin,
-quelle qu'elle puisse être. Il est probable que, le mois prochain, la
-question sera décidée. Ou bien, _finis Galliæ_, ou bien l'ennemi sera
-rejeté sur le Rhin, et alors nous avons une paix glorieuse. Mais, de
-toute façon, nous ne sommes qu'au prologue d'une tragédie qui va
-commencer.
-
-Quel gouvernement peut subsister en France avec le suffrage universel,
-compliqué par l'armement d'une partie de la population? Le moyen de
-changer cela? Vous représentez-vous la mauvaise humeur du pays après
-tant de sang versé et tant d'argent dépensé? Rien ne me paraît possible,
-en vérité.
-
-Je ne me représente pas davantage ce que peut devenir _notre amie_. Je
-crois peu probable qu'elle aille en Angleterre, et, si j'avais un
-conseil à lui donner sur un sujet si délicat, je ne le lui proposerais
-pas. J'aimerais mieux le Farwest, je crois, ou quelque endroit ignoré de
-l'Adriatique. Enfin, qui vivra verra. Je ne suis pas trop curieux de
-voir la fin, mais je ne pense pas la voir.
-
-Adieu, mon cher ami. Portez-vous bien; dites-moi où vous écrire.
-
-
-
-
-CXCVI
-
-
-Paris, dimanche 4 septembre 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Un mot à la hâte. Je n'ai pas la force de vous en écrire davantage. Tout
-ce que l'imagination la plus lugubre pouvait inventer de plus noir est
-dépassé par l'événement. C'est un effondrement général. Une armée
-française qui capitule; un empereur qui se laisse prendre. Tout tombe à
-la fois.
-
-Je vous écris du Sénat. Je vais essayer d'aller aux Tuileries. On me dit
-que le prince impérial est en Belgique chez le prince de Chimay. Le
-maréchal Mac Mahon est mort de sa blessure. C'est un dernier bonheur.
-
-En ce moment-ci, le Corps législatif est envahi et ne peut plus
-délibérer. La garde nationale, qu'on vient d'armer, prétend gouverner.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; vous savez tout ce que je souffre.
-
-
-
-
-CXCVII
-
-
-Cannes, 13 septembre 1870.
-
-Mon cher Panizzi,
-
-Vous êtes la personne à qui je m'adresserais en cas de nécessité avec le
-plus de confiance et le moins de confusion. Mais nous n'en sommes pas
-encore là. Vous me gardez quelque chose à votre banque. J'ai encore des
-actions au chemin du Nord, qui m'assurent quatre ou cinq mille francs
-par an; enfin j'ai, en rentes françaises, un revenu d'environ seize à
-dix-huit mille francs. Que restera-t-il de ces rentes? Quelque chose, je
-crois, assez pour enterrer leur propriétaire, qui est bien malade et sur
-ses fins.
-
-Adieu, mon cher Panizzi; je vous suis bien reconnaissant. Je vais vivre
-ici en philosophe au soleil. Si je pouvais m'endormir comme Épiménide!
-
-On assure que _notre amie_ est près de chez vous, à Hamilton palace.
-S'il en est ainsi, vous devriez lui écrire et l'amener à Invergarry, où
-elle se plairait beaucoup, je crois.
-
-Adieu encore. Je souffre trop pour continuer ce sujet.
-
-
-FIN DES LETTRES
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-
-Quelques heures après la mort de Mérimée, miss Lagden, l'une de ces deux
-fidèles amies qui l'avaient soigné avec un admirable dévouement,
-écrivait à M. Panizzi la lettre suivante:
-
-
-Cannes, 24 septembre 1870.
-
-Cher Monsieur,
-
-Vous aimiez bien mon cher Prosper, et il vous aimait. Je sais que vous
-serez peiné d'apprendre qu'il n'est plus. Il mourut la nuit dernière
-sans lutte aucune. Tout ce que l'affection dévouée et les soins ont pu
-faire a été fait pour lui. Ce sont certainement ces horribles événements
-politiques qui ont abrégé ses jours. Je n'ai pas besoin de vous dire
-combien je suis malheureuse. Nous sommes à Cannes sans un ami; car le
-docteur Maure est à Grasse, et aucune de nos connaissances n'est encore
-venue. Le cher Prosper s'étonnait souvent et regrettait que vous ne lui
-ayez pas écrit depuis son départ de Paris. Je présume que les lettres se
-sont égarées; mais j'espère que vous recevrez ces quelques lignes.
-
-J. LAGDEN.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
-1864
- Pages
- I. Cannes 17 janvier 1
- II. -- 28 -- 4
- III. -- 4 février 6
- IV. -- 13 -- 9
- V. -- 29 -- 11
- VI. Paris 19 mars 12
- VII. -- 24 -- 15
- VIII. -- 1er avril 17
- IX. -- 13 -- 19
- X. -- 20 -- 21
- XI. -- 24 -- 24
- XII. -- 1er mai 25
- XIII. -- 16 -- 27
- XIV. -- 27 -- 29
- XV. -- 3 juin 31
- XVI. -- 7 -- 33
- XVII. Fontainebleau 13 -- 36
- XVIII. -- 22 -- 37
- XIX. Paris 27 -- 39
- XX. -- 5 août 40
- XXI. -- 10 -- 43
- XXII. -- 22 -- 44
- XXIII. -- 5 septembre 47
- XXIV. -- 20 -- 50
- XXV. -- 22 -- 51
- XXVI. -- 2 octobre 53
- XXVII. Madrid 11 -- 56
- XXVIII. -- 24 -- 59
- XXIX. -- 12 novembre 62
- XXX. Cannes 27 -- 65
- XXXI. -- 5 décembre 68
- XXXII. -- 24 -- 70
-
-1865
-
- XXXIII. Cannes 12 janvier 73
- XXXIV. -- 27 -- 76
- XXXV. -- 15 février 79
- XXXVI. Paris 14 mars 82
- XXXVII. Cannes 26 -- 85
- XXXVIII. -- 13 avril 87
- XXXIX. -- 22 -- 91
- XL. Paris 4 mai 95
- XLI. -- 12 -- 98
- XLII. -- 19 -- 101
- XLIII. -- 23 -- 102
- XLIV. -- 2 juin 105
- XLV. -- 5 -- 108
- XLVI. -- 7 -- 109
- XLVII. -- 14 -- 111
- XLVIII. -- 23 -- 111
- XLIX. -- 26 -- 114
- L. -- 3 juillet 118
- LI. -- 9 -- 120
- LII. -- 16 -- 123
- LIII. -- 3 septembre 124
- LIV. -- 6 -- 129
- LV. -- 10 -- 132
- LVI. -- 12 -- 134
- LVII. Biarritz 21 -- 137
- LVIII. -- 3 octobre 140
- LIX. Paris 13 -- 141
- LX. -- 17 -- 143
- LXI. -- 24 -- 147
- LXII. -- 2 novembre 150
- LXIII. Compiègne 16 -- 152
- LXIV. Paris 22 -- 155
- LXV. Cannes 2 décembre 157
- LXVI. -- 18 -- 159
- LXVII. -- 27 -- 161
-
-1866
-
- LXVIII. Cannes 7 janvier 164
- LXIX. -- 24 -- 165
- LXX. -- 2 février 168
- LXXI. -- 13 -- 171
- LXXII. -- 22 -- 174
- LXXIII. -- 2 mars 176
- LXXIV. -- 16 -- 178
- LXXV. -- 2 avril 181
- LXXVI. Paris 15 -- 184
- LXXVII. -- 26 -- 186
- LXXVIII. -- 4 mai 189
- LXXIX. -- 9 -- 191
- LXXX. -- 13 -- 193
- LXXXI. -- 23 -- 196
- LXXXII. -- 31 -- 199
- LXXXIII. -- 6 juin 201
- LXXXIV. -- 8 -- 204
- LXXXV. -- 10 -- 205
- LXXXVI. -- 25 -- 207
- LXXXVII. -- 28 -- 209
- LXXXVIII. -- 2 juillet 211
- LXXXIX. -- 5 -- 214
- XC. -- 7 -- 216
- XCI. -- 11 -- 219
- XCII. -- 15 -- 221
- XCIII. Saint-Cloud 12 août 224
- XCIV. -- 19 -- 227
- XCV. Paris 28 -- 229
- XCVI. Biarritz 8 septembre 232
- XCVII. -- 14 -- 234
- XCVIII. -- 21 -- 235
- XCIX. -- 3 octobre 238
- C. -- 17 -- 241
- CI. Paris 25 -- 244
- CII. -- 28 -- 245
- CIII. -- 30 -- 247
- CIV. -- 2 novembre 249
- CV. -- 7 -- 252
- CVI. Cannes 18 -- 254
- CVII. -- 29 -- 257
- CVIII. -- 7 décembre 260
- CIX. -- 21 -- 262
- CX. -- 27 -- 264
-
-1867
-
- CXI. Cannes 7 janvier 267
- CXII. -- 20 -- 269
- CXIII. -- 21 -- 273
- CXIV. -- 10 mars 274
- CXV. -- 28 -- 277
- CXVI. Paris 4 avril 279
- CXVII. -- 16 -- 281
- CXVIII. -- 27 -- 284
- CXIX. -- 6 mai 286
- CXX. -- 17 -- 289
- CXXI. -- 24 -- 291
- CXXII. -- 26 juin 292
- CXXIII. -- 30 -- 293
- CXXIV. -- 5 juillet 295
- CXXV. -- 11 -- 296
- CXXVI. -- 19 -- 298
- CXXVII. -- 26 -- 299
- CXXVIII. -- 7 août 301
- CXXIX. -- 21 -- 303
- CXXX. -- 2 septembre 305
- CXXXI. -- 13 -- 308
- CXXXII. -- 27 -- 311
- CXXXIII. -- 9 octobre 313
- CXXXIV. -- 15 -- 315
- CXXXV. -- 25 -- 317
- CXXXVI. Cannes 28 novembre 319
- CXXXVII. -- 16 décembre 321
-
-1868
-
- CXXXVIII. Cannes 8 mars 324
- CXXXIX. -- 19 -- 325
- CXL. -- 4 avril 327
- CXLI. Montpellier 25 -- 330
- CXLII. Paris 28 mai 332
- CXLIII. -- 11 juin 336
- CXLIV. -- 16 -- 337
- CXLV. -- 18 juillet 340
- CXLVI. Fontainebleau 24 -- 342
- CXLVII. -- 2 août 343
- CXLVIII. -- 11 -- 345
- CXLIX. Paris 20 -- 348
- CL. -- 1er septembre 349
-
-1869
-
- CLI. Cannes 22 janvier 352
- CLII. -- 15 mars 353
- CLIII. -- 23 -- 354
- CLIV. -- 6 avril 355
- CLV. -- 22 -- 357
- CLVI. Paris 7 mai 359
- CLVII. -- 22 -- 361
- CLVIII. -- 9 juin 363
- CLIX. -- 20 -- 365
- CLX. Saint-Cloud 11 juillet 367
- CLXI. -- 26 -- 370
- CLXII. Paris 16 août 373
- CLXIII. -- 26 -- 376
- CLXIV. -- 7 septembre 378
- CLXV. -- 15 -- 380
- CLXVI. -- 2 octobre 383
- CLXVII. -- 9 -- 385
- CLXVIII. Cannes 28 -- 387
- CLXIX. -- 7 novembre 390
- CLXX. -- 4 décembre 391
- CLXXI. -- 26 -- 393
-
-1870
-
- CLXXII. Cannes 6 janvier 396
- CLXXIII. -- 16 -- 398
- CLXXIV. -- 3 février 401
- CLXXV. -- 27 -- 404
- CLXXVI. -- 5 mars 406
- CLXXVII. -- 20 -- 408
- CLXXVIII. -- 30 -- 411
- CLXXIX. -- 20 avril 413
- CLXXX. -- 4 mai 415
- CLXXXI. -- 21 -- 416
- CLXXXII. -- 29 -- 418
- CLXXXIII. Paris 7 juin 420
- CLXXXIV. -- 7 juillet 423
- CLXXXV. -- 17 -- 424
- CLXXXVI. -- 25 -- 425
- CLXXXVII. -- 27 -- 428
- CLXXXVIII. -- 11 août 429
- CLXXXIX. -- 16 -- 431
- CXC. -- 21 -- 433
- CXCI. -- 22 -- 434
- CXCII. -- 24 -- 435
- CXCIII. -- 25 -- 436
- CXCIV. -- 26 -- 437
- CXCV. -- 28 -- 438
- CXCVI. -- 4 septembre 441
- CXCVII. Cannes 13 -- 442
- Appendice 444
-
-
-FIN DE LA TABLE
-
-
-615-81.--CORBEIL. Typ. et stér. J. CRÉTÉ.
-
-
-
-
-Note du transcripteur
-
-
-On n'a effectué aucune correction dans les passages en grec, qui sont
-transcrits conformément à l'original.
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À M. PANIZZI, TOME II ***
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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- Chief Executive and Director
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- The Project Gutenberg eBook of Lettres à M. Panizzi, by Prosper Mérimée.
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Lettres à M. Panizzi, tome II, by Louis Fagan</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Lettres à M. Panizzi, tome II</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Prosper Mérimée</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Editor: Louis Fagan</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: December 30, 2020 [eBook #64168]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Adrian Mastronardi and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries and the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À M. PANIZZI, TOME II ***</div>
-<p class="c">PROSPER MÉRIMÉE</p>
-
-<h1>LETTRES<br />
-A<br />
-M. PANIZZI</h1>
-
-<p class="c">1850-1870</p>
-
-<p class="c">PUBLIÉES PAR<br />
-M. LOUIS FAGAN<br />
-DU CABINET DES ESTAMPES AU <span lang="en" xml:lang="en">BRITISH MUSEUM</span></p>
-
-<p class="c">TOME SECOND</p>
-
-
-<p class="c gap">PARIS<br />
-CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br />
-ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES<br />
-3, <span class="small">RUE AUBER</span>, 3</p>
-
-<p class="c">1881<br />
-Droits de traduction et de reproduction réservés.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</p>
-
-<p class="c">OUVRAGES DE PROSPER MÉRIMÉE</p>
-
-<p class="c">Format grand in-18</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Carmen</span>, Arsène Guillot, L'abbé Aubain, etc., etc.</td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Cosaques d'autrefois.</span></td>
-<td class="bot w3">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Dernières Nouvelles.</span></td>
-<td class="bot w3">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Deux Héritages.</span></td>
-<td class="bot w3">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Épisode de l'Histoire de Russie.</span></td>
-<td class="bot w3">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Études sur les Arts au moyen âge.</span></td>
-<td class="bot w3">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Études sur l'Histoire romaine.</span></td>
-<td class="bot w3">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Lettres à une Inconnue.</span> Avec une étude par H. Taine.</td>
-<td class="bot w3">2 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Lettres à une autre Inconnue.</span></td>
-<td class="bot w3">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Mélanges historiques et littéraires.</span></td>
-<td class="bot w3">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Portraits historiques et littéraires.</span></td>
-<td class="bot w3">1 &mdash;</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">615.81. &mdash; <span class="sc">Corbeil</span>, Typ. et stér. <span class="sc">Crété</span>.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="figc top4em"><img src="images/illu.jpg" alt="" /></div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c">LETTRES<br />
-<span class="xsmall">A</span><br />
-<span class="large">M. PANIZZI</span></p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l1">I</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 17 Janvier 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je ne sais guère de nouvelles de Paris que par
-les journaux. Je suis fort triste de la tournure que
-prennent les affaires. D'un côté, les tentatives
-d'assassinat recommencent ; de l'autre, la discussion
-de l'adresse s'envenime de jour en jour.
-Thiers avait bien commencé. Sauf la fin de son
-premier discours, qui est ou un <i lang="la" xml:lang="la">lapsus linguæ</i>, ou
-plutôt, je le crains, une complaisance à ses amis
-de l'opposition, il était parfaitement dans son
-<span class="pagenum" id="pg2">-2-</span> rôle. Son second discours, qui dément toute sa
-carrière politique, montre qu'il est à la remorque
-de ses nouveaux amis. L'âpreté de langage de
-Favre et ses insolences irritent la majorité au
-dernier point et la poussent à des vivacités qui, à
-l'égard d'une faible minorité, sont fâcheuses, mais
-à peu près inévitables. Que faire avec des gens
-qui sont déterminés à abuser de toutes les libertés
-qu'on leur donne? D'un autre côté, comment refuser
-de parti pris des concessions qui sont justes
-en principe et presque promises par l'empereur?
-De tous les côtés, il y a danger.</p>
-
-<p>L'opposition rouge gouverne et est maintenant
-disciplinée. Elle veut avant tout glorifier la défunte
-République. Thiers voulait qu'elle portât à Paris
-M. Dufaure et Odilon Barrot. Ce sont des noms illustres,
-mais ce ne sont pas des ennemis tout à
-fait irréconciliables. L'opposition veut Carnot, qui,
-sous la République, a fait les circulaires détestables
-que vous savez, et Garnier-Pagès, une des
-plus grosses bêtes de la même époque. On avait un
-instant voulu avoir Renan ; mais ses opinions au
-sujet de Jésus-Christ ont effrayé, car il y a des
-républicains catholiques, de même qu'il y a bon
-<span class="pagenum" id="pg3">-3-</span> nombre de prêtres républicains. Tous les fous ont
-quelque affinité les uns avec les autres.</p>
-
-<p>Voilà l'affaire du Danemark qui paraît entrer
-dans une phase nouvelle. L'Autriche et la Prusse
-prétendent l'arranger à elles deux, à leur manière.
-Les petits États de l'Allemagne ne pourront probablement
-pas l'empêcher, mais ils s'en vengeront
-en excitant l'esprit révolutionnaire, qui a des éléments
-assez nombreux et inflammables surtout en
-Prusse. Au milieu de toutes ces agitations, la question
-polonaise a perdu presque toute son importance
-et sa popularité. L'opposition a renoncé à
-en faire son cheval de bataille. L'insurrection est,
-d'ailleurs, presque partout comprimée.</p>
-
-<p>Je n'entends plus parler de l'affaire qui a eu
-lieu à Tivoli entre des soldats du pape et des nôtres.
-Ces soldats du pape étaient des Belges et des
-Français. Le général de Montebello est aussi mal
-avec monseigneur de Mérode que l'était son prédécesseur,
-mais il est beaucoup moins endurant,
-et, de plus, il est mieux soutenu.</p>
-
-<p>Il paraît certain que les quatre individus qui ont
-été arrêtés avec des bombes et des poignards
-empoisonnés attendaient un chef de Londres. On
-<span class="pagenum" id="pg4">-4-</span> les surveillait pour arrêter ce chef avec eux, mais
-l'empereur a voulu absolument aller patiner au
-bois de Boulogne. Comme il va toujours là sans
-garde, le préfet de police n'a pas osé laisser cette
-occasion aux gens qu'il observait. Je vois que
-Mazzini se défend d'avoir conseillé. Tout mauvais
-cas est reniable. S'il n'a conseillé, il a du moins
-inspiré.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; donnez-moi donc de
-vos nouvelles.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l2">II</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 28 janvier 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Votre désespoir m'a fait rire. Quel diable de
-rapport peut-il y avoir entre ces quatre coquins
-et vous? Et quel imbécile vous rendra responsable
-de ce qu'entre vingt-quatre millions d'hommes il
-se trouve quelques scélérats ou quelques fous?
-J'ai vu la dénégation de Mazzini. Il se peut qu'il
-ne soit pour rien dans cette horrible affaire, mais
-il a cependant sa part de responsabilité, et ces
-<span class="pagenum" id="pg5">-5-</span> quatre bandits sont ses élèves <i>plus</i> ou <i>moins</i>
-immédiats. Vous avez vu, au reste, que nos rouges
-les désavouent très hautement. Je n'affirmerais
-pas que ce soit avec une parfaite sincérité. Ce qui
-paraît certain, c'est que les quatre arrêtés n'étaient
-que les instruments d'un chef qu'on attendait,
-et qui aurait été pris, selon toute apparence,
-si l'empereur avait consenti pendant quelques jours
-à ne pas aller au bois de Boulogne. C'eût été courir
-trop de risques que de laisser libres les soldats,
-qui pouvaient fort bien agir sans leur capitaine,
-et on les a très judicieusement mis à l'ombre.</p>
-
-<p>Est-il vrai, comme je serais tenté de le croire
-par le ton des journaux anglais, que John Bull se
-fâche pour tout de bon de l'ingérence des Allemands
-dans la question du Holstein? que le ministère
-est menacé de renversement et que les
-<span lang="en" xml:lang="en">tories</span> vont rentrer aux affaires?</p>
-
-<p>Je n'ai jamais pu comprendre le premier mot
-de la question des duchés, et je crois qu'il y a peu
-de personnes qui en savent quelque chose. J'espère
-que nous serons plus avisés qu'au Mexique et
-que nous ne nous en mêlerons pas. Je serais bien
-fâché que nous nous fissions prendre à l'appât des
-<span class="pagenum" id="pg6">-6-</span> provinces rhénanes. Nous n'en avons pas besoin,
-et elles ne veulent pas de nous. Ce serait, d'ailleurs,
-j'en suis convaincu, le seul moyen de résoudre
-ce grand problème : «&nbsp;Faire que les Allemands
-s'entendent entre eux.&nbsp;»</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. On a destitué, à ce que
-je vois, l'évêque Colenso ; mais partout les dévots
-sont les mêmes imbéciles.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l3">III</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 4 février 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Il n'y a pas de calissons à Cannes ; mais, la
-poste n'étant pas faite pour les chiens, je viens
-d'écrire à Aix pour en avoir. Je pense que la
-caisse partira après-demain au plus tard.</p>
-
-<p>Vous aurez vu le succès de l'emprunt de
-M. Fould. On lui a donné seize fois plus d'argent
-qu'il n'en demandait. On prétend que cet empressement
-à souscrire est effrayant, parce que cela
-peut et doit donner le goût d'employer tant d'argent
-à quelque entreprise chanceuse.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg7">-7-</span> Cependant, jusqu'à présent, rien ne donne lieu
-de présumer que nous nous mêlions de cette
-diable d'affaire du Sleswig-Holstein. On croit, au
-contraire, qu'en vertu du respect que nous professons
-pour les nationalités, nous nous abstiendrons.
-En effet, si nous venions au secours des
-Danois, qui m'intéressent autant que vous, nous
-ne manquerions pas de réconcilier à l'instant tous
-les Allemands les uns avec les autres et de ramener
-les beaux jours de 1814 et 1815.</p>
-
-<p>La difficulté est grande pour lord Russell. Je ne
-sais pas trop comment il pourra se tirer de cette
-mauvaise affaire avec <i>élégance</i>, comme disait Archambauld
-de Talleyrand, à propos de la guerre
-d'Espagne de 1809. Lord Russell a pris les Allemands
-pour plus bêtes et plus lourds qu'ils ne le
-sont. Il s'est fait battre par M. de Beust dans des
-notes diplomatiques, et je crois qu'il n'a aucune
-envie d'en venir à l'<i lang="la" xml:lang="la">ultima ratio</i>.</p>
-
-<p>Je serais enchanté, pour ma part, que les Danois
-battissent rudement les alliés ; malheureusement
-le bon Dieu a la mauvaise habitude d'être toujours
-du côté des gros bataillons. Il me paraît impossible
-que la guerre, s'il y a guerre, ne soit très
-<span class="pagenum" id="pg8">-8-</span> promptement terminée. Les Allemands, une fois
-maîtres du Sleswig, s'arrêteront et on ne se battra
-plus qu'à coups de protocoles.</p>
-
-<p>Si, par hasard, l'Angleterre réussissait à faire
-une coalition contre l'Allemagne avec la Russie et
-la France, l'affaire prendrait des proportions telles,
-qu'il faudrait avoir le diable au corps pour l'entamer.
-Ce serait un remaniement complet de la
-carte de l'Europe. D'un autre côté, quels seraient
-les gagnants à la guerre? les Russes et nous, car
-nous avons des rognures allemandes à prendre de
-notre côté du Rhin, et la Russie a aussi ses prétentions
-sur des provinces slaves. Comme l'Angleterre,
-avec beaucoup de raison, ne fait pas la
-guerre, comme nous, pour des idées, qu'elle ne
-peut la faire seule sur le continent, je suis porté
-à croire qu'elle se bornera à protester ; mais
-comment le Parlement prendra-t-il la prépotence
-et les menaces de lord Russell, qui n'aboutissent
-qu'à la compromettre et à faire rire les Allemands
-(<i lang="la" xml:lang="la">naturæ dedecus</i>) à ses dépens? Lord Palmerston
-aura bon besoin de sa santé, que vous dites si
-bonne, pour résister aux attaques de l'opposition.</p>
-
-<p>Thiers, en allant à Londres, s'il y va, ne peut
-<span class="pagenum" id="pg9">-9-</span> avoir qu'un but, c'est de faire sa paix avec les
-princes d'Orléans. A mon avis, c'est une faute qui
-couronne toutes les autres.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous préviendrai du
-départ des calissons. Portez-vous bien et ne vous
-exterminez pas à travailler.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l4">IV</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 13 février 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Vos sentiments danois ont dû souffrir beaucoup
-de la prise du Danewirke. J'en suis très fâché pour
-ma part, et j'espérais que la chose ne se ferait pas
-si vite. C'est toujours très pénible de voir l'oppression
-du faible par le fort, et il est impossible de
-ne pas s'intéresser à un pauvre petit peuple
-assailli par ces deux brutes d'Allemands.</p>
-
-<p>Il me semble que l'Angleterre, ou plutôt que lord
-Russell, a résolu le problème de se faire jeter la
-pierre par tout le monde. Ce n'est pas que je
-trouve qu'elle ait tort de ne pas se mêler d'une
-querelle qui ne l'intéresse que médiocrement, mais
-<span class="pagenum" id="pg10">-10-</span> il ne faut pas injurier les gens avec qui on ne veut
-pas se battre. C'est ce qu'a fait lord Russell. Il y
-gagne de se faire répondre des énigmes fort insolentes
-par M. de Bismark et, <i lang="la" xml:lang="la">proh pudor</i>, de se
-faire donner des démentis par le ministre de Saxe.
-Ajoutez à cela que les Danois accusent l'Angleterre
-de les avoir trompés. Je me trompe fort ou
-bientôt un jour viendra où l'Angleterre sera obligée
-de faire des efforts considérables pour revendiquer
-son rang de puissance de premier ordre que
-lord Russell, par son mélange de faiblesse et d'insolence,
-lui a fait perdre.</p>
-
-<p>Je n'entends plus parler du voyage de Thiers
-en Angleterre. Ce serait la plus grande sottise
-qu'il pût faire en ce moment que d'aller ou de
-paraître aller se raccommoder avec Claremont.</p>
-
-<p>Il me semble que les choses ne vont pas mal
-en Italie, et les rouges ont reçu un échec dans les
-dernières élections qui doit leur prouver qu'on
-ne veut plus d'eux.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et observez
-fidèlement le carême.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg11">-11-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l5">V</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 29 février 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Le ministère prussien est vraiment farceur, et
-on n'a jamais passé des notes diplomatiques dans
-un style pareil. Il me paraît évident que vos amis
-les Danois sont abandonnés de l'univers entier.
-Ils se défendront honorablement et tueront pas
-mal de Prussiens avant de lâcher le Sleswig, mais
-ils le lâcheront.</p>
-
-<p>Il me semble que lord Russell a fait toutes les
-maladresses possibles dans cette affaire ; mais il
-n'y avait qu'un moyen de s'en tirer, et ce moyen
-était trop dangereux : c'était la guerre. On prétend,
-au reste, qu'il y a dans ce moment une recrudescence
-d'amitié entre le cabinet anglais et le
-nôtre, pour une intervention énergique. Je n'y
-crois pas. Nous avons trop d'embarras chez nous
-en ce moment pour en accepter d'autres, et ce
-qui me revient de Paris me donne lieu de croire
-que l'empereur n'a aucune disposition à s'y engager.
-<span class="pagenum" id="pg12">-12-</span> Je trouve que les ministres anglais ont
-été bien faibles, et, si j'en crois quelques <span lang="en" xml:lang="en">tories</span>
-qui sont ici, ils courraient le risque de se trouver
-en minorité. Mais que feront leurs successeurs et
-que pourront-ils faire? Lord Russell a eu le tort
-de commencer sur un ton trop haut ; car, au fond,
-je ne crois pas qu'il soit de l'intérêt de l'Angleterre
-de faire la guerre pour que le Sleswig appartienne
-au Danemark. Le plus mauvais côté de
-l'affaire serait que la Prusse et l'Autriche se fussent
-sincèrement alliées et se fussent garanti
-leurs possessions non allemandes, le duché de Posen
-et la Vénétie.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
-soignez le moule du pourpoint.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l6">VI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 19 mars 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis arrivé avant-hier à Paris en assez médiocre
-état de conservation. J'ai trouvé votre lettre
-<span class="pagenum" id="pg13">-13-</span> et j'y réponds à mon premier moment de loisir.</p>
-
-<p>En mettant pied à terre, j'ai trouvé qu'une
-assez grosse bataille allait se livrer dans le Sénat
-entre le parti clérical et celui des philosophes.
-Le nouveau cardinal de Rouen, qui a été longtemps
-procureur, demandait protection pour notre
-sainte religion. Il a mis beaucoup d'art à troubler le
-peu de cervelle de messieurs les sénateurs, et à leur
-faire peur des deux grands monstres de ce temps-ci,
-le diable et les salons. Les vieux généraux
-sont particulièrement timides quand il s'agit du
-<i lang="en" xml:lang="en">green gentleman below</i> et des douairières chez
-lesquelles ils vont faire leur whist. L'ouvrage de
-Renan a tellement irrité les prêtres, qu'ils ne se
-tiendront tranquilles que lorsqu'ils auront fait
-brûler l'auteur. En attendant, ils lui ont fait gagner
-beaucoup d'argent, car il n'y a rien qui fasse
-autant lire un livre que la défense de l'autorité.
-Nous avons gagné la bataille aujourd'hui, mais ce
-n'a pas été sans peine.</p>
-
-<p>Ce matin, j'ai reçu la visite d'un des sommeliers
-de Sa Majesté, précisément celui que vous
-aviez gagné par je ne sais quels procédés, et qui
-<span class="pagenum" id="pg14">-14-</span> vous versait toujours deux verres de porto doré
-au lieu d'un. Il venait me dire qu'il n'avait pas
-voulu mettre en bouteille à Saint-Cloud le baril
-venu de Portugal, attendu que le droit d'octroi
-serait dans ce cas infiniment plus cher, mais
-qu'il m'enverrait le baril et son <i lang="la" xml:lang="la">alter ego</i>, pour
-le coller et le mettre en bouteilles.</p>
-
-<p>Je suis fâché de ce que vous me dites de la
-santé de lord Palmerston. J'ai un certain tendre
-pour lui. Il est si gracieux, qu'il plaît, même dans
-ses méchancetés, tandis que lord Russell a le
-talent de déplaire toujours. Demandez à toutes
-les chancelleries de l'Europe en quelle odeur
-il est.</p>
-
-<p>Il me semble que les Danois vont être égorgés
-et que, lorsqu'ils seront entièrement aplatis, on
-trouvera quelque moyen de leur venir en aide.
-Malheureusement, je ne les trouve pas aussi
-héroïques que je les voudrais. Un homme assez
-désintéressé dans la question dit qu'il n'y a que
-les Autrichiens qui se soient vraiment bien battus ;
-les Prussiens médiocrement et les Danois comme
-des conscrits.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère que le rhumatisme
-<span class="pagenum" id="pg15">-15-</span> dont vous vous plaigniez aura cédé aux
-premiers rayons de soleil.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l7">VII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 24 mars 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Le quinzième volume de la <i>Correspondance de
-Napoléon</i> est imprimé, mais il n'a pas encore paru.
-Vous savez, je crois, que je ne fais plus partie de
-la commission. On m'a fait demander <i lang="la" xml:lang="la">sub rosa</i>
-si je voudrais être de la seconde commission présidée
-par le prince. J'ai remercié. C'était déjà
-assez désagréable avec le maréchal ; ce doit être
-encore bien pis avec un prince ; en outre, il est
-probable que la besogne que fera cette seconde
-commission sera fort suspecte, et je ne me soucie
-pas d'en partager la responsabilité.</p>
-
-<p>On devient de plus en plus capucin au Sénat et
-partout. Vous ne sauriez croire les murmures qui
-ont accueilli M. Delangle lorsqu'il a osé dire que
-Renan n'avait pas parlé de Jésus-Christ d'une manière
-irrespectueuse.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg16">-16-</span> Ce soir, on disait que Düppel avait été pris et
-l'île d'Alsen aussi, et l'armée danoise détruite. J'en
-doute un peu, mais cela arrivera. M. de Metternich
-dit ici assez publiquement que l'Autriche ne
-s'est mêlée de l'affaire que parce qu'il fallait empêcher
-les petits princes de la confédération de se
-réunir et de faire quelque bêtise une fois qu'ils auraient
-eu une armée.</p>
-
-<p>Il me semble qu'il y a en Angleterre une assez
-forte irritation contre la partialité de la reine pour
-les Prussiens. Est-il vrai qu'un certain nombre de
-membres du Parlement se sont abstenus de voter
-l'autre jour dans l'affaire Stanfeld, pour ne pas
-mettre le cabinet en déconfiture?</p>
-
-<p>On raconte une jolie histoire du ministre de
-Prusse, qui s'est excusé de n'avoir pas bu à la
-santé du roi de Danemark en disant qu'il avait
-pris médecine ce jour-là.</p>
-
-<p>Hier, j'ai dîné chez la duchesse de Bassano et
-j'ai mangé des petits pois d'Alger. C'était fort
-mauvais.</p>
-
-<p>Je crains bien quelque nouvelle sottise de Garibaldi.
-On prétend qu'on lui prépare une ovation
-magnifique en Angleterre. Est-ce qu'il n'y a pas
-<span class="pagenum" id="pg17">-17-</span> quelque journal sensé qui fasse justice de ce cerveau
-brûlé?</p>
-
-<p>Je n'ose faire de projet pour ce printemps. Je
-suis en assez piètre état de santé et je ne sais
-trop comment je serai dans un mois ; mais, si je ne
-suis pas trop mal, j'irai vous voir lorsqu'il n'y
-aura plus trop de dîners.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; rappelez-moi au souvenir
-de nos amis.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l8">VIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 1<sup>er</sup> avril 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Il paraît que l'archiduc hésite au dernier moment.
-Les uns disent que l'archiduchesse en est
-la cause ; d'autres la rapportent à notre saint-père
-le pape, très mécontent, dit-on, du général
-Bazaine, qui n'est pas si facile que son prédécesseur
-le maréchal Forey, et qui, pour cette raison,
-a été excommunié par l'archevêque de Mexico,
-dont il n'a pas voulu suivre les avis.</p>
-
-<p>Vous aurez de la peine, je crois, à empêcher
-<span class="pagenum" id="pg18">-18-</span> Garibaldi de faire des sottises. Elles lui sont aussi
-naturelles qu'à un pommier de porter des pommes.
-Il me semble que sa visite ne doit pas être
-des plus agréables aux ministres en ce moment.</p>
-
-<p>Personne ne croit ici que les affaires du Danemark
-puissent s'arranger avant que M. de Bismark
-ait obtenu les succès militaires qu'il cherche
-et avec lesquels il espère jeter de la poudre
-aux yeux à la Chambre des députés. En attendant,
-on continue à se tuer dans le Jutland et
-autour de Düppel. Je n'ai jamais vu de guerre si
-bête et si vilaine, et on assure que ni d'un côté
-ni de l'autre l'héroïsme n'est bien considérable.</p>
-
-<p>Je n'ai pas entendu dire qu'il fût question ici
-d'un changement de ministres. Ce n'est pas qu'on
-ne pût très facilement trouver moyen d'en remplacer
-trois ou quatre, mais le maître n'aime pas
-les visages nouveaux. Il a tort, il faudrait en trouver
-par le temps qui court. Ce qu'il faut éviter
-par-dessus tout en France, c'est l'ennui, et il y a
-des gens bien ennuyeux dans le cabinet.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
-<span class="pagenum" id="pg19">-19-</span> ne dînez pas trop bien. Je suis condamné à un
-régime d'ermite, et je m'offense de voir les autres
-bien manger.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l9">IX</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 13 avril 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Comment expliquez-vous l'enthousiasme des
-Anglais pour Garibaldi? Est-ce, comme on le croit
-ici, pour faire compensation à l'affaire Stanfeld et
-montrer que, si on n'aime pas les assassins, on
-aime les tapageurs? On a mis dans les journaux
-français que Garibaldi n'avait rien eu de plus
-pressé que de voir Mazzini et de l'embrasser.
-Si le fait est faux, comme je le crois, il ne serait
-pas mal de le démentir, dans l'intérêt de la
-France, de l'Angleterre et de l'Italie. <i lang="la" xml:lang="la">Intelligenti
-pauca.</i></p>
-
-<p>On se perd en conjectures sur la visite de lord
-Clarendon. Par parenthèse, je dîne demain avec lui
-chez lord Cowley. On dit qu'il vient pour recimenter
-une nouvelle alliance intime. Cela me semble
-<span class="pagenum" id="pg20">-20-</span> fort douteux. Il me paraît probable que nous soutiendrons,
-dans la conférence de Londres, l'opinion
-des commissaires anglais, mais avec une
-certaine réserve. Vous savez que nous avons un
-pied dans la révolution, et que nous prenons toutes
-les affaires au point de vue théorique, tandis
-que vous ne considérez (et très sagement, je
-crois,) que le fait du moment au point de vue pratique
-et de votre intérêt personnel.</p>
-
-<p>La peur de la guerre paraît se dissiper un peu.
-La fin des lambineries de l'archiduc a produit un
-assez bon effet, mais nous sommes malades à l'intérieur.
-Vous savez ce que deviennent les Français
-quand ils ne sont pas gouvernés. Or, à l'intérieur,
-nous ne sommes pas gouvernés. Les préfets
-ne reçoivent pas de direction. Les uns se font
-capucins, parce qu'ils croient faire ainsi leur
-cour ; d'autres inclinent vers le libéralisme outré,
-parce qu'ils s'imaginent que l'avenir est là. La
-plupart font les morts pour demeurer bien avec
-tout le monde. En attendant, le socialisme fait
-des progrès et la bourgeoisie, qui ne se souvient
-plus de 1848, est de l'opposition et aide à scier
-la branche sur laquelle elle est assiégée. Tout cela
-<span class="pagenum" id="pg21">-21-</span> est fort triste et nous présage de mauvais jours.</p>
-
-<p>Il y a longtemps que, pour vous détourner d'une
-résolution trop juvénile, selon ma manière de
-voir, je vous disais qu'excepté en Angleterre,
-personne n'était sûr de conserver ce qu'il possède.</p>
-
-<p>Depuis quelque temps, je suis obsédé par l'idée
-de la misère dans ma vieillesse. Ce n'est pas que
-j'aie besoin de grand'chose ; mais encore faut-il
-pouvoir vivre. Demandez à M. Heath, ou à quelque
-savant homme en matière de finances, quel serait
-le moyen de placer de l'argent en viager d'une
-manière parfaitement sûre, et quel est l'intérêt que
-l'on donne à un jeune homme de soixante ans.
-Je ne vous dis pas pour qui, ne le dites pas non
-plus. Nous en reparlerons.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je suis toujours souffrant
-et oppressé.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l10">X</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 20 avril 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Mille remercîments du papier que vous m'avez
-envoyé, mais je suis trop bête pour comprendre
-<span class="pagenum" id="pg22">-22-</span> tout. C'est encore une chose dont nous aurons
-à reparler. Le jeune homme de soixante ans me
-charge de vous remercier <i lang="la" xml:lang="la">toto corde</i>, mais il espère
-qu'un monde meilleur le recevra avant la
-débâcle qu'il craint. En temps de famine, vous
-seriez un de ceux à qui il demanderait avec confiance
-un morceau de b&oelig;uf salé.</p>
-
-<p>Il me semble qu'il y a pour le moment beaucoup
-d'accord entre les gouvernements de France
-et d'Angleterre, ce dont je me réjouis. <i>Le Moniteur</i>
-a un entrefilet pour dire que notre cabinet
-n'a fait aucune observation au sujet de Garibaldi.
-C'est une bonne chose. Lord Clarendon a été très
-choyé ici et a généralement plu.</p>
-
-<p>Si vous avez contribué à faire reprendre à Garibaldi
-le chemin de Caprera, et à lui faire faire
-une visite à M. d'Azeglio, vous avez fait pour le
-mieux. Après l'aristocratie, il serait tombé entre
-les pattes de la démocratie, et, n'ayant plus personne
-pour le surveiller et le seriner, il aurait dit
-<i lang="it" xml:lang="it">delle grosse</i>. Il est fâcheux qu'il ait vu Mazzini
-et Stanfeld, dont l'affaire est plus mauvaise qu'on
-ne croit. Mais il y a, entre tous les gens de révolution,
-un trait d'union qui rapproche les coquins
-<span class="pagenum" id="pg23">-23-</span> des niais vertueux. Cela n'empêche pas que l'on
-n'ait vu ici avec grande surprise lord Palmerston
-donner à dîner à un homme qui avait cherché
-à allumer une guerre européenne, qui avait débauché
-des soldats et pris les armes contre son
-gouvernement. Garibaldi lui a rendu un mauvais
-service en le remerciant de la conduite de la
-marine anglaise lors de l'invasion de la Sicile. Je
-ne pense pas que ce soit un bon point pour lord
-Palmerston dans la diplomatie européenne. Mais
-vous êtes insulaire, et, malgré leur héroïsme, les
-Prussiens n'iront pas vous chercher querelle pour
-cela.</p>
-
-<p>J'espérais que les Danois tiendraient plus longtemps.
-La prise de Düppel va donner au roi de
-Prusse et à M. de Bismark une prépotence extraordinaire,
-et je crois qu'ils feront quelque sottise.
-L'empereur d'Autriche a été plus modeste. Il n'a
-pas voulu d'entrée triomphale pour des canons danois
-amenés à Vienne, et il les a fait mettre sans
-cérémonie dans un coin de ses écuries.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons ici un
-temps magnifique ; cependant je ne m'en porte
-guère mieux. On nous menace d'une session très
-<span class="pagenum" id="pg24">-24-</span> longue. Je crains qu'elle ne dure tout le mois
-prochain. Thiers et ses amis se préparent à foudroyer
-le budget de leur éloquence.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l11">XI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 24 avril 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je croyais que nous avions le privilège d'être
-plus fous que les autres peuples, mais cette année
-les Anglais ont l'avantage. Chasser M. Stanfeld,
-qui est ami de Mazzini, fêter Garibaldi, qui dit que
-Mazzini est son maître, <i lang="it" xml:lang="it">e sempre bene</i>. La visite
-du prince de Galles aurait probablement bien
-étonné M. Pitt et même M. Fox. Le discours de
-M. Gladstone au Parlement m'a paru une de ces
-comédies que l'on ne joue pas sur les grands
-théâtres. Tout cela me semble vraiment honteux.</p>
-
-<p>Si l'aristocratie anglaise a fait tant de frais
-pour que Garibaldi ne se compromît pas avec les
-radicaux, quel résultat a-t-elle obtenu? Il a dit
-qu'il était l'élève de Mazzini. Il a remercié lord
-<span class="pagenum" id="pg25">-25-</span> Palmerston de l'avoir laissé débarquer en Sicile ;
-il a reçu un drapeau avec l'inscription : <i>Rome et
-Venise</i>, outre l'argent. Croyez-vous qu'il en eût
-fait davantage avec les radicaux?</p>
-
-<p>Comment les ministres étrangers prendront-ils
-la chose? Il me semble certain que tous les gouvernements
-de l'Europe regardent l'Angleterre
-comme le boute-feu de la Révolution, et, lorsqu'elle
-demandera pour le Danemark l'exécution des
-traités, pour la Pologne les conventions de 1815,
-qui ne lui rira au nez?</p>
-
-<p>J'ai vu une lettre d'une personne qui voit souvent
-la reine et qui la dit furieuse. On lui prête ce
-mot qu'elle ne croyait pas qu'elle pût être jamais
-honteuse d'être la reine des Anglais, comme elle
-l'est à présent.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; mille amitiés et compliments.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l12">XII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 1<sup>er</sup> mai 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Vous êtes indulgent pour Garibaldi : il est vrai
-qu'il n'a rien dit de l'empereur, mais il a promis
-<span class="pagenum" id="pg26">-26-</span> la république à la France ; il s'est reconnu pour
-élève de Mazzini, enfin il a fraternisé avec Ledru-Rollin.
-Or Ledru-Rollin n'est pas exilé depuis le
-coup d'État du 2 décembre. C'est sous la République
-qu'il a conspiré, et par la République qu'il
-a été condamné.</p>
-
-<p>Vous dites que Garibaldi n'a pas été condamné
-ni même poursuivi. Cela est très vrai, mais ne
-prouve qu'une chose, la faiblesse du gouvernement
-italien. Cela ne diminue en aucune façon la culpabilité
-de l'auteur de l'expédition qui a fini par la
-fusillade d'Aspromonte. Je ne crois pas que ce
-soit le dernier mot de Garibaldi, qui me paraît
-homme à vouloir mourir <i lang="it" xml:lang="it">coi scarpi</i>, comme on dit
-en Corse, et je crains fort que, d'ici à peu de temps,
-il ne fasse des siennes.</p>
-
-<p>L'effet produit par vos ovations en Europe n'a
-pas été heureux, et vous verrez les Allemands
-travailler et peut-être réussir à faire une nouvelle
-coalition dont l'Italie pourra se ressentir. Un de
-mes amis qui arrive de Vienne me dit qu'ils ont tous
-la tête perdue de leur grande victoire de soixante
-mille hommes contre quinze mille. J'espère que
-leur enthousiasme leur fera faire quelque sottise.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg27">-27-</span> Ici, les choses ne vont pas trop bien, l'intérieur
-n'a pas de direction ; on maintient des préfets
-compromis ou incapables, on laisse les cléricaux,
-les carlistes et même les rouges faire de la propagande.
-Il n'y a pas de système. Il faudrait ou résister
-énergiquement, ou bien faire à temps quelques
-concessions utiles, mais on attend et on ne
-fait rien.</p>
-
-<p>Les lettres de Napoléon à Joséphine que nous
-avons vues il y a quelques années, avec une très
-jolie femme, ont été vendues à Feuillet de Conches
-pour 3,000 francs ; elle nous en demandait 8,000.
-Je ne trouve pas que ce soit trop cher, vu le prix
-des autographes à présent.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
-tenez-vous en joie.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l13">XIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 16 mai 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>La session finit un peu mieux qu'on ne l'espérait.
-M. Rouher a pris de l'assurance et a fait des
-<span class="pagenum" id="pg28">-28-</span> progrès très notables. Thiers a perdu beaucoup
-de son prestige. C'est toujours le même art et la
-même facilité d'élocution, mais point d'idées politiques,
-et, au fond, de petites passions mesquines.
-Il a parlé contre l'expédition du Mexique et a
-conclu en proposant de traiter avec Juarez, qui
-est à tous les diables. Il vient de parler contre le
-budget, qu'il trouve trop considérable, et a parlé
-pendant trois heures et demie. Mais il ne trouve
-pas qu'on dépense assez pour la guerre, pas assez
-pour la marine ; il approuve les augmentations
-des traitements ; enfin il conclut en disant qu'on
-a trop dépensé pour la préfecture de Marseille,
-et, sur le total, il se trompe de sept millions. Les
-nouveaux députés se moquent un peu de lui,
-et il paraît, au fond, assez mécontent de lui-même.</p>
-
-<p>On nous dit que, aussitôt après la session, il y
-aura quelques mouvements ministériels. Le ministre
-de l'intérieur sera changé, cela paraît sûr, mais
-quel parti l'emportera dans le cabinet? C'est ce
-que personne ne peut dire et ce que le grand faiseur
-lui-même ne sait peut-être pas encore à
-présent.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg29">-29-</span> Adieu, mon cher Panizzi ; on me dit que vous
-allez parfaitement bien, ce qui me réjouit fort.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l14">XIV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 27 mai 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Notre session tire à sa fin : on pense qu'on nous
-donnera mercredi prochain la clef des champs. De
-ce côté-là donc, pas de difficultés ; mais, du côté
-de mes poumons, il y en a d'assez graves. Je suis
-toujours comme un poisson hors de l'eau, et je
-n'ose pas trop me mettre en route. Joignez à cela
-le <i>risque</i> d'une invitation à Fontainebleau, quoique,
-entre nous, il me semble que je suis un peu
-en disgrâce. La semaine prochaine, en tout cas, je
-prendrai mon grand parti, et, si je puis aller vous
-voir, j'écrirai à M. Poole de me faire des habits
-dignes de votre compagnie.</p>
-
-<p>Le faubourg Saint-Germain est dans un paroxysme
-de fureur du brevet de duc de Montmorency
-envoyé au duc de Périgord. Il est le fils du
-duc de Valençay (fils de madame de Dino-Talleyrand)
-<span class="pagenum" id="pg30">-30-</span> et de mademoiselle de Montmorency, sa première
-femme. Mais il y a des collatéraux, des
-Montmorency, des Luxembourg, des Laval, etc.,
-qui réclament et crient comme des brûlés. Pour
-moi, il me semble que quiconque aime les cerises
-de Montmorency a des droits à un duché éteint.</p>
-
-<p>Ce soir, on disait qu'on allait faire un duc
-de X&hellip; et un duc de Z&hellip;, deux titres éteints,
-le premier fort antique, et l'autre du premier
-empire. Tous ces ducs nouveaux sont des
-jeunes gens qui ne brillent ni par l'intelligence
-ni par la vertu ; mais il y a dans l'atmosphère des
-cours quelque chose qui attire les niais et leur
-procure une bonne réception.</p>
-
-<p>Je suis un peu inquiet de la santé de la comtesse
-de Montijo. Elle ne viendra pas en France cette
-année, et il se pourrait bien que j'allasse lui faire
-une petite visite à Madrid. Que diriez-vous d'une
-course de ce côté? Mais il ne faudrait pas y aller
-avant la fin de septembre, de peur de fondre en
-route. Je vous mènerais à l'Escurial, où nous verrions
-quantité de manuscrits et de bouquins curieux.
-On va en chemin de fer presque toute la
-route depuis Bayonne ; cependant il y a encore
-<span class="pagenum" id="pg31">-31-</span> une lacune de quelques heures, mais ce n'est pas
-grand'chose.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; donnez-moi vite de
-vos nouvelles.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l15">XV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 3 juin 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis chargé par madame de Montijo &mdash; qui
-s'obstine à vous appeler Panucci &mdash; de vous offrir
-le vivre et le couvert pendant votre visite à Madrid.
-Elle dit que, le 1<sup>er</sup> octobre, on ira d'une
-traite en chemin de fer de Bayonne à Madrid.</p>
-
-<p>Le prince impérial a été un peu malade de quelque
-chose comme la rougeole. Il est assez bien à
-présent, à ce qu'on vient de me dire. Je ne crois
-pas même que ç'ait été la rougeole ; mais une de
-ces petites éruptions comme les enfants en ont
-souvent.</p>
-
-<p>Le pape est, m'assure-t-on, dans un très mauvais
-état. Il se force pour montrer qu'il n'est
-pas malade, et, à force de faire le brave, il finira
-par s'en aller. On ne lui donne pas six mois de vie.
-<span class="pagenum" id="pg32">-32-</span> Il a les jambes enflées et toujours en suppuration,
-et, à soixante-dix-sept ans, c'est peu rassurant.
-En trouvera-t-on un pire? Je ne le crois
-pas.</p>
-
-<p>On paraît croire ici que la question du Danemark
-n'est pas près de se dénouer. Ce qui est
-assez drôle, c'est que cette grosse bêtise du vote
-des provinces en litige a fait de nombreux prosélytes
-en Allemagne, où la France et l'empereur
-sont maintenant assez populaires. Je voudrais
-qu'on introduisît en Autriche cette manière de
-faire voter les gouvernés sur les gouvernants.
-Nous aurions un spectacle assez drôle. Au fait,
-la Révolution fait des progrès effrayants partout.
-Il n'y a guère que votre île de brouillards qui
-n'en soit pas menacée.</p>
-
-<p>La révolte des tribus arabes tire à sa fin. Ils
-ont fait la faute de faire leur levée de boucliers
-avant leur récolte, ce qui les oblige à manger
-leurs troupeaux pour les empêcher de mourir de
-faim. Il y a aussi d'assez bonnes nouvelles du
-Mexique. On dit qu'on forme en Autriche un
-assez bon corps de volontaires pour le nouvel
-empereur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg33">-33-</span> Adieu, mon cher Panizzi ; à bientôt j'espère.
-Mettez-moi toujours aux pieds de vos belles
-dames.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l16">XVI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 7 juin 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>M. Frémy, que vous connaissez, est venu hier,
-de la part de l'impératrice, me dire qu'elle voulait
-que j'allasse à Fontainebleau le 13 de ce mois.
-Je l'ai prié de dire à Sa Majesté que j'étais très
-peu propre à faire l'ornement de sa cour dans
-l'état de débine où je me trouvais ; que, de plus,
-j'étais attendu à Londres et que toutes mes dispositions
-étaient faites pour ce voyage. Aujourd'hui,
-je suis allé voir Frémy, qui m'a dit, de la
-part de Sa Majesté, que je n'avais rien à faire à
-Londres ; que le climat ne me valait rien, et qu'elle
-comptait sur moi le 13.</p>
-
-<p>Vous comprenez que je ne puis répliquer. Me
-voilà donc pour une semaine au moins à Fontainebleau.
-Si vous êtes à Londres encore, j'irai
-vous trouver en quittant Leurs Majestés. Je n'ai
-<span class="pagenum" id="pg34">-34-</span> pas besoin de vous dire combien ce retard me
-contrarie, mais le moyen de refuser?</p>
-
-<p>Je suis parfaitement résolu à m'excuser si, selon
-son usage, Sa Majesté m'invite à prolonger
-mon séjour. Alors j'aurai fait preuve de bonne
-volonté et j'aurai le droit de résister. Maintenant
-ce n'est pas possible. Vous avez en ce moment
-la meilleure partie de moi-même sous votre toit,
-je veux dire mon habit et mes culottes. Dans le
-cas où vous auriez un ami assez bête pour se charger
-de m'apporter ledit habit (l'habit et le gilet
-seulement), et si cet ami partait avant le 12 de
-ce mois, j'en paraîtrais plus beau devant mes
-hôtes augustes. Cependant ne vous donnez aucune
-peine pour cela. Mon habit numéro deux
-est encore mettable, et il y en aura de plus vieux,
-selon toute apparence. Il est donc bien entendu
-que vous payerez M. Poole, que vous me ferez
-crédit, et que vous me répondrez de mes culottes
-devant Dieu et devant les hommes ; enfin que, si
-une occasion facile et imprévue se présentait,
-vous m'enverriez l'habit et le gilet avant le 12
-juin. Selon toutes les probabilités, je pourrai être
-à Londres pour ma fête, qui est le 25 de ce mois.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg35">-35-</span> A ce propos, je vous dirai que le chemin de
-fer de Bayonne à Madrid sera ouvert, non pas le
-1<sup>er</sup> octobre, comme on me l'avait dit, mais le 15
-juillet.</p>
-
-<p>Aller à Madrid le 15 juillet, c'est, quand on
-n'est pas incombustible, une affaire un peu
-grave. Je sais que nous serions à Carabanchel,
-où il y a un peu d'air ; mais le mauvais côté de
-l'affaire est qu'on ne peut rien voir, ni taureaux,
-ni opéra ni manuscrits. Tout le monde est en
-vacances. Il vaudrait mieux, à mon avis, partir
-vers le milieu de septembre, ou au commencement
-d'octobre. Le mois de novembre est encore
-très beau à Madrid, seulement il ne faut pas sortir
-sans un paletot qu'on porte sur le bras pendant le
-jour, mais qu'il faut endosser dès que le soleil se
-couche.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous ai dit que j'avais
-retrouvé dans ma cave du vin de Porto vraiment
-sublime ; le docteur Maure y fait des brèches
-notables, mais il en restera toujours une ou
-deux bouteilles pour Votre Seigneurie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg36">-36-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l17">XVII</h2>
-
-
-<p class="date">Fontainebleau, 13 juin 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Le premier mot de l'impératrice en me voyant
-a été pour me demander de vos nouvelles ; puis
-si vous aimeriez à venir ici. J'ai répondu du
-plaisir que vous auriez, mais j'ai dit que je ne savais
-pas si vous étiez libre en cette saison ; de tout
-quoi je ne perds pas un moment pour vous donner
-avis.</p>
-
-<p>Répondez suivant votre c&oelig;ur, pourvu que votre
-lettre soit montrable. Il y a ici Nigra, Sormani
-et un attaché italien dont je ne sais pas le nom,
-la princesse Murat, les deux princesses filles du
-prince de Canino, madame de Rayneval, madame
-de Lourmel, madame Przedzewska et cinq ou six
-autres fort belles. La semaine prochaine sera le
-tour des Allemands, à ce que je crois.</p>
-
-<p>L'empereur, la semaine passée, est tombé dans
-la pièce d'eau après dîner, coiffé par le bateau qui
-s'était retourné. Il n'y avait absolument personne
-<span class="pagenum" id="pg37">-37-</span> sur la pièce d'eau. Comme il est toujours homme
-de sang-froid, il a plongé pour se débarrasser du
-bateau et a regagné tranquillement la berge à la
-nage.</p>
-
-<p>Je vous quitte pour mettre mes culottes, j'espère
-que vous avez payé celles de Poole.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l18">XVIII</h2>
-
-
-<p class="date">Fontainebleau, 22 juin 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis encore dans la plus grande incertitude
-sur ce que je ferai, ou plutôt sur ce que je pourrai
-faire. Selon leur habitude, Leurs Majestés ne nous
-ont encore rien dit de positif, mais on nous
-annonce qu'on nous retiendra jusqu'à samedi soir.
-Je réclamerais ma liberté pour demain sans deux
-considérations graves.</p>
-
-<p>La première, que l'empereur m'a demandé un
-travail que je n'ai pas encore terminé et que je
-voudrais lui remettre avant de partir. Vous devinez
-de quoi il s'agit, c'est une révision d'épreuves
-que je ne puis emporter avec moi.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg38">-38-</span> La seconde considération est que je suis toujours
-très souffrant. Je suis si mal à mon aise, que
-je ne sais si j'oserais me mettre en route.</p>
-
-<p>La vie qu'on mène ici est horriblement fatigante,
-bien que j'évite de faire des promenades
-et que je me retire dans ma chambre de bonne
-heure, et que je ne boive guère que de l'eau. Je
-tousse toutes les nuits au lieu de dormir. Bien
-des choses que je vous raconterai me donnent
-encore du tracas et me font faire du mauvais
-sang. Cependant je ferai de mon mieux. Avant
-samedi, vous recevrez de mes nouvelles. Si je puis
-être à Londres ce jour-là, je partirai ; mais cela
-est fort douteux : le docteur me conseille de rester
-enfermé chez moi à Paris trois ou quatre jours
-sans parler, sans remuer, jusqu'à ce que cette
-toux, qui me fatigue tant, ait disparu. Enfin j'espère
-que, quoi qu'il arrive, je serai au <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span>
-avant la fin du mois.</p>
-
-<p>J'ai fait votre commission auprès du prince
-impérial, qui m'a chargé de vous dire qu'il ne
-vous oubliait pas, et qu'il espérait bien vous
-revoir. Je suis également chargé de force compliments
-pour vous par deux dames que vous
-<span class="pagenum" id="pg39">-39-</span> connaissez et avec qui vous avez fait la fameuse
-campagne de la Rune.</p>
-
-<p>Les élections aux conseils généraux sont assez
-bonnes ; cependant il y a un certain nombre d'orléanistes
-qui ont été nommés.</p>
-
-<p>J'ai eu avec <i>quelqu'un</i> une grande conversation
-au sujet du clergé. Vous en auriez été content ;
-malheureusement, parler et agir sont deux.</p>
-
-<p>Le temps se remet un peu, cependant les soirées
-sont toujours très fraîches ; en outre, Fontainebleau
-est fort humide.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; vous aurez sous peu
-un mot de moi.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l19">XIX</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 27 juin 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>L'impératrice, l'empereur et le prince impérial
-m'ont chargé tous les trois et à différentes
-reprises, surtout <i lang="la" xml:lang="la">in extremis</i>, je veux dire au
-moment de la séparation définitive, de tous leurs
-<span class="pagenum" id="pg40">-40-</span> compliments pour vous. Autant m'en ont dit madame
-de Rayneval et madame de Lourmel. Cette
-dernière vous envoie son portrait. Est-ce assez
-tendre?</p>
-
-<p>Ce que vous me dites du ministère anglais confirme
-ce qui m'a été dit par mon hôte. Vous ne
-verrez probablement pas lord Palmerston ministre,
-la reine ne veut pas.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous écrirai un mot
-demain soir.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l20">XX</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 5 août 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Mon odyssée n'a pas été des plus tragiques.
-La mer était unie comme une glace, et trois dames
-seulement ont dégobillé ; une vingtaine ont passé
-du rose au blanc verdâtre, et, quant à moi, j'ai
-fumé fort tranquillement. Mais le diable, qui me
-persécute, comme il fait pour tous ceux qui sont
-bien notés là-haut, a fait en sorte qu'entre Boulogne
-<span class="pagenum" id="pg41">-41-</span> et Rue, le piston de notre locomotive a refusé
-de fonctionner. Nous l'avons raccommodé.
-Au bout de dix minutes, il s'est redérangé. Nous
-étions sous un soleil ardent sans le moindre
-abri, avec la perspective de recevoir dans le derrière
-le train parti de Boulogne après nous. Cela
-a duré une heure et demie. Puis est arrivée
-une locomotive secourable qui nous a poussés
-gentiment par derrière jusqu'à Rue, où nous
-avons pu nous débarrasser de la locomotive
-inutile, et en prendre une qui nous a menés si
-grand train, que nous n'avons été que d'une
-heure en retard. J'ai, pendant ce temps-là, regretté
-plus d'une fois de n'avoir pas mis dans
-ma poche quelques sandwiches de cet excellent
-b&oelig;uf salé que j'avais laissé au <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span>.</p>
-
-<p>Dans l'absence du <i>maître</i>, les domestiques font
-des bêtises. Pendant que César est à Vichy, le ministre
-de l'intérieur en fait <i lang="it" xml:lang="it">delle grosse</i>. Vous savez
-ou vous ne savez pas que, depuis un certain
-décret de la République, les journaux ne peuvent
-pas rendre compte des débats d'un procès de
-presse. Ils ne peuvent que publier l'arrêt et le
-considérant. Or <i>le Moniteur</i>, qui se fait dans l'officine
-<span class="pagenum" id="pg42">-42-</span> du ministre de l'intérieur, s'est avisé l'autre
-jour de publier les débats d'un procès de presse.
-Il a été aussitôt cité au parquet. Cela fait grand
-scandale, à ce que je vois par les journaux, et
-montre quelles espèces de niais sont chargés des
-détails.</p>
-
-<p>J'ai trouvé ici une lettre de Vienne où l'on
-paraît avoir pour les Prussiens la même tendresse
-que les rats portent aux chats. Vous aurez vu le
-discours de M. de Beust à la Chambre saxonne.
-Cela est très divertissant et ne promet pas pour
-trop tôt le grand <i>teutonique <span lang="de" xml:lang="de">Verein</span></i>.</p>
-
-<p>Madame de Montijo va mieux, à ce qu'elle dit,
-et vous attend à Carabanchel cet automne. Elle
-commence à mieux écrire votre nom, car elle
-vous nomme Pañisi au lieu de Panucci. Mais
-le <i>z</i> toscan est une pierre d'achoppement terrible
-pour une bouche castillane.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
-donnez-vous pour loi d'aller tous les jours chez
-Brooks<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> à pied. Mettez-moi à ceux de lady
-Holland.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le Club libéral dans Saint-James's.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg43">-43-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l21">XXI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 10 août 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai trouvé M. Fould en assez bonne santé,
-se préparant, après les fêtes, à aller présider le
-conseil général et à se reposer un peu à Tarbes.
-Il me charge de tous ses compliments pour
-vous et M. Gladstone. Il est dans ce moment en
-grande faveur, ce me semble, auprès de <i>monsieur</i>
-et <i>madame</i>, occupé d'ailleurs à rapprocher
-des collègues qui ne s'aiment guère et qui ne
-s'aimeront jamais. Suivant toute apparence, cela
-finira par un replâtrage qui durera Dieu sait
-combien de temps.</p>
-
-<p>Vous aurez peut-être su que, il y a peu de jours,
-on a donné à Rome une nouvelle édition de
-l'affaire Mortara. C'est un petit juif nommé
-Cohen, âgé de neuf ans, qu'on a baptisé malgré
-ses parents. On aurait dû les brûler vifs : on
-s'est contenté de les envoyer promener. Il
-paraît que cela a fait un mauvais effet parmi
-<span class="pagenum" id="pg44">-44-</span> nos officiers, qui ont lu, presque tous, les &oelig;uvres
-impies de M. de Voltaire.</p>
-
-<p>On me dit que Leurs Majestés n'iront pas
-cette année à Biarritz, je ne sais pas encore le
-pourquoi.</p>
-
-<p>On craint quelque tapage à Madrid. Prim s'est
-ruiné, et cherche à se refaire coûte que coûte.
-Olozaga et lui ne sont pas délicats sur les moyens
-à employer. On a découvert une conspiration dans
-un régiment et on s'attend à en trouver d'autres.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; donnez-moi de vos
-nouvelles.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l22">XXII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 22 août 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je voulais donner ma lettre à M. Taylor<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, mais
-je crains qu'il ne soit parti. Je lui ai fait voir la
-Bibliothèque et lui ai donné des billets pour les
-Lions. Il vous dira les bêtises de Labrouste à la
-Bibliothèque. On n'avance guère. La grande salle
-<span class="pagenum" id="pg45">-45-</span> cependant est presque terminée ; l'architecte a
-eu le bon esprit de vous piller, mais ailleurs il
-a voulu perfectionner, et il s'est grossièrement
-fourvoyé. A chaque salle, il y a des marches à
-monter, ce qui indique peu d'intelligence des
-besoins d'une bibliothèque. Il y a des armoires
-trop hautes et des crémaillères insensées. D'ailleurs,
-on continue le catalogue lentement et dans
-les vieux errements.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> M. Taylor était un ami de M. Panizzi.</p>
-</div>
-<p>Je suis allé vendredi à Saint-Cloud. On y dansait,
-mais fort tristement. L'impératrice avait les
-yeux gros. Elle venait d'apprendre la mort de la
-princesse Czartoriska, fille de la reine Christine.
-L'empereur voulait décommander le bal. Le roi
-a dit qu'il ne fallait pas faire cette peine aux dames.
-Madame de Lourmel et madame de Rayneval
-m'ont fort demandé de vos nouvelles. Madame
-de Lourmel s'attendait à recevoir votre
-portrait en échange du sien : voyez ce qu'il vous
-convient de faire. J'ai demandé quand on allait
-à Biarritz ; mais la question était inconvenante,
-à ce qu'il m'a semblé. Il paraît que rien n'est encore
-décidé. Peut-être n'ira-t-on pas. Si on n'y
-va pas, c'est sans doute qu'on ira autre part ;
-<span class="pagenum" id="pg46">-46-</span> car vous savez que l'impératrice ne peut souffrir
-Saint-Cloud. Je ne serais pas surpris qu'on méditât
-quelque voyage, mais où? <i lang="it" xml:lang="it">Chi lo sa?</i></p>
-
-<p>Je ne doute pas qu'il n'y ait prochainement du
-tapage en Espagne. Le ministère est faible et n'a
-pas de généraux. On dit que le ministre de la
-guerre est une créature d'O'Donnell. Les Concha
-sont peu bienveillants pour le cabinet actuel.
-D'autre part, les progressistes ont pour chefs
-deux hommes qui ne manquent pas de talent,
-mais qui manquent absolument de scrupules,
-Prim et Olozaga. Il ne serait pas impossible
-qu'on profitât de notre présence à Madrid pour
-nous donner le spectacle d'un pronunciamiento.
-La chose est assez drôle et vaut la peine d'être
-vue. J'espère que cela vous décidera à venir.</p>
-
-<p>Parmi le petit nombre de bipèdes qui sont encore
-à Paris, on fait beaucoup de conjectures sur
-le voyage du prince Humbert. Il y a des gens qui
-disent qu'il vient pour la princesse *** et que le
-pape payera la dot de la mariée. Je ne crois pas
-à cela, mais vous savez que je suis sceptique.</p>
-
-<p>Ce qui me semble certain et qui doit, avoir donné
-naissance à ce <i>canard</i>, c'est qu'on n'est pas content
-<span class="pagenum" id="pg47">-47-</span> de Sa Sainteté. Montebello, qui est venu ici,
-en a conté de toutes les couleurs et dit qu'on lui
-fait faire un métier peu de son goût. Cette conversion
-du petit Cohen a mis l'armée de très
-mauvaise humeur et a fait aussi, je crois, quelque
-impression en haut lieu.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. On s'attend à ce que
-M. de Bismark jette sa Chambre par la fenêtre.
-La Prusse et l'Autriche sont fort aigres l'une
-pour l'autre et les petits États très irrités ; mais
-tout avorte chez ces gens-là. Si la France et l'Angleterre
-étaient bien unies, elles pêcheraient
-de beaux poissons dans cette eau trouble.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l23">XXIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 5 septembre 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Pendant que vous êtes en villégiature, je tousse
-et j'étouffe. Il faut absolument qu'on me donne
-une maison de campagne au bord du Nil, si
-l'on veut que je vive. Mes contemporains devraient
-<span class="pagenum" id="pg48">-48-</span> bien se cotiser pour me faire cette galanterie.</p>
-
-<p>Vous m'avez fait rire avec votre indignation
-aristocratique, contre la possibilité d'une mésalliance
-dans la maison de Savoie. Je vous ai dit
-que je n'y croyais pas alors, et j'y crois encore
-moins aujourd'hui, mais en ma qualité de plébéien,
-je ne trouverais pas la chose si terrible ;
-je la trouverais même très avantageuse à ladite
-maison, si à de beaux yeux, et à une peau qui
-doit être fort douce, se joignait la dot que vous
-savez. Cela vaudrait la peine d'épouser une négresse.</p>
-
-<p>Tout le monde croit qu'il va y avoir une insurrection
-à Madrid très prochainement, et
-peut-être une révolution. En Espagne, on n'obéit
-qu'à une grande épée, et il n'y en a pas dans le
-cabinet Mon. Elles ne manquent pas en dehors.
-Il y a O'Donnell, Narvaez, les deux Concha et
-Espartero. Le ministre actuel de la guerre est un
-pauvre hère, créature d'O'Donnell, mais qui par
-lui-même ne peut rien. Si Prim et les progressistes,
-qui ont fait, comme il semble, de nombreuses
-recrues essayent d'un pronunciamiento, il
-<span class="pagenum" id="pg49">-49-</span> est possible que le cabinet aille à tous les diables
-et l'innocente Isabelle en même temps. Il y a
-à Madrid plus de vingt mille Français, artisans,
-industriels ou réfugiés, qui, un jour d'émeute,
-fournissent des professeurs de barricades très
-habiles, ainsi qu'on a pu le voir dans la dernière
-révolution. C'est à quoi aboutissent souvent les
-efforts pour faciliter les communications internationales.
-Chacun prend les maladies de son
-voisin.</p>
-
-<p>Tout cela ne devrait pas vous empêcher d'aller
-avec moi en Espagne. Les étrangers n'ont rien
-à craindre dans ces occasions-là ; ils voient les
-choses de près et se forment l'esprit et le
-c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Je crois que M. Fould aura fort affaire pour
-remettre ensemble des collègues fort désunis.
-Quel parti prendra-t-on pour la session prochaine,
-résistance ou concession ; c'est ce que
-personne encore ne sait au juste, peut-être
-même celui qui décide en dernier ressort.</p>
-
-<p>Les derniers discours de lord Palmerston me
-paraissent séniles. <i lang="la" xml:lang="la">Solve senescentem!</i> Cela ressemble
-aux dernières années de Louis-Philippe,
-<span class="pagenum" id="pg50">-50-</span> lorsqu'il érigeait ses faiblesses en théorie gouvernementale.
-On dit que lord Russell a écrit
-de la bonne encre, de son encre particulière,
-aux Allemands ; ce qui n'est pas probablement
-le moyen d'arranger les affaires de ce côté.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; mille amitiés et
-compliments. Pendant que vous êtes à la campagne,
-écrivez ou promenez-vous.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l24">XXIV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 20 septembre 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>M. Childe, que je vous ai déjà présenté, vous
-expliquera pourquoi il s'est enfui de chez le roi
-Mausole. Il vous demandera sans doute votre recommandation
-auprès de sir Richard Maine.
-Comme il est observateur et grand voyageur, et
-qu'il tient à connaître à fond <i lang="en" xml:lang="en">what's that</i>, il voudrait
-bien voir, en compagnie de quelqu'un des
-plus solides <span lang="en" xml:lang="en">policemen</span>, les curiosités nocturnes
-<span class="pagenum" id="pg51">-51-</span> de Londres, et constater l'utilité des casques.</p>
-
-<p>Adieu, je vous écrirai avant de partir.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l25">XXV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 22 septembre 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Que dites-vous du traité dont on vient de nous
-révéler l'existence? A en juger par la fureur des
-cléricaux, la chose leur déplaît extraordinairement.
-Le traité a plus d'un inconvénient, entre
-autres celui-ci ; que ni la France ni l'Italie ne
-peuvent l'exécuter dans tous ses articles. Ce qu'il
-y a de bon, c'est que ce n'est autre chose au
-fond qu'une signification faite au saint-père
-d'avoir à faire sa malle. C'est ainsi que le parti
-prêtre le prend ici. La légation d'Italie prétend
-que la chose est fort bien vue de l'autre côté
-des monts.</p>
-
-<p>Cette affaire coïncidant avec le voyage de
-Schwalbach, on n'a pas manqué de dire : <i lang="la" xml:lang="la">Ergo
-<span class="pagenum" id="pg52">-52-</span> propter hoc.</i> &mdash; Je n'en crois rien. Le voyage tient
-plus probablement à des tracas intérieurs, très
-fâcheux, mais où la politique n'est pour rien.
-Vous savez la situation ; ce qu'il y a de plus
-triste, c'est que les badauds se demandent ce
-qui a pu faire perdre patience à l'homme assurément
-le plus patient de ce siècle.</p>
-
-<p>X. est à Schwalbach ; on dit qu'il va épouser
-mademoiselle ***, qui est un morceau un peu
-trop bon peut-être pour un garçon de son âge.
-On a le choix, en pareille position, de crever de
-bonheur en quelques mois, ou d'enrager à la fumée
-du rôti tout le reste de son existence.</p>
-
-<p>Tous les Espagnols que je vois me garantissent,
-non pas une émeute, mais une révolution
-bien complète, sous fort peu de temps. Narvaez
-paraît déterminé à pousser les choses à la dernière
-extrémité, et à rompre en visière avec tout
-le parti du progrès. Le retour de la reine Christine
-seul est un défi violent. Si Narvaez tient bien
-l'armée dans sa main, ce dont je doute, il peut
-comprimer la première émeute et ne succombera
-que par défaut d'argent, accident qui, d'ailleurs,
-est assez proche, à ce qu'il paraît. Mais l'armée
-<span class="pagenum" id="pg53">-53-</span> est-elle loyale? Narvaez a-t-il encore l'énergie
-qu'il avait à Ardoz? Tout cela me semble plus
-que douteux.</p>
-
-<p>Le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> a fait, l'autre jour, sur le Canada un
-article un peu bien lâche. Je trouve que le cabinet
-anglais en est venu au point où était arrivé
-Louis-Philippe sur la fin de son règne, de se
-vanter de sa couardise et de l'ériger en vertu. Il
-a grand tort, à mon avis ; il ne faut jamais trop
-se rabaisser, de peur qu'on ne vous prenne au
-mot.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. J'ai loué une maison
-à Cannes pour cet hiver, mais vous ne vous
-en souciez pas.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l26">XXVI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 2 octobre 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Comment avez-vous trouvé votre Museum et sa
-docte poussière, en revenant de respirer l'air des
-champs les plus aristocratiques? Vous avez dû
-<span class="pagenum" id="pg54">-54-</span> retrouver vos sensations d'écolier, lorsque vous
-rentriez au collège après les vacances.</p>
-
-<p>Je compte aller à Madrid et y rester jusqu'au milieu
-de novembre, puis m'en revenir à Cannes, où
-j'ai retenu mon ancienne maison, sans repasser
-par Paris, à moins, chose très improbable, qu'on
-ne me somme de revenir pour le 15 novembre. Je
-regrette un peu de manquer à mes habitudes et
-de ne pas fêter la sainte de ce jour ; mais, d'un
-autre côté, j'ai besoin de prendre soin de mes
-poumons et le dernier séjour a été si triste, que
-je n'ai pas le goût de revoir les mêmes choses
-que vous savez.</p>
-
-<p>Dimanche dernier, je suis allé à Saint-Cloud
-déjeuner, après avoir assisté au saint sacrifice de
-la messe. On m'a demandé de vos nouvelles
-comme toujours. Le prince a mal à ses dents
-de sept ans. Il est, d'ailleurs, en très bonne condition,
-ne grandissant pas beaucoup, mais prenant
-des muscles. L'impératrice est un peu souffreteuse
-à Schwalbach, dont elle se trouve bien,
-quoiqu'elle ait toujours des vomissements comme
-avant son départ.</p>
-
-<p>Ce qu'on dit de contes et de bêtises au sujet
-<span class="pagenum" id="pg55">-55-</span> de ce voyage est prodigieux. Ce qui l'est encore
-davantage, c'est que des gens sérieux et crus tels
-croient toutes ces bourdes qu'on débite. On parle
-entre autres d'une visite <i lang="en" xml:lang="en">of her Majesty</i> à mademoiselle
-***, pour la prier de ne plus demeurer
-à Montretout, attendu qu'on était affligé de voir
-sa maison des fenêtres de Saint-Cloud.</p>
-
-<p>Il paraît qu'il y a eu répression assez rude à
-Turin. Cent soixante personnes ont été tuées dont
-cinq soldats. Les rues sont droites, et les balles
-coniques vont loin. Il semble, d'ailleurs, que le
-ministère a été fort imprudent dans toute l'affaire
-et n'a rien fait pour éviter l'émeute en préparant
-un peu les esprits. A ce qu'il me semble, il n'y a
-que les exagérés des deux camps qui se plaignent
-du traité. Je crois qu'en l'exécutant de bonne foi,
-on rendra la place intenable pour le pape, qui,
-d'ailleurs, mourra probablement avant le terme
-fixé.</p>
-
-<p>Les changements ministériels qu'on attendait
-n'auront pas lieu. Drouyn de l'Huys a fait galamment
-le sacrifice de ses anciennes opinions, et il
-n'y a plus lieu de lui faire la guerre. Je ne sais
-quand la session commencera, probablement vers
-<span class="pagenum" id="pg56">-56-</span> le mois de février. Elle s'annonce mieux que la
-précédente qui pourtant n'a pas été mauvaise.
-Thiers est devenu à peu près républicain, vraisemblablement
-parce qu'il espère être nommé
-président à son tour. Je le regarde comme enfourné
-dans une voie déplorable dont il ne sortira
-plus que par une catastrophe.</p>
-
-<p>Un certain M. X., très connu à Paris, a été
-surpris l'autre jour avec des gamins habillés les
-uns en femmes, les autres en abbés, il y en avait
-un en évêque. On dit qu'il a pris la fuite.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous écrirai encore
-une fois avant de me mettre en route.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l27">XXVII</h2>
-
-
-<p class="date">Madrid, <span lang="es" xml:lang="es">casa de la
-Exma S<sup>a</sup> condesa del Montijo</span>,
-11 octobre 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Me voici à Madrid depuis quelques heures seulement
-et, ne pouvant dormir, je vous écris. Ce
-voyage, en vérité, n'est plus une grande fatigue
-<span class="pagenum" id="pg57">-57-</span> comme autrefois. Plus de passeports et un chemin
-de fer assez bon qui vous mène de Bayonne
-ici en seize heures. Quand les employés sauront
-mieux leur métier, on pourra faire le trajet en dix
-heures.</p>
-
-<p>Au point de vue de la politique, les affaires sont
-meilleures vues de près que de loin. Le ministère
-Mon, qui était une coalition, est tombé devant une
-autre coalition. Le cabinet Narvaez a l'air assez
-solide, et sa vieille réputation d'énergie a fait de
-l'effet sur les ultra-progressistes tapageurs. Reste
-à savoir ce qu'il deviendra à l'user et comment
-il se conduira devant les Cortès. Il a deux mois
-pour s'y préparer, et on a ici comme en tout
-pays constitutionnel des recettes pour faire parler
-dans les élections la voix du peuple : <i lang="la" xml:lang="la">vox populi,
-vox Dei</i>. Narvaez flatte les journalistes et les
-gens qui aiment les places. C'est un assez bon
-moyen de réussir. De toute façon, je ne crois plus
-que je verrai un pronunciamiento de ma fenêtre.</p>
-
-<p>En quittant Paris, vendredi dernier, j'ai vu notre
-amie de Biarritz. J'ai eu une petite conversation
-de quatre heures, dont vous pouvez deviner
-le thème. Elle avait besoin de <i lang="it" xml:lang="it">sfogarsi</i>. Tout est
-<span class="pagenum" id="pg58">-58-</span> fort triste, plus même que vous ne pouvez l'imaginer,
-mais n'en dites mot à personne. J'ai donné
-de bons conseils, je crois, tout en me rappelant le
-proverbe : «&nbsp;Ne pas mettre le doigt entre l'arbre et
-l'écorce ;&nbsp;» mais je ne sais trop si on les suivra.</p>
-
-<p>La comtesse est en meilleure santé que je ne
-m'attendais à la trouver. La campagne lui a fait
-grand bien et de toute manière elle est mieux que
-l'année passée. Elle vous regrette fort et vous accuse
-de n'être pas venu par suite de vos préjugés
-anglais contre l'Espagne. J'ai eu beau l'assurer que
-vous étiez souffreteux, elle dit qu'un changement
-d'air aussi radical vous aurait fait grand bien, et
-que l'air de Madrid, après celui de Carabanchel,
-est le plus propre à guérir les rhumatismes invétérés.</p>
-
-<p>Je n'ai fait que traverser Madrid, mais il m'a
-paru notablement embelli. Les boutiques sont très
-belles, beaucoup de maisons nouvelles, des arbres
-et de l'eau partout. Avec de l'eau et du soleil, on
-peut tout faire en ce pays-ci. Le changement qui
-m'a le plus frappé, c'est le costume des femmes,
-qui se francise de plus en plus. Or il est aussi
-impossible à une Espagnole de porter un chapeau
-<span class="pagenum" id="pg59">-59-</span> qu'à une Française de se coiffer avec une mantille.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Vous ai-je dit, dans
-ma dernière lettre, qu'avec ce M. X., dont je
-vous parlais, la police avait attrapé M. Z., non
-moins connu. Il y avait longtemps que je lui
-savais cette réputation-là. Comme il n'y avait
-pas de mineurs dans la réunion, il n'y a pas matière
-à procès ; car nos lois ne sont nullement
-bibliques, comme vous savez ; mais le scandale
-a été énorme. Notre ami le ministre avait reçu la
-veille M. Z. et était encore horrifié. Je lui ai dit
-qu'il prenait la chose trop au sérieux et qu'il ne
-fallait pas se plaindre de ceux qui s'abstiennent
-de nous faire concurrence.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l28">XXVIII</h2>
-
-
-<p class="date">Madrid, 24 octobre 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai reçu votre lettre et je vois avec plaisir que
-vous n'allez pas trop mal et que vous résistez aux
-premiers froids. Je voudrais vous en offrir autant,
-mais je me suis horriblement enrhumé dans cette
-<span class="pagenum" id="pg60">-60-</span> diable de campagne de Carabanchel, où nous
-sommes retenus par des malades. Nous en sortons
-enfin dimanche prochain pour nous établir à
-Madrid, où je suis allé aujourd'hui pour me secouer
-un peu et voir le monde.</p>
-
-<p>La comtesse que vous avez vue à Biarritz a un
-érysipèle sur la figure. Vous savez qu'elle ne l'a
-pas médiocrement large, jugez ce que ce doit être
-à présent. Il n'y a pas de potiron qui l'égale.</p>
-
-<p>L'agitation des prochaines élections est grande
-en ce moment et on ne parle plus d'autre chose.
-Comme vous faites fi de la politique espagnole,
-je vous régalerai d'un cancan qui pourra vous intéresser.</p>
-
-<p>Il y a ici un Anglais, sir C&hellip;, lequel a pris
-pour femme une miss ***. Il paraît que, soit à
-cause de la différence d'âge (il est vieux et elle
-jeune), soit à cause d'une grande inégalité de
-proportions, le mariage n'a point été consommé,
-ou l'a été imparfaitement. Il y a quelque temps
-pourtant que lady C&hellip; s'excusait de ne pas
-aller à un bal sur une fausse couche. Quoi
-qu'il en soit, elle est devenue amoureuse du
-duc de F&hellip; et elle a demandé le divorce pour
-<span class="pagenum" id="pg61">-61-</span> cause d'impuissance de son mari. Sur ce point,
-quelques filles de Madrid donnaient des renseignements
-pas trop désavantageux. Mais sir
-C&hellip; a plaidé <i lang="en" xml:lang="en">guilty</i> et le mariage a été cassé, et
-sa femme, avec un certificat de virginité, vient
-d'épouser le duc de F&hellip; On l'annonce à Madrid,
-et on se demande si on la recevra dans le monde.
-Mais ce n'est pas la fin de l'aventure. Le duc de
-F&hellip; s'est brouillé avec sa s&oelig;ur, une petite bossue
-très spirituelle qui est duchesse d'U&hellip; Ils sont en
-procès pour des majorats et des titres. Or la duchesse
-d'U&hellip; a découvert que son frère était né
-avant le mariage de sa mère avec le dernier duc
-de F&hellip; Il est né en France et son acte de naissance,
-d'après les registres de l'état civil à Paris,
-constate le fait. Pour hériter de son père, il a produit
-un acte signé d'un curé, un extrait de baptême
-qui lui donne plusieurs années de moins qu'il
-n'en a en réalité. En Espagne, l'acte religieux
-suffit ; mais vous savez qu'il n'en est pas de même
-en France, depuis qu'on a retiré au clergé le soin
-de constater l'état civil des chrétiens. Vous voyez
-qu'un assez joli procès se prépare d'où il pourra
-bien résulter que miss *** perdra sa virginité,
-<span class="pagenum" id="pg62">-62-</span> mais ne sera plus duchesse, grand malheur pour
-elle, dit-on, surtout parce qu'avec le duché s'envole
-une fortune très considérable.</p>
-
-<p>J'ai eu des nouvelles de Saint-Cloud meilleures
-que celles que je vous donnais. D'esprit et de
-corps, on va mieux. J'ai eu quelque inquiétude
-pendant un moment. A présent, tout est assez
-bien. Ici, on est très contraire au traité du 15 septembre.
-On a quelque envie de vouloir garder le
-saint-père. Mais il y a la question d'argent qui
-refroidit le zèle religieux comme en tout pays.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je pense quitter Madrid
-pour la Provence vers le 10 novembre.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l29">XXIX</h2>
-
-
-<p class="date">Madrid, 12 novembre 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Vous m'inquiétez avec votre abstinence de pain
-et de végétaux farineux, et je ne comprends pas
-trop ce genre de traitement. Auriez-vous quelques
-symptômes diabétiques? C'est aujourd'hui
-la grande mode, et nos médecins en trouvent partout.
-<span class="pagenum" id="pg63">-63-</span> Je connais une foule de gens qui se portent
-à merveille et qu'on tourmente avec un régime.
-Ce qui vous guérirait plus que toutes les drogues,
-ce serait un repos un peu prolongé dans un pays
-moins froid et moins humide que celui que vous
-habitez. Le <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span> ne pourrait-il se passer
-de vous pendant trois ou quatre mois? Réfléchissez
-mûrement là-dessus et pensez que «&nbsp;le
-moule du pourpoint&nbsp;», comme dit Rabelais, est
-chose importante et qu'il faut s'en occuper.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit des tendresses de sir C&hellip;, il va
-partir pour Londres. Son ex-femme arrive aujourd'hui
-à Madrid. Hier, l'infant don Henrique
-a été mis dans un chemin de fer et dirigé vers les
-Canaries. Il paraît qu'il a écrit à la reine des impertinences
-sur sa politique. Il a ensuite demandé
-pardon, mais on l'a envoyé promener. Vous savez
-peut-être que c'était un des candidats à la main
-de la princesse votre amie.</p>
-
-<p>Hier, j'ai fait un dîner de garçons avec des lorettes ;
-il y en avait une très jolie qu'on appelle
-<i>Pepa la banderillera</i>. On m'a présenté comme un
-évêque anglais chargé de convertir les catholiques.
-Le dîner était exécrable, comme sont les dîners
-<span class="pagenum" id="pg64">-64-</span> d'auberge à Madrid et les filles assez bêtes.
-La Pepa seulement avait des mots et des traits
-de férocité andalouse qui m'ont assez amusé. En
-ma qualité d'Anglais et d'évêque, j'ai remarqué
-que toutes ces dames n'ont bu que de l'eau. Sur
-le fait de la religion, elles m'ont paru très tolérantes,
-et elles m'ont dit qu'elles ne brûlaient pas
-de chandelles à saint François.</p>
-
-<p>Toute originalité disparaît de ce pays-ci. Il n'y
-a plus peut-être qu'en Andalousie qu'on pourrait
-encore en trouver, et il y a trop de puces et trop
-de mauvais gîtes, et surtout je suis trop vieux
-pour aller l'y chercher.</p>
-
-<p>Il fait un temps d'une pureté admirable, pas
-un nuage au ciel ; mais il gèle toutes les nuits, et
-l'air est d'une vivacité telle, qu'on croit respirer
-des aiguilles. Le Guadarrama est tout blanc, et j'ai
-peur de geler en route.</p>
-
-<p>On publie ici beaucoup de livres. Avez-vous une
-édition de <i>Don Quichotte</i> imprimée récemment
-à Argamasilla par Ribadeneyra, deux gros énormes
-in-quarto? Avez-vous eu en cadeau la <i>Chronique
-rimée d'Alonso XI</i>? Cela ne se vend pas,
-c'est Sa Majesté qui le donne.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg65">-65-</span> Adieu mon cher Panizzi ; donnez-moi vite des
-nouvelles de votre santé. Cette abstinence de pain
-me chiffonne. Faites de l'exercice vous vous en
-trouverez bien. Je vous quitte pour aller faire mes
-visites d'adieu.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l30">XXX</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 27 novembre 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Une occasion se présente d'avoir un vin assez
-extraordinaire. C'est du vin de Champagne léger
-qui ne mousse pas, rouge et qu'on peut boire avec
-de l'eau ou sans eau. Il rend gai et ne grise pas.
-Cela est incompréhensible pour des Anglais ; mais,
-quand vous dînerez seul, je pense que vous en laisserez
-tomber dans votre &oelig;sophage une bouteille,
-avec quelque satisfaction. L'occasion étant chauve
-par derrière, <i lang="la" xml:lang="la">calvus comosa fronte</i>, j'ai écrit à Du
-Sommerard de vous faire envoyer une feuillette
-de ce vin, en double fût, et avec toutes les précautions
-possibles ; il y en a environ cent dix ou
-cent quinze bouteilles. Quand vous en aurez goûté,
-vous m'en direz des nouvelles. Ne croyez pas qu'il
-<span class="pagenum" id="pg66">-66-</span> s'agisse d'un nectar. C'est seulement du vin très
-agréable, d'excellent ordinaire et particulièrement
-propre aux rhumatisants.</p>
-
-<p>Les nouvelles qu'on vous a données sont de
-deux grands mois arriérées. La concorde règne
-dans le ménage de nos amis ; après des nuages
-qui pouvaient amener un orage, le beau temps a
-reparu.</p>
-
-<p>Je crois également que les renseignements
-qu'on vous fournit sur la santé de <i>monsieur</i> ne sont
-pas exacts. Il est assez actif et, d'ailleurs, écoute
-ses médecins. Il a seulement le défaut d'aimer
-le cotillon plus qu'il n'appartient à un jeune
-homme de son âge, et de prendre les femmes
-pour des anges descendus du ciel. Les plus grands
-philosophes enseignent, au contraire, qu'il faut ne
-pas trop se préoccuper des femmes pour rester
-plus libre et vaquer plus tranquillement à l'étude
-des sciences. Il se monte la tête pour un chat
-coiffé et pendant une quinzaine de jours pense au
-bonheur rêvé. Puis, quand il y est parvenu, ce
-qui serait facile à vous et à moi (<i lang="la" xml:lang="la">occasione et tempore
-prælibatis</i>), il se refroidit et n'y pense plus.
-Ce métier, qui est celui d'un amoureux de roman,
-<span class="pagenum" id="pg67">-67-</span> n'est pas si fatigant que celui que j'ai fait
-dans ma jeunesse, sans que je l'aie payé trop
-cher.</p>
-
-<p>Je suis charmé du succès que le traité du
-15 septembre a eu en Italie ; encore plus de la
-vigueur de la Marmora, qui n'a pas craint de recommencer
-l'affaire d'Aspromonte. C'est le vrai
-moyen d'<i lang="es" xml:lang="es">escarmentar</i> les fous qui voudraient mettre
-le feu aux poudres. Toutes les discussions de
-la presse et de la tribune sur le traité étaient bien
-absurdes. Les gens qui aiment leur pays en France
-et en Italie devaient garder le silence.</p>
-
-<p>Il y a un grand fait acquis, c'est que les troupes
-françaises quittent Rome. A quoi bon des explications
-et des précautions à prendre pour des cas
-à venir, qui peut-être n'arriveront pas? Je pense
-et j'ai lieu de le croire, d'après ce que j'entends
-dire à des gens en qui j'ai confiance, que l'Italie
-laissera le pape faire des bêtises et jouer sa partie.
-Elle n'a pas besoin de s'en mêler. Plus elle
-sera sage, plus il sera fou. Vous connaissez l'engeance
-cléricale et vous savez ce qu'on peut attendre
-d'elle.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; mademoiselle Lagden
-<span class="pagenum" id="pg68">-68-</span> et mistress Ewer me chargent de vous faire mille
-compliments et amitiés, elles se font une fête de
-vous recevoir.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l31">XXXI</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 5 décembre 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Veuillez considérer que je vous écris en ce moment
-ma fenêtre ouverte, et que les Anglais n'osent
-sortir qu'avec une ombrelle bleue en dessous,
-blanche en dessus. Ce soleil, auquel vous devez
-cette taille et cette carrure si respectables, ce soleil
-tout à fait italien, vous le trouveriez ici, avec
-une poste aux lettres qui vous permettrait d'écrire
-deux fois par jour à M. Jones vos instructions.
-Je ne parle pas du télégraphe en cas de
-besoin.</p>
-
-<p>En ce qui regarde votre mauvaise humeur et
-votre crainte d'ennuyer vos amis, permettez-moi
-de vous dire que vous vous <i>fichez</i> du monde.
-Nous aurons soin de vous, et nous vous choierons
-de notre mieux. Si vous êtes trop méchant, on
-vous laissera dans votre coin. Nous ne vous obligerons
-<span class="pagenum" id="pg69">-69-</span> pas à abattre des pommes de pin à coups
-de flèche, ni à monter sur des montagnes de
-trois mille mètres, vous serez libre de suivre vos
-goûts ; seulement nous vous offrons de mauvais
-dîners et des déjeuners <i>idem</i> avec des causeries,
-du whist et du piquet, et deux dames pour vous
-soigner, qui s'en font une fête. Il s'agit de savoir
-franchement si la chose vous convient, et alors
-de le dire un peu à l'avance, afin que nous pourvoyions
-à votre logis. Je crois vous avoir dit que
-nous avons une chambre, mais elle est au nord,
-et peu digne de votre mérite. A côté de nous est
-un hôtel très tranquille, dont le propriétaire m'a
-quelques obligations. Vous pourriez y avoir une
-chambre et y loger votre valet de chambre. En
-frappant au mur, on pourrait vous aviser que la
-soupe est sur la table, mais il faudrait être prévenu
-un peu d'avance.</p>
-
-<p>Jusqu'ici, nous sommes tous en assez bon état
-de conservation. M. Mathieu (de la Drôme) nous
-avait annoncé des tempêtes abominables. Nous
-avons eu le plus beau temps de juin qu'on puisse
-imaginer.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi, ou plutôt au revoir.
-<span class="pagenum" id="pg70">-70-</span> Miss Lagden et mistress Ewer vous espèrent et
-vous <i>languissent</i>, comme on dit dans le dialecte
-de ce pays.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l32">XXXII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 24 décembre 1864.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>M. Cousin me prie de vous demander le sens
-exact de cette phrase qu'il trouve dans une lettre
-du cardinal Mazarin : <i lang="it" xml:lang="it">Senza far lunarii</i>. Il
-semble, d'après le contexte, que cela voudrait
-dire : «&nbsp;Sans faire l'astrologue ; sans me mêler de
-prédire.&nbsp;» Est-ce une locution usitée? et que signifie
-précisément <i lang="it" xml:lang="it">lunarii</i>? Nous n'avons pas ici
-un seul Italien en état de nous donner la solution
-de l'énigme. Soyez notre &OElig;dipe.</p>
-
-<p>Malgré la douceur de notre climat, j'ai attrapé
-un gros rhume en allant voir nos doctrinaires de
-Cannes, le duc de Broglie et sa fille. Il a de plus
-un fils, officier de marine, élève de l'École
-polytechnique, qui entend trois messes par jour
-et en sert deux. J'ai été trois ou quatre jours
-sans sortir, toussant horriblement, mais sans
-<span class="pagenum" id="pg71">-71-</span> être tourmenté de mon asthme pendant ce
-temps-là.</p>
-
-<p>Notre philosophe<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, au lieu de m'offrir ses consolations,
-essayait de me démontrer que je serais infailliblement
-prié de succéder à Mocquart<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, ce qui
-était loin de me réjouir, comme vous pouvez le penser.
-Voici la nomination faite et un choix qui me
-semble assez bon. Je ne crois pas, d'ailleurs, qu'on
-ait pensé à moi un instant. Je suis trop bien avec
-<i>madame</i> pour que <i>monsieur</i> m'accorde sa confiance.
-Pourtant, à tout hasard, j'avais fait mon
-thème, pour le cas où je recevrais quelque proposition
-contraire à mon repos. J'aurais accepté la
-charge, refusé le titre et les émoluments, de façon
-à me donner le droit, au bout de quelque
-temps, de dire que je n'en pouvais plus et que je
-priais qu'on me permît de retourner à mes moutons.
-Heureusement il n'a pas été besoin de recourir
-à cette extrémité.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Victor Cousin.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Secrétaire particulier de l'empereur.</p>
-</div>
-<p>Il y avait dans le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> de la semaine passée
-un article excessivement violent contre l'empereur,
-à propos des dépenses militaires de toute
-<span class="pagenum" id="pg72">-72-</span> l'Europe. Outre un certain nombre d'allégations
-absolument fausses, pour la forme et pour le
-fond, il était impossible de voir rien de plus méchant.
-Vous devriez bien prêcher M. Delvane<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> à ce
-sujet, et lui dire qu'en aiguisant ainsi les vieilles
-haines, il fait le plus grand mal aux deux pays.
-Il m'a semblé, au reste, que cet article était de
-fabrique française, et je ne serais pas surpris que
-ce fût du Rémusat ou du Prévost-Paradol traduit.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> M. Delvane était alors le directeur politique du <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>.</p>
-</div>
-<p>J'ai reçu des nouvelles de madame de Montijo,
-qui a gagné un fort gros rhume à vendre des
-brimborions à une vente de charité. Elle est mieux
-à présent, et je vois qu'elle a donné une fête au
-nouvel ambassadeur de France.</p>
-
-<p>Le pape me semble avoir perdu tout à fait la
-tête. Avez-vous vu la dernière bulle qu'il vient de
-publier pour condamner une foule de propositions
-téméraires qui sont celles de tout le monde,
-et une autre bulle qui ajoute un demi-cent de
-saints au calendrier? Je suis sûr que les gens
-du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle auraient bien ri de tant de bêtises ;
-au <small>XIX</small><sup>e</sup> nous avalons tout.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg73">-73-</span> Avez-vous reçu le seizième volume de la <i>Correspondance
-de Napoléon I<sup>er</sup></i>? Je ne sais si le nouveau
-président de la Commission, qui n'a jamais
-été bien renommé pour sa politesse, continuera
-d'envoyer son &oelig;uvre à ceux qui ont déjà reçu les
-premiers volumes.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous souhaite une
-bonne fin d'année. Ne mangez pas trop de
-<i lang="en" xml:lang="en">christmas dinner</i>, et rappelez-moi au souvenir de
-nos amis.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l33">XXXIII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 12 janvier 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>La divine providence nous a envoyé un pâté
-de foie gras de Strasbourg qui nous a particulièrement
-fait regretter votre absence. J'en ai rarement
-mangé d'aussi bon, et les truffes qui l'ornaient
-étaient excellentes.</p>
-
-<p>Le pape est parfaitement drôle, et les évêques
-qui reprennent la balle ne le sont pas moins. Mais
-voici un détail que vous ignorez, et qui a quelque
-valeur historique. Aux yeux de vous autres
-<span class="pagenum" id="pg74">-74-</span> messieurs les politiques, l'encyclique du Vicaire
-de Jésus-Christ passe pour une réponse au traité
-du 15 septembre. Il n'en est rien.</p>
-
-<p>Il y a ici un philosophe de nos amis<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, un
-peu trop clérical pour vous et pour moi, qui,
-deux mois avant le traité, a reçu la visite d'un
-auditeur de rote, Français et prêtre assez débonnaire,
-qui est venu le conjurer d'abjurer certaines
-erreurs contenues dans un de ses derniers livres,
-l'<i>Histoire de la philosophie</i>, ajoutant que, s'il
-ne le faisait pas, il s'exposait à être compris
-dans une censure que préparait le Sacré-Collège.
-Notre ami lui a dit qu'il ne rétractait rien, et
-qu'il ne conseillait pas au pape de s'en prendre
-à la philosophie, ni aux matières qui ne le regardaient
-pas. Vous voyez que l'encyclique est un
-vieux péché.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Victor Cousin.</p>
-</div>
-<p>Je suis sans nouvelles de Paris depuis quelques
-jours, et un peu inquiet d'un bruit qui s'est répandu
-ici, que l'empereur avait eu une attaque.
-Bien que j'attache peu de foi à cette nouvelle,
-j'en suis un peu ému, car la vie qu'il mène n'est
-pas trop bonne pour un homme de cinquante-six
-<span class="pagenum" id="pg75">-75-</span> ans, si j'en crois des rapports malheureusement
-trop certains. C'est ce qui pourrait arriver
-de plus triste pour ce pays-ci, en ce moment surtout
-où l'encyclique et la prochaine réunion des
-Chambres excitent un peu d'agitation.</p>
-
-<p>Il me semble que les affaires de nos amis les
-confédérés vont assez mal. Le bon Dieu étant toujours
-pour les gros bataillons, il n'est que trop
-probable qu'ils succomberont à la fin. Il y avait
-dans le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> le récit d'une petite machine infernale
-destinée à détruire un fort et probablement à
-tuer tous ses défenseurs au moyen de sept cent
-mille livres de poudre. On se demande si nous
-sommes au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, pour voir employer des
-machines de cette espèce.</p>
-
-<p>Je suppose que Newton est venu à Paris pour
-la vente Pourtalès. Avez-vous acheté la tête de
-l'<i>Apollon</i> de Délos? c'était la plus belle chose
-qu'il y eût, et j'aurais bien désiré que cela restât
-à Paris ; mais, si elle s'en va, mieux vaut qu'elle
-soit chez vous qu'ailleurs. Il y avait aussi un beau
-buste de Crispine, femme d'Éliogabale, et quantité
-de bijoux et de menus objets des plus intéressants.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; bonne santé et prospérité. &mdash; Ces
-<span class="pagenum" id="pg76">-76-</span> nouvelles de la santé de l'empereur
-me tourmentent malgré moi, et j'attends nos
-journaux avec grande impatience.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l34">XXXIV</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 27 janvier 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Vous aurez lu le pamphlet très habile de monseigneur
-Dupanloup. Il explique fort bien que,
-lorsque la bulle dit noir, il faut entendre blanc.
-C'est la perfection de l'art des jésuites. Il paraît,
-d'ailleurs, que les bonnes têtes, ou les moins fêlées
-du sacré collège, ont fait entendre raison au
-pape et lui ont persuadé de donner quelques explications
-dans le sens de celles que monseigneur
-Dupanloup a présentées. Cet <i lang="la" xml:lang="la">erratum</i> du Saint-Esprit
-sera accepté, je pense, et peut-être suffira
-pour apaiser la noise jusqu'à ce que l'ouverture
-de la session la ranime plus énergiquement que
-jamais. Thiers va se poser en champion de la papauté
-et attaquera vigoureusement le traité du
-15 septembre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg77">-77-</span> Avez-vous lu une facétie d'About dans <i>l'Opinion
-nationale</i> du 22 janvier, où il traite <i>notre
-ami</i> de la bonne manière et malheureusement
-avec une vérité frappante? Cela ne l'empêchera
-nullement de faire les bêtises que lui suggèrent
-les belles dames et ses anciens ennemis les doctrinaires.
-Lisez cela, et vous rirez, j'espère.</p>
-
-<p>L'affaire du duché de Montmorency donné à
-M. de Périgord commençait à ennuyer tout le
-monde à Paris, lorsqu'un nouveau petit scandale
-est venu fort à propos pour faire diversion. La
-fille aînée de madame de X&hellip; avait été mariée, il
-y a vingt-cinq ou trente ans, à un M. de Z&hellip;, qui
-avait le malheur d'être impuissant. Elle y remédiait
-au moyen du marquis de L&hellip;, qui ne l'était
-pas et qui lui fit un enfant. Donc cet enfant fut
-mis au monde très mystérieusement, car le mari
-était depuis deux ans à l'étranger. Ce mari est
-mort, mais le fils est vivant et majeur, et, se fondant
-sur l'axiome <i lang="la" xml:lang="la">Is pater est quem nuptiæ demonstrant</i>,
-il demande le nom et le titre de Z&hellip;
-Vous pouvez penser le bel effet que cela produit.</p>
-
-<p>Lord H&hellip; vieillit rapidement, et, entre nous, je
-doute qu'il ait la cervelle en bien bon état. Lorsqu'on
-<span class="pagenum" id="pg78">-78-</span> lui a annoncé la mort de sa femme, il a dit :
-<i lang="en" xml:lang="en">Well I hope she will be soon better.</i> Puis il a
-fait hisser au-dessus de sa villa un pavillon à ses
-armes, pour avertir les demoiselles, je crois, qu'il
-était redevenu un homme libre à leur service.</p>
-
-<p>Cousin ne se porte pas trop bien non plus et
-me donne un peu d'inquiétude. Il a des sifflements
-dans les oreilles, des bourdonnements et maigrit
-pitoyablement. Il conserve néanmoins toute sa
-vivacité et son intelligence.</p>
-
-<p>Pour moi, je ne suis pas trop mal, bien que j'aie
-éprouvé récemment un retour de mes oppressions.
-Le temps très doux que nous avons me fait grand
-bien. Nous allons demain faire un déjeuner champêtre
-en plein air. Je ne pense pas que vous déjeuniez
-encore dans votre jardin. Je voudrais bien,
-si la chose est possible, rester ici tout le mois de
-février ; mais peut-être sera-t-il nécessaire de revenir
-pour l'adresse, surtout si les cléricaux livrent
-bataille. J'espère toutefois que les choses
-se passeront sans bruit.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et ne
-tombez dans aucune des quatre-vingts erreurs
-condamnées.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg79">-79-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l35">XXXV</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 15 février 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis très enrhumé et horriblement ennuyé
-par la perspective de l'adresse et l'obligation
-d'aller assister à la bataille que les cléricaux vont
-nous livrer. J'attends avec impatience l'adresse
-qui a dû être prononcée ce matin, mais ce ne
-sera que dans quelques jours que je pourrai savoir
-le jour de l'ouverture de la discussion et
-celui de mon départ. Ce qu'on me dit du temps
-qu'il fait à Paris ne m'engage pas du tout à me
-presser.</p>
-
-<p>Cousin est ici assez souffrant d'une névralgie
-qui lui cause des insomnies continuelles, vous le
-plaindrez pour cela ; il maigrit beaucoup, il s'abat
-et commence à m'inquiéter. L'autre jour, il se
-promenait dans un bois près de Cannes avec son
-secrétaire qui lui lisait le journal. Une paysanne
-qui passait dit à sa compagne : «&nbsp;Vois donc,
-<span class="pagenum" id="pg80">-80-</span> ce vieux monsieur qui, à son âge, ne sait pas
-lire.&nbsp;»</p>
-
-<p>On me conte des choses fabuleuses de la vente
-Pourtalès. Si elle finit comme elle a commencé,
-vous aurez à fouiller à l'escarcelle.</p>
-
-<p>J'ai fait vos compliments à lord Glenelg. Mistress
-Norton est ici, toujours belle et très gracieuse,
-et nous est venue voir avant-hier. Elle a fait la
-conquête de ces dames. Sa petite-fille menace
-d'être aussi belle qu'elle, et a déjà des yeux pour
-la perdition du genre humain.</p>
-
-<p>Je n'ai rien lu de plus plat que le discours de la
-reine, et on dit qu'il n'est pas écrit en anglais.
-Si notre ami de Piccadilly continue à tenir quelques
-années encore le timon, Dieu sait quelles
-couleuvres il fera avaler au respectable public. Il
-semble qu'il veuille mourir en repos, et tout
-bruit l'importune, même lorsque c'est le bruit
-d'un grand péril qu'il serait à temps de conjurer.</p>
-
-<p>Si, comme cela semble très probable, le Sud est
-accablé, vous verrez de quelle façon le Nord témoignera
-sa reconnaissance à l'Angleterre pour
-la remise des <i lang="en" xml:lang="en">raiders</i> de Saint-Albans. Cela me
-semble, au fond, une grande lâcheté du gouvernement
-<span class="pagenum" id="pg81">-81-</span> du Canada et de celui de l'Angleterre.</p>
-
-<p>Ces gens sont des voleurs sans doute, mais qu'a
-fait Sherman en Géorgie, et Butler et tant d'autres?
-Au reste, l'Europe sera assez vite punie,
-je pense. Il y a dans les Américains un si beau
-mépris de toute morale, que je ne vois que les
-Romains d'autrefois à leur comparer. Ils en ont
-l'avidité, l'audace, et cinq ans de guerre terrible
-en ont fait des soldats redoutables. Ils payeront
-leur dette en faisant banqueroute, et trouveront
-de l'argent sur les terres de leurs voisins.</p>
-
-<p>Je suis sans nouvelles et un peu inquiet de la
-santé de madame de Montijo, qui avait été tourmentée
-par un retour de fièvre. On me dit que
-l'impératrice va mieux, mais qu'elle vit très retirée
-et presque toujours seule. L'empereur se
-porte parfaitement bien.</p>
-
-<p>On raconte que monseigneur Chigi est fort penaud
-et irrité de la publication de ses deux lettres
-aux deux traducteurs si peu d'accord sur le sens
-de l'encyclique.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; écrivez-moi ici jusqu'à
-ce que je vous donne avis de la translation
-de mes pénates.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg82">-82-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l36">XXXVI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 14 mars 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis parti de Cannes, il y a quelques jours,
-très souffrant et je suis arrivé ici en pire état. Je
-compte y rester jusqu'à la fin de la discussion
-de l'adresse, puis m'en retourner à Cannes. Ma
-santé me donne du tintoin. Mes étouffements
-augmentent d'intensité et se renouvellent à des
-intervalles plus rapprochés ; bref, l'animal se détraque ;
-qu'y faire?</p>
-
-<p>Je suis allé voir l'impératrice hier. Je l'ai trouvée
-très bien portante, mais fort triste. Elle comprenait
-toute la perte qu'elle venait de faire par
-la mort de M. de Morny. Je dis <i>elle</i> personnellement,
-et je n'ai pas besoin de vous dire le pourquoi.
-L'empereur est profondément affligé. Il
-n'est pas facile, en effet, de trouver un homme
-d'esprit et de tact comme Morny, plein de bon
-sens et de décision. Il est question de le remplacer
-à la présidence du Corps législatif par M. Baroche ;
-<span class="pagenum" id="pg83">-83-</span> mais la chose est difficile, je ne sais
-même si elle est possible.</p>
-
-<p>Vous recevrez presque en même temps que
-cette lettre la visite d'un de mes amis, le comte
-de Circourt. C'était un grand ami du comte de
-Cavour. C'est un homme très instruit, <i>trop</i> instruit,
-car il a la mémoire la plus extraordinaire
-que je connaisse et sait tout ; d'ailleurs, fort galant
-homme et anticlérical, bien que, par sa naissance,
-ses relations et ses habitudes, il vive au
-milieu des cléricaux. Peut-être est-ce pour cela
-qu'il ne peut les souffrir.</p>
-
-<p>Nous aurons probablement demain au Sénat
-une séance curieuse. Les cardinaux, à l'exception
-de M. de Bonnechose, sont des sots et ne savent
-pas dire deux mots. Mais le Bonnechose est très
-habile, et, d'un autre côté, nos vieux généraux
-ont peur du diable. Ils se disent : «&nbsp;S'il y avait
-seulement cinq pour cent de vérité dans ce qu'on
-rapporte de ce gentleman!&hellip;&nbsp;» Ajoutez à ces réflexions
-très sages, les femmes et les filles qui
-sont dévotes ; car toutes les femmes, même les
-pires catins, sont dévotes à présent. Soyez persuadé
-qu'il ne sera pas aisé de se débarrasser de
-<span class="pagenum" id="pg84">-84-</span> l'hydre, après lui avoir laissé pousser bien plus
-de sept têtes.</p>
-
-<p>Bien que le discours de M. Rouland ne fût ni
-des meilleurs, ni des plus habiles, il a produit son
-effet. On aurait pu lui dire : «&nbsp;Pourquoi, puisque
-vous connaissiez le danger, avez-vous été si faible
-lorsque vous étiez ministre des cultes?&nbsp;» Mais
-enfin, mieux vaut tard que jamais.</p>
-
-<p>J'ai vu dans le journal que lady Palmerston
-était gravement malade ; puis plus de nouvelles.
-J'espère qu'elle est rétablie. Lorsque vous la verrez,
-tâchez de trouver moyen de lui dire quelque
-chose de gentil de ma part.</p>
-
-<p>Est-ce la vieillesse qui règne dans le cabinet
-britannique, ou bien est-ce calcul de gens qui ont
-fait un bon coup à la Bourse et qui ne veulent
-plus se risquer? Quoi qu'il en soit, vos ministres
-affichent la poltronnerie avec trop d'éclat. Rien
-n'est plus bête que d'être fanfaron, mais il est
-dangereux, outre le ridicule, de se poser en
-poltron. C'est le moyen d'avoir tous les faux
-braves à ses trousses.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; santé et prospérité.
-Je suis ici jusqu'à la fin de la semaine.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg85">-85-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l37">XXXVII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 26 mars 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je ne crois pas un mot du voyage à Rome de
-madame de Montijo, encore moins de son voyage
-en Angleterre. Dans la dernière lettre qu'elle m'a
-écrite, il y a sept ou huit jours, elle m'annonçait
-le dessein d'aller à Paris au mois de mai ;
-ce qui semble fort peu d'accord avec la visite
-au saint-père et à madame ***. Il me paraît peu
-vraisemblable qu'elle aille ailleurs qu'à Paris. A
-Rome et à Londres, elle se trouverait dans une position
-embarrassante, à certains égards, et privée
-de sa liberté, qui est la chose à laquelle elle tient
-le plus.</p>
-
-<p>Lord Glenelg est toujours ici, occupant ses loisirs
-comme à l'ordinaire, entre la lecture de romans
-et la prière.</p>
-
-<p>Cousin s'apprête à retourner à Paris pour y
-faire un immortel. Je lui laisse ce soin, et je
-compte passer ici le mois d'avril à tâcher de remettre
-<span class="pagenum" id="pg86">-86-</span> un peu mes poumons maléficiés, qui ont
-grand besoin de repos et de ménagements.</p>
-
-<p>Lorsque j'ai quitté Paris, on ne croyait pas que
-la discussion de l'adresse au Corps législatif dût
-être beaucoup plus animée qu'elle ne l'a été au
-Sénat. L'opposition est fort divisée, et il y a
-grande apparence qu'elle portera ses principaux
-efforts sur les questions intérieures. On doutait
-que M. Thiers parlât sur la convention du 15 septembre,
-afin de ménager ses amis politiques, moins
-papalins que lui. Le moins qu'on parlera de ce
-traité sera le mieux. Je pense que, si nous paraissons
-bien résolus de l'observer à la lettre, la cour
-de Rome reviendra à des idées plus saines. Non
-point le pape, peut-être, qui est un peu fou,
-et auquel on prête des aspirations singulières au
-martyre. Mais il y a autour de lui une grande
-quantité de canailles en rouge, en violet et en
-noir, fort peu disposées au martyre, et prêtes à
-accepter toutes les conditions qui leur laisseront
-quelque chose de leurs revenus actuels. Probablement
-ces gens-là exerceront quelque influence
-sur les résolutions de leur souverain. Reste à
-savoir si son obstination ne l'emportera pas sur
-<span class="pagenum" id="pg87">-87-</span> l'intérêt bien entendu de son petit établissement.</p>
-
-<p>Je vous fais mes compliments sur l'acquisition
-de l'Apollon Justiniani. Newton, que j'ai vu la
-veille de mon départ, m'en avait dit du mal, ce
-qui m'avait persuadé qu'il en avait fort envie. Je
-ne trouve pas que vous l'ayez payé trop cher, et
-c'est certainement un morceau de musée qu'il
-faut acquérir dès qu'on en trouve l'occasion.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; la poste me presse,
-je n'ai que le temps de fermer ma lettre.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l38">XXXVIII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 13 avril 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'attendais pour vous écrire que je fusse assez
-bien pour vous donner des nouvelles de ma santé
-et de mes projets ; mais la première ne fait pas
-de progrès, et les autres, qui en dépendent, sont
-dans le vague le plus complet. Je tousse toujours,
-je ne dors ni ne mange, je me sens faible
-et sur un déclin rapide. Parfois j'en prends mon
-<span class="pagenum" id="pg88">-88-</span> parti assez philosophiquement, d'autres fois je
-m'en irrite ou je m'en afflige. C'est quelque chose
-comme les alternatives de pensées dans la tête
-d'un homme condamné à être pendu.</p>
-
-<p>Il me semble que vous êtes un peu sévère pour la
-<i>Vie de César</i>, qu'on vous a envoyée. Voudriez-vous
-qu'au lieu de dire les choses simplement, bonnement,
-l'auteur eût fait comme les historiens tudesques,
-qui, pour ne pas entrer dans la voie battue,
-prennent les sentiers les plus absurdes et les plus
-extravagants du monde. D'ailleurs, j'aurais bien
-voulu que l'auteur eût suivi le conseil que j'avais
-pris la liberté de lui donner. C'était de <i>se borner</i>
-à ses réflexions sur l'histoire, au lieu de s'embarquer
-dans un récit où il n'y aura rien de
-neuf. Il est évident que ces réflexions d'un
-homme placé à un point de vue où aucun
-homme de lettres ne peut se placer, auraient eu
-quelque chose d'original et de très intéressant.
-Le grand défaut du livre, à mon avis, c'est
-qu'on dirait que l'auteur se place devant un
-miroir pour faire le portrait de son héros.</p>
-
-<p>Vous me paraissez aussi un peu dédaigneux
-pour votre tête d'Apollon. N'en déplaise à Newton
-<span class="pagenum" id="pg89">-89-</span> et aux autres connaisseurs, cela me semble une
-&oelig;uvre capitale, telle que peu de musées en possèdent.
-Je ne trouve pas que vous l'ayez payée
-cher. Mais que dites-vous de notre Louvre, qui a
-acheté cent treize mille francs un portrait d'Antonello
-de Messine? Notre administration agit
-avec la passion d'un amateur, ce qui est déplorable.
-Si j'en avais le pouvoir, je changerais
-avec vous : je vous donnerais l'Antonello pour
-l'Apollon, sans vous demander la différence de
-prix.</p>
-
-<p>J'ai reçu hier une lettre de madame de Montijo.
-Elle ne me dit pas un mot de son voyage à
-Londres, mais me promet qu'elle sera à Paris
-vers le commencement de mai. La comtesse est
-mieux, à ce qu'elle m'écrit, bien qu'un peu fatiguée
-de son hiver. Sa maison étant le refuge
-de tous les oisifs de Madrid, elle est la victime
-de ses devoirs de maîtresse de maison. Elle ne
-se couche qu'à l'heure qui convient à ses <i lang="es" xml:lang="es">tertulianos</i>,
-et continue ainsi jusqu'à ce qu'elle soit
-sérieusement malade. Elle me charge, d'ailleurs,
-de ses <i lang="es" xml:lang="es">memorias</i> pour <i>Panucci</i> ; car elle persiste à
-dénaturer le nom de Votre Seigneurie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg90">-90-</span> Que dites-vous des discussions dans le Parlement
-sur les affaires du Canada? Je voudrais savoir
-ce qu'en pensent l'ombre de Pitt et celle de
-lord Wellington. Mais ce qui passe mon intelligence,
-c'est un gouvernement qui prend la peine
-d'instruire les étrangers qu'il a la plus grande
-longanimité et qu'il acceptera tous les soufflets
-qu'on peut lui offrir. Serait-il vrai que les hommes
-deviennent poltrons en vieillissant?</p>
-
-<p>Cousin est parti pour Paris, il y a trois jours,
-en assez mauvais état. Il m'a dit qu'il s'arrêterait
-en route, et ne serait à Paris que samedi. Je suppose
-qu'il ne veut pas revoir ses anciens amis politiques
-avant la fin de la discussion de l'adresse.</p>
-
-<p>Il me semble que nous avons été plus politiques
-et moins bavards au Sénat. L'opposition, en présentant
-cette kyrielle d'amendements, n'a guère
-obtenu d'autre résultat que celui d'ennuyer le
-public. C'est du moins l'impression que cela a
-produit à Paris, et que j'ai éprouvée moi-même.</p>
-
-<p>Lisez un livre assez curieux qui vient de paraître :
-<i>L'Immortalité selon le Christ</i>, par Charles
-Lambert. Il y a une appréciation nouvelle de
-<span class="pagenum" id="pg91">-91-</span> l'histoire juive qui m'a l'air d'être vraie. Depuis
-que le parti clérical est devenu si puissant et si
-intolérant, les livres de cette espèce se multiplient
-et se vendent comme du pain. Cela pourrait
-finir par quelque chose de fatal à notre
-sainte religion, si les femmes n'étaient pas là,
-pour la faire triompher en se refusant aux hommes
-assez immoraux pour ne pas faire leurs
-Pâques.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je voudrais bien que
-vous fussiez ici pour faire maigre demain. Je
-compte partir pour Paris, si j'en suis capable,
-vers les premiers jours de mai.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l39">XXXIX</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 22 avril 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis un peu mieux, quoique toujours assez
-dolent. Dimanche en huit, je compte être à Paris.
-J'espère y trouver la comtesse de Montijo, que je
-voudrais savoir en France, maintenant qu'on se
-tire des coups de fusil à Madrid. Elle a le malheur
-<span class="pagenum" id="pg92">-92-</span> d'avoir une maison qui est une position
-stratégique, qui a déjà été occupée plusieurs fois
-militairement, et dont, à la dernière émeute, heureusement
-pendant son absence, son ami le général
-Concha a dû faire le siège. Le gouvernement
-et le parti progressiste en sont arrivés au
-dernier degré d'animosité ; il n'y a plus que la
-guerre de possible entre eux.</p>
-
-<p>Ce qui m'amuse beaucoup, c'est que le parti du
-progrès accuse Narvaez d'être néocatholique, ce
-qui me rappelle l'histoire suivante. &mdash; Dans son
-avant-dernier ministère, il s'était brouillé avec
-notre saint-père le pape, et, comme il est homme
-d'esprit et qu'il sait le défaut de la cuirasse papaline,
-il commença par saisir ce qu'on appelle
-le trésor de la bulle, c'est-à-dire l'argent que
-l'Espagne envoie à Rome pour ne pas faire maigre.
-Tout cet argent, et il y avait plusieurs millions,
-fut employé à enrichir ses créatures, au
-nombre desquelles toutes les jolies filles de Madrid.
-Une de ces dernières, mon intime amie et
-très dévote, avait une pension de huit mille
-réaux pour <i>services publics</i>.</p>
-
-<p>Toute la question à présent est de savoir ce
-<span class="pagenum" id="pg93">-93-</span> que fera l'armée. Dans la dernière émeute de ce
-mois, elle a tiré à tort et à travers sur le respectable
-public, et, si elle demeure fidèle, il n'y aura
-pas de révolution ; sinon, nous aurons à Paris
-l'innocente Isabelle.</p>
-
-<p>Voilà les confédérés à bas, ou du moins bien
-bas. Reste à pacifier le pays, et quelles mesures
-M. Lincoln prendra-t-il pour cela? Avec un Parlement
-composé de canaille, comme celui des
-États-Unis, et un Sénat présidé par un tailleur
-ivrogne, qui peut dire quelles folies nous pourrons
-voir? Ce qu'il y a de pire, c'est que ces
-drôles-là sont en réalité très puissants, qu'ils ont
-dans toutes les occasions un entêtement de mulet
-et pas plus de conscience que n'en avaient
-vos petits tyrans italiens du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Ce sont
-là bien des éléments de succès dans un temps
-où la Providence s'obstine à ne plus faire de
-miracles. Si j'étais à la place de l'empereur
-Maximilien, je tâcherais d'enrôler au plus vite les
-Irlandais et les Allemands de l'armée fédérale,
-outre tous les coquins qui ont pris le goût de la
-bataille. Ce serait, je crois, un excellent moyen de
-gagner le respect de ses sujets et de les mener
-<span class="pagenum" id="pg94">-94-</span> à la civilisation par le plus court chemin.</p>
-
-<p>Que dites-vous du discours de Thiers? Il paye
-à l'empereur d'Autriche le dîner qu'il en a reçu,
-en proposant sérieusement à la France l'alliance
-autrichienne comme la plus utile. Thiers a une
-faculté singulière, c'est d'oublier tout ce qu'il
-a dit et tout ce qu'il a fait, dès que la passion
-s'en mêle. Il est de très bonne foi, aussi convaincu
-de son infaillibilité que peut l'être le plus
-entêté de tous les papes.</p>
-
-<p>Je ne suis guère plus content du discours de
-M. Rouher ; mais il vous prouve quel est l'immense
-pouvoir des idées cléricales en France.
-On y considère comme athée quiconque met en
-question la souveraineté temporelle du pape. Il
-y a des gens très honnêtes, très éclairés, comme
-M. Buffet, par exemple, qui croient cela comme
-parole d'évangile. Viennent ensuite les politiques
-ou soi-disant tels, qui admettent comme un fait
-incontestable que toute diminution du territoire
-du pape est un malheur européen et une occasion
-de conflit général. Si cela continue, vous
-et moi, nous courons risque d'être brûlés avec
-des fagots en place publique.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg95">-95-</span> Adieu, mon cher Panizzi ; veuillez me tenir au
-courant de vos intentions pour le temps des vacances,
-j'entends <i>vos</i> vacances.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l40">XL</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 4 mai 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai vu aujourd'hui M. Fould, qui m'a paru
-en assez bon état et pas trop mécontent de la
-marche des choses. Les orléanistes, les républicains,
-et surtout les légitimistes, sont encore
-dans les extases d'admiration pour le discours de
-M. Thiers. C'est, disent-ils, le premier homme
-d'État de l'Europe. Ce que c'est que la passion.
-Je ne crois pas qu'il ait jamais rien dit de plus
-propre à prouver qu'il est absolument exempt de
-sens politique. J'ajouterai que ce n'est pas non
-plus par le sens moral qu'il brille.</p>
-
-<p>On m'avait parlé de la santé de lord Palmerston
-de la même façon que vous. Lord Cowley
-dit qu'il n'a qu'une attaque de goutte aux mains
-et qu'il ne veut pas se montrer, parce qu'il ne
-<span class="pagenum" id="pg96">-96-</span> saurait consentir à se faire faire la barbe par
-un barbier. Vous savez que les diplomates ne
-sont pas comptés parmi les plus véridiques des
-hommes. Au cas où cette goutte se prolongerait
-ou prendrait des proportions alarmantes, qui sera
-premier ministre? On m'a dit, mais j'en doute,
-que la reine avait appelé lord Clarendon, qui aurait
-décliné d'accepter la succession et indiqué
-lord Stanley.</p>
-
-<p>Ne trouvez-vous pas qu'on fait un peu trop de
-<i lang="en" xml:lang="en">fuss</i> pour la mort de M. Lincoln? C'était, après
-tout, un <i lang="en" xml:lang="en">first second rate man</i>, comme disaient
-les Yankees, dont probablement vous n'auriez
-pas voulu pour un employé du Muséum ; mais il
-valait mieux que la majorité de ses compatriotes,
-et il me semble qu'il avait gagné à force
-de vivre dans les grandes affaires. Les éloges
-qu'on en fait au Parlement montrent la peur
-qu'on a de l'Amérique ; et le résultat qu'on aura
-obtenu sera de rendre ces rustres encore plus
-impertinents et orgueilleux qu'ils ne le sont naturellement.
-Croyez qu'il ne se passera pas longtemps
-avant que l'Angleterre regrette sa politique
-au commencement de la guerre civile.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg97">-97-</span> M. Booth et l'autre sont des scélérats bien trempés
-qui rendraient des points à Müller. Ed. Childe
-me dit que, depuis un mois, ce Booth s'entraînait
-à tirer des coups de pistolet dans toutes les
-positions. Il croit qu'il n'a eu aucune communication
-avec les gens du Sud ; cependant sa phrase
-latine : <i lang="la" xml:lang="la">Sic semper tyrannis!</i> est la devise de la
-Virginie. Nous verrons probablement de singulières
-choses avec l'ivrogne qui succède à Lincoln.</p>
-
-<p>Tout le monde ici me paraît mécontent du
-voyage de l'empereur en Algérie. C'est trop risquer
-pour voir ce qu'il verra. Le plus sage eût été
-de laisser faire le maréchal Mac-Mahon, qui est
-un homme de sens et très honnête, deux qualités
-rares par le temps qui court.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère que vous
-avez votre part du beau temps qu'il fait ici et que
-vous êtes fort et allègre. Je voudrais pouvoir en
-dire autant.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg98">-98-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l41">XLI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 12 mai 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Lundi dernier, j'ai déjeuné avec notre hôtesse
-de Biarritz et son fils. Tous les trois. Elle m'a
-demandé de vos nouvelles. Elle va bien et l'enfant
-est extrêmement gentil et bien élevé. Il me
-semble que tout le train de la maison est
-changé. On est moins gai, mais on est plus
-calme. Je crois que, depuis un an, elle en a appris
-beaucoup sur les choses et sur les hommes. Un
-sculpteur assez bon<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> fait un assez joli portrait de
-l'enfant ; ce qui a donné à celui-ci l'envie de mettre
-la main à la terre glaise, et il a fait un portrait de
-son père qui est ressemblant. Cela est pétri à la
-diable, mais il y a un sentiment des proportions
-qui est vraiment extraordinaire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Carpeaux.</p>
-</div>
-<p>Ici, on est assez content de M. Bigelow, le ministre
-des États-Unis. Il dit très haut qu'ils veulent
-<span class="pagenum" id="pg99">-99-</span> être en paix avec tout le monde, et, quant
-au Mexique, qu'ils laissent à leurs voisins le choix
-du gouvernement qu'ils préfèrent. L'impératrice
-lui a demandé ce que voulait dire cette phrase du
-président : «&nbsp;Si l'Angleterre est juste avec nous.&nbsp;»
-M. Bigelow a répondu que la justice qu'ils attendaient,
-c'était le remboursement de cent millions
-de dollars, somme à laquelle on évalue les pertes
-causées au commerce fédéral par les croiseurs
-confédérés armés en Angleterre.</p>
-
-<p>Maintenant qu'on fait tant de <i lang="en" xml:lang="en">fuss</i> et tant de
-compliments à l'occasion de la mort de M. Lincoln,
-que la reine d'Angleterre et l'impératrice
-écrivent à la veuve de leurs mains blanches,
-quelle sera, croyez-vous, la prépotence de ces
-drôles, qui déjà se regardent comme les premiers
-moutardiers du pape? Attendez-vous à
-toutes les insolences les plus monstrueuses. Lincoln
-était un pauvre hère, non dépourvu de bon
-sens et qui, en quatre années, avait appris quelque
-chose. Croyez que la faiblesse de lord Palmerston
-et ses peurs absurdes seront bientôt
-vivement senties et chèrement payées. La politique
-sénile, qui est de vivre au jour le jour et
-<span class="pagenum" id="pg100">-100-</span> d'ajourner toutes les grandes questions, finit toujours
-tragiquement.</p>
-
-<p>Thiers tend visiblement à se séparer de ses
-amis pour se rapprocher des cléricaux et du faubourg
-Saint-Germain. Il est, comme bien des gens
-venus de bas, très sensible aux flatteries de l'aristocratie,
-et le faubourg Saint-Germain ne les
-lui marchande pas. On lui fait une cour très assidue,
-et des gens qui le pendraient probablement,
-s'ils revenaient jamais au pouvoir, l'encensent
-de la manière la plus honteuse. Il en est tout
-bouffi, et ses femmes encore plus. Chez les bourgeois,
-on commence à lever les épaules de ses
-théories politiques et à l'appeler radoteur. Je
-doute qu'il fût élu à Paris, s'il y avait une nouvelle
-élection. Pour moi, je n'ai rien vu de plus
-bouffon que son argument pour le pouvoir temporel,
-fondé sur la liberté nécessaire au catholicisme.
-Le catholicisme a besoin d'un souverain
-étranger ; <i lang="la" xml:lang="la">ergo</i>, il faut que le pape soit souverain.
-Mais, pourrait-on répondre, les Romains
-n'ont malheureusement pas un souverain étranger.
-Enfin, tout cela est bête et pourtant cela
-passe et est accepté par beaucoup de niais.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg101">-101-</span> Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous mieux et
-tenez-vous en joie.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l42">XLII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 19 mai 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Madame de Montijo est arrivée ici très enrhumée,
-et la vue pire que lorsque vous étiez à Biarritz.
-C'est, pour une personne si active, un très
-grand malheur ; mais elle le supporte avec courage,
-et se tire d'affaire même, sans que bien des
-gens s'aperçoivent de son infirmité. Le comte de
-las Navas et sa femme sont avec elle. L'un et
-l'autre en bonne santé. Ils m'ont demandé beaucoup
-de vos nouvelles.</p>
-
-<p>Que dites-vous des cent mille dollars offerts par
-le président Johnson? Croyez que ces affreuses
-canailles de Yankees nous donneront sous peu, à
-vous et à nous, de fiers tracas.</p>
-
-<p>On commence à croire que le Corps législatif
-ne voudra pas voter le budget des travaux extraordinaires.
-Fould, qui s'était fort opposé à ce
-<span class="pagenum" id="pg102">-102-</span> qu'il fût présenté, a eu le tort de chercher ensuite
-des moyens d'exécution qui rendissent la
-chose possible.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Vous savez que
-Libri est un homme du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle qui ne se
-fie à personne, comme était Benvenuto Cellini
-qui tournait les coins de rues <i lang="it" xml:lang="it">all' largo</i>.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l43">XLIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 23 mai 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis bien désolé de ce que vous me dites de
-lady Zetland. C'était &mdash; car je crois qu'il faut maintenant
-parler d'elle au passé &mdash; c'était une femme
-comme il n'y en a plus guère, distinguée, s'intéressant
-à tout et parlant bien de tout. Quoique
-je l'aie très peu vue, je l'aimais plus que des
-femmes avec qui j'ai eu de plus intimes relations.
-Lorsque vous verrez lord Zetland ou quelqu'un
-de la famille, veuillez lui dire toute la part que
-je prends à leur malheur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg103">-103-</span> J'ai toujours oublié de répondre à votre question
-au sujet du voyage de madame de Montijo
-en Angleterre, d'abord, parce que je n'y croyais
-pas, et que je n'y croirai que lorsqu'il se fera.
-Mais il est très vrai qu'on en parle. Elle veut
-passer une semaine à Londres, puis une quinzaine
-dans un château en Écosse, je ne me rappelle
-plus chez qui.</p>
-
-<p>A ce propos, dites-moi <i lang="en" xml:lang="en">between you and me</i>
-et très nettement ce que vous pensez de ce
-voyage et de la circonstance suivante. Elle doit
-passer ces huit jours chez madame ***, à Londres.
-Madame *** est très riche ; mais, si je ne me
-trompe, pas trop bien dans le monde anglais.
-Son mari a un air de juif qui ne lui est pas très
-<i lang="en" xml:lang="en">prepossessing</i>. Elle ne manque pas d'esprit, mais
-elle est horriblement cancanière. Il me semble
-que c'est, de toutes les maisons, celle où j'aimerais
-le moins à la savoir. Vous êtes plus à
-même que personne de nous éclairer là-dessus.
-Mais, au surplus, je ne pense pas que la chose
-se fasse : d'abord, sa fille ne sera pas trop pressée
-je pense de la laisser partir, puis probablement
-elle aura sur l'affaire la même opinion que
-<span class="pagenum" id="pg104">-104-</span> moi ; enfin, si la cour va à Fontainebleau, à Biarritz
-ou ailleurs, ce sera un dérivatif tout naturel.</p>
-
-<p>Il n'est question ici que de la nouvelle frasque
-du prince Napoléon et de son discours à Ajaccio,
-qui a été commenté si étrangement ensuite par
-<i>l'Opinion nationale</i>. On blâme beaucoup la régente
-de ne lui avoir pas donné un vigoureux
-coup de caveçon. Elle a craint de paraître juge
-dans sa propre cause, mais elle aurait dû réfléchir
-qu'outre sa cause, il y a celle de son mari,
-de son fils et la nôtre à nous. Quelle opinion doit-on
-avoir de nous à l'étranger, et comment s'explique-t-on
-que le premier prince du sang annonce
-des intentions et prêche une politique si
-contraire à celle de l'empereur et de l'Empire?</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; j'irai vous voir le
-plus tôt que je pourrai ; mais vous savez que ce
-n'est pas pour les dîners et les assemblées du
-beau monde que je vais à Londres.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg105">-105-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l44">XLIV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 2 juin 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je n'ai pas eu beaucoup de peine à faire comprendre
-à madame de Montijo que, si elle allait à
-Londres, elle ferait bien de prendre une autre
-<span lang="es" xml:lang="es">posada</span>, et je crois qu'elle a renoncé au voyage,
-sur lequel, d'ailleurs, elle n'avait pas encore consulté
-sa fille. M. de Flahaut, que j'avais consulté
-de mon côté, est absolument de votre avis.</p>
-
-<p>Que dites-vous de la lettre de l'empereur, de
-celle du prince et de toute l'affaire? Tout le monde
-à peu près s'en réjouit : les uns parce qu'ils détestent
-Son Altesse, les autres parce qu'ils trouvent
-que cette querelle de famille affaiblit l'Empire.
-Pour moi, je tiens pour vrai le mot du premier
-Napoléon, que c'est en famille qu'il faut laver
-son linge sale, et je regrette que la régente n'ait
-pas donné tout d'abord un coup de caveçon au
-prince ; puis, que l'empereur ne lui ait pas demandé
-sa démission du conseil privé par une
-<span class="pagenum" id="pg106">-106-</span> lettre qui n'aurait pas été publiée. Cette combinaison
-remédiait à tout, ce me semble, et ne causait
-pas un scandale comme le procédé qui a été
-préféré. Mais à quoi bon parler de ce qui est fait?</p>
-
-<p>Comment vont tourner les élections? Lord Palmerston
-les fera-t-il? conservera-t-il son portefeuille,
-si les députés nommés lui donnent la majorité?
-Savez-vous que la réclamation des États-Unis,
-pour être polie, à ce qu'il dit, n'en est pas
-moins des plus désagréables, et qu'elle peut finir
-tragiquement avec les drôles qui siègent au congrès.</p>
-
-<p>Notre affaire du Mexique ne s'améliore guère
-non plus, et la paix des États-Unis n'est pas de
-nature à l'arranger. Cependant, M. Bigelow, le
-ministre de M. Johnson, est des plus pacifiques,
-et promet, non seulement de ne pas favoriser,
-mais même d'empêcher l'intervention. Tant qu'il
-n'y aura que des flibustiers, le mal ne sera pas
-grand.</p>
-
-<p>Ici, à l'intérieur, il y a quelque chose comme
-un apaisement, du moins il y a tendance à l'adoucissement
-des partis extrêmes. Les orléanistes et
-les légitimistes penchent à ne faire qu'un avec les
-<span class="pagenum" id="pg107">-107-</span> cléricaux, et les rouges à se changer en une opposition
-tracassière, mais non factieuse. Il ne faut
-pas croire toutefois que le gouvernement gagne
-beaucoup à cela. Il est, d'ailleurs, sur une pente où
-il n'est pas facile de s'arrêter, et, quoi qu'il fasse,
-il est probable que l'influence parlementaire ira
-toujours augmentant. Sera-ce un bien ou un
-mal? je n'en sais rien. Thiers est cajolé par le
-faubourg Saint-Germain ; et ses femmes sont enchantées
-de recevoir des duchesses. Je ne désespère
-pas que tout ce monde ne fasse ses Pâques
-un de ces jours, afin de prouver sa noblesse.</p>
-
-<p>Je vois par votre dernière lettre que vous ne vous
-portez pas trop bien. Je vous en présente autant.
-Nous avons eu une suite d'orages qui m'a fatigué.</p>
-
-<p>La décadence de l'Angleterre fait des progrès
-bien rapides. On nous dit que c'est un cheval français
-qui a gagné le derby d'Epsom. On ajoute que
-le respectable public a essayé de culbuter le vainqueur,
-mais que celui-ci avait eu la prudence de
-se faire accompagner par quelques boxeurs à tant
-par coup de poing.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et
-donnez-moi de vos nouvelles.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg108">-108-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l45">XLV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 5 juin 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Vous savez que ce n'est pas l'envie qui me
-manque pour aller vous voir ; mais je crains que
-notre session ne se prolonge un peu plus que je ne
-le prévoyais. J'ai de plus à courir le risque d'une
-invitation à Fontainebleau. Au sujet de ce dernier
-voyage, il n'y a rien encore de décidé.</p>
-
-<p>Il paraît que l'empereur se trouve si bien de
-son voyage, qu'il n'est pas pressé de revenir. Il a
-poussé jusqu'au grand désert pour voir des antiquités
-romaines et se faire cirer les bottes par les
-barbes des Arabes. On ne l'attend pas à Paris
-avant le 14 de ce mois. Il y a des gens qui croient
-qu'à son retour, le prince Napoléon et lui s'embrasseront
-et que tout sera fini ou raccommodé.
-Le prince surtout, plus que personne, paraît le
-croire. Si cela arrivait, ce qui n'est pas impossible
-vu la débonnaireté de l'empereur, ce serait la
-plus déplorable politique, et rendrait la publication
-<span class="pagenum" id="pg109">-109-</span> de la lettre encore plus regrettable. Pourtant
-je ne crois pas la chose possible en ce moment ;
-mais elle est malheureusement probable dans
-quelques mois.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous et ne
-vous faites pas de mauvais sang.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l46">XLVI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 7 juin 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Si vous allez en Italie, arrêtez-vous en passant
-ici. Vous ferez votre apprentissage d'une mauvaise
-maison, chez moi, et nous vivrons en étudiants
-et boirons du porto doré. Vous ne ferez
-pas mal, venant à Paris, au commencement de
-juillet, de mettre dans votre malle une culotte,
-pour aller à Fontainebleau, où vous serez sûrement
-invité. Je serais homme, si vous voulez bien
-de ma compagnie, à vous suivre en Italie, surtout
-si vous vouliez passer par la Suisse ou l'Allemagne.
-Qu'en dites-vous?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg110">-110-</span> Je suis allé avant-hier soir au bal, et j'ai causé
-un quart d'heure avec la régente, de <i lang="la" xml:lang="la">rebus omnibus
-et quibusdam aliis</i> ; je l'ai trouvée très résolue.
-Je souhaite que l'empereur ne le soit pas
-moins. Beaucoup de gens en doutent, et prédisent
-déjà la réconciliation des deux cousins. Si elle
-avait lieu, ce serait la plus déplorable chose du
-monde et la plus ridicule.</p>
-
-<p>La circulaire de lord Russell au sujet des navires
-confédérés me paraît peu digne ; mais les
-Yankees sont décidément la première, la grande
-nation. Toutes les autres s'aplatissent. Lord Russell
-lançait des épigrammes à l'empereur de Russie,
-lors de la dernière insurrection de la Pologne.
-Il est plus poli avec les plus grossières gens du
-monde. Enfin!</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Madame de Montijo
-n'a rien décidé quant à son voyage, du moins officiellement.
-Elle m'a dit, à ma première observation,
-qu'elle y renonçait, mais qu'elle ne voulait
-pas le dire d'avance. En outre, après le retour
-de l'empereur, il est probable qu'elle ira à Fontainebleau
-pour quelque temps. Elle veut être à
-Carabanchel pour le mois d'août ; vous voyez qu'il
-<span class="pagenum" id="pg111">-111-</span> lui faudrait faire diligence pour aller faire des
-visites à Londres et en Écosse.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l47">XLVII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 14 juin 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Ici, personne ne croit à l'accident du prince. On
-veut qu'il ait inventé cette chute pour que l'empereur
-vînt le voir. Bixio m'assure qu'il est tombé
-effectivement. Il paraît certain que l'empereur lui
-a écrit une nouvelle lettre, mais non publiée cette
-fois, pire que la première.</p>
-
-<p>Je vous écris très à la hâte, car je crains de
-manquer l'heure de la poste. Je suis tolérablement
-depuis quelques jours, grâce au beau temps.
-J'espère que vous allez bien aussi et que vos
-idées de retraite ne sont plus aussi arrêtées.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l48">XLVIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 23 juin 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Avant-hier, j'ai dîné aux Tuileries avec la grande-duchesse
-<span class="pagenum" id="pg112">-112-</span> Marie de Leuchtenberg, fille de feu Nicolas.
-Il y a dix ans, ce devait être la personne la
-plus admirablement belle qui se pût imaginer.
-Elle a encore un profil qui ressemble à une médaille
-de Syracuse. Elle est fort aimable et fait
-beaucoup de frais.</p>
-
-<p>Le maître de la maison se porte beaucoup
-mieux que le pont Neuf : il est rajeuni de dix ans
-et est très gai. Il l'était du moins mercredi, bien
-qu'il eût vu son cousin la veille. Ce qui paraît le
-plus clair de l'entrevue, c'est que ledit cousin a
-reçu la permission d'aller faire ses foins en Suisse.
-On dit qu'il congédie une partie de sa maison,
-comme s'il avait l'intention de vivre en philosophe.
-Prenons la soupe comme elle est.</p>
-
-<p>Votre favori le prince impérial, que vous ne
-reconnaîtriez plus, tant il est grandi et formé, a
-les dispositions les plus extraordinaires pour la
-sculpture. Un artiste nommé Carpeaux qui a
-beaucoup de talent, a fait son portrait ; lorsque
-le prince l'a vu pétrir de la terre glaise, il a naturellement
-eu envie de mettre la main à la pâte,
-et a fait un portrait de son père, qui est atrocement
-ressemblant ; mais, bien que ce soit gâché
-<span class="pagenum" id="pg113">-113-</span> comme un bonhomme de mie de pain, l'observation
-des proportions est extraordinaire. Il a fait
-encore le combat d'un cavalier contre un fantassin
-plein de mouvement. On voit qu'il sait
-manier un cheval et qu'il a appris l'escrime à la
-baïonnette. Mais le plus extraordinaire, c'est le
-portrait de son précepteur, M. Monnier, que vous
-aimez tant. Je vous jure que vous le reconnaîtriez
-d'un bout de la cour du <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span> à l'autre.
-Ce ne sont pas seulement ses traits, c'est même
-son expression. Tout le génie de l'homme se révèle
-dans ses yeux, son nez et ses moustaches.
-Je suis sûr qu'il y a peu de sculpteurs de profession
-qui pourraient en faire autant.</p>
-
-<p>L'empereur nous a conté son voyage, dont il
-paraît enchanté. Ne trouvez-vous pas extraordinaire
-que, après avoir eu quatre ou cinq cent mille
-hommes tués par les chrétiens, après avoir eu
-beaucoup de leurs femmes violées, après avoir
-perdu leur autonomie et je ne sais combien
-d'<i>items</i>, les Arabes aient reçu si admirablement
-le chef des gens qui ont fait tout cela. Sa Majesté
-est allée dans le grand désert avec une vingtaine
-de Français tout au plus et est restée quarante-huit
-<span class="pagenum" id="pg114">-114-</span> heures au milieu de quinze à vingt mille Sahariens
-qui lui ont tiré des coups de fusil aux
-oreilles (c'est la manière de saluer du pays) et ont
-nettoyé ses bottes avec leurs barbes. Pas un seul
-n'a montré la moindre envie de prendre une revanche.
-On lui a donné des b&oelig;ufs entiers rôtis,
-on lui a fait manger des autruches et je ne
-sais quelles autres bêtes impossibles ; mais partout
-il a été reçu comme un souverain aimé. Il
-en est très fier et très content. &mdash; Il m'a demandé
-de vos nouvelles.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Hier, on a fait une
-pétition au Sénat contre la prostitution. J'avais
-envie de citer lord Melbourne. Le vieux Dupin
-a fait un petit <span lang="en" xml:lang="en">speech</span> excellent pour demander si
-les belles dames avaient objection à la concurrence?
-Nous avons voté l'ordre du jour.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l49">XLIX</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 26 juin 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Catherine de Médicis disait à Henri III après la
-mort du duc de Guise : «&nbsp;Bien coupé ; à présent,
-<span class="pagenum" id="pg115">-115-</span> il s'agit de coudre.&nbsp;» A vous dire le vrai, je ne
-croirai à votre démission que lorsqu'elle sera
-acceptée, et, sans vous faire de compliments, je
-ne crois pas qu'il y ait de ministre qui ne se donne
-beaucoup de peine pour vous retenir. M. Gladstone,
-qui est je crois votre ministre, s'en donnera
-plus que tout autre, d'autant plus que vous ne lui
-laissez personne qui puisse vous remplacer. Je le
-répète, il n'y a pas de compliments entre nous ; et
-vous le savez comme moi, que vous n'avez pas de
-remplaçant possible, attendu qu'on ne trouverait
-pas dans les trois royaumes un homme aussi bien
-venu que vous dans le monde et en faveur auprès
-de tous les partis. Je ne vois pas trop comment
-vous pourrez répondre à M. Gladstone vous disant :
-«&nbsp;Vous nous mettez dans un grand embarras.
-Patientez et élevez-nous un successeur.&nbsp;»
-Mon espérance est que, dans ce combat, où je ne
-serais pas fâché d'ailleurs que vous fussiez vaincu,
-vous fixerez des conditions qui vous donnent de
-plus longues vacances et moins de peine. Vous avez
-autant de droits qu'un évêque à un coadjuteur.
-En tout cas, j'attends de vos nouvelles avec impatience.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg116">-116-</span> Je ne sais si je vous ai parlé des yeux de
-madame de Montijo. Elle est menacée de la cataracte
-et, de plus, d'une autre maladie qu'on appelle
-glaucome ou glaucose. Il y a ici un très savant
-oculiste, inventeur d'un instrument avec lequel on
-voit dans l'intérieur d'un &oelig;il comme dans une
-assiette. Il dit que, si elle ne se fait pas opérer
-assez promptement, elle sera irrémissiblement
-aveugle. Elle a pris cet arrêt avec beaucoup plus
-de calme que nous ne l'espérions, et je crois
-qu'elle s'y résigne de bonne grâce. Elle est, d'ailleurs,
-en bon état général de santé. Voilà un motif
-de plus contre le voyage d'Angleterre ; mais il était
-d'ailleurs inutile, comme vous le saviez.</p>
-
-<p>Je lis cette affreuse histoire de Carlyle et je
-suis continuellement tenté de jeter le livre par la
-fenêtre. Il y a pourtant des recherches et du travail,
-mais une prétention insupportable et une
-outrecuidance achevée.</p>
-
-<p>La conférence du <i>Journal des Savants</i> m'a jeté
-une tuile sur la tête, en me chargeant de faire un
-article sur l'<i>Histoire de César</i>. Je me trouve avec
-cette conférence comme vous avec vos <i lang="en" xml:lang="en">Trustees</i>.
-Ils me prennent par les sentiments et me demandent
-<span class="pagenum" id="pg117">-117-</span> l'article en question comme un service au
-journal et à eux-mêmes. J'ai donc été obligé de
-me résigner en <i lang="la" xml:lang="la">dimittendo auriculum ut iniquæ
-montis asellus</i>. Pourriez-vous me dire s'il
-y a eu dans quelque revue anglaise quelque bon
-article sur l'ouvrage, ou du moins quelque article
-qui ait fait sensation dans le monde policé, et,
-dans ce cas, veuillez me l'indiquer ; vous me rendrez
-un grand service.</p>
-
-<p>M. de Flahaut est parti pour Londres, il y a
-trois jours. Je ne sais s'il compte y passer quelque
-temps. Il m'a invité à aller le voir en Écosse, mais
-c'est un peu loin pour un asthmatique.</p>
-
-<p>Dupin a fait l'autre jour au Sénat un discours
-très amusant à propos de la suppression de la
-prostitution. Il a parlé tout à fait comme lord Melbourne
-à l'archevêque de Canterbury, et nous
-avons voté pour ces dames à une assez grande
-majorité, considérant le peu d'usage que nous en
-faisons.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
-donnez-moi de vos nouvelles.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg118">-118-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l50">L</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 3 juillet 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai dîné vendredi dernier aux Tuileries, où
-Leurs Majestés m'ont beaucoup demandé de vos
-nouvelles. L'impératrice savait quelque chose de
-vos projets de retraite et m'a fort questionné à ce
-sujet. Elle voulait savoir si vous aviez quelque
-sujet de plainte ou de mauvaise humeur. J'ai répondu
-que je ne savais rien, sinon que vous travaillez
-depuis fort longtemps et qu'il était naturel
-que vous eussiez envie de vous reposer ; que, d'ailleurs,
-loin d'être de mauvaise humeur, vous étiez
-un souverain absolu au Museum, que vous imposiez
-vos volontés de la façon la plus despotique,
-au point d'exiler le gorille, sous prétexte que vous
-ne le trouviez pas assez beau. Varaigne aussi
-s'est fort enquis de vous, ainsi que madame de la
-Poèze.</p>
-
-<p>L'empereur se porte admirablement et est rajeuni
-de cinq ans. Il vient de faire une brochure
-<span class="pagenum" id="pg119">-119-</span> très intéressante sur l'Algérie. Il l'a envoyée
-presque mystérieusement à quelques personnes.
-C'est une critique très vive, très bien raisonnée,
-et à ce qu'il me semble, irréfutable, de la politique
-suivie en Algérie et de l'administration de
-la guerre à l'égard de la colonie. Il n'y a qu'une
-réponse à faire. Pourquoi dire que votre valet
-de chambre n'est pas en état de faire son service?
-Prenez-en un autre et dites-lui ce que vous
-voulez. Comme style et comme logique, d'ailleurs,
-il n'a jamais rien fait de mieux.</p>
-
-<p>Il y a ici un marquis de X&hellip;, fort lancé dans
-le grand monde des jeunes gens. Ce monsieur
-paraît pénétré du principe grammatical : le masculin
-s'accorde avec le masculin. Il a écrit au
-jeune Z&hellip; une lettre fort touchante : <i lang="la" xml:lang="la">O crudelis
-Alexi! nihil mea carmina curas</i> ; ou quelque
-chose de semblable. Z&hellip; a montré le billet doux
-à ses amis et a donné rendez-vous rue du Colysée,
-à une heure du matin. M. le marquis est venu et
-a fait sa déclaration en forme sur le trottoir, devant
-une jalousie baissée à un rez-de-chaussée,
-derrière laquelle se trouvaient une douzaine de
-membres du Jockey-Club. Tout d'un coup ces messieurs
-<span class="pagenum" id="pg120">-120-</span> sortirent en masse, rossèrent un peu X&hellip;,
-puis le portèrent dans le bassin des Champs-Élysées.
-Sorti de là fort refroidi, il alla prier le
-comte de M&hellip; de porter un cartel à Z&hellip; ; M&hellip; ne
-voulut pas s'en mêler ; alors il s'est adressé à la
-justice et a porté plainte contre ses baigneurs.
-Presque en même temps, un turco tuait aux Tuileries
-un de ses camarades, son rival auprès d'une
-cuisinière. Vous voyez que les barbares se civilisent,
-et que les civilisés s'abrutissent&hellip; Je crains
-que la fin du monde ne soit proche.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
-tenez-vous en joie, si vous pouvez.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l51">LI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 9 juillet 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>L'empereur part mercredi pour Plombières, et
-probablement en même temps l'impératrice ira à
-Fontainebleau, mais toute seule. Elle a, dit-on,
-l'intention d'aller ensuite à Biarritz, lorsque l'empereur
-<span class="pagenum" id="pg121">-121-</span> aura terminé son inspection du camp de
-Châlons.</p>
-
-<p>Paris commence fort à se dépeupler, il y fait
-une chaleur tropicale et il faut avoir un parasol
-comme à Cannes pour passer les ponts. Je suppose
-que vous avez à peu près la même température
-à Londres et que vous vous trouvez assez bien
-le soir dans votre jardin.</p>
-
-<p>Mademoiselle Marguerite Libri m'a écrit et me parle
-de la stupéfaction produite dans le <span lang="en" xml:lang="en">British
-Museum</span> par l'annonce de votre retraite, les espérances
-et les peurs que causent vos successeurs
-probables. L'important, c'est que vous ne regrettiez
-pas trop votre boutique, et, pour cela, il
-faut que vous vous mettiez le plus tôt possible à
-quelque ouvrage, <i lang="en" xml:lang="en">History of my own Life</i>, &mdash; <i lang="en" xml:lang="en">England
-and the English</i> ; voilà deux ouvrages que je
-vous propose, ou bien faites un recueil de sonnets
-ou un traité <i lang="la" xml:lang="la">De rebus omnibus et quibusdam aliis</i>.
-La grande difficulté, c'est de passer de l'esclavage à
-la liberté, et il faut soigner la transition. Voyez
-ce qui se passe pour les nègres aux États-Unis.</p>
-
-<p>Vous me paraissez résolu à demeurer en Angleterre.
-Bien qu'il y ait fort à discourir là-dessus,
-<span class="pagenum" id="pg122">-122-</span> je penche à vous approuver, car c'est là que vous
-avez vos habitudes. Je ne suis pas sûr que vous
-vous trouvassiez à votre aise en Italie ou ailleurs.
-D'un autre côté, à nos âges, on n'aime plus guère
-l'agitation, et je crains fort pour l'Europe dans
-les dernières années de notre vie. La Révolution
-n'a dit nulle part son dernier mot ; elle passera la
-Manche, je le crois ; mais ce sera tard et lorsque
-nous n'aurons pas à nous en préoccuper.</p>
-
-<p>Il paraît que lord Palmerston ne se dispose
-nullement à résigner. Il veut mourir son portefeuille
-sous le bras, et je crois qu'il y réussira.
-C'est une belle vie, mais il y aurait encore quelque
-chose de plus beau. J'ai peur qu'il ne quitte
-la partie trop tard et lorsqu'il ne sera plus regretté.</p>
-
-<p>Vous ne me dites rien des élections. Je crois
-à une Chambre à peu près la même que la défunte,
-un peu plus poltronne et un peu plus
-amoureuse d'argent et de paix.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vais passer à la
-Bibliothèque demain, pour savoir où en est le portrait
-de l'infant de Portugal.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg123">-123-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l52">LII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 16 juillet 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je partirai ou mardi ou mercredi. Je serai à
-Londres dans la soirée, vers onze heures. Demain,
-je vous écrirai, si je pars mardi, de façon que ma
-lettre vous arrive mardi matin. De toute manière
-comptez sur moi pour jeudi.</p>
-
-<p>J'ai passé la soirée hier chez la comtesse de
-Montijo, qui va bien. Elle n'a déjà plus de bandeau
-noir et on lui permet de rester dans sa
-chambre et de causer. Il est impossible d'avoir
-plus de courage et de calme qu'elle n'en a montré.</p>
-
-<p>Le prince impérial a été et est, je crains, encore
-un peu malade ; ce qui a mis l'empereur et l'impératrice
-dans toutes les inquiétudes et les a
-obligés d'ajourner leur voyage. Cela s'annonçait
-comme une fièvre muqueuse, mais on m'a dit que
-la fièvre est tombée et qu'il allait beaucoup mieux
-hier au soir. Je vais voir la comtesse de ce pas
-et je vous enverrai le bulletin en post-scriptum.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg124">-124-</span> Le prince Napoléon est en Irlande, ou en route
-pour y aller, à bord d'un très beau navire de
-l'État. Cependant il prétend n'être plus prince,
-et a congédié toute sa maison. Il n'a pas perdu
-un centime de ses appointements personnels, et
-cette économie paraît un peu étrange. Il ne faut
-pas qu'un prince soit trop rangé, surtout quand
-il a des velléités d'ambition.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi, je remets les bavardages
-à notre premier tête-à-tête, c'est-à-dire à
-bientôt.</p>
-
-<p><i>P.-S.</i> Les nouvelles ne sont pas mauvaises ce
-matin. Le prince n'a presque plus de fièvre et
-commence à demander à manger. Cependant je
-ne crois pas qu'on soit encore bien assuré qu'il
-est en convalescence. Je vous donnerai des nouvelles
-demain ; ne dites rien de la maladie cependant.
-La comtesse va toujours très bien.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l53">LIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 3 septembre 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Jeudi, j'ai passé mon temps au <i>Journal des Savants</i>
-<span class="pagenum" id="pg125">-125-</span> et à l'Académie. Il paraît que la maladie de
-Ponsard<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> est un canard, et, si dans vingt-sept jours
-il n'arrive pas de mort dans le corps des immortels,
-je suis hors d'affaire. Vendredi, je n'ai pu
-attraper madame de Montijo. Hier, je suis allé lui
-demander à dîner. Je lui ai fait vos compliments
-bien entendu.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Aux termes du règlement de l'Académie, c'est le directeur
-en exercice, lorsqu'un de ses collègues vient à mourir,
-qui a charge de recevoir le successeur du défunt. &mdash; Mérimée
-était alors directeur de l'Académie.</p>
-</div>
-<p>Voici le bilan de l'aventure de Neuchatel :
-madame de Montebello, le bras cassé ; mademoiselle
-Bouvet, une côte cassée et la clavicule cassée,
-plus des vomissements de sang qui ont duré
-plusieurs jours. Elle est hors de danger à présent,
-mais condamnée à garder le lit pendant
-quarante ou cinquante jours. Le valet de pied
-qui a empêché la voiture où se trouvaient ces dames
-de culbuter celle de l'empereur (qui serait
-tombée d'une cinquantaine de pieds sur les toits
-des maisons de Neuchatel), ce valet de pied a eu
-le pied horriblement fracturé, et d'abord il avait
-été question de l'amputer ; mais Nélaton a si bien
-fait que le pauvre diable s'en tirera et en sera
-<span class="pagenum" id="pg126">-126-</span> quitte pour une quarantaine de jours de repos
-forcé, la jambe enfermée dans une botte inflexible
-de dextrine. La princesse Anna a été moins maltraitée
-que les autres : tout s'est borné à une forte
-contusion à la joue et à la tempe.</p>
-
-<p>M. de Talleyrand recommandait de n'avoir
-pas de zèle. Les Neuchatelois en ont eu. Ils ont
-donné à l'empereur des chevaux neufs qui n'avaient
-jamais été attelés, et, au lieu de cochers,
-ce sont des messieurs qui les ont menés. Aussi
-est-ce un miracle qu'ils n'aient pas été précipités
-tous d'une soixantaine de pieds au moment où
-le sifflet d'une locomotive a fait emporter les chevaux.
-L'impératrice est revenue aujourd'hui à
-Fontainebleau avec la princesse Anna. Je crois
-que les autres blessées demeureront encore quelques
-jours en Suisse. Elles sont, d'ailleurs, aussi
-bien que possible.</p>
-
-<p>Je suis fâché et content, mon cher Panizzi, que
-vous me regrettiez. Je vous assure que je suis bien
-triste à dîner tout seul. J'expédie mon repas en
-cinq ou six minutes ; et, puisque nous parlons de
-manger, je vous dirai que je vous trouve bien
-cruel, après m'avoir engraissé comme on fait les
-<span class="pagenum" id="pg127">-127-</span> oies, en abusant de leur gourmandise, de venir
-me reprocher encore de n'avoir pas fait honneur
-à votre cuisine de Balthazar. Au reste, tous mes
-amis trouvent que je lui fais le plus grand honneur.
-Pendant mon absence, miss Lagden m'a
-procuré l'arc d'un chef tartare qui a eu le malheur
-d'être tué à Palikao. C'est le pendant de l'arc d'Ulysse
-pour la force, la roideur, etc. Eh bien, grâce
-à votre b&oelig;uf salé, je l'ai bandé du premier coup.</p>
-
-<p>Vous aurez vu que M. Walewski a été nommé
-président du Corps législatif. Il a eu dans son département
-la presque unanimité des suffrages ;
-mais enfin son élection n'a pas été vérifiée par la
-Chambre, et il me semble que constitutionnellement
-parlant, il n'est pas encore député. Mais il
-lui faut et l'hôtel et le traitement, et on ne sait
-rien refuser aux quémandeurs.</p>
-
-<p>Il y a des cas de choléra à Paris, mais ils n'ont
-pas le caractère épidémique. Il fait une chaleur
-horrible pendant le jour, très frais le soir, les melons
-et les pêches sont excellents et on se donne
-facilement la colique. Avis au lecteur. Il paraît
-que le choléra de Marseille n'est pas beaucoup
-plus méchant.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg128">-128-</span> Mon article au <i>Journal des Savants</i> a été voté
-<i lang="la" xml:lang="la">nemine contradicente</i>. Il paraîtra le 1<sup>er</sup> octobre.
-Cousin en a été content. J'ai vu avant-hier la duchesse
-Colonna, qui se rappelle à votre souvenir.</p>
-
-<p>Madame de Montijo voit un peu mieux. Elle
-sort sans lunettes et est très contente du peu
-qu'elle a gagné.</p>
-
-<p>Les fêtes de Brest et de Portsmouth déplaisent
-beaucoup à l'opposition. Son cheval de bataille
-actuel est de rétablir les anciennes provinces et
-de détruire l'&oelig;uvre si utile de la Convention, qui,
-en inventant les départements, a fortifié l'unité
-nationale. Il ne se peut rien de plus fou et de
-plus absurde, mais la haine est aveugle. Les Broglie,
-Guizot <i lang="it" xml:lang="it">e tutti quanti</i> sont jusqu'au cou dans
-ce beau projet. Thiers laisse faire sans approuver.</p>
-
-<p>Tous les ministres sont à la campagne. Leurs
-Majestés aussi. Il n'y a plus de gouvernement,
-mais on est parfaitement tranquille. L'empereur
-partira pour Biarritz le 5 ou le 6, et, le 12, la reine
-d'Espagne couchera peut-être dans votre lit. <i lang="la" xml:lang="la">Gemuit
-sub pondere.</i> &mdash; Pour moi, jusqu'à ce que j'aie
-corrigé mes épreuves, je suis esclave.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je crains de devenir
-<span class="pagenum" id="pg129">-129-</span> trop poétique ou trop <i lang="en" xml:lang="en">missish</i>, si je vous dis combien
-je pense à vous et à nos deux solitudes <i>présentes</i>
-et à nos bonnes soirées passées.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l54">LIV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 6 septembre 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai reçu votre lettre ce matin. Le valet de pied,
-auquel vous vous intéressez et qui a sauvé Leurs
-Majestés, est mort avant-hier. L'empereur en a
-été extrêmement affecté, ainsi que l'impératrice.
-Ils partent ce soir pour Biarritz. Mademoiselle
-Bouvet ne va pas trop bien et on n'est pas entièrement
-rassuré sur son compte. Madame de Montebello
-est mieux, mais fort dolente.</p>
-
-<p>A Fontainebleau, on était en bonne santé, persévérant
-dans les bonnes résolutions. Le résumé
-du plan de conduite qu'on s'était tracé était
-celui-ci : il n'y a plus d'Eugénie, il n'y a plus
-qu'une impératrice. Je plains et j'admire. D'ailleurs,
-renouvellement de confiance et d'amitié de
-part et d'autre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg130">-130-</span> L'alliance de tous les partis ennemis se resserre
-tous les jours, et tant qu'il ne s'agira que de
-renverser, elle sera très intime. Les dernières
-élections ont été faites par la réunion des légitimistes,
-des orléanistes et des républicains. Les
-trois minorités l'ont emporté. Il faut dire aussi
-que Persigny, en comblant la mesure dans les dernières
-élections générales, a rendu à peu près impossibles
-les candidatures gouvernementales. Les
-Français ne veulent pas faire ce qu'ils désirent le
-plus, du moment qu'on le leur commande. On dit
-que M. de la Valette a écrit à ce sujet un très remarquable
-mémoire à l'empereur. Ce n'est pas de
-signaler le mal, qui est difficile, c'est d'y trouver
-un remède.</p>
-
-<p>Il me paraît qu'on est assez inquiet des élections
-en Italie. Mazzini et votre ami Garibaldi se
-prépareraient, dit-on, à faire quelque grosse sottise,
-qui pourrait être désastreuse. Puisque l'Angleterre
-et la France sont plus unies que jamais,
-il serait bien à désirer qu'on parlât des deux
-côtés le même langage en Italie. Ne pensez-vous
-pas que, si les électeurs suivent la même tactique
-qu'en France, c'est-à-dire si les mazziniens s'unissent
-<span class="pagenum" id="pg131">-131-</span> aux papalins, il peut en résulter une Chambre
-très dangereuse? Est-il vrai que M. Lanza se soit
-retiré parce qu'on méditait un traité secret avec
-l'Autriche, qui garantissait un désarmement réciproque?
-Sartiges, qui était venu à Paris il y a
-quelques jours, avait bonne espérance que l'évacuation
-de Rome s'accomplirait sans encombre,
-et que le pape se montrerait traitable au dernier
-moment.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. J'ai fait vos compliments
-à la comtesse de Montijo et à neveu et
-nièce. Tous vont parfaitement, ainsi que la duchesse
-de Malakof, qui engraisse seulement d'une
-façon un peu scandaleuse. Je vous quitte pour
-aller corriger mon article<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. On me dit que je dois
-en faire tirer un exemplaire à part pour l'offrir à
-Sa Majesté. Qu'en dites-vous? Toutes ces façons
-me semblent un peu familières, mais nous sommes
-dans une monarchie démocratique.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Sur la <i>Vie de César</i>, pour le <i>Journal des Savants</i>.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg132">-132-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l55">LV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 10 septembre 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Vous apprendrez avec plaisir que le valet de pied
-de l'empereur n'est pas mort, comme on me l'avait
-dit au ministère d'État. Il va mieux et on ne l'amputera
-pas. Les autres blessés sont aussi bien que
-possible. La princesse Anna est à Paris. Je suis
-allé m'inscrire chez elle, et j'ai mis une ligne pour
-dire la part que vous avez prise à son accident.
-Ai-je bien fait?</p>
-
-<p>J'ai des compliments à vous faire d'une autre
-princesse, la princesse Mathilde, chez qui j'ai dîné
-jeudi.</p>
-
-<p>Ce que vous me dites de lord Palmerston est
-triste. Mais pourquoi vouloir mourir sur le champ
-de bataille? Croyez-vous que sa gloire gagne à
-faire encore une session? Peut-être espère-t-il
-que sa présence sera un appui pour le parti libéral.
-Cela me rappelle le poème d'<i>Antar</i>. Lorsque
-le héros est mort, ses amis l'attachent sur son
-<span class="pagenum" id="pg133">-133-</span> cheval et effrayent ainsi les ennemis. Je vous
-remercie de m'avoir rappelé à <span lang="en" xml:lang="en">milady</span>.</p>
-
-<p>Le comte de Navas est parti pour Madrid. Je
-ne sais pas encore ce que fera la comtesse de
-Montijo ; je pense qu'elle ira à Biarritz dès que la
-reine sera retournée à Zarauz.</p>
-
-<p>Il n'y a plus un chat à Paris, mais en revanche
-les étrangers y regorgent. A chaque instant, des
-gens vous demandent le chemin du Palais-Royal
-dans un baragouin germanique ou britannique.</p>
-
-<p>M. de Goltz, le ministre de Prusse, est à Biarritz,
-brûlant des mêmes ridicules feux. Je ne sais pas
-trop comment on le reçoit depuis que le neveu de
-son ministre a fendu la tête d'un Strasbourgeois,
-cuisinier de votre reine. Dans d'autres temps, la
-façon dont la justice se rend en Prusse pourrait
-amener de drôles de complications.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
-buvez frais ; c'est assurément le bonheur suprême
-par le temps qui court.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg134">-134-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l56">LVI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 12 septembre 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis allé hier, avec madame de Montijo, voir
-la princesse Anna. Ses joues sont redevenues
-symétriques. Elle a encore une rougeur sur la
-pommette qui a reçu le coup, et un &oelig;il encore
-un peu violet. Elle nous a raconté son aventure
-d'une façon très gentille. Elle ne se rappelle pas
-comment elle est tombée, mais seulement d'avoir
-vu en l'air assez haut, au-dessus de sa tête, le
-colonel suisse qui menait les chevaux. Lorsqu'on
-l'a ramassée, elle était à genoux, tenant sa tête à
-deux mains. Puis on l'a emportée dans une boutique,
-où Duperrey est venu la chercher ; elle est
-allée, à pied, trouver l'impératrice et lui a parlé ;
-mais, tout cela, on le lui a dit, elle n'en a pas conscience ;
-ce n'est que trois ou quatre heures après
-qu'elle a compris ce qui était arrivé.</p>
-
-<p>Les médecins suisses ont voulu changer l'appareil
-de mademoiselle Bouvet ; quoi faisant, ils
-<span class="pagenum" id="pg135">-135-</span> lui ont recassé la clavicule que Nélaton lui avait
-arrangée. On craint qu'elle n'ait une légère saillie
-à l'entrée de deux fort belles bosses que vous
-avez vues et admirées. Elle ne va pas mal, d'ailleurs,
-et on pense que, dans une quinzaine de jours,
-elle pourra être transportée à Paris. Madame de
-Montebello est en bonne voie de guérison. La
-princesse Anna ira probablement à Biarritz dans
-quelques jours.</p>
-
-<p>Le frère de la comtesse X&hellip;, garçon d'une
-trentaine d'années, je crois qu'il était votre compagnon
-dans l'ascension de la Rune, s'est coupé
-la gorge l'autre jour. Il allait se marier et avait
-choisi lui-même une assez jolie femme. Il a pris
-la précaution de communier, puis il s'est couché
-avec un crucifix dans la main gauche et un rasoir
-dans la droite dont il s'est coupé le cou.
-<i lang="it" xml:lang="it">Salute a noi.</i></p>
-
-<p>Hier, j'ai présenté M. Cousin à madame de Montijo.
-Il me semble qu'ils se sont plu l'un à l'autre.
-Il est toujours dans de très bonnes idées, déplorant
-les bêtises de ses anciens amis.</p>
-
-<p>Que veut faire M. de Bismark à Biarritz? Il
-paraît certain qu'il y va. Les Alsaciens se considèrent
-<span class="pagenum" id="pg136">-136-</span> comme tous offensés dans la personne du
-cuisinier à qui le comte d'Eulembourg a fendu le
-crâne. Ils font une pétition au Sénat, qui sera
-embarrassante. Si nous étions plus jeunes, cela
-pourrait devenir sérieux. Je pense que si l'empereur
-disait quelque mot aigre à M. de Goltz, de
-nature à inquiéter les Prussiens, il aurait un
-grand succès dans le populaire.</p>
-
-<p>J'ai vu hier M. de Sartiges. Il craint que, aussitôt
-après l'évacuation, les Romains et les mazzinistes
-ne fassent quelque sottise. Selon lui, tout dépend
-des élections qui vont avoir lieu et dont l'issue
-lui paraît un peu incertaine. Le grand malheur
-est le manque d'hommes, maladie qui paraît générale
-au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>On dit que l'élection de Walewski sera vivement
-contestée, et qu'elle a eu lieu avant qu'il eût
-donné sa démission de sénateur. L'animal aime
-tellement l'argent, qu'il n'a pas donné sa démission,
-de peur de perdre ses trente mille francs,
-s'il n'était pas nommé.</p>
-
-<p>Le comte X&hellip;, mort à Rome, cardinal ou je ne
-sais quoi, a laissé toute sa fortune à son secrétaire
-qu'il aimait comme Shakespeare aimait le comte
-<span class="pagenum" id="pg137">-137-</span> de Pembroke. Grand ennui de ses s&oelig;urs.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous ai mis aux
-pieds des princesses, comtesses, etc., etc. Elles
-vous font leurs remerciements et compliments.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l57">LVII</h2>
-
-
-<p class="date">Biarritz, 21 septembre 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai été mandé ici par le télégraphe, et j'ai eu
-tant de choses à faire avant de partir, que je n'ai
-pu vous écrire un mot avant de me mettre en
-route. J'ai voyagé avec M. de Persigny, qui va en
-Espagne.</p>
-
-<p>Tout le monde se porte bien, excepté l'impératrice,
-qui souffre toujours un peu de la gorge.
-Je crains que l'air de la mer ne soit pas très bon
-pour elle. L'empereur et le prince impérial sont
-parfaitement bien. Le prince a grandi, sa figure
-s'est un peu allongée. Il est toujours aussi actif
-et aussi gentil que vous l'avez connu. Il m'a demandé
-de vos nouvelles, ainsi que Leurs Majestés,
-et cent cinquante <i>pourquoi?</i> à l'occasion de votre
-<span class="pagenum" id="pg138">-138-</span> retraite. J'ai dit que vous étiez devenu philosophe
-et paresseux, mais que cela ne vous empêcherait
-pas de venir faire votre cour quand vous passeriez
-par la France.</p>
-
-<p>Madame de Labedoyère et madame de Lourmel
-sont de service avec Varaignes, de Caux, etc.
-On attend la princesse Anna demain ou après.</p>
-
-<p>Le temps, qui était magnifique au moment de
-mon arrivée, s'est brouillé cette nuit, et nous
-avons un peu de pluie aujourd'hui. Nous serions
-cuits, si elle n'était pas tombée. M. Fould est venu
-hier et occupe votre chambre.</p>
-
-<p>Les *** sont dans la ville et m'ont aussi demandé
-des nouvelles de leur compagnon de voyage à la
-Rune. Leur fille se marie prochainement à un secrétaire
-de légation, de six pieds de haut. Le frère
-de la comtesse ***, à Madrid, allait se marier, et
-cette perspective, ou les reproches d'une ancienne
-maîtresse l'ont déterminé à se couper la gorge,
-après s'être confessé et avoir communié, précaution
-que vous eussiez peut-être négligée en semblable
-occasion.</p>
-
-<p>Je pense qu'on est ici pour tout le reste du
-mois. Puis il y a des projets, Dieu sait lesquels.
-<span class="pagenum" id="pg139">-139-</span> Peut-être d'aller en mer, les médecins disent
-qu'un voyage de quelques jours sur l'Océan
-pourrait faire du bien aux bronches malades.
-M. Fould a été guéri de cette manière, lorsqu'il
-était déjà abandonné par la Faculté comme poitrinaire.
-Pour moi, je pense être à Paris dans les
-premiers jours d'octobre.</p>
-
-<p>Il paraît que le choléra est assez vif à Toulon,
-et peut-être ira-t-il jusqu'à Cannes et à Nice.
-Pour ma part, je n'en ai aucune peur, persuadé
-que je suis qu'on l'évite très facilement avec quelques
-précautions fort simples ; mais vous savez
-que j'ai charge d'âmes, et je ne sais trop ce que
-je dois faire. Pourtant, selon toute probabilité, la
-maladie, si tant est qu'elle vienne dans nos montagnes,
-aura dit son dernier mot en novembre, et
-nous y gagnerons peut-être d'avoir un peu moins
-de visiteurs. Jusqu'à présent, le choléra n'a pas
-dépassé Toulon. Après les chaleurs exceptionnelles
-d'août et de septembre, il n'est pas surprenant
-que beaucoup de gens aient attrapé la
-dyssenterie, qui, augmentée par l'imagination et
-la peur, devient du choléra.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Dites-moi ce que
-<span class="pagenum" id="pg140">-140-</span> veut dire <i lang="la" xml:lang="la">paladansentum</i>. Il n'y a pas ici de Forcellini.
-L'empereur dit <i>manteau</i> ; moi, je dis <i>casaque</i>,
-<i>cuirasse</i>, <i>armure</i>.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l58">LVIII</h2>
-
-
-<p class="date">Biarritz, 3 octobre 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Nous quittons Biarritz, le 7 ou le 8 de ce mois,
-pour Paris. Leurs Majestés sont en très bonne
-santé.</p>
-
-<p>La fille d'Émile de Girardin vient de mourir
-d'une angine couenneuse. L'impératrice lui a envoyé
-son médecin, malgré le danger, et est même
-allée voir la malade, un enfant de cinq ans.
-Girardin paraît avoir été très touché de cette
-marque d'intérêt, plus généreuse que prudente.
-J'espère qu'il n'en résultera rien de fâcheux.</p>
-
-<p>Le temps est toujours admirable, et je n'ai jamais
-vu d'été comparable à ce dernier mois.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
-pensez, avant de passer le Rubicon, à y laisser un
-<span class="pagenum" id="pg141">-141-</span> pont. La poste du matin va partir, et je ferme ma
-lettre à la hâte.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l59">LIX</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 13 octobre 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis arrivé ici hier soir avec Leurs Majestés
-qui m'ont quitté à la gare d'Ivry, où nous nous
-embarquâmes avec elles, il y a trois ans. Elles
-sont en parfaite santé. J'ai passé une nuit abominable
-à étouffer, ce qui ne m'était pas arrivé
-depuis plusieurs mois. C'est le <i lang="en" xml:lang="en">welcome</i> de ma
-terre natale.</p>
-
-<p>Il y a eu entre l'empereur et M. de Bismark
-une grande conversation, mais dont ni l'un ni
-l'autre ne m'ont rien dit. Mon impression a été
-qu'il avait été poliment mais assez froidement
-reçu. Il m'a paru homme comme il faut, plus
-spirituel qu'il n'appartient à un Allemand,
-quelque chose comme un Humboldt diplomatique.</p>
-
-<p>Madame de ***, en sa qualité d'Allemande, admirait
-<span class="pagenum" id="pg142">-142-</span> fort M. de Bismark, et nous la tourmentions
-en la menaçant des hardiesses de ce grand
-homme, qu'elle semblait encourager. Il y a
-quelques jours, j'ai peint et découpé la tête de
-M. de Bismark très ressemblante, et, le soir,
-Leurs Majestés et moi, nous sommes entrés dans
-la chambre de madame de ***. Nous avons mis la
-tête sur le lit, un traversin sous les draps pour
-représenter la bosse formée par un corps humain,
-puis l'impératrice a mis sur le front un
-mouchoir arrangé comme bonnet de nuit. Dans
-le demi-jour de la chambre, l'illusion était complète.
-Quand Leurs Majestés se sont retirées,
-nous avons retenu quelque temps madame de ***,
-pour que l'empereur et l'impératrice allassent se
-poster au bout du corridor ; puis chacun a fait
-mine d'entrer dans sa chambre. Madame de ***
-est entrée dans la sienne, y est restée, puis en
-est sortie précipitamment et est venue frapper
-à la porte de madame de Lourmel, en lui disant
-d'une voix lamentable : «&nbsp;Il y a un homme dans
-mon lit!&nbsp;» Malheureusement madame de Lourmel
-n'a pas gardé son sérieux, et, à l'autre bout du
-corridor, les rires de l'impératrice ont tout gâté.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg143">-143-</span> Le bon est ce que nous avons appris plus tard.
-Un des valets de pied de l'empereur était entré
-dans la chambre de madame de ***, et, apercevant
-la tête, s'était retiré avec de grandes excuses.
-Puis il était allé dire qu'il y avait un
-homme dans le lit. Quelques-uns avaient émis
-l'opinion que c'était M. de ***, qui venait pour coucher
-avec sa femme ; mais cette hypothèse, avait
-été rejetée comme improbable. Eugène, qui m'avait
-vu fabriquer le portrait, a empêché qu'on
-n'allât vérifier l'affaire.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Écrivez-moi le jour
-de votre arrivée.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l60">LX</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 17 octobre 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'avais deviné juste, et jusqu'à l'objection que
-vous vous êtes faite. Elle ne me semble pas
-grave. Lord Wellington était pensionné de l'Espagne
-et probablement d'autres pays, et jamais on
-ne le lui a reproché. Il est fort peu probable
-<span class="pagenum" id="pg144">-144-</span> qu'une question s'élève de notre vivant dans le
-Sénat italien qui vous place dans une situation
-embarrassante. L'Angleterre se retire de plus en
-plus de toutes les affaires du continent. En admettant
-que cette question se présentât, et qu'on
-vous fît un reproche de votre pension, vous auriez
-une belle réponse à faire en style cicéronien :
-«&nbsp;<i lang="la" xml:lang="la">Verumenimvero</i>, vous m'avez proscrit, vous
-m'avez pendu ; l'Angleterre m'a accueilli, m'a
-récompensé de longs services, et, pendant mon
-exil, j'ai été bien souvent à même de partager,
-avec beaucoup d'entre vous, les guinées britanniques,
-etc. etc.&nbsp;» Vous termineriez par cette péroraison
-qui, pour n'être pas dans Cicéron, n'est
-pas moins belle :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J'ai raison et tu as tort!</div>
-<div class="verse">&hellip;&hellip;&hellip;&hellip;&hellip;&hellip;&hellip;&hellip;&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>A mon point de vue, le grand avantage que je
-trouvais <i>pour vous</i> au Sénat, c'est une occupation.
-Vous savez que je crains pour vous l'oisiveté
-après de si longues occupations. Vous
-trouveriez là un travail sérieux et l'occasion d'être
-utile. Vous avez appris beaucoup de choses avec
-les Anglais, dont on a besoin sur le continent.
-<span class="pagenum" id="pg145">-145-</span> Vous les importerez dans votre pays, vous tâcherez
-de les naturaliser. Enfin, et c'est là peut-être
-le point capital, vous pourrez soutenir les
-mesures sages et combattre les folies dont le
-gouvernement italien aura pendant longtemps
-encore à se défendre. Tout cela, ce me semble,
-vous convient et vous pouvez le faire sans vous
-exterminer.</p>
-
-<p>Reste un point à examiner. Vous avez fait votre
-installation à Londres un peu vite. Vous auriez
-dû peut-être vous attendre à cette chaise curule
-que bien des gens prévoyaient. Tout cela, c'est
-de l'argent perdu si vous allez en Italie. Il vous
-sera à peu près impossible d'avoir à Londres votre
-principal établissement et de vivre sénatoriquement
-à Florence. Je ne vous y engagerais
-pas. Cela serait plus difficile à défendre que la
-pension peut-être, si la force des choses ne vous
-obligeait pas de vivre en Italie. Mais ne regretterez-vous
-pas votre logement, votre club, vos
-amis anglais? Pour moi, la seule difficulté que
-j'aurais, si j'étais dans votre position, serait précisément
-ce changement d'habitudes.</p>
-
-<p>Si vous étiez un peu plus intrigant, je vous ferais
-<span class="pagenum" id="pg146">-146-</span> remarquer que M. d'Azeglio<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> parle de sa retraite et
-que vous seriez l'homme que le roi d'Italie devrait
-avoir à Londres, s'il voulait bien réellement
-être servi, et utilement. Je crains que vous n'ayez
-pas d'ambition politique et que vous ne manquiez
-de goût pour les cours et l'étiquette. Quant à la
-réponse que vous ne recevez pas, j'en suis moins
-étonné que vous, parce que j'ai vécu avec des ministres
-et que je sais leur inexactitude. Si l'Excellence
-qui vous a écrit a quelque journal après ses
-chausses, s'il a quelque tracas politique, ou si la
-danseuse qu'il entretient sans doute, réclame un
-trimestre, en voilà assez pour lui troubler la
-mémoire. Peut-être seulement ce silence tient-il
-à ce qu'il faut consulter le roi, qui court çà et là,
-et qu'on n'attrape pas facilement.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> M. d'Azeglio était ambassadeur d'Italie en Angleterre.</p>
-</div>
-<p>L'empereur me demandait, il y a quelque temps,
-si vous n'entreriez pas dans le parlement italien?
-Savait-il quelque chose de l'affaire, ou me parlait-il
-ainsi, parce qu'il jugeait la chose convenable?
-<i lang="la" xml:lang="la">Nescio.</i></p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; vous n'avez qu'à dormir
-sur les deux oreilles et réfléchir aux <i lang="la" xml:lang="la">commoda
-<span class="pagenum" id="pg147">-147-</span> et incommoda</i>, en attendant cette réponse
-qui ne peut tarder.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l61">LXI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 24 octobre 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>La mort de lord Palmerston est une belle mort,
-telle que je la voudrais pour moi et pour mes
-amis. Il a été l'homme le plus heureux de ce
-siècle. Il a fait presque toujours tout ce qu'il a
-voulu, et il a voulu de bonnes et belles choses.
-Il a eu beaucoup d'amis. Il laisse un grand nom
-et un souvenir ineffaçable chez ceux qui l'ont
-connu. Si vous trouvez moyen de me nommer à
-lady Palmerston, quand vous la verrez, vous m'obligerez.
-Vous pouvez lui dire qu'ici la presse a été
-unanime dans ses éloges. On a fait, bien entendu,
-force <i lang="en" xml:lang="en">blunders</i> historiques et autres à cette occasion,
-entre autres de dire que lady Palmerston
-était morte, etc., etc. ; mais il n'y a pas eu de
-méchancetés d'aucune part, et, dans tous les partis,
-on a été respectueux ; c'est un hommage bien
-<span class="pagenum" id="pg148">-148-</span> rare en France, comme vous savez. L'empereur
-et l'impératrice ont montré beaucoup de regret
-en petit comité ; je crois qu'ils ont écrit à <span lang="en" xml:lang="en">milady</span>.</p>
-
-<p>Reste à savoir ce que dira la postérité. Pour
-moi, je crois qu'il aura un terrible blâme pour sa
-conduite dans les affaires d'Amérique. S'il eût fait
-avec la France le traité qu'on lui proposait, il aurait
-sauvé la vie à quelques centaines de mille
-Yankees (ce qui n'est pas très à regretter) ; mais
-il aurait encore détourné pour longtemps de l'Europe
-une abominable influence, qui pourra bien un
-jour devenir une intervention active.</p>
-
-<p>Le choléra fait toujours des siennes. Il a pris
-à tic les ivrognes et en fait grand carnage. Depuis
-quelques jours, il s'est attaqué aux enfants. En
-somme, ce n'est pas grand'chose. Rien de semblable
-au choléra de 1832. La plupart des malades
-guérissent. Je vous ai fait part de ma théorie
-du choléra. On n'en meurt que quand on le veut
-bien, ou quand on est obligé de travailler pendant
-la première indisposition, soit par devoir, soit
-par besoin de manger. Le choléra ira vous visiter
-très probablement. Je vous <i>ordonne</i> de la manière
-<span class="pagenum" id="pg149">-149-</span> la plus instante de vous mettre au lit et de relire
-tout l'Arioste, si vous avez le dévoiement. Rien
-ne vous empêche de boire cependant du thé ou du
-punch léger. Quand vous serez au douzième ou
-treizième chant, vous aurez des entrailles consolidées
-et vous pourrez reprendre votre vie d'épicurien.</p>
-
-<p>Je vois dans mon journal du soir qu'il y a de
-bonnes élections en Italie. Vous êtes décidément
-un peuple raisonnable, quand vous n'êtes ni pape
-ni abbé. Pourquoi m'a-t-on privé de mon Mérode?
-Savez-vous quelque chose là-dessus? Les régiments
-qui doivent quitter Rome sont désignés.
-M. de Montebello part pour les congédier. Sa
-femme est maintenant presque entièrement remise
-de sa fracture, mademoiselle Bouvet aussi.</p>
-
-<p>Il n'y a jamais eu que le vieil Ellice qui fût gâté
-par les femmes comme vous l'êtes. Je ne puis pas
-concevoir l'audace de la comtesse ***.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
-ne m'oubliez pas auprès de nos amis. Faites mes
-compliments à M. Gladstone, qui sera premier
-avant un an. Il est probable que lord Russell ne
-durera pas si longtemps.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg150">-150-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l62">LXII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 2 novembre 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Votre amie la princesse Anna Murat se marie.
-Elle épouse le duc de Mouchy, qui est des mieux
-parmi les jeunes gens de ce temps-ci. Il a quinze
-jours ou un mois de moins qu'elle, deux cent
-mille livres de rente et une assez jolie figure ; il
-est très poli et plus naturel que ne sont les cocodès
-en général. Le drôle, c'est qu'il est allié et
-parent à tous les plus enragés légitimistes de ce
-pays. Le duc de Noailles est son oncle. Ira-t-il au
-mariage? <i lang="it" xml:lang="it">Chi lo sà?</i></p>
-
-<p>Nous croyions à Biarritz qu'il s'agissait de l'infant
-don Enrique. Il est vrai que son grand-oncle
-avait fait fusiller notre grand-père ; mais ce sont
-de vieilles discussions qui, selon les habiles, ne
-doivent pas être prises en considération par la
-politique moderne. Maintenant, quelle sera la
-position, à la cour, de la princesse Anna et du duc
-consort? Vous qui êtes un habile homme en fait
-d'étiquette, vous me l'expliquerez peut-être.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg151">-151-</span> M. Fould se montre fort content de ses finances.
-On paraît consentir à toutes les économies qu'il
-propose et qui sont considérables. Il se loue beaucoup
-du <i>maître</i> et de l'impératrice surtout, qui l'a
-soutenu très vigoureusement. Si, comme je l'espère,
-on remet nos finances en bon état, et si
-quelque imprévu ne survient pas, je ne vois pas
-trop quel air jouera l'opposition. Les variations
-sur la liberté de la presse commencent à ennuyer
-tout le monde.</p>
-
-<p>On dit encore, mais je ne m'y fie pas trop, que
-les troupes du Mexique reviendront cet été. Il
-paraîtrait que les États-Unis reconnaîtraient alors
-Maximilien, et qu'il serait assez fort pour se soutenir. &mdash; <i>Amen!</i></p>
-
-<p>Je ne suis pas content de voir M. Gladstone
-dans ce ministère Russell. Il me semble qu'il s'expose
-et qu'il risque de s'user. La situation me
-paraît être celle-ci : les fractions qui composaient
-la majorité, n'ayant plus l'adresse, le savoir-faire
-et l'esprit conciliant de lord Palmerston pour les
-tenir réunies, vont tirer l'une à droite, l'autre à
-gauche. Si lord Russell présente un projet de
-réforme, il sera peut-être battu, et le parti whig
-<span class="pagenum" id="pg152">-152-</span> est à peu près dissous. S'il garde en portefeuille
-cette réforme, dont personne ne se soucie beaucoup,
-les radicaux, les Irlandais et les libéraux
-niais l'abandonnent, et il peut être battu à la première
-motion politique. M. Gladstone aura cependant
-à porter tout le poids de la discussion, toute
-la responsabilité de la lutte, et, s'il réussit, c'est
-pour ajouter à la puissance de lord Russell. <i lang="la" xml:lang="la">Sic
-vos, non vobis.</i> Je crois que, s'il avait en ce moment
-quelque petit accès de goutte qui l'empêchât de
-siéger pendant quelque temps, il n'aurait plus
-ensuite qu'à se baisser pour prendre le portefeuille
-de premier ministre.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. J'ai vu Sa Majesté
-lundi à Saint-Cloud. Mademoiselle Bouvet est rétablie
-complètement. L'impératrice est très enrhumée.
-Je pense qu'on ira à Compiègne vers le 10
-ou le 12, si le choléra finit comme il en a tout l'air.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l63">LXIII</h2>
-
-
-<p class="date">Compiègne, 16 novembre 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis malade depuis quelques jours, et cependant,
-<span class="pagenum" id="pg153">-153-</span> au lieu d'être à Cannes, où j'aurais voulu
-me réfugier, je suis ici. Je profite de la chasse, où
-l'on est allé, pour vous écrire. Nous sommes ici
-quantité de gens assez vieux, ne se connaissant
-guère et ne faisant pas beaucoup de frais pour
-devenir bons amis. On est sérieux, ce qui me plaît
-assez pour nos hôtes, qui souvent laissent trop
-s'amuser les personnes qu'ils invitent.</p>
-
-<p>Nous avons ici l'ambassadeur de Turquie, Saffet-Pacha,
-qui parle bien français pour un Turc. Il
-est assis à la droite de l'impératrice, et hier, pendant
-le dîner, il lui dit : «&nbsp;Il y a une bien ridicule
-lettre sur l'Algérie dans le journal.&nbsp;» &mdash; Vous savez
-que tous les journaux ont répété la lettre de l'empereur
-au maréchal Mac-Mahon. &mdash; Voilà l'impératrice
-qui rougit et, inquiète pour le pauvre Turc,
-elle lui dit : «&nbsp;Vous connaissez l'auteur de la lettre? &mdash; Non ;
-mais je sais bien que c'est un
-imbécile!&nbsp;» Tous ceux qui écoulaient, étaient prêts
-à crever de rire. «&nbsp;Mais c'est de l'empereur!&nbsp;»
-s'écrie l'impératrice. «&nbsp;Pas du tout, répond l'ambassadeur
-c'est d'un abbé qui veut convertir
-les musulmans.&nbsp;» Effectivement, je ne sais quel
-prêtre avait mis, ce jour-là, une tartine que personne
-<span class="pagenum" id="pg154">-154-</span> n'avait remarquée. Vous qui connaissez
-la figure de l'impératrice et la mobilité de son
-expression, vous pouvez vous représenter la scène
-au naturel.</p>
-
-<p>Il paraît que la constitution définitive de votre
-ministère n'avance pas beaucoup. Tous avez beau
-dire, je ne lui crois pas une forte santé. En principe,
-un premier ministre n'est jamais à son aise
-quand il a pour second quelqu'un de plus fort que
-lui. Vous savez quel ménage faisait Agamemnon
-avec Achille. En second lieu, la principale qualité
-d'un premier est la conciliation. Je ne pense pas
-que ce soit celle de lord Russell. Il ressemble plutôt
-au verjus, qui fait tourner toutes les sauces.
-Reste à savoir ce que peuvent les <span lang="en" xml:lang="en">tories</span>. Peut-être
-sont-ils encore plus bas percés que les whigs.</p>
-
-<p>Chez nous, l'économie triomphe. On réduit
-l'armée et la marine. Tous les ministres renvoient
-leurs bouches inutiles. Je pense que cela
-fera grand honneur à l'empereur et à M. Fould,
-et grand bien aux finances du pays.</p>
-
-<p>En passant à Paris, M. de Bismark a employé
-Rothschild à proposer à M. de Müllinen, le chargé
-d'affaires d'Autriche, la cession à la Prusse du
-<span class="pagenum" id="pg155">-155-</span> Holstein, dont lui, Rothschild, aurait avancé le
-prix. La proposition a été fort mal reçue par l'Autrichien
-et a produit quelque scandale. M. de
-Bismark ne se louait pas de la réception qu'on
-lui a faite à Paris.</p>
-
-<p>On dit le roi des Belges à toute extrémité.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien.
-Vous devriez prendre un chat pour compléter
-votre personnel. Voulez-vous que je vous en cherche
-un?</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l64">LXIV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 22 novembre 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai trouvé à Compiègne Leurs Majestés en très
-bonne santé, ainsi que le prince impérial. On a
-passé le temps assez gravement sans charades ni
-facétie semblable. Il n'y a eu qu'une lanterne
-chinoise dont M. Leverrier, l'astronome, était le
-montreur. Il nous a fait voir des photographies de
-la lune et des planètes comme on montre à la foire
-les sept merveilles du monde. L'ambassadeur turc,
-qui, probablement, s'attendait à voir Caragueuz
-<span class="pagenum" id="pg156">-156-</span> ou quelque spectacle aussi anacréontique, a
-presque protesté, et a déclaré qu'il ne croyait
-pas un mot de tout ce qu'on venait de lui dire du
-soleil.</p>
-
-<p>Ici, les militaires crient beaucoup contre la réduction
-de l'armée ; mais la mesure est approuvée
-par la masse du public. Je vois par les journaux
-anglais qu'elle est très bien reçue de votre côté
-du détroit. M. Fould semble au mieux avec l'empereur,
-et, pour le moment, on ne pense qu'à réduire
-le budget. Si on peut se débarrasser de
-l'affaire du Mexique, tout ira comme sur des roulettes.</p>
-
-<p>On dit que la situation de la Jamaïque est grave,
-et que celle de l'Irlande ne s'améliore pas. Le
-fénianisme ressemble fort à notre Marianne,
-moins dangereux, je crois, à cause du bon sens
-d'outre-Manche, qui sait mettre de côté la sensiblerie
-lorsqu'il s'agit de répression. Jamais nous
-ne saurions pendre comme on pend à la Jamaïque
-en ce moment.</p>
-
-<p>On vient me chercher et je n'ai que le temps de
-vous dire adieu. Dimanche soir, je serai à Cannes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg157">-157-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l65">LXV</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 2 décembre 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai trouvé ici, il y a huit jours, un temps magnifique,
-très doux et presque trop chaud ; mais,
-depuis trois jours, nous avons des orages. Hier,
-il a tonné depuis six heures du matin jusqu'à la
-nuit noire. C'est le signe du changement de saison
-et de l'entrée en hiver, c'est-à-dire de l'arrivée du
-beau temps, sec, avec des jours chauds et des soirées
-fraîches, temps très sain et qui permet de passer
-toute la journée en plein air. Édouard Fould arrive
-vers le 15 de ce mois avec Arago (Alfred). Nous
-attendons encore la reine Emma, dont la poitrine
-cannibale a besoin de lait d'ânesse pour se restaurer.
-Jusqu'à présent, il n'y a pas grand monde
-à Cannes, peu ou point de Français. La plupart
-des hôtels sont déserts. Le choléra n'est jamais
-venu ici et il a complètement disparu de Nice.</p>
-
-<p>Avant-hier, nous avons eu la visite du prince
-Napoléon et de la princesse Clotilde. Ils vont à
-<span class="pagenum" id="pg158">-158-</span> Paris ; je ne sais pas s'ils iront à Compiègne pendant
-la visite du roi de Portugal. Lorsque j'ai
-quitté Paris, on disait que l'impératrice avait invité
-la princesse Clotilde et qu'on offrirait au prince
-Napoléon de reprendre la présidence de la commission
-de l'exposition universelle. Le fait est que,
-depuis sa démission, tout y va à la diable. D'un
-autre côté, revenir sur le passé et lui rendre une
-position dont il peut abuser, c'est s'exposer
-beaucoup.</p>
-
-<p>Voilà pas mal de méchantes petites affaires qui
-tombent comme des tuiles sur le nouveau cabinet :
-les réclamations américaines, le Chili et les fénians.
-Les fénians ont cela de bon, qu'ils feront
-comprendre aux Anglais ce que c'est que la république
-rouge, plus sérieuse malheureusement
-chez nous qu'en Irlande.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; veuillez me rappeler
-au souvenir de nos amis. J'avais un renseignement
-à vous demander, mais je l'ai oublié en
-commençant cette lettre. Signe de vieillesse.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg159">-159-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l66">LXVI</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 18 décembre 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Nous avons un temps vraiment extraordinaire
-même pour le pays. Jusqu'à présent, l'hiver a été
-si doux, que les chênes n'ont pas encore perdu
-leurs feuilles et qu'elles ne sont pas même jaunies.
-Tous les autres arbres sont en feuilles ou
-en fleurs, et nous avons déjà eu des anémones.
-Mais ce qui vous intéressera plus que tout le
-reste, c'est qu'on nous a envoyé de Gênes d'excellentes
-truffes blanches. Hier, Fould et moi en
-avons mangé une grande assiette, chauffées légèrement
-avec de l'huile vierge de ce pays pour tout
-assaisonnement, outre un peu de jus de citron,
-ou, ce qui vaut mieux, de mandarines amères.</p>
-
-<p>On s'attend, en Espagne, à quelque catastrophe.
-Les progressistes sont arrivés au dernier degré
-d'irritation, la dynastie au dernier degré de mépris,
-et, au ton où les choses sont montées, il est
-à prévoir qu'un dénouement ne peut avoir lieu
-<span class="pagenum" id="pg160">-160-</span> qu'à coups de fusil. C'est même, je crois, la seule
-chance de salut pour la reine ; O'Donnell est
-homme à réprimer une émeute aussi vigoureusement
-que le gouverneur de la Jamaïque. Cela donnerait
-quelques années d'existence de plus au
-trône de Sa Majesté Catholique.</p>
-
-<p>Expliquez-moi ce qui se passe en Italie, que je
-ne comprends pas du tout. Où est la majorité et
-que veut-elle? Est-ce une guerre de portefeuilles,
-ou bien une guerre de principes qui va avoir lieu
-dans le Parlement? J'ai peur qu'on ne fasse quelque
-sottise du côté de la Vénétie ou de Rome,
-précisément pour nous empêcher de compléter
-l'évacuation.</p>
-
-<p>J'admire beaucoup l'affaire de la Jamaïque.
-L'Angleterre trouve toujours des hommes énergiques
-à la hauteur des plus graves circonstances,
-et non seulement énergiques, mais assez dévoués
-pour risquer les plus grandes énormités, si elles
-sont nécessaires. Il me semble qu'on a pendu
-beaucoup plus qu'il ne fallait, peut-être même
-les gens qu'il ne fallait pas ; mais l'insurrection
-a été arrêtée net, et l'exemple durera, même si
-l'on désavoue le gouverneur. Voilà la véritable
-<span class="pagenum" id="pg161">-161-</span> politique, malheureusement impratiquée et peut-être
-impraticable dans ce pays-ci.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; hâtez-vous de me
-donner de vos nouvelles. Je les attends avec
-grande impatience.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l67">LXVII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 27 décembre 1865.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>La mort de Bixio m'a fait beaucoup de peine.
-Il est mort avec un sang-froid et un courage
-admirables. La veille de sa mort, il a pendant
-quatre heures entretenu Pereire, Biestat et Salvador
-des affaires de leur compagnie, avec une
-lucidité extraordinaire. Un de ses vieux amis de
-collège est entré et lui a dit qu'il lui trouvait bon
-visage. Bixio lui a répondu en souriant : «&nbsp;Je vois
-bien que tu es une vieille bête, comme je t'ai
-toujours connu ; tu ne vois donc pas que je vais
-mourir dans quelques heures?&nbsp;» Il a dit à
-Villemot : «&nbsp;Tu as peur de la mort ; je t'assure
-que ce n'est pas grand'chose ; regarde-moi faire.&nbsp;»
-<span class="pagenum" id="pg162">-162-</span> Lorsqu'il a eu pris congé de tous ses amis et
-dit adieu à ses enfants, il s'est tourné vers la
-muraille et est demeuré agonisant plusieurs
-heures, sans parler, mais sans souffrir beaucoup,
-autant qu'on en pouvait juger. Le médecin Trousseau
-est entré et l'a appelé en élevant la voix. Il
-a soulevé la tête : «&nbsp;Je suis prêt, a-t-il répondu.&nbsp;»
-Il est mort une heure après. Il a formellement
-défendu les discours et la pompe funèbre. Pas
-d'église. Il y avait grande foule à son enterrement
-et de tous les partis. Le prince Napoléon
-était revenu exprès de Prangins. La mort n'a
-pas de discernement. <i lang="it" xml:lang="it">Salute à noi</i>, comme on
-dit en Corse.</p>
-
-<p>Nous avons ici un temps merveilleux, même
-pour le pays. Il y a près de vingt jours que nous
-n'avons vu un nuage ; de neuf heures à quatre, il
-fait aussi chaud qu'au commencement de juin.
-Je vois, dans les journaux, que Paris et Londres
-sont enveloppés dans des brouillards épais comme
-de la moutarde.</p>
-
-<p>Je crois, comme vous, les affaires d'Italie fort
-mauvaises. Pourtant le bon sens est plus commun
-chez vous que dans le reste de l'Europe, et
-<span class="pagenum" id="pg163">-163-</span> cela donne quelque espoir. Le plus mauvais
-symptôme, à mon avis, c'est l'indifférence générale.
-Il paraît que jamais les électeurs ne se sont
-montrés moins empressés et plus insouciants du
-résultat. Cela est tout au plus permis dans un pays
-où toutes les grandes questions sont décidées, et
-où il ne s'agit pas de savoir ce que fera un ministre,
-mais qui sera ministre. Il n'y a qu'en Angleterre
-que l'on en soit arrivé à cette heureuse
-situation où ministres et opposition n'ont qu'une
-seule et même politique. J'ai bien peur que les
-mazziniens ne profitent de cette apathie générale
-pour faire quelque sottise. C'est dans ces moments-là
-qu'un petit nombre de cerveaux brûlés
-peut pousser les niais et les indifférents dans les
-ornières et les précipices.</p>
-
-<p>On m'écrit que les réformes de M. Fould ont
-fort mécontenté l'armée. Cela est naturel, mais
-je ne crois pas la chose grave. L'armée est toujours
-bonne, grâce à l'honneur du drapeau et à la
-discipline. M. Fould paraît être toujours en grande
-faveur auprès du <i>maître</i>. Dites-moi si son rapport
-a été bien accueilli en Angleterre. Il me semble
-content de la situation financière, et je crois qu'il
-<span class="pagenum" id="pg164">-164-</span> a obtenu tout ce qu'il demandait, c'est-à-dire un peu
-pris qu'il n'espérait.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous souhaite une
-bonne année. Ces dames me chargent de toutes
-leurs amitiés.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l68">LXVIII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 7 janvier 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Avez-vous vu le grand incendie de <i lang="en" xml:lang="en">Saint-Katharina's
-docks</i> de votre observatoire? Je
-me rappelle toutes les vanteries du capitaine
-Shaw au sujet de ses machines à vapeur, et je
-vois qu'il a fallu deux jours pour venir à bout de
-ce feu-là! Si vous le voyez, faites-lui mes compliments
-de n'y avoir pas été asphyxié. Je vois,
-dans les journaux, qu'il a failli y laisser le moule
-du pourpoint.</p>
-
-<p>Je suis très en peine des affaires d'Espagne.
-On fait à O'Donnell précisément ce qu'il a fait.
-Toute la question est de savoir si l'armée ou la majorité
-de l'armée restera fidèle. Dans l'hypothèse
-de la négative, tenez pour assuré qu'il y aura
-<span class="pagenum" id="pg165">-165-</span> de l'autre côté des Pyrénées, ou une république
-ou quelque anarchie d'à peu près même farine,
-dont le voisinage ne nous sera nullement bon.
-Si Prim est pincé et fusillé, comme il le mérite,
-cela donnera quelques années de plus à l'innocente
-Isabelle.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; ces dames me chargent
-de tous leurs compliments et souhaits pour
-vous. Nous avons un temps magnifique, et un
-soleil comme on n'en voit à Londres qu'à l'Opéra.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l69">LXIX</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 24 janvier 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je me demande si, devant un nouveau Parlement,
-où M. Gladstone sera plus libre, et probablement
-plus écouté que jamais, la réorganisation
-logique des établissements scientifiques
-et artistiques n'a pas de grandes chances de
-succès. Votre retraite, annoncée elle-même,
-fournirait un argument ; car on ne pourrait pas
-<span class="pagenum" id="pg166">-166-</span> dire que le nouveau système (dont vous ne pouvez
-manquer d'avoir la responsabilité avec
-l'honneur de l'invention) a été inventé pour un
-but personnel. C'est là ce qui, chez nous, et
-chez vous aussi, je pense, met les députés en
-soupçon, et les indispose contre les meilleures
-mesures. Votre finale serait admirable et je
-serais le premier à vous exhorter à patienter le
-temps qu'il faudrait pour assurer le succès. Je
-serais d'un tout autre avis s'il ne s'agissait que de
-conduire la vieille machine selon les vieux errements.
-Par malheur, tout cela est subordonné
-au succès du nouveau cabinet, succès
-problématique, disent bien des gens. Quoi qu'il
-arrive, je vous conseille de bien considérer, <i lang="la" xml:lang="la">quid
-valeant humeri, quid ferre recusent</i>, et de ne pas
-vous échiner par dévouement.</p>
-
-<p>Je suis bien fâché de la mort de mistress Newton.
-C'est une vraie perte pour l'archéologie. Lorsque
-vous en trouverez l'occasion, dites un mot de ma
-part à Newton. Je ne lui ai pas écrit parce que je
-n'ai pas pensé qu'il se souciât beaucoup de mes
-compliments de condoléance, et que je suis fort
-maladroit à tourner de pareilles banalités.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg167">-167-</span> Voilà notre session commencée. Je suis assez
-content du discours du trône, qui, sur les points
-les plus importants, fait des promesses excellentes.
-L'empereur paraît s'appliquer à donner
-satisfaction aux besoins réels et à concéder les
-libertés pratiques, tout en se défendant des grandes
-concessions théoriques que réclame l'opposition
-et pour lesquelles, suivant moi, le pays n'est
-encore que fort mal préparé. Je ne crois pas qu'en
-France la liberté de la presse, telle qu'elle existe
-en Angleterre, puisse être établie sans qu'elle
-mène forcément à une révolution. Il n'y a pas en
-France, et il n'y aura pas de longtemps, des jurys
-assez courageux pour condamner nos <i>fénians</i>.
-D'un autre côté, quand on lit nos journaux, on
-peut se demander si, en fait, la liberté de la
-presse n'existe pas! Tout homme sachant écrire,
-et ayant fait un cours de rhétorique, trouvera
-toujours le moyen de dire tout ce qui lui semblera
-bon ; les restrictions de la presse ne
-s'appliquent, en effet, qu'aux gens grossiers ou
-aux bêtes, dont il me paraît fort inutile d'encourager
-les velléités littéraires.</p>
-
-<p>J'ai vu lord Brougham ces jours passés. Il est
-<span class="pagenum" id="pg168">-168-</span> très changé et ressemble à une momie ambulante.
-Je doute qu'il sorte de ce pays-ci. Hier, j'ai lunché
-chez lord Glenelg, mon voisin, qui m'a beaucoup
-demandé de vos nouvelles. Il me paraît
-encore fort entier, et, à la façon dont il mange,
-je crois qu'il vivra encore longtemps.</p>
-
-<p>Je vois que lady Palmerston a refusé la pairie.
-Cela ne m'a pas surpris et m'a plu. Lorsque vous
-la verrez, trouvez quelque moyen pour me rappeler
-à son souvenir.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Ces dames me chargent
-pour vous de tous leurs compliments.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l70">LXX</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 2 février 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis un peu comme le poisson sur la branche.
-Je vis au jour le jour et m'abstiens de faire
-des projets. Je vois que vous n'êtes pas encore
-arrivé à ce point sublime de philosophie pratique
-et que vous faites des plans de voyage en Italie.
-Je n'y vois pas grand mal, mais vous devriez les
-<span class="pagenum" id="pg169">-169-</span> faire plus clairement. Tous me dites que vous
-voulez aller à Kissingen et vous ajoutez : <i lang="en" xml:lang="en">I mean
-to go to Italy from the beginning to the end of
-that month.</i> Cette phrase manque de netteté. De
-quel mois s'agit-il? Si c'est le mois que vous passerez
-à Kissingen, la chose devient grave et frise
-l'hérésie, en ce que vous donnez à entendre, par
-là, que vous pourrez être à la fois en Allemagne et
-en Italie, phénomène qui n'appartient qu'à <i>M. de
-l'Être</i>. Prenez garde de vous faire une mauvaise
-affaire avec son vicaire, auprès de qui vous n'êtes
-déjà pas trop bien noté. Au reste, si le mois mystérieux
-de votre voyage coïncidait avec mes vacances
-à moi, je serais charmé de l'employer à
-flâner avec vous et à manger des macaroni. Mais
-où iriez-vous? l'Italie est grande et, en un mois, on
-ne peut voir toute la botte.</p>
-
-<p>Il me semble que notre Corps législatif, avec ses
-vérifications de pouvoirs qui n'en finissent pas,
-donne à l'Europe un spectacle passablement ridicule.
-A juger par ce début, il est probable que la
-discussion de l'adresse durera au moins un mois.
-C'est toujours le même esprit taquin et petit, qui
-taxe l'assemblée législative et la république,
-<span class="pagenum" id="pg170">-170-</span> c'est toujours cette ignorance et cette incapacité
-des affaires sérieuses et pratiques, et ce goût immodéré
-pour les paroles, <i lang="la" xml:lang="la">verba prætereaque nihil</i>.</p>
-
-<p>On dit que le gouvernement se refusera à toute
-discussion sur les affaires du Mexique par la très
-bonne raison que les négociations avec les États-Unis
-sont pendantes et que les débats pourraient
-y nuire. S'il en est ainsi, l'opposition
-n'aura d'autre cheval de bataille que la réduction
-de l'armée.</p>
-
-<p>Je vois ici des gens fort en peine de votre session
-à vous. Tous déplorent que M. Gladstone se
-soit attaché au cou cette pierre d'un <i lang="en" xml:lang="en">Reform Bill</i>,
-et prétendent qu'il ne s'en tirera jamais. Je pense
-que, si le cabinet était changé, vous recouvreriez
-votre liberté complète, et cette considération me
-rend assez indifférent sur le sort du <span lang="en" xml:lang="en">bill</span> qu'on va
-présenter.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je ne vais pas trop
-mal, quoique enrhumé. Portez-vous bien et pensez
-à moi quelquefois.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg171">-171-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l71">LXXI</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 13 février 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je vois par le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>, que je lis très assidûment,
-qu'il est fort question d'une réorganisation
-du <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span>. Je crains qu'on ne s'y prenne
-un peu à la française, je veux dire qu'on ne mette
-tout sens dessus dessous, au lieu d'amender lentement
-et sagement. Et d'abord est-il possible de
-supprimer les <i lang="en" xml:lang="en">trustees</i>? Pourrait-on remercier les
-représentants des donateurs du <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span>
-et se passer de leur surveillance, sans aller
-contre les dispositions testamentaires de leurs
-auteurs? Puis, pour un établissement qui a de
-grandes dépenses à faire, n'est-ce pas la plus
-heureuse combinaison pour obtenir de l'argent,
-qu'une compagnie indépendante et qui réunit
-dans son sein les hommes influents de tous les
-partis? Enfin, bien que souvent les <i lang="en" xml:lang="en">trustees</i>
-puissent être paresseux, tracassiers et absurdes,
-ne seront-ils pas toujours meilleurs qu'un ministre
-<span class="pagenum" id="pg172">-172-</span> très occupé et pris, pour les besoins de
-la politique, parmi les Béotiens, dont l'Angleterre
-abonde? J'ai essayé, mais en vain, d'introduire
-des <i lang="en" xml:lang="en">trustees</i> dans la réorganisation de
-la Bibliothèque impériale, et j'ai vu, à cette occasion,
-la jalousie et la susceptibilité du gouvernement,
-qui ne veut jamais céder la moindre de
-ses attributions, lorsqu'un protectorat quelconque
-y est attaché. Du moment que les sous-balayeurs
-sont au choix d'un ministre, attendez-vous
-qu'on les choisira, moins pour leur talent à
-manier le balai que pour l'effet qui résultera de
-leur nomination sur le vote de monsieur tel ou
-tel.</p>
-
-<p>Je suis frappé de la façon dont les journaux parlent
-depuis quelque temps de Sa gracieuse Majesté
-la reine Victoria. Est-ce que la vieille loyauté anglaise
-s'en va, comme l'aristocratie? On lui reproche,
-je crois, des sentiments allemands ; mais
-qu'importe chez une reine constitutionnelle aussi
-bien gardée que la vôtre?</p>
-
-<p>Il y a quelque temps que je n'ai eu de nouvelles
-directes de la comtesse de Montijo ; mais je sais
-qu'elle se porte assez bien et que ses yeux ne
-<span class="pagenum" id="pg173">-173-</span> vont pas plus mal. Je lui ai écrit dernièrement et
-lui ai envoyé de vos nouvelles et vos compliments.
-Dans la dernière lettre, elle me demandait d'aller
-la voir en Espagne avec vous. Dur voyage pour
-un gastronome!</p>
-
-<p>Je ne pense pas encore à retourner à Paris.
-D'abord j'ai trouvé le moyen de m'enrhumer malgré
-le beau temps, et je ne me soucie pas d'aller
-affronter les brouillards et les vents de Paris en
-cette saison. En second lieu, la discussion de
-l'adresse est si peu de chose chez nous, et toute
-cette affaire dure si longtemps, et est au fond si
-peu importante, que je n'ai aucune envie d'y
-prendre part. Je compte ne revenir que pour l'affaire
-des serinettes<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, dont je suis rapporteur, et
-pour faire de l'opposition. Selon toute apparence,
-ce ne sera pas avant la fin de ce mois que je songerai
-à déplacer les piquets de ma tente.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous et ne
-travaillez pas trop. Veuillez me rappeler au souvenir
-de tous nos amis.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Voir la <a href="#l77">lettre du 26 avril 1866</a>.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg174">-174-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l72">LXXII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 22 février 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je viens de lire le compte rendu de la séance
-de la Chambre des communes, où s'est décidée la
-suspension de l'<i lang="la" xml:lang="la">habeas corpus</i>. Je n'ai pas été
-très content du discours de M. de Gladstone, ni
-de la discussion en général. Il est évident que
-personne n'a dit la vérité, et cependant tout le
-monde a l'air d'être bien convaincu du danger.
-Si j'avais été lord O'Donoghue (et par parenthèse,
-pourquoi dit-on «&nbsp;<span lang="en" xml:lang="en">the</span> O'Donoghue&nbsp;» et non
-«&nbsp;monsieur&nbsp;»?), j'aurais mis en opposition la gravité
-de la mesure demandée et les misérables
-petits faits cités par le ministre. Sir G. Grey
-dit qu'on a trouvé une liste de trois cents conspirateurs,
-qui possédaient quatre sabres et un
-revolver, etc. Mais c'est la beauté du régime
-parlementaire, que personne n'y dit la vérité.
-Tout est fiction, et pourtant on se comprend,
-en parlant cette langue mystérieuse, que les
-<span class="pagenum" id="pg175">-175-</span> initiés pratiquent, je ne sais trop pourquoi.</p>
-
-<p>Ce qui se passe en Irlande devrait éclairer un
-peu les Anglais et les Français, qui admirent
-leurs institutions, sur les difficultés du gouvernement
-de France. Nous avons nos fénians
-cent fois plus dangereux et plus nombreux,
-qu'ils ne le sont en Irlande. Donnez à ces gens-là
-les libertés qu'ils réclament et que M. Thiers
-dit être nécessaires à tous les peuples, vous
-aurez en trois mois une révolution. Le plus
-grand malheur qui puisse arriver à un peuple
-est, je crois, d'avoir des institutions plus avancées
-que son intelligence. Lorsqu'on demande
-pour la France les institutions des Anglais, il
-faudrait pouvoir leur donner d'abord le bon
-sens et l'expérience qui les rendent praticables.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous toujours
-et continuez à vivre vertueusement, puisque
-cela vous réussit. Je me trouve assez bien malgré
-un gros rhume, et je suis beaucoup mieux que
-l'année dernière.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg176">-176-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l73">LXXIII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 2 mars 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je viens de lire, dans le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> qui nous est
-arrivé hier, que lord Russell avait résigné et
-désigné à la reine lord Somerset pour faire un
-cabinet. Est-ce chose certaine? Je ne crois pas
-que lord Somerset ait la réputation qu'il faut,
-je ne dis pas le talent, pour porter une si lourde
-charge. Nos journaux ne nous ont encore rien
-dit de cette nouvelle, que le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> donne comme
-positive.</p>
-
-<p>Thiers me paraît avoir fait un <i lang="it" xml:lang="it">fiasco</i> l'autre jour
-au Corps législatif. J'admire la rare impudence
-d'un homme qui a été ministre de l'intérieur, et
-qui a fait des élections, venant dire à la tribune
-que le gouvernement ne devait pas avoir de candidats.
-La mauvaise foi de ces messieurs est vraiment
-prodigieuse. Au reste, il me semble qu'il
-sera bientôt temps de lui dire : <i lang="la" xml:lang="la">Solve, senescentem</i>,
-<span class="pagenum" id="pg177">-177-</span> et, s'il continue à prendre pour le monde le
-salon de la rue Saint-Georges, il finira par quelque
-grosse catastrophe peu agréable pour son amour-propre.</p>
-
-<p>Nous avons ici Du Sommerard depuis quelques
-jours ; mais le temps, qui avait été jusqu'alors
-admirable, s'est mis à la pluie, ce qui est
-très pénible pour nous autres <span lang="it" xml:lang="it">ciceroni</span>. Nous
-sommes comme des maîtres de maison dont le
-rôti a brûlé et qui n'ont pas de pièce de résistance
-pour le remplacer.</p>
-
-<p>Nous sommes invités à assister à des <i lang="en" xml:lang="en">private
-theatricals</i> chez mistress Brougham, la semaine
-prochaine. Je crois que nous nous en dispenserons.
-Milord ressemble au <i><span lang="en" xml:lang="en">ghost</span> de Guy Fawkes</i>,
-avec son grand chapeau blanc et son incroyable
-cravate.</p>
-
-<p>Du Sommerard me parle d'une sorte de tisane
-de Champagne non mousseuse, qu'il dit
-excellente. A mon retour, après avoir vérifié le
-fait, je vous rendrai compte candidement du
-mérité de ce liquide qui pourrait varier, <i>en blanc</i>,
-le vin des Riceys et vous aider à poursuivre
-votre régime de tempérance.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg178">-178-</span> Donnez-moi des nouvelles de la crise ministérielle,
-qui me préoccupe. Dites-moi si M. Gladstone
-entrera dans le nouveau cabinet. Je crois
-qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il restât sous sa
-tente quelques mois, pour entrer par une porte
-ouverte à deux battants.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous souhaite santé
-et prospérité.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l74">LXXIV</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 16 mars 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai remis votre lettre à Cousin. La visite de
-Du Sommerard m'a empêché de vous écrire,
-parce que j'ai toujours été par voies et par chemins
-avec lui. Nous avons mangé des <i lang="en" xml:lang="en">non-nats</i>
-(<i lang="la" xml:lang="la">pisces non-nati</i>), qui sont absolument aussi bons
-que le <i lang="en" xml:lang="en">white bait</i>, et des pois verts frais. J'espère
-que, malgré vos principes modernes de dédain
-pour les affaires culinaires, vous éprouverez quelque
-regret de ne pas être dans un pays où se
-mangent ces sortes de choses, et où l'on porte
-<span class="pagenum" id="pg179">-179-</span> des parapluies blancs pour se préserver du soleil.</p>
-
-<p>Le diable m'emporte, si je comprends rien au
-nouveau <i lang="en" xml:lang="en">Reform Bill</i>. Il me semble qu'il a surpris
-tout le monde. Dans un pays où la corruption
-électorale est florissante, je crois que l'article
-qui accorde la franchise aux dépositaires d'une
-caisse d'épargne, donnera de grandes facilités aux
-gens riches pour entrer au Parlement. Cette déplorable
-idée du suffrage universel fait le tour du
-monde et le bouleversera sans doute.</p>
-
-<p>Je suis encore ici grâce à la lenteur avec laquelle
-on discute l'adresse au Corps législatif.
-Thiers a fait un <i lang="it" xml:lang="it">fiasco</i> éclatant. Il est comme les
-émigrés de notre jeunesse, qui rapportaient des
-idées arriérées d'un demi-siècle. Aujourd'hui que
-les idées vieillissent beaucoup plus vite qu'autrefois,
-celles de Thiers sont vraiment à mettre dans
-un musée archéologique. Il a, de plus, le tort de
-parler de ce qu'il ne sait pas. Lui qui n'a jamais
-planté un chou, quel besoin avait-il de faire une
-tartine sur l'agriculture?</p>
-
-<p>Parmi les agréments de Cannes, j'aurais dû,
-avant tout, vous parler de Jenny Lind, avec qui
-j'ai dîné l'autre jour et qui a chanté, sinon avec
-<span class="pagenum" id="pg180">-180-</span> sa voix d'autrefois, du moins avec un filet délicieux.
-Elle est très bonne femme et n'a pas le vice
-que Horace reproche aux chanteurs :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Ut nunquam indicant animum cantare rogati.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Elle va donner ici un grand concert pour les malades
-de l'hôpital. Le mal, c'est qu'il n'y a pas de
-malades ; dans ce pays-ci, tout le monde se porte
-bien.</p>
-
-<p>Aurez-vous, j'allais dire aurons-nous, cette année
-du b&oelig;uf salé? Il paraît qu'en France les
-charcutiers sont ruinés et que personne ne veut
-plus manger de jambon. Assurément, Moïse avait
-prévu les trychines. On ne rend jamais assez
-justice aux grands philosophes. Vous êtes probablement
-un trop grand et gros philosophe, pour
-avoir lu le discours de Guizot à l'Académie, en
-faveur de notre saint-père le pape. Il se considère
-comme le pape des protestants et est aimable
-pour un confrère.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que je
-pense fort à acheter une maison ici? Le diable,
-c'est qu'elle coûte cher.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg181">-181-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l75">LXXV</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 2 avril 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je ne vous ai pas écrit, vous croyant tout occupé
-de vos Pâques, de peur de vous troubler
-dans vos exercices religieux! Je pars pour Paris
-à la fin de la semaine, fort ennuyé de quitter ce
-pays-ci, au moment où il est le plus beau. Ajoutez
-à cela que je ne me porte pas trop bien et
-que, depuis plusieurs jours, je suis plus poussif
-que jamais.</p>
-
-<p>Tout le monde devient-il fou? C'est ce que je
-me demande souvent en lisant les journaux ; et
-je parle ici des gens que je suis habitué à considérer
-comme possesseurs de la plus haute dose
-de raison qui ait été accordées à la nature humaine.
-Cette affaire du <i lang="en" xml:lang="en">Reform Bill</i> chez vous me
-semble de plus en plus incompréhensible et je
-suis désolé que M. Gladstone y ait mis les mains.
-Que cela réussisse cette fois ou non, je ne crois
-pas que le vieux prestige de l'Angleterre survive
-<span class="pagenum" id="pg182">-182-</span> à cette épreuve. Elle est comme un vieux bâtiment
-encore très solide, mais qui menace de
-s'écrouler dès qu'on y fait des réparations maladroites.
-Ce qui me frappe surtout, c'est l'imprévoyance
-ou plutôt l'insouciance de l'avenir de la
-part de vos hommes d'État. C'est tout à fait la
-<i lang="it" xml:lang="it">furia francese</i>, qui cherche en tout la satisfaction
-du moment. Vous paraissez croire que le ministère
-se trouvera en minorité ; mais on dit qu'il fera
-une dissolution dans l'espoir que les élections
-faites sous la pression démocratique lui seront
-favorables. A en juger par le ton du <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>, qui
-semble désespéré, je serais tenté de croire que,
-dans ce parlement même, la majorité est fort incertaine
-et que les ministres actuels ont d'assez
-grandes chances de succès. Vous me parlez de
-lord Stanley comme <i>premier</i> probable, et en
-même temps de M. Lowe comme devant occuper
-une place importante dans un nouveau cabinet.
-Ce serait donc un ministère de coalition, c'est-à-dire
-quelque chose de peu solide que vous
-prévoyez. Il n'y a malheureusement rien de solide
-à prévoir par le temps qui court. Écrivez-moi, je
-vous prie, des nouvelles, je dis de celles qu'on ne
-<span class="pagenum" id="pg183">-183-</span> lit pas dans les journaux, à Paris, bien entendu.</p>
-
-<p>Supposé, ce dont je doute encore, que les
-Allemands s'entre-coupent la gorge, l'Italie s'alliera-t-elle
-à la Prusse? Je crois que, dans l'état
-de ses finances, elle aurait tort, du moins en ce
-moment, et que, avant de secouer l'arbre, elle
-ferait bien de laisser le fruit mûrir encore. Si
-la Prusse avait l'avantage au commencement de
-la guerre, il serait possible que l'Autriche vendît
-la Vénétie pas trop cher, assurément meilleur
-marché qu'en guerre, sans parler de ce que le
-radicalisme gagnerait à l'affaire et des sottises
-qu'il imaginerait. Quant à nous, j'espère que
-nous demeurerons juges du camp, applaudissant
-à qui frappera le plus fort.</p>
-
-<p>Mon honorable tailleur M. Poole est en querelle
-avec ses ouvriers ; comment aurai-je mes habits
-maintenant? N'admirez-vous pas, avec effroi, l'organisation
-de ces sociétés ouvrières, qui se donnent
-la main d'un bout de l'Europe à l'autre? Et
-le moment est-il bien choisi pour leur faire la
-courte échelle et leur livrer nos remparts?</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
-rappelez-moi au souvenir de tous nos amis.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg184">-184-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l76">LXXVI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 15 avril 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai lu dans le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> les discours des principaux
-orateurs dans la discussion sur le <span lang="en" xml:lang="en">bill</span> de réforme
-et je vous avouerai que celui de M. Gladstone
-ne m'a pas trop plu, à part mon peu de goût
-pour la réforme elle-même. Il est aigre et souvent
-à côté de la question. Le discours de lord Stanley
-me semble au contraire, très habile et tout
-à fait <i lang="en" xml:lang="en">Statesmanlike</i>. Voilà mes impressions impartiales.
-Après cela, je pense qu'en Angleterre
-comme en France, ce n'est pas l'éloquence et
-l'habileté oratoire, qui décident les questions.
-Chaque membre arrive avec sa résolution prise,
-et vraisemblablement par suite de considérations
-toutes personnelles.</p>
-
-<p>Je vous ai parlé, je crois, d'une maison que j'avais
-quelque velléité d'acheter à Cannes. L'affaire
-n'a pas eu de suite. Elle coûtait très bon marché,
-pour le pays, quoique assez cher pour ma
-<span class="pagenum" id="pg185">-185-</span> bourse ; mais le grand inconvénient, c'est qu'elle
-était trop grande pour moi. Il aurait fallu en louer
-un étage et me constituer maître d'hôtel, métier
-qui ne me plaît guère. Il y a trois étages dans
-deux desquels j'aurais pu <i>nous</i> loger, ces dames
-et vous compris, fort à l'aise ; mais que faire du
-reste? Et pourquoi se donner l'embarras de
-la propriété dans un temps comme celui-ci?</p>
-
-<p>Les affaires d'Allemagne continuent à préoccuper
-extrêmement les gens d'affaires, qui ont
-des peurs abominables. Personne ne sait ce que
-pense <i>le maître</i>, ni de quel côté il incline. L'opinion
-ici est plutôt pour une alliance avec l'Autriche,
-mais surtout pour la neutralité la plus
-complète. Cela est plus facile à conseiller qu'à
-exécuter, s'il y a guerre ; car le résultat infaillible
-sera une révolution en Allemagne et un remaniement
-de la carte. Il y a tant à craindre, et pour
-tout le monde, que je doute encore qu'on en
-vienne aux coups de canon.</p>
-
-<p>J'ai dîné l'autre jour aux Tuileries en tout
-petit comité. L'empereur m'a demandé de vos
-nouvelles et quand vous redeviendriez un homme
-libre. J'ai trouvé le prince grandi et un peu maigri,
-<span class="pagenum" id="pg186">-186-</span> devenu peut-être trop raisonnable et trop
-prince pour son âge. L'impératrice est en grande
-beauté et de très bonne humeur. Mademoiselle
-Bouvet se marie à un homme fort riche. Ses
-clavicules sont parfaitement rarrangées et fort
-belles toutes les deux.</p>
-
-<p>Avez-vous jamais lu un livre intitulé <i lang="en" xml:lang="en">Baber's
-Memoirs</i>, traduit du turc par Erskine, <span lang="la" xml:lang="la">in-quarto</span>?
-On dit que cela est devenu rare. Je voudrais bien
-l'avoir. C'est un admirable tableau de l'Orient aux
-<small>XV</small><sup>e</sup> et <small>XVI</small><sup>e</sup> siècles, et la biographie d'un homme
-très extraordinaire.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien, et
-soignez-vous.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l77">LXXVII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 26 avril 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai promené l'autre jour la comtesse *** au
-musée de Cluny et ailleurs. Elle vous aura décrit
-le diable, que Du Sommerard lui a montré et
-qui vient d'Italie, où probablement il avait été
-fabriqué pour quelque dessein édifiant.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg187">-187-</span> Mon médecin, le docteur Robin, revient d'Italie,
-où il a eu l'honneur d'être présenté à Sa Sainteté.
-Il m'a rapporté ce petit fait assez curieux.
-Le cardinal Antonelli a un cabinet minéralogique
-dont il est très fier et qu'il a montré à Robin, qui
-est un grand savant. Les pierres ne sont pas classées
-et ne valent rien. Ce n'est qu'un prétexte
-pour avoir une petite tablette, où il y a pour environ
-trois millions en diamants, rubis, etc. Rien
-de plus aisé que d'en mettre le contenu dans sa
-poche, et d'aller planter ses choux loin de Rome,
-si jamais les mauvais principes triomphaient.</p>
-
-<p>Le docteur a laissé Padoue rempli de troupes
-autrichiennes et toutes les maisons de campagne
-aux environs, occupées militairement ; tout, d'ailleurs,
-est fort tranquille. On lui a dit partout
-qu'on laisserait le pape et Rome pourrir en paix.
-Voilà aussi la paix en Allemagne, comme on devait
-s'y attendre de gens qui se sont engueulés si
-bruyamment. Ce tapage est toujours signe qu'on
-n'a pas d'intentions trop belliqueuses. Pour moi, je
-persiste à croire que, même dans l'hypothèse d'une
-guerre entre la Prusse et l'Autriche, il vaudrait
-mieux pour l'Italie qu'elle se tînt tranquille.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg188">-188-</span> Je ne sais si je vous ai dit que j'allais avoir une
-grande bataille à livrer au Sénat contre M. Rouher
-et M. de Vuitry, à l'occasion d'une loi sur les instruments
-de musique mécaniques. Cette loi, tout
-en ayant l'air de ne traiter que des orgues de
-Barbarie, touche cependant à la propriété littéraire
-artistique, et, si elle passait, ce serait consacrer
-le principe, que les jurisconsultes veulent
-établir : à savoir, que la propriété littéraire n'est
-pas une propriété, mais bien une concession.
-Vous ne doutez pas que je prenne la défense des
-lettres et des arts ; mais j'ai bien peur d'être
-battu, car j'aurai tous les procureurs du Sénat
-après moi. Je pense que le combat aura lieu mardi.
-Je passe mon temps à faire des discours. J'en
-suis à mon quatrième. Tout cela dans ma chambre,
-bien entendu. Je ne veux pas lire, mais improviser
-par les procédés connus de M. Thiers et
-de M. Guizot. Vous me lirez dans <i>le Moniteur</i> et
-me direz si je n'ai pas été trop bête.</p>
-
-<p>Je suis allé lundi aux Tuileries. Il y avait quantité
-de très belles personnes, entre autres madame
-de Mercy d'Argenteau, qui est une beauté
-d'un genre olympique.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg189">-189-</span> Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
-recommandez-vous à votre saint patron.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l78">LXXVIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, le 4 mai 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Vous aurez lu probablement le discours de
-M. Thiers. Comme discours d'opposition, il est fort
-habile, mais c'est assurément ce qu'il y a de plus
-antipatriotique. Il dit aux Allemands qu'ils n'ont
-qu'un ennemi, et que cet ennemi est l'empereur.
-La Chambre, qui aime les <span lang="it" xml:lang="it">soli</span> exécutés par un
-grand artiste, a écouté avec beaucoup de faveur,
-mais sans comprendre qu'il y avait du poison
-sous les fleurs de rhétorique. Après la séance,
-madame de Seebach, la fille de Nesselrode et la
-femme du ministre de Saxe, a emmené M. Thiers
-dans sa voiture.</p>
-
-<p>Je crois savoir que l'empereur a dit à M. de
-Metternich, qu'il n'avait absolument aucun engagement
-avec personne, et qu'il n'avait qu'un
-même conseil à donner à tout le monde : la paix.
-<span class="pagenum" id="pg190">-190-</span> Je ne crois pas beaucoup à la promesse de l'Italie
-de ne pas attaquer ; car il y a telle circonstance
-qui peut arriver, où une attaque n'est qu'une
-défense ; mais je crains que les Allemands ne
-combattent que de gueule et que l'Italie n'ait à
-porter l'effort de la bataille.</p>
-
-<p>Notre affaire des «&nbsp;serinettes&nbsp;» n'est pas encore
-venue. Je crois que la discussion aura lieu mardi
-et que je serai battu, tout en ayant raison.</p>
-
-<p>On parle fort de faire duc M. Walewski, probablement
-parce qu'il s'est montré fort au-dessous
-de sa tâche pendant la session. Autre cancan :
-on dit Sa Majesté fort enthousiaste de la
-beauté de madame de ***, très grande et très
-belle personne. Elle a dîné, il y a eu lundi huit
-jours, chez le duc de Mouchy, et Sa Majesté est
-venue. Je la trouve fort belle, mais trop grande
-et trop forte pour moi. Mes principes sont de ne
-jamais essayer de violer une femme qui pourrait
-me battre. Si vous ne pratiquez pas cet
-axiome, vous avez tort.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et
-ne vous exterminez pas pour vos ministres.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg191">-191-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l79">LXXIX</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 9 mai 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai fait mon <span lang="en" xml:lang="en">speech</span> hier sans la moindre émotion.
-On m'a écouté et je n'ai pas trop ennuyé.
-Malheureusement, je m'étais préparé pour une
-réplique, et je gardais dans mon sac quelques
-bonnes méchancetés contre les jurisconsultes qui
-prennent le Sénat pour un tribunal de première
-instance. Je voulais leur offrir cette citation de
-Cicéron : <i lang="la" xml:lang="la">Quum plurima præclare legibus essent
-constituta ex jure consultorum ingeniis corrupta
-et depravata sunt.</i> Mais le Sénat était si ennuyé
-de cette discussion, que j'ai compris qu'il ne fallait
-pas y répondre. Tout le monde, au fond,
-trouvait la loi détestable ; mais on ne voulait pas
-donner un soufflet au Corps législatif, en rejetant
-pour inconstitutionnalité la loi qu'il avait
-votée, et on voulait dîner.</p>
-
-<p>Le discours d'Auxerre a fait l'effet d'un coup
-de canon au milieu d'un concert. Je suis convaincu
-<span class="pagenum" id="pg192">-192-</span> qu'il ne s'adressait pas à l'Europe, mais à
-Thiers et à la Chambre, qui avait applaudi son
-discours, d'abord par amour pour la paix, puis
-par niaiserie et par goût pour la faconde oratoire.
-Je crois être bien sûr de cela. Je pense que nous
-resterons dans la neutralité jusqu'à des événements
-qu'on ne peut prévoir ; par exemple, si
-l'Autriche envahissait le Milanais. Mais, jusque-là,
-je ne crois pas à une guerre de notre
-côté.</p>
-
-<p>Rien n'était plus curieux que le bal de l'impératrice,
-lundi soir. La figure des ministres étrangers
-était si longue, qu'on les eût pris pour des
-condamnés à mort. Mais la plus longue de toutes
-était celle de Rothschild. On disait qu'il avait
-perdu dix millions, la veille ; mais il lui en reste
-beaucoup plus qu'à moi et à vous.</p>
-
-<p>Le second volume de la <i>Vie de César</i> n'a pas
-paru encore. On dit qu'il paraîtra le 12. Avant-hier,
-l'empereur m'a dit qu'il m'aurait envoyé
-mon exemplaire, si les libraires qui font traduire
-n'avaient obtenu que la publication fût différée
-jusqu'à ce qu'ils fussent prêts. Ne doutez pas
-que votre second volume ne vous soit envoyé.
-<span class="pagenum" id="pg193">-193-</span> S'il y avait quelque retard, je ne manquerais pas
-de réclamer.</p>
-
-<p>L'impératrice m'a demandé de vos nouvelles
-avant-hier au soir ; elle était horriblement fatiguée
-de son voyage de la veille et du bal. La
-chaleur était terrible, et, selon son usage, elle a
-voulu parler à toutes les dames.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. J'entends dire à tout
-le monde que la semaine ne finira pas sans coups
-de canon. J'en doute encore.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l80">LXXX</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 13 mai 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Toujours même obscurité dans la politique.
-M. de Goltz disait hier, à un de mes amis, qu'il espérait
-toujours que la guerre ne se ferait pas. Je
-suppose que l'attitude de l'Allemagne fait un peu
-réfléchir le roi de Prusse et M. de Bismark. Le
-Hanovre même se déclare pour l'Autriche. De
-plus, les paroles très imprudentes d'Auxerre ont
-eu pour effet de calmer un peu les Allemands. Je
-<span class="pagenum" id="pg194">-194-</span> vous ai dit l'autre jour ce que j'en pensais : mouvement
-d'impatience contre M. Thiers, contre la
-Chambre et contre les bourgeois niais et sans patriotisme.
-Que pouvons-nous gagner à la guerre?
-Les provinces rhénanes ne veulent pas de nous.
-La Belgique pas davantage. S'il y avait un remaniement
-de la carte d'Europe, je ne vois pas ce
-que nous pourrions demander, sinon des révisions
-de frontières sans importance. D'un autre côté, il
-est évident que notre intérêt n'est pas de favoriser
-une Allemagne unique et unie. Raison de plus
-pour ne pas intervenir. Je ne vois qu'un cas possible,
-ce serait celui où les Autrichiens auraient
-de grands avantages en Italie. Mais je crois
-qu'ils se tiendront plutôt sur la défensive. Enfin
-il faut considérer que la Prusse et l'Autriche
-se sont montrées aussi hostiles l'une que
-l'autre et qu'il est impossible de faire cause
-commune avec l'une ou l'autre, sans endosser
-son abominable politique. L'Italie est excusable
-de s'allier avec la Prusse, parce qu'elle ne peut
-être blâmée de s'allier même avec le diable pour
-rattraper la Vénétie, mais pour nous, nous n'avons
-que des coups à attraper.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg195">-195-</span> Je ne comprends pas grand'chose au second <span lang="en" xml:lang="en">bill</span>
-de réforme. Il me semble seulement que c'est un
-grand coup de marteau dans le vieil édifice. Le
-résultat sera de diminuer la <i>qualité</i> des membres
-du Parlement, laquelle n'est pas déjà si brillante.
-Je vois, dans les journaux, qu'on se félicite de voir
-ôter aux fils de grandes maisons des bourgs qui
-étaient à leur dévotion. A mon avis, c'était un
-des beaux côtés de l'Angleterre, que cette initiation
-des jeunes aristocrates à la vie politique dès
-leur sortie de l'Université. C'est ainsi que Fox,
-Pitt et lord Palmerston sont devenus de bonne
-heure des hommes d'État. Vous aurez en place
-des industriels et des négociants, c'est-à-dire des
-niais et des esprits étroits, excluant systématiquement
-toute grandeur dans la politique. On fera
-ainsi une Angleterre semi-démocratique, inférieure
-à beaucoup d'égards à la vraie et terrible
-démocratie des États-Unis.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et
-tenez-vous en joie, autant que le temps et les circonstances
-le comportent.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg196">-196-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l81">LXXXI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 23 mai 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Vous avez tort de m'accuser d'être Autrichien.
-Si les Autrichiens ne sont pas aussi voleurs
-que les Prussiens, ils ont été leurs complices.
-J'approuve les Italiens de vouloir délivrer Venise,
-mais je n'aime pas leur alliance avec M. de Bismark ;
-encore moins les volontaires et Garibaldi ;
-encore moins encore une Chambre qui taxe les
-rentes au mépris d'un traité. Tout cela sent la
-révolution, et c'est ce que je déteste particulièrement.
-Il y a ici, non pas seulement chez les légitimistes
-et les dévots, une très mauvaise disposition
-contre le gouvernement italien ; les cuisinières
-et les petits bourgeois de Paris ont tous de l'emprunt
-italien et crient comme des brûlés. Je
-pense que le Sénat empêchera cette lourde faute,
-mais le signe est mauvais.</p>
-
-<p>Hier soir, on était à la paix. J'ai vu des ministres
-<span class="pagenum" id="pg197">-197-</span> qui semblaient plus rassurés. Ce que je crois, c'est
-que nous ne nous mêlerons pas à la bataille, <i lang="la" xml:lang="la">exceptis
-excipiendis</i>, par exemple dans le cas où les
-Autrichiens envahiraient le Milanais.</p>
-
-<p>Je viens de voir un militaire qui a vu ces
-jours derniers l'armée italienne et l'armée autrichienne.
-Il dit qu'il y a grand enthousiasme d'un
-côté, tristesse mais résolution de l'autre. Le commissariat
-italien est mauvais, dit-il, l'autrichien
-très bon. Il faut encore six semaines à l'armée
-italienne pour être en mesure. La flotte est magnifique,
-et les marins excellents. Mon homme
-pense qu'il serait possible de prendre Venise, et
-de porter un grand nombre de troupes sur la rive
-gauche de l'Adige, de manière à gêner beaucoup
-les communications du Tyrol et de la Carniole.
-La personne de qui je tiens ces détails est un
-homme sérieux, très impartial et ayant de bons
-yeux.</p>
-
-<p>Avant-hier, je suis allé au bal de l'impératrice,
-où j'ai trouvé M. Layard à ma grande surprise.
-Il m'a paru content de sa visite. On faisait cercle
-à distance autour de l'empereur, qui causait avec
-M. de Metternich. Ce dernier était fort pâle et gesticulait
-<span class="pagenum" id="pg198">-198-</span> beaucoup ; mais que se disaient-ils? M. de
-Goltz était, au contraire, très rouge. Nigra était
-sombre comme son nom.</p>
-
-<p>Je viens de perdre une vieille amie, madame de
-X&hellip;, laquelle s'est éteinte, conservant jusqu'au
-dernier moment sa tête, son intelligence et son esprit,
-qui était supérieur. Elle laisse à son neveu une
-fortune assez considérable. Ses autres parents
-vont, dit-on, attaquer son testament, pour avoir
-l'argent. Ils ne veulent rien donner à ses vieux
-domestiques, pas même leur payer leur voyage
-pour accompagner le corps de leur maîtresse en
-Normandie. Voilà les façons de faire de notre
-aristocratie, et ces gens-là sont fort riches. Quand
-les classes élevées vivent et se conduisent comme
-les nôtres, quand les bourgeois sont assez niais
-pour trouver sublime la politique de M. Thiers,
-et quand le pays est couvert de sociétés secrètes
-très actives et très intelligentes, croyez-vous que
-le contact d'une révolution ne soit pas diablement
-dangereux? Voilà pourquoi je suis pour la
-paix. Je n'y crois guère cependant, mais je voudrais
-que nous puissions garder le plus longtemps
-possible le rôle de spectateur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg199">-199-</span> Adieu, mon cher Panizzi. Guérissez-vous vite et
-prenez bien garde aux soirées froides.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l82">LXXXII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 31 mai 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Vous me demandez quand je viendrai vous voir?
-Ce n'est pas l'envie qui me manque, je vous prie
-de le croire, mais il faut d'abord que je fasse du
-zèle pour la fin de la session ; ensuite, je me demande
-souvent, si je suis en état de voyager et si
-je ne ferais pas mieux d'imiter les animaux malades
-et de crever tout doucement dans mon trou,
-au lieu de risquer d'embarrasser mes amis du soin
-de ma carcasse. Ce serait une grande indiscrétion
-de vous charger du soin de m'administrer les
-derniers sacrements et de faire mon oraison funèbre.
-Il me semble très souvent que le moment
-approche et je trouve la chose assez ennuyeuse.</p>
-
-<p>On est ici de plus en plus pacifique, et bien des
-gens croient qu'une fois le congrès réuni, les
-chances de guerre diminueront encore, à cause de
-<span class="pagenum" id="pg200">-200-</span> la responsabilité qu'assumerait celui qui se refuserait
-à obéir au v&oelig;u exprimé par la majorité.
-Je ne conçois pas trop, cependant, comment on
-pourra faire entendre raison à des gens tels que
-M. de Bismark et M. de Mensdorf. Le plus difficile
-peut-être sera de faire tenir Garibaldi tranquille.
-Je regrette bien pour l'Italie qu'elle ait eu recours
-à de pareils instruments. Il paraît que les moins
-belliqueux, parmi les Allemands, sont les Prussiens.
-Dans quelques provinces, notamment sur
-le Rhin, la <span lang="de" xml:lang="de">landwehr</span> a été scandaleuse, au point
-de donner de grandes inquiétudes. Ils sont furieux
-de quitter toutes leurs affaires pour celles de M. de
-Bismark, et, si les Allemands étaient d'autres
-hommes, la révolution serait déjà faite. Mais,
-avant qu'un Allemand se détermine à faire quelque
-chose, il lui faut boire tant de verres de
-bière!</p>
-
-<p>M. Fould, avec qui j'ai dîné samedi, me charge
-de ses amitiés pour vous. Des Varannes, que vous
-avez vu à Biarritz, est nommé officier d'ordonnance
-de l'empereur, en remplacement de Duperrey,
-qui commande un bâtiment sur la côte
-d'Amérique. Vous aurez incessamment la visite de
-<span class="pagenum" id="pg201">-201-</span> la duchesse Colonna, à qui le musée de Kensington
-a fait des commandes.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et donnez-moi
-de vos nouvelles, quand le poignet ne
-vous fait pas trop de mal.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l83">LXXXIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 6 juin 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Au sujet des légions romaines, vous trouverez
-dans Forcellini, au mot <i lang="la" xml:lang="la">Legio</i>, un passage de
-Paul Diacre citant Festus, qui dit que Marius avait
-porté les légions de quatre mille hommes à six
-mille. Il est certain que l'organisation de l'armée
-de César n'avait rien de commun avec celle du
-temps de Polybe ; Marius, probablement, avait
-tout changé. La légion n'avait plus de troupes
-légères (vélites, <span lang="la" xml:lang="la">rorarii</span>, etc.), et un certain nombre
-de passages tendent à prouver que la cohorte
-se composait de six cents hommes. Il y a même
-des inscriptions, mais de l'époque impériale, où
-<span class="pagenum" id="pg202">-202-</span> il est question de <i lang="la" xml:lang="la">cohors millenaria</i>. Je ne doute
-pas que les légions de César, en entrant dans la
-Gaule, ne fussent de six mille hommes au moins, et
-je crois même qu'il y avait des surnuméraires
-pour remplacer les hommes manquants. Cela
-n'empêche pas que, dans le cours des campagnes
-de César, on aurait tort de compter les légions à
-six mille hommes. Les bataillons modernes sont
-de huit cents hommes au moment du départ, et
-de cinq cents seulement vers le milieu d'une
-campagne.</p>
-
-<p>Tout est à la guerre, excepté l'esprit du peuple
-le plus belliqueux, à en croire la renommée et
-son histoire. Cela, j'espère, ne l'empêchera pas
-de se bien battre s'il le faut. On dit que le prince
-Humbert a dit au prince Napoléon : «&nbsp;Grâce à
-Dieu, nous pouvons, cette fois, nous passer de
-vous.&nbsp;» Sur quoi notre cousin aurait répondu :
-«&nbsp;Ne dites pas de bêtises. Je voudrais, et pour
-l'Italie, et pour la France, que vous puissiez vous
-passer de nous ; mais je crains que les Prussiens
-ne se battent pas, ou ne soient fort battus, et
-que vous n'ayiez sur le dos plus d'Autrichiens
-qu'il n'en faut.&nbsp;»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg203">-203-</span> Au reste, il est singulier de voir le même cabinet
-suivre toujours les mêmes errements. L'Autriche,
-qui avait d'abord montré plus de sagesse
-que la Prusse, vient de casser les vitres tout
-d'un coup ; et ce qui est plus singulier, après avoir
-refusé de prendre part à la conférence, elle ne se
-jette pas sur la Silésie avec des forces supérieures.
-Elle fait exactement ce qu'elle a fait en
-1859, lorsqu'elle déclara la guerre, et que, l'ayant
-déclarée, au lieu de pousser jusqu'à Turin, elle
-se borna à parader sur la rive droite du Tessin
-pendant quelques jours.</p>
-
-<p>La figure que font les gens d'affaires est des
-plus longues et des plus tristes. Le bourgeois est
-aussi très mélancolique et accuse l'empereur de
-souffler le feu. Le peuple a l'air très content, au
-contraire, et l'empereur, étant allé l'autre jour,
-tout seul, voir je ne sais quel chantier d'ouvriers,
-a eu une réception triomphale. Les gens qui nomment
-Jules Favre et Thiers sont en ce moment
-de très grands bonapartistes. Il est certain que
-l'empereur connaît et manie la fibre populaire
-mieux que personne.</p>
-
-<p>Arago me raconte l'histoire suivante. Un jeune
-<span class="pagenum" id="pg204">-204-</span> prêtre, sous-maître dans un séminaire, confesse
-un de ses élèves, qui avoue qu'il a péché cinq
-fois d'une certaine manière. Le cas paraissant
-grave, il en réfère au supérieur pour savoir quelle
-pénitence imposer. Le supérieur lui dit qu'il n'y
-a rien de plus simple, que le coupable dira dix
-<i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>, huit <i lang="la" xml:lang="la">Credo</i>, quinze <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>. Le lendemain
-un autre élève se confesse de trois péchés du
-même genre. Le confesseur ne pouvant faire une
-règle de proportion, lui dit de pécher encore deux
-fois, et de dire ensuite dix <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>, etc., etc.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Votre lettre à Piétri
-a été envoyée dix minutes après son arrivée chez
-moi.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l84">LXXXIV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 8 juin 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Vous dites que vous comptez pour les affaires
-d'Italie sur Dieu et Napoléon III. Il me paraît
-qu'il y en a déjà un qui se prépare. J'ai tout lieu
-de croire que M. Fould, dont la guerre détruirait
-tous les plans financiers, a l'intention de se
-<span class="pagenum" id="pg205">-205-</span> retirer. Sa retraite veut dire un emprunt ; un
-emprunt veut dire la guerre.</p>
-
-<p>Il y a ici l'aversion la plus profonde pour la
-guerre, et contre les Prussiens. La question est
-de savoir si on peut en redonner le goût?</p>
-
-<p>Adieu ; soignez-vous et faites-moi connaître
-vos derniers projets et surtout les dates.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l85">LXXXV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 10 juin 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>On attend toujours le premier coup de canon ;
-mais ces Allemands n'en finissent point. Je trouve
-que le plus grand danger est que le roi de Prusse
-n'entre dans une autre forme de folie, ou qu'il
-ne meure d'apoplexie, ou que Bismark ne meure.
-Dans n'importe lequel de ces trois cas, les Prussiens
-et les Autrichiens s'embrassent comme
-frères, et vous aurez à endurer seuls le poids
-de la guerre. On dit que la <span lang="de" xml:lang="de">landwehr</span> montre un
-si mauvais esprit, qu'il est douteux qu'elle veuille
-se battre. Quant à nous, nous n'en montrons
-<span class="pagenum" id="pg206">-206-</span> guère plus d'envie ; mais il n'est pas impossible
-que <i>plus tard</i> nous ne changions d'idée. Ma
-conviction est toujours la même ; que l'empereur
-ne permettra jamais à l'Autriche de reprendre
-le Milanais. Je crois encore qu'il n'aime pas trop
-la façon dont vous faites la guerre, c'est-à-dire
-avec des volontaires en blouse rouge commandés
-par Garibaldi, qui feront beaucoup de
-politique et ne se battront pas comme des troupes
-de ligne. Garibaldi écrit à ses amis de Nice
-qu'il reviendra de Venise pour les réannexer à
-l'Italie. En un mot, le mouvement italien a beau
-être très national, il a quelque chose de peu rassurant
-pour ses voisins et particulièrement pour
-nous. C'est ce qui vous expliquera le peu de
-sympathie qu'on a ici pour les belligérants, quels
-qu'ils soient.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; croyez que, n'importe
-où, je serai bien content de passer, cette année,
-quelques semaines avec vous.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg207">-207-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l86">LXXXVI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 25 juin 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis très en peine de ce qui se passe en
-Espagne. Cela me paraît fort grave, cette fois.
-Je crains que la maison de madame de Montijo
-n'ait reçu quelque éclaboussure, car la bataille a
-eu lieu à quelques pas de chez elle.</p>
-
-<p>Les Allemands sont beaucoup moins vifs et ne
-paraissent pas disposés à se presser. Les Prussiens
-avancent toujours et ont obtenu, sans coup
-férir, des positions que Frédéric II et Napoléon
-considéraient comme très importantes. Peut-être
-que le général Benedek en sait plus long. Je ne
-suis ni Prussien ni Autrichien, et je crois que les
-Allemands n'ont pas une âme immortelle, je les
-verrais avec assez de philosophie s'entre-manger
-comme les chats de Killkenny ; mais, ici, presque
-tout le monde est Autrichien. L'autre jour, sur le
-faux bruit d'une victoire des impériaux, le quartier
-du Luxembourg a été sur le point d'illuminer,
-<span class="pagenum" id="pg208">-208-</span> ce qui paraît avoir fort déplu à l'empereur.
-C'est, peut-être, parce qu'on lui suppose de la
-partialité pour M. de Bismark que les étudiants
-et les petits bourgeois ont des tendances autrichiennes.
-<i lang="la" xml:lang="la">Semper maledicere de priore</i>, est la
-coutume du Parisien.</p>
-
-<p>On dit que l'empereur a renoncé à son voyage
-en Alsace par le même motif qui empêche d'aller
-voir une maison qu'on veut acheter, de peur
-que le propriétaire n'élève trop ses prétentions.
-Pour moi, je ne crois pas qu'il ait des intentions
-contre les provinces rhénanes. Elles ne
-veulent pas de nous, et je ne sais trop ce que
-nous gagnerions de force en les annexant. Cela
-pourrait devenir une Vénétie pour nous. Est-il
-vrai que Garibaldi soit malade?</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère bientôt philosopher
-avec vous, <i lang="la" xml:lang="la">de rebus omnibus et quibusdam
-aliis</i>, dans <span lang="en" xml:lang="en">Bloomsbury square</span>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg209">-209-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l87">LXXXVII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 28 juin 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Il est fâcheux que le début de la guerre ait été
-malheureux ; mais l'armée italienne, si elle n'a pas
-man&oelig;uvré très habilement, s'est parfaitement
-battue. Les jeunes soldats ont montré beaucoup
-d'entrain et d'aplomb, et ont passé très bien par
-l'épreuve qu'on dit toujours pénible du canon. Le
-prince Humbert a été encore plus crâne que son
-père, et, comme disent nos militaires d'Afrique,
-il a fait de la fantasia au milieu de la cavalerie
-autrichienne. Je me suis inscrit chez la princesse
-Clotilde. La blessure du prince Amédée ne le
-tiendra éloigné de l'armée qu'une quinzaine de
-jours. Ici, où l'on était fort Autrichien, l'effet a été
-bon. On prend maintenant intérêt aux Italiens,
-et, si cela continue, l'opinion sera ce qu'elle a
-été en 1859.</p>
-
-<p>On parle vaguement aujourd'hui d'une défaite
-<span class="pagenum" id="pg210">-210-</span> des Prussiens. Je fais tous les jours de la stratégie
-avec le maréchal Canrobert et le maréchal
-Vaillant. Nous ne comprenons rien à Benedek,
-ni aux Prussiens. Les Allemands sont si
-profonds, qu'on ne trouve que le creux. Il me
-semble que, jusqu'à présent, les Prussiens ont
-l'avantage. Ils ont à eux une grande partie de
-l'Allemagne, d'où ils tirent de l'argent et des vivres.
-Quoi qu'il arrive, je crois que bien des
-princes et des principicules resteront sur le carreau
-à la paix. Je voudrais être à leur place : on
-leur donnera quelque bonne pension, et ils n'auront
-rien à faire.</p>
-
-<p>Je ne crois pas que le ministère tory fasse
-quelque chose de préjudiciable à nos relations
-avec l'Angleterre, ni qu'il se mêle des affaires du
-continent plus que son prédécesseur. Le coton,
-dont M. Gladstone fait tant d'éloges, a fait abandonner
-à l'Angleterre son ambition et même son
-amour-propre. Elle s'efface pour le moment.
-Peut-être reprendra-t-elle un jour ses anciennes
-façons. Ce qu'il y a de certain, c'est que la combinaison
-Gladstone-Russell n'a pas été heureuse.
-L'un disait : «&nbsp;Tout endurer, plutôt que se battre!&nbsp;»
-<span class="pagenum" id="pg211">-211-</span> l'autre disait des injures à tout le monde. La pire
-conséquence du changement serait la retraite de
-lord Cowley, qui est fort aimé et qui a beaucoup
-d'influence personnellement auprès de l'empereur.
-Il n'a pas grand amour pour son métier et
-je doute qu'il veuille rester à Paris avec les nouveaux
-ministres.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je suis charmé d'apprendre
-que Jones vous succède. Attendez-moi
-pour faire votre <i lang="en" xml:lang="en">final speech</i>. J'espère qu'on vous
-donnera un dîner et de la soupe à la tortue. Vous
-savez que je suis désintéressé dans la question.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l88">LXXXVIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 2 juillet 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>On me montre à l'instant une dépêche télégraphique
-de Vienne. Les Autrichiens ont été
-forcés d'abandonner Königsgraetz. Ils espèrent
-conserver Prague. Ils attribuent les succès des
-Prussiens aux fusils à aiguille. C'est la répétition
-de la guerre de Sept ans ; lorsque les Prussiens
-<span class="pagenum" id="pg212">-212-</span> avaient inventé la baguette de fer pour leurs fusils
-et que les Autrichiens n'en avaient que de
-bois. Ils se plaignent beaucoup de l'armée fédérale,
-qui n'est pas prête.</p>
-
-<p>Je crains que nous ne soyons retenus au Sénat
-plus longtemps que je ne comptais. On nous
-parle aujourd'hui d'un sénatus-consulte très grave,
-qui serait sur le tapis. Il s'agirait de remplacer
-la discussion de l'adresse par la liberté des interpellations
-au Corps législatif. Cela me paraît
-l'invention la plus déplorable, tout à fait dans le
-genre de Gribouille, qui saute dans la rivière, de
-peur de la pluie. Il est vrai que la discussion de
-l'adresse au Corps législatif est une occasion pour
-l'opposition de faire du scandale et de mettre sur
-le tapis toutes les questions générales, auxquelles
-avec un peu de savoir-faire et d'éloquence, on
-donne la tournure d'un acte d'accusation contre le
-gouvernement. Mais, cette année surtout, l'opposition
-n'a pas eu l'avantage dans la discussion, et
-tous les gens impartiaux en ont blâmé la longueur,
-et ont dit que les députés s'amusaient au
-lieu de faire les affaires du pays.</p>
-
-<p>D'un autre côté, pourquoi l'empereur fait-il un
-<span class="pagenum" id="pg213">-213-</span> discours d'ouverture? S'il n'en faisait pas, il n'y
-aurait pas d'adresse. Il est assez drôle que le gouvernement
-veuille parler et ne permette pas qu'on
-lui réponde. Quant aux interpellations, si elles ne
-sont pas rendues très difficiles, elles auront bien
-plus d'inconvénients que l'adresse. Ce sera, à vrai
-dire, une adresse en permanence, où toutes les
-questions seront discutées au moment où elles
-seront brûlantes. Enfin, cela me semble d'autant
-plus triste, que cela ressemble à une mesure à
-la Bismark.</p>
-
-<p>Au reste, le sénatus-consulte en question est
-encore à l'état d'embryon. Je désire bien qu'il ne
-vienne pas au monde. Gardez cela pour vous.</p>
-
-<p>Le ministère Derby parvient-il à s'arranger?
-Comment s'y prendrait-il pour avoir la majorité?</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien. L'orage
-que nous avons depuis quelques jours m'empêche
-de respirer. Donnez-moi de vos nouvelles.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg214">-214-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l89">LXXXIX</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 5 juillet 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Que dites-vous du <i>Moniteur</i>? Le temps où
-nous vivons est curieux. Mais il va y avoir un
-diablement entortillé congrès.</p>
-
-<p>On me contait hier de bonne source des anecdotes
-curieuses sur Benedek. Son empereur lui
-écrit très poliment que les vieux militaires étaient
-surpris qu'il cédât les défilés de la Bohême, qui
-pouvaient se défendre si facilement, etc. Benedek
-répond simplement : «&nbsp;Cela n'entre pas dans mes
-plans.&nbsp;» Après une des affaires avant Königsgraetz,
-il a chassé de son armée un archiduc dont il n'était
-pas content.</p>
-
-<p>Tout cela serait très beau, s'il avait gagné la
-bataille ; mais la perdre après cela est par trop
-ridicule. C'est le même homme qui avait gagné
-vingt-quatre fois la bataille de Solferino, quand
-on tirait à poudre, et qui l'a perdue la première
-fois qu'on a tiré à balles.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg215">-215-</span> Je voudrais bien savoir si ces drôles d'affaires
-ne changent pas vos projets. Rien encore au
-sujet du sénatus-consulte dont je vous ai parlé.</p>
-
-<p>Après m'être un peu tâté, je me suis résolu à
-me conduire en ami, et j'ai écrit à l'impératrice
-une lettre aussi remarquable par la force des
-pensées que par l'aménité du style. Je lui rends
-compte de l'effet produit sur le Sénat par l'annonce
-de la chose, et je lui dis en douze lignes
-toutes les raisons contre le changement et contre
-l'opportunité de le faire. Je n'ai pas reçu de réponse,
-mais je ne doute pas que ma lettre n'ait été
-montrée ; c'est ce que je désirais. Dites-moi si
-vous trouvez que j'ai eu raison. Pour moi, j'ai
-soulagé ma conscience, et, à mon avis, j'ai rempli
-le devoir d'ami.</p>
-
-<p>Vous aurez vu que Sa Majesté était allée à
-Amiens pour voir les cholériques. Je ne suis pas
-sûr que ce soit très raisonnable, mais c'est beau.
-Quant à l'arrêter en pareilles occasions, vous
-savez, comme moi, qu'il n'y faut pas songer ; et, si
-on s'avisait de lui parler de danger, elle s'exposerait
-encore davantage.</p>
-
-<p>Il n'y a qu'un cri à Paris : c'est qu'on fasse des
-<span class="pagenum" id="pg216">-216-</span> fusils à aiguille. On en essaye quelques milliers
-au camp de Châlons avec une poudre nouvelle,
-plus extraordinaire que la poudre de perlimpinpin,
-dont on dit des merveilles.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; mille compliments et
-amitiés.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l90">XC</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 7 juillet 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Nous vivons à l'Opéra. Où trouver ailleurs de
-ces prodigieux changements à vue? La réponse
-de la Prusse est venue, à ce qu'il paraît, très
-polie et très affectueuse même. L'armistice est
-sinon conclu, du moins reconnu de fait. Je ne
-pense pas que nous ayons des prétentions trop
-grandes. Tout au plus il ne peut être question
-pour nous que de rectifications territoriales de
-très peu d'importance. On parlait de Landau et de
-la vallée de la Sarre. Il me semble qu'il ne s'agit
-que de considérations militaires pour la sûreté
-respective des frontières de France et d'Allemagne.
-<span class="pagenum" id="pg217">-217-</span> Cependant Dieu sait ce que les Prussiens
-peuvent demander, et ce qui peut résulter de leur
-enivrement. Ce qui me paraît évident, c'est qu'il
-n'y aura pas de coups de canon cette année.</p>
-
-<p>Je conçois que vous désiriez voir Venise purifiée.
-Pourquoi n'iriez-vous pas à présent? Venez
-ici, faites vos compliments à Sa Majesté, et peut-être
-irai-je avec vous à Venise. Cela vaut bien
-mieux que de m'attendre à Londres. Nous en
-avons encore pour une semaine au Sénat. Je ne
-pourrais donc être chez vous avant le 14 ou le 15,
-et je vous trouverais avec le feu au derrière pour
-partir.</p>
-
-<p>Nous avons un temps abominable : chaleur humide,
-pluie et froid se succèdent dix fois dans un
-jour, ce qui me rend très malade. Le choléra est
-toujours très fort à Amiens, mais il n'en sort pas.
-Un bourg à trois quarts de lieue n'a pas eu un
-seul cas.</p>
-
-<p>Je suis heureux que vous ayez approuvé ma
-lettre à l'impératrice. Elle n'y a pas répondu ;
-mais vous aurez vu que le sénatus-consulte ne
-contient aucune des dispositions que je craignais.
-Tel qu'il est à présent, il est sans importance ;
-<span class="pagenum" id="pg218">-218-</span> cependant c'est un mauvais symptôme
-qu'on l'ait proposé, et je crains un peu qu'on ne
-me sache mauvais gré d'avoir le premier dit mon
-avis sur la mesure qu'on méditait et qu'on a abandonnée.
-C'est pour moi une raison de voter le
-sénatus-consulte d'hier, quelque nul qu'il soit, ou
-plutôt parce qu'il est nul ; autrement, j'aurais
-l'air de bouder.</p>
-
-<p>Vous ne vous figurez pas la colère et le désespoir,
-des parlementaires. Il est désagréable que
-l'Europe montre pour l'empereur une considération
-qu'elle n'a jamais accordée à Louis-Philippe ;
-mais, si on a un peu d'amour pour son pays, on
-doit être heureux de le savoir délivré de la guerre,
-et même des <i>occasions</i> de guerre. Ces sortes de
-sentiments honnêtes ne sont point à l'usage de
-nos grands hommes, et M. Thiers ne pardonnera
-pas à l'Europe de ne pas l'avoir choisi pour
-médiateur.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous. Que
-devient le Museum?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg219">-219-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l91">XCI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 11 juillet 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je ne pourrais partir qu'après le sénatus-consulte,
-selon toute apparence, après la fin de
-la semaine prochaine. Notre sénatus-consulte sera
-voté probablement en même temps que vous fermerez
-boutique. Mais à ce voyage d'Italie je
-vois plus d'une difficulté grave. La guerre n'est
-pas finie et rien n'indique qu'elle finisse de sitôt.
-Sans doute, il est très beau d'être pris pour médiateur ;
-mais, quand on a affaire à des gens passionnés
-ou furieux, on ne fait guère de besogne,
-et il est plutôt à craindre qu'on ne soit entraîné
-dans la querelle, au lieu de l'apaiser.</p>
-
-<p>Hier est arrivé ici l'envoyé de la Prusse, le petit
-prince de Reuss, avec des propositions qu'on qualifie
-d'extravagantes. De l'autre côté, en Italie,
-on répond à nos propositions en demandant Rome,
-et en faisant passer le Pô à Cialdini. Il aurait été
-possible, je crois, d'agir plus poliment. Il y a ici
-<span class="pagenum" id="pg220">-220-</span> un Piémontais, grand ami du roi, qui me dit que
-Victor-Emmanuel n'a que le choix entre deux
-partis, à se laisser entraîner par la révolution, ou
-bien abdiquer. Tout cela ne promet pas un été ni
-un automne très tranquilles, et je crains que nous
-ne soyons obligés bientôt de nous mêler d'un duel
-dont nous avons accepté d'être les témoins. On dit
-que le prince Napoléon est envoyé en Italie. Des
-trente-cinq millions de Français, il est le seul à qui
-j'eusse donné l'exclusion. Lorsqu'on fait de pareils
-choix, on s'expose à bien des embarras.</p>
-
-<p>Ma conclusion est celle-ci : c'est qu'il est absolument
-impossible, quant à présent, de prendre
-un parti. Aller en ce moment en Italie, c'est
-s'exposer à périr de chaleur et se jeter dans tous
-les ennuis d'un temps de guerre et de révolution.
-Cette dernière objection, au reste, est peut-être
-plus à mon usage qu'au vôtre et ne doit influer
-en rien sur vos projets et sur vos décisions. Je
-suppose que, dans quatre ou cinq jours, on verra
-l'avenir un peu moins embarrassé qu'en ce moment.
-Comme nous ne pouvons agir ni l'un ni
-l'autre, le mieux est d'attendre.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je regrette de ne pas
-<span class="pagenum" id="pg221">-221-</span> être présent au moment solennel où vous remettrez
-les clefs du <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span> et prendrez congé
-du gorille.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l92">XCII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 15 juillet 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Hier, contre l'attente générale, mais M. de
-Boissy aidant, par un discours qui a ennuyé et
-choqué tout le monde, la discussion du sénatus-consulte
-a eu lieu, et tout a été bâclé en une heure
-de temps, au lieu de durer trois ou quatre jours
-comme on l'avait prévu. Il s'ensuit que je suis
-libre, et que je pourrais partir pour <span lang="en" xml:lang="en">Bloomsbury
-square</span> jeudi ou tout autre jour à votre choix.
-Répondez-moi, au reçu de cette lettre, le jour qui
-vous conviendrait après mercredi. Dans le cas où
-vous auriez quelque partie de campagne, dîner
-ou toute autre affaire, le jour ne me fait rien. Dites-moi
-par quel train je dois partir ; car vous êtes
-plus fort en ces matières que Bradshaw lui-même.</p>
-
-<p>Ici, personne ne s'étonne que l'Italie soit retenue
-<span class="pagenum" id="pg222">-222-</span> par son traité avec la Prusse ; mais ce qu'on
-n'aime pas, c'est que, à Milan, on jette des pierres
-dans les fenêtres du consul de France ; qu'à Livourne,
-on ait insulté des s&oelig;urs de la Charité françaises,
-et qu'en Sicile on ait maltraité l'équipage
-d'un bâtiment marchand français. Je ne parle pas
-des portraits d'Orsini exposés à Milan et ailleurs.
-Je n'ai garde de croire que ces aménités soient du
-fait du gouvernement italien ou de la nation.
-Elles sont l'&oelig;uvre du parti mazzinien ; mais le
-gouvernement le ménage un peu trop, et finira par
-s'en trouver mal. Quant à croire que l'empereur
-veuille garder la Vénétie pour lui, ou même la
-vendre, <i lang="la" xml:lang="la">credat Judæus Apella</i>.</p>
-
-<p>Les négociations continuent et la guerre aussi,
-mais les premières plus activement que l'autre.
-Cependant il n'est pas improbable qu'il y ait
-encore une bataille pour disputer Vienne aux Prussiens.
-La grande question est de savoir ce que
-veulent faire les Hongrois. S'ils ne se soucient
-pas de se faire casser les os pour la maison de
-Habsbourg, tout sera fini dans quinze jours par
-l'aplatissement de l'Autriche ; sinon, cela peut durer
-encore longtemps. Aujourd'hui, on disait que la
-<span class="pagenum" id="pg223">-223-</span> Prusse mettait un peu plus de modération dans
-ses prétentions. J'en doute fort. M. de Bismark
-voudrait tout terminer sans congrès, et il a raison.
-Je ne sache pas que, dans cette affaire, nous demandions
-rien pour nous, si ce n'est peut-être une
-rectification insignifiante de frontières du côté de
-Landau et de la vallée de la Sarre, encore la
-chose est-elle très incertaine. On a très sagement
-renoncé à envoyer le prince Napoléon en Italie ;
-mais c'est déjà une grande faute d'avoir songé
-à lui.</p>
-
-<p>J'ai eu des détails curieux sur la bataille de
-Sadowa par un témoin oculaire. Un régiment
-prussien de trois mille hommes n'avait, le soir, que
-quatre cents hommes debout. Un bataillon saxon de
-onze cents hommes, dont était le fils de madame de
-Seebach, n'en avait plus que soixante-six ; ce fils
-a été tué. Le frère de la princesse de Metternich a
-été sauvé par miracle. Il paraît que le prince
-Charles de Prusse a révélé les talents d'un grand
-général. <i lang="la" xml:lang="la">Rara avis in terris.</i> Quant à M. de Bismark,
-il est mon héros. Il me paraît, quoique
-Allemand, avoir compris les Allemands et les avoir
-jugés pour aussi niais qu'ils le sont. La grande
-<span class="pagenum" id="pg224">-224-</span> affaire, à présent, est de deviner si de tout cela
-résultera une révolution ou bien un ordre de choses
-nouveau, et quel ordre!</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; à bientôt, j'espère!
-La grande chaleur me fait du bien, et je vais tolérablement.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l93">XCIII</h2>
-
-
-<p class="date">Saint-Cloud, 12 août 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>«&nbsp;Dites à M. Panizzi que, s'il passe par Paris, il
-sera obligé d'aller dans une auberge, et que je
-lui saurai gré de me donner la préférence.&nbsp;»
-Voilà ce que l'impératrice m'a chargé de vous
-dire hier.</p>
-
-<p>L'empereur est beaucoup mieux depuis son retour
-de Vichy. Comme il est très nerveux et que,
-depuis le commencement de la guerre, il n'a fait
-aucun exercice, il était agacé et échauffé. Un jour
-de beau temps le remettra. Mais, au lieu du beau
-temps, c'est l'impératrice du Mexique qui lui tombe
-sur les épaules. Elle est venue hier <i lang="it" xml:lang="it">in fiocchi</i>, à
-<span class="pagenum" id="pg225">-225-</span> Saint-Cloud. J'ai été frappé de sa ressemblance
-avec Louis-Philippe.</p>
-
-<p>Il paraît qu'il y a encore bien des n&oelig;uds à raboter
-dans les affaires d'Allemagne et d'Italie.
-L'ordre de concentration pour l'armée de Cialdini
-a été un euphémisme assez habile pour arriver
-à l'armistice et par suite à la paix. Il me semble
-que la grande affaire à présent, c'est de remettre
-de l'ordre dans les finances et dans l'administration.
-Quelques lieues de territoire de plus ou de
-moins ne valent pas la peine de se battre, et de
-risquer son gain.</p>
-
-<p>Les épaules de madame de Montebello sont toujours
-admirables. Elle a été sensible à votre souvenir
-et vous en remercie. Elle se promenait un
-jour au bois de Boulogne avec une chienne de
-chasse non-muselée. Un des gardes veut confisquer
-sa bête, qui était en contravention. Madame
-de Montebello lui dit, avec les yeux tendres que
-vous lui connaissez : «&nbsp;Ah! monsieur, mais c'est
-la femme du chien de l'empereur!&nbsp;»</p>
-
-<p>On m'a invité pour Biarritz, mais je ne sais
-quand j'irai. Ma lettre, celle dont je vous ai parlé,
-a fait assez bon effet, car on m'en a cité un aphorisme
-<span class="pagenum" id="pg226">-226-</span> qu'on avait retenu. A ce propos, il m'arrive
-une drôle de chose : M. Rouher, hier, m'a demandé
-si on m'avait dit quelque chose qui me concernait.
-«&nbsp; &mdash; Rien ; qu'est-ce? &mdash; C'est qu'on vous donne la
-plaque de grand officier. Il paraît qu'on veut vous
-faire une surprise.&nbsp;» J'ai été un peu stupéfait. Puis
-j'ai dit que j'étais très sensible à l'honneur et à la
-marque de bienveillance, et j'ai ajouté : «&nbsp;Ne
-vaudrait-il pas mieux cependant faire un emploi
-<i>plus politique</i> de cette distinction? Cela ne
-changera rien à mon dévouement. Cela peut en
-donner à d'autres. De plus, je suis le plus oisif
-et le plus inutile des hommes. Je me considère
-comme très heureux. Je vis dans mon trou et
-dans ma robe de chambre ; que ferais-je d'une
-plaque?&nbsp;» Là-dessus, on m'a dit des banalités
-obligeantes et fait promettre le secret. L'impératrice
-ne m'a rien dit, et je n'ai pas osé <i lang="en" xml:lang="en">broach the
-matter</i>. <i lang="la" xml:lang="la">Margaritas ante porcos.</i> Qu'en dites-vous?</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Il fait un temps
-affreux, très mauvais pour l'agriculture.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg227">-227-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l94">XCIV</h2>
-
-
-<p class="date">Saint-Cloud, 19 août 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis toujours ici et je n'en ai bougé, le 15 août
-moins que jamais. L'impératrice a regretté que
-vous ne fussiez pas venu passer la matinée avec
-elle et souhaiter la fête à l'empereur et au prince.
-Elle vous en voudra fort et vous menace d'une
-apostrophe à la seconde colonne du <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> si, en
-repassant, vous ne venez pas lui faire visite à
-Paris. L'empereur est beaucoup mieux ; voilà
-deux jours qu'il sort et se promène. Il a repris
-son train de vie ordinaire, quoiqu'il soit encore
-repris de temps en temps de petites atteintes
-de fièvre. Je pense qu'un peu de chaleur aidant,
-il serait tout à fait bien.</p>
-
-<p>On est toujours fort pacifique. Je ne pense pas
-que, de votre côté, on insiste pour quelques lopins
-de montagnes. L'important est d'avoir une frontière
-stratégique. Quelques années de paix vous
-feront plus puissant qu'une guerre qui vous donnerait
-<span class="pagenum" id="pg228">-228-</span> quelques lieues de territoire contesté et
-contestable. D'ici à longtemps, je crois que le
-ci-devant empire ne vous gênera pas. Il est disloqué
-par la guerre et probablement la paix le disloquera
-encore davantage. La grande affaire est
-de mettre de l'ordre dans les finances et d'approprier
-aux m&oelig;urs italiennes les institutions militaires
-de la Prusse, qui paraissent aujourd'hui le
-&tau;&#8056; &kappa;&alpha;&lambda;&#972;&nu;.
-Nous avons, nous, bien des réformes à
-faire de ce côté-là, et beaucoup à apprendre.
-Avec l'amour de la routine qu'on a dans ce pays,
-la chose ne sera pas très facile.</p>
-
-<p>Je suis invité à Biarritz, si Biarritz il y a, ce qui
-dépend de plusieurs futurs contingents. Pourtant
-il est fort probable que, vers le commencement de
-septembre, je ferai l'ornement de la terrasse que
-vous connaissez. Le temps est redevenu, sinon
-tout à fait beau, du moins tolérable, et nous faisons
-de grandes promenades à pied et en voiture.</p>
-
-<p>Hier, nous sommes allés donner des prix aux
-filles de sous-officiers décorés, qu'on élève aux
-Loges, près de Saint-Germain. Elles ont chanté
-très faux et nous ont montré des exemples d'écriture
-et des livres tenus en partie double. Il
-<span class="pagenum" id="pg229">-229-</span> y en avait deux cent douze presque toutes laides.
-Sa Majesté en a embrassé une, et le courage lui
-a manqué pour les deux cent onze autres. Le
-prince a remis de sa main les prix aux lauréates,
-avec un sérieux et un aplomb admirables.</p>
-
-<p>Le soir, on lit et on cause. Nulle étiquette. On
-dîne en redingote. Nous sommes menacés d'un
-gala et d'un dîner avec Sa Majesté mexicaine.
-On lui donnera à manger ; mais je ne crois pas
-qu'elle obtienne de l'argent ou des troupes. Je ne
-serais pas surpris si, d'ici à peu de mois, Maximilien
-abdiquait. Viendrait alors la république,
-ou plutôt l'anarchie, suivie de près, je pense, par
-les Yankees, la <i lang="en" xml:lang="en">Lynch Law</i> et une colonisation
-anglo-saxonne. On me fait chercher pour la
-promenade, je n'ai que le temps de vous serrer
-la main. Adieu, mon cher Panizzi. On m'a donné
-la plaque en question, ou plutôt la patente.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l95">XCV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 28 août 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Hier, j'ai quitté Saint-Cloud pour venir prendre
-<span class="pagenum" id="pg230">-230-</span> mes derniers arrangements avant Biarritz. J'ai
-laissé tout le château en bonne santé. Il n'y
-a plus personne à Paris, tout le monde est en
-villégiature ou bien aux conseils généraux. Par
-conséquent, on ne fait pas de politique.</p>
-
-<p>L'impératrice du Mexique est partie très peu
-contente de sa visite à Paris, et particulièrement
-furieuse contre M. Fould, à qui elle a demandé de
-l'argent et qui n'a pas voulu lui en donner. Elle va à
-Miramar, probablement pour y préparer son installation.
-Personne ne doute qu'elle n'y soit bientôt
-rejointe par Maximilien, qui ne se soucie pas d'attendre
-à Mexico le départ des troupes françaises.
-Le mari et la femme paraissent irrités contre le
-maréchal Bazaine. On prétend qu'il veut être, lui
-aussi, empereur ou président du Mexique, et il y
-a des gens qui croient la chose faisable, tout étant
-possible chez ce peuple-là. Si j'en juge par les
-échantillons que j'ai vus à Saint-Cloud, ce sont
-des mammifères plus voisins du gorille que de
-l'homme. Les Yankees seuls parviendront à les
-dompter au moyen de la <i lang="en" xml:lang="en">Lynch Law</i> et des procédés
-civilisateurs qu'ils savent pratiquer.</p>
-
-<p>Pourquoi a-t-on rappelé Mazzini? Ici, cela n'a
-<span class="pagenum" id="pg231">-231-</span> pas fait un bon effet. On s'attend à de sérieuses
-difficultés au sujet de Rome. Est-il vrai que
-le pape et Antonelli lui-même soient devenus
-plus traitables? Dites-moi dans quel état vous
-trouvez les esprits et si on pense à constituer plutôt
-qu'à défaire? Lorsque j'ai parlé à <i>mon hôte</i>
-de Saint-Cloud du cadeau qu'on allait lui faire
-«&nbsp;d'objets d'art enlevés à Venise&nbsp;», il a daigné
-rire beaucoup et a demandé de qui je tenais la
-nouvelle? En ce qui <i>nous</i> touche, il n'y a pas un
-mot de vrai et je doute beaucoup du reste. Les
-Autrichiens sont bien plus curieux d'argent que
-de tableaux, et c'est, je pense, ce qui sauvera les
-Titien et les Paul Véronèse de l'Académie de Venise.</p>
-
-<p>J'ai dîné samedi, en culottes courtes, avec la
-princesse *** et son époux. Elle ressemble beaucoup
-à la reine ; mais elle a des jambes, elle est
-très jeune et a l'air aimable. Le consort a l'air de
-n'avoir pas inventé la poudre. L'empereur était
-<i lang="it" xml:lang="it">in fiocchi</i>, avec la Jarretière au genou. Le petit
-prince a été très aimable et a fait une cour assidue
-à la princesse.</p>
-
-<p>Nous venons d'avoir trois jours de beau temps.
-<span class="pagenum" id="pg232">-232-</span> Aujourd'hui, un orage a ramené la pluie. Je n'ai
-jamais vu de plus triste été ; j'espère que vous êtes
-mieux traités de votre côté des Alpes. La princesse
-Mathilde est à Belgirate sur le lac Majeur
-jusqu'à la fin de septembre. Elle dit qu'elle espère
-vous voir, si vous passez dans son voisinage.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
-ne m'oubliez pas. Dites-moi candidement où vous
-aimez mieux vivre, en Italie ou en Angleterre?</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l96">XCVI</h2>
-
-
-<p class="date">Biarritz, 8 septembre 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>La paix durera-t-elle, et que fera-t-on du côté
-de Rome? Ici, comme vous pouvez bien vous le
-représenter, nous ne savons absolument rien.
-L'affaire même de la démission de M. Drouyn de
-Lhuys est demeurée pour nous à l'état de mystère.
-Ce qui me paraît probable, c'est que nous
-allons quitter Rome, et qu'il va en résulter un
-cri de douleur parmi tous nos dévots. Que vont
-faire vos volontaires? Je n'en sais rien. Le mieux
-<span class="pagenum" id="pg233">-233-</span> serait de demeurer tranquille et de laisser le malade
-mourir de sa belle mort, accident qui me
-paraît à peu près inévitable, tandis que la plus
-petite persécution peut lui rendre un peu de vigueur.
-C'est toujours le cas avec les femmes et les
-prêtres.</p>
-
-<p>Nous avons ici une chaleur assez forte avec
-des orages, qui ne rafraîchissent l'air que pour
-quelques heures. On attend l'empereur, la semaine
-prochaine, ainsi que la reine d'Espagne,
-qui viendra nous faire visite avant de retourner
-à Madrid. Madame de Lourmel est à la villa et se
-rappelle à votre souvenir, ainsi que Varaigne.
-Nous mangeons force ceps à l'ail et des pêches
-gigantesques ; nous allons nous promener le long
-de l'Adour ; enfin nous menons une vie très confortable
-et très peu agitée.</p>
-
-<p>Je lis, lorsque je ne dors pas, un livre dont
-malheureusement je n'ai qu'un volume. C'est
-Burchard, qui parle beaucoup trop du cérémonial
-et pas assez des m&oelig;urs privées et publiques. A
-ce propos, comment faire pour me procurer l'ouvrage
-complet?</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et ne
-<span class="pagenum" id="pg234">-234-</span> vous persuadez pas que vous ne pouvez vivre qu'à
-Londres. J'espère que la plage de Cannes ne
-vous effrayera pas et je vous garantis qu'elle vous
-fera du bien.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l97">XCVII</h2>
-
-
-<p class="date">Biarritz, 14 septembre 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Il est question d'une ascension à la Rune pour
-demain en très (trop!) nombreuse compagnie.
-J'espère que nous en reviendrons sans jambes
-cassées. L'empereur ne paraît pas très pressé de
-nous joindre. Tantôt on nous annonce son arrivée,
-tantôt on la renvoie aux calendes grecques.
-Pour ma part, je voudrais bien le voir ici ; car,
-sans nous amuser beaucoup, nous ne sommes pas
-aussi sérieux qu'il convient à des gens aussi respectables
-que nous tous. Malgré tout ce qu'on
-peut dire contre les <i lang="en" xml:lang="en">blue stokings</i>, ils ont du bon
-et c'est une grande ressource pour passer le
-temps. Bien que je m'acquitte assez honorablement
-de mon métier de courtisan, je me sens pris
-parfois d'idées à la Bright, et j'ai envie de m'en
-<span class="pagenum" id="pg235">-235-</span> aller vivre en homme libre dans quelque auberge
-au soleil. On nous annonce la grande duchesse
-Marie de Leuchtenberg, qui va peut-être nous
-apporter un peu d'étiquette, quoiqu'elle s'en dispense
-aussi chez elle, en voyage du moins.</p>
-
-<p>Le premier volume de Burchard, le seul que
-j'aie, est ennuyeux. C'est un long cérémonial où
-se trouvent çà et là quelques bons traits, comme,
-par exemple, qu'on enterra le pape Innocent VIII
-sans chemise, parce qu'on lui avait volé celle qu'il
-avait en mourant.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous, soyez
-patient et sage, et donnez-moi de vos nouvelles.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l98">XCVIII</h2>
-
-
-<p class="date">Biarritz, 21 septembre 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Ce que je vous ai dit au sujet des bas bleus
-m'était suggéré par le goût que je déplore chez
-une personne que j'aime, pour des amusements
-peu intellectuels. La raison est que l'éducation n'a
-<span class="pagenum" id="pg236">-236-</span> pas été assez littéraire. L'avantage de la littérature
-est de donner des goûts nobles, qui deviennent
-de plus en plus rares dans ce monde sublunaire.</p>
-
-<p>L'empereur est tout à fait bien ; il arrive aujourd'hui.
-Je ne pense pas qu'il ait été jamais sérieusement
-souffrant ; mais la nature de son indisposition
-est de rendre triste et morose. Il n'est
-jamais très gai, et vous savez qu'un dérangement
-du tube digestif produit sur l'économie un grand
-effet, mais, je le répète, maintenant, tout va bien.</p>
-
-<p>Nous sommes partis pour la Rune, lundi dernier,
-par une pluie battante. Nous avions pris une
-grande résolution. Arrivés à Sare, chez Michel,
-le temps s'est éclairci et le soleil a brillé par moments
-au milieu des nuages. Cependant Michel
-nous a dit que l'ascension était impossible, et il
-nous a menés voir des grottes très curieuses à
-deux lieues de Sare. Nous étions vingt-cinq à
-cheval et six femmes en cacolets. Bien entendu
-qu'il y a eu des cacolets cassés et des culbutes.
-Une des grottes est le lit d'un grand fleuve souterrain,
-orné de chauves-souris, de stalactites, etc.
-L'autre, qui porte le nom harmonieux de <i>Sagarramurdo</i>,
-<span class="pagenum" id="pg237">-237-</span> est un magnifique tunnel naturel, avec
-une rivière au milieu, de proportions gigantesques.
-Michel avait amené là une douzaine d'orphéonistes
-qui ont chanté en ch&oelig;ur, accompagnés
-par une espèce de flageolet très aigu, des
-airs basques d'un caractère très original, qu'ils
-ont terminés en criant : <i>Viva Imperatrisa!</i> Un
-orage nous attendait à la sortie. Nous avons été
-trempés jusqu'aux os ; mais il y avait bon feu
-chez Michel et d'excellent sherry, dont probablement
-il avait oublié de payer les droits. A minuit,
-nous rentrions à la villa et nous nous mettions à
-table.</p>
-
-<p>Le lendemain, personne n'était enrhumé. Une
-dame se plaignait d'avoir un noir au genou, une
-autre d'avoir été endommagée par la chute d'un
-cacolet, dans une autre partie du corps. Je n'ai
-rien pu vérifier. Il est probable que je resterai encore
-ici une semaine.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Puisse saint Antoine,
-votre patron, vous préserver de toute maladie, et
-des tentations du malin!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg238">-238-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l99">XCIX</h2>
-
-
-<p class="date">Biarritz, 3 octobre 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Nous sommes toujours ici et on ne parle pas
-encore de retour. L'empereur est bien, et son indisposition,
-ou plutôt la série de ses indispositions,
-n'a jamais eu un caractère grave. Il est fort préoccupé
-de bien des choses qui apportent chacune
-leur contingent d'embarras : le Mexique, la Vénétie,
-l'Allemagne, le pape, les inondations, la
-mauvaise récolte et les fusils à aiguille. Tout cela
-est à solder à la fois, et je crains que la prochaine
-session ne soit difficile. M. Fould est ici et paraît
-content de l'état des finances. Il prétend même
-qu'en faisant des économies, sur bien des inutilités,
-il se fait fort de trouver de l'argent pour les
-choses sérieuses et utiles.</p>
-
-<p>J'ai lu dans le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> une lettre très curieuse sur
-l'insurrection de Palerme. Le respect pour la
-propriété et la continence des insurgés est inexplicable.
-Cela m'a rappelé les barricadeurs de
-<span class="pagenum" id="pg239">-239-</span> Paris en 1848, qui n'ont ni pillé ni violé, bien que
-ces deux manières de se divertir dussent être
-bien agréables à des gens qui avaient à peine des
-chemises. Avez-vous quelque donnée sur les affaires
-de Palerme et sur les auteurs du mouvement,
-qui paraissent avoir échappé? Je vois aussi que
-Mazzini a été élu député à Messine, ce qui ne me
-plaît guère.</p>
-
-<p>Je suis fâché de ce que vous me dites de lady ***.
-Elle a tort sans doute et la peur du diable l'a rendue
-plus bête qu'il n'est permis ; mais il faut passer
-beaucoup à de vieux amis et ne pas s'apercevoir
-de toutes les sottises qu'ils font, surtout quand
-on ne peut ni les empêcher ni les réparer. Je vous
-en parle avec d'autant plus de connaissance de
-cause, que je pratique souvent l'avis que je vous
-donne. Il faut plaindre lady *** d'être tombée en
-mauvaises mains, mais ne pas l'abandonner
-tout à fait. Un jour donné, vous pourriez lui être
-utile, et, si vous cessiez tout à fait de la voir, vous
-le regretteriez peut-être, s'il lui arrivait malheur.</p>
-
-<p>Les journaux me remplissent d'inquiétude au
-sujet de ma cave, qui doit avoir été envahie par
-la Seine. Comment mon vin se sera-t-il comporté
-<span class="pagenum" id="pg240">-240-</span> au milieu de ce désastre? Je n'en reçois aucune
-nouvelle. Heureux mortel, qui possédez des caves
-aussi vastes que les souterrains de Persépolis, et
-remplies!</p>
-
-<p>Le temps se remet lentement, mais il se remet.
-Avant-hier, notre auguste hôtesse, madame de
-Lourmel et une autre dame, étant à batifoler sur
-les rochers auprès du phare, ont été surprises par
-deux furieuses lames. Elles prétendent n'en avoir
-eu qu'au-dessus des jarretières. J'étais à quelques
-pas d'elles et j'ai eu grand'peur qu'elles ne fussent
-emportées. Si elles avaient essayé de courir sur les
-rochers couverts d'herbes humides, elles seraient
-tombées, et alors il y aurait eu une drôle d'oraison
-funèbre à faire. Toutes me chargent de leurs souvenirs
-et de leurs compliments pour vous. Je ne
-pense pas que nous soyons de retour à Paris avant
-le 10 de ce mois.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg241">-241-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l100">C</h2>
-
-
-<p class="date">Biarritz, 17 octobre 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Nous employons très activement le temps qui
-nous reste et nous faisons tous les jours d'assez
-longues excursions. L'empereur a repris son
-activité, et, ce qui vaut encore mieux, sa gaieté.</p>
-
-<p>Nous avons fait hier en chemin de fer, en voiture
-et à pied, une promenade de six heures dans
-le voisinage de la Rune. A ce propos, je vous dirai
-que, sous peu, votre grand exploit équestre
-perdra beaucoup de son mérite aux yeux de ceux
-qui n'auront pas connu cette montagne. Elle est
-traversée par une route et on pourra bientôt arriver
-en voiture jusqu'à son sommet ; c'est-à-dire
-qu'on a fait une route, de Saint-Jean de Luz à
-Sare, des plus pittoresques et pourtant des plus
-douces pour les bêtes et les gens.</p>
-
-<p>Je pense que le retour à Paris sera marqué par
-de grands remue-ménage ministériels. Il me
-semble impossible que le maréchal Randon, le ministre
-<span class="pagenum" id="pg242">-242-</span> actuel de la guerre, demeure en place. De
-grandes dépenses seront nécessaires pour réorganiser
-l'armée et surtout pour renouveler son armement
-en lui donnant des fusils à aiguille. Par suite
-de cela, je crains fort pour notre ami M. Fould,
-dont le système économique s'arrange mal avec
-la nécessité de payer cher et vite une grande quantité
-de fusils. Il trouverait, je pense, le moyen de
-faire les changements indispensables avec un peu
-de temps et sans emprunt, ni taxes nouvelles ; mais
-on veut ne pas attendre, et ne pas interrompre
-les travaux publics. D'un autre côté, il ne manque
-pas de gens qui l'attaquent en secret et ouvertement
-auprès du <i>maître</i>. Il y a quelque temps que
-je vois l'orage se former et grossir, et je l'ai
-averti. Je ne sais quelle résolution il prendra. S'il
-quitte le ministère, ce sera une chose très fâcheuse
-pour le gouvernement ; car il n'est pas facile à
-remplacer et les successeurs qu'on lui donne déjà
-sont des plus effrayants. Tout cela est fort triste.
-La session prochaine s'annonce assez mal et
-l'opposition aura beau jeu, à coup sûr.</p>
-
-<p>Je voudrais bien qu'à Rome les choses se passassent
-en douceur. Je sais que le gouvernement
-<span class="pagenum" id="pg243">-243-</span> italien et même Ricasoli ont les meilleures intentions
-du monde ; mais le pape fera tant de bêtises,
-il est si à court d'argent, et ses fidèles sujets sont
-tellement travaillés par Mazzini et consorts, que
-je ne vois pas moyen d'empêcher une catastrophe.
-Elle aurait chez nous un retentissement du diable
-et augmenterait encore nos embarras.</p>
-
-<p>Nous partons d'ici dimanche prochain, après le
-saint sacrifice de la messe, et nous serons le 22
-dans la nuit à Paris. Je pense y rester au moins
-une huitaine de jours et puis prendre mon vol pour
-Cannes. Il me paraît difficile qu'on aille à Compiègne
-cette année, car on a tant de choses à faire!
-D'ailleurs, je suis bien déterminé à quitter pour
-cette année le métier de courtisan. Vous ne vous
-doutez pas combien il est fatigant.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
-donnez-moi de vos nouvelles à Paris.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg244">-244-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l101">CI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 25 octobre 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je reviens à l'affaire de lady ***. Elle a tort, cela
-saute aux yeux ; mais, permettez-moi cependant
-de vous dire que vous attribuez parfois à méchanceté,
-de sa part, ce qui, à moi, me semble n'être
-que la sottise d'une pauvre femme livrée aux prêtres,
-ayant peur du diable, et prête à tout faire
-pour n'avoir pas affaire à lui. La dame a toujours
-prétendu aux grands sentiments et à l'effet. Je
-trouve qu'un juge impartial s'étonnera que vous
-vous en preniez à des mots de jargon de belle
-dame. Une femme en faisant l'amour dit qu'elle
-<i>meurt</i>. Tout cela n'est que forme de style. Le fond
-de l'affaire est celui-ci : Une amie que vous avez
-connue libérale, bonne enfant, philosophe, est
-devenue grincheuse, dévote outrée, vouée aux
-prêtres et à la racaille courtisanesque. Ce n'est
-plus la même femme, laissez-la.</p>
-
-<p>A propos de différends, il paraît qu'il y en a eu
-<span class="pagenum" id="pg245">-245-</span> de graves entre Sa Majesté et notre ami Fould.
-Je pense que cela est raccommodé à présent, et j'y
-ai travaillé selon mes petits moyens. Il me semble
-que tout le monde y gagnera, particulièrement le
-maître.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je suis revenu ici en
-pas trop mauvaise santé, sauf un rhume qui est
-une mauvaise affaire pour moi. L'air de Biarritz
-est vraiment très bon. Je regrette de ne pouvoir
-en dire autant de la cuisine.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l102">CII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 28 octobre 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je conçois parfaitement tout le chagrin que
-vous donne cette triste affaire. Elle me rappelle
-des souvenirs encore pénibles. Lorsqu'on perd
-l'estime qu'on avait pour un <i>ami</i>, et surtout
-pour une <i>amie</i>, cela vous gâte tout le passé.
-On n'a plus même les souvenirs du bon temps,
-qui n'est plus. Pourtant, je tiens toujours à mon
-opinion. Il me semble que vous attachez à des
-<span class="pagenum" id="pg246">-246-</span> phrases de mélodrame, une importance qu'elles
-ne méritent pas. <span lang="en" xml:lang="en">Milady</span> a été toujours portée
-à la déclamation, et c'est, d'ailleurs, le défaut
-de la plupart des femmes. Tant qu'elles sont
-jeunes et jolies, cela ne va pas mal. On ne s'en
-aperçoit que lorsqu'elles vieillissent. Il y a une
-douzaine d'années qu'un malheur semblable au
-vôtre m'est arrivé. Seulement il n'y avait pas
-de politique et pas trop de religion dans l'affaire.
-J'en ai été horriblement affecté, d'abord pour
-le fait en lui-même, ensuite par l'indignation
-que me causait l'injustice avec laquelle on m'avait
-traité. Je me mets à votre place et je vous
-plains de tout mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Je crois complètement arrangée l'affaire de
-Fould, ce qui me réjouit. La session ne sera pas
-des meilleures, à ce que je crains ; mais, sauf l'affaire
-du Mexique, il me semble qu'on pourra s'en
-tirer heureusement.</p>
-
-<p>Je compte partir pour Cannes, dès que la crémaillère
-sera pendue dans mon logement, c'est-à-dire
-d'aujourd'hui en huit, à peu près. Je ne
-serai donc pas à Paris quand M. Gladstone y
-viendra ; mais il verra sans doute M. Fould, qui
-<span class="pagenum" id="pg247">-247-</span> se fera un plaisir de le présenter. Si vous écrivez
-à M. Gladstone, vous pourrez le lui dire. Je suis
-persuadé que l'empereur aura beaucoup de plaisir
-à le voir.</p>
-
-<p>On m'a fait, dans un journal belge, successeur
-de Bacciochi, et, dans un allemand, ministre de
-l'instruction publique. Je ne réclamerai que
-lorsqu'on me fera évêque.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je suis bien fâché de
-vous savoir souffrant. Je voudrais vous édifier au
-sujet de Cannes ; mais la place me manque, je
-reprendrai ce sujet à ma première lettre.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l103">CIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 30 octobre 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je vous l'ai dit dès le commencement, vous
-exigez beaucoup de lady ***. Une femme qui se
-convertit a peur du diable ; elle est menée dès
-lors par les gendarmes du bon Dieu, chargés
-de réprimer le diable, <i lang="la" xml:lang="la">id est</i> les prêtres. Vous
-<span class="pagenum" id="pg248">-248-</span> autres, philosophes, vous êtes parfois trop sévères
-pour les dévots. Vous les trouvez méchants ;
-ils ne sont que faibles. Il faut peut-être se tenir à
-distance d'eux, mais ne pas les juger comme vous
-jugeriez un philosophe, votre confrère. Enfin, ce
-qui est fait est fait. Le temps adoucira tout.</p>
-
-<p>J'ai fait ma visite d'adieu à Saint-Cloud. J'ai
-trouvé le <i>maître</i> de la maison en excellente santé
-et très gai, <i>madame</i> aussi. Le prince impérial
-était aussi très gaillard. Il est probable qu'il n'y
-aura pas de Compiègne cette année.</p>
-
-<p>Miss Lagden et mistress Ewer sont parties ce
-soir pour Cannes. Elles me chargent de vous dire,
-une fois pour toutes, que vous y seriez le bienvenu
-et qu'elles auraient soin de vous comme de
-moi. J'ajouterai que nous avons à notre disposition
-le docteur Maure, qui est un bon médecin et
-des plus dévoués ; qu'il y a, de plus, un médecin
-anglais et un italien, le docteur Buttura, tous les
-deux intelligents, outre le soleil, l'air de la mer,
-la vue des bois et des Alpes, et de très bonnes
-selles de moutons. Des fiacres pour les gentlemen
-qui ne veulent pas se promener à pied ;
-des barques pour voguer sur le golfe presque
-<span class="pagenum" id="pg249">-249-</span> toujours uni comme une glace ; la présence
-d'Édouard Fould et de sa cuisinière, artiste sublime,
-et des grives <i>aux baies de myrte</i>, chez le
-docteur Maure, complètent le tableau de Cannes.
-Le <i lang="en" xml:lang="en">drawback</i> est l'absence de belles dames,
-peu ou point de soirées, et manque absolu de
-livres.</p>
-
-<p>Adieu ; portez-vous bien et soignez-vous. J'ai
-prévenu M. Fould du passage de M. Gladstone.
-Non seulement il fera plaisir à M. Fould en allant
-le voir, mais je crois qu'il lui ferait de la peine
-en n'y allant pas.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l104">CIV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 2 novembre 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Voilà le pape en train de faire des bêtises. C'était
-à prévoir : comme un prunier pousse des prunes,
-tout de même, un niais fait des niaiseries. Il
-parle de fuite lorsqu'il n'est plus question de le
-mettre à la porte. Il a le goût du martyre, mais où
-ira-t-il? Je ne puis pas trop concevoir que le gouvernement
-<span class="pagenum" id="pg250">-250-</span> anglais ait un intérêt quelconque à attirer
-le pape à Malte. Autant vaudrait introduire
-des rats dans sa maison. Pourtant, ici nos politiques
-de l'opposition croient que M. Odo Russell
-travaille à cela depuis plusieurs années, et ils disent
-que ce serait un grand malheur pour la
-France. Pour moi, je tiens que le grand malheur
-serait si Sa Sainteté venait chez nous. Ce serait
-assurément un hôte très incommode. Je ne me représente
-pas trop ce que M. Gladstone est allé lui
-dire. Probablement la conversation a été plutôt
-littéraire que politique.</p>
-
-<p>Je vois ici quelques Anglais très effrayés des
-progrès que fait la réforme en Angleterre, entre
-autres lord Cowley. Vous vous rappelez qu'il y a
-longtemps que nous notions les progrès de la démocratie
-dans votre pays. Aujourd'hui, ce n'est
-plus par des fentes qu'elle se glisse, elle fait des
-brèches, et Dieu sait où elle s'arrêtera. Il me semble
-voir des enfants qui jouent avec des allumettes
-phosphoriques dans un bâtiment plein d'étoupes.</p>
-
-<p>Je suis désolé de la maladie de lord Ashburton ;
-dit-on qu'il y ait quelque espoir de guérison ou
-s'il y a danger de mort? Ce serait une sorte d'espoir
-<span class="pagenum" id="pg251">-251-</span> aussi. Je plains sa pauvre femme de tout
-mon c&oelig;ur. L'accident arrivé à votre ami au club
-est bien moins triste. Après un boulet de canon,
-qui vous tue glorieusement, c'est assurément ce
-qui peut arriver de mieux à un honnête homme.
-Je trouve qu'il n'y a rien de si embêtant que la
-douleur et, quand ou peut l'éviter, c'est un grand
-point. Bien entendu, qu'on ait le temps de dire un
-<i lang="la" xml:lang="la">in manus</i>, ou qu'on ait dans sa poche une absolution
-<i lang="la" xml:lang="la">in articulo mortis</i> de notre saint-père.</p>
-
-<p>Pour quitter ce vilain sujet, je suis charmé de
-voir que vous ne faites pas tout à fait fi de mes
-gigots de Cannes. Nous allons nous mettre en quête
-d'un appartement convenable à votre grandeur
-avec un water-closet, comme vous dites si chastement,
-à proximité. La fréquentation des Anglais
-a beaucoup augmenté votre modestie naturelle.
-Vous rappelez-vous des maisons à Rome, où le
-<span lang="en" xml:lang="en">water-closet</span>, sans <i lang="en" xml:lang="en">water</i> et sans <i>clôture</i>, est
-sur l'escalier, le trône caché par un rideau très
-court, en sorte qu'on voit les jambes de la personne
-assise? Je me souviens d'avoir vu de très
-jolies jambes de cette façon, et je fus si bête, que
-je hâtai le pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg252">-252-</span> Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
-soignez-vous. On dit qu'on va vendre la collection
-Blacas. Le <span lang="en" xml:lang="en"><span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span></span> est-il en fonds pour
-acheter? Il y a de bien belles choses.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l105">CV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 7 novembre 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je reçois votre lettre, qui me fait beaucoup de
-peine pour beaucoup de raisons ; la première, à
-cause de vous ; la seconde, à cause de moi ; la
-troisième parce que je vois avec chagrin votre
-nature originale modifiée, et permettez-moi de le
-dire, un peu pervertie par le contact des Anglais.
-Rien n'est plus désagréable que d'avoir cette maladie
-peu poétique qu'on appelle la courante ; mais
-se rendre malade pour la dissimuler serait la pire
-chose du monde. Il est possible, je pense, de remédier
-à cela. Je ne sais si je vous ai donné un
-remède arabe, dont nos gens se trouvent très bien
-en Afrique. On met dans un bol de la gomme arabique
-pulvérisée, une once ou une demi-once, et
-<span class="pagenum" id="pg253">-253-</span> on y ajoute de l'eau, goutte à goutte, de manière
-à en former une pâte assez épaisse, qu'on avale.
-Joignez-y un peu de sucre, si vous voulez. Cela
-opère de deux manières : médicalement et physiquement.
-Cela calme l'inflammation du tube intestinal,
-et cela le revêt d'une sorte de couche
-solide qui le met à l'abri des irritations pendant
-quelque temps. Je sais force officiers qui s'en
-sont trouvés merveilleusement. Permettez-moi
-d'espérer, mon cher ami, que vous ne renoncez
-pas tout à fait à vos projets et que vous vous appliquerez
-à concilier l'<i lang="la" xml:lang="la">utile dulci</i>, les soins de
-votre ventre et ceux de votre santé générale.</p>
-
-<p>J'ai d'assez mauvaises nouvelles de Rome. Il paraît
-qu'on s'agite beaucoup. Le pape, de son côté,
-ne manque pas une sottise, à faire ou à dire. On
-paraît craindre que, aussitôt après le départ du
-corps d'armée, il y ait une révolution. C'est l'espoir
-des mazziniens, et il y a, dit-on, à Rome, un
-parti qui y pousse. On prétend ici que Ricasoli y
-aide de tout son pouvoir, tant parce que c'est son
-opinion, que par esprit d'hostilité personnelle
-contre l'empereur. Il me semble qu'il y a un peu
-d'exagération.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg254">-254-</span> S'il arrivait quelque catastrophe, cela nous
-mettrait dans la position la plus difficile et la
-plus dangereuse ; car il est triste de le dire, mais
-c'est la vérité, le <i>papisme</i> est ici presque général.
-Voltaire a fait un <i lang="it" xml:lang="it">fiasco solenne</i>, et l'infâme
-est plus puissant que jamais. Vous noterez
-que toutes les inspirations déplorables qu'on
-donne au pape lui viennent de France.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; donnez-moi promptement
-de vos nouvelles. Je pars ce soir. L'impératrice
-est très enrhumée ; l'empereur est parfaitement
-bien.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l106">CVI</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 18 novembre 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je connais votre maladie et je la crois très
-remédiable. Il vous faudrait de deux choses l'une :
-ou bien un médecin, homme d'esprit et assez patient
-pour vous écouter souvent sur le sujet gastrique.
-Cela ne se rencontre que très rarement,
-les docteurs habiles ne donnant pour l'ordinaire
-leur attention qu'à des cas graves. Ou bien, il
-<span class="pagenum" id="pg255">-255-</span> faut être votre médecin à vous-même, à l'exemple
-de votre compatriote Tibère, empereur calomnié
-par ce polisson de journaliste nommé
-Tacite. Il s'agit, et cela vaut la peine qu'on y
-réfléchisse très sérieusement, de rechercher par
-des expériences, ce qui convient et ce qui ne
-convient pas à votre estomac. Essayez d'abord de
-boire à vos repas de l'eau de Saint-Galmier ou
-de l'eau de Condillac. Il est très probable que
-vous vous en trouverez bien. Essayez encore de
-prendre un peu de carbonate de soude, avant
-de manger. Enfin, essayez encore quelque chose
-de plus simple, c'est de changer les heures de
-vos repas.</p>
-
-<p>Soyez convaincu qu'après un mois d'étude,
-vous aurez trouvé le régime qu'il vous faut
-suivre, et alors ce n'est plus qu'une affaire de
-fermeté pour persévérer et ne pas manquer à la
-loi qu'on se sera prescrite et dont on ne doit jamais
-s'écarter sous peine de retomber dans la
-série des petits maux innomés, qui sont, en
-réalité, très lamentables, bien qu'il ne se trouve
-personne pour vous plaindre.</p>
-
-<p>Je désire beaucoup que ce que vous me dites
-<span class="pagenum" id="pg256">-256-</span> de Ricasoli soit vrai ; je croyais qu'il avait une
-dent contre nous et particulièrement contre l'empereur.
-Il est bien naturel qu'il agisse dans l'intérêt
-de son pays ; la seule chose qu'on puisse
-lui demander, c'est de ne pas susciter gratuitement
-des embarras aux autres, sans avantages
-pour lui-même.</p>
-
-<p>Autant qu'on en peut juger par les dernières
-nouvelles, il semble, au reste, que le gouvernement
-italien soit bien d'accord avec le nôtre sur
-la question romaine. Il veut empêcher qu'il n'y
-ait du tapage à Rome tant que le pape vivra,
-et c'est, je crois, ce qu'il faut souhaiter pour
-la France et pour l'Italie.</p>
-
-<p>Vous savez quelle est ma façon de penser sur
-le pape et les prêtres. Je déplore tous les jours que
-François I<sup>er</sup> ne se soit pas fait protestant. Mais,
-puisque nous avons le malheur d'être catholiques,
-il nous faut dix fois plus de prudence pour vivre
-en paix. Si une excitation religieuse venait s'ajouter
-à tous les ferments que nous possédons,
-nous irions assurément et très rapidement à tous
-les diables. Le pouvoir de ces gens-là est encore
-immense, malgré Renan et tous les philosophes, et
-<span class="pagenum" id="pg257">-257-</span> ils ont encore bien des couleuvres à nous faire
-avaler.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Méditez la partie
-médicale de ma lettre. Veuillez vous souvenir, de
-plus, qu'il y a dans le monde une petite ville
-nommée Cannes, où, depuis huit jours, on ne voit
-guère un nuage, et où il fait presque trop chaud ;
-où enfin il y a des gigots de mouton excellents
-que nous serions charmés de vous faire manger.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l107">CVII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 29 novembre 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'espérais que <i>nous</i> achèterions la collection
-Blacas. Je trouve que vous la payez cher ; mais,
-à tout prendre, vous faites une très bonne affaire.
-Vous n'aviez rien de très beau en fait de camées
-et de pierres gravées, et vous gagnez un certain
-nombre d'objets admirables, quoique plusieurs
-des signatures des pierres gravées soient fausses
-(ceci <i lang="la" xml:lang="la">inter nos</i>). Les vases ne sont guère remarquables.
-<span class="pagenum" id="pg258">-258-</span> La toilette romaine d'argent, quoique
-d'un très bas temps, est un morceau unique. Il
-y a une tête d'Esculape dont on fait grand cas,
-et qui, à mon avis, est médiocre. Je n'ai pas
-examiné la collection de médailles. Il y a une
-suite romaine en or qui, dit-on, est très belle. Au
-résumé, je vous fais mes compliments, veuillez
-les faire à Newton et à M. Disraeli.</p>
-
-<p>Votre Angleterre, mon cher ami, s'en va à tous
-les diables. Feu notre regretté ami lord Palmerston
-y a beaucoup contribué. Souvenez-vous qu'un
-jour son nom sera maudit pour la plus grande
-faute qu'homme d'État ait commise, son refus
-de reconnaître conjointement avec nous la Confédération
-du Sud. Vous vous moquez de nous
-pour notre affaire de Mexico, dont heureusement
-nous nous tirons, la queue entre les jambes ; mais
-vous aurez la plus lourde part des conséquences.</p>
-
-<p>Je voudrais que le pape fût dans le sein d'Abraham.
-S'il avait sous sa tiare un grain de cervelle,
-tout s'arrangerait au mieux. Le malheur
-est qu'il est une honnête bête, et un bon chrétien.
-Il est poussé par nos plus mortels ennemis, qui
-<span class="pagenum" id="pg259">-259-</span> ne désirent qu'une chose, c'est d'en faire un martyr
-et des reliques.</p>
-
-<p>Il n'est que trop vrai que notre amie, <i>madame
-de la Rune</i><a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> veut aller à Rome. Tous les gens
-de la maison, surtout les principaux commis,
-s'y opposent tant qu'ils peuvent. Je crains bien
-que <i>monsieur de la Rune</i>, qui a une peur bleue
-des scènes, n'ose pas dire son veto. A présent,
-figurez-vous les conseils que peut donner quelqu'un
-qui n'a peur de rien et qui ne voit les
-choses qu'au point de vue chevaleresque!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> L'impératrice.</p>
-</div>
-<p>Il y a, comme on dit, à boire et à manger, dans
-la circulaire de Ricasoli. Si les Romains l'entendent
-bien, je pense qu'ils mettront le saint-père
-à la porte. La chose en elle-même me serait
-particulièrement agréable, n'étaient les fâcheuses
-conséquences qui peuvent en résulter pour
-nous. Il est triste de confesser que nous
-sommes bêtes ; mais je suis convaincu que rien
-ne pourrait être plus funeste à la dynastie régnante
-que la fuite de ce vieux prêtre.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; vous ne me parlez ni
-<span class="pagenum" id="pg260">-260-</span> de votre santé ni de Cannes. Nous avons <i>trop</i>
-de soleil. Venez donc!</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l108">CVIII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 7 décembre 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai vu avec plaisir que la démonstration de
-lundi dernier était tournée, comme on dit, en
-eau de boudin. Cela n'empêche pas que la chose
-ne soit bien grave. Il suffit de voir la façon dont
-on en parle, et les éloges que le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> donne aux
-ouvriers <i>intelligents</i>, <i>etc.</i>, qui exécutaient cette
-parade. On se réjouit qu'il n'y ait eu que vingt-cinq
-mille hommes à la procession, mais soixante-dix
-mille billets ont été vendus, et c'est bien du
-monde. Quelle est la vérité sur le fénianisme?
-Est-ce un <i lang="en" xml:lang="en">hoax</i> dans lequel le gouvernement
-donne tête baissée, ou bien la chose est-elle réellement
-sérieuse? Mais quelle est la situation de
-l'Angleterre, et quel rôle va-t-elle jouer dans la
-question d'Orient?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg261">-261-</span> Grâce à Dieu, il paraît que le voyage de madame
-de la Rune est tombé dans l'eau. Du moins
-j'ai des rapports de gens bien informés qui disent
-qu'il n'en est plus question. Si, comme je le crois,
-l'affaire s'est faite et défaite en famille et sans
-éclat, tout est pour le mieux.</p>
-
-<p>La prospérité de ces canailles de Yankees est
-effrayante. Près d'un milliard de surplus dans
-leur budget, après quatre années de guerre! Le
-discours du président Johnson ne nous promet
-pas poires molles, ni à vous non plus. Quoi que
-vous en disiez, c'était dans l'&oelig;uf qu'il fallait
-écraser l'aigle américaine (pour parler comme
-Victor Hugo). Et, si l'annexion de la Savoie a pu
-avoir sur lord Palmerston l'influence que vous
-dites, et l'a empêché d'accepter l'offre d'une intervention
-à frais communs, cela prouve encore
-davantage qu'il était bien vieux quand il est
-mort.</p>
-
-<p>Je crois que le pape s'en ira de Rome, car il
-est bête et il est conseillé par de méchantes bêtes.
-Il nous donnera une belle occasion de faire des
-sottises. J'ai encore quelque espoir qu'on se contentera
-<i>d'en dire</i>. Pourvu qu'il n'emporte pas les
-<span class="pagenum" id="pg262">-262-</span> archives du Vatican, nous nous consolerons, moi
-du moins, et vous aussi, je pense.</p>
-
-<p>Nous attendions ici Du Sommerard. Au moment
-où il allait partir, on l'a mis en réquisition pour
-l'Exposition universelle, et le voilà attaché à la
-chaîne <i lang="la" xml:lang="la">in æternum</i>, c'est-à-dire jusqu'à la fin de
-l'année prochaine.</p>
-
-<p>On nous annonce l'arrivée prochaine de Cousin
-et de Barthélemy-Saint-Hilaire. Édouard Fould,
-avec une incomparable cuisinière, sera ici le 20.
-Elle fait des sauces à se lécher les doigts jusqu'au
-coude!</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je respire assez bien
-pourvu que je ne sorte pas le soir, pourvu que
-je fasse attention à tout, triste chose! Heureux
-temps que celui où l'on peut ne faire attention à
-rien!</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l109">CIX</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 21 décembre 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Rien n'est encore décidé au sujet du voyage qui
-nous inquiète. Le général Fleury, que je viens de
-<span class="pagenum" id="pg263">-263-</span> voir, m'en donnait l'assurance, il y a une heure. Je
-crois, pour ma part, que l'inconcevable discours
-d'adieu de Sa Sainteté aux officiers français a fait
-plus d'effet que tous les raisonnements qu'on a pu
-faire. Les Vénitiens d'autrefois disaient qu'ils
-étaient Vénitiens avant d'être chrétiens ; notre auguste
-hôtesse est impératrice avant d'être chrétienne.</p>
-
-<p>Le général Fleury paraissait extrêmement content
-du roi, et de Ricasoli encore plus. Il me dit
-que c'est un homme tout d'une pièce, sur la parole
-duquel on peut compter absolument. Ici, on
-est très content du discours du roi à l'ouverture
-du Parlement.</p>
-
-<p>On nous annonce ici pour demain l'arrivée de
-lord Russell, qui viendrait faire quelque séjour,
-car on lui cherchait une villa, <i lang="la" xml:lang="la">rara avis</i>, en ce
-moment, où tout est plein. J'irai lui faire ma
-cour dès que je le saurai installé.</p>
-
-<p>Malgré la lune et le soleil, je ne suis guère content
-de ma santé. Je respire tous les jours plus
-difficilement. Quelquefois j'en prends mon parti,
-d'autres fois cela m'agace et me donne les <i lang="en" xml:lang="en">blue-devils</i>.
-Je ne puis m'empêcher de regretter, comme
-<span class="pagenum" id="pg264">-264-</span> le roi don Alphonse le Chaste, de n'avoir pas été
-consulté pour l'arrangement du monde. Il eût été
-bien facile de le faire moins bête, et, s'il était nécessaire
-d'y faire entrer la mort, j'aurais du moins
-voulu en ôter la souffrance.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher ami ; votre bienheureux patron
-saint Antoine vous en préserve!</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l110">CX</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 27 décembre 1866.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Le voyage de madame de la Rune est à tous
-les diables, et elle y a renoncé sans perdre sa
-belle humeur. Le <i lang="la" xml:lang="la">quomodo</i> est encore un mystère
-pour moi, qui n'est pas éclairci. Jugeant par
-son caractère, que je connais assez bien, je suis
-porté à croire que la sortie de <i>Pio Nono</i> au général
-Montebello, qui n'était ni charitable, ni
-chrétienne, ni polie, ni politique, a plus fait que
-tous les arguments pour changer sa résolution.
-Ce qui me surprend, c'est que M. Ricasoli s'était
-montré d'abord très favorable au voyage en question ;
-<span class="pagenum" id="pg265">-265-</span> <i>il en attendait beaucoup</i>. C'est ainsi qu'il
-s'en est exprimé devant le général Fleury à Florence.</p>
-
-<p>La tranquillité de Rome et de l'Italie déconcerte
-beaucoup nos cléricaux. Ils seraient charmés
-d'avoir un martyr de plus à mettre dans leurs
-litanies. Que cela dure encore quelque temps.
-<i lang="la" xml:lang="la">Non vixerit annos Petri.</i> J'espère qu'alors ce sera
-une affaire finie et qu'on inventera autre chose. Il
-serait monstrueux, en effet, qu'on fît encore un
-pape avec un collège composé comme il est en
-majorité d'Italiens, et d'Italiens en quelque sorte
-<i lang="it" xml:lang="it">fuorisciti</i>. Je ne pense pas que la catholicité se
-soumette. Ou l'on fera une nouvelle application
-du suffrage universel, ou l'on mettra la clef sous
-la porte, et nous irons fouiller dans les archives
-du Vatican.</p>
-
-<p>Il est très vrai que la loi sur le recrutement
-de l'armée, ou plutôt le système mis en avant,
-cause beaucoup de mécontentement, mais surtout
-dans la bourgeoisie, et il est à remarquer
-que l'opposition orléaniste, dont le <i>Journal des
-Débats</i> est la plus pure expression, se signale
-surtout par ses attaques, après avoir crié par-dessus
-<span class="pagenum" id="pg266">-266-</span> les toits à l'imprévoyance du gouvernement
-qui n'arme pas en sentant M. de Bismark
-sur la frontière. Il n'est que trop vrai qu'à force
-de prêcher que le souverain bien est l'argent,
-on a profondément altéré les instincts belliqueux
-de la France, je ne dis pas dans le peuple, mais
-dans les classes élevées. L'idée de risquer sa vie
-est devenue très répugnante, et ceux qui s'appellent
-les honnêtes gens disent que cela est bas
-et grossier. Ces messieurs en feront tant, qu'ils
-obligeront l'empereur à se jeter dans les bras du
-populaire, à quoi, d'ailleurs, il a toujours eu
-quelque propension. On m'écrit que, lorsqu'il est
-rentré de Compiègne à Paris, les ouvriers et les
-gens du peuple l'ont reçu avec un enthousiasme
-qui semblait une protestation contre l'opposition
-des gens en habits noirs.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; bonne fin d'année,
-bon commencement de l'autre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg267">-267-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l111">CXI</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 7 janvier 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai fait visite avant-hier à lord Russell, que j'ai
-trouvé revenant de la promenade, dans le costume
-de M. Punch, avec <span lang="en" xml:lang="en">milady</span>. Il m'a paru mieux portant,
-moins maigre, mais cependant fatigué et
-l'air d'un homme qui n'espère plus rien. J'entends
-plusieurs Anglais d'ici dire qu'il est très
-possible, voire probable, que lord Derby tienne
-encore cette session. <span lang="en" xml:lang="en">Milord</span> et <span lang="en" xml:lang="en">milady</span> ont été,
-d'ailleurs, très aimables. Je n'ai pu réussir à les
-faire parler politique. Ils ont amené une ribambelle
-d'enfants.</p>
-
-<p>Les nouvelles que je reçois de Paris sont assez
-bonnes. Le côté financier est excellent. La loi sur
-le recrutement devient, à ce qu'il paraît, fort
-anodine et probablement ne suscitera pas de
-grands orages. Elle aura de plus l'avantage de
-n'alarmer personne en Europe, ce qui est un
-grand point. Malgré la décadence de l'esprit militaire
-<span class="pagenum" id="pg268">-268-</span> en France, je crois qu'en cas de besoin, nous
-pourrions encore trouver des forces suffisantes
-pour prêter le collet à tout venant.</p>
-
-<p>Je trouve qu'on est très sage en Italie et que
-les choses y prennent une excellente tournure,
-quoique je ne croie guère à la réalisation du programme
-de M. Ricasoli, d'une église libre dans un
-État libre. Outre que le système n'a jamais été du
-goût des prêtres, je me demande s'il est prudent
-de l'adopter le lendemain d'une révolution. Il y a
-tant de points de contact entre le gouvernement et
-ce que ces messieurs appellent la religion, que de
-nombreux conflits sont inévitables. Ils les feront
-naître partout où ils se croiront en force. Il me
-semble, d'ailleurs, que ce vieil entêté du Vatican
-perd du terrain, même ici. Il est par trop niais,
-il y a en lui la douceur obstinée d'un mouton.</p>
-
-<p>Je fais des projets de voyage pour cet été.
-L'exposition universelle rendra Paris intenable
-pour les Parisiens, et j'ai quelque envie de passer
-mes vacances à Venise, où un de mes amis est
-consul général. Voulez-vous venir prendre des
-glaces au café Florian sans risque de les gâter par
-la vue des uniformes blancs? On me dit, d'ailleurs,
-<span class="pagenum" id="pg269">-269-</span> que Venise sera fort solitaire cet été. Au point de
-vue commercial et industriel, je ne crois pas
-qu'elle reprenne jamais son antique splendeur.
-Ancône, Trieste et Tarente ont trop d'avantages
-sur elle ; mais ce sera toujours une ville charmante,
-où les oisifs passent le temps d'une façon
-agréable.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
-donnez-moi de vos nouvelles.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l112">CXII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 20 janvier 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Nous avons été ici pendant trois jours sans
-communications avec le Nord, la neige ayant enterré
-le chemin de fer entre Avignon et Valence.
-C'est pendant ce temps-là que le pauvre Cousin
-est mort d'une apoplexie presque foudroyante et
-que rien ne pouvait faire prévoir. Il avait dîné
-très gaiement la veille. Il s'est plaint le lendemain
-matin (dimanche dernier) d'avoir mal dormi, mais
-cela ne l'a pas empêché de travailler à son ordinaire
-<span class="pagenum" id="pg270">-270-</span> toute la matinée. Vers une heure, il a été
-pris d'une invincible envie de dormir qu'expliquait
-la mauvaise nuit de la veille ; il s'est assoupi
-sur un canapé et ne s'est plus réveillé. On a essayé
-en vain tous les remèdes pendant douze ou
-quinze heures. Il conservait encore la vie matérielle,
-mais il n'a pas repris connaissance et n'a
-pas même ouvert les yeux. L'expression de sa
-figure était si parfaitement calme, que probablement
-le corps même ne souffrait pas. C'était cependant,
-je vous assure, un horrible spectacle
-que ce corps inerte résistant encore à la mort, le
-sommeil d'un enfant et les râlements d'un moribond.</p>
-
-<p>Barthélemy-Saint-Hilaire, qui demeurait chez
-lui, et moi, nous n'avons pas voulu faire venir le
-curé, encore moins monseigneur Dupanloup, qui
-était à Nice et qu'on nous proposait de mander par
-le télégraphe. Cousin n'avait rien dit à ce sujet, et
-nous avons craint que, si les prêtres arrivaient,
-ils ne fissent quelque tour de leur métier, le Dupanloup
-surtout, qui en aurait fait une relation à
-sa manière. Le fait est, d'ailleurs, qu'il ne voyait
-ni n'entendait. Le curé de Cannes, après avoir
-<span class="pagenum" id="pg271">-271-</span> montré beaucoup de mauvaise humeur, surtout,
-je pense, parce que l'enterrement doit avoir lieu
-à Paris, a pourtant envoyé un prêtre lorsque nous
-avons accompagné le corps à la gare du chemin
-de fer ; ainsi tout s'est passé décemment et sans
-scandale.</p>
-
-<p>Je reçois des lettres de Paris où l'on m'entretient
-de toute sorte de bruits politiques, tous
-annonçant un changement de système, un grand
-pas dans le sens libéral et parlementaire. Je
-crois qu'on exagère la grandeur de ces changements ;
-mais je suis convaincu qu'il se fera quelque
-chose. Reste à savoir si cela réussira. A vous
-dire le vrai, j'en doute un peu. L'éducation politique
-de ce peuple-ci est fort au-dessous, à mon
-avis, des institutions qu'il a présentement ; il ne
-peut qu'abuser des concessions qu'on lui ferait
-encore. Tout cela m'attriste un peu et m'effraye
-pour l'avenir.</p>
-
-<p>Nous avons en France un grand nombre de
-gens, plus forts et plus habiles que M. Bright, qui
-poussent à la roue tant qu'ils peuvent, pour faire
-verser le char, déjà embourbé. Les gens de bon
-sens sont rares et le plus grand nombre est trop
-<span class="pagenum" id="pg272">-272-</span> dépourvu d'ambition pour se mêler des affaires. Je
-ne vous dis rien des mesures dont on me parle.
-Tout est encore trop vague, et, selon toute apparence,
-vous en saurez plus que moi, lorsque
-cette lettre vous arrivera.</p>
-
-<p>On dit que vous avez eu un temps abominable
-à Londres et de la neige comme en Sibérie. J'espère
-que vous n'étiez pas à patiner sur la Serpentine,
-lorsque tant de gens ont pris un bain froid.
-Il paraît qu'il y a eu beaucoup de morts. Connaissiez-vous
-quelqu'un dans cette affreuse bagarre?</p>
-
-<p>Nous avons, nous aussi, payé notre tribut à
-l'hiver. Nous avons eu deux jours de gelée qui ont
-un peu nui à nos fleurs et brûlé les jeunes pousses
-d'orangers ; mais, à tout prendre, le mal n'est
-pas grand. Je crains, d'après toute la neige dont
-on nous parle, qu'il n'y ait des inondations encore
-dans le centre de la France. M. Dupanloup
-nous dira encore que cela tient aux mauvais procédés
-qu'on a pour le pape. Pourtant il semble
-bien tranquille sur son trône et il empêche les
-Écossais d'aller à leur prêche, ce qui les mènerait
-droit en enfer.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg273">-273-</span> Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
-écrivez-moi. Je ne suis pas trop mal, malgré toutes
-les tristes crises que je viens de traverser.</p>
-
-<p><i>P.-S.</i> Votre billet m'arrive à l'instant. Il me
-réjouit fort. Je vous écrirai demain ou après.
-La poste va partir. Allez aux Tuileries, vers
-une heure et demie, et demandez qu'on remette
-votre carte au chambellan de l'impératrice.
-Elle vous recevra avec grand plaisir.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l113">CXIII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 21 janvier 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Tâchez que M. Gladstone voie l'empereur. J'en
-écris à M. Fould. Je crois vous avoir dit hier ce
-que vous auriez à faire pour voir l'impératrice.
-Peut-être feriez-vous mieux de lui écrire, la veille
-de votre arrivée, que vous lui demandez la permission
-de lui présenter vos hommages en passant.
-Signez votre nom lisible sur l'enveloppe,
-et présentez-vous le lendemain à une heure et
-<span class="pagenum" id="pg274">-274-</span> demie. Elle m'a écrit une lettre charmante à l'occasion
-de la mort de Cousin.</p>
-
-<p>Comme vous êtes peu <i>lettré</i>, je vous propose
-la rédaction suivante : «&nbsp;Madame, sur le point
-d'aller voir à Cannes un des plus fidèles sujets de
-Votre Majesté, je ne voudrais pas passer par Paris,
-sans lui rapporter des nouvelles de Votre Majesté.
-Je la supplie donc de me permettre d'en
-venir chercher demain et de déposer en même
-temps aux pieds de Votre Majesté l'hommage du
-respect avec lequel, etc.&nbsp;»</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi, je vous attends avec
-grande impatience.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l114">CXIV</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 10 mars 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'aime à croire que vous êtes resté au coin du
-feu pendant le vilain temps. Si vous vous êtes mis
-en route par cette pluie battante, vous aurez vu
-la Corniche, comme l'Anglais qui voulait voir le
-lac de Genève, et qui en fit le tour dans un char
-<span class="pagenum" id="pg275">-275-</span> de côté, la capote du char tournée du côté du lac.
-Il a pu vous arriver, en outre, d'être arrêté par
-quelque torrent de montagne, dans une auberge
-à punaises et obligé de vivre d'un vieux coq pendant
-quarante-huit heures. Si vous avez éprouvé
-ces infortunes, nous nous abstenons de vous
-plaindre, trouvant que vous vous êtes trop dépêché
-de nous quitter. Ce sont des jugements de la
-Providence qui peuvent contribuer à votre amendement.</p>
-
-<p>Voilà la levée de boucliers des fénians qui
-prend couleur. Je ne pense pas que cela ait
-grande importance cependant. Je crains seulement
-que le gouvernement ne réprime avec la
-même lourdeur qu'il a fait dans l'Inde et à la
-Jamaïque. John Bull, quand il a eu peur, est impitoyable.
-A mon avis, dans cette affaire-ci, il faut
-un mélange très habile de démence et de rigueur,
-pendre un peu et beaucoup amnistier ; pendre
-surtout quelques Américains pour décourager les
-autres.</p>
-
-<p>En ce qui concerne la réforme, il me semble
-toujours que le beau rôle est à notre ami M. Lowe.
-Lui seul est dans le vrai et a le courage de son
-<span class="pagenum" id="pg276">-276-</span> opinion. Ménager la chèvre et le chou est chose
-bien difficile, et je ne crois pas possible de faire
-une réforme définitive. Autant prétendre s'arrêter
-au milieu d'une glissade que de fixer les
-conditions du droit électoral pour toujours ou
-même pour longtemps. Si on détruit ce qui existe,
-on ne retardera guère le suffrage universel. Il
-fera le tour du monde comme le mal napolitain.
-Les deux choses se valent, mais on n'a pas encore
-trouvé le mercure pour le suffrage universel.</p>
-
-<p>Vous aurez vu dans les journaux le projet de
-loi sur l'armée. Je ne le trouve pas trop bon et
-je doute qu'il soit adopté sans grands amendements.</p>
-
-<p>Le prince impérial a des clous qui l'empêchent
-de s'asseoir. Rien de sérieux. On fait un grand
-éloge du général Frossard, qui sera son gouverneur.
-On le dit très ferme et très honnête homme.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Tâchez d'empêcher
-Garibaldi de faire tant de littérature.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg277">-277-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l115">CXV</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 28 mars 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Votre lettre confirme ce que nous disent les
-journaux, de la faiblesse de la Chambre italienne
-et des mauvaises dispositions d'une partie des
-députés. Je crains que ce grand animal de Garibaldi
-ne les pousse à des bêtises sérieuses.</p>
-
-<p>Il me semble aussi qu'en Angleterre les choses
-ne vont pas trop bien. J'entends dire que le <i lang="en" xml:lang="en">Bill</i>
-de lord Derby ne passera pas, et que le gouvernement
-qui lui succédera aura bien de la peine à
-éviter le <i lang="en" xml:lang="en">manhood suffrage</i>. Il y a déjà longtemps
-que j'ai renoncé à comprendre le système de lord
-Derby, et il me semble que personne dans le Parlement
-n'est beaucoup plus avancé que moi. C'est
-dans un grand tunnel noir qu'on s'engage, et ce
-qui se trouvera au bout, je crains que personne
-n'en ait d'idée bien nette. En Angleterre, grâce
-à la richesse de l'aristocratie, à son bon sens, et
-aux habitudes de corruption électorale, il se
-<span class="pagenum" id="pg278">-278-</span> pourra fort bien que les résultats du suffrage
-universel soient tout à fait autres que ne l'attend
-M. Bright.</p>
-
-<p>Chez nous, cela ne va pas mieux. La Chambre
-paraît être très peu d'humeur à voter la nouvelle
-loi sur la réorganisation de l'armée, du moins,
-sans des changements considérables, et ce qu'il
-y a de plus fâcheux, à mon avis, c'est que les
-changements qu'on y fera seront plutôt de nature
-à diminuer nos forces qu'à les augmenter. Nous
-devenons trop amoureux du bien-être.</p>
-
-<p>On dit que M. Rouher se plaint très vivement de
-la bêtise de Walewski, dont il a grand'peine à
-conjurer les effets. De son côté, la majorité est
-furieuse contre son président, qui ne sait pas présider,
-et il est à croire qu'on sera obligé de donner
-satisfaction à M. Rouher.</p>
-
-<p>Un assez grand nombre de légitimistes sont allés
-aux soirées du duc de Mouchy et ont fait bonne
-mine à sa femme. Cela a produit quelque sensation.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; tenez-moi au courant
-de vos faits et gestes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg279">-279-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l116">CXVI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 4 avril 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Me voici enfin à Paris, toujours bien souffrant.
-J'ai failli crever en route, mais enfin je suis arrivé.
-L'impératrice s'est enrhumée dans sa visite
-à l'Exposition. Le prince va beaucoup mieux, et
-c'est par pure précaution qu'on l'empêche encore
-de sortir.</p>
-
-<p>Je suis bien de votre avis sur la politique. Les
-choses vont au plus mal. Cette affaire du Luxembourg
-me semble une grande folie et un grand
-danger. Le pays ne vaut pas les quatre fers d'un
-chien ; mais c'est une position stratégique, à ce
-qu'on dit, menaçante autrefois pour la France,
-menaçante, si elle était en nos mains, pour la
-Belgique et la Prusse. Est-il de notre intérêt,
-est-il de bon sens de menacer, dans l'état de
-division où nous sommes?</p>
-
-<p>Tout le monde dit que la loi sur la réorganisation
-de l'armée sera rejetée par la Chambre, qui
-<span class="pagenum" id="pg280">-280-</span> repousse avec énergie toute idée de guerre.</p>
-
-<p>Je suis heureux d'apprendre que, de votre côté,
-les affaires italiennes vont mieux qu'on ne s'y attendait.
-Cependant l'adresse de la Chambre nouvelle
-n'est pas encore votée, et ce sera une
-épreuve. Les Sénats sont toujours raisonnables,
-excepté le mien.</p>
-
-<p>Vous avez vu les élans de catholicisme de nos
-généraux, qui frémissent à la seule idée qu'on ait
-pu nommer un arien professeur de langue hébraïque.
-Tout cela est bête à faire pleurer. Croyez
-qu'en dernière analyse, mon cher ami, la bêtise
-est le grand malheur de ce temps-ci. Nous ne
-sommes pas la <i lang="la" xml:lang="la">progenies vitiosior</i>, mais <i lang="la" xml:lang="la">stultior</i>.
-Voilà le grave danger. On peut faire entendre raison
-aux vicieux, mais aux bêtes jamais. Il me
-semble qu'en Angleterre on vogue à pleines voiles
-vers le suffrage universel ; c'est un nouvel argument
-pour la sottise de notre génération.</p>
-
-<p>L'empereur a été très bien reçu à l'Exposition.
-Il a encore un prestige extraordinaire parmi
-le peuple ; mais les salons et la bourgeoisie sont
-aussi mal que possible. Quant aux orléanistes, il
-n'y a sots projets qu'ils ne fassent.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg281">-281-</span> Adieu, portez-vous bien, si vous pouvez. Mon
-rhumatisme est passé, mais les étouffements subsistent.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l117">CXVII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 16 avril 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Le prince impérial est parfaitement bien. Il ne
-lui reste de son accident que la nécessité de
-s'abstenir de monter à cheval pendant une quinzaine
-de jours encore. Sa maladie aura eu cela de
-bon, qu'elle a montré à Leurs Majestés qu'on l'élevait
-très mal, en le faisant dîner à table, veiller,
-rester au salon dans une atmosphère échauffée
-comme celle des Tuileries. Le général Frossard
-paraît avoir un caractère très ferme, et on attend
-beaucoup de lui. Tout le monde s'accorde à trouver
-que c'est un très bon choix. L'enfant a été
-très patient et très courageux pendant tout le
-temps de sa maladie. Il n'a pas voulu être chloroformé
-et a exigé que l'on ne dît pas à sa mère le
-jour où on devait lui faire l'opération.</p>
-
-<p>Nous sommes à présent dans un moment de
-<span class="pagenum" id="pg282">-282-</span> tranquillité relative. Le ton des journaux prussiens
-est beaucoup moins haut ; celui des journaux
-russes et des journaux anglais est aussi plus rassurant.
-Aujourd'hui, la question paraît se réduire
-à la retraite des Prussiens de Luxembourg et à
-la destruction de la forteresse, qui est une menace
-pour tous les voisins, pour nous particulièrement,
-ou bien à son occupation par une garnison
-hollandaise. Toutes les grandes puissances
-donnent tort, dit-on, à M. de Bismark, et je crois
-qu'il cédera.</p>
-
-<p>Il me paraît probable que, malgré cela, la paix
-n'est pas fort assurée. Il y a plusieurs indices inquiétants.
-Je sais de très bonne source qu'un engin
-de guerre nouveau et très mystérieusement fabriqué,
-passe pour assurer une immense supériorité
-à son possesseur. On en a réuni déjà plusieurs
-batteries avec des précautions extraordinaires,
-telles que les ouvriers qui ont fabriqué certaines
-parties de la machine n'ont jamais vu les autres.
-On pousse également avec une grande activité la
-fabrication des fusils et des cartouches Chassepot ;
-mais, ce que veut l'empereur, personne au fond
-ne le sait. Les bourgeois voient la guerre avec horreur ;
-<span class="pagenum" id="pg283">-283-</span> mais le peuple, et surtout dans les départements
-de l'Est, veut manger du Prussien.</p>
-
-<p>La loi sur la réorganisation de l'armée sera tellement
-modifiée, qu'elle ne sera plus reconnaissable.
-Les militaires disent qu'elle sera bonne.
-Lisez, dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15, un
-article sur ce sujet du général Changarnier. Il se
-fait un peu vieux et n'a pas cessé d'être trop
-vantard ; mais il y a de bonnes choses pourtant.</p>
-
-<p>On a vu de grands ministres être <i>cocus</i>. Vous
-paraissez croire que cette qualité est la seule
-qui nuise à X&hellip; C'est là, je pense, son moindre défaut.
-On publie dans les journaux un appel de Garibaldi
-aux réfugiés romains, de son style ordinaire,
-c'est-à-dire très mauvais. J'espère qu'on
-trouvera moyen de l'arrêter, avant qu'il en vienne
-au fait.</p>
-
-<p>J'ai renoncé à comprendre le <span lang="en" xml:lang="en">bill</span> de réforme ;
-mais il semble que les <span lang="en" xml:lang="en">tories</span> auront la gloire de
-mettre le feu aux poudres. Je me demande comment
-il sera possible de refuser le suffrage universel
-dans un délai assez court.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher ami ; nous sommes destinés,
-<span class="pagenum" id="pg284">-284-</span> je le crains, à voir encore bien des choses extraordinaires.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l118">CXVIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 27 avril 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai fait une action héroïque hier en menant
-la comtesse Téléki à l'Exposition universelle malgré
-un temps de chien. Je lui ai fait faire un très
-mauvais déjeuner en assez piètre compagnie,
-mais elle a pris tout cela avec beaucoup de philosophie.
-On voit qu'elle a voyagé et qu'elle
-n'exige pas, comme un certain gentleman de votre
-connaissance, que tout le monde soit comme
-à <span lang="en" xml:lang="en">Bloomsbury square</span>.</p>
-
-<p>Il y a toujours beaucoup d'inquiétude et un peu
-d'agitation. Si cela dure, je crois, <i lang="en" xml:lang="en">that our monkey
-will be up</i>, et cela me fait plaisir. Si nous
-baissions la tête, je nous tiendrais pour perdus à
-jamais.</p>
-
-<p>A présent, voici la situation. L'empereur a
-fait venir lord Cowley et lui a donné l'assurance
-<span class="pagenum" id="pg285">-285-</span> qu'il n'avait aucune idée d'hostilité, aucune
-envie d'accroître le territoire français du
-côté de l'Allemagne, qu'il ne tenait pas du tout
-aux deux cent mille Luxembourgeois, mais qu'il
-ne voulait pas qu'une puissance étrangère tînt
-garnison hors de ses États, et sur la frontière de
-France. En résumé, il a prié l'Angleterre d'intervenir
-auprès de la Prusse, avec la proposition
-soit de raser la citadelle et de laisser le duché
-à la Hollande, soit d'y mettre une garnison hollandaise,
-soit d'annexer le duché à la Belgique,
-mais, en tout état de cause, de retirer la garnison
-prussienne. Il semble que lord Stanley trouve la
-proposition convenable et on dit aujourd'hui
-même que la reine avait écrit <i lang="la" xml:lang="la">propria manu</i> au
-roi de Prusse. C'est en effet du côté dudit roi
-qu'est la plus grande difficulté. M. de Bismark
-est, dit-on, très pacifique, il est vrai qu'il <i lang="en" xml:lang="en">rows
-one way and looks another</i>.</p>
-
-<p>La Russie assez froide, d'abord, paraît s'être
-réunie ensuite à la manière de voir de l'Angleterre.
-D'ailleurs, des deux côtés, anglais et russe,
-il y a, comme il paraît, une certaine coquetterie
-à notre égard en vue de l'éclosion assez prochaine
-<span class="pagenum" id="pg286">-286-</span> vraisemblablement de la question d'Orient.
-Des gens bien informés me disent que
-l'empereur, selon son habitude, est tout à fait
-d'accord avec l'Angleterre sur cette diabolique
-question orientale, et cela me fait plaisir.</p>
-
-<p>J'ai vu aujourd'hui chez M. Fould un des médecins
-du prince impérial qui nous a dit qu'il
-allait parfaitement bien. Il paraît qu'on ne veut
-pas encore panser la plaie de peur d'un retour
-de l'accident qui est déjà arrivé. D'après le médecin,
-c'était un luxe de précaution.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. M. Fould a gagné
-plusieurs prix avec les chevaux que vous avez
-vus à Tarbes, et ces triomphes le consolent tout
-à fait, comme il semble, de la perte de son portefeuille.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l119">CXIX</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 6 mai 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Toutes les apparences sont en faveur de la
-paix, et lord Stanley y aura une bonne part.
-Représentez-vous ce qui serait arrivé, si lord
-<span class="pagenum" id="pg287">-287-</span> Russell eût été ministre des affaires étrangères.</p>
-
-<p>On annonce comme à peu près certaine l'arrivée
-du roi de Prusse à la fin de ce mois, et,
-bientôt après, celle de l'empereur de Russie.
-Avec le roi de Grèce, le frère du taïcoun du
-Japon et le pacha d'Égypte, cela fera une table
-d'hôte aussi amusante que celle que trouva Candide
-à Venise.</p>
-
-<p>A peine une épine est-elle hors du pied, qu'il
-en entre une autre. La question d'Orient mûrit
-rapidement et bientôt nous en aurons des nouvelles.
-Ici, on a décommandé les réserves, mais
-on fabrique des fusils avec beaucoup d'activité ;
-on dit que le mois prochain on en fera cinq à
-six mille par jour. On en a commandé partout,
-et ce qu'il y a de curieux, c'est que les meilleurs
-se font en Espagne.</p>
-
-<p>Je ne suis pas trop mal depuis quelques jours
-que le printemps s'est déclaré pour tout de bon.
-Il fait même trop chaud. Cependant je mène toujours
-la vie d'anachorète. Je ne sors jamais le
-soir, je ne dîne jamais en ville et j'ai absolument
-renoncé au monde. J'ai en ce moment mon domestique
-malade, ce qui me contrarie beaucoup.
-<span class="pagenum" id="pg288">-288-</span> On me promet que ce n'est qu'une grippe qui
-n'a rien de grave. Il n'y a pas dans les petites
-misères humaines d'ennui plus grand que de
-changer d'habitudes et de serviteurs.</p>
-
-<p>Un des honnêtes gens qui viennent quelquefois
-me tenir compagnie, avait vu Nigra chez le
-prince de Metternich, où son entrée avait fait
-sensation. Il paraissait être dans la maison sur
-un très bon pied. Je vois que M. d'Azeglio assistera
-au congrès de Londres et je m'en réjouis
-en le supposant un avocat de plus pour la paix.</p>
-
-<p>Nous attendons des dépêches télégraphiques
-de Londres, au sujet de la grande manifestation
-réformiste de M. Beales. Il me semble que cela
-passe la permission, et il serait bien temps qu'on
-mît à la raison toute cette canaille qui se mêle
-de ce qui ne la regarde pas.</p>
-
-<p>Il est probable que vous ne serez ici que vers
-les premiers jours de juin ; car vous avez encore
-bien du chemin à faire et des occasions de vous
-arrêter. Vous arriverez au moment le plus brillant
-de l'Exposition, avec toutes les têtes couronnées.
-Je vous ai dit que j'avais déjeuné il y a
-huit jours avec Leurs Majestés, qui m'ont demandé
-<span class="pagenum" id="pg289">-289-</span> de vos nouvelles. Si vous êtes à Paris en
-juin, il est probable que vous serez engagé à
-Fontainebleau. Le prince impérial est allé à
-Saint-Cloud. Il est tout à fait bien à présent.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; amusez-vous pour
-deux ; car, moi, je ne m'amuse guère.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l120">CXX</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 17 mai 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suppose que vous êtes toujours à Florence,
-attendant sir James ; mais je crains que vous ne
-tardiez tant, que vous ne trouviez plus personne
-à Paris. On me dit qu'on commence à partir pour
-la campagne. Cette grande quantité de princes,
-empereurs, taïcouns qui nous envahit est bien
-faite pour effaroucher les Parisiens pur sang.</p>
-
-<p>L'article qui a fait sensation ici et à Londres
-est dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 avril,
-signé «&nbsp;M. Collin&nbsp;»<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Il traite des <i lang="en" xml:lang="en">trade's associations</i>
-<span class="pagenum" id="pg290">-290-</span> et de la situation actuelle de l'Angleterre.
-Je l'ai donné à lire à la comtesse Téléki, qui en
-a été très frappée et ne comprend pas qu'un
-étranger sache et comprenne tant de choses
-curieuses ; mais le plus remarquable, selon moi,
-c'est la façon dont tout l'article est fait, disposition,
-style, etc. Enfin je trouve qu'il y a là dedans
-quelque chose de supérieur. Je regrette
-qu'au lieu de s'occuper de mathématiques et
-surtout de bibliophilie, il ne se soit pas borné à
-faire du journalisme.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Pseudonyme qui cachait le nom de M. Libri.</p>
-</div>
-<p>Vous aurez, quand vous viendrez à Paris, une
-fort jolie petite maison à vous, rue du Faubourg-Saint-Honoré,
-que M. Fould avait fait construire
-pour son fils encore garçon, avec une porte mystérieuse
-sur la rue, dont j'espère que vous n'abuserez
-pas.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; nous avons depuis
-quelques jours un temps d'hiver qui me désespère.
-Je voudrais bien que, pour votre arrivée
-ici, vous fussiez un peu mieux traité. Je n'ai pas
-entendu parler de M. Gladstone, qu'on attendait
-à Paris ces jours-ci.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg291">-291-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l121">CXXI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 24 mai 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Il me semble, au sujet de votre logement à
-Paris, qu'il ne serait pas très convenable de ne
-pas accepter celui que vous offre M. Fould. Où
-avez-vous pris que ce fût une maison entière?
-C'est un petit appartement de garçon que
-M. Fould avait fait faire, comme je vous l'ai
-déjà dit, avant que son fils fût marié, et qui est
-juste ce qu'il faut pour un personnage de votre
-poids. Il y a une entrée particulière sur la
-rue, <i>pour introduire en secret les concubines</i>.
-M. Fould compte sur vous, et vous auriez tort,
-je crois, de vous excuser.</p>
-
-<p>Le prince impérial va bien. Il est établi à
-Saint-Cloud, ce qui vaut bien mieux pour lui que
-la vie de Paris et des Tuileries.</p>
-
-<p>Que dites-vous du voyage du sultan à Paris?
-Cela a l'air d'un opéra-comique. Je pense que
-<span class="pagenum" id="pg292">-292-</span> tous ces grands personnages viennent voir mademoiselle
-Thérésa et mademoiselle Menken.
-Ces dames font de très brillantes affaires et ont
-augmenté leurs prix, comme les bouchers ; elles
-vendent comme eux de la viande fraîche, ou
-soi-disant telle.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons un
-temps exécrable. Il fait plus froid que le pire
-jour de janvier à Cannes. On nous dit à l'Institut,
-que c'est une année exceptionnelle, comme
-il y en a deux par siècle, revenant à un intervalle
-régulier, et que c'est 1816 qui revient en
-1867. Je regrette bien d'avoir subi deux fois
-pareille misère. Je vois, comme consolation,
-qu'il a neigé deux jours de suite à Londres.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l122">CXXII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 26 juin 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai déjeuné samedi avec deux personnes très
-fatiguées de leurs corvées passées et se préparant
-aux corvées à venir, <i>monsieur</i> souffrant
-<span class="pagenum" id="pg293">-293-</span> de rhumatismes, <i>madame</i> d'un gros rhume,
-assez bien l'un et l'autre cependant. Ils m'ont
-demandé de vos nouvelles. Le fils va parfaitement
-et court comme une personne naturelle.</p>
-
-<p>Je vous engage à lire, dans <i>le Moniteur</i> d'aujourd'hui,
-le discours de Sainte-Beuve au Sénat.
-Il vous amusera. Il est impossible d'avoir plus
-d'esprit ; mais il a sacrifié le fond à la forme et
-a dit tout ce qu'il fallait pour rendre impossible
-le vote qu'il demandait. Où s'arrêteront les cléricaux?</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous quelque
-chose du grand concile qu'ils font à Rome?</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l123">CXXIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 30 juin 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Voici un récit qui vous plaira peut-être. M. le
-préfet de la Seine a invité le roi des Belges à
-dîner avec le conseil municipal. Il a pris sans
-façon le bras de la reine, et, se tournant vers le
-<span class="pagenum" id="pg294">-294-</span> roi : «&nbsp;Roi des Belges, donnez le bras à madame
-Haussmann.&nbsp;»</p>
-
-<p>Je suis mieux de santé, mais non pas assez
-bien cependant pour entreprendre le voyage de
-Londres, et, quoique nous soyons très amis, je ne
-voudrais pas vous donner l'embarras de ma carcasse,
-si je venais à la laisser dans <span lang="en" xml:lang="en">Bloomsbury
-square</span> ; d'ailleurs, on m'a violemment pressé d'aller
-à Biarritz. Je m'en suis défendu et m'en défendrai
-tant que je pourrai ; mais vous comprendrez
-qu'il serait assez mal à moi de refuser,
-et d'aller autre part. Si dans cette affaire je
-n'avais qu'à suivre mon goût à moi, je partirais
-dès demain sans voir même le sultan ; mais il
-faut faire son métier de courtisan.</p>
-
-<p>Madame de Montijo est à Paris depuis trois ou
-quatre jours. Elle est logée avenue Montaigne ;
-la duchesse de Mouchy et je ne sais qui encore
-occupant les maisons de sa fille. Elle va
-très bien et il me semble qu'il y a un peu
-d'amélioration à ses yeux.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
-tenez-vous en joie jusqu'à l'automne.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg295">-295-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l124">CXXIV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 5 juillet 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Maximilien a eu le sort de bien des aventuriers.
-Il est une des victimes de notre saint-père
-le pape, qui déjà a fait tant de mal à sa famille.
-Le diable, c'est que, quoi qu'on dise et qu'on
-fasse, une partie de la responsabilité retombe
-sur nous. Hier, on disait (mais heureusement
-sans qu'on pût dire de quelle source) que les
-Mexicains avaient assassiné notre ministre à
-Mexico, ce qui nous ajouterait des embarras
-nouveaux. Ce serait un cas comme celui du
-consul pris par le roi Théodoros d'Abyssinie. Il
-n'y a que les Yankees et le <i lang="en" xml:lang="en">Lynch Law</i> qui puissent
-venir à bout des Mexicains. C'est une race
-tellement pourrie, qu'il n'y a plus d'espoir de la
-régénérer. Il faut l'exterminer pour faire quelque
-chose du pays. Je crains bien qu'on en soit
-venu en Espagne à une situation presque aussi
-<span class="pagenum" id="pg296">-296-</span> mauvaise. Tout ce que j'apprends tend à prouver
-que la gangrène est partout.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Le sultan a eu une
-peur bleue dans le chemin de fer. Il disait d'arrêter,
-il voulait descendre, il a crié et pleuré en
-faisant ses trente lieues à l'heure. Il est fort poli
-ici, et dit des choses aimables à tout le monde,
-ou bien Fuad Pacha les lui fait dire.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l125">CXXV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 11 juillet 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je ne sais si vous avez eu connaissance de cette
-misérable querelle de Sainte-Beuve avec M. Lacaze
-au Sénat. Cela s'envenime tous les jours.
-On vient de mettre à la porte les élèves de l'École
-normale qui étaient allés complimenter en corps
-Sainte-Beuve. Grâce aux trompettes des journaux
-l'École de droit et l'École de médecine vont faire
-une démonstration du même genre. Pour augmenter
-les embarras du ministre de l'instruction
-<span class="pagenum" id="pg297">-297-</span> publique, son fils est allé hier souffleter un journaliste,
-ce qui est une sacro-sainte personne
-aujourd'hui. Tout est, dans ce temps-ci, à la débandade,
-faute de commandement.</p>
-
-<p>On a présenté au Corps législatif une loi sur le
-droit de réunion qui ne peut être discutée cette
-année faute de temps matériel. Voilà que les
-ouvriers du faubourg Saint-Antoine, pour montrer
-combien cette loi est utile et bonne, demandent à
-se réunir pour célébrer le 14 juillet, c'est-à-dire
-l'anniversaire de la prise de la Bastille. Vous qui
-connaissez le bon sens et la tranquillité de nos
-ouvriers, pensez-vous que pareille réunion se passerait
-aussi paisiblement que celle de <span lang="en" xml:lang="en">Hyde-Park</span>
-le mois dernier? Ce sont de bien mauvais symptômes
-et le ton des journaux de l'opposition vous
-montrera quels sont leurs projets ou leurs espérances.</p>
-
-<p>Je crois que le voyage de l'empereur d'Autriche
-à Paris n'aura pas lieu, et je ne crois pas
-qu'il faille trop s'en affliger. Moins nous nous
-mêlerons des affaires d'Allemagne, mieux ce sera
-pour nous.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. L'impératrice va
-<span class="pagenum" id="pg298">-298-</span> passer quatre jours en très grand particulier
-avec la reine. Je pense qu'elle s'arrêtera bien un
-jour à Londres. Elle est incognito, mais vous
-ne ferez pas mal de vous inscrire, si elle vient
-dans vos parages. Ceci entre nous.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l126">CXXVI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 19 juillet 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je ne sais qu'une chose, c'est que l'impératrice
-va passer quelques jours en tête-à-tête avec
-la reine. Il est évident qu'elle aura au moins une
-de ses dames avec elle. Lorsque je saurai qui, je
-vous le manderai aussitôt. Il me paraît improbable
-qu'elle aille en Angleterre sans s'arrêter
-au moins un jour à Londres pour se reposer un
-peu de ses fatigues de maîtresse de maison.</p>
-
-<p>Lorsque vous verrez M. Lowe, faites-lui mes
-compliments de son dernier discours, qui ressemble
-un peu aux prédictions de Jérémie, mais
-qui me semble un modèle du véritable style parlementaire.
-<span class="pagenum" id="pg299">-299-</span> Ce style disparaîtra comme beaucoup
-d'autres bonnes choses sous l'irruption des mauvaises
-manières américaines qu'il a prédites, et
-ce sera grand dommage.</p>
-
-<p>On dit que la session finira la semaine prochaine,
-pour recommencer au mois de novembre
-et discuter la loi de la presse, des réunions, etc.
-Je crois que je me priverai d'y assister si je vis
-assez pour aller à Cannes.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. On dit que notre
-ministre à Mexico, M. Dano, a été fusillé par
-Juarez. C'est le pire qui pouvait nous arriver. Je ne
-sais si c'est le cas d'appliquer l'axiome espagnol,
-<i lang="es" xml:lang="es">siempre lo peor es cierto</i>.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l127">CXXVII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 26 juillet 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Il paraît que le tête-à-tête d'Osborne a été des
-plus intimes. On m'a dit que Sa Majesté n'allait
-pas à Londres, donc vous n'avez eu rien à faire.</p>
-
-<p>Malgré toutes ces visites pacifiques de rois et
-<span class="pagenum" id="pg300">-300-</span> de ministres, il y a toujours une inquiétude vague,
-mais dont l'effet est très réel. On dit qu'il y a ici
-des capitaux énormes, et personne ne veut faire
-de placement même à quelques mois. Personne
-ne peut dire de quoi il a peur, mais tout le monde
-a peur. Nous sommes, en effet, dans la plus
-étrange de toutes les situations, ayant les inconvénients
-du système parlementaire sans en avoir
-la solidité ; les inconvénients de l'absolutisme et
-même ceux de la liberté.</p>
-
-<p>Au milieu de tout cela, l'empereur continue à
-être très populaire, et par exemple, toutes les fois
-qu'il vient à l'Exposition, il a une espèce d'ovation
-de la part des ouvriers qui nomment Pelletan
-et Jules Favre. J'ai peur que cela ne lui monte la
-tête et ne l'empêche de voir le danger très réel de
-la situation. On attend l'impératrice demain soir.</p>
-
-<p>La princesse de *** est ici scandalisant tout le
-monde par ses façons de faire. Elle donne des
-rendez-vous et n'y vient pas ; elle rit, elle pleure,
-elle gronde, elle a des accès de colère et de
-larmes. Je la trouve extrêmement jolie et d'une
-blancheur de peau qui promet beaucoup.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Lisez, dans la <i>Revue
-<span class="pagenum" id="pg301">-301-</span> des Deux Mondes</i>, le deuxième article signé
-«&nbsp;Collin&nbsp;», sur les associations ouvrières. Il y a
-aussi, dans la même revue du 15 de ce mois, une
-réponse de M. d'Haussonville au prince Napoléon,
-très pénible, ce me semble, pour Son Altesse.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l128">CXXVIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 7 août 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Le prince impérial est revenu de Luchon en
-très bonne santé, sans la moindre trace de sa
-maladie. Madame de Montijo a été un peu souffrante
-ces jours passés. Elle va mieux à présent.</p>
-
-<p>Avez-vous lu la lettre de mon confrère l'évêque
-d'Orléans sur les affaires de Rome et d'Italie?</p>
-
-<p>Il annonce toute sorte de catastrophes. M. de
-Sartiges, notre ambassadeur à Rome, qui vient
-d'arriver ici (je ne sais trop pourquoi), dit que
-le pape ne s'est jamais si bien porté. Je pense
-qu'il dépassera les <i lang="la" xml:lang="la">annos Petri</i>. Est-il vrai que
-Nigra ne reviendra pas à Paris? J'en serais
-<span class="pagenum" id="pg302">-302-</span> fâché pour ma part, et je crois qu'on aurait
-tort de le changer.</p>
-
-<p>Je suis de votre avis au sujet de l'article
-de la <i>Revue</i> signé Collin. Il est inférieur au
-premier, mais cependant toujours très remarquable.
-Si ce qu'il dit est vrai, cela ne promet
-pas poires molles pour l'avenir. Ce qui m'étonne,
-c'est que le gouvernement britannique, si
-prudent d'ordinaire, prenne, pour faire une concession
-aux radicaux, le moment où ils sont le
-plus menaçants. On ne cède jamais aux menaces
-que l'on ne se repente bientôt de n'avoir
-pas risqué la bataille. Le pis, c'est que cela ne
-dispense pas de la livrer, et, quand on s'y
-résout à la fin, on la perd. Ce diable de système
-américain nous envahit tous les jours. Je
-crois, mon cher Panizzi, que nous sommes nés
-trop tard. Le bon temps est passé et nous aurons
-des couleuvres à avaler.</p>
-
-<p>Je n'aime pas ce voyage de Saltzbourg, qui est
-malheureusement décidé. Je cherche en vain le
-bon côté et je ne vois que les inconvénients qui
-me semblent des plus gros. On commence à dire
-qu'au retour ils ramèneront à Paris François-Joseph
-<span class="pagenum" id="pg303">-303-</span> et l'impératrice. On les dit très médiocres
-l'un et l'autre, détestant au fond du c&oelig;ur M. de
-Beust et prêts à le planter là à la première occasion.</p>
-
-<p>Les Grote ont passé par ici, à ce que j'ai appris,
-mais je suis tout à fait ruiné dans leur esprit,
-depuis que j'ai écrit que Cousin avait dit sur
-Socrate ce que les professeurs allemands ont
-inventé longtemps après. Madame ne m'a pas
-pardonné non plus d'avoir estimé douze francs
-un Titien qu'elle a payé douze mille francs.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous le mieux
-que vous pourrez.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l129">CXXIX</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 21 août 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis pour ma part tantôt bien, tantôt mal,
-mais n'ayant jamais de sécurité. On m'a conseillé
-des capsules d'essence de térébenthine.
-Elles me réussissent assez bien. Pourvu que cela
-dure! C'est ce que disait Arlequin, à la hauteur
-<span class="pagenum" id="pg304">-304-</span> d'un troisième étage, en tombant d'un cinquième.</p>
-
-<p>Si j'en crois les cancans et les journaux, l'entrevue
-de Saltzbourg tournerait à la pastorale.
-Les malins ont peur de la dernière lettre
-adressée au ministre de l'intérieur au sujet des
-chemins vicinaux. Ils disent qu'on veut donner
-le change et faire croire à la paix. On voit
-tout dans tout, avec un peu de bonne volonté.</p>
-
-<p>Il y avait, dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>
-du 1<sup>er</sup> août, un assez bon article sur l'état de
-l'Allemagne qu'on attribue au comte de Paris.
-L'avez-vous lu? Il conclut plutôt à la paix. S'il
-est réellement de lui, il est plus fort qu'aucun
-de ses oncles ; mais cela ne m'empêche pas de
-trouver qu'un prince a mieux à faire qu'à publier
-des articles pour le plus grand divertissement
-des oisifs. Je crois que si, au <small>I</small><sup>er</sup> siècle,
-l'imprimerie eût été découverte, le diable aurait
-eu plus beau jeu à tenter Notre-Seigneur.</p>
-
-<p>J'ai dîné hier chez la comtesse de Montijo, que
-j'ai trouvée assez bien portante. Elle m'a demandé
-de vos nouvelles. Elle n'en avait pas de sa fille,
-autrement que par les journaux. Il m'a semblé
-<span class="pagenum" id="pg305">-305-</span> qu'elle était assez inquiète des mouvements qui
-ont lieu en Catalogne. Ce n'est pas encore grand'chose,
-mais dans une maison d'amadou une étincelle
-peut faire de grands ravages.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Que dites-vous de
-l'incendie du <i>Saint-Pierre Martyr</i> à Venise?
-Il me semble que, dans toute l'Europe, on devrait
-retirer des églises les tableaux de maîtres. Il
-n'y a pas de pires conservateurs que les prêtres,
-et cependant ils veulent tout avoir.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l130">CXXX</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 2 septembre 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>La chaleur tout à fait tropicale que nous avons
-depuis trois semaines m'a fait du bien. Je suis
-donc, pour le présent, dans un état assez tolérable.
-J'ai cependant, surtout le soir, de petits
-accès de suffocation, mais pas trop douloureux.
-En somme, je suis bien mieux que lorsque vous
-m'avez quitté. Ma prudence y est pour beaucoup.
-<span class="pagenum" id="pg306">-306-</span> On m'a offert de me mener à Biarritz ; mais cette
-même prudence m'a fait refuser, ce qui, je
-crois, n'a pas augmenté mon crédit. Je suis
-comme les chats malades, je me fourre dans un
-coin et n'en sors pas ; d'ailleurs, je ne me sens
-pas d'humeur assez joviale pour les <i lang="es" xml:lang="es">mocedades!</i>
-de Biarritz. J'attendrai donc ici les approches
-de l'hiver et je m'enfuirai aussitôt à Cannes, où
-j'espère bien vous voir.</p>
-
-<p>Viollet-Leduc, qui a accompagné Leurs Majestés
-dans leur voyage à Lille, Dunkerque,
-Amiens, etc., dit qu'il n'a jamais vu enthousiasme
-ou plutôt frénésie pareille. <i>Les points noirs</i>,
-qui ont fait mauvais effet à Paris, ont été pris
-pour une marque de franchise. Je les traduis
-également de cette manière. Mon impression est
-à la paix. Il est vrai que l'Europe est toute
-pleine de poudre et qu'il suffirait d'une étincelle
-pour tout mettre en feu ; mais c'est justement
-ce qui me rassure. Chacun peut voir très
-clairement ce qu'il a à perdre, et très confusément
-ce qu'il pourrait gagner. Je crois que le
-joueur le plus hardi, soit M. de Bismark, hésiterait.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg307">-307-</span> Lisez dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> un article
-assez intéressant (1<sup>er</sup> septembre), d'un Polonais
-nommé Kladzko, sur le congrès de Moscou. A
-part les exagérations d'émigré, qu'il faut écarter,
-il y a là un aperçu curieux de la situation de l'Europe
-orientale. Je me rappelle mon <i lang="en" xml:lang="en">standing joke</i>
-avec lord Palmerston, qui n'admettait pas la question d'Orient.
-Elle s'est rapprochée et n'est plus
-maintenant à Constantinople.</p>
-
-<p>Vous avez peut-être entendu parler d'une correspondance
-de Pascal, découverte par M. Chasles
-de l'Académie des sciences, d'où résulterait qu'il
-aurait découvert avant Newton les lois de l'attraction.
-Cela fait grand bruit. Pour moi, je ne
-doute pas un instant que ce ne soit l'&oelig;uvre d'un
-faussaire. Il suffit de lire trois lignes pour s'apercevoir
-que ce ne peut être le style de Pascal. On
-y trouve des mots comme <i>mystification</i>, qui
-ne datent que du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. D'ailleurs, la
-chose ne manque pas d'une certaine habileté et
-prouve des connaissances scientifiques peu communes.
-M. Chasles, le propriétaire des autographes,
-est, à ce qu'il paraît, à l'abri de tout soupçon.
-Beaucoup de gens prétendent que cela vient de
-<span class="pagenum" id="pg308">-308-</span> Libri. Je n'en crois rien, mais comme M. Chasles
-ne veut pas dire de qui il tient ces papiers, cela
-laisse libre cours à toutes les médisances.</p>
-
-<p>Paris est absolument vide de Parisiens ; mais
-les étrangers et les vilains étrangers y abondent.
-C'est très ennuyeux ; mais je passe mon temps
-assez doucement néanmoins, vivant en complète
-solitude.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Va-t-on <i lang="en" xml:lang="en">really truly</i>
-faire la guerre au roi d'Abyssinie? Cela me
-semble si peu anglais, que j'en doute encore,
-pourtant un officier de mes amis me dit qu'il
-espère être attaché comme volontaire à l'état-major
-anglais.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l131">CXXXI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 13 septembre 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je n'assisterai pas à la discussion des lois sur
-la presse et sur l'organisation de l'armée. Lorsqu'on
-lit les journaux, on se demande ce que signifie
-une loi sur la presse. Jamais sous Louis-Philippe
-<span class="pagenum" id="pg309">-309-</span> on n'a eu plus de liberté, et il faut
-l'ajouter, jamais on n'en a plus abusé. Quant à la
-loi sur l'armée, je crains qu'elle ne passe qu'avec
-des modifications qui la rendront mauvaise. J'ai
-lieu de croire que l'inventeur de toutes ces belles
-choses s'en mord les doigts à présent ; mais il
-n'est pas de ceux qui fassent leur profit du proverbe :
-<i lang="en" xml:lang="en">Look before you leap.</i></p>
-
-<p>Que dites-vous de Garibaldi et du baptême qu'il
-propose? Il est impossible d'être plus fou ni plus
-bête. J'espère que ce dernier fiasco l'obligera à se
-tenir tranquille. On prétend qu'il veut aller à
-Londres faire de la propagande antipapiste. Je
-doute qu'il soit reçu comme la première fois.</p>
-
-<p>Tout paraît terminé en Espagne. La morale de
-la chose, c'est que, tant que l'armée sera fidèle,
-Prim ne pourra rien faire ; mais Narvaez est bien
-vieux et l'innocente Isabelle bien folle.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Que dit-on en Angleterre
-des affaires d'Orient? Cela prend
-rapidement les proportions d'une question européenne.
-Les journaux russes sont des plus
-belliqueux. Ils demandent la Gallicie et la Bulgarie
-pour commencer.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg310">-310-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l132">CXXXII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 27 septembre 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'espère que vous êtes rentré à Londres en
-bonne santé après vos courses dans le Nord. Si
-vous n'avez pas été plus favorisé que nous par le
-temps, je vous plains. Voici l'hiver qui s'avance
-à grands pas. On voit toute sorte d'oiseaux qui
-s'envolent vers le sud et les astrologues nous prédisent
-un hiver rigoureux.</p>
-
-<p>J'ai fait une expédition à la campagne chez mon
-cousin, qui a un cottage à une douzaine de lieues
-de Paris. Je n'y suis resté que deux jours, et cela
-ne m'a pas trop bien réussi. J'ai trouvé que, après
-tout, l'air de Paris est encore plus respirable que
-celui de la Brie. Pourtant, je ne suis pas trop mal,
-considérant le temps et les circonstances aggravantes.
-Mais j'ai une nouvelle et sérieuse préoccupation :
-mes yeux m'inquiètent. J'ai envie et
-peur de consulter Liebreich, et, d'un autre côté,
-si je perds la vue, que diable deviendrai-je?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg311">-311-</span> Je suis fort content de la décision de M. Ratazzi,
-et je crois qu'il a fait tout ce qui lui était
-possible de faire, en temps de révolution, avec
-cet enfant terrible trop bête pour sentir combien
-il est criminel. Après le congrès de Genève, il
-n'y avait plus qu'une sottise à faire, il ne l'a
-pas manquée.</p>
-
-<p>J'ai eu des nouvelles de Biarritz. Tout le monde
-se porte très bien, et le prince impérial, qu'on
-avait fait malade, est à merveille. Il paraît qu'on
-vit fort retiré. Le temps est assez mauvais, ce
-qui me fait croire qu'on reviendra bientôt.
-M. Fould, qui avait écrit de Tarbes à l'empereur,
-en a reçu une lettre dont il est très content, c'est-à-dire
-qu'elle est des plus pacifiques et tout à
-fait à l'unisson des discours d'Amiens.</p>
-
-<p>Tout le monde cependant ici croit à la guerre ;
-mais, en vérité, je ne comprends pas pourquoi. Il
-me semble que, après l'évacuation de Luxembourg,
-nous n'avons pas de sujet de querelle avec la
-Prusse. Lui faire la guerre pour avoir gagné la
-bataille de Sadowa serait par trop absurde, et la
-conséquence inévitable serait de mettre toute
-l'Allemagne contre nous. D'un autre côté, je ne
-<span class="pagenum" id="pg312">-312-</span> puis croire que M. de Bismark, qui est un homme
-de sens, et qui a fort à faire, essaye pour la seconde
-fois de jouer un va-tout en nous provoquant.</p>
-
-<p>Après avoir prêché le respect des nationalités,
-nous ne pouvons honnêtement nous opposer
-à ce que l'Allemagne s'unifie, comme l'Italie.
-Il y a grande apparence que cette unification
-suscitera beaucoup d'embarras à la Prusse, qui,
-après avoir excité les passions révolutionnaires,
-cherche maintenant à les comprimer, et qui bientôt
-soulèvera des tempêtes. Ce n'est qu'alors que
-les chances seraient en notre faveur. Jusque-là,
-je crois la guerre impossible, je dis entre la
-Prusse et nous, car, du côté de l'Orient, il peut
-arriver telle chose qui amène une grande conflagration.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; mille compliments et
-amitiés.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg313">-313-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l133">CXXXIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 9 octobre 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Rien ne faisait présager la mort de M. Fould,
-qui semblait avoir une santé excellente, et qui,
-depuis sa retraite, avait repris des forces et menait
-la vie la plus saine et la plus active. Je ne
-sais rien encore sur la cause de sa mort. Son
-médecin, M. Arnal, était venu passer quelques
-jours à Tarbes, non pas pour lui donner des
-soins, mais pour respirer lui-même l'air des
-montagnes. Il l'avait quitté en bonne santé le
-matin même. Berger, qui était revenu de Tarbes
-la semaine passée, me disait, samedi dernier, qu'il
-n'avait jamais vu M. Fould plus gai ni mieux portant.</p>
-
-<p>Je pense que l'empereur l'aura vivement regretté,
-d'autant plus qu'il a quelques petits reproches
-à se faire. Lorsqu'on pense à ce qu'est
-devenu le conseil privé, qui, en cas de régence,
-serait le gouvernement, on est effrayé. M. Fould
-<span class="pagenum" id="pg314">-314-</span> était le dernier sur lequel on pût compter comme
-intelligence et dévouement.</p>
-
-<p>Cette mort a produit ici une grande sensation
-et ajoute encore à la tristesse générale. Les
-funérailles auront lieu ici le 15, à ce que je
-crois ; probablement alors la cour sera de retour
-à Paris. On dit qu'il fait mauvais temps à
-Biarritz et qu'on y vit de la manière la plus retirée.</p>
-
-<p>Malgré le premier fiasco de Garibaldi, il ne me
-semble pas que les affaires du pape soient en
-bon état. M. Ratazzi aura-t-il la force de s'opposer
-à l'invasion? Sera-t-il soutenu? Tout cela
-est fort douteux. On dit, et je tiens le fait d'une
-assez bonne autorité, qu'on cherche en ce moment
-à persuader au pape qu'il vaudrait mieux,
-pour lui comme pour l'Italie, permettre que les
-troupes italiennes occupassent les provinces
-qui lui restent et qu'il se bornât à conserver
-Rome. Il faut convenir qu'il est difficile et
-surtout très dispendieux d'entretenir un cordon
-très étendu dans un pays de montagnes, où il
-est impossible de garder tous les sentiers, tandis
-que garder Rome même serait chose assez
-<span class="pagenum" id="pg315">-315-</span> aisée. Je ne serais pas surpris qu'ici on donnât
-les mains à cet arrangement ; mais, du côté du
-pape, on ne peut attendre que de l'opiniâtreté.
-Il a du courage, du penchant même pour le
-martyre ; mais de sens commun, pas l'ombre. C'est
-une tête aussi creuse que celle de Garibaldi.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. J'espère que vous
-pensez à Cannes pour cet hiver. Tous les astrologues
-prédisent qu'il sera rigoureux.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l134">CXXXIV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 15 octobre 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis allé hier à l'enterrement de notre pauvre
-ami, qui était un des plus vraiment lugubres
-que j'aie vus, malgré la pompe que les ministres
-ont voulu déployer à son occasion.</p>
-
-<p>Quant aux causes de la mort de M. Fould, on
-n'en sait rien, et les médecins ne me paraissent
-pas mieux instruits. Il s'est plaint d'un peu de malaise
-avant le dîner, et s'est couché vers cinq
-<span class="pagenum" id="pg316">-316-</span> heures. Il a pris un bouillon et fumé un cigare et
-s'est arrangé pour dormir en disant à son valet de
-chambre de n'entrer que lorsqu'il sonnerait. A
-sept heures est venu un télégramme. Son domestique
-est entré doucement dans sa chambre, a
-cru qu'il dormait et a déposé la dépêche sur sa
-table de nuit, sans faire de bruit. Une heure et
-demie après, on est rentré. Il était exactement
-dans la même position, mort et déjà froid. C'est
-la mort de notre ami Ellice, aussi douce, mais venant
-bien plus tôt. Il avait pris toutes ses dispositions
-pour sa mort assez longtemps auparavant.</p>
-
-<p>On est inquiet des affaires de Rome. M. Ratazzi
-dit qu'il ne peut avoir un cordon de
-soixante-quinze lieues qui ne puisse être traversé
-quelque part, et demande à faire occuper
-les provinces encore papales, de façon à
-n'avoir que la banlieue à garder. Ici, c'est un
-déchaînement furieux contre le gouvernement
-italien, qu'on accuse de manque de foi. Je le
-crois plus coupable de faiblesse que de manque
-de foi ; mais la conduite qu'on tient avec Garibaldi
-est honteuse. Si cet imbécile a le pouvoir
-de se moquer des lois et des traités, il serait
-<span class="pagenum" id="pg317">-317-</span> plus simple de le faire dictateur. On croit que,
-s'il n'y a pas d'insurrection à Rome, les choses
-peuvent encore s'arranger.</p>
-
-<p>Vous ai-je dit le mot du prince à Saint Jean de
-Luz? Leur canot, par une nuit très obscure
-(un prêtre était à bord), a donné contre un rocher.
-La nuit était si noire, que personne n'a
-vu le pilote, qui était à l'avant, tomber et se fracasser
-la tête et se noyer. Les matelots se sont
-jetés à la mer, ayant de l'eau jusqu'aux aisselles
-et par-dessus la tête, quand la vague déferlait. Ils
-ont porté ainsi le prince sur le rocher, trempé
-jusqu'aux os. L'impératrice lui criait : «&nbsp;N'aie pas
-peur, Louis.&nbsp;» Il a répondu : «&nbsp;Je m'appelle Napoléon.&nbsp;»
-Cela m'a été conté par deux témoins,
-Brissac et M. de la Vallette.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Graissez vos bottes
-pour Cannes. L'hiver s'annonce mal.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l135">CXXXV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 25 octobre 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis allé lundi dernier à Saint-Cloud pour
-<span class="pagenum" id="pg318">-318-</span> faire ma cour. J'ai trouvé l'empereur engraissé
-et très bien portant. Le prince impérial est très
-hâlé ; mais il court à présent comme s'il n'avait
-jamais été malade. L'empereur et l'impératrice
-m'ont parlé de M. Fould avec beaucoup de sensibilité
-et comme s'ils sentaient bien la perte qu'ils
-ont faite. Mais on s'aperçoit toujours trop tard de
-l'utilité de certaines personnes.</p>
-
-<p>L'empereur d'Autriche a été fort bien reçu ; on
-dit qu'il commence à apprécier M. de Beust. Sa
-lettre à la municipalité de Vienne et sa réponse
-aux évêques sont bonnes.</p>
-
-<p>Les affaires d'Italie causent ici beaucoup d'<i lang="en" xml:lang="en">excitement</i>.
-On les croit finies ; j'en doute. C'est un
-cas dont on dirait en Corse : <i lang="it" xml:lang="it">Si vuol la scaglia.</i>
-La <span lang="it" xml:lang="it">scaglia</span>, vous l'ignorez peut-être, est l'antique
-pierre à fusil des temps héroïques. Il est déplorable
-que deux vieux imbéciles, aussi têtus l'un
-que l'autre, menacent la paix du monde. Je n'y
-vois qu'un remède, c'est de les enfermer ensemble
-dans une île déserte et de les y laisser jusqu'à
-ce que l'un ait converti l'autre. On accuse Ratazzi
-de trahison. Je crois qu'il n'a été que faible
-et impuissant. Mais comment se fait-il que dans
-<span class="pagenum" id="pg319">-319-</span> un pays où l'on n'a pas l'habitude de se payer de
-mots comme en France, les phrases de Garibaldi
-et de Mazzini produisent tant d'effet. <i lang="en" xml:lang="en">Words,
-words, words!</i> comme dit Hamlet.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je suis assez souffrant
-depuis quelques jours, bien que le temps soit assez
-beau et pas froid.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l136">CXXXVI</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 28 novembre 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis fâché de vous savoir souffrant de rhumatismes
-et mélancolique par-dessus le marché.
-La politique, sans doute, n'est pas de nature à
-rendre fort gai ; mais il faut laisser <i lang="la" xml:lang="la">reges delirare</i>
-et se consoler en les sifflant.</p>
-
-<p>Il y a ici un grand nombre d'Anglais et un
-plus grand encore d'Anglaises. On nous dit que
-lady Palmerston ne viendra pas et que sa petite
-fille est hors d'état de faire le voyage. Nous
-avons ici lady Houghton ; mais je ne l'ai pas
-encore vue. Son mari, à ce que je vois, tient de
-<span class="pagenum" id="pg320">-320-</span> mauvais propos sur l'expédition d'Abyssinie.
-Quel est le Napier qui la commande? et qu'est-il
-au William Napier que j'ai connu, l'auteur de
-la <i>Guerre de la Péninsule</i>? Je désire fort qu'il
-réussisse ; mais je ne voudrais pas être dans la
-peau du consul anglais et des collectionneurs
-de plantes et d'insectes que le roi Théodore
-tient en prison.</p>
-
-<p>Nos journaux trouvent qu'on a trop pendu à
-Manchester. Il paraît qu'on a mal pendu ; mais,
-si on avait cédé et fait grâce après les processions
-et le tapage fait au <span lang="en" xml:lang="en">Home-Office</span>, il
-n'y avait plus qu'à mettre la clef sous la porte.
-Je suis porté à croire que la leçon profitera,
-et elle était bien nécessaire.</p>
-
-<p>Je suppose qu'on a dit aujourd'hui bien des
-bêtises au Sénat sur les affaires d'Italie et que
-mes collègues n'auront oublié rien de ce qu'il
-faut pour être canonisé. C'est une raison de plus
-pour me réjouir de n'être pas à Paris. Je ne
-sais pas si les interpellations seront admises au
-Corps législatif ; mais, à la contradiction près,
-croyez qu'on y tiendra le même langage, et que
-la majorité sera beaucoup plus papaline que le
-<span class="pagenum" id="pg321">-321-</span> gouvernement. C'est, au fond, l'opinion de la
-grande majorité, et les opposants sont pour la
-plupart pires que les papalins. Grâce à la polémique
-des journaux, il n'y a que deux partis :
-cléricaux ou fénians. Lorsqu'on veut naviguer
-entre Charybde et Scylla, on a tout le monde
-contre soi.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; tâchez de vous guérir
-et tenez pour certain que vous y réussirez plutôt
-ici que dans <span lang="en" xml:lang="en">Bloomsbury square</span>.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l137">CXXXVII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 10 décembre 1867.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je vous trouve courageux d'accepter<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> en ce
-moment ce qu'on vous offre. Je crois que je vous
-conseillais d'accepter la première fois. Aujourd'hui,
-<span class="pagenum" id="pg322">-322-</span> il y a toutes les raisons qui vous ont déterminé
-à refuser, raisons dont, à mon avis, vous
-vous exagériez l'importance. Il y a de plus la
-très grande probabilité que vous ne pourrez pas
-être utile au point où les choses sont arrivées.
-Mais la seule objection valable, ce me semble, c'est
-que vos habitudes anglaises et votre respect des lois
-vous feront faire énormément de mauvais
-sang, au milieu de gens en révolution. Si vous
-étiez plus jeune, je vous dirais : Luttez! A présent
-que vous avez fait vos preuves en matière de lutte,
-et que vous avez gagné <i lang="la" xml:lang="la">otium cum dignitate</i>, je
-vous vois avec peine descendre dans l'arène. Je
-ne sais ce que l'avenir nous réserve. Pour ma
-part, je le vois fort sombre. Le combat s'engage
-entre deux engeances que je déteste également,
-les révolutionnaires et les cléricaux. Ce sont les
-folies des premiers qui ont donné tant de puissance
-aux seconds, puissance probablement éphémère,
-mais à laquelle succédera l'anarchie la
-plus terrible. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je
-ne vois nulle part de têtes politiques pour diriger
-les honnêtes gens. Nos Chambres sont arrivées à
-un état de surexcitation incroyable, et entraînent
-<span class="pagenum" id="pg323">-323-</span> le gouvernement. Nigra avait bien raison de dire
-que l'empereur était le seul ami qu'eût l'Italie en
-France. Garibaldi et la majorité se mettent à la
-traverse de ses desseins.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> On se rappelle que, quelques années auparavant, les fonctions
-de sénateur avaient été offertes à M. Panizzi par le gouvernement
-italien, et qu'il avait alors cru devoir décliner cet
-honneur. Mais l'offre ayant été réitérée, il revint sur sa détermination
-et fut nommé au Sénat le 12 mars 1868.</p>
-</div>
-<p>Nous avons ici grande foule d'Anglais. J'ai rencontré
-hier lord et lady Elcho, avec une très jolie
-fille à eux. Je l'ai trouvé très alarmé de ce qui se
-passe en Angleterre et des progrès que la démocratie
-y fait. Le fénianisme n'est pas une plaisanterie.
-Je vois dans mon journal, que ces messieurs
-ont fait sauter des murs et tué ou blessé quantité
-de gens pour délivrer un des leurs de la prison
-de Clerkenwell. Le ton des journaux irlandais,
-les processions funèbres et les excitations à l'assassinat
-sont des choses nouvelles en Angleterre.
-Espérons que cela ne s'acclimatera pas.</p>
-
-<p>Lorsque vous verrez lady Palmerston, veuillez
-trouver moyen de me rappeler à son souvenir et
-de lui faire mes compliments de condoléance.</p>
-
-<p>Nous avons eu de la neige ici, pendant tout un
-jour! Mais le reste du monde était alors gelé. Ici,
-cette neige n'a fait du mal qu'aux insectes et à
-moi. Je suis toujours fort souffreteux.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien. A
-<span class="pagenum" id="pg324">-324-</span> bientôt, j'espère ; car vous ne pouvez pas ne pas
-vous arrêter ici en allant à Florence<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> M. Panizzi fut à ce moment gravement malade à Londres,
-et la correspondance resta interrompue jusqu'en mars 1868.</p>
-</div>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l138">CXXXVIII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 8 mars 1868.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>On me parle d'un remède étrange, qui a guéri
-un de mes amis. Il s'agit de bains d'air comprimé
-qu'on donne à Montpellier. Mon ami
-m'assure qu'après une douzaine d'heures passées
-sous une cloche, où l'on comprime l'air, il s'était
-trouvé le poumon complètement libre d'un emphysème
-qui allait l'obliger à quitter son métier
-d'avocat, et qui lui faisait souffrir toutes les misères
-imaginables. Je pense faire l'expérience
-ce printemps. Si vous voulez m'y tenir compagnie,
-vous aurez une très belle bibliothèque,
-celle de la duchesse d'Albany, de beaux tableaux
-et une admirable cuisine, outre un assez beau
-pays.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg325">-325-</span> J'ai la douleur de vous devoir quatorze shillings.
-Si vous ne venez pas en France cette
-année, indiquez-moi comment vous rembourser ;
-autrement, si la cloche à air comprimé ne fait
-pas son office, je crains fort de mourir votre débiteur.
-J'ai envie, pour m'acquitter, de vous léguer
-les ouvrages de dévotion que je possède.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Édouard Fould est
-venu passer quelques jours avec nous pendant
-les vacances de la Chambre. J'attendais Du
-Sommerard ; mais il est malade des suites de
-l'Exposition. Je tâcherai de passer ici le reste
-du mois ; mais cela dépend un peu de ce que
-décidera Jupiter.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l139">CXXXIX</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 19 mars 1868.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Vous avez accepté dans le moment où vous
-le deviez. L'important, c'est que vous n'usiez
-de votre chaise curule que de la façon dont
-j'use de la mienne, lorsque votre santé vous
-<span class="pagenum" id="pg326">-326-</span> le permettra. M. d'Azeglio m'avait déjà annoncé
-votre nomination, et elle a été publiée dans
-un journal français. Je suis sûr qu'elle sera approuvée
-par tout le monde, de l'autre côté de la
-Manche comme de celui-ci.</p>
-
-<p>Je ne sais si vous suivez les débats de nos
-Chambres. Le gouvernement donne des verges
-pour se faire fouetter à des gens qui les prennent
-avidement, de la plus mauvaise grâce du
-monde et sans dire merci.</p>
-
-<p>Sauf un petit mouvement républicano-légitimiste
-à Toulouse, la loi sur le recrutement de
-l'armée a été très bien reçue, et dans ce pays-ci
-avec une sorte d'enthousiasme. Il paraît qu'il en
-est de même partout et que la bosse belliqueuse
-des Gaulois n'est pas renfoncée ; mais il n'est
-pas question de guerre encore, et j'espère même
-qu'il n'en sera plus question, <i lang="la" xml:lang="la">me vivo</i>. Les affaires
-européennes sont beaucoup moins brouillées
-qu'on ne le craignait, et la Russie même paraît
-rentrer ses cornes pour quelque temps. C'est que
-chacun a fort à faire chez soi.</p>
-
-<p>On m'a conté aujourd'hui une assez bonne
-histoire de mistress Norton et de lord Suffolk. Elle
-<span class="pagenum" id="pg327">-327-</span> voulait lui faire acheter je ne sais quoi, dans
-une vente de charité. Il s'excusait, disant que
-cela coûtait trop cher. <i lang="en" xml:lang="en">Don't you know I am the
-prodigal son. &mdash; No, I thought you were the fat
-calf.</i></p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et passez
-votre temps le plus innocemment que vous
-pourrez.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l140">CXL</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 4 avril 1868,</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Comment vous traite le printemps? Et d'abord
-avez-vous un printemps? On me dit des choses
-épouvantables du temps que vous avez dans le
-Nord. C'est ce qui m'a obligé à demeurer ici jusqu'à
-présent, et je ne m'en trouve pas plus mal.
-Ensuite, je ne vois pas trop ce que je ferai. Je
-balance, incertain entre retourner à Paris, ou
-bien aller à Montpellier ou à Lyon essayer de
-l'air comprimé, bien que je n'en attende guère
-un bon résultat. Si je vais en droite ligne à Paris,
-<span class="pagenum" id="pg328">-328-</span> je serai obligé d'aller plus tard à Montpellier ;
-mais au moins j'aurai rempli mes devoirs sénatoriaux,
-et j'étoufferai avec une bonne conscience.
-Je ne sais pas trop si c'est une grande consolation.</p>
-
-<p>Je lis avec intérêt la discussion du Parlement.
-M. Gladstone et lord Stanley sont d'habiles orateurs.
-Il me semble que l'un et l'autre, selon l'habitude
-parlementaire, sont parfaitement à côté
-de la question. Tout est fiction dans le système
-constitutionnel, et on fera un jour une histoire
-assez curieuse des questions qui ont été traitées
-dans ce monde sans qu'on en parlât. Au reste,
-qui est-ce qu'on trompe? comme dit Basile. Tout
-le monde sait à quoi s'en tenir. Ce qui me paraît
-certain, c'est qu'un bénéfice en Irlande ne vaut
-pas grand'chose à présent. Mais la concession
-inévitable satisfera-t-elle les Irlandais? j'en doute
-fort, et, de plus, je ne sais s'ils sont gens à être
-jamais satisfaits.</p>
-
-<p>Je suis frappé de voir avec quelle rapidité le
-vieil édifice anglais se démolit. Le premier indice
-que j'ai remarqué fut lorsqu'on permit d'aller en
-bottes à l'Opéra. Il en est de même partout en
-<span class="pagenum" id="pg329">-329-</span> Europe, voire de l'autre côté de l'Atlantique. La
-fameuse constitution américaine s'en va à tous
-les diables, et la guerre civile qui vient de finir n'a
-été qu'un prélude, croyez-le bien, à d'autres exercices
-du même genre.</p>
-
-<p>Ici, les petites explosions républicaines de
-Toulouse et de Bordeaux ont montré que le parti
-rouge est toujours actif, aussi insensé et aussi
-bête qu'autrefois ; mais on s'applique à lui rendre
-les voies faciles.</p>
-
-<p>Il paraît que notre saint-père le pape a manqué,
-l'autre jour, passer dans un monde plus
-digne de lui. Il y a eu un moment de très vives
-alarmes, mais on dit qu'à présent il va bien. Il a
-aux jambes je ne sais quelle vilenie qui peut tout
-d'un coup lui jouer un tour. D'ailleurs, il approche
-beaucoup des années de saint Pierre. <i lang="la" xml:lang="la">Non videbis
-annos Petri.</i> Ne serait-ce pas un grand miracle
-s'il manquait à la prédiction?</p>
-
-<p>Nous avons eu à l'Académie la réception de
-l'abbé Gratry. Je doute que vous lisiez ces fadaises.
-Jamais on n'a dit plus de platitudes. Jamais
-curé de village n'a débité de sermon plus vulgaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg330">-330-</span> Adieu, mon cher Panizzi. Je voudrais bien savoir
-vos projets pour cet été ; car il y a longtemps
-que je ne vous ai vu, et je suis devenu si peu
-remuable, que le moindre voyage m'effraye. Ne
-pourrions-nous pas, nous armant tous deux de
-notre grand courage, nous arranger pour nous
-rencontrer dans quelque <i>Camp du drap d'or</i>?
-Selon toute apparence, notre session durera jusqu'en
-juillet. Irez-vous voir la fin de la vôtre? Je
-vous conjure de ne pas attendre l'hiver à Londres
-et les recrudescences de rhumatismes qui ne vous
-manqueraient pas.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l141">CXLI</h2>
-
-
-<p class="date">Montpellier, 25 avril 1868.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Vous aurez lu peut-être les discours de Jules
-Favre et de Rémusat à l'Académie. Vous qui
-connaissiez Cousin, ils ont dû vous amuser. C'est
-ainsi qu'on écrit l'histoire.</p>
-
-<p>Mon ami Narvaez vient d'entrer en paradis,
-ayant une absolution spéciale du pape. C'est une
-<span class="pagenum" id="pg331">-331-</span> grande perte pour l'Espagne, où vous pouvez
-compter sur des <span lang="en" xml:lang="en">pronunciamientos</span>. Narvaez n'avait
-pas toujours été si bien avec notre sainte
-mère l'Église. Il y a quelques années, à la suite
-d'une querelle avec Rome, il avait mis la main
-sur l'argent de la <i lang="es" xml:lang="es">bula de cruzada</i>. Les gens
-pieux, en Espagne, payent quinze sous pour ne pas
-faire maigre, et cette permission s'appelle bulle
-de croisade, parce que, pour avoir le privilège de
-faire gras, on s'engage à se croiser ou à payer
-quinze sous. Narvaez, se trouvant possesseur d'un
-très bon magot, en fit bon usage. Il en donna des
-pensions à tous ses amis et amies. Il n'y avait
-pas une proxénète à Madrid, qui ne fût pensionnée
-sur la bulle. Cela vous montre combien le
-saint-siège est miséricordieux.</p>
-
-<p>Ce qui n'est pas moins curieux, c'est la lettre
-de Kerveguen à Mazzini et la réponse de ce dernier,
-attestant que les fonds secrets italiens servaient
-à payer des journalistes français. Quelle
-canaille que tout ce monde qui fait l'opinion en
-Europe et décide des affaires publiques. Cela
-n'empêche pas que tout épicier, soumis au régime
-d'un seul journal par jour, prend, au bout d'un
-<span class="pagenum" id="pg332">-332-</span> mois, l'opinion de sa feuille, et vote en conséquence.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que tout
-ce qui se passe en Angleterre m'étonne et m'effraye!
-Un ministère en flagrante minorité qui ne
-veut pas s'en aller ; d'autre part, ces concessions
-faites à l'Irlande et au catholicisme, payées par de
-nouvelles tentatives des fénians. Comme cela
-ressemble peu à la vieille Angleterre d'autrefois!
-Y a-t-il des prophètes assez clairvoyants pour dire
-quel sera le résultat des prochaines élections? Il
-me semble, mon cher ami, que le Vésuve se prépare
-à quelque grande explosion. Quand j'avais
-des poumons, cette perspective m'aurait paru attrayante.
-Je vous avoue que je voudrais que l'explosion
-fût ajournée jusqu'après mon enterrement.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l142">CXLII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 28 mai 1868.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis à Paris depuis plusieurs jours et je vous
-aurais écrit plus tôt si j'en avais été capable ; mais
-<span class="pagenum" id="pg333">-333-</span> j'ai passé mon temps dans des rages rentrées, et
-j'éprouvais le besoin de manger un cardinal.</p>
-
-<p>Si vous avez lu nos journaux, vous aurez vu les
-faits et gestes de ces messieurs, et leurs prétentions
-d'avoir des médecins orthodoxes et bons catholiques.
-Il y a au Sénat une certaine quantité de
-vieux généraux, qui, après avoir usé et abusé de la
-vie, sont à présent tourmentés de la peur du <i lang="en" xml:lang="en">grim
-gentleman below</i>, et dont les cléricaux font ce
-qu'ils veulent. Si nos cardinaux n'étaient pas des
-hommes si médiocres, ils auraient gagné la bataille ;
-mais ils ont été si maladroits et si étourdis,
-qu'ils ont fait un fiasco honteux.</p>
-
-<p>Peut-on comprendre qu'un homme comme Dupanloup
-lui-même dise et écrive sérieusement que
-c'est une horrible impiété de croire qu'on ne peut
-rien créer ni rien détruire? Ils veulent avoir des
-professeurs de chimie à eux pour propager sans
-doute la théorie contraire. M. de Bonnechose accuse
-un médecin de matérialisme pour avoir dit
-que l'homme est un animal mammifère bimane.
-Vous noterez que la définition qu'il citait est empruntée
-à Cuvier, qui croyait en Dieu. Si vous
-aviez vu l'explosion de fureur de tous les sénateurs
-<span class="pagenum" id="pg334">-334-</span> en s'entendant traiter de mammifères bimanes,
-vous auriez ri du rire des dieux homériques.</p>
-
-<p>Je suis allé aux Tuileries, où j'ai déjeuné en
-petit comité. Tous très bien portants. Le prince
-a grandi et il est maintenant plein de santé et
-d'activité. Il m'a semblé aussi qu'on le tenait
-mieux que par le passé. Pendant le déjeuner, l'empereur
-l'a envoyé demander pour me le montrer.
-Réponse que le prince est à travailler et ne sera
-pas libre avant une demi-heure. Cela m'a fait
-plaisir et m'a montré que le général Frossard fait
-son métier.</p>
-
-<p>Après avoir pris vingt-huit bains d'air comprimé
-à Montpellier, je suis arrivé ici en bien meilleur
-état que je n'étais, lorsque je vous ai écrit. Je ne
-suis pas guéri. J'ai des étouffements, mais très
-courts, et le manque de respiration, qui était mon
-état ordinaire, n'est plus que l'extraordinaire aujourd'hui.
-De plus, j'avais un emphysème et mes
-poumons fonctionnaient si mal, que le haut de ma
-poitrine ne se soulevait pas visiblement, même
-lorsque je faisais une inspiration profonde. Tout
-cela a changé. Je respire plus facilement ; ma
-poitrine fonctionne normalement, et mon médecin
-<span class="pagenum" id="pg335">-335-</span> de Paris, de même que le docteur Maure, qui y
-est en ce moment, ne m'ont plus trouvé trace d'emphysème.
-Vous voyez que c'est un progrès matériel
-assez considérable.</p>
-
-<p>Je tâcherai, à la fin du mois prochain ou au commencement
-de juillet, d'aller passer quelques
-jours avec vous. La difficulté présente n'est pas
-dans ma santé ; mais je suis chargé de plusieurs
-rapports au Sénat, deux entre autres, assez sérieux,
-car il s'agit de réprimer l'irréligion. Après
-la grande bataille de ces jours passés, il est peu
-probable qu'un débat sérieux s'engage, et je
-pense qu'on adoptera mes conclusions, que les
-pétitionnaires <i lang="es" xml:lang="es">vayan al carajo</i>. Cependant je ne
-puis m'absenter que lorsque cela sera fini. En
-tout cas, si je viens, ce sera avant votre tournée en
-Écosse, que je vous vois entreprendre avec un peu
-d'inquiétude. Ne feriez-vous pas mieux d'aller à
-Ems ou à Hombourg que d'aller chercher les
-brouillards et l'humidité des lacs?</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et
-portez-vous bien.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg336">-336-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l143">CXLIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 11 juin 1868.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>L'empereur a été un peu souffrant de rhumatismes,
-pour être allé à Rouen. Cet animal de cardinal
-de Bonnechose lui a fait un discours sur la
-porte de son église, d'où venait un vent glacial,
-tandis qu'il avait le soleil sur la tête. A présent,
-l'empereur est tout à fait bien. Je voudrais que
-son indisposition le guérît de l'envie de s'approcher
-des cardinaux. L'impératrice et le prince impérial
-vont parfaitement bien. On dit qu'elle a des
-projets de voyage, ce qui ne me plaît pas trop, mais
-il ne s'agit pas de celui de Rome.</p>
-
-<p>Malgré toutes les prédictions et les inventions
-des nouvellistes je crois que nous finirons l'année
-sans guerre, et même sans tapage, à moins qu'il
-n'y en ait en Espagne, où, depuis la mort de Narvaez,
-la chose est très probable ; mais je ne pense
-pas qu'il y ait un contre-coup dans le reste de
-l'Europe. M. de Bismark est éreinté, et c'est encore
-<span class="pagenum" id="pg337">-337-</span> une garantie de tranquillité pour le pauvre monde.
-Vous connaissez le proverbe : «&nbsp;Quand les chats
-sont endormis, c'est la fête des souris.&nbsp;» Il s'en
-faut beaucoup, d'ailleurs, qu'il ait les mauvaises
-dispositions qu'on lui prête, et enfin il a d'assez
-grandes occupations chez lui.</p>
-
-<p>J'espère que la reine enverra au <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span>
-la défroque de Théodoros et que j'en aurai
-l'étrenne. Je ne trouve pas que ce pauvre diable
-eût tout à fait tort de mettre les missionnaires au
-violon.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Tenez-vous dans
-votre chambre, lorsque le vent soufflera de l'est.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l144">CXLIV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 16 juin 1868.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Nous avons ici un temps merveilleux et une
-abondance de fruits extraordinaire. La moisson
-s'annonce également très bien, ce qui est un grand
-point pour les élections prochaines. On pense
-<span class="pagenum" id="pg338">-338-</span> qu'elles se feront dans d'assez bonnes conditions,
-si le chapitre de l'imprévu n'apporte pas quelque
-complication au dernier moment.</p>
-
-<p>Je ne sais si vous avez vu ce qui s'est passé
-dans le pays où l'on fait la meilleure eau-de-vie.
-Un curé a mis dans son église un Saint-Joseph
-tenant un lys à la main. Les paroissiens ont cru
-que cela voulait dire le retour des Bourbons et ils
-ont cassé les vitres. Puis, avec la rapidité d'une
-invasion cholérique, tous les paysans se sont
-imaginé qu'on allait mettre dans les églises un
-certain <i>tableau</i> d'où il résulterait que les ventes
-de biens nationaux ne seraient plus légales,
-que la dîme reviendrait, etc. En conséquence de
-quoi, ils ont voulu procéder à l'assommement des
-curés ; il a fallu faire venir des troupes. Toutes
-les vitres étaient brisées et les curés poursuivis
-aux cris de «&nbsp;Vive l'empereur!&nbsp;» Le drôle c'est
-que pas un des émeutiers n'a pu expliquer ce
-qu'était le tableau dont ils avaient tant de peur.
-Cette idée est si étrange, qu'on ne peut la supposer
-inventée par les rouges. C'est évidemment une
-production du cru, et qui montre quelles sont les
-dispositions du peuple à l'égard des prêtres.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg339">-339-</span> Il me semble que tout se calme singulièrement
-dans la Chambre des communes. Après le drame,
-vient la petite pièce. Je n'aurais pas cru que les
-droits de la femme eussent en Angleterre le
-succès qu'ils ont en Amérique. Je ne doute pas
-que nos enfants, quand ils auront attrapé des maladies
-honteuses, n'aillent montrer leur cas à des
-doctrices en médecine. Cela se fait déjà beaucoup
-à New-York. Mais, après tout, pourquoi cela ne se
-ferait-il pas?</p>
-
-<p>Si vous voyiez Paris en ce moment, il vous
-donnerait sans doute envie d'y passer ce commencement
-d'été. Rien de plus beau et de plus
-brillant, et quantité de belles dames avec des toilettes
-prodigieuses. Je ne sais pas et ne comprends
-pas comment tout cela mange et s'habille ;
-mais cela prouve que le monde est bien vicieux.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Croit-on à Londres
-que l'assassinat du prince de Servie mettra le feu
-aux poudres orientales?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg340">-340-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l145">CXLV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 18 juillet 1868.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Vous vous trompez beaucoup si vous croyez
-réellement que je suis parti de Londres sans nécessité.
-Je vous assure que ce n'a pas été sans
-de grands regrets. Mais je m'étais engagé auprès
-de mon président à revenir et il fallait tenir ma
-parole, d'autant plus que la chaleur, la moisson
-à faire et la fatigue nous ont si bien réduits, qu'il
-est douteux qu'on ait pour le budget le <i lang="la" xml:lang="la">quorum</i>
-nécessaire. Comme j'avais longuement usé de
-mon congé cet hiver, j'étais obligé à plus d'exactitude
-qu'un autre.</p>
-
-<p>Je vais mercredi passer quelques jours à Fontainebleau,
-où on me fait demander. On m'annonce
-liberté complète. Il paraît qu'il n'y a personne
-ou presque personne. Je suis assez bien de santé,
-et la grande chaleur que nous avons, et qui rend
-tout le monde malade, me convient assez.</p>
-
-<p>J'ai consulté l'autre jour pour vous mon médecin
-<span class="pagenum" id="pg341">-341-</span> Robin qui est un affreux positiviste, excommunié,
-comme vous savez, par monseigneur de
-Bonnechose. Il dit que vous devriez essayer de
-l'électricité, et il m'en a conté des merveilles. Il
-paraît qu'on a maintenant des appareils très perfectionnés,
-qui vous envoient des décharges et
-des courants juste au muscle qu'il faut exciter. Il
-dit qu'on doit avoir de ces appareils-là à Londres.
-Il y en a à Paris. Il croit que les bains turcs sont
-bons, mais qu'il faudrait y ajouter l'électricité.
-Consultez là-dessus votre docteur.</p>
-
-<p>Votre correspondance italienne vous donne-t-elle
-par hasard des nouvelles de la duchesse
-Colonna? Elle a disparu, et je voudrais bien
-savoir où elle est. J'ai perdu sa trace à Rome.</p>
-
-<p>Je suis très inquiet de ce qui se passe en Espagne.
-Que le duc de Montpensier soit devenu un
-prétendant, cela me confond. Je l'ai connu généralement
-détesté, d'abord en qualité de Français ;
-puis pour avoir perdu sa femme en 1848 ; enfin
-pour regarder de trop près à ses b&oelig;ufs et à ses
-moutons en Andalousie, où il a de grands biens.
-Mais la reine est tellement détestée qu'on lui préférerait
-le diable, je crois.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg342">-342-</span> Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et
-essayez de l'électricité. Essayez, c'est là le grand
-point. Il ne faut jamais se résigner quand on n'a
-pas plus que vous des prétentions aux vertus
-chrétiennes.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l146">CXLVI</h2>
-
-
-<p class="date">Fontainebleau, 24 juillet 1868.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Un mot à la hâte. L'impératrice me charge de
-vous demander si vous voulez venir passer quelque
-temps ici avec elle. Il n'y a personne d'étranger
-au Palais, que la maréchale de Malakof et moi.
-Le temps est magnifique et les murs sont si épais
-et les appartements si élevés, qu'on ne souffre pas
-trop de la chaleur. On dîne de bonne heure et
-on sort le soir en voiture. Sa Majesté dit que ce
-vous serait une bonne préparation pour les bains
-de Wiesbaden.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Si cette lettre vous
-trouve encore à Londres, répondez aussitôt, et
-je pense que vous ne feriez pas mal en tout cas
-<span class="pagenum" id="pg343">-343-</span> d'écrire quelques mots à Sa Majesté pour la remercier.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l147">CXLVII</h2>
-
-
-<p class="date">Fontainebleau, 2 août 1868.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis trop discret pour vous demander des
-explications au sujet de cette veuve, aussi secourable
-que celle de Jéricho, qui vous a procuré un
-lit ou la moitié du sien. Je ne vois pas ce qu'il y a
-de si redoutable dans la perspective d'un mois à
-Wiesbaden, en compagnie de cette <i lang="it" xml:lang="it">vedova innominata</i>
-et d'autres personnes de bonnes vies et
-m&oelig;urs, sous la protection de Sa Majesté le roi
-de Prusse, avec de l'eau de seltz naturelle tant
-que vous en voulez. Il se peut que vous vous
-trouviez très bien de ce séjour et je suis sûr que
-le changement d'air seul vous sera avantageux.</p>
-
-<p>Quel singulier voyage que celui de la reine
-d'Angleterre. Il semble que d'abord elle voulut
-passer par Paris absolument incognito, et ce n'est
-qu'après les représentations qui lui ont été faites,
-<span class="pagenum" id="pg344">-344-</span> qu'elle a consenti à s'arrêter une heure ou deux.
-On dit qu'elle va s'établir à Lucerne, qu'elle se
-propose de n'y voir personne, de ne sortir guère,
-et que cette vie durera un mois. Je plains lord
-Stanley, qui est l'éditeur responsable.</p>
-
-<p>Il n'y a rien de plus dégoûtant que le débordement
-de petits journaux, que la nouvelle loi sur la
-presse a créés. Ce qu'il y a de plus triste, c'est
-qu'ils sont entièrement dépourvus d'esprit. Je
-crois qu'on n'a jamais été plus bête ni plus grossier.
-Nous marchons rapidement aux m&oelig;urs américaines.</p>
-
-<p>Il y a eu un peu de tapage à Nîmes à l'occasion
-d'une réunion électorale. Ce qu'il y a de
-singulier, c'est que la nouvelle loi, publiée il y a
-trois semaines, et que tout le monde devrait
-avoir lue, paraît avoir été complètement ignorée
-par les tapageurs. On les a mis à la porte très
-rapidement ; mais c'est, à mon avis, un mauvais
-commencement.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et guérissez-vous.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg345">-345-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l148">CXLVIII</h2>
-
-
-<p class="date">Fontainebleau, 11 août 1868.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je me réjouis de vous savoir installé à Wiesbaden,
-qui n'est plus dans le Nassau, grâce à M. de
-Bismark ; mais j'espère que ses eaux continuent
-à produire de bons effets.</p>
-
-<p>L'empereur nous revint l'autre jour de Plombières
-en très bonne santé ; mieux que je ne
-l'avais vu depuis longtemps. Vous savez que, entre
-autres ressemblances, vous avez celle de souffrir
-comme lui de rhumatismes. Les eaux de Plombières
-lui ont fait beaucoup de bien. Peut-être
-ne feriez-vous pas mal d'en essayer aussi.</p>
-
-<p>La reine Victoria n'a fait que passer par Paris
-et n'a pas bougé de l'ambassade. Elle avait la
-cholérine, si la renommée dit vrai.</p>
-
-<p>Nous avons eu à dîner samedi dernier lord
-Lyons et lord Stanley. Le premier a l'air d'un
-<i lang="en" xml:lang="en">substantial farmer</i> ; l'autre a paru à tout le
-<span class="pagenum" id="pg346">-346-</span> monde un imbécile à la première vue. L'impératrice,
-qui a causé avec lui, ne l'a pas trouvé
-tel. Je l'avais rencontré à Scheveningue, il y a
-quelques années, et nous avons renouvelé connaissance,
-mais nous n'avons pas parlé politique.</p>
-
-<p>Hier a eu lieu la distribution des prix du concours
-général, où ont assisté le prince impérial
-et son gouverneur. Il paraît qu'il a été froidement
-reçu ; au contraire, des élèves portant les noms
-de Cavaignac et de Pelletan ont été très applaudis.
-Dans un passage du discours du ministre de l'instruction
-publique, il y avait un compliment pour le
-prince. On a chuté. Vous savez qu'en ces occasions,
-il suffit de quelques gamins pour entraîner
-les autres. Le prince a été tellement impassible
-pendant cette petite scène, que son gouverneur
-lui-même, qui le connaît bien, a cru qu'il n'avait
-pas compris. Mais, en arrivant aux Tuileries, la
-fermeté du pauvre enfant était épuisée, et il s'est
-mis à fondre en larmes. Hier soir, il était encore
-tellement ému, qu'il n'a pas pu dîner. La mère
-ne l'a pas été moins au récit de l'aventure. Je
-trouve qu'il n'est pas mauvais qu'il s'habitue à ne
-<span class="pagenum" id="pg347">-347-</span> pas trouver toujours des roses sur son chemin,
-et la leçon en vaut une autre.</p>
-
-<p>Vous savez que je n'aime pas à faire des
-projets ; cependant je voudrais aller à Montpellier
-en octobre et être à Cannes en novembre.
-Vous pourriez vous arranger pour passer par
-Montpellier, ce qui n'est pas un grand détour et
-consulter les médecins du pays, en qui j'ai assez
-de confiance. Ils valent certainement mieux que
-ceux de Paris, parce que, ayant moins de malades,
-ils font plus d'attention à ceux qu'ils ont. En
-outre, il y a des gens vraiment distingués dans
-cette faculté de médecine, et je crois que leur
-école est la bonne, en ce qu'ils n'ont pas de
-grandes théories scientifiques comme les médecins
-de Paris, mais seulement des observations
-d'après lesquelles ils se gouvernent. La ville
-n'est pas des plus gaies ; cependant il y a une
-bibliothèque assez belle, celle d'Alfieri, et un
-certain nombre de manuscrits laissés par lui à
-la comtesse d'Albany.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous recommande
-aux nymphes de Wiesbaden et à votre veuve.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg348">-348-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l149">CXLIX</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 20 août 1868.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Grande disette de nouvelles. Il n'est plus question
-de guerre. On semble très pacifique, même
-en Prusse, et ici, sauf les jeunes officiers, on l'a
-toujours été.</p>
-
-<p>Le journal du soir m'apprend que la reine a
-daigné passer elle-même par Paris, mais personne
-ne s'en est aperçu. Lord Stanley l'a précédée.
-On dit qu'il a montré beaucoup de confiance
-dans les prochaines élections. C'est son rôle, et
-cela ne signifie rien du tout.</p>
-
-<p>Je vois des Américains très inquiets, qui regardent
-une nouvelle guerre civile comme possible.
-Il semble que les esprits sont, là-bas, dans un état
-d'excitation diabolique. Ne croyez-vous pas que
-la guerre civile est une maladie endémique du
-nouveau monde? Voyez les anciennes colonies
-espagnoles. On en revient toujours à reconnaître
-la justesse du mot de M. de Talleyrand sur les
-<span class="pagenum" id="pg349">-349-</span> Américains : «&nbsp;Ce sont de fiers cochons et des cochons
-bien fiers.&nbsp;»</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je crois que l'impératrice
-partira pour Biarritz demain ou après.
-Elle a eu la bonté de m'engager, mais ma prudence
-m'a empêché d'accepter. Je ne suis plus
-comme vous <i lang="it" xml:lang="it">adequato</i> à une ascension à la
-Rune. L'année passée, votre cheval gris vivait
-encore. Je pense que cette nouvelle vous sera
-agréable et qu'elle vous ôtera un poids de
-dessus la conscience.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l150">CL</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 1<sup>er</sup> septembre 1868.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je vous suppose dûment réinstallé dans <span lang="en" xml:lang="en">Bloomsbury
-square</span> avec M. Fagan, et vous tâtant pour
-savoir si les bains de Wiesbaden vous ont réussi.
-J'espère que oui, bien que très souvent on n'en
-sente pas tout de suite les bons effets.</p>
-
-<p>Je sais que vous avez fait en route la rencontre
-<span class="pagenum" id="pg350">-350-</span> de M. Libri. C'est une preuve de plus de cette
-grande vérité que le monde est bien petit, puisque
-tant de gens qui ne se cherchent pas se rencontrent.</p>
-
-<p>Je crois parfaitement à la sincérité du roi de
-Prusse dans sa conversation avec lord Clarendon.
-Seulement il se trompe s'il croit que le gouvernement
-français voudrait ou pourrait faire la
-guerre, comme moyen de dérivation. Si l'opposition
-devenait très puissante aux prochaines élections,
-et la chose n'est pas impossible, je ne doute
-pas que la tentative d'engager une guerre ne fût
-l'occasion d'une catastrophe intérieure. Mais ce
-que le roi de Prusse ne dit pas et ce qui est vrai,
-c'est qu'il y a chez lui un parti considérable qui
-veut la guerre. C'est le parti des vieux Prussiens,
-qui ne jurent que par le grand Frédéric et qui,
-depuis la bataille de Sadowa, ne croient pas que
-rien puisse résister au fusil à aiguille. M. de Bismark,
-qui est homme de bon sens, est le bouchon
-qui retient l'explosion de cette mousse belliqueuse.
-S'il venait à mourir, et on le dit sérieusement
-malade, le cas s'aggraverait singulièrement.
-L'ambassadeur de Prusse ici, M. de Goltz,
-<span class="pagenum" id="pg351">-351-</span> qui est très malade et à peu près désespéré, est
-un homme fort sage qui fait son possible pour
-adoucir les frottements entre les deux pays. Si
-son successeur ne lui ressemble pas, surtout s'il
-appartient au parti des vieux Prussiens, la paix
-peut être facilement compromise. Mais, de toute
-façon, je ne crois pas qu'une rupture, si elle avait
-lieu, provînt de notre fait. Elle serait déterminée
-par les traîneurs de sabre de Berlin.</p>
-
-<p>Comment s'annoncent les élections en Angleterre?
-On nous dit une foule de choses contradictoires
-à ce sujet. La seule chose qui me paraisse
-bien établie, c'est que personne n'a des données
-positives sur ce qu'il faut attendre des nouveaux
-électeurs. Les probabilités sont pour M. Gladstone ;
-mais, si la résistance est vive, je crains
-qu'il ne soit emporté bien loin du côté des radicaux,
-c'est-à-dire à tous les diables, où, d'ailleurs,
-toute l'Europe est en train de s'acheminer.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; prévenez-moi à
-l'avance de votre départ, pour que je prenne les
-mesures nécessaires, et peut-être que je vous
-donne une commission.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg352">-352-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l151">CLI</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 22 janvier 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je ne vous ai pas répondu l'autre jour, parce
-que M. Childe vous portait lui-même des nouvelles,
-et je me suis abstenu de compatir à vos
-maux, depuis qu'il m'a rapporté que vous montiez
-quatre-vingt-quatre marches tous les jours pour
-dîner chez le docteur Pantaleoni.</p>
-
-<p>La convalescence de miss Lagden continue
-sans accident. Elle a mangé un &oelig;uf aujourd'hui à
-déjeuner et un peu de poulet à dîner. Il n'y a plus
-de fièvre et son état général est très satisfaisant.
-Quant à moi, j'ai attrapé un gros rhume qui m'a
-fait perdre probablement le bénéfice de tout le
-traitement antérieur. J'ai une toux qui me fatigue
-excessivement, surtout la nuit ; mais je la préfère
-à l'inquiétude que j'avais ces jours passés.</p>
-
-<p>M. Barthélemy-Saint-Hilaire est revenu.
-Édouard Fould est à Marseille, mais revient demain.
-Mistress Ewer n'est pas morte de fatigue
-<span class="pagenum" id="pg353">-353-</span> et me charge ainsi que miss Lagden de tous ses
-compliments pour vous.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l152">CLII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 15 mars 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Les journaux m'ont tué plusieurs fois. M. Guizot
-a annoncé ma mort à l'Académie et fait mon
-oraison funèbre. Il ne paraît pas que cela soit
-très malsain, car je ne m'en porte pas plus mal.</p>
-
-<p>Il paraît que vous avez un temps déplorable.
-Il en est de même pour nous. Je viens de lire
-qu'il neigeait en Calabre. La machine du monde
-est détraquée évidemment.</p>
-
-<p>Je reçois des nouvelles d'Espagne. On attend
-tous les jours des coups de fusil. Ordinairement
-ils ne se tirent qu'au printemps. L'hiver à Madrid
-est trop froid et l'été trop chaud pour qu'on se
-livre à cet amusement. Je ne doute pas que le
-duc de Montpensier ne soit élu, lorsqu'il aura
-dépensé tout son argent, et, bientôt après, chassé,
-sinon fusillé.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg354">-354-</span> Adieu, mon cher ami. Que vient faire Nigra à
-Florence?</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l153">CLIII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 23 mars 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je ne vois pas l'avenir si en noir que vous. Il
-y a plus, je ne crois pas à la guerre, parce qu'elle
-ne me paraît pas possible. Aujourd'hui, il faut
-tant d'argent pour se battre, qu'à moins d'avoir
-un trésor comme le roi de Prusse avant Sadowa,
-ou des chambres excessivement complaisantes,
-<i lang="la" xml:lang="la">rara avis in terris</i>, il n'y a pas moyen de tirer
-un coup de canon. Enfin la haine et la peur de
-la guerre est si grande aujourd'hui, que le provocateur
-serait sûr de soulever le monde contre
-lui.</p>
-
-<p>Je vois avec plaisir que Victor-Emmanuel et
-François-Joseph se font des politesses. La grande
-affaire, dans ce temps-ci, est de mettre ses
-finances en bon ordre, et, du moment qu'on s'est
-posé comme un homme pacifique, on appelle
-les capitaux.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg355">-355-</span> L'empereur a eu la grippe, mais il est tout à
-fait remis. L'impératrice a eu des oreillons. Elle
-est bien à présent. Elle m'a écrit une très aimable
-lettre à l'occasion de ma maladie. Elle me
-propose de traduire et de publier la correspondance
-du duc d'Albe avec Philippe II, en me
-donnant les pièces que possède son beau-frère.
-Il y en a de curieuses.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je suis chargé de
-compliments pour vous par la comtesse de Montijo
-et par Ragell, qui nous donna un bon déjeuner
-à Bagnères-de-Bigorre, lequel m'écrit pour
-me féliciter d'être encore de ce côté de l'Achéron.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l154">CLIV</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 6 avril 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Vous ai-je dit que j'avais perdu mon cousin
-dans la maison duquel je demeure? C'est une
-amitié de plus de cinquante ans brisée. Heureux
-ceux qui meurent jeunes.</p>
-
-<p>Que dites-vous de cette grande tendresse du
-<span class="pagenum" id="pg356">-356-</span> roi d'Italie pour l'empereur d'Autriche? Y a-t-il
-un dessous de cartes? Je ne le crois pas. Il est
-impossible de rester très longtemps à se faire
-la grimace. On finit par se fâcher tout de bon
-ou par rire. Je pense qu'on a pris le dernier
-parti, qui est incontestablement le meilleur. Je
-crois de moins en moins à la guerre ; mais je
-crois aux progrès de la Révolution et du socialisme.
-Je crois que tout le monde courbe la
-tête devant le monstre qui grandit et prend
-des forces tous les jours. La société actuelle,
-avec son amour de l'argent et des jouissances
-matérielles, a la conscience de sa faiblesse et de
-sa stupidité. Il n'y a qu'une aristocratie bien organisée
-pour résister, et où la trouver? Elle lâche
-pied même en Angleterre. Tout le monde
-me dit que la Chambre des lords s'exécutera
-sans essayer de résister. Les Irlandais en deviendront-ils
-plus traitables? J'en doute fort ;
-mais les Yankees en deviendront dix fois plus
-insolents. Je crains pour le cabinet Gladstone
-qu'il n'ait bien des couleuvres à avaler contre
-lesquelles se serait soulevé l'estomac de lord
-Palmerston.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg357">-357-</span> Ici, les élections commencent à mettre le
-pays en fièvre. L'opposition fait feu des quatre
-pieds et montre beaucoup d'audace. On lui a
-donné des armes, et elle s'en sert. Autant que
-j'en puis juger, le gouvernement aura une assez
-bonne majorité, mais seulement sur les grandes
-questions : une Chambre tracassière, très divisée,
-peu politique et peu faite aux affaires, voilà
-les probabilités.</p>
-
-<p>En Espagne, on s'attend tous les jours à des
-coups de fusil. Je m'étonne qu'il n'y ait pas
-encore eu d'émeute à Madrid. Cela prouve que
-Prim a encore l'armée dans sa main.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère que vous
-avez, comme nous, du beau temps. Je vous souhaite
-une meilleure santé que la mienne. Je
-n'ai jamais autant souffert que depuis que le
-soleil a reparu.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l155">CLV</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 22 avril 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai eu hier la visite du prince Napoléon, qui
-<span class="pagenum" id="pg358">-358-</span> m'a paru fort maigri, mais parfaitement remis.
-Nous n'avons guère parlé politique, comme vous
-pouvez penser ; mais il a dit quelques mots qui
-m'ont plu et qui semblent indiquer qu'il s'amende.
-Il va avec son yacht croiser dans l'Adriatique.
-Je vois dans mon journal, mais <i lang="la" xml:lang="la">credat
-Judæus Apella</i>, que la princesse Clotilde va le
-rejoindre à Venise.</p>
-
-<p>Pourriez-vous me faire envoyer à Paris les
-deux volumes de Bergenroth, cet Allemand qui
-est mort en Espagne dans les bras de sa concubine,
-abandonné de tous les Anglais craignant
-Dieu, après avoir justifié la reine Jeanne, mal à
-propos nommée la Folle. Je crois qu'il m'en
-coûtera quelque chose comme deux guinées, à
-moins que votre magnanimité n'attendrisse les
-entrailles de votre libraire.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et prenez
-le monde comme il est.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg359">-359-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l156">CLVI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 7 mai 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>L'impératrice va faire un voyage en Égypte,
-pour assister à l'ouverture du canal de Suez.
-Elle m'a proposé de l'accompagner, ce que j'ai
-dû refuser, à mon grand regret. Je suis beaucoup
-trop invalide pour faire pareille campagne, où
-je ne ferais qu'embarrasser les gens qui m'accompagneraient.
-Je crains, par-dessus le marché,
-que le voyage ne se prolonge au delà de ce
-qui serait désirable.</p>
-
-<p>Grande agitation électorale. On s'attend ici &mdash; c'est
-à Paris que je veux dire &mdash; à des députés incroyables.
-Thiers est un réactionnaire ; Garnier-Pagès,
-un vieux modéré ; Émile Olivier, un bonapartiste.
-Je crois savoir, d'ailleurs, que les meneurs
-du parti républicain craignent de faire
-fiasco dans le reste de la France. C'est le tiers
-parti, très probablement, qui gagnera quelques
-voix, et le tort du gouvernement est de ne pas
-<span class="pagenum" id="pg360">-360-</span> s'y résigner philosophiquement. Une opposition
-dynastique n'est pas très dangereuse, et, en s'opposant
-avec trop de vivacité à ses candidats, on
-risque de les aigrir et de s'en faire des ennemis
-irréconciliables.</p>
-
-<p>Il me semble que les Irlandais ne se montrent
-pas fort reconnaissants envers M. Gladstone.
-Recrudescence de fénianisme et d'assassinats.
-Voilà la démocratie qui vient de faire un
-grand pas. La proposition de lord Russell de
-créer des pairs à vie, si elle n'est pas une simple
-menace destinée à demeurer comme <i lang="la" xml:lang="la">gladius in
-vagina</i>, est la démolition de la Chambre des
-lords. La vieille Angleterre marche d'un pas rapide
-sur la pente où toute l'Europe est entraînée,
-et c'est à tous les diables, je le crains, que cette
-pente mène.</p>
-
-<p>La lutte électorale est très vive à Cannes.
-M. Méro donne vingt-cinq francs à tous les curés
-pour qu'ils disent neuf messes en sa faveur. Une
-messe vaut soixante-quinze centimes : <i lang="la" xml:lang="la">ergo</i>, chaque
-curé empochera dix-huit francs vingt-cinq.
-Avec le suffrage universel, je crois que le moyen
-n'est pas mauvais.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg361">-361-</span> Adieu, mon cher Panizzi ; tenez-moi au courant
-de vos mouvements.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l157">CLVII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 22 mai 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Nous voilà enfin délivrés des réunions électorales.
-Sauf quelques petites promenades, beaucoup
-de gueulements, et quelques balustrades
-brisées à la place Royale, tout s'est passé sans
-grand mal. Les discours tenus étaient, en général,
-un éloge de la République, et presque toujours
-exprimaient le regret que la guillotine n'eût fonctionné
-qu'à demi en 1793. Ces messieurs ne cherchent
-pas à prendre les mouches avec du miel,
-comme le proverbe le recommande. Ces procédés
-ont rendu quelque courage aux bourgeois.
-On n'avait pas de candidats modérés dans la
-plupart des arrondissements de Paris, et on en
-a improvisé. Je ne leur crois pas beaucoup de
-chances, mais, du moins, il y aura lutte.</p>
-
-<p>On dit que Thiers passera, mais avec un peu
-<span class="pagenum" id="pg362">-362-</span> de peine et par un appoint rouge au dernier moment.
-Il est maintenant corps et âme dans la Révolution.
-Il m'a paru bien vieilli la dernière fois
-que je l'ai vu, il y a une quinzaine de jours.
-Barthélemy-Saint-Hilaire canevasse dans le département
-de Seine-et-Oise et on dit qu'il a des
-chances.</p>
-
-<p>Le suffrage universel est la boîte au noir et le
-résultat peut attraper tout le monde ; cependant
-tout fait supposer que la Chambre nouvelle sera
-à peu près la même que l'ancienne, mais avec
-cette différence que les députés auront un autre
-mandat beaucoup plus dans le sens libéral que
-l'ancien. Le vent est au parlementarisme, un des
-plus mauvais gouvernements dans un pays où
-il n'y a pas une forte aristocratie.</p>
-
-<p>Au reste, il paraît que, depuis quelque temps,
-un remède s'est présenté contre le suffrage universel,
-c'est la corruption électorale. Cette année,
-on dit que les candidats dépensent beaucoup
-d'argent. L'un d'eux tient table ouverte, grise
-ses électeurs, les ramène en voiture et leur
-donne des plaids et des cachenez pour retourner
-chez eux. Il a établi un bureau en face
-<span class="pagenum" id="pg363">-363-</span> d'un pont à péage, où l'on rend à tous les
-passants le sou qu'ils ont payé à l'entrée du
-pont.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Mille compliments
-et amitiés.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l158">CLVIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 9 juin 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Les eaux minérales font toujours le diable avec
-les entrailles humaines, mais on dit que c'est
-pour leur plus grand bien. Je crois que le remède
-qu'on vous a proposé, le diascordium est excellent ;
-on en prend gros comme une noisette, et,
-le cas échéant, on redouble la dose. J'en ai fait
-l'essai, l'année passée, à Fontainebleau avec grand
-succès. Voici un remède encore plus simple,
-éprouvé également ; remplissez de gomme arabique
-en poudre la moitié d'un verre, mettez-y du
-sucre si vous voulez, puis ajoutez de l'eau en
-tournant dans le verre avec une cuillère, de façon
-à faire une pâte de la consistance d'une gelée.
-<span class="pagenum" id="pg364">-364-</span> Vous l'avalerez et vous m'en direz des nouvelles.
-Comment n'y a-t-il pas des médecins habiles à
-Naples qui vous remettent le ventre en ordre?</p>
-
-<p>Je suis toujours dans le même état, avec un
-peu plus de toux qu'à l'ordinaire, très souvent
-de l'oppression, nul appétit et peu de sommeil.</p>
-
-<p>Le docteur Maure ne vient pas à Paris cette
-année. Il a passé le temps de son voyage en
-cabales électorales, et n'a pas peu contribué à
-empêcher le maire de Cannes, M. Méro, d'être
-nommé. Les deux fils de M. Fould ont été élus,
-l'un dans les Basses, l'autre dans les Hautes-Pyrénées.
-Édouard ne se présentait pas ; il se
-consacre aux courses ; mais ses chevaux ne gagnent
-pas.</p>
-
-<p>Il y a eu, dimanche, un beau déploiement
-de patriotisme d'antichambre. Le grand prix de
-l'empereur a été gagné par un cheval français,
-tandis que, depuis quelques années, il restait
-toujours aux Anglais. Les lorettes et les belles
-dames étaient remarquables par leur enthousiasme
-et s'entr'embrassaient pour célébrer la
-victoire nationale.</p>
-
-<p>A Paris, on se félicite de n'avoir nommé ni
-<span class="pagenum" id="pg365">-365-</span> Raspail, ni Rochefort, ni d'Alton-Shée. On devient
-très facile à contenter. On ne croit plus à
-une petite session en juillet pour la vérification
-des pouvoirs. La session ne commencera qu'en
-novembre ; du moins, cela était ainsi hier, mais
-on a peut-être changé d'avis aujourd'hui.</p>
-
-<p>Je pense que vous pourrez facilement vous procurer
-le dernier rapport de M. Fiorelli sur les
-fouilles de Pompéi. Ce serait &oelig;uvre méritoire à
-vous de me le rapporter, lorsque vous regagnerez
-<span lang="en" xml:lang="en">Bloomsbury square</span>.</p>
-
-<p>Nigra vient de publier un bouquin en latin, très
-savant, sur la vieille langue irlandaise.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez vos entrailles,
-ne prenez pas trop de glaces, et vivez en sage.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l159">CLIX</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 29 juin 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je vais après-demain à Saint-Cloud au lieu
-de Fontainebleau. Après les tentatives d'émeute,
-<span class="pagenum" id="pg366">-366-</span> il est prudent de ne pas trop s'éloigner de Paris.
-J'en suis pour ma part très content, parce qu'en
-cas où je serais malade, je puis en une heure
-rentrer chez moi. On me dit qu'il n'y a pas d'autre
-invité que moi et la duchesse de Malakof.</p>
-
-<p>S'il n'y a pas d'émeute dans la rue, il y aura
-certainement du tapage à la Chambre ; car les
-«&nbsp;irréconciliables&nbsp;» veulent accomplir leurs promesses
-à leurs électeurs. Puis, comme il y a
-plusieurs doubles élections, il est probable que
-les rouges opteront pour la province, afin de ramener
-à Paris l'excitation, les réunions électorales,
-les discours, etc. Tout cela promet un été
-passablement agité. Quant à une guerre, il en
-est moins question que jamais. Où faut-il aller
-pour être tranquille? Si on me demandait cela,
-je serais bien embarrassé pour répondre. Peut-être
-en Égypte, bien qu'on ait voulu faire sauter
-le pacha.</p>
-
-<p>Le duc de Montpensier se barbouille horriblement
-dans l'opinion publique. Il veut être roi <i lang="la" xml:lang="la">per
-fas et nefas</i>, et il ne serait pas impossible qu'il le
-fût pour quelques mois, s'il donne assez d'argent
-pour cela. Mais en a-t-il et en donnera-t-il?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg367">-367-</span> Madame de Montijo, qui s'informe toujours
-de votre santé, est à la campagne et fait jouer
-la comédie, comme si de rien n'était. Elle a de
-jolies femmes pour actrices et par conséquent
-beaucoup de visiteurs. On croit ici que la reine
-Isabelle vient d'abdiquer en faveur du prince des
-Asturies. Cela produira un certain effet à Madrid,
-si la chose est vraie.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je vous dois encore
-le volume de Bergenroth. C'est décidément un
-farceur qui a voulu se concilier les dévots en
-faisant de Jeanne la Folle une protestante.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l160">CLX</h2>
-
-
-<p class="date">Saint-Cloud, 11 juillet 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'assiste ici au spectacle le plus étrange. J'ai
-l'air d'être aux premières loges, mais je ne sais
-rien et ne vois pas grand'chose. C'est derrière le
-rideau que la pièce se joue. Il est certain qu'il y a
-dans le pays une surexcitation extraordinaire. On
-dit que c'est l'amour de la liberté qui la produit.
-<span class="pagenum" id="pg368">-368-</span> Pour moi, j'en doute, car il me semble que nous
-avons déjà trop de liberté, et que nous en usons
-assez mal. En France, on se passionne pour un
-mot, sans se mettre trop en peine de se qu'il signifie.
-La Chambre et peut-être la majorité du
-pays veulent une satisfaction. Il faut qu'on puisse
-dire : «&nbsp;Le gouvernement personnel a fait son
-temps ; maintenant, c'est le pays qui gouverne.&nbsp;»
-L'expérience des différentes tentatives de <i lang="en" xml:lang="en">self
-government</i> est oubliée. Le vent est au parlementarisme,
-dont personne pourtant ne se dissimule
-les défauts. D'un autre côté, on me paraît
-oublier que, lorsqu'on a mis le doigt dans un
-engrenage, il faut que le bras y passe. Tout ce
-qu'on a donné n'a servi qu'à faire demander
-plus, avec redoublement d'ardeur, et à rendre
-plus difficile de refuser quelque chose. Vous
-vous rappelez l'histoire d'Arlequin, qui donne à
-ses enfants un tambour et une trompette en leur
-disant : «&nbsp;Amusez-vous et ne faites pas de bruit.&nbsp;»</p>
-
-<p>Mon impression est qu'on est disposé à céder
-sur tous les points, excepté sur celui de la responsabilité
-ministérielle ; or, c'est celui auquel
-on tient le plus. Il est vrai qu'en France, la
-<span class="pagenum" id="pg369">-369-</span> responsabilité ministérielle n'a pas empêché
-Charles X et Louis-Philippe d'être chassés, et
-que jamais un souverain qui a voulu gouverner
-par lui-même n'a manqué de ministres. D'un
-côté, on veut un changement radical à la constitution ;
-de l'autre, on prétend qu'elle est compatible
-avec toutes les libertés. Qui cédera? voilà
-la question, question qui peut amener une catastrophe.
-La situation est celle d'une émeute
-qui commence. Le grand nombre des curieux
-et des indifférents apporte un secours considérable
-aux tapageurs. Une minorité factieuse
-peut entraîner la foule des indifférents, et, le
-mouvement décidé, elle s'en défait en un tournemain.</p>
-
-<p>On croit qu'il y aura aujourd'hui une déclaration
-du gouvernement au Corps législatif annonçant
-des réformes. Je doute qu'on s'en contente.
-On cédera un terrain qui permettra à
-l'ennemi d'attaquer avec plus d'avantage. A
-mon avis, le plus prudent serait de <i lang="es" xml:lang="es">las tiempo
-al tiempo</i> ; changer le ministère dont on est
-las ; en prendre un qui ferait regretter l'ancien,
-et vivre au jour le jour.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg370">-370-</span> Adieu, mon cher Panizzi. Je sais de bonne
-source que l'Allemagne du Nord n'est pas moins
-agitée et que M. de Bismark nous demande de
-nous entendre pour faire tête à l'ennemi commun.
-Mais cet ennemi est bien fort et j'ai
-grand'peur qu'il ne nous mange.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l161">CLXI</h2>
-
-
-<p class="date">Saint-Cloud, 26 juillet 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Sir James est bien heureux de voir les choses
-couleur de rose. Chez vous, cela est déjà assez
-sombre ; mais, chez nous, la teinte est fort sinistre,
-du moins pour mes lunettes.</p>
-
-<p>Il y a des concessions opportunes ; mais je ne
-crois pas que celles qu'on a faites ici fussent désirables
-ou nécessaires. Le désir de rechercher un
-peu de popularité me paraît en avoir été la vraie
-cause, et le résultat a démenti les espérances
-qu'on pouvait avoir conçues. On a donné des armes
-à l'opposition, cela est certain. On l'a provoquée
-<span class="pagenum" id="pg371">-371-</span> à jouer à un jeu où elle veut des règles qui
-lui soient avantageuses, et où elle se réserve le
-droit de tricher. Voilà, si je ne me trompe, quelle
-est la situation. Les concessions ont donné à
-l'opposition une grande force pour agiter les esprits,
-et les élections s'en sont ressenties. La majorité
-gouvernementale s'y est transformée. Ils
-ont tous fait comme saint Pierre et ont renié
-leur maître. Le duc de Mouchy a été un des
-signataires de la demande d'interpellation.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>27 juillet.</i> &mdash; J'en étais à la seconde page de
-ma lettre, quand la reine d'Espagne et toute sa
-famille est venue. Je l'ai trouvée en meilleur état
-que je n'aurais cru, c'est-à-dire moins grosse.
-Elle représente assez bien et est très polie. On
-lui a montré Trianon et on lui a donné à dîner,
-après lui avoir procuré une averse épouvantable
-entre Versailles et Saint-Cloud.</p>
-
-<p>Je reprends ma politique pour vous dire que,
-la semaine prochaine, nous allons faire un sénatus-consulte,
-qui donnera à la Chambre des
-députés le droit d'élire son président, de faire
-des interpellations et quelques autres items, que
-<span class="pagenum" id="pg372">-372-</span> je ne sais pas. Je n'y vois pour ma part aucun
-inconvénient, attendu que, si une Chambre est
-assez hostile pour ne pas appeler au fauteuil le
-candidat du gouvernement, il faut ou changer
-de politique, ou faire un coup d'État.</p>
-
-<p>La grande difficulté sera pour la responsabilité
-ministérielle, à laquelle l'empereur est très opposé.
-En fait, elle existera toujours lorsqu'il y
-aura un <i lang="en" xml:lang="en">leader</i> dans un parlement. On peut
-la proclamer dans un pays où on observe la
-loi, comme en Angleterre ; chez nous, jamais
-on n'a hésité à faire remonter jusqu'au souverain
-la responsabilité des actes de ses ministres.</p>
-
-<p>Je vous avouerai que mon seul espoir est
-dans les bêtises que feront les rouges. Ils commencent
-assez bien, et il est possible qu'en peu
-de temps ils effrayent assez le pays pour cesser
-d'être effrayants eux-mêmes.</p>
-
-<p>Adieu. Faites mes félicitations à M. Gladstone
-et recommandez-moi aux prières de votre directeur
-spirituel.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg373">-373-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l162">CLXII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 16 août 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher sir Anthony<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>,</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> M. Panizzi fut créé <span lang="en" xml:lang="en">K. C. B.</span>, c'est-à-dire chevalier de
-l'Ordre du Bain, le 27 juillet 1869.</p>
-</div>
-<p>Je me suis mis à reprendre des bains d'air comprimé.
-Il y a ici un établissement plus grand et
-plus élégant que celui de Montpellier. Les cloches
-sont si grandes, qu'il y tiendrait facilement trois
-personnes. Le médecin qui préside a une fille
-asthmatique, très jolie vraiment, mais on ne nous
-encloche pas ensemble, ce que je regrette.</p>
-
-<p>Je suis retourné l'autre jour à Saint-Cloud, où
-on m'a demandé de vos nouvelles. Je dis les
-maîtres de la maison, sans parler de la maison,
-et particulièrement de madame de Lourmel. Je
-la crois repartie pour sa Bretagne.</p>
-
-<p>Qu'est un lord *** tué en duel, selon le journal,
-par un cocu de mauvaise humeur? Je me réjouis
-de savoir M. Gladstone remis de ses fatigues, mais
-<span class="pagenum" id="pg374">-374-</span> je crains qu'il n'en ait bien d'autres pour arranger
-les affaires. Il ne paraît pas que les Irlandais
-soient satisfaits. Vous me direz qu'ils ne le seront
-jamais ; au moins devraient-ils tuer un peu
-moins d'intendants ou de propriétaires.</p>
-
-<p>Vous connaissez le proverbe : «&nbsp;Oignez vilain,
-vilain vous poinct.&nbsp;» Ce proverbe suffirait peut-être
-pour répondre à la question que vous m'adressez
-au sujet des dernières concessions de
-l'empereur. Pourtant il faut ajouter que, les
-choses étant ce qu'elles étaient, il n'y avait pas
-moyen de faire autrement. En second lieu, il se
-peut que, avec un peu de tenue et d'adresse, on
-parvienne à gouverner cette Chambre, qui, après
-tout, est conservatrice au fond. Malheureusement
-on manque ici de <i lang="en" xml:lang="en">trimmers</i> habiles. L'empereur
-a de grandes idées et ne s'occupe pas
-assez des petits détails. Une chance, fort probable,
-c'est que les rouges feront tant de folies
-et montreront tellement leurs oreilles, qu'une
-réaction s'opérera dans l'esprit du public. J'y
-compte. Reste à savoir si on en profitera.</p>
-
-<p>Il paraît que l'insurrection carliste fait fiasco.
-Les vieux chefs n'ont plus de jambes à gravir les
-<span class="pagenum" id="pg375">-375-</span> montagnes, et les jeunes gens ne les connaissent
-pas. Il est vraisemblable qu'aujourd'hui les fils
-des carlistes de 1840 sont des républicains. La
-plus dangereuse épreuve par où va passer le nouveau
-gouvernement sera une banqueroute. Je me
-demande où Prim et Serrano trouvent de l'argent
-pour payer les dîners qu'ils donnent et les soldats
-qui empêchent qu'une révolution républicaine
-ou Isabéliste n'éclate à Madrid. On me dit
-que l'un et l'autre de ces grands hommes mènent
-joyeuse vie et jettent l'argent par les fenêtres.</p>
-
-<p>Vous ai-je parlé d'un sujet domestique de tribulations
-que j'ai depuis mon retour? Ma cousine,
-qui demeure dans ma maison, comme vous savez,
-est devenue folle. Elle a mis les domestiques de
-son mari à la porte, en a pris, une vingtaine d'autres
-qu'elle a chassés les uns après les autres. Elle
-s'imagine que tout le monde veut la voler, et
-elle s'enferme sous vingt serrures tous les soirs.
-Tous ses amis me disent que je devrais l'empêcher
-de faire ce qu'elle fait. Je n'ai aucune autorité
-sur elle, n'étant même pas son parent<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>. L'autre
-<span class="pagenum" id="pg376">-376-</span> jour, je me suis trouvé sans portier. Je crains
-qu'elle ne se brûle un de ces soirs, et moi aussi.
-J'espère qu'elle ira à la campagne, mais elle pense
-probablement que, si elle y allait, je profiterais
-de son absence pour emporter sa maison.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Ce n'était pas, en effet, une parente directe de Mérimée :
-c'était la femme de son cousin.</p>
-</div>
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; amusez-vous bien en
-Écosse, mais ne buvez pas trop. Que dites-vous
-de la religieuse de Cracovie?</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l163">CLXIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 26 août 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis allé déjeuner dimanche à Saint-Cloud,
-où j'ai présenté vos hommages. Le maître de
-la maison était encore souffrant. Serait-ce une
-excommunication de notre saint-père le pape?</p>
-
-<p>Hier, nous avons eu un bon rapport de
-M. Devienne sur le sénatus-consulte. Je pense
-que la chose passera sans les additions que les
-importants du Sénat voudraient y souder. C'est
-déjà bien assez comme cela.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg377">-377-</span> Le prince impérial a eu beaucoup de succès
-au camp de Châlons. Il avait tant d'aplomb et
-tenait son rang si bien, qu'on croyait voir le
-père rajeuni. Bachon, son écuyer, que vous connaissez,
-me dit qu'il n'y a pas un prince f&hellip; pour
-passer une revue comme lui, sur un grand cheval
-qui piaffe de côté, du pas le plus égal tout le long
-d'une ligne d'infanterie, sans que la musique ou
-les éclairs des reflets du soleil sur les fusils lui
-fassent perdre la piste.</p>
-
-<p>J'ai rencontré hier Monnier, qui m'a demandé
-de vos nouvelles. Il est assez surpris que le
-monde n'ait pas été plus mal depuis qu'il a
-quitté son élève, «&nbsp;auquel il porte encore, m'a-t-il
-dit, le plus vif intérêt&nbsp;».</p>
-
-<p>Parmi les personnes qui se sont informées
-auprès de moi de vos faits et gestes est la
-princesse Mathilde, que j'ai vue hier. Elle m'a
-dit qu'elle avait cinquante ans, et elle ne les
-paraît nullement.</p>
-
-<p>Ma pauvre cousine devient de plus en plus insupportable.
-Aujourd'hui, elle a mis à la porte sa
-trentième femme de chambre depuis un mois, et
-j'ai rencontré sur l'escalier un serrurier qui portait
-<span class="pagenum" id="pg378">-378-</span> les engins les plus extraordinaires pour la
-barricader. J'ai peur d'apprendre, un de ces jours,
-qu'elle est morte de faim et qu'on n'a pu parvenir
-jusqu'à elle qu'avec une compagnie du génie.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher sir Anthony. Présentez mes
-hommages aux dames qui voudront bien se souvenir
-de moi.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l164">CLXIV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 7 septembre 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Hier, nous avons voté le sénatus-consulte,
-cent treize contre trois. Il y avait dans le même
-moment une grande panique à la Bourse. La
-santé de l'empereur donne beaucoup d'inquiétudes.
-Si j'en crois les gens les mieux informés,
-tels que Nélaton et le général Fleury, il
-n'y a rien de dangereux dans son fait : il a de
-temps en temps des douleurs de vessie. Tout
-cela n'est pas alarmant ; mais il suffit qu'il soit
-souffrant, pour que toutes les imaginations se
-représentent ce qui pourrait arriver s'il était
-<span class="pagenum" id="pg379">-379-</span> mort. On m'assure que le voyage d'Orient que
-méditait l'impératrice n'aura pas lieu. C'est le
-bon côté de l'affaire.</p>
-
-<p>Le prince Napoléon a été complimenté par
-son cousin sur son discours, où il y avait en
-effet du bon. S'il y eût mis un peu plus de tact
-et de mesure, c'eût été excellent. A tout prendre,
-le sénatus-consulte paraît produire un bon
-effet d'apaisement, surtout dans la bourgeoisie.
-Le diable n'y perdra rien pourtant et la prochaine
-session sera dure, avec une Chambre
-peu expérimentée et ayant le sentiment de sa
-toute-puissance. C'est une Convention, et il peut
-se faire bien des bêtises et par ignorance et par
-mauvaise intention. Il y avait un tribun romain
-qui disait qu'il n'avait plus rien à donner
-au peuple <i lang="la" xml:lang="la">præter c&oelig;lum et c&oelig;num</i>. C'est un peu
-notre cas.</p>
-
-<p>La duchesse Colonna m'écrit de Rome que
-le pape a pris un maître de théologie en vue du
-concile. Le professeur lui parle de son affaire
-et Sa Sainteté l'interrompt pour lui demander
-s'il y aura des banquettes pour tout le monde.
-Nous aurons quelques évêques très mauvais
-<span class="pagenum" id="pg380">-380-</span> au concile, mais la majorité sera contre les innovations
-et les décisions tranchantes. C'est,
-dit-on, l'esprit qu'apporteront les Allemands.
-Quant aux Espagnols, je ne sais si Prim les
-laissera sortir.</p>
-
-<p>Je ne crois pas possible une réconciliation de
-l'Irlande avec l'Angleterre. Elle sera à perpétuité
-comme une mauvaise femme, avec laquelle on ne
-peut divorcer, une Pologne, et les Anglais n'ont
-pas les moyens dont disposent les Russes.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je regrette que vous
-n'ayez pas d'inclination pour le Midi. Il me semble
-que le soleil est un grand médecin, c'est
-presque le seul en qui j'aie quelque confiance.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l165">CLXV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 15 septembre 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher sir Anthony,</p>
-
-<p>J'ai eu la visite de Louis Fagan, qui a dîné avec
-moi dimanche. Il m'a paru grandi et développé
-de toutes les manières, toujours très bon garçon,
-<span class="pagenum" id="pg381">-381-</span> conservant, malgré toutes les nationalités par où
-il a passé, l'air de l'<i lang="en" xml:lang="en">English boy</i>.</p>
-
-<p>Avez-vous vu le dénouement de l'histoire de
-M. Chasles et de ses autographes? Parmi ceux
-qu'il avait donnés à l'Institut, il y avait des feuilles
-qui ont paru avoir une contre-épreuve affaiblie
-du timbre de la bibliothèque impériale. On en a
-conclu qu'on s'était servi d'une feuille de garde
-sur laquelle le timbre de la bibliothèque avait
-maculé. Là-dessus, Taschereau a mis ses espions
-en campagne, et, dès qu'il a cru savoir qui était le
-voleur, il l'a fait arrêter dans la rue. Il était porteur
-d'un assez gros portefeuille où on a trouvé
-tout d'abord une lettre de Galilée <i>en préparation</i> ;
-puis une feuille de garde sur laquelle il y avait
-deux autographes différents, mais les petites
-barbes de la feuille se raccordaient parfaitement
-et les pointes entraient dans des ouvertures correspondantes.
-Outre cela, des calques de signatures,
-des morceaux de vieux papiers, enfin plus
-qu'il n'en fallait pour le convaincre. Ce galant
-homme s'appelle Vrain-Lucas. M. Chasles lui avait
-payé cent quarante-trois mille francs sa collection ;
-<i lang="it" xml:lang="it">bagatella</i>. Son excuse est qu'il a une concubine
-<span class="pagenum" id="pg382">-382-</span> et que ces sortes de propriétés coûtent beaucoup
-d'entretien. Chasles ne sait où se fourrer ;
-il est abîmé de honte, bien qu'il dise encore à ses
-amis qu'il est convaincu que ce misérable Vrain-Lucas
-n'a pas tout inventé. L'homme est en prison
-et on va le juger. C'est une question délicate ;
-qu'il soit condamné pour escroquerie, il n'y a pas
-de doute ; mais on parle de le traiter comme
-faussaire, et je ne sais comment le jury décidera.
-On traite comme faussaires les gens qui mettent
-sur les bouchons de vin de Champagne une marque
-qui n'est pas la leur. N'avez-vous pas eu en
-Angleterre une affaire de même nature, et comment
-a-t-on jugé le coupable?</p>
-
-<p>Je viens d'apprendre la mort de la pauvre lady
-Palmerston. Elle avait fait son temps. Elle est
-morte entourée de la gloire de son mari et n'a
-pas vécu assez longtemps pour qu'elle soit contestée.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je pars dans trois
-semaines au plus tard pour Cannes. Voilà déjà
-l'hiver qui s'annonce par d'affreuses bourrasques.
-Je voudrais vous savoir au soleil, ou du moins à
-<span lang="en" xml:lang="en">Bloomsbury square</span>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg383">-383-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l166">CLXVI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 2 octobre 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher sir Anthony,</p>
-
-<p>Les personnes pieuses sont consternées de
-la lettre du Père Hyacinthe, que vous aurez
-probablement lue. Avant-hier, le Père Gratry, qui
-est à côté de moi à l'Académie, me demanda ce
-que je pensais de cette façon d'écrire des lettres
-dans les journaux. Je lui ai répondu que le Père
-Hyacinthe et monseigneur Dupanloup me faisaient
-l'effet des rédacteurs du <i>Tintamarre</i> et
-du <i>Figaro</i> s'engueulant pour avoir des abonnés.
-Il a protesté contre la comparaison ; mais, comme
-il déteste Dupanloup, je crois qu'elle ne lui a
-pas déplu. Tout cela prouve qu'il y aura une
-opposition dans le concile. Le Père Hyacinthe
-veut faire le Luther ; mais il n'a pas la taille
-qu'il faut pour ce rôle, et le temps n'est plus
-aux grands schismes. Les probabilités sont, que
-le concile fera de la bouillie pour les chats.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg384">-384-</span> Qui est le prince que Prim veut faire roi, ou
-plutôt qui est son père, et qui le gouvernera? On
-dit qu'il n'a que seize ans et qu'il a reçu une
-bonne éducation. Du temps de Joseph Bonaparte,
-les Espagnols disaient :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="es" xml:lang="es">Que aqui no quéremos rey</div>
-<div class="verse" lang="es" xml:lang="es">Que no diga bien : «&nbsp;Carajo!&nbsp;»</div>
-</div>
-
-<p>L'impératrice dit qu'elle sera de retour le
-25 novembre ; cela suppose une mer constamment
-bonapartiste, et l'absence d'imprévu. <i lang="la" xml:lang="la">Fiat!</i></p>
-
-<p>On pense que le Corps législatif sera convoqué
-de bonne heure, en novembre. Selon moi, je
-voudrais lui laisser faire un ministère, et, ce
-ministère fait, le dissoudre et convoquer une
-nouvelle Chambre. Très probablement elle serait
-meilleure que celle-ci, dont le moindre défaut est
-une excessive inexpérience. Mais je doute qu'on
-prenne ce parti. Il est question de faire un ministère
-plus fort, avant la prochaine réunion. Y parviendra-t-on?
-Je n'en sais rien ; en tout cas, il
-vaudrait mieux, je pense, en laisser la responsabilité
-aux députés actuels.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Avez-vous lu mon
-<span class="pagenum" id="pg385">-385-</span> <i>Ours</i><a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>? Il n'a fait aucun scandale, et on tient
-pour certain qu'il n'y a eu dans l'affaire qu'une
-peur de femme grosse.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Fait aujourd'hui partie des <i>Dernières Nouvelles</i> sous le
-titre de <i>Lokis</i>.</p>
-</div>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l167">CLXVII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 9 octobre 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Voilà ce pauvre Libri de l'autre côté de l'Achéron.
-Ici, presque tout le monde croit qu'il a dépêché
-le Vrain-Lucas à M. Chasles, pour se venger
-de lui. Je n'en crois rien. Ledit Vrain-Lucas se défend
-d'avoir vendu des autographes à M. Chasles.
-Il lui vendait, dit-il, des <i>copies</i>, qu'il exécutait en
-<span lang="la" xml:lang="la">fac-simile</span>. «&nbsp;Un autographe de Molière, dit-il, sa
-signature au bas d'un reçu de fournisseur se vend
-plus de mille francs. Je lui ai vendu pour moins
-de deux mille francs vingt copies exactes de
-lettres de Molière.&nbsp;» Je doute que cette défense
-l'empêche d'aller fabriquer des chaussons dans
-quelque pénitencier.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg386">-386-</span> La grande manifestation républicaine annoncée
-pour le 20 n'aura pas lieu. Les chefs ont eu peur.
-Cela n'empêche pas que la situation ne soit pas
-brillante. Le ministère est faible et on ne trouve
-personne pour le renforcer. D'un autre côté, les
-bourgeois commencent à s'effrayer un peu.</p>
-
-<p>Ce qui se passe en Espagne est fait pour faire
-réfléchir. Madame de Montijo m'écrit les choses
-les plus déplorables. L'Espagne est maintenant
-divisée en trois zones allant de l'est à l'ouest.
-1<sup>o</sup> Catalogne et Gallice, régime républicain ; on
-brûle les églises, les archives, les châteaux.
-2<sup>o</sup> Madrid et le centre, régime parlementaire,
-assez niais, pas méchant et, après tout, tolérable.
-3<sup>o</sup> Andalousie, socialisme et communisme.
-Tous les propriétaires sont ruinés. Les paysans
-font la récolte des champs appartenant aux
-riches et quelquefois les obligent à acheter cette
-même récolte. Le tout accompagné d'assassinats,
-de vols et de viols, crimes naturels dans
-un pays si chaud.</p>
-
-<p>M. le comte de R&hellip;, ayant eu la curiosité d'ouvrir
-la cassette de sa femme, fut surpris d'y
-trouver des lettres d'hommes de quatre mains
-<span class="pagenum" id="pg387">-387-</span> différentes, non signées, mais offrant cette conformité
-qu'on s'y servait de la seconde personne
-du singulier. Il s'en est pris à l'écriture qu'il
-connaissait le mieux, ou, selon une autre version,
-à la plus fraîche en date, qui s'est trouvée
-celle d'un tout jeune homme, M. de X&hellip;, qu'il a
-transpercé d'un grand coup d'épée ; puis il est allé
-en grande loge à l'Opéra avec sa femme, <i lang="la" xml:lang="la">magna
-comitante caterva</i>.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher don Antonio. J'espère que
-notre voyage ne sera pas trop retardé.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l168">CLXVIII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 28 octobre 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'avais fait prêter un serment épouvantable aux
-demoiselles d'honneur de l'impératrice et à ses
-deux nièces, de m'écrire de tous les ports, où le
-yacht impérial s'arrêterait ; mais, jusqu'à présent,
-je n'ai eu qu'une lettre de Venise. Elle était remplie
-de points d'admiration. Les sérénades, les
-<span class="pagenum" id="pg388">-388-</span> promenades en gondole, les glaces et l'enthousiasme
-du public ont beaucoup touché toutes les
-voyageuses. Madame de Nadaillac est, je crois,
-la seule qui se soit occupée du Titien et de Paul
-Véronèse.</p>
-
-<p>J'attends avec beaucoup de curiosité des nouvelles
-de Constantinople, particulièrement des
-deux demoiselles turques, qu'on a données comme
-cornacs à Sa Majesté. Il paraît qu'elles parlent
-fort bien français ; mais le curieux est de savoir
-si elles pensent en turc et si elles traduisent littéralement.
-En turc, au lieu de dire : «&nbsp;Je regrette
-de n'avoir pas fait telle chose, excusez-moi,
-etc.,&nbsp;» on dit «&nbsp;J'ai mangé de la&hellip;&nbsp;». En
-outre, les dames de Constantinople qui ont vu
-Caragheuz dans les harems, dès leur enfance,
-parlent des choses les plus secrètes avec une
-entière liberté. Je crois que les demoiselles d'honneur
-auront eu beaucoup de jolies choses à apprendre.</p>
-
-<p>Le 26 s'est passé fort tranquillement. On avait
-des chassepots tout prêts, mais ils étaient cachés.
-Le public était disposé à se moquer de la République.
-On a hué une vieille femme et un fou,
-<span class="pagenum" id="pg389">-389-</span> nommé Gagne, qui propose de guérir tous les
-<i>cors</i> aux pieds du peuple en commençant par le
-Corps législatif, et, de plus, de manger les gens
-qui meurent, par mesure d'économie.</p>
-
-<p>Il me semble qu'on fait, en ce moment, une
-expérience hasardeuse. On donne à ce peuple-ci
-une liberté comme jamais il n'en a possédé, et
-on se flatte qu'il ne fera pas de trop grosses
-sottises. C'est un peu comme un sage précepteur
-qui, pour guérir son élève de l'ivrognerie, le
-soûlerait tous les jours. Cela peut réussir ; mais
-étant donnée l'<i lang="la" xml:lang="la">anima stupida</i> sur laquelle se fait
-l'expérience, il y a tout à craindre pour le malade
-et pour le médecin, pour le dernier surtout.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
-ne passez pas l'hiver en Écosse. Quant à vos
-douleurs de poignet qui vous empêchent d'écrire,
-ce genre de rhumatisme est appelé par les
-meilleurs auteurs <i lang="la" xml:lang="la">pigritia prava</i>. Soignez-vous
-pourtant.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg390">-390-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l169">CLXIX</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 7 novembre 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher don Antonio,</p>
-
-<p>J'ai refusé de dîner ce soir avec la princesse
-royale de Prusse, à qui j'avais envoyé un bouquet
-ce matin. Cela vous fera voir que je suis
-réellement malade. Si j'étais en état d'aller de
-château en château, mangeant des <i lang="en" xml:lang="en">grouse</i> et des
-faisans, je n'essayerais pas d'apitoyer les gens
-sur mon sort, sous prétexte que j'ai des rhumatismes
-à la main droite. Le fond de la question
-est que je souffre aussitôt que j'ai mangé
-et que je ne vaux plus les quatre fers d'un
-chien.</p>
-
-<p>J'ai déjeuné il y a trois jours chez Maure avec
-Thiers. Il est très changé, très vieilli, mais il
-commence à revenir au bercail. Il n'y aura bientôt
-plus que deux partis : celui de ceux qui ont
-des culottes et prétendent les garder, et celui de
-ceux qui n'ont pas de culottes et veulent prendre
-<span class="pagenum" id="pg391">-391-</span> celles des autres. Je crois comme vous à une
-rencontre entre le chassepot et les socialistes.
-Toute la question est de savoir si le chassepot
-sera en état. Vous savez que cet instrument,
-dépourvu de ses appendices, cartouches, aiguille,
-etc., est fort inférieur à un bâton. On est
-poltron des deux côtés. Mon impression est que
-les bêtises des rouges ont commencé à effrayer
-les bourgeois. Si dans ce moment il y avait
-une émeute, ils (les bourgeois) aideraient au
-chassepot.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; ces dames me chargent
-de tous leurs compliments.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l170">CLXX</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 4 décembre 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suppose que vous êtes de retour à Londres
-et jouissant des charmes du <i lang="en" xml:lang="en">home</i>, dont on sent
-toujours le mérite après une absence prolongée.
-Comment les brouillards vous traitent-ils? voilà la
-<span class="pagenum" id="pg392">-392-</span> question. Ici, ni le beau temps ni le soleil ne me
-font de bien. Je vais de mal en pire, m'affaiblissant
-tous les jours. Mes médecins y perdent leur
-latin. Ils me disent que, si je mangeais, je me porterais
-bien ; mais je ne mange pas, parce que je
-me porte mal. Voilà le cercle vicieux où je suis.
-Le fond de la question est que ma vieille carcasse
-s'en va. Il faut en prendre son parti. Le
-monde, d'ailleurs, ne va pas si bien, pour qu'on le
-regrette beaucoup.</p>
-
-<p>On dirait que le gouvernement et l'opposition
-font assaut de maladresse et d'étourderie. Le
-grand mal de la situation, c'est qu'il n'y a plus
-d'homme. Les orateurs abondent au contraire.
-On m'écrit de Paris que l'empereur montre
-beaucoup de tranquillité et même de gaieté. Il
-en faut un fonds considérable pour en avoir de
-reste dans ce temps-ci.</p>
-
-<p>Les Irlandais ont pris vite leçon de nos rouges ;
-mais je ne crois pas que M. O'Donovan-Rossa soit
-traité par le gouvernement comme on a fait ici
-pour Rochefort. Je me demande si l'attitude si
-menaçante de la populace dans presque toute
-l'Europe est une preuve de sa force, ou si elle ne
-<span class="pagenum" id="pg393">-393-</span> tient qu'à la douceur avec laquelle on traite partout
-aujourd'hui les tentatives de violence. Probablement
-il y a, de la part de la canaille et de
-celle du gouvernement, beaucoup de poltronnerie.</p>
-
-<p>M. Gladstone a de la peine à trouver des pairs.
-Pourquoi Édouard Ellice a-t-il refusé? Parce que
-son père avait refusé autrefois, mais il n'avait
-peut-être pas les mêmes motifs. On me dit
-que M. Grote a refusé aussi. C'est un signe du
-temps et des immenses progrès qu'a faits la démocratie
-dans la terre classique de l'aristocratie.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. L'<i>Ours</i> dont je vous
-parlais, est le héros d'une nouvelle que je vous
-ai lue à Montpellier ; mais je vous soupçonne
-d'avoir dormi tout le temps.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l171">CLXXI</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 26 décembre 1869.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher sir Anthony,</p>
-
-<p>Ne mangeant pas, je suis très faible, mais
-moins cependant que la logique ne semble l'exiger.
-<span class="pagenum" id="pg394">-394-</span> La vérité est que l'animal s'affaiblit, et, s'il
-était moins coriace, il y a longtemps qu'il aurait
-donné sa démission. Je pense très souvent
-à ce moment-là, et je me demande s'il est très
-pénible, s'il vous vient des idées différentes de
-celles que vous avez en santé, en un mot, si vous
-avez beaucoup d'ennui à mourir? Vous me répondrez
-qu'il y a beaucoup de variété dans les
-morts, et que c'est une loterie où l'on gagne et
-où l'on perd. La difficulté est d'avoir un bon
-numéro.</p>
-
-<p>Il y a un Prussien qui a inventé une drogue
-qu'on appelle chloral, dont on dit merveille.
-Cela vous fait dormir au milieu de toutes les
-souffrances possibles. Le docteur X&hellip;, ici, en a
-fait l'expérience l'autre jour sur le pauvre Munro ;
-mais il s'est trompé dans l'administration du
-remède et lui a suscité une espèce de volcan
-dans le bras, où il lui avait injecté ledit chloral.
-J'espère que, avant le moment où j'en userai, on
-aura mieux appris à s'en servir.</p>
-
-<p>J'ai eu des nouvelles de Rome assez curieuses.
-L'opposition se compose des évêques allemands,
-de quelques Français et de quelques Espagnols.
-<span class="pagenum" id="pg395">-395-</span> Les plus extravagants sont les évêques américains,
-je dis les Yankees, et après eux, les Anglais. La
-personne qui m'écrit, et que je crois assez bien
-informée, ne doute pas qu'on ne fasse passer l'infaillibilité
-du pape et toutes les facéties <i lang="la" xml:lang="la">ejusdem
-farinæ</i>. Il en sera au concile comme au Corso,
-pendant la <i lang="it" xml:lang="it">Ripresa de' Barberi</i>. De méchantes
-rosses qu'on a beaucoup de peine à faire trotter,
-galopent avec fureur par émulation. De même
-les sept cents évêques vont prendre le mors aux
-dents par la contagion de l'exemple. Outre les
-évêques, il vient une grande quantité d'imbéciles
-qui croient fermement que le concile peut mettre
-un terme au malaise général et guérir tous les
-maux de la société. Ces niais-là ne contribuent
-pas peu à monter la tête aux niais mitrés et au
-respectable Père qui porte trois couronnes
-et dont la grande préoccupation est de faire le
-bonheur du genre humain. Il est très probable
-que de tout cela sortira quelque énorme brioche.
-Un schisme est-il possible aujourd'hui? Je ne le
-crois pas ; mais il y aura maintes difficultés dans
-les ménages, car les femmes ont toujours grand'peur
-d'être excommuniées. Le plus probable,
-<span class="pagenum" id="pg396">-396-</span> c'est que tous les gouvernements catholiques se
-mettront en hostilité contre le pape.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous parle du concile
-parce que la politique me fait horreur. Nous
-allons à tous les diables.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l172">CLXXII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 6 janvier 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je vous souhaite une heureuse année accompagnée
-de plusieurs autres. Je vais mal. Rien ne me
-soulage ; je ne mange plus guère et j'ai même
-une répugnance extraordinaire pour toute espèce
-de nourriture. Mauvais symptôme! Ce ne serait
-rien si je ne souffrais pas, mais j'ai des jours
-bien pénibles et des nuits pires. Que voulez-vous!
-c'est un voyage difficile vers un pays qui n'est
-peut-être pas des plus agréables.</p>
-
-<p>Je crois que vous accusez les jésuites à tort ;
-non que je veuille les défendre, mais ce ne sont
-pas les plus mauvais entre les pères du concile.
-Ce n'est pas le fanatisme qui a jamais distingué
-<span class="pagenum" id="pg397">-397-</span> les jésuites. Au contraire. Ils cherchent à vivre
-avec le monde et ils ont (ou du moins ils <i>avaient</i>)
-assez d'esprit pour ne pas s'opposer au courant.
-Ils savaient se conformer aux temps et aux usages.
-Aujourd'hui et particulièrement dans le concile,
-il y a une majorité d'imbéciles fanatiques. Les
-évêques allemands et les nôtres sont, je crois, jésuites
-ou jésuitisants ; pourtant ils sont tout à fait
-opposés à l'infaillibilité et aux autres <i lang="it" xml:lang="it">prepotenze</i>
-des évêques fanatiques. La majorité se compose
-de prélats <i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i>, créatures du pape ou d'évêques
-italiens, espagnols, américains, tous gens
-plus ou moins irrités contre le gouvernement
-de leur pays. Ce sont en quelque sorte des émigrés
-qui ne demandent qu'à se venger, trop peu
-éclairés, d'ailleurs, pour savoir comment il faudrait
-s'y prendre. Le résultat de l'infaillibilité et d'un
-manifeste contre les lois politiques des pays constitutionnels,
-résultat qui me paraît probable,
-sera la séparation de l'Église et de l'État. Alors
-les abbés de bonne compagnie gagneront beaucoup
-d'argent, et tous les curés de village mourront
-de faim. Probablement il faudra augmenter
-la police et la gendarmerie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg398">-398-</span> Il paraît que le nouveau ministère cause une
-grande joie. Les fonds ont haussé de deux francs.
-A la bonne heure! Un tiers des nouveaux ministres
-est orléaniste, un autre tiers républicain ;
-des gens d'affaires, je n'en vois pas. Leur éloquence
-même me semble fort problématique.
-Ils vont avoir Thiers pour mentor, et d'abord
-n'auront que les irréconciliables à combattre.
-Je crois qu'en peu de temps ils auront rendu
-l'administration impossible, d'où sortira une
-crise très favorable à la sociale. Voilà mes prédictions.
-Priez qu'elles ne se vérifient pas!</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; ces dames et tous
-vos amis de Cannes vous envoient leurs souhaits
-et leurs compliments.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l173">CLXXIII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 16 janvier 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher sir Anthony,</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Fructus Belli</i>, le fruit des Belles, comme traduisait
-un goutteux qui souffrait comme vous.
-Vos insomnies sans douleur me font envie. Les
-<span class="pagenum" id="pg399">-399-</span> miennes sont très pénibles, mais ne parlons pas
-de nos maux. Tâchons de résister et espérons
-que, par l'intercession de nos saints, nous sortirons
-d'affaire sans trop de souffrances.</p>
-
-<p>Connaissez-vous ce prince Pierre Bonaparte?
-C'est un mélange très bizarre de prince romain
-et de Corse ; au demeurant, assez bon diable,
-mais de cervelle point. Il y a quelques années,
-par un froid très vif, lorsque toutes les rues
-étaient couvertes de neige, son valet de
-chambre fut pris d'une attaque de choléra.
-Le prince sauta sur un cheval non sellé, pour
-aller chercher un médecin, et, au premier tournant
-de rue, son cheval s'abattit, et lui se cassa
-la jambe. Cela vous peint l'homme. Il suffit de
-lire les deux dépositions pour croire à la sienne,
-bien que l'autre commence par dire qu'il n'a
-jamais menti. Si le prince Pierre était jugé
-comme tout citoyen par un jury d'épiciers, le
-verdict serait incontestablement : <i lang="en" xml:lang="en">Served him
-right</i>. Mais, aujourd'hui, les princes sont hors la
-loi, et je ne sais s'il trouvera des juges assez
-hardis pour l'acquitter.</p>
-
-<p>Je me suis posé la question que vous vous
-<span class="pagenum" id="pg400">-400-</span> faites à propos de cette affaire, et voici ce que j'ai
-fait. J'ai écrit à la princesse Mathilde et à quelqu'un
-de la maison de l'impératrice, qui probablement
-lui montrera ma lettre. Je pense que vous
-pourriez écrire à Piétri, secrétaire de l'empereur,
-pour lui dire quelle est en Angleterre l'opinion
-des honnêtes gens à ce sujet. Il ne manquera
-pas de communiquer votre lettre à l'empereur, à
-qui elle fera grand plaisir, j'en suis sûr. On peut
-aujourd'hui être poli pour les personnes couronnées
-sans risquer de passer pour courtisan. Dans
-peu de temps même, il faudra pour cela un degré
-de courage considérable.</p>
-
-<p>N'est-ce pas bien ridicule de demander à un
-habitant de Londres une citation classique? Mais
-il n'y a pas ici de livre grec à vingt lieues à la
-ronde. Il s'agirait d'avoir un vers d'<i>Électre</i>, où
-Égysthe dit qu'il a appris qu'Oreste avait perdu
-la vie en tombant de son char. Il est mort dans
-un <i>naufrage équestre</i>,
-&#7985;&pi;&pi;&iota;&kappa;&omicron;&#8054;&sigmaf;
-&nu;&alpha;&upsilon;&iota;&gamma;&#943;&omicron;&iota;&sigmaf;.
-Il s'agirait
-d'avoir la phrase entière. Je pense que la
-première personne du <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span> que vous
-verrez vous trouvera le vers. Pardon de vous
-donner cet ennui ; rien de pressé d'ailleurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg401">-401-</span> Adieu, mon cher sir Anthony ; mille amitiés et
-compliments.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l174">CLXXIV</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 3 février 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher sir Antonio,</p>
-
-<p>Merci de votre lettre et de votre vers grec, qui
-fait justement mon affaire. N'avez-vous pas
-admiré que, dès le temps de Sophocle, on faisait
-des <i lang="it" xml:lang="it">concetti</i>? Égysthe dit qu'Oreste a fait un
-<i>naufrage équestre</i>, parce qu'il s'est cassé le cou
-en tombant d'un char. Il n'y a rien de nouveau
-sous le soleil.</p>
-
-<p>Je n'ai rien à vous dire de satisfaisant sur ma
-santé. Comme toute cette machine humaine est
-mal inventée! Elle meurt petit à petit au lieu de
-s'éteindre comme une bulle de savon qui crève.</p>
-
-<p>Je ne sais si vous avez suivi les discussions de
-notre Corps législatif. Si jamais le gouvernement
-parlementaire a été fait pour le bien d'une nation,
-ce n'est pas assurément pour le nôtre. Après
-quatre-vingts ans d'expérience, elle n'y comprend
-<span class="pagenum" id="pg402">-402-</span> rien encore, ou plutôt lui est absolument
-antipathique. Le sentiment de tout Français s'oppose
-à ce qu'il prenne une initiative quelconque,
-et en même temps le pousse à critiquer tout ce
-qui se fait autour de lui. Il croit tout ce qui le
-flatte et nie tout ce qui le contrarie. Avez-vous
-rien vu de plus triste que cette discussion du
-traité de commerce, où chacun veut dire son
-mot, où chacun apporte quelque petit fait non
-vérifié, et où personne ne sait voir les choses
-froidement et sans passion?</p>
-
-<p>On dit que l'empereur n'est pas sorti de son
-calme habituel et que ses nouveaux ministres
-sont enchantés de lui. Si les choses peuvent
-aller ainsi quelque temps, <i lang="en" xml:lang="en">smoothly</i>, peut-être
-à l'excitation ultralibérale, qui subsiste encore,
-succédera un dégoût profond du parlementarisme,
-comme il est arrivé en 1849. Mais là est un autre
-danger ; peut-être, avant cela, les rouges feront-ils
-quelque sottise énorme. S'ils savent attendre,
-l'anarchie parlementaire leur livrera dans quelques
-années la société sans défense.</p>
-
-<p>J'ai vu, il y a quelques jours ici, le frère de
-Bixio, qui m'a paru beaucoup plus raisonnable
-<span class="pagenum" id="pg403">-403-</span> que je ne le supposais. Il dit qu'aussi longtemps
-que la France sera tranquille, l'Italie le sera
-également, mais que, s'il arrivait ici une révolution,
-elle passerait aussitôt les Alpes et ferait
-un mal irrémédiable. Il dit qu'on s'occupe peu
-du concile hors de Rome, et qu'on ne croit pas
-qu'on propose l'infaillibilité papale. Pantaleoni,
-qui est aussi venu me voir, pense à peu près de
-même. Mon confrère Dupanloup me paraît avoir
-des velléités de protestantisme.</p>
-
-<p>La fille du duc de Hamilton qu'a épousée le
-prince de Monaco, et qui est enceinte, a quitté
-son mari et s'en est allée à Nice. D'autre part,
-les gens de Monaco menacent de s'insurger. On
-a aboli les impôts, mais cela n'a eu d'autre
-effet que de leur donner plus d'appétit. A présent,
-ils demandent que l'administration des
-jeux ne puisse prendre pour croupiers que des
-citoyens de Monaco ; qu'on puisse jouer quarante
-sous au trente-et-quarante ; enfin qu'on
-leur fasse un pont en fer. Oignez vilain, vilain
-vous poinct.</p>
-
-<p>Adieu mon cher ami ; donnez-moi de vos
-nouvelles.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg404">-404-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l175">CLXXV</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 27 février 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Sir Anthony,</p>
-
-<p>Ce qui se passe à Paris n'est pas de nature à
-réjouir quelqu'un qui souffre des nerfs. Quel
-triste spectacle donne le Corps législatif en ce
-moment! Personne pour faire les affaires, tout le
-monde voulant parler, le ministère sans idée
-politique, la Chambre sans expérience, la majorité
-divisée, voilà le bilan de la situation.</p>
-
-<p>Dans ce diable de pays, on a toujours la prétention
-d'afficher de grands principes, d'en faire
-beaucoup de bruit, sans trop s'inquiéter de la façon
-dont on les met en pratique. Un des ministres,
-homme de bon sens, M. Chevandier de Valdrôme,
-dit que le cabinet ne veut pas influencer les élections,
-qu'il se réserve seulement de faire connaître
-aux électeurs ceux qu'il regarde comme ses
-amis, ceux qu'il sait être ses ennemis. Cela est
-pratique et se fait aussi bien en Angleterre qu'en
-Amérique. Mais, à nous, il nous faut de grandes
-<span class="pagenum" id="pg405">-405-</span> théories. M. Ollivier vient démentir son collègue
-et déclare qu'il ne se mêlera absolument en rien
-des élections. De là division de la majorité et
-augmentation des prétentions de la gauche. Où
-cela s'arrêtera-t-il?</p>
-
-<p>Vous rappelez-vous le médecin *** qui demeurait
-à l'hôtel Chauvain et qui me donna une consultation
-chez vous, l'année dernière? Il m'avait
-donné des pilules, qui me faisaient grand bien.
-Ma provision étant épuisée, j'ai voulu en avoir
-d'autres et me suis adressé au pharmacien. Celui-ci
-demande une ordonnance de ***, qui ne veut
-pas m'en donner. Je ne sais ce qu'il a contre moi.
-Il n'avait pas voulu d'argent ; peut-être voulait-il
-un cadeau, alors pourquoi ne pas le dire? Depuis
-M. Purgon, je n'ai pas vu de médecin plus ridicule.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher ami ; soignez-vous et portez-vous
-bien, si vous pouvez.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg406">-406-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l176">CLXXVI</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 5 mars 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher don Antonio,</p>
-
-<p>Cet hiver, qui, même ici, a été très rigoureux,
-m'a fait le plus grand mal. C'est dommage que
-l'Égypte soit si loin. Il paraît que ce n'est qu'à
-la seconde cataracte qu'on ne sent plus l'hiver,
-et le froid est décidément le plus grand des
-maux. Que Dante a eu raison de mettre des baignoires
-de glace en enfer à l'usage des damnés!</p>
-
-<p>Voilà Garibaldi qui finit comme les catins, par
-faire des livres. Il paraît que c'est toujours par là
-qu'on finit, quand on ne peut plus faire autre
-chose. Bien que je ne m'attende pas à un chef-d'&oelig;uvre,
-je compte le lire.</p>
-
-<p>Quelqu'un que j'ai tout lieu de croire bien informé
-me dit que l'empereur est en parfait accord
-avec ses ministres. Il ne se plaint pas de la situation
-qu'on lui a faite, et il a l'intention d'être parfaitement
-constitutionnel. Les ministres, de leur
-côté, arrivant avec les plus grands préjugés contre
-<span class="pagenum" id="pg407">-407-</span> lui, sont maintenant très charmés de ses façons
-et de sa droiture. Cela pourra-t-il durer longtemps?
-je n'en sais rien, et c'est une terrible expérience
-à faire que de donner tout pouvoir à des
-gens peu pratiques, et qui cherchent avant tout
-la popularité. Je n'ai jamais vu dans l'histoire
-qu'on changeât par des institutions le caractère
-d'un peuple, surtout lorsqu'on lui accorde tout à
-la fois, ce qui ne devrait se donner que lentement.
-Nous sommes des chevaux fringants à qui
-on met la bride sur le cou. Il est fort à craindre
-que nous ne versions le char de l'État et que,
-par la même occasion, nous ne nous cassions le
-cou.</p>
-
-<p>Je crois, à propos du concile, que le parti qu'on
-a pris de ne se mêler en rien de tous ses tripotages,
-est le plus raisonnable dont on pût s'aviser.
-Il me paraît encore très douteux que les
-jésuites parviennent à faire les bêtises auxquelles
-ils aspirent ; mais ce qui me paraît certain, c'est
-que, s'ils réussissaient, le résultat serait la ruine
-du catholicisme. La plupart de nos évêques sont
-déjà à demi protestants, à ce qu'on m'assure, et
-leur conversion est due à la compagnie de Jésus,
-<span class="pagenum" id="pg408">-408-</span> qui a perdu le tact qui la distinguait autrefois. En
-rompant en visière avec la civilisation moderne,
-elle perd la plus grande partie de son
-pouvoir.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et
-recommandez-moi à nos amis. J'ai ici un buste
-de M. Gladstone très ressemblant, qui orne mon
-salon et que ces dames entourent d'anémones
-et de fleurs de mimosa, comme un petit
-saint.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l177">CLXXVII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 20 mars 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher don Antonio,</p>
-
-<p>Je suis toujours bien souffrant, malgré le temps,
-qui est magnifique. Mon cas me semble désespéré.</p>
-
-<p>J'ai reçu, il y a quelques jours, une fort aimable
-lettre de notre hôtesse de Biarritz. Elle me demandait
-conseil à propos d'un roman de madame
-Sand<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, où on la met en scène et où on lui
-<span class="pagenum" id="pg409">-409-</span> donne un vilain rôle. Madame Sand a plusieurs
-fois eu recours à elle et en a obtenu des grâces.
-Elle voulait faire parler à l'auteur pour qu'elle
-déclarât qu'elle n'avait pas voulu faire d'allusion.
-Vous devinez le conseil que j'ai donné : <i lang="la" xml:lang="la">de minimis
-non curat prætor</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Malgrétout</i>.</p>
-</div>
-<p>Que dites-vous de la répétition d'Étéocle et
-Polynice, qui s'est donnée à Madrid l'autre jour?
-Il y a une fatalité qui pèse sur cette race des
-Bourbons. J'avais assez pratiqué cet infant don Enrique
-à Biarritz. C'était un assez sot personnage ;
-je n'aurais jamais cru qu'il finirait de la sorte, et
-surtout de la main d'un homme qui n'avait pas la
-réputation d'aimer les jeux de Mars. Je ne sais pas
-si l'affaire nuira aux prétentions du duc de Montpensier.
-Elles étaient déjà fort compromises. Il
-a le défaut d'être Français et d'aimer l'argent,
-comme son père. Il en dépense beaucoup ; mais,
-au milieu de ses largesses, il a tout à coup des
-velléités d'économie qui gâtent tout, et qui font
-que l'argent qu'il a donné ne lui rapporte rien.
-Les grands hommes d'Espagne ont tous reçu de
-l'argent de lui, mais pas assez. En matière de
-corruption, il ne faut pas avoir de repentirs.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg410">-410-</span> Je reçois de Paris des nouvelles très contradictoires
-au sujet du concile. Il paraît que
-M. Daru, qui est bon catholique, à la manière de
-Montalembert et de Dupanloup, a témoigné le
-désir d'envoyer un ambassadeur au concile, et
-cela sans avoir consulté ses collègues, qui, pour
-la plupart, sont d'un avis contraire. Il est évident
-que la présence d'un ambassadeur français ne
-changerait pas la volonté du Saint-Esprit, qui inspire
-les Pères du concile. Il n'obtiendrait rien de
-ces entêtés, et le seul résultat serait de bien constater
-qu'on ne fait aucun cas de nous. Quoi qu'en
-disent beaucoup de journaux, je ne crois pas
-qu'on envoie un ambassadeur à Rome. On a fait
-sans doute force représentations, qui, bien entendu,
-n'ont eu aucun effet. Je ne vois pas trop
-ce que nous avons à voir dans la question de
-l'infaillibilité. Quant au <i lang="la" xml:lang="la">Syllabus</i>, c'est tout bonnement
-une attaque contre nos institutions, et,
-s'il est décrété, le gouvernement défendra de le
-publier.</p>
-
-<p>Maintenant, que fera le Corps législatif? Rappellera-il
-la division de Civita-Vecchia? Cela est
-encore douteux, car on dit que les catholiques
-<span class="pagenum" id="pg411">-411-</span> sont en majorité dans la Chambre. Que fera le
-gouvernement italien? Rien de bon ne peut sortir
-de là. On dit que Garibaldi est uniquement occupé
-à écrire des romans.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je vous écris entre
-mes deux médecins, qui me donnent des distractions.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l178">CLXXVIII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 30 mars 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher don Antonio,</p>
-
-<p>J'ai reçu votre lettre avec grande joie. Je vois
-que vous passez le temps assez doucement, que
-vous voyez bonne compagnie et que vos dîners
-sont comme toujours appréciés. Vous vivez encore.
-Pour moi, je souffre comme une bête. J'essaye
-de tous les remèdes : aucun ne réussit. J'ai
-à peine la force de lire ; encore, bien souvent je
-ne comprends rien à la page qui était sous mes
-yeux, et mes pensées sont à mille lieues très tristement
-employées. Ce qu'il y a de singulier dans
-mon état, c'est la répugnance qui me prend vers
-<span class="pagenum" id="pg412">-412-</span> le coucher du soleil pour tout aliment. Si j'essaye
-de manger, ma gorge se serre et il m'est impossible
-d'avaler. Le matin, je mange un peu, mais
-en faisant sur moi-même un effort moral considérable.
-Vous ne vous étonnerez pas qu'avec ce
-régime je sois d'une grande faiblesse. Je crois
-faire un rare tour de force, lorsque je marche jusqu'au
-<i>Grand-Hôtel</i>. Enfin cela durera ce que cela
-durera. Parmi quelques regrets de quitter ce
-monde, un des grands que j'ai, c'est de ne pas
-vous serrer la main.</p>
-
-<p>Nous avons un temps assez maussade : point de
-soleil et quelquefois du vent ; mais il neige à Paris,
-il neige à Pau, l'hiver ne veut pas s'en
-aller. A tout prendre, il fait encore meilleur ici
-que dans le Nord.</p>
-
-<p>On a vendu, à la vente de la bibliothèque de
-Sainte-Beuve, un volume de Chateaubriand couvert
-de notes et d'additions de sa main, toutes
-très irréligieuses. Il paraît que cela a été acheté
-par la famille, non sans conteste, car ledit volume
-a été adjugé à trois mille et quelques cents
-francs. Je crains qu'on ne le détruise, ce qui
-serait fâcheux. Si j'y avais pensé, j'aurais écrit
-<span class="pagenum" id="pg413">-413-</span> à ce sujet au <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span>. Reste à savoir s'il
-aurait voulu donner trois mille francs pour une
-élucubration quelconque de Chateaubriand.</p>
-
-<p>Quand revient la comtesse Téléki? Je pense
-qu'elle aura bientôt assez du soleil, des momies et
-des moines <i lang="la" xml:lang="la">in naturalibus</i>. Savez-vous si ma lettre
-à M. Mariette lui a été bonne à quelque chose?</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Rappelez-moi au souvenir
-de tous nos amis.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l179">CLXXIX</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 20 avril 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher sir Anthony,</p>
-
-<p>Notre pauvre amie, madame de *** est morte.
-Elle était devenue folle depuis un mois ou plus.
-Cela a commencé par une scène assez ridicule.
-Elle a sauté au cou de l'empereur et lui a demandé
-de la rendre heureuse, <i lang="la" xml:lang="la">hic et nunc</i>. Ce
-n'a pas été sans peine qu'on a pu le retirer de
-ses bras. Pendant la dernière saison que j'avais
-passée avec elle à Biarritz, elle m'avait donné
-lieu de croire qu'elle était un peu <i lang="la" xml:lang="la">male tectæ
-<span class="pagenum" id="pg414">-414-</span> mentis</i> ; puis cela avait passé, et, l'année dernière,
-à Saint-Cloud, je l'avais trouvée très raisonnable.</p>
-
-<p>A propos de fous, je viens de recevoir une
-lettre de ma cousine, dont la tête est tout à fait
-partie. J'espérais qu'elle quitterait sa maison de
-Paris pour aller vivre à la campagne ; mais il
-paraît qu'elle ne veut plus bouger. Grand ennui
-pour moi à mon retour à Paris, si j'y reviens,
-enfin.</p>
-
-<p>J'ai reçu hier une lettre de madame de Montijo,
-qui me demande de vos nouvelles. Elle souffre
-d'un rhume opiniâtre, et, contre son usage, elle
-n'est pas encore installée à sa campagne. Rien,
-dit-elle, ne peut donner une idée du gâchis où
-est l'Espagne, et pas un homme pour gouverner
-la barque. On vole partout, et ce qu'il y a d'extraordinaire,
-c'est qu'il y ait encore quelque
-chose à voler.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je regrette fort de
-n'avoir pu aller à Paris pour la discussion du
-sénatus-consulte ; maintenant qu'elle est terminée,
-je pense qu'il est inutile de me presser.
-Je ne me mettrai en route que si je me trouve assez
-<span class="pagenum" id="pg415">-415-</span> rétabli pour n'avoir pas à redouter une troisième
-rechute.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l180">CLXXX</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 4 mai 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher sir Anthony,</p>
-
-<p>Que dites-vous de ce qui se passe? Les républicains
-ne vendent pas chat en poche ; ils nous
-préviennent de leurs façons de gouverner. Ce
-qu'il y a de plus triste, c'est que ces abominations
-n'excitent ni surprise ni horreur. Le sens moral
-dans ce pays-ci est tout à fait perverti. On réclame
-l'abolition de la peine de mort et on a des
-assassins pour amis politiques. Ledru-Rollin, qui
-était revenu à Paris, est reparti subitement pour
-Londres, la veille de la découverte des bombes
-au picrate de potasse.</p>
-
-<p>L'empereur a recommandé, le même jour, au
-général Frossard d'empêcher le prince impérial
-de sortir. Le général lui a demandé s'il y avait
-quelque attentat tramé contre le prince. «&nbsp;Non,
-a répondu l'empereur avec la figure calme que
-<span class="pagenum" id="pg416">-416-</span> vous lui connaissez. C'est à moi qu'on veut jeter
-des bombes ; mais on pourrait se tromper de
-voiture.&nbsp;»</p>
-
-<p>Adieu, mon cher sir Anthony. J'espère que, la
-semaine prochaine, nous serons encore de ce
-monde.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l181">CLXXXI</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 21 mai 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Quand je reviendrai à Paris, je vais y trouver
-bien des ennuis. Je vous ai dit l'état où est ma
-cousine. Il s'aggrave tous les jours et je crains
-quelque catastrophe. Ses parents, qu'elle ne peut
-souffrir et qui cependant seront ses héritiers, ont
-commencé des démarches pour lui faire donner
-une tutelle judiciaire. Je voudrais que la pauvre
-femme ne fût pas enfermée, ce qui la tuerait
-probablement. Quant à la succession, il y a longtemps
-que j'en ai pris mon parti et sans regret.</p>
-
-<p>Autre tracas non moindre et que vous comprendrez.
-Il faut que je déménage et que je
-<span class="pagenum" id="pg417">-417-</span> me trouve un logement moins haut. Lorsqu'on a
-des livres et un tas de vieilleries auxquelles on
-est attaché, il n'y a rien de plus pénible que de
-changer de domicile.</p>
-
-<p>J'ai lu avec grand intérêt dans le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> l'histoire
-de ces deux jeunes gens qui s'habillaient en
-femmes. Est-il vrai qu'ils appartiennent à une
-classe plus élevée que celle des Ganymèdes de
-profession? Qu'est-ce que ces photographies
-mystérieuses qui les représentent avec d'autres
-personnes?</p>
-
-<p>Voilà le plébiscite passé, Dieu merci, mais la
-situation n'en est pas beaucoup plus belle.
-M. Émile Ollivier est persuadé qu'il est le plus
-grand homme d'État de notre temps et qu'il peut
-tout faire. Il me rappelle Lamartine en 1848,
-qui se croyait aussi le maître de la situation. En
-attendant, les conspirations vont leur train et la
-société ouvrière internationale leur donne un
-caractère européen. Nos ouvriers heureusement
-n'ont pas encore appris des <i lang="en" xml:lang="en">Trade's-Unions</i> à faire
-sauter avec de la poudre les maisons de leur patron ;
-mais cela viendra sans doute. Ce qui est
-profondément triste, c'est l'appui que donnent
-<span class="pagenum" id="pg418">-418-</span> quantité de gens soi-disant honnêtes aux démolisseurs
-de tous les pays. Croyez qu'il n'y a pas
-beaucoup de degrés entre ces libéraux en théorie
-et les assassins qui tuent au nom d'une idée libérale.
-Qu'est-ce que cette échauffourée de
-chemises rouges en Italie?</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Du Sommerard m'a
-dit qu'il vous avait trouvé bien, sauf que vous ne
-vouliez pas entrer dans un <i lang="en" xml:lang="en">running match</i>.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l182">CLXXXII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 29 mai 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je viens de recevoir votre lettre, et j'apprends
-avec bien du regret la mort de la comtesse Téléki.
-Je la connaissais peu, mais elle est de ces personnes
-dont on garde le souvenir. Qu'allait-elle
-faire à Damas! C'était déjà une grande imprudence,
-avec une santé comme la sienne, de
-s'aventurer en Égypte. Mais, en Syrie, où, avec
-toutes les chances de fièvre, se joint la certitude
-d'énormes fatigues, c'était vraiment insensé. Je
-<span class="pagenum" id="pg419">-419-</span> vous plains de tout mon c&oelig;ur d'avoir perdu une
-si excellente amie. Cela ne se remplace pas.</p>
-
-<p>Je pars demain pour Marseille, où je passerai
-la nuit. Le lendemain, dans l'après-midi, je
-compte partir pour Paris, où j'arriverai mercredi
-à huit heures et demie du matin. Au delà, je n'ai
-plus de projets, et, avec ma santé, il serait absurde
-d'en faire. L'impératrice m'a écrit qu'elle voulait
-que je lui tinsse compagnie à Saint-Cloud pour
-quelques jours ; mais je ne sais si je serai en état
-présentable.</p>
-
-<p>La pauvre madame de Montebello est sinon
-morte, du moins dans un état désespéré.</p>
-
-<p>Le docteur Maure, qui se rappelle à votre
-souvenir, devait partir pour Paris avec moi ;
-mais les élections pour le conseil général vont
-avoir lieu, et il canevassera ici jusqu'au milieu
-de juin.</p>
-
-<p>Bien que je sois payé pour ne pas croire aux
-médecins, je me laisse aller toujours à bien
-penser de ceux à qui je n'ai pas eu affaire. On
-m'a parlé de Chepmell comme d'un habile homme,
-et l'idée m'est venue de le consulter. Je crois que,
-si vous lui écriviez, il me donnerait un rendez-vous
-<span class="pagenum" id="pg420">-420-</span> sans me faire attendre, et c'est un point
-capital. Vous lui direz que j'ai été pour quelque
-chose dans son installation médicale à Paris, et
-qu'il devrait me guérir pour ma peine.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je suis horriblement
-fatigué de mes paquets ; mais je n'ai pas voulu
-tarder à vous dire toute la part que je prends à
-la perte de cette pauvre comtesse Téléki.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l183">CLXXXIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 7 juin 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Merci de vos photographies. Je conçois très
-bien qu'on se soit trompé. La plupart de ceux à
-qui je les ai montrées y ont été attrapés. Mais
-est-il vrai que ces messieurs appartiennent à un
-certain monde comme il faut? C'est, au reste, un
-vice très aristocratique, à ce qu'on dit.</p>
-
-<p>J'ai déjeuné dimanche avec l'empereur et
-l'impératrice, tous deux en bonne santé, l'empereur
-très engraissé et de très bonne humeur. Le
-prince impérial est un peu grandi et très embelli.
-<span class="pagenum" id="pg421">-421-</span> Il a changé de costume et a pris l'uniforme d'infanterie
-de ligne, qui lui va très bien. L'impératrice
-a rapporté d'Égypte un grand singe, qui est
-devenu favori. Il monte sur le dos de l'empereur,
-lui tire les moustaches et mange dans son assiette.
-C'est le vrai portrait des singes qu'on voit sur les
-monuments égyptiens.</p>
-
-<p>Je suis toujours bien souffrant. Pour ne rien
-négliger, je veux essayer de Chepmell ; ainsi
-veuillez lui écrire. S'il a la bonté de me donner
-son heure et son jour, j'irai chez lui ; s'il préfère
-venir chez moi, je l'aimerais encore mieux. L'important
-serait de savoir quand il viendrait. Je ne
-sors guère ; cependant je vais au Sénat, et, dans
-quelques jours, je me propose de reprendre les
-bains d'air comprimé. Je n'ai pas besoin de vous
-dire que, si j'étais prévenu, j'attendrais M. Chepmell
-à quelque heure que ce fût. Vous m'avez dit
-qu'on lui donne vingt francs, cela me semble peu
-pour une consultation. Ne vaudrait-il pas mieux
-lui donner quarante francs?</p>
-
-<p>La pauvre comtesse de Montebello est morte
-enfin ce matin, après avoir beaucoup et longtemps
-souffert.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg422">-422-</span> J'ai acheté, à la vente de Sainte-Beuve, les lettres
-d'Horace Walpole, qui m'amusent beaucoup. Je
-regrette qu'on n'ait pas inséré, en note, les passages,
-indiqués au crayon, qu'on nous a montrés,
-lors de notre visite à <span lang="en" xml:lang="en">Strawberry hill</span>. C'était beaucoup
-plus un Français qu'un Anglais, ce me semble ;
-mais, de toute façon, un homme très aimable et
-exempt de tous les préjugés modernes. A quelle
-époque remonte le despotisme biblique dans la
-société anglaise?</p>
-
-<p>Le docteur Maure sera ici dans une huitaine de
-jours. Son élection au conseil général est assurée ;
-mais il est bien aise <i lang="en" xml:lang="en">to make it sicker</i>, comme disait
-le grand ancêtre de l'impératrice.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; j'ai fait vos compliments
-avant-hier : on désirerait beaucoup que
-vous vinssiez passer quelque temps ici. J'ai répondu
-que vous étiez devenu fort paresseux. Au
-fait, comment vous trouvez-vous de l'électricité?
-Portez-vous le mieux possible, et buvez frais.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg423">-423-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l184">CLXXXIV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 7 juillet 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Notre belliqueuse nation a pris fort mal l'idée
-d'une guerre. Vous avez vu quelle panique il y a
-eu hier à la Bourse après la déclaration de M. de
-Gramont! Je ne comprends pas qu'il y ait possibilité
-de guerre, à moins que, pour quelque raison
-à moi inconnue, M. de Bismark ne la veuille
-absolument. Rien qu'en laissant le champ libre
-aux carlistes et aux alphonsistes, nous pouvons
-allumer la guerre civile en Espagne, et, avec un
-peu de bien joué, je crois qu'il serait possible de
-détacher les provinces basques du reste de la Péninsule
-et d'en faire un petit État indépendant
-sous notre protection. Ce qui me paraît probable,
-c'est que l'affaire avortera par l'intervention de
-toutes les puissances. Le rôle de notre opposition
-est bien vilain.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je suis si patraque,
-que je me sens tout fatigué de vous avoir écrit ce
-<span class="pagenum" id="pg424">-424-</span> petit mot. Miss Lagden et mistress Ewer vous envoient
-tous leurs compliments. Vous ne sauriez
-croire toutes leurs bontés pour moi. Elles me
-veillent jour et nuit.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l185">CLXXXV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 17 juillet 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je n'ai pas approuvé plus que vous le premier
-discours de M. de Gramont. La seule excuse
-était la mauvaise humeur que devait donner la
-répétition des mêmes mauvais procédés. Cette
-affaire d'Espagne venait après la non-exécution
-du traité de Prague, l'affaire de Roumanie, celle
-de Luxembourg et celle des chemins de fer
-suisses. Si j'avais été appelé au Conseil, je me
-serais borné à proposer une dépêche ainsi conçue :
-«&nbsp;Dans le cas où le prince de Hohenzollern
-serait élu roi, je laisserai entrer en Espagne,
-carlistes et alphonsistes, fusils, poudre et chevaux.&nbsp;»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg425">-425-</span> Ici, pour le moment, la guerre est très populaire.
-Il y a beaucoup d'enrôlements volontaires ;
-les soldats partent avec joie et sont pleins de
-confiance. On prétend que nous avons pour l'armement
-la même supériorité que les Prussiens
-avaient en 1866. J'ai peur que les généraux ne
-soient pas des génies. Celui qui m'inspire le plus
-de confiance est Palikao, et je vois avec plaisir
-qu'on lui donne un commandement important.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; recommandez-moi à
-votre saint patron.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l186">CLXXXVI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 25 juillet 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Tout le monde me dit que je vais mieux, mais
-je ne m'en aperçois guère. J'ai des nuits très
-mauvaises, je tousse toujours et les forces ne reviennent
-pas. Le temps exceptionnel que nous
-avons ne vient pas à bout de ma bronchite. Que
-deviendra-t-elle cet hiver? Je ne suppose pas que
-<span class="pagenum" id="pg426">-426-</span> je pourrai en voir un second. Parmi les choses
-que je regrette le plus, c'est de partir sans vous
-dire adieu ; je veux dire, sans avoir passé avec
-vous une bonne soirée à causer <i lang="la" xml:lang="la">de rebus omnibus
-et quibusdam aliis</i>.</p>
-
-<p>Nous avons ici un grand enthousiasme guerrier.
-Depuis huit jours, il y a eu près de cinq mille enrôlements
-volontaires. La garde mobile part avec
-beaucoup d'ardeur, et on voit des jeunes gens qui
-passaient leur vie sur le boulevard en gants jaunes,
-avec des lorettes, passer un sac sur le dos
-pour se rendre aux gares du Nord. Les carlistes
-mêmes vont à l'armée, où y envoient leurs enfants,
-et, <i lang="la" xml:lang="la">proh pudor! horresco referens!</i> des
-zouaves pontificaux quittent Rome pour aller au
-bord du Rhin.</p>
-
-<p>Il paraît que dans l'Allemagne du Nord l'enthousiasme
-antifrançais est non moins vif. Dans
-le Sud ce n'est pas avec la même ardeur qu'on
-se prépare. Mohl, que vous connaissez, je crois, &mdash; c'est
-un de nos grands orientalistes, Wurtembergeois
-de naissance et Français d'adoption, &mdash; Mohl
-revient de Stuttgart, et sa conclusion
-est que tout cela avance la République
-<span class="pagenum" id="pg427">-427-</span> de vingt ans en Allemagne ; on peut ajouter :
-et en Europe.</p>
-
-<p>Si, comme je l'espère, nous avons l'avantage,
-ne croyez pas, comme quelques journaux le disent,
-que la liberté en souffrira. Elle en deviendra
-plus impérieuse et plus puissante. D'un autre
-côté, une défaite nous met en république d'un
-coup, c'est-à-dire dans le plus abominable et
-inextricable gâchis.</p>
-
-<p>Je ne sais si la paix quand même, que le
-cabinet anglais a pris pour premier principe,
-tournera à son avantage. L'Angleterre a perdu
-son prestige en Europe. Il y a quelques années,
-elle aurait pu empêcher la guerre. En s'unissant
-à la France, elle aurait pu diviser à jamais
-l'Amérique en deux États rivaux ; elle aurait pu
-prévenir la scandaleuse invasion du Danemark,
-et, aujourd'hui, nous serions probablement tranquilles.</p>
-
-<p>Tenez ceci pour certain. Le secrétaire qui a
-porté la déclaration de guerre est allé prendre
-congé de M. de Bismark, avec lequel il avait eu
-de très bonnes relations. M. de Bismark lui a
-dit : «&nbsp;Ce sera pour moi le regret de toute ma vie
-<span class="pagenum" id="pg428">-428-</span> de n'avoir pas été à Ems auprès du roi, lorsque
-M. Benedetti y est venu.&nbsp;»</p>
-
-<p>Les gens du métier disent que les hostilités
-ne commenceront pas avant une quinzaine de
-jours. Nos soldats sont pleins de confiance dans
-la supériorité de leurs armes. Ils ont tué un
-Badois en tirant de la rive gauche sur la droite,
-et ont vu les balles ennemies tomber dans le
-Rhin.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et tenez-moi
-au courant de vos faits et gestes.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l187">CLXXXVII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 27 juillet 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Est-ce M. de Bismark ou quelque rédacteur du
-<i lang="en" xml:lang="en">Times</i> qui a inventé le traité pour l'annexion de
-la Belgique? Comment M. Gladstone n'a-t-il pas
-dit qu'il ne savait de quoi il avait pu être question
-entre la France et la Prusse après Sadowa,
-mais que les diplomates des deux pays ne traitaient
-pas par écrit de la peau de l'ours, même
-<span class="pagenum" id="pg429">-429-</span> ayant envie de la vendre? La chose est démentie
-ce matin au <i>Moniteur</i>.</p>
-
-<p>L'empereur part demain à six heures du matin
-pour l'armée. Toujours grand enthousiasme. Cent
-quinze mille enrôlements volontaires. Les militaires
-ont grande confiance ; mais, moi, je meurs
-de peur.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je viens d'envoyer
-cinq cents francs pour les blessés, et je vais en
-donner mille pour tuer des Prussiens.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l188">CLXXXVIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 11 août 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Accusez-nous de folie, d'outrecuidance, de
-poltronnerie même, nous avons mérité tous les
-reproches, mais ne croyez pas à cette absurde
-histoire de la Belgique. Avez-vous lu la lettre du
-général Turr? Admettant qu'on eût voulu s'emparer
-de la Belgique, qui aurait pu s'y opposer avec
-la connivence de la Prusse?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg430">-430-</span> J'ai vu avant-hier l'impératrice. Elle est ferme
-comme un roc, bien qu'elle ne se dissimule pas
-toute l'horreur de sa situation. Je ne doute pas
-que l'empereur ne se fasse tuer ; car il ne peut
-rentrer ici que vainqueur, et une victoire est impossible.
-Rien de prêt chez nous. Tout manque à
-la fois. Partout du désordre. Si nous avions des
-généraux et des ministres, rien ne serait perdu ;
-car il y a certainement beaucoup d'enthousiasme
-et de patriotisme dans le pays. Mais, avec l'anarchie,
-les meilleurs éléments ne servent de rien.
-Paris est tranquille ; mais, si on distribue des
-armes aux faubourgs comme le demande Jules
-Favre, c'est une nouvelle armée prussienne que
-nous avons sur les bras.</p>
-
-<p>Je suis de nouveau retombé pour être allé au
-Sénat hier et avant-hier ; mais je ne crois pas
-que ce soit sérieux.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher ami ; j'ai le c&oelig;ur trop gros
-pour en écrire plus long ; ne montrez pas ma
-lettre, je vous en prie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg431">-431-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l189">CLXXXIX</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 16 août 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Le temps se passe pour nous dans une sorte
-d'agonie. On cherche à s'absorber, et les mêmes
-pensées désolantes vous poursuivent sans cesse.
-Les militaires pourtant paraissent conserver encore
-de l'espoir ; mais le désordre est partout. Il
-y a en ce moment deux gouvernements qui sont
-loin de s'entr'aider. Le mouvement patriotique
-est grand, cela est incontestable, mais peu intelligent,
-j'en ai bien peur. Supposé que, dans les
-conditions très mauvaises où se trouve notre
-armée, nous eussions un grand succès ; supposé
-même qu'on obligeât les Prussiens à repasser
-le Rhin, notre situation serait toujours très grave.
-Qu'il y ait une paix honorable ou honteuse, quel
-gouvernement pourra subsister en présence de
-cette immense insurrection nationale, à qui on
-a donné des armes et qu'on a exaltée au dernier
-<span class="pagenum" id="pg432">-432-</span> point? Nous allons forcément à la république,
-et quelle république!</p>
-
-<p>Je ne sais rien de plus admirable que l'impératrice
-en ce moment. Elle ne se dissimule rien et
-cependant elle montre un calme héroïque, effort
-qu'elle paye chèrement, j'en suis sûr.</p>
-
-<p>Je ne doute pas que l'empereur ne cherche à
-se faire tuer. Il a emmené le prince impérial avec
-lui, sans doute parce qu'il pense que l'armée
-seule peut le protéger ; mais l'armée elle-même
-conservera-t-elle son dévouement? Chaque jour,
-on apprend quelque nouvelle étourderie de la
-part de la dernière administration. Ici, point de
-vivres ; là, point de munitions ; illusion complète
-sur le nombre des troupes.</p>
-
-<p>Au milieu des tristes préoccupations qui nous
-obsèdent, je me reproche quelquefois de penser
-à moi-même. Je ne sais ce que deviendra mon
-naufrage particulier au milieu de tant d'autres.
-Le moment est mauvais ; mais je n'aurai pas
-probablement longtemps à souffrir, car ma santé
-empire tous les jours.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; donnez-moi de vos
-nouvelles.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg433">-433-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l190">CXC</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, dimanche 21 août 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p><i lang="en" xml:lang="en">Finis Galliæ!</i> Nous avons de braves soldats,
-mais pas un général. C'est la même man&oelig;uvre
-qu'en 1866.</p>
-
-<p>Je ne vois ici que le désordre et la bêtise.
-Les Chambres, qu'on va réunir, aideront puissamment
-aux Prussiens. Je pense que l'empereur
-veut se faire tuer. Je m'attends dans une
-semaine à entendre proclamer la République, et
-dans quinze jours à voir les Prussiens. Je vous
-assure que j'envie ceux qui viennent de se faire
-tuer aux bords du Rhin.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher ami. Je voudrais que vous me
-dissiez ce que l'on pense en Angleterre, si nos
-malheurs excitent de la joie ou de la pitié. Je
-n'ai pas la force d'écrire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg434">-434-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l191">CXCI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 22 août soir, 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai vu notre hôtesse de Biarritz. Elle est
-admirable et me fait l'effet d'une sainte.</p>
-
-<p>Le pauvre M. Tripet, que vous avez vu à
-Cannes, a un fils dans un régiment qui a souffert
-beaucoup dans la bataille du 16 ; il n'en a
-aucune nouvelle.</p>
-
-<p>J'apprends tous les jours la mort ou la blessure
-d'un de mes amis. Un jeune sous-lieutenant,
-fils d'un de mes camarades, a reçu une balle
-dans son casque, une autre dans la cuirasse, une
-troisième sur la bossette du poitrail de son cheval.
-Homme et cheval se portent à merveille. On
-dit que jamais on n'a vu batailles si meurtrières.</p>
-
-<p>Je suis toujours bien souffrant, et je ne parierais
-pas pour moi, si j'avais à vous disputer
-le prix de la course.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher ami. Tâchez donc que Delane<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>
-<span class="pagenum" id="pg435">-435-</span> ne fasse pas contre nous des articles
-si haineux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Directeur du <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>.</p>
-</div>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l192">CXCII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 24 août 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Je suis toujours très souffrant et l'anxiété où
-nous vivons depuis un mois n'est pas faite pour
-me remettre. Cette guerre est épouvantable. On
-nous donne des détails affreux sur les derniers
-engagements. Ces affaires, toutes très sanglantes,
-ont un peu ranimé nos espérances. On s'accoutume
-à l'idée de voir l'ennemi sous Paris, et les
-militaires n'hésitent pas à dire que, si on les
-attire là, les chances sont en notre faveur. Ils
-ont déjà un grand nombre de malades et leurs
-meilleures troupes ont fait des pertes énormes.</p>
-
-<p>Quoi qu'il arrive, ce pays-ci est bien malade, et,
-comme le dit notre amie de Biarritz, l'armée que
-M. de Bismark a dans Paris est la plus redoutable
-de toutes.</p>
-
-<p>Il n'y a rien de si triste que d'être malade
-<span class="pagenum" id="pg436">-436-</span> dans un temps comme celui-ci. La conscience
-de son inutilité ajoute à tous les tourments qu'on
-éprouve.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Point de nouvelles
-du fils de M. Tripet. Cette pauvre famille est au
-désespoir.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l193">CXCIII</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 25 août 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>J'ai été bien touché des offres généreuses que
-vous me faites. Je sais quel bon ami vous êtes,
-et que vous êtes toujours <i lang="en" xml:lang="en">true to your word</i>. Je
-voudrais bien vous serrer la main avant de mourir,
-mais cela est peu probable avec ma déplorable
-santé.</p>
-
-<p>Vous accusez fort à tort nos bulletins de mensonge.
-<i>Nous n'avons pas de bulletins du tout.</i> C'est
-un système nouveau que je ne comprends pas plus
-que l'ancien. A en juger par les bulletins prussiens,
-il y a beaucoup à rabattre de leurs victoires, et,
-lorsqu'ils disent qu'ils ont enlevé les positions
-<span class="pagenum" id="pg437">-437-</span> occupées par le maréchal Bazaine, ils ajoutent
-naïvement qu'ils ont demandé une trêve pour
-enterrer leurs morts. Comment se fait-il que
-leurs morts fussent sur notre terrain? Ce qui
-paraît constant, c'est qu'il y a eu des deux côtés
-un carnage affreux. On s'attend à voir les Prussiens
-sous Paris, et on s'accoutume à cette idée.
-Si les rouges ne perdent tout, je crois que nous
-gagnerons la partie. Mais nos pauvres amis de
-Biarritz l'ont perdue.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Merci encore de tout
-ce que vous me dites de votre amitié pour moi.
-J'y compte, croyez-le bien, comme en l'occasion
-vous compteriez sur moi.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l194">CXCIV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 26 août 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Toujours absence complète de nouvelles. C'est
-bien cruel pour ceux qui ont des amis à l'armée.
-Les pauvres Tripet ne savent rien de leur fils, si
-ce n'est que son régiment a été engagé et que le
-<span class="pagenum" id="pg438">-438-</span> général qui commandait sa brigade a été tué. Le
-père et la mère sont comme des âmes en peine
-depuis lors.</p>
-
-<p>L'armement de Paris se poursuit avec beaucoup
-de rapidité. Jusqu'à présent, la population a
-grande confiance dans le général Trochu, malgré
-le mauvais style de ses proclamations. Il paraît
-que le maréchal Bazaine ne veut pas se battre
-avant d'être sous les murs de Paris.</p>
-
-<p>Un siège me paraît peu probable, car l'investissement
-exigerait plus de six cent mille hommes,
-qui pourraient être battus en détail par cent mille
-concentrés dans la place. Mais Dieu sait ce que la
-Chambre peut faire de sottises en présence de
-l'ennemi.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi. Je ne vous remercie
-pas, puisque vous ne voulez pas.</p>
-
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l195">CXCV</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, 28 août 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>On s'attend à voir la fumée d'un camp ennemi
-<span class="pagenum" id="pg439">-439-</span> du haut des tours de Notre-Dame avant le mois
-prochain, et, chose étrange, il n'y a pas trop d'inquiétude
-dans le peuple parisien. Les militaires
-raisonnent à perte de vue sur le siège de Paris.
-Selon les uns, il faudrait huit cent mille hommes
-pour l'investir, et on ne croit pas qu'ils puissent
-en amener plus de trois cent mille qui ne pourront
-s'éparpiller. Il faut au moins quinze jours pour
-prendre un des forts, et il leur est difficile d'amener
-un équipage de siège. Nous avons force canons
-et huit mille marins d'élite pour les servir.
-Les soldats ne manquent pas, sans parler de la
-garde nationale, qui paraît fort animée. Enfin, nous
-avons encore plus de deux cent cinquante mille
-hommes tenant la campagne et se renforçant tous
-les jours. Je croirais presque toutes les chances
-de notre côté, si nous étions unis, si nous n'avions
-pas dans nos murs la quatrième armée prussienne,
-dont je vous parlais d'après une dame de nos
-amies, il y a quelques jours.</p>
-
-<p>Sans doute je ne peux être utile à rien ici ; mais
-d'abord je ne suis pas en état de voyager, et il y
-a, en outre, une sorte de décence qui m'obligerait
-seule à rester. Je resterai donc et j'attendrai la
-<span class="pagenum" id="pg440">-440-</span> fin, quelle qu'elle puisse être. Il est probable que,
-le mois prochain, la question sera décidée. Ou
-bien, <i lang="la" xml:lang="la">finis Galliæ</i>, ou bien l'ennemi sera rejeté
-sur le Rhin, et alors nous avons une paix glorieuse.
-Mais, de toute façon, nous ne sommes qu'au prologue
-d'une tragédie qui va commencer.</p>
-
-<p>Quel gouvernement peut subsister en France
-avec le suffrage universel, compliqué par l'armement
-d'une partie de la population? Le moyen
-de changer cela? Vous représentez-vous la mauvaise
-humeur du pays après tant de sang versé
-et tant d'argent dépensé? Rien ne me paraît possible,
-en vérité.</p>
-
-<p>Je ne me représente pas davantage ce que peut
-devenir <i>notre amie</i>. Je crois peu probable qu'elle
-aille en Angleterre, et, si j'avais un conseil à lui
-donner sur un sujet si délicat, je ne le lui proposerais
-pas. J'aimerais mieux le <span lang="en" xml:lang="en">Farwest</span>, je crois,
-ou quelque endroit ignoré de l'Adriatique. Enfin,
-qui vivra verra. Je ne suis pas trop curieux de
-voir la fin, mais je ne pense pas la voir.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher ami. Portez-vous bien ; dites-moi
-où vous écrire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg441">-441-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l196">CXCVI</h2>
-
-
-<p class="date">Paris, dimanche 4 septembre 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Un mot à la hâte. Je n'ai pas la force de vous
-en écrire davantage. Tout ce que l'imagination la
-plus lugubre pouvait inventer de plus noir est
-dépassé par l'événement. C'est un effondrement
-général. Une armée française qui capitule ; un
-empereur qui se laisse prendre. Tout tombe à la
-fois.</p>
-
-<p>Je vous écris du Sénat. Je vais essayer d'aller
-aux Tuileries. On me dit que le prince impérial
-est en Belgique chez le prince de Chimay.
-Le maréchal Mac Mahon est mort de sa blessure.
-C'est un dernier bonheur.</p>
-
-<p>En ce moment-ci, le Corps législatif est envahi
-et ne peut plus délibérer. La garde nationale,
-qu'on vient d'armer, prétend gouverner.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; vous savez tout ce
-que je souffre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg442">-442-</span></p>
-
-<div class="empty"></div>
-<h2 class="nobreak" id="l197">CXCVII</h2>
-
-
-<p class="date">Cannes, 13 septembre 1870.</p>
-
-<p class="ind">Mon cher Panizzi,</p>
-
-<p>Vous êtes la personne à qui je m'adresserais en
-cas de nécessité avec le plus de confiance et le
-moins de confusion. Mais nous n'en sommes pas
-encore là. Vous me gardez quelque chose à votre
-banque. J'ai encore des actions au chemin du
-Nord, qui m'assurent quatre ou cinq mille francs
-par an ; enfin j'ai, en rentes françaises, un revenu
-d'environ seize à dix-huit mille francs. Que restera-t-il
-de ces rentes? Quelque chose, je crois,
-assez pour enterrer leur propriétaire, qui est bien
-malade et sur ses fins.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher Panizzi ; je vous suis bien reconnaissant.
-Je vais vivre ici en philosophe au
-soleil. Si je pouvais m'endormir comme Épiménide!</p>
-
-<p>On assure que <i>notre amie</i> est près de chez vous,
-à Hamilton palace. S'il en est ainsi, vous devriez
-<span class="pagenum" id="pg443">-443-</span> lui écrire et l'amener à Invergarry, où elle se plairait
-beaucoup, je crois.</p>
-
-<p>Adieu encore. Je souffre trop pour continuer
-ce sujet.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN DES LETTRES</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg444">-444-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="app">APPENDICE</h2>
-
-
-<p>Quelques heures après la mort de Mérimée, miss
-Lagden, l'une de ces deux fidèles amies qui l'avaient
-soigné avec un admirable dévouement, écrivait à
-M. Panizzi la lettre suivante :</p>
-
-
-<p class="date">Cannes, 24 septembre 1870.</p>
-
-<p class="ind">Cher Monsieur,</p>
-
-<p>Vous aimiez bien mon cher Prosper, et il vous
-aimait. Je sais que vous serez peiné d'apprendre
-qu'il n'est plus. Il mourut la nuit dernière sans
-lutte aucune. Tout ce que l'affection dévouée et
-les soins ont pu faire a été fait pour lui. Ce sont
-certainement ces horribles événements politiques
-qui ont abrégé ses jours. Je n'ai pas besoin de vous
-dire combien je suis malheureuse. Nous sommes
-à Cannes sans un ami ; car le docteur Maure est à
-<span class="pagenum" id="pg445">-445-</span> Grasse, et aucune de nos connaissances n'est encore
-venue. Le cher Prosper s'étonnait souvent
-et regrettait que vous ne lui ayez pas écrit depuis
-son départ de Paris. Je présume que les lettres
-se sont égarées ; mais j'espère que vous recevrez
-ces quelques lignes.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">J. Lagden.</span></p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="5"><div class="c">1864</div></td></tr>
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td> <td class="small">Pages</td></tr>
-<tr><td>I.</td>
-<td>Cannes</td>
-<td><div class="r">17</div></td>
-<td><i>janvier</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l1">1</a></div></td></tr>
-<tr><td>II.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">28</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l2">4</a></div></td></tr>
-<tr><td>III.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">4</div></td>
-<td><i>février</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l3">6</a></div></td></tr>
-<tr><td>IV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">13</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l4">9</a></div></td></tr>
-<tr><td>V.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">29</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l5">11</a></div></td></tr>
-<tr><td>VI.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">19</div></td>
-<td><i>mars</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l6">12</a></div></td></tr>
-<tr><td>VII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">24</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l7">15</a></div></td></tr>
-<tr><td>VIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">1<sup>er</sup></div></td>
-<td><i>avril</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l8">17</a></div></td></tr>
-<tr><td>IX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">13</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l9">19</a></div></td></tr>
-<tr><td>X.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">20</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l10">21</a></div></td></tr>
-<tr><td>XI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">24</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l11">24</a></div></td></tr>
-<tr><td>XII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">1<sup>er</sup></div></td>
-<td><i>mai</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l12">25</a></div></td></tr>
-<tr><td>XIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">16</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l13">27</a></div></td></tr>
-<tr><td>XIV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">27</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l14">29</a></div></td></tr>
-<tr><td>XV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">3</div></td>
-<td><i>juin</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l15">31</a></div></td></tr>
-<tr><td>XVI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">7</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l16">33</a></div></td></tr>
-<tr><td>XVII.</td>
-<td>Fontainebleau</td>
-<td><div class="r">13</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l17">36</a></div></td></tr>
-<tr><td>XVIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">22</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l18">37</a></div></td></tr>
-<tr><td>XIX.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">27</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l19">39</a></div></td></tr>
-<tr><td>XX.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">5</div></td>
-<td><i>août</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l20">40</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">10</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l21">43</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">22</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l22">44</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">5</div></td>
-<td><i>septembre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l23">47</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXIV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">20</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l24">50</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">22</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l25">51</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXVI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">2</div></td>
-<td><i>octobre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l26">53</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXVII.</td>
-<td>Madrid</td>
-<td><div class="r">11</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l27">56</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXVIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">24</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l28">59</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXIX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">12</div></td>
-<td><i>novembre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l29">62</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXX.</td>
-<td>Cannes</td>
-<td><div class="r">27</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l30">65</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXXI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">5</div></td>
-<td><i>décembre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l31">68</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXXII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">24</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l32">70</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="5"><div class="c">1865</div></td></tr>
-<tr><td>XXXIII.</td>
-<td>Cannes</td>
-<td><div class="r">12</div></td>
-<td><i>janvier</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l33">73</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXXIV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">27</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l34">76</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXXV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">15</div></td>
-<td><i>février</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l35">79</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXXVI.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">14</div></td>
-<td><i>mars</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l36">82</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXXVII.</td>
-<td>Cannes</td>
-<td><div class="r">26</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l37">85</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXXVIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">13</div></td>
-<td><i>avril</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l38">87</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXXIX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">22</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l39">91</a></div></td></tr>
-<tr><td>XL.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">4</div></td>
-<td><i>mai</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l40">95</a></div></td></tr>
-<tr><td>XLI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">12</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l41">98</a></div></td></tr>
-<tr><td>XLII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">19</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l42">101</a></div></td></tr>
-<tr><td>XLIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">23</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l43">102</a></div></td></tr>
-<tr><td>XLIV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">2</div></td>
-<td><i>juin</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l44">105</a></div></td></tr>
-<tr><td>XLV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">5</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l45">108</a></div></td></tr>
-<tr><td>XLVI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">7</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l46">109</a></div></td></tr>
-<tr><td>XLVII.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">14</div></td>
-<td><i>juin</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l47">111</a></div></td></tr>
-<tr><td>XLVIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">23</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l48">111</a></div></td></tr>
-<tr><td>XLIX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">26</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l49">114</a></div></td></tr>
-<tr><td>L.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">3</div></td>
-<td><i>juillet</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l50">118</a></div></td></tr>
-<tr><td>LI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">9</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l51">120</a></div></td></tr>
-<tr><td>LII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">16</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l52">123</a></div></td></tr>
-<tr><td>LIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">3</div></td>
-<td><i>septembre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l53">124</a></div></td></tr>
-<tr><td>LIV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">6</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l54">129</a></div></td></tr>
-<tr><td>LV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">10</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l55">132</a></div></td></tr>
-<tr><td>LVI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">12</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l56">134</a></div></td></tr>
-<tr><td>LVII.</td>
-<td>Biarritz</td>
-<td><div class="r">21</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l57">137</a></div></td></tr>
-<tr><td>LVIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">3</div></td>
-<td><i>octobre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l58">140</a></div></td></tr>
-<tr><td>LIX.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">13</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l59">141</a></div></td></tr>
-<tr><td>LX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">17</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l60">143</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">24</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l61">147</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">2</div></td>
-<td><i>novembre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l62">150</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXIII.</td>
-<td>Compiègne</td>
-<td><div class="r">16</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l63">152</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXIV.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">22</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l64">155</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXV.</td>
-<td>Cannes</td>
-<td><div class="r">2</div></td>
-<td><i>décembre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l65">157</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXVI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">18</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l66">159</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXVII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">27</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l67">161</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="5"><div class="c">1866</div></td></tr>
-<tr><td>LXVIII.</td>
-<td>Cannes</td>
-<td><div class="r">7</div></td>
-<td><i>janvier</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l68">164</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXIX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">24</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l69">165</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">2</div></td>
-<td><i>février</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l70">168</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">13</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l71">171</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">22</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l72">174</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXIII.</td>
-<td>Cannes</td>
-<td><div class="r">2</div></td>
-<td><i>mars</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l73">176</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXIV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">16</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l74">178</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">2</div></td>
-<td><i>avril</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l75">181</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXVI.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">15</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l76">184</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXVII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">26</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l77">186</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXVIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">4</div></td>
-<td><i>mai</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l78">189</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXIX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">9</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l79">191</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">13</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l80">193</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXXI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">23</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l81">196</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXXII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">31</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l82">199</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXXIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">6</div></td>
-<td><i>juin</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l83">201</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXXIV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">8</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l84">204</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXXV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">10</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l85">205</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXXVI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">25</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l86">207</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXXVII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">28</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l87">209</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXXVIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">2</div></td>
-<td><i>juillet</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l88">211</a></div></td></tr>
-<tr><td>LXXXIX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">5</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l89">214</a></div></td></tr>
-<tr><td>XC.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">7</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l90">216</a></div></td></tr>
-<tr><td>XCI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">11</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l91">219</a></div></td></tr>
-<tr><td>XCII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">15</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l92">221</a></div></td></tr>
-<tr><td>XCIII.</td>
-<td>Saint-Cloud</td>
-<td><div class="r">12</div></td>
-<td><i>août</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l93">224</a></div></td></tr>
-<tr><td>XCIV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">19</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l94">227</a></div></td></tr>
-<tr><td>XCV.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">28</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l95">229</a></div></td></tr>
-<tr><td>XCVI.</td>
-<td>Biarritz</td>
-<td><div class="r">8</div></td>
-<td><i>septembre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l96">232</a></div></td></tr>
-<tr><td>XCVII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">14</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l97">234</a></div></td></tr>
-<tr><td>XCVIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">21</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l98">235</a></div></td></tr>
-<tr><td>XCIX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">3</div></td>
-<td><i>octobre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l99">238</a></div></td></tr>
-<tr><td>C.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">17</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l100">241</a></div></td></tr>
-<tr><td>CI.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">25</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l101">244</a></div></td></tr>
-<tr><td>CII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">28</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l102">245</a></div></td></tr>
-<tr><td>CIII.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">30</div></td>
-<td><i>octobre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l103">247</a></div></td></tr>
-<tr><td>CIV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">2</div></td>
-<td><i>novembre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l104">249</a></div></td></tr>
-<tr><td>CV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">7</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l105">252</a></div></td></tr>
-<tr><td>CVI.</td>
-<td>Cannes</td>
-<td><div class="r">18</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l106">254</a></div></td></tr>
-<tr><td>CVII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">29</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l107">257</a></div></td></tr>
-<tr><td>CVIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">7</div></td>
-<td><i>décembre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l108">260</a></div></td></tr>
-<tr><td>CIX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">21</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l109">262</a></div></td></tr>
-<tr><td>CX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">27</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l110">264</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="5"><div class="c">1867</div></td></tr>
-<tr><td>CXI.</td>
-<td>Cannes</td>
-<td><div class="r">7</div></td>
-<td><i>janvier</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l111">267</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">20</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l112">269</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">21</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l113">273</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXIV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">10</div></td>
-<td><i>mars</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l114">274</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">28</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l115">277</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXVI.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">4</div></td>
-<td><i>avril</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l116">279</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXVII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">16</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l117">281</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXVIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">27</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l118">284</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXIX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">6</div></td>
-<td><i>mai</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l119">286</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">17</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l120">289</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXXI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">24</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l121">291</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXXII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">26</div></td>
-<td><i>juin</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l122">292</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXXIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">30</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l123">293</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXXIV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">5</div></td>
-<td><i>juillet</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l124">295</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXXV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">11</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l125">296</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXXVI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">19</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l126">298</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXXVII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">26</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l127">299</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXXVIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">7</div></td>
-<td><i>août</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l128">301</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXXIX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">21</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l129">303</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXXX.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">2</div></td>
-<td><i>septembre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l130">305</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXXXI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">13</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l131">308</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXXXII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">27</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l132">311</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXXXIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">9</div></td>
-<td><i>octobre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l133">313</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXXXIV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">15</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l134">315</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXXXV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">25</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l135">317</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXXXVI.</td>
-<td>Cannes</td>
-<td><div class="r">28</div></td>
-<td><i>novembre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l136">319</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXXXVII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">16</div></td>
-<td><i>décembre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l137">321</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="5"><div class="c">1868</div></td></tr>
-<tr><td>CXXXVIII.</td>
-<td>Cannes</td>
-<td><div class="r">8</div></td>
-<td><i>mars</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l138">324</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXXXIX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">19</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l139">325</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXL.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">4</div></td>
-<td><i>avril</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l140">327</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXLI.</td>
-<td>Montpellier</td>
-<td><div class="r">25</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l141">330</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXLII.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">28</div></td>
-<td><i>mai</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l142">332</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXLIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">11</div></td>
-<td><i>juin</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l143">336</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXLIV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">16</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l144">337</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXLV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">18</div></td>
-<td><i>juillet</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l145">340</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXLVI.</td>
-<td>Fontainebleau</td>
-<td><div class="r">24</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l146">342</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXLVII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">2</div></td>
-<td><i>août</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l147">343</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXLVIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">11</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l148">345</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXLIX.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">20</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l149">348</a></div></td></tr>
-<tr><td>CL.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">1<sup>er</sup></div></td>
-<td><i>septembre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l150">349</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="5"><div class="c">1869</div></td></tr>
-<tr><td>CLI.</td>
-<td>Cannes</td>
-<td><div class="r">22</div></td>
-<td><i>janvier</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l151">352</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">15</div></td>
-<td><i>mars</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l152">353</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">23</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l153">354</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLIV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">6</div></td>
-<td><i>avril</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l154">355</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLV.</td>
-<td>Cannes</td>
-<td><div class="r">22</div></td>
-<td><i>avril</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l155">357</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLVI.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">7</div></td>
-<td><i>mai</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l156">359</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLVII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">22</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l157">361</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLVIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">9</div></td>
-<td><i>juin</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l158">363</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLIX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">20</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l159">365</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLX.</td>
-<td>Saint-Cloud</td>
-<td><div class="r">11</div></td>
-<td><i>juillet</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l160">367</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">26</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l161">370</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXII.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">16</div></td>
-<td><i>août</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l162">373</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">26</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l163">376</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXIV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">7</div></td>
-<td><i>septembre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l164">378</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">15</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l165">380</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXVI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">2</div></td>
-<td><i>octobre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l166">383</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXVII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">9</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l167">385</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXVIII.</td>
-<td>Cannes</td>
-<td><div class="r">28</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l168">387</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXIX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">7</div></td>
-<td><i>novembre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l169">390</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">4</div></td>
-<td><i>décembre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l170">391</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXXI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">26</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l171">393</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="5"><div class="c">1870</div></td></tr>
-<tr><td>CLXXII.</td>
-<td>Cannes</td>
-<td><div class="r">6</div></td>
-<td><i>janvier</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l172">396</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXXIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">16</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l173">398</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXXIV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">3</div></td>
-<td><i>février</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l174">401</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXXV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">27</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l175">404</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXXVI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">5</div></td>
-<td><i>mars</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l176">406</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXXVII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">20</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l177">408</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXXVIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">30</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l178">411</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXXIX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">20</div></td>
-<td><i>avril</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l179">413</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXXX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">4</div></td>
-<td><i>mai</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l180">415</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXXXI.</td>
-<td>Cannes</td>
-<td><div class="r">21</div></td>
-<td><i>mai</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l181">416</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXXXII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">29</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l182">418</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXXXIII.</td>
-<td>Paris</td>
-<td><div class="r">7</div></td>
-<td><i>juin</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l183">420</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXXXIV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">7</div></td>
-<td><i>juillet</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l184">423</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXXXV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">17</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l185">424</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXXXVI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">25</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l186">425</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXXXVII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">27</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l187">428</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXXXVIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">11</div></td>
-<td><i>août</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l188">429</a></div></td></tr>
-<tr><td>CLXXXIX.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">16</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l189">431</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXC.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">21</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l190">433</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXCI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">22</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l191">434</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXCII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">24</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l192">435</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXCIII.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">25</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l193">436</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXCIV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">26</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l194">437</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXCV.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">28</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l195">438</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXCVI.</td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r">4</div></td>
-<td><i>septembre</i></td>
-<td><div class="r"><a href="#l196">441</a></div></td></tr>
-<tr><td>CXCVII.</td>
-<td>Cannes</td>
-<td><div class="r">13</div></td>
-<td>&emsp; &mdash;</td>
-<td><div class="r"><a href="#l197">442</a></div></td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Appendice</span></td>
-<td colspan="3">&nbsp;</td>
-<td><div class="r"><a href="#app">444</a></div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE</p>
-
-
-<p class="c gap small">615-81. &mdash; <span class="sc">Corbeil.</span> Typ. et stér. <span class="sc">J. Crété</span>.</p>
-
-
-<div class="trnote">
-<h2 class="nobreak">Note du transcripteur</h2>
-
-
-<p>On n'a effectué aucune correction dans les passages en grec, qui sont
-transcrits conformément à l'original.</p>
-
-</div>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À M. PANIZZI, TOME II ***</div>
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
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-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
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-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation&#8217;s web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-For additional contact information:
-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em'>
-Dr. Gregory B. Newby<br />
-Chief Executive and Director<br />
-gbnewby@pglaf.org
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-approach us with offers to donate.
-</div>
-
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-</div>
-
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-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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-</div>
-
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-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
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