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-The Project Gutenberg eBook of En Alsace, by André Lichtenberger
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: En Alsace
-
-Author: André Lichtenberger
-
-Release Date: December 29, 2020 [eBook #64165]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN ALSACE ***
-
-
-
-
-
- LES BEAUX VOYAGES
-
- [Illustration]
-
- EN ALSACE
-
-
-
-
-_LE LIVRE EN COULEURS_
-
-COLLECTIONS DES LIVRES EN COULEURS POUR LA JEUNESSE
-
-_Reliés et Ornés de nombreuses Planches artistiques en Couleurs_
-
-
-_Volumes in 8º (20 × 14 ½), Reliés Toile, Illustrés de 12 Planches en
-Couleurs, photographiées directement_
-
-“LES BEAUX VOYAGES”
-
- EN CHINE
- LE MAROC
- AUX INDES
- EGYPTE
- AU JAPON
- LA RUSSIE
- INDO-CHINE
- ESPAGNE
-
-
-_Énormes Volumes, Riche Reliure, Tranches Dorées, Illustrés de 12
-Planches en Couleurs et de nombreuses Planches en Noir_
-
-“CONTES ET NOUVELLES”
-
- LA GUERRE AUX FAUVES
- LES PETITS AVENTURIERS EN AMERIQUE
- LA CASE DE L'ONCLE TOM (EN 2 VOLUMES)
- UN TOUR EN MÉLANÉSIE
- ROMANS DU FOND DE LA MER
- VOYAGES DE GULLIVER (EN 2 VOLUMES)
- ÉRIC
-
-_LES ARTS GRAPHIQUES, 3 RUE DIDEROT, VINCENNES_
-
-
-
-
-[Illustration: STRASBOURG.]
-
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-
- LES BEAUX VOYAGES
- EN ALSACE
-
- PAR
- ANDRÉ LICHTENBERGER
-
- Orné de douze planches
- en couleurs et une carte
-
- LES ARTS GRAPHIQUES
- Éditeurs
- 3 RUE DIDEROT, VINCENNES
- 1912
-
-
-
-
-[Illustration: CARTE D'ALSACE]
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-
-L'automne dernier un capitaine posait cette question à cinquante
-conscrits: “Qu'est-ce que l'Alsace?” Trente-huit répondirent à peu près
-convenablement. Douze, c'est-à-dire le quart, ignoraient de quoi il
-s'agissait. Peut-être que cette ignorance est regrettable à toutes
-sortes d'égards et même un peu déshonorante.
-
-Puisse ce petit livre dénué de toute autre ambition faire revivre à ceux
-qui connaissent l'Alsace quelques-unes de leurs impressions; puisse-t-il
-donner aux autres une idée sommaire de ce qu'elle nous suggère, faire
-entrevoir au moins le charme si particulier de cette région qui nous
-tient de si près par tant de liens.
-
-S'il y réussit tant soit peu, c'est peut-être à cause de tout ce que les
-voix multiples qui montent de cette terre ajoutent à celle de l'auteur.
-Il tient aussi à associer dans sa reconnaissance tant d'écrivains, sans
-cesse plus nombreux, qui chacun pour sa part nous ont rendu plus proches
-l'âme et la vie de l'Alsace. Grâces soient rendues aux vivants et aux
-morts: aux historiens et aux érudits tels que MM. Charles Grad, Rodolphe
-Reuss, Georges Delahache, Charles Gérard; aux purs littérateurs tels que
-MM. Maurice Barrès, Edouard Schuré, Georges Ducrocq, Paul Acker, Carlos
-Fischer; à tant d'écrivains, de connaisseurs, d'amateurs pieux, de
-lettrés délicats dont les travaux ou les conseils m'ont facilité la
-tâche: Mesdames Marie Diémer, Gévin-Cassal, E. Herrmann, Röhrich, E.
-Wust, MM. Bucher, Dollinger, Maurice Engelhardt, Florent-Matter, H.
-Haug, Kaufmann, Laugel, Stœber, etc. Et je ne veux pas oublier ces deux
-périodiques admirables entre tous: _La Revue Alsacienne Illustrée_ et
-_Les Marches de l'Est_.
-
-C'est à ces sources, à bien d'autres encore que j'ai puisé; c'est à
-elles que ce petit livre doit ce qu'il peut avoir de bon.
-
-A. L.
-
-
-
-
-EN ALSACE
-
-CHAPITRE I
-
-L'ALSACE: UN COUP D'ŒIL DANS L'HISTOIRE
-
-
-Vous importe-t-il énormément de savoir l'origine exacte du mot Alsace?
-J'espère que non, car il me faut vous avouer qu'elle est encore
-douteuse. Pour certains “Ellsass” signifie pays de l'Ill; pour d'autres
-les appellations Alesacianes, Alisâzas, Elisâsun, étaient employées par
-les Alamans pour désigner la région et les peuplades de la rive gauche
-du Rhin. Dans le doute, évitons de nous prononcer. Si nous ne
-connaissons pas le mot, nous connaissons au moins la chose:
-approximativement, l'Alsace est comprise entre la ligne des Vosges et le
-Rhin, la trouée de Belfort et le cours de la Lauter. Sa superficie est
-d'environ 800,000 hectares.
-
-La légende, qui se souvient sans doute de la géologie, nous affirme
-qu'elle fut d'abord un lac où s'épanouissait une vie mystérieuse. Il
-s'écoula. Dans le sol fertile et dans les vallées, les hommes se
-multiplièrent. Avaient-ils ou non le crâne allongé? Grave question qui
-passionne d'autres que les anthropologues. De là dépend, paraît-il, si
-les populations premières de l'Alsace sont d'origine celte ou
-germanique.
-
-Ce qui est vraisemblable, c'est que ces “murs païens,” ces monuments
-cyclopéens de grosses pierres non cimentées, dont aujourd'hui encore
-nous trouvons les traces dans les Vosges, furent bâtis par les
-autochtones pour se défendre contre les barbares de l'Est. Les premiers
-textes historiques où il est question de l'Alsace nous la montrent ce
-qu'elle demeurera: le point de contact, c'est-à-dire souvent le champ de
-bataille entre la civilisation celto-latine et la Germanie. En 58 avant
-Jésus-Christ, Jules César, appelé par les indigènes, y défait Arioviste
-près de Rougemont sur les bords de la rivière de Saint-Nicolas. La voici
-province romaine; elle le restera quatre cents ans: la multiplicité des
-noms de lieu et des ruines atteste la profondeur de l'empreinte reçue.
-
-En 403, les Romains évacuèrent l'Alsace. Ce fut l'invasion des Alamans.
-Les Francs les soumirent. Pendant plusieurs siècles, le duché d'Alsace
-se rattacha à l'Austrasie, c'est-à-dire à la monarchie mérovingienne. A
-la fin du IXe siècle elle échoit à Louis Germanique, et, pour longtemps,
-elle est entraînée dans l'orbe du St. Empire romain germanique.
-
-Le moyen-âge est pour l'Alsace une période troublée et féconde. Sous la
-suzeraineté plus ou moins nominale de l'empereur qui est loin, une vie
-locale active, sinon toujours pacifique, s'y développe. Des châteaux
-fortifiés, des donjons, des monastères, des églises se dressent de
-toutes parts. La population des villes profite des querelles des grands
-pour revendiquer ses droits. En vain de fréquentes invasions, en vain
-des luttes intestines bouleversent sans cesse le pays. Une race solide
-s'y constitue avec une civilisation originale, un développement de
-richesse matérielle et artistique qui est bien à elle. Favorablement
-accueilli à Mulhouse et à Strasbourg, le protestantisme y accroît
-l'esprit démocratique. Des relations amicales relient les villes libres
-de la plaine de l'Ill aux républiques suisses; une anecdote célèbre les
-symbolise: celle de la bouillie chaude envoyée par la municipalité de
-Zurich à celle de Strasbourg et mangée tiède encore à son arrivée, tant
-la distance était brève et rapides les communications.
-
-Au début du XVIIe siècle, la guerre de Trente ans est l'occasion de
-ravages atroces. Aussi l'hostilité grandit contre la domination
-autrichienne, et l'Alsace adhère en majeure partie à cette coalition des
-petits États protestants qui font bloc avec la France et la Suède contre
-la monarchie des Habsbourg.
-
-Est-il exact qu'au lit de mort du père Joseph le cardinal de Richelieu
-se soit précipité pour encore annoncer à son “Éminence grise” la
-nouvelle si ardemment souhaitée: “Père Joseph, Brisach est à nous!”
-L'histoire le nie; mais l'instant était proche où l'Alsace allait être
-absorbée dans la monarchie française.
-
-Le traité de Westphalie (1648) transporte à Louis XIV les droits
-complexes que l'empereur avait sur elle. Avec une activité habile et
-tenace, laissant subsister une vie locale indépendante, ses intendants
-transforment ce lien assez vague en une incorporation effective.
-L'annexion de Strasbourg en 1681, celle de Mulhouse au siècle suivant
-marquent des étapes décisives. L'assimilation est rapide, presque
-instantanée. Strasbourg fait à Louis XV durant la guerre de la
-succession d'Autriche un accueil enthousiaste et célèbre avec pompe en
-1781 le centenaire de sa réunion à la France. La Révolution de 1789
-cimente l'union d'une manière définitive. Dès ses débuts l'Alsace
-l'acclame. Une grande fête assemble à Strasbourg les gardes nationales
-de la région. Le maire Frédéric de Diétrich les reçoit sur la plateforme
-de la cathédrale et y fait arborer les premiers drapeaux tricolores: “Ce
-spectacle, dit le procès-verbal officiel, vu des rives opposées du Rhin,
-apprit à l'Allemagne que l'empire de la liberté était fondé en France.”
-
-Deux années plus tard, au moment de la déclaration de guerre contre
-l'Autriche, ce même Diétrich réunit à sa table quelques officiers et,
-interpellant l'un d'eux qui se piquait de talent musical, le sommait
-d'inventer un hymne nouveau capable de galvaniser les jeunes armées
-républicaines. Le lendemain, après une nuit blanche, Rouget de l'Isle
-revenait, et, accompagné au piano par une nièce du magistrat, entonnait
-son “Chant de Guerre de l'armée du Rhin,” plus connu bientôt sous ce
-nom: “La Marseillaise.”
-
-Fidèle à la République, l'Alsace offrit à ses armées et à celles de
-l'Empire les meilleurs de ses fils: Kléber le gamin de Strasbourg,
-Lefebvre le meunier de Rouffach, Rapp le fils du concierge de Colmar.
-Faut-il d'autres noms?
-
-Ils furent des milliers à verser leur sang sur tous les champs de
-bataille de l'Europe. Presque tous les officiers de la cavalerie qui
-poursuivit les vaincus d'Iéna étaient Alsaciens. Une petite ville comme
-Phalsbourg a donné trente-trois généraux à la France.
-
-Après Waterloo, il y eut un fait divers, fantastique, qui dépasse la
-légende: la défense d'Huningue, par Barbanègre et cent trente-cinq
-hommes, contre l'archiduc Jean, vingt-cinq mille Autrichiens et cent
-trente bouches à feu. Au bout de quinze jours de bombardement, une
-capitulation honorable permit à la garnison de la dernière place forte
-alsacienne de rejoindre l'armée de la Loire avec tous les honneurs de la
-guerre. Tambour battant, cinquante loqueteux défilèrent devant
-l'archiduc Jean qui serra leur chef sur sa poitrine.
-
-La Restauration vit l'Alsace frondeuse et libérale: “Un Koechlin par
-département et la France serait sauvée,” s'écriait La Fayette, louant
-aussi bien l'esprit d'entreprise que l'ardeur civique du monde
-industriel mulhousien.
-
-A l'annonce de la Révolution de 1830, on hissa les trois couleurs sur la
-cathédrale; le 2 août, à six heures du soir, tout le pays était pavoisé
-et chantait “La Marseillaise.”
-
-La monarchie de juillet, à qui l'Alsace donna deux ministres, fut pour
-elle une époque d'énorme développement matériel et intellectuel. Il se
-poursuivit, s'accrut encore, sous le second empire, bien accueilli en
-général à cause des souvenirs glorieux qui dataient du premier: les
-romans d'Erckmann-Chatrian montrent, dans une forme familière et
-émouvante, l'évolution du sentiment alsacien, jusqu'au moment où la
-guerre de 1870-71 bouleversa la destinée.
-
-L'Alsace fut la rançon de la France vaincue.
-
-En dépit de la protestation solennelle des députés alsaciens, le traité
-de Francfort la faisait passer, à l'exception du territoire de Belfort,
-sous la domination de l'Allemagne victorieuse.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-L'ALSACE, “LE JARDIN DE LA FRANCE”
-
-
-Lorsque dans l'été de 1673, Louis XIV et sa suite pénétrèrent en Alsace
-par Saint-Dié et Sainte-Marie aux Mines, Mademoiselle de Montpensier, la
-Grande Mademoiselle, goûta médiocrement le voyage. “Nous passâmes,
-écrit-elle, par des chemins épouvantables dans des bois où il y a des
-chemins étroits sur le bord des précipices où il passe des torrents. On
-a peine à y voir le ciel: ce sont des arbres d'un vert si noir et si
-mélancolique qu'il faisait peur... Sainte-Marie est une grande rue entre
-deux montagnes fort tristes et fort couvertes d'arbres...”
-
-L'impression du souverain fut différente. Lorsque pour la première fois
-il aperçut la plaine d'Alsace ensoleillée et plantureuse, il s'écria:
-“Mais c'est le jardin de la France!”
-
-Une région montagneuse, moins grandiose que les Alpes ou les Pyrénées
-mais d'un charme pittoresque et personnel,--des vallées sinueuses et
-boisées qui en descendent--une plaine fertile et richement cultivée,
-jonchée de villages cossus et de villes célèbres, telle est l'Alsace.
-
- *
-
- * *
-
-Que le chemin de fer vous conduise en Alsace par la trouée de Belfort et
-celle de Saverne, tout de suite ses paysages vous conquièrent. Mais
-j'aimerais mieux que, quittant un matin de bonne heure quelque station
-du versant français, vous la découvriez vous-même peu à peu au cours
-d'une promenade à pied dans les Vosges.
-
-Au départ, des brumes flottent encore entre les fûts rigides des sapins.
-Une humidité frissonnante enveloppe le sous-bois. Il y demeure de la
-nuit emprisonnée. Mais voici que l'ombre craque et se disjoint. Des
-fuseaux de lumière argentée pénètrent, où tressaillent toutes les
-couleurs du prisme. Le brouillard s'effiloche, se déchire en longs
-voiles de gaze, s'envole pareil à des formes de fées. Des coins de ciel
-bleu se mettent à rire. Le soleil l'emporte. A peine des flocons de
-nuage sommeillent encore dans quelques fonds vaporeux. Et le panorama se
-déroule, se diversifie.
-
-Ce sont les plateaux herbeux, tachés de champs, de fermes, de bouquets
-d'arbres; les pentes sylvestres couvertes d'aiguilles de pin, de gazon
-maigre, de myrtilles et de bruyères; les sentes creuses qui serpentent à
-l'aveuglette sous la futaie des hêtres; un petit lac bleu avec une
-maison forestière assoupie; un vallon avec une rivière parmi les
-cadavres des arbres; une cascatelle fuyante; une chapelle, une tombe;
-une carrière abandonnée où, tout rouge, le sol saigne; un amas de
-pierres énormes, abruptes ou polies, bizarres, évoquant des jeux de
-Titans; des taillis maigres où perce un soleil qui pique; et puis la
-montée nue que le vent rafraîchit; le “chaume” gazonné,--le
-sommet,--d'où maintenant le regard embrasse l'infini: la houle
-irrégulière des crêtes boisées, moirées de verdures diverses; la vallée
-lorraine; la plaine d'Alsace, tout en bas, avec ses petits villages
-laborieux groupés compacts, noirauds et rougeâtres, autour des flèches
-des églises pointées vers le ciel. Au loin, perdue dans la brume, c'est
-la Forêt-Noire. Là-bas, le Jura. Quelque chose scintille: peut-être les
-Alpes. Simples, exquises, les sensations intimes alternent,
-s'harmonisent. Le sol soyeux caresse le pied du marcheur. Les digitales
-hautaines se dressent. Mélancolique, le coucou chante. La résine et le
-foin coupé embaument. Écoutez: c'est le long murmure de la brise à
-travers les feuillages, le bruissement, doux comme une bénédiction,
-d'une averse légère qui les caresse. Puis de nouveau voici le soleil.
-
-Étonnamment variées et découpées, les Vosges offrent au promeneur des
-sites et des vues sans cesse renouvelés. Les ruines dont elles sont
-jonchées, les légendes gracieuses qui s'y rattachent y incorporent une
-âme.
-
-“Comme un lis blanc dressé parmi les œillets rouges et les pensées
-violettes, la noble et douce figure de Sainte Odile domine le champ
-fleuri et bigarré des légendes d'Alsace” (Schuré).
-
-Ainsi, sur le haut de sa montagne, le couvent de Ste. Odile, “petite
-couronne de vieilles pierres sur la cime des futaies” (Barrès), domine
-la plaine où, par le temps clair, on distingue plus de cent villages.
-C'est là qu'à travers les siècles l'Alsace est venue prier. C'est là que
-vous la verrez encore aujourd'hui s'acheminer chaque dimanche en
-pélerinage. Demeurez jusqu'au coucher du soleil. Et malgré le
-grouillement des touristes et le mugissement des autos sur les routes
-vous subirez la majesté du lieu. Il redeviendra pour vous “la montagne
-de la foi et du silence, le plus noble de ces grands sommets religieux
-qui veillent sur l'Alsace” (Paul Acker).
-
- *
-
- * *
-
-Par l'une de ces vallées abruptes ou sinueuses qui se font chemin entre
-deux contre-forts, vous dégringolez le long des murailles sévères des
-hêtres et des sapins. Selon les lacets, à chaque minute le paysage
-change. Ici c'est le roc, là le précipice. Surgies soudain, les cimes
-lointaines étincellent. Une échappée laisse entrevoir la plaine
-souriante. Tout se resserre. Il y a un tournant. Dans sa grâce rustique,
-voici le village alsacien.
-
-“Il nous montre d'un air accueillant ses maisons peintes à la chaux où
-les grosses poutres de la charpente forment des croix de Saint André,
-ses pignons aigus, ses toits hauts et profonds où s'accumulent pour
-l'hiver les mille ressources d'un pays plantureux, ses escaliers de bois
-sculpté noircis par les années, sa fontaine où s'épanche dans les auges
-de pierre, tombes mérovingiennes, une onde de cristal, sa vieille église
-couronnée d'un nid de cigogne, ses treilles, ses jardins, dômes de
-feuilles de vigne que l'automne éclaircit, ses glycines et ses roses
-grimpantes, qui montent jusqu'au toit.
-
-“Par les carreaux étroits, de vieux visages où la sagesse de la vie est
-inscrite en plis volontaires enveloppent d'un long regard curieux celui
-qui passe. Les enfants bien éveillés se plantent devant lui, les mains
-derrière le dos, pour mieux considérer son étrangeté. Des femmes
-échangent quelques paroles joviales avec l'accent doux et traînant
-d'Alsace, l'accent qui pèse sur les mots comme la cognée du bûcheron.
-Quelques patriarches en bonnet de laine secouent leur longue mèche d'un
-air grave” (Georges Ducrocq).
-
- *
-
- * *
-
-Et maintenant nous voici tout en bas. Entre le Rhin invisible et la
-dentelle bleue des Vosges, c'est l'Alsace laborieuse et luxuriante. A
-perte de vue s'étendent les prés récemment fauchés couverts de meules,
-parsemés de bouquets d'arbres, les vignobles ensoleillés, les
-houblonnières en pleine croissance, les rectangles multicolores des
-cultures maraîchères, les champs de blé et de seigle éclatants de
-bleuets et de coquelicots. Là s'étale la richesse dorée de la moisson
-prochaine. Ici la récolte est déjà faite, les gerbes s'amoncellent et de
-nouveau toute nue apparaît la terre rouge. Les vergers escortent la
-route. Des corbeaux croassent. Çà et là pointent des cheminées d'usines,
-des lignes de peupliers. Il y a de gentils et gais petits cimetières
-carrés, verts, noirs et blancs, où les morts assoupis continuent d'être
-tout près des vivants. Solidement accroupies sous le capuchon des toits
-énormes, rapiécés de rose, les fermes ne sont point isolées. Il est bon
-d'être réunis pour peiner et se réjouir ensemble. Aussi se sont-elles
-groupées en villages. Elles surveillent de loin, l'œil indulgent, le
-rythme des travaux agrestes.
-
-Par les fenêtres vous entrevoyez “les vieux intérieurs de l'Alsace avec
-leurs chaises sculptées et leurs tonneaux solides.” Des troupeaux d'oies
-se pavanent dans les prés. Juchées sur quatre roues égales, de longues
-carrioles étroites sont attelées de vaches bien nourries, harnachées
-comme des poneys, ou de chevaux massifs, l'air raisonnable et un peu
-crâneur sous le bonnet rouge ou bleu qui leur encapuchonne les oreilles.
-
- * * * * *
-
-Chaque petite ville a sa physionomie. Un vieux pont en dos d'âne, une
-chapelle gothique, une vierge naïve, un puits délabré, mille ornements
-de pierre ou de bois sculpté rappellent le lien qui subsiste avec les
-siècles évanouis. Chacune sollicite l'attention du touriste. Chacune,
-l'ayant retenue, lui laisse quelque chose de plus que l'impression de la
-curiosité satisfaite: “Je n'ai jamais quitté une petite ville d'Alsace,
-me disait un ami, sans avoir le désir de lui donner une poignée de
-main.” Je lui ai répondu: “Vous avez raison.” Et ces vers
-d'Erckmann-Chatrian chantaient dans ma mémoire:
-
- Dis-moi! quel est ton pays?
- Est-ce la France ou l'Allemagne?--
- --C'est un pays de plaine et de montagne;
- Une terre où les blonds épis
- En été couvrent la campagne;
- Où l'étranger voit, tout surpris,
- Les grands houblons en longues lignes
- Pousser joyeux aux pieds des vignes
- Qui couvrent les vieux côteaux gris!
- La terre où vit la forte race
- Qui regarde toujours les yeux en face...
- C'est la vieille et loyale Alsace!
-
-[Illustration: RIBEAUVILLÉ (VOSGES).]
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-STRASBOURG
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-La Cathédrale--Le Musée alsacien--La Chambre d'Oberlin
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-En Alsace il y a Colmar et Mulhouse. Colmar est exquise; Mulhouse pleine
-d'activité. Mais au dessus d'elles il y a Strasbourg.
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-On vous dira: “N'y allez pas. Strasbourg n'est plus Strasbourg. Depuis
-quarante ans une ville neuve, toute en style ‘colossal,’ a pierre à
-pierre rongé la vieille ville médiévale, qui nous tenait au cœur, a fini
-par l'engloutir sous ses bâtisses.”
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-C'est faux. Sans doute Strasbourg n'offre plus son unité de jadis. Des
-quartiers nouveaux sont nés avec des palais, des casernes, des
-entrepôts, des fabriques, des villas modern-style et tout le reste. Et
-de même que dans les rues, plus souvent que les anciens costumes, vous
-rencontrez des uniformes, de même presqu'au cœur de l'antique
-Strateburgum, vous êtes choqués par des monuments disparates: brasseries
-ahurissantes avec des façades vert d'eau ou violet suave; cages de fer
-démesurées aux membrures contournées; magasins agressifs, dépositaires
-de “galanterie waaren”; “conditoreien” gênantes; boutiques regorgeant de
-toutes les sortes de “delicatessen”; (n'oubliez pas qu'outre Rhin
-“galanterie waaren” signifie modes et “delicatessen” charcuterie).
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-N'importe: un coin tourné tout cela cesse d'exister. Ici, c'est la vie
-fluviale, la “vieille France,” les “ponts couverts.” Là, au hasard des
-venelles étroites, toutes les merveilles des demeures vétustes aux
-pignons pointus, pittoresquement dentelés et découpés. A travers les
-toits immenses étrangement cabossés, expressifs comme d'anciens visages,
-les rangées des lucarnes veillent et clignent de l'œil. Ce sont, à
-profusion, des ornements de pierre et de bois, des balcons, des porches,
-des figurines, des balustres, tout le legs émouvant presque intact des
-artistes du moyen âge et de la Renaissance. Dans son tombeau de l'Église
-St. Thomas, Maurice de Saxe demeure endormi. Kléber étend toujours son
-geste héroïque sur la petite place ensoleillée en face des bonnes
-vieilles maisons bourgeoises assoupies. A l'angle d'une ruelle, la
-statue enluminée de l'Homme de fer monte la garde.
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-Et puis il y a la cathédrale.
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-De quelque côté que vous arriviez à Strasbourg, la cathédrale, le
-“Münster” célèbre d'Erwin de Steinbach, érige au dessus des toits sa
-tour unique, symbole traditionnel de la cité, symbole de l'Alsace.
-Majestueuse, elle domine la ville agenouillée, relique de dentelle et de
-corail rose ourlée par les doigts minutieux des siècles.
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-Ses origines se rattachent aux légendes obscures qui unissent l'âme
-païenne au moyen-âge. “Si sa flèche touche aux étoiles, si haute que les
-anges devaient l'effleurer du bout de leurs ailes, ses fondements
-plongent dans un lac mystérieux où des monstres aveugles erraient
-confusément” (Marie Diémer). Aujourd'hui encore, “quand le silence s'est
-fait dans les rues, le passant attardé peut, nous dit Maurice
-Engelhardt, entendre le bruit des flots se brisant contre les piliers de
-la voûte souterraine. Il distingue le clapotement produit par les rames
-de la barque qui sillonne le lac, conduite par les âmes des trépassés.”
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-L'entrée du lac, nous est-il affirmé, se trouvait dans les caves d'une
-maison située en face de la cathédrale. Plus d'une fois on tenta de
-l'explorer: “Chaque fois un tourbillon de vent sortait de l'orifice
-béant et éteignait les lumières de ceux qui voulaient s'aventurer dans
-le gouffre. Et quand on essayait de sonder avec des perches la
-profondeur de l'excavation, il apparaissait à l'ouverture des serpents,
-des crapauds, des salamandres énormes et tout un fourmillement de bêtes
-indescriptibles. Pour éviter des malheurs, l'ouverture fut murée et
-couverte de décombres, et aujourd'hui l'on ne sait plus où fut l'entrée
-de la caverne infernale.”
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-Sur l'emplacement actuel de la cathédrale trois hêtres géants abritaient
-jadis, selon la tradition, l'autel où les Triboques sacrifiaient au dieu
-de la guerre et le puits où ils lavaient les victimes. Sous la
-domination romaine un temple de Mars lui succéda. Une église de bois
-dédiée à la Vierge remplaça le temple à l'avènement du christianisme. Et
-ce serait l'eau purifiée du vieux puits païen qui aurait servi à
-baptiser les premiers chrétiens et le roi Clovis lui-même.
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-Plusieurs autres bâtiments, selon toute vraisemblance, s'y succédèrent.
-C'est du XIIe siècle que datent les parties romanes les plus anciennes
-de l'édifice actuel. Au siècle suivant, il prit son essor dans le style
-gothique. Le jour de la Chandeleur de l'année 1276, après avoir célébré
-la messe dans le chœur déjà construit, l'évêque Conrad de Lichtenberg se
-rendit solennellement sur la grande place, bénit la nombreuse assistance
-et donna le premier coup de pelle des fondations de la façade principale
-projetée par le grand architecte Erwin de Steinbach. En 1439 fut
-terminée la Tour du Nord, la seule qui ait été achevée, dont la flèche
-s'élève à une hauteur de 143 mètres.
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-Vous trouverez l'historique exact et la description détaillée de tout ce
-qui se rapporte à la cathédrale dans le petit livre excellent que lui a
-consacré Georges Delahache. Elle a vécu, nous dit-il, “toute la vie de
-la cité. Au centre de Strasbourg et de l'Alsace, ‘comme un écho sonore,’
-elle a répercuté toutes les vicissitudes d'une histoire mouvementée.
-Elle a grandi avec les évêques, puis avec la bourgeoisie; la Réforme y a
-passé, ennemie des images, ‘servante de Dieu seul;’ et la majesté de
-Louis XIV, irrespectueux du gothique; et les enthousiasmes et les
-colères de la Révolution; et, plus près de nous, les obus qui l'ont
-enlevée à la France. Elle demeure; elle continue de vivre, dominant tous
-les villages de la plaine dont les noms chantent mélancoliquement au
-souvenir de ceux qui sont partis et faisant trembler d'une émotion un
-peu fébrile, dès qu'ils la devinent dans le lointain, le regard de ceux
-qui reviennent.”
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-Toute l'âme historique et légendaire de l'Alsace est enclose dans la
-cathédrale et les vieilles maisons qui l'environnent. Voulez-vous
-revivre sa vie locale, si pittoresque et variée à travers les siècles:
-allez au Musée alsacien.
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-Fondé en 1902 par un groupe de jeunes gens enthousiastes de leur pays et
-de son passé, il a eu pour but de réunir tous les objets se rapportant à
-l'art et à la tradition populaires de l'Alsace. Installé au cœur du
-vieux Strasbourg 23, Quai St. Nicolas, dans une ravissante maison
-ancienne qui lui appartient, il conquiert dès l'abord le visiteur, dont
-s'accroissent l'admiration et l'émoi pieux au fur et à mesure qu'il en
-pénètre, qu'il en détaille tous les trésors: la cour aux galeries
-superposées, les salles boisées, les sculptures populaires, le
-laboratoire d'alchimie, la chambre juive, les costumes de paysans et de
-paysannes des temps passés, les nombreux objets, meubles, ustensiles,
-etc., qui participèrent à la vie des siècles évanouis. Une série
-d'entreprises annexes permettent à qui le désire d'en emporter mieux que
-les souvenirs immatériels: le musée édite des publications illustrées
-artistiques, fournit des costumes authentiques, conformes à la tradition
-jusque dans les étoffes et les moindres accessoires, fabrique des
-poupées irréprochables au point de vue documentaire, des jouets
-alsaciens scrupuleusement exacts, etc.
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-Chaque année il s'enrichit de dons qui lui arrivent de toutes les
-parties du pays. Chaque année il ouvre une ou plusieurs salles
-nouvelles.
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-Peut-être que, dans sa simplicité, l'une des plus curieuses est la
-chambre d'Oberlin, le célèbre pasteur du Ban-de-la-Roche. Fidèlement
-copiée sur le “poële” que l'on peut voir encore dans les anciennes
-chaumières de Waldersbach ou de Belmont, elle a été reconstituée avec
-son plafond à poutrelles, ses portes basses et son fourneau en fonte. Un
-escalier en bois monte à l'étage supérieur. Les murs où règne un banc
-rustique, crépis et blanchis à la chaux, sont ornés de gravures et de
-nombreux portraits d'Oberlin. Une foule d'objets lui ayant appartenu ont
-été offerts par ses descendants: sa table de travail, ses collections
-d'histoire naturelle dans leur armoire, son fauteuil, la harpe de Mme
-Oberlin, un grand nombre d'autographes, de documents, de portraits et
-d'objets usuels. Au milieu de ce cadre intime, s'évoque dans sa candeur
-savoureuse une des physionomies les plus expressives de la vieille
-Alsace, l'une de celles où se résument de la façon la plus touchante sa
-ténacité ingénieuse, son esprit démocratique et libéral, sa religion à
-la fois pratique, mystique, active et tolérante.[1]
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- [1] Nous empruntons les détails qui suivent à l'excellente brochure de
- Mme E. Röhrich, MM. Rauscher et H. Haug: _Jean-Frédéric Oberlin_
- éditée par _La Revue Alsacienne Illustrée_ en 1910.
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-Jean Frédéric Oberlin--“papa Oberlin,” comme l'appelèrent plus tard ses
-paroissiens--naquit à Strasbourg le 31 août 1740 d'une famille de bonne
-bourgeoisie dont la culture était à la fois française et allemande: “Je
-suis Germain et Français tout ensemble,” écrira-t-il plus tard. Il
-prononcera ses sermons dans les deux langues et rédigera ses _Annales_
-alternativement dans l'une et l'autre.
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-Enfant plein de vivacité, il faillit se faire soldat: “J'étais soldat
-dès mon enfance. Mon goût se portait aux armes et à l'art de la guerre.
-Si je n'ai pas embrassé ce métier, c'est qu'on ne combattait pas alors
-contre la tyrannie et que je vis au contraire que dans l'état de pasteur
-à la campagne je pouvais faire infiniment de bien.”
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-C'est en 1767 qu'il fut nommé pasteur au Ban-de-la-Roche. C'est là qu'il
-déploya pendant soixante ans, jusqu'à sa mort, une activité
-merveilleuse.
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-Petit canton de langue française de la Haute Alsace, le Ban-de-la-Roche
-était depuis l'époque de la guerre de Trente Ans retombé dans une
-sauvagerie de mœurs incroyable. L'ignorance y était crasse et
-universelle: le défaut de voies de communication maintenait en effet la
-population dans un isolement presque complet. On passait les ruisseaux
-sur des troncs d'arbres. Un voyage à Strasbourg était un exploit. Mme
-Witz-Oberlin, fille du saint homme, écrit dans ses souvenirs: “Lorsque
-ma mère, pour cause de santé, était obligée de se rendre à Strasbourg,
-son excellent époux l'accompagnait à pied avec tous les instituteurs de
-la paroisse et quelques hommes jeunes, forts et de bonne volonté...
-Chacun était armé d'une longue perche afin de pouvoir soulever la
-voiture aux passages dangereux.”
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-[Illustration: TURCKHEIM.]
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-Oberlin conçut son devoir à la façon d'un cerveau encyclopédique du
-XVIIIe siècle. Il serait injuste de dire que son apostolat fut la
-moindre de ses préoccupations. Son éloquence familière et persuasive ne
-fut point dépourvue de valeur. Mais il estima que l'exemple serait la
-meilleure prédication, et qu'une fois que les paroissiens seraient
-devenus des hommes civilisés, ils seraient bien près d'être en même
-temps des chrétiens.
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-Pour leur apprendre l'agriculture, il se fait paysan, leur enseigne
-l'art des semailles et celui d'élever les bestiaux. De même, il devient
-architecte, ingénieur, agent-voyer, industriel, et manœuvre chaque fois
-qu'il le faut. Sur son impulsion, on perce des routes et neuf ponts sont
-construits. Lui-même défonce la terre le premier ou casse les cailloux.
-Par ailleurs il publie des circulaires, crée des caisses d'emprunt et de
-liquidation des dettes, une société populaire, une société des fours,
-une société des amis de l'humanité. Il remplace l'industrie minière en
-décadence par le filage et la fabrication de rubans de coton. Il forme
-des compagnies de pompiers, réorganise l'apprentissage...
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-L'instruction est son domaine particulier. Il ne consent à laisser
-restaurer le presbytère délabré de Waldersbach--sa “ratière”--que quand
-maîtres et élèves sont confortablement logés dans l'école communale.
-Conformément aux idées de Rousseau, il s'ingénie à multiplier les
-“leçons de choses,” stimule l'émulation autant parmi les maîtres que
-parmi les élèves au moyen de concours et de récompenses. Des écoles
-populaires--on les intitule “poëles à tricoter”--sont créées pour les
-tout petits: entre la couture et le tricot les maîtresses y enseignent
-l'histoire sainte, la récitation, le calcul mental, un peu d'histoire
-naturelle et la botanique. Lui-même prend plaisir à composer des
-herbiers qui nous ont été conservés, et, “pour éviter toute cruauté,” on
-observe les insectes vivants et on les relâche à la fin de la leçon.
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-Des familles bourgeoises mettent leurs enfants en pension chez le
-pasteur. Moyennant neuf francs par semaine--et souvent il y a des
-réductions!--ils reçoivent une instruction étendue et pratique. En même
-temps qu'on leur fait étudier les meilleurs auteurs, ils apprennent à
-faire du filet, des lacets, des souliers de lisière, des cartonnages,
-des ouvrages en crin et en paille, des gants, des mitaines. Les jeunes
-filles reçoivent un enseignement ménager complet: elles s'en retournent
-chez elles sachant cuisiner, lessiver, repasser, filer, faire leurs
-achats de ménage et conserver leurs provisions.
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-Le jeu n'est pas moins nécessaire que la science. Oberlin s'y montre
-aussi inventif qu'en pédagogie; une multitude d'objets,--petits étuis,
-collections de cartonnages, découpages, silhouettes, imprimerie--sont
-façonnés de ses mains. Souvent en été la journée de travail se termine
-par une promenade qui est en même temps l'occasion d'une leçon
-d'astronomie.
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-Ayant une teinture de tout ce qui s'enseigne, langues mortes, sciences
-théologiques, métaphysique, logique, géométrie, trigonométrie,
-géographie ancienne et moderne, histoire universelle, physique, histoire
-naturelle, histoire de la philosophie, droit naturel, antiquités
-égyptiennes, hébraïques, grecques et romaines, le bon pasteur est aussi
-préoccupé des besoins du corps que de ceux de l'esprit. Il propage des
-notions de médecine et de chirurgie, invente un “thé naturel” et
-plusieurs tisanes. Et comme l'instrument de Pourceaugnac est encore
-inconnu au Ban-de-la-Roche, il l'y importe; et c'est de ses propres
-mains que, jusqu'à ce que son usage soit vulgarisé, il l'administre à
-ses paroissiens.
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-La période révolutionnaire n'est pas sans lui amener quelques
-difficultés. Enthousiaste des nouveaux principes, il abhorre les excès
-et les violences, les déplore quand ils se produisent et témoigne de sa
-sincérité en donnant asile à des proscrits. Mais, respectueux des
-autorités, il s'efforce autant qu'il lui est possible de se mettre en
-règle avec les prescriptions nouvelles. Au nom d'église, il substitue
-celui de “temple de la raison,” observe le décadi au lieu du dimanche,
-célèbre le culte sous le nom de “club,” intercale des sujets temporels
-entre les chants, les prières et le sermon, et achève de républicaniser
-l'allure de ses offices en se faisant adjoindre un citoyen greffier et
-en nommant un président à chaque séance. L'usage des cloches étant
-interdit, on appelle au culte par un roulement de tambour. Des prières
-sont dites régulièrement pour les États-Généraux, l'Assemblée
-législative, la Convention nationale, pour “nos soldats” et pour le
-Premier Consul.
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-Quand la patrie est en danger, Oberlin lui donne plusieurs de ses
-enfants. En 1795, Charles-Conservé est nommé chirurgien militaire à
-Strasbourg; Henri-Gottfried part comme conscrit le 26 novembre 1799;
-Frédéric-Jérémie est tué à l'ennemi.
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-L'ardeur de ses convictions, la pureté de sa conduite n'empêchent pas
-Oberlin d'être arrêté en décembre 1793. Il est remis en liberté après le
-9 Thermidor. A peine libéré, il témoigne de son zèle civique de la
-manière la plus utile en luttant contre la dépréciation des assignats
-qui menace de ruiner la République. Sa propagande judicieuse et
-infatigable vaut aux habitants du Ban-de-la-Roche de se voir décerner
-une mention honorable par la Convention dans sa séance du 19 Frimaire An
-II.
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-On multiplierait indéfiniment les témoignages de cette activité où tout
-l'idéalisme alsacien se combine avec le sens pratique le plus avisé.
-L'influence d'Oberlin s'étendait et s'affermissait sur tous ceux qui
-l'approchaient. Avant la Révolution le baron de Diétrich, sous l'Empire
-le préfet Lezay-Marnézia sollicitaient ses conseils; Paul Merlin, fils
-du conventionnel Merlin de Thionville, lui voua une telle admiration que
-son vœu suprême--d'ailleurs exaucé--fut d'être enterré auprès de lui.
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-A mesure qu'il avançait en âge, son autorité croissait comme celle d'un
-patriarche à cheveux blancs: “Sa vue seule, dit un contemporain,
-inspirait le respect et la déférence. Sa présence, un moment d'entretien
-avec lui vous détachait en quelque sorte des choses de ce monde: vous
-éprouviez des sentiments délicieux.”
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-Il garda jusqu'au bout son activité. A soixante-dix ans, quand un
-incendie éclatait, il était le premier sur les lieux: et c'était plaisir
-de le voir s'élancer à cheval avec un aplomb que plus d'un jeune
-cavalier lui eût envié.
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-Octogénaire, il disait quelquefois: “Je ne suis plus bon à rien...
-L'esprit a toujours sa vivacité, mais le corps n'en veut plus et refuse
-son service.” Pourtant il trouvait encore moyen, en passant devant la
-fontaine, d'aider une vieille à charger un seau d'eau et de ramasser des
-brindilles de bois pour allumer le feu d'une pauvresse infirme.
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-“Aussi, quand, le 28 mai 1826, le glas funèbre annonça la fin de cette
-longue et belle carrière, les habitants du Ban-de-la-Roche se
-sentirent-ils ‘tous orphelins’ et prirent-ils spontanément le deuil pour
-trois mois. On fit au défunt de grandioses funérailles auxquelles
-participèrent non seulement ses paroissiens et ses amis, mais encore
-beaucoup de gens venus du dehors et les catholiques des villages
-environnants.”
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-Dans la petite chambre du Musée alsacien, feuilletant les cahiers de
-notes, les herbiers, ou les découpures du pasteur citoyen, vous sentirez
-le passé renaître et vivrez de douces minutes.
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-CHAPITRE IV
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-LES CIGOGNES
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-Les nations ont presque toutes leurs animaux symboliques. Il y a l'aigle
-allemande, le léopard britannique, le coq gaulois. Il y a la cigogne
-alsacienne. Sa longue silhouette dégingandée, cocasse, et familière est
-aussi inséparable de l'Alsace que le nœud aux larges ailes, l'accent de
-Kobus ou la flèche de la cathédrale. C'est elle qui apporte dans son bec
-les petits enfants dont l'arrivée est si mystérieuse. C'est elle dont le
-voisinage s'acoquine aux vieux toits grimaçants et aux hautes cheminées.
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-Il y a longtemps que Pline l'Ancien a noté les habitudes migratoires des
-cigognes. Dans son _Histoire de la Nature_, il écrit: “De quel lieu
-viennent les cigognes, en quel lieu se retirent-elles? C'est encore un
-problème. Nul doute qu'elles ne viennent de loin, de même que les grues.
-Celles-ci voyagent l'été, la cigogne l'hiver. Avant que de partir, elles
-se réunissent dans un lieu déterminé. Nulle ne manque au rendez-vous à
-moins qu'elle ne soit esclave ou prisonnière. Elles s'éloignent toutes à
-la fois comme si le jour était fixé par une loi. Jamais personne ne les
-a vues partir, quoique partout elles annoncent leur départ d'une manière
-sensible. Nous nous apercevons bien qu'elles sont venues, mais jamais
-nous ne les voyons venir. Le départ et l'arrivée ont toujours lieu la
-nuit.”
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-La description de Pline est toujours exacte en majeure partie. Mais nous
-savons maintenant d'où arrivent les cigognes. C'est d'Égypte, d'Arabie,
-de Grèce et de toutes les régions de l'Afrique jusqu'au cap de
-Bonne-Espérance. “On montre à Bâle, dit Toussenel, dans une salle de
-l'hôtel de Ville, une cigogne empaillée dont le corps est traversé de
-part en part d'une flèche africaine des environs du Cap.” Un gentilhomme
-polonais avait mis au cou d'une cigogne familière de son toit un anneau
-de fer muni de l'inscription suivante: _hæc ciconia ex Polonia_ (cette
-cigogne vient de Pologne). Elle revint l'été suivant portant un collier
-d'or où l'on lut: _India cum donis remittit ciconiam Polonis_ (l'Inde
-renvoie la cigogne aux Polonais avec des présents). Il semble que la
-vallée du Rhin attire l'espèce d'une manière particulière.
-
-C'est au printemps que “fendant les airs, les pieds allongés, le bec
-droit, les cigognes arrivent.” Elles s'abattent sur quelque colline,
-discutent bruyamment entre elles, reconnaissent les lieux, puis se
-séparent par couples et vont reprendre les mêmes nids qu'elles
-occupaient quelques mois plus tôt. Dans plusieurs villes d'Allemagne,
-leur retour est célébré par des fanfares. Elles sont assez sociables.
-Juvénal nous apprend que sur le temple de la Concorde, à Rome, il y en
-avait un nid malgré le tumulte du Capitole. En Alsace elles s'installent
-le plus volontiers sur les cheminées larges et hautes, couplées à trois
-ou à quatre, où une plate-forme est ménagée et les abrite contre la
-fumée. Quelquefois aussi on dispose pour les attirer une vieille roue à
-plat sur le haut d'un mât. Elles y façonnent une corbeille d'où la
-paille déborde et où elles pondent leurs œufs. Ils sont au nombre de
-trois ou quatre, d'un blanc tirant sur le vert, d'un grain fin, un peu
-plus allongés et moins gros que ceux de l'oie. La mère couve un mois, et
-pendant ce temps elle est nourrie par son mâle. Tous deux montrent pour
-leurs petits la plus grande sollicitude, s'ingénient à rendre leur
-couche plus douillette et surveillent anxieusement leurs premiers ébats.
-A l'occasion, le dévouement des parents va plus loin. A la bataille de
-Friedland, le feu fut mis par des obus à une ferme; il gagna un arbre
-desséché où nichaient deux cigognes. Elles s'envolèrent d'abord, mais,
-comme leurs petits ne purent les suivre, vinrent les rejoindre et
-finalement furent étouffées. De même, à Utrecht, dans un incendie, on
-vit une femelle revenir se faire brûler sur ses cigogneaux.
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-De bonne heure les mœurs particulières de la cigogne et son aspect
-frappèrent l'attention des hommes. Elle est représentée sur des
-médailles du temps d'Adrien comme sur beaucoup d'armoiries hollandaises
-et allemandes du moyen âge. Dans l'antique Égypte, on lui voua un culte.
-En Thessalie, on punissait de mort son meurtrier. En Grèce, on appela
-loi Cigogne la loi qui obligea les enfants à nourrir leurs vieux
-parents: exemple, disait-on, invariablement donné par ces oiseaux
-eux-mêmes. Ils fournirent à Aristophane le sujet d'une comédie,
-aujourd'hui perdue, où, probablement, était célébrée la piété filiale.
-
-[Illustration: UN VIEIL ALSACIEN.]
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-Quelque chose de ce respect traditionnel survit aujourd'hui encore en
-Orient et aussi en Alsace. On est reconnaissant à juste titre à la
-cigogne de détruire les reptiles, les mulots et toute sorte de vermine.
-C'est un spectacle pittoresque de la voir parfois suivre une charrue et
-derrière elle picorer les larves et les insectes dans le sillon.
-Ajoutons qu'heureusement pour elle sa chair est détestable: voilà sans
-doute ce qui consolide l'immunité dont elle jouit.
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-Mais on lui attribue volontiers de bien autres mérites. Dans _L'Évangile
-des Quenouilles_, imprimé à Bruges en 1475, on lit: “Quand une cigogne
-fait son nid dans une cheminée, c'est signe que le seigneur de l'hôtel
-sera riche et vivra longtemps.” D'autres estiment qu'elle protège la
-maison contre la foudre. Dans tous les cas, elle porte bonheur. Les plus
-sceptiques n'en doutent pas. On nous rapporte qu'un brave industriel de
-la vallée de St. Amarin, un peu esprit fort, vit, il y a quelques
-années, au mois de mars, un couple de cigognes venir faire leur nid sur
-la cheminée momentanément inactive de son usine. Plutôt que de déranger
-les oiseaux familiers, il dépensa plusieurs milliers de francs à la
-construction d'une autre cheminée. Inutile d'ajouter que ses affaires
-prospérèrent par la suite d'une manière inouïe.
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-Les jeunes filles qui aperçoivent une cigogne ne manquent pas de guetter
-ses gestes avec une émotion compréhensible: si l'oiseau fait quelques
-pas à leur rencontre, c'est signe de mariage.
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-Mais surtout la collaboration de ces échassiers est précieuse au moment
-de la naissance des petits enfants. Une antique légende les considère
-comme incarnant certaines survivances des trépassés: à elles revient
-naturellement la mission d'aller, au fond des puits obscurs, chercher
-l'âme destinée au petit être qui fait sa première apparition sur la
-terre. De nos jours les choses se sont simplifiées. Quand Jobely et
-Freneli s'obstinent à demander d'où vient le nouveau petit frère ou la
-petite sœur, la réponse est toute prête: c'est la cigogne qui,
-l'abritant bien soigneusement sous son aile, l'a déposé dans le berceau
-tout blanc. L'image popularise ses exploits. En découpures, en bois, en
-papier mâché, en sucre, en chocolat, elle participe à toutes les fêtes
-où l'on échange des bons vœux et des cadeaux.
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-J'ai vu assez souvent des cigognes errer gravement à travers les champs.
-Et l'an dernier à Turckheim nous admirions les évolutions aériennes d'un
-couple et les débuts de leur jeune couvée. Pourtant il paraît que ce
-sont des exceptions. On lisait récemment dans _Le Journal officiel de la
-Société des Chasseurs de France_:
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-“Le nombre des cigognes alsaciennes diminue beaucoup. Jadis, les
-voyageurs qui allaient de Colmar à Mulhouse pouvaient voir des douzaines
-de cigognes dans les prairies marécageuses qui bordent la Lauch et la
-Thur. Aujourd'hui, dans les mêmes régions, on ne voit plus que des
-échantillons isolés. Par suite des travaux de régularisation de l'Ill et
-de ses affluents, les prairies ont été asséchées et les échassiers
-migrateurs n'y trouvent plus leur nourriture aussi facilement
-qu'autrefois.
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-“A Colmar même, où l'on comptait encore 32 nids en 1870, il n'en reste
-plus actuellement que 4. Il paraît que les réseaux aériens du télégraphe
-et du téléphone ont aussi contribué à écarter les cigognes. Dans les
-villes, la vie est devenue plus agitée et plus bruyante, et, enfin, les
-propriétaires des maisons dont les toits étaient surmontés de nids n'ont
-pas pourvu à leur entretien comme il eût convenu.”
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-Peut-être qu'elles ont encore un autre motif de mécontentement:
-l'annexion. Car la cigogne est un oiseau Welche. Ses longs
-bavardages--clap, clap, clap--imitent à s'y méprendre (du moins on
-l'estime outre Rhin) la langue française. Ce n'est pas une raison pour
-qu'elle soit moins bien accueillie en Alsace.
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-Les petits enfants ne manquent pas, quand ils l'aperçoivent, d'entonner
-le vieux refrain traditionnel:
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- Storch, Storch, langi Bein,
- Trag mi uf em Sessel heim.
- Wohin? wohin?
- Ins liewe Elsass nîne.
-
-“Cigogne, Cigogne, longues jambes--porte-moi à la maison comme sur un
-fauteuil. Où donc? où donc? dans la chère Alsace.”
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-Mais souvent, nous apprend Mme Gévin-Cassal, on introduit une variante.
-Ce n'est plus dans la “liewe Elsass,” c'est dans la “liewe Frankreich,”
-dans la “chère France,” que les petits enfants d'aujourd'hui adjurent
-l'oiseau familier de les transporter.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LE CARACTÈRE ALSACIEN
-
-
-Les cigognes peuvent disparaître. Sous les vieux toits qu'elles
-délaissent, l'Alsacien demeure le même, identique à ce qu'il fut à
-travers les siècles. Peu de races ont une personnalité plus robuste et
-plus savoureuse. Elle est caractérisée par la fusion d'un idéalisme
-convaincu et d'un tempérament exceptionnellement bien équilibré.
-
- *
-
- * *
-
-Si haut que l'on remonte dans l'histoire, l'Alsace eut l'instinct
-religieux. De gracieux récits nous montrent comment le christianisme y
-succéda aux dieux païens.
-
-Un jour, conte la légende dorée, rapportée par Mlle Diémer, trois
-voyageurs rencontrèrent des légionnaires qui rayaient une route romaine
-à travers la montagne. Le centurion qui commandait la troupe les
-interrogea: d'où venaient-ils?
-
---De Rome.
-
---Où allaient-ils?
-
---Là-bas, de l'autre côté de la montagne.
-
-Le centurion leur donna un guide. Pendant une heure ils marchèrent. Tout
-à coup, dans le soleil couchant, à leurs yeux la plaine se découvrit.
-
-Alors le plus âgé des voyageurs se tourna vers ses compagnons. Son geste
-montra la terre d'Alsace fertile et baignée de lumière: “Frères bien
-aimés, dit-il, préparez vos javelles, car voici la moisson que le
-Seigneur vous donne.”
-
-S'étant assis, ils prirent un frugal repas et puis, avant de se remettre
-en route, lièrent ensemble deux rameaux en forme de croix. Puis, à la
-pointe du couteau, l'un d'eux traça des signes sur le grès.
-
-Quelques jours après un passant s'arrêta et lut:
-
-“Au nom de Dieu et de Notre Seigneur Jésus, moi, Materne, disciple de
-Pierre, j'ai pris possession du pays.”
-
-Cette possession fut durable. Le moyen âge vit la plaine et les
-montagnes se hérisser d'églises, de chapelles, de couvents, de
-monastères. Plus tard la réforme ne fut pas accueillie avec moins de
-ferveur. Même dans les temps de scepticisme la foi, d'une manière
-générale, a subsisté. Mais elle fut toujours tolérante en Alsace:
-souvent protestants et catholiques alternaient leur culte dans le même
-édifice.
-
-Toujours aussi la religion y demeura cordiale et, si j'ose dire, bon
-enfant. Les prédicateurs du moyen âge savaient gaillardement, par
-quelque comparaison familière, retenir l'attention de leurs ouailles,
-tel ce théologien qui comparait l'Église à une ânesse:
-
-“La tête, c'est Christus; les deux oreilles représentent les deux
-testaments: le vieil et le nouveau. Les quatre jambes, ce sont les
-quatre évangélistes. Le derrière, c'est l'Enfer autour duquel bourdonne
-un essaim de moucherons qui sont les mauvais écoliers, lesquels veulent
-aller en enfer. Mais la queue qui frétille, brandille, et les fouaille
-sans répit, ce sont les bons prédicateurs dont la parole vaillante les
-empêche de tomber dans le gouffre.”
-
-Les curés gardent aujourd'hui encore cette humeur volontiers populaire.
-Ils se mêlent à la vie de leurs ouailles, et, fût-ce même du haut de la
-chaire, ne dédaignent pas, quand il le faut, de les stimuler avec
-quelque verdeur. Témoin ce prêtre de campagne qui, un dimanche de
-Pâques, voyant des commères s'agiter et regarder l'heure, fit une pause
-et, goguenard, les interpella: “Allons, allons, ne vous tortillez pas
-tant: votre choucroute ne brûlera pas; je vais avoir fini.”
-
- *
-
- * *
-
-C'est qu'autant que l'instinct religieux, l'Alsacien a l'instinct
-démocratique. Sans doute la vie communale des petites républiques du
-moyen âge le lui a-t-elle inoculé dans le sang. Les bourgeois des villes
-du Rhin n'estimaient pas leurs filles un mauvais parti pour un empereur.
-Même la monarchie absolue fut impuissante à changer tout à fait cet état
-d'esprit. La Grande Mademoiselle nous conte avec quelle aisance, dans le
-voyage de 1673, un bonhomme de bailli de Châtenois, qui jadis avait été
-précepteur à Paris, interpellait Louis XIV et lui demandait sans façon
-des nouvelles des uns et des autres. Le brave Rapp ne fut pas toujours
-beaucoup plus protocolaire avec Bonaparte. Un jour, lisons-nous dans les
-_Mémoires d'Isabey_, “Rapp, étant de service, dut annoncer les envoyés
-de Corse. Malgré les gestes du premier Consul qui l'invitait à se
-retirer, il demeure dans le salon. Après l'audience, Bonaparte lui
-demande pourquoi il n'avait pas voulu sortir: ‘Téné, chénéral, répond
-Rapp, avec sa forte prononciation alsacienne, tous ces Corses sont des
-s... coquins.’ Cela dit, il vient dans la pièce où nous étions réunis
-nous conter la chose. ‘Che crois que che fiens de tire une pétise,’
-ajoute-t-il en se grattant la tête. ‘Tu en es bien capable,’ s'écria en
-riant Savary. A dîner, le premier Consul, prenant un air sévère, demande
-à Madame Bonaparte si elle avait entendu dire que tous les Corses
-étaient des coquins. ‘Demande à Rapp, ajoute-t-il, il te le dira.’ Puis
-il partit d'un franc éclat de rire auquel nous nous joignîmes tous. Il
-augmenta la confusion de ce pauvre Rapp. Ce fut, au reste, la seule
-punition que le premier Consul lui infligea.”
-
-Napoléon eut raison de ne pas se montrer plus rigoureux: vingt-trois
-blessures reçues à l'ennemi témoignèrent que Rapp maniait mieux le sabre
-que la langue.
-
- *
-
- * *
-
-Au reste peut-être le grand empereur lui-même n'eût-il pas réussi à
-faire de ces têtes carrées d'Alsaciens des courtisans. Le goût de la
-plaisanterie, de la satire, a toujours fleuri entre le Rhin et les
-Vosges.
-
-[Illustration: COLMAR.]
-
-Sentimental et fortement épris de tous les liens de la famille,
-l'Alsacien du moyen âge n'en a pas moins autant que quiconque raillé
-l'état de mariage, cet “état d'une douceur qu'on peut appeler gâtée et
-mêlée d'amertume et comparer à une belle pâtisserie à la croûte bien
-dorée et dont la pâte délicieuse serait lardée de mouches.” Il n'a pas
-plus épargné les femmes, dont les meilleures, nous dit-on, mettent à une
-si rude épreuve la patience de leurs maris: “De quelque façon que vous
-les épluchiez, le diable est toujours dans vos épinards.” Hélas! c'est
-de leur origine même qu'elles tiennent cette loquacité qui nous
-désespère: “Car Adam a été fait de terre, Eve d'une côte d'Adam. Or
-mettez de la terre dans un sac et dans un autre des os, secouez les tous
-les deux, c'est le second évidemment qui fait le plus de bruit”
-(Kœnigshoven).
-
-Traitant ainsi ce qu'il respecte davantage, on conçoit que l'Alsacien
-ait toujours été plus disposé à railler toute autorité qui lui semble
-oppressive qu'à s'incliner devant elle. Ses nouveaux maîtres depuis 1871
-l'ont bien éprouvé. Par la plume de ses publicistes comme par le crayon
-de ses dessinateurs, l'Alsace ne s'est pas fait faute de dauber le
-professeur pédant, le fonctionnaire gourmé et l'émigré famélique sous
-lesquels le plus souvent s'offre à elle la civilisation allemande.
-
- *
-
- * *
-
-Mais fût-elle parfois mordante, la satire alsacienne n'est pas
-venimeuse. C'est l'humour, non la haine qui l'inspire. Jusque dans ses
-antipathies, l'Alsacien demeure bonhomme. S'il n'est pas gobeur pour ce
-qui vient du dehors, il ne tient pas non plus à se “monter le cou.” Ce
-qu'il revendique, c'est le droit de continuer à être ce qu'à travers les
-siècles il a toujours été: lui-même. Aujourd'hui encore, au touriste qui
-passe, sa vigoureuse personnalité se manifeste par toutes sortes de
-signes. Entre tous il en est deux qui ne peuvent passer inaperçus: le
-costume et l'accent.
-
-Le costume d'abord. Avec des variantes de village à village, nous le
-connaissons bien.
-
-“Les hommes, décrit Paul Acker, portent le pantalon noir, la veste
-courte et noire aussi, le gilet rouge à double rangée de boutons, ouvert
-sur la chemise de toile blanche, le feutre noir. Naguère les vieux
-portaient un ample habit noir avec un tricorne et les anabaptistes une
-redingote sans bouton. Pour les femmes une jupe froncée à la taille,
-fermée sur le côté et bordée d'un long ruban de velours à fleurs
-polychromes; rouge si la femme est catholique, verte si elle est
-protestante. Un corselet de velours ou de soie à fleurs d'une grande
-richesse de couleur; un plastron ou avant-cœur chargé de paillettes d'or
-et d'argent et de verroteries, brodées en dessins variés sur un fond de
-fantaisie; une collerette en fil crocheté et tricoté à la main; sous le
-corset la chemise; la dentelle de ses manches répète toujours les motifs
-de la dentelle de la collerette; sous la jupe un jupon de flanelle avec
-un dessin à grands ramages sur fond de couleur; le jupon est fortement
-froncé à la taille et le bas est garni d'un large ruban écossais qui
-dépasse la jupe; sur le corselet un fichu de soie brochée à longues
-franges, de couleurs chatoyantes, croisé sur la poitrine et plissé à la
-nuque; à la ceinture un tablier en soie, d'une couleur s'harmonisant
-avec les nuances du fichu et retenu par un large ruban de soie en
-couleurs assorties qui fait le tour de la taille et retombe en longues
-brides sur le devant; des bas en coton blanc tricoté à la main et des
-chaussures ornées d'une bouffette de velours assorti au ruban du bas de
-la jupe. Enfin la coiffe en velours brodé de paillettes d'or et d'argent
-et surmontée du grand nœud en faille noire dont les fronces exigent un
-tour de main difficile à acquérir.”
-
-Sans doute en Alsace comme ailleurs la couleur locale s'efface et les
-choses tendent à s'uniformiser. En plus d'un endroit les modes se
-transforment à l'instar de Paris. Plus d'une “Meyele” accorte pense
-gravir un échelon de l'échelle sociale en abandonnant la coiffe
-ancestrale pour un chapeau hideux agrémenté le dimanche d'un “gomme il
-faut”: (lisez: voilette). N'importe. En Alsace plus qu'ailleurs le
-costume subsiste, marque l'empreinte tenace d'un particularisme
-volontaire et délicieux.
-
- *
-
- * *
-
-Et il y a aussi l'accent.
-
-La langue populaire de l'Alsacien est on le sait le “dietsch,” un
-dialecte d'origine germanique vigoureusement modulé. La domination
-française l'a respecté. Il a naturellement continué à subsister depuis.
-Il n'a pas cessé de marquer d'une intonation originale et inoubliable le
-langage de l'Alsacien alors même que celui-ci renonce à s'exprimer dans
-son idiome provincial.
-
-L'a-t-on assez plaisanté, ce fameux accent alsacien! Mon ami Carlos
-Fischer en a analysé les composantes autant en linguiste qu'en
-psychologue.
-
-Il se manifeste d'abord par la fréquence du “cuir,” et puis, peut-être
-d'une façon encore plus caractéristique, par une espèce de
-“chantonnement _sui generis_... Il traîne nonchalamment, puis, tout d'un
-coup, on ne sait pourquoi, pique en l'air, en quelque sorte, et plonge
-ensuite, toujours sans raison, en abusant lâchement, au bout d'une
-phrase, de l'inertie des dernières syllabes, pour les entraîner dans sa
-chute imprévue.”
-
-Au passif du “cuir” alsacien, il y a des anecdotes qui sont pour ainsi
-dire classiques. Vous connaissez, n'est-ce pas, la fameuse charade: “Mon
-premier il a tes tents, mon second il a tes tents, mon troisième il a
-tes tents...” Et le “tout” est “chalouscie”!
-
-Et aussi l'histoire de la brave femme qui met un écriteau à sa fenêtre
-pour annoncer qu'elle _Carde les Matelas et les Enfants_; et l'aventure
-du monsieur qui, dans un établissement de bains, ayant demandé un
-peignoir se vit vertement rabroué par la tenancière indignée: croit-il
-donc que chez elle les clients se baignent dans des tonneaux?
-
-Pourtant le cuir est moins tenace encore que la mélopée. Elle reparaît,
-au moins par accès, jusque chez les Alsaciens les plus déracinés. C'est,
-à n'en pas douter, la combinaison de l'un et de l'autre qui, en 1860,
-faisait admirer au duc de Palikao la facilité des Alsaciens pour les
-langues. Car, entendant deux braves troupiers Strasbourgeois du corps
-expéditionnaire d'Extrême Orient causer entre eux avec des modulations
-étranges et inintelligibles, il ne mettait pas en doute qu'ils n'eussent
-appris le Chinois!
-
-Gardons-nous au surplus d'exagérer la blague. Lequel d'entre nous,
-aujourd'hui, passé la frontière, l'entend, cet accent, sans un petit
-serrement de cœur? Et puis, quoi, savons-nous pas que selon le proverbe:
-“Chaque oiseau chante comme il a le bec fait.”
-
- *
-
- * *
-
-Le bec de l'Alsace a cette particularité entre d'autres d'être bien
-endenté. La chose vaut bien un chapitre original.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-“L'ALSACE À TABLE”
-
-
-_L'Alsace à table_: c'est le titre d'un volume délicieux où avec une
-érudition minutieuse, souriante et de bonne compagnie, M. Charles
-Gérard, Alsacien d'adoption, a évoqué les splendeurs gastronomiques de
-sa petite patrie. C'est celui d'un chapitre nécessaire dans toute
-esquisse de l'Alsace.
-
-Il est, le croirait-on, des grinchus qui ont contesté au pays de Kobus
-le mérite de la bonne chère.
-
-Un funeste médecin de la fin du XVIIe siècle nommé Maugue osait
-s'exprimer comme il suit sur la cuisine alsacienne:
-
-“Outre que les aliments participent du climat où ils croissent, ils sont
-par eux-mêmes grossiers et visqueux; ces aliments consistent en
-épinards, en raves, en navets tant crus que cuits, en fèves, en pois, en
-chneits (Schnitzen), en riz, en orge mondée et en choux de toute
-espèce... Les Alsaciens ne sont pas friands de bonne chère; leurs
-viandes sont mal apprêtées; leurs ragoûts sans délicatesse, leur rôti
-sec; ils mangent peu de viande; ils font une soupe d'une ou deux livres
-de bœuf qui se promène quelque temps dans un baquet d'eau bouillante;
-les herbes n'y cuisent pas; on se contente de les mettre sur le pain
-coupé lorsqu'on y verse le bouillon; s'ils mangent peu de bonne viande,
-ils en mangent beaucoup de mauvaise... Ils aiment le rôti fort sec, et
-il est ordinairement à demi froid quand on le sert parce que l'usage est
-de le porter dans le vestibule pendant qu'on mange les salades qui sont
-les premières servies et seules... Que peut produire un genre de vie tel
-que celui des Alsaciens, qu'un sang grossier, épaissi, froid et mal
-travaillé?”
-
-On ne saurait trop protester contre de telles assertions. Sans doute--et
-cela est tout à son honneur--l'Alsacien sait être frugal. Il n'y a pas
-longtemps encore que dans telle région montagneuse, la population ne
-vivait que de petit lait, de fromage, de pommes de terre cuites à l'eau,
-de pain dur, avec à peine de temps en temps un morceau de lard.
-
-Dans le Kochersberg, la simplicité des mœurs nous était ainsi décrite il
-y a peu d'années:
-
-“A onze heures la cloche du village annonce le dîner. A moins que les
-travaux de la moisson ou de quelque autre récolte importante ne
-retiennent les gens dehors, tout le monde, grands et petits, se
-rassemble autour de la table qui est de chêne ou d'érable et y prend
-place selon son rang et son âge. Le haut de la table est occupé par le
-fermier, le père de famille. A sa droite est placé le grand'père, à sa
-gauche le fils aîné; après l'aïeul viennent la grand'mère, la femme, les
-filles, la première servante, la seconde et la gardeuse d'enfants; après
-le fils aîné se placent le premier valet, le second, les journaliers et
-les petits garçons. Les mets, presque toujours des légumes couronnés de
-lard savoureux, sont apportés dans des plats formidables. Ils passent à
-la ronde et chacun se sert lui-même. Il n'y a qu'un verre pour toute
-l'assistance. Le père de famille le remplit de vin de son cru, le passe
-à l'aïeul, boit après lui et le passe à gauche du côté des hommes. Il
-revient au père après qu'il a desservi toutes les bouches masculines.”
-
-Mais de tels tableaux ne sauraient sans injustice, faire méconnaître ni
-la richesse traditionnelle de l'Alsace en denrées gastronomiques, ni
-combien elle se montra capable d'y faire honneur.
-
-Des deux côtés du Rhin, les meilleurs observateurs ont célébré de tout
-temps l'excellence de ses produits naturels: blé, vergers, vignes,
-plantes potagères, poisson, gibier, bétail, lait et beurre. Point de
-pays où il y ait “tant de commodités pour la vie de l'homme.” L'histoire
-nous a transmis des récits de chasses et de pêches à faire rêver. En
-1627, dans une seule battue, l'archiduc Léopold tuait jusqu'à 600
-sangliers. On pêchait dans le Rhin des carpes atteignant 40 et même 49
-livres et des brochets de même poids. En 1759, on en servit un qui
-pesait 80. L'anguille dépasse aisément huit livres; le saumon, “le plus
-noble de tous les poissons,” y est abondant. L'écrevisse y atteint une
-perfection rare: “cancer laudatissimus.” Le marché de Strasbourg était
-au XVIIe siècle un vrai musée culinaire: “Là le riche peut satisfaire sa
-sensualité gourmande et le peuple pourvoir à sa faim.”
-
-[Illustration: LISIÈRE DE LA FORÊT NOIRE.]
-
-A travers les siècles, l'appétit de l'Alsace fut à la hauteur des
-bienfaits de la Providence. Qu'on en juge d'après le menu d'un repas de
-chanoines au XIIe siècle. Il comprit les plats suivants:
-
- 1º Jambons; pieds et tête de porc en saumure ou dans une gelée de
- jeunes porcs.
-
- 2º Parties internes de la bête accommodées de neuf manières
- différentes; trois sortes de boudins, andouilles; gigot, langue,
- filet, le tout bien poivré.
-
- 3º Bœuf fumé reposant sur un lit de choux.
-
- 4º Gros lard d'un porc gras et lard d'un jeune porc dûment pourvus de
- poivre.
-
- 5º Grillades et rôtis de porc.
-
- 6º Verrat garni de viandes de venaison.
-
- 7º Lard gras avec forte moutarde.
-
- 8º Un plat de millet accommodé aux œufs, au lait et au sang de porc.
-
- 9º Enfin, et pour la clôture, épaule de porc rôtie et piquée au lard.
-
-Quelqu'estime qu'on fasse du cochon, peut-être jugera-t-on qu'il occupe
-ici une place trop prépondérante. Un peu plus tard on sut mieux varier
-la chère. Voici le repas que l'on offrait à l'évêque de Strasbourg en
-1449.
-
-
-PREMIER SERVICE.
-
- 1. Un plat de choux.
- 2. Bœuf bouilli.
- 3. Ragoût d'amandes blanches garni de poules.
- 4. Poissons dans une gelée noire.
- 5. Pâté de flans.
-
-
-SECOND SERVICE.
-
- 1. Civet de sanglier.
- 2. Pâté de cerf.
- 3. Bouilli de gruau au caramel.
- 4. Une pâtisserie enluminée.
- 5. Blanc-manger.
-
-
-TROISIÈME SERVICE.
-
- 1. Riz saupoudré de sucre.
- 2. Chapons, poules et cochons de lait rôtis.
- 3. Gelée de volaille et de veau avec une sauce sur le tout.
- 4. Pâtisserie ayant l'aspect de poires (beignets).
- 5. Compote de pruneaux.
-
-Il ne semble pas que de nos jours l'appétit des gens d'Église ait
-beaucoup dégénéré. Mme Gévin-Cassal nous a conservé le menu du dîner
-qu'un brave curé de campagne offrait à ses collègues réunis chez lui
-pour discuter des intérêts de canton le 15 juillet 1877. Je le reproduis
-sans commentaire:
-
- Potage Tapioca.
-
- Bœuf, radis, raiforts cuits, concombres.
-
- Brochet en sauce blanche et nouilles.
-
- Choux garnis d'andouillettes et de lard.
-
- Filet de porc rôti et purée de pommes de terre.
-
- Civet de lapin aux petits oignons doux.
-
- Fricassée de poulet.
-
- Pigeons rôtis.
-
- Salade garnie d'œufs et de jambons.
-
- DESSERT: Tourtes aux fraises et aux cerises.
-
- Madeleines, petits fours, “strüble,” meringues, beignets secs
- saupoudrés de sucre et de cannelle, confitures diverses, corbeilles
- chargées de fruits.
-
- Café avec “gloria” et tous les sacrements d'usage--sans oublier le
- verre à bordeaux de double cumin (_doppelt Kümmel_) digestif.
-
-Ne vous imaginez pas d'ailleurs que le monopole des festins plantureux
-ait été réservé aux ecclésiastiques. M. Laugel nous parle d'un repas de
-noce qui eut lieu à Mietisheim il y a quelques années: on y consomma
-1200 livres de bœuf, 700 de veau, 100 de saucisses, sans parler des
-légumes, de la soupe, des volailles et des desserts. Pour fabriquer le
-pain, il avait été utilisé 27 sacs de farine.
-
- *
-
- * *
-
-On ne saurait bien manger sans boire. Dès le temps de l'Empire romain,
-Probus rendait hommage au vignoble alsacien. Et ce fut en grande partie
-à cause de ses vignes que Louis le Germanique revendiqua l'Alsace dans
-son domaine. Au moyen âge elle exportait ses vins de tous côtés. Il faut
-regretter pour la gloire d'Erasme qu'il les ait méconnus. Les mérites
-comparés du riquewihr, du hunawihr, du turckheim, du rangen, du
-finkenwein (vin des pinsons) et du joyeux “kitterlé,” dit brise-mollets
-à cause de la facilité avec laquelle il vous met son homme par terre,
-trouvèrent de nombreux et joyeux arbitres. Tel devait être bu dans un
-gobelet de terre ou de verre, tel dans du bois, tel dans une coupe d'or.
-Tel était déconseillé aux dames, “de peur que ces dames ne devinssent
-trop maîtresses de leurs maris.” Pour les hommes il n'y avait pas le
-même scrupule: “Qui n'a jamais eu une pointe n'est pas un honnête
-homme.” Avec quelle ardeur on rivalisait à être honnêtes gens! Bien
-boire, n'est-ce pas le remède à la plupart de nos maux: “Un coup de vin
-sur la salade enlève un ducat au médecin; un coup sur un œuf lui en
-enlève deux.” Bassompierre, le célèbre Bassompierre, succomba en Alsace
-aux assauts des chanoines de Saverne. Traité par eux, il demeura cinq
-jours ivre mort et fut deux ans avant de pouvoir avaler une gorgée de
-vin.
-
-Il n'y a pas trop à s'étonner que le législateur maussade se soit
-efforcé de mettre un frein à tant de bombances et un peu d'eau dans tant
-de vin. Il ne paraît pas au surplus qu'il se soit montré très rigoureux.
-Par an, cinquante-trois occasions légitimes de ripailles sont reconnues
-au moyen âge, sans compter les extraordinaires, telles qu'un enterrement
-ou une pendaison: en ce dernier cas, le patient est admis à faire
-bombance avant la cérémonie, les magistrats après.
-
-Souhaitons que les prescriptions édictées par les manuels de
-savoir-vivre aient été plus strictement observées.
-
-Un petit livre de 1624 contient à l'usage de MM. les jeunes officiers
-invités en Haute-Alsace à dîner chez l'archiduc d'Autriche les
-recommandations suivantes:
-
-“Présenter ses civilités à Son Altesse en tenue propre, habits et
-bottes, et ne point arriver à moitié ivre; 2º à table ne point se
-balancer sur sa chaise ou étendre ses jambes tout du long; 3º ne pas
-boire après chaque morceau, sans cela on se soûle trop vite; ne vider
-après chaque plat le hanap qu'à moitié, et avant de boire s'essuyer
-proprement les moustaches et la bouche; 4º ne pas mettre la main dans le
-plat, ne point jeter les os derrière soi ou sous la table; 5º ne point
-se lécher les doigts, ne point cracher sur l'assiette, ni moucher dans
-la nappe; 6º ne point hanaper trop bestialement au point de tomber de sa
-chaise et de ne pouvoir marcher droit devant soi.”
-
-En plein XVIIIe siècle, dans ses _Éléments de politesse_, édités à
-Strasbourg en 1766, M. Provost se montre encore plus exigeant:
-
-“Ne poussez point du coude ceux qui sont proches; ne vous grattez point;
-ne mettez point la main aux plats avant que celui qui est le plus
-considérable ait commencé; ne témoignez par aucun geste que vous avez
-faim et ne regardez pas les viandes avec une espèce d'avidité comme si
-vous deviez tout dévorer; qui que ce soit qui distribue les viandes
-coupées, ne tendez pas précipitamment votre assiette pour être servi des
-premiers; quelque faim que vous ayez, ne mangez pas goulument de peur de
-vous engouer; ne mettez pas un morceau à la bouche avant que d'avoir
-avalé l'autre et n'en prenez point de si gros qu'il la remplisse avec
-indécence; ne faites point de bruit en vous servant; n'en faites point
-non plus en mâchant les viandes et ne cassez point les os ni les noyaux
-avec les dents; ne mangez pas le potage au plat, mais mettez en
-proprement sur votre assiette; ne mordez pas dans votre pain; ne sucez
-point les os pour en tirer la moelle; il est très indécent de toucher
-quelque chose de gras, à quelque sauce, à un sirop, etc., avec les
-doigts, outre que cela vous oblige à deux ou trois autres indécences,
-l'une d'essuyer fréquemment vos mains à votre serviette et de la salir
-comme un torchon de cuisine, l'autre de les essuyer à votre pain ce qui
-est encore plus malpropre, et la troisième de vous lécher les doigts, ce
-qui est le comble de l'impropreté; gardez vous bien de tremper votre
-pain ou votre viande dans le plat, ou de tremper vos morceaux dans la
-salière; ne présentez pas aux autres ce que vous avez goûté; tenez pour
-règle générale que tout ce qui aura été une fois sur l'assiette ne doit
-point être remis au plat, et qu'il n'y a rien de plus vilain que de
-nettoyer et essuyer avec ses doigts son assiette et le fond de quelque
-plat; pendant le repas, ne critiquez pas sur les viandes et les sauces,
-ne demandez point à boire le premier, car c'est une grande incivilité;
-évitez soigneusement de parler ayant la bouche pleine; il est incivil de
-se nettoyer les dents durant le repas avec un couteau ou une
-fourchette...
-
-... En vous plaçant à table, ayez la tête nue; essuyez toujours votre
-cuillère quand, après vous en être servi, vous voulez prendre quelque
-chose dans un autre plat, y ayant des gens si délicats qu'ils ne
-voudraient pas manger du potage où vous l'auriez mise après l'avoir
-portée à la bouche; joignez les lèvres en mangeant pour ne pas lapper
-comme les bêtes; que si par malheur vous vous brûlez, souffrez le
-patiemment si vous pouvez; mais si vous ne pouvez pas le supporter,
-tenez proprement votre assiette d'une main et, la portant contre la
-bouche, couvrez-vous de l'autre main et remettez sur l'assiette ce que
-vous avez dans la bouche, que vous donnerez par derrière à un laquais;
-car la civilité veut bien qu'on ait de la politesse, mais elle ne
-prétend pas qu'on soit homicide de soi-même; la bienséance demande que
-l'on porte la viande à la bouche d'une seule main et pour l'ordinaire de
-la droite avec la fourchette; quand on a les doigts gras, il faut les
-essuyer à la serviette et jamais à la nappe ni à son pain; observez de
-ne jamais rien jeter à terre, à moins que ce ne soit quelque chose de
-liquide; encore est-ce mieux fait de le remettre sur l'assiette; ne
-goûtez point le vin et ne buvez point votre verre à deux ou trois
-reprises, car cela tient trop du familier, mais buvez-le d'une haleine
-et posément, regardant dedans pendant que vous buvez; je dis posément,
-de peur de s'engouer, ce qui serait un accident fort malséant et fort
-importun, outre que de boire tout d'un coup, comme si on entonnait,
-c'est une action de goinfre, laquelle n'est pas de l'honnêteté; il faut
-aussi prendre garde en buvant de ne pas faire du bruit avec le gosier,
-pour marquer toutes les gorgées qu'on avale, en sorte qu'un autre
-pourrait les compter.”
-
- *
-
- * *
-
-Nous voulons croire que nombre de ces avis étaient superflus et espérer
-que tels autres n'étaient pas suivis à la lettre. Ce qui, pas plus que
-la richesse ou le bel appétit de l'Alsace ne saurait se contester, c'est
-sa science culinaire à laquelle aujourd'hui encore il convient de rendre
-hommage.
-
-Sans doute certaines recettes sont périmées. Avec les castors a disparu
-le salmis de castor, plat maigre fameux au moyen âge. Comme légume on ne
-cuit plus guère “la feuille de la violette de mars mêlée avec la jeune
-ortie et avec les premières pousses du houblon sauvage.” Où sont ces
-pâtés de langues de carpes, de foies de lotte et de queues d'écrevisses
-qui coûtaient 400 livres au cardinal de Rohan? Et y a-t-il encore des
-gourmets capables de préparer comme il faut l'écrevisse: “D'abord un
-bain de lait froid pour la faire dégorger, puis un bain tiède au vin
-blanc, et enfin une cuisson à grand feu pendant quelques minutes dans un
-madère généreux avec de vives épices.”
-
-N'empêche que la charcuterie de Strasbourg et la pâtisserie alsacienne
-gardent leur vieille renommée. Et l'on doit à l'Alsace au moins deux
-mets célèbres; la choucroute et le foie gras.
-
-La choucroute fut-elle ou non entrevue par Columelle? Grave question.
-Toujours est-il qu'au XVIe siècle elle fait partie de la nourriture
-ordinaire de l'Alsace. Au XVIIe, on nous décrit sa préparation: “On fait
-aigrir de ces gros choux pommés après les avoir fait hacher; ces choux
-font les délices de la table et la principale nourriture des naturels du
-pays.” La “Surgrout” est par excellence le mets du dimanche,
-spécialement bien accueilli “lorsqu'il apparaissait avec l'ornement d'un
-puissant chapelet de saucisses, ou bien lorsque, suivant l'expression
-pittoresque d'un écrivain du XVIe siècle, le cochon l'avait traversé.”
-Aujourd'hui encore l'un des métiers caractéristiques de l'Alsace est
-celui du “hacheur de choucroute” qui fait sa tournée annuelle à travers
-les villages. De sa voix chantante il annonce son passage dans les rues.
-A travers les fenêtres les ménagères le hèlent. Selon les formules
-anciennes, d'une main experte, avec la collaboration de la maisonnée, il
-procède aux rites...
-
-[Illustration: RIQUEWIHR.]
-
-Mais que dire du foie gras!
-
-Qu'il nous soit permis de faire un reproche, un seul, à notre excellent
-guide Charles Gérard. Il ne rend pas justice à l'oie rôtie! Au moins
-célèbre-t-il comme il convient “l'admirable machine qui élabore et
-produit la succulente substance connue sous le nom de foie gras. Ne
-reportez pas votre reconnaissance à la nature... c'est l'homme, c'est la
-civilisation qui a su en faire des pâtés dont la puissance a tant influé
-sur le destin des empires.”
-
-Il paraîtrait que, connu par les Romains, l'art de produire le foie gras
-fut retrouvé et gardé longtemps secret au moyen âge par les juifs de
-Metz et de Strasbourg. Il se vulgarisa pour la joie des temps modernes.
-En voici la recette traditionnelle, telle qu'elle nous est révélée par
-Olivier de Serres et se pratique encore aujourd'hui.
-
-“En Alsace le particulier achète une oie maigre qu'il renferme dans une
-petite loge de sapin assez étroite pour qu'elle ne puisse s'y retourner;
-cette loge est garnie dans le bas fond de petits bâtons écartés... et en
-avant, d'une petite ouverture pour passer la tête; au bas, une petite
-auge est toujours remplie d'eau dans laquelle trempent quelques morceaux
-de charbon de bois. On fait tremper dans l'eau dès la veille un
-trentième du grain qu'on insinue dans le gosier le matin puis le soir;
-le reste du temps l'oie boit et barbote. Vers le vingt-deuxième jour, on
-mêle au maïs quelques cuillerées d'huile de pavot ou d'œillette. A la
-fin du mois, on est averti par la présence d'une pelote de graisse sous
-chaque aile ou par la difficulté de respirer qu'il est temps de la tuer;
-si l'on différait, elle périrait. Son foie alors pèse depuis une livre
-jusqu'à deux. L'animal se trouve excellent à manger, fournissant pendant
-la cuisson depuis trois jusqu'à cinq livres de graisse. Sur six oies, il
-n'y en a ordinairement que quatre qui secondent l'attente de
-l'engraisseur et ce sont les plus jeunes. On les tient dans la cave ou
-dans un lieu peu éclairé.”
-
-Le truffage donne “son âme” au pâté de foie gras. Il fut inventé au
-XVIIIe siècle par le cuisinier du maréchal de Contades qui ensuite
-s'établit pour son compte à Strasbourg et démocratisa la trouvaille de
-son génie.
-
-Nous croyons terminer convenablement ce chapitre en reproduisant
-l'hommage que rend Brillat-Savarin à l'apparition, en un repas de choix,
-d'un “gibraltar de foie gras” accompagné d'un coq vierge de Barbézieux,
-truffé à tout rompre. Quand surgit cette pièce incomparable, dit le
-célèbre gourmet: “Toutes les conversations cessèrent par la plénitude
-des cœurs; toutes les attentions se fixèrent sur l'art des prosecteurs,
-et quand les assiettes de distribution eurent passé, on vit se succéder,
-tour à tour, sur toutes les physionomies le feu du désir, l'extase de la
-jouissance, le repos parfait de la béatitude.”
-
-Ainsi en va-t-il encore de nos jours. Dans les deux hémisphères, le pâté
-de foie gras impose à l'estime des peuples la cuisine strasbourgeoise.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-FIGURES DE LÉGENDE
-
-
-Solidement attachée aux biens de la terre, l'Alsace, à travers les
-siècles, a éprouvé le besoin d'un idéal qui la dépasse. D'âge en âge la
-hantise mystique s'y est perpétuée, a juxtaposé à l'univers visible un
-monde de rêve que parfois nous entrevoyons. D'antiques traditions
-remontent à des superstitions païennes; la légende dorée a consigné
-pieusement l'histoire merveilleuse du christianisme. Jusqu'au seuil de
-notre époque contemporaine, critique et désabusée, nous voyons persister
-dans le souvenir populaire les impressions de l'âme médiévale, peut-être
-même celles d'une humanité plus ancienne et plus obscure...
-
- *
-
- * *
-
-Prenez votre bâton ferré. Quittez les routes carrossables et les
-sentiers trop frayés. Enfoncez-vous dans les montagnes. Sous le dôme des
-hêtres clairs et les sombres épicéas, vous rencontrerez au hasard de
-votre promenade plus d'un type pittoresque: pâtre robuste, charbonnier
-pantalonné de velours, schlitteur hirsute, cueilleuses de myrtilles
-armées du râteau, inévitables touristes habillés de vert et coiffés du
-petit chapeau...
-
-Regardez mieux: vers le soir, dans le sous-bois crépusculaire où
-chuchote la brise, où un peu de lumière azurée danse encore parmi les
-feuillages, vous apercevrez--qui sait?--haute d'une aune, une forme
-légère, vêtue d'une robe de velours noir bordée de fleurettes d'or, que
-serre à la taille une ceinture de pierreries. Son bonnet est fait d'une
-fleur de digitale. Sa main mignonne tient une lanterne de cristal. C'est
-l'“erdwible,” la “petite femme de la terre.”
-
-Souhaitez la rencontrer surtout si vous êtes perdu; elle vous remettra
-dans le bon chemin. C'est elle qui écarte le danger des pas insoucieux
-des petits enfants et va les bercer quand ils pleurent. Aidés de leurs
-maris, les “erdmännle” vêtus de brun, c'étaient elles jadis qui, lorsque
-menaçait l'orage, se hâtaient de faucher le blé et d'assembler les
-gerbes, de sécher au plus vite le linge des lavandières... En échange de
-si grands services, comment se froisser, les jours de verglas,
-d'entendre les rires argentins des gnomes saluer les chutes des
-promeneurs balourds?
-
-D'autant qu'ils ne sont pas si gais, les pauvres. Car peut-être, je vous
-le dis tout bas, en eux sont réincarnés les anges déchus; ils vivent
-dans l'angoisse terrible de savoir si plus tard ils seront damnés. Et de
-là vient leur angoisse de la mort et ces gémissements par lesquels, dans
-la nuit, ils vous annoncent le trépas prochain d'une personne que vous
-aimez...
-
-Hélas! aujourd'hui “erdwible” et “erdmännle” se font rares. Et il n'est
-pas fréquent qu'on les aperçoive encore au clair de lune jouer à la
-paume sur les prés avec des châtaignes, des boules de platane ou des
-pommes de terre. C'est qu'ils se cachent et sont honteux depuis que
-quelques malotrus se sont moqués de leurs pieds d'oie et de leurs sabots
-de chèvre. Et puis sans doute que, comme à beaucoup de gens, la vie en
-Alsace leur est devenue aujourd'hui plus difficile.
-
- *
-
- * *
-
-A défaut de l'“erdwible,” peut-être rencontrerez-vous le chasseur
-nocturne: méfiez-vous. Voici son histoire telle que la recueillit M.
-Auguste Stœber, telle qu'elle nous est traduite par M. R. Stiébel.
-
-La forêt de la Moder, située entre Obermodern et la forêt du Héru qui
-dépend de Buchsweiler, a dans le pays une très mauvaise réputation à
-cause des revenants qui s'y rencontrent et qui effrayent ou égarent les
-passants. Le chasseur sauvage y chasse en automne. Il passe faisant
-grand bruit et criant, par dessus la cime des arbres; il vient du Nord
-et se dirige vers la pente qui s'étend jusqu'à Urweiler où il fait
-paître ses bêtes.
-
-Il a souvent, dit-on, passé par dessus Buchsweiler et a choisi comme
-retraite le bois de Riedheim.
-
-Au milieu du tapage de la chasse, le passant isolé s'entend souvent
-interpeller par son nom. Il ne doit pas répondre, sans cela il serait
-saisi par les puissances des ténèbres et devrait errer toute la nuit
-dans la forêt.
-
-Si la chasse sauvage passe dans le voisinage d'un voyageur, ou bien par
-dessus sa tête, il n'a qu'à tirer un mouchoir (de lin ou de chanvre), de
-préférence un mouchoir blanc, à l'étendre à terre et à se placer dessus.
-Il ne risque rien dès lors.
-
- *
-
- * *
-
-A Sainte-Croix, près Colmar, cette chasse s'appelle la chasse nocturne.
-Elle va de la forêt de Sengen à Obergrüst, sur la Gleioz, et jusqu'au
-Storkennest.
-
-Un fois le tourbillon sortit de la forêt de Sengen; on entendait des
-hurlements. On pouvait percevoir dans l'air ces paroles: “Plus loin,
-plus loin! le chien de Marbach (la cloche) aboie déjà. Allons à
-Wettersweiller!”
-
-Une autre fois des jeunes gens faisaient paître leurs bestiaux dans la
-prairie. Il était tard et ils allaient rentrer quand ils s'entendirent
-appeler par leurs noms. L'un d'eux prit son courage à deux mains et
-répondit. Il sentit aussitôt des ailes qui le frappaient violemment au
-visage.
-
-Un jour des garçons et des jeunes filles rentraient chez eux, revenant
-du vignoble de Herrlisheim. Il faisait sombre. Une des filles s'arrêta à
-la hauteur du moulin de Saint-Jean Baptiste. Elle s'entendit appeler par
-son nom: “Catherine! Catherine!” Elle se dirigea vers l'endroit d'où
-partait la voix, croyant que c'était un de ses compagnons qui
-l'appelait. La voix s'éloignait; elle la suivit. On la trouva morte le
-lendemain à une demi lieue du moulin, près du bois de Stœdtlin. Elle
-avait été appelée par les chasseurs nocturnes dont ses compagnons
-avaient bien entendu les cris.
-
- * * * * *
-
-Il y a dans les forêts de l'Alsace, dans les gorges de ses montagnes, au
-bord de ses rivières et de ses lacs bien d'autres personnages
-singuliers: des géants de tout poil, des fantômes de toutes formes, des
-nains qui travaillent dans leurs mines d'argent, des ondines, des fées,
-des nymphes, des nixes. Il y a des danseurs enlacés qui disparaissent
-dans les étangs; des hommes volants, des hommes noirs et des hommes de
-feu. Il y a des dames blanches, des femmes voilées, des lavandières
-suspectes, des laitières inquiétantes. Il y a mille animaux dont vous ne
-sauriez trop vous méfier: bêtes noires, loups difformes, chats blancs,
-moutons et ânes démesurés. Dans le petit lac de Bœlchen vit, parmi
-d'autres poissons étranges, une truite qui porte un sapin sur son dos.
-Le veau fantôme de Buchsweiler grimpe sur les épaules des ivrognes et
-les écrase de son poids. Le _Letzel_, monstre à queue d'argent, oppresse
-les dormeurs. Quand vous avez le cauchemar, c'est qu'il est assis sur
-votre cœur. C'est lui qui empêche certains enfants de se développer;
-s'ils demeurent maigres, c'est que le Letzel les suce.
-
-Beaucoup de ses formes maudites sont d'origine diabolique. Sachez vous y
-prendre, vous déjouerez la malice de Satan et de ses suppôts. Mais les
-sorcières sont innombrables, là même où vous les attendez le moins.
-Voici un excellent moyen de les dépister:
-
-“Prendre un œuf pondu le vendredi saint; regarder à travers cet œuf les
-assistants à l'église; les sorcières se reconnaissent à ce qu'elles ont
-à la main un morceau de lard au lieu du livre de cantiques, et sur la
-tête une cuve à traire. Il faut avoir soin de sortir de l'église avant
-le _Pater_ et de casser ou de jeter l'œuf; sans cela les sorcières
-pourraient jouer un mauvais tour au curieux.”
-
- *
-
- * *
-
-De nos jours l'esprit de scepticisme s'introduit partout. On le voit
-révoquer en doute les traditions les mieux établies. N'empêche qu'aux
-yeux des petits enfants au moins, deux personnages gardent leur
-prestige, et qu'il n'en est point de garçonnet fanfaron ou de fillette
-délurée dont le cœur ne frémisse d'espoir et d'obscure appréhension à
-cet avertissement: “Prends garde, si tu n'es pas sage, St. Nicolas ne
-t'apportera rien et tu verras si Hans Trapp t'oubliera!”
-
-C'est naturellement le soir de sa fête qu'aujourd'hui encore, dans bien
-des villages et même dans certaines maisons bourgeoises, le grand St.
-Nicolas, précédé de sa clochette argentine, vient faire son entrée à
-neuf heures du soir. Quand il a frappé trois fois, on lui ouvre la
-porte. Il apparaît, vêtu d'une robe somptueuse, le visage disparaissant
-dans une ample barbe blanche. D'une voix solennelle--qui quelquefois
-ressemble à celle de tel membre absent de la famille (mais qui donc
-songerait à le remarquer?)--il donne sa bénédiction et pose des
-questions insidieuses aux parents et aux mioches qui se cachent dans les
-jupes des mères et des grandes sœurs: est-ce qu'au moins on est toujours
-sage? Si les réponses sont favorables ou à peu près, il tire de sa hotte
-quelques jouets, des friandises, et les dépose dans les petites mains
-impatientes. Mais que les mamans soupirent et hochent la tête, alors les
-sourcils du grand saint se froncent. Non seulement sa hotte demeure
-close, mais dans l'ombre, derrière lui, on entend des bruits de chaînes
-et des grognements. Et il avertit d'une voix de menace. Quand
-Christkindel, la dame de Noël, viendra faire sa visite annuelle, elle
-aura pour l'escorter son terrible compagnon Hans Trapp, dont aujourd'hui
-il veut bien encore retenir la colère. Si d'ici là les polissons ne se
-sont pas amendés, ils feront connaissance avec ses verges.
-
-[Illustration: JEUNE ALSACIENNE.]
-
-St. Nicolas est de parole. Voici la Noël. A dix heures, tout le monde
-est assemblé autour du sapin illuminé. Un tintement de clochette. La
-porte s'ouvre. Toute blanche et dorée, la dame de Noël, Christkindel,
-fait son entrée dans un rayonnement. Sa voix mélodieuse souhaite à tous
-le bonjour, recommande de ne point oublier le bon Dieu et le petit
-Jésus, et chante un cantique. Puis c'est la distribution des sucreries,
-des fruits confits, de tous les trésors qu'elle a apportés aux enfants
-sages dont les noms lui ont été transmis par le grand St. Nicolas. Mais
-les autres? Ont-ils tenu compte des avis sévères qui leur furent donnés?
-
-Presque toujours la réponse est oui. Au moins ils ont fait effort...
-Mais il arrive que des pécheurs endurcis ont volontairement persévéré
-dans leur mauvaise conduite.
-
-Alors, avec d'horribles meuglements, Hans Trapp apparaît dans
-l'embrasure de la porte. C'est un géant vêtu de peaux de bêtes. Sa tête
-est couverte d'un bonnet poilu orné de cornes. Il a une flamboyante
-barbe rouge, une mâchoire énorme qui s'ouvre et se ferme. Des chaînes
-s'entrechoquent à sa ceinture, ses gros sabots claquent sur le parquet.
-Brandissant ses verges au bout de ses longs bras, il fond sur le
-délinquant et l'empoigne. Ce sont des hurlements de terreur, des
-sanglots, des protestations désespérées de sagesse... A la prière de
-Christkindel, le bourreau se laisse attendrir une dernière fois. Mais
-l'année prochaine il sera inexorable. Vous entendez qu'il n'est point de
-cœur si corrompu qu'une épreuve pareille ne bouleverse et ne remplisse
-des meilleures résolutions.
-
-Hans Trapp, qui ne paraît pas près de mourir, naquit à ce qu'il semble
-au XVe siècle. Vers 1495, Jean de Dratt, maréchal de la cour de
-l'électeur palatin, et châtelain de Bärbelstein, exerçait toutes sortes
-de vexations sur les bourgeois de Wissembourg et de Landau. Rançonnant
-les voyageurs, pillant les villages, usurpant les droits de chasse et de
-pâture, il encourut pendant de longues années la malédiction de tous. Si
-bien que longtemps après sa mort les parents qui voulaient faire peur à
-leurs enfants continuèrent à les menacer du féroce Jean de Dratt,
-autrement dit Hans de Dratt, qui ensuite, est devenu Hans Trapp. C'est
-ainsi que, passé à l'état de croquemitaine, le souvenir du redoutable
-baron sert aujourd'hui encore à inculquer la morale aux marmots et, en
-faisant passer un petit frisson, rend plus exquise la joie de Noël.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-FRIEDLI ET TRINELE
-
-(_Récit d'autrefois_)[2]
-
- [2] Voir les charmants souvenirs de Mme Gévin-Cassal sur la
- Haute-Alsace.
-
-
-Pour voir l'Alsace, il ne suffit pas, si beaux soient-ils, de parcourir
-rapidement ses sites célèbres et, entre deux randonnées d'auto, de jeter
-un coup d'œil à ses monuments historiques. Vous ne connaîtrez rien
-d'elle, rien de son charme, si vous ne vous arrêtez dans ses villages,
-si, attablé dans la salle à poutrelles de quelque auberge rustique,
-devant un fricot fumant sur la nappe blanche, vous ne prenez langue,
-entre deux verrées de vin clairet ou de bière fraîche, avec la forte
-fille aux pleines joues rouges qui vous sert, avec l'aïeule qui au coin
-du poêle tourne encore du pied le rouet de jadis, avec le marcaire ou le
-colporteur qui mange un morceau en buvant le café.
-
-Je sais un petit village du Sundgau où chaque été, au seuil d'une
-maisonnette au toit énorme, cabossé, expressif, un grand vieux bien
-brave fume une pipe courte. Il a un visage glabre taillé à coup de serpe
-et est vêtu d'une blouse méticuleusement propre. A côté de lui est
-assise une vieille à la petite bouche ridée. Ses traits sont demeurés
-fins sous le bonnet qui serre de sa passe de velours les bandeaux de ses
-cheveux blancs. Ses doigts déformés manient encore le tricot ou jouent
-en tremblant un peu avec la frange du fichu de soie noire.
-
-Quand ils m'aperçoivent, tous deux m'envisagent d'abord avec effarement.
-Je m'approche en soulevant mon chapeau:
-
---Vous ne me reconnaissez pas, Madame Trinele?
-
-Alors la vieille joint les mains et glapit avec jubilation:
-
---Jeses Gott, c'est le monsieur de chez Schmidt.
-
-Tandis que l'autre s'exclame en m'écrasant les phalanges:
-
---“Nuntetié”! à la bonne “hère,” ça fait plaisir “du jour d'aujourd'hui”
-de voir des gens qui n'oublient pas.
-
-Je m'assieds. J'accepte un bol de café au lait ou un verre de vin sucré,
-avec un morceau de kugelhopf ou un wecken. Nous échangeons les propos
-ordinaires sur les santés, la famille et les affaires dont parlent les
-journaux. Et puis--oh! je suis rusé--peu à peu l'entretien dérive vers
-le domaine du souvenir, vers tout ce qui s'est passé “dans le temps.”
-Alors voici qu'à la voix chantante de mes deux vieux, dans la soirée
-sereine pleine de parfums, de sonnailles de troupeau et d'appels de
-cigale, les choses d'aujourd'hui s'éloignent, s'estompent,
-s'évanouissent, et c'est la vieille Alsace, joyeuse et familière, qui
-tressaille, rejette ses voiles, se soulève dans l'ombre et me sourit.
-
-C'est pendant un lointain hiver (il y a beaucoup plus d'un demi-siècle),
-à la veillée aux noix, que le Friedli du père Steiner et la Trinele de
-chez Keslach ont commencé à avoir des idées. Tandis que volaient en
-éclat les coquilles et que, le dos au feu, les vieux contaient des
-histoires d'Afrique ou d'Italie, ils échangeaient entre eux des regards,
-et leurs mains, brunies du brou du fruit décortiqué, avaient de la peine
-à minuit à se séparer.
-
-Au mardi gras tous deux ont “schiblé” ensemble. Selon la coutume, les
-garçons du village avaient passé la journée à quêter, de maison en
-maison, des bûches, de la paille, des fagots, et aussi des beignets et
-des sucreries. Le soir l'homme de paille (le “Sündebock”), le mannequin
-comique farci de bois résineux, était dressé sur la grande place. Et
-l'on y mettait le feu au milieu de la population réunie. Quand il a eu
-achevé de flamber, les braises ont été rassemblées, et les garçons,
-donnant la main aux filles, ont sauté par dessus. Après est venu le tour
-des “schible.”
-
---Voulez-vous schibler avec moi, Mademoiselle Trinele?
-
-Justement la mère Steiner et la mère Keslach avaient l'œil ailleurs.
-Trinele n'a pas dit oui, mais elle n'a pas dit non, non plus.
-
-Sur une baguette de métal, Friedli a enfilé une mince planchette trouée
-au milieu, l'a approchée du brasier et, une fois enflammée, l'a fait
-tournoyer en chantant à demi-voix de manière à n'être compris que de sa
-voisine:
-
- Schib dehors, schib dedans.
- Mon cœur j'y mets.
- Vole en l'air et dis
- Si Trinele m'aime.
-
-Et d'un grand geste, il a envoyé dans les airs la planchette. Si elle
-s'était éteinte, cela aurait signifié que Friedli n'avait rien à
-espérer. Mais voici que la planchette a décrit une courbe immense,
-pareille à une parabole de flamme, d'où jaillissait une pluie
-d'étincelles... De nouveau les yeux de Friedli et de Trinele se sont
-rencontrés et puis détournés.
-
-La Saint-Marc a fleuri de blanc des vergers... A travers champs, on a
-entendu caqueter les cailles. Le printemps radieux a épanoui sa
-splendeur. A la Saint-Jean, Trinele, en se cachant, est allée au
-millepertuis: c'est-à-dire que, de grand matin, elle en a cueilli un
-brin, tout couvert de rosée, et avec toutes sortes de précautions l'a
-posé sur sa fenêtre: si de trois jours il n'est pas fané, c'est que
-peut-être bien il y a un garçon au village qui pense à elle.
-
-Au bout de trois jours, l'herbe de la St. Jean gardait sa fraîcheur.
-Aussi quand, un après-midi, Trinele, qui était avec sa mère en train de
-ravauder des hardes, a vu par la fenêtre, s'approcher la mère Steiner
-toute flambante sous son “mieder” neuf, son châle frangé et son large
-tablier de moire noire, elle a senti son cœur battre très fort et saisi
-un prétexte pour s'échapper: il fallait voir, n'est-ce pas, s'il y avait
-des œufs au poulailler?...
-
-Bientôt on l'a rappelée. Un peu solennelles, la larme à l'œil, mais,
-tout de même, le visage joyeux, les deux commères l'ont toisée. Elle ne
-savait où se fourrer, tortillait entre les doigts les rubans de son
-tablier.
-
---Est-ce vrai, Trinele, que ton herbe de la Saint Jean n'a pas fané?
-
-A cette question de la mère Steiner, Trinele a senti “le rouge de coq”
-lui monter au visage. Tout de même elle n'a pu s'empêcher, la voyant
-sourire d'un air malin, de lui sourire aussi. Et tout à coup elle s'est
-trouvée dans les bras de la brave femme qui l'a fortement serrée sur son
-cœur en murmurant:
-
---Alors c'est vrai que tu veux être la petite femme de mon “herzkäfer”?
-
-Car, étant le plus jeune des trois fils Steiner, Friedli est intitulé le
-“herzkäfer,” le “scarabée de cœur” de sa maman.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-On a couru chercher les hommes. Ils sont entrés, le père Keslach cordial
-selon sa coutume, le père Steiner très digne et ce grand Friedli si ému!
-On a commencé par échanger avec tout le monde des poignées de main. Et
-puis, dans sa cave, Gottlieb Keslach a été quérir une vieille bouteille
-et l'on a trinqué à la santé des fiancés. Naturellement les Steiner ont
-été invités à dîner. Comme de juste, Trinele se préparait à aider sa
-mère: mais on l'a renvoyée loin des casseroles. C'est un proverbe connu
-que cuisinière amoureuse sale trop les plats. Alors, tandis que les
-mamans travaillaient des bras et de la langue, Trinele et Friedli sont
-allés s'asseoir la main dans la main sur le vieux banc au jardin. A
-demi-voix ils se sont raconté beaucoup de choses; et entre autres
-Trinele a appris ceci qu'elle soupçonnait peut-être à moitié: si son
-brin d'herbe de la Saint Jean est resté si vert, c'est que chaque nuit
-Friedli, au risque de se rompre les os, grimpait à la fenêtre pour le
-renouveler...
-
-Le lendemain, Friedli a glissé une bague d'argent au doigt de sa
-promise... La vieille étend son annulaire noueux où brille un cercle
-terni:
-
---Celle-là, monsieur, vous voyez.
-
-Ils se sont mariés après la moisson.
-
---Ah! cela a été une fameuse affaire.
-
-Au matin du grand jour, après une nuit un peu agitée--dame, monsieur,
-n'est-ce pas!...--Trinele a été réveillée par une fusillade: c'étaient,
-tout ornés de pompons et de rubans, les garçons d'honneur qui
-déchargeaient de vieux tromblons dans la cour et acclamaient la fiancée.
-Alors Trinele s'est levée et, avec l'aide de ses amies accourues pour
-l'assister, a revêtu sa toilette de noce: neuve toute entière, depuis
-les longs bas de fil blanc tricotés par Salomé Barthel, jusqu'à la
-splendide robe de faille noire, toute raide, accrochée à un clou fiché
-au plafond pour qu'aucun pli n'en soit froissé. Sur sa tête, Salomé a
-placé la couronne d'aubépine et de fleurs d'oranger.
-
-Quand, toute parée, Trinele est descendue de sa chambre, la maison était
-déjà pleine d'agitation. De la cuisine, parmi le brouhaha des
-casseroles, émanaient des odeurs succulentes. Dans la cour, le père
-Keslach, aidé des voisins, achevait de charger sur une grande voiture
-ornée de nœuds et de guirlandes tout ce que Trinele apporte avec elle
-sous le toit conjugal: le lit, la batterie de cuisine, le linge, la
-vaisselle, quelques meubles, que sais-je encore! Tout cela se dresse en
-une sorte de trophée que surmonte tout en haut la quenouille
-traditionnelle enrubannée d'écarlate.
-
-[Illustration: UNE FERME D'ALSACE AU PRINTEMPS.]
-
-Peu à peu tous les gens du village se sont assemblés devant la porte.
-Mais ils s'écartent quand au milieu des pétarades une musique
-s'approche. C'est le fiancé qui fait son entrée, accompagné de ses
-garçons d'honneur. Tout le monde se salue. Comme il faut prendre des
-forces, on mange quelques pâtisseries avec un coup de vin ou un petit
-verre de kirsch. Dans la main du grand Friedli, le père Keslach a posé
-celle de sa fille: “Je te donne ma Trinele, sois lui fidèle.”
-
-Et puis, bras dessus, bras dessous, les fiancés se sont mis en route au
-milieu des acclamations, escortés de toute la noce, des curieux et du
-grand char oscillant, traîné par les petits chevaux pomponnés de neuf.
-On a fait halte devant la maison Steiner. Le temps de se restaurer et de
-lever le coude...
-
---De nouveau, Madame Trinele! quel estomac!
-
---Dame, Monsieur, chez nous l'émotion, ça fait le creux,
-comprenez-vous...
-
-Et la vieille poursuit. C'est l'arrivée à la mairie... En route pour
-l'église! Les cloches sonnent à toute volée. Les fusils rechargés
-crépitent de plus belle. On entre. Monsieur le Curé, la messe célébrée,
-prononce son allocution. Il connaît Friedli et Trinele depuis l'enfance
-et leur souhaite beaucoup de bonheur. Tout le monde y va de sa petite
-larme. Et puis c'est la bénédiction, l'échange des anneaux; moment
-palpitant où tout le village, surtout les jeunes, ont l'œil aux aguets.
-Les filles ont bien prévenu Trinele: “Plie le doigt pour que la bague
-n'entre pas trop vite.” Sans cela elle sera la servante de son mari. Et
-Friedli est renseigné par ses camarades: “Si elle plie le doigt,
-marche-lui sur le soulier, pour ne pas être sous sa pantoufle...”
-
---J'espère que vous leur avez obéi soigneusement!
-
-Les deux vieux lèvent l'un sur l'autre leurs prunelles ternies. Et leurs
-bouches édentées se sourient.
-
---_Jo_, monsieur, nous avions tout oublié...
-
-Reprises des sonneries de cloche et de la fusillade. On signe à la
-sacristie. On s'embrasse. Le cortège se remet en marche à travers le
-village. Quelques poignées de sous aux gamins qui ont tendu des cordes
-dans la rue et réclament de quoi boire pour livrer passage. Et puis
-toute la noce s'engouffre dans la maison Keslach.
-
---Après tant d'histoires, monsieur, vous pensez qu'on n'était pas fâché
-de manger un morceau.
-
---Je pense, Madame Trinele, qu'on en a mangé quelques-uns.
-
---Dame, on s'est mis à table à une heure. Et c'est seulement à six,
-quand on en est sorti, que le bal a commencé.
-
---Ça ne faisait pas de mal, vous comprenez, après, de se trémousser un
-peu.
-
-On s'est trémoussé une bonne partie de la nuit. Après avoir ouvert le
-bal ensemble, Friedli et Trinele ont dansé chacun avec tous leurs amis.
-Et puis ils se sont retrouvés et ne se sont plus quittés.
-
-Pendant que la jeunesse s'amusait, des personnes de confiance--il y a
-toujours quelques vieilles cousines expérimentées pour y avoir
-l'œil--s'occupaient de faire décharger le char, de surveiller
-l'arrangement des meubles et des ustensiles dans la maison des nouveaux
-époux...
-
-A minuit le cortège s'est reformé. On a allumé des torches et des
-lanternes. Et sous le ciel éclatant d'étoiles Friedli et Trinele ont été
-conduits chez eux au milieu du flonflon des musiciens et des dernières
-salves de coups de fusil.
-
-Accompagnée de ses filles d'honneur, Trinele a pénétré dans le logis
-conjugal. Avec leur aide, elle a dépouillé sa couronne de mariée, leur
-en a distribué les fleurs. Une dernière fois, sous les fenêtres, tout le
-monde a poussé des hourras. Et puis, tandis que tout doucement
-s'éteignait peu à peu la rumeur des voix et des rires, elle est restée
-avec son Friedli--enfin seuls.
-
---Il y a plus de cinquante ans, Madame Trinele?
-
---Cinquante-deux ans à la Saint-Louis, oui, monsieur...
-
-Et maintenant les vieux se taisent. A petites bouffées le vieux fume sa
-pipe courte. Pensive la vieille a lâché son tricot. Tout là-haut, les
-étoiles scintillent comme au soir de leurs noces. Dans la paix nocturne
-plane l'âme cordiale et douce de l'antique Alsace.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-LE SOUVENIR
-
-
-Pour le Français qui voyage en Alsace, il est quelque chose de plus
-touchant que la beauté de ses paysages et de ses vieilles maisons, de
-plus émouvant que sa fidélité à ses usages antiques et à ses costumes
-traditionnels. Ce sont les souvenirs historiques qui jaillissent du sol
-même, qui attestent aux visiteurs les siècles de vie commune et
-glorieuse où la France et l'Alsace furent unies, et la volonté que garde
-la terre aujourd'hui annexée de ne rien renier d'un passé dont elle
-demeure fière et dont elle entend jalousement sauvegarder le legs tout
-entier.
-
-Que nous réserve l'avenir de l'humanité? Verrons-nous l'apaisement des
-haines séculaires entre les nations? C'est le secret de demain, ou
-peut-être seulement celui d'après-demain. Toujours est-il que s'il est
-au delà des Vosges un pélerinage qui s'impose à nous, quelles que
-puissent être notre foi et nos espérances, c'est celui vers ces lieux
-historiques où les armées s'entrechoquèrent en 1870, où aujourd'hui,
-parmi les verdures riantes et les opulentes moissons, des tombes
-fleuries et des monuments pieux consacrent la mémoire des héros qui d'un
-côté comme de l'autre succombèrent pour la patrie.
-
-Wœrth, Reichshoffen, Frœschwiller... Morsbronn... Noms sinistres... Et
-pourtant quel panorama plus gracieux que celui que le regard embrasse du
-monticule où, gigantesque, un cavalier de bronze au geste impérieux
-rappelle qu'ici même le prince royal, le 6 août 1870, déchaîna la
-bataille?
-
-C'est un décor d'une paix charmante, une plaine riche, harmonieusement
-vallonnée, couverte de blés d'or, de prés clairs où se dressent des
-meules. Sur les côteaux, des bois ferment l'horizon. Çà et là des
-fermes. Tout devant, dans le creux, il y a, endormi sous ses toits
-brunis, un bourg traversé d'une petite rivière. Un peu plus loin la
-flèche aiguë d'une église pointe au dessus d'un autre village. Sur la
-gauche, une demi douzaine de bâtiments grisâtres forment une tache à la
-lisière des arbres.
-
-C'est de là, là en face, sur la hauteur d'Elsasshausen, que le Maréchal
-de Mac-Mahon dirigea la résistance. Toute une journée, quarante mille
-Français tinrent tête à cent vingt mille Allemands, furent écrasés par
-le feu de deux cents canons. Cette prairie-là, trois fois en une heure
-elle fut prise et reprise à la baïonnette. Là-bas s'engloutit la charge
-de cavalerie infructueuse de Bonnemain; plus loin, par delà le petit
-bois, la chevauchée funèbre des cuirassiers de Morsbronn, dits les
-cuirassiers de Reichshoffen. A cinq heures, c'était la retraite. Nous
-avions perdu six mille tués et blessés, neuf mille prisonniers,
-vingt-huit canons, une aigle, quatre fanions. La route de l'invasion
-était ouverte.
-
-Du monument du prince royal, vous descendez à Wœrth. Tandis qu'on
-attelle la voiture qui vous emmènera, entrez dans la salle du fond de
-l'auberge proprette. Adossée à la cloison, il y a une vitrine. Elle
-renferme des cuirasses, des casques, des képis, des armes de toute
-sorte, des clairons, des gibernes, des éperons, des fragments de
-projectiles, des papiers trouvés sur les morts. Le tout a été ramassé
-sur le champ de bataille.
-
-Mais voici la voiture qui s'avance. Elle est attelée d'un cheval massif,
-conduite par un cocher grisonnant.
-
---Vous êtes du pays?
-
-S'il en est! Il avait quinze ans le jour de la bataille et s'en souvient
-comme si c'était d'hier.
-
---Un enfant, monsieur, vous comprenez!...
-
-Deux heures durant, tantôt au pas et tantôt au petit trot, vous
-parcourez les plaines, les côteaux, et les bois. Du fouet le guide
-désigne les villages et les monuments. Sa voix chantante énumère les
-noms; Frœschwiller aux maisonnettes rayées de gris, coquet au sommet du
-côteau; Elsasshausen avec ses fermes; Morsbronn aux rues tournantes où
-s'effondrèrent les survivants de la charge.
-
-De toutes parts s'éparpillent les édifices commémoratifs: chapelles,
-colonnes, trophées, obélisques, simples croix. Il y en a d'immenses et
-de tout petits, de triomphaux et de recueillis. Dominant le tilleul de
-Mac-Mahon captif d'une grille, l'aigle de la troisième armée allemande
-s'éploie sur sa colonne entourée de victoires de bronze. Gravement la
-France honore ses morts dans une petite coupole au milieu d'un jardinet
-discret. Les Turcos sont restés là où ils succombèrent. Au fond d'un
-petit bois feuillu, délicieux, de hêtres clairs, par des sentiers à
-peine tracés, envahis de mousse, d'herbes et de ronces, vous découvrez
-leurs tombes. Maternelle, la forêt s'est penchée sur elles, les a
-enveloppées de troène et d'aubépine blanche...
-
-Au dessus de Morsbronn, à l'endroit où s'abattit une des charges, a été
-élevé un petit obélisque de grès rose. Il porte écrits trois mots:
-“_Defuncti adhuc loquuntur_”: “Les morts parlent encore.”
-
-Ne vous défendez pas d'entendre leurs voix.
-
- *
-
- * *
-
-Une excellente association, celle du _Souvenir Français_, présidée
-aujourd'hui par M. Jean, de Vallières, s'est donné pour tâche, en dehors
-de toute idée politique, d'honorer les soldats de France qui
-succombèrent en 1870. C'est ainsi que dans ces dernières années se sont
-multipliées des cérémonies émouvantes où souvent se retrouvent en
-présence d'anciens combattants des deux armées.
-
-L'une des plus solennelles fut celle qui eut lieu à Wissembourg, le 17
-octobre 1909, pour inaugurer le monument consacré “aux soldats français
-morts pour la Patrie,” dont un comité Alsacien avait pris l'initiative.
-
-Il s'élève sur le Geisberg tout près de l'endroit où le 4 août 1870 le
-général Abel Douay fut frappé mortellement d'un éclat d'obus. De toute
-l'Alsace, des souscriptions avaient afflué, dépassant du double ou du
-triple l'attente des organisateurs.
-
-Le jour de l'inauguration, c'est par dizaines de mille que l'on accourut
-dans la petite ville dont les maisons étaient décorées d'épaisses
-guirlandes piquées de roses de papier rouges et blanches, où çà et là
-s'ajoutaient des couronnes ornées de fleurs bleues. Vers la colline, on
-voyait, dit un témoin oculaire, monter “une foule de paysans aux
-costumes sombres mais pittoresques... comme un cortège de fourmis, sur
-plus d'une demi-lieue d'étendue. Il y en a depuis Wissembourg jusqu'au
-haut du Geisberg et il en monte autant de tous les autres côtés. Les
-villages environnants à plusieurs lieues à la ronde se sont mis en
-branle. Les sociétés venues de France avec leurs étendards arrivent et
-pénètrent aux places réservées dans l'enceinte, ainsi que les pompiers
-qui ont conservé leurs casques de forme française, les sociétés
-militaires du Palatinat et d'ailleurs avec leurs aigles allemandes, des
-sociétés de musique, des délégations du Souvenir Français et surtout les
-vétérans alsaciens-lorrains des armées françaises avec le numéro de leur
-régiment à leurs chapeaux. Il y en a plus de sept cents. Ils se
-retrouvent, ils se reconnaissent avec une indicible émotion.”
-
-Il en est un que l'on se montre avec un respect particulier. C'est
-Baudot, le clairon de Malakoff. Il a quatre-vingts ans. Mais tout droit,
-robuste, il tient ferme “le magnifique et lourd drapeau des anciens
-combattants de Gravelotte et de l'armée du Rhin, cravaté d'un large nœud
-de crêpe.”
-
-Lorsque tombèrent les voiles du monument, qu'ils découvrirent la statue
-du génie de la Patrie coulée dans le bronze d'anciens canons français et
-que s'éleva la “Marseillaise,” il y eut un émoi indescriptible.
-
-[Illustration: METZ.]
-
-Aux pieds du coq gaulois qui en surmonte le faîte, les enfants d'Alsace,
-écrit une Alsacienne, ramèneront indéfiniment leurs enfants “pour prêter
-un serment silencieux.”
-
-C'est le même qu'autour de la statue de Kléber à Strasbourg répètent
-chaque année en une soirée de juin les étudiants alsaciens qui défilent,
-chapeau bas et lèvres closes, devant le héros au coup de minuit.
-
- *
-
- * *
-
-Ne vous y trompez pas. Sous son apparence paisible, l'Alsace garde une
-âme tenace et fidèle. Elle est la même chez ce vieillard qui, au seuil
-de sa maison, se soulève, tire sa pipe de ses lèvres et vous fait le
-salut militaire parce que vous portez le ruban rouge; chez le paysan ou
-l'ouvrier qui chaque année économise de quoi faire au 14 juillet le
-voyage de Nancy ou de Belfort; chez ces jeunes gens qui, tout à coup,
-guêtrés de blanc, le képi sur le front, pareils à nos gymnastes,
-débouchent au coin d'une rue sonnant du clairon nos vieilles marches
-militaires. Et si même par hasard, elle voulait se défaire de ses vieux
-souvenirs parce qu'ils sont douloureux et rendent la vie plus triste et
-plus difficile, l'Alsace ne le pourrait pas. Ils sont trop profondément
-ancrés jusqu'au cœur même de ses enfants. Croyez-en l'historiette qui
-forme le dernier chapitre de ce petit livre, et qui est authentique.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-NOËL D'ALSACE
-
-
-C'est la veille de Noël. Dans la chambre où l'ombre descend voici les
-enfants. Ils sont quatre aux joues roses, aux cheveux clairs, aux yeux
-très bleus. Marc, l'aîné, a dix ans; et le petit Jean qu'on appelle
-Hansli en a six. Entre eux viennent la jolie Idelette qui est toujours
-sage et cette bonne grosse Bœbeli. Dans l'attente fiévreuse, tantôt un
-peu haletants, ils se taisent; ou bien, éperdus, les bavardages
-s'exaspèrent... Car c'est tout à l'heure, au tintement magique de la
-sonnette d'argent, que va s'ouvrir le paradis: le paradis où l'ange d'or
-éploie ses ailes au dessus du sapin de Noël, éclatant de lumières, de
-jouets et de bonbons, avec, tout autour, les tables couvertes de
-serviettes blanches où sont alignés les paquets pleins de mystère, noués
-par des faveurs roses.
-
-Pour la dixième fois, Hansli murmure:
-
---Oh! Idelette, est-ce que tu crois que Christkindel m'apportera la
-boîte de soldats de plomb?
-
-La boîte de soldats de plomb, c'est cette merveille qui est exposée à la
-vitrine du grand magasin de la rue de la Nuée-Bleue. Depuis deux
-semaines qu'elle est en montre, sans doute que maître Hansli s'est
-arrêté soixante fois seulement devant elle. Car vous savez qu'on ne
-passe que quatre fois par jour devant le magasin. En une seule boîte,
-figurez-vous, tous les uniformes de l'armée française!
-
-Maternelle, Idelette rassure le petit frère.
-
---Mais oui, mon chéri. Tu n'as pas oublié de l'inscrire sur ta liste?
-
-L'oublier! De sa plus belle écriture, chacun des enfants, sur une
-feuille de papier toute blanche, a indiqué à la bienveillance de
-Christkindel ses vœux les plus chers. En lettres énormes, la bouche
-entr'ouverte, le front moite, Hansli a écrit: “La boîte des soldats de
-plomb français.” Il a souligné si fort qu'il a fait un pâté. Mais ça
-compte tout de même.
-
-Passionné, il répète encore une fois:
-
---Alors, vraiment, tu crois que Christkindel me l'apportera?
-
-Une apostrophe le fait tressaillir.
-
---Moi, je crois que Christkindel ne t'apportera rien du tout. J'ai écrit
-à Hans Trapp pour qu'il vienne t'offrir un paquet de verges toutes
-neuves trempées dans du vinaigre.
-
-Cette voix railleuse, c'est celle de Marc. Sans doute que l'attente
-l'énerve lui aussi. Les grands frères taquins sont tous les mêmes.
-
-Ainsi interpellé, voici que le visage tout rond de Hansli s'allonge.
-Sans doute que malgré son âge encore tendre, il n'a plus en
-Christkindel, le Noël des enfants sages, et en Hans Trapp, son
-redoutable compère, cette foi littérale qui fut celle des générations
-périmées. Et il semble bien que dans la cérémonie grand-père, papa et
-maman jouent un rôle plus décisif que ces personnages qu'on n'a jamais
-vus. Pourtant, en somme, il y a là quelque chose d'obscur. D'un ton qui
-veut être suffisant, Hansli riposte:
-
---Ça n'est pas vrai. N'est-ce pas, Idelette, que Hans Trapp n'existe
-pas?
-
-S'il n'existe pas! Marc lève les bras au ciel d'un geste de stupeur.
-S'il n'existe pas, cet affreux bonhomme vêtu de peaux d'ours, avec sa
-figure toute noire, sa barbe hirsute, des verges plein les mains!...
-
---D'ailleurs tu verras bien tout à l'heure. Il m'a promis de venir pour
-te punir de n'avoir pas voulu l'autre jour me prêter ta boîte à
-couleurs.
-
-Marc secoue la tête d'un air sûr de soi. Les lèvres de Hansli se mettent
-à trembler. Après tout, on ne sait pas... Protectrice, Idelette attire
-vers elle le gros garçon:
-
---Voyons, Hansli, est-ce que tu ne vois pas que Marc te taquine!
-
-Et, supérieure, elle fait la moue au grand frère qui hausse les épaules:
-
---Aussi Hansli est trop bête!
-
---Et toi tu es trop méchant!
-
-Allons! allons! on ne va pas se disputer un jour de Noël! Ce serait du
-joli si la petite sonnette allait trouver les deux frères en train de
-s'arracher les cheveux!... Un peu honteux, ils se taisent. Marc affecte
-de reprendre son livre et Hansli son jeu de construction. Mais deux
-minutes après il se penche vers Bœbeli, si affairée parmi ses poupées:
-
---Dis donc, Bœbeli, est-ce que tu ne crois pas qu'elle est en retard, la
-petite sonnette? ou bien peut-être que nous ne l'avons pas entendue? Il
-faudrait aller voir...
-
-Inutile. Il y a un bruit de portes qui s'ouvrent. Le cœur battant, les
-quatre enfants sont debout. Et voici le grelot argentin, le grelot
-magique qui sur la terre fait descendre les visions de l'au delà...
-
-... Vibrants, les yeux écarquillés, les voix étranglées d'émoi, les
-quatre enfants sont alignés, debout, en face du sapin étincelant.
-Retrouveront-ils dans leur vie de semblables minutes?... Sur leurs
-visages expressifs, grand-père et papa et maman contemplent l'image du
-bonheur parfait dont sur la terre il y a si peu d'exemplaires.
-
-Maintenant vers les tables féeriques c'est la ruée des petites mains
-avides. Sous les doigts frémissants les faveurs se dénouent, les papiers
-déchirés s'envolent. Au milieu des cris de surprise, des murmures
-d'extase, les trésors surgissent de leurs caches. Oublieux de sa
-dignité, Marc gambade devant ses livres dorés, ses patins neufs, et son
-chemin de fer mécanique. Idelette ne se lasse pas d'inventorier le
-contenu inépuisable de sa table à ouvrage. Mère depuis cinq minutes
-d'une négresse et d'une japonaise, Bœbeli les berce et les câline,
-chacune sur un bras, avec une tendresse égale. Quant à Hansli, il a la
-tête perdue. Un tambour, un traîneau, un ballon, des livres, et, par
-dessus tout, la boîte des soldats de plomb, la boîte qui contient
-l'armée française: tout cela est à lui! Il se tait le cerveau perdu, un
-peu fou.
-
-Immobiles et pensifs, M. Lœdikam, son fils, et sa belle-fille ne se
-lassent pas de savourer l'allégresse de leurs enfants. Sur la grande
-terre, la vie n'est pas toujours gaie; moins qu'ailleurs parfois sur le
-vieux sol de l'Alsace. Il arrive qu'ici les jours qui sont les jours de
-fête soient plus mélancoliques. Ils remettent davantage en mémoire les
-temps qui ne sont plus, combien les choses ont changé et toutes les
-séparations. Mais peut-être, de la douleur qu'elle distille, la joie
-qu'ils recèlent est plus pénétrante. La voix mouillée, Madame Lœdikam
-jeune s'adresse au vieillard:
-
---Vraiment, mon père, vous avez trop gâté les enfants.
-
-M. Lœdikam sourit. S'il n'avait pas ses petit-enfants à gâter, pourquoi
-vivrait-il? Du fond de son grand fauteuil, il aperçoit tout là bas, là
-bas, les Noëls lumineux de son enfance. Et puis ce furent ceux de sa
-jeunesse. Alors, les membres de la famille se pressaient innombrables
-autour de l'arbre sacré... Il était homme déjà quand, une année, pour la
-première fois, Christkindel ne fut pas célébré; il y avait eu cette
-année-là sur Strasbourg trop de malédictions, de canonnades, d'incendies
-et de deuils... Et puis, parce qu'il faut bien que l'on vive, parce que
-les petits enfants ne sauraient se passer de joie, de nouveau
-Christkindel était revenu. Mais combien, chaque année, la mort et les
-départs avaient rétréci le cercle de famille! En ce jour plus qu'en nul
-autre, M. Lœdikam revit le passé, regarde devant lui défiler sa vie.
-Combien elle est longue, tissée de combien de deuils! Aussi, sans doute
-que l'écheveau est bientôt dévidé tout entier. M. Lœdikam est prêt.
-Pourtant il est content d'avoir vu ce jour.
-
-Quelque chose gratte sur sa manche. Une voix le tire de sa rêverie.
-
---Grand-papa, je suis si heureux!
-
-M. Lœdikam pose doucement sa main sur les boucles blondes. Naturellement
-il ne l'avouerait pas tout haut. Mais Hansli est son préféré.
-
---Alors tu es content de Christkindel?
-
-Un coup d'œil de Hansli est plus éloquent que les paroles qui lui font
-défaut. Machinalement, à côté du fauteuil de grand-père, son regard
-effleure un guéridon qui est vide.
-
---Et toi, grand-père, Christkindel ne t'a rien apporté?
-
-Sans doute c'est le lot des vieilles gens. Il paraît que c'est tout
-naturel. Mais Hansli se figure si vivement sa propre désolation si
-Christkindel l'avait oublié qu'il n'a pu retenir sa question. Et il est
-tout heureux quand grand-père lui répond:
-
---Si, Hansli, j'ai aussi eu mon Noël: une bonne lettre d'oncle Jean.
-
---Une lettre d'oncle Jean!
-
---Vous ne nous en aviez rien dit, mon père!
-
-Autour du vieillard toute la famille s'est rassemblée. Et un silence
-religieux s'établit pendant qu'il tire la lettre de sa poche, assujettit
-ses besicles et commence sa lecture.
-
-C'est qu'oncle Jean, le plus jeune fils de M. Lœdikam, n'habite plus en
-Alsace. Et même c'est tout au plus si, de loin en loin, il y fait une
-apparition. Oncle Jean est un officier français. Et en ce moment il
-combat pour la France sur la terre d'Afrique au Maroc. Ses lettres sont
-rares. Elles apportent avec elles d'étranges parfums, une atmosphère
-inconnue. Les enfants connaissent à peine oncle Jean, même Hansli qui
-est son filleul. Mais le mystère qui environne sa figure en rehausse
-l'éclat. Dans ses lettres chantent le soleil de flamme, la magie du
-désert, toutes les splendeurs de l'Orient, une épopée de gloire et de
-sang qui fait battre les cœurs... Au milieu du recueillement de tous, M.
-Lœdikam achève sa lecture: les nouvelles sont bonnes; oncle Jean se
-porte bien; il sera en pensée à Strasbourg le jour de Noël...
-
-Tandis que les conversations reprennent et que M. Lœdikam méthodique
-replie les feuilles de papier, voici que de nouveau Hansli est devant
-lui. Il tient dans ses bras la lourde boîte des soldats de plomb et,
-tout rouge de son effort, interroge:
-
---Grand-papa... grand-papa, je voudrais savoir lequel ressemble à
-l'oncle Jean.
-
-Le vieillard qui n'a pas encore serré ses lunettes s'incline et, parmi
-les cuirassiers et les hussards, avise un cavalier plus beau que tous
-les autres dans son dolman céleste et son ample pantalon rouge:
-
---Le voici.
-
-Avec respect Hansli le reçoit dans sa menotte, longuement le considère
-et puis le replace dans le lit de coton. Dans la figurine de plomb
-colorié s'incarne la légende d'héroïsme et de péril dont s'auréole le
-mâle visage bruni et la moustache blonde qui deux ou trois fois se sont
-penchés sur le visage rose du garçonnet...
-
-[Illustration: GÉNÉRAL KLÉBER.]
-
-Mais déjà les portes de la salle à manger se sont ouvertes. “A table!”
-D'abord les enfants se récrient... Tout aussitôt ils s'aperçoivent
-qu'ils meurent de faim. Dans sa splendeur traditionnelle, c'est le
-souper de Noël; il y a, énorme et reluisante, l'oie farcie de marrons;
-il y a le magnifique pâté de foie gras; au dessert une profusion de
-sucreries. Et l'on débouche une bouteille de champagne pour boire à la
-santé d'oncle Jean et de tous les absents.
-
-Après le repas l'excitation redouble. Sans doute le champagne y est pour
-quelque chose. Et puis comment, sans un peu perdre la tête, dépouiller
-l'arbre de sa parure merveilleuse, se partager le butin de babioles et
-de friandises! Les cris, les rires, les interjections montent à un
-diapason plus aigu. En vain la jeune Mme Lœdikam essaye de les apaiser.
-Aujourd'hui, n'est-ce pas, il n'y a pas moyen de gronder. Un peu
-anxieuse, elle se penche vers son beau-père: est-ce que tout ce vacarme
-ne le fatigue pas trop? Il secoue doucement la tête. Sans doute elle lui
-fait un peu mal. Mais est-ce que bientôt il n'aura pas l'éternité pour
-se reposer? De l'allégresse de ses petits-enfants, gourmand, il ne
-laissera pas perdre une miette.
-
-Aussi bien voici l'heure du coucher. Malgré les protestations, on tombe
-de fatigue. Et c'est à peine si les voix ensommeillées peuvent articuler
-un bonsoir. Les jambes vacillent pour gagner la porte tandis que les
-petits poings frottent les yeux appesantis.
-
-Quelques minutes après les enfants, M. Lœdikam le père se retire à son
-tour. Son fils et sa fille demeurent seuls dans le salon jonché de
-papiers, de ficelles, de débris d'enveloppes et de verdure. Ils se
-sourient. C'est une belle journée. Les enfants ont été si heureux. Et le
-grand-père les a tellement gâtés! Quelle chance qu'il ait justement reçu
-aujourd'hui la lettre de Jean! Comme cela, lui aussi a eu son
-Christkindel.
-
-Le fin visage de Madame Rodolphe Lœdikam approuve. Pourtant on dirait
-qu'il y a une ombre sur ses traits. Son mari se penche vers elle. Est-ce
-que quelque chose la tourmente?
-
-Elle lui sourit. Il la connaît trop bien. Elle ne peut rien lui
-dissimuler. Eh bien!--oh! elle se rend compte qu'elle est ridicule--tout
-à l'heure, pendant que son beau-père lisait la lettre de Jean, elle
-avait le cœur un peu serré en regardant ses enfants qui, bouche bée,
-buvaient ses paroles... Certes, tout Alsacien est fidèle au passé. Mais
-à quoi bon perpétuer pour les générations qui viennent d'inutiles
-occasions de rancœur et de souffrance! Est-ce qu'il ne vaudrait pas
-mieux que les Alsaciens de demain, sans rien abdiquer de leurs
-sympathies héréditaires, acceptent les faits accomplis et assument sans
-arrière-pensées leurs nouveaux devoirs?
-
-M. Lœdikam jeune, qui est un homme raisonnable, approuve du menton. Jean
-a eu le droit d'agir comme il a fait. Nul ne songe à l'en blâmer. Et on
-est, tout de bon, fier de ses exploits. Pourtant il est inutile de les
-proposer en exemple aux enfants. Et si grand-père avait donné à Hansli
-un autre cadeau que cette boîte de soldats de plomb, il n'en aurait pas
-été fâché. Mais, n'est-ce pas, il ne faut pas non plus exagérer les
-choses. Avec les mioches tout passe et tout change. Peut-être que ce
-n'est pas grandement la peine de se faire du souci pour cela le jour de
-Noël... Hein?
-
-Mme Lœdikam ne peut s'empêcher de sourire et acquiesce à son tour. Puis,
-ayant éteint les lumières, les deux époux quittent le salon.
-
-Avant de se coucher, ils passent par les chambres des enfants. Les
-fillettes dorment à poings fermés dans leurs petits lits blancs. Marc
-s'est agité avant de trouver le sommeil. Il faut ramener la couverture
-sur lui et reborder le lit. Sur son oreiller, Hansli, le visage
-paisible, la respiration égale, ressemble à un ange joufflu.
-
-Mme Lœdikam se penche pour effleurer son front blanc d'un baiser, et
-tout à coup, la voici qui attire son mari à elle et lui désigne la
-menotte de l'enfant. En se couchant, Hansli n'a pas eu le courage de se
-séparer de tout son trésor. Et jusque dans son sommeil il continue
-d'étreindre la figurine de plomb où grand-père lui a appris à
-reconnaître l'uniforme d'Afrique.
-
-Avec un hochement de tête indulgent, M. Lœdikam fils tout doucement
-saisit la main potelée, essaye d'en écarter les doigts. Mais voici
-qu'avec un grand soupir l'enfant les resserre et d'un geste instinctif
-ramène sur sa poitrine le petit soldat de plomb.
-
-Alors, tout bas, tout bas, d'une voix qui tremble imperceptiblement,
-c'est Mme Lœdikam, Mme Lœdikam elle-même, qui murmure à l'oreille de son
-mari:
-
---Laisse-le lui...
-
-Et tous deux à pas étouffés quittent la chambre où, paisible, monte la
-respiration égale du petit enfant d'Alsace au cœur fidèle.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- CHAP. PAGE
- Avant-propos 5
- I. L'Alsace: Un Coup d'Œil Dans l'Histoire 7
- II. L'Alsace, “Le Jardin de la France” 13
- III. Strasbourg: La Cathédrale--Le Musée alsacien--La
- Chambre d'Oberlin 22
- IV. Les Cigognes 36
- V. Le Caractère alsacien 45
- VI. “L'Alsace à Table” 56
- VII. Figures de Légende 73
- VIII. Friedli et Trinele (Récit d'autrefois) 83
- IX. Le Souvenir 94
- X. Noël d'Alsace 102
-
-
-
-
-TABLE DES ILLUSTRATIONS
-
-
- Strasbourg _Frontispice_
-
- PAGE
- Ribeauvillé (Vosges) 20
- Turckheim 29
- Un Vieil Alsacien 40
- Colmar 49
- Lisière de la Forêt-Noire 60
- Riquewihr 69
- Jeune Alsacienne 80
- Une Ferme d'Alsace au printemps 89
- Metz 100
- Général Kléber 109
- Les Cigognes _Couverture_
-
- Carte d'Alsace, page 4.
-
-
-
-
-Collection honorée de Souscriptions de l'Etat
-
-LES ARTS GRAPHIQUES: IMPRIMEURS-ÉDITEURS, VINCENNES
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN ALSACE ***
-
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
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-}
-
-</style>
-</head>
-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold;'>The Project Gutenberg eBook of En Alsace, by André Lichtenberger</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: En Alsace</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: André Lichtenberger</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Release Date: December 29, 2020 [eBook #64165]</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div>
-
-<div style='margin-top:2em;margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN ALSACE ***</div>
-<div class="c x-ebookmaker-drop"><img src="images/cover.jpg" class="h700" alt="" /></div>
-<p class="c">LES BEAUX VOYAGES<br />
-EN ALSACE</p>
-
-<div class="break"></div>
-<div class="c top2em"><img src="images/deco1.jpg" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-<div class="c top2em"><img src="images/deco2.jpg" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><i>LE LIVRE EN COULEURS</i></p>
-
-<p class="c">COLLECTIONS <span class="small">DES</span> LIVRES <span class="small">EN</span>
-COULEURS <span class="small">POUR LA</span> JEUNESSE<br />
-<i>Reliés et Ornés de nombreuses Planches
-artistiques en Couleurs</i></p>
-
-
-<p class="c"><i>Volumes in 8<sup>o</sup> (20 × 14 ½), Reliés Toile, Illustrés
-de 12 Planches en Couleurs, photographiées
-directement</i></p>
-
-<p class="c large">&ldquo;LES BEAUX VOYAGES&rdquo;</p>
-
-<ul>
-<li>EN CHINE</li>
-<li>LE MAROC</li>
-<li>AUX INDES</li>
-<li>EGYPTE</li>
-<li>AU JAPON</li>
-<li>LA RUSSIE</li>
-<li>INDO-CHINE</li>
-<li>ESPAGNE</li>
-</ul>
-
-<p class="c"><i>Énormes Volumes, Riche Reliure, Tranches Dorées,
-Illustrés de 12 Planches en Couleurs et de nombreuses
-Planches en Noir</i></p>
-
-<p class="c large">&ldquo;CONTES ET NOUVELLES&rdquo;</p>
-
-<ul>
-<li>LA GUERRE AUX FAUVES</li>
-<li>LES PETITS AVENTURIERS EN AMERIQUE</li>
-<li>LA CASE DE L'ONCLE TOM (<span class="small">EN 2 VOLUMES</span>)</li>
-<li>UN TOUR EN MÉLANÉSIE</li>
-<li>ROMANS DU FOND DE LA MER</li>
-<li>VOYAGES DE GULLIVER (<span class="small">EN 2 VOLUMES</span>)</li>
-<li>ÉRIC</li>
-</ul>
-<p class="c small"><i>LES ARTS GRAPHIQUES, 3 RUE DIDEROT, VINCENNES</i></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c top2em" id="i1"><img src="images/illu1.jpg" alt="" /></div>
-<div class="legende">STRASBOURG.</div>
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c top2em"><img src="images/title.jpg" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-<p class="c small top4em"><i>LES BEAUX VOYAGES</i></p>
-
-<h1>EN ALSACE</h1>
-
-<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br />
-<span class="large">ANDRÉ LICHTENBERGER</span></p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Orné de douze planches
-en couleurs et une carte</span></p>
-
-
-<p class="c gap">LES ARTS GRAPHIQUES<br />
-<span class="sc">Éditeurs</span><br />
-3 <span class="small">RUE DIDEROT, VINCENNES</span><br />
-1912</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c top2em" id="carte"><img src="images/carte.jpg" class="h700" alt="" /></div>
-<div class="legende">CARTE D'ALSACE</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch0">AVANT-PROPOS</h2>
-
-
-<p>L'automne dernier un capitaine posait cette
-question à cinquante conscrits : &ldquo;Qu'est-ce que
-l'Alsace?&rdquo; Trente-huit répondirent à peu près
-convenablement. Douze, c'est-à-dire le quart, ignoraient
-de quoi il s'agissait. Peut-être que cette
-ignorance est regrettable à toutes sortes d'égards et
-même un peu déshonorante.</p>
-
-<p>Puisse ce petit livre dénué de toute autre ambition
-faire revivre à ceux qui connaissent l'Alsace quelques-unes
-de leurs impressions ; puisse-t-il donner aux
-autres une idée sommaire de ce qu'elle nous suggère,
-faire entrevoir au moins le charme si particulier de
-cette région qui nous tient de si près par tant de liens.</p>
-
-<p>S'il y réussit tant soit peu, c'est peut-être à cause
-de tout ce que les voix multiples qui montent de cette
-terre ajoutent à celle de l'auteur. Il tient aussi à
-associer dans sa reconnaissance tant d'écrivains, sans
-cesse plus nombreux, qui chacun pour sa part nous ont
-rendu plus proches l'âme et la vie de l'Alsace. Grâces
-soient rendues aux vivants et aux morts : aux historiens
-et aux érudits tels que MM. Charles Grad,
-Rodolphe Reuss, Georges Delahache, Charles Gérard ;
-aux purs littérateurs tels que MM. Maurice Barrès,
-Edouard Schuré, Georges Ducrocq, Paul Acker, Carlos
-Fischer ; à tant d'écrivains, de connaisseurs, d'amateurs
-pieux, de lettrés délicats dont les travaux ou les
-conseils m'ont facilité la tâche : Mesdames Marie
-Diémer, Gévin-Cassal, E. Herrmann, Röhrich, E.
-Wust, MM. Bucher, Dollinger, Maurice Engelhardt,
-Florent-Matter, H. Haug, Kaufmann, Laugel, St&oelig;ber,
-etc. Et je ne veux pas oublier ces deux périodiques
-admirables entre tous : <i>La Revue Alsacienne Illustrée</i>
-et <i>Les Marches de l'Est</i>.</p>
-
-<p>C'est à ces sources, à bien d'autres encore que j'ai
-puisé ; c'est à elles que ce petit livre doit ce qu'il peut
-avoir de bon.</p>
-
-<p class="sign">A. L.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large">EN ALSACE</p>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE I<br />
-<span class="small">L'ALSACE : UN COUP D'&OElig;IL DANS L'HISTOIRE</span></h2>
-
-
-<p>Vous importe-t-il énormément de savoir l'origine
-exacte du mot Alsace? J'espère que non, car il me
-faut vous avouer qu'elle est encore douteuse. Pour
-certains &ldquo;<span lang="de" xml:lang="de">Ellsass</span>&rdquo; signifie pays de l'Ill ; pour d'autres
-les appellations Alesacianes, Alisâzas, Elisâsun, étaient
-employées par les Alamans pour désigner la région
-et les peuplades de la rive gauche du Rhin. Dans
-le doute, évitons de nous prononcer. Si nous ne
-connaissons pas le mot, nous connaissons au moins
-la chose : approximativement, l'Alsace est comprise
-entre la ligne des Vosges et le Rhin, la trouée de Belfort
-et le cours de la Lauter. Sa superficie est d'environ
-800,000 hectares.</p>
-
-<p>La légende, qui se souvient sans doute de la
-géologie, nous affirme qu'elle fut d'abord un lac où
-s'épanouissait une vie mystérieuse. Il s'écoula. Dans
-le sol fertile et dans les vallées, les hommes se multiplièrent.
-Avaient-ils ou non le crâne allongé?
-Grave question qui passionne d'autres que les anthropologues.
-De là dépend, paraît-il, si les populations premières
-de l'Alsace sont d'origine celte ou germanique.</p>
-
-<p>Ce qui est vraisemblable, c'est que ces &ldquo;murs
-païens,&rdquo; ces monuments cyclopéens de grosses pierres
-non cimentées, dont aujourd'hui encore nous trouvons
-les traces dans les Vosges, furent bâtis par les autochtones
-pour se défendre contre les barbares de l'Est.
-Les premiers textes historiques où il est question de
-l'Alsace nous la montrent ce qu'elle demeurera : le
-point de contact, c'est-à-dire souvent le champ de
-bataille entre la civilisation celto-latine et la Germanie.
-En 58 avant Jésus-Christ, Jules César, appelé par les
-indigènes, y défait Arioviste près de Rougemont sur
-les bords de la rivière de Saint-Nicolas. La voici
-province romaine ; elle le restera quatre cents ans :
-la multiplicité des noms de lieu et des ruines atteste
-la profondeur de l'empreinte reçue.</p>
-
-<p>En 403, les Romains évacuèrent l'Alsace. Ce fut
-l'invasion des Alamans. Les Francs les soumirent.
-Pendant plusieurs siècles, le duché d'Alsace se rattacha
-à l'Austrasie, c'est-à-dire à la monarchie mérovingienne.
-A la fin du <small>IX</small><sup>e</sup> siècle elle échoit à Louis Germanique,
-et, pour longtemps, elle est entraînée dans l'orbe du
-St. Empire romain germanique.</p>
-
-<p>Le moyen-âge est pour l'Alsace une période troublée
-et féconde. Sous la suzeraineté plus ou moins nominale
-de l'empereur qui est loin, une vie locale active,
-sinon toujours pacifique, s'y développe. Des châteaux
-fortifiés, des donjons, des monastères, des églises se
-dressent de toutes parts. La population des villes
-profite des querelles des grands pour revendiquer ses
-droits. En vain de fréquentes invasions, en vain des
-luttes intestines bouleversent sans cesse le pays. Une
-race solide s'y constitue avec une civilisation originale,
-un développement de richesse matérielle et artistique
-qui est bien à elle. Favorablement accueilli à Mulhouse
-et à Strasbourg, le protestantisme y accroît l'esprit
-démocratique. Des relations amicales relient les
-villes libres de la plaine de l'Ill aux républiques suisses ;
-une anecdote célèbre les symbolise : celle de la bouillie
-chaude envoyée par la municipalité de Zurich à celle
-de Strasbourg et mangée tiède encore à son arrivée,
-tant la distance était brève et rapides les communications.</p>
-
-<p>Au début du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, la guerre de Trente ans
-est l'occasion de ravages atroces. Aussi l'hostilité
-grandit contre la domination autrichienne, et l'Alsace
-adhère en majeure partie à cette coalition des petits
-États protestants qui font bloc avec la France et la
-Suède contre la monarchie des Habsbourg.</p>
-
-<p>Est-il exact qu'au lit de mort du père Joseph le
-cardinal de Richelieu se soit précipité pour encore
-annoncer à son &ldquo;Éminence grise&rdquo; la nouvelle si ardemment
-souhaitée : &ldquo;Père Joseph, Brisach est à nous!&rdquo;
-L'histoire le nie ; mais l'instant était proche où l'Alsace
-allait être absorbée dans la monarchie française.</p>
-
-<p>Le traité de Westphalie (1648) transporte à
-Louis XIV les droits complexes que l'empereur avait
-sur elle. Avec une activité habile et tenace, laissant
-subsister une vie locale indépendante, ses intendants
-transforment ce lien assez vague en une incorporation
-effective. L'annexion de Strasbourg en 1681, celle
-de Mulhouse au siècle suivant marquent des étapes
-décisives. L'assimilation est rapide, presque instantanée.
-Strasbourg fait à Louis XV durant la guerre
-de la succession d'Autriche un accueil enthousiaste et
-célèbre avec pompe en 1781 le centenaire de sa réunion
-à la France. La Révolution de 1789 cimente l'union
-d'une manière définitive. Dès ses débuts l'Alsace
-l'acclame. Une grande fête assemble à Strasbourg
-les gardes nationales de la région. Le maire Frédéric
-de Diétrich les reçoit sur la plateforme de la cathédrale
-et y fait arborer les premiers drapeaux tricolores :
-&ldquo;Ce spectacle, dit le procès-verbal officiel, vu des
-rives opposées du Rhin, apprit à l'Allemagne que
-l'empire de la liberté était fondé en France.&rdquo;</p>
-
-<p>Deux années plus tard, au moment de la déclaration
-de guerre contre l'Autriche, ce même Diétrich
-réunit à sa table quelques officiers et, interpellant
-l'un d'eux qui se piquait de talent musical, le sommait
-d'inventer un hymne nouveau capable de galvaniser
-les jeunes armées républicaines. Le lendemain, après
-une nuit blanche, Rouget de l'Isle revenait, et, accompagné
-au piano par une nièce du magistrat, entonnait
-son &ldquo;Chant de Guerre de l'armée du Rhin,&rdquo; plus
-connu bientôt sous ce nom : &ldquo;La Marseillaise.&rdquo;</p>
-
-<p>Fidèle à la République, l'Alsace offrit à ses armées
-et à celles de l'Empire les meilleurs de ses fils : Kléber
-le gamin de Strasbourg, Lefebvre le meunier de
-Rouffach, Rapp le fils du concierge de Colmar.
-Faut-il d'autres noms?</p>
-
-<p>Ils furent des milliers à verser leur sang sur tous
-les champs de bataille de l'Europe. Presque tous les
-officiers de la cavalerie qui poursuivit les vaincus
-d'Iéna étaient Alsaciens. Une petite ville comme
-Phalsbourg a donné trente-trois généraux à la
-France.</p>
-
-<p>Après Waterloo, il y eut un fait divers, fantastique,
-qui dépasse la légende : la défense d'Huningue, par
-Barbanègre et cent trente-cinq hommes, contre
-l'archiduc Jean, vingt-cinq mille Autrichiens et cent
-trente bouches à feu. Au bout de quinze jours de
-bombardement, une capitulation honorable permit
-à la garnison de la dernière place forte alsacienne de
-rejoindre l'armée de la Loire avec tous les honneurs
-de la guerre. Tambour battant, cinquante loqueteux
-défilèrent devant l'archiduc Jean qui serra leur chef
-sur sa poitrine.</p>
-
-<p>La Restauration vit l'Alsace frondeuse et libérale :
-&ldquo;Un Koechlin par département et la France serait
-sauvée,&rdquo; s'écriait La Fayette, louant aussi bien l'esprit
-d'entreprise que l'ardeur civique du monde industriel
-mulhousien.</p>
-
-<p>A l'annonce de la Révolution de 1830, on hissa
-les trois couleurs sur la cathédrale ; le 2 août, à six
-heures du soir, tout le pays était pavoisé et chantait
-&ldquo;La Marseillaise.&rdquo;</p>
-
-<p>La monarchie de juillet, à qui l'Alsace donna deux
-ministres, fut pour elle une époque d'énorme développement
-matériel et intellectuel. Il se poursuivit,
-s'accrut encore, sous le second empire, bien accueilli
-en général à cause des souvenirs glorieux qui dataient
-du premier : les romans d'Erckmann-Chatrian
-montrent, dans une forme familière et émouvante,
-l'évolution du sentiment alsacien, jusqu'au moment
-où la guerre de 1870-71 bouleversa la destinée.</p>
-
-<p>L'Alsace fut la rançon de la France vaincue.</p>
-
-<p>En dépit de la protestation solennelle des députés
-alsaciens, le traité de Francfort la faisait passer, à
-l'exception du territoire de Belfort, sous la domination
-de l'Allemagne victorieuse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II<br />
-<span class="small">L'ALSACE, &ldquo;LE JARDIN DE LA FRANCE&rdquo;</span></h2>
-
-
-<p>Lorsque dans l'été de 1673, Louis XIV et sa suite
-pénétrèrent en Alsace par Saint-Dié et Sainte-Marie
-aux Mines, Mademoiselle de Montpensier, la Grande
-Mademoiselle, goûta médiocrement le voyage. &ldquo;Nous
-passâmes, écrit-elle, par des chemins épouvantables dans
-des bois où il y a des chemins étroits sur le bord des
-précipices où il passe des torrents. On a peine à y
-voir le ciel : ce sont des arbres d'un vert si noir et si
-mélancolique qu'il faisait peur&hellip; Sainte-Marie est
-une grande rue entre deux montagnes fort tristes et
-fort couvertes d'arbres&hellip;&rdquo;</p>
-
-<p>L'impression du souverain fut différente. Lorsque
-pour la première fois il aperçut la plaine d'Alsace ensoleillée
-et plantureuse, il s'écria : &ldquo;Mais c'est le
-jardin de la France!&rdquo;</p>
-
-<p>Une région montagneuse, moins grandiose que les
-Alpes ou les Pyrénées mais d'un charme pittoresque et
-personnel, &mdash; des vallées sinueuses et boisées qui en
-descendent &mdash; une plaine fertile et richement cultivée,
-jonchée de villages cossus et de villes célèbres, telle
-est l'Alsace.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Que le chemin de fer vous conduise en Alsace
-par la trouée de Belfort et celle de Saverne, tout de
-suite ses paysages vous conquièrent. Mais j'aimerais
-mieux que, quittant un matin de bonne heure quelque
-station du versant français, vous la découvriez vous-même
-peu à peu au cours d'une promenade à pied dans
-les Vosges.</p>
-
-<p>Au départ, des brumes flottent encore entre les
-fûts rigides des sapins. Une humidité frissonnante
-enveloppe le sous-bois. Il y demeure de la nuit
-emprisonnée. Mais voici que l'ombre craque et se
-disjoint. Des fuseaux de lumière argentée pénètrent,
-où tressaillent toutes les couleurs du prisme. Le
-brouillard s'effiloche, se déchire en longs voiles de
-gaze, s'envole pareil à des formes de fées. Des coins
-de ciel bleu se mettent à rire. Le soleil l'emporte. A
-peine des flocons de nuage sommeillent encore dans
-quelques fonds vaporeux. Et le panorama se déroule,
-se diversifie.</p>
-
-<p>Ce sont les plateaux herbeux, tachés de champs,
-de fermes, de bouquets d'arbres ; les pentes sylvestres
-couvertes d'aiguilles de pin, de gazon maigre, de
-myrtilles et de bruyères ; les sentes creuses qui serpentent
-à l'aveuglette sous la futaie des hêtres ; un
-petit lac bleu avec une maison forestière assoupie ; un
-vallon avec une rivière parmi les cadavres des arbres ;
-une cascatelle fuyante ; une chapelle, une tombe ; une
-carrière abandonnée où, tout rouge, le sol saigne ; un
-amas de pierres énormes, abruptes ou polies, bizarres,
-évoquant des jeux de Titans ; des taillis maigres où
-perce un soleil qui pique ; et puis la montée nue que
-le vent rafraîchit ; le &ldquo;chaume&rdquo; gazonné, &mdash; le sommet, &mdash; d'où
-maintenant le regard embrasse l'infini : la
-houle irrégulière des crêtes boisées, moirées de verdures
-diverses ; la vallée lorraine ; la plaine d'Alsace,
-tout en bas, avec ses petits villages laborieux groupés
-compacts, noirauds et rougeâtres, autour des flèches
-des églises pointées vers le ciel. Au loin, perdue
-dans la brume, c'est la Forêt-Noire. Là-bas, le Jura.
-Quelque chose scintille : peut-être les Alpes. Simples,
-exquises, les sensations intimes alternent, s'harmonisent.
-Le sol soyeux caresse le pied du marcheur. Les
-digitales hautaines se dressent. Mélancolique, le
-coucou chante. La résine et le foin coupé embaument.
-Écoutez : c'est le long murmure de la brise à
-travers les feuillages, le bruissement, doux comme une
-bénédiction, d'une averse légère qui les caresse. Puis
-de nouveau voici le soleil.</p>
-
-<p>Étonnamment variées et découpées, les Vosges
-offrent au promeneur des sites et des vues sans cesse
-renouvelés. Les ruines dont elles sont jonchées, les
-légendes gracieuses qui s'y rattachent y incorporent
-une âme.</p>
-
-<p>&ldquo;Comme un lis blanc dressé parmi les &oelig;illets
-rouges et les pensées violettes, la noble et douce figure
-de Sainte Odile domine le champ fleuri et bigarré des
-légendes d'Alsace&rdquo; (Schuré).</p>
-
-<p>Ainsi, sur le haut de sa montagne, le couvent de
-Ste. Odile, &ldquo;petite couronne de vieilles pierres sur
-la cime des futaies&rdquo; (Barrès), domine la plaine où,
-par le temps clair, on distingue plus de cent villages.
-C'est là qu'à travers les siècles l'Alsace est venue prier.
-C'est là que vous la verrez encore aujourd'hui s'acheminer
-chaque dimanche en pélerinage. Demeurez
-jusqu'au coucher du soleil. Et malgré le grouillement
-des touristes et le mugissement des autos sur
-les routes vous subirez la majesté du lieu. Il redeviendra
-pour vous &ldquo;la montagne de la foi et du silence,
-le plus noble de ces grands sommets religieux qui
-veillent sur l'Alsace&rdquo; (Paul Acker).</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Par l'une de ces vallées abruptes ou sinueuses qui
-se font chemin entre deux contre-forts, vous dégringolez
-le long des murailles sévères des hêtres et des
-sapins. Selon les lacets, à chaque minute le paysage
-change. Ici c'est le roc, là le précipice. Surgies
-soudain, les cimes lointaines étincellent. Une échappée
-laisse entrevoir la plaine souriante. Tout se resserre.
-Il y a un tournant. Dans sa grâce rustique, voici le
-village alsacien.</p>
-
-<p>&ldquo;Il nous montre d'un air accueillant ses maisons
-peintes à la chaux où les grosses poutres de la charpente
-forment des croix de Saint André, ses pignons aigus,
-ses toits hauts et profonds où s'accumulent pour
-l'hiver les mille ressources d'un pays plantureux, ses
-escaliers de bois sculpté noircis par les années, sa
-fontaine où s'épanche dans les auges de pierre, tombes
-mérovingiennes, une onde de cristal, sa vieille église
-couronnée d'un nid de cigogne, ses treilles, ses jardins,
-dômes de feuilles de vigne que l'automne éclaircit,
-ses glycines et ses roses grimpantes, qui montent
-jusqu'au toit.</p>
-
-<p>&ldquo;Par les carreaux étroits, de vieux visages où la
-sagesse de la vie est inscrite en plis volontaires
-enveloppent d'un long regard curieux celui qui passe.
-Les enfants bien éveillés se plantent devant lui, les
-mains derrière le dos, pour mieux considérer son
-étrangeté. Des femmes échangent quelques paroles
-joviales avec l'accent doux et traînant d'Alsace,
-l'accent qui pèse sur les mots comme la cognée du
-bûcheron. Quelques patriarches en bonnet de laine
-secouent leur longue mèche d'un air grave&rdquo; (Georges
-Ducrocq).</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Et maintenant nous voici tout en bas. Entre le
-Rhin invisible et la dentelle bleue des Vosges, c'est
-l'Alsace laborieuse et luxuriante. A perte de vue
-s'étendent les prés récemment fauchés couverts de
-meules, parsemés de bouquets d'arbres, les vignobles
-ensoleillés, les houblonnières en pleine croissance, les
-rectangles multicolores des cultures maraîchères, les
-champs de blé et de seigle éclatants de bleuets et de
-coquelicots. Là s'étale la richesse dorée de la moisson
-prochaine. Ici la récolte est déjà faite, les gerbes
-s'amoncellent et de nouveau toute nue apparaît la
-terre rouge. Les vergers escortent la route. Des
-corbeaux croassent. Çà et là pointent des cheminées
-d'usines, des lignes de peupliers. Il y a de gentils et
-gais petits cimetières carrés, verts, noirs et blancs,
-où les morts assoupis continuent d'être tout près des
-vivants. Solidement accroupies sous le capuchon des
-toits énormes, rapiécés de rose, les fermes ne sont
-point isolées. Il est bon d'être réunis pour peiner et
-se réjouir ensemble. Aussi se sont-elles groupées en
-villages. Elles surveillent de loin, l'&oelig;il indulgent, le
-rythme des travaux agrestes.</p>
-
-<p>Par les fenêtres vous entrevoyez &ldquo;les vieux intérieurs
-de l'Alsace avec leurs chaises sculptées et
-leurs tonneaux solides.&rdquo; Des troupeaux d'oies se
-pavanent dans les prés. Juchées sur quatre roues
-égales, de longues carrioles étroites sont attelées de
-vaches bien nourries, harnachées comme des poneys,
-ou de chevaux massifs, l'air raisonnable et un peu
-crâneur sous le bonnet rouge ou bleu qui leur encapuchonne
-les oreilles.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Chaque petite ville a sa physionomie. Un vieux
-pont en dos d'âne, une chapelle gothique, une vierge
-naïve, un puits délabré, mille ornements de pierre
-ou de bois sculpté rappellent le lien qui subsiste avec
-les siècles évanouis. Chacune sollicite l'attention du
-touriste. Chacune, l'ayant retenue, lui laisse quelque
-chose de plus que l'impression de la curiosité satisfaite :
-&ldquo;Je n'ai jamais quitté une petite ville d'Alsace, me
-disait un ami, sans avoir le désir de lui donner une
-poignée de main.&rdquo; Je lui ai répondu : &ldquo;Vous avez
-raison.&rdquo; Et ces vers d'Erckmann-Chatrian chantaient
-dans ma mémoire :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Dis-moi! quel est ton pays?</div>
-<div class="verse">Est-ce la France ou l'Allemagne? &mdash;</div>
-<div class="verse">&mdash; C'est un pays de plaine et de montagne ;</div>
-<div class="verse i2">Une terre où les blonds épis</div>
-<div class="verse i2">En été couvrent la campagne ;</div>
-<div class="verse i2">Où l'étranger voit, tout surpris,</div>
-<div class="verse i2">Les grands houblons en longues lignes</div>
-<div class="verse i2">Pousser joyeux aux pieds des vignes</div>
-<div class="verse i2">Qui couvrent les vieux côteaux gris!</div>
-<div class="verse i2">La terre où vit la forte race</div>
-<div class="verse">Qui regarde toujours les yeux en face&hellip;</div>
-<div class="verse i2">C'est la vieille et loyale Alsace!</div>
-</div>
-
-<div class="c" id="i2"><img src="images/illu2.jpg" alt="" /></div>
-<div class="legende">RIBEAUVILLÉ (VOSGES).</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III<br />
-<span class="small">STRASBOURG</span></h2>
-
-<p class="c">La Cathédrale &mdash; Le Musée alsacien &mdash; La Chambre d'Oberlin</p>
-
-
-<p>En Alsace il y a Colmar et Mulhouse. Colmar est
-exquise ; Mulhouse pleine d'activité. Mais au dessus
-d'elles il y a Strasbourg.</p>
-
-<p>On vous dira : &ldquo;N'y allez pas. Strasbourg n'est
-plus Strasbourg. Depuis quarante ans une ville
-neuve, toute en style &lsquo;colossal,&rsquo; a pierre à pierre
-rongé la vieille ville médiévale, qui nous tenait au
-c&oelig;ur, a fini par l'engloutir sous ses bâtisses.&rdquo;</p>
-
-<p>C'est faux. Sans doute Strasbourg n'offre plus
-son unité de jadis. Des quartiers nouveaux sont nés
-avec des palais, des casernes, des entrepôts, des fabriques,
-des villas <span lang="en" xml:lang="en">modern-style</span> et tout le reste. Et de
-même que dans les rues, plus souvent que les anciens
-costumes, vous rencontrez des uniformes, de même
-presqu'au c&oelig;ur de l'antique <span lang="la" xml:lang="la">Strateburgum</span>, vous êtes
-choqués par des monuments disparates : brasseries
-ahurissantes avec des façades vert d'eau ou violet
-suave ; cages de fer démesurées aux membrures
-contournées ; magasins agressifs, dépositaires de
-&ldquo;<span lang="de" xml:lang="de">galanterie waaren</span>&rdquo; ; &ldquo;<span lang="de" xml:lang="de">conditoreien</span>&rdquo; gênantes ;
-boutiques regorgeant de toutes les sortes de &ldquo;<span lang="de" xml:lang="de">delicatessen</span>&rdquo; ;
-(n'oubliez pas qu'outre Rhin &ldquo;<span lang="de" xml:lang="de">galanterie waaren</span>&rdquo;
-signifie modes et &ldquo;<span lang="de" xml:lang="de">delicatessen</span>&rdquo; charcuterie).</p>
-
-<p>N'importe : un coin tourné tout cela cesse d'exister.
-Ici, c'est la vie fluviale, la &ldquo;vieille France,&rdquo; les &ldquo;ponts
-couverts.&rdquo; Là, au hasard des venelles étroites, toutes
-les merveilles des demeures vétustes aux pignons
-pointus, pittoresquement dentelés et découpés. A
-travers les toits immenses étrangement cabossés,
-expressifs comme d'anciens visages, les rangées des
-lucarnes veillent et clignent de l'&oelig;il. Ce sont, à
-profusion, des ornements de pierre et de bois, des
-balcons, des porches, des figurines, des balustres, tout
-le legs émouvant presque intact des artistes du
-moyen âge et de la Renaissance. Dans son tombeau
-de l'Église St. Thomas, Maurice de Saxe demeure
-endormi. Kléber étend toujours son geste héroïque
-sur la petite place ensoleillée en face des bonnes
-vieilles maisons bourgeoises assoupies. A l'angle d'une
-ruelle, la statue enluminée de l'Homme de fer monte
-la garde.</p>
-
-<p>Et puis il y a la cathédrale.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>De quelque côté que vous arriviez à Strasbourg,
-la cathédrale, le &ldquo;<span lang="de" xml:lang="de">Münster</span>&rdquo; célèbre d'Erwin de
-Steinbach, érige au dessus des toits sa tour unique,
-symbole traditionnel de la cité, symbole de l'Alsace.
-Majestueuse, elle domine la ville agenouillée, relique
-de dentelle et de corail rose ourlée par les doigts
-minutieux des siècles.</p>
-
-<p>Ses origines se rattachent aux légendes obscures
-qui unissent l'âme païenne au moyen-âge. &ldquo;Si sa
-flèche touche aux étoiles, si haute que les anges devaient
-l'effleurer du bout de leurs ailes, ses fondements
-plongent dans un lac mystérieux où des monstres
-aveugles erraient confusément&rdquo; (Marie Diémer).
-Aujourd'hui encore, &ldquo;quand le silence s'est fait dans
-les rues, le passant attardé peut, nous dit Maurice
-Engelhardt, entendre le bruit des flots se brisant
-contre les piliers de la voûte souterraine. Il distingue
-le clapotement produit par les rames de la barque
-qui sillonne le lac, conduite par les âmes des trépassés.&rdquo;</p>
-
-<p>L'entrée du lac, nous est-il affirmé, se trouvait
-dans les caves d'une maison située en face de la
-cathédrale. Plus d'une fois on tenta de l'explorer :
-&ldquo;Chaque fois un tourbillon de vent sortait de l'orifice
-béant et éteignait les lumières de ceux qui voulaient
-s'aventurer dans le gouffre. Et quand on essayait
-de sonder avec des perches la profondeur de l'excavation,
-il apparaissait à l'ouverture des serpents, des
-crapauds, des salamandres énormes et tout un fourmillement
-de bêtes indescriptibles. Pour éviter des
-malheurs, l'ouverture fut murée et couverte de décombres,
-et aujourd'hui l'on ne sait plus où fut l'entrée
-de la caverne infernale.&rdquo;</p>
-
-<p>Sur l'emplacement actuel de la cathédrale trois
-hêtres géants abritaient jadis, selon la tradition,
-l'autel où les Triboques sacrifiaient au dieu de la
-guerre et le puits où ils lavaient les victimes. Sous
-la domination romaine un temple de Mars lui succéda.
-Une église de bois dédiée à la Vierge remplaça le
-temple à l'avènement du christianisme. Et ce serait
-l'eau purifiée du vieux puits païen qui aurait servi à
-baptiser les premiers chrétiens et le roi Clovis lui-même.</p>
-
-<p>Plusieurs autres bâtiments, selon toute vraisemblance,
-s'y succédèrent. C'est du <small>XII</small><sup>e</sup> siècle que datent
-les parties romanes les plus anciennes de l'édifice actuel.
-Au siècle suivant, il prit son essor dans le style gothique.
-Le jour de la Chandeleur de l'année 1276, après avoir
-célébré la messe dans le ch&oelig;ur déjà construit, l'évêque
-Conrad de Lichtenberg se rendit solennellement sur
-la grande place, bénit la nombreuse assistance et
-donna le premier coup de pelle des fondations de la
-façade principale projetée par le grand architecte
-Erwin de Steinbach. En 1439 fut terminée la Tour
-du Nord, la seule qui ait été achevée, dont la flèche
-s'élève à une hauteur de 143 mètres.</p>
-
-<p>Vous trouverez l'historique exact et la description
-détaillée de tout ce qui se rapporte à la cathédrale
-dans le petit livre excellent que lui a consacré Georges
-Delahache. Elle a vécu, nous dit-il, &ldquo;toute la vie
-de la cité. Au centre de Strasbourg et de l'Alsace,
-&lsquo;comme un écho sonore,&rsquo; elle a répercuté toutes les
-vicissitudes d'une histoire mouvementée. Elle a grandi
-avec les évêques, puis avec la bourgeoisie ; la Réforme
-y a passé, ennemie des images, &lsquo;servante de Dieu
-seul ;&rsquo; et la majesté de Louis XIV, irrespectueux du
-gothique ; et les enthousiasmes et les colères de la
-Révolution ; et, plus près de nous, les obus qui l'ont
-enlevée à la France. Elle demeure ; elle continue
-de vivre, dominant tous les villages de la plaine dont
-les noms chantent mélancoliquement au souvenir de
-ceux qui sont partis et faisant trembler d'une émotion
-un peu fébrile, dès qu'ils la devinent dans le lointain,
-le regard de ceux qui reviennent.&rdquo;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Toute l'âme historique et légendaire de l'Alsace
-est enclose dans la cathédrale et les vieilles maisons
-qui l'environnent. Voulez-vous revivre sa vie locale,
-si pittoresque et variée à travers les siècles : allez au
-Musée alsacien.</p>
-
-<p>Fondé en 1902 par un groupe de jeunes gens
-enthousiastes de leur pays et de son passé, il a eu pour
-but de réunir tous les objets se rapportant à l'art et
-à la tradition populaires de l'Alsace. Installé au
-c&oelig;ur du vieux Strasbourg 23, Quai St. Nicolas, dans
-une ravissante maison ancienne qui lui appartient, il
-conquiert dès l'abord le visiteur, dont s'accroissent
-l'admiration et l'émoi pieux au fur et à mesure qu'il
-en pénètre, qu'il en détaille tous les trésors : la cour
-aux galeries superposées, les salles boisées, les sculptures
-populaires, le laboratoire d'alchimie, la chambre juive,
-les costumes de paysans et de paysannes des temps
-passés, les nombreux objets, meubles, ustensiles, etc.,
-qui participèrent à la vie des siècles évanouis. Une
-série d'entreprises annexes permettent à qui le désire
-d'en emporter mieux que les souvenirs immatériels : le
-musée édite des publications illustrées artistiques,
-fournit des costumes authentiques, conformes à la
-tradition jusque dans les étoffes et les moindres accessoires,
-fabrique des poupées irréprochables au point
-de vue documentaire, des jouets alsaciens scrupuleusement
-exacts, etc.</p>
-
-<p>Chaque année il s'enrichit de dons qui lui arrivent
-de toutes les parties du pays. Chaque année il ouvre
-une ou plusieurs salles nouvelles.</p>
-
-<p>Peut-être que, dans sa simplicité, l'une des plus
-curieuses est la chambre d'Oberlin, le célèbre pasteur
-du Ban-de-la-Roche. Fidèlement copiée sur le
-&ldquo;poële&rdquo; que l'on peut voir encore dans les anciennes
-chaumières de Waldersbach ou de Belmont, elle a
-été reconstituée avec son plafond à poutrelles, ses
-portes basses et son fourneau en fonte. Un escalier
-en bois monte à l'étage supérieur. Les murs où
-règne un banc rustique, crépis et blanchis à la chaux,
-sont ornés de gravures et de nombreux portraits
-d'Oberlin. Une foule d'objets lui ayant appartenu
-ont été offerts par ses descendants : sa table de travail,
-ses collections d'histoire naturelle dans leur armoire,
-son fauteuil, la harpe de Mme Oberlin, un grand
-nombre d'autographes, de documents, de portraits et
-d'objets usuels. Au milieu de ce cadre intime,
-s'évoque dans sa candeur savoureuse une des physionomies
-les plus expressives de la vieille Alsace, l'une
-de celles où se résument de la façon la plus touchante
-sa ténacité ingénieuse, son esprit démocratique et
-libéral, sa religion à la fois pratique, mystique, active
-et tolérante.<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Nous empruntons les détails qui suivent à l'excellente brochure de
-Mme E. Röhrich, MM. Rauscher et H. Haug : <i>Jean-Frédéric Oberlin</i>
-éditée par <i>La Revue Alsacienne Illustrée</i> en 1910.</p>
-</div>
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Jean Frédéric Oberlin &mdash; &ldquo;papa Oberlin,&rdquo; comme
-l'appelèrent plus tard ses paroissiens &mdash; naquit à Strasbourg
-le 31 août 1740 d'une famille de bonne bourgeoisie
-dont la culture était à la fois française et
-allemande : &ldquo;Je suis Germain et Français tout ensemble,&rdquo;
-écrira-t-il plus tard. Il prononcera ses
-sermons dans les deux langues et rédigera ses <i>Annales</i>
-alternativement dans l'une et l'autre.</p>
-
-<p>Enfant plein de vivacité, il faillit se faire soldat :
-&ldquo;J'étais soldat dès mon enfance. Mon goût se
-portait aux armes et à l'art de la guerre. Si je n'ai
-pas embrassé ce métier, c'est qu'on ne combattait pas
-alors contre la tyrannie et que je vis au contraire que
-dans l'état de pasteur à la campagne je pouvais faire
-infiniment de bien.&rdquo;</p>
-
-<p>C'est en 1767 qu'il fut nommé pasteur au Ban-de-la-Roche.
-C'est là qu'il déploya pendant soixante
-ans, jusqu'à sa mort, une activité merveilleuse.</p>
-
-<p>Petit canton de langue française de la Haute
-Alsace, le Ban-de-la-Roche était depuis l'époque de
-la guerre de Trente Ans retombé dans une sauvagerie
-de m&oelig;urs incroyable. L'ignorance y était crasse et
-universelle : le défaut de voies de communication
-maintenait en effet la population dans un isolement
-presque complet. On passait les ruisseaux sur des
-troncs d'arbres. Un voyage à Strasbourg était un
-exploit. Mme Witz-Oberlin, fille du saint homme,
-écrit dans ses souvenirs : &ldquo;Lorsque ma mère, pour
-cause de santé, était obligée de se rendre à Strasbourg,
-son excellent époux l'accompagnait à pied avec tous
-les instituteurs de la paroisse et quelques hommes
-jeunes, forts et de bonne volonté&hellip; Chacun était
-armé d'une longue perche afin de pouvoir soulever
-la voiture aux passages dangereux.&rdquo;</p>
-
-<div class="c" id="i3"><img src="images/illu3.jpg" alt="" /></div>
-<div class="legende">TURCKHEIM.</div>
-<p>Oberlin conçut son devoir à la façon d'un cerveau
-encyclopédique du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Il serait injuste de
-dire que son apostolat fut la moindre de ses préoccupations.
-Son éloquence familière et persuasive
-ne fut point dépourvue de valeur. Mais il estima que
-l'exemple serait la meilleure prédication, et qu'une
-fois que les paroissiens seraient devenus des hommes
-civilisés, ils seraient bien près d'être en même temps
-des chrétiens.</p>
-
-<p>Pour leur apprendre l'agriculture, il se fait paysan,
-leur enseigne l'art des semailles et celui d'élever les
-bestiaux. De même, il devient architecte, ingénieur,
-agent-voyer, industriel, et man&oelig;uvre chaque fois
-qu'il le faut. Sur son impulsion, on perce des routes
-et neuf ponts sont construits. Lui-même défonce
-la terre le premier ou casse les cailloux. Par ailleurs
-il publie des circulaires, crée des caisses d'emprunt
-et de liquidation des dettes, une société populaire, une
-société des fours, une société des amis de l'humanité.
-Il remplace l'industrie minière en décadence par le
-filage et la fabrication de rubans de coton. Il forme des
-compagnies de pompiers, réorganise l'apprentissage&hellip;</p>
-
-<p>L'instruction est son domaine particulier. Il ne
-consent à laisser restaurer le presbytère délabré de
-Waldersbach &mdash; sa &ldquo;ratière&rdquo; &mdash; que quand maîtres et
-élèves sont confortablement logés dans l'école communale.
-Conformément aux idées de Rousseau, il
-s'ingénie à multiplier les &ldquo;leçons de choses,&rdquo; stimule
-l'émulation autant parmi les maîtres que parmi les
-élèves au moyen de concours et de récompenses. Des
-écoles populaires &mdash; on les intitule &ldquo;poëles à tricoter&rdquo; &mdash; sont
-créées pour les tout petits : entre la couture
-et le tricot les maîtresses y enseignent l'histoire sainte,
-la récitation, le calcul mental, un peu d'histoire
-naturelle et la botanique. Lui-même prend plaisir à
-composer des herbiers qui nous ont été conservés, et,
-&ldquo;pour éviter toute cruauté,&rdquo; on observe les insectes
-vivants et on les relâche à la fin de la leçon.</p>
-
-<p>Des familles bourgeoises mettent leurs enfants en
-pension chez le pasteur. Moyennant neuf francs par
-semaine &mdash; et souvent il y a des réductions! &mdash; ils reçoivent
-une instruction étendue et pratique. En même temps
-qu'on leur fait étudier les meilleurs auteurs, ils apprennent
-à faire du filet, des lacets, des souliers de lisière,
-des cartonnages, des ouvrages en crin et en paille, des
-gants, des mitaines. Les jeunes filles reçoivent un
-enseignement ménager complet : elles s'en retournent
-chez elles sachant cuisiner, lessiver, repasser, filer,
-faire leurs achats de ménage et conserver leurs
-provisions.</p>
-
-<p>Le jeu n'est pas moins nécessaire que la science.
-Oberlin s'y montre aussi inventif qu'en pédagogie ;
-une multitude d'objets, &mdash; petits étuis, collections de
-cartonnages, découpages, silhouettes, imprimerie &mdash; sont
-façonnés de ses mains. Souvent en été la journée
-de travail se termine par une promenade qui est en
-même temps l'occasion d'une leçon d'astronomie.</p>
-
-<p>Ayant une teinture de tout ce qui s'enseigne,
-langues mortes, sciences théologiques, métaphysique,
-logique, géométrie, trigonométrie, géographie ancienne
-et moderne, histoire universelle, physique, histoire
-naturelle, histoire de la philosophie, droit naturel, antiquités
-égyptiennes, hébraïques, grecques et romaines,
-le bon pasteur est aussi préoccupé des besoins du corps
-que de ceux de l'esprit. Il propage des notions de
-médecine et de chirurgie, invente un &ldquo;thé naturel&rdquo;
-et plusieurs tisanes. Et comme l'instrument de
-Pourceaugnac est encore inconnu au Ban-de-la-Roche,
-il l'y importe ; et c'est de ses propres mains que,
-jusqu'à ce que son usage soit vulgarisé, il l'administre à
-ses paroissiens.</p>
-
-<p>La période révolutionnaire n'est pas sans lui
-amener quelques difficultés. Enthousiaste des nouveaux
-principes, il abhorre les excès et les violences,
-les déplore quand ils se produisent et témoigne de sa
-sincérité en donnant asile à des proscrits. Mais,
-respectueux des autorités, il s'efforce autant qu'il lui
-est possible de se mettre en règle avec les prescriptions
-nouvelles. Au nom d'église, il substitue celui de
-&ldquo;temple de la raison,&rdquo; observe le décadi au lieu du
-dimanche, célèbre le culte sous le nom de &ldquo;club,&rdquo;
-intercale des sujets temporels entre les chants, les
-prières et le sermon, et achève de républicaniser
-l'allure de ses offices en se faisant adjoindre un citoyen
-greffier et en nommant un président à chaque séance.
-L'usage des cloches étant interdit, on appelle au
-culte par un roulement de tambour. Des prières
-sont dites régulièrement pour les États-Généraux,
-l'Assemblée législative, la Convention nationale, pour
-&ldquo;nos soldats&rdquo; et pour le Premier Consul.</p>
-
-<p>Quand la patrie est en danger, Oberlin lui donne
-plusieurs de ses enfants. En 1795, Charles-Conservé
-est nommé chirurgien militaire à Strasbourg ; Henri-Gottfried
-part comme conscrit le 26 novembre 1799 ;
-Frédéric-Jérémie est tué à l'ennemi.</p>
-
-<p>L'ardeur de ses convictions, la pureté de sa conduite
-n'empêchent pas Oberlin d'être arrêté en
-décembre 1793. Il est remis en liberté après le 9
-Thermidor. A peine libéré, il témoigne de son zèle
-civique de la manière la plus utile en luttant contre
-la dépréciation des assignats qui menace de ruiner la
-République. Sa propagande judicieuse et infatigable
-vaut aux habitants du Ban-de-la-Roche de se voir
-décerner une mention honorable par la Convention
-dans sa séance du 19 Frimaire An <small>II</small>.</p>
-
-<p>On multiplierait indéfiniment les témoignages de
-cette activité où tout l'idéalisme alsacien se combine
-avec le sens pratique le plus avisé. L'influence
-d'Oberlin s'étendait et s'affermissait sur tous ceux
-qui l'approchaient. Avant la Révolution le baron
-de Diétrich, sous l'Empire le préfet Lezay-Marnézia
-sollicitaient ses conseils ; Paul Merlin, fils du conventionnel
-Merlin de Thionville, lui voua une telle
-admiration que son v&oelig;u suprême &mdash; d'ailleurs exaucé &mdash; fut
-d'être enterré auprès de lui.</p>
-
-<p>A mesure qu'il avançait en âge, son autorité
-croissait comme celle d'un patriarche à cheveux
-blancs : &ldquo;Sa vue seule, dit un contemporain, inspirait
-le respect et la déférence. Sa présence, un moment
-d'entretien avec lui vous détachait en quelque sorte
-des choses de ce monde : vous éprouviez des sentiments
-délicieux.&rdquo;</p>
-
-<p>Il garda jusqu'au bout son activité. A soixante-dix
-ans, quand un incendie éclatait, il était le premier
-sur les lieux : et c'était plaisir de le voir s'élancer
-à cheval avec un aplomb que plus d'un jeune cavalier
-lui eût envié.</p>
-
-<p>Octogénaire, il disait quelquefois : &ldquo;Je ne suis
-plus bon à rien&hellip; L'esprit a toujours sa vivacité,
-mais le corps n'en veut plus et refuse son service.&rdquo;
-Pourtant il trouvait encore moyen, en passant devant
-la fontaine, d'aider une vieille à charger un seau d'eau
-et de ramasser des brindilles de bois pour allumer le
-feu d'une pauvresse infirme.</p>
-
-<p>&ldquo;Aussi, quand, le 28 mai 1826, le glas funèbre
-annonça la fin de cette longue et belle carrière, les
-habitants du Ban-de-la-Roche se sentirent-ils &lsquo;tous
-orphelins&rsquo; et prirent-ils spontanément le deuil pour
-trois mois. On fit au défunt de grandioses funérailles
-auxquelles participèrent non seulement ses paroissiens
-et ses amis, mais encore beaucoup de gens venus du
-dehors et les catholiques des villages environnants.&rdquo;</p>
-
-<p>Dans la petite chambre du Musée alsacien, feuilletant
-les cahiers de notes, les herbiers, ou les
-découpures du pasteur citoyen, vous sentirez le passé
-renaître et vivrez de douces minutes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV<br />
-<span class="small">LES CIGOGNES</span></h2>
-
-
-<p>Les nations ont presque toutes leurs animaux symboliques.
-Il y a l'aigle allemande, le léopard britannique,
-le coq gaulois. Il y a la cigogne alsacienne. Sa
-longue silhouette dégingandée, cocasse, et familière est
-aussi inséparable de l'Alsace que le n&oelig;ud aux larges
-ailes, l'accent de Kobus ou la flèche de la cathédrale.
-C'est elle qui apporte dans son bec les petits enfants
-dont l'arrivée est si mystérieuse. C'est elle dont le
-voisinage s'acoquine aux vieux toits grimaçants et aux
-hautes cheminées.</p>
-
-<p>Il y a longtemps que Pline l'Ancien a noté les
-habitudes migratoires des cigognes. Dans son <i>Histoire
-de la Nature</i>, il écrit : &ldquo;De quel lieu viennent les
-cigognes, en quel lieu se retirent-elles? C'est encore
-un problème. Nul doute qu'elles ne viennent de
-loin, de même que les grues. Celles-ci voyagent
-l'été, la cigogne l'hiver. Avant que de partir, elles
-se réunissent dans un lieu déterminé. Nulle ne
-manque au rendez-vous à moins qu'elle ne soit esclave
-ou prisonnière. Elles s'éloignent toutes à la fois
-comme si le jour était fixé par une loi. Jamais
-personne ne les a vues partir, quoique partout elles
-annoncent leur départ d'une manière sensible. Nous
-nous apercevons bien qu'elles sont venues, mais jamais
-nous ne les voyons venir. Le départ et l'arrivée ont
-toujours lieu la nuit.&rdquo;</p>
-
-<p>La description de Pline est toujours exacte en
-majeure partie. Mais nous savons maintenant d'où
-arrivent les cigognes. C'est d'Égypte, d'Arabie, de
-Grèce et de toutes les régions de l'Afrique jusqu'au
-cap de Bonne-Espérance. &ldquo;On montre à Bâle, dit
-Toussenel, dans une salle de l'hôtel de Ville, une cigogne
-empaillée dont le corps est traversé de part en part
-d'une flèche africaine des environs du Cap.&rdquo; Un
-gentilhomme polonais avait mis au cou d'une cigogne
-familière de son toit un anneau de fer muni de l'inscription
-suivante : <i lang="la" xml:lang="la">hæc ciconia ex Polonia</i> (cette cigogne
-vient de Pologne). Elle revint l'été suivant portant un
-collier d'or où l'on lut : <i lang="la" xml:lang="la">India cum donis remittit
-ciconiam Polonis</i> (l'Inde renvoie la cigogne aux
-Polonais avec des présents). Il semble que la
-vallée du Rhin attire l'espèce d'une manière particulière.</p>
-
-<p>C'est au printemps que &ldquo;fendant les airs, les
-pieds allongés, le bec droit, les cigognes arrivent.&rdquo;
-Elles s'abattent sur quelque colline, discutent bruyamment
-entre elles, reconnaissent les lieux, puis se
-séparent par couples et vont reprendre les mêmes
-nids qu'elles occupaient quelques mois plus tôt.
-Dans plusieurs villes d'Allemagne, leur retour est
-célébré par des fanfares. Elles sont assez sociables.
-Juvénal nous apprend que sur le temple de la Concorde,
-à Rome, il y en avait un nid malgré le tumulte du
-Capitole. En Alsace elles s'installent le plus volontiers
-sur les cheminées larges et hautes, couplées à trois ou
-à quatre, où une plate-forme est ménagée et les abrite
-contre la fumée. Quelquefois aussi on dispose pour
-les attirer une vieille roue à plat sur le haut d'un mât.
-Elles y façonnent une corbeille d'où la paille déborde
-et où elles pondent leurs &oelig;ufs. Ils sont au nombre
-de trois ou quatre, d'un blanc tirant sur le vert, d'un
-grain fin, un peu plus allongés et moins gros que ceux
-de l'oie. La mère couve un mois, et pendant ce
-temps elle est nourrie par son mâle. Tous deux
-montrent pour leurs petits la plus grande sollicitude,
-s'ingénient à rendre leur couche plus douillette et
-surveillent anxieusement leurs premiers ébats. A
-l'occasion, le dévouement des parents va plus loin.
-A la bataille de Friedland, le feu fut mis par des obus
-à une ferme ; il gagna un arbre desséché où nichaient
-deux cigognes. Elles s'envolèrent d'abord, mais,
-comme leurs petits ne purent les suivre, vinrent les
-rejoindre et finalement furent étouffées. De même,
-à Utrecht, dans un incendie, on vit une femelle
-revenir se faire brûler sur ses cigogneaux.</p>
-
-<p>De bonne heure les m&oelig;urs particulières de la
-cigogne et son aspect frappèrent l'attention des
-hommes. Elle est représentée sur des médailles du
-temps d'Adrien comme sur beaucoup d'armoiries
-hollandaises et allemandes du moyen âge. Dans
-l'antique Égypte, on lui voua un culte. En Thessalie,
-on punissait de mort son meurtrier. En Grèce, on
-appela loi Cigogne la loi qui obligea les enfants à
-nourrir leurs vieux parents : exemple, disait-on,
-invariablement donné par ces oiseaux eux-mêmes. Ils
-fournirent à Aristophane le sujet d'une comédie,
-aujourd'hui perdue, où, probablement, était célébrée
-la piété filiale.</p>
-
-<div class="c" id="i4"><img src="images/illu4.jpg" alt="" /></div>
-<div class="legende">UN VIEIL ALSACIEN.</div>
-<p>Quelque chose de ce respect traditionnel survit
-aujourd'hui encore en Orient et aussi en Alsace. On
-est reconnaissant à juste titre à la cigogne de détruire
-les reptiles, les mulots et toute sorte de vermine.
-C'est un spectacle pittoresque de la voir parfois suivre
-une charrue et derrière elle picorer les larves et
-les insectes dans le sillon. Ajoutons qu'heureusement
-pour elle sa chair est détestable : voilà
-sans doute ce qui consolide l'immunité dont elle
-jouit.</p>
-
-<p>Mais on lui attribue volontiers de bien autres
-mérites. Dans <i>L'Évangile des Quenouilles</i>, imprimé
-à Bruges en 1475, on lit : &ldquo;Quand une cigogne fait
-son nid dans une cheminée, c'est signe que le seigneur
-de l'hôtel sera riche et vivra longtemps.&rdquo; D'autres
-estiment qu'elle protège la maison contre la foudre.
-Dans tous les cas, elle porte bonheur. Les plus
-sceptiques n'en doutent pas. On nous rapporte
-qu'un brave industriel de la vallée de St. Amarin, un
-peu esprit fort, vit, il y a quelques années, au mois
-de mars, un couple de cigognes venir faire leur nid
-sur la cheminée momentanément inactive de son usine.
-Plutôt que de déranger les oiseaux familiers, il dépensa
-plusieurs milliers de francs à la construction d'une
-autre cheminée. Inutile d'ajouter que ses affaires
-prospérèrent par la suite d'une manière inouïe.</p>
-
-<p>Les jeunes filles qui aperçoivent une cigogne ne
-manquent pas de guetter ses gestes avec une émotion
-compréhensible : si l'oiseau fait quelques pas à leur
-rencontre, c'est signe de mariage.</p>
-
-<p>Mais surtout la collaboration de ces échassiers
-est précieuse au moment de la naissance des petits
-enfants. Une antique légende les considère comme
-incarnant certaines survivances des trépassés : à elles
-revient naturellement la mission d'aller, au fond des
-puits obscurs, chercher l'âme destinée au petit
-être qui fait sa première apparition sur la terre.
-De nos jours les choses se sont simplifiées. Quand
-Jobely et Freneli s'obstinent à demander d'où vient
-le nouveau petit frère ou la petite s&oelig;ur, la réponse
-est toute prête : c'est la cigogne qui, l'abritant bien
-soigneusement sous son aile, l'a déposé dans le berceau
-tout blanc. L'image popularise ses exploits. En
-découpures, en bois, en papier mâché, en sucre, en
-chocolat, elle participe à toutes les fêtes où l'on
-échange des bons v&oelig;ux et des cadeaux.</p>
-
-<p>J'ai vu assez souvent des cigognes errer gravement
-à travers les champs. Et l'an dernier à Turckheim
-nous admirions les évolutions aériennes d'un
-couple et les débuts de leur jeune couvée. Pourtant
-il paraît que ce sont des exceptions. On lisait récemment
-dans <i>Le Journal officiel de la Société des
-Chasseurs de France</i> :</p>
-
-<p>&ldquo;Le nombre des cigognes alsaciennes diminue
-beaucoup. Jadis, les voyageurs qui allaient de Colmar
-à Mulhouse pouvaient voir des douzaines de cigognes
-dans les prairies marécageuses qui bordent la Lauch
-et la Thur. Aujourd'hui, dans les mêmes régions,
-on ne voit plus que des échantillons isolés. Par suite
-des travaux de régularisation de l'Ill et de ses affluents,
-les prairies ont été asséchées et les échassiers migrateurs
-n'y trouvent plus leur nourriture aussi facilement
-qu'autrefois.</p>
-
-<p>&ldquo;A Colmar même, où l'on comptait encore 32 nids
-en 1870, il n'en reste plus actuellement que 4. Il
-paraît que les réseaux aériens du télégraphe et du
-téléphone ont aussi contribué à écarter les cigognes.
-Dans les villes, la vie est devenue plus agitée et plus
-bruyante, et, enfin, les propriétaires des maisons
-dont les toits étaient surmontés de nids n'ont pas
-pourvu à leur entretien comme il eût convenu.&rdquo;</p>
-
-<p>Peut-être qu'elles ont encore un autre motif de
-mécontentement : l'annexion. Car la cigogne est un
-oiseau Welche. Ses longs bavardages &mdash; clap, clap, clap &mdash; imitent
-à s'y méprendre (du moins on l'estime
-outre Rhin) la langue française. Ce n'est pas une
-raison pour qu'elle soit moins bien accueillie en
-Alsace.</p>
-
-<p>Les petits enfants ne manquent pas, quand ils
-l'aperçoivent, d'entonner le vieux refrain traditionnel :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="gsw" xml:lang="gsw">Storch, Storch, langi Bein,</div>
-<div class="verse" lang="gsw" xml:lang="gsw">Trag mi uf em Sessel heim.</div>
-<div class="verse i2" lang="gsw" xml:lang="gsw">Wohin? wohin?</div>
-<div class="verse" lang="gsw" xml:lang="gsw">Ins liewe Elsass nîne.</div>
-</div>
-
-<p>&ldquo;Cigogne, Cigogne, longues jambes &mdash; porte-moi
-à la maison comme sur un fauteuil. Où donc? où
-donc? dans la chère Alsace.&rdquo;</p>
-
-<p>Mais souvent, nous apprend Mme Gévin-Cassal, on
-introduit une variante. Ce n'est plus dans la &ldquo;<span lang="gsw" xml:lang="gsw">liewe
-Elsass</span>,&rdquo; c'est dans la &ldquo;<span lang="gsw" xml:lang="gsw">liewe Frankreich</span>,&rdquo; dans la
-&ldquo;chère France,&rdquo; que les petits enfants d'aujourd'hui
-adjurent l'oiseau familier de les transporter.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V<br />
-<span class="small">LE CARACTÈRE ALSACIEN</span></h2>
-
-
-<p>Les cigognes peuvent disparaître. Sous les vieux
-toits qu'elles délaissent, l'Alsacien demeure le même,
-identique à ce qu'il fut à travers les siècles. Peu de
-races ont une personnalité plus robuste et plus savoureuse.
-Elle est caractérisée par la fusion d'un idéalisme
-convaincu et d'un tempérament exceptionnellement
-bien équilibré.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Si haut que l'on remonte dans l'histoire, l'Alsace
-eut l'instinct religieux. De gracieux récits nous
-montrent comment le christianisme y succéda aux
-dieux païens.</p>
-
-<p>Un jour, conte la légende dorée, rapportée par
-Mlle Diémer, trois voyageurs rencontrèrent des
-légionnaires qui rayaient une route romaine à travers
-la montagne. Le centurion qui commandait la
-troupe les interrogea : d'où venaient-ils?</p>
-
-<p>&mdash; De Rome.</p>
-
-<p>&mdash; Où allaient-ils?</p>
-
-<p>&mdash; Là-bas, de l'autre côté de la montagne.</p>
-
-<p>Le centurion leur donna un guide. Pendant une
-heure ils marchèrent. Tout à coup, dans le soleil
-couchant, à leurs yeux la plaine se découvrit.</p>
-
-<p>Alors le plus âgé des voyageurs se tourna vers
-ses compagnons. Son geste montra la terre d'Alsace
-fertile et baignée de lumière : &ldquo;Frères bien aimés,
-dit-il, préparez vos javelles, car voici la moisson que
-le Seigneur vous donne.&rdquo;</p>
-
-<p>S'étant assis, ils prirent un frugal repas et puis,
-avant de se remettre en route, lièrent ensemble deux
-rameaux en forme de croix. Puis, à la pointe du
-couteau, l'un d'eux traça des signes sur le grès.</p>
-
-<p>Quelques jours après un passant s'arrêta et lut :</p>
-
-<p>&ldquo;Au nom de Dieu et de Notre Seigneur Jésus,
-moi, Materne, disciple de Pierre, j'ai pris possession du
-pays.&rdquo;</p>
-
-<p>Cette possession fut durable. Le moyen âge vit la
-plaine et les montagnes se hérisser d'églises, de chapelles,
-de couvents, de monastères. Plus tard la
-réforme ne fut pas accueillie avec moins de ferveur.
-Même dans les temps de scepticisme la foi, d'une
-manière générale, a subsisté. Mais elle fut toujours
-tolérante en Alsace : souvent protestants et catholiques
-alternaient leur culte dans le même édifice.</p>
-
-<p>Toujours aussi la religion y demeura cordiale et,
-si j'ose dire, bon enfant. Les prédicateurs du moyen
-âge savaient gaillardement, par quelque comparaison
-familière, retenir l'attention de leurs ouailles, tel ce
-théologien qui comparait l'Église à une ânesse :</p>
-
-<p>&ldquo;La tête, c'est Christus ; les deux oreilles représentent
-les deux testaments : le vieil et le nouveau.
-Les quatre jambes, ce sont les quatre évangélistes.
-Le derrière, c'est l'Enfer autour duquel bourdonne
-un essaim de moucherons qui sont les mauvais
-écoliers, lesquels veulent aller en enfer. Mais la
-queue qui frétille, brandille, et les fouaille sans répit,
-ce sont les bons prédicateurs dont la parole vaillante
-les empêche de tomber dans le gouffre.&rdquo;</p>
-
-<p>Les curés gardent aujourd'hui encore cette humeur
-volontiers populaire. Ils se mêlent à la vie de leurs
-ouailles, et, fût-ce même du haut de la chaire, ne
-dédaignent pas, quand il le faut, de les stimuler avec
-quelque verdeur. Témoin ce prêtre de campagne
-qui, un dimanche de Pâques, voyant des commères
-s'agiter et regarder l'heure, fit une pause et, goguenard,
-les interpella : &ldquo;Allons, allons, ne vous tortillez pas
-tant : votre choucroute ne brûlera pas ; je vais avoir
-fini.&rdquo;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>C'est qu'autant que l'instinct religieux, l'Alsacien a
-l'instinct démocratique. Sans doute la vie communale
-des petites républiques du moyen âge le lui a-t-elle
-inoculé dans le sang. Les bourgeois des villes du
-Rhin n'estimaient pas leurs filles un mauvais parti
-pour un empereur. Même la monarchie absolue fut
-impuissante à changer tout à fait cet état d'esprit.
-La Grande Mademoiselle nous conte avec quelle
-aisance, dans le voyage de 1673, un bonhomme de
-bailli de Châtenois, qui jadis avait été précepteur à
-Paris, interpellait Louis XIV et lui demandait sans
-façon des nouvelles des uns et des autres. Le brave
-Rapp ne fut pas toujours beaucoup plus protocolaire
-avec Bonaparte. Un jour, lisons-nous dans les
-<i>Mémoires d'Isabey</i>, &ldquo;Rapp, étant de service, dut
-annoncer les envoyés de Corse. Malgré les gestes du
-premier Consul qui l'invitait à se retirer, il demeure
-dans le salon. Après l'audience, Bonaparte lui demande
-pourquoi il n'avait pas voulu sortir : &lsquo;Téné, chénéral,
-répond Rapp, avec sa forte prononciation alsacienne,
-tous ces Corses sont des s&hellip; coquins.&rsquo; Cela dit, il
-vient dans la pièce où nous étions réunis nous conter
-la chose. &lsquo;Che crois que che fiens de tire une pétise,&rsquo;
-ajoute-t-il en se grattant la tête. &lsquo;Tu en es bien
-capable,&rsquo; s'écria en riant Savary. A dîner, le premier
-Consul, prenant un air sévère, demande à Madame
-Bonaparte si elle avait entendu dire que tous les
-Corses étaient des coquins. &lsquo;Demande à Rapp, ajoute-t-il,
-il te le dira.&rsquo; Puis il partit d'un franc éclat de
-rire auquel nous nous joignîmes tous. Il augmenta
-la confusion de ce pauvre Rapp. Ce fut, au reste,
-la seule punition que le premier Consul lui infligea.&rdquo;</p>
-
-<p>Napoléon eut raison de ne pas se montrer plus
-rigoureux : vingt-trois blessures reçues à l'ennemi
-témoignèrent que Rapp maniait mieux le sabre que
-la langue.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Au reste peut-être le grand empereur lui-même
-n'eût-il pas réussi à faire de ces têtes carrées d'Alsaciens
-des courtisans. Le goût de la plaisanterie, de la
-satire, a toujours fleuri entre le Rhin et les Vosges.</p>
-
-<div class="c" id="i5"><img src="images/illu5.jpg" alt="" /></div>
-<div class="legende">COLMAR.</div>
-<p>Sentimental et fortement épris de tous les liens
-de la famille, l'Alsacien du moyen âge n'en a pas
-moins autant que quiconque raillé l'état de mariage,
-cet &ldquo;état d'une douceur qu'on peut appeler gâtée et
-mêlée d'amertume et comparer à une belle pâtisserie
-à la croûte bien dorée et dont la pâte délicieuse serait
-lardée de mouches.&rdquo; Il n'a pas plus épargné les
-femmes, dont les meilleures, nous dit-on, mettent à
-une si rude épreuve la patience de leurs maris : &ldquo;De
-quelque façon que vous les épluchiez, le diable est
-toujours dans vos épinards.&rdquo; Hélas! c'est de leur
-origine même qu'elles tiennent cette loquacité qui nous
-désespère : &ldquo;Car Adam a été fait de terre, Eve d'une
-côte d'Adam. Or mettez de la terre dans un sac et
-dans un autre des os, secouez les tous les deux, c'est
-le second évidemment qui fait le plus de bruit&rdquo;
-(K&oelig;nigshoven).</p>
-
-<p>Traitant ainsi ce qu'il respecte davantage, on
-conçoit que l'Alsacien ait toujours été plus disposé à
-railler toute autorité qui lui semble oppressive qu'à
-s'incliner devant elle. Ses nouveaux maîtres depuis
-1871 l'ont bien éprouvé. Par la plume de ses publicistes
-comme par le crayon de ses dessinateurs, l'Alsace ne
-s'est pas fait faute de dauber le professeur pédant,
-le fonctionnaire gourmé et l'émigré famélique sous
-lesquels le plus souvent s'offre à elle la civilisation
-allemande.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Mais fût-elle parfois mordante, la satire alsacienne
-n'est pas venimeuse. C'est l'humour, non la haine
-qui l'inspire. Jusque dans ses antipathies, l'Alsacien
-demeure bonhomme. S'il n'est pas gobeur pour ce
-qui vient du dehors, il ne tient pas non plus à se
-&ldquo;monter le cou.&rdquo; Ce qu'il revendique, c'est le droit
-de continuer à être ce qu'à travers les siècles il a
-toujours été : lui-même. Aujourd'hui encore, au
-touriste qui passe, sa vigoureuse personnalité se manifeste
-par toutes sortes de signes. Entre tous il en est
-deux qui ne peuvent passer inaperçus : le costume et
-l'accent.</p>
-
-<p>Le costume d'abord. Avec des variantes de
-village à village, nous le connaissons bien.</p>
-
-<p>&ldquo;Les hommes, décrit Paul Acker, portent le
-pantalon noir, la veste courte et noire aussi, le gilet
-rouge à double rangée de boutons, ouvert sur la chemise
-de toile blanche, le feutre noir. Naguère les vieux
-portaient un ample habit noir avec un tricorne et les
-anabaptistes une redingote sans bouton. Pour les
-femmes une jupe froncée à la taille, fermée sur le
-côté et bordée d'un long ruban de velours à fleurs
-polychromes ; rouge si la femme est catholique, verte
-si elle est protestante. Un corselet de velours ou de
-soie à fleurs d'une grande richesse de couleur ; un
-plastron ou avant-c&oelig;ur chargé de paillettes d'or et
-d'argent et de verroteries, brodées en dessins variés
-sur un fond de fantaisie ; une collerette en fil crocheté
-et tricoté à la main ; sous le corset la chemise ; la
-dentelle de ses manches répète toujours les motifs de
-la dentelle de la collerette ; sous la jupe un jupon de
-flanelle avec un dessin à grands ramages sur fond de
-couleur ; le jupon est fortement froncé à la taille et
-le bas est garni d'un large ruban écossais qui dépasse
-la jupe ; sur le corselet un fichu de soie brochée à
-longues franges, de couleurs chatoyantes, croisé sur
-la poitrine et plissé à la nuque ; à la ceinture un
-tablier en soie, d'une couleur s'harmonisant avec les
-nuances du fichu et retenu par un large ruban de soie
-en couleurs assorties qui fait le tour de la taille et
-retombe en longues brides sur le devant ; des bas en
-coton blanc tricoté à la main et des chaussures ornées
-d'une bouffette de velours assorti au ruban du bas de
-la jupe. Enfin la coiffe en velours brodé de paillettes
-d'or et d'argent et surmontée du grand n&oelig;ud en faille
-noire dont les fronces exigent un tour de main difficile
-à acquérir.&rdquo;</p>
-
-<p>Sans doute en Alsace comme ailleurs la couleur
-locale s'efface et les choses tendent à s'uniformiser.
-En plus d'un endroit les modes se transforment à
-l'instar de Paris. Plus d'une &ldquo;Meyele&rdquo; accorte
-pense gravir un échelon de l'échelle sociale en abandonnant
-la coiffe ancestrale pour un chapeau hideux
-agrémenté le dimanche d'un &ldquo;gomme il faut&rdquo; :
-(lisez : voilette). N'importe. En Alsace plus qu'ailleurs
-le costume subsiste, marque l'empreinte tenace d'un
-particularisme volontaire et délicieux.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Et il y a aussi l'accent.</p>
-
-<p>La langue populaire de l'Alsacien est on le sait
-le &ldquo;<span lang="gsw" xml:lang="gsw">dietsch</span>,&rdquo; un dialecte d'origine germanique
-vigoureusement modulé. La domination française
-l'a respecté. Il a naturellement continué à subsister
-depuis. Il n'a pas cessé de marquer d'une
-intonation originale et inoubliable le langage de
-l'Alsacien alors même que celui-ci renonce à s'exprimer
-dans son idiome provincial.</p>
-
-<p>L'a-t-on assez plaisanté, ce fameux accent alsacien!
-Mon ami Carlos Fischer en a analysé les composantes
-autant en linguiste qu'en psychologue.</p>
-
-<p>Il se manifeste d'abord par la fréquence du &ldquo;cuir,&rdquo;
-et puis, peut-être d'une façon encore plus caractéristique,
-par une espèce de &ldquo;chantonnement <i lang="la" xml:lang="la">sui
-generis</i>&hellip; Il traîne nonchalamment, puis, tout
-d'un coup, on ne sait pourquoi, pique en l'air, en
-quelque sorte, et plonge ensuite, toujours sans raison,
-en abusant lâchement, au bout d'une phrase, de
-l'inertie des dernières syllabes, pour les entraîner dans
-sa chute imprévue.&rdquo;</p>
-
-<p>Au passif du &ldquo;cuir&rdquo; alsacien, il y a des anecdotes
-qui sont pour ainsi dire classiques. Vous connaissez,
-n'est-ce pas, la fameuse charade : &ldquo;Mon premier il a
-tes tents, mon second il a tes tents, mon troisième il a
-tes tents&hellip;&rdquo; Et le &ldquo;tout&rdquo; est &ldquo;chalouscie&rdquo;!</p>
-
-<p>Et aussi l'histoire de la brave femme qui met
-un écriteau à sa fenêtre pour annoncer qu'elle <i>Carde
-les Matelas et les Enfants</i> ; et l'aventure du monsieur
-qui, dans un établissement de bains, ayant demandé un
-peignoir se vit vertement rabroué par la tenancière
-indignée : croit-il donc que chez elle les clients se
-baignent dans des tonneaux?</p>
-
-<p>Pourtant le cuir est moins tenace encore que la
-mélopée. Elle reparaît, au moins par accès, jusque
-chez les Alsaciens les plus déracinés. C'est, à n'en
-pas douter, la combinaison de l'un et de l'autre qui,
-en 1860, faisait admirer au duc de Palikao la facilité
-des Alsaciens pour les langues. Car, entendant deux
-braves troupiers Strasbourgeois du corps expéditionnaire
-d'Extrême Orient causer entre eux avec des
-modulations étranges et inintelligibles, il ne mettait pas
-en doute qu'ils n'eussent appris le Chinois!</p>
-
-<p>Gardons-nous au surplus d'exagérer la blague.
-Lequel d'entre nous, aujourd'hui, passé la frontière,
-l'entend, cet accent, sans un petit serrement de
-c&oelig;ur? Et puis, quoi, savons-nous pas que selon le
-proverbe : &ldquo;Chaque oiseau chante comme il a le bec
-fait.&rdquo;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le bec de l'Alsace a cette particularité entre
-d'autres d'être bien endenté. La chose vaut bien un
-chapitre original.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI<br />
-<span class="small">&ldquo;L'ALSACE À TABLE&rdquo;</span></h2>
-
-
-<p><i>L'Alsace à table</i> : c'est le titre d'un volume délicieux
-où avec une érudition minutieuse, souriante
-et de bonne compagnie, M. Charles Gérard, Alsacien
-d'adoption, a évoqué les splendeurs gastronomiques de
-sa petite patrie. C'est celui d'un chapitre nécessaire
-dans toute esquisse de l'Alsace.</p>
-
-<p>Il est, le croirait-on, des grinchus qui ont contesté
-au pays de Kobus le mérite de la bonne chère.</p>
-
-<p>Un funeste médecin de la fin du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle nommé
-Maugue osait s'exprimer comme il suit sur la cuisine
-alsacienne :</p>
-
-<p>&ldquo;Outre que les aliments participent du climat
-où ils croissent, ils sont par eux-mêmes grossiers et
-visqueux ; ces aliments consistent en épinards, en
-raves, en navets tant crus que cuits, en fèves, en pois,
-en chneits (Schnitzen), en riz, en orge mondée et en
-choux de toute espèce&hellip; Les Alsaciens ne sont pas
-friands de bonne chère ; leurs viandes sont mal
-apprêtées ; leurs ragoûts sans délicatesse, leur rôti
-sec ; ils mangent peu de viande ; ils font une soupe
-d'une ou deux livres de b&oelig;uf qui se promène quelque
-temps dans un baquet d'eau bouillante ; les herbes
-n'y cuisent pas ; on se contente de les mettre sur le
-pain coupé lorsqu'on y verse le bouillon ; s'ils mangent
-peu de bonne viande, ils en mangent beaucoup de
-mauvaise&hellip; Ils aiment le rôti fort sec, et il est
-ordinairement à demi froid quand on le sert parce
-que l'usage est de le porter dans le vestibule pendant
-qu'on mange les salades qui sont les premières servies et
-seules&hellip; Que peut produire un genre de vie tel
-que celui des Alsaciens, qu'un sang grossier, épaissi,
-froid et mal travaillé?&rdquo;</p>
-
-<p>On ne saurait trop protester contre de telles
-assertions. Sans doute &mdash; et cela est tout à son honneur &mdash; l'Alsacien
-sait être frugal. Il n'y a pas longtemps
-encore que dans telle région montagneuse, la population
-ne vivait que de petit lait, de fromage, de pommes
-de terre cuites à l'eau, de pain dur, avec à peine de
-temps en temps un morceau de lard.</p>
-
-<p>Dans le Kochersberg, la simplicité des m&oelig;urs nous
-était ainsi décrite il y a peu d'années :</p>
-
-<p>&ldquo;A onze heures la cloche du village annonce le
-dîner. A moins que les travaux de la moisson ou de
-quelque autre récolte importante ne retiennent les
-gens dehors, tout le monde, grands et petits, se
-rassemble autour de la table qui est de chêne ou d'érable
-et y prend place selon son rang et son âge. Le haut
-de la table est occupé par le fermier, le père de famille.
-A sa droite est placé le grand'père, à sa gauche le fils
-aîné ; après l'aïeul viennent la grand'mère, la femme,
-les filles, la première servante, la seconde et la gardeuse
-d'enfants ; après le fils aîné se placent le premier
-valet, le second, les journaliers et les petits
-garçons. Les mets, presque toujours des légumes
-couronnés de lard savoureux, sont apportés dans des
-plats formidables. Ils passent à la ronde et chacun
-se sert lui-même. Il n'y a qu'un verre pour toute
-l'assistance. Le père de famille le remplit de vin de
-son cru, le passe à l'aïeul, boit après lui et le passe à
-gauche du côté des hommes. Il revient au père après
-qu'il a desservi toutes les bouches masculines.&rdquo;</p>
-
-<p>Mais de tels tableaux ne sauraient sans injustice,
-faire méconnaître ni la richesse traditionnelle de
-l'Alsace en denrées gastronomiques, ni combien elle
-se montra capable d'y faire honneur.</p>
-
-<p>Des deux côtés du Rhin, les meilleurs observateurs
-ont célébré de tout temps l'excellence de ses produits
-naturels : blé, vergers, vignes, plantes potagères,
-poisson, gibier, bétail, lait et beurre. Point de pays
-où il y ait &ldquo;tant de commodités pour la vie de
-l'homme.&rdquo; L'histoire nous a transmis des récits de
-chasses et de pêches à faire rêver. En 1627, dans une
-seule battue, l'archiduc Léopold tuait jusqu'à 600
-sangliers. On pêchait dans le Rhin des carpes atteignant
-40 et même 49 livres et des brochets de même poids.
-En 1759, on en servit un qui pesait 80. L'anguille
-dépasse aisément huit livres ; le saumon, &ldquo;le plus noble
-de tous les poissons,&rdquo; y est abondant. L'écrevisse y
-atteint une perfection rare : &ldquo;<span lang="la" xml:lang="la">cancer laudatissimus</span>.&rdquo;
-Le marché de Strasbourg était au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle un vrai
-musée culinaire : &ldquo;Là le riche peut satisfaire sa sensualité
-gourmande et le peuple pourvoir à sa faim.&rdquo;</p>
-
-<div class="c" id="i6"><img src="images/illu6.jpg" alt="" /></div>
-<div class="legende">LISIÈRE DE LA FORÊT NOIRE.</div>
-<p>A travers les siècles, l'appétit de l'Alsace fut à la
-hauteur des bienfaits de la Providence. Qu'on en juge
-d'après le menu d'un repas de chanoines au <small>XII</small><sup>e</sup> siècle.
-Il comprit les plats suivants :</p>
-
-<blockquote>
-<p>1<sup>o</sup> Jambons ; pieds et tête de porc en saumure ou dans une gelée
-de jeunes porcs.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Parties internes de la bête accommodées de neuf manières
-différentes ; trois sortes de boudins, andouilles ; gigot, langue, filet,
-le tout bien poivré.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> B&oelig;uf fumé reposant sur un lit de choux.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Gros lard d'un porc gras et lard d'un jeune porc dûment
-pourvus de poivre.</p>
-
-<p>5<sup>o</sup> Grillades et rôtis de porc.</p>
-
-<p>6<sup>o</sup> Verrat garni de viandes de venaison.</p>
-
-<p>7<sup>o</sup> Lard gras avec forte moutarde.</p>
-
-<p>8<sup>o</sup> Un plat de millet accommodé aux &oelig;ufs, au lait et au sang
-de porc.</p>
-
-<p>9<sup>o</sup> Enfin, et pour la clôture, épaule de porc rôtie et piquée au lard.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Quelqu'estime qu'on fasse du cochon, peut-être
-jugera-t-on qu'il occupe ici une place trop prépondérante.
-Un peu plus tard on sut mieux varier la
-chère. Voici le repas que l'on offrait à l'évêque de
-Strasbourg en 1449.</p>
-
-
-<p class="c"><span class="sc">Premier Service.</span></p>
-
-<ul>
-<li>1. Un plat de choux.</li>
-<li>2. B&oelig;uf bouilli.</li>
-<li>3. Ragoût d'amandes blanches garni de poules.</li>
-<li>4. Poissons dans une gelée noire.</li>
-<li>5. Pâté de flans.</li>
-</ul>
-
-<p class="c"><span class="sc">Second Service.</span></p>
-
-<ul>
-<li>1. Civet de sanglier.</li>
-<li>2. Pâté de cerf.</li>
-<li>3. Bouilli de gruau au caramel.</li>
-<li>4. Une pâtisserie enluminée.</li>
-<li>5. Blanc-manger.</li>
-</ul>
-
-<p class="c"><span class="sc">Troisième Service.</span></p>
-
-<ul>
-<li>1. Riz saupoudré de sucre.</li>
-<li>2. Chapons, poules et cochons de lait rôtis.</li>
-<li>3. Gelée de volaille et de veau avec une sauce sur le tout.</li>
-<li>4. Pâtisserie ayant l'aspect de poires (beignets).</li>
-<li>5. Compote de pruneaux.</li>
-</ul>
-<p>Il ne semble pas que de nos jours l'appétit des
-gens d'Église ait beaucoup dégénéré. Mme Gévin-Cassal
-nous a conservé le menu du dîner qu'un brave
-curé de campagne offrait à ses collègues réunis chez
-lui pour discuter des intérêts de canton le 15 juillet
-1877. Je le reproduis sans commentaire :</p>
-
-<blockquote>
-<p>Potage Tapioca.</p>
-
-<p>B&oelig;uf, radis, raiforts cuits, concombres.</p>
-
-<p>Brochet en sauce blanche et nouilles.</p>
-
-<p>Choux garnis d'andouillettes et de lard.</p>
-
-<p>Filet de porc rôti et purée de pommes de terre.</p>
-
-<p>Civet de lapin aux petits oignons doux.</p>
-
-<p>Fricassée de poulet.</p>
-
-<p>Pigeons rôtis.</p>
-
-<p>Salade garnie d'&oelig;ufs et de jambons.</p>
-
-<p><span class="sc">Dessert</span> : Tourtes aux fraises et aux cerises.</p>
-
-<p>Madeleines, petits fours, &ldquo;<span lang="de" xml:lang="de">strüble</span>,&rdquo; meringues, beignets secs
-saupoudrés de sucre et de cannelle, confitures diverses, corbeilles
-chargées de fruits.</p>
-
-<p>Café avec &ldquo;<span lang="la" xml:lang="la">gloria</span>&rdquo; et tous les sacrements d'usage &mdash; sans oublier le
-verre à bordeaux de double cumin (<i lang="de" xml:lang="de">doppelt Kümmel</i>) digestif.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Ne vous imaginez pas d'ailleurs que le monopole
-des festins plantureux ait été réservé aux ecclésiastiques.
-M. Laugel nous parle d'un repas de noce qui eut lieu
-à Mietisheim il y a quelques années : on y consomma
-1200 livres de b&oelig;uf, 700 de veau, 100 de saucisses,
-sans parler des légumes, de la soupe, des volailles et
-des desserts. Pour fabriquer le pain, il avait été utilisé
-27 sacs de farine.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>On ne saurait bien manger sans boire. Dès le
-temps de l'Empire romain, Probus rendait hommage
-au vignoble alsacien. Et ce fut en grande partie à
-cause de ses vignes que Louis le Germanique revendiqua
-l'Alsace dans son domaine. Au moyen âge elle exportait
-ses vins de tous côtés. Il faut regretter pour
-la gloire d'Erasme qu'il les ait méconnus. Les
-mérites comparés du riquewihr, du hunawihr, du
-turckheim, du rangen, du finkenwein (vin des pinsons)
-et du joyeux &ldquo;kitterlé,&rdquo; dit brise-mollets à cause de
-la facilité avec laquelle il vous met son homme par
-terre, trouvèrent de nombreux et joyeux arbitres.
-Tel devait être bu dans un gobelet de terre ou de verre,
-tel dans du bois, tel dans une coupe d'or. Tel était
-déconseillé aux dames, &ldquo;de peur que ces dames ne
-devinssent trop maîtresses de leurs maris.&rdquo; Pour les
-hommes il n'y avait pas le même scrupule : &ldquo;Qui n'a
-jamais eu une pointe n'est pas un honnête homme.&rdquo;
-Avec quelle ardeur on rivalisait à être honnêtes gens!
-Bien boire, n'est-ce pas le remède à la plupart de nos
-maux : &ldquo;Un coup de vin sur la salade enlève un ducat
-au médecin ; un coup sur un &oelig;uf lui en enlève deux.&rdquo;
-Bassompierre, le célèbre Bassompierre, succomba en
-Alsace aux assauts des chanoines de Saverne. Traité
-par eux, il demeura cinq jours ivre mort et fut deux
-ans avant de pouvoir avaler une gorgée de vin.</p>
-
-<p>Il n'y a pas trop à s'étonner que le législateur
-maussade se soit efforcé de mettre un frein à tant de
-bombances et un peu d'eau dans tant de vin. Il ne
-paraît pas au surplus qu'il se soit montré très rigoureux.
-Par an, cinquante-trois occasions légitimes de ripailles
-sont reconnues au moyen âge, sans compter les extraordinaires,
-telles qu'un enterrement ou une pendaison :
-en ce dernier cas, le patient est admis à faire bombance
-avant la cérémonie, les magistrats après.</p>
-
-<p>Souhaitons que les prescriptions édictées par les
-manuels de savoir-vivre aient été plus strictement
-observées.</p>
-
-<p>Un petit livre de 1624 contient à l'usage de
-MM. les jeunes officiers invités en Haute-Alsace à
-dîner chez l'archiduc d'Autriche les recommandations
-suivantes :</p>
-
-<p>&ldquo;Présenter ses civilités à Son Altesse en tenue
-propre, habits et bottes, et ne point arriver à moitié
-ivre ; 2<sup>o</sup> à table ne point se balancer sur sa chaise
-ou étendre ses jambes tout du long ; 3<sup>o</sup> ne pas boire
-après chaque morceau, sans cela on se soûle trop vite ;
-ne vider après chaque plat le hanap qu'à moitié, et
-avant de boire s'essuyer proprement les moustaches
-et la bouche ; 4<sup>o</sup> ne pas mettre la main dans le plat,
-ne point jeter les os derrière soi ou sous la table ;
-5<sup>o</sup> ne point se lécher les doigts, ne point cracher sur
-l'assiette, ni moucher dans la nappe ; 6<sup>o</sup> ne point
-hanaper trop bestialement au point de tomber de
-sa chaise et de ne pouvoir marcher droit devant
-soi.&rdquo;</p>
-
-<p>En plein <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, dans ses <i>Éléments de politesse</i>,
-édités à Strasbourg en 1766, M. Provost se montre
-encore plus exigeant :</p>
-
-<p>&ldquo;Ne poussez point du coude ceux qui sont proches ;
-ne vous grattez point ; ne mettez point la main aux
-plats avant que celui qui est le plus considérable ait
-commencé ; ne témoignez par aucun geste que vous
-avez faim et ne regardez pas les viandes avec une
-espèce d'avidité comme si vous deviez tout dévorer ;
-qui que ce soit qui distribue les viandes coupées, ne
-tendez pas précipitamment votre assiette pour être
-servi des premiers ; quelque faim que vous ayez, ne
-mangez pas goulument de peur de vous engouer ; ne
-mettez pas un morceau à la bouche avant que d'avoir
-avalé l'autre et n'en prenez point de si gros qu'il la
-remplisse avec indécence ; ne faites point de bruit
-en vous servant ; n'en faites point non plus en mâchant
-les viandes et ne cassez point les os ni les noyaux avec
-les dents ; ne mangez pas le potage au plat, mais mettez
-en proprement sur votre assiette ; ne mordez pas
-dans votre pain ; ne sucez point les os pour en tirer
-la moelle ; il est très indécent de toucher quelque
-chose de gras, à quelque sauce, à un sirop, etc., avec
-les doigts, outre que cela vous oblige à deux ou trois
-autres indécences, l'une d'essuyer fréquemment vos
-mains à votre serviette et de la salir comme un torchon
-de cuisine, l'autre de les essuyer à votre pain ce qui
-est encore plus malpropre, et la troisième de vous lécher
-les doigts, ce qui est le comble de l'impropreté ;
-gardez vous bien de tremper votre pain ou votre
-viande dans le plat, ou de tremper vos morceaux dans
-la salière ; ne présentez pas aux autres ce que vous
-avez goûté ; tenez pour règle générale que tout ce qui
-aura été une fois sur l'assiette ne doit point être remis
-au plat, et qu'il n'y a rien de plus vilain que de nettoyer
-et essuyer avec ses doigts son assiette et le fond
-de quelque plat ; pendant le repas, ne critiquez pas
-sur les viandes et les sauces, ne demandez point à
-boire le premier, car c'est une grande incivilité ;
-évitez soigneusement de parler ayant la bouche
-pleine ; il est incivil de se nettoyer les dents durant
-le repas avec un couteau ou une fourchette&hellip;</p>
-
-<p>&hellip; En vous plaçant à table, ayez la tête nue ; essuyez
-toujours votre cuillère quand, après vous en être servi,
-vous voulez prendre quelque chose dans un autre
-plat, y ayant des gens si délicats qu'ils ne voudraient
-pas manger du potage où vous l'auriez mise après
-l'avoir portée à la bouche ; joignez les lèvres en
-mangeant pour ne pas lapper comme les bêtes ;
-que si par malheur vous vous brûlez, souffrez le
-patiemment si vous pouvez ; mais si vous ne pouvez
-pas le supporter, tenez proprement votre assiette
-d'une main et, la portant contre la bouche, couvrez-vous
-de l'autre main et remettez sur l'assiette ce que
-vous avez dans la bouche, que vous donnerez par
-derrière à un laquais ; car la civilité veut bien qu'on
-ait de la politesse, mais elle ne prétend pas qu'on soit
-homicide de soi-même ; la bienséance demande que
-l'on porte la viande à la bouche d'une seule main et pour
-l'ordinaire de la droite avec la fourchette ; quand on a
-les doigts gras, il faut les essuyer à la serviette et jamais
-à la nappe ni à son pain ; observez de ne jamais
-rien jeter à terre, à moins que ce ne soit quelque chose
-de liquide ; encore est-ce mieux fait de le remettre
-sur l'assiette ; ne goûtez point le vin et ne buvez
-point votre verre à deux ou trois reprises, car cela
-tient trop du familier, mais buvez-le d'une haleine
-et posément, regardant dedans pendant que vous
-buvez ; je dis posément, de peur de s'engouer, ce
-qui serait un accident fort malséant et fort importun,
-outre que de boire tout d'un coup, comme si on
-entonnait, c'est une action de goinfre, laquelle n'est
-pas de l'honnêteté ; il faut aussi prendre garde en
-buvant de ne pas faire du bruit avec le gosier, pour
-marquer toutes les gorgées qu'on avale, en sorte qu'un
-autre pourrait les compter.&rdquo;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Nous voulons croire que nombre de ces avis
-étaient superflus et espérer que tels autres n'étaient
-pas suivis à la lettre. Ce qui, pas plus que la richesse
-ou le bel appétit de l'Alsace ne saurait se contester,
-c'est sa science culinaire à laquelle aujourd'hui encore
-il convient de rendre hommage.</p>
-
-<p>Sans doute certaines recettes sont périmées. Avec
-les castors a disparu le salmis de castor, plat maigre
-fameux au moyen âge. Comme légume on ne cuit
-plus guère &ldquo;la feuille de la violette de mars mêlée
-avec la jeune ortie et avec les premières pousses du
-houblon sauvage.&rdquo; Où sont ces pâtés de langues de
-carpes, de foies de lotte et de queues d'écrevisses qui
-coûtaient 400 livres au cardinal de Rohan? Et y a-t-il
-encore des gourmets capables de préparer comme il
-faut l'écrevisse : &ldquo;D'abord un bain de lait froid pour
-la faire dégorger, puis un bain tiède au vin blanc, et
-enfin une cuisson à grand feu pendant quelques
-minutes dans un madère généreux avec de vives
-épices.&rdquo;</p>
-
-<p>N'empêche que la charcuterie de Strasbourg et
-la pâtisserie alsacienne gardent leur vieille renommée.
-Et l'on doit à l'Alsace au moins deux mets célèbres ; la
-choucroute et le foie gras.</p>
-
-<p>La choucroute fut-elle ou non entrevue par
-Columelle? Grave question. Toujours est-il qu'au
-<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle elle fait partie de la nourriture ordinaire
-de l'Alsace. Au <small>XVII</small><sup>e</sup>, on nous décrit sa préparation :
-&ldquo;On fait aigrir de ces gros choux pommés après les
-avoir fait hacher ; ces choux font les délices de la
-table et la principale nourriture des naturels du pays.&rdquo;
-La &ldquo;Surgrout&rdquo; est par excellence le mets du dimanche,
-spécialement bien accueilli &ldquo;lorsqu'il apparaissait
-avec l'ornement d'un puissant chapelet de saucisses,
-ou bien lorsque, suivant l'expression pittoresque d'un
-écrivain du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, le cochon l'avait traversé.&rdquo;
-Aujourd'hui encore l'un des métiers caractéristiques
-de l'Alsace est celui du &ldquo;hacheur de choucroute&rdquo;
-qui fait sa tournée annuelle à travers les villages. De
-sa voix chantante il annonce son passage dans les
-rues. A travers les fenêtres les ménagères le hèlent.
-Selon les formules anciennes, d'une main experte,
-avec la collaboration de la maisonnée, il procède aux
-rites&hellip;</p>
-
-<div class="c" id="i7"><img src="images/illu7.jpg" alt="" /></div>
-<div class="legende">RIQUEWIHR.</div>
-<p>Mais que dire du foie gras!</p>
-
-<p>Qu'il nous soit permis de faire un reproche, un
-seul, à notre excellent guide Charles Gérard. Il ne
-rend pas justice à l'oie rôtie! Au moins célèbre-t-il
-comme il convient &ldquo;l'admirable machine qui élabore
-et produit la succulente substance connue sous le
-nom de foie gras. Ne reportez pas votre reconnaissance
-à la nature&hellip; c'est l'homme, c'est la civilisation
-qui a su en faire des pâtés dont la puissance a tant
-influé sur le destin des empires.&rdquo;</p>
-
-<p>Il paraîtrait que, connu par les Romains, l'art de
-produire le foie gras fut retrouvé et gardé longtemps
-secret au moyen âge par les juifs de Metz et de Strasbourg.
-Il se vulgarisa pour la joie des temps modernes.
-En voici la recette traditionnelle, telle qu'elle nous
-est révélée par Olivier de Serres et se pratique encore
-aujourd'hui.</p>
-
-<p>&ldquo;En Alsace le particulier achète une oie maigre
-qu'il renferme dans une petite loge de sapin assez
-étroite pour qu'elle ne puisse s'y retourner ; cette
-loge est garnie dans le bas fond de petits bâtons
-écartés&hellip; et en avant, d'une petite ouverture pour
-passer la tête ; au bas, une petite auge est toujours
-remplie d'eau dans laquelle trempent quelques morceaux
-de charbon de bois. On fait tremper dans
-l'eau dès la veille un trentième du grain qu'on insinue
-dans le gosier le matin puis le soir ; le reste du temps
-l'oie boit et barbote. Vers le vingt-deuxième jour,
-on mêle au maïs quelques cuillerées d'huile de pavot
-ou d'&oelig;illette. A la fin du mois, on est averti par la
-présence d'une pelote de graisse sous chaque aile ou
-par la difficulté de respirer qu'il est temps de la tuer ;
-si l'on différait, elle périrait. Son foie alors pèse
-depuis une livre jusqu'à deux. L'animal se trouve
-excellent à manger, fournissant pendant la cuisson
-depuis trois jusqu'à cinq livres de graisse. Sur six
-oies, il n'y en a ordinairement que quatre qui secondent
-l'attente de l'engraisseur et ce sont les plus jeunes.
-On les tient dans la cave ou dans un lieu peu éclairé.&rdquo;</p>
-
-<p>Le truffage donne &ldquo;son âme&rdquo; au pâté de foie
-gras. Il fut inventé au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle par le cuisinier du
-maréchal de Contades qui ensuite s'établit pour son
-compte à Strasbourg et démocratisa la trouvaille de
-son génie.</p>
-
-<p>Nous croyons terminer convenablement ce chapitre
-en reproduisant l'hommage que rend Brillat-Savarin
-à l'apparition, en un repas de choix, d'un &ldquo;gibraltar
-de foie gras&rdquo; accompagné d'un coq vierge de Barbézieux,
-truffé à tout rompre. Quand surgit cette
-pièce incomparable, dit le célèbre gourmet : &ldquo;Toutes
-les conversations cessèrent par la plénitude des c&oelig;urs ;
-toutes les attentions se fixèrent sur l'art des prosecteurs,
-et quand les assiettes de distribution eurent passé, on
-vit se succéder, tour à tour, sur toutes les physionomies
-le feu du désir, l'extase de la jouissance, le repos
-parfait de la béatitude.&rdquo;</p>
-
-<p>Ainsi en va-t-il encore de nos jours. Dans les
-deux hémisphères, le pâté de foie gras impose à l'estime
-des peuples la cuisine strasbourgeoise.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII<br />
-<span class="small">FIGURES DE LÉGENDE</span></h2>
-
-
-<p>Solidement attachée aux biens de la terre, l'Alsace,
-à travers les siècles, a éprouvé le besoin d'un idéal qui
-la dépasse. D'âge en âge la hantise mystique s'y est
-perpétuée, a juxtaposé à l'univers visible un monde
-de rêve que parfois nous entrevoyons. D'antiques
-traditions remontent à des superstitions païennes ; la
-légende dorée a consigné pieusement l'histoire merveilleuse
-du christianisme. Jusqu'au seuil de notre époque
-contemporaine, critique et désabusée, nous voyons
-persister dans le souvenir populaire les impressions de
-l'âme médiévale, peut-être même celles d'une humanité
-plus ancienne et plus obscure&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Prenez votre bâton ferré. Quittez les routes
-carrossables et les sentiers trop frayés. Enfoncez-vous
-dans les montagnes. Sous le dôme des hêtres
-clairs et les sombres épicéas, vous rencontrerez au
-hasard de votre promenade plus d'un type pittoresque :
-pâtre robuste, charbonnier pantalonné de velours,
-schlitteur hirsute, cueilleuses de myrtilles armées du
-râteau, inévitables touristes habillés de vert et coiffés
-du petit chapeau&hellip;</p>
-
-<p>Regardez mieux : vers le soir, dans le sous-bois
-crépusculaire où chuchote la brise, où un peu de lumière
-azurée danse encore parmi les feuillages, vous apercevrez &mdash; qui
-sait? &mdash; haute d'une aune, une forme légère, vêtue
-d'une robe de velours noir bordée de fleurettes d'or,
-que serre à la taille une ceinture de pierreries. Son
-bonnet est fait d'une fleur de digitale. Sa main
-mignonne tient une lanterne de cristal. C'est l'&ldquo;<span lang="gsw" xml:lang="gsw">erdwible</span>,&rdquo;
-la &ldquo;petite femme de la terre.&rdquo;</p>
-
-<p>Souhaitez la rencontrer surtout si vous êtes perdu ;
-elle vous remettra dans le bon chemin. C'est elle
-qui écarte le danger des pas insoucieux des petits
-enfants et va les bercer quand ils pleurent. Aidés de
-leurs maris, les &ldquo;erdmännle&rdquo; vêtus de brun, c'étaient
-elles jadis qui, lorsque menaçait l'orage, se hâtaient
-de faucher le blé et d'assembler les gerbes, de sécher
-au plus vite le linge des lavandières&hellip; En échange de
-si grands services, comment se froisser, les jours de
-verglas, d'entendre les rires argentins des gnomes
-saluer les chutes des promeneurs balourds?</p>
-
-<p>D'autant qu'ils ne sont pas si gais, les pauvres.
-Car peut-être, je vous le dis tout bas, en eux sont réincarnés
-les anges déchus ; ils vivent dans l'angoisse
-terrible de savoir si plus tard ils seront damnés. Et de
-là vient leur angoisse de la mort et ces gémissements
-par lesquels, dans la nuit, ils vous annoncent le trépas
-prochain d'une personne que vous aimez&hellip;</p>
-
-<p>Hélas! aujourd'hui &ldquo;<span lang="gsw" xml:lang="gsw">erdwible</span>&rdquo; et &ldquo;<span lang="gsw" xml:lang="gsw">erdmännle</span>&rdquo;
-se font rares. Et il n'est pas fréquent qu'on les
-aperçoive encore au clair de lune jouer à la paume sur
-les prés avec des châtaignes, des boules de platane ou
-des pommes de terre. C'est qu'ils se cachent et sont
-honteux depuis que quelques malotrus se sont moqués
-de leurs pieds d'oie et de leurs sabots de chèvre. Et
-puis sans doute que, comme à beaucoup de gens, la
-vie en Alsace leur est devenue aujourd'hui plus
-difficile.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>A défaut de l'&ldquo;<span lang="gsw" xml:lang="gsw">erdwible</span>,&rdquo; peut-être rencontrerez-vous
-le chasseur nocturne : méfiez-vous. Voici son
-histoire telle que la recueillit M. Auguste St&oelig;ber,
-telle qu'elle nous est traduite par M. R. Stiébel.</p>
-
-<p>La forêt de la Moder, située entre Obermodern
-et la forêt du Héru qui dépend de Buchsweiler, a dans
-le pays une très mauvaise réputation à cause des
-revenants qui s'y rencontrent et qui effrayent ou
-égarent les passants. Le chasseur sauvage y chasse
-en automne. Il passe faisant grand bruit et criant,
-par dessus la cime des arbres ; il vient du Nord et se
-dirige vers la pente qui s'étend jusqu'à Urweiler où
-il fait paître ses bêtes.</p>
-
-<p>Il a souvent, dit-on, passé par dessus Buchsweiler
-et a choisi comme retraite le bois de Riedheim.</p>
-
-<p>Au milieu du tapage de la chasse, le passant isolé
-s'entend souvent interpeller par son nom. Il ne
-doit pas répondre, sans cela il serait saisi par les puissances
-des ténèbres et devrait errer toute la nuit dans la
-forêt.</p>
-
-<p>Si la chasse sauvage passe dans le voisinage d'un
-voyageur, ou bien par dessus sa tête, il n'a qu'à tirer
-un mouchoir (de lin ou de chanvre), de préférence un
-mouchoir blanc, à l'étendre à terre et à se placer
-dessus. Il ne risque rien dès lors.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>A Sainte-Croix, près Colmar, cette chasse s'appelle
-la chasse nocturne. Elle va de la forêt de Sengen
-à Obergrüst, sur la Gleioz, et jusqu'au Storkennest.</p>
-
-<p>Un fois le tourbillon sortit de la forêt de Sengen ;
-on entendait des hurlements. On pouvait percevoir
-dans l'air ces paroles : &ldquo;Plus loin, plus loin! le chien
-de Marbach (la cloche) aboie déjà. Allons à Wettersweiller!&rdquo;</p>
-
-<p>Une autre fois des jeunes gens faisaient paître
-leurs bestiaux dans la prairie. Il était tard et ils
-allaient rentrer quand ils s'entendirent appeler par
-leurs noms. L'un d'eux prit son courage à deux
-mains et répondit. Il sentit aussitôt des ailes qui le
-frappaient violemment au visage.</p>
-
-<p>Un jour des garçons et des jeunes filles rentraient
-chez eux, revenant du vignoble de Herrlisheim. Il
-faisait sombre. Une des filles s'arrêta à la hauteur
-du moulin de Saint-Jean Baptiste. Elle s'entendit
-appeler par son nom : &ldquo;Catherine! Catherine!&rdquo;
-Elle se dirigea vers l'endroit d'où partait la voix,
-croyant que c'était un de ses compagnons qui l'appelait.
-La voix s'éloignait ; elle la suivit. On la trouva morte
-le lendemain à une demi lieue du moulin, près du bois
-de St&oelig;dtlin. Elle avait été appelée par les chasseurs
-nocturnes dont ses compagnons avaient bien entendu
-les cris.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y a dans les forêts de l'Alsace, dans les gorges de
-ses montagnes, au bord de ses rivières et de ses lacs
-bien d'autres personnages singuliers : des géants de
-tout poil, des fantômes de toutes formes, des nains
-qui travaillent dans leurs mines d'argent, des ondines,
-des fées, des nymphes, des nixes. Il y a des danseurs
-enlacés qui disparaissent dans les étangs ; des hommes
-volants, des hommes noirs et des hommes de feu. Il
-y a des dames blanches, des femmes voilées, des lavandières
-suspectes, des laitières inquiétantes. Il y a
-mille animaux dont vous ne sauriez trop vous méfier :
-bêtes noires, loups difformes, chats blancs, moutons
-et ânes démesurés. Dans le petit lac de B&oelig;lchen
-vit, parmi d'autres poissons étranges, une truite qui
-porte un sapin sur son dos. Le veau fantôme de
-Buchsweiler grimpe sur les épaules des ivrognes et
-les écrase de son poids. Le <i>Letzel</i>, monstre à queue
-d'argent, oppresse les dormeurs. Quand vous avez
-le cauchemar, c'est qu'il est assis sur votre c&oelig;ur.
-C'est lui qui empêche certains enfants de se développer ;
-s'ils demeurent maigres, c'est que le Letzel les suce.</p>
-
-<p>Beaucoup de ses formes maudites sont d'origine
-diabolique. Sachez vous y prendre, vous déjouerez
-la malice de Satan et de ses suppôts. Mais les sorcières
-sont innombrables, là même où vous les attendez le
-moins. Voici un excellent moyen de les dépister :</p>
-
-<p>&ldquo;Prendre un &oelig;uf pondu le vendredi saint ;
-regarder à travers cet &oelig;uf les assistants à l'église ; les
-sorcières se reconnaissent à ce qu'elles ont à la main un
-morceau de lard au lieu du livre de cantiques, et sur la
-tête une cuve à traire. Il faut avoir soin de sortir
-de l'église avant le <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> et de casser ou de jeter l'&oelig;uf ;
-sans cela les sorcières pourraient jouer un mauvais
-tour au curieux.&rdquo;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>De nos jours l'esprit de scepticisme s'introduit
-partout. On le voit révoquer en doute les traditions
-les mieux établies. N'empêche qu'aux yeux des
-petits enfants au moins, deux personnages gardent leur
-prestige, et qu'il n'en est point de garçonnet fanfaron
-ou de fillette délurée dont le c&oelig;ur ne frémisse
-d'espoir et d'obscure appréhension à cet avertissement :
-&ldquo;Prends garde, si tu n'es pas sage, St. Nicolas
-ne t'apportera rien et tu verras si Hans Trapp
-t'oubliera!&rdquo;</p>
-
-<p>C'est naturellement le soir de sa fête qu'aujourd'hui
-encore, dans bien des villages et même dans certaines
-maisons bourgeoises, le grand St. Nicolas, précédé de
-sa clochette argentine, vient faire son entrée à neuf
-heures du soir. Quand il a frappé trois fois, on lui
-ouvre la porte. Il apparaît, vêtu d'une robe somptueuse,
-le visage disparaissant dans une ample barbe
-blanche. D'une voix solennelle &mdash; qui quelquefois ressemble
-à celle de tel membre absent de la famille
-(mais qui donc songerait à le remarquer?) &mdash; il
-donne sa bénédiction et pose des questions insidieuses
-aux parents et aux mioches qui se cachent dans les
-jupes des mères et des grandes s&oelig;urs : est-ce qu'au
-moins on est toujours sage? Si les réponses sont
-favorables ou à peu près, il tire de sa hotte quelques
-jouets, des friandises, et les dépose dans les petites
-mains impatientes. Mais que les mamans soupirent
-et hochent la tête, alors les sourcils du grand saint
-se froncent. Non seulement sa hotte demeure close,
-mais dans l'ombre, derrière lui, on entend des bruits de
-chaînes et des grognements. Et il avertit d'une
-voix de menace. Quand Christkindel, la dame de Noël,
-viendra faire sa visite annuelle, elle aura pour l'escorter
-son terrible compagnon Hans Trapp, dont aujourd'hui
-il veut bien encore retenir la colère. Si d'ici là les
-polissons ne se sont pas amendés, ils feront connaissance
-avec ses verges.</p>
-
-<div class="c" id="i8"><img src="images/illu8.jpg" alt="" /></div>
-<div class="legende">JEUNE ALSACIENNE.</div>
-<p>St. Nicolas est de parole. Voici la Noël. A dix
-heures, tout le monde est assemblé autour du sapin
-illuminé. Un tintement de clochette. La porte
-s'ouvre. Toute blanche et dorée, la dame de Noël,
-Christkindel, fait son entrée dans un rayonnement.
-Sa voix mélodieuse souhaite à tous le bonjour, recommande
-de ne point oublier le bon Dieu et le
-petit Jésus, et chante un cantique. Puis c'est la
-distribution des sucreries, des fruits confits, de tous
-les trésors qu'elle a apportés aux enfants sages dont
-les noms lui ont été transmis par le grand St. Nicolas.
-Mais les autres? Ont-ils tenu compte des avis sévères
-qui leur furent donnés?</p>
-
-<p>Presque toujours la réponse est oui. Au moins
-ils ont fait effort&hellip; Mais il arrive que des pécheurs
-endurcis ont volontairement persévéré dans leur
-mauvaise conduite.</p>
-
-<p>Alors, avec d'horribles meuglements, Hans Trapp
-apparaît dans l'embrasure de la porte. C'est un
-géant vêtu de peaux de bêtes. Sa tête est couverte
-d'un bonnet poilu orné de cornes. Il a une flamboyante
-barbe rouge, une mâchoire énorme qui s'ouvre et se
-ferme. Des chaînes s'entrechoquent à sa ceinture,
-ses gros sabots claquent sur le parquet. Brandissant
-ses verges au bout de ses longs bras, il fond sur le
-délinquant et l'empoigne. Ce sont des hurlements de
-terreur, des sanglots, des protestations désespérées
-de sagesse&hellip; A la prière de Christkindel, le bourreau
-se laisse attendrir une dernière fois. Mais l'année
-prochaine il sera inexorable. Vous entendez qu'il
-n'est point de c&oelig;ur si corrompu qu'une épreuve
-pareille ne bouleverse et ne remplisse des meilleures
-résolutions.</p>
-
-<p>Hans Trapp, qui ne paraît pas près de mourir,
-naquit à ce qu'il semble au <small>XV</small><sup>e</sup> siècle. Vers 1495,
-Jean de Dratt, maréchal de la cour de l'électeur
-palatin, et châtelain de Bärbelstein, exerçait toutes
-sortes de vexations sur les bourgeois de Wissembourg
-et de Landau. Rançonnant les voyageurs, pillant
-les villages, usurpant les droits de chasse et de pâture,
-il encourut pendant de longues années la malédiction
-de tous. Si bien que longtemps après sa mort les
-parents qui voulaient faire peur à leurs enfants continuèrent
-à les menacer du féroce Jean de Dratt,
-autrement dit Hans de Dratt, qui ensuite, est devenu
-Hans Trapp. C'est ainsi que, passé à l'état de
-croquemitaine, le souvenir du redoutable baron sert
-aujourd'hui encore à inculquer la morale aux marmots
-et, en faisant passer un petit frisson, rend plus exquise
-la joie de Noël.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII<br />
-<span class="small">FRIEDLI ET TRINELE<br />
-(<i class="small">Récit d'autrefois</i>)<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></span></h2>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir les charmants souvenirs de M<sup>me</sup> Gévin-Cassal sur la Haute-Alsace.</p>
-</div>
-
-<p>Pour voir l'Alsace, il ne suffit pas, si beaux soient-ils,
-de parcourir rapidement ses sites célèbres et, entre
-deux randonnées d'auto, de jeter un coup d'&oelig;il à
-ses monuments historiques. Vous ne connaîtrez rien
-d'elle, rien de son charme, si vous ne vous arrêtez
-dans ses villages, si, attablé dans la salle à poutrelles
-de quelque auberge rustique, devant un fricot fumant
-sur la nappe blanche, vous ne prenez langue, entre
-deux verrées de vin clairet ou de bière fraîche, avec
-la forte fille aux pleines joues rouges qui vous sert,
-avec l'aïeule qui au coin du poêle tourne encore du
-pied le rouet de jadis, avec le marcaire ou le colporteur
-qui mange un morceau en buvant le café.</p>
-
-<p>Je sais un petit village du Sundgau où chaque
-été, au seuil d'une maisonnette au toit énorme,
-cabossé, expressif, un grand vieux bien brave fume
-une pipe courte. Il a un visage glabre taillé à coup
-de serpe et est vêtu d'une blouse méticuleusement
-propre. A côté de lui est assise une vieille à la petite
-bouche ridée. Ses traits sont demeurés fins sous le
-bonnet qui serre de sa passe de velours les bandeaux
-de ses cheveux blancs. Ses doigts déformés manient
-encore le tricot ou jouent en tremblant un peu avec
-la frange du fichu de soie noire.</p>
-
-<p>Quand ils m'aperçoivent, tous deux m'envisagent
-d'abord avec effarement. Je m'approche en soulevant
-mon chapeau :</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne me reconnaissez pas, Madame Trinele?</p>
-
-<p>Alors la vieille joint les mains et glapit avec
-jubilation :</p>
-
-<p>&mdash; <span lang="de" xml:lang="de">Jeses Gott</span>, c'est le monsieur de chez Schmidt.</p>
-
-<p>Tandis que l'autre s'exclame en m'écrasant les
-phalanges :</p>
-
-<p>&mdash; &ldquo;Nuntetié&rdquo;! à la bonne &ldquo;hère,&rdquo; ça fait plaisir
-&ldquo;du jour d'aujourd'hui&rdquo; de voir des gens qui n'oublient
-pas.</p>
-
-<p>Je m'assieds. J'accepte un bol de café au lait
-ou un verre de vin sucré, avec un morceau de <span lang="de" xml:lang="de">kugelhopf</span>
-ou un <span lang="de" xml:lang="de">wecken</span>. Nous échangeons les propos
-ordinaires sur les santés, la famille et les affaires dont
-parlent les journaux. Et puis &mdash; oh! je suis rusé &mdash; peu
-à peu l'entretien dérive vers le domaine du souvenir,
-vers tout ce qui s'est passé &ldquo;dans le temps.&rdquo; Alors
-voici qu'à la voix chantante de mes deux vieux, dans
-la soirée sereine pleine de parfums, de sonnailles de
-troupeau et d'appels de cigale, les choses d'aujourd'hui
-s'éloignent, s'estompent, s'évanouissent, et c'est la
-vieille Alsace, joyeuse et familière, qui tressaille,
-rejette ses voiles, se soulève dans l'ombre et me sourit.</p>
-
-<p>C'est pendant un lointain hiver (il y a beaucoup
-plus d'un demi-siècle), à la veillée aux noix, que le
-Friedli du père Steiner et la Trinele de chez Keslach
-ont commencé à avoir des idées. Tandis que volaient
-en éclat les coquilles et que, le dos au feu, les vieux
-contaient des histoires d'Afrique ou d'Italie, ils
-échangeaient entre eux des regards, et leurs mains,
-brunies du brou du fruit décortiqué, avaient de la peine
-à minuit à se séparer.</p>
-
-<p>Au mardi gras tous deux ont &ldquo;schiblé&rdquo; ensemble.
-Selon la coutume, les garçons du village avaient passé
-la journée à quêter, de maison en maison, des bûches,
-de la paille, des fagots, et aussi des beignets et des
-sucreries. Le soir l'homme de paille (le &ldquo;<span lang="de" xml:lang="de">Sündebock</span>&rdquo;),
-le mannequin comique farci de bois résineux, était
-dressé sur la grande place. Et l'on y mettait le feu
-au milieu de la population réunie. Quand il a eu
-achevé de flamber, les braises ont été rassemblées, et
-les garçons, donnant la main aux filles, ont sauté
-par dessus. Après est venu le tour des &ldquo;schible.&rdquo;</p>
-
-<p>&mdash; Voulez-vous schibler avec moi, Mademoiselle
-Trinele?</p>
-
-<p>Justement la mère Steiner et la mère Keslach
-avaient l'&oelig;il ailleurs. Trinele n'a pas dit oui, mais
-elle n'a pas dit non, non plus.</p>
-
-<p>Sur une baguette de métal, Friedli a enfilé une
-mince planchette trouée au milieu, l'a approchée du
-brasier et, une fois enflammée, l'a fait tournoyer en
-chantant à demi-voix de manière à n'être compris
-que de sa voisine :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Schib dehors, schib dedans.</div>
-<div class="verse i1">Mon c&oelig;ur j'y mets.</div>
-<div class="verse i1">Vole en l'air et dis</div>
-<div class="verse i1">Si Trinele m'aime.</div>
-</div>
-
-<p>Et d'un grand geste, il a envoyé dans les airs la
-planchette. Si elle s'était éteinte, cela aurait signifié
-que Friedli n'avait rien à espérer. Mais voici que la
-planchette a décrit une courbe immense, pareille
-à une parabole de flamme, d'où jaillissait une
-pluie d'étincelles&hellip; De nouveau les yeux de
-Friedli et de Trinele se sont rencontrés et puis
-détournés.</p>
-
-<p>La Saint-Marc a fleuri de blanc des vergers&hellip; A
-travers champs, on a entendu caqueter les cailles.
-Le printemps radieux a épanoui sa splendeur. A la
-Saint-Jean, Trinele, en se cachant, est allée au millepertuis :
-c'est-à-dire que, de grand matin, elle en a
-cueilli un brin, tout couvert de rosée, et avec toutes
-sortes de précautions l'a posé sur sa fenêtre : si de
-trois jours il n'est pas fané, c'est que peut-être bien
-il y a un garçon au village qui pense à elle.</p>
-
-<p>Au bout de trois jours, l'herbe de la St. Jean
-gardait sa fraîcheur. Aussi quand, un après-midi,
-Trinele, qui était avec sa mère en train de ravauder
-des hardes, a vu par la fenêtre, s'approcher la mère
-Steiner toute flambante sous son &ldquo;<span lang="de" xml:lang="de">mieder</span>&rdquo; neuf,
-son châle frangé et son large tablier de moire noire,
-elle a senti son c&oelig;ur battre très fort et saisi un prétexte
-pour s'échapper : il fallait voir, n'est-ce pas, s'il y
-avait des &oelig;ufs au poulailler?&hellip;</p>
-
-<p>Bientôt on l'a rappelée. Un peu solennelles,
-la larme à l'&oelig;il, mais, tout de même, le visage joyeux,
-les deux commères l'ont toisée. Elle ne savait où
-se fourrer, tortillait entre les doigts les rubans de
-son tablier.</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce vrai, Trinele, que ton herbe de la Saint
-Jean n'a pas fané?</p>
-
-<p>A cette question de la mère Steiner, Trinele a
-senti &ldquo;le rouge de coq&rdquo; lui monter au visage.
-Tout de même elle n'a pu s'empêcher, la voyant
-sourire d'un air malin, de lui sourire aussi. Et tout
-à coup elle s'est trouvée dans les bras de la brave
-femme qui l'a fortement serrée sur son c&oelig;ur en
-murmurant :</p>
-
-<p>&mdash; Alors c'est vrai que tu veux être la petite femme
-de mon &ldquo;<span lang="de" xml:lang="de">herzkäfer</span>&rdquo;?</p>
-
-<p>Car, étant le plus jeune des trois fils Steiner,
-Friedli est intitulé le &ldquo;<span lang="de" xml:lang="de">herzkäfer</span>,&rdquo; le &ldquo;scarabée de
-c&oelig;ur&rdquo; de sa maman.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>On a couru chercher les hommes. Ils sont
-entrés, le père Keslach cordial selon sa coutume, le
-père Steiner très digne et ce grand Friedli si ému!
-On a commencé par échanger avec tout le monde des
-poignées de main. Et puis, dans sa cave, Gottlieb
-Keslach a été quérir une vieille bouteille et l'on a
-trinqué à la santé des fiancés. Naturellement les
-Steiner ont été invités à dîner. Comme de juste,
-Trinele se préparait à aider sa mère : mais on l'a
-renvoyée loin des casseroles. C'est un proverbe
-connu que cuisinière amoureuse sale trop les plats.
-Alors, tandis que les mamans travaillaient des bras
-et de la langue, Trinele et Friedli sont allés s'asseoir
-la main dans la main sur le vieux banc au jardin.
-A demi-voix ils se sont raconté beaucoup de choses ;
-et entre autres Trinele a appris ceci qu'elle soupçonnait
-peut-être à moitié : si son brin d'herbe de la Saint
-Jean est resté si vert, c'est que chaque nuit Friedli,
-au risque de se rompre les os, grimpait à la fenêtre
-pour le renouveler&hellip;</p>
-
-<p>Le lendemain, Friedli a glissé une bague d'argent
-au doigt de sa promise&hellip; La vieille étend son
-annulaire noueux où brille un cercle terni :</p>
-
-<p>&mdash; Celle-là, monsieur, vous voyez.</p>
-
-<p>Ils se sont mariés après la moisson.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! cela a été une fameuse affaire.</p>
-
-<p>Au matin du grand jour, après une nuit un peu
-agitée &mdash; dame, monsieur, n'est-ce pas!&hellip; &mdash; Trinele
-a été réveillée par une fusillade : c'étaient, tout ornés
-de pompons et de rubans, les garçons d'honneur qui
-déchargeaient de vieux tromblons dans la cour et
-acclamaient la fiancée. Alors Trinele s'est levée et,
-avec l'aide de ses amies accourues pour l'assister, a
-revêtu sa toilette de noce : neuve toute entière,
-depuis les longs bas de fil blanc tricotés par Salomé
-Barthel, jusqu'à la splendide robe de faille noire, toute
-raide, accrochée à un clou fiché au plafond pour
-qu'aucun pli n'en soit froissé. Sur sa tête, Salomé
-a placé la couronne d'aubépine et de fleurs d'oranger.</p>
-
-<p>Quand, toute parée, Trinele est descendue de sa
-chambre, la maison était déjà pleine d'agitation.
-De la cuisine, parmi le brouhaha des casseroles,
-émanaient des odeurs succulentes. Dans la cour, le
-père Keslach, aidé des voisins, achevait de charger
-sur une grande voiture ornée de n&oelig;uds et de guirlandes
-tout ce que Trinele apporte avec elle sous le
-toit conjugal : le lit, la batterie de cuisine, le linge,
-la vaisselle, quelques meubles, que sais-je encore!
-Tout cela se dresse en une sorte de trophée que surmonte
-tout en haut la quenouille traditionnelle
-enrubannée d'écarlate.</p>
-
-<div class="c" id="i9"><img src="images/illu9.jpg" alt="" /></div>
-<div class="legende">UNE FERME D'ALSACE AU PRINTEMPS.</div>
-<p>Peu à peu tous les gens du village se sont assemblés
-devant la porte. Mais ils s'écartent quand au
-milieu des pétarades une musique s'approche. C'est
-le fiancé qui fait son entrée, accompagné de ses
-garçons d'honneur. Tout le monde se salue. Comme
-il faut prendre des forces, on mange quelques pâtisseries
-avec un coup de vin ou un petit verre de kirsch.
-Dans la main du grand Friedli, le père Keslach a
-posé celle de sa fille : &ldquo;Je te donne ma Trinele, sois
-lui fidèle.&rdquo;</p>
-
-<p>Et puis, bras dessus, bras dessous, les fiancés se
-sont mis en route au milieu des acclamations, escortés
-de toute la noce, des curieux et du grand char oscillant,
-traîné par les petits chevaux pomponnés de
-neuf. On a fait halte devant la maison Steiner.
-Le temps de se restaurer et de lever le coude&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; De nouveau, Madame Trinele! quel estomac!</p>
-
-<p>&mdash; Dame, Monsieur, chez nous l'émotion, ça fait
-le creux, comprenez-vous&hellip;</p>
-
-<p>Et la vieille poursuit. C'est l'arrivée à la
-mairie&hellip; En route pour l'église! Les cloches
-sonnent à toute volée. Les fusils rechargés crépitent
-de plus belle. On entre. Monsieur le Curé, la
-messe célébrée, prononce son allocution. Il connaît
-Friedli et Trinele depuis l'enfance et leur souhaite
-beaucoup de bonheur. Tout le monde y va de sa
-petite larme. Et puis c'est la bénédiction, l'échange
-des anneaux ; moment palpitant où tout le village,
-surtout les jeunes, ont l'&oelig;il aux aguets. Les filles
-ont bien prévenu Trinele : &ldquo;Plie le doigt pour que
-la bague n'entre pas trop vite.&rdquo; Sans cela elle sera
-la servante de son mari. Et Friedli est renseigné
-par ses camarades : &ldquo;Si elle plie le doigt, marche-lui
-sur le soulier, pour ne pas être sous sa pantoufle&hellip;&rdquo;</p>
-
-<p>&mdash; J'espère que vous leur avez obéi soigneusement!</p>
-
-<p>Les deux vieux lèvent l'un sur l'autre leurs prunelles
-ternies. Et leurs bouches édentées se sourient.</p>
-
-<p>&mdash; <i lang="gsw" xml:lang="gsw">Jo</i>, monsieur, nous avions tout oublié&hellip;</p>
-
-<p>Reprises des sonneries de cloche et de la fusillade.
-On signe à la sacristie. On s'embrasse. Le cortège
-se remet en marche à travers le village. Quelques
-poignées de sous aux gamins qui ont tendu des
-cordes dans la rue et réclament de quoi boire pour
-livrer passage. Et puis toute la noce s'engouffre dans
-la maison Keslach.</p>
-
-<p>&mdash; Après tant d'histoires, monsieur, vous pensez
-qu'on n'était pas fâché de manger un morceau.</p>
-
-<p>&mdash; Je pense, Madame Trinele, qu'on en a mangé
-quelques-uns.</p>
-
-<p>&mdash; Dame, on s'est mis à table à une heure. Et c'est
-seulement à six, quand on en est sorti, que le bal a
-commencé.</p>
-
-<p>&mdash; Ça ne faisait pas de mal, vous comprenez, après,
-de se trémousser un peu.</p>
-
-<p>On s'est trémoussé une bonne partie de la nuit.
-Après avoir ouvert le bal ensemble, Friedli et Trinele
-ont dansé chacun avec tous leurs amis. Et puis ils
-se sont retrouvés et ne se sont plus quittés.</p>
-
-<p>Pendant que la jeunesse s'amusait, des personnes
-de confiance &mdash; il y a toujours quelques vieilles cousines
-expérimentées pour y avoir l'&oelig;il &mdash; s'occupaient de
-faire décharger le char, de surveiller l'arrangement
-des meubles et des ustensiles dans la maison des
-nouveaux époux&hellip;</p>
-
-<p>A minuit le cortège s'est reformé. On a allumé
-des torches et des lanternes. Et sous le ciel éclatant
-d'étoiles Friedli et Trinele ont été conduits chez eux
-au milieu du flonflon des musiciens et des dernières
-salves de coups de fusil.</p>
-
-<p>Accompagnée de ses filles d'honneur, Trinele a
-pénétré dans le logis conjugal. Avec leur aide, elle a
-dépouillé sa couronne de mariée, leur en a distribué
-les fleurs. Une dernière fois, sous les fenêtres, tout
-le monde a poussé des hourras. Et puis, tandis que
-tout doucement s'éteignait peu à peu la rumeur des
-voix et des rires, elle est restée avec son Friedli &mdash; enfin
-seuls.</p>
-
-<p>&mdash; Il y a plus de cinquante ans, Madame Trinele?</p>
-
-<p>&mdash; Cinquante-deux ans à la Saint-Louis, oui,
-monsieur&hellip;</p>
-
-<p>Et maintenant les vieux se taisent. A petites
-bouffées le vieux fume sa pipe courte. Pensive la
-vieille a lâché son tricot. Tout là-haut, les étoiles
-scintillent comme au soir de leurs noces. Dans la
-paix nocturne plane l'âme cordiale et douce de l'antique
-Alsace.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX<br />
-<span class="small">LE SOUVENIR</span></h2>
-
-
-<p>Pour le Français qui voyage en Alsace, il est quelque
-chose de plus touchant que la beauté de ses paysages
-et de ses vieilles maisons, de plus émouvant que sa
-fidélité à ses usages antiques et à ses costumes traditionnels.
-Ce sont les souvenirs historiques qui jaillissent
-du sol même, qui attestent aux visiteurs les siècles
-de vie commune et glorieuse où la France et l'Alsace
-furent unies, et la volonté que garde la terre aujourd'hui
-annexée de ne rien renier d'un passé dont elle demeure
-fière et dont elle entend jalousement sauvegarder le
-legs tout entier.</p>
-
-<p>Que nous réserve l'avenir de l'humanité? Verrons-nous
-l'apaisement des haines séculaires entre les
-nations? C'est le secret de demain, ou peut-être
-seulement celui d'après-demain. Toujours est-il que
-s'il est au delà des Vosges un pélerinage qui s'impose
-à nous, quelles que puissent être notre foi et nos
-espérances, c'est celui vers ces lieux historiques où les
-armées s'entrechoquèrent en 1870, où aujourd'hui,
-parmi les verdures riantes et les opulentes moissons,
-des tombes fleuries et des monuments pieux consacrent
-la mémoire des héros qui d'un côté comme de l'autre
-succombèrent pour la patrie.</p>
-
-<p>W&oelig;rth, Reichshoffen, Fr&oelig;schwiller&hellip; Morsbronn&hellip;
-Noms sinistres&hellip; Et pourtant quel panorama
-plus gracieux que celui que le regard embrasse du
-monticule où, gigantesque, un cavalier de bronze au
-geste impérieux rappelle qu'ici même le prince royal,
-le 6 août 1870, déchaîna la bataille?</p>
-
-<p>C'est un décor d'une paix charmante, une plaine
-riche, harmonieusement vallonnée, couverte de blés
-d'or, de prés clairs où se dressent des meules. Sur
-les côteaux, des bois ferment l'horizon. Çà et là des
-fermes. Tout devant, dans le creux, il y a, endormi
-sous ses toits brunis, un bourg traversé d'une petite
-rivière. Un peu plus loin la flèche aiguë d'une église
-pointe au dessus d'un autre village. Sur la gauche,
-une demi douzaine de bâtiments grisâtres forment
-une tache à la lisière des arbres.</p>
-
-<p>C'est de là, là en face, sur la hauteur d'Elsasshausen,
-que le Maréchal de Mac-Mahon dirigea la
-résistance. Toute une journée, quarante mille Français
-tinrent tête à cent vingt mille Allemands, furent
-écrasés par le feu de deux cents canons. Cette prairie-là,
-trois fois en une heure elle fut prise et reprise à la
-baïonnette. Là-bas s'engloutit la charge de cavalerie
-infructueuse de Bonnemain ; plus loin, par delà le
-petit bois, la chevauchée funèbre des cuirassiers de
-Morsbronn, dits les cuirassiers de Reichshoffen. A
-cinq heures, c'était la retraite. Nous avions perdu
-six mille tués et blessés, neuf mille prisonniers, vingt-huit
-canons, une aigle, quatre fanions. La route de
-l'invasion était ouverte.</p>
-
-<p>Du monument du prince royal, vous descendez à
-W&oelig;rth. Tandis qu'on attelle la voiture qui vous
-emmènera, entrez dans la salle du fond de l'auberge
-proprette. Adossée à la cloison, il y a une vitrine.
-Elle renferme des cuirasses, des casques, des képis,
-des armes de toute sorte, des clairons, des gibernes,
-des éperons, des fragments de projectiles, des papiers
-trouvés sur les morts. Le tout a été ramassé sur le
-champ de bataille.</p>
-
-<p>Mais voici la voiture qui s'avance. Elle est
-attelée d'un cheval massif, conduite par un cocher
-grisonnant.</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes du pays?</p>
-
-<p>S'il en est! Il avait quinze ans le jour de la bataille
-et s'en souvient comme si c'était d'hier.</p>
-
-<p>&mdash; Un enfant, monsieur, vous comprenez!&hellip;</p>
-
-<p>Deux heures durant, tantôt au pas et tantôt au
-petit trot, vous parcourez les plaines, les côteaux,
-et les bois. Du fouet le guide désigne les villages
-et les monuments. Sa voix chantante énumère les
-noms ; Fr&oelig;schwiller aux maisonnettes rayées de
-gris, coquet au sommet du côteau ; Elsasshausen avec
-ses fermes ; Morsbronn aux rues tournantes où
-s'effondrèrent les survivants de la charge.</p>
-
-<p>De toutes parts s'éparpillent les édifices commémoratifs :
-chapelles, colonnes, trophées, obélisques,
-simples croix. Il y en a d'immenses et de tout petits,
-de triomphaux et de recueillis. Dominant le tilleul
-de Mac-Mahon captif d'une grille, l'aigle de la troisième
-armée allemande s'éploie sur sa colonne entourée de
-victoires de bronze. Gravement la France honore
-ses morts dans une petite coupole au milieu d'un
-jardinet discret. Les Turcos sont restés là où ils
-succombèrent. Au fond d'un petit bois feuillu,
-délicieux, de hêtres clairs, par des sentiers à peine tracés,
-envahis de mousse, d'herbes et de ronces, vous découvrez
-leurs tombes. Maternelle, la forêt s'est penchée
-sur elles, les a enveloppées de troène et d'aubépine
-blanche&hellip;</p>
-
-<p>Au dessus de Morsbronn, à l'endroit où s'abattit
-une des charges, a été élevé un petit obélisque de grès
-rose. Il porte écrits trois mots : &ldquo;<i lang="la" xml:lang="la">Defuncti adhuc
-loquuntur</i>&rdquo; : &ldquo;Les morts parlent encore.&rdquo;</p>
-
-<p>Ne vous défendez pas d'entendre leurs voix.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Une excellente association, celle du <i>Souvenir
-Français</i>, présidée aujourd'hui par M. Jean, de
-Vallières, s'est donné pour tâche, en dehors de toute
-idée politique, d'honorer les soldats de France qui
-succombèrent en 1870. C'est ainsi que dans ces
-dernières années se sont multipliées des cérémonies
-émouvantes où souvent se retrouvent en présence
-d'anciens combattants des deux armées.</p>
-
-<p>L'une des plus solennelles fut celle qui eut lieu à
-Wissembourg, le 17 octobre 1909, pour inaugurer le
-monument consacré &ldquo;aux soldats français morts pour
-la Patrie,&rdquo; dont un comité Alsacien avait pris l'initiative.</p>
-
-<p>Il s'élève sur le Geisberg tout près de l'endroit où
-le 4 août 1870 le général Abel Douay fut frappé
-mortellement d'un éclat d'obus. De toute l'Alsace,
-des souscriptions avaient afflué, dépassant du double
-ou du triple l'attente des organisateurs.</p>
-
-<p>Le jour de l'inauguration, c'est par dizaines de
-mille que l'on accourut dans la petite ville dont les
-maisons étaient décorées d'épaisses guirlandes piquées
-de roses de papier rouges et blanches, où çà et là
-s'ajoutaient des couronnes ornées de fleurs bleues.
-Vers la colline, on voyait, dit un témoin oculaire,
-monter &ldquo;une foule de paysans aux costumes sombres
-mais pittoresques&hellip; comme un cortège de fourmis,
-sur plus d'une demi-lieue d'étendue. Il y en a depuis
-Wissembourg jusqu'au haut du Geisberg et il en monte
-autant de tous les autres côtés. Les villages environnants
-à plusieurs lieues à la ronde se sont mis en
-branle. Les sociétés venues de France avec leurs
-étendards arrivent et pénètrent aux places réservées
-dans l'enceinte, ainsi que les pompiers qui ont conservé
-leurs casques de forme française, les sociétés militaires
-du Palatinat et d'ailleurs avec leurs aigles allemandes,
-des sociétés de musique, des délégations du Souvenir
-Français et surtout les vétérans alsaciens-lorrains des
-armées françaises avec le numéro de leur régiment à
-leurs chapeaux. Il y en a plus de sept cents. Ils
-se retrouvent, ils se reconnaissent avec une indicible
-émotion.&rdquo;</p>
-
-<p>Il en est un que l'on se montre avec un respect
-particulier. C'est Baudot, le clairon de Malakoff.
-Il a quatre-vingts ans. Mais tout droit, robuste, il
-tient ferme &ldquo;le magnifique et lourd drapeau des anciens
-combattants de Gravelotte et de l'armée du Rhin,
-cravaté d'un large n&oelig;ud de crêpe.&rdquo;</p>
-
-<p>Lorsque tombèrent les voiles du monument, qu'ils
-découvrirent la statue du génie de la Patrie coulée
-dans le bronze d'anciens canons français et que s'éleva
-la &ldquo;Marseillaise,&rdquo; il y eut un émoi indescriptible.</p>
-
-<div class="c" id="i10"><img src="images/illu10.jpg" alt="" /></div>
-<div class="legende">METZ.</div>
-<p>Aux pieds du coq gaulois qui en surmonte le
-faîte, les enfants d'Alsace, écrit une Alsacienne,
-ramèneront indéfiniment leurs enfants &ldquo;pour prêter
-un serment silencieux.&rdquo;</p>
-
-<p>C'est le même qu'autour de la statue de Kléber
-à Strasbourg répètent chaque année en une soirée
-de juin les étudiants alsaciens qui défilent, chapeau
-bas et lèvres closes, devant le héros au coup de minuit.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Ne vous y trompez pas. Sous son apparence
-paisible, l'Alsace garde une âme tenace et fidèle. Elle
-est la même chez ce vieillard qui, au seuil de sa maison,
-se soulève, tire sa pipe de ses lèvres et vous fait le
-salut militaire parce que vous portez le ruban rouge ;
-chez le paysan ou l'ouvrier qui chaque année économise
-de quoi faire au 14 juillet le voyage de Nancy ou de
-Belfort ; chez ces jeunes gens qui, tout à coup, guêtrés
-de blanc, le képi sur le front, pareils à nos gymnastes,
-débouchent au coin d'une rue sonnant du clairon nos
-vieilles marches militaires. Et si même par hasard,
-elle voulait se défaire de ses vieux souvenirs parce
-qu'ils sont douloureux et rendent la vie plus triste et
-plus difficile, l'Alsace ne le pourrait pas. Ils sont
-trop profondément ancrés jusqu'au c&oelig;ur même de
-ses enfants. Croyez-en l'historiette qui forme le
-dernier chapitre de ce petit livre, et qui est authentique.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X<br />
-<span class="small">NOËL D'ALSACE</span></h2>
-
-
-<p>C'est la veille de Noël. Dans la chambre où l'ombre
-descend voici les enfants. Ils sont quatre aux joues
-roses, aux cheveux clairs, aux yeux très bleus. Marc,
-l'aîné, a dix ans ; et le petit Jean qu'on appelle
-Hansli en a six. Entre eux viennent la jolie Idelette
-qui est toujours sage et cette bonne grosse B&oelig;beli.
-Dans l'attente fiévreuse, tantôt un peu haletants, ils
-se taisent ; ou bien, éperdus, les bavardages s'exaspèrent&hellip;
-Car c'est tout à l'heure, au tintement
-magique de la sonnette d'argent, que va s'ouvrir le
-paradis : le paradis où l'ange d'or éploie ses ailes au
-dessus du sapin de Noël, éclatant de lumières, de
-jouets et de bonbons, avec, tout autour, les tables
-couvertes de serviettes blanches où sont alignés les
-paquets pleins de mystère, noués par des faveurs roses.</p>
-
-<p>Pour la dixième fois, Hansli murmure :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! Idelette, est-ce que tu crois que Christkindel
-m'apportera la boîte de soldats de plomb?</p>
-
-<p>La boîte de soldats de plomb, c'est cette merveille
-qui est exposée à la vitrine du grand magasin
-de la rue de la Nuée-Bleue. Depuis deux semaines
-qu'elle est en montre, sans doute que maître Hansli
-s'est arrêté soixante fois seulement devant elle. Car
-vous savez qu'on ne passe que quatre fois par jour
-devant le magasin. En une seule boîte, figurez-vous,
-tous les uniformes de l'armée française!</p>
-
-<p>Maternelle, Idelette rassure le petit frère.</p>
-
-<p>&mdash; Mais oui, mon chéri. Tu n'as pas oublié de
-l'inscrire sur ta liste?</p>
-
-<p>L'oublier! De sa plus belle écriture, chacun des
-enfants, sur une feuille de papier toute blanche,
-a indiqué à la bienveillance de Christkindel ses
-v&oelig;ux les plus chers. En lettres énormes, la bouche
-entr'ouverte, le front moite, Hansli a écrit : &ldquo;La
-boîte des soldats de plomb français.&rdquo; Il a souligné
-si fort qu'il a fait un pâté. Mais ça compte tout de
-même.</p>
-
-<p>Passionné, il répète encore une fois :</p>
-
-<p>&mdash; Alors, vraiment, tu crois que Christkindel me
-l'apportera?</p>
-
-<p>Une apostrophe le fait tressaillir.</p>
-
-<p>&mdash; Moi, je crois que Christkindel ne t'apportera
-rien du tout. J'ai écrit à Hans Trapp pour qu'il
-vienne t'offrir un paquet de verges toutes neuves
-trempées dans du vinaigre.</p>
-
-<p>Cette voix railleuse, c'est celle de Marc. Sans
-doute que l'attente l'énerve lui aussi. Les grands
-frères taquins sont tous les mêmes.</p>
-
-<p>Ainsi interpellé, voici que le visage tout rond
-de Hansli s'allonge. Sans doute que malgré son âge
-encore tendre, il n'a plus en Christkindel, le Noël
-des enfants sages, et en Hans Trapp, son redoutable
-compère, cette foi littérale qui fut celle des générations
-périmées. Et il semble bien que dans la cérémonie
-grand-père, papa et maman jouent un rôle
-plus décisif que ces personnages qu'on n'a jamais
-vus. Pourtant, en somme, il y a là quelque chose
-d'obscur. D'un ton qui veut être suffisant, Hansli
-riposte :</p>
-
-<p>&mdash; Ça n'est pas vrai. N'est-ce pas, Idelette, que
-Hans Trapp n'existe pas?</p>
-
-<p>S'il n'existe pas! Marc lève les bras au ciel d'un
-geste de stupeur. S'il n'existe pas, cet affreux
-bonhomme vêtu de peaux d'ours, avec sa figure
-toute noire, sa barbe hirsute, des verges plein les
-mains!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; D'ailleurs tu verras bien tout à l'heure. Il
-m'a promis de venir pour te punir de n'avoir pas
-voulu l'autre jour me prêter ta boîte à couleurs.</p>
-
-<p>Marc secoue la tête d'un air sûr de soi. Les
-lèvres de Hansli se mettent à trembler. Après tout,
-on ne sait pas&hellip; Protectrice, Idelette attire vers elle
-le gros garçon :</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, Hansli, est-ce que tu ne vois pas que
-Marc te taquine!</p>
-
-<p>Et, supérieure, elle fait la moue au grand frère
-qui hausse les épaules :</p>
-
-<p>&mdash; Aussi Hansli est trop bête!</p>
-
-<p>&mdash; Et toi tu es trop méchant!</p>
-
-<p>Allons! allons! on ne va pas se disputer un jour
-de Noël! Ce serait du joli si la petite sonnette
-allait trouver les deux frères en train de s'arracher les
-cheveux!&hellip; Un peu honteux, ils se taisent. Marc
-affecte de reprendre son livre et Hansli son jeu de
-construction. Mais deux minutes après il se penche
-vers B&oelig;beli, si affairée parmi ses poupées :</p>
-
-<p>&mdash; Dis donc, B&oelig;beli, est-ce que tu ne crois pas
-qu'elle est en retard, la petite sonnette? ou bien
-peut-être que nous ne l'avons pas entendue? Il
-faudrait aller voir&hellip;</p>
-
-<p>Inutile. Il y a un bruit de portes qui s'ouvrent.
-Le c&oelig;ur battant, les quatre enfants sont debout.
-Et voici le grelot argentin, le grelot magique qui sur
-la terre fait descendre les visions de l'au delà&hellip;</p>
-
-<p>&hellip; Vibrants, les yeux écarquillés, les voix étranglées
-d'émoi, les quatre enfants sont alignés, debout,
-en face du sapin étincelant. Retrouveront-ils dans
-leur vie de semblables minutes?&hellip; Sur leurs visages
-expressifs, grand-père et papa et maman contemplent
-l'image du bonheur parfait dont sur la terre il y a si
-peu d'exemplaires.</p>
-
-<p>Maintenant vers les tables féeriques c'est la ruée
-des petites mains avides. Sous les doigts frémissants
-les faveurs se dénouent, les papiers déchirés s'envolent.
-Au milieu des cris de surprise, des murmures d'extase,
-les trésors surgissent de leurs caches. Oublieux de
-sa dignité, Marc gambade devant ses livres dorés,
-ses patins neufs, et son chemin de fer mécanique.
-Idelette ne se lasse pas d'inventorier le contenu
-inépuisable de sa table à ouvrage. Mère depuis cinq
-minutes d'une négresse et d'une japonaise, B&oelig;beli
-les berce et les câline, chacune sur un bras, avec une
-tendresse égale. Quant à Hansli, il a la tête perdue.
-Un tambour, un traîneau, un ballon, des livres, et,
-par dessus tout, la boîte des soldats de plomb, la
-boîte qui contient l'armée française : tout cela est
-à lui! Il se tait le cerveau perdu, un peu fou.</p>
-
-<p>Immobiles et pensifs, M. L&oelig;dikam, son fils, et sa
-belle-fille ne se lassent pas de savourer l'allégresse de
-leurs enfants. Sur la grande terre, la vie n'est pas
-toujours gaie ; moins qu'ailleurs parfois sur le vieux
-sol de l'Alsace. Il arrive qu'ici les jours qui sont les
-jours de fête soient plus mélancoliques. Ils remettent
-davantage en mémoire les temps qui ne sont plus,
-combien les choses ont changé et toutes les séparations.
-Mais peut-être, de la douleur qu'elle distille, la joie
-qu'ils recèlent est plus pénétrante. La voix mouillée,
-Madame L&oelig;dikam jeune s'adresse au vieillard :</p>
-
-<p>&mdash; Vraiment, mon père, vous avez trop gâté les
-enfants.</p>
-
-<p>M. L&oelig;dikam sourit. S'il n'avait pas ses petit-enfants
-à gâter, pourquoi vivrait-il? Du fond de son grand
-fauteuil, il aperçoit tout là bas, là bas, les Noëls lumineux
-de son enfance. Et puis ce furent ceux de sa jeunesse.
-Alors, les membres de la famille se pressaient innombrables
-autour de l'arbre sacré&hellip; Il était homme déjà
-quand, une année, pour la première fois, Christkindel
-ne fut pas célébré ; il y avait eu cette année-là sur
-Strasbourg trop de malédictions, de canonnades,
-d'incendies et de deuils&hellip; Et puis, parce qu'il faut
-bien que l'on vive, parce que les petits enfants ne
-sauraient se passer de joie, de nouveau Christkindel
-était revenu. Mais combien, chaque année, la mort
-et les départs avaient rétréci le cercle de famille!
-En ce jour plus qu'en nul autre, M. L&oelig;dikam revit le
-passé, regarde devant lui défiler sa vie. Combien elle
-est longue, tissée de combien de deuils! Aussi, sans
-doute que l'écheveau est bientôt dévidé tout entier.
-M. L&oelig;dikam est prêt. Pourtant il est content d'avoir
-vu ce jour.</p>
-
-<p>Quelque chose gratte sur sa manche. Une voix
-le tire de sa rêverie.</p>
-
-<p>&mdash; Grand-papa, je suis si heureux!</p>
-
-<p>M. L&oelig;dikam pose doucement sa main sur les
-boucles blondes. Naturellement il ne l'avouerait
-pas tout haut. Mais Hansli est son préféré.</p>
-
-<p>&mdash; Alors tu es content de Christkindel?</p>
-
-<p>Un coup d'&oelig;il de Hansli est plus éloquent que
-les paroles qui lui font défaut. Machinalement, à
-côté du fauteuil de grand-père, son regard effleure
-un guéridon qui est vide.</p>
-
-<p>&mdash; Et toi, grand-père, Christkindel ne t'a rien
-apporté?</p>
-
-<p>Sans doute c'est le lot des vieilles gens. Il paraît
-que c'est tout naturel. Mais Hansli se figure si
-vivement sa propre désolation si Christkindel l'avait
-oublié qu'il n'a pu retenir sa question. Et il est tout
-heureux quand grand-père lui répond :</p>
-
-<p>&mdash; Si, Hansli, j'ai aussi eu mon Noël : une bonne
-lettre d'oncle Jean.</p>
-
-<p>&mdash; Une lettre d'oncle Jean!</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne nous en aviez rien dit, mon père!</p>
-
-<p>Autour du vieillard toute la famille s'est rassemblée.
-Et un silence religieux s'établit pendant qu'il tire la
-lettre de sa poche, assujettit ses besicles et commence
-sa lecture.</p>
-
-<p>C'est qu'oncle Jean, le plus jeune fils de M.
-L&oelig;dikam, n'habite plus en Alsace. Et même c'est
-tout au plus si, de loin en loin, il y fait une apparition.
-Oncle Jean est un officier français. Et en ce moment
-il combat pour la France sur la terre d'Afrique au
-Maroc. Ses lettres sont rares. Elles apportent avec
-elles d'étranges parfums, une atmosphère inconnue.
-Les enfants connaissent à peine oncle Jean, même
-Hansli qui est son filleul. Mais le mystère qui environne
-sa figure en rehausse l'éclat. Dans ses lettres chantent
-le soleil de flamme, la magie du désert, toutes les
-splendeurs de l'Orient, une épopée de gloire et de
-sang qui fait battre les c&oelig;urs&hellip; Au milieu du recueillement
-de tous, M. L&oelig;dikam achève sa lecture : les
-nouvelles sont bonnes ; oncle Jean se porte bien ; il
-sera en pensée à Strasbourg le jour de Noël&hellip;</p>
-
-<p>Tandis que les conversations reprennent et que
-M. L&oelig;dikam méthodique replie les feuilles de papier,
-voici que de nouveau Hansli est devant lui. Il tient
-dans ses bras la lourde boîte des soldats de plomb
-et, tout rouge de son effort, interroge :</p>
-
-<p>&mdash; Grand-papa&hellip; grand-papa, je voudrais savoir
-lequel ressemble à l'oncle Jean.</p>
-
-<p>Le vieillard qui n'a pas encore serré ses lunettes
-s'incline et, parmi les cuirassiers et les hussards, avise
-un cavalier plus beau que tous les autres dans son dolman
-céleste et son ample pantalon rouge :</p>
-
-<p>&mdash; Le voici.</p>
-
-<p>Avec respect Hansli le reçoit dans sa menotte,
-longuement le considère et puis le replace dans le lit
-de coton. Dans la figurine de plomb colorié s'incarne
-la légende d'héroïsme et de péril dont s'auréole le
-mâle visage bruni et la moustache blonde qui deux
-ou trois fois se sont penchés sur le visage rose du
-garçonnet&hellip;</p>
-
-<div class="c" id="i11"><img src="images/illu11.jpg" alt="" /></div>
-<div class="legende">GÉNÉRAL KLÉBER.</div>
-<p>Mais déjà les portes de la salle à manger se sont
-ouvertes. &ldquo;A table!&rdquo; D'abord les enfants se récrient&hellip;
-Tout aussitôt ils s'aperçoivent qu'ils meurent
-de faim. Dans sa splendeur traditionnelle, c'est le
-souper de Noël ; il y a, énorme et reluisante, l'oie
-farcie de marrons ; il y a le magnifique pâté de
-foie gras ; au dessert une profusion de sucreries.
-Et l'on débouche une bouteille de champagne
-pour boire à la santé d'oncle Jean et de tous les
-absents.</p>
-
-<p>Après le repas l'excitation redouble. Sans doute
-le champagne y est pour quelque chose. Et puis
-comment, sans un peu perdre la tête, dépouiller
-l'arbre de sa parure merveilleuse, se partager le butin
-de babioles et de friandises! Les cris, les rires, les
-interjections montent à un diapason plus aigu. En
-vain la jeune Mme L&oelig;dikam essaye de les apaiser.
-Aujourd'hui, n'est-ce pas, il n'y a pas moyen de
-gronder. Un peu anxieuse, elle se penche vers son
-beau-père : est-ce que tout ce vacarme ne le fatigue
-pas trop? Il secoue doucement la tête. Sans doute
-elle lui fait un peu mal. Mais est-ce que bientôt il
-n'aura pas l'éternité pour se reposer? De l'allégresse
-de ses petits-enfants, gourmand, il ne laissera
-pas perdre une miette.</p>
-
-<p>Aussi bien voici l'heure du coucher. Malgré les
-protestations, on tombe de fatigue. Et c'est à peine
-si les voix ensommeillées peuvent articuler un bonsoir.
-Les jambes vacillent pour gagner la porte tandis que
-les petits poings frottent les yeux appesantis.</p>
-
-<p>Quelques minutes après les enfants, M. L&oelig;dikam
-le père se retire à son tour. Son fils et sa fille demeurent
-seuls dans le salon jonché de papiers, de
-ficelles, de débris d'enveloppes et de verdure. Ils
-se sourient. C'est une belle journée. Les enfants
-ont été si heureux. Et le grand-père les a tellement
-gâtés! Quelle chance qu'il ait justement reçu
-aujourd'hui la lettre de Jean! Comme cela, lui
-aussi a eu son Christkindel.</p>
-
-<p>Le fin visage de Madame Rodolphe L&oelig;dikam
-approuve. Pourtant on dirait qu'il y a une ombre
-sur ses traits. Son mari se penche vers elle. Est-ce
-que quelque chose la tourmente?</p>
-
-<p>Elle lui sourit. Il la connaît trop bien. Elle
-ne peut rien lui dissimuler. Eh bien! &mdash; oh! elle se
-rend compte qu'elle est ridicule &mdash; tout à l'heure,
-pendant que son beau-père lisait la lettre de Jean,
-elle avait le c&oelig;ur un peu serré en regardant ses
-enfants qui, bouche bée, buvaient ses paroles&hellip;
-Certes, tout Alsacien est fidèle au passé. Mais à quoi
-bon perpétuer pour les générations qui viennent
-d'inutiles occasions de ranc&oelig;ur et de souffrance!
-Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux que les Alsaciens
-de demain, sans rien abdiquer de leurs sympathies
-héréditaires, acceptent les faits accomplis et assument
-sans arrière-pensées leurs nouveaux devoirs?</p>
-
-<p>M. L&oelig;dikam jeune, qui est un homme raisonnable,
-approuve du menton. Jean a eu le droit d'agir
-comme il a fait. Nul ne songe à l'en blâmer. Et
-on est, tout de bon, fier de ses exploits. Pourtant
-il est inutile de les proposer en exemple aux enfants.
-Et si grand-père avait donné à Hansli un autre cadeau
-que cette boîte de soldats de plomb, il n'en aurait
-pas été fâché. Mais, n'est-ce pas, il ne faut pas non
-plus exagérer les choses. Avec les mioches tout passe
-et tout change. Peut-être que ce n'est pas grandement
-la peine de se faire du souci pour cela le jour
-de Noël&hellip; Hein?</p>
-
-<p>Mme L&oelig;dikam ne peut s'empêcher de sourire et
-acquiesce à son tour. Puis, ayant éteint les lumières,
-les deux époux quittent le salon.</p>
-
-<p>Avant de se coucher, ils passent par les chambres
-des enfants. Les fillettes dorment à poings fermés
-dans leurs petits lits blancs. Marc s'est agité avant
-de trouver le sommeil. Il faut ramener la couverture
-sur lui et reborder le lit. Sur son oreiller, Hansli,
-le visage paisible, la respiration égale, ressemble à un
-ange joufflu.</p>
-
-<p>Mme L&oelig;dikam se penche pour effleurer son front
-blanc d'un baiser, et tout à coup, la voici qui
-attire son mari à elle et lui désigne la menotte
-de l'enfant. En se couchant, Hansli n'a pas eu le
-courage de se séparer de tout son trésor. Et jusque
-dans son sommeil il continue d'étreindre la figurine
-de plomb où grand-père lui a appris à reconnaître
-l'uniforme d'Afrique.</p>
-
-<p>Avec un hochement de tête indulgent, M. L&oelig;dikam
-fils tout doucement saisit la main potelée,
-essaye d'en écarter les doigts. Mais voici qu'avec
-un grand soupir l'enfant les resserre et d'un geste
-instinctif ramène sur sa poitrine le petit soldat de
-plomb.</p>
-
-<p>Alors, tout bas, tout bas, d'une voix qui tremble
-imperceptiblement, c'est Mme L&oelig;dikam, Mme
-L&oelig;dikam elle-même, qui murmure à l'oreille de son
-mari :</p>
-
-<p>&mdash; Laisse-le lui&hellip;</p>
-
-<p>Et tous deux à pas étouffés quittent la chambre
-où, paisible, monte la respiration égale du petit enfant
-d'Alsace au c&oelig;ur fidèle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="xsmall">CHAP.</td>
-<td>&nbsp;</td>
-<td class="xsmall">PAGE</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Avant-propos</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch0">5</a></div></td></tr>
-<tr><td><div class="r">I.</div></td>
-<td><span class="sc">L'Alsace : Un Coup d'&OElig;il Dans l'Histoire</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">7</a></div></td></tr>
-<tr><td><div class="r">II.</div></td>
-<td><span class="sc">L'Alsace, &ldquo;Le Jardin de la France&rdquo;</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">13</a></div></td></tr>
-<tr><td><div class="r">III.</div></td>
-<td><span class="sc">Strasbourg : La Cathédrale &mdash; Le Musée alsacien &mdash; La
-Chambre d'Oberlin</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch3">22</a></div></td></tr>
-<tr><td><div class="r">IV.</div></td>
-<td><span class="sc">Les Cigognes</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch4">36</a></div></td></tr>
-<tr><td><div class="r">V.</div></td>
-<td><span class="sc">Le Caractère alsacien</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch5">45</a></div></td></tr>
-<tr><td><div class="r">VI.</div></td>
-<td><span class="sc">&ldquo;L'Alsace à Table&rdquo;</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch6">56</a></div></td></tr>
-<tr><td><div class="r">VII.</div></td>
-<td><span class="sc">Figures de Légende</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch7">73</a></div></td></tr>
-<tr><td><div class="r">VIII.</div></td>
-<td><span class="sc">Friedli et Trinele</span> (<i>Récit d'autrefois</i>)</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch8">83</a></div></td></tr>
-<tr><td><div class="r">IX.</div></td>
-<td><span class="sc">Le Souvenir</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch9">94</a></div></td></tr>
-<tr><td><div class="r">X.</div></td>
-<td><span class="sc">Noël d'Alsace</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch10">102</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES ILLUSTRATIONS</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Strasbourg</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#i1"><i>Frontispice</i></a></div></td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td>
-<td><div class="r xsmall">PAGE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Ribeauvillé</span> (<span class="sc">Vosges</span>)</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#i2">20</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Turckheim</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#i3">29</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Un Vieil Alsacien</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#i4">40</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Colmar</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#i5">49</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Lisière de la Forêt-Noire</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#i6">60</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Riquewihr</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#i7">69</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Jeune Alsacienne</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#i8">80</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Une Ferme d'Alsace au printemps</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#i9">89</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Metz</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#i10">100</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Général Kléber</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#i11">109</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Cigognes</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><i>Couverture</i></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2"><div class="c"><span class="sc">Carte d'Alsace</span>, <a href="#carte"><i>page</i> 4</a>.</div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em">Collection<br />
-honorée de Souscriptions<br />
-de l'Etat</p>
-
-<p class="c">LES ARTS GRAPHIQUES :<br />
-IMPRIMEURS-ÉDITEURS,<br />
-VINCENNES</p>
-
-<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN ALSACE ***</div>
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&trade;
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-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&rsquo;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&rsquo;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&rsquo;s principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation&rsquo;s web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-For additional contact information:
-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em'>
-Dr. Gregory B. Newby<br />
-Chief Executive and Director<br />
-gbnewby@pglaf.org
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&trade; depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
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-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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-</div>
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-</div>
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Binary files differ
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deleted file mode 100644
index b5e607d..0000000
--- a/old/64165-h/images/illu10.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/64165-h/images/illu11.jpg b/old/64165-h/images/illu11.jpg
deleted file mode 100644
index 274ac5b..0000000
--- a/old/64165-h/images/illu11.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/64165-h/images/illu2.jpg b/old/64165-h/images/illu2.jpg
deleted file mode 100644
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/64165-h/images/illu3.jpg b/old/64165-h/images/illu3.jpg
deleted file mode 100644
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/64165-h/images/illu4.jpg b/old/64165-h/images/illu4.jpg
deleted file mode 100644
index 6a7d368..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
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deleted file mode 100644
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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index a14f1f6..0000000
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Binary files differ
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index 45be010..0000000
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Binary files differ
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deleted file mode 100644
index 173a846..0000000
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Binary files differ