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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: En Alsace - -Author: André Lichtenberger - -Release Date: December 29, 2020 [eBook #64165] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN ALSACE *** - - - - - - LES BEAUX VOYAGES - - [Illustration] - - EN ALSACE - - - - -_LE LIVRE EN COULEURS_ - -COLLECTIONS DES LIVRES EN COULEURS POUR LA JEUNESSE - -_Reliés et Ornés de nombreuses Planches artistiques en Couleurs_ - - -_Volumes in 8º (20 × 14 ½), Reliés Toile, Illustrés de 12 Planches en -Couleurs, photographiées directement_ - -“LES BEAUX VOYAGES” - - EN CHINE - LE MAROC - AUX INDES - EGYPTE - AU JAPON - LA RUSSIE - INDO-CHINE - ESPAGNE - - -_Énormes Volumes, Riche Reliure, Tranches Dorées, Illustrés de 12 -Planches en Couleurs et de nombreuses Planches en Noir_ - -“CONTES ET NOUVELLES” - - LA GUERRE AUX FAUVES - LES PETITS AVENTURIERS EN AMERIQUE - LA CASE DE L'ONCLE TOM (EN 2 VOLUMES) - UN TOUR EN MÉLANÉSIE - ROMANS DU FOND DE LA MER - VOYAGES DE GULLIVER (EN 2 VOLUMES) - ÉRIC - -_LES ARTS GRAPHIQUES, 3 RUE DIDEROT, VINCENNES_ - - - - -[Illustration: STRASBOURG.] - - - - - LES BEAUX VOYAGES - EN ALSACE - - PAR - ANDRÉ LICHTENBERGER - - Orné de douze planches - en couleurs et une carte - - LES ARTS GRAPHIQUES - Éditeurs - 3 RUE DIDEROT, VINCENNES - 1912 - - - - -[Illustration: CARTE D'ALSACE] - - - - -AVANT-PROPOS - - -L'automne dernier un capitaine posait cette question à cinquante -conscrits: “Qu'est-ce que l'Alsace?” Trente-huit répondirent à peu près -convenablement. Douze, c'est-à-dire le quart, ignoraient de quoi il -s'agissait. Peut-être que cette ignorance est regrettable à toutes -sortes d'égards et même un peu déshonorante. - -Puisse ce petit livre dénué de toute autre ambition faire revivre à ceux -qui connaissent l'Alsace quelques-unes de leurs impressions; puisse-t-il -donner aux autres une idée sommaire de ce qu'elle nous suggère, faire -entrevoir au moins le charme si particulier de cette région qui nous -tient de si près par tant de liens. - -S'il y réussit tant soit peu, c'est peut-être à cause de tout ce que les -voix multiples qui montent de cette terre ajoutent à celle de l'auteur. -Il tient aussi à associer dans sa reconnaissance tant d'écrivains, sans -cesse plus nombreux, qui chacun pour sa part nous ont rendu plus proches -l'âme et la vie de l'Alsace. Grâces soient rendues aux vivants et aux -morts: aux historiens et aux érudits tels que MM. Charles Grad, Rodolphe -Reuss, Georges Delahache, Charles Gérard; aux purs littérateurs tels que -MM. Maurice Barrès, Edouard Schuré, Georges Ducrocq, Paul Acker, Carlos -Fischer; à tant d'écrivains, de connaisseurs, d'amateurs pieux, de -lettrés délicats dont les travaux ou les conseils m'ont facilité la -tâche: Mesdames Marie Diémer, Gévin-Cassal, E. Herrmann, Röhrich, E. -Wust, MM. Bucher, Dollinger, Maurice Engelhardt, Florent-Matter, H. -Haug, Kaufmann, Laugel, Stœber, etc. Et je ne veux pas oublier ces deux -périodiques admirables entre tous: _La Revue Alsacienne Illustrée_ et -_Les Marches de l'Est_. - -C'est à ces sources, à bien d'autres encore que j'ai puisé; c'est à -elles que ce petit livre doit ce qu'il peut avoir de bon. - -A. L. - - - - -EN ALSACE - -CHAPITRE I - -L'ALSACE: UN COUP D'ŒIL DANS L'HISTOIRE - - -Vous importe-t-il énormément de savoir l'origine exacte du mot Alsace? -J'espère que non, car il me faut vous avouer qu'elle est encore -douteuse. Pour certains “Ellsass” signifie pays de l'Ill; pour d'autres -les appellations Alesacianes, Alisâzas, Elisâsun, étaient employées par -les Alamans pour désigner la région et les peuplades de la rive gauche -du Rhin. Dans le doute, évitons de nous prononcer. Si nous ne -connaissons pas le mot, nous connaissons au moins la chose: -approximativement, l'Alsace est comprise entre la ligne des Vosges et le -Rhin, la trouée de Belfort et le cours de la Lauter. Sa superficie est -d'environ 800,000 hectares. - -La légende, qui se souvient sans doute de la géologie, nous affirme -qu'elle fut d'abord un lac où s'épanouissait une vie mystérieuse. Il -s'écoula. Dans le sol fertile et dans les vallées, les hommes se -multiplièrent. Avaient-ils ou non le crâne allongé? Grave question qui -passionne d'autres que les anthropologues. De là dépend, paraît-il, si -les populations premières de l'Alsace sont d'origine celte ou -germanique. - -Ce qui est vraisemblable, c'est que ces “murs païens,” ces monuments -cyclopéens de grosses pierres non cimentées, dont aujourd'hui encore -nous trouvons les traces dans les Vosges, furent bâtis par les -autochtones pour se défendre contre les barbares de l'Est. Les premiers -textes historiques où il est question de l'Alsace nous la montrent ce -qu'elle demeurera: le point de contact, c'est-à-dire souvent le champ de -bataille entre la civilisation celto-latine et la Germanie. En 58 avant -Jésus-Christ, Jules César, appelé par les indigènes, y défait Arioviste -près de Rougemont sur les bords de la rivière de Saint-Nicolas. La voici -province romaine; elle le restera quatre cents ans: la multiplicité des -noms de lieu et des ruines atteste la profondeur de l'empreinte reçue. - -En 403, les Romains évacuèrent l'Alsace. Ce fut l'invasion des Alamans. -Les Francs les soumirent. Pendant plusieurs siècles, le duché d'Alsace -se rattacha à l'Austrasie, c'est-à-dire à la monarchie mérovingienne. A -la fin du IXe siècle elle échoit à Louis Germanique, et, pour longtemps, -elle est entraînée dans l'orbe du St. Empire romain germanique. - -Le moyen-âge est pour l'Alsace une période troublée et féconde. Sous la -suzeraineté plus ou moins nominale de l'empereur qui est loin, une vie -locale active, sinon toujours pacifique, s'y développe. Des châteaux -fortifiés, des donjons, des monastères, des églises se dressent de -toutes parts. La population des villes profite des querelles des grands -pour revendiquer ses droits. En vain de fréquentes invasions, en vain -des luttes intestines bouleversent sans cesse le pays. Une race solide -s'y constitue avec une civilisation originale, un développement de -richesse matérielle et artistique qui est bien à elle. Favorablement -accueilli à Mulhouse et à Strasbourg, le protestantisme y accroît -l'esprit démocratique. Des relations amicales relient les villes libres -de la plaine de l'Ill aux républiques suisses; une anecdote célèbre les -symbolise: celle de la bouillie chaude envoyée par la municipalité de -Zurich à celle de Strasbourg et mangée tiède encore à son arrivée, tant -la distance était brève et rapides les communications. - -Au début du XVIIe siècle, la guerre de Trente ans est l'occasion de -ravages atroces. Aussi l'hostilité grandit contre la domination -autrichienne, et l'Alsace adhère en majeure partie à cette coalition des -petits États protestants qui font bloc avec la France et la Suède contre -la monarchie des Habsbourg. - -Est-il exact qu'au lit de mort du père Joseph le cardinal de Richelieu -se soit précipité pour encore annoncer à son “Éminence grise” la -nouvelle si ardemment souhaitée: “Père Joseph, Brisach est à nous!” -L'histoire le nie; mais l'instant était proche où l'Alsace allait être -absorbée dans la monarchie française. - -Le traité de Westphalie (1648) transporte à Louis XIV les droits -complexes que l'empereur avait sur elle. Avec une activité habile et -tenace, laissant subsister une vie locale indépendante, ses intendants -transforment ce lien assez vague en une incorporation effective. -L'annexion de Strasbourg en 1681, celle de Mulhouse au siècle suivant -marquent des étapes décisives. L'assimilation est rapide, presque -instantanée. Strasbourg fait à Louis XV durant la guerre de la -succession d'Autriche un accueil enthousiaste et célèbre avec pompe en -1781 le centenaire de sa réunion à la France. La Révolution de 1789 -cimente l'union d'une manière définitive. Dès ses débuts l'Alsace -l'acclame. Une grande fête assemble à Strasbourg les gardes nationales -de la région. Le maire Frédéric de Diétrich les reçoit sur la plateforme -de la cathédrale et y fait arborer les premiers drapeaux tricolores: “Ce -spectacle, dit le procès-verbal officiel, vu des rives opposées du Rhin, -apprit à l'Allemagne que l'empire de la liberté était fondé en France.” - -Deux années plus tard, au moment de la déclaration de guerre contre -l'Autriche, ce même Diétrich réunit à sa table quelques officiers et, -interpellant l'un d'eux qui se piquait de talent musical, le sommait -d'inventer un hymne nouveau capable de galvaniser les jeunes armées -républicaines. Le lendemain, après une nuit blanche, Rouget de l'Isle -revenait, et, accompagné au piano par une nièce du magistrat, entonnait -son “Chant de Guerre de l'armée du Rhin,” plus connu bientôt sous ce -nom: “La Marseillaise.” - -Fidèle à la République, l'Alsace offrit à ses armées et à celles de -l'Empire les meilleurs de ses fils: Kléber le gamin de Strasbourg, -Lefebvre le meunier de Rouffach, Rapp le fils du concierge de Colmar. -Faut-il d'autres noms? - -Ils furent des milliers à verser leur sang sur tous les champs de -bataille de l'Europe. Presque tous les officiers de la cavalerie qui -poursuivit les vaincus d'Iéna étaient Alsaciens. Une petite ville comme -Phalsbourg a donné trente-trois généraux à la France. - -Après Waterloo, il y eut un fait divers, fantastique, qui dépasse la -légende: la défense d'Huningue, par Barbanègre et cent trente-cinq -hommes, contre l'archiduc Jean, vingt-cinq mille Autrichiens et cent -trente bouches à feu. Au bout de quinze jours de bombardement, une -capitulation honorable permit à la garnison de la dernière place forte -alsacienne de rejoindre l'armée de la Loire avec tous les honneurs de la -guerre. Tambour battant, cinquante loqueteux défilèrent devant -l'archiduc Jean qui serra leur chef sur sa poitrine. - -La Restauration vit l'Alsace frondeuse et libérale: “Un Koechlin par -département et la France serait sauvée,” s'écriait La Fayette, louant -aussi bien l'esprit d'entreprise que l'ardeur civique du monde -industriel mulhousien. - -A l'annonce de la Révolution de 1830, on hissa les trois couleurs sur la -cathédrale; le 2 août, à six heures du soir, tout le pays était pavoisé -et chantait “La Marseillaise.” - -La monarchie de juillet, à qui l'Alsace donna deux ministres, fut pour -elle une époque d'énorme développement matériel et intellectuel. Il se -poursuivit, s'accrut encore, sous le second empire, bien accueilli en -général à cause des souvenirs glorieux qui dataient du premier: les -romans d'Erckmann-Chatrian montrent, dans une forme familière et -émouvante, l'évolution du sentiment alsacien, jusqu'au moment où la -guerre de 1870-71 bouleversa la destinée. - -L'Alsace fut la rançon de la France vaincue. - -En dépit de la protestation solennelle des députés alsaciens, le traité -de Francfort la faisait passer, à l'exception du territoire de Belfort, -sous la domination de l'Allemagne victorieuse. - - - - -CHAPITRE II - -L'ALSACE, “LE JARDIN DE LA FRANCE” - - -Lorsque dans l'été de 1673, Louis XIV et sa suite pénétrèrent en Alsace -par Saint-Dié et Sainte-Marie aux Mines, Mademoiselle de Montpensier, la -Grande Mademoiselle, goûta médiocrement le voyage. “Nous passâmes, -écrit-elle, par des chemins épouvantables dans des bois où il y a des -chemins étroits sur le bord des précipices où il passe des torrents. On -a peine à y voir le ciel: ce sont des arbres d'un vert si noir et si -mélancolique qu'il faisait peur... Sainte-Marie est une grande rue entre -deux montagnes fort tristes et fort couvertes d'arbres...” - -L'impression du souverain fut différente. Lorsque pour la première fois -il aperçut la plaine d'Alsace ensoleillée et plantureuse, il s'écria: -“Mais c'est le jardin de la France!” - -Une région montagneuse, moins grandiose que les Alpes ou les Pyrénées -mais d'un charme pittoresque et personnel,--des vallées sinueuses et -boisées qui en descendent--une plaine fertile et richement cultivée, -jonchée de villages cossus et de villes célèbres, telle est l'Alsace. - - * - - * * - -Que le chemin de fer vous conduise en Alsace par la trouée de Belfort et -celle de Saverne, tout de suite ses paysages vous conquièrent. Mais -j'aimerais mieux que, quittant un matin de bonne heure quelque station -du versant français, vous la découvriez vous-même peu à peu au cours -d'une promenade à pied dans les Vosges. - -Au départ, des brumes flottent encore entre les fûts rigides des sapins. -Une humidité frissonnante enveloppe le sous-bois. Il y demeure de la -nuit emprisonnée. Mais voici que l'ombre craque et se disjoint. Des -fuseaux de lumière argentée pénètrent, où tressaillent toutes les -couleurs du prisme. Le brouillard s'effiloche, se déchire en longs -voiles de gaze, s'envole pareil à des formes de fées. Des coins de ciel -bleu se mettent à rire. Le soleil l'emporte. A peine des flocons de -nuage sommeillent encore dans quelques fonds vaporeux. Et le panorama se -déroule, se diversifie. - -Ce sont les plateaux herbeux, tachés de champs, de fermes, de bouquets -d'arbres; les pentes sylvestres couvertes d'aiguilles de pin, de gazon -maigre, de myrtilles et de bruyères; les sentes creuses qui serpentent à -l'aveuglette sous la futaie des hêtres; un petit lac bleu avec une -maison forestière assoupie; un vallon avec une rivière parmi les -cadavres des arbres; une cascatelle fuyante; une chapelle, une tombe; -une carrière abandonnée où, tout rouge, le sol saigne; un amas de -pierres énormes, abruptes ou polies, bizarres, évoquant des jeux de -Titans; des taillis maigres où perce un soleil qui pique; et puis la -montée nue que le vent rafraîchit; le “chaume” gazonné,--le -sommet,--d'où maintenant le regard embrasse l'infini: la houle -irrégulière des crêtes boisées, moirées de verdures diverses; la vallée -lorraine; la plaine d'Alsace, tout en bas, avec ses petits villages -laborieux groupés compacts, noirauds et rougeâtres, autour des flèches -des églises pointées vers le ciel. Au loin, perdue dans la brume, c'est -la Forêt-Noire. Là-bas, le Jura. Quelque chose scintille: peut-être les -Alpes. Simples, exquises, les sensations intimes alternent, -s'harmonisent. Le sol soyeux caresse le pied du marcheur. Les digitales -hautaines se dressent. Mélancolique, le coucou chante. La résine et le -foin coupé embaument. Écoutez: c'est le long murmure de la brise à -travers les feuillages, le bruissement, doux comme une bénédiction, -d'une averse légère qui les caresse. Puis de nouveau voici le soleil. - -Étonnamment variées et découpées, les Vosges offrent au promeneur des -sites et des vues sans cesse renouvelés. Les ruines dont elles sont -jonchées, les légendes gracieuses qui s'y rattachent y incorporent une -âme. - -“Comme un lis blanc dressé parmi les œillets rouges et les pensées -violettes, la noble et douce figure de Sainte Odile domine le champ -fleuri et bigarré des légendes d'Alsace” (Schuré). - -Ainsi, sur le haut de sa montagne, le couvent de Ste. Odile, “petite -couronne de vieilles pierres sur la cime des futaies” (Barrès), domine -la plaine où, par le temps clair, on distingue plus de cent villages. -C'est là qu'à travers les siècles l'Alsace est venue prier. C'est là que -vous la verrez encore aujourd'hui s'acheminer chaque dimanche en -pélerinage. Demeurez jusqu'au coucher du soleil. Et malgré le -grouillement des touristes et le mugissement des autos sur les routes -vous subirez la majesté du lieu. Il redeviendra pour vous “la montagne -de la foi et du silence, le plus noble de ces grands sommets religieux -qui veillent sur l'Alsace” (Paul Acker). - - * - - * * - -Par l'une de ces vallées abruptes ou sinueuses qui se font chemin entre -deux contre-forts, vous dégringolez le long des murailles sévères des -hêtres et des sapins. Selon les lacets, à chaque minute le paysage -change. Ici c'est le roc, là le précipice. Surgies soudain, les cimes -lointaines étincellent. Une échappée laisse entrevoir la plaine -souriante. Tout se resserre. Il y a un tournant. Dans sa grâce rustique, -voici le village alsacien. - -“Il nous montre d'un air accueillant ses maisons peintes à la chaux où -les grosses poutres de la charpente forment des croix de Saint André, -ses pignons aigus, ses toits hauts et profonds où s'accumulent pour -l'hiver les mille ressources d'un pays plantureux, ses escaliers de bois -sculpté noircis par les années, sa fontaine où s'épanche dans les auges -de pierre, tombes mérovingiennes, une onde de cristal, sa vieille église -couronnée d'un nid de cigogne, ses treilles, ses jardins, dômes de -feuilles de vigne que l'automne éclaircit, ses glycines et ses roses -grimpantes, qui montent jusqu'au toit. - -“Par les carreaux étroits, de vieux visages où la sagesse de la vie est -inscrite en plis volontaires enveloppent d'un long regard curieux celui -qui passe. Les enfants bien éveillés se plantent devant lui, les mains -derrière le dos, pour mieux considérer son étrangeté. Des femmes -échangent quelques paroles joviales avec l'accent doux et traînant -d'Alsace, l'accent qui pèse sur les mots comme la cognée du bûcheron. -Quelques patriarches en bonnet de laine secouent leur longue mèche d'un -air grave” (Georges Ducrocq). - - * - - * * - -Et maintenant nous voici tout en bas. Entre le Rhin invisible et la -dentelle bleue des Vosges, c'est l'Alsace laborieuse et luxuriante. A -perte de vue s'étendent les prés récemment fauchés couverts de meules, -parsemés de bouquets d'arbres, les vignobles ensoleillés, les -houblonnières en pleine croissance, les rectangles multicolores des -cultures maraîchères, les champs de blé et de seigle éclatants de -bleuets et de coquelicots. Là s'étale la richesse dorée de la moisson -prochaine. Ici la récolte est déjà faite, les gerbes s'amoncellent et de -nouveau toute nue apparaît la terre rouge. Les vergers escortent la -route. Des corbeaux croassent. Çà et là pointent des cheminées d'usines, -des lignes de peupliers. Il y a de gentils et gais petits cimetières -carrés, verts, noirs et blancs, où les morts assoupis continuent d'être -tout près des vivants. Solidement accroupies sous le capuchon des toits -énormes, rapiécés de rose, les fermes ne sont point isolées. Il est bon -d'être réunis pour peiner et se réjouir ensemble. Aussi se sont-elles -groupées en villages. Elles surveillent de loin, l'œil indulgent, le -rythme des travaux agrestes. - -Par les fenêtres vous entrevoyez “les vieux intérieurs de l'Alsace avec -leurs chaises sculptées et leurs tonneaux solides.” Des troupeaux d'oies -se pavanent dans les prés. Juchées sur quatre roues égales, de longues -carrioles étroites sont attelées de vaches bien nourries, harnachées -comme des poneys, ou de chevaux massifs, l'air raisonnable et un peu -crâneur sous le bonnet rouge ou bleu qui leur encapuchonne les oreilles. - - * * * * * - -Chaque petite ville a sa physionomie. Un vieux pont en dos d'âne, une -chapelle gothique, une vierge naïve, un puits délabré, mille ornements -de pierre ou de bois sculpté rappellent le lien qui subsiste avec les -siècles évanouis. Chacune sollicite l'attention du touriste. Chacune, -l'ayant retenue, lui laisse quelque chose de plus que l'impression de la -curiosité satisfaite: “Je n'ai jamais quitté une petite ville d'Alsace, -me disait un ami, sans avoir le désir de lui donner une poignée de -main.” Je lui ai répondu: “Vous avez raison.” Et ces vers -d'Erckmann-Chatrian chantaient dans ma mémoire: - - Dis-moi! quel est ton pays? - Est-ce la France ou l'Allemagne?-- - --C'est un pays de plaine et de montagne; - Une terre où les blonds épis - En été couvrent la campagne; - Où l'étranger voit, tout surpris, - Les grands houblons en longues lignes - Pousser joyeux aux pieds des vignes - Qui couvrent les vieux côteaux gris! - La terre où vit la forte race - Qui regarde toujours les yeux en face... - C'est la vieille et loyale Alsace! - -[Illustration: RIBEAUVILLÉ (VOSGES).] - - - - -CHAPITRE III - -STRASBOURG - -La Cathédrale--Le Musée alsacien--La Chambre d'Oberlin - - -En Alsace il y a Colmar et Mulhouse. Colmar est exquise; Mulhouse pleine -d'activité. Mais au dessus d'elles il y a Strasbourg. - -On vous dira: “N'y allez pas. Strasbourg n'est plus Strasbourg. Depuis -quarante ans une ville neuve, toute en style ‘colossal,’ a pierre à -pierre rongé la vieille ville médiévale, qui nous tenait au cœur, a fini -par l'engloutir sous ses bâtisses.” - -C'est faux. Sans doute Strasbourg n'offre plus son unité de jadis. Des -quartiers nouveaux sont nés avec des palais, des casernes, des -entrepôts, des fabriques, des villas modern-style et tout le reste. Et -de même que dans les rues, plus souvent que les anciens costumes, vous -rencontrez des uniformes, de même presqu'au cœur de l'antique -Strateburgum, vous êtes choqués par des monuments disparates: brasseries -ahurissantes avec des façades vert d'eau ou violet suave; cages de fer -démesurées aux membrures contournées; magasins agressifs, dépositaires -de “galanterie waaren”; “conditoreien” gênantes; boutiques regorgeant de -toutes les sortes de “delicatessen”; (n'oubliez pas qu'outre Rhin -“galanterie waaren” signifie modes et “delicatessen” charcuterie). - -N'importe: un coin tourné tout cela cesse d'exister. Ici, c'est la vie -fluviale, la “vieille France,” les “ponts couverts.” Là, au hasard des -venelles étroites, toutes les merveilles des demeures vétustes aux -pignons pointus, pittoresquement dentelés et découpés. A travers les -toits immenses étrangement cabossés, expressifs comme d'anciens visages, -les rangées des lucarnes veillent et clignent de l'œil. Ce sont, à -profusion, des ornements de pierre et de bois, des balcons, des porches, -des figurines, des balustres, tout le legs émouvant presque intact des -artistes du moyen âge et de la Renaissance. Dans son tombeau de l'Église -St. Thomas, Maurice de Saxe demeure endormi. Kléber étend toujours son -geste héroïque sur la petite place ensoleillée en face des bonnes -vieilles maisons bourgeoises assoupies. A l'angle d'une ruelle, la -statue enluminée de l'Homme de fer monte la garde. - -Et puis il y a la cathédrale. - - * - - * * - -De quelque côté que vous arriviez à Strasbourg, la cathédrale, le -“Münster” célèbre d'Erwin de Steinbach, érige au dessus des toits sa -tour unique, symbole traditionnel de la cité, symbole de l'Alsace. -Majestueuse, elle domine la ville agenouillée, relique de dentelle et de -corail rose ourlée par les doigts minutieux des siècles. - -Ses origines se rattachent aux légendes obscures qui unissent l'âme -païenne au moyen-âge. “Si sa flèche touche aux étoiles, si haute que les -anges devaient l'effleurer du bout de leurs ailes, ses fondements -plongent dans un lac mystérieux où des monstres aveugles erraient -confusément” (Marie Diémer). Aujourd'hui encore, “quand le silence s'est -fait dans les rues, le passant attardé peut, nous dit Maurice -Engelhardt, entendre le bruit des flots se brisant contre les piliers de -la voûte souterraine. Il distingue le clapotement produit par les rames -de la barque qui sillonne le lac, conduite par les âmes des trépassés.” - -L'entrée du lac, nous est-il affirmé, se trouvait dans les caves d'une -maison située en face de la cathédrale. Plus d'une fois on tenta de -l'explorer: “Chaque fois un tourbillon de vent sortait de l'orifice -béant et éteignait les lumières de ceux qui voulaient s'aventurer dans -le gouffre. Et quand on essayait de sonder avec des perches la -profondeur de l'excavation, il apparaissait à l'ouverture des serpents, -des crapauds, des salamandres énormes et tout un fourmillement de bêtes -indescriptibles. Pour éviter des malheurs, l'ouverture fut murée et -couverte de décombres, et aujourd'hui l'on ne sait plus où fut l'entrée -de la caverne infernale.” - -Sur l'emplacement actuel de la cathédrale trois hêtres géants abritaient -jadis, selon la tradition, l'autel où les Triboques sacrifiaient au dieu -de la guerre et le puits où ils lavaient les victimes. Sous la -domination romaine un temple de Mars lui succéda. Une église de bois -dédiée à la Vierge remplaça le temple à l'avènement du christianisme. Et -ce serait l'eau purifiée du vieux puits païen qui aurait servi à -baptiser les premiers chrétiens et le roi Clovis lui-même. - -Plusieurs autres bâtiments, selon toute vraisemblance, s'y succédèrent. -C'est du XIIe siècle que datent les parties romanes les plus anciennes -de l'édifice actuel. Au siècle suivant, il prit son essor dans le style -gothique. Le jour de la Chandeleur de l'année 1276, après avoir célébré -la messe dans le chœur déjà construit, l'évêque Conrad de Lichtenberg se -rendit solennellement sur la grande place, bénit la nombreuse assistance -et donna le premier coup de pelle des fondations de la façade principale -projetée par le grand architecte Erwin de Steinbach. En 1439 fut -terminée la Tour du Nord, la seule qui ait été achevée, dont la flèche -s'élève à une hauteur de 143 mètres. - -Vous trouverez l'historique exact et la description détaillée de tout ce -qui se rapporte à la cathédrale dans le petit livre excellent que lui a -consacré Georges Delahache. Elle a vécu, nous dit-il, “toute la vie de -la cité. Au centre de Strasbourg et de l'Alsace, ‘comme un écho sonore,’ -elle a répercuté toutes les vicissitudes d'une histoire mouvementée. -Elle a grandi avec les évêques, puis avec la bourgeoisie; la Réforme y a -passé, ennemie des images, ‘servante de Dieu seul;’ et la majesté de -Louis XIV, irrespectueux du gothique; et les enthousiasmes et les -colères de la Révolution; et, plus près de nous, les obus qui l'ont -enlevée à la France. Elle demeure; elle continue de vivre, dominant tous -les villages de la plaine dont les noms chantent mélancoliquement au -souvenir de ceux qui sont partis et faisant trembler d'une émotion un -peu fébrile, dès qu'ils la devinent dans le lointain, le regard de ceux -qui reviennent.” - - * - - * * - -Toute l'âme historique et légendaire de l'Alsace est enclose dans la -cathédrale et les vieilles maisons qui l'environnent. Voulez-vous -revivre sa vie locale, si pittoresque et variée à travers les siècles: -allez au Musée alsacien. - -Fondé en 1902 par un groupe de jeunes gens enthousiastes de leur pays et -de son passé, il a eu pour but de réunir tous les objets se rapportant à -l'art et à la tradition populaires de l'Alsace. Installé au cœur du -vieux Strasbourg 23, Quai St. Nicolas, dans une ravissante maison -ancienne qui lui appartient, il conquiert dès l'abord le visiteur, dont -s'accroissent l'admiration et l'émoi pieux au fur et à mesure qu'il en -pénètre, qu'il en détaille tous les trésors: la cour aux galeries -superposées, les salles boisées, les sculptures populaires, le -laboratoire d'alchimie, la chambre juive, les costumes de paysans et de -paysannes des temps passés, les nombreux objets, meubles, ustensiles, -etc., qui participèrent à la vie des siècles évanouis. Une série -d'entreprises annexes permettent à qui le désire d'en emporter mieux que -les souvenirs immatériels: le musée édite des publications illustrées -artistiques, fournit des costumes authentiques, conformes à la tradition -jusque dans les étoffes et les moindres accessoires, fabrique des -poupées irréprochables au point de vue documentaire, des jouets -alsaciens scrupuleusement exacts, etc. - -Chaque année il s'enrichit de dons qui lui arrivent de toutes les -parties du pays. Chaque année il ouvre une ou plusieurs salles -nouvelles. - -Peut-être que, dans sa simplicité, l'une des plus curieuses est la -chambre d'Oberlin, le célèbre pasteur du Ban-de-la-Roche. Fidèlement -copiée sur le “poële” que l'on peut voir encore dans les anciennes -chaumières de Waldersbach ou de Belmont, elle a été reconstituée avec -son plafond à poutrelles, ses portes basses et son fourneau en fonte. Un -escalier en bois monte à l'étage supérieur. Les murs où règne un banc -rustique, crépis et blanchis à la chaux, sont ornés de gravures et de -nombreux portraits d'Oberlin. Une foule d'objets lui ayant appartenu ont -été offerts par ses descendants: sa table de travail, ses collections -d'histoire naturelle dans leur armoire, son fauteuil, la harpe de Mme -Oberlin, un grand nombre d'autographes, de documents, de portraits et -d'objets usuels. Au milieu de ce cadre intime, s'évoque dans sa candeur -savoureuse une des physionomies les plus expressives de la vieille -Alsace, l'une de celles où se résument de la façon la plus touchante sa -ténacité ingénieuse, son esprit démocratique et libéral, sa religion à -la fois pratique, mystique, active et tolérante.[1] - - [1] Nous empruntons les détails qui suivent à l'excellente brochure de - Mme E. Röhrich, MM. Rauscher et H. Haug: _Jean-Frédéric Oberlin_ - éditée par _La Revue Alsacienne Illustrée_ en 1910. - - * - - * * - -Jean Frédéric Oberlin--“papa Oberlin,” comme l'appelèrent plus tard ses -paroissiens--naquit à Strasbourg le 31 août 1740 d'une famille de bonne -bourgeoisie dont la culture était à la fois française et allemande: “Je -suis Germain et Français tout ensemble,” écrira-t-il plus tard. Il -prononcera ses sermons dans les deux langues et rédigera ses _Annales_ -alternativement dans l'une et l'autre. - -Enfant plein de vivacité, il faillit se faire soldat: “J'étais soldat -dès mon enfance. Mon goût se portait aux armes et à l'art de la guerre. -Si je n'ai pas embrassé ce métier, c'est qu'on ne combattait pas alors -contre la tyrannie et que je vis au contraire que dans l'état de pasteur -à la campagne je pouvais faire infiniment de bien.” - -C'est en 1767 qu'il fut nommé pasteur au Ban-de-la-Roche. C'est là qu'il -déploya pendant soixante ans, jusqu'à sa mort, une activité -merveilleuse. - -Petit canton de langue française de la Haute Alsace, le Ban-de-la-Roche -était depuis l'époque de la guerre de Trente Ans retombé dans une -sauvagerie de mœurs incroyable. L'ignorance y était crasse et -universelle: le défaut de voies de communication maintenait en effet la -population dans un isolement presque complet. On passait les ruisseaux -sur des troncs d'arbres. Un voyage à Strasbourg était un exploit. Mme -Witz-Oberlin, fille du saint homme, écrit dans ses souvenirs: “Lorsque -ma mère, pour cause de santé, était obligée de se rendre à Strasbourg, -son excellent époux l'accompagnait à pied avec tous les instituteurs de -la paroisse et quelques hommes jeunes, forts et de bonne volonté... -Chacun était armé d'une longue perche afin de pouvoir soulever la -voiture aux passages dangereux.” - -[Illustration: TURCKHEIM.] - -Oberlin conçut son devoir à la façon d'un cerveau encyclopédique du -XVIIIe siècle. Il serait injuste de dire que son apostolat fut la -moindre de ses préoccupations. Son éloquence familière et persuasive ne -fut point dépourvue de valeur. Mais il estima que l'exemple serait la -meilleure prédication, et qu'une fois que les paroissiens seraient -devenus des hommes civilisés, ils seraient bien près d'être en même -temps des chrétiens. - -Pour leur apprendre l'agriculture, il se fait paysan, leur enseigne -l'art des semailles et celui d'élever les bestiaux. De même, il devient -architecte, ingénieur, agent-voyer, industriel, et manœuvre chaque fois -qu'il le faut. Sur son impulsion, on perce des routes et neuf ponts sont -construits. Lui-même défonce la terre le premier ou casse les cailloux. -Par ailleurs il publie des circulaires, crée des caisses d'emprunt et de -liquidation des dettes, une société populaire, une société des fours, -une société des amis de l'humanité. Il remplace l'industrie minière en -décadence par le filage et la fabrication de rubans de coton. Il forme -des compagnies de pompiers, réorganise l'apprentissage... - -L'instruction est son domaine particulier. Il ne consent à laisser -restaurer le presbytère délabré de Waldersbach--sa “ratière”--que quand -maîtres et élèves sont confortablement logés dans l'école communale. -Conformément aux idées de Rousseau, il s'ingénie à multiplier les -“leçons de choses,” stimule l'émulation autant parmi les maîtres que -parmi les élèves au moyen de concours et de récompenses. Des écoles -populaires--on les intitule “poëles à tricoter”--sont créées pour les -tout petits: entre la couture et le tricot les maîtresses y enseignent -l'histoire sainte, la récitation, le calcul mental, un peu d'histoire -naturelle et la botanique. Lui-même prend plaisir à composer des -herbiers qui nous ont été conservés, et, “pour éviter toute cruauté,” on -observe les insectes vivants et on les relâche à la fin de la leçon. - -Des familles bourgeoises mettent leurs enfants en pension chez le -pasteur. Moyennant neuf francs par semaine--et souvent il y a des -réductions!--ils reçoivent une instruction étendue et pratique. En même -temps qu'on leur fait étudier les meilleurs auteurs, ils apprennent à -faire du filet, des lacets, des souliers de lisière, des cartonnages, -des ouvrages en crin et en paille, des gants, des mitaines. Les jeunes -filles reçoivent un enseignement ménager complet: elles s'en retournent -chez elles sachant cuisiner, lessiver, repasser, filer, faire leurs -achats de ménage et conserver leurs provisions. - -Le jeu n'est pas moins nécessaire que la science. Oberlin s'y montre -aussi inventif qu'en pédagogie; une multitude d'objets,--petits étuis, -collections de cartonnages, découpages, silhouettes, imprimerie--sont -façonnés de ses mains. Souvent en été la journée de travail se termine -par une promenade qui est en même temps l'occasion d'une leçon -d'astronomie. - -Ayant une teinture de tout ce qui s'enseigne, langues mortes, sciences -théologiques, métaphysique, logique, géométrie, trigonométrie, -géographie ancienne et moderne, histoire universelle, physique, histoire -naturelle, histoire de la philosophie, droit naturel, antiquités -égyptiennes, hébraïques, grecques et romaines, le bon pasteur est aussi -préoccupé des besoins du corps que de ceux de l'esprit. Il propage des -notions de médecine et de chirurgie, invente un “thé naturel” et -plusieurs tisanes. Et comme l'instrument de Pourceaugnac est encore -inconnu au Ban-de-la-Roche, il l'y importe; et c'est de ses propres -mains que, jusqu'à ce que son usage soit vulgarisé, il l'administre à -ses paroissiens. - -La période révolutionnaire n'est pas sans lui amener quelques -difficultés. Enthousiaste des nouveaux principes, il abhorre les excès -et les violences, les déplore quand ils se produisent et témoigne de sa -sincérité en donnant asile à des proscrits. Mais, respectueux des -autorités, il s'efforce autant qu'il lui est possible de se mettre en -règle avec les prescriptions nouvelles. Au nom d'église, il substitue -celui de “temple de la raison,” observe le décadi au lieu du dimanche, -célèbre le culte sous le nom de “club,” intercale des sujets temporels -entre les chants, les prières et le sermon, et achève de républicaniser -l'allure de ses offices en se faisant adjoindre un citoyen greffier et -en nommant un président à chaque séance. L'usage des cloches étant -interdit, on appelle au culte par un roulement de tambour. Des prières -sont dites régulièrement pour les États-Généraux, l'Assemblée -législative, la Convention nationale, pour “nos soldats” et pour le -Premier Consul. - -Quand la patrie est en danger, Oberlin lui donne plusieurs de ses -enfants. En 1795, Charles-Conservé est nommé chirurgien militaire à -Strasbourg; Henri-Gottfried part comme conscrit le 26 novembre 1799; -Frédéric-Jérémie est tué à l'ennemi. - -L'ardeur de ses convictions, la pureté de sa conduite n'empêchent pas -Oberlin d'être arrêté en décembre 1793. Il est remis en liberté après le -9 Thermidor. A peine libéré, il témoigne de son zèle civique de la -manière la plus utile en luttant contre la dépréciation des assignats -qui menace de ruiner la République. Sa propagande judicieuse et -infatigable vaut aux habitants du Ban-de-la-Roche de se voir décerner -une mention honorable par la Convention dans sa séance du 19 Frimaire An -II. - -On multiplierait indéfiniment les témoignages de cette activité où tout -l'idéalisme alsacien se combine avec le sens pratique le plus avisé. -L'influence d'Oberlin s'étendait et s'affermissait sur tous ceux qui -l'approchaient. Avant la Révolution le baron de Diétrich, sous l'Empire -le préfet Lezay-Marnézia sollicitaient ses conseils; Paul Merlin, fils -du conventionnel Merlin de Thionville, lui voua une telle admiration que -son vœu suprême--d'ailleurs exaucé--fut d'être enterré auprès de lui. - -A mesure qu'il avançait en âge, son autorité croissait comme celle d'un -patriarche à cheveux blancs: “Sa vue seule, dit un contemporain, -inspirait le respect et la déférence. Sa présence, un moment d'entretien -avec lui vous détachait en quelque sorte des choses de ce monde: vous -éprouviez des sentiments délicieux.” - -Il garda jusqu'au bout son activité. A soixante-dix ans, quand un -incendie éclatait, il était le premier sur les lieux: et c'était plaisir -de le voir s'élancer à cheval avec un aplomb que plus d'un jeune -cavalier lui eût envié. - -Octogénaire, il disait quelquefois: “Je ne suis plus bon à rien... -L'esprit a toujours sa vivacité, mais le corps n'en veut plus et refuse -son service.” Pourtant il trouvait encore moyen, en passant devant la -fontaine, d'aider une vieille à charger un seau d'eau et de ramasser des -brindilles de bois pour allumer le feu d'une pauvresse infirme. - -“Aussi, quand, le 28 mai 1826, le glas funèbre annonça la fin de cette -longue et belle carrière, les habitants du Ban-de-la-Roche se -sentirent-ils ‘tous orphelins’ et prirent-ils spontanément le deuil pour -trois mois. On fit au défunt de grandioses funérailles auxquelles -participèrent non seulement ses paroissiens et ses amis, mais encore -beaucoup de gens venus du dehors et les catholiques des villages -environnants.” - -Dans la petite chambre du Musée alsacien, feuilletant les cahiers de -notes, les herbiers, ou les découpures du pasteur citoyen, vous sentirez -le passé renaître et vivrez de douces minutes. - - - - -CHAPITRE IV - -LES CIGOGNES - - -Les nations ont presque toutes leurs animaux symboliques. Il y a l'aigle -allemande, le léopard britannique, le coq gaulois. Il y a la cigogne -alsacienne. Sa longue silhouette dégingandée, cocasse, et familière est -aussi inséparable de l'Alsace que le nœud aux larges ailes, l'accent de -Kobus ou la flèche de la cathédrale. C'est elle qui apporte dans son bec -les petits enfants dont l'arrivée est si mystérieuse. C'est elle dont le -voisinage s'acoquine aux vieux toits grimaçants et aux hautes cheminées. - -Il y a longtemps que Pline l'Ancien a noté les habitudes migratoires des -cigognes. Dans son _Histoire de la Nature_, il écrit: “De quel lieu -viennent les cigognes, en quel lieu se retirent-elles? C'est encore un -problème. Nul doute qu'elles ne viennent de loin, de même que les grues. -Celles-ci voyagent l'été, la cigogne l'hiver. Avant que de partir, elles -se réunissent dans un lieu déterminé. Nulle ne manque au rendez-vous à -moins qu'elle ne soit esclave ou prisonnière. Elles s'éloignent toutes à -la fois comme si le jour était fixé par une loi. Jamais personne ne les -a vues partir, quoique partout elles annoncent leur départ d'une manière -sensible. Nous nous apercevons bien qu'elles sont venues, mais jamais -nous ne les voyons venir. Le départ et l'arrivée ont toujours lieu la -nuit.” - -La description de Pline est toujours exacte en majeure partie. Mais nous -savons maintenant d'où arrivent les cigognes. C'est d'Égypte, d'Arabie, -de Grèce et de toutes les régions de l'Afrique jusqu'au cap de -Bonne-Espérance. “On montre à Bâle, dit Toussenel, dans une salle de -l'hôtel de Ville, une cigogne empaillée dont le corps est traversé de -part en part d'une flèche africaine des environs du Cap.” Un gentilhomme -polonais avait mis au cou d'une cigogne familière de son toit un anneau -de fer muni de l'inscription suivante: _hæc ciconia ex Polonia_ (cette -cigogne vient de Pologne). Elle revint l'été suivant portant un collier -d'or où l'on lut: _India cum donis remittit ciconiam Polonis_ (l'Inde -renvoie la cigogne aux Polonais avec des présents). Il semble que la -vallée du Rhin attire l'espèce d'une manière particulière. - -C'est au printemps que “fendant les airs, les pieds allongés, le bec -droit, les cigognes arrivent.” Elles s'abattent sur quelque colline, -discutent bruyamment entre elles, reconnaissent les lieux, puis se -séparent par couples et vont reprendre les mêmes nids qu'elles -occupaient quelques mois plus tôt. Dans plusieurs villes d'Allemagne, -leur retour est célébré par des fanfares. Elles sont assez sociables. -Juvénal nous apprend que sur le temple de la Concorde, à Rome, il y en -avait un nid malgré le tumulte du Capitole. En Alsace elles s'installent -le plus volontiers sur les cheminées larges et hautes, couplées à trois -ou à quatre, où une plate-forme est ménagée et les abrite contre la -fumée. Quelquefois aussi on dispose pour les attirer une vieille roue à -plat sur le haut d'un mât. Elles y façonnent une corbeille d'où la -paille déborde et où elles pondent leurs œufs. Ils sont au nombre de -trois ou quatre, d'un blanc tirant sur le vert, d'un grain fin, un peu -plus allongés et moins gros que ceux de l'oie. La mère couve un mois, et -pendant ce temps elle est nourrie par son mâle. Tous deux montrent pour -leurs petits la plus grande sollicitude, s'ingénient à rendre leur -couche plus douillette et surveillent anxieusement leurs premiers ébats. -A l'occasion, le dévouement des parents va plus loin. A la bataille de -Friedland, le feu fut mis par des obus à une ferme; il gagna un arbre -desséché où nichaient deux cigognes. Elles s'envolèrent d'abord, mais, -comme leurs petits ne purent les suivre, vinrent les rejoindre et -finalement furent étouffées. De même, à Utrecht, dans un incendie, on -vit une femelle revenir se faire brûler sur ses cigogneaux. - -De bonne heure les mœurs particulières de la cigogne et son aspect -frappèrent l'attention des hommes. Elle est représentée sur des -médailles du temps d'Adrien comme sur beaucoup d'armoiries hollandaises -et allemandes du moyen âge. Dans l'antique Égypte, on lui voua un culte. -En Thessalie, on punissait de mort son meurtrier. En Grèce, on appela -loi Cigogne la loi qui obligea les enfants à nourrir leurs vieux -parents: exemple, disait-on, invariablement donné par ces oiseaux -eux-mêmes. Ils fournirent à Aristophane le sujet d'une comédie, -aujourd'hui perdue, où, probablement, était célébrée la piété filiale. - -[Illustration: UN VIEIL ALSACIEN.] - -Quelque chose de ce respect traditionnel survit aujourd'hui encore en -Orient et aussi en Alsace. On est reconnaissant à juste titre à la -cigogne de détruire les reptiles, les mulots et toute sorte de vermine. -C'est un spectacle pittoresque de la voir parfois suivre une charrue et -derrière elle picorer les larves et les insectes dans le sillon. -Ajoutons qu'heureusement pour elle sa chair est détestable: voilà sans -doute ce qui consolide l'immunité dont elle jouit. - -Mais on lui attribue volontiers de bien autres mérites. Dans _L'Évangile -des Quenouilles_, imprimé à Bruges en 1475, on lit: “Quand une cigogne -fait son nid dans une cheminée, c'est signe que le seigneur de l'hôtel -sera riche et vivra longtemps.” D'autres estiment qu'elle protège la -maison contre la foudre. Dans tous les cas, elle porte bonheur. Les plus -sceptiques n'en doutent pas. On nous rapporte qu'un brave industriel de -la vallée de St. Amarin, un peu esprit fort, vit, il y a quelques -années, au mois de mars, un couple de cigognes venir faire leur nid sur -la cheminée momentanément inactive de son usine. Plutôt que de déranger -les oiseaux familiers, il dépensa plusieurs milliers de francs à la -construction d'une autre cheminée. Inutile d'ajouter que ses affaires -prospérèrent par la suite d'une manière inouïe. - -Les jeunes filles qui aperçoivent une cigogne ne manquent pas de guetter -ses gestes avec une émotion compréhensible: si l'oiseau fait quelques -pas à leur rencontre, c'est signe de mariage. - -Mais surtout la collaboration de ces échassiers est précieuse au moment -de la naissance des petits enfants. Une antique légende les considère -comme incarnant certaines survivances des trépassés: à elles revient -naturellement la mission d'aller, au fond des puits obscurs, chercher -l'âme destinée au petit être qui fait sa première apparition sur la -terre. De nos jours les choses se sont simplifiées. Quand Jobely et -Freneli s'obstinent à demander d'où vient le nouveau petit frère ou la -petite sœur, la réponse est toute prête: c'est la cigogne qui, -l'abritant bien soigneusement sous son aile, l'a déposé dans le berceau -tout blanc. L'image popularise ses exploits. En découpures, en bois, en -papier mâché, en sucre, en chocolat, elle participe à toutes les fêtes -où l'on échange des bons vœux et des cadeaux. - -J'ai vu assez souvent des cigognes errer gravement à travers les champs. -Et l'an dernier à Turckheim nous admirions les évolutions aériennes d'un -couple et les débuts de leur jeune couvée. Pourtant il paraît que ce -sont des exceptions. On lisait récemment dans _Le Journal officiel de la -Société des Chasseurs de France_: - -“Le nombre des cigognes alsaciennes diminue beaucoup. Jadis, les -voyageurs qui allaient de Colmar à Mulhouse pouvaient voir des douzaines -de cigognes dans les prairies marécageuses qui bordent la Lauch et la -Thur. Aujourd'hui, dans les mêmes régions, on ne voit plus que des -échantillons isolés. Par suite des travaux de régularisation de l'Ill et -de ses affluents, les prairies ont été asséchées et les échassiers -migrateurs n'y trouvent plus leur nourriture aussi facilement -qu'autrefois. - -“A Colmar même, où l'on comptait encore 32 nids en 1870, il n'en reste -plus actuellement que 4. Il paraît que les réseaux aériens du télégraphe -et du téléphone ont aussi contribué à écarter les cigognes. Dans les -villes, la vie est devenue plus agitée et plus bruyante, et, enfin, les -propriétaires des maisons dont les toits étaient surmontés de nids n'ont -pas pourvu à leur entretien comme il eût convenu.” - -Peut-être qu'elles ont encore un autre motif de mécontentement: -l'annexion. Car la cigogne est un oiseau Welche. Ses longs -bavardages--clap, clap, clap--imitent à s'y méprendre (du moins on -l'estime outre Rhin) la langue française. Ce n'est pas une raison pour -qu'elle soit moins bien accueillie en Alsace. - -Les petits enfants ne manquent pas, quand ils l'aperçoivent, d'entonner -le vieux refrain traditionnel: - - Storch, Storch, langi Bein, - Trag mi uf em Sessel heim. - Wohin? wohin? - Ins liewe Elsass nîne. - -“Cigogne, Cigogne, longues jambes--porte-moi à la maison comme sur un -fauteuil. Où donc? où donc? dans la chère Alsace.” - -Mais souvent, nous apprend Mme Gévin-Cassal, on introduit une variante. -Ce n'est plus dans la “liewe Elsass,” c'est dans la “liewe Frankreich,” -dans la “chère France,” que les petits enfants d'aujourd'hui adjurent -l'oiseau familier de les transporter. - - - - -CHAPITRE V - -LE CARACTÈRE ALSACIEN - - -Les cigognes peuvent disparaître. Sous les vieux toits qu'elles -délaissent, l'Alsacien demeure le même, identique à ce qu'il fut à -travers les siècles. Peu de races ont une personnalité plus robuste et -plus savoureuse. Elle est caractérisée par la fusion d'un idéalisme -convaincu et d'un tempérament exceptionnellement bien équilibré. - - * - - * * - -Si haut que l'on remonte dans l'histoire, l'Alsace eut l'instinct -religieux. De gracieux récits nous montrent comment le christianisme y -succéda aux dieux païens. - -Un jour, conte la légende dorée, rapportée par Mlle Diémer, trois -voyageurs rencontrèrent des légionnaires qui rayaient une route romaine -à travers la montagne. Le centurion qui commandait la troupe les -interrogea: d'où venaient-ils? - ---De Rome. - ---Où allaient-ils? - ---Là-bas, de l'autre côté de la montagne. - -Le centurion leur donna un guide. Pendant une heure ils marchèrent. Tout -à coup, dans le soleil couchant, à leurs yeux la plaine se découvrit. - -Alors le plus âgé des voyageurs se tourna vers ses compagnons. Son geste -montra la terre d'Alsace fertile et baignée de lumière: “Frères bien -aimés, dit-il, préparez vos javelles, car voici la moisson que le -Seigneur vous donne.” - -S'étant assis, ils prirent un frugal repas et puis, avant de se remettre -en route, lièrent ensemble deux rameaux en forme de croix. Puis, à la -pointe du couteau, l'un d'eux traça des signes sur le grès. - -Quelques jours après un passant s'arrêta et lut: - -“Au nom de Dieu et de Notre Seigneur Jésus, moi, Materne, disciple de -Pierre, j'ai pris possession du pays.” - -Cette possession fut durable. Le moyen âge vit la plaine et les -montagnes se hérisser d'églises, de chapelles, de couvents, de -monastères. Plus tard la réforme ne fut pas accueillie avec moins de -ferveur. Même dans les temps de scepticisme la foi, d'une manière -générale, a subsisté. Mais elle fut toujours tolérante en Alsace: -souvent protestants et catholiques alternaient leur culte dans le même -édifice. - -Toujours aussi la religion y demeura cordiale et, si j'ose dire, bon -enfant. Les prédicateurs du moyen âge savaient gaillardement, par -quelque comparaison familière, retenir l'attention de leurs ouailles, -tel ce théologien qui comparait l'Église à une ânesse: - -“La tête, c'est Christus; les deux oreilles représentent les deux -testaments: le vieil et le nouveau. Les quatre jambes, ce sont les -quatre évangélistes. Le derrière, c'est l'Enfer autour duquel bourdonne -un essaim de moucherons qui sont les mauvais écoliers, lesquels veulent -aller en enfer. Mais la queue qui frétille, brandille, et les fouaille -sans répit, ce sont les bons prédicateurs dont la parole vaillante les -empêche de tomber dans le gouffre.” - -Les curés gardent aujourd'hui encore cette humeur volontiers populaire. -Ils se mêlent à la vie de leurs ouailles, et, fût-ce même du haut de la -chaire, ne dédaignent pas, quand il le faut, de les stimuler avec -quelque verdeur. Témoin ce prêtre de campagne qui, un dimanche de -Pâques, voyant des commères s'agiter et regarder l'heure, fit une pause -et, goguenard, les interpella: “Allons, allons, ne vous tortillez pas -tant: votre choucroute ne brûlera pas; je vais avoir fini.” - - * - - * * - -C'est qu'autant que l'instinct religieux, l'Alsacien a l'instinct -démocratique. Sans doute la vie communale des petites républiques du -moyen âge le lui a-t-elle inoculé dans le sang. Les bourgeois des villes -du Rhin n'estimaient pas leurs filles un mauvais parti pour un empereur. -Même la monarchie absolue fut impuissante à changer tout à fait cet état -d'esprit. La Grande Mademoiselle nous conte avec quelle aisance, dans le -voyage de 1673, un bonhomme de bailli de Châtenois, qui jadis avait été -précepteur à Paris, interpellait Louis XIV et lui demandait sans façon -des nouvelles des uns et des autres. Le brave Rapp ne fut pas toujours -beaucoup plus protocolaire avec Bonaparte. Un jour, lisons-nous dans les -_Mémoires d'Isabey_, “Rapp, étant de service, dut annoncer les envoyés -de Corse. Malgré les gestes du premier Consul qui l'invitait à se -retirer, il demeure dans le salon. Après l'audience, Bonaparte lui -demande pourquoi il n'avait pas voulu sortir: ‘Téné, chénéral, répond -Rapp, avec sa forte prononciation alsacienne, tous ces Corses sont des -s... coquins.’ Cela dit, il vient dans la pièce où nous étions réunis -nous conter la chose. ‘Che crois que che fiens de tire une pétise,’ -ajoute-t-il en se grattant la tête. ‘Tu en es bien capable,’ s'écria en -riant Savary. A dîner, le premier Consul, prenant un air sévère, demande -à Madame Bonaparte si elle avait entendu dire que tous les Corses -étaient des coquins. ‘Demande à Rapp, ajoute-t-il, il te le dira.’ Puis -il partit d'un franc éclat de rire auquel nous nous joignîmes tous. Il -augmenta la confusion de ce pauvre Rapp. Ce fut, au reste, la seule -punition que le premier Consul lui infligea.” - -Napoléon eut raison de ne pas se montrer plus rigoureux: vingt-trois -blessures reçues à l'ennemi témoignèrent que Rapp maniait mieux le sabre -que la langue. - - * - - * * - -Au reste peut-être le grand empereur lui-même n'eût-il pas réussi à -faire de ces têtes carrées d'Alsaciens des courtisans. Le goût de la -plaisanterie, de la satire, a toujours fleuri entre le Rhin et les -Vosges. - -[Illustration: COLMAR.] - -Sentimental et fortement épris de tous les liens de la famille, -l'Alsacien du moyen âge n'en a pas moins autant que quiconque raillé -l'état de mariage, cet “état d'une douceur qu'on peut appeler gâtée et -mêlée d'amertume et comparer à une belle pâtisserie à la croûte bien -dorée et dont la pâte délicieuse serait lardée de mouches.” Il n'a pas -plus épargné les femmes, dont les meilleures, nous dit-on, mettent à une -si rude épreuve la patience de leurs maris: “De quelque façon que vous -les épluchiez, le diable est toujours dans vos épinards.” Hélas! c'est -de leur origine même qu'elles tiennent cette loquacité qui nous -désespère: “Car Adam a été fait de terre, Eve d'une côte d'Adam. Or -mettez de la terre dans un sac et dans un autre des os, secouez les tous -les deux, c'est le second évidemment qui fait le plus de bruit” -(Kœnigshoven). - -Traitant ainsi ce qu'il respecte davantage, on conçoit que l'Alsacien -ait toujours été plus disposé à railler toute autorité qui lui semble -oppressive qu'à s'incliner devant elle. Ses nouveaux maîtres depuis 1871 -l'ont bien éprouvé. Par la plume de ses publicistes comme par le crayon -de ses dessinateurs, l'Alsace ne s'est pas fait faute de dauber le -professeur pédant, le fonctionnaire gourmé et l'émigré famélique sous -lesquels le plus souvent s'offre à elle la civilisation allemande. - - * - - * * - -Mais fût-elle parfois mordante, la satire alsacienne n'est pas -venimeuse. C'est l'humour, non la haine qui l'inspire. Jusque dans ses -antipathies, l'Alsacien demeure bonhomme. S'il n'est pas gobeur pour ce -qui vient du dehors, il ne tient pas non plus à se “monter le cou.” Ce -qu'il revendique, c'est le droit de continuer à être ce qu'à travers les -siècles il a toujours été: lui-même. Aujourd'hui encore, au touriste qui -passe, sa vigoureuse personnalité se manifeste par toutes sortes de -signes. Entre tous il en est deux qui ne peuvent passer inaperçus: le -costume et l'accent. - -Le costume d'abord. Avec des variantes de village à village, nous le -connaissons bien. - -“Les hommes, décrit Paul Acker, portent le pantalon noir, la veste -courte et noire aussi, le gilet rouge à double rangée de boutons, ouvert -sur la chemise de toile blanche, le feutre noir. Naguère les vieux -portaient un ample habit noir avec un tricorne et les anabaptistes une -redingote sans bouton. Pour les femmes une jupe froncée à la taille, -fermée sur le côté et bordée d'un long ruban de velours à fleurs -polychromes; rouge si la femme est catholique, verte si elle est -protestante. Un corselet de velours ou de soie à fleurs d'une grande -richesse de couleur; un plastron ou avant-cœur chargé de paillettes d'or -et d'argent et de verroteries, brodées en dessins variés sur un fond de -fantaisie; une collerette en fil crocheté et tricoté à la main; sous le -corset la chemise; la dentelle de ses manches répète toujours les motifs -de la dentelle de la collerette; sous la jupe un jupon de flanelle avec -un dessin à grands ramages sur fond de couleur; le jupon est fortement -froncé à la taille et le bas est garni d'un large ruban écossais qui -dépasse la jupe; sur le corselet un fichu de soie brochée à longues -franges, de couleurs chatoyantes, croisé sur la poitrine et plissé à la -nuque; à la ceinture un tablier en soie, d'une couleur s'harmonisant -avec les nuances du fichu et retenu par un large ruban de soie en -couleurs assorties qui fait le tour de la taille et retombe en longues -brides sur le devant; des bas en coton blanc tricoté à la main et des -chaussures ornées d'une bouffette de velours assorti au ruban du bas de -la jupe. Enfin la coiffe en velours brodé de paillettes d'or et d'argent -et surmontée du grand nœud en faille noire dont les fronces exigent un -tour de main difficile à acquérir.” - -Sans doute en Alsace comme ailleurs la couleur locale s'efface et les -choses tendent à s'uniformiser. En plus d'un endroit les modes se -transforment à l'instar de Paris. Plus d'une “Meyele” accorte pense -gravir un échelon de l'échelle sociale en abandonnant la coiffe -ancestrale pour un chapeau hideux agrémenté le dimanche d'un “gomme il -faut”: (lisez: voilette). N'importe. En Alsace plus qu'ailleurs le -costume subsiste, marque l'empreinte tenace d'un particularisme -volontaire et délicieux. - - * - - * * - -Et il y a aussi l'accent. - -La langue populaire de l'Alsacien est on le sait le “dietsch,” un -dialecte d'origine germanique vigoureusement modulé. La domination -française l'a respecté. Il a naturellement continué à subsister depuis. -Il n'a pas cessé de marquer d'une intonation originale et inoubliable le -langage de l'Alsacien alors même que celui-ci renonce à s'exprimer dans -son idiome provincial. - -L'a-t-on assez plaisanté, ce fameux accent alsacien! Mon ami Carlos -Fischer en a analysé les composantes autant en linguiste qu'en -psychologue. - -Il se manifeste d'abord par la fréquence du “cuir,” et puis, peut-être -d'une façon encore plus caractéristique, par une espèce de -“chantonnement _sui generis_... Il traîne nonchalamment, puis, tout d'un -coup, on ne sait pourquoi, pique en l'air, en quelque sorte, et plonge -ensuite, toujours sans raison, en abusant lâchement, au bout d'une -phrase, de l'inertie des dernières syllabes, pour les entraîner dans sa -chute imprévue.” - -Au passif du “cuir” alsacien, il y a des anecdotes qui sont pour ainsi -dire classiques. Vous connaissez, n'est-ce pas, la fameuse charade: “Mon -premier il a tes tents, mon second il a tes tents, mon troisième il a -tes tents...” Et le “tout” est “chalouscie”! - -Et aussi l'histoire de la brave femme qui met un écriteau à sa fenêtre -pour annoncer qu'elle _Carde les Matelas et les Enfants_; et l'aventure -du monsieur qui, dans un établissement de bains, ayant demandé un -peignoir se vit vertement rabroué par la tenancière indignée: croit-il -donc que chez elle les clients se baignent dans des tonneaux? - -Pourtant le cuir est moins tenace encore que la mélopée. Elle reparaît, -au moins par accès, jusque chez les Alsaciens les plus déracinés. C'est, -à n'en pas douter, la combinaison de l'un et de l'autre qui, en 1860, -faisait admirer au duc de Palikao la facilité des Alsaciens pour les -langues. Car, entendant deux braves troupiers Strasbourgeois du corps -expéditionnaire d'Extrême Orient causer entre eux avec des modulations -étranges et inintelligibles, il ne mettait pas en doute qu'ils n'eussent -appris le Chinois! - -Gardons-nous au surplus d'exagérer la blague. Lequel d'entre nous, -aujourd'hui, passé la frontière, l'entend, cet accent, sans un petit -serrement de cœur? Et puis, quoi, savons-nous pas que selon le proverbe: -“Chaque oiseau chante comme il a le bec fait.” - - * - - * * - -Le bec de l'Alsace a cette particularité entre d'autres d'être bien -endenté. La chose vaut bien un chapitre original. - - - - -CHAPITRE VI - -“L'ALSACE À TABLE” - - -_L'Alsace à table_: c'est le titre d'un volume délicieux où avec une -érudition minutieuse, souriante et de bonne compagnie, M. Charles -Gérard, Alsacien d'adoption, a évoqué les splendeurs gastronomiques de -sa petite patrie. C'est celui d'un chapitre nécessaire dans toute -esquisse de l'Alsace. - -Il est, le croirait-on, des grinchus qui ont contesté au pays de Kobus -le mérite de la bonne chère. - -Un funeste médecin de la fin du XVIIe siècle nommé Maugue osait -s'exprimer comme il suit sur la cuisine alsacienne: - -“Outre que les aliments participent du climat où ils croissent, ils sont -par eux-mêmes grossiers et visqueux; ces aliments consistent en -épinards, en raves, en navets tant crus que cuits, en fèves, en pois, en -chneits (Schnitzen), en riz, en orge mondée et en choux de toute -espèce... Les Alsaciens ne sont pas friands de bonne chère; leurs -viandes sont mal apprêtées; leurs ragoûts sans délicatesse, leur rôti -sec; ils mangent peu de viande; ils font une soupe d'une ou deux livres -de bœuf qui se promène quelque temps dans un baquet d'eau bouillante; -les herbes n'y cuisent pas; on se contente de les mettre sur le pain -coupé lorsqu'on y verse le bouillon; s'ils mangent peu de bonne viande, -ils en mangent beaucoup de mauvaise... Ils aiment le rôti fort sec, et -il est ordinairement à demi froid quand on le sert parce que l'usage est -de le porter dans le vestibule pendant qu'on mange les salades qui sont -les premières servies et seules... Que peut produire un genre de vie tel -que celui des Alsaciens, qu'un sang grossier, épaissi, froid et mal -travaillé?” - -On ne saurait trop protester contre de telles assertions. Sans doute--et -cela est tout à son honneur--l'Alsacien sait être frugal. Il n'y a pas -longtemps encore que dans telle région montagneuse, la population ne -vivait que de petit lait, de fromage, de pommes de terre cuites à l'eau, -de pain dur, avec à peine de temps en temps un morceau de lard. - -Dans le Kochersberg, la simplicité des mœurs nous était ainsi décrite il -y a peu d'années: - -“A onze heures la cloche du village annonce le dîner. A moins que les -travaux de la moisson ou de quelque autre récolte importante ne -retiennent les gens dehors, tout le monde, grands et petits, se -rassemble autour de la table qui est de chêne ou d'érable et y prend -place selon son rang et son âge. Le haut de la table est occupé par le -fermier, le père de famille. A sa droite est placé le grand'père, à sa -gauche le fils aîné; après l'aïeul viennent la grand'mère, la femme, les -filles, la première servante, la seconde et la gardeuse d'enfants; après -le fils aîné se placent le premier valet, le second, les journaliers et -les petits garçons. Les mets, presque toujours des légumes couronnés de -lard savoureux, sont apportés dans des plats formidables. Ils passent à -la ronde et chacun se sert lui-même. Il n'y a qu'un verre pour toute -l'assistance. Le père de famille le remplit de vin de son cru, le passe -à l'aïeul, boit après lui et le passe à gauche du côté des hommes. Il -revient au père après qu'il a desservi toutes les bouches masculines.” - -Mais de tels tableaux ne sauraient sans injustice, faire méconnaître ni -la richesse traditionnelle de l'Alsace en denrées gastronomiques, ni -combien elle se montra capable d'y faire honneur. - -Des deux côtés du Rhin, les meilleurs observateurs ont célébré de tout -temps l'excellence de ses produits naturels: blé, vergers, vignes, -plantes potagères, poisson, gibier, bétail, lait et beurre. Point de -pays où il y ait “tant de commodités pour la vie de l'homme.” L'histoire -nous a transmis des récits de chasses et de pêches à faire rêver. En -1627, dans une seule battue, l'archiduc Léopold tuait jusqu'à 600 -sangliers. On pêchait dans le Rhin des carpes atteignant 40 et même 49 -livres et des brochets de même poids. En 1759, on en servit un qui -pesait 80. L'anguille dépasse aisément huit livres; le saumon, “le plus -noble de tous les poissons,” y est abondant. L'écrevisse y atteint une -perfection rare: “cancer laudatissimus.” Le marché de Strasbourg était -au XVIIe siècle un vrai musée culinaire: “Là le riche peut satisfaire sa -sensualité gourmande et le peuple pourvoir à sa faim.” - -[Illustration: LISIÈRE DE LA FORÊT NOIRE.] - -A travers les siècles, l'appétit de l'Alsace fut à la hauteur des -bienfaits de la Providence. Qu'on en juge d'après le menu d'un repas de -chanoines au XIIe siècle. Il comprit les plats suivants: - - 1º Jambons; pieds et tête de porc en saumure ou dans une gelée de - jeunes porcs. - - 2º Parties internes de la bête accommodées de neuf manières - différentes; trois sortes de boudins, andouilles; gigot, langue, - filet, le tout bien poivré. - - 3º Bœuf fumé reposant sur un lit de choux. - - 4º Gros lard d'un porc gras et lard d'un jeune porc dûment pourvus de - poivre. - - 5º Grillades et rôtis de porc. - - 6º Verrat garni de viandes de venaison. - - 7º Lard gras avec forte moutarde. - - 8º Un plat de millet accommodé aux œufs, au lait et au sang de porc. - - 9º Enfin, et pour la clôture, épaule de porc rôtie et piquée au lard. - -Quelqu'estime qu'on fasse du cochon, peut-être jugera-t-on qu'il occupe -ici une place trop prépondérante. Un peu plus tard on sut mieux varier -la chère. Voici le repas que l'on offrait à l'évêque de Strasbourg en -1449. - - -PREMIER SERVICE. - - 1. Un plat de choux. - 2. Bœuf bouilli. - 3. Ragoût d'amandes blanches garni de poules. - 4. Poissons dans une gelée noire. - 5. Pâté de flans. - - -SECOND SERVICE. - - 1. Civet de sanglier. - 2. Pâté de cerf. - 3. Bouilli de gruau au caramel. - 4. Une pâtisserie enluminée. - 5. Blanc-manger. - - -TROISIÈME SERVICE. - - 1. Riz saupoudré de sucre. - 2. Chapons, poules et cochons de lait rôtis. - 3. Gelée de volaille et de veau avec une sauce sur le tout. - 4. Pâtisserie ayant l'aspect de poires (beignets). - 5. Compote de pruneaux. - -Il ne semble pas que de nos jours l'appétit des gens d'Église ait -beaucoup dégénéré. Mme Gévin-Cassal nous a conservé le menu du dîner -qu'un brave curé de campagne offrait à ses collègues réunis chez lui -pour discuter des intérêts de canton le 15 juillet 1877. Je le reproduis -sans commentaire: - - Potage Tapioca. - - Bœuf, radis, raiforts cuits, concombres. - - Brochet en sauce blanche et nouilles. - - Choux garnis d'andouillettes et de lard. - - Filet de porc rôti et purée de pommes de terre. - - Civet de lapin aux petits oignons doux. - - Fricassée de poulet. - - Pigeons rôtis. - - Salade garnie d'œufs et de jambons. - - DESSERT: Tourtes aux fraises et aux cerises. - - Madeleines, petits fours, “strüble,” meringues, beignets secs - saupoudrés de sucre et de cannelle, confitures diverses, corbeilles - chargées de fruits. - - Café avec “gloria” et tous les sacrements d'usage--sans oublier le - verre à bordeaux de double cumin (_doppelt Kümmel_) digestif. - -Ne vous imaginez pas d'ailleurs que le monopole des festins plantureux -ait été réservé aux ecclésiastiques. M. Laugel nous parle d'un repas de -noce qui eut lieu à Mietisheim il y a quelques années: on y consomma -1200 livres de bœuf, 700 de veau, 100 de saucisses, sans parler des -légumes, de la soupe, des volailles et des desserts. Pour fabriquer le -pain, il avait été utilisé 27 sacs de farine. - - * - - * * - -On ne saurait bien manger sans boire. Dès le temps de l'Empire romain, -Probus rendait hommage au vignoble alsacien. Et ce fut en grande partie -à cause de ses vignes que Louis le Germanique revendiqua l'Alsace dans -son domaine. Au moyen âge elle exportait ses vins de tous côtés. Il faut -regretter pour la gloire d'Erasme qu'il les ait méconnus. Les mérites -comparés du riquewihr, du hunawihr, du turckheim, du rangen, du -finkenwein (vin des pinsons) et du joyeux “kitterlé,” dit brise-mollets -à cause de la facilité avec laquelle il vous met son homme par terre, -trouvèrent de nombreux et joyeux arbitres. Tel devait être bu dans un -gobelet de terre ou de verre, tel dans du bois, tel dans une coupe d'or. -Tel était déconseillé aux dames, “de peur que ces dames ne devinssent -trop maîtresses de leurs maris.” Pour les hommes il n'y avait pas le -même scrupule: “Qui n'a jamais eu une pointe n'est pas un honnête -homme.” Avec quelle ardeur on rivalisait à être honnêtes gens! Bien -boire, n'est-ce pas le remède à la plupart de nos maux: “Un coup de vin -sur la salade enlève un ducat au médecin; un coup sur un œuf lui en -enlève deux.” Bassompierre, le célèbre Bassompierre, succomba en Alsace -aux assauts des chanoines de Saverne. Traité par eux, il demeura cinq -jours ivre mort et fut deux ans avant de pouvoir avaler une gorgée de -vin. - -Il n'y a pas trop à s'étonner que le législateur maussade se soit -efforcé de mettre un frein à tant de bombances et un peu d'eau dans tant -de vin. Il ne paraît pas au surplus qu'il se soit montré très rigoureux. -Par an, cinquante-trois occasions légitimes de ripailles sont reconnues -au moyen âge, sans compter les extraordinaires, telles qu'un enterrement -ou une pendaison: en ce dernier cas, le patient est admis à faire -bombance avant la cérémonie, les magistrats après. - -Souhaitons que les prescriptions édictées par les manuels de -savoir-vivre aient été plus strictement observées. - -Un petit livre de 1624 contient à l'usage de MM. les jeunes officiers -invités en Haute-Alsace à dîner chez l'archiduc d'Autriche les -recommandations suivantes: - -“Présenter ses civilités à Son Altesse en tenue propre, habits et -bottes, et ne point arriver à moitié ivre; 2º à table ne point se -balancer sur sa chaise ou étendre ses jambes tout du long; 3º ne pas -boire après chaque morceau, sans cela on se soûle trop vite; ne vider -après chaque plat le hanap qu'à moitié, et avant de boire s'essuyer -proprement les moustaches et la bouche; 4º ne pas mettre la main dans le -plat, ne point jeter les os derrière soi ou sous la table; 5º ne point -se lécher les doigts, ne point cracher sur l'assiette, ni moucher dans -la nappe; 6º ne point hanaper trop bestialement au point de tomber de sa -chaise et de ne pouvoir marcher droit devant soi.” - -En plein XVIIIe siècle, dans ses _Éléments de politesse_, édités à -Strasbourg en 1766, M. Provost se montre encore plus exigeant: - -“Ne poussez point du coude ceux qui sont proches; ne vous grattez point; -ne mettez point la main aux plats avant que celui qui est le plus -considérable ait commencé; ne témoignez par aucun geste que vous avez -faim et ne regardez pas les viandes avec une espèce d'avidité comme si -vous deviez tout dévorer; qui que ce soit qui distribue les viandes -coupées, ne tendez pas précipitamment votre assiette pour être servi des -premiers; quelque faim que vous ayez, ne mangez pas goulument de peur de -vous engouer; ne mettez pas un morceau à la bouche avant que d'avoir -avalé l'autre et n'en prenez point de si gros qu'il la remplisse avec -indécence; ne faites point de bruit en vous servant; n'en faites point -non plus en mâchant les viandes et ne cassez point les os ni les noyaux -avec les dents; ne mangez pas le potage au plat, mais mettez en -proprement sur votre assiette; ne mordez pas dans votre pain; ne sucez -point les os pour en tirer la moelle; il est très indécent de toucher -quelque chose de gras, à quelque sauce, à un sirop, etc., avec les -doigts, outre que cela vous oblige à deux ou trois autres indécences, -l'une d'essuyer fréquemment vos mains à votre serviette et de la salir -comme un torchon de cuisine, l'autre de les essuyer à votre pain ce qui -est encore plus malpropre, et la troisième de vous lécher les doigts, ce -qui est le comble de l'impropreté; gardez vous bien de tremper votre -pain ou votre viande dans le plat, ou de tremper vos morceaux dans la -salière; ne présentez pas aux autres ce que vous avez goûté; tenez pour -règle générale que tout ce qui aura été une fois sur l'assiette ne doit -point être remis au plat, et qu'il n'y a rien de plus vilain que de -nettoyer et essuyer avec ses doigts son assiette et le fond de quelque -plat; pendant le repas, ne critiquez pas sur les viandes et les sauces, -ne demandez point à boire le premier, car c'est une grande incivilité; -évitez soigneusement de parler ayant la bouche pleine; il est incivil de -se nettoyer les dents durant le repas avec un couteau ou une -fourchette... - -... En vous plaçant à table, ayez la tête nue; essuyez toujours votre -cuillère quand, après vous en être servi, vous voulez prendre quelque -chose dans un autre plat, y ayant des gens si délicats qu'ils ne -voudraient pas manger du potage où vous l'auriez mise après l'avoir -portée à la bouche; joignez les lèvres en mangeant pour ne pas lapper -comme les bêtes; que si par malheur vous vous brûlez, souffrez le -patiemment si vous pouvez; mais si vous ne pouvez pas le supporter, -tenez proprement votre assiette d'une main et, la portant contre la -bouche, couvrez-vous de l'autre main et remettez sur l'assiette ce que -vous avez dans la bouche, que vous donnerez par derrière à un laquais; -car la civilité veut bien qu'on ait de la politesse, mais elle ne -prétend pas qu'on soit homicide de soi-même; la bienséance demande que -l'on porte la viande à la bouche d'une seule main et pour l'ordinaire de -la droite avec la fourchette; quand on a les doigts gras, il faut les -essuyer à la serviette et jamais à la nappe ni à son pain; observez de -ne jamais rien jeter à terre, à moins que ce ne soit quelque chose de -liquide; encore est-ce mieux fait de le remettre sur l'assiette; ne -goûtez point le vin et ne buvez point votre verre à deux ou trois -reprises, car cela tient trop du familier, mais buvez-le d'une haleine -et posément, regardant dedans pendant que vous buvez; je dis posément, -de peur de s'engouer, ce qui serait un accident fort malséant et fort -importun, outre que de boire tout d'un coup, comme si on entonnait, -c'est une action de goinfre, laquelle n'est pas de l'honnêteté; il faut -aussi prendre garde en buvant de ne pas faire du bruit avec le gosier, -pour marquer toutes les gorgées qu'on avale, en sorte qu'un autre -pourrait les compter.” - - * - - * * - -Nous voulons croire que nombre de ces avis étaient superflus et espérer -que tels autres n'étaient pas suivis à la lettre. Ce qui, pas plus que -la richesse ou le bel appétit de l'Alsace ne saurait se contester, c'est -sa science culinaire à laquelle aujourd'hui encore il convient de rendre -hommage. - -Sans doute certaines recettes sont périmées. Avec les castors a disparu -le salmis de castor, plat maigre fameux au moyen âge. Comme légume on ne -cuit plus guère “la feuille de la violette de mars mêlée avec la jeune -ortie et avec les premières pousses du houblon sauvage.” Où sont ces -pâtés de langues de carpes, de foies de lotte et de queues d'écrevisses -qui coûtaient 400 livres au cardinal de Rohan? Et y a-t-il encore des -gourmets capables de préparer comme il faut l'écrevisse: “D'abord un -bain de lait froid pour la faire dégorger, puis un bain tiède au vin -blanc, et enfin une cuisson à grand feu pendant quelques minutes dans un -madère généreux avec de vives épices.” - -N'empêche que la charcuterie de Strasbourg et la pâtisserie alsacienne -gardent leur vieille renommée. Et l'on doit à l'Alsace au moins deux -mets célèbres; la choucroute et le foie gras. - -La choucroute fut-elle ou non entrevue par Columelle? Grave question. -Toujours est-il qu'au XVIe siècle elle fait partie de la nourriture -ordinaire de l'Alsace. Au XVIIe, on nous décrit sa préparation: “On fait -aigrir de ces gros choux pommés après les avoir fait hacher; ces choux -font les délices de la table et la principale nourriture des naturels du -pays.” La “Surgrout” est par excellence le mets du dimanche, -spécialement bien accueilli “lorsqu'il apparaissait avec l'ornement d'un -puissant chapelet de saucisses, ou bien lorsque, suivant l'expression -pittoresque d'un écrivain du XVIe siècle, le cochon l'avait traversé.” -Aujourd'hui encore l'un des métiers caractéristiques de l'Alsace est -celui du “hacheur de choucroute” qui fait sa tournée annuelle à travers -les villages. De sa voix chantante il annonce son passage dans les rues. -A travers les fenêtres les ménagères le hèlent. Selon les formules -anciennes, d'une main experte, avec la collaboration de la maisonnée, il -procède aux rites... - -[Illustration: RIQUEWIHR.] - -Mais que dire du foie gras! - -Qu'il nous soit permis de faire un reproche, un seul, à notre excellent -guide Charles Gérard. Il ne rend pas justice à l'oie rôtie! Au moins -célèbre-t-il comme il convient “l'admirable machine qui élabore et -produit la succulente substance connue sous le nom de foie gras. Ne -reportez pas votre reconnaissance à la nature... c'est l'homme, c'est la -civilisation qui a su en faire des pâtés dont la puissance a tant influé -sur le destin des empires.” - -Il paraîtrait que, connu par les Romains, l'art de produire le foie gras -fut retrouvé et gardé longtemps secret au moyen âge par les juifs de -Metz et de Strasbourg. Il se vulgarisa pour la joie des temps modernes. -En voici la recette traditionnelle, telle qu'elle nous est révélée par -Olivier de Serres et se pratique encore aujourd'hui. - -“En Alsace le particulier achète une oie maigre qu'il renferme dans une -petite loge de sapin assez étroite pour qu'elle ne puisse s'y retourner; -cette loge est garnie dans le bas fond de petits bâtons écartés... et en -avant, d'une petite ouverture pour passer la tête; au bas, une petite -auge est toujours remplie d'eau dans laquelle trempent quelques morceaux -de charbon de bois. On fait tremper dans l'eau dès la veille un -trentième du grain qu'on insinue dans le gosier le matin puis le soir; -le reste du temps l'oie boit et barbote. Vers le vingt-deuxième jour, on -mêle au maïs quelques cuillerées d'huile de pavot ou d'œillette. A la -fin du mois, on est averti par la présence d'une pelote de graisse sous -chaque aile ou par la difficulté de respirer qu'il est temps de la tuer; -si l'on différait, elle périrait. Son foie alors pèse depuis une livre -jusqu'à deux. L'animal se trouve excellent à manger, fournissant pendant -la cuisson depuis trois jusqu'à cinq livres de graisse. Sur six oies, il -n'y en a ordinairement que quatre qui secondent l'attente de -l'engraisseur et ce sont les plus jeunes. On les tient dans la cave ou -dans un lieu peu éclairé.” - -Le truffage donne “son âme” au pâté de foie gras. Il fut inventé au -XVIIIe siècle par le cuisinier du maréchal de Contades qui ensuite -s'établit pour son compte à Strasbourg et démocratisa la trouvaille de -son génie. - -Nous croyons terminer convenablement ce chapitre en reproduisant -l'hommage que rend Brillat-Savarin à l'apparition, en un repas de choix, -d'un “gibraltar de foie gras” accompagné d'un coq vierge de Barbézieux, -truffé à tout rompre. Quand surgit cette pièce incomparable, dit le -célèbre gourmet: “Toutes les conversations cessèrent par la plénitude -des cœurs; toutes les attentions se fixèrent sur l'art des prosecteurs, -et quand les assiettes de distribution eurent passé, on vit se succéder, -tour à tour, sur toutes les physionomies le feu du désir, l'extase de la -jouissance, le repos parfait de la béatitude.” - -Ainsi en va-t-il encore de nos jours. Dans les deux hémisphères, le pâté -de foie gras impose à l'estime des peuples la cuisine strasbourgeoise. - - - - -CHAPITRE VII - -FIGURES DE LÉGENDE - - -Solidement attachée aux biens de la terre, l'Alsace, à travers les -siècles, a éprouvé le besoin d'un idéal qui la dépasse. D'âge en âge la -hantise mystique s'y est perpétuée, a juxtaposé à l'univers visible un -monde de rêve que parfois nous entrevoyons. D'antiques traditions -remontent à des superstitions païennes; la légende dorée a consigné -pieusement l'histoire merveilleuse du christianisme. Jusqu'au seuil de -notre époque contemporaine, critique et désabusée, nous voyons persister -dans le souvenir populaire les impressions de l'âme médiévale, peut-être -même celles d'une humanité plus ancienne et plus obscure... - - * - - * * - -Prenez votre bâton ferré. Quittez les routes carrossables et les -sentiers trop frayés. Enfoncez-vous dans les montagnes. Sous le dôme des -hêtres clairs et les sombres épicéas, vous rencontrerez au hasard de -votre promenade plus d'un type pittoresque: pâtre robuste, charbonnier -pantalonné de velours, schlitteur hirsute, cueilleuses de myrtilles -armées du râteau, inévitables touristes habillés de vert et coiffés du -petit chapeau... - -Regardez mieux: vers le soir, dans le sous-bois crépusculaire où -chuchote la brise, où un peu de lumière azurée danse encore parmi les -feuillages, vous apercevrez--qui sait?--haute d'une aune, une forme -légère, vêtue d'une robe de velours noir bordée de fleurettes d'or, que -serre à la taille une ceinture de pierreries. Son bonnet est fait d'une -fleur de digitale. Sa main mignonne tient une lanterne de cristal. C'est -l'“erdwible,” la “petite femme de la terre.” - -Souhaitez la rencontrer surtout si vous êtes perdu; elle vous remettra -dans le bon chemin. C'est elle qui écarte le danger des pas insoucieux -des petits enfants et va les bercer quand ils pleurent. Aidés de leurs -maris, les “erdmännle” vêtus de brun, c'étaient elles jadis qui, lorsque -menaçait l'orage, se hâtaient de faucher le blé et d'assembler les -gerbes, de sécher au plus vite le linge des lavandières... En échange de -si grands services, comment se froisser, les jours de verglas, -d'entendre les rires argentins des gnomes saluer les chutes des -promeneurs balourds? - -D'autant qu'ils ne sont pas si gais, les pauvres. Car peut-être, je vous -le dis tout bas, en eux sont réincarnés les anges déchus; ils vivent -dans l'angoisse terrible de savoir si plus tard ils seront damnés. Et de -là vient leur angoisse de la mort et ces gémissements par lesquels, dans -la nuit, ils vous annoncent le trépas prochain d'une personne que vous -aimez... - -Hélas! aujourd'hui “erdwible” et “erdmännle” se font rares. Et il n'est -pas fréquent qu'on les aperçoive encore au clair de lune jouer à la -paume sur les prés avec des châtaignes, des boules de platane ou des -pommes de terre. C'est qu'ils se cachent et sont honteux depuis que -quelques malotrus se sont moqués de leurs pieds d'oie et de leurs sabots -de chèvre. Et puis sans doute que, comme à beaucoup de gens, la vie en -Alsace leur est devenue aujourd'hui plus difficile. - - * - - * * - -A défaut de l'“erdwible,” peut-être rencontrerez-vous le chasseur -nocturne: méfiez-vous. Voici son histoire telle que la recueillit M. -Auguste Stœber, telle qu'elle nous est traduite par M. R. Stiébel. - -La forêt de la Moder, située entre Obermodern et la forêt du Héru qui -dépend de Buchsweiler, a dans le pays une très mauvaise réputation à -cause des revenants qui s'y rencontrent et qui effrayent ou égarent les -passants. Le chasseur sauvage y chasse en automne. Il passe faisant -grand bruit et criant, par dessus la cime des arbres; il vient du Nord -et se dirige vers la pente qui s'étend jusqu'à Urweiler où il fait -paître ses bêtes. - -Il a souvent, dit-on, passé par dessus Buchsweiler et a choisi comme -retraite le bois de Riedheim. - -Au milieu du tapage de la chasse, le passant isolé s'entend souvent -interpeller par son nom. Il ne doit pas répondre, sans cela il serait -saisi par les puissances des ténèbres et devrait errer toute la nuit -dans la forêt. - -Si la chasse sauvage passe dans le voisinage d'un voyageur, ou bien par -dessus sa tête, il n'a qu'à tirer un mouchoir (de lin ou de chanvre), de -préférence un mouchoir blanc, à l'étendre à terre et à se placer dessus. -Il ne risque rien dès lors. - - * - - * * - -A Sainte-Croix, près Colmar, cette chasse s'appelle la chasse nocturne. -Elle va de la forêt de Sengen à Obergrüst, sur la Gleioz, et jusqu'au -Storkennest. - -Un fois le tourbillon sortit de la forêt de Sengen; on entendait des -hurlements. On pouvait percevoir dans l'air ces paroles: “Plus loin, -plus loin! le chien de Marbach (la cloche) aboie déjà. Allons à -Wettersweiller!” - -Une autre fois des jeunes gens faisaient paître leurs bestiaux dans la -prairie. Il était tard et ils allaient rentrer quand ils s'entendirent -appeler par leurs noms. L'un d'eux prit son courage à deux mains et -répondit. Il sentit aussitôt des ailes qui le frappaient violemment au -visage. - -Un jour des garçons et des jeunes filles rentraient chez eux, revenant -du vignoble de Herrlisheim. Il faisait sombre. Une des filles s'arrêta à -la hauteur du moulin de Saint-Jean Baptiste. Elle s'entendit appeler par -son nom: “Catherine! Catherine!” Elle se dirigea vers l'endroit d'où -partait la voix, croyant que c'était un de ses compagnons qui -l'appelait. La voix s'éloignait; elle la suivit. On la trouva morte le -lendemain à une demi lieue du moulin, près du bois de Stœdtlin. Elle -avait été appelée par les chasseurs nocturnes dont ses compagnons -avaient bien entendu les cris. - - * * * * * - -Il y a dans les forêts de l'Alsace, dans les gorges de ses montagnes, au -bord de ses rivières et de ses lacs bien d'autres personnages -singuliers: des géants de tout poil, des fantômes de toutes formes, des -nains qui travaillent dans leurs mines d'argent, des ondines, des fées, -des nymphes, des nixes. Il y a des danseurs enlacés qui disparaissent -dans les étangs; des hommes volants, des hommes noirs et des hommes de -feu. Il y a des dames blanches, des femmes voilées, des lavandières -suspectes, des laitières inquiétantes. Il y a mille animaux dont vous ne -sauriez trop vous méfier: bêtes noires, loups difformes, chats blancs, -moutons et ânes démesurés. Dans le petit lac de Bœlchen vit, parmi -d'autres poissons étranges, une truite qui porte un sapin sur son dos. -Le veau fantôme de Buchsweiler grimpe sur les épaules des ivrognes et -les écrase de son poids. Le _Letzel_, monstre à queue d'argent, oppresse -les dormeurs. Quand vous avez le cauchemar, c'est qu'il est assis sur -votre cœur. C'est lui qui empêche certains enfants de se développer; -s'ils demeurent maigres, c'est que le Letzel les suce. - -Beaucoup de ses formes maudites sont d'origine diabolique. Sachez vous y -prendre, vous déjouerez la malice de Satan et de ses suppôts. Mais les -sorcières sont innombrables, là même où vous les attendez le moins. -Voici un excellent moyen de les dépister: - -“Prendre un œuf pondu le vendredi saint; regarder à travers cet œuf les -assistants à l'église; les sorcières se reconnaissent à ce qu'elles ont -à la main un morceau de lard au lieu du livre de cantiques, et sur la -tête une cuve à traire. Il faut avoir soin de sortir de l'église avant -le _Pater_ et de casser ou de jeter l'œuf; sans cela les sorcières -pourraient jouer un mauvais tour au curieux.” - - * - - * * - -De nos jours l'esprit de scepticisme s'introduit partout. On le voit -révoquer en doute les traditions les mieux établies. N'empêche qu'aux -yeux des petits enfants au moins, deux personnages gardent leur -prestige, et qu'il n'en est point de garçonnet fanfaron ou de fillette -délurée dont le cœur ne frémisse d'espoir et d'obscure appréhension à -cet avertissement: “Prends garde, si tu n'es pas sage, St. Nicolas ne -t'apportera rien et tu verras si Hans Trapp t'oubliera!” - -C'est naturellement le soir de sa fête qu'aujourd'hui encore, dans bien -des villages et même dans certaines maisons bourgeoises, le grand St. -Nicolas, précédé de sa clochette argentine, vient faire son entrée à -neuf heures du soir. Quand il a frappé trois fois, on lui ouvre la -porte. Il apparaît, vêtu d'une robe somptueuse, le visage disparaissant -dans une ample barbe blanche. D'une voix solennelle--qui quelquefois -ressemble à celle de tel membre absent de la famille (mais qui donc -songerait à le remarquer?)--il donne sa bénédiction et pose des -questions insidieuses aux parents et aux mioches qui se cachent dans les -jupes des mères et des grandes sœurs: est-ce qu'au moins on est toujours -sage? Si les réponses sont favorables ou à peu près, il tire de sa hotte -quelques jouets, des friandises, et les dépose dans les petites mains -impatientes. Mais que les mamans soupirent et hochent la tête, alors les -sourcils du grand saint se froncent. Non seulement sa hotte demeure -close, mais dans l'ombre, derrière lui, on entend des bruits de chaînes -et des grognements. Et il avertit d'une voix de menace. Quand -Christkindel, la dame de Noël, viendra faire sa visite annuelle, elle -aura pour l'escorter son terrible compagnon Hans Trapp, dont aujourd'hui -il veut bien encore retenir la colère. Si d'ici là les polissons ne se -sont pas amendés, ils feront connaissance avec ses verges. - -[Illustration: JEUNE ALSACIENNE.] - -St. Nicolas est de parole. Voici la Noël. A dix heures, tout le monde -est assemblé autour du sapin illuminé. Un tintement de clochette. La -porte s'ouvre. Toute blanche et dorée, la dame de Noël, Christkindel, -fait son entrée dans un rayonnement. Sa voix mélodieuse souhaite à tous -le bonjour, recommande de ne point oublier le bon Dieu et le petit -Jésus, et chante un cantique. Puis c'est la distribution des sucreries, -des fruits confits, de tous les trésors qu'elle a apportés aux enfants -sages dont les noms lui ont été transmis par le grand St. Nicolas. Mais -les autres? Ont-ils tenu compte des avis sévères qui leur furent donnés? - -Presque toujours la réponse est oui. Au moins ils ont fait effort... -Mais il arrive que des pécheurs endurcis ont volontairement persévéré -dans leur mauvaise conduite. - -Alors, avec d'horribles meuglements, Hans Trapp apparaît dans -l'embrasure de la porte. C'est un géant vêtu de peaux de bêtes. Sa tête -est couverte d'un bonnet poilu orné de cornes. Il a une flamboyante -barbe rouge, une mâchoire énorme qui s'ouvre et se ferme. Des chaînes -s'entrechoquent à sa ceinture, ses gros sabots claquent sur le parquet. -Brandissant ses verges au bout de ses longs bras, il fond sur le -délinquant et l'empoigne. Ce sont des hurlements de terreur, des -sanglots, des protestations désespérées de sagesse... A la prière de -Christkindel, le bourreau se laisse attendrir une dernière fois. Mais -l'année prochaine il sera inexorable. Vous entendez qu'il n'est point de -cœur si corrompu qu'une épreuve pareille ne bouleverse et ne remplisse -des meilleures résolutions. - -Hans Trapp, qui ne paraît pas près de mourir, naquit à ce qu'il semble -au XVe siècle. Vers 1495, Jean de Dratt, maréchal de la cour de -l'électeur palatin, et châtelain de Bärbelstein, exerçait toutes sortes -de vexations sur les bourgeois de Wissembourg et de Landau. Rançonnant -les voyageurs, pillant les villages, usurpant les droits de chasse et de -pâture, il encourut pendant de longues années la malédiction de tous. Si -bien que longtemps après sa mort les parents qui voulaient faire peur à -leurs enfants continuèrent à les menacer du féroce Jean de Dratt, -autrement dit Hans de Dratt, qui ensuite, est devenu Hans Trapp. C'est -ainsi que, passé à l'état de croquemitaine, le souvenir du redoutable -baron sert aujourd'hui encore à inculquer la morale aux marmots et, en -faisant passer un petit frisson, rend plus exquise la joie de Noël. - - - - -CHAPITRE VIII - -FRIEDLI ET TRINELE - -(_Récit d'autrefois_)[2] - - [2] Voir les charmants souvenirs de Mme Gévin-Cassal sur la - Haute-Alsace. - - -Pour voir l'Alsace, il ne suffit pas, si beaux soient-ils, de parcourir -rapidement ses sites célèbres et, entre deux randonnées d'auto, de jeter -un coup d'œil à ses monuments historiques. Vous ne connaîtrez rien -d'elle, rien de son charme, si vous ne vous arrêtez dans ses villages, -si, attablé dans la salle à poutrelles de quelque auberge rustique, -devant un fricot fumant sur la nappe blanche, vous ne prenez langue, -entre deux verrées de vin clairet ou de bière fraîche, avec la forte -fille aux pleines joues rouges qui vous sert, avec l'aïeule qui au coin -du poêle tourne encore du pied le rouet de jadis, avec le marcaire ou le -colporteur qui mange un morceau en buvant le café. - -Je sais un petit village du Sundgau où chaque été, au seuil d'une -maisonnette au toit énorme, cabossé, expressif, un grand vieux bien -brave fume une pipe courte. Il a un visage glabre taillé à coup de serpe -et est vêtu d'une blouse méticuleusement propre. A côté de lui est -assise une vieille à la petite bouche ridée. Ses traits sont demeurés -fins sous le bonnet qui serre de sa passe de velours les bandeaux de ses -cheveux blancs. Ses doigts déformés manient encore le tricot ou jouent -en tremblant un peu avec la frange du fichu de soie noire. - -Quand ils m'aperçoivent, tous deux m'envisagent d'abord avec effarement. -Je m'approche en soulevant mon chapeau: - ---Vous ne me reconnaissez pas, Madame Trinele? - -Alors la vieille joint les mains et glapit avec jubilation: - ---Jeses Gott, c'est le monsieur de chez Schmidt. - -Tandis que l'autre s'exclame en m'écrasant les phalanges: - ---“Nuntetié”! à la bonne “hère,” ça fait plaisir “du jour d'aujourd'hui” -de voir des gens qui n'oublient pas. - -Je m'assieds. J'accepte un bol de café au lait ou un verre de vin sucré, -avec un morceau de kugelhopf ou un wecken. Nous échangeons les propos -ordinaires sur les santés, la famille et les affaires dont parlent les -journaux. Et puis--oh! je suis rusé--peu à peu l'entretien dérive vers -le domaine du souvenir, vers tout ce qui s'est passé “dans le temps.” -Alors voici qu'à la voix chantante de mes deux vieux, dans la soirée -sereine pleine de parfums, de sonnailles de troupeau et d'appels de -cigale, les choses d'aujourd'hui s'éloignent, s'estompent, -s'évanouissent, et c'est la vieille Alsace, joyeuse et familière, qui -tressaille, rejette ses voiles, se soulève dans l'ombre et me sourit. - -C'est pendant un lointain hiver (il y a beaucoup plus d'un demi-siècle), -à la veillée aux noix, que le Friedli du père Steiner et la Trinele de -chez Keslach ont commencé à avoir des idées. Tandis que volaient en -éclat les coquilles et que, le dos au feu, les vieux contaient des -histoires d'Afrique ou d'Italie, ils échangeaient entre eux des regards, -et leurs mains, brunies du brou du fruit décortiqué, avaient de la peine -à minuit à se séparer. - -Au mardi gras tous deux ont “schiblé” ensemble. Selon la coutume, les -garçons du village avaient passé la journée à quêter, de maison en -maison, des bûches, de la paille, des fagots, et aussi des beignets et -des sucreries. Le soir l'homme de paille (le “Sündebock”), le mannequin -comique farci de bois résineux, était dressé sur la grande place. Et -l'on y mettait le feu au milieu de la population réunie. Quand il a eu -achevé de flamber, les braises ont été rassemblées, et les garçons, -donnant la main aux filles, ont sauté par dessus. Après est venu le tour -des “schible.” - ---Voulez-vous schibler avec moi, Mademoiselle Trinele? - -Justement la mère Steiner et la mère Keslach avaient l'œil ailleurs. -Trinele n'a pas dit oui, mais elle n'a pas dit non, non plus. - -Sur une baguette de métal, Friedli a enfilé une mince planchette trouée -au milieu, l'a approchée du brasier et, une fois enflammée, l'a fait -tournoyer en chantant à demi-voix de manière à n'être compris que de sa -voisine: - - Schib dehors, schib dedans. - Mon cœur j'y mets. - Vole en l'air et dis - Si Trinele m'aime. - -Et d'un grand geste, il a envoyé dans les airs la planchette. Si elle -s'était éteinte, cela aurait signifié que Friedli n'avait rien à -espérer. Mais voici que la planchette a décrit une courbe immense, -pareille à une parabole de flamme, d'où jaillissait une pluie -d'étincelles... De nouveau les yeux de Friedli et de Trinele se sont -rencontrés et puis détournés. - -La Saint-Marc a fleuri de blanc des vergers... A travers champs, on a -entendu caqueter les cailles. Le printemps radieux a épanoui sa -splendeur. A la Saint-Jean, Trinele, en se cachant, est allée au -millepertuis: c'est-à-dire que, de grand matin, elle en a cueilli un -brin, tout couvert de rosée, et avec toutes sortes de précautions l'a -posé sur sa fenêtre: si de trois jours il n'est pas fané, c'est que -peut-être bien il y a un garçon au village qui pense à elle. - -Au bout de trois jours, l'herbe de la St. Jean gardait sa fraîcheur. -Aussi quand, un après-midi, Trinele, qui était avec sa mère en train de -ravauder des hardes, a vu par la fenêtre, s'approcher la mère Steiner -toute flambante sous son “mieder” neuf, son châle frangé et son large -tablier de moire noire, elle a senti son cœur battre très fort et saisi -un prétexte pour s'échapper: il fallait voir, n'est-ce pas, s'il y avait -des œufs au poulailler?... - -Bientôt on l'a rappelée. Un peu solennelles, la larme à l'œil, mais, -tout de même, le visage joyeux, les deux commères l'ont toisée. Elle ne -savait où se fourrer, tortillait entre les doigts les rubans de son -tablier. - ---Est-ce vrai, Trinele, que ton herbe de la Saint Jean n'a pas fané? - -A cette question de la mère Steiner, Trinele a senti “le rouge de coq” -lui monter au visage. Tout de même elle n'a pu s'empêcher, la voyant -sourire d'un air malin, de lui sourire aussi. Et tout à coup elle s'est -trouvée dans les bras de la brave femme qui l'a fortement serrée sur son -cœur en murmurant: - ---Alors c'est vrai que tu veux être la petite femme de mon “herzkäfer”? - -Car, étant le plus jeune des trois fils Steiner, Friedli est intitulé le -“herzkäfer,” le “scarabée de cœur” de sa maman. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -On a couru chercher les hommes. Ils sont entrés, le père Keslach cordial -selon sa coutume, le père Steiner très digne et ce grand Friedli si ému! -On a commencé par échanger avec tout le monde des poignées de main. Et -puis, dans sa cave, Gottlieb Keslach a été quérir une vieille bouteille -et l'on a trinqué à la santé des fiancés. Naturellement les Steiner ont -été invités à dîner. Comme de juste, Trinele se préparait à aider sa -mère: mais on l'a renvoyée loin des casseroles. C'est un proverbe connu -que cuisinière amoureuse sale trop les plats. Alors, tandis que les -mamans travaillaient des bras et de la langue, Trinele et Friedli sont -allés s'asseoir la main dans la main sur le vieux banc au jardin. A -demi-voix ils se sont raconté beaucoup de choses; et entre autres -Trinele a appris ceci qu'elle soupçonnait peut-être à moitié: si son -brin d'herbe de la Saint Jean est resté si vert, c'est que chaque nuit -Friedli, au risque de se rompre les os, grimpait à la fenêtre pour le -renouveler... - -Le lendemain, Friedli a glissé une bague d'argent au doigt de sa -promise... La vieille étend son annulaire noueux où brille un cercle -terni: - ---Celle-là, monsieur, vous voyez. - -Ils se sont mariés après la moisson. - ---Ah! cela a été une fameuse affaire. - -Au matin du grand jour, après une nuit un peu agitée--dame, monsieur, -n'est-ce pas!...--Trinele a été réveillée par une fusillade: c'étaient, -tout ornés de pompons et de rubans, les garçons d'honneur qui -déchargeaient de vieux tromblons dans la cour et acclamaient la fiancée. -Alors Trinele s'est levée et, avec l'aide de ses amies accourues pour -l'assister, a revêtu sa toilette de noce: neuve toute entière, depuis -les longs bas de fil blanc tricotés par Salomé Barthel, jusqu'à la -splendide robe de faille noire, toute raide, accrochée à un clou fiché -au plafond pour qu'aucun pli n'en soit froissé. Sur sa tête, Salomé a -placé la couronne d'aubépine et de fleurs d'oranger. - -Quand, toute parée, Trinele est descendue de sa chambre, la maison était -déjà pleine d'agitation. De la cuisine, parmi le brouhaha des -casseroles, émanaient des odeurs succulentes. Dans la cour, le père -Keslach, aidé des voisins, achevait de charger sur une grande voiture -ornée de nœuds et de guirlandes tout ce que Trinele apporte avec elle -sous le toit conjugal: le lit, la batterie de cuisine, le linge, la -vaisselle, quelques meubles, que sais-je encore! Tout cela se dresse en -une sorte de trophée que surmonte tout en haut la quenouille -traditionnelle enrubannée d'écarlate. - -[Illustration: UNE FERME D'ALSACE AU PRINTEMPS.] - -Peu à peu tous les gens du village se sont assemblés devant la porte. -Mais ils s'écartent quand au milieu des pétarades une musique -s'approche. C'est le fiancé qui fait son entrée, accompagné de ses -garçons d'honneur. Tout le monde se salue. Comme il faut prendre des -forces, on mange quelques pâtisseries avec un coup de vin ou un petit -verre de kirsch. Dans la main du grand Friedli, le père Keslach a posé -celle de sa fille: “Je te donne ma Trinele, sois lui fidèle.” - -Et puis, bras dessus, bras dessous, les fiancés se sont mis en route au -milieu des acclamations, escortés de toute la noce, des curieux et du -grand char oscillant, traîné par les petits chevaux pomponnés de neuf. -On a fait halte devant la maison Steiner. Le temps de se restaurer et de -lever le coude... - ---De nouveau, Madame Trinele! quel estomac! - ---Dame, Monsieur, chez nous l'émotion, ça fait le creux, -comprenez-vous... - -Et la vieille poursuit. C'est l'arrivée à la mairie... En route pour -l'église! Les cloches sonnent à toute volée. Les fusils rechargés -crépitent de plus belle. On entre. Monsieur le Curé, la messe célébrée, -prononce son allocution. Il connaît Friedli et Trinele depuis l'enfance -et leur souhaite beaucoup de bonheur. Tout le monde y va de sa petite -larme. Et puis c'est la bénédiction, l'échange des anneaux; moment -palpitant où tout le village, surtout les jeunes, ont l'œil aux aguets. -Les filles ont bien prévenu Trinele: “Plie le doigt pour que la bague -n'entre pas trop vite.” Sans cela elle sera la servante de son mari. Et -Friedli est renseigné par ses camarades: “Si elle plie le doigt, -marche-lui sur le soulier, pour ne pas être sous sa pantoufle...” - ---J'espère que vous leur avez obéi soigneusement! - -Les deux vieux lèvent l'un sur l'autre leurs prunelles ternies. Et leurs -bouches édentées se sourient. - ---_Jo_, monsieur, nous avions tout oublié... - -Reprises des sonneries de cloche et de la fusillade. On signe à la -sacristie. On s'embrasse. Le cortège se remet en marche à travers le -village. Quelques poignées de sous aux gamins qui ont tendu des cordes -dans la rue et réclament de quoi boire pour livrer passage. Et puis -toute la noce s'engouffre dans la maison Keslach. - ---Après tant d'histoires, monsieur, vous pensez qu'on n'était pas fâché -de manger un morceau. - ---Je pense, Madame Trinele, qu'on en a mangé quelques-uns. - ---Dame, on s'est mis à table à une heure. Et c'est seulement à six, -quand on en est sorti, que le bal a commencé. - ---Ça ne faisait pas de mal, vous comprenez, après, de se trémousser un -peu. - -On s'est trémoussé une bonne partie de la nuit. Après avoir ouvert le -bal ensemble, Friedli et Trinele ont dansé chacun avec tous leurs amis. -Et puis ils se sont retrouvés et ne se sont plus quittés. - -Pendant que la jeunesse s'amusait, des personnes de confiance--il y a -toujours quelques vieilles cousines expérimentées pour y avoir -l'œil--s'occupaient de faire décharger le char, de surveiller -l'arrangement des meubles et des ustensiles dans la maison des nouveaux -époux... - -A minuit le cortège s'est reformé. On a allumé des torches et des -lanternes. Et sous le ciel éclatant d'étoiles Friedli et Trinele ont été -conduits chez eux au milieu du flonflon des musiciens et des dernières -salves de coups de fusil. - -Accompagnée de ses filles d'honneur, Trinele a pénétré dans le logis -conjugal. Avec leur aide, elle a dépouillé sa couronne de mariée, leur -en a distribué les fleurs. Une dernière fois, sous les fenêtres, tout le -monde a poussé des hourras. Et puis, tandis que tout doucement -s'éteignait peu à peu la rumeur des voix et des rires, elle est restée -avec son Friedli--enfin seuls. - ---Il y a plus de cinquante ans, Madame Trinele? - ---Cinquante-deux ans à la Saint-Louis, oui, monsieur... - -Et maintenant les vieux se taisent. A petites bouffées le vieux fume sa -pipe courte. Pensive la vieille a lâché son tricot. Tout là-haut, les -étoiles scintillent comme au soir de leurs noces. Dans la paix nocturne -plane l'âme cordiale et douce de l'antique Alsace. - - - - -CHAPITRE IX - -LE SOUVENIR - - -Pour le Français qui voyage en Alsace, il est quelque chose de plus -touchant que la beauté de ses paysages et de ses vieilles maisons, de -plus émouvant que sa fidélité à ses usages antiques et à ses costumes -traditionnels. Ce sont les souvenirs historiques qui jaillissent du sol -même, qui attestent aux visiteurs les siècles de vie commune et -glorieuse où la France et l'Alsace furent unies, et la volonté que garde -la terre aujourd'hui annexée de ne rien renier d'un passé dont elle -demeure fière et dont elle entend jalousement sauvegarder le legs tout -entier. - -Que nous réserve l'avenir de l'humanité? Verrons-nous l'apaisement des -haines séculaires entre les nations? C'est le secret de demain, ou -peut-être seulement celui d'après-demain. Toujours est-il que s'il est -au delà des Vosges un pélerinage qui s'impose à nous, quelles que -puissent être notre foi et nos espérances, c'est celui vers ces lieux -historiques où les armées s'entrechoquèrent en 1870, où aujourd'hui, -parmi les verdures riantes et les opulentes moissons, des tombes -fleuries et des monuments pieux consacrent la mémoire des héros qui d'un -côté comme de l'autre succombèrent pour la patrie. - -Wœrth, Reichshoffen, Frœschwiller... Morsbronn... Noms sinistres... Et -pourtant quel panorama plus gracieux que celui que le regard embrasse du -monticule où, gigantesque, un cavalier de bronze au geste impérieux -rappelle qu'ici même le prince royal, le 6 août 1870, déchaîna la -bataille? - -C'est un décor d'une paix charmante, une plaine riche, harmonieusement -vallonnée, couverte de blés d'or, de prés clairs où se dressent des -meules. Sur les côteaux, des bois ferment l'horizon. Çà et là des -fermes. Tout devant, dans le creux, il y a, endormi sous ses toits -brunis, un bourg traversé d'une petite rivière. Un peu plus loin la -flèche aiguë d'une église pointe au dessus d'un autre village. Sur la -gauche, une demi douzaine de bâtiments grisâtres forment une tache à la -lisière des arbres. - -C'est de là, là en face, sur la hauteur d'Elsasshausen, que le Maréchal -de Mac-Mahon dirigea la résistance. Toute une journée, quarante mille -Français tinrent tête à cent vingt mille Allemands, furent écrasés par -le feu de deux cents canons. Cette prairie-là, trois fois en une heure -elle fut prise et reprise à la baïonnette. Là-bas s'engloutit la charge -de cavalerie infructueuse de Bonnemain; plus loin, par delà le petit -bois, la chevauchée funèbre des cuirassiers de Morsbronn, dits les -cuirassiers de Reichshoffen. A cinq heures, c'était la retraite. Nous -avions perdu six mille tués et blessés, neuf mille prisonniers, -vingt-huit canons, une aigle, quatre fanions. La route de l'invasion -était ouverte. - -Du monument du prince royal, vous descendez à Wœrth. Tandis qu'on -attelle la voiture qui vous emmènera, entrez dans la salle du fond de -l'auberge proprette. Adossée à la cloison, il y a une vitrine. Elle -renferme des cuirasses, des casques, des képis, des armes de toute -sorte, des clairons, des gibernes, des éperons, des fragments de -projectiles, des papiers trouvés sur les morts. Le tout a été ramassé -sur le champ de bataille. - -Mais voici la voiture qui s'avance. Elle est attelée d'un cheval massif, -conduite par un cocher grisonnant. - ---Vous êtes du pays? - -S'il en est! Il avait quinze ans le jour de la bataille et s'en souvient -comme si c'était d'hier. - ---Un enfant, monsieur, vous comprenez!... - -Deux heures durant, tantôt au pas et tantôt au petit trot, vous -parcourez les plaines, les côteaux, et les bois. Du fouet le guide -désigne les villages et les monuments. Sa voix chantante énumère les -noms; Frœschwiller aux maisonnettes rayées de gris, coquet au sommet du -côteau; Elsasshausen avec ses fermes; Morsbronn aux rues tournantes où -s'effondrèrent les survivants de la charge. - -De toutes parts s'éparpillent les édifices commémoratifs: chapelles, -colonnes, trophées, obélisques, simples croix. Il y en a d'immenses et -de tout petits, de triomphaux et de recueillis. Dominant le tilleul de -Mac-Mahon captif d'une grille, l'aigle de la troisième armée allemande -s'éploie sur sa colonne entourée de victoires de bronze. Gravement la -France honore ses morts dans une petite coupole au milieu d'un jardinet -discret. Les Turcos sont restés là où ils succombèrent. Au fond d'un -petit bois feuillu, délicieux, de hêtres clairs, par des sentiers à -peine tracés, envahis de mousse, d'herbes et de ronces, vous découvrez -leurs tombes. Maternelle, la forêt s'est penchée sur elles, les a -enveloppées de troène et d'aubépine blanche... - -Au dessus de Morsbronn, à l'endroit où s'abattit une des charges, a été -élevé un petit obélisque de grès rose. Il porte écrits trois mots: -“_Defuncti adhuc loquuntur_”: “Les morts parlent encore.” - -Ne vous défendez pas d'entendre leurs voix. - - * - - * * - -Une excellente association, celle du _Souvenir Français_, présidée -aujourd'hui par M. Jean, de Vallières, s'est donné pour tâche, en dehors -de toute idée politique, d'honorer les soldats de France qui -succombèrent en 1870. C'est ainsi que dans ces dernières années se sont -multipliées des cérémonies émouvantes où souvent se retrouvent en -présence d'anciens combattants des deux armées. - -L'une des plus solennelles fut celle qui eut lieu à Wissembourg, le 17 -octobre 1909, pour inaugurer le monument consacré “aux soldats français -morts pour la Patrie,” dont un comité Alsacien avait pris l'initiative. - -Il s'élève sur le Geisberg tout près de l'endroit où le 4 août 1870 le -général Abel Douay fut frappé mortellement d'un éclat d'obus. De toute -l'Alsace, des souscriptions avaient afflué, dépassant du double ou du -triple l'attente des organisateurs. - -Le jour de l'inauguration, c'est par dizaines de mille que l'on accourut -dans la petite ville dont les maisons étaient décorées d'épaisses -guirlandes piquées de roses de papier rouges et blanches, où çà et là -s'ajoutaient des couronnes ornées de fleurs bleues. Vers la colline, on -voyait, dit un témoin oculaire, monter “une foule de paysans aux -costumes sombres mais pittoresques... comme un cortège de fourmis, sur -plus d'une demi-lieue d'étendue. Il y en a depuis Wissembourg jusqu'au -haut du Geisberg et il en monte autant de tous les autres côtés. Les -villages environnants à plusieurs lieues à la ronde se sont mis en -branle. Les sociétés venues de France avec leurs étendards arrivent et -pénètrent aux places réservées dans l'enceinte, ainsi que les pompiers -qui ont conservé leurs casques de forme française, les sociétés -militaires du Palatinat et d'ailleurs avec leurs aigles allemandes, des -sociétés de musique, des délégations du Souvenir Français et surtout les -vétérans alsaciens-lorrains des armées françaises avec le numéro de leur -régiment à leurs chapeaux. Il y en a plus de sept cents. Ils se -retrouvent, ils se reconnaissent avec une indicible émotion.” - -Il en est un que l'on se montre avec un respect particulier. C'est -Baudot, le clairon de Malakoff. Il a quatre-vingts ans. Mais tout droit, -robuste, il tient ferme “le magnifique et lourd drapeau des anciens -combattants de Gravelotte et de l'armée du Rhin, cravaté d'un large nœud -de crêpe.” - -Lorsque tombèrent les voiles du monument, qu'ils découvrirent la statue -du génie de la Patrie coulée dans le bronze d'anciens canons français et -que s'éleva la “Marseillaise,” il y eut un émoi indescriptible. - -[Illustration: METZ.] - -Aux pieds du coq gaulois qui en surmonte le faîte, les enfants d'Alsace, -écrit une Alsacienne, ramèneront indéfiniment leurs enfants “pour prêter -un serment silencieux.” - -C'est le même qu'autour de la statue de Kléber à Strasbourg répètent -chaque année en une soirée de juin les étudiants alsaciens qui défilent, -chapeau bas et lèvres closes, devant le héros au coup de minuit. - - * - - * * - -Ne vous y trompez pas. Sous son apparence paisible, l'Alsace garde une -âme tenace et fidèle. Elle est la même chez ce vieillard qui, au seuil -de sa maison, se soulève, tire sa pipe de ses lèvres et vous fait le -salut militaire parce que vous portez le ruban rouge; chez le paysan ou -l'ouvrier qui chaque année économise de quoi faire au 14 juillet le -voyage de Nancy ou de Belfort; chez ces jeunes gens qui, tout à coup, -guêtrés de blanc, le képi sur le front, pareils à nos gymnastes, -débouchent au coin d'une rue sonnant du clairon nos vieilles marches -militaires. Et si même par hasard, elle voulait se défaire de ses vieux -souvenirs parce qu'ils sont douloureux et rendent la vie plus triste et -plus difficile, l'Alsace ne le pourrait pas. Ils sont trop profondément -ancrés jusqu'au cœur même de ses enfants. Croyez-en l'historiette qui -forme le dernier chapitre de ce petit livre, et qui est authentique. - - - - -CHAPITRE X - -NOËL D'ALSACE - - -C'est la veille de Noël. Dans la chambre où l'ombre descend voici les -enfants. Ils sont quatre aux joues roses, aux cheveux clairs, aux yeux -très bleus. Marc, l'aîné, a dix ans; et le petit Jean qu'on appelle -Hansli en a six. Entre eux viennent la jolie Idelette qui est toujours -sage et cette bonne grosse Bœbeli. Dans l'attente fiévreuse, tantôt un -peu haletants, ils se taisent; ou bien, éperdus, les bavardages -s'exaspèrent... Car c'est tout à l'heure, au tintement magique de la -sonnette d'argent, que va s'ouvrir le paradis: le paradis où l'ange d'or -éploie ses ailes au dessus du sapin de Noël, éclatant de lumières, de -jouets et de bonbons, avec, tout autour, les tables couvertes de -serviettes blanches où sont alignés les paquets pleins de mystère, noués -par des faveurs roses. - -Pour la dixième fois, Hansli murmure: - ---Oh! Idelette, est-ce que tu crois que Christkindel m'apportera la -boîte de soldats de plomb? - -La boîte de soldats de plomb, c'est cette merveille qui est exposée à la -vitrine du grand magasin de la rue de la Nuée-Bleue. Depuis deux -semaines qu'elle est en montre, sans doute que maître Hansli s'est -arrêté soixante fois seulement devant elle. Car vous savez qu'on ne -passe que quatre fois par jour devant le magasin. En une seule boîte, -figurez-vous, tous les uniformes de l'armée française! - -Maternelle, Idelette rassure le petit frère. - ---Mais oui, mon chéri. Tu n'as pas oublié de l'inscrire sur ta liste? - -L'oublier! De sa plus belle écriture, chacun des enfants, sur une -feuille de papier toute blanche, a indiqué à la bienveillance de -Christkindel ses vœux les plus chers. En lettres énormes, la bouche -entr'ouverte, le front moite, Hansli a écrit: “La boîte des soldats de -plomb français.” Il a souligné si fort qu'il a fait un pâté. Mais ça -compte tout de même. - -Passionné, il répète encore une fois: - ---Alors, vraiment, tu crois que Christkindel me l'apportera? - -Une apostrophe le fait tressaillir. - ---Moi, je crois que Christkindel ne t'apportera rien du tout. J'ai écrit -à Hans Trapp pour qu'il vienne t'offrir un paquet de verges toutes -neuves trempées dans du vinaigre. - -Cette voix railleuse, c'est celle de Marc. Sans doute que l'attente -l'énerve lui aussi. Les grands frères taquins sont tous les mêmes. - -Ainsi interpellé, voici que le visage tout rond de Hansli s'allonge. -Sans doute que malgré son âge encore tendre, il n'a plus en -Christkindel, le Noël des enfants sages, et en Hans Trapp, son -redoutable compère, cette foi littérale qui fut celle des générations -périmées. Et il semble bien que dans la cérémonie grand-père, papa et -maman jouent un rôle plus décisif que ces personnages qu'on n'a jamais -vus. Pourtant, en somme, il y a là quelque chose d'obscur. D'un ton qui -veut être suffisant, Hansli riposte: - ---Ça n'est pas vrai. N'est-ce pas, Idelette, que Hans Trapp n'existe -pas? - -S'il n'existe pas! Marc lève les bras au ciel d'un geste de stupeur. -S'il n'existe pas, cet affreux bonhomme vêtu de peaux d'ours, avec sa -figure toute noire, sa barbe hirsute, des verges plein les mains!... - ---D'ailleurs tu verras bien tout à l'heure. Il m'a promis de venir pour -te punir de n'avoir pas voulu l'autre jour me prêter ta boîte à -couleurs. - -Marc secoue la tête d'un air sûr de soi. Les lèvres de Hansli se mettent -à trembler. Après tout, on ne sait pas... Protectrice, Idelette attire -vers elle le gros garçon: - ---Voyons, Hansli, est-ce que tu ne vois pas que Marc te taquine! - -Et, supérieure, elle fait la moue au grand frère qui hausse les épaules: - ---Aussi Hansli est trop bête! - ---Et toi tu es trop méchant! - -Allons! allons! on ne va pas se disputer un jour de Noël! Ce serait du -joli si la petite sonnette allait trouver les deux frères en train de -s'arracher les cheveux!... Un peu honteux, ils se taisent. Marc affecte -de reprendre son livre et Hansli son jeu de construction. Mais deux -minutes après il se penche vers Bœbeli, si affairée parmi ses poupées: - ---Dis donc, Bœbeli, est-ce que tu ne crois pas qu'elle est en retard, la -petite sonnette? ou bien peut-être que nous ne l'avons pas entendue? Il -faudrait aller voir... - -Inutile. Il y a un bruit de portes qui s'ouvrent. Le cœur battant, les -quatre enfants sont debout. Et voici le grelot argentin, le grelot -magique qui sur la terre fait descendre les visions de l'au delà... - -... Vibrants, les yeux écarquillés, les voix étranglées d'émoi, les -quatre enfants sont alignés, debout, en face du sapin étincelant. -Retrouveront-ils dans leur vie de semblables minutes?... Sur leurs -visages expressifs, grand-père et papa et maman contemplent l'image du -bonheur parfait dont sur la terre il y a si peu d'exemplaires. - -Maintenant vers les tables féeriques c'est la ruée des petites mains -avides. Sous les doigts frémissants les faveurs se dénouent, les papiers -déchirés s'envolent. Au milieu des cris de surprise, des murmures -d'extase, les trésors surgissent de leurs caches. Oublieux de sa -dignité, Marc gambade devant ses livres dorés, ses patins neufs, et son -chemin de fer mécanique. Idelette ne se lasse pas d'inventorier le -contenu inépuisable de sa table à ouvrage. Mère depuis cinq minutes -d'une négresse et d'une japonaise, Bœbeli les berce et les câline, -chacune sur un bras, avec une tendresse égale. Quant à Hansli, il a la -tête perdue. Un tambour, un traîneau, un ballon, des livres, et, par -dessus tout, la boîte des soldats de plomb, la boîte qui contient -l'armée française: tout cela est à lui! Il se tait le cerveau perdu, un -peu fou. - -Immobiles et pensifs, M. Lœdikam, son fils, et sa belle-fille ne se -lassent pas de savourer l'allégresse de leurs enfants. Sur la grande -terre, la vie n'est pas toujours gaie; moins qu'ailleurs parfois sur le -vieux sol de l'Alsace. Il arrive qu'ici les jours qui sont les jours de -fête soient plus mélancoliques. Ils remettent davantage en mémoire les -temps qui ne sont plus, combien les choses ont changé et toutes les -séparations. Mais peut-être, de la douleur qu'elle distille, la joie -qu'ils recèlent est plus pénétrante. La voix mouillée, Madame Lœdikam -jeune s'adresse au vieillard: - ---Vraiment, mon père, vous avez trop gâté les enfants. - -M. Lœdikam sourit. S'il n'avait pas ses petit-enfants à gâter, pourquoi -vivrait-il? Du fond de son grand fauteuil, il aperçoit tout là bas, là -bas, les Noëls lumineux de son enfance. Et puis ce furent ceux de sa -jeunesse. Alors, les membres de la famille se pressaient innombrables -autour de l'arbre sacré... Il était homme déjà quand, une année, pour la -première fois, Christkindel ne fut pas célébré; il y avait eu cette -année-là sur Strasbourg trop de malédictions, de canonnades, d'incendies -et de deuils... Et puis, parce qu'il faut bien que l'on vive, parce que -les petits enfants ne sauraient se passer de joie, de nouveau -Christkindel était revenu. Mais combien, chaque année, la mort et les -départs avaient rétréci le cercle de famille! En ce jour plus qu'en nul -autre, M. Lœdikam revit le passé, regarde devant lui défiler sa vie. -Combien elle est longue, tissée de combien de deuils! Aussi, sans doute -que l'écheveau est bientôt dévidé tout entier. M. Lœdikam est prêt. -Pourtant il est content d'avoir vu ce jour. - -Quelque chose gratte sur sa manche. Une voix le tire de sa rêverie. - ---Grand-papa, je suis si heureux! - -M. Lœdikam pose doucement sa main sur les boucles blondes. Naturellement -il ne l'avouerait pas tout haut. Mais Hansli est son préféré. - ---Alors tu es content de Christkindel? - -Un coup d'œil de Hansli est plus éloquent que les paroles qui lui font -défaut. Machinalement, à côté du fauteuil de grand-père, son regard -effleure un guéridon qui est vide. - ---Et toi, grand-père, Christkindel ne t'a rien apporté? - -Sans doute c'est le lot des vieilles gens. Il paraît que c'est tout -naturel. Mais Hansli se figure si vivement sa propre désolation si -Christkindel l'avait oublié qu'il n'a pu retenir sa question. Et il est -tout heureux quand grand-père lui répond: - ---Si, Hansli, j'ai aussi eu mon Noël: une bonne lettre d'oncle Jean. - ---Une lettre d'oncle Jean! - ---Vous ne nous en aviez rien dit, mon père! - -Autour du vieillard toute la famille s'est rassemblée. Et un silence -religieux s'établit pendant qu'il tire la lettre de sa poche, assujettit -ses besicles et commence sa lecture. - -C'est qu'oncle Jean, le plus jeune fils de M. Lœdikam, n'habite plus en -Alsace. Et même c'est tout au plus si, de loin en loin, il y fait une -apparition. Oncle Jean est un officier français. Et en ce moment il -combat pour la France sur la terre d'Afrique au Maroc. Ses lettres sont -rares. Elles apportent avec elles d'étranges parfums, une atmosphère -inconnue. Les enfants connaissent à peine oncle Jean, même Hansli qui -est son filleul. Mais le mystère qui environne sa figure en rehausse -l'éclat. Dans ses lettres chantent le soleil de flamme, la magie du -désert, toutes les splendeurs de l'Orient, une épopée de gloire et de -sang qui fait battre les cœurs... Au milieu du recueillement de tous, M. -Lœdikam achève sa lecture: les nouvelles sont bonnes; oncle Jean se -porte bien; il sera en pensée à Strasbourg le jour de Noël... - -Tandis que les conversations reprennent et que M. Lœdikam méthodique -replie les feuilles de papier, voici que de nouveau Hansli est devant -lui. Il tient dans ses bras la lourde boîte des soldats de plomb et, -tout rouge de son effort, interroge: - ---Grand-papa... grand-papa, je voudrais savoir lequel ressemble à -l'oncle Jean. - -Le vieillard qui n'a pas encore serré ses lunettes s'incline et, parmi -les cuirassiers et les hussards, avise un cavalier plus beau que tous -les autres dans son dolman céleste et son ample pantalon rouge: - ---Le voici. - -Avec respect Hansli le reçoit dans sa menotte, longuement le considère -et puis le replace dans le lit de coton. Dans la figurine de plomb -colorié s'incarne la légende d'héroïsme et de péril dont s'auréole le -mâle visage bruni et la moustache blonde qui deux ou trois fois se sont -penchés sur le visage rose du garçonnet... - -[Illustration: GÉNÉRAL KLÉBER.] - -Mais déjà les portes de la salle à manger se sont ouvertes. “A table!” -D'abord les enfants se récrient... Tout aussitôt ils s'aperçoivent -qu'ils meurent de faim. Dans sa splendeur traditionnelle, c'est le -souper de Noël; il y a, énorme et reluisante, l'oie farcie de marrons; -il y a le magnifique pâté de foie gras; au dessert une profusion de -sucreries. Et l'on débouche une bouteille de champagne pour boire à la -santé d'oncle Jean et de tous les absents. - -Après le repas l'excitation redouble. Sans doute le champagne y est pour -quelque chose. Et puis comment, sans un peu perdre la tête, dépouiller -l'arbre de sa parure merveilleuse, se partager le butin de babioles et -de friandises! Les cris, les rires, les interjections montent à un -diapason plus aigu. En vain la jeune Mme Lœdikam essaye de les apaiser. -Aujourd'hui, n'est-ce pas, il n'y a pas moyen de gronder. Un peu -anxieuse, elle se penche vers son beau-père: est-ce que tout ce vacarme -ne le fatigue pas trop? Il secoue doucement la tête. Sans doute elle lui -fait un peu mal. Mais est-ce que bientôt il n'aura pas l'éternité pour -se reposer? De l'allégresse de ses petits-enfants, gourmand, il ne -laissera pas perdre une miette. - -Aussi bien voici l'heure du coucher. Malgré les protestations, on tombe -de fatigue. Et c'est à peine si les voix ensommeillées peuvent articuler -un bonsoir. Les jambes vacillent pour gagner la porte tandis que les -petits poings frottent les yeux appesantis. - -Quelques minutes après les enfants, M. Lœdikam le père se retire à son -tour. Son fils et sa fille demeurent seuls dans le salon jonché de -papiers, de ficelles, de débris d'enveloppes et de verdure. Ils se -sourient. C'est une belle journée. Les enfants ont été si heureux. Et le -grand-père les a tellement gâtés! Quelle chance qu'il ait justement reçu -aujourd'hui la lettre de Jean! Comme cela, lui aussi a eu son -Christkindel. - -Le fin visage de Madame Rodolphe Lœdikam approuve. Pourtant on dirait -qu'il y a une ombre sur ses traits. Son mari se penche vers elle. Est-ce -que quelque chose la tourmente? - -Elle lui sourit. Il la connaît trop bien. Elle ne peut rien lui -dissimuler. Eh bien!--oh! elle se rend compte qu'elle est ridicule--tout -à l'heure, pendant que son beau-père lisait la lettre de Jean, elle -avait le cœur un peu serré en regardant ses enfants qui, bouche bée, -buvaient ses paroles... Certes, tout Alsacien est fidèle au passé. Mais -à quoi bon perpétuer pour les générations qui viennent d'inutiles -occasions de rancœur et de souffrance! Est-ce qu'il ne vaudrait pas -mieux que les Alsaciens de demain, sans rien abdiquer de leurs -sympathies héréditaires, acceptent les faits accomplis et assument sans -arrière-pensées leurs nouveaux devoirs? - -M. Lœdikam jeune, qui est un homme raisonnable, approuve du menton. Jean -a eu le droit d'agir comme il a fait. Nul ne songe à l'en blâmer. Et on -est, tout de bon, fier de ses exploits. Pourtant il est inutile de les -proposer en exemple aux enfants. Et si grand-père avait donné à Hansli -un autre cadeau que cette boîte de soldats de plomb, il n'en aurait pas -été fâché. Mais, n'est-ce pas, il ne faut pas non plus exagérer les -choses. Avec les mioches tout passe et tout change. Peut-être que ce -n'est pas grandement la peine de se faire du souci pour cela le jour de -Noël... Hein? - -Mme Lœdikam ne peut s'empêcher de sourire et acquiesce à son tour. Puis, -ayant éteint les lumières, les deux époux quittent le salon. - -Avant de se coucher, ils passent par les chambres des enfants. Les -fillettes dorment à poings fermés dans leurs petits lits blancs. Marc -s'est agité avant de trouver le sommeil. Il faut ramener la couverture -sur lui et reborder le lit. Sur son oreiller, Hansli, le visage -paisible, la respiration égale, ressemble à un ange joufflu. - -Mme Lœdikam se penche pour effleurer son front blanc d'un baiser, et -tout à coup, la voici qui attire son mari à elle et lui désigne la -menotte de l'enfant. En se couchant, Hansli n'a pas eu le courage de se -séparer de tout son trésor. Et jusque dans son sommeil il continue -d'étreindre la figurine de plomb où grand-père lui a appris à -reconnaître l'uniforme d'Afrique. - -Avec un hochement de tête indulgent, M. Lœdikam fils tout doucement -saisit la main potelée, essaye d'en écarter les doigts. Mais voici -qu'avec un grand soupir l'enfant les resserre et d'un geste instinctif -ramène sur sa poitrine le petit soldat de plomb. - -Alors, tout bas, tout bas, d'une voix qui tremble imperceptiblement, -c'est Mme Lœdikam, Mme Lœdikam elle-même, qui murmure à l'oreille de son -mari: - ---Laisse-le lui... - -Et tous deux à pas étouffés quittent la chambre où, paisible, monte la -respiration égale du petit enfant d'Alsace au cœur fidèle. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - CHAP. PAGE - Avant-propos 5 - I. L'Alsace: Un Coup d'Œil Dans l'Histoire 7 - II. L'Alsace, “Le Jardin de la France” 13 - III. Strasbourg: La Cathédrale--Le Musée alsacien--La - Chambre d'Oberlin 22 - IV. Les Cigognes 36 - V. Le Caractère alsacien 45 - VI. “L'Alsace à Table” 56 - VII. Figures de Légende 73 - VIII. Friedli et Trinele (Récit d'autrefois) 83 - IX. Le Souvenir 94 - X. Noël d'Alsace 102 - - - - -TABLE DES ILLUSTRATIONS - - - Strasbourg _Frontispice_ - - PAGE - Ribeauvillé (Vosges) 20 - Turckheim 29 - Un Vieil Alsacien 40 - Colmar 49 - Lisière de la Forêt-Noire 60 - Riquewihr 69 - Jeune Alsacienne 80 - Une Ferme d'Alsace au printemps 89 - Metz 100 - Général Kléber 109 - Les Cigognes _Couverture_ - - Carte d'Alsace, page 4. - - - - -Collection honorée de Souscriptions de l'Etat - -LES ARTS GRAPHIQUES: IMPRIMEURS-ÉDITEURS, VINCENNES - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN ALSACE *** - -***** This file should be named 64165-0.txt or 64165-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/6/4/1/6/64165/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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