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-The Project Gutenberg eBook of En Alsace, by André Lichtenberger
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: En Alsace
-
-Author: André Lichtenberger
-
-Release Date: December 29, 2020 [eBook #64165]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN ALSACE ***
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- LES BEAUX VOYAGES
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- [Illustration]
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- EN ALSACE
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-_LE LIVRE EN COULEURS_
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-COLLECTIONS DES LIVRES EN COULEURS POUR LA JEUNESSE
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-_Reliés et Ornés de nombreuses Planches artistiques en Couleurs_
-
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-_Volumes in 8º (20 × 14 ½), Reliés Toile, Illustrés de 12 Planches en
-Couleurs, photographiées directement_
-
-“LES BEAUX VOYAGES”
-
- EN CHINE
- LE MAROC
- AUX INDES
- EGYPTE
- AU JAPON
- LA RUSSIE
- INDO-CHINE
- ESPAGNE
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-
-_Énormes Volumes, Riche Reliure, Tranches Dorées, Illustrés de 12
-Planches en Couleurs et de nombreuses Planches en Noir_
-
-“CONTES ET NOUVELLES”
-
- LA GUERRE AUX FAUVES
- LES PETITS AVENTURIERS EN AMERIQUE
- LA CASE DE L'ONCLE TOM (EN 2 VOLUMES)
- UN TOUR EN MÉLANÉSIE
- ROMANS DU FOND DE LA MER
- VOYAGES DE GULLIVER (EN 2 VOLUMES)
- ÉRIC
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-_LES ARTS GRAPHIQUES, 3 RUE DIDEROT, VINCENNES_
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-[Illustration: STRASBOURG.]
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- LES BEAUX VOYAGES
- EN ALSACE
-
- PAR
- ANDRÉ LICHTENBERGER
-
- Orné de douze planches
- en couleurs et une carte
-
- LES ARTS GRAPHIQUES
- Éditeurs
- 3 RUE DIDEROT, VINCENNES
- 1912
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-[Illustration: CARTE D'ALSACE]
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-AVANT-PROPOS
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-L'automne dernier un capitaine posait cette question à cinquante
-conscrits: “Qu'est-ce que l'Alsace?” Trente-huit répondirent à peu près
-convenablement. Douze, c'est-à-dire le quart, ignoraient de quoi il
-s'agissait. Peut-être que cette ignorance est regrettable à toutes
-sortes d'égards et même un peu déshonorante.
-
-Puisse ce petit livre dénué de toute autre ambition faire revivre à ceux
-qui connaissent l'Alsace quelques-unes de leurs impressions; puisse-t-il
-donner aux autres une idée sommaire de ce qu'elle nous suggère, faire
-entrevoir au moins le charme si particulier de cette région qui nous
-tient de si près par tant de liens.
-
-S'il y réussit tant soit peu, c'est peut-être à cause de tout ce que les
-voix multiples qui montent de cette terre ajoutent à celle de l'auteur.
-Il tient aussi à associer dans sa reconnaissance tant d'écrivains, sans
-cesse plus nombreux, qui chacun pour sa part nous ont rendu plus proches
-l'âme et la vie de l'Alsace. Grâces soient rendues aux vivants et aux
-morts: aux historiens et aux érudits tels que MM. Charles Grad, Rodolphe
-Reuss, Georges Delahache, Charles Gérard; aux purs littérateurs tels que
-MM. Maurice Barrès, Edouard Schuré, Georges Ducrocq, Paul Acker, Carlos
-Fischer; à tant d'écrivains, de connaisseurs, d'amateurs pieux, de
-lettrés délicats dont les travaux ou les conseils m'ont facilité la
-tâche: Mesdames Marie Diémer, Gévin-Cassal, E. Herrmann, Röhrich, E.
-Wust, MM. Bucher, Dollinger, Maurice Engelhardt, Florent-Matter, H.
-Haug, Kaufmann, Laugel, Stœber, etc. Et je ne veux pas oublier ces deux
-périodiques admirables entre tous: _La Revue Alsacienne Illustrée_ et
-_Les Marches de l'Est_.
-
-C'est à ces sources, à bien d'autres encore que j'ai puisé; c'est à
-elles que ce petit livre doit ce qu'il peut avoir de bon.
-
-A. L.
-
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-
-
-EN ALSACE
-
-CHAPITRE I
-
-L'ALSACE: UN COUP D'ŒIL DANS L'HISTOIRE
-
-
-Vous importe-t-il énormément de savoir l'origine exacte du mot Alsace?
-J'espère que non, car il me faut vous avouer qu'elle est encore
-douteuse. Pour certains “Ellsass” signifie pays de l'Ill; pour d'autres
-les appellations Alesacianes, Alisâzas, Elisâsun, étaient employées par
-les Alamans pour désigner la région et les peuplades de la rive gauche
-du Rhin. Dans le doute, évitons de nous prononcer. Si nous ne
-connaissons pas le mot, nous connaissons au moins la chose:
-approximativement, l'Alsace est comprise entre la ligne des Vosges et le
-Rhin, la trouée de Belfort et le cours de la Lauter. Sa superficie est
-d'environ 800,000 hectares.
-
-La légende, qui se souvient sans doute de la géologie, nous affirme
-qu'elle fut d'abord un lac où s'épanouissait une vie mystérieuse. Il
-s'écoula. Dans le sol fertile et dans les vallées, les hommes se
-multiplièrent. Avaient-ils ou non le crâne allongé? Grave question qui
-passionne d'autres que les anthropologues. De là dépend, paraît-il, si
-les populations premières de l'Alsace sont d'origine celte ou
-germanique.
-
-Ce qui est vraisemblable, c'est que ces “murs païens,” ces monuments
-cyclopéens de grosses pierres non cimentées, dont aujourd'hui encore
-nous trouvons les traces dans les Vosges, furent bâtis par les
-autochtones pour se défendre contre les barbares de l'Est. Les premiers
-textes historiques où il est question de l'Alsace nous la montrent ce
-qu'elle demeurera: le point de contact, c'est-à-dire souvent le champ de
-bataille entre la civilisation celto-latine et la Germanie. En 58 avant
-Jésus-Christ, Jules César, appelé par les indigènes, y défait Arioviste
-près de Rougemont sur les bords de la rivière de Saint-Nicolas. La voici
-province romaine; elle le restera quatre cents ans: la multiplicité des
-noms de lieu et des ruines atteste la profondeur de l'empreinte reçue.
-
-En 403, les Romains évacuèrent l'Alsace. Ce fut l'invasion des Alamans.
-Les Francs les soumirent. Pendant plusieurs siècles, le duché d'Alsace
-se rattacha à l'Austrasie, c'est-à-dire à la monarchie mérovingienne. A
-la fin du IXe siècle elle échoit à Louis Germanique, et, pour longtemps,
-elle est entraînée dans l'orbe du St. Empire romain germanique.
-
-Le moyen-âge est pour l'Alsace une période troublée et féconde. Sous la
-suzeraineté plus ou moins nominale de l'empereur qui est loin, une vie
-locale active, sinon toujours pacifique, s'y développe. Des châteaux
-fortifiés, des donjons, des monastères, des églises se dressent de
-toutes parts. La population des villes profite des querelles des grands
-pour revendiquer ses droits. En vain de fréquentes invasions, en vain
-des luttes intestines bouleversent sans cesse le pays. Une race solide
-s'y constitue avec une civilisation originale, un développement de
-richesse matérielle et artistique qui est bien à elle. Favorablement
-accueilli à Mulhouse et à Strasbourg, le protestantisme y accroît
-l'esprit démocratique. Des relations amicales relient les villes libres
-de la plaine de l'Ill aux républiques suisses; une anecdote célèbre les
-symbolise: celle de la bouillie chaude envoyée par la municipalité de
-Zurich à celle de Strasbourg et mangée tiède encore à son arrivée, tant
-la distance était brève et rapides les communications.
-
-Au début du XVIIe siècle, la guerre de Trente ans est l'occasion de
-ravages atroces. Aussi l'hostilité grandit contre la domination
-autrichienne, et l'Alsace adhère en majeure partie à cette coalition des
-petits États protestants qui font bloc avec la France et la Suède contre
-la monarchie des Habsbourg.
-
-Est-il exact qu'au lit de mort du père Joseph le cardinal de Richelieu
-se soit précipité pour encore annoncer à son “Éminence grise” la
-nouvelle si ardemment souhaitée: “Père Joseph, Brisach est à nous!”
-L'histoire le nie; mais l'instant était proche où l'Alsace allait être
-absorbée dans la monarchie française.
-
-Le traité de Westphalie (1648) transporte à Louis XIV les droits
-complexes que l'empereur avait sur elle. Avec une activité habile et
-tenace, laissant subsister une vie locale indépendante, ses intendants
-transforment ce lien assez vague en une incorporation effective.
-L'annexion de Strasbourg en 1681, celle de Mulhouse au siècle suivant
-marquent des étapes décisives. L'assimilation est rapide, presque
-instantanée. Strasbourg fait à Louis XV durant la guerre de la
-succession d'Autriche un accueil enthousiaste et célèbre avec pompe en
-1781 le centenaire de sa réunion à la France. La Révolution de 1789
-cimente l'union d'une manière définitive. Dès ses débuts l'Alsace
-l'acclame. Une grande fête assemble à Strasbourg les gardes nationales
-de la région. Le maire Frédéric de Diétrich les reçoit sur la plateforme
-de la cathédrale et y fait arborer les premiers drapeaux tricolores: “Ce
-spectacle, dit le procès-verbal officiel, vu des rives opposées du Rhin,
-apprit à l'Allemagne que l'empire de la liberté était fondé en France.”
-
-Deux années plus tard, au moment de la déclaration de guerre contre
-l'Autriche, ce même Diétrich réunit à sa table quelques officiers et,
-interpellant l'un d'eux qui se piquait de talent musical, le sommait
-d'inventer un hymne nouveau capable de galvaniser les jeunes armées
-républicaines. Le lendemain, après une nuit blanche, Rouget de l'Isle
-revenait, et, accompagné au piano par une nièce du magistrat, entonnait
-son “Chant de Guerre de l'armée du Rhin,” plus connu bientôt sous ce
-nom: “La Marseillaise.”
-
-Fidèle à la République, l'Alsace offrit à ses armées et à celles de
-l'Empire les meilleurs de ses fils: Kléber le gamin de Strasbourg,
-Lefebvre le meunier de Rouffach, Rapp le fils du concierge de Colmar.
-Faut-il d'autres noms?
-
-Ils furent des milliers à verser leur sang sur tous les champs de
-bataille de l'Europe. Presque tous les officiers de la cavalerie qui
-poursuivit les vaincus d'Iéna étaient Alsaciens. Une petite ville comme
-Phalsbourg a donné trente-trois généraux à la France.
-
-Après Waterloo, il y eut un fait divers, fantastique, qui dépasse la
-légende: la défense d'Huningue, par Barbanègre et cent trente-cinq
-hommes, contre l'archiduc Jean, vingt-cinq mille Autrichiens et cent
-trente bouches à feu. Au bout de quinze jours de bombardement, une
-capitulation honorable permit à la garnison de la dernière place forte
-alsacienne de rejoindre l'armée de la Loire avec tous les honneurs de la
-guerre. Tambour battant, cinquante loqueteux défilèrent devant
-l'archiduc Jean qui serra leur chef sur sa poitrine.
-
-La Restauration vit l'Alsace frondeuse et libérale: “Un Koechlin par
-département et la France serait sauvée,” s'écriait La Fayette, louant
-aussi bien l'esprit d'entreprise que l'ardeur civique du monde
-industriel mulhousien.
-
-A l'annonce de la Révolution de 1830, on hissa les trois couleurs sur la
-cathédrale; le 2 août, à six heures du soir, tout le pays était pavoisé
-et chantait “La Marseillaise.”
-
-La monarchie de juillet, à qui l'Alsace donna deux ministres, fut pour
-elle une époque d'énorme développement matériel et intellectuel. Il se
-poursuivit, s'accrut encore, sous le second empire, bien accueilli en
-général à cause des souvenirs glorieux qui dataient du premier: les
-romans d'Erckmann-Chatrian montrent, dans une forme familière et
-émouvante, l'évolution du sentiment alsacien, jusqu'au moment où la
-guerre de 1870-71 bouleversa la destinée.
-
-L'Alsace fut la rançon de la France vaincue.
-
-En dépit de la protestation solennelle des députés alsaciens, le traité
-de Francfort la faisait passer, à l'exception du territoire de Belfort,
-sous la domination de l'Allemagne victorieuse.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-L'ALSACE, “LE JARDIN DE LA FRANCE”
-
-
-Lorsque dans l'été de 1673, Louis XIV et sa suite pénétrèrent en Alsace
-par Saint-Dié et Sainte-Marie aux Mines, Mademoiselle de Montpensier, la
-Grande Mademoiselle, goûta médiocrement le voyage. “Nous passâmes,
-écrit-elle, par des chemins épouvantables dans des bois où il y a des
-chemins étroits sur le bord des précipices où il passe des torrents. On
-a peine à y voir le ciel: ce sont des arbres d'un vert si noir et si
-mélancolique qu'il faisait peur... Sainte-Marie est une grande rue entre
-deux montagnes fort tristes et fort couvertes d'arbres...”
-
-L'impression du souverain fut différente. Lorsque pour la première fois
-il aperçut la plaine d'Alsace ensoleillée et plantureuse, il s'écria:
-“Mais c'est le jardin de la France!”
-
-Une région montagneuse, moins grandiose que les Alpes ou les Pyrénées
-mais d'un charme pittoresque et personnel,--des vallées sinueuses et
-boisées qui en descendent--une plaine fertile et richement cultivée,
-jonchée de villages cossus et de villes célèbres, telle est l'Alsace.
-
- *
-
- * *
-
-Que le chemin de fer vous conduise en Alsace par la trouée de Belfort et
-celle de Saverne, tout de suite ses paysages vous conquièrent. Mais
-j'aimerais mieux que, quittant un matin de bonne heure quelque station
-du versant français, vous la découvriez vous-même peu à peu au cours
-d'une promenade à pied dans les Vosges.
-
-Au départ, des brumes flottent encore entre les fûts rigides des sapins.
-Une humidité frissonnante enveloppe le sous-bois. Il y demeure de la
-nuit emprisonnée. Mais voici que l'ombre craque et se disjoint. Des
-fuseaux de lumière argentée pénètrent, où tressaillent toutes les
-couleurs du prisme. Le brouillard s'effiloche, se déchire en longs
-voiles de gaze, s'envole pareil à des formes de fées. Des coins de ciel
-bleu se mettent à rire. Le soleil l'emporte. A peine des flocons de
-nuage sommeillent encore dans quelques fonds vaporeux. Et le panorama se
-déroule, se diversifie.
-
-Ce sont les plateaux herbeux, tachés de champs, de fermes, de bouquets
-d'arbres; les pentes sylvestres couvertes d'aiguilles de pin, de gazon
-maigre, de myrtilles et de bruyères; les sentes creuses qui serpentent à
-l'aveuglette sous la futaie des hêtres; un petit lac bleu avec une
-maison forestière assoupie; un vallon avec une rivière parmi les
-cadavres des arbres; une cascatelle fuyante; une chapelle, une tombe;
-une carrière abandonnée où, tout rouge, le sol saigne; un amas de
-pierres énormes, abruptes ou polies, bizarres, évoquant des jeux de
-Titans; des taillis maigres où perce un soleil qui pique; et puis la
-montée nue que le vent rafraîchit; le “chaume” gazonné,--le
-sommet,--d'où maintenant le regard embrasse l'infini: la houle
-irrégulière des crêtes boisées, moirées de verdures diverses; la vallée
-lorraine; la plaine d'Alsace, tout en bas, avec ses petits villages
-laborieux groupés compacts, noirauds et rougeâtres, autour des flèches
-des églises pointées vers le ciel. Au loin, perdue dans la brume, c'est
-la Forêt-Noire. Là-bas, le Jura. Quelque chose scintille: peut-être les
-Alpes. Simples, exquises, les sensations intimes alternent,
-s'harmonisent. Le sol soyeux caresse le pied du marcheur. Les digitales
-hautaines se dressent. Mélancolique, le coucou chante. La résine et le
-foin coupé embaument. Écoutez: c'est le long murmure de la brise à
-travers les feuillages, le bruissement, doux comme une bénédiction,
-d'une averse légère qui les caresse. Puis de nouveau voici le soleil.
-
-Étonnamment variées et découpées, les Vosges offrent au promeneur des
-sites et des vues sans cesse renouvelés. Les ruines dont elles sont
-jonchées, les légendes gracieuses qui s'y rattachent y incorporent une
-âme.
-
-“Comme un lis blanc dressé parmi les œillets rouges et les pensées
-violettes, la noble et douce figure de Sainte Odile domine le champ
-fleuri et bigarré des légendes d'Alsace” (Schuré).
-
-Ainsi, sur le haut de sa montagne, le couvent de Ste. Odile, “petite
-couronne de vieilles pierres sur la cime des futaies” (Barrès), domine
-la plaine où, par le temps clair, on distingue plus de cent villages.
-C'est là qu'à travers les siècles l'Alsace est venue prier. C'est là que
-vous la verrez encore aujourd'hui s'acheminer chaque dimanche en
-pélerinage. Demeurez jusqu'au coucher du soleil. Et malgré le
-grouillement des touristes et le mugissement des autos sur les routes
-vous subirez la majesté du lieu. Il redeviendra pour vous “la montagne
-de la foi et du silence, le plus noble de ces grands sommets religieux
-qui veillent sur l'Alsace” (Paul Acker).
-
- *
-
- * *
-
-Par l'une de ces vallées abruptes ou sinueuses qui se font chemin entre
-deux contre-forts, vous dégringolez le long des murailles sévères des
-hêtres et des sapins. Selon les lacets, à chaque minute le paysage
-change. Ici c'est le roc, là le précipice. Surgies soudain, les cimes
-lointaines étincellent. Une échappée laisse entrevoir la plaine
-souriante. Tout se resserre. Il y a un tournant. Dans sa grâce rustique,
-voici le village alsacien.
-
-“Il nous montre d'un air accueillant ses maisons peintes à la chaux où
-les grosses poutres de la charpente forment des croix de Saint André,
-ses pignons aigus, ses toits hauts et profonds où s'accumulent pour
-l'hiver les mille ressources d'un pays plantureux, ses escaliers de bois
-sculpté noircis par les années, sa fontaine où s'épanche dans les auges
-de pierre, tombes mérovingiennes, une onde de cristal, sa vieille église
-couronnée d'un nid de cigogne, ses treilles, ses jardins, dômes de
-feuilles de vigne que l'automne éclaircit, ses glycines et ses roses
-grimpantes, qui montent jusqu'au toit.
-
-“Par les carreaux étroits, de vieux visages où la sagesse de la vie est
-inscrite en plis volontaires enveloppent d'un long regard curieux celui
-qui passe. Les enfants bien éveillés se plantent devant lui, les mains
-derrière le dos, pour mieux considérer son étrangeté. Des femmes
-échangent quelques paroles joviales avec l'accent doux et traînant
-d'Alsace, l'accent qui pèse sur les mots comme la cognée du bûcheron.
-Quelques patriarches en bonnet de laine secouent leur longue mèche d'un
-air grave” (Georges Ducrocq).
-
- *
-
- * *
-
-Et maintenant nous voici tout en bas. Entre le Rhin invisible et la
-dentelle bleue des Vosges, c'est l'Alsace laborieuse et luxuriante. A
-perte de vue s'étendent les prés récemment fauchés couverts de meules,
-parsemés de bouquets d'arbres, les vignobles ensoleillés, les
-houblonnières en pleine croissance, les rectangles multicolores des
-cultures maraîchères, les champs de blé et de seigle éclatants de
-bleuets et de coquelicots. Là s'étale la richesse dorée de la moisson
-prochaine. Ici la récolte est déjà faite, les gerbes s'amoncellent et de
-nouveau toute nue apparaît la terre rouge. Les vergers escortent la
-route. Des corbeaux croassent. Çà et là pointent des cheminées d'usines,
-des lignes de peupliers. Il y a de gentils et gais petits cimetières
-carrés, verts, noirs et blancs, où les morts assoupis continuent d'être
-tout près des vivants. Solidement accroupies sous le capuchon des toits
-énormes, rapiécés de rose, les fermes ne sont point isolées. Il est bon
-d'être réunis pour peiner et se réjouir ensemble. Aussi se sont-elles
-groupées en villages. Elles surveillent de loin, l'œil indulgent, le
-rythme des travaux agrestes.
-
-Par les fenêtres vous entrevoyez “les vieux intérieurs de l'Alsace avec
-leurs chaises sculptées et leurs tonneaux solides.” Des troupeaux d'oies
-se pavanent dans les prés. Juchées sur quatre roues égales, de longues
-carrioles étroites sont attelées de vaches bien nourries, harnachées
-comme des poneys, ou de chevaux massifs, l'air raisonnable et un peu
-crâneur sous le bonnet rouge ou bleu qui leur encapuchonne les oreilles.
-
- * * * * *
-
-Chaque petite ville a sa physionomie. Un vieux pont en dos d'âne, une
-chapelle gothique, une vierge naïve, un puits délabré, mille ornements
-de pierre ou de bois sculpté rappellent le lien qui subsiste avec les
-siècles évanouis. Chacune sollicite l'attention du touriste. Chacune,
-l'ayant retenue, lui laisse quelque chose de plus que l'impression de la
-curiosité satisfaite: “Je n'ai jamais quitté une petite ville d'Alsace,
-me disait un ami, sans avoir le désir de lui donner une poignée de
-main.” Je lui ai répondu: “Vous avez raison.” Et ces vers
-d'Erckmann-Chatrian chantaient dans ma mémoire:
-
- Dis-moi! quel est ton pays?
- Est-ce la France ou l'Allemagne?--
- --C'est un pays de plaine et de montagne;
- Une terre où les blonds épis
- En été couvrent la campagne;
- Où l'étranger voit, tout surpris,
- Les grands houblons en longues lignes
- Pousser joyeux aux pieds des vignes
- Qui couvrent les vieux côteaux gris!
- La terre où vit la forte race
- Qui regarde toujours les yeux en face...
- C'est la vieille et loyale Alsace!
-
-[Illustration: RIBEAUVILLÉ (VOSGES).]
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-STRASBOURG
-
-La Cathédrale--Le Musée alsacien--La Chambre d'Oberlin
-
-
-En Alsace il y a Colmar et Mulhouse. Colmar est exquise; Mulhouse pleine
-d'activité. Mais au dessus d'elles il y a Strasbourg.
-
-On vous dira: “N'y allez pas. Strasbourg n'est plus Strasbourg. Depuis
-quarante ans une ville neuve, toute en style ‘colossal,’ a pierre à
-pierre rongé la vieille ville médiévale, qui nous tenait au cœur, a fini
-par l'engloutir sous ses bâtisses.”
-
-C'est faux. Sans doute Strasbourg n'offre plus son unité de jadis. Des
-quartiers nouveaux sont nés avec des palais, des casernes, des
-entrepôts, des fabriques, des villas modern-style et tout le reste. Et
-de même que dans les rues, plus souvent que les anciens costumes, vous
-rencontrez des uniformes, de même presqu'au cœur de l'antique
-Strateburgum, vous êtes choqués par des monuments disparates: brasseries
-ahurissantes avec des façades vert d'eau ou violet suave; cages de fer
-démesurées aux membrures contournées; magasins agressifs, dépositaires
-de “galanterie waaren”; “conditoreien” gênantes; boutiques regorgeant de
-toutes les sortes de “delicatessen”; (n'oubliez pas qu'outre Rhin
-“galanterie waaren” signifie modes et “delicatessen” charcuterie).
-
-N'importe: un coin tourné tout cela cesse d'exister. Ici, c'est la vie
-fluviale, la “vieille France,” les “ponts couverts.” Là, au hasard des
-venelles étroites, toutes les merveilles des demeures vétustes aux
-pignons pointus, pittoresquement dentelés et découpés. A travers les
-toits immenses étrangement cabossés, expressifs comme d'anciens visages,
-les rangées des lucarnes veillent et clignent de l'œil. Ce sont, à
-profusion, des ornements de pierre et de bois, des balcons, des porches,
-des figurines, des balustres, tout le legs émouvant presque intact des
-artistes du moyen âge et de la Renaissance. Dans son tombeau de l'Église
-St. Thomas, Maurice de Saxe demeure endormi. Kléber étend toujours son
-geste héroïque sur la petite place ensoleillée en face des bonnes
-vieilles maisons bourgeoises assoupies. A l'angle d'une ruelle, la
-statue enluminée de l'Homme de fer monte la garde.
-
-Et puis il y a la cathédrale.
-
- *
-
- * *
-
-De quelque côté que vous arriviez à Strasbourg, la cathédrale, le
-“Münster” célèbre d'Erwin de Steinbach, érige au dessus des toits sa
-tour unique, symbole traditionnel de la cité, symbole de l'Alsace.
-Majestueuse, elle domine la ville agenouillée, relique de dentelle et de
-corail rose ourlée par les doigts minutieux des siècles.
-
-Ses origines se rattachent aux légendes obscures qui unissent l'âme
-païenne au moyen-âge. “Si sa flèche touche aux étoiles, si haute que les
-anges devaient l'effleurer du bout de leurs ailes, ses fondements
-plongent dans un lac mystérieux où des monstres aveugles erraient
-confusément” (Marie Diémer). Aujourd'hui encore, “quand le silence s'est
-fait dans les rues, le passant attardé peut, nous dit Maurice
-Engelhardt, entendre le bruit des flots se brisant contre les piliers de
-la voûte souterraine. Il distingue le clapotement produit par les rames
-de la barque qui sillonne le lac, conduite par les âmes des trépassés.”
-
-L'entrée du lac, nous est-il affirmé, se trouvait dans les caves d'une
-maison située en face de la cathédrale. Plus d'une fois on tenta de
-l'explorer: “Chaque fois un tourbillon de vent sortait de l'orifice
-béant et éteignait les lumières de ceux qui voulaient s'aventurer dans
-le gouffre. Et quand on essayait de sonder avec des perches la
-profondeur de l'excavation, il apparaissait à l'ouverture des serpents,
-des crapauds, des salamandres énormes et tout un fourmillement de bêtes
-indescriptibles. Pour éviter des malheurs, l'ouverture fut murée et
-couverte de décombres, et aujourd'hui l'on ne sait plus où fut l'entrée
-de la caverne infernale.”
-
-Sur l'emplacement actuel de la cathédrale trois hêtres géants abritaient
-jadis, selon la tradition, l'autel où les Triboques sacrifiaient au dieu
-de la guerre et le puits où ils lavaient les victimes. Sous la
-domination romaine un temple de Mars lui succéda. Une église de bois
-dédiée à la Vierge remplaça le temple à l'avènement du christianisme. Et
-ce serait l'eau purifiée du vieux puits païen qui aurait servi à
-baptiser les premiers chrétiens et le roi Clovis lui-même.
-
-Plusieurs autres bâtiments, selon toute vraisemblance, s'y succédèrent.
-C'est du XIIe siècle que datent les parties romanes les plus anciennes
-de l'édifice actuel. Au siècle suivant, il prit son essor dans le style
-gothique. Le jour de la Chandeleur de l'année 1276, après avoir célébré
-la messe dans le chœur déjà construit, l'évêque Conrad de Lichtenberg se
-rendit solennellement sur la grande place, bénit la nombreuse assistance
-et donna le premier coup de pelle des fondations de la façade principale
-projetée par le grand architecte Erwin de Steinbach. En 1439 fut
-terminée la Tour du Nord, la seule qui ait été achevée, dont la flèche
-s'élève à une hauteur de 143 mètres.
-
-Vous trouverez l'historique exact et la description détaillée de tout ce
-qui se rapporte à la cathédrale dans le petit livre excellent que lui a
-consacré Georges Delahache. Elle a vécu, nous dit-il, “toute la vie de
-la cité. Au centre de Strasbourg et de l'Alsace, ‘comme un écho sonore,’
-elle a répercuté toutes les vicissitudes d'une histoire mouvementée.
-Elle a grandi avec les évêques, puis avec la bourgeoisie; la Réforme y a
-passé, ennemie des images, ‘servante de Dieu seul;’ et la majesté de
-Louis XIV, irrespectueux du gothique; et les enthousiasmes et les
-colères de la Révolution; et, plus près de nous, les obus qui l'ont
-enlevée à la France. Elle demeure; elle continue de vivre, dominant tous
-les villages de la plaine dont les noms chantent mélancoliquement au
-souvenir de ceux qui sont partis et faisant trembler d'une émotion un
-peu fébrile, dès qu'ils la devinent dans le lointain, le regard de ceux
-qui reviennent.”
-
- *
-
- * *
-
-Toute l'âme historique et légendaire de l'Alsace est enclose dans la
-cathédrale et les vieilles maisons qui l'environnent. Voulez-vous
-revivre sa vie locale, si pittoresque et variée à travers les siècles:
-allez au Musée alsacien.
-
-Fondé en 1902 par un groupe de jeunes gens enthousiastes de leur pays et
-de son passé, il a eu pour but de réunir tous les objets se rapportant à
-l'art et à la tradition populaires de l'Alsace. Installé au cœur du
-vieux Strasbourg 23, Quai St. Nicolas, dans une ravissante maison
-ancienne qui lui appartient, il conquiert dès l'abord le visiteur, dont
-s'accroissent l'admiration et l'émoi pieux au fur et à mesure qu'il en
-pénètre, qu'il en détaille tous les trésors: la cour aux galeries
-superposées, les salles boisées, les sculptures populaires, le
-laboratoire d'alchimie, la chambre juive, les costumes de paysans et de
-paysannes des temps passés, les nombreux objets, meubles, ustensiles,
-etc., qui participèrent à la vie des siècles évanouis. Une série
-d'entreprises annexes permettent à qui le désire d'en emporter mieux que
-les souvenirs immatériels: le musée édite des publications illustrées
-artistiques, fournit des costumes authentiques, conformes à la tradition
-jusque dans les étoffes et les moindres accessoires, fabrique des
-poupées irréprochables au point de vue documentaire, des jouets
-alsaciens scrupuleusement exacts, etc.
-
-Chaque année il s'enrichit de dons qui lui arrivent de toutes les
-parties du pays. Chaque année il ouvre une ou plusieurs salles
-nouvelles.
-
-Peut-être que, dans sa simplicité, l'une des plus curieuses est la
-chambre d'Oberlin, le célèbre pasteur du Ban-de-la-Roche. Fidèlement
-copiée sur le “poële” que l'on peut voir encore dans les anciennes
-chaumières de Waldersbach ou de Belmont, elle a été reconstituée avec
-son plafond à poutrelles, ses portes basses et son fourneau en fonte. Un
-escalier en bois monte à l'étage supérieur. Les murs où règne un banc
-rustique, crépis et blanchis à la chaux, sont ornés de gravures et de
-nombreux portraits d'Oberlin. Une foule d'objets lui ayant appartenu ont
-été offerts par ses descendants: sa table de travail, ses collections
-d'histoire naturelle dans leur armoire, son fauteuil, la harpe de Mme
-Oberlin, un grand nombre d'autographes, de documents, de portraits et
-d'objets usuels. Au milieu de ce cadre intime, s'évoque dans sa candeur
-savoureuse une des physionomies les plus expressives de la vieille
-Alsace, l'une de celles où se résument de la façon la plus touchante sa
-ténacité ingénieuse, son esprit démocratique et libéral, sa religion à
-la fois pratique, mystique, active et tolérante.[1]
-
- [1] Nous empruntons les détails qui suivent à l'excellente brochure de
- Mme E. Röhrich, MM. Rauscher et H. Haug: _Jean-Frédéric Oberlin_
- éditée par _La Revue Alsacienne Illustrée_ en 1910.
-
- *
-
- * *
-
-Jean Frédéric Oberlin--“papa Oberlin,” comme l'appelèrent plus tard ses
-paroissiens--naquit à Strasbourg le 31 août 1740 d'une famille de bonne
-bourgeoisie dont la culture était à la fois française et allemande: “Je
-suis Germain et Français tout ensemble,” écrira-t-il plus tard. Il
-prononcera ses sermons dans les deux langues et rédigera ses _Annales_
-alternativement dans l'une et l'autre.
-
-Enfant plein de vivacité, il faillit se faire soldat: “J'étais soldat
-dès mon enfance. Mon goût se portait aux armes et à l'art de la guerre.
-Si je n'ai pas embrassé ce métier, c'est qu'on ne combattait pas alors
-contre la tyrannie et que je vis au contraire que dans l'état de pasteur
-à la campagne je pouvais faire infiniment de bien.”
-
-C'est en 1767 qu'il fut nommé pasteur au Ban-de-la-Roche. C'est là qu'il
-déploya pendant soixante ans, jusqu'à sa mort, une activité
-merveilleuse.
-
-Petit canton de langue française de la Haute Alsace, le Ban-de-la-Roche
-était depuis l'époque de la guerre de Trente Ans retombé dans une
-sauvagerie de mœurs incroyable. L'ignorance y était crasse et
-universelle: le défaut de voies de communication maintenait en effet la
-population dans un isolement presque complet. On passait les ruisseaux
-sur des troncs d'arbres. Un voyage à Strasbourg était un exploit. Mme
-Witz-Oberlin, fille du saint homme, écrit dans ses souvenirs: “Lorsque
-ma mère, pour cause de santé, était obligée de se rendre à Strasbourg,
-son excellent époux l'accompagnait à pied avec tous les instituteurs de
-la paroisse et quelques hommes jeunes, forts et de bonne volonté...
-Chacun était armé d'une longue perche afin de pouvoir soulever la
-voiture aux passages dangereux.”
-
-[Illustration: TURCKHEIM.]
-
-Oberlin conçut son devoir à la façon d'un cerveau encyclopédique du
-XVIIIe siècle. Il serait injuste de dire que son apostolat fut la
-moindre de ses préoccupations. Son éloquence familière et persuasive ne
-fut point dépourvue de valeur. Mais il estima que l'exemple serait la
-meilleure prédication, et qu'une fois que les paroissiens seraient
-devenus des hommes civilisés, ils seraient bien près d'être en même
-temps des chrétiens.
-
-Pour leur apprendre l'agriculture, il se fait paysan, leur enseigne
-l'art des semailles et celui d'élever les bestiaux. De même, il devient
-architecte, ingénieur, agent-voyer, industriel, et manœuvre chaque fois
-qu'il le faut. Sur son impulsion, on perce des routes et neuf ponts sont
-construits. Lui-même défonce la terre le premier ou casse les cailloux.
-Par ailleurs il publie des circulaires, crée des caisses d'emprunt et de
-liquidation des dettes, une société populaire, une société des fours,
-une société des amis de l'humanité. Il remplace l'industrie minière en
-décadence par le filage et la fabrication de rubans de coton. Il forme
-des compagnies de pompiers, réorganise l'apprentissage...
-
-L'instruction est son domaine particulier. Il ne consent à laisser
-restaurer le presbytère délabré de Waldersbach--sa “ratière”--que quand
-maîtres et élèves sont confortablement logés dans l'école communale.
-Conformément aux idées de Rousseau, il s'ingénie à multiplier les
-“leçons de choses,” stimule l'émulation autant parmi les maîtres que
-parmi les élèves au moyen de concours et de récompenses. Des écoles
-populaires--on les intitule “poëles à tricoter”--sont créées pour les
-tout petits: entre la couture et le tricot les maîtresses y enseignent
-l'histoire sainte, la récitation, le calcul mental, un peu d'histoire
-naturelle et la botanique. Lui-même prend plaisir à composer des
-herbiers qui nous ont été conservés, et, “pour éviter toute cruauté,” on
-observe les insectes vivants et on les relâche à la fin de la leçon.
-
-Des familles bourgeoises mettent leurs enfants en pension chez le
-pasteur. Moyennant neuf francs par semaine--et souvent il y a des
-réductions!--ils reçoivent une instruction étendue et pratique. En même
-temps qu'on leur fait étudier les meilleurs auteurs, ils apprennent à
-faire du filet, des lacets, des souliers de lisière, des cartonnages,
-des ouvrages en crin et en paille, des gants, des mitaines. Les jeunes
-filles reçoivent un enseignement ménager complet: elles s'en retournent
-chez elles sachant cuisiner, lessiver, repasser, filer, faire leurs
-achats de ménage et conserver leurs provisions.
-
-Le jeu n'est pas moins nécessaire que la science. Oberlin s'y montre
-aussi inventif qu'en pédagogie; une multitude d'objets,--petits étuis,
-collections de cartonnages, découpages, silhouettes, imprimerie--sont
-façonnés de ses mains. Souvent en été la journée de travail se termine
-par une promenade qui est en même temps l'occasion d'une leçon
-d'astronomie.
-
-Ayant une teinture de tout ce qui s'enseigne, langues mortes, sciences
-théologiques, métaphysique, logique, géométrie, trigonométrie,
-géographie ancienne et moderne, histoire universelle, physique, histoire
-naturelle, histoire de la philosophie, droit naturel, antiquités
-égyptiennes, hébraïques, grecques et romaines, le bon pasteur est aussi
-préoccupé des besoins du corps que de ceux de l'esprit. Il propage des
-notions de médecine et de chirurgie, invente un “thé naturel” et
-plusieurs tisanes. Et comme l'instrument de Pourceaugnac est encore
-inconnu au Ban-de-la-Roche, il l'y importe; et c'est de ses propres
-mains que, jusqu'à ce que son usage soit vulgarisé, il l'administre à
-ses paroissiens.
-
-La période révolutionnaire n'est pas sans lui amener quelques
-difficultés. Enthousiaste des nouveaux principes, il abhorre les excès
-et les violences, les déplore quand ils se produisent et témoigne de sa
-sincérité en donnant asile à des proscrits. Mais, respectueux des
-autorités, il s'efforce autant qu'il lui est possible de se mettre en
-règle avec les prescriptions nouvelles. Au nom d'église, il substitue
-celui de “temple de la raison,” observe le décadi au lieu du dimanche,
-célèbre le culte sous le nom de “club,” intercale des sujets temporels
-entre les chants, les prières et le sermon, et achève de républicaniser
-l'allure de ses offices en se faisant adjoindre un citoyen greffier et
-en nommant un président à chaque séance. L'usage des cloches étant
-interdit, on appelle au culte par un roulement de tambour. Des prières
-sont dites régulièrement pour les États-Généraux, l'Assemblée
-législative, la Convention nationale, pour “nos soldats” et pour le
-Premier Consul.
-
-Quand la patrie est en danger, Oberlin lui donne plusieurs de ses
-enfants. En 1795, Charles-Conservé est nommé chirurgien militaire à
-Strasbourg; Henri-Gottfried part comme conscrit le 26 novembre 1799;
-Frédéric-Jérémie est tué à l'ennemi.
-
-L'ardeur de ses convictions, la pureté de sa conduite n'empêchent pas
-Oberlin d'être arrêté en décembre 1793. Il est remis en liberté après le
-9 Thermidor. A peine libéré, il témoigne de son zèle civique de la
-manière la plus utile en luttant contre la dépréciation des assignats
-qui menace de ruiner la République. Sa propagande judicieuse et
-infatigable vaut aux habitants du Ban-de-la-Roche de se voir décerner
-une mention honorable par la Convention dans sa séance du 19 Frimaire An
-II.
-
-On multiplierait indéfiniment les témoignages de cette activité où tout
-l'idéalisme alsacien se combine avec le sens pratique le plus avisé.
-L'influence d'Oberlin s'étendait et s'affermissait sur tous ceux qui
-l'approchaient. Avant la Révolution le baron de Diétrich, sous l'Empire
-le préfet Lezay-Marnézia sollicitaient ses conseils; Paul Merlin, fils
-du conventionnel Merlin de Thionville, lui voua une telle admiration que
-son vœu suprême--d'ailleurs exaucé--fut d'être enterré auprès de lui.
-
-A mesure qu'il avançait en âge, son autorité croissait comme celle d'un
-patriarche à cheveux blancs: “Sa vue seule, dit un contemporain,
-inspirait le respect et la déférence. Sa présence, un moment d'entretien
-avec lui vous détachait en quelque sorte des choses de ce monde: vous
-éprouviez des sentiments délicieux.”
-
-Il garda jusqu'au bout son activité. A soixante-dix ans, quand un
-incendie éclatait, il était le premier sur les lieux: et c'était plaisir
-de le voir s'élancer à cheval avec un aplomb que plus d'un jeune
-cavalier lui eût envié.
-
-Octogénaire, il disait quelquefois: “Je ne suis plus bon à rien...
-L'esprit a toujours sa vivacité, mais le corps n'en veut plus et refuse
-son service.” Pourtant il trouvait encore moyen, en passant devant la
-fontaine, d'aider une vieille à charger un seau d'eau et de ramasser des
-brindilles de bois pour allumer le feu d'une pauvresse infirme.
-
-“Aussi, quand, le 28 mai 1826, le glas funèbre annonça la fin de cette
-longue et belle carrière, les habitants du Ban-de-la-Roche se
-sentirent-ils ‘tous orphelins’ et prirent-ils spontanément le deuil pour
-trois mois. On fit au défunt de grandioses funérailles auxquelles
-participèrent non seulement ses paroissiens et ses amis, mais encore
-beaucoup de gens venus du dehors et les catholiques des villages
-environnants.”
-
-Dans la petite chambre du Musée alsacien, feuilletant les cahiers de
-notes, les herbiers, ou les découpures du pasteur citoyen, vous sentirez
-le passé renaître et vivrez de douces minutes.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-LES CIGOGNES
-
-
-Les nations ont presque toutes leurs animaux symboliques. Il y a l'aigle
-allemande, le léopard britannique, le coq gaulois. Il y a la cigogne
-alsacienne. Sa longue silhouette dégingandée, cocasse, et familière est
-aussi inséparable de l'Alsace que le nœud aux larges ailes, l'accent de
-Kobus ou la flèche de la cathédrale. C'est elle qui apporte dans son bec
-les petits enfants dont l'arrivée est si mystérieuse. C'est elle dont le
-voisinage s'acoquine aux vieux toits grimaçants et aux hautes cheminées.
-
-Il y a longtemps que Pline l'Ancien a noté les habitudes migratoires des
-cigognes. Dans son _Histoire de la Nature_, il écrit: “De quel lieu
-viennent les cigognes, en quel lieu se retirent-elles? C'est encore un
-problème. Nul doute qu'elles ne viennent de loin, de même que les grues.
-Celles-ci voyagent l'été, la cigogne l'hiver. Avant que de partir, elles
-se réunissent dans un lieu déterminé. Nulle ne manque au rendez-vous à
-moins qu'elle ne soit esclave ou prisonnière. Elles s'éloignent toutes à
-la fois comme si le jour était fixé par une loi. Jamais personne ne les
-a vues partir, quoique partout elles annoncent leur départ d'une manière
-sensible. Nous nous apercevons bien qu'elles sont venues, mais jamais
-nous ne les voyons venir. Le départ et l'arrivée ont toujours lieu la
-nuit.”
-
-La description de Pline est toujours exacte en majeure partie. Mais nous
-savons maintenant d'où arrivent les cigognes. C'est d'Égypte, d'Arabie,
-de Grèce et de toutes les régions de l'Afrique jusqu'au cap de
-Bonne-Espérance. “On montre à Bâle, dit Toussenel, dans une salle de
-l'hôtel de Ville, une cigogne empaillée dont le corps est traversé de
-part en part d'une flèche africaine des environs du Cap.” Un gentilhomme
-polonais avait mis au cou d'une cigogne familière de son toit un anneau
-de fer muni de l'inscription suivante: _hæc ciconia ex Polonia_ (cette
-cigogne vient de Pologne). Elle revint l'été suivant portant un collier
-d'or où l'on lut: _India cum donis remittit ciconiam Polonis_ (l'Inde
-renvoie la cigogne aux Polonais avec des présents). Il semble que la
-vallée du Rhin attire l'espèce d'une manière particulière.
-
-C'est au printemps que “fendant les airs, les pieds allongés, le bec
-droit, les cigognes arrivent.” Elles s'abattent sur quelque colline,
-discutent bruyamment entre elles, reconnaissent les lieux, puis se
-séparent par couples et vont reprendre les mêmes nids qu'elles
-occupaient quelques mois plus tôt. Dans plusieurs villes d'Allemagne,
-leur retour est célébré par des fanfares. Elles sont assez sociables.
-Juvénal nous apprend que sur le temple de la Concorde, à Rome, il y en
-avait un nid malgré le tumulte du Capitole. En Alsace elles s'installent
-le plus volontiers sur les cheminées larges et hautes, couplées à trois
-ou à quatre, où une plate-forme est ménagée et les abrite contre la
-fumée. Quelquefois aussi on dispose pour les attirer une vieille roue à
-plat sur le haut d'un mât. Elles y façonnent une corbeille d'où la
-paille déborde et où elles pondent leurs œufs. Ils sont au nombre de
-trois ou quatre, d'un blanc tirant sur le vert, d'un grain fin, un peu
-plus allongés et moins gros que ceux de l'oie. La mère couve un mois, et
-pendant ce temps elle est nourrie par son mâle. Tous deux montrent pour
-leurs petits la plus grande sollicitude, s'ingénient à rendre leur
-couche plus douillette et surveillent anxieusement leurs premiers ébats.
-A l'occasion, le dévouement des parents va plus loin. A la bataille de
-Friedland, le feu fut mis par des obus à une ferme; il gagna un arbre
-desséché où nichaient deux cigognes. Elles s'envolèrent d'abord, mais,
-comme leurs petits ne purent les suivre, vinrent les rejoindre et
-finalement furent étouffées. De même, à Utrecht, dans un incendie, on
-vit une femelle revenir se faire brûler sur ses cigogneaux.
-
-De bonne heure les mœurs particulières de la cigogne et son aspect
-frappèrent l'attention des hommes. Elle est représentée sur des
-médailles du temps d'Adrien comme sur beaucoup d'armoiries hollandaises
-et allemandes du moyen âge. Dans l'antique Égypte, on lui voua un culte.
-En Thessalie, on punissait de mort son meurtrier. En Grèce, on appela
-loi Cigogne la loi qui obligea les enfants à nourrir leurs vieux
-parents: exemple, disait-on, invariablement donné par ces oiseaux
-eux-mêmes. Ils fournirent à Aristophane le sujet d'une comédie,
-aujourd'hui perdue, où, probablement, était célébrée la piété filiale.
-
-[Illustration: UN VIEIL ALSACIEN.]
-
-Quelque chose de ce respect traditionnel survit aujourd'hui encore en
-Orient et aussi en Alsace. On est reconnaissant à juste titre à la
-cigogne de détruire les reptiles, les mulots et toute sorte de vermine.
-C'est un spectacle pittoresque de la voir parfois suivre une charrue et
-derrière elle picorer les larves et les insectes dans le sillon.
-Ajoutons qu'heureusement pour elle sa chair est détestable: voilà sans
-doute ce qui consolide l'immunité dont elle jouit.
-
-Mais on lui attribue volontiers de bien autres mérites. Dans _L'Évangile
-des Quenouilles_, imprimé à Bruges en 1475, on lit: “Quand une cigogne
-fait son nid dans une cheminée, c'est signe que le seigneur de l'hôtel
-sera riche et vivra longtemps.” D'autres estiment qu'elle protège la
-maison contre la foudre. Dans tous les cas, elle porte bonheur. Les plus
-sceptiques n'en doutent pas. On nous rapporte qu'un brave industriel de
-la vallée de St. Amarin, un peu esprit fort, vit, il y a quelques
-années, au mois de mars, un couple de cigognes venir faire leur nid sur
-la cheminée momentanément inactive de son usine. Plutôt que de déranger
-les oiseaux familiers, il dépensa plusieurs milliers de francs à la
-construction d'une autre cheminée. Inutile d'ajouter que ses affaires
-prospérèrent par la suite d'une manière inouïe.
-
-Les jeunes filles qui aperçoivent une cigogne ne manquent pas de guetter
-ses gestes avec une émotion compréhensible: si l'oiseau fait quelques
-pas à leur rencontre, c'est signe de mariage.
-
-Mais surtout la collaboration de ces échassiers est précieuse au moment
-de la naissance des petits enfants. Une antique légende les considère
-comme incarnant certaines survivances des trépassés: à elles revient
-naturellement la mission d'aller, au fond des puits obscurs, chercher
-l'âme destinée au petit être qui fait sa première apparition sur la
-terre. De nos jours les choses se sont simplifiées. Quand Jobely et
-Freneli s'obstinent à demander d'où vient le nouveau petit frère ou la
-petite sœur, la réponse est toute prête: c'est la cigogne qui,
-l'abritant bien soigneusement sous son aile, l'a déposé dans le berceau
-tout blanc. L'image popularise ses exploits. En découpures, en bois, en
-papier mâché, en sucre, en chocolat, elle participe à toutes les fêtes
-où l'on échange des bons vœux et des cadeaux.
-
-J'ai vu assez souvent des cigognes errer gravement à travers les champs.
-Et l'an dernier à Turckheim nous admirions les évolutions aériennes d'un
-couple et les débuts de leur jeune couvée. Pourtant il paraît que ce
-sont des exceptions. On lisait récemment dans _Le Journal officiel de la
-Société des Chasseurs de France_:
-
-“Le nombre des cigognes alsaciennes diminue beaucoup. Jadis, les
-voyageurs qui allaient de Colmar à Mulhouse pouvaient voir des douzaines
-de cigognes dans les prairies marécageuses qui bordent la Lauch et la
-Thur. Aujourd'hui, dans les mêmes régions, on ne voit plus que des
-échantillons isolés. Par suite des travaux de régularisation de l'Ill et
-de ses affluents, les prairies ont été asséchées et les échassiers
-migrateurs n'y trouvent plus leur nourriture aussi facilement
-qu'autrefois.
-
-“A Colmar même, où l'on comptait encore 32 nids en 1870, il n'en reste
-plus actuellement que 4. Il paraît que les réseaux aériens du télégraphe
-et du téléphone ont aussi contribué à écarter les cigognes. Dans les
-villes, la vie est devenue plus agitée et plus bruyante, et, enfin, les
-propriétaires des maisons dont les toits étaient surmontés de nids n'ont
-pas pourvu à leur entretien comme il eût convenu.”
-
-Peut-être qu'elles ont encore un autre motif de mécontentement:
-l'annexion. Car la cigogne est un oiseau Welche. Ses longs
-bavardages--clap, clap, clap--imitent à s'y méprendre (du moins on
-l'estime outre Rhin) la langue française. Ce n'est pas une raison pour
-qu'elle soit moins bien accueillie en Alsace.
-
-Les petits enfants ne manquent pas, quand ils l'aperçoivent, d'entonner
-le vieux refrain traditionnel:
-
- Storch, Storch, langi Bein,
- Trag mi uf em Sessel heim.
- Wohin? wohin?
- Ins liewe Elsass nîne.
-
-“Cigogne, Cigogne, longues jambes--porte-moi à la maison comme sur un
-fauteuil. Où donc? où donc? dans la chère Alsace.”
-
-Mais souvent, nous apprend Mme Gévin-Cassal, on introduit une variante.
-Ce n'est plus dans la “liewe Elsass,” c'est dans la “liewe Frankreich,”
-dans la “chère France,” que les petits enfants d'aujourd'hui adjurent
-l'oiseau familier de les transporter.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LE CARACTÈRE ALSACIEN
-
-
-Les cigognes peuvent disparaître. Sous les vieux toits qu'elles
-délaissent, l'Alsacien demeure le même, identique à ce qu'il fut à
-travers les siècles. Peu de races ont une personnalité plus robuste et
-plus savoureuse. Elle est caractérisée par la fusion d'un idéalisme
-convaincu et d'un tempérament exceptionnellement bien équilibré.
-
- *
-
- * *
-
-Si haut que l'on remonte dans l'histoire, l'Alsace eut l'instinct
-religieux. De gracieux récits nous montrent comment le christianisme y
-succéda aux dieux païens.
-
-Un jour, conte la légende dorée, rapportée par Mlle Diémer, trois
-voyageurs rencontrèrent des légionnaires qui rayaient une route romaine
-à travers la montagne. Le centurion qui commandait la troupe les
-interrogea: d'où venaient-ils?
-
---De Rome.
-
---Où allaient-ils?
-
---Là-bas, de l'autre côté de la montagne.
-
-Le centurion leur donna un guide. Pendant une heure ils marchèrent. Tout
-à coup, dans le soleil couchant, à leurs yeux la plaine se découvrit.
-
-Alors le plus âgé des voyageurs se tourna vers ses compagnons. Son geste
-montra la terre d'Alsace fertile et baignée de lumière: “Frères bien
-aimés, dit-il, préparez vos javelles, car voici la moisson que le
-Seigneur vous donne.”
-
-S'étant assis, ils prirent un frugal repas et puis, avant de se remettre
-en route, lièrent ensemble deux rameaux en forme de croix. Puis, à la
-pointe du couteau, l'un d'eux traça des signes sur le grès.
-
-Quelques jours après un passant s'arrêta et lut:
-
-“Au nom de Dieu et de Notre Seigneur Jésus, moi, Materne, disciple de
-Pierre, j'ai pris possession du pays.”
-
-Cette possession fut durable. Le moyen âge vit la plaine et les
-montagnes se hérisser d'églises, de chapelles, de couvents, de
-monastères. Plus tard la réforme ne fut pas accueillie avec moins de
-ferveur. Même dans les temps de scepticisme la foi, d'une manière
-générale, a subsisté. Mais elle fut toujours tolérante en Alsace:
-souvent protestants et catholiques alternaient leur culte dans le même
-édifice.
-
-Toujours aussi la religion y demeura cordiale et, si j'ose dire, bon
-enfant. Les prédicateurs du moyen âge savaient gaillardement, par
-quelque comparaison familière, retenir l'attention de leurs ouailles,
-tel ce théologien qui comparait l'Église à une ânesse:
-
-“La tête, c'est Christus; les deux oreilles représentent les deux
-testaments: le vieil et le nouveau. Les quatre jambes, ce sont les
-quatre évangélistes. Le derrière, c'est l'Enfer autour duquel bourdonne
-un essaim de moucherons qui sont les mauvais écoliers, lesquels veulent
-aller en enfer. Mais la queue qui frétille, brandille, et les fouaille
-sans répit, ce sont les bons prédicateurs dont la parole vaillante les
-empêche de tomber dans le gouffre.”
-
-Les curés gardent aujourd'hui encore cette humeur volontiers populaire.
-Ils se mêlent à la vie de leurs ouailles, et, fût-ce même du haut de la
-chaire, ne dédaignent pas, quand il le faut, de les stimuler avec
-quelque verdeur. Témoin ce prêtre de campagne qui, un dimanche de
-Pâques, voyant des commères s'agiter et regarder l'heure, fit une pause
-et, goguenard, les interpella: “Allons, allons, ne vous tortillez pas
-tant: votre choucroute ne brûlera pas; je vais avoir fini.”
-
- *
-
- * *
-
-C'est qu'autant que l'instinct religieux, l'Alsacien a l'instinct
-démocratique. Sans doute la vie communale des petites républiques du
-moyen âge le lui a-t-elle inoculé dans le sang. Les bourgeois des villes
-du Rhin n'estimaient pas leurs filles un mauvais parti pour un empereur.
-Même la monarchie absolue fut impuissante à changer tout à fait cet état
-d'esprit. La Grande Mademoiselle nous conte avec quelle aisance, dans le
-voyage de 1673, un bonhomme de bailli de Châtenois, qui jadis avait été
-précepteur à Paris, interpellait Louis XIV et lui demandait sans façon
-des nouvelles des uns et des autres. Le brave Rapp ne fut pas toujours
-beaucoup plus protocolaire avec Bonaparte. Un jour, lisons-nous dans les
-_Mémoires d'Isabey_, “Rapp, étant de service, dut annoncer les envoyés
-de Corse. Malgré les gestes du premier Consul qui l'invitait à se
-retirer, il demeure dans le salon. Après l'audience, Bonaparte lui
-demande pourquoi il n'avait pas voulu sortir: ‘Téné, chénéral, répond
-Rapp, avec sa forte prononciation alsacienne, tous ces Corses sont des
-s... coquins.’ Cela dit, il vient dans la pièce où nous étions réunis
-nous conter la chose. ‘Che crois que che fiens de tire une pétise,’
-ajoute-t-il en se grattant la tête. ‘Tu en es bien capable,’ s'écria en
-riant Savary. A dîner, le premier Consul, prenant un air sévère, demande
-à Madame Bonaparte si elle avait entendu dire que tous les Corses
-étaient des coquins. ‘Demande à Rapp, ajoute-t-il, il te le dira.’ Puis
-il partit d'un franc éclat de rire auquel nous nous joignîmes tous. Il
-augmenta la confusion de ce pauvre Rapp. Ce fut, au reste, la seule
-punition que le premier Consul lui infligea.”
-
-Napoléon eut raison de ne pas se montrer plus rigoureux: vingt-trois
-blessures reçues à l'ennemi témoignèrent que Rapp maniait mieux le sabre
-que la langue.
-
- *
-
- * *
-
-Au reste peut-être le grand empereur lui-même n'eût-il pas réussi à
-faire de ces têtes carrées d'Alsaciens des courtisans. Le goût de la
-plaisanterie, de la satire, a toujours fleuri entre le Rhin et les
-Vosges.
-
-[Illustration: COLMAR.]
-
-Sentimental et fortement épris de tous les liens de la famille,
-l'Alsacien du moyen âge n'en a pas moins autant que quiconque raillé
-l'état de mariage, cet “état d'une douceur qu'on peut appeler gâtée et
-mêlée d'amertume et comparer à une belle pâtisserie à la croûte bien
-dorée et dont la pâte délicieuse serait lardée de mouches.” Il n'a pas
-plus épargné les femmes, dont les meilleures, nous dit-on, mettent à une
-si rude épreuve la patience de leurs maris: “De quelque façon que vous
-les épluchiez, le diable est toujours dans vos épinards.” Hélas! c'est
-de leur origine même qu'elles tiennent cette loquacité qui nous
-désespère: “Car Adam a été fait de terre, Eve d'une côte d'Adam. Or
-mettez de la terre dans un sac et dans un autre des os, secouez les tous
-les deux, c'est le second évidemment qui fait le plus de bruit”
-(Kœnigshoven).
-
-Traitant ainsi ce qu'il respecte davantage, on conçoit que l'Alsacien
-ait toujours été plus disposé à railler toute autorité qui lui semble
-oppressive qu'à s'incliner devant elle. Ses nouveaux maîtres depuis 1871
-l'ont bien éprouvé. Par la plume de ses publicistes comme par le crayon
-de ses dessinateurs, l'Alsace ne s'est pas fait faute de dauber le
-professeur pédant, le fonctionnaire gourmé et l'émigré famélique sous
-lesquels le plus souvent s'offre à elle la civilisation allemande.
-
- *
-
- * *
-
-Mais fût-elle parfois mordante, la satire alsacienne n'est pas
-venimeuse. C'est l'humour, non la haine qui l'inspire. Jusque dans ses
-antipathies, l'Alsacien demeure bonhomme. S'il n'est pas gobeur pour ce
-qui vient du dehors, il ne tient pas non plus à se “monter le cou.” Ce
-qu'il revendique, c'est le droit de continuer à être ce qu'à travers les
-siècles il a toujours été: lui-même. Aujourd'hui encore, au touriste qui
-passe, sa vigoureuse personnalité se manifeste par toutes sortes de
-signes. Entre tous il en est deux qui ne peuvent passer inaperçus: le
-costume et l'accent.
-
-Le costume d'abord. Avec des variantes de village à village, nous le
-connaissons bien.
-
-“Les hommes, décrit Paul Acker, portent le pantalon noir, la veste
-courte et noire aussi, le gilet rouge à double rangée de boutons, ouvert
-sur la chemise de toile blanche, le feutre noir. Naguère les vieux
-portaient un ample habit noir avec un tricorne et les anabaptistes une
-redingote sans bouton. Pour les femmes une jupe froncée à la taille,
-fermée sur le côté et bordée d'un long ruban de velours à fleurs
-polychromes; rouge si la femme est catholique, verte si elle est
-protestante. Un corselet de velours ou de soie à fleurs d'une grande
-richesse de couleur; un plastron ou avant-cœur chargé de paillettes d'or
-et d'argent et de verroteries, brodées en dessins variés sur un fond de
-fantaisie; une collerette en fil crocheté et tricoté à la main; sous le
-corset la chemise; la dentelle de ses manches répète toujours les motifs
-de la dentelle de la collerette; sous la jupe un jupon de flanelle avec
-un dessin à grands ramages sur fond de couleur; le jupon est fortement
-froncé à la taille et le bas est garni d'un large ruban écossais qui
-dépasse la jupe; sur le corselet un fichu de soie brochée à longues
-franges, de couleurs chatoyantes, croisé sur la poitrine et plissé à la
-nuque; à la ceinture un tablier en soie, d'une couleur s'harmonisant
-avec les nuances du fichu et retenu par un large ruban de soie en
-couleurs assorties qui fait le tour de la taille et retombe en longues
-brides sur le devant; des bas en coton blanc tricoté à la main et des
-chaussures ornées d'une bouffette de velours assorti au ruban du bas de
-la jupe. Enfin la coiffe en velours brodé de paillettes d'or et d'argent
-et surmontée du grand nœud en faille noire dont les fronces exigent un
-tour de main difficile à acquérir.”
-
-Sans doute en Alsace comme ailleurs la couleur locale s'efface et les
-choses tendent à s'uniformiser. En plus d'un endroit les modes se
-transforment à l'instar de Paris. Plus d'une “Meyele” accorte pense
-gravir un échelon de l'échelle sociale en abandonnant la coiffe
-ancestrale pour un chapeau hideux agrémenté le dimanche d'un “gomme il
-faut”: (lisez: voilette). N'importe. En Alsace plus qu'ailleurs le
-costume subsiste, marque l'empreinte tenace d'un particularisme
-volontaire et délicieux.
-
- *
-
- * *
-
-Et il y a aussi l'accent.
-
-La langue populaire de l'Alsacien est on le sait le “dietsch,” un
-dialecte d'origine germanique vigoureusement modulé. La domination
-française l'a respecté. Il a naturellement continué à subsister depuis.
-Il n'a pas cessé de marquer d'une intonation originale et inoubliable le
-langage de l'Alsacien alors même que celui-ci renonce à s'exprimer dans
-son idiome provincial.
-
-L'a-t-on assez plaisanté, ce fameux accent alsacien! Mon ami Carlos
-Fischer en a analysé les composantes autant en linguiste qu'en
-psychologue.
-
-Il se manifeste d'abord par la fréquence du “cuir,” et puis, peut-être
-d'une façon encore plus caractéristique, par une espèce de
-“chantonnement _sui generis_... Il traîne nonchalamment, puis, tout d'un
-coup, on ne sait pourquoi, pique en l'air, en quelque sorte, et plonge
-ensuite, toujours sans raison, en abusant lâchement, au bout d'une
-phrase, de l'inertie des dernières syllabes, pour les entraîner dans sa
-chute imprévue.”
-
-Au passif du “cuir” alsacien, il y a des anecdotes qui sont pour ainsi
-dire classiques. Vous connaissez, n'est-ce pas, la fameuse charade: “Mon
-premier il a tes tents, mon second il a tes tents, mon troisième il a
-tes tents...” Et le “tout” est “chalouscie”!
-
-Et aussi l'histoire de la brave femme qui met un écriteau à sa fenêtre
-pour annoncer qu'elle _Carde les Matelas et les Enfants_; et l'aventure
-du monsieur qui, dans un établissement de bains, ayant demandé un
-peignoir se vit vertement rabroué par la tenancière indignée: croit-il
-donc que chez elle les clients se baignent dans des tonneaux?
-
-Pourtant le cuir est moins tenace encore que la mélopée. Elle reparaît,
-au moins par accès, jusque chez les Alsaciens les plus déracinés. C'est,
-à n'en pas douter, la combinaison de l'un et de l'autre qui, en 1860,
-faisait admirer au duc de Palikao la facilité des Alsaciens pour les
-langues. Car, entendant deux braves troupiers Strasbourgeois du corps
-expéditionnaire d'Extrême Orient causer entre eux avec des modulations
-étranges et inintelligibles, il ne mettait pas en doute qu'ils n'eussent
-appris le Chinois!
-
-Gardons-nous au surplus d'exagérer la blague. Lequel d'entre nous,
-aujourd'hui, passé la frontière, l'entend, cet accent, sans un petit
-serrement de cœur? Et puis, quoi, savons-nous pas que selon le proverbe:
-“Chaque oiseau chante comme il a le bec fait.”
-
- *
-
- * *
-
-Le bec de l'Alsace a cette particularité entre d'autres d'être bien
-endenté. La chose vaut bien un chapitre original.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-“L'ALSACE À TABLE”
-
-
-_L'Alsace à table_: c'est le titre d'un volume délicieux où avec une
-érudition minutieuse, souriante et de bonne compagnie, M. Charles
-Gérard, Alsacien d'adoption, a évoqué les splendeurs gastronomiques de
-sa petite patrie. C'est celui d'un chapitre nécessaire dans toute
-esquisse de l'Alsace.
-
-Il est, le croirait-on, des grinchus qui ont contesté au pays de Kobus
-le mérite de la bonne chère.
-
-Un funeste médecin de la fin du XVIIe siècle nommé Maugue osait
-s'exprimer comme il suit sur la cuisine alsacienne:
-
-“Outre que les aliments participent du climat où ils croissent, ils sont
-par eux-mêmes grossiers et visqueux; ces aliments consistent en
-épinards, en raves, en navets tant crus que cuits, en fèves, en pois, en
-chneits (Schnitzen), en riz, en orge mondée et en choux de toute
-espèce... Les Alsaciens ne sont pas friands de bonne chère; leurs
-viandes sont mal apprêtées; leurs ragoûts sans délicatesse, leur rôti
-sec; ils mangent peu de viande; ils font une soupe d'une ou deux livres
-de bœuf qui se promène quelque temps dans un baquet d'eau bouillante;
-les herbes n'y cuisent pas; on se contente de les mettre sur le pain
-coupé lorsqu'on y verse le bouillon; s'ils mangent peu de bonne viande,
-ils en mangent beaucoup de mauvaise... Ils aiment le rôti fort sec, et
-il est ordinairement à demi froid quand on le sert parce que l'usage est
-de le porter dans le vestibule pendant qu'on mange les salades qui sont
-les premières servies et seules... Que peut produire un genre de vie tel
-que celui des Alsaciens, qu'un sang grossier, épaissi, froid et mal
-travaillé?”
-
-On ne saurait trop protester contre de telles assertions. Sans doute--et
-cela est tout à son honneur--l'Alsacien sait être frugal. Il n'y a pas
-longtemps encore que dans telle région montagneuse, la population ne
-vivait que de petit lait, de fromage, de pommes de terre cuites à l'eau,
-de pain dur, avec à peine de temps en temps un morceau de lard.
-
-Dans le Kochersberg, la simplicité des mœurs nous était ainsi décrite il
-y a peu d'années:
-
-“A onze heures la cloche du village annonce le dîner. A moins que les
-travaux de la moisson ou de quelque autre récolte importante ne
-retiennent les gens dehors, tout le monde, grands et petits, se
-rassemble autour de la table qui est de chêne ou d'érable et y prend
-place selon son rang et son âge. Le haut de la table est occupé par le
-fermier, le père de famille. A sa droite est placé le grand'père, à sa
-gauche le fils aîné; après l'aïeul viennent la grand'mère, la femme, les
-filles, la première servante, la seconde et la gardeuse d'enfants; après
-le fils aîné se placent le premier valet, le second, les journaliers et
-les petits garçons. Les mets, presque toujours des légumes couronnés de
-lard savoureux, sont apportés dans des plats formidables. Ils passent à
-la ronde et chacun se sert lui-même. Il n'y a qu'un verre pour toute
-l'assistance. Le père de famille le remplit de vin de son cru, le passe
-à l'aïeul, boit après lui et le passe à gauche du côté des hommes. Il
-revient au père après qu'il a desservi toutes les bouches masculines.”
-
-Mais de tels tableaux ne sauraient sans injustice, faire méconnaître ni
-la richesse traditionnelle de l'Alsace en denrées gastronomiques, ni
-combien elle se montra capable d'y faire honneur.
-
-Des deux côtés du Rhin, les meilleurs observateurs ont célébré de tout
-temps l'excellence de ses produits naturels: blé, vergers, vignes,
-plantes potagères, poisson, gibier, bétail, lait et beurre. Point de
-pays où il y ait “tant de commodités pour la vie de l'homme.” L'histoire
-nous a transmis des récits de chasses et de pêches à faire rêver. En
-1627, dans une seule battue, l'archiduc Léopold tuait jusqu'à 600
-sangliers. On pêchait dans le Rhin des carpes atteignant 40 et même 49
-livres et des brochets de même poids. En 1759, on en servit un qui
-pesait 80. L'anguille dépasse aisément huit livres; le saumon, “le plus
-noble de tous les poissons,” y est abondant. L'écrevisse y atteint une
-perfection rare: “cancer laudatissimus.” Le marché de Strasbourg était
-au XVIIe siècle un vrai musée culinaire: “Là le riche peut satisfaire sa
-sensualité gourmande et le peuple pourvoir à sa faim.”
-
-[Illustration: LISIÈRE DE LA FORÊT NOIRE.]
-
-A travers les siècles, l'appétit de l'Alsace fut à la hauteur des
-bienfaits de la Providence. Qu'on en juge d'après le menu d'un repas de
-chanoines au XIIe siècle. Il comprit les plats suivants:
-
- 1º Jambons; pieds et tête de porc en saumure ou dans une gelée de
- jeunes porcs.
-
- 2º Parties internes de la bête accommodées de neuf manières
- différentes; trois sortes de boudins, andouilles; gigot, langue,
- filet, le tout bien poivré.
-
- 3º Bœuf fumé reposant sur un lit de choux.
-
- 4º Gros lard d'un porc gras et lard d'un jeune porc dûment pourvus de
- poivre.
-
- 5º Grillades et rôtis de porc.
-
- 6º Verrat garni de viandes de venaison.
-
- 7º Lard gras avec forte moutarde.
-
- 8º Un plat de millet accommodé aux œufs, au lait et au sang de porc.
-
- 9º Enfin, et pour la clôture, épaule de porc rôtie et piquée au lard.
-
-Quelqu'estime qu'on fasse du cochon, peut-être jugera-t-on qu'il occupe
-ici une place trop prépondérante. Un peu plus tard on sut mieux varier
-la chère. Voici le repas que l'on offrait à l'évêque de Strasbourg en
-1449.
-
-
-PREMIER SERVICE.
-
- 1. Un plat de choux.
- 2. Bœuf bouilli.
- 3. Ragoût d'amandes blanches garni de poules.
- 4. Poissons dans une gelée noire.
- 5. Pâté de flans.
-
-
-SECOND SERVICE.
-
- 1. Civet de sanglier.
- 2. Pâté de cerf.
- 3. Bouilli de gruau au caramel.
- 4. Une pâtisserie enluminée.
- 5. Blanc-manger.
-
-
-TROISIÈME SERVICE.
-
- 1. Riz saupoudré de sucre.
- 2. Chapons, poules et cochons de lait rôtis.
- 3. Gelée de volaille et de veau avec une sauce sur le tout.
- 4. Pâtisserie ayant l'aspect de poires (beignets).
- 5. Compote de pruneaux.
-
-Il ne semble pas que de nos jours l'appétit des gens d'Église ait
-beaucoup dégénéré. Mme Gévin-Cassal nous a conservé le menu du dîner
-qu'un brave curé de campagne offrait à ses collègues réunis chez lui
-pour discuter des intérêts de canton le 15 juillet 1877. Je le reproduis
-sans commentaire:
-
- Potage Tapioca.
-
- Bœuf, radis, raiforts cuits, concombres.
-
- Brochet en sauce blanche et nouilles.
-
- Choux garnis d'andouillettes et de lard.
-
- Filet de porc rôti et purée de pommes de terre.
-
- Civet de lapin aux petits oignons doux.
-
- Fricassée de poulet.
-
- Pigeons rôtis.
-
- Salade garnie d'œufs et de jambons.
-
- DESSERT: Tourtes aux fraises et aux cerises.
-
- Madeleines, petits fours, “strüble,” meringues, beignets secs
- saupoudrés de sucre et de cannelle, confitures diverses, corbeilles
- chargées de fruits.
-
- Café avec “gloria” et tous les sacrements d'usage--sans oublier le
- verre à bordeaux de double cumin (_doppelt Kümmel_) digestif.
-
-Ne vous imaginez pas d'ailleurs que le monopole des festins plantureux
-ait été réservé aux ecclésiastiques. M. Laugel nous parle d'un repas de
-noce qui eut lieu à Mietisheim il y a quelques années: on y consomma
-1200 livres de bœuf, 700 de veau, 100 de saucisses, sans parler des
-légumes, de la soupe, des volailles et des desserts. Pour fabriquer le
-pain, il avait été utilisé 27 sacs de farine.
-
- *
-
- * *
-
-On ne saurait bien manger sans boire. Dès le temps de l'Empire romain,
-Probus rendait hommage au vignoble alsacien. Et ce fut en grande partie
-à cause de ses vignes que Louis le Germanique revendiqua l'Alsace dans
-son domaine. Au moyen âge elle exportait ses vins de tous côtés. Il faut
-regretter pour la gloire d'Erasme qu'il les ait méconnus. Les mérites
-comparés du riquewihr, du hunawihr, du turckheim, du rangen, du
-finkenwein (vin des pinsons) et du joyeux “kitterlé,” dit brise-mollets
-à cause de la facilité avec laquelle il vous met son homme par terre,
-trouvèrent de nombreux et joyeux arbitres. Tel devait être bu dans un
-gobelet de terre ou de verre, tel dans du bois, tel dans une coupe d'or.
-Tel était déconseillé aux dames, “de peur que ces dames ne devinssent
-trop maîtresses de leurs maris.” Pour les hommes il n'y avait pas le
-même scrupule: “Qui n'a jamais eu une pointe n'est pas un honnête
-homme.” Avec quelle ardeur on rivalisait à être honnêtes gens! Bien
-boire, n'est-ce pas le remède à la plupart de nos maux: “Un coup de vin
-sur la salade enlève un ducat au médecin; un coup sur un œuf lui en
-enlève deux.” Bassompierre, le célèbre Bassompierre, succomba en Alsace
-aux assauts des chanoines de Saverne. Traité par eux, il demeura cinq
-jours ivre mort et fut deux ans avant de pouvoir avaler une gorgée de
-vin.
-
-Il n'y a pas trop à s'étonner que le législateur maussade se soit
-efforcé de mettre un frein à tant de bombances et un peu d'eau dans tant
-de vin. Il ne paraît pas au surplus qu'il se soit montré très rigoureux.
-Par an, cinquante-trois occasions légitimes de ripailles sont reconnues
-au moyen âge, sans compter les extraordinaires, telles qu'un enterrement
-ou une pendaison: en ce dernier cas, le patient est admis à faire
-bombance avant la cérémonie, les magistrats après.
-
-Souhaitons que les prescriptions édictées par les manuels de
-savoir-vivre aient été plus strictement observées.
-
-Un petit livre de 1624 contient à l'usage de MM. les jeunes officiers
-invités en Haute-Alsace à dîner chez l'archiduc d'Autriche les
-recommandations suivantes:
-
-“Présenter ses civilités à Son Altesse en tenue propre, habits et
-bottes, et ne point arriver à moitié ivre; 2º à table ne point se
-balancer sur sa chaise ou étendre ses jambes tout du long; 3º ne pas
-boire après chaque morceau, sans cela on se soûle trop vite; ne vider
-après chaque plat le hanap qu'à moitié, et avant de boire s'essuyer
-proprement les moustaches et la bouche; 4º ne pas mettre la main dans le
-plat, ne point jeter les os derrière soi ou sous la table; 5º ne point
-se lécher les doigts, ne point cracher sur l'assiette, ni moucher dans
-la nappe; 6º ne point hanaper trop bestialement au point de tomber de sa
-chaise et de ne pouvoir marcher droit devant soi.”
-
-En plein XVIIIe siècle, dans ses _Éléments de politesse_, édités à
-Strasbourg en 1766, M. Provost se montre encore plus exigeant:
-
-“Ne poussez point du coude ceux qui sont proches; ne vous grattez point;
-ne mettez point la main aux plats avant que celui qui est le plus
-considérable ait commencé; ne témoignez par aucun geste que vous avez
-faim et ne regardez pas les viandes avec une espèce d'avidité comme si
-vous deviez tout dévorer; qui que ce soit qui distribue les viandes
-coupées, ne tendez pas précipitamment votre assiette pour être servi des
-premiers; quelque faim que vous ayez, ne mangez pas goulument de peur de
-vous engouer; ne mettez pas un morceau à la bouche avant que d'avoir
-avalé l'autre et n'en prenez point de si gros qu'il la remplisse avec
-indécence; ne faites point de bruit en vous servant; n'en faites point
-non plus en mâchant les viandes et ne cassez point les os ni les noyaux
-avec les dents; ne mangez pas le potage au plat, mais mettez en
-proprement sur votre assiette; ne mordez pas dans votre pain; ne sucez
-point les os pour en tirer la moelle; il est très indécent de toucher
-quelque chose de gras, à quelque sauce, à un sirop, etc., avec les
-doigts, outre que cela vous oblige à deux ou trois autres indécences,
-l'une d'essuyer fréquemment vos mains à votre serviette et de la salir
-comme un torchon de cuisine, l'autre de les essuyer à votre pain ce qui
-est encore plus malpropre, et la troisième de vous lécher les doigts, ce
-qui est le comble de l'impropreté; gardez vous bien de tremper votre
-pain ou votre viande dans le plat, ou de tremper vos morceaux dans la
-salière; ne présentez pas aux autres ce que vous avez goûté; tenez pour
-règle générale que tout ce qui aura été une fois sur l'assiette ne doit
-point être remis au plat, et qu'il n'y a rien de plus vilain que de
-nettoyer et essuyer avec ses doigts son assiette et le fond de quelque
-plat; pendant le repas, ne critiquez pas sur les viandes et les sauces,
-ne demandez point à boire le premier, car c'est une grande incivilité;
-évitez soigneusement de parler ayant la bouche pleine; il est incivil de
-se nettoyer les dents durant le repas avec un couteau ou une
-fourchette...
-
-... En vous plaçant à table, ayez la tête nue; essuyez toujours votre
-cuillère quand, après vous en être servi, vous voulez prendre quelque
-chose dans un autre plat, y ayant des gens si délicats qu'ils ne
-voudraient pas manger du potage où vous l'auriez mise après l'avoir
-portée à la bouche; joignez les lèvres en mangeant pour ne pas lapper
-comme les bêtes; que si par malheur vous vous brûlez, souffrez le
-patiemment si vous pouvez; mais si vous ne pouvez pas le supporter,
-tenez proprement votre assiette d'une main et, la portant contre la
-bouche, couvrez-vous de l'autre main et remettez sur l'assiette ce que
-vous avez dans la bouche, que vous donnerez par derrière à un laquais;
-car la civilité veut bien qu'on ait de la politesse, mais elle ne
-prétend pas qu'on soit homicide de soi-même; la bienséance demande que
-l'on porte la viande à la bouche d'une seule main et pour l'ordinaire de
-la droite avec la fourchette; quand on a les doigts gras, il faut les
-essuyer à la serviette et jamais à la nappe ni à son pain; observez de
-ne jamais rien jeter à terre, à moins que ce ne soit quelque chose de
-liquide; encore est-ce mieux fait de le remettre sur l'assiette; ne
-goûtez point le vin et ne buvez point votre verre à deux ou trois
-reprises, car cela tient trop du familier, mais buvez-le d'une haleine
-et posément, regardant dedans pendant que vous buvez; je dis posément,
-de peur de s'engouer, ce qui serait un accident fort malséant et fort
-importun, outre que de boire tout d'un coup, comme si on entonnait,
-c'est une action de goinfre, laquelle n'est pas de l'honnêteté; il faut
-aussi prendre garde en buvant de ne pas faire du bruit avec le gosier,
-pour marquer toutes les gorgées qu'on avale, en sorte qu'un autre
-pourrait les compter.”
-
- *
-
- * *
-
-Nous voulons croire que nombre de ces avis étaient superflus et espérer
-que tels autres n'étaient pas suivis à la lettre. Ce qui, pas plus que
-la richesse ou le bel appétit de l'Alsace ne saurait se contester, c'est
-sa science culinaire à laquelle aujourd'hui encore il convient de rendre
-hommage.
-
-Sans doute certaines recettes sont périmées. Avec les castors a disparu
-le salmis de castor, plat maigre fameux au moyen âge. Comme légume on ne
-cuit plus guère “la feuille de la violette de mars mêlée avec la jeune
-ortie et avec les premières pousses du houblon sauvage.” Où sont ces
-pâtés de langues de carpes, de foies de lotte et de queues d'écrevisses
-qui coûtaient 400 livres au cardinal de Rohan? Et y a-t-il encore des
-gourmets capables de préparer comme il faut l'écrevisse: “D'abord un
-bain de lait froid pour la faire dégorger, puis un bain tiède au vin
-blanc, et enfin une cuisson à grand feu pendant quelques minutes dans un
-madère généreux avec de vives épices.”
-
-N'empêche que la charcuterie de Strasbourg et la pâtisserie alsacienne
-gardent leur vieille renommée. Et l'on doit à l'Alsace au moins deux
-mets célèbres; la choucroute et le foie gras.
-
-La choucroute fut-elle ou non entrevue par Columelle? Grave question.
-Toujours est-il qu'au XVIe siècle elle fait partie de la nourriture
-ordinaire de l'Alsace. Au XVIIe, on nous décrit sa préparation: “On fait
-aigrir de ces gros choux pommés après les avoir fait hacher; ces choux
-font les délices de la table et la principale nourriture des naturels du
-pays.” La “Surgrout” est par excellence le mets du dimanche,
-spécialement bien accueilli “lorsqu'il apparaissait avec l'ornement d'un
-puissant chapelet de saucisses, ou bien lorsque, suivant l'expression
-pittoresque d'un écrivain du XVIe siècle, le cochon l'avait traversé.”
-Aujourd'hui encore l'un des métiers caractéristiques de l'Alsace est
-celui du “hacheur de choucroute” qui fait sa tournée annuelle à travers
-les villages. De sa voix chantante il annonce son passage dans les rues.
-A travers les fenêtres les ménagères le hèlent. Selon les formules
-anciennes, d'une main experte, avec la collaboration de la maisonnée, il
-procède aux rites...
-
-[Illustration: RIQUEWIHR.]
-
-Mais que dire du foie gras!
-
-Qu'il nous soit permis de faire un reproche, un seul, à notre excellent
-guide Charles Gérard. Il ne rend pas justice à l'oie rôtie! Au moins
-célèbre-t-il comme il convient “l'admirable machine qui élabore et
-produit la succulente substance connue sous le nom de foie gras. Ne
-reportez pas votre reconnaissance à la nature... c'est l'homme, c'est la
-civilisation qui a su en faire des pâtés dont la puissance a tant influé
-sur le destin des empires.”
-
-Il paraîtrait que, connu par les Romains, l'art de produire le foie gras
-fut retrouvé et gardé longtemps secret au moyen âge par les juifs de
-Metz et de Strasbourg. Il se vulgarisa pour la joie des temps modernes.
-En voici la recette traditionnelle, telle qu'elle nous est révélée par
-Olivier de Serres et se pratique encore aujourd'hui.
-
-“En Alsace le particulier achète une oie maigre qu'il renferme dans une
-petite loge de sapin assez étroite pour qu'elle ne puisse s'y retourner;
-cette loge est garnie dans le bas fond de petits bâtons écartés... et en
-avant, d'une petite ouverture pour passer la tête; au bas, une petite
-auge est toujours remplie d'eau dans laquelle trempent quelques morceaux
-de charbon de bois. On fait tremper dans l'eau dès la veille un
-trentième du grain qu'on insinue dans le gosier le matin puis le soir;
-le reste du temps l'oie boit et barbote. Vers le vingt-deuxième jour, on
-mêle au maïs quelques cuillerées d'huile de pavot ou d'œillette. A la
-fin du mois, on est averti par la présence d'une pelote de graisse sous
-chaque aile ou par la difficulté de respirer qu'il est temps de la tuer;
-si l'on différait, elle périrait. Son foie alors pèse depuis une livre
-jusqu'à deux. L'animal se trouve excellent à manger, fournissant pendant
-la cuisson depuis trois jusqu'à cinq livres de graisse. Sur six oies, il
-n'y en a ordinairement que quatre qui secondent l'attente de
-l'engraisseur et ce sont les plus jeunes. On les tient dans la cave ou
-dans un lieu peu éclairé.”
-
-Le truffage donne “son âme” au pâté de foie gras. Il fut inventé au
-XVIIIe siècle par le cuisinier du maréchal de Contades qui ensuite
-s'établit pour son compte à Strasbourg et démocratisa la trouvaille de
-son génie.
-
-Nous croyons terminer convenablement ce chapitre en reproduisant
-l'hommage que rend Brillat-Savarin à l'apparition, en un repas de choix,
-d'un “gibraltar de foie gras” accompagné d'un coq vierge de Barbézieux,
-truffé à tout rompre. Quand surgit cette pièce incomparable, dit le
-célèbre gourmet: “Toutes les conversations cessèrent par la plénitude
-des cœurs; toutes les attentions se fixèrent sur l'art des prosecteurs,
-et quand les assiettes de distribution eurent passé, on vit se succéder,
-tour à tour, sur toutes les physionomies le feu du désir, l'extase de la
-jouissance, le repos parfait de la béatitude.”
-
-Ainsi en va-t-il encore de nos jours. Dans les deux hémisphères, le pâté
-de foie gras impose à l'estime des peuples la cuisine strasbourgeoise.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-FIGURES DE LÉGENDE
-
-
-Solidement attachée aux biens de la terre, l'Alsace, à travers les
-siècles, a éprouvé le besoin d'un idéal qui la dépasse. D'âge en âge la
-hantise mystique s'y est perpétuée, a juxtaposé à l'univers visible un
-monde de rêve que parfois nous entrevoyons. D'antiques traditions
-remontent à des superstitions païennes; la légende dorée a consigné
-pieusement l'histoire merveilleuse du christianisme. Jusqu'au seuil de
-notre époque contemporaine, critique et désabusée, nous voyons persister
-dans le souvenir populaire les impressions de l'âme médiévale, peut-être
-même celles d'une humanité plus ancienne et plus obscure...
-
- *
-
- * *
-
-Prenez votre bâton ferré. Quittez les routes carrossables et les
-sentiers trop frayés. Enfoncez-vous dans les montagnes. Sous le dôme des
-hêtres clairs et les sombres épicéas, vous rencontrerez au hasard de
-votre promenade plus d'un type pittoresque: pâtre robuste, charbonnier
-pantalonné de velours, schlitteur hirsute, cueilleuses de myrtilles
-armées du râteau, inévitables touristes habillés de vert et coiffés du
-petit chapeau...
-
-Regardez mieux: vers le soir, dans le sous-bois crépusculaire où
-chuchote la brise, où un peu de lumière azurée danse encore parmi les
-feuillages, vous apercevrez--qui sait?--haute d'une aune, une forme
-légère, vêtue d'une robe de velours noir bordée de fleurettes d'or, que
-serre à la taille une ceinture de pierreries. Son bonnet est fait d'une
-fleur de digitale. Sa main mignonne tient une lanterne de cristal. C'est
-l'“erdwible,” la “petite femme de la terre.”
-
-Souhaitez la rencontrer surtout si vous êtes perdu; elle vous remettra
-dans le bon chemin. C'est elle qui écarte le danger des pas insoucieux
-des petits enfants et va les bercer quand ils pleurent. Aidés de leurs
-maris, les “erdmännle” vêtus de brun, c'étaient elles jadis qui, lorsque
-menaçait l'orage, se hâtaient de faucher le blé et d'assembler les
-gerbes, de sécher au plus vite le linge des lavandières... En échange de
-si grands services, comment se froisser, les jours de verglas,
-d'entendre les rires argentins des gnomes saluer les chutes des
-promeneurs balourds?
-
-D'autant qu'ils ne sont pas si gais, les pauvres. Car peut-être, je vous
-le dis tout bas, en eux sont réincarnés les anges déchus; ils vivent
-dans l'angoisse terrible de savoir si plus tard ils seront damnés. Et de
-là vient leur angoisse de la mort et ces gémissements par lesquels, dans
-la nuit, ils vous annoncent le trépas prochain d'une personne que vous
-aimez...
-
-Hélas! aujourd'hui “erdwible” et “erdmännle” se font rares. Et il n'est
-pas fréquent qu'on les aperçoive encore au clair de lune jouer à la
-paume sur les prés avec des châtaignes, des boules de platane ou des
-pommes de terre. C'est qu'ils se cachent et sont honteux depuis que
-quelques malotrus se sont moqués de leurs pieds d'oie et de leurs sabots
-de chèvre. Et puis sans doute que, comme à beaucoup de gens, la vie en
-Alsace leur est devenue aujourd'hui plus difficile.
-
- *
-
- * *
-
-A défaut de l'“erdwible,” peut-être rencontrerez-vous le chasseur
-nocturne: méfiez-vous. Voici son histoire telle que la recueillit M.
-Auguste Stœber, telle qu'elle nous est traduite par M. R. Stiébel.
-
-La forêt de la Moder, située entre Obermodern et la forêt du Héru qui
-dépend de Buchsweiler, a dans le pays une très mauvaise réputation à
-cause des revenants qui s'y rencontrent et qui effrayent ou égarent les
-passants. Le chasseur sauvage y chasse en automne. Il passe faisant
-grand bruit et criant, par dessus la cime des arbres; il vient du Nord
-et se dirige vers la pente qui s'étend jusqu'à Urweiler où il fait
-paître ses bêtes.
-
-Il a souvent, dit-on, passé par dessus Buchsweiler et a choisi comme
-retraite le bois de Riedheim.
-
-Au milieu du tapage de la chasse, le passant isolé s'entend souvent
-interpeller par son nom. Il ne doit pas répondre, sans cela il serait
-saisi par les puissances des ténèbres et devrait errer toute la nuit
-dans la forêt.
-
-Si la chasse sauvage passe dans le voisinage d'un voyageur, ou bien par
-dessus sa tête, il n'a qu'à tirer un mouchoir (de lin ou de chanvre), de
-préférence un mouchoir blanc, à l'étendre à terre et à se placer dessus.
-Il ne risque rien dès lors.
-
- *
-
- * *
-
-A Sainte-Croix, près Colmar, cette chasse s'appelle la chasse nocturne.
-Elle va de la forêt de Sengen à Obergrüst, sur la Gleioz, et jusqu'au
-Storkennest.
-
-Un fois le tourbillon sortit de la forêt de Sengen; on entendait des
-hurlements. On pouvait percevoir dans l'air ces paroles: “Plus loin,
-plus loin! le chien de Marbach (la cloche) aboie déjà. Allons à
-Wettersweiller!”
-
-Une autre fois des jeunes gens faisaient paître leurs bestiaux dans la
-prairie. Il était tard et ils allaient rentrer quand ils s'entendirent
-appeler par leurs noms. L'un d'eux prit son courage à deux mains et
-répondit. Il sentit aussitôt des ailes qui le frappaient violemment au
-visage.
-
-Un jour des garçons et des jeunes filles rentraient chez eux, revenant
-du vignoble de Herrlisheim. Il faisait sombre. Une des filles s'arrêta à
-la hauteur du moulin de Saint-Jean Baptiste. Elle s'entendit appeler par
-son nom: “Catherine! Catherine!” Elle se dirigea vers l'endroit d'où
-partait la voix, croyant que c'était un de ses compagnons qui
-l'appelait. La voix s'éloignait; elle la suivit. On la trouva morte le
-lendemain à une demi lieue du moulin, près du bois de Stœdtlin. Elle
-avait été appelée par les chasseurs nocturnes dont ses compagnons
-avaient bien entendu les cris.
-
- * * * * *
-
-Il y a dans les forêts de l'Alsace, dans les gorges de ses montagnes, au
-bord de ses rivières et de ses lacs bien d'autres personnages
-singuliers: des géants de tout poil, des fantômes de toutes formes, des
-nains qui travaillent dans leurs mines d'argent, des ondines, des fées,
-des nymphes, des nixes. Il y a des danseurs enlacés qui disparaissent
-dans les étangs; des hommes volants, des hommes noirs et des hommes de
-feu. Il y a des dames blanches, des femmes voilées, des lavandières
-suspectes, des laitières inquiétantes. Il y a mille animaux dont vous ne
-sauriez trop vous méfier: bêtes noires, loups difformes, chats blancs,
-moutons et ânes démesurés. Dans le petit lac de Bœlchen vit, parmi
-d'autres poissons étranges, une truite qui porte un sapin sur son dos.
-Le veau fantôme de Buchsweiler grimpe sur les épaules des ivrognes et
-les écrase de son poids. Le _Letzel_, monstre à queue d'argent, oppresse
-les dormeurs. Quand vous avez le cauchemar, c'est qu'il est assis sur
-votre cœur. C'est lui qui empêche certains enfants de se développer;
-s'ils demeurent maigres, c'est que le Letzel les suce.
-
-Beaucoup de ses formes maudites sont d'origine diabolique. Sachez vous y
-prendre, vous déjouerez la malice de Satan et de ses suppôts. Mais les
-sorcières sont innombrables, là même où vous les attendez le moins.
-Voici un excellent moyen de les dépister:
-
-“Prendre un œuf pondu le vendredi saint; regarder à travers cet œuf les
-assistants à l'église; les sorcières se reconnaissent à ce qu'elles ont
-à la main un morceau de lard au lieu du livre de cantiques, et sur la
-tête une cuve à traire. Il faut avoir soin de sortir de l'église avant
-le _Pater_ et de casser ou de jeter l'œuf; sans cela les sorcières
-pourraient jouer un mauvais tour au curieux.”
-
- *
-
- * *
-
-De nos jours l'esprit de scepticisme s'introduit partout. On le voit
-révoquer en doute les traditions les mieux établies. N'empêche qu'aux
-yeux des petits enfants au moins, deux personnages gardent leur
-prestige, et qu'il n'en est point de garçonnet fanfaron ou de fillette
-délurée dont le cœur ne frémisse d'espoir et d'obscure appréhension à
-cet avertissement: “Prends garde, si tu n'es pas sage, St. Nicolas ne
-t'apportera rien et tu verras si Hans Trapp t'oubliera!”
-
-C'est naturellement le soir de sa fête qu'aujourd'hui encore, dans bien
-des villages et même dans certaines maisons bourgeoises, le grand St.
-Nicolas, précédé de sa clochette argentine, vient faire son entrée à
-neuf heures du soir. Quand il a frappé trois fois, on lui ouvre la
-porte. Il apparaît, vêtu d'une robe somptueuse, le visage disparaissant
-dans une ample barbe blanche. D'une voix solennelle--qui quelquefois
-ressemble à celle de tel membre absent de la famille (mais qui donc
-songerait à le remarquer?)--il donne sa bénédiction et pose des
-questions insidieuses aux parents et aux mioches qui se cachent dans les
-jupes des mères et des grandes sœurs: est-ce qu'au moins on est toujours
-sage? Si les réponses sont favorables ou à peu près, il tire de sa hotte
-quelques jouets, des friandises, et les dépose dans les petites mains
-impatientes. Mais que les mamans soupirent et hochent la tête, alors les
-sourcils du grand saint se froncent. Non seulement sa hotte demeure
-close, mais dans l'ombre, derrière lui, on entend des bruits de chaînes
-et des grognements. Et il avertit d'une voix de menace. Quand
-Christkindel, la dame de Noël, viendra faire sa visite annuelle, elle
-aura pour l'escorter son terrible compagnon Hans Trapp, dont aujourd'hui
-il veut bien encore retenir la colère. Si d'ici là les polissons ne se
-sont pas amendés, ils feront connaissance avec ses verges.
-
-[Illustration: JEUNE ALSACIENNE.]
-
-St. Nicolas est de parole. Voici la Noël. A dix heures, tout le monde
-est assemblé autour du sapin illuminé. Un tintement de clochette. La
-porte s'ouvre. Toute blanche et dorée, la dame de Noël, Christkindel,
-fait son entrée dans un rayonnement. Sa voix mélodieuse souhaite à tous
-le bonjour, recommande de ne point oublier le bon Dieu et le petit
-Jésus, et chante un cantique. Puis c'est la distribution des sucreries,
-des fruits confits, de tous les trésors qu'elle a apportés aux enfants
-sages dont les noms lui ont été transmis par le grand St. Nicolas. Mais
-les autres? Ont-ils tenu compte des avis sévères qui leur furent donnés?
-
-Presque toujours la réponse est oui. Au moins ils ont fait effort...
-Mais il arrive que des pécheurs endurcis ont volontairement persévéré
-dans leur mauvaise conduite.
-
-Alors, avec d'horribles meuglements, Hans Trapp apparaît dans
-l'embrasure de la porte. C'est un géant vêtu de peaux de bêtes. Sa tête
-est couverte d'un bonnet poilu orné de cornes. Il a une flamboyante
-barbe rouge, une mâchoire énorme qui s'ouvre et se ferme. Des chaînes
-s'entrechoquent à sa ceinture, ses gros sabots claquent sur le parquet.
-Brandissant ses verges au bout de ses longs bras, il fond sur le
-délinquant et l'empoigne. Ce sont des hurlements de terreur, des
-sanglots, des protestations désespérées de sagesse... A la prière de
-Christkindel, le bourreau se laisse attendrir une dernière fois. Mais
-l'année prochaine il sera inexorable. Vous entendez qu'il n'est point de
-cœur si corrompu qu'une épreuve pareille ne bouleverse et ne remplisse
-des meilleures résolutions.
-
-Hans Trapp, qui ne paraît pas près de mourir, naquit à ce qu'il semble
-au XVe siècle. Vers 1495, Jean de Dratt, maréchal de la cour de
-l'électeur palatin, et châtelain de Bärbelstein, exerçait toutes sortes
-de vexations sur les bourgeois de Wissembourg et de Landau. Rançonnant
-les voyageurs, pillant les villages, usurpant les droits de chasse et de
-pâture, il encourut pendant de longues années la malédiction de tous. Si
-bien que longtemps après sa mort les parents qui voulaient faire peur à
-leurs enfants continuèrent à les menacer du féroce Jean de Dratt,
-autrement dit Hans de Dratt, qui ensuite, est devenu Hans Trapp. C'est
-ainsi que, passé à l'état de croquemitaine, le souvenir du redoutable
-baron sert aujourd'hui encore à inculquer la morale aux marmots et, en
-faisant passer un petit frisson, rend plus exquise la joie de Noël.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-FRIEDLI ET TRINELE
-
-(_Récit d'autrefois_)[2]
-
- [2] Voir les charmants souvenirs de Mme Gévin-Cassal sur la
- Haute-Alsace.
-
-
-Pour voir l'Alsace, il ne suffit pas, si beaux soient-ils, de parcourir
-rapidement ses sites célèbres et, entre deux randonnées d'auto, de jeter
-un coup d'œil à ses monuments historiques. Vous ne connaîtrez rien
-d'elle, rien de son charme, si vous ne vous arrêtez dans ses villages,
-si, attablé dans la salle à poutrelles de quelque auberge rustique,
-devant un fricot fumant sur la nappe blanche, vous ne prenez langue,
-entre deux verrées de vin clairet ou de bière fraîche, avec la forte
-fille aux pleines joues rouges qui vous sert, avec l'aïeule qui au coin
-du poêle tourne encore du pied le rouet de jadis, avec le marcaire ou le
-colporteur qui mange un morceau en buvant le café.
-
-Je sais un petit village du Sundgau où chaque été, au seuil d'une
-maisonnette au toit énorme, cabossé, expressif, un grand vieux bien
-brave fume une pipe courte. Il a un visage glabre taillé à coup de serpe
-et est vêtu d'une blouse méticuleusement propre. A côté de lui est
-assise une vieille à la petite bouche ridée. Ses traits sont demeurés
-fins sous le bonnet qui serre de sa passe de velours les bandeaux de ses
-cheveux blancs. Ses doigts déformés manient encore le tricot ou jouent
-en tremblant un peu avec la frange du fichu de soie noire.
-
-Quand ils m'aperçoivent, tous deux m'envisagent d'abord avec effarement.
-Je m'approche en soulevant mon chapeau:
-
---Vous ne me reconnaissez pas, Madame Trinele?
-
-Alors la vieille joint les mains et glapit avec jubilation:
-
---Jeses Gott, c'est le monsieur de chez Schmidt.
-
-Tandis que l'autre s'exclame en m'écrasant les phalanges:
-
---“Nuntetié”! à la bonne “hère,” ça fait plaisir “du jour d'aujourd'hui”
-de voir des gens qui n'oublient pas.
-
-Je m'assieds. J'accepte un bol de café au lait ou un verre de vin sucré,
-avec un morceau de kugelhopf ou un wecken. Nous échangeons les propos
-ordinaires sur les santés, la famille et les affaires dont parlent les
-journaux. Et puis--oh! je suis rusé--peu à peu l'entretien dérive vers
-le domaine du souvenir, vers tout ce qui s'est passé “dans le temps.”
-Alors voici qu'à la voix chantante de mes deux vieux, dans la soirée
-sereine pleine de parfums, de sonnailles de troupeau et d'appels de
-cigale, les choses d'aujourd'hui s'éloignent, s'estompent,
-s'évanouissent, et c'est la vieille Alsace, joyeuse et familière, qui
-tressaille, rejette ses voiles, se soulève dans l'ombre et me sourit.
-
-C'est pendant un lointain hiver (il y a beaucoup plus d'un demi-siècle),
-à la veillée aux noix, que le Friedli du père Steiner et la Trinele de
-chez Keslach ont commencé à avoir des idées. Tandis que volaient en
-éclat les coquilles et que, le dos au feu, les vieux contaient des
-histoires d'Afrique ou d'Italie, ils échangeaient entre eux des regards,
-et leurs mains, brunies du brou du fruit décortiqué, avaient de la peine
-à minuit à se séparer.
-
-Au mardi gras tous deux ont “schiblé” ensemble. Selon la coutume, les
-garçons du village avaient passé la journée à quêter, de maison en
-maison, des bûches, de la paille, des fagots, et aussi des beignets et
-des sucreries. Le soir l'homme de paille (le “Sündebock”), le mannequin
-comique farci de bois résineux, était dressé sur la grande place. Et
-l'on y mettait le feu au milieu de la population réunie. Quand il a eu
-achevé de flamber, les braises ont été rassemblées, et les garçons,
-donnant la main aux filles, ont sauté par dessus. Après est venu le tour
-des “schible.”
-
---Voulez-vous schibler avec moi, Mademoiselle Trinele?
-
-Justement la mère Steiner et la mère Keslach avaient l'œil ailleurs.
-Trinele n'a pas dit oui, mais elle n'a pas dit non, non plus.
-
-Sur une baguette de métal, Friedli a enfilé une mince planchette trouée
-au milieu, l'a approchée du brasier et, une fois enflammée, l'a fait
-tournoyer en chantant à demi-voix de manière à n'être compris que de sa
-voisine:
-
- Schib dehors, schib dedans.
- Mon cœur j'y mets.
- Vole en l'air et dis
- Si Trinele m'aime.
-
-Et d'un grand geste, il a envoyé dans les airs la planchette. Si elle
-s'était éteinte, cela aurait signifié que Friedli n'avait rien à
-espérer. Mais voici que la planchette a décrit une courbe immense,
-pareille à une parabole de flamme, d'où jaillissait une pluie
-d'étincelles... De nouveau les yeux de Friedli et de Trinele se sont
-rencontrés et puis détournés.
-
-La Saint-Marc a fleuri de blanc des vergers... A travers champs, on a
-entendu caqueter les cailles. Le printemps radieux a épanoui sa
-splendeur. A la Saint-Jean, Trinele, en se cachant, est allée au
-millepertuis: c'est-à-dire que, de grand matin, elle en a cueilli un
-brin, tout couvert de rosée, et avec toutes sortes de précautions l'a
-posé sur sa fenêtre: si de trois jours il n'est pas fané, c'est que
-peut-être bien il y a un garçon au village qui pense à elle.
-
-Au bout de trois jours, l'herbe de la St. Jean gardait sa fraîcheur.
-Aussi quand, un après-midi, Trinele, qui était avec sa mère en train de
-ravauder des hardes, a vu par la fenêtre, s'approcher la mère Steiner
-toute flambante sous son “mieder” neuf, son châle frangé et son large
-tablier de moire noire, elle a senti son cœur battre très fort et saisi
-un prétexte pour s'échapper: il fallait voir, n'est-ce pas, s'il y avait
-des œufs au poulailler?...
-
-Bientôt on l'a rappelée. Un peu solennelles, la larme à l'œil, mais,
-tout de même, le visage joyeux, les deux commères l'ont toisée. Elle ne
-savait où se fourrer, tortillait entre les doigts les rubans de son
-tablier.
-
---Est-ce vrai, Trinele, que ton herbe de la Saint Jean n'a pas fané?
-
-A cette question de la mère Steiner, Trinele a senti “le rouge de coq”
-lui monter au visage. Tout de même elle n'a pu s'empêcher, la voyant
-sourire d'un air malin, de lui sourire aussi. Et tout à coup elle s'est
-trouvée dans les bras de la brave femme qui l'a fortement serrée sur son
-cœur en murmurant:
-
---Alors c'est vrai que tu veux être la petite femme de mon “herzkäfer”?
-
-Car, étant le plus jeune des trois fils Steiner, Friedli est intitulé le
-“herzkäfer,” le “scarabée de cœur” de sa maman.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-On a couru chercher les hommes. Ils sont entrés, le père Keslach cordial
-selon sa coutume, le père Steiner très digne et ce grand Friedli si ému!
-On a commencé par échanger avec tout le monde des poignées de main. Et
-puis, dans sa cave, Gottlieb Keslach a été quérir une vieille bouteille
-et l'on a trinqué à la santé des fiancés. Naturellement les Steiner ont
-été invités à dîner. Comme de juste, Trinele se préparait à aider sa
-mère: mais on l'a renvoyée loin des casseroles. C'est un proverbe connu
-que cuisinière amoureuse sale trop les plats. Alors, tandis que les
-mamans travaillaient des bras et de la langue, Trinele et Friedli sont
-allés s'asseoir la main dans la main sur le vieux banc au jardin. A
-demi-voix ils se sont raconté beaucoup de choses; et entre autres
-Trinele a appris ceci qu'elle soupçonnait peut-être à moitié: si son
-brin d'herbe de la Saint Jean est resté si vert, c'est que chaque nuit
-Friedli, au risque de se rompre les os, grimpait à la fenêtre pour le
-renouveler...
-
-Le lendemain, Friedli a glissé une bague d'argent au doigt de sa
-promise... La vieille étend son annulaire noueux où brille un cercle
-terni:
-
---Celle-là, monsieur, vous voyez.
-
-Ils se sont mariés après la moisson.
-
---Ah! cela a été une fameuse affaire.
-
-Au matin du grand jour, après une nuit un peu agitée--dame, monsieur,
-n'est-ce pas!...--Trinele a été réveillée par une fusillade: c'étaient,
-tout ornés de pompons et de rubans, les garçons d'honneur qui
-déchargeaient de vieux tromblons dans la cour et acclamaient la fiancée.
-Alors Trinele s'est levée et, avec l'aide de ses amies accourues pour
-l'assister, a revêtu sa toilette de noce: neuve toute entière, depuis
-les longs bas de fil blanc tricotés par Salomé Barthel, jusqu'à la
-splendide robe de faille noire, toute raide, accrochée à un clou fiché
-au plafond pour qu'aucun pli n'en soit froissé. Sur sa tête, Salomé a
-placé la couronne d'aubépine et de fleurs d'oranger.
-
-Quand, toute parée, Trinele est descendue de sa chambre, la maison était
-déjà pleine d'agitation. De la cuisine, parmi le brouhaha des
-casseroles, émanaient des odeurs succulentes. Dans la cour, le père
-Keslach, aidé des voisins, achevait de charger sur une grande voiture
-ornée de nœuds et de guirlandes tout ce que Trinele apporte avec elle
-sous le toit conjugal: le lit, la batterie de cuisine, le linge, la
-vaisselle, quelques meubles, que sais-je encore! Tout cela se dresse en
-une sorte de trophée que surmonte tout en haut la quenouille
-traditionnelle enrubannée d'écarlate.
-
-[Illustration: UNE FERME D'ALSACE AU PRINTEMPS.]
-
-Peu à peu tous les gens du village se sont assemblés devant la porte.
-Mais ils s'écartent quand au milieu des pétarades une musique
-s'approche. C'est le fiancé qui fait son entrée, accompagné de ses
-garçons d'honneur. Tout le monde se salue. Comme il faut prendre des
-forces, on mange quelques pâtisseries avec un coup de vin ou un petit
-verre de kirsch. Dans la main du grand Friedli, le père Keslach a posé
-celle de sa fille: “Je te donne ma Trinele, sois lui fidèle.”
-
-Et puis, bras dessus, bras dessous, les fiancés se sont mis en route au
-milieu des acclamations, escortés de toute la noce, des curieux et du
-grand char oscillant, traîné par les petits chevaux pomponnés de neuf.
-On a fait halte devant la maison Steiner. Le temps de se restaurer et de
-lever le coude...
-
---De nouveau, Madame Trinele! quel estomac!
-
---Dame, Monsieur, chez nous l'émotion, ça fait le creux,
-comprenez-vous...
-
-Et la vieille poursuit. C'est l'arrivée à la mairie... En route pour
-l'église! Les cloches sonnent à toute volée. Les fusils rechargés
-crépitent de plus belle. On entre. Monsieur le Curé, la messe célébrée,
-prononce son allocution. Il connaît Friedli et Trinele depuis l'enfance
-et leur souhaite beaucoup de bonheur. Tout le monde y va de sa petite
-larme. Et puis c'est la bénédiction, l'échange des anneaux; moment
-palpitant où tout le village, surtout les jeunes, ont l'œil aux aguets.
-Les filles ont bien prévenu Trinele: “Plie le doigt pour que la bague
-n'entre pas trop vite.” Sans cela elle sera la servante de son mari. Et
-Friedli est renseigné par ses camarades: “Si elle plie le doigt,
-marche-lui sur le soulier, pour ne pas être sous sa pantoufle...”
-
---J'espère que vous leur avez obéi soigneusement!
-
-Les deux vieux lèvent l'un sur l'autre leurs prunelles ternies. Et leurs
-bouches édentées se sourient.
-
---_Jo_, monsieur, nous avions tout oublié...
-
-Reprises des sonneries de cloche et de la fusillade. On signe à la
-sacristie. On s'embrasse. Le cortège se remet en marche à travers le
-village. Quelques poignées de sous aux gamins qui ont tendu des cordes
-dans la rue et réclament de quoi boire pour livrer passage. Et puis
-toute la noce s'engouffre dans la maison Keslach.
-
---Après tant d'histoires, monsieur, vous pensez qu'on n'était pas fâché
-de manger un morceau.
-
---Je pense, Madame Trinele, qu'on en a mangé quelques-uns.
-
---Dame, on s'est mis à table à une heure. Et c'est seulement à six,
-quand on en est sorti, que le bal a commencé.
-
---Ça ne faisait pas de mal, vous comprenez, après, de se trémousser un
-peu.
-
-On s'est trémoussé une bonne partie de la nuit. Après avoir ouvert le
-bal ensemble, Friedli et Trinele ont dansé chacun avec tous leurs amis.
-Et puis ils se sont retrouvés et ne se sont plus quittés.
-
-Pendant que la jeunesse s'amusait, des personnes de confiance--il y a
-toujours quelques vieilles cousines expérimentées pour y avoir
-l'œil--s'occupaient de faire décharger le char, de surveiller
-l'arrangement des meubles et des ustensiles dans la maison des nouveaux
-époux...
-
-A minuit le cortège s'est reformé. On a allumé des torches et des
-lanternes. Et sous le ciel éclatant d'étoiles Friedli et Trinele ont été
-conduits chez eux au milieu du flonflon des musiciens et des dernières
-salves de coups de fusil.
-
-Accompagnée de ses filles d'honneur, Trinele a pénétré dans le logis
-conjugal. Avec leur aide, elle a dépouillé sa couronne de mariée, leur
-en a distribué les fleurs. Une dernière fois, sous les fenêtres, tout le
-monde a poussé des hourras. Et puis, tandis que tout doucement
-s'éteignait peu à peu la rumeur des voix et des rires, elle est restée
-avec son Friedli--enfin seuls.
-
---Il y a plus de cinquante ans, Madame Trinele?
-
---Cinquante-deux ans à la Saint-Louis, oui, monsieur...
-
-Et maintenant les vieux se taisent. A petites bouffées le vieux fume sa
-pipe courte. Pensive la vieille a lâché son tricot. Tout là-haut, les
-étoiles scintillent comme au soir de leurs noces. Dans la paix nocturne
-plane l'âme cordiale et douce de l'antique Alsace.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-LE SOUVENIR
-
-
-Pour le Français qui voyage en Alsace, il est quelque chose de plus
-touchant que la beauté de ses paysages et de ses vieilles maisons, de
-plus émouvant que sa fidélité à ses usages antiques et à ses costumes
-traditionnels. Ce sont les souvenirs historiques qui jaillissent du sol
-même, qui attestent aux visiteurs les siècles de vie commune et
-glorieuse où la France et l'Alsace furent unies, et la volonté que garde
-la terre aujourd'hui annexée de ne rien renier d'un passé dont elle
-demeure fière et dont elle entend jalousement sauvegarder le legs tout
-entier.
-
-Que nous réserve l'avenir de l'humanité? Verrons-nous l'apaisement des
-haines séculaires entre les nations? C'est le secret de demain, ou
-peut-être seulement celui d'après-demain. Toujours est-il que s'il est
-au delà des Vosges un pélerinage qui s'impose à nous, quelles que
-puissent être notre foi et nos espérances, c'est celui vers ces lieux
-historiques où les armées s'entrechoquèrent en 1870, où aujourd'hui,
-parmi les verdures riantes et les opulentes moissons, des tombes
-fleuries et des monuments pieux consacrent la mémoire des héros qui d'un
-côté comme de l'autre succombèrent pour la patrie.
-
-Wœrth, Reichshoffen, Frœschwiller... Morsbronn... Noms sinistres... Et
-pourtant quel panorama plus gracieux que celui que le regard embrasse du
-monticule où, gigantesque, un cavalier de bronze au geste impérieux
-rappelle qu'ici même le prince royal, le 6 août 1870, déchaîna la
-bataille?
-
-C'est un décor d'une paix charmante, une plaine riche, harmonieusement
-vallonnée, couverte de blés d'or, de prés clairs où se dressent des
-meules. Sur les côteaux, des bois ferment l'horizon. Çà et là des
-fermes. Tout devant, dans le creux, il y a, endormi sous ses toits
-brunis, un bourg traversé d'une petite rivière. Un peu plus loin la
-flèche aiguë d'une église pointe au dessus d'un autre village. Sur la
-gauche, une demi douzaine de bâtiments grisâtres forment une tache à la
-lisière des arbres.
-
-C'est de là, là en face, sur la hauteur d'Elsasshausen, que le Maréchal
-de Mac-Mahon dirigea la résistance. Toute une journée, quarante mille
-Français tinrent tête à cent vingt mille Allemands, furent écrasés par
-le feu de deux cents canons. Cette prairie-là, trois fois en une heure
-elle fut prise et reprise à la baïonnette. Là-bas s'engloutit la charge
-de cavalerie infructueuse de Bonnemain; plus loin, par delà le petit
-bois, la chevauchée funèbre des cuirassiers de Morsbronn, dits les
-cuirassiers de Reichshoffen. A cinq heures, c'était la retraite. Nous
-avions perdu six mille tués et blessés, neuf mille prisonniers,
-vingt-huit canons, une aigle, quatre fanions. La route de l'invasion
-était ouverte.
-
-Du monument du prince royal, vous descendez à Wœrth. Tandis qu'on
-attelle la voiture qui vous emmènera, entrez dans la salle du fond de
-l'auberge proprette. Adossée à la cloison, il y a une vitrine. Elle
-renferme des cuirasses, des casques, des képis, des armes de toute
-sorte, des clairons, des gibernes, des éperons, des fragments de
-projectiles, des papiers trouvés sur les morts. Le tout a été ramassé
-sur le champ de bataille.
-
-Mais voici la voiture qui s'avance. Elle est attelée d'un cheval massif,
-conduite par un cocher grisonnant.
-
---Vous êtes du pays?
-
-S'il en est! Il avait quinze ans le jour de la bataille et s'en souvient
-comme si c'était d'hier.
-
---Un enfant, monsieur, vous comprenez!...
-
-Deux heures durant, tantôt au pas et tantôt au petit trot, vous
-parcourez les plaines, les côteaux, et les bois. Du fouet le guide
-désigne les villages et les monuments. Sa voix chantante énumère les
-noms; Frœschwiller aux maisonnettes rayées de gris, coquet au sommet du
-côteau; Elsasshausen avec ses fermes; Morsbronn aux rues tournantes où
-s'effondrèrent les survivants de la charge.
-
-De toutes parts s'éparpillent les édifices commémoratifs: chapelles,
-colonnes, trophées, obélisques, simples croix. Il y en a d'immenses et
-de tout petits, de triomphaux et de recueillis. Dominant le tilleul de
-Mac-Mahon captif d'une grille, l'aigle de la troisième armée allemande
-s'éploie sur sa colonne entourée de victoires de bronze. Gravement la
-France honore ses morts dans une petite coupole au milieu d'un jardinet
-discret. Les Turcos sont restés là où ils succombèrent. Au fond d'un
-petit bois feuillu, délicieux, de hêtres clairs, par des sentiers à
-peine tracés, envahis de mousse, d'herbes et de ronces, vous découvrez
-leurs tombes. Maternelle, la forêt s'est penchée sur elles, les a
-enveloppées de troène et d'aubépine blanche...
-
-Au dessus de Morsbronn, à l'endroit où s'abattit une des charges, a été
-élevé un petit obélisque de grès rose. Il porte écrits trois mots:
-“_Defuncti adhuc loquuntur_”: “Les morts parlent encore.”
-
-Ne vous défendez pas d'entendre leurs voix.
-
- *
-
- * *
-
-Une excellente association, celle du _Souvenir Français_, présidée
-aujourd'hui par M. Jean, de Vallières, s'est donné pour tâche, en dehors
-de toute idée politique, d'honorer les soldats de France qui
-succombèrent en 1870. C'est ainsi que dans ces dernières années se sont
-multipliées des cérémonies émouvantes où souvent se retrouvent en
-présence d'anciens combattants des deux armées.
-
-L'une des plus solennelles fut celle qui eut lieu à Wissembourg, le 17
-octobre 1909, pour inaugurer le monument consacré “aux soldats français
-morts pour la Patrie,” dont un comité Alsacien avait pris l'initiative.
-
-Il s'élève sur le Geisberg tout près de l'endroit où le 4 août 1870 le
-général Abel Douay fut frappé mortellement d'un éclat d'obus. De toute
-l'Alsace, des souscriptions avaient afflué, dépassant du double ou du
-triple l'attente des organisateurs.
-
-Le jour de l'inauguration, c'est par dizaines de mille que l'on accourut
-dans la petite ville dont les maisons étaient décorées d'épaisses
-guirlandes piquées de roses de papier rouges et blanches, où çà et là
-s'ajoutaient des couronnes ornées de fleurs bleues. Vers la colline, on
-voyait, dit un témoin oculaire, monter “une foule de paysans aux
-costumes sombres mais pittoresques... comme un cortège de fourmis, sur
-plus d'une demi-lieue d'étendue. Il y en a depuis Wissembourg jusqu'au
-haut du Geisberg et il en monte autant de tous les autres côtés. Les
-villages environnants à plusieurs lieues à la ronde se sont mis en
-branle. Les sociétés venues de France avec leurs étendards arrivent et
-pénètrent aux places réservées dans l'enceinte, ainsi que les pompiers
-qui ont conservé leurs casques de forme française, les sociétés
-militaires du Palatinat et d'ailleurs avec leurs aigles allemandes, des
-sociétés de musique, des délégations du Souvenir Français et surtout les
-vétérans alsaciens-lorrains des armées françaises avec le numéro de leur
-régiment à leurs chapeaux. Il y en a plus de sept cents. Ils se
-retrouvent, ils se reconnaissent avec une indicible émotion.”
-
-Il en est un que l'on se montre avec un respect particulier. C'est
-Baudot, le clairon de Malakoff. Il a quatre-vingts ans. Mais tout droit,
-robuste, il tient ferme “le magnifique et lourd drapeau des anciens
-combattants de Gravelotte et de l'armée du Rhin, cravaté d'un large nœud
-de crêpe.”
-
-Lorsque tombèrent les voiles du monument, qu'ils découvrirent la statue
-du génie de la Patrie coulée dans le bronze d'anciens canons français et
-que s'éleva la “Marseillaise,” il y eut un émoi indescriptible.
-
-[Illustration: METZ.]
-
-Aux pieds du coq gaulois qui en surmonte le faîte, les enfants d'Alsace,
-écrit une Alsacienne, ramèneront indéfiniment leurs enfants “pour prêter
-un serment silencieux.”
-
-C'est le même qu'autour de la statue de Kléber à Strasbourg répètent
-chaque année en une soirée de juin les étudiants alsaciens qui défilent,
-chapeau bas et lèvres closes, devant le héros au coup de minuit.
-
- *
-
- * *
-
-Ne vous y trompez pas. Sous son apparence paisible, l'Alsace garde une
-âme tenace et fidèle. Elle est la même chez ce vieillard qui, au seuil
-de sa maison, se soulève, tire sa pipe de ses lèvres et vous fait le
-salut militaire parce que vous portez le ruban rouge; chez le paysan ou
-l'ouvrier qui chaque année économise de quoi faire au 14 juillet le
-voyage de Nancy ou de Belfort; chez ces jeunes gens qui, tout à coup,
-guêtrés de blanc, le képi sur le front, pareils à nos gymnastes,
-débouchent au coin d'une rue sonnant du clairon nos vieilles marches
-militaires. Et si même par hasard, elle voulait se défaire de ses vieux
-souvenirs parce qu'ils sont douloureux et rendent la vie plus triste et
-plus difficile, l'Alsace ne le pourrait pas. Ils sont trop profondément
-ancrés jusqu'au cœur même de ses enfants. Croyez-en l'historiette qui
-forme le dernier chapitre de ce petit livre, et qui est authentique.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-NOËL D'ALSACE
-
-
-C'est la veille de Noël. Dans la chambre où l'ombre descend voici les
-enfants. Ils sont quatre aux joues roses, aux cheveux clairs, aux yeux
-très bleus. Marc, l'aîné, a dix ans; et le petit Jean qu'on appelle
-Hansli en a six. Entre eux viennent la jolie Idelette qui est toujours
-sage et cette bonne grosse Bœbeli. Dans l'attente fiévreuse, tantôt un
-peu haletants, ils se taisent; ou bien, éperdus, les bavardages
-s'exaspèrent... Car c'est tout à l'heure, au tintement magique de la
-sonnette d'argent, que va s'ouvrir le paradis: le paradis où l'ange d'or
-éploie ses ailes au dessus du sapin de Noël, éclatant de lumières, de
-jouets et de bonbons, avec, tout autour, les tables couvertes de
-serviettes blanches où sont alignés les paquets pleins de mystère, noués
-par des faveurs roses.
-
-Pour la dixième fois, Hansli murmure:
-
---Oh! Idelette, est-ce que tu crois que Christkindel m'apportera la
-boîte de soldats de plomb?
-
-La boîte de soldats de plomb, c'est cette merveille qui est exposée à la
-vitrine du grand magasin de la rue de la Nuée-Bleue. Depuis deux
-semaines qu'elle est en montre, sans doute que maître Hansli s'est
-arrêté soixante fois seulement devant elle. Car vous savez qu'on ne
-passe que quatre fois par jour devant le magasin. En une seule boîte,
-figurez-vous, tous les uniformes de l'armée française!
-
-Maternelle, Idelette rassure le petit frère.
-
---Mais oui, mon chéri. Tu n'as pas oublié de l'inscrire sur ta liste?
-
-L'oublier! De sa plus belle écriture, chacun des enfants, sur une
-feuille de papier toute blanche, a indiqué à la bienveillance de
-Christkindel ses vœux les plus chers. En lettres énormes, la bouche
-entr'ouverte, le front moite, Hansli a écrit: “La boîte des soldats de
-plomb français.” Il a souligné si fort qu'il a fait un pâté. Mais ça
-compte tout de même.
-
-Passionné, il répète encore une fois:
-
---Alors, vraiment, tu crois que Christkindel me l'apportera?
-
-Une apostrophe le fait tressaillir.
-
---Moi, je crois que Christkindel ne t'apportera rien du tout. J'ai écrit
-à Hans Trapp pour qu'il vienne t'offrir un paquet de verges toutes
-neuves trempées dans du vinaigre.
-
-Cette voix railleuse, c'est celle de Marc. Sans doute que l'attente
-l'énerve lui aussi. Les grands frères taquins sont tous les mêmes.
-
-Ainsi interpellé, voici que le visage tout rond de Hansli s'allonge.
-Sans doute que malgré son âge encore tendre, il n'a plus en
-Christkindel, le Noël des enfants sages, et en Hans Trapp, son
-redoutable compère, cette foi littérale qui fut celle des générations
-périmées. Et il semble bien que dans la cérémonie grand-père, papa et
-maman jouent un rôle plus décisif que ces personnages qu'on n'a jamais
-vus. Pourtant, en somme, il y a là quelque chose d'obscur. D'un ton qui
-veut être suffisant, Hansli riposte:
-
---Ça n'est pas vrai. N'est-ce pas, Idelette, que Hans Trapp n'existe
-pas?
-
-S'il n'existe pas! Marc lève les bras au ciel d'un geste de stupeur.
-S'il n'existe pas, cet affreux bonhomme vêtu de peaux d'ours, avec sa
-figure toute noire, sa barbe hirsute, des verges plein les mains!...
-
---D'ailleurs tu verras bien tout à l'heure. Il m'a promis de venir pour
-te punir de n'avoir pas voulu l'autre jour me prêter ta boîte à
-couleurs.
-
-Marc secoue la tête d'un air sûr de soi. Les lèvres de Hansli se mettent
-à trembler. Après tout, on ne sait pas... Protectrice, Idelette attire
-vers elle le gros garçon:
-
---Voyons, Hansli, est-ce que tu ne vois pas que Marc te taquine!
-
-Et, supérieure, elle fait la moue au grand frère qui hausse les épaules:
-
---Aussi Hansli est trop bête!
-
---Et toi tu es trop méchant!
-
-Allons! allons! on ne va pas se disputer un jour de Noël! Ce serait du
-joli si la petite sonnette allait trouver les deux frères en train de
-s'arracher les cheveux!... Un peu honteux, ils se taisent. Marc affecte
-de reprendre son livre et Hansli son jeu de construction. Mais deux
-minutes après il se penche vers Bœbeli, si affairée parmi ses poupées:
-
---Dis donc, Bœbeli, est-ce que tu ne crois pas qu'elle est en retard, la
-petite sonnette? ou bien peut-être que nous ne l'avons pas entendue? Il
-faudrait aller voir...
-
-Inutile. Il y a un bruit de portes qui s'ouvrent. Le cœur battant, les
-quatre enfants sont debout. Et voici le grelot argentin, le grelot
-magique qui sur la terre fait descendre les visions de l'au delà...
-
-... Vibrants, les yeux écarquillés, les voix étranglées d'émoi, les
-quatre enfants sont alignés, debout, en face du sapin étincelant.
-Retrouveront-ils dans leur vie de semblables minutes?... Sur leurs
-visages expressifs, grand-père et papa et maman contemplent l'image du
-bonheur parfait dont sur la terre il y a si peu d'exemplaires.
-
-Maintenant vers les tables féeriques c'est la ruée des petites mains
-avides. Sous les doigts frémissants les faveurs se dénouent, les papiers
-déchirés s'envolent. Au milieu des cris de surprise, des murmures
-d'extase, les trésors surgissent de leurs caches. Oublieux de sa
-dignité, Marc gambade devant ses livres dorés, ses patins neufs, et son
-chemin de fer mécanique. Idelette ne se lasse pas d'inventorier le
-contenu inépuisable de sa table à ouvrage. Mère depuis cinq minutes
-d'une négresse et d'une japonaise, Bœbeli les berce et les câline,
-chacune sur un bras, avec une tendresse égale. Quant à Hansli, il a la
-tête perdue. Un tambour, un traîneau, un ballon, des livres, et, par
-dessus tout, la boîte des soldats de plomb, la boîte qui contient
-l'armée française: tout cela est à lui! Il se tait le cerveau perdu, un
-peu fou.
-
-Immobiles et pensifs, M. Lœdikam, son fils, et sa belle-fille ne se
-lassent pas de savourer l'allégresse de leurs enfants. Sur la grande
-terre, la vie n'est pas toujours gaie; moins qu'ailleurs parfois sur le
-vieux sol de l'Alsace. Il arrive qu'ici les jours qui sont les jours de
-fête soient plus mélancoliques. Ils remettent davantage en mémoire les
-temps qui ne sont plus, combien les choses ont changé et toutes les
-séparations. Mais peut-être, de la douleur qu'elle distille, la joie
-qu'ils recèlent est plus pénétrante. La voix mouillée, Madame Lœdikam
-jeune s'adresse au vieillard:
-
---Vraiment, mon père, vous avez trop gâté les enfants.
-
-M. Lœdikam sourit. S'il n'avait pas ses petit-enfants à gâter, pourquoi
-vivrait-il? Du fond de son grand fauteuil, il aperçoit tout là bas, là
-bas, les Noëls lumineux de son enfance. Et puis ce furent ceux de sa
-jeunesse. Alors, les membres de la famille se pressaient innombrables
-autour de l'arbre sacré... Il était homme déjà quand, une année, pour la
-première fois, Christkindel ne fut pas célébré; il y avait eu cette
-année-là sur Strasbourg trop de malédictions, de canonnades, d'incendies
-et de deuils... Et puis, parce qu'il faut bien que l'on vive, parce que
-les petits enfants ne sauraient se passer de joie, de nouveau
-Christkindel était revenu. Mais combien, chaque année, la mort et les
-départs avaient rétréci le cercle de famille! En ce jour plus qu'en nul
-autre, M. Lœdikam revit le passé, regarde devant lui défiler sa vie.
-Combien elle est longue, tissée de combien de deuils! Aussi, sans doute
-que l'écheveau est bientôt dévidé tout entier. M. Lœdikam est prêt.
-Pourtant il est content d'avoir vu ce jour.
-
-Quelque chose gratte sur sa manche. Une voix le tire de sa rêverie.
-
---Grand-papa, je suis si heureux!
-
-M. Lœdikam pose doucement sa main sur les boucles blondes. Naturellement
-il ne l'avouerait pas tout haut. Mais Hansli est son préféré.
-
---Alors tu es content de Christkindel?
-
-Un coup d'œil de Hansli est plus éloquent que les paroles qui lui font
-défaut. Machinalement, à côté du fauteuil de grand-père, son regard
-effleure un guéridon qui est vide.
-
---Et toi, grand-père, Christkindel ne t'a rien apporté?
-
-Sans doute c'est le lot des vieilles gens. Il paraît que c'est tout
-naturel. Mais Hansli se figure si vivement sa propre désolation si
-Christkindel l'avait oublié qu'il n'a pu retenir sa question. Et il est
-tout heureux quand grand-père lui répond:
-
---Si, Hansli, j'ai aussi eu mon Noël: une bonne lettre d'oncle Jean.
-
---Une lettre d'oncle Jean!
-
---Vous ne nous en aviez rien dit, mon père!
-
-Autour du vieillard toute la famille s'est rassemblée. Et un silence
-religieux s'établit pendant qu'il tire la lettre de sa poche, assujettit
-ses besicles et commence sa lecture.
-
-C'est qu'oncle Jean, le plus jeune fils de M. Lœdikam, n'habite plus en
-Alsace. Et même c'est tout au plus si, de loin en loin, il y fait une
-apparition. Oncle Jean est un officier français. Et en ce moment il
-combat pour la France sur la terre d'Afrique au Maroc. Ses lettres sont
-rares. Elles apportent avec elles d'étranges parfums, une atmosphère
-inconnue. Les enfants connaissent à peine oncle Jean, même Hansli qui
-est son filleul. Mais le mystère qui environne sa figure en rehausse
-l'éclat. Dans ses lettres chantent le soleil de flamme, la magie du
-désert, toutes les splendeurs de l'Orient, une épopée de gloire et de
-sang qui fait battre les cœurs... Au milieu du recueillement de tous, M.
-Lœdikam achève sa lecture: les nouvelles sont bonnes; oncle Jean se
-porte bien; il sera en pensée à Strasbourg le jour de Noël...
-
-Tandis que les conversations reprennent et que M. Lœdikam méthodique
-replie les feuilles de papier, voici que de nouveau Hansli est devant
-lui. Il tient dans ses bras la lourde boîte des soldats de plomb et,
-tout rouge de son effort, interroge:
-
---Grand-papa... grand-papa, je voudrais savoir lequel ressemble à
-l'oncle Jean.
-
-Le vieillard qui n'a pas encore serré ses lunettes s'incline et, parmi
-les cuirassiers et les hussards, avise un cavalier plus beau que tous
-les autres dans son dolman céleste et son ample pantalon rouge:
-
---Le voici.
-
-Avec respect Hansli le reçoit dans sa menotte, longuement le considère
-et puis le replace dans le lit de coton. Dans la figurine de plomb
-colorié s'incarne la légende d'héroïsme et de péril dont s'auréole le
-mâle visage bruni et la moustache blonde qui deux ou trois fois se sont
-penchés sur le visage rose du garçonnet...
-
-[Illustration: GÉNÉRAL KLÉBER.]
-
-Mais déjà les portes de la salle à manger se sont ouvertes. “A table!”
-D'abord les enfants se récrient... Tout aussitôt ils s'aperçoivent
-qu'ils meurent de faim. Dans sa splendeur traditionnelle, c'est le
-souper de Noël; il y a, énorme et reluisante, l'oie farcie de marrons;
-il y a le magnifique pâté de foie gras; au dessert une profusion de
-sucreries. Et l'on débouche une bouteille de champagne pour boire à la
-santé d'oncle Jean et de tous les absents.
-
-Après le repas l'excitation redouble. Sans doute le champagne y est pour
-quelque chose. Et puis comment, sans un peu perdre la tête, dépouiller
-l'arbre de sa parure merveilleuse, se partager le butin de babioles et
-de friandises! Les cris, les rires, les interjections montent à un
-diapason plus aigu. En vain la jeune Mme Lœdikam essaye de les apaiser.
-Aujourd'hui, n'est-ce pas, il n'y a pas moyen de gronder. Un peu
-anxieuse, elle se penche vers son beau-père: est-ce que tout ce vacarme
-ne le fatigue pas trop? Il secoue doucement la tête. Sans doute elle lui
-fait un peu mal. Mais est-ce que bientôt il n'aura pas l'éternité pour
-se reposer? De l'allégresse de ses petits-enfants, gourmand, il ne
-laissera pas perdre une miette.
-
-Aussi bien voici l'heure du coucher. Malgré les protestations, on tombe
-de fatigue. Et c'est à peine si les voix ensommeillées peuvent articuler
-un bonsoir. Les jambes vacillent pour gagner la porte tandis que les
-petits poings frottent les yeux appesantis.
-
-Quelques minutes après les enfants, M. Lœdikam le père se retire à son
-tour. Son fils et sa fille demeurent seuls dans le salon jonché de
-papiers, de ficelles, de débris d'enveloppes et de verdure. Ils se
-sourient. C'est une belle journée. Les enfants ont été si heureux. Et le
-grand-père les a tellement gâtés! Quelle chance qu'il ait justement reçu
-aujourd'hui la lettre de Jean! Comme cela, lui aussi a eu son
-Christkindel.
-
-Le fin visage de Madame Rodolphe Lœdikam approuve. Pourtant on dirait
-qu'il y a une ombre sur ses traits. Son mari se penche vers elle. Est-ce
-que quelque chose la tourmente?
-
-Elle lui sourit. Il la connaît trop bien. Elle ne peut rien lui
-dissimuler. Eh bien!--oh! elle se rend compte qu'elle est ridicule--tout
-à l'heure, pendant que son beau-père lisait la lettre de Jean, elle
-avait le cœur un peu serré en regardant ses enfants qui, bouche bée,
-buvaient ses paroles... Certes, tout Alsacien est fidèle au passé. Mais
-à quoi bon perpétuer pour les générations qui viennent d'inutiles
-occasions de rancœur et de souffrance! Est-ce qu'il ne vaudrait pas
-mieux que les Alsaciens de demain, sans rien abdiquer de leurs
-sympathies héréditaires, acceptent les faits accomplis et assument sans
-arrière-pensées leurs nouveaux devoirs?
-
-M. Lœdikam jeune, qui est un homme raisonnable, approuve du menton. Jean
-a eu le droit d'agir comme il a fait. Nul ne songe à l'en blâmer. Et on
-est, tout de bon, fier de ses exploits. Pourtant il est inutile de les
-proposer en exemple aux enfants. Et si grand-père avait donné à Hansli
-un autre cadeau que cette boîte de soldats de plomb, il n'en aurait pas
-été fâché. Mais, n'est-ce pas, il ne faut pas non plus exagérer les
-choses. Avec les mioches tout passe et tout change. Peut-être que ce
-n'est pas grandement la peine de se faire du souci pour cela le jour de
-Noël... Hein?
-
-Mme Lœdikam ne peut s'empêcher de sourire et acquiesce à son tour. Puis,
-ayant éteint les lumières, les deux époux quittent le salon.
-
-Avant de se coucher, ils passent par les chambres des enfants. Les
-fillettes dorment à poings fermés dans leurs petits lits blancs. Marc
-s'est agité avant de trouver le sommeil. Il faut ramener la couverture
-sur lui et reborder le lit. Sur son oreiller, Hansli, le visage
-paisible, la respiration égale, ressemble à un ange joufflu.
-
-Mme Lœdikam se penche pour effleurer son front blanc d'un baiser, et
-tout à coup, la voici qui attire son mari à elle et lui désigne la
-menotte de l'enfant. En se couchant, Hansli n'a pas eu le courage de se
-séparer de tout son trésor. Et jusque dans son sommeil il continue
-d'étreindre la figurine de plomb où grand-père lui a appris à
-reconnaître l'uniforme d'Afrique.
-
-Avec un hochement de tête indulgent, M. Lœdikam fils tout doucement
-saisit la main potelée, essaye d'en écarter les doigts. Mais voici
-qu'avec un grand soupir l'enfant les resserre et d'un geste instinctif
-ramène sur sa poitrine le petit soldat de plomb.
-
-Alors, tout bas, tout bas, d'une voix qui tremble imperceptiblement,
-c'est Mme Lœdikam, Mme Lœdikam elle-même, qui murmure à l'oreille de son
-mari:
-
---Laisse-le lui...
-
-Et tous deux à pas étouffés quittent la chambre où, paisible, monte la
-respiration égale du petit enfant d'Alsace au cœur fidèle.
-
-
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-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- CHAP. PAGE
- Avant-propos 5
- I. L'Alsace: Un Coup d'Œil Dans l'Histoire 7
- II. L'Alsace, “Le Jardin de la France” 13
- III. Strasbourg: La Cathédrale--Le Musée alsacien--La
- Chambre d'Oberlin 22
- IV. Les Cigognes 36
- V. Le Caractère alsacien 45
- VI. “L'Alsace à Table” 56
- VII. Figures de Légende 73
- VIII. Friedli et Trinele (Récit d'autrefois) 83
- IX. Le Souvenir 94
- X. Noël d'Alsace 102
-
-
-
-
-TABLE DES ILLUSTRATIONS
-
-
- Strasbourg _Frontispice_
-
- PAGE
- Ribeauvillé (Vosges) 20
- Turckheim 29
- Un Vieil Alsacien 40
- Colmar 49
- Lisière de la Forêt-Noire 60
- Riquewihr 69
- Jeune Alsacienne 80
- Une Ferme d'Alsace au printemps 89
- Metz 100
- Général Kléber 109
- Les Cigognes _Couverture_
-
- Carte d'Alsace, page 4.
-
-
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-
-Collection honorée de Souscriptions de l'Etat
-
-LES ARTS GRAPHIQUES: IMPRIMEURS-ÉDITEURS, VINCENNES
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN ALSACE ***
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