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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La Mal'aria - Etude Sociale - -Author: Henri Rochefort - -Release Date: December 23, 2020 [eBook #64116] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAL'ARIA *** - - - - - - HENRI ROCHEFORT - - La Mal'aria - - ÉTUDE SOCIALE - - Cinquième mille - - PARIS - LIBRAIRIE MODERNE - 7, RUE SAINT-BENOIT, 7 - - 1887 - - - - -_Tous droits réservés._ - -Cet ouvrage a été déposé au Ministère de l'intérieur en mai 1887. - - - - -LA MAL'ARIA - - - - -I - -«AU PERROQUET BLEU» - - -Le 17 octobre 188., sur les six heures, six heures et demie du soir, on -se cognait dur et on s'injuriait ferme au numéro 70 du boulevard de la -Chapelle, dans un de ces établissements qu'on appelle bourgeoisement des -«mauvaises maisons», comme si les pierres de taille elles-mêmes étaient -responsables de la société qu'on y reçoit. Les escabeaux rebondissaient -sur le marbre des tables, rivées au parquet de la pièce du -rez-de-chaussée, laquelle portait le nom de café et donnait l'idée d'une -espèce de bivouac. Des exclamations hurlantes sortaient d'une macédoine -de chopes cassées et d'assiettes de choucroute, qui mêlaient leur -graisse aux ruisseaux de liquide dégoulinant sur les pantalons des -combattants et les jupons des combattantes. De temps à autre, des -silhouettes effarées apparaissaient au bas des marches décrépites -conduisant aux chambres ou plutôt aux cabanons, qui donnaient l'idée -d'une prison cellulaire: quelque chose comme le Mazas de l'amour. - -Puis, à chaque nouvel éclat de vitres et de culs de bouteilles, ces -têtes ébouriffées, ces bustes sans corsets rentraient dans l'ombre de -l'escalier en colimaçon, qu'il eût été impossible de qualifier -autrement, car jamais escargot ne fut plus visqueux, plus poisseux, plus -gélatineux et plus suant que les murs de ce couloir qui sentait à la -fois la boue et la transpiration. - -Au milieu de ce branle-bas, une voix dominait et transperçait toutes les -autres: celle d'un gros ara à dos bleu, à ventre jaune et à queue -déplumée, qui semblait s'amuser de la scène et répondait aux invectives -qui se croisaient dans la fumée des pipes par des obscénités qu'on lui -avait apprises. - -Une seconde voix, aussi criarde, quoique moins éclatante, perforait -également l'air, à intervalles réguliers. C'était celle de Mlle Coffard, -la concessionnaire et la haute directrice de la maison. Calme et -maîtresse d'elle-même, comme une femme qui en a vu bien d'autres, elle -restait assise dans son comptoir, où elle additionnait la casse, se -contentant de répéter presque mécaniquement: - ---Allons, Paquita! Allons, Camélia! Allons, Cora! le premier soin des -ouvrières qui s'engagent dans ces sortes d'ateliers étant de se décorer -de prénoms en A qui font généralement partie de la défroque du magasin -et qu'on leur attribue en même temps que les vêtements des camarades -auxquelles elles succèdent. Chaque prénom représente un «congé», suivi -bientôt d'un réengagement. On en connaît qui en ont porté jusqu'à -dix-sept. - -La lutte avait éclaté sur deux points: au fond, des femmes -dépoitraillées couvraient de leurs corps une des leurs, une jeune fille -toute frêle et toute jeunette qui, quoique pâle à s'évanouir, ouvrait, -sur un groupe d'hommes séparés d'elle par quelques tables, d'énormes -yeux noirs pleins de défi et de résolution: - ---Non! s'obstinait-elle, non! je ne veux pas: celui-là est trop vilain -et trop dégoûtant aussi. J'aime mieux faire mon baluchon! - -«Faire son baluchon», c'est s'en aller. La Coffard ne s'inquiétait pas -outre mesure de ces répugnances, dont l'habitude ou la résignation finit -toujours par triompher. Mais le client ainsi repoussé avec perte -n'entendait pas subir cet affront. Aidé de sa société, il prétendait -obliger la «jeune fille aux yeux noirs» à un sacrifice qu'il se croyait -de très bonne foi en droit d'exiger, moyennant un versement débattu à -l'avance. - -L'aspect de cet homme déjà mûr justifiait amplement d'ailleurs -l'invincible répulsion de l'adolescente. Un crâne non pas seulement nu, -mais congestionné par des échauboulures malsaines, surmontait un nez -enflé, pointé de rougeurs incandescentes près de s'entamer, et qui -s'étendaient, comme un eczéma, jusqu'à la naissance des joues. Les -immeubles comme celui du nº 70 du boulevard de la Chapelle sont -précisément le refuge des crânes comme celui-là, et l'homme qui s'en -estimait l'heureux possesseur n'admettait pas qu'on lui disputât sa -pitance. - -C'est à la suite des «Non! non!» énergiques et réitérés de la petite -dégoûtée que ce rubescent étranger et ses amis s'étaient peu à peu -exaspérés au point de mettre le rez-de-chaussée à sac. En vertu de ce -sentiment de l'_habeas corpus_ qui ne s'oblitère jamais totalement, même -dans les âmes les plus assujetties, les compagnes de la jeune opprimée -l'avaient prise sous leur protection, soutenant qu'il n'était permis à -personne de la violenter et que, d'ailleurs, il y en avait assez -d'autres dans le stock en étalage pour que cet indiscret ne s'obstinât -pas à s'adresser précisément à celle qui probablement avait ses -«raisons» pour se dérober au choix flatteur dont elle était l'objet. - -Mais coeur affamé n'a pas d'oreilles. Plusieurs consommateurs ayant pris -parti pour celle qu'on appelait la «nouvelle», la bataille devint -générale, au point que Mlle Coffard, désespérant de reconnaître à quel -compte elle devrait inscrire les dégâts, descendit de son comptoir, -essayant d'introduire le langage de la bonne société dans ce brouhaha -d'anathèmes. - -Tout anémique et exiguë qu'elle était, la Coffard savait très habilement -refréner son monde, étonné de rencontrer ces expressions distinguées -chez une tenancière d'un quartier aussi éloigné du faubourg -Saint-Germain. - -Mlle Coffard, qui avait été autrefois sous-maîtresse, joignait à une -dépravation d'esprit quasi hystérique une vive passion pour la -littérature. Elle portait presque constamment un livre sous le bras, et -avait étudié, au temps de sa vingtième année, pour se présenter au -baccalauréat ès lettres. Ses passions l'avaient détournée de la carrière -de l'enseignement. Demeurer calfeutrée dans un pensionnat, avec un jour -de sortie toutes les deux semaines, constituait pour elle un supplice -que son imagination vagabonde ne lui laissa pas supporter longtemps. - -Une fois dehors, elle passa son temps à chercher des intrigues, qui ne -venaient pas la trouver dans l'état de délabrement physique où elle se -trouvait presque toujours, et de caprices en caprices, elle avait fini, -grâce à sa belle écriture, par se placer également comme sous-maîtresse -dans ce pensionnat qui la changeait des autres et qui lui était resté -après le décès de l'ancienne patronne, morte d'un coup de carafe à la -tempe droite. - -Cependant, malgré le tintouin que lui causait un personnel aussi agité, -la Coffard avait conservé de ses anciens travaux des bribes d'érudition -qu'elle étalait avec gloriole, afin de bien convaincre le public qu'elle -n'était pas née pour «ce métier-là». - -Elle avait même gardé dans sa mémoire des restants de latin dont elle ne -manquait pas de régaler les visiteurs. Elle disait volontiers aux -bohèmes qui venaient flâner chez elle sans prendre autre chose que l'air -du comptoir: - ---_Nescio vos!_ - -Par contre, elle accueillait les habitués dont elle appréciait les -bonnes manières par ce bonjour tout normalien: - ---_Quomodo vales?_ - -Et elle était aux anges quand quelqu'un lui répondait: - ---_Optimè!_ - -Toutefois, l'âge n'avait guère affaibli sa maladie nerveuse, et elle -était contrainte, pour arriver à dormir, d'absorber des fioles de sirops -adoucissants et réparateurs. Elle fit irruption au centre du café entre -les deux camps, enveloppée d'une forte odeur de bromure, son dernier -remède de prédilection. - ---Je vous en prie, messieurs, dit-elle. Puis se retournant, avec un -geste de consul romain, vers ses pensionnaires bloquées au fond:--Et -vous, mesdemoiselles, je vous l'ordonne: en voilà assez! Le _Perroquet -bleu_ n'est pas une arène. Vous! ajouta-t-elle, en désignant la -révoltée, vous resterez deux jours dans votre chambre sans descendre au -café, pour vous apprendre à vous soustraire à vos devoirs. Je ne vous -habille pas, je ne vous loge pas, je ne vous nourris pas pour ne rien -faire. - ---Oui, interrompit une grosse dondon qui paraissait être sur sa bouche, -parlons-en de la nourriture! On ne mange que de la viande de la -boucherie hippophagique. - ---Et si encore on en avait son comptant! appuya une grande bringue au -menton de galoche et aux yeux renfoncés. - ---Et avec un travail comme ça! fit remarquer une troisième. - ---Oui! firent-elles toutes en choeur, on crève de faim, ici! - ---Silence! ou j'appelle la police! tonna la Coffard, faisant subitement -trêve à sa distinction native. - -Le mot «police» produisit son effet ordinaire, ces ilotes ne se faisant -aucune illusion sur le secours qu'elles ont à attendre de surveillants -dont «madame» avait tant de moyens d'endormir la surveillance. Toutes se -turent, après le grognement sourd des jaguars de ménagerie qui regagnent -leur place sans même oser mordiller le bout de la cravache de leur -dompteur, qu'ils avaient d'abord fait mine de dévorer. - -Elle avait terrorisé ses femmes. Elle se montra supérieure dans l'art -d'amadouer les hommes. - ---Monsieur, dit-elle en s'approchant de l'individu au crâne -bouillonnant, vous êtes trop bien élevé et trop indulgent pour ne pas -excuser un moment de folie chez une enfant qui est depuis trois semaines -seulement dans la maison et dont, jusqu'ici, je n'avais eu qu'à me -louer. Revenez dans quelques jours, vous serez tout étonné de la -retrouver aussi docile qu'elle a été rétive. J'en atteste tous ceux qui -m'ont jusqu'à présent honorée de leur clientèle: jamais scandale de -cette nature ne s'est produit au _Perroquet bleu_. - -C'était, en effet, le sobriquet décerné par les gens du quartier au nº -70 du boulevard de la Chapelle, en l'honneur de l'ara que, les -après-midi de soleil, on plaçait sur le trottoir, devant -l'établissement, auquel il servait d'enseigne vivante et même parlante. -Cet oiseau inconvenant durait rarement plus de six ou huit mois, tant on -se faisait un jeu cruel de lui arracher les plumes de la queue. - -On le remplaçait alors par un autre d'apparence semblable; et, depuis -dix-neuf ans, le public croyait que c'était toujours le même. - -Tout en ciselant ses phrases, la Coffard poussa les mécontents jusqu'à -la porte de sortie, par laquelle ils disparurent un à un, sans plus -d'objections, et qu'elle referma incontinent sur eux. Ses nerfs -reprirent alors le dessus. Elle glissa comme une anguille entre les -tables et, passant bravement à travers le paquet d'insurgées qui -s'étaient prononcées pour la résistance, elle saisit par le bras la -nouvelle dans l'encoignure où elle s'était blottie. - -Les trois ou quatre assistants que la bagarre n'avait pas fait fuir -virent alors émerger du flot mouvant qui la couvrait une grande fille, -si fluette et si osseuse que le regard ne savait au juste sur quel angle -s'arrêter. La taille aurait tenu dans la main et les épaules dans les -dix doigts. Cette minceur était absorbée par le noir intense des yeux et -la blancheur laiteuse des dents, que les lèvres, contractées par le -rictus de l'émotion, avaient mises à nu. - -Bien que la scène brutale provoquée par son entêtement eût évidemment -développé sa pâleur, il était aisé de deviner qu'à l'état normal, elle -n'était pas de beaucoup plus colorée. Ses cheveux d'un châtain sombre à -fond mordoré, relevés du côté droit de la tête, retombaient sur le côté -gauche, où ils étaient retenus par un gros peigne de fausse écaille -blonde surmonté d'un véritable jeu de boules, simulant une couronne de -vicomtesse. Comme contraste à cet attifement prétentieux, un de ces -foulards de soie d'un jaune cru, qu'affichent la plupart des filles des -maisons borgnes comme le symbole de leur profession, flottait autour de -son cou grêle. Une chemisette à plis fripés s'évasait autour de ses -clavicules en saillie. - ---Vous allez vous enfermer là-haut, grommela Mlle Coffard, en continuant -à lui serrer le poignet. Vous vous coucherez sans dîner. Quand on ne -travaille pas, on ne mange pas. Ça n'est pas seulement au monde et ça -fait déjà la difficile. - ---Je m'en moque bien de votre dîner! fit la jeune fille. Je veux faire -mon baluchon. - ---Votre baluchon? Eh bien! c'est ce qui vous trompe: vous ne le ferez -pas, riposta la directrice, dont cette menace accentuait la colère. Il -faudra d'abord me payer les trois cents francs que vous me devez. - ---Moi! trois cents francs? demanda la prisonnière, qui semblait chercher -à quelle dépense pouvait bien s'appliquer cette somme invraisemblable. - ---Et vos chemises, vos jupons, vos camisoles de dentelle, vos bas en -bourre de soie, est-ce que vous vous imaginez que je vous donnerai ça -pour rien? Et vos mules en satin rose? Vous êtes entrée ici avec des -souliers de porteur d'eau. - ---Trois cents francs! répéta la nouvelle, que ce chiffre stupéfiait. Où -voulez-vous que je les trouve? - -Elle eut un geste profondément découragé, un geste de princesse de -féerie à qui un génie ordonne de débrouiller en une nuit quatre cent -cinquante mille écheveaux de fil. Ses camarades, blasées sur ce système -de réclamations, ne purent s'empêcher de rire. - ---Ce brave monsieur qui sort d'ici vous les aurait peut-être donnés, -poursuivit imperturbablement la Coffard, heureuse de laisser supposer -que les malheureuses qui venaient s'asseoir à son foyer le quittaient -parfois dans un huit-ressorts. - -Cependant, elle négligea soigneusement de faire observer que cette -munificence, d'ailleurs improbable, eût été inscrite sur son livre à la -colonne des bénéfices imprévus, et que la situation de sa débitrice n'en -eût été allégée en quoi que ce fût. - -Et, pour condenser sa pensée dans un ultimatum accessible à cette -intelligence inculte, elle conclut: - ---Pas de trois cents francs, pas de baluchon! - -Tous les Français sont égaux devant la loi. Le malheur est que la loi ne -soit pas égale pour tous les Français. La contrainte par corps, abolie à -l'égard des hommes en matière commerciale, n'a jamais cessé d'être -appliquée aux femmes, en matière commerciale également. Les -_public-house_ de la débauche sont restés ce qu'était jadis la prison de -Clichy. Dès son arrivée dans le mauvais lieu, on ouvre un compte à la -fille d'amour; et comme elle ne parvient jamais à le «boucler», c'est -elle que la maîtresse boucle, sans que ni celle-ci, ni la détenue, ni la -police, ni la magistrature aient encore songé qu'il est interdit de se -payer de ses propres mains, notamment par la séquestration de la -personne dont on se prétend créancier. - -Ces emmurées se regardent très sincèrement comme le gage de leur créance -et acceptent traditionnellement ce rôle d'otage, sans qu'aucune d'elles -ait jamais eu l'audace ni même la pensée de faire valoir ses -imprescriptibles droits à la liberté corporelle. - -La recluse, n'ayant pas les trois cents francs, ne tenta pas de se -débattre contre la mainmise dont elle était arbitrairement victime. Elle -se dirigea d'un pas résigné vers l'escalier en colimaçon. Au moment où -elle posait le pied sur la première marche pour s'enfoncer dans cette -moisissure, la grosse dondon qui avait essayé de plaider pour elle -quelques instants auparavant lui glissa dans l'oreille ces mots -maternels: - ---Ne te tourmente pas, ma pauvre Mal'aria: après dîner je te monterai un -peu de viande de cheval. - -Mais cette condamnée à l'inanition temporaire n'avait, à cette heure, -aucun souci des récriminations de son estomac. Elle s'enferma -d'elle-même dans la chambre banale où elle passait le plus ordinairement -la nuit, et s'assit sur une chaise de paille assez basse pour lui -permettre de s'accouder sur son lit qui, sans être précisément un -galetas, était au moins une galette. - -Le jour tombait: elle alluma une chandelle déformée par les courants -d'air et qui avait tout ensuiffé le chandelier de cuivre à coulisses -dans lequel elle était fichée. La cellule, visiblement découpée dans une -pièce beaucoup plus grande, était encadrée d'un papier bleu semé de -losanges d'un blanc plâtreux, zébré çà et là par des égratignures qui -laissaient voir le sapin des cloisons séparant ce cabinet de celui d'à -côté: les deux n'en faisant à peu près qu'un, tant la légèreté des -voliges laissait de celui-ci entendre tout ce qui se passait dans -celui-là. - -Cette fillette, dont l'aspect était celui d'une enfant qui avait grandi -trop vite, paraissait, sous le brouillard jaunâtre tombant du luminaire, -si chétive, si amaigrie et si pâle, qu'en apercevant cette face blanche, -soutenue mollement par un bras exsangue, quelqu'un qui fût entré aurait, -malgré lui, cherché des yeux le fourneau allumé qui accompagne si -souvent les figures de Tassaërt. - -Elle demeura ainsi, à demi assise, à demi couchée, jusqu'à onze heures -du soir, sans avoir l'air de percevoir les bruits des descentes et des -montées qui ébranlaient perpétuellement l'escalier vermoulu. Quand la -dondon lui avait crié, à travers la porte, vers neuf heures: - ---Ouvre-moi: j'ai ta viande! - -elle avait simplement répondu: - ---Merci, je suis dans le pieu: je n'ai pas faim du tout! - -Son immobilité rêveuse ne fut pas troublée non plus par les éclats d'une -contestation engagée dans le cabinet contigu, à propos d'une pièce de -quarante sous que la demoiselle prétendait fausse et que le monsieur -soutenait bonne. Sur le coup de minuit et demi, le commencement d'une -pluie, qui bientôt devint battante, chassa les bousingots du café où ils -ripaillaient avec les femmes inoccupées. La Coffard expulsa les derniers -flâneurs et après avoir, de ses mains directoriales, éteint le gaz, -qu'elle craignait de retrouver encore allumé le lendemain matin, elle -prit, toujours enveloppée dans une atmosphère de bromure, le chemin de -l'escalier, afin d'aller demander au sommeil réparation des fatigues de -cette journée de tapage et de criailleries. - -Quand le _chabanais_ eut complètement cessé, celle qu'une de ses -compagnes de captivité avait appelé: «Ma pauvre Mal'aria!» sortit -rapidement de sa torpeur. Elle alla coller son oreille à la porte, puis -à la cloison; et après avoir fait jouer avec toutes sortes de -précautions l'espagnolette de sa petite fenêtre, elle inspecta les -abords du _Perroquet bleu_ par l'entre-bâillement des volets reliés au -moyen d'un cadenas destiné à protéger la pudeur publique contre des -exhibitions imprévues. - -L'eau qui tombait alors à flots avait dispersé les promeneurs. Les -sergents de ville, réfugiés contre les portes cochères, attendaient une -éclaircie pour s'assurer que tout était tranquille et que les Parisiens -dormaient. Les arbres du boulevard de la Chapelle, anémiques comme en -général les habitants des quartiers pauvres, montraient seuls leurs -maigres échines et tordaient dans la bourrasque leurs plumeaux défrisés. -Des tramways bourrés à l'intérieur, dégarnis en haut, et dont -l'impériale arrivait presque à la hauteur de la fenêtre, continuaient -leur marche régulière avec l'étrange clapotis des pieds de chevaux -avançant dans la boue. La jeune fille referma à demi la croisée, se -baissa mystérieusement et tira de dessous son lit une petite malle en -bois blanc noirci au pinceau, dont le dessus, recouvert de peau de veau -rongée par les mites, donnait l'idée d'une tête de teigneux. - -Elle n'y prit qu'une robe de stoff, à carreaux blancs et noirs dont le -corsage se fronçait sur la poitrine, à col montant et à jupe descendant -au ras de la cheville; une de ces robes honnêtes qui ne sortaient -certainement pas des mains retortes de la faiseuse ordinaire du -_Perroquet bleu_. - -Elle s'arracha du coup son fichu jaune, remplaça son peigne à couronne -par des épingles à cheveux, et après avoir endossé, ajusté et boutonné -sa robe au col et aux poignets, elle revint à la fenêtre comme pour y -attendre un signal. Ce signal, c'était le passage du dernier tramway, -qui imprima un tremblement à la maison, puis se perdit dans les -profondeurs du boulevard de la Villette. - -Elle plongea alors le bras jusqu'au coude entre son matelas de varech et -sa paillasse de maïs et ramena de cette cachette une petite clef dont -elle se servit pour ouvrir le cadenas qui retenait les deux volets, -lesquels se déployèrent tout grands. Elle se pencha de nouveau presque à -mi-corps, sonda l'horizon à droite et à gauche, puis revint encore à son -escabeau et, retirant ses mules, enfila de solides souliers de marche -alignés au pied de son lit; enfin, sans autre délibération et de peur -sans doute d'être surprise, elle se glissa en dehors de la fenêtre en se -pendant par les mains à la chaîne du cadenas resté accroché par l'anse à -l'un des volets. - -La chambre où elle couchait était située immédiatement au-dessus du -café, à l'entresol. En s'allongeant un peu, les pieds de l'évadante -arrivaient à peu près à un mètre du trottoir. Le plus gros danger pour -elle était de s'érafler contre les aspérités de la salle du bas. -Heureusement, ce n'était pas sa gorge qui gênait la maigre enfant. Elle -tendit ses deux bras frêles, lâcha tout à coup la chaîne où elle se -cramponnait et tomba sur le boulevard de plus haut qu'elle ne l'avait -supposé. - -A la vive douleur qu'elle ressentit au pied gauche en touchant le sol, -elle aurait poussé un cri, si sa situation précaire ne lui eût interdit -toute manifestation. Sans chapeau, sans manteau, avec une pièce de vingt -sous dans sa poche pour unique ressource, elle tourna à droite, sans -savoir--un policier a remarqué que les gens qui se sauvent prennent leur -droite dix-neuf fois sur vingt--et se mit à courir tout d'une haleine -jusqu'au boulevard de Clichy, où elle souffla un instant en s'appuyant -contre le dossier d'un des bancs qui bordent la chaussée. - -Quand elle essaya de reprendre sa course, elle constata avec terreur que -son pied gauche refusait le service. Misère! s'il allait falloir rester -clouée là et réintégrer le _Perroquet bleu_! Elle tâta le bas de sa -jambe où elle éprouvait des élancements insupportables et sentit une -enflure qui semblait augmenter sous les doigts. Elle prit le parti de -poursuivre sa route à cloche-pied et elle entra dans la rue Pigalle en -sautant sur sa jambe valide, comme une enfant qui joue à la marelle. - -Sa robe, transformée en éponge, s'enroulait autour d'elle et l'enserrait -comme dans un peplum. Son jupon et sa chemise se collaient à sa peau. -Elle commençait à grelotter et à défaillir. Elle avait bien vu des -enseignes d'hôtels à bon marché où, pour ses vingt sous, on lui aurait -donné, pour passer le reste de la nuit, un cabinet dans le goût de celui -qu'elle venait de quitter--à la cloche de bois. Mais elle se dit: - ---Merci! On n'aurait qu'à y faire encore une rafle! - -Les cheveux dans les yeux, la poitrine rentrée, tantôt traînant son pied -malade, tantôt s'accotant le long d'une boutique, elle dépassa la rue -Blanche et aborda rue de Berlin. Elle n'avait d'abord eu d'autre projet -que la fuite. Elle se recueillait, à cette heure, pour savoir où elle -chercherait asile. Son premier mouvement avait été de s'éloigner le plus -possible de l'enfer où on voulait la retenir. Maintenant qu'elle n'avait -plus à redouter l'autocratie de Mlle Coffard, elle se rendait compte de -l'intensité de l'inconnu dans lequel elle s'était lancée. Sa situation -ressemblait à celle d'Agar dans le désert; seulement, son désert à elle -était émaillé de commissaires de police, et ce n'était pas de la soif -qu'elle souffrait, car l'eau lui ruisselait dans le dos. - -Voici le plan auquel elle s'arrêta: elle avait vingt sous. Elle -marcherait jusqu'au jour. Dès qu'une boulangerie ouvrirait sa corne -d'abondance, elle achèterait un petit pain de deux sous tout -chaud.--Elle adorait les pains tout chauds.--Elle s'informerait ensuite, -auprès de quelque balayeuse, des démarches à faire pour être admise dans -les escouades chargées d'enlever les boues sur la voie publique. On ne -devait pas exiger de papiers pour ce métier-là. - -Malheureusement, elle commençait à grelotter de froid et probablement -aussi de fièvre, car son pied enflait au point qu'elle s'assit sur le -rebord d'un trottoir, ôta son bas et trempa la partie malade dans le -ruisseau qui, gonflé par deux heures d'un déluge continu, inondait toute -la rue de Berlin. Cette lotion astringente et glacée insensibilisa un -moment le bas de la jambe; mais lorsqu'elle se redressa pour arpenter de -nouveau l'asphalte inhospitalière, elle vit tout tourner devant elle. -Les becs de gaz dansaient une sarabande et les flaques d'eau où ils se -reflétaient lui faisaient l'effet de métal en fusion. Elle risqua encore -deux pas en avant. A travers les bleuettes qui lui emplissaient les -paupières, elle crut distinguer une grille avancée protégeant l'entrée -d'une maison. Elle s'efforça de gagner les barreaux pour s'y soutenir; -mais l'éblouissement la saisit au moment où elle étendait le bras, et -elle s'abattit comme un paquet de linge mouillé sur le soubassement de -pierre qui supportait la grille. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Il y avait bien un quart d'heure qu'elle était étendue inerte sous l'eau -qui la noyait, quand un de ces coupés de maître à un cheval, qu'on -appelle des trois-quarts, fit halte devant la maison. Un vieillard de -haute taille, voûté dans le pardessus qui l'emmitouflait, en descendit; -et comme il cherchait sa clef pour ouvrir la porte de la grille, son -pied heurta la masse informe que formait le corps de la jeune fille. - ---Pierre, fit-il, descendez donc. Je crois qu'il y a un ivrogne qui -dort. - -Le cocher, resté immobile dans son carrick de toile blanche imperméable, -sauta et se pencha sur ce paquet inanimé dont, au premier abord, il -n'avait pu déterminer la nature. - ---Je crois que c'est le cadavre d'un jeune homme, dit-il. - -Il revint au coupé, enleva la bougie d'une des lanternes et, faisant un -réflecteur de sa main, il projeta la lumière sur un visage boueux et -sanguinolent--car l'évadante s'était, en tombant, fortement cognée sur -l'angle du soubassement de pierre. - ---C'est une femme, reprit le cocher. Elle a bien l'air d'être morte. - ---Vite! il faut appeler au secours. Le pharmacien n'est pas loin; et pas -un sergent de ville! balbutia le vieillard tout ému. - -Malgré le tremblement qui l'avait pris devant ce spectacle imprévu, il -s'agenouilla presque à côté du corps et posa la main sur le coeur. - ---Elle respire encore! Mais il n'y a probablement pas une minute à -perdre, murmura-t-il. Et il ajouta plus haut: Nous ne pouvons la laisser -là. Pierre, allez chercher Nanette, nous allons toujours porter cette -malheureuse dans l'hôtel. - -Pendant que le cocher ouvrait vivement la porte de la grille, le -vieillard, bravement accroupi dans le bourbier, avait relevé et appuyé -sur son genou la tête ballottante de la jeune fille. Il lui lava les -joues avec son mouchoir et essaya de lui ouvrir délicatement les yeux -avec le pouce; mais les paupières retombèrent immédiatement. - ---Et cette Nanette qui ne vient pas! Vous verrez qu'elle arrivera encore -trop tard, grommela-t-il impatiemment: ce qui indiquait que ladite -Nanette avait la réputation de ne pas se presser. - -La vieille bonne sortit enfin toute tâtonnante et toute déficelée, car -elle n'avait pris que le temps de passer un jupon. Le cocher, qui la -précédait, l'invita à soulever par les jambes l'enfant, qu'il prit -lui-même par les épaules, et le cortège funèbre entra silencieusement -dans la maison. - ---A la première heure, dit le vieillard, on ira chercher le commissaire -de police. Portez cette pauvre créature dans la chambre d'Albert. Vous -ferez un grand feu dans la cheminée, après quoi Pierre prendra la -voiture et ira sans désemparer chez le médecin. - - - - -II - -LA MAISON SANS PÈRE - - -Jusqu'à l'âge de douze ans et demi, la petite Emmeline Freizel avait été -la plus choyée des enfants. Sa mère n'était pas méchante et son père -était la tendresse même: car, par suite d'une erreur traditionnelle, -entretenue par les poètes, il est convenu qu'à l'égard de sa progéniture -le coeur d'une femme est un réservoir de dévouement et d'amour, tandis -qu'en réalité, c'est presque toujours l'homme qui se sacrifie pour ses -petits. - -Il serait facile de l'établir en comparant la quantité de nouveau-nés -dont les filles-mères se débarrassent sur l'Assistance publique, avec le -nombre de ceux que les «fils-pères» y envoient quotidiennement. Les -femmes, dont la franc-maçonnerie est autrement puissante et organisée -que celle des hommes, prétendent, il est vrai, que celles d'entre elles -qui confient ainsi à la Providence le fruit de leur inconduite y sont -contraintes par la misère et l'abandon où les laissent leurs séducteurs. -C'est encore là une légende. Beaucoup d'ouvriers élèvent leurs enfants à -la sueur de leur front et beaucoup de demoiselles, qui trouvent dans la -galanterie le moyen de se commander des robes chez Laferrière et de -parier aux courses de fortes sommes, ne croient pas devoir grever leur -budget--qui pourtant coûte si peu à équilibrer--des quarante francs par -mois qu'exigerait une nourrice. - -Plusieurs d'entre elles, il est vrai, consentent à garder leurs fruits; -mais, une grande partie du temps, c'est comme un aimant destiné à -attacher et à retenir celui qui a la douce conviction de les avoir mis -au monde. La France compte ainsi pas mal de jeunes gens de vingt-deux -ans, qui ont reconnu sans sourciller, comme nés de leurs oeuvres, des -bambins qui en avaient déjà quatorze. Proposez donc à une femme -d'accepter comme sien un enfant que vous aurez eu d'une autre: vous -serez reçu comme dans un jeu de quilles. - -Le papa Freizel, qui était charron avenue de Saint-Ouen, passait tous -ses instants disponibles à pousser sa petite Emmeline dans un haquet ou -dans une brouette, à moins qu'il ne lui fît apprendre ses lettres, car -sa femme ne savait ni lire ni écrire, et cette ignorance rudimentaire le -navrait. A huit ans, Emmeline était déjà toute fière de descendre à -l'atelier pour lire le journal à son père pendant qu'il travaillait. Il -lui avait construit de ses mains une table de bois blanc, sur laquelle -elle s'essayait à tracer, en tirant la langue, des pleins et des déliés -de grande dimension--tirer la langue, en écrivant, étant chez les tout -jeunes élèves un signe infaillible d'application, d'assiduité et de bon -vouloir. - -A neuf ans, on l'envoya à l'école, où elle ne tarda pas à briller par -une orthographe remarquable. Freizel avait toujours dans sa poche et -montrait à tout le quartier les dictées de sa fille. Parfois, la règle -des «quelque», la plus fastidieuse de la langue française, y souffrait -d'un croc-en-jambe; mais les voisins n'y voyaient que du feu et -s'extasiaient de confiance. - -Le charron, qui était libre-penseur, ne voulait pas entendre parler de -première communion; mais Mme Freizel répétait de très bonne foi qu'il -fallait la faire faire à la petite, attendu que, quand on n'a pas fait -sa première communion, le gouvernement vous défend de vous marier. - -Freizel allait vraisemblablement céder, lorsqu'un jour de novembre, -après avoir passé trois heures sous le feu de la forge à raccommoder un -essieu brisé, il sortit tout fumant, le cou et les bras nus pour aller -prendre un verre au «Pan Coupé», cabaret à cheval sur deux rues, exposé, -conséquemment, à toutes les bises et dont précisément les deux portes, -qui se faisaient vis-à-vis, étaient grandes ouvertes. - -On but peu, mais on causa beaucoup, car des amis étaient venus le -rejoindre. Labordère venait de briser son épée et Mac-Mahon de donner sa -démission. Il n'en fallait pas tant pour provoquer des discussions -interminables. Celle qui s'engagea au «Pan Coupé» se termina par un -refroidissement qui saisit Freizel comme dans un étau et le jeta -étouffant sur son lit en compagnie d'une fluxion de poitrine. Ce «chaud -et froid», comme, à l'avenue de Saint-Ouen, on qualifia ce mal -foudroyant, résista à tous les sudorifiques, à toutes les ventouses, -ainsi qu'à tous les vésicatoires et aux papiers Fayard dont on -l'emplâtra. Le dixième jour, après avoir répété pendant toute -l'après-midi: - ---Qu'est-ce qu'elle va devenir? Qu'est-ce qu'elle va devenir? il -expirait vers quatre heures du soir, en embrassant son Emmeline. - -Tout de suite, celle-ci eut la sensation qu'elle était perdue. Sa mère, -que son incapacité intellectuelle mettait hors d'état de sauver une -situation compromise, tomba dans l'hébétement. Emmeline, qui ne devait -entrer en apprentissage qu'après sa première communion, n'avait pas de -métier et n'en entrevoyait aucun dans l'avenir. La veuve ne pouvait -continuer celui de son mari, le charronnage étant, de tous, le moins -praticable pour une femme. Freizel, comptant sur l'éternité de ses -biceps, n'avait naturellement rien mis de côté. Il se trouva que, -l'actif et le passif de la maison se balançant à peu de chose près, on -fut contraint de vendre le matériel de l'atelier pour payer le loyer et -boucher quelques trous qui s'ouvrirent subitement sous les pieds de la -mère et de la fille; car, même lorsqu'on est sûr de ne rien devoir, on -finit par s'apercevoir qu'on doit quelque chose. - -La malheureuse Freizel essaya de se retourner; pour peu qu'une personne -restée sans ressources s'adresse à la commisération privée ou publique, -le premier conseil qu'on lui donne est généralement celui-ci: - -«Il faut tâcher de vous retourner.» - -Ça n'a pas le moindre sens, mais les gens charitables ont ainsi un -prétexte pour se laver les mains des misères d'autrui. Ils disent: - ---J'avais fortement engagé cette malheureuse à se retourner. Elle ne l'a -pas fait: tant pis pour elle! - -La veuve Freizel, bien qu'elle n'eût que trente-trois ans, n'était bonne -qu'à faire des ménages. Elle en trouva deux à quinze francs par mois -l'un. Le bail de l'avenue de Saint-Ouen ayant été rompu par la mort du -locataire, elle alla s'engloutir avec sa fille dans un petit cabinet de -cent vingt francs par an, situé dans une maison à six étages, rue Lepic, -à Montmartre, où il avait jusque-là servi de débarras et qui prenait -jour sur un corridor donnant sur une cour. On faisait la cuisine sur le -carré; et comme Mme Freizel, qui partait le matin pour rentrer à midi et -repartir à une heure, n'avait pas le temps de préparer le déjeuner, -Emmeline, obligée de s'en occuper, ne retourna plus à l'école. -D'ailleurs, Mme Freizel semblait éprouver une sorte d'orgueil maternel à -savoir son enfant aussi ignorante qu'elle-même. Le père avait tenu à ce -que la petite apprît à lire et à écrire. C'était une affaire faite -maintenant. Que diable aurait-elle pu demander de plus? - -Ce à quoi on réfléchit peu, c'est que la lumière est, pour les êtres -animés, aussi indispensable que l'air respirable. Emmeline, vivant de -rogatons, qu'elle accommodait à toutes sortes de sauces piquantes, moins -pour en rehausser le goût que pour le dissimuler, grandissait et -s'amincissait dans la demi-obscurité de la boîte de dominos où elle -végétait, pareille à un cep de vigne poussé le long d'une porte dans -l'humidité d'une rue de Paris. Les voisins qui traversaient cette -pénombre pour monter aux étages supérieurs ne voyaient de l'orpheline -que ses deux grands yeux, lesquels répandaient dans la chambrette le peu -de clarté qui la désassombrissait. - -Elle les usait à lire debout, dans le couloir, tous les morceaux de -journaux qui lui tombaient sous la main, car elle passait à peu près -toutes ses journées seule, attendant sa mère, soit pour le repas de -midi, soit pour celui de six heures; vivant, du matin au soir, autour de -cette cage, sans travailler et sans penser beaucoup non plus, comme les -gardiens de squares qui, pendant huit heures d'horloge, n'ont d'autre -occupation que la promenade. - -Un jour, Mme Freizel ne vint pas déjeuner. La petite crut qu'elle avait -fait son premier ménage plus «à fond» qu'à l'ordinaire, et fit revenir -jusqu'à une heure et demie, sans oser y toucher, le rata, dont les -parfums graisseux emplissaient tout l'escalier. N'y pouvant plus tenir, -elle se décida à attaquer ce fricot. Comme elle en achevait la moitié, -sa mère parut; mais elle n'avait pas faim. Elle avait plutôt soif. Elle -lampa coup sur coup trois grands verres d'eau; et sans se rendre compte -des motifs de ce changement de physionomie, Emmeline lui trouva l'air -tant soit peu égaré. - -Pendant trois jours, la bonne femme reprit son train-train habituel; -puis, les irrégularités se reproduisirent. Un soir même, elle ne rentra -pas du tout; et l'enfant, affolée de peur, dut passer la nuit toute -seule dans ce cabinet qui fermait à peine et où, d'ailleurs, avec un -coup de poing dans un carreau, il eût été si aisé de pénétrer. - -A onze heures du matin, personne encore. Enfin, vers midi, Emmeline, -penchée sur la rampe de l'escalier, vit poindre sur les premières -marches sa mère, portant sous le bras deux bouteilles de vin et suivie -d'un grand diable en blouse bleue et en casquette noire. Lui, portait un -jambonneau. - -Sans autre présentation, on s'installa, dans le cabinet, à la table de -sapin, qui en prenait la moitié. On invita gaiement la petite, et, peu -de temps après, du jambonneau il ne restait plus que l'os, sur lequel -l'invité se mit à sculpter des profils d'hommes et de femmes avec un -canif qu'il tira de sa poche. - -Emmeline, qui tout d'abord avait été effrayée par les moustaches -rousses, les yeux gris cendre, les mains en épaules de mouton et les -allures bestiales de ce convive inattendu, finit par se laisser gagner -par ses plaisanteries aimables et ses talents de société. A treize ans, -on considère facilement comme un homme supérieur celui qui réussit à -tailler un rond de serviette dans un manche de gigot. - -Le visiteur réitéra ses visites. Mme Freizel, qui au début l'avait -appelé monsieur Marsouillac, n'avait pas tardé à l'appeler Marsouillac -tout court, puis Léon. - -Son état ne lui prenait évidemment qu'une faible partie de sa journée, -car il arrivait quelquefois bien avant midi et restait à baguenauder -jusqu'à près de trois heures. Mais, quel qu'il fût, le métier ne devait -pas être mauvais, car on ne se refusait plus rien, et on sirotait -parfois si abondamment après les repas que Léon finissait presque -toujours par s'étendre sur le lit pour y cuver ses petits verres. - -Ce lit unique, où couchaient la mère et la fille depuis la mort du -charron, eut bientôt un adjoint: une petite couchette en fer qu'on -acheta d'occasion et qu'on parvint à caser contre le panneau le plus -obscur du cabinet. Emmeline fut enchantée d'avoir un lit à elle. C'était -un commencement de trousseau. Seulement, comme elle s'y était mollement -endormie la veille, bercée par des rêves de propriétaire, elle fut toute -surprise de distinguer, en se réveillant le lendemain, Marsouillac -trottinant par la chambre en manches de chemise, puis demandant tout -haut à sa mère: - ---Où as-tu mis le cirage? - -Mme Freizel avait été et pouvait encore passer pour jolie, ne s'étant -jamais, du vivant de son mari, qui trimait pour tout le monde, épuisée -dans ces travaux qui brûlent le sang, parcheminent la peau et -développent les jointures des doigts au point de les transformer en -petits échaudés. Tant que Freizel avait vécu, elle ne s'était pas gênée -pour lui, bien qu'il lui eût souvent reproché de s'habiller «comme un -sac». C'était d'elle que sa fille tenait ces yeux noirs qui n'en -finissaient plus. Depuis l'intrusion de ce Marsouillac dans son -existence, la veuve s'était passé le luxe d'un corset, et elle avait été -étonnée de la réduction à laquelle une taille de femme peut parvenir au -moyen du rapprochement énergique de deux solides baleines. - -Quant aux deux ménages à quinze francs par mois, il ne paraissait plus -en être question, ce qui ne diminuait en rien le nombre des jambonneaux. -Un jour, Emmeline découvrit un pot de rouge dans le tiroir de la table. -Sa mère, qui sortait autrefois tous les matins, ne sortait plus que le -soir et revenait souvent si tard que, le lendemain, elle restait couchée -jusqu'à midi, si bien qu'Emmeline lui servait, ces jours-là, le café -dans le lit à elle et à Marsouillac. Les détails de l'organisation de -cette vie nouvelle avaient demandé du temps, et la première communion de -la petite en avait été retardée de toute une année. Cependant Mme -Freizel y tenait si obstinément qu'il eût été malséant d'ajourner encore -la cérémonie à laquelle elle assista au bras de Marsouillac, qui se -moucha à plusieurs reprises pour cacher son attendrissement. - -A partir de ce jour béni, le même Marsouillac commença à accorder -infiniment plus d'attention à la «mioche», devant laquelle il s'était -jusque-là tout permis. Il la servait la première, lui versait des -liqueurs à tout propos, et, quand il la trouvait seule, l'embrassait -volontiers sur la nuque. Une fois, il lui enveloppa le buste de son bras -musculeux et la serra contre lui à la faire crier. Elle eut l'idée de -s'en plaindre à sa mère; mais celle-ci qui, depuis quelques mois, -rentrait ivre à peu près tous les soirs, n'aurait attaché aucune -importance à ces familiarités. - -Emmeline, à qui la connaissance et l'âge étaient venus, finit par -déclarer que le cabinet était décidément trop petit pour trois -personnes. Elle se mit à la recherche d'un magasin quelconque où on la -prendrait «au pair», c'est-à-dire où elle travaillerait énormément pour -manger très peu, car c'est là ce que presque tous les patrons nomment le -«pair», bien qu'entre les deux termes il n'y ait aucune parité. - -Après avoir usé ses semelles à interroger les carrés de papier écrits à -la main et subrepticement collés sur les murs ou les monuments publics -par les gens en quête de places à occuper ou à offrir, elle se vit -agréée, au nº 28 de la rue Notre-Dame-de-Lorette, par une petite -marchande de modes, qui la prit comme trottin, pour reporter les -chapeaux et, au besoin, pour servir à les essayer, sans autres -émoluments que deux repas par jour et un matelas dressé sur une sangle, -dans une soupente dont le plancher poussait de petits cris à chaque pas -qu'on y risquait. - -Ce n'était pas brillant, mais elle y serait seule; son démêloir, sa -cuvette lui appartiendraient, et Marsouillac n'y tremperait pas ses -moustaches rousses. Le premier des deux repas consistait en une tasse de -bouillon le matin, et le second en un plat de viande, marié à une -écuelle de légumes qu'elle dégusterait dans l'arrière-boutique, le soir, -à sept heures. - -Mme Gandoin, la modiste, convenait, avec une certaine loyauté, de ce que -ce sous-ordinaire avait de débilitant pour un estomac de quatorze ans -passés; mais ce serait à l'apprentie de se faire assez bien venir des -pratiques pour leur soutirer de temps à autre des gratifications qui lui -permettraient de corser sa pitance quotidienne. - -Comme dans les grands cafés où les maîtres touchent en moyenne -soixante-quinze pour cent sur les pourboires des garçons, l'idéal des -dames de magasin serait de faire nourrir leurs demoiselles par leurs -clientes. - -Marsouillac eut un mouvement d'ennui en apprenant de la bouche -d'Emmeline sa résolution de se suffire à elle-même. Mme Freizel fut -enchantée. Seulement, une question d'amour-propre surgit au moment du -départ. Emmeline était toujours mise comme une petite fille des rues. -Ses bas de coton blanc retombaient d'ordinaire sur ses jambes tout d'une -venue. Elle portait six mois la même robe par-dessus une chemise à peine -trop fine pour de la toile à voile. Pas l'ombre de cette coquetterie qui -rattache la fillette à la jeune fille et la jeune fille à la femme. -Aucun soin de ses ongles non plus que de ses dents, dont la blancheur -persistait pourtant à travers les morceaux de réglisse et autres saletés -dont on s'exerçait à l'obscurcir. - -Il fallut bien remplacer ces loques dont la sordidité eût amené un -désabonnement général de la part de la clientèle de Mme Gandoin. Ce fut -Marsouillac qui se chargea de la métamorphose. Il y mit une munificence -quasi royale et une bonne grâce exquise. Quand elle quitta toute -flambant neuf le cabinet de la rue Lepic, il lui dit en l'embrassant: - ---J'espère que tu te souviendras que c'est moi qui t'ai faite belle -comme ça. - - - - -III - -L'AMANT DE LA MÈRE - - -Le débit du magasin de la rue Notre-Dame-de-Lorette était aussi -restreint que le local en était exigu. Cinq ou six chapeaux fichés sur -des champignons, où ils étaient devenus des nids à poussière, occupaient -toute la devanture. Mais, faute d'être suffisamment renouvelés, ces -spécimens se démodaient, et, placés là pour attirer les chalands, ils -n'arrivaient guère qu'à les éloigner. La spécialité de Mme Gandoin était -les toques en plumes de lophophore, qui brillaient comme des casques sur -les têtes des femmes de chambre et des cocottes de petite marque, qui -alimentaient le commerce de la marchande de modes. - -Bien qu'elle eût toutes les défiances et qu'elle prît toutes ses -précautions, elle n'osait, en livrant la marchandise à certaines -acheteuses, se faire toujours payer sans le moindre délai, et elle -apprenait souvent avec désespoir que sa pratique avait changé de -quartier sans laisser sa nouvelle adresse. La colonne des non-valeurs -s'allongeait tous les jours davantage sous ses yeux désolés; car, si de -nouvelles créances s'y alignaient continuellement, les anciennes ne -rentraient jamais. - -Deux ouvrières seulement jouaient de l'aiguille dans la boutique, Mme -Gandoin, une blonde grassouillette, à cheveux teints en fauve, s'étant -attribué pour unique mission de recevoir le public, qu'elle appelait -«son» public et qu'elle avait la prétention de retourner comme un gant. -Emmeline, tout en portant le titre d'apprentie, n'avait, en réalité, -d'autre rôle que celui de courrier du magasin. Elle aidait le matin la -bonne à le balayer. Elle faisait ensuite les commissions particulières -de la patronne: tantôt chez le boucher, tantôt chez la fruitière. - -Il est, en effet, d'usage que des filles et garçons, ceux qu'on engage -sous la qualification d'apprentis, on en fasse soit des domestiques, -soit des commissionnaires, sans songer le moins du monde à leur -enseigner la profession pour l'exercice de laquelle ils ont été mis en -apprentissage. Aussi les parents sont-ils généralement fort surpris -qu'au bout de deux ans leurs enfants n'en sachent pas plus qu'au premier -jour, et que quand on les a placés chez un quincaillier ou un graveur -sur métaux, ils soient, après ce stage, tout au plus bons à frotter le -parquet. - -Tous les quinze jours, Emmeline allait dire bonjour à sa mère qu'elle -retrouvait chaque fois plus anéantie, plus abrutie et plus avachie. -Marsouillac avait commencé à la tromper, puis à la battre et elle -lampait des carafons de rhum pour refouler ses amertumes. Un jour -qu'elle s'était endormie, le tête sur son bras et son bras sur la table, -Marsouillac avait essayé de lutiner si grossièrement Emmeline que -celle-ci se décida à secouer définitivement ses bottines sur le seuil -maternel. - -Elle passait ses dimanches de sortie à lire dans le magasin ou à aider -la bonne à faire la cuisine. - -Dix-huit mois se passèrent ainsi. Elle s'était développée surtout en -hauteur; car si sa taille était déjà celle d'une femme, son corsage -était encore celui d'une fillette. Sa patronne perdait des heures à lui -tordre les cheveux derrière la tête, selon la forme des chapeaux qu'elle -lui essayait devant les clientes, lesquelles s'imaginaient naïvement -qu'ayant un de ces chapeaux-là sur la tête, elles auraient -instantanément autant de cheveux qu'Emmeline. - -Un jour, le propriétaire de l'immeuble vint prévenir Mme Gandoin qu'il -aurait peut-être besoin sous peu de son magasin, ainsi que de celui d'à -côté, qui servait à une papeterie. Un de ces industriels qui installent -un peu partout des brasseries, sur les carreaux desquels on lit: -_Salvator est arrivé!_ lui avait proposé la location de tout le -rez-de-chaussée. La marchande de modes avait encore quatre ans de bail -et son droit était de se refuser à déménager; mais le sacrifice qu'on -lui demandait devant être compensé par une indemnité d'une certaine -envergure, c'était à elle de réfléchir. - -Les modes allaient cahin-caha. Mme Gandoin avait toujours caressé un -rêve: se retirer dans son département--celui de Loir-et-Cher--où une dot -de quatre ou cinq mille francs lui permettrait soit de dénicher un -second mari--car elle était veuve--soit d'entreprendre un commerce moins -truculent, mais aussi moins aléatoire: l'épicerie, par exemple. Elle -accepta, se mit en campagne pour tâcher de faire acquitter par les -retardataires les notes restées en souffrance, et avertit son personnel -que, la liquidation terminée, il eût à se pourvoir ailleurs. - -Huit jours après cette communication officielle, les ouvriers arrivaient -avec leur pioche et, sur un parcours de huit mètres, s'étendait une -large bande de toile blanche portant en lettres noires cet avis au -public: _Prochainement ouverture de la grande Brasserie du Désir.--Bock -à trente centimes._ - -Emmeline fut congédiée avant d'avoir acquis les capacités nécessaires -pour rendre des services dans le métier auquel elle avait été si -imparfaitement initiée. Il lui fallait revenir, au moins momentanément, -habiter avec sa mère. Rentrer dans cette promiscuité constitua pour elle -une épreuve atroce. Elle n'avait pas eu le temps de se débrouiller, mais -elle se jura de déguerpir de ce milieu, dès qu'elle serait arrivée à se -caser, fût-ce chez une charbonnière ou une marchande de pommes de terre -frites. - -Elle reprit, comme un récidiviste qui retourne à sa prison, le chemin de -cette rue Lepic, qu'elle avait si allègrement quittée. Il était neuf -heures du soir quand elle revit le cabinet sale où elle était restée si -longtemps privée d'air et de jour. Le taudis s'était orné d'un -porte-allumettes en porcelaine, d'une petite glace encadrée dans du -cuivre estampé et de trois ou quatre figurines, le tout évidemment gagné -à la foire. Ni Mme Freizel ni Marsouillac n'étaient là, bien que tous -deux fussent au courant de son retour. On était en septembre; il ne -faisait pas froid, mais elle frissonna malgré tout, d'abord en se voyant -seule, puis en songeant à la compagnie qu'elle attendait. - -Les heures coulèrent. La nuit se fit tout à coup dans l'escalier. La -concierge venait d'éteindre le gaz. Il était minuit, et personne ne -paraissait. Elle dressa elle-même son lit de fer, dont l'armature, -repliée sur ses charnières, avait été remisée dans le coin le plus noir. -Elle poussa le verrou, tout en laissant à la serrure la clef qu'elle -avait prise dans la loge, et elle se coucha pour se réchauffer, bien -qu'elle n'eût pas la moindre envie de dormir. - -Vers une heure du matin, le bois du palier gémit sous un pas sourd, -pareil à celui d'une personne chaussée de pantoufles; puis, la clef -tourna, sans ouvrir la porte retenue par le verrou. - ---C'est maman! pensa Emmeline en se jetant en bas du lit. Quel bonheur -si elle s'était débarrassée de cet individu! - -Puis, courant à la porte, elle demanda: - ---Maman! est-ce toi? - -Et, sans même attendre la réponse, elle ouvrit le verrou. C'était -Marsouillac. Il était en chaussettes et tenait ses souliers à la main. - -Elle bondit en arrière et alla s'enfoncer dans ses draps, qu'avec -l'instinct particulier aux femmes et aux autruches elle ramena -par-dessus sa tête. Marsouillac, qui tenait à avoir les mains libres, -posa ses souliers sur une chaise et, serpentant jusqu'au lit d'Emmeline, -il lui dit presque gaiement, en la tutoyant comme une camarade: - ---Ne t'inquiète de rien. La vieille ne nous dérangera pas. Je l'ai -laissée à un kilomètre d'ici, à l'estaminet. Elle ne tient plus sur ses -jambes. - -Puis, l'enveloppant de ses bras d'athlète, il la souleva comme un oiseau -et se mit à la couvrir de ses baisers de brute. Elle essaya de se -défendre à tâtons, n'osant crier, de peur d'un esclandre. Elle -l'égratigna, le saisit par la moustache, tenta de lui casser les dents -de son petit poing. Il la laissa s'épuiser en contorsions; puis, quand -il la sentit à bout, il la rejeta sur le matelas en l'y maintenant sans -le moindre effort. - -Cette fois elle voulut appeler à l'aide; mais quand elle ouvrit la -bouche pour jeter un «Au secours!» il la saisit à la gorge, lui -enfonçant ses doigts dans le cou et, se penchant sur elle, il lui -murmura férocement: - ---Si tu dis un mot, je t'étrangle! - -Elle se tut, en effet, car elle s'évanouit. Quand les idées lui -revinrent, Marsouillac était parti. Sans doute, il était retourné à -l'estaminet relever Mme Freizel de sa faction. L'idée que cet être -allait reparaître, soit seul, soit avec sa mère, la jeta dans une -démence fébrile. Au hasard, et sans même rallumer la bougie qu'elle -avait soufflée en se couchant, elle s'habilla à la hâte et s'élança -dehors; elle descendit l'escalier quatre à quatre. - -Sa première pensée fut de se rendre chez le commissaire de police; mais -à quoi bon? C'était fait maintenant; et puis, sa mère eût été forcément -mêlée à ces ignominies. Ne fût-ce que pour son père, il lui était -interdit de mettre la justice dans la confidence. - -Elle se sentait brisée à toutes les jointures: ses jambes cotonnaient -dans ses jupes. Elle avisa boulevard de Clichy, un de ces petits hôtels -où on loge à la nuit et quelquefois à l'heure. Au fronton du monument -fulgurait cette annonce: _Chambres confortables à un franc cinquante et -à un franc._ Elle portait sur elle les économies de ses dix-huit mois -d'apprentissage: quinze francs. Elle sonna, car la porte était fermée. -Une servante en camisole vint lui ouvrir. Elle donna d'avance un franc -cinquante, puisqu'elle n'avait pas de bagages. On l'introduisit dans une -chambre dont elle ne vit à peu près clairement que le lit. Elle se jeta -dessus et tomba dans une sorte de léthargie qui tenait le milieu entre -le sommeil et la syncope. - -Il ne faisait pas encore jour quand un grand tumulte secoua toute la -maison. Des cris, des bruits de luttes, des injures, des supplications, -des sanglots se croisaient, du rez-de-chaussée au grenier. Elle pensa -que c'étaient des ivrognes qui se battaient, et, d'ailleurs, elle -n'aurait jamais eu la force de se lever pour s'enquérir. Les éclats de -voix et le piétinement se rapprochèrent de sa chambre dont la porte, -quoiqu'elle l'eût fermée à double tour, s'ouvrit brusquement: ce qui -démontrait que les maîtres de l'hôtel possédaient des doubles clefs. - -Deux sergents de ville entrèrent éclairés par la fille en camisole. - ---Allons! qu'on se lève, et en route! dit l'un des agents d'une voix de -garde-chiourme. - -Emmeline avait ouvert tout grands ses yeux hébétés par la stupéfaction -et la terreur. Elle crut qu'on se trompait et ne bougea pas. - ---Ah çà! va-t-on obéir? réitéra le garde. - ---Moi, me lever? Pourquoi me lever? fit la jeune fille, comprenant enfin -qu'on s'adressait à elle. - ---Parce que nous sommes de battue cette nuit, expliqua l'autre sergent -de ville, qui paraissait un peu moins ours que son collègue, et qu'on va -vous emmener au poste avec toutes celles de la rafle. - ---Comment! la rafle! balbutia Emmeline, que ce mot répugnant fit frémir -de la tête aux pieds: mais j'ai donné trente sous pour être ici... -N'est-ce pas, mademoiselle, que je vous ai donné trente sous? -ajouta-t-elle en invoquant le témoignage de la servante en camisole. - ---Il ne s'agit pas de vos trente sous, répliqua l'agent. On veut savoir -si vous avez un domicile. - ---Mais c'est ici mon domicile, puisque j'ai payé! objecta Emmeline, -forte de ce qu'elle croyait être son droit. - -En France, pays de tous les arbitraires, on arrête les femmes parce -qu'elles sont dans la rue: et, lorsqu'afin de n'y plus être, elles -cherchent asile dans un hôtel, on les y arrête aussi. Quand vous entrez -chez un marchand de tabac, il vous donne un cigare en échange de votre -argent. Quand vous retenez, moyennant un prix fixé, une chambre pour y -passer la nuit, vous y êtes chez vous, attendu que vous l'avez achetée -et payée pour un temps déterminé. On se casserait la tête contre les -murs avant de comprendre pourquoi la police se permet de se faire -ouvrir, à toute heure du jour et du soir, la porte de votre chambre, -sous prétexte qu'elle a été meublée par un autre que par vous; tandis -que si l'armoire et le lavabo qui la décorent vous appartenaient, votre -seuil deviendrait immédiatement sacré et infranchissable. - -Notez qu'en vertu des ordonnances policières sur les garnis, tous les -voyageurs qui descendent à l'hôtel sont susceptibles d'être saisis dans -leurs lits et traînés au Dépôt de la préfecture, et que c'est par pure -tolérance que les princes régnants et les héritiers présomptifs qui -viennent visiter Paris ne sont pas compris dans les rafles qui s'y -opèrent si fréquemment. - -Le raisonnement d'Emmeline était donc irréfutable. Aussi le plus -moustachu des deux agents ne le réfuta-t-il que par un: «Allons, oust!» -qui clôturait la discussion. Il avança sur la jeune fille, qui se -cramponna au dossier du lit où elle s'était étendue tout habillée. Elle -s'agenouilla sur le matelas, suppliant, se prenant la tête à deux mains: - ---Oh! ne m'emmenez pas en prison! mais je n'ai rien fait de mal... bien -au contraire... ah! si vous saviez! - -Tout ce que le sergent de ville savait, c'est qu'à Paris, quand -Saint-Lazare a besoin d'ouvrières, on fait la presse des femmes, comme -on fait la presse des matelots dans les ports anglais, quand la -Grande-Bretagne a besoin de renforcer sa marine. - -Sans plus s'occuper des sanglots d'Emmeline que si c'eût été les -aboiements d'un chien, les agents la lancèrent dans l'escalier, qu'elle -roula jusqu'à l'entrée de l'hôtel, devant lequel une escouade d'une -vingtaine de filles était contenue par six autres policiers. Emmeline -fut poussée du poing dans cette tourbe, où elle entra, comme on entre -dans le déshonneur, les yeux fermés. - -Quand elle les rouvrit, elle se vit marchant au milieu d'un escadron -volant composé de vieilles femmes décolletées et têtes nues; de petites -filles, dont deux ou trois n'avaient pas treize ans; de maritornes en -tablier et de quatre ou cinq femmes en robe à traîne et en chapeau, que -l'une d'elles avait laissé glisser de son chignon et qu'elle portait -dans le dos comme une hotte. - -Dans la nuit, à une quinzaine de pas, s'estompaient des silhouettes -d'hommes étranges, qui suivaient le cortège et s'arrêtaient quelquefois -comme pour se consulter sur la question de savoir s'ils n'attaqueraient -pas les agents. - -On arriva au poste sans que la bataille se fût engagée. L'attitude des -prisonnières était, en général, celle de l'indifférence. Elles avaient -l'air de connaître sur le bout du doigt ce qui les attendait et d'avoir -d'avance passé aux profits et pertes les quinze jours ou trois semaines -qu'il leur faudrait vivre loin du boulevard et des bals publics. La -plupart considèrent ces aventures périodiques comme une sorte de tribut -féodal, de prestation en nature qu'elles assimileraient presque au -service militaire. Une des raflées dit tranquillement à sa camarade de -route, en se laissant tomber sur un des lits du poste: - ---Ma pauvre vieille, je crois que nous allons encore faire nos -vingt-huit jours! - -Emmeline resta assise, pliée en deux, la tête entre les genoux, jusqu'à -ce qu'on vînt la chercher pour la mener à la Préfecture, au bureau où on -interroge et on classe les femmes arrêtées. L'aspect intérieur de la -voiture administrative, dont les cellules font l'effet de cercueils -rangés debout dans la crypte d'un monastère, la glaça de terreur. Il lui -sembla que si elle entrait dans un de ces sarcophages, elle n'en -sortirait que morte. - -Elle regarda ses compagnes de misère faire allègrement l'ascension du -marchepied de l'omnibus cellulaire. Il s'en rencontre encore qui mettent -une certaine coquetterie dans cette gymnastique, trouvant moyen de -montrer leurs jambes et se hissant jusqu'à l'orifice du gouffre avec un -petit coup de ressac plein d'élégance. Elle était si honteuse de se -donner ainsi en spectacle à la foule qui s'était massée autour de la -voiture que, quand son tour vint, elle s'élança dans le couloir qui -sépare les cellules: elle avait hâte de disparaître à tous ces yeux et à -tous ces ricanements. - -Après un quart d'heure de route, de la boîte où on l'avait jetée on la -transvasa à la préfecture, dans l'antichambre du deuxième bureau de la -première division. C'est le bureau des moeurs. Cette première pièce, -tellement sombre qu'elle est perpétuellement éclairée au gaz, a pour -tous meubles des bancs qui en font tout le tour. - -Hélas! avant d'être autorisées à s'y asseoir, en attendant leur -jugement, les raflées, filles, femmes ou veuves capturées à bon escient -ou par erreur dans une razzia, honnêtes ou dévergondées, vierges ou non -vierges, sont astreintes à la plus ignoble et à la plus démoralisante -des investigations. Cette souillure fut pour Emmeline presque aussi -cruelle que l'autre. - -Lorsque tout ce qui constituait le butin de la nuit fut prêt à -comparaître devant le juge, une porte s'ouvrit. Toutes les prisonnières -se levèrent et, comme un troupeau au courant des volontés du molosse qui -les garde et les mène paître, elles entrèrent toutes ensemble dans une -seconde pièce capitonnée de dossiers, et au milieu de laquelle se dresse -un immense bureau, dont les moindres casiers sont bourrés de papiers, -comme un canon chargé jusqu'à la gueule. - -Le vieillard qui se tenait assis derrière ce rempart, entre les bras -d'un fauteuil de style Empire, ne se doutait indubitablement pas de la -douloureuse responsabilité sociale qu'il allait assumer sur sa tête. Il -se leva et, par-dessus les dossiers qui l'encombraient, fit, d'un regard -circulaire et presque jovial, une première inspection du gibier que ses -employés rapportaient dans leur carnassière. - -Ce fonctionnaire était naturellement gai, et c'était ordinairement d'une -voix pleine de bonne humeur qu'il disait à ses clientes: - ---Vous en avez pour un mois de Grand-Hôtel. - -Le Grand-Hôtel, c'est Saint-Lazare. Il faut bien rire un peu. - -Tout de suite il reconnut dans le grouillement de l'escadron deux ou -trois habituées de la maison, de celles qu'il appelait ses «juments de -retour». - ---Approchez, la grande Fanny, fit-il, en tendant le doigt du côté d'une -brune déjà marquée, et aussi haute sur jambe que haute en couleur. Avec -vous, ce sera tout de suite bouclé. - -Et il écrivit un ordre d'écrou qu'il remit à un garçon de bureau, et qui -devait servir de billet d'introduction au Grand-Hôtel. Seulement, il ne -donnait plus aux condamnées le chiffre de leurs jours de prison, depuis -que l'une d'elles, trouvant probablement la dose trop forte, lui avait -envoyé à la tête un encrier de plomb, qui lui avait mis l'oreille droite -en capilotade. - ---C'est que, monsieur Heurteloup, fit observer la grande Fanny, j'ai ma -chatte qui vient de faire des petits? Qu'est-ce que la pauvre bête va -devenir? - ---Les chattes, ça n'est pas de ma compétence! répondit le chef de -bureau. A une autre! - -Comme une comparse qui rentre dans le rang après en être sortie un -instant pour chanter son couplet, la grande Fanny reprit sa place dans -le groupe, et ledit Heurteloup continua à distribuer «à la muette» ses -semaines d'emprisonnement administratif; car, cet employé n'étant pas -magistrat, c'était non pas au nom de la justice, mais au nom de -«l'administration» qu'il privait arbitrairement et autocratiquement les -femmes de leur liberté. - -Et ce qui démontre à quel point ses arrêts étaient plus redoutables que -ceux de la cour d'assises, c'est que ces derniers peuvent être cassés, -tandis que les siens étaient sans recours et que, les eût-il rendus en -état d'ivresse, les infortunées sur lesquelles il refermait les verrous -n'avaient même pas la ressource, comme la Macédonienne antique, d'en -appeler à Philippe à jeun. - ---Et celle-là? demanda-t-il tout à coup, en désignant Emmeline. - -Elle restait collée au parquet par la stupeur où la plongeaient ces -questions et ces réponses, et ce spectacle révoltant d'un homme, quel -qu'il fût, parlant ainsi à des femmes, quelles qu'elles fussent. Un -brigadier fut obligé de la conduire par le bras jusqu'auprès de ce -bureaucrate, rebelle à tout attendrissement, et qui donnait l'idée d'un -planteur faisant le décompte et l'appel de ses nègres. - ---Comment vous nommez-vous? fit-il avant de l'avoir regardée. - ---Emmeline... - -Elle s'arrêta, ne pouvant se décider à prononcer le nom de son père dans -cette salle déshonorée. - ---Vous êtes enfant naturelle? - ---Mais non, se récria-t-elle, scandalisée qu'on lui contestât jusqu'à la -légitimité de sa naissance. - ---Alors, vous avez un nom de famille? insista le chef de bureau, tout en -parcourant le procès-verbal d'arrestation qu'un sergent de ville lui -avait remis. - ---Oui, murmura-t-elle. - ---Eh bien! quel est-il? - ---Freizel! dit-elle en s'approchant pour que cette confidence fût reçue -par lui seul. - ---Eh bien, pourquoi couchez-vous dans des hôtels borgnes, et non chez -votre père? - ---Il est mort. - ---Mais votre mère est vivante? - -Emmeline s'imagina qu'on allait la ramener dans cette chambre infecte, -toute peuplée pour elle de la figure sinistre de Marsouillac lui -arrachant l'âme, tout en lui crachant à la figure cette menace furieuse: - ---Si tu dis un mot, je t'étrangle! - -Retourner à cette horreur et à ce danger, c'était pour elle traverser un -bois, la nuit, ou dormir dans un cimetière. Tout plutôt qu'une lutte -nouvelle avec ce bandit, dont les moustaches rouges la brûlaient encore. -Elle répondit: - ---Ma mère? Je ne sais pas ce qu'elle est devenue. - ---Bien! voilà déjà les parents à éliminer, poursuivit l'impassible -Heurteloup du ton d'un comptable qui pose huit et qui retient trois. -Maintenant, avez-vous un état? - ---Oui, monsieur, je suis modiste. - ---Modiste, à quelle adresse? - ---Je travaillais chez Mme Gandoin, rue Notre-Dame-de-Lorette, mais elle -a vendu son fonds. - ---Ce qui signifie que vous ne travaillez pas. Elles sont toutes les -mêmes: elles ont un état, seulement elles ne l'exercent jamais. - -Et comme ce satrape n'avait pas l'habitude d'accorder une aussi grande -latitude à la défense des accusées, il résuma ainsi son interrogatoire: - ---En somme, vous n'avez ni père ni mère, ni travail, ni domicile et, -par-dessus le marché, vous êtes mineure. Vous avez déclaré à l'agent qui -vous a arrêtée que vous aviez dix-sept ans. - -Pour le personnel du deuxième bureau de la première division, le fait de -n'avoir pas vingt et un ans constitue, de la part d'une femme, une -espèce d'attentat à la pudeur. Aussi, cet Heurteloup lui dit-il: «Vous -êtes mineure», comme il lui aurait dit: «Vous avez été surprise en -flagrant délit de vol aux étalages.» Emmeline n'avait rien à objecter à -une inculpation aussi fondée. Atteinte et convaincue du délit de -jeunesse, elle ne put que baisser la tête, et le chef de bureau continua -d'une voix paternelle: - ---Vous êtes donc nécessairement destinée à faire le métier de celles qui -n'en ont pas. Mais, pour celui-là comme pour les autres, une patente est -indispensable. Nous allons vous en donner une qui sera une garantie pour -vous... pour tout le monde, et que vous aurez à nous représenter deux -fois par mois, quand vous viendrez... nous voir... Vous n'avez plus de -famille... L'administration vous en servira. - -Ce n'était pas lui qui allait coucher pour jamais cette mineure sur les -registres de la police des moeurs: c'était l'administration, de même que -ce n'est pas le jury non plus que le président des assises qui condamne -un homme à mort: c'est la société. Il prit dans un casier une plaque de -carton jaune, rayée en large pour y inscrire le nom de l'impétrante, en -long pour y marquer les jours de visite, et après y avoir apposé un jeu -de cachets ainsi que sa signature, il la remit gracieusement à Emmeline, -comme s'il lui eût offert une boîte de bonbons. - -Puis, il la congédia par un signe de tête dont le sens était: - -«Maintenant que je vous tiens, vous êtes libre.» - - - - -IV - -A TOUT VENANT - - -Emmeline descendit l'escalier, tenant à la main sa contremarque -d'infamie, sans se rendre sérieusement compte de la réprobation à -laquelle la vouait cette estampille indélébile. Ce fut en lisant dans -les escaliers mêmes de la Préfecture les prescriptions formulées au dos -du carton jaune qu'elle en entrevit vaguement toute l'atrocité. - ---Eh bien, qu'est-ce que tu attends là? lui dit une fille renvoyée -indemne et qui avait fait partie de la rafle. Ça y est maintenant, va! -Si tu as de l'argent pour te mettre dans tes meubles, tu pourras -travailler pour ton compte; sinon faut vite t'occuper de te trouver une -maison! - -Emmeline s'imaginait qu'elle avait encore des chances d'entrer dans un -magasin pour y gagner honnêtement son pain, et que les formalités dont -elle venait d'être l'objet n'étaient que des précautions pour le cas où -personne ne consentirait à répondre d'elle. L'autre lui expliqua, avec -la crudité de la désillusion, à quelle sujétion et à quelle servitude -est réduite la malheureuse tombée dans les filets des chasseurs de -femmes. Toutes les portes, excepté celles qui s'ouvrent de jour et de -nuit à tout venant, lui étaient désormais fermées. Elle n'était plus -bonne seulement à laver la vaisselle ou à garder les oies dans une -ferme: elle était condamnée pour la vie à n'être que de la chair à -plaisir. - -Avec l'empressement que mettent les filles perdues à consommer la perte -des autres, celle-ci s'offrit à piloter Emmeline dans le monde spécial -où on venait de la faire entrer de force. Si elle voulait, elles -seraient amies. Elle lui expliqua alors qu'elle aussi avait essayé de -vivre à sa guise, mais qu'elle en avait eu bien vite assez de se faire -ramasser continuellement. Il n'y avait rien de tel que de se placer sous -l'égide d'une patronne raisonnable, c'est-à-dire pas trop rapace, qui, -du moins, vous protégeait contre les exigences et les injustices des -agents à qui, pour être tranquilles, il fallait perpétuellement graisser -la patte. - -La preuve qu'elle ne mentait pas, c'est qu'elle était résolue à rentrer -le jour même au _Perroquet bleu_, où elle avait déjà passé trois mois et -qui était tenu par une dame «très comme il faut». Emmeline, qui -tremblait toujours d'être rencontrée et assassinée par Marsouillac, -n'avait, avec les dix francs qui lui restaient en poche, d'autre refuge -qu'un plongeon dans la Seine ou dans la boue. Elle suivit sa compagne de -hasard, lui confiant ainsi sa destinée qu'elle ne se sentait plus la -force de diriger elle-même. - -Comme elles avaient faim toutes les deux, on commença par «claquer» les -dix francs d'Emmeline. La chaleur du cabaret opéra peu à peu sur ce -cerveau de dix-sept ans. On causa, on s'exalta; il est même probable que -le «chaperon» versa à sa camarade un peu plus de vin que celle-ci n'en -pouvait supporter après un jeûne de près de deux jours; si bien que, le -lendemain matin, presque sans se rappeler comment elle y avait fait son -entrée, la fille du charron se réveilla pensionnaire du _Perroquet -bleu_. - -Ce fut seulement après huit jours d'une vie machinale et inconsciente -qu'Emmeline se sentit pénétrée par un affreux dégoût de sa nouvelle -situation. A travers les conversations idiotes qui se tenaient dans ce -perpétuel décaméron, elle avait retenu que, parfois, un homme de la -haute s'enamourait de l'une d'elles et la retirait du bouge pour -l'installer dans des meubles en palissandre et des tapis en moquette. Il -est vrai que ces phénomènes se produisaient d'ordinaire dans des -établissements un peu mieux tenus que le claque-dents où on les -nourrissait de filet de cheval; mais, dans le domaine de la passion, -tout est possible. Il n'y avait donc pas lieu de désespérer -complètement. - -Emmeline tourna toutes ses facultés vers cet objectif: trouver quelque -honnête garçon, riche ou pauvre, ça lui était bien égal, qui -l'arracherait de ces bas-fonds et l'emporterait dans ses bras comme un -«machabée» qu'on retire de l'eau. Avec quelle joie elle lui servirait de -bonne à tout faire, elle lui frotterait son parquet, elle lui ferait sa -cuisine, elle lui ravauderait ses chaussettes! Parmi tous les passants -qui traversaient la maison, elle cherchait, nuit et jour, cet oiseau -rare. A un moment, elle crut même l'avoir trouvé. - -Le _Perroquet bleu_, que l'extrême modicité de ses prix mettait à la -portée de tous, n'était guère fréquenté que par une société d'élégance -douteuse. Un soir, elle vit s'asseoir à une table de l'estaminet où les -femmes venaient pousser les hommes à la consommation, trois jeunes gens -qui lui parurent être des étudiants, bien que l'un d'eux eût pour -coiffure un chapeau de feutre gris, à bords tourmentés et pour vêtement -un costume d'atelier en ratine solitaire à côtes. - -Après s'être fait servir un verre de grenadine, qu'il fit semblant de -porter à ses lèvres, il promenait ses grands yeux bleus sur les groupes -où les filles étaient mêlées aux consommateurs. - ---As-tu ton affaire? lui demanda un de ses deux camarades, un petit -blond, déjà chauve. - ---Non: tout ça ne me va pas, répondit le jeune homme. Richard m'avait -pourtant assuré que je trouverais là ce que je cherche. - -Trois ou quatre femmes, qui guettaient les arrivants pour les rançonner, -s'abattirent immédiatement sur ces visiteurs distingués dont les mains -blanches les attiraient. Ce fut un choeur de sollicitations: - ---Paye-moi un cassis! - ---Paye-moi une cerise! - ---Paye-moi un madère! - -Et, sans attendre les ordres, le garçon du café apporta les trois -breuvages demandés. - -Mais le jeune homme au feutre gris continuait son inspection: - ---Tiens! Gérald! ce doit être celle-là! fit observer l'autre camarade, -un grand diable imberbe, avec de longs cheveux châtains qui ruisselaient -le long de ses tempes; et il indiqua Emmeline debout près de la fenêtre -à carreaux dépolis. - ---Oui, probablement! fit le jeune homme en lui faisant signe -d'approcher. - -Elle se fraya un chemin entre plusieurs tables encombrées et, toujours -debout, elle attendit qu'on l'utilisât. - ---Assieds-toi donc, dit, en lui tendant un escabeau, celui qu'on avait -appelé Gérald. Emmeline s'assit, avec le sourire spécifié par la -patronne, un sourire qui était dans le contrat. - ---Maintenant, que veux-tu prendre? fit le jeune homme. - ---Rien! dit-elle, ou bien un peu de sirop. - ---Si tu n'es pas dégoûtée, bois dans mon verre, je n'y ai pas touché. - -Elle posa le verre devant elle sans y toucher non plus. Le jeune homme -la dévisageait, se rejetant en arrière pour mieux l'analyser dans son -ensemble. - ---Tiens-toi un peu de trois quarts! lui dit-il, en lui inclinant -légèrement avec sa main la tête sur l'épaule gauche. - ---Est-ce que tu veux la tirer en portrait? demanda une des filles -attablées. - ---Ce serait bien le type! fit remarquer le jeune homme à ses deux amis. -Seulement, vous ne trouvez pas qu'elle ressemble tout à fait, avec ses -immenses yeux noirs et son teint pâle, à la malade du tableau d'Hébert: -la _Mal'aria_. On répéterait partout que je l'ai servilement copiée. - ---Tu as raison! s'écria le petit blond. Je cherchais qui elle me -rappelait: c'est absolument la _Mal'aria_. - ---Tiens! la Mal'aria: c'est un nom que j'aimerais bien, dit bêtement une -des buveuses, qui commençait à se fatiguer de celui d'Olga, dont on -l'avait affublée à ses débuts sur les planches du _Perroquet bleu_. - -Justement Emmeline n'avait pas encore adopté de sobriquet, et depuis -déjà huit jours qu'elle habitait la maison, elle n'était connue que sous -celui de la «nouvelle» ou la «petiote». Dans leur ignorance totale du -mouvement artistique, ses camarades de travail prirent ce mot «Mal'aria» -pour un diminutif de Maria. Le jeune homme au feutre gris la fit asseoir -à sa table et lui expliqua gentiment, sans aucune des expressions ayant -cours au _Perroquet bleu_, qu'il n'y était pas venu pour s'amuser; qu'il -était peintre et qu'ayant dans la tête le plan d'un tableau où il aurait -à représenter une jeune fille phtisique étendue dans un fauteuil, il -avait cherché un modèle qui eût de grands yeux comme ouverts sur cet -inconnu qu'on appelle la mort; qu'un de ses amis, s'étant un soir passé -la fantaisie d'aller rôder dans les établissements bizarres du quartier, -l'avait aperçue assise à une table avec son petit air rêveur et ennuyé, -et qu'il la lui avait indiquée comme rendant merveilleusement la -physionomie dont il avait besoin pour son personnage. Si elle voulait -venir poser chez lui, il la payerait cinq francs la séance en échange -d'une besogne infiniment moins fatigante que celle à laquelle elle était -journellement condamnée. - -C'était la première fois, depuis son installation chez la Coffard, qu'on -parlait à Emmeline sur ce ton amical. Poser chez un peintre, c'était -déjà pour elle presque un relèvement. Elle aurait été bien heureuse de -se donner cette distraction. Puis, on ne sait pas: peut-être le hasard -serait-il venu à son aide. En changeant de milieu, on trouve parfois à -changer de condition. Malheureusement, l'assentiment de la patronne -était indispensable et il était éminemment problématique. En effet, -quand le peintre, ayant mandé la Coffard à sa table, entama la question -d'une après-midi que la Mal'aria viendrait passer dans son atelier, -l'ancienne institutrice poussa les hauts cris: - -Ah! bien oui! pour qu'on lui détournât sa pensionnaire! Les peintres, -elle les connaissait. Ils lui fourreraient dans la cervelle des idées de -grandeur. Une fois qu'elle aurait son portrait au Salon, elle se -croirait la première moutardière du pape. Il n'y aurait plus moyen de la -faire obéir. Non, non: pas de ça, Lisette! - -Quand elle avait dit: Pas de ça, Lisette! il n'y avait plus à y revenir. -Emmeline fut navrée. Le peintre n'insista pas, et comme il se levait -pour partir, elle tira de sa poche sa photographie, qu'un «artiste» des -alentours était venu l'avant-veille lui faire à elle comme aux autres, -dans le café même, un matin que le jour se tamisait favorablement à -travers les carreaux dépolis. Naturellement, la patronne, qui avait sa -remise, avait marqué au compte de chaque femme un prix triple de celui -que le photographe avait demandé. Mais toutes s'étaient jetées avec un -tel empressement sur cet adorateur du soleil, qu'il y aurait eu, de la -part de la dame du lieu, par trop de naïveté à ne pas exploiter cet -enthousiasme. - -Emmeline, les larmes aux yeux, remit, accompagnée d'une dédicace, son -image au jeune peintre, puisqu'il ne lui était pas permis de lui prêter -sa personne. Celui-ci partit. Pendant toute une semaine elle espéra le -revoir; mais il ne revint pas, et cette aventure assombrit encore pour -elle un avenir déjà si nébuleux. - -Alors, le spleen l'envahit. Ses joues se creusèrent, ses yeux -s'agrandirent démesurément. L'atmosphère de liqueurs fortes et de fumée -de tabac où elle avait été transplantée la serrait à la gorge, au point -d'arrêter les bouchées au passage. Elle tombait en langueur et le -fantôme libérateur du suicide commençait à flotter devant elle. - -C'est à ce moment que l'apparition de l'être chenu et eczemateux, aux -exigences duquel on voulait la soumettre, avait déterminé une crise de -dégoût à laquelle elle avait, à tous risques, mis fin par une évasion. - - - - -V - -L'ENQUÊTE - - -Après s'être abattue sur l'angle de soutènement de l'hôtel de la rue de -Berlin, Emmeline était restée figée dans un froid cataleptique, qui ne -lui enlevait qu'une partie de ses facultés. Ses bras étaient inertes et -ses lèvres ne pouvaient plus s'ouvrir pour laisser passer les sons, mais -elle se rendait un certain compte du remue-ménage dont elle était -l'objet. Cependant, elle crut à une hallucination, lorsqu'en rouvrant -les yeux elle se vit au chaud dans un grand lit dressé de champ dans une -chambre à coucher de style Louis XVI dont tous les meubles, peints en -blanc avec filet d'or, donnaient à la pièce un aspect tout à fait -virginal. - -Autour d'elle délibéraient un homme d'âge en robe de chambre de laine -bleue, un monsieur vêtu de noir, cravaté de blanc et sur la boutonnière -duquel saillissait une rondelle d'officier de la Légion d'honneur. Une -grosse femme dont un bonnet de linge enserrait le dépeignage -s'actionnait avec une serviette mouillée à détacher du cuir chevelu de -la jeune fille des caillots de sang empâtés dans des caillots de boue. -C'était cette opération qui, vraisemblablement, l'avait réveillée ou -plutôt désévanouie. - -Elle avait ouvert les yeux, elle les referma comme pour continuer son -rêve; mais le monsieur à la rondelle rouge lui souleva les paupières -d'un doigt énergique; ce qui la força à se secouer. - ---Êtes-vous en état de parler? lui demanda-t-il. - -Elle roula la tête sur l'oreiller pour faire signe que non. Peu à peu, -cependant, les objets et les gens qui l'entouraient prenaient pour elle -une forme plus précise. - -Bien que coupés par de nombreuses solutions de continuité, ses souvenirs -lui revenaient. Elle se rappela sa fuite par la fenêtre de la maison du -boulevard de la Chapelle, et par induction en conclut qu'elle avait été -recueillie: car il était invraisemblable que ce coquet ameublement fût -celui d'une casemate de prison. - ---Je vais lui faire du thé! répétait la vieille femme, en renouant sous -son menton son bonnet de linge, dont ses cheveux gris avaient rompu les -digues. - ---Un peu de bouillon vaudrait mieux, fit l'homme décoré, que la malade -jugea être un médecin, pour en avoir déjà vu, dans des endroits moins -somptueux, pour des constatations d'une autre nature. - -Dans cet échange de propos entre ceux qui la veillaient, elle comprit -qu'elle était depuis deux jours dans cette léthargie d'où elle venait de -sortir. Elle ne connaissait aucune des personnes qui lui avaient ouvert -leur maison, et personne de la maison ne la connaissait. Quand son -cerveau eut à peu près repris son assiette, ce mot du docteur: -«Êtes-vous en état de parler?» lui revint le premier à la mémoire. Si -elle s'avisait de dire: - -«Maintenant, interrogez-moi!» - -à sa première réponse, on la rejetterait sans plus d'informations sur le -trottoir où on l'avait ramassée sanglante et transie. Si elle voulait -rester, il fallait bien mentir. Aussi, même quand elle eut la force de -répondre à des questions, elle continua à faire la muette, se réservant, -selon la tournure que prendrait l'événement, soit de tout dire, soit de -tout cacher. - -Les couvertures qu'on avait accumulées et les boules d'eau chaude qu'on -lui remettait incessamment aux pieds l'avaient désengourdie. Sa blessure -de la tête, amortie par la chevelure, n'aurait offert de gravité qu'en -cas de lésion interne. Elle n'en résolut pas moins de prolonger jusqu'au -lendemain matin son mutisme affecté, afin de se garder la nuit pour -demander secours à son imagination. - -Ce n'était pas qu'elle préméditât de tromper la confiance de ces -inconnus, qui avaient l'air si bon; mais elle serait morte de honte -plutôt que de leur faire cette déclaration déchirante: - -«Celle que vous avez sauvée de la police et probablement de la mort est -une malheureuse qui venait de s'échapper du _Perroquet bleu_.» - -Voici, conséquemment, à quel parti elle s'arrêta: tout en mettant en -avant une imposture quelconque, elle attendrait qu'elle fût -matériellement capable de faire un pas pour guetter une porte ouverte et -prendre sa volée. De cette façon, les habitants de l'hôtel de la rue de -Berlin ignoreraient toujours à quelle abandonnée ils avaient prodigué -leurs soins. Elle s'excuserait auprès d'eux par une petite lettre signée -d'un nom en l'air et ils n'entendraient plus parler d'elle. C'était là -une façon bien cavalière de leur témoigner sa gratitude. Mais les -circonstances ne lui en permettaient pas d'autre. - -Il n'était guère plus de sept heures du matin quand la vieille Annette -vint, sur la pointe de ses pantoufles, savoir de ses nouvelles. -Emmeline, étendue sur le dos, dans le lit, combinait, les yeux tout -ouverts. - ---Eh bien! on dirait que ça va mieux! demanda la bonne. - ---Bien mieux, et je vous remercie mille fois, dit-elle, devinant qu'un -plus long silence deviendrait suspect. - ---Ah! tant mieux! fit Annette; M. Dalombre et M. Albert vont être -joliment contents. - -Emmeline profita des dispositions loquaces de la servante pour -interroger la première. - ---Chez qui suis-je donc? dit-elle. - -Annette, tout en changeant la boule qui s'était refroidie, se fit un -plaisir de lui apprendre, avec toute sorte de parenthèses, où elle -introduisait des personnages inutiles au récit, que M. Dalombre, le -vieux en robe de chambre qui assistait à la consultation du médecin, -était l'oncle de M. Albert, un jeune homme qui logeait de «l'autre côté -de l'eau», car il faisait son droit, mais qui dînait presque tous les -jours rue de Berlin, où il avait sa chambre, dans laquelle elle avait -été transportée provisoirement le soir où on l'avait trouvée comme -morte. - -Puis, s'interrompant, Annette demanda, avec l'empressement d'une femme -qui tient à être renseignée avant tout le monde: - ---Où diable alliez-vous à une heure pareille, ma chère demoiselle, et -qui vous a mise dans cet état-là? - -Il fallait vaincre ou mourir. Emmeline répondit: - ---Je revenais de mon travail. Nous avions veillé très tard pour de -l'ouvrage pressé... J'ai été attaquée dans la rue par un homme qui m'a -lancée contre la grille de l'hôtel, après m'avoir arraché mon chapeau et -pris mon porte-monnaie. - ---Ah! pauvre petite! Comme vos parents doivent être inquiets depuis deux -jours! Nous allons vite aller les avertir. - ---Je suis orpheline, répliqua vivement Emmeline. Mon père et ma mère -sont morts depuis déjà longtemps. - ---Comment! à votre âge, vous logez toute seule? - ---Non! je couchais chez ma patronne. - ---En ce cas, fit judicieusement observer Annette, pourquoi étiez-vous -ainsi dehors à une heure indue?... et il pleuvait! - ---Oui, balbutia Emmeline près de défaillir, car elle commençait à -patauger dans ses mensonges, j'avais reconduit avec un parapluie une -petite ouvrière qui n'avait qu'une petite robe de toile et qui aurait -été trempée jusqu'aux os. - ---Y avait de quoi lui faire attraper une fluxion de poitrine, appuya la -vieille bonne. - ---Et puis, insista Emmeline, cette petite avait peur si tard dans les -rues, et c'est quand je revenais de la mettre à sa porte--vous pensez si -je courais pour regagner le magasin--que j'ai été attaquée et dévalisée -par un grand diable! ah! haut comme d'ici au plafond... Il me semble que -je le vois encore. - ---Alors, reprit l'impitoyable Annette, il faut que Pierre aille tout de -suite rassurer votre patronne qui doit être dans un joli tourment. Où -demeure-t-elle?... qu'on y coure! - ---Nous avons un peu trop causé. Je crois que je vais me trouver mal, -murmura Emmeline, n'ayant d'autre ressource qu'une syncope pour clore le -chapitre de ces révélations fantaisistes. - ---Ah! mon Dieu! en effet, comme elle est pâle! s'exclama la bonne. -Attendez! je vais vous faire respirer un peu de vinaigre. - -Et elle courut à la cuisine, pendant que la blessée se disait, dans un -découragement mortel: - -«A quoi servent ces inventions puisqu'avant une heure, tous, ici, -sauront la vérité?» - -A fin de tenir ce calice éloigné d'elle le plus longtemps possible, elle -feignit de retomber dans une sorte de coma, que M. Dalombre reprocha -durement à Annette d'avoir provoqué par sa curiosité fatigante. Cette -saboulade retint la langue de la vieille bonne jusqu'à cinq heures du -soir. Elle se présenta alors de nouveau, un bol de bouillon à la main, -au chevet d'Emmeline, dont l'estomac commençait à crier la faim. - -Comme elle s'était remise sur son séant pour absorber ce consommé -réconfortant, le médecin entra. L'entaille de la tête se refermait déjà. -La pleurésie semblait évitée. Il lui demanda si elle souffrait de -quelque douleur interne, à la suite des coups portés par l'agresseur. -Emmeline indiqua son pied, dont l'enflure avait échappé à l'examen du -docteur. Il lui mania pendant plusieurs minutes le bas de la jambe à la -faire crier; puis, aidé d'Annette qu'il prit comme aide-major, il opéra -sur les muscles la pression nécessaire pour les remettre en place. - -Une foulure n'étant pas de beaucoup moins difficile à réduire qu'une -fracture, c'était au moins quinze nouveaux jours de repos imposés à la -patiente. Elle avait espéré pouvoir détaler avant les révélations -suprêmes. Or il était invraisemblable que le voile qui obscurcissait -encore son passé ne tombât pas en quinze jours. Elle se verrait pendant -ces deux semaines sous le coup d'avanies auxquelles il ne lui serait -même pas permis de se dérober. Avoir été accueillie comme une naufragée -et devenir ensuite un objet de dégoût pour ce vieillard qui l'avait -installée avec tant de bonté dans une chambre toute reluisante, pour -cette vieille servante qui croyait si candidement porter du thé et du -bouillon à la victime d'un malfaiteur! Non: elle ne supporterait pas un -pareil déchirement. Elle allait demander à son hôte de la faire -immédiatement transporter à l'hôpital le plus voisin. - -Elle ouvrait la bouche pour formuler cette proposition quand le -domestique annonça: - -«M. le commissaire de police!» - -Son sang ne fit qu'un tour, selon l'expression usitée au _Perroquet -bleu_, pour exprimer le comble de l'épouvante. Il n'y avait pas à en -douter: la Coffard avait dénoncé sa fuite à ses bons amis les agents, -qui s'étaient mis en chasse et l'avaient dépistée. A ce mot «police», si -redouté là-bas, elle vit danser devant ses yeux la salle du bureau des -moeurs avec sa rangée de bancs éclopés, la face gouailleuse du chef de -bureau Heurteloup, et elle eut sur son front l'impression d'un fer rouge -qui y aurait marqué l'ignominieux état civil dont elle s'était -dépouillée à tous risques. - -Elle se planta désespérément les doigts dans les cheveux, convaincue que -ce magistrat de l'ordre policier allait se jeter sur elle, la tirer par -le bras et la précipiter à bas de son lit en lui criant: - -«Allons! sale créature, suis-moi à Saint-Lazare, où tu seras enfermée -d'abord comme prostituée en rupture de ban, ensuite comme voleuse!» - -Car, dans l'inconscience de ses devoirs et de ses droits, elle se -croyait très sincèrement, pour s'être évadée du _Perroquet bleu_, -coupable d'avoir frustré la Coffard de la seule garantie qui restât à -celle-ci des prétendus trois cents francs que lui devait son -ex-pensionnaire. - -Subitement à l'entrée du personnage officiel suivi de son secrétaire, et -qui, étant venu plusieurs fois pour interroger la malade, sans savoir si -elle était interrogeable, négligea d'enfiler son écharpe, elle prit la -résolution de ne pas répondre un mot sous l'avalanche de mépris et -d'injures qu'elle sentait déjà tourbillonner autour d'elle. - -Elle tomba dans un ébahissement, qu'on prit pour un restant de délire, -en entendant ce dignitaire tout en abdomen et en calvitie lui dire avec -mansuétude: - ---Maintenant que vous voilà revenue à vous, mademoiselle, seriez-vous -assez bonne pour vouloir bien fournir à la justice quelques -éclaircissements sur l'agression à laquelle vous avez failli succomber? -Rassemblez vos esprits. Rappelez vos souvenirs, si faire se peut. Nous -recueillerons votre déposition avec tout l'intérêt qu'elle comporte. - -Sa langue s'était épaissie dans sa bouche séchée par la peur. Elle resta -deux bonnes minutes sans pouvoir articuler un mot. Le secrétaire du -commissaire de police attendait, son carnet d'une main et son crayon de -l'autre, prêt à inscrire les renseignements qui devaient aider à la -capture de l'agresseur. Avant d'entamer la série de ses questions, le -magistrat laissa au témoin le temps de faire appel à sa mémoire; après -quoi, il lui demanda: - ---Reconnaîtriez-vous celui qui vous a attaquée? - ---... Je crois que oui, balbutia Emmeline. Il était grand, très grand... -vous comprenez: il faisait tellement nuit. - ---Puis, sans doute, continua le commissaire, il vous a mis la main sur -les yeux, pendant qu'il vous dévalisait. - ---Justement! fit-elle, enchantée de n'avoir pas à achever ce portrait de -pure imagination. - -L'interrogateur, se tournant vers son commis, lui transmit cette -observation: - ---C'en est sans doute un de la bande de Clichy. C'est ainsi qu'ils -opèrent; ils se ruent sur les passants attardés--les femmes surtout--et -leur bouchent la vue pour rendre ensuite plus incertains les résultats -de la confrontation. - ---Quels gredins! s'exclama Annette. - -En voyant ses impostures marcher ainsi comme sur des roulettes, Emmeline -sentit passer dans ses veines un frisson d'espoir. Ma foi, tant pis! -puisqu'on lui tendait la perche, elle serait bien bête de ne pas la -saisir. Elle irait maintenant jusqu'au bout. Au pis aller, si le pot aux -roses se découvrait, on ne pourrait pas lui faire un grand crime d'avoir -essayé de cacher ce qu'elle était. Après tout, elle n'était pas forcée -de l'avouer devant tout le monde. - ---Le médecin, continua le commissaire, croit-il que la plaie du crâne -ait été produite par un instrument contondant ou simplement par la chute -de la victime, dont la tête aurait rencontré un corps dur? - ---Il ne s'est pas encore prononcé à cet égard, répondit le vieillard, -qui suivait avec un intérêt attendri toutes les phases du récit du -crime. Il croit cependant que la blessure doit avoir été faite par un -coup-de-poing américain. - ---C'est leur arme ordinaire, fit observer le magistrat qui, évidemment, -s'acharnait sur une piste. Et, poursuivit-il, revenant à Emmeline, dans -quel sens alliez-vous: montiez-vous vers le boulevard extérieur ou -descendiez-vous dans la ville? - ---Je retournais chez moi, dit Emmeline, sans plus de détails. - ---Chez vous? chez vos parents? - -Là était le noeud de l'interrogatoire. Au moment où Emmeline allait -reprendre, en la complétant, la fable dont elle avait déjà servi le -prologue à la vieille Annette, celle-ci, que sa loquacité démangeait, -intervint subitement: - ---La pauvre demoiselle n'a plus de parents, dit-elle. Elle retournait -chez sa patronne, une bonne dame qui l'avait comme adoptée... - -Elle aurait continué à broder sur le peu de renseignements qu'elle -tenait de la jeune fille, si le commissaire n'eût mis Emmeline au pied -du mur par cette question dont la précision n'entre-bâillait la porte à -aucune échappatoire: - ---Et votre patronne, mademoiselle, où demeure-t-elle, que nous la -fassions immédiatement prévenir? - -Sa première pensée fut de retarder l'explosion inévitable en donnant un -nom et une adresse de fantaisie. Ce faux témoignage ne la mènerait pas -loin; mais, dans les moments suprêmes, tout le monde est disposé, comme -la Du Barry, à implorer du bourreau «encore une petite minute». -Cependant la bourde eût été si grossière et si facilement établie -qu'elle aima mieux jouer son va-tout. Elle nomma Mme Gandoin et -raconta que sa patronne était sur le point de quitter la rue -Notre-Dame-de-Lorette, son fonds ayant été vendu depuis quelques jours. -Peut-être était-elle déjà déménagée; peut-être était-elle encore là. -Elle ne savait pas. - -Elle savait, au contraire, que le magasin de modes n'existait plus, -puisqu'elle avait vu de ses yeux les pioches et les truelles des maçons -faire leur oeuvre. Toutefois, ce n'était là qu'un demi-mensonge: ce qui -lui laissait une demi-chance de se tirer du pas terrible où elle était -engagée jusqu'aux épaules. - ---Et, conclut le commissaire, vos noms et prénoms: nous avons besoin de -les enregistrer exactement pour l'enquête que nous allons ouvrir. - -Emmeline crut entendre s'écrouler avec fracas tout l'échafaudage qu'elle -venait d'édifier si laborieusement. A l'énoncé des désignations qu'on -lui avait arrachées entre les murs sales du bureau des moeurs, le -délégué de la préfecture devant lequel elle comparaissait ne pouvait -manquer de sauter en l'air. Car elle croyait bonnement que tous les -fonctionnaires de la redoutable maison savaient par coeur tous les noms -de celles qui y avaient leur livret. Elle murmura, avec un -bredouillement prémédité et très vite, de façon que les deux mots n'en -fissent qu'un: - -«Emmeline Freizel!» - -En effet, le magistrat ne comprit pas et elle dut répéter, en égrenant -lettre par lettre, le chapelet de sa honte. Le commissaire répétait tout -haut chaque syllabe, et le secrétaire écrivait. - -La réunion des syllabes s'opéra sans produire le moindre changement dans -la physionomie bienveillante de l'homme de police, qui ferma sa -serviette de moleskine, la mit sous son bras, et avant de sortir pour -aller chercher d'autres éléments de l'enquête, dit en revenant auprès du -lit d'Emmeline: - ---C'est bien 12, rue Notre-Dame-de-Lorette, que demeure Mlle Gandoin, -n'est-ce pas, mademoiselle? - ---Oui, monsieur, répondit-elle, en s'efforçant d'accompagner cette -confirmation d'un sourire. - ---Nous allons y passer, mon secrétaire et moi, reprit-il. C'est pour -empêcher que les recherches ne s'égarent. - ---Pierre, fit le vieillard que la servante avait dit à Emmeline -s'appeler M. Dalombre, accompagnez ces messieurs. Vous aurez soin -d'assurer la patronne de mademoiselle que cette pauvre enfant ne manque -de rien et qu'elle est bien soignée ici; qu'en outre, Mlle Freizel est -maintenant en état de la recevoir et qu'elle accueillerait bien -volontiers sa visite. - -«Quel brave homme! pensa Emmeline. On disait bien là-bas qu'il n'y avait -que les vieux pour être gentils.» - ---A présent, ajouta M. Dalombre, en reconduisant le commissaire, il faut -laisser reposer la demoiselle, que cette séance a probablement fatiguée. -Surtout, vous, Annette, ne la faites pas causer. - -Le coeur serré par l'anxiété--car c'était contre elle que l'enquête -finirait par se faire--l'échappée du _Perroquet bleu_ se retournait dans -son lit comme une anguille. Il y avait déjà près d'un mois qu'elle avait -définitivement quitté le magasin de la rue Notre-Dame-de-Lorette, -puisqu'elle était restée trois longues semaines boulevard de la -Chapelle, et qu'elle était depuis quatre jours déjà réfugiée dans -l'hôtel de la rue de Berlin. Avec la finesse professionnelle qu'elle lui -accordait de confiance, il était impossible que le commissaire de police -ne lui demandât pas compte du laps écoulé entre sa sortie chez Mlle -Gandoin et son entrée chez M. Dalombre. Elle aurait donné avec joie -vingt ans de sa vie pour avoir la faculté de supprimer ces trois -maudites semaines-là. Elle ne réfléchissait pas que c'était précisément -aux catastrophes dont elles avaient été remplies qu'elle devait d'être -obligée de les passer sous silence. - -Il y avait à peine un quart d'heure qu'elle se tordait dans les affres -de l'inquiétude, quand l'incorrigible Annette se glissa de nouveau dans -la chambre. Elle ne s'expliquait pas par suite de quelle discrétion ou -de quelle insouciance ridicule la jeune malade ne l'avait pas déjà -questionnée vingt fois sur les tenants et les aboutissants de la maison. -Aussi grillait-elle de la mettre au courant des moeurs, coutumes, -habitudes, âges, professions et aventures des habitants de l'hôtel. - -Pendant qu'Emmeline supputait mentalement les probabilités qui -s'offraient à elle de sortir de ce drame à son honneur ou à sa honte, la -vieille bonne prenait une chaise et commençait sa narration, que la -seule et unique personne dont se composait son auditoire écoutait par -bribes. A quoi devaient lui servir ces informations fournies sur des -gens qui, dans quelques instants sans doute, allaient la chasser comme -indigne, non sans brûler ensuite du sucre dans la chambre à coucher où -elle avait passé quatre nuits? - -Mais Annette ignorait cet état d'esprit, comme les motifs qui l'avaient -fait naître; et elle les eût connus que, peut-être, sa langue ne s'en -fût pas arrêtée. Elle apprit ou plutôt elle crut apprendre à Emmeline -que M. Dalombre, qui paraissait avoir au moins soixante-dix ans, n'en -avait, en réalité, pas plus de soixante. Mais il avait eu tant de -malheurs! En voilà un qui en avait eu, des malheurs! Il avait été riche, -riche, avait appuyé Annette, croyant doubler la fortune en pesant deux -fois sur le mot. Il était, il n'y a pas encore bien longtemps, grand -armateur à Nantes. Oh! à cette époque-là, on logeait dans un palais, -avec un jardin et des plantes grasses qui chauffaient dans des serres. -Elle avait connu tout ça, elle qui était chez eux depuis vingt-sept ans. -Elle avait connu aussi Mme Dalombre, une petite femme brune, un peu -grasse, mais qui était active et qui menait toute la maison. - -Et puis, M. Ferdinand, le frère et l'associé de M. Dalombre; puis, -surtout, Mlle Léonie. Ah! mais, par exemple, ça c'était trop triste, -elle aimait mieux passer là-dessus. - -Et tandis qu'elle jacassait, Emmeline ouvrait l'oreille au moindre bruit -de porte ou au plus imperceptible tintement de sonnette. C'était lui, -c'était le commissaire qui revenait, non seulement pour la confondre, -mais pour l'emmener. - -Annette n'avait feint de reculer devant la suite de ses confidences que -pour se la faire imposer par la curiosité d'Emmeline; mais Emmeline -paraissait si peu curieuse qu'il n'y avait pas à compter sur son -insistance. La bonne reprit donc son récit, fort triste en effet. Mlle -Léonie était une belle jeune fille de dix-huit ans, unique enfant de M. -Dalombre qui, naturellement, l'idolâtrait. Elle avait déjà refusé «les -plus beaux partis de la ville», car beaucoup de gens mesurent la beauté -et la situation d'une femme au nombre de soupirants qu'elle refuse. - -Un jour, toute la famille était réunie sur le port pour le lancement -d'un joli trois-mâts-barque, _Léonie_, à qui M. Dalombre avait donné le -nom de sa fille. La cérémonie avait été superbe. Le navire, pavoisé du -haut en bas, était entré dans l'eau «comme dans du beurre». Mlle Léonie -voulut, puisqu'il portait son nom, l'essayer la première dans une petite -promenade. M. Ferdinand y monta avec elle... - ---Est-ce qu'on n'a pas sonné? interrompit Emmeline en se dressant sur -son séant, la tête tournée vers la porte. - ---Je n'ai rien entendu, dit Annette, d'ailleurs quelque peu sourde. Elle -reprit: mais au moment où ils franchissaient la passe pour sortir de la -rade, v'lan! un transatlantique qui y entrait a abordé la _Léonie_ par -le travers. Le trois-mâts a été coupé en deux. Il a tournoyé pendant -deux secondes sur lui-même, puis il a coulé à pic avec M. Ferdinand et -notre pauvre demoiselle. - -Et, à ce souvenir douloureux, la vieille servante épongea, avec son -mouchoir à carreaux, ses yeux qui se gonflaient de larmes. - -Mme Dalombre, qui était tombée atteinte de folie en voyant, de la jetée, -la collision et l'engloutissement, traîna encore à peu près dix mois et -mourut. Elle, du moins, fut enterrée, tandis que jamais on ne retrouva -les corps des naufragés de la _Léonie_, qui étaient au nombre de quinze, -deux matelots seulement ayant pu réussir à s'accrocher à une épave -jusqu'à ce qu'on vînt à leur aide. - ---M. Ferdinand, qui était veuf, laissait un fils, M. Albert, que vous ne -connaissez pas, fit remarquer la bonne, car il est entré dans votre -chambre quand vous étiez encore en léthargie. M. Dalombre, qui avait -perdu, en un tour de main, sa femme, sa fille et son navire, ne voulut -pas rester un jour de plus à Nantes, tant ce malheur-là lui avait porté -un coup. Il vendit son établissement et vint s'installer à Paris avec -son neveu. Mais il n'a jamais pu se remettre. M. Albert, qui fait son -droit, a son logement au quartier latin. Seulement, il vient dîner très -souvent ici, et il y a sa chambre que vous occupez maintenant. - ---Oh! je la lui rendrai bientôt, fit Emmeline, touchée du malheur de ces -braves gens qui avaient encore trouvé le moyen de s'occuper d'elle avec -tant de bonté. - ---Ce n'est pas pressé du tout, répliqua la servante, monsieur a l'air de -bien s'intéresser à vous. Le soir où on vous a ramassée dans l'eau -devant la grille, j'ai eu la bêtise de dire en vous portant sur le lit: -«On jurerait une noyée!» Ce mot «noyée» lui a rappelé sa fille, et quand -il vous a sue bien chaudement dans le lit de M. Albert, il est monté -dans sa chambre et il a sangloté toute la nuit. - ---Si je lui ai rappelé sa fille, je ne la lui rappellerai pas longtemps, -pensa l'autre naufragée, qui regrettait de ne pas avoir, à son tour, -péri dans son naufrage. - -Un fracas de portes qui s'ouvraient et se fermaient, et le bruit des pas -de M. Dalombre descendant l'escalier qui aboutissait aux pièces du -rez-de-chaussée, coupèrent court aux réflexions d'Emmeline et au -bavardage d'Annette. Ce remue-ménage annonçait l'arrivée de Pierre qui -rentrait bruyamment. - ---Ah! le scélérat, criait-il tout fier des nouvelles qu'il apportait aux -autres domestiques, vouloir assassiner une pauvre jeune fille si douce -et si méritante! - -Annette, à cette voix connue, s'était précipitée au-devant du cocher -pour ne rien perdre des nouvelles qu'il apportait. - ---Ah! nous en avons fait des pas et des démarches! continua-t-il en -s'essuyant le front. - ---Vous avez vu la dame chez qui travaillait Mlle Freizel? demanda M. -Dalombre en se mêlant familièrement au groupe. - ---Non, monsieur, parce qu'elle est retournée, ces jours derniers, dans -son pays, dans l'Eure-et-Loir ou Loir-et-Cher, on ne sait pas au juste -dans le quartier. Elle a vendu son magasin, mais si vous aviez vu tous -les voisins comme ils ont poussé des cris quand je leur ai raconté qu'un -brigand avait failli tuer la pauvre demoiselle! Ils ne savaient pas ce -qu'elle était devenue. Le boucher, le charcutier étaient dans un état! -La mercière chez qui elle allait toujours chercher son fil l'aimait -énormément. Faut-il qu'il y ait des bandits sur la terre, faut-il qu'il -y en ait! - ---Et a-t-on arrêté l'assassin? interrogea Annette au comble de la -surexcitation. - ---Non, riposta le cocher, mais le commissaire croit bien le connaître. -Oh! j'irai le voir guillotiner, la canaille! - ---Ainsi, vous n'avez recueilli sur cette jeune fille que de bons -renseignements? demanda M. Dalombre, pressé de s'assurer s'il avait bien -placé sa sollicitude. - ---Oh! monsieur, on ne peut pas meilleurs: pour en donner une idée à -monsieur, au lieu d'aller se promener, elle passait ses dimanches de -sortie à lire toute la journée dans son magasin. - -Sept fois sur dix, c'est ainsi que sont menées les enquêtes judiciaires -ou autres. Les voisins, pris à témoin, avaient mal compris les questions -du commissaire. Plusieurs d'entre eux avaient fait remonter la prétendue -tentative d'assassinat au jour même où ils avaient cessé de revoir -Emmeline. Les seules dépositions concordantes portaient sur la -gentillesse, la bonne conduite, la douceur et l'assiduité de -l'apprentie. Or, comme c'était elle la victime, c'était principalement -sur son agresseur qu'il était important de rassembler des notes. - ---Chère enfant! chère enfant! répétait le vieillard, pendant les -amplifications de son cocher. Quand nous l'avons relevée le long de la -grille, elle était comme morte. Une heure plus tard nous ne l'aurions -pas sauvée. - -La vieille servante, en courant pour arriver aux renseignements bonne -première, avait laissé entr'ouverte la porte derrière laquelle s'agitait -ce colloque. Emmeline le savoura du premier mot au dernier, et les -bonnes choses qu'elle entendit produisirent chez elle une détente de -joie ineffable qui lui sembla une résurrection. Elle ne quitterait donc -pas ce foyer charitable sous la botte du mépris public. C'était, pour le -moment, tout ce qu'elle réclamait de la destinée. - -Aussi avait-elle hâte de voir son pied fonctionner de nouveau, car il ne -serait jamais assez leste pour la conduire loin de ses sauveurs à qui -elle tenait par-dessus tout à transmettre d'elle un souvenir non -défloré. - - - - -VI - -LES PREMIERS JOURS DE BONHEUR - - -Le lendemain, grâce à l'activité de certains reporters, qui, le soir, -vont puiser leurs faits divers dans les commissariats, presque tous les -journaux contenaient, plus ou moins habilement démarquée, l'information -suivante: - - ENCORE UNE ATTAQUE NOCTURNE. - -Quelques-uns, plus accentués, l'avaient présentée sous ce titre: - - PARIS COUPE-GORGE.--Décidément, MM. les escarpes nous ramènent au bon - vieux temps du couvre-feu, où il n'était plus permis de circuler dans - les rues passé huit heures. Il y a quelques jours, une jeune ouvrière - en modes, Mlle Emmeline F..., qui rentrait paisiblement chez elle, - vers les onze heures, a été assaillie, rue de Berlin, par un misérable - qui, après l'avoir dépouillée des quelques francs qu'elle possédait, - lui a porté derrière l'occiput un coup terrible qui a mis à nu une - partie de la boîte osseuse. - - A l'aide des renseignements qu'a pu donner la victime, il y a lieu de - compter que l'assassin sera avant peu entre les mains de la justice. - Il faut en finir. Cet abominable attentat a causé une vive émotion - dans le quartier, où la jeune ouvrière est très aimée. - -Le cocher Pierre, fier comme un paon de se trouver indirectement mêlé à -un drame judiciaire, avec l'espoir d'être appelé à déposer en cour -d'assises, brandit comme un trophée aux yeux d'Emmeline une liasse de -gazettes de tous formats, où était relaté l'événement. Mais les réclames -intempestives dont on lui avait fait honneur n'eurent d'autre effet que -de la troubler profondément. Si toutes ces constatations et toute cette -publicité allaient attirer trop scrupuleusement l'attention sur elle! -Jusque-là, on n'avait imprimé que ses initiales; mais son nom tout -entier et qui sait? sa biographie ne tarderaient peut-être pas à y -passer. - -A la lecture des lignes palpitantes que Pierre lui distillait en -présence des autres domestiques--car tout le monde était entré dans sa -chambre et faisait cercle autour de son lit--elle dit d'une voix -suppliante à M. Dalombre: - ---Oh! monsieur, tâchez que mon nom de famille ne soit pas dans les -journaux! - -Le vieillard ne vit dans cette prière particulièrement intéressée que le -cri de la modestie en révolte et n'en conçut que plus d'estime pour -celle qui l'avait ainsi instinctivement poussé. - -Emmeline eut une dernière souleur: un journal, dans ses «Événements -parisiens», renchérit en ces termes sur ses confrères: - - L'assassin de la rue de Berlin a été arrêté hier soir. C'est un nommé - B..., récidiviste des plus dangereux. Il portait encore sur lui le - porte-monnaie volé à Mlle F... Il a fait des aveux complets. - -Elle trembla à l'idée d'une confrontation possible avec ce B..., -évidemment innocent; mais rien ne vint et l'affaire, définitivement -classée, disparut dans les oubliettes préfectorales. - -Son pied désenflé lui permit enfin quelques pas, d'abord dans la chambre -à coucher, puis jusque dans la salle à manger. Pendant toute sa période -d'inquiétudes, elle s'était sustentée avec des bribes de nourriture: des -potages et des oeufs à la coque, dont elle laissait la moitié. L'appétit -lui revint avec la confiance. Presque toujours, elle restait, par ordre -du plus prudent des médecins, dans un fauteuil, la jambe étendue et le -pied surélevé. Un soir que M. Dalombre dînait seul, il pria Annette de -rouler le fauteuil jusqu'à la table afin d'obliger la petite malade à se -refaire enfin par quelque repas sérieux. - -Elle ne voulait pas, mais il l'y força; et comme au dessert il dépliait -ses journaux et cherchait vainement son binocle, elle lui offrit de lui -faire la lecture. Il écoutait par à peu près et la contemplait de temps -en temps d'un regard qui semblait se refléter en dedans de lui-même. -Emmeline connaissait à fond l'histoire du naufrage de la _Léonie_, -qu'Annette lui avait narrée vingt fois. A deux ou trois reprises, à -propos d'un fait divers dont le récit l'avait impressionné, le vieillard -ouvrit la bouche comme pour raconter aussi quelque sombre aventure; puis -il la referma, comme si l'énergie lui manquait pour entamer cette -confidence, ou peut-être parce qu'il tenait à ne pas la verser dans une -oreille encore indifférente. - -Emmeline se sentait maintenant trop assurée de laisser chez les Dalombre -un bon et sain souvenir pour attendre qu'il se gâtât. Elle ne -retrouverait jamais un moment plus propice pour faire ses paquets. Avant -de partir, elle mettrait aux pieds de son sauveur toute sa gratitude; -mais la reconnaissance est souvent d'autant difficile à exprimer qu'elle -est plus sincère. Elle retarda de deux jours ses adieux, faute de -trouver, pour les faire, des mots correspondant à l'énormité du service -rendu. - -Elle fit appel à l'énergie dont elle avait déjà su faire preuve dans une -situation autrement préoccupante, et, violentant sa timidité--car elle -n'avait pas eu le temps, pendant son court passage dans la débauche, de -contracter le vice d'effronterie--elle fit demander à M. Dalombre s'il -consentait à la recevoir. - -Il était précisément en tête-à-tête avec son neveu, ce M. Albert dont la -vieille Annette avait constamment le nom dans la bouche et qu'Emmeline -ne connaissait pas de vue. Elle fut tout interloquée de se trouver en -tiers avec ce grand garçon aux cheveux blonds collés sur les tempes, au -front bombé du travailleur, aux joues un peu creuses, encadrées dans un -duvet destiné à devenir plus tard des favoris. - -Elle avait remis la petite robe dans laquelle elle avait été recueillie, -la tête fendue et la cheville enflée sur le trottoir qui bordait -l'hôtel. Ce qu'on avait eu de peine à faire sécher et à débarbouiller -cette mince pelure, Annette seule le savait. Emmeline, ainsi harnachée -pour un départ dont les suites étaient pleines d'aléa, se tint sur le -seuil de la pièce que le vieillard appelait son cabinet de travail, bien -qu'il n'y travaillât guère. - ---Mon neveu! dit immédiatement le vieillard en désignant Albert, comme -pour lui indiquer qu'elle était en famille et qu'elle pouvait parler. - -Le jeune homme salua tout en inspectant Emmeline du regard, avec cette -curiosité qu'inspire l'héroïne d'une aventure dont la presse s'est -emparée. - ---Monsieur, débuta-t-elle d'une voix tremblante, j'ai trop abusé de -votre bonté. Je ne veux pas vous être plus longtemps à charge. Je vais -vous débarrasser de moi. - ---Me débarrasser! fit M. Dalombre, mais vous ne m'embarrassez pas du -tout, ma chère enfant. Est-ce possible! vous voudriez nous quitter? - ---Voilà près de quinze jours que je prive monsieur de sa chambre! -répondit-elle naïvement en s'adressant au neveu autant qu'à l'oncle. Il -faut bien que je la lui rende. - ---Oh! si c'est pour moi que vous vous en faites, dit en riant le jeune -homme, vous n'avez pas à vous gêner. Je ne suis pas pressé de la -reprendre. D'ailleurs, j'en ai une autre toute prête à côté de celle de -mon oncle. Elle n'est pas peinte en blanc comme l'autre, qui est, en -réalité, une chambre de demoiselle, et qui vous convient bien mieux qu'à -moi. - ---Voyons! interrogea M. Dalombre, essayant d'obliger Emmeline à -compléter sa pensée, vous avez donc reçu des offres bien brillantes que -vous insistez pour vous en aller, comme ça, tout de suite? - ---Ah! par exemple, quelles offres pourrait-on me faire? -s'exclama-t-elle. Je ne connais personne au monde. - ---Cependant, fit remarquer Albert, il faut bien que vous alliez quelque -part en sortant d'ici. - ---Naturellement, mais je n'ai encore trouvé aucune place. Je verrai, je -chercherai... balbutia-t-elle. - ---Et si vous ne trouvez pas? dit le vieillard. - ---Dame! je m'arrangerai comme je pourrai. Mais je serais vraiment -honteuse de me faire héberger chez vous sans rien faire. - ---Sans rien faire? répéta M. Dalombre. Est-ce que vous ne me lisez pas -les journaux presque tous les jours? Car si tu savais, mon pauvre -Albert, je m'aperçois de plus en plus que mes pauvres yeux ne vont pas -mieux que le reste. - -Cette obstination à exagérer les minces services que lui avait -spontanément rendus Emmeline ne parvint pas à la convaincre. Non -seulement elle refusait de rester dans la maison à l'état de bouche -inutile, mais si quelque révélation déshonorante venait tout à coup à -éclairer les Dalombre sur leur protégée, elle tenait à ne pas être -témoin de leur surprise et de leur désenchantement. - -Lorsqu'il crut avoir la certitude qu'en réclamant son exeat, Emmeline ne -s'était laissé guider par aucun sentiment de lucre ou d'intérêt -personnel, et qu'elle obéissait uniquement à la crainte de devenir une -gêne, l'ancien armateur, touché de cette générosité native chez cette -fille du peuple, lui posa cette question, avec une familiarité à la fois -brusque et cordiale: - ---Eh bien! pourquoi vous donneriez-vous tant de peine à chercher une -place, puisque vous en avez une toute trouvée? - -Elle ouvrit la bouche pour répondre; il ne le lui permit pas: - ---Albert ne peut pas toujours être avec son pauvre vieil oncle, -continua-t-il; il y a trop loin de la rue de Berlin à l'École de droit -et aux cafés d'alentour, ajouta-t-il avec une pointe d'ironie. Moi, je -suis maintenant comme ces bonnes femmes qui ont besoin d'une demoiselle -de compagnie pour leur faire la lecture le soir, mettre en ordre leur -correspondance et les tenir par le bras quand elles sortent, pour les -empêcher d'être écrasées. Ce n'est pas un métier trop gai, je le sais -parfaitement; mais, chez nous, vous n'aurez pas à vous créer de -tourments, et vous serez toujours sûre du lendemain. Ça vous va-t-il? -Dites oui ou non! - ---Oh! monsieur, je serais trop heureuse avec des personnes comme toutes -celles qui m'ont soignée ici, dit Emmeline tout attendrie; mais ce que -vous en faites, c'est par pitié: je ne suis bonne à rien... qu'à faire -des chapeaux, se reprit-elle, car il aurait pu lui demander: «Si vous -n'êtes bonne à rien, que faisiez-vous donc avant votre arrivée ici?...» - ---Mais non, je vous assure, appuya le vieillard, vous me serez très -utile avec vos yeux de dix-sept ans. Allons! allons! voilà une affaire -réglée. Il ne s'agit plus que de s'entendre sur la question -d'appointements. - ---Des appointements! bondit Emmeline. Moi, recevoir de l'argent de vous, -qui m'avez sauvée, à qui je dois tout, oui, tout! Et, s'emballant dans -son élan d'effusion, elle alla jusqu'à souligner sa gratitude par ces -mots suspects: «Oh! si vous saviez!» - ---Pourtant, interrompit le jeune Albert, il vous faut de l'argent pour -vivre. - ---Puisque monsieur votre oncle m'offre la nourriture... - ---Et vos toilettes, comment les payerez-vous? - ---De quoi ai-je besoin? supputa Emmeline: d'une robe tous les six mois, -et encore! je ne sors jamais. Mlle Annette se chargera de me les -acheter. - ---Vous sortirez si vous voulez, fit remarquer M. Dalombre. Vous ne serez -pas en prison, ici. - -Ce mot «prison», la fit frissonner. C'était justement pour n'y pas aller -qu'elle se promettait de rester chez elle. - -Sans le moindre calcul, Emmeline s'était différenciée de tous les autres -habitants de la maison. Il eût été malséant de traiter en gagiste celle -qui ne voulait pas de gages. Elle continua ainsi à jouer, malgré elle, -le rôle de l'orpheline qu'on a adoptée et que tout le monde appelle -«l'enfant de la maison». - - - - -VII - -ÉLÈVE DES CONGRÉGANISTES - - -La vie y était d'ailleurs claustrale, monacale et murale. Si l'on avait -demandé au triste Dalombre ce qu'il avait fait depuis la mort tragique -de sa fille, il aurait vraisemblablement répondu: - -«Je ne sais pas!» - -Ce grand vieillard tout courbé et tout muet--car, lorsqu'il parlait, il -parlait tout seul--était comme un château légendaire hanté par les -esprits. Il traînait silencieusement ses pantoufles dans les chambres et -dans les couloirs, comme s'il avait peur de réveiller ses morts. Paris -n'est pas une ville où on essaye longtemps de consoler les -inconsolables. Le vide s'était bien vite accentué autour de ce -provincial, qui arrivait dans la ville Lumière avec sa douleur pour tout -bagage. - -Même le jeune Albert, chez qui l'impression des catastrophes familiales -s'était peu à peu atténuée, n'allait dîner chez son oncle, à la table -duquel son couvert était en permanence, qu'une ou deux fois par semaine. -Albert était un piocheur; mais quand il remisait un instant sa pioche, -c'était pour des distractions généralement moins lugubres que la -contemplation discrète de ce vieillard accablé. - -La seule visite un peu assidue qui rompît la ligne uniforme de cette -existence concentrée était celle de l'ancienne propriétaire à qui M. -Dalombre avait acheté, sans marchandage et presque sans examen, la -maison qu'il habitait. Mme Humbertot, avec ses instincts de femme -économe, avait tout de suite supputé les petits avantages qu'on pouvait -espérer de la fréquentation d'un homme aussi inhabile à discuter ses -intérêts. Les natures un peu âpres ne peuvent se retenir d'un mouvement -de curiosité mêlé d'ironie et d'admiration devant un acquéreur qui paye -cent quatre-vingt mille francs ce qu'il lui eût été aisé d'avoir pour -cent cinquante mille. - -Tout de suite, même sans projet arrêté ni intention préconçue, certaines -gens voient dans cette facilité à la détente matière à exploitation. - -Mme Humbertot était donc retournée de temps à autre à son ancien -domicile, où elle avait été «si heureuse» avec son notaire de mari, qui -était mort quand leur fille Brigitte était encore enfant. La veuve -Humbertot avait donné des conseils aux tapissiers pour l'agencement et -l'ornementation des pièces qu'elle connaissait intimement pour les avoir -époussetées quotidiennement pendant quinze années consécutives. - -C'était elle, notamment, qui avait présidé à l'installation de la -chambre à coucher de M. Albert, dont elle avait tenu, disait-elle, à -faire une «bonbonnière», comme si elle avait déjà entrevu à travers les -brumes de l'avenir la possibilité d'en reprendre plus ou moins -directement possession. - -En effet, presque en même temps que les Dalombre entraient dans leur -hôtel, Mlle Brigitte Humbertot sortait du couvent des «Dames Anglaises», -maison d'éducation tellement à cheval sur les moeurs et la bonne tenue -que les professeurs y font leurs cours à travers des grillages, par les -interstices desquels les élèves passent leurs devoirs, qu'on leur rend -par le même chemin, tout corrigés. - -Cette aversion exagérée que la règle de l'établissement inspire aux -jeunes filles pour le sexe auquel elles n'appartiennent pas n'a -probablement d'autre résultat que d'intriguer fortement les -pensionnaires de l'institution, qui d'ailleurs retrouvent chez leurs -parents, les dimanches de sortie, ces êtres mystérieux dont on leur -interdit avec cette rigueur le contact pendant la semaine. - -Ces précautions constituent donc, en fait, un encouragement à -l'hypocrisie et au machiavélisme. Mlle Brigitte, confite pendant sept -ans dans de feintes répulsions et de fausses terreurs, en avait -nécessairement gardé le pli. Elle poussait des cris et s'enfuyait au -fond de son cabinet de toilette, si elle n'était encore qu'en robe de -chambre, quand le garçon boucher se présentait, un aloyau dans sa manne. - -A chaque expression susceptible de prêter à un double sens, elle pinçait -les lèvres et roulait des regards au plafond qui signifiaient -manifestement: - -«Vous savez, je n'ai pas compris.» - -Ce manque d'intelligence n'allait cependant pas jusqu'à méconnaître le -côté avantageux d'une relation plus étroite avec cet oncle, qui avait -toutes les chances de ne plus aller longtemps, et ce neveu qui, à la -suite de tant de décès successifs, s'en trouvait l'unique héritier. -Malgré les pertes subies et la hâte mise à la vente de ses navires, la -fortune de M. Dalombre était encore excessivement respectable. En outre, -ce mot «armateur» éveille dans les imaginations travaillées par l'_auri -sacra fames_ des visions de cargaisons de trois mille tonnes et -d'inépuisables galions de Vigo. - -Mme Humbertot, qui ne jouissait que d'une aisance relative et avait mis -sa fille aux «Dames Anglaises» surtout pour lui créer plus tard des -amitiés aristocratiques, suivait donc son petit bonhomme de chemin côte -à côte avec la jeune Brigitte, qu'elle ne craignit pas d'amener un jour -chez M. Dalombre--un homme seul--et qui, par extraordinaire et pour -cette fois seulement, voulut bien ne pas repousser comme un attentat à -la pudeur la main que lui tendit le vieillard. - -Tous les mercredis, à heure fixe, ces visites se renouvelèrent avec une -périodicité indiquant qu'on allait là par devoir, comme pour signer une -feuille de présence. Il n'y avait encore rien de nettement dessiné dans -les aspirations des deux femmes, et leurs prétentions ne se traduisaient -guère que par ce mot sibyllin: «On ne peut pas savoir». Néanmoins on -opérait comme si l'on savait déjà quelque chose. - -Deux ou trois de ces démarches régulièrement espacées avaient eu lieu en -présence d'Albert, qui avait coupé la conversation en entrant à -l'improviste. Mlle Brigitte s'était alors redressée comme sous l'effet -d'une pile électrique, arrangeant vivement ses cheveux et abaissant -subitement ses paupières, dont l'auvent protecteur ne laissait toutefois -rien perdre de ce qui se passait sous les yeux qu'elles abritaient de -leurs cils. - -Les aptitudes physiques de Mlle Humbertot ne cadraient guère avec cette -componction perpétuelle. Elle était petite avec des cheveux d'un noir -menaçant, le teint olivâtre, des yeux qu'on aurait trouvés grands s'ils -n'avaient été aussi constamment baissés et au-dessus desquels se -rejoignaient deux sourcils noirs et proéminents comme de petites -sangsues qui viennent de prendre leur repas. - -On sentait qu'il y avait lutte entre son éducation et son tempérament et -qu'elle n'était arrivée que grâce à son énergie à amalgamer ces deux -extrêmes. D'ailleurs, absence complète de timidité; car dans les -couvents-pensionnats, à force d'habituer les élèves à raconter le plus -littérairement possible leurs péchés à un prêtre qui s'en tient les -côtes derrière les barreaux d'un confessionnal, on fait de ces jeunes -pénitentes des effrontées doucereuses et patelines, infiniment plus -difficiles à démonter que celles dont le bonnet incline parfois sur -l'oreille. - -Albert, qui avait vingt-trois ans et une très jolie maîtresse au -quartier latin--laquelle le trompait, du reste, avec tous les garçons -coiffeurs d'alentour--ne prêtait pas la plus légère attention aux -tortillements de buste et aux attitudes composées dont il était l'objet. -Il s'était contenté de dire à son oncle: - ---Qu'est-ce que c'est que cette demoiselle-là? Elle a l'air d'un -pruneau. - -Brigitte ne s'abusait probablement pas sur l'état dans lequel elle avait -mis le coeur de M. Dalombre neveu. Mais ce que le congréganisme enseigne -tout d'abord, c'est la patience et l'art de ne jamais s'avouer vaincu. -M. Albert ne l'appréciait pas parce qu'il ne l'avait pas suffisamment -regardée. Le jour où une circonstance encore à naître ferait jaillir -l'étincelle, elle était sûre de le tenir; et, quand elle le tiendrait, -elle était résolue à ne pas le lâcher. - -Si seulement elle avait trouvé le moyen de rester, fût-ce dix minutes, -en tête-à-tête avec lui! Malheureusement, ce jeune homme semblait être -d'un naturel peu sédentaire. Quand il avait salué ces dames et embrassé -son oncle, il pirouettait sur ses talons et prenait le large avec une -désolante rapidité. - -Cependant, avec cette persévérance qui a donné son nom à un catéchisme, -Mme et Mlle Humbertot creusèrent peu à peu leur trou dans la maison. La -mère rappela si souvent, avec des chevrotements d'émotion, les douces -soirées qu'elle avait passées dans la salle à manger, autour de la -table, en compagnie de feu Humbertot, que l'ancien armateur se vit -acculé à l'obligation de les inviter de temps en temps à dîner. - -Au moins le fugace Albert serait astreint à se tenir sur sa chaise -pendant un temps moral qui lui permettrait de se créer une opinion sur -ses voisines. Mais, comme par un arrêt d'en haut, il ne se trouvait -jamais là pour assister à ces petites fêtes, où l'on s'ennuyait à -plaisir, car on n'y était que trois, et Brillat-Savarin a dit: - -«A dîner ne soyez jamais moins de quatre et jamais plus de huit.» - -L'étonnement des deux dames Humbertot fut grand de s'apercevoir, en -s'asseyant, un soir, devant le potage auquel les conviait M. Dalombre, -qu'on était, en effet, non plus trois, mais quatre dans la salle à -manger. Seulement, le quatrième n'était pas Albert: c'était Emmeline -qui, entrée en fonctions depuis un peu moins d'une semaine, venait -prendre sa place ordinaire en face du maître de la maison. - -Les Humbertot avaient été, comme tout le monde, au courant de la -tentative dont s'était si heureusement tirée la jeune ouvrière; mais -elles étaient très loin de supposer que les secours portés à une victime -en danger de mort eussent été suivis d'une pareille prise de possession. - -Tant de sollicitude déplut à Mlle Brigitte, dont les yeux plongèrent -avidement dans ceux de cette intruse, qui, pour surcroît d'impertinence, -les avait d'une dimension révoltante. Que faisait-elle ici; et -puisqu'elle était sur pied, ne se ressentant en rien de la secousse -qu'elle avait subie, pourquoi n'était-elle pas retournée là d'où elle -venait, ou pourquoi, tout au moins, ne dînait-elle pas dans sa chambre -ou à la cuisine? - -Comme il est toujours bon de garder son rang, Mme Humbertot, assise à la -droite et Mlle Brigitte à la gauche de M. Dalombre, rapprochèrent leurs -chaises de celles de l'amphitryon, de telle sorte qu'Emmeline resta, -pendant tout le repas, séparée des convives par un espace assez vaste, -faisant de l'autre côté de la table une sorte de cavalier seul. - -Elle fut très prévenante envers ces dames, se leva deux fois pour -changer leurs assiettes, la domestique ne venant pas assez vite, et il -fallut que M. Dalombre lui adressât à itératives fois le reproche de -manger comme un oiseau, pour qu'elle se décidât à s'occuper un peu de -son estomac. - -Il aggrava ses torts en présentant d'abord Mlle Emmeline Freizel aux -deux Humbertot, puis les Humbertot à Emmeline: ce qui les mettait toutes -les trois sur un pied d'égalité complète. L'orpheline tenait tant à se -faire petite que le vieillard ne perdait jamais l'occasion de la -rehausser. Il était manifeste qu'il s'occupait d'elle beaucoup plus -attentivement que de ses deux invitées. Il répéta à deux ou trois -reprises, comme pour s'excuser: - -«C'est notre fille adoptive!» - -Cette adoption sonna horriblement mal aux oreilles de Mme Humbertot. -Quand on a une fille, adoptive ou non, on lui amasse une dot et on la -couche sur son testament, au moins pour la part disponible. Si M. -Dalombre était ainsi possédé de cette manie d'adoption, est-ce que -Brigitte n'était pas là pour lui donner pleine et entière satisfaction à -cet égard? - -Brigitte, elle, ne pensait ni à la dot ni à l'héritage. Elle était -froissée parce que cette étrangère avait sur elle, entre autres -supériorités, l'avantage d'être toujours là, tandis que sa mère et elle -ne pourraient lui disputer que les mercredis, de trois heures à cinq, -les bonnes grâces des habitants de la maison. - -Elle espéra un instant que la haine des domestiques contre la nouvelle -venue, qu'ils se voyaient obligés de servir, arriverait à lui aliéner -les sympathies de ses protecteurs. Elle dut renoncer à cette illusion en -entendant la vieille Annette dire à Emmeline sur le coup de dix heures: - ---Quand notre demoiselle voudra se coucher, sa couverture est prête. - -Si, étant déjà la demoiselle de M. Dalombre, elle était encore celle des -autres, il n'y avait plus à compter sur rien. - -A partir de ce moment, Emmeline devint l'ennemie. Le cerveau, -ordinairement inoccupé, de l'ancienne pensionnaire des bonnes soeurs du -couvent des Dames Anglaises, se peupla de combinaisons machiavéliques, -dont la construction, malheureusement, péchait toujours par quelque -côté. Exaspérée de tant d'avortements successifs, elle eut un jour envie -de voler n'importe quoi, un couvert, un couteau d'argent, une petite -salière en vermeil, afin de laisser planer sur l'inconnue un soupçon, -sinon une certitude d'indélicatesse. - -Mais, c'était précisément Emmeline qui, tous les soirs, serrait -l'argenterie, après l'avoir scrupuleusement comptée. En constatant la -disparition d'une des pièces dont elle avait la garde, elle n'eût pas -manqué d'en faire part au maître de la maison et de tout remuer pour la -retrouver. Or il est rare qu'on se dénonce ainsi soi-même, d'autant que -l'objet volé ne vaudrait probablement guère plus d'une cinquantaine de -francs et que les Humbertot savaient par M. Dalombre que la petite avait -expressément exigé, sous menace de départ immédiat, qu'il ne fût jamais -question entre elle et lui de rémunération pécuniaire. - -Il fallait, conséquemment, chercher autre chose. Elle tenta de triompher -d'Emmeline en l'écrasant de son luxe. L'ancienne apprentie de la rue -Notre-Dame-de-Lorette et autres lieux restait corporellement confinée -dans une petite robe de laine demi-deuil, à carreaux noirs et blancs; -car le maître, depuis la catastrophe qui lui avait pris sa fille, -n'avait cessé de porter un crêpe à son chapeau. - -Mlle Humbertot se fit confectionner une robe de soirée en faille d'un -rose que son teint foncé rendait plus vif, à moins que ce ne fût le rose -qui rendît le teint plus foncé; puis, elle attendit l'occasion de -démasquer cette batterie. - -Elle eut un sourire mystérieux en recevant enfin, de la bouche de M. -Dalombre, l'invitation en vue de laquelle elle avait préparé son -armement. Bien que les réceptions du bonhomme fussent sans le moindre -apprêt, elle se mit sur son trente et un, avec aigrette dans les -cheveux, manches courtes et le corsage de la robe décolleté en pointe -jusqu'au creux de l'estomac; si bien que sa peau luisait sous le -cold-cream comme la lame d'un poignard. - -Mme Humbertot avait également fait voir le jour à une toilette en soie -vert bouteille, émaillée de garnitures en dentelle noire, indicatrice de -quelque projet encore inavoué. - -M. Dalombre et son neveu, qui était venu ce jour-là réclamer sa place à -table, se récrièrent sur ce cérémonial inusité. Brigitte, avec la plus -parfaite bonhomie, s'excusa de son luxe qui, en effet, eût été ridicule -si sa mère et elle n'avaient dû aller, après le dîner,--oh! tard, très -tard, sur les neuf ou dix heures,--achever leur soirée à l'Opéra, dans -la loge d'une dame de leurs amies qui l'avait mise à leur disposition. -Elles s'y rendraient seulement un instant pour ne pas la contrarier. - -Ce mensonge ne souleva aucune objection, et Mlle Humbertot se donna le -plaisir de trôner avec son aigrette, dont elle secouait les brindilles -sur la robe laine et coton où se moulait la taille d'Emmeline. - -Comme si la perspective d'une fin de soirée à l'Opéra eût développé ses -aptitudes artistiques, Brigitte se mit à parler orchestration, mélodie, -symphonie, fugue et contrepoint. Elle lança contre Wagner et les -wagnériens deux ou trois plaisanteries de haut goût, qui charmèrent par -leur profondeur la naïve Emmeline. On eût dit que cette robe de faille -rose, développée en poignard, était, pour l'ancienne élève des bonnes -soeurs du couvent des Dames Anglaises, une robe de Nessus qui eût mis le -feu à son imagination et à sa langue ordinairement peu frétillante. - -Weber, Meyerbeer, Verdi, Gounod, furent passés en revue, comme s'il -avait dépendu de cette jeune personne de les faire entrer à l'Institut. -Rossini eut son paquet. Mme Humbertot scandait ses appréciations par -cette ritournelle en _ut mineur_: - ---Brigitte est si musicienne! - -Pendant près d'une heure, sa fille tint le dé de la conversation, -espérant, sans doute, de la part de ses auditeurs et surtout de la part -d'Emmeline, quelque objection dont elle eût triomphalement fait justice. -Mais Emmeline se bornait à écouter, cherchant à s'instruire, car, en -fait d'art musical, elle ne connaissait guère que les romances -sentimentales ou les chansons ordurières qui forment généralement le -répertoire des habitués des mauvais lieux. Ce fut donc en vain que Mlle -Brigitte provoqua l'orpheline à une discussion qu'elle eût été ravie de -faire dégénérer en tournoi, sa victoire lui paraissant assurée. Emmeline -répondit d'un ton dont la simplicité éveilla un sourire de dédain sur -les lèvres de sa partenaire: - ---J'aime beaucoup la musique, mais je ne suis jamais allée au théâtre. -Je sais seulement les morceaux d'opéra que j'ai entendus sur les orgues. - -L'innocente se jetait de gaieté de coeur dans la gueule du loup. La -jeune Humbertot reprit avec plus d'élan ses dissertations, avec -l'intention et la prétention évidentes d'enfoncer des clous -inarrachables dans le coeur de l'insouciant Albert, qui, s'il n'était -pas le dernier des oisons, ne pouvait manquer de constater l'immensité -de la différence qui existe entre une simple «grue» et une femme -supérieure. - -Le fait est que, dix heures ayant sonné, Albert, qui était attendu au -quartier latin, fit observer à ces dames qu'elles n'auraient plus guère -le temps que d'assister au quatrième acte de _Guillaume Tell_. - ---Ah! c'est vrai, comme il est tard! s'écria Brigitte, feignant d'être -surprise par la marche de la pendule. Puis, elle ajouta:--Ma foi! ça ne -vaut vraiment pas la peine de se déranger pour si peu. Nous nous -excuserons auprès de cette dame, n'est-ce pas, maman? et nous remettrons -la partie à un autre soir. - -Mme Humbertot acquiesça d'un signe de tête, et sa fille put ainsi -prolonger, jusqu'à près de onze heures, ses effets d'éloquence et de -toilette. Lorsqu'enfin elles se décidèrent à démarrer, M. Dalombre -reconduisit les deux femmes jusqu'à l'antichambre et aida la jeune fille -à endosser sa visite de peluche Bismarck, dans laquelle elle entra au -salon pour y chercher ses gants, qu'elle avait fait semblant d'oublier -sur une table. Après avoir eu un succès de décolletage, elle tenait à -avoir un succès de tournure. - -Restée seule un instant avec Albert, Emmeline lui dit avec une candeur -admirative: - ---Comme cette demoiselle est instruite pour son âge! - ---Elle est peut-être instruite, se contenta de riposter le jeune homme; -mais elle peut se vanter d'être rudement poseuse! - - - - -VIII - -MANOEUVRES A L'INTÉRIEUR - - -Mlle Brigitte avait eu beau mettre toutes voiles dehors, elle s'était -finalement aperçue que le vent ne soufflait pas dedans. Mais, de même -qu'un auteur cherche toujours à la chute de sa pièce un motif étranger à -son manque de talent, une femme n'admet guère qu'elle ait laissé, par sa -faute ou celle de son physique, une impression défavorable sur la -société où elle se produit. - -Elle se tortura donc le cerveau pour découvrir la cause secrète de la -froideur humiliante que M. Dalombre neveu s'était borné à mettre à ses -pieds. Les conversations du couvent portant uniquement sur ces êtres -_shocking_ dont on leur interdisait jusqu'à la vue, elle avait, -théoriquement au moins, sondé tous les arcanes du coeur masculin. Elle -supposait bien que ce M. Albert ne vivait pas perpétuellement en état de -grâce, dans le milieu d'étudiants où il évoluait. Il y avait -nécessairement dans son existence une ou même plusieurs fillasses plus -ou moins échevelées. Mais l'erreur des femmes que leur condition sociale -range parmi les honnêtes, c'est de s'imaginer que celles qui ne le sont -pas représentent, pour les hommes qui les fréquentent, de simples -amusettes. - -Les demoiselles du monde refusent de croire à une passion sérieuse pour -une femme qui appartient à la plèbe. Aussi n'accordent-elles qu'une très -médiocre importance à des liaisons qui, parfois cependant, dégénèrent en -une chaîne dont les anneaux s'épaississent et se resserrent tous les -jours. - -Non: ce ne pouvait être une servante de brasserie ou une figurante de -café-concert qui fermait ainsi les yeux du jeune homme aux qualités à la -fois si gracieuses et si rares dont elle était ornée. - -Alors, quoi! Est-ce que, par hasard, l'obstacle qui se dressait devant -elle, ce serait cette insignifiante et maigre créature, qu'un accident -comme il en arrive tous les jours par dizaines avait fait entrer dans la -maison ainsi qu'on entre chez le pharmacien? - -Elle n'avait relevé entre elle et lui aucun signe symptomatique. Cette -orpheline et cet orphelin paraissaient, à premier examen, parfaitement -étrangers l'un à l'autre. Toutefois, cette admission à la table des -maîtres d'une inconnue ramassée à la porte était tout à fait inusitée. - -Du reste, si le neveu cachait son jeu, l'oncle y mettait moins de -réserve. C'était des «ma chère enfant!» par-ci, et des «vous ne mangez -rien!» par-là. Il s'était beaucoup moins inquiété de savoir si ses -invitées faisaient honneur à son dîner. Il n'y avait pas jusqu'à la -pseudo-humilité de cette Emmeline qui n'eût un caractère suspect. On ne -s'efface pas ainsi quand on n'a pas la certitude de pouvoir reprendre à -volonté la place qu'on a su se choisir. - -En tout cas, si le danger n'était encore que latent, mieux valait pour y -remédier la méthode préventive que la curative. En mettant l'oncle et le -neveu entre leur réputation de galants hommes et l'obligation de se -séparer de cette gêneuse, on s'assurerait du degré d'affection qu'ils -lui portaient. Ils avaient obéi à leur bon coeur en la recueillant, -puisqu'elle était sans asile. Ces sentiments généreux et humanitaires ne -tiendraient presque certainement pas devant l'ennui que causent toujours -des racontars ayant trait à des intimités dont on cause. C'est -spécialement pour ourdir ces petites trames que la lettre anonyme a été -inventée. - -Elle s'assit devant son petit bureau en bois de rose, et, après avoir -prudemment déchiré la page blanche d'une lettre qu'elle venait de -recevoir, afin que la confrontation entre le papier où elle écrivait -ordinairement et celui où elle allait écrire ne pût donner de résultat, -elle s'étudia à déguiser sa calligraphie, bien que celle-ci fût inconnue -rue de Berlin. - -Ce qu'elle ne déguisa pas, en revanche, ce fut sa pensée qui, sans -circonlocutions ni périphrases, se traduisit par ces lignes dont la -crudité devait écarter tout soupçon: - - Monsieur, - - On se demande avec curiosité, dans le quartier, si la demoiselle - connue sous le nom d'Emmeline F... est la maîtresse du neveu ou de - l'oncle. A moins qu'elle ne le soit de tous les deux: ce qu'affirment - des personnes certainement mal renseignées. - - Un vieux et un jeune--et sans sortir de la famille--mais c'est le - bonheur sur la terre. Le jeune est pour l'agréable et le vieux pour - l'utile. Et voilà comment une demoiselle qu'on héberge, qu'on habille - et qu'on nourrit à ne rien faire, peut néanmoins être très fatiguée, - en se couchant le soir et même en se levant le matin. - - Le quartier ajoute, tant on y est mauvaise langue, que la jeune fille - est actuellement dans une position qui commande l'intérêt. Qui se - dénoncera comme le père? _That is the question._ - - UNE ANCIENNE AMIE. - -Il eût fallu au destinataire considérablement plus de perversité que -n'en recelait l'honnête M. Dalombre pour deviner dans ce billet -comminatoire le style d'une jeune personne fraîchement débarquée de son -pensionnat. - -Sa dénonciation à la main, elle se jeta dans une voiture, passa les -ponts et ne fit halte qu'au fond de Vaugirard, devant le moins achalandé -des bureaux de poste. La lettre une fois dans la boîte, elle rentra -rapidement chez elle et attendit. - -Le mercredi, jour de visite quasi réglementaire aux Dalombre, elle -arriva fringante au bras de sa mère, qu'elle n'avait pas cru devoir -encore mettre dans la confidence. Elle jugea, à la figure bouleversée du -vieillard, que le coup avait porté. Il les reçut toutes deux comme un -homme qu'on dérange et accueillit distraitement leurs salamalecs. -Brigitte eut la férocité de s'informer de l'état de santé de cette jeune -fille avec laquelle elles avaient dîné, et que, pour sa part, elle -trouvait charmante; pas jolie: oh! ça non, mais tout à fait bonne, -modeste, et sachant parfaitement se tenir à sa place. - -L'armateur balbutia: elle se portait toujours bien, la pauvre enfant... -et, comme le dialogue languissait, il se leva et dit à Mme Humbertot en -se dirigeant vers son cabinet de travail: - ---Seriez-vous assez aimable pour venir un instant? J'aurais quelque -chose à vous communiquer. - -Brigitte facilita l'entrevue en se levant pour examiner de près une -gravure qu'elle avait vue vingt fois et qui représentait les _Bergers -d'Arcadie_ d'après le Poussin. Elle courut ensuite coller son oreille à -la porte qui s'était refermée sur M. Dalombre et sa mère; mais tout ce -qu'elle put saisir de la conversation, ce furent ces exclamations: - -«Quelle infamie!» Puis: «idée infernale!» Et enfin: «elle, si honnête!» - -Le vieux Dalombre n'avait évidemment pas eu la force de garder sur le -coeur l'imputation calomnieuse dont on essayait de les salir, lui, son -neveu et Emmeline. Aussi, fort de son innocence, s'empressait-il de -mettre Mme Humbertot dans le secret de cette basse méchanceté. - -Il n'avait pas osé, dans sa pudibonderie provinciale, montrer le -spectacle de son indignation à la jeune fille, à qui de pareilles -souillures devaient rester inconnues. Il y a ainsi nombre de bonnes gens -qui se font scrupule de prononcer certains mots et d'aborder certains -sujets devant des gens plus jeunes, qui en savent cent fois plus long -qu'on ne leur en cache. - ---En effet, c'est odieux! disait Mme Humbertot en rentrant au salon où -Brigitte, immobile entre les bras d'un fauteuil, lisait attentivement -dans la _Revue des Deux Mondes_ un article de soixante-douze pages sur -l'avenir de la presqu'île des Balkans. - -Elle avait hâte de s'en aller, car elle brûlait de tout savoir. Sa mère -lui expliqua l'affaire de la lettre, qu'elle lui récita en ayant soin -d'en éloigner les passages libertins, et lui détailla l'exaspération de -M. Dalombre qui, au reçu de cette ordure, avait failli tomber d'un coup -de sang. Il paraît que, justement, cet obus avait éclaté sur la maison -en présence de M. Albert, qui se trouvait par hasard chez son oncle. -Tous deux s'étaient exténués à découvrir l'auteur de cette lâcheté; mais -ils n'avaient aucun indice. - ---Et la jeune fille, sait-elle comment on la traite dans le quartier? -demanda Brigitte. - ---Ils se sont bien gardés de lui montrer cette lettre anonyme. Elle -aurait fait ses paquets tout de suite. - ---En effet, fit observer Mlle Humbertot, le seul moyen de faire taire la -calomnie, c'était de s'en aller. Et tu crois que M. Dalombre la gardera -quand même? - ---C'est ce qu'il m'a affirmé, répliqua Mme Humbertot. Il dit que cette -demoiselle Emmeline est un ange et qu'il n'est pas homme à céder aux -scélérats qui la poursuivent ainsi de leur haine, sans autre motif que -de faire le mal; car, à son âge, ne sortant jamais et ne connaissant -personne, il est impossible qu'elle ait des ennemis. - -Brigitte s'aperçut qu'elle avait frappé à côté. Du moment où les -Dalombre ne se croyaient pas assez compromis pour se débarrasser -d'Emmeline, la combinaison échouait: attendu que mieux que personne, ils -étaient sûrs que leur protégée n'avait perdu aucun droit au respect de -tous. La lettre était maladroite. Brigitte réfléchit qu'elle aurait dû -raconter aux maîtres que cette orpheline, pour laquelle ils ne -trouvaient pas de piédestaux assez élevés, avait une intrigue avec -quelque domestique de la maison: Pierre, le cocher, par exemple. Ces -insinuations-là sont toujours bonnes, étant aussi difficiles à démentir -qu'à prouver. - -Maintenant, il était trop tard. Une seconde lettre, soit au vieillard, -soit au jeune homme, n'aurait plus la moindre portée. Il ne restait même -pas la ressource de la carte postale, qui passe de main en main et que -tout le monde peut lire, depuis le facteur qui la remet à la concierge -jusqu'à la concierge qui la remet au locataire, après l'avoir promenée -sous les yeux de toutes les bonnes d'alentour, de l'épicier, de la -blanchisseuse et même de la propriétaire. - -L'hôtel n'était habité que par l'ancien armateur. Le facteur jetait la -correspondance dans une boîte extérieure clouée à la porte, et -qu'Annette vidait tous les matins et tous les soirs. Or elle ne savait -pas lire. - -Brigitte se mordit les lèvres, comprenant qu'elle n'était parvenue, en -réalité, qu'à redoubler la sympathie des Dalombre pour Emmeline, qui, -déjà victime d'une tentative d'assassinat, était aujourd'hui assassinée -dans son honneur. - -Tout à coup, elle se frappa le front: Mon Dieu! qu'elle était bête! Il -fallait qu'elle eût perdu tout sang-froid pour ne pas avoir deviné -sur-le-champ la marche à suivre! Ce n'était ni à l'oncle ni au neveu: -c'était à Emmeline même qu'il était indispensable d'écrire. Puisque sa -délicatesse était telle qu'à l'énoncé des soupçons qui pesaient sur -elle, cette magnanime jeune fille ne resterait pas une heure de plus -dans l'hôtel, on allait la mettre à l'épreuve. - -Sa mère n'avait pas encore fini de lui dérouler les impressions qu'avait -éprouvées le vieux Dalombre à la lecture de cette accusation révoltante, -qu'elle combinait déjà sa nouvelle lettre, y entassant les blessures les -plus cruelles pour l'amour-propre d'une jeune fille. - -Sans désemparer, elle alla à son petit bureau et y traça le brouillon -suivant, se réservant, s'il y avait lieu, de le modifier en le mettant -au net: - - Mademoiselle, - - Il est inutile de vous trémousser comme vous le faites pour plaire à - un homme qui ne veut de vous à aucun prix. M. Albert Dalombre aime les - femmes grasses; et tant que vous serez plate comme une latte, avec des - bras comme deux aunes de boudin blanc, vous n'aurez rien à espérer. - - Du reste, il disait dernièrement devant moi à plusieurs de ses amies: - «A-t-elle l'air godiche, cette pauvre Emmeline, avec ses deux grands - yeux noirs, qu'elle ouvre continuellement comme des portes cochères! - Elle crève d'envie de m'avoir, mais elle ne m'aura pas.» A bon - entendeur, salut! - - S... de G... - -Cette fois, l'écriture, qu'elle avait penchée en arrière pour M. -Dalombre, fut penchée en avant, et le papier où elle recopia ce gracieux -avertissement fut acheté chez le fournisseur de plusieurs têtes -couronnées. Mlle Humbertot calcula que si Emmeline diagnostiquait la -main d'une femme dans ces impertinences, ce monogramme «S... de G...» -lui laisserait l'idée d'une grande et riche cocotte, contre laquelle -toute lutte eût été ridiculement téméraire de la part d'une pauvresse -sans feu ni lieu autres que ceux dont elle bénéficiait, grâce à la -charité d'un vieillard. - -Elle confia, cette fois, son petit carré de papier à un bureau de poste -du faubourg Saint-Honoré. Elle avait un moment projeté de le faire -remettre en mains propres par quelque domestique en grande livrée, qui -serait descendu d'un landau qu'elle aurait loué spécialement chez Brion. -Mais cette complication avait des côtés périlleux. Elle se résigna à y -renoncer. - ---Ça devait arriver: il y avait déjà trop longtemps que j'étais -heureuse, se dit Emmeline après avoir comme avalé d'un coup d'oeil cette -lettre fielleuse. Comment la persécution était-elle venue l'assaillir au -fond de cette retraite, où elle avait tant de raisons de se croire -complètement ignorée? Elle ne pouvait le comprendre; mais elle accepta -cette nouvelle mésaventure comme un événement fatal toujours suspendu -sur sa tête et dont le fil qui le retenait s'était rompu tout à coup. - -Elle ne tenta pas de regimber. A quoi lui eût servi de se débattre dans -l'étau qui l'étouffait? Ou, en effet, M. Albert avait d'elle cette -opinion déplorable qu'elle tournait autour de lui; et comme elle n'y -avait jamais songé le moins du monde, c'était à la détestable éducation -qu'elle avait reçue et aux milieux ignobles où elle avait traîné qu'elle -devait les mauvaises manières qui avaient trompé M. Albert sur ses -intentions. Ou l'auteur de la lettre anonyme mentait grossièrement, et -il n'avait pas forgé aussi minutieusement cette perfidie pour abandonner -la proie contre laquelle elle était dirigée. Du moment où quelqu'un -s'accrochait ainsi à elle, son passé serait bien vite percé à jour; car, -dans son trouble, elle s'imaginait lire entre les lignes des menaces de -révélations qui ne s'y trouvaient pas. - -En tout cas, c'était fini. Elle ne reparaîtrait de sa vie devant le -neveu et elle ne reverrait l'oncle que pour lui adresser ses adieux et -ses remerciements. Mais elle commençait si bien à s'accoutumer à cette -existence paisible et à cette maison où elle n'avait à répondre qu'à de -bonnes paroles! Elle eut un déchirement et, tout en arpentant sa chambre -dans toute sa longueur, elle ne put retenir ce cri, qui ressemblait à -une invocation à ses tortionnaires inconnus: - -«Non! c'est trop! c'est trop!» - -L'heure du dîner avait sonné. Le potage était sur la table. Annette vint -chercher Emmeline, qui avait perdu toute notion du temps. Elle s'excusa -sur une violente migraine et fit prier M. Dalombre de vouloir bien dîner -sans elle. Mais le vieillard ne crut pas à ce mal de tête dont elle -n'avait aucun symptôme une heure auparavant. Il entra précipitamment -dans la chambre et, surprenant Emmeline tout en larmes, il se planta -devant elle et la regarda fixement entre les yeux: - ---Vous avez fouillé dans mes tiroirs et lu la lettre que je ne sais quel -misérable m'a écrite à votre sujet? dit-il d'un ton impérieux qu'elle ne -lui connaissait guère. - ---Moi! fit-elle, je vous jure que non, monsieur. Est-il possible: on -vous a donc écrit aussi? - -Cet «aussi» indiquait suffisamment que l'attaque s'était produite des -deux côtés. - ---Répondez-moi, mon enfant, insista le vieillard. Vous savez à quel -point nous vous aimons. Moi, je vais vous parler à coeur ouvert: j'ai -reçu, en présence d'Albert, un papier ignoble où vous et nous étions -pris salement à partie. Le saviez-vous? - ---Non! dit Emmeline. - ---Alors, pourquoi pleurez-vous? Il vous est donc arrivé également -quelque chose? - ---Oui, répondit-elle. J'ai reçu à mon tour une lettre abominable, où -l'on m'accuse de choses si vilaines que je ne peux plus rester un -instant de plus chez vous. Je pleurais parce qu'il faut que je m'en -aille et que je ne peux pas m'habituer à cette idée-là. - ---Donnez-moi la lettre! dit M. Dalombre. - ---Non, je vous en prie, fit Emmeline. D'ailleurs, elle n'insulte que -moi. Il n'y est pas question de vous. - -Mais il tenait à comparer les écritures. Pour la première fois, il lui -ordonna d'obéir. Elle allait s'exécuter--car, en somme, pour elle, ce -vieillard était un père à qui elle était presque tenue de tout -confier--quand un violent coup de sonnette retentit. C'était Albert qui -était en retard et qui arrivait au galop pour dîner. La salle à manger -était déserte, et au milieu de la table un potage déjà froid mettait aux -parois de la soupière des plaques de graisse figée. - -Il poussa la porte, derrière laquelle il entendait discuter et se trouva -dans la chambre d'Emmeline qui se tenait la tête basse devant M. -Dalombre interloqué et tremblant. - ---Ah çà! que se passe-t-il donc? demanda le jeune homme. - ---Ce qui se passe? répondit M. Dalombre; le voici: Emmeline a reçu, -comme nous, sa petite lettre anonyme. Je ne sais pas ce qu'on y a mis; -mais elle refuse de me la montrer. - ---Le drôle qui a écrit ces ordures ne mérite guère qu'on lise sa prose, -en effet, répliqua Albert. Que Mlle Emmeline jette au feu ces -ignominies. Nous en ferons autant de notre côté, et le polisson en sera -pour ses frais de calomnie. - ---Tu es dans le vrai, appuya le vieillard. Nous sommes bien bons de nous -occuper de ces saletés, qui sont encore plus bêtes que méchantes! Tiens! -voilà ce que j'aurais dû en faire tout de suite. - -Et, tirant de la poche de sa longue houppelande la «composition» de Mlle -Humbertot, il la déchira en seize morceaux qu'il froissa dans sa main et -jeta dans la cheminée. - ---Allons, faites-en autant! dit Albert à Emmeline. - -Elle avait maintenant la certitude que ses protecteurs ne s'étaient en -rien prêtés à cette machination, puisqu'eux-mêmes avaient été visés par -le calomniateur anonyme. - ---Vous avez raison! dit-elle. Et, remettant la lettre à M. Dalombre, -elle ajouta: Tenez, déchirez-la vous-même. - -C'était donner au vieillard l'autorisation de la lire. Il n'en profita -pas, et, la roulant fiévreusement en boule, il envoya la seconde -dénonciation rejoindre la première. - -Non seulement il ne pouvait plus être question de séparation, mais -l'absurde calomnie dans laquelle on les avait enserrés tous les trois -créait entre eux une sorte de solidarité dans un but de défense -mutuelle. Cependant, de quel serpent sortait cette bave? Après s'être -promenés sur diverses têtes, les soupçons s'arrêtèrent sur une jeune -ouvrière en couture qui était venue deux ou trois fois procéder à -l'essayage d'une robe commandée pour Emmeline. - -L'innocente créature, à qui l'aventure de l'attaque nocturne avait été -racontée, s'était simplement laissée aller à dire, tout en épinglant une -manche trop large: - ---Vous avez eu joliment de la chance de tomber sur d'aussi bonnes gens! - -On supposa que la jalousie était pour quelque chose dans ce compliment: -on partit de là. Le style des deux lettres n'était pas celui d'une -couturière, il est vrai. On en conclut qu'elle avait chargé un de ses -amoureux de cette vilaine besogne: ce qui faisait d'elle à la fois une -diffamatrice et une coureuse. - -Mme Humbertot connut seule et cette histoire et son dénouement, qu'elle -transmit, mot pour mot, à sa fille, sans oublier de mentionner les -preuves morales qui planaient sur la petite ouvrière. - ---Ça ne m'étonne pas, conclut négligemment Brigitte; ces filles du -peuple sont dévorées par l'envie! - - - - -IX - -LE PARALYSÉ - - -Cet incident jeta un peu de contrainte entre Albert et Emmeline. En -revanche, il développa la pitié du vieux Dalombre pour cette pauvre -enfant que les haines humaines poursuivaient déjà. Il constata avec -admiration le peu de rancune qu'elle montrait contre l'auteur de la -vilenie à la suite de laquelle elle avait été sur le point de quitter la -maison. Il tenait d'autant plus à la société de cette jeune fille si -inoffensive que des fauteurs de machinations et de mensonges avaient -essayé de l'éloigner de lui. - -Elle l'aidait aussi à oublier, ou plutôt à se remémorer sa Léonie, qu'il -retrouvait parfois en elle, en vertu du principe de l'éternel féminin. -Le soir, il la priait de lui lire ses journaux, moins pour savoir ce qui -s'était passé à la Chambre ou dans les conseils de l'Élysée, dont le -résultat l'intéressait peu, que pour entendre sa voix jeune et regarder -s'agiter ses lèvres sur ses dents blanches et fraîches comme des -sorbets. - -Élevé dans le rigorisme vendéen et bas-breton, le vieux Nantais s'était -reproché à plusieurs reprises d'avoir laissé les yeux de cette vierge -s'égarer sur des faits divers et des chroniques de tribunaux, dont la -teneur pouvait jeter dans son esprit les ferments d'une curiosité -inavouable. C'est pourquoi il avait pris l'habitude de ne pas la laisser -aller plus loin que la première page, généralement consacrée à la -politique. Il avait trié, pour elle, dans sa bibliothèque, une série de -livres plus ou moins couronnés par l'Académie. Il avait longtemps hésité -à y comprendre deux volumes de Jules Sandeau: _Mademoiselle de la -Seiglière_ et _Sacs et Parchemins_. Ce qui l'avait déterminé à les y -insérer, c'était cette réflexion: - -«Si elle y rencontre une phrase scabreuse, elle ne la comprendra pas.» - -Car, par un phénomène particulier, Emmeline, qui des choses de l'amour -ne connaissait que les corvées les plus répugnantes, éprouvait pour ce -qui fait d'ordinaire le fond des conversations un dégoût presque -invincible. Elle admettait tout au plus _Paul et Virginie_, chez qui la -tendresse a des apparences de fraternité. - -Jamais les sentiments n'étaient assez édulcorés pour elle. Aussi, même -sans parti pris de jouer l'ignorance auprès de son hôte, elle éloignait -instinctivement de ses causeries tout ce qui était de nature à lui -rappeler ce qu'elle aurait tant voulu extirper radicalement de sa -mémoire. De là un langage dont la chasteté imposait le respect, même à -Mlle Humbertot, qui aurait donné tout au monde pour parvenir à jouer -aussi merveilleusement l'indifférence en matière masculine. - -L'ancien armateur, qui depuis quelques semaines avait grand'peine à -marcher, se réveilla, un matin, les jambes molles comme du caoutchouc. -Il gagna le plus vivement possible un fauteuil, s'y affaissa et ne s'en -releva plus. La paralysie s'était abattue sur lui et le tenait du genou -à la cheville. - -Les médecins s'épuisèrent en révulsifs et en réactifs: tout ce qu'ils -obtinrent, ce fut, selon eux, d'enrayer le mal; car, lorsque la science -n'a pu détourner de vous une fièvre typhoïde, elle prétend que si vous -ne l'aviez pas à temps appelée à votre secours, vous n'évitiez -certainement pas une fluxion de poitrine. - -Emmeline trouva là l'occasion de rendre à son sauveur tout ce qu'elle -lui devait. Elle s'installa garde-malade, ne le quittant plus le jour, -se relevant la nuit et aidant à le porter dans son lit quand il avait -passé quelques heures dans son fauteuil. - -L'esprit du vieillard était resté lucide, quoiqu'il parlât de moins en -moins. Seulement, ses yeux la cherchaient toujours, et il n'aurait pas -mangé un morceau de pain qu'elle ne lui eût coupé. - -Elle s'efforçait de le remonter en lui répétant du matin au soir: - ---Ce sont des rhumatismes. Les rhumatismes, c'est très drôle: ça change -de place, ça voyage. Aujourd'hui, vous les avez dans les jambes; demain, -vous les aurez dans les bras, puis dans les épaules; enfin, un beau -jour, ils s'en iront tout à fait. - -Mais ces rhumatismes ne changeaient pas de place, et le malade ne -pouvait pas en changer non plus. Elle lui demandait de temps en temps: - ---Souffrez-vous? - -S'il disait: oui, elle répondait: - ---Tant mieux, c'est une preuve que vos jambes ne sont pas mortes! - -S'il disait: non, elle s'écriait joyeusement: - ---Vous voyez bien que vous allez mieux, puisque les douleurs ont cessé! - -Mais bientôt le bonhomme ne se «sentit plus», comme on dit vulgairement. -Les cuisses et ensuite le ventre lui-même devinrent inertes. Ses mains -se mirent à trembler. Elle fut contrainte de le laver et de l'éponger -comme un enfant, un gros enfant qui pesait lourd, car elle était -quelquefois réduite à le soulever de son fauteuil, à la force de ses -petits bras. Elle appelait alors à son aide la Bretonne, qui les trouva -un jour tous les deux les quatre fers en l'air, Emmeline ayant glissé -sur le parquet avec son fardeau. - -Annette, avec la dureté non pas de coeur, mais de sensations -particulières aux femmes de la campagne, n'avait retenu de cette chute -que le côté pittoresque, et elle la raconta presque en riant à M. -Albert, qui venait maintenant tous les jours s'informer du degré -d'affaissement où était tombé son pauvre oncle. - -Emmeline était toute gênée de ce récit, humiliant pour sa dignité. - ---Ne vous défendez pas, mademoiselle, dit le jeune homme d'une voix -pénétrée. C'est à votre admirable dévouement que vous êtes redevable de -tous ces ennuis-là. Je me demande comment vous pouvez y tenir. - ---Bien sûr! fit-elle simplement, je n'irai pas abandonner votre oncle -dans l'état où il est. D'abord, il ne connaît que moi. Ah! il ferait une -belle vie, si on lui donnait une autre personne pour le soigner! - -Les Humbertot, prévoyant une fin prochaine et comprenant que, le -propriétaire mort, la propriété se fermerait définitivement pour elles, -n'envoyaient plus que de loin en loin prendre des nouvelles du -paralytique. Elles avaient, au début de la crise, risqué deux ou trois -visites; mais Mlle Brigitte avait déclaré que la vue de ce -vieillard--presque tombé en enfance--lui faisait trop de mal; qu'elle -n'avait pas la force de supporter ces spectacles-là, et elle avait -déconseillé à sa mère de revenir. - -En réalité, la seule vue qui l'eût froissée, c'était celle d'Emmeline, -assise au chevet du vieil armateur, qui n'avait de regards que pour elle -et se cramponnait à cette frêle jeune fille, comme on se cramponne à -l'espoir de vivre. - ---En voilà une qui tourne autour des héritages! avait dit Brigitte en -sortant de la maison de la rue de Berlin où, de ce jour-là, elle résolut -de ne plus mettre les pieds. - -Le lit du malade était à «deux faces», expression impropre, qui signifie -qu'un lit est à deux côtés, avançant droit dans la chambre. Albert -s'asseyait parfois, une demi-heure durant, du côté opposé à celui -qu'avait adopté Emmeline, et tous deux regardaient soit dormir, soit -respirer le vieillard, qui leur souriait de son mieux, tantôt à droite, -tantôt à gauche. - -Un jour, il murmura à l'oreille de son neveu, en lui désignant son -infirmière occupée à rattacher les embrasses des rideaux: - ---Je t'avais bien dit que c'était un ange! - -Ce qui bouleversait toutes les idées que ses fréquentations du quartier -latin avaient implantées dans la tête d'Albert, c'était le manque absolu -de coquetterie qui distinguait Emmeline, non pas seulement des jeunes, -mais même des vieilles femmes. A la plus légère plainte partie de la -chambre à coucher du patient, elle sautait à bas de son lit et prenait -juste le temps d'enfiler ses pantoufles. Elle se présentait à tous et à -tout moment les cheveux dans les yeux, son chignon de travers, en -camisole et en jupon, sans songer à rectifier ce désordre en passant -devant la glace de la cheminée. - -Que le neveu fût là, qu'il n'y fût pas, elle remplissait auprès de -l'oncle tous les devoirs dont elle avait pris la charge, préparant des -sinapismes destinés à faire descendre aux pieds glacés du vieillard le -sang qui n'y descendait pas; elle posait de ses mains ces emplâtres, -prête à tout, dégoûtée de rien, courant à la cuisine, grimpant quatre à -quatre l'escalier, sans voir personne et sans savoir si on la regardait. - -Ce détachement des êtres et des objets extérieurs doublait le prix de -ces soins que les femmes refusent rarement à ceux qui les réclament, -mais dans lesquels elles mettent presque toujours un fond de prétention -qui en dénature le but et en amoindrit la portée. Beaucoup de mondaines -se font faire des toilettes pour veiller les malades, comme elles en ont -pour aller à une soirée dansante. Au lieu d'être décolletés, leurs -corsages sont montants et elles remplacent à leurs oreilles les boutons -de diamants par des parures en jais noir. - -Presque tous les soirs, elle priait Annette de lui servir son dîner dans -la pièce même où somnolait M. Dalombre, et elle plaçait bravement son -assiette sur le marbre de la table de nuit, mangeant dans la buée de -cataplasmes, de chloroforme, d'eau sédative et d'éther au milieu de -laquelle elle s'était accoutumée à respirer. - -Albert, quoiqu'il aimât tendrement son oncle, qui n'avait cessé d'être -pour lui le meilleur des pères, n'avait pas le courage de rester plus de -vingt minutes dans cette atmosphère d'odeurs aussi écoeurantes que -multiples. Or il y avait déjà quinze grands jours et autant de -nuits--lesquelles comptaient double--que la jeune fille s'était clouée -volontairement à l'acajou de ce lit, qu'elle ne quittait même plus pour -aller prendre ses repas. - -Cette claustration durait depuis trois mois quand le vieillard, tout -fier d'avoir pu sucer un os de côtelette, tira son bras hors du lit et -l'étendit jusqu'à Emmeline, dont il saisit la main droite comme pour -être sûr qu'elle ne lui échapperait pas: - ---Je ne suis pas un imbécile, lui dit-il d'un ton très calme, mais très -décisif, je sais bien que je serai mort avant peu. - ---Mais non! mais c'est absurde! s'écria-t-elle; vous voyez bien que les -forces vous reviennent, puisque vous parlez et que vous gesticulez comme -un jeune homme. - ---Enfin! reprit M. Dalombre, supposons que je disparaisse demain, que -deviendriez-vous? - -Emmeline retira sa main avec colère, comme s'il ne lui posait cette -question que pour la contrarier. Elle répliqua, en haussant les épaules: - ---En voilà une idée! On dirait que nous n'avons pas le temps de penser à -tout cela. Il ne s'agit pas de moi, il s'agit de vous. Bien sûr que vous -disparaîtrez un jour, mais moi aussi je disparaîtrai. Nous disparaîtrons -tous. - ---Répondez, continua-t-il, et répondez sérieusement. Admettons que -demain je vende cette maison; où iriez-vous? - ---Je ne me le suis jamais demandé, fit-elle. J'irais n'importe où. Je -trouverais toujours bien à me placer. - ---Et si vous ne trouviez pas de place, car vous n'avez pas un sou -vaillant? - ---Bien sûr que je ne suis pas riche; mais je ne suis pas bien exigeante -non plus. D'ailleurs, insista-t-elle, je ne suis pas près de quitter -d'ici, car vous aurez encore longtemps besoin de moi, même quand vous -serez en convalescence. - -Elle ne songeait dans ces réponses qu'à éloigner de l'esprit du -vieillard l'idée de la mort. Mais ce dérivatif n'empêchait pas celui-ci -de revenir à son questionnaire, et elle dut finir par avouer que, lui -parti, elle retomberait sur le pavé sans argent, sans famille et sans -appui; car, naturellement, la première chose qu'elle ferait serait de -sortir de l'hôtel où elle n'aurait plus rien à faire. - ---C'est bien! conclut-il, je saurai bien m'arranger pour que vous n'en -sortiez pas. - -Elle ne prêta aucune attention à cette dernière phrase et lui ferma la -bouche en lui faisant observer qu'il se fatiguait en conversations -inutiles. Il ferait bien mieux de dormir que de s'amuser à se faire des -monstres des moindres choses. Si on se croyait mort chaque fois qu'on a -des douleurs dans les genoux, on ne serait pas tranquille un instant. - -C'était par la brusquerie qu'elle prenait maintenant son malade, car le -médecin lui avait soigneusement recommandé de ne pas le laisser se -démoraliser. Il ne se démoralisait pas, mais il tenait à ne pas se -laisser surprendre par la catastrophe. Un matin, il demanda un notaire, -pria Emmeline de les enfermer en tête-à-tête et d'aller elle-même -s'étendre sur son lit, pendant une heure ou deux; car, la nuit -précédente, elle n'avait pas fermé l'oeil. - -Cet homme noir, à la mine plaintive, apparut à l'ignorante jeune fille -comme l'ange de la mort: un ange décoré avec des favoris grisonnants. Il -resta longtemps avec le vieux Dalombre, qui le fit reconduire par -Emmeline et la rappela ensuite à son chevet, comme s'il avait plus que -jamais besoin de l'avoir auprès de lui. - ---Ça va mieux, dit-il, quand elle lui revint, mais je n'ai encore fait -que la moitié de ma besogne. - -De quelle besogne parlait-il, et en quoi consistait cette autre moitié -qui lui restait à accomplir? Elle ne s'en doutait même pas et ne -cherchait pas autrement à s'en enquérir. Elle se disait que les -valétudinaires ont des lubies, et elle lui passait ses notaires, comme -elle lui eût passé le caprice d'un fruit ou d'un gâteau dont il eût -exprimé l'envie. - -Cependant, Albert, averti par les docteurs qui avaient été appelés en -consultation, n'osait presque plus s'éloigner; car, afin de se donner de -la marge et de ne pas être trop brusquement démentis par l'événement, -ils avaient pronostiqué que le vieillard pouvait aussi bien vivre encore -six mois que mourir d'un instant à l'autre. Cette prophétie peu -compromettante avait néanmoins suffi pour tenir constamment la maison en -alerte. Le jeune homme élut presque définitivement domicile dans la -chambre du premier, qui avait remplacé pour lui celle où Emmeline était -installée et qu'il lui avait officiellement abandonnée. - -On craignait que la paralysie ne montât tout à coup à la gorge; et, pour -ne pas tuer la jeune fille, qui quelquefois dormait debout ou assise, il -la relayait dans ses veilles nocturnes. Souvent aussi ils veillaient -ensemble, car elle avait toujours cette appréhension qu'il ne sût pas -s'y prendre pour retourner le moribond sur son matelas. - -L'hiver était venu. Ils se réfugiaient tous deux chacun dans un angle de -la cheminée, s'enfonçant presque dans l'âtre pour se réchauffer, car -rien ne donne aussi froid que le sommeil. Ils causaient alors tout bas -pour ne pas réveiller le paralytique, qui de temps en temps leur disait -du fond de son oreiller: - ---Parlez plus haut: ça me distrait! - -Il se défendait énergiquement, le vieil homme. Un soir, on se répétait: -C'est fini! et le lendemain matin on était tout étonné de le retrouver -plus gaillard que la veille. C'est pourquoi Annette répétait -invariablement à tous ceux du quartier qui lui demandaient des -nouvelles: - ---Il a des hauts et des bas. - -Comme il était en hausse, il profita d'un moment où Emmeline était allée -dans sa chambre se passer un linge mouillé sur la figure, pour prier -Albert d'aller mettre le verrou afin qu'elle n'entendît rien de ce qui -allait se dire. - -Le jeune homme devina que quelque chose de grave se préparait. Il alla -fermer le verrou, puis revint auprès de son oncle. - ---Veux-tu que je meure content? demanda alors celui-ci. - ---Oh! mon oncle, mon bon oncle, s'écria Albert, pourquoi parles-tu -toujours de mourir? - ---Veux-tu que je meure content? réitéra le vieux Dalombre. Oui, tu le -veux, n'est-ce pas? Eh bien, écoute-moi: - -«Je te laisse toute ma fortune, peut-être plus considérable que tu ne la -supposes; mais j'ai tenu à léguer à Emmeline cette maison, qui est -devenue la sienne et dont nous n'avons pas le droit de la chasser. Qu'en -penses-tu, Albert? - ---Je te remercie pour elle et pour moi, mon cher oncle, dit le jeune -homme avec effusion. Cette donation règle tout, car ce qu'elle acceptera -de ta main, elle ne l'aurait certainement pas accepté de la mienne. Tu -sais comme elle est fière! Elle a toujours peur qu'on ne la prenne pour -une accapareuse. - ---C'est précisément ce qui m'inquiète, poursuivit le vieillard. Elle est -capable, le jour de ma mort, de faire sa malle et de s'enfuir, sous -prétexte qu'il ne lui serait pas permis de vivre sous le même toit qu'un -garçon de ton âge. En outre, elle refusera sans doute de te priver d'une -partie de ce qu'elle considérera comme t'appartenant. - ---Ça, c'est bien possible! appuya Albert. - ---T'imagines-tu, reprit M. Dalombre, la pauvre petite retournant dans un -magasin, à trimer douze heures par jour, pour toute récompense de -l'admirable dévouement qu'elle m'a montré depuis tant de mois déjà. Non, -je n'emporterai pas ce remords-là. - ---Je te comprends, dit le jeune homme. Si tu lui faisais tout de suite -cadeau de la maison? - ---Après les lettres infâmes que sa présence ici a déjà provoquées, ce -serait du beau! Toute la rue crierait qu'elle est ta maîtresse... ou la -mienne, ajouta-t-il avec un sourire pénible. - ---Que faire alors? demanda Albert. - ---Une chose à laquelle j'ai pensé depuis quelque temps déjà, mon enfant. -As-tu jamais rencontré sur ta route une créature plus désintéressée, -plus aimante, plus simple et plus douce? - ---Non, bien sûr. - ---En ce cas, pourquoi chercher ailleurs? Elle a bientôt dix-huit ans, tu -en as bientôt vingt-quatre. Ce n'est pas une fille sans dot, puisqu'elle -apportera à son mari un immeuble qui m'a parbleu bien coûté près de deux -cent mille francs. Me comprends-tu, Albert? Ce serait une bonne façon de -faire cesser les cancans et les injures anonymes. - -Albert, qui n'avait jamais pensé à se marier, n'avait pu songer à -épouser Emmeline. Il ressentait pour elle un profond attachement. Elle -l'avait tant de fois remplacé auprès de son pauvre oncle! Il est certain -qu'elle avait des yeux extraordinaires, des dents de perles et que si, -avec le repos et le sommeil qu'elle s'était refusés jusque-là, elle -prenait le parti d'engraisser un peu, elle ferait une femme charmante. -Toutefois, la proposition que soumettait ainsi à brûle-pourpoint le -moribond l'avait complètement ahuri. - ---Tu me prends tout à fait à l'improviste, dit-il; tout ce que je peux -t'affirmer, c'est que je suis prêt à tout pour te faire plaisir. - ---C'est cela; réfléchis, mon cher Albert, je ne t'impose rien; -seulement, j'aurais été on ne peut plus heureux de l'appeler ma nièce. - -A ce moment, Emmeline secoua le bouton de la porte qu'elle était loin de -croire fermée au verrou. Elle s'escrimait sur la serrure, dans laquelle -elle tournait et retournait la clef. Albert alla ouvrir discrètement, -comme si ce bruit eût troublé la somnolence du bonhomme. Elle rentra -alors sur la pointe du pied et pencha sa tête sur celle du vieillard; -elle le regarda, convaincue qu'il dormait; car, à sa vue, il avait vite -fermé les yeux, comme un enfant pris en flagrant délit de désobéissance. - -Le jeune homme, extrêmement gêné, prétexta une visite et sortit d'un -trait. Quinze jours se passèrent sans qu'il eût soufflé mot à son oncle -du plan que celui-ci avait démasqué. Après ces deux semaines, -probablement consacrées aux plus sérieuses méditations, il s'approcha du -vieux malade et lui dit résolument: - ---Tu as raison: je ne trouverai jamais mieux, et puisque tu le désires, -j'accepte! - -M. Dalombre eut un sursaut de joie, tant il avait conscience de faire à -la fois le bonheur des deux seuls êtres qui lui restassent à aimer. - ---Le sait-elle? demanda-t-il. - ---Non, répondit Albert. C'est à toi de lui répéter ce que tu m'as dit. -D'abord, qui prouve qu'elle voudra de moi? - ---Tu plaisantes, fit le vieillard redevenu presque gai. On refuse de -l'argent, mais on ne refuse pas un mari. - ---Alors, charge-toi de me faire agréer. Mais, franchement, elle a -jusqu'à présent fait si peu attention à moi qu'elle ne doit guère -savoir, à cette heure, si je lui plais ou si je ne lui plais pas. - ---Oh! sois tranquille. Je suis sûr d'avance qu'elle ne demandera pas -quinze jours de réflexion. - -Le neveu quitta son oncle sur ces mots. Il se croisa en sortant avec -Emmeline qui commençait à remarquer chez le jeune homme un certain -embarras, dont elle était à cent lieues de pressentir les motifs. Les -apartés entre lui et M. Dalombre lui semblaient aussi depuis quelque -temps tant soit peu mystérieux. Mais ils étaient vraisemblablement -nécessités par des affaires de famille qui ne la regardaient pas et -auxquelles se rattachait sans doute l'apparition de ce notaire qui -l'avait si fort effrayée. - - - - -X - -LA FIANCÉE RÉCALCITRANTE - - -Comme elle n'était pas dans le complot, elle continuait son métier aussi -discrètement et simplement que par le passé. Albert l'observait avec -l'intention secrète de la surprendre en état de coquetterie ou -simplement de distraction féminine. Le paralytique, après les -préoccupations qui venaient de l'assaillir, était retombé plus bas que -jamais, et n'avait pas encore retrouvé la force nécessaire pour soutenir -l'assaut d'une discussion comme celle qu'il avait résolu d'engager avec -Emmeline. Albert avait promis à son oncle d'obéir à ses volontés, qu'on -pouvait, vu son état, considérer comme les dernières. Mais de cette -décision était née l'impatience de connaître l'accueil que ferait -Emmeline à une proposition aussi inattendue pour elle. Il se tenait à -l'écart sans oser lui adresser la parole, ni même la regarder en face. - -Il était si froid et si embarrassé devant elle qu'Emmeline s'imagina -l'avoir fâché, soit par un mot dit plus haut que l'autre, soit par un -manquement à ce qu'elle regardait comme son service obligatoire. Elle se -reprochait déjà les deux heures de sommeil qu'elle prélevait sur chaque -nuit, lorsqu'Albert lui demanda d'une voix un peu tremblante: - ---Si vous voulez, mademoiselle, je veillerai ce soir avec vous, pour -vous relayer s'il le faut, car vous vous exténuez. Vous allez tomber -malade à votre tour. - ---Oh! répondit-elle, je ne suis pas fatiguée du tout. Je dors dans un -fauteuil aussi bien que dans un lit, et au moins, quand M. Dalombre a -besoin de moi, je suis toute prête. - ---Enfin, permettez-vous que je vous tienne un peu compagnie? Nous -causerons, souligna-t-il. - ---Mais, monsieur, dit-elle sans défiance aucune, j'en serai très -contente. Je vais prier Annette de faire un bon feu. - -Le jeune homme ne doutait pas qu'elle ne sautât avec la plus vive -reconnaissance sur ce projet d'union qui allait lui tomber du ciel. -Peut-être eût-il opposé aux voeux de son oncle mourant une résistance un -peu plus vive, s'il n'avait été lui-même, depuis quelque temps, en proie -à une mélancolie d'ailleurs suffisamment motivée. Sa jolie petite -maîtresse, que les façons distinguées de M. Dalombre neveu avaient -d'abord séduite, avait fini par s'en lasser. Elle était habituée à -recevoir, au moins deux fois par semaine, des assiettes à la tête, et ce -manque de vaisselle cassée lui pesait. Aussi venait-elle de quitter -brusquement le domicile illégitime pour demander à un garçon tailleur -aux jambes tordues et au nez écrasé ces satisfactions dont elle était -sevrée. - -En trouvant un beau jour le nid vide, Albert avait eu un mouvement comme -pour s'arracher les cheveux, ne pouvant arracher ceux de l'évadée. Puis, -il avait réfléchi que plus ou moins de cheveux qui lui resteraient ne -rendrait pas les femmes plus fidèles. Alors, dans l'espèce de -désorientement qui suit d'ordinaire ces mésaventures si fréquentes dans -la vie des jeunes gens, comme aussi et peut-être davantage dans celle -des hommes âgés, il avait embrassé comme une suprême consolation l'idée -du mariage avec une jeune fille dont l'honnêteté le dédommagerait des -trahisons perpétuelles contre lesquelles il saisissait l'occasion de -réagir. - -Mais il ne se pressait pas outre mesure de prendre ce grand parti, se -disant qu'Emmeline serait toujours là et qu'elle ne pouvait lui -échapper. - -Aussi est-ce avec une certaine désinvolture, dans la certitude où il -était d'être accueilli par des larmes de joie, qu'après un moment de -silence, il lui dit, après s'être assis en face d'elle, dans le coin de -cheminée qu'il avait adopté: - ---Mademoiselle Emmeline, est-ce que vous n'avez jamais pensé à vous -marier? - -Si elle n'avait pas eu peur de jeter dans cette pièce silencieuse une -note trop bruyamment gaie, elle aurait certainement éclaté de rire. - ---Moi, me marier, fit-elle; et avec qui? A moins que ce ne soit avec -Moricaud! - -Moricaud était un gros chat noir qui avait pris Emmeline en affection et -aimait à faire sur ses genoux des sommes prolongés. - ---Vous riez de cela comme si vous étiez une enfant, reprit Albert. Mais -vous avez dix-huit ans bientôt, et on arrive si vite à dix-neuf et à -vingt qu'il faudrait peut-être vous occuper un peu de votre avenir. Bien -entendu, nous ne vous abandonnerons pas; mais enfin, vous n'avez pas -l'intention de coiffer sainte Catherine, je suppose, ajouta-t-il du même -ton enjoué qu'elle paraissait avoir adopté au début de cette -conversation dont, évidemment, la gravité lui échappait. - -Elle retomba pourtant dans son sérieux habituel et dit comme pour briser -là: - ---J'ai bien d'autres choses à faire qu'à m'occuper de ces niaiseries. Du -reste, ce serait joli de ma part d'abandonner votre pauvre oncle dans ce -moment-ci. - -Albert attrapa au bond cette balle inespérée. - ---Mais, dit-il, j'ai la conviction que mon oncle serait le premier à -vous conseiller de chercher une situation qui vous mît à l'abri des -ennuis qu'une jeune fille seule est exposée à rencontrer constamment -dans son chemin. - ---Votre oncle? interrogea-t-elle avec inquiétude. Il a donc assez de moi -qu'il voudrait me voir quitter cette maison-ci pour une autre? - ---Dieu! répliqua Albert en riant à son tour, comme vous êtes farouche! -Mon oncle vous aime comme... tout le monde vous aime ici, et c'est -précisément pour que nous ne nous quittions jamais ni les uns ni les -autres qu'il serait on ne peut plus heureux de vous savoir -irrévocablement casée. - -Emmeline ouvrit les yeux d'une femme qui n'a pas compris; car, lorsque -les femmes ne comprennent pas, elles ouvrent les yeux: ce qui ne leur -fait généralement pas comprendre davantage. - ---Eh bien! oui, reprit Albert. Si mon oncle m'aime comme son neveu, il -vous aime comme sa fille: ce qui fait que vous êtes ma cousine. Or entre -cousine et cousin la loi ne défend pas le mariage. - -Emmeline se leva brusquement, puis elle retomba assise. Pourquoi cette -plaisanterie, et à quel propos M. Albert prenait-il avec elle ce ton -subitement blessant? Car ce mot: «entre cousine et cousin la loi ne -défend pas le mariage», lui sonna dans l'oreille comme une proposition -libertine, qui la glaça des pieds à la tête. Aurait-il donc appris par -hasard quelque chose, et se croyait-il en droit de ne plus se gêner avec -elle? Ces colloques mystérieux avec le vieux Dalombre, ces moments de -gêne faisant place tout à coup à des familiarités aussi déplacées -qu'inattendues: oui, c'était cela. Il savait tout. A moins que cette -attaque hardie ne fût qu'une épreuve destinée à éclaircir des soupçons -encore indéterminés. - -En tout cas, si c'était un piège, elle se garderait d'y tomber. Le froid -qui lui était monté au coeur se refléta sur sa figure, au point -qu'Albert resta bloqué dans sa chaise, ne sachant s'il devait battre en -retraite ou continuer à avancer. - -Emmeline, très inquiète et profondément intriguée par ce brusque -changement d'allures, voulut en avoir le coeur net. Elle se rappela les -fausses candeurs de Mlle Brigitte lorsque quelqu'un jetait dans la -conversation une phrase à double entente, et, tout en faisant de son -mieux pour les imiter, elle demanda: - ---Dans quel but me dites-vous ces choses-là, monsieur? Je sais que votre -bon oncle a un peu d'attachement pour moi. Je le lui rends bien, allez! -Mais je suis sûre que son amitié vient de ce qu'il me croit une fille -sérieuse et non une diseuse de bêtises. - ---Mais moi non plus, je ne suis pas un diseur de bêtises, repartit -Albert, et c'est parce que je vous ai toujours considérée aussi comme -très sérieuse que je vous ai parlé sérieusement. - ---Alors, fit-elle en essayant de rire, c'est sérieusement que vous -m'appelez votre cousine? - ---Je vous ai donné ce titre-là parce que je tenais à vous convaincre que -nous vous regardons, mon oncle et moi, comme étant déjà de la famille, -fit observer le jeune homme, n'osant pas encore mettre les points sur -les _i_. - ---Comment, déjà? Qu'entendez-vous par déjà? interrogea-t-elle. - -Il jugea qu'il avait assez louvoyé et, se levant à son tour, il marcha -droit au lit du malade qui, la tête haussée sur ses oreillers dressés -presque verticalement, se tenait allongé sous ses draps, comme une -statue étendue sur une tombe, dans son suaire de marbre. M. Dalombre, -bien qu'ayant les yeux grands ouverts, semblait n'avoir rien vu ni rien -entendu. - ---Mon oncle, lui cria Albert, je t'en prie, répète-lui, à cette méchante -fille, que c'est ta volonté expresse qu'elle soit ma femme; sans quoi -elle affectera toujours de ne pas savoir ce qu'on lui veut. - ---Oui, Emmeline, dit le vieillard, dont les lèvres seules se décidèrent -à bouger, oui, c'est mon désir le plus cher avant de mourir. Le hasard a -bien fait les choses; il a amené chez nous une femme qui n'a peut-être -pas sa pareille au monde. J'espère que vous n'allez pas attrister mes -derniers jours par un refus. - -Elle fut prise d'un tremblement et s'empourpra d'une rougeur qui lui -monta jusqu'à la racine des cheveux. Elle eut, sous les paroles du brave -homme qui l'avait sauvée et qui complétait ainsi son sauvetage, la -sensation d'une voleuse prise, aux magasins du Louvre, en flagrant délit -de soustraction d'un coupon d'étoffe. Elle, épouser M. Albert Dalombre, -pour remercier l'oncle de l'avoir arrachée de l'ignominie! Acquitter de -cette monnaie la dette de reconnaissance qu'elle avait contractée envers -cet homme intègre, qui s'imaginait, en mourant, ne lui léguer que le -bien-être et qui lui léguait l'honneur et la réhabilitation! Et elle le -laisserait, en retour, léguer inconsciemment à son neveu une honte qui -n'aurait plus de fin: oh! ça, non, par exemple! Elle aimerait mieux -aller chercher au bureau de M. Heurteloup un duplicata de sa carte et la -clouer elle-même à la porte de l'hôtel. - -Le coup droit sous lequel elle avait bondi lui était entré si avant dans -le coeur, le danger était si pressant et si terrible qu'elle n'éprouva -pas le plus petit chatouillement d'amour-propre à la pensée de -l'impression qu'elle avait produite sur ce jeune homme riche, -intelligent, probablement plein d'avenir et qui l'avait ainsi distinguée -dans sa camisole de garde-malade et dans son emploi de fabricante de -potions. Elle ne vit de cette aventure que le côté fatal. On l'invitait -à verser à boire à un ami, quand elle savait que le vin était -empoisonné. Eh bien! non: on l'accuserait d'avoir été tout ce qu'on -voudra, mais elle ne serait jamais une empoisonneuse. - -Elle s'approcha du vieillard, lui saisit la main droite, sur laquelle -elle inclina son front après l'avoir tenue longtemps collée sur ses -lèvres. Enfin, la tempête intérieure qui la bouleversait se fondit en -larmes qui tombèrent toutes chaudes sur la main moite du paralysé. Quand -elle eut bien pleuré et bien sangloté, elle releva sa tête toute -balafrée par les ruisseaux qui lui tombaient des yeux et ne dit que ces -mots, scandés par de gros soupirs qui lui soulevaient la poitrine et lui -tordaient la bouche: - ---Monsieur Albert, voulez-vous achever de veiller votre oncle, cette -nuit? Je serais bien heureuse si vous me permettiez de rentrer dans ma -chambre. - -Et, sans attendre cette permission qu'elle sollicitait, elle gagna la -porte d'un pas hâtif et disparut dans l'ombre du corridor, laissant -l'oncle et le neveu tout remués par cette scène de tendresse qui se -terminait par une scène de larmes. - -Ils se consultèrent du regard; puis Albert vint coller son oreille à la -serrure de la chambre où Emmeline était allée se tapir. Au bout de -quelques minutes, il revint auprès du lit. - ---Elle pleure encore, dit-il. - ---Attendons! répondit le vieillard. La pauvre enfant est tellement -nerveuse qu'elle n'a pu supporter la commotion. - -Le lendemain, elle reparut au chevet de son malade. Elle semblait très -abattue et les boursouflures de ses paupières étaient telles que ses -yeux en avaient comme diminué de moitié. - -Vers midi, quand Albert descendit de sa chambre pour embrasser son -oncle, Emmeline crut devoir prévenir toute nouvelle tentative. - ---Je ne suis ici que pour le soigner, fit-elle en le lui montrant. -Promettez-moi de ne penser à personne autre que lui tant qu'il ne sera -pas sur pied. - -C'était assez habilement renvoyer à une date indéfinie la réalisation -des projets énoncés la veille, car ni l'un ni l'autre n'ignoraient que -le vieux Dalombre ne se remettrait jamais. - -Le jeune homme fut moins blessé que surpris de ce parti pris de -l'éliminer. Il n'était pas assez amoureux pour ne pas apprécier en plein -sang-froid la situation qui lui était faite. Emmeline n'était rien: pas -même une ouvrière: une apprentie. Elle ne se doutait évidemment pas -qu'elle hériterait sous peu, hélas! d'une maison où elle était entrée -mourante et dénuée de tout. A supposer qu'elle fût obligée de la -quitter, étant restée près d'un an sans travailler de son état de -modiste, elle tombait dans une misère dont il était impossible de -prévoir le dénouement. - -Eh bien! malgré cette affreuse perspective à laquelle il avait opposé la -plus brillante sécurité pour l'avenir, un nom, des relations qu'elle -avait le droit de rêver aussi étendues et aussi distinguées que -possible; une fortune qui l'autoriserait à la satisfaction de toutes ces -fantaisies qui sont aux besoins réels des femmes ce que l'argent de -poche est au budget des hommes, elle répondait par un refus qu'elle -noyait dans des pleurs, mais à la signification duquel il n'était pas -assez bête pour se tromper. - -Lui, le jeune homme du monde, avec ses vingt-quatre ans, ses yeux bleus -et ses cheveux blonds; lui surtout l'unique héritier d'un oncle à forte -succession, il était blackboulé par une modiste de dix-sept ans et demi, -qui, en tout cas, avait dû, selon toutes probabilités, accorder à la -reconnaissance ce qu'elle eût hésité à accepter pour le compte de son -coeur. - -Il n'y aurait eu à ces dédains incompréhensibles qu'une explication -logique: l'amour d'Emmeline pour un autre. Dans ce cas fréquent, toutes -les boutades se justifient d'elles-mêmes. Une marchande de légumes aime -un mitron. Un jeune étranger, beau, noble et millionnaire, la demande en -mariage; elle l'envoie promener et épouse son mitron deux mois plus -tard. On ne peut que s'incliner devant ces dénouements, produits par un -hypnotisme spécial. Mais Emmeline n'aimait personne. Une femme, si en -possession qu'elle soit d'elle-même, ne garde pas son secret dix mois -sans que rien, absolument rien, en transpire. Elle n'était sortie que -trois fois depuis son arrivée dans l'hôtel et elle n'était pas restée -dehors un quart d'heure chaque fois. - -Jamais elle n'avait reçu de lettres, sauf la missive anonyme dont on -n'avait pu déterminer nettement la provenance. Sa résolution de ne pas -s'appeler Mme Dalombre aurait eu une base dans l'antipathie qu'il lui -inspirait peut-être. Mais, au contraire, il s'était, dès leurs premières -entrevues, établi entre eux ce courant sympathique et cet échange de -familiarités qu'en dehors des couches sociales d'où ils sortent la -jeunesse détermine chez deux êtres qui se retrouvent à la même table et -au même foyer. - -Si, au lieu de l'oncle, c'eût été lui, le malade, il était sûr qu'elle -se fût dévouée avec la même persévérance. A quel sentiment -quintessencié, à quel sublimé de délicatesse fallait-il donc attribuer -une décision qui démolissait tous les plans posthumes du vieux Dalombre -et chagrinait, jusque dans la mort, cet homme de bien qu'elle entourait -de tant de sollicitude? - -Trois ou quatre problèmes se superposaient ainsi dans l'esprit d'Albert. -Elle ne prenait pas ces airs de reine, afin d'étreindre plus -irrésistiblement un coeur qu'elle ne croyait pas posséder assez -complètement. D'abord, elle n'avait jamais fait montre de la moindre -combinaison de coquetterie. En second lieu, il aurait été obligé de -supposer à cette adolescente, qui avait fait son éducation toute seule -une dose de rouerie à décontenancer Catherine II en personne. - -Car, puisqu'il lui demandait formellement sa main, elle n'avait qu'à la -lui tendre, tandis qu'elle risquait, en la retirant, de se heurter à -l'orgueil blessé d'un jeune homme qui irait chercher fortune ailleurs. - -Il choisit un de ces moments d'accalmie, de plus en plus rares chez son -oncle, et lui soumit ces diverses questions. Mais le vieillard, pour qui -Emmeline était la perfection, tenait à ne voir dans son refus qu'un -excès de réserve et de dévouement. Elle ne voulait pas qu'on pût la -suspecter d'avoir sacrifié le repos de ses jours et de ses nuits à -l'arrière-pensée d'une récompense qu'elle regardait comme hors de toute -proportion avec les services qu'elle rendait si simplement. - ---Et pourtant, répétait-il, je lui dois d'être encore vivant. Sans elle, -il y a longtemps que je serais mort. Ah! si j'avais la force, je saurais -bien la chapitrer, la chère âme. Mais voilà: quand j'ai parlé dix -minutes de suite, il me semble que je vais passer. - -Toutefois, il tenta de la raisonner; et comme elle lui retapait son -oreiller, qui s'était aplati en lui glissant sous les reins, il lui dit -à l'oreille: - ---Voyons! pourquoi ne voulez-vous pas d'Albert pour mari? - -Il lui avait murmuré ces mots d'une voix tellement humble et suppliante -qu'Emmeline sentit toute sa force lui échapper. Il s'en fallut d'un -moment d'égarement qu'elle ne lui criât, à lui et à toute la maison: - ---Pourquoi? Envoyez-le demander au deuxième bureau de la première -division de la préfecture de police! - -Mais elle se retint à temps et se contenta de lui objecter ce motif -essentiellement féminin: - ---Parce que! - ---J'avais prévu ce qui arrive, pensa le vieillard. Elle n'acceptera pas -plus la maison après ma mort qu'elle n'accepte aujourd'hui de devenir la -femme d'Albert. Elle retombera ainsi sans pain et sans asile et ce sera -de notre faute. - -Car, dans sa droiture, il n'admettait pas un instant que sa protégée, -dont il avait rêvé de faire sa nièce, pût demander des secours à autre -chose qu'au travail. - -Albert, à deux ou trois reprises, essaya encore d'arracher son secret à -cette fille bizarre; mais elle l'arrêta irrévocablement dans ses -expériences par cette déclaration sans réplique: - ---Ce n'est pas bien de me tourmenter ainsi, monsieur Albert! Vous savez -que je ne pourrais vous répondre qu'en m'en allant, et tant que votre -oncle sera souffrant, j'aimerais mieux tout supporter que de le quitter. - -Il lui offrait son nom et elle appelait ça: «tout supporter». Il n'y -avait décidément rien à faire. Il renonça à la «tourmenter», comme elle -disait elle-même sans paraître se douter de la férocité du mot: - ---C'est bien, fit-il, je ne parlerai plus de rien! - -Il tint parole et affecta même de ne faire porter les conversations que -sur des sujets d'une futilité invraisemblable. Mais, par une -contradiction fréquente, après s'être résigné, par obéissance envers son -oncle mourant, à s'attacher, pour le restant de ses jours, à cette jeune -fille qu'il n'avait eu le temps ni d'étudier ni de connaître, il sentit -tout à coup son coeur regimber devant l'obstacle qu'il prévoyait si peu. -La valeur d'une femme dépend presque toujours du prix auquel elle semble -s'estimer, même quand ce prix est tout moral. - -La curiosité que sa résistance formelle--et évidemment si peu -calculée--avait éveillée tourna peu à peu en intérêt. Entre autres -suppositions, il se demanda si elle n'était pas enfant naturelle et si -la crainte de voir rendue publique l'illégitimité de sa naissance -n'avait pas exagéré ses scrupules. Elle les avait souvent entretenus du -souvenir de son père, qui était si bon et qui lui fabriquait de petites -brouettes tout exprès pour la traîner dedans; mais on aime tout autant -que les autres les petits êtres qu'on a eus en dehors du -mariage--quelquefois plus. - -En revanche, elle n'avait jamais ou presque jamais fait allusion à sa -mère. Il y avait là un point noir qu'il résolut d'éclaircir; car, pour -lui comme pour son oncle, cette tache originelle n'eût été qu'un -_impedimentum_ secondaire. Il lui eût, au contraire, su encore plus de -gré de la rectitude de sa conduite. - -Un soir donc, comme pour ne pas laisser tomber la causerie, il lui posa -cette question: - ---Est-ce que votre père était dévot? - ---Oh! répondit-elle sans défiance, pas du tout. Il détestait les -prêtres. Ce qu'il a eu de scènes parce qu'on voulait me faire faire ma -première communion! - ---Des scènes, avec qui? - ---Eh bien! avec... maman, dit-elle, non sans quelque embarras; car le -nom seul de sa mère évoquait pour elle le fantôme de Marsouillac. - ---Alors, poursuivit Albert, ils se sont sans doute mariés civilement? - ---Papa y tenait, expliqua-t-elle; mais il paraît que maman a dit qu'elle -ne se marierait plutôt pas. Alors, il a cédé. Il était si bon! - ---Ce qui ne l'a pas empêché de se marier civilement tout de même, -insista le jeune homme. Vous savez bien qu'en France le mariage -religieux ne compte pas et que si l'on n'a pas passé par la mairie, il -n'y a rien de fait. - -Cette explication ne tenait pas debout, l'Église n'ayant le droit -d'enregistrer que les mariages déjà consacrés par l'officier de l'état -civil. Mais Albert s'y prenait comme il pouvait pour obtenir des aveux. - ---Bien entendu! répliqua Emmeline. Papa avait son acte de mariage et son -acte de naissance dans un petit coffre. Je les ai retrouvés tous les -deux après sa mort. - ---Et où sont-ils maintenant? - ---Ma foi, je ne sais plus trop, repartit la jeune fille, qui, en effet, -aurait dû les avoir en sa possession, puisqu'elle s'était donnée comme -orpheline de père et de mère. Elle ajouta: «Je crois qu'ils sont restés -chez Mme Gandoin, ma patronne. Mais on peut toujours s'en faire délivrer -une copie à la mairie du vingtième arrondissement.» - -Si sa venue au monde avait été accompagnée de la moindre irrégularité, -Emmeline n'aurait pas indiqué avec cette placidité l'endroit où il était -si facile d'en acquérir la certitude. Là n'était donc pas la clef du -mystère. - -Force fut au jeune homme de s'occuper continuellement de cette petite -sauvage, dans la maison de laquelle il vivait et qui le faisait marcher -d'étonnement en étonnement. Elle reprit son train-train, sans paraître -avoir prêté une importance trop considérable aux propositions dont elle -venait d'être l'objet ou plutôt la victime et qu'elle sembla oublier au -bout de quelques jours. - -Ce fut alors qu'Albert, sevré d'amour par la fugue de sa petite et se -voyant dédaigné par la femme honnête, après avoir été radicalement -trompé par celle qui ne l'était pas, engendra une sorte de mélancolie à -travers laquelle l'image d'Emmeline, qu'il voyait à chaque instant, se -mit à tournoyer, même quand il ne la voyait pas. - -Lorsqu'elle passait devant lui, en baissant ses grands yeux, dont le -velours l'enveloppait tout entier, il la comparait à cette Milanaise -cabalistique connue en peinture sous le nom de la Joconde. Sa taille, -dont il s'était jusque-là borné à remarquer la finesse, lui paraissait -maintenant serpentine et ondulante. Cette fille le troublait -positivement. Quelle puissance de fée possédait-elle donc pour se -permettre de se jouer d'un jeune homme qui aurait dû représenter pour -elle ce que les princes des contes d'enfants représentent pour une -gardeuse de moutons qu'ils rencontrent dans une forêt? - -C'était la première fois qu'il la trouvait «désirable». Il attribua -d'abord à un dépit irraisonné les modifications que subissaient peu à -peu les jugements qu'il avait jusque-là portés sur elle. Bien qu'il eût -son dernier examen de droit à passer, presque toujours son travail -commencé s'achevait en rêveries; et comme il dessinait un peu, il se -surprenait constamment à esquisser à la plume le profil d'Emmeline sur -les marges de ses cahiers. - -Il se disait: - ---C'est Peau-d'Ane. Elle va se transfigurer un jour et nous apparaître -les cheveux constellés de pierreries, en riant de la crédulité des naïfs -qui l'avaient prise pour une pauvresse. - -La tasse de bouillon que, sur le midi, elle apportait tous les jours à -l'oncle faisait au neveu, qui la lui regardait verser, l'effet d'une -boisson divine, et il comprenait à peine que la paralysie du malade n'y -cédât pas instantanément. - -Elle lui avait, selon le langage des étudiants, si inexorablement -«remisé son fiacre» que lui reparler amour eût été piteux. Cependant, il -conservait des doutes sur la sincérité de ses échappatoires. Il resta -huit jours entiers sans livrer un pouce de fer, affectant des airs -d'homme qui pense à tout excepté à ce vague projet de mariage. Il criait -très haut, du corridor dans la cuisine: - ---Vous savez, Annette, je ne viendrai pas dîner ce soir: je suis invité! - -Il sortait à six heures, en cravate blanche, allait s'attabler tout seul -dans un restaurant quelconque et rentrait vers les neuf heures et demie -comme pour s'informer de l'état de son oncle. Il n'aurait pas mieux -demandé que de s'asseoir à côté d'elle et de deviser comme naguère -d'incidents plus ou moins futiles; mais il n'osait plus. Elle aurait cru -qu'il faiblissait et il avait fait serment de mourir debout. - -Un matin, cependant, il l'entendit appeler: «Monsieur Albert! monsieur -Albert!» D'un bond il fut dans la chambre de son oncle, qui venait -d'avoir une syncope. Emmeline le soutenait par les épaules et en courant -à lui avait perdu son peigne, dont la chute avait ouvert les écluses à -une cascade de cheveux châtain palissandre rebondissant un peu partout -autour de sa tête et formant au-dessus de ses yeux noirs un bandeau -avancé, dans l'ombre duquel ils fulguraient comme deux pointes d'acier. - -Le vieux Dalombre revint à lui, et un oeuf à la coque qu'il avala d'un -trait lui rendit un peu des forces qu'il épuisait chaque jour davantage -par sa persistance à refuser à peu près toute nourriture. - -Une heure après cette souleur, Emmeline était encore auprès de lui se -contentant d'écarter de la main ses cheveux, quand ils la gênaient trop -dans son service. - -Albert la trouva si nature dans ce dévergondage de toilette qu'il lui -dit au moment où, après avoir ramassé son peigne, elle levait les bras -pour ramasser aussi sa chevelure: - ---Ne vous recoiffez pas encore, voulez-vous? J'aimerais à vous dessiner -comme vous êtes là. - ---Je veux bien, fit Emmeline en s'asseyant et en cherchant d'elle-même -une pose. Justement, j'ai toujours eu envie d'avoir mon portrait, mais -un vrai portrait. On ne m'a jamais fait qu'une fois ma photographie. - ---Et chez qui vous l'a-t-on faite? demanda Albert, qui rêvait déjà de -s'en procurer une épreuve. - -Mais Emmeline, à qui ce mot imprudent venait d'échapper, se rappela -subitement dans quelles circonstances, dans quel atelier et en quelle -compagnie elle avait offert sa tête à l'objectif. Elle se hâta de -glisser sur cet épisode de sa vie, en laissant tomber négligemment cette -phrase: - ---Oh! c'était à la fête de Saint-Cloud, je crois. J'étais toute petite. -Papa m'avait fait entrer chez un de ces photographes ambulants: vous -savez. - -Albert n'avait choisi le prétexte d'un portrait à essayer que pour être -autorisé à rester en face d'elle un laps de temps appréciable. Il tailla -plusieurs crayons, prit ses mesures, se leva pour lui replacer lui-même -le bras dont l'attitude était forcée. Elle y allait bon jeu, bon argent, -lui demandant toutes les deux minutes: - ---Suis-je bien comme ça? Faut-il me placer plus de trois quarts? - -Lui, la voyant tout à son personnage, plus familière et meilleure enfant -que de coutume, se décida subitement à frapper un coup suprême. Tout en -crayonnant avec une feinte attention, tantôt dardant les yeux sur elle, -tantôt les fixant sur son papier, il lui dit du ton le moins apprêté et -comme il lui aurait annoncé qu'il venait d'acheter un chapeau neuf: - ---A propos: vous savez que je vais me marier! - -Elle rompit sa pose et se mit à sauter sur sa chaise en battant des -mains: - ---Oh! quel bonheur! fit-elle. - -Ce «oh! quel bonheur!» signifiait pour elle: Enfin, je n'aurai plus aux -offres de M. Dalombre et de M. Albert à opposer des refus, qu'elle avait -dû renoncer à justifier, tant ils étaient incompréhensibles. Elle fêtait -ainsi sa délivrance et reprenait possession d'elle-même. - -Mais cette exclamation prenait pour Albert, qui l'avait provoquée, un -tout autre sens. Il n'y découvrait que celui-ci: - -«Enfin, vous allez donc me laisser un peu tranquille!» - -Il n'avait certes pas compté sur un évanouissement ou quelque scène de -désespoir. Il ne s'était pas attendu à ce qu'elle s'écriât en se tordant -les bras: - -«Mais vous n'avez donc pas deviné que je vous aime et vous ne voyez pas -que vous me percez le coeur!» - -Néanmoins, cette explosion de joie lui parut passer la mesure. Il se -contint pourtant et continua sans lâcher son crayon: - ---Oui, j'épouse Mlle Humbertot. - ---Comme vous faites bien! dit Emmeline. Elle est si gentille et si -distinguée, et, avec ça, instruite et si bonne musicienne! C'est moi qui -voudrais jouer du piano comme elle! - -Albert n'eut pas la force d'en entendre davantage. Il se leva -violemment, lança au milieu de la chambre le carton qui soutenait le -papier sur lequel il dessinait, et sans avoir égard à son oncle, dont -cette sortie pouvait interrompre le sommeil, il dit d'une voix rageuse à -Emmeline stupéfaite: - ---Vous n'avez ni coeur, ni âme, ni intelligence. Je ne me marie ni avec -Mlle Humbertot ni avec personne. Je tenais à m'assurer du degré -d'a...mitié qui vous attachait à mon oncle et à moi. Je suis fixé -maintenant. Bonsoir! - -Il saisit son chapeau d'une main tremblante et sortit comme un homme -qui, ayant pris une résolution, n'attendait que l'occasion de -l'exécuter. Le fait est qu'il n'avait rien résolu du tout et que, ne -sachant quelle attitude garder après cet éclat, il éprouvait simplement -le besoin d'aller respirer dehors. - -Emmeline, toute confuse d'avoir donné dans ce grossier panneau, eut le -pressentiment que l'heure des complications allait sonner. Il lui -devenait excessivement difficile de se retrouver en face de ce jeune -homme, qui lui avait répété sous toutes les formes: «Je vous aime!» et à -qui elle avait en définitive répondu: - -«Dieu! quel plaisir que vous me feriez si vous en épousiez une autre!» - -Quitter la maison, elle ne le pouvait plus, puisque c'eût été tuer le -pauvre paralytique, en tout et pour tout coupable d'attachement pour -elle; rester, c'était s'exposer, de la part d'Albert, à des -manifestations réitérées devant lesquelles elle finirait peut-être par -perdre son sang-froid et défiler le chapelet des impossibilités -auxquelles se heurtaient les plans formés par M. Dalombre et par lui. - -Oui, plutôt que de lui apporter en ménage la tare qui faisait d'elle une -pestiférée, elle avouerait tout et, au besoin, retournerait là d'où elle -venait. Il n'avait pu l'avoir contre ses quarante ou cinquante mille -livres de rentes, il l'aurait pour cent sous; mais il constaterait au -moins qu'elle avait mieux aimé replonger dans la boue que de -l'éclabousser, lui et son oncle, avec celle dont elle était déjà -couverte. - -C'était pour éviter cette effrayante alternative qu'elle se décida au -compromis suivant: quand Albert serait là, elle resterait dans sa -chambre, sans risquer même un pas dans les couloirs. Quand il n'y serait -pas, elle irait occuper son poste auprès du malade. - -Elle n'eut pas à expérimenter cette résolution, car Albert ne reparut -pas le lendemain, non plus que le surlendemain, non plus que les quatre -jours qui suivirent. Il se bornait à envoyer tous les matins chercher -par un commissionnaire des nouvelles de son oncle. - -Au bout de la semaine, comme s'il n'avait pu amasser que pour sept jours -d'énergie, il fit sa rentrée rue de Berlin. Mais il était changé à ne -pas le reconnaître. Annette, qui ne se piquait pas d'être physionomiste, -s'écria pourtant malgré elle: - ---Oh! comme M. Albert a les traits tirés! - -L'amour est la plus fréquente et, certainement, la plus cruelle des -maladies, puisqu'elle pousse à des transports au cerveau qui aboutissent -quelquefois à l'assassinat ou au suicide. Et, pour comble d'infortune, -c'est à qui rira le plus volontiers de ceux qui en sont atteints. -Albert, de peur que ses camarades de l'École de droit ne devinassent son -état morbide, s'était, d'un dimanche à l'autre, enfoui dans une petite -chambre d'hôtel qu'il avait louée à la quinzaine, pensant vaguement -qu'il ne l'habiterait pas plus longtemps et d'où il n'était guère sorti -que pour aller prendre des repas infinitésimaux dans un obscur café. - -Il ne mangeait pas et parlait tout seul, si bien que les garçons qui le -servaient le regardaient en silence tenir des discours à son assiette -presque toujours vide. Ce régime débilitant lui avait assez promptement -creusé les joues pour qu'au retour de ce neveu non prodigue--car il -n'avait jamais aussi peu dépensé de sa vie--tout le personnel de l'hôtel -s'exclamât sur sa mauvaise mine. - -Comme tout le monde, elle fut frappée de ses airs décomposés. - ---C'était donc vrai? se dit-elle. Il m'aimait pour de bon. Ah! le -malheureux! - -Cette fois, il n'essaya de la prendre ni par les sentiments ni par la -violence. Il se contentait de se promener de chambre en chambre, dans sa -pâleur spectrale, l'évitant avec le même soin qu'il la poursuivait -autrefois. C'était elle, maintenant, qui semblait le rechercher, comme -pour lui faire comprendre qu'elle ne lui gardait pas rancune et qu'en -dehors d'une question absolument spéciale, elle lui était toute dévouée. - -Il s'enfermait souvent pendant des heures avec son oncle, et ressortait -les yeux rouges. - -Son appétit était tombé tellement au-dessous de rien qu'Annette était -obligée de se fâcher pour lui faire avaler un potage. Emmeline avait -recommandé à la Bretonne de lui fabriquer des consommés composés des -ingrédients les plus nourrissants; et encore, pour en profiter, -fallait-il qu'il les absorbât d'un trait comme une potion d'huile de -foie de morue. S'il avait l'imprudence de s'interrompre dans sa -dégustation, il reposait le bol à moitié plein et n'y touchait plus. - -Ce qui affligea profondément Emmeline, ce fut le changement qu'elle ne -tarda pas à remarquer dans l'attitude de M. Dalombre à son égard. Il se -laissait passivement soigner, sans aucun de ces remerciements ou de ces -sourires dont il était ordinairement si prodigue. Quand elle approchait -du lit, il baissait ou détournait les yeux et affectait d'ignorer -qu'elle fût là. - -Elle avait tant soit peu compté sur le vieillard pour rappeler le jeune -homme à la raison. Elle fut navrée de voir que ce dernier appui lui -manquait. Jamais elle n'avait aimé et se faisait de l'amour l'image la -plus saugrenue. Elle ne s'expliquait donc en rien ce que pouvait -ressentir ce fils de famille, à qui il était si facile d'aller se -distraire avec des amis, et qui se confinait dans une chambre contiguë à -celle de son oncle, comme un prisonnier sur parole. - -Elle plaignait Albert, comme on plaint un infortuné dont la tête -déménage; mais elle s'étonnait vivement de la part de responsabilité que -M. Dalombre, en possession, lui, de tout son bon sens, lui attribuait à -elle dans ce dérangement cérébral. Est-ce que c'était de sa faute si -Albert s'était ainsi toqué d'elle? le mot «toqué» lui paraissant le seul -qui convînt pour qualifier un pareil état mental. - -Cependant, les mines rébarbatives qui l'entouraient finirent par lui -mettre au coeur un certain remords. On ne l'aurait pas traitée en -coupable si, dans cette affaire, elle n'avait rien eu à se reprocher. Un -jour que le vieux Dalombre, en recevant d'elle une tasse de tisane, lui -avait lancé un regard dur aussitôt abaissé, elle lui entoura le cou de -ses deux bras et lui dit toute en larmes: - ---Monsieur Dalombre, ne me faites pas cette figure-là! Je vous jure que -je ne suis pas une mauvaise fille. - ---En attendant, répondit-il sèchement, vous êtes cause que ce pauvre -Albert va tomber malade. On croirait vraiment que vous nous avez jeté un -sort à tous. - -Cette allusion, essentiellement bretonne, aux pratiques de la -sorcellerie du moyen âge troubla considérablement Emmeline, qui -craignit, en effet, d'avoir, par sa seule présence, endiablé cette -honnête maison. - ---Si cela est, dit-elle, je n'ai plus qu'à m'en aller. - ---Ce serait inutile, Albert vous suivrait! riposta le paralytique. A -cette heure, il n'y a plus qu'à laisser aller les choses. - ---Mais, monsieur Dalombre, demanda-t-elle avec une candeur qui eût fait -sourire tout autre qu'un homme aussi inquiet, comment expliquez-vous -qu'il se soit imaginé de m'aimer comme ça, sans motif? Nous avons vécu -ensemble ici près d'un an sans qu'il ait seulement fait attention à moi. -Je ne suis pas plus belle que je n'étais l'année passée. Ce serait -plutôt le contraire. - ---Ces phénomènes-là ne s'expliquent pas, fit le vieillard. C'est moi qui -ai eu tort de lui parler de vous si obstinément. Votre entêtement a fait -le reste. Il ne vous aimait pas; il vous aime. Voilà tout. - -Et il tourna la tête du côté du mur pour mettre fin à une conversation -qui lui était évidemment des plus pénibles. - ---Je ne peux pourtant pas devenir leur mauvais génie, pensa-t-elle. Eh -bien! tant pis! - -Voici à quel projet elle s'arrêta: puisqu'Albert l'aimait à ce point -qu'il était incapable de vivre sans elle; que cet amour, enfin, prenait -tous les caractères de l'aliénation mentale, elle ne serait pas sa -femme, elle se résignerait à être sa maîtresse. Au moins, ce qu'elle en -ferait, ce serait pour le bien, non pour le mal. Un de plus, un de -moins, est-ce que ça comptait pour elle? D'ailleurs, elle leur devait -bien ce sacrifice-là. Seulement, elle le supplierait de n'en pas -souffler mot à son oncle. Non: aux yeux de ce brave et digne homme, elle -tenait à rester une honnête fille. Avec les moindres précautions, il n'y -verrait que du feu, puisqu'il ne quittait pas son lit et que, selon -toute apparence il ne le quitterait que pour entrer dans un autre d'où, -alors, il ne sortirait plus. - -Est-ce que, du reste, M. Albert n'était pas un garçon des plus -distingués? Elle aurait été trop heureuse là-bas de n'être en rapport -qu'avec des jeunes gens comme celui-là. Il serait étrange qu'elle se -montrât maintenant si difficile. - -Elle se rabaissait ainsi volontairement, afin de se donner le courage -d'arracher tout à coup le manteau d'honorabilité qui la couvrait et qui -faisait tout son bonheur, en même temps qu'il avait fait son salut. Elle -retournait d'elle-même au bagne d'où elle s'était évadée, car, dans -l'amour, elle ne distinguait nettement que la prostitution, et celle à -laquelle elle se contraignait, pour être clandestine, n'en était pas -moins honteuse. - ---Oh! se dit-elle, c'est horrible! si je ne veux pas être une ingrate et -une coquine, il faut que je redevienne une salope! - -Et la preuve de dévouement qu'elle se décidait à donner à ses sauveurs -était d'autant plus cruelle que, certainement, personne ne lui en -saurait gré. - -Après avoir creusé, mûri, travaillé et passé au crible cette solution, -elle reconnut qu'elle n'en avait aucune autre à opposer. Elle dit: -«Allons!» comme quelqu'un qui se prépare à sauter un fossé sans savoir -s'il atteindra l'autre bord ou s'il tombera au beau milieu du bourbier. - -De même que Judith avait revêtu ses plus riches vêtements pour se rendre -au camp d'Holopherne, elle pressa l'achèvement d'une petite robe à raies -blanches et mauves, dont le corsage à revers s'évasait à la Charlotte -Corday. L'encolure, échancrée jusqu'aux premières blancheurs du dos, lui -dégageait le derrière de la tête, que surplombait le réseau massif de -ses cheveux. - -Elle avait toujours été trop occupée auprès de son malade pour trouver -le temps nécessaire à l'essayage. Elle envoya chercher la couturière et -lui demanda instamment de lui apporter sa robe neuve le surlendemain. Au -jour convenu, vers les cinq heures du soir, elle était sous les armes. -Elle attendit qu'Albert descendît dans la salle à manger, où son couvert -était solitairement mis. - -Lorsqu'il fut à table, prêt à expédier une aile de poulet afin de se -soustraire le plus tôt possible à cet isolement, elle ouvrit brusquement -la porte et, comme étonnée de le voir dans la salle à manger, elle -poussa un petit cri: - ---Ah! pardon! - ---Entrez, mademoiselle, j'ai fini, dit Albert en se levant. - ---Mais, restez donc, au contraire, fit-elle d'un air souriant. Je n'ai -pas dîné non plus. Votre oncle dort. Si vous me le permettez, je vais -m'asseoir à votre table. Je ne vous ennuierai pas longtemps. En deux -bouchées, ce sera fait. - -Il y avait au moins huit jours qu'elle ne lui en avait débité autant. -Albert leva les yeux sur elle presque avec reconnaissance. Elle lui -parut charmante dans sa petite toilette première révolution. Il ne -répondit pas et changea son couvert de place, l'invitant ainsi à prendre -celle qu'il lui abandonnait. - -Elle s'y assit gaiement, avec une sorte de coquetterie familière dont il -s'étonna: - ---Voulez-vous me donner un peu de poulet? réclama-t-elle en lui tendant -son assiette. - -Albert, tout désarçonné, coupa et servit en tremblant le morceau -demandé. - ---Mangez donc! vous ne mangez pas! reprit-elle. Vous devez pourtant -avoir besoin de vous refaire, car vous avez joliment maigri depuis -quelque temps. - ---Ah! vous trouvez! C'est possible, murmura-t-il. - -Elle se pencha de côté comme pour se rapprocher de lui et, lui dardant -au plus profond des yeux des regards fixes et troublants: - ---Voyons, monsieur Albert, dit-elle, pourquoi vous faites-vous du -chagrin? Il faut être raisonnable. - -Il eût été en droit de lui répondre: - ---Je ne me fais pas de chagrin, attendu que le chagrin se fait tout -seul; et si je ne suis pas raisonnable, c'est parce que j'ai perdu la -raison. - -Mais l'amour n'a pas cette logique. Il fut tellement ravi de ces bonnes -paroles, sur lesquelles il ne comptait plus, qu'il la regarda à son -tour, non pas fixement, mais tendrement et languissamment, comme un noyé -à qui une médication énergique vient de faire entr'ouvrir les paupières. - ---Et puis, ce qu'il y a de plus grave, insista-t-elle, c'est que vous -causez beaucoup de peine à votre oncle. - -Cette fois il eut un petit mouvement de révolte: - ---Si quelqu'un lui cause de la peine, fit-il légitimement observer, ce -n'est pas moi, c'est vous! - ---Moi! se récria Emmeline, poussant la mauvaise foi à ses dernières -limites, de quoi suis-je coupable? - ---Vous n'êtes coupable que de ne pas m'aimer, soupira-t-il. Ce n'est pas -un crime, je le sais. C'est seulement un grand malheur, contre lequel ni -mon oncle ni moi ne sommes de force à lutter. - ---Mais, dit-elle en jouant l'étonnement, je vous aime de tout mon coeur -lui et vous. - ---C'est clair! fit Albert avec découragement, vous n'avez aucune raison -de nous en vouloir. Vous m'aimez de tout votre coeur, comme on aime son -parrain ou son père nourricier. Je préférerais un peu de haine, ma -parole d'honneur! Ce serait moins cruel. - ---Non, je vous assure, monsieur Albert, j'ai une grande, une très grande -affection pour vous. - -Elle allait continuer: mais il l'interrompit sur le mode ironique: - ---Ah! parlons-en, de votre affection, vous m'en avez donné de belles -preuves! J'étais désespéré. Je comprenais l'impossibilité de vivre plus -longtemps en tête-à-tête avec une femme qui m'avait repoussé comme un -chien. Je suis resté hors de la maison pendant huit jours. Eh bien! vous -n'avez pas même cherché à savoir ce que j'étais devenu et si j'étais -mort ou vivant. - ---Vous vous trompez, dit-elle. Demandez à Annette combien de fois j'ai -pleuré pendant votre absence. - -Si ce n'était pas précisément là un aveu, c'était tout au moins une -tentative de réconciliation. Le jeune homme l'accueillit avec transport, -l'amour n'étant généralement pas fier. Il décrivit son supplice comme -s'il s'y complaisait, oubliant parfois que celle à qui il le détaillait -en était précisément la cause. - -Quand il eut fini l'addition et présenté ainsi la note de ses -souffrances, elle y ajouta ce paraphe: - ---Eh bien! et moi, croyez-vous donc que j'étais plus heureuse que vous? - ---Est-ce possible! répliqua Albert stupéfié, vous étiez malheureuse -aussi. - -Elle se tut et baissa la tête dans l'attitude d'une innocente qui a -failli laisser échapper le secret de sa vie. Il lui saisit la main et, -la lui serrant entre les deux siennes, il lui dit gravement: - ---Répétez-moi que vous aussi, vous étiez malheureuse! - ---Oui, très malheureuse, dit-elle, continuant son rôle de provocatrice. - ---Vous ne m'exécrez donc pas? - ---Mais non! - ---Vous m'aimiez donc un peu? - ---Mais oui! - -Albert fondit sur la main qu'il tenait et la couvrit de baisers, qu'elle -laissa prendre passivement. Quand il en eut son compte, il lui demanda, -les yeux tout à fait dans les yeux, car il s'était visiblement rapproché -d'elle: - ---Alors pourquoi me repoussiez-vous? - -Elle sentit qu'elle ne pouvait se dispenser d'ajouter quelque chose à -son «parce que» ordinaire. Elle hésita un moment, puis elle dit en -appuyant la tête sur l'épaule du jeune homme: - ---Parce que je ne croyais pas qu'un fils de bonne famille comme vous -était capable d'aimer sérieusement une pauvre fille comme moi. - ---Ah! par exemple! fit Albert radieux, vous avez une bien triste opinion -de moi. Y a-t-il au monde une femme qui, comme honnêteté, comme -désintéressement, comme coeur, soutiendrait la comparaison avec vous? -D'ailleurs, est-ce que l'amour n'est pas au-dessus de ces niaiseries -sociales? - -Il était tout à fait à ses côtés, son bras s'était coulé entre elle et -le dossier du fauteuil; si bien qu'il la tenait et n'avait qu'un -mouvement à faire pour la ramener jusque sur sa poitrine. Il approcha sa -bouche de l'oreille d'Emmeline et lui murmura: - ---Ainsi vous n'êtes plus fâchée du tout? - ---Plus du tout! - ---Vous êtes bien sûre maintenant que j'étais sincère? - ---Sans cela, est-ce que je serais ici comme ça, tout près de vous? -répondit-elle, en se câlinant contre lui et mêlant ses cheveux bruns à -ses cheveux blonds. - ---Alors, dit-il, après l'avoir presque attirée sur ses genoux, vous -consentez à être à moi? - ---Oui! - -Elle attendait ce mot: «vous consentez à être à moi», et la netteté de -sa réponse prononcée à travers les baisers dont il la saturait lui -paraissait le prélude immédiat de sa défaite voulue. Elle fut donc des -plus surprises de voir Albert, après une dernière et plus convulsive -étreinte, se lever brusquement et courir comme un fou à la chambre du -malade, à qui il cria avant même d'avoir ouvert la porte: - ---Mon oncle! Elle a dit: oui! Elle veut bien être ma femme, ah! que je -suis heureux! - ---Emmeline, mon enfant!... ma chère nièce! Venez m'embrasser... ah! je -savais bien que vous ne nous feriez pas mourir de chagrin tous les deux, -dit le vieillard tout secoué par l'annonce de ce grand événement. - -Emmeline s'aperçut qu'elle était prise. Les avances qu'elle avait faites -à Albert, il les avait acceptées comme un acquiescement définitif à ce -mariage, auquel elle s'était si longtemps dérobée. Il avait cru qu'elle -ne livrait d'elle que son coeur et sa main et il avait loyalement remis -le reste après la cérémonie. Elle se résignait à faire de lui son amant -et elle venait d'en faire son mari. - -Il était pourtant difficile à Emmeline d'expliquer à Albert qu'il y -avait maldonne et que si le oui par elle prononcé comptait pour l'amour, -il ne comptait pas pour le mariage. - ---Comment me dégager maintenant? pensa-t-elle. C'est la fatalité qui -nous a tous menés là. - -D'ailleurs, le neveu, pas plus que l'oncle, ne lui accorda le temps de -reprendre sa parole. Le vieux Dalombre était pressé, sentant la mort -venir, et eût été fort déconfit que l'enterrement précédât la noce. Il -était absolument inutile de prendre ces ajournements que les pudeurs -sociales imposent presque toujours. Les futurs se connaissaient -suffisamment, puisque depuis un an ils couchaient dans la même maison: -elle, au rez-de-chaussée, lui, au premier étage, et que ce n'était -certainement pas de la faute d'Albert s'ils n'avaient pas toujours dîné -à la même table. - -Du moment où les accordailles étaient publiques, mieux valait brusquer -le dénouement, ne fût-ce que pour arrêter au passage les nouvelles -lettres anonymes que des ennemis inconnus préparaient peut-être dans -l'ombre. - ---A présent, il ne s'agit pas de s'amuser! fit observer le malade. Je -tiens à être de la fête. Dès demain, nous allons procéder aux -publications. Il faut que dans douze ou quinze jours tout soit terminé. - -Il manda Emmeline auprès de son lit et lui dit d'une voix débordante -d'attendrissement: - ---Depuis que vous avez mis votre petit pied ici, je vous ai toujours -regardée comme ma fille. Vous seule m'avez remplacé l'autre. Un père qui -marie sa fille est obligé de la doter. Cette maison vous appartient, -vous l'apportez en mariage à Albert. C'est nous, maintenant, qui sommes -chez vous, et, ajouta-t-il en souriant d'un bon sourire, quand votre -vieil infirme de père vous gênera trop, vous aurez le droit de le mettre -à la porte. - -Emportée par ce tourbillon d'événements presque féeriques, elle finit -par accepter les dédommagements que la destinée lui offrait. - ---Je le rendrai si heureux, se disait-elle, qu'il n'aura pas à se -repentir d'avoir fait de moi une honnête femme. - -Albert exultait. On n'aime invinciblement que les femmes par lesquelles -on a souffert. - -Quand son oncle lui avait, un beau matin, mis en tête la possibilité de -cette union, il avait demandé à réfléchir, n'éprouvant aucune tendance à -rompre avec le célibat. C'est seulement à partir du jour où Emmeline -l'avait éconduit, presque en le rudoyant, que la pointe du poignard -avait commencé à lui chatouiller le coeur. A cette heure, il lui -semblait qu'il l'avait aimée, qu'elle l'avait repoussé toute sa vie, et -qu'il venait enfin d'atteindre le but qu'il poursuivait depuis trois -semaines et qu'il s'imaginait très réellement poursuivre depuis des -années. - - - - -XI - -LA FAMILLE DE LA MARIÉE - - -Après les deux jours qu'Emmeline avait réclamés pour se reconnaître, -Albert lui dit, un soir, devant M. Dalombre: - ---Mon intention est d'aller demain à la mairie pour faire publier les -bans. Hélas! ma chère Emmeline, nous n'aurons à notre mariage ni nos -pères ni nos mères. C'est notre bon oncle qui nous en tiendra lieu à lui -tout seul. - ---Et encore! soupira le vieil alité. Je ne serai même pas en état -d'offrir mon bras à la mariée. - ---Qui sait? dit Emmeline, à qui l'espérance ne coûtait rien. - ---Voyons! reprit le jeune homme, revenant aux questions pratiques: il -nous faut nos actes de naissance, les actes de naissance de nos parents -et leurs actes de mariage. Avez-vous tout cela? demanda-t-il à Emmeline. - ---Non, répondit-elle; mais rien n'est plus facile que de se les faire -délivrer dans les mairies où ils ont été déclarés et où ils se sont -mariés. - ---Bien! Maintenant, l'acte de décès de votre père et celui de votre -mère?... - -Elle devint d'une pâleur qu'Albert eût certainement remarquée, si -l'abat-jour de la lampe n'eût interposé entre la lumière et elle une -forte épaisseur de carton. L'acte de décès de son père, il était aisé de -se le procurer; mais celui de sa mère, qu'elle avait déclarée morte et -qui ne l'était pas? Une sueur froide lui mouilla les tempes. Que faire? - ---Est-ce que l'acte de décès est indispensable aussi? demanda-t-elle, -pour gagner du temps. - ---Absolument, n'est-ce pas, mon oncle? dit Albert. - ---Sans doute, fit le vieillard, puisque, si l'acte de décès des parents -n'est pas fourni, il faut leur consentement écrit. - -Les yeux d'Emmeline s'emplirent d'épouvante. Il lui était impossible de -revenir sur son premier mensonge; et, quand elle eût osé tenter cette -rectification ridicule: «J'avais cru que ma mère était morte, mais je me -rappelle maintenant qu'elle est vivante», la mettre en scène, c'était -l'étalage au grand jour de toutes les mystérieuses horreurs du passé. -Puis, cette femme, toujours entre deux vins, et Marsouillac brochant sur -le tout, quelle société à présenter à la rigidité de ces Bretons, qui -avaient fait d'elle une madone! Renoncer au mariage n'était rien, mais -leur dire: «Voilà ma famille!» plutôt s'évader de l'hôtel et retourner -au _Perroquet bleu_. - ---Nous nous occuperons de toute cette paperasserie demain matin, -dit-elle. Ce soir, je suis tellement lasse que je ne serais même pas -capable de me rappeler les arrondissements où nous aurons affaire. -Adieu, monsieur Dalombre, adieu, Albert! - -Elle ouvrit la porte de sa chambre et, après l'avoir refermée au verrou, -tomba en tournoyant sur son lit. Dès le premier pas qu'elle risquait -hors de l'ombre où elle s'était confinée, le terrain lui manquait. -Déchirée, affolée, se voyant acculée à une imposture dont il ne lui -était plus permis de sortir, elle en arrivait à se dire: - ---Dieu! pourquoi n'est-ce pas ma mère qui est morte à la place de mon -pauvre père? - -Il est vrai que si l'ordre des décès s'était trouvé interverti, elle -n'aurait pas eu à échapper aux étreintes de Marsouillac; elle ne serait -pas tombée dans les mains de la Coffard et n'aurait conséquemment pas -plus connu M. Dalombre que son neveu. Mais, sans s'arrêter à cet -enchaînement des choses humaines, elle s'agitait dans l'impasse où elle -cherchait inutilement une issue et contre les murailles de laquelle elle -aurait voulu se briser la tête. - -Eh bien, puisque le malheur était sur elle et qu'elle n'avait, cette -fois, aucune chance d'y échapper, elle aurait de nouveau recours à la -seule ressource qui lui restât toujours: la fuite. Elle se sauverait, -cette nuit même, emportant les quelques petits bijoux qu'elle avait été -forcée d'accepter, au jour de l'an et à sa fête, de la main paternelle -du vieux Dalombre. - -Elle les engagerait au premier mont-de-piété et, d'un cabinet de -restaurant où elle s'installerait pour une demi-journée--elle avait trop -peur des garnis--elle écrirait à ceux qu'elle aurait quittés depuis -quelques heures une lettre où elle leur demanderait de vouloir bien lui -prêter cinq cents francs, qui lui serviraient à louer une chambre dans -une maison respectable et à acheter quelques meubles dont elle serait la -légitime propriétaire; ce qui la mettrait à l'abri des coups de main de -la police. - -Elle les aimait trop pour hésiter à accepter d'eux ce subside. -D'ailleurs, s'ils apprenaient jamais qu'elle était, faute de quelques -sous, retombée dans le cloaque, ils ne se le pardonneraient et ne le lui -pardonneraient pas. - -Sans autre explication, elle les préviendrait qu'un mariage entre elle -et Albert était impossible, le mot impossible renfermant toutes les -suppositions auxquelles elle les laisserait libres de se livrer. - -Comme elle prévoyait pour elle une nuit complètement blanche, une nuit -qu'elle comparait déjà à celle qu'elle avait en partie passée aux -écoutes derrière les volets du _Perroquet bleu_, elle résolut de -composer là le brouillon de sa lettre de démission. - -Elle s'assit à son petit bureau, devant une feuille blanche, et, pour -s'affermir dans son projet, traça d'une main rapide ces mots qui, en -fait, ne l'engageaient à rien: - - Monsieur Albert, - -Mais, aussitôt, les larmes qui lui montaient aux yeux les lui -obscurcirent à tel point qu'elle vit les lettres danser sur le papier. -Elle cessa d'écrire et resta accoudée sur la planchette de velours du -bureau, se révoltant presque de se voir ainsi toujours forcée comme une -bête qui revient constamment à son point de départ. Si elle partait -comme ça tout de suite, après leur avoir donné à tous de si bonnes -espérances, le pauvre vieillard mourrait, elle seule sachant ce qu'il -lui fallait de soins et de précautions. De son nouveau domicile elle -verrait peut-être passer l'enterrement auquel elle se serait retiré le -droit d'assister. - -M. Albert, aussi, pleurerait beaucoup. Il l'oublierait bien sûr. -Seulement, ce ne serait pas sans lutte. Pour la première et, -probablement la seule fois de sa vie, un jeune homme plein de coeur et -de loyauté avait fait attention à elle. Il l'aimait au point de la -prendre pour femme et elle était contrainte non seulement de dire non, -mais de s'enfuir comme une voleuse: tout cela parce que la loi exigeait -l'acte de décès de sa mère et que, ne pouvant pas montrer sa mère, elle -avait dû en faire une morte. - -Échouer ainsi devant un obstacle représenté par un mauvais morceau de -papier timbré, c'était aussi trop de misère. Elle eût été pourtant bien -heureuse de porter ce nom de Dalombre, qu'elle avait depuis un an appris -à tant vénérer. Du jour où il lui avait été permis de se mêler à la vie -de M. Albert, auquel elle n'aurait jamais eu l'impudence de songer la -première, elle l'avait trouvé très gentil et elle avait pensé souvent -qu'il était singulièrement flatteur d'avoir été choisie par un jeune -homme de cette valeur, qui deviendrait un jour un avocat distingué: car -les personnes qui devant elle avaient parlé d'un avocat n'avaient jamais -manqué d'ajouter qu'il était distingué. - -Oh! cet acte de décès, si on pouvait l'avoir, bien qu'il n'existât pas! -Cette préoccupation finit par l'obséder. Elle le voyait avec ses -timbres, ses signatures et ses mots rayés nuls, comme celui du père -d'Albert, que celui-ci avait un jour tiré devant elle d'un petit coffre -où l'on serrait les papiers de famille. Il lui semblait qu'il lui -suffirait d'étendre la main pour le saisir et l'apporter toute -triomphante à cet insupportable maire qui le réclamait si -impitoyablement. C'était peu de chose: mais, ce peu de chose, où le -prendre et de quelle trappe mystérieuse le faire jaillir? - -Alors, en battant le rappel de tous ses souvenirs et, à force de tendre -sa volonté vers ce talisman de Tantale, elle entrevit vaguement, dans la -brume d'un passé qui lui apparaissait déjà comme si lointain, un être -affreux, aux dents sales, aux cheveux tombants, dont la graisse se -mêlait à celle du collet de son paletot. Ce type, qui frisait, ou plutôt -défrisait la cinquantaine, se coiffait, hiver comme été, d'un de ces -chapeaux plus ou moins péruviens en paille brune tressée et qu'on -décore, afin de leur donner du cachet, du nom de «Guayaquils». - -Boulevard de la Chapelle, on l'appelait Gustave. Il avait été et était -peut-être encore du dernier bien avec Mlle Coffard. Malheureusement, -leurs amours avaient été interrompues par une condamnation à cinq ans de -réclusion, que l'homme au Guayaquil avait subie à Poissy, à la suite -d'une fausse police d'assurance qu'il avait fabriquée de ses mains -expertes et qu'il était allé, en se donnant comme employé de la -Compagnie, toucher chez un particulier. - -Depuis sa libération, Gustave avait renoncé à son industrie périlleuse; -mais l'art de l'imitation était tellement inné chez lui qu'il l'avait -transporté du papier sur les toiles et qu'il s'était définitivement -adonné à l'application de signatures modernes sur des tableaux anciens. - -Lorsqu'on parle à certains collectionneurs d'un Rubens ou d'un Claude -Lorrain, la première question qu'ils vous posent est celle-ci: - ---Est-il signé? - -C'est afin de se mettre en mesure de répondre par l'affirmative que -nombre de marchands venaient prier Gustave de leur prêter le concours de -sa connaissance des monogrammes, qu'il avait étudiés avec la patience -d'un élève de l'École des chartes. Il savait que Salvator Rosa enlaçait, -dans le coin à gauche de ses tableaux, un R et un S; qu'Hobbema traçait -au bas de ses paysages, à égale distance des côtés, son prénom de -_Minderout_, et que Lucas de Cranach avait un serpent pour signature. - -Cette science coupable lui offrait l'énorme avantage d'être sans aucun -péril: car si vous falsifiez le nom d'un banquier au bas d'un effet de -commerce, il dépose une plainte et vous fait arrêter; tandis que, si -vous ajoutez sur une toile peinte par Tribouillard la signature de Van -Dyck, celui-ci n'en continue pas moins à dormir tranquillement du -dernier sommeil. - -Cette indulgence de la justice pour les faux qui s'appliquent aux -oeuvres des peintres morts s'étend même aux oeuvres des peintres -vivants. Il se vend, bon an mal an, une trentaine de Vollon, de -Feyen-Perrin et de Robert-Fleury, dont les signataires seraient -continuellement en police correctionnelle, si la magistrature montrait -aux artistes le quart de la sollicitude qu'elle témoigne aux notaires. - -Mais comme il est convenu que si on court les plus grands risques à -plagier le paraphe de M. de Rothschild, on peut impunément apposer un -faux monogramme sur un tableau qui n'est pas plus vrai, le nommé Gustave -avait fini par se considérer lui-même comme exerçant une profession -libérale. Aussi avait-il laissé pousser ses cheveux et donnait-il à son -guayaquil l'air casseur que les rapins impriment à leurs chapeaux mous. - -Après avoir payé sa dette à la société et tout en se réservant d'en -contracter d'autres si la nécessité l'exigeait, Gustave était revenu -rôder autour de Mlle Coffard dans l'estime de laquelle il avait -considérablement perdu. Elle le reçut au retour plus que froidement. Un -voleur, ce n'était pas du tout son affaire. - ---Tout ce qu'on voudra, lui avait-elle dit, mais pas ça! - -Étant donné le métier dont elle vivait, «tout ce qu'on voudra» -autorisait déjà bien des choses. Cependant, sa «tolérance» s'arrêtait au -guichet de la maison centrale. - -Gustave n'en venait pas moins de temps à autre au _Perroquet bleu_ en -étrangler deux ou trois autres--des verts--qu'il oubliait de payer en -sortant et dont Mlle Coffard négligeait de lui présenter la note. - -Emmeline avait aperçu quatre ou cinq fois dans le café, raide entre deux -absinthes, cet «invité» dont on lui avait raconté les malheurs et qui -était regardé là presque comme une victime politique, le faux -constituant, aux yeux de ces femmes qui, pour la plupart, ne savaient ni -lire ni écrire, un méfait particulièrement relevé. - -Dans son ignorance des qualifications du code, elle avait partagé -l'espèce de considération qui s'attachait dans la maison à un homme -aussi instruit, et ce fut son image, celle de ses cheveux gras et sa -coiffure en paille brune qui s'imposèrent à ses recherches méditatives. -Dans tous les cas, elle ne risquerait rien en allant le consulter. Plein -de ressources comme il était, il ne donnerait que de bons conseils. - -Mais où le retrouver et comment le rejoindre? Si elle l'abordait avec -cette déclaration: - -«Je vais épouser M. Dalombre qui a quarante mille livres de rente, et -j'ai besoin d'un faux acte de décès qui me manque pour la publication -des bans», il verrait dans cette supplique une admirable mine de -chantage à exploiter. Ce n'était donc pas en sa qualité de fiancée -d'Albert qu'elle devait d'abord se présenter. Elle aurait à imaginer -pour sa démarche un tout autre motif. - -En outre, aller le demander à l'établissement du boulevard de la -Chapelle, c'était retomber entre les mains de la Coffard, c'est-à-dire -de la police, sans compter qu'elle-même ne sortait presque jamais, que -ni Albert ni son oncle ne la laisseraient courir seule les rues, fût-ce -en voiture, et qu'il lui était interdit de confier à personne cette -mission fantastique. - -Et, d'ailleurs, le temps manquait, puisque Albert l'avait avertie qu'on -s'occuperait le lendemain de rassembler les pièces nécessaires. Elle se -rendit compte de l'inanité de sa combinaison et retomba dans le chaos. -Elle regarda à sa pendule. Il était minuit trente-cinq. Tout le monde -dormait dans la maison, car on s'y couchait de bonne heure. Elle se leva -et monta tout doucettement dans la chambre du paralytique qui ouvrit les -yeux en reconnaissant son pas et lui dit d'une voix attendrie: - ---Comment! vous êtes encore debout à cette heure-ci? Allez vite dans -votre lit. Si j'ai besoin de quelqu'un, je sonnerai Pierre. - -Alors, tout à coup, comme si une batterie électrique l'avait secouée, -elle pensa: - -«Ce doit être encore ouvert chez la Coffard. Gustave y est peut-être. -Allons-y!» - -Avec la lucidité que donnent parfois les grands périls, elle comprit que -si elle se montrait au faussaire dans la toilette d'une demoiselle, il -aurait, au point de vue pécuniaire, des exigences insoutenables. Elle -rentra chez elle aussi silencieusement qu'elle en était sortie, endossa -une robe grise toute fanée, qui avait perdu trois ou quatre boutons de -son corsage, se campa sur le chignon un petit bonnet de linge dont elle -laissa pendre les rubans derrière le cou; et, quand elle se fut trouvée -dans sa glace l'air suffisamment «fille», elle alla décrocher au mur de -la cuisine la clef de l'hôtel et celle de la grille qu'Annette y pendait -tous les soirs. - -Elle logeait au rez-de-chaussée, ce qui lui permettait de sortir sans -réveiller les domestiques qui habitaient les mansardes. Si M. Dalombre -entendait le bruit de la clef dans la serrure, il croirait à quelque -escapade nocturne de Pierre. D'ailleurs, il soupçonnerait tout plutôt -que l'expédition qu'elle se préparait à entreprendre. - -Bien que depuis ses fiançailles elle eût le droit de prendre à même, -réglant les comptes et payant les notes des fournisseurs, elle avait -rarement plus de quelques francs sur elle, ayant gardé pour l'argent -qu'elle avait tenu de la générosité ou de la parcimonie des clients de -la Coffard une horreur presque invincible. - -Elle ramassa, traînant dans son tiroir, à peu près l'effectif d'une -pièce de cent sous, glissa comme un lièvre sur le palier et, après avoir -mis plus de cinq minutes à entr'ouvrir la porte de la rue, tant elle -serrait la clef dans ses doigts pour l'empêcher de crier, elle s'enfila -de profil par l'entre-bâillement, se bornant, une fois dehors, à -rapprocher un battant de l'autre assez hermétiquement pour que la -maison, protégée par une première grille, semblât, en apparence, -complètement fermée. - -Dès qu'elle atteignit la rue de Berlin, elle se prit à courir jusqu'à ce -qu'elle eût rencontré une voiture vide, où elle monta sans même donner -au cheval le temps de ralentir son pas. - ---Vite! boulevard de la Chapelle, 66! cria-t-elle. - ---Payez-moi d'avance, fit le cocher défiant, ou alors descendez. - ---Tenez, voici déjà quarante sous, dit-elle en lui passant la monnaie -par la portière. Mais, vous savez, c'est à l'heure. - -Elle avait donné comme point d'arrivée le numéro 66, afin que l'arrêt -d'une voiture devant le 70 n'amenât pas parmi les consommateurs et les -consommatrices du café un élan dangereux de curiosités malsaines. - -Il était une heure quand elle aperçut les lumières du _Perroquet bleu_ -se jouant sur les arabesques des carreaux dépolis. Cependant, le café se -vidait, et elle voyait à chaque instant les gens en sortir comme d'un -théâtre où le spectacle va finir. - -Elle descendit de son fiacre, dévisageant ceux qui passaient près -d'elle, et commençant à se reprocher amèrement son extravagance. Depuis -un an, Gustave était peut-être mort ou bloqué de nouveau pour un laps de -temps déterminé. Tout à coup, elle le reconnut de loin à son flamboyant -guayaquil. Il venait précisément à elle, et bien qu'elle eût la -quasi-conviction qu'il ne se la rappellerait pas, au moins physiquement, -l'ayant à peine vue et ne lui ayant jamais parlé, elle regrimpa dans sa -voiture, se contentant d'en tenir la portière ouverte. - -Elle le happa au passage par ces mots: - ---Monsieur Gustave! monsieur Gustave! - -Il jeta dans la voiture un regard oblique. Une femme! Que lui -voulait-elle? Il y avait déjà plusieurs années que les femmes ne lui -voulaient plus rien. Il hésitait donc à répondre à une invite dont il -n'était pas bien sûr d'être le héros; mais Emmeline lui souffla de -nouveau: - ---Montez! monsieur Gustave, j'ai à vous parler. - -Il s'enfourna dans le fiacre qu'elle referma soigneusement. - ---Voilà! dit-elle sans préambule, je suis blanchisseuse, je viens de -faire un petit héritage; mais pour le toucher, il faut que je présente -l'acte de décès de ma mère, et je ne l'ai pas. - ---Eh bien, dit Gustave, allez le chercher. - ---Je ne l'ai pas, reprit-elle, parce que je ne sais pas ce que ma mère -est devenue. Elle m'a plantée là il y a quatre ans. Peut-être est-elle -morte, mais peut-être ne l'est-elle pas; et si je veux toucher mon -héritage, je suis obligée d'attendre encore six ans. Alors, on dressera -un acte de notoriété publique, comme ça se fait toujours, et j'aurai -droit à mon argent. Mais, en attendant, il faut que je trime comme une -malheureuse, tandis que j'ai là de bons billets de mille qui -m'attendent. - ---Et, questionna Gustave, est-il pas mal gros, cet héritage? - ---Oh! non, quatre mille francs à peu près; mais, tiens! avec ça, on se -met dans ses meubles. - ---Oui, je comprends, fit l'ancien reclusionnaire, entrant tout de suite -dans les plans de la jeune fille: vous voudriez avoir l'acte de décès en -supprimant les six années qui restent à courir. - ---Précisément, appuya Emmeline, devant qui Albert avait un jour expliqué -le chapitre des successions, qu'il étudiait alors en vue d'un prochain -examen. - ---Et pourquoi vous adressez-vous à moi, comme ça? Vous me connaissez -donc? - ---Non, dit-elle, c'est une de mes amies du _Perroquet_ qui m'a raconté -que vous n'aviez pas votre pareil pour imiter des signatures de -peintres. - ---C'est vrai, répondit Gustave, flatté que sa notoriété eût pénétré -jusqu'aux blanchisseuses; mais il ne s'agit pas de peinture, ici. - ---C'est la même chose, fit observer Emmeline, c'est même bien plus -facile. Il ne vous faudra qu'une plume et un morceau de papier. - ---Eh bien! et le cachet de la mairie, est-ce que je l'ai? Et la -signature du maire, est-ce que je la connais? Tout cela me donnerait un -mal inouï, repartit Gustave, songeant déjà à faire mousser sa -marchandise. - -Emmeline n'avait pas pensé, en effet, au cachet de la mairie. Elle n'en -continua pas moins: - ---Bah! est-ce qu'un homme comme vous est jamais embarrassé? - ---Et, poursuivit Gustave, s'enfonçant dans son calcul, croyez-vous qu'un -travail comme celui-là se fasse pour des prunes? Est-ce que par hasard, -ma petite, tu te serais mis dans le coco que je vais risquer les assises -pour tes beaux yeux? - ---Mais je vous payerais, oh! je vous payerais! se récria-t-elle, sans -s'offusquer du tutoiement de l'artiste en faux. - ---Tu me payerais? Avec quoi? - ---Eh bien! avec de l'argent donc. Un de mes oncles, qui a hérité aussi, -m'en a remis un peu, à compte sur ce qui doit me revenir. - ---Combien? - ---D'abord, combien demanderiez-vous? - ---Pas moins d'un billet de cinq. - ---Cinq cents francs. C'est convenu. Quand me donnerez-vous le papier? - -Gustave fut surpris de tant d'ignorance! Mais, pour fabriquer l'acte de -décès, il était indispensable d'avoir l'acte de naissance. Et quand elle -le lui aurait remis, qui lui prouverait que, la besogne terminée, elle -lui verserait les cinq cents francs. Il fallait au moins fournir des -arrhes. Deux cents francs tout de suite et trois cents francs après. - ---C'est cela, ratifia Emmeline, prête à toutes les promesses et à toutes -les concessions. Donnez-moi votre adresse. Je vous enverrai sous -enveloppe, par la poste, les deux billets de cent francs et l'acte de -naissance de maman. De plus, je vous indiquerai sous quel nom vous -m'enverrez l'autre acte à un bureau de poste restante que je marquerai -dans ma lettre. Tout sera, du reste, expliqué d'un bout à l'autre. Vous -n'aurez qu'à suivre mes renseignements. Voyons! quand serez-vous prêt? - ---Après-demain, est-ce trop tard? - ---Va pour après-demain! Et où dois-je écrire? - ---A mon atelier, 37, rue Viollet-le-Duc, fit Gustave, qui décorait de ce -titre artistique une chambre mansardée, où le jour venait d'en haut. - ---Mais, fit remarquer Emmeline, vous avez bien un autre nom que Gustave? - ---Oui... certainement, dit celui-ci, comme s'il n'en était pas bien sûr. -Seulement, on ne me connaît que sous celui-là. - -Au moment de la séparation, il fit à Emmeline cette proposition finale: - ---Descendons-nous prendre un verre? - ---Non, merci! fit-elle. J'ai tellement bu aujourd'hui! D'ailleurs, il -faut que je rentre. - ---Et puis, ajouta-t-il, ce ne sont pas des affaires dont on peut causer -devant le comptoir. Alors, adieu! - ---Et pas un mot à âme qui vive, n'est-ce pas? - -Gustave, qui était déjà sur le marchepied, se retourna vivement: - ---Parbleu! Je ne suis pas assez bête pour me vendre moi-même! - -37, rue Viollet-le-Duc! 37, rue Viollet-le-Duc! 37, rue Viollet-le-Duc! -répétait Emmeline pendant tout le parcours, en retournant rue de Berlin. -Elle ne se rendait qu'un compte très approximatif de la gravité de la -situation dans laquelle elle se mettait. Le faux dont elle allait -devenir complice ne faisait, en réalité, de tort à personne, et il -sauvait l'avenir de tant de gens, elle comprise. Au surplus, il n'y -avait pas à barguigner: c'était tout l'un ou tout l'autre. Elle était -acculée à cette alternative: s'enfuir ou tricher. - -La satisfaction d'avoir si heureusement réussi lui cachait, du reste, -les périls du méfait. Elle n'avait pas plus d'une heure de voiture et -retrouva la porte dans l'état d'entre-bâillement où elle l'avait -laissée. Aucun accroc ne s'était produit. Elle arracha son bonnet de -linge, se déshabilla ensuite en un tour de main et se glissa dans le -lit, toute joyeuse de son succès et, dans une certaine mesure, fière du -bon tour qu'elle venait de jouer à M. le maire. - - - - -XII - -ANXIÉTÉS - - -Le lendemain, au déjeuner, qu'on avait servi dans la chambre du malade, -elle fut gaie et bonne enfant comme jamais. Albert devait, dans la -journée, commencer les démarches relatives aux publications. - ---Figurez-vous, dit-elle, que je ne me rappelle plus du tout dans quel -quartier nous habitions quand ma pauvre mère est morte. Vous pensez: je -n'avais pas cinq ans. Je sais seulement que nous avons déménagé, huit -jours après son enterrement, pour aller avenue de Saint-Ouen. Oh! ça, -par exemple, c'est comme si j'y étais. Mais la mémoire va me revenir. -Nous irons d'abord chercher les autres papiers et nous nous occuperons -en dernier de retrouver l'acte de décès de ma mère. - ---D'autant qu'en promettant à l'employé aux mariages de l'apporter dans -le délai voulu, il ne retardera pas les publications pour si peu, appuya -Albert. - -Emmeline amena ensuite la conversation sur la question du trousseau. Un -trousseau, de quoi ça se composait-il? Il paraît qu'on ne pouvait pas se -marier quand on n'avait pas de trousseau. Voilà une chose dont elle se -moquait, par exemple! - ---N'importe! fit observer le vieux Dalombre. Vous ne pouvez pas entrer -en ménage avec trois jupons et huit paires de bas. D'ailleurs, c'était -lui qui le lui devait, ce fameux trousseau, puisqu'elle était sa fille. -Malheureusement, il était hors d'état de l'accompagner pour faire les -achats. Elle devrait se résigner à y aller avec Annette. Elle n'avait -qu'à puiser dans le secrétaire l'argent dont elle avait besoin, d'autant -plus qu'elle était très en retard pour ses acquisitions. - -Elle se fit forcer la main pour y prendre deux billets de mille francs, -qu'elle serra avec un soin méticuleux, et il fut convenu que, le jour -même, elle irait au Louvre s'approvisionner de ce que les femmes -appellent des riens, de peur qu'on ne s'aperçoive que ces riens sont -tout. - -Distraire deux cents francs de cette somme qui lui appartenait, et -qu'elle avait le droit de renouveler à son gré, était plus que facile. -Vers deux heures, elle commanda le coupé et, sous la protection de -Pierre qui la conduisait, elle partit, flanquée de la Bretonne, pour -visiter les magasins. - -Après deux ou trois emplettes sur le choix desquelles elle se montra des -plus accommodantes, elle cingla vers la mairie du dix-huitième -arrondissement, sur le territoire duquel était née Madeleine Jougla, sa -mère, et demanda une copie de l'acte de naissance, qu'elle supplia le -commis préposé aux déclarations et à la vérification des sexes de lui -délivrer séance tenante. Elle s'assiérait dans le bureau et attendrait. -C'était urgent. Il s'agissait d'un mariage. - -Le commis, très galant, réveilla spécialement pour cette besogne un -jeune expéditionnaire, assoupi dans des rêves d'avenir; et, au bout d'un -quart d'heure, Emmeline eut son acte signé, estampillé et bon pour le -service. - -Sans désemparer, elle remonta dans la voiture qu'elle fit arrêter chez -un papetier, où elle demanda un paquet d'enveloppes dans une desquelles -elle fourra pêle-mêle l'acte de naissance et les deux billets de cent -francs promis comme entrée de jeu. Elle allait la refermer, quand elle -réfléchit qu'elle n'avait pas encore livré à Gustave ce nom de Freizel -qui, ébruité, pouvait la faire reconnaître et remettre la police sur sa -trace, depuis longtemps perdue. - -Cependant, pour dresser l'acte, il était indispensable qu'elle donnât à -l'artiste falsificateur le nom de fille de sa mère, et en même temps le -nom de femme sous lequel elle était soi-disant décédée. Comme elle était -résolue à ne pas rentrer à l'hôtel sans avoir liquidé cette terrible -affaire, elle demanda à la papetière l'autorisation d'écrire chez elle -deux mots, en la priant aussi de lui vendre un cachet pour charger le -pli. - -Elle acheta également le bâton de cire nécessaire à l'opération, choisit -dans la vitrine un sceau gravé d'un L et écrivit simplement cette -mention: «Jean-Louis Freizel, époux légitime de Madeleine Jougla», puis -cet avis discret: Répondre à Mlle Léontine B. X. Poste restante, rue -Milton. - -Quand le tout fut dûment à l'abri sous la garantie de cinq cachets -rouges, elle se fit conduire au plus prochain bureau de poste et, après -une attente assez longue pour le chargement, elle arriva enfin à jeter -dans la boîte la majestueuse enveloppe, sur le glacé de laquelle -resplendissait cette suscription: - - Monsieur GUSTAVE, artiste peintre, - 37, rue Viollet-le-Duc. - _Paris._ - -Les complicités coupables ne peuvent guère vivre que de confiance -mutuelle, laquelle est, presque toujours, peu justifiée. Quelle garantie -avait Emmeline de l'exécution du contrat passé entre elle et ce Gustave, -qui avait, en réalité, tout intérêt à empocher les deux cents premiers -francs et à abandonner les trois cents autres pour lesquels il avait -tant de risques à courir? - -D'autant qu'il n'était pas plus sûr d'elle qu'elle n'était sûre de lui. -Il était obligé de s'en remettre absolument, pour l'envoi du reste de la -somme, à une femme qu'il ne connaissait pas et qui, à en juger par la -proposition qu'elle lui avait faite et qu'il avait, du reste, acceptée, -ne devait pas être particulièrement scrupuleuse. - -Quand elle aurait l'acte entre les mains, l'honnêteté seule pouvait -l'empêcher de garder les trois cents francs. Elle supposait que ces -réflexions allaient envahir le cerveau du vieux monogrammiste et qu'elle -en serait pour son argent. Elle attendit jusqu'à l'après-midi du -lendemain avant de demander la voiture pour se rendre au bureau de la -rue Milton. Si elle n'y trouvait rien au nom de Mlle Léontine B. X..., -elle y retournerait le jour suivant; mais la bizarrerie de ces -atermoiements finirait par faire perdre patience à Albert et, une fois -ses soupçons éveillés, tout le chapelet des révélations s'égrénerait de -lui-même. - -Gustave, avec son oeil expérimenté, avait sans doute deviné, dans son -inconnue, une femme sincère et incapable d'abuser un artiste dans le -besoin; car lorsqu'elle se présenta au guichet de la poste restante, -l'employé lui remit une enveloppe qui l'attendait à son rang de -réception. Sa joie fut vive, mais pas complète: le faussaire lui -renvoyait peut-être l'acte de naissance de sa mère, en s'excusant de n'y -pas joindre l'acte de décès. Ce fut seulement dans la voiture, où elle -remonta d'un bond, qu'elle eut, en déchirant l'enveloppe, la preuve du -respect que l'ex-chevalier de la Coffard professait pour la foi jurée. - -Le document demandé y était plié en quatre. Elle l'ouvrit. Il était -revêtu d'un timbre de la mairie du neuvième arrondissement. C'était un -acte déjà un peu ancien dont, au moyen d'une composition chimique, on -avait fait disparaître les noms pour les remplacer par d'autres, et sur -lequel Gustave avait passé un ton uniforme. - -Emmeline apprit dans cette précieuse pièce que Madeleine Jougla, épouse -de Jean-Louis Freizel, était décédée dans son domicile, 3, rue de la -Tour-d'Auvergne. Afin de ne pas être prise au dépourvu, elle s'y fit -conduire et la longea après avoir stationné devant le numéro 3 assez -longtemps pour être en mesure de décrire au besoin la façade de la -maison qui le portait. - -Elle rentra alors rue de Berlin; il était environ quatre heures. - ---Que j'étais bête! dit-elle en montrant l'acte tout ouvert à M. -Dalombre, à ce moment étendu dans la chaise-longue où on l'avait -transporté pendant qu'Annette retapait son lit; je me suis rappelé tout -à coup que nous avions demeuré rue de la Tour-d'Auvergne. C'est là que -ma mère est morte. Je me souviens maintenant de la maison, comme si -c'était hier: un vieux bâtiment tout noir et penchant de côté, car vous -ne savez peut-être pas comme cette rue-là fait le dos d'âne. - -Pendant tout le dîner, elle ne tarit pas en détails sur l'immeuble où sa -mère avait rendu le dernier soupir. Comment avait-elle pu en oublier -l'adresse? Dès qu'elle lui était revenue, elle avait couru à la mairie -du neuvième arrondissement, où on lui en avait tout de suite délivré une -copie. Les employés étaient vraiment tout à fait aimables dans cette -mairie-là. - ---Maintenant, fit Albert, les papiers sont au complet. Nous n'avons plus -qu'à marcher. - -Un nouvel embargo attendait Emmeline. Elle n'avait jamais été instruite -du but exact de la publication des bans et en quoi elle consistait au -juste. Elle se renseigna à cet égard auprès d'Albert. - ---C'est bien simple, lui expliqua celui-ci; on fait afficher derrière le -grillage de la mairie et annoncer dans les journaux qu'il y a promesse -de mariage entre M. Albert Dalombre et Mlle Emmeline Freizel, afin que -ceux qui auraient un motif plausible de s'opposer à notre union aient la -faculté de le faire. Par exemple, supposons que je sois déjà marié et -que je vous aie trompée en affirmant que j'étais garçon: la loi veut que -la première femme que j'aurais épousée soit avertie de mon intention de -convoler de nouveau. On a pris cette précaution afin d'empêcher les -fraudes. - ---Alors, demanda-t-elle un peu troublée, tout le monde saura que nous -devons nous marier tel jour, à telle heure? - ---Tout le monde sera au moins censé le savoir. - ---Et ces publications durent? - ---Quinze jours, légalement, à moins qu'on ne s'arrange pour obtenir la -suppression du dernier ban. C'est ce que nous tâcherons de faire. - -Ce qu'Albert prenait pour une légitime et flatteuse impatience n'était, -chez Emmeline, que de la terreur. Tous les jours, pendant deux semaines, -son nom, accolé à celui de son futur mari, sous les yeux des passants -et, comme complément de publicité, inscrit dans les journaux à une -colonne spéciale où, sinon sa mère qui ne savait pas lire, Marsouillac -ne manquerait pas de le découvrir, et après lui Mlle Coffard, et après -elle l'horrible Heurteloup du bureau des inscriptions à la préfecture: -c'était presque inévitablement plonger dans les gueules de plusieurs -loups et n'échapper à l'un que pour être saisie par l'autre. - -Retarder le mariage équivalait à reculer pour mieux sauter. Maintenant -qu'elle avait remis à son fiancé le faux acte de décès, fruit de -l'ingénieux travail de Gustave, elle aurait tout donné pour le -reprendre. En effet, il ne s'agissait plus seulement pour elle de sa -position manquée. Si Mme Freizel, avertie par la rumeur publique, ou -simplement par les racontars de son voisinage, de la brillante destinée -de sa fille, venait tout à coup briguer l'honneur de la conduire devant -M. le maire, la présence de cette ressuscitée entraînait fatalement -l'intervention de la justice, placée entre une femme vivante et un acte -officiel qui la déclarait morte. - -La noce se terminerait ainsi par une arrestation, suivie d'une -comparution en cour d'assises et d'une condamnation calquée sur celle -dont Gustave avait gardé un si cuisant souvenir. Elle aurait beau -exposer devant les jurés sensibles, mais justes, les misères de sa vie; -l'horrible attentat qui l'avait contrainte à dire un éternel adieu au -domicile maternel; la capture dont elle avait été victime dans la maison -meublée où elle croyait avoir trouvé un refuge; l'inexorable nécessité -qui l'avait poussée par les épaules chez la Coffard; le mouvement de -dégoût qui l'avait entraînée à une évasion, qui avait bien tourné, mais -qui aurait pu si mal finir; enfin, le concours de circonstances qui lui -avait rendu ce faux presque obligatoire; ce système de défense serait -accepté comme un ramassis d'imaginations dont l'invraisemblance ne -méritait même pas d'être réfutée. - -Elle avait indignement trompé deux honnêtes gens par ses mensonges -d'abord, et enfin par une falsification prévue et punie par le Code: il -n'y avait pas à le nier. Et dans quel but avait-elle accumulé des -inventions aussi diaboliques? Justement pour prendre dans la société, -que l'aveu de son passé lui eût impitoyablement fermée, la place qu'une -femme pure et recommandable y aurait occupée. - -Quand elle lut de ses yeux ses nom et prénoms dans un journal, elle dut -faire des efforts surhumains pour ne pas s'évanouir. Il lui semblait que -tout le reste de la rédaction s'était subitement effacé devant cette -mention effrayante et que les yeux des lecteurs n'étaient fixés que -là-dessus. - -Comme lorsqu'elle se supposait, dans les premiers jours de son séjour à -l'hôtel de la rue de Berlin, recherchée par des escouades d'agents, -chaque fois qu'on sonnait--et on sonnait beaucoup depuis les apprêts du -mariage--elle était convaincue que c'était pour sa mère--probablement -flanquée de Marsouillac--que la porte allait s'ouvrir. - -Pour sa mère, ou pour la Coffard, ou pour tous les limiers qu'elle avait -dépistés, et qui se présenteraient réclamant leur proie. - -Elle eut la pensée d'envoyer à la pseudo-défunte deux, trois, quatre -mille francs, avec ces simples mots: - ---Ne dis rien! - -Mais l'expression de cette inquiétude était un appel au chantage; et, si -ce n'était pas Mme Freizel, ce serait l'autre qui jouerait de ce secret -toujours menaçant. - -Un jour, on lui annonça un monsieur brun, ganté et très bien mis, qui -lui demandait un entretien particulier: - ---Toute défense est inutile, se dit-elle. Aux premiers mots de cet -homme, qui est sans doute un magistrat, je monte sur le toit de la -maison et je me jette sur le pavé. - -Elle donna l'ordre de faire entrer l'inconnu. C'était un commis du _Bon -Marché_, qui venait lui offrir, dans des prix extrêmement raisonnables, -une magnifique toilette de mariée, qui lui serait livrée moins d'une -semaine après la commande. - -Chaque jour écoulé sans encombre lui remettait au coeur une espérance -que la moindre réflexion faisait envoler. Enfin, d'agitations en crise -de nerfs, elle atteignit la fin du douzième jour, terme assigné aux -publications par la complaisance de la municipalité. La cérémonie fut -fixée au surlendemain. Elle ne laissa pas un instant de repos à Albert -qu'il ne lui eût promis de faire une noce dénuée de toute espèce -d'éclat. On se baserait, pour ce mariage incognito, sur la maladie de M. -Dalombre. Quatre témoins, et c'était tout. Le jeune homme serait assisté -de deux de ses amis de l'École de droit. Le président et le -vice-président d'une Société maritime nantaise, ayant une succursale à -Paris et amis de l'ancien armateur, serviraient à la fois de pères et de -répondants à la jeune fille; on déjeunerait en revenant et tout serait -dit. - ---Vous n'avez jamais eu, je pense, répétait-elle, l'idée d'avoir des -invités et de les faire danser dans la maison, quand notre pauvre oncle -est étendu sur son lit sans avoir seulement la force de bouger. -D'ailleurs, nous ne connaissons presque personne et notre bal serait par -trop maigre. Dans ces cas-là, c'est tout ou rien. - ---Quoi! fit observer Albert, pas même les Humbertot? - ---Pas même les Humbertot. D'abord, depuis que vous m'avez raconté, un -jour, que vous alliez épouser Mlle Brigitte, ça me fait tout drôle quand -je la vois. - ---Oh! ce que je vous en disais, répliqua Albert, c'était pour vous bien -plus que pour moi. Je sais que les jeunes filles aiment généralement -donner à leur noce le plus de relief possible. Moi, je ne me marie pas -pour aller au bal. - ---Et moi donc! fit, en riant, Emmeline. J'ai bien autre chose en tête, -je vous assure. - -«Décidément, pensa le jeune homme, j'ai gagné un quine à la loterie. -Elle n'est même pas affligée de ces petites vanités féminines qui, pour -avoir parfois leur charme, n'en constituent pas moins une infériorité. -Quelle différence avec tant d'autres!» - -Le mariage à la mairie, où elle était perdue au milieu de trois autres -noces, ne causa à Emmeline que peu d'inquiétudes. Ce fut en franchissant -le porche de l'église Notre-Dame-de-Lorette et pendant toute la durée de -la messe qu'elle se sentit vingt fois près de défaillir. Elle lançait -tout autour d'elle des regards sournois, s'attendant constamment à voir -surgir de derrière un pilier quelque apparition sinistre. - -La cérémonie s'acheva sans trouble. Elle ne fut réellement rassurée -qu'en rentrant à l'hôtel avec les quatre témoins, et quand le pauvre -malade, qui attendait le retour des époux dans son grand lit, au chevet -duquel on avait attaché un bouquet de fleurs d'oranger, lui dit, en la -prenant par la tête de ses deux mains tremblotantes: - ---Allons! embrassez-moi, madame Dalombre! - - - - -XIII - -LA MÈRE - - -L'imminence du danger, l'instinct de la conservation personnelle avaient -en partie caché à Emmeline l'odieux de la comédie qu'elle avait jouée -pendant un an, comédie compliquée de drame; car l'imposture était allée -jusqu'au faux en écriture publique. Il fallait vaincre à tout prix et, -conséquemment, sans discussion sur le choix des moyens. Depuis que la -sécurité lui était revenue, elle commençait à raisonner ses méfaits. -C'était précisément devant ceux qu'elle aimait qu'elle s'était mise à -mentir. Et le jour n'arriverait jamais où elle aurait la faculté de dire -à son mari: - -«Maintenant je vais tout vous conter.» - -Elle était condamnée à perpétuité à la falsification et à l'hypocrisie. -Quelque dévouement qu'elle fût prête à offrir à son Albert, il serait -éternellement sa dupe, et tout l'amour qu'elle lui témoignerait -n'arriverait pas à modifier leurs situations respectives. - -C'est pourquoi sa tendresse pour lui se fortifia d'une sorte de pitié. -Elle l'aimait tous les jours davantage et elle le plaignait davantage, -tous les jours, de la confiance à la fois aveugle et absolue qu'il avait -placée en elle. La nuit de noces s'était soldée pour elle par une série -de remords, et sa rougeur du lendemain reflétait surtout la honte -d'avoir trompé sans vergogne et dès la première heure celui à qui elle -venait de promettre obéissance et sincérité. - -Elle se répétait, en le regardant la combler de soins et de douceurs: - -«Pauvre Albert! il ne sait même pas à quel point il est bon.» - -Bien qu'il crût la connaître depuis le temps qu'il l'étudiait, il était -surpris de la constater aussi peu mondaine, car elle craignait -perpétuellement une rencontre et elle refusait presque toujours d'aller -au spectacle, sauf dans des baignoires particulièrement ombreuses. - -Une après-midi, la roue de sa voiture avait frôlé sa mère, qui titubait -sur la chaussée du boulevard de Clichy. La rue de Berlin ne lui semblait -pas non plus suffisamment éloignée d'un autre boulevard: celui de la -Chapelle, dont les souvenirs emplissaient son cerveau et où un hasard -pouvait la remettre nez à nez avec Gustave, que l'appât de cinq cents -nouveaux francs aurait certainement excité à des recherches pleines de -périls. - -Il est vrai qu'il ne l'avait que très imparfaitement dévisagée, dans la -nuit d'une voiture de place; mais, bien que vraisemblablement très -modifié depuis qu'elle n'en faisait plus partie, il restait sans doute -encore assez de l'ancien personnel de la Coffard pour provoquer des -reconnaissances écrasantes. - -Aussi ne sortait-elle jamais à pied et tenait-elle systématiquement sa -tête enfoncée dans les capitons du coupé. En outre, elle avait feint de -contracter l'habitude du voile qui, prétendait-elle, empêchait sa peau -de se gercer. - -Ainsi blindée contre les rencontres compromettantes, elle voyait avec -espoir les jours passer sans amener la catastrophe attendue, et qui -devenait de moins en moins redoutable. Comme s'il n'avait tenu à vivre -que jusqu'à l'établissement définitif de son neveu et de celle qu'il -traitait comme sa fille, le vieux Dalombre baissa, baissa avec une -rapidité vertigineuse. La paralysie avait, tous les matins, remonté d'un -certain nombre de centimètres, au point que le médecin, se basant sur le -calcul des probabilités, crut pouvoir prédire le moment où elle -atteindrait le coeur. - -Elle l'atteignit un samedi, vers huit heures du soir. L'oeil s'ouvrit -démesurément, comme pour absorber tout ce qui flottait encore -d'existence autour de lui. Le moribond remua la bouche pour appeler, -mais les cordes vocales ne frémissaient déjà plus. Un léger soubresaut -agita son grand corps, qui sembla se soulever de lui-même pour entrer -dans le cercueil. Une écume d'un brun fauve monta aux lèvres; puis, sous -les yeux d'Emmeline et d'Albert affolés, les ailes du nez se -resserrèrent, les lèvres blanchirent et il expira. - -Au plus fort de sa douleur, Emmeline ne pouvait se soustraire à cette -réflexion consolante: - -«Il est mort avant de rien savoir.» - -Elle s'imputa comme un nouveau crime l'espèce de soulagement qu'elle -éprouvait à cette certitude d'être demeurée intacte dans l'âme du -vieillard. Quoi qu'il arrivât maintenant, elle resterait sa fille -bien-aimée. D'ailleurs, elle n'avait rien à se reprocher à son égard, -l'ayant entouré, jusqu'à sa dernière minute, de la plus constante -sollicitude: - ---Il a emporté mon image comme celle d'un ange, se disait-elle, et, à -cette heure, ni moi ni personne ne peut le détromper! - -Ce digne homme avait été son sauveur, son protecteur et son égide. -Pendant tout un mois, elle se rendit presque tous les deux jours au -cimetière Montmartre, sur sa tombe, se tenant, pendant des demi-heures, -debout devant la grille du caveau, comme occupée à raconter à ce mort -tout ce qu'elle n'avait jamais eu le courage de lui confier pendant -qu'il était vivant. - -Elle méditait silencieusement ces pèlerinages. Un matin, Albert la -suivit, intrigué par ces absences subites. Il la vit entrer au cimetière -et la regarda de loin s'accoter contre le monument, où elle demeura -longtemps la tête basse et les genoux à demi ployés. - ---Pauvre chère créature! se répétait-il, furieux contre lui-même d'avoir -ressenti non pas l'atteinte, mais l'effleurement d'un soupçon; comme mon -pauvre oncle avait raison de l'aimer! - -Un point non pas absolument noir, mais tant soit peu gris, pourtant -tachait l'existence si douce qu'elle lui avait faite. L'amour revêtait -chez elle des formes d'une sévérité qui parfois côtoyait la froideur. -Jamais il ne l'avait surprise dans un de ces élans où la chair s'épanche -en même temps que le coeur et où l'on crie des «mots inconnus». Elle y -mettait si peu du sien qu'il ne savait parfois comment s'y prendre pour -l'associer à ses entraînements. - -Ah! par exemple, il eût été injuste de l'accuser d'être exigeante! Elle -accordait un baiser, mais elle ne le sollicitait jamais. Les -frémissements d'épiderme lui semblaient totalement inconnus et -l'expression matrimoniale «accomplir son devoir» paraissait avoir été -créée pour cette femme, cependant si tendre dans tous les autres actes -de la vie. Il se disait souvent: - ---Elle est si jeune et si candide! Elle s'échauffera. - -Bien qu'elle lui eût répété à deux ou trois reprises: «Je suis -convaincue que je n'aurai jamais d'enfant», elle eut un matin la -quasi-certitude qu'elle était enceinte. L'immense joie qu'elle ressentit -de cette aventure, qui la classait définitivement parmi les femmes -utiles et respectables, fut traversée d'une profonde mélancolie. Le nom -qu'elle laisserait à cet être, garçon ou fille, serait-il honoré ou -flétri? Avait-elle le droit de transmettre à sa progéniture une partie -des dangers qu'elle courait elle-même? - -En admettant qu'on ne découvrît rien pendant sa vie, le scandale pouvait -éclater après sa mort. Ce serait alors son enfant qui hériterait de sa -honte. On a beau rabâcher que les fils ne sont pas responsables des -fautes de leurs parents, il n'en était pas moins probable que les -prétendants se détourneraient en toute hâte si on leur fournissait ce -renseignement: - ---Cette jolie jeune fille aura une dot sérieuse. Seulement sa mère a été -autrefois pensionnaire du _Perroquet bleu_. - -Sa grossesse lui procura, momentanément au moins, un prétexte pour -s'abstenir d'aller dans le monde, où Albert aurait désiré l'introduire. -Deux ou trois de ses camarades d'études s'étaient mariés comme lui, et -les invitations commençaient à venir. Emmeline avait maintenant, pour -s'y dérober, des motifs qu'elle ne se faisait pas faute de mettre en -avant. Quand elle serait relevée, neuf mois auraient encore passé sur sa -tête en y apportant des changements de nature à la rendre -méconnaissable. Si ses forces le lui permettaient, elle nourrirait son -enfant, et le métier de nourrice donne généralement à celle qui l'exerce -un aspect plantureux qui serait pour elle, jusque-là si frêle et si -ténue, une véritable transfiguration. - -Quand elle mit au monde l'être attendu, qui se trouva être une fille, -elle dut, par ordre de son accoucheur, prendre une allaiteuse de la -campagne, les tendances à l'anémie que manifestait la mère ayant donné -au docteur des inquiétudes pour le nourrisson. - -Elle avait, depuis quelque temps déjà, ruminé un projet qui la mettrait -à l'abri de toutes les revendications sociales: c'était de quitter Paris -pour un temps indéterminé, sinon pour toujours, après avoir vendu -l'hôtel. L'arrivée de la petite Albertine dans le ménage--on l'avait -appelée Albertine, parce que le père s'appelait Albert--permettait -d'attribuer ce changement d'air et de milieu à la sollicitude -maternelle. Emmeline ferait dire au médecin que l'atmosphère des -montagnes de l'Auvergne donnerait aux poumons de la nouveau-née -l'élasticité qui leur manquait. - -Elle-même prendrait, au besoin, les attitudes langoureuses d'une femme -qui a besoin de respirer. Elle insinuerait à son mari qu'elle avait -toujours rêvé le rôle de châtelaine, au milieu de braves paysans qui lui -rendraient en dévouement les bienfaits qu'ils recevraient d'elle. - -Elle se rappela une conversation où Albert, qui n'avait pas poussé -jusqu'au doctorat ses études de droit, se plaignait presque des quarante -mille livres de rente qu'il tenait de la succession de son oncle. Il ne -se sentait plus la patience de terminer la série de ses examens, et -cependant il aurait bien aimé être quelque chose. C'était réellement -honteux de traîner inutilement sa vie. - -Malheureusement, il était trop riche pour travailler, s'il ne l'était -pas assez pour risquer des sommes dans ces entreprises grandioses, mais -dangereuses, qui offrent des chances de faillite au moins autant que de -succès. - -Elle aurait été heureuse de développer chez lui une ambition politique -ou autre qui nécessitât soit un séjour, soit au moins des tournées en -province. En tout cas, elle aspirait à prendre le train pour une -destination quelconque. Elle avait droit à un voyage de noce que l'état -maladif du vieux Dalombre avait ajourné, puisqu'il eût été impossible de -le laisser seul. On emmènerait Pierre, la nourrice et la petite, qui ne -pouvait que se trouver bien de cette locomotion. - -Enfant de la capitale, d'où elle n'était jamais sortie, Emmeline fut -ainsi obstinément prise de l'envie de s'éloigner de cette souricière. -L'été était venu, amenant un mois de juin superbe. Un soir, on -s'engouffra presque à l'improviste dans un sleeping-car en partance pour -Genève. Quand une femme n'a pas encore voyagé, ce qu'elle demande à voir -tout d'abord, c'est la Suisse. - -Les premiers sifflements du train l'inondèrent d'une joie sans mélange. -Enfin, elle allait donc pouvoir marcher à pied et à visage découvert. -Pour elle, qui avait à peine franchi la ligne des fortifications, Genève -était une ville lointaine où le plus grand des hasards pouvait seul -faire rencontrer deux Parisiennes. - -Le lac Léman l'enthousiasma. Dès sept heures du matin elle était debout, -ne demandant que fatigues et escapades. Elle qui, rue de Berlin, mettait -si rarement le nez dehors et ne sortait qu'en voiture, se révéla, aux -yeux surpris d'Albert, comme une marcheuse intrépide. Naguère si -discrète et si enfermée, elle devint causeuse et expansive. Le vent des -Alpes semblait avoir balayé sa mélancolie native. Elle adorait dîner en -plein air sur la terrasse de quelque restaurant dominant le Rhône. Elle -se montrait, s'exhibait presque, comme toute fière de porter ce défi aux -passants: - ---Regardez-moi tant qu'il vous plaira: vous ne verrez en moi que Mme -Dalombre. - -Elle aurait tout donné, y compris la maison que lui avait laissée le -défunt, pour se fixer sur ces coteaux où aucune inquiétude ne serait -venue la troubler. La perspective d'une rentrée dans Paris, avec les -chances d'y rencontrer Gustave ou des gens de son monde, lui saignait le -coeur. Cependant, Albert n'avait aucun motif plausible pour se faire -naturaliser citoyen des vingt-deux cantons, et le lui proposer eût été -provoquer chez lui une surprise à lui casser bras et jambes. - -Un jour, en parcourant les annonces du _Journal de Genève_, elle lut -celle-ci: - - Pour cause de départ, à vendre, dans des conditions exceptionnelles, - un beau château, aux portes de Nantua (département de l'Ain), avec - soixante hectares de bois; à proximité du territoire suisse. Pour tous - renseignements, s'adresser à Me Plantaz, notaire à Genève, rue du - Rhône, 27. - -Quoique le mot «conditions exceptionnelles» n'indiquât pas si le prix de -ce domaine était exceptionnellement bas ou exceptionnellement élevé, -elle se sentit comme hypnotisée par cette offre imprimée. Au déjeuner -elle en persécuta son mari. Soixante hectares de forêts. Dieu! que ce -devrait être agréable de s'y promener! Elle ignorait au juste et même -approximativement ce que ces soixante hectares représentaient comme -étendue, mais elle y tenait d'autant plus. Dans l'après-midi, elle -entraîna, malgré sa résistance, Albert chez le notaire Plantaz. On ne -risquait rien de s'informer. Soixante hectares, c'est cela qui serait -bon pour Albertine! Si, une fois rentrés à Paris, l'enfant venait à -tomber malade, peut-être à mourir, elle ne se pardonnerait jamais -d'avoir négligé ainsi de lui sauver la vie. - ---Quel remords! hein! quel remords! répétait-elle à Albert, comme s'il -n'y avait plus qu'à choisir pour leur fille entre la mort et -l'acquisition de ce château. - -Son mari ne s'était pas résigné au voyage de Suisse pour la contrarier. -On se rendit chez Me Plantaz, qui fit passer les plans sous leurs yeux -avec l'empressement d'un homme qui a depuis longtemps un château sur les -bras; mais il fallait nécessairement le visiter autrement que sur des -lavis d'architecte. C'était un grand bâtiment Louis XVI... - ---Tiens! comme ta chambre où l'on m'a mise après mon accident! fit -observer Emmeline. - -Avec de vastes écuries et un magnifique jardin qui précédait les bois. -Le tout adossé à des montagnes qui vous abritaient merveilleusement du -vent d'est. - -L'énumération des vertus spéciales à cette propriété--qui attendait son -acheteur depuis neuf ans--enchanta la jeune femme. Du moment où on y -était abrité du vent d'est, il n'y avait pas à hésiter. Elle manifesta -si hautement son intention de trouver tout à son goût qu'avant même d'y -avoir mené ses clients inespérés, le notaire avait déjà haussé ses prix. - -Emmeline perdant toute patience, il fit attacher son cheval à la -voiture, une de ces étranges guimbardes qu'on ne voit qu'à Genève, et -qui ne contiennent qu'une ouverture pratiquée de côté, dans le cuir de -la capote, laquelle enveloppe toute l'armature du véhicule, sans doute -pour abriter aussi les voyageurs du vent d'est. - -Quelques heures après, on entrait dans le château, qui verdissait -poétiquement dans de vieux arbres dont la fraîcheur enchanta Mme -Dalombre. - ---Jamais nous ne trouverons mieux que ça, dit-elle tout bas à son mari -pour l'engager à profiter de l'occasion. Le fait est que la première -mise de fonds n'était pas ruineuse, le propriétaire--pour cause d'un -départ qu'il retardait depuis neuf ans, et étant donnée la baisse -considérable que les terres avaient subie depuis qu'on avait à peu près -complètement renoncé à les cultiver--se décidant à laisser le bâtiment -d'habitation et les soixante hectares de terrain pour la somme ridicule -de cinquante mille francs. - ---Oh! c'est réellement pour rien! eut l'imprudence de s'exclamer -Emmeline. Et, sans attendre la décision de son mari, elle se mit à faire -la distribution des chambres. La nourrice coucherait là avec Albertine. -Annette aurait une pièce superbe pour elle toute seule. - -Pierre habiterait dans les communs tout un logement d'où il -surveillerait les chevaux. - -La question de l'ameublement serait tout de suite tranchée, le -département de l'Ain, assurait le notaire, abondant en vieux bahuts -Louis XIII à colonnes torses, en crédences, en tables à pieds tournés et -en quantités d'antiquailles que leurs possesseurs céderaient pour un -morceau de pain. Emmeline jura qu'elle adorait cette chasse aux vieux -bibelots. Elle prétendit même s'y connaître et se fit une fête de -procéder elle-même à l'installation de toutes les curiosités qui -allaient lui tomber sous la main. - -D'ailleurs, l'hôtel de la rue de Berlin contenait déjà en linge, literie -et ustensiles de tout ordre, un matériel plus que suffisant pour une -installation provisoire. - ---Et, une fois que l'hôtel sera vide, qu'en feras-tu? fit observer -Albert. - ---Nous le vendrons, répliqua-t-elle. Depuis que ton oncle y est mort, je -m'y sens toute triste. Nous louerons un appartement à Paris, dans un -autre quartier. Un pied-à-terre nous suffira; car, lorsque nous serons -établis ici, je suis sûre que nous y passerons les trois quarts de -l'année. - -Elle exposait ses combinaisons avec une telle volubilité qu'Albert se -laissa emporter dans le tourbillon. En outre, elle se montrait si -pressée de jouir de son domaine que le voyage en fut interrompu. On -retourna à Paris; et comme Mme Humbertot avait manifesté dans presque -toutes ses visites à M. Dalombre ses regrets d'avoir consenti à céder la -maison où son mari l'avait rendue «si heureuse», Emmeline lui en proposa -le rachat: ce à quoi elle se décida assez promptement, après avoir -spécifié que, l'ayant vendue cent quatre-vingt mille francs à l'ancien -armateur, elle la reprendrait pour cent vingt-cinq mille; les bâtisses -étant menacées du krach qui avait récemment si fort éprouvé les valeurs -de la Bourse. - -La jeune Mme Dalombre n'avait pas laissé à son mari le temps de -respirer. Il se trouva, un beau matin, aux portes de la Suisse, comme si -Aladin lui-même s'était chargé du transport. Il ne s'en plaignit pas, -l'activité déployée par sa femme lui paraissant, en somme, le meilleur -stimulant contre la langueur à laquelle elle cédait d'ordinaire si -facilement. - -Nantua est une ville agreste, plantée sur toute une chaîne de montagnes -tellement boisées que la taille des planches de sapin est devenue la -principale industrie du canton. Toute l'atmosphère est saturée de -parfums de goudron et les trois mille habitants qui peuplent ce -chef-lieu d'arrondissement ont l'air de camper dans quelque pli de la -Forêt-Noire. - -A une demi-lieue de la ville se développe sur deux kilomètres de long et -quatre ou cinq cents mètres de large un lac cristallin, où l'on aperçoit -les truites aller et venir à une profondeur que la limpidité de l'eau -empêche de déterminer, si bien qu'on peut choisir celles qu'on veut y -pêcher. - -Un lac avec des truites, les arbres du bois comme rideau de fond; ceux -du verger comme premier plan, le calme, la sérénité de la vie, et cette -sorte de résurrection due à une absolue sécurité, tout ce que les -déshérités voient au loin à travers leur détresse et qu'elle avait -elle-même évoqué si souvent dans son bouge, à la description de quelque -paysage de roman, elle le possédait et non pas temporairement comme ces -malheureuses qui passent quelques heures dans la chambre à coucher d'un -étranger pour retomber ensuite dans la rue, mais pour toujours, -puisqu'elle était femme et mère également légitime. - -Elle n'avait que la crainte de voir Albert se fatiguer bientôt de cet -isolement, n'ayant pas les mêmes raisons qu'elle pour le rechercher. -Bourg, le chef-lieu du département, était à près de huit lieues de -Nantua, où la société des raboteurs de planches ne le retiendrait pas -longtemps. Le seul moyen de l'attacher au pays, c'était de tâcher qu'il -s'y créât des intérêts. Mais lesquels? Albertine, grâce au lait de sa -puissante nourrice, s'arrondissait tous les jours, et il eût été par -trop déloyal de continuer à prétendre que sa santé était menacée. - -Emmeline avait la main large et entre ses doigts l'argent coulait comme -de l'eau. Les prix de Nantua étant généralement à ceux de Paris comme un -est à cinq, elle ne lésinait guère avec ses fournisseurs, toujours prête -à s'extasier sur le bon marché de leurs fournitures. Dans une contrée où -un sou vaut cinq centimes, cette facilité dans les rapports pécuniaires -lui avait tout de suite assuré des sympathies, intéressées sans doute, -mais nombreuses. On volait un peu la «jeune dame» et on lui savait gré -de la bonne grâce avec laquelle elle se laissait faire. - -Un charpentier qui, paraît-il, disposait d'un fort chiffre d'électeurs -et tenait plusieurs villages sous sa coupe, dit un jour en sortant du -château, ses billets de banque à la main: - ---Voilà ce qu'on peut appeler des bonnes gens. Est-ce un malheur que ce -brave M. Dalombre ne soit pas notre député! - -Emmeline, à qui on rapporta le propos, en tomba toute rêveuse. Albert -venait d'atteindre ses vingt-six ans, c'est-à-dire plus que l'âge exigé -pour être apte à représenter ses concitoyens. Il n'était que depuis -trois mois dans le pays, mais c'est surtout en fait de popularité que le -temps ne fait rien à l'affaire. - -L'arrondissement de Nantua était composé en partie d'ouvriers et en -partie de vieux nobles. C'était au point qu'Emmeline avait reçu du curé, -renseigné sur sa générosité, un appel portant cette suscription: - - _A madame d'Alombre._ - -avec une apostrophe, appel qui, ayant été couronné de succès, fut à peu -de temps de là suivi d'un autre enfermé dans une enveloppe ainsi -libellée: - - _Madame - La baronne d'Alombre_ - ---Allons! bon! je suis maintenant passée baronne! se dit-elle. C'est à -se tordre. - -Les élections générales approchaient. Le scrutin de liste, d'abord -adopté par la Chambre, venait d'être rejeté par le Sénat: ce qui -permettait aux aspirants députés de travailler les circonscriptions -presque électeur par électeur. Un chef de groupe peut enlever un -arrondissement électoral avec de l'activité et de l'entregent. Un -département tout entier échappe aux influences locales. - -Le charpentier, qui s'appelait Pachot et s'était «fait lui-même», -n'ayant jamais connu d'autres parents que l'hospice des Enfants-Trouvés, -jouissait de l'autorité que lui donnait sa double qualité de patron et -d'ancien prolétaire. Si, grâce au concours de ce robuste personnage, -Albert arrivait à se créer dans le pays une situation politique, il y -serait fatalement retenu par les doux noeuds de la députation. Il -habiterait Paris pendant les sessions, c'est-à-dire juste assez pour ne -pas trop se provincialiser; mais, en fait, son nid serait à Nantua et -cet asile leur resterait toujours ouvert. - -Il s'agissait pour Emmeline de persuader à Pachot, devenu l'arbitre de -sa destinée, que M. Dalombre, qu'on anoblissait à tort, était aussi -démocrate que lui, quitte, en présence des couches supérieures, à ne pas -trop regimber devant l'apostrophe et même la baronnie qu'on accordait -volontiers aux nouveaux propriétaires du château. - -Cette tactique, qui n'était pas neuve, réussit une fois de plus. Choyé, -gâté, traité d'égal à égal par les Dalombre, Pachot se mit à leur -service corps et âme. On l'invitait à déjeuner, on lui donnait l'enfant -à embrasser, on se montrait avec lui en public et, à la première réunion -qui se tint tout au début de la période électorale, le tout-puissant -Pachot, pour départager les voix qui se portaient, les unes sur un -ancien président de chambre, réactionnaire et bondieusard, les autres -sur un ancien déporté, à propos duquel les monarchistes répandaient les -bruits les plus sinistres, proposa la candidature d'un jeune homme qui -donnerait à la population la garantie de sa jeunesse, de sa droiture et -de son énergie. Quoique nouveau venu dans l'arène, il saurait -revendiquer éloquemment à la Chambre les réformes auxquelles tous les -gens sensés aspiraient dans l'arrondissement, lui qui s'était -constamment montré le meilleur ami de l'ouvrier, bien qu'il ne le fût -pas lui-même. - ---Ce merle non pas blanc, mais tricolore, c'était M. Albert Dalombre, -acheva Pachot, d'un ton tellement triomphal que, s'il avait vu la _Belle -Hélène_, il aurait probablement ajouté: - - Et ce nom seul me dispense - D'en dire plus long. - -L'orateur populaire avait habilement aposté dans la salle deux laveuses -de lin, qui vinrent témoigner de la bonté angélique de Mme Dalombre, -laquelle leur avait envoyé de nombreuses paires de bas pour leurs -enfants et, pendant un moment de chômage, tous les jours, des légumes -frais. Comme les idées naturellement généreuses d'Albert ne s'étaient -jamais condensées dans une formule précise, on fit de lui un candidat de -sentiment. - -Il refusa d'abord de se présenter; mais Emmeline lui fit observer avec -tant d'insistance qu'ayant étudié pour être avocat, il aurait à la -Chambre de magnifiques occasions de mettre en relief ses qualités -oratoires, qu'il finit par se laisser promener de bourg en bourg, -léguant à sa femme la responsabilité de l'échec comme l'honneur du -succès. - -L'avoué bondieusard eut tout de suite conscience de sa défaite et n'osa -pas, dans les réunions électorales, attaquer de front son rival, dont la -candidature mixte avait été si adroitement posée. L'ex-déporté était -pauvre et hors d'état de lutter, pour le nombre et la dimension des -affiches, avec ses deux adversaires. Le curé alla jusqu'à affirmer en -chaire que cet homme de désordre avait commandé le feu à l'exécution de -l'archevêque pendant la Semaine sanglante. On a accusé tant de gens -d'avoir commandé ce feu qu'il était très difficile au candidat de s'en -défendre. - -Il commit la maladresse de protester dans la _Sentinelle de Nantua_. -Cette précaution lui aliéna pas mal d'ouvriers avancés, qui lui -reprochèrent de renier ses actes, et ne fit pas remonter ses actions -auprès des modérés. Trois membres de son comité passèrent à celui -d'Albert, dont cette débandade assura l'élection. Emmeline, haletante, -avait envoyé, pendant le dépouillement, des émissaires à toutes les -sections de vote. A mesure qu'elle recevait les résultats, elle les -additionnait fiévreusement avec les précédents. Qui l'eût surprise dans -ce travail peu féminin l'eût évidemment cataloguée parmi ces jolies -ambitieuses qui projettent d'avoir un salon politique, de faire nommer -des préfets et d'intervenir, un jour, dans les crises ministérielles. -Elle n'y songeait guère. - -Ce à quoi elle tenait uniquement, c'était à clouer pour jamais son mari -au sol de cette contrée d'adoption, où, plus tard, elle marierait sa -fille, richement peut-être, à coup sûr honorablement, et qui, par son -éloignement du théâtre de ses premières misères, déblayerait pour -toujours le terrain mouvant qu'elle craignait continuellement de voir -s'effondrer sous ses pieds. - -Elle avait, par la fabrication du faux acte de décès de sa mère, chargé -son dossier d'un méfait qui pouvait la mener autrement loin que -boulevard de la Chapelle. Après des coups de cette gravité, les coquins -prudents partent pour l'Amérique. Elle s'était contentée de partir pour -le département de l'Ain, et il lui semblait que si son mari y conquérait -une situation prépondérante, les soupçons et les recherches s'en -égareraient d'autant. - -Aussi sa joie frisa-t-elle l'extase quand les derniers chiffres -apprirent, à elle et à toute la ville, que décidément M. Albert Dalombre -était élu au premier tour avec quinze cents voix de majorité. - ---Ça, par exemple, c'est bien à toi que je le dois, s'écria Albert en -embrassant sa femme à l'annonce de cette victoire. Le diable m'emporte -si, il y a seulement trois mois, je pensais à devenir jamais député! - - - - -XIV - -LE FANTOME - - -Quelques jours avant l'ouverture des Chambres, le ménage Dalombre loua, -rue de l'Université, à quarante pas du palais Bourbon un appartement au -premier, d'où Albert serait en mesure de surveiller les travaux -législatifs. Comme la plupart des gens qui n'ont encore rien fait, il -prit tout à coup au sérieux ce mandat qu'il avait conquis un peu par -raccroc. Il tenait sans doute à prouver à ses électeurs à quel point il -était digne de la confiance qu'ils lui avaient prématurément accordée. - -Avant de se risquer à la tribune, il parla dans les bureaux et accepta -dans les commissions la rédaction de ces rapports d'affaires qui -ennuient autant ceux qui les écoutent que ceux qui les composent. - -Il semblait vouloir se faire pardonner par son assiduité son manque de -passé politique. Deux ou trois fois, un peu humilié de sa situation de -Mirabeau en chambre, il se promit de gravir les terribles gradins qui -mènent à l'impassible verre d'eau sucrée. Mais le coeur lui manqua et ce -fut seulement après six mois de couloirs et d'hémicycle qu'il osa, un -jour, aborder les rostres pour y soutenir un projet de réforme -pénitentiaire qu'il avait signé en compagnie de plusieurs membres de la -gauche radicale. - -Cette proposition, qui avait pour but d'empêcher les voleurs d'être -volés par ceux qui les gardent et qui sont censés les nourrir, fut -renvoyée, avec les honneurs de la journée, à une commission spéciale. Le -député Dalombre, en descendant de la tribune, reçut, assura l'_Officiel_ -du lendemain, les félicitations d'un grand nombre de ses collègues; et -quand il alla attendre dans la cour, pour la ramener à leur domicile, -Emmeline qui avait assisté à la séance, elle lui glissa dans l'oreille -en lui prenant le bras: - ---Tu seras ministre! - -Cette étoile qui affecte la forme d'un portefeuille, et sur laquelle la -plupart des élus du suffrage universel ont les yeux fixés, ne pouvait -toutefois luire avant longtemps pour un homme aussi jeune que l'était -Albert, la valeur de nos principaux politiciens étant surtout basée sur -leur expérience, bien qu'il soit démontré depuis des siècles que -l'expérience politique n'a jamais servi à personne. Trois ans se -passèrent donc sans amener le déménagement obligatoire du député qui -s'installe dans un ministère. - -Albertine grandissait avec l'élégance et les grands yeux de sa mère qui, -elle, avait un peu perdu de sa ténuité et dont le corsage s'était -capitonné, en même temps que ses joues s'étaient remplies. Elle était -devenue une femme charmante et passait pour telle. Quand elle se -montrait à la Chambre, où elle espérait toujours assister à quelque -triomphe imprévu de son mari, les lorgnettes parlementaires -convergeaient aussitôt sur elle. Dalombre avait invité plusieurs fois à -dîner ses collaborateurs des commissions, et Emmeline les avait reçus -avec une cordialité qui avait doublé leur sympathie pour son mari. Elle -était si fière d'avoir à sa table des messieurs décorés, qui causaient -familièrement devant elle des affaires de l'État, de la chute possible -du cabinet et qui confectionnaient parfois sous ses yeux des listes -ministérielles! - -Grâce aux facultés d'assimilation si rares chez le sexe masculin et si -fréquentes chez l'autre, elle s'était en moins de dix-huit mois -transformée en femme du meilleur monde. Albert était émerveillé en -constatant la facilité avec laquelle la petite ouvrière d'autrefois lui -faisait maintenant honneur. - ---J'aurais épousé la petite-fille d'un pair de France qu'elle n'aurait -pas plus de tenue et de distinction, se disait-il. - -Il l'obligea à prendre des leçons de danse afin que, jeune comme elle -était, elle figurât autrement que comme tapisserie dans les nombreux -bals où on les conviait et où presque toujours elle se dispensait -d'aller. Quand elle se considéra comme suffisamment forte sur -l'_avant-deux_ et sur la _chaîne des dames_, elle n'hésita plus à -produire de temps en temps ses épaules dans les salons diplomatiques, où -les dames se montrent, sous la lumière du gaz, décolletées, sans aucune -diplomatie, jusqu'à la naissance d'une foule de choses. - -Cette vie nouvelle, insoupçonnée jusque-là, avait surtout pour elle ce -précieux avantage de la faire pénétrer dans un monde qui l'éloignait de -plus en plus de l'autre. Qui donc aurait désormais l'audace de -confronter Gustave et son guayaquil avec une dame toute diamantée -faisant vis-à-vis à un ministre plénipotentiaire? - -L'ambassadeur de Suède ayant, à l'occasion de la naissance du fils de -son roi, organisé une soirée dansante agrémentée d'un concert, Albert -reçut une invitation sur laquelle Emmeline se jeta avec enthousiasme, le -mot «ambassadeur» exerçant un attrait presque magique sur la vanité -féminine. - -En outre, on devait y représenter une comédie de salon, où les rôles -seraient tous tenus par les représentants les plus connus du -_high-life_. La comtesse de la Meynardière ferait une demi-mondaine, et -le duc de San-Stefano lui donnerait la réplique dans un costume de -jockey. De plus, un marquis, célèbre par l'importance de ses parties de -baccara, réciterait un monologue emprunté au riche répertoire de -Coquelin cadet. - -Emmeline se commanda, pour cette fête de l'art et de l'intelligence, une -robe de satin crème, dont la nuance légèrement éteinte relevait encore -l'éclat de ses yeux de créole. Le corsage ne tenait à l'épaule que par -une agrafe de roses rouge sang qui se déroulaient en torsades jusqu'au -bas de la jupe. Elle ne voulut ajouter ni un bracelet, ni un collier, ni -un diamant, ni une perle à cette toilette tropicale, et campa seulement -de côté sur ses cheveux châtain foncé une petite couronne des mêmes -roses rouges, comme un rappel de la couleur dominante. - -La pièce, dialoguée par un amateur, l'étonna moins par les mots, qui n'y -abondaient pas, que par l'aplomb avec lequel la comtesse de la -Meynardière entra dans la peau de son personnage. Fallait-il qu'elle eût -reçu une brillante éducation pour être sûre d'elle à ce point-là! - -Elle désespéra d'arriver jamais à une pareille audace et n'hésita pas à -attribuer cette impuissance à son obscure origine. Aussi -applaudissait-elle avec entrain. Quand le duc de San-Stefano entra, dans -son costume de jockey: toque groseille et casaque arlequin, elle rit aux -larmes de très bonne foi, bien que ce déguisement ne fût que -médiocrement comique. Les spectateurs étaient assis devant l'estrade; -des chaises espacées sur une dizaine de rangs de profondeur avaient été -déposées à leur intention. A côté d'Emmeline, un jeune homme, qu'elle ne -voyait que de profil perdu, suivait le jeu des scènes, sans donner -aucune marque d'approbation ni d'improbation. - -Il se leva tout à coup, fit le tour de l'assistance, passa par derrière -l'estrade qui servait de théâtre, et revint quelques instants après -reprendre à côté d'Emmeline la place qu'un ami lui avait gardée. - ---Je suis allé recommander au duc de mettre sa toque plus en arrière: la -visière empêche qu'on lui voie les yeux! dit-il en se rasseyant. - ---C'est que, dans le dessin que tu lui as donné, tu l'avais placée en -avant, lui fit observer l'ami. - ---C'est bien possible, repartit le jeune homme. J'aime mieux chercher -trois tableaux que de composer un costume. - -Elle comprit que son voisin avait été chargé de dessiner les toilettes -et, probablement, de peindre les décors. Malgré elle, elle leva les yeux -sur cet artiste sans doute improvisé, comme le proverbe auquel il avait -ainsi collaboré; et, obstinément, comme si un magnétisme irrésistible et -irraisonné clouait sur lui ses regards, elle les fixa à deux ou trois -reprises sur le visage du jeune homme, qui continuait à causer avec son -ami, sans prêter attention à cet examen. - ---Est-ce curieux! se demandait-elle, où ai-je vu ce monsieur? C'est -peut-être dans une tribune de la Chambre? Non, pourtant. D'ailleurs, les -peintres ne vont pas dans ces endroits-là. Et c'est un peintre, -puisqu'il a été chargé de peindre les costumes. A moins que ce ne soit -aussi un homme du monde, comme le duc et la comtesse. - -A partir de ce moment, elle n'écouta plus la pièce et ne se préoccupa -que de démasquer la personnalité de ce grand garçon brun, élégant, mais -dont les allures et jusqu'à la coupe des cheveux indiquaient un homme -appartenant à un autre monde que celui de la jeunesse gommeuse. - ---Comme toutes ces toilettes sont amusantes! dit-elle en ayant l'air de -s'adresser à Albert assis à sa gauche. - ---Madame, vous me flattez! fit le jeune homme. Elles sont de moi. - ---Ah! vraiment! répliqua-t-elle; c'est étonnant. On jurerait qu'un -peintre de profession a passé par là. - ---Mais, madame, je suis peintre, en effet, dit-il. Je parierais même -qu'il n'y a ici que moi qui ne sois pas député ou secrétaire -d'ambassade. - -Comme la figure lui semblait déjà vue, la voix lui sembla déjà entendue. -La toile tomba, une toile également peinte par le voisin d'Emmeline. Il -se leva alors et, se redressant de toute sa taille il rejeta en arrière -ses longs cheveux par un mouvement qu'elle retrouva subitement dans son -cerveau: ce peintre égaré dans les salons de l'ambassadeur de Suède, -c'était celui qui, au _Perroquet bleu_, lui avait offert cinq francs par -séance pour aller poser dans son atelier. - -Son premier mouvement fut de fuir. Elle allait, vis-à-vis d'Albert, -prétexter une migraine instantanée ou un invincible instinct maternel -qui la poussait à aller constater en personne qu'Albertine, laissée -seule avec la femme de chambre, dormait d'un bon sommeil. Puis, elle -réfléchit qu'on ne se paye pas une robe de quinze cents francs pour -quitter à dix heures et demie la soirée en l'honneur de laquelle on l'a -fait faire. Ce départ, que rien ne faisait prévoir un instant -auparavant, provoquerait peut-être de la part de son mari des réflexions -auxquelles elle aurait peine à répondre. - -En outre, Albert venait d'entamer avec un sous-secrétaire d'État une -conversation qu'il aurait sans doute été fâché d'interrompre. Enfin, si -le moindre soupçon avait pu germer dans la tête du jeune peintre, cette -retraite immédiate ne pouvait que les confirmer. - -D'ailleurs, elle l'avait rencontré: elle le rencontrerait probablement -encore. Avoir l'air de s'éloigner de lui, c'était l'inviter à courir -après elle. Le procédé le plus hardi, mais le plus sûr, était donc de -faire tête au hasard qui les rapprochait, après cinq ans, dans des -salons si différents de ceux où ils s'étaient vus pour la première fois. - -Comme un voleur qui, pendant une perquisition domiciliaire, ne quitte -pas des yeux la cachette où il a serré l'argent volé, elle suivait du -regard tous les mouvements du jeune homme, pour tâcher de surprendre -soit dans un geste, soit dans un jeu de physionomie, un indice sur -lequel elle pût baser une tactique quelconque. Il ne l'avait pas -reconnue: elle en avait la presque certitude; cependant, pourquoi lui -avait-il adressé la parole? Était-ce pour éclaircir un doute? Les -hommes, qui sont quelquefois si bêtes, sont souvent si roués. Elle avait -cru deviner qu'il allait continuer ses amabilités quand il l'avait vue -se tourner du côté d'Albert. - -Son imagination commençait à travailler. Il y avait certainement plus de -deux cents personnes à cette soirée. Il était donc bien extraordinaire -que le seul individu dont elle eût à redouter la présence se fût -précisément trouvé placé à côté d'elle. - -Oui, c'était bien lui: elle ne se trompait pas. Pourtant, elle tint à -s'en assurer encore en tâchant d'entendre son nom qu'elle ne se -rappelait pas, mais qui lui reviendrait tout de suite en mémoire si -quelqu'un le prononçait devant elle. On avait enlevé les chaises et -déblayé la salle pour le bal. A l'installation de l'orchestre sur -l'estrade, il se produisit un brouhaha d'inviteurs allant retenir leurs -dames et d'invitées allant au-devant de leurs cavaliers. Elle en profita -pour se glisser entre le peintre et son ami, qui lui dit tout à coup: - ---Tu ne danses pas, Gérald? - -Gérald, c'était certainement par ce nom-là qu'on l'avait interpellé -boulevard de la Chapelle. L'identité était dûment établie. - -Comme elle le regardait sans cesse malgré elle, il la regarda aussi, et -pensant naïvement qu'elle cherchait un danseur pour le premier -quadrille, il se crut suffisamment autorisé par leur bout de causette à -lui demander l'honneur de son bras. - -Cette démarche la terrorisa. Dans la façon dont il lui dit: - ---Madame voudrait-elle bien m'accepter pour cette contredanse? - -Elle distingua un fond d'ironie qui la glaça de la tête aux pieds. -Pourquoi ne la reconnaîtrait-il pas, puisqu'elle l'avait tout de suite -reconnu? Elle ne l'avait pas oublié, bien qu'il vînt au _Perroquet bleu_ -beaucoup plus d'hommes qu'il ne venait sans doute de femmes dans son -atelier. D'abord, il lui avait examiné la figure dans tous les sens, -avant de décider si elle était assez bien pour lui servir de modèle. -Naturellement, un homme convenable, qui revoyait dans les conditions -actuelles une femme qu'il avait connue sous une livrée inavouable, -n'allait pas se mettre à pousser les hauts cris et à la tutoyer devant -tout le monde. Un sourire, une intonation tant soit peu gouailleuse, -c'était assez pour lui donner à comprendre qu'elle ne pouvait plus avoir -de secrets pour lui. - -En posant son bras sur la manche de son habit noir pour aller rejoindre -leur vis-à-vis, elle tremblait si fort qu'il lui demanda si elle avait -froid. - ---Non, dit-elle, essayant de débrouiller une allusion dans chaque mot du -jeune homme. - -Assez inhabile dans l'art de quadriller, ce M. Gérald, tout en riant de -ses maladresses, se laissait conduire par sa danseuse, qui mettait une -grâce extrême à le ramener dans le bon chemin. Elle se montrait aux -petits soins envers lui, comme pour acheter son silence. Gérald, qui -certainement était le plus pauvre et le plus inconnu de tous ces -étrangers dont les poitrines resplendissaient de décorations et de -crachats, était très flatté d'être pris ainsi sous la protection d'une -des femmes les plus jolies et les plus élégantes parmi les plus saluées. -Il était tout ébloui par ces énormes yeux noirs et l'attache du cou le -ravissait. - -D'ailleurs, il ne connaissait pas une âme dans l'hôtel de l'ambassade. -Son ami lui avait apporté à composer les costumes de la pièce; et comme -il avait refusé toute rémunération pour les cinq ou six croquis dont il -s'était chargé, il avait été prié à ce bal où il était allé par pur -désoeuvrement en empruntant un habit noir, et uniquement pour «jouir du -coup d'oeil». - -Son intention était de partir sur le coup de onze heures; mais comme il -n'y a guère, en somme, d'attrait plus puissant qu'un commencement de -relations avec une jolie femme, il se dit après le quadrille: - ---Tant pis! je reste. - -Emmeline, qu'il reconduisit à sa place, y retomba accablée. Dans la -foule qui la circonvenait, elle ne distinguait plus que cet ennemi. Elle -aspirait au plus prompt départ; mais si elle le laissait là, qui -prouvait qu'il ne se hâterait pas de faire part à cinquante personnes de -cette extraordinaire aventure. Elle aimait encore mieux s'accrocher à -lui pour le surveiller et, au besoin, lui arracher le serment de rester -muet. - -Elle s'était gardée de lui apprendre le nom de son mari, la médisance -qui porte sur un député ayant une saveur toute spéciale. Albert, qui -considérait cette soirée moins comme dansante que comme politique, y -traitait avec des diplomates du Nord des questions de commerce, de -libre-échange et de construction de ports. Une fois, Emmeline s'étant -trouvée sur son passage, il lui demanda: - ---T'amuses-tu, ma chérie? - -Elle répondit: - ---Oh! beaucoup! - -Après quoi, il regagna un groupe où, à en juger par la calvitie de la -plupart de ceux qui le formaient, on devait triturer des sujets de haute -portée européenne. - -L'amour-propre humain permet difficilement, fût-ce à la personne la plus -modeste, d'admettre que son image ait disparu complètement de la mémoire -ou, tout au moins, du rayon visuel d'une autre personne. Combien de gens -dont les traits se sont, pour vous, absolument effacés, vous abordent -dans la rue en vous tendant amicalement une main que vous ne vous -rappelez pas avoir jamais serrée! Ce sentiment instinctif dominait -Emmeline, au point qu'elle avait _à priori_ supposé que le jeune peintre -n'avait pu s'égarer à son sujet. - -Toutefois, il avait gardé vis-à-vis d'elle une attitude si discrète -qu'elle ne savait sur quel pied danser, et cette incertitude même -redoublait son trouble. Rien n'était bouleversant pour elle, qui avait -tant de choses à cacher, comme de se dire à chaque minute: - -«Sait-il ou ne sait-il pas que la femme de là-bas et celle d'ici n'en -font qu'une seule?» - -Or il n'y avait pas à hésiter: dès qu'elle aurait la preuve que sa vie -n'aurait plus de mystère pour ce jeune homme, il fallait en finir -immédiatement avec lui. La sueur lui perlait sur le front, à la pensée -qu'un mot lâché dans la foule serait l'écroulement de l'échafaudage -qu'elle avait construit avec tant de patience et au milieu de tant de -périls. Ce n'était pas la peine d'avoir échappé si heureusement à -l'enquête pratiquée à propos de son prétendu assassinat, d'avoir doublé -sans naufrage le cap de la publication des bans, d'avoir acquis, dans un -département-frontière, une situation tellement brillante qu'il en était -résulté l'entrée de son mari à la Chambre, pour échouer misérablement -sous les racontars d'un rapin! - -Et encore, lorsqu'elle tremblait à l'arrivée du commissaire de police et -qu'elle attendait constamment, pendant les douze jours qui avaient -précédé son mariage, le coup de sonnette de sa mère, elle était seule, -s'appelait tout bonnement Mlle Freizel et ne possédait pas, comme -maintenant, un nom et une enfant, dont elle avait à sauvegarder -l'honneur. La catastrophe atteindrait, cette fois, toute une maison; son -mari la jetterait dans la rue et plus tard, quand Albertine lui -demanderait ce qu'était devenue sa mère, Albert lui répondrait: - -«Ta mère était une...» - -Non, elle n'avait pas mérité une aussi effroyable condamnation sociale. -Cet homme, cet inconnu--car l'avoir coudoyé une fois dans un bouge, ce -n'était pas le connaître--qui se dressait ainsi entre elle et le bonheur -qu'elle croyait si bien s'être assuré, elle aurait voulu le supprimer, -fût-ce au prix d'un crime. Au surplus, l'horrible angoisse qui -l'étreignait ne durerait pas longtemps. Il était impossible que la -soirée s'achevât sans qu'elle fût fixée sur l'étendue du danger qu'elle -courait... Sans trop se rendre compte de la valeur du raisonnement -qu'elle ressassa dans sa tête égarée, elle adopta ce criterium: - ---Si, après m'avoir invitée pour le premier quadrille, il me laisse -tranquille pour aller s'adresser à d'autres, c'est que, décidément, il -ne m'a pas reconnue. Si, au contraire, il commet l'inconvenance de me -faire danser de nouveau--ce qui ne se fait jamais, de la part d'un homme -bien élevé, à l'égard d'une dame qu'il rencontre pour la première -fois--je saurai à quoi m'en tenir. Évidemment, il s'imposera comme un -homme sûr que je n'oserai rien lui refuser. Peut-être même aura-t-il -l'impudence de me parler du passé. Oh! ce serait atroce! - -Elle en était là de ses réflexions quand Gérald s'approcha d'elle, un -peu gauchement, mais résolument. Il avait, aussitôt le quadrille fini, -recueilli des renseignements sur sa jolie danseuse; et, ma foi, tout -glorieux d'avoir été redressé dans ses maladresses chorégraphiques par -la femme d'un élu du suffrage universel, il ne demandait qu'à lui -confier la suite de son éducation mondaine. - -Il est en effet d'usage d'éviter de compromettre ou de gêner une dame en -l'invitant successivement pour plusieurs danses. Mais Gérald, qui -n'allait jamais au bal, qui était seul dans celui-là et qui voyait Mme -Dalombre disposée également à s'isoler, sauta par-dessus ces convenances -et lui offrit sa compagnie pour la valse, comme il la lui avait offerte -pour la contredanse. - ---Monsieur, répondit-elle toute blêmissante, vous voudrez bien -m'excuser; j'ai déjà refusé deux invitations. - ---Je n'en serai que plus fier si vous acceptez la mienne, dit Gérald. -Vous avez été si indulgente pour moi tout à l'heure. Je voudrais pouvoir -me vanter d'être votre élève. - ---Oh! monsieur, fit-elle avec un sourire contraint ou plutôt contracté, -je danse moi-même très mal et je vous donnerais de bien mauvaises -leçons. - ---Meilleures et surtout plus agréables que celles que mes parents me -faisaient donner, quand j'étais petit, à cinq francs le cachet, répliqua -pour dire quelque chose le peintre qui n'osait pas encore risquer une -galanterie accentuée. - -Ce mot «cinq francs le cachet» glaça Emmeline jusqu'aux os. C'étaient -ces cinq francs-là qu'il lui avait proposés autrefois pour lui prêter sa -tête. Aujourd'hui, elle lui prêtait ses jambes. L'allusion était -directe, et le coup de poignard formait plaie pénétrante. Elle fut sur -le point de lui glisser cette prière dans l'oreille: - ---Taisez-vous! on peut vous entendre. - -Elle se contenta de lui poser ce point d'interrogation: - ---Que voulez-vous dire? - ---Rien! répliqua Gérald, supposant qu'elle avait mal compris sa phrase. - -Ce «rien» parut à Emmeline dissimuler tant de choses qu'elle en perdit -toute envie de lutter de nouveau contre la destinée. Tant pis, elle en -avait assez, il arriverait ce qu'il pourrait. Si ce jeune homme était un -lâche ou simplement un imbécile, elle était perdue; si c'était un garçon -de coeur ou seulement de quelque intelligence, il se tairait. Mais allez -donc compter sur le silence d'un jeune homme pour qui la possession d'un -secret à la fois aussi cruel et aussi amusant valait toutes les bonnes -fortunes de la terre! - -Elle s'abandonna donc à ces chances diverses, se réservant de s'orienter -selon le côté d'où soufflerait le vent de malheur qui s'abattait sur -elle. Pendant la valse à laquelle elle se résigna dans ce bal des -victimes, elle crut constater que, deux ou trois fois, il la serrait -d'un peu plus près que ne le nécessitait le mouvement de gravitation -indiqué par l'orchestre. Elle n'osa pas se plaindre ni même se dégager, -tant elle redoutait quelque manque de respect, bien autrement -significatif. - -Enhardi par cette passivité, Gérald acheva le dernier tour en la tenant -collée à sa poitrine comme s'il ne formait avec elle qu'un bloc -tournoyant. Sa tête d'artiste commençait à déménager. Jamais il n'aurait -supposé une femme du monde aussi peu récalcitrante. Il voulut savoir au -juste jusqu'où irait sa docilité: - ---Madame, lui dit-il, je vais réclamer de vous une grâce qui rayonnera -sur toute ma vie, si vous me l'accordez. Promettez-moi de ne pas danser -de la soirée avec un autre qu'avec moi. - ---A quoi pensez-vous, monsieur? répondit-elle; vous tenez donc bien à me -faire remarquer? - ---Laissez-moi au moins vous mener au buffet, reprit-il. Il fait ici une -telle chaleur!... - -Et, sans attendre son autorisation, il traversa avec elle deux salons -qui conduisaient à un troisième où se dressait un grand comptoir autour -duquel avaient été placées des tables malheureusement à peu près toutes -prises d'assaut. - -Enfin, Gérald en dénicha une dont les locataires s'éloignaient et où -traînaient encore des soucoupes imprégnées de glace fondue. Il y -installa sa danseuse, qui s'assit en face de lui dans la posture de -l'inquiétude et de l'obéissance. Était-ce cet endroit qu'il avait choisi -pour y causer plus à l'aise de leur première rencontre? Persisterait-il -à feindre, tout en continuant à lui larder le coeur d'insinuations plus -ou moins déguisées? Elle attendait, prête à tout ou, à vrai dire, prête -à rien, car elle ignorait s'il l'attaquerait par la douceur ou par la -brutalité, bien que ce rappel des «cinq francs le cachet» indiquât un -homme peu ménager de ses expressions. - -Le peintre, qui avait demandé deux sorbets au marasquin à des -domestiques très affairés et qui ne voyait rien venir, se mit à frapper -impatiemment sur la table avec une petite cuillère abandonnée dans une -des soucoupes. Emmeline commençait à se sentir choquée de ces allures -d'estaminet, qu'il n'aurait certainement pas affectées ainsi avec toute -autre, quand Gérald, dans le but louable de lui témoigner la hâte qu'il -avait de la désaltérer, lui dit moitié sourire, moitié colère: - ---C'est insupportable! On n'est pas servi plus vite ici qu'au café! - -Instantanément elle se rappela qu'à celui du _Perroquet bleu_, il avait -de la même façon appelé, à coups de soucoupe sur la table, les garçons -qui lui faisaient attendre sa consommation. La corrélation était trop -évidente pour que la grossièreté ne fût pas préméditée. - ---Ah! monsieur! fit-elle en se levant brusquement, c'est indigne! - -Et, ramassant aussitôt son éventail, qu'elle avait posé sur le marbre, -elle tourna les talons, laissant son cavalier ahuri, sa petite cuillère -à la main. - ---Que diable ai-je fait qui ait pu la blesser à ce point-là? se -demanda-t-il tout penaud. Pourquoi aussi vais-je lui dire que c'est ici -comme au café? Est-ce qu'on parle de café à une femme de ce monde-là? -Voilà ce que c'est que d'essayer de marivauder quand on n'est bon qu'à -broyer des couleurs! J'ai été pas mal inconvenant, mais c'est égal: ces -provinciales sont de rudes chipies. - -Après ce four monumental, il ne lui restait qu'à tirer ses grègues. Il -passa, pour aller reprendre son paletot au vestiaire, tout près de Mme -Dalombre qui avait lié conversation avec une dame et, pour se donner une -contenance, riait à gorge déployée de choses qui vraisemblablement -n'avaient rien de comique. Il plongea ses yeux bien avant dans ceux de -son ex-danseuse, comme pour s'assurer s'il n'y avait aucun moyen de -renouer le fil que son inconvenance avait brisé. Emmeline se contenta de -le regarder d'un air de défi, puis tourna dédaigneusement la tête. Mais -cet effort pour combattre une attaque de nerfs qui la gagnait la désarma -totalement. Elle glissa sur ses souliers de satin jusqu'à son mari et -lui dit en haletant: - ---Partons! Albert, j'étouffe ici. J'ai peur de me trouver mal. - -Et elle le remorqua par la main jusqu'à l'antichambre, endossa sa -pelisse et s'enfourna dans sa voiture où elle se blottit, la tête dans -sa fourrure, comme une femme qui choisit la place la plus commode pour -s'évanouir. - -Cependant, elle n'en fit rien et employa à méditer sur la situation -nouvelle qui lui était faite le silence qu'elle garda pendant toute la -route. - ---Quel coup d'oeil mauvais et menaçant il m'a lancé en partant! se -répétait-elle. Comme il disait clairement: «Ah! tu m'as bravée! Eh bien! -tu sauras ce que ton audace te coûtera!» Et pourtant, raisonnait-elle, -il m'était impossible de me laisser souffleter ainsi en plein bal par -mon passé. Si je ne m'étais pas révoltée à la fin, jusqu'où serait-il -allé? Ah! le misérable! c'est ignoble! c'est ignoble! Comme s'il lui eût -été difficile de paraître me voir ce soir pour la première fois! Mais -non: il est tout fier de m'avoir connue. Il n'y a pourtant pas de quoi -se vanter! - -En tout cas, ce n'était pas dans le bal même qu'il répandrait la -nouvelle, puisqu'il l'avait quitté quelques instants avant eux. Mais il -devenait très imprudent d'attendre seulement un jour. Contre les -obstacles qui s'étaient déjà et si souvent dressés devant elle, elle -s'était toujours trouvée bien de sa promptitude à les renverser. -L'hésitation, c'était l'écroulement pour elle. Comme elle ne possédait, -malheureusement, aucune arme pour se défendre, attendu qu'on n'en -raconterait jamais plus ni même autant qu'il y en avait, elle n'avait -d'autre parti à prendre que celui de l'attaque. - -Tant pis pour ce monsieur qui s'était trouvé là et qui n'avait pas eu le -bon goût ou la prudence de rester muet! Lui rappeler le «café» où il -l'avait aperçue pour la première fois--car, en somme, il n'avait fait -que l'apercevoir--c'était là un défaut de générosité qui autorisait -toutes les représailles. Elle n'avait pas à son actif que sa vie de -débauche: elle avait aussi ce faux acte de décès qui la mènerait droit -en cour d'assises. Or, une fois les soupçons du monde concentrés sur -elle, le chapelet de ses iniquités s'égrènerait jusqu'au bout. Laisser à -sa fille le nom d'une prostituée, c'était horrible; mais lui -transmettre, en outre, celui d'une condamnée, cette perspective était -absolument intolérable. - -Supprimer ce révélateur, voilà ce qui était urgent. Mais par quels -procédés? Elle n'irait pas se mettre bénévolement à sa discrétion: ce -qui ferait d'elle son esclave et sa chose. D'autant qu'un moment vient -presque inévitablement où les complices «mangent le morceau». Elle -n'irait pas jusqu'à lui tendre un piège ou le faire tomber dans quelque -guet-apens, les associés qu'elle serait obligée de s'adjoindre devant -être au moins aussi dangereux que lui. Pourtant, elle ne pouvait -permettre à ce peintre de continuer à circuler dans Paris pour y semer -la diffamation. Désormais, elle n'oserait plus se présenter dans aucune -maison de peur qu'on ne lui demandât des nouvelles de l'établissement du -boulevard de la Chapelle. - - - - -XV - -LE COMPLOT - - -Le lendemain matin elle essaya de retrouver son sang-froid. Elle n'y -réussit pas. Ses tremblements d'autrefois l'avaient reprise. Elle -décacheta la première toutes les lettres adressées à son mari, dans la -crainte qu'il ne lui en tombât dans les mains quelqu'une qui le mettrait -au courant des exploits de la jeune fille qu'il avait épousée pour sa -vertu, bien plus que pour sa beauté, beauté qui ne lui était venue que -plus tard. - -Elle interrogeait les moindres jeux de physionomie d'Albert, s'attendant -à chaque minute à quelque explosion. Elle se dit qu'elle ne passerait -pas une seconde journée comme celle qui s'acheva pour elle, au milieu de -terreurs folles, accompagnées d'horribles serrements d'estomac. Elle -comprit qu'il fallait agir. Pendant qu'Albert s'installait dans son -bureau, pour y rédiger la maquette d'un rapport, elle s'enferma dans sa -chambre et y brouillonna, d'une plume hâtive, ces mots pleins de -promesses: - - J'ai besoin de vous voir. Il y aura beaucoup d'argent à gagner. - - LÉONIE. - - Toujours poste restante, rue Milton. - -Elle brocha sur le tout l'adresse de Gustave, restée burinée dans son -cerveau, et dès le lendemain courut au guichet. - - Je vous attendrai demain et après-demain toute la journée dans mon - atelier, rue Viollet-le-Duc. - -répondait Gustave, qui, ayant reconnu l'écriture, avait flairé de -nouveau une combinaison pécuniaire. Sans attendre et pour couler -immédiatement à fond le dénouement du drame qui s'ouvrait si menaçant, -elle se fit conduire rue Viollet-le-Duc, chez le seul être de qui il lui -fût permis de prendre conseil. - -Elle monta tout d'une haleine les six étages qui séparaient du niveau de -la rue l'artiste en fausses signatures et frappa d'un doigt agité contre -la porte bâtarde que lui avait décrite la portière de la maison. -Gustave, sa pipe aux lèvres et un vieux béret d'un bleu crasseux fiché -de travers sur ses cheveux longs, mais rares, l'introduisit galamment -dans la pièce mansardée qu'il qualifiait audacieusement d'atelier, sous -prétexte que le jour y venait d'en haut. - -Il lui présenta un fauteuil en reps vert effrangé, où elle tomba émue -autant qu'essoufflée. Elle fut saisie par une odeur de poussière et -d'essence de térébenthine qui lui arracha une légère quinte de toux. -Pour tout mobilier un lit de fer, dissimulé dans l'ombre du toit bâti en -biais, deux chevalets dressés pour recevoir les tableaux anciens qui -auraient besoin d'un coup de torchon, et au mur une palette mouchetée de -reliefs de couleurs durcies: ce qui indiquait suffisamment un déplorable -état de morte saison. - ---Eh bien! ma petite mère, qu'y a-t-il encore pour votre service? fit -Gustave en prenant place sur une vieille malle qui lui servait -d'escabeau. - ---Oh! rien, dit-elle, comme pour enlever de l'importance à sa démarche. -Je viens simplement vous consulter. - -Avant de lui répondre, le vieux faussaire détaillait curieusement sa -toilette et paraissait fort alléché par l'examen du superbe manteau de -loutre dont Emmeline s'était enveloppée pour sortir, car cette fois elle -avait, dans sa précipitation, complètement négligé de se déguiser en -blanchisseuse. - ---Nom d'un chien, que vous êtes bien mise! fit-il observer. Jamais de la -vie je n'aurais pensé que c'était vous. - ---Oui, répondit-elle, c'est depuis l'héritage de mon oncle, vous savez. -J'ai quitté l'état, et, vous voyez, ça m'a réussi. - ---Je vous crois! répliqua-t-il, et puis c'est pas pour vous -flatter--d'abord, je n'avais vu que le bout de votre nez, le soir, dans -la voiture... il y a six ans, mais il me semble que vous êtes devenue -crânement jolie. - ---Dame! fit-elle avec une candeur affectée, je me nourris mieux -maintenant. Alors, j'ai un peu engraissé. - -Puis, pour couper court à ces observations oiseuses, elle reprit: - ---Voilà: il y a un monsieur qui m'embête... Il a appris, je ne sais -comment, que l'acte de décès de ma mère avait été confectionné ailleurs -qu'à la mairie, et il veut me faire chanter. Vous comprenez comme ce -serait gai si la police allait fourrer son nez dans nos affaires. Je ne -vous dénoncerais pas, certainement; mais on penserait bien qu'une femme -n'a pas fabriqué ce papier-là toute seule, et, de fil en aiguille, on -arriverait à vous pincer aussi. - ---Elle serait mauvaise! fit observer Gustave. - ---Aussi, ai-je pensé que vous et moi, nous avions toute sorte de motifs -pour nous débarrasser de cet individu, continua-t-elle. - -Un nuage de rêverie obscurcit pour un instant les yeux du vieux -falsificateur. - ---Je le crois comme vous, dit-il; mais moi, je ne manie que le pinceau. -Autre chose, non; ça coûte par trop gros. - -Elle comprit que, par «autre chose», il entendait quelque embuscade dans -laquelle resterait le gênant personnage. Elle le rassura tout de suite -sur la portée qu'il fallait donner à ses paroles. - ---Il ne s'agit pas de s'en défaire violemment, expliqua-t-elle. -Seulement, si on pouvait le forcer à se taire, soit par des menaces, -soit par des promesses; enfin, je ne sais pas, moi. Si je savais, je ne -m'adresserais pas à vous. - -Elle avait trouvé bon de confondre les intérêts de Gustave avec les -siens, en lui faisant supposer que le peintre était au courant de leur -complicité dans l'affaire du faux. Elle s'épargnait ainsi la honte et -surtout l'inconvénient d'avouer à Gustave son séjour chez la Coffard, -qui, aussitôt instruite, se serait fait une douce joie de partir sur la -piste de son ancienne pensionnaire. - ---Des promesses! des promesses! répétait Gustave, n'y songez pas. C'est -nous mettre tous les deux pieds et poings liés dans les griffes de -quelque maître-chanteur. Je connais ces types-là. Ils commencent par -vous demander cent sous et ils finissent par exiger vingt mille francs. - ---Alors, que faire? - ---C'est à voir, conclut-il. D'abord, comment s'appelle-t-il, cet -oiseau-là? - ---Je ne le connais que sous son nom de Gérald, répondit-elle. Mais ce -doit être un simple prénom. - ---Comme Gustave, appuya-t-il. Et vous dites qu'il est?... - ---Peintre. Il a même sans doute un certain talent, car il a déjà -travaillé pour de bonnes maisons. - ---Un confrère! dit le monogrammiste. Je dois le connaître... au moins de -vue. Est-ce qu'il a déjà exposé? - ---Ah! ça, je l'ignore, dit Emmeline. - ---C'est que j'ai là le livret du Salon et, s'il y avait eu un tableau, -j'aurais tout de suite ses tenants et ses aboutissants. Au reste, -laissez-moi faire, je le retrouverai bien. - ---Mais c'est que nous n'avons pas le temps d'attendre! se récriait-elle. -Demain peut-être il sera trop tard. - -Il prit, sans doute pour se donner une importance sérieuse aux yeux -d'Emmeline, une attitude réfléchie et méditative; puis, comme un homme -qui tient son scenario, il lui posa cette question, probablement de -beaucoup la plus grave pour lui: - ---Mais qu'est-ce qu'on donnerait pour mettre ce joli monsieur dans -l'impossibilité de nuire? Rien que pour le retrouver, il va falloir se -mettre en quatre. - -Elle le rassura tout de suite: - ---Ne vous préoccupez pas de ça, dit-elle. Otez cet homme-là de notre -chemin et je serai encore trop contente de vous payer ce service-là dix -mille francs. - ---Je vois que vous êtes raisonnable, repartit Gustave, en se léchant les -lèvres. Il y a si peu de gens qui le sont... raisonnables. - ---Ainsi, appuya-t-elle, vous ne risquez rien d'aller de l'avant. Vous me -direz ce que j'ai à faire et vous me trouverez prête à tout. Tenez, -voilà toujours mille francs pour vos premiers dérangements. - -Et, tirant du creux de sa main gantée un magnifique billet d'un bleu -céleste, elle le tendit à Gustave, qui le sentit trembler entre ses -doigts, tant l'impression lui en parut douce et émotionnante. - ---Nous disons Gérald? demanda-t-il. Un jeune? - ---Vingt-sept ou vingt-huit ans. - ---Petit? blond? gras? maigre? - ---Un grand brun avec une forêt de cheveux qu'il rejette continuellement -en arrière. - ---L'essentiel, fit-il judicieusement remarquer, c'est d'abord de mettre -la main dessus. Nous examinerons ensuite par quel côté il vaut mieux -l'attaquer. Il n'a pas de fortune, au moins? - ---Un peintre! où l'aurait-il prise? demanda-t-elle naïvement. - ---On ne sait pas, il y a des bonhommes à manies qui font de la peinture -pour s'amuser. S'il est pauvre, tout ira bien; sinon, ce sera bien plus -dur. Avec de l'argent, on se défend toujours. - -Emmeline lui fournit encore toutes les explications qu'elle crut de -nature à l'aider dans un plan qu'elle entrevoyait vaguement sans que les -lignes en fussent arrêtées dans sa tête, pas plus qu'elles ne l'étaient -pas sans doute dans celle de l'ex-réclusionnaire. - -Elle lui tendit la main en lui répétant à cinq ou six reprises d'agir en -toute hâte. Il y allait de leur salut à tous deux. L'alternative qui se -présentait, spécialement pour Gustave, était celle-ci: ou un magot de -dix billets comme celui qu'il venait d'empocher avec une joie ineffable; -ou dix bonnes années de travaux forcés qui, pour un récidiviste aussi -remarquable, monteraient vraisemblablement au double. - -On se quitta sur cette expectative, Emmeline attendant tout de -l'ingéniosité de Gustave; Gustave remuant déjà des idées sans s'être -encore arrêté à aucune d'elles. La peur enlevait à Mme Dalombre toute -pitié en même temps que tout sens moral. On lui aurait appris tout à -coup que son obstiné cavalier du bal de l'ambassade de Suède était tombé -sous un camion dont la roue lui avait passé sur le corps, qu'elle aurait -commencé par remercier la Providence du secours inespéré qu'elle lui -apportait. - -Son collaborateur Gustave ne donna pas, du reste, au remords le temps -d'intervenir. Le lendemain même de leur entrevue dans la mansarde de la -rue Viollet-le-Duc, Emmeline trouva au bureau habituel ces deux lignes, -qui n'admettaient ni atermoiement ni discussion: - -«Gérald retrouvé. Tout va bien. Venez!» - -Elle s'envola de nouveau vers les six étages au sommet desquels -l'artiste en toute sorte d'arts se plaisait à braver les foudres de la -loi. Sa première surprise fut d'être reçue dans l'atelier par un -monsieur aux habits flambants neufs: jaquette luisante d'un tout autre -lustre que celui de la crasse; pantalon gris perle; moustache cirée; -cheveux à la malcontent. Ce Gustave d'aujourd'hui n'avait aucun rapport -avec celui d'hier: on le lui avait changé contre un autre qui ne le -rappelait que de très loin. - -L'inconnu qui lui tendait une main aux ongles irréprochables la tira -immédiatement de son incertitude. C'était bien le même Gustave, mais il -avait cru devoir, aussitôt après leur conversation de la veille, sauter -dans le tramway qui mène à la Belle Jardinière et s'y acheter un complet -séance tenante. Non, comme elle aurait quelque raison de le supposer, -pour jeter un dernier éclat sur ce boulevard de la Chapelle si souvent -témoin de sa misère, mais parce que cette respectabilité dans la tenue -constituait un des décors indispensables de la comédie dont il allait -lui dérouler l'action. - -Il la renseigna tout d'abord sur ce Gérald, qui de son nom de famille -s'appelait Péronaud, qui habitait la rue Condorcet, c'est-à-dire le -quartier même; que tout le monde connaissait et qu'on lui avait désigné -tout de suite. C'était un garçon travailleur, qui aurait pu gagner de -l'argent, s'il n'avait pas commis la faute de verser tant soit peu dans -l'impressionnisme. Monsieur n'avait pas voulu faire de concessions aux -bourgeois, et les bourgeois se vengeaient en refusant de l'acheter. - ---Est-ce que vous l'avez vu? Est-ce qu'il vous a parlé de moi? -interrompit Emmeline, que les digressions de Gustave énervaient. - ---Le voir! Pas si bête! répondit-il. Il est de la plus haute importance -qu'il ne se doute jamais d'où lui viendront les coups qu'il va recevoir. -Maintenant, causons! Avez-vous des obligations de chemins de fer? - -Emmeline fut sur le point de répondre: - -«Mon mari en a». - -Mais elle tenait à ne pas éveiller outre mesure la curiosité de son -associé, qui la croyait demoiselle. - ---Des obligations de chemins de fer, ou des actions de n'importe quoi, -du Crédit foncier, du Canal de Suez, enfin des valeurs cotées sur la -place. - ---Non, fit-elle; mais on peut toujours en acheter. - ---Eh bien! nous en achèterons, car il nous est impossible de nous en -passer, expliqua-t-il. Vous allez voir si je sais me débrouiller: Gérald -Péronaud est peintre. Il a donc besoin de modèles. - ---Naturellement, appuya Emmeline, qui le savait mieux que personne, -puisqu'elle avait failli lui en servir, et que c'était de lui qu'elle -tenait son surnom de la _Mal'aria_. - ---Eh bien! poursuivit Gustave, vous me remettrez cinq ou six actions de -la Ville--ne perdez pas le fil, je vous en prie, parce que c'est un peu -compliqué. Je connais un jeune Italien de vingt ans nommé Lilio, qui a -posé pour moi, fit-il en se rengorgeant. Ce Lilio, qui est venu en -France parce qu'il a eu quelques petites histoires dans son pays, ne -demandera pas mieux que de gagner un peu de braise. Je lui passe le -paquet d'obligations. Vous y êtes? - ---Oui. Allez! allez! - ---Il vient se proposer à Gérald, qui l'accepte ou qui le renvoie. - ---Oui. - ---S'il est accepté, il profite d'un moment où notre ennemi a le dos -tourné pour glisser dans un meuble les obligations qu'il aura apportées -avec lui; s'il est refusé, il trouvera bien, quand le diable y serait, -une seconde pour jeter le paquet sous une commode ou sous un lit. Le -reste me regarde. - ---Le reste! quel reste? interrogea Emmeline, qui ne devinait pas du tout -ce que sa sécurité pourrait gagner à ce qu'on introduisît des -obligations de la Ville dans un meuble appartenant à Gérald. - ---Quand je vous répète que vous serez contente de moi, insista le -faussaire. Vous comprenez que j'ai dans l'affaire encore plus d'intérêt -que vous, attendu que vous savez qui je suis et que j'ignore qui vous -êtes. Si un malheur arrivait, vous pourriez toujours me dénoncer, tandis -que je serais on ne peut plus embarrassé pour vous mettre la main -dessus, puisque vous me forcez à vous écrire poste restante. - -Cet appel à la confiance ne désarma pas Emmeline, dont l'incognito -faisait la force. Si elle payait, c'était à la condition d'être, pour -son argent, servie à sa guise. Elle assura Gustave qu'il serait -également content d'elle. Il voyait: elle ne discutait pas. Il voulait -six obligations de la Ville: elle les lui enverrait sans marchander, -bien qu'elle ignorât absolument ce qu'elles valaient en ce moment. - ---A peu près quatre cents francs, répondit-il, comme s'il consultait -tous les soirs les cours de la Bourse. - -C'était donc pour elle une affaire de deux mille quatre cents francs. -Mais les obligations lui reviendraient. - -Emmeline eut un geste désintéressé qui semblait dire: - ---Je ne tiens guère à ce qu'on me les rende. - -Elle devait environ trois mille francs à sa couturière. Elle les demanda -à son mari comme pour acquitter une note dont le payement était urgent, -et elle les employa immédiatement à l'achat, chez un changeur de la rue -de Richelieu, des six obligations exigées par Gustave. Rien n'eût été -plus facile à celui-ci que de les revendre et d'en manger le produit en -noces et festins; mais comme elle n'avait aucun moyen de contrôle sur -l'emploi de ses fonds, elle était bien obligée de se fier à la probité -d'un mercenaire qui avait pour toute recommandation cinq ans de prison à -son actif. - -Quatre, cinq, six, sept jours se passèrent sans qu'elle entendît parler -de Gustave. Elle n'osait plus mettre un pied dehors, redoutant -constamment de se retrouver nez à nez avec ce Gérald, qui la regarderait -encore avec son mauvais sourire dont le sens était, il n'y avait pas à -s'y tromper: - ---Va, je te tiens, ma petite, et je te ferai marcher quand je voudrai. - -Enfin, le huitième jour, elle perdit patience et, après avoir vainement -exploré le bureau restant de la rue Milton, elle prit sa course vers la -rue Viollet-le-Duc. - ---Comme ça se trouve! dit Gustave en l'introduisant presque -cérémonieusement dans ses appartements, j'allais vous écrire. - ---Eh bien! où en sommes-nous? demanda-t-elle. - ---Ça y est, fit-il, en clignant de l'oeil, il est à Mazas depuis hier -soir, cinq heures. - ---A Mazas! Pourquoi à Mazas? Il a donc commis un crime? dit-elle toute -bouleversée. - ---Il en a commis un sans en commettre, répondit Gustave, encore tout -rayonnant du succès de sa combinaison. Je vous avais bien dit que vous -seriez contente de moi. - -Il s'assit alors sur sa malle, ce qui était pour elle une invite à -s'asseoir sur le seul siège garnissant et meublant la mansarde. Ce qu'il -avait à lui raconter était si extraordinairement intéressant qu'il eût -été malséant de rester debout pour l'entendre. - -Il lui détailla alors ses manoeuvres, dont le résultat avait dépassé ses -plus brillantes espérances. Une fois en possession des six obligations -de la Ville, il avait envoyé Lilio se faire embaucher par le peintre. Il -était absent quand l'Italien s'était présenté, mais celui-ci avait été -reçu par une vieille femme de ménage occupée à balayer l'atelier de -Gérald. Lilio, tout en lui apprenant qu'il posait les «saint -Jean-Baptiste», fouillait avec ses yeux tous les coins et recoins de la -pièce et, ayant avisé un grand bahut à deux corps, avait jeté le paquet -sur une planche dans le corps du haut, dont la porte était entr'ouverte. - -La vieille n'y avait vu que du feu et avait continué à balayer. Dès que -Lilio était venu lui faire part du succès de sa visite, lui, Gustave, -était allé «presto subito» se poster, rue Condorcet, devant la porte du -jeune homme, qu'il avait attendu jusqu'à une heure de l'après-midi. Il -l'avait alors vu rentrer, vêtu de sa vareuse et coiffé d'un chapeau noir -en feutre mou. Il l'avait immédiatement reconnu à ses grands cheveux -tombants. - -Sans désemparer, il avait couru tout d'un trait jusqu'au bureau du -commissaire de police de la rue Bochard-de-Saron et avait fait sa -déposition. - ---Quelle déposition? demanda Emmeline, qui sur ce prologue n'arrivait -pas à asseoir un dénouement. - ---J'avais eu soin de me ganter de frais, poursuivit Gustave. Le -commissaire, que j'avais fait prévenir qu'il s'agissait d'une affaire -urgente, m'a reçu avec une extrême gracieuseté. Je lui ai donné le nom -sous lequel j'ai loué rue Viollet-le-Duc et qui n'est pas le mien, comme -bien vous pensez. Je lui ai montré la dernière quittance de mon loyer, -que j'ai payé grâce à vous, et je lui ai raconté avec un naturel -épatant--vous auriez ri!--que je sortais de chez moi portant à la main -six obligations de la Ville de Paris que j'avais achetées la veille et -sur lesquelles j'avais l'intention d'aller emprunter un millier de -francs au Comptoir d'escompte; quand un monsieur m'ayant bousculé en -passant sur le trottoir de la rue Condorcet, le paquet, qui formait un -rouleau attaché par une ficelle rouge, m'échappa et tomba sur le -trottoir. Je me baissais pour le ramasser, lorsqu'un grand jeune homme -brun, vêtu d'une vareuse en ratine et coiffé d'un chapeau mou à bords -très évasés, me devança par un mouvement rapide, saisit le rouleau et -disparut sous une porte cochère. - ---Oh! ça, c'est trop fort! fit Emmeline. - ---Le commissaire, continua Gustave sans relever l'exclamation, me -demanda si j'avais bien remarqué le numéro de la maison où était entré -l'individu. Je lui expliquai que c'était au nº 33, lui décrivant la -porte et m'offrant à l'y conduire lui ou son secrétaire. Il s'excusa de -ne pouvoir m'y accompagner à l'instant, ayant quelques affaires à -expédier, mais il m'invita à revenir à quatre heures le prendre à son -bureau. - -C'était bien tard et j'avais toujours peur que notre Gérald ne découvrît -le rouleau, qu'il aurait sans doute soit porté au même commissaire, soit -fait annoncer dans les _Petites Affiches_ comme ne lui appartenant pas, -car il paraît que c'est un très honnête garçon. - -Après cet hommage rendu à la droiture de sa victime, Gustave continua: - ---Vous pensez si à quatre heures précises je me trouvai chez le -commissaire. Il mit son écharpe sous son paletot, et bien que le 33 de -la rue Condorcet soit à deux pas de son bureau, il envoya chercher une -grande voiture, où il monta avec deux agents, plus un troisième à côté -du cocher. Figurez-vous que le malheureux Gérald, quand on est entré -chez lui, avait séance avec un modèle, une petite blonde qui posait aux -trois quarts nue. C'est le secrétaire qui m'a conté la scène, parce que, -moi, je n'avais pas le droit d'assister à la perquisition. - -A la vue du commissaire, qui a exhibé ses insignes, la pauvre petite a -cru que c'était elle qu'on venait arrêter. Elle restait là, atterrée -avec ses appas au vent. Il paraît qu'il y avait de quoi crever de rire. -Elle s'est remise en apprenant qu'il s'agissait de l'autre. Le -commissaire lui a demandé s'il n'avait pas ramassé dans la rue un paquet -contenant six obligations de la Ville. Il a répondu, avec le plus grand -calme, qu'il y avait évidemment erreur et que le commissaire serait bien -aimable de ne pas troubler plus longtemps sa séance. - -Comme celui-ci insistait, lui précisant les choses, décrivant la -longueur du rouleau, son aspect, et jusqu'à la couleur de la ficelle -dont je l'avais entouré, Gérald s'impatienta, le menaça de le flanquer à -la porte et finit par lui demander en vertu de quel mandat il -envahissait ainsi son domicile. - -Le commissaire répliqua que l'affaire s'étant passée il y avait trois -heures à peine, il l'avait considérée comme un cas de flagrant délit et -qu'il la poursuivait sous sa responsabilité. Sur un signe, les deux -agents qui se tenaient à la porte firent irruption dans l'atelier, -regardant partout, derrière les toiles, dans les matelas du petit -cabinet où couche Gérald et jusque dans ses bottines. Le rouleau qui -était dans le meuble, sur la planchette du haut, ne tarda pas à leur -tomber sous la main. Le commissaire, avant d'en prendre connaissance, -fit observer qu'il était entouré d'une ficelle rouge nouée par une -rosette.--J'y avais fait une rosette, mais j'avais eu soin d'avertir le -commissaire que j'y avais fait un noeud, afin d'établir que Gérald avait -feuilleté le rouleau d'obligations avant de le serrer dans le bahut. -Hein! est-ce fort, ma petite? - -Emmeline restait muette de saisissement. Elle suivait, sans en rien -perdre, toutes les phases de la machination dont le but se dégageait -plus visible à chaque complément d'explication. Elle répétait seulement -de temps à autre: - ---Est-ce possible! Est-ce possible! - ---Il paraît, poursuivit Gustave, qu'il a fait un bond pour arracher le -paquet des mains du commissaire. C'était sans doute pour voir ce qu'il -pouvait bien contenir. Les agents ont cru que c'était pour détruire le -corps du délit. Ce geste si naturel l'a perdu. On a déroulé le paquet et -on a constaté qu'il contenait les six obligations avec leurs numéros, -que j'avais pris la précaution de transcrire et de désigner au bureau de -police. Le secrétaire du commissariat m'a ajouté que le Gérald était -devenu pâle comme un mort. Au surplus, il n'y avait pas moyen de nier. -Il a seulement répété à trois reprises: - ---C'est incroyable! c'est à devenir fou! - ---En attendant qu'il le devienne, ce qui serait encore le meilleur atout -que nous aurions dans notre jeu, on l'a emmené au Dépôt, où le juge -d'instruction, après un interrogatoire sommaire, l'a dirigé sur Mazas. - -Et le faussaire conclut par cette addition rapide: - ---Six mois de prévention; dix-huit mois de maison centrale. Vous voilà -toujours sûre de ne pas entendre parler de lui avant deux bonnes années; -sans compter qu'il sera coulé pour le restant de ses jours et qu'il ira -probablement, son temps fini, transporter ses pénates à l'étranger. - -Emmeline se dressa violemment en se cotissant le front avec la paume des -mains: - ---Vous avez fait... nous avons fait là une chose monstrueuse, dit-elle. -Si vous m'aviez expliqué d'avance vos intentions, jamais je n'aurais -consenti à vous aider. Accuser un innocent, quelle horreur!... Ah! si -j'avais su, je suis une misérable! une misérable! une misérable! - -Et elle retomba assise, en roulant désespérément son visage dans son -mouchoir. - ---Pardon, fit remarquer Gustave, est-ce que vous ne m'avez pas demandé -de faire mettre à l'ombre, par n'importe quel moyen, ce monsieur qui -savait comment vous étiez entrée en possession de votre héritage et qui, -en bavardant, nous envoyait inévitablement où il est lui-même à cette -heure, c'est-à-dire en prison? Croyez-vous pas que j'allais le prendre -par la persuasion? On ne fait pas d'omelettes sans casser des oeufs, ma -petite. - ---D'ailleurs, reprit-elle, rien ne lui sera plus facile que de se -disculper. Quand on n'a pas commis le crime dont on vous accuse, on peut -toujours le prouver et nous en serons pour notre dénonciation -calomnieuse. - ---Allons donc! fit le vieux cheval de retour. La cause est déjà -entendue. On va me confronter avec lui, je le reconnaîtrai sans hésiter, -tant à sa figure qu'à son costume et à son chapeau. Je l'aurai vu -ramasser mes obligations. Il aura beau se démener: tout sera inutile, -puisqu'on les a trouvées à son domicile dans un de ses meubles. C'est -clair comme de l'eau de roche. - ---Raison de plus, reprit-elle résolument. Le ruiner, le déshonorer à -tout jamais! Oh! non, c'est par trop odieux. Vous auriez mieux fait de -le tuer tout de suite d'un coup de poignard. - ---Vous savez bien que je ne joue pas de ces instruments-là! répliqua -Gustave. Puis, se levant à son tour, il se planta devant Emmeline en -croisant les bras et lui dit, d'une voix qui s'irritait peu à peu: - ---Ah çà! voyons! Qu'est-ce que vous réclamez maintenant? C'est fait, -n'est-ce pas? Vous ne vous mettez pas dans le toupet que je vais aller -trouver de nouveau le commissaire de police pour lui expliquer que je -lui ai monté ce coup-là, de complicité avec une petite dame de mes -amies. Ce serait le bon moyen d'aller, séance tenante, prendre la place -de l'autre. - -Le dilemme était effectivement sans issue. Retirer du gouffre l'innocent -Gérald, c'était s'y précipiter soi-même. Or, Emmeline y entraînait trois -personnes avec elle: Gustave, à qui elle présentait une cellule à Poissy -ou à Melun, aux lieu et place des dix mille francs qu'elle lui avait -promis; puis, son mari et sa fille, qui devenaient ainsi acteurs malgré -eux dans le plus effroyable scandale qui eût jamais défrayé la chronique -parisienne. - -Le vin était tiré, il fallait le boire, quelque empoisonné qu'il fût et, -par-dessus le marché, le boire en silence; car le moindre haut-le-coeur, -la plus petite grimace mettaient en question et sa vie à elle et -l'honneur d'Albert avec et y compris l'avenir d'Albertine. - - - - -XVI - -A LA PRISON - - -Trois mois après l'arrestation de Gérald, l'instruction n'était pas -terminée. Sa famille, désespérée, était accourue des plaines de la -Touraine pour enrayer autant que possible la publicité que devait -provoquer cette déplorable affaire. La presse, sollicitée par une mère -en pleurs, n'avait mis sur le récit des faits que les initiales des -personnages. Devant l'honorabilité des parents, la parfaite virginité du -casier judiciaire du prévenu, ses dénégations, non seulement énergiques, -mais indignées, le magistrat instructeur hésitait encore à signer -l'ordonnance du renvoi devant la police correctionnelle. - -D'autre part, ce M. Gustave Bachelin (il s'appelait Bachelin sur ses -quittances de loyer) semblait être un très honnête homme, et ses -dépositions, d'ailleurs empreintes de la plus grande modération, étaient -absolument concluantes. Artiste lui-même, il n'avait aucun motif de -contribuer à vilipender la corporation des peintres dont il faisait -partie. En outre, la matérialité du délit n'était pas discutable. -Toutefois, ces scrupules se traduisaient pour Gérald par une -prolongation de prévention cellulaire qui l'exaspérait au point qu'il -aurait mieux aimé en finir de façon ou d'autre avec ce cauchemar dans -lequel il s'agitait comme un lion en cage. - -Un jour, Emmeline, devenue plus attentive à la lecture des journaux, -avisa à l'article «Tribunaux» cette note, qui la jeta dans un trouble -nerveux d'où elle ne put sortir de toute la journée: - -«C'est dans quelques jours que vient à la huitième chambre l'affaire du -jeune G. P..., accusé de ce vol d'actions dont nous avons déjà entretenu -nos lecteurs. On avait d'abord cru à une ordonnance de non-lieu; mais, -en présence des nouvelles charges qui se sont élevées contre l'accusé, -le juge d'instruction a décidé que l'affaire suivrait son cours.» - ---Que doit penser ce malheureux? se demanda-t-elle. S'il se doutait le -moins du monde que je sois pour tout dans l'affreuse condamnation qui va -sans doute le frapper! Mais il ne s'en doute pas: sans quoi, il aurait -déjà fait part de ses soupçons aux juges qui l'ont interrogé. - -Cette idée qu'il se réservait peut-être de la mettre en cause à -l'audience même la saisit tout à coup. Dieu! s'il allait la faire citer -comme témoin et lui poser en plein prétoire des questions auxquelles le -président lui ordonnerait de répondre. - -Elle n'avait pas entendu parler du prisonnier depuis des mois; elle -ignorait donc quel était son état d'esprit et s'il n'avait pas fait, -dans l'intérêt de son innocence, des recherches et des découvertes qu'il -avait l'intention de faire valoir devant les magistrats! - -Elle fut subitement prise d'une peur galopante. Que faire pour se mettre -au courant du dossier de l'affaire? Aller trouver l'avocat du détenu, -c'était ouvrir une voie dans laquelle Gérald ne demandait qu'à entrer. -Une femme de son monde ne s'intéresse pas ainsi sans cause sérieuse à un -peintre qu'elle connaissait peu ou prou. Tout à coup, elle se rappela -que son mari lui avait appris deux jours auparavant qu'il avait été -nommé à l'unanimité vice-président de la commission chargée de l'enquête -relative au système pénitentiaire. Il était déjà allé visiter la -Roquette. Rien ne l'empêchait d'aller visiter Mazas pour s'assurer de la -façon dont le règlement des prisons y était appliqué. - -Elle insista auprès d'Albert pour qu'il se rendît compte par lui-même du -régime alimentaire auquel étaient soumis les détenus. C'était son devoir -de goûter la soupe et de s'assurer que le pain était mangeable. A la -Chambre ils étaient tous pareils; ils discouraient, pendant des heures, -sur des sujets que ni les orateurs ni les auditeurs ne connaissaient. - -D'abord, ce devait être bien intéressant de voir l'intérieur d'une -prison. S'il était bien gentil, il se rendrait dès le lendemain à celle -de Mazas, et elle l'accompagnerait. On ne refuserait pas de les laisser -entrer, puisqu'il avait précisément la mission d'examiner le -fonctionnement de l'administration, sans prévenir personne -d'avance--afin qu'on ne modifiât pas l'ordinaire exprès pour lui. - -Albert lui fit remarquer qu'on n'entrait pas dans une prison comme dans -un moulin; que si lui avait qualité pour visiter les détenus, au besoin, -causer avec eux, interroger l'économe et expertiser les aliments, il ne -lui serait pas permis, à elle, d'assister à cette enquête et que, quoi -qu'en ait dit Victor Hugo dans _Notre-Dame de Paris_, il n'est guère -intéressant de rester devant un mur derrière lequel il se passe quelque -chose. - -Elle répliqua: Si elle n'avait pas l'autorisation de pénétrer dans les -cellules des détenus, elle resterait dans le cabinet du directeur à -attendre qu'Albert eût terminé ses visites aux prisonniers. Elle -s'amuserait à examiner le bâtiment. On lui avait assuré que c'était si -curieux! - -Enfin, elle le circonvint avec une telle ténacité qu'il céda: et comme -il faisait beau, qu'il n'était pas plus de deux heures de l'après-midi -et que la Chambre s'était donné congé ce jour-là, il fit atteler et mit -le cap, en compagnie d'Emmeline, sur les steppes du boulevard Mazas. - -Il montra sa médaille au greffe et demanda à parler à M. le directeur. -L'aspect de cette roue énorme, dont les rais sont figurés par des murs -de séparation et le moyeu par un belvédère d'où l'oeil du guetteur -embrasse tout l'ensemble de ce phalanstère d'État, troubla Mme Dalombre, -comme si les portes qui venaient de s'ouvrir allaient se refermer pour -jamais sur elle. - -Le malheureux! c'était dans ce caveau--un caveau de famille--qu'il suait -son agonie. Être accusé, lorsque l'on est coupable, on sait au moins -quel crime on expie; mais innocent! On l'avait jeté dans cette fosse -sans transition et presque sans explication. Elle serait certainement -punie un jour de ce crime, le seul qu'elle eût encore commis: car la -fabrication du faux acte de décès dont elle avait eu besoin pour son -mariage tenait à la série de coups et de contrecoups qu'elle avait -essuyés au début. - -Mais ce crime, elle n'en perpétrerait jamais de plus impardonnable. Et -pourtant il lui était interdit de le réparer. Ce jeune homme dont -Gustave lui-même avait constaté la probité allait échouer sur le banc -des voleurs. Il serait inévitablement condamné; et, si elle en avait la -moindre envie, elle assisterait à ce jugement inique, sans qu'il lui fût -permis de crier: - ---Mais vous ne voyez donc pas qu'il est innocent! - -Et, rappelant ses souvenirs d'enfance, elle comparait la situation de -Gérald à celle de Lesurques, se répétant que c'était absolument -l'affaire du «Courrier de Lyon». - -Le directeur entra dans le greffe en chaussons de lisières:--le chausson -de lisière est usuel dans les prisons, même dans celles où on n'en -fabrique pas: il semble qu'on ait peur de réveiller les prisonniers qui, -pourtant, ont du temps de reste pour dormir. Albert lui exposa l'objet -de sa mission; à quoi le fonctionnaire répondit par des «monsieur le -député» réitérés. - ---Je vous demande mille fois pardon, monsieur le directeur, dit Albert; -Mme Dalombre a peut-être eu peur qu'on me gardât, et elle a absolument -tenu à m'accompagner ici. Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, elle -restera au greffe pendant que vous et moi irons inspecter -l'établissement. - -Et se tournant vers Emmeline, qui regardait mélancoliquement à travers -les carreaux de la salle: - ---Ma chère amie, fit-il, ne t'ennuie pas trop, bien qu'on ne soit pas -dans une prison pour s'amuser. Je n'en ai certainement pas pour -longtemps. Toi qui aimes les histoires de voleurs, tu pourras demander à -M. le greffier de vouloir bien t'en raconter. - -Et il sortit avec le directeur. - -Le greffier, un petit déjà sur l'âge et qui rêvait ce que rêvent tous -les greffiers: une direction de maison centrale, se montra plus -qu'obséquieux à l'égard d'Emmeline, femme d'un député dont l'influence -se manifestait surtout dans les questions pénitentiaires. Il lui avança -une chaise sur laquelle s'étaient vraisemblablement déjà assis bon -nombre de maltôtiers, escarpes ou assassins, pour y subir -l'interrogatoire d'écrou. - -Elle promenait les yeux tout autour de cette pièce poussiéreuse, qui lui -rappelait le bureau du terrible Heurteloup à la préfecture de police. -Elle avait tant entendu parler de prison, de clou, de bloc et de -«Grand-Hôtel» par ses camarades d'autrefois, que son passage--même d'un -quart d'heure--dans une de ces géhennes l'étreignait comme dans un étau. -Elle finit par rassembler le sang-froid dont elle allait avoir besoin -pour conduire sa barque dans les écueils qu'elle était venue affronter. -Elle commença par s'informer de la nature des délits qui amenaient le -plus de coupables entre les mains de la justice. - ---C'est le vol ou plutôt l'escroquerie. Nous avons aussi l'abus de -confiance, puis l'attentat à la pudeur, répondit le greffier, tout à son -métier. - ---Mais, interrogea Emmeline avec une feinte naïveté, parmi ceux qu'on -vous amène, il s'en trouve quelquefois d'innocents. - ---Quelquefois, oui, madame; mais ceux-là, nous les reconnaissons -immédiatement. Quand on a été, comme moi, trente ans dans les maisons de -détention, on ne s'y trompe guère. - ---Est-ce possible! Vous savez comme ça, tout de suite, si un homme est -coupable ou non? - ---Mais oui, madame. C'est une question de coup d'oeil. Celui qu'on -accuse d'un crime qu'il n'a pas commis n'a ni la même attitude, ni le -même regard, ni le même système de défense que s'il l'avait commis en -effet. Il y a toujours dans chaque pénitencier sept ou huit innocents -que tout le monde connaît comme tels, et en faveur desquels on ne peut -malheureusement rien. - ---Ainsi, s'obstina Emmeline, vous avez ici de pauvres gens que les -tribunaux condamneront, bien qu'à vos yeux leur culpabilité soit plus -que problématique? - ---Certainement, madame, fit l'employé avec un soupir philosophique. -Souvent les preuves s'accumulent contre un individu avec un tel ensemble -qu'il lui est impossible de lutter contre elles. - -Ayant amené la conversation sur le terrain favorable à ses plans, elle -profita du peu de temps qui lui restait pour se renseigner suffisamment -avant le retour de son mari. - ---C'est épouvantable! s'écria-t-elle. Mais quand on sait que les -condamnés ne méritaient pas leur condamnation, on doit les traiter avec -plus d'égards dans les prisons où ils font leur peine? - ---Sans doute, madame, répondit le greffier avec le même soupir d'autant -plus résigné qu'il le poussait pour les autres. Par malheur, il y a les -règlements qu'il est bien difficile de faire fléchir, à moins de très -grandes protections. - ---Je vous demande tous ces détails, reprit-elle d'un ton insouciant, -précisément parce qu'on m'avait parlé d'un jeune homme, un peintre, un -garçon d'assez bonne famille, à ce qu'il paraît, et qui allait passer en -police correctionnelle pour avoir dérobé des titres de rente, des -actions, je ne sais quoi, enfin; comment donc? un monsieur Gérard, -Girard... - ---Parfaitement, c'est le nº 1118, le nommé Péronaud, dit Gérald. Hier -encore, il est allé à l'instruction. - ---Eh bien! insista Emmeline, croiriez-vous, monsieur, que deux personnes -m'ont affirmé qu'il était innocent, et voilà trois mois qu'il est à -Mazas! Vous, monsieur, qui avez l'habitude, pensez-vous qu'il le soit... -innocent? - ---M. le directeur et moi, nous en sommes convaincus, dit le greffier en -baissant la voix, comme si tenter d'arracher un prévenu des mains des -juges constituait un acte d'opposition au gouvernement. - ---Il est innocent! Alors, il sera acquitté? demanda-t-elle -chaleureusement. - ---Il sera inévitablement condamné, madame. C'est là encore un des -exemples de ce concours de circonstances inexplicables sur lequel -j'avais l'honneur d'appeler votre attention. Ce jeune homme n'a aucun -passé judiciaire; il est tout à fait distingué de manières; il affirme, -avec une énergie indomptable, ignorer absolument qui a pu, par erreur ou -préméditation, introduire dans un de ses meubles un paquet d'obligations -de la Ville de Paris, et, d'autre part, un monsieur très recommandable, -qui n'a aucun motif d'en vouloir au détenu Péronaud, qu'il ne connaît -pas, assure avec non moins d'énergie l'avoir vu ramasser, sur le -trottoir, le rouleau d'obligations dont il nous donne les numéros et le -bordereau d'achat. - -Et le narrateur ajouta: - ---A moins qu'il n'y ait là-dessous quelque vengeance féminine, c'est à -n'y rien comprendre. - ---Et, demanda-t-elle, ce M. Girald..., Gérald... Péronaud... enfin cet -accusé ne soupçonne personne de quelque machination dressée contre lui? - ---Nous l'avons souvent interrogé là-dessus, M. le directeur et moi, mais -il a toujours répondu qu'il ne se croyait aucun ennemi. D'ailleurs, la -matérialité des faits n'est pas niable. Un jury même le condamnerait, à -plus forte raison un tribunal. - -Rassurée du côté d'une investigation possible où son nom et son souvenir -auraient été mêlés, elle se sentit envahie par une grande pitié. Elle -n'en était pas moins un peu surprise que Gérald n'eût pas songé, fût-ce -un instant, à rattacher son aventure à celle du bal de l'ambassade de -Suède. La condamnation, maintenant certaine, du seul homme dont elle eût -à craindre les bavardages, en rendant à Emmeline toute sa sécurité, lui -avait rendu toute sa commisération. Puisqu'il n'avait rien raconté de sa -rencontre avec elle, c'est qu'il était homme d'honneur. Elle aurait donc -agi à la fois loyalement et prudemment en se confiant entièrement à lui. -La peur est décidément bien mauvaise conseillère. - -A cette heure, il était trop tard et elle en était réduite à laisser -aller les choses qu'il eût été si facile d'arrêter au début. - ---Ainsi, dit-elle au greffier, vous voyez de temps à autre cet -infortuné? Est-il profondément abattu? - ---Il s'attriste à mesure que son emprisonnement se prolonge. Dans les -premiers jours, il n'était que stupéfait. Nous le voyons quelquefois, -soit dans sa cellule, soit au greffe, quand il revient de l'instruction. - ---Pauvre jeune homme! si j'avais seulement pu l'apercevoir un instant! -fit Emmeline, dévorée du désir de contempler sa victime, afin de -constater les ravages que trois mois de la plus dure comme de la plus -injuste détention avaient exercés sur sa santé et sur son physique. - ---Si vous voulez, madame, je vais le faire demander au greffe, se hâta -d'offrir l'employé, heureux de se signaler par ses prévenances. - ---Oh! non! jamais! monsieur, se récria-t-elle, toute bouleversée à la -pensée de se retrouver nez à nez avec un artiste pour qui sa présence au -greffe de Mazas serait toute une révélation. Et, pour atténuer dans -l'esprit du greffier la violence de son refus, elle ajouta: - ---Vous comprenez ce qu'il y aurait d'humiliant pour lui à mettre une -femme dans la confidence de sa situation. Je ne l'aurais regardé que si -j'avais été bien sûre qu'il ne me vît pas. - -Alors, avec le même empressement, le greffier, qui devinait son envie -folle d'assister à la représentation d'une scène d'interrogatoire, lui -proposa d'entrer dans la salle de l'économat contiguë à celle du greffe -et d'où il lui serait loisible de voir, d'entendre et de juger le -prisonnier auquel elle paraissait s'intéresser. - ---Vous apprécierez vous-même, madame, conclut-il, à quel point la parole -d'un innocent ressemble peu à celle d'un coupable. - -Et, sonnant immédiatement un gardien, il lui donna l'ordre d'aller -chercher et d'amener le 1118. - - - - -XVII - -CONSTATATION - - -Emmeline s'était jetée dans la pièce que lui avait ouverte le greffier -et que l'économe venait de quitter, étant allé, en compagnie du -directeur, présider à la dégustation de la soupe pénitentiaire. - -La cachette était suffisamment aménagée pour que Mme Dalombre pût, à -travers la porte entre-bâillée, ne rien perdre de ce qui allait se dire, -tout en restant elle-même à l'abri de quelque regard hasardeux. Même si -son mari survenait pendant l'entretien commencé entre l'employé et le -détenu, il ne s'étonnerait en rien qu'elle eût ainsi sauvé -l'amour-propre d'un malheureux qu'elle avait rencontré par hasard au bal -et qui avait déjà bu assez de honte comme ça. - -Elle était à l'affût depuis cinq minutes quand Gérald entra aux côtés du -gardien. Emmeline s'attendait à surprendre sur le visage de ce calomnié -les signes d'un abattement extraordinaire. Il lui parut un peu plus -maigre et plus exsangue, mais elle fut surprise de la fierté de son -allure. - ---Est-ce que vous m'avez fait venir pour me signifier ma mise en -liberté? demanda-t-il. - ---Malheureusement non, fit le greffier sans se lever. Je crois même que -M. le juge d'instruction se dispose à signer l'ordonnance de renvoi -devant la police correctionnelle. C'est pourquoi je tenais à vous -avertir pour que d'ici là vous tâchiez de recruter des témoins, -n'importe lesquels. Ça fait toujours bien. - ---Des témoins! dit amèrement le prévenu. Où en prendrai-je? Tous les -témoignages du monde n'empêcheront pas qu'on ait saisi chez moi des -obligations qui y étaient, bien que je ne les y eusse certainement pas -mises. - -Le greffier se tourna tout d'une pièce vers lui: - ---C'est précisément parce que vous ne les y avez pas mises, dit-il, que -vous devriez tâcher de découvrir qui avait intérêt à les y mettre. - ---Il est certain que si j'avais la liberté de mes mouvements, -répondit-il, je finirais par trouver la clef du mystère; mais on -commence par me calfeutrer dans une cellule de trois pieds de long et on -m'engage ensuite à courir après les preuves de mon innocence. On m'a -confronté avec un monsieur qui m'a formellement reconnu, quoique je ne -le connaisse pas. J'aurai beau me démener et crier par-dessus les toits -que je ne sais pas ce qu'on me veut, je ne convaincrai évidemment -personne. Il m'est tombé une tuile qui m'a fendu la tête. Comment -prévoir des accidents pareils? - ---Mais, reprit le greffier, si vous n'avez pas les moyens d'établir -votre non-culpabilité, vous avez bien dans votre monde quelques -protecteurs plus ou moins haut placés, qu'il vous serait facile de faire -agir. Vous êtes là, vous ne vous remuez pas; ce n'est pas ainsi qu'on se -tire d'un mauvais pas. - -Gérald eut un mouvement de révolte qui pénétra jusqu'au coeur -d'Emmeline: - ---Pour faire agir quelqu'un en ma faveur, dit-il, il faudrait d'abord -qu'il fût persuadé que je n'ai pas commis le vol pour lequel je suis -ici. Or, jusqu'à présent, tous les magistrats devant lesquels j'ai passé -me croient coupable. Ce serait donc en suppliant que je me poserais -devant ceux mêmes qui me voudraient le plus de bien. Et je n'ai à -supplier personne puisqu'il n'y a aucun reproche à m'adresser. -D'ailleurs, je ne vois guère par qui je me ferais recommander. - ---De quel pays êtes-vous? insista le greffier. On a toujours son député -ou son sénateur à qui, faute de mieux, il est permis de s'adresser. - ---Je suis de la Touraine, mais je suis venu à Paris très jeune pour mes -études de peinture, et je ne vote pas. En fait de député, je n'en ai -jamais vu qu'un--pas même lui--sa femme, avec qui j'ai dansé dans un -bal. Je ne vais pas, bien sûr, écrire à cette dame une lettre datée de -Mazas. - -Emmeline rougit derrière sa porte, comme s'il avait su qu'elle était là, -qu'elle l'entendait et refusait de lui tendre la main, qu'il implorait -ou plutôt qu'un geôlier, plus généreux qu'elle, implorait pour lui. - ---Pourquoi donc ne vous adresseriez-vous pas à cette dame? repartit le -greffier. Elle se montrera peut-être toute disposée à vous rendre -service. - ---Oh! fit-il avec un sourire douloureux; ce serait beau. Lui envoyer -cette flatteuse missive: «Madame, vous vous rappelez sans doute votre -danseur du bal de l'ambassade de Suède? Eh bien! il est à Mazas et il va -passer en police correctionnelle pour filouterie.» Elle, qui est -charmante et distinguée au possible, serait fière d'avoir eu pendant -deux contredanses consécutives un cavalier de cet acabit. - ---C'est trop fort! se disait Emmeline du fond de sa cachette, voici en -quels termes il parle de moi! On lui propose de faire appel à ma -protection, et il ne saute pas sur cette idée! Il sait pourtant qu'il me -serait impossible de ne pas la lui accorder. Et, au contraire, il parle -de ma distinction et de la honte qu'il éprouverait à m'avouer sa -situation actuelle! Je n'y comprends vraiment rien. - -Elle ne commença à comprendre qu'en entendant de la bouche du détenu -cette réflexion, qu'il n'avait certainement ni préparée ni méditée, -puisqu'il se croyait seul avec l'employé de la prison: - ---Au reste, on lui apprendrait que je suis sur le point d'être jugé pour -indélicatesse qu'elle s'en étonnerait médiocrement, car j'ai trouvé -moyen de me l'aliéner totalement par mon manque de savoir-vivre, et -c'est ce qu'une femme du monde pardonne le moins. Je ne l'ai vue que -pendant une soirée, et elle m'a quitté fâchée, sans que j'aie jamais pu -deviner au juste pourquoi. Probablement j'aurais été inconvenant sans -m'en douter. Nous autres, peintres, nous ne savons pas toujours peser -nos expressions. - ---Comment! comment! se dit-elle en s'accrochant à la porte pour ne pas -défaillir, est-ce que je me serais trompée? Est-ce qu'il ne m'aurait pas -reconnue? Est-ce que j'aurais commis une infamie inutile? Oh! ce serait -pis que tout au monde, et mon ignominie serait complète. - -Gérald ayant terminé ses doléances, le greffier pensa que la curiosité -de la femme de «monsieur le député» était suffisamment satisfaite. Le -gardien attendait l'ordre de réintégrer le 1118 dans sa cellule. Alors -Emmeline, se refusant à admettre qu'elle eût provoqué par erreur -l'épouvantable catastrophe qui allait fondre sur ce jeune homme qui -supportait si dignement un malheur devenu sans motif et sans but, si, en -effet, il n'avait pas retrouvé dans Mme Dalombre la femme qu'il avait -assise un soir sur ses genoux dans un claque-dents des boulevards -extérieurs, perdit complètement la tête. - -Elle s'élança à tout hasard dans le greffe comme si elle sortait de -l'économat et se dirigea vers la porte; mais, s'arrêtant à mi-chemin, -elle eut l'air de remarquer tout à coup le prisonnier et lui dit d'une -voix mêlée de douceur et d'étonnement: - ---Mais je ne me trompe pas. C'est bien vous, monsieur, avec qui j'ai -dansé à l'ambassade de Suède? - -Gérald fit un pas en arrière. Par quel incroyable imprévu Mme Dalombre, -dont il venait de parler cinq minutes auparavant, se trouvait-elle dans -le greffe de Mazas en même temps que lui? Elle lui en fournit -immédiatement l'explication: - ---Mon mari est chargé par la Chambre de visiter les établissements -pénitentiaires, dit-elle. J'ai tenu à l'accompagner. On n'a pas toujours -l'occasion de voir une prison. - -Et comme si elle était à cent lieues de soupçonner l'aventure de Gérald, -elle ajouta: - ---Mais vous-même, monsieur, par quel hasard êtes-vous ici? - ---Demandez à monsieur, répondit-il, en désignant le greffier. - -Et le greffier se taisant, puisqu'il avait déjà mis la visiteuse au -courant, le prisonnier reprit: - ---Je suis ici, accusé de vol. Oui, madame... vous riez. Vous ne le -croyez pas... Et, frappant un grand coup de poing sur le bureau de -l'employé, il grommela entre ses dents serrées: - ---Moi non plus, je ne pouvais pas le croire. - -Emmeline affecta de prendre très légèrement cette confidence. - ---Ah çà! voyons, fit-elle, c'est une plaisanterie. D'ailleurs, vous êtes -assurément innocent. Vous n'avez donc rien à craindre. - ---J'ai si bien tout à craindre que je serai presque certainement -condamné. C'est ma vie perdue. Et sans que je sache pourquoi, -répliqua-t-il rageusement. Est-ce horrible! me présenter ainsi devant -vous, madame, avec un gardien à mes côtés, devant vous qui aviez daigné -danser avec moi... sans me connaître. - ---Mais oui, j'ai dansé avec vous, et j'en suis fière, et j'espère bien y -danser encore, répondit-elle. Car cette accusation n'a aucun sens. -N'est-ce pas, monsieur, que ce n'est pas sérieux? dit-elle en -s'adressant au greffier. - ---Malheureusement, tout ce qui se passe ici est sérieux, riposta -celui-ci. Et si le détenu... si M. Gérald n'a pas quelque protecteur -bien influent qui puisse répondre de lui et même faire des démarches en -sa faveur... Mais il ne veut pas, il a honte. Il dit: «Je suis -innocent!» et il s'imagine que ça suffit. - -C'était clair. Gérald n'avait pas eu un mot qui pût passer pour une -allusion. Cependant, elle ne voulut pas prendre de résolution avant -d'avoir des certitudes. - -Elle le regarda bien en face comme pour le provoquer à une indiscrétion, -à une explosion plutôt. Il prit cette invite comme un simple -encouragement à accepter les services qu'elle semblait lui offrir et y -répondit d'une voix triste: - ---Souscrire à des démarches en ma faveur auprès des juges, ce serait -presque avouer ma culpabilité. Être acquitté par complaisance, il ne me -manquerait plus que cette dernière abjection! Je vous donne ici ma -parole, madame, que les obligations qu'on a trouvées chez moi, j'ignore -absolument comment elles y sont venues. Croyez-moi, c'est tout ce que je -réclame, et vous serez encore trop bonne de me croire, car vous -paraissez avoir emporté un bien mauvais souvenir de moi, en quittant ce -bal où j'ai eu le grand honneur d'être un instant votre cavalier. - ---Oui, c'est vrai, dit-elle, vous me rappelez là mes torts; mais vous -m'avez excusée, j'en suis sûre. Je suis, depuis quelques années, -atteinte d'une maladie nerveuse et je sortais d'une crise... Du reste, -vous avez dû vous rendre compte de mon malaise. A trois ou quatre -reprises, j'ai été sur le point de m'évanouir. - ---C'est moi, madame, répondit Gérald, qui me suis au contraire amèrement -reproché de vous avoir sans doute froissée par mon sans-façon, et c'est -de moi seul que doivent venir les excuses. Quant à user de votre -influence pour me sauver, je vous conjure de n'en rien faire. Nous -verrons bientôt si la fatalité doit me poursuivre jusqu'au bout. - -Il salua profondément Mme Dalombre et sortit par la porte que lui ouvrit -le gardien et qui donnait sur le couloir. Emmeline pétrissait son -mouchoir d'une main crispée, décidée à tout pour soustraire ce -malheureux au guet-apens dans lequel elle l'avait attiré. Dans sa -dignité restée toujours debout, il refusait les services qu'elle lui -offrait; mais elle était bien résolue à ne tenir aucun compte de cette -exagération de délicatesse et d'orgueil. Aussi, à peine son mari fut-il -de retour de son excursion à travers les cuisines, les cellules simples -et les cellules doubles, qu'elle se hâta de lui faire cette -communication: - ---Te rappelles-tu, Albert, ce jeune homme avec qui j'ai dansé à -l'ambassade de Suède? Un peintre... Tu ne l'as peut-être pas remarqué. -Eh bien! il est à Mazas... c'est horrible... accusé de vol et d'un vol -qu'il n'a pas commis. On l'a pris pour un autre. Il faut absolument -qu'en sortant d'ici tu ailles parler au ministre de la justice. Tu es -député, tu ne peux pas laisser condamner un innocent, n'est-ce pas, -monsieur le directeur? ajouta-t-elle en prenant à témoin ce rigide -fonctionnaire. - ---Malheureusement, madame, répliqua-t-il, si M. Dalombre est député, ce -sont les juges qui condamnent. J'ai comme vous de fortes raisons de -supposer que ce jeune homme a été victime d'un malentendu. Il y a dans -son accent une sincérité bien difficile à feindre, mais les magistrats -ne jugent pas sur des impressions. - ---En outre, objecta Albert, il me semble difficile d'aller demander -comme un service personnel à un président de chambre d'acquitter un -accusé, s'il le croit coupable. - ---Mais il ne l'est pas, je suis sûre qu'il ne l'est pas, répéta Emmeline -avec emportement. Si tu ne veux rien faire pour ce pauvre et honnête -garçon, eh bien! c'est moi qui me charge de le tirer d'affaire. - -Et d'un pas résolu elle gagna la porte devant laquelle les attendait la -voiture. Son parti était pris. Elle devait une réparation à cette -victime. Elle s'acquitterait coûte que coûte. - - - - -XVIII - -LA LIBÉRATRICE - - -A peine rentrée chez elle, elle ressortit, sauta dans un fiacre et se -fit mener d'un train d'enfer, en promettant des pourboires extravagants, -chez le vieux Gustave, lequel attendait dans une douce quiétude la -décision judiciaire qui allait le mettre pour longtemps à l'abri -d'indiscrétions redoutables. - ---Je m'étais trompée, dit Emmeline, en entrant impétueusement dans -l'atelier, que l'artiste en faux avait sinon embelli, du moins -rapproprié depuis que la manne y avait pénétré par la fenêtre à -tabatière. Il parlait même de déménager. - ---En quoi vous étiez-vous trompée? demanda-t-il. - ---Ce M. Gérald ne sait rien du faux acte que nous avons machiné. J'avais -pris la mouche sur un mot que j'avais mal compris. C'était déjà assez -vilain de l'envoyer en prison, même quand nous n'avions pas le choix. -Aujourd'hui que sa condamnation ne nous profiterait en rien, ce serait -abominable. Vite! il n'y a pas une minute à perdre. Il faut lui faire -rendre immédiatement sa liberté. - -Gustave sauta en l'air. - ---Comment! lui faire rendre sa liberté? En voilà une forte! Est-ce que -je le peux maintenant? Vous vous figurez donc que j'ai la clef de Mazas -dans ma poche? - ---Que vous l'ayez ou non, je vous dis qu'il le faut, insista-t-elle -violemment. Je comprends qu'il sera malaisé de vous rétracter devant les -juges. Vous allez être obligé de mentir de nouveau; mais soyez -tranquille, je vous en tiendrai compte. Quand je devrais vendre jusqu'à -mon dernier bijou, je trouverai bien encore cinq mille francs à vous -donner pour le sauver. - ---Après m'en avoir donné dix mille pour le perdre! fit remarquer Gustave -en haussant les épaules d'un air bon enfant, cette perspective de cinq -nouveaux mille francs ayant déjà aplani une partie des difficultés qu'il -signalait. - ---Oui, rien n'est plus simple, fit-elle, en renversant en imagination -tous les obstacles. Il est incroyable que moi, une femme, je sois -obligée de vous indiquer la marche à suivre. Vous allez trouver le juge -d'instruction et vous lui déclarez que, toute réflexion faite, vous -n'êtes pas bien sûr que le prévenu soit l'homme que vous avez vu -ramassant vos obligations. Vous ajoutez que l'autre était plus grand, -autrement vêtu, enfin tout ce que vous voudrez. - ---Ma parole d'honneur, on n'est pas enfant à ce point-là! -s'exclama-t-il. Puisque le paquet a été saisi chez lui dans un meuble, -avec les numéros des titres qu'on a confrontés. Il n'y a pas à aller -contre l'évidence. - ---Ah! mon Dieu! mon Dieu! que devenir? répétait Emmeline en joignant les -mains au-dessus de sa tête. Tant que ce pauvre jeune homme sera en -prison, je ne vivrai pas. - ---Au commencement, c'était parce qu'il n'y était pas que vous ne pouviez -pas vivre. Les femmes, vraiment, c'est à pouffer de rire! - -Mais Emmeline n'était pas d'humeur à savourer ses réflexions. Elle ne -lui permit pas le moindre répit: - ---Voyons, voyons, trouvez quelque chose! fit-elle. - -Le vieux pandour prit une attitude résignée qui semblait dire: - ---Il faut bien trouver quelque chose, en effet, puisque vous l'exigez -absolument. - -Il se recueillit quelque temps, couvrant ses yeux de sa main droite, -comme pour empêcher qu'on ne vît le travail qui s'opérait dans son -cerveau fécond; et, après une méditation assez longue pour laisser -supposer à Emmeline qu'il allait lui en donner pour cinq mille francs, -il développa ce projet: - ---Il n'y a guère qu'un moyen d'arrêter les frais auprès du juge -d'instruction: c'est de substituer Lilio à notre Gérald. Nous achèterons -à l'Italien un chapeau dans le genre de celui du peintre, nous lui -mettrons sur le dos une vareuse à peu près pareille à celle dans -laquelle le pauvre diable a été arrêté; on les placera l'un à côté de -l'autre, et je déclarerai alors ne plus savoir lequel j'ai vu ramasser -le rouleau d'obligations que j'avais laissé tomber. - ---Votre idée n'a pas le sens commun, lui fit brutalement observer -Emmeline, qui, pour son argent, s'accordait le droit de s'exprimer en -toute franchise. Si on relâche M. Gérald, ce sera pour incarcérer à sa -place votre Italien. Or il ne se laissera pas arrêter comme ça sans -crier. Il racontera tout et nous serons bien obligés d'expliquer dans -quel but nous avons tendu ce traquenard à un homme que nous ne -connaissions pas et contre lequel nous ne devions avoir aucun motif -d'animosité. - ---Mais laissez-moi donc faire! insista Gustave, en haussant les épaules. -Lilio ne racontera rien: d'abord, parce que nous le payerons pour se -taire, et, en second lieu, parce que lui ne pourra être accusé d'un -délit quelconque. Voici quelle sera sa déposition devant le juge -instructeur: - -«Je suis modèle de mon état; je cherchais des poses et j'avais aperçu de -la rue les fenêtres d'un atelier de peintre. Au moment où je me -dirigeais vers la maison pour monter chez M. Gérald, mon pied a donné -dans un rouleau de papier que j'ai pris pour du papier à dessin. Je l'ai -ramassé sans y attacher la moindre importance; et la preuve, c'est que -je l'ai déposé machinalement sur une table dans l'atelier de M. Gérald, -qui n'était pas chez lui en ce moment. C'est sans doute la femme de -ménage qui, sans y faire attention, aura serré ce paquet dans le meuble -où on l'a découvert; et comme il renfermait des obligations de la Ville, -on aura supposé que ces valeurs avaient été ramassées rue Condorcet non -par moi, mais par Gérald lui-même: d'autant plus que le propriétaire des -obligations a affirmé l'avoir reconnu pour l'homme au pied de qui il les -avait laissées tomber.» - -L'erreur semblera évidente, ajouta le vieux faussaire, d'autant que je -justifierai la confusion que j'ai faite par la ressemblance des costumes -de Lilio et de Gérald, qui, bruns tous deux et à peu près de même -taille, peuvent, en somme, être facilement pris l'un pour l'autre. Hein! -qu'avez-vous à répondre? - ---C'est, en effet, très ingénieux, ne put s'empêcher d'avouer Emmeline. - ---Notez, continua-t-il, que si on interroge la femme de ménage qui -balayait l'atelier quand Lilio y est monté, elle abondera forcément dans -notre combinaison. Et Gérald ne saura même pas qu'il vous doit la clef -des champs: ce qui, à mon avis, est de première importance. - -Ce Gustave était décidément plein de ressources. Nul doute qu'avec son -aplomb, il ne fît accepter par la justice cette version nouvelle, -d'ailleurs très vraisemblable et même en grande partie vraie, puisque -effectivement le jeune modèle était monté chez Gérald pour y déposer -subrepticement le rouleau dénonciateur. Du moment où le possesseur -légitime des obligations proclamait lui-même le quiproquo et se -désistait de sa plainte, la réhabilitation et l'élargissement immédiat -du détenu ne souffriraient aucune difficulté. - -Emmeline descendit allègrement les innombrables étages de la maison de -la rue Viollet-le-Duc. Elle était soulagée de ce poids intolérable -qu'elle craignait d'avoir à porter toute sa vie. Le madré Lilio se fit -une tête d'imbécile pour aller demander à être entendu par le juge -d'instruction dans l'affaire Péronaud. Il expliqua comment, étant -retourné à l'atelier de la rue Condorcet pour y demander si on avait -besoin de lui, il avait appris que l'artiste qui le louait était accusé -d'avoir volé des papiers qu'on avait retrouvés chez lui, mais que -personne, dans la maison, ne le croyait coupable, parce qu'il avait -toujours parfaitement payé son terme et qu'il passait pour un très -honnête garçon. - -Alors, il s'était rappelé être monté un jour chez ce pauvre M. Gérald, -après avoir ramassé presque à sa porte un rouleau de papiers qu'il avait -dû déposer quelque part, attendu qu'il n'avait jamais su où il était -passé. Lui, il était Italien et ne savait pas lire le français. Ce -papier ne pouvait lui servir à rien. Il l'avait probablement jeté sur -une table et jamais il ne se serait souvenu de cette histoire-là, sans -le malheur qui était arrivé à M. Gérald. On lui avait conseillé d'aller -tout de suite prévenir M. le juge d'instruction. Il y venait, et voilà. - -Le magistrat, un peu désappointé de voir lui échapper un prévenu auquel -il avait à plusieurs reprises irréfutablement démontré qu'il était -coupable, objecta à ce témoin gênant que le détenu Gérald avait été -formellement reconnu par l'honorable propriétaire des obligations comme -l'individu qui les avait escamotées sous ses yeux. - ---Oui, mais peut-être que ce monsieur a la vue basse! fit observer le -modèle en jouant le jocrisse. - -Bien que les hommes ne croient guère au hasard non plus qu'aux -coïncidences, celui devant lequel venait spontanément témoigner cet -Italien, qui bredouillait à peine la langue française, fut bien obligé -de constater que le costume de Lilio concordait singulièrement avec -celui du prévenu Gérald. Il espérait cependant encore que, mis en leur -présence à tous deux, le plaignant persisterait dans ses affirmations. -Il eût été trop cruel pour ce magistrat de perdre ainsi le bénéfice -d'une affaire qu'il avait si bien menée. Décidément, la police n'avait -pas de chance depuis quelque temps. Les coupables lui échappaient à qui -mieux mieux; et quand, par aventure, elle en arrêtait un, il se trouvait -qu'il était innocent. - -Le juge s'exécuta pourtant et, après avoir envoyé chercher Gérald à -Mazas, il fit demander à Gustave de vouloir bien se rendre au Palais de -Justice. Gérald entra le premier dans le cabinet du juge d'instruction, -où se tenait Lilio, assis dans un coin. Avant de se décider à la -comparaison entre le prévenu et le témoin, le magistrat risqua une -dernière tentative: - ---Vous feriez cent fois mieux d'avouer, dit-il presque tendrement à -Gérald. Le tribunal vous saura gré de votre franchise, tandis que votre -obstination vous coûtera probablement très cher. - ---J'ai fait tous les aveux dont j'étais capable, répondit le peintre. -J'ai avoué mon innocence. Je ne puis rien de plus. - ---C'est bien! fit le juge. Nous allons procéder à une nouvelle -confrontation entre vous et M. Bachelin qui vous accuse de lui avoir -dérobé les valeurs que vous savez. Ce sera la dernière, et elle sera -décisive. - -Gustave, qui avait attendu sa convocation toute la matinée, arriva comme -un homme très surpris qu'on l'eût dérangé de nouveau. - ---Il est heureux qu'on m'ait trouvé chez moi, j'allais sortir. Est-ce -que nous en avons pour longtemps, monsieur le juge d'instruction? -dit-il. Tout ce que j'avais à dire, il me semble que je l'ai dit. - ---Connaissez-vous monsieur? demanda l'instructeur à Gustave en lui -désignant Lilio, auquel il avait fait signe de se lever. - ---Non, monsieur le juge d'instruction, je ne connais pas monsieur, -répondit-il nettement. - ---Maintenant, dit le magistrat à Lilio, veuillez vous tenir debout, le -chapeau sur la tête, à côté du prévenu, qui se coiffera également du -chapeau qu'il tient à la main et qui est bien, n'est-ce pas? celui qu'il -portait le jour où le délit a été commis? - -Gérald et Lilio se placèrent côte à côte; et bien que le dernier fût un -peu moins grand que l'autre, l'aspect général, grâce à l'identité du -costume et de la coiffure, était tellement similaire que le juge -d'instruction jeta à son greffier un regard désolé. - -Le vêtement et le chapeau du jeune modèle s'appareillaient d'autant plus -à ceux du peintre que Gustave les lui avait achetés, l'avant-veille, -aussi ressemblants que possible. - ---Je dois vous apprendre à présent, reprit le juge, à quoi tend cette -mise en scène. Monsieur, qui est Italien, prétend être la personne qui a -ramassé les obligations rue Condorcet, qui les a portées jusque chez le -prévenu et qui les y a oubliées. Si bien qu'abusé par une sorte de -ressemblance dans la tournure, dans l'habillement et dans la -physionomie, vous auriez pris celui-ci pour celui-là. - -Gustave, comme écrasé par la stupeur, prolongea son ébahissement -quelques instants encore. - ---En effet, balbutia-t-il, jamais je n'ai vu une personne en rappeler -aussi exactement une autre. Si je m'y suis trompé, convenez, monsieur le -juge d'instruction, que vous auriez fait de même. C'est vraiment -incroyable! - ---Monsieur ne parlant qu'assez incorrectement le français, dit le juge, -je vais vous reconstituer la déposition qu'il vient de faire devant moi -et dont je vous prie de vouloir bien relever les contradictions ou les -erreurs. - -Et il raconta bénévolement à Gustave tout ce que ce dernier avait -inventé trois jours auparavant, et qu'il feignit d'écouter avec la plus -scrupuleuse attention. - ---Mais, fit-il observer, du ton d'un homme qui, pour être fortement -ébranlé, n'est pas absolument convaincu, si ce jeune modèle est monté -chez M. Gérald, il a été reçu par quelqu'un, un domestique, une bonne, -un concierge. - ---Oui, fit Lilio, en continuant à exagérer son accent étranger, il y -avait là une vieille femme qui balayait. - ---Quelle est cette femme? demanda le magistrat à Gérald. - ---Ma femme de ménage, répondit-il. - ---Et qu'est-elle devenue? - ---Je l'ignore. Voici plus de trois mois que je suis en prison. - ---Toute la question est de la retrouver, insista Gustave. Il est clair -que si ce jeune Italien lui a parlé et qu'elle le reconnaisse, c'est que -j'aurai été dupe d'une illusion que je regretterai profondément, mais -qu'explique suffisamment le plus étrange concours de circonstances. -_Errare humanum est!_ conclut-il, pour faire montre de son érudition. - -Car la loi, l'impassible loi, vous tient coffré pendant des mois, après -quoi elle vous ouvre la porte de votre cellule en vous disant pour tous -dommages-intérêts: - ---Nous nous sommes trompés. Mais aussi, c'est de votre faute. Si vous -n'aviez pas ressemblé comme deux gouttes d'eau à un autre pour lequel on -vous a pris, ce désagrément ne vous serait pas arrivé. - -L'essentiel était de retrouver et de faire comparaître la femme de -ménage. Le vieux Gustave, qui avait pris des informations et savait -parfaitement où aller la chercher, affecta un profond désespoir de -l'erreur dont il était responsable. Il s'offrit à entreprendre toutes -les démarches nécessaires à la découverte de cette fameuse vérité qu'on -feint toujours de poursuivre et qu'on lâche si facilement quand on peut -mettre la main dessus. - ---Monsieur, dit-il en serrant à demi Gérald dans ses bras, si j'ai eu -envers vous des torts involontaires, soyez sûr que je ne goûterai de -repos qu'après les avoir réparés. Je vais me jeter sur la piste de cette -femme et je ne m'arrêterai qu'après l'avoir amenée ici morte ou vive. - -Cependant pour la vraisemblance, il ajouta: - ---Je voudrais seulement savoir son nom. - ---On l'appelait Mme Basile, répondit le peintre. Elle ne venait chez moi -que depuis un mois, tous les jours, de dix heures à deux. - ---Mme Basile, fit Gustave, en inscrivant sur un carnet d'homme sérieux -ce nom qu'il connaissait depuis trois jours. Laissez-moi faire, monsieur -le juge d'instruction: je m'engage à vous la conduire demain matin, à -l'heure que vous voudrez bien fixer vous-même. - -Les magistrats instructeurs sont ainsi faits: quand ils voient qu'un -prévenu est manifestement innocent et que toute leur mauvaise foi ne -réussirait pas à mettre debout l'accusation qu'ils ont tenté -d'échafauder contre lui, ils deviennent aussi polis qu'ils ont été -brutaux, et aussi bienveillants qu'ils étaient impitoyables. Comme -homme, celui qui avait été chargé de suivre l'affaire entamée contre le -jeune artiste avait puisé dans les interrogatoires auxquels il l'avait -soumis la certitude de la non-culpabilité de ce prévenu, dont il n'avait -même pu tirer l'apparence d'un aveu ou d'une contradiction, bien qu'il -l'eût retourné dans tous les sens. - -Comme magistrat, il se donnait une peine extraordinaire pour obtenir -contre cet être récalcitrant quinze jolis mois de prison. Mais les -nouvelles déclarations de l'insoupçonnable M. Bachelin, la similitude -indiscutable entre la tournure, la coiffure, l'équipement du prévenu et -ceux du jeune Italien qui, d'ailleurs, reconnaissait avoir ramassé sur -le trottoir les papiers formant les seules pièces à conviction du -procès, mettaient l'accusation à néant, au point qu'en insistant, le -juge risquait simplement de se faire attraper par les journaux. - -Il n'hésita donc pas à tourner bride; et, tout en faisant ramener Gérald -à sa prison en voiture cellulaire, il le réconforta par ces paroles -d'espoir: - ---Demain, monsieur, j'aurai l'honneur de faire parvenir au greffe de la -prison la décision que j'aurai prise. Je n'ai pas besoin de vous répéter -que je serais heureux qu'elle vous fût favorable. - -Le lendemain, Lilio, convoqué de nouveau, fut confronté avec la femme de -ménage, qui le désigna immédiatement comme l'italien qui était venu, -environ une demi-heure avant la rentrée de M. Gérald, se proposer comme -modèle. Avait-il ou n'avait-il pas un rouleau de papier à la main; -l'avait-il posé sur une table et l'avait-elle serré dans le bahut: voilà -ce qu'elle était hors d'état d'affirmer; toutefois, puisque le jeune -homme le déclarait lui-même, elle n'avait aucune base de démenti à lui -opposer. - ---Ah! que je suis content! s'écria Gustave en respirant à pleins -poumons. Le remords d'avoir fait condamner cette victime innocente -m'aurait poursuivi jusqu'à la fin de mes jours. - -Séance tenante, afin de donner devant témoins la mesure de son -intégrité, le juge instructeur signa une ordonnance de non-lieu qu'il -fit porter, accompagnée d'un ordre de mise en liberté, par un express -auquel--toujours devant témoins--il recommanda la plus grande célérité. - -Ce qui compléta la joie dont Gustave faisait parade, c'est qu'on lui -rendit en même temps ses obligations, ou plutôt celles d'Emmeline, -lesquelles étaient, depuis trois mois, restées dans le dossier. Il en -donna décharge, se promettant tacitement de négliger le récit de ce -dernier épisode, quand il raconterait à sa complice le dénouement du -drame qu'ils avaient perpétré en collaboration. - -Il salua profondément le juge d'instruction, puis Lilio, qu'il était -censé avoir vu la veille pour la première fois, bien qu'il lui eût -glissé ces mots pendant que le juge rédigeait l'exeat de Gérald: - ---Je t'attendrai sur le quai, en face du Dispensaire. - -Quoique parfaitement éclairé sur le malentendu qui avait coûté trois -mois de cellule à son pensionnaire, le directeur de Mazas ne douta pas -un instant que l'intervention de M. le député et de Mme son épouse n'eût -été pour tout dans la libération de Gérald. - -Au reçu de l'ordre signé du juge, le greffier de la prison se précipita -dans la cellule du détenu qui, à la main chaleureuse que l'employé lui -tendit, devina l'objet de tant d'empressement. - -Quand on a de si belles connaissances, on est toujours à ménager. Aussi, -afin de lui épargner la compagnie d'un gardien, le sous-fonctionnaire le -conduisit-il lui-même au greffe pour la cérémonie de la levée de -l'écrou, et Gérald prit congé sur cette prière qu'il lui adressa tout -bas: - ---Si vous vouliez être bien aimable, vous parleriez de moi à votre ami -le député pour une direction en province. - - - - -XIX - -EN LIBERTÉ - - -L'horreur de ce régime humiliant qu'on pourrait appeler l'assaisonnement -de la prison, la voix dure des gardiens, le froissement des menottes sur -les poignets de ceux qu'on mène à l'instruction, les interrogatoires -dont chaque mot semble vous dire: «Vous mentez!» avaient à la fois -tellement indigné et assombri Gérald qu'il en garda l'écoeurement -longtemps après avoir reconquis sa liberté. - -Il lui était en outre extrêmement difficile d'expliquer à chacun des -locataires de sa maison qu'il avait été incarcéré à la suite d'une -méprise sinistre dont tout autre aurait pu tomber victime à sa place. -Ses trois mois de prison pèseraient sur toute sa vie. Il convenait -d'ailleurs que tout le monde se serait trompé à la similitude de son -costume et de celui du jeune modèle italien, et il ne gardait pas -rancune à ce M. Bachelin, auquel il était à cent lieues de supposer la -moindre arrière-pensée. - -Ce qui le préoccupait surtout, c'était de revoir tous ses amis, pour -leur expliquer qu'il n'était pas un voleur. Heureusement pour sa -réhabilitation, Lilio était assez connu chez les peintres qui -l'employaient et auxquels il présenta volontiers l'aventure sous le jour -dont Gustave avait jugé à propos de l'éclairer; si bien que Gérald -reprit sa place dans le monde des artistes, sans autre accroc à sa -réputation. - -Mais il tenait particulièrement à faire part de l'issue de l'affaire à -cette jolie Mme Dalombre que, par le plus invraisemblable des hasards, -il avait rencontrée dans le greffe même de Mazas. Elle n'était -évidemment pour rien dans sa délivrance, pensait-il, puisque c'était le -plaignant lui-même qui avait spontanément reconnu le malentendu; mais -elle lui avait témoigné un intérêt si sincère, alors qu'elle pouvait, -qu'elle devait même le supposer coupable, qu'il avait hâte de lui faire -savoir qu'elle avait eu raison de qualifier de plaisanterie l'accusation -échafaudée contre lui. - -Contrairement aux habitudes mondaines, il avait dansé avec elle sans lui -avoir été présenté; mais les circonstances inusitées qui les avaient -rapprochés permettaient quelque sans-façon. D'ailleurs, il avait eu -également l'honneur d'adresser la parole à M. Dalombre en présence des -autorités de la prison, et c'était son droit de se faire reconnaître de -lui pour autre chose qu'un habitué de maison d'arrêt. - -Un samedi, sur les quatre heures, il se fit annoncer rue de -l'Université. Emmeline était seule, la séance de la Chambre battant -encore son plein. Elle eut un sursaut d'inquiétude, malgré la certitude -où elle était qu'il n'avait pas l'ombre d'un soupçon contre elle. - -A son air riant, elle fut tout de suite rassurée. - ---Votre visite m'a porté bonheur, lui dit-il en la saluant très bas. On -a eu enfin les preuves de ma parfaite ignorance des délits stupides dont -on m'accusait et, depuis huit jours déjà, je suis rendu à notre belle et -intelligente société. - -Elle feignit d'apprendre de sa bouche même cette bonne nouvelle, dont -elle avait été instruite avant lui. Elle le força à s'asseoir et à lui -détailler toutes les phases par lesquelles avait passé l'instruction -avant d'échouer dans une ordonnance de non-lieu. - -Il exposa naïvement tout le plan qu'elle avait dressé en société avec -Gustave et qui avait si complètement réussi, tant pour l'incarcération -que pour la libération du candide Gérald. Pendant qu'il dépeignait la -surprise du plaignant, un certain M. Bachelin, en reconnaissant -définitivement Lilio pour l'individu qui avait ramassé le rouleau -d'obligations sous ses yeux; les aveux de Lilio lui-même et la -rétractation formelle dudit Bachelin; pendant qu'il précisait chaque -témoignage pour lui faire entrer ces explications dans la tête, elle le -contemplait avec un mélange de pitié pour lui et de mépris pour -elle-même. - ---Dieu! se répétait-elle, s'il avait seulement la plus légère intuition -de la vérité; s'il se doutait, l'espace d'un éclair, que Bachelin, Lilio -et moi ne faisons qu'un; que je suis le véritable auteur de toutes ses -angoisses, de ses tortures morales et physiques, de son emprisonnement, -de sa mise en liberté; enfin, de tous les événements qui ont fondu sur -lui depuis trois mois, il se demanderait s'il est devenu fou et si on ne -l'a pas extrait de Mazas pour le conduire à l'asile Sainte-Anne. - -Et elle pensait: - ---Pauvre jeune homme! il me remercie encore, au lieu de m'étrangler de -ses mains, comme il en aurait si bien le droit. Quand on songe, -dit-elle, que, sans la présence d'esprit et la loyauté de ce modèle -italien, vous auriez peut-être été condamné. Quelle chose épouvantable! - ---Oui, c'est affreux! murmura-t-il. On prétend qu'on est bien fort quand -on a pour soi sa conscience. Je vous assure que j'avais là-bas des -moments de rage où je regrettais presque de n'être pas réellement -coupable. - -Comme pour chasser ces souvenirs lugubres, elle donna peu à peu un tour -presque gai à la conversation, lui demandant s'il avait quelque toile en -train; s'il comptait exposer cette année; quel genre de peinture il -préférait. - ---Par tempérament, répondait-il, je suis impressionniste; -malheureusement mes confrères en impressionnisme ignorent presque tous -ce dont se compose une figure; et ceux qui le savent finissent, à peu -d'exceptions près, par sombrer dans la platitude comme les Cabanel et -autres prix de Rome. Les Parisiennes comme vous, madame, ne peuvent pas -se douter des différences qui distinguent la peinture sincère de celle -qui ne l'est pas. - ---Mais je ne suis pas Parisienne! se récria Emmeline, profitant de cette -occasion pour égarer encore un peu plus Gérald sur son identité. Je suis -née près de Genève, dans le département que représente mon mari. - ---Quoi! vraiment, madame, vous n'êtes pas Parisienne, repartit le -peintre. Voyez pourtant comme on s'abuse! A ce bal où j'ai eu l'honneur -de danser un ou deux quadrilles avec vous, à première vue je me suis -dit: Il n'y a qu'une Parisienne pour porter la toilette avec cette -élégance. - ---Eh bien! vous vous trompiez, répliqua Emmeline, qui se hâta de parler -d'autre chose. - -La visite de reconnaissance était rendue, et Gérald, avant de saluer Mme -Dalombre, la remerciait de sa bonne et cordiale réception, quand Albert -fit son entrée, retour de la Chambre, qui, ayant épuisé son ordre du -jour, s'était séparée de bonne heure. - ---Reconnais-tu monsieur? demanda Emmeline. - ---Il me semble avoir déjà eu le plaisir d'apercevoir monsieur, mais je -ne saurais trop dire où, répondit-il. - ---C'est moi que vous avez vu flanqué d'un gardien dans le greffe de -Mazas, fit Gérald. - ---Et bien que sa complète innocence ait éclaté sans le secours, ni la -protection de personne, reprit Emmeline, il a été assez aimable pour -venir nous remercier de l'intérêt, du reste bien sincère, que nous lui -portions. - -Il fallut encore recommencer pour Albert la narration que sa femme -connaissait si bien. - ---Ce qui est abominable, conclut le jeune député, c'est que la loi n'ait -prévu aucune réparation pour les victimes d'aussi terribles erreurs. Et -dire que si la fatalité avait voulu que ce Napolitain retournât dans son -pays ou simplement qu'il changeât de clientèle, vous subiriez, à cette -heure, la plus infâme des flétrissures. - ---Oh! en ce cas, nous aurions su agir, fit remarquer Emmeline. Quand -j'aurais dû aller trouver moi-même le président de la République... - ---Mais la grâce n'est pas une réhabilitation, ma bonne amie; au -contraire. Que sont six mois ou un an de prison, en comparaison du -déshonneur éternel qui en découle? Je sais que tu es excellente et que, -toute Parisienne que tu es, tu as plus de force de volonté que moi, tout -Breton que je suis, mais... - ---Ah! vous voyez, madame, interrompit étourdiment Gérald, vous êtes -Parisienne, je l'avais bien deviné. - -En moins d'une minute, les joues d'Emmeline passèrent et repassèrent -d'une rougeur écarlate à une pâleur presque cadavérique. - ---Qu'a-t-elle donc? se demanda Gérald. On croirait qu'elle va s'évanouir -comme au bal de l'ambassade. - -Puis, il se fit cette réflexion: - ---Pourquoi diable m'a-t-elle conté qu'elle était née dans le département -de l'Ain, puisqu'elle est née dans le département de la Seine? - -A partir de ce moment, il remarqua l'embarras croissant de Mme Dalombre, -qui ne se mêla plus à la conversation que par ces mots heurtés et par -ces interjections qu'on lance quand l'esprit est ailleurs. Il surprit -même chez elle deux ou trois mouvements d'impatience lorsque Albert -s'était mis à entamer avec lui la question d'art. - -Elle, si affable un instant auparavant, est-ce qu'elle allait -recommencer à souffrir des nerfs, toujours comme au bal de l'ambassade? - ---Moi aussi, dit tout à coup M. Dalombre, j'avais autrefois rêvé de -m'adonner à la peinture. Je dessinais du matin au soir. J'ai encore là -un album plein de mes croquis. Vous allez juger: je n'étais pas trop -maladroit. - -Et, ouvrant un petit meuble en écaille de Hollande, il en tira un grand -livre, composé de feuilles de papier bristol qu'il avait couvertes de -figures, de paysages, d'études de femmes, vêtues ou non. Gérald -s'extasia naturellement sur les dispositions réelles dont témoignaient -ces ébauches et regretta poliment que la politique en eût enlevé -l'auteur à une vocation déclarée. - -Tout en feuilletant l'album, on tomba sur une feuille séparée, encastrée -entre deux pages, et sur laquelle se détachait un joli portrait de jeune -fille, trituré aux deux crayons et beaucoup plus achevé que les autres -dessins. - ---Qui est-ce? demanda Albert à Gérald. - ---Attendez! attendez! dit celui-ci. Cette tête ne m'est pas inconnue. Où -ai-je donc vu ces grands yeux-là? - -Emmeline, toujours inquiète, s'était approchée. Elle ne put retenir un -cri en reconnaissant le portrait qu'Albert avait fait d'elle dans la -chambre où le vieil armateur était déjà sous le coup de la mort. Elle -était maigre alors et passablement différente de la femme de vingt-cinq -ans, brillante de santé et d'épanouissement, qu'elle représentait à -l'heure actuelle. - -Elle arracha presque l'album des mains de son mari: - ---Pourquoi montres-tu ça à monsieur? fit-elle brusquement. Tu sais bien -comme j'étais laide à cette époque-là. - ---Mais je ne trouve pas, répliqua Albert; et la preuve, c'est que c'est -sous cet aspect que je t'ai aimée. Dame! pense donc! Tu avais dix-sept -ans et demi, tu n'étais pas mère de famille comme à présent. - -Emmeline, sans rien répondre, ferma le livre et voulut le rejeter dans -le petit meuble. Mais, dans son amour-propre de portraitiste, son mari -l'y ressaisit et, l'ouvrant de nouveau sous les yeux de Gérald, il lui -dit comme pour le prendre à témoin: - ---Franchement, est-ce que vous ne retrouvez pas les yeux, la ligne du -nez, l'attache du col? J'aurais pensé que vous l'auriez reconnue tout de -suite. - ---En effet, s'excusa Gérald, je ne sais pas pourquoi le visage, -l'attitude, et jusqu'à la forme des bras m'ont rappelé une tout autre -personne que madame. C'est ce qui m'a dérouté. Mais, maintenant que je -compare, je saisis parfaitement la ressemblance. - -Les yeux du jeune peintre allaient du dessin au visage d'Emmeline, et -cet examen la jetait dans un trouble que ses efforts pour le cacher -rendaient plus évident. - ---Ah çà! pensait Gérald, je ne peux donc pas adresser la parole à cette -charmante dame sans la bouleverser! Je ne me suis pourtant jamais aperçu -que j'exerçais sur les gens une influence magnétique. - -Et, par une espèce de choc en retour, l'inspection de ce dessin -l'interloquait aussi. Il éprouvait la sensation vague d'avoir déjà vu -non pas le modèle à l'âge tendre où il était représenté, mais le -portrait même dans la même pose, c'est-à-dire dans le même trois quarts, -avec les mêmes mains croisées; il retrouvait ces épaules étroites et -tombantes; ces mèches terre de sienne brûlée luisant aux tempes. -Pourtant, s'il était sûr d'une chose, c'était d'avoir pour la première -fois sous les yeux l'album de M. Dalombre, dans l'appartement de qui il -n'avait jamais pénétré. - -En jetant sur Emmeline un dernier regard de comparaison, il la surprit -si haletante et si manifestement inquiète, qu'il se hâta, pour mettre -fin au supplice de la jeune femme, de rendre le livre à M. Dalombre et -de prendre congé. - -Le soupir de soulagement qui, à son dernier salut, glissa entre les -lèvres de Mme Dalombre ne pouvait guère lui échapper non plus. Elle lui -adressa un signe de tête dénué de toute effusion, comme à quelqu'un à -qui on veut faire comprendre qu'on n'a en quoi que ce soit l'intention -de continuer des relations que le hasard a fait naître. - -Cette froideur finale, après les marques de sympathie prodiguées au -début de la visite, tenait peut-être, il est vrai, à la difficulté pour -une dame du monde de présenter à ses amis et connaissances un monsieur -qui, bien qu'aussi honnête que n'importe qui, n'en était pas moins tout -frais débarqué de Mazas. Mais non: il y avait une autre préoccupation -dans ce subit et singulier changement d'attitude. - -Sa maladie nerveuse, qu'elle invoquait à tout bout de champ, était une -simple échappatoire. D'abord, quand une femme souffre des nerfs, elle -l'ignore ou elle ne l'avoue pas. En second lieu, pourquoi cette crise -avait-elle éclaté juste au moment où M. Dalombre avait exhibé le -portrait? Et enfin, pourquoi ce dessin l'avait-il frappé lui-même comme -quelque chose de déjà vu? - -Cette jolie petite dame qui se disait née sur la frontière suisse quand -elle était, en réalité, de Paris, commençait à jouer dans son existence -un rôle par trop fantaisiste. Il remonta, tout pensif, l'escalier qui -menait à son atelier, en se répétant à chaque minute: - ---Où diable ai-je déjà vu ce portrait? - -Arrivé au milieu de ses toiles, il alluma une bougie, car il était près -de six heures du soir et la nuit était venue. Puis, après avoir constaté -qu'il ne s'était rien produit de nouveau chez lui pendant son absence, -il avait déjà remis son chapeau et se disposait à aller dîner à la table -d'hôte où il retrouvait tous les soirs ses amis, quand, instinctivement, -et dans le but de se débarrasser d'une obsession qui l'envahissait, il -ralluma la bougie qu'il venait de souffler, et, allant rechercher -derrière son grand bahut ses cartons à dessin, le long du mur où ils se -superposaient depuis déjà plusieurs années, il se mit à les consulter, -feuille par feuille, les uns après les autres. - -Il se demandait, en effet, s'il n'avait pas travaillé autrefois à -quelque étude qui ressemblait à celle que le député-dessinateur lui -avait montrée. - -Il avait déjà passé en revue trois cartons sans être tombé sur rien -d'approchant, quand ses doigts, qui glissaient vivement sur les -feuilles, saisirent un carré long d'une épaisseur et d'un format -inusités au milieu des morceaux de papier bleuâtre auquel il confiait -ses coups de crayon. - -C'était une de ces photographies dites portraits-albums par lesquels on -a aujourd'hui généralement remplacé les portraits-cartes. - ---Allons donc! se dit-il, après avoir, sous la lumière directe de la -bougie, jeté les yeux sur cette épreuve. J'étais bien sûr que mes -souvenirs étaient exacts. - -En effet, l'agencement du portrait et la pose du modèle étaient presque -exactement les mêmes que dans le dessin qui avait ainsi sollicité sa -mémoire. Les mains croisées, les épaules tombantes, les cheveux -brillantés, avec cette unique différence que la robe esquissée par M. -Dalombre était, sur la photographie, représentée par une chemisette à -col tuyauté et refermée sur la poitrine par un seul bouton. - ---De qui diable puis-je bien tenir ce cadeau-là? réfléchit Gérald, qui -depuis si longtemps n'avait pas ouvert le carton où il venait de -fouiller. - -Il regarda alors au verso du portrait-album, espérant y trouver quelque -renseignement. Et, effectivement, il en trouva un: cette dédicace, qui -le reporta à bon nombre d'années en arrière: - - _A mon parrain - sa petite_ - MALARIA. - - - - -XX - -BONHEUR DE SE REVOIR - - -Ce fut un éclair ou plutôt tout un feu d'artifice dans la nuit. Les -épisodes lui revinrent en foule dans la tête. Il se rappela comme il -avait ri en s'apercevant, par l'orthographe qu'elle avait donnée au mot -_Mal'aria_, qu'elle avait pris ce sobriquet pour un simple nom de femme. -Cette fille mince, au grand oeil triste, qu'il avait désaltérée à la -table d'un de ces estaminets à carreaux dépolis qui foisonnent sur toute -la ligne des boulevards extérieurs, il la reconstituait maintenant tout -entière sur cette épreuve photographique. Et c'était bien aussi la femme -du portrait aux deux crayons que le député Dalombre venait de lui -montrer comme étant celui de sa femme aimée et légitime. - -Indubitablement, c'était la même qui avait gardé, pour le dessin, la -pose qu'elle avait prise pour la photographie, croyant sans doute -qu'elle n'imaginerait jamais de meilleure attitude. Comment! cette jeune -pensionnaire d'un établissement macabre, c'était la dame si jolie et si -réservée qu'il avait sans s'en douter retrouvée à l'ambassade de Suède, -parée de tant de distinction, de tant de diamants et d'un nom que le -compte rendu des débats de la Chambre avait relaté nombre de fois! - -Voyons! c'était par trop fantastique. Il y avait là quelque malentendu -comme celui dont lui-même avait été victime. Et cependant, tout -s'enchaînait dans cette aventure: l'agitation de Mme Dalombre, le soir -où elle l'avait revu et évidemment reconnu au bal; les spasmes qu'elle -essayait de combattre quand il la promenait à son bras dans les salons; -le mouvement fiévreux dont elle avait rejeté au fond du carton le -portrait qu'en avait tiré son mari: tout, jusqu'à cette maladie nerveuse -qu'elle invoquait si volontiers, dénotait chez elle une surexcitation -mentale, dont les causes devaient être terribles. - -Par quel chemin étrange était-elle arrivée du boulevard de la Chapelle à -la rue de l'Université en passant, s'il vous plaît, par le palais -Bourbon? Il l'ignorait; mais elle n'était certainement pas la seule qui -fût partie des bas-fonds pour s'installer sur les sommets. D'ailleurs, -il était bien sûr d'en avoir le coeur net quand il voudrait. Avec une -femme aussi peu maîtresse d'elle-même, il n'aurait qu'à lui faire passer -sous les yeux la photographie avec la dédicace y annexée pour obtenir -d'elle les aveux les plus complets. - -Il considérait qu'elle avait eu grand tort de ne pas se faire -reconnaître à lui dès la première entrevue. Il était honnête homme. Elle -n'aurait eu qu'à lui demander sa parole d'honneur d'enfermer dans ses -cartons à dessins cet épouvantable mystère, et il se serait fait couper -la langue plutôt que de parler. - -Mais voilà: les femmes se défient toujours, et elles ont souvent raison. -Il est si amusant pour un oisif de pouvoir dire à ses amis: - -«Vous voyez bien cette belle brune qui passe dans cette voiture -découverte: c'est la femme d'un député qui deviendra peut-être ministre. -Eh bien, elle a bu dans mon verre au _Perroquet bleu_.» - -Elle n'était pas forcée de le savoir incapable de perdre une femme de -laquelle il n'avait jamais eu à se plaindre. Ce qui l'intriguait le -plus, c'était cette question: le mari était-il ou n'était-il pas au -courant des débuts de madame son épouse? Ce qui donnait à penser qu'il -les ignorait, c'est la candeur avec laquelle il avait répété -publiquement qu'elle était Parisienne, bien que quelques instants -auparavant elle se fût donnée comme native du département de l'Ain. - -D'autre part, ce qui laissait supposer qu'il était renseigné, c'était, -pour un fantaisiste décidé à prendre femme dans un milieu aussi -compromettant, la nécessité presque absolue de la faire préalablement -rayer des contrôles où elle était immatriculée. - -Pourtant, ce M. Dalombre, qui semblait tout à fait gentleman, était en -apparence bien plus fier que honteux de celle à qui il avait enchaîné sa -vie. Il s'était empressé de montrer à lui, étranger, le portrait qu'il -avait d'elle autrefois, c'est-à-dire quand elle sortait à peine d'une -vie de débauche, dont il aurait eu un si puissant intérêt à éloigner le -souvenir. - ---Ma foi, tant pis! se dit-il, c'est trop drôle. Je découvrirai bien un -moyen de la revoir seule à seule. Je lui rappellerai discrètement cette -petite soirée où elle me suppliait de lui permettre de venir poser dans -mon atelier pour le prix que je fixerais moi-même. - -Puis, il réfléchit: - ---Non: ce serait vilain. J'aurais l'air d'un maître chanteur. Dans des -cas pareils qui, en somme, doivent se présenter quelquefois, un galant -homme reste muet, même pour celle dont il a le secret. La faire souffrir -aussi cruellement, en échange de l'intérêt qu'elle m'a témoigné quand -j'étais sous le coup d'une accusation infamante: décidément, non! - -Mais à mesure qu'il creusait le problème de l'existence de cette femme -ainsi emportée par la destinée, il s'accumulait devant lui des points -d'interrogation auxquels il ne savait plus que répondre. Le souvenir -qu'il venait précisément d'évoquer de Mme Dalombre se rendant à Mazas, -où elle n'avait vraisemblablement rien à faire, et se rencontrant dans -le greffe, juste avec lui qu'on était allé quérir dans sa cellule sans -raison plausible, tout cela sentait furieusement la préméditation, de -pareilles coïncidences ne s'établissant guère que dans les mélodrames de -l'ancienne école. - -Il y avait donc une relation quelconque entre cette visite et sa mise en -liberté? Car, du moment où elle l'avait reconnu pour le jeune homme qui -s'était intéressé à elle quand elle croupissait dans la maison du -boulevard de la Chapelle, il était tout simple qu'elle s'intéressât à -lui, lorsqu'il moisissait à son tour dans une prison non moins -ignominieuse. - -Il s'installa tout seul dans un coin pour dîner, afin de ruminer à son -aise toutes les étrangetés de cette aventure. A force de conclusions, de -déductions et d'interprétations, il finit par reconstruire presque pièce -par pièce la vie d'Emmeline. Quand il arriva à cette soirée où, à propos -de l'exclamation qu'il s'était permise au buffet du bal de l'ambassade -de Suède: «On n'est pas mieux servi ici qu'au café», il la revit à la -fois humiliée et presque furieuse, lui jetant ces mots qui l'avaient -laissé ébaubi et qu'il s'était remémorés bien souvent: - ---Oh! monsieur, c'est indigne! - -Donc elle s'était supposée reconnue et elle lui reprochait violemment ce -qu'elle croyait être une allusion à ce passé qu'elle aurait voulu -enfouir dans le plus profond oubli. Mais puisqu'elle était impuissante à -le supprimer, elle pouvait tout au moins essayer de se débarrasser de -celui qui en avait sondé les arcanes. Et, en menant le raisonnement -jusqu'au bout, il était frappé à la fois de la nécessité pour elle de -faire disparaître le possesseur de son secret et de l'accusation -stupéfiante, suivie d'arrestation immédiate, dont il était tombé -victime, justement trois ou quatre jours après la scène, alors -incompréhensible pour lui, qui s'était produite au bal de l'ambassade. - -Tous ces faits, qui tantôt se contredisaient, tantôt s'enchevêtraient, -grouillèrent d'abord confusément dans sa tête; après quoi, ils s'y -classèrent peu à peu. Toutefois, la tuile qui lui était tombée sur la -tête n'avait certainement pas été lancée par une main ennemie. Ce M. -Bachelin avait tout l'air d'un parfait honnête homme et il avait avoué -son erreur les larmes aux yeux et des sanglots dans le gosier. Pourtant -Gérald avait appris, quelque temps après sa sortie de Mazas, que ce -persécuteur malgré lui avait déménagé sans donner sa nouvelle adresse. - -Cependant, par suite de quelles ramifications cet inconnu, qui se disait -peintre et dont d'ailleurs on n'avait jamais vu la peinture, fût-il -entré en rapport avec Mme Dalombre, femme quasi politique? En outre, -Lilio, le jeune modèle, qu'il eût été ridicule de soupçonner de -complicité dans une machination aussi invraisemblable, n'était-il pas -venu spontanément déclarer que c'était lui qui avait ramassé, puis -déposé sur une table de l'atelier le rouleau d'obligations dont la -découverte lui avait valu à lui, Gérald, trois mois des plus affreuses -angoisses? - -Au reste, il était bien bon de se martyriser ainsi le cerveau en -recherches qui n'avaient aucune chance d'aboutir. Ce Lilio était à sa -disposition comme à celle de tous les peintres du quartier. Il suffisait -de le demander pour une pose et de l'interroger adroitement, de -l'effrayer au besoin. On aurait tout de suite le fin mot de son -intervention de la dernière heure auprès du juge d'instruction. - -Uniquement pour ne rien négliger de ce qui était susceptible de faire la -lumière sur des événements dans l'obscurité desquels il se perdait, il -envoya à Lilio, quoiqu'il fût à peu près sûr de n'en rien tirer, une -carte-télégramme le convoquant pour le lendemain, dix heures du matin. -L'erreur où était tombé M. Bachelin, le propriétaire des obligations, -était si plausible qu'il n'y avait rien à espérer des réponses que -ferait Lilio aux questions qu'il se déciderait à lui poser. Mais, dans -les actions criminelles--et celle-ci en était une--il est prudent de ne -négliger aucune piste. - -Il eut beau se répéter que son imagination d'artiste l'avait entraîné -trop loin, les vérités dont il était dépositaire étant déjà suffisamment -passionnantes, il lui fut impossible de fermer l'oeil de la nuit. Quand -il s'assoupissait l'espace de cinq minutes, il revoyait la _Mal'aria_, -valsant avec lui autour des tables du café du _Perroquet bleu_. -Seulement, elle était couverte de bijoux, et l'établissement de Mlle -Coffard était converti en une immense salle de bal, au fond de laquelle -était dressé un vaste buffet où l'on consommait pour rien: ce qui devait -lui indiquer nettement qu'il était la proie d'un cauchemar. - -Il disposa une toile et apprêta ses pinceaux et sa palette comme un -homme qui a prémédité une séance prolongée. Au coup de dix heures, -l'Italien se présenta et, comme s'il prévoyait quelque algarade, il -semblait avoir remis son air bête complètement à neuf. - -L'artiste affecta de lui chercher une attitude. Il s'agissait soi-disant -d'un pâtre rencontré par des taureaux romains et se jetant entre les -barrières qui émaillent, comme autant de refuges, la campagne du -Transtévère. Lilio se prêtait à tout, ne disant mot; et Gérald, qui -suivait tous les jeux de sa physionomie, crut remarquer un certain -embarras dans ses regards. - -Le peintre prit un fusain et traça sur la toile qui le cachait des -hachures quelconques. Après un quart d'heure de cette gymnastique, il -adressa à brûle-pourpoint cette question à son modèle: - ---A quel endroit avez-vous donc placé le rouleau que vous aviez ramassé -à ma porte? - ---Là! fit Lilio en indiquant une table Louis XIII à pieds tournés qui -s'harmonisait avec le bahut auquel elle faisait face. - ---Mais, objecta Gérald d'un ton indifférent et tout en continuant son -pseudo-travail, la femme de ménage ne se rappelle que très vaguement -avoir vu sur cette table le paquet ficelé que la police a retrouvé plus -tard dans le bahut. - -Lilio répondit à cette remarque précise dans un italien de cuisine dont -il eût été difficile au plus fort linguiste de préciser le sens. - ---D'où diable sort ce charabia? fit le peintre d'un ton surpris. Quand -vous avez déposé au palais de Justice, vous parliez le français presque -aussi bien que moi. Répétez un peu ce que vous venez de baragouiner. Je -n'en ai pas compris un mot. - -Le jeune modèle refit son récit en affectant de chercher ses phrases; -sur quoi Gérald lui demanda: - ---Pourquoi donc avez-vous attendu si longtemps pour aller trouver la -justice? Mon arrestation a fait assez de bruit dans le quartier. Il est -étonnant que vous n'en ayez été instruit qu'au bout de trois mois. - ---C'est par hasard que je l'ai apprise en venant vous demander si vous -aviez besoin de moi, répliqua-t-il en se mordant les lèvres. - ---Vous l'avez appris, par qui? - ---Par tout le monde. - ---Qui ça, tout le monde? La concierge, les voisins? - ---Oui, par les voisins. - ---Lesquels? Vous avez donc sonné à une porte. - ---Oui... c'est-à-dire que comme je sonnais chez vous, le voisin -d'au-dessous m'a raconté ce qui vous était arrivé. - ---Et, insista Gérald, ce voisin d'au-dessous, comment est-il. Jeune, -vieux? Grand, petit? - ---C'est... répondit Lilio, ayant l'air de chercher... je ne me rappelle -plus. - ---Pourtant, fit remarquer le peintre, vous avez dû causer longtemps avec -ce monsieur pour qu'il vous ait mis ainsi au courant de ma mésaventure. -Vous avez eu tout le loisir de le remarquer. - ---C'était, je crois, balbutia le modèle, perdant tout à coup la majeure -partie de son accent, c'était un monsieur assez gros, petit. - ---Avec des moustaches? - ---Oui, avec des moustaches. - ---Il est fâcheux, repartit Gérald, que le voisin d'en dessous soit une -vieille maîtresse de piano, qui habite seule avec sa bonne. - ---Ah! oui, je me souviens, maintenant, fit-il triomphalement, comme si -la mémoire lui revenait subitement: c'était une vieille dame. Seulement, -comme il faisait un peu noir dans l'escalier... - ---Très bien! reprit Gérald; nous allons descendre tous les deux chez -elle afin de savoir si elle se rappellera également la conversation que -vous avez eue ensemble. Il y a à peine quinze jours que la chose s'est -passée. Il est impossible qu'elle ait oublié ce qu'elle vous a dit et ce -que vous lui avez répondu. - -Et, se levant, il alla prendre Lilio par le bras, en lui répétant: - ---Allons! allons! Venez! - ---Pourquoi faire? demanda-t-il tout interloqué. - ---Parce que, riposta Gérald, je suis convaincu que vous me contez des -mensonges depuis un quart d'heure et que je suis curieux de les tirer au -clair. - ---Mais, monsieur... - ---Et si vous me mentez à moi, vous avez sans doute menti de même au juge -d'instruction, ce qui vous enverrait préalablement me remplacer à Mazas. - -Le sang-froid de l'Italien fondit sous cette menace. - ---Ce n'est pas moi! monsieur, ce n'est pas moi! s'écria-t-il en joignant -les mains et en invoquant à plusieurs reprises la Madone, qui n'avait -rien à faire dans ce débat. Je ne vous voulais pas de mal. J'ai dit ce -qu'on m'a forcé à dire. - ---Et qui vous y a forcé? - ---M. Gustave! - -Ce nom de Gustave n'apprenait rien à l'ex-détenu, qui ne connaissait le -fabricant de monogrammes que sous le nom de Bachelin. Lilio, entré dans -la voie des aveux, lui apprit que ce prénom et ce nom de famille -s'appliquaient à une seule et unique personne. Et comme Gérald, pour qui -les voiles se déchiraient enfin, le poussait toujours davantage, il lui -déroula sous tous ses aspects le complot qui avait commencé par le dépôt -du paquet d'obligations dans le bahut où lui, Lilio, l'avait furtivement -introduit, jusqu'à leur confrontation dans le cabinet du juge. Il lui -confessa même l'achat opéré par le prétendu Bachelin d'une vareuse et -d'un chapeau dont la comparaison avec ceux de Gérald ne pouvait laisser -subsister aucun doute dans l'esprit du magistrat. - ---Mais, fit remarquer le peintre essayant de garder son calme, d'où -vient qu'après avoir porté chez moi ces obligations qu'on m'a ensuite -accusé d'avoir détournées à mon profit, vous vous êtes rétracté au bout -de trois mois, en vous dénonçant comme les ayant ramassées dans la rue, -par mégarde. Si vous aviez intérêt à me faire arrêter et condamner, quel -intérêt avez-vous eu ensuite à me faire relâcher? - ---Ça, je ne sais pas, monsieur; je vous jure que je ne sais pas. C'est -Gustave qui m'a payé d'abord pour apporter le rouleau chez vous, et qui -m'a payé encore plus cher pour révéler la vérité au juge, c'est-à-dire -pas la vérité précisément... - ---Il est donc bien riche, ce M. Gustave? interrogea Gérald. - ---Je l'ai toujours connu sans un sou. - ---Alors, vous pensez que si vous travailliez pour lui, il travaillait -pour un autre. - ---Bien sûr que je l'ai pensé. - ---Et où l'avez-vous connu, pour qu'il vous ait ainsi chargé de -l'exécution de ses plans? - ---Au _Perroquet bleu_ où j'ai une maîtresse. Lui, c'est l'ancien amant -de la patronne. - -Il devenait inutile de poursuivre l'enquête. Il mit dix francs dans la -main de l'Italien et le renvoya. - ---Est-ce que vous me ferez arrêter? dit celui-ci en prenant la rampe de -l'escalier. - ---Si vous bronchez, oui, certainement, répondit Gérald. Actuellement, -j'ai une besogne plus pressée. - -Il ressortait, en effet, des révélations de ce Lilio qu'il avait été -l'instrument d'une conspiration dont le chef avait trouvé jusque-là -moyen de se dérober. Or, ce chef, ce ne pouvait être que Mme Dalombre. -Elle l'avait fait emprisonner parce qu'elle le supposait possesseur de -son secret, et elle l'avait fait relâcher quand elle avait acquis la -certitude qu'il ne le possédait pas. - -Malheureusement, ce second mouvement qui, par extraordinaire, avait été -le bon, n'innocentait pas le premier. Cette femme ignoble, pensa-t-il, -qui avait trompé tout le monde et évidemment plus que tout le monde son -infortuné mari, n'avait même pas, après son élévation si inespérée et -son incroyable changement de condition, rompu complètement avec la jolie -société qui hantait le bouge où elle avait fait ses premières armes. - -Probablement, quand l'excellent législateur Dalombre faisait des effets -de torse à la tribune, elle retournait subrepticement rendre visite à -ses anciennes et à ses anciens amis, comme Messaline quittait le palais -de l'empereur Claude pour aller ribauder avec les mariniers du Tibre. - -C'était au milieu des chopes et les coudes sur les tables du _Perroquet -bleu_ que s'était ébauché le plan de la dénonciation calomnieuse à -laquelle il devait trois longs mois de honte, d'humiliations et de -désespoirs. Être une catin, tromper jusqu'à la bride le mari que le -hasard lui a donné, se rouler dans tous les ruisseaux: c'est, pour une -femme, perdre jusqu'à son sexe; cependant, n'est-il pas mille fois moins -criminel de se vautrer dans la boue, dont on est seul à recevoir les -éclaboussures, que de combiner avec cette lâcheté et ce sang-froid le -déshonneur, c'est-à-dire la mort d'un homme qu'on sait honnête et sur -lequel on marche sans pitié? - -Ah! la sale gredine! Fallait-il qu'elle fût née comédienne pour jouer -ainsi ce double rôle: grande dame dans les bals d'ambassades, -collaboratrice des souteneurs Gustave et Lilio dans les bouges! Au lieu -de s'adresser à sa discrétion, elle avait trouvé plus commode et plus -sûr de le faire jeter par des argousins dans un cul de basse-fosse. Elle -avait rétabli les oubliettes à son profit. Et ces imbéciles de -magistrats n'avaient pas seulement soupçonné la machination! Décidément, -si les femmes étaient bien infâmes, les hommes étaient cruellement -bêtes. - -Quant à lui, afin d'arracher à ses amis le dernier soupçon qui leur -restait peut-être sur sa culpabilité, il n'avait d'autre ressource que -celle-ci: donner à l'odieuse intrigue, sous laquelle il avait failli -succomber, la plus large publicité possible. Cette gouine avait essayé -de le perdre pour se sauver; pour se réhabiliter, il la perdrait. - -En attendant le jour où il la traînerait devant les tribunaux, elle et -ses répugnants complices, il allait s'offrir la douce joie d'éclairer le -pauvre Dalombre sur la valeur morale de sa charmante compagne. Si -celui-ci avait l'aplomb de chercher à la défendre, eh bien! ce serait à -lui qu'il demanderait réparation des trois mois d'outrages qu'il avait -subis dans les greffes et dans les chiourmes. Il ne serait pas fâché de -porter l'affaire sur un terrain un peu moins malpropre. - -Tout fumant de l'idée de la vengeance, il s'assit à sa table et traça en -lettres magistrales, à l'adresse de M. Dalombre, député de l'Ain, ce -petit mot poli, mais impératif: - - Monsieur, - - Il y a urgence à ce que je vous voie pour une affaire qui dépasse en - gravité tout ce que vous pourriez supposer. Il s'agit de vous et de - moi, mais de vous beaucoup plus encore que de moi. - - Si vous voulez bien me fixer un rendez-vous, j'ai lieu de croire que - vous me remercierez de ne pas y avoir manqué. - - Recevez, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués. - - GÉRALD. - -Il ajouta son adresse et porta lui-même cet avertissement à la poste, -afin de le voir de ses yeux s'engloutir dans la boîte. Il était onze -heures et demie du matin. Il pensa: - ---C'est seulement à son retour de la Chambre qu'on lui remettra cette -invite. Je ne le verrai donc pas avant demain. Toutefois, ma lettre est -assez inquiétante pour qu'il se hâte de chercher à en éclaircir le sens. - -Puis, comme il se sentait hors d'état de travailler, qu'il n'avait pas -faim et qu'il avait passé une nuit à peu près blanche, il s'étendit sur -le grand lit, sans rideau, dressé dans un cabinet contigu à l'atelier, -et, vanné par les secousses qui, depuis la veille, avaient agité son -cerveau, il finit par s'endormir. - -Au bout d'un nombre d'heures dont la perception lui échappa, il fut tiré -des profondeurs de son sommeil par trois ou quatre coups d'une violence -qui lui fit croire que plusieurs personnes demandaient à entrer. - ---Est-ce que ce serait encore la police? pensa-t-il. - -Il sauta de son lit en s'écarquillant les yeux, plongea les pieds dans -ses pantoufles et courut ouvrir. C'était Mme Dalombre. Elle était seule, -mais elle avait probablement frappé à la porte de ses deux poings à la -fois. - -Sa toilette était celle d'une femme qui va au bain. Par-dessus une robe -de chambre bleu ciel un manteau d'hiver dont la fourrure lui enfouissait -la moitié du visage, l'autre moitié en étant cachée par les bords d'un -chapeau de feutre Henri II empanaché d'une plume grise. La main droite -seule était gantée et tenait l'autre gant qu'elle n'avait pas pris le -temps d'ouvrir pour la main gauche. - ---Tiens! c'est vous! s'écria gouailleusement le peintre que cette -apparition réveilla tout à fait. C'était votre mari que j'attendais. - ---Oui, je sais. J'ai ouvert la lettre, haleta Emmeline en entrant comme -si elle était poursuivie. Je vous en prie, fermez bien la porte. - ---Au fait, j'aime autant que ce soit vous, fit Gérald. Nous avons tant -de choses à nous dire depuis le soir où vous m'avez dédié cette -photographie. - -Et il lui fit passer sous les yeux celle dont elle lui avait fait -autrefois hommage. Il la lui montrait cependant à une certaine distance, -de peur que, scélérate comme il la supposait, elle ne lui arrachât et -n'anéantît, en la mettant en morceaux, la meilleure de ses pièces à -conviction. - -Mais elle ne la regarda seulement pas. - ---Inutile de discuter, c'est bien moi, dit-elle. Du reste, ce n'est pas -de cela qu'il s'agit. - ---Ce dont il s'agit, en effet, s'écria Gérald s'exaltant à la vue de sa -dénonciatrice, c'est de me suivre immédiatement chez le commissaire de -police pour qu'il reçoive ma déposition. Je ne mentirai pas, moi. Je ne -dirai que la vérité, et vous serez bien obligée de la dire aussi; ça te -changera, salope! - ---Monsieur, monsieur! je vous en conjure, ne criez pas si haut. Dieu! si -l'on entendait! - ---Mais oui, parbleu! je veux qu'on entende, fit-il en haussant encore le -ton. J'ai envie de t'étrangler pour que tu cries aussi et qu'on vienne. -Il est vrai que ça me priverait du plaisir de te voir assise entre ces -deux marlous, tes complices sur le banc de la police correctionnelle, où -tu t'étais promis de me faire échouer. - -Elle ouvrit les bras comme pour lui indiquer qu'elle était prête au -martyre et qu'elle ne se défendrait pas. Cette résignation n'attendrit -pas du tout son bourreau. - ---Pas si bête! se récria-t-il. Vous seriez trop contente si je vous -assommais. J'en aurais le droit, mais je n'en userai pas. D'abord, -qu'est-ce que vous venez faire chez moi? Je ne te connais pas. Je ne -t'ai même jamais touchée du bout du doigt quand tu étais dans ton -claque-dent. Tu me dégoûtais bien trop. - -Et le souvenir de ses trois mois de souffrances le faisant presque -divaguer, il continua dans un rire furibond: - ---Non, ce que ce sera amusant de voir la tête de son serin de mari quand -on lui débitera ce chapelet d'horreurs! Où diable as-tu déniché cet -oiseau-là? On ne peut pas dire autre chose: voilà un paroissien qui a de -la chance! - -Cette suprême insulte abattit Emmeline, qui tomba comme écrasée par un -quartier de rocher. Pendant la fraction de seconde qu'elle mit à -tournoyer avant de s'aplatir sur le plancher de l'atelier, elle se vit, -entre deux gendarmes, narrant sa vie au président, sous les yeux -d'Albert, foudroyé; Lilio à droite, Gustave à gauche et le faux acte de -décès de Mme Freizel entre les mains du tribunal. Elle pensa: - ---En sortant d'ici, je vais me jeter dans la cour, par la fenêtre de -l'escalier. - -En la voyant rouler par terre, Gérald haussa les épaules, croyant à la -suite de la comédie; mais l'image de sa fille s'étant subitement mêlée à -toutes celles qui déjà emplissaient d'épouvante le cerveau d'Emmeline, -elle se prit à se tordre les bras, à s'arracher les cheveux par -poignées, à se déchirer les lèvres au point que sa bouche s'emplit de -sang. Elle répétait dans une sorte de râle: - ---Albertine! mon Albertine! - -Ça, ce n'était évidemment pas une fausse attaque de nerfs. Une femme -pose la main sur son coeur. Elle fait des serments sur la tête de sa -mère. Elle crie à tue-tête: - ---Je veux mourir! Tuez-moi, je vous en conjure, tuez-moi! - -Mais elle ne se traîne pas dans la poussière et surtout ne se décoiffe -pas avec cet abandon. Elle ne se frappe pas non plus la face contre le -parquet, au risque de se briser les dents. Gérald, un peu calmé par le -spectacle de cette espèce d'agonie, eut tout de même pitié: - ---Ces filles-là, c'est élevé dans le crime; ça ne connaît pas autre -chose, réfléchit-il. - -Il la transporta sur son lit pour qu'elle ne se fendît pas le crâne aux -angles des meubles, tira du bahut une bouteille de vinaigre qu'il vida -en partie sur une serviette de table et lui en bassina énergiquement et -itérativement les tempes. - -Ce bassinage dura une demi-heure; et sans la peur instinctive qu'il -avait du scandale, il eût été chercher un médecin. Enfin, elle rouvrit -les yeux dont les prunelles étaient remontées sous les paupières, d'où -elles mirent encore un bon quart d'heure à redescendre. Quand elle -reprit quelque peu conscience et de l'état où elle s'était mise -elle-même et de l'objet de sa visite, elle fut reprise d'un tremblement, -à la vue de l'implacable Gérald dont le regard dur suivait tous ses -mouvements. - ---Ah! monsieur, dit-elle, pardonnez-moi. Si vous saviez! - -Cette crise d'un instant avait tellement décomposé les traits de la -jeune femme que le peintre eut peur de provoquer une seconde attaque de -nerfs en renouvelant ses injures. Il se contenta de répondre: - ---Si je savais! Mais je sais parfaitement. Vous aviez besoin de mon -silence, et vous n'avez rien trouvé de mieux que de me couper la langue, -c'est-à-dire de me faire enfermer préalablement pour m'empêcher de -parler. Vous ne vous êtes pas demandé si l'ignominie qui rejaillirait -sur mon nom ne me tuerait pas, moi aussi. Vous avez tranquillement -rejeté votre honte sur moi, qui ne vous avais rien fait, qui ne vous -avais même pas reconnue. Je pouvais vous gêner plus tard: alors, vous -m'avez sacrifié tout de suite, comme vous auriez égorgé un pigeon. - ---Tout cela est vrai, tout cela est vrai! disait-elle en essayant de -tordre derrière sa tête son chignon dénoué. Elle se dressa assise sur le -lit, car elle se sentait brisée et n'aurait certainement pu rester -debout. Puis, comme il se tenait auprès d'elle, remué malgré tout et -tout rêveur en songeant aux étamines par où avait passé cette femme -aujourd'hui reçue et honorée partout, elle lui plongea dans les yeux un -regard douloureux, auquel elle ajouta tristement ces mots: - ---Oui, j'ai essayé de me débarrasser de vous, bien que j'aie bien -amèrement regretté mon crime et que j'aie ensuite tout fait pour le -réparer. Vous avez le droit de me traiter comme une gouine et comme une -voleuse. Eh bien! vous allez rire: je vous jure que j'ai toujours été -une honnête fille. - -Ce mot «honnête fille», dans la bouche d'une femme qui avait débuté dans -la vie en faisant le trottoir, atteignait les plus hauts sommets du -paradoxe. Pourtant, il y avait, dans les tremblements de cette voix -brisée, un accent tellement empreint de cette vérité qui plane au-dessus -des niaiseries dont se composent les conventions dites sociales qu'il ne -fut pas choqué de l'énormité de cette assertion. - ---Qu'appelez-vous une honnête fille? demanda-t-il simplement, pensant -bien qu'elle ne prenait pas l'expression dans son sens étroit et -traditionnel. - -Alors, elle lui livra sa vie, année par année, presque jour par jour, -sans en évincer un épisode. Elle se rappela--car elle parlait presque -autant pour elle que pour lui--les tendresses caressantes de son digne -père, le charron Freizel; sa mort, qui l'avait laissée aux mains d'une -mère, que se disputaient l'ignorance et le manque de sens moral. Elle -relata, avec l'horreur dans les yeux et dans la gorge, le viol qui -l'avait jetée saignante et presque nu-pieds sur le pavé; la rafle qui -l'avait précipitée, sans défense, dans la prostitution; les dégoûts qui -avaient provoqué son évasion de la maison Coffard; les inquiétudes qui, -pendant de longs jours, l'avaient agitée dans cet hôtel de la rue de -Berlin, lequel, en lui ouvrant sa porte, lui avait ouvert celle d'une -vie nouvelle. - ---Est-ce ma faute, s'écria-t-elle tout à coup, si le neveu de M. -Dalombre m'a aimée; s'il a demandé ma main, que je lui ai refusée -pendant bien longtemps: il vous le dirait, s'il pouvait être dans ces -confidences; mais tout le monde s'en est mêlé. L'excellent M. Dalombre -lui-même m'a forcée à obéir. Avais-je le droit de faire le malheur de -ceux qui m'avaient tirée de la fange, où, sans eux, j'aurais continué à -croupir? - -Vous me reprochez la dénonciation calomnieuse imaginée, à ma -sollicitation, par ce Gustave, pour vous rayer du nombre des hommes que -je pouvais désormais rencontrer sur ma route? Ah! j'ai fait mieux que -cela, monsieur Gérald, j'ai commis un faux, de complicité avec lui: nous -avons fabriqué l'acte de décès de ma mère, qui est encore vivante -probablement, bien que depuis plusieurs années je n'aie eu d'elle aucune -nouvelle. - -Tout m'avait réussi, les bonnes actions comme les mauvaises. Dans le but -de faire perdre complètement ma trace, je fais acheter, sur la frontière -française de Suisse, un château à mon mari; nous nous y installons, et -le malheur veut qu'il se fasse nommer député. J'en étais heureuse et -fière pour lui. Ah! quelle faute, quelle faute! Mais sept ans avaient -passé sur moi. Je n'étais plus la grande fille aux bras maigres que vous -et tant d'autres ont connue. Je me croyais hors de toute atteinte, et -pourtant j'avais constamment l'oeil au guet, tremblant malgré moi à -chaque coup de sonnette et lisant toujours la première les lettres -adressées à mon mari. C'est ainsi que la vôtre m'est tombée sous les -yeux. - -C'est cette peur perpétuelle d'être rencontrée et démasquée qui m'a -égarée. Il a suffi des deux ou trois phrases à double entente que vous -m'avez adressées au bal de l'ambassade pour que je ne doutasse pas une -minute que j'étais redevenue pour vous cette _Mal'aria_ que vous aviez -baptisée sans y prendre garde. - -Aussitôt la folie m'a prise. Je me suis vue perdue; j'ai vu surtout mon -mari, mon Albert que j'aime, n'ayant jamais aimé que lui, je l'ai vu -écrasé, anéanti, ridiculisé à jamais, obligé de donner sa démission de -député, forcé de fuir après m'avoir lancé à la figure toute la boue et -tous les crachats que je méritais. Ce n'est pas tout, monsieur Gérald: -j'ai une fille, une fille que j'adore, et pour qui je donnerais tout mon -sang et tout celui des autres. Pour elle, je suis une sainte. La -voyez-vous apprenant plus tard que sa mère a bu avec des souteneurs et -appelé les hommes par la fenêtre! Non: n'est-ce pas? c'était trop -atroce. J'ai été bien infâme et bien misérable envers vous, j'en -conviens. Mais est-ce qu'à ma place tout autre n'aurait pas également -perdu la tête? Quand on se croit sous le coup immédiat d'une catastrophe -pareille, est-ce qu'il n'est pas presque permis de tout essayer pour y -échapper? - -A mesure qu'Emmeline parlait, la corde de la colère se détendait chez -Gérald, qui mordillait ses moustaches en signe d'émotion et de -désarmement. Cependant, il ne disait rien, ne sachant que dire et au -moyen de quelle transition revenir sur ses menaces. Elle prit cette -attitude silencieuse pour la résolution arrêtée de la part du peintre de -poursuivre sa vengeance jusqu'au bout. Alors, elle s'affola de nouveau: - ---Monsieur, monsieur, supplia-t-elle, ne me dénoncez pas! Pour moi, -j'accepterais tout: je me tuerais et ce serait fini; mais ce serait -affreux pour Albertine... la pauvre petite! Elle a sept ans depuis deux -mois... Elle est si gentille... je vous assure: je ne suis pas méchante. -Vous êtes la seule personne au monde à qui j'aie jamais fait du mal... -Et c'est parce que j'y étais absolument forcée. Je comprends que vous me -haïssiez... Quelle réparation exigez-vous? Tenez: si vous voulez, je -quitterai ma maison, je me sauverai en Suisse où je changerai de nom -pour qu'on ne me retrouve pas. Je ne verrai plus mon mari ni ma fille; -mais au moins ni lui ni elle ne devineront jamais pourquoi je les ai -quittés... Il me semble que c'est une punition suffisante, car je les -aime bien... C'est de peur de passer à leurs yeux pour... ce que je suis -que j'ai été si mauvaise envers vous. - -Et, comme une enfant qui implore, elle ajouta, en joignant les mains: - ---Mais je vous demande pardon. Ma position était si horrible! -Comprenez-vous une femme qui, parce que la fatalité l'a jetée toute -jeune dans le ruisseau, n'a plus jamais le droit d'aimer son mari et sa -fille! - -La perspective de cette expiation éternelle, dont l'injustice était -flagrante, la plongea de nouveau dans une désolation qui se traduisait -par des cris et des sanglots et remuait l'artiste jusqu'au plus profond -de l'âme. En la voyant se débattre, comme si le spectre de son passé lui -apparaissait prêt à l'emporter, il se pencha sur elle et lui saisit les -deux bras, tout en lui répétant: - ---Ne pleurez pas! ne pleurez pas! J'ai voulu vous effrayer. Je suis un -misérable de vous avoir traitée avec cette dureté. Je m'en repens. -Pauvre femme! oui, je le reconnais, vous méritiez d'être heureuse. Mais -vous le serez. Mes menaces n'étaient que de mauvaises plaisanteries. -Personne au monde ne saura de moi rien de ce qui vous est arrivé -autrefois. Ne parlons plus du mal que vous m'avez fait. A votre place il -est probable que j'aurais agi de même. D'ailleurs, sans vous, il est à -peu près certain que je serais encore en prison, non sur une simple -accusation, mais avec une condamnation infamante sur le dos. - -Il la rassurait avec cette insistance, parce que, d'abord, elle n'avait -pas paru se rendre compte de toute l'étendue de l'absolution qu'il lui -accordait. Il tira son mouchoir, lui essuya les larmes qui coulaient le -long de ses joues, dans la prostration qui avait suivi la crise. Il lui -ramena sur le haut du front et derrière les oreilles ses beaux cheveux -qui s'évadaient de toutes parts autour de sa tête. Et, comme les -sanglots qui lui secouaient la poitrine allaient jusqu'à lui couper la -respiration, il prit l'énergique parti de lui dégrafer sa robe de -chambre et de couper les lacets de son corset à l'aide du canif dont il -se servait pour la taille de ses fusains. - ---Respirez-vous mieux? lui demandait-il. N'allez pas étouffer au moins. - -Tandis qu'il essayait de faire passer par l'ouverture de la robe le -corset dénoué, Emmeline, toujours assise sur le lit, appuyait sa tête -sur l'épaule du jeune homme, dont le cou et le visage se trouvaient -comme enveloppés par la chaleur des soupirs précipités de la jeune -femme. Elle collait inconsciemment sa riche poitrine contre celle de -Gérald, sans paraître se soucier de l'étrange déshabillé où il l'avait -réduite. L'attendrissement qui l'avait gagné commençait à s'emplir de -charme. Le contact de ce sein mouvementé et de ces joues brûlantes -l'incendia à son tour. - ---Ne pleurez plus! vous me navrez! lui dit-il en l'entourant de ses bras -et en l'embrassant sur les paupières comme pour les sécher d'un baiser. - -Elle n'osa pas le repousser, sans doute pour ne pas paraître attacher -d'importance à cette manifestation consolatrice. Mais lui s'emballa et, -tout en la pressant contre son coeur palpitant, il se mit à la dévorer -de caresses. Il ne les accompagnait d'aucune arrière-pensée et ne -songeait guère à profiter de la situation si cruelle qui la remettait -pantelante entre ses mains. - -Il n'usa en quoi que ce fût d'autorité ou de violence et n'eut pas à se -demander si le peu de résistance qu'elle lui opposa ne tenait pas à la -sujétion presque absolue où elle était tombée vis-à-vis de lui. Il put -croire que le remords des souffrances dont elle était cause, la -reconnaissance du pardon qu'il venait de lui octroyer s'étaient mêlés à -cette sorte de délire qui s'excuse chez une femme à moitié dévêtue, -étendue sur un lit à côté d'un jeune homme qui la serre de près. - -Elle se fût obstinée à se dégager qu'il eût tenu avec tout autant de -rigidité la promesse qu'il lui avait souscrite de garder un silence -inviolable. Mais après s'être moralement livrée tout entière à la -discrétion de ce jeune homme, envers qui ses torts étaient si -impardonnables, comment aurait-elle fait pour le prier de lui rattacher -son corset et de l'aider à effacer de ses yeux et de ses joues les -traces de larmes? - -Elle céda, parce qu'il est des pièges qu'on se tend à soi-même et d'où -l'on ne parvient pas à sortir sans y laisser un peu de sa chair. - - - - -XXI - -LA MAITRESSE SANS AMOUR - - ---Ainsi, se répétait-elle dans la voiture qui la ramenait rue de -l'Université, je n'avais jamais songé à tromper mon mari; et voilà que, -non contente de l'avoir trompé avant, je le trompe après. Ma vie ne sera -donc qu'un perpétuel supplice! - -Gérald, ne se rendant qu'un compte approximatif des sentiments -compliqués qui la lui avaient jetée dans les bras, lui avait donné -rendez-vous pour le surlendemain. Il gardait d'elle un souvenir -délicieux, et passant l'éponge sur les années disparues, il ne la voyait -plus que sous les traits et l'état civil de Mme Dalombre, femme d'un -député très écouté à la Chambre. Pour un artiste qui logeait aussi haut -et ne vendait ses toiles que par intermittence, une telle conquête était -quasi glorieuse. En outre, il était impressionné par l'existence -romanesque de cette séduisante créature, dont les splendeurs et les -misères visaient tout un côté de la question sociale, dont s'occupent -ceux mêmes qui prétendent qu'elle n'existe pas. - -Enfin et surtout, il l'avait tenue dans ses bras, cette grande dame, -dont les yeux l'avaient si fort troublé pendant les quadrilles du bal de -l'ambassade de Suède. Elle était à lui: il n'y avait pas à dire. -Peut-être était-ce plutôt un holocauste qu'un adultère; mais, ma foi, la -passion ne connaît pas ces distinctions psychologiques. - -Pendant les deux jours qui le séparaient d'une nouvelle entrevue, il -resta incapable de prendre une palette. Il eut cependant l'idée de la -portraiturer, mais il se dit orgueilleusement: - ---J'aime bien mieux la peindre d'après nature. - -Elle avait promis ou semblé promettre qu'elle serait chez lui le jeudi, -à deux heures. Dès midi, il avait donné à son atelier un air -particulièrement décoratif. On touchait alors au printemps, et il avait -inondé ses meubles de fleurs nouvelles qui, ayant besoin de jour et de -soleil, duraient d'ordinaire très longtemps sous le vitrail clair et -chaud où il travaillait son «plein air». - -Deux heures sonnèrent, elle ne vint pas. A trois heures, il commença à -s'éponger le front qui ruisselait d'inquiétude. Vers trois heures et -demie, il n'y tint plus. Il dégringola jusque chez son concierge, à qui -il laissa sa clef en lui recommandant de la remettre à une dame qui -descendrait de voiture et, selon toute vraisemblance, aurait le bas du -visage enfoncé dans le collet d'un grand manteau de fourrure. Il lui -confierait la clef en la priant de l'attendre. - -Il traita avec un cocher pour une course vertigineuse de la rue -Condorcet à la rue de l'Université et, un quart d'heure plus tard, il -atterrit devant la seule maison où pouvait être Emmeline, puisqu'elle -n'était pas chez lui. Il se promena sur le trottoir faisant face à la -porte cochère, tantôt marchant vite pour donner le change, tantôt allant -à pas comptés ou s'arrêtant comme pour lire un journal, mais lançant -constamment de bas en haut un oeil scrutateur. - -Une des fenêtres de l'appartement des Dalombre était précisément -ouverte. Il réfléchit: - ---Elle aura eu des visites. Justement, je crois me rappeler qu'elle -reçoit le jeudi. Pourtant elle ne m'aurait pas donné rendez-vous ce -jour-là si elle avait été d'avance absolument sûre d'y manquer. - -La désillusion et le doute faisaient déjà leur petite trouée dans son -coeur lorsqu'il aperçut Emmeline qui, s'approchant de la croisée comme -par mégarde, jeta un regard rapide des deux côtés de la rue. - -En passant du côté droit au côté gauche, elle distingua Gérald, qui se -tenait au milieu. Elle avait exprès manqué l'heure afin de s'assurer si -elle était quitte avec une seule demi-journée d'égarement ou si le -contrat tenait toujours. - -L'appel muet, mais désespéré que lui lança Gérald la convainquit qu'elle -était loin d'en avoir fini avec lui. Elle pensa: - ---Il est là. Il n'a qu'à monter, tout raconter, et je suis perdue! - -Elle lui fit donc un signe de tête qui signifiait: - ---Je suis à vous. Patientez seulement quelques minutes. - -Il comprit, car elle le vit remonter dans la voiture et repartir à fond -de train. Il n'y avait plus à s'y tromper: c'était une intrigue qu'elle -avait nouée, dont les liens se resserreraient sans doute plus -étroitement tous les jours et qu'il deviendrait à peu près impossible de -rompre. A l'encontre de la plupart des femmes, mariées ou non, qui se -font spécialement belles pour aller voir leur amant, elle coiffa le -premier chapeau venu, endossa son manteau dissimulateur et se jeta à son -tour dans une voiture qui, sans qu'elle eût rien fait pour en hâter la -marche, la déposa rue Condorcet. - -La chaîne était désormais rivée. Deux et souvent trois fois par semaine, -elle se rendait aux ordres, sans élan, sans amour, même sans -coquetterie, presque comme une demoiselle de magasin va à son comptoir. -La tendresse, parfois délirante, que lui témoignait Gérald lui inspirait -tout au plus une certaine curiosité. Elle lui savait un gré infini -d'avoir si vite oublié ses projets de vengeance et de lui payer ainsi en -dévouement et en caresses le mal dont il avait souffert par elle. Il en -était arrivé à l'adorer, à ne vivre que d'elle, pour elle, et elle avait -à peine suivi de ses yeux surpris les progrès de cet envahissement de -tout un être. - -De temps en temps il avait comme un soupçon de l'abîme qui séparait -cette docilité de l'amour qu'il rêvait; mais comme il était pris -jusqu'aux moelles, il lui était impossible de s'imaginer que -l'atmosphère céleste dans laquelle il vivait ne l'eût pas pénétrée un -peu, elle aussi. - -Cependant, il lui soumit un jour cette proposition: - ---Si je savais que tu vinsses à nos rendez-vous par peur d'une -dénonciation ou d'un scandale de ma part, j'aimerais mieux me tuer tout -de suite. De cette façon, tu n'auras plus rien à craindre de moi. - -Elle lui répondit en l'embrassant: ce qui la dispensa de toute autre -explication. - -Mais chaque fois qu'elle revenait au domicile légal, elle enlevait sa -robe comme une tunique de Déjanire et revêtait un peignoir dont la -fraîcheur la purifiait. Elle se jetait alors sur la petite Albertine et -l'enlevait dans ses bras, comme si ce talisman eût le pouvoir de la -protéger. - -Au retour de son mari, elle se multipliait pour qu'il trouvât, après ses -prétendues fatigues oratoires, de bonnes pantoufles bien chaudes, son -fauteuil tout avancé devant le feu, ou près de la fenêtre, selon les -variations du thermomètre. - -Parfois, elle lui posait sa tête sur l'épaule--comme à l'autre--et le -dorlotait dans ses bras comme pour lui faire comprendre qu'elle n'était, -en réalité, qu'à lui et qu'entre les deux son coeur n'avait jamais -balancé. - -Elle savait cent fois plus gré à Albert d'un froid baiser sur le front -qu'à Gérald de tous les emportements de frénésie amoureuse qu'il lui -prodiguait sans compter. Celui qui a monté sur les planches, fût-ce une -fois dans sa vie, garde éternellement, quoi qu'il fasse, l'estampille du -cabotinage. Celle qui a été courtisane attitrée, fût-ce l'espace d'une -semaine, conserve de l'amour une formule spéciale qu'aucune circonstance -ne peut modifier. Gérald était et restait l'homme à qui elle se livrait -par nécessité, presque par état. Albert était celui à qui elle se -donnait librement et à qui elle avait toujours le droit de se refuser, -car elle le savait trop généreux pour la contraindre. - -D'ordinaire, c'est pour son amant qu'une adultère conserve les élans qui -l'ont poussée au mal. C'était à son mari que celle-là les réservait, de -sorte qu'elle trompait moins Albert avec Gérald que Gérald avec Albert. - -Cette aberration du coeur et des sens dura quatre longs mois. On aurait -dit au peintre que la passion aveuglait: - -«Cette femme qui apparaît toujours à l'heure convenue et qui, pour ne -pas retarder le moment du rendez-vous, conte à ses domestiques les -histoires les plus invraisemblables: eh bien! elle ne vous a jamais aimé -une minute», qu'il aurait souri en haussant les épaules et en -retroussant sa moustache. Il se reposait sur l'attachement de sa belle -maîtresse, dont les manières et le langage s'étaient si bien identifiés -avec ceux du plus grand monde. Il n'était presque plus sûr que cette Mme -Dalombre, dont il avait fait peu à peu son idole, fût réellement la même -que cette petite fillette effarouchée qu'il avait aperçue dans les -bas-fonds d'un mauvais lieu. Il n'y avait pourtant aucun doute, -puisqu'il ne l'aurait pas tenue ainsi à sa discrétion chez lui, si elle -n'avait pas été préalablement chez les autres; mais l'optique de l'amour -est pleine de ces aveuglements. - -Un jour que la Chambre venait d'apprendre la mort subite d'un -parlementaire célèbre, la séance avait été levée en signe de deuil. -Albert rentra chez lui, heureux, non de ce décès imprévu, mais du congé -que ce douloureux événement lui procurait. On était en juillet, et il -venait chercher Emmeline pour une promenade au Bois. Elle était déjà -sortie, quoiqu'il fût à peine trois heures et qu'elle lui racontât -volontiers qu'elle mettait un temps infini à sa toilette si bien qu'elle -n'était jamais prête avant quatre heures, quatre heures et demie. - -Cette absence le contraria sans que l'aile noire du soupçon effleurât le -moins du monde sa quiétude; mais, par un de ces hasards que la destinée -semble tirer tout exprès de son sac, il trouva, dans le courrier que le -valet de chambre venait de déposer sur sa table de travail, une lettre -dont l'écriture contournée le frappa à première vue. - -Ce billet était court, mais catégorique: - - Monsieur le député, - - Serait-il possible que l'ambition fût plus forte que l'amour? Vos yeux - sont tellement occupés à suivre les divers portefeuilles auxquels vous - aspirez que vous oubliez de regarder ce qui se passe chez vous. Il est - vrai que c'est surtout quand le loup n'y est pas qu'on se promène dans - le bois. - - Dès que vous avez tourné les talons, monsieur et cher député, la jolie - Mme Dalombre se jette non dans sa voiture, mais dans une voiture et, - par une de ces intuitions dont les femmes sont généralement douées, - elle rentre au logis quelques instants avant que vous y rentriez - vous-même. Revenez donc un jour un peu plus tôt que d'habitude, et - demandez-lui d'où elle sort. Mieux encore: faites-la suivre ou - suivez-la vous-même. Je vous assure que vous en aurez pour votre - argent. - -Comme de juste, aucune signature. Malgré d'évidents efforts -calligraphiques pour dérouter le destinataire, Albert démêla un air de -famille entre la forme des majuscules de cet avertissement et celle des -deux dénonciations anonymes reçues autrefois, à l'hôtel de la rue de -Berlin, quelque temps après qu'Emmeline y avait été admise comme -l'enfant de la maison. - -Rien ne reste dans la tête comme l'aspect d'une lettre qui nous a -préoccupé. Albert se sentit tout à fait rassuré en constatant que celle -qu'il venait de recevoir provenait certainement de la main qui avait -écrit les deux premières. - ---Décidément, pensa-t-il, cette pauvre Emmeline a quelque part une -ennemie qui ne la lâche pas. Et il faut qu'on n'ait pas grand'chose à -lui reprocher pour que, depuis plus de huit ans, cet avis soit le seul -qu'on ait cru devoir m'adresser. - -Il venait de rejeter le papier sur la table lorsque sa femme rentra. - ---Il n'est venu personne? demanda-t-elle à la servante qui lui ouvrit la -porte, car Emmeline était toujours en arrêt. - ---Non, madame, mais monsieur est là. - ---Depuis longtemps. - ---Depuis une demi-heure. Il paraît que la séance a été levée tout de -suite. - -Elle pénétra délibérément dans le cabinet de travail d'Albert et lui -dit, comme tout étonnée de l'y trouver: - ---Tiens, tu es là! Figure-toi que je viens de passer à la Chambre pour -te prendre; j'ai trouvé visage de bois. On m'a dit que la séance avait -été levée un quart d'heure après qu'elle avait été ouverte. Je revenais -du _Bon Marché_, où je suis restée une heure à fouiller dans les -dentelles. Rien de meilleur marché, en effet. C'était tout un solde de -Chantilly. - ---J'étais précisément revenu au galop pour t'emmener faire un tour! -répondit Albert en l'embrassant. - ---Il n'est que quatre heures et demie, fit-elle. Nous avons encore le -temps. Prends ton chapeau. Je vais seulement changer de robe. Celle-là -est d'un lourd! - ---Non, à cette heure-ci, il y a trop de monde au Bois, répondit Albert. -Et, reprenant le papier, il ajouta: «Lis-moi un peu la bête de lettre -que je viens de recevoir.» - -Emmeline la dévora d'un seul coup d'oeil. Elle aussi reconnut tout de -suite l'écriture, mais elle eut l'air de l'étudier quelques minutes pour -se donner le loisir de se remettre. - ---Est-ce que cette infamie-là ne te fait pas l'effet de venir de la même -source que les autres? dit-elle simplement. - ---C'est ce que j'ai pensé immédiatement, répliqua-t-il. Mais qui diable -peut te poursuivre encore après tant d'années? Nous n'habitons plus le -même quartier. Nous menons une tout autre existence. - ---Il y a des gens si désoeuvrés et si méchants! fit observer Emmeline. -D'autant que, huit fois sur dix, quand je sors sans toi, j'emmène -Albertine. L'individu qui a écrit ces niaiseries ne connaît même pas -notre façon de vivre. D'ailleurs, s'il sait si bien où je vais, pourquoi -ne te l'indique-t-il pas? Il me semble qu'il serait bien plus ingénieux -d'attendre que j'y sois pour t'inviter à aller m'y surprendre. - ---Si cet imbécile a cru me mettre la puce à l'oreille, il s'est bien -trompé! riposta Albert, en haussant les épaules. Et il déchira la lettre -en une douzaine de morceaux, qu'il lança dans sa corbeille aux papiers -inutiles. - -Emmeline avait triomphé momentanément de la terrible commotion qu'elle -avait ressentie à la vue de ce document inattendu. C'était par son -sang-froid qu'elle s'était sauvée; mais elle avait instantanément -compris que les révélations encore incomplètes arrivées jusqu'à son mari -mettaient fin pour jamais aux promenades sur les hauteurs cythéréennes -de la rue Condorcet. - -Du moment où elle était surveillée, elle était prise, et toute la -confiance dont elle avait saturé Albert n'empêcherait pas le fait brutal -de s'imposer un jour irréfutablement. - -Elle était encore relativement heureuse que la lettre anonyme n'eût pas -donné d'adresse précise ni fourni de ces détails qu'on n'invente pas et -qui ouvrent une voie aux plus incrédules. Si même son mari prenait la -peine de commencer une enquête, il acquerrait bien vite la preuve -qu'elle n'emmenait jamais Albertine avec elle dans ses sorties, et que -c'était avec la femme de chambre que la petite allait s'amuser sous les -arbres des Tuileries ou dans la voiture à chèvres de l'avenue des -Champs-Élysées. - -Mais le péril, d'autant plus inquiétant qu'il lui était impossible d'en -mesurer l'étendue, résidait dans ce coefficient inconnu qui s'appelait -l'amour de Gérald. Combien de temps l'attendrait-il sans se manifester -plus ou moins violemment en constatant qu'elle s'obstinait à ne pas -revenir? Il l'adorait: elle n'en doutait guère. Mourrait-il de chagrin -ou provoquerait-il un scandale? La première hypothèse était certainement -douloureuse. Elle la préférait cependant à la seconde. Car, si l'auteur -encore ignoré de la lettre que lui avait lue en souriant le candide -Albert possédait le quart ou même la moitié d'un des secrets de sa vie, -Gérald les tenait tous, et sa passion exaspérée les laisserait peut-être -échapper les uns après les autres. - -Puis d'où provenait cette dénonciation, qui différait des précédentes en -ce qu'elle était parfaitement exacte? Elle avait cru remarquer les -tournures de phrases ironiques et les déguisements dans l'écriture qui -l'avaient déjà frappée autrefois: mais elle n'était pourtant pas tout à -fait sûre que les trois lettres partissent d'une seule et même personne. - -Ce ne pouvait être de Gustave qui, heureux et maintenant presque riche, -avait déserté son ancien quartier et n'avait aucun intérêt à troubler -par quelque algarade le repos qu'il s'était acquis à force -d'intelligence et de docilité. - -Toutes ses questions, restées sans réponse, lui torturaient le cerveau, -lui serraient l'estomac et la prédisposaient peu à peu à cette maladie -nerveuse, dont elle s'était vantée vis-à-vis de Gérald pour excuser -l'étrange attitude qu'elle avait prise à son égard dans les salons de -l'ambassade de Suède. - -Au premier rendez-vous qu'elle manqua, elle passa la moitié de son -après-midi l'oeil aux carreaux de la rue, tremblant de voir se profiler -sur le trottoir la silhouette de Gérald affolé. Elle songea à lui -écrire, mais c'était l'inviter à répondre; et si une déposition orale -est compromettante, l'exhibition d'une correspondance l'est cent fois -plus. - -Peut-être y avait-il pour elle avantage à lui laisser supposer qu'elle -avait assez de lui; qu'elle lui en préférait un autre. L'indignation et -le mépris finiraient par le dégoûter d'elle. Lui annoncer qu'Albert -savait tout ou était sur le point de tout savoir, rien ne pouvait être -plus dangereux. Il l'aurait immédiatement clouée par cette proposition -magnanime: - ---Partons ensemble pour l'étranger! - -Or, comme elle n'avait aucune envie de quitter ceux qu'elle aimait pour -cet amant qu'elle n'aimait pas, elle lui opposerait un «non!» accentué, -qui le pousserait probablement aux dernières catastrophes. - - - - -XXII - -LA VIEILLE FILLE - - -Mlle Brigitte Humbertot avait appris sans étonnement la nouvelle du -mariage de M. Albert avec la jeune fille que son oncle avait recueillie -dans des circonstances si romanesques. Dans ses petits calculs de -dévote, elle avait décidé que cette étrangère était tout bonnement le -fruit de quelque faute inavouée du vieil armateur et que, conséquemment, -M. Albert épousait sa cousine. - -Elle avait suivi jour par jour les publications et, le matin de la noce, -avait envoyé sa bonne se mêler à la foule afin de voir sortir la mariée -de l'hôtel de la rue de Berlin pour se rendre à la mairie avec les -témoins. La persévérante élève du couvent des Dames Anglaises avait, -jusqu'à la dernière minute, espéré qu'un incident imprévu démolirait -cette union qui traversait d'outre en outre des projets depuis si -longtemps médités. - -Elle s'était organisé tout un avenir entre l'oncle, qui avait peu de -chances de vivre longtemps, et le neveu, que son existence sédentaire, -aux côtés de son vieux parent, devait prédisposer à se laisser -circonvenir par la première femme tant soit peu supérieure qui se -mêlerait à sa vie. Cette supériorité, elle se croyait en droit d'y -prétendre, et elle attendait tranquillement, dans le salon de madame sa -mère, qu'une demande officielle vînt la solliciter. - -Cette demande, c'était cette petite sauvage qui l'avait reçue. Mlle -Brigitte se considérait donc comme frustrée d'un bien qui lui -appartenait, et n'avait été que peu éloignée de poursuivre Emmeline -devant les tribunaux pour rapt d'un fiancé avec violence, fausses clefs -et escalade. - -La teinte de bas bleuisme qui l'incitait à écrire des lettres anonymes -plutôt que de renoncer à se manifester littérairement s'était foncée -d'ambition quasi politique; et lorsque M. Albert Dalombre était revenu à -Paris membre de l'Assemblée nationale, elle se dit, en dévorant ses -regrets qui avaient tant de peine à passer: - ---Moi, j'aurais fait de lui un président de la République! - -Et elle se voyait, en remontant le cours de ses rêves déçus, recevant -les ambassadeurs des puissances étrangères, lançant des invitations sur -la ville étonnée de son luxe, et laissant raconter discrètement par les -journaux qu'elle était l'Égérie de son mari, lequel ne signait même pas -la grâce d'un condamné à mort sans l'avoir consultée; enfin, qu'elle -était plus présidente que lui n'était président. - -Ce monument de gloire auquel elle ajoutait tous les jours un étage -s'était écroulé, non dans un cataclysme imprévu et grandiose, mais sous -le souffle d'une enfant, de l'ex-apprentie d'une petite maison de modes. -Ah! pourquoi le malfaiteur qui l'avait jetée d'un coup-de-poing -américain le long de la grille de la maison Dalombre ne l'avait-il pas -assommée sans rémission? Au lieu de la supprimer, il l'avait simplement -rendue intéressante. Il avait cru la tuer, et il l'avait mise au -pinacle. - -La haine de la demoiselle Humbertot pour Emmeline s'était alimentée de -ses succès de jolie femme. Quand Brigitte lisait à sa mère des extraits -des journaux mondains où on qualifiait la femme du député de l'Ain de -«la belle Mme Dalombre», avec l'énoncé descriptif de ses toilettes, les -deux femmes verdissaient de jalousie. Emmeline était l'objectif constant -de tous les agissements, de toutes les réflexions, de toutes les -coquetteries de Brigitte. Elle n'étrennait pas un chapeau sans se dire, -en minaudant devant sa glace: - ---Maintenant, à nous deux, la «belle Mme Dalombre»! - -Elle était allée souvent à la Chambre où, dans les premiers mois après -l'élection de son mari, Emmeline manquait rarement une séance. Les -Humbertot avaient connu des premières la naissance d'Albertine; l'achat -du château en province et le retour des deux époux dans la capitale, où -ils allaient occuper désormais une place en vue. - -Mais les années qui avaient embelli et arrondi sa rivale avaient encore -noirci et séché Brigitte. Il lui était venu des moustaches. Son nez -s'était pincé, ses sourcils dégénéraient en broussailles et, un beau -matin, la vieille fille était apparue avec son cortège de frimas. - -Naturellement, elle avait cherché et trouvé dans le _Bottin_ l'adresse -du député Dalombre; et, pour se donner l'amère satisfaction de passer de -temps en temps sous les fenêtres de l'appartement où il respirait à côté -d'une autre, elle allait quelquefois assister à la messe ou aux vêpres -de Sainte-Clotilde. A deux reprises, elle avait croisé dans sa voiture -Emmeline qui, sortie à pied de chez elle, prenait à cent cinquante pas -plus loin le premier fiacre qu'elle rencontrait et qui la conduisait à -l'atelier de Gérald. - -Elle à pied, marchant vite, et se retournant de temps à autre comme pour -regarder si elle n'était pas suivie: c'était plus qu'il n'en fallait -pour surexciter une curiosité pour qui la surexcitation était l'aliment -principal. - -Les femmes qui ont subi les humiliations et les regrets d'un mariage -manqué ont la rancune tenace. Pendant quatre jours, elle passa ses -après-midi à vingt-cinq pas de la maison qu'habitaient les Dalombre, -blottie au fond d'un fiacre et l'oeil fixé par la lucarne du fond sur la -porte cochère d'où elle comptait bien voir sortir Emmeline. - -En effet, Emmeline très enveloppée et très rapide, s'était élancée dans -la rue et avait tourné tout à coup à droite en se dirigeant vers le -quai. - ---Suivez cette dame! dit Mlle Humbertot à son cocher, en lui désignant -la jeune femme qui montait vivement dans une des voitures rangées le -long de la station. - -Mais, probablement encouragé par l'appât d'une forte prime, le cocher -d'Emmeline prit une telle avance sur celui de Brigitte que la poursuite -s'arrêta, faute d'indices suffisants pour la continuer. - -Cependant la dévote ne s'en crut pas moins assez renseignée pour donner -au mari un de ces bons petits avertissements anonymes qui, s'ils ne font -pas de mal, ne peuvent pas faire de bien et aident quelquefois, d'une -façon plus ou moins directe, à la désunion d'un ménage. - -Avec un peu plus de patience et un peu moins d'acrimonie, elle eût assez -facilement connu le mot du rébus; et il est probable que si elle avait -cru à la culpabilité de son ennemie, elle eût poussé l'enquête à fond. -Mais elle n'avait aucune base d'accusation sérieuse et n'espérait guère -que troubler l'eau en jetant une pierre dedans. - -D'ailleurs, la plume lui démangeait. Elle ne résista pas à l'envie de -blesser tout de suite, tant dans son amour que dans son amour-propre, -celui qui avait eu l'impertinence de la dédaigner, et elle écrivit la -lettre qui avait fait hausser les épaules à Albert et qui avait écrasé -Emmeline. - -Le martyre interrompu par huit années de bonheur et de quiétude relative -recommença plus aigu que jamais. Pour comble de complication, les -vacances de la Chambre s'ouvrirent plus tôt qu'on ne l'avait supposé, et -son mari la laissait bien rarement seule. Il y avait donc impossibilité -pour elle à retourner chez Gérald; mais rien ne l'empêchait, lui, -d'apparaître subitement chez elle. - -Elle ne mangeait plus, elle ne dormait plus. Trois fois, de sa fenêtre, -elle le vit passer devant la maison. Il était tout pâle et tout changé. -Elle se contenta de joindre les mains en geste de supplication, pour le -conjurer de s'éloigner. - -Il avait, en effet, de quoi pâlir. Son estomac aussi restait fermé et -ses yeux, comme ceux d'Emmeline, demeuraient perpétuellement ouverts. -Ses journées et ses nuits se passaient dans l'attente de ces visites, -qui avaient cessé subitement, sans aucun motif avoué, ni avertissement -préalable. Elle n'était plus revenue, et voilà! Pas une lettre ne -l'avait prévenu des résolutions nouvelles qu'elle avait prises. Rien! La -rupture sèche d'une branche qui se casse et tombe. - -Tout dévoré qu'il était par la passion, il n'eut pas un instant le -soupçon d'une trahison de femme qui, du jour au lendemain, vous quitte -pour un autre. Il avait ce sentiment qu'elle ne s'était pas donnée par -dépravation ou par plaisir, et il la devinait peu disposée à courir les -hasards d'une nouvelle intrigue. - -Il s'était alors décidé à aller lui-même aux informations, et, sur les -vingt pérégrinations qu'il avait risquées de la rue Condorcet à la rue -de l'Université, il avait eu la chance d'apercevoir deux fois les beaux -yeux d'Emmeline brillant derrière les carreaux de sa fenêtre fermée. - -Leurs deux pâleurs les avaient mutuellement frappés, et le geste -désespéré qu'elle avait esquissé chaque fois avait convaincu Gérald -qu'un grave événement les avait ainsi momentanément séparés. Qui savait -si son mari ne l'avait pas surprise au moment où elle écrivait une -lettre pour contremander le dernier rendez-vous? C'était ce silence qui -le désarçonnait. Il aurait préféré quatre pages, qui lui apprissent que -tout était fini, à ce mutisme qui sentait la mort. - -De son côté, il lui avait brouillonné dix lettres qu'il s'écrivait à -lui-même plutôt qu'à elle et qu'il déchirait successivement, n'osant les -confier ni à la poste ni à un commissionnaire. Il s'était imaginé qu'il -la posséderait toujours et il ne savait même pas pourquoi il l'avait -perdue. Avec toute autre femme, il aurait tenté quelque démarche -directe, interrogé des concierges, payé des domestiques; mais les -secrets terrifiants dont elle l'avait fait dépositaire lui imposaient -une prudence et une réserve qu'il se serait fait un crime de -transgresser. Une indiscrétion, un mot compromettant qui auraient -soulevé un coin du voile étaient susceptibles de le déchirer du haut en -bas. Il ne se considérait seulement pas comme un amant: il se croyait -encore son complice, bien qu'en réalité il eût été surtout sa victime. - -Il s'ingéniait, du matin au soir, à chercher par quelle voie il -arriverait à recevoir de ses nouvelles. Il eut la pensée de déménager et -de venir s'installer près d'elle; au besoin dans la même maison, où il -trouverait bien un logement. Par malheur, M. Dalombre le connaissait de -vue, puisque c'est le dessin que ce député-artiste lui avait montré qui -avait si fort contribué à lui faire reconnaître sa femme. Il serait donc -tenu de le saluer dans l'escalier, et ce voisinage paraîtrait des plus -suspects. - -Il prit alors la résolution que prennent généralement ceux que l'amour -éprouve: il se décida à voyager pour oublier: ce qui est le plus -immanquable moyen de continuer à se souvenir. - -Il n'y a pas comme les déboires de l'amour pour inviter un homme à se -retremper dans les joies de la famille. Il fit ses malles ou plus -exactement sa valise pour la Touraine. Il irait embrasser sa mère et se -répandrait dans la campagne, flanqué d'un chevalet portatif et d'une -boîte à couleurs. Ce serait au travail qu'il demanderait secours. Tous -les artistes vraiment forts s'étaient vengés par quelque chef-d'oeuvre -des trahisons ou des dédains. Il montrerait qu'il n'était pas plus -faible qu'un autre. - -Plein de ces projets virils, il ne fit qu'un bond de chez lui au guichet -de la gare d'Orléans, où il prit un ticket pour Tours. Il avait déjà -choisi son wagon et attendait au bas du marchepied le moment d'y monter -quand un des hommes du train, ayant crié pour la troisième et dernière -fois: - -«Allons, messieurs, en voiture!» l'idée qu'il allait volontairement -dérouler tant de kilomètres entre lui et elle lui fit perdre absolument -contenance. Il ressaisit, dans le filet du compartiment, le sac qu'il y -avait déjà déposé et, sans chercher à replacer son billet, fût-ce à -moitié prix, il franchit la grille de la cour du départ et rentra dans -Paris, qui ne lui avait jamais paru plus attractif et plus séduisant. Il -avait voulu savoir au juste s'il aurait l'énergie de s'éloigner d'elle. -Il était sûr maintenant que cette énergie lui manquait. Inutile de -continuer l'épreuve. - -Et puisqu'il avait, cette fois, pris le parti définitif de ne pas -s'éloigner d'elle, il ne lui restait désormais qu'à essayer de s'en -approcher. Comme pour se punir d'avoir commis cette tentative de -séparation, il s'imposa la douce tâche d'aller faire sous ses fenêtres -une station discrète, mais prolongée. Il ne quitterait son poste que -quand il l'aurait aperçue glissant le long de la croisée du salon d'où -peut-être elle l'apercevrait à son tour. Il était environ deux heures de -l'après-midi. Jusqu'à six heures du soir, il y avait quelque chance pour -qu'il récoltât cette bonne fortune. Payer un coup d'oeil par quatre -heures d'attente, c'était le comble du bon marché. - -Mais les rideaux restaient immobiles et ne révélaient rien de ce qu'ils -abritaient sous leurs lambrequins. - ---Je ne la reverrai donc plus? répétait-il presque tout haut, en -s'abritant dans un angle de porte qu'il avait adopté et qui lui servait -de niche. - -Tout à coup il vit sortir d'un pied alerte une petite femme de chambre -qu'il crut reconnaître pour celle qui lui avait ouvert la porte lors de -sa visite de remerciement après sa mise en liberté. A tout hasard, il la -suivit, presque décidé à lui demander des nouvelles de sa maîtresse. -Elle lui en donnerait ou ne lui en donnerait pas. Mais parler l'espace -de deux minutes et demie à une personne qui voyait Emmeline tous les -jours et couchait sous les mêmes plafonds qu'elle, c'était là un bonheur -trop intense pour qu'il le laissât échapper. - -Au moment où il était sur le point de la rattraper, car il avait allongé -le pas, la servante entra chez un pharmacien, devant lequel, à travers -les vitres, il la vit déployer un papier qui ne pouvait être qu'une -ordonnance. - -«Est-ce qu'elle serait malade?» pensa-t-il, sans songer qu'elle n'était -pas seule dans l'appartement et qu'on va chez le pharmacien pour acheter -du vin de quinquina ou de la poudre dentifrice encore plus souvent que -pour commander une potion. - -Mais ce mot: elle est malade! expliquait toute sa conduite. Il entra -dans la boutique presque immédiatement à la suite de la jeune fille, et -demanda un petit flacon d'arnica pour un enfant qui venait de se couper -le doigt assez profondément. - -Tandis que le pharmacien appelait un de ses élèves, ne pouvant faire -face à deux clients qui semblaient également pressés, Gérald eut l'air -de remarquer subitement la présence de la femme de chambre: - ---Ah! mademoiselle, fit-il, comme cédant à un mouvement de curiosité -sympathique, n'êtes-vous pas chez M. Dalombre, le député? - ---Oui, monsieur, fit la jeune fille. - ---Est-ce qu'il serait souffrant? reprit-il. Cette ordonnance m'effraye. - ---Ce n'est pas pour monsieur, c'est pour madame, répondit-elle. - ---Est-ce possible! Sa charmante femme est malade. Mais ce n'est rien -probablement, balbutia-t-il en se retenant au comptoir pour ne pas -faiblir. - ---Oui, elle ne dort plus du tout, mais plus du tout. Et, toutes les -nuits, elle a une fièvre! Alors, le médecin est bien obligé de lui faire -prendre de l'opium. Ça la fait dormir, seulement ça lui donne des -cauchemars atroces, expliqua la domestique. - ---Mais... rebalbutia Gérald, le mal n'a rien de sérieux? Elle n'est pas -alitée, au moins? - ---Non, il lui est impossible de tenir dans son lit. Elle passe -maintenant toutes ses nuits assise auprès de la petite. - ---Ah!... et elle va bien, la petite Albertine? insista Gérald pour bien -montrer à la fille qu'il n'était pas un étranger pour les Dalombre. - ---Très bien! Elle pousse comme un chêne. - -Il paya sa petite bouteille d'arnica, fit à la femme de chambre un -bonjour de la tête et reprit à pied le chemin de la rue Condorcet, navré -de savoir son Emmeline ainsi atteinte, quelque peu consolé cependant en -songeant que c'était à cette maladie qu'il devait attribuer -l'interruption des visites qu'elle lui rendait naguère si régulièrement. - -Comment serait-elle venue le voir puisqu'elle ne bougeait pas de chez -elle? Mais, dès qu'elle irait mieux, il était sûr que sa première sortie -serait pour lui. - - - - -XXIII - -SPECTRES ET FANTOMES - - -Il est certaines inquiétudes et certains supplices par lesquels les -forces humaines se refusent à passer deux fois, comme certains voyageurs -s'avouent enchantés d'avoir fait le tour du monde, mais déclarent qu'ils -ne le referaient pas. Quand Emmeline s'était vue sur le point de -recommencer la vie d'angoisse, de tourment perpétuel et de tremblement -continu à laquelle elle avait été soumise jusqu'à la minute même qui -avait précédé son mariage, le courage lui manqua pour l'affronter de -nouveau. - -Le dégoût la prit d'une existence toute de terreur et de sueurs froides. -Maintenant ce n'était plus sa mère qui, bien que morte, comme le -constatait un acte de décès en apparence parfaitement régulier, pouvait, -d'une minute à l'autre, se faire annoncer chez son gendre: c'était ce -Gérald, plus préoccupant avec son amour que d'autres l'avaient été pour -elle avec leur haine et leur jalousie. La persécution avait changé -d'objet, mais elle n'en était peut-être que plus dangereuse et plus -insupportable. - -Quand elle l'apercevait faisant l'ours sous ses fenêtres, elle se -disait, en serrant les poings: - ---Il est impossible qu'on ne finisse pas par le remarquer. Le malheureux -veut donc me perdre! - -Quand elle n'avait pas vu la tête pâle de Gérald et ses yeux qui se -creusaient tous les jours, levés vers la fenêtre derrière laquelle elle -le guettait: - ---Que machine-t-il en ce moment, se demandait-elle et pourquoi n'est-il -pas à son poste comme il y était hier? - -Elle finit par tomber en proie à cette espèce de fièvre qui s'empare du -condamné à mort, le tord comme un arbuste déraciné, le mine, le dessèche -et le tuerait fatalement si la grâce ou l'échafaud ne venait le fixer un -matin sur son sort. Emmeline, elle, n'avait même pas la ressource de -calculer les jours qui lui restaient à espérer ou à craindre. L'éclat -qu'elle redoutait pouvait se produire aussi bien dans un an que dans -huit jours, que demain, que tout à l'heure. - -D'autant qu'il n'y a pas plus d'heure pour les amants que pour les -braves et qu'il n'y aurait eu rien de surprenant à ce que Gérald surgît -dans la journée, le soir ou même au milieu de la nuit. Elle en était -arrivée à écouter et à essayer de reconnaître les pas de ceux qui -marchaient dans l'antichambre. - -Cette incessante tension des nerfs du cerveau l'abattit un jour comme -d'un coup de masse. Son pouls se mit à battre la chamade, et elle -n'osait donner l'essor aux trépidations de son coeur, comme si leur -impétuosité constituait de sa part un demi-aveu. - -Elle s'alitait, puis se levait, puis restait des journées affalée dans -un fauteuil, d'où elle sortait subitement pour se promener pendant des -demi-heures à travers la salle à manger, les chambres à coucher et le -salon. Elle cherchait le sommeil par ce système ambulatoire et ne -trouvait que la fatigue. Elle maigrit au point que ses yeux reprirent et -au delà les dimensions démesurées qui avaient tant étonné Gérald lors de -leur première rencontre. - -Tout ce que ses études médicales permirent au docteur qu'Albert, -sérieusement effrayé, appela en consultation, ce fut de constater que la -malade avait la fièvre qui augmentait au prorata des nuits passées sans -dormir. On eut alors recours à l'opium, sans songer que le pseudo-repos -qu'il procure n'est qu'une variété de l'agitation. C'était pour la -préparation d'une de ces potions soi-disant calmantes que la femme de -chambre avait couru chez le pharmacien où le peintre l'avait interrogée. - -A son retour auprès de sa maîtresse, la jeune fille ne manqua pas de lui -faire part de la rencontre qu'elle venait de faire d'un grand monsieur -qui lui avait demandé tout à fait gentiment des nouvelles de Monsieur et -de Madame. Il avait paru bien affligé en apprenant que Madame était -souffrante, et il était sorti tout triste de chez le pharmacien. - -Ce racontar fit perdre à peu près complètement la tête à Emmeline, en ce -moment sous le coup d'un accès intermittent qui faisait son apparition -tous les deux jours vers les quatre heures: - ---Que je sois malade ou non, en quoi ça le regarde-t-il? s'écria-t-elle -d'une voix qui épouvanta sa femme de chambre. - -Et aussitôt, revenant au calme, elle demanda si ce monsieur n'était pas -le jeune homme brun, avec des cheveux très longs, qui était venu leur -rendre visite, il y avait déjà bien longtemps: sept ou huit mois -peut-être; un peintre, à qui elle avait eu un instant l'intention de -commander son portrait. - ---Parfaitement! fit la fille, je le reconnais maintenant. C'est moi qui -lui ai ouvert. Je me disais aussi, tout à l'heure: cet homme-là ne peut -être qu'un artiste. - ---Il suit mes domestiques dans les magasins, pensa Emmeline: il doit -être résolu à tout tenter pour me revoir. Il faut m'attendre à tous les -scandales. - -Et, dans sa surexcitation maladive, elle crut plusieurs fois entendre la -porte de sa chambre à coucher s'ouvrir et le voir entrer en se dirigeant -vers elle, un sourire de défi sur les lèvres. - -La nuit qui suivit fut un long délire. Toute la maison resta debout de -minuit à six heures du matin. Emmeline poussait des cris en réclamant -Albertine, qui dormait de tout son coeur et qu'on n'osait pas réveiller. -A un moment, Albert fut obligé de tenir les bras à sa femme qui les -projetait contre le mur, au risque de se les briser. - -Sans demander l'assistance de personne, elle sautait précipitamment de -son lit sur le parquet et allait coller son front aux carreaux. - ---C'est une fièvre chaude! dit le médecin. Ne la laissez pas ouvrir une -fenêtre. Elle serait capable de se précipiter dans la rue. - -La prostration qui suivit cet orage n'était guère moins effrayante, son -organisation cérébrale pouvant céder sous la pression qui semblait -l'écraser. - ---Pourvu qu'elle ne devienne pas folle, se disait Albert, qui la -regardait passer d'une exaltation inexplicable à un affaissement tout -aussi peu motivé. Puis, elle soulevait de ces questions comme n'en -posent que les moribonds. Elle lui prenait tout à coup la main entre les -deux siennes et lui demandait: - ---N'est-ce pas que tu ne m'en veux point? N'est-ce pas que tu n'as -jamais eu à te plaindre de moi? - -Il lui répondit invariablement: - ---Mais non! Mais tu sais bien que tu es le bonheur de ma vie. Où -aurais-je pu rencontrer une femme plus douce, plus aimante et plus -fidèle? - -Alors, c'étaient des ruisseaux de larmes qu'elle ne prenait même plus la -peine d'essuyer et qui coulaient de ses yeux, tous les jours plus creux -et tous les jours plus grands. - -Le moindre bruit lui causait des tressautements tels qu'on fut obligé -d'arrêter les pendules. Elle ne toussait pas: le mal ne venait donc pas -de la poitrine. Aucun organe ne paraissait lésé sérieusement, et -pourtant l'affaiblissement progressait presque d'heure en heure. Le -reportage de la petite femme de chambre semblait avoir achevé l'oeuvre -de destruction. Cinq docteurs se réunirent, comme une sorte de -commission des grâces, pour statuer sur le sort de celle dont on leur -soumettait le dossier. L'un conclut à l'anémie poussée à ses extrêmes -limites; un autre parla de consomption. Mais comme pour l'anémie, on -ordonne des biftecks saignants et que Mme Dalombre en était à repousser -même un oeuf à la coque; comme, d'autre part, la consomption est une -affection toute morale, et que les médecins ont déjà la plus grande -peine à se débrouiller dans les affections physiques, l'échange d'idées -qui s'opéra entre ces cinq lumières aboutit au néant. - -Un des savants consultés donna cependant le conseil de faire changer -d'air à la malade. Elle adopta volontiers le projet d'aller s'installer -dans leur château des environs de Nantua. Elle se remettrait à force de -promenades dans les bois et d'excursions dans les montagnes. Seulement, -quand les malles furent faites et qu'elle essaya de se tenir debout -l'espace d'un quart d'heure, pour passer une robe et coiffer un chapeau, -ses jambes et sa tête la trahirent, si bien qu'elle s'évanouit dans les -bras de sa femme de chambre et qu'on dut tout décommander. - -Un matin, le médecin de la maison constata que le pouls battait moins -violemment. Il crut d'abord que la fièvre diminuait, mais il s'aperçut -bientôt que ce qui diminuait, c'étaient les forces. Il prit sur lui -d'avertir le mari: - ---Mme Dalombre est certainement en danger, lui avoua-t-il, j'ai peur que -d'un jour à l'autre elle ne me passe entre les mains. - -Et, après avoir rédigé des ordonnances pour la faire dormir, il en -composait maintenant pour la tenir éveillée. Le pharmacien, dont le -magasin était à quelques pas de la maison des Dalombre était ainsi tenu -au courant de la marche du mal; et Gérald, qui, ne sachant à quels -renseignements se vouer, avait fini par se lier tant soit peu avec lui -au point de lui proposer de lui faire son portrait, venait tous les -jours et même deux fois par jour aux informations. - -Il pouvait juger de l'état du malade d'après la potion prescrite. - ---Est-ce que ça empire? demandait-il. - ---Ça va de plus en plus mal, répondait le patron. - -Gérald essayait alors de deviser un instant de choses et d'autres; puis -il sortait et courait s'enfermer dans son atelier pour sangloter à son -aise. - ---Ah çà! est-ce qu'elle va mourir sans que je l'aie revue? se disait-il. -Je suis une brute. Il y a déjà longtemps que j'aurais dû imaginer un -moyen de me rapprocher d'elle. - -Et il cherchait, rêvant de se présenter sous le premier prétexte qui, du -moins, lui servirait à l'entrevoir un instant. Malheureusement, une -femme alitée ne se montre pas à tout le monde. En outre, il était connu -de M. Dalombre ainsi que des gens de la maison, puisqu'il y était déjà -venu. Tout ce que les convenances lui permettaient, c'était de prendre -chez le concierge des nouvelles de sa locataire. Car, à moins de -s'habiller en ramoneur pour dissimuler son identité, il n'avait aucun -motif plausible pour se mêler d'une façon quelconque à la vie ou même à -la mort de gens avec lesquels il n'avait eu que des rapports si courts -et si momentanés. - -Lui qui, pendant plus de six mois, avait eu à sa discrétion cette femme -charmante, il était le dernier à savoir jusqu'où on pouvait espérer. Il -lui fallait pour attraper au vol un mot rassurant ou malheureux, rôder -dans la rue pendant des demi-journées, interroger les fournisseurs, lui -qui aurait tout donné pour être autorisé à passer les nuits à son -chevet, à la soigner à genoux, à lui servir d'esclave et de -garde-malade. - ---Je suis sûr que je la sauverais! pensait-il. - -Un jour, vers trois heures, il remarqua, en passant sous les fenêtres, -un grand mouvement d'allées et venues dans l'appartement; et comme il -s'était arrêté pour tâcher de découvrir les motifs de cette agitation, -il se rencontra avec la petite femme de chambre qui, tout en courant, -lui jeta ces mots: - ---Je vais chercher le médecin, Madame se meurt! - - - - -XXIV - -LE DERNIER MOT - - -A ce cri funèbre, il se jeta furieusement dans l'escalier de la maison, -sans se demander ce qu'il allait y faire, mais résolu à la revoir -vivante ou morte et décidé, au prix des plus gros mensonges, à pénétrer -jusqu'à elle. Une morte ou une mourante n'est plus ni à sa famille ni à -son mari: elle est à tous ceux que la pitié et le respect invitent à -venir la saluer. Il entrerait. Il raconterait tout ce qui lui passerait -par la tête, après quoi on verrait bien. - -Sur le palier, il hésita; puis, au lieu d'un coup de sonnette timide, il -en fit retentir un formidable et impérieux: celui de quelqu'un dont les -communications réclament l'urgence. - -Sans adresser la parole au domestique qui lui ouvrit la porte, il -traversa la salle à manger, puis le salon désert et ne s'arrêta que dans -la chambre à coucher même où il eut un mouvement de recul devant la face -jaunâtre, estompée de bistre, dont la blancheur des oreillers faisait -ressortir les tons de cire. - -Quoi! c'était là cette femme hier encore ruisselante de fraîcheur et de -santé! Tout le personnel de la maison était rangé en demi-cercle autour -du lit de la mourante qu'Albert, les deux mains retombant l'une sur -l'autre, regardait avec un désespoir effaré. Il tourna à peine la tête à -l'entrée de Gérald, qu'il parut d'abord ne pas reconnaître: - ---J'ai rencontré la femme de chambre, dit le peintre. Elle m'a prié de -venir vous dire tout de suite que si le docteur était absent, elle en -ramènerait un autre; vous m'avez rendu, madame Dalombre et vous, -monsieur, un service qui m'autorise peut-être à venir vous offrir mon -aide dans cette circonstance si douloureuse. Disposez de moi, monsieur, -je vous en prie. Que puis-je faire pour vous? - ---Rien, car il n'y a plus rien à faire maintenant! répondit Albert avec -des sanglots et en lui montrant sa femme qui regardait tout ce monde -d'un oeil déjà vitrifié par la mort. - -Ce regard décoloré s'arrêta un instant sur Gérald, qui suffoquait et -serrait les dents pour arrêter au passage l'explosion de sa douleur. Il -s'approcha d'elle et lui saisit presque brusquement la main, qui sortait -longue et fluette de la manche de sa camisole de batiste. - ---Le pouls est encore vigoureux, fit-il, en pressant, dans un suprême -adieu, ce bras où il avait si souvent promené ses baisers du poignet à -l'épaule. Et il ajouta, comme s'il s'était agi d'une simple -constatation: «Il y a encore de l'espoir». - -Elle répondit à ces marques d'une tendresse désormais sans danger par un -long soupir, qu'il prit pour l'expression d'un regret et qui n'était -peut-être qu'un soupir de soulagement. - ---Et ce médecin qui n'arrive pas! répétait Albert. - ---Voulez-vous que j'aille le chercher moi-même? proposa Gérald, tout -prêt d'éclater, et saisissant cette occasion de dérober les déchirements -de son coeur aux commentaires qu'ils auraient probablement provoqués. - -Mais comme il gagnait la porte de la chambre à coucher, il s'y rencontra -avec le docteur qui accourait sur un mot laissé par la femme de chambre -et qu'il avait trouvé en rentrant chez lui. - -Il saisit, comme l'avait fait Gérald, la main de sa cliente; mais son -diagnostic fut tout autre: - ---La vie s'en va à chaque pulsation, dit-il tout bas à Albert. -Donnez-lui son enfant à embrasser. Il n'est que temps. - -On souleva la petite Albertine à la hauteur de sa mère, sur laquelle on -la pencha. Emmeline, ayant reçu son baiser, eut encore la force de le -lui rendre. Elle eut même un sourire qui semblait dire à l'enfant tout -en larmes: - ---Console-toi. Je suis, en somme, moins malheureuse qu'on ne le suppose. - ---Mais, s'écria Albert en s'arrachant les cheveux, c'est épouvantable! -Perdre cette créature adorable et ne pas seulement savoir de quelle -maladie elle meurt! - ---Elle succombe, essaya d'expliquer le médecin, à une de ces fièvres -lentes qu'elle aura sans doute contractée au bord de quelque marécage ou -de quelque lac malsain. C'est ce que nous appelons généralement la -fièvre paludéenne ou des Marais-Pontins, et qui, à certaines époques, -fait tant de victimes dans la campagne romaine. - ---Oui, oui, murmura Emmeline, qui sembla se réveiller: c'est la -_mal'aria_. - -Gérald, seul, entendit et comprit le mot qui fut le dernier. A partir de -ce moment, elle tomba en syncope et n'en sortit que pour entrer en -agonie. Vers trois heures du matin, le coup de sonnette du médecin, qui -revenait pour la huitième fois, sembla la tirer de sa torpeur. Elle eut -l'air d'écouter en levant tant soit peu la tête. Puis, elle la laissa -retomber lourdement sur le traversin et expira presque aussitôt. - -Gérald réclama d'Albert l'honneur de passer avec lui le reste de la nuit -à veiller la morte. Les domestiques, exténués depuis ces huit derniers -jours, allèrent se coucher les uns après les autres, et les deux hommes -restés seuls échangèrent leurs tristesses. Gérald, de peur de montrer à -quel point il était inconsolable, essayait de consoler Albert. - ---Oui, je sais, ripostait celui-ci, s'efforçant de se «faire une -raison»; je suis jeune, j'ai une situation politique, je rencontrerai -probablement beaucoup de femmes qui ne demanderont pas mieux que de me -faire oublier ma pauvre et chère Emmeline. Mais où en trouverai-je une -que je pourrai jamais comparer à cet ange, dont la vie a été toute de -chasteté, de sincérité, de droiture et de dévouement? Ah! monsieur, -c'est presque un malheur d'avoir connu ainsi la perfection. - - -FIN - - - - -TABLE DES CHAPITRES - - - Pages. - I. Au Perroquet bleu 1 - II. La Maison sans père 18 - III. L'Amant de la mère 28 - IV. A tout venant 43 - V. L'Enquête 50 - VI. Les premiers jours de bonheur 68 - VII. Élève des congréganistes 76 - VIII. Manoeuvres à l'intérieur 88 - IX. Le Paralysé 100 - X. La Fiancée récalcitrante 113 - XI. La Famille de la mariée 144 - XII. Anxiétés 159 - XIII. La Mère 170 - XIV. Le Fantôme 187 - XV. Le Complot 205 - XVI. A la prison 222 - XVII. Constatation 232 - XVIII. La Libératrice 240 - XIX. En Liberté 252 - XX. Bonheur de se revoir 262 - XXI. La Maîtresse sans amour 285 - XXII. La Vieille Fille 296 - XXIII. Spectres et Fantômes 306 - XXIV. Le Dernier Mot 313 - - - - - [Vignette: M. Quantin imprimeur - r. St Benoît, 7, à Paris.] - - - - -LIBRAIRIE MODERNE - -MAISON QUANTIN, 7, RUE SAINT-BENOIT, PARIS - - -_COLLECTION GRAND IN-18 JÉSUS_ - -à 3 fr. 50 le volume - - -EN VENTE: - -Chimère, 1 vol., par EUGÈNE MOUTON. - -Contes modernes, 1 vol., par GASTON BERGERET. - -Céleste Prudhomat, 1 vol., par GUSTAVE GUICHES. - -La Brèche aux loups, 1 vol., par AD. RACOT. - -La Marie Bleue, 1 vol., par CH. DE BORDEU. - -Mam'zelle Vertu (nouvelle édition), 1 vol., par HENRI LAVEDAN. - -Un Coup de fusil, 1 vol., par GEORGES DUVAL. - -Au Coin d'un bois, 1 vol., par CAMILLE DEBANS. - -Le Docteur Hatt, 1 vol., par PAUL AVENEL. - -Mirage, 1 vol., par RIOUX DE MAILLOU. - -La Grande Babylone, 1 vol., par EDGAR MONTEIL. - -Les Gaietés de l'Année (1re année), 1 vol., par GROSCLAUDE, avec 80 -dessins de CARAN D'ACHE. - -Les Gaietés de l'Année (2e année), 1 vol., par GROSCLAUDE, avec 120 -dessins de CARAN D'ACHE. - -Peur de la vie, 1 vol., par CHARLES RICHARD. - -La Mal'aria, 1 vol., par HENRI ROCHEFORT. - -Mademoiselle, 1 vol., par ÉDOUARD CADOL. - -Richard Wagner et le Drame contemporain, 1 vol., par ALFRED ERNST, -introduction par L. DE FOURCAUD. - -Lydie, 1 vol., par HENRI LAVEDAN. - - -Paris.--Maison Quantin, 7, rue Saint-Benoît. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAL'ARIA *** - -***** This file should be named 64116-0.txt or 64116-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/6/4/1/1/64116/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Les escabeaux rebondissaient -sur le marbre des tables, rivées au parquet de -la pièce du rez-de-chaussée, laquelle portait le nom -de café et donnait l'idée d'une espèce de bivouac. Des -exclamations hurlantes sortaient d'une macédoine de -chopes cassées et d'assiettes de choucroute, qui mêlaient -leur graisse aux ruisseaux de liquide dégoulinant -sur les pantalons des combattants et les jupons -des combattantes. De temps à autre, des silhouettes -effarées apparaissaient au bas des marches décrépites -conduisant aux chambres ou plutôt aux cabanons, -qui donnaient l'idée d'une prison cellulaire : quelque -chose comme le Mazas de l'amour.</p> - -<p>Puis, à chaque nouvel éclat de vitres et de culs de -bouteilles, ces têtes ébouriffées, ces bustes sans corsets -rentraient dans l'ombre de l'escalier en colimaçon, -qu'il eût été impossible de qualifier autrement, -car jamais escargot ne fut plus visqueux, plus poisseux, -plus gélatineux et plus suant que les murs de -ce couloir qui sentait à la fois la boue et la transpiration.</p> - -<p>Au milieu de ce branle-bas, une voix dominait et -transperçait toutes les autres : celle d'un gros ara à -dos bleu, à ventre jaune et à queue déplumée, qui -semblait s'amuser de la scène et répondait aux invectives -qui se croisaient dans la fumée des pipes par -des obscénités qu'on lui avait apprises.</p> - -<p>Une seconde voix, aussi criarde, quoique moins -éclatante, perforait également l'air, à intervalles réguliers. -C'était celle de M<sup>lle</sup> Coffard, la concessionnaire -et la haute directrice de la maison. Calme et maîtresse -d'elle-même, comme une femme qui en a vu -bien d'autres, elle restait assise dans son comptoir, -où elle additionnait la casse, se contentant de répéter -presque mécaniquement :</p> - -<p>— Allons, Paquita! Allons, Camélia! Allons, Cora! -le premier soin des ouvrières qui s'engagent dans -ces sortes d'ateliers étant de se décorer de prénoms -en A qui font généralement partie de la défroque du -magasin et qu'on leur attribue en même temps que -les vêtements des camarades auxquelles elles succèdent. -Chaque prénom représente un « congé », suivi -bientôt d'un réengagement. On en connaît qui en -ont porté jusqu'à dix-sept.</p> - -<p>La lutte avait éclaté sur deux points : au fond, des -femmes dépoitraillées couvraient de leurs corps une -des leurs, une jeune fille toute frêle et toute jeunette -qui, quoique pâle à s'évanouir, ouvrait, sur un groupe -d'hommes séparés d'elle par quelques tables, d'énormes -yeux noirs pleins de défi et de résolution :</p> - -<p>— Non! s'obstinait-elle, non! je ne veux pas : celui-là -est trop vilain et trop dégoûtant aussi. J'aime mieux -faire mon baluchon!</p> - -<p>« Faire son baluchon », c'est s'en aller. La Coffard -ne s'inquiétait pas outre mesure de ces répugnances, -dont l'habitude ou la résignation finit toujours par -triompher. Mais le client ainsi repoussé avec perte -n'entendait pas subir cet affront. Aidé de sa société, -il prétendait obliger la « jeune fille aux yeux noirs » -à un sacrifice qu'il se croyait de très bonne foi en -droit d'exiger, moyennant un versement débattu à -l'avance.</p> - -<p>L'aspect de cet homme déjà mûr justifiait amplement -d'ailleurs l'invincible répulsion de l'adolescente. -Un crâne non pas seulement nu, mais congestionné -par des échauboulures malsaines, surmontait un nez -enflé, pointé de rougeurs incandescentes près de s'entamer, -et qui s'étendaient, comme un eczéma, jusqu'à -la naissance des joues. Les immeubles comme -celui du n<sup>o</sup> 70 du boulevard de la Chapelle sont précisément -le refuge des crânes comme celui-là, et -l'homme qui s'en estimait l'heureux possesseur -n'admettait pas qu'on lui disputât sa pitance.</p> - -<p>C'est à la suite des « Non! non! » énergiques et -réitérés de la petite dégoûtée que ce rubescent étranger -et ses amis s'étaient peu à peu exaspérés au point -de mettre le rez-de-chaussée à sac. En vertu de ce sentiment -de l'<i lang="la" xml:lang="la">habeas corpus</i> qui ne s'oblitère jamais totalement, -même dans les âmes les plus assujetties, les -compagnes de la jeune opprimée l'avaient prise sous -leur protection, soutenant qu'il n'était permis à personne -de la violenter et que, d'ailleurs, il y en avait -assez d'autres dans le stock en étalage pour que cet -indiscret ne s'obstinât pas à s'adresser précisément à -celle qui probablement avait ses « raisons » pour se -dérober au choix flatteur dont elle était l'objet.</p> - -<p>Mais cœur affamé n'a pas d'oreilles. Plusieurs consommateurs -ayant pris parti pour celle qu'on appelait -la « nouvelle », la bataille devint générale, au -point que M<sup>lle</sup> Coffard, désespérant de reconnaître à -quel compte elle devrait inscrire les dégâts, descendit -de son comptoir, essayant d'introduire le langage de -la bonne société dans ce brouhaha d'anathèmes.</p> - -<p>Tout anémique et exiguë qu'elle était, la Coffard -savait très habilement refréner son monde, étonné -de rencontrer ces expressions distinguées chez une -tenancière d'un quartier aussi éloigné du faubourg -Saint-Germain.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Coffard, qui avait été autrefois sous-maîtresse, -joignait à une dépravation d'esprit quasi hystérique -une vive passion pour la littérature. Elle portait presque -constamment un livre sous le bras, et avait étudié, -au temps de sa vingtième année, pour se présenter -au baccalauréat ès lettres. Ses passions l'avaient -détournée de la carrière de l'enseignement. Demeurer -calfeutrée dans un pensionnat, avec un jour de sortie -toutes les deux semaines, constituait pour elle un -supplice que son imagination vagabonde ne lui -laissa pas supporter longtemps.</p> - -<p>Une fois dehors, elle passa son temps à chercher -des intrigues, qui ne venaient pas la trouver dans -l'état de délabrement physique où elle se trouvait -presque toujours, et de caprices en caprices, elle -avait fini, grâce à sa belle écriture, par se placer également -comme sous-maîtresse dans ce pensionnat -qui la changeait des autres et qui lui était resté après -le décès de l'ancienne patronne, morte d'un coup de -carafe à la tempe droite.</p> - -<p>Cependant, malgré le tintouin que lui causait un -personnel aussi agité, la Coffard avait conservé de ses -anciens travaux des bribes d'érudition qu'elle étalait -avec gloriole, afin de bien convaincre le public qu'elle -n'était pas née pour « ce métier-là ».</p> - -<p>Elle avait même gardé dans sa mémoire des restants -de latin dont elle ne manquait pas de régaler les -visiteurs. Elle disait volontiers aux bohèmes qui -venaient flâner chez elle sans prendre autre chose -que l'air du comptoir :</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Nescio vos!</i></p> - -<p>Par contre, elle accueillait les habitués dont elle -appréciait les bonnes manières par ce bonjour tout -normalien :</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Quomodo vales?</i></p> - -<p>Et elle était aux anges quand quelqu'un lui répondait :</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Optimè!</i></p> - -<p>Toutefois, l'âge n'avait guère affaibli sa maladie -nerveuse, et elle était contrainte, pour arriver à dormir, -d'absorber des fioles de sirops adoucissants et réparateurs. -Elle fit irruption au centre du café entre les -deux camps, enveloppée d'une forte odeur de bromure, -son dernier remède de prédilection.</p> - -<p>— Je vous en prie, messieurs, dit-elle. Puis se retournant, -avec un geste de consul romain, vers ses -pensionnaires bloquées au fond : — Et vous, mesdemoiselles, -je vous l'ordonne : en voilà assez! Le <i>Perroquet -bleu</i> n'est pas une arène. Vous! ajouta-t-elle, en -désignant la révoltée, vous resterez deux jours dans -votre chambre sans descendre au café, pour vous -apprendre à vous soustraire à vos devoirs. Je ne vous -habille pas, je ne vous loge pas, je ne vous nourris -pas pour ne rien faire.</p> - -<p>— Oui, interrompit une grosse dondon qui paraissait -être sur sa bouche, parlons-en de la nourriture! -On ne mange que de la viande de la boucherie hippophagique.</p> - -<p>— Et si encore on en avait son comptant! appuya -une grande bringue au menton de galoche et aux -yeux renfoncés.</p> - -<p>— Et avec un travail comme ça! fit remarquer une -troisième.</p> - -<p>— Oui! firent-elles toutes en chœur, on crève de -faim, ici!</p> - -<p>— Silence! ou j'appelle la police! tonna la Coffard, -faisant subitement trêve à sa distinction native.</p> - -<p>Le mot « police » produisit son effet ordinaire, -ces ilotes ne se faisant aucune illusion sur le secours -qu'elles ont à attendre de surveillants dont « madame » -avait tant de moyens d'endormir la surveillance. -Toutes se turent, après le grognement sourd des -jaguars de ménagerie qui regagnent leur place sans -même oser mordiller le bout de la cravache de leur -dompteur, qu'ils avaient d'abord fait mine de dévorer.</p> - -<p>Elle avait terrorisé ses femmes. Elle se montra supérieure -dans l'art d'amadouer les hommes.</p> - -<p>— Monsieur, dit-elle en s'approchant de l'individu -au crâne bouillonnant, vous êtes trop bien élevé et -trop indulgent pour ne pas excuser un moment de -folie chez une enfant qui est depuis trois semaines -seulement dans la maison et dont, jusqu'ici, je -n'avais eu qu'à me louer. Revenez dans quelques -jours, vous serez tout étonné de la retrouver aussi -docile qu'elle a été rétive. J'en atteste tous ceux qui -m'ont jusqu'à présent honorée de leur clientèle : -jamais scandale de cette nature ne s'est produit au -<i>Perroquet bleu</i>.</p> - -<p>C'était, en effet, le sobriquet décerné par les gens -du quartier au n<sup>o</sup> 70 du boulevard de la Chapelle, -en l'honneur de l'ara que, les après-midi de soleil, -on plaçait sur le trottoir, devant l'établissement, -auquel il servait d'enseigne vivante et même parlante. -Cet oiseau inconvenant durait rarement plus de six -ou huit mois, tant on se faisait un jeu cruel de lui -arracher les plumes de la queue.</p> - -<p>On le remplaçait alors par un autre d'apparence -semblable ; et, depuis dix-neuf ans, le public croyait -que c'était toujours le même.</p> - -<p>Tout en ciselant ses phrases, la Coffard poussa les -mécontents jusqu'à la porte de sortie, par laquelle ils -disparurent un à un, sans plus d'objections, et qu'elle -referma incontinent sur eux. Ses nerfs reprirent -alors le dessus. Elle glissa comme une anguille entre -les tables et, passant bravement à travers le paquet -d'insurgées qui s'étaient prononcées pour la résistance, -elle saisit par le bras la nouvelle dans l'encoignure -où elle s'était blottie.</p> - -<p>Les trois ou quatre assistants que la bagarre n'avait -pas fait fuir virent alors émerger du flot mouvant qui -la couvrait une grande fille, si fluette et si osseuse -que le regard ne savait au juste sur quel angle s'arrêter. -La taille aurait tenu dans la main et les épaules -dans les dix doigts. Cette minceur était absorbée par -le noir intense des yeux et la blancheur laiteuse des -dents, que les lèvres, contractées par le rictus de -l'émotion, avaient mises à nu.</p> - -<p>Bien que la scène brutale provoquée par son entêtement -eût évidemment développé sa pâleur, il était -aisé de deviner qu'à l'état normal, elle n'était pas de -beaucoup plus colorée. Ses cheveux d'un châtain -sombre à fond mordoré, relevés du côté droit de la -tête, retombaient sur le côté gauche, où ils étaient -retenus par un gros peigne de fausse écaille blonde -surmonté d'un véritable jeu de boules, simulant une -couronne de vicomtesse. Comme contraste à cet attifement -prétentieux, un de ces foulards de soie d'un -jaune cru, qu'affichent la plupart des filles des maisons -borgnes comme le symbole de leur profession, -flottait autour de son cou grêle. Une chemisette à -plis fripés s'évasait autour de ses clavicules en saillie.</p> - -<p>— Vous allez vous enfermer là-haut, grommela -M<sup>lle</sup> Coffard, en continuant à lui serrer le poignet. -Vous vous coucherez sans dîner. Quand on ne travaille -pas, on ne mange pas. Ça n'est pas seulement -au monde et ça fait déjà la difficile.</p> - -<p>— Je m'en moque bien de votre dîner! fit la jeune -fille. Je veux faire mon baluchon.</p> - -<p>— Votre baluchon? Eh bien! c'est ce qui vous -trompe : vous ne le ferez pas, riposta la directrice, dont -cette menace accentuait la colère. Il faudra d'abord -me payer les trois cents francs que vous me devez.</p> - -<p>— Moi! trois cents francs? demanda la prisonnière, -qui semblait chercher à quelle dépense pouvait bien -s'appliquer cette somme invraisemblable.</p> - -<p>— Et vos chemises, vos jupons, vos camisoles de -dentelle, vos bas en bourre de soie, est-ce que vous -vous imaginez que je vous donnerai ça pour rien? Et -vos mules en satin rose? Vous êtes entrée ici avec des -souliers de porteur d'eau.</p> - -<p>— Trois cents francs! répéta la nouvelle, que ce -chiffre stupéfiait. Où voulez-vous que je les trouve?</p> - -<p>Elle eut un geste profondément découragé, un -geste de princesse de féerie à qui un génie ordonne -de débrouiller en une nuit quatre cent cinquante -mille écheveaux de fil. Ses camarades, blasées sur ce -système de réclamations, ne purent s'empêcher de rire.</p> - -<p>— Ce brave monsieur qui sort d'ici vous les aurait -peut-être donnés, poursuivit imperturbablement la -Coffard, heureuse de laisser supposer que les malheureuses -qui venaient s'asseoir à son foyer le quittaient -parfois dans un huit-ressorts.</p> - -<p>Cependant, elle négligea soigneusement de faire -observer que cette munificence, d'ailleurs improbable, -eût été inscrite sur son livre à la colonne des bénéfices -imprévus, et que la situation de sa débitrice n'en eût -été allégée en quoi que ce fût.</p> - -<p>Et, pour condenser sa pensée dans un ultimatum -accessible à cette intelligence inculte, elle conclut :</p> - -<p>— Pas de trois cents francs, pas de baluchon!</p> - -<p>Tous les Français sont égaux devant la loi. Le -malheur est que la loi ne soit pas égale pour tous -les Français. La contrainte par corps, abolie à -l'égard des hommes en matière commerciale, n'a -jamais cessé d'être appliquée aux femmes, en matière -commerciale également. Les <i lang="en" xml:lang="en">public-house</i> de la débauche -sont restés ce qu'était jadis la prison de -Clichy. Dès son arrivée dans le mauvais lieu, on -ouvre un compte à la fille d'amour ; et comme elle -ne parvient jamais à le « boucler », c'est elle que la -maîtresse boucle, sans que ni celle-ci, ni la détenue, -ni la police, ni la magistrature aient encore songé -qu'il est interdit de se payer de ses propres mains, -notamment par la séquestration de la personne dont -on se prétend créancier.</p> - -<p>Ces emmurées se regardent très sincèrement comme -le gage de leur créance et acceptent traditionnellement -ce rôle d'otage, sans qu'aucune d'elles ait jamais eu -l'audace ni même la pensée de faire valoir ses imprescriptibles -droits à la liberté corporelle.</p> - -<p>La recluse, n'ayant pas les trois cents francs, ne -tenta pas de se débattre contre la mainmise dont -elle était arbitrairement victime. Elle se dirigea d'un -pas résigné vers l'escalier en colimaçon. Au moment -où elle posait le pied sur la première marche pour -s'enfoncer dans cette moisissure, la grosse dondon -qui avait essayé de plaider pour elle quelques instants -auparavant lui glissa dans l'oreille ces mots maternels :</p> - -<p>— Ne te tourmente pas, ma pauvre Mal'aria : après -dîner je te monterai un peu de viande de cheval.</p> - -<p>Mais cette condamnée à l'inanition temporaire -n'avait, à cette heure, aucun souci des récriminations -de son estomac. Elle s'enferma d'elle-même dans la -chambre banale où elle passait le plus ordinairement -la nuit, et s'assit sur une chaise de paille assez basse -pour lui permettre de s'accouder sur son lit qui, sans -être précisément un galetas, était au moins une -galette.</p> - -<p>Le jour tombait : elle alluma une chandelle déformée -par les courants d'air et qui avait tout ensuiffé le -chandelier de cuivre à coulisses dans lequel elle était -fichée. La cellule, visiblement découpée dans une -pièce beaucoup plus grande, était encadrée d'un -papier bleu semé de losanges d'un blanc plâtreux, -zébré çà et là par des égratignures qui laissaient voir -le sapin des cloisons séparant ce cabinet de celui d'à -côté : les deux n'en faisant à peu près qu'un, tant la -légèreté des voliges laissait de celui-ci entendre tout -ce qui se passait dans celui-là.</p> - -<p>Cette fillette, dont l'aspect était celui d'une enfant -qui avait grandi trop vite, paraissait, sous le brouillard -jaunâtre tombant du luminaire, si chétive, si -amaigrie et si pâle, qu'en apercevant cette face -blanche, soutenue mollement par un bras exsangue, -quelqu'un qui fût entré aurait, malgré lui, cherché -des yeux le fourneau allumé qui accompagne si souvent -les figures de Tassaërt.</p> - -<p>Elle demeura ainsi, à demi assise, à demi couchée, -jusqu'à onze heures du soir, sans avoir l'air de percevoir -les bruits des descentes et des montées qui -ébranlaient perpétuellement l'escalier vermoulu. -Quand la dondon lui avait crié, à travers la porte, -vers neuf heures :</p> - -<p>— Ouvre-moi : j'ai ta viande!</p> - -<p class="noindent">elle avait simplement répondu :</p> - -<p>— Merci, je suis dans le pieu : je n'ai pas faim du -tout!</p> - -<p>Son immobilité rêveuse ne fut pas troublée non -plus par les éclats d'une contestation engagée dans -le cabinet contigu, à propos d'une pièce de quarante -sous que la demoiselle prétendait fausse et que le -monsieur soutenait bonne. Sur le coup de minuit et -demi, le commencement d'une pluie, qui bientôt -devint battante, chassa les bousingots du café où ils -ripaillaient avec les femmes inoccupées. La Coffard -expulsa les derniers flâneurs et après avoir, de ses -mains directoriales, éteint le gaz, qu'elle craignait de -retrouver encore allumé le lendemain matin, elle -prit, toujours enveloppée dans une atmosphère de -bromure, le chemin de l'escalier, afin d'aller demander -au sommeil réparation des fatigues de cette journée -de tapage et de criailleries.</p> - -<p>Quand le <i>chabanais</i> eut complètement cessé, celle -qu'une de ses compagnes de captivité avait appelé : -« Ma pauvre Mal'aria! » sortit rapidement de sa torpeur. -Elle alla coller son oreille à la porte, puis à la -cloison ; et après avoir fait jouer avec toutes sortes de -précautions l'espagnolette de sa petite fenêtre, elle -inspecta les abords du <i>Perroquet bleu</i> par l'entre-bâillement -des volets reliés au moyen d'un cadenas destiné -à protéger la pudeur publique contre des exhibitions -imprévues.</p> - -<p>L'eau qui tombait alors à flots avait dispersé les -promeneurs. Les sergents de ville, réfugiés contre les -portes cochères, attendaient une éclaircie pour s'assurer -que tout était tranquille et que les Parisiens -dormaient. Les arbres du boulevard de la Chapelle, -anémiques comme en général les habitants des quartiers -pauvres, montraient seuls leurs maigres échines -et tordaient dans la bourrasque leurs plumeaux -défrisés. Des tramways bourrés à l'intérieur, dégarnis -en haut, et dont l'impériale arrivait presque à la hauteur -de la fenêtre, continuaient leur marche régulière -avec l'étrange clapotis des pieds de chevaux avançant -dans la boue. La jeune fille referma à demi la croisée, -se baissa mystérieusement et tira de dessous son lit -une petite malle en bois blanc noirci au pinceau, -dont le dessus, recouvert de peau de veau rongée -par les mites, donnait l'idée d'une tête de teigneux.</p> - -<p>Elle n'y prit qu'une robe de stoff, à carreaux blancs -et noirs dont le corsage se fronçait sur la poitrine, à -col montant et à jupe descendant au ras de la cheville ; -une de ces robes honnêtes qui ne sortaient certainement -pas des mains retortes de la faiseuse ordinaire -du <i>Perroquet bleu</i>.</p> - -<p>Elle s'arracha du coup son fichu jaune, remplaça -son peigne à couronne par des épingles à cheveux, -et après avoir endossé, ajusté et boutonné sa robe au -col et aux poignets, elle revint à la fenêtre comme -pour y attendre un signal. Ce signal, c'était le passage -du dernier tramway, qui imprima un tremblement -à la maison, puis se perdit dans les profondeurs -du boulevard de la Villette.</p> - -<p>Elle plongea alors le bras jusqu'au coude entre son -matelas de varech et sa paillasse de maïs et ramena -de cette cachette une petite clef dont elle se servit -pour ouvrir le cadenas qui retenait les deux volets, -lesquels se déployèrent tout grands. Elle se pencha -de nouveau presque à mi-corps, sonda l'horizon à -droite et à gauche, puis revint encore à son escabeau -et, retirant ses mules, enfila de solides souliers de -marche alignés au pied de son lit ; enfin, sans autre -délibération et de peur sans doute d'être surprise, -elle se glissa en dehors de la fenêtre en se pendant -par les mains à la chaîne du cadenas resté accroché -par l'anse à l'un des volets.</p> - -<p>La chambre où elle couchait était située immédiatement -au-dessus du café, à l'entresol. En s'allongeant -un peu, les pieds de l'évadante arrivaient à peu près -à un mètre du trottoir. Le plus gros danger pour elle -était de s'érafler contre les aspérités de la salle du bas. -Heureusement, ce n'était pas sa gorge qui gênait la -maigre enfant. Elle tendit ses deux bras frêles, lâcha -tout à coup la chaîne où elle se cramponnait et tomba -sur le boulevard de plus haut qu'elle ne l'avait supposé.</p> - -<p>A la vive douleur qu'elle ressentit au pied gauche -en touchant le sol, elle aurait poussé un cri, si sa -situation précaire ne lui eût interdit toute manifestation. -Sans chapeau, sans manteau, avec une pièce de -vingt sous dans sa poche pour unique ressource, -elle tourna à droite, sans savoir — un policier a remarqué -que les gens qui se sauvent prennent leur -droite dix-neuf fois sur vingt — et se mit à courir -tout d'une haleine jusqu'au boulevard de Clichy, où -elle souffla un instant en s'appuyant contre le dossier -d'un des bancs qui bordent la chaussée.</p> - -<p>Quand elle essaya de reprendre sa course, elle -constata avec terreur que son pied gauche refusait le -service. Misère! s'il allait falloir rester clouée là et -réintégrer le <i>Perroquet bleu</i>! Elle tâta le bas de sa -jambe où elle éprouvait des élancements insupportables -et sentit une enflure qui semblait augmenter -sous les doigts. Elle prit le parti de poursuivre sa -route à cloche-pied et elle entra dans la rue Pigalle -en sautant sur sa jambe valide, comme une enfant -qui joue à la marelle.</p> - -<p>Sa robe, transformée en éponge, s'enroulait autour -d'elle et l'enserrait comme dans un peplum. Son -jupon et sa chemise se collaient à sa peau. Elle commençait -à grelotter et à défaillir. Elle avait bien vu -des enseignes d'hôtels à bon marché où, pour ses -vingt sous, on lui aurait donné, pour passer le reste -de la nuit, un cabinet dans le goût de celui qu'elle -venait de quitter — à la cloche de bois. Mais elle se -dit :</p> - -<p>— Merci! On n'aurait qu'à y faire encore une -rafle!</p> - -<p>Les cheveux dans les yeux, la poitrine rentrée, -tantôt traînant son pied malade, tantôt s'accotant le -long d'une boutique, elle dépassa la rue Blanche et -aborda rue de Berlin. Elle n'avait d'abord eu d'autre -projet que la fuite. Elle se recueillait, à cette heure, -pour savoir où elle chercherait asile. Son premier -mouvement avait été de s'éloigner le plus possible de -l'enfer où on voulait la retenir. Maintenant qu'elle -n'avait plus à redouter l'autocratie de M<sup>lle</sup> Coffard, -elle se rendait compte de l'intensité de l'inconnu -dans lequel elle s'était lancée. Sa situation ressemblait -à celle d'Agar dans le désert ; seulement, son -désert à elle était émaillé de commissaires de police, -et ce n'était pas de la soif qu'elle souffrait, car l'eau -lui ruisselait dans le dos.</p> - -<p>Voici le plan auquel elle s'arrêta : elle avait vingt -sous. Elle marcherait jusqu'au jour. Dès qu'une boulangerie -ouvrirait sa corne d'abondance, elle achèterait -un petit pain de deux sous tout chaud. — Elle -adorait les pains tout chauds. — Elle s'informerait -ensuite, auprès de quelque balayeuse, des démarches -à faire pour être admise dans les escouades chargées -d'enlever les boues sur la voie publique. On ne devait -pas exiger de papiers pour ce métier-là.</p> - -<p>Malheureusement, elle commençait à grelotter de -froid et probablement aussi de fièvre, car son pied -enflait au point qu'elle s'assit sur le rebord d'un trottoir, -ôta son bas et trempa la partie malade dans le -ruisseau qui, gonflé par deux heures d'un déluge -continu, inondait toute la rue de Berlin. Cette lotion -astringente et glacée insensibilisa un moment le bas -de la jambe ; mais lorsqu'elle se redressa pour arpenter -de nouveau l'asphalte inhospitalière, elle vit tout -tourner devant elle. Les becs de gaz dansaient une -sarabande et les flaques d'eau où ils se reflétaient lui -faisaient l'effet de métal en fusion. Elle risqua encore -deux pas en avant. A travers les bleuettes qui lui emplissaient -les paupières, elle crut distinguer une -grille avancée protégeant l'entrée d'une maison. Elle -s'efforça de gagner les barreaux pour s'y soutenir ; -mais l'éblouissement la saisit au moment où elle étendait -le bras, et elle s'abattit comme un paquet de -linge mouillé sur le soubassement de pierre qui supportait -la grille.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Il y avait bien un quart d'heure qu'elle était étendue -inerte sous l'eau qui la noyait, quand un de ces -coupés de maître à un cheval, qu'on appelle des trois-quarts, -fit halte devant la maison. Un vieillard de -haute taille, voûté dans le pardessus qui l'emmitouflait, -en descendit ; et comme il cherchait sa clef pour -ouvrir la porte de la grille, son pied heurta la masse -informe que formait le corps de la jeune fille.</p> - -<p>— Pierre, fit-il, descendez donc. Je crois qu'il y a -un ivrogne qui dort.</p> - -<p>Le cocher, resté immobile dans son carrick de toile -blanche imperméable, sauta et se pencha sur ce paquet -inanimé dont, au premier abord, il n'avait pu -déterminer la nature.</p> - -<p>— Je crois que c'est le cadavre d'un jeune homme, -dit-il.</p> - -<p>Il revint au coupé, enleva la bougie d'une des lanternes -et, faisant un réflecteur de sa main, il projeta -la lumière sur un visage boueux et sanguinolent — car -l'évadante s'était, en tombant, fortement cognée -sur l'angle du soubassement de pierre.</p> - -<p>— C'est une femme, reprit le cocher. Elle a bien -l'air d'être morte.</p> - -<p>— Vite! il faut appeler au secours. Le pharmacien -n'est pas loin ; et pas un sergent de ville! balbutia le -vieillard tout ému.</p> - -<p>Malgré le tremblement qui l'avait pris devant ce -spectacle imprévu, il s'agenouilla presque à côté du -corps et posa la main sur le cœur.</p> - -<p>— Elle respire encore! Mais il n'y a probablement -pas une minute à perdre, murmura-t-il. Et il ajouta -plus haut : Nous ne pouvons la laisser là. Pierre, allez -chercher Nanette, nous allons toujours porter cette -malheureuse dans l'hôtel.</p> - -<p>Pendant que le cocher ouvrait vivement la porte -de la grille, le vieillard, bravement accroupi dans le -bourbier, avait relevé et appuyé sur son genou la -tête ballottante de la jeune fille. Il lui lava les joues -avec son mouchoir et essaya de lui ouvrir délicatement -les yeux avec le pouce ; mais les paupières retombèrent -immédiatement.</p> - -<p>— Et cette Nanette qui ne vient pas! Vous verrez -qu'elle arrivera encore trop tard, grommela-t-il impatiemment : -ce qui indiquait que ladite Nanette -avait la réputation de ne pas se presser.</p> - -<p>La vieille bonne sortit enfin toute tâtonnante et -toute déficelée, car elle n'avait pris que le temps de -passer un jupon. Le cocher, qui la précédait, l'invita -à soulever par les jambes l'enfant, qu'il prit lui-même -par les épaules, et le cortège funèbre entra silencieusement -dans la maison.</p> - -<p>— A la première heure, dit le vieillard, on ira chercher -le commissaire de police. Portez cette pauvre -créature dans la chambre d'Albert. Vous ferez un -grand feu dans la cheminée, après quoi Pierre prendra -la voiture et ira sans désemparer chez le médecin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">II<br /> -<span class="small">LA MAISON SANS PÈRE</span></h2> - - -<p>Jusqu'à l'âge de douze ans et demi, la petite Emmeline -Freizel avait été la plus choyée des enfants. Sa -mère n'était pas méchante et son père était la tendresse -même : car, par suite d'une erreur traditionnelle, -entretenue par les poètes, il est convenu qu'à -l'égard de sa progéniture le cœur d'une femme est un -réservoir de dévouement et d'amour, tandis qu'en -réalité, c'est presque toujours l'homme qui se sacrifie -pour ses petits.</p> - -<p>Il serait facile de l'établir en comparant la quantité -de nouveau-nés dont les filles-mères se débarrassent -sur l'Assistance publique, avec le nombre de ceux -que les « fils-pères » y envoient quotidiennement. Les -femmes, dont la franc-maçonnerie est autrement -puissante et organisée que celle des hommes, prétendent, -il est vrai, que celles d'entre elles qui confient -ainsi à la Providence le fruit de leur inconduite -y sont contraintes par la misère et l'abandon où les -laissent leurs séducteurs. C'est encore là une légende. -Beaucoup d'ouvriers élèvent leurs enfants à la sueur -de leur front et beaucoup de demoiselles, qui trouvent -dans la galanterie le moyen de se commander des -robes chez Laferrière et de parier aux courses de fortes -sommes, ne croient pas devoir grever leur budget — qui -pourtant coûte si peu à équilibrer — des quarante -francs par mois qu'exigerait une nourrice.</p> - -<p>Plusieurs d'entre elles, il est vrai, consentent à garder -leurs fruits ; mais, une grande partie du temps, c'est -comme un aimant destiné à attacher et à retenir celui -qui a la douce conviction de les avoir mis au monde. -La France compte ainsi pas mal de jeunes gens de -vingt-deux ans, qui ont reconnu sans sourciller, -comme nés de leurs œuvres, des bambins qui en -avaient déjà quatorze. Proposez donc à une femme -d'accepter comme sien un enfant que vous aurez eu -d'une autre : vous serez reçu comme dans un jeu de -quilles.</p> - -<p>Le papa Freizel, qui était charron avenue de Saint-Ouen, -passait tous ses instants disponibles à pousser -sa petite Emmeline dans un haquet ou dans une -brouette, à moins qu'il ne lui fît apprendre ses lettres, -car sa femme ne savait ni lire ni écrire, et cette ignorance -rudimentaire le navrait. A huit ans, Emmeline -était déjà toute fière de descendre à l'atelier pour -lire le journal à son père pendant qu'il travaillait. -Il lui avait construit de ses mains une table de bois -blanc, sur laquelle elle s'essayait à tracer, en tirant la -langue, des pleins et des déliés de grande dimension — tirer -la langue, en écrivant, étant chez les tout -jeunes élèves un signe infaillible d'application, d'assiduité -et de bon vouloir.</p> - -<p>A neuf ans, on l'envoya à l'école, où elle ne tarda -pas à briller par une orthographe remarquable. -Freizel avait toujours dans sa poche et montrait à -tout le quartier les dictées de sa fille. Parfois, la règle -des « quelque », la plus fastidieuse de la langue française, -y souffrait d'un croc-en-jambe ; mais les voisins -n'y voyaient que du feu et s'extasiaient de confiance.</p> - -<p>Le charron, qui était libre-penseur, ne voulait pas -entendre parler de première communion ; mais -M<sup>me</sup> Freizel répétait de très bonne foi qu'il fallait la -faire faire à la petite, attendu que, quand on n'a pas -fait sa première communion, le gouvernement vous -défend de vous marier.</p> - -<p>Freizel allait vraisemblablement céder, lorsqu'un -jour de novembre, après avoir passé trois heures sous -le feu de la forge à raccommoder un essieu brisé, il -sortit tout fumant, le cou et les bras nus pour aller -prendre un verre au « Pan Coupé », cabaret à cheval -sur deux rues, exposé, conséquemment, à toutes les -bises et dont précisément les deux portes, qui se -faisaient vis-à-vis, étaient grandes ouvertes.</p> - -<p>On but peu, mais on causa beaucoup, car des amis -étaient venus le rejoindre. Labordère venait de briser -son épée et Mac-Mahon de donner sa démission. Il -n'en fallait pas tant pour provoquer des discussions -interminables. Celle qui s'engagea au « Pan Coupé » -se termina par un refroidissement qui saisit Freizel -comme dans un étau et le jeta étouffant sur son lit -en compagnie d'une fluxion de poitrine. Ce « chaud -et froid », comme, à l'avenue de Saint-Ouen, on -qualifia ce mal foudroyant, résista à tous les sudorifiques, -à toutes les ventouses, ainsi qu'à tous les -vésicatoires et aux papiers Fayard dont on l'emplâtra. -Le dixième jour, après avoir répété pendant toute -l'après-midi :</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'elle va devenir? Qu'est-ce qu'elle va -devenir? il expirait vers quatre heures du soir, en -embrassant son Emmeline.</p> - -<p>Tout de suite, celle-ci eut la sensation qu'elle était -perdue. Sa mère, que son incapacité intellectuelle -mettait hors d'état de sauver une situation compromise, -tomba dans l'hébétement. Emmeline, qui ne -devait entrer en apprentissage qu'après sa première -communion, n'avait pas de métier et n'en entrevoyait -aucun dans l'avenir. La veuve ne pouvait continuer -celui de son mari, le charronnage étant, de tous, le -moins praticable pour une femme. Freizel, comptant -sur l'éternité de ses biceps, n'avait naturellement -rien mis de côté. Il se trouva que, l'actif et le passif -de la maison se balançant à peu de chose près, on fut -contraint de vendre le matériel de l'atelier pour payer -le loyer et boucher quelques trous qui s'ouvrirent -subitement sous les pieds de la mère et de la fille ; -car, même lorsqu'on est sûr de ne rien devoir, on finit -par s'apercevoir qu'on doit quelque chose.</p> - -<p>La malheureuse Freizel essaya de se retourner ; -pour peu qu'une personne restée sans ressources -s'adresse à la commisération privée ou publique, le -premier conseil qu'on lui donne est généralement -celui-ci :</p> - -<p>« Il faut tâcher de vous retourner. »</p> - -<p>Ça n'a pas le moindre sens, mais les gens charitables -ont ainsi un prétexte pour se laver les mains -des misères d'autrui. Ils disent :</p> - -<p>— J'avais fortement engagé cette malheureuse à se -retourner. Elle ne l'a pas fait : tant pis pour elle!</p> - -<p>La veuve Freizel, bien qu'elle n'eût que trente-trois -ans, n'était bonne qu'à faire des ménages. Elle -en trouva deux à quinze francs par mois l'un. Le bail -de l'avenue de Saint-Ouen ayant été rompu par la -mort du locataire, elle alla s'engloutir avec sa fille -dans un petit cabinet de cent vingt francs par an, -situé dans une maison à six étages, rue Lepic, à -Montmartre, où il avait jusque-là servi de débarras -et qui prenait jour sur un corridor donnant sur une -cour. On faisait la cuisine sur le carré ; et comme -M<sup>me</sup> Freizel, qui partait le matin pour rentrer à midi -et repartir à une heure, n'avait pas le temps de préparer -le déjeuner, Emmeline, obligée de s'en occuper, -ne retourna plus à l'école. D'ailleurs, M<sup>me</sup> Freizel -semblait éprouver une sorte d'orgueil maternel à -savoir son enfant aussi ignorante qu'elle-même. Le -père avait tenu à ce que la petite apprît à lire et à -écrire. C'était une affaire faite maintenant. Que diable -aurait-elle pu demander de plus?</p> - -<p>Ce à quoi on réfléchit peu, c'est que la lumière est, -pour les êtres animés, aussi indispensable que l'air -respirable. Emmeline, vivant de rogatons, qu'elle accommodait -à toutes sortes de sauces piquantes, moins -pour en rehausser le goût que pour le dissimuler, -grandissait et s'amincissait dans la demi-obscurité de -la boîte de dominos où elle végétait, pareille à un -cep de vigne poussé le long d'une porte dans l'humidité -d'une rue de Paris. Les voisins qui traversaient -cette pénombre pour monter aux étages supérieurs -ne voyaient de l'orpheline que ses deux grands yeux, -lesquels répandaient dans la chambrette le peu de -clarté qui la désassombrissait.</p> - -<p>Elle les usait à lire debout, dans le couloir, tous les -morceaux de journaux qui lui tombaient sous la -main, car elle passait à peu près toutes ses journées -seule, attendant sa mère, soit pour le repas de midi, -soit pour celui de six heures ; vivant, du matin au -soir, autour de cette cage, sans travailler et sans -penser beaucoup non plus, comme les gardiens de -squares qui, pendant huit heures d'horloge, n'ont -d'autre occupation que la promenade.</p> - -<p>Un jour, M<sup>me</sup> Freizel ne vint pas déjeuner. La -petite crut qu'elle avait fait son premier ménage plus -« à fond » qu'à l'ordinaire, et fit revenir jusqu'à une -heure et demie, sans oser y toucher, le rata, dont les -parfums graisseux emplissaient tout l'escalier. N'y -pouvant plus tenir, elle se décida à attaquer ce fricot. -Comme elle en achevait la moitié, sa mère parut ; -mais elle n'avait pas faim. Elle avait plutôt soif. Elle -lampa coup sur coup trois grands verres d'eau ; et -sans se rendre compte des motifs de ce changement -de physionomie, Emmeline lui trouva l'air tant soit -peu égaré.</p> - -<p>Pendant trois jours, la bonne femme reprit son -train-train habituel ; puis, les irrégularités se reproduisirent. -Un soir même, elle ne rentra pas du tout ; -et l'enfant, affolée de peur, dut passer la nuit toute -seule dans ce cabinet qui fermait à peine et où, d'ailleurs, -avec un coup de poing dans un carreau, il eût -été si aisé de pénétrer.</p> - -<p>A onze heures du matin, personne encore. Enfin, -vers midi, Emmeline, penchée sur la rampe de l'escalier, -vit poindre sur les premières marches sa mère, -portant sous le bras deux bouteilles de vin et suivie -d'un grand diable en blouse bleue et en casquette -noire. Lui, portait un jambonneau.</p> - -<p>Sans autre présentation, on s'installa, dans le cabinet, -à la table de sapin, qui en prenait la moitié. On -invita gaiement la petite, et, peu de temps après, du -jambonneau il ne restait plus que l'os, sur lequel -l'invité se mit à sculpter des profils d'hommes et de -femmes avec un canif qu'il tira de sa poche.</p> - -<p>Emmeline, qui tout d'abord avait été effrayée par -les moustaches rousses, les yeux gris cendre, les -mains en épaules de mouton et les allures bestiales -de ce convive inattendu, finit par se laisser gagner -par ses plaisanteries aimables et ses talents de société. -A treize ans, on considère facilement comme un -homme supérieur celui qui réussit à tailler un rond -de serviette dans un manche de gigot.</p> - -<p>Le visiteur réitéra ses visites. M<sup>me</sup> Freizel, qui au -début l'avait appelé monsieur Marsouillac, n'avait -pas tardé à l'appeler Marsouillac tout court, puis -Léon.</p> - -<p>Son état ne lui prenait évidemment qu'une faible -partie de sa journée, car il arrivait quelquefois bien -avant midi et restait à baguenauder jusqu'à près de -trois heures. Mais, quel qu'il fût, le métier ne devait -pas être mauvais, car on ne se refusait plus rien, et on -sirotait parfois si abondamment après les repas que -Léon finissait presque toujours par s'étendre sur le -lit pour y cuver ses petits verres.</p> - -<p>Ce lit unique, où couchaient la mère et la fille depuis -la mort du charron, eut bientôt un adjoint : une -petite couchette en fer qu'on acheta d'occasion et qu'on -parvint à caser contre le panneau le plus obscur du -cabinet. Emmeline fut enchantée d'avoir un lit à elle. -C'était un commencement de trousseau. Seulement, -comme elle s'y était mollement endormie la veille, -bercée par des rêves de propriétaire, elle fut toute -surprise de distinguer, en se réveillant le lendemain, -Marsouillac trottinant par la chambre en manches -de chemise, puis demandant tout haut à sa mère :</p> - -<p>— Où as-tu mis le cirage?</p> - -<p>M<sup>me</sup> Freizel avait été et pouvait encore passer pour -jolie, ne s'étant jamais, du vivant de son mari, qui -trimait pour tout le monde, épuisée dans ces travaux -qui brûlent le sang, parcheminent la peau et développent -les jointures des doigts au point de les transformer -en petits échaudés. Tant que Freizel avait vécu, -elle ne s'était pas gênée pour lui, bien qu'il lui eût -souvent reproché de s'habiller « comme un sac ». C'était -d'elle que sa fille tenait ces yeux noirs qui n'en -finissaient plus. Depuis l'intrusion de ce Marsouillac -dans son existence, la veuve s'était passé le luxe d'un -corset, et elle avait été étonnée de la réduction à laquelle -une taille de femme peut parvenir au moyen du -rapprochement énergique de deux solides baleines.</p> - -<p>Quant aux deux ménages à quinze francs par mois, -il ne paraissait plus en être question, ce qui ne diminuait -en rien le nombre des jambonneaux. Un jour, -Emmeline découvrit un pot de rouge dans le tiroir de -la table. Sa mère, qui sortait autrefois tous les matins, -ne sortait plus que le soir et revenait souvent si tard -que, le lendemain, elle restait couchée jusqu'à midi, -si bien qu'Emmeline lui servait, ces jours-là, le café -dans le lit à elle et à Marsouillac. Les détails de l'organisation -de cette vie nouvelle avaient demandé du -temps, et la première communion de la petite en -avait été retardée de toute une année. Cependant -M<sup>me</sup> Freizel y tenait si obstinément qu'il eût été malséant -d'ajourner encore la cérémonie à laquelle elle assista -au bras de Marsouillac, qui se moucha à plusieurs -reprises pour cacher son attendrissement.</p> - -<p>A partir de ce jour béni, le même Marsouillac -commença à accorder infiniment plus d'attention à -la « mioche », devant laquelle il s'était jusque-là tout -permis. Il la servait la première, lui versait des liqueurs -à tout propos, et, quand il la trouvait seule, l'embrassait -volontiers sur la nuque. Une fois, il lui enveloppa -le buste de son bras musculeux et la serra contre lui -à la faire crier. Elle eut l'idée de s'en plaindre à sa -mère ; mais celle-ci qui, depuis quelques mois, rentrait -ivre à peu près tous les soirs, n'aurait attaché -aucune importance à ces familiarités.</p> - -<p>Emmeline, à qui la connaissance et l'âge étaient -venus, finit par déclarer que le cabinet était décidément -trop petit pour trois personnes. Elle se mit à -la recherche d'un magasin quelconque où on la prendrait -« au pair », c'est-à-dire où elle travaillerait -énormément pour manger très peu, car c'est là ce -que presque tous les patrons nomment le « pair », -bien qu'entre les deux termes il n'y ait aucune parité.</p> - -<p>Après avoir usé ses semelles à interroger les carrés -de papier écrits à la main et subrepticement collés -sur les murs ou les monuments publics par les gens -en quête de places à occuper ou à offrir, elle se vit -agréée, au n<sup>o</sup> 28 de la rue Notre-Dame-de-Lorette, par -une petite marchande de modes, qui la prit comme -trottin, pour reporter les chapeaux et, au besoin, pour -servir à les essayer, sans autres émoluments que deux -repas par jour et un matelas dressé sur une sangle, -dans une soupente dont le plancher poussait de petits -cris à chaque pas qu'on y risquait.</p> - -<p>Ce n'était pas brillant, mais elle y serait seule ; son -démêloir, sa cuvette lui appartiendraient, et Marsouillac -n'y tremperait pas ses moustaches rousses. Le -premier des deux repas consistait en une tasse de -bouillon le matin, et le second en un plat de viande, -marié à une écuelle de légumes qu'elle dégusterait -dans l'arrière-boutique, le soir, à sept heures.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Gandoin, la modiste, convenait, avec une certaine -loyauté, de ce que ce sous-ordinaire avait de -débilitant pour un estomac de quatorze ans passés ; -mais ce serait à l'apprentie de se faire assez bien venir -des pratiques pour leur soutirer de temps à autre des -gratifications qui lui permettraient de corser sa pitance -quotidienne.</p> - -<p>Comme dans les grands cafés où les maîtres touchent -en moyenne soixante-quinze pour cent sur les pourboires -des garçons, l'idéal des dames de magasin serait -de faire nourrir leurs demoiselles par leurs clientes.</p> - -<p>Marsouillac eut un mouvement d'ennui en apprenant -de la bouche d'Emmeline sa résolution de se suffire -à elle-même. M<sup>me</sup> Freizel fut enchantée. Seulement, -une question d'amour-propre surgit au moment du départ. -Emmeline était toujours mise comme une petite -fille des rues. Ses bas de coton blanc retombaient -d'ordinaire sur ses jambes tout d'une venue. Elle portait -six mois la même robe par-dessus une chemise à -peine trop fine pour de la toile à voile. Pas l'ombre -de cette coquetterie qui rattache la fillette à la jeune -fille et la jeune fille à la femme. Aucun soin de ses -ongles non plus que de ses dents, dont la blancheur -persistait pourtant à travers les morceaux de réglisse -et autres saletés dont on s'exerçait à l'obscurcir.</p> - -<p>Il fallut bien remplacer ces loques dont la sordidité -eût amené un désabonnement général de la part de -la clientèle de M<sup>me</sup> Gandoin. Ce fut Marsouillac qui se -chargea de la métamorphose. Il y mit une munificence -quasi royale et une bonne grâce exquise. Quand elle -quitta toute flambant neuf le cabinet de la rue Lepic, -il lui dit en l'embrassant :</p> - -<p>— J'espère que tu te souviendras que c'est moi qui -t'ai faite belle comme ça.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">III<br /> -<span class="small">L'AMANT DE LA MÈRE</span></h2> - - -<p>Le débit du magasin de la rue Notre-Dame-de-Lorette -était aussi restreint que le local en était exigu. Cinq -ou six chapeaux fichés sur des champignons, où ils -étaient devenus des nids à poussière, occupaient toute -la devanture. Mais, faute d'être suffisamment renouvelés, -ces spécimens se démodaient, et, placés là pour -attirer les chalands, ils n'arrivaient guère qu'à les -éloigner. La spécialité de M<sup>me</sup> Gandoin était les toques -en plumes de lophophore, qui brillaient comme des -casques sur les têtes des femmes de chambre et des -cocottes de petite marque, qui alimentaient le commerce -de la marchande de modes.</p> - -<p>Bien qu'elle eût toutes les défiances et qu'elle prît -toutes ses précautions, elle n'osait, en livrant la marchandise -à certaines acheteuses, se faire toujours -payer sans le moindre délai, et elle apprenait souvent -avec désespoir que sa pratique avait changé de quartier -sans laisser sa nouvelle adresse. La colonne des -non-valeurs s'allongeait tous les jours davantage sous -ses yeux désolés ; car, si de nouvelles créances s'y -alignaient continuellement, les anciennes ne rentraient -jamais.</p> - -<p>Deux ouvrières seulement jouaient de l'aiguille dans -la boutique, M<sup>me</sup> Gandoin, une blonde grassouillette, -à cheveux teints en fauve, s'étant attribué pour unique -mission de recevoir le public, qu'elle appelait « son » -public et qu'elle avait la prétention de retourner -comme un gant. Emmeline, tout en portant le titre -d'apprentie, n'avait, en réalité, d'autre rôle que celui -de courrier du magasin. Elle aidait le matin la -bonne à le balayer. Elle faisait ensuite les commissions -particulières de la patronne : tantôt chez le boucher, -tantôt chez la fruitière.</p> - -<p>Il est, en effet, d'usage que des filles et garçons, ceux -qu'on engage sous la qualification d'apprentis, on en -fasse soit des domestiques, soit des commissionnaires, -sans songer le moins du monde à leur enseigner la -profession pour l'exercice de laquelle ils ont été mis -en apprentissage. Aussi les parents sont-ils généralement -fort surpris qu'au bout de deux ans leurs enfants -n'en sachent pas plus qu'au premier jour, et que -quand on les a placés chez un quincaillier ou un graveur -sur métaux, ils soient, après ce stage, tout au -plus bons à frotter le parquet.</p> - -<p>Tous les quinze jours, Emmeline allait dire bonjour -à sa mère qu'elle retrouvait chaque fois plus anéantie, -plus abrutie et plus avachie. Marsouillac avait commencé -à la tromper, puis à la battre et elle lampait -des carafons de rhum pour refouler ses amertumes. -Un jour qu'elle s'était endormie, le tête sur son bras -et son bras sur la table, Marsouillac avait essayé de lutiner -si grossièrement Emmeline que celle-ci se décida -à secouer définitivement ses bottines sur le seuil -maternel.</p> - -<p>Elle passait ses dimanches de sortie à lire dans le -magasin ou à aider la bonne à faire la cuisine.</p> - -<p>Dix-huit mois se passèrent ainsi. Elle s'était développée -surtout en hauteur ; car si sa taille était déjà -celle d'une femme, son corsage était encore celui -d'une fillette. Sa patronne perdait des heures à lui -tordre les cheveux derrière la tête, selon la forme des -chapeaux qu'elle lui essayait devant les clientes, lesquelles -s'imaginaient naïvement qu'ayant un de ces -chapeaux-là sur la tête, elles auraient instantanément -autant de cheveux qu'Emmeline.</p> - -<p>Un jour, le propriétaire de l'immeuble vint prévenir -M<sup>me</sup> Gandoin qu'il aurait peut-être besoin sous peu -de son magasin, ainsi que de celui d'à côté, qui servait -à une papeterie. Un de ces industriels qui installent -un peu partout des brasseries, sur les carreaux desquels -on lit : <i>Salvator est arrivé!</i> lui avait proposé la -location de tout le rez-de-chaussée. La marchande -de modes avait encore quatre ans de bail et son droit -était de se refuser à déménager ; mais le sacrifice -qu'on lui demandait devant être compensé par une -indemnité d'une certaine envergure, c'était à elle de -réfléchir.</p> - -<p>Les modes allaient cahin-caha. M<sup>me</sup> Gandoin avait -toujours caressé un rêve : se retirer dans son département — celui -de Loir-et-Cher — où une dot de quatre -ou cinq mille francs lui permettrait soit de dénicher -un second mari — car elle était veuve — soit d'entreprendre -un commerce moins truculent, mais aussi -moins aléatoire : l'épicerie, par exemple. Elle accepta, -se mit en campagne pour tâcher de faire acquitter par -les retardataires les notes restées en souffrance, et -avertit son personnel que, la liquidation terminée, il -eût à se pourvoir ailleurs.</p> - -<p>Huit jours après cette communication officielle, -les ouvriers arrivaient avec leur pioche et, sur un parcours -de huit mètres, s'étendait une large bande de -toile blanche portant en lettres noires cet avis au public : -<i>Prochainement ouverture de la grande Brasserie du -Désir. — Bock à trente centimes.</i></p> - -<p>Emmeline fut congédiée avant d'avoir acquis les -capacités nécessaires pour rendre des services dans -le métier auquel elle avait été si imparfaitement -initiée. Il lui fallait revenir, au moins momentanément, -habiter avec sa mère. Rentrer dans cette -promiscuité constitua pour elle une épreuve atroce. -Elle n'avait pas eu le temps de se débrouiller, mais -elle se jura de déguerpir de ce milieu, dès qu'elle -serait arrivée à se caser, fût-ce chez une charbonnière -ou une marchande de pommes de terre -frites.</p> - -<p>Elle reprit, comme un récidiviste qui retourne à -sa prison, le chemin de cette rue Lepic, qu'elle avait -si allègrement quittée. Il était neuf heures du soir -quand elle revit le cabinet sale où elle était restée si -longtemps privée d'air et de jour. Le taudis s'était -orné d'un porte-allumettes en porcelaine, d'une petite -glace encadrée dans du cuivre estampé et de trois ou -quatre figurines, le tout évidemment gagné à la -foire. Ni M<sup>me</sup> Freizel ni Marsouillac n'étaient là, bien -que tous deux fussent au courant de son retour. On -était en septembre ; il ne faisait pas froid, mais elle -frissonna malgré tout, d'abord en se voyant seule, -puis en songeant à la compagnie qu'elle attendait.</p> - -<p>Les heures coulèrent. La nuit se fit tout à coup -dans l'escalier. La concierge venait d'éteindre le gaz. -Il était minuit, et personne ne paraissait. Elle dressa -elle-même son lit de fer, dont l'armature, repliée -sur ses charnières, avait été remisée dans le coin le -plus noir. Elle poussa le verrou, tout en laissant à la -serrure la clef qu'elle avait prise dans la loge, et elle -se coucha pour se réchauffer, bien qu'elle n'eût pas -la moindre envie de dormir.</p> - -<p>Vers une heure du matin, le bois du palier gémit -sous un pas sourd, pareil à celui d'une personne -chaussée de pantoufles ; puis, la clef tourna, sans ouvrir -la porte retenue par le verrou.</p> - -<p>— C'est maman! pensa Emmeline en se jetant en -bas du lit. Quel bonheur si elle s'était débarrassée de -cet individu!</p> - -<p>Puis, courant à la porte, elle demanda :</p> - -<p>— Maman! est-ce toi?</p> - -<p>Et, sans même attendre la réponse, elle ouvrit le -verrou. C'était Marsouillac. Il était en chaussettes et -tenait ses souliers à la main.</p> - -<p>Elle bondit en arrière et alla s'enfoncer dans ses -draps, qu'avec l'instinct particulier aux femmes et aux -autruches elle ramena par-dessus sa tête. Marsouillac, -qui tenait à avoir les mains libres, posa ses souliers -sur une chaise et, serpentant jusqu'au lit d'Emmeline, -il lui dit presque gaiement, en la tutoyant comme -une camarade :</p> - -<p>— Ne t'inquiète de rien. La vieille ne nous dérangera -pas. Je l'ai laissée à un kilomètre d'ici, à l'estaminet. -Elle ne tient plus sur ses jambes.</p> - -<p>Puis, l'enveloppant de ses bras d'athlète, il la souleva -comme un oiseau et se mit à la couvrir de ses -baisers de brute. Elle essaya de se défendre à tâtons, -n'osant crier, de peur d'un esclandre. Elle l'égratigna, -le saisit par la moustache, tenta de lui casser les -dents de son petit poing. Il la laissa s'épuiser en contorsions ; -puis, quand il la sentit à bout, il la rejeta -sur le matelas en l'y maintenant sans le moindre -effort.</p> - -<p>Cette fois elle voulut appeler à l'aide ; mais quand -elle ouvrit la bouche pour jeter un « Au secours! » il -la saisit à la gorge, lui enfonçant ses doigts dans le -cou et, se penchant sur elle, il lui murmura férocement :</p> - -<p>— Si tu dis un mot, je t'étrangle!</p> - -<p>Elle se tut, en effet, car elle s'évanouit. Quand les -idées lui revinrent, Marsouillac était parti. Sans doute, -il était retourné à l'estaminet relever M<sup>me</sup> Freizel de sa -faction. L'idée que cet être allait reparaître, soit seul, -soit avec sa mère, la jeta dans une démence fébrile. -Au hasard, et sans même rallumer la bougie qu'elle -avait soufflée en se couchant, elle s'habilla à la hâte -et s'élança dehors ; elle descendit l'escalier quatre à -quatre.</p> - -<p>Sa première pensée fut de se rendre chez le commissaire -de police ; mais à quoi bon? C'était fait maintenant ; -et puis, sa mère eût été forcément mêlée à -ces ignominies. Ne fût-ce que pour son père, il lui -était interdit de mettre la justice dans la confidence.</p> - -<p>Elle se sentait brisée à toutes les jointures : ses -jambes cotonnaient dans ses jupes. Elle avisa boulevard -de Clichy, un de ces petits hôtels où on loge à -la nuit et quelquefois à l'heure. Au fronton du monument -fulgurait cette annonce : <i>Chambres confortables -à un franc cinquante et à un franc.</i> Elle portait sur elle -les économies de ses dix-huit mois d'apprentissage : -quinze francs. Elle sonna, car la porte était fermée. -Une servante en camisole vint lui ouvrir. Elle donna -d'avance un franc cinquante, puisqu'elle n'avait pas -de bagages. On l'introduisit dans une chambre dont -elle ne vit à peu près clairement que le lit. Elle se -jeta dessus et tomba dans une sorte de léthargie qui -tenait le milieu entre le sommeil et la syncope.</p> - -<p>Il ne faisait pas encore jour quand un grand tumulte -secoua toute la maison. Des cris, des bruits -de luttes, des injures, des supplications, des sanglots -se croisaient, du rez-de-chaussée au grenier. Elle -pensa que c'étaient des ivrognes qui se battaient, et, -d'ailleurs, elle n'aurait jamais eu la force de se lever -pour s'enquérir. Les éclats de voix et le piétinement -se rapprochèrent de sa chambre dont la porte, quoiqu'elle -l'eût fermée à double tour, s'ouvrit brusquement : -ce qui démontrait que les maîtres de l'hôtel -possédaient des doubles clefs.</p> - -<p>Deux sergents de ville entrèrent éclairés par la fille -en camisole.</p> - -<p>— Allons! qu'on se lève, et en route! dit l'un des -agents d'une voix de garde-chiourme.</p> - -<p>Emmeline avait ouvert tout grands ses yeux hébétés -par la stupéfaction et la terreur. Elle crut qu'on se -trompait et ne bougea pas.</p> - -<p>— Ah çà! va-t-on obéir? réitéra le garde.</p> - -<p>— Moi, me lever? Pourquoi me lever? fit la jeune -fille, comprenant enfin qu'on s'adressait à elle.</p> - -<p>— Parce que nous sommes de battue cette nuit, -expliqua l'autre sergent de ville, qui paraissait un peu -moins ours que son collègue, et qu'on va vous emmener -au poste avec toutes celles de la rafle.</p> - -<p>— Comment! la rafle! balbutia Emmeline, que ce -mot répugnant fit frémir de la tête aux pieds : mais j'ai -donné trente sous pour être ici… N'est-ce pas, mademoiselle, -que je vous ai donné trente sous? ajouta-t-elle -en invoquant le témoignage de la servante en camisole.</p> - -<p>— Il ne s'agit pas de vos trente sous, répliqua l'agent. -On veut savoir si vous avez un domicile.</p> - -<p>— Mais c'est ici mon domicile, puisque j'ai payé! -objecta Emmeline, forte de ce qu'elle croyait être son -droit.</p> - -<p>En France, pays de tous les arbitraires, on arrête -les femmes parce qu'elles sont dans la rue : et, lorsqu'afin -de n'y plus être, elles cherchent asile dans un -hôtel, on les y arrête aussi. Quand vous entrez chez -un marchand de tabac, il vous donne un cigare en -échange de votre argent. Quand vous retenez, moyennant -un prix fixé, une chambre pour y passer la -nuit, vous y êtes chez vous, attendu que vous l'avez -achetée et payée pour un temps déterminé. On se -casserait la tête contre les murs avant de comprendre -pourquoi la police se permet de se faire ouvrir, à -toute heure du jour et du soir, la porte de votre -chambre, sous prétexte qu'elle a été meublée par un -autre que par vous ; tandis que si l'armoire et le lavabo -qui la décorent vous appartenaient, votre seuil -deviendrait immédiatement sacré et infranchissable.</p> - -<p>Notez qu'en vertu des ordonnances policières sur -les garnis, tous les voyageurs qui descendent à l'hôtel -sont susceptibles d'être saisis dans leurs lits et traînés -au Dépôt de la préfecture, et que c'est par pure tolérance -que les princes régnants et les héritiers présomptifs -qui viennent visiter Paris ne sont pas compris -dans les rafles qui s'y opèrent si fréquemment.</p> - -<p>Le raisonnement d'Emmeline était donc irréfutable. -Aussi le plus moustachu des deux agents ne le -réfuta-t-il que par un : « Allons, oust! » qui clôturait -la discussion. Il avança sur la jeune fille, qui se cramponna -au dossier du lit où elle s'était étendue tout -habillée. Elle s'agenouilla sur le matelas, suppliant, -se prenant la tête à deux mains :</p> - -<p>— Oh! ne m'emmenez pas en prison! mais je n'ai -rien fait de mal… bien au contraire… ah! si vous -saviez!</p> - -<p>Tout ce que le sergent de ville savait, c'est qu'à -Paris, quand Saint-Lazare a besoin d'ouvrières, on -fait la presse des femmes, comme on fait la presse -des matelots dans les ports anglais, quand la Grande-Bretagne -a besoin de renforcer sa marine.</p> - -<p>Sans plus s'occuper des sanglots d'Emmeline que -si c'eût été les aboiements d'un chien, les agents la -lancèrent dans l'escalier, qu'elle roula jusqu'à l'entrée -de l'hôtel, devant lequel une escouade d'une vingtaine -de filles était contenue par six autres policiers. -Emmeline fut poussée du poing dans cette tourbe, où -elle entra, comme on entre dans le déshonneur, les -yeux fermés.</p> - -<p>Quand elle les rouvrit, elle se vit marchant au milieu -d'un escadron volant composé de vieilles femmes -décolletées et têtes nues ; de petites filles, dont deux -ou trois n'avaient pas treize ans ; de maritornes en -tablier et de quatre ou cinq femmes en robe à traîne -et en chapeau, que l'une d'elles avait laissé glisser de -son chignon et qu'elle portait dans le dos comme une -hotte.</p> - -<p>Dans la nuit, à une quinzaine de pas, s'estompaient -des silhouettes d'hommes étranges, qui suivaient -le cortège et s'arrêtaient quelquefois comme -pour se consulter sur la question de savoir s'ils n'attaqueraient -pas les agents.</p> - -<p>On arriva au poste sans que la bataille se fût engagée. -L'attitude des prisonnières était, en général, -celle de l'indifférence. Elles avaient l'air de connaître -sur le bout du doigt ce qui les attendait et d'avoir -d'avance passé aux profits et pertes les quinze jours -ou trois semaines qu'il leur faudrait vivre loin du -boulevard et des bals publics. La plupart considèrent -ces aventures périodiques comme une sorte de tribut -féodal, de prestation en nature qu'elles assimileraient -presque au service militaire. Une des raflées -dit tranquillement à sa camarade de route, en se -laissant tomber sur un des lits du poste :</p> - -<p>— Ma pauvre vieille, je crois que nous allons encore -faire nos vingt-huit jours!</p> - -<p>Emmeline resta assise, pliée en deux, la tête entre -les genoux, jusqu'à ce qu'on vînt la chercher pour la -mener à la Préfecture, au bureau où on interroge et -on classe les femmes arrêtées. L'aspect intérieur de -la voiture administrative, dont les cellules font l'effet -de cercueils rangés debout dans la crypte d'un monastère, -la glaça de terreur. Il lui sembla que si elle -entrait dans un de ces sarcophages, elle n'en sortirait -que morte.</p> - -<p>Elle regarda ses compagnes de misère faire allègrement -l'ascension du marchepied de l'omnibus -cellulaire. Il s'en rencontre encore qui mettent une -certaine coquetterie dans cette gymnastique, trouvant -moyen de montrer leurs jambes et se hissant jusqu'à -l'orifice du gouffre avec un petit coup de ressac plein -d'élégance. Elle était si honteuse de se donner ainsi -en spectacle à la foule qui s'était massée autour de la -voiture que, quand son tour vint, elle s'élança dans -le couloir qui sépare les cellules : elle avait hâte de -disparaître à tous ces yeux et à tous ces ricanements.</p> - -<p>Après un quart d'heure de route, de la boîte où on -l'avait jetée on la transvasa à la préfecture, dans l'antichambre -du deuxième bureau de la première division. -C'est le bureau des mœurs. Cette première -pièce, tellement sombre qu'elle est perpétuellement -éclairée au gaz, a pour tous meubles des bancs qui en -font tout le tour.</p> - -<p>Hélas! avant d'être autorisées à s'y asseoir, en attendant -leur jugement, les raflées, filles, femmes ou -veuves capturées à bon escient ou par erreur dans -une razzia, honnêtes ou dévergondées, vierges ou non -vierges, sont astreintes à la plus ignoble et à la plus -démoralisante des investigations. Cette souillure fut -pour Emmeline presque aussi cruelle que l'autre.</p> - -<p>Lorsque tout ce qui constituait le butin de la nuit -fut prêt à comparaître devant le juge, une porte s'ouvrit. -Toutes les prisonnières se levèrent et, comme -un troupeau au courant des volontés du molosse qui -les garde et les mène paître, elles entrèrent toutes -ensemble dans une seconde pièce capitonnée de dossiers, -et au milieu de laquelle se dresse un immense -bureau, dont les moindres casiers sont bourrés -de papiers, comme un canon chargé jusqu'à la -gueule.</p> - -<p>Le vieillard qui se tenait assis derrière ce rempart, -entre les bras d'un fauteuil de style Empire, ne se -doutait indubitablement pas de la douloureuse responsabilité -sociale qu'il allait assumer sur sa tête. Il -se leva et, par-dessus les dossiers qui l'encombraient, -fit, d'un regard circulaire et presque jovial, une première -inspection du gibier que ses employés rapportaient -dans leur carnassière.</p> - -<p>Ce fonctionnaire était naturellement gai, et c'était -ordinairement d'une voix pleine de bonne humeur -qu'il disait à ses clientes :</p> - -<p>— Vous en avez pour un mois de Grand-Hôtel.</p> - -<p>Le Grand-Hôtel, c'est Saint-Lazare. Il faut bien -rire un peu.</p> - -<p>Tout de suite il reconnut dans le grouillement de -l'escadron deux ou trois habituées de la maison, de -celles qu'il appelait ses « juments de retour ».</p> - -<p>— Approchez, la grande Fanny, fit-il, en tendant le -doigt du côté d'une brune déjà marquée, et aussi -haute sur jambe que haute en couleur. Avec vous, -ce sera tout de suite bouclé.</p> - -<p>Et il écrivit un ordre d'écrou qu'il remit à un garçon -de bureau, et qui devait servir de billet d'introduction -au Grand-Hôtel. Seulement, il ne donnait -plus aux condamnées le chiffre de leurs jours de -prison, depuis que l'une d'elles, trouvant probablement -la dose trop forte, lui avait envoyé à la tête un -encrier de plomb, qui lui avait mis l'oreille droite en -capilotade.</p> - -<p>— C'est que, monsieur Heurteloup, fit observer la -grande Fanny, j'ai ma chatte qui vient de faire des -petits? Qu'est-ce que la pauvre bête va devenir?</p> - -<p>— Les chattes, ça n'est pas de ma compétence! -répondit le chef de bureau. A une autre!</p> - -<p>Comme une comparse qui rentre dans le rang -après en être sortie un instant pour chanter son couplet, -la grande Fanny reprit sa place dans le groupe, -et ledit Heurteloup continua à distribuer « à la -muette » ses semaines d'emprisonnement administratif ; -car, cet employé n'étant pas magistrat, c'était -non pas au nom de la justice, mais au nom de « l'administration » -qu'il privait arbitrairement et autocratiquement -les femmes de leur liberté.</p> - -<p>Et ce qui démontre à quel point ses arrêts étaient -plus redoutables que ceux de la cour d'assises, c'est -que ces derniers peuvent être cassés, tandis que les -siens étaient sans recours et que, les eût-il rendus en -état d'ivresse, les infortunées sur lesquelles il refermait -les verrous n'avaient même pas la ressource, -comme la Macédonienne antique, d'en appeler à -Philippe à jeun.</p> - -<p>— Et celle-là? demanda-t-il tout à coup, en désignant -Emmeline.</p> - -<p>Elle restait collée au parquet par la stupeur où la -plongeaient ces questions et ces réponses, et ce spectacle -révoltant d'un homme, quel qu'il fût, parlant -ainsi à des femmes, quelles qu'elles fussent. Un brigadier -fut obligé de la conduire par le bras jusqu'auprès -de ce bureaucrate, rebelle à tout attendrissement, -et qui donnait l'idée d'un planteur faisant le décompte -et l'appel de ses nègres.</p> - -<p>— Comment vous nommez-vous? fit-il avant de -l'avoir regardée.</p> - -<p>— Emmeline…</p> - -<p>Elle s'arrêta, ne pouvant se décider à prononcer le -nom de son père dans cette salle déshonorée.</p> - -<p>— Vous êtes enfant naturelle?</p> - -<p>— Mais non, se récria-t-elle, scandalisée qu'on lui -contestât jusqu'à la légitimité de sa naissance.</p> - -<p>— Alors, vous avez un nom de famille? insista le -chef de bureau, tout en parcourant le procès-verbal -d'arrestation qu'un sergent de ville lui avait remis.</p> - -<p>— Oui, murmura-t-elle.</p> - -<p>— Eh bien! quel est-il?</p> - -<p>— Freizel! dit-elle en s'approchant pour que cette -confidence fût reçue par lui seul.</p> - -<p>— Eh bien, pourquoi couchez-vous dans des hôtels -borgnes, et non chez votre père?</p> - -<p>— Il est mort.</p> - -<p>— Mais votre mère est vivante?</p> - -<p>Emmeline s'imagina qu'on allait la ramener dans -cette chambre infecte, toute peuplée pour elle de la -figure sinistre de Marsouillac lui arrachant l'âme, -tout en lui crachant à la figure cette menace furieuse :</p> - -<p>— Si tu dis un mot, je t'étrangle!</p> - -<p>Retourner à cette horreur et à ce danger, c'était -pour elle traverser un bois, la nuit, ou dormir dans -un cimetière. Tout plutôt qu'une lutte nouvelle avec -ce bandit, dont les moustaches rouges la brûlaient -encore. Elle répondit :</p> - -<p>— Ma mère? Je ne sais pas ce qu'elle est devenue.</p> - -<p>— Bien! voilà déjà les parents à éliminer, poursuivit -l'impassible Heurteloup du ton d'un comptable -qui pose huit et qui retient trois. Maintenant, avez-vous -un état?</p> - -<p>— Oui, monsieur, je suis modiste.</p> - -<p>— Modiste, à quelle adresse?</p> - -<p>— Je travaillais chez M<sup>me</sup> Gandoin, rue Notre-Dame-de-Lorette, -mais elle a vendu son fonds.</p> - -<p>— Ce qui signifie que vous ne travaillez pas. Elles -sont toutes les mêmes : elles ont un état, seulement -elles ne l'exercent jamais.</p> - -<p>Et comme ce satrape n'avait pas l'habitude d'accorder -une aussi grande latitude à la défense des accusées, -il résuma ainsi son interrogatoire :</p> - -<p>— En somme, vous n'avez ni père ni mère, ni -travail, ni domicile et, par-dessus le marché, vous -êtes mineure. Vous avez déclaré à l'agent qui vous a -arrêtée que vous aviez dix-sept ans.</p> - -<p>Pour le personnel du deuxième bureau de la première -division, le fait de n'avoir pas vingt et un ans -constitue, de la part d'une femme, une espèce d'attentat -à la pudeur. Aussi, cet Heurteloup lui dit-il : -« Vous êtes mineure », comme il lui aurait dit : -« Vous avez été surprise en flagrant délit de vol aux -étalages. » Emmeline n'avait rien à objecter à une -inculpation aussi fondée. Atteinte et convaincue du -délit de jeunesse, elle ne put que baisser la tête, et le -chef de bureau continua d'une voix paternelle :</p> - -<p>— Vous êtes donc nécessairement destinée à faire le -métier de celles qui n'en ont pas. Mais, pour celui-là -comme pour les autres, une patente est indispensable. -Nous allons vous en donner une qui sera une -garantie pour vous… pour tout le monde, et que vous -aurez à nous représenter deux fois par mois, quand -vous viendrez… nous voir… Vous n'avez plus de -famille… L'administration vous en servira.</p> - -<p>Ce n'était pas lui qui allait coucher pour jamais -cette mineure sur les registres de la police des -mœurs : c'était l'administration, de même que ce -n'est pas le jury non plus que le président des assises -qui condamne un homme à mort : c'est la société. Il -prit dans un casier une plaque de carton jaune, rayée -en large pour y inscrire le nom de l'impétrante, en -long pour y marquer les jours de visite, et après y -avoir apposé un jeu de cachets ainsi que sa signature, -il la remit gracieusement à Emmeline, comme s'il -lui eût offert une boîte de bonbons.</p> - -<p>Puis, il la congédia par un signe de tête dont le -sens était :</p> - -<p>« Maintenant que je vous tiens, vous êtes libre. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">IV<br /> -<span class="small">A TOUT VENANT</span></h2> - - -<p>Emmeline descendit l'escalier, tenant à la main sa -contremarque d'infamie, sans se rendre sérieusement -compte de la réprobation à laquelle la vouait cette -estampille indélébile. Ce fut en lisant dans les escaliers -mêmes de la Préfecture les prescriptions formulées -au dos du carton jaune qu'elle en entrevit vaguement -toute l'atrocité.</p> - -<p>— Eh bien, qu'est-ce que tu attends là? lui dit une -fille renvoyée indemne et qui avait fait partie de la -rafle. Ça y est maintenant, va! Si tu as de l'argent -pour te mettre dans tes meubles, tu pourras travailler -pour ton compte ; sinon faut vite t'occuper de te -trouver une maison!</p> - -<p>Emmeline s'imaginait qu'elle avait encore des -chances d'entrer dans un magasin pour y gagner -honnêtement son pain, et que les formalités dont elle -venait d'être l'objet n'étaient que des précautions pour -le cas où personne ne consentirait à répondre d'elle. -L'autre lui expliqua, avec la crudité de la désillusion, -à quelle sujétion et à quelle servitude est réduite la -malheureuse tombée dans les filets des chasseurs de -femmes. Toutes les portes, excepté celles qui s'ouvrent -de jour et de nuit à tout venant, lui étaient -désormais fermées. Elle n'était plus bonne seulement -à laver la vaisselle ou à garder les oies dans une ferme : -elle était condamnée pour la vie à n'être que de la -chair à plaisir.</p> - -<p>Avec l'empressement que mettent les filles perdues -à consommer la perte des autres, celle-ci s'offrit à -piloter Emmeline dans le monde spécial où on venait -de la faire entrer de force. Si elle voulait, elles seraient -amies. Elle lui expliqua alors qu'elle aussi avait essayé -de vivre à sa guise, mais qu'elle en avait eu bien vite -assez de se faire ramasser continuellement. Il n'y -avait rien de tel que de se placer sous l'égide d'une -patronne raisonnable, c'est-à-dire pas trop rapace, -qui, du moins, vous protégeait contre les exigences -et les injustices des agents à qui, pour être tranquilles, -il fallait perpétuellement graisser la patte.</p> - -<p>La preuve qu'elle ne mentait pas, c'est qu'elle était -résolue à rentrer le jour même au <i>Perroquet bleu</i>, où -elle avait déjà passé trois mois et qui était tenu par -une dame « très comme il faut ». Emmeline, qui -tremblait toujours d'être rencontrée et assassinée par -Marsouillac, n'avait, avec les dix francs qui lui restaient -en poche, d'autre refuge qu'un plongeon dans -la Seine ou dans la boue. Elle suivit sa compagne de -hasard, lui confiant ainsi sa destinée qu'elle ne se -sentait plus la force de diriger elle-même.</p> - -<p>Comme elles avaient faim toutes les deux, on commença -par « claquer » les dix francs d'Emmeline. La -chaleur du cabaret opéra peu à peu sur ce cerveau -de dix-sept ans. On causa, on s'exalta ; il est même -probable que le « chaperon » versa à sa camarade -un peu plus de vin que celle-ci n'en pouvait supporter -après un jeûne de près de deux jours ; si bien -que, le lendemain matin, presque sans se rappeler -comment elle y avait fait son entrée, la fille du charron -se réveilla pensionnaire du <i>Perroquet bleu</i>.</p> - -<p>Ce fut seulement après huit jours d'une vie machinale -et inconsciente qu'Emmeline se sentit pénétrée -par un affreux dégoût de sa nouvelle situation. A travers -les conversations idiotes qui se tenaient dans ce -perpétuel décaméron, elle avait retenu que, parfois, -un homme de la haute s'enamourait de l'une d'elles -et la retirait du bouge pour l'installer dans des meubles -en palissandre et des tapis en moquette. Il est -vrai que ces phénomènes se produisaient d'ordinaire -dans des établissements un peu mieux tenus que le -claque-dents où on les nourrissait de filet de cheval ; -mais, dans le domaine de la passion, tout est possible. -Il n'y avait donc pas lieu de désespérer complètement.</p> - -<p>Emmeline tourna toutes ses facultés vers cet objectif : -trouver quelque honnête garçon, riche ou pauvre, -ça lui était bien égal, qui l'arracherait de ces -bas-fonds et l'emporterait dans ses bras comme un -« machabée » qu'on retire de l'eau. Avec quelle joie -elle lui servirait de bonne à tout faire, elle lui frotterait -son parquet, elle lui ferait sa cuisine, elle lui ravauderait -ses chaussettes! Parmi tous les passants -qui traversaient la maison, elle cherchait, nuit et -jour, cet oiseau rare. A un moment, elle crut même -l'avoir trouvé.</p> - -<p>Le <i>Perroquet bleu</i>, que l'extrême modicité de ses -prix mettait à la portée de tous, n'était guère fréquenté -que par une société d'élégance douteuse. Un -soir, elle vit s'asseoir à une table de l'estaminet où -les femmes venaient pousser les hommes à la consommation, -trois jeunes gens qui lui parurent être -des étudiants, bien que l'un d'eux eût pour coiffure -un chapeau de feutre gris, à bords tourmentés et -pour vêtement un costume d'atelier en ratine solitaire -à côtes.</p> - -<p>Après s'être fait servir un verre de grenadine, qu'il -fit semblant de porter à ses lèvres, il promenait ses -grands yeux bleus sur les groupes où les filles étaient -mêlées aux consommateurs.</p> - -<p>— As-tu ton affaire? lui demanda un de ses deux -camarades, un petit blond, déjà chauve.</p> - -<p>— Non : tout ça ne me va pas, répondit le jeune -homme. Richard m'avait pourtant assuré que je trouverais -là ce que je cherche.</p> - -<p>Trois ou quatre femmes, qui guettaient les arrivants -pour les rançonner, s'abattirent immédiatement -sur ces visiteurs distingués dont les mains -blanches les attiraient. Ce fut un chœur de sollicitations :</p> - -<p>— Paye-moi un cassis!</p> - -<p>— Paye-moi une cerise!</p> - -<p>— Paye-moi un madère!</p> - -<p>Et, sans attendre les ordres, le garçon du café apporta -les trois breuvages demandés.</p> - -<p>Mais le jeune homme au feutre gris continuait son -inspection :</p> - -<p>— Tiens! Gérald! ce doit être celle-là! fit observer -l'autre camarade, un grand diable imberbe, avec de -longs cheveux châtains qui ruisselaient le long de -ses tempes ; et il indiqua Emmeline debout près de la -fenêtre à carreaux dépolis.</p> - -<p>— Oui, probablement! fit le jeune homme en lui -faisant signe d'approcher.</p> - -<p>Elle se fraya un chemin entre plusieurs tables encombrées -et, toujours debout, elle attendit qu'on l'utilisât.</p> - -<p>— Assieds-toi donc, dit, en lui tendant un escabeau, -celui qu'on avait appelé Gérald. Emmeline s'assit, -avec le sourire spécifié par la patronne, un sourire -qui était dans le contrat.</p> - -<p>— Maintenant, que veux-tu prendre? fit le jeune -homme.</p> - -<p>— Rien! dit-elle, ou bien un peu de sirop.</p> - -<p>— Si tu n'es pas dégoûtée, bois dans mon verre, -je n'y ai pas touché.</p> - -<p>Elle posa le verre devant elle sans y toucher non -plus. Le jeune homme la dévisageait, se rejetant en -arrière pour mieux l'analyser dans son ensemble.</p> - -<p>— Tiens-toi un peu de trois quarts! lui dit-il, en -lui inclinant légèrement avec sa main la tête sur l'épaule -gauche.</p> - -<p>— Est-ce que tu veux la tirer en portrait? demanda -une des filles attablées.</p> - -<p>— Ce serait bien le type! fit remarquer le jeune -homme à ses deux amis. Seulement, vous ne trouvez -pas qu'elle ressemble tout à fait, avec ses immenses -yeux noirs et son teint pâle, à la malade du tableau -d'Hébert : la <i>Mal'aria</i>. On répéterait partout que je -l'ai servilement copiée.</p> - -<p>— Tu as raison! s'écria le petit blond. Je cherchais -qui elle me rappelait : c'est absolument la <i>Mal'aria</i>.</p> - -<p>— Tiens! la Mal'aria : c'est un nom que j'aimerais -bien, dit bêtement une des buveuses, qui commençait -à se fatiguer de celui d'Olga, dont on l'avait affublée -à ses débuts sur les planches du <i>Perroquet bleu</i>.</p> - -<p>Justement Emmeline n'avait pas encore adopté de -sobriquet, et depuis déjà huit jours qu'elle habitait la -maison, elle n'était connue que sous celui de la -« nouvelle » ou la « petiote ». Dans leur ignorance -totale du mouvement artistique, ses camarades de -travail prirent ce mot « Mal'aria » pour un diminutif -de Maria. Le jeune homme au feutre gris la fit asseoir -à sa table et lui expliqua gentiment, sans aucune -des expressions ayant cours au <i>Perroquet bleu</i>, -qu'il n'y était pas venu pour s'amuser ; qu'il était -peintre et qu'ayant dans la tête le plan d'un tableau -où il aurait à représenter une jeune fille phtisique -étendue dans un fauteuil, il avait cherché un modèle -qui eût de grands yeux comme ouverts sur cet inconnu -qu'on appelle la mort ; qu'un de ses amis, -s'étant un soir passé la fantaisie d'aller rôder dans les -établissements bizarres du quartier, l'avait aperçue -assise à une table avec son petit air rêveur et ennuyé, -et qu'il la lui avait indiquée comme rendant merveilleusement -la physionomie dont il avait besoin pour -son personnage. Si elle voulait venir poser chez lui, -il la payerait cinq francs la séance en échange d'une -besogne infiniment moins fatigante que celle à laquelle -elle était journellement condamnée.</p> - -<p>C'était la première fois, depuis son installation chez -la Coffard, qu'on parlait à Emmeline sur ce ton amical. -Poser chez un peintre, c'était déjà pour elle presque -un relèvement. Elle aurait été bien heureuse de -se donner cette distraction. Puis, on ne sait pas : -peut-être le hasard serait-il venu à son aide. En changeant -de milieu, on trouve parfois à changer de condition. -Malheureusement, l'assentiment de la patronne -était indispensable et il était éminemment problématique. -En effet, quand le peintre, ayant mandé la -Coffard à sa table, entama la question d'une après-midi -que la Mal'aria viendrait passer dans son atelier, -l'ancienne institutrice poussa les hauts cris :</p> - -<p>Ah! bien oui! pour qu'on lui détournât sa pensionnaire! -Les peintres, elle les connaissait. Ils lui fourreraient -dans la cervelle des idées de grandeur. Une -fois qu'elle aurait son portrait au Salon, elle se croirait -la première moutardière du pape. Il n'y aurait plus -moyen de la faire obéir. Non, non : pas de ça, Lisette!</p> - -<p>Quand elle avait dit : Pas de ça, Lisette! il n'y avait -plus à y revenir. Emmeline fut navrée. Le peintre -n'insista pas, et comme il se levait pour partir, elle -tira de sa poche sa photographie, qu'un « artiste » -des alentours était venu l'avant-veille lui faire à elle -comme aux autres, dans le café même, un matin que -le jour se tamisait favorablement à travers les carreaux -dépolis. Naturellement, la patronne, qui avait -sa remise, avait marqué au compte de chaque femme -un prix triple de celui que le photographe avait demandé. -Mais toutes s'étaient jetées avec un tel empressement -sur cet adorateur du soleil, qu'il y aurait -eu, de la part de la dame du lieu, par trop de naïveté -à ne pas exploiter cet enthousiasme.</p> - -<p>Emmeline, les larmes aux yeux, remit, accompagnée -d'une dédicace, son image au jeune peintre, -puisqu'il ne lui était pas permis de lui prêter sa personne. -Celui-ci partit. Pendant toute une semaine elle -espéra le revoir ; mais il ne revint pas, et cette aventure -assombrit encore pour elle un avenir déjà si nébuleux.</p> - -<p>Alors, le <span lang="en" xml:lang="en">spleen</span> l'envahit. Ses joues se creusèrent, -ses yeux s'agrandirent démesurément. L'atmosphère -de liqueurs fortes et de fumée de tabac où elle avait -été transplantée la serrait à la gorge, au point d'arrêter -les bouchées au passage. Elle tombait en langueur -et le fantôme libérateur du suicide commençait -à flotter devant elle.</p> - -<p>C'est à ce moment que l'apparition de l'être chenu -et eczemateux, aux exigences duquel on voulait la -soumettre, avait déterminé une crise de dégoût à laquelle -elle avait, à tous risques, mis fin par une évasion.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">V<br /> -<span class="small">L'ENQUÊTE</span></h2> - - -<p>Après s'être abattue sur l'angle de soutènement de -l'hôtel de la rue de Berlin, Emmeline était restée figée -dans un froid cataleptique, qui ne lui enlevait -qu'une partie de ses facultés. Ses bras étaient inertes -et ses lèvres ne pouvaient plus s'ouvrir pour laisser -passer les sons, mais elle se rendait un certain compte -du remue-ménage dont elle était l'objet. Cependant, -elle crut à une hallucination, lorsqu'en rouvrant les -yeux elle se vit au chaud dans un grand lit dressé de -champ dans une chambre à coucher de style Louis XVI -dont tous les meubles, peints en blanc avec filet d'or, -donnaient à la pièce un aspect tout à fait virginal.</p> - -<p>Autour d'elle délibéraient un homme d'âge en robe -de chambre de laine bleue, un monsieur vêtu de noir, -cravaté de blanc et sur la boutonnière duquel saillissait -une rondelle d'officier de la Légion d'honneur. -Une grosse femme dont un bonnet de linge enserrait le -dépeignage s'actionnait avec une serviette mouillée à -détacher du cuir chevelu de la jeune fille des caillots -de sang empâtés dans des caillots de boue. C'était -cette opération qui, vraisemblablement, l'avait réveillée -ou plutôt désévanouie.</p> - -<p>Elle avait ouvert les yeux, elle les referma comme -pour continuer son rêve ; mais le monsieur à la rondelle -rouge lui souleva les paupières d'un doigt énergique ; -ce qui la força à se secouer.</p> - -<p>— Êtes-vous en état de parler? lui demanda-t-il.</p> - -<p>Elle roula la tête sur l'oreiller pour faire signe que -non. Peu à peu, cependant, les objets et les gens qui -l'entouraient prenaient pour elle une forme plus précise.</p> - -<p>Bien que coupés par de nombreuses solutions de -continuité, ses souvenirs lui revenaient. Elle se rappela -sa fuite par la fenêtre de la maison du boulevard -de la Chapelle, et par induction en conclut qu'elle -avait été recueillie : car il était invraisemblable que -ce coquet ameublement fût celui d'une casemate de -prison.</p> - -<p>— Je vais lui faire du thé! répétait la vieille femme, -en renouant sous son menton son bonnet de linge, -dont ses cheveux gris avaient rompu les digues.</p> - -<p>— Un peu de bouillon vaudrait mieux, fit l'homme -décoré, que la malade jugea être un médecin, pour -en avoir déjà vu, dans des endroits moins somptueux, -pour des constatations d'une autre nature.</p> - -<p>Dans cet échange de propos entre ceux qui la veillaient, -elle comprit qu'elle était depuis deux jours -dans cette léthargie d'où elle venait de sortir. Elle ne -connaissait aucune des personnes qui lui avaient -ouvert leur maison, et personne de la maison ne la -connaissait. Quand son cerveau eut à peu près repris -son assiette, ce mot du docteur : « Êtes-vous en état -de parler? » lui revint le premier à la mémoire. Si -elle s'avisait de dire :</p> - -<p>« Maintenant, interrogez-moi! »</p> - -<p class="noindent">à sa première réponse, on la rejetterait sans plus -d'informations sur le trottoir où on l'avait ramassée -sanglante et transie. Si elle voulait rester, il fallait -bien mentir. Aussi, même quand elle eut la force de -répondre à des questions, elle continua à faire la -muette, se réservant, selon la tournure que prendrait -l'événement, soit de tout dire, soit de tout cacher.</p> - -<p>Les couvertures qu'on avait accumulées et les -boules d'eau chaude qu'on lui remettait incessamment -aux pieds l'avaient désengourdie. Sa blessure -de la tête, amortie par la chevelure, n'aurait offert de -gravité qu'en cas de lésion interne. Elle n'en résolut -pas moins de prolonger jusqu'au lendemain matin -son mutisme affecté, afin de se garder la nuit pour -demander secours à son imagination.</p> - -<p>Ce n'était pas qu'elle préméditât de tromper la -confiance de ces inconnus, qui avaient l'air si bon ; -mais elle serait morte de honte plutôt que de leur -faire cette déclaration déchirante :</p> - -<p>« Celle que vous avez sauvée de la police et probablement -de la mort est une malheureuse qui venait -de s'échapper du <i>Perroquet bleu</i>. »</p> - -<p>Voici, conséquemment, à quel parti elle s'arrêta : -tout en mettant en avant une imposture quelconque, -elle attendrait qu'elle fût matériellement capable de -faire un pas pour guetter une porte ouverte et prendre -sa volée. De cette façon, les habitants de l'hôtel -de la rue de Berlin ignoreraient toujours à quelle -abandonnée ils avaient prodigué leurs soins. Elle -s'excuserait auprès d'eux par une petite lettre signée -d'un nom en l'air et ils n'entendraient plus parler -d'elle. C'était là une façon bien cavalière de leur -témoigner sa gratitude. Mais les circonstances ne lui -en permettaient pas d'autre.</p> - -<p>Il n'était guère plus de sept heures du matin quand -la vieille Annette vint, sur la pointe de ses pantoufles, -savoir de ses nouvelles. Emmeline, étendue sur le -dos, dans le lit, combinait, les yeux tout ouverts.</p> - -<p>— Eh bien! on dirait que ça va mieux! demanda -la bonne.</p> - -<p>— Bien mieux, et je vous remercie mille fois, dit-elle, -devinant qu'un plus long silence deviendrait -suspect.</p> - -<p>— Ah! tant mieux! fit Annette ; M. Dalombre et -M. Albert vont être joliment contents.</p> - -<p>Emmeline profita des dispositions loquaces de la -servante pour interroger la première.</p> - -<p>— Chez qui suis-je donc? dit-elle.</p> - -<p>Annette, tout en changeant la boule qui s'était -refroidie, se fit un plaisir de lui apprendre, avec -toute sorte de parenthèses, où elle introduisait des -personnages inutiles au récit, que M. Dalombre, le -vieux en robe de chambre qui assistait à la consultation -du médecin, était l'oncle de M. Albert, un jeune -homme qui logeait de « l'autre côté de l'eau », car il -faisait son droit, mais qui dînait presque tous les -jours rue de Berlin, où il avait sa chambre, dans -laquelle elle avait été transportée provisoirement le -soir où on l'avait trouvée comme morte.</p> - -<p>Puis, s'interrompant, Annette demanda, avec l'empressement -d'une femme qui tient à être renseignée -avant tout le monde :</p> - -<p>— Où diable alliez-vous à une heure pareille, ma -chère demoiselle, et qui vous a mise dans cet état-là?</p> - -<p>Il fallait vaincre ou mourir. Emmeline répondit :</p> - -<p>— Je revenais de mon travail. Nous avions veillé -très tard pour de l'ouvrage pressé… J'ai été attaquée -dans la rue par un homme qui m'a lancée contre la -grille de l'hôtel, après m'avoir arraché mon chapeau -et pris mon porte-monnaie.</p> - -<p>— Ah! pauvre petite! Comme vos parents doivent -être inquiets depuis deux jours! Nous allons vite aller -les avertir.</p> - -<p>— Je suis orpheline, répliqua vivement Emmeline. -Mon père et ma mère sont morts depuis déjà longtemps.</p> - -<p>— Comment! à votre âge, vous logez toute seule?</p> - -<p>— Non! je couchais chez ma patronne.</p> - -<p>— En ce cas, fit judicieusement observer Annette, -pourquoi étiez-vous ainsi dehors à une heure -indue?… et il pleuvait!</p> - -<p>— Oui, balbutia Emmeline près de défaillir, car -elle commençait à patauger dans ses mensonges, -j'avais reconduit avec un parapluie une petite ouvrière -qui n'avait qu'une petite robe de toile et qui aurait -été trempée jusqu'aux os.</p> - -<p>— Y avait de quoi lui faire attraper une fluxion -de poitrine, appuya la vieille bonne.</p> - -<p>— Et puis, insista Emmeline, cette petite avait -peur si tard dans les rues, et c'est quand je revenais -de la mettre à sa porte — vous pensez si je courais -pour regagner le magasin — que j'ai été attaquée et -dévalisée par un grand diable! ah! haut comme d'ici -au plafond… Il me semble que je le vois encore.</p> - -<p>— Alors, reprit l'impitoyable Annette, il faut que -Pierre aille tout de suite rassurer votre patronne qui -doit être dans un joli tourment. Où demeure-t-elle?… -qu'on y coure!</p> - -<p>— Nous avons un peu trop causé. Je crois que je -vais me trouver mal, murmura Emmeline, n'ayant -d'autre ressource qu'une syncope pour clore le chapitre -de ces révélations fantaisistes.</p> - -<p>— Ah! mon Dieu! en effet, comme elle est pâle! -s'exclama la bonne. Attendez! je vais vous faire respirer -un peu de vinaigre.</p> - -<p>Et elle courut à la cuisine, pendant que la blessée -se disait, dans un découragement mortel :</p> - -<p>« A quoi servent ces inventions puisqu'avant une -heure, tous, ici, sauront la vérité? »</p> - -<p>A fin de tenir ce calice éloigné d'elle le plus longtemps -possible, elle feignit de retomber dans une -sorte de coma, que M. Dalombre reprocha durement -à Annette d'avoir provoqué par sa curiosité fatigante. -Cette saboulade retint la langue de la vieille bonne -jusqu'à cinq heures du soir. Elle se présenta alors de -nouveau, un bol de bouillon à la main, au chevet -d'Emmeline, dont l'estomac commençait à crier la -faim.</p> - -<p>Comme elle s'était remise sur son séant pour absorber -ce consommé réconfortant, le médecin entra. -L'entaille de la tête se refermait déjà. La pleurésie -semblait évitée. Il lui demanda si elle souffrait de -quelque douleur interne, à la suite des coups portés -par l'agresseur. Emmeline indiqua son pied, dont -l'enflure avait échappé à l'examen du docteur. Il lui -mania pendant plusieurs minutes le bas de la jambe -à la faire crier ; puis, aidé d'Annette qu'il prit comme -aide-major, il opéra sur les muscles la pression nécessaire -pour les remettre en place.</p> - -<p>Une foulure n'étant pas de beaucoup moins difficile -à réduire qu'une fracture, c'était au moins quinze -nouveaux jours de repos imposés à la patiente. Elle -avait espéré pouvoir détaler avant les révélations suprêmes. -Or il était invraisemblable que le voile qui -obscurcissait encore son passé ne tombât pas en -quinze jours. Elle se verrait pendant ces deux semaines -sous le coup d'avanies auxquelles il ne lui serait -même pas permis de se dérober. Avoir été accueillie -comme une naufragée et devenir ensuite un objet de -dégoût pour ce vieillard qui l'avait installée avec tant -de bonté dans une chambre toute reluisante, pour -cette vieille servante qui croyait si candidement porter -du thé et du bouillon à la victime d'un malfaiteur! -Non : elle ne supporterait pas un pareil déchirement. -Elle allait demander à son hôte de la faire immédiatement -transporter à l'hôpital le plus voisin.</p> - -<p>Elle ouvrait la bouche pour formuler cette proposition -quand le domestique annonça :</p> - -<p>« M. le commissaire de police! »</p> - -<p>Son sang ne fit qu'un tour, selon l'expression usitée -au <i>Perroquet bleu</i>, pour exprimer le comble de l'épouvante. -Il n'y avait pas à en douter : la Coffard avait -dénoncé sa fuite à ses bons amis les agents, qui s'étaient -mis en chasse et l'avaient dépistée. A ce mot -« police », si redouté là-bas, elle vit danser devant -ses yeux la salle du bureau des mœurs avec sa rangée -de bancs éclopés, la face gouailleuse du chef de bureau -Heurteloup, et elle eut sur son front l'impression -d'un fer rouge qui y aurait marqué l'ignominieux -état civil dont elle s'était dépouillée à tous risques.</p> - -<p>Elle se planta désespérément les doigts dans les -cheveux, convaincue que ce magistrat de l'ordre policier -allait se jeter sur elle, la tirer par le bras et la -précipiter à bas de son lit en lui criant :</p> - -<p>« Allons! sale créature, suis-moi à Saint-Lazare, où -tu seras enfermée d'abord comme prostituée en rupture -de ban, ensuite comme voleuse! »</p> - -<p>Car, dans l'inconscience de ses devoirs et de ses -droits, elle se croyait très sincèrement, pour s'être -évadée du <i>Perroquet bleu</i>, coupable d'avoir frustré la -Coffard de la seule garantie qui restât à celle-ci des -prétendus trois cents francs que lui devait son ex-pensionnaire.</p> - -<p>Subitement à l'entrée du personnage officiel suivi -de son secrétaire, et qui, étant venu plusieurs fois -pour interroger la malade, sans savoir si elle était -interrogeable, négligea d'enfiler son écharpe, elle prit -la résolution de ne pas répondre un mot sous l'avalanche -de mépris et d'injures qu'elle sentait déjà tourbillonner -autour d'elle.</p> - -<p>Elle tomba dans un ébahissement, qu'on prit pour -un restant de délire, en entendant ce dignitaire tout -en abdomen et en calvitie lui dire avec mansuétude :</p> - -<p>— Maintenant que vous voilà revenue à vous, mademoiselle, -seriez-vous assez bonne pour vouloir bien -fournir à la justice quelques éclaircissements sur l'agression -à laquelle vous avez failli succomber? Rassemblez -vos esprits. Rappelez vos souvenirs, si faire se -peut. Nous recueillerons votre déposition avec tout -l'intérêt qu'elle comporte.</p> - -<p>Sa langue s'était épaissie dans sa bouche séchée par -la peur. Elle resta deux bonnes minutes sans pouvoir -articuler un mot. Le secrétaire du commissaire de -police attendait, son carnet d'une main et son crayon -de l'autre, prêt à inscrire les renseignements qui devaient -aider à la capture de l'agresseur. Avant d'entamer -la série de ses questions, le magistrat laissa au -témoin le temps de faire appel à sa mémoire ; après -quoi, il lui demanda :</p> - -<p>— Reconnaîtriez-vous celui qui vous a attaquée?</p> - -<p>— … Je crois que oui, balbutia Emmeline. Il était -grand, très grand… vous comprenez : il faisait tellement -nuit.</p> - -<p>— Puis, sans doute, continua le commissaire, il -vous a mis la main sur les yeux, pendant qu'il vous -dévalisait.</p> - -<p>— Justement! fit-elle, enchantée de n'avoir pas à -achever ce portrait de pure imagination.</p> - -<p>L'interrogateur, se tournant vers son commis, lui -transmit cette observation :</p> - -<p>— C'en est sans doute un de la bande de Clichy. -C'est ainsi qu'ils opèrent ; ils se ruent sur les passants -attardés — les femmes surtout — et leur bouchent la -vue pour rendre ensuite plus incertains les résultats -de la confrontation.</p> - -<p>— Quels gredins! s'exclama Annette.</p> - -<p>En voyant ses impostures marcher ainsi comme sur -des roulettes, Emmeline sentit passer dans ses veines un -frisson d'espoir. Ma foi, tant pis! puisqu'on lui tendait -la perche, elle serait bien bête de ne pas la saisir. -Elle irait maintenant jusqu'au bout. Au pis aller, si le -pot aux roses se découvrait, on ne pourrait pas lui -faire un grand crime d'avoir essayé de cacher ce qu'elle -était. Après tout, elle n'était pas forcée de l'avouer -devant tout le monde.</p> - -<p>— Le médecin, continua le commissaire, croit-il -que la plaie du crâne ait été produite par un instrument -contondant ou simplement par la chute de -la victime, dont la tête aurait rencontré un corps -dur?</p> - -<p>— Il ne s'est pas encore prononcé à cet égard, répondit -le vieillard, qui suivait avec un intérêt attendri -toutes les phases du récit du crime. Il croit -cependant que la blessure doit avoir été faite par un -coup-de-poing américain.</p> - -<p>— C'est leur arme ordinaire, fit observer le magistrat -qui, évidemment, s'acharnait sur une piste. -Et, poursuivit-il, revenant à Emmeline, dans quel sens -alliez-vous : montiez-vous vers le boulevard extérieur -ou descendiez-vous dans la ville?</p> - -<p>— Je retournais chez moi, dit Emmeline, sans plus -de détails.</p> - -<p>— Chez vous? chez vos parents?</p> - -<p>Là était le nœud de l'interrogatoire. Au moment -où Emmeline allait reprendre, en la complétant, la -fable dont elle avait déjà servi le prologue à la vieille -Annette, celle-ci, que sa loquacité démangeait, intervint -subitement :</p> - -<p>— La pauvre demoiselle n'a plus de parents, dit-elle. -Elle retournait chez sa patronne, une bonne dame -qui l'avait comme adoptée…</p> - -<p>Elle aurait continué à broder sur le peu de renseignements -qu'elle tenait de la jeune fille, si le commissaire -n'eût mis Emmeline au pied du mur par cette -question dont la précision n'entre-bâillait la porte à -aucune échappatoire :</p> - -<p>— Et votre patronne, mademoiselle, où demeure-t-elle, -que nous la fassions immédiatement prévenir?</p> - -<p>Sa première pensée fut de retarder l'explosion inévitable -en donnant un nom et une adresse de fantaisie. -Ce faux témoignage ne la mènerait pas loin ; mais, -dans les moments suprêmes, tout le monde est disposé, -comme la Du Barry, à implorer du bourreau -« encore une petite minute ». Cependant la -bourde eût été si grossière et si facilement établie -qu'elle aima mieux jouer son va-tout. Elle nomma -M<sup>me</sup> Gandoin et raconta que sa patronne était sur le -point de quitter la rue Notre-Dame-de-Lorette, son -fonds ayant été vendu depuis quelques jours. Peut-être -était-elle déjà déménagée ; peut-être était-elle -encore là. Elle ne savait pas.</p> - -<p>Elle savait, au contraire, que le magasin de modes -n'existait plus, puisqu'elle avait vu de ses yeux les -pioches et les truelles des maçons faire leur œuvre. -Toutefois, ce n'était là qu'un demi-mensonge : ce qui -lui laissait une demi-chance de se tirer du pas terrible -où elle était engagée jusqu'aux épaules.</p> - -<p>— Et, conclut le commissaire, vos noms et prénoms : -nous avons besoin de les enregistrer exactement -pour l'enquête que nous allons ouvrir.</p> - -<p>Emmeline crut entendre s'écrouler avec fracas tout -l'échafaudage qu'elle venait d'édifier si laborieusement. -A l'énoncé des désignations qu'on lui avait arrachées -entre les murs sales du bureau des mœurs, le délégué -de la préfecture devant lequel elle comparaissait ne -pouvait manquer de sauter en l'air. Car elle croyait -bonnement que tous les fonctionnaires de la redoutable -maison savaient par cœur tous les noms de celles -qui y avaient leur livret. Elle murmura, avec un -bredouillement prémédité et très vite, de façon que -les deux mots n'en fissent qu'un :</p> - -<p>« Emmeline Freizel! »</p> - -<p>En effet, le magistrat ne comprit pas et elle dut répéter, -en égrenant lettre par lettre, le chapelet de sa -honte. Le commissaire répétait tout haut chaque -syllabe, et le secrétaire écrivait.</p> - -<p>La réunion des syllabes s'opéra sans produire le -moindre changement dans la physionomie bienveillante -de l'homme de police, qui ferma sa serviette de -moleskine, la mit sous son bras, et avant de sortir pour -aller chercher d'autres éléments de l'enquête, dit en -revenant auprès du lit d'Emmeline :</p> - -<p>— C'est bien 12, rue Notre-Dame-de-Lorette, -que demeure M<sup>lle</sup> Gandoin, n'est-ce pas, mademoiselle?</p> - -<p>— Oui, monsieur, répondit-elle, en s'efforçant d'accompagner -cette confirmation d'un sourire.</p> - -<p>— Nous allons y passer, mon secrétaire et moi, reprit-il. -C'est pour empêcher que les recherches ne -s'égarent.</p> - -<p>— Pierre, fit le vieillard que la servante avait dit -à Emmeline s'appeler M. Dalombre, accompagnez ces -messieurs. Vous aurez soin d'assurer la patronne de -mademoiselle que cette pauvre enfant ne manque -de rien et qu'elle est bien soignée ici ; qu'en outre, -M<sup>lle</sup> Freizel est maintenant en état de la recevoir et -qu'elle accueillerait bien volontiers sa visite.</p> - -<p>« Quel brave homme! pensa Emmeline. On disait -bien là-bas qu'il n'y avait que les vieux pour être gentils. »</p> - -<p>— A présent, ajouta M. Dalombre, en reconduisant -le commissaire, il faut laisser reposer la demoiselle, -que cette séance a probablement fatiguée. Surtout, -vous, Annette, ne la faites pas causer.</p> - -<p>Le cœur serré par l'anxiété — car c'était contre -elle que l'enquête finirait par se faire — l'échappée -du <i>Perroquet bleu</i> se retournait dans son lit comme -une anguille. Il y avait déjà près d'un mois qu'elle -avait définitivement quitté le magasin de la rue Notre-Dame-de-Lorette, -puisqu'elle était restée trois longues -semaines boulevard de la Chapelle, et qu'elle était -depuis quatre jours déjà réfugiée dans l'hôtel de la -rue de Berlin. Avec la finesse professionnelle qu'elle -lui accordait de confiance, il était impossible que le -commissaire de police ne lui demandât pas compte du -laps écoulé entre sa sortie chez M<sup>lle</sup> Gandoin et son -entrée chez M. Dalombre. Elle aurait donné avec joie -vingt ans de sa vie pour avoir la faculté de supprimer -ces trois maudites semaines-là. Elle ne réfléchissait -pas que c'était précisément aux catastrophes dont -elles avaient été remplies qu'elle devait d'être obligée -de les passer sous silence.</p> - -<p>Il y avait à peine un quart d'heure qu'elle se tordait -dans les affres de l'inquiétude, quand l'incorrigible -Annette se glissa de nouveau dans la chambre. Elle ne -s'expliquait pas par suite de quelle discrétion ou de -quelle insouciance ridicule la jeune malade ne l'avait -pas déjà questionnée vingt fois sur les tenants et les -aboutissants de la maison. Aussi grillait-elle de la mettre -au courant des mœurs, coutumes, habitudes, âges, -professions et aventures des habitants de l'hôtel.</p> - -<p>Pendant qu'Emmeline supputait mentalement les -probabilités qui s'offraient à elle de sortir de ce -drame à son honneur ou à sa honte, la vieille bonne -prenait une chaise et commençait sa narration, que -la seule et unique personne dont se composait son auditoire -écoutait par bribes. A quoi devaient lui servir -ces informations fournies sur des gens qui, dans quelques -instants sans doute, allaient la chasser comme -indigne, non sans brûler ensuite du sucre dans la -chambre à coucher où elle avait passé quatre nuits?</p> - -<p>Mais Annette ignorait cet état d'esprit, comme les -motifs qui l'avaient fait naître ; et elle les eût connus -que, peut-être, sa langue ne s'en fût pas arrêtée. Elle -apprit ou plutôt elle crut apprendre à Emmeline que -M. Dalombre, qui paraissait avoir au moins soixante-dix -ans, n'en avait, en réalité, pas plus de soixante. -Mais il avait eu tant de malheurs! En voilà un qui en -avait eu, des malheurs! Il avait été riche, riche, -avait appuyé Annette, croyant doubler la fortune en -pesant deux fois sur le mot. Il était, il n'y a pas encore -bien longtemps, grand armateur à Nantes. Oh! -à cette époque-là, on logeait dans un palais, avec un -jardin et des plantes grasses qui chauffaient dans des -serres. Elle avait connu tout ça, elle qui était chez -eux depuis vingt-sept ans. Elle avait connu aussi -M<sup>me</sup> Dalombre, une petite femme brune, un peu -grasse, mais qui était active et qui menait toute la -maison.</p> - -<p>Et puis, M. Ferdinand, le frère et l'associé de -M. Dalombre ; puis, surtout, M<sup>lle</sup> Léonie. Ah! mais, -par exemple, ça c'était trop triste, elle aimait mieux -passer là-dessus.</p> - -<p>Et tandis qu'elle jacassait, Emmeline ouvrait l'oreille -au moindre bruit de porte ou au plus imperceptible -tintement de sonnette. C'était lui, c'était le -commissaire qui revenait, non seulement pour la -confondre, mais pour l'emmener.</p> - -<p>Annette n'avait feint de reculer devant la suite de -ses confidences que pour se la faire imposer par la -curiosité d'Emmeline ; mais Emmeline paraissait si -peu curieuse qu'il n'y avait pas à compter sur son -insistance. La bonne reprit donc son récit, fort triste -en effet. M<sup>lle</sup> Léonie était une belle jeune fille de dix-huit -ans, unique enfant de M. Dalombre qui, naturellement, -l'idolâtrait. Elle avait déjà refusé « les plus -beaux partis de la ville », car beaucoup de gens -mesurent la beauté et la situation d'une femme au -nombre de soupirants qu'elle refuse.</p> - -<p>Un jour, toute la famille était réunie sur le port -pour le lancement d'un joli trois-mâts-barque, <i>Léonie</i>, -à qui M. Dalombre avait donné le nom de sa fille. -La cérémonie avait été superbe. Le navire, pavoisé -du haut en bas, était entré dans l'eau « comme dans -du beurre ». M<sup>lle</sup> Léonie voulut, puisqu'il portait son -nom, l'essayer la première dans une petite promenade. -M. Ferdinand y monta avec elle…</p> - -<p>— Est-ce qu'on n'a pas sonné? interrompit Emmeline -en se dressant sur son séant, la tête tournée -vers la porte.</p> - -<p>— Je n'ai rien entendu, dit Annette, d'ailleurs -quelque peu sourde. Elle reprit : mais au moment où -ils franchissaient la passe pour sortir de la rade, -v'lan! un transatlantique qui y entrait a abordé la -<i>Léonie</i> par le travers. Le trois-mâts a été coupé en -deux. Il a tournoyé pendant deux secondes sur lui-même, -puis il a coulé à pic avec M. Ferdinand et -notre pauvre demoiselle.</p> - -<p>Et, à ce souvenir douloureux, la vieille servante -épongea, avec son mouchoir à carreaux, ses yeux -qui se gonflaient de larmes.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Dalombre, qui était tombée atteinte de folie en -voyant, de la jetée, la collision et l'engloutissement, -traîna encore à peu près dix mois et mourut. Elle, du -moins, fut enterrée, tandis que jamais on ne retrouva -les corps des naufragés de la <i>Léonie</i>, qui étaient au -nombre de quinze, deux matelots seulement ayant pu -réussir à s'accrocher à une épave jusqu'à ce qu'on -vînt à leur aide.</p> - -<p>— M. Ferdinand, qui était veuf, laissait un fils, -M. Albert, que vous ne connaissez pas, fit remarquer -la bonne, car il est entré dans votre chambre quand -vous étiez encore en léthargie. M. Dalombre, qui -avait perdu, en un tour de main, sa femme, sa fille -et son navire, ne voulut pas rester un jour de plus à -Nantes, tant ce malheur-là lui avait porté un coup. -Il vendit son établissement et vint s'installer à Paris -avec son neveu. Mais il n'a jamais pu se remettre. -M. Albert, qui fait son droit, a son logement au quartier -latin. Seulement, il vient dîner très souvent ici, -et il y a sa chambre que vous occupez maintenant.</p> - -<p>— Oh! je la lui rendrai bientôt, fit Emmeline, touchée -du malheur de ces braves gens qui avaient encore -trouvé le moyen de s'occuper d'elle avec tant de -bonté.</p> - -<p>— Ce n'est pas pressé du tout, répliqua la servante, -monsieur a l'air de bien s'intéresser à vous. Le soir -où on vous a ramassée dans l'eau devant la grille, -j'ai eu la bêtise de dire en vous portant sur le lit : -« On jurerait une noyée! » Ce mot « noyée » lui a -rappelé sa fille, et quand il vous a sue bien chaudement -dans le lit de M. Albert, il est monté dans sa -chambre et il a sangloté toute la nuit.</p> - -<p>— Si je lui ai rappelé sa fille, je ne la lui rappellerai -pas longtemps, pensa l'autre naufragée, qui regrettait -de ne pas avoir, à son tour, péri dans son -naufrage.</p> - -<p>Un fracas de portes qui s'ouvraient et se fermaient, -et le bruit des pas de M. Dalombre descendant l'escalier -qui aboutissait aux pièces du rez-de-chaussée, -coupèrent court aux réflexions d'Emmeline et au -bavardage d'Annette. Ce remue-ménage annonçait -l'arrivée de Pierre qui rentrait bruyamment.</p> - -<p>— Ah! le scélérat, criait-il tout fier des nouvelles -qu'il apportait aux autres domestiques, vouloir assassiner -une pauvre jeune fille si douce et si méritante!</p> - -<p>Annette, à cette voix connue, s'était précipitée au-devant -du cocher pour ne rien perdre des nouvelles -qu'il apportait.</p> - -<p>— Ah! nous en avons fait des pas et des démarches! -continua-t-il en s'essuyant le front.</p> - -<p>— Vous avez vu la dame chez qui travaillait -M<sup>lle</sup> Freizel? demanda M. Dalombre en se mêlant -familièrement au groupe.</p> - -<p>— Non, monsieur, parce qu'elle est retournée, ces -jours derniers, dans son pays, dans l'Eure-et-Loir ou -Loir-et-Cher, on ne sait pas au juste dans le quartier. -Elle a vendu son magasin, mais si vous aviez vu -tous les voisins comme ils ont poussé des cris quand -je leur ai raconté qu'un brigand avait failli tuer la -pauvre demoiselle! Ils ne savaient pas ce qu'elle était -devenue. Le boucher, le charcutier étaient dans un -état! La mercière chez qui elle allait toujours chercher -son fil l'aimait énormément. Faut-il qu'il y ait -des bandits sur la terre, faut-il qu'il y en ait!</p> - -<p>— Et a-t-on arrêté l'assassin? interrogea Annette au -comble de la surexcitation.</p> - -<p>— Non, riposta le cocher, mais le commissaire croit -bien le connaître. Oh! j'irai le voir guillotiner, la canaille!</p> - -<p>— Ainsi, vous n'avez recueilli sur cette jeune fille que -de bons renseignements? demanda M. Dalombre, -pressé de s'assurer s'il avait bien placé sa sollicitude.</p> - -<p>— Oh! monsieur, on ne peut pas meilleurs : pour -en donner une idée à monsieur, au lieu d'aller se -promener, elle passait ses dimanches de sortie à lire -toute la journée dans son magasin.</p> - -<p>Sept fois sur dix, c'est ainsi que sont menées les -enquêtes judiciaires ou autres. Les voisins, pris à -témoin, avaient mal compris les questions du commissaire. -Plusieurs d'entre eux avaient fait remonter -la prétendue tentative d'assassinat au jour même où -ils avaient cessé de revoir Emmeline. Les seules dépositions -concordantes portaient sur la gentillesse, la -bonne conduite, la douceur et l'assiduité de l'apprentie. -Or, comme c'était elle la victime, c'était principalement -sur son agresseur qu'il était important de rassembler -des notes.</p> - -<p>— Chère enfant! chère enfant! répétait le vieillard, -pendant les amplifications de son cocher. Quand -nous l'avons relevée le long de la grille, elle était -comme morte. Une heure plus tard nous ne l'aurions -pas sauvée.</p> - -<p>La vieille servante, en courant pour arriver aux -renseignements bonne première, avait laissé entr'ouverte -la porte derrière laquelle s'agitait ce colloque. -Emmeline le savoura du premier mot au dernier, et -les bonnes choses qu'elle entendit produisirent chez -elle une détente de joie ineffable qui lui sembla une -résurrection. Elle ne quitterait donc pas ce foyer -charitable sous la botte du mépris public. C'était, -pour le moment, tout ce qu'elle réclamait de la destinée.</p> - -<p>Aussi avait-elle hâte de voir son pied fonctionner -de nouveau, car il ne serait jamais assez leste pour -la conduire loin de ses sauveurs à qui elle tenait -par-dessus tout à transmettre d'elle un souvenir non -défloré.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">VI<br /> -<span class="small">LES PREMIERS JOURS DE BONHEUR</span></h2> - - -<p>Le lendemain, grâce à l'activité de certains reporters, -qui, le soir, vont puiser leurs faits divers dans les -commissariats, presque tous les journaux contenaient, -plus ou moins habilement démarquée, l'information -suivante :</p> - - -<p class="c small">ENCORE UNE ATTAQUE NOCTURNE.</p> - - -<p>Quelques-uns, plus accentués, l'avaient présentée -sous ce titre :</p> - -<blockquote> -<p><span class="sc">Paris coupe-gorge.</span> — Décidément, MM. les escarpes nous -ramènent au bon vieux temps du couvre-feu, où il n'était plus -permis de circuler dans les rues passé huit heures. Il y a quelques -jours, une jeune ouvrière en modes, M<sup>lle</sup> Emmeline F…, -qui rentrait paisiblement chez elle, vers les onze heures, a -été assaillie, rue de Berlin, par un misérable qui, après l'avoir -dépouillée des quelques francs qu'elle possédait, lui a porté derrière -l'occiput un coup terrible qui a mis à nu une partie de -la boîte osseuse.</p> - -<p>A l'aide des renseignements qu'a pu donner la victime, il -y a lieu de compter que l'assassin sera avant peu entre les -mains de la justice. Il faut en finir. Cet abominable attentat a -causé une vive émotion dans le quartier, où la jeune ouvrière -est très aimée.</p> -</blockquote> - -<p>Le cocher Pierre, fier comme un paon de se trouver -indirectement mêlé à un drame judiciaire, avec -l'espoir d'être appelé à déposer en cour d'assises, -brandit comme un trophée aux yeux d'Emmeline -une liasse de gazettes de tous formats, où était relaté -l'événement. Mais les réclames intempestives dont on -lui avait fait honneur n'eurent d'autre effet que de la -troubler profondément. Si toutes ces constatations et -toute cette publicité allaient attirer trop scrupuleusement -l'attention sur elle! Jusque-là, on n'avait imprimé -que ses initiales ; mais son nom tout entier et -qui sait? sa biographie ne tarderaient peut-être pas -à y passer.</p> - -<p>A la lecture des lignes palpitantes que Pierre lui -distillait en présence des autres domestiques — car -tout le monde était entré dans sa chambre et faisait -cercle autour de son lit — elle dit d'une voix suppliante -à M. Dalombre :</p> - -<p>— Oh! monsieur, tâchez que mon nom de famille -ne soit pas dans les journaux!</p> - -<p>Le vieillard ne vit dans cette prière particulièrement -intéressée que le cri de la modestie en révolte -et n'en conçut que plus d'estime pour celle qui l'avait -ainsi instinctivement poussé.</p> - -<p>Emmeline eut une dernière souleur : un journal, -dans ses « Événements parisiens », renchérit en ces -termes sur ses confrères :</p> - -<blockquote> -<p>L'assassin de la rue de Berlin a été arrêté hier soir. C'est un -nommé B…, récidiviste des plus dangereux. Il portait encore -sur lui le porte-monnaie volé à M<sup>lle</sup> F… Il a fait des aveux -complets.</p> -</blockquote> - -<p>Elle trembla à l'idée d'une confrontation possible -avec ce B…, évidemment innocent ; mais rien ne vint -et l'affaire, définitivement classée, disparut dans les -oubliettes préfectorales.</p> - -<p>Son pied désenflé lui permit enfin quelques pas, -d'abord dans la chambre à coucher, puis jusque dans -la salle à manger. Pendant toute sa période d'inquiétudes, -elle s'était sustentée avec des bribes de nourriture : -des potages et des œufs à la coque, dont elle -laissait la moitié. L'appétit lui revint avec la confiance. -Presque toujours, elle restait, par ordre du -plus prudent des médecins, dans un fauteuil, la -jambe étendue et le pied surélevé. Un soir que M. Dalombre -dînait seul, il pria Annette de rouler le fauteuil -jusqu'à la table afin d'obliger la petite malade à -se refaire enfin par quelque repas sérieux.</p> - -<p>Elle ne voulait pas, mais il l'y força ; et comme au -dessert il dépliait ses journaux et cherchait vainement -son binocle, elle lui offrit de lui faire la lecture. -Il écoutait par à peu près et la contemplait de -temps en temps d'un regard qui semblait se refléter -en dedans de lui-même. Emmeline connaissait à -fond l'histoire du naufrage de la <i>Léonie</i>, qu'Annette -lui avait narrée vingt fois. A deux ou trois reprises, à -propos d'un fait divers dont le récit l'avait impressionné, -le vieillard ouvrit la bouche comme pour raconter -aussi quelque sombre aventure ; puis il la -referma, comme si l'énergie lui manquait pour entamer -cette confidence, ou peut-être parce qu'il tenait -à ne pas la verser dans une oreille encore indifférente.</p> - -<p>Emmeline se sentait maintenant trop assurée de -laisser chez les Dalombre un bon et sain souvenir -pour attendre qu'il se gâtât. Elle ne retrouverait jamais -un moment plus propice pour faire ses paquets. -Avant de partir, elle mettrait aux pieds de son sauveur -toute sa gratitude ; mais la reconnaissance est -souvent d'autant difficile à exprimer qu'elle est plus -sincère. Elle retarda de deux jours ses adieux, faute -de trouver, pour les faire, des mots correspondant à -l'énormité du service rendu.</p> - -<p>Elle fit appel à l'énergie dont elle avait déjà su -faire preuve dans une situation autrement préoccupante, -et, violentant sa timidité — car elle n'avait pas -eu le temps, pendant son court passage dans la débauche, -de contracter le vice d'effronterie — elle fit -demander à M. Dalombre s'il consentait à la recevoir.</p> - -<p>Il était précisément en tête-à-tête avec son neveu, -ce M. Albert dont la vieille Annette avait constamment -le nom dans la bouche et qu'Emmeline ne connaissait -pas de vue. Elle fut tout interloquée de se -trouver en tiers avec ce grand garçon aux cheveux -blonds collés sur les tempes, au front bombé du travailleur, -aux joues un peu creuses, encadrées dans -un duvet destiné à devenir plus tard des favoris.</p> - -<p>Elle avait remis la petite robe dans laquelle elle -avait été recueillie, la tête fendue et la cheville enflée -sur le trottoir qui bordait l'hôtel. Ce qu'on avait eu de -peine à faire sécher et à débarbouiller cette mince -pelure, Annette seule le savait. Emmeline, ainsi harnachée -pour un départ dont les suites étaient pleines -d'aléa, se tint sur le seuil de la pièce que le vieillard -appelait son cabinet de travail, bien qu'il n'y travaillât -guère.</p> - -<p>— Mon neveu! dit immédiatement le vieillard en -désignant Albert, comme pour lui indiquer qu'elle -était en famille et qu'elle pouvait parler.</p> - -<p>Le jeune homme salua tout en inspectant Emmeline -du regard, avec cette curiosité qu'inspire l'héroïne -d'une aventure dont la presse s'est emparée.</p> - -<p>— Monsieur, débuta-t-elle d'une voix tremblante, -j'ai trop abusé de votre bonté. Je ne veux pas vous -être plus longtemps à charge. Je vais vous débarrasser -de moi.</p> - -<p>— Me débarrasser! fit M. Dalombre, mais vous ne -m'embarrassez pas du tout, ma chère enfant. Est-ce -possible! vous voudriez nous quitter?</p> - -<p>— Voilà près de quinze jours que je prive monsieur -de sa chambre! répondit-elle naïvement en s'adressant -au neveu autant qu'à l'oncle. Il faut bien que je -la lui rende.</p> - -<p>— Oh! si c'est pour moi que vous vous en faites, dit -en riant le jeune homme, vous n'avez pas à vous -gêner. Je ne suis pas pressé de la reprendre. D'ailleurs, -j'en ai une autre toute prête à côté de celle de -mon oncle. Elle n'est pas peinte en blanc comme -l'autre, qui est, en réalité, une chambre de demoiselle, -et qui vous convient bien mieux qu'à moi.</p> - -<p>— Voyons! interrogea M. Dalombre, essayant d'obliger -Emmeline à compléter sa pensée, vous avez -donc reçu des offres bien brillantes que vous insistez -pour vous en aller, comme ça, tout de suite?</p> - -<p>— Ah! par exemple, quelles offres pourrait-on me -faire? s'exclama-t-elle. Je ne connais personne au -monde.</p> - -<p>— Cependant, fit remarquer Albert, il faut bien -que vous alliez quelque part en sortant d'ici.</p> - -<p>— Naturellement, mais je n'ai encore trouvé aucune -place. Je verrai, je chercherai… balbutia-t-elle.</p> - -<p>— Et si vous ne trouvez pas? dit le vieillard.</p> - -<p>— Dame! je m'arrangerai comme je pourrai. Mais -je serais vraiment honteuse de me faire héberger -chez vous sans rien faire.</p> - -<p>— Sans rien faire? répéta M. Dalombre. Est-ce que -vous ne me lisez pas les journaux presque tous les -jours? Car si tu savais, mon pauvre Albert, je m'aperçois -de plus en plus que mes pauvres yeux ne vont -pas mieux que le reste.</p> - -<p>Cette obstination à exagérer les minces services que -lui avait spontanément rendus Emmeline ne parvint -pas à la convaincre. Non seulement elle refusait de -rester dans la maison à l'état de bouche inutile, mais -si quelque révélation déshonorante venait tout à coup -à éclairer les Dalombre sur leur protégée, elle tenait -à ne pas être témoin de leur surprise et de leur désenchantement.</p> - -<p>Lorsqu'il crut avoir la certitude qu'en réclamant -son <span lang="la" xml:lang="la">exeat</span>, Emmeline ne s'était laissé guider par aucun -sentiment de lucre ou d'intérêt personnel, et qu'elle -obéissait uniquement à la crainte de devenir une -gêne, l'ancien armateur, touché de cette générosité -native chez cette fille du peuple, lui posa cette question, -avec une familiarité à la fois brusque et cordiale :</p> - -<p>— Eh bien! pourquoi vous donneriez-vous tant de -peine à chercher une place, puisque vous en avez -une toute trouvée?</p> - -<p>Elle ouvrit la bouche pour répondre ; il ne le lui -permit pas :</p> - -<p>— Albert ne peut pas toujours être avec son pauvre -vieil oncle, continua-t-il ; il y a trop loin de la rue de -Berlin à l'École de droit et aux cafés d'alentour, -ajouta-t-il avec une pointe d'ironie. Moi, je suis -maintenant comme ces bonnes femmes qui ont besoin -d'une demoiselle de compagnie pour leur faire -la lecture le soir, mettre en ordre leur correspondance -et les tenir par le bras quand elles sortent, -pour les empêcher d'être écrasées. Ce n'est pas un -métier trop gai, je le sais parfaitement ; mais, chez -nous, vous n'aurez pas à vous créer de tourments, et -vous serez toujours sûre du lendemain. Ça vous va-t-il? -Dites oui ou non!</p> - -<p>— Oh! monsieur, je serais trop heureuse avec des -personnes comme toutes celles qui m'ont soignée -ici, dit Emmeline tout attendrie ; mais ce que vous en -faites, c'est par pitié : je ne suis bonne à rien… qu'à -faire des chapeaux, se reprit-elle, car il aurait pu lui -demander : « Si vous n'êtes bonne à rien, que faisiez-vous -donc avant votre arrivée ici?… »</p> - -<p>— Mais non, je vous assure, appuya le vieillard, vous -me serez très utile avec vos yeux de dix-sept ans. Allons! -allons! voilà une affaire réglée. Il ne s'agit plus -que de s'entendre sur la question d'appointements.</p> - -<p>— Des appointements! bondit Emmeline. Moi, recevoir -de l'argent de vous, qui m'avez sauvée, à qui -je dois tout, oui, tout! Et, s'emballant dans son élan -d'effusion, elle alla jusqu'à souligner sa gratitude par -ces mots suspects : « Oh! si vous saviez! »</p> - -<p>— Pourtant, interrompit le jeune Albert, il vous -faut de l'argent pour vivre.</p> - -<p>— Puisque monsieur votre oncle m'offre la nourriture…</p> - -<p>— Et vos toilettes, comment les payerez-vous?</p> - -<p>— De quoi ai-je besoin? supputa Emmeline : d'une -robe tous les six mois, et encore! je ne sors jamais. -M<sup>lle</sup> Annette se chargera de me les acheter.</p> - -<p>— Vous sortirez si vous voulez, fit remarquer -M. Dalombre. Vous ne serez pas en prison, ici.</p> - -<p>Ce mot « prison », la fit frissonner. C'était justement -pour n'y pas aller qu'elle se promettait de rester -chez elle.</p> - -<p>Sans le moindre calcul, Emmeline s'était différenciée -de tous les autres habitants de la maison. Il eût -été malséant de traiter en gagiste celle qui ne voulait -pas de gages. Elle continua ainsi à jouer, malgré -elle, le rôle de l'orpheline qu'on a adoptée et que tout -le monde appelle « l'enfant de la maison ».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">VII<br /> -<span class="small">ÉLÈVE DES CONGRÉGANISTES</span></h2> - - -<p>La vie y était d'ailleurs claustrale, monacale et -murale. Si l'on avait demandé au triste Dalombre ce -qu'il avait fait depuis la mort tragique de sa fille, il -aurait vraisemblablement répondu :</p> - -<p>« Je ne sais pas! »</p> - -<p>Ce grand vieillard tout courbé et tout muet — car, -lorsqu'il parlait, il parlait tout seul — était comme -un château légendaire hanté par les esprits. Il traînait -silencieusement ses pantoufles dans les chambres -et dans les couloirs, comme s'il avait peur de -réveiller ses morts. Paris n'est pas une ville où on -essaye longtemps de consoler les inconsolables. Le -vide s'était bien vite accentué autour de ce provincial, -qui arrivait dans la ville Lumière avec sa douleur -pour tout bagage.</p> - -<p>Même le jeune Albert, chez qui l'impression des -catastrophes familiales s'était peu à peu atténuée, -n'allait dîner chez son oncle, à la table duquel son -couvert était en permanence, qu'une ou deux fois -par semaine. Albert était un piocheur ; mais quand il -remisait un instant sa pioche, c'était pour des distractions -généralement moins lugubres que la contemplation -discrète de ce vieillard accablé.</p> - -<p>La seule visite un peu assidue qui rompît la ligne -uniforme de cette existence concentrée était celle de -l'ancienne propriétaire à qui M. Dalombre avait -acheté, sans marchandage et presque sans examen, -la maison qu'il habitait. M<sup>me</sup> Humbertot, avec ses instincts -de femme économe, avait tout de suite supputé -les petits avantages qu'on pouvait espérer de la fréquentation -d'un homme aussi inhabile à discuter ses -intérêts. Les natures un peu âpres ne peuvent se -retenir d'un mouvement de curiosité mêlé d'ironie et -d'admiration devant un acquéreur qui paye cent -quatre-vingt mille francs ce qu'il lui eût été aisé -d'avoir pour cent cinquante mille.</p> - -<p>Tout de suite, même sans projet arrêté ni intention -préconçue, certaines gens voient dans cette facilité à -la détente matière à exploitation.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Humbertot était donc retournée de temps à -autre à son ancien domicile, où elle avait été « si -heureuse » avec son notaire de mari, qui était mort -quand leur fille Brigitte était encore enfant. La veuve -Humbertot avait donné des conseils aux tapissiers -pour l'agencement et l'ornementation des pièces -qu'elle connaissait intimement pour les avoir époussetées -quotidiennement pendant quinze années consécutives.</p> - -<p>C'était elle, notamment, qui avait présidé à l'installation -de la chambre à coucher de M. Albert, dont -elle avait tenu, disait-elle, à faire une « bonbonnière », -comme si elle avait déjà entrevu à travers les brumes -de l'avenir la possibilité d'en reprendre plus ou moins -directement possession.</p> - -<p>En effet, presque en même temps que les Dalombre -entraient dans leur hôtel, M<sup>lle</sup> Brigitte Humbertot -sortait du couvent des « Dames Anglaises », maison -d'éducation tellement à cheval sur les mœurs et la -bonne tenue que les professeurs y font leurs cours à -travers des grillages, par les interstices desquels les -élèves passent leurs devoirs, qu'on leur rend par le -même chemin, tout corrigés.</p> - -<p>Cette aversion exagérée que la règle de l'établissement -inspire aux jeunes filles pour le sexe auquel -elles n'appartiennent pas n'a probablement d'autre -résultat que d'intriguer fortement les pensionnaires -de l'institution, qui d'ailleurs retrouvent chez leurs -parents, les dimanches de sortie, ces êtres mystérieux -dont on leur interdit avec cette rigueur le contact -pendant la semaine.</p> - -<p>Ces précautions constituent donc, en fait, un encouragement -à l'hypocrisie et au machiavélisme. -M<sup>lle</sup> Brigitte, confite pendant sept ans dans de feintes -répulsions et de fausses terreurs, en avait nécessairement -gardé le pli. Elle poussait des cris et s'enfuyait -au fond de son cabinet de toilette, si elle n'était encore -qu'en robe de chambre, quand le garçon boucher -se présentait, un aloyau dans sa manne.</p> - -<p>A chaque expression susceptible de prêter à un -double sens, elle pinçait les lèvres et roulait des regards -au plafond qui signifiaient manifestement :</p> - -<p>« Vous savez, je n'ai pas compris. »</p> - -<p>Ce manque d'intelligence n'allait cependant pas -jusqu'à méconnaître le côté avantageux d'une relation -plus étroite avec cet oncle, qui avait toutes les chances -de ne plus aller longtemps, et ce neveu qui, à la suite -de tant de décès successifs, s'en trouvait l'unique héritier. -Malgré les pertes subies et la hâte mise à la -vente de ses navires, la fortune de M. Dalombre était -encore excessivement respectable. En outre, ce mot -« armateur » éveille dans les imaginations travaillées -par l'<i lang="la" xml:lang="la">auri sacra fames</i> des visions de cargaisons -de trois mille tonnes et d'inépuisables galions de -Vigo.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Humbertot, qui ne jouissait que d'une aisance -relative et avait mis sa fille aux « Dames Anglaises » -surtout pour lui créer plus tard des amitiés aristocratiques, -suivait donc son petit bonhomme de chemin -côte à côte avec la jeune Brigitte, qu'elle ne craignit -pas d'amener un jour chez M. Dalombre — un homme -seul — et qui, par extraordinaire et pour cette fois -seulement, voulut bien ne pas repousser comme un -attentat à la pudeur la main que lui tendit le vieillard.</p> - -<p>Tous les mercredis, à heure fixe, ces visites se renouvelèrent -avec une périodicité indiquant qu'on allait -là par devoir, comme pour signer une feuille de -présence. Il n'y avait encore rien de nettement dessiné -dans les aspirations des deux femmes, et leurs -prétentions ne se traduisaient guère que par ce mot -sibyllin : « On ne peut pas savoir ». Néanmoins on -opérait comme si l'on savait déjà quelque chose.</p> - -<p>Deux ou trois de ces démarches régulièrement -espacées avaient eu lieu en présence d'Albert, qui -avait coupé la conversation en entrant à l'improviste. -M<sup>lle</sup> Brigitte s'était alors redressée comme sous l'effet -d'une pile électrique, arrangeant vivement ses cheveux -et abaissant subitement ses paupières, dont l'auvent -protecteur ne laissait toutefois rien perdre de ce -qui se passait sous les yeux qu'elles abritaient de leurs -cils.</p> - -<p>Les aptitudes physiques de M<sup>lle</sup> Humbertot ne -cadraient guère avec cette componction perpétuelle. -Elle était petite avec des cheveux d'un noir menaçant, -le teint olivâtre, des yeux qu'on aurait trouvés grands -s'ils n'avaient été aussi constamment baissés et au-dessus -desquels se rejoignaient deux sourcils noirs et -proéminents comme de petites sangsues qui viennent -de prendre leur repas.</p> - -<p>On sentait qu'il y avait lutte entre son éducation et -son tempérament et qu'elle n'était arrivée que grâce -à son énergie à amalgamer ces deux extrêmes. D'ailleurs, -absence complète de timidité ; car dans les couvents-pensionnats, -à force d'habituer les élèves à raconter -le plus littérairement possible leurs péchés à un -prêtre qui s'en tient les côtes derrière les barreaux -d'un confessionnal, on fait de ces jeunes pénitentes -des effrontées doucereuses et patelines, infiniment -plus difficiles à démonter que celles dont le bonnet -incline parfois sur l'oreille.</p> - -<p>Albert, qui avait vingt-trois ans et une très jolie -maîtresse au quartier latin — laquelle le trompait, -du reste, avec tous les garçons coiffeurs d'alentour — ne -prêtait pas la plus légère attention aux tortillements -de buste et aux attitudes composées dont il -était l'objet. Il s'était contenté de dire à son oncle :</p> - -<p>— Qu'est-ce que c'est que cette demoiselle-là? Elle -a l'air d'un pruneau.</p> - -<p>Brigitte ne s'abusait probablement pas sur l'état -dans lequel elle avait mis le cœur de M. Dalombre -neveu. Mais ce que le congréganisme enseigne tout -d'abord, c'est la patience et l'art de ne jamais -s'avouer vaincu. M. Albert ne l'appréciait pas parce -qu'il ne l'avait pas suffisamment regardée. Le -jour où une circonstance encore à naître ferait -jaillir l'étincelle, elle était sûre de le tenir ; et, -quand elle le tiendrait, elle était résolue à ne pas le -lâcher.</p> - -<p>Si seulement elle avait trouvé le moyen de rester, -fût-ce dix minutes, en tête-à-tête avec lui! Malheureusement, -ce jeune homme semblait être d'un naturel -peu sédentaire. Quand il avait salué ces dames et -embrassé son oncle, il pirouettait sur ses talons et -prenait le large avec une désolante rapidité.</p> - -<p>Cependant, avec cette persévérance qui a donné -son nom à un catéchisme, M<sup>me</sup> et M<sup>lle</sup> Humbertot -creusèrent peu à peu leur trou dans la maison. La -mère rappela si souvent, avec des chevrotements -d'émotion, les douces soirées qu'elle avait passées -dans la salle à manger, autour de la table, en compagnie -de feu Humbertot, que l'ancien armateur se vit -acculé à l'obligation de les inviter de temps en temps -à dîner.</p> - -<p>Au moins le fugace Albert serait astreint à se tenir -sur sa chaise pendant un temps moral qui lui permettrait -de se créer une opinion sur ses voisines. -Mais, comme par un arrêt d'en haut, il ne se trouvait -jamais là pour assister à ces petites fêtes, où l'on -s'ennuyait à plaisir, car on n'y était que trois, et -Brillat-Savarin a dit :</p> - -<p>« A dîner ne soyez jamais moins de quatre et jamais -plus de huit. »</p> - -<p>L'étonnement des deux dames Humbertot fut grand -de s'apercevoir, en s'asseyant, un soir, devant le -potage auquel les conviait M. Dalombre, qu'on était, -en effet, non plus trois, mais quatre dans la salle à -manger. Seulement, le quatrième n'était pas Albert : -c'était Emmeline qui, entrée en fonctions depuis un -peu moins d'une semaine, venait prendre sa place -ordinaire en face du maître de la maison.</p> - -<p>Les Humbertot avaient été, comme tout le monde, -au courant de la tentative dont s'était si heureusement -tirée la jeune ouvrière ; mais elles étaient très loin de -supposer que les secours portés à une victime en -danger de mort eussent été suivis d'une pareille prise -de possession.</p> - -<p>Tant de sollicitude déplut à M<sup>lle</sup> Brigitte, dont les -yeux plongèrent avidement dans ceux de cette intruse, -qui, pour surcroît d'impertinence, les avait d'une -dimension révoltante. Que faisait-elle ici ; et puisqu'elle -était sur pied, ne se ressentant en rien de la -secousse qu'elle avait subie, pourquoi n'était-elle pas retournée -là d'où elle venait, ou pourquoi, tout au moins, -ne dînait-elle pas dans sa chambre ou à la cuisine?</p> - -<p>Comme il est toujours bon de garder son rang, -M<sup>me</sup> Humbertot, assise à la droite et M<sup>lle</sup> Brigitte à la -gauche de M. Dalombre, rapprochèrent leurs chaises -de celles de l'amphitryon, de telle sorte qu'Emmeline -resta, pendant tout le repas, séparée des convives par -un espace assez vaste, faisant de l'autre côté de la -table une sorte de cavalier seul.</p> - -<p>Elle fut très prévenante envers ces dames, se leva -deux fois pour changer leurs assiettes, la domestique -ne venant pas assez vite, et il fallut que M. Dalombre -lui adressât à itératives fois le reproche de manger -comme un oiseau, pour qu'elle se décidât à s'occuper -un peu de son estomac.</p> - -<p>Il aggrava ses torts en présentant d'abord M<sup>lle</sup> Emmeline -Freizel aux deux Humbertot, puis les Humbertot -à Emmeline : ce qui les mettait toutes les trois -sur un pied d'égalité complète. L'orpheline tenait -tant à se faire petite que le vieillard ne perdait jamais -l'occasion de la rehausser. Il était manifeste qu'il -s'occupait d'elle beaucoup plus attentivement que de -ses deux invitées. Il répéta à deux ou trois reprises, -comme pour s'excuser :</p> - -<p>« C'est notre fille adoptive! »</p> - -<p>Cette adoption sonna horriblement mal aux oreilles -de M<sup>me</sup> Humbertot. Quand on a une fille, adoptive ou -non, on lui amasse une dot et on la couche sur son -testament, au moins pour la part disponible. Si -M. Dalombre était ainsi possédé de cette manie d'adoption, -est-ce que Brigitte n'était pas là pour lui -donner pleine et entière satisfaction à cet égard?</p> - -<p>Brigitte, elle, ne pensait ni à la dot ni à l'héritage. -Elle était froissée parce que cette étrangère avait sur -elle, entre autres supériorités, l'avantage d'être toujours -là, tandis que sa mère et elle ne pourraient lui -disputer que les mercredis, de trois heures à cinq, les -bonnes grâces des habitants de la maison.</p> - -<p>Elle espéra un instant que la haine des domestiques -contre la nouvelle venue, qu'ils se voyaient obligés -de servir, arriverait à lui aliéner les sympathies de -ses protecteurs. Elle dut renoncer à cette illusion en -entendant la vieille Annette dire à Emmeline sur le -coup de dix heures :</p> - -<p>— Quand notre demoiselle voudra se coucher, sa -couverture est prête.</p> - -<p>Si, étant déjà la demoiselle de M. Dalombre, elle -était encore celle des autres, il n'y avait plus à -compter sur rien.</p> - -<p>A partir de ce moment, Emmeline devint l'ennemie. -Le cerveau, ordinairement inoccupé, de l'ancienne -pensionnaire des bonnes sœurs du couvent des Dames -Anglaises, se peupla de combinaisons machiavéliques, -dont la construction, malheureusement, péchait toujours -par quelque côté. Exaspérée de tant d'avortements -successifs, elle eut un jour envie de voler n'importe -quoi, un couvert, un couteau d'argent, une petite -salière en vermeil, afin de laisser planer sur l'inconnue -un soupçon, sinon une certitude d'indélicatesse.</p> - -<p>Mais, c'était précisément Emmeline qui, tous les -soirs, serrait l'argenterie, après l'avoir scrupuleusement -comptée. En constatant la disparition d'une des -pièces dont elle avait la garde, elle n'eût pas manqué -d'en faire part au maître de la maison et de tout remuer -pour la retrouver. Or il est rare qu'on se dénonce -ainsi soi-même, d'autant que l'objet volé ne vaudrait -probablement guère plus d'une cinquantaine de -francs et que les Humbertot savaient par M. Dalombre -que la petite avait expressément exigé, sous menace -de départ immédiat, qu'il ne fût jamais question -entre elle et lui de rémunération pécuniaire.</p> - -<p>Il fallait, conséquemment, chercher autre chose. -Elle tenta de triompher d'Emmeline en l'écrasant de -son luxe. L'ancienne apprentie de la rue Notre-Dame-de-Lorette -et autres lieux restait corporellement confinée -dans une petite robe de laine demi-deuil, à -carreaux noirs et blancs ; car le maître, depuis la catastrophe -qui lui avait pris sa fille, n'avait cessé de -porter un crêpe à son chapeau.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Humbertot se fit confectionner une robe de -soirée en faille d'un rose que son teint foncé rendait -plus vif, à moins que ce ne fût le rose qui rendît le -teint plus foncé ; puis, elle attendit l'occasion de démasquer -cette batterie.</p> - -<p>Elle eut un sourire mystérieux en recevant enfin, -de la bouche de M. Dalombre, l'invitation en vue de -laquelle elle avait préparé son armement. Bien que -les réceptions du bonhomme fussent sans le moindre -apprêt, elle se mit sur son trente et un, avec aigrette -dans les cheveux, manches courtes et le corsage de la -robe décolleté en pointe jusqu'au creux de l'estomac ; -si bien que sa peau luisait sous le <span lang="en" xml:lang="en">cold-cream</span> comme -la lame d'un poignard.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Humbertot avait également fait voir le jour à -une toilette en soie vert bouteille, émaillée de garnitures -en dentelle noire, indicatrice de quelque projet -encore inavoué.</p> - -<p>M. Dalombre et son neveu, qui était venu ce jour-là -réclamer sa place à table, se récrièrent sur ce cérémonial -inusité. Brigitte, avec la plus parfaite bonhomie, -s'excusa de son luxe qui, en effet, eût été -ridicule si sa mère et elle n'avaient dû aller, après le -dîner, — oh! tard, très tard, sur les neuf ou dix heures, — achever -leur soirée à l'Opéra, dans la loge d'une -dame de leurs amies qui l'avait mise à leur disposition. -Elles s'y rendraient seulement un instant pour -ne pas la contrarier.</p> - -<p>Ce mensonge ne souleva aucune objection, et -M<sup>lle</sup> Humbertot se donna le plaisir de trôner avec -son aigrette, dont elle secouait les brindilles sur -la robe laine et coton où se moulait la taille d'Emmeline.</p> - -<p>Comme si la perspective d'une fin de soirée à l'Opéra -eût développé ses aptitudes artistiques, Brigitte -se mit à parler orchestration, mélodie, symphonie, -fugue et contrepoint. Elle lança contre Wagner et les -wagnériens deux ou trois plaisanteries de haut goût, -qui charmèrent par leur profondeur la naïve Emmeline. -On eût dit que cette robe de faille rose, développée -en poignard, était, pour l'ancienne élève -des bonnes sœurs du couvent des Dames Anglaises, -une robe de Nessus qui eût mis le feu à son imagination -et à sa langue ordinairement peu frétillante.</p> - -<p>Weber, Meyerbeer, Verdi, Gounod, furent passés en -revue, comme s'il avait dépendu de cette jeune personne -de les faire entrer à l'Institut. Rossini eut son -paquet. M<sup>me</sup> Humbertot scandait ses appréciations par -cette ritournelle en <i>ut mineur</i> :</p> - -<p>— Brigitte est si musicienne!</p> - -<p>Pendant près d'une heure, sa fille tint le dé de la -conversation, espérant, sans doute, de la part de ses -auditeurs et surtout de la part d'Emmeline, quelque objection -dont elle eût triomphalement fait justice. Mais -Emmeline se bornait à écouter, cherchant à s'instruire, -car, en fait d'art musical, elle ne connaissait guère -que les romances sentimentales ou les chansons ordurières -qui forment généralement le répertoire des -habitués des mauvais lieux. Ce fut donc en vain -que M<sup>lle</sup> Brigitte provoqua l'orpheline à une discussion -qu'elle eût été ravie de faire dégénérer en tournoi, -sa victoire lui paraissant assurée. Emmeline répondit -d'un ton dont la simplicité éveilla un sourire de dédain -sur les lèvres de sa partenaire :</p> - -<p>— J'aime beaucoup la musique, mais je ne suis jamais -allée au théâtre. Je sais seulement les morceaux -d'opéra que j'ai entendus sur les orgues.</p> - -<p>L'innocente se jetait de gaieté de cœur dans la -gueule du loup. La jeune Humbertot reprit avec plus -d'élan ses dissertations, avec l'intention et la prétention -évidentes d'enfoncer des clous inarrachables -dans le cœur de l'insouciant Albert, qui, s'il n'était -pas le dernier des oisons, ne pouvait manquer de -constater l'immensité de la différence qui existe -entre une simple « grue » et une femme supérieure.</p> - -<p>Le fait est que, dix heures ayant sonné, Albert, qui -était attendu au quartier latin, fit observer à ces -dames qu'elles n'auraient plus guère le temps que -d'assister au quatrième acte de <i>Guillaume Tell</i>.</p> - -<p>— Ah! c'est vrai, comme il est tard! s'écria Brigitte, -feignant d'être surprise par la marche de la pendule. -Puis, elle ajouta : — Ma foi! ça ne vaut vraiment pas -la peine de se déranger pour si peu. Nous nous excuserons -auprès de cette dame, n'est-ce pas, maman? et -nous remettrons la partie à un autre soir.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Humbertot acquiesça d'un signe de tête, et sa -fille put ainsi prolonger, jusqu'à près de onze heures, -ses effets d'éloquence et de toilette. Lorsqu'enfin elles -se décidèrent à démarrer, M. Dalombre reconduisit -les deux femmes jusqu'à l'antichambre et aida la jeune -fille à endosser sa visite de peluche Bismarck, dans -laquelle elle entra au salon pour y chercher ses gants, -qu'elle avait fait semblant d'oublier sur une table. -Après avoir eu un succès de décolletage, elle tenait à -avoir un succès de tournure.</p> - -<p>Restée seule un instant avec Albert, Emmeline lui -dit avec une candeur admirative :</p> - -<p>— Comme cette demoiselle est instruite pour son -âge!</p> - -<p>— Elle est peut-être instruite, se contenta de riposter -le jeune homme ; mais elle peut se vanter -d'être rudement poseuse!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII<br /> -<span class="small">MANŒUVRES A L'INTÉRIEUR</span></h2> - - -<p>M<sup>lle</sup> Brigitte avait eu beau mettre toutes voiles dehors, -elle s'était finalement aperçue que le vent ne -soufflait pas dedans. Mais, de même qu'un auteur -cherche toujours à la chute de sa pièce un motif -étranger à son manque de talent, une femme n'admet -guère qu'elle ait laissé, par sa faute ou celle de son -physique, une impression défavorable sur la société -où elle se produit.</p> - -<p>Elle se tortura donc le cerveau pour découvrir la -cause secrète de la froideur humiliante que M. Dalombre -neveu s'était borné à mettre à ses pieds. Les -conversations du couvent portant uniquement sur -ces êtres <i lang="en" xml:lang="en">shocking</i> dont on leur interdisait jusqu'à la -vue, elle avait, théoriquement au moins, sondé tous -les arcanes du cœur masculin. Elle supposait bien -que ce M. Albert ne vivait pas perpétuellement en état -de grâce, dans le milieu d'étudiants où il évoluait. Il -y avait nécessairement dans son existence une ou -même plusieurs fillasses plus ou moins échevelées. -Mais l'erreur des femmes que leur condition sociale -range parmi les honnêtes, c'est de s'imaginer que -celles qui ne le sont pas représentent, pour les hommes -qui les fréquentent, de simples amusettes.</p> - -<p>Les demoiselles du monde refusent de croire à une -passion sérieuse pour une femme qui appartient à la -plèbe. Aussi n'accordent-elles qu'une très médiocre -importance à des liaisons qui, parfois cependant, -dégénèrent en une chaîne dont les anneaux s'épaississent -et se resserrent tous les jours.</p> - -<p>Non : ce ne pouvait être une servante de brasserie -ou une figurante de café-concert qui fermait ainsi les -yeux du jeune homme aux qualités à la fois si gracieuses -et si rares dont elle était ornée.</p> - -<p>Alors, quoi! Est-ce que, par hasard, l'obstacle qui -se dressait devant elle, ce serait cette insignifiante et -maigre créature, qu'un accident comme il en arrive -tous les jours par dizaines avait fait entrer dans la -maison ainsi qu'on entre chez le pharmacien?</p> - -<p>Elle n'avait relevé entre elle et lui aucun signe -symptomatique. Cette orpheline et cet orphelin paraissaient, -à premier examen, parfaitement étrangers -l'un à l'autre. Toutefois, cette admission à la table des -maîtres d'une inconnue ramassée à la porte était tout -à fait inusitée.</p> - -<p>Du reste, si le neveu cachait son jeu, l'oncle y mettait -moins de réserve. C'était des « ma chère enfant! » -par-ci, et des « vous ne mangez rien! » par-là. Il s'était -beaucoup moins inquiété de savoir si ses invitées -faisaient honneur à son dîner. Il n'y avait pas jusqu'à -la pseudo-humilité de cette Emmeline qui n'eût un -caractère suspect. On ne s'efface pas ainsi quand on -n'a pas la certitude de pouvoir reprendre à volonté la -place qu'on a su se choisir.</p> - -<p>En tout cas, si le danger n'était encore que latent, -mieux valait pour y remédier la méthode préventive -que la curative. En mettant l'oncle et le neveu entre -leur réputation de galants hommes et l'obligation de -se séparer de cette gêneuse, on s'assurerait du degré -d'affection qu'ils lui portaient. Ils avaient obéi à leur -bon cœur en la recueillant, puisqu'elle était sans -asile. Ces sentiments généreux et humanitaires ne -tiendraient presque certainement pas devant l'ennui -que causent toujours des racontars ayant trait à des -intimités dont on cause. C'est spécialement pour ourdir -ces petites trames que la lettre anonyme a été inventée.</p> - -<p>Elle s'assit devant son petit bureau en bois de rose, -et, après avoir prudemment déchiré la page blanche -d'une lettre qu'elle venait de recevoir, afin que la -confrontation entre le papier où elle écrivait ordinairement -et celui où elle allait écrire ne pût donner de -résultat, elle s'étudia à déguiser sa calligraphie, bien -que celle-ci fût inconnue rue de Berlin.</p> - -<p>Ce qu'elle ne déguisa pas, en revanche, ce fut sa -pensée qui, sans circonlocutions ni périphrases, se -traduisit par ces lignes dont la crudité devait écarter -tout soupçon :</p> - -<blockquote> -<p class="ind">Monsieur,</p> - -<p>On se demande avec curiosité, dans le quartier, si la -demoiselle connue sous le nom d'Emmeline F… est la maîtresse -du neveu ou de l'oncle. A moins qu'elle ne le soit de -tous les deux : ce qu'affirment des personnes certainement mal -renseignées.</p> - -<p>Un vieux et un jeune — et sans sortir de la famille — mais -c'est le bonheur sur la terre. Le jeune est pour l'agréable -et le vieux pour l'utile. Et voilà comment une demoiselle -qu'on héberge, qu'on habille et qu'on nourrit à ne rien faire, -peut néanmoins être très fatiguée, en se couchant le soir et -même en se levant le matin.</p> - -<p>Le quartier ajoute, tant on y est mauvaise langue, que la -jeune fille est actuellement dans une position qui commande -l'intérêt. Qui se dénoncera comme le père? <i lang="en" xml:lang="en">That is the question.</i></p> - -<p class="sign small">UNE ANCIENNE AMIE.</p> -</blockquote> - -<p>Il eût fallu au destinataire considérablement plus -de perversité que n'en recelait l'honnête M. Dalombre -pour deviner dans ce billet comminatoire le style -d'une jeune personne fraîchement débarquée de son -pensionnat.</p> - -<p>Sa dénonciation à la main, elle se jeta dans une -voiture, passa les ponts et ne fit halte qu'au fond de -Vaugirard, devant le moins achalandé des bureaux -de poste. La lettre une fois dans la boîte, elle rentra -rapidement chez elle et attendit.</p> - -<p>Le mercredi, jour de visite quasi réglementaire -aux Dalombre, elle arriva fringante au bras de sa -mère, qu'elle n'avait pas cru devoir encore mettre -dans la confidence. Elle jugea, à la figure bouleversée -du vieillard, que le coup avait porté. Il les reçut -toutes deux comme un homme qu'on dérange et -accueillit distraitement leurs salamalecs. Brigitte eut -la férocité de s'informer de l'état de santé de cette -jeune fille avec laquelle elles avaient dîné, et que, -pour sa part, elle trouvait charmante ; pas jolie : oh! -ça non, mais tout à fait bonne, modeste, et sachant -parfaitement se tenir à sa place.</p> - -<p>L'armateur balbutia : elle se portait toujours bien, -la pauvre enfant… et, comme le dialogue languissait, -il se leva et dit à M<sup>me</sup> Humbertot en se dirigeant vers -son cabinet de travail :</p> - -<p>— Seriez-vous assez aimable pour venir un instant? -J'aurais quelque chose à vous communiquer.</p> - -<p>Brigitte facilita l'entrevue en se levant pour examiner -de près une gravure qu'elle avait vue vingt -fois et qui représentait les <i>Bergers d'Arcadie</i> d'après le -Poussin. Elle courut ensuite coller son oreille à la -porte qui s'était refermée sur M. Dalombre et sa mère ; -mais tout ce qu'elle put saisir de la conversation, ce -furent ces exclamations :</p> - -<p>« Quelle infamie! » Puis : « idée infernale! » Et -enfin : « elle, si honnête! »</p> - -<p>Le vieux Dalombre n'avait évidemment pas eu la -force de garder sur le cœur l'imputation calomnieuse -dont on essayait de les salir, lui, son neveu et Emmeline. -Aussi, fort de son innocence, s'empressait-il de -mettre M<sup>me</sup> Humbertot dans le secret de cette basse -méchanceté.</p> - -<p>Il n'avait pas osé, dans sa pudibonderie provinciale, -montrer le spectacle de son indignation à la jeune -fille, à qui de pareilles souillures devaient rester -inconnues. Il y a ainsi nombre de bonnes gens qui -se font scrupule de prononcer certains mots et d'aborder -certains sujets devant des gens plus jeunes, qui -en savent cent fois plus long qu'on ne leur en cache.</p> - -<p>— En effet, c'est odieux! disait M<sup>me</sup> Humbertot en -rentrant au salon où Brigitte, immobile entre les -bras d'un fauteuil, lisait attentivement dans la <i>Revue -des Deux Mondes</i> un article de soixante-douze pages sur -l'avenir de la presqu'île des Balkans.</p> - -<p>Elle avait hâte de s'en aller, car elle brûlait de -tout savoir. Sa mère lui expliqua l'affaire de la lettre, -qu'elle lui récita en ayant soin d'en éloigner les passages -libertins, et lui détailla l'exaspération de -M. Dalombre qui, au reçu de cette ordure, avait -failli tomber d'un coup de sang. Il paraît que, justement, -cet obus avait éclaté sur la maison en présence -de M. Albert, qui se trouvait par hasard chez son -oncle. Tous deux s'étaient exténués à découvrir l'auteur -de cette lâcheté ; mais ils n'avaient aucun indice.</p> - -<p>— Et la jeune fille, sait-elle comment on la traite -dans le quartier? demanda Brigitte.</p> - -<p>— Ils se sont bien gardés de lui montrer cette -lettre anonyme. Elle aurait fait ses paquets tout de -suite.</p> - -<p>— En effet, fit observer M<sup>lle</sup> Humbertot, le seul -moyen de faire taire la calomnie, c'était de s'en aller. -Et tu crois que M. Dalombre la gardera quand même?</p> - -<p>— C'est ce qu'il m'a affirmé, répliqua M<sup>me</sup> Humbertot. -Il dit que cette demoiselle Emmeline est un -ange et qu'il n'est pas homme à céder aux scélérats -qui la poursuivent ainsi de leur haine, sans autre -motif que de faire le mal ; car, à son âge, ne sortant -jamais et ne connaissant personne, il est impossible -qu'elle ait des ennemis.</p> - -<p>Brigitte s'aperçut qu'elle avait frappé à côté. Du -moment où les Dalombre ne se croyaient pas assez -compromis pour se débarrasser d'Emmeline, la combinaison -échouait : attendu que mieux que personne, -ils étaient sûrs que leur protégée n'avait perdu aucun -droit au respect de tous. La lettre était maladroite. -Brigitte réfléchit qu'elle aurait dû raconter aux maîtres -que cette orpheline, pour laquelle ils ne trouvaient -pas de piédestaux assez élevés, avait une intrigue avec -quelque domestique de la maison : Pierre, le cocher, -par exemple. Ces insinuations-là sont toujours bonnes, -étant aussi difficiles à démentir qu'à prouver.</p> - -<p>Maintenant, il était trop tard. Une seconde lettre, -soit au vieillard, soit au jeune homme, n'aurait plus -la moindre portée. Il ne restait même pas la ressource -de la carte postale, qui passe de main en main et que -tout le monde peut lire, depuis le facteur qui la remet -à la concierge jusqu'à la concierge qui la remet -au locataire, après l'avoir promenée sous les yeux de -toutes les bonnes d'alentour, de l'épicier, de la blanchisseuse -et même de la propriétaire.</p> - -<p>L'hôtel n'était habité que par l'ancien armateur. -Le facteur jetait la correspondance dans une boîte -extérieure clouée à la porte, et qu'Annette vidait tous -les matins et tous les soirs. Or elle ne savait pas lire.</p> - -<p>Brigitte se mordit les lèvres, comprenant qu'elle -n'était parvenue, en réalité, qu'à redoubler la sympathie -des Dalombre pour Emmeline, qui, déjà -victime d'une tentative d'assassinat, était aujourd'hui -assassinée dans son honneur.</p> - -<p>Tout à coup, elle se frappa le front : Mon Dieu! -qu'elle était bête! Il fallait qu'elle eût perdu tout -sang-froid pour ne pas avoir deviné sur-le-champ la -marche à suivre! Ce n'était ni à l'oncle ni au neveu : -c'était à Emmeline même qu'il était indispensable -d'écrire. Puisque sa délicatesse était telle qu'à l'énoncé -des soupçons qui pesaient sur elle, cette magnanime -jeune fille ne resterait pas une heure de plus dans -l'hôtel, on allait la mettre à l'épreuve.</p> - -<p>Sa mère n'avait pas encore fini de lui dérouler les -impressions qu'avait éprouvées le vieux Dalombre à -la lecture de cette accusation révoltante, qu'elle combinait -déjà sa nouvelle lettre, y entassant les blessures -les plus cruelles pour l'amour-propre d'une jeune -fille.</p> - -<p>Sans désemparer, elle alla à son petit bureau et y -traça le brouillon suivant, se réservant, s'il y avait -lieu, de le modifier en le mettant au net :</p> - -<blockquote> -<p class="ind">Mademoiselle,</p> - -<p>Il est inutile de vous trémousser comme vous le faites -pour plaire à un homme qui ne veut de vous à aucun prix. -M. Albert Dalombre aime les femmes grasses ; et tant que -vous serez plate comme une latte, avec des bras comme deux -aunes de boudin blanc, vous n'aurez rien à espérer.</p> - -<p>Du reste, il disait dernièrement devant moi à plusieurs de -ses amies : « A-t-elle l'air godiche, cette pauvre Emmeline, -avec ses deux grands yeux noirs, qu'elle ouvre continuellement -comme des portes cochères! Elle crève d'envie de -m'avoir, mais elle ne m'aura pas. » A bon entendeur, salut!</p> - -<p class="sign"><span class="sc">S… de G…</span></p> -</blockquote> - -<p>Cette fois, l'écriture, qu'elle avait penchée en arrière -pour M. Dalombre, fut penchée en avant, et le papier -où elle recopia ce gracieux avertissement fut acheté -chez le fournisseur de plusieurs têtes couronnées. -M<sup>lle</sup> Humbertot calcula que si Emmeline diagnostiquait -la main d'une femme dans ces impertinences, -ce monogramme « S… de G… » lui laisserait l'idée -d'une grande et riche cocotte, contre laquelle toute -lutte eût été ridiculement téméraire de la part d'une -pauvresse sans feu ni lieu autres que ceux dont elle -bénéficiait, grâce à la charité d'un vieillard.</p> - -<p>Elle confia, cette fois, son petit carré de papier à -un bureau de poste du faubourg Saint-Honoré. Elle -avait un moment projeté de le faire remettre en -mains propres par quelque domestique en grande -livrée, qui serait descendu d'un landau qu'elle aurait -loué spécialement chez Brion. Mais cette complication -avait des côtés périlleux. Elle se résigna à y renoncer.</p> - -<p>— Ça devait arriver : il y avait déjà trop longtemps -que j'étais heureuse, se dit Emmeline après avoir -comme avalé d'un coup d'œil cette lettre fielleuse. -Comment la persécution était-elle venue l'assaillir au -fond de cette retraite, où elle avait tant de raisons de -se croire complètement ignorée? Elle ne pouvait le -comprendre ; mais elle accepta cette nouvelle mésaventure -comme un événement fatal toujours suspendu -sur sa tête et dont le fil qui le retenait s'était -rompu tout à coup.</p> - -<p>Elle ne tenta pas de regimber. A quoi lui eût -servi de se débattre dans l'étau qui l'étouffait? Ou, -en effet, M. Albert avait d'elle cette opinion déplorable -qu'elle tournait autour de lui ; et comme elle n'y -avait jamais songé le moins du monde, c'était à la -détestable éducation qu'elle avait reçue et aux milieux -ignobles où elle avait traîné qu'elle devait les -mauvaises manières qui avaient trompé M. Albert sur -ses intentions. Ou l'auteur de la lettre anonyme mentait -grossièrement, et il n'avait pas forgé aussi minutieusement -cette perfidie pour abandonner la proie -contre laquelle elle était dirigée. Du moment où -quelqu'un s'accrochait ainsi à elle, son passé serait -bien vite percé à jour ; car, dans son trouble, elle -s'imaginait lire entre les lignes des menaces de révélations -qui ne s'y trouvaient pas.</p> - -<p>En tout cas, c'était fini. Elle ne reparaîtrait de sa -vie devant le neveu et elle ne reverrait l'oncle que -pour lui adresser ses adieux et ses remerciements. -Mais elle commençait si bien à s'accoutumer à cette -existence paisible et à cette maison où elle n'avait à -répondre qu'à de bonnes paroles! Elle eut un déchirement -et, tout en arpentant sa chambre dans toute -sa longueur, elle ne put retenir ce cri, qui ressemblait -à une invocation à ses tortionnaires inconnus :</p> - -<p>« Non! c'est trop! c'est trop! »</p> - -<p>L'heure du dîner avait sonné. Le potage était sur -la table. Annette vint chercher Emmeline, qui avait -perdu toute notion du temps. Elle s'excusa sur une -violente migraine et fit prier M. Dalombre de vouloir -bien dîner sans elle. Mais le vieillard ne crut pas à -ce mal de tête dont elle n'avait aucun symptôme une -heure auparavant. Il entra précipitamment dans la -chambre et, surprenant Emmeline tout en larmes, il -se planta devant elle et la regarda fixement entre les -yeux :</p> - -<p>— Vous avez fouillé dans mes tiroirs et lu la lettre -que je ne sais quel misérable m'a écrite à votre -sujet? dit-il d'un ton impérieux qu'elle ne lui connaissait -guère.</p> - -<p>— Moi! fit-elle, je vous jure que non, monsieur. -Est-il possible : on vous a donc écrit aussi?</p> - -<p>Cet « aussi » indiquait suffisamment que l'attaque -s'était produite des deux côtés.</p> - -<p>— Répondez-moi, mon enfant, insista le vieillard. -Vous savez à quel point nous vous aimons. Moi, je -vais vous parler à cœur ouvert : j'ai reçu, en présence -d'Albert, un papier ignoble où vous et nous étions -pris salement à partie. Le saviez-vous?</p> - -<p>— Non! dit Emmeline.</p> - -<p>— Alors, pourquoi pleurez-vous? Il vous est donc -arrivé également quelque chose?</p> - -<p>— Oui, répondit-elle. J'ai reçu à mon tour une -lettre abominable, où l'on m'accuse de choses si -vilaines que je ne peux plus rester un instant de plus -chez vous. Je pleurais parce qu'il faut que je m'en -aille et que je ne peux pas m'habituer à cette idée-là.</p> - -<p>— Donnez-moi la lettre! dit M. Dalombre.</p> - -<p>— Non, je vous en prie, fit Emmeline. D'ailleurs, -elle n'insulte que moi. Il n'y est pas question de -vous.</p> - -<p>Mais il tenait à comparer les écritures. Pour la -première fois, il lui ordonna d'obéir. Elle allait s'exécuter — car, -en somme, pour elle, ce vieillard était -un père à qui elle était presque tenue de tout confier — quand -un violent coup de sonnette retentit. -C'était Albert qui était en retard et qui arrivait au -galop pour dîner. La salle à manger était déserte, et -au milieu de la table un potage déjà froid mettait -aux parois de la soupière des plaques de graisse figée.</p> - -<p>Il poussa la porte, derrière laquelle il entendait -discuter et se trouva dans la chambre d'Emmeline -qui se tenait la tête basse devant M. Dalombre interloqué -et tremblant.</p> - -<p>— Ah çà! que se passe-t-il donc? demanda le -jeune homme.</p> - -<p>— Ce qui se passe? répondit M. Dalombre ; le -voici : Emmeline a reçu, comme nous, sa petite -lettre anonyme. Je ne sais pas ce qu'on y a mis ; mais -elle refuse de me la montrer.</p> - -<p>— Le drôle qui a écrit ces ordures ne mérite guère -qu'on lise sa prose, en effet, répliqua Albert. Que -M<sup>lle</sup> Emmeline jette au feu ces ignominies. Nous en -ferons autant de notre côté, et le polisson en sera -pour ses frais de calomnie.</p> - -<p>— Tu es dans le vrai, appuya le vieillard. Nous -sommes bien bons de nous occuper de ces saletés, -qui sont encore plus bêtes que méchantes! Tiens! -voilà ce que j'aurais dû en faire tout de suite.</p> - -<p>Et, tirant de la poche de sa longue houppelande la -« composition » de M<sup>lle</sup> Humbertot, il la déchira en -seize morceaux qu'il froissa dans sa main et jeta dans -la cheminée.</p> - -<p>— Allons, faites-en autant! dit Albert à Emmeline.</p> - -<p>Elle avait maintenant la certitude que ses protecteurs -ne s'étaient en rien prêtés à cette machination, -puisqu'eux-mêmes avaient été visés par le calomniateur -anonyme.</p> - -<p>— Vous avez raison! dit-elle. Et, remettant la lettre -à M. Dalombre, elle ajouta : Tenez, déchirez-la vous-même.</p> - -<p>C'était donner au vieillard l'autorisation de la lire. -Il n'en profita pas, et, la roulant fiévreusement en -boule, il envoya la seconde dénonciation rejoindre la -première.</p> - -<p>Non seulement il ne pouvait plus être question de -séparation, mais l'absurde calomnie dans laquelle on -les avait enserrés tous les trois créait entre eux une -sorte de solidarité dans un but de défense mutuelle. -Cependant, de quel serpent sortait cette bave? Après -s'être promenés sur diverses têtes, les soupçons s'arrêtèrent -sur une jeune ouvrière en couture qui était -venue deux ou trois fois procéder à l'essayage d'une -robe commandée pour Emmeline.</p> - -<p>L'innocente créature, à qui l'aventure de l'attaque -nocturne avait été racontée, s'était simplement laissée -aller à dire, tout en épinglant une manche trop -large :</p> - -<p>— Vous avez eu joliment de la chance de tomber -sur d'aussi bonnes gens!</p> - -<p>On supposa que la jalousie était pour quelque -chose dans ce compliment : on partit de là. Le style -des deux lettres n'était pas celui d'une couturière, il -est vrai. On en conclut qu'elle avait chargé un de ses -amoureux de cette vilaine besogne : ce qui faisait -d'elle à la fois une diffamatrice et une coureuse.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Humbertot connut seule et cette histoire et son -dénouement, qu'elle transmit, mot pour mot, à sa -fille, sans oublier de mentionner les preuves morales -qui planaient sur la petite ouvrière.</p> - -<p>— Ça ne m'étonne pas, conclut négligemment Brigitte ; -ces filles du peuple sont dévorées par l'envie!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">IX<br /> -<span class="small">LE PARALYSÉ</span></h2> - - -<p>Cet incident jeta un peu de contrainte entre Albert -et Emmeline. En revanche, il développa la pitié du -vieux Dalombre pour cette pauvre enfant que les -haines humaines poursuivaient déjà. Il constata avec -admiration le peu de rancune qu'elle montrait contre -l'auteur de la vilenie à la suite de laquelle elle avait été -sur le point de quitter la maison. Il tenait d'autant -plus à la société de cette jeune fille si inoffensive que -des fauteurs de machinations et de mensonges avaient -essayé de l'éloigner de lui.</p> - -<p>Elle l'aidait aussi à oublier, ou plutôt à se remémorer -sa Léonie, qu'il retrouvait parfois en elle, en -vertu du principe de l'éternel féminin. Le soir, il la -priait de lui lire ses journaux, moins pour savoir ce -qui s'était passé à la Chambre ou dans les conseils de -l'Élysée, dont le résultat l'intéressait peu, que pour -entendre sa voix jeune et regarder s'agiter ses lèvres -sur ses dents blanches et fraîches comme des sorbets.</p> - -<p>Élevé dans le rigorisme vendéen et bas-breton, le -vieux Nantais s'était reproché à plusieurs reprises -d'avoir laissé les yeux de cette vierge s'égarer sur des -faits divers et des chroniques de tribunaux, dont la -teneur pouvait jeter dans son esprit les ferments d'une -curiosité inavouable. C'est pourquoi il avait pris l'habitude -de ne pas la laisser aller plus loin que la première -page, généralement consacrée à la politique. -Il avait trié, pour elle, dans sa bibliothèque, une -série de livres plus ou moins couronnés par l'Académie. -Il avait longtemps hésité à y comprendre deux -volumes de Jules Sandeau : <i>Mademoiselle de la Seiglière</i> -et <i>Sacs et Parchemins</i>. Ce qui l'avait déterminé à -les y insérer, c'était cette réflexion :</p> - -<p>« Si elle y rencontre une phrase scabreuse, elle ne -la comprendra pas. »</p> - -<p>Car, par un phénomène particulier, Emmeline, -qui des choses de l'amour ne connaissait que les corvées -les plus répugnantes, éprouvait pour ce qui fait -d'ordinaire le fond des conversations un dégoût -presque invincible. Elle admettait tout au plus <i>Paul -et Virginie</i>, chez qui la tendresse a des apparences de -fraternité.</p> - -<p>Jamais les sentiments n'étaient assez édulcorés pour -elle. Aussi, même sans parti pris de jouer l'ignorance -auprès de son hôte, elle éloignait instinctivement de -ses causeries tout ce qui était de nature à lui rappeler -ce qu'elle aurait tant voulu extirper radicalement de -sa mémoire. De là un langage dont la chasteté imposait -le respect, même à M<sup>lle</sup> Humbertot, qui aurait -donné tout au monde pour parvenir à jouer aussi -merveilleusement l'indifférence en matière masculine.</p> - -<p>L'ancien armateur, qui depuis quelques semaines -avait grand'peine à marcher, se réveilla, un matin, -les jambes molles comme du caoutchouc. Il gagna le -plus vivement possible un fauteuil, s'y affaissa et ne -s'en releva plus. La paralysie s'était abattue sur lui et -le tenait du genou à la cheville.</p> - -<p>Les médecins s'épuisèrent en révulsifs et en réactifs : -tout ce qu'ils obtinrent, ce fut, selon eux, d'enrayer -le mal ; car, lorsque la science n'a pu détourner -de vous une fièvre typhoïde, elle prétend que si -vous ne l'aviez pas à temps appelée à votre secours, -vous n'évitiez certainement pas une fluxion de poitrine.</p> - -<p>Emmeline trouva là l'occasion de rendre à son sauveur -tout ce qu'elle lui devait. Elle s'installa garde-malade, -ne le quittant plus le jour, se relevant la nuit -et aidant à le porter dans son lit quand il avait passé -quelques heures dans son fauteuil.</p> - -<p>L'esprit du vieillard était resté lucide, quoiqu'il parlât -de moins en moins. Seulement, ses yeux la cherchaient -toujours, et il n'aurait pas mangé un morceau -de pain qu'elle ne lui eût coupé.</p> - -<p>Elle s'efforçait de le remonter en lui répétant du -matin au soir :</p> - -<p>— Ce sont des rhumatismes. Les rhumatismes, c'est -très drôle : ça change de place, ça voyage. Aujourd'hui, -vous les avez dans les jambes ; demain, vous les -aurez dans les bras, puis dans les épaules ; enfin, un -beau jour, ils s'en iront tout à fait.</p> - -<p>Mais ces rhumatismes ne changeaient pas de place, -et le malade ne pouvait pas en changer non plus. -Elle lui demandait de temps en temps :</p> - -<p>— Souffrez-vous?</p> - -<p>S'il disait : oui, elle répondait :</p> - -<p>— Tant mieux, c'est une preuve que vos jambes ne -sont pas mortes!</p> - -<p>S'il disait : non, elle s'écriait joyeusement :</p> - -<p>— Vous voyez bien que vous allez mieux, puisque -les douleurs ont cessé!</p> - -<p>Mais bientôt le bonhomme ne se « sentit plus », -comme on dit vulgairement. Les cuisses et ensuite le -ventre lui-même devinrent inertes. Ses mains se mirent -à trembler. Elle fut contrainte de le laver et de -l'éponger comme un enfant, un gros enfant qui pesait -lourd, car elle était quelquefois réduite à le soulever -de son fauteuil, à la force de ses petits bras. Elle appelait -alors à son aide la Bretonne, qui les trouva un -jour tous les deux les quatre fers en l'air, Emmeline -ayant glissé sur le parquet avec son fardeau.</p> - -<p>Annette, avec la dureté non pas de cœur, mais de -sensations particulières aux femmes de la campagne, -n'avait retenu de cette chute que le côté pittoresque, -et elle la raconta presque en riant à M. Albert, qui venait -maintenant tous les jours s'informer du degré -d'affaissement où était tombé son pauvre oncle.</p> - -<p>Emmeline était toute gênée de ce récit, humiliant -pour sa dignité.</p> - -<p>— Ne vous défendez pas, mademoiselle, dit le jeune -homme d'une voix pénétrée. C'est à votre admirable -dévouement que vous êtes redevable de tous ces ennuis-là. -Je me demande comment vous pouvez y tenir.</p> - -<p>— Bien sûr! fit-elle simplement, je n'irai pas abandonner -votre oncle dans l'état où il est. D'abord, il ne -connaît que moi. Ah! il ferait une belle vie, si on lui -donnait une autre personne pour le soigner!</p> - -<p>Les Humbertot, prévoyant une fin prochaine et -comprenant que, le propriétaire mort, la propriété se -fermerait définitivement pour elles, n'envoyaient plus -que de loin en loin prendre des nouvelles du paralytique. -Elles avaient, au début de la crise, risqué deux -ou trois visites ; mais M<sup>lle</sup> Brigitte avait déclaré que la -vue de ce vieillard — presque tombé en enfance — lui -faisait trop de mal ; qu'elle n'avait pas la force de -supporter ces spectacles-là, et elle avait déconseillé à -sa mère de revenir.</p> - -<p>En réalité, la seule vue qui l'eût froissée, c'était celle -d'Emmeline, assise au chevet du vieil armateur, qui -n'avait de regards que pour elle et se cramponnait à -cette frêle jeune fille, comme on se cramponne à l'espoir -de vivre.</p> - -<p>— En voilà une qui tourne autour des héritages! -avait dit Brigitte en sortant de la maison de la rue de -Berlin où, de ce jour-là, elle résolut de ne plus mettre -les pieds.</p> - -<p>Le lit du malade était à « deux faces », expression -impropre, qui signifie qu'un lit est à deux côtés, avançant -droit dans la chambre. Albert s'asseyait parfois, -une demi-heure durant, du côté opposé à celui qu'avait -adopté Emmeline, et tous deux regardaient soit -dormir, soit respirer le vieillard, qui leur souriait de -son mieux, tantôt à droite, tantôt à gauche.</p> - -<p>Un jour, il murmura à l'oreille de son neveu, en -lui désignant son infirmière occupée à rattacher les -embrasses des rideaux :</p> - -<p>— Je t'avais bien dit que c'était un ange!</p> - -<p>Ce qui bouleversait toutes les idées que ses fréquentations -du quartier latin avaient implantées dans la -tête d'Albert, c'était le manque absolu de coquetterie -qui distinguait Emmeline, non pas seulement des -jeunes, mais même des vieilles femmes. A la plus légère -plainte partie de la chambre à coucher du patient, -elle sautait à bas de son lit et prenait juste le temps -d'enfiler ses pantoufles. Elle se présentait à tous et à -tout moment les cheveux dans les yeux, son chignon -de travers, en camisole et en jupon, sans songer à -rectifier ce désordre en passant devant la glace de la -cheminée.</p> - -<p>Que le neveu fût là, qu'il n'y fût pas, elle remplissait -auprès de l'oncle tous les devoirs dont elle avait -pris la charge, préparant des sinapismes destinés à -faire descendre aux pieds glacés du vieillard le sang -qui n'y descendait pas ; elle posait de ses mains ces -emplâtres, prête à tout, dégoûtée de rien, courant à -la cuisine, grimpant quatre à quatre l'escalier, sans -voir personne et sans savoir si on la regardait.</p> - -<p>Ce détachement des êtres et des objets extérieurs -doublait le prix de ces soins que les femmes refusent -rarement à ceux qui les réclament, mais dans lesquels -elles mettent presque toujours un fond de prétention -qui en dénature le but et en amoindrit la portée. -Beaucoup de mondaines se font faire des toilettes pour -veiller les malades, comme elles en ont pour aller à -une soirée dansante. Au lieu d'être décolletés, leurs -corsages sont montants et elles remplacent à leurs -oreilles les boutons de diamants par des parures en -jais noir.</p> - -<p>Presque tous les soirs, elle priait Annette de lui -servir son dîner dans la pièce même où somnolait -M. Dalombre, et elle plaçait bravement son assiette -sur le marbre de la table de nuit, mangeant dans la -buée de cataplasmes, de chloroforme, d'eau sédative -et d'éther au milieu de laquelle elle s'était accoutumée -à respirer.</p> - -<p>Albert, quoiqu'il aimât tendrement son oncle, qui -n'avait cessé d'être pour lui le meilleur des pères, -n'avait pas le courage de rester plus de vingt minutes -dans cette atmosphère d'odeurs aussi écœurantes que -multiples. Or il y avait déjà quinze grands jours et -autant de nuits — lesquelles comptaient double — que -la jeune fille s'était clouée volontairement à l'acajou -de ce lit, qu'elle ne quittait même plus pour aller -prendre ses repas.</p> - -<p>Cette claustration durait depuis trois mois quand -le vieillard, tout fier d'avoir pu sucer un os de côtelette, -tira son bras hors du lit et l'étendit jusqu'à -Emmeline, dont il saisit la main droite comme pour -être sûr qu'elle ne lui échapperait pas :</p> - -<p>— Je ne suis pas un imbécile, lui dit-il d'un ton -très calme, mais très décisif, je sais bien que je serai -mort avant peu.</p> - -<p>— Mais non! mais c'est absurde! s'écria-t-elle ; -vous voyez bien que les forces vous reviennent, puisque -vous parlez et que vous gesticulez comme un jeune -homme.</p> - -<p>— Enfin! reprit M. Dalombre, supposons que je -disparaisse demain, que deviendriez-vous?</p> - -<p>Emmeline retira sa main avec colère, comme s'il -ne lui posait cette question que pour la contrarier. -Elle répliqua, en haussant les épaules :</p> - -<p>— En voilà une idée! On dirait que nous n'avons -pas le temps de penser à tout cela. Il ne s'agit pas de -moi, il s'agit de vous. Bien sûr que vous disparaîtrez -un jour, mais moi aussi je disparaîtrai. Nous disparaîtrons -tous.</p> - -<p>— Répondez, continua-t-il, et répondez sérieusement. -Admettons que demain je vende cette maison ; -où iriez-vous?</p> - -<p>— Je ne me le suis jamais demandé, fit-elle. J'irais -n'importe où. Je trouverais toujours bien à me placer.</p> - -<p>— Et si vous ne trouviez pas de place, car vous -n'avez pas un sou vaillant?</p> - -<p>— Bien sûr que je ne suis pas riche ; mais je ne -suis pas bien exigeante non plus. D'ailleurs, insista-t-elle, -je ne suis pas près de quitter d'ici, car vous -aurez encore longtemps besoin de moi, même quand -vous serez en convalescence.</p> - -<p>Elle ne songeait dans ces réponses qu'à éloigner de -l'esprit du vieillard l'idée de la mort. Mais ce dérivatif -n'empêchait pas celui-ci de revenir à son questionnaire, -et elle dut finir par avouer que, lui parti, elle -retomberait sur le pavé sans argent, sans famille et -sans appui ; car, naturellement, la première chose -qu'elle ferait serait de sortir de l'hôtel où elle n'aurait -plus rien à faire.</p> - -<p>— C'est bien! conclut-il, je saurai bien m'arranger -pour que vous n'en sortiez pas.</p> - -<p>Elle ne prêta aucune attention à cette dernière -phrase et lui ferma la bouche en lui faisant observer -qu'il se fatiguait en conversations inutiles. Il ferait -bien mieux de dormir que de s'amuser à se faire des -monstres des moindres choses. Si on se croyait mort -chaque fois qu'on a des douleurs dans les genoux, -on ne serait pas tranquille un instant.</p> - -<p>C'était par la brusquerie qu'elle prenait maintenant -son malade, car le médecin lui avait soigneusement -recommandé de ne pas le laisser se démoraliser. Il -ne se démoralisait pas, mais il tenait à ne pas se -laisser surprendre par la catastrophe. Un matin, il -demanda un notaire, pria Emmeline de les enfermer -en tête-à-tête et d'aller elle-même s'étendre sur son -lit, pendant une heure ou deux ; car, la nuit précédente, -elle n'avait pas fermé l'œil.</p> - -<p>Cet homme noir, à la mine plaintive, apparut à -l'ignorante jeune fille comme l'ange de la mort : un -ange décoré avec des favoris grisonnants. Il resta -longtemps avec le vieux Dalombre, qui le fit reconduire -par Emmeline et la rappela ensuite à son chevet, -comme s'il avait plus que jamais besoin de l'avoir -auprès de lui.</p> - -<p>— Ça va mieux, dit-il, quand elle lui revint, mais -je n'ai encore fait que la moitié de ma besogne.</p> - -<p>De quelle besogne parlait-il, et en quoi consistait -cette autre moitié qui lui restait à accomplir? Elle -ne s'en doutait même pas et ne cherchait pas autrement -à s'en enquérir. Elle se disait que les valétudinaires -ont des lubies, et elle lui passait ses notaires, -comme elle lui eût passé le caprice d'un fruit ou -d'un gâteau dont il eût exprimé l'envie.</p> - -<p>Cependant, Albert, averti par les docteurs qui -avaient été appelés en consultation, n'osait presque -plus s'éloigner ; car, afin de se donner de la marge -et de ne pas être trop brusquement démentis par -l'événement, ils avaient pronostiqué que le vieillard -pouvait aussi bien vivre encore six mois que mourir -d'un instant à l'autre. Cette prophétie peu compromettante -avait néanmoins suffi pour tenir constamment -la maison en alerte. Le jeune homme élut -presque définitivement domicile dans la chambre du -premier, qui avait remplacé pour lui celle où Emmeline -était installée et qu'il lui avait officiellement -abandonnée.</p> - -<p>On craignait que la paralysie ne montât tout à coup -à la gorge ; et, pour ne pas tuer la jeune fille, qui -quelquefois dormait debout ou assise, il la relayait -dans ses veilles nocturnes. Souvent aussi ils veillaient -ensemble, car elle avait toujours cette appréhension -qu'il ne sût pas s'y prendre pour retourner le moribond -sur son matelas.</p> - -<p>L'hiver était venu. Ils se réfugiaient tous deux chacun -dans un angle de la cheminée, s'enfonçant presque -dans l'âtre pour se réchauffer, car rien ne donne -aussi froid que le sommeil. Ils causaient alors tout -bas pour ne pas réveiller le paralytique, qui de temps -en temps leur disait du fond de son oreiller :</p> - -<p>— Parlez plus haut : ça me distrait!</p> - -<p>Il se défendait énergiquement, le vieil homme. Un -soir, on se répétait : C'est fini! et le lendemain matin -on était tout étonné de le retrouver plus gaillard que -la veille. C'est pourquoi Annette répétait invariablement -à tous ceux du quartier qui lui demandaient -des nouvelles :</p> - -<p>— Il a des hauts et des bas.</p> - -<p>Comme il était en hausse, il profita d'un moment -où Emmeline était allée dans sa chambre se passer -un linge mouillé sur la figure, pour prier Albert d'aller -mettre le verrou afin qu'elle n'entendît rien de -ce qui allait se dire.</p> - -<p>Le jeune homme devina que quelque chose de -grave se préparait. Il alla fermer le verrou, puis revint -auprès de son oncle.</p> - -<p>— Veux-tu que je meure content? demanda alors -celui-ci.</p> - -<p>— Oh! mon oncle, mon bon oncle, s'écria Albert, -pourquoi parles-tu toujours de mourir?</p> - -<p>— Veux-tu que je meure content? réitéra le vieux -Dalombre. Oui, tu le veux, n'est-ce pas? Eh bien, -écoute-moi :</p> - -<p>« Je te laisse toute ma fortune, peut-être plus considérable -que tu ne la supposes ; mais j'ai tenu à léguer -à Emmeline cette maison, qui est devenue la -sienne et dont nous n'avons pas le droit de la chasser. -Qu'en penses-tu, Albert?</p> - -<p>— Je te remercie pour elle et pour moi, mon cher -oncle, dit le jeune homme avec effusion. Cette donation -règle tout, car ce qu'elle acceptera de ta main, -elle ne l'aurait certainement pas accepté de la mienne. -Tu sais comme elle est fière! Elle a toujours peur -qu'on ne la prenne pour une accapareuse.</p> - -<p>— C'est précisément ce qui m'inquiète, poursuivit -le vieillard. Elle est capable, le jour de ma mort, de -faire sa malle et de s'enfuir, sous prétexte qu'il ne -lui serait pas permis de vivre sous le même toit qu'un -garçon de ton âge. En outre, elle refusera sans doute -de te priver d'une partie de ce qu'elle considérera -comme t'appartenant.</p> - -<p>— Ça, c'est bien possible! appuya Albert.</p> - -<p>— T'imagines-tu, reprit M. Dalombre, la pauvre -petite retournant dans un magasin, à trimer douze -heures par jour, pour toute récompense de l'admirable -dévouement qu'elle m'a montré depuis tant de -mois déjà. Non, je n'emporterai pas ce remords-là.</p> - -<p>— Je te comprends, dit le jeune homme. Si tu lui -faisais tout de suite cadeau de la maison?</p> - -<p>— Après les lettres infâmes que sa présence ici a -déjà provoquées, ce serait du beau! Toute la rue -crierait qu'elle est ta maîtresse… ou la mienne, -ajouta-t-il avec un sourire pénible.</p> - -<p>— Que faire alors? demanda Albert.</p> - -<p>— Une chose à laquelle j'ai pensé depuis quelque -temps déjà, mon enfant. As-tu jamais rencontré sur -ta route une créature plus désintéressée, plus aimante, -plus simple et plus douce?</p> - -<p>— Non, bien sûr.</p> - -<p>— En ce cas, pourquoi chercher ailleurs? Elle a -bientôt dix-huit ans, tu en as bientôt vingt-quatre. -Ce n'est pas une fille sans dot, puisqu'elle apportera -à son mari un immeuble qui m'a parbleu bien coûté -près de deux cent mille francs. Me comprends-tu, -Albert? Ce serait une bonne façon de faire cesser les -cancans et les injures anonymes.</p> - -<p>Albert, qui n'avait jamais pensé à se marier, n'avait -pu songer à épouser Emmeline. Il ressentait pour -elle un profond attachement. Elle l'avait tant de -fois remplacé auprès de son pauvre oncle! Il est certain -qu'elle avait des yeux extraordinaires, des dents -de perles et que si, avec le repos et le sommeil qu'elle -s'était refusés jusque-là, elle prenait le parti d'engraisser -un peu, elle ferait une femme charmante. -Toutefois, la proposition que soumettait ainsi à -brûle-pourpoint le moribond l'avait complètement -ahuri.</p> - -<p>— Tu me prends tout à fait à l'improviste, dit-il ; -tout ce que je peux t'affirmer, c'est que je suis prêt à -tout pour te faire plaisir.</p> - -<p>— C'est cela ; réfléchis, mon cher Albert, je ne -t'impose rien ; seulement, j'aurais été on ne peut plus -heureux de l'appeler ma nièce.</p> - -<p>A ce moment, Emmeline secoua le bouton de la -porte qu'elle était loin de croire fermée au verrou. -Elle s'escrimait sur la serrure, dans laquelle elle tournait -et retournait la clef. Albert alla ouvrir discrètement, -comme si ce bruit eût troublé la somnolence -du bonhomme. Elle rentra alors sur la pointe du -pied et pencha sa tête sur celle du vieillard ; elle le -regarda, convaincue qu'il dormait ; car, à sa vue, -il avait vite fermé les yeux, comme un enfant pris en -flagrant délit de désobéissance.</p> - -<p>Le jeune homme, extrêmement gêné, prétexta une -visite et sortit d'un trait. Quinze jours se passèrent -sans qu'il eût soufflé mot à son oncle du plan que -celui-ci avait démasqué. Après ces deux semaines, -probablement consacrées aux plus sérieuses méditations, -il s'approcha du vieux malade et lui dit résolument :</p> - -<p>— Tu as raison : je ne trouverai jamais mieux, et -puisque tu le désires, j'accepte!</p> - -<p>M. Dalombre eut un sursaut de joie, tant il avait -conscience de faire à la fois le bonheur des deux -seuls êtres qui lui restassent à aimer.</p> - -<p>— Le sait-elle? demanda-t-il.</p> - -<p>— Non, répondit Albert. C'est à toi de lui répéter -ce que tu m'as dit. D'abord, qui prouve qu'elle voudra -de moi?</p> - -<p>— Tu plaisantes, fit le vieillard redevenu presque -gai. On refuse de l'argent, mais on ne refuse pas un -mari.</p> - -<p>— Alors, charge-toi de me faire agréer. Mais, franchement, -elle a jusqu'à présent fait si peu attention à -moi qu'elle ne doit guère savoir, à cette heure, si je -lui plais ou si je ne lui plais pas.</p> - -<p>— Oh! sois tranquille. Je suis sûr d'avance qu'elle -ne demandera pas quinze jours de réflexion.</p> - -<p>Le neveu quitta son oncle sur ces mots. Il se croisa -en sortant avec Emmeline qui commençait à remarquer -chez le jeune homme un certain embarras, dont -elle était à cent lieues de pressentir les motifs. Les -apartés entre lui et M. Dalombre lui semblaient aussi -depuis quelque temps tant soit peu mystérieux. Mais -ils étaient vraisemblablement nécessités par des affaires -de famille qui ne la regardaient pas et auxquelles -se rattachait sans doute l'apparition de ce -notaire qui l'avait si fort effrayée.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">X<br /> -<span class="small">LA FIANCÉE RÉCALCITRANTE</span></h2> - - -<p>Comme elle n'était pas dans le complot, elle continuait -son métier aussi discrètement et simplement -que par le passé. Albert l'observait avec l'intention -secrète de la surprendre en état de coquetterie ou -simplement de distraction féminine. Le paralytique, -après les préoccupations qui venaient de l'assaillir, -était retombé plus bas que jamais, et n'avait pas encore -retrouvé la force nécessaire pour soutenir l'assaut -d'une discussion comme celle qu'il avait résolu d'engager -avec Emmeline. Albert avait promis à son oncle -d'obéir à ses volontés, qu'on pouvait, vu son état, -considérer comme les dernières. Mais de cette décision -était née l'impatience de connaître l'accueil que ferait -Emmeline à une proposition aussi inattendue pour -elle. Il se tenait à l'écart sans oser lui adresser la -parole, ni même la regarder en face.</p> - -<p>Il était si froid et si embarrassé devant elle qu'Emmeline -s'imagina l'avoir fâché, soit par un mot dit -plus haut que l'autre, soit par un manquement à ce -qu'elle regardait comme son service obligatoire. Elle -se reprochait déjà les deux heures de sommeil qu'elle -prélevait sur chaque nuit, lorsqu'Albert lui demanda -d'une voix un peu tremblante :</p> - -<p>— Si vous voulez, mademoiselle, je veillerai ce -soir avec vous, pour vous relayer s'il le faut, car vous -vous exténuez. Vous allez tomber malade à votre -tour.</p> - -<p>— Oh! répondit-elle, je ne suis pas fatiguée du tout. -Je dors dans un fauteuil aussi bien que dans un lit, -et au moins, quand M. Dalombre a besoin de moi, -je suis toute prête.</p> - -<p>— Enfin, permettez-vous que je vous tienne un peu -compagnie? Nous causerons, souligna-t-il.</p> - -<p>— Mais, monsieur, dit-elle sans défiance aucune, -j'en serai très contente. Je vais prier Annette de faire -un bon feu.</p> - -<p>Le jeune homme ne doutait pas qu'elle ne sautât -avec la plus vive reconnaissance sur ce projet d'union -qui allait lui tomber du ciel. Peut-être eût-il opposé -aux vœux de son oncle mourant une résistance un -peu plus vive, s'il n'avait été lui-même, depuis quelque -temps, en proie à une mélancolie d'ailleurs -suffisamment motivée. Sa jolie petite maîtresse, que -les façons distinguées de M. Dalombre neveu avaient -d'abord séduite, avait fini par s'en lasser. Elle était -habituée à recevoir, au moins deux fois par semaine, -des assiettes à la tête, et ce manque de vaisselle cassée -lui pesait. Aussi venait-elle de quitter brusquement -le domicile illégitime pour demander à un garçon -tailleur aux jambes tordues et au nez écrasé ces satisfactions -dont elle était sevrée.</p> - -<p>En trouvant un beau jour le nid vide, Albert avait -eu un mouvement comme pour s'arracher les cheveux, -ne pouvant arracher ceux de l'évadée. Puis, il avait -réfléchi que plus ou moins de cheveux qui lui resteraient -ne rendrait pas les femmes plus fidèles. Alors, -dans l'espèce de désorientement qui suit d'ordinaire -ces mésaventures si fréquentes dans la vie des jeunes -gens, comme aussi et peut-être davantage dans celle -des hommes âgés, il avait embrassé comme une suprême -consolation l'idée du mariage avec une jeune -fille dont l'honnêteté le dédommagerait des trahisons -perpétuelles contre lesquelles il saisissait l'occasion -de réagir.</p> - -<p>Mais il ne se pressait pas outre mesure de prendre -ce grand parti, se disant qu'Emmeline serait toujours -là et qu'elle ne pouvait lui échapper.</p> - -<p>Aussi est-ce avec une certaine désinvolture, dans -la certitude où il était d'être accueilli par des larmes -de joie, qu'après un moment de silence, il lui dit, -après s'être assis en face d'elle, dans le coin de cheminée -qu'il avait adopté :</p> - -<p>— Mademoiselle Emmeline, est-ce que vous n'avez -jamais pensé à vous marier?</p> - -<p>Si elle n'avait pas eu peur de jeter dans cette pièce -silencieuse une note trop bruyamment gaie, elle aurait -certainement éclaté de rire.</p> - -<p>— Moi, me marier, fit-elle ; et avec qui? A moins -que ce ne soit avec Moricaud!</p> - -<p>Moricaud était un gros chat noir qui avait pris -Emmeline en affection et aimait à faire sur ses genoux -des sommes prolongés.</p> - -<p>— Vous riez de cela comme si vous étiez une enfant, -reprit Albert. Mais vous avez dix-huit ans bientôt, et -on arrive si vite à dix-neuf et à vingt qu'il faudrait -peut-être vous occuper un peu de votre avenir. Bien -entendu, nous ne vous abandonnerons pas ; mais enfin, -vous n'avez pas l'intention de coiffer sainte -Catherine, je suppose, ajouta-t-il du même ton enjoué -qu'elle paraissait avoir adopté au début de cette conversation -dont, évidemment, la gravité lui échappait.</p> - -<p>Elle retomba pourtant dans son sérieux habituel et -dit comme pour briser là :</p> - -<p>— J'ai bien d'autres choses à faire qu'à m'occuper -de ces niaiseries. Du reste, ce serait joli de ma part -d'abandonner votre pauvre oncle dans ce moment-ci.</p> - -<p>Albert attrapa au bond cette balle inespérée.</p> - -<p>— Mais, dit-il, j'ai la conviction que mon oncle -serait le premier à vous conseiller de chercher une -situation qui vous mît à l'abri des ennuis qu'une -jeune fille seule est exposée à rencontrer constamment -dans son chemin.</p> - -<p>— Votre oncle? interrogea-t-elle avec inquiétude. -Il a donc assez de moi qu'il voudrait me voir quitter -cette maison-ci pour une autre?</p> - -<p>— Dieu! répliqua Albert en riant à son tour, comme -vous êtes farouche! Mon oncle vous aime comme… -tout le monde vous aime ici, et c'est précisément pour -que nous ne nous quittions jamais ni les uns ni les -autres qu'il serait on ne peut plus heureux de vous -savoir irrévocablement casée.</p> - -<p>Emmeline ouvrit les yeux d'une femme qui n'a pas -compris ; car, lorsque les femmes ne comprennent pas, -elles ouvrent les yeux : ce qui ne leur fait généralement -pas comprendre davantage.</p> - -<p>— Eh bien! oui, reprit Albert. Si mon oncle m'aime -comme son neveu, il vous aime comme sa fille : ce -qui fait que vous êtes ma cousine. Or entre cousine -et cousin la loi ne défend pas le mariage.</p> - -<p>Emmeline se leva brusquement, puis elle retomba -assise. Pourquoi cette plaisanterie, et à quel propos -M. Albert prenait-il avec elle ce ton subitement blessant? -Car ce mot : « entre cousine et cousin la loi ne -défend pas le mariage », lui sonna dans l'oreille -comme une proposition libertine, qui la glaça des -pieds à la tête. Aurait-il donc appris par hasard -quelque chose, et se croyait-il en droit de ne plus -se gêner avec elle? Ces colloques mystérieux avec le -vieux Dalombre, ces moments de gêne faisant place -tout à coup à des familiarités aussi déplacées qu'inattendues : -oui, c'était cela. Il savait tout. A moins que -cette attaque hardie ne fût qu'une épreuve destinée -à éclaircir des soupçons encore indéterminés.</p> - -<p>En tout cas, si c'était un piège, elle se garderait d'y -tomber. Le froid qui lui était monté au cœur se refléta -sur sa figure, au point qu'Albert resta bloqué -dans sa chaise, ne sachant s'il devait battre en retraite -ou continuer à avancer.</p> - -<p>Emmeline, très inquiète et profondément intriguée -par ce brusque changement d'allures, voulut en -avoir le cœur net. Elle se rappela les fausses candeurs -de M<sup>lle</sup> Brigitte lorsque quelqu'un jetait dans la -conversation une phrase à double entente, et, -tout en faisant de son mieux pour les imiter, elle -demanda :</p> - -<p>— Dans quel but me dites-vous ces choses-là, -monsieur? Je sais que votre bon oncle a un peu d'attachement -pour moi. Je le lui rends bien, allez! Mais -je suis sûre que son amitié vient de ce qu'il me croit -une fille sérieuse et non une diseuse de bêtises.</p> - -<p>— Mais moi non plus, je ne suis pas un diseur de -bêtises, repartit Albert, et c'est parce que je vous ai -toujours considérée aussi comme très sérieuse que je -vous ai parlé sérieusement.</p> - -<p>— Alors, fit-elle en essayant de rire, c'est sérieusement -que vous m'appelez votre cousine?</p> - -<p>— Je vous ai donné ce titre-là parce que je tenais -à vous convaincre que nous vous regardons, mon -oncle et moi, comme étant déjà de la famille, fit observer -le jeune homme, n'osant pas encore mettre les -points sur les <i>i</i>.</p> - -<p>— Comment, déjà? Qu'entendez-vous par déjà? -interrogea-t-elle.</p> - -<p>Il jugea qu'il avait assez louvoyé et, se levant à son -tour, il marcha droit au lit du malade qui, la tête -haussée sur ses oreillers dressés presque verticalement, -se tenait allongé sous ses draps, comme une -statue étendue sur une tombe, dans son suaire de -marbre. M. Dalombre, bien qu'ayant les yeux grands -ouverts, semblait n'avoir rien vu ni rien entendu.</p> - -<p>— Mon oncle, lui cria Albert, je t'en prie, répète-lui, -à cette méchante fille, que c'est ta volonté -expresse qu'elle soit ma femme ; sans quoi elle affectera -toujours de ne pas savoir ce qu'on lui veut.</p> - -<p>— Oui, Emmeline, dit le vieillard, dont les lèvres -seules se décidèrent à bouger, oui, c'est mon désir le -plus cher avant de mourir. Le hasard a bien fait les -choses ; il a amené chez nous une femme qui n'a -peut-être pas sa pareille au monde. J'espère que vous -n'allez pas attrister mes derniers jours par un refus.</p> - -<p>Elle fut prise d'un tremblement et s'empourpra -d'une rougeur qui lui monta jusqu'à la racine des -cheveux. Elle eut, sous les paroles du brave homme -qui l'avait sauvée et qui complétait ainsi son sauvetage, -la sensation d'une voleuse prise, aux magasins -du Louvre, en flagrant délit de soustraction d'un -coupon d'étoffe. Elle, épouser M. Albert Dalombre, -pour remercier l'oncle de l'avoir arrachée de l'ignominie! -Acquitter de cette monnaie la dette de reconnaissance -qu'elle avait contractée envers cet homme -intègre, qui s'imaginait, en mourant, ne lui léguer -que le bien-être et qui lui léguait l'honneur et la -réhabilitation! Et elle le laisserait, en retour, léguer -inconsciemment à son neveu une honte qui n'aurait -plus de fin : oh! ça, non, par exemple! Elle aimerait -mieux aller chercher au bureau de M. Heurteloup un -duplicata de sa carte et la clouer elle-même à la -porte de l'hôtel.</p> - -<p>Le coup droit sous lequel elle avait bondi lui était -entré si avant dans le cœur, le danger était si pressant -et si terrible qu'elle n'éprouva pas le plus petit -chatouillement d'amour-propre à la pensée de l'impression -qu'elle avait produite sur ce jeune homme -riche, intelligent, probablement plein d'avenir et qui -l'avait ainsi distinguée dans sa camisole de garde-malade -et dans son emploi de fabricante de potions. -Elle ne vit de cette aventure que le côté fatal. On -l'invitait à verser à boire à un ami, quand elle savait -que le vin était empoisonné. Eh bien! non : on l'accuserait -d'avoir été tout ce qu'on voudra, mais elle -ne serait jamais une empoisonneuse.</p> - -<p>Elle s'approcha du vieillard, lui saisit la main -droite, sur laquelle elle inclina son front après l'avoir -tenue longtemps collée sur ses lèvres. Enfin, la tempête -intérieure qui la bouleversait se fondit en larmes -qui tombèrent toutes chaudes sur la main moite du -paralysé. Quand elle eut bien pleuré et bien sangloté, -elle releva sa tête toute balafrée par les ruisseaux -qui lui tombaient des yeux et ne dit que ces -mots, scandés par de gros soupirs qui lui soulevaient -la poitrine et lui tordaient la bouche :</p> - -<p>— Monsieur Albert, voulez-vous achever de veiller -votre oncle, cette nuit? Je serais bien heureuse si -vous me permettiez de rentrer dans ma chambre.</p> - -<p>Et, sans attendre cette permission qu'elle sollicitait, -elle gagna la porte d'un pas hâtif et disparut dans -l'ombre du corridor, laissant l'oncle et le neveu tout -remués par cette scène de tendresse qui se terminait -par une scène de larmes.</p> - -<p>Ils se consultèrent du regard ; puis Albert vint coller -son oreille à la serrure de la chambre où Emmeline -était allée se tapir. Au bout de quelques minutes, il -revint auprès du lit.</p> - -<p>— Elle pleure encore, dit-il.</p> - -<p>— Attendons! répondit le vieillard. La pauvre enfant -est tellement nerveuse qu'elle n'a pu supporter -la commotion.</p> - -<p>Le lendemain, elle reparut au chevet de son malade. -Elle semblait très abattue et les boursouflures de ses -paupières étaient telles que ses yeux en avaient comme -diminué de moitié.</p> - -<p>Vers midi, quand Albert descendit de sa chambre -pour embrasser son oncle, Emmeline crut devoir prévenir -toute nouvelle tentative.</p> - -<p>— Je ne suis ici que pour le soigner, fit-elle en le -lui montrant. Promettez-moi de ne penser à personne -autre que lui tant qu'il ne sera pas sur pied.</p> - -<p>C'était assez habilement renvoyer à une date indéfinie -la réalisation des projets énoncés la veille, car -ni l'un ni l'autre n'ignoraient que le vieux Dalombre -ne se remettrait jamais.</p> - -<p>Le jeune homme fut moins blessé que surpris de -ce parti pris de l'éliminer. Il n'était pas assez amoureux -pour ne pas apprécier en plein sang-froid la situation -qui lui était faite. Emmeline n'était rien : pas -même une ouvrière : une apprentie. Elle ne se doutait -évidemment pas qu'elle hériterait sous peu, hélas! -d'une maison où elle était entrée mourante et dénuée -de tout. A supposer qu'elle fût obligée de la -quitter, étant restée près d'un an sans travailler de -son état de modiste, elle tombait dans une misère -dont il était impossible de prévoir le dénouement.</p> - -<p>Eh bien! malgré cette affreuse perspective à laquelle -il avait opposé la plus brillante sécurité pour -l'avenir, un nom, des relations qu'elle avait le droit -de rêver aussi étendues et aussi distinguées que possible ; -une fortune qui l'autoriserait à la satisfaction -de toutes ces fantaisies qui sont aux besoins réels des -femmes ce que l'argent de poche est au budget des -hommes, elle répondait par un refus qu'elle noyait -dans des pleurs, mais à la signification duquel il n'était -pas assez bête pour se tromper.</p> - -<p>Lui, le jeune homme du monde, avec ses vingt-quatre -ans, ses yeux bleus et ses cheveux blonds ; lui -surtout l'unique héritier d'un oncle à forte succession, -il était blackboulé par une modiste de dix-sept ans et -demi, qui, en tout cas, avait dû, selon toutes probabilités, -accorder à la reconnaissance ce qu'elle eût hésité -à accepter pour le compte de son cœur.</p> - -<p>Il n'y aurait eu à ces dédains incompréhensibles -qu'une explication logique : l'amour d'Emmeline pour -un autre. Dans ce cas fréquent, toutes les boutades se -justifient d'elles-mêmes. Une marchande de légumes -aime un mitron. Un jeune étranger, beau, noble et -millionnaire, la demande en mariage ; elle l'envoie -promener et épouse son mitron deux mois plus tard. -On ne peut que s'incliner devant ces dénouements, -produits par un hypnotisme spécial. Mais Emmeline -n'aimait personne. Une femme, si en possession -qu'elle soit d'elle-même, ne garde pas son secret dix -mois sans que rien, absolument rien, en transpire. -Elle n'était sortie que trois fois depuis son arrivée -dans l'hôtel et elle n'était pas restée dehors un quart -d'heure chaque fois.</p> - -<p>Jamais elle n'avait reçu de lettres, sauf la missive -anonyme dont on n'avait pu déterminer nettement -la provenance. Sa résolution de ne pas s'appeler -M<sup>me</sup> Dalombre aurait eu une base dans l'antipathie -qu'il lui inspirait peut-être. Mais, au contraire, il s'était, -dès leurs premières entrevues, établi entre eux ce -courant sympathique et cet échange de familiarités -qu'en dehors des couches sociales d'où ils sortent la -jeunesse détermine chez deux êtres qui se retrouvent -à la même table et au même foyer.</p> - -<p>Si, au lieu de l'oncle, c'eût été lui, le malade, il -était sûr qu'elle se fût dévouée avec la même persévérance. -A quel sentiment quintessencié, à quel sublimé -de délicatesse fallait-il donc attribuer une décision -qui démolissait tous les plans posthumes du -vieux Dalombre et chagrinait, jusque dans la mort, -cet homme de bien qu'elle entourait de tant de sollicitude?</p> - -<p>Trois ou quatre problèmes se superposaient ainsi -dans l'esprit d'Albert. Elle ne prenait pas ces airs de -reine, afin d'étreindre plus irrésistiblement un cœur -qu'elle ne croyait pas posséder assez complètement. -D'abord, elle n'avait jamais fait montre de la moindre -combinaison de coquetterie. En second lieu, il aurait -été obligé de supposer à cette adolescente, qui avait -fait son éducation toute seule une dose de rouerie à -décontenancer Catherine II en personne.</p> - -<p>Car, puisqu'il lui demandait formellement sa main, -elle n'avait qu'à la lui tendre, tandis qu'elle risquait, -en la retirant, de se heurter à l'orgueil blessé d'un -jeune homme qui irait chercher fortune ailleurs.</p> - -<p>Il choisit un de ces moments d'accalmie, de plus en -plus rares chez son oncle, et lui soumit ces diverses -questions. Mais le vieillard, pour qui Emmeline était -la perfection, tenait à ne voir dans son refus qu'un -excès de réserve et de dévouement. Elle ne voulait -pas qu'on pût la suspecter d'avoir sacrifié le -repos de ses jours et de ses nuits à l'arrière-pensée -d'une récompense qu'elle regardait comme hors de -toute proportion avec les services qu'elle rendait si -simplement.</p> - -<p>— Et pourtant, répétait-il, je lui dois d'être encore -vivant. Sans elle, il y a longtemps que je serais mort. -Ah! si j'avais la force, je saurais bien la chapitrer, la -chère âme. Mais voilà : quand j'ai parlé dix minutes -de suite, il me semble que je vais passer.</p> - -<p>Toutefois, il tenta de la raisonner ; et comme elle -lui retapait son oreiller, qui s'était aplati en lui glissant -sous les reins, il lui dit à l'oreille :</p> - -<p>— Voyons! pourquoi ne voulez-vous pas d'Albert -pour mari?</p> - -<p>Il lui avait murmuré ces mots d'une voix tellement -humble et suppliante qu'Emmeline sentit toute sa -force lui échapper. Il s'en fallut d'un moment d'égarement -qu'elle ne lui criât, à lui et à toute la maison :</p> - -<p>— Pourquoi? Envoyez-le demander au deuxième -bureau de la première division de la préfecture de -police!</p> - -<p>Mais elle se retint à temps et se contenta de lui -objecter ce motif essentiellement féminin :</p> - -<p>— Parce que!</p> - -<p>— J'avais prévu ce qui arrive, pensa le vieillard. -Elle n'acceptera pas plus la maison après ma mort -qu'elle n'accepte aujourd'hui de devenir la femme -d'Albert. Elle retombera ainsi sans pain et sans asile -et ce sera de notre faute.</p> - -<p>Car, dans sa droiture, il n'admettait pas un instant -que sa protégée, dont il avait rêvé de faire sa -nièce, pût demander des secours à autre chose qu'au -travail.</p> - -<p>Albert, à deux ou trois reprises, essaya encore d'arracher -son secret à cette fille bizarre ; mais elle l'arrêta -irrévocablement dans ses expériences par cette -déclaration sans réplique :</p> - -<p>— Ce n'est pas bien de me tourmenter ainsi, -monsieur Albert! Vous savez que je ne pourrais vous -répondre qu'en m'en allant, et tant que votre oncle -sera souffrant, j'aimerais mieux tout supporter que -de le quitter.</p> - -<p>Il lui offrait son nom et elle appelait ça : « tout supporter ». -Il n'y avait décidément rien à faire. Il -renonça à la « tourmenter », comme elle disait elle-même -sans paraître se douter de la férocité du mot :</p> - -<p>— C'est bien, fit-il, je ne parlerai plus de rien!</p> - -<p>Il tint parole et affecta même de ne faire porter les -conversations que sur des sujets d'une futilité invraisemblable. -Mais, par une contradiction fréquente, -après s'être résigné, par obéissance envers son oncle -mourant, à s'attacher, pour le restant de ses jours, à -cette jeune fille qu'il n'avait eu le temps ni d'étudier -ni de connaître, il sentit tout à coup son cœur regimber -devant l'obstacle qu'il prévoyait si peu. La valeur -d'une femme dépend presque toujours du prix auquel -elle semble s'estimer, même quand ce prix est tout -moral.</p> - -<p>La curiosité que sa résistance formelle — et évidemment -si peu calculée — avait éveillée tourna peu à -peu en intérêt. Entre autres suppositions, il se demanda -si elle n'était pas enfant naturelle et si la crainte -de voir rendue publique l'illégitimité de sa naissance -n'avait pas exagéré ses scrupules. Elle les avait -souvent entretenus du souvenir de son père, qui -était si bon et qui lui fabriquait de petites brouettes -tout exprès pour la traîner dedans ; mais on aime -tout autant que les autres les petits êtres qu'on a eus -en dehors du mariage — quelquefois plus.</p> - -<p>En revanche, elle n'avait jamais ou presque jamais -fait allusion à sa mère. Il y avait là un point noir -qu'il résolut d'éclaircir ; car, pour lui comme pour son -oncle, cette tache originelle n'eût été qu'un <i lang="la" xml:lang="la">impedimentum</i> -secondaire. Il lui eût, au contraire, su encore -plus de gré de la rectitude de sa conduite.</p> - -<p>Un soir donc, comme pour ne pas laisser tomber -la causerie, il lui posa cette question :</p> - -<p>— Est-ce que votre père était dévot?</p> - -<p>— Oh! répondit-elle sans défiance, pas du tout. Il -détestait les prêtres. Ce qu'il a eu de scènes parce -qu'on voulait me faire faire ma première communion!</p> - -<p>— Des scènes, avec qui?</p> - -<p>— Eh bien! avec… maman, dit-elle, non sans -quelque embarras ; car le nom seul de sa mère évoquait -pour elle le fantôme de Marsouillac.</p> - -<p>— Alors, poursuivit Albert, ils se sont sans doute -mariés civilement?</p> - -<p>— Papa y tenait, expliqua-t-elle ; mais il paraît que -maman a dit qu'elle ne se marierait plutôt pas. Alors, -il a cédé. Il était si bon!</p> - -<p>— Ce qui ne l'a pas empêché de se marier civilement -tout de même, insista le jeune homme. Vous -savez bien qu'en France le mariage religieux ne -compte pas et que si l'on n'a pas passé par la mairie, -il n'y a rien de fait.</p> - -<p>Cette explication ne tenait pas debout, l'Église -n'ayant le droit d'enregistrer que les mariages déjà -consacrés par l'officier de l'état civil. Mais Albert -s'y prenait comme il pouvait pour obtenir des aveux.</p> - -<p>— Bien entendu! répliqua Emmeline. Papa avait -son acte de mariage et son acte de naissance dans un -petit coffre. Je les ai retrouvés tous les deux après sa -mort.</p> - -<p>— Et où sont-ils maintenant?</p> - -<p>— Ma foi, je ne sais plus trop, repartit la jeune -fille, qui, en effet, aurait dû les avoir en sa possession, -puisqu'elle s'était donnée comme orpheline de -père et de mère. Elle ajouta : « Je crois qu'ils sont -restés chez M<sup>me</sup> Gandoin, ma patronne. Mais on peut -toujours s'en faire délivrer une copie à la mairie du -vingtième arrondissement. »</p> - -<p>Si sa venue au monde avait été accompagnée de la -moindre irrégularité, Emmeline n'aurait pas indiqué -avec cette placidité l'endroit où il était si facile d'en -acquérir la certitude. Là n'était donc pas la clef du -mystère.</p> - -<p>Force fut au jeune homme de s'occuper continuellement -de cette petite sauvage, dans la maison de -laquelle il vivait et qui le faisait marcher d'étonnement -en étonnement. Elle reprit son train-train, sans -paraître avoir prêté une importance trop considérable -aux propositions dont elle venait d'être l'objet -ou plutôt la victime et qu'elle sembla oublier au bout -de quelques jours.</p> - -<p>Ce fut alors qu'Albert, sevré d'amour par la fugue -de sa petite et se voyant dédaigné par la femme honnête, -après avoir été radicalement trompé par celle -qui ne l'était pas, engendra une sorte de mélancolie -à travers laquelle l'image d'Emmeline, qu'il voyait à -chaque instant, se mit à tournoyer, même quand il -ne la voyait pas.</p> - -<p>Lorsqu'elle passait devant lui, en baissant ses -grands yeux, dont le velours l'enveloppait tout entier, -il la comparait à cette Milanaise cabalistique connue -en peinture sous le nom de la Joconde. Sa taille, dont -il s'était jusque-là borné à remarquer la finesse, lui -paraissait maintenant serpentine et ondulante. Cette -fille le troublait positivement. Quelle puissance de -fée possédait-elle donc pour se permettre de se jouer -d'un jeune homme qui aurait dû représenter pour -elle ce que les princes des contes d'enfants représentent -pour une gardeuse de moutons qu'ils rencontrent -dans une forêt?</p> - -<p>C'était la première fois qu'il la trouvait « désirable ». -Il attribua d'abord à un dépit irraisonné les modifications -que subissaient peu à peu les jugements qu'il -avait jusque-là portés sur elle. Bien qu'il eût son dernier -examen de droit à passer, presque toujours son -travail commencé s'achevait en rêveries ; et comme -il dessinait un peu, il se surprenait constamment à -esquisser à la plume le profil d'Emmeline sur les -marges de ses cahiers.</p> - -<p>Il se disait :</p> - -<p>— C'est Peau-d'Ane. Elle va se transfigurer un jour -et nous apparaître les cheveux constellés de pierreries, -en riant de la crédulité des naïfs qui l'avaient -prise pour une pauvresse.</p> - -<p>La tasse de bouillon que, sur le midi, elle apportait -tous les jours à l'oncle faisait au neveu, qui la -lui regardait verser, l'effet d'une boisson divine, et il -comprenait à peine que la paralysie du malade n'y -cédât pas instantanément.</p> - -<p>Elle lui avait, selon le langage des étudiants, si -inexorablement « remisé son fiacre » que lui reparler -amour eût été piteux. Cependant, il conservait des -doutes sur la sincérité de ses échappatoires. Il resta -huit jours entiers sans livrer un pouce de fer, affectant -des airs d'homme qui pense à tout excepté à ce -vague projet de mariage. Il criait très haut, du corridor -dans la cuisine :</p> - -<p>— Vous savez, Annette, je ne viendrai pas dîner ce -soir : je suis invité!</p> - -<p>Il sortait à six heures, en cravate blanche, allait -s'attabler tout seul dans un restaurant quelconque -et rentrait vers les neuf heures et demie comme pour -s'informer de l'état de son oncle. Il n'aurait pas mieux -demandé que de s'asseoir à côté d'elle et de deviser -comme naguère d'incidents plus ou moins futiles ; -mais il n'osait plus. Elle aurait cru qu'il faiblissait -et il avait fait serment de mourir debout.</p> - -<p>Un matin, cependant, il l'entendit appeler : « Monsieur -Albert! monsieur Albert! » D'un bond il fut dans -la chambre de son oncle, qui venait d'avoir une syncope. -Emmeline le soutenait par les épaules et en -courant à lui avait perdu son peigne, dont la chute -avait ouvert les écluses à une cascade de cheveux -châtain palissandre rebondissant un peu partout autour -de sa tête et formant au-dessus de ses yeux -noirs un bandeau avancé, dans l'ombre duquel ils -fulguraient comme deux pointes d'acier.</p> - -<p>Le vieux Dalombre revint à lui, et un œuf à la -coque qu'il avala d'un trait lui rendit un peu des -forces qu'il épuisait chaque jour davantage par sa -persistance à refuser à peu près toute nourriture.</p> - -<p>Une heure après cette souleur, Emmeline était encore -auprès de lui se contentant d'écarter de la main -ses cheveux, quand ils la gênaient trop dans son service.</p> - -<p>Albert la trouva si nature dans ce dévergondage de -toilette qu'il lui dit au moment où, après avoir ramassé -son peigne, elle levait les bras pour ramasser -aussi sa chevelure :</p> - -<p>— Ne vous recoiffez pas encore, voulez-vous? J'aimerais -à vous dessiner comme vous êtes là.</p> - -<p>— Je veux bien, fit Emmeline en s'asseyant et en -cherchant d'elle-même une pose. Justement, j'ai toujours -eu envie d'avoir mon portrait, mais un vrai -portrait. On ne m'a jamais fait qu'une fois ma photographie.</p> - -<p>— Et chez qui vous l'a-t-on faite? demanda Albert, -qui rêvait déjà de s'en procurer une épreuve.</p> - -<p>Mais Emmeline, à qui ce mot imprudent venait -d'échapper, se rappela subitement dans quelles circonstances, -dans quel atelier et en quelle compagnie -elle avait offert sa tête à l'objectif. Elle se hâta de -glisser sur cet épisode de sa vie, en laissant tomber -négligemment cette phrase :</p> - -<p>— Oh! c'était à la fête de Saint-Cloud, je crois. -J'étais toute petite. Papa m'avait fait entrer chez un -de ces photographes ambulants : vous savez.</p> - -<p>Albert n'avait choisi le prétexte d'un portrait à -essayer que pour être autorisé à rester en face d'elle -un laps de temps appréciable. Il tailla plusieurs -crayons, prit ses mesures, se leva pour lui replacer -lui-même le bras dont l'attitude était forcée. Elle y -allait bon jeu, bon argent, lui demandant toutes les -deux minutes :</p> - -<p>— Suis-je bien comme ça? Faut-il me placer plus -de trois quarts?</p> - -<p>Lui, la voyant tout à son personnage, plus familière -et meilleure enfant que de coutume, se décida -subitement à frapper un coup suprême. Tout en -crayonnant avec une feinte attention, tantôt dardant -les yeux sur elle, tantôt les fixant sur son papier, il -lui dit du ton le moins apprêté et comme il lui aurait -annoncé qu'il venait d'acheter un chapeau neuf :</p> - -<p>— A propos : vous savez que je vais me marier!</p> - -<p>Elle rompit sa pose et se mit à sauter sur sa chaise -en battant des mains :</p> - -<p>— Oh! quel bonheur! fit-elle.</p> - -<p>Ce « oh! quel bonheur! » signifiait pour elle : Enfin, -je n'aurai plus aux offres de M. Dalombre et de -M. Albert à opposer des refus, qu'elle avait dû renoncer -à justifier, tant ils étaient incompréhensibles. Elle -fêtait ainsi sa délivrance et reprenait possession d'elle-même.</p> - -<p>Mais cette exclamation prenait pour Albert, qui l'avait -provoquée, un tout autre sens. Il n'y découvrait -que celui-ci :</p> - -<p>« Enfin, vous allez donc me laisser un peu tranquille! »</p> - -<p>Il n'avait certes pas compté sur un évanouissement -ou quelque scène de désespoir. Il ne s'était pas attendu -à ce qu'elle s'écriât en se tordant les bras :</p> - -<p>« Mais vous n'avez donc pas deviné que je vous aime -et vous ne voyez pas que vous me percez le cœur! »</p> - -<p>Néanmoins, cette explosion de joie lui parut passer -la mesure. Il se contint pourtant et continua sans lâcher -son crayon :</p> - -<p>— Oui, j'épouse M<sup>lle</sup> Humbertot.</p> - -<p>— Comme vous faites bien! dit Emmeline. Elle est -si gentille et si distinguée, et, avec ça, instruite et si -bonne musicienne! C'est moi qui voudrais jouer du -piano comme elle!</p> - -<p>Albert n'eut pas la force d'en entendre davantage. -Il se leva violemment, lança au milieu de la chambre -le carton qui soutenait le papier sur lequel il dessinait, -et sans avoir égard à son oncle, dont cette sortie -pouvait interrompre le sommeil, il dit d'une voix -rageuse à Emmeline stupéfaite :</p> - -<p>— Vous n'avez ni cœur, ni âme, ni intelligence. Je -ne me marie ni avec M<sup>lle</sup> Humbertot ni avec personne. -Je tenais à m'assurer du degré d'a…mitié qui -vous attachait à mon oncle et à moi. Je suis fixé -maintenant. Bonsoir!</p> - -<p>Il saisit son chapeau d'une main tremblante et sortit -comme un homme qui, ayant pris une résolution, -n'attendait que l'occasion de l'exécuter. Le fait est -qu'il n'avait rien résolu du tout et que, ne sachant -quelle attitude garder après cet éclat, il éprouvait -simplement le besoin d'aller respirer dehors.</p> - -<p>Emmeline, toute confuse d'avoir donné dans ce -grossier panneau, eut le pressentiment que l'heure -des complications allait sonner. Il lui devenait excessivement -difficile de se retrouver en face de ce jeune -homme, qui lui avait répété sous toutes les formes : -« Je vous aime! » et à qui elle avait en définitive -répondu :</p> - -<p>« Dieu! quel plaisir que vous me feriez si vous en -épousiez une autre! »</p> - -<p>Quitter la maison, elle ne le pouvait plus, puisque -c'eût été tuer le pauvre paralytique, en tout et pour -tout coupable d'attachement pour elle ; rester, c'était -s'exposer, de la part d'Albert, à des manifestations réitérées -devant lesquelles elle finirait peut-être par -perdre son sang-froid et défiler le chapelet des impossibilités -auxquelles se heurtaient les plans formés -par M. Dalombre et par lui.</p> - -<p>Oui, plutôt que de lui apporter en ménage la tare -qui faisait d'elle une pestiférée, elle avouerait tout et, -au besoin, retournerait là d'où elle venait. Il n'avait -pu l'avoir contre ses quarante ou cinquante mille -livres de rentes, il l'aurait pour cent sous ; mais il constaterait -au moins qu'elle avait mieux aimé replonger -dans la boue que de l'éclabousser, lui et son oncle, -avec celle dont elle était déjà couverte.</p> - -<p>C'était pour éviter cette effrayante alternative -qu'elle se décida au compromis suivant : quand Albert -serait là, elle resterait dans sa chambre, sans -risquer même un pas dans les couloirs. Quand il n'y -serait pas, elle irait occuper son poste auprès du -malade.</p> - -<p>Elle n'eut pas à expérimenter cette résolution, car -Albert ne reparut pas le lendemain, non plus que le -surlendemain, non plus que les quatre jours qui suivirent. -Il se bornait à envoyer tous les matins chercher -par un commissionnaire des nouvelles de son -oncle.</p> - -<p>Au bout de la semaine, comme s'il n'avait pu amasser -que pour sept jours d'énergie, il fit sa rentrée rue -de Berlin. Mais il était changé à ne pas le reconnaître. -Annette, qui ne se piquait pas d'être physionomiste, -s'écria pourtant malgré elle :</p> - -<p>— Oh! comme M. Albert a les traits tirés!</p> - -<p>L'amour est la plus fréquente et, certainement, la -plus cruelle des maladies, puisqu'elle pousse à des -transports au cerveau qui aboutissent quelquefois à -l'assassinat ou au suicide. Et, pour comble d'infortune, -c'est à qui rira le plus volontiers de ceux qui -en sont atteints. Albert, de peur que ses camarades de -l'École de droit ne devinassent son état morbide, -s'était, d'un dimanche à l'autre, enfoui dans une -petite chambre d'hôtel qu'il avait louée à la quinzaine, -pensant vaguement qu'il ne l'habiterait pas plus -longtemps et d'où il n'était guère sorti que pour aller -prendre des repas infinitésimaux dans un obscur -café.</p> - -<p>Il ne mangeait pas et parlait tout seul, si bien que -les garçons qui le servaient le regardaient en silence -tenir des discours à son assiette presque toujours -vide. Ce régime débilitant lui avait assez promptement -creusé les joues pour qu'au retour de ce neveu -non prodigue — car il n'avait jamais aussi peu dépensé -de sa vie — tout le personnel de l'hôtel s'exclamât -sur sa mauvaise mine.</p> - -<p>Comme tout le monde, elle fut frappée de ses airs -décomposés.</p> - -<p>— C'était donc vrai? se dit-elle. Il m'aimait pour de -bon. Ah! le malheureux!</p> - -<p>Cette fois, il n'essaya de la prendre ni par les -sentiments ni par la violence. Il se contentait de se -promener de chambre en chambre, dans sa pâleur -spectrale, l'évitant avec le même soin qu'il la poursuivait -autrefois. C'était elle, maintenant, qui semblait -le rechercher, comme pour lui faire comprendre -qu'elle ne lui gardait pas rancune et qu'en dehors -d'une question absolument spéciale, elle lui était -toute dévouée.</p> - -<p>Il s'enfermait souvent pendant des heures avec son -oncle, et ressortait les yeux rouges.</p> - -<p>Son appétit était tombé tellement au-dessous de -rien qu'Annette était obligée de se fâcher pour lui -faire avaler un potage. Emmeline avait recommandé -à la Bretonne de lui fabriquer des consommés composés -des ingrédients les plus nourrissants ; et encore, -pour en profiter, fallait-il qu'il les absorbât d'un trait -comme une potion d'huile de foie de morue. S'il -avait l'imprudence de s'interrompre dans sa dégustation, -il reposait le bol à moitié plein et n'y touchait -plus.</p> - -<p>Ce qui affligea profondément Emmeline, ce fut le -changement qu'elle ne tarda pas à remarquer dans -l'attitude de M. Dalombre à son égard. Il se laissait -passivement soigner, sans aucun de ces remerciements -ou de ces sourires dont il était ordinairement -si prodigue. Quand elle approchait du lit, il baissait -ou détournait les yeux et affectait d'ignorer qu'elle -fût là.</p> - -<p>Elle avait tant soit peu compté sur le vieillard pour -rappeler le jeune homme à la raison. Elle fut navrée -de voir que ce dernier appui lui manquait. Jamais -elle n'avait aimé et se faisait de l'amour l'image la -plus saugrenue. Elle ne s'expliquait donc en rien ce -que pouvait ressentir ce fils de famille, à qui il était -si facile d'aller se distraire avec des amis, et qui se -confinait dans une chambre contiguë à celle de son -oncle, comme un prisonnier sur parole.</p> - -<p>Elle plaignait Albert, comme on plaint un infortuné -dont la tête déménage ; mais elle s'étonnait vivement -de la part de responsabilité que M. Dalombre, en -possession, lui, de tout son bon sens, lui attribuait à -elle dans ce dérangement cérébral. Est-ce que c'était -de sa faute si Albert s'était ainsi toqué d'elle? le mot -« toqué » lui paraissant le seul qui convînt pour qualifier -un pareil état mental.</p> - -<p>Cependant, les mines rébarbatives qui l'entouraient -finirent par lui mettre au cœur un certain remords. -On ne l'aurait pas traitée en coupable si, dans cette -affaire, elle n'avait rien eu à se reprocher. Un jour -que le vieux Dalombre, en recevant d'elle une tasse -de tisane, lui avait lancé un regard dur aussitôt -abaissé, elle lui entoura le cou de ses deux bras et -lui dit toute en larmes :</p> - -<p>— Monsieur Dalombre, ne me faites pas cette figure-là! -Je vous jure que je ne suis pas une mauvaise -fille.</p> - -<p>— En attendant, répondit-il sèchement, vous êtes -cause que ce pauvre Albert va tomber malade. On -croirait vraiment que vous nous avez jeté un sort à -tous.</p> - -<p>Cette allusion, essentiellement bretonne, aux pratiques -de la sorcellerie du moyen âge troubla considérablement -Emmeline, qui craignit, en effet, d'avoir, -par sa seule présence, endiablé cette honnête maison.</p> - -<p>— Si cela est, dit-elle, je n'ai plus qu'à m'en aller.</p> - -<p>— Ce serait inutile, Albert vous suivrait! riposta le -paralytique. A cette heure, il n'y a plus qu'à laisser -aller les choses.</p> - -<p>— Mais, monsieur Dalombre, demanda-t-elle avec -une candeur qui eût fait sourire tout autre qu'un -homme aussi inquiet, comment expliquez-vous qu'il -se soit imaginé de m'aimer comme ça, sans motif? -Nous avons vécu ensemble ici près d'un an sans qu'il -ait seulement fait attention à moi. Je ne suis pas plus -belle que je n'étais l'année passée. Ce serait plutôt le -contraire.</p> - -<p>— Ces phénomènes-là ne s'expliquent pas, fit le -vieillard. C'est moi qui ai eu tort de lui parler de -vous si obstinément. Votre entêtement a fait le reste. -Il ne vous aimait pas ; il vous aime. Voilà tout.</p> - -<p>Et il tourna la tête du côté du mur pour mettre fin -à une conversation qui lui était évidemment des plus -pénibles.</p> - -<p>— Je ne peux pourtant pas devenir leur mauvais -génie, pensa-t-elle. Eh bien! tant pis!</p> - -<p>Voici à quel projet elle s'arrêta : puisqu'Albert -l'aimait à ce point qu'il était incapable de vivre sans -elle ; que cet amour, enfin, prenait tous les caractères -de l'aliénation mentale, elle ne serait pas sa -femme, elle se résignerait à être sa maîtresse. Au -moins, ce qu'elle en ferait, ce serait pour le bien, -non pour le mal. Un de plus, un de moins, est-ce -que ça comptait pour elle? D'ailleurs, elle leur devait -bien ce sacrifice-là. Seulement, elle le supplierait de -n'en pas souffler mot à son oncle. Non : aux yeux de -ce brave et digne homme, elle tenait à rester une -honnête fille. Avec les moindres précautions, il n'y -verrait que du feu, puisqu'il ne quittait pas son lit et -que, selon toute apparence il ne le quitterait que -pour entrer dans un autre d'où, alors, il ne sortirait -plus.</p> - -<p>Est-ce que, du reste, M. Albert n'était pas un garçon -des plus distingués? Elle aurait été trop heureuse -là-bas de n'être en rapport qu'avec des jeunes gens -comme celui-là. Il serait étrange qu'elle se montrât -maintenant si difficile.</p> - -<p>Elle se rabaissait ainsi volontairement, afin de se -donner le courage d'arracher tout à coup le manteau -d'honorabilité qui la couvrait et qui faisait tout son -bonheur, en même temps qu'il avait fait son salut. -Elle retournait d'elle-même au bagne d'où elle s'était -évadée, car, dans l'amour, elle ne distinguait nettement -que la prostitution, et celle à laquelle elle se -contraignait, pour être clandestine, n'en était pas -moins honteuse.</p> - -<p>— Oh! se dit-elle, c'est horrible! si je ne veux pas -être une ingrate et une coquine, il faut que je redevienne -une salope!</p> - -<p>Et la preuve de dévouement qu'elle se décidait à -donner à ses sauveurs était d'autant plus cruelle que, -certainement, personne ne lui en saurait gré.</p> - -<p>Après avoir creusé, mûri, travaillé et passé au crible -cette solution, elle reconnut qu'elle n'en avait aucune -autre à opposer. Elle dit : « Allons! » comme quelqu'un -qui se prépare à sauter un fossé sans savoir s'il -atteindra l'autre bord ou s'il tombera au beau milieu -du bourbier.</p> - -<p>De même que Judith avait revêtu ses plus riches -vêtements pour se rendre au camp d'Holopherne, elle -pressa l'achèvement d'une petite robe à raies blanches -et mauves, dont le corsage à revers s'évasait à la Charlotte -Corday. L'encolure, échancrée jusqu'aux premières -blancheurs du dos, lui dégageait le derrière -de la tête, que surplombait le réseau massif de ses -cheveux.</p> - -<p>Elle avait toujours été trop occupée auprès de son -malade pour trouver le temps nécessaire à l'essayage. -Elle envoya chercher la couturière et lui demanda -instamment de lui apporter sa robe neuve le surlendemain. -Au jour convenu, vers les cinq heures du -soir, elle était sous les armes. Elle attendit qu'Albert -descendît dans la salle à manger, où son couvert était -solitairement mis.</p> - -<p>Lorsqu'il fut à table, prêt à expédier une aile de -poulet afin de se soustraire le plus tôt possible à cet -isolement, elle ouvrit brusquement la porte et, -comme étonnée de le voir dans la salle à manger, elle -poussa un petit cri :</p> - -<p>— Ah! pardon!</p> - -<p>— Entrez, mademoiselle, j'ai fini, dit Albert en se -levant.</p> - -<p>— Mais, restez donc, au contraire, fit-elle d'un air -souriant. Je n'ai pas dîné non plus. Votre oncle dort. -Si vous me le permettez, je vais m'asseoir à votre -table. Je ne vous ennuierai pas longtemps. En deux -bouchées, ce sera fait.</p> - -<p>Il y avait au moins huit jours qu'elle ne lui en -avait débité autant. Albert leva les yeux sur elle presque -avec reconnaissance. Elle lui parut charmante -dans sa petite toilette première révolution. Il ne répondit -pas et changea son couvert de place, l'invitant -ainsi à prendre celle qu'il lui abandonnait.</p> - -<p>Elle s'y assit gaiement, avec une sorte de coquetterie -familière dont il s'étonna :</p> - -<p>— Voulez-vous me donner un peu de poulet? réclama-t-elle -en lui tendant son assiette.</p> - -<p>Albert, tout désarçonné, coupa et servit en tremblant -le morceau demandé.</p> - -<p>— Mangez donc! vous ne mangez pas! reprit-elle. -Vous devez pourtant avoir besoin de vous refaire, car -vous avez joliment maigri depuis quelque temps.</p> - -<p>— Ah! vous trouvez! C'est possible, murmura-t-il.</p> - -<p>Elle se pencha de côté comme pour se rapprocher -de lui et, lui dardant au plus profond des yeux des -regards fixes et troublants :</p> - -<p>— Voyons, monsieur Albert, dit-elle, pourquoi vous -faites-vous du chagrin? Il faut être raisonnable.</p> - -<p>Il eût été en droit de lui répondre :</p> - -<p>— Je ne me fais pas de chagrin, attendu que le chagrin -se fait tout seul ; et si je ne suis pas raisonnable, -c'est parce que j'ai perdu la raison.</p> - -<p>Mais l'amour n'a pas cette logique. Il fut tellement -ravi de ces bonnes paroles, sur lesquelles il ne comptait -plus, qu'il la regarda à son tour, non pas fixement, -mais tendrement et languissamment, comme un noyé -à qui une médication énergique vient de faire entr'ouvrir -les paupières.</p> - -<p>— Et puis, ce qu'il y a de plus grave, insista-t-elle, -c'est que vous causez beaucoup de peine à votre oncle.</p> - -<p>Cette fois il eut un petit mouvement de révolte :</p> - -<p>— Si quelqu'un lui cause de la peine, fit-il légitimement -observer, ce n'est pas moi, c'est vous!</p> - -<p>— Moi! se récria Emmeline, poussant la mauvaise -foi à ses dernières limites, de quoi suis-je coupable?</p> - -<p>— Vous n'êtes coupable que de ne pas m'aimer, -soupira-t-il. Ce n'est pas un crime, je le sais. C'est -seulement un grand malheur, contre lequel ni mon -oncle ni moi ne sommes de force à lutter.</p> - -<p>— Mais, dit-elle en jouant l'étonnement, je vous -aime de tout mon cœur lui et vous.</p> - -<p>— C'est clair! fit Albert avec découragement, vous -n'avez aucune raison de nous en vouloir. Vous m'aimez -de tout votre cœur, comme on aime son parrain -ou son père nourricier. Je préférerais un peu de haine, -ma parole d'honneur! Ce serait moins cruel.</p> - -<p>— Non, je vous assure, monsieur Albert, j'ai une -grande, une très grande affection pour vous.</p> - -<p>Elle allait continuer : mais il l'interrompit sur le -mode ironique :</p> - -<p>— Ah! parlons-en, de votre affection, vous m'en -avez donné de belles preuves! J'étais désespéré. Je -comprenais l'impossibilité de vivre plus longtemps -en tête-à-tête avec une femme qui m'avait repoussé -comme un chien. Je suis resté hors de la maison pendant -huit jours. Eh bien! vous n'avez pas même cherché -à savoir ce que j'étais devenu et si j'étais mort ou -vivant.</p> - -<p>— Vous vous trompez, dit-elle. Demandez à Annette -combien de fois j'ai pleuré pendant votre absence.</p> - -<p>Si ce n'était pas précisément là un aveu, c'était tout -au moins une tentative de réconciliation. Le jeune -homme l'accueillit avec transport, l'amour n'étant -généralement pas fier. Il décrivit son supplice comme -s'il s'y complaisait, oubliant parfois que celle à qui il -le détaillait en était précisément la cause.</p> - -<p>Quand il eut fini l'addition et présenté ainsi la -note de ses souffrances, elle y ajouta ce paraphe :</p> - -<p>— Eh bien! et moi, croyez-vous donc que j'étais -plus heureuse que vous?</p> - -<p>— Est-ce possible! répliqua Albert stupéfié, vous -étiez malheureuse aussi.</p> - -<p>Elle se tut et baissa la tête dans l'attitude d'une innocente -qui a failli laisser échapper le secret de sa -vie. Il lui saisit la main et, la lui serrant entre les -deux siennes, il lui dit gravement :</p> - -<p>— Répétez-moi que vous aussi, vous étiez malheureuse!</p> - -<p>— Oui, très malheureuse, dit-elle, continuant son -rôle de provocatrice.</p> - -<p>— Vous ne m'exécrez donc pas?</p> - -<p>— Mais non!</p> - -<p>— Vous m'aimiez donc un peu?</p> - -<p>— Mais oui!</p> - -<p>Albert fondit sur la main qu'il tenait et la couvrit -de baisers, qu'elle laissa prendre passivement. Quand -il en eut son compte, il lui demanda, les yeux tout -à fait dans les yeux, car il s'était visiblement rapproché -d'elle :</p> - -<p>— Alors pourquoi me repoussiez-vous?</p> - -<p>Elle sentit qu'elle ne pouvait se dispenser d'ajouter -quelque chose à son « parce que » ordinaire. Elle -hésita un moment, puis elle dit en appuyant la tête -sur l'épaule du jeune homme :</p> - -<p>— Parce que je ne croyais pas qu'un fils de bonne -famille comme vous était capable d'aimer sérieusement -une pauvre fille comme moi.</p> - -<p>— Ah! par exemple! fit Albert radieux, vous avez -une bien triste opinion de moi. Y a-t-il au monde -une femme qui, comme honnêteté, comme désintéressement, -comme cœur, soutiendrait la comparaison -avec vous? D'ailleurs, est-ce que l'amour n'est pas au-dessus -de ces niaiseries sociales?</p> - -<p>Il était tout à fait à ses côtés, son bras s'était coulé -entre elle et le dossier du fauteuil ; si bien qu'il la -tenait et n'avait qu'un mouvement à faire pour la ramener -jusque sur sa poitrine. Il approcha sa bouche -de l'oreille d'Emmeline et lui murmura :</p> - -<p>— Ainsi vous n'êtes plus fâchée du tout?</p> - -<p>— Plus du tout!</p> - -<p>— Vous êtes bien sûre maintenant que j'étais sincère?</p> - -<p>— Sans cela, est-ce que je serais ici comme ça, -tout près de vous? répondit-elle, en se câlinant contre -lui et mêlant ses cheveux bruns à ses cheveux blonds.</p> - -<p>— Alors, dit-il, après l'avoir presque attirée sur ses -genoux, vous consentez à être à moi?</p> - -<p>— Oui!</p> - -<p>Elle attendait ce mot : « vous consentez à être à -moi », et la netteté de sa réponse prononcée à travers -les baisers dont il la saturait lui paraissait le prélude -immédiat de sa défaite voulue. Elle fut donc des -plus surprises de voir Albert, après une dernière et -plus convulsive étreinte, se lever brusquement et -courir comme un fou à la chambre du malade, à qui -il cria avant même d'avoir ouvert la porte :</p> - -<p>— Mon oncle! Elle a dit : oui! Elle veut bien être -ma femme, ah! que je suis heureux!</p> - -<p>— Emmeline, mon enfant!… ma chère nièce! -Venez m'embrasser… ah! je savais bien que vous ne -nous feriez pas mourir de chagrin tous les deux, dit -le vieillard tout secoué par l'annonce de ce grand -événement.</p> - -<p>Emmeline s'aperçut qu'elle était prise. Les avances -qu'elle avait faites à Albert, il les avait acceptées -comme un acquiescement définitif à ce mariage, auquel -elle s'était si longtemps dérobée. Il avait cru -qu'elle ne livrait d'elle que son cœur et sa main et il -avait loyalement remis le reste après la cérémonie. -Elle se résignait à faire de lui son amant et elle venait -d'en faire son mari.</p> - -<p>Il était pourtant difficile à Emmeline d'expliquer à -Albert qu'il y avait maldonne et que si le oui par elle -prononcé comptait pour l'amour, il ne comptait pas -pour le mariage.</p> - -<p>— Comment me dégager maintenant? pensa-t-elle. -C'est la fatalité qui nous a tous menés là.</p> - -<p>D'ailleurs, le neveu, pas plus que l'oncle, ne lui accorda -le temps de reprendre sa parole. Le vieux Dalombre -était pressé, sentant la mort venir, et eût été -fort déconfit que l'enterrement précédât la noce. Il -était absolument inutile de prendre ces ajournements -que les pudeurs sociales imposent presque toujours. -Les futurs se connaissaient suffisamment, -puisque depuis un an ils couchaient dans la même -maison : elle, au rez-de-chaussée, lui, au premier -étage, et que ce n'était certainement pas de la faute -d'Albert s'ils n'avaient pas toujours dîné à la même -table.</p> - -<p>Du moment où les accordailles étaient publiques, -mieux valait brusquer le dénouement, ne fût-ce que -pour arrêter au passage les nouvelles lettres anonymes -que des ennemis inconnus préparaient peut-être -dans l'ombre.</p> - -<p>— A présent, il ne s'agit pas de s'amuser! fit observer -le malade. Je tiens à être de la fête. Dès demain, -nous allons procéder aux publications. Il faut que -dans douze ou quinze jours tout soit terminé.</p> - -<p>Il manda Emmeline auprès de son lit et lui dit -d'une voix débordante d'attendrissement :</p> - -<p>— Depuis que vous avez mis votre petit pied ici, je -vous ai toujours regardée comme ma fille. Vous seule -m'avez remplacé l'autre. Un père qui marie sa fille -est obligé de la doter. Cette maison vous appartient, -vous l'apportez en mariage à Albert. C'est nous, maintenant, -qui sommes chez vous, et, ajouta-t-il en souriant -d'un bon sourire, quand votre vieil infirme de -père vous gênera trop, vous aurez le droit de le -mettre à la porte.</p> - -<p>Emportée par ce tourbillon d'événements presque -féeriques, elle finit par accepter les dédommagements -que la destinée lui offrait.</p> - -<p>— Je le rendrai si heureux, se disait-elle, qu'il -n'aura pas à se repentir d'avoir fait de moi une honnête -femme.</p> - -<p>Albert exultait. On n'aime invinciblement que les -femmes par lesquelles on a souffert.</p> - -<p>Quand son oncle lui avait, un beau matin, mis en -tête la possibilité de cette union, il avait demandé à -réfléchir, n'éprouvant aucune tendance à rompre -avec le célibat. C'est seulement à partir du jour où -Emmeline l'avait éconduit, presque en le rudoyant, -que la pointe du poignard avait commencé à lui chatouiller -le cœur. A cette heure, il lui semblait qu'il -l'avait aimée, qu'elle l'avait repoussé toute sa vie, et -qu'il venait enfin d'atteindre le but qu'il poursuivait -depuis trois semaines et qu'il s'imaginait très réellement -poursuivre depuis des années.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">XI<br /> -<span class="small">LA FAMILLE DE LA MARIÉE</span></h2> - - -<p>Après les deux jours qu'Emmeline avait réclamés -pour se reconnaître, Albert lui dit, un soir, devant -M. Dalombre :</p> - -<p>— Mon intention est d'aller demain à la mairie -pour faire publier les bans. Hélas! ma chère Emmeline, -nous n'aurons à notre mariage ni nos pères ni -nos mères. C'est notre bon oncle qui nous en tiendra -lieu à lui tout seul.</p> - -<p>— Et encore! soupira le vieil alité. Je ne serai -même pas en état d'offrir mon bras à la mariée.</p> - -<p>— Qui sait? dit Emmeline, à qui l'espérance ne -coûtait rien.</p> - -<p>— Voyons! reprit le jeune homme, revenant aux -questions pratiques : il nous faut nos actes de naissance, -les actes de naissance de nos parents et leurs -actes de mariage. Avez-vous tout cela? demanda-t-il -à Emmeline.</p> - -<p>— Non, répondit-elle ; mais rien n'est plus facile -que de se les faire délivrer dans les mairies où ils ont -été déclarés et où ils se sont mariés.</p> - -<p>— Bien! Maintenant, l'acte de décès de votre père -et celui de votre mère?…</p> - -<p>Elle devint d'une pâleur qu'Albert eût certainement -remarquée, si l'abat-jour de la lampe n'eût interposé -entre la lumière et elle une forte épaisseur de carton. -L'acte de décès de son père, il était aisé de se le procurer ; -mais celui de sa mère, qu'elle avait déclarée -morte et qui ne l'était pas? Une sueur froide lui -mouilla les tempes. Que faire?</p> - -<p>— Est-ce que l'acte de décès est indispensable -aussi? demanda-t-elle, pour gagner du temps.</p> - -<p>— Absolument, n'est-ce pas, mon oncle? dit -Albert.</p> - -<p>— Sans doute, fit le vieillard, puisque, si l'acte de -décès des parents n'est pas fourni, il faut leur consentement -écrit.</p> - -<p>Les yeux d'Emmeline s'emplirent d'épouvante. Il -lui était impossible de revenir sur son premier mensonge ; -et, quand elle eût osé tenter cette rectification -ridicule : « J'avais cru que ma mère était morte, -mais je me rappelle maintenant qu'elle est vivante », -la mettre en scène, c'était l'étalage au grand jour de -toutes les mystérieuses horreurs du passé. Puis, cette -femme, toujours entre deux vins, et Marsouillac brochant -sur le tout, quelle société à présenter à la rigidité -de ces Bretons, qui avaient fait d'elle une madone! -Renoncer au mariage n'était rien, mais leur -dire : « Voilà ma famille! » plutôt s'évader de l'hôtel -et retourner au <i>Perroquet bleu</i>.</p> - -<p>— Nous nous occuperons de toute cette paperasserie -demain matin, dit-elle. Ce soir, je suis tellement -lasse que je ne serais même pas capable de me rappeler -les arrondissements où nous aurons affaire. -Adieu, monsieur Dalombre, adieu, Albert!</p> - -<p>Elle ouvrit la porte de sa chambre et, après l'avoir -refermée au verrou, tomba en tournoyant sur son lit. -Dès le premier pas qu'elle risquait hors de l'ombre -où elle s'était confinée, le terrain lui manquait. -Déchirée, affolée, se voyant acculée à une imposture -dont il ne lui était plus permis de sortir, elle en arrivait -à se dire :</p> - -<p>— Dieu! pourquoi n'est-ce pas ma mère qui est -morte à la place de mon pauvre père?</p> - -<p>Il est vrai que si l'ordre des décès s'était trouvé interverti, -elle n'aurait pas eu à échapper aux étreintes -de Marsouillac ; elle ne serait pas tombée dans les -mains de la Coffard et n'aurait conséquemment pas -plus connu M. Dalombre que son neveu. Mais, sans -s'arrêter à cet enchaînement des choses humaines, -elle s'agitait dans l'impasse où elle cherchait inutilement -une issue et contre les murailles de laquelle -elle aurait voulu se briser la tête.</p> - -<p>Eh bien, puisque le malheur était sur elle et qu'elle -n'avait, cette fois, aucune chance d'y échapper, elle -aurait de nouveau recours à la seule ressource qui -lui restât toujours : la fuite. Elle se sauverait, cette -nuit même, emportant les quelques petits bijoux -qu'elle avait été forcée d'accepter, au jour de l'an et -à sa fête, de la main paternelle du vieux Dalombre.</p> - -<p>Elle les engagerait au premier mont-de-piété et, -d'un cabinet de restaurant où elle s'installerait pour -une demi-journée — elle avait trop peur des garnis — elle -écrirait à ceux qu'elle aurait quittés depuis quelques -heures une lettre où elle leur demanderait de -vouloir bien lui prêter cinq cents francs, qui lui -serviraient à louer une chambre dans une maison -respectable et à acheter quelques meubles dont elle -serait la légitime propriétaire ; ce qui la mettrait à -l'abri des coups de main de la police.</p> - -<p>Elle les aimait trop pour hésiter à accepter d'eux ce -subside. D'ailleurs, s'ils apprenaient jamais qu'elle -était, faute de quelques sous, retombée dans le cloaque, -ils ne se le pardonneraient et ne le lui pardonneraient -pas.</p> - -<p>Sans autre explication, elle les préviendrait qu'un -mariage entre elle et Albert était impossible, le mot -impossible renfermant toutes les suppositions auxquelles -elle les laisserait libres de se livrer.</p> - -<p>Comme elle prévoyait pour elle une nuit complètement -blanche, une nuit qu'elle comparait déjà à celle -qu'elle avait en partie passée aux écoutes derrière -les volets du <i>Perroquet bleu</i>, elle résolut de composer -là le brouillon de sa lettre de démission.</p> - -<p>Elle s'assit à son petit bureau, devant une feuille -blanche, et, pour s'affermir dans son projet, traça -d'une main rapide ces mots qui, en fait, ne l'engageaient -à rien :</p> - -<blockquote> -<p class="ind">Monsieur Albert,</p> -</blockquote> - -<p>Mais, aussitôt, les larmes qui lui montaient aux -yeux les lui obscurcirent à tel point qu'elle vit les -lettres danser sur le papier. Elle cessa d'écrire et resta -accoudée sur la planchette de velours du bureau, se -révoltant presque de se voir ainsi toujours forcée -comme une bête qui revient constamment à son point -de départ. Si elle partait comme ça tout de suite, -après leur avoir donné à tous de si bonnes espérances, -le pauvre vieillard mourrait, elle seule sachant -ce qu'il lui fallait de soins et de précautions. De son -nouveau domicile elle verrait peut-être passer l'enterrement -auquel elle se serait retiré le droit d'assister.</p> - -<p>M. Albert, aussi, pleurerait beaucoup. Il l'oublierait -bien sûr. Seulement, ce ne serait pas sans lutte. Pour -la première et, probablement la seule fois de sa vie, -un jeune homme plein de cœur et de loyauté avait -fait attention à elle. Il l'aimait au point de la prendre -pour femme et elle était contrainte non seulement de -dire non, mais de s'enfuir comme une voleuse : -tout cela parce que la loi exigeait l'acte de décès de -sa mère et que, ne pouvant pas montrer sa mère, elle -avait dû en faire une morte.</p> - -<p>Échouer ainsi devant un obstacle représenté par un -mauvais morceau de papier timbré, c'était aussi trop -de misère. Elle eût été pourtant bien heureuse de -porter ce nom de Dalombre, qu'elle avait depuis un -an appris à tant vénérer. Du jour où il lui avait été -permis de se mêler à la vie de M. Albert, auquel elle -n'aurait jamais eu l'impudence de songer la première, -elle l'avait trouvé très gentil et elle avait pensé souvent -qu'il était singulièrement flatteur d'avoir été -choisie par un jeune homme de cette valeur, qui deviendrait -un jour un avocat distingué : car les personnes -qui devant elle avaient parlé d'un avocat n'avaient -jamais manqué d'ajouter qu'il était distingué.</p> - -<p>Oh! cet acte de décès, si on pouvait l'avoir, bien -qu'il n'existât pas! Cette préoccupation finit par l'obséder. -Elle le voyait avec ses timbres, ses signatures -et ses mots rayés nuls, comme celui du père d'Albert, -que celui-ci avait un jour tiré devant elle d'un petit -coffre où l'on serrait les papiers de famille. Il lui semblait -qu'il lui suffirait d'étendre la main pour le -saisir et l'apporter toute triomphante à cet insupportable -maire qui le réclamait si impitoyablement. C'était -peu de chose : mais, ce peu de chose, où le prendre -et de quelle trappe mystérieuse le faire jaillir?</p> - -<p>Alors, en battant le rappel de tous ses souvenirs et, -à force de tendre sa volonté vers ce talisman de Tantale, -elle entrevit vaguement, dans la brume d'un -passé qui lui apparaissait déjà comme si lointain, un -être affreux, aux dents sales, aux cheveux tombants, -dont la graisse se mêlait à celle du collet de son paletot. -Ce type, qui frisait, ou plutôt défrisait la cinquantaine, -se coiffait, hiver comme été, d'un de ces -chapeaux plus ou moins péruviens en paille brune -tressée et qu'on décore, afin de leur donner du cachet, -du nom de « Guayaquils ».</p> - -<p>Boulevard de la Chapelle, on l'appelait Gustave. Il -avait été et était peut-être encore du dernier bien avec -M<sup>lle</sup> Coffard. Malheureusement, leurs amours avaient -été interrompues par une condamnation à cinq ans de -réclusion, que l'homme au Guayaquil avait subie à -Poissy, à la suite d'une fausse police d'assurance qu'il -avait fabriquée de ses mains expertes et qu'il était -allé, en se donnant comme employé de la Compagnie, -toucher chez un particulier.</p> - -<p>Depuis sa libération, Gustave avait renoncé à son -industrie périlleuse ; mais l'art de l'imitation était tellement -inné chez lui qu'il l'avait transporté du papier -sur les toiles et qu'il s'était définitivement adonné à -l'application de signatures modernes sur des tableaux -anciens.</p> - -<p>Lorsqu'on parle à certains collectionneurs d'un -Rubens ou d'un Claude Lorrain, la première question -qu'ils vous posent est celle-ci :</p> - -<p>— Est-il signé?</p> - -<p>C'est afin de se mettre en mesure de répondre par -l'affirmative que nombre de marchands venaient prier -Gustave de leur prêter le concours de sa connaissance -des monogrammes, qu'il avait étudiés avec la patience -d'un élève de l'École des chartes. Il savait que Salvator -Rosa enlaçait, dans le coin à gauche de ses tableaux, -un R et un S ; qu'Hobbema traçait au bas de -ses paysages, à égale distance des côtés, son prénom -de <i>Minderout</i>, et que Lucas de Cranach avait un serpent -pour signature.</p> - -<p>Cette science coupable lui offrait l'énorme avantage -d'être sans aucun péril : car si vous falsifiez le nom -d'un banquier au bas d'un effet de commerce, il dépose -une plainte et vous fait arrêter ; tandis que, si -vous ajoutez sur une toile peinte par Tribouillard la -signature de Van Dyck, celui-ci n'en continue pas -moins à dormir tranquillement du dernier sommeil.</p> - -<p>Cette indulgence de la justice pour les faux qui -s'appliquent aux œuvres des peintres morts s'étend -même aux œuvres des peintres vivants. Il se vend, -bon an mal an, une trentaine de Vollon, de Feyen-Perrin -et de Robert-Fleury, dont les signataires seraient -continuellement en police correctionnelle, si -la magistrature montrait aux artistes le quart de la -sollicitude qu'elle témoigne aux notaires.</p> - -<p>Mais comme il est convenu que si on court les plus -grands risques à plagier le paraphe de M. de Rothschild, -on peut impunément apposer un faux monogramme -sur un tableau qui n'est pas plus vrai, le -nommé Gustave avait fini par se considérer lui-même -comme exerçant une profession libérale. Aussi avait-il -laissé pousser ses cheveux et donnait-il à son guayaquil -l'air casseur que les rapins impriment à leurs -chapeaux mous.</p> - -<p>Après avoir payé sa dette à la société et tout en se -réservant d'en contracter d'autres si la nécessité l'exigeait, -Gustave était revenu rôder autour de M<sup>lle</sup> Coffard -dans l'estime de laquelle il avait considérablement -perdu. Elle le reçut au retour plus que froidement. -Un voleur, ce n'était pas du tout son affaire.</p> - -<p>— Tout ce qu'on voudra, lui avait-elle dit, mais -pas ça!</p> - -<p>Étant donné le métier dont elle vivait, « tout ce -qu'on voudra » autorisait déjà bien des choses. Cependant, -sa « tolérance » s'arrêtait au guichet de la -maison centrale.</p> - -<p>Gustave n'en venait pas moins de temps à autre au -<i>Perroquet bleu</i> en étrangler deux ou trois autres — des -verts — qu'il oubliait de payer en sortant et dont -M<sup>lle</sup> Coffard négligeait de lui présenter la note.</p> - -<p>Emmeline avait aperçu quatre ou cinq fois dans le -café, raide entre deux absinthes, cet « invité » dont -on lui avait raconté les malheurs et qui était regardé -là presque comme une victime politique, le faux constituant, -aux yeux de ces femmes qui, pour la plupart, -ne savaient ni lire ni écrire, un méfait particulièrement -relevé.</p> - -<p>Dans son ignorance des qualifications du code, elle -avait partagé l'espèce de considération qui s'attachait -dans la maison à un homme aussi instruit, et ce fut -son image, celle de ses cheveux gras et sa coiffure en -paille brune qui s'imposèrent à ses recherches méditatives. -Dans tous les cas, elle ne risquerait rien en -allant le consulter. Plein de ressources comme il -était, il ne donnerait que de bons conseils.</p> - -<p>Mais où le retrouver et comment le rejoindre? Si -elle l'abordait avec cette déclaration :</p> - -<p>« Je vais épouser M. Dalombre qui a quarante -mille livres de rente, et j'ai besoin d'un faux acte de -décès qui me manque pour la publication des bans », -il verrait dans cette supplique une admirable mine -de chantage à exploiter. Ce n'était donc pas en sa -qualité de fiancée d'Albert qu'elle devait d'abord se -présenter. Elle aurait à imaginer pour sa démarche -un tout autre motif.</p> - -<p>En outre, aller le demander à l'établissement du -boulevard de la Chapelle, c'était retomber entre les -mains de la Coffard, c'est-à-dire de la police, sans -compter qu'elle-même ne sortait presque jamais, que -ni Albert ni son oncle ne la laisseraient courir seule -les rues, fût-ce en voiture, et qu'il lui était interdit de -confier à personne cette mission fantastique.</p> - -<p>Et, d'ailleurs, le temps manquait, puisque Albert -l'avait avertie qu'on s'occuperait le lendemain de rassembler -les pièces nécessaires. Elle se rendit compte -de l'inanité de sa combinaison et retomba dans le -chaos. Elle regarda à sa pendule. Il était minuit -trente-cinq. Tout le monde dormait dans la maison, -car on s'y couchait de bonne heure. Elle se leva et -monta tout doucettement dans la chambre du paralytique -qui ouvrit les yeux en reconnaissant son pas -et lui dit d'une voix attendrie :</p> - -<p>— Comment! vous êtes encore debout à cette -heure-ci? Allez vite dans votre lit. Si j'ai besoin de -quelqu'un, je sonnerai Pierre.</p> - -<p>Alors, tout à coup, comme si une batterie électrique -l'avait secouée, elle pensa :</p> - -<p>« Ce doit être encore ouvert chez la Coffard. Gustave -y est peut-être. Allons-y! »</p> - -<p>Avec la lucidité que donnent parfois les grands -périls, elle comprit que si elle se montrait au faussaire -dans la toilette d'une demoiselle, il aurait, au point -de vue pécuniaire, des exigences insoutenables. Elle -rentra chez elle aussi silencieusement qu'elle en était -sortie, endossa une robe grise toute fanée, qui avait -perdu trois ou quatre boutons de son corsage, se -campa sur le chignon un petit bonnet de linge dont -elle laissa pendre les rubans derrière le cou ; et, quand -elle se fut trouvée dans sa glace l'air suffisamment -« fille », elle alla décrocher au mur de la cuisine la -clef de l'hôtel et celle de la grille qu'Annette y pendait -tous les soirs.</p> - -<p>Elle logeait au rez-de-chaussée, ce qui lui permettait -de sortir sans réveiller les domestiques qui habitaient -les mansardes. Si M. Dalombre entendait le -bruit de la clef dans la serrure, il croirait à quelque -escapade nocturne de Pierre. D'ailleurs, il soupçonnerait -tout plutôt que l'expédition qu'elle se préparait -à entreprendre.</p> - -<p>Bien que depuis ses fiançailles elle eût le droit de -prendre à même, réglant les comptes et payant les -notes des fournisseurs, elle avait rarement plus de -quelques francs sur elle, ayant gardé pour l'argent -qu'elle avait tenu de la générosité ou de la parcimonie -des clients de la Coffard une horreur presque -invincible.</p> - -<p>Elle ramassa, traînant dans son tiroir, à peu près -l'effectif d'une pièce de cent sous, glissa comme un -lièvre sur le palier et, après avoir mis plus de cinq -minutes à entr'ouvrir la porte de la rue, tant elle -serrait la clef dans ses doigts pour l'empêcher de -crier, elle s'enfila de profil par l'entre-bâillement, se -bornant, une fois dehors, à rapprocher un battant de -l'autre assez hermétiquement pour que la maison, -protégée par une première grille, semblât, en apparence, -complètement fermée.</p> - -<p>Dès qu'elle atteignit la rue de Berlin, elle se prit à -courir jusqu'à ce qu'elle eût rencontré une voiture -vide, où elle monta sans même donner au cheval le -temps de ralentir son pas.</p> - -<p>— Vite! boulevard de la Chapelle, 66! cria-t-elle.</p> - -<p>— Payez-moi d'avance, fit le cocher défiant, ou -alors descendez.</p> - -<p>— Tenez, voici déjà quarante sous, dit-elle en lui -passant la monnaie par la portière. Mais, vous savez, -c'est à l'heure.</p> - -<p>Elle avait donné comme point d'arrivée le numéro 66, -afin que l'arrêt d'une voiture devant le 70 n'amenât -pas parmi les consommateurs et les consommatrices -du café un élan dangereux de curiosités malsaines.</p> - -<p>Il était une heure quand elle aperçut les lumières -du <i>Perroquet bleu</i> se jouant sur les arabesques des carreaux -dépolis. Cependant, le café se vidait, et elle -voyait à chaque instant les gens en sortir comme -d'un théâtre où le spectacle va finir.</p> - -<p>Elle descendit de son fiacre, dévisageant ceux qui -passaient près d'elle, et commençant à se reprocher -amèrement son extravagance. Depuis un an, Gustave -était peut-être mort ou bloqué de nouveau pour un -laps de temps déterminé. Tout à coup, elle le reconnut -de loin à son flamboyant guayaquil. Il venait précisément -à elle, et bien qu'elle eût la quasi-conviction qu'il -ne se la rappellerait pas, au moins physiquement, -l'ayant à peine vue et ne lui ayant jamais parlé, elle -regrimpa dans sa voiture, se contentant d'en tenir la -portière ouverte.</p> - -<p>Elle le happa au passage par ces mots :</p> - -<p>— Monsieur Gustave! monsieur Gustave!</p> - -<p>Il jeta dans la voiture un regard oblique. Une -femme! Que lui voulait-elle? Il y avait déjà plusieurs -années que les femmes ne lui voulaient plus rien. Il -hésitait donc à répondre à une invite dont il n'était -pas bien sûr d'être le héros ; mais Emmeline lui -souffla de nouveau :</p> - -<p>— Montez! monsieur Gustave, j'ai à vous parler.</p> - -<p>Il s'enfourna dans le fiacre qu'elle referma soigneusement.</p> - -<p>— Voilà! dit-elle sans préambule, je suis blanchisseuse, -je viens de faire un petit héritage ; mais pour -le toucher, il faut que je présente l'acte de décès de -ma mère, et je ne l'ai pas.</p> - -<p>— Eh bien, dit Gustave, allez le chercher.</p> - -<p>— Je ne l'ai pas, reprit-elle, parce que je ne sais -pas ce que ma mère est devenue. Elle m'a plantée là -il y a quatre ans. Peut-être est-elle morte, mais peut-être -ne l'est-elle pas ; et si je veux toucher mon héritage, -je suis obligée d'attendre encore six ans. Alors, -on dressera un acte de notoriété publique, comme ça -se fait toujours, et j'aurai droit à mon argent. Mais, -en attendant, il faut que je trime comme une malheureuse, -tandis que j'ai là de bons billets de mille -qui m'attendent.</p> - -<p>— Et, questionna Gustave, est-il pas mal gros, cet -héritage?</p> - -<p>— Oh! non, quatre mille francs à peu près ; mais, -tiens! avec ça, on se met dans ses meubles.</p> - -<p>— Oui, je comprends, fit l'ancien reclusionnaire, -entrant tout de suite dans les plans de la jeune fille : -vous voudriez avoir l'acte de décès en supprimant les -six années qui restent à courir.</p> - -<p>— Précisément, appuya Emmeline, devant qui Albert -avait un jour expliqué le chapitre des successions, -qu'il étudiait alors en vue d'un prochain examen.</p> - -<p>— Et pourquoi vous adressez-vous à moi, comme -ça? Vous me connaissez donc?</p> - -<p>— Non, dit-elle, c'est une de mes amies du <i>Perroquet</i> -qui m'a raconté que vous n'aviez pas votre pareil -pour imiter des signatures de peintres.</p> - -<p>— C'est vrai, répondit Gustave, flatté que sa notoriété -eût pénétré jusqu'aux blanchisseuses ; mais il ne -s'agit pas de peinture, ici.</p> - -<p>— C'est la même chose, fit observer Emmeline, -c'est même bien plus facile. Il ne vous faudra qu'une -plume et un morceau de papier.</p> - -<p>— Eh bien! et le cachet de la mairie, est-ce que je -l'ai? Et la signature du maire, est-ce que je la connais? -Tout cela me donnerait un mal inouï, repartit -Gustave, songeant déjà à faire mousser sa marchandise.</p> - -<p>Emmeline n'avait pas pensé, en effet, au cachet de -la mairie. Elle n'en continua pas moins :</p> - -<p>— Bah! est-ce qu'un homme comme vous est jamais -embarrassé?</p> - -<p>— Et, poursuivit Gustave, s'enfonçant dans son -calcul, croyez-vous qu'un travail comme celui-là se -fasse pour des prunes? Est-ce que par hasard, ma -petite, tu te serais mis dans le coco que je vais risquer -les assises pour tes beaux yeux?</p> - -<p>— Mais je vous payerais, oh! je vous payerais! se -récria-t-elle, sans s'offusquer du tutoiement de l'artiste -en faux.</p> - -<p>— Tu me payerais? Avec quoi?</p> - -<p>— Eh bien! avec de l'argent donc. Un de mes -oncles, qui a hérité aussi, m'en a remis un peu, à -compte sur ce qui doit me revenir.</p> - -<p>— Combien?</p> - -<p>— D'abord, combien demanderiez-vous?</p> - -<p>— Pas moins d'un billet de cinq.</p> - -<p>— Cinq cents francs. C'est convenu. Quand me -donnerez-vous le papier?</p> - -<p>Gustave fut surpris de tant d'ignorance! Mais, pour -fabriquer l'acte de décès, il était indispensable d'avoir -l'acte de naissance. Et quand elle le lui aurait remis, -qui lui prouverait que, la besogne terminée, elle lui -verserait les cinq cents francs. Il fallait au moins -fournir des arrhes. Deux cents francs tout de suite et -trois cents francs après.</p> - -<p>— C'est cela, ratifia Emmeline, prête à toutes les -promesses et à toutes les concessions. Donnez-moi -votre adresse. Je vous enverrai sous enveloppe, par -la poste, les deux billets de cent francs et l'acte de -naissance de maman. De plus, je vous indiquerai -sous quel nom vous m'enverrez l'autre acte à un bureau -de poste restante que je marquerai dans ma -lettre. Tout sera, du reste, expliqué d'un bout à -l'autre. Vous n'aurez qu'à suivre mes renseignements. -Voyons! quand serez-vous prêt?</p> - -<p>— Après-demain, est-ce trop tard?</p> - -<p>— Va pour après-demain! Et où dois-je écrire?</p> - -<p>— A mon atelier, 37, rue Viollet-le-Duc, fit Gustave, -qui décorait de ce titre artistique une chambre mansardée, -où le jour venait d'en haut.</p> - -<p>— Mais, fit remarquer Emmeline, vous avez bien -un autre nom que Gustave?</p> - -<p>— Oui… certainement, dit celui-ci, comme s'il -n'en était pas bien sûr. Seulement, on ne me connaît -que sous celui-là.</p> - -<p>Au moment de la séparation, il fit à Emmeline -cette proposition finale :</p> - -<p>— Descendons-nous prendre un verre?</p> - -<p>— Non, merci! fit-elle. J'ai tellement bu aujourd'hui! -D'ailleurs, il faut que je rentre.</p> - -<p>— Et puis, ajouta-t-il, ce ne sont pas des affaires -dont on peut causer devant le comptoir. Alors, adieu!</p> - -<p>— Et pas un mot à âme qui vive, n'est-ce pas?</p> - -<p>Gustave, qui était déjà sur le marchepied, se retourna -vivement :</p> - -<p>— Parbleu! Je ne suis pas assez bête pour me vendre -moi-même!</p> - -<p>37, rue Viollet-le-Duc! 37, rue Viollet-le-Duc! 37, -rue Viollet-le-Duc! répétait Emmeline pendant tout -le parcours, en retournant rue de Berlin. Elle ne se -rendait qu'un compte très approximatif de la gravité -de la situation dans laquelle elle se mettait. Le faux -dont elle allait devenir complice ne faisait, en réalité, -de tort à personne, et il sauvait l'avenir de tant de -gens, elle comprise. Au surplus, il n'y avait pas à -barguigner : c'était tout l'un ou tout l'autre. Elle -était acculée à cette alternative : s'enfuir ou tricher.</p> - -<p>La satisfaction d'avoir si heureusement réussi lui -cachait, du reste, les périls du méfait. Elle n'avait pas -plus d'une heure de voiture et retrouva la porte dans -l'état d'entre-bâillement où elle l'avait laissée. Aucun -accroc ne s'était produit. Elle arracha son bonnet de -linge, se déshabilla ensuite en un tour de main et -se glissa dans le lit, toute joyeuse de son succès et, -dans une certaine mesure, fière du bon tour qu'elle -venait de jouer à M. le maire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">XII<br /> -<span class="small">ANXIÉTÉS</span></h2> - - -<p>Le lendemain, au déjeuner, qu'on avait servi dans -la chambre du malade, elle fut gaie et bonne enfant -comme jamais. Albert devait, dans la journée, commencer -les démarches relatives aux publications.</p> - -<p>— Figurez-vous, dit-elle, que je ne me rappelle -plus du tout dans quel quartier nous habitions quand -ma pauvre mère est morte. Vous pensez : je n'avais -pas cinq ans. Je sais seulement que nous avons déménagé, -huit jours après son enterrement, pour aller -avenue de Saint-Ouen. Oh! ça, par exemple, c'est -comme si j'y étais. Mais la mémoire va me revenir. -Nous irons d'abord chercher les autres papiers et -nous nous occuperons en dernier de retrouver l'acte -de décès de ma mère.</p> - -<p>— D'autant qu'en promettant à l'employé aux mariages -de l'apporter dans le délai voulu, il ne retardera -pas les publications pour si peu, appuya Albert.</p> - -<p>Emmeline amena ensuite la conversation sur la -question du trousseau. Un trousseau, de quoi ça se -composait-il? Il paraît qu'on ne pouvait pas se marier -quand on n'avait pas de trousseau. Voilà une chose -dont elle se moquait, par exemple!</p> - -<p>— N'importe! fit observer le vieux Dalombre. Vous -ne pouvez pas entrer en ménage avec trois jupons et -huit paires de bas. D'ailleurs, c'était lui qui le lui devait, -ce fameux trousseau, puisqu'elle était sa fille. -Malheureusement, il était hors d'état de l'accompagner -pour faire les achats. Elle devrait se résigner à -y aller avec Annette. Elle n'avait qu'à puiser dans le -secrétaire l'argent dont elle avait besoin, d'autant -plus qu'elle était très en retard pour ses acquisitions.</p> - -<p>Elle se fit forcer la main pour y prendre deux billets -de mille francs, qu'elle serra avec un soin méticuleux, -et il fut convenu que, le jour même, elle -irait au Louvre s'approvisionner de ce que les femmes -appellent des riens, de peur qu'on ne s'aperçoive que -ces riens sont tout.</p> - -<p>Distraire deux cents francs de cette somme qui lui -appartenait, et qu'elle avait le droit de renouveler à -son gré, était plus que facile. Vers deux heures, elle -commanda le coupé et, sous la protection de Pierre -qui la conduisait, elle partit, flanquée de la Bretonne, -pour visiter les magasins.</p> - -<p>Après deux ou trois emplettes sur le choix desquelles -elle se montra des plus accommodantes, elle -cingla vers la mairie du dix-huitième arrondissement, -sur le territoire duquel était née Madeleine -Jougla, sa mère, et demanda une copie de l'acte de -naissance, qu'elle supplia le commis préposé aux -déclarations et à la vérification des sexes de lui délivrer -séance tenante. Elle s'assiérait dans le bureau et -attendrait. C'était urgent. Il s'agissait d'un mariage.</p> - -<p>Le commis, très galant, réveilla spécialement pour -cette besogne un jeune expéditionnaire, assoupi dans -des rêves d'avenir ; et, au bout d'un quart d'heure, -Emmeline eut son acte signé, estampillé et bon pour -le service.</p> - -<p>Sans désemparer, elle remonta dans la voiture -qu'elle fit arrêter chez un papetier, où elle demanda -un paquet d'enveloppes dans une desquelles elle -fourra pêle-mêle l'acte de naissance et les deux billets -de cent francs promis comme entrée de jeu. Elle -allait la refermer, quand elle réfléchit qu'elle n'avait -pas encore livré à Gustave ce nom de Freizel qui, -ébruité, pouvait la faire reconnaître et remettre la -police sur sa trace, depuis longtemps perdue.</p> - -<p>Cependant, pour dresser l'acte, il était indispensable -qu'elle donnât à l'artiste falsificateur le nom de -fille de sa mère, et en même temps le nom de femme -sous lequel elle était soi-disant décédée. Comme elle -était résolue à ne pas rentrer à l'hôtel sans avoir -liquidé cette terrible affaire, elle demanda à la papetière -l'autorisation d'écrire chez elle deux mots, en la -priant aussi de lui vendre un cachet pour charger le pli.</p> - -<p>Elle acheta également le bâton de cire nécessaire à -l'opération, choisit dans la vitrine un sceau gravé -d'un L et écrivit simplement cette mention : « Jean-Louis -Freizel, époux légitime de Madeleine Jougla », -puis cet avis discret : Répondre à M<sup>lle</sup> Léontine B. X. -Poste restante, rue Milton.</p> - -<p>Quand le tout fut dûment à l'abri sous la garantie -de cinq cachets rouges, elle se fit conduire au plus -prochain bureau de poste et, après une attente assez -longue pour le chargement, elle arriva enfin à jeter -dans la boîte la majestueuse enveloppe, sur le glacé -de laquelle resplendissait cette suscription :</p> - -<p class="c">Monsieur <span class="sc">Gustave</span>, artiste peintre,<br /> -37, rue Viollet-le-Duc.</p> - -<p class="sign"><i>Paris.</i></p> - -<p>Les complicités coupables ne peuvent guère vivre -que de confiance mutuelle, laquelle est, presque toujours, -peu justifiée. Quelle garantie avait Emmeline -de l'exécution du contrat passé entre elle et ce Gustave, -qui avait, en réalité, tout intérêt à empocher les -deux cents premiers francs et à abandonner les trois -cents autres pour lesquels il avait tant de risques à -courir?</p> - -<p>D'autant qu'il n'était pas plus sûr d'elle qu'elle -n'était sûre de lui. Il était obligé de s'en remettre -absolument, pour l'envoi du reste de la somme, à -une femme qu'il ne connaissait pas et qui, à en juger -par la proposition qu'elle lui avait faite et qu'il avait, -du reste, acceptée, ne devait pas être particulièrement -scrupuleuse.</p> - -<p>Quand elle aurait l'acte entre les mains, l'honnêteté -seule pouvait l'empêcher de garder les trois cents -francs. Elle supposait que ces réflexions allaient -envahir le cerveau du vieux monogrammiste et -qu'elle en serait pour son argent. Elle attendit jusqu'à -l'après-midi du lendemain avant de demander la -voiture pour se rendre au bureau de la rue Milton. -Si elle n'y trouvait rien au nom de M<sup>lle</sup> Léontine B. -X…, elle y retournerait le jour suivant ; mais la bizarrerie -de ces atermoiements finirait par faire perdre -patience à Albert et, une fois ses soupçons éveillés, -tout le chapelet des révélations s'égrénerait de lui-même.</p> - -<p>Gustave, avec son œil expérimenté, avait sans doute -deviné, dans son inconnue, une femme sincère et -incapable d'abuser un artiste dans le besoin ; car -lorsqu'elle se présenta au guichet de la poste restante, -l'employé lui remit une enveloppe qui l'attendait à -son rang de réception. Sa joie fut vive, mais pas complète : -le faussaire lui renvoyait peut-être l'acte de -naissance de sa mère, en s'excusant de n'y pas joindre -l'acte de décès. Ce fut seulement dans la voiture, où -elle remonta d'un bond, qu'elle eut, en déchirant -l'enveloppe, la preuve du respect que l'ex-chevalier -de la Coffard professait pour la foi jurée.</p> - -<p>Le document demandé y était plié en quatre. Elle -l'ouvrit. Il était revêtu d'un timbre de la mairie du -neuvième arrondissement. C'était un acte déjà un peu -ancien dont, au moyen d'une composition chimique, -on avait fait disparaître les noms pour les remplacer -par d'autres, et sur lequel Gustave avait passé un ton -uniforme.</p> - -<p>Emmeline apprit dans cette précieuse pièce que -Madeleine Jougla, épouse de Jean-Louis Freizel, était -décédée dans son domicile, 3, rue de la Tour-d'Auvergne. -Afin de ne pas être prise au dépourvu, elle -s'y fit conduire et la longea après avoir stationné -devant le numéro 3 assez longtemps pour être en -mesure de décrire au besoin la façade de la maison -qui le portait.</p> - -<p>Elle rentra alors rue de Berlin ; il était environ -quatre heures.</p> - -<p>— Que j'étais bête! dit-elle en montrant l'acte tout -ouvert à M. Dalombre, à ce moment étendu dans la -chaise-longue où on l'avait transporté pendant qu'Annette -retapait son lit ; je me suis rappelé tout à coup -que nous avions demeuré rue de la Tour-d'Auvergne. -C'est là que ma mère est morte. Je me souviens -maintenant de la maison, comme si c'était hier : un -vieux bâtiment tout noir et penchant de côté, car -vous ne savez peut-être pas comme cette rue-là fait -le dos d'âne.</p> - -<p>Pendant tout le dîner, elle ne tarit pas en détails -sur l'immeuble où sa mère avait rendu le dernier soupir. -Comment avait-elle pu en oublier l'adresse? Dès -qu'elle lui était revenue, elle avait couru à la mairie -du neuvième arrondissement, où on lui en avait tout -de suite délivré une copie. Les employés étaient vraiment -tout à fait aimables dans cette mairie-là.</p> - -<p>— Maintenant, fit Albert, les papiers sont au complet. -Nous n'avons plus qu'à marcher.</p> - -<p>Un nouvel embargo attendait Emmeline. Elle -n'avait jamais été instruite du but exact de la publication -des bans et en quoi elle consistait au juste. -Elle se renseigna à cet égard auprès d'Albert.</p> - -<p>— C'est bien simple, lui expliqua celui-ci ; on fait -afficher derrière le grillage de la mairie et annoncer -dans les journaux qu'il y a promesse de mariage -entre M. Albert Dalombre et M<sup>lle</sup> Emmeline Freizel, -afin que ceux qui auraient un motif plausible de -s'opposer à notre union aient la faculté de le faire. -Par exemple, supposons que je sois déjà marié et que -je vous aie trompée en affirmant que j'étais garçon : -la loi veut que la première femme que j'aurais -épousée soit avertie de mon intention de convoler -de nouveau. On a pris cette précaution afin d'empêcher -les fraudes.</p> - -<p>— Alors, demanda-t-elle un peu troublée, tout le -monde saura que nous devons nous marier tel jour, -à telle heure?</p> - -<p>— Tout le monde sera au moins censé le savoir.</p> - -<p>— Et ces publications durent?</p> - -<p>— Quinze jours, légalement, à moins qu'on ne -s'arrange pour obtenir la suppression du dernier ban. -C'est ce que nous tâcherons de faire.</p> - -<p>Ce qu'Albert prenait pour une légitime et flatteuse -impatience n'était, chez Emmeline, que de la terreur. -Tous les jours, pendant deux semaines, son nom, -accolé à celui de son futur mari, sous les yeux des -passants et, comme complément de publicité, inscrit -dans les journaux à une colonne spéciale où, sinon -sa mère qui ne savait pas lire, Marsouillac ne manquerait -pas de le découvrir, et après lui M<sup>lle</sup> Coffard, -et après elle l'horrible Heurteloup du bureau des -inscriptions à la préfecture : c'était presque inévitablement -plonger dans les gueules de plusieurs loups -et n'échapper à l'un que pour être saisie par l'autre.</p> - -<p>Retarder le mariage équivalait à reculer pour mieux -sauter. Maintenant qu'elle avait remis à son fiancé le -faux acte de décès, fruit de l'ingénieux travail de -Gustave, elle aurait tout donné pour le reprendre. En -effet, il ne s'agissait plus seulement pour elle de sa -position manquée. Si M<sup>me</sup> Freizel, avertie par la rumeur -publique, ou simplement par les racontars de -son voisinage, de la brillante destinée de sa fille, -venait tout à coup briguer l'honneur de la conduire -devant M. le maire, la présence de cette ressuscitée -entraînait fatalement l'intervention de la justice, placée -entre une femme vivante et un acte officiel qui -la déclarait morte.</p> - -<p>La noce se terminerait ainsi par une arrestation, -suivie d'une comparution en cour d'assises et d'une -condamnation calquée sur celle dont Gustave avait -gardé un si cuisant souvenir. Elle aurait beau exposer -devant les jurés sensibles, mais justes, les misères -de sa vie ; l'horrible attentat qui l'avait contrainte à -dire un éternel adieu au domicile maternel ; la -capture dont elle avait été victime dans la maison -meublée où elle croyait avoir trouvé un refuge ; -l'inexorable nécessité qui l'avait poussée par les -épaules chez la Coffard ; le mouvement de dégoût qui -l'avait entraînée à une évasion, qui avait bien tourné, -mais qui aurait pu si mal finir ; enfin, le concours de -circonstances qui lui avait rendu ce faux presque -obligatoire ; ce système de défense serait accepté -comme un ramassis d'imaginations dont l'invraisemblance -ne méritait même pas d'être réfutée.</p> - -<p>Elle avait indignement trompé deux honnêtes gens -par ses mensonges d'abord, et enfin par une falsification -prévue et punie par le Code : il n'y avait pas -à le nier. Et dans quel but avait-elle accumulé des -inventions aussi diaboliques? Justement pour prendre -dans la société, que l'aveu de son passé lui eût impitoyablement -fermée, la place qu'une femme pure et -recommandable y aurait occupée.</p> - -<p>Quand elle lut de ses yeux ses nom et prénoms -dans un journal, elle dut faire des efforts surhumains -pour ne pas s'évanouir. Il lui semblait que tout le -reste de la rédaction s'était subitement effacé devant -cette mention effrayante et que les yeux des lecteurs -n'étaient fixés que là-dessus.</p> - -<p>Comme lorsqu'elle se supposait, dans les premiers -jours de son séjour à l'hôtel de la rue de Berlin, -recherchée par des escouades d'agents, chaque fois -qu'on sonnait — et on sonnait beaucoup depuis les -apprêts du mariage — elle était convaincue que -c'était pour sa mère — probablement flanquée de -Marsouillac — que la porte allait s'ouvrir.</p> - -<p>Pour sa mère, ou pour la Coffard, ou pour tous les -limiers qu'elle avait dépistés, et qui se présenteraient -réclamant leur proie.</p> - -<p>Elle eut la pensée d'envoyer à la pseudo-défunte -deux, trois, quatre mille francs, avec ces simples -mots :</p> - -<p>— Ne dis rien!</p> - -<p>Mais l'expression de cette inquiétude était un appel -au chantage ; et, si ce n'était pas M<sup>me</sup> Freizel, ce serait -l'autre qui jouerait de ce secret toujours menaçant.</p> - -<p>Un jour, on lui annonça un monsieur brun, ganté -et très bien mis, qui lui demandait un entretien -particulier :</p> - -<p>— Toute défense est inutile, se dit-elle. Aux premiers -mots de cet homme, qui est sans doute un -magistrat, je monte sur le toit de la maison et je me -jette sur le pavé.</p> - -<p>Elle donna l'ordre de faire entrer l'inconnu. C'était -un commis du <i>Bon Marché</i>, qui venait lui offrir, dans -des prix extrêmement raisonnables, une magnifique -toilette de mariée, qui lui serait livrée moins d'une -semaine après la commande.</p> - -<p>Chaque jour écoulé sans encombre lui remettait -au cœur une espérance que la moindre réflexion -faisait envoler. Enfin, d'agitations en crise de nerfs, -elle atteignit la fin du douzième jour, terme assigné -aux publications par la complaisance de la municipalité. -La cérémonie fut fixée au surlendemain. Elle -ne laissa pas un instant de repos à Albert qu'il ne lui -eût promis de faire une noce dénuée de toute espèce -d'éclat. On se baserait, pour ce mariage incognito, -sur la maladie de M. Dalombre. Quatre témoins, et -c'était tout. Le jeune homme serait assisté de deux -de ses amis de l'École de droit. Le président et le -vice-président d'une Société maritime nantaise, ayant -une succursale à Paris et amis de l'ancien armateur, -serviraient à la fois de pères et de répondants à la -jeune fille ; on déjeunerait en revenant et tout serait -dit.</p> - -<p>— Vous n'avez jamais eu, je pense, répétait-elle, -l'idée d'avoir des invités et de les faire danser dans -la maison, quand notre pauvre oncle est étendu sur -son lit sans avoir seulement la force de bouger. D'ailleurs, -nous ne connaissons presque personne et notre -bal serait par trop maigre. Dans ces cas-là, c'est tout -ou rien.</p> - -<p>— Quoi! fit observer Albert, pas même les Humbertot?</p> - -<p>— Pas même les Humbertot. D'abord, depuis que -vous m'avez raconté, un jour, que vous alliez épouser -M<sup>lle</sup> Brigitte, ça me fait tout drôle quand je la -vois.</p> - -<p>— Oh! ce que je vous en disais, répliqua Albert, -c'était pour vous bien plus que pour moi. Je sais que -les jeunes filles aiment généralement donner à leur -noce le plus de relief possible. Moi, je ne me marie -pas pour aller au bal.</p> - -<p>— Et moi donc! fit, en riant, Emmeline. J'ai bien -autre chose en tête, je vous assure.</p> - -<p>« Décidément, pensa le jeune homme, j'ai gagné -un quine à la loterie. Elle n'est même pas affligée de -ces petites vanités féminines qui, pour avoir parfois -leur charme, n'en constituent pas moins une infériorité. -Quelle différence avec tant d'autres! »</p> - -<p>Le mariage à la mairie, où elle était perdue au milieu -de trois autres noces, ne causa à Emmeline que -peu d'inquiétudes. Ce fut en franchissant le porche -de l'église Notre-Dame-de-Lorette et pendant toute la -durée de la messe qu'elle se sentit vingt fois près de -défaillir. Elle lançait tout autour d'elle des regards -sournois, s'attendant constamment à voir surgir de -derrière un pilier quelque apparition sinistre.</p> - -<p>La cérémonie s'acheva sans trouble. Elle ne fut -réellement rassurée qu'en rentrant à l'hôtel avec les -quatre témoins, et quand le pauvre malade, qui attendait -le retour des époux dans son grand lit, au -chevet duquel on avait attaché un bouquet de fleurs -d'oranger, lui dit, en la prenant par la tête de ses deux -mains tremblotantes :</p> - -<p>— Allons! embrassez-moi, madame Dalombre!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">XIII<br /> -<span class="small">LA MÈRE</span></h2> - - -<p>L'imminence du danger, l'instinct de la conservation -personnelle avaient en partie caché à Emmeline -l'odieux de la comédie qu'elle avait jouée pendant un -an, comédie compliquée de drame ; car l'imposture -était allée jusqu'au faux en écriture publique. Il fallait -vaincre à tout prix et, conséquemment, sans discussion -sur le choix des moyens. Depuis que la sécurité -lui était revenue, elle commençait à raisonner -ses méfaits. C'était précisément devant ceux qu'elle -aimait qu'elle s'était mise à mentir. Et le jour n'arriverait -jamais où elle aurait la faculté de dire à son -mari :</p> - -<p>« Maintenant je vais tout vous conter. »</p> - -<p>Elle était condamnée à perpétuité à la falsification -et à l'hypocrisie. Quelque dévouement qu'elle fût -prête à offrir à son Albert, il serait éternellement sa -dupe, et tout l'amour qu'elle lui témoignerait n'arriverait -pas à modifier leurs situations respectives.</p> - -<p>C'est pourquoi sa tendresse pour lui se fortifia d'une -sorte de pitié. Elle l'aimait tous les jours davantage -et elle le plaignait davantage, tous les jours, de la -confiance à la fois aveugle et absolue qu'il avait placée -en elle. La nuit de noces s'était soldée pour elle par -une série de remords, et sa rougeur du lendemain -reflétait surtout la honte d'avoir trompé sans vergogne -et dès la première heure celui à qui elle venait -de promettre obéissance et sincérité.</p> - -<p>Elle se répétait, en le regardant la combler de soins -et de douceurs :</p> - -<p>« Pauvre Albert! il ne sait même pas à quel point -il est bon. »</p> - -<p>Bien qu'il crût la connaître depuis le temps qu'il -l'étudiait, il était surpris de la constater aussi peu -mondaine, car elle craignait perpétuellement une -rencontre et elle refusait presque toujours d'aller au -spectacle, sauf dans des baignoires particulièrement -ombreuses.</p> - -<p>Une après-midi, la roue de sa voiture avait frôlé sa -mère, qui titubait sur la chaussée du boulevard de -Clichy. La rue de Berlin ne lui semblait pas non plus -suffisamment éloignée d'un autre boulevard : celui -de la Chapelle, dont les souvenirs emplissaient son -cerveau et où un hasard pouvait la remettre nez à -nez avec Gustave, que l'appât de cinq cents nouveaux -francs aurait certainement excité à des recherches -pleines de périls.</p> - -<p>Il est vrai qu'il ne l'avait que très imparfaitement -dévisagée, dans la nuit d'une voiture de place ; mais, -bien que vraisemblablement très modifié depuis -qu'elle n'en faisait plus partie, il restait sans doute -encore assez de l'ancien personnel de la Coffard pour -provoquer des reconnaissances écrasantes.</p> - -<p>Aussi ne sortait-elle jamais à pied et tenait-elle systématiquement -sa tête enfoncée dans les capitons du -coupé. En outre, elle avait feint de contracter l'habitude -du voile qui, prétendait-elle, empêchait sa peau -de se gercer.</p> - -<p>Ainsi blindée contre les rencontres compromettantes, -elle voyait avec espoir les jours passer sans -amener la catastrophe attendue, et qui devenait de -moins en moins redoutable. Comme s'il n'avait tenu -à vivre que jusqu'à l'établissement définitif de son -neveu et de celle qu'il traitait comme sa fille, le vieux -Dalombre baissa, baissa avec une rapidité vertigineuse. -La paralysie avait, tous les matins, remonté -d'un certain nombre de centimètres, au point que le -médecin, se basant sur le calcul des probabilités, crut -pouvoir prédire le moment où elle atteindrait le -cœur.</p> - -<p>Elle l'atteignit un samedi, vers huit heures du soir. -L'œil s'ouvrit démesurément, comme pour absorber -tout ce qui flottait encore d'existence autour de lui. -Le moribond remua la bouche pour appeler, mais les -cordes vocales ne frémissaient déjà plus. Un léger -soubresaut agita son grand corps, qui sembla se soulever -de lui-même pour entrer dans le cercueil. Une -écume d'un brun fauve monta aux lèvres ; puis, sous -les yeux d'Emmeline et d'Albert affolés, les ailes du -nez se resserrèrent, les lèvres blanchirent et il expira.</p> - -<p>Au plus fort de sa douleur, Emmeline ne pouvait se -soustraire à cette réflexion consolante :</p> - -<p>« Il est mort avant de rien savoir. »</p> - -<p>Elle s'imputa comme un nouveau crime l'espèce -de soulagement qu'elle éprouvait à cette certitude -d'être demeurée intacte dans l'âme du vieillard. Quoi -qu'il arrivât maintenant, elle resterait sa fille bien-aimée. -D'ailleurs, elle n'avait rien à se reprocher à son -égard, l'ayant entouré, jusqu'à sa dernière minute, -de la plus constante sollicitude :</p> - -<p>— Il a emporté mon image comme celle d'un ange, -se disait-elle, et, à cette heure, ni moi ni personne -ne peut le détromper!</p> - -<p>Ce digne homme avait été son sauveur, son protecteur -et son égide. Pendant tout un mois, elle se -rendit presque tous les deux jours au cimetière -Montmartre, sur sa tombe, se tenant, pendant des -demi-heures, debout devant la grille du caveau, -comme occupée à raconter à ce mort tout ce qu'elle -n'avait jamais eu le courage de lui confier pendant -qu'il était vivant.</p> - -<p>Elle méditait silencieusement ces pèlerinages. Un -matin, Albert la suivit, intrigué par ces absences subites. -Il la vit entrer au cimetière et la regarda de -loin s'accoter contre le monument, où elle demeura -longtemps la tête basse et les genoux à demi ployés.</p> - -<p>— Pauvre chère créature! se répétait-il, furieux -contre lui-même d'avoir ressenti non pas l'atteinte, -mais l'effleurement d'un soupçon ; comme mon pauvre -oncle avait raison de l'aimer!</p> - -<p>Un point non pas absolument noir, mais tant soit -peu gris, pourtant tachait l'existence si douce qu'elle -lui avait faite. L'amour revêtait chez elle des formes -d'une sévérité qui parfois côtoyait la froideur. Jamais -il ne l'avait surprise dans un de ces élans où la chair -s'épanche en même temps que le cœur et où l'on crie -des « mots inconnus ». Elle y mettait si peu du sien -qu'il ne savait parfois comment s'y prendre pour l'associer -à ses entraînements.</p> - -<p>Ah! par exemple, il eût été injuste de l'accuser -d'être exigeante! Elle accordait un baiser, mais elle -ne le sollicitait jamais. Les frémissements d'épiderme -lui semblaient totalement inconnus et l'expression -matrimoniale « accomplir son devoir » paraissait -avoir été créée pour cette femme, cependant si tendre -dans tous les autres actes de la vie. Il se disait souvent :</p> - -<p>— Elle est si jeune et si candide! Elle s'échauffera.</p> - -<p>Bien qu'elle lui eût répété à deux ou trois reprises : -« Je suis convaincue que je n'aurai jamais d'enfant », -elle eut un matin la quasi-certitude qu'elle était enceinte. -L'immense joie qu'elle ressentit de cette aventure, -qui la classait définitivement parmi les femmes -utiles et respectables, fut traversée d'une profonde -mélancolie. Le nom qu'elle laisserait à cet être, -garçon ou fille, serait-il honoré ou flétri? Avait-elle -le droit de transmettre à sa progéniture une partie -des dangers qu'elle courait elle-même?</p> - -<p>En admettant qu'on ne découvrît rien pendant sa -vie, le scandale pouvait éclater après sa mort. Ce serait -alors son enfant qui hériterait de sa honte. On a -beau rabâcher que les fils ne sont pas responsables -des fautes de leurs parents, il n'en était pas moins -probable que les prétendants se détourneraient en -toute hâte si on leur fournissait ce renseignement :</p> - -<p>— Cette jolie jeune fille aura une dot sérieuse. Seulement -sa mère a été autrefois pensionnaire du <i>Perroquet -bleu</i>.</p> - -<p>Sa grossesse lui procura, momentanément au -moins, un prétexte pour s'abstenir d'aller dans le -monde, où Albert aurait désiré l'introduire. Deux ou -trois de ses camarades d'études s'étaient mariés -comme lui, et les invitations commençaient à venir. -Emmeline avait maintenant, pour s'y dérober, des -motifs qu'elle ne se faisait pas faute de mettre en -avant. Quand elle serait relevée, neuf mois auraient -encore passé sur sa tête en y apportant des changements -de nature à la rendre méconnaissable. Si ses -forces le lui permettaient, elle nourrirait son enfant, -et le métier de nourrice donne généralement à celle -qui l'exerce un aspect plantureux qui serait pour elle, -jusque-là si frêle et si ténue, une véritable transfiguration.</p> - -<p>Quand elle mit au monde l'être attendu, qui se -trouva être une fille, elle dut, par ordre de son accoucheur, -prendre une allaiteuse de la campagne, les -tendances à l'anémie que manifestait la mère ayant -donné au docteur des inquiétudes pour le nourrisson.</p> - -<p>Elle avait, depuis quelque temps déjà, ruminé un -projet qui la mettrait à l'abri de toutes les revendications -sociales : c'était de quitter Paris pour un -temps indéterminé, sinon pour toujours, après avoir -vendu l'hôtel. L'arrivée de la petite Albertine dans le -ménage — on l'avait appelée Albertine, parce que le -père s'appelait Albert — permettait d'attribuer ce changement -d'air et de milieu à la sollicitude maternelle. -Emmeline ferait dire au médecin que l'atmosphère -des montagnes de l'Auvergne donnerait aux poumons -de la nouveau-née l'élasticité qui leur manquait.</p> - -<p>Elle-même prendrait, au besoin, les attitudes langoureuses -d'une femme qui a besoin de respirer. -Elle insinuerait à son mari qu'elle avait toujours rêvé -le rôle de châtelaine, au milieu de braves paysans -qui lui rendraient en dévouement les bienfaits qu'ils -recevraient d'elle.</p> - -<p>Elle se rappela une conversation où Albert, qui -n'avait pas poussé jusqu'au doctorat ses études de -droit, se plaignait presque des quarante mille livres -de rente qu'il tenait de la succession de son oncle. Il -ne se sentait plus la patience de terminer la série de -ses examens, et cependant il aurait bien aimé être -quelque chose. C'était réellement honteux de traîner -inutilement sa vie.</p> - -<p>Malheureusement, il était trop riche pour travailler, -s'il ne l'était pas assez pour risquer des sommes dans -ces entreprises grandioses, mais dangereuses, qui -offrent des chances de faillite au moins autant que -de succès.</p> - -<p>Elle aurait été heureuse de développer chez lui -une ambition politique ou autre qui nécessitât soit -un séjour, soit au moins des tournées en province. -En tout cas, elle aspirait à prendre le train pour une -destination quelconque. Elle avait droit à un voyage -de noce que l'état maladif du vieux Dalombre avait -ajourné, puisqu'il eût été impossible de le laisser seul. -On emmènerait Pierre, la nourrice et la petite, qui -ne pouvait que se trouver bien de cette locomotion.</p> - -<p>Enfant de la capitale, d'où elle n'était jamais sortie, -Emmeline fut ainsi obstinément prise de l'envie de -s'éloigner de cette souricière. L'été était venu, amenant -un mois de juin superbe. Un soir, on s'engouffra -presque à l'improviste dans un <span lang="en" xml:lang="en">sleeping-car</span> en partance -pour Genève. Quand une femme n'a pas encore -voyagé, ce qu'elle demande à voir tout d'abord, c'est -la Suisse.</p> - -<p>Les premiers sifflements du train l'inondèrent d'une -joie sans mélange. Enfin, elle allait donc pouvoir -marcher à pied et à visage découvert. Pour elle, qui -avait à peine franchi la ligne des fortifications, Genève -était une ville lointaine où le plus grand des hasards -pouvait seul faire rencontrer deux Parisiennes.</p> - -<p>Le lac Léman l'enthousiasma. Dès sept heures du -matin elle était debout, ne demandant que fatigues -et escapades. Elle qui, rue de Berlin, mettait si rarement -le nez dehors et ne sortait qu'en voiture, se -révéla, aux yeux surpris d'Albert, comme une marcheuse -intrépide. Naguère si discrète et si enfermée, -elle devint causeuse et expansive. Le vent des Alpes -semblait avoir balayé sa mélancolie native. Elle adorait -dîner en plein air sur la terrasse de quelque restaurant -dominant le Rhône. Elle se montrait, s'exhibait -presque, comme toute fière de porter ce défi aux -passants :</p> - -<p>— Regardez-moi tant qu'il vous plaira : vous ne -verrez en moi que M<sup>me</sup> Dalombre.</p> - -<p>Elle aurait tout donné, y compris la maison que -lui avait laissée le défunt, pour se fixer sur ces coteaux -où aucune inquiétude ne serait venue la troubler. La -perspective d'une rentrée dans Paris, avec les chances -d'y rencontrer Gustave ou des gens de son monde, lui -saignait le cœur. Cependant, Albert n'avait aucun -motif plausible pour se faire naturaliser citoyen des -vingt-deux cantons, et le lui proposer eût été provoquer -chez lui une surprise à lui casser bras et jambes.</p> - -<p>Un jour, en parcourant les annonces du <i>Journal de -Genève</i>, elle lut celle-ci :</p> - -<blockquote> -<p>Pour cause de départ, à vendre, dans des conditions exceptionnelles, -un beau château, aux portes de Nantua (département -de l'Ain), avec soixante hectares de bois ; à proximité -du territoire suisse. Pour tous renseignements, s'adresser à -M<sup>e</sup> Plantaz, notaire à Genève, rue du Rhône, 27.</p> -</blockquote> - -<p>Quoique le mot « conditions exceptionnelles » n'indiquât -pas si le prix de ce domaine était exceptionnellement -bas ou exceptionnellement élevé, elle se -sentit comme hypnotisée par cette offre imprimée. Au -déjeuner elle en persécuta son mari. Soixante hectares -de forêts. Dieu! que ce devrait être agréable de -s'y promener! Elle ignorait au juste et même approximativement -ce que ces soixante hectares représentaient -comme étendue, mais elle y tenait d'autant -plus. Dans l'après-midi, elle entraîna, malgré sa résistance, -Albert chez le notaire Plantaz. On ne risquait -rien de s'informer. Soixante hectares, c'est cela qui -serait bon pour Albertine! Si, une fois rentrés à Paris, -l'enfant venait à tomber malade, peut-être à mourir, -elle ne se pardonnerait jamais d'avoir négligé ainsi -de lui sauver la vie.</p> - -<p>— Quel remords! hein! quel remords! répétait-elle -à Albert, comme s'il n'y avait plus qu'à choisir pour -leur fille entre la mort et l'acquisition de ce château.</p> - -<p>Son mari ne s'était pas résigné au voyage de Suisse -pour la contrarier. On se rendit chez M<sup>e</sup> Plantaz, -qui fit passer les plans sous leurs yeux avec l'empressement -d'un homme qui a depuis longtemps un château -sur les bras ; mais il fallait nécessairement le -visiter autrement que sur des lavis d'architecte. C'était -un grand bâtiment Louis XVI…</p> - -<p>— Tiens! comme ta chambre où l'on m'a mise après -mon accident! fit observer Emmeline.</p> - -<p>Avec de vastes écuries et un magnifique jardin qui -précédait les bois. Le tout adossé à des montagnes -qui vous abritaient merveilleusement du vent d'est.</p> - -<p>L'énumération des vertus spéciales à cette propriété — qui -attendait son acheteur depuis neuf ans — enchanta -la jeune femme. Du moment où on y était -abrité du vent d'est, il n'y avait pas à hésiter. Elle -manifesta si hautement son intention de trouver tout -à son goût qu'avant même d'y avoir mené ses clients -inespérés, le notaire avait déjà haussé ses prix.</p> - -<p>Emmeline perdant toute patience, il fit attacher son -cheval à la voiture, une de ces étranges guimbardes -qu'on ne voit qu'à Genève, et qui ne contiennent -qu'une ouverture pratiquée de côté, dans le cuir de -la capote, laquelle enveloppe toute l'armature du véhicule, -sans doute pour abriter aussi les voyageurs du -vent d'est.</p> - -<p>Quelques heures après, on entrait dans le château, -qui verdissait poétiquement dans de vieux arbres -dont la fraîcheur enchanta M<sup>me</sup> Dalombre.</p> - -<p>— Jamais nous ne trouverons mieux que ça, dit-elle -tout bas à son mari pour l'engager à profiter de -l'occasion. Le fait est que la première mise de fonds -n'était pas ruineuse, le propriétaire — pour cause -d'un départ qu'il retardait depuis neuf ans, et étant -donnée la baisse considérable que les terres avaient -subie depuis qu'on avait à peu près complètement -renoncé à les cultiver — se décidant à laisser le -bâtiment d'habitation et les soixante hectares de -terrain pour la somme ridicule de cinquante mille -francs.</p> - -<p>— Oh! c'est réellement pour rien! eut l'imprudence -de s'exclamer Emmeline. Et, sans attendre la décision -de son mari, elle se mit à faire la distribution -des chambres. La nourrice coucherait là avec Albertine. -Annette aurait une pièce superbe pour elle toute -seule.</p> - -<p>Pierre habiterait dans les communs tout un logement -d'où il surveillerait les chevaux.</p> - -<p>La question de l'ameublement serait tout de suite -tranchée, le département de l'Ain, assurait le notaire, -abondant en vieux bahuts Louis XIII à colonnes torses, -en crédences, en tables à pieds tournés et en quantités -d'antiquailles que leurs possesseurs céderaient -pour un morceau de pain. Emmeline jura qu'elle -adorait cette chasse aux vieux bibelots. Elle prétendit -même s'y connaître et se fit une fête de procéder -elle-même à l'installation de toutes les curiosités qui -allaient lui tomber sous la main.</p> - -<p>D'ailleurs, l'hôtel de la rue de Berlin contenait -déjà en linge, literie et ustensiles de tout ordre, un -matériel plus que suffisant pour une installation provisoire.</p> - -<p>— Et, une fois que l'hôtel sera vide, qu'en feras-tu? -fit observer Albert.</p> - -<p>— Nous le vendrons, répliqua-t-elle. Depuis que ton -oncle y est mort, je m'y sens toute triste. Nous louerons -un appartement à Paris, dans un autre quartier. -Un pied-à-terre nous suffira ; car, lorsque nous serons -établis ici, je suis sûre que nous y passerons les trois -quarts de l'année.</p> - -<p>Elle exposait ses combinaisons avec une telle volubilité -qu'Albert se laissa emporter dans le tourbillon. -En outre, elle se montrait si pressée de jouir de son -domaine que le voyage en fut interrompu. On retourna -à Paris ; et comme M<sup>me</sup> Humbertot avait manifesté -dans presque toutes ses visites à M. Dalombre -ses regrets d'avoir consenti à céder la maison où son -mari l'avait rendue « si heureuse », Emmeline lui en -proposa le rachat : ce à quoi elle se décida assez -promptement, après avoir spécifié que, l'ayant vendue -cent quatre-vingt mille francs à l'ancien armateur, -elle la reprendrait pour cent vingt-cinq mille ; les -bâtisses étant menacées du krach qui avait récemment -si fort éprouvé les valeurs de la Bourse.</p> - -<p>La jeune M<sup>me</sup> Dalombre n'avait pas laissé à son -mari le temps de respirer. Il se trouva, un beau matin, -aux portes de la Suisse, comme si Aladin lui-même -s'était chargé du transport. Il ne s'en plaignit -pas, l'activité déployée par sa femme lui paraissant, -en somme, le meilleur stimulant contre la -langueur à laquelle elle cédait d'ordinaire si facilement.</p> - -<p>Nantua est une ville agreste, plantée sur toute une -chaîne de montagnes tellement boisées que la taille -des planches de sapin est devenue la principale industrie -du canton. Toute l'atmosphère est saturée de -parfums de goudron et les trois mille habitants qui -peuplent ce chef-lieu d'arrondissement ont l'air de -camper dans quelque pli de la Forêt-Noire.</p> - -<p>A une demi-lieue de la ville se développe sur deux -kilomètres de long et quatre ou cinq cents mètres de -large un lac cristallin, où l'on aperçoit les truites -aller et venir à une profondeur que la limpidité de -l'eau empêche de déterminer, si bien qu'on peut -choisir celles qu'on veut y pêcher.</p> - -<p>Un lac avec des truites, les arbres du bois comme -rideau de fond ; ceux du verger comme premier plan, -le calme, la sérénité de la vie, et cette sorte de résurrection -due à une absolue sécurité, tout ce que les -déshérités voient au loin à travers leur détresse et -qu'elle avait elle-même évoqué si souvent dans son -bouge, à la description de quelque paysage de roman, -elle le possédait et non pas temporairement comme -ces malheureuses qui passent quelques heures dans -la chambre à coucher d'un étranger pour retomber -ensuite dans la rue, mais pour toujours, puisqu'elle -était femme et mère également légitime.</p> - -<p>Elle n'avait que la crainte de voir Albert se fatiguer -bientôt de cet isolement, n'ayant pas les mêmes -raisons qu'elle pour le rechercher. Bourg, le chef-lieu -du département, était à près de huit lieues de -Nantua, où la société des raboteurs de planches ne le -retiendrait pas longtemps. Le seul moyen de l'attacher -au pays, c'était de tâcher qu'il s'y créât des intérêts. -Mais lesquels? Albertine, grâce au lait de sa -puissante nourrice, s'arrondissait tous les jours, et il -eût été par trop déloyal de continuer à prétendre que -sa santé était menacée.</p> - -<p>Emmeline avait la main large et entre ses doigts -l'argent coulait comme de l'eau. Les prix de Nantua -étant généralement à ceux de Paris comme un est à -cinq, elle ne lésinait guère avec ses fournisseurs, toujours -prête à s'extasier sur le bon marché de leurs -fournitures. Dans une contrée où un sou vaut cinq -centimes, cette facilité dans les rapports pécuniaires lui -avait tout de suite assuré des sympathies, intéressées -sans doute, mais nombreuses. On volait un peu la -« jeune dame » et on lui savait gré de la bonne grâce -avec laquelle elle se laissait faire.</p> - -<p>Un charpentier qui, paraît-il, disposait d'un fort -chiffre d'électeurs et tenait plusieurs villages sous sa -coupe, dit un jour en sortant du château, ses billets -de banque à la main :</p> - -<p>— Voilà ce qu'on peut appeler des bonnes gens. -Est-ce un malheur que ce brave M. Dalombre ne soit -pas notre député!</p> - -<p>Emmeline, à qui on rapporta le propos, en tomba -toute rêveuse. Albert venait d'atteindre ses vingt-six -ans, c'est-à-dire plus que l'âge exigé pour être apte à -représenter ses concitoyens. Il n'était que depuis trois -mois dans le pays, mais c'est surtout en fait de popularité -que le temps ne fait rien à l'affaire.</p> - -<p>L'arrondissement de Nantua était composé en -partie d'ouvriers et en partie de vieux nobles. C'était -au point qu'Emmeline avait reçu du curé, renseigné -sur sa générosité, un appel portant cette suscription :</p> - - -<p class="c"><i>A madame d'Alombre.</i></p> - - -<p class="noindent">avec une apostrophe, appel qui, ayant été couronné -de succès, fut à peu de temps de là suivi d'un autre -enfermé dans une enveloppe ainsi libellée :</p> - -<p class="c"><i>Madame<br /> -La baronne d'Alombre</i></p> - -<p>— Allons! bon! je suis maintenant passée baronne! -se dit-elle. C'est à se tordre.</p> - -<p>Les élections générales approchaient. Le scrutin de -liste, d'abord adopté par la Chambre, venait d'être -rejeté par le Sénat : ce qui permettait aux aspirants -députés de travailler les circonscriptions presque électeur -par électeur. Un chef de groupe peut enlever un -arrondissement électoral avec de l'activité et de l'entregent. -Un département tout entier échappe aux influences -locales.</p> - -<p>Le charpentier, qui s'appelait Pachot et s'était « fait -lui-même », n'ayant jamais connu d'autres parents -que l'hospice des Enfants-Trouvés, jouissait de l'autorité -que lui donnait sa double qualité de patron et -d'ancien prolétaire. Si, grâce au concours de ce robuste -personnage, Albert arrivait à se créer dans le -pays une situation politique, il y serait fatalement -retenu par les doux nœuds de la députation. Il habiterait -Paris pendant les sessions, c'est-à-dire juste -assez pour ne pas trop se provincialiser ; mais, en fait, -son nid serait à Nantua et cet asile leur resterait toujours -ouvert.</p> - -<p>Il s'agissait pour Emmeline de persuader à Pachot, -devenu l'arbitre de sa destinée, que M. Dalombre, -qu'on anoblissait à tort, était aussi démocrate que -lui, quitte, en présence des couches supérieures, à -ne pas trop regimber devant l'apostrophe et même la -baronnie qu'on accordait volontiers aux nouveaux -propriétaires du château.</p> - -<p>Cette tactique, qui n'était pas neuve, réussit une -fois de plus. Choyé, gâté, traité d'égal à égal par les -Dalombre, Pachot se mit à leur service corps et âme. -On l'invitait à déjeuner, on lui donnait l'enfant à embrasser, -on se montrait avec lui en public et, à la première -réunion qui se tint tout au début de la période -électorale, le tout-puissant Pachot, pour départager -les voix qui se portaient, les unes sur un ancien président -de chambre, réactionnaire et bondieusard, les -autres sur un ancien déporté, à propos duquel les -monarchistes répandaient les bruits les plus sinistres, -proposa la candidature d'un jeune homme qui donnerait -à la population la garantie de sa jeunesse, de sa -droiture et de son énergie. Quoique nouveau venu -dans l'arène, il saurait revendiquer éloquemment à -la Chambre les réformes auxquelles tous les gens -sensés aspiraient dans l'arrondissement, lui qui -s'était constamment montré le meilleur ami de l'ouvrier, -bien qu'il ne le fût pas lui-même.</p> - -<p>— Ce merle non pas blanc, mais tricolore, c'était -M. Albert Dalombre, acheva Pachot, d'un ton tellement -triomphal que, s'il avait vu la <i>Belle Hélène</i>, il -aurait probablement ajouté :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Et ce nom seul me dispense</div> -<div class="verse i2">D'en dire plus long.</div> -</div> - -<p>L'orateur populaire avait habilement aposté dans -la salle deux laveuses de lin, qui vinrent témoigner -de la bonté angélique de M<sup>me</sup> Dalombre, laquelle leur -avait envoyé de nombreuses paires de bas pour leurs -enfants et, pendant un moment de chômage, tous les -jours, des légumes frais. Comme les idées naturellement -généreuses d'Albert ne s'étaient jamais condensées -dans une formule précise, on fit de lui un candidat -de sentiment.</p> - -<p>Il refusa d'abord de se présenter ; mais Emmeline -lui fit observer avec tant d'insistance qu'ayant étudié -pour être avocat, il aurait à la Chambre de magnifiques -occasions de mettre en relief ses qualités oratoires, -qu'il finit par se laisser promener de bourg en -bourg, léguant à sa femme la responsabilité de l'échec -comme l'honneur du succès.</p> - -<p>L'avoué bondieusard eut tout de suite conscience -de sa défaite et n'osa pas, dans les réunions électorales, -attaquer de front son rival, dont la candidature -mixte avait été si adroitement posée. L'ex-déporté -était pauvre et hors d'état de lutter, pour le nombre -et la dimension des affiches, avec ses deux adversaires. -Le curé alla jusqu'à affirmer en chaire que -cet homme de désordre avait commandé le feu à -l'exécution de l'archevêque pendant la Semaine sanglante. -On a accusé tant de gens d'avoir commandé -ce feu qu'il était très difficile au candidat de s'en défendre.</p> - -<p>Il commit la maladresse de protester dans la <i>Sentinelle -de Nantua</i>. Cette précaution lui aliéna pas mal -d'ouvriers avancés, qui lui reprochèrent de renier ses -actes, et ne fit pas remonter ses actions auprès des -modérés. Trois membres de son comité passèrent à -celui d'Albert, dont cette débandade assura l'élection. -Emmeline, haletante, avait envoyé, pendant le -dépouillement, des émissaires à toutes les sections de -vote. A mesure qu'elle recevait les résultats, elle les -additionnait fiévreusement avec les précédents. Qui -l'eût surprise dans ce travail peu féminin l'eût évidemment -cataloguée parmi ces jolies ambitieuses qui -projettent d'avoir un salon politique, de faire nommer -des préfets et d'intervenir, un jour, dans les -crises ministérielles. Elle n'y songeait guère.</p> - -<p>Ce à quoi elle tenait uniquement, c'était à clouer -pour jamais son mari au sol de cette contrée d'adoption, -où, plus tard, elle marierait sa fille, richement -peut-être, à coup sûr honorablement, et qui, par son -éloignement du théâtre de ses premières misères, déblayerait -pour toujours le terrain mouvant qu'elle -craignait continuellement de voir s'effondrer sous -ses pieds.</p> - -<p>Elle avait, par la fabrication du faux acte de décès -de sa mère, chargé son dossier d'un méfait qui pouvait -la mener autrement loin que boulevard de la -Chapelle. Après des coups de cette gravité, les coquins -prudents partent pour l'Amérique. Elle s'était contentée -de partir pour le département de l'Ain, et il lui -semblait que si son mari y conquérait une situation -prépondérante, les soupçons et les recherches s'en -égareraient d'autant.</p> - -<p>Aussi sa joie frisa-t-elle l'extase quand les derniers -chiffres apprirent, à elle et à toute la ville, que décidément -M. Albert Dalombre était élu au premier tour -avec quinze cents voix de majorité.</p> - -<p>— Ça, par exemple, c'est bien à toi que je le dois, -s'écria Albert en embrassant sa femme à l'annonce de -cette victoire. Le diable m'emporte si, il y a seulement -trois mois, je pensais à devenir jamais député!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14">XIV<br /> -<span class="small">LE FANTOME</span></h2> - - -<p>Quelques jours avant l'ouverture des Chambres, le -ménage Dalombre loua, rue de l'Université, à quarante -pas du palais Bourbon un appartement au -premier, d'où Albert serait en mesure de surveiller -les travaux législatifs. Comme la plupart des gens qui -n'ont encore rien fait, il prit tout à coup au sérieux -ce mandat qu'il avait conquis un peu par raccroc. Il -tenait sans doute à prouver à ses électeurs à quel -point il était digne de la confiance qu'ils lui avaient -prématurément accordée.</p> - -<p>Avant de se risquer à la tribune, il parla dans les -bureaux et accepta dans les commissions la rédaction -de ces rapports d'affaires qui ennuient autant ceux -qui les écoutent que ceux qui les composent.</p> - -<p>Il semblait vouloir se faire pardonner par son assiduité -son manque de passé politique. Deux ou trois -fois, un peu humilié de sa situation de Mirabeau en -chambre, il se promit de gravir les terribles gradins -qui mènent à l'impassible verre d'eau sucrée. Mais le -cœur lui manqua et ce fut seulement après six mois -de couloirs et d'hémicycle qu'il osa, un jour, aborder -les rostres pour y soutenir un projet de réforme pénitentiaire -qu'il avait signé en compagnie de plusieurs -membres de la gauche radicale.</p> - -<p>Cette proposition, qui avait pour but d'empêcher -les voleurs d'être volés par ceux qui les gardent et -qui sont censés les nourrir, fut renvoyée, avec les -honneurs de la journée, à une commission spéciale. -Le député Dalombre, en descendant de la tribune, reçut, -assura l'<i>Officiel</i> du lendemain, les félicitations -d'un grand nombre de ses collègues ; et quand il alla -attendre dans la cour, pour la ramener à leur domicile, -Emmeline qui avait assisté à la séance, elle lui -glissa dans l'oreille en lui prenant le bras :</p> - -<p>— Tu seras ministre!</p> - -<p>Cette étoile qui affecte la forme d'un portefeuille, -et sur laquelle la plupart des élus du suffrage universel -ont les yeux fixés, ne pouvait toutefois luire -avant longtemps pour un homme aussi jeune que l'était -Albert, la valeur de nos principaux politiciens -étant surtout basée sur leur expérience, bien qu'il -soit démontré depuis des siècles que l'expérience politique -n'a jamais servi à personne. Trois ans se passèrent -donc sans amener le déménagement obligatoire -du député qui s'installe dans un ministère.</p> - -<p>Albertine grandissait avec l'élégance et les grands -yeux de sa mère qui, elle, avait un peu perdu de sa -ténuité et dont le corsage s'était capitonné, en même -temps que ses joues s'étaient remplies. Elle était devenue -une femme charmante et passait pour telle. -Quand elle se montrait à la Chambre, où elle espérait -toujours assister à quelque triomphe imprévu de -son mari, les lorgnettes parlementaires convergeaient -aussitôt sur elle. Dalombre avait invité plusieurs fois -à dîner ses collaborateurs des commissions, et Emmeline -les avait reçus avec une cordialité qui avait -doublé leur sympathie pour son mari. Elle était si -fière d'avoir à sa table des messieurs décorés, qui causaient -familièrement devant elle des affaires de l'État, -de la chute possible du cabinet et qui confectionnaient -parfois sous ses yeux des listes ministérielles!</p> - -<p>Grâce aux facultés d'assimilation si rares chez le -sexe masculin et si fréquentes chez l'autre, elle s'était -en moins de dix-huit mois transformée en femme -du meilleur monde. Albert était émerveillé en constatant -la facilité avec laquelle la petite ouvrière d'autrefois -lui faisait maintenant honneur.</p> - -<p>— J'aurais épousé la petite-fille d'un pair de France -qu'elle n'aurait pas plus de tenue et de distinction, se -disait-il.</p> - -<p>Il l'obligea à prendre des leçons de danse afin que, -jeune comme elle était, elle figurât autrement que -comme tapisserie dans les nombreux bals où on les -conviait et où presque toujours elle se dispensait d'aller. -Quand elle se considéra comme suffisamment -forte sur l'<i>avant-deux</i> et sur la <i>chaîne des dames</i>, elle -n'hésita plus à produire de temps en temps ses épaules -dans les salons diplomatiques, où les dames se -montrent, sous la lumière du gaz, décolletées, sans -aucune diplomatie, jusqu'à la naissance d'une foule -de choses.</p> - -<p>Cette vie nouvelle, insoupçonnée jusque-là, avait -surtout pour elle ce précieux avantage de la faire pénétrer -dans un monde qui l'éloignait de plus en plus -de l'autre. Qui donc aurait désormais l'audace de -confronter Gustave et son guayaquil avec une dame -toute diamantée faisant vis-à-vis à un ministre plénipotentiaire?</p> - -<p>L'ambassadeur de Suède ayant, à l'occasion de la -naissance du fils de son roi, organisé une soirée dansante -agrémentée d'un concert, Albert reçut une invitation -sur laquelle Emmeline se jeta avec enthousiasme, -le mot « ambassadeur » exerçant un attrait -presque magique sur la vanité féminine.</p> - -<p>En outre, on devait y représenter une comédie de -salon, où les rôles seraient tous tenus par les représentants -les plus connus du <i lang="en" xml:lang="en">high-life</i>. La comtesse de -la Meynardière ferait une demi-mondaine, et le duc -de San-Stefano lui donnerait la réplique dans un -costume de jockey. De plus, un marquis, célèbre par -l'importance de ses parties de baccara, réciterait un -monologue emprunté au riche répertoire de Coquelin -cadet.</p> - -<p>Emmeline se commanda, pour cette fête de l'art et -de l'intelligence, une robe de satin crème, dont la -nuance légèrement éteinte relevait encore l'éclat de -ses yeux de créole. Le corsage ne tenait à l'épaule que -par une agrafe de roses rouge sang qui se déroulaient -en torsades jusqu'au bas de la jupe. Elle ne voulut -ajouter ni un bracelet, ni un collier, ni un diamant, -ni une perle à cette toilette tropicale, et campa seulement -de côté sur ses cheveux châtain foncé une -petite couronne des mêmes roses rouges, comme un -rappel de la couleur dominante.</p> - -<p>La pièce, dialoguée par un amateur, l'étonna -moins par les mots, qui n'y abondaient pas, que par -l'aplomb avec lequel la comtesse de la Meynardière -entra dans la peau de son personnage. Fallait-il -qu'elle eût reçu une brillante éducation pour être -sûre d'elle à ce point-là!</p> - -<p>Elle désespéra d'arriver jamais à une pareille -audace et n'hésita pas à attribuer cette impuissance -à son obscure origine. Aussi applaudissait-elle avec -entrain. Quand le duc de San-Stefano entra, dans -son costume de jockey : toque groseille et casaque -arlequin, elle rit aux larmes de très bonne foi, bien -que ce déguisement ne fût que médiocrement comique. -Les spectateurs étaient assis devant l'estrade ; des -chaises espacées sur une dizaine de rangs de profondeur -avaient été déposées à leur intention. A côté -d'Emmeline, un jeune homme, qu'elle ne voyait que -de profil perdu, suivait le jeu des scènes, sans donner -aucune marque d'approbation ni d'improbation.</p> - -<p>Il se leva tout à coup, fit le tour de l'assistance, -passa par derrière l'estrade qui servait de théâtre, et -revint quelques instants après reprendre à côté d'Emmeline -la place qu'un ami lui avait gardée.</p> - -<p>— Je suis allé recommander au duc de mettre sa -toque plus en arrière : la visière empêche qu'on lui -voie les yeux! dit-il en se rasseyant.</p> - -<p>— C'est que, dans le dessin que tu lui as donné, -tu l'avais placée en avant, lui fit observer l'ami.</p> - -<p>— C'est bien possible, repartit le jeune homme. -J'aime mieux chercher trois tableaux que de composer -un costume.</p> - -<p>Elle comprit que son voisin avait été chargé de -dessiner les toilettes et, probablement, de peindre les -décors. Malgré elle, elle leva les yeux sur cet artiste -sans doute improvisé, comme le proverbe auquel il -avait ainsi collaboré ; et, obstinément, comme si un -magnétisme irrésistible et irraisonné clouait sur lui -ses regards, elle les fixa à deux ou trois reprises sur -le visage du jeune homme, qui continuait à causer -avec son ami, sans prêter attention à cet examen.</p> - -<p>— Est-ce curieux! se demandait-elle, où ai-je vu -ce monsieur? C'est peut-être dans une tribune de -la Chambre? Non, pourtant. D'ailleurs, les peintres -ne vont pas dans ces endroits-là. Et c'est un peintre, -puisqu'il a été chargé de peindre les costumes. -A moins que ce ne soit aussi un homme du monde, -comme le duc et la comtesse.</p> - -<p>A partir de ce moment, elle n'écouta plus la pièce -et ne se préoccupa que de démasquer la personnalité -de ce grand garçon brun, élégant, mais dont les allures -et jusqu'à la coupe des cheveux indiquaient un -homme appartenant à un autre monde que celui de -la jeunesse gommeuse.</p> - -<p>— Comme toutes ces toilettes sont amusantes! dit-elle -en ayant l'air de s'adresser à Albert assis à sa -gauche.</p> - -<p>— Madame, vous me flattez! fit le jeune homme. -Elles sont de moi.</p> - -<p>— Ah! vraiment! répliqua-t-elle ; c'est étonnant. -On jurerait qu'un peintre de profession a passé par là.</p> - -<p>— Mais, madame, je suis peintre, en effet, dit-il. -Je parierais même qu'il n'y a ici que moi qui ne sois -pas député ou secrétaire d'ambassade.</p> - -<p>Comme la figure lui semblait déjà vue, la voix lui -sembla déjà entendue. La toile tomba, une toile également -peinte par le voisin d'Emmeline. Il se leva alors -et, se redressant de toute sa taille il rejeta en arrière -ses longs cheveux par un mouvement qu'elle retrouva -subitement dans son cerveau : ce peintre égaré dans -les salons de l'ambassadeur de Suède, c'était celui -qui, au <i>Perroquet bleu</i>, lui avait offert cinq francs par -séance pour aller poser dans son atelier.</p> - -<p>Son premier mouvement fut de fuir. Elle allait, -vis-à-vis d'Albert, prétexter une migraine instantanée -ou un invincible instinct maternel qui la poussait -à aller constater en personne qu'Albertine, laissée -seule avec la femme de chambre, dormait d'un bon -sommeil. Puis, elle réfléchit qu'on ne se paye pas une -robe de quinze cents francs pour quitter à dix heures -et demie la soirée en l'honneur de laquelle on l'a fait -faire. Ce départ, que rien ne faisait prévoir un instant -auparavant, provoquerait peut-être de la part de -son mari des réflexions auxquelles elle aurait peine à -répondre.</p> - -<p>En outre, Albert venait d'entamer avec un sous-secrétaire -d'État une conversation qu'il aurait sans -doute été fâché d'interrompre. Enfin, si le moindre -soupçon avait pu germer dans la tête du jeune peintre, -cette retraite immédiate ne pouvait que les confirmer.</p> - -<p>D'ailleurs, elle l'avait rencontré : elle le rencontrerait -probablement encore. Avoir l'air de s'éloigner de -lui, c'était l'inviter à courir après elle. Le procédé le -plus hardi, mais le plus sûr, était donc de faire tête -au hasard qui les rapprochait, après cinq ans, dans -des salons si différents de ceux où ils s'étaient vus -pour la première fois.</p> - -<p>Comme un voleur qui, pendant une perquisition -domiciliaire, ne quitte pas des yeux la cachette où il -a serré l'argent volé, elle suivait du regard tous les -mouvements du jeune homme, pour tâcher de surprendre -soit dans un geste, soit dans un jeu de physionomie, -un indice sur lequel elle pût baser une -tactique quelconque. Il ne l'avait pas reconnue : elle -en avait la presque certitude ; cependant, pourquoi -lui avait-il adressé la parole? Était-ce pour éclaircir -un doute? Les hommes, qui sont quelquefois si bêtes, -sont souvent si roués. Elle avait cru deviner qu'il -allait continuer ses amabilités quand il l'avait vue se -tourner du côté d'Albert.</p> - -<p>Son imagination commençait à travailler. Il y avait -certainement plus de deux cents personnes à cette -soirée. Il était donc bien extraordinaire que le seul -individu dont elle eût à redouter la présence se fût -précisément trouvé placé à côté d'elle.</p> - -<p>Oui, c'était bien lui : elle ne se trompait pas. Pourtant, -elle tint à s'en assurer encore en tâchant d'entendre -son nom qu'elle ne se rappelait pas, mais qui -lui reviendrait tout de suite en mémoire si quelqu'un -le prononçait devant elle. On avait enlevé les chaises -et déblayé la salle pour le bal. A l'installation de -l'orchestre sur l'estrade, il se produisit un brouhaha -d'inviteurs allant retenir leurs dames et d'invitées -allant au-devant de leurs cavaliers. Elle en profita -pour se glisser entre le peintre et son ami, qui lui dit -tout à coup :</p> - -<p>— Tu ne danses pas, Gérald?</p> - -<p>Gérald, c'était certainement par ce nom-là qu'on -l'avait interpellé boulevard de la Chapelle. L'identité -était dûment établie.</p> - -<p>Comme elle le regardait sans cesse malgré elle, il -la regarda aussi, et pensant naïvement qu'elle cherchait -un danseur pour le premier quadrille, il se crut -suffisamment autorisé par leur bout de causette à lui -demander l'honneur de son bras.</p> - -<p>Cette démarche la terrorisa. Dans la façon dont il -lui dit :</p> - -<p>— Madame voudrait-elle bien m'accepter pour cette -contredanse?</p> - -<p>Elle distingua un fond d'ironie qui la glaça de la -tête aux pieds. Pourquoi ne la reconnaîtrait-il pas, -puisqu'elle l'avait tout de suite reconnu? Elle ne -l'avait pas oublié, bien qu'il vînt au <i>Perroquet bleu</i> -beaucoup plus d'hommes qu'il ne venait sans doute -de femmes dans son atelier. D'abord, il lui avait examiné -la figure dans tous les sens, avant de décider -si elle était assez bien pour lui servir de modèle. -Naturellement, un homme convenable, qui revoyait -dans les conditions actuelles une femme qu'il avait -connue sous une livrée inavouable, n'allait pas se -mettre à pousser les hauts cris et à la tutoyer devant -tout le monde. Un sourire, une intonation tant soit -peu gouailleuse, c'était assez pour lui donner à comprendre -qu'elle ne pouvait plus avoir de secrets pour -lui.</p> - -<p>En posant son bras sur la manche de son habit -noir pour aller rejoindre leur vis-à-vis, elle tremblait -si fort qu'il lui demanda si elle avait froid.</p> - -<p>— Non, dit-elle, essayant de débrouiller une allusion -dans chaque mot du jeune homme.</p> - -<p>Assez inhabile dans l'art de quadriller, ce M. Gérald, -tout en riant de ses maladresses, se laissait conduire -par sa danseuse, qui mettait une grâce extrême à le -ramener dans le bon chemin. Elle se montrait aux -petits soins envers lui, comme pour acheter son silence. -Gérald, qui certainement était le plus pauvre -et le plus inconnu de tous ces étrangers dont les poitrines -resplendissaient de décorations et de crachats, -était très flatté d'être pris ainsi sous la protection -d'une des femmes les plus jolies et les plus élégantes -parmi les plus saluées. Il était tout ébloui par ces -énormes yeux noirs et l'attache du cou le ravissait.</p> - -<p>D'ailleurs, il ne connaissait pas une âme dans -l'hôtel de l'ambassade. Son ami lui avait apporté à -composer les costumes de la pièce ; et comme il avait -refusé toute rémunération pour les cinq ou six croquis -dont il s'était chargé, il avait été prié à ce bal où -il était allé par pur désœuvrement en empruntant un -habit noir, et uniquement pour « jouir du coup -d'œil ».</p> - -<p>Son intention était de partir sur le coup de onze -heures ; mais comme il n'y a guère, en somme, d'attrait -plus puissant qu'un commencement de relations -avec une jolie femme, il se dit après le quadrille :</p> - -<p>— Tant pis! je reste.</p> - -<p>Emmeline, qu'il reconduisit à sa place, y retomba -accablée. Dans la foule qui la circonvenait, elle ne -distinguait plus que cet ennemi. Elle aspirait au plus -prompt départ ; mais si elle le laissait là, qui prouvait -qu'il ne se hâterait pas de faire part à cinquante personnes -de cette extraordinaire aventure. Elle aimait -encore mieux s'accrocher à lui pour le surveiller et, -au besoin, lui arracher le serment de rester muet.</p> - -<p>Elle s'était gardée de lui apprendre le nom de son -mari, la médisance qui porte sur un député ayant -une saveur toute spéciale. Albert, qui considérait -cette soirée moins comme dansante que comme politique, -y traitait avec des diplomates du Nord des -questions de commerce, de libre-échange et de construction -de ports. Une fois, Emmeline s'étant trouvée -sur son passage, il lui demanda :</p> - -<p>— T'amuses-tu, ma chérie?</p> - -<p>Elle répondit :</p> - -<p>— Oh! beaucoup!</p> - -<p>Après quoi, il regagna un groupe où, à en juger -par la calvitie de la plupart de ceux qui le formaient, -on devait triturer des sujets de haute portée -européenne.</p> - -<p>L'amour-propre humain permet difficilement, fût-ce -à la personne la plus modeste, d'admettre que son -image ait disparu complètement de la mémoire ou, -tout au moins, du rayon visuel d'une autre personne. -Combien de gens dont les traits se sont, pour vous, -absolument effacés, vous abordent dans la rue en -vous tendant amicalement une main que vous ne vous -rappelez pas avoir jamais serrée! Ce sentiment instinctif -dominait Emmeline, au point qu'elle avait <i>à -priori</i> supposé que le jeune peintre n'avait pu s'égarer -à son sujet.</p> - -<p>Toutefois, il avait gardé vis-à-vis d'elle une attitude -si discrète qu'elle ne savait sur quel pied danser, -et cette incertitude même redoublait son trouble. -Rien n'était bouleversant pour elle, qui avait tant de -choses à cacher, comme de se dire à chaque minute :</p> - -<p>« Sait-il ou ne sait-il pas que la femme de là-bas et -celle d'ici n'en font qu'une seule? »</p> - -<p>Or il n'y avait pas à hésiter : dès qu'elle aurait la -preuve que sa vie n'aurait plus de mystère pour ce -jeune homme, il fallait en finir immédiatement avec -lui. La sueur lui perlait sur le front, à la pensée qu'un -mot lâché dans la foule serait l'écroulement de l'échafaudage -qu'elle avait construit avec tant de patience -et au milieu de tant de périls. Ce n'était pas la peine -d'avoir échappé si heureusement à l'enquête pratiquée -à propos de son prétendu assassinat, d'avoir doublé -sans naufrage le cap de la publication des bans, d'avoir -acquis, dans un département-frontière, une situation -tellement brillante qu'il en était résulté l'entrée -de son mari à la Chambre, pour échouer misérablement -sous les racontars d'un rapin!</p> - -<p>Et encore, lorsqu'elle tremblait à l'arrivée du commissaire -de police et qu'elle attendait constamment, -pendant les douze jours qui avaient précédé son mariage, -le coup de sonnette de sa mère, elle était seule, -s'appelait tout bonnement M<sup>lle</sup> Freizel et ne possédait -pas, comme maintenant, un nom et une enfant, dont -elle avait à sauvegarder l'honneur. La catastrophe -atteindrait, cette fois, toute une maison ; son mari la -jetterait dans la rue et plus tard, quand Albertine lui -demanderait ce qu'était devenue sa mère, Albert lui -répondrait :</p> - -<p>« Ta mère était une… »</p> - -<p>Non, elle n'avait pas mérité une aussi effroyable -condamnation sociale. Cet homme, cet inconnu — car -l'avoir coudoyé une fois dans un bouge, ce n'était -pas le connaître — qui se dressait ainsi entre elle et le -bonheur qu'elle croyait si bien s'être assuré, elle aurait -voulu le supprimer, fût-ce au prix d'un crime. -Au surplus, l'horrible angoisse qui l'étreignait ne durerait -pas longtemps. Il était impossible que la soirée -s'achevât sans qu'elle fût fixée sur l'étendue du danger -qu'elle courait… Sans trop se rendre compte de -la valeur du raisonnement qu'elle ressassa dans sa -tête égarée, elle adopta ce <span lang="la" xml:lang="la">criterium</span> :</p> - -<p>— Si, après m'avoir invitée pour le premier quadrille, -il me laisse tranquille pour aller s'adresser à -d'autres, c'est que, décidément, il ne m'a pas reconnue. -Si, au contraire, il commet l'inconvenance de me -faire danser de nouveau — ce qui ne se fait jamais, -de la part d'un homme bien élevé, à l'égard d'une -dame qu'il rencontre pour la première fois — je saurai -à quoi m'en tenir. Évidemment, il s'imposera comme -un homme sûr que je n'oserai rien lui refuser. -Peut-être même aura-t-il l'impudence de me parler -du passé. Oh! ce serait atroce!</p> - -<p>Elle en était là de ses réflexions quand Gérald s'approcha -d'elle, un peu gauchement, mais résolument. -Il avait, aussitôt le quadrille fini, recueilli des renseignements -sur sa jolie danseuse ; et, ma foi, tout -glorieux d'avoir été redressé dans ses maladresses -chorégraphiques par la femme d'un élu du suffrage -universel, il ne demandait qu'à lui confier la suite -de son éducation mondaine.</p> - -<p>Il est en effet d'usage d'éviter de compromettre ou de -gêner une dame en l'invitant successivement pour plusieurs -danses. Mais Gérald, qui n'allait jamais au bal, -qui était seul dans celui-là et qui voyait M<sup>me</sup> Dalombre -disposée également à s'isoler, sauta par-dessus ces -convenances et lui offrit sa compagnie pour la valse, -comme il la lui avait offerte pour la contredanse.</p> - -<p>— Monsieur, répondit-elle toute blêmissante, vous -voudrez bien m'excuser ; j'ai déjà refusé deux invitations.</p> - -<p>— Je n'en serai que plus fier si vous acceptez la -mienne, dit Gérald. Vous avez été si indulgente pour -moi tout à l'heure. Je voudrais pouvoir me vanter -d'être votre élève.</p> - -<p>— Oh! monsieur, fit-elle avec un sourire contraint -ou plutôt contracté, je danse moi-même très mal et -je vous donnerais de bien mauvaises leçons.</p> - -<p>— Meilleures et surtout plus agréables que celles -que mes parents me faisaient donner, quand j'étais -petit, à cinq francs le cachet, répliqua pour dire quelque -chose le peintre qui n'osait pas encore risquer -une galanterie accentuée.</p> - -<p>Ce mot « cinq francs le cachet » glaça Emmeline -jusqu'aux os. C'étaient ces cinq francs-là qu'il lui -avait proposés autrefois pour lui prêter sa tête. Aujourd'hui, -elle lui prêtait ses jambes. L'allusion était directe, -et le coup de poignard formait plaie pénétrante. -Elle fut sur le point de lui glisser cette prière dans -l'oreille :</p> - -<p>— Taisez-vous! on peut vous entendre.</p> - -<p>Elle se contenta de lui poser ce point d'interrogation :</p> - -<p>— Que voulez-vous dire?</p> - -<p>— Rien! répliqua Gérald, supposant qu'elle avait -mal compris sa phrase.</p> - -<p>Ce « rien » parut à Emmeline dissimuler tant de -choses qu'elle en perdit toute envie de lutter de nouveau -contre la destinée. Tant pis, elle en avait assez, -il arriverait ce qu'il pourrait. Si ce jeune homme -était un lâche ou simplement un imbécile, elle était -perdue ; si c'était un garçon de cœur ou seulement -de quelque intelligence, il se tairait. Mais allez donc -compter sur le silence d'un jeune homme pour qui -la possession d'un secret à la fois aussi cruel et aussi -amusant valait toutes les bonnes fortunes de la terre!</p> - -<p>Elle s'abandonna donc à ces chances diverses, se -réservant de s'orienter selon le côté d'où soufflerait -le vent de malheur qui s'abattait sur elle. Pendant -la valse à laquelle elle se résigna dans ce bal des -victimes, elle crut constater que, deux ou trois -fois, il la serrait d'un peu plus près que ne le nécessitait -le mouvement de gravitation indiqué par l'orchestre. -Elle n'osa pas se plaindre ni même se dégager, -tant elle redoutait quelque manque de respect, -bien autrement significatif.</p> - -<p>Enhardi par cette passivité, Gérald acheva le dernier -tour en la tenant collée à sa poitrine comme s'il -ne formait avec elle qu'un bloc tournoyant. Sa tête -d'artiste commençait à déménager. Jamais il n'aurait -supposé une femme du monde aussi peu récalcitrante. -Il voulut savoir au juste jusqu'où irait sa docilité :</p> - -<p>— Madame, lui dit-il, je vais réclamer de vous une -grâce qui rayonnera sur toute ma vie, si vous me -l'accordez. Promettez-moi de ne pas danser de la soirée -avec un autre qu'avec moi.</p> - -<p>— A quoi pensez-vous, monsieur? répondit-elle ; -vous tenez donc bien à me faire remarquer?</p> - -<p>— Laissez-moi au moins vous mener au buffet, -reprit-il. Il fait ici une telle chaleur!…</p> - -<p>Et, sans attendre son autorisation, il traversa avec -elle deux salons qui conduisaient à un troisième où -se dressait un grand comptoir autour duquel avaient -été placées des tables malheureusement à peu près -toutes prises d'assaut.</p> - -<p>Enfin, Gérald en dénicha une dont les locataires -s'éloignaient et où traînaient encore des soucoupes -imprégnées de glace fondue. Il y installa sa danseuse, -qui s'assit en face de lui dans la posture de l'inquiétude -et de l'obéissance. Était-ce cet endroit qu'il -avait choisi pour y causer plus à l'aise de leur première -rencontre? Persisterait-il à feindre, tout en -continuant à lui larder le cœur d'insinuations plus -ou moins déguisées? Elle attendait, prête à tout ou, -à vrai dire, prête à rien, car elle ignorait s'il l'attaquerait -par la douceur ou par la brutalité, bien que -ce rappel des « cinq francs le cachet » indiquât un -homme peu ménager de ses expressions.</p> - -<p>Le peintre, qui avait demandé deux sorbets au marasquin -à des domestiques très affairés et qui ne voyait -rien venir, se mit à frapper impatiemment sur la table -avec une petite cuillère abandonnée dans une des -soucoupes. Emmeline commençait à se sentir choquée -de ces allures d'estaminet, qu'il n'aurait certainement -pas affectées ainsi avec toute autre, quand -Gérald, dans le but louable de lui témoigner la hâte -qu'il avait de la désaltérer, lui dit moitié sourire, -moitié colère :</p> - -<p>— C'est insupportable! On n'est pas servi plus vite -ici qu'au café!</p> - -<p>Instantanément elle se rappela qu'à celui du <i>Perroquet -bleu</i>, il avait de la même façon appelé, à coups de -soucoupe sur la table, les garçons qui lui faisaient -attendre sa consommation. La corrélation était trop -évidente pour que la grossièreté ne fût pas préméditée.</p> - -<p>— Ah! monsieur! fit-elle en se levant brusquement, -c'est indigne!</p> - -<p>Et, ramassant aussitôt son éventail, qu'elle avait -posé sur le marbre, elle tourna les talons, laissant -son cavalier ahuri, sa petite cuillère à la main.</p> - -<p>— Que diable ai-je fait qui ait pu la blesser à ce -point-là? se demanda-t-il tout penaud. Pourquoi -aussi vais-je lui dire que c'est ici comme au café? -Est-ce qu'on parle de café à une femme de ce -monde-là? Voilà ce que c'est que d'essayer de marivauder -quand on n'est bon qu'à broyer des couleurs! -J'ai été pas mal inconvenant, mais c'est égal : ces -provinciales sont de rudes chipies.</p> - -<p>Après ce four monumental, il ne lui restait qu'à -tirer ses grègues. Il passa, pour aller reprendre son -paletot au vestiaire, tout près de M<sup>me</sup> Dalombre qui -avait lié conversation avec une dame et, pour se donner -une contenance, riait à gorge déployée de choses -qui vraisemblablement n'avaient rien de comique. Il -plongea ses yeux bien avant dans ceux de son ex-danseuse, -comme pour s'assurer s'il n'y avait aucun -moyen de renouer le fil que son inconvenance avait -brisé. Emmeline se contenta de le regarder d'un air -de défi, puis tourna dédaigneusement la tête. Mais -cet effort pour combattre une attaque de nerfs qui la -gagnait la désarma totalement. Elle glissa sur ses -souliers de satin jusqu'à son mari et lui dit en haletant :</p> - -<p>— Partons! Albert, j'étouffe ici. J'ai peur de me -trouver mal.</p> - -<p>Et elle le remorqua par la main jusqu'à l'antichambre, -endossa sa pelisse et s'enfourna dans sa -voiture où elle se blottit, la tête dans sa fourrure, -comme une femme qui choisit la place la plus commode -pour s'évanouir.</p> - -<p>Cependant, elle n'en fit rien et employa à méditer -sur la situation nouvelle qui lui était faite le silence -qu'elle garda pendant toute la route.</p> - -<p>— Quel coup d'œil mauvais et menaçant il m'a -lancé en partant! se répétait-elle. Comme il disait -clairement : « Ah! tu m'as bravée! Eh bien! tu sauras -ce que ton audace te coûtera! » Et pourtant, raisonnait-elle, -il m'était impossible de me laisser souffleter -ainsi en plein bal par mon passé. Si je ne m'étais pas -révoltée à la fin, jusqu'où serait-il allé? Ah! le misérable! -c'est ignoble! c'est ignoble! Comme s'il lui -eût été difficile de paraître me voir ce soir pour la -première fois! Mais non : il est tout fier de m'avoir -connue. Il n'y a pourtant pas de quoi se vanter!</p> - -<p>En tout cas, ce n'était pas dans le bal même qu'il -répandrait la nouvelle, puisqu'il l'avait quitté quelques -instants avant eux. Mais il devenait très imprudent -d'attendre seulement un jour. Contre les obstacles -qui s'étaient déjà et si souvent dressés devant -elle, elle s'était toujours trouvée bien de sa promptitude -à les renverser. L'hésitation, c'était l'écroulement -pour elle. Comme elle ne possédait, malheureusement, -aucune arme pour se défendre, attendu -qu'on n'en raconterait jamais plus ni même autant -qu'il y en avait, elle n'avait d'autre parti à prendre -que celui de l'attaque.</p> - -<p>Tant pis pour ce monsieur qui s'était trouvé là et -qui n'avait pas eu le bon goût ou la prudence de -rester muet! Lui rappeler le « café » où il l'avait -aperçue pour la première fois — car, en somme, il -n'avait fait que l'apercevoir — c'était là un défaut de -générosité qui autorisait toutes les représailles. Elle -n'avait pas à son actif que sa vie de débauche : elle -avait aussi ce faux acte de décès qui la mènerait droit -en cour d'assises. Or, une fois les soupçons du -monde concentrés sur elle, le chapelet de ses iniquités -s'égrènerait jusqu'au bout. Laisser à sa fille le -nom d'une prostituée, c'était horrible ; mais lui transmettre, -en outre, celui d'une condamnée, cette perspective -était absolument intolérable.</p> - -<p>Supprimer ce révélateur, voilà ce qui était urgent. -Mais par quels procédés? Elle n'irait pas se mettre -bénévolement à sa discrétion : ce qui ferait d'elle son -esclave et sa chose. D'autant qu'un moment vient -presque inévitablement où les complices « mangent -le morceau ». Elle n'irait pas jusqu'à lui tendre un -piège ou le faire tomber dans quelque guet-apens, -les associés qu'elle serait obligée de s'adjoindre devant -être au moins aussi dangereux que lui. Pourtant, -elle ne pouvait permettre à ce peintre de continuer à -circuler dans Paris pour y semer la diffamation. Désormais, -elle n'oserait plus se présenter dans aucune -maison de peur qu'on ne lui demandât des nouvelles -de l'établissement du boulevard de la Chapelle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch15">XV<br /> -<span class="small">LE COMPLOT</span></h2> - - -<p>Le lendemain matin elle essaya de retrouver son -sang-froid. Elle n'y réussit pas. Ses tremblements -d'autrefois l'avaient reprise. Elle décacheta la première -toutes les lettres adressées à son mari, dans la -crainte qu'il ne lui en tombât dans les mains quelqu'une -qui le mettrait au courant des exploits de la -jeune fille qu'il avait épousée pour sa vertu, bien -plus que pour sa beauté, beauté qui ne lui était venue -que plus tard.</p> - -<p>Elle interrogeait les moindres jeux de physionomie -d'Albert, s'attendant à chaque minute à quelque -explosion. Elle se dit qu'elle ne passerait pas une -seconde journée comme celle qui s'acheva pour elle, -au milieu de terreurs folles, accompagnées d'horribles -serrements d'estomac. Elle comprit qu'il fallait -agir. Pendant qu'Albert s'installait dans son bureau, -pour y rédiger la maquette d'un rapport, elle s'enferma -dans sa chambre et y brouillonna, d'une plume -hâtive, ces mots pleins de promesses :</p> - -<blockquote> -<p>J'ai besoin de vous voir. Il y aura beaucoup d'argent à gagner.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Léonie.</span></p> - -<p>Toujours poste restante, rue Milton.</p> -</blockquote> - -<p>Elle brocha sur le tout l'adresse de Gustave, restée -burinée dans son cerveau, et dès le lendemain courut -au guichet.</p> - -<blockquote> -<p>Je vous attendrai demain et après-demain toute la journée -dans mon atelier, rue Viollet-le-Duc.</p> -</blockquote> - -<p class="noindent">répondait Gustave, qui, ayant reconnu l'écriture, -avait flairé de nouveau une combinaison pécuniaire. -Sans attendre et pour couler immédiatement à fond -le dénouement du drame qui s'ouvrait si menaçant, -elle se fit conduire rue Viollet-le-Duc, chez le seul -être de qui il lui fût permis de prendre conseil.</p> - -<p>Elle monta tout d'une haleine les six étages qui -séparaient du niveau de la rue l'artiste en fausses -signatures et frappa d'un doigt agité contre la porte -bâtarde que lui avait décrite la portière de la maison. -Gustave, sa pipe aux lèvres et un vieux béret d'un -bleu crasseux fiché de travers sur ses cheveux longs, -mais rares, l'introduisit galamment dans la pièce -mansardée qu'il qualifiait audacieusement d'atelier, -sous prétexte que le jour y venait d'en haut.</p> - -<p>Il lui présenta un fauteuil en reps vert effrangé, -où elle tomba émue autant qu'essoufflée. Elle fut -saisie par une odeur de poussière et d'essence de térébenthine -qui lui arracha une légère quinte de toux. -Pour tout mobilier un lit de fer, dissimulé dans -l'ombre du toit bâti en biais, deux chevalets dressés -pour recevoir les tableaux anciens qui auraient besoin -d'un coup de torchon, et au mur une palette -mouchetée de reliefs de couleurs durcies : ce qui indiquait -suffisamment un déplorable état de morte -saison.</p> - -<p>— Eh bien! ma petite mère, qu'y a-t-il encore pour -votre service? fit Gustave en prenant place sur une -vieille malle qui lui servait d'escabeau.</p> - -<p>— Oh! rien, dit-elle, comme pour enlever de l'importance -à sa démarche. Je viens simplement vous -consulter.</p> - -<p>Avant de lui répondre, le vieux faussaire détaillait -curieusement sa toilette et paraissait fort alléché par -l'examen du superbe manteau de loutre dont Emmeline -s'était enveloppée pour sortir, car cette fois elle -avait, dans sa précipitation, complètement négligé de -se déguiser en blanchisseuse.</p> - -<p>— Nom d'un chien, que vous êtes bien mise! fit-il -observer. Jamais de la vie je n'aurais pensé que c'était -vous.</p> - -<p>— Oui, répondit-elle, c'est depuis l'héritage de mon -oncle, vous savez. J'ai quitté l'état, et, vous voyez, ça -m'a réussi.</p> - -<p>— Je vous crois! répliqua-t-il, et puis c'est pas pour -vous flatter — d'abord, je n'avais vu que le bout de -votre nez, le soir, dans la voiture… il y a six ans, -mais il me semble que vous êtes devenue crânement -jolie.</p> - -<p>— Dame! fit-elle avec une candeur affectée, je me -nourris mieux maintenant. Alors, j'ai un peu engraissé.</p> - -<p>Puis, pour couper court à ces observations oiseuses, -elle reprit :</p> - -<p>— Voilà : il y a un monsieur qui m'embête… Il a -appris, je ne sais comment, que l'acte de décès de ma -mère avait été confectionné ailleurs qu'à la mairie, et -il veut me faire chanter. Vous comprenez comme ce -serait gai si la police allait fourrer son nez dans nos -affaires. Je ne vous dénoncerais pas, certainement ; -mais on penserait bien qu'une femme n'a pas fabriqué -ce papier-là toute seule, et, de fil en aiguille, on arriverait -à vous pincer aussi.</p> - -<p>— Elle serait mauvaise! fit observer Gustave.</p> - -<p>— Aussi, ai-je pensé que vous et moi, nous avions -toute sorte de motifs pour nous débarrasser de cet -individu, continua-t-elle.</p> - -<p>Un nuage de rêverie obscurcit pour un instant les -yeux du vieux falsificateur.</p> - -<p>— Je le crois comme vous, dit-il ; mais moi, je ne -manie que le pinceau. Autre chose, non ; ça coûte par -trop gros.</p> - -<p>Elle comprit que, par « autre chose », il entendait -quelque embuscade dans laquelle resterait le gênant -personnage. Elle le rassura tout de suite sur la portée -qu'il fallait donner à ses paroles.</p> - -<p>— Il ne s'agit pas de s'en défaire violemment, expliqua-t-elle. -Seulement, si on pouvait le forcer à se -taire, soit par des menaces, soit par des promesses ; -enfin, je ne sais pas, moi. Si je savais, je ne m'adresserais -pas à vous.</p> - -<p>Elle avait trouvé bon de confondre les intérêts de -Gustave avec les siens, en lui faisant supposer que le -peintre était au courant de leur complicité dans l'affaire -du faux. Elle s'épargnait ainsi la honte et surtout -l'inconvénient d'avouer à Gustave son séjour chez la -Coffard, qui, aussitôt instruite, se serait fait une -douce joie de partir sur la piste de son ancienne pensionnaire.</p> - -<p>— Des promesses! des promesses! répétait Gustave, -n'y songez pas. C'est nous mettre tous les deux pieds -et poings liés dans les griffes de quelque maître-chanteur. -Je connais ces types-là. Ils commencent par -vous demander cent sous et ils finissent par exiger -vingt mille francs.</p> - -<p>— Alors, que faire?</p> - -<p>— C'est à voir, conclut-il. D'abord, comment s'appelle-t-il, -cet oiseau-là?</p> - -<p>— Je ne le connais que sous son nom de Gérald, -répondit-elle. Mais ce doit être un simple prénom.</p> - -<p>— Comme Gustave, appuya-t-il. Et vous dites qu'il -est?…</p> - -<p>— Peintre. Il a même sans doute un certain talent, -car il a déjà travaillé pour de bonnes maisons.</p> - -<p>— Un confrère! dit le monogrammiste. Je dois le -connaître… au moins de vue. Est-ce qu'il a déjà exposé?</p> - -<p>— Ah! ça, je l'ignore, dit Emmeline.</p> - -<p>— C'est que j'ai là le livret du Salon et, s'il y avait -eu un tableau, j'aurais tout de suite ses tenants et ses -aboutissants. Au reste, laissez-moi faire, je le retrouverai -bien.</p> - -<p>— Mais c'est que nous n'avons pas le temps d'attendre! -se récriait-elle. Demain peut-être il sera trop -tard.</p> - -<p>Il prit, sans doute pour se donner une importance -sérieuse aux yeux d'Emmeline, une attitude réfléchie -et méditative ; puis, comme un homme qui tient son -scenario, il lui posa cette question, probablement de -beaucoup la plus grave pour lui :</p> - -<p>— Mais qu'est-ce qu'on donnerait pour mettre ce -joli monsieur dans l'impossibilité de nuire? Rien que -pour le retrouver, il va falloir se mettre en quatre.</p> - -<p>Elle le rassura tout de suite :</p> - -<p>— Ne vous préoccupez pas de ça, dit-elle. Otez cet -homme-là de notre chemin et je serai encore trop -contente de vous payer ce service-là dix mille francs.</p> - -<p>— Je vois que vous êtes raisonnable, repartit Gustave, -en se léchant les lèvres. Il y a si peu de gens qui -le sont… raisonnables.</p> - -<p>— Ainsi, appuya-t-elle, vous ne risquez rien d'aller -de l'avant. Vous me direz ce que j'ai à faire et vous -me trouverez prête à tout. Tenez, voilà toujours mille -francs pour vos premiers dérangements.</p> - -<p>Et, tirant du creux de sa main gantée un magnifique -billet d'un bleu céleste, elle le tendit à Gustave, -qui le sentit trembler entre ses doigts, tant l'impression -lui en parut douce et émotionnante.</p> - -<p>— Nous disons Gérald? demanda-t-il. Un jeune?</p> - -<p>— Vingt-sept ou vingt-huit ans.</p> - -<p>— Petit? blond? gras? maigre?</p> - -<p>— Un grand brun avec une forêt de cheveux qu'il -rejette continuellement en arrière.</p> - -<p>— L'essentiel, fit-il judicieusement remarquer, c'est -d'abord de mettre la main dessus. Nous examinerons -ensuite par quel côté il vaut mieux l'attaquer. Il n'a -pas de fortune, au moins?</p> - -<p>— Un peintre! où l'aurait-il prise? demanda-t-elle -naïvement.</p> - -<p>— On ne sait pas, il y a des bonhommes à manies -qui font de la peinture pour s'amuser. S'il est pauvre, -tout ira bien ; sinon, ce sera bien plus dur. Avec de -l'argent, on se défend toujours.</p> - -<p>Emmeline lui fournit encore toutes les explications -qu'elle crut de nature à l'aider dans un plan qu'elle -entrevoyait vaguement sans que les lignes en fussent -arrêtées dans sa tête, pas plus qu'elles ne l'étaient pas -sans doute dans celle de l'ex-réclusionnaire.</p> - -<p>Elle lui tendit la main en lui répétant à cinq ou six -reprises d'agir en toute hâte. Il y allait de leur salut -à tous deux. L'alternative qui se présentait, spécialement -pour Gustave, était celle-ci : ou un magot de -dix billets comme celui qu'il venait d'empocher avec -une joie ineffable ; ou dix bonnes années de travaux -forcés qui, pour un récidiviste aussi remarquable, -monteraient vraisemblablement au double.</p> - -<p>On se quitta sur cette expectative, Emmeline -attendant tout de l'ingéniosité de Gustave ; Gustave -remuant déjà des idées sans s'être encore arrêté à -aucune d'elles. La peur enlevait à M<sup>me</sup> Dalombre -toute pitié en même temps que tout sens moral. On -lui aurait appris tout à coup que son obstiné cavalier -du bal de l'ambassade de Suède était tombé sous -un camion dont la roue lui avait passé sur le corps, -qu'elle aurait commencé par remercier la Providence -du secours inespéré qu'elle lui apportait.</p> - -<p>Son collaborateur Gustave ne donna pas, du reste, -au remords le temps d'intervenir. Le lendemain même -de leur entrevue dans la mansarde de la rue Viollet-le-Duc, -Emmeline trouva au bureau habituel ces -deux lignes, qui n'admettaient ni atermoiement ni -discussion :</p> - -<p>« Gérald retrouvé. Tout va bien. Venez! »</p> - -<p>Elle s'envola de nouveau vers les six étages au -sommet desquels l'artiste en toute sorte d'arts se -plaisait à braver les foudres de la loi. Sa première -surprise fut d'être reçue dans l'atelier par un monsieur -aux habits flambants neufs : jaquette luisante -d'un tout autre lustre que celui de la crasse ; pantalon -gris perle ; moustache cirée ; cheveux à la malcontent. -Ce Gustave d'aujourd'hui n'avait aucun -rapport avec celui d'hier : on le lui avait changé -contre un autre qui ne le rappelait que de très loin.</p> - -<p>L'inconnu qui lui tendait une main aux ongles -irréprochables la tira immédiatement de son incertitude. -C'était bien le même Gustave, mais il avait -cru devoir, aussitôt après leur conversation de la -veille, sauter dans le tramway qui mène à la Belle -Jardinière et s'y acheter un complet séance tenante. -Non, comme elle aurait quelque raison de le supposer, -pour jeter un dernier éclat sur ce boulevard de la -Chapelle si souvent témoin de sa misère, mais parce -que cette respectabilité dans la tenue constituait un -des décors indispensables de la comédie dont il allait -lui dérouler l'action.</p> - -<p>Il la renseigna tout d'abord sur ce Gérald, qui de -son nom de famille s'appelait Péronaud, qui habitait -la rue Condorcet, c'est-à-dire le quartier même ; -que tout le monde connaissait et qu'on lui avait -désigné tout de suite. C'était un garçon travailleur, -qui aurait pu gagner de l'argent, s'il n'avait pas -commis la faute de verser tant soit peu dans l'impressionnisme. -Monsieur n'avait pas voulu faire de -concessions aux bourgeois, et les bourgeois se vengeaient -en refusant de l'acheter.</p> - -<p>— Est-ce que vous l'avez vu? Est-ce qu'il vous a -parlé de moi? interrompit Emmeline, que les digressions -de Gustave énervaient.</p> - -<p>— Le voir! Pas si bête! répondit-il. Il est de la -plus haute importance qu'il ne se doute jamais d'où -lui viendront les coups qu'il va recevoir. Maintenant, -causons! Avez-vous des obligations de chemins de -fer?</p> - -<p>Emmeline fut sur le point de répondre :</p> - -<p>« Mon mari en a ».</p> - -<p>Mais elle tenait à ne pas éveiller outre mesure la -curiosité de son associé, qui la croyait demoiselle.</p> - -<p>— Des obligations de chemins de fer, ou des -actions de n'importe quoi, du Crédit foncier, du -Canal de Suez, enfin des valeurs cotées sur la -place.</p> - -<p>— Non, fit-elle ; mais on peut toujours en acheter.</p> - -<p>— Eh bien! nous en achèterons, car il nous est -impossible de nous en passer, expliqua-t-il. Vous -allez voir si je sais me débrouiller : Gérald Péronaud -est peintre. Il a donc besoin de modèles.</p> - -<p>— Naturellement, appuya Emmeline, qui le savait -mieux que personne, puisqu'elle avait failli lui en -servir, et que c'était de lui qu'elle tenait son surnom -de la <i>Mal'aria</i>.</p> - -<p>— Eh bien! poursuivit Gustave, vous me remettrez -cinq ou six actions de la Ville — ne perdez pas -le fil, je vous en prie, parce que c'est un peu compliqué. -Je connais un jeune Italien de vingt ans -nommé Lilio, qui a posé pour moi, fit-il en se rengorgeant. -Ce Lilio, qui est venu en France parce -qu'il a eu quelques petites histoires dans son pays, -ne demandera pas mieux que de gagner un peu de -braise. Je lui passe le paquet d'obligations. Vous y -êtes?</p> - -<p>— Oui. Allez! allez!</p> - -<p>— Il vient se proposer à Gérald, qui l'accepte ou -qui le renvoie.</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— S'il est accepté, il profite d'un moment où notre -ennemi a le dos tourné pour glisser dans un meuble -les obligations qu'il aura apportées avec lui ; s'il est -refusé, il trouvera bien, quand le diable y serait, -une seconde pour jeter le paquet sous une commode -ou sous un lit. Le reste me regarde.</p> - -<p>— Le reste! quel reste? interrogea Emmeline, qui -ne devinait pas du tout ce que sa sécurité pourrait -gagner à ce qu'on introduisît des obligations de la -Ville dans un meuble appartenant à Gérald.</p> - -<p>— Quand je vous répète que vous serez contente -de moi, insista le faussaire. Vous comprenez que j'ai -dans l'affaire encore plus d'intérêt que vous, attendu -que vous savez qui je suis et que j'ignore qui vous -êtes. Si un malheur arrivait, vous pourriez toujours -me dénoncer, tandis que je serais on ne peut plus -embarrassé pour vous mettre la main dessus, puisque -vous me forcez à vous écrire poste restante.</p> - -<p>Cet appel à la confiance ne désarma pas Emmeline, -dont l'incognito faisait la force. Si elle payait, -c'était à la condition d'être, pour son argent, servie -à sa guise. Elle assura Gustave qu'il serait également -content d'elle. Il voyait : elle ne discutait pas. Il -voulait six obligations de la Ville : elle les lui enverrait -sans marchander, bien qu'elle ignorât absolument -ce qu'elles valaient en ce moment.</p> - -<p>— A peu près quatre cents francs, répondit-il, comme -s'il consultait tous les soirs les cours de la Bourse.</p> - -<p>C'était donc pour elle une affaire de deux mille -quatre cents francs. Mais les obligations lui reviendraient.</p> - -<p>Emmeline eut un geste désintéressé qui semblait -dire :</p> - -<p>— Je ne tiens guère à ce qu'on me les rende.</p> - -<p>Elle devait environ trois mille francs à sa couturière. -Elle les demanda à son mari comme pour -acquitter une note dont le payement était urgent, et -elle les employa immédiatement à l'achat, chez un -changeur de la rue de Richelieu, des six obligations -exigées par Gustave. Rien n'eût été plus facile à -celui-ci que de les revendre et d'en manger le produit -en noces et festins ; mais comme elle n'avait aucun -moyen de contrôle sur l'emploi de ses fonds, elle -était bien obligée de se fier à la probité d'un mercenaire -qui avait pour toute recommandation cinq ans -de prison à son actif.</p> - -<p>Quatre, cinq, six, sept jours se passèrent sans -qu'elle entendît parler de Gustave. Elle n'osait plus -mettre un pied dehors, redoutant constamment de -se retrouver nez à nez avec ce Gérald, qui la regarderait -encore avec son mauvais sourire dont le sens -était, il n'y avait pas à s'y tromper :</p> - -<p>— Va, je te tiens, ma petite, et je te ferai marcher -quand je voudrai.</p> - -<p>Enfin, le huitième jour, elle perdit patience et, -après avoir vainement exploré le bureau restant de la -rue Milton, elle prit sa course vers la rue Viollet-le-Duc.</p> - -<p>— Comme ça se trouve! dit Gustave en l'introduisant -presque cérémonieusement dans ses appartements, -j'allais vous écrire.</p> - -<p>— Eh bien! où en sommes-nous? demanda-t-elle.</p> - -<p>— Ça y est, fit-il, en clignant de l'œil, il est à Mazas -depuis hier soir, cinq heures.</p> - -<p>— A Mazas! Pourquoi à Mazas? Il a donc commis -un crime? dit-elle toute bouleversée.</p> - -<p>— Il en a commis un sans en commettre, répondit -Gustave, encore tout rayonnant du succès de sa combinaison. -Je vous avais bien dit que vous seriez contente -de moi.</p> - -<p>Il s'assit alors sur sa malle, ce qui était pour elle -une invite à s'asseoir sur le seul siège garnissant et -meublant la mansarde. Ce qu'il avait à lui raconter -était si extraordinairement intéressant qu'il eût été -malséant de rester debout pour l'entendre.</p> - -<p>Il lui détailla alors ses manœuvres, dont le résultat -avait dépassé ses plus brillantes espérances. Une fois -en possession des six obligations de la Ville, il avait -envoyé Lilio se faire embaucher par le peintre. Il -était absent quand l'Italien s'était présenté, mais -celui-ci avait été reçu par une vieille femme de ménage -occupée à balayer l'atelier de Gérald. Lilio, tout -en lui apprenant qu'il posait les « saint Jean-Baptiste », -fouillait avec ses yeux tous les coins et recoins -de la pièce et, ayant avisé un grand bahut à deux -corps, avait jeté le paquet sur une planche dans le -corps du haut, dont la porte était entr'ouverte.</p> - -<p>La vieille n'y avait vu que du feu et avait continué -à balayer. Dès que Lilio était venu lui faire part du -succès de sa visite, lui, Gustave, était allé « <span lang="it" xml:lang="it">presto -subito</span> » se poster, rue Condorcet, devant la porte du -jeune homme, qu'il avait attendu jusqu'à une heure -de l'après-midi. Il l'avait alors vu rentrer, vêtu de sa -vareuse et coiffé d'un chapeau noir en feutre mou. Il -l'avait immédiatement reconnu à ses grands cheveux -tombants.</p> - -<p>Sans désemparer, il avait couru tout d'un trait jusqu'au -bureau du commissaire de police de la rue -Bochard-de-Saron et avait fait sa déposition.</p> - -<p>— Quelle déposition? demanda Emmeline, qui sur -ce prologue n'arrivait pas à asseoir un dénouement.</p> - -<p>— J'avais eu soin de me ganter de frais, poursuivit -Gustave. Le commissaire, que j'avais fait prévenir -qu'il s'agissait d'une affaire urgente, m'a reçu avec -une extrême gracieuseté. Je lui ai donné le nom sous -lequel j'ai loué rue Viollet-le-Duc et qui n'est pas le -mien, comme bien vous pensez. Je lui ai montré la -dernière quittance de mon loyer, que j'ai payé grâce -à vous, et je lui ai raconté avec un naturel épatant — vous -auriez ri! — que je sortais de chez moi portant -à la main six obligations de la Ville de Paris que -j'avais achetées la veille et sur lesquelles j'avais l'intention -d'aller emprunter un millier de francs au -Comptoir d'escompte ; quand un monsieur m'ayant -bousculé en passant sur le trottoir de la rue Condorcet, -le paquet, qui formait un rouleau attaché par -une ficelle rouge, m'échappa et tomba sur le trottoir. -Je me baissais pour le ramasser, lorsqu'un grand -jeune homme brun, vêtu d'une vareuse en ratine et -coiffé d'un chapeau mou à bords très évasés, me -devança par un mouvement rapide, saisit le rouleau -et disparut sous une porte cochère.</p> - -<p>— Oh! ça, c'est trop fort! fit Emmeline.</p> - -<p>— Le commissaire, continua Gustave sans relever -l'exclamation, me demanda si j'avais bien remarqué -le numéro de la maison où était entré l'individu. Je -lui expliquai que c'était au n<sup>o</sup> 33, lui décrivant la -porte et m'offrant à l'y conduire lui ou son secrétaire. -Il s'excusa de ne pouvoir m'y accompagner à l'instant, -ayant quelques affaires à expédier, mais il m'invita -à revenir à quatre heures le prendre à son bureau.</p> - -<p>C'était bien tard et j'avais toujours peur que notre -Gérald ne découvrît le rouleau, qu'il aurait sans -doute soit porté au même commissaire, soit fait -annoncer dans les <i>Petites Affiches</i> comme ne lui appartenant -pas, car il paraît que c'est un très honnête -garçon.</p> - -<p>Après cet hommage rendu à la droiture de sa victime, -Gustave continua :</p> - -<p>— Vous pensez si à quatre heures précises je me -trouvai chez le commissaire. Il mit son écharpe sous -son paletot, et bien que le 33 de la rue Condorcet -soit à deux pas de son bureau, il envoya chercher -une grande voiture, où il monta avec deux agents, -plus un troisième à côté du cocher. Figurez-vous que -le malheureux Gérald, quand on est entré chez lui, -avait séance avec un modèle, une petite blonde qui -posait aux trois quarts nue. C'est le secrétaire qui m'a -conté la scène, parce que, moi, je n'avais pas le droit -d'assister à la perquisition.</p> - -<p>A la vue du commissaire, qui a exhibé ses insignes, -la pauvre petite a cru que c'était elle qu'on venait arrêter. -Elle restait là, atterrée avec ses appas au vent. -Il paraît qu'il y avait de quoi crever de rire. Elle s'est -remise en apprenant qu'il s'agissait de l'autre. Le commissaire -lui a demandé s'il n'avait pas ramassé dans -la rue un paquet contenant six obligations de la Ville. -Il a répondu, avec le plus grand calme, qu'il y avait -évidemment erreur et que le commissaire serait bien -aimable de ne pas troubler plus longtemps sa séance.</p> - -<p>Comme celui-ci insistait, lui précisant les choses, -décrivant la longueur du rouleau, son aspect, et jusqu'à -la couleur de la ficelle dont je l'avais entouré, -Gérald s'impatienta, le menaça de le flanquer à la -porte et finit par lui demander en vertu de quel mandat -il envahissait ainsi son domicile.</p> - -<p>Le commissaire répliqua que l'affaire s'étant passée -il y avait trois heures à peine, il l'avait considérée -comme un cas de flagrant délit et qu'il la poursuivait -sous sa responsabilité. Sur un signe, les deux agents -qui se tenaient à la porte firent irruption dans l'atelier, -regardant partout, derrière les toiles, dans les -matelas du petit cabinet où couche Gérald et jusque -dans ses bottines. Le rouleau qui était dans le meuble, -sur la planchette du haut, ne tarda pas à leur tomber -sous la main. Le commissaire, avant d'en prendre -connaissance, fit observer qu'il était entouré d'une -ficelle rouge nouée par une rosette. — J'y avais fait -une rosette, mais j'avais eu soin d'avertir le commissaire -que j'y avais fait un nœud, afin d'établir que -Gérald avait feuilleté le rouleau d'obligations avant -de le serrer dans le bahut. Hein! est-ce fort, ma petite?</p> - -<p>Emmeline restait muette de saisissement. Elle suivait, -sans en rien perdre, toutes les phases de la machination -dont le but se dégageait plus visible à -chaque complément d'explication. Elle répétait seulement -de temps à autre :</p> - -<p>— Est-ce possible! Est-ce possible!</p> - -<p>— Il paraît, poursuivit Gustave, qu'il a fait un bond -pour arracher le paquet des mains du commissaire. -C'était sans doute pour voir ce qu'il pouvait bien contenir. -Les agents ont cru que c'était pour détruire le -corps du délit. Ce geste si naturel l'a perdu. On a déroulé -le paquet et on a constaté qu'il contenait les -six obligations avec leurs numéros, que j'avais pris -la précaution de transcrire et de désigner au bureau -de police. Le secrétaire du commissariat m'a ajouté -que le Gérald était devenu pâle comme un mort. Au -surplus, il n'y avait pas moyen de nier. Il a seulement -répété à trois reprises :</p> - -<p>— C'est incroyable! c'est à devenir fou!</p> - -<p>— En attendant qu'il le devienne, ce qui serait encore -le meilleur atout que nous aurions dans notre -jeu, on l'a emmené au Dépôt, où le juge d'instruction, -après un interrogatoire sommaire, l'a dirigé sur -Mazas.</p> - -<p>Et le faussaire conclut par cette addition rapide :</p> - -<p>— Six mois de prévention ; dix-huit mois de maison -centrale. Vous voilà toujours sûre de ne pas entendre -parler de lui avant deux bonnes années ; sans -compter qu'il sera coulé pour le restant de ses jours -et qu'il ira probablement, son temps fini, transporter -ses pénates à l'étranger.</p> - -<p>Emmeline se dressa violemment en se cotissant le -front avec la paume des mains :</p> - -<p>— Vous avez fait… nous avons fait là une chose -monstrueuse, dit-elle. Si vous m'aviez expliqué -d'avance vos intentions, jamais je n'aurais consenti à -vous aider. Accuser un innocent, quelle horreur!… -Ah! si j'avais su, je suis une misérable! une misérable! -une misérable!</p> - -<p>Et elle retomba assise, en roulant désespérément -son visage dans son mouchoir.</p> - -<p>— Pardon, fit remarquer Gustave, est-ce que vous -ne m'avez pas demandé de faire mettre à l'ombre, -par n'importe quel moyen, ce monsieur qui savait -comment vous étiez entrée en possession de votre héritage -et qui, en bavardant, nous envoyait inévitablement -où il est lui-même à cette heure, c'est-à-dire -en prison? Croyez-vous pas que j'allais le prendre -par la persuasion? On ne fait pas d'omelettes sans -casser des œufs, ma petite.</p> - -<p>— D'ailleurs, reprit-elle, rien ne lui sera plus facile -que de se disculper. Quand on n'a pas commis le -crime dont on vous accuse, on peut toujours le prouver -et nous en serons pour notre dénonciation calomnieuse.</p> - -<p>— Allons donc! fit le vieux cheval de retour. La -cause est déjà entendue. On va me confronter avec -lui, je le reconnaîtrai sans hésiter, tant à sa figure -qu'à son costume et à son chapeau. Je l'aurai vu ramasser -mes obligations. Il aura beau se démener : -tout sera inutile, puisqu'on les a trouvées à son domicile -dans un de ses meubles. C'est clair comme de -l'eau de roche.</p> - -<p>— Raison de plus, reprit-elle résolument. Le ruiner, -le déshonorer à tout jamais! Oh! non, c'est par trop -odieux. Vous auriez mieux fait de le tuer tout de -suite d'un coup de poignard.</p> - -<p>— Vous savez bien que je ne joue pas de ces instruments-là! -répliqua Gustave. Puis, se levant à son -tour, il se planta devant Emmeline en croisant les -bras et lui dit, d'une voix qui s'irritait peu à peu :</p> - -<p>— Ah çà! voyons! Qu'est-ce que vous réclamez -maintenant? C'est fait, n'est-ce pas? Vous ne vous -mettez pas dans le toupet que je vais aller trouver de -nouveau le commissaire de police pour lui expliquer -que je lui ai monté ce coup-là, de complicité avec -une petite dame de mes amies. Ce serait le bon -moyen d'aller, séance tenante, prendre la place de -l'autre.</p> - -<p>Le dilemme était effectivement sans issue. Retirer -du gouffre l'innocent Gérald, c'était s'y précipiter soi-même. -Or, Emmeline y entraînait trois personnes -avec elle : Gustave, à qui elle présentait une cellule -à Poissy ou à Melun, aux lieu et place des dix mille -francs qu'elle lui avait promis ; puis, son mari et sa -fille, qui devenaient ainsi acteurs malgré eux dans le -plus effroyable scandale qui eût jamais défrayé la -chronique parisienne.</p> - -<p>Le vin était tiré, il fallait le boire, quelque empoisonné -qu'il fût et, par-dessus le marché, le boire en -silence ; car le moindre haut-le-cœur, la plus petite -grimace mettaient en question et sa vie à elle et -l'honneur d'Albert avec et y compris l'avenir d'Albertine.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch16">XVI<br /> -<span class="small">A LA PRISON</span></h2> - - -<p>Trois mois après l'arrestation de Gérald, l'instruction -n'était pas terminée. Sa famille, désespérée, était -accourue des plaines de la Touraine pour enrayer -autant que possible la publicité que devait provoquer -cette déplorable affaire. La presse, sollicitée par une -mère en pleurs, n'avait mis sur le récit des faits que -les initiales des personnages. Devant l'honorabilité -des parents, la parfaite virginité du casier judiciaire -du prévenu, ses dénégations, non seulement énergiques, -mais indignées, le magistrat instructeur hésitait -encore à signer l'ordonnance du renvoi devant la -police correctionnelle.</p> - -<p>D'autre part, ce M. Gustave Bachelin (il s'appelait -Bachelin sur ses quittances de loyer) semblait être -un très honnête homme, et ses dépositions, d'ailleurs -empreintes de la plus grande modération, étaient absolument -concluantes. Artiste lui-même, il n'avait -aucun motif de contribuer à vilipender la corporation -des peintres dont il faisait partie. En outre, la -matérialité du délit n'était pas discutable. Toutefois, -ces scrupules se traduisaient pour Gérald par une -prolongation de prévention cellulaire qui l'exaspérait -au point qu'il aurait mieux aimé en finir de façon ou -d'autre avec ce cauchemar dans lequel il s'agitait -comme un lion en cage.</p> - -<p>Un jour, Emmeline, devenue plus attentive à la -lecture des journaux, avisa à l'article « Tribunaux » -cette note, qui la jeta dans un trouble nerveux d'où -elle ne put sortir de toute la journée :</p> - -<p>« C'est dans quelques jours que vient à la huitième -chambre l'affaire du jeune G. P…, accusé de ce vol -d'actions dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs. -On avait d'abord cru à une ordonnance de -non-lieu ; mais, en présence des nouvelles charges -qui se sont élevées contre l'accusé, le juge d'instruction -a décidé que l'affaire suivrait son cours. »</p> - -<p>— Que doit penser ce malheureux? se demanda-t-elle. -S'il se doutait le moins du monde que je sois -pour tout dans l'affreuse condamnation qui va sans -doute le frapper! Mais il ne s'en doute pas : sans -quoi, il aurait déjà fait part de ses soupçons aux juges -qui l'ont interrogé.</p> - -<p>Cette idée qu'il se réservait peut-être de la mettre -en cause à l'audience même la saisit tout à coup. -Dieu! s'il allait la faire citer comme témoin et lui -poser en plein prétoire des questions auxquelles le -président lui ordonnerait de répondre.</p> - -<p>Elle n'avait pas entendu parler du prisonnier depuis -des mois ; elle ignorait donc quel était son état -d'esprit et s'il n'avait pas fait, dans l'intérêt de son -innocence, des recherches et des découvertes qu'il -avait l'intention de faire valoir devant les magistrats!</p> - -<p>Elle fut subitement prise d'une peur galopante. Que -faire pour se mettre au courant du dossier de l'affaire? -Aller trouver l'avocat du détenu, c'était ouvrir -une voie dans laquelle Gérald ne demandait qu'à entrer. -Une femme de son monde ne s'intéresse pas -ainsi sans cause sérieuse à un peintre qu'elle connaissait -peu ou prou. Tout à coup, elle se rappela que -son mari lui avait appris deux jours auparavant qu'il -avait été nommé à l'unanimité vice-président de la -commission chargée de l'enquête relative au système -pénitentiaire. Il était déjà allé visiter la Roquette. -Rien ne l'empêchait d'aller visiter Mazas pour s'assurer -de la façon dont le règlement des prisons y était -appliqué.</p> - -<p>Elle insista auprès d'Albert pour qu'il se rendît -compte par lui-même du régime alimentaire auquel -étaient soumis les détenus. C'était son devoir de goûter -la soupe et de s'assurer que le pain était mangeable. -A la Chambre ils étaient tous pareils ; ils discouraient, -pendant des heures, sur des sujets que ni -les orateurs ni les auditeurs ne connaissaient.</p> - -<p>D'abord, ce devait être bien intéressant de voir -l'intérieur d'une prison. S'il était bien gentil, il se -rendrait dès le lendemain à celle de Mazas, et elle -l'accompagnerait. On ne refuserait pas de les laisser -entrer, puisqu'il avait précisément la mission d'examiner -le fonctionnement de l'administration, sans -prévenir personne d'avance — afin qu'on ne modifiât -pas l'ordinaire exprès pour lui.</p> - -<p>Albert lui fit remarquer qu'on n'entrait pas dans -une prison comme dans un moulin ; que si lui avait -qualité pour visiter les détenus, au besoin, causer avec -eux, interroger l'économe et expertiser les aliments, -il ne lui serait pas permis, à elle, d'assister à cette enquête -et que, quoi qu'en ait dit Victor Hugo dans -<i>Notre-Dame de Paris</i>, il n'est guère intéressant de rester -devant un mur derrière lequel il se passe quelque -chose.</p> - -<p>Elle répliqua : Si elle n'avait pas l'autorisation de -pénétrer dans les cellules des détenus, elle resterait -dans le cabinet du directeur à attendre qu'Albert eût -terminé ses visites aux prisonniers. Elle s'amuserait à -examiner le bâtiment. On lui avait assuré que c'était -si curieux!</p> - -<p>Enfin, elle le circonvint avec une telle ténacité qu'il -céda : et comme il faisait beau, qu'il n'était pas plus -de deux heures de l'après-midi et que la Chambre s'était -donné congé ce jour-là, il fit atteler et mit le cap, -en compagnie d'Emmeline, sur les steppes du boulevard -Mazas.</p> - -<p>Il montra sa médaille au greffe et demanda à parler -à M. le directeur. L'aspect de cette roue énorme, dont -les rais sont figurés par des murs de séparation et le -moyeu par un belvédère d'où l'œil du guetteur embrasse -tout l'ensemble de ce phalanstère d'État, troubla -M<sup>me</sup> Dalombre, comme si les portes qui venaient -de s'ouvrir allaient se refermer pour jamais sur elle.</p> - -<p>Le malheureux! c'était dans ce caveau — un caveau -de famille — qu'il suait son agonie. Être accusé, -lorsque l'on est coupable, on sait au moins quel -crime on expie ; mais innocent! On l'avait jeté dans -cette fosse sans transition et presque sans explication. -Elle serait certainement punie un jour de ce crime, -le seul qu'elle eût encore commis : car la fabrication -du faux acte de décès dont elle avait eu besoin pour -son mariage tenait à la série de coups et de contrecoups -qu'elle avait essuyés au début.</p> - -<p>Mais ce crime, elle n'en perpétrerait jamais de plus -impardonnable. Et pourtant il lui était interdit de le -réparer. Ce jeune homme dont Gustave lui-même -avait constaté la probité allait échouer sur le banc des -voleurs. Il serait inévitablement condamné ; et, si elle -en avait la moindre envie, elle assisterait à ce jugement -inique, sans qu'il lui fût permis de crier :</p> - -<p>— Mais vous ne voyez donc pas qu'il est innocent!</p> - -<p>Et, rappelant ses souvenirs d'enfance, elle comparait -la situation de Gérald à celle de Lesurques, se -répétant que c'était absolument l'affaire du « Courrier -de Lyon ».</p> - -<p>Le directeur entra dans le greffe en chaussons de -lisières : — le chausson de lisière est usuel dans les -prisons, même dans celles où on n'en fabrique pas : -il semble qu'on ait peur de réveiller les prisonniers -qui, pourtant, ont du temps de reste pour dormir. Albert -lui exposa l'objet de sa mission ; à quoi le fonctionnaire -répondit par des « monsieur le député » -réitérés.</p> - -<p>— Je vous demande mille fois pardon, monsieur le -directeur, dit Albert ; M<sup>me</sup> Dalombre a peut-être eu -peur qu'on me gardât, et elle a absolument tenu à -m'accompagner ici. Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, -elle restera au greffe pendant que vous et moi -irons inspecter l'établissement.</p> - -<p>Et se tournant vers Emmeline, qui regardait mélancoliquement -à travers les carreaux de la salle :</p> - -<p>— Ma chère amie, fit-il, ne t'ennuie pas trop, bien -qu'on ne soit pas dans une prison pour s'amuser. Je -n'en ai certainement pas pour longtemps. Toi qui -aimes les histoires de voleurs, tu pourras demander à -M. le greffier de vouloir bien t'en raconter.</p> - -<p>Et il sortit avec le directeur.</p> - -<p>Le greffier, un petit déjà sur l'âge et qui rêvait ce -que rêvent tous les greffiers : une direction de maison -centrale, se montra plus qu'obséquieux à l'égard d'Emmeline, -femme d'un député dont l'influence se manifestait -surtout dans les questions pénitentiaires. Il lui -avança une chaise sur laquelle s'étaient vraisemblablement -déjà assis bon nombre de maltôtiers, escarpes -ou assassins, pour y subir l'interrogatoire d'écrou.</p> - -<p>Elle promenait les yeux tout autour de cette pièce -poussiéreuse, qui lui rappelait le bureau du terrible -Heurteloup à la préfecture de police. Elle avait tant -entendu parler de prison, de clou, de bloc et de -« Grand-Hôtel » par ses camarades d'autrefois, que -son passage — même d'un quart d'heure — dans une -de ces géhennes l'étreignait comme dans un étau. -Elle finit par rassembler le sang-froid dont elle allait -avoir besoin pour conduire sa barque dans les écueils -qu'elle était venue affronter. Elle commença par s'informer -de la nature des délits qui amenaient le plus -de coupables entre les mains de la justice.</p> - -<p>— C'est le vol ou plutôt l'escroquerie. Nous avons -aussi l'abus de confiance, puis l'attentat à la pudeur, -répondit le greffier, tout à son métier.</p> - -<p>— Mais, interrogea Emmeline avec une feinte naïveté, -parmi ceux qu'on vous amène, il s'en trouve -quelquefois d'innocents.</p> - -<p>— Quelquefois, oui, madame ; mais ceux-là, nous -les reconnaissons immédiatement. Quand on a été, -comme moi, trente ans dans les maisons de détention, -on ne s'y trompe guère.</p> - -<p>— Est-ce possible! Vous savez comme ça, tout de -suite, si un homme est coupable ou non?</p> - -<p>— Mais oui, madame. C'est une question de coup -d'œil. Celui qu'on accuse d'un crime qu'il n'a pas -commis n'a ni la même attitude, ni le même regard, -ni le même système de défense que s'il l'avait commis -en effet. Il y a toujours dans chaque pénitencier sept -ou huit innocents que tout le monde connaît comme -tels, et en faveur desquels on ne peut malheureusement -rien.</p> - -<p>— Ainsi, s'obstina Emmeline, vous avez ici de -pauvres gens que les tribunaux condamneront, bien -qu'à vos yeux leur culpabilité soit plus que problématique?</p> - -<p>— Certainement, madame, fit l'employé avec un -soupir philosophique. Souvent les preuves s'accumulent -contre un individu avec un tel ensemble qu'il lui -est impossible de lutter contre elles.</p> - -<p>Ayant amené la conversation sur le terrain favorable -à ses plans, elle profita du peu de temps qui lui -restait pour se renseigner suffisamment avant le -retour de son mari.</p> - -<p>— C'est épouvantable! s'écria-t-elle. Mais quand on -sait que les condamnés ne méritaient pas leur condamnation, -on doit les traiter avec plus d'égards dans -les prisons où ils font leur peine?</p> - -<p>— Sans doute, madame, répondit le greffier avec -le même soupir d'autant plus résigné qu'il le poussait -pour les autres. Par malheur, il y a les règlements -qu'il est bien difficile de faire fléchir, à moins de -très grandes protections.</p> - -<p>— Je vous demande tous ces détails, reprit-elle -d'un ton insouciant, précisément parce qu'on m'avait -parlé d'un jeune homme, un peintre, un garçon -d'assez bonne famille, à ce qu'il paraît, et qui allait -passer en police correctionnelle pour avoir dérobé -des titres de rente, des actions, je ne sais quoi, enfin ; -comment donc? un monsieur Gérard, Girard…</p> - -<p>— Parfaitement, c'est le n<sup>o</sup> 1118, le nommé Péronaud, -dit Gérald. Hier encore, il est allé à l'instruction.</p> - -<p>— Eh bien! insista Emmeline, croiriez-vous, monsieur, -que deux personnes m'ont affirmé qu'il était -innocent, et voilà trois mois qu'il est à Mazas! Vous, -monsieur, qui avez l'habitude, pensez-vous qu'il le -soit… innocent?</p> - -<p>— M. le directeur et moi, nous en sommes convaincus, -dit le greffier en baissant la voix, comme si -tenter d'arracher un prévenu des mains des juges -constituait un acte d'opposition au gouvernement.</p> - -<p>— Il est innocent! Alors, il sera acquitté? demanda-t-elle -chaleureusement.</p> - -<p>— Il sera inévitablement condamné, madame. C'est -là encore un des exemples de ce concours de circonstances -inexplicables sur lequel j'avais l'honneur d'appeler -votre attention. Ce jeune homme n'a aucun -passé judiciaire ; il est tout à fait distingué de manières ; -il affirme, avec une énergie indomptable, -ignorer absolument qui a pu, par erreur ou préméditation, -introduire dans un de ses meubles un -paquet d'obligations de la Ville de Paris, et, d'autre -part, un monsieur très recommandable, qui n'a aucun -motif d'en vouloir au détenu Péronaud, qu'il ne -connaît pas, assure avec non moins d'énergie l'avoir -vu ramasser, sur le trottoir, le rouleau d'obligations -dont il nous donne les numéros et le bordereau -d'achat.</p> - -<p>Et le narrateur ajouta :</p> - -<p>— A moins qu'il n'y ait là-dessous quelque vengeance -féminine, c'est à n'y rien comprendre.</p> - -<p>— Et, demanda-t-elle, ce M. Girald…, Gérald… -Péronaud… enfin cet accusé ne soupçonne personne -de quelque machination dressée contre lui?</p> - -<p>— Nous l'avons souvent interrogé là-dessus, M. le -directeur et moi, mais il a toujours répondu qu'il ne -se croyait aucun ennemi. D'ailleurs, la matérialité -des faits n'est pas niable. Un jury même le condamnerait, -à plus forte raison un tribunal.</p> - -<p>Rassurée du côté d'une investigation possible où -son nom et son souvenir auraient été mêlés, elle se -sentit envahie par une grande pitié. Elle n'en était -pas moins un peu surprise que Gérald n'eût pas -songé, fût-ce un instant, à rattacher son aventure à -celle du bal de l'ambassade de Suède. La condamnation, -maintenant certaine, du seul homme dont elle -eût à craindre les bavardages, en rendant à Emmeline -toute sa sécurité, lui avait rendu toute sa commisération. -Puisqu'il n'avait rien raconté de sa rencontre -avec elle, c'est qu'il était homme d'honneur. -Elle aurait donc agi à la fois loyalement et prudemment -en se confiant entièrement à lui. La peur est -décidément bien mauvaise conseillère.</p> - -<p>A cette heure, il était trop tard et elle en était réduite -à laisser aller les choses qu'il eût été si facile -d'arrêter au début.</p> - -<p>— Ainsi, dit-elle au greffier, vous voyez de temps -à autre cet infortuné? Est-il profondément abattu?</p> - -<p>— Il s'attriste à mesure que son emprisonnement se -prolonge. Dans les premiers jours, il n'était que stupéfait. -Nous le voyons quelquefois, soit dans sa cellule, -soit au greffe, quand il revient de l'instruction.</p> - -<p>— Pauvre jeune homme! si j'avais seulement pu -l'apercevoir un instant! fit Emmeline, dévorée du désir -de contempler sa victime, afin de constater les -ravages que trois mois de la plus dure comme de la -plus injuste détention avaient exercés sur sa santé et -sur son physique.</p> - -<p>— Si vous voulez, madame, je vais le faire demander -au greffe, se hâta d'offrir l'employé, heureux -de se signaler par ses prévenances.</p> - -<p>— Oh! non! jamais! monsieur, se récria-t-elle, -toute bouleversée à la pensée de se retrouver nez -à nez avec un artiste pour qui sa présence au greffe -de Mazas serait toute une révélation. Et, pour atténuer -dans l'esprit du greffier la violence de son refus, -elle ajouta :</p> - -<p>— Vous comprenez ce qu'il y aurait d'humiliant -pour lui à mettre une femme dans la confidence de -sa situation. Je ne l'aurais regardé que si j'avais été -bien sûre qu'il ne me vît pas.</p> - -<p>Alors, avec le même empressement, le greffier, qui -devinait son envie folle d'assister à la représentation -d'une scène d'interrogatoire, lui proposa d'entrer -dans la salle de l'économat contiguë à celle du greffe -et d'où il lui serait loisible de voir, d'entendre et de -juger le prisonnier auquel elle paraissait s'intéresser.</p> - -<p>— Vous apprécierez vous-même, madame, conclut-il, -à quel point la parole d'un innocent ressemble peu -à celle d'un coupable.</p> - -<p>Et, sonnant immédiatement un gardien, il lui -donna l'ordre d'aller chercher et d'amener le 1118.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch17">XVII<br /> -<span class="small">CONSTATATION</span></h2> - - -<p>Emmeline s'était jetée dans la pièce que lui avait -ouverte le greffier et que l'économe venait de quitter, -étant allé, en compagnie du directeur, présider à la -dégustation de la soupe pénitentiaire.</p> - -<p>La cachette était suffisamment aménagée pour que -M<sup>me</sup> Dalombre pût, à travers la porte entre-bâillée, -ne rien perdre de ce qui allait se dire, tout en restant -elle-même à l'abri de quelque regard hasardeux. -Même si son mari survenait pendant l'entretien -commencé entre l'employé et le détenu, il ne s'étonnerait -en rien qu'elle eût ainsi sauvé l'amour-propre -d'un malheureux qu'elle avait rencontré par hasard -au bal et qui avait déjà bu assez de honte comme -ça.</p> - -<p>Elle était à l'affût depuis cinq minutes quand Gérald -entra aux côtés du gardien. Emmeline s'attendait -à surprendre sur le visage de ce calomnié les signes -d'un abattement extraordinaire. Il lui parut un peu -plus maigre et plus exsangue, mais elle fut surprise -de la fierté de son allure.</p> - -<p>— Est-ce que vous m'avez fait venir pour me signifier -ma mise en liberté? demanda-t-il.</p> - -<p>— Malheureusement non, fit le greffier sans se lever. -Je crois même que M. le juge d'instruction se dispose -à signer l'ordonnance de renvoi devant la police -correctionnelle. C'est pourquoi je tenais à vous avertir -pour que d'ici là vous tâchiez de recruter des témoins, -n'importe lesquels. Ça fait toujours bien.</p> - -<p>— Des témoins! dit amèrement le prévenu. Où en -prendrai-je? Tous les témoignages du monde n'empêcheront -pas qu'on ait saisi chez moi des obligations -qui y étaient, bien que je ne les y eusse certainement -pas mises.</p> - -<p>Le greffier se tourna tout d'une pièce vers lui :</p> - -<p>— C'est précisément parce que vous ne les y avez -pas mises, dit-il, que vous devriez tâcher de découvrir -qui avait intérêt à les y mettre.</p> - -<p>— Il est certain que si j'avais la liberté de mes -mouvements, répondit-il, je finirais par trouver la -clef du mystère ; mais on commence par me calfeutrer -dans une cellule de trois pieds de long et on -m'engage ensuite à courir après les preuves de mon -innocence. On m'a confronté avec un monsieur qui -m'a formellement reconnu, quoique je ne le connaisse -pas. J'aurai beau me démener et crier par-dessus les -toits que je ne sais pas ce qu'on me veut, je ne convaincrai -évidemment personne. Il m'est tombé une -tuile qui m'a fendu la tête. Comment prévoir des -accidents pareils?</p> - -<p>— Mais, reprit le greffier, si vous n'avez pas les -moyens d'établir votre non-culpabilité, vous avez -bien dans votre monde quelques protecteurs plus ou -moins haut placés, qu'il vous serait facile de faire agir. -Vous êtes là, vous ne vous remuez pas ; ce n'est pas -ainsi qu'on se tire d'un mauvais pas.</p> - -<p>Gérald eut un mouvement de révolte qui pénétra -jusqu'au cœur d'Emmeline :</p> - -<p>— Pour faire agir quelqu'un en ma faveur, dit-il, -il faudrait d'abord qu'il fût persuadé que je n'ai pas -commis le vol pour lequel je suis ici. Or, jusqu'à présent, -tous les magistrats devant lesquels j'ai passé me -croient coupable. Ce serait donc en suppliant que je -me poserais devant ceux mêmes qui me voudraient -le plus de bien. Et je n'ai à supplier personne puisqu'il -n'y a aucun reproche à m'adresser. D'ailleurs, -je ne vois guère par qui je me ferais recommander.</p> - -<p>— De quel pays êtes-vous? insista le greffier. On -a toujours son député ou son sénateur à qui, faute -de mieux, il est permis de s'adresser.</p> - -<p>— Je suis de la Touraine, mais je suis venu à -Paris très jeune pour mes études de peinture, et je -ne vote pas. En fait de député, je n'en ai jamais vu -qu'un — pas même lui — sa femme, avec qui j'ai -dansé dans un bal. Je ne vais pas, bien sûr, écrire à -cette dame une lettre datée de Mazas.</p> - -<p>Emmeline rougit derrière sa porte, comme s'il avait -su qu'elle était là, qu'elle l'entendait et refusait de lui -tendre la main, qu'il implorait ou plutôt qu'un geôlier, -plus généreux qu'elle, implorait pour lui.</p> - -<p>— Pourquoi donc ne vous adresseriez-vous pas à -cette dame? repartit le greffier. Elle se montrera -peut-être toute disposée à vous rendre service.</p> - -<p>— Oh! fit-il avec un sourire douloureux ; ce serait -beau. Lui envoyer cette flatteuse missive : « Madame, -vous vous rappelez sans doute votre danseur du bal -de l'ambassade de Suède? Eh bien! il est à Mazas et -il va passer en police correctionnelle pour filouterie. » -Elle, qui est charmante et distinguée au possible, -serait fière d'avoir eu pendant deux contredanses -consécutives un cavalier de cet acabit.</p> - -<p>— C'est trop fort! se disait Emmeline du fond de sa -cachette, voici en quels termes il parle de moi! On lui -propose de faire appel à ma protection, et il ne saute -pas sur cette idée! Il sait pourtant qu'il me serait impossible -de ne pas la lui accorder. Et, au contraire, il -parle de ma distinction et de la honte qu'il éprouverait -à m'avouer sa situation actuelle! Je n'y comprends -vraiment rien.</p> - -<p>Elle ne commença à comprendre qu'en entendant -de la bouche du détenu cette réflexion, qu'il n'avait -certainement ni préparée ni méditée, puisqu'il se -croyait seul avec l'employé de la prison :</p> - -<p>— Au reste, on lui apprendrait que je suis sur le -point d'être jugé pour indélicatesse qu'elle s'en étonnerait -médiocrement, car j'ai trouvé moyen de me -l'aliéner totalement par mon manque de savoir-vivre, -et c'est ce qu'une femme du monde pardonne le -moins. Je ne l'ai vue que pendant une soirée, et elle -m'a quitté fâchée, sans que j'aie jamais pu deviner -au juste pourquoi. Probablement j'aurais été inconvenant -sans m'en douter. Nous autres, peintres, -nous ne savons pas toujours peser nos expressions.</p> - -<p>— Comment! comment! se dit-elle en s'accrochant -à la porte pour ne pas défaillir, est-ce que je me -serais trompée? Est-ce qu'il ne m'aurait pas reconnue? -Est-ce que j'aurais commis une infamie -inutile? Oh! ce serait pis que tout au monde, et mon -ignominie serait complète.</p> - -<p>Gérald ayant terminé ses doléances, le greffier -pensa que la curiosité de la femme de « monsieur le -député » était suffisamment satisfaite. Le gardien -attendait l'ordre de réintégrer le 1118 dans sa cellule. -Alors Emmeline, se refusant à admettre qu'elle eût -provoqué par erreur l'épouvantable catastrophe qui -allait fondre sur ce jeune homme qui supportait si -dignement un malheur devenu sans motif et sans -but, si, en effet, il n'avait pas retrouvé dans M<sup>me</sup> Dalombre -la femme qu'il avait assise un soir sur ses -genoux dans un claque-dents des boulevards extérieurs, -perdit complètement la tête.</p> - -<p>Elle s'élança à tout hasard dans le greffe comme si -elle sortait de l'économat et se dirigea vers la porte ; -mais, s'arrêtant à mi-chemin, elle eut l'air de remarquer -tout à coup le prisonnier et lui dit d'une voix -mêlée de douceur et d'étonnement :</p> - -<p>— Mais je ne me trompe pas. C'est bien vous, -monsieur, avec qui j'ai dansé à l'ambassade de Suède?</p> - -<p>Gérald fit un pas en arrière. Par quel incroyable -imprévu M<sup>me</sup> Dalombre, dont il venait de parler cinq -minutes auparavant, se trouvait-elle dans le greffe -de Mazas en même temps que lui? Elle lui en fournit -immédiatement l'explication :</p> - -<p>— Mon mari est chargé par la Chambre de visiter -les établissements pénitentiaires, dit-elle. J'ai tenu -à l'accompagner. On n'a pas toujours l'occasion de -voir une prison.</p> - -<p>Et comme si elle était à cent lieues de soupçonner -l'aventure de Gérald, elle ajouta :</p> - -<p>— Mais vous-même, monsieur, par quel hasard -êtes-vous ici?</p> - -<p>— Demandez à monsieur, répondit-il, en désignant -le greffier.</p> - -<p>Et le greffier se taisant, puisqu'il avait déjà mis la -visiteuse au courant, le prisonnier reprit :</p> - -<p>— Je suis ici, accusé de vol. Oui, madame… vous -riez. Vous ne le croyez pas… Et, frappant un grand -coup de poing sur le bureau de l'employé, il grommela -entre ses dents serrées :</p> - -<p>— Moi non plus, je ne pouvais pas le croire.</p> - -<p>Emmeline affecta de prendre très légèrement cette -confidence.</p> - -<p>— Ah çà! voyons, fit-elle, c'est une plaisanterie. -D'ailleurs, vous êtes assurément innocent. Vous -n'avez donc rien à craindre.</p> - -<p>— J'ai si bien tout à craindre que je serai presque -certainement condamné. C'est ma vie perdue. Et -sans que je sache pourquoi, répliqua-t-il rageusement. -Est-ce horrible! me présenter ainsi devant -vous, madame, avec un gardien à mes côtés, devant -vous qui aviez daigné danser avec moi… sans me -connaître.</p> - -<p>— Mais oui, j'ai dansé avec vous, et j'en suis fière, -et j'espère bien y danser encore, répondit-elle. Car -cette accusation n'a aucun sens. N'est-ce pas, monsieur, -que ce n'est pas sérieux? dit-elle en s'adressant -au greffier.</p> - -<p>— Malheureusement, tout ce qui se passe ici est -sérieux, riposta celui-ci. Et si le détenu… si M. Gérald -n'a pas quelque protecteur bien influent qui -puisse répondre de lui et même faire des démarches -en sa faveur… Mais il ne veut pas, il a honte. Il dit : -« Je suis innocent! » et il s'imagine que ça suffit.</p> - -<p>C'était clair. Gérald n'avait pas eu un mot qui pût -passer pour une allusion. Cependant, elle ne voulut -pas prendre de résolution avant d'avoir des certitudes.</p> - -<p>Elle le regarda bien en face comme pour le provoquer -à une indiscrétion, à une explosion plutôt. Il -prit cette invite comme un simple encouragement à -accepter les services qu'elle semblait lui offrir et y -répondit d'une voix triste :</p> - -<p>— Souscrire à des démarches en ma faveur auprès -des juges, ce serait presque avouer ma culpabilité. -Être acquitté par complaisance, il ne me manquerait -plus que cette dernière abjection! Je vous donne ici -ma parole, madame, que les obligations qu'on a -trouvées chez moi, j'ignore absolument comment -elles y sont venues. Croyez-moi, c'est tout ce que je -réclame, et vous serez encore trop bonne de me -croire, car vous paraissez avoir emporté un bien -mauvais souvenir de moi, en quittant ce bal où j'ai -eu le grand honneur d'être un instant votre cavalier.</p> - -<p>— Oui, c'est vrai, dit-elle, vous me rappelez là -mes torts ; mais vous m'avez excusée, j'en suis sûre. -Je suis, depuis quelques années, atteinte d'une maladie -nerveuse et je sortais d'une crise… Du reste, vous -avez dû vous rendre compte de mon malaise. A trois -ou quatre reprises, j'ai été sur le point de m'évanouir.</p> - -<p>— C'est moi, madame, répondit Gérald, qui me -suis au contraire amèrement reproché de vous avoir -sans doute froissée par mon sans-façon, et c'est de -moi seul que doivent venir les excuses. Quant à user -de votre influence pour me sauver, je vous conjure -de n'en rien faire. Nous verrons bientôt si la fatalité -doit me poursuivre jusqu'au bout.</p> - -<p>Il salua profondément M<sup>me</sup> Dalombre et sortit par -la porte que lui ouvrit le gardien et qui donnait sur -le couloir. Emmeline pétrissait son mouchoir d'une -main crispée, décidée à tout pour soustraire ce malheureux -au guet-apens dans lequel elle l'avait attiré. -Dans sa dignité restée toujours debout, il refusait -les services qu'elle lui offrait ; mais elle était bien -résolue à ne tenir aucun compte de cette exagération -de délicatesse et d'orgueil. Aussi, à peine son mari -fut-il de retour de son excursion à travers les cuisines, -les cellules simples et les cellules doubles, qu'elle se -hâta de lui faire cette communication :</p> - -<p>— Te rappelles-tu, Albert, ce jeune homme avec -qui j'ai dansé à l'ambassade de Suède? Un peintre… -Tu ne l'as peut-être pas remarqué. Eh bien! il est à -Mazas… c'est horrible… accusé de vol et d'un vol -qu'il n'a pas commis. On l'a pris pour un autre. Il -faut absolument qu'en sortant d'ici tu ailles parler au -ministre de la justice. Tu es député, tu ne peux pas -laisser condamner un innocent, n'est-ce pas, monsieur -le directeur? ajouta-t-elle en prenant à témoin -ce rigide fonctionnaire.</p> - -<p>— Malheureusement, madame, répliqua-t-il, si -M. Dalombre est député, ce sont les juges qui condamnent. -J'ai comme vous de fortes raisons de supposer -que ce jeune homme a été victime d'un malentendu. -Il y a dans son accent une sincérité bien difficile -à feindre, mais les magistrats ne jugent pas sur -des impressions.</p> - -<p>— En outre, objecta Albert, il me semble difficile -d'aller demander comme un service personnel à -un président de chambre d'acquitter un accusé, s'il -le croit coupable.</p> - -<p>— Mais il ne l'est pas, je suis sûre qu'il ne l'est pas, -répéta Emmeline avec emportement. Si tu ne veux -rien faire pour ce pauvre et honnête garçon, eh bien! -c'est moi qui me charge de le tirer d'affaire.</p> - -<p>Et d'un pas résolu elle gagna la porte devant -laquelle les attendait la voiture. Son parti était pris. -Elle devait une réparation à cette victime. Elle s'acquitterait -coûte que coûte.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch18">XVIII<br /> -<span class="small">LA LIBÉRATRICE</span></h2> - - -<p>A peine rentrée chez elle, elle ressortit, sauta dans -un fiacre et se fit mener d'un train d'enfer, en -promettant des pourboires extravagants, chez le -vieux Gustave, lequel attendait dans une douce -quiétude la décision judiciaire qui allait le mettre -pour longtemps à l'abri d'indiscrétions redoutables.</p> - -<p>— Je m'étais trompée, dit Emmeline, en entrant -impétueusement dans l'atelier, que l'artiste en faux -avait sinon embelli, du moins rapproprié depuis que -la manne y avait pénétré par la fenêtre à tabatière. -Il parlait même de déménager.</p> - -<p>— En quoi vous étiez-vous trompée? demanda-t-il.</p> - -<p>— Ce M. Gérald ne sait rien du faux acte que nous -avons machiné. J'avais pris la mouche sur un mot que -j'avais mal compris. C'était déjà assez vilain de l'envoyer -en prison, même quand nous n'avions pas le -choix. Aujourd'hui que sa condamnation ne nous -profiterait en rien, ce serait abominable. Vite! il n'y a -pas une minute à perdre. Il faut lui faire rendre -immédiatement sa liberté.</p> - -<p>Gustave sauta en l'air.</p> - -<p>— Comment! lui faire rendre sa liberté? En voilà -une forte! Est-ce que je le peux maintenant? Vous -vous figurez donc que j'ai la clef de Mazas dans ma -poche?</p> - -<p>— Que vous l'ayez ou non, je vous dis qu'il le -faut, insista-t-elle violemment. Je comprends qu'il -sera malaisé de vous rétracter devant les juges. Vous -allez être obligé de mentir de nouveau ; mais soyez -tranquille, je vous en tiendrai compte. Quand je -devrais vendre jusqu'à mon dernier bijou, je trouverai -bien encore cinq mille francs à vous donner pour -le sauver.</p> - -<p>— Après m'en avoir donné dix mille pour le perdre! -fit remarquer Gustave en haussant les épaules -d'un air bon enfant, cette perspective de cinq nouveaux -mille francs ayant déjà aplani une partie des -difficultés qu'il signalait.</p> - -<p>— Oui, rien n'est plus simple, fit-elle, en renversant -en imagination tous les obstacles. Il est incroyable -que moi, une femme, je sois obligée de vous -indiquer la marche à suivre. Vous allez trouver le -juge d'instruction et vous lui déclarez que, toute -réflexion faite, vous n'êtes pas bien sûr que le prévenu -soit l'homme que vous avez vu ramassant vos -obligations. Vous ajoutez que l'autre était plus grand, -autrement vêtu, enfin tout ce que vous voudrez.</p> - -<p>— Ma parole d'honneur, on n'est pas enfant à ce -point-là! s'exclama-t-il. Puisque le paquet a été saisi -chez lui dans un meuble, avec les numéros des titres -qu'on a confrontés. Il n'y a pas à aller contre l'évidence.</p> - -<p>— Ah! mon Dieu! mon Dieu! que devenir? répétait -Emmeline en joignant les mains au-dessus de sa -tête. Tant que ce pauvre jeune homme sera en prison, -je ne vivrai pas.</p> - -<p>— Au commencement, c'était parce qu'il n'y était -pas que vous ne pouviez pas vivre. Les femmes, vraiment, -c'est à pouffer de rire!</p> - -<p>Mais Emmeline n'était pas d'humeur à savourer ses -réflexions. Elle ne lui permit pas le moindre répit :</p> - -<p>— Voyons, voyons, trouvez quelque chose! fit-elle.</p> - -<p>Le vieux pandour prit une attitude résignée qui -semblait dire :</p> - -<p>— Il faut bien trouver quelque chose, en effet, -puisque vous l'exigez absolument.</p> - -<p>Il se recueillit quelque temps, couvrant ses yeux de -sa main droite, comme pour empêcher qu'on ne vît -le travail qui s'opérait dans son cerveau fécond ; et, -après une méditation assez longue pour laisser supposer -à Emmeline qu'il allait lui en donner pour -cinq mille francs, il développa ce projet :</p> - -<p>— Il n'y a guère qu'un moyen d'arrêter les frais -auprès du juge d'instruction : c'est de substituer -Lilio à notre Gérald. Nous achèterons à l'Italien un -chapeau dans le genre de celui du peintre, nous lui -mettrons sur le dos une vareuse à peu près pareille à -celle dans laquelle le pauvre diable a été arrêté ; on -les placera l'un à côté de l'autre, et je déclarerai alors -ne plus savoir lequel j'ai vu ramasser le rouleau d'obligations -que j'avais laissé tomber.</p> - -<p>— Votre idée n'a pas le sens commun, lui fit brutalement -observer Emmeline, qui, pour son argent, -s'accordait le droit de s'exprimer en toute franchise. -Si on relâche M. Gérald, ce sera pour incarcérer à sa -place votre Italien. Or il ne se laissera pas arrêter -comme ça sans crier. Il racontera tout et nous serons -bien obligés d'expliquer dans quel but nous avons -tendu ce traquenard à un homme que nous ne connaissions -pas et contre lequel nous ne devions avoir -aucun motif d'animosité.</p> - -<p>— Mais laissez-moi donc faire! insista Gustave, en -haussant les épaules. Lilio ne racontera rien : d'abord, -parce que nous le payerons pour se taire, et, en second -lieu, parce que lui ne pourra être accusé d'un délit -quelconque. Voici quelle sera sa déposition devant le -juge instructeur :</p> - -<p>« Je suis modèle de mon état ; je cherchais des poses -et j'avais aperçu de la rue les fenêtres d'un atelier de -peintre. Au moment où je me dirigeais vers la maison -pour monter chez M. Gérald, mon pied a donné dans -un rouleau de papier que j'ai pris pour du papier à -dessin. Je l'ai ramassé sans y attacher la moindre importance ; -et la preuve, c'est que je l'ai déposé machinalement -sur une table dans l'atelier de M. Gérald, -qui n'était pas chez lui en ce moment. C'est sans -doute la femme de ménage qui, sans y faire attention, -aura serré ce paquet dans le meuble où on l'a découvert ; -et comme il renfermait des obligations de la -Ville, on aura supposé que ces valeurs avaient été -ramassées rue Condorcet non par moi, mais par Gérald -lui-même : d'autant plus que le propriétaire des -obligations a affirmé l'avoir reconnu pour l'homme -au pied de qui il les avait laissées tomber. »</p> - -<p>L'erreur semblera évidente, ajouta le vieux faussaire, -d'autant que je justifierai la confusion que j'ai -faite par la ressemblance des costumes de Lilio et de -Gérald, qui, bruns tous deux et à peu près de même -taille, peuvent, en somme, être facilement pris l'un -pour l'autre. Hein! qu'avez-vous à répondre?</p> - -<p>— C'est, en effet, très ingénieux, ne put s'empêcher -d'avouer Emmeline.</p> - -<p>— Notez, continua-t-il, que si on interroge la -femme de ménage qui balayait l'atelier quand Lilio y -est monté, elle abondera forcément dans notre combinaison. -Et Gérald ne saura même pas qu'il vous -doit la clef des champs : ce qui, à mon avis, est de -première importance.</p> - -<p>Ce Gustave était décidément plein de ressources. -Nul doute qu'avec son aplomb, il ne fît accepter par -la justice cette version nouvelle, d'ailleurs très vraisemblable -et même en grande partie vraie, puisque -effectivement le jeune modèle était monté chez Gérald -pour y déposer subrepticement le rouleau dénonciateur. -Du moment où le possesseur légitime des obligations -proclamait lui-même le quiproquo et se désistait -de sa plainte, la réhabilitation et l'élargissement -immédiat du détenu ne souffriraient aucune difficulté.</p> - -<p>Emmeline descendit allègrement les innombrables -étages de la maison de la rue Viollet-le-Duc. Elle était -soulagée de ce poids intolérable qu'elle craignait -d'avoir à porter toute sa vie. Le madré Lilio se fit une -tête d'imbécile pour aller demander à être entendu -par le juge d'instruction dans l'affaire Péronaud. Il -expliqua comment, étant retourné à l'atelier de la -rue Condorcet pour y demander si on avait besoin de -lui, il avait appris que l'artiste qui le louait était accusé -d'avoir volé des papiers qu'on avait retrouvés -chez lui, mais que personne, dans la maison, ne le -croyait coupable, parce qu'il avait toujours parfaitement -payé son terme et qu'il passait pour un très -honnête garçon.</p> - -<p>Alors, il s'était rappelé être monté un jour chez ce -pauvre M. Gérald, après avoir ramassé presque à sa -porte un rouleau de papiers qu'il avait dû déposer -quelque part, attendu qu'il n'avait jamais su où il -était passé. Lui, il était Italien et ne savait pas lire le -français. Ce papier ne pouvait lui servir à rien. Il -l'avait probablement jeté sur une table et jamais il ne -se serait souvenu de cette histoire-là, sans le malheur -qui était arrivé à M. Gérald. On lui avait conseillé -d'aller tout de suite prévenir M. le juge d'instruction. -Il y venait, et voilà.</p> - -<p>Le magistrat, un peu désappointé de voir lui échapper -un prévenu auquel il avait à plusieurs reprises -irréfutablement démontré qu'il était coupable, objecta -à ce témoin gênant que le détenu Gérald avait été -formellement reconnu par l'honorable propriétaire -des obligations comme l'individu qui les avait escamotées -sous ses yeux.</p> - -<p>— Oui, mais peut-être que ce monsieur a la vue -basse! fit observer le modèle en jouant le jocrisse.</p> - -<p>Bien que les hommes ne croient guère au hasard -non plus qu'aux coïncidences, celui devant lequel venait -spontanément témoigner cet Italien, qui bredouillait -à peine la langue française, fut bien obligé de -constater que le costume de Lilio concordait singulièrement -avec celui du prévenu Gérald. Il espérait -cependant encore que, mis en leur présence à tous -deux, le plaignant persisterait dans ses affirmations. -Il eût été trop cruel pour ce magistrat de perdre ainsi -le bénéfice d'une affaire qu'il avait si bien menée. -Décidément, la police n'avait pas de chance depuis -quelque temps. Les coupables lui échappaient à qui -mieux mieux ; et quand, par aventure, elle en arrêtait -un, il se trouvait qu'il était innocent.</p> - -<p>Le juge s'exécuta pourtant et, après avoir envoyé -chercher Gérald à Mazas, il fit demander à Gustave -de vouloir bien se rendre au Palais de Justice. Gérald -entra le premier dans le cabinet du juge d'instruction, -où se tenait Lilio, assis dans un coin. Avant de -se décider à la comparaison entre le prévenu et le -témoin, le magistrat risqua une dernière tentative :</p> - -<p>— Vous feriez cent fois mieux d'avouer, dit-il presque -tendrement à Gérald. Le tribunal vous saura gré -de votre franchise, tandis que votre obstination vous -coûtera probablement très cher.</p> - -<p>— J'ai fait tous les aveux dont j'étais capable, répondit -le peintre. J'ai avoué mon innocence. Je ne -puis rien de plus.</p> - -<p>— C'est bien! fit le juge. Nous allons procéder à -une nouvelle confrontation entre vous et M. Bachelin -qui vous accuse de lui avoir dérobé les valeurs que -vous savez. Ce sera la dernière, et elle sera décisive.</p> - -<p>Gustave, qui avait attendu sa convocation toute la -matinée, arriva comme un homme très surpris qu'on -l'eût dérangé de nouveau.</p> - -<p>— Il est heureux qu'on m'ait trouvé chez moi, j'allais -sortir. Est-ce que nous en avons pour longtemps, -monsieur le juge d'instruction? dit-il. Tout ce que -j'avais à dire, il me semble que je l'ai dit.</p> - -<p>— Connaissez-vous monsieur? demanda l'instructeur -à Gustave en lui désignant Lilio, auquel il avait -fait signe de se lever.</p> - -<p>— Non, monsieur le juge d'instruction, je ne connais -pas monsieur, répondit-il nettement.</p> - -<p>— Maintenant, dit le magistrat à Lilio, veuillez -vous tenir debout, le chapeau sur la tête, à côté du -prévenu, qui se coiffera également du chapeau qu'il -tient à la main et qui est bien, n'est-ce pas? celui -qu'il portait le jour où le délit a été commis?</p> - -<p>Gérald et Lilio se placèrent côte à côte ; et bien que -le dernier fût un peu moins grand que l'autre, l'aspect -général, grâce à l'identité du costume et de la -coiffure, était tellement similaire que le juge d'instruction -jeta à son greffier un regard désolé.</p> - -<p>Le vêtement et le chapeau du jeune modèle s'appareillaient -d'autant plus à ceux du peintre que Gustave -les lui avait achetés, l'avant-veille, aussi ressemblants -que possible.</p> - -<p>— Je dois vous apprendre à présent, reprit le juge, -à quoi tend cette mise en scène. Monsieur, qui est -Italien, prétend être la personne qui a ramassé les -obligations rue Condorcet, qui les a portées jusque -chez le prévenu et qui les y a oubliées. Si bien qu'abusé -par une sorte de ressemblance dans la tournure, -dans l'habillement et dans la physionomie, vous auriez -pris celui-ci pour celui-là.</p> - -<p>Gustave, comme écrasé par la stupeur, prolongea -son ébahissement quelques instants encore.</p> - -<p>— En effet, balbutia-t-il, jamais je n'ai vu une personne -en rappeler aussi exactement une autre. Si je -m'y suis trompé, convenez, monsieur le juge d'instruction, -que vous auriez fait de même. C'est vraiment -incroyable!</p> - -<p>— Monsieur ne parlant qu'assez incorrectement le -français, dit le juge, je vais vous reconstituer la déposition -qu'il vient de faire devant moi et dont je -vous prie de vouloir bien relever les contradictions -ou les erreurs.</p> - -<p>Et il raconta bénévolement à Gustave tout ce que -ce dernier avait inventé trois jours auparavant, et qu'il -feignit d'écouter avec la plus scrupuleuse attention.</p> - -<p>— Mais, fit-il observer, du ton d'un homme qui, -pour être fortement ébranlé, n'est pas absolument -convaincu, si ce jeune modèle est monté chez M. Gérald, -il a été reçu par quelqu'un, un domestique, une -bonne, un concierge.</p> - -<p>— Oui, fit Lilio, en continuant à exagérer son accent -étranger, il y avait là une vieille femme qui balayait.</p> - -<p>— Quelle est cette femme? demanda le magistrat à -Gérald.</p> - -<p>— Ma femme de ménage, répondit-il.</p> - -<p>— Et qu'est-elle devenue?</p> - -<p>— Je l'ignore. Voici plus de trois mois que je suis -en prison.</p> - -<p>— Toute la question est de la retrouver, insista -Gustave. Il est clair que si ce jeune Italien lui a parlé -et qu'elle le reconnaisse, c'est que j'aurai été dupe -d'une illusion que je regretterai profondément, mais -qu'explique suffisamment le plus étrange concours de -circonstances. <i lang="la" xml:lang="la">Errare humanum est!</i> conclut-il, pour -faire montre de son érudition.</p> - -<p>Car la loi, l'impassible loi, vous tient coffré pendant -des mois, après quoi elle vous ouvre la porte de -votre cellule en vous disant pour tous dommages-intérêts :</p> - -<p>— Nous nous sommes trompés. Mais aussi, c'est de -votre faute. Si vous n'aviez pas ressemblé comme -deux gouttes d'eau à un autre pour lequel on vous a -pris, ce désagrément ne vous serait pas arrivé.</p> - -<p>L'essentiel était de retrouver et de faire comparaître -la femme de ménage. Le vieux Gustave, qui -avait pris des informations et savait parfaitement où -aller la chercher, affecta un profond désespoir de -l'erreur dont il était responsable. Il s'offrit à entreprendre -toutes les démarches nécessaires à la découverte -de cette fameuse vérité qu'on feint toujours de -poursuivre et qu'on lâche si facilement quand on -peut mettre la main dessus.</p> - -<p>— Monsieur, dit-il en serrant à demi Gérald dans -ses bras, si j'ai eu envers vous des torts involontaires, -soyez sûr que je ne goûterai de repos qu'après les -avoir réparés. Je vais me jeter sur la piste de cette -femme et je ne m'arrêterai qu'après l'avoir amenée ici -morte ou vive.</p> - -<p>Cependant pour la vraisemblance, il ajouta :</p> - -<p>— Je voudrais seulement savoir son nom.</p> - -<p>— On l'appelait M<sup>me</sup> Basile, répondit le peintre. Elle -ne venait chez moi que depuis un mois, tous les -jours, de dix heures à deux.</p> - -<p>— M<sup>me</sup> Basile, fit Gustave, en inscrivant sur un -carnet d'homme sérieux ce nom qu'il connaissait -depuis trois jours. Laissez-moi faire, monsieur le -juge d'instruction : je m'engage à vous la conduire -demain matin, à l'heure que vous voudrez bien fixer -vous-même.</p> - -<p>Les magistrats instructeurs sont ainsi faits : quand -ils voient qu'un prévenu est manifestement innocent -et que toute leur mauvaise foi ne réussirait pas à -mettre debout l'accusation qu'ils ont tenté d'échafauder -contre lui, ils deviennent aussi polis qu'ils ont -été brutaux, et aussi bienveillants qu'ils étaient impitoyables. -Comme homme, celui qui avait été chargé -de suivre l'affaire entamée contre le jeune artiste -avait puisé dans les interrogatoires auxquels il l'avait -soumis la certitude de la non-culpabilité de ce prévenu, -dont il n'avait même pu tirer l'apparence d'un -aveu ou d'une contradiction, bien qu'il l'eût retourné -dans tous les sens.</p> - -<p>Comme magistrat, il se donnait une peine extraordinaire -pour obtenir contre cet être récalcitrant quinze -jolis mois de prison. Mais les nouvelles déclarations -de l'insoupçonnable M. Bachelin, la similitude indiscutable -entre la tournure, la coiffure, l'équipement -du prévenu et ceux du jeune Italien qui, d'ailleurs, -reconnaissait avoir ramassé sur le trottoir les papiers -formant les seules pièces à conviction du procès, -mettaient l'accusation à néant, au point qu'en -insistant, le juge risquait simplement de se faire attraper -par les journaux.</p> - -<p>Il n'hésita donc pas à tourner bride ; et, tout en -faisant ramener Gérald à sa prison en voiture cellulaire, -il le réconforta par ces paroles d'espoir :</p> - -<p>— Demain, monsieur, j'aurai l'honneur de faire -parvenir au greffe de la prison la décision que j'aurai -prise. Je n'ai pas besoin de vous répéter que je serais -heureux qu'elle vous fût favorable.</p> - -<p>Le lendemain, Lilio, convoqué de nouveau, fut -confronté avec la femme de ménage, qui le désigna -immédiatement comme l'italien qui était venu, environ -une demi-heure avant la rentrée de M. Gérald, -se proposer comme modèle. Avait-il ou n'avait-il pas -un rouleau de papier à la main ; l'avait-il posé sur -une table et l'avait-elle serré dans le bahut : voilà ce -qu'elle était hors d'état d'affirmer ; toutefois, puisque -le jeune homme le déclarait lui-même, elle n'avait -aucune base de démenti à lui opposer.</p> - -<p>— Ah! que je suis content! s'écria Gustave en respirant -à pleins poumons. Le remords d'avoir fait condamner -cette victime innocente m'aurait poursuivi -jusqu'à la fin de mes jours.</p> - -<p>Séance tenante, afin de donner devant témoins la -mesure de son intégrité, le juge instructeur signa -une ordonnance de non-lieu qu'il fit porter, accompagnée -d'un ordre de mise en liberté, par un express -auquel — toujours devant témoins — il recommanda -la plus grande célérité.</p> - -<p>Ce qui compléta la joie dont Gustave faisait parade, -c'est qu'on lui rendit en même temps ses obligations, -ou plutôt celles d'Emmeline, lesquelles étaient, depuis -trois mois, restées dans le dossier. Il en donna -décharge, se promettant tacitement de négliger le récit -de ce dernier épisode, quand il raconterait à sa -complice le dénouement du drame qu'ils avaient perpétré -en collaboration.</p> - -<p>Il salua profondément le juge d'instruction, puis -Lilio, qu'il était censé avoir vu la veille pour la première -fois, bien qu'il lui eût glissé ces mots pendant -que le juge rédigeait l'<span lang="la" xml:lang="la">exeat</span> de Gérald :</p> - -<p>— Je t'attendrai sur le quai, en face du Dispensaire.</p> - -<p>Quoique parfaitement éclairé sur le malentendu -qui avait coûté trois mois de cellule à son pensionnaire, -le directeur de Mazas ne douta pas un instant -que l'intervention de M. le député et de M<sup>me</sup> son épouse -n'eût été pour tout dans la libération de Gérald.</p> - -<p>Au reçu de l'ordre signé du juge, le greffier de la -prison se précipita dans la cellule du détenu qui, à -la main chaleureuse que l'employé lui tendit, devina -l'objet de tant d'empressement.</p> - -<p>Quand on a de si belles connaissances, on est toujours -à ménager. Aussi, afin de lui épargner la compagnie -d'un gardien, le sous-fonctionnaire le conduisit-il -lui-même au greffe pour la cérémonie de la -levée de l'écrou, et Gérald prit congé sur cette prière -qu'il lui adressa tout bas :</p> - -<p>— Si vous vouliez être bien aimable, vous parleriez -de moi à votre ami le député pour une direction -en province.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch19">XIX<br /> -<span class="small">EN LIBERTÉ</span></h2> - - -<p>L'horreur de ce régime humiliant qu'on pourrait -appeler l'assaisonnement de la prison, la voix dure -des gardiens, le froissement des menottes sur les poignets -de ceux qu'on mène à l'instruction, les interrogatoires -dont chaque mot semble vous dire : « Vous -mentez! » avaient à la fois tellement indigné et assombri -Gérald qu'il en garda l'écœurement longtemps -après avoir reconquis sa liberté.</p> - -<p>Il lui était en outre extrêmement difficile d'expliquer -à chacun des locataires de sa maison qu'il avait -été incarcéré à la suite d'une méprise sinistre dont -tout autre aurait pu tomber victime à sa place. Ses -trois mois de prison pèseraient sur toute sa vie. Il convenait -d'ailleurs que tout le monde se serait trompé -à la similitude de son costume et de celui du jeune -modèle italien, et il ne gardait pas rancune à ce -M. Bachelin, auquel il était à cent lieues de supposer -la moindre arrière-pensée.</p> - -<p>Ce qui le préoccupait surtout, c'était de revoir tous -ses amis, pour leur expliquer qu'il n'était pas un voleur. -Heureusement pour sa réhabilitation, Lilio était -assez connu chez les peintres qui l'employaient et -auxquels il présenta volontiers l'aventure sous le jour -dont Gustave avait jugé à propos de l'éclairer ; si bien -que Gérald reprit sa place dans le monde des artistes, -sans autre accroc à sa réputation.</p> - -<p>Mais il tenait particulièrement à faire part de l'issue -de l'affaire à cette jolie M<sup>me</sup> Dalombre que, par le -plus invraisemblable des hasards, il avait rencontrée -dans le greffe même de Mazas. Elle n'était évidemment -pour rien dans sa délivrance, pensait-il, puisque -c'était le plaignant lui-même qui avait spontanément -reconnu le malentendu ; mais elle lui avait témoigné -un intérêt si sincère, alors qu'elle pouvait, qu'elle -devait même le supposer coupable, qu'il avait hâte de -lui faire savoir qu'elle avait eu raison de qualifier de -plaisanterie l'accusation échafaudée contre lui.</p> - -<p>Contrairement aux habitudes mondaines, il avait -dansé avec elle sans lui avoir été présenté ; mais les -circonstances inusitées qui les avaient rapprochés -permettaient quelque sans-façon. D'ailleurs, il avait -eu également l'honneur d'adresser la parole à M. Dalombre -en présence des autorités de la prison, et -c'était son droit de se faire reconnaître de lui pour -autre chose qu'un habitué de maison d'arrêt.</p> - -<p>Un samedi, sur les quatre heures, il se fit annoncer -rue de l'Université. Emmeline était seule, la séance -de la Chambre battant encore son plein. Elle eut -un sursaut d'inquiétude, malgré la certitude où elle -était qu'il n'avait pas l'ombre d'un soupçon contre -elle.</p> - -<p>A son air riant, elle fut tout de suite rassurée.</p> - -<p>— Votre visite m'a porté bonheur, lui dit-il en la -saluant très bas. On a eu enfin les preuves de ma -parfaite ignorance des délits stupides dont on m'accusait -et, depuis huit jours déjà, je suis rendu à notre -belle et intelligente société.</p> - -<p>Elle feignit d'apprendre de sa bouche même cette -bonne nouvelle, dont elle avait été instruite avant lui. -Elle le força à s'asseoir et à lui détailler toutes les -phases par lesquelles avait passé l'instruction avant -d'échouer dans une ordonnance de non-lieu.</p> - -<p>Il exposa naïvement tout le plan qu'elle avait dressé -en société avec Gustave et qui avait si complètement -réussi, tant pour l'incarcération que pour la libération -du candide Gérald. Pendant qu'il dépeignait la -surprise du plaignant, un certain M. Bachelin, en -reconnaissant définitivement Lilio pour l'individu -qui avait ramassé le rouleau d'obligations sous ses -yeux ; les aveux de Lilio lui-même et la rétractation -formelle dudit Bachelin ; pendant qu'il précisait -chaque témoignage pour lui faire entrer ces explications -dans la tête, elle le contemplait avec un mélange -de pitié pour lui et de mépris pour elle-même.</p> - -<p>— Dieu! se répétait-elle, s'il avait seulement la plus -légère intuition de la vérité ; s'il se doutait, l'espace -d'un éclair, que Bachelin, Lilio et moi ne faisons -qu'un ; que je suis le véritable auteur de toutes ses -angoisses, de ses tortures morales et physiques, de -son emprisonnement, de sa mise en liberté ; enfin, -de tous les événements qui ont fondu sur lui depuis -trois mois, il se demanderait s'il est devenu fou et si -on ne l'a pas extrait de Mazas pour le conduire à -l'asile Sainte-Anne.</p> - -<p>Et elle pensait :</p> - -<p>— Pauvre jeune homme! il me remercie encore, -au lieu de m'étrangler de ses mains, comme il en aurait -si bien le droit. Quand on songe, dit-elle, que, -sans la présence d'esprit et la loyauté de ce modèle -italien, vous auriez peut-être été condamné. Quelle -chose épouvantable!</p> - -<p>— Oui, c'est affreux! murmura-t-il. On prétend -qu'on est bien fort quand on a pour soi sa conscience. -Je vous assure que j'avais là-bas des moments de rage -où je regrettais presque de n'être pas réellement coupable.</p> - -<p>Comme pour chasser ces souvenirs lugubres, elle -donna peu à peu un tour presque gai à la conversation, -lui demandant s'il avait quelque toile en train ; -s'il comptait exposer cette année ; quel genre de peinture -il préférait.</p> - -<p>— Par tempérament, répondait-il, je suis impressionniste ; -malheureusement mes confrères en impressionnisme -ignorent presque tous ce dont se compose -une figure ; et ceux qui le savent finissent, à -peu d'exceptions près, par sombrer dans la platitude -comme les Cabanel et autres prix de Rome. Les Parisiennes -comme vous, madame, ne peuvent pas se -douter des différences qui distinguent la peinture -sincère de celle qui ne l'est pas.</p> - -<p>— Mais je ne suis pas Parisienne! se récria Emmeline, -profitant de cette occasion pour égarer encore -un peu plus Gérald sur son identité. Je suis née près -de Genève, dans le département que représente mon -mari.</p> - -<p>— Quoi! vraiment, madame, vous n'êtes pas Parisienne, -repartit le peintre. Voyez pourtant comme on -s'abuse! A ce bal où j'ai eu l'honneur de danser un -ou deux quadrilles avec vous, à première vue je me -suis dit : Il n'y a qu'une Parisienne pour porter la -toilette avec cette élégance.</p> - -<p>— Eh bien! vous vous trompiez, répliqua Emmeline, -qui se hâta de parler d'autre chose.</p> - -<p>La visite de reconnaissance était rendue, et Gérald, -avant de saluer M<sup>me</sup> Dalombre, la remerciait de sa -bonne et cordiale réception, quand Albert fit son -entrée, retour de la Chambre, qui, ayant épuisé son -ordre du jour, s'était séparée de bonne heure.</p> - -<p>— Reconnais-tu monsieur? demanda Emmeline.</p> - -<p>— Il me semble avoir déjà eu le plaisir d'apercevoir -monsieur, mais je ne saurais trop dire où, répondit-il.</p> - -<p>— C'est moi que vous avez vu flanqué d'un gardien -dans le greffe de Mazas, fit Gérald.</p> - -<p>— Et bien que sa complète innocence ait éclaté -sans le secours, ni la protection de personne, reprit -Emmeline, il a été assez aimable pour venir nous -remercier de l'intérêt, du reste bien sincère, que -nous lui portions.</p> - -<p>Il fallut encore recommencer pour Albert la narration -que sa femme connaissait si bien.</p> - -<p>— Ce qui est abominable, conclut le jeune député, -c'est que la loi n'ait prévu aucune réparation pour -les victimes d'aussi terribles erreurs. Et dire que si -la fatalité avait voulu que ce Napolitain retournât -dans son pays ou simplement qu'il changeât de clientèle, -vous subiriez, à cette heure, la plus infâme des -flétrissures.</p> - -<p>— Oh! en ce cas, nous aurions su agir, fit remarquer -Emmeline. Quand j'aurais dû aller trouver moi-même -le président de la République…</p> - -<p>— Mais la grâce n'est pas une réhabilitation, ma -bonne amie ; au contraire. Que sont six mois ou un -an de prison, en comparaison du déshonneur éternel -qui en découle? Je sais que tu es excellente et que, -toute Parisienne que tu es, tu as plus de force de -volonté que moi, tout Breton que je suis, mais…</p> - -<p>— Ah! vous voyez, madame, interrompit étourdiment -Gérald, vous êtes Parisienne, je l'avais bien -deviné.</p> - -<p>En moins d'une minute, les joues d'Emmeline -passèrent et repassèrent d'une rougeur écarlate à une -pâleur presque cadavérique.</p> - -<p>— Qu'a-t-elle donc? se demanda Gérald. On croirait -qu'elle va s'évanouir comme au bal de l'ambassade.</p> - -<p>Puis, il se fit cette réflexion :</p> - -<p>— Pourquoi diable m'a-t-elle conté qu'elle était née -dans le département de l'Ain, puisqu'elle est née dans -le département de la Seine?</p> - -<p>A partir de ce moment, il remarqua l'embarras -croissant de M<sup>me</sup> Dalombre, qui ne se mêla plus à la -conversation que par ces mots heurtés et par ces -interjections qu'on lance quand l'esprit est ailleurs. Il -surprit même chez elle deux ou trois mouvements -d'impatience lorsque Albert s'était mis à entamer avec -lui la question d'art.</p> - -<p>Elle, si affable un instant auparavant, est-ce qu'elle -allait recommencer à souffrir des nerfs, toujours -comme au bal de l'ambassade?</p> - -<p>— Moi aussi, dit tout à coup M. Dalombre, j'avais -autrefois rêvé de m'adonner à la peinture. Je dessinais -du matin au soir. J'ai encore là un album plein de -mes croquis. Vous allez juger : je n'étais pas trop -maladroit.</p> - -<p>Et, ouvrant un petit meuble en écaille de Hollande, -il en tira un grand livre, composé de feuilles de -papier bristol qu'il avait couvertes de figures, de paysages, -d'études de femmes, vêtues ou non. Gérald -s'extasia naturellement sur les dispositions réelles -dont témoignaient ces ébauches et regretta poliment -que la politique en eût enlevé l'auteur à une vocation -déclarée.</p> - -<p>Tout en feuilletant l'album, on tomba sur une -feuille séparée, encastrée entre deux pages, et sur -laquelle se détachait un joli portrait de jeune fille, -trituré aux deux crayons et beaucoup plus achevé -que les autres dessins.</p> - -<p>— Qui est-ce? demanda Albert à Gérald.</p> - -<p>— Attendez! attendez! dit celui-ci. Cette tête ne m'est -pas inconnue. Où ai-je donc vu ces grands yeux-là?</p> - -<p>Emmeline, toujours inquiète, s'était approchée. -Elle ne put retenir un cri en reconnaissant le portrait -qu'Albert avait fait d'elle dans la chambre où le vieil -armateur était déjà sous le coup de la mort. Elle était -maigre alors et passablement différente de la femme -de vingt-cinq ans, brillante de santé et d'épanouissement, -qu'elle représentait à l'heure actuelle.</p> - -<p>Elle arracha presque l'album des mains de son -mari :</p> - -<p>— Pourquoi montres-tu ça à monsieur? fit-elle -brusquement. Tu sais bien comme j'étais laide à cette -époque-là.</p> - -<p>— Mais je ne trouve pas, répliqua Albert ; et la -preuve, c'est que c'est sous cet aspect que je t'ai -aimée. Dame! pense donc! Tu avais dix-sept ans et -demi, tu n'étais pas mère de famille comme à présent.</p> - -<p>Emmeline, sans rien répondre, ferma le livre et -voulut le rejeter dans le petit meuble. Mais, dans son -amour-propre de portraitiste, son mari l'y ressaisit -et, l'ouvrant de nouveau sous les yeux de Gérald, il -lui dit comme pour le prendre à témoin :</p> - -<p>— Franchement, est-ce que vous ne retrouvez pas -les yeux, la ligne du nez, l'attache du col? J'aurais -pensé que vous l'auriez reconnue tout de suite.</p> - -<p>— En effet, s'excusa Gérald, je ne sais pas pourquoi -le visage, l'attitude, et jusqu'à la forme des -bras m'ont rappelé une tout autre personne que -madame. C'est ce qui m'a dérouté. Mais, maintenant -que je compare, je saisis parfaitement la ressemblance.</p> - -<p>Les yeux du jeune peintre allaient du dessin au visage -d'Emmeline, et cet examen la jetait dans un -trouble que ses efforts pour le cacher rendaient plus -évident.</p> - -<p>— Ah çà! pensait Gérald, je ne peux donc pas -adresser la parole à cette charmante dame sans la -bouleverser! Je ne me suis pourtant jamais aperçu -que j'exerçais sur les gens une influence magnétique.</p> - -<p>Et, par une espèce de choc en retour, l'inspection -de ce dessin l'interloquait aussi. Il éprouvait la sensation -vague d'avoir déjà vu non pas le modèle à -l'âge tendre où il était représenté, mais le portrait -même dans la même pose, c'est-à-dire dans le même -trois quarts, avec les mêmes mains croisées ; il retrouvait -ces épaules étroites et tombantes ; ces mèches -terre de sienne brûlée luisant aux tempes. Pourtant, -s'il était sûr d'une chose, c'était d'avoir pour la première -fois sous les yeux l'album de M. Dalombre, -dans l'appartement de qui il n'avait jamais pénétré.</p> - -<p>En jetant sur Emmeline un dernier regard de -comparaison, il la surprit si haletante et si manifestement -inquiète, qu'il se hâta, pour mettre fin au -supplice de la jeune femme, de rendre le livre à -M. Dalombre et de prendre congé.</p> - -<p>Le soupir de soulagement qui, à son dernier salut, -glissa entre les lèvres de M<sup>me</sup> Dalombre ne pouvait -guère lui échapper non plus. Elle lui adressa un -signe de tête dénué de toute effusion, comme à quelqu'un -à qui on veut faire comprendre qu'on n'a en -quoi que ce soit l'intention de continuer des relations -que le hasard a fait naître.</p> - -<p>Cette froideur finale, après les marques de sympathie -prodiguées au début de la visite, tenait peut-être, -il est vrai, à la difficulté pour une dame du monde -de présenter à ses amis et connaissances un monsieur -qui, bien qu'aussi honnête que n'importe qui, n'en -était pas moins tout frais débarqué de Mazas. Mais -non : il y avait une autre préoccupation dans ce subit -et singulier changement d'attitude.</p> - -<p>Sa maladie nerveuse, qu'elle invoquait à tout bout -de champ, était une simple échappatoire. D'abord, -quand une femme souffre des nerfs, elle l'ignore ou -elle ne l'avoue pas. En second lieu, pourquoi cette -crise avait-elle éclaté juste au moment où M. Dalombre -avait exhibé le portrait? Et enfin, pourquoi ce -dessin l'avait-il frappé lui-même comme quelque -chose de déjà vu?</p> - -<p>Cette jolie petite dame qui se disait née sur la frontière -suisse quand elle était, en réalité, de Paris, -commençait à jouer dans son existence un rôle par -trop fantaisiste. Il remonta, tout pensif, l'escalier qui -menait à son atelier, en se répétant à chaque minute :</p> - -<p>— Où diable ai-je déjà vu ce portrait?</p> - -<p>Arrivé au milieu de ses toiles, il alluma une bougie, -car il était près de six heures du soir et la nuit était -venue. Puis, après avoir constaté qu'il ne s'était rien -produit de nouveau chez lui pendant son absence, il -avait déjà remis son chapeau et se disposait à aller -dîner à la table d'hôte où il retrouvait tous les soirs -ses amis, quand, instinctivement, et dans le but de -se débarrasser d'une obsession qui l'envahissait, il ralluma -la bougie qu'il venait de souffler, et, allant rechercher -derrière son grand bahut ses cartons à dessin, -le long du mur où ils se superposaient depuis déjà -plusieurs années, il se mit à les consulter, feuille -par feuille, les uns après les autres.</p> - -<p>Il se demandait, en effet, s'il n'avait pas travaillé -autrefois à quelque étude qui ressemblait à celle que -le député-dessinateur lui avait montrée.</p> - -<p>Il avait déjà passé en revue trois cartons sans être -tombé sur rien d'approchant, quand ses doigts, qui -glissaient vivement sur les feuilles, saisirent un carré -long d'une épaisseur et d'un format inusités au -milieu des morceaux de papier bleuâtre auquel il -confiait ses coups de crayon.</p> - -<p>C'était une de ces photographies dites portraits-albums -par lesquels on a aujourd'hui généralement -remplacé les portraits-cartes.</p> - -<p>— Allons donc! se dit-il, après avoir, sous la lumière -directe de la bougie, jeté les yeux sur cette -épreuve. J'étais bien sûr que mes souvenirs étaient -exacts.</p> - -<p>En effet, l'agencement du portrait et la pose du -modèle étaient presque exactement les mêmes que -dans le dessin qui avait ainsi sollicité sa mémoire. Les -mains croisées, les épaules tombantes, les cheveux -brillantés, avec cette unique différence que la robe -esquissée par M. Dalombre était, sur la photographie, -représentée par une chemisette à col tuyauté et refermée -sur la poitrine par un seul bouton.</p> - -<p>— De qui diable puis-je bien tenir ce cadeau-là? -réfléchit Gérald, qui depuis si longtemps n'avait pas -ouvert le carton où il venait de fouiller.</p> - -<p>Il regarda alors au verso du portrait-album, espérant -y trouver quelque renseignement. Et, effectivement, -il en trouva un : cette dédicace, qui le reporta -à bon nombre d'années en arrière :</p> - -<p class="c"><i>A mon parrain<br /> -sa petite</i></p> - -<p class="sign"><span class="sc">Malaria</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch20">XX<br /> -<span class="small">BONHEUR DE SE REVOIR</span></h2> - - -<p>Ce fut un éclair ou plutôt tout un feu d'artifice dans -la nuit. Les épisodes lui revinrent en foule dans la -tête. Il se rappela comme il avait ri en s'apercevant, -par l'orthographe qu'elle avait donnée au mot <i>Mal'aria</i>, -qu'elle avait pris ce sobriquet pour un simple nom de -femme. Cette fille mince, au grand œil triste, qu'il -avait désaltérée à la table d'un de ces estaminets à -carreaux dépolis qui foisonnent sur toute la ligne des -boulevards extérieurs, il la reconstituait maintenant -tout entière sur cette épreuve photographique. Et -c'était bien aussi la femme du portrait aux deux -crayons que le député Dalombre venait de lui montrer -comme étant celui de sa femme aimée et légitime.</p> - -<p>Indubitablement, c'était la même qui avait gardé, -pour le dessin, la pose qu'elle avait prise pour la photographie, -croyant sans doute qu'elle n'imaginerait -jamais de meilleure attitude. Comment! cette jeune -pensionnaire d'un établissement macabre, c'était la -dame si jolie et si réservée qu'il avait sans s'en douter -retrouvée à l'ambassade de Suède, parée de tant de -distinction, de tant de diamants et d'un nom que le -compte rendu des débats de la Chambre avait relaté -nombre de fois!</p> - -<p>Voyons! c'était par trop fantastique. Il y avait là -quelque malentendu comme celui dont lui-même -avait été victime. Et cependant, tout s'enchaînait dans -cette aventure : l'agitation de M<sup>me</sup> Dalombre, le soir où -elle l'avait revu et évidemment reconnu au bal ; les -spasmes qu'elle essayait de combattre quand il la promenait -à son bras dans les salons ; le mouvement -fiévreux dont elle avait rejeté au fond du carton le -portrait qu'en avait tiré son mari : tout, jusqu'à cette -maladie nerveuse qu'elle invoquait si volontiers, -dénotait chez elle une surexcitation mentale, dont les -causes devaient être terribles.</p> - -<p>Par quel chemin étrange était-elle arrivée du boulevard -de la Chapelle à la rue de l'Université en passant, -s'il vous plaît, par le palais Bourbon? Il l'ignorait ; -mais elle n'était certainement pas la seule qui -fût partie des bas-fonds pour s'installer sur les sommets. -D'ailleurs, il était bien sûr d'en avoir le cœur -net quand il voudrait. Avec une femme aussi peu -maîtresse d'elle-même, il n'aurait qu'à lui faire passer -sous les yeux la photographie avec la dédicace y -annexée pour obtenir d'elle les aveux les plus complets.</p> - -<p>Il considérait qu'elle avait eu grand tort de ne pas -se faire reconnaître à lui dès la première entrevue. -Il était honnête homme. Elle n'aurait eu qu'à lui demander -sa parole d'honneur d'enfermer dans ses cartons -à dessins cet épouvantable mystère, et il se serait -fait couper la langue plutôt que de parler.</p> - -<p>Mais voilà : les femmes se défient toujours, et elles -ont souvent raison. Il est si amusant pour un oisif de -pouvoir dire à ses amis :</p> - -<p>« Vous voyez bien cette belle brune qui passe dans -cette voiture découverte : c'est la femme d'un député -qui deviendra peut-être ministre. Eh bien, elle a bu -dans mon verre au <i>Perroquet bleu</i>. »</p> - -<p>Elle n'était pas forcée de le savoir incapable de -perdre une femme de laquelle il n'avait jamais eu à -se plaindre. Ce qui l'intriguait le plus, c'était cette -question : le mari était-il ou n'était-il pas au courant -des débuts de madame son épouse? Ce qui donnait à -penser qu'il les ignorait, c'est la candeur avec laquelle -il avait répété publiquement qu'elle était Parisienne, -bien que quelques instants auparavant elle se fût -donnée comme native du département de l'Ain.</p> - -<p>D'autre part, ce qui laissait supposer qu'il était renseigné, -c'était, pour un fantaisiste décidé à prendre -femme dans un milieu aussi compromettant, la nécessité -presque absolue de la faire préalablement -rayer des contrôles où elle était immatriculée.</p> - -<p>Pourtant, ce M. Dalombre, qui semblait tout à fait -<span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>, était en apparence bien plus fier que -honteux de celle à qui il avait enchaîné sa vie. Il s'était -empressé de montrer à lui, étranger, le portrait -qu'il avait d'elle autrefois, c'est-à-dire quand elle sortait -à peine d'une vie de débauche, dont il aurait eu -un si puissant intérêt à éloigner le souvenir.</p> - -<p>— Ma foi, tant pis! se dit-il, c'est trop drôle. Je découvrirai -bien un moyen de la revoir seule à seule. Je -lui rappellerai discrètement cette petite soirée où elle -me suppliait de lui permettre de venir poser dans -mon atelier pour le prix que je fixerais moi-même.</p> - -<p>Puis, il réfléchit :</p> - -<p>— Non : ce serait vilain. J'aurais l'air d'un maître -chanteur. Dans des cas pareils qui, en somme, doivent -se présenter quelquefois, un galant homme reste -muet, même pour celle dont il a le secret. La faire -souffrir aussi cruellement, en échange de l'intérêt -qu'elle m'a témoigné quand j'étais sous le coup d'une -accusation infamante : décidément, non!</p> - -<p>Mais à mesure qu'il creusait le problème de l'existence -de cette femme ainsi emportée par la destinée, -il s'accumulait devant lui des points d'interrogation -auxquels il ne savait plus que répondre. Le souvenir -qu'il venait précisément d'évoquer de M<sup>me</sup> Dalombre -se rendant à Mazas, où elle n'avait vraisemblablement -rien à faire, et se rencontrant dans le greffe, juste avec -lui qu'on était allé quérir dans sa cellule sans raison -plausible, tout cela sentait furieusement la préméditation, -de pareilles coïncidences ne s'établissant guère -que dans les mélodrames de l'ancienne école.</p> - -<p>Il y avait donc une relation quelconque entre cette -visite et sa mise en liberté? Car, du moment où elle -l'avait reconnu pour le jeune homme qui s'était intéressé -à elle quand elle croupissait dans la maison du -boulevard de la Chapelle, il était tout simple qu'elle -s'intéressât à lui, lorsqu'il moisissait à son tour dans -une prison non moins ignominieuse.</p> - -<p>Il s'installa tout seul dans un coin pour dîner, afin -de ruminer à son aise toutes les étrangetés de cette -aventure. A force de conclusions, de déductions et -d'interprétations, il finit par reconstruire presque -pièce par pièce la vie d'Emmeline. Quand il arriva -à cette soirée où, à propos de l'exclamation qu'il -s'était permise au buffet du bal de l'ambassade de -Suède : « On n'est pas mieux servi ici qu'au café », -il la revit à la fois humiliée et presque furieuse, lui -jetant ces mots qui l'avaient laissé ébaubi et qu'il -s'était remémorés bien souvent :</p> - -<p>— Oh! monsieur, c'est indigne!</p> - -<p>Donc elle s'était supposée reconnue et elle lui reprochait -violemment ce qu'elle croyait être une allusion -à ce passé qu'elle aurait voulu enfouir dans le -plus profond oubli. Mais puisqu'elle était impuissante -à le supprimer, elle pouvait tout au moins -essayer de se débarrasser de celui qui en avait sondé -les arcanes. Et, en menant le raisonnement jusqu'au -bout, il était frappé à la fois de la nécessité pour -elle de faire disparaître le possesseur de son secret -et de l'accusation stupéfiante, suivie d'arrestation -immédiate, dont il était tombé victime, justement -trois ou quatre jours après la scène, alors incompréhensible -pour lui, qui s'était produite au bal de l'ambassade.</p> - -<p>Tous ces faits, qui tantôt se contredisaient, tantôt -s'enchevêtraient, grouillèrent d'abord confusément -dans sa tête ; après quoi, ils s'y classèrent peu à peu. -Toutefois, la tuile qui lui était tombée sur la tête -n'avait certainement pas été lancée par une main -ennemie. Ce M. Bachelin avait tout l'air d'un parfait -honnête homme et il avait avoué son erreur les -larmes aux yeux et des sanglots dans le gosier. Pourtant -Gérald avait appris, quelque temps après sa -sortie de Mazas, que ce persécuteur malgré lui avait -déménagé sans donner sa nouvelle adresse.</p> - -<p>Cependant, par suite de quelles ramifications cet -inconnu, qui se disait peintre et dont d'ailleurs on -n'avait jamais vu la peinture, fût-il entré en rapport -avec M<sup>me</sup> Dalombre, femme quasi politique? En outre, -Lilio, le jeune modèle, qu'il eût été ridicule de soupçonner -de complicité dans une machination aussi -invraisemblable, n'était-il pas venu spontanément -déclarer que c'était lui qui avait ramassé, puis déposé -sur une table de l'atelier le rouleau d'obligations -dont la découverte lui avait valu à lui, Gérald, trois -mois des plus affreuses angoisses?</p> - -<p>Au reste, il était bien bon de se martyriser ainsi le -cerveau en recherches qui n'avaient aucune chance -d'aboutir. Ce Lilio était à sa disposition comme à -celle de tous les peintres du quartier. Il suffisait de -le demander pour une pose et de l'interroger adroitement, -de l'effrayer au besoin. On aurait tout de -suite le fin mot de son intervention de la dernière -heure auprès du juge d'instruction.</p> - -<p>Uniquement pour ne rien négliger de ce qui était -susceptible de faire la lumière sur des événements -dans l'obscurité desquels il se perdait, il envoya à -Lilio, quoiqu'il fût à peu près sûr de n'en rien tirer, -une carte-télégramme le convoquant pour le lendemain, -dix heures du matin. L'erreur où était tombé -M. Bachelin, le propriétaire des obligations, était si -plausible qu'il n'y avait rien à espérer des réponses -que ferait Lilio aux questions qu'il se déciderait à lui -poser. Mais, dans les actions criminelles — et celle-ci -en était une — il est prudent de ne négliger aucune -piste.</p> - -<p>Il eut beau se répéter que son imagination d'artiste -l'avait entraîné trop loin, les vérités dont il était dépositaire -étant déjà suffisamment passionnantes, il -lui fut impossible de fermer l'œil de la nuit. Quand il -s'assoupissait l'espace de cinq minutes, il revoyait la -<i>Mal'aria</i>, valsant avec lui autour des tables du café du -<i>Perroquet bleu</i>. Seulement, elle était couverte de bijoux, -et l'établissement de M<sup>lle</sup> Coffard était converti -en une immense salle de bal, au fond de laquelle -était dressé un vaste buffet où l'on consommait pour -rien : ce qui devait lui indiquer nettement qu'il était -la proie d'un cauchemar.</p> - -<p>Il disposa une toile et apprêta ses pinceaux et sa -palette comme un homme qui a prémédité une -séance prolongée. Au coup de dix heures, l'Italien se -présenta et, comme s'il prévoyait quelque algarade, -il semblait avoir remis son air bête complètement à -neuf.</p> - -<p>L'artiste affecta de lui chercher une attitude. Il -s'agissait soi-disant d'un pâtre rencontré par des -taureaux romains et se jetant entre les barrières qui -émaillent, comme autant de refuges, la campagne du -Transtévère. Lilio se prêtait à tout, ne disant mot ; et -Gérald, qui suivait tous les jeux de sa physionomie, -crut remarquer un certain embarras dans ses regards.</p> - -<p>Le peintre prit un fusain et traça sur la toile qui -le cachait des hachures quelconques. Après un quart -d'heure de cette gymnastique, il adressa à brûle-pourpoint -cette question à son modèle :</p> - -<p>— A quel endroit avez-vous donc placé le rouleau -que vous aviez ramassé à ma porte?</p> - -<p>— Là! fit Lilio en indiquant une table Louis XIII à -pieds tournés qui s'harmonisait avec le bahut auquel -elle faisait face.</p> - -<p>— Mais, objecta Gérald d'un ton indifférent et tout -en continuant son pseudo-travail, la femme de ménage -ne se rappelle que très vaguement avoir vu sur -cette table le paquet ficelé que la police a retrouvé -plus tard dans le bahut.</p> - -<p>Lilio répondit à cette remarque précise dans un -italien de cuisine dont il eût été difficile au plus fort -linguiste de préciser le sens.</p> - -<p>— D'où diable sort ce charabia? fit le peintre d'un -ton surpris. Quand vous avez déposé au palais de Justice, -vous parliez le français presque aussi bien que -moi. Répétez un peu ce que vous venez de baragouiner. -Je n'en ai pas compris un mot.</p> - -<p>Le jeune modèle refit son récit en affectant de -chercher ses phrases ; sur quoi Gérald lui demanda :</p> - -<p>— Pourquoi donc avez-vous attendu si longtemps -pour aller trouver la justice? Mon arrestation a fait -assez de bruit dans le quartier. Il est étonnant que -vous n'en ayez été instruit qu'au bout de trois mois.</p> - -<p>— C'est par hasard que je l'ai apprise en venant -vous demander si vous aviez besoin de moi, répliqua-t-il -en se mordant les lèvres.</p> - -<p>— Vous l'avez appris, par qui?</p> - -<p>— Par tout le monde.</p> - -<p>— Qui ça, tout le monde? La concierge, les voisins?</p> - -<p>— Oui, par les voisins.</p> - -<p>— Lesquels? Vous avez donc sonné à une porte.</p> - -<p>— Oui… c'est-à-dire que comme je sonnais chez -vous, le voisin d'au-dessous m'a raconté ce qui vous -était arrivé.</p> - -<p>— Et, insista Gérald, ce voisin d'au-dessous, comment -est-il. Jeune, vieux? Grand, petit?</p> - -<p>— C'est… répondit Lilio, ayant l'air de chercher… -je ne me rappelle plus.</p> - -<p>— Pourtant, fit remarquer le peintre, vous avez dû -causer longtemps avec ce monsieur pour qu'il vous -ait mis ainsi au courant de ma mésaventure. Vous -avez eu tout le loisir de le remarquer.</p> - -<p>— C'était, je crois, balbutia le modèle, perdant -tout à coup la majeure partie de son accent, c'était -un monsieur assez gros, petit.</p> - -<p>— Avec des moustaches?</p> - -<p>— Oui, avec des moustaches.</p> - -<p>— Il est fâcheux, repartit Gérald, que le voisin d'en -dessous soit une vieille maîtresse de piano, qui habite -seule avec sa bonne.</p> - -<p>— Ah! oui, je me souviens, maintenant, fit-il triomphalement, -comme si la mémoire lui revenait subitement : -c'était une vieille dame. Seulement, comme -il faisait un peu noir dans l'escalier…</p> - -<p>— Très bien! reprit Gérald ; nous allons descendre -tous les deux chez elle afin de savoir si elle se rappellera -également la conversation que vous avez eue -ensemble. Il y a à peine quinze jours que la chose -s'est passée. Il est impossible qu'elle ait oublié ce -qu'elle vous a dit et ce que vous lui avez répondu.</p> - -<p>Et, se levant, il alla prendre Lilio par le bras, en -lui répétant :</p> - -<p>— Allons! allons! Venez!</p> - -<p>— Pourquoi faire? demanda-t-il tout interloqué.</p> - -<p>— Parce que, riposta Gérald, je suis convaincu que -vous me contez des mensonges depuis un quart -d'heure et que je suis curieux de les tirer au clair.</p> - -<p>— Mais, monsieur…</p> - -<p>— Et si vous me mentez à moi, vous avez sans -doute menti de même au juge d'instruction, ce qui -vous enverrait préalablement me remplacer à Mazas.</p> - -<p>Le sang-froid de l'Italien fondit sous cette menace.</p> - -<p>— Ce n'est pas moi! monsieur, ce n'est pas moi! -s'écria-t-il en joignant les mains et en invoquant à -plusieurs reprises la Madone, qui n'avait rien à faire -dans ce débat. Je ne vous voulais pas de mal. J'ai dit -ce qu'on m'a forcé à dire.</p> - -<p>— Et qui vous y a forcé?</p> - -<p>— M. Gustave!</p> - -<p>Ce nom de Gustave n'apprenait rien à l'ex-détenu, -qui ne connaissait le fabricant de monogrammes que -sous le nom de Bachelin. Lilio, entré dans la voie -des aveux, lui apprit que ce prénom et ce nom de -famille s'appliquaient à une seule et unique personne. -Et comme Gérald, pour qui les voiles se déchiraient -enfin, le poussait toujours davantage, il lui -déroula sous tous ses aspects le complot qui avait -commencé par le dépôt du paquet d'obligations dans -le bahut où lui, Lilio, l'avait furtivement introduit, -jusqu'à leur confrontation dans le cabinet du juge. Il -lui confessa même l'achat opéré par le prétendu Bachelin -d'une vareuse et d'un chapeau dont la comparaison -avec ceux de Gérald ne pouvait laisser subsister -aucun doute dans l'esprit du magistrat.</p> - -<p>— Mais, fit remarquer le peintre essayant de garder -son calme, d'où vient qu'après avoir porté chez -moi ces obligations qu'on m'a ensuite accusé d'avoir -détournées à mon profit, vous vous êtes rétracté au -bout de trois mois, en vous dénonçant comme les -ayant ramassées dans la rue, par mégarde. Si vous -aviez intérêt à me faire arrêter et condamner, quel -intérêt avez-vous eu ensuite à me faire relâcher?</p> - -<p>— Ça, je ne sais pas, monsieur ; je vous jure que -je ne sais pas. C'est Gustave qui m'a payé d'abord pour -apporter le rouleau chez vous, et qui m'a payé encore -plus cher pour révéler la vérité au juge, c'est-à-dire -pas la vérité précisément…</p> - -<p>— Il est donc bien riche, ce M. Gustave? interrogea -Gérald.</p> - -<p>— Je l'ai toujours connu sans un sou.</p> - -<p>— Alors, vous pensez que si vous travailliez pour -lui, il travaillait pour un autre.</p> - -<p>— Bien sûr que je l'ai pensé.</p> - -<p>— Et où l'avez-vous connu, pour qu'il vous ait ainsi -chargé de l'exécution de ses plans?</p> - -<p>— Au <i>Perroquet bleu</i> où j'ai une maîtresse. Lui, -c'est l'ancien amant de la patronne.</p> - -<p>Il devenait inutile de poursuivre l'enquête. Il mit -dix francs dans la main de l'Italien et le renvoya.</p> - -<p>— Est-ce que vous me ferez arrêter? dit celui-ci en -prenant la rampe de l'escalier.</p> - -<p>— Si vous bronchez, oui, certainement, répondit -Gérald. Actuellement, j'ai une besogne plus pressée.</p> - -<p>Il ressortait, en effet, des révélations de ce Lilio -qu'il avait été l'instrument d'une conspiration dont -le chef avait trouvé jusque-là moyen de se dérober. -Or, ce chef, ce ne pouvait être que M<sup>me</sup> Dalombre. -Elle l'avait fait emprisonner parce qu'elle le supposait -possesseur de son secret, et elle l'avait fait relâcher -quand elle avait acquis la certitude qu'il ne le possédait -pas.</p> - -<p>Malheureusement, ce second mouvement qui, par -extraordinaire, avait été le bon, n'innocentait pas le -premier. Cette femme ignoble, pensa-t-il, qui avait -trompé tout le monde et évidemment plus que tout -le monde son infortuné mari, n'avait même pas, après -son élévation si inespérée et son incroyable changement -de condition, rompu complètement avec la jolie -société qui hantait le bouge où elle avait fait ses -premières armes.</p> - -<p>Probablement, quand l'excellent législateur Dalombre -faisait des effets de torse à la tribune, elle -retournait subrepticement rendre visite à ses anciennes -et à ses anciens amis, comme Messaline quittait -le palais de l'empereur Claude pour aller ribauder -avec les mariniers du Tibre.</p> - -<p>C'était au milieu des chopes et les coudes sur les -tables du <i>Perroquet bleu</i> que s'était ébauché le plan de -la dénonciation calomnieuse à laquelle il devait trois -longs mois de honte, d'humiliations et de désespoirs. -Être une catin, tromper jusqu'à la bride le mari -que le hasard lui a donné, se rouler dans tous les -ruisseaux : c'est, pour une femme, perdre jusqu'à son -sexe ; cependant, n'est-il pas mille fois moins criminel -de se vautrer dans la boue, dont on est seul à -recevoir les éclaboussures, que de combiner avec -cette lâcheté et ce sang-froid le déshonneur, c'est-à-dire -la mort d'un homme qu'on sait honnête et sur -lequel on marche sans pitié?</p> - -<p>Ah! la sale gredine! Fallait-il qu'elle fût née comédienne -pour jouer ainsi ce double rôle : grande dame -dans les bals d'ambassades, collaboratrice des souteneurs -Gustave et Lilio dans les bouges! Au lieu de -s'adresser à sa discrétion, elle avait trouvé plus -commode et plus sûr de le faire jeter par des argousins -dans un cul de basse-fosse. Elle avait rétabli les -oubliettes à son profit. Et ces imbéciles de magistrats -n'avaient pas seulement soupçonné la machination! -Décidément, si les femmes étaient bien infâmes, les -hommes étaient cruellement bêtes.</p> - -<p>Quant à lui, afin d'arracher à ses amis le dernier -soupçon qui leur restait peut-être sur sa culpabilité, -il n'avait d'autre ressource que celle-ci : donner à -l'odieuse intrigue, sous laquelle il avait failli succomber, -la plus large publicité possible. Cette gouine -avait essayé de le perdre pour se sauver ; pour se réhabiliter, -il la perdrait.</p> - -<p>En attendant le jour où il la traînerait devant les -tribunaux, elle et ses répugnants complices, il allait -s'offrir la douce joie d'éclairer le pauvre Dalombre sur -la valeur morale de sa charmante compagne. Si celui-ci -avait l'aplomb de chercher à la défendre, eh bien! -ce serait à lui qu'il demanderait réparation des trois -mois d'outrages qu'il avait subis dans les greffes et -dans les chiourmes. Il ne serait pas fâché de porter -l'affaire sur un terrain un peu moins malpropre.</p> - -<p>Tout fumant de l'idée de la vengeance, il s'assit à -sa table et traça en lettres magistrales, à l'adresse de -M. Dalombre, député de l'Ain, ce petit mot poli, mais -impératif :</p> - -<blockquote> -<p class="ind">Monsieur,</p> - -<p>Il y a urgence à ce que je vous voie pour une affaire -qui dépasse en gravité tout ce que vous pourriez supposer. Il -s'agit de vous et de moi, mais de vous beaucoup plus encore -que de moi.</p> - -<p>Si vous voulez bien me fixer un rendez-vous, j'ai lieu -de croire que vous me remercierez de ne pas y avoir manqué.</p> - -<p>Recevez, monsieur, l'expression de mes sentiments les -plus distingués.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Gérald.</span></p> -</blockquote> - -<p>Il ajouta son adresse et porta lui-même cet avertissement -à la poste, afin de le voir de ses yeux s'engloutir -dans la boîte. Il était onze heures et demie du -matin. Il pensa :</p> - -<p>— C'est seulement à son retour de la Chambre -qu'on lui remettra cette invite. Je ne le verrai donc -pas avant demain. Toutefois, ma lettre est assez inquiétante -pour qu'il se hâte de chercher à en éclaircir -le sens.</p> - -<p>Puis, comme il se sentait hors d'état de travailler, -qu'il n'avait pas faim et qu'il avait passé une nuit à -peu près blanche, il s'étendit sur le grand lit, sans -rideau, dressé dans un cabinet contigu à l'atelier, et, -vanné par les secousses qui, depuis la veille, avaient -agité son cerveau, il finit par s'endormir.</p> - -<p>Au bout d'un nombre d'heures dont la perception -lui échappa, il fut tiré des profondeurs de son sommeil -par trois ou quatre coups d'une violence qui lui -fit croire que plusieurs personnes demandaient à -entrer.</p> - -<p>— Est-ce que ce serait encore la police? pensa-t-il.</p> - -<p>Il sauta de son lit en s'écarquillant les yeux, plongea -les pieds dans ses pantoufles et courut ouvrir. -C'était M<sup>me</sup> Dalombre. Elle était seule, mais elle avait -probablement frappé à la porte de ses deux poings à -la fois.</p> - -<p>Sa toilette était celle d'une femme qui va au bain. -Par-dessus une robe de chambre bleu ciel un manteau -d'hiver dont la fourrure lui enfouissait la moitié -du visage, l'autre moitié en étant cachée par les bords -d'un chapeau de feutre Henri II empanaché d'une -plume grise. La main droite seule était gantée et tenait -l'autre gant qu'elle n'avait pas pris le temps d'ouvrir -pour la main gauche.</p> - -<p>— Tiens! c'est vous! s'écria gouailleusement le -peintre que cette apparition réveilla tout à fait. -C'était votre mari que j'attendais.</p> - -<p>— Oui, je sais. J'ai ouvert la lettre, haleta Emmeline -en entrant comme si elle était poursuivie. Je -vous en prie, fermez bien la porte.</p> - -<p>— Au fait, j'aime autant que ce soit vous, fit Gérald. -Nous avons tant de choses à nous dire depuis le -soir où vous m'avez dédié cette photographie.</p> - -<p>Et il lui fit passer sous les yeux celle dont elle lui -avait fait autrefois hommage. Il la lui montrait cependant -à une certaine distance, de peur que, scélérate -comme il la supposait, elle ne lui arrachât et -n'anéantît, en la mettant en morceaux, la meilleure -de ses pièces à conviction.</p> - -<p>Mais elle ne la regarda seulement pas.</p> - -<p>— Inutile de discuter, c'est bien moi, dit-elle. Du -reste, ce n'est pas de cela qu'il s'agit.</p> - -<p>— Ce dont il s'agit, en effet, s'écria Gérald s'exaltant -à la vue de sa dénonciatrice, c'est de me suivre -immédiatement chez le commissaire de police pour -qu'il reçoive ma déposition. Je ne mentirai pas, moi. -Je ne dirai que la vérité, et vous serez bien obligée -de la dire aussi ; ça te changera, salope!</p> - -<p>— Monsieur, monsieur! je vous en conjure, ne -criez pas si haut. Dieu! si l'on entendait!</p> - -<p>— Mais oui, parbleu! je veux qu'on entende, fit-il -en haussant encore le ton. J'ai envie de t'étrangler pour -que tu cries aussi et qu'on vienne. Il est vrai que ça -me priverait du plaisir de te voir assise entre ces deux -marlous, tes complices sur le banc de la police correctionnelle, -où tu t'étais promis de me faire échouer.</p> - -<p>Elle ouvrit les bras comme pour lui indiquer -qu'elle était prête au martyre et qu'elle ne se défendrait -pas. Cette résignation n'attendrit pas du tout son -bourreau.</p> - -<p>— Pas si bête! se récria-t-il. Vous seriez trop contente -si je vous assommais. J'en aurais le droit, mais -je n'en userai pas. D'abord, qu'est-ce que vous venez -faire chez moi? Je ne te connais pas. Je ne t'ai même -jamais touchée du bout du doigt quand tu étais dans -ton claque-dent. Tu me dégoûtais bien trop.</p> - -<p>Et le souvenir de ses trois mois de souffrances le -faisant presque divaguer, il continua dans un rire -furibond :</p> - -<p>— Non, ce que ce sera amusant de voir la tête de -son serin de mari quand on lui débitera ce chapelet -d'horreurs! Où diable as-tu déniché cet oiseau-là? -On ne peut pas dire autre chose : voilà un paroissien -qui a de la chance!</p> - -<p>Cette suprême insulte abattit Emmeline, qui tomba -comme écrasée par un quartier de rocher. Pendant -la fraction de seconde qu'elle mit à tournoyer avant -de s'aplatir sur le plancher de l'atelier, elle se vit, -entre deux gendarmes, narrant sa vie au président, -sous les yeux d'Albert, foudroyé ; Lilio à droite, Gustave -à gauche et le faux acte de décès de M<sup>me</sup> Freizel -entre les mains du tribunal. Elle pensa :</p> - -<p>— En sortant d'ici, je vais me jeter dans la cour, -par la fenêtre de l'escalier.</p> - -<p>En la voyant rouler par terre, Gérald haussa les -épaules, croyant à la suite de la comédie ; mais -l'image de sa fille s'étant subitement mêlée à toutes -celles qui déjà emplissaient d'épouvante le cerveau -d'Emmeline, elle se prit à se tordre les bras, à s'arracher -les cheveux par poignées, à se déchirer les lèvres -au point que sa bouche s'emplit de sang. Elle répétait -dans une sorte de râle :</p> - -<p>— Albertine! mon Albertine!</p> - -<p>Ça, ce n'était évidemment pas une fausse attaque -de nerfs. Une femme pose la main sur son cœur. Elle -fait des serments sur la tête de sa mère. Elle crie à -tue-tête :</p> - -<p>— Je veux mourir! Tuez-moi, je vous en conjure, -tuez-moi!</p> - -<p>Mais elle ne se traîne pas dans la poussière et surtout -ne se décoiffe pas avec cet abandon. Elle ne se -frappe pas non plus la face contre le parquet, au -risque de se briser les dents. Gérald, un peu calmé -par le spectacle de cette espèce d'agonie, eut tout de -même pitié :</p> - -<p>— Ces filles-là, c'est élevé dans le crime ; ça ne -connaît pas autre chose, réfléchit-il.</p> - -<p>Il la transporta sur son lit pour qu'elle ne se fendît -pas le crâne aux angles des meubles, tira du bahut -une bouteille de vinaigre qu'il vida en partie sur une -serviette de table et lui en bassina énergiquement et -itérativement les tempes.</p> - -<p>Ce bassinage dura une demi-heure ; et sans la peur -instinctive qu'il avait du scandale, il eût été chercher -un médecin. Enfin, elle rouvrit les yeux dont les -prunelles étaient remontées sous les paupières, d'où -elles mirent encore un bon quart d'heure à redescendre. -Quand elle reprit quelque peu conscience et -de l'état où elle s'était mise elle-même et de l'objet de -sa visite, elle fut reprise d'un tremblement, à la vue -de l'implacable Gérald dont le regard dur suivait tous -ses mouvements.</p> - -<p>— Ah! monsieur, dit-elle, pardonnez-moi. Si vous -saviez!</p> - -<p>Cette crise d'un instant avait tellement décomposé -les traits de la jeune femme que le peintre eut peur -de provoquer une seconde attaque de nerfs en renouvelant -ses injures. Il se contenta de répondre :</p> - -<p>— Si je savais! Mais je sais parfaitement. Vous -aviez besoin de mon silence, et vous n'avez rien -trouvé de mieux que de me couper la langue, c'est-à-dire -de me faire enfermer préalablement pour -m'empêcher de parler. Vous ne vous êtes pas demandé -si l'ignominie qui rejaillirait sur mon nom -ne me tuerait pas, moi aussi. Vous avez tranquillement -rejeté votre honte sur moi, qui ne vous avais -rien fait, qui ne vous avais même pas reconnue. Je -pouvais vous gêner plus tard : alors, vous m'avez sacrifié -tout de suite, comme vous auriez égorgé un -pigeon.</p> - -<p>— Tout cela est vrai, tout cela est vrai! disait-elle -en essayant de tordre derrière sa tête son chignon -dénoué. Elle se dressa assise sur le lit, car elle se -sentait brisée et n'aurait certainement pu rester debout. -Puis, comme il se tenait auprès d'elle, remué -malgré tout et tout rêveur en songeant aux étamines -par où avait passé cette femme aujourd'hui reçue et -honorée partout, elle lui plongea dans les yeux un -regard douloureux, auquel elle ajouta tristement ces -mots :</p> - -<p>— Oui, j'ai essayé de me débarrasser de vous, bien -que j'aie bien amèrement regretté mon crime et que -j'aie ensuite tout fait pour le réparer. Vous avez le -droit de me traiter comme une gouine et comme une -voleuse. Eh bien! vous allez rire : je vous jure que -j'ai toujours été une honnête fille.</p> - -<p>Ce mot « honnête fille », dans la bouche d'une -femme qui avait débuté dans la vie en faisant le trottoir, -atteignait les plus hauts sommets du paradoxe. -Pourtant, il y avait, dans les tremblements de cette -voix brisée, un accent tellement empreint de cette -vérité qui plane au-dessus des niaiseries dont se composent -les conventions dites sociales qu'il ne fut pas -choqué de l'énormité de cette assertion.</p> - -<p>— Qu'appelez-vous une honnête fille? demanda-t-il -simplement, pensant bien qu'elle ne prenait pas l'expression -dans son sens étroit et traditionnel.</p> - -<p>Alors, elle lui livra sa vie, année par année, presque -jour par jour, sans en évincer un épisode. Elle -se rappela — car elle parlait presque autant pour -elle que pour lui — les tendresses caressantes de son -digne père, le charron Freizel ; sa mort, qui l'avait -laissée aux mains d'une mère, que se disputaient -l'ignorance et le manque de sens moral. Elle relata, -avec l'horreur dans les yeux et dans la gorge, le viol -qui l'avait jetée saignante et presque nu-pieds sur le -pavé ; la rafle qui l'avait précipitée, sans défense, -dans la prostitution ; les dégoûts qui avaient provoqué -son évasion de la maison Coffard ; les inquiétudes -qui, pendant de longs jours, l'avaient agitée dans cet -hôtel de la rue de Berlin, lequel, en lui ouvrant sa -porte, lui avait ouvert celle d'une vie nouvelle.</p> - -<p>— Est-ce ma faute, s'écria-t-elle tout à coup, si le -neveu de M. Dalombre m'a aimée ; s'il a demandé -ma main, que je lui ai refusée pendant bien longtemps : -il vous le dirait, s'il pouvait être dans ces -confidences ; mais tout le monde s'en est mêlé. L'excellent -M. Dalombre lui-même m'a forcée à obéir. -Avais-je le droit de faire le malheur de ceux qui -m'avaient tirée de la fange, où, sans eux, j'aurais -continué à croupir?</p> - -<p>Vous me reprochez la dénonciation calomnieuse -imaginée, à ma sollicitation, par ce Gustave, pour -vous rayer du nombre des hommes que je pouvais -désormais rencontrer sur ma route? Ah! j'ai fait mieux -que cela, monsieur Gérald, j'ai commis un faux, de -complicité avec lui : nous avons fabriqué l'acte de -décès de ma mère, qui est encore vivante probablement, -bien que depuis plusieurs années je n'aie eu -d'elle aucune nouvelle.</p> - -<p>Tout m'avait réussi, les bonnes actions comme les -mauvaises. Dans le but de faire perdre complètement -ma trace, je fais acheter, sur la frontière française -de Suisse, un château à mon mari ; nous nous y -installons, et le malheur veut qu'il se fasse nommer -député. J'en étais heureuse et fière pour lui. Ah! -quelle faute, quelle faute! Mais sept ans avaient passé -sur moi. Je n'étais plus la grande fille aux bras -maigres que vous et tant d'autres ont connue. Je me -croyais hors de toute atteinte, et pourtant j'avais constamment -l'œil au guet, tremblant malgré moi à -chaque coup de sonnette et lisant toujours la première -les lettres adressées à mon mari. C'est ainsi -que la vôtre m'est tombée sous les yeux.</p> - -<p>C'est cette peur perpétuelle d'être rencontrée et -démasquée qui m'a égarée. Il a suffi des deux ou -trois phrases à double entente que vous m'avez adressées -au bal de l'ambassade pour que je ne doutasse -pas une minute que j'étais redevenue pour vous cette -<i>Mal'aria</i> que vous aviez baptisée sans y prendre garde.</p> - -<p>Aussitôt la folie m'a prise. Je me suis vue perdue ; -j'ai vu surtout mon mari, mon Albert que j'aime, -n'ayant jamais aimé que lui, je l'ai vu écrasé, anéanti, -ridiculisé à jamais, obligé de donner sa démission -de député, forcé de fuir après m'avoir lancé à la figure -toute la boue et tous les crachats que je méritais. -Ce n'est pas tout, monsieur Gérald : j'ai une fille, -une fille que j'adore, et pour qui je donnerais tout -mon sang et tout celui des autres. Pour elle, je suis -une sainte. La voyez-vous apprenant plus tard que sa -mère a bu avec des souteneurs et appelé les hommes -par la fenêtre! Non : n'est-ce pas? c'était trop atroce. -J'ai été bien infâme et bien misérable envers vous, -j'en conviens. Mais est-ce qu'à ma place tout autre -n'aurait pas également perdu la tête? Quand on se -croit sous le coup immédiat d'une catastrophe pareille, -est-ce qu'il n'est pas presque permis de tout -essayer pour y échapper?</p> - -<p>A mesure qu'Emmeline parlait, la corde de la colère -se détendait chez Gérald, qui mordillait ses moustaches -en signe d'émotion et de désarmement. Cependant, -il ne disait rien, ne sachant que dire et au -moyen de quelle transition revenir sur ses menaces. -Elle prit cette attitude silencieuse pour la résolution -arrêtée de la part du peintre de poursuivre sa vengeance -jusqu'au bout. Alors, elle s'affola de nouveau :</p> - -<p>— Monsieur, monsieur, supplia-t-elle, ne me dénoncez -pas! Pour moi, j'accepterais tout : je me -tuerais et ce serait fini ; mais ce serait affreux pour -Albertine… la pauvre petite! Elle a sept ans depuis -deux mois… Elle est si gentille… je vous assure : je -ne suis pas méchante. Vous êtes la seule personne -au monde à qui j'aie jamais fait du mal… Et c'est -parce que j'y étais absolument forcée. Je comprends -que vous me haïssiez… Quelle réparation exigez-vous? -Tenez : si vous voulez, je quitterai ma maison, -je me sauverai en Suisse où je changerai de nom -pour qu'on ne me retrouve pas. Je ne verrai plus mon -mari ni ma fille ; mais au moins ni lui ni elle ne devineront -jamais pourquoi je les ai quittés… Il me -semble que c'est une punition suffisante, car je les -aime bien… C'est de peur de passer à leurs yeux -pour… ce que je suis que j'ai été si mauvaise envers -vous.</p> - -<p>Et, comme une enfant qui implore, elle ajouta, en -joignant les mains :</p> - -<p>— Mais je vous demande pardon. Ma position était -si horrible! Comprenez-vous une femme qui, parce -que la fatalité l'a jetée toute jeune dans le ruisseau, -n'a plus jamais le droit d'aimer son mari et sa fille!</p> - -<p>La perspective de cette expiation éternelle, dont -l'injustice était flagrante, la plongea de nouveau dans -une désolation qui se traduisait par des cris et des -sanglots et remuait l'artiste jusqu'au plus profond de -l'âme. En la voyant se débattre, comme si le spectre -de son passé lui apparaissait prêt à l'emporter, il se -pencha sur elle et lui saisit les deux bras, tout en lui -répétant :</p> - -<p>— Ne pleurez pas! ne pleurez pas! J'ai voulu vous -effrayer. Je suis un misérable de vous avoir traitée avec -cette dureté. Je m'en repens. Pauvre femme! oui, je le -reconnais, vous méritiez d'être heureuse. Mais vous -le serez. Mes menaces n'étaient que de mauvaises -plaisanteries. Personne au monde ne saura de moi -rien de ce qui vous est arrivé autrefois. Ne parlons -plus du mal que vous m'avez fait. A votre place il est -probable que j'aurais agi de même. D'ailleurs, sans -vous, il est à peu près certain que je serais encore -en prison, non sur une simple accusation, mais -avec une condamnation infamante sur le dos.</p> - -<p>Il la rassurait avec cette insistance, parce que, -d'abord, elle n'avait pas paru se rendre compte de -toute l'étendue de l'absolution qu'il lui accordait. Il -tira son mouchoir, lui essuya les larmes qui coulaient -le long de ses joues, dans la prostration qui -avait suivi la crise. Il lui ramena sur le haut du front -et derrière les oreilles ses beaux cheveux qui s'évadaient -de toutes parts autour de sa tête. Et, comme -les sanglots qui lui secouaient la poitrine allaient -jusqu'à lui couper la respiration, il prit l'énergique -parti de lui dégrafer sa robe de chambre et de couper -les lacets de son corset à l'aide du canif dont il se -servait pour la taille de ses fusains.</p> - -<p>— Respirez-vous mieux? lui demandait-il. N'allez -pas étouffer au moins.</p> - -<p>Tandis qu'il essayait de faire passer par l'ouverture -de la robe le corset dénoué, Emmeline, toujours assise -sur le lit, appuyait sa tête sur l'épaule du jeune -homme, dont le cou et le visage se trouvaient comme -enveloppés par la chaleur des soupirs précipités de la -jeune femme. Elle collait inconsciemment sa riche -poitrine contre celle de Gérald, sans paraître se soucier -de l'étrange déshabillé où il l'avait réduite. -L'attendrissement qui l'avait gagné commençait à -s'emplir de charme. Le contact de ce sein mouvementé -et de ces joues brûlantes l'incendia à son tour.</p> - -<p>— Ne pleurez plus! vous me navrez! lui dit-il en -l'entourant de ses bras et en l'embrassant sur les paupières -comme pour les sécher d'un baiser.</p> - -<p>Elle n'osa pas le repousser, sans doute pour ne pas -paraître attacher d'importance à cette manifestation -consolatrice. Mais lui s'emballa et, tout en la pressant -contre son cœur palpitant, il se mit à la dévorer -de caresses. Il ne les accompagnait d'aucune arrière-pensée -et ne songeait guère à profiter de la situation -si cruelle qui la remettait pantelante entre ses mains.</p> - -<p>Il n'usa en quoi que ce fût d'autorité ou de violence -et n'eut pas à se demander si le peu de résistance -qu'elle lui opposa ne tenait pas à la sujétion -presque absolue où elle était tombée vis-à-vis de lui. -Il put croire que le remords des souffrances dont elle -était cause, la reconnaissance du pardon qu'il venait de -lui octroyer s'étaient mêlés à cette sorte de délire qui -s'excuse chez une femme à moitié dévêtue, étendue sur -un lit à côté d'un jeune homme qui la serre de près.</p> - -<p>Elle se fût obstinée à se dégager qu'il eût tenu avec -tout autant de rigidité la promesse qu'il lui avait -souscrite de garder un silence inviolable. Mais après -s'être moralement livrée tout entière à la discrétion -de ce jeune homme, envers qui ses torts étaient si -impardonnables, comment aurait-elle fait pour le -prier de lui rattacher son corset et de l'aider à effacer -de ses yeux et de ses joues les traces de larmes?</p> - -<p>Elle céda, parce qu'il est des pièges qu'on se tend -à soi-même et d'où l'on ne parvient pas à sortir sans -y laisser un peu de sa chair.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch21">XXI<br /> -<span class="small">LA MAITRESSE SANS AMOUR</span></h2> - - -<p>— Ainsi, se répétait-elle dans la voiture qui la ramenait -rue de l'Université, je n'avais jamais songé à -tromper mon mari ; et voilà que, non contente de -l'avoir trompé avant, je le trompe après. Ma vie ne -sera donc qu'un perpétuel supplice!</p> - -<p>Gérald, ne se rendant qu'un compte approximatif -des sentiments compliqués qui la lui avaient jetée -dans les bras, lui avait donné rendez-vous pour le -surlendemain. Il gardait d'elle un souvenir délicieux, -et passant l'éponge sur les années disparues, il ne la -voyait plus que sous les traits et l'état civil de M<sup>me</sup> Dalombre, -femme d'un député très écouté à la Chambre. -Pour un artiste qui logeait aussi haut et ne vendait -ses toiles que par intermittence, une telle conquête -était quasi glorieuse. En outre, il était impressionné -par l'existence romanesque de cette séduisante créature, -dont les splendeurs et les misères visaient tout -un côté de la question sociale, dont s'occupent ceux -mêmes qui prétendent qu'elle n'existe pas.</p> - -<p>Enfin et surtout, il l'avait tenue dans ses bras, cette -grande dame, dont les yeux l'avaient si fort troublé -pendant les quadrilles du bal de l'ambassade de Suède. -Elle était à lui : il n'y avait pas à dire. Peut-être -était-ce plutôt un holocauste qu'un adultère ; mais, -ma foi, la passion ne connaît pas ces distinctions psychologiques.</p> - -<p>Pendant les deux jours qui le séparaient d'une nouvelle -entrevue, il resta incapable de prendre une palette. -Il eut cependant l'idée de la portraiturer, mais -il se dit orgueilleusement :</p> - -<p>— J'aime bien mieux la peindre d'après nature.</p> - -<p>Elle avait promis ou semblé promettre qu'elle serait -chez lui le jeudi, à deux heures. Dès midi, il avait -donné à son atelier un air particulièrement décoratif. -On touchait alors au printemps, et il avait inondé ses -meubles de fleurs nouvelles qui, ayant besoin de jour -et de soleil, duraient d'ordinaire très longtemps sous -le vitrail clair et chaud où il travaillait son « plein -air ».</p> - -<p>Deux heures sonnèrent, elle ne vint pas. A trois -heures, il commença à s'éponger le front qui ruisselait -d'inquiétude. Vers trois heures et demie, il n'y -tint plus. Il dégringola jusque chez son concierge, à -qui il laissa sa clef en lui recommandant de la remettre -à une dame qui descendrait de voiture et, selon -toute vraisemblance, aurait le bas du visage enfoncé -dans le collet d'un grand manteau de fourrure. Il lui -confierait la clef en la priant de l'attendre.</p> - -<p>Il traita avec un cocher pour une course vertigineuse -de la rue Condorcet à la rue de l'Université et, -un quart d'heure plus tard, il atterrit devant la seule -maison où pouvait être Emmeline, puisqu'elle n'était -pas chez lui. Il se promena sur le trottoir faisant face -à la porte cochère, tantôt marchant vite pour donner -le change, tantôt allant à pas comptés ou s'arrêtant -comme pour lire un journal, mais lançant constamment -de bas en haut un œil scrutateur.</p> - -<p>Une des fenêtres de l'appartement des Dalombre -était précisément ouverte. Il réfléchit :</p> - -<p>— Elle aura eu des visites. Justement, je crois me -rappeler qu'elle reçoit le jeudi. Pourtant elle ne m'aurait -pas donné rendez-vous ce jour-là si elle avait été -d'avance absolument sûre d'y manquer.</p> - -<p>La désillusion et le doute faisaient déjà leur petite -trouée dans son cœur lorsqu'il aperçut Emmeline -qui, s'approchant de la croisée comme par mégarde, -jeta un regard rapide des deux côtés de la -rue.</p> - -<p>En passant du côté droit au côté gauche, elle distingua -Gérald, qui se tenait au milieu. Elle avait -exprès manqué l'heure afin de s'assurer si elle était -quitte avec une seule demi-journée d'égarement ou -si le contrat tenait toujours.</p> - -<p>L'appel muet, mais désespéré que lui lança Gérald -la convainquit qu'elle était loin d'en avoir fini avec -lui. Elle pensa :</p> - -<p>— Il est là. Il n'a qu'à monter, tout raconter, et je -suis perdue!</p> - -<p>Elle lui fit donc un signe de tête qui signifiait :</p> - -<p>— Je suis à vous. Patientez seulement quelques -minutes.</p> - -<p>Il comprit, car elle le vit remonter dans la voiture -et repartir à fond de train. Il n'y avait plus à s'y -tromper : c'était une intrigue qu'elle avait nouée, -dont les liens se resserreraient sans doute plus étroitement -tous les jours et qu'il deviendrait à peu près -impossible de rompre. A l'encontre de la plupart -des femmes, mariées ou non, qui se font spécialement -belles pour aller voir leur amant, elle coiffa le -premier chapeau venu, endossa son manteau dissimulateur -et se jeta à son tour dans une voiture qui, -sans qu'elle eût rien fait pour en hâter la marche, la -déposa rue Condorcet.</p> - -<p>La chaîne était désormais rivée. Deux et souvent -trois fois par semaine, elle se rendait aux ordres, -sans élan, sans amour, même sans coquetterie, presque -comme une demoiselle de magasin va à son -comptoir. La tendresse, parfois délirante, que lui témoignait -Gérald lui inspirait tout au plus une certaine -curiosité. Elle lui savait un gré infini d'avoir si -vite oublié ses projets de vengeance et de lui payer -ainsi en dévouement et en caresses le mal dont il -avait souffert par elle. Il en était arrivé à l'adorer, à -ne vivre que d'elle, pour elle, et elle avait à peine -suivi de ses yeux surpris les progrès de cet envahissement -de tout un être.</p> - -<p>De temps en temps il avait comme un soupçon de -l'abîme qui séparait cette docilité de l'amour qu'il -rêvait ; mais comme il était pris jusqu'aux moelles, -il lui était impossible de s'imaginer que l'atmosphère -céleste dans laquelle il vivait ne l'eût pas pénétrée un -peu, elle aussi.</p> - -<p>Cependant, il lui soumit un jour cette proposition :</p> - -<p>— Si je savais que tu vinsses à nos rendez-vous -par peur d'une dénonciation ou d'un scandale de -ma part, j'aimerais mieux me tuer tout de suite. De -cette façon, tu n'auras plus rien à craindre de moi.</p> - -<p>Elle lui répondit en l'embrassant : ce qui la dispensa -de toute autre explication.</p> - -<p>Mais chaque fois qu'elle revenait au domicile légal, -elle enlevait sa robe comme une tunique de Déjanire -et revêtait un peignoir dont la fraîcheur la purifiait. -Elle se jetait alors sur la petite Albertine et -l'enlevait dans ses bras, comme si ce talisman eût le -pouvoir de la protéger.</p> - -<p>Au retour de son mari, elle se multipliait pour -qu'il trouvât, après ses prétendues fatigues oratoires, -de bonnes pantoufles bien chaudes, son fauteuil -tout avancé devant le feu, ou près de la fenêtre, -selon les variations du thermomètre.</p> - -<p>Parfois, elle lui posait sa tête sur l'épaule — comme -à l'autre — et le dorlotait dans ses bras comme pour -lui faire comprendre qu'elle n'était, en réalité, qu'à -lui et qu'entre les deux son cœur n'avait jamais balancé.</p> - -<p>Elle savait cent fois plus gré à Albert d'un froid -baiser sur le front qu'à Gérald de tous les emportements -de frénésie amoureuse qu'il lui prodiguait -sans compter. Celui qui a monté sur les planches, -fût-ce une fois dans sa vie, garde éternellement, quoi -qu'il fasse, l'estampille du cabotinage. Celle qui a été -courtisane attitrée, fût-ce l'espace d'une semaine, -conserve de l'amour une formule spéciale qu'aucune -circonstance ne peut modifier. Gérald était et restait -l'homme à qui elle se livrait par nécessité, presque -par état. Albert était celui à qui elle se donnait librement -et à qui elle avait toujours le droit de se refuser, -car elle le savait trop généreux pour la contraindre.</p> - -<p>D'ordinaire, c'est pour son amant qu'une adultère -conserve les élans qui l'ont poussée au mal. C'était à -son mari que celle-là les réservait, de sorte qu'elle -trompait moins Albert avec Gérald que Gérald avec -Albert.</p> - -<p>Cette aberration du cœur et des sens dura quatre -longs mois. On aurait dit au peintre que la passion -aveuglait :</p> - -<p>« Cette femme qui apparaît toujours à l'heure -convenue et qui, pour ne pas retarder le moment du -rendez-vous, conte à ses domestiques les histoires -les plus invraisemblables : eh bien! elle ne vous -a jamais aimé une minute », qu'il aurait souri en -haussant les épaules et en retroussant sa moustache. -Il se reposait sur l'attachement de sa belle -maîtresse, dont les manières et le langage s'étaient -si bien identifiés avec ceux du plus grand monde. -Il n'était presque plus sûr que cette M<sup>me</sup> Dalombre, -dont il avait fait peu à peu son idole, fût réellement -la même que cette petite fillette effarouchée -qu'il avait aperçue dans les bas-fonds d'un mauvais -lieu. Il n'y avait pourtant aucun doute, puisqu'il -ne l'aurait pas tenue ainsi à sa discrétion chez lui, -si elle n'avait pas été préalablement chez les autres ; -mais l'optique de l'amour est pleine de ces aveuglements.</p> - -<p>Un jour que la Chambre venait d'apprendre la -mort subite d'un parlementaire célèbre, la séance -avait été levée en signe de deuil. Albert rentra chez -lui, heureux, non de ce décès imprévu, mais du -congé que ce douloureux événement lui procurait. -On était en juillet, et il venait chercher Emmeline -pour une promenade au Bois. Elle était déjà sortie, -quoiqu'il fût à peine trois heures et qu'elle lui -racontât volontiers qu'elle mettait un temps infini -à sa toilette si bien qu'elle n'était jamais prête -avant quatre heures, quatre heures et demie.</p> - -<p>Cette absence le contraria sans que l'aile noire du -soupçon effleurât le moins du monde sa quiétude ; -mais, par un de ces hasards que la destinée semble -tirer tout exprès de son sac, il trouva, dans le courrier -que le valet de chambre venait de déposer sur -sa table de travail, une lettre dont l'écriture contournée -le frappa à première vue.</p> - -<p>Ce billet était court, mais catégorique :</p> - -<blockquote> -<p class="ind">Monsieur le député,</p> - -<p>Serait-il possible que l'ambition fût plus forte que l'amour? -Vos yeux sont tellement occupés à suivre les divers portefeuilles -auxquels vous aspirez que vous oubliez de regarder ce -qui se passe chez vous. Il est vrai que c'est surtout quand le -loup n'y est pas qu'on se promène dans le bois.</p> - -<p>Dès que vous avez tourné les talons, monsieur et cher député, -la jolie M<sup>me</sup> Dalombre se jette non dans sa voiture, mais -dans une voiture et, par une de ces intuitions dont les femmes -sont généralement douées, elle rentre au logis quelques instants -avant que vous y rentriez vous-même. Revenez donc -un jour un peu plus tôt que d'habitude, et demandez-lui d'où -elle sort. Mieux encore : faites-la suivre ou suivez-la vous-même. -Je vous assure que vous en aurez pour votre argent.</p> -</blockquote> - -<p>Comme de juste, aucune signature. Malgré d'évidents -efforts calligraphiques pour dérouter le destinataire, -Albert démêla un air de famille entre la -forme des majuscules de cet avertissement et celle -des deux dénonciations anonymes reçues autrefois, à -l'hôtel de la rue de Berlin, quelque temps après -qu'Emmeline y avait été admise comme l'enfant de la -maison.</p> - -<p>Rien ne reste dans la tête comme l'aspect d'une -lettre qui nous a préoccupé. Albert se sentit tout à -fait rassuré en constatant que celle qu'il venait de -recevoir provenait certainement de la main qui avait -écrit les deux premières.</p> - -<p>— Décidément, pensa-t-il, cette pauvre Emmeline -a quelque part une ennemie qui ne la lâche pas. Et -il faut qu'on n'ait pas grand'chose à lui reprocher -pour que, depuis plus de huit ans, cet avis soit le -seul qu'on ait cru devoir m'adresser.</p> - -<p>Il venait de rejeter le papier sur la table lorsque sa -femme rentra.</p> - -<p>— Il n'est venu personne? demanda-t-elle à la servante -qui lui ouvrit la porte, car Emmeline était toujours -en arrêt.</p> - -<p>— Non, madame, mais monsieur est là.</p> - -<p>— Depuis longtemps.</p> - -<p>— Depuis une demi-heure. Il paraît que la séance -a été levée tout de suite.</p> - -<p>Elle pénétra délibérément dans le cabinet de travail -d'Albert et lui dit, comme tout étonnée de l'y -trouver :</p> - -<p>— Tiens, tu es là! Figure-toi que je viens de passer -à la Chambre pour te prendre ; j'ai trouvé visage de -bois. On m'a dit que la séance avait été levée un -quart d'heure après qu'elle avait été ouverte. Je revenais -du <i>Bon Marché</i>, où je suis restée une heure à -fouiller dans les dentelles. Rien de meilleur marché, -en effet. C'était tout un solde de Chantilly.</p> - -<p>— J'étais précisément revenu au galop pour t'emmener -faire un tour! répondit Albert en l'embrassant.</p> - -<p>— Il n'est que quatre heures et demie, fit-elle. -Nous avons encore le temps. Prends ton chapeau. Je -vais seulement changer de robe. Celle-là est d'un -lourd!</p> - -<p>— Non, à cette heure-ci, il y a trop de monde au -Bois, répondit Albert. Et, reprenant le papier, il -ajouta : « Lis-moi un peu la bête de lettre que je viens -de recevoir. »</p> - -<p>Emmeline la dévora d'un seul coup d'œil. Elle aussi -reconnut tout de suite l'écriture, mais elle eut l'air -de l'étudier quelques minutes pour se donner le loisir -de se remettre.</p> - -<p>— Est-ce que cette infamie-là ne te fait pas l'effet -de venir de la même source que les autres? dit-elle -simplement.</p> - -<p>— C'est ce que j'ai pensé immédiatement, répliqua-t-il. -Mais qui diable peut te poursuivre -encore après tant d'années? Nous n'habitons plus le -même quartier. Nous menons une tout autre existence.</p> - -<p>— Il y a des gens si désœuvrés et si méchants! fit -observer Emmeline. D'autant que, huit fois sur dix, -quand je sors sans toi, j'emmène Albertine. L'individu -qui a écrit ces niaiseries ne connaît même pas notre -façon de vivre. D'ailleurs, s'il sait si bien où je vais, -pourquoi ne te l'indique-t-il pas? Il me semble qu'il -serait bien plus ingénieux d'attendre que j'y sois pour -t'inviter à aller m'y surprendre.</p> - -<p>— Si cet imbécile a cru me mettre la puce à -l'oreille, il s'est bien trompé! riposta Albert, en haussant -les épaules. Et il déchira la lettre en une douzaine -de morceaux, qu'il lança dans sa corbeille aux -papiers inutiles.</p> - -<p>Emmeline avait triomphé momentanément de la -terrible commotion qu'elle avait ressentie à la vue de -ce document inattendu. C'était par son sang-froid -qu'elle s'était sauvée ; mais elle avait instantanément -compris que les révélations encore incomplètes arrivées -jusqu'à son mari mettaient fin pour jamais aux -promenades sur les hauteurs cythéréennes de la rue -Condorcet.</p> - -<p>Du moment où elle était surveillée, elle était prise, -et toute la confiance dont elle avait saturé Albert -n'empêcherait pas le fait brutal de s'imposer un jour -irréfutablement.</p> - -<p>Elle était encore relativement heureuse que la lettre -anonyme n'eût pas donné d'adresse précise ni fourni -de ces détails qu'on n'invente pas et qui ouvrent une -voie aux plus incrédules. Si même son mari prenait -la peine de commencer une enquête, il acquerrait -bien vite la preuve qu'elle n'emmenait jamais Albertine -avec elle dans ses sorties, et que c'était avec la -femme de chambre que la petite allait s'amuser sous -les arbres des Tuileries ou dans la voiture à chèvres -de l'avenue des Champs-Élysées.</p> - -<p>Mais le péril, d'autant plus inquiétant qu'il lui était -impossible d'en mesurer l'étendue, résidait dans ce -coefficient inconnu qui s'appelait l'amour de Gérald. -Combien de temps l'attendrait-il sans se manifester -plus ou moins violemment en constatant qu'elle s'obstinait -à ne pas revenir? Il l'adorait : elle n'en doutait -guère. Mourrait-il de chagrin ou provoquerait-il un -scandale? La première hypothèse était certainement -douloureuse. Elle la préférait cependant à la seconde. -Car, si l'auteur encore ignoré de la lettre que lui -avait lue en souriant le candide Albert possédait le -quart ou même la moitié d'un des secrets de sa -vie, Gérald les tenait tous, et sa passion exaspérée -les laisserait peut-être échapper les uns après les -autres.</p> - -<p>Puis d'où provenait cette dénonciation, qui différait -des précédentes en ce qu'elle était parfaitement -exacte? Elle avait cru remarquer les tournures de -phrases ironiques et les déguisements dans l'écriture -qui l'avaient déjà frappée autrefois : mais elle n'était -pourtant pas tout à fait sûre que les trois lettres partissent -d'une seule et même personne.</p> - -<p>Ce ne pouvait être de Gustave qui, heureux et -maintenant presque riche, avait déserté son ancien -quartier et n'avait aucun intérêt à troubler par quelque -algarade le repos qu'il s'était acquis à force d'intelligence -et de docilité.</p> - -<p>Toutes ses questions, restées sans réponse, lui torturaient -le cerveau, lui serraient l'estomac et la prédisposaient -peu à peu à cette maladie nerveuse, dont -elle s'était vantée vis-à-vis de Gérald pour excuser -l'étrange attitude qu'elle avait prise à son égard dans -les salons de l'ambassade de Suède.</p> - -<p>Au premier rendez-vous qu'elle manqua, elle passa -la moitié de son après-midi l'œil aux carreaux de la -rue, tremblant de voir se profiler sur le trottoir la -silhouette de Gérald affolé. Elle songea à lui écrire, -mais c'était l'inviter à répondre ; et si une déposition -orale est compromettante, l'exhibition d'une correspondance -l'est cent fois plus.</p> - -<p>Peut-être y avait-il pour elle avantage à lui laisser -supposer qu'elle avait assez de lui ; qu'elle lui en préférait -un autre. L'indignation et le mépris finiraient -par le dégoûter d'elle. Lui annoncer qu'Albert savait -tout ou était sur le point de tout savoir, rien ne pouvait -être plus dangereux. Il l'aurait immédiatement -clouée par cette proposition magnanime :</p> - -<p>— Partons ensemble pour l'étranger!</p> - -<p>Or, comme elle n'avait aucune envie de quitter -ceux qu'elle aimait pour cet amant qu'elle n'aimait -pas, elle lui opposerait un « non! » accentué, qui le -pousserait probablement aux dernières catastrophes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch22">XXII<br /> -<span class="small">LA VIEILLE FILLE</span></h2> - - -<p>M<sup>lle</sup> Brigitte Humbertot avait appris sans étonnement -la nouvelle du mariage de M. Albert avec la -jeune fille que son oncle avait recueillie dans des circonstances -si romanesques. Dans ses petits calculs de -dévote, elle avait décidé que cette étrangère était -tout bonnement le fruit de quelque faute inavouée -du vieil armateur et que, conséquemment, M. Albert -épousait sa cousine.</p> - -<p>Elle avait suivi jour par jour les publications et, le -matin de la noce, avait envoyé sa bonne se mêler à -la foule afin de voir sortir la mariée de l'hôtel de la -rue de Berlin pour se rendre à la mairie avec les -témoins. La persévérante élève du couvent des -Dames Anglaises avait, jusqu'à la dernière minute, -espéré qu'un incident imprévu démolirait cette -union qui traversait d'outre en outre des projets -depuis si longtemps médités.</p> - -<p>Elle s'était organisé tout un avenir entre l'oncle, -qui avait peu de chances de vivre longtemps, et le -neveu, que son existence sédentaire, aux côtés de son -vieux parent, devait prédisposer à se laisser circonvenir -par la première femme tant soit peu supérieure -qui se mêlerait à sa vie. Cette supériorité, elle se -croyait en droit d'y prétendre, et elle attendait tranquillement, -dans le salon de madame sa mère, -qu'une demande officielle vînt la solliciter.</p> - -<p>Cette demande, c'était cette petite sauvage qui -l'avait reçue. M<sup>lle</sup> Brigitte se considérait donc comme -frustrée d'un bien qui lui appartenait, et n'avait été -que peu éloignée de poursuivre Emmeline devant les -tribunaux pour rapt d'un fiancé avec violence, fausses -clefs et escalade.</p> - -<p>La teinte de bas bleuisme qui l'incitait à écrire des -lettres anonymes plutôt que de renoncer à se manifester -littérairement s'était foncée d'ambition quasi -politique ; et lorsque M. Albert Dalombre était revenu -à Paris membre de l'Assemblée nationale, elle se dit, -en dévorant ses regrets qui avaient tant de peine à -passer :</p> - -<p>— Moi, j'aurais fait de lui un président de la République!</p> - -<p>Et elle se voyait, en remontant le cours de ses -rêves déçus, recevant les ambassadeurs des puissances -étrangères, lançant des invitations sur la ville -étonnée de son luxe, et laissant raconter discrètement -par les journaux qu'elle était l'Égérie de son mari, -lequel ne signait même pas la grâce d'un condamné -à mort sans l'avoir consultée ; enfin, qu'elle était plus -présidente que lui n'était président.</p> - -<p>Ce monument de gloire auquel elle ajoutait tous -les jours un étage s'était écroulé, non dans un cataclysme -imprévu et grandiose, mais sous le souffle -d'une enfant, de l'ex-apprentie d'une petite maison -de modes. Ah! pourquoi le malfaiteur qui l'avait -jetée d'un coup-de-poing américain le long de la -grille de la maison Dalombre ne l'avait-il pas assommée -sans rémission? Au lieu de la supprimer, il -l'avait simplement rendue intéressante. Il avait cru la -tuer, et il l'avait mise au pinacle.</p> - -<p>La haine de la demoiselle Humbertot pour Emmeline -s'était alimentée de ses succès de jolie femme. -Quand Brigitte lisait à sa mère des extraits des journaux -mondains où on qualifiait la femme du député -de l'Ain de « la belle M<sup>me</sup> Dalombre », avec l'énoncé -descriptif de ses toilettes, les deux femmes verdissaient -de jalousie. Emmeline était l'objectif constant -de tous les agissements, de toutes les réflexions, de -toutes les coquetteries de Brigitte. Elle n'étrennait -pas un chapeau sans se dire, en minaudant devant sa -glace :</p> - -<p>— Maintenant, à nous deux, la « belle M<sup>me</sup> Dalombre »!</p> - -<p>Elle était allée souvent à la Chambre où, dans les -premiers mois après l'élection de son mari, Emmeline -manquait rarement une séance. Les Humbertot -avaient connu des premières la naissance d'Albertine ; -l'achat du château en province et le retour des -deux époux dans la capitale, où ils allaient occuper -désormais une place en vue.</p> - -<p>Mais les années qui avaient embelli et arrondi sa -rivale avaient encore noirci et séché Brigitte. Il lui -était venu des moustaches. Son nez s'était pincé, ses -sourcils dégénéraient en broussailles et, un beau -matin, la vieille fille était apparue avec son cortège -de frimas.</p> - -<p>Naturellement, elle avait cherché et trouvé dans le -<i>Bottin</i> l'adresse du député Dalombre ; et, pour se -donner l'amère satisfaction de passer de temps en -temps sous les fenêtres de l'appartement où il respirait -à côté d'une autre, elle allait quelquefois assister -à la messe ou aux vêpres de Sainte-Clotilde. A deux -reprises, elle avait croisé dans sa voiture Emmeline -qui, sortie à pied de chez elle, prenait à cent cinquante -pas plus loin le premier fiacre qu'elle rencontrait -et qui la conduisait à l'atelier de Gérald.</p> - -<p>Elle à pied, marchant vite, et se retournant de -temps à autre comme pour regarder si elle n'était pas -suivie : c'était plus qu'il n'en fallait pour surexciter -une curiosité pour qui la surexcitation était l'aliment -principal.</p> - -<p>Les femmes qui ont subi les humiliations et les -regrets d'un mariage manqué ont la rancune tenace. -Pendant quatre jours, elle passa ses après-midi à -vingt-cinq pas de la maison qu'habitaient les Dalombre, -blottie au fond d'un fiacre et l'œil fixé par la lucarne -du fond sur la porte cochère d'où elle comptait bien -voir sortir Emmeline.</p> - -<p>En effet, Emmeline très enveloppée et très rapide, -s'était élancée dans la rue et avait tourné tout à coup -à droite en se dirigeant vers le quai.</p> - -<p>— Suivez cette dame! dit M<sup>lle</sup> Humbertot à son cocher, -en lui désignant la jeune femme qui montait -vivement dans une des voitures rangées le long de la -station.</p> - -<p>Mais, probablement encouragé par l'appât d'une -forte prime, le cocher d'Emmeline prit une telle -avance sur celui de Brigitte que la poursuite s'arrêta, -faute d'indices suffisants pour la continuer.</p> - -<p>Cependant la dévote ne s'en crut pas moins assez -renseignée pour donner au mari un de ces bons petits -avertissements anonymes qui, s'ils ne font pas de -mal, ne peuvent pas faire de bien et aident quelquefois, -d'une façon plus ou moins directe, à la désunion -d'un ménage.</p> - -<p>Avec un peu plus de patience et un peu moins -d'acrimonie, elle eût assez facilement connu le mot -du rébus ; et il est probable que si elle avait cru à la -culpabilité de son ennemie, elle eût poussé l'enquête -à fond. Mais elle n'avait aucune base d'accusation -sérieuse et n'espérait guère que troubler l'eau en -jetant une pierre dedans.</p> - -<p>D'ailleurs, la plume lui démangeait. Elle ne résista -pas à l'envie de blesser tout de suite, tant dans son -amour que dans son amour-propre, celui qui avait -eu l'impertinence de la dédaigner, et elle écrivit la -lettre qui avait fait hausser les épaules à Albert et qui -avait écrasé Emmeline.</p> - -<p>Le martyre interrompu par huit années de bonheur -et de quiétude relative recommença plus aigu que -jamais. Pour comble de complication, les vacances -de la Chambre s'ouvrirent plus tôt qu'on ne l'avait -supposé, et son mari la laissait bien rarement seule. -Il y avait donc impossibilité pour elle à retourner -chez Gérald ; mais rien ne l'empêchait, lui, d'apparaître -subitement chez elle.</p> - -<p>Elle ne mangeait plus, elle ne dormait plus. Trois -fois, de sa fenêtre, elle le vit passer devant la maison. -Il était tout pâle et tout changé. Elle se contenta -de joindre les mains en geste de supplication, pour -le conjurer de s'éloigner.</p> - -<p>Il avait, en effet, de quoi pâlir. Son estomac aussi -restait fermé et ses yeux, comme ceux d'Emmeline, -demeuraient perpétuellement ouverts. Ses journées -et ses nuits se passaient dans l'attente de ces visites, -qui avaient cessé subitement, sans aucun motif avoué, -ni avertissement préalable. Elle n'était plus revenue, -et voilà! Pas une lettre ne l'avait prévenu des résolutions -nouvelles qu'elle avait prises. Rien! La -rupture sèche d'une branche qui se casse et tombe.</p> - -<p>Tout dévoré qu'il était par la passion, il n'eut pas -un instant le soupçon d'une trahison de femme qui, -du jour au lendemain, vous quitte pour un autre. Il -avait ce sentiment qu'elle ne s'était pas donnée par -dépravation ou par plaisir, et il la devinait peu disposée -à courir les hasards d'une nouvelle intrigue.</p> - -<p>Il s'était alors décidé à aller lui-même aux informations, -et, sur les vingt pérégrinations qu'il avait -risquées de la rue Condorcet à la rue de l'Université, -il avait eu la chance d'apercevoir deux fois les beaux -yeux d'Emmeline brillant derrière les carreaux de sa -fenêtre fermée.</p> - -<p>Leurs deux pâleurs les avaient mutuellement frappés, -et le geste désespéré qu'elle avait esquissé chaque -fois avait convaincu Gérald qu'un grave événement -les avait ainsi momentanément séparés. Qui savait si -son mari ne l'avait pas surprise au moment où elle -écrivait une lettre pour contremander le dernier -rendez-vous? C'était ce silence qui le désarçonnait. Il -aurait préféré quatre pages, qui lui apprissent que -tout était fini, à ce mutisme qui sentait la mort.</p> - -<p>De son côté, il lui avait brouillonné dix lettres qu'il -s'écrivait à lui-même plutôt qu'à elle et qu'il déchirait -successivement, n'osant les confier ni à la poste -ni à un commissionnaire. Il s'était imaginé qu'il la -posséderait toujours et il ne savait même pas pourquoi -il l'avait perdue. Avec toute autre femme, il -aurait tenté quelque démarche directe, interrogé des -concierges, payé des domestiques ; mais les secrets -terrifiants dont elle l'avait fait dépositaire lui imposaient -une prudence et une réserve qu'il se serait fait -un crime de transgresser. Une indiscrétion, un mot -compromettant qui auraient soulevé un coin du voile -étaient susceptibles de le déchirer du haut en bas. Il -ne se considérait seulement pas comme un amant : il -se croyait encore son complice, bien qu'en réalité il -eût été surtout sa victime.</p> - -<p>Il s'ingéniait, du matin au soir, à chercher par -quelle voie il arriverait à recevoir de ses nouvelles. -Il eut la pensée de déménager et de venir s'installer -près d'elle ; au besoin dans la même maison, où il -trouverait bien un logement. Par malheur, M. Dalombre -le connaissait de vue, puisque c'est le dessin que -ce député-artiste lui avait montré qui avait si fort -contribué à lui faire reconnaître sa femme. Il serait -donc tenu de le saluer dans l'escalier, et ce voisinage -paraîtrait des plus suspects.</p> - -<p>Il prit alors la résolution que prennent généralement -ceux que l'amour éprouve : il se décida à -voyager pour oublier : ce qui est le plus immanquable -moyen de continuer à se souvenir.</p> - -<p>Il n'y a pas comme les déboires de l'amour pour -inviter un homme à se retremper dans les joies de la -famille. Il fit ses malles ou plus exactement sa valise -pour la Touraine. Il irait embrasser sa mère et se répandrait -dans la campagne, flanqué d'un chevalet -portatif et d'une boîte à couleurs. Ce serait au travail -qu'il demanderait secours. Tous les artistes vraiment -forts s'étaient vengés par quelque chef-d'œuvre des -trahisons ou des dédains. Il montrerait qu'il n'était -pas plus faible qu'un autre.</p> - -<p>Plein de ces projets virils, il ne fit qu'un bond de -chez lui au guichet de la gare d'Orléans, où il prit un -ticket pour Tours. Il avait déjà choisi son wagon et -attendait au bas du marchepied le moment d'y monter -quand un des hommes du train, ayant crié pour la -troisième et dernière fois :</p> - -<p>« Allons, messieurs, en voiture! » l'idée qu'il allait -volontairement dérouler tant de kilomètres entre -lui et elle lui fit perdre absolument contenance. -Il ressaisit, dans le filet du compartiment, le sac -qu'il y avait déjà déposé et, sans chercher à replacer -son billet, fût-ce à moitié prix, il franchit la grille de -la cour du départ et rentra dans Paris, qui ne lui avait -jamais paru plus attractif et plus séduisant. Il avait -voulu savoir au juste s'il aurait l'énergie de s'éloigner -d'elle. Il était sûr maintenant que cette énergie lui -manquait. Inutile de continuer l'épreuve.</p> - -<p>Et puisqu'il avait, cette fois, pris le parti définitif -de ne pas s'éloigner d'elle, il ne lui restait désormais -qu'à essayer de s'en approcher. Comme pour se punir -d'avoir commis cette tentative de séparation, il s'imposa -la douce tâche d'aller faire sous ses fenêtres une -station discrète, mais prolongée. Il ne quitterait son -poste que quand il l'aurait aperçue glissant le long -de la croisée du salon d'où peut-être elle l'apercevrait -à son tour. Il était environ deux heures de l'après-midi. -Jusqu'à six heures du soir, il y avait quelque -chance pour qu'il récoltât cette bonne fortune. Payer -un coup d'œil par quatre heures d'attente, c'était le -comble du bon marché.</p> - -<p>Mais les rideaux restaient immobiles et ne révélaient -rien de ce qu'ils abritaient sous leurs lambrequins.</p> - -<p>— Je ne la reverrai donc plus? répétait-il presque -tout haut, en s'abritant dans un angle de porte qu'il -avait adopté et qui lui servait de niche.</p> - -<p>Tout à coup il vit sortir d'un pied alerte une petite -femme de chambre qu'il crut reconnaître pour celle -qui lui avait ouvert la porte lors de sa visite de remerciement -après sa mise en liberté. A tout hasard, il la -suivit, presque décidé à lui demander des nouvelles -de sa maîtresse. Elle lui en donnerait ou ne lui en -donnerait pas. Mais parler l'espace de deux minutes -et demie à une personne qui voyait Emmeline tous -les jours et couchait sous les mêmes plafonds qu'elle, -c'était là un bonheur trop intense pour qu'il le laissât -échapper.</p> - -<p>Au moment où il était sur le point de la rattraper, -car il avait allongé le pas, la servante entra chez un -pharmacien, devant lequel, à travers les vitres, il la -vit déployer un papier qui ne pouvait être qu'une ordonnance.</p> - -<p>« Est-ce qu'elle serait malade? » pensa-t-il, sans -songer qu'elle n'était pas seule dans l'appartement et -qu'on va chez le pharmacien pour acheter du vin de -quinquina ou de la poudre dentifrice encore plus -souvent que pour commander une potion.</p> - -<p>Mais ce mot : elle est malade! expliquait toute sa -conduite. Il entra dans la boutique presque immédiatement -à la suite de la jeune fille, et demanda un -petit flacon d'arnica pour un enfant qui venait de se -couper le doigt assez profondément.</p> - -<p>Tandis que le pharmacien appelait un de ses élèves, -ne pouvant faire face à deux clients qui semblaient -également pressés, Gérald eut l'air de remarquer subitement -la présence de la femme de chambre :</p> - -<p>— Ah! mademoiselle, fit-il, comme cédant à un -mouvement de curiosité sympathique, n'êtes-vous pas -chez M. Dalombre, le député?</p> - -<p>— Oui, monsieur, fit la jeune fille.</p> - -<p>— Est-ce qu'il serait souffrant? reprit-il. Cette ordonnance -m'effraye.</p> - -<p>— Ce n'est pas pour monsieur, c'est pour madame, -répondit-elle.</p> - -<p>— Est-ce possible! Sa charmante femme est malade. -Mais ce n'est rien probablement, balbutia-t-il en se -retenant au comptoir pour ne pas faiblir.</p> - -<p>— Oui, elle ne dort plus du tout, mais plus du tout. -Et, toutes les nuits, elle a une fièvre! Alors, le médecin -est bien obligé de lui faire prendre de l'opium. -Ça la fait dormir, seulement ça lui donne des cauchemars -atroces, expliqua la domestique.</p> - -<p>— Mais… rebalbutia Gérald, le mal n'a rien de sérieux? -Elle n'est pas alitée, au moins?</p> - -<p>— Non, il lui est impossible de tenir dans son lit. -Elle passe maintenant toutes ses nuits assise auprès -de la petite.</p> - -<p>— Ah!… et elle va bien, la petite Albertine? insista -Gérald pour bien montrer à la fille qu'il n'était -pas un étranger pour les Dalombre.</p> - -<p>— Très bien! Elle pousse comme un chêne.</p> - -<p>Il paya sa petite bouteille d'arnica, fit à la femme -de chambre un bonjour de la tête et reprit à pied le -chemin de la rue Condorcet, navré de savoir son -Emmeline ainsi atteinte, quelque peu consolé cependant -en songeant que c'était à cette maladie qu'il -devait attribuer l'interruption des visites qu'elle lui -rendait naguère si régulièrement.</p> - -<p>Comment serait-elle venue le voir puisqu'elle ne -bougeait pas de chez elle? Mais, dès qu'elle irait mieux, -il était sûr que sa première sortie serait pour lui.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch23">XXIII<br /> -<span class="small">SPECTRES ET FANTOMES</span></h2> - - -<p>Il est certaines inquiétudes et certains supplices -par lesquels les forces humaines se refusent à passer -deux fois, comme certains voyageurs s'avouent enchantés -d'avoir fait le tour du monde, mais déclarent -qu'ils ne le referaient pas. Quand Emmeline s'était -vue sur le point de recommencer la vie d'angoisse, -de tourment perpétuel et de tremblement continu à -laquelle elle avait été soumise jusqu'à la minute -même qui avait précédé son mariage, le courage lui -manqua pour l'affronter de nouveau.</p> - -<p>Le dégoût la prit d'une existence toute de terreur -et de sueurs froides. Maintenant ce n'était plus sa -mère qui, bien que morte, comme le constatait un -acte de décès en apparence parfaitement régulier, -pouvait, d'une minute à l'autre, se faire annoncer -chez son gendre : c'était ce Gérald, plus préoccupant -avec son amour que d'autres l'avaient été pour elle -avec leur haine et leur jalousie. La persécution avait -changé d'objet, mais elle n'en était peut-être que -plus dangereuse et plus insupportable.</p> - -<p>Quand elle l'apercevait faisant l'ours sous ses fenêtres, -elle se disait, en serrant les poings :</p> - -<p>— Il est impossible qu'on ne finisse pas par le -remarquer. Le malheureux veut donc me perdre!</p> - -<p>Quand elle n'avait pas vu la tête pâle de Gérald et -ses yeux qui se creusaient tous les jours, levés vers la -fenêtre derrière laquelle elle le guettait :</p> - -<p>— Que machine-t-il en ce moment, se demandait-elle -et pourquoi n'est-il pas à son poste comme il y -était hier?</p> - -<p>Elle finit par tomber en proie à cette espèce de -fièvre qui s'empare du condamné à mort, le tord -comme un arbuste déraciné, le mine, le dessèche et -le tuerait fatalement si la grâce ou l'échafaud ne -venait le fixer un matin sur son sort. Emmeline, elle, -n'avait même pas la ressource de calculer les jours -qui lui restaient à espérer ou à craindre. L'éclat -qu'elle redoutait pouvait se produire aussi bien dans -un an que dans huit jours, que demain, que tout à -l'heure.</p> - -<p>D'autant qu'il n'y a pas plus d'heure pour les amants -que pour les braves et qu'il n'y aurait eu rien de surprenant -à ce que Gérald surgît dans la journée, le -soir ou même au milieu de la nuit. Elle en était arrivée -à écouter et à essayer de reconnaître les pas de -ceux qui marchaient dans l'antichambre.</p> - -<p>Cette incessante tension des nerfs du cerveau -l'abattit un jour comme d'un coup de masse. Son -pouls se mit à battre la chamade, et elle n'osait donner -l'essor aux trépidations de son cœur, comme si -leur impétuosité constituait de sa part un demi-aveu.</p> - -<p>Elle s'alitait, puis se levait, puis restait des journées -affalée dans un fauteuil, d'où elle sortait subitement -pour se promener pendant des demi-heures à travers -la salle à manger, les chambres à coucher et le salon. -Elle cherchait le sommeil par ce système ambulatoire -et ne trouvait que la fatigue. Elle maigrit au point -que ses yeux reprirent et au delà les dimensions démesurées -qui avaient tant étonné Gérald lors de leur -première rencontre.</p> - -<p>Tout ce que ses études médicales permirent au docteur -qu'Albert, sérieusement effrayé, appela en consultation, -ce fut de constater que la malade avait la -fièvre qui augmentait au prorata des nuits passées -sans dormir. On eut alors recours à l'opium, sans -songer que le pseudo-repos qu'il procure n'est qu'une -variété de l'agitation. C'était pour la préparation -d'une de ces potions soi-disant calmantes que la -femme de chambre avait couru chez le pharmacien -où le peintre l'avait interrogée.</p> - -<p>A son retour auprès de sa maîtresse, la jeune fille -ne manqua pas de lui faire part de la rencontre qu'elle -venait de faire d'un grand monsieur qui lui avait -demandé tout à fait gentiment des nouvelles de Monsieur -et de Madame. Il avait paru bien affligé en -apprenant que Madame était souffrante, et il était -sorti tout triste de chez le pharmacien.</p> - -<p>Ce racontar fit perdre à peu près complètement la -tête à Emmeline, en ce moment sous le coup d'un -accès intermittent qui faisait son apparition tous les -deux jours vers les quatre heures :</p> - -<p>— Que je sois malade ou non, en quoi ça le regarde-t-il? -s'écria-t-elle d'une voix qui épouvanta sa femme -de chambre.</p> - -<p>Et aussitôt, revenant au calme, elle demanda si ce -monsieur n'était pas le jeune homme brun, avec des -cheveux très longs, qui était venu leur rendre visite, -il y avait déjà bien longtemps : sept ou huit mois -peut-être ; un peintre, à qui elle avait eu un instant -l'intention de commander son portrait.</p> - -<p>— Parfaitement! fit la fille, je le reconnais maintenant. -C'est moi qui lui ai ouvert. Je me disais aussi, -tout à l'heure : cet homme-là ne peut être qu'un -artiste.</p> - -<p>— Il suit mes domestiques dans les magasins, -pensa Emmeline : il doit être résolu à tout tenter -pour me revoir. Il faut m'attendre à tous les scandales.</p> - -<p>Et, dans sa surexcitation maladive, elle crut plusieurs -fois entendre la porte de sa chambre à coucher -s'ouvrir et le voir entrer en se dirigeant vers elle, un -sourire de défi sur les lèvres.</p> - -<p>La nuit qui suivit fut un long délire. Toute la maison -resta debout de minuit à six heures du matin. -Emmeline poussait des cris en réclamant Albertine, -qui dormait de tout son cœur et qu'on n'osait pas -réveiller. A un moment, Albert fut obligé de tenir les -bras à sa femme qui les projetait contre le mur, au -risque de se les briser.</p> - -<p>Sans demander l'assistance de personne, elle sautait -précipitamment de son lit sur le parquet et allait -coller son front aux carreaux.</p> - -<p>— C'est une fièvre chaude! dit le médecin. Ne la -laissez pas ouvrir une fenêtre. Elle serait capable de -se précipiter dans la rue.</p> - -<p>La prostration qui suivit cet orage n'était guère -moins effrayante, son organisation cérébrale pouvant -céder sous la pression qui semblait l'écraser.</p> - -<p>— Pourvu qu'elle ne devienne pas folle, se disait -Albert, qui la regardait passer d'une exaltation inexplicable -à un affaissement tout aussi peu motivé. Puis, -elle soulevait de ces questions comme n'en posent -que les moribonds. Elle lui prenait tout à coup la -main entre les deux siennes et lui demandait :</p> - -<p>— N'est-ce pas que tu ne m'en veux point? N'est-ce -pas que tu n'as jamais eu à te plaindre de moi?</p> - -<p>Il lui répondit invariablement :</p> - -<p>— Mais non! Mais tu sais bien que tu es le bonheur -de ma vie. Où aurais-je pu rencontrer une -femme plus douce, plus aimante et plus fidèle?</p> - -<p>Alors, c'étaient des ruisseaux de larmes qu'elle ne -prenait même plus la peine d'essuyer et qui coulaient -de ses yeux, tous les jours plus creux et tous les jours -plus grands.</p> - -<p>Le moindre bruit lui causait des tressautements -tels qu'on fut obligé d'arrêter les pendules. Elle ne -toussait pas : le mal ne venait donc pas de la poitrine. -Aucun organe ne paraissait lésé sérieusement, et -pourtant l'affaiblissement progressait presque d'heure -en heure. Le reportage de la petite femme de chambre -semblait avoir achevé l'œuvre de destruction. -Cinq docteurs se réunirent, comme une sorte de -commission des grâces, pour statuer sur le sort de -celle dont on leur soumettait le dossier. L'un conclut -à l'anémie poussée à ses extrêmes limites ; un autre -parla de consomption. Mais comme pour l'anémie, -on ordonne des biftecks saignants et que M<sup>me</sup> Dalombre -en était à repousser même un œuf à la coque ; -comme, d'autre part, la consomption est une affection -toute morale, et que les médecins ont déjà la -plus grande peine à se débrouiller dans les affections -physiques, l'échange d'idées qui s'opéra entre ces -cinq lumières aboutit au néant.</p> - -<p>Un des savants consultés donna cependant le conseil -de faire changer d'air à la malade. Elle adopta -volontiers le projet d'aller s'installer dans leur château -des environs de Nantua. Elle se remettrait à -force de promenades dans les bois et d'excursions -dans les montagnes. Seulement, quand les malles -furent faites et qu'elle essaya de se tenir debout l'espace -d'un quart d'heure, pour passer une robe et -coiffer un chapeau, ses jambes et sa tête la trahirent, -si bien qu'elle s'évanouit dans les bras de sa femme -de chambre et qu'on dut tout décommander.</p> - -<p>Un matin, le médecin de la maison constata que le -pouls battait moins violemment. Il crut d'abord que -la fièvre diminuait, mais il s'aperçut bientôt que ce -qui diminuait, c'étaient les forces. Il prit sur lui -d'avertir le mari :</p> - -<p>— M<sup>me</sup> Dalombre est certainement en danger, lui -avoua-t-il, j'ai peur que d'un jour à l'autre elle ne me -passe entre les mains.</p> - -<p>Et, après avoir rédigé des ordonnances pour la faire -dormir, il en composait maintenant pour la tenir -éveillée. Le pharmacien, dont le magasin était à quelques -pas de la maison des Dalombre était ainsi tenu -au courant de la marche du mal ; et Gérald, qui, ne -sachant à quels renseignements se vouer, avait fini par -se lier tant soit peu avec lui au point de lui proposer -de lui faire son portrait, venait tous les jours et même -deux fois par jour aux informations.</p> - -<p>Il pouvait juger de l'état du malade d'après la potion -prescrite.</p> - -<p>— Est-ce que ça empire? demandait-il.</p> - -<p>— Ça va de plus en plus mal, répondait le patron.</p> - -<p>Gérald essayait alors de deviser un instant de choses -et d'autres ; puis il sortait et courait s'enfermer dans -son atelier pour sangloter à son aise.</p> - -<p>— Ah çà! est-ce qu'elle va mourir sans que je -l'aie revue? se disait-il. Je suis une brute. Il y a déjà -longtemps que j'aurais dû imaginer un moyen de me -rapprocher d'elle.</p> - -<p>Et il cherchait, rêvant de se présenter sous le premier -prétexte qui, du moins, lui servirait à l'entrevoir -un instant. Malheureusement, une femme alitée -ne se montre pas à tout le monde. En outre, il était -connu de M. Dalombre ainsi que des gens de la maison, -puisqu'il y était déjà venu. Tout ce que les convenances -lui permettaient, c'était de prendre chez le -concierge des nouvelles de sa locataire. Car, à moins -de s'habiller en ramoneur pour dissimuler son identité, -il n'avait aucun motif plausible pour se mêler -d'une façon quelconque à la vie ou même à la mort -de gens avec lesquels il n'avait eu que des rapports -si courts et si momentanés.</p> - -<p>Lui qui, pendant plus de six mois, avait eu à sa -discrétion cette femme charmante, il était le dernier -à savoir jusqu'où on pouvait espérer. Il lui fallait -pour attraper au vol un mot rassurant ou malheureux, -rôder dans la rue pendant des demi-journées, -interroger les fournisseurs, lui qui aurait tout donné -pour être autorisé à passer les nuits à son chevet, à -la soigner à genoux, à lui servir d'esclave et de garde-malade.</p> - -<p>— Je suis sûr que je la sauverais! pensait-il.</p> - -<p>Un jour, vers trois heures, il remarqua, en passant -sous les fenêtres, un grand mouvement d'allées et -venues dans l'appartement ; et comme il s'était arrêté -pour tâcher de découvrir les motifs de cette agitation, -il se rencontra avec la petite femme de chambre qui, -tout en courant, lui jeta ces mots :</p> - -<p>— Je vais chercher le médecin, Madame se meurt!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch24">XXIV<br /> -<span class="small">LE DERNIER MOT</span></h2> - - -<p>A ce cri funèbre, il se jeta furieusement dans l'escalier -de la maison, sans se demander ce qu'il allait -y faire, mais résolu à la revoir vivante ou morte et -décidé, au prix des plus gros mensonges, à pénétrer -jusqu'à elle. Une morte ou une mourante n'est plus -ni à sa famille ni à son mari : elle est à tous ceux que -la pitié et le respect invitent à venir la saluer. Il entrerait. -Il raconterait tout ce qui lui passerait par la -tête, après quoi on verrait bien.</p> - -<p>Sur le palier, il hésita ; puis, au lieu d'un coup de -sonnette timide, il en fit retentir un formidable et -impérieux : celui de quelqu'un dont les communications -réclament l'urgence.</p> - -<p>Sans adresser la parole au domestique qui lui ouvrit -la porte, il traversa la salle à manger, puis le -salon désert et ne s'arrêta que dans la chambre à coucher -même où il eut un mouvement de recul devant -la face jaunâtre, estompée de bistre, dont la blancheur -des oreillers faisait ressortir les tons de cire.</p> - -<p>Quoi! c'était là cette femme hier encore ruisselante -de fraîcheur et de santé! Tout le personnel de la maison -était rangé en demi-cercle autour du lit de la -mourante qu'Albert, les deux mains retombant l'une -sur l'autre, regardait avec un désespoir effaré. Il -tourna à peine la tête à l'entrée de Gérald, qu'il parut -d'abord ne pas reconnaître :</p> - -<p>— J'ai rencontré la femme de chambre, dit le -peintre. Elle m'a prié de venir vous dire tout de suite -que si le docteur était absent, elle en ramènerait un -autre ; vous m'avez rendu, madame Dalombre et vous, -monsieur, un service qui m'autorise peut-être à venir -vous offrir mon aide dans cette circonstance si douloureuse. -Disposez de moi, monsieur, je vous en prie. -Que puis-je faire pour vous?</p> - -<p>— Rien, car il n'y a plus rien à faire maintenant! -répondit Albert avec des sanglots et en lui montrant -sa femme qui regardait tout ce monde d'un œil déjà -vitrifié par la mort.</p> - -<p>Ce regard décoloré s'arrêta un instant sur Gérald, -qui suffoquait et serrait les dents pour arrêter au -passage l'explosion de sa douleur. Il s'approcha d'elle -et lui saisit presque brusquement la main, qui sortait -longue et fluette de la manche de sa camisole de batiste.</p> - -<p>— Le pouls est encore vigoureux, fit-il, en pressant, -dans un suprême adieu, ce bras où il avait si -souvent promené ses baisers du poignet à l'épaule. -Et il ajouta, comme s'il s'était agi d'une simple constatation : -« Il y a encore de l'espoir ».</p> - -<p>Elle répondit à ces marques d'une tendresse désormais -sans danger par un long soupir, qu'il prit pour -l'expression d'un regret et qui n'était peut-être qu'un -soupir de soulagement.</p> - -<p>— Et ce médecin qui n'arrive pas! répétait Albert.</p> - -<p>— Voulez-vous que j'aille le chercher moi-même? -proposa Gérald, tout prêt d'éclater, et saisissant cette -occasion de dérober les déchirements de son cœur -aux commentaires qu'ils auraient probablement provoqués.</p> - -<p>Mais comme il gagnait la porte de la chambre à -coucher, il s'y rencontra avec le docteur qui accourait -sur un mot laissé par la femme de chambre et -qu'il avait trouvé en rentrant chez lui.</p> - -<p>Il saisit, comme l'avait fait Gérald, la main de sa -cliente ; mais son diagnostic fut tout autre :</p> - -<p>— La vie s'en va à chaque pulsation, dit-il tout bas -à Albert. Donnez-lui son enfant à embrasser. Il n'est -que temps.</p> - -<p>On souleva la petite Albertine à la hauteur de sa -mère, sur laquelle on la pencha. Emmeline, ayant -reçu son baiser, eut encore la force de le lui rendre. -Elle eut même un sourire qui semblait dire à l'enfant -tout en larmes :</p> - -<p>— Console-toi. Je suis, en somme, moins malheureuse -qu'on ne le suppose.</p> - -<p>— Mais, s'écria Albert en s'arrachant les cheveux, -c'est épouvantable! Perdre cette créature adorable et -ne pas seulement savoir de quelle maladie elle meurt!</p> - -<p>— Elle succombe, essaya d'expliquer le médecin, -à une de ces fièvres lentes qu'elle aura sans doute -contractée au bord de quelque marécage ou de quelque -lac malsain. C'est ce que nous appelons généralement -la fièvre paludéenne ou des Marais-Pontins, et -qui, à certaines époques, fait tant de victimes dans -la campagne romaine.</p> - -<p>— Oui, oui, murmura Emmeline, qui sembla se -réveiller : c'est la <i>mal'aria</i>.</p> - -<p>Gérald, seul, entendit et comprit le mot qui fut le -dernier. A partir de ce moment, elle tomba en syncope -et n'en sortit que pour entrer en agonie. Vers -trois heures du matin, le coup de sonnette du médecin, -qui revenait pour la huitième fois, sembla la -tirer de sa torpeur. Elle eut l'air d'écouter en levant -tant soit peu la tête. Puis, elle la laissa retomber -lourdement sur le traversin et expira presque aussitôt.</p> - -<p>Gérald réclama d'Albert l'honneur de passer avec -lui le reste de la nuit à veiller la morte. Les domestiques, -exténués depuis ces huit derniers jours, allèrent -se coucher les uns après les autres, et les deux -hommes restés seuls échangèrent leurs tristesses. Gérald, -de peur de montrer à quel point il était inconsolable, -essayait de consoler Albert.</p> - -<p>— Oui, je sais, ripostait celui-ci, s'efforçant de se -« faire une raison » ; je suis jeune, j'ai une situation -politique, je rencontrerai probablement beaucoup de -femmes qui ne demanderont pas mieux que de me -faire oublier ma pauvre et chère Emmeline. Mais où -en trouverai-je une que je pourrai jamais comparer -à cet ange, dont la vie a été toute de chasteté, de -sincérité, de droiture et de dévouement? Ah! monsieur, -c'est presque un malheur d'avoir connu ainsi -la perfection.</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES CHAPITRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2"> </td> -<td class="small"><div class="r">Pages.</div></td></tr> -<tr><td>I.</td> -<td class="drap"><span class="sc">Au Perroquet bleu</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">1</a></div></td></tr> -<tr><td>II.</td> -<td class="drap"><span class="sc">La Maison sans père</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">18</a></div></td></tr> -<tr><td>III.</td> -<td class="drap"><span class="sc">L'Amant de la mère</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch3">28</a></div></td></tr> -<tr><td>IV.</td> -<td class="drap"><span class="sc">A tout venant</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch4">43</a></div></td></tr> -<tr><td>V.</td> -<td class="drap"><span class="sc">L'Enquête</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch5">50</a></div></td></tr> -<tr><td>VI.</td> -<td class="drap"><span class="sc">Les premiers jours de bonheur</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch6">68</a></div></td></tr> -<tr><td>VII.</td> -<td class="drap"><span class="sc">Élève des congréganistes</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch7">76</a></div></td></tr> -<tr><td>VIII.</td> -<td class="drap"><span class="sc">Manœuvres à l'intérieur</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch8">88</a></div></td></tr> -<tr><td>IX.</td> -<td class="drap"><span class="sc">Le Paralysé</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch9">100</a></div></td></tr> -<tr><td>X.</td> -<td class="drap"><span class="sc">La Fiancée récalcitrante</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch10">113</a></div></td></tr> -<tr><td>XI.</td> -<td class="drap"><span class="sc">La Famille de la mariée</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch11">144</a></div></td></tr> -<tr><td>XII.</td> -<td class="drap"><span class="sc">Anxiétés</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch12">159</a></div></td></tr> -<tr><td>XIII.</td> -<td class="drap"><span class="sc">La Mère</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch13">170</a></div></td></tr> -<tr><td>XIV.</td> -<td class="drap"><span class="sc">Le Fantôme</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch14">187</a></div></td></tr> -<tr><td>XV.</td> -<td class="drap"><span class="sc">Le Complot</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch15">205</a></div></td></tr> -<tr><td>XVI.</td> -<td class="drap"><span class="sc">A la prison</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch16">222</a></div></td></tr> -<tr><td>XVII.</td> -<td class="drap"><span class="sc">Constatation</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch17">232</a></div></td></tr> -<tr><td>XVIII.</td> -<td class="drap"><span class="sc">La Libératrice</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch18">240</a></div></td></tr> -<tr><td>XIX.</td> -<td class="drap"><span class="sc">En Liberté</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch19">252</a></div></td></tr> -<tr><td>XX.</td> -<td class="drap"><span class="sc">Bonheur de se revoir</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch20">262</a></div></td></tr> -<tr><td>XXI.</td> -<td class="drap"><span class="sc">La Maîtresse sans amour</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch21">285</a></div></td></tr> -<tr><td>XXII.</td> -<td class="drap"><span class="sc">La Vieille Fille</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch22">296</a></div></td></tr> -<tr><td>XXIII.</td> -<td class="drap"><span class="sc">Spectres et Fantômes</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch23">306</a></div></td></tr> -<tr><td>XXIV.</td> -<td class="drap"><span class="sc">Le Dernier Mot</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch24">313</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<div class="c top6em"><img src="images/quantin.png" alt="" /> -<div class="c">M. Quantin imprimeur<br /> -r. S<sup>t</sup> Benoît, 7, à Paris.</div> -</div> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em b">LIBRAIRIE MODERNE</p> - -<p class="c"><span class="small">MAISON QUANTIN,</span> 7, -<span class="small">RUE SAINT-BENOIT, PARIS</span></p> - - -<p class="c gap"><i class="small">COLLECTION GRAND IN-18 JÉSUS</i><br /> -à 3 fr. 50 le volume</p> - - -<p class="c gap i b">EN VENTE :</p> - -<p class="drap"><b>Chimère</b>, 1 vol., par <span class="sc">Eugène Mouton</span>.</p> - -<p class="drap"><b>Contes modernes</b>, 1 vol., par <span class="sc">Gaston Bergeret</span>.</p> - -<p class="drap"><b>Céleste Prudhomat</b>, 1 vol., par <span class="sc">Gustave Guiches</span>.</p> - -<p class="drap"><b>La Brèche aux loups</b>, 1 vol., par <span class="sc">Ad. Racot</span>.</p> - -<p class="drap"><b>La Marie Bleue</b>, 1 vol., par <span class="sc">Ch. de Bordeu</span>.</p> - -<p class="drap"><b>Mam'zelle Vertu</b> (nouvelle édition), 1 vol., par <span class="sc">Henri Lavedan</span>.</p> - -<p class="drap"><b>Un Coup de fusil</b>, 1 vol., par <span class="sc">Georges Duval</span>.</p> - -<p class="drap"><b>Au Coin d'un bois</b>, 1 vol., par <span class="sc">Camille Debans</span>.</p> - -<p class="drap"><b>Le Docteur Hatt</b>, 1 vol., par <span class="sc">Paul Avenel</span>.</p> - -<p class="drap"><b>Mirage</b>, 1 vol., par <span class="sc">Rioux de Maillou</span>.</p> - -<p class="drap"><b>La Grande Babylone</b>, 1 vol., par <span class="sc">Edgar Monteil</span>.</p> - -<p class="drap"><b>Les Gaietés de l'Année</b> (1<sup>re</sup> année), 1 vol., par <span class="sc">Grosclaude</span>, avec -80 dessins de <span class="sc">Caran d'Ache</span>.</p> - -<p class="drap"><b>Les Gaietés de l'Année</b> (2<sup>e</sup> année), 1 vol., par <span class="sc">Grosclaude</span>, avec -120 dessins de <span class="sc">Caran d'Ache</span>.</p> - -<p class="drap"><b>Peur de la vie</b>, 1 vol., par <span class="sc">Charles Richard</span>.</p> - -<p class="drap"><b>La Mal'aria</b>, 1 vol., par <span class="sc">Henri Rochefort</span>.</p> - -<p class="drap"><b>Mademoiselle</b>, 1 vol., par <span class="sc">Édouard Cadol</span>.</p> - -<p class="drap"><b>Richard Wagner et le Drame contemporain</b>, 1 vol., par -<span class="sc">Alfred Ernst</span>, introduction par <span class="sc">L. de Fourcaud</span>.</p> - -<p class="drap"><b>Lydie</b>, 1 vol., par <span class="sc">Henri Lavedan</span>.</p> - - -<p class="c gap xsmall">Paris. — Maison Quantin, 7, rue Saint-Benoît.</p> - -<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAL'ARIA ***</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This file should be named 64116-h.htm or 64116-h.zip</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This and all associated files of various formats will be found in https://www.gutenberg.org/6/4/1/1/64116/</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Foundation’s principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation’s web site and -official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -For additional contact information: -</div> - -<div style='display:block;margin-top:1em;margin-bottom:1em; margin-left:2em;'> -Dr. Gregory B. Newby<br /> -Chief Executive and Director<br /> -gbnewby@pglaf.org -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. 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For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -This Web site includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/64116-h/images/cover.jpg b/old/64116-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 18fe78a..0000000 --- a/old/64116-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/64116-h/images/quantin.png b/old/64116-h/images/quantin.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 350c913..0000000 --- a/old/64116-h/images/quantin.png +++ /dev/null |
