summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-01-23 17:03:06 -0800
committernfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-01-23 17:03:06 -0800
commitd7ac17f7cc874861045103b18e1b84a813878443 (patch)
treee7fb1993d1c13f6b00f71a7e6f2eba11e4c96066
parent247d0a8f644dc40d815f63dba27741f244823698 (diff)
NormalizeHEADmain
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/64116-0.txt10477
-rw-r--r--old/64116-0.zipbin205111 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/64116-h.zipbin308911 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/64116-h/64116-h.htm12903
-rw-r--r--old/64116-h/images/cover.jpgbin76074 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/64116-h/images/quantin.pngbin19631 -> 0 bytes
9 files changed, 17 insertions, 23380 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..5e08437
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #64116 (https://www.gutenberg.org/ebooks/64116)
diff --git a/old/64116-0.txt b/old/64116-0.txt
deleted file mode 100644
index 0cd8376..0000000
--- a/old/64116-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,10477 +0,0 @@
-The Project Gutenberg eBook of La Mal'aria, by Henri Rochefort
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La Mal'aria
- Etude Sociale
-
-Author: Henri Rochefort
-
-Release Date: December 23, 2020 [eBook #64116]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAL'ARIA ***
-
-
-
-
-
- HENRI ROCHEFORT
-
- La Mal'aria
-
- ÉTUDE SOCIALE
-
- Cinquième mille
-
- PARIS
- LIBRAIRIE MODERNE
- 7, RUE SAINT-BENOIT, 7
-
- 1887
-
-
-
-
-_Tous droits réservés._
-
-Cet ouvrage a été déposé au Ministère de l'intérieur en mai 1887.
-
-
-
-
-LA MAL'ARIA
-
-
-
-
-I
-
-«AU PERROQUET BLEU»
-
-
-Le 17 octobre 188., sur les six heures, six heures et demie du soir, on
-se cognait dur et on s'injuriait ferme au numéro 70 du boulevard de la
-Chapelle, dans un de ces établissements qu'on appelle bourgeoisement des
-«mauvaises maisons», comme si les pierres de taille elles-mêmes étaient
-responsables de la société qu'on y reçoit. Les escabeaux rebondissaient
-sur le marbre des tables, rivées au parquet de la pièce du
-rez-de-chaussée, laquelle portait le nom de café et donnait l'idée d'une
-espèce de bivouac. Des exclamations hurlantes sortaient d'une macédoine
-de chopes cassées et d'assiettes de choucroute, qui mêlaient leur
-graisse aux ruisseaux de liquide dégoulinant sur les pantalons des
-combattants et les jupons des combattantes. De temps à autre, des
-silhouettes effarées apparaissaient au bas des marches décrépites
-conduisant aux chambres ou plutôt aux cabanons, qui donnaient l'idée
-d'une prison cellulaire: quelque chose comme le Mazas de l'amour.
-
-Puis, à chaque nouvel éclat de vitres et de culs de bouteilles, ces
-têtes ébouriffées, ces bustes sans corsets rentraient dans l'ombre de
-l'escalier en colimaçon, qu'il eût été impossible de qualifier
-autrement, car jamais escargot ne fut plus visqueux, plus poisseux, plus
-gélatineux et plus suant que les murs de ce couloir qui sentait à la
-fois la boue et la transpiration.
-
-Au milieu de ce branle-bas, une voix dominait et transperçait toutes les
-autres: celle d'un gros ara à dos bleu, à ventre jaune et à queue
-déplumée, qui semblait s'amuser de la scène et répondait aux invectives
-qui se croisaient dans la fumée des pipes par des obscénités qu'on lui
-avait apprises.
-
-Une seconde voix, aussi criarde, quoique moins éclatante, perforait
-également l'air, à intervalles réguliers. C'était celle de Mlle Coffard,
-la concessionnaire et la haute directrice de la maison. Calme et
-maîtresse d'elle-même, comme une femme qui en a vu bien d'autres, elle
-restait assise dans son comptoir, où elle additionnait la casse, se
-contentant de répéter presque mécaniquement:
-
---Allons, Paquita! Allons, Camélia! Allons, Cora! le premier soin des
-ouvrières qui s'engagent dans ces sortes d'ateliers étant de se décorer
-de prénoms en A qui font généralement partie de la défroque du magasin
-et qu'on leur attribue en même temps que les vêtements des camarades
-auxquelles elles succèdent. Chaque prénom représente un «congé», suivi
-bientôt d'un réengagement. On en connaît qui en ont porté jusqu'à
-dix-sept.
-
-La lutte avait éclaté sur deux points: au fond, des femmes
-dépoitraillées couvraient de leurs corps une des leurs, une jeune fille
-toute frêle et toute jeunette qui, quoique pâle à s'évanouir, ouvrait,
-sur un groupe d'hommes séparés d'elle par quelques tables, d'énormes
-yeux noirs pleins de défi et de résolution:
-
---Non! s'obstinait-elle, non! je ne veux pas: celui-là est trop vilain
-et trop dégoûtant aussi. J'aime mieux faire mon baluchon!
-
-«Faire son baluchon», c'est s'en aller. La Coffard ne s'inquiétait pas
-outre mesure de ces répugnances, dont l'habitude ou la résignation finit
-toujours par triompher. Mais le client ainsi repoussé avec perte
-n'entendait pas subir cet affront. Aidé de sa société, il prétendait
-obliger la «jeune fille aux yeux noirs» à un sacrifice qu'il se croyait
-de très bonne foi en droit d'exiger, moyennant un versement débattu à
-l'avance.
-
-L'aspect de cet homme déjà mûr justifiait amplement d'ailleurs
-l'invincible répulsion de l'adolescente. Un crâne non pas seulement nu,
-mais congestionné par des échauboulures malsaines, surmontait un nez
-enflé, pointé de rougeurs incandescentes près de s'entamer, et qui
-s'étendaient, comme un eczéma, jusqu'à la naissance des joues. Les
-immeubles comme celui du nº 70 du boulevard de la Chapelle sont
-précisément le refuge des crânes comme celui-là, et l'homme qui s'en
-estimait l'heureux possesseur n'admettait pas qu'on lui disputât sa
-pitance.
-
-C'est à la suite des «Non! non!» énergiques et réitérés de la petite
-dégoûtée que ce rubescent étranger et ses amis s'étaient peu à peu
-exaspérés au point de mettre le rez-de-chaussée à sac. En vertu de ce
-sentiment de l'_habeas corpus_ qui ne s'oblitère jamais totalement, même
-dans les âmes les plus assujetties, les compagnes de la jeune opprimée
-l'avaient prise sous leur protection, soutenant qu'il n'était permis à
-personne de la violenter et que, d'ailleurs, il y en avait assez
-d'autres dans le stock en étalage pour que cet indiscret ne s'obstinât
-pas à s'adresser précisément à celle qui probablement avait ses
-«raisons» pour se dérober au choix flatteur dont elle était l'objet.
-
-Mais coeur affamé n'a pas d'oreilles. Plusieurs consommateurs ayant pris
-parti pour celle qu'on appelait la «nouvelle», la bataille devint
-générale, au point que Mlle Coffard, désespérant de reconnaître à quel
-compte elle devrait inscrire les dégâts, descendit de son comptoir,
-essayant d'introduire le langage de la bonne société dans ce brouhaha
-d'anathèmes.
-
-Tout anémique et exiguë qu'elle était, la Coffard savait très habilement
-refréner son monde, étonné de rencontrer ces expressions distinguées
-chez une tenancière d'un quartier aussi éloigné du faubourg
-Saint-Germain.
-
-Mlle Coffard, qui avait été autrefois sous-maîtresse, joignait à une
-dépravation d'esprit quasi hystérique une vive passion pour la
-littérature. Elle portait presque constamment un livre sous le bras, et
-avait étudié, au temps de sa vingtième année, pour se présenter au
-baccalauréat ès lettres. Ses passions l'avaient détournée de la carrière
-de l'enseignement. Demeurer calfeutrée dans un pensionnat, avec un jour
-de sortie toutes les deux semaines, constituait pour elle un supplice
-que son imagination vagabonde ne lui laissa pas supporter longtemps.
-
-Une fois dehors, elle passa son temps à chercher des intrigues, qui ne
-venaient pas la trouver dans l'état de délabrement physique où elle se
-trouvait presque toujours, et de caprices en caprices, elle avait fini,
-grâce à sa belle écriture, par se placer également comme sous-maîtresse
-dans ce pensionnat qui la changeait des autres et qui lui était resté
-après le décès de l'ancienne patronne, morte d'un coup de carafe à la
-tempe droite.
-
-Cependant, malgré le tintouin que lui causait un personnel aussi agité,
-la Coffard avait conservé de ses anciens travaux des bribes d'érudition
-qu'elle étalait avec gloriole, afin de bien convaincre le public qu'elle
-n'était pas née pour «ce métier-là».
-
-Elle avait même gardé dans sa mémoire des restants de latin dont elle ne
-manquait pas de régaler les visiteurs. Elle disait volontiers aux
-bohèmes qui venaient flâner chez elle sans prendre autre chose que l'air
-du comptoir:
-
---_Nescio vos!_
-
-Par contre, elle accueillait les habitués dont elle appréciait les
-bonnes manières par ce bonjour tout normalien:
-
---_Quomodo vales?_
-
-Et elle était aux anges quand quelqu'un lui répondait:
-
---_Optimè!_
-
-Toutefois, l'âge n'avait guère affaibli sa maladie nerveuse, et elle
-était contrainte, pour arriver à dormir, d'absorber des fioles de sirops
-adoucissants et réparateurs. Elle fit irruption au centre du café entre
-les deux camps, enveloppée d'une forte odeur de bromure, son dernier
-remède de prédilection.
-
---Je vous en prie, messieurs, dit-elle. Puis se retournant, avec un
-geste de consul romain, vers ses pensionnaires bloquées au fond:--Et
-vous, mesdemoiselles, je vous l'ordonne: en voilà assez! Le _Perroquet
-bleu_ n'est pas une arène. Vous! ajouta-t-elle, en désignant la
-révoltée, vous resterez deux jours dans votre chambre sans descendre au
-café, pour vous apprendre à vous soustraire à vos devoirs. Je ne vous
-habille pas, je ne vous loge pas, je ne vous nourris pas pour ne rien
-faire.
-
---Oui, interrompit une grosse dondon qui paraissait être sur sa bouche,
-parlons-en de la nourriture! On ne mange que de la viande de la
-boucherie hippophagique.
-
---Et si encore on en avait son comptant! appuya une grande bringue au
-menton de galoche et aux yeux renfoncés.
-
---Et avec un travail comme ça! fit remarquer une troisième.
-
---Oui! firent-elles toutes en choeur, on crève de faim, ici!
-
---Silence! ou j'appelle la police! tonna la Coffard, faisant subitement
-trêve à sa distinction native.
-
-Le mot «police» produisit son effet ordinaire, ces ilotes ne se faisant
-aucune illusion sur le secours qu'elles ont à attendre de surveillants
-dont «madame» avait tant de moyens d'endormir la surveillance. Toutes se
-turent, après le grognement sourd des jaguars de ménagerie qui regagnent
-leur place sans même oser mordiller le bout de la cravache de leur
-dompteur, qu'ils avaient d'abord fait mine de dévorer.
-
-Elle avait terrorisé ses femmes. Elle se montra supérieure dans l'art
-d'amadouer les hommes.
-
---Monsieur, dit-elle en s'approchant de l'individu au crâne
-bouillonnant, vous êtes trop bien élevé et trop indulgent pour ne pas
-excuser un moment de folie chez une enfant qui est depuis trois semaines
-seulement dans la maison et dont, jusqu'ici, je n'avais eu qu'à me
-louer. Revenez dans quelques jours, vous serez tout étonné de la
-retrouver aussi docile qu'elle a été rétive. J'en atteste tous ceux qui
-m'ont jusqu'à présent honorée de leur clientèle: jamais scandale de
-cette nature ne s'est produit au _Perroquet bleu_.
-
-C'était, en effet, le sobriquet décerné par les gens du quartier au nº
-70 du boulevard de la Chapelle, en l'honneur de l'ara que, les
-après-midi de soleil, on plaçait sur le trottoir, devant
-l'établissement, auquel il servait d'enseigne vivante et même parlante.
-Cet oiseau inconvenant durait rarement plus de six ou huit mois, tant on
-se faisait un jeu cruel de lui arracher les plumes de la queue.
-
-On le remplaçait alors par un autre d'apparence semblable; et, depuis
-dix-neuf ans, le public croyait que c'était toujours le même.
-
-Tout en ciselant ses phrases, la Coffard poussa les mécontents jusqu'à
-la porte de sortie, par laquelle ils disparurent un à un, sans plus
-d'objections, et qu'elle referma incontinent sur eux. Ses nerfs
-reprirent alors le dessus. Elle glissa comme une anguille entre les
-tables et, passant bravement à travers le paquet d'insurgées qui
-s'étaient prononcées pour la résistance, elle saisit par le bras la
-nouvelle dans l'encoignure où elle s'était blottie.
-
-Les trois ou quatre assistants que la bagarre n'avait pas fait fuir
-virent alors émerger du flot mouvant qui la couvrait une grande fille,
-si fluette et si osseuse que le regard ne savait au juste sur quel angle
-s'arrêter. La taille aurait tenu dans la main et les épaules dans les
-dix doigts. Cette minceur était absorbée par le noir intense des yeux et
-la blancheur laiteuse des dents, que les lèvres, contractées par le
-rictus de l'émotion, avaient mises à nu.
-
-Bien que la scène brutale provoquée par son entêtement eût évidemment
-développé sa pâleur, il était aisé de deviner qu'à l'état normal, elle
-n'était pas de beaucoup plus colorée. Ses cheveux d'un châtain sombre à
-fond mordoré, relevés du côté droit de la tête, retombaient sur le côté
-gauche, où ils étaient retenus par un gros peigne de fausse écaille
-blonde surmonté d'un véritable jeu de boules, simulant une couronne de
-vicomtesse. Comme contraste à cet attifement prétentieux, un de ces
-foulards de soie d'un jaune cru, qu'affichent la plupart des filles des
-maisons borgnes comme le symbole de leur profession, flottait autour de
-son cou grêle. Une chemisette à plis fripés s'évasait autour de ses
-clavicules en saillie.
-
---Vous allez vous enfermer là-haut, grommela Mlle Coffard, en continuant
-à lui serrer le poignet. Vous vous coucherez sans dîner. Quand on ne
-travaille pas, on ne mange pas. Ça n'est pas seulement au monde et ça
-fait déjà la difficile.
-
---Je m'en moque bien de votre dîner! fit la jeune fille. Je veux faire
-mon baluchon.
-
---Votre baluchon? Eh bien! c'est ce qui vous trompe: vous ne le ferez
-pas, riposta la directrice, dont cette menace accentuait la colère. Il
-faudra d'abord me payer les trois cents francs que vous me devez.
-
---Moi! trois cents francs? demanda la prisonnière, qui semblait chercher
-à quelle dépense pouvait bien s'appliquer cette somme invraisemblable.
-
---Et vos chemises, vos jupons, vos camisoles de dentelle, vos bas en
-bourre de soie, est-ce que vous vous imaginez que je vous donnerai ça
-pour rien? Et vos mules en satin rose? Vous êtes entrée ici avec des
-souliers de porteur d'eau.
-
---Trois cents francs! répéta la nouvelle, que ce chiffre stupéfiait. Où
-voulez-vous que je les trouve?
-
-Elle eut un geste profondément découragé, un geste de princesse de
-féerie à qui un génie ordonne de débrouiller en une nuit quatre cent
-cinquante mille écheveaux de fil. Ses camarades, blasées sur ce système
-de réclamations, ne purent s'empêcher de rire.
-
---Ce brave monsieur qui sort d'ici vous les aurait peut-être donnés,
-poursuivit imperturbablement la Coffard, heureuse de laisser supposer
-que les malheureuses qui venaient s'asseoir à son foyer le quittaient
-parfois dans un huit-ressorts.
-
-Cependant, elle négligea soigneusement de faire observer que cette
-munificence, d'ailleurs improbable, eût été inscrite sur son livre à la
-colonne des bénéfices imprévus, et que la situation de sa débitrice n'en
-eût été allégée en quoi que ce fût.
-
-Et, pour condenser sa pensée dans un ultimatum accessible à cette
-intelligence inculte, elle conclut:
-
---Pas de trois cents francs, pas de baluchon!
-
-Tous les Français sont égaux devant la loi. Le malheur est que la loi ne
-soit pas égale pour tous les Français. La contrainte par corps, abolie à
-l'égard des hommes en matière commerciale, n'a jamais cessé d'être
-appliquée aux femmes, en matière commerciale également. Les
-_public-house_ de la débauche sont restés ce qu'était jadis la prison de
-Clichy. Dès son arrivée dans le mauvais lieu, on ouvre un compte à la
-fille d'amour; et comme elle ne parvient jamais à le «boucler», c'est
-elle que la maîtresse boucle, sans que ni celle-ci, ni la détenue, ni la
-police, ni la magistrature aient encore songé qu'il est interdit de se
-payer de ses propres mains, notamment par la séquestration de la
-personne dont on se prétend créancier.
-
-Ces emmurées se regardent très sincèrement comme le gage de leur créance
-et acceptent traditionnellement ce rôle d'otage, sans qu'aucune d'elles
-ait jamais eu l'audace ni même la pensée de faire valoir ses
-imprescriptibles droits à la liberté corporelle.
-
-La recluse, n'ayant pas les trois cents francs, ne tenta pas de se
-débattre contre la mainmise dont elle était arbitrairement victime. Elle
-se dirigea d'un pas résigné vers l'escalier en colimaçon. Au moment où
-elle posait le pied sur la première marche pour s'enfoncer dans cette
-moisissure, la grosse dondon qui avait essayé de plaider pour elle
-quelques instants auparavant lui glissa dans l'oreille ces mots
-maternels:
-
---Ne te tourmente pas, ma pauvre Mal'aria: après dîner je te monterai un
-peu de viande de cheval.
-
-Mais cette condamnée à l'inanition temporaire n'avait, à cette heure,
-aucun souci des récriminations de son estomac. Elle s'enferma
-d'elle-même dans la chambre banale où elle passait le plus ordinairement
-la nuit, et s'assit sur une chaise de paille assez basse pour lui
-permettre de s'accouder sur son lit qui, sans être précisément un
-galetas, était au moins une galette.
-
-Le jour tombait: elle alluma une chandelle déformée par les courants
-d'air et qui avait tout ensuiffé le chandelier de cuivre à coulisses
-dans lequel elle était fichée. La cellule, visiblement découpée dans une
-pièce beaucoup plus grande, était encadrée d'un papier bleu semé de
-losanges d'un blanc plâtreux, zébré çà et là par des égratignures qui
-laissaient voir le sapin des cloisons séparant ce cabinet de celui d'à
-côté: les deux n'en faisant à peu près qu'un, tant la légèreté des
-voliges laissait de celui-ci entendre tout ce qui se passait dans
-celui-là.
-
-Cette fillette, dont l'aspect était celui d'une enfant qui avait grandi
-trop vite, paraissait, sous le brouillard jaunâtre tombant du luminaire,
-si chétive, si amaigrie et si pâle, qu'en apercevant cette face blanche,
-soutenue mollement par un bras exsangue, quelqu'un qui fût entré aurait,
-malgré lui, cherché des yeux le fourneau allumé qui accompagne si
-souvent les figures de Tassaërt.
-
-Elle demeura ainsi, à demi assise, à demi couchée, jusqu'à onze heures
-du soir, sans avoir l'air de percevoir les bruits des descentes et des
-montées qui ébranlaient perpétuellement l'escalier vermoulu. Quand la
-dondon lui avait crié, à travers la porte, vers neuf heures:
-
---Ouvre-moi: j'ai ta viande!
-
-elle avait simplement répondu:
-
---Merci, je suis dans le pieu: je n'ai pas faim du tout!
-
-Son immobilité rêveuse ne fut pas troublée non plus par les éclats d'une
-contestation engagée dans le cabinet contigu, à propos d'une pièce de
-quarante sous que la demoiselle prétendait fausse et que le monsieur
-soutenait bonne. Sur le coup de minuit et demi, le commencement d'une
-pluie, qui bientôt devint battante, chassa les bousingots du café où ils
-ripaillaient avec les femmes inoccupées. La Coffard expulsa les derniers
-flâneurs et après avoir, de ses mains directoriales, éteint le gaz,
-qu'elle craignait de retrouver encore allumé le lendemain matin, elle
-prit, toujours enveloppée dans une atmosphère de bromure, le chemin de
-l'escalier, afin d'aller demander au sommeil réparation des fatigues de
-cette journée de tapage et de criailleries.
-
-Quand le _chabanais_ eut complètement cessé, celle qu'une de ses
-compagnes de captivité avait appelé: «Ma pauvre Mal'aria!» sortit
-rapidement de sa torpeur. Elle alla coller son oreille à la porte, puis
-à la cloison; et après avoir fait jouer avec toutes sortes de
-précautions l'espagnolette de sa petite fenêtre, elle inspecta les
-abords du _Perroquet bleu_ par l'entre-bâillement des volets reliés au
-moyen d'un cadenas destiné à protéger la pudeur publique contre des
-exhibitions imprévues.
-
-L'eau qui tombait alors à flots avait dispersé les promeneurs. Les
-sergents de ville, réfugiés contre les portes cochères, attendaient une
-éclaircie pour s'assurer que tout était tranquille et que les Parisiens
-dormaient. Les arbres du boulevard de la Chapelle, anémiques comme en
-général les habitants des quartiers pauvres, montraient seuls leurs
-maigres échines et tordaient dans la bourrasque leurs plumeaux défrisés.
-Des tramways bourrés à l'intérieur, dégarnis en haut, et dont
-l'impériale arrivait presque à la hauteur de la fenêtre, continuaient
-leur marche régulière avec l'étrange clapotis des pieds de chevaux
-avançant dans la boue. La jeune fille referma à demi la croisée, se
-baissa mystérieusement et tira de dessous son lit une petite malle en
-bois blanc noirci au pinceau, dont le dessus, recouvert de peau de veau
-rongée par les mites, donnait l'idée d'une tête de teigneux.
-
-Elle n'y prit qu'une robe de stoff, à carreaux blancs et noirs dont le
-corsage se fronçait sur la poitrine, à col montant et à jupe descendant
-au ras de la cheville; une de ces robes honnêtes qui ne sortaient
-certainement pas des mains retortes de la faiseuse ordinaire du
-_Perroquet bleu_.
-
-Elle s'arracha du coup son fichu jaune, remplaça son peigne à couronne
-par des épingles à cheveux, et après avoir endossé, ajusté et boutonné
-sa robe au col et aux poignets, elle revint à la fenêtre comme pour y
-attendre un signal. Ce signal, c'était le passage du dernier tramway,
-qui imprima un tremblement à la maison, puis se perdit dans les
-profondeurs du boulevard de la Villette.
-
-Elle plongea alors le bras jusqu'au coude entre son matelas de varech et
-sa paillasse de maïs et ramena de cette cachette une petite clef dont
-elle se servit pour ouvrir le cadenas qui retenait les deux volets,
-lesquels se déployèrent tout grands. Elle se pencha de nouveau presque à
-mi-corps, sonda l'horizon à droite et à gauche, puis revint encore à son
-escabeau et, retirant ses mules, enfila de solides souliers de marche
-alignés au pied de son lit; enfin, sans autre délibération et de peur
-sans doute d'être surprise, elle se glissa en dehors de la fenêtre en se
-pendant par les mains à la chaîne du cadenas resté accroché par l'anse à
-l'un des volets.
-
-La chambre où elle couchait était située immédiatement au-dessus du
-café, à l'entresol. En s'allongeant un peu, les pieds de l'évadante
-arrivaient à peu près à un mètre du trottoir. Le plus gros danger pour
-elle était de s'érafler contre les aspérités de la salle du bas.
-Heureusement, ce n'était pas sa gorge qui gênait la maigre enfant. Elle
-tendit ses deux bras frêles, lâcha tout à coup la chaîne où elle se
-cramponnait et tomba sur le boulevard de plus haut qu'elle ne l'avait
-supposé.
-
-A la vive douleur qu'elle ressentit au pied gauche en touchant le sol,
-elle aurait poussé un cri, si sa situation précaire ne lui eût interdit
-toute manifestation. Sans chapeau, sans manteau, avec une pièce de vingt
-sous dans sa poche pour unique ressource, elle tourna à droite, sans
-savoir--un policier a remarqué que les gens qui se sauvent prennent leur
-droite dix-neuf fois sur vingt--et se mit à courir tout d'une haleine
-jusqu'au boulevard de Clichy, où elle souffla un instant en s'appuyant
-contre le dossier d'un des bancs qui bordent la chaussée.
-
-Quand elle essaya de reprendre sa course, elle constata avec terreur que
-son pied gauche refusait le service. Misère! s'il allait falloir rester
-clouée là et réintégrer le _Perroquet bleu_! Elle tâta le bas de sa
-jambe où elle éprouvait des élancements insupportables et sentit une
-enflure qui semblait augmenter sous les doigts. Elle prit le parti de
-poursuivre sa route à cloche-pied et elle entra dans la rue Pigalle en
-sautant sur sa jambe valide, comme une enfant qui joue à la marelle.
-
-Sa robe, transformée en éponge, s'enroulait autour d'elle et l'enserrait
-comme dans un peplum. Son jupon et sa chemise se collaient à sa peau.
-Elle commençait à grelotter et à défaillir. Elle avait bien vu des
-enseignes d'hôtels à bon marché où, pour ses vingt sous, on lui aurait
-donné, pour passer le reste de la nuit, un cabinet dans le goût de celui
-qu'elle venait de quitter--à la cloche de bois. Mais elle se dit:
-
---Merci! On n'aurait qu'à y faire encore une rafle!
-
-Les cheveux dans les yeux, la poitrine rentrée, tantôt traînant son pied
-malade, tantôt s'accotant le long d'une boutique, elle dépassa la rue
-Blanche et aborda rue de Berlin. Elle n'avait d'abord eu d'autre projet
-que la fuite. Elle se recueillait, à cette heure, pour savoir où elle
-chercherait asile. Son premier mouvement avait été de s'éloigner le plus
-possible de l'enfer où on voulait la retenir. Maintenant qu'elle n'avait
-plus à redouter l'autocratie de Mlle Coffard, elle se rendait compte de
-l'intensité de l'inconnu dans lequel elle s'était lancée. Sa situation
-ressemblait à celle d'Agar dans le désert; seulement, son désert à elle
-était émaillé de commissaires de police, et ce n'était pas de la soif
-qu'elle souffrait, car l'eau lui ruisselait dans le dos.
-
-Voici le plan auquel elle s'arrêta: elle avait vingt sous. Elle
-marcherait jusqu'au jour. Dès qu'une boulangerie ouvrirait sa corne
-d'abondance, elle achèterait un petit pain de deux sous tout
-chaud.--Elle adorait les pains tout chauds.--Elle s'informerait ensuite,
-auprès de quelque balayeuse, des démarches à faire pour être admise dans
-les escouades chargées d'enlever les boues sur la voie publique. On ne
-devait pas exiger de papiers pour ce métier-là.
-
-Malheureusement, elle commençait à grelotter de froid et probablement
-aussi de fièvre, car son pied enflait au point qu'elle s'assit sur le
-rebord d'un trottoir, ôta son bas et trempa la partie malade dans le
-ruisseau qui, gonflé par deux heures d'un déluge continu, inondait toute
-la rue de Berlin. Cette lotion astringente et glacée insensibilisa un
-moment le bas de la jambe; mais lorsqu'elle se redressa pour arpenter de
-nouveau l'asphalte inhospitalière, elle vit tout tourner devant elle.
-Les becs de gaz dansaient une sarabande et les flaques d'eau où ils se
-reflétaient lui faisaient l'effet de métal en fusion. Elle risqua encore
-deux pas en avant. A travers les bleuettes qui lui emplissaient les
-paupières, elle crut distinguer une grille avancée protégeant l'entrée
-d'une maison. Elle s'efforça de gagner les barreaux pour s'y soutenir;
-mais l'éblouissement la saisit au moment où elle étendait le bras, et
-elle s'abattit comme un paquet de linge mouillé sur le soubassement de
-pierre qui supportait la grille.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Il y avait bien un quart d'heure qu'elle était étendue inerte sous l'eau
-qui la noyait, quand un de ces coupés de maître à un cheval, qu'on
-appelle des trois-quarts, fit halte devant la maison. Un vieillard de
-haute taille, voûté dans le pardessus qui l'emmitouflait, en descendit;
-et comme il cherchait sa clef pour ouvrir la porte de la grille, son
-pied heurta la masse informe que formait le corps de la jeune fille.
-
---Pierre, fit-il, descendez donc. Je crois qu'il y a un ivrogne qui
-dort.
-
-Le cocher, resté immobile dans son carrick de toile blanche imperméable,
-sauta et se pencha sur ce paquet inanimé dont, au premier abord, il
-n'avait pu déterminer la nature.
-
---Je crois que c'est le cadavre d'un jeune homme, dit-il.
-
-Il revint au coupé, enleva la bougie d'une des lanternes et, faisant un
-réflecteur de sa main, il projeta la lumière sur un visage boueux et
-sanguinolent--car l'évadante s'était, en tombant, fortement cognée sur
-l'angle du soubassement de pierre.
-
---C'est une femme, reprit le cocher. Elle a bien l'air d'être morte.
-
---Vite! il faut appeler au secours. Le pharmacien n'est pas loin; et pas
-un sergent de ville! balbutia le vieillard tout ému.
-
-Malgré le tremblement qui l'avait pris devant ce spectacle imprévu, il
-s'agenouilla presque à côté du corps et posa la main sur le coeur.
-
---Elle respire encore! Mais il n'y a probablement pas une minute à
-perdre, murmura-t-il. Et il ajouta plus haut: Nous ne pouvons la laisser
-là. Pierre, allez chercher Nanette, nous allons toujours porter cette
-malheureuse dans l'hôtel.
-
-Pendant que le cocher ouvrait vivement la porte de la grille, le
-vieillard, bravement accroupi dans le bourbier, avait relevé et appuyé
-sur son genou la tête ballottante de la jeune fille. Il lui lava les
-joues avec son mouchoir et essaya de lui ouvrir délicatement les yeux
-avec le pouce; mais les paupières retombèrent immédiatement.
-
---Et cette Nanette qui ne vient pas! Vous verrez qu'elle arrivera encore
-trop tard, grommela-t-il impatiemment: ce qui indiquait que ladite
-Nanette avait la réputation de ne pas se presser.
-
-La vieille bonne sortit enfin toute tâtonnante et toute déficelée, car
-elle n'avait pris que le temps de passer un jupon. Le cocher, qui la
-précédait, l'invita à soulever par les jambes l'enfant, qu'il prit
-lui-même par les épaules, et le cortège funèbre entra silencieusement
-dans la maison.
-
---A la première heure, dit le vieillard, on ira chercher le commissaire
-de police. Portez cette pauvre créature dans la chambre d'Albert. Vous
-ferez un grand feu dans la cheminée, après quoi Pierre prendra la
-voiture et ira sans désemparer chez le médecin.
-
-
-
-
-II
-
-LA MAISON SANS PÈRE
-
-
-Jusqu'à l'âge de douze ans et demi, la petite Emmeline Freizel avait été
-la plus choyée des enfants. Sa mère n'était pas méchante et son père
-était la tendresse même: car, par suite d'une erreur traditionnelle,
-entretenue par les poètes, il est convenu qu'à l'égard de sa progéniture
-le coeur d'une femme est un réservoir de dévouement et d'amour, tandis
-qu'en réalité, c'est presque toujours l'homme qui se sacrifie pour ses
-petits.
-
-Il serait facile de l'établir en comparant la quantité de nouveau-nés
-dont les filles-mères se débarrassent sur l'Assistance publique, avec le
-nombre de ceux que les «fils-pères» y envoient quotidiennement. Les
-femmes, dont la franc-maçonnerie est autrement puissante et organisée
-que celle des hommes, prétendent, il est vrai, que celles d'entre elles
-qui confient ainsi à la Providence le fruit de leur inconduite y sont
-contraintes par la misère et l'abandon où les laissent leurs séducteurs.
-C'est encore là une légende. Beaucoup d'ouvriers élèvent leurs enfants à
-la sueur de leur front et beaucoup de demoiselles, qui trouvent dans la
-galanterie le moyen de se commander des robes chez Laferrière et de
-parier aux courses de fortes sommes, ne croient pas devoir grever leur
-budget--qui pourtant coûte si peu à équilibrer--des quarante francs par
-mois qu'exigerait une nourrice.
-
-Plusieurs d'entre elles, il est vrai, consentent à garder leurs fruits;
-mais, une grande partie du temps, c'est comme un aimant destiné à
-attacher et à retenir celui qui a la douce conviction de les avoir mis
-au monde. La France compte ainsi pas mal de jeunes gens de vingt-deux
-ans, qui ont reconnu sans sourciller, comme nés de leurs oeuvres, des
-bambins qui en avaient déjà quatorze. Proposez donc à une femme
-d'accepter comme sien un enfant que vous aurez eu d'une autre: vous
-serez reçu comme dans un jeu de quilles.
-
-Le papa Freizel, qui était charron avenue de Saint-Ouen, passait tous
-ses instants disponibles à pousser sa petite Emmeline dans un haquet ou
-dans une brouette, à moins qu'il ne lui fît apprendre ses lettres, car
-sa femme ne savait ni lire ni écrire, et cette ignorance rudimentaire le
-navrait. A huit ans, Emmeline était déjà toute fière de descendre à
-l'atelier pour lire le journal à son père pendant qu'il travaillait. Il
-lui avait construit de ses mains une table de bois blanc, sur laquelle
-elle s'essayait à tracer, en tirant la langue, des pleins et des déliés
-de grande dimension--tirer la langue, en écrivant, étant chez les tout
-jeunes élèves un signe infaillible d'application, d'assiduité et de bon
-vouloir.
-
-A neuf ans, on l'envoya à l'école, où elle ne tarda pas à briller par
-une orthographe remarquable. Freizel avait toujours dans sa poche et
-montrait à tout le quartier les dictées de sa fille. Parfois, la règle
-des «quelque», la plus fastidieuse de la langue française, y souffrait
-d'un croc-en-jambe; mais les voisins n'y voyaient que du feu et
-s'extasiaient de confiance.
-
-Le charron, qui était libre-penseur, ne voulait pas entendre parler de
-première communion; mais Mme Freizel répétait de très bonne foi qu'il
-fallait la faire faire à la petite, attendu que, quand on n'a pas fait
-sa première communion, le gouvernement vous défend de vous marier.
-
-Freizel allait vraisemblablement céder, lorsqu'un jour de novembre,
-après avoir passé trois heures sous le feu de la forge à raccommoder un
-essieu brisé, il sortit tout fumant, le cou et les bras nus pour aller
-prendre un verre au «Pan Coupé», cabaret à cheval sur deux rues, exposé,
-conséquemment, à toutes les bises et dont précisément les deux portes,
-qui se faisaient vis-à-vis, étaient grandes ouvertes.
-
-On but peu, mais on causa beaucoup, car des amis étaient venus le
-rejoindre. Labordère venait de briser son épée et Mac-Mahon de donner sa
-démission. Il n'en fallait pas tant pour provoquer des discussions
-interminables. Celle qui s'engagea au «Pan Coupé» se termina par un
-refroidissement qui saisit Freizel comme dans un étau et le jeta
-étouffant sur son lit en compagnie d'une fluxion de poitrine. Ce «chaud
-et froid», comme, à l'avenue de Saint-Ouen, on qualifia ce mal
-foudroyant, résista à tous les sudorifiques, à toutes les ventouses,
-ainsi qu'à tous les vésicatoires et aux papiers Fayard dont on
-l'emplâtra. Le dixième jour, après avoir répété pendant toute
-l'après-midi:
-
---Qu'est-ce qu'elle va devenir? Qu'est-ce qu'elle va devenir? il
-expirait vers quatre heures du soir, en embrassant son Emmeline.
-
-Tout de suite, celle-ci eut la sensation qu'elle était perdue. Sa mère,
-que son incapacité intellectuelle mettait hors d'état de sauver une
-situation compromise, tomba dans l'hébétement. Emmeline, qui ne devait
-entrer en apprentissage qu'après sa première communion, n'avait pas de
-métier et n'en entrevoyait aucun dans l'avenir. La veuve ne pouvait
-continuer celui de son mari, le charronnage étant, de tous, le moins
-praticable pour une femme. Freizel, comptant sur l'éternité de ses
-biceps, n'avait naturellement rien mis de côté. Il se trouva que,
-l'actif et le passif de la maison se balançant à peu de chose près, on
-fut contraint de vendre le matériel de l'atelier pour payer le loyer et
-boucher quelques trous qui s'ouvrirent subitement sous les pieds de la
-mère et de la fille; car, même lorsqu'on est sûr de ne rien devoir, on
-finit par s'apercevoir qu'on doit quelque chose.
-
-La malheureuse Freizel essaya de se retourner; pour peu qu'une personne
-restée sans ressources s'adresse à la commisération privée ou publique,
-le premier conseil qu'on lui donne est généralement celui-ci:
-
-«Il faut tâcher de vous retourner.»
-
-Ça n'a pas le moindre sens, mais les gens charitables ont ainsi un
-prétexte pour se laver les mains des misères d'autrui. Ils disent:
-
---J'avais fortement engagé cette malheureuse à se retourner. Elle ne l'a
-pas fait: tant pis pour elle!
-
-La veuve Freizel, bien qu'elle n'eût que trente-trois ans, n'était bonne
-qu'à faire des ménages. Elle en trouva deux à quinze francs par mois
-l'un. Le bail de l'avenue de Saint-Ouen ayant été rompu par la mort du
-locataire, elle alla s'engloutir avec sa fille dans un petit cabinet de
-cent vingt francs par an, situé dans une maison à six étages, rue Lepic,
-à Montmartre, où il avait jusque-là servi de débarras et qui prenait
-jour sur un corridor donnant sur une cour. On faisait la cuisine sur le
-carré; et comme Mme Freizel, qui partait le matin pour rentrer à midi et
-repartir à une heure, n'avait pas le temps de préparer le déjeuner,
-Emmeline, obligée de s'en occuper, ne retourna plus à l'école.
-D'ailleurs, Mme Freizel semblait éprouver une sorte d'orgueil maternel à
-savoir son enfant aussi ignorante qu'elle-même. Le père avait tenu à ce
-que la petite apprît à lire et à écrire. C'était une affaire faite
-maintenant. Que diable aurait-elle pu demander de plus?
-
-Ce à quoi on réfléchit peu, c'est que la lumière est, pour les êtres
-animés, aussi indispensable que l'air respirable. Emmeline, vivant de
-rogatons, qu'elle accommodait à toutes sortes de sauces piquantes, moins
-pour en rehausser le goût que pour le dissimuler, grandissait et
-s'amincissait dans la demi-obscurité de la boîte de dominos où elle
-végétait, pareille à un cep de vigne poussé le long d'une porte dans
-l'humidité d'une rue de Paris. Les voisins qui traversaient cette
-pénombre pour monter aux étages supérieurs ne voyaient de l'orpheline
-que ses deux grands yeux, lesquels répandaient dans la chambrette le peu
-de clarté qui la désassombrissait.
-
-Elle les usait à lire debout, dans le couloir, tous les morceaux de
-journaux qui lui tombaient sous la main, car elle passait à peu près
-toutes ses journées seule, attendant sa mère, soit pour le repas de
-midi, soit pour celui de six heures; vivant, du matin au soir, autour de
-cette cage, sans travailler et sans penser beaucoup non plus, comme les
-gardiens de squares qui, pendant huit heures d'horloge, n'ont d'autre
-occupation que la promenade.
-
-Un jour, Mme Freizel ne vint pas déjeuner. La petite crut qu'elle avait
-fait son premier ménage plus «à fond» qu'à l'ordinaire, et fit revenir
-jusqu'à une heure et demie, sans oser y toucher, le rata, dont les
-parfums graisseux emplissaient tout l'escalier. N'y pouvant plus tenir,
-elle se décida à attaquer ce fricot. Comme elle en achevait la moitié,
-sa mère parut; mais elle n'avait pas faim. Elle avait plutôt soif. Elle
-lampa coup sur coup trois grands verres d'eau; et sans se rendre compte
-des motifs de ce changement de physionomie, Emmeline lui trouva l'air
-tant soit peu égaré.
-
-Pendant trois jours, la bonne femme reprit son train-train habituel;
-puis, les irrégularités se reproduisirent. Un soir même, elle ne rentra
-pas du tout; et l'enfant, affolée de peur, dut passer la nuit toute
-seule dans ce cabinet qui fermait à peine et où, d'ailleurs, avec un
-coup de poing dans un carreau, il eût été si aisé de pénétrer.
-
-A onze heures du matin, personne encore. Enfin, vers midi, Emmeline,
-penchée sur la rampe de l'escalier, vit poindre sur les premières
-marches sa mère, portant sous le bras deux bouteilles de vin et suivie
-d'un grand diable en blouse bleue et en casquette noire. Lui, portait un
-jambonneau.
-
-Sans autre présentation, on s'installa, dans le cabinet, à la table de
-sapin, qui en prenait la moitié. On invita gaiement la petite, et, peu
-de temps après, du jambonneau il ne restait plus que l'os, sur lequel
-l'invité se mit à sculpter des profils d'hommes et de femmes avec un
-canif qu'il tira de sa poche.
-
-Emmeline, qui tout d'abord avait été effrayée par les moustaches
-rousses, les yeux gris cendre, les mains en épaules de mouton et les
-allures bestiales de ce convive inattendu, finit par se laisser gagner
-par ses plaisanteries aimables et ses talents de société. A treize ans,
-on considère facilement comme un homme supérieur celui qui réussit à
-tailler un rond de serviette dans un manche de gigot.
-
-Le visiteur réitéra ses visites. Mme Freizel, qui au début l'avait
-appelé monsieur Marsouillac, n'avait pas tardé à l'appeler Marsouillac
-tout court, puis Léon.
-
-Son état ne lui prenait évidemment qu'une faible partie de sa journée,
-car il arrivait quelquefois bien avant midi et restait à baguenauder
-jusqu'à près de trois heures. Mais, quel qu'il fût, le métier ne devait
-pas être mauvais, car on ne se refusait plus rien, et on sirotait
-parfois si abondamment après les repas que Léon finissait presque
-toujours par s'étendre sur le lit pour y cuver ses petits verres.
-
-Ce lit unique, où couchaient la mère et la fille depuis la mort du
-charron, eut bientôt un adjoint: une petite couchette en fer qu'on
-acheta d'occasion et qu'on parvint à caser contre le panneau le plus
-obscur du cabinet. Emmeline fut enchantée d'avoir un lit à elle. C'était
-un commencement de trousseau. Seulement, comme elle s'y était mollement
-endormie la veille, bercée par des rêves de propriétaire, elle fut toute
-surprise de distinguer, en se réveillant le lendemain, Marsouillac
-trottinant par la chambre en manches de chemise, puis demandant tout
-haut à sa mère:
-
---Où as-tu mis le cirage?
-
-Mme Freizel avait été et pouvait encore passer pour jolie, ne s'étant
-jamais, du vivant de son mari, qui trimait pour tout le monde, épuisée
-dans ces travaux qui brûlent le sang, parcheminent la peau et
-développent les jointures des doigts au point de les transformer en
-petits échaudés. Tant que Freizel avait vécu, elle ne s'était pas gênée
-pour lui, bien qu'il lui eût souvent reproché de s'habiller «comme un
-sac». C'était d'elle que sa fille tenait ces yeux noirs qui n'en
-finissaient plus. Depuis l'intrusion de ce Marsouillac dans son
-existence, la veuve s'était passé le luxe d'un corset, et elle avait été
-étonnée de la réduction à laquelle une taille de femme peut parvenir au
-moyen du rapprochement énergique de deux solides baleines.
-
-Quant aux deux ménages à quinze francs par mois, il ne paraissait plus
-en être question, ce qui ne diminuait en rien le nombre des jambonneaux.
-Un jour, Emmeline découvrit un pot de rouge dans le tiroir de la table.
-Sa mère, qui sortait autrefois tous les matins, ne sortait plus que le
-soir et revenait souvent si tard que, le lendemain, elle restait couchée
-jusqu'à midi, si bien qu'Emmeline lui servait, ces jours-là, le café
-dans le lit à elle et à Marsouillac. Les détails de l'organisation de
-cette vie nouvelle avaient demandé du temps, et la première communion de
-la petite en avait été retardée de toute une année. Cependant Mme
-Freizel y tenait si obstinément qu'il eût été malséant d'ajourner encore
-la cérémonie à laquelle elle assista au bras de Marsouillac, qui se
-moucha à plusieurs reprises pour cacher son attendrissement.
-
-A partir de ce jour béni, le même Marsouillac commença à accorder
-infiniment plus d'attention à la «mioche», devant laquelle il s'était
-jusque-là tout permis. Il la servait la première, lui versait des
-liqueurs à tout propos, et, quand il la trouvait seule, l'embrassait
-volontiers sur la nuque. Une fois, il lui enveloppa le buste de son bras
-musculeux et la serra contre lui à la faire crier. Elle eut l'idée de
-s'en plaindre à sa mère; mais celle-ci qui, depuis quelques mois,
-rentrait ivre à peu près tous les soirs, n'aurait attaché aucune
-importance à ces familiarités.
-
-Emmeline, à qui la connaissance et l'âge étaient venus, finit par
-déclarer que le cabinet était décidément trop petit pour trois
-personnes. Elle se mit à la recherche d'un magasin quelconque où on la
-prendrait «au pair», c'est-à-dire où elle travaillerait énormément pour
-manger très peu, car c'est là ce que presque tous les patrons nomment le
-«pair», bien qu'entre les deux termes il n'y ait aucune parité.
-
-Après avoir usé ses semelles à interroger les carrés de papier écrits à
-la main et subrepticement collés sur les murs ou les monuments publics
-par les gens en quête de places à occuper ou à offrir, elle se vit
-agréée, au nº 28 de la rue Notre-Dame-de-Lorette, par une petite
-marchande de modes, qui la prit comme trottin, pour reporter les
-chapeaux et, au besoin, pour servir à les essayer, sans autres
-émoluments que deux repas par jour et un matelas dressé sur une sangle,
-dans une soupente dont le plancher poussait de petits cris à chaque pas
-qu'on y risquait.
-
-Ce n'était pas brillant, mais elle y serait seule; son démêloir, sa
-cuvette lui appartiendraient, et Marsouillac n'y tremperait pas ses
-moustaches rousses. Le premier des deux repas consistait en une tasse de
-bouillon le matin, et le second en un plat de viande, marié à une
-écuelle de légumes qu'elle dégusterait dans l'arrière-boutique, le soir,
-à sept heures.
-
-Mme Gandoin, la modiste, convenait, avec une certaine loyauté, de ce que
-ce sous-ordinaire avait de débilitant pour un estomac de quatorze ans
-passés; mais ce serait à l'apprentie de se faire assez bien venir des
-pratiques pour leur soutirer de temps à autre des gratifications qui lui
-permettraient de corser sa pitance quotidienne.
-
-Comme dans les grands cafés où les maîtres touchent en moyenne
-soixante-quinze pour cent sur les pourboires des garçons, l'idéal des
-dames de magasin serait de faire nourrir leurs demoiselles par leurs
-clientes.
-
-Marsouillac eut un mouvement d'ennui en apprenant de la bouche
-d'Emmeline sa résolution de se suffire à elle-même. Mme Freizel fut
-enchantée. Seulement, une question d'amour-propre surgit au moment du
-départ. Emmeline était toujours mise comme une petite fille des rues.
-Ses bas de coton blanc retombaient d'ordinaire sur ses jambes tout d'une
-venue. Elle portait six mois la même robe par-dessus une chemise à peine
-trop fine pour de la toile à voile. Pas l'ombre de cette coquetterie qui
-rattache la fillette à la jeune fille et la jeune fille à la femme.
-Aucun soin de ses ongles non plus que de ses dents, dont la blancheur
-persistait pourtant à travers les morceaux de réglisse et autres saletés
-dont on s'exerçait à l'obscurcir.
-
-Il fallut bien remplacer ces loques dont la sordidité eût amené un
-désabonnement général de la part de la clientèle de Mme Gandoin. Ce fut
-Marsouillac qui se chargea de la métamorphose. Il y mit une munificence
-quasi royale et une bonne grâce exquise. Quand elle quitta toute
-flambant neuf le cabinet de la rue Lepic, il lui dit en l'embrassant:
-
---J'espère que tu te souviendras que c'est moi qui t'ai faite belle
-comme ça.
-
-
-
-
-III
-
-L'AMANT DE LA MÈRE
-
-
-Le débit du magasin de la rue Notre-Dame-de-Lorette était aussi
-restreint que le local en était exigu. Cinq ou six chapeaux fichés sur
-des champignons, où ils étaient devenus des nids à poussière, occupaient
-toute la devanture. Mais, faute d'être suffisamment renouvelés, ces
-spécimens se démodaient, et, placés là pour attirer les chalands, ils
-n'arrivaient guère qu'à les éloigner. La spécialité de Mme Gandoin était
-les toques en plumes de lophophore, qui brillaient comme des casques sur
-les têtes des femmes de chambre et des cocottes de petite marque, qui
-alimentaient le commerce de la marchande de modes.
-
-Bien qu'elle eût toutes les défiances et qu'elle prît toutes ses
-précautions, elle n'osait, en livrant la marchandise à certaines
-acheteuses, se faire toujours payer sans le moindre délai, et elle
-apprenait souvent avec désespoir que sa pratique avait changé de
-quartier sans laisser sa nouvelle adresse. La colonne des non-valeurs
-s'allongeait tous les jours davantage sous ses yeux désolés; car, si de
-nouvelles créances s'y alignaient continuellement, les anciennes ne
-rentraient jamais.
-
-Deux ouvrières seulement jouaient de l'aiguille dans la boutique, Mme
-Gandoin, une blonde grassouillette, à cheveux teints en fauve, s'étant
-attribué pour unique mission de recevoir le public, qu'elle appelait
-«son» public et qu'elle avait la prétention de retourner comme un gant.
-Emmeline, tout en portant le titre d'apprentie, n'avait, en réalité,
-d'autre rôle que celui de courrier du magasin. Elle aidait le matin la
-bonne à le balayer. Elle faisait ensuite les commissions particulières
-de la patronne: tantôt chez le boucher, tantôt chez la fruitière.
-
-Il est, en effet, d'usage que des filles et garçons, ceux qu'on engage
-sous la qualification d'apprentis, on en fasse soit des domestiques,
-soit des commissionnaires, sans songer le moins du monde à leur
-enseigner la profession pour l'exercice de laquelle ils ont été mis en
-apprentissage. Aussi les parents sont-ils généralement fort surpris
-qu'au bout de deux ans leurs enfants n'en sachent pas plus qu'au premier
-jour, et que quand on les a placés chez un quincaillier ou un graveur
-sur métaux, ils soient, après ce stage, tout au plus bons à frotter le
-parquet.
-
-Tous les quinze jours, Emmeline allait dire bonjour à sa mère qu'elle
-retrouvait chaque fois plus anéantie, plus abrutie et plus avachie.
-Marsouillac avait commencé à la tromper, puis à la battre et elle
-lampait des carafons de rhum pour refouler ses amertumes. Un jour
-qu'elle s'était endormie, le tête sur son bras et son bras sur la table,
-Marsouillac avait essayé de lutiner si grossièrement Emmeline que
-celle-ci se décida à secouer définitivement ses bottines sur le seuil
-maternel.
-
-Elle passait ses dimanches de sortie à lire dans le magasin ou à aider
-la bonne à faire la cuisine.
-
-Dix-huit mois se passèrent ainsi. Elle s'était développée surtout en
-hauteur; car si sa taille était déjà celle d'une femme, son corsage
-était encore celui d'une fillette. Sa patronne perdait des heures à lui
-tordre les cheveux derrière la tête, selon la forme des chapeaux qu'elle
-lui essayait devant les clientes, lesquelles s'imaginaient naïvement
-qu'ayant un de ces chapeaux-là sur la tête, elles auraient
-instantanément autant de cheveux qu'Emmeline.
-
-Un jour, le propriétaire de l'immeuble vint prévenir Mme Gandoin qu'il
-aurait peut-être besoin sous peu de son magasin, ainsi que de celui d'à
-côté, qui servait à une papeterie. Un de ces industriels qui installent
-un peu partout des brasseries, sur les carreaux desquels on lit:
-_Salvator est arrivé!_ lui avait proposé la location de tout le
-rez-de-chaussée. La marchande de modes avait encore quatre ans de bail
-et son droit était de se refuser à déménager; mais le sacrifice qu'on
-lui demandait devant être compensé par une indemnité d'une certaine
-envergure, c'était à elle de réfléchir.
-
-Les modes allaient cahin-caha. Mme Gandoin avait toujours caressé un
-rêve: se retirer dans son département--celui de Loir-et-Cher--où une dot
-de quatre ou cinq mille francs lui permettrait soit de dénicher un
-second mari--car elle était veuve--soit d'entreprendre un commerce moins
-truculent, mais aussi moins aléatoire: l'épicerie, par exemple. Elle
-accepta, se mit en campagne pour tâcher de faire acquitter par les
-retardataires les notes restées en souffrance, et avertit son personnel
-que, la liquidation terminée, il eût à se pourvoir ailleurs.
-
-Huit jours après cette communication officielle, les ouvriers arrivaient
-avec leur pioche et, sur un parcours de huit mètres, s'étendait une
-large bande de toile blanche portant en lettres noires cet avis au
-public: _Prochainement ouverture de la grande Brasserie du Désir.--Bock
-à trente centimes._
-
-Emmeline fut congédiée avant d'avoir acquis les capacités nécessaires
-pour rendre des services dans le métier auquel elle avait été si
-imparfaitement initiée. Il lui fallait revenir, au moins momentanément,
-habiter avec sa mère. Rentrer dans cette promiscuité constitua pour elle
-une épreuve atroce. Elle n'avait pas eu le temps de se débrouiller, mais
-elle se jura de déguerpir de ce milieu, dès qu'elle serait arrivée à se
-caser, fût-ce chez une charbonnière ou une marchande de pommes de terre
-frites.
-
-Elle reprit, comme un récidiviste qui retourne à sa prison, le chemin de
-cette rue Lepic, qu'elle avait si allègrement quittée. Il était neuf
-heures du soir quand elle revit le cabinet sale où elle était restée si
-longtemps privée d'air et de jour. Le taudis s'était orné d'un
-porte-allumettes en porcelaine, d'une petite glace encadrée dans du
-cuivre estampé et de trois ou quatre figurines, le tout évidemment gagné
-à la foire. Ni Mme Freizel ni Marsouillac n'étaient là, bien que tous
-deux fussent au courant de son retour. On était en septembre; il ne
-faisait pas froid, mais elle frissonna malgré tout, d'abord en se voyant
-seule, puis en songeant à la compagnie qu'elle attendait.
-
-Les heures coulèrent. La nuit se fit tout à coup dans l'escalier. La
-concierge venait d'éteindre le gaz. Il était minuit, et personne ne
-paraissait. Elle dressa elle-même son lit de fer, dont l'armature,
-repliée sur ses charnières, avait été remisée dans le coin le plus noir.
-Elle poussa le verrou, tout en laissant à la serrure la clef qu'elle
-avait prise dans la loge, et elle se coucha pour se réchauffer, bien
-qu'elle n'eût pas la moindre envie de dormir.
-
-Vers une heure du matin, le bois du palier gémit sous un pas sourd,
-pareil à celui d'une personne chaussée de pantoufles; puis, la clef
-tourna, sans ouvrir la porte retenue par le verrou.
-
---C'est maman! pensa Emmeline en se jetant en bas du lit. Quel bonheur
-si elle s'était débarrassée de cet individu!
-
-Puis, courant à la porte, elle demanda:
-
---Maman! est-ce toi?
-
-Et, sans même attendre la réponse, elle ouvrit le verrou. C'était
-Marsouillac. Il était en chaussettes et tenait ses souliers à la main.
-
-Elle bondit en arrière et alla s'enfoncer dans ses draps, qu'avec
-l'instinct particulier aux femmes et aux autruches elle ramena
-par-dessus sa tête. Marsouillac, qui tenait à avoir les mains libres,
-posa ses souliers sur une chaise et, serpentant jusqu'au lit d'Emmeline,
-il lui dit presque gaiement, en la tutoyant comme une camarade:
-
---Ne t'inquiète de rien. La vieille ne nous dérangera pas. Je l'ai
-laissée à un kilomètre d'ici, à l'estaminet. Elle ne tient plus sur ses
-jambes.
-
-Puis, l'enveloppant de ses bras d'athlète, il la souleva comme un oiseau
-et se mit à la couvrir de ses baisers de brute. Elle essaya de se
-défendre à tâtons, n'osant crier, de peur d'un esclandre. Elle
-l'égratigna, le saisit par la moustache, tenta de lui casser les dents
-de son petit poing. Il la laissa s'épuiser en contorsions; puis, quand
-il la sentit à bout, il la rejeta sur le matelas en l'y maintenant sans
-le moindre effort.
-
-Cette fois elle voulut appeler à l'aide; mais quand elle ouvrit la
-bouche pour jeter un «Au secours!» il la saisit à la gorge, lui
-enfonçant ses doigts dans le cou et, se penchant sur elle, il lui
-murmura férocement:
-
---Si tu dis un mot, je t'étrangle!
-
-Elle se tut, en effet, car elle s'évanouit. Quand les idées lui
-revinrent, Marsouillac était parti. Sans doute, il était retourné à
-l'estaminet relever Mme Freizel de sa faction. L'idée que cet être
-allait reparaître, soit seul, soit avec sa mère, la jeta dans une
-démence fébrile. Au hasard, et sans même rallumer la bougie qu'elle
-avait soufflée en se couchant, elle s'habilla à la hâte et s'élança
-dehors; elle descendit l'escalier quatre à quatre.
-
-Sa première pensée fut de se rendre chez le commissaire de police; mais
-à quoi bon? C'était fait maintenant; et puis, sa mère eût été forcément
-mêlée à ces ignominies. Ne fût-ce que pour son père, il lui était
-interdit de mettre la justice dans la confidence.
-
-Elle se sentait brisée à toutes les jointures: ses jambes cotonnaient
-dans ses jupes. Elle avisa boulevard de Clichy, un de ces petits hôtels
-où on loge à la nuit et quelquefois à l'heure. Au fronton du monument
-fulgurait cette annonce: _Chambres confortables à un franc cinquante et
-à un franc._ Elle portait sur elle les économies de ses dix-huit mois
-d'apprentissage: quinze francs. Elle sonna, car la porte était fermée.
-Une servante en camisole vint lui ouvrir. Elle donna d'avance un franc
-cinquante, puisqu'elle n'avait pas de bagages. On l'introduisit dans une
-chambre dont elle ne vit à peu près clairement que le lit. Elle se jeta
-dessus et tomba dans une sorte de léthargie qui tenait le milieu entre
-le sommeil et la syncope.
-
-Il ne faisait pas encore jour quand un grand tumulte secoua toute la
-maison. Des cris, des bruits de luttes, des injures, des supplications,
-des sanglots se croisaient, du rez-de-chaussée au grenier. Elle pensa
-que c'étaient des ivrognes qui se battaient, et, d'ailleurs, elle
-n'aurait jamais eu la force de se lever pour s'enquérir. Les éclats de
-voix et le piétinement se rapprochèrent de sa chambre dont la porte,
-quoiqu'elle l'eût fermée à double tour, s'ouvrit brusquement: ce qui
-démontrait que les maîtres de l'hôtel possédaient des doubles clefs.
-
-Deux sergents de ville entrèrent éclairés par la fille en camisole.
-
---Allons! qu'on se lève, et en route! dit l'un des agents d'une voix de
-garde-chiourme.
-
-Emmeline avait ouvert tout grands ses yeux hébétés par la stupéfaction
-et la terreur. Elle crut qu'on se trompait et ne bougea pas.
-
---Ah çà! va-t-on obéir? réitéra le garde.
-
---Moi, me lever? Pourquoi me lever? fit la jeune fille, comprenant enfin
-qu'on s'adressait à elle.
-
---Parce que nous sommes de battue cette nuit, expliqua l'autre sergent
-de ville, qui paraissait un peu moins ours que son collègue, et qu'on va
-vous emmener au poste avec toutes celles de la rafle.
-
---Comment! la rafle! balbutia Emmeline, que ce mot répugnant fit frémir
-de la tête aux pieds: mais j'ai donné trente sous pour être ici...
-N'est-ce pas, mademoiselle, que je vous ai donné trente sous?
-ajouta-t-elle en invoquant le témoignage de la servante en camisole.
-
---Il ne s'agit pas de vos trente sous, répliqua l'agent. On veut savoir
-si vous avez un domicile.
-
---Mais c'est ici mon domicile, puisque j'ai payé! objecta Emmeline,
-forte de ce qu'elle croyait être son droit.
-
-En France, pays de tous les arbitraires, on arrête les femmes parce
-qu'elles sont dans la rue: et, lorsqu'afin de n'y plus être, elles
-cherchent asile dans un hôtel, on les y arrête aussi. Quand vous entrez
-chez un marchand de tabac, il vous donne un cigare en échange de votre
-argent. Quand vous retenez, moyennant un prix fixé, une chambre pour y
-passer la nuit, vous y êtes chez vous, attendu que vous l'avez achetée
-et payée pour un temps déterminé. On se casserait la tête contre les
-murs avant de comprendre pourquoi la police se permet de se faire
-ouvrir, à toute heure du jour et du soir, la porte de votre chambre,
-sous prétexte qu'elle a été meublée par un autre que par vous; tandis
-que si l'armoire et le lavabo qui la décorent vous appartenaient, votre
-seuil deviendrait immédiatement sacré et infranchissable.
-
-Notez qu'en vertu des ordonnances policières sur les garnis, tous les
-voyageurs qui descendent à l'hôtel sont susceptibles d'être saisis dans
-leurs lits et traînés au Dépôt de la préfecture, et que c'est par pure
-tolérance que les princes régnants et les héritiers présomptifs qui
-viennent visiter Paris ne sont pas compris dans les rafles qui s'y
-opèrent si fréquemment.
-
-Le raisonnement d'Emmeline était donc irréfutable. Aussi le plus
-moustachu des deux agents ne le réfuta-t-il que par un: «Allons, oust!»
-qui clôturait la discussion. Il avança sur la jeune fille, qui se
-cramponna au dossier du lit où elle s'était étendue tout habillée. Elle
-s'agenouilla sur le matelas, suppliant, se prenant la tête à deux mains:
-
---Oh! ne m'emmenez pas en prison! mais je n'ai rien fait de mal... bien
-au contraire... ah! si vous saviez!
-
-Tout ce que le sergent de ville savait, c'est qu'à Paris, quand
-Saint-Lazare a besoin d'ouvrières, on fait la presse des femmes, comme
-on fait la presse des matelots dans les ports anglais, quand la
-Grande-Bretagne a besoin de renforcer sa marine.
-
-Sans plus s'occuper des sanglots d'Emmeline que si c'eût été les
-aboiements d'un chien, les agents la lancèrent dans l'escalier, qu'elle
-roula jusqu'à l'entrée de l'hôtel, devant lequel une escouade d'une
-vingtaine de filles était contenue par six autres policiers. Emmeline
-fut poussée du poing dans cette tourbe, où elle entra, comme on entre
-dans le déshonneur, les yeux fermés.
-
-Quand elle les rouvrit, elle se vit marchant au milieu d'un escadron
-volant composé de vieilles femmes décolletées et têtes nues; de petites
-filles, dont deux ou trois n'avaient pas treize ans; de maritornes en
-tablier et de quatre ou cinq femmes en robe à traîne et en chapeau, que
-l'une d'elles avait laissé glisser de son chignon et qu'elle portait
-dans le dos comme une hotte.
-
-Dans la nuit, à une quinzaine de pas, s'estompaient des silhouettes
-d'hommes étranges, qui suivaient le cortège et s'arrêtaient quelquefois
-comme pour se consulter sur la question de savoir s'ils n'attaqueraient
-pas les agents.
-
-On arriva au poste sans que la bataille se fût engagée. L'attitude des
-prisonnières était, en général, celle de l'indifférence. Elles avaient
-l'air de connaître sur le bout du doigt ce qui les attendait et d'avoir
-d'avance passé aux profits et pertes les quinze jours ou trois semaines
-qu'il leur faudrait vivre loin du boulevard et des bals publics. La
-plupart considèrent ces aventures périodiques comme une sorte de tribut
-féodal, de prestation en nature qu'elles assimileraient presque au
-service militaire. Une des raflées dit tranquillement à sa camarade de
-route, en se laissant tomber sur un des lits du poste:
-
---Ma pauvre vieille, je crois que nous allons encore faire nos
-vingt-huit jours!
-
-Emmeline resta assise, pliée en deux, la tête entre les genoux, jusqu'à
-ce qu'on vînt la chercher pour la mener à la Préfecture, au bureau où on
-interroge et on classe les femmes arrêtées. L'aspect intérieur de la
-voiture administrative, dont les cellules font l'effet de cercueils
-rangés debout dans la crypte d'un monastère, la glaça de terreur. Il lui
-sembla que si elle entrait dans un de ces sarcophages, elle n'en
-sortirait que morte.
-
-Elle regarda ses compagnes de misère faire allègrement l'ascension du
-marchepied de l'omnibus cellulaire. Il s'en rencontre encore qui mettent
-une certaine coquetterie dans cette gymnastique, trouvant moyen de
-montrer leurs jambes et se hissant jusqu'à l'orifice du gouffre avec un
-petit coup de ressac plein d'élégance. Elle était si honteuse de se
-donner ainsi en spectacle à la foule qui s'était massée autour de la
-voiture que, quand son tour vint, elle s'élança dans le couloir qui
-sépare les cellules: elle avait hâte de disparaître à tous ces yeux et à
-tous ces ricanements.
-
-Après un quart d'heure de route, de la boîte où on l'avait jetée on la
-transvasa à la préfecture, dans l'antichambre du deuxième bureau de la
-première division. C'est le bureau des moeurs. Cette première pièce,
-tellement sombre qu'elle est perpétuellement éclairée au gaz, a pour
-tous meubles des bancs qui en font tout le tour.
-
-Hélas! avant d'être autorisées à s'y asseoir, en attendant leur
-jugement, les raflées, filles, femmes ou veuves capturées à bon escient
-ou par erreur dans une razzia, honnêtes ou dévergondées, vierges ou non
-vierges, sont astreintes à la plus ignoble et à la plus démoralisante
-des investigations. Cette souillure fut pour Emmeline presque aussi
-cruelle que l'autre.
-
-Lorsque tout ce qui constituait le butin de la nuit fut prêt à
-comparaître devant le juge, une porte s'ouvrit. Toutes les prisonnières
-se levèrent et, comme un troupeau au courant des volontés du molosse qui
-les garde et les mène paître, elles entrèrent toutes ensemble dans une
-seconde pièce capitonnée de dossiers, et au milieu de laquelle se dresse
-un immense bureau, dont les moindres casiers sont bourrés de papiers,
-comme un canon chargé jusqu'à la gueule.
-
-Le vieillard qui se tenait assis derrière ce rempart, entre les bras
-d'un fauteuil de style Empire, ne se doutait indubitablement pas de la
-douloureuse responsabilité sociale qu'il allait assumer sur sa tête. Il
-se leva et, par-dessus les dossiers qui l'encombraient, fit, d'un regard
-circulaire et presque jovial, une première inspection du gibier que ses
-employés rapportaient dans leur carnassière.
-
-Ce fonctionnaire était naturellement gai, et c'était ordinairement d'une
-voix pleine de bonne humeur qu'il disait à ses clientes:
-
---Vous en avez pour un mois de Grand-Hôtel.
-
-Le Grand-Hôtel, c'est Saint-Lazare. Il faut bien rire un peu.
-
-Tout de suite il reconnut dans le grouillement de l'escadron deux ou
-trois habituées de la maison, de celles qu'il appelait ses «juments de
-retour».
-
---Approchez, la grande Fanny, fit-il, en tendant le doigt du côté d'une
-brune déjà marquée, et aussi haute sur jambe que haute en couleur. Avec
-vous, ce sera tout de suite bouclé.
-
-Et il écrivit un ordre d'écrou qu'il remit à un garçon de bureau, et qui
-devait servir de billet d'introduction au Grand-Hôtel. Seulement, il ne
-donnait plus aux condamnées le chiffre de leurs jours de prison, depuis
-que l'une d'elles, trouvant probablement la dose trop forte, lui avait
-envoyé à la tête un encrier de plomb, qui lui avait mis l'oreille droite
-en capilotade.
-
---C'est que, monsieur Heurteloup, fit observer la grande Fanny, j'ai ma
-chatte qui vient de faire des petits? Qu'est-ce que la pauvre bête va
-devenir?
-
---Les chattes, ça n'est pas de ma compétence! répondit le chef de
-bureau. A une autre!
-
-Comme une comparse qui rentre dans le rang après en être sortie un
-instant pour chanter son couplet, la grande Fanny reprit sa place dans
-le groupe, et ledit Heurteloup continua à distribuer «à la muette» ses
-semaines d'emprisonnement administratif; car, cet employé n'étant pas
-magistrat, c'était non pas au nom de la justice, mais au nom de
-«l'administration» qu'il privait arbitrairement et autocratiquement les
-femmes de leur liberté.
-
-Et ce qui démontre à quel point ses arrêts étaient plus redoutables que
-ceux de la cour d'assises, c'est que ces derniers peuvent être cassés,
-tandis que les siens étaient sans recours et que, les eût-il rendus en
-état d'ivresse, les infortunées sur lesquelles il refermait les verrous
-n'avaient même pas la ressource, comme la Macédonienne antique, d'en
-appeler à Philippe à jeun.
-
---Et celle-là? demanda-t-il tout à coup, en désignant Emmeline.
-
-Elle restait collée au parquet par la stupeur où la plongeaient ces
-questions et ces réponses, et ce spectacle révoltant d'un homme, quel
-qu'il fût, parlant ainsi à des femmes, quelles qu'elles fussent. Un
-brigadier fut obligé de la conduire par le bras jusqu'auprès de ce
-bureaucrate, rebelle à tout attendrissement, et qui donnait l'idée d'un
-planteur faisant le décompte et l'appel de ses nègres.
-
---Comment vous nommez-vous? fit-il avant de l'avoir regardée.
-
---Emmeline...
-
-Elle s'arrêta, ne pouvant se décider à prononcer le nom de son père dans
-cette salle déshonorée.
-
---Vous êtes enfant naturelle?
-
---Mais non, se récria-t-elle, scandalisée qu'on lui contestât jusqu'à la
-légitimité de sa naissance.
-
---Alors, vous avez un nom de famille? insista le chef de bureau, tout en
-parcourant le procès-verbal d'arrestation qu'un sergent de ville lui
-avait remis.
-
---Oui, murmura-t-elle.
-
---Eh bien! quel est-il?
-
---Freizel! dit-elle en s'approchant pour que cette confidence fût reçue
-par lui seul.
-
---Eh bien, pourquoi couchez-vous dans des hôtels borgnes, et non chez
-votre père?
-
---Il est mort.
-
---Mais votre mère est vivante?
-
-Emmeline s'imagina qu'on allait la ramener dans cette chambre infecte,
-toute peuplée pour elle de la figure sinistre de Marsouillac lui
-arrachant l'âme, tout en lui crachant à la figure cette menace furieuse:
-
---Si tu dis un mot, je t'étrangle!
-
-Retourner à cette horreur et à ce danger, c'était pour elle traverser un
-bois, la nuit, ou dormir dans un cimetière. Tout plutôt qu'une lutte
-nouvelle avec ce bandit, dont les moustaches rouges la brûlaient encore.
-Elle répondit:
-
---Ma mère? Je ne sais pas ce qu'elle est devenue.
-
---Bien! voilà déjà les parents à éliminer, poursuivit l'impassible
-Heurteloup du ton d'un comptable qui pose huit et qui retient trois.
-Maintenant, avez-vous un état?
-
---Oui, monsieur, je suis modiste.
-
---Modiste, à quelle adresse?
-
---Je travaillais chez Mme Gandoin, rue Notre-Dame-de-Lorette, mais elle
-a vendu son fonds.
-
---Ce qui signifie que vous ne travaillez pas. Elles sont toutes les
-mêmes: elles ont un état, seulement elles ne l'exercent jamais.
-
-Et comme ce satrape n'avait pas l'habitude d'accorder une aussi grande
-latitude à la défense des accusées, il résuma ainsi son interrogatoire:
-
---En somme, vous n'avez ni père ni mère, ni travail, ni domicile et,
-par-dessus le marché, vous êtes mineure. Vous avez déclaré à l'agent qui
-vous a arrêtée que vous aviez dix-sept ans.
-
-Pour le personnel du deuxième bureau de la première division, le fait de
-n'avoir pas vingt et un ans constitue, de la part d'une femme, une
-espèce d'attentat à la pudeur. Aussi, cet Heurteloup lui dit-il: «Vous
-êtes mineure», comme il lui aurait dit: «Vous avez été surprise en
-flagrant délit de vol aux étalages.» Emmeline n'avait rien à objecter à
-une inculpation aussi fondée. Atteinte et convaincue du délit de
-jeunesse, elle ne put que baisser la tête, et le chef de bureau continua
-d'une voix paternelle:
-
---Vous êtes donc nécessairement destinée à faire le métier de celles qui
-n'en ont pas. Mais, pour celui-là comme pour les autres, une patente est
-indispensable. Nous allons vous en donner une qui sera une garantie pour
-vous... pour tout le monde, et que vous aurez à nous représenter deux
-fois par mois, quand vous viendrez... nous voir... Vous n'avez plus de
-famille... L'administration vous en servira.
-
-Ce n'était pas lui qui allait coucher pour jamais cette mineure sur les
-registres de la police des moeurs: c'était l'administration, de même que
-ce n'est pas le jury non plus que le président des assises qui condamne
-un homme à mort: c'est la société. Il prit dans un casier une plaque de
-carton jaune, rayée en large pour y inscrire le nom de l'impétrante, en
-long pour y marquer les jours de visite, et après y avoir apposé un jeu
-de cachets ainsi que sa signature, il la remit gracieusement à Emmeline,
-comme s'il lui eût offert une boîte de bonbons.
-
-Puis, il la congédia par un signe de tête dont le sens était:
-
-«Maintenant que je vous tiens, vous êtes libre.»
-
-
-
-
-IV
-
-A TOUT VENANT
-
-
-Emmeline descendit l'escalier, tenant à la main sa contremarque
-d'infamie, sans se rendre sérieusement compte de la réprobation à
-laquelle la vouait cette estampille indélébile. Ce fut en lisant dans
-les escaliers mêmes de la Préfecture les prescriptions formulées au dos
-du carton jaune qu'elle en entrevit vaguement toute l'atrocité.
-
---Eh bien, qu'est-ce que tu attends là? lui dit une fille renvoyée
-indemne et qui avait fait partie de la rafle. Ça y est maintenant, va!
-Si tu as de l'argent pour te mettre dans tes meubles, tu pourras
-travailler pour ton compte; sinon faut vite t'occuper de te trouver une
-maison!
-
-Emmeline s'imaginait qu'elle avait encore des chances d'entrer dans un
-magasin pour y gagner honnêtement son pain, et que les formalités dont
-elle venait d'être l'objet n'étaient que des précautions pour le cas où
-personne ne consentirait à répondre d'elle. L'autre lui expliqua, avec
-la crudité de la désillusion, à quelle sujétion et à quelle servitude
-est réduite la malheureuse tombée dans les filets des chasseurs de
-femmes. Toutes les portes, excepté celles qui s'ouvrent de jour et de
-nuit à tout venant, lui étaient désormais fermées. Elle n'était plus
-bonne seulement à laver la vaisselle ou à garder les oies dans une
-ferme: elle était condamnée pour la vie à n'être que de la chair à
-plaisir.
-
-Avec l'empressement que mettent les filles perdues à consommer la perte
-des autres, celle-ci s'offrit à piloter Emmeline dans le monde spécial
-où on venait de la faire entrer de force. Si elle voulait, elles
-seraient amies. Elle lui expliqua alors qu'elle aussi avait essayé de
-vivre à sa guise, mais qu'elle en avait eu bien vite assez de se faire
-ramasser continuellement. Il n'y avait rien de tel que de se placer sous
-l'égide d'une patronne raisonnable, c'est-à-dire pas trop rapace, qui,
-du moins, vous protégeait contre les exigences et les injustices des
-agents à qui, pour être tranquilles, il fallait perpétuellement graisser
-la patte.
-
-La preuve qu'elle ne mentait pas, c'est qu'elle était résolue à rentrer
-le jour même au _Perroquet bleu_, où elle avait déjà passé trois mois et
-qui était tenu par une dame «très comme il faut». Emmeline, qui
-tremblait toujours d'être rencontrée et assassinée par Marsouillac,
-n'avait, avec les dix francs qui lui restaient en poche, d'autre refuge
-qu'un plongeon dans la Seine ou dans la boue. Elle suivit sa compagne de
-hasard, lui confiant ainsi sa destinée qu'elle ne se sentait plus la
-force de diriger elle-même.
-
-Comme elles avaient faim toutes les deux, on commença par «claquer» les
-dix francs d'Emmeline. La chaleur du cabaret opéra peu à peu sur ce
-cerveau de dix-sept ans. On causa, on s'exalta; il est même probable que
-le «chaperon» versa à sa camarade un peu plus de vin que celle-ci n'en
-pouvait supporter après un jeûne de près de deux jours; si bien que, le
-lendemain matin, presque sans se rappeler comment elle y avait fait son
-entrée, la fille du charron se réveilla pensionnaire du _Perroquet
-bleu_.
-
-Ce fut seulement après huit jours d'une vie machinale et inconsciente
-qu'Emmeline se sentit pénétrée par un affreux dégoût de sa nouvelle
-situation. A travers les conversations idiotes qui se tenaient dans ce
-perpétuel décaméron, elle avait retenu que, parfois, un homme de la
-haute s'enamourait de l'une d'elles et la retirait du bouge pour
-l'installer dans des meubles en palissandre et des tapis en moquette. Il
-est vrai que ces phénomènes se produisaient d'ordinaire dans des
-établissements un peu mieux tenus que le claque-dents où on les
-nourrissait de filet de cheval; mais, dans le domaine de la passion,
-tout est possible. Il n'y avait donc pas lieu de désespérer
-complètement.
-
-Emmeline tourna toutes ses facultés vers cet objectif: trouver quelque
-honnête garçon, riche ou pauvre, ça lui était bien égal, qui
-l'arracherait de ces bas-fonds et l'emporterait dans ses bras comme un
-«machabée» qu'on retire de l'eau. Avec quelle joie elle lui servirait de
-bonne à tout faire, elle lui frotterait son parquet, elle lui ferait sa
-cuisine, elle lui ravauderait ses chaussettes! Parmi tous les passants
-qui traversaient la maison, elle cherchait, nuit et jour, cet oiseau
-rare. A un moment, elle crut même l'avoir trouvé.
-
-Le _Perroquet bleu_, que l'extrême modicité de ses prix mettait à la
-portée de tous, n'était guère fréquenté que par une société d'élégance
-douteuse. Un soir, elle vit s'asseoir à une table de l'estaminet où les
-femmes venaient pousser les hommes à la consommation, trois jeunes gens
-qui lui parurent être des étudiants, bien que l'un d'eux eût pour
-coiffure un chapeau de feutre gris, à bords tourmentés et pour vêtement
-un costume d'atelier en ratine solitaire à côtes.
-
-Après s'être fait servir un verre de grenadine, qu'il fit semblant de
-porter à ses lèvres, il promenait ses grands yeux bleus sur les groupes
-où les filles étaient mêlées aux consommateurs.
-
---As-tu ton affaire? lui demanda un de ses deux camarades, un petit
-blond, déjà chauve.
-
---Non: tout ça ne me va pas, répondit le jeune homme. Richard m'avait
-pourtant assuré que je trouverais là ce que je cherche.
-
-Trois ou quatre femmes, qui guettaient les arrivants pour les rançonner,
-s'abattirent immédiatement sur ces visiteurs distingués dont les mains
-blanches les attiraient. Ce fut un choeur de sollicitations:
-
---Paye-moi un cassis!
-
---Paye-moi une cerise!
-
---Paye-moi un madère!
-
-Et, sans attendre les ordres, le garçon du café apporta les trois
-breuvages demandés.
-
-Mais le jeune homme au feutre gris continuait son inspection:
-
---Tiens! Gérald! ce doit être celle-là! fit observer l'autre camarade,
-un grand diable imberbe, avec de longs cheveux châtains qui ruisselaient
-le long de ses tempes; et il indiqua Emmeline debout près de la fenêtre
-à carreaux dépolis.
-
---Oui, probablement! fit le jeune homme en lui faisant signe
-d'approcher.
-
-Elle se fraya un chemin entre plusieurs tables encombrées et, toujours
-debout, elle attendit qu'on l'utilisât.
-
---Assieds-toi donc, dit, en lui tendant un escabeau, celui qu'on avait
-appelé Gérald. Emmeline s'assit, avec le sourire spécifié par la
-patronne, un sourire qui était dans le contrat.
-
---Maintenant, que veux-tu prendre? fit le jeune homme.
-
---Rien! dit-elle, ou bien un peu de sirop.
-
---Si tu n'es pas dégoûtée, bois dans mon verre, je n'y ai pas touché.
-
-Elle posa le verre devant elle sans y toucher non plus. Le jeune homme
-la dévisageait, se rejetant en arrière pour mieux l'analyser dans son
-ensemble.
-
---Tiens-toi un peu de trois quarts! lui dit-il, en lui inclinant
-légèrement avec sa main la tête sur l'épaule gauche.
-
---Est-ce que tu veux la tirer en portrait? demanda une des filles
-attablées.
-
---Ce serait bien le type! fit remarquer le jeune homme à ses deux amis.
-Seulement, vous ne trouvez pas qu'elle ressemble tout à fait, avec ses
-immenses yeux noirs et son teint pâle, à la malade du tableau d'Hébert:
-la _Mal'aria_. On répéterait partout que je l'ai servilement copiée.
-
---Tu as raison! s'écria le petit blond. Je cherchais qui elle me
-rappelait: c'est absolument la _Mal'aria_.
-
---Tiens! la Mal'aria: c'est un nom que j'aimerais bien, dit bêtement une
-des buveuses, qui commençait à se fatiguer de celui d'Olga, dont on
-l'avait affublée à ses débuts sur les planches du _Perroquet bleu_.
-
-Justement Emmeline n'avait pas encore adopté de sobriquet, et depuis
-déjà huit jours qu'elle habitait la maison, elle n'était connue que sous
-celui de la «nouvelle» ou la «petiote». Dans leur ignorance totale du
-mouvement artistique, ses camarades de travail prirent ce mot «Mal'aria»
-pour un diminutif de Maria. Le jeune homme au feutre gris la fit asseoir
-à sa table et lui expliqua gentiment, sans aucune des expressions ayant
-cours au _Perroquet bleu_, qu'il n'y était pas venu pour s'amuser; qu'il
-était peintre et qu'ayant dans la tête le plan d'un tableau où il aurait
-à représenter une jeune fille phtisique étendue dans un fauteuil, il
-avait cherché un modèle qui eût de grands yeux comme ouverts sur cet
-inconnu qu'on appelle la mort; qu'un de ses amis, s'étant un soir passé
-la fantaisie d'aller rôder dans les établissements bizarres du quartier,
-l'avait aperçue assise à une table avec son petit air rêveur et ennuyé,
-et qu'il la lui avait indiquée comme rendant merveilleusement la
-physionomie dont il avait besoin pour son personnage. Si elle voulait
-venir poser chez lui, il la payerait cinq francs la séance en échange
-d'une besogne infiniment moins fatigante que celle à laquelle elle était
-journellement condamnée.
-
-C'était la première fois, depuis son installation chez la Coffard, qu'on
-parlait à Emmeline sur ce ton amical. Poser chez un peintre, c'était
-déjà pour elle presque un relèvement. Elle aurait été bien heureuse de
-se donner cette distraction. Puis, on ne sait pas: peut-être le hasard
-serait-il venu à son aide. En changeant de milieu, on trouve parfois à
-changer de condition. Malheureusement, l'assentiment de la patronne
-était indispensable et il était éminemment problématique. En effet,
-quand le peintre, ayant mandé la Coffard à sa table, entama la question
-d'une après-midi que la Mal'aria viendrait passer dans son atelier,
-l'ancienne institutrice poussa les hauts cris:
-
-Ah! bien oui! pour qu'on lui détournât sa pensionnaire! Les peintres,
-elle les connaissait. Ils lui fourreraient dans la cervelle des idées de
-grandeur. Une fois qu'elle aurait son portrait au Salon, elle se
-croirait la première moutardière du pape. Il n'y aurait plus moyen de la
-faire obéir. Non, non: pas de ça, Lisette!
-
-Quand elle avait dit: Pas de ça, Lisette! il n'y avait plus à y revenir.
-Emmeline fut navrée. Le peintre n'insista pas, et comme il se levait
-pour partir, elle tira de sa poche sa photographie, qu'un «artiste» des
-alentours était venu l'avant-veille lui faire à elle comme aux autres,
-dans le café même, un matin que le jour se tamisait favorablement à
-travers les carreaux dépolis. Naturellement, la patronne, qui avait sa
-remise, avait marqué au compte de chaque femme un prix triple de celui
-que le photographe avait demandé. Mais toutes s'étaient jetées avec un
-tel empressement sur cet adorateur du soleil, qu'il y aurait eu, de la
-part de la dame du lieu, par trop de naïveté à ne pas exploiter cet
-enthousiasme.
-
-Emmeline, les larmes aux yeux, remit, accompagnée d'une dédicace, son
-image au jeune peintre, puisqu'il ne lui était pas permis de lui prêter
-sa personne. Celui-ci partit. Pendant toute une semaine elle espéra le
-revoir; mais il ne revint pas, et cette aventure assombrit encore pour
-elle un avenir déjà si nébuleux.
-
-Alors, le spleen l'envahit. Ses joues se creusèrent, ses yeux
-s'agrandirent démesurément. L'atmosphère de liqueurs fortes et de fumée
-de tabac où elle avait été transplantée la serrait à la gorge, au point
-d'arrêter les bouchées au passage. Elle tombait en langueur et le
-fantôme libérateur du suicide commençait à flotter devant elle.
-
-C'est à ce moment que l'apparition de l'être chenu et eczemateux, aux
-exigences duquel on voulait la soumettre, avait déterminé une crise de
-dégoût à laquelle elle avait, à tous risques, mis fin par une évasion.
-
-
-
-
-V
-
-L'ENQUÊTE
-
-
-Après s'être abattue sur l'angle de soutènement de l'hôtel de la rue de
-Berlin, Emmeline était restée figée dans un froid cataleptique, qui ne
-lui enlevait qu'une partie de ses facultés. Ses bras étaient inertes et
-ses lèvres ne pouvaient plus s'ouvrir pour laisser passer les sons, mais
-elle se rendait un certain compte du remue-ménage dont elle était
-l'objet. Cependant, elle crut à une hallucination, lorsqu'en rouvrant
-les yeux elle se vit au chaud dans un grand lit dressé de champ dans une
-chambre à coucher de style Louis XVI dont tous les meubles, peints en
-blanc avec filet d'or, donnaient à la pièce un aspect tout à fait
-virginal.
-
-Autour d'elle délibéraient un homme d'âge en robe de chambre de laine
-bleue, un monsieur vêtu de noir, cravaté de blanc et sur la boutonnière
-duquel saillissait une rondelle d'officier de la Légion d'honneur. Une
-grosse femme dont un bonnet de linge enserrait le dépeignage
-s'actionnait avec une serviette mouillée à détacher du cuir chevelu de
-la jeune fille des caillots de sang empâtés dans des caillots de boue.
-C'était cette opération qui, vraisemblablement, l'avait réveillée ou
-plutôt désévanouie.
-
-Elle avait ouvert les yeux, elle les referma comme pour continuer son
-rêve; mais le monsieur à la rondelle rouge lui souleva les paupières
-d'un doigt énergique; ce qui la força à se secouer.
-
---Êtes-vous en état de parler? lui demanda-t-il.
-
-Elle roula la tête sur l'oreiller pour faire signe que non. Peu à peu,
-cependant, les objets et les gens qui l'entouraient prenaient pour elle
-une forme plus précise.
-
-Bien que coupés par de nombreuses solutions de continuité, ses souvenirs
-lui revenaient. Elle se rappela sa fuite par la fenêtre de la maison du
-boulevard de la Chapelle, et par induction en conclut qu'elle avait été
-recueillie: car il était invraisemblable que ce coquet ameublement fût
-celui d'une casemate de prison.
-
---Je vais lui faire du thé! répétait la vieille femme, en renouant sous
-son menton son bonnet de linge, dont ses cheveux gris avaient rompu les
-digues.
-
---Un peu de bouillon vaudrait mieux, fit l'homme décoré, que la malade
-jugea être un médecin, pour en avoir déjà vu, dans des endroits moins
-somptueux, pour des constatations d'une autre nature.
-
-Dans cet échange de propos entre ceux qui la veillaient, elle comprit
-qu'elle était depuis deux jours dans cette léthargie d'où elle venait de
-sortir. Elle ne connaissait aucune des personnes qui lui avaient ouvert
-leur maison, et personne de la maison ne la connaissait. Quand son
-cerveau eut à peu près repris son assiette, ce mot du docteur:
-«Êtes-vous en état de parler?» lui revint le premier à la mémoire. Si
-elle s'avisait de dire:
-
-«Maintenant, interrogez-moi!»
-
-à sa première réponse, on la rejetterait sans plus d'informations sur le
-trottoir où on l'avait ramassée sanglante et transie. Si elle voulait
-rester, il fallait bien mentir. Aussi, même quand elle eut la force de
-répondre à des questions, elle continua à faire la muette, se réservant,
-selon la tournure que prendrait l'événement, soit de tout dire, soit de
-tout cacher.
-
-Les couvertures qu'on avait accumulées et les boules d'eau chaude qu'on
-lui remettait incessamment aux pieds l'avaient désengourdie. Sa blessure
-de la tête, amortie par la chevelure, n'aurait offert de gravité qu'en
-cas de lésion interne. Elle n'en résolut pas moins de prolonger jusqu'au
-lendemain matin son mutisme affecté, afin de se garder la nuit pour
-demander secours à son imagination.
-
-Ce n'était pas qu'elle préméditât de tromper la confiance de ces
-inconnus, qui avaient l'air si bon; mais elle serait morte de honte
-plutôt que de leur faire cette déclaration déchirante:
-
-«Celle que vous avez sauvée de la police et probablement de la mort est
-une malheureuse qui venait de s'échapper du _Perroquet bleu_.»
-
-Voici, conséquemment, à quel parti elle s'arrêta: tout en mettant en
-avant une imposture quelconque, elle attendrait qu'elle fût
-matériellement capable de faire un pas pour guetter une porte ouverte et
-prendre sa volée. De cette façon, les habitants de l'hôtel de la rue de
-Berlin ignoreraient toujours à quelle abandonnée ils avaient prodigué
-leurs soins. Elle s'excuserait auprès d'eux par une petite lettre signée
-d'un nom en l'air et ils n'entendraient plus parler d'elle. C'était là
-une façon bien cavalière de leur témoigner sa gratitude. Mais les
-circonstances ne lui en permettaient pas d'autre.
-
-Il n'était guère plus de sept heures du matin quand la vieille Annette
-vint, sur la pointe de ses pantoufles, savoir de ses nouvelles.
-Emmeline, étendue sur le dos, dans le lit, combinait, les yeux tout
-ouverts.
-
---Eh bien! on dirait que ça va mieux! demanda la bonne.
-
---Bien mieux, et je vous remercie mille fois, dit-elle, devinant qu'un
-plus long silence deviendrait suspect.
-
---Ah! tant mieux! fit Annette; M. Dalombre et M. Albert vont être
-joliment contents.
-
-Emmeline profita des dispositions loquaces de la servante pour
-interroger la première.
-
---Chez qui suis-je donc? dit-elle.
-
-Annette, tout en changeant la boule qui s'était refroidie, se fit un
-plaisir de lui apprendre, avec toute sorte de parenthèses, où elle
-introduisait des personnages inutiles au récit, que M. Dalombre, le
-vieux en robe de chambre qui assistait à la consultation du médecin,
-était l'oncle de M. Albert, un jeune homme qui logeait de «l'autre côté
-de l'eau», car il faisait son droit, mais qui dînait presque tous les
-jours rue de Berlin, où il avait sa chambre, dans laquelle elle avait
-été transportée provisoirement le soir où on l'avait trouvée comme
-morte.
-
-Puis, s'interrompant, Annette demanda, avec l'empressement d'une femme
-qui tient à être renseignée avant tout le monde:
-
---Où diable alliez-vous à une heure pareille, ma chère demoiselle, et
-qui vous a mise dans cet état-là?
-
-Il fallait vaincre ou mourir. Emmeline répondit:
-
---Je revenais de mon travail. Nous avions veillé très tard pour de
-l'ouvrage pressé... J'ai été attaquée dans la rue par un homme qui m'a
-lancée contre la grille de l'hôtel, après m'avoir arraché mon chapeau et
-pris mon porte-monnaie.
-
---Ah! pauvre petite! Comme vos parents doivent être inquiets depuis deux
-jours! Nous allons vite aller les avertir.
-
---Je suis orpheline, répliqua vivement Emmeline. Mon père et ma mère
-sont morts depuis déjà longtemps.
-
---Comment! à votre âge, vous logez toute seule?
-
---Non! je couchais chez ma patronne.
-
---En ce cas, fit judicieusement observer Annette, pourquoi étiez-vous
-ainsi dehors à une heure indue?... et il pleuvait!
-
---Oui, balbutia Emmeline près de défaillir, car elle commençait à
-patauger dans ses mensonges, j'avais reconduit avec un parapluie une
-petite ouvrière qui n'avait qu'une petite robe de toile et qui aurait
-été trempée jusqu'aux os.
-
---Y avait de quoi lui faire attraper une fluxion de poitrine, appuya la
-vieille bonne.
-
---Et puis, insista Emmeline, cette petite avait peur si tard dans les
-rues, et c'est quand je revenais de la mettre à sa porte--vous pensez si
-je courais pour regagner le magasin--que j'ai été attaquée et dévalisée
-par un grand diable! ah! haut comme d'ici au plafond... Il me semble que
-je le vois encore.
-
---Alors, reprit l'impitoyable Annette, il faut que Pierre aille tout de
-suite rassurer votre patronne qui doit être dans un joli tourment. Où
-demeure-t-elle?... qu'on y coure!
-
---Nous avons un peu trop causé. Je crois que je vais me trouver mal,
-murmura Emmeline, n'ayant d'autre ressource qu'une syncope pour clore le
-chapitre de ces révélations fantaisistes.
-
---Ah! mon Dieu! en effet, comme elle est pâle! s'exclama la bonne.
-Attendez! je vais vous faire respirer un peu de vinaigre.
-
-Et elle courut à la cuisine, pendant que la blessée se disait, dans un
-découragement mortel:
-
-«A quoi servent ces inventions puisqu'avant une heure, tous, ici,
-sauront la vérité?»
-
-A fin de tenir ce calice éloigné d'elle le plus longtemps possible, elle
-feignit de retomber dans une sorte de coma, que M. Dalombre reprocha
-durement à Annette d'avoir provoqué par sa curiosité fatigante. Cette
-saboulade retint la langue de la vieille bonne jusqu'à cinq heures du
-soir. Elle se présenta alors de nouveau, un bol de bouillon à la main,
-au chevet d'Emmeline, dont l'estomac commençait à crier la faim.
-
-Comme elle s'était remise sur son séant pour absorber ce consommé
-réconfortant, le médecin entra. L'entaille de la tête se refermait déjà.
-La pleurésie semblait évitée. Il lui demanda si elle souffrait de
-quelque douleur interne, à la suite des coups portés par l'agresseur.
-Emmeline indiqua son pied, dont l'enflure avait échappé à l'examen du
-docteur. Il lui mania pendant plusieurs minutes le bas de la jambe à la
-faire crier; puis, aidé d'Annette qu'il prit comme aide-major, il opéra
-sur les muscles la pression nécessaire pour les remettre en place.
-
-Une foulure n'étant pas de beaucoup moins difficile à réduire qu'une
-fracture, c'était au moins quinze nouveaux jours de repos imposés à la
-patiente. Elle avait espéré pouvoir détaler avant les révélations
-suprêmes. Or il était invraisemblable que le voile qui obscurcissait
-encore son passé ne tombât pas en quinze jours. Elle se verrait pendant
-ces deux semaines sous le coup d'avanies auxquelles il ne lui serait
-même pas permis de se dérober. Avoir été accueillie comme une naufragée
-et devenir ensuite un objet de dégoût pour ce vieillard qui l'avait
-installée avec tant de bonté dans une chambre toute reluisante, pour
-cette vieille servante qui croyait si candidement porter du thé et du
-bouillon à la victime d'un malfaiteur! Non: elle ne supporterait pas un
-pareil déchirement. Elle allait demander à son hôte de la faire
-immédiatement transporter à l'hôpital le plus voisin.
-
-Elle ouvrait la bouche pour formuler cette proposition quand le
-domestique annonça:
-
-«M. le commissaire de police!»
-
-Son sang ne fit qu'un tour, selon l'expression usitée au _Perroquet
-bleu_, pour exprimer le comble de l'épouvante. Il n'y avait pas à en
-douter: la Coffard avait dénoncé sa fuite à ses bons amis les agents,
-qui s'étaient mis en chasse et l'avaient dépistée. A ce mot «police», si
-redouté là-bas, elle vit danser devant ses yeux la salle du bureau des
-moeurs avec sa rangée de bancs éclopés, la face gouailleuse du chef de
-bureau Heurteloup, et elle eut sur son front l'impression d'un fer rouge
-qui y aurait marqué l'ignominieux état civil dont elle s'était
-dépouillée à tous risques.
-
-Elle se planta désespérément les doigts dans les cheveux, convaincue que
-ce magistrat de l'ordre policier allait se jeter sur elle, la tirer par
-le bras et la précipiter à bas de son lit en lui criant:
-
-«Allons! sale créature, suis-moi à Saint-Lazare, où tu seras enfermée
-d'abord comme prostituée en rupture de ban, ensuite comme voleuse!»
-
-Car, dans l'inconscience de ses devoirs et de ses droits, elle se
-croyait très sincèrement, pour s'être évadée du _Perroquet bleu_,
-coupable d'avoir frustré la Coffard de la seule garantie qui restât à
-celle-ci des prétendus trois cents francs que lui devait son
-ex-pensionnaire.
-
-Subitement à l'entrée du personnage officiel suivi de son secrétaire, et
-qui, étant venu plusieurs fois pour interroger la malade, sans savoir si
-elle était interrogeable, négligea d'enfiler son écharpe, elle prit la
-résolution de ne pas répondre un mot sous l'avalanche de mépris et
-d'injures qu'elle sentait déjà tourbillonner autour d'elle.
-
-Elle tomba dans un ébahissement, qu'on prit pour un restant de délire,
-en entendant ce dignitaire tout en abdomen et en calvitie lui dire avec
-mansuétude:
-
---Maintenant que vous voilà revenue à vous, mademoiselle, seriez-vous
-assez bonne pour vouloir bien fournir à la justice quelques
-éclaircissements sur l'agression à laquelle vous avez failli succomber?
-Rassemblez vos esprits. Rappelez vos souvenirs, si faire se peut. Nous
-recueillerons votre déposition avec tout l'intérêt qu'elle comporte.
-
-Sa langue s'était épaissie dans sa bouche séchée par la peur. Elle resta
-deux bonnes minutes sans pouvoir articuler un mot. Le secrétaire du
-commissaire de police attendait, son carnet d'une main et son crayon de
-l'autre, prêt à inscrire les renseignements qui devaient aider à la
-capture de l'agresseur. Avant d'entamer la série de ses questions, le
-magistrat laissa au témoin le temps de faire appel à sa mémoire; après
-quoi, il lui demanda:
-
---Reconnaîtriez-vous celui qui vous a attaquée?
-
---... Je crois que oui, balbutia Emmeline. Il était grand, très grand...
-vous comprenez: il faisait tellement nuit.
-
---Puis, sans doute, continua le commissaire, il vous a mis la main sur
-les yeux, pendant qu'il vous dévalisait.
-
---Justement! fit-elle, enchantée de n'avoir pas à achever ce portrait de
-pure imagination.
-
-L'interrogateur, se tournant vers son commis, lui transmit cette
-observation:
-
---C'en est sans doute un de la bande de Clichy. C'est ainsi qu'ils
-opèrent; ils se ruent sur les passants attardés--les femmes surtout--et
-leur bouchent la vue pour rendre ensuite plus incertains les résultats
-de la confrontation.
-
---Quels gredins! s'exclama Annette.
-
-En voyant ses impostures marcher ainsi comme sur des roulettes, Emmeline
-sentit passer dans ses veines un frisson d'espoir. Ma foi, tant pis!
-puisqu'on lui tendait la perche, elle serait bien bête de ne pas la
-saisir. Elle irait maintenant jusqu'au bout. Au pis aller, si le pot aux
-roses se découvrait, on ne pourrait pas lui faire un grand crime d'avoir
-essayé de cacher ce qu'elle était. Après tout, elle n'était pas forcée
-de l'avouer devant tout le monde.
-
---Le médecin, continua le commissaire, croit-il que la plaie du crâne
-ait été produite par un instrument contondant ou simplement par la chute
-de la victime, dont la tête aurait rencontré un corps dur?
-
---Il ne s'est pas encore prononcé à cet égard, répondit le vieillard,
-qui suivait avec un intérêt attendri toutes les phases du récit du
-crime. Il croit cependant que la blessure doit avoir été faite par un
-coup-de-poing américain.
-
---C'est leur arme ordinaire, fit observer le magistrat qui, évidemment,
-s'acharnait sur une piste. Et, poursuivit-il, revenant à Emmeline, dans
-quel sens alliez-vous: montiez-vous vers le boulevard extérieur ou
-descendiez-vous dans la ville?
-
---Je retournais chez moi, dit Emmeline, sans plus de détails.
-
---Chez vous? chez vos parents?
-
-Là était le noeud de l'interrogatoire. Au moment où Emmeline allait
-reprendre, en la complétant, la fable dont elle avait déjà servi le
-prologue à la vieille Annette, celle-ci, que sa loquacité démangeait,
-intervint subitement:
-
---La pauvre demoiselle n'a plus de parents, dit-elle. Elle retournait
-chez sa patronne, une bonne dame qui l'avait comme adoptée...
-
-Elle aurait continué à broder sur le peu de renseignements qu'elle
-tenait de la jeune fille, si le commissaire n'eût mis Emmeline au pied
-du mur par cette question dont la précision n'entre-bâillait la porte à
-aucune échappatoire:
-
---Et votre patronne, mademoiselle, où demeure-t-elle, que nous la
-fassions immédiatement prévenir?
-
-Sa première pensée fut de retarder l'explosion inévitable en donnant un
-nom et une adresse de fantaisie. Ce faux témoignage ne la mènerait pas
-loin; mais, dans les moments suprêmes, tout le monde est disposé, comme
-la Du Barry, à implorer du bourreau «encore une petite minute».
-Cependant la bourde eût été si grossière et si facilement établie
-qu'elle aima mieux jouer son va-tout. Elle nomma Mme Gandoin et
-raconta que sa patronne était sur le point de quitter la rue
-Notre-Dame-de-Lorette, son fonds ayant été vendu depuis quelques jours.
-Peut-être était-elle déjà déménagée; peut-être était-elle encore là.
-Elle ne savait pas.
-
-Elle savait, au contraire, que le magasin de modes n'existait plus,
-puisqu'elle avait vu de ses yeux les pioches et les truelles des maçons
-faire leur oeuvre. Toutefois, ce n'était là qu'un demi-mensonge: ce qui
-lui laissait une demi-chance de se tirer du pas terrible où elle était
-engagée jusqu'aux épaules.
-
---Et, conclut le commissaire, vos noms et prénoms: nous avons besoin de
-les enregistrer exactement pour l'enquête que nous allons ouvrir.
-
-Emmeline crut entendre s'écrouler avec fracas tout l'échafaudage qu'elle
-venait d'édifier si laborieusement. A l'énoncé des désignations qu'on
-lui avait arrachées entre les murs sales du bureau des moeurs, le
-délégué de la préfecture devant lequel elle comparaissait ne pouvait
-manquer de sauter en l'air. Car elle croyait bonnement que tous les
-fonctionnaires de la redoutable maison savaient par coeur tous les noms
-de celles qui y avaient leur livret. Elle murmura, avec un
-bredouillement prémédité et très vite, de façon que les deux mots n'en
-fissent qu'un:
-
-«Emmeline Freizel!»
-
-En effet, le magistrat ne comprit pas et elle dut répéter, en égrenant
-lettre par lettre, le chapelet de sa honte. Le commissaire répétait tout
-haut chaque syllabe, et le secrétaire écrivait.
-
-La réunion des syllabes s'opéra sans produire le moindre changement dans
-la physionomie bienveillante de l'homme de police, qui ferma sa
-serviette de moleskine, la mit sous son bras, et avant de sortir pour
-aller chercher d'autres éléments de l'enquête, dit en revenant auprès du
-lit d'Emmeline:
-
---C'est bien 12, rue Notre-Dame-de-Lorette, que demeure Mlle Gandoin,
-n'est-ce pas, mademoiselle?
-
---Oui, monsieur, répondit-elle, en s'efforçant d'accompagner cette
-confirmation d'un sourire.
-
---Nous allons y passer, mon secrétaire et moi, reprit-il. C'est pour
-empêcher que les recherches ne s'égarent.
-
---Pierre, fit le vieillard que la servante avait dit à Emmeline
-s'appeler M. Dalombre, accompagnez ces messieurs. Vous aurez soin
-d'assurer la patronne de mademoiselle que cette pauvre enfant ne manque
-de rien et qu'elle est bien soignée ici; qu'en outre, Mlle Freizel est
-maintenant en état de la recevoir et qu'elle accueillerait bien
-volontiers sa visite.
-
-«Quel brave homme! pensa Emmeline. On disait bien là-bas qu'il n'y avait
-que les vieux pour être gentils.»
-
---A présent, ajouta M. Dalombre, en reconduisant le commissaire, il faut
-laisser reposer la demoiselle, que cette séance a probablement fatiguée.
-Surtout, vous, Annette, ne la faites pas causer.
-
-Le coeur serré par l'anxiété--car c'était contre elle que l'enquête
-finirait par se faire--l'échappée du _Perroquet bleu_ se retournait dans
-son lit comme une anguille. Il y avait déjà près d'un mois qu'elle avait
-définitivement quitté le magasin de la rue Notre-Dame-de-Lorette,
-puisqu'elle était restée trois longues semaines boulevard de la
-Chapelle, et qu'elle était depuis quatre jours déjà réfugiée dans
-l'hôtel de la rue de Berlin. Avec la finesse professionnelle qu'elle lui
-accordait de confiance, il était impossible que le commissaire de police
-ne lui demandât pas compte du laps écoulé entre sa sortie chez Mlle
-Gandoin et son entrée chez M. Dalombre. Elle aurait donné avec joie
-vingt ans de sa vie pour avoir la faculté de supprimer ces trois
-maudites semaines-là. Elle ne réfléchissait pas que c'était précisément
-aux catastrophes dont elles avaient été remplies qu'elle devait d'être
-obligée de les passer sous silence.
-
-Il y avait à peine un quart d'heure qu'elle se tordait dans les affres
-de l'inquiétude, quand l'incorrigible Annette se glissa de nouveau dans
-la chambre. Elle ne s'expliquait pas par suite de quelle discrétion ou
-de quelle insouciance ridicule la jeune malade ne l'avait pas déjà
-questionnée vingt fois sur les tenants et les aboutissants de la maison.
-Aussi grillait-elle de la mettre au courant des moeurs, coutumes,
-habitudes, âges, professions et aventures des habitants de l'hôtel.
-
-Pendant qu'Emmeline supputait mentalement les probabilités qui
-s'offraient à elle de sortir de ce drame à son honneur ou à sa honte, la
-vieille bonne prenait une chaise et commençait sa narration, que la
-seule et unique personne dont se composait son auditoire écoutait par
-bribes. A quoi devaient lui servir ces informations fournies sur des
-gens qui, dans quelques instants sans doute, allaient la chasser comme
-indigne, non sans brûler ensuite du sucre dans la chambre à coucher où
-elle avait passé quatre nuits?
-
-Mais Annette ignorait cet état d'esprit, comme les motifs qui l'avaient
-fait naître; et elle les eût connus que, peut-être, sa langue ne s'en
-fût pas arrêtée. Elle apprit ou plutôt elle crut apprendre à Emmeline
-que M. Dalombre, qui paraissait avoir au moins soixante-dix ans, n'en
-avait, en réalité, pas plus de soixante. Mais il avait eu tant de
-malheurs! En voilà un qui en avait eu, des malheurs! Il avait été riche,
-riche, avait appuyé Annette, croyant doubler la fortune en pesant deux
-fois sur le mot. Il était, il n'y a pas encore bien longtemps, grand
-armateur à Nantes. Oh! à cette époque-là, on logeait dans un palais,
-avec un jardin et des plantes grasses qui chauffaient dans des serres.
-Elle avait connu tout ça, elle qui était chez eux depuis vingt-sept ans.
-Elle avait connu aussi Mme Dalombre, une petite femme brune, un peu
-grasse, mais qui était active et qui menait toute la maison.
-
-Et puis, M. Ferdinand, le frère et l'associé de M. Dalombre; puis,
-surtout, Mlle Léonie. Ah! mais, par exemple, ça c'était trop triste,
-elle aimait mieux passer là-dessus.
-
-Et tandis qu'elle jacassait, Emmeline ouvrait l'oreille au moindre bruit
-de porte ou au plus imperceptible tintement de sonnette. C'était lui,
-c'était le commissaire qui revenait, non seulement pour la confondre,
-mais pour l'emmener.
-
-Annette n'avait feint de reculer devant la suite de ses confidences que
-pour se la faire imposer par la curiosité d'Emmeline; mais Emmeline
-paraissait si peu curieuse qu'il n'y avait pas à compter sur son
-insistance. La bonne reprit donc son récit, fort triste en effet. Mlle
-Léonie était une belle jeune fille de dix-huit ans, unique enfant de M.
-Dalombre qui, naturellement, l'idolâtrait. Elle avait déjà refusé «les
-plus beaux partis de la ville», car beaucoup de gens mesurent la beauté
-et la situation d'une femme au nombre de soupirants qu'elle refuse.
-
-Un jour, toute la famille était réunie sur le port pour le lancement
-d'un joli trois-mâts-barque, _Léonie_, à qui M. Dalombre avait donné le
-nom de sa fille. La cérémonie avait été superbe. Le navire, pavoisé du
-haut en bas, était entré dans l'eau «comme dans du beurre». Mlle Léonie
-voulut, puisqu'il portait son nom, l'essayer la première dans une petite
-promenade. M. Ferdinand y monta avec elle...
-
---Est-ce qu'on n'a pas sonné? interrompit Emmeline en se dressant sur
-son séant, la tête tournée vers la porte.
-
---Je n'ai rien entendu, dit Annette, d'ailleurs quelque peu sourde. Elle
-reprit: mais au moment où ils franchissaient la passe pour sortir de la
-rade, v'lan! un transatlantique qui y entrait a abordé la _Léonie_ par
-le travers. Le trois-mâts a été coupé en deux. Il a tournoyé pendant
-deux secondes sur lui-même, puis il a coulé à pic avec M. Ferdinand et
-notre pauvre demoiselle.
-
-Et, à ce souvenir douloureux, la vieille servante épongea, avec son
-mouchoir à carreaux, ses yeux qui se gonflaient de larmes.
-
-Mme Dalombre, qui était tombée atteinte de folie en voyant, de la jetée,
-la collision et l'engloutissement, traîna encore à peu près dix mois et
-mourut. Elle, du moins, fut enterrée, tandis que jamais on ne retrouva
-les corps des naufragés de la _Léonie_, qui étaient au nombre de quinze,
-deux matelots seulement ayant pu réussir à s'accrocher à une épave
-jusqu'à ce qu'on vînt à leur aide.
-
---M. Ferdinand, qui était veuf, laissait un fils, M. Albert, que vous ne
-connaissez pas, fit remarquer la bonne, car il est entré dans votre
-chambre quand vous étiez encore en léthargie. M. Dalombre, qui avait
-perdu, en un tour de main, sa femme, sa fille et son navire, ne voulut
-pas rester un jour de plus à Nantes, tant ce malheur-là lui avait porté
-un coup. Il vendit son établissement et vint s'installer à Paris avec
-son neveu. Mais il n'a jamais pu se remettre. M. Albert, qui fait son
-droit, a son logement au quartier latin. Seulement, il vient dîner très
-souvent ici, et il y a sa chambre que vous occupez maintenant.
-
---Oh! je la lui rendrai bientôt, fit Emmeline, touchée du malheur de ces
-braves gens qui avaient encore trouvé le moyen de s'occuper d'elle avec
-tant de bonté.
-
---Ce n'est pas pressé du tout, répliqua la servante, monsieur a l'air de
-bien s'intéresser à vous. Le soir où on vous a ramassée dans l'eau
-devant la grille, j'ai eu la bêtise de dire en vous portant sur le lit:
-«On jurerait une noyée!» Ce mot «noyée» lui a rappelé sa fille, et quand
-il vous a sue bien chaudement dans le lit de M. Albert, il est monté
-dans sa chambre et il a sangloté toute la nuit.
-
---Si je lui ai rappelé sa fille, je ne la lui rappellerai pas longtemps,
-pensa l'autre naufragée, qui regrettait de ne pas avoir, à son tour,
-péri dans son naufrage.
-
-Un fracas de portes qui s'ouvraient et se fermaient, et le bruit des pas
-de M. Dalombre descendant l'escalier qui aboutissait aux pièces du
-rez-de-chaussée, coupèrent court aux réflexions d'Emmeline et au
-bavardage d'Annette. Ce remue-ménage annonçait l'arrivée de Pierre qui
-rentrait bruyamment.
-
---Ah! le scélérat, criait-il tout fier des nouvelles qu'il apportait aux
-autres domestiques, vouloir assassiner une pauvre jeune fille si douce
-et si méritante!
-
-Annette, à cette voix connue, s'était précipitée au-devant du cocher
-pour ne rien perdre des nouvelles qu'il apportait.
-
---Ah! nous en avons fait des pas et des démarches! continua-t-il en
-s'essuyant le front.
-
---Vous avez vu la dame chez qui travaillait Mlle Freizel? demanda M.
-Dalombre en se mêlant familièrement au groupe.
-
---Non, monsieur, parce qu'elle est retournée, ces jours derniers, dans
-son pays, dans l'Eure-et-Loir ou Loir-et-Cher, on ne sait pas au juste
-dans le quartier. Elle a vendu son magasin, mais si vous aviez vu tous
-les voisins comme ils ont poussé des cris quand je leur ai raconté qu'un
-brigand avait failli tuer la pauvre demoiselle! Ils ne savaient pas ce
-qu'elle était devenue. Le boucher, le charcutier étaient dans un état!
-La mercière chez qui elle allait toujours chercher son fil l'aimait
-énormément. Faut-il qu'il y ait des bandits sur la terre, faut-il qu'il
-y en ait!
-
---Et a-t-on arrêté l'assassin? interrogea Annette au comble de la
-surexcitation.
-
---Non, riposta le cocher, mais le commissaire croit bien le connaître.
-Oh! j'irai le voir guillotiner, la canaille!
-
---Ainsi, vous n'avez recueilli sur cette jeune fille que de bons
-renseignements? demanda M. Dalombre, pressé de s'assurer s'il avait bien
-placé sa sollicitude.
-
---Oh! monsieur, on ne peut pas meilleurs: pour en donner une idée à
-monsieur, au lieu d'aller se promener, elle passait ses dimanches de
-sortie à lire toute la journée dans son magasin.
-
-Sept fois sur dix, c'est ainsi que sont menées les enquêtes judiciaires
-ou autres. Les voisins, pris à témoin, avaient mal compris les questions
-du commissaire. Plusieurs d'entre eux avaient fait remonter la prétendue
-tentative d'assassinat au jour même où ils avaient cessé de revoir
-Emmeline. Les seules dépositions concordantes portaient sur la
-gentillesse, la bonne conduite, la douceur et l'assiduité de
-l'apprentie. Or, comme c'était elle la victime, c'était principalement
-sur son agresseur qu'il était important de rassembler des notes.
-
---Chère enfant! chère enfant! répétait le vieillard, pendant les
-amplifications de son cocher. Quand nous l'avons relevée le long de la
-grille, elle était comme morte. Une heure plus tard nous ne l'aurions
-pas sauvée.
-
-La vieille servante, en courant pour arriver aux renseignements bonne
-première, avait laissé entr'ouverte la porte derrière laquelle s'agitait
-ce colloque. Emmeline le savoura du premier mot au dernier, et les
-bonnes choses qu'elle entendit produisirent chez elle une détente de
-joie ineffable qui lui sembla une résurrection. Elle ne quitterait donc
-pas ce foyer charitable sous la botte du mépris public. C'était, pour le
-moment, tout ce qu'elle réclamait de la destinée.
-
-Aussi avait-elle hâte de voir son pied fonctionner de nouveau, car il ne
-serait jamais assez leste pour la conduire loin de ses sauveurs à qui
-elle tenait par-dessus tout à transmettre d'elle un souvenir non
-défloré.
-
-
-
-
-VI
-
-LES PREMIERS JOURS DE BONHEUR
-
-
-Le lendemain, grâce à l'activité de certains reporters, qui, le soir,
-vont puiser leurs faits divers dans les commissariats, presque tous les
-journaux contenaient, plus ou moins habilement démarquée, l'information
-suivante:
-
- ENCORE UNE ATTAQUE NOCTURNE.
-
-Quelques-uns, plus accentués, l'avaient présentée sous ce titre:
-
- PARIS COUPE-GORGE.--Décidément, MM. les escarpes nous ramènent au bon
- vieux temps du couvre-feu, où il n'était plus permis de circuler dans
- les rues passé huit heures. Il y a quelques jours, une jeune ouvrière
- en modes, Mlle Emmeline F..., qui rentrait paisiblement chez elle,
- vers les onze heures, a été assaillie, rue de Berlin, par un misérable
- qui, après l'avoir dépouillée des quelques francs qu'elle possédait,
- lui a porté derrière l'occiput un coup terrible qui a mis à nu une
- partie de la boîte osseuse.
-
- A l'aide des renseignements qu'a pu donner la victime, il y a lieu de
- compter que l'assassin sera avant peu entre les mains de la justice.
- Il faut en finir. Cet abominable attentat a causé une vive émotion
- dans le quartier, où la jeune ouvrière est très aimée.
-
-Le cocher Pierre, fier comme un paon de se trouver indirectement mêlé à
-un drame judiciaire, avec l'espoir d'être appelé à déposer en cour
-d'assises, brandit comme un trophée aux yeux d'Emmeline une liasse de
-gazettes de tous formats, où était relaté l'événement. Mais les réclames
-intempestives dont on lui avait fait honneur n'eurent d'autre effet que
-de la troubler profondément. Si toutes ces constatations et toute cette
-publicité allaient attirer trop scrupuleusement l'attention sur elle!
-Jusque-là, on n'avait imprimé que ses initiales; mais son nom tout
-entier et qui sait? sa biographie ne tarderaient peut-être pas à y
-passer.
-
-A la lecture des lignes palpitantes que Pierre lui distillait en
-présence des autres domestiques--car tout le monde était entré dans sa
-chambre et faisait cercle autour de son lit--elle dit d'une voix
-suppliante à M. Dalombre:
-
---Oh! monsieur, tâchez que mon nom de famille ne soit pas dans les
-journaux!
-
-Le vieillard ne vit dans cette prière particulièrement intéressée que le
-cri de la modestie en révolte et n'en conçut que plus d'estime pour
-celle qui l'avait ainsi instinctivement poussé.
-
-Emmeline eut une dernière souleur: un journal, dans ses «Événements
-parisiens», renchérit en ces termes sur ses confrères:
-
- L'assassin de la rue de Berlin a été arrêté hier soir. C'est un nommé
- B..., récidiviste des plus dangereux. Il portait encore sur lui le
- porte-monnaie volé à Mlle F... Il a fait des aveux complets.
-
-Elle trembla à l'idée d'une confrontation possible avec ce B...,
-évidemment innocent; mais rien ne vint et l'affaire, définitivement
-classée, disparut dans les oubliettes préfectorales.
-
-Son pied désenflé lui permit enfin quelques pas, d'abord dans la chambre
-à coucher, puis jusque dans la salle à manger. Pendant toute sa période
-d'inquiétudes, elle s'était sustentée avec des bribes de nourriture: des
-potages et des oeufs à la coque, dont elle laissait la moitié. L'appétit
-lui revint avec la confiance. Presque toujours, elle restait, par ordre
-du plus prudent des médecins, dans un fauteuil, la jambe étendue et le
-pied surélevé. Un soir que M. Dalombre dînait seul, il pria Annette de
-rouler le fauteuil jusqu'à la table afin d'obliger la petite malade à se
-refaire enfin par quelque repas sérieux.
-
-Elle ne voulait pas, mais il l'y força; et comme au dessert il dépliait
-ses journaux et cherchait vainement son binocle, elle lui offrit de lui
-faire la lecture. Il écoutait par à peu près et la contemplait de temps
-en temps d'un regard qui semblait se refléter en dedans de lui-même.
-Emmeline connaissait à fond l'histoire du naufrage de la _Léonie_,
-qu'Annette lui avait narrée vingt fois. A deux ou trois reprises, à
-propos d'un fait divers dont le récit l'avait impressionné, le vieillard
-ouvrit la bouche comme pour raconter aussi quelque sombre aventure; puis
-il la referma, comme si l'énergie lui manquait pour entamer cette
-confidence, ou peut-être parce qu'il tenait à ne pas la verser dans une
-oreille encore indifférente.
-
-Emmeline se sentait maintenant trop assurée de laisser chez les Dalombre
-un bon et sain souvenir pour attendre qu'il se gâtât. Elle ne
-retrouverait jamais un moment plus propice pour faire ses paquets. Avant
-de partir, elle mettrait aux pieds de son sauveur toute sa gratitude;
-mais la reconnaissance est souvent d'autant difficile à exprimer qu'elle
-est plus sincère. Elle retarda de deux jours ses adieux, faute de
-trouver, pour les faire, des mots correspondant à l'énormité du service
-rendu.
-
-Elle fit appel à l'énergie dont elle avait déjà su faire preuve dans une
-situation autrement préoccupante, et, violentant sa timidité--car elle
-n'avait pas eu le temps, pendant son court passage dans la débauche, de
-contracter le vice d'effronterie--elle fit demander à M. Dalombre s'il
-consentait à la recevoir.
-
-Il était précisément en tête-à-tête avec son neveu, ce M. Albert dont la
-vieille Annette avait constamment le nom dans la bouche et qu'Emmeline
-ne connaissait pas de vue. Elle fut tout interloquée de se trouver en
-tiers avec ce grand garçon aux cheveux blonds collés sur les tempes, au
-front bombé du travailleur, aux joues un peu creuses, encadrées dans un
-duvet destiné à devenir plus tard des favoris.
-
-Elle avait remis la petite robe dans laquelle elle avait été recueillie,
-la tête fendue et la cheville enflée sur le trottoir qui bordait
-l'hôtel. Ce qu'on avait eu de peine à faire sécher et à débarbouiller
-cette mince pelure, Annette seule le savait. Emmeline, ainsi harnachée
-pour un départ dont les suites étaient pleines d'aléa, se tint sur le
-seuil de la pièce que le vieillard appelait son cabinet de travail, bien
-qu'il n'y travaillât guère.
-
---Mon neveu! dit immédiatement le vieillard en désignant Albert, comme
-pour lui indiquer qu'elle était en famille et qu'elle pouvait parler.
-
-Le jeune homme salua tout en inspectant Emmeline du regard, avec cette
-curiosité qu'inspire l'héroïne d'une aventure dont la presse s'est
-emparée.
-
---Monsieur, débuta-t-elle d'une voix tremblante, j'ai trop abusé de
-votre bonté. Je ne veux pas vous être plus longtemps à charge. Je vais
-vous débarrasser de moi.
-
---Me débarrasser! fit M. Dalombre, mais vous ne m'embarrassez pas du
-tout, ma chère enfant. Est-ce possible! vous voudriez nous quitter?
-
---Voilà près de quinze jours que je prive monsieur de sa chambre!
-répondit-elle naïvement en s'adressant au neveu autant qu'à l'oncle. Il
-faut bien que je la lui rende.
-
---Oh! si c'est pour moi que vous vous en faites, dit en riant le jeune
-homme, vous n'avez pas à vous gêner. Je ne suis pas pressé de la
-reprendre. D'ailleurs, j'en ai une autre toute prête à côté de celle de
-mon oncle. Elle n'est pas peinte en blanc comme l'autre, qui est, en
-réalité, une chambre de demoiselle, et qui vous convient bien mieux qu'à
-moi.
-
---Voyons! interrogea M. Dalombre, essayant d'obliger Emmeline à
-compléter sa pensée, vous avez donc reçu des offres bien brillantes que
-vous insistez pour vous en aller, comme ça, tout de suite?
-
---Ah! par exemple, quelles offres pourrait-on me faire?
-s'exclama-t-elle. Je ne connais personne au monde.
-
---Cependant, fit remarquer Albert, il faut bien que vous alliez quelque
-part en sortant d'ici.
-
---Naturellement, mais je n'ai encore trouvé aucune place. Je verrai, je
-chercherai... balbutia-t-elle.
-
---Et si vous ne trouvez pas? dit le vieillard.
-
---Dame! je m'arrangerai comme je pourrai. Mais je serais vraiment
-honteuse de me faire héberger chez vous sans rien faire.
-
---Sans rien faire? répéta M. Dalombre. Est-ce que vous ne me lisez pas
-les journaux presque tous les jours? Car si tu savais, mon pauvre
-Albert, je m'aperçois de plus en plus que mes pauvres yeux ne vont pas
-mieux que le reste.
-
-Cette obstination à exagérer les minces services que lui avait
-spontanément rendus Emmeline ne parvint pas à la convaincre. Non
-seulement elle refusait de rester dans la maison à l'état de bouche
-inutile, mais si quelque révélation déshonorante venait tout à coup à
-éclairer les Dalombre sur leur protégée, elle tenait à ne pas être
-témoin de leur surprise et de leur désenchantement.
-
-Lorsqu'il crut avoir la certitude qu'en réclamant son exeat, Emmeline ne
-s'était laissé guider par aucun sentiment de lucre ou d'intérêt
-personnel, et qu'elle obéissait uniquement à la crainte de devenir une
-gêne, l'ancien armateur, touché de cette générosité native chez cette
-fille du peuple, lui posa cette question, avec une familiarité à la fois
-brusque et cordiale:
-
---Eh bien! pourquoi vous donneriez-vous tant de peine à chercher une
-place, puisque vous en avez une toute trouvée?
-
-Elle ouvrit la bouche pour répondre; il ne le lui permit pas:
-
---Albert ne peut pas toujours être avec son pauvre vieil oncle,
-continua-t-il; il y a trop loin de la rue de Berlin à l'École de droit
-et aux cafés d'alentour, ajouta-t-il avec une pointe d'ironie. Moi, je
-suis maintenant comme ces bonnes femmes qui ont besoin d'une demoiselle
-de compagnie pour leur faire la lecture le soir, mettre en ordre leur
-correspondance et les tenir par le bras quand elles sortent, pour les
-empêcher d'être écrasées. Ce n'est pas un métier trop gai, je le sais
-parfaitement; mais, chez nous, vous n'aurez pas à vous créer de
-tourments, et vous serez toujours sûre du lendemain. Ça vous va-t-il?
-Dites oui ou non!
-
---Oh! monsieur, je serais trop heureuse avec des personnes comme toutes
-celles qui m'ont soignée ici, dit Emmeline tout attendrie; mais ce que
-vous en faites, c'est par pitié: je ne suis bonne à rien... qu'à faire
-des chapeaux, se reprit-elle, car il aurait pu lui demander: «Si vous
-n'êtes bonne à rien, que faisiez-vous donc avant votre arrivée ici?...»
-
---Mais non, je vous assure, appuya le vieillard, vous me serez très
-utile avec vos yeux de dix-sept ans. Allons! allons! voilà une affaire
-réglée. Il ne s'agit plus que de s'entendre sur la question
-d'appointements.
-
---Des appointements! bondit Emmeline. Moi, recevoir de l'argent de vous,
-qui m'avez sauvée, à qui je dois tout, oui, tout! Et, s'emballant dans
-son élan d'effusion, elle alla jusqu'à souligner sa gratitude par ces
-mots suspects: «Oh! si vous saviez!»
-
---Pourtant, interrompit le jeune Albert, il vous faut de l'argent pour
-vivre.
-
---Puisque monsieur votre oncle m'offre la nourriture...
-
---Et vos toilettes, comment les payerez-vous?
-
---De quoi ai-je besoin? supputa Emmeline: d'une robe tous les six mois,
-et encore! je ne sors jamais. Mlle Annette se chargera de me les
-acheter.
-
---Vous sortirez si vous voulez, fit remarquer M. Dalombre. Vous ne serez
-pas en prison, ici.
-
-Ce mot «prison», la fit frissonner. C'était justement pour n'y pas aller
-qu'elle se promettait de rester chez elle.
-
-Sans le moindre calcul, Emmeline s'était différenciée de tous les autres
-habitants de la maison. Il eût été malséant de traiter en gagiste celle
-qui ne voulait pas de gages. Elle continua ainsi à jouer, malgré elle,
-le rôle de l'orpheline qu'on a adoptée et que tout le monde appelle
-«l'enfant de la maison».
-
-
-
-
-VII
-
-ÉLÈVE DES CONGRÉGANISTES
-
-
-La vie y était d'ailleurs claustrale, monacale et murale. Si l'on avait
-demandé au triste Dalombre ce qu'il avait fait depuis la mort tragique
-de sa fille, il aurait vraisemblablement répondu:
-
-«Je ne sais pas!»
-
-Ce grand vieillard tout courbé et tout muet--car, lorsqu'il parlait, il
-parlait tout seul--était comme un château légendaire hanté par les
-esprits. Il traînait silencieusement ses pantoufles dans les chambres et
-dans les couloirs, comme s'il avait peur de réveiller ses morts. Paris
-n'est pas une ville où on essaye longtemps de consoler les
-inconsolables. Le vide s'était bien vite accentué autour de ce
-provincial, qui arrivait dans la ville Lumière avec sa douleur pour tout
-bagage.
-
-Même le jeune Albert, chez qui l'impression des catastrophes familiales
-s'était peu à peu atténuée, n'allait dîner chez son oncle, à la table
-duquel son couvert était en permanence, qu'une ou deux fois par semaine.
-Albert était un piocheur; mais quand il remisait un instant sa pioche,
-c'était pour des distractions généralement moins lugubres que la
-contemplation discrète de ce vieillard accablé.
-
-La seule visite un peu assidue qui rompît la ligne uniforme de cette
-existence concentrée était celle de l'ancienne propriétaire à qui M.
-Dalombre avait acheté, sans marchandage et presque sans examen, la
-maison qu'il habitait. Mme Humbertot, avec ses instincts de femme
-économe, avait tout de suite supputé les petits avantages qu'on pouvait
-espérer de la fréquentation d'un homme aussi inhabile à discuter ses
-intérêts. Les natures un peu âpres ne peuvent se retenir d'un mouvement
-de curiosité mêlé d'ironie et d'admiration devant un acquéreur qui paye
-cent quatre-vingt mille francs ce qu'il lui eût été aisé d'avoir pour
-cent cinquante mille.
-
-Tout de suite, même sans projet arrêté ni intention préconçue, certaines
-gens voient dans cette facilité à la détente matière à exploitation.
-
-Mme Humbertot était donc retournée de temps à autre à son ancien
-domicile, où elle avait été «si heureuse» avec son notaire de mari, qui
-était mort quand leur fille Brigitte était encore enfant. La veuve
-Humbertot avait donné des conseils aux tapissiers pour l'agencement et
-l'ornementation des pièces qu'elle connaissait intimement pour les avoir
-époussetées quotidiennement pendant quinze années consécutives.
-
-C'était elle, notamment, qui avait présidé à l'installation de la
-chambre à coucher de M. Albert, dont elle avait tenu, disait-elle, à
-faire une «bonbonnière», comme si elle avait déjà entrevu à travers les
-brumes de l'avenir la possibilité d'en reprendre plus ou moins
-directement possession.
-
-En effet, presque en même temps que les Dalombre entraient dans leur
-hôtel, Mlle Brigitte Humbertot sortait du couvent des «Dames Anglaises»,
-maison d'éducation tellement à cheval sur les moeurs et la bonne tenue
-que les professeurs y font leurs cours à travers des grillages, par les
-interstices desquels les élèves passent leurs devoirs, qu'on leur rend
-par le même chemin, tout corrigés.
-
-Cette aversion exagérée que la règle de l'établissement inspire aux
-jeunes filles pour le sexe auquel elles n'appartiennent pas n'a
-probablement d'autre résultat que d'intriguer fortement les
-pensionnaires de l'institution, qui d'ailleurs retrouvent chez leurs
-parents, les dimanches de sortie, ces êtres mystérieux dont on leur
-interdit avec cette rigueur le contact pendant la semaine.
-
-Ces précautions constituent donc, en fait, un encouragement à
-l'hypocrisie et au machiavélisme. Mlle Brigitte, confite pendant sept
-ans dans de feintes répulsions et de fausses terreurs, en avait
-nécessairement gardé le pli. Elle poussait des cris et s'enfuyait au
-fond de son cabinet de toilette, si elle n'était encore qu'en robe de
-chambre, quand le garçon boucher se présentait, un aloyau dans sa manne.
-
-A chaque expression susceptible de prêter à un double sens, elle pinçait
-les lèvres et roulait des regards au plafond qui signifiaient
-manifestement:
-
-«Vous savez, je n'ai pas compris.»
-
-Ce manque d'intelligence n'allait cependant pas jusqu'à méconnaître le
-côté avantageux d'une relation plus étroite avec cet oncle, qui avait
-toutes les chances de ne plus aller longtemps, et ce neveu qui, à la
-suite de tant de décès successifs, s'en trouvait l'unique héritier.
-Malgré les pertes subies et la hâte mise à la vente de ses navires, la
-fortune de M. Dalombre était encore excessivement respectable. En outre,
-ce mot «armateur» éveille dans les imaginations travaillées par l'_auri
-sacra fames_ des visions de cargaisons de trois mille tonnes et
-d'inépuisables galions de Vigo.
-
-Mme Humbertot, qui ne jouissait que d'une aisance relative et avait mis
-sa fille aux «Dames Anglaises» surtout pour lui créer plus tard des
-amitiés aristocratiques, suivait donc son petit bonhomme de chemin côte
-à côte avec la jeune Brigitte, qu'elle ne craignit pas d'amener un jour
-chez M. Dalombre--un homme seul--et qui, par extraordinaire et pour
-cette fois seulement, voulut bien ne pas repousser comme un attentat à
-la pudeur la main que lui tendit le vieillard.
-
-Tous les mercredis, à heure fixe, ces visites se renouvelèrent avec une
-périodicité indiquant qu'on allait là par devoir, comme pour signer une
-feuille de présence. Il n'y avait encore rien de nettement dessiné dans
-les aspirations des deux femmes, et leurs prétentions ne se traduisaient
-guère que par ce mot sibyllin: «On ne peut pas savoir». Néanmoins on
-opérait comme si l'on savait déjà quelque chose.
-
-Deux ou trois de ces démarches régulièrement espacées avaient eu lieu en
-présence d'Albert, qui avait coupé la conversation en entrant à
-l'improviste. Mlle Brigitte s'était alors redressée comme sous l'effet
-d'une pile électrique, arrangeant vivement ses cheveux et abaissant
-subitement ses paupières, dont l'auvent protecteur ne laissait toutefois
-rien perdre de ce qui se passait sous les yeux qu'elles abritaient de
-leurs cils.
-
-Les aptitudes physiques de Mlle Humbertot ne cadraient guère avec cette
-componction perpétuelle. Elle était petite avec des cheveux d'un noir
-menaçant, le teint olivâtre, des yeux qu'on aurait trouvés grands s'ils
-n'avaient été aussi constamment baissés et au-dessus desquels se
-rejoignaient deux sourcils noirs et proéminents comme de petites
-sangsues qui viennent de prendre leur repas.
-
-On sentait qu'il y avait lutte entre son éducation et son tempérament et
-qu'elle n'était arrivée que grâce à son énergie à amalgamer ces deux
-extrêmes. D'ailleurs, absence complète de timidité; car dans les
-couvents-pensionnats, à force d'habituer les élèves à raconter le plus
-littérairement possible leurs péchés à un prêtre qui s'en tient les
-côtes derrière les barreaux d'un confessionnal, on fait de ces jeunes
-pénitentes des effrontées doucereuses et patelines, infiniment plus
-difficiles à démonter que celles dont le bonnet incline parfois sur
-l'oreille.
-
-Albert, qui avait vingt-trois ans et une très jolie maîtresse au
-quartier latin--laquelle le trompait, du reste, avec tous les garçons
-coiffeurs d'alentour--ne prêtait pas la plus légère attention aux
-tortillements de buste et aux attitudes composées dont il était l'objet.
-Il s'était contenté de dire à son oncle:
-
---Qu'est-ce que c'est que cette demoiselle-là? Elle a l'air d'un
-pruneau.
-
-Brigitte ne s'abusait probablement pas sur l'état dans lequel elle avait
-mis le coeur de M. Dalombre neveu. Mais ce que le congréganisme enseigne
-tout d'abord, c'est la patience et l'art de ne jamais s'avouer vaincu.
-M. Albert ne l'appréciait pas parce qu'il ne l'avait pas suffisamment
-regardée. Le jour où une circonstance encore à naître ferait jaillir
-l'étincelle, elle était sûre de le tenir; et, quand elle le tiendrait,
-elle était résolue à ne pas le lâcher.
-
-Si seulement elle avait trouvé le moyen de rester, fût-ce dix minutes,
-en tête-à-tête avec lui! Malheureusement, ce jeune homme semblait être
-d'un naturel peu sédentaire. Quand il avait salué ces dames et embrassé
-son oncle, il pirouettait sur ses talons et prenait le large avec une
-désolante rapidité.
-
-Cependant, avec cette persévérance qui a donné son nom à un catéchisme,
-Mme et Mlle Humbertot creusèrent peu à peu leur trou dans la maison. La
-mère rappela si souvent, avec des chevrotements d'émotion, les douces
-soirées qu'elle avait passées dans la salle à manger, autour de la
-table, en compagnie de feu Humbertot, que l'ancien armateur se vit
-acculé à l'obligation de les inviter de temps en temps à dîner.
-
-Au moins le fugace Albert serait astreint à se tenir sur sa chaise
-pendant un temps moral qui lui permettrait de se créer une opinion sur
-ses voisines. Mais, comme par un arrêt d'en haut, il ne se trouvait
-jamais là pour assister à ces petites fêtes, où l'on s'ennuyait à
-plaisir, car on n'y était que trois, et Brillat-Savarin a dit:
-
-«A dîner ne soyez jamais moins de quatre et jamais plus de huit.»
-
-L'étonnement des deux dames Humbertot fut grand de s'apercevoir, en
-s'asseyant, un soir, devant le potage auquel les conviait M. Dalombre,
-qu'on était, en effet, non plus trois, mais quatre dans la salle à
-manger. Seulement, le quatrième n'était pas Albert: c'était Emmeline
-qui, entrée en fonctions depuis un peu moins d'une semaine, venait
-prendre sa place ordinaire en face du maître de la maison.
-
-Les Humbertot avaient été, comme tout le monde, au courant de la
-tentative dont s'était si heureusement tirée la jeune ouvrière; mais
-elles étaient très loin de supposer que les secours portés à une victime
-en danger de mort eussent été suivis d'une pareille prise de possession.
-
-Tant de sollicitude déplut à Mlle Brigitte, dont les yeux plongèrent
-avidement dans ceux de cette intruse, qui, pour surcroît d'impertinence,
-les avait d'une dimension révoltante. Que faisait-elle ici; et
-puisqu'elle était sur pied, ne se ressentant en rien de la secousse
-qu'elle avait subie, pourquoi n'était-elle pas retournée là d'où elle
-venait, ou pourquoi, tout au moins, ne dînait-elle pas dans sa chambre
-ou à la cuisine?
-
-Comme il est toujours bon de garder son rang, Mme Humbertot, assise à la
-droite et Mlle Brigitte à la gauche de M. Dalombre, rapprochèrent leurs
-chaises de celles de l'amphitryon, de telle sorte qu'Emmeline resta,
-pendant tout le repas, séparée des convives par un espace assez vaste,
-faisant de l'autre côté de la table une sorte de cavalier seul.
-
-Elle fut très prévenante envers ces dames, se leva deux fois pour
-changer leurs assiettes, la domestique ne venant pas assez vite, et il
-fallut que M. Dalombre lui adressât à itératives fois le reproche de
-manger comme un oiseau, pour qu'elle se décidât à s'occuper un peu de
-son estomac.
-
-Il aggrava ses torts en présentant d'abord Mlle Emmeline Freizel aux
-deux Humbertot, puis les Humbertot à Emmeline: ce qui les mettait toutes
-les trois sur un pied d'égalité complète. L'orpheline tenait tant à se
-faire petite que le vieillard ne perdait jamais l'occasion de la
-rehausser. Il était manifeste qu'il s'occupait d'elle beaucoup plus
-attentivement que de ses deux invitées. Il répéta à deux ou trois
-reprises, comme pour s'excuser:
-
-«C'est notre fille adoptive!»
-
-Cette adoption sonna horriblement mal aux oreilles de Mme Humbertot.
-Quand on a une fille, adoptive ou non, on lui amasse une dot et on la
-couche sur son testament, au moins pour la part disponible. Si M.
-Dalombre était ainsi possédé de cette manie d'adoption, est-ce que
-Brigitte n'était pas là pour lui donner pleine et entière satisfaction à
-cet égard?
-
-Brigitte, elle, ne pensait ni à la dot ni à l'héritage. Elle était
-froissée parce que cette étrangère avait sur elle, entre autres
-supériorités, l'avantage d'être toujours là, tandis que sa mère et elle
-ne pourraient lui disputer que les mercredis, de trois heures à cinq,
-les bonnes grâces des habitants de la maison.
-
-Elle espéra un instant que la haine des domestiques contre la nouvelle
-venue, qu'ils se voyaient obligés de servir, arriverait à lui aliéner
-les sympathies de ses protecteurs. Elle dut renoncer à cette illusion en
-entendant la vieille Annette dire à Emmeline sur le coup de dix heures:
-
---Quand notre demoiselle voudra se coucher, sa couverture est prête.
-
-Si, étant déjà la demoiselle de M. Dalombre, elle était encore celle des
-autres, il n'y avait plus à compter sur rien.
-
-A partir de ce moment, Emmeline devint l'ennemie. Le cerveau,
-ordinairement inoccupé, de l'ancienne pensionnaire des bonnes soeurs du
-couvent des Dames Anglaises, se peupla de combinaisons machiavéliques,
-dont la construction, malheureusement, péchait toujours par quelque
-côté. Exaspérée de tant d'avortements successifs, elle eut un jour envie
-de voler n'importe quoi, un couvert, un couteau d'argent, une petite
-salière en vermeil, afin de laisser planer sur l'inconnue un soupçon,
-sinon une certitude d'indélicatesse.
-
-Mais, c'était précisément Emmeline qui, tous les soirs, serrait
-l'argenterie, après l'avoir scrupuleusement comptée. En constatant la
-disparition d'une des pièces dont elle avait la garde, elle n'eût pas
-manqué d'en faire part au maître de la maison et de tout remuer pour la
-retrouver. Or il est rare qu'on se dénonce ainsi soi-même, d'autant que
-l'objet volé ne vaudrait probablement guère plus d'une cinquantaine de
-francs et que les Humbertot savaient par M. Dalombre que la petite avait
-expressément exigé, sous menace de départ immédiat, qu'il ne fût jamais
-question entre elle et lui de rémunération pécuniaire.
-
-Il fallait, conséquemment, chercher autre chose. Elle tenta de triompher
-d'Emmeline en l'écrasant de son luxe. L'ancienne apprentie de la rue
-Notre-Dame-de-Lorette et autres lieux restait corporellement confinée
-dans une petite robe de laine demi-deuil, à carreaux noirs et blancs;
-car le maître, depuis la catastrophe qui lui avait pris sa fille,
-n'avait cessé de porter un crêpe à son chapeau.
-
-Mlle Humbertot se fit confectionner une robe de soirée en faille d'un
-rose que son teint foncé rendait plus vif, à moins que ce ne fût le rose
-qui rendît le teint plus foncé; puis, elle attendit l'occasion de
-démasquer cette batterie.
-
-Elle eut un sourire mystérieux en recevant enfin, de la bouche de M.
-Dalombre, l'invitation en vue de laquelle elle avait préparé son
-armement. Bien que les réceptions du bonhomme fussent sans le moindre
-apprêt, elle se mit sur son trente et un, avec aigrette dans les
-cheveux, manches courtes et le corsage de la robe décolleté en pointe
-jusqu'au creux de l'estomac; si bien que sa peau luisait sous le
-cold-cream comme la lame d'un poignard.
-
-Mme Humbertot avait également fait voir le jour à une toilette en soie
-vert bouteille, émaillée de garnitures en dentelle noire, indicatrice de
-quelque projet encore inavoué.
-
-M. Dalombre et son neveu, qui était venu ce jour-là réclamer sa place à
-table, se récrièrent sur ce cérémonial inusité. Brigitte, avec la plus
-parfaite bonhomie, s'excusa de son luxe qui, en effet, eût été ridicule
-si sa mère et elle n'avaient dû aller, après le dîner,--oh! tard, très
-tard, sur les neuf ou dix heures,--achever leur soirée à l'Opéra, dans
-la loge d'une dame de leurs amies qui l'avait mise à leur disposition.
-Elles s'y rendraient seulement un instant pour ne pas la contrarier.
-
-Ce mensonge ne souleva aucune objection, et Mlle Humbertot se donna le
-plaisir de trôner avec son aigrette, dont elle secouait les brindilles
-sur la robe laine et coton où se moulait la taille d'Emmeline.
-
-Comme si la perspective d'une fin de soirée à l'Opéra eût développé ses
-aptitudes artistiques, Brigitte se mit à parler orchestration, mélodie,
-symphonie, fugue et contrepoint. Elle lança contre Wagner et les
-wagnériens deux ou trois plaisanteries de haut goût, qui charmèrent par
-leur profondeur la naïve Emmeline. On eût dit que cette robe de faille
-rose, développée en poignard, était, pour l'ancienne élève des bonnes
-soeurs du couvent des Dames Anglaises, une robe de Nessus qui eût mis le
-feu à son imagination et à sa langue ordinairement peu frétillante.
-
-Weber, Meyerbeer, Verdi, Gounod, furent passés en revue, comme s'il
-avait dépendu de cette jeune personne de les faire entrer à l'Institut.
-Rossini eut son paquet. Mme Humbertot scandait ses appréciations par
-cette ritournelle en _ut mineur_:
-
---Brigitte est si musicienne!
-
-Pendant près d'une heure, sa fille tint le dé de la conversation,
-espérant, sans doute, de la part de ses auditeurs et surtout de la part
-d'Emmeline, quelque objection dont elle eût triomphalement fait justice.
-Mais Emmeline se bornait à écouter, cherchant à s'instruire, car, en
-fait d'art musical, elle ne connaissait guère que les romances
-sentimentales ou les chansons ordurières qui forment généralement le
-répertoire des habitués des mauvais lieux. Ce fut donc en vain que Mlle
-Brigitte provoqua l'orpheline à une discussion qu'elle eût été ravie de
-faire dégénérer en tournoi, sa victoire lui paraissant assurée. Emmeline
-répondit d'un ton dont la simplicité éveilla un sourire de dédain sur
-les lèvres de sa partenaire:
-
---J'aime beaucoup la musique, mais je ne suis jamais allée au théâtre.
-Je sais seulement les morceaux d'opéra que j'ai entendus sur les orgues.
-
-L'innocente se jetait de gaieté de coeur dans la gueule du loup. La
-jeune Humbertot reprit avec plus d'élan ses dissertations, avec
-l'intention et la prétention évidentes d'enfoncer des clous
-inarrachables dans le coeur de l'insouciant Albert, qui, s'il n'était
-pas le dernier des oisons, ne pouvait manquer de constater l'immensité
-de la différence qui existe entre une simple «grue» et une femme
-supérieure.
-
-Le fait est que, dix heures ayant sonné, Albert, qui était attendu au
-quartier latin, fit observer à ces dames qu'elles n'auraient plus guère
-le temps que d'assister au quatrième acte de _Guillaume Tell_.
-
---Ah! c'est vrai, comme il est tard! s'écria Brigitte, feignant d'être
-surprise par la marche de la pendule. Puis, elle ajouta:--Ma foi! ça ne
-vaut vraiment pas la peine de se déranger pour si peu. Nous nous
-excuserons auprès de cette dame, n'est-ce pas, maman? et nous remettrons
-la partie à un autre soir.
-
-Mme Humbertot acquiesça d'un signe de tête, et sa fille put ainsi
-prolonger, jusqu'à près de onze heures, ses effets d'éloquence et de
-toilette. Lorsqu'enfin elles se décidèrent à démarrer, M. Dalombre
-reconduisit les deux femmes jusqu'à l'antichambre et aida la jeune fille
-à endosser sa visite de peluche Bismarck, dans laquelle elle entra au
-salon pour y chercher ses gants, qu'elle avait fait semblant d'oublier
-sur une table. Après avoir eu un succès de décolletage, elle tenait à
-avoir un succès de tournure.
-
-Restée seule un instant avec Albert, Emmeline lui dit avec une candeur
-admirative:
-
---Comme cette demoiselle est instruite pour son âge!
-
---Elle est peut-être instruite, se contenta de riposter le jeune homme;
-mais elle peut se vanter d'être rudement poseuse!
-
-
-
-
-VIII
-
-MANOEUVRES A L'INTÉRIEUR
-
-
-Mlle Brigitte avait eu beau mettre toutes voiles dehors, elle s'était
-finalement aperçue que le vent ne soufflait pas dedans. Mais, de même
-qu'un auteur cherche toujours à la chute de sa pièce un motif étranger à
-son manque de talent, une femme n'admet guère qu'elle ait laissé, par sa
-faute ou celle de son physique, une impression défavorable sur la
-société où elle se produit.
-
-Elle se tortura donc le cerveau pour découvrir la cause secrète de la
-froideur humiliante que M. Dalombre neveu s'était borné à mettre à ses
-pieds. Les conversations du couvent portant uniquement sur ces êtres
-_shocking_ dont on leur interdisait jusqu'à la vue, elle avait,
-théoriquement au moins, sondé tous les arcanes du coeur masculin. Elle
-supposait bien que ce M. Albert ne vivait pas perpétuellement en état de
-grâce, dans le milieu d'étudiants où il évoluait. Il y avait
-nécessairement dans son existence une ou même plusieurs fillasses plus
-ou moins échevelées. Mais l'erreur des femmes que leur condition sociale
-range parmi les honnêtes, c'est de s'imaginer que celles qui ne le sont
-pas représentent, pour les hommes qui les fréquentent, de simples
-amusettes.
-
-Les demoiselles du monde refusent de croire à une passion sérieuse pour
-une femme qui appartient à la plèbe. Aussi n'accordent-elles qu'une très
-médiocre importance à des liaisons qui, parfois cependant, dégénèrent en
-une chaîne dont les anneaux s'épaississent et se resserrent tous les
-jours.
-
-Non: ce ne pouvait être une servante de brasserie ou une figurante de
-café-concert qui fermait ainsi les yeux du jeune homme aux qualités à la
-fois si gracieuses et si rares dont elle était ornée.
-
-Alors, quoi! Est-ce que, par hasard, l'obstacle qui se dressait devant
-elle, ce serait cette insignifiante et maigre créature, qu'un accident
-comme il en arrive tous les jours par dizaines avait fait entrer dans la
-maison ainsi qu'on entre chez le pharmacien?
-
-Elle n'avait relevé entre elle et lui aucun signe symptomatique. Cette
-orpheline et cet orphelin paraissaient, à premier examen, parfaitement
-étrangers l'un à l'autre. Toutefois, cette admission à la table des
-maîtres d'une inconnue ramassée à la porte était tout à fait inusitée.
-
-Du reste, si le neveu cachait son jeu, l'oncle y mettait moins de
-réserve. C'était des «ma chère enfant!» par-ci, et des «vous ne mangez
-rien!» par-là. Il s'était beaucoup moins inquiété de savoir si ses
-invitées faisaient honneur à son dîner. Il n'y avait pas jusqu'à la
-pseudo-humilité de cette Emmeline qui n'eût un caractère suspect. On ne
-s'efface pas ainsi quand on n'a pas la certitude de pouvoir reprendre à
-volonté la place qu'on a su se choisir.
-
-En tout cas, si le danger n'était encore que latent, mieux valait pour y
-remédier la méthode préventive que la curative. En mettant l'oncle et le
-neveu entre leur réputation de galants hommes et l'obligation de se
-séparer de cette gêneuse, on s'assurerait du degré d'affection qu'ils
-lui portaient. Ils avaient obéi à leur bon coeur en la recueillant,
-puisqu'elle était sans asile. Ces sentiments généreux et humanitaires ne
-tiendraient presque certainement pas devant l'ennui que causent toujours
-des racontars ayant trait à des intimités dont on cause. C'est
-spécialement pour ourdir ces petites trames que la lettre anonyme a été
-inventée.
-
-Elle s'assit devant son petit bureau en bois de rose, et, après avoir
-prudemment déchiré la page blanche d'une lettre qu'elle venait de
-recevoir, afin que la confrontation entre le papier où elle écrivait
-ordinairement et celui où elle allait écrire ne pût donner de résultat,
-elle s'étudia à déguiser sa calligraphie, bien que celle-ci fût inconnue
-rue de Berlin.
-
-Ce qu'elle ne déguisa pas, en revanche, ce fut sa pensée qui, sans
-circonlocutions ni périphrases, se traduisit par ces lignes dont la
-crudité devait écarter tout soupçon:
-
- Monsieur,
-
- On se demande avec curiosité, dans le quartier, si la demoiselle
- connue sous le nom d'Emmeline F... est la maîtresse du neveu ou de
- l'oncle. A moins qu'elle ne le soit de tous les deux: ce qu'affirment
- des personnes certainement mal renseignées.
-
- Un vieux et un jeune--et sans sortir de la famille--mais c'est le
- bonheur sur la terre. Le jeune est pour l'agréable et le vieux pour
- l'utile. Et voilà comment une demoiselle qu'on héberge, qu'on habille
- et qu'on nourrit à ne rien faire, peut néanmoins être très fatiguée,
- en se couchant le soir et même en se levant le matin.
-
- Le quartier ajoute, tant on y est mauvaise langue, que la jeune fille
- est actuellement dans une position qui commande l'intérêt. Qui se
- dénoncera comme le père? _That is the question._
-
- UNE ANCIENNE AMIE.
-
-Il eût fallu au destinataire considérablement plus de perversité que
-n'en recelait l'honnête M. Dalombre pour deviner dans ce billet
-comminatoire le style d'une jeune personne fraîchement débarquée de son
-pensionnat.
-
-Sa dénonciation à la main, elle se jeta dans une voiture, passa les
-ponts et ne fit halte qu'au fond de Vaugirard, devant le moins achalandé
-des bureaux de poste. La lettre une fois dans la boîte, elle rentra
-rapidement chez elle et attendit.
-
-Le mercredi, jour de visite quasi réglementaire aux Dalombre, elle
-arriva fringante au bras de sa mère, qu'elle n'avait pas cru devoir
-encore mettre dans la confidence. Elle jugea, à la figure bouleversée du
-vieillard, que le coup avait porté. Il les reçut toutes deux comme un
-homme qu'on dérange et accueillit distraitement leurs salamalecs.
-Brigitte eut la férocité de s'informer de l'état de santé de cette jeune
-fille avec laquelle elles avaient dîné, et que, pour sa part, elle
-trouvait charmante; pas jolie: oh! ça non, mais tout à fait bonne,
-modeste, et sachant parfaitement se tenir à sa place.
-
-L'armateur balbutia: elle se portait toujours bien, la pauvre enfant...
-et, comme le dialogue languissait, il se leva et dit à Mme Humbertot en
-se dirigeant vers son cabinet de travail:
-
---Seriez-vous assez aimable pour venir un instant? J'aurais quelque
-chose à vous communiquer.
-
-Brigitte facilita l'entrevue en se levant pour examiner de près une
-gravure qu'elle avait vue vingt fois et qui représentait les _Bergers
-d'Arcadie_ d'après le Poussin. Elle courut ensuite coller son oreille à
-la porte qui s'était refermée sur M. Dalombre et sa mère; mais tout ce
-qu'elle put saisir de la conversation, ce furent ces exclamations:
-
-«Quelle infamie!» Puis: «idée infernale!» Et enfin: «elle, si honnête!»
-
-Le vieux Dalombre n'avait évidemment pas eu la force de garder sur le
-coeur l'imputation calomnieuse dont on essayait de les salir, lui, son
-neveu et Emmeline. Aussi, fort de son innocence, s'empressait-il de
-mettre Mme Humbertot dans le secret de cette basse méchanceté.
-
-Il n'avait pas osé, dans sa pudibonderie provinciale, montrer le
-spectacle de son indignation à la jeune fille, à qui de pareilles
-souillures devaient rester inconnues. Il y a ainsi nombre de bonnes gens
-qui se font scrupule de prononcer certains mots et d'aborder certains
-sujets devant des gens plus jeunes, qui en savent cent fois plus long
-qu'on ne leur en cache.
-
---En effet, c'est odieux! disait Mme Humbertot en rentrant au salon où
-Brigitte, immobile entre les bras d'un fauteuil, lisait attentivement
-dans la _Revue des Deux Mondes_ un article de soixante-douze pages sur
-l'avenir de la presqu'île des Balkans.
-
-Elle avait hâte de s'en aller, car elle brûlait de tout savoir. Sa mère
-lui expliqua l'affaire de la lettre, qu'elle lui récita en ayant soin
-d'en éloigner les passages libertins, et lui détailla l'exaspération de
-M. Dalombre qui, au reçu de cette ordure, avait failli tomber d'un coup
-de sang. Il paraît que, justement, cet obus avait éclaté sur la maison
-en présence de M. Albert, qui se trouvait par hasard chez son oncle.
-Tous deux s'étaient exténués à découvrir l'auteur de cette lâcheté; mais
-ils n'avaient aucun indice.
-
---Et la jeune fille, sait-elle comment on la traite dans le quartier?
-demanda Brigitte.
-
---Ils se sont bien gardés de lui montrer cette lettre anonyme. Elle
-aurait fait ses paquets tout de suite.
-
---En effet, fit observer Mlle Humbertot, le seul moyen de faire taire la
-calomnie, c'était de s'en aller. Et tu crois que M. Dalombre la gardera
-quand même?
-
---C'est ce qu'il m'a affirmé, répliqua Mme Humbertot. Il dit que cette
-demoiselle Emmeline est un ange et qu'il n'est pas homme à céder aux
-scélérats qui la poursuivent ainsi de leur haine, sans autre motif que
-de faire le mal; car, à son âge, ne sortant jamais et ne connaissant
-personne, il est impossible qu'elle ait des ennemis.
-
-Brigitte s'aperçut qu'elle avait frappé à côté. Du moment où les
-Dalombre ne se croyaient pas assez compromis pour se débarrasser
-d'Emmeline, la combinaison échouait: attendu que mieux que personne, ils
-étaient sûrs que leur protégée n'avait perdu aucun droit au respect de
-tous. La lettre était maladroite. Brigitte réfléchit qu'elle aurait dû
-raconter aux maîtres que cette orpheline, pour laquelle ils ne
-trouvaient pas de piédestaux assez élevés, avait une intrigue avec
-quelque domestique de la maison: Pierre, le cocher, par exemple. Ces
-insinuations-là sont toujours bonnes, étant aussi difficiles à démentir
-qu'à prouver.
-
-Maintenant, il était trop tard. Une seconde lettre, soit au vieillard,
-soit au jeune homme, n'aurait plus la moindre portée. Il ne restait même
-pas la ressource de la carte postale, qui passe de main en main et que
-tout le monde peut lire, depuis le facteur qui la remet à la concierge
-jusqu'à la concierge qui la remet au locataire, après l'avoir promenée
-sous les yeux de toutes les bonnes d'alentour, de l'épicier, de la
-blanchisseuse et même de la propriétaire.
-
-L'hôtel n'était habité que par l'ancien armateur. Le facteur jetait la
-correspondance dans une boîte extérieure clouée à la porte, et
-qu'Annette vidait tous les matins et tous les soirs. Or elle ne savait
-pas lire.
-
-Brigitte se mordit les lèvres, comprenant qu'elle n'était parvenue, en
-réalité, qu'à redoubler la sympathie des Dalombre pour Emmeline, qui,
-déjà victime d'une tentative d'assassinat, était aujourd'hui assassinée
-dans son honneur.
-
-Tout à coup, elle se frappa le front: Mon Dieu! qu'elle était bête! Il
-fallait qu'elle eût perdu tout sang-froid pour ne pas avoir deviné
-sur-le-champ la marche à suivre! Ce n'était ni à l'oncle ni au neveu:
-c'était à Emmeline même qu'il était indispensable d'écrire. Puisque sa
-délicatesse était telle qu'à l'énoncé des soupçons qui pesaient sur
-elle, cette magnanime jeune fille ne resterait pas une heure de plus
-dans l'hôtel, on allait la mettre à l'épreuve.
-
-Sa mère n'avait pas encore fini de lui dérouler les impressions qu'avait
-éprouvées le vieux Dalombre à la lecture de cette accusation révoltante,
-qu'elle combinait déjà sa nouvelle lettre, y entassant les blessures les
-plus cruelles pour l'amour-propre d'une jeune fille.
-
-Sans désemparer, elle alla à son petit bureau et y traça le brouillon
-suivant, se réservant, s'il y avait lieu, de le modifier en le mettant
-au net:
-
- Mademoiselle,
-
- Il est inutile de vous trémousser comme vous le faites pour plaire à
- un homme qui ne veut de vous à aucun prix. M. Albert Dalombre aime les
- femmes grasses; et tant que vous serez plate comme une latte, avec des
- bras comme deux aunes de boudin blanc, vous n'aurez rien à espérer.
-
- Du reste, il disait dernièrement devant moi à plusieurs de ses amies:
- «A-t-elle l'air godiche, cette pauvre Emmeline, avec ses deux grands
- yeux noirs, qu'elle ouvre continuellement comme des portes cochères!
- Elle crève d'envie de m'avoir, mais elle ne m'aura pas.» A bon
- entendeur, salut!
-
- S... de G...
-
-Cette fois, l'écriture, qu'elle avait penchée en arrière pour M.
-Dalombre, fut penchée en avant, et le papier où elle recopia ce gracieux
-avertissement fut acheté chez le fournisseur de plusieurs têtes
-couronnées. Mlle Humbertot calcula que si Emmeline diagnostiquait la
-main d'une femme dans ces impertinences, ce monogramme «S... de G...»
-lui laisserait l'idée d'une grande et riche cocotte, contre laquelle
-toute lutte eût été ridiculement téméraire de la part d'une pauvresse
-sans feu ni lieu autres que ceux dont elle bénéficiait, grâce à la
-charité d'un vieillard.
-
-Elle confia, cette fois, son petit carré de papier à un bureau de poste
-du faubourg Saint-Honoré. Elle avait un moment projeté de le faire
-remettre en mains propres par quelque domestique en grande livrée, qui
-serait descendu d'un landau qu'elle aurait loué spécialement chez Brion.
-Mais cette complication avait des côtés périlleux. Elle se résigna à y
-renoncer.
-
---Ça devait arriver: il y avait déjà trop longtemps que j'étais
-heureuse, se dit Emmeline après avoir comme avalé d'un coup d'oeil cette
-lettre fielleuse. Comment la persécution était-elle venue l'assaillir au
-fond de cette retraite, où elle avait tant de raisons de se croire
-complètement ignorée? Elle ne pouvait le comprendre; mais elle accepta
-cette nouvelle mésaventure comme un événement fatal toujours suspendu
-sur sa tête et dont le fil qui le retenait s'était rompu tout à coup.
-
-Elle ne tenta pas de regimber. A quoi lui eût servi de se débattre dans
-l'étau qui l'étouffait? Ou, en effet, M. Albert avait d'elle cette
-opinion déplorable qu'elle tournait autour de lui; et comme elle n'y
-avait jamais songé le moins du monde, c'était à la détestable éducation
-qu'elle avait reçue et aux milieux ignobles où elle avait traîné qu'elle
-devait les mauvaises manières qui avaient trompé M. Albert sur ses
-intentions. Ou l'auteur de la lettre anonyme mentait grossièrement, et
-il n'avait pas forgé aussi minutieusement cette perfidie pour abandonner
-la proie contre laquelle elle était dirigée. Du moment où quelqu'un
-s'accrochait ainsi à elle, son passé serait bien vite percé à jour; car,
-dans son trouble, elle s'imaginait lire entre les lignes des menaces de
-révélations qui ne s'y trouvaient pas.
-
-En tout cas, c'était fini. Elle ne reparaîtrait de sa vie devant le
-neveu et elle ne reverrait l'oncle que pour lui adresser ses adieux et
-ses remerciements. Mais elle commençait si bien à s'accoutumer à cette
-existence paisible et à cette maison où elle n'avait à répondre qu'à de
-bonnes paroles! Elle eut un déchirement et, tout en arpentant sa chambre
-dans toute sa longueur, elle ne put retenir ce cri, qui ressemblait à
-une invocation à ses tortionnaires inconnus:
-
-«Non! c'est trop! c'est trop!»
-
-L'heure du dîner avait sonné. Le potage était sur la table. Annette vint
-chercher Emmeline, qui avait perdu toute notion du temps. Elle s'excusa
-sur une violente migraine et fit prier M. Dalombre de vouloir bien dîner
-sans elle. Mais le vieillard ne crut pas à ce mal de tête dont elle
-n'avait aucun symptôme une heure auparavant. Il entra précipitamment
-dans la chambre et, surprenant Emmeline tout en larmes, il se planta
-devant elle et la regarda fixement entre les yeux:
-
---Vous avez fouillé dans mes tiroirs et lu la lettre que je ne sais quel
-misérable m'a écrite à votre sujet? dit-il d'un ton impérieux qu'elle ne
-lui connaissait guère.
-
---Moi! fit-elle, je vous jure que non, monsieur. Est-il possible: on
-vous a donc écrit aussi?
-
-Cet «aussi» indiquait suffisamment que l'attaque s'était produite des
-deux côtés.
-
---Répondez-moi, mon enfant, insista le vieillard. Vous savez à quel
-point nous vous aimons. Moi, je vais vous parler à coeur ouvert: j'ai
-reçu, en présence d'Albert, un papier ignoble où vous et nous étions
-pris salement à partie. Le saviez-vous?
-
---Non! dit Emmeline.
-
---Alors, pourquoi pleurez-vous? Il vous est donc arrivé également
-quelque chose?
-
---Oui, répondit-elle. J'ai reçu à mon tour une lettre abominable, où
-l'on m'accuse de choses si vilaines que je ne peux plus rester un
-instant de plus chez vous. Je pleurais parce qu'il faut que je m'en
-aille et que je ne peux pas m'habituer à cette idée-là.
-
---Donnez-moi la lettre! dit M. Dalombre.
-
---Non, je vous en prie, fit Emmeline. D'ailleurs, elle n'insulte que
-moi. Il n'y est pas question de vous.
-
-Mais il tenait à comparer les écritures. Pour la première fois, il lui
-ordonna d'obéir. Elle allait s'exécuter--car, en somme, pour elle, ce
-vieillard était un père à qui elle était presque tenue de tout
-confier--quand un violent coup de sonnette retentit. C'était Albert qui
-était en retard et qui arrivait au galop pour dîner. La salle à manger
-était déserte, et au milieu de la table un potage déjà froid mettait aux
-parois de la soupière des plaques de graisse figée.
-
-Il poussa la porte, derrière laquelle il entendait discuter et se trouva
-dans la chambre d'Emmeline qui se tenait la tête basse devant M.
-Dalombre interloqué et tremblant.
-
---Ah çà! que se passe-t-il donc? demanda le jeune homme.
-
---Ce qui se passe? répondit M. Dalombre; le voici: Emmeline a reçu,
-comme nous, sa petite lettre anonyme. Je ne sais pas ce qu'on y a mis;
-mais elle refuse de me la montrer.
-
---Le drôle qui a écrit ces ordures ne mérite guère qu'on lise sa prose,
-en effet, répliqua Albert. Que Mlle Emmeline jette au feu ces
-ignominies. Nous en ferons autant de notre côté, et le polisson en sera
-pour ses frais de calomnie.
-
---Tu es dans le vrai, appuya le vieillard. Nous sommes bien bons de nous
-occuper de ces saletés, qui sont encore plus bêtes que méchantes! Tiens!
-voilà ce que j'aurais dû en faire tout de suite.
-
-Et, tirant de la poche de sa longue houppelande la «composition» de Mlle
-Humbertot, il la déchira en seize morceaux qu'il froissa dans sa main et
-jeta dans la cheminée.
-
---Allons, faites-en autant! dit Albert à Emmeline.
-
-Elle avait maintenant la certitude que ses protecteurs ne s'étaient en
-rien prêtés à cette machination, puisqu'eux-mêmes avaient été visés par
-le calomniateur anonyme.
-
---Vous avez raison! dit-elle. Et, remettant la lettre à M. Dalombre,
-elle ajouta: Tenez, déchirez-la vous-même.
-
-C'était donner au vieillard l'autorisation de la lire. Il n'en profita
-pas, et, la roulant fiévreusement en boule, il envoya la seconde
-dénonciation rejoindre la première.
-
-Non seulement il ne pouvait plus être question de séparation, mais
-l'absurde calomnie dans laquelle on les avait enserrés tous les trois
-créait entre eux une sorte de solidarité dans un but de défense
-mutuelle. Cependant, de quel serpent sortait cette bave? Après s'être
-promenés sur diverses têtes, les soupçons s'arrêtèrent sur une jeune
-ouvrière en couture qui était venue deux ou trois fois procéder à
-l'essayage d'une robe commandée pour Emmeline.
-
-L'innocente créature, à qui l'aventure de l'attaque nocturne avait été
-racontée, s'était simplement laissée aller à dire, tout en épinglant une
-manche trop large:
-
---Vous avez eu joliment de la chance de tomber sur d'aussi bonnes gens!
-
-On supposa que la jalousie était pour quelque chose dans ce compliment:
-on partit de là. Le style des deux lettres n'était pas celui d'une
-couturière, il est vrai. On en conclut qu'elle avait chargé un de ses
-amoureux de cette vilaine besogne: ce qui faisait d'elle à la fois une
-diffamatrice et une coureuse.
-
-Mme Humbertot connut seule et cette histoire et son dénouement, qu'elle
-transmit, mot pour mot, à sa fille, sans oublier de mentionner les
-preuves morales qui planaient sur la petite ouvrière.
-
---Ça ne m'étonne pas, conclut négligemment Brigitte; ces filles du
-peuple sont dévorées par l'envie!
-
-
-
-
-IX
-
-LE PARALYSÉ
-
-
-Cet incident jeta un peu de contrainte entre Albert et Emmeline. En
-revanche, il développa la pitié du vieux Dalombre pour cette pauvre
-enfant que les haines humaines poursuivaient déjà. Il constata avec
-admiration le peu de rancune qu'elle montrait contre l'auteur de la
-vilenie à la suite de laquelle elle avait été sur le point de quitter la
-maison. Il tenait d'autant plus à la société de cette jeune fille si
-inoffensive que des fauteurs de machinations et de mensonges avaient
-essayé de l'éloigner de lui.
-
-Elle l'aidait aussi à oublier, ou plutôt à se remémorer sa Léonie, qu'il
-retrouvait parfois en elle, en vertu du principe de l'éternel féminin.
-Le soir, il la priait de lui lire ses journaux, moins pour savoir ce qui
-s'était passé à la Chambre ou dans les conseils de l'Élysée, dont le
-résultat l'intéressait peu, que pour entendre sa voix jeune et regarder
-s'agiter ses lèvres sur ses dents blanches et fraîches comme des
-sorbets.
-
-Élevé dans le rigorisme vendéen et bas-breton, le vieux Nantais s'était
-reproché à plusieurs reprises d'avoir laissé les yeux de cette vierge
-s'égarer sur des faits divers et des chroniques de tribunaux, dont la
-teneur pouvait jeter dans son esprit les ferments d'une curiosité
-inavouable. C'est pourquoi il avait pris l'habitude de ne pas la laisser
-aller plus loin que la première page, généralement consacrée à la
-politique. Il avait trié, pour elle, dans sa bibliothèque, une série de
-livres plus ou moins couronnés par l'Académie. Il avait longtemps hésité
-à y comprendre deux volumes de Jules Sandeau: _Mademoiselle de la
-Seiglière_ et _Sacs et Parchemins_. Ce qui l'avait déterminé à les y
-insérer, c'était cette réflexion:
-
-«Si elle y rencontre une phrase scabreuse, elle ne la comprendra pas.»
-
-Car, par un phénomène particulier, Emmeline, qui des choses de l'amour
-ne connaissait que les corvées les plus répugnantes, éprouvait pour ce
-qui fait d'ordinaire le fond des conversations un dégoût presque
-invincible. Elle admettait tout au plus _Paul et Virginie_, chez qui la
-tendresse a des apparences de fraternité.
-
-Jamais les sentiments n'étaient assez édulcorés pour elle. Aussi, même
-sans parti pris de jouer l'ignorance auprès de son hôte, elle éloignait
-instinctivement de ses causeries tout ce qui était de nature à lui
-rappeler ce qu'elle aurait tant voulu extirper radicalement de sa
-mémoire. De là un langage dont la chasteté imposait le respect, même à
-Mlle Humbertot, qui aurait donné tout au monde pour parvenir à jouer
-aussi merveilleusement l'indifférence en matière masculine.
-
-L'ancien armateur, qui depuis quelques semaines avait grand'peine à
-marcher, se réveilla, un matin, les jambes molles comme du caoutchouc.
-Il gagna le plus vivement possible un fauteuil, s'y affaissa et ne s'en
-releva plus. La paralysie s'était abattue sur lui et le tenait du genou
-à la cheville.
-
-Les médecins s'épuisèrent en révulsifs et en réactifs: tout ce qu'ils
-obtinrent, ce fut, selon eux, d'enrayer le mal; car, lorsque la science
-n'a pu détourner de vous une fièvre typhoïde, elle prétend que si vous
-ne l'aviez pas à temps appelée à votre secours, vous n'évitiez
-certainement pas une fluxion de poitrine.
-
-Emmeline trouva là l'occasion de rendre à son sauveur tout ce qu'elle
-lui devait. Elle s'installa garde-malade, ne le quittant plus le jour,
-se relevant la nuit et aidant à le porter dans son lit quand il avait
-passé quelques heures dans son fauteuil.
-
-L'esprit du vieillard était resté lucide, quoiqu'il parlât de moins en
-moins. Seulement, ses yeux la cherchaient toujours, et il n'aurait pas
-mangé un morceau de pain qu'elle ne lui eût coupé.
-
-Elle s'efforçait de le remonter en lui répétant du matin au soir:
-
---Ce sont des rhumatismes. Les rhumatismes, c'est très drôle: ça change
-de place, ça voyage. Aujourd'hui, vous les avez dans les jambes; demain,
-vous les aurez dans les bras, puis dans les épaules; enfin, un beau
-jour, ils s'en iront tout à fait.
-
-Mais ces rhumatismes ne changeaient pas de place, et le malade ne
-pouvait pas en changer non plus. Elle lui demandait de temps en temps:
-
---Souffrez-vous?
-
-S'il disait: oui, elle répondait:
-
---Tant mieux, c'est une preuve que vos jambes ne sont pas mortes!
-
-S'il disait: non, elle s'écriait joyeusement:
-
---Vous voyez bien que vous allez mieux, puisque les douleurs ont cessé!
-
-Mais bientôt le bonhomme ne se «sentit plus», comme on dit vulgairement.
-Les cuisses et ensuite le ventre lui-même devinrent inertes. Ses mains
-se mirent à trembler. Elle fut contrainte de le laver et de l'éponger
-comme un enfant, un gros enfant qui pesait lourd, car elle était
-quelquefois réduite à le soulever de son fauteuil, à la force de ses
-petits bras. Elle appelait alors à son aide la Bretonne, qui les trouva
-un jour tous les deux les quatre fers en l'air, Emmeline ayant glissé
-sur le parquet avec son fardeau.
-
-Annette, avec la dureté non pas de coeur, mais de sensations
-particulières aux femmes de la campagne, n'avait retenu de cette chute
-que le côté pittoresque, et elle la raconta presque en riant à M.
-Albert, qui venait maintenant tous les jours s'informer du degré
-d'affaissement où était tombé son pauvre oncle.
-
-Emmeline était toute gênée de ce récit, humiliant pour sa dignité.
-
---Ne vous défendez pas, mademoiselle, dit le jeune homme d'une voix
-pénétrée. C'est à votre admirable dévouement que vous êtes redevable de
-tous ces ennuis-là. Je me demande comment vous pouvez y tenir.
-
---Bien sûr! fit-elle simplement, je n'irai pas abandonner votre oncle
-dans l'état où il est. D'abord, il ne connaît que moi. Ah! il ferait une
-belle vie, si on lui donnait une autre personne pour le soigner!
-
-Les Humbertot, prévoyant une fin prochaine et comprenant que, le
-propriétaire mort, la propriété se fermerait définitivement pour elles,
-n'envoyaient plus que de loin en loin prendre des nouvelles du
-paralytique. Elles avaient, au début de la crise, risqué deux ou trois
-visites; mais Mlle Brigitte avait déclaré que la vue de ce
-vieillard--presque tombé en enfance--lui faisait trop de mal; qu'elle
-n'avait pas la force de supporter ces spectacles-là, et elle avait
-déconseillé à sa mère de revenir.
-
-En réalité, la seule vue qui l'eût froissée, c'était celle d'Emmeline,
-assise au chevet du vieil armateur, qui n'avait de regards que pour elle
-et se cramponnait à cette frêle jeune fille, comme on se cramponne à
-l'espoir de vivre.
-
---En voilà une qui tourne autour des héritages! avait dit Brigitte en
-sortant de la maison de la rue de Berlin où, de ce jour-là, elle résolut
-de ne plus mettre les pieds.
-
-Le lit du malade était à «deux faces», expression impropre, qui signifie
-qu'un lit est à deux côtés, avançant droit dans la chambre. Albert
-s'asseyait parfois, une demi-heure durant, du côté opposé à celui
-qu'avait adopté Emmeline, et tous deux regardaient soit dormir, soit
-respirer le vieillard, qui leur souriait de son mieux, tantôt à droite,
-tantôt à gauche.
-
-Un jour, il murmura à l'oreille de son neveu, en lui désignant son
-infirmière occupée à rattacher les embrasses des rideaux:
-
---Je t'avais bien dit que c'était un ange!
-
-Ce qui bouleversait toutes les idées que ses fréquentations du quartier
-latin avaient implantées dans la tête d'Albert, c'était le manque absolu
-de coquetterie qui distinguait Emmeline, non pas seulement des jeunes,
-mais même des vieilles femmes. A la plus légère plainte partie de la
-chambre à coucher du patient, elle sautait à bas de son lit et prenait
-juste le temps d'enfiler ses pantoufles. Elle se présentait à tous et à
-tout moment les cheveux dans les yeux, son chignon de travers, en
-camisole et en jupon, sans songer à rectifier ce désordre en passant
-devant la glace de la cheminée.
-
-Que le neveu fût là, qu'il n'y fût pas, elle remplissait auprès de
-l'oncle tous les devoirs dont elle avait pris la charge, préparant des
-sinapismes destinés à faire descendre aux pieds glacés du vieillard le
-sang qui n'y descendait pas; elle posait de ses mains ces emplâtres,
-prête à tout, dégoûtée de rien, courant à la cuisine, grimpant quatre à
-quatre l'escalier, sans voir personne et sans savoir si on la regardait.
-
-Ce détachement des êtres et des objets extérieurs doublait le prix de
-ces soins que les femmes refusent rarement à ceux qui les réclament,
-mais dans lesquels elles mettent presque toujours un fond de prétention
-qui en dénature le but et en amoindrit la portée. Beaucoup de mondaines
-se font faire des toilettes pour veiller les malades, comme elles en ont
-pour aller à une soirée dansante. Au lieu d'être décolletés, leurs
-corsages sont montants et elles remplacent à leurs oreilles les boutons
-de diamants par des parures en jais noir.
-
-Presque tous les soirs, elle priait Annette de lui servir son dîner dans
-la pièce même où somnolait M. Dalombre, et elle plaçait bravement son
-assiette sur le marbre de la table de nuit, mangeant dans la buée de
-cataplasmes, de chloroforme, d'eau sédative et d'éther au milieu de
-laquelle elle s'était accoutumée à respirer.
-
-Albert, quoiqu'il aimât tendrement son oncle, qui n'avait cessé d'être
-pour lui le meilleur des pères, n'avait pas le courage de rester plus de
-vingt minutes dans cette atmosphère d'odeurs aussi écoeurantes que
-multiples. Or il y avait déjà quinze grands jours et autant de
-nuits--lesquelles comptaient double--que la jeune fille s'était clouée
-volontairement à l'acajou de ce lit, qu'elle ne quittait même plus pour
-aller prendre ses repas.
-
-Cette claustration durait depuis trois mois quand le vieillard, tout
-fier d'avoir pu sucer un os de côtelette, tira son bras hors du lit et
-l'étendit jusqu'à Emmeline, dont il saisit la main droite comme pour
-être sûr qu'elle ne lui échapperait pas:
-
---Je ne suis pas un imbécile, lui dit-il d'un ton très calme, mais très
-décisif, je sais bien que je serai mort avant peu.
-
---Mais non! mais c'est absurde! s'écria-t-elle; vous voyez bien que les
-forces vous reviennent, puisque vous parlez et que vous gesticulez comme
-un jeune homme.
-
---Enfin! reprit M. Dalombre, supposons que je disparaisse demain, que
-deviendriez-vous?
-
-Emmeline retira sa main avec colère, comme s'il ne lui posait cette
-question que pour la contrarier. Elle répliqua, en haussant les épaules:
-
---En voilà une idée! On dirait que nous n'avons pas le temps de penser à
-tout cela. Il ne s'agit pas de moi, il s'agit de vous. Bien sûr que vous
-disparaîtrez un jour, mais moi aussi je disparaîtrai. Nous disparaîtrons
-tous.
-
---Répondez, continua-t-il, et répondez sérieusement. Admettons que
-demain je vende cette maison; où iriez-vous?
-
---Je ne me le suis jamais demandé, fit-elle. J'irais n'importe où. Je
-trouverais toujours bien à me placer.
-
---Et si vous ne trouviez pas de place, car vous n'avez pas un sou
-vaillant?
-
---Bien sûr que je ne suis pas riche; mais je ne suis pas bien exigeante
-non plus. D'ailleurs, insista-t-elle, je ne suis pas près de quitter
-d'ici, car vous aurez encore longtemps besoin de moi, même quand vous
-serez en convalescence.
-
-Elle ne songeait dans ces réponses qu'à éloigner de l'esprit du
-vieillard l'idée de la mort. Mais ce dérivatif n'empêchait pas celui-ci
-de revenir à son questionnaire, et elle dut finir par avouer que, lui
-parti, elle retomberait sur le pavé sans argent, sans famille et sans
-appui; car, naturellement, la première chose qu'elle ferait serait de
-sortir de l'hôtel où elle n'aurait plus rien à faire.
-
---C'est bien! conclut-il, je saurai bien m'arranger pour que vous n'en
-sortiez pas.
-
-Elle ne prêta aucune attention à cette dernière phrase et lui ferma la
-bouche en lui faisant observer qu'il se fatiguait en conversations
-inutiles. Il ferait bien mieux de dormir que de s'amuser à se faire des
-monstres des moindres choses. Si on se croyait mort chaque fois qu'on a
-des douleurs dans les genoux, on ne serait pas tranquille un instant.
-
-C'était par la brusquerie qu'elle prenait maintenant son malade, car le
-médecin lui avait soigneusement recommandé de ne pas le laisser se
-démoraliser. Il ne se démoralisait pas, mais il tenait à ne pas se
-laisser surprendre par la catastrophe. Un matin, il demanda un notaire,
-pria Emmeline de les enfermer en tête-à-tête et d'aller elle-même
-s'étendre sur son lit, pendant une heure ou deux; car, la nuit
-précédente, elle n'avait pas fermé l'oeil.
-
-Cet homme noir, à la mine plaintive, apparut à l'ignorante jeune fille
-comme l'ange de la mort: un ange décoré avec des favoris grisonnants. Il
-resta longtemps avec le vieux Dalombre, qui le fit reconduire par
-Emmeline et la rappela ensuite à son chevet, comme s'il avait plus que
-jamais besoin de l'avoir auprès de lui.
-
---Ça va mieux, dit-il, quand elle lui revint, mais je n'ai encore fait
-que la moitié de ma besogne.
-
-De quelle besogne parlait-il, et en quoi consistait cette autre moitié
-qui lui restait à accomplir? Elle ne s'en doutait même pas et ne
-cherchait pas autrement à s'en enquérir. Elle se disait que les
-valétudinaires ont des lubies, et elle lui passait ses notaires, comme
-elle lui eût passé le caprice d'un fruit ou d'un gâteau dont il eût
-exprimé l'envie.
-
-Cependant, Albert, averti par les docteurs qui avaient été appelés en
-consultation, n'osait presque plus s'éloigner; car, afin de se donner de
-la marge et de ne pas être trop brusquement démentis par l'événement,
-ils avaient pronostiqué que le vieillard pouvait aussi bien vivre encore
-six mois que mourir d'un instant à l'autre. Cette prophétie peu
-compromettante avait néanmoins suffi pour tenir constamment la maison en
-alerte. Le jeune homme élut presque définitivement domicile dans la
-chambre du premier, qui avait remplacé pour lui celle où Emmeline était
-installée et qu'il lui avait officiellement abandonnée.
-
-On craignait que la paralysie ne montât tout à coup à la gorge; et, pour
-ne pas tuer la jeune fille, qui quelquefois dormait debout ou assise, il
-la relayait dans ses veilles nocturnes. Souvent aussi ils veillaient
-ensemble, car elle avait toujours cette appréhension qu'il ne sût pas
-s'y prendre pour retourner le moribond sur son matelas.
-
-L'hiver était venu. Ils se réfugiaient tous deux chacun dans un angle de
-la cheminée, s'enfonçant presque dans l'âtre pour se réchauffer, car
-rien ne donne aussi froid que le sommeil. Ils causaient alors tout bas
-pour ne pas réveiller le paralytique, qui de temps en temps leur disait
-du fond de son oreiller:
-
---Parlez plus haut: ça me distrait!
-
-Il se défendait énergiquement, le vieil homme. Un soir, on se répétait:
-C'est fini! et le lendemain matin on était tout étonné de le retrouver
-plus gaillard que la veille. C'est pourquoi Annette répétait
-invariablement à tous ceux du quartier qui lui demandaient des
-nouvelles:
-
---Il a des hauts et des bas.
-
-Comme il était en hausse, il profita d'un moment où Emmeline était allée
-dans sa chambre se passer un linge mouillé sur la figure, pour prier
-Albert d'aller mettre le verrou afin qu'elle n'entendît rien de ce qui
-allait se dire.
-
-Le jeune homme devina que quelque chose de grave se préparait. Il alla
-fermer le verrou, puis revint auprès de son oncle.
-
---Veux-tu que je meure content? demanda alors celui-ci.
-
---Oh! mon oncle, mon bon oncle, s'écria Albert, pourquoi parles-tu
-toujours de mourir?
-
---Veux-tu que je meure content? réitéra le vieux Dalombre. Oui, tu le
-veux, n'est-ce pas? Eh bien, écoute-moi:
-
-«Je te laisse toute ma fortune, peut-être plus considérable que tu ne la
-supposes; mais j'ai tenu à léguer à Emmeline cette maison, qui est
-devenue la sienne et dont nous n'avons pas le droit de la chasser. Qu'en
-penses-tu, Albert?
-
---Je te remercie pour elle et pour moi, mon cher oncle, dit le jeune
-homme avec effusion. Cette donation règle tout, car ce qu'elle acceptera
-de ta main, elle ne l'aurait certainement pas accepté de la mienne. Tu
-sais comme elle est fière! Elle a toujours peur qu'on ne la prenne pour
-une accapareuse.
-
---C'est précisément ce qui m'inquiète, poursuivit le vieillard. Elle est
-capable, le jour de ma mort, de faire sa malle et de s'enfuir, sous
-prétexte qu'il ne lui serait pas permis de vivre sous le même toit qu'un
-garçon de ton âge. En outre, elle refusera sans doute de te priver d'une
-partie de ce qu'elle considérera comme t'appartenant.
-
---Ça, c'est bien possible! appuya Albert.
-
---T'imagines-tu, reprit M. Dalombre, la pauvre petite retournant dans un
-magasin, à trimer douze heures par jour, pour toute récompense de
-l'admirable dévouement qu'elle m'a montré depuis tant de mois déjà. Non,
-je n'emporterai pas ce remords-là.
-
---Je te comprends, dit le jeune homme. Si tu lui faisais tout de suite
-cadeau de la maison?
-
---Après les lettres infâmes que sa présence ici a déjà provoquées, ce
-serait du beau! Toute la rue crierait qu'elle est ta maîtresse... ou la
-mienne, ajouta-t-il avec un sourire pénible.
-
---Que faire alors? demanda Albert.
-
---Une chose à laquelle j'ai pensé depuis quelque temps déjà, mon enfant.
-As-tu jamais rencontré sur ta route une créature plus désintéressée,
-plus aimante, plus simple et plus douce?
-
---Non, bien sûr.
-
---En ce cas, pourquoi chercher ailleurs? Elle a bientôt dix-huit ans, tu
-en as bientôt vingt-quatre. Ce n'est pas une fille sans dot, puisqu'elle
-apportera à son mari un immeuble qui m'a parbleu bien coûté près de deux
-cent mille francs. Me comprends-tu, Albert? Ce serait une bonne façon de
-faire cesser les cancans et les injures anonymes.
-
-Albert, qui n'avait jamais pensé à se marier, n'avait pu songer à
-épouser Emmeline. Il ressentait pour elle un profond attachement. Elle
-l'avait tant de fois remplacé auprès de son pauvre oncle! Il est certain
-qu'elle avait des yeux extraordinaires, des dents de perles et que si,
-avec le repos et le sommeil qu'elle s'était refusés jusque-là, elle
-prenait le parti d'engraisser un peu, elle ferait une femme charmante.
-Toutefois, la proposition que soumettait ainsi à brûle-pourpoint le
-moribond l'avait complètement ahuri.
-
---Tu me prends tout à fait à l'improviste, dit-il; tout ce que je peux
-t'affirmer, c'est que je suis prêt à tout pour te faire plaisir.
-
---C'est cela; réfléchis, mon cher Albert, je ne t'impose rien;
-seulement, j'aurais été on ne peut plus heureux de l'appeler ma nièce.
-
-A ce moment, Emmeline secoua le bouton de la porte qu'elle était loin de
-croire fermée au verrou. Elle s'escrimait sur la serrure, dans laquelle
-elle tournait et retournait la clef. Albert alla ouvrir discrètement,
-comme si ce bruit eût troublé la somnolence du bonhomme. Elle rentra
-alors sur la pointe du pied et pencha sa tête sur celle du vieillard;
-elle le regarda, convaincue qu'il dormait; car, à sa vue, il avait vite
-fermé les yeux, comme un enfant pris en flagrant délit de désobéissance.
-
-Le jeune homme, extrêmement gêné, prétexta une visite et sortit d'un
-trait. Quinze jours se passèrent sans qu'il eût soufflé mot à son oncle
-du plan que celui-ci avait démasqué. Après ces deux semaines,
-probablement consacrées aux plus sérieuses méditations, il s'approcha du
-vieux malade et lui dit résolument:
-
---Tu as raison: je ne trouverai jamais mieux, et puisque tu le désires,
-j'accepte!
-
-M. Dalombre eut un sursaut de joie, tant il avait conscience de faire à
-la fois le bonheur des deux seuls êtres qui lui restassent à aimer.
-
---Le sait-elle? demanda-t-il.
-
---Non, répondit Albert. C'est à toi de lui répéter ce que tu m'as dit.
-D'abord, qui prouve qu'elle voudra de moi?
-
---Tu plaisantes, fit le vieillard redevenu presque gai. On refuse de
-l'argent, mais on ne refuse pas un mari.
-
---Alors, charge-toi de me faire agréer. Mais, franchement, elle a
-jusqu'à présent fait si peu attention à moi qu'elle ne doit guère
-savoir, à cette heure, si je lui plais ou si je ne lui plais pas.
-
---Oh! sois tranquille. Je suis sûr d'avance qu'elle ne demandera pas
-quinze jours de réflexion.
-
-Le neveu quitta son oncle sur ces mots. Il se croisa en sortant avec
-Emmeline qui commençait à remarquer chez le jeune homme un certain
-embarras, dont elle était à cent lieues de pressentir les motifs. Les
-apartés entre lui et M. Dalombre lui semblaient aussi depuis quelque
-temps tant soit peu mystérieux. Mais ils étaient vraisemblablement
-nécessités par des affaires de famille qui ne la regardaient pas et
-auxquelles se rattachait sans doute l'apparition de ce notaire qui
-l'avait si fort effrayée.
-
-
-
-
-X
-
-LA FIANCÉE RÉCALCITRANTE
-
-
-Comme elle n'était pas dans le complot, elle continuait son métier aussi
-discrètement et simplement que par le passé. Albert l'observait avec
-l'intention secrète de la surprendre en état de coquetterie ou
-simplement de distraction féminine. Le paralytique, après les
-préoccupations qui venaient de l'assaillir, était retombé plus bas que
-jamais, et n'avait pas encore retrouvé la force nécessaire pour soutenir
-l'assaut d'une discussion comme celle qu'il avait résolu d'engager avec
-Emmeline. Albert avait promis à son oncle d'obéir à ses volontés, qu'on
-pouvait, vu son état, considérer comme les dernières. Mais de cette
-décision était née l'impatience de connaître l'accueil que ferait
-Emmeline à une proposition aussi inattendue pour elle. Il se tenait à
-l'écart sans oser lui adresser la parole, ni même la regarder en face.
-
-Il était si froid et si embarrassé devant elle qu'Emmeline s'imagina
-l'avoir fâché, soit par un mot dit plus haut que l'autre, soit par un
-manquement à ce qu'elle regardait comme son service obligatoire. Elle se
-reprochait déjà les deux heures de sommeil qu'elle prélevait sur chaque
-nuit, lorsqu'Albert lui demanda d'une voix un peu tremblante:
-
---Si vous voulez, mademoiselle, je veillerai ce soir avec vous, pour
-vous relayer s'il le faut, car vous vous exténuez. Vous allez tomber
-malade à votre tour.
-
---Oh! répondit-elle, je ne suis pas fatiguée du tout. Je dors dans un
-fauteuil aussi bien que dans un lit, et au moins, quand M. Dalombre a
-besoin de moi, je suis toute prête.
-
---Enfin, permettez-vous que je vous tienne un peu compagnie? Nous
-causerons, souligna-t-il.
-
---Mais, monsieur, dit-elle sans défiance aucune, j'en serai très
-contente. Je vais prier Annette de faire un bon feu.
-
-Le jeune homme ne doutait pas qu'elle ne sautât avec la plus vive
-reconnaissance sur ce projet d'union qui allait lui tomber du ciel.
-Peut-être eût-il opposé aux voeux de son oncle mourant une résistance un
-peu plus vive, s'il n'avait été lui-même, depuis quelque temps, en proie
-à une mélancolie d'ailleurs suffisamment motivée. Sa jolie petite
-maîtresse, que les façons distinguées de M. Dalombre neveu avaient
-d'abord séduite, avait fini par s'en lasser. Elle était habituée à
-recevoir, au moins deux fois par semaine, des assiettes à la tête, et ce
-manque de vaisselle cassée lui pesait. Aussi venait-elle de quitter
-brusquement le domicile illégitime pour demander à un garçon tailleur
-aux jambes tordues et au nez écrasé ces satisfactions dont elle était
-sevrée.
-
-En trouvant un beau jour le nid vide, Albert avait eu un mouvement comme
-pour s'arracher les cheveux, ne pouvant arracher ceux de l'évadée. Puis,
-il avait réfléchi que plus ou moins de cheveux qui lui resteraient ne
-rendrait pas les femmes plus fidèles. Alors, dans l'espèce de
-désorientement qui suit d'ordinaire ces mésaventures si fréquentes dans
-la vie des jeunes gens, comme aussi et peut-être davantage dans celle
-des hommes âgés, il avait embrassé comme une suprême consolation l'idée
-du mariage avec une jeune fille dont l'honnêteté le dédommagerait des
-trahisons perpétuelles contre lesquelles il saisissait l'occasion de
-réagir.
-
-Mais il ne se pressait pas outre mesure de prendre ce grand parti, se
-disant qu'Emmeline serait toujours là et qu'elle ne pouvait lui
-échapper.
-
-Aussi est-ce avec une certaine désinvolture, dans la certitude où il
-était d'être accueilli par des larmes de joie, qu'après un moment de
-silence, il lui dit, après s'être assis en face d'elle, dans le coin de
-cheminée qu'il avait adopté:
-
---Mademoiselle Emmeline, est-ce que vous n'avez jamais pensé à vous
-marier?
-
-Si elle n'avait pas eu peur de jeter dans cette pièce silencieuse une
-note trop bruyamment gaie, elle aurait certainement éclaté de rire.
-
---Moi, me marier, fit-elle; et avec qui? A moins que ce ne soit avec
-Moricaud!
-
-Moricaud était un gros chat noir qui avait pris Emmeline en affection et
-aimait à faire sur ses genoux des sommes prolongés.
-
---Vous riez de cela comme si vous étiez une enfant, reprit Albert. Mais
-vous avez dix-huit ans bientôt, et on arrive si vite à dix-neuf et à
-vingt qu'il faudrait peut-être vous occuper un peu de votre avenir. Bien
-entendu, nous ne vous abandonnerons pas; mais enfin, vous n'avez pas
-l'intention de coiffer sainte Catherine, je suppose, ajouta-t-il du même
-ton enjoué qu'elle paraissait avoir adopté au début de cette
-conversation dont, évidemment, la gravité lui échappait.
-
-Elle retomba pourtant dans son sérieux habituel et dit comme pour briser
-là:
-
---J'ai bien d'autres choses à faire qu'à m'occuper de ces niaiseries. Du
-reste, ce serait joli de ma part d'abandonner votre pauvre oncle dans ce
-moment-ci.
-
-Albert attrapa au bond cette balle inespérée.
-
---Mais, dit-il, j'ai la conviction que mon oncle serait le premier à
-vous conseiller de chercher une situation qui vous mît à l'abri des
-ennuis qu'une jeune fille seule est exposée à rencontrer constamment
-dans son chemin.
-
---Votre oncle? interrogea-t-elle avec inquiétude. Il a donc assez de moi
-qu'il voudrait me voir quitter cette maison-ci pour une autre?
-
---Dieu! répliqua Albert en riant à son tour, comme vous êtes farouche!
-Mon oncle vous aime comme... tout le monde vous aime ici, et c'est
-précisément pour que nous ne nous quittions jamais ni les uns ni les
-autres qu'il serait on ne peut plus heureux de vous savoir
-irrévocablement casée.
-
-Emmeline ouvrit les yeux d'une femme qui n'a pas compris; car, lorsque
-les femmes ne comprennent pas, elles ouvrent les yeux: ce qui ne leur
-fait généralement pas comprendre davantage.
-
---Eh bien! oui, reprit Albert. Si mon oncle m'aime comme son neveu, il
-vous aime comme sa fille: ce qui fait que vous êtes ma cousine. Or entre
-cousine et cousin la loi ne défend pas le mariage.
-
-Emmeline se leva brusquement, puis elle retomba assise. Pourquoi cette
-plaisanterie, et à quel propos M. Albert prenait-il avec elle ce ton
-subitement blessant? Car ce mot: «entre cousine et cousin la loi ne
-défend pas le mariage», lui sonna dans l'oreille comme une proposition
-libertine, qui la glaça des pieds à la tête. Aurait-il donc appris par
-hasard quelque chose, et se croyait-il en droit de ne plus se gêner avec
-elle? Ces colloques mystérieux avec le vieux Dalombre, ces moments de
-gêne faisant place tout à coup à des familiarités aussi déplacées
-qu'inattendues: oui, c'était cela. Il savait tout. A moins que cette
-attaque hardie ne fût qu'une épreuve destinée à éclaircir des soupçons
-encore indéterminés.
-
-En tout cas, si c'était un piège, elle se garderait d'y tomber. Le froid
-qui lui était monté au coeur se refléta sur sa figure, au point
-qu'Albert resta bloqué dans sa chaise, ne sachant s'il devait battre en
-retraite ou continuer à avancer.
-
-Emmeline, très inquiète et profondément intriguée par ce brusque
-changement d'allures, voulut en avoir le coeur net. Elle se rappela les
-fausses candeurs de Mlle Brigitte lorsque quelqu'un jetait dans la
-conversation une phrase à double entente, et, tout en faisant de son
-mieux pour les imiter, elle demanda:
-
---Dans quel but me dites-vous ces choses-là, monsieur? Je sais que votre
-bon oncle a un peu d'attachement pour moi. Je le lui rends bien, allez!
-Mais je suis sûre que son amitié vient de ce qu'il me croit une fille
-sérieuse et non une diseuse de bêtises.
-
---Mais moi non plus, je ne suis pas un diseur de bêtises, repartit
-Albert, et c'est parce que je vous ai toujours considérée aussi comme
-très sérieuse que je vous ai parlé sérieusement.
-
---Alors, fit-elle en essayant de rire, c'est sérieusement que vous
-m'appelez votre cousine?
-
---Je vous ai donné ce titre-là parce que je tenais à vous convaincre que
-nous vous regardons, mon oncle et moi, comme étant déjà de la famille,
-fit observer le jeune homme, n'osant pas encore mettre les points sur
-les _i_.
-
---Comment, déjà? Qu'entendez-vous par déjà? interrogea-t-elle.
-
-Il jugea qu'il avait assez louvoyé et, se levant à son tour, il marcha
-droit au lit du malade qui, la tête haussée sur ses oreillers dressés
-presque verticalement, se tenait allongé sous ses draps, comme une
-statue étendue sur une tombe, dans son suaire de marbre. M. Dalombre,
-bien qu'ayant les yeux grands ouverts, semblait n'avoir rien vu ni rien
-entendu.
-
---Mon oncle, lui cria Albert, je t'en prie, répète-lui, à cette méchante
-fille, que c'est ta volonté expresse qu'elle soit ma femme; sans quoi
-elle affectera toujours de ne pas savoir ce qu'on lui veut.
-
---Oui, Emmeline, dit le vieillard, dont les lèvres seules se décidèrent
-à bouger, oui, c'est mon désir le plus cher avant de mourir. Le hasard a
-bien fait les choses; il a amené chez nous une femme qui n'a peut-être
-pas sa pareille au monde. J'espère que vous n'allez pas attrister mes
-derniers jours par un refus.
-
-Elle fut prise d'un tremblement et s'empourpra d'une rougeur qui lui
-monta jusqu'à la racine des cheveux. Elle eut, sous les paroles du brave
-homme qui l'avait sauvée et qui complétait ainsi son sauvetage, la
-sensation d'une voleuse prise, aux magasins du Louvre, en flagrant délit
-de soustraction d'un coupon d'étoffe. Elle, épouser M. Albert Dalombre,
-pour remercier l'oncle de l'avoir arrachée de l'ignominie! Acquitter de
-cette monnaie la dette de reconnaissance qu'elle avait contractée envers
-cet homme intègre, qui s'imaginait, en mourant, ne lui léguer que le
-bien-être et qui lui léguait l'honneur et la réhabilitation! Et elle le
-laisserait, en retour, léguer inconsciemment à son neveu une honte qui
-n'aurait plus de fin: oh! ça, non, par exemple! Elle aimerait mieux
-aller chercher au bureau de M. Heurteloup un duplicata de sa carte et la
-clouer elle-même à la porte de l'hôtel.
-
-Le coup droit sous lequel elle avait bondi lui était entré si avant dans
-le coeur, le danger était si pressant et si terrible qu'elle n'éprouva
-pas le plus petit chatouillement d'amour-propre à la pensée de
-l'impression qu'elle avait produite sur ce jeune homme riche,
-intelligent, probablement plein d'avenir et qui l'avait ainsi distinguée
-dans sa camisole de garde-malade et dans son emploi de fabricante de
-potions. Elle ne vit de cette aventure que le côté fatal. On l'invitait
-à verser à boire à un ami, quand elle savait que le vin était
-empoisonné. Eh bien! non: on l'accuserait d'avoir été tout ce qu'on
-voudra, mais elle ne serait jamais une empoisonneuse.
-
-Elle s'approcha du vieillard, lui saisit la main droite, sur laquelle
-elle inclina son front après l'avoir tenue longtemps collée sur ses
-lèvres. Enfin, la tempête intérieure qui la bouleversait se fondit en
-larmes qui tombèrent toutes chaudes sur la main moite du paralysé. Quand
-elle eut bien pleuré et bien sangloté, elle releva sa tête toute
-balafrée par les ruisseaux qui lui tombaient des yeux et ne dit que ces
-mots, scandés par de gros soupirs qui lui soulevaient la poitrine et lui
-tordaient la bouche:
-
---Monsieur Albert, voulez-vous achever de veiller votre oncle, cette
-nuit? Je serais bien heureuse si vous me permettiez de rentrer dans ma
-chambre.
-
-Et, sans attendre cette permission qu'elle sollicitait, elle gagna la
-porte d'un pas hâtif et disparut dans l'ombre du corridor, laissant
-l'oncle et le neveu tout remués par cette scène de tendresse qui se
-terminait par une scène de larmes.
-
-Ils se consultèrent du regard; puis Albert vint coller son oreille à la
-serrure de la chambre où Emmeline était allée se tapir. Au bout de
-quelques minutes, il revint auprès du lit.
-
---Elle pleure encore, dit-il.
-
---Attendons! répondit le vieillard. La pauvre enfant est tellement
-nerveuse qu'elle n'a pu supporter la commotion.
-
-Le lendemain, elle reparut au chevet de son malade. Elle semblait très
-abattue et les boursouflures de ses paupières étaient telles que ses
-yeux en avaient comme diminué de moitié.
-
-Vers midi, quand Albert descendit de sa chambre pour embrasser son
-oncle, Emmeline crut devoir prévenir toute nouvelle tentative.
-
---Je ne suis ici que pour le soigner, fit-elle en le lui montrant.
-Promettez-moi de ne penser à personne autre que lui tant qu'il ne sera
-pas sur pied.
-
-C'était assez habilement renvoyer à une date indéfinie la réalisation
-des projets énoncés la veille, car ni l'un ni l'autre n'ignoraient que
-le vieux Dalombre ne se remettrait jamais.
-
-Le jeune homme fut moins blessé que surpris de ce parti pris de
-l'éliminer. Il n'était pas assez amoureux pour ne pas apprécier en plein
-sang-froid la situation qui lui était faite. Emmeline n'était rien: pas
-même une ouvrière: une apprentie. Elle ne se doutait évidemment pas
-qu'elle hériterait sous peu, hélas! d'une maison où elle était entrée
-mourante et dénuée de tout. A supposer qu'elle fût obligée de la
-quitter, étant restée près d'un an sans travailler de son état de
-modiste, elle tombait dans une misère dont il était impossible de
-prévoir le dénouement.
-
-Eh bien! malgré cette affreuse perspective à laquelle il avait opposé la
-plus brillante sécurité pour l'avenir, un nom, des relations qu'elle
-avait le droit de rêver aussi étendues et aussi distinguées que
-possible; une fortune qui l'autoriserait à la satisfaction de toutes ces
-fantaisies qui sont aux besoins réels des femmes ce que l'argent de
-poche est au budget des hommes, elle répondait par un refus qu'elle
-noyait dans des pleurs, mais à la signification duquel il n'était pas
-assez bête pour se tromper.
-
-Lui, le jeune homme du monde, avec ses vingt-quatre ans, ses yeux bleus
-et ses cheveux blonds; lui surtout l'unique héritier d'un oncle à forte
-succession, il était blackboulé par une modiste de dix-sept ans et demi,
-qui, en tout cas, avait dû, selon toutes probabilités, accorder à la
-reconnaissance ce qu'elle eût hésité à accepter pour le compte de son
-coeur.
-
-Il n'y aurait eu à ces dédains incompréhensibles qu'une explication
-logique: l'amour d'Emmeline pour un autre. Dans ce cas fréquent, toutes
-les boutades se justifient d'elles-mêmes. Une marchande de légumes aime
-un mitron. Un jeune étranger, beau, noble et millionnaire, la demande en
-mariage; elle l'envoie promener et épouse son mitron deux mois plus
-tard. On ne peut que s'incliner devant ces dénouements, produits par un
-hypnotisme spécial. Mais Emmeline n'aimait personne. Une femme, si en
-possession qu'elle soit d'elle-même, ne garde pas son secret dix mois
-sans que rien, absolument rien, en transpire. Elle n'était sortie que
-trois fois depuis son arrivée dans l'hôtel et elle n'était pas restée
-dehors un quart d'heure chaque fois.
-
-Jamais elle n'avait reçu de lettres, sauf la missive anonyme dont on
-n'avait pu déterminer nettement la provenance. Sa résolution de ne pas
-s'appeler Mme Dalombre aurait eu une base dans l'antipathie qu'il lui
-inspirait peut-être. Mais, au contraire, il s'était, dès leurs premières
-entrevues, établi entre eux ce courant sympathique et cet échange de
-familiarités qu'en dehors des couches sociales d'où ils sortent la
-jeunesse détermine chez deux êtres qui se retrouvent à la même table et
-au même foyer.
-
-Si, au lieu de l'oncle, c'eût été lui, le malade, il était sûr qu'elle
-se fût dévouée avec la même persévérance. A quel sentiment
-quintessencié, à quel sublimé de délicatesse fallait-il donc attribuer
-une décision qui démolissait tous les plans posthumes du vieux Dalombre
-et chagrinait, jusque dans la mort, cet homme de bien qu'elle entourait
-de tant de sollicitude?
-
-Trois ou quatre problèmes se superposaient ainsi dans l'esprit d'Albert.
-Elle ne prenait pas ces airs de reine, afin d'étreindre plus
-irrésistiblement un coeur qu'elle ne croyait pas posséder assez
-complètement. D'abord, elle n'avait jamais fait montre de la moindre
-combinaison de coquetterie. En second lieu, il aurait été obligé de
-supposer à cette adolescente, qui avait fait son éducation toute seule
-une dose de rouerie à décontenancer Catherine II en personne.
-
-Car, puisqu'il lui demandait formellement sa main, elle n'avait qu'à la
-lui tendre, tandis qu'elle risquait, en la retirant, de se heurter à
-l'orgueil blessé d'un jeune homme qui irait chercher fortune ailleurs.
-
-Il choisit un de ces moments d'accalmie, de plus en plus rares chez son
-oncle, et lui soumit ces diverses questions. Mais le vieillard, pour qui
-Emmeline était la perfection, tenait à ne voir dans son refus qu'un
-excès de réserve et de dévouement. Elle ne voulait pas qu'on pût la
-suspecter d'avoir sacrifié le repos de ses jours et de ses nuits à
-l'arrière-pensée d'une récompense qu'elle regardait comme hors de toute
-proportion avec les services qu'elle rendait si simplement.
-
---Et pourtant, répétait-il, je lui dois d'être encore vivant. Sans elle,
-il y a longtemps que je serais mort. Ah! si j'avais la force, je saurais
-bien la chapitrer, la chère âme. Mais voilà: quand j'ai parlé dix
-minutes de suite, il me semble que je vais passer.
-
-Toutefois, il tenta de la raisonner; et comme elle lui retapait son
-oreiller, qui s'était aplati en lui glissant sous les reins, il lui dit
-à l'oreille:
-
---Voyons! pourquoi ne voulez-vous pas d'Albert pour mari?
-
-Il lui avait murmuré ces mots d'une voix tellement humble et suppliante
-qu'Emmeline sentit toute sa force lui échapper. Il s'en fallut d'un
-moment d'égarement qu'elle ne lui criât, à lui et à toute la maison:
-
---Pourquoi? Envoyez-le demander au deuxième bureau de la première
-division de la préfecture de police!
-
-Mais elle se retint à temps et se contenta de lui objecter ce motif
-essentiellement féminin:
-
---Parce que!
-
---J'avais prévu ce qui arrive, pensa le vieillard. Elle n'acceptera pas
-plus la maison après ma mort qu'elle n'accepte aujourd'hui de devenir la
-femme d'Albert. Elle retombera ainsi sans pain et sans asile et ce sera
-de notre faute.
-
-Car, dans sa droiture, il n'admettait pas un instant que sa protégée,
-dont il avait rêvé de faire sa nièce, pût demander des secours à autre
-chose qu'au travail.
-
-Albert, à deux ou trois reprises, essaya encore d'arracher son secret à
-cette fille bizarre; mais elle l'arrêta irrévocablement dans ses
-expériences par cette déclaration sans réplique:
-
---Ce n'est pas bien de me tourmenter ainsi, monsieur Albert! Vous savez
-que je ne pourrais vous répondre qu'en m'en allant, et tant que votre
-oncle sera souffrant, j'aimerais mieux tout supporter que de le quitter.
-
-Il lui offrait son nom et elle appelait ça: «tout supporter». Il n'y
-avait décidément rien à faire. Il renonça à la «tourmenter», comme elle
-disait elle-même sans paraître se douter de la férocité du mot:
-
---C'est bien, fit-il, je ne parlerai plus de rien!
-
-Il tint parole et affecta même de ne faire porter les conversations que
-sur des sujets d'une futilité invraisemblable. Mais, par une
-contradiction fréquente, après s'être résigné, par obéissance envers son
-oncle mourant, à s'attacher, pour le restant de ses jours, à cette jeune
-fille qu'il n'avait eu le temps ni d'étudier ni de connaître, il sentit
-tout à coup son coeur regimber devant l'obstacle qu'il prévoyait si peu.
-La valeur d'une femme dépend presque toujours du prix auquel elle semble
-s'estimer, même quand ce prix est tout moral.
-
-La curiosité que sa résistance formelle--et évidemment si peu
-calculée--avait éveillée tourna peu à peu en intérêt. Entre autres
-suppositions, il se demanda si elle n'était pas enfant naturelle et si
-la crainte de voir rendue publique l'illégitimité de sa naissance
-n'avait pas exagéré ses scrupules. Elle les avait souvent entretenus du
-souvenir de son père, qui était si bon et qui lui fabriquait de petites
-brouettes tout exprès pour la traîner dedans; mais on aime tout autant
-que les autres les petits êtres qu'on a eus en dehors du
-mariage--quelquefois plus.
-
-En revanche, elle n'avait jamais ou presque jamais fait allusion à sa
-mère. Il y avait là un point noir qu'il résolut d'éclaircir; car, pour
-lui comme pour son oncle, cette tache originelle n'eût été qu'un
-_impedimentum_ secondaire. Il lui eût, au contraire, su encore plus de
-gré de la rectitude de sa conduite.
-
-Un soir donc, comme pour ne pas laisser tomber la causerie, il lui posa
-cette question:
-
---Est-ce que votre père était dévot?
-
---Oh! répondit-elle sans défiance, pas du tout. Il détestait les
-prêtres. Ce qu'il a eu de scènes parce qu'on voulait me faire faire ma
-première communion!
-
---Des scènes, avec qui?
-
---Eh bien! avec... maman, dit-elle, non sans quelque embarras; car le
-nom seul de sa mère évoquait pour elle le fantôme de Marsouillac.
-
---Alors, poursuivit Albert, ils se sont sans doute mariés civilement?
-
---Papa y tenait, expliqua-t-elle; mais il paraît que maman a dit qu'elle
-ne se marierait plutôt pas. Alors, il a cédé. Il était si bon!
-
---Ce qui ne l'a pas empêché de se marier civilement tout de même,
-insista le jeune homme. Vous savez bien qu'en France le mariage
-religieux ne compte pas et que si l'on n'a pas passé par la mairie, il
-n'y a rien de fait.
-
-Cette explication ne tenait pas debout, l'Église n'ayant le droit
-d'enregistrer que les mariages déjà consacrés par l'officier de l'état
-civil. Mais Albert s'y prenait comme il pouvait pour obtenir des aveux.
-
---Bien entendu! répliqua Emmeline. Papa avait son acte de mariage et son
-acte de naissance dans un petit coffre. Je les ai retrouvés tous les
-deux après sa mort.
-
---Et où sont-ils maintenant?
-
---Ma foi, je ne sais plus trop, repartit la jeune fille, qui, en effet,
-aurait dû les avoir en sa possession, puisqu'elle s'était donnée comme
-orpheline de père et de mère. Elle ajouta: «Je crois qu'ils sont restés
-chez Mme Gandoin, ma patronne. Mais on peut toujours s'en faire délivrer
-une copie à la mairie du vingtième arrondissement.»
-
-Si sa venue au monde avait été accompagnée de la moindre irrégularité,
-Emmeline n'aurait pas indiqué avec cette placidité l'endroit où il était
-si facile d'en acquérir la certitude. Là n'était donc pas la clef du
-mystère.
-
-Force fut au jeune homme de s'occuper continuellement de cette petite
-sauvage, dans la maison de laquelle il vivait et qui le faisait marcher
-d'étonnement en étonnement. Elle reprit son train-train, sans paraître
-avoir prêté une importance trop considérable aux propositions dont elle
-venait d'être l'objet ou plutôt la victime et qu'elle sembla oublier au
-bout de quelques jours.
-
-Ce fut alors qu'Albert, sevré d'amour par la fugue de sa petite et se
-voyant dédaigné par la femme honnête, après avoir été radicalement
-trompé par celle qui ne l'était pas, engendra une sorte de mélancolie à
-travers laquelle l'image d'Emmeline, qu'il voyait à chaque instant, se
-mit à tournoyer, même quand il ne la voyait pas.
-
-Lorsqu'elle passait devant lui, en baissant ses grands yeux, dont le
-velours l'enveloppait tout entier, il la comparait à cette Milanaise
-cabalistique connue en peinture sous le nom de la Joconde. Sa taille,
-dont il s'était jusque-là borné à remarquer la finesse, lui paraissait
-maintenant serpentine et ondulante. Cette fille le troublait
-positivement. Quelle puissance de fée possédait-elle donc pour se
-permettre de se jouer d'un jeune homme qui aurait dû représenter pour
-elle ce que les princes des contes d'enfants représentent pour une
-gardeuse de moutons qu'ils rencontrent dans une forêt?
-
-C'était la première fois qu'il la trouvait «désirable». Il attribua
-d'abord à un dépit irraisonné les modifications que subissaient peu à
-peu les jugements qu'il avait jusque-là portés sur elle. Bien qu'il eût
-son dernier examen de droit à passer, presque toujours son travail
-commencé s'achevait en rêveries; et comme il dessinait un peu, il se
-surprenait constamment à esquisser à la plume le profil d'Emmeline sur
-les marges de ses cahiers.
-
-Il se disait:
-
---C'est Peau-d'Ane. Elle va se transfigurer un jour et nous apparaître
-les cheveux constellés de pierreries, en riant de la crédulité des naïfs
-qui l'avaient prise pour une pauvresse.
-
-La tasse de bouillon que, sur le midi, elle apportait tous les jours à
-l'oncle faisait au neveu, qui la lui regardait verser, l'effet d'une
-boisson divine, et il comprenait à peine que la paralysie du malade n'y
-cédât pas instantanément.
-
-Elle lui avait, selon le langage des étudiants, si inexorablement
-«remisé son fiacre» que lui reparler amour eût été piteux. Cependant, il
-conservait des doutes sur la sincérité de ses échappatoires. Il resta
-huit jours entiers sans livrer un pouce de fer, affectant des airs
-d'homme qui pense à tout excepté à ce vague projet de mariage. Il criait
-très haut, du corridor dans la cuisine:
-
---Vous savez, Annette, je ne viendrai pas dîner ce soir: je suis invité!
-
-Il sortait à six heures, en cravate blanche, allait s'attabler tout seul
-dans un restaurant quelconque et rentrait vers les neuf heures et demie
-comme pour s'informer de l'état de son oncle. Il n'aurait pas mieux
-demandé que de s'asseoir à côté d'elle et de deviser comme naguère
-d'incidents plus ou moins futiles; mais il n'osait plus. Elle aurait cru
-qu'il faiblissait et il avait fait serment de mourir debout.
-
-Un matin, cependant, il l'entendit appeler: «Monsieur Albert! monsieur
-Albert!» D'un bond il fut dans la chambre de son oncle, qui venait
-d'avoir une syncope. Emmeline le soutenait par les épaules et en courant
-à lui avait perdu son peigne, dont la chute avait ouvert les écluses à
-une cascade de cheveux châtain palissandre rebondissant un peu partout
-autour de sa tête et formant au-dessus de ses yeux noirs un bandeau
-avancé, dans l'ombre duquel ils fulguraient comme deux pointes d'acier.
-
-Le vieux Dalombre revint à lui, et un oeuf à la coque qu'il avala d'un
-trait lui rendit un peu des forces qu'il épuisait chaque jour davantage
-par sa persistance à refuser à peu près toute nourriture.
-
-Une heure après cette souleur, Emmeline était encore auprès de lui se
-contentant d'écarter de la main ses cheveux, quand ils la gênaient trop
-dans son service.
-
-Albert la trouva si nature dans ce dévergondage de toilette qu'il lui
-dit au moment où, après avoir ramassé son peigne, elle levait les bras
-pour ramasser aussi sa chevelure:
-
---Ne vous recoiffez pas encore, voulez-vous? J'aimerais à vous dessiner
-comme vous êtes là.
-
---Je veux bien, fit Emmeline en s'asseyant et en cherchant d'elle-même
-une pose. Justement, j'ai toujours eu envie d'avoir mon portrait, mais
-un vrai portrait. On ne m'a jamais fait qu'une fois ma photographie.
-
---Et chez qui vous l'a-t-on faite? demanda Albert, qui rêvait déjà de
-s'en procurer une épreuve.
-
-Mais Emmeline, à qui ce mot imprudent venait d'échapper, se rappela
-subitement dans quelles circonstances, dans quel atelier et en quelle
-compagnie elle avait offert sa tête à l'objectif. Elle se hâta de
-glisser sur cet épisode de sa vie, en laissant tomber négligemment cette
-phrase:
-
---Oh! c'était à la fête de Saint-Cloud, je crois. J'étais toute petite.
-Papa m'avait fait entrer chez un de ces photographes ambulants: vous
-savez.
-
-Albert n'avait choisi le prétexte d'un portrait à essayer que pour être
-autorisé à rester en face d'elle un laps de temps appréciable. Il tailla
-plusieurs crayons, prit ses mesures, se leva pour lui replacer lui-même
-le bras dont l'attitude était forcée. Elle y allait bon jeu, bon argent,
-lui demandant toutes les deux minutes:
-
---Suis-je bien comme ça? Faut-il me placer plus de trois quarts?
-
-Lui, la voyant tout à son personnage, plus familière et meilleure enfant
-que de coutume, se décida subitement à frapper un coup suprême. Tout en
-crayonnant avec une feinte attention, tantôt dardant les yeux sur elle,
-tantôt les fixant sur son papier, il lui dit du ton le moins apprêté et
-comme il lui aurait annoncé qu'il venait d'acheter un chapeau neuf:
-
---A propos: vous savez que je vais me marier!
-
-Elle rompit sa pose et se mit à sauter sur sa chaise en battant des
-mains:
-
---Oh! quel bonheur! fit-elle.
-
-Ce «oh! quel bonheur!» signifiait pour elle: Enfin, je n'aurai plus aux
-offres de M. Dalombre et de M. Albert à opposer des refus, qu'elle avait
-dû renoncer à justifier, tant ils étaient incompréhensibles. Elle fêtait
-ainsi sa délivrance et reprenait possession d'elle-même.
-
-Mais cette exclamation prenait pour Albert, qui l'avait provoquée, un
-tout autre sens. Il n'y découvrait que celui-ci:
-
-«Enfin, vous allez donc me laisser un peu tranquille!»
-
-Il n'avait certes pas compté sur un évanouissement ou quelque scène de
-désespoir. Il ne s'était pas attendu à ce qu'elle s'écriât en se tordant
-les bras:
-
-«Mais vous n'avez donc pas deviné que je vous aime et vous ne voyez pas
-que vous me percez le coeur!»
-
-Néanmoins, cette explosion de joie lui parut passer la mesure. Il se
-contint pourtant et continua sans lâcher son crayon:
-
---Oui, j'épouse Mlle Humbertot.
-
---Comme vous faites bien! dit Emmeline. Elle est si gentille et si
-distinguée, et, avec ça, instruite et si bonne musicienne! C'est moi qui
-voudrais jouer du piano comme elle!
-
-Albert n'eut pas la force d'en entendre davantage. Il se leva
-violemment, lança au milieu de la chambre le carton qui soutenait le
-papier sur lequel il dessinait, et sans avoir égard à son oncle, dont
-cette sortie pouvait interrompre le sommeil, il dit d'une voix rageuse à
-Emmeline stupéfaite:
-
---Vous n'avez ni coeur, ni âme, ni intelligence. Je ne me marie ni avec
-Mlle Humbertot ni avec personne. Je tenais à m'assurer du degré
-d'a...mitié qui vous attachait à mon oncle et à moi. Je suis fixé
-maintenant. Bonsoir!
-
-Il saisit son chapeau d'une main tremblante et sortit comme un homme
-qui, ayant pris une résolution, n'attendait que l'occasion de
-l'exécuter. Le fait est qu'il n'avait rien résolu du tout et que, ne
-sachant quelle attitude garder après cet éclat, il éprouvait simplement
-le besoin d'aller respirer dehors.
-
-Emmeline, toute confuse d'avoir donné dans ce grossier panneau, eut le
-pressentiment que l'heure des complications allait sonner. Il lui
-devenait excessivement difficile de se retrouver en face de ce jeune
-homme, qui lui avait répété sous toutes les formes: «Je vous aime!» et à
-qui elle avait en définitive répondu:
-
-«Dieu! quel plaisir que vous me feriez si vous en épousiez une autre!»
-
-Quitter la maison, elle ne le pouvait plus, puisque c'eût été tuer le
-pauvre paralytique, en tout et pour tout coupable d'attachement pour
-elle; rester, c'était s'exposer, de la part d'Albert, à des
-manifestations réitérées devant lesquelles elle finirait peut-être par
-perdre son sang-froid et défiler le chapelet des impossibilités
-auxquelles se heurtaient les plans formés par M. Dalombre et par lui.
-
-Oui, plutôt que de lui apporter en ménage la tare qui faisait d'elle une
-pestiférée, elle avouerait tout et, au besoin, retournerait là d'où elle
-venait. Il n'avait pu l'avoir contre ses quarante ou cinquante mille
-livres de rentes, il l'aurait pour cent sous; mais il constaterait au
-moins qu'elle avait mieux aimé replonger dans la boue que de
-l'éclabousser, lui et son oncle, avec celle dont elle était déjà
-couverte.
-
-C'était pour éviter cette effrayante alternative qu'elle se décida au
-compromis suivant: quand Albert serait là, elle resterait dans sa
-chambre, sans risquer même un pas dans les couloirs. Quand il n'y serait
-pas, elle irait occuper son poste auprès du malade.
-
-Elle n'eut pas à expérimenter cette résolution, car Albert ne reparut
-pas le lendemain, non plus que le surlendemain, non plus que les quatre
-jours qui suivirent. Il se bornait à envoyer tous les matins chercher
-par un commissionnaire des nouvelles de son oncle.
-
-Au bout de la semaine, comme s'il n'avait pu amasser que pour sept jours
-d'énergie, il fit sa rentrée rue de Berlin. Mais il était changé à ne
-pas le reconnaître. Annette, qui ne se piquait pas d'être physionomiste,
-s'écria pourtant malgré elle:
-
---Oh! comme M. Albert a les traits tirés!
-
-L'amour est la plus fréquente et, certainement, la plus cruelle des
-maladies, puisqu'elle pousse à des transports au cerveau qui aboutissent
-quelquefois à l'assassinat ou au suicide. Et, pour comble d'infortune,
-c'est à qui rira le plus volontiers de ceux qui en sont atteints.
-Albert, de peur que ses camarades de l'École de droit ne devinassent son
-état morbide, s'était, d'un dimanche à l'autre, enfoui dans une petite
-chambre d'hôtel qu'il avait louée à la quinzaine, pensant vaguement
-qu'il ne l'habiterait pas plus longtemps et d'où il n'était guère sorti
-que pour aller prendre des repas infinitésimaux dans un obscur café.
-
-Il ne mangeait pas et parlait tout seul, si bien que les garçons qui le
-servaient le regardaient en silence tenir des discours à son assiette
-presque toujours vide. Ce régime débilitant lui avait assez promptement
-creusé les joues pour qu'au retour de ce neveu non prodigue--car il
-n'avait jamais aussi peu dépensé de sa vie--tout le personnel de l'hôtel
-s'exclamât sur sa mauvaise mine.
-
-Comme tout le monde, elle fut frappée de ses airs décomposés.
-
---C'était donc vrai? se dit-elle. Il m'aimait pour de bon. Ah! le
-malheureux!
-
-Cette fois, il n'essaya de la prendre ni par les sentiments ni par la
-violence. Il se contentait de se promener de chambre en chambre, dans sa
-pâleur spectrale, l'évitant avec le même soin qu'il la poursuivait
-autrefois. C'était elle, maintenant, qui semblait le rechercher, comme
-pour lui faire comprendre qu'elle ne lui gardait pas rancune et qu'en
-dehors d'une question absolument spéciale, elle lui était toute dévouée.
-
-Il s'enfermait souvent pendant des heures avec son oncle, et ressortait
-les yeux rouges.
-
-Son appétit était tombé tellement au-dessous de rien qu'Annette était
-obligée de se fâcher pour lui faire avaler un potage. Emmeline avait
-recommandé à la Bretonne de lui fabriquer des consommés composés des
-ingrédients les plus nourrissants; et encore, pour en profiter,
-fallait-il qu'il les absorbât d'un trait comme une potion d'huile de
-foie de morue. S'il avait l'imprudence de s'interrompre dans sa
-dégustation, il reposait le bol à moitié plein et n'y touchait plus.
-
-Ce qui affligea profondément Emmeline, ce fut le changement qu'elle ne
-tarda pas à remarquer dans l'attitude de M. Dalombre à son égard. Il se
-laissait passivement soigner, sans aucun de ces remerciements ou de ces
-sourires dont il était ordinairement si prodigue. Quand elle approchait
-du lit, il baissait ou détournait les yeux et affectait d'ignorer
-qu'elle fût là.
-
-Elle avait tant soit peu compté sur le vieillard pour rappeler le jeune
-homme à la raison. Elle fut navrée de voir que ce dernier appui lui
-manquait. Jamais elle n'avait aimé et se faisait de l'amour l'image la
-plus saugrenue. Elle ne s'expliquait donc en rien ce que pouvait
-ressentir ce fils de famille, à qui il était si facile d'aller se
-distraire avec des amis, et qui se confinait dans une chambre contiguë à
-celle de son oncle, comme un prisonnier sur parole.
-
-Elle plaignait Albert, comme on plaint un infortuné dont la tête
-déménage; mais elle s'étonnait vivement de la part de responsabilité que
-M. Dalombre, en possession, lui, de tout son bon sens, lui attribuait à
-elle dans ce dérangement cérébral. Est-ce que c'était de sa faute si
-Albert s'était ainsi toqué d'elle? le mot «toqué» lui paraissant le seul
-qui convînt pour qualifier un pareil état mental.
-
-Cependant, les mines rébarbatives qui l'entouraient finirent par lui
-mettre au coeur un certain remords. On ne l'aurait pas traitée en
-coupable si, dans cette affaire, elle n'avait rien eu à se reprocher. Un
-jour que le vieux Dalombre, en recevant d'elle une tasse de tisane, lui
-avait lancé un regard dur aussitôt abaissé, elle lui entoura le cou de
-ses deux bras et lui dit toute en larmes:
-
---Monsieur Dalombre, ne me faites pas cette figure-là! Je vous jure que
-je ne suis pas une mauvaise fille.
-
---En attendant, répondit-il sèchement, vous êtes cause que ce pauvre
-Albert va tomber malade. On croirait vraiment que vous nous avez jeté un
-sort à tous.
-
-Cette allusion, essentiellement bretonne, aux pratiques de la
-sorcellerie du moyen âge troubla considérablement Emmeline, qui
-craignit, en effet, d'avoir, par sa seule présence, endiablé cette
-honnête maison.
-
---Si cela est, dit-elle, je n'ai plus qu'à m'en aller.
-
---Ce serait inutile, Albert vous suivrait! riposta le paralytique. A
-cette heure, il n'y a plus qu'à laisser aller les choses.
-
---Mais, monsieur Dalombre, demanda-t-elle avec une candeur qui eût fait
-sourire tout autre qu'un homme aussi inquiet, comment expliquez-vous
-qu'il se soit imaginé de m'aimer comme ça, sans motif? Nous avons vécu
-ensemble ici près d'un an sans qu'il ait seulement fait attention à moi.
-Je ne suis pas plus belle que je n'étais l'année passée. Ce serait
-plutôt le contraire.
-
---Ces phénomènes-là ne s'expliquent pas, fit le vieillard. C'est moi qui
-ai eu tort de lui parler de vous si obstinément. Votre entêtement a fait
-le reste. Il ne vous aimait pas; il vous aime. Voilà tout.
-
-Et il tourna la tête du côté du mur pour mettre fin à une conversation
-qui lui était évidemment des plus pénibles.
-
---Je ne peux pourtant pas devenir leur mauvais génie, pensa-t-elle. Eh
-bien! tant pis!
-
-Voici à quel projet elle s'arrêta: puisqu'Albert l'aimait à ce point
-qu'il était incapable de vivre sans elle; que cet amour, enfin, prenait
-tous les caractères de l'aliénation mentale, elle ne serait pas sa
-femme, elle se résignerait à être sa maîtresse. Au moins, ce qu'elle en
-ferait, ce serait pour le bien, non pour le mal. Un de plus, un de
-moins, est-ce que ça comptait pour elle? D'ailleurs, elle leur devait
-bien ce sacrifice-là. Seulement, elle le supplierait de n'en pas
-souffler mot à son oncle. Non: aux yeux de ce brave et digne homme, elle
-tenait à rester une honnête fille. Avec les moindres précautions, il n'y
-verrait que du feu, puisqu'il ne quittait pas son lit et que, selon
-toute apparence il ne le quitterait que pour entrer dans un autre d'où,
-alors, il ne sortirait plus.
-
-Est-ce que, du reste, M. Albert n'était pas un garçon des plus
-distingués? Elle aurait été trop heureuse là-bas de n'être en rapport
-qu'avec des jeunes gens comme celui-là. Il serait étrange qu'elle se
-montrât maintenant si difficile.
-
-Elle se rabaissait ainsi volontairement, afin de se donner le courage
-d'arracher tout à coup le manteau d'honorabilité qui la couvrait et qui
-faisait tout son bonheur, en même temps qu'il avait fait son salut. Elle
-retournait d'elle-même au bagne d'où elle s'était évadée, car, dans
-l'amour, elle ne distinguait nettement que la prostitution, et celle à
-laquelle elle se contraignait, pour être clandestine, n'en était pas
-moins honteuse.
-
---Oh! se dit-elle, c'est horrible! si je ne veux pas être une ingrate et
-une coquine, il faut que je redevienne une salope!
-
-Et la preuve de dévouement qu'elle se décidait à donner à ses sauveurs
-était d'autant plus cruelle que, certainement, personne ne lui en
-saurait gré.
-
-Après avoir creusé, mûri, travaillé et passé au crible cette solution,
-elle reconnut qu'elle n'en avait aucune autre à opposer. Elle dit:
-«Allons!» comme quelqu'un qui se prépare à sauter un fossé sans savoir
-s'il atteindra l'autre bord ou s'il tombera au beau milieu du bourbier.
-
-De même que Judith avait revêtu ses plus riches vêtements pour se rendre
-au camp d'Holopherne, elle pressa l'achèvement d'une petite robe à raies
-blanches et mauves, dont le corsage à revers s'évasait à la Charlotte
-Corday. L'encolure, échancrée jusqu'aux premières blancheurs du dos, lui
-dégageait le derrière de la tête, que surplombait le réseau massif de
-ses cheveux.
-
-Elle avait toujours été trop occupée auprès de son malade pour trouver
-le temps nécessaire à l'essayage. Elle envoya chercher la couturière et
-lui demanda instamment de lui apporter sa robe neuve le surlendemain. Au
-jour convenu, vers les cinq heures du soir, elle était sous les armes.
-Elle attendit qu'Albert descendît dans la salle à manger, où son couvert
-était solitairement mis.
-
-Lorsqu'il fut à table, prêt à expédier une aile de poulet afin de se
-soustraire le plus tôt possible à cet isolement, elle ouvrit brusquement
-la porte et, comme étonnée de le voir dans la salle à manger, elle
-poussa un petit cri:
-
---Ah! pardon!
-
---Entrez, mademoiselle, j'ai fini, dit Albert en se levant.
-
---Mais, restez donc, au contraire, fit-elle d'un air souriant. Je n'ai
-pas dîné non plus. Votre oncle dort. Si vous me le permettez, je vais
-m'asseoir à votre table. Je ne vous ennuierai pas longtemps. En deux
-bouchées, ce sera fait.
-
-Il y avait au moins huit jours qu'elle ne lui en avait débité autant.
-Albert leva les yeux sur elle presque avec reconnaissance. Elle lui
-parut charmante dans sa petite toilette première révolution. Il ne
-répondit pas et changea son couvert de place, l'invitant ainsi à prendre
-celle qu'il lui abandonnait.
-
-Elle s'y assit gaiement, avec une sorte de coquetterie familière dont il
-s'étonna:
-
---Voulez-vous me donner un peu de poulet? réclama-t-elle en lui tendant
-son assiette.
-
-Albert, tout désarçonné, coupa et servit en tremblant le morceau
-demandé.
-
---Mangez donc! vous ne mangez pas! reprit-elle. Vous devez pourtant
-avoir besoin de vous refaire, car vous avez joliment maigri depuis
-quelque temps.
-
---Ah! vous trouvez! C'est possible, murmura-t-il.
-
-Elle se pencha de côté comme pour se rapprocher de lui et, lui dardant
-au plus profond des yeux des regards fixes et troublants:
-
---Voyons, monsieur Albert, dit-elle, pourquoi vous faites-vous du
-chagrin? Il faut être raisonnable.
-
-Il eût été en droit de lui répondre:
-
---Je ne me fais pas de chagrin, attendu que le chagrin se fait tout
-seul; et si je ne suis pas raisonnable, c'est parce que j'ai perdu la
-raison.
-
-Mais l'amour n'a pas cette logique. Il fut tellement ravi de ces bonnes
-paroles, sur lesquelles il ne comptait plus, qu'il la regarda à son
-tour, non pas fixement, mais tendrement et languissamment, comme un noyé
-à qui une médication énergique vient de faire entr'ouvrir les paupières.
-
---Et puis, ce qu'il y a de plus grave, insista-t-elle, c'est que vous
-causez beaucoup de peine à votre oncle.
-
-Cette fois il eut un petit mouvement de révolte:
-
---Si quelqu'un lui cause de la peine, fit-il légitimement observer, ce
-n'est pas moi, c'est vous!
-
---Moi! se récria Emmeline, poussant la mauvaise foi à ses dernières
-limites, de quoi suis-je coupable?
-
---Vous n'êtes coupable que de ne pas m'aimer, soupira-t-il. Ce n'est pas
-un crime, je le sais. C'est seulement un grand malheur, contre lequel ni
-mon oncle ni moi ne sommes de force à lutter.
-
---Mais, dit-elle en jouant l'étonnement, je vous aime de tout mon coeur
-lui et vous.
-
---C'est clair! fit Albert avec découragement, vous n'avez aucune raison
-de nous en vouloir. Vous m'aimez de tout votre coeur, comme on aime son
-parrain ou son père nourricier. Je préférerais un peu de haine, ma
-parole d'honneur! Ce serait moins cruel.
-
---Non, je vous assure, monsieur Albert, j'ai une grande, une très grande
-affection pour vous.
-
-Elle allait continuer: mais il l'interrompit sur le mode ironique:
-
---Ah! parlons-en, de votre affection, vous m'en avez donné de belles
-preuves! J'étais désespéré. Je comprenais l'impossibilité de vivre plus
-longtemps en tête-à-tête avec une femme qui m'avait repoussé comme un
-chien. Je suis resté hors de la maison pendant huit jours. Eh bien! vous
-n'avez pas même cherché à savoir ce que j'étais devenu et si j'étais
-mort ou vivant.
-
---Vous vous trompez, dit-elle. Demandez à Annette combien de fois j'ai
-pleuré pendant votre absence.
-
-Si ce n'était pas précisément là un aveu, c'était tout au moins une
-tentative de réconciliation. Le jeune homme l'accueillit avec transport,
-l'amour n'étant généralement pas fier. Il décrivit son supplice comme
-s'il s'y complaisait, oubliant parfois que celle à qui il le détaillait
-en était précisément la cause.
-
-Quand il eut fini l'addition et présenté ainsi la note de ses
-souffrances, elle y ajouta ce paraphe:
-
---Eh bien! et moi, croyez-vous donc que j'étais plus heureuse que vous?
-
---Est-ce possible! répliqua Albert stupéfié, vous étiez malheureuse
-aussi.
-
-Elle se tut et baissa la tête dans l'attitude d'une innocente qui a
-failli laisser échapper le secret de sa vie. Il lui saisit la main et,
-la lui serrant entre les deux siennes, il lui dit gravement:
-
---Répétez-moi que vous aussi, vous étiez malheureuse!
-
---Oui, très malheureuse, dit-elle, continuant son rôle de provocatrice.
-
---Vous ne m'exécrez donc pas?
-
---Mais non!
-
---Vous m'aimiez donc un peu?
-
---Mais oui!
-
-Albert fondit sur la main qu'il tenait et la couvrit de baisers, qu'elle
-laissa prendre passivement. Quand il en eut son compte, il lui demanda,
-les yeux tout à fait dans les yeux, car il s'était visiblement rapproché
-d'elle:
-
---Alors pourquoi me repoussiez-vous?
-
-Elle sentit qu'elle ne pouvait se dispenser d'ajouter quelque chose à
-son «parce que» ordinaire. Elle hésita un moment, puis elle dit en
-appuyant la tête sur l'épaule du jeune homme:
-
---Parce que je ne croyais pas qu'un fils de bonne famille comme vous
-était capable d'aimer sérieusement une pauvre fille comme moi.
-
---Ah! par exemple! fit Albert radieux, vous avez une bien triste opinion
-de moi. Y a-t-il au monde une femme qui, comme honnêteté, comme
-désintéressement, comme coeur, soutiendrait la comparaison avec vous?
-D'ailleurs, est-ce que l'amour n'est pas au-dessus de ces niaiseries
-sociales?
-
-Il était tout à fait à ses côtés, son bras s'était coulé entre elle et
-le dossier du fauteuil; si bien qu'il la tenait et n'avait qu'un
-mouvement à faire pour la ramener jusque sur sa poitrine. Il approcha sa
-bouche de l'oreille d'Emmeline et lui murmura:
-
---Ainsi vous n'êtes plus fâchée du tout?
-
---Plus du tout!
-
---Vous êtes bien sûre maintenant que j'étais sincère?
-
---Sans cela, est-ce que je serais ici comme ça, tout près de vous?
-répondit-elle, en se câlinant contre lui et mêlant ses cheveux bruns à
-ses cheveux blonds.
-
---Alors, dit-il, après l'avoir presque attirée sur ses genoux, vous
-consentez à être à moi?
-
---Oui!
-
-Elle attendait ce mot: «vous consentez à être à moi», et la netteté de
-sa réponse prononcée à travers les baisers dont il la saturait lui
-paraissait le prélude immédiat de sa défaite voulue. Elle fut donc des
-plus surprises de voir Albert, après une dernière et plus convulsive
-étreinte, se lever brusquement et courir comme un fou à la chambre du
-malade, à qui il cria avant même d'avoir ouvert la porte:
-
---Mon oncle! Elle a dit: oui! Elle veut bien être ma femme, ah! que je
-suis heureux!
-
---Emmeline, mon enfant!... ma chère nièce! Venez m'embrasser... ah! je
-savais bien que vous ne nous feriez pas mourir de chagrin tous les deux,
-dit le vieillard tout secoué par l'annonce de ce grand événement.
-
-Emmeline s'aperçut qu'elle était prise. Les avances qu'elle avait faites
-à Albert, il les avait acceptées comme un acquiescement définitif à ce
-mariage, auquel elle s'était si longtemps dérobée. Il avait cru qu'elle
-ne livrait d'elle que son coeur et sa main et il avait loyalement remis
-le reste après la cérémonie. Elle se résignait à faire de lui son amant
-et elle venait d'en faire son mari.
-
-Il était pourtant difficile à Emmeline d'expliquer à Albert qu'il y
-avait maldonne et que si le oui par elle prononcé comptait pour l'amour,
-il ne comptait pas pour le mariage.
-
---Comment me dégager maintenant? pensa-t-elle. C'est la fatalité qui
-nous a tous menés là.
-
-D'ailleurs, le neveu, pas plus que l'oncle, ne lui accorda le temps de
-reprendre sa parole. Le vieux Dalombre était pressé, sentant la mort
-venir, et eût été fort déconfit que l'enterrement précédât la noce. Il
-était absolument inutile de prendre ces ajournements que les pudeurs
-sociales imposent presque toujours. Les futurs se connaissaient
-suffisamment, puisque depuis un an ils couchaient dans la même maison:
-elle, au rez-de-chaussée, lui, au premier étage, et que ce n'était
-certainement pas de la faute d'Albert s'ils n'avaient pas toujours dîné
-à la même table.
-
-Du moment où les accordailles étaient publiques, mieux valait brusquer
-le dénouement, ne fût-ce que pour arrêter au passage les nouvelles
-lettres anonymes que des ennemis inconnus préparaient peut-être dans
-l'ombre.
-
---A présent, il ne s'agit pas de s'amuser! fit observer le malade. Je
-tiens à être de la fête. Dès demain, nous allons procéder aux
-publications. Il faut que dans douze ou quinze jours tout soit terminé.
-
-Il manda Emmeline auprès de son lit et lui dit d'une voix débordante
-d'attendrissement:
-
---Depuis que vous avez mis votre petit pied ici, je vous ai toujours
-regardée comme ma fille. Vous seule m'avez remplacé l'autre. Un père qui
-marie sa fille est obligé de la doter. Cette maison vous appartient,
-vous l'apportez en mariage à Albert. C'est nous, maintenant, qui sommes
-chez vous, et, ajouta-t-il en souriant d'un bon sourire, quand votre
-vieil infirme de père vous gênera trop, vous aurez le droit de le mettre
-à la porte.
-
-Emportée par ce tourbillon d'événements presque féeriques, elle finit
-par accepter les dédommagements que la destinée lui offrait.
-
---Je le rendrai si heureux, se disait-elle, qu'il n'aura pas à se
-repentir d'avoir fait de moi une honnête femme.
-
-Albert exultait. On n'aime invinciblement que les femmes par lesquelles
-on a souffert.
-
-Quand son oncle lui avait, un beau matin, mis en tête la possibilité de
-cette union, il avait demandé à réfléchir, n'éprouvant aucune tendance à
-rompre avec le célibat. C'est seulement à partir du jour où Emmeline
-l'avait éconduit, presque en le rudoyant, que la pointe du poignard
-avait commencé à lui chatouiller le coeur. A cette heure, il lui
-semblait qu'il l'avait aimée, qu'elle l'avait repoussé toute sa vie, et
-qu'il venait enfin d'atteindre le but qu'il poursuivait depuis trois
-semaines et qu'il s'imaginait très réellement poursuivre depuis des
-années.
-
-
-
-
-XI
-
-LA FAMILLE DE LA MARIÉE
-
-
-Après les deux jours qu'Emmeline avait réclamés pour se reconnaître,
-Albert lui dit, un soir, devant M. Dalombre:
-
---Mon intention est d'aller demain à la mairie pour faire publier les
-bans. Hélas! ma chère Emmeline, nous n'aurons à notre mariage ni nos
-pères ni nos mères. C'est notre bon oncle qui nous en tiendra lieu à lui
-tout seul.
-
---Et encore! soupira le vieil alité. Je ne serai même pas en état
-d'offrir mon bras à la mariée.
-
---Qui sait? dit Emmeline, à qui l'espérance ne coûtait rien.
-
---Voyons! reprit le jeune homme, revenant aux questions pratiques: il
-nous faut nos actes de naissance, les actes de naissance de nos parents
-et leurs actes de mariage. Avez-vous tout cela? demanda-t-il à Emmeline.
-
---Non, répondit-elle; mais rien n'est plus facile que de se les faire
-délivrer dans les mairies où ils ont été déclarés et où ils se sont
-mariés.
-
---Bien! Maintenant, l'acte de décès de votre père et celui de votre
-mère?...
-
-Elle devint d'une pâleur qu'Albert eût certainement remarquée, si
-l'abat-jour de la lampe n'eût interposé entre la lumière et elle une
-forte épaisseur de carton. L'acte de décès de son père, il était aisé de
-se le procurer; mais celui de sa mère, qu'elle avait déclarée morte et
-qui ne l'était pas? Une sueur froide lui mouilla les tempes. Que faire?
-
---Est-ce que l'acte de décès est indispensable aussi? demanda-t-elle,
-pour gagner du temps.
-
---Absolument, n'est-ce pas, mon oncle? dit Albert.
-
---Sans doute, fit le vieillard, puisque, si l'acte de décès des parents
-n'est pas fourni, il faut leur consentement écrit.
-
-Les yeux d'Emmeline s'emplirent d'épouvante. Il lui était impossible de
-revenir sur son premier mensonge; et, quand elle eût osé tenter cette
-rectification ridicule: «J'avais cru que ma mère était morte, mais je me
-rappelle maintenant qu'elle est vivante», la mettre en scène, c'était
-l'étalage au grand jour de toutes les mystérieuses horreurs du passé.
-Puis, cette femme, toujours entre deux vins, et Marsouillac brochant sur
-le tout, quelle société à présenter à la rigidité de ces Bretons, qui
-avaient fait d'elle une madone! Renoncer au mariage n'était rien, mais
-leur dire: «Voilà ma famille!» plutôt s'évader de l'hôtel et retourner
-au _Perroquet bleu_.
-
---Nous nous occuperons de toute cette paperasserie demain matin,
-dit-elle. Ce soir, je suis tellement lasse que je ne serais même pas
-capable de me rappeler les arrondissements où nous aurons affaire.
-Adieu, monsieur Dalombre, adieu, Albert!
-
-Elle ouvrit la porte de sa chambre et, après l'avoir refermée au verrou,
-tomba en tournoyant sur son lit. Dès le premier pas qu'elle risquait
-hors de l'ombre où elle s'était confinée, le terrain lui manquait.
-Déchirée, affolée, se voyant acculée à une imposture dont il ne lui
-était plus permis de sortir, elle en arrivait à se dire:
-
---Dieu! pourquoi n'est-ce pas ma mère qui est morte à la place de mon
-pauvre père?
-
-Il est vrai que si l'ordre des décès s'était trouvé interverti, elle
-n'aurait pas eu à échapper aux étreintes de Marsouillac; elle ne serait
-pas tombée dans les mains de la Coffard et n'aurait conséquemment pas
-plus connu M. Dalombre que son neveu. Mais, sans s'arrêter à cet
-enchaînement des choses humaines, elle s'agitait dans l'impasse où elle
-cherchait inutilement une issue et contre les murailles de laquelle elle
-aurait voulu se briser la tête.
-
-Eh bien, puisque le malheur était sur elle et qu'elle n'avait, cette
-fois, aucune chance d'y échapper, elle aurait de nouveau recours à la
-seule ressource qui lui restât toujours: la fuite. Elle se sauverait,
-cette nuit même, emportant les quelques petits bijoux qu'elle avait été
-forcée d'accepter, au jour de l'an et à sa fête, de la main paternelle
-du vieux Dalombre.
-
-Elle les engagerait au premier mont-de-piété et, d'un cabinet de
-restaurant où elle s'installerait pour une demi-journée--elle avait trop
-peur des garnis--elle écrirait à ceux qu'elle aurait quittés depuis
-quelques heures une lettre où elle leur demanderait de vouloir bien lui
-prêter cinq cents francs, qui lui serviraient à louer une chambre dans
-une maison respectable et à acheter quelques meubles dont elle serait la
-légitime propriétaire; ce qui la mettrait à l'abri des coups de main de
-la police.
-
-Elle les aimait trop pour hésiter à accepter d'eux ce subside.
-D'ailleurs, s'ils apprenaient jamais qu'elle était, faute de quelques
-sous, retombée dans le cloaque, ils ne se le pardonneraient et ne le lui
-pardonneraient pas.
-
-Sans autre explication, elle les préviendrait qu'un mariage entre elle
-et Albert était impossible, le mot impossible renfermant toutes les
-suppositions auxquelles elle les laisserait libres de se livrer.
-
-Comme elle prévoyait pour elle une nuit complètement blanche, une nuit
-qu'elle comparait déjà à celle qu'elle avait en partie passée aux
-écoutes derrière les volets du _Perroquet bleu_, elle résolut de
-composer là le brouillon de sa lettre de démission.
-
-Elle s'assit à son petit bureau, devant une feuille blanche, et, pour
-s'affermir dans son projet, traça d'une main rapide ces mots qui, en
-fait, ne l'engageaient à rien:
-
- Monsieur Albert,
-
-Mais, aussitôt, les larmes qui lui montaient aux yeux les lui
-obscurcirent à tel point qu'elle vit les lettres danser sur le papier.
-Elle cessa d'écrire et resta accoudée sur la planchette de velours du
-bureau, se révoltant presque de se voir ainsi toujours forcée comme une
-bête qui revient constamment à son point de départ. Si elle partait
-comme ça tout de suite, après leur avoir donné à tous de si bonnes
-espérances, le pauvre vieillard mourrait, elle seule sachant ce qu'il
-lui fallait de soins et de précautions. De son nouveau domicile elle
-verrait peut-être passer l'enterrement auquel elle se serait retiré le
-droit d'assister.
-
-M. Albert, aussi, pleurerait beaucoup. Il l'oublierait bien sûr.
-Seulement, ce ne serait pas sans lutte. Pour la première et,
-probablement la seule fois de sa vie, un jeune homme plein de coeur et
-de loyauté avait fait attention à elle. Il l'aimait au point de la
-prendre pour femme et elle était contrainte non seulement de dire non,
-mais de s'enfuir comme une voleuse: tout cela parce que la loi exigeait
-l'acte de décès de sa mère et que, ne pouvant pas montrer sa mère, elle
-avait dû en faire une morte.
-
-Échouer ainsi devant un obstacle représenté par un mauvais morceau de
-papier timbré, c'était aussi trop de misère. Elle eût été pourtant bien
-heureuse de porter ce nom de Dalombre, qu'elle avait depuis un an appris
-à tant vénérer. Du jour où il lui avait été permis de se mêler à la vie
-de M. Albert, auquel elle n'aurait jamais eu l'impudence de songer la
-première, elle l'avait trouvé très gentil et elle avait pensé souvent
-qu'il était singulièrement flatteur d'avoir été choisie par un jeune
-homme de cette valeur, qui deviendrait un jour un avocat distingué: car
-les personnes qui devant elle avaient parlé d'un avocat n'avaient jamais
-manqué d'ajouter qu'il était distingué.
-
-Oh! cet acte de décès, si on pouvait l'avoir, bien qu'il n'existât pas!
-Cette préoccupation finit par l'obséder. Elle le voyait avec ses
-timbres, ses signatures et ses mots rayés nuls, comme celui du père
-d'Albert, que celui-ci avait un jour tiré devant elle d'un petit coffre
-où l'on serrait les papiers de famille. Il lui semblait qu'il lui
-suffirait d'étendre la main pour le saisir et l'apporter toute
-triomphante à cet insupportable maire qui le réclamait si
-impitoyablement. C'était peu de chose: mais, ce peu de chose, où le
-prendre et de quelle trappe mystérieuse le faire jaillir?
-
-Alors, en battant le rappel de tous ses souvenirs et, à force de tendre
-sa volonté vers ce talisman de Tantale, elle entrevit vaguement, dans la
-brume d'un passé qui lui apparaissait déjà comme si lointain, un être
-affreux, aux dents sales, aux cheveux tombants, dont la graisse se
-mêlait à celle du collet de son paletot. Ce type, qui frisait, ou plutôt
-défrisait la cinquantaine, se coiffait, hiver comme été, d'un de ces
-chapeaux plus ou moins péruviens en paille brune tressée et qu'on
-décore, afin de leur donner du cachet, du nom de «Guayaquils».
-
-Boulevard de la Chapelle, on l'appelait Gustave. Il avait été et était
-peut-être encore du dernier bien avec Mlle Coffard. Malheureusement,
-leurs amours avaient été interrompues par une condamnation à cinq ans de
-réclusion, que l'homme au Guayaquil avait subie à Poissy, à la suite
-d'une fausse police d'assurance qu'il avait fabriquée de ses mains
-expertes et qu'il était allé, en se donnant comme employé de la
-Compagnie, toucher chez un particulier.
-
-Depuis sa libération, Gustave avait renoncé à son industrie périlleuse;
-mais l'art de l'imitation était tellement inné chez lui qu'il l'avait
-transporté du papier sur les toiles et qu'il s'était définitivement
-adonné à l'application de signatures modernes sur des tableaux anciens.
-
-Lorsqu'on parle à certains collectionneurs d'un Rubens ou d'un Claude
-Lorrain, la première question qu'ils vous posent est celle-ci:
-
---Est-il signé?
-
-C'est afin de se mettre en mesure de répondre par l'affirmative que
-nombre de marchands venaient prier Gustave de leur prêter le concours de
-sa connaissance des monogrammes, qu'il avait étudiés avec la patience
-d'un élève de l'École des chartes. Il savait que Salvator Rosa enlaçait,
-dans le coin à gauche de ses tableaux, un R et un S; qu'Hobbema traçait
-au bas de ses paysages, à égale distance des côtés, son prénom de
-_Minderout_, et que Lucas de Cranach avait un serpent pour signature.
-
-Cette science coupable lui offrait l'énorme avantage d'être sans aucun
-péril: car si vous falsifiez le nom d'un banquier au bas d'un effet de
-commerce, il dépose une plainte et vous fait arrêter; tandis que, si
-vous ajoutez sur une toile peinte par Tribouillard la signature de Van
-Dyck, celui-ci n'en continue pas moins à dormir tranquillement du
-dernier sommeil.
-
-Cette indulgence de la justice pour les faux qui s'appliquent aux
-oeuvres des peintres morts s'étend même aux oeuvres des peintres
-vivants. Il se vend, bon an mal an, une trentaine de Vollon, de
-Feyen-Perrin et de Robert-Fleury, dont les signataires seraient
-continuellement en police correctionnelle, si la magistrature montrait
-aux artistes le quart de la sollicitude qu'elle témoigne aux notaires.
-
-Mais comme il est convenu que si on court les plus grands risques à
-plagier le paraphe de M. de Rothschild, on peut impunément apposer un
-faux monogramme sur un tableau qui n'est pas plus vrai, le nommé Gustave
-avait fini par se considérer lui-même comme exerçant une profession
-libérale. Aussi avait-il laissé pousser ses cheveux et donnait-il à son
-guayaquil l'air casseur que les rapins impriment à leurs chapeaux mous.
-
-Après avoir payé sa dette à la société et tout en se réservant d'en
-contracter d'autres si la nécessité l'exigeait, Gustave était revenu
-rôder autour de Mlle Coffard dans l'estime de laquelle il avait
-considérablement perdu. Elle le reçut au retour plus que froidement. Un
-voleur, ce n'était pas du tout son affaire.
-
---Tout ce qu'on voudra, lui avait-elle dit, mais pas ça!
-
-Étant donné le métier dont elle vivait, «tout ce qu'on voudra»
-autorisait déjà bien des choses. Cependant, sa «tolérance» s'arrêtait au
-guichet de la maison centrale.
-
-Gustave n'en venait pas moins de temps à autre au _Perroquet bleu_ en
-étrangler deux ou trois autres--des verts--qu'il oubliait de payer en
-sortant et dont Mlle Coffard négligeait de lui présenter la note.
-
-Emmeline avait aperçu quatre ou cinq fois dans le café, raide entre deux
-absinthes, cet «invité» dont on lui avait raconté les malheurs et qui
-était regardé là presque comme une victime politique, le faux
-constituant, aux yeux de ces femmes qui, pour la plupart, ne savaient ni
-lire ni écrire, un méfait particulièrement relevé.
-
-Dans son ignorance des qualifications du code, elle avait partagé
-l'espèce de considération qui s'attachait dans la maison à un homme
-aussi instruit, et ce fut son image, celle de ses cheveux gras et sa
-coiffure en paille brune qui s'imposèrent à ses recherches méditatives.
-Dans tous les cas, elle ne risquerait rien en allant le consulter. Plein
-de ressources comme il était, il ne donnerait que de bons conseils.
-
-Mais où le retrouver et comment le rejoindre? Si elle l'abordait avec
-cette déclaration:
-
-«Je vais épouser M. Dalombre qui a quarante mille livres de rente, et
-j'ai besoin d'un faux acte de décès qui me manque pour la publication
-des bans», il verrait dans cette supplique une admirable mine de
-chantage à exploiter. Ce n'était donc pas en sa qualité de fiancée
-d'Albert qu'elle devait d'abord se présenter. Elle aurait à imaginer
-pour sa démarche un tout autre motif.
-
-En outre, aller le demander à l'établissement du boulevard de la
-Chapelle, c'était retomber entre les mains de la Coffard, c'est-à-dire
-de la police, sans compter qu'elle-même ne sortait presque jamais, que
-ni Albert ni son oncle ne la laisseraient courir seule les rues, fût-ce
-en voiture, et qu'il lui était interdit de confier à personne cette
-mission fantastique.
-
-Et, d'ailleurs, le temps manquait, puisque Albert l'avait avertie qu'on
-s'occuperait le lendemain de rassembler les pièces nécessaires. Elle se
-rendit compte de l'inanité de sa combinaison et retomba dans le chaos.
-Elle regarda à sa pendule. Il était minuit trente-cinq. Tout le monde
-dormait dans la maison, car on s'y couchait de bonne heure. Elle se leva
-et monta tout doucettement dans la chambre du paralytique qui ouvrit les
-yeux en reconnaissant son pas et lui dit d'une voix attendrie:
-
---Comment! vous êtes encore debout à cette heure-ci? Allez vite dans
-votre lit. Si j'ai besoin de quelqu'un, je sonnerai Pierre.
-
-Alors, tout à coup, comme si une batterie électrique l'avait secouée,
-elle pensa:
-
-«Ce doit être encore ouvert chez la Coffard. Gustave y est peut-être.
-Allons-y!»
-
-Avec la lucidité que donnent parfois les grands périls, elle comprit que
-si elle se montrait au faussaire dans la toilette d'une demoiselle, il
-aurait, au point de vue pécuniaire, des exigences insoutenables. Elle
-rentra chez elle aussi silencieusement qu'elle en était sortie, endossa
-une robe grise toute fanée, qui avait perdu trois ou quatre boutons de
-son corsage, se campa sur le chignon un petit bonnet de linge dont elle
-laissa pendre les rubans derrière le cou; et, quand elle se fut trouvée
-dans sa glace l'air suffisamment «fille», elle alla décrocher au mur de
-la cuisine la clef de l'hôtel et celle de la grille qu'Annette y pendait
-tous les soirs.
-
-Elle logeait au rez-de-chaussée, ce qui lui permettait de sortir sans
-réveiller les domestiques qui habitaient les mansardes. Si M. Dalombre
-entendait le bruit de la clef dans la serrure, il croirait à quelque
-escapade nocturne de Pierre. D'ailleurs, il soupçonnerait tout plutôt
-que l'expédition qu'elle se préparait à entreprendre.
-
-Bien que depuis ses fiançailles elle eût le droit de prendre à même,
-réglant les comptes et payant les notes des fournisseurs, elle avait
-rarement plus de quelques francs sur elle, ayant gardé pour l'argent
-qu'elle avait tenu de la générosité ou de la parcimonie des clients de
-la Coffard une horreur presque invincible.
-
-Elle ramassa, traînant dans son tiroir, à peu près l'effectif d'une
-pièce de cent sous, glissa comme un lièvre sur le palier et, après avoir
-mis plus de cinq minutes à entr'ouvrir la porte de la rue, tant elle
-serrait la clef dans ses doigts pour l'empêcher de crier, elle s'enfila
-de profil par l'entre-bâillement, se bornant, une fois dehors, à
-rapprocher un battant de l'autre assez hermétiquement pour que la
-maison, protégée par une première grille, semblât, en apparence,
-complètement fermée.
-
-Dès qu'elle atteignit la rue de Berlin, elle se prit à courir jusqu'à ce
-qu'elle eût rencontré une voiture vide, où elle monta sans même donner
-au cheval le temps de ralentir son pas.
-
---Vite! boulevard de la Chapelle, 66! cria-t-elle.
-
---Payez-moi d'avance, fit le cocher défiant, ou alors descendez.
-
---Tenez, voici déjà quarante sous, dit-elle en lui passant la monnaie
-par la portière. Mais, vous savez, c'est à l'heure.
-
-Elle avait donné comme point d'arrivée le numéro 66, afin que l'arrêt
-d'une voiture devant le 70 n'amenât pas parmi les consommateurs et les
-consommatrices du café un élan dangereux de curiosités malsaines.
-
-Il était une heure quand elle aperçut les lumières du _Perroquet bleu_
-se jouant sur les arabesques des carreaux dépolis. Cependant, le café se
-vidait, et elle voyait à chaque instant les gens en sortir comme d'un
-théâtre où le spectacle va finir.
-
-Elle descendit de son fiacre, dévisageant ceux qui passaient près
-d'elle, et commençant à se reprocher amèrement son extravagance. Depuis
-un an, Gustave était peut-être mort ou bloqué de nouveau pour un laps de
-temps déterminé. Tout à coup, elle le reconnut de loin à son flamboyant
-guayaquil. Il venait précisément à elle, et bien qu'elle eût la
-quasi-conviction qu'il ne se la rappellerait pas, au moins physiquement,
-l'ayant à peine vue et ne lui ayant jamais parlé, elle regrimpa dans sa
-voiture, se contentant d'en tenir la portière ouverte.
-
-Elle le happa au passage par ces mots:
-
---Monsieur Gustave! monsieur Gustave!
-
-Il jeta dans la voiture un regard oblique. Une femme! Que lui
-voulait-elle? Il y avait déjà plusieurs années que les femmes ne lui
-voulaient plus rien. Il hésitait donc à répondre à une invite dont il
-n'était pas bien sûr d'être le héros; mais Emmeline lui souffla de
-nouveau:
-
---Montez! monsieur Gustave, j'ai à vous parler.
-
-Il s'enfourna dans le fiacre qu'elle referma soigneusement.
-
---Voilà! dit-elle sans préambule, je suis blanchisseuse, je viens de
-faire un petit héritage; mais pour le toucher, il faut que je présente
-l'acte de décès de ma mère, et je ne l'ai pas.
-
---Eh bien, dit Gustave, allez le chercher.
-
---Je ne l'ai pas, reprit-elle, parce que je ne sais pas ce que ma mère
-est devenue. Elle m'a plantée là il y a quatre ans. Peut-être est-elle
-morte, mais peut-être ne l'est-elle pas; et si je veux toucher mon
-héritage, je suis obligée d'attendre encore six ans. Alors, on dressera
-un acte de notoriété publique, comme ça se fait toujours, et j'aurai
-droit à mon argent. Mais, en attendant, il faut que je trime comme une
-malheureuse, tandis que j'ai là de bons billets de mille qui
-m'attendent.
-
---Et, questionna Gustave, est-il pas mal gros, cet héritage?
-
---Oh! non, quatre mille francs à peu près; mais, tiens! avec ça, on se
-met dans ses meubles.
-
---Oui, je comprends, fit l'ancien reclusionnaire, entrant tout de suite
-dans les plans de la jeune fille: vous voudriez avoir l'acte de décès en
-supprimant les six années qui restent à courir.
-
---Précisément, appuya Emmeline, devant qui Albert avait un jour expliqué
-le chapitre des successions, qu'il étudiait alors en vue d'un prochain
-examen.
-
---Et pourquoi vous adressez-vous à moi, comme ça? Vous me connaissez
-donc?
-
---Non, dit-elle, c'est une de mes amies du _Perroquet_ qui m'a raconté
-que vous n'aviez pas votre pareil pour imiter des signatures de
-peintres.
-
---C'est vrai, répondit Gustave, flatté que sa notoriété eût pénétré
-jusqu'aux blanchisseuses; mais il ne s'agit pas de peinture, ici.
-
---C'est la même chose, fit observer Emmeline, c'est même bien plus
-facile. Il ne vous faudra qu'une plume et un morceau de papier.
-
---Eh bien! et le cachet de la mairie, est-ce que je l'ai? Et la
-signature du maire, est-ce que je la connais? Tout cela me donnerait un
-mal inouï, repartit Gustave, songeant déjà à faire mousser sa
-marchandise.
-
-Emmeline n'avait pas pensé, en effet, au cachet de la mairie. Elle n'en
-continua pas moins:
-
---Bah! est-ce qu'un homme comme vous est jamais embarrassé?
-
---Et, poursuivit Gustave, s'enfonçant dans son calcul, croyez-vous qu'un
-travail comme celui-là se fasse pour des prunes? Est-ce que par hasard,
-ma petite, tu te serais mis dans le coco que je vais risquer les assises
-pour tes beaux yeux?
-
---Mais je vous payerais, oh! je vous payerais! se récria-t-elle, sans
-s'offusquer du tutoiement de l'artiste en faux.
-
---Tu me payerais? Avec quoi?
-
---Eh bien! avec de l'argent donc. Un de mes oncles, qui a hérité aussi,
-m'en a remis un peu, à compte sur ce qui doit me revenir.
-
---Combien?
-
---D'abord, combien demanderiez-vous?
-
---Pas moins d'un billet de cinq.
-
---Cinq cents francs. C'est convenu. Quand me donnerez-vous le papier?
-
-Gustave fut surpris de tant d'ignorance! Mais, pour fabriquer l'acte de
-décès, il était indispensable d'avoir l'acte de naissance. Et quand elle
-le lui aurait remis, qui lui prouverait que, la besogne terminée, elle
-lui verserait les cinq cents francs. Il fallait au moins fournir des
-arrhes. Deux cents francs tout de suite et trois cents francs après.
-
---C'est cela, ratifia Emmeline, prête à toutes les promesses et à toutes
-les concessions. Donnez-moi votre adresse. Je vous enverrai sous
-enveloppe, par la poste, les deux billets de cent francs et l'acte de
-naissance de maman. De plus, je vous indiquerai sous quel nom vous
-m'enverrez l'autre acte à un bureau de poste restante que je marquerai
-dans ma lettre. Tout sera, du reste, expliqué d'un bout à l'autre. Vous
-n'aurez qu'à suivre mes renseignements. Voyons! quand serez-vous prêt?
-
---Après-demain, est-ce trop tard?
-
---Va pour après-demain! Et où dois-je écrire?
-
---A mon atelier, 37, rue Viollet-le-Duc, fit Gustave, qui décorait de ce
-titre artistique une chambre mansardée, où le jour venait d'en haut.
-
---Mais, fit remarquer Emmeline, vous avez bien un autre nom que Gustave?
-
---Oui... certainement, dit celui-ci, comme s'il n'en était pas bien sûr.
-Seulement, on ne me connaît que sous celui-là.
-
-Au moment de la séparation, il fit à Emmeline cette proposition finale:
-
---Descendons-nous prendre un verre?
-
---Non, merci! fit-elle. J'ai tellement bu aujourd'hui! D'ailleurs, il
-faut que je rentre.
-
---Et puis, ajouta-t-il, ce ne sont pas des affaires dont on peut causer
-devant le comptoir. Alors, adieu!
-
---Et pas un mot à âme qui vive, n'est-ce pas?
-
-Gustave, qui était déjà sur le marchepied, se retourna vivement:
-
---Parbleu! Je ne suis pas assez bête pour me vendre moi-même!
-
-37, rue Viollet-le-Duc! 37, rue Viollet-le-Duc! 37, rue Viollet-le-Duc!
-répétait Emmeline pendant tout le parcours, en retournant rue de Berlin.
-Elle ne se rendait qu'un compte très approximatif de la gravité de la
-situation dans laquelle elle se mettait. Le faux dont elle allait
-devenir complice ne faisait, en réalité, de tort à personne, et il
-sauvait l'avenir de tant de gens, elle comprise. Au surplus, il n'y
-avait pas à barguigner: c'était tout l'un ou tout l'autre. Elle était
-acculée à cette alternative: s'enfuir ou tricher.
-
-La satisfaction d'avoir si heureusement réussi lui cachait, du reste,
-les périls du méfait. Elle n'avait pas plus d'une heure de voiture et
-retrouva la porte dans l'état d'entre-bâillement où elle l'avait
-laissée. Aucun accroc ne s'était produit. Elle arracha son bonnet de
-linge, se déshabilla ensuite en un tour de main et se glissa dans le
-lit, toute joyeuse de son succès et, dans une certaine mesure, fière du
-bon tour qu'elle venait de jouer à M. le maire.
-
-
-
-
-XII
-
-ANXIÉTÉS
-
-
-Le lendemain, au déjeuner, qu'on avait servi dans la chambre du malade,
-elle fut gaie et bonne enfant comme jamais. Albert devait, dans la
-journée, commencer les démarches relatives aux publications.
-
---Figurez-vous, dit-elle, que je ne me rappelle plus du tout dans quel
-quartier nous habitions quand ma pauvre mère est morte. Vous pensez: je
-n'avais pas cinq ans. Je sais seulement que nous avons déménagé, huit
-jours après son enterrement, pour aller avenue de Saint-Ouen. Oh! ça,
-par exemple, c'est comme si j'y étais. Mais la mémoire va me revenir.
-Nous irons d'abord chercher les autres papiers et nous nous occuperons
-en dernier de retrouver l'acte de décès de ma mère.
-
---D'autant qu'en promettant à l'employé aux mariages de l'apporter dans
-le délai voulu, il ne retardera pas les publications pour si peu, appuya
-Albert.
-
-Emmeline amena ensuite la conversation sur la question du trousseau. Un
-trousseau, de quoi ça se composait-il? Il paraît qu'on ne pouvait pas se
-marier quand on n'avait pas de trousseau. Voilà une chose dont elle se
-moquait, par exemple!
-
---N'importe! fit observer le vieux Dalombre. Vous ne pouvez pas entrer
-en ménage avec trois jupons et huit paires de bas. D'ailleurs, c'était
-lui qui le lui devait, ce fameux trousseau, puisqu'elle était sa fille.
-Malheureusement, il était hors d'état de l'accompagner pour faire les
-achats. Elle devrait se résigner à y aller avec Annette. Elle n'avait
-qu'à puiser dans le secrétaire l'argent dont elle avait besoin, d'autant
-plus qu'elle était très en retard pour ses acquisitions.
-
-Elle se fit forcer la main pour y prendre deux billets de mille francs,
-qu'elle serra avec un soin méticuleux, et il fut convenu que, le jour
-même, elle irait au Louvre s'approvisionner de ce que les femmes
-appellent des riens, de peur qu'on ne s'aperçoive que ces riens sont
-tout.
-
-Distraire deux cents francs de cette somme qui lui appartenait, et
-qu'elle avait le droit de renouveler à son gré, était plus que facile.
-Vers deux heures, elle commanda le coupé et, sous la protection de
-Pierre qui la conduisait, elle partit, flanquée de la Bretonne, pour
-visiter les magasins.
-
-Après deux ou trois emplettes sur le choix desquelles elle se montra des
-plus accommodantes, elle cingla vers la mairie du dix-huitième
-arrondissement, sur le territoire duquel était née Madeleine Jougla, sa
-mère, et demanda une copie de l'acte de naissance, qu'elle supplia le
-commis préposé aux déclarations et à la vérification des sexes de lui
-délivrer séance tenante. Elle s'assiérait dans le bureau et attendrait.
-C'était urgent. Il s'agissait d'un mariage.
-
-Le commis, très galant, réveilla spécialement pour cette besogne un
-jeune expéditionnaire, assoupi dans des rêves d'avenir; et, au bout d'un
-quart d'heure, Emmeline eut son acte signé, estampillé et bon pour le
-service.
-
-Sans désemparer, elle remonta dans la voiture qu'elle fit arrêter chez
-un papetier, où elle demanda un paquet d'enveloppes dans une desquelles
-elle fourra pêle-mêle l'acte de naissance et les deux billets de cent
-francs promis comme entrée de jeu. Elle allait la refermer, quand elle
-réfléchit qu'elle n'avait pas encore livré à Gustave ce nom de Freizel
-qui, ébruité, pouvait la faire reconnaître et remettre la police sur sa
-trace, depuis longtemps perdue.
-
-Cependant, pour dresser l'acte, il était indispensable qu'elle donnât à
-l'artiste falsificateur le nom de fille de sa mère, et en même temps le
-nom de femme sous lequel elle était soi-disant décédée. Comme elle était
-résolue à ne pas rentrer à l'hôtel sans avoir liquidé cette terrible
-affaire, elle demanda à la papetière l'autorisation d'écrire chez elle
-deux mots, en la priant aussi de lui vendre un cachet pour charger le
-pli.
-
-Elle acheta également le bâton de cire nécessaire à l'opération, choisit
-dans la vitrine un sceau gravé d'un L et écrivit simplement cette
-mention: «Jean-Louis Freizel, époux légitime de Madeleine Jougla», puis
-cet avis discret: Répondre à Mlle Léontine B. X. Poste restante, rue
-Milton.
-
-Quand le tout fut dûment à l'abri sous la garantie de cinq cachets
-rouges, elle se fit conduire au plus prochain bureau de poste et, après
-une attente assez longue pour le chargement, elle arriva enfin à jeter
-dans la boîte la majestueuse enveloppe, sur le glacé de laquelle
-resplendissait cette suscription:
-
- Monsieur GUSTAVE, artiste peintre,
- 37, rue Viollet-le-Duc.
- _Paris._
-
-Les complicités coupables ne peuvent guère vivre que de confiance
-mutuelle, laquelle est, presque toujours, peu justifiée. Quelle garantie
-avait Emmeline de l'exécution du contrat passé entre elle et ce Gustave,
-qui avait, en réalité, tout intérêt à empocher les deux cents premiers
-francs et à abandonner les trois cents autres pour lesquels il avait
-tant de risques à courir?
-
-D'autant qu'il n'était pas plus sûr d'elle qu'elle n'était sûre de lui.
-Il était obligé de s'en remettre absolument, pour l'envoi du reste de la
-somme, à une femme qu'il ne connaissait pas et qui, à en juger par la
-proposition qu'elle lui avait faite et qu'il avait, du reste, acceptée,
-ne devait pas être particulièrement scrupuleuse.
-
-Quand elle aurait l'acte entre les mains, l'honnêteté seule pouvait
-l'empêcher de garder les trois cents francs. Elle supposait que ces
-réflexions allaient envahir le cerveau du vieux monogrammiste et qu'elle
-en serait pour son argent. Elle attendit jusqu'à l'après-midi du
-lendemain avant de demander la voiture pour se rendre au bureau de la
-rue Milton. Si elle n'y trouvait rien au nom de Mlle Léontine B. X...,
-elle y retournerait le jour suivant; mais la bizarrerie de ces
-atermoiements finirait par faire perdre patience à Albert et, une fois
-ses soupçons éveillés, tout le chapelet des révélations s'égrénerait de
-lui-même.
-
-Gustave, avec son oeil expérimenté, avait sans doute deviné, dans son
-inconnue, une femme sincère et incapable d'abuser un artiste dans le
-besoin; car lorsqu'elle se présenta au guichet de la poste restante,
-l'employé lui remit une enveloppe qui l'attendait à son rang de
-réception. Sa joie fut vive, mais pas complète: le faussaire lui
-renvoyait peut-être l'acte de naissance de sa mère, en s'excusant de n'y
-pas joindre l'acte de décès. Ce fut seulement dans la voiture, où elle
-remonta d'un bond, qu'elle eut, en déchirant l'enveloppe, la preuve du
-respect que l'ex-chevalier de la Coffard professait pour la foi jurée.
-
-Le document demandé y était plié en quatre. Elle l'ouvrit. Il était
-revêtu d'un timbre de la mairie du neuvième arrondissement. C'était un
-acte déjà un peu ancien dont, au moyen d'une composition chimique, on
-avait fait disparaître les noms pour les remplacer par d'autres, et sur
-lequel Gustave avait passé un ton uniforme.
-
-Emmeline apprit dans cette précieuse pièce que Madeleine Jougla, épouse
-de Jean-Louis Freizel, était décédée dans son domicile, 3, rue de la
-Tour-d'Auvergne. Afin de ne pas être prise au dépourvu, elle s'y fit
-conduire et la longea après avoir stationné devant le numéro 3 assez
-longtemps pour être en mesure de décrire au besoin la façade de la
-maison qui le portait.
-
-Elle rentra alors rue de Berlin; il était environ quatre heures.
-
---Que j'étais bête! dit-elle en montrant l'acte tout ouvert à M.
-Dalombre, à ce moment étendu dans la chaise-longue où on l'avait
-transporté pendant qu'Annette retapait son lit; je me suis rappelé tout
-à coup que nous avions demeuré rue de la Tour-d'Auvergne. C'est là que
-ma mère est morte. Je me souviens maintenant de la maison, comme si
-c'était hier: un vieux bâtiment tout noir et penchant de côté, car vous
-ne savez peut-être pas comme cette rue-là fait le dos d'âne.
-
-Pendant tout le dîner, elle ne tarit pas en détails sur l'immeuble où sa
-mère avait rendu le dernier soupir. Comment avait-elle pu en oublier
-l'adresse? Dès qu'elle lui était revenue, elle avait couru à la mairie
-du neuvième arrondissement, où on lui en avait tout de suite délivré une
-copie. Les employés étaient vraiment tout à fait aimables dans cette
-mairie-là.
-
---Maintenant, fit Albert, les papiers sont au complet. Nous n'avons plus
-qu'à marcher.
-
-Un nouvel embargo attendait Emmeline. Elle n'avait jamais été instruite
-du but exact de la publication des bans et en quoi elle consistait au
-juste. Elle se renseigna à cet égard auprès d'Albert.
-
---C'est bien simple, lui expliqua celui-ci; on fait afficher derrière le
-grillage de la mairie et annoncer dans les journaux qu'il y a promesse
-de mariage entre M. Albert Dalombre et Mlle Emmeline Freizel, afin que
-ceux qui auraient un motif plausible de s'opposer à notre union aient la
-faculté de le faire. Par exemple, supposons que je sois déjà marié et
-que je vous aie trompée en affirmant que j'étais garçon: la loi veut que
-la première femme que j'aurais épousée soit avertie de mon intention de
-convoler de nouveau. On a pris cette précaution afin d'empêcher les
-fraudes.
-
---Alors, demanda-t-elle un peu troublée, tout le monde saura que nous
-devons nous marier tel jour, à telle heure?
-
---Tout le monde sera au moins censé le savoir.
-
---Et ces publications durent?
-
---Quinze jours, légalement, à moins qu'on ne s'arrange pour obtenir la
-suppression du dernier ban. C'est ce que nous tâcherons de faire.
-
-Ce qu'Albert prenait pour une légitime et flatteuse impatience n'était,
-chez Emmeline, que de la terreur. Tous les jours, pendant deux semaines,
-son nom, accolé à celui de son futur mari, sous les yeux des passants
-et, comme complément de publicité, inscrit dans les journaux à une
-colonne spéciale où, sinon sa mère qui ne savait pas lire, Marsouillac
-ne manquerait pas de le découvrir, et après lui Mlle Coffard, et après
-elle l'horrible Heurteloup du bureau des inscriptions à la préfecture:
-c'était presque inévitablement plonger dans les gueules de plusieurs
-loups et n'échapper à l'un que pour être saisie par l'autre.
-
-Retarder le mariage équivalait à reculer pour mieux sauter. Maintenant
-qu'elle avait remis à son fiancé le faux acte de décès, fruit de
-l'ingénieux travail de Gustave, elle aurait tout donné pour le
-reprendre. En effet, il ne s'agissait plus seulement pour elle de sa
-position manquée. Si Mme Freizel, avertie par la rumeur publique, ou
-simplement par les racontars de son voisinage, de la brillante destinée
-de sa fille, venait tout à coup briguer l'honneur de la conduire devant
-M. le maire, la présence de cette ressuscitée entraînait fatalement
-l'intervention de la justice, placée entre une femme vivante et un acte
-officiel qui la déclarait morte.
-
-La noce se terminerait ainsi par une arrestation, suivie d'une
-comparution en cour d'assises et d'une condamnation calquée sur celle
-dont Gustave avait gardé un si cuisant souvenir. Elle aurait beau
-exposer devant les jurés sensibles, mais justes, les misères de sa vie;
-l'horrible attentat qui l'avait contrainte à dire un éternel adieu au
-domicile maternel; la capture dont elle avait été victime dans la maison
-meublée où elle croyait avoir trouvé un refuge; l'inexorable nécessité
-qui l'avait poussée par les épaules chez la Coffard; le mouvement de
-dégoût qui l'avait entraînée à une évasion, qui avait bien tourné, mais
-qui aurait pu si mal finir; enfin, le concours de circonstances qui lui
-avait rendu ce faux presque obligatoire; ce système de défense serait
-accepté comme un ramassis d'imaginations dont l'invraisemblance ne
-méritait même pas d'être réfutée.
-
-Elle avait indignement trompé deux honnêtes gens par ses mensonges
-d'abord, et enfin par une falsification prévue et punie par le Code: il
-n'y avait pas à le nier. Et dans quel but avait-elle accumulé des
-inventions aussi diaboliques? Justement pour prendre dans la société,
-que l'aveu de son passé lui eût impitoyablement fermée, la place qu'une
-femme pure et recommandable y aurait occupée.
-
-Quand elle lut de ses yeux ses nom et prénoms dans un journal, elle dut
-faire des efforts surhumains pour ne pas s'évanouir. Il lui semblait que
-tout le reste de la rédaction s'était subitement effacé devant cette
-mention effrayante et que les yeux des lecteurs n'étaient fixés que
-là-dessus.
-
-Comme lorsqu'elle se supposait, dans les premiers jours de son séjour à
-l'hôtel de la rue de Berlin, recherchée par des escouades d'agents,
-chaque fois qu'on sonnait--et on sonnait beaucoup depuis les apprêts du
-mariage--elle était convaincue que c'était pour sa mère--probablement
-flanquée de Marsouillac--que la porte allait s'ouvrir.
-
-Pour sa mère, ou pour la Coffard, ou pour tous les limiers qu'elle avait
-dépistés, et qui se présenteraient réclamant leur proie.
-
-Elle eut la pensée d'envoyer à la pseudo-défunte deux, trois, quatre
-mille francs, avec ces simples mots:
-
---Ne dis rien!
-
-Mais l'expression de cette inquiétude était un appel au chantage; et, si
-ce n'était pas Mme Freizel, ce serait l'autre qui jouerait de ce secret
-toujours menaçant.
-
-Un jour, on lui annonça un monsieur brun, ganté et très bien mis, qui
-lui demandait un entretien particulier:
-
---Toute défense est inutile, se dit-elle. Aux premiers mots de cet
-homme, qui est sans doute un magistrat, je monte sur le toit de la
-maison et je me jette sur le pavé.
-
-Elle donna l'ordre de faire entrer l'inconnu. C'était un commis du _Bon
-Marché_, qui venait lui offrir, dans des prix extrêmement raisonnables,
-une magnifique toilette de mariée, qui lui serait livrée moins d'une
-semaine après la commande.
-
-Chaque jour écoulé sans encombre lui remettait au coeur une espérance
-que la moindre réflexion faisait envoler. Enfin, d'agitations en crise
-de nerfs, elle atteignit la fin du douzième jour, terme assigné aux
-publications par la complaisance de la municipalité. La cérémonie fut
-fixée au surlendemain. Elle ne laissa pas un instant de repos à Albert
-qu'il ne lui eût promis de faire une noce dénuée de toute espèce
-d'éclat. On se baserait, pour ce mariage incognito, sur la maladie de M.
-Dalombre. Quatre témoins, et c'était tout. Le jeune homme serait assisté
-de deux de ses amis de l'École de droit. Le président et le
-vice-président d'une Société maritime nantaise, ayant une succursale à
-Paris et amis de l'ancien armateur, serviraient à la fois de pères et de
-répondants à la jeune fille; on déjeunerait en revenant et tout serait
-dit.
-
---Vous n'avez jamais eu, je pense, répétait-elle, l'idée d'avoir des
-invités et de les faire danser dans la maison, quand notre pauvre oncle
-est étendu sur son lit sans avoir seulement la force de bouger.
-D'ailleurs, nous ne connaissons presque personne et notre bal serait par
-trop maigre. Dans ces cas-là, c'est tout ou rien.
-
---Quoi! fit observer Albert, pas même les Humbertot?
-
---Pas même les Humbertot. D'abord, depuis que vous m'avez raconté, un
-jour, que vous alliez épouser Mlle Brigitte, ça me fait tout drôle quand
-je la vois.
-
---Oh! ce que je vous en disais, répliqua Albert, c'était pour vous bien
-plus que pour moi. Je sais que les jeunes filles aiment généralement
-donner à leur noce le plus de relief possible. Moi, je ne me marie pas
-pour aller au bal.
-
---Et moi donc! fit, en riant, Emmeline. J'ai bien autre chose en tête,
-je vous assure.
-
-«Décidément, pensa le jeune homme, j'ai gagné un quine à la loterie.
-Elle n'est même pas affligée de ces petites vanités féminines qui, pour
-avoir parfois leur charme, n'en constituent pas moins une infériorité.
-Quelle différence avec tant d'autres!»
-
-Le mariage à la mairie, où elle était perdue au milieu de trois autres
-noces, ne causa à Emmeline que peu d'inquiétudes. Ce fut en franchissant
-le porche de l'église Notre-Dame-de-Lorette et pendant toute la durée de
-la messe qu'elle se sentit vingt fois près de défaillir. Elle lançait
-tout autour d'elle des regards sournois, s'attendant constamment à voir
-surgir de derrière un pilier quelque apparition sinistre.
-
-La cérémonie s'acheva sans trouble. Elle ne fut réellement rassurée
-qu'en rentrant à l'hôtel avec les quatre témoins, et quand le pauvre
-malade, qui attendait le retour des époux dans son grand lit, au chevet
-duquel on avait attaché un bouquet de fleurs d'oranger, lui dit, en la
-prenant par la tête de ses deux mains tremblotantes:
-
---Allons! embrassez-moi, madame Dalombre!
-
-
-
-
-XIII
-
-LA MÈRE
-
-
-L'imminence du danger, l'instinct de la conservation personnelle avaient
-en partie caché à Emmeline l'odieux de la comédie qu'elle avait jouée
-pendant un an, comédie compliquée de drame; car l'imposture était allée
-jusqu'au faux en écriture publique. Il fallait vaincre à tout prix et,
-conséquemment, sans discussion sur le choix des moyens. Depuis que la
-sécurité lui était revenue, elle commençait à raisonner ses méfaits.
-C'était précisément devant ceux qu'elle aimait qu'elle s'était mise à
-mentir. Et le jour n'arriverait jamais où elle aurait la faculté de dire
-à son mari:
-
-«Maintenant je vais tout vous conter.»
-
-Elle était condamnée à perpétuité à la falsification et à l'hypocrisie.
-Quelque dévouement qu'elle fût prête à offrir à son Albert, il serait
-éternellement sa dupe, et tout l'amour qu'elle lui témoignerait
-n'arriverait pas à modifier leurs situations respectives.
-
-C'est pourquoi sa tendresse pour lui se fortifia d'une sorte de pitié.
-Elle l'aimait tous les jours davantage et elle le plaignait davantage,
-tous les jours, de la confiance à la fois aveugle et absolue qu'il avait
-placée en elle. La nuit de noces s'était soldée pour elle par une série
-de remords, et sa rougeur du lendemain reflétait surtout la honte
-d'avoir trompé sans vergogne et dès la première heure celui à qui elle
-venait de promettre obéissance et sincérité.
-
-Elle se répétait, en le regardant la combler de soins et de douceurs:
-
-«Pauvre Albert! il ne sait même pas à quel point il est bon.»
-
-Bien qu'il crût la connaître depuis le temps qu'il l'étudiait, il était
-surpris de la constater aussi peu mondaine, car elle craignait
-perpétuellement une rencontre et elle refusait presque toujours d'aller
-au spectacle, sauf dans des baignoires particulièrement ombreuses.
-
-Une après-midi, la roue de sa voiture avait frôlé sa mère, qui titubait
-sur la chaussée du boulevard de Clichy. La rue de Berlin ne lui semblait
-pas non plus suffisamment éloignée d'un autre boulevard: celui de la
-Chapelle, dont les souvenirs emplissaient son cerveau et où un hasard
-pouvait la remettre nez à nez avec Gustave, que l'appât de cinq cents
-nouveaux francs aurait certainement excité à des recherches pleines de
-périls.
-
-Il est vrai qu'il ne l'avait que très imparfaitement dévisagée, dans la
-nuit d'une voiture de place; mais, bien que vraisemblablement très
-modifié depuis qu'elle n'en faisait plus partie, il restait sans doute
-encore assez de l'ancien personnel de la Coffard pour provoquer des
-reconnaissances écrasantes.
-
-Aussi ne sortait-elle jamais à pied et tenait-elle systématiquement sa
-tête enfoncée dans les capitons du coupé. En outre, elle avait feint de
-contracter l'habitude du voile qui, prétendait-elle, empêchait sa peau
-de se gercer.
-
-Ainsi blindée contre les rencontres compromettantes, elle voyait avec
-espoir les jours passer sans amener la catastrophe attendue, et qui
-devenait de moins en moins redoutable. Comme s'il n'avait tenu à vivre
-que jusqu'à l'établissement définitif de son neveu et de celle qu'il
-traitait comme sa fille, le vieux Dalombre baissa, baissa avec une
-rapidité vertigineuse. La paralysie avait, tous les matins, remonté d'un
-certain nombre de centimètres, au point que le médecin, se basant sur le
-calcul des probabilités, crut pouvoir prédire le moment où elle
-atteindrait le coeur.
-
-Elle l'atteignit un samedi, vers huit heures du soir. L'oeil s'ouvrit
-démesurément, comme pour absorber tout ce qui flottait encore
-d'existence autour de lui. Le moribond remua la bouche pour appeler,
-mais les cordes vocales ne frémissaient déjà plus. Un léger soubresaut
-agita son grand corps, qui sembla se soulever de lui-même pour entrer
-dans le cercueil. Une écume d'un brun fauve monta aux lèvres; puis, sous
-les yeux d'Emmeline et d'Albert affolés, les ailes du nez se
-resserrèrent, les lèvres blanchirent et il expira.
-
-Au plus fort de sa douleur, Emmeline ne pouvait se soustraire à cette
-réflexion consolante:
-
-«Il est mort avant de rien savoir.»
-
-Elle s'imputa comme un nouveau crime l'espèce de soulagement qu'elle
-éprouvait à cette certitude d'être demeurée intacte dans l'âme du
-vieillard. Quoi qu'il arrivât maintenant, elle resterait sa fille
-bien-aimée. D'ailleurs, elle n'avait rien à se reprocher à son égard,
-l'ayant entouré, jusqu'à sa dernière minute, de la plus constante
-sollicitude:
-
---Il a emporté mon image comme celle d'un ange, se disait-elle, et, à
-cette heure, ni moi ni personne ne peut le détromper!
-
-Ce digne homme avait été son sauveur, son protecteur et son égide.
-Pendant tout un mois, elle se rendit presque tous les deux jours au
-cimetière Montmartre, sur sa tombe, se tenant, pendant des demi-heures,
-debout devant la grille du caveau, comme occupée à raconter à ce mort
-tout ce qu'elle n'avait jamais eu le courage de lui confier pendant
-qu'il était vivant.
-
-Elle méditait silencieusement ces pèlerinages. Un matin, Albert la
-suivit, intrigué par ces absences subites. Il la vit entrer au cimetière
-et la regarda de loin s'accoter contre le monument, où elle demeura
-longtemps la tête basse et les genoux à demi ployés.
-
---Pauvre chère créature! se répétait-il, furieux contre lui-même d'avoir
-ressenti non pas l'atteinte, mais l'effleurement d'un soupçon; comme mon
-pauvre oncle avait raison de l'aimer!
-
-Un point non pas absolument noir, mais tant soit peu gris, pourtant
-tachait l'existence si douce qu'elle lui avait faite. L'amour revêtait
-chez elle des formes d'une sévérité qui parfois côtoyait la froideur.
-Jamais il ne l'avait surprise dans un de ces élans où la chair s'épanche
-en même temps que le coeur et où l'on crie des «mots inconnus». Elle y
-mettait si peu du sien qu'il ne savait parfois comment s'y prendre pour
-l'associer à ses entraînements.
-
-Ah! par exemple, il eût été injuste de l'accuser d'être exigeante! Elle
-accordait un baiser, mais elle ne le sollicitait jamais. Les
-frémissements d'épiderme lui semblaient totalement inconnus et
-l'expression matrimoniale «accomplir son devoir» paraissait avoir été
-créée pour cette femme, cependant si tendre dans tous les autres actes
-de la vie. Il se disait souvent:
-
---Elle est si jeune et si candide! Elle s'échauffera.
-
-Bien qu'elle lui eût répété à deux ou trois reprises: «Je suis
-convaincue que je n'aurai jamais d'enfant», elle eut un matin la
-quasi-certitude qu'elle était enceinte. L'immense joie qu'elle ressentit
-de cette aventure, qui la classait définitivement parmi les femmes
-utiles et respectables, fut traversée d'une profonde mélancolie. Le nom
-qu'elle laisserait à cet être, garçon ou fille, serait-il honoré ou
-flétri? Avait-elle le droit de transmettre à sa progéniture une partie
-des dangers qu'elle courait elle-même?
-
-En admettant qu'on ne découvrît rien pendant sa vie, le scandale pouvait
-éclater après sa mort. Ce serait alors son enfant qui hériterait de sa
-honte. On a beau rabâcher que les fils ne sont pas responsables des
-fautes de leurs parents, il n'en était pas moins probable que les
-prétendants se détourneraient en toute hâte si on leur fournissait ce
-renseignement:
-
---Cette jolie jeune fille aura une dot sérieuse. Seulement sa mère a été
-autrefois pensionnaire du _Perroquet bleu_.
-
-Sa grossesse lui procura, momentanément au moins, un prétexte pour
-s'abstenir d'aller dans le monde, où Albert aurait désiré l'introduire.
-Deux ou trois de ses camarades d'études s'étaient mariés comme lui, et
-les invitations commençaient à venir. Emmeline avait maintenant, pour
-s'y dérober, des motifs qu'elle ne se faisait pas faute de mettre en
-avant. Quand elle serait relevée, neuf mois auraient encore passé sur sa
-tête en y apportant des changements de nature à la rendre
-méconnaissable. Si ses forces le lui permettaient, elle nourrirait son
-enfant, et le métier de nourrice donne généralement à celle qui l'exerce
-un aspect plantureux qui serait pour elle, jusque-là si frêle et si
-ténue, une véritable transfiguration.
-
-Quand elle mit au monde l'être attendu, qui se trouva être une fille,
-elle dut, par ordre de son accoucheur, prendre une allaiteuse de la
-campagne, les tendances à l'anémie que manifestait la mère ayant donné
-au docteur des inquiétudes pour le nourrisson.
-
-Elle avait, depuis quelque temps déjà, ruminé un projet qui la mettrait
-à l'abri de toutes les revendications sociales: c'était de quitter Paris
-pour un temps indéterminé, sinon pour toujours, après avoir vendu
-l'hôtel. L'arrivée de la petite Albertine dans le ménage--on l'avait
-appelée Albertine, parce que le père s'appelait Albert--permettait
-d'attribuer ce changement d'air et de milieu à la sollicitude
-maternelle. Emmeline ferait dire au médecin que l'atmosphère des
-montagnes de l'Auvergne donnerait aux poumons de la nouveau-née
-l'élasticité qui leur manquait.
-
-Elle-même prendrait, au besoin, les attitudes langoureuses d'une femme
-qui a besoin de respirer. Elle insinuerait à son mari qu'elle avait
-toujours rêvé le rôle de châtelaine, au milieu de braves paysans qui lui
-rendraient en dévouement les bienfaits qu'ils recevraient d'elle.
-
-Elle se rappela une conversation où Albert, qui n'avait pas poussé
-jusqu'au doctorat ses études de droit, se plaignait presque des quarante
-mille livres de rente qu'il tenait de la succession de son oncle. Il ne
-se sentait plus la patience de terminer la série de ses examens, et
-cependant il aurait bien aimé être quelque chose. C'était réellement
-honteux de traîner inutilement sa vie.
-
-Malheureusement, il était trop riche pour travailler, s'il ne l'était
-pas assez pour risquer des sommes dans ces entreprises grandioses, mais
-dangereuses, qui offrent des chances de faillite au moins autant que de
-succès.
-
-Elle aurait été heureuse de développer chez lui une ambition politique
-ou autre qui nécessitât soit un séjour, soit au moins des tournées en
-province. En tout cas, elle aspirait à prendre le train pour une
-destination quelconque. Elle avait droit à un voyage de noce que l'état
-maladif du vieux Dalombre avait ajourné, puisqu'il eût été impossible de
-le laisser seul. On emmènerait Pierre, la nourrice et la petite, qui ne
-pouvait que se trouver bien de cette locomotion.
-
-Enfant de la capitale, d'où elle n'était jamais sortie, Emmeline fut
-ainsi obstinément prise de l'envie de s'éloigner de cette souricière.
-L'été était venu, amenant un mois de juin superbe. Un soir, on
-s'engouffra presque à l'improviste dans un sleeping-car en partance pour
-Genève. Quand une femme n'a pas encore voyagé, ce qu'elle demande à voir
-tout d'abord, c'est la Suisse.
-
-Les premiers sifflements du train l'inondèrent d'une joie sans mélange.
-Enfin, elle allait donc pouvoir marcher à pied et à visage découvert.
-Pour elle, qui avait à peine franchi la ligne des fortifications, Genève
-était une ville lointaine où le plus grand des hasards pouvait seul
-faire rencontrer deux Parisiennes.
-
-Le lac Léman l'enthousiasma. Dès sept heures du matin elle était debout,
-ne demandant que fatigues et escapades. Elle qui, rue de Berlin, mettait
-si rarement le nez dehors et ne sortait qu'en voiture, se révéla, aux
-yeux surpris d'Albert, comme une marcheuse intrépide. Naguère si
-discrète et si enfermée, elle devint causeuse et expansive. Le vent des
-Alpes semblait avoir balayé sa mélancolie native. Elle adorait dîner en
-plein air sur la terrasse de quelque restaurant dominant le Rhône. Elle
-se montrait, s'exhibait presque, comme toute fière de porter ce défi aux
-passants:
-
---Regardez-moi tant qu'il vous plaira: vous ne verrez en moi que Mme
-Dalombre.
-
-Elle aurait tout donné, y compris la maison que lui avait laissée le
-défunt, pour se fixer sur ces coteaux où aucune inquiétude ne serait
-venue la troubler. La perspective d'une rentrée dans Paris, avec les
-chances d'y rencontrer Gustave ou des gens de son monde, lui saignait le
-coeur. Cependant, Albert n'avait aucun motif plausible pour se faire
-naturaliser citoyen des vingt-deux cantons, et le lui proposer eût été
-provoquer chez lui une surprise à lui casser bras et jambes.
-
-Un jour, en parcourant les annonces du _Journal de Genève_, elle lut
-celle-ci:
-
- Pour cause de départ, à vendre, dans des conditions exceptionnelles,
- un beau château, aux portes de Nantua (département de l'Ain), avec
- soixante hectares de bois; à proximité du territoire suisse. Pour tous
- renseignements, s'adresser à Me Plantaz, notaire à Genève, rue du
- Rhône, 27.
-
-Quoique le mot «conditions exceptionnelles» n'indiquât pas si le prix de
-ce domaine était exceptionnellement bas ou exceptionnellement élevé,
-elle se sentit comme hypnotisée par cette offre imprimée. Au déjeuner
-elle en persécuta son mari. Soixante hectares de forêts. Dieu! que ce
-devrait être agréable de s'y promener! Elle ignorait au juste et même
-approximativement ce que ces soixante hectares représentaient comme
-étendue, mais elle y tenait d'autant plus. Dans l'après-midi, elle
-entraîna, malgré sa résistance, Albert chez le notaire Plantaz. On ne
-risquait rien de s'informer. Soixante hectares, c'est cela qui serait
-bon pour Albertine! Si, une fois rentrés à Paris, l'enfant venait à
-tomber malade, peut-être à mourir, elle ne se pardonnerait jamais
-d'avoir négligé ainsi de lui sauver la vie.
-
---Quel remords! hein! quel remords! répétait-elle à Albert, comme s'il
-n'y avait plus qu'à choisir pour leur fille entre la mort et
-l'acquisition de ce château.
-
-Son mari ne s'était pas résigné au voyage de Suisse pour la contrarier.
-On se rendit chez Me Plantaz, qui fit passer les plans sous leurs yeux
-avec l'empressement d'un homme qui a depuis longtemps un château sur les
-bras; mais il fallait nécessairement le visiter autrement que sur des
-lavis d'architecte. C'était un grand bâtiment Louis XVI...
-
---Tiens! comme ta chambre où l'on m'a mise après mon accident! fit
-observer Emmeline.
-
-Avec de vastes écuries et un magnifique jardin qui précédait les bois.
-Le tout adossé à des montagnes qui vous abritaient merveilleusement du
-vent d'est.
-
-L'énumération des vertus spéciales à cette propriété--qui attendait son
-acheteur depuis neuf ans--enchanta la jeune femme. Du moment où on y
-était abrité du vent d'est, il n'y avait pas à hésiter. Elle manifesta
-si hautement son intention de trouver tout à son goût qu'avant même d'y
-avoir mené ses clients inespérés, le notaire avait déjà haussé ses prix.
-
-Emmeline perdant toute patience, il fit attacher son cheval à la
-voiture, une de ces étranges guimbardes qu'on ne voit qu'à Genève, et
-qui ne contiennent qu'une ouverture pratiquée de côté, dans le cuir de
-la capote, laquelle enveloppe toute l'armature du véhicule, sans doute
-pour abriter aussi les voyageurs du vent d'est.
-
-Quelques heures après, on entrait dans le château, qui verdissait
-poétiquement dans de vieux arbres dont la fraîcheur enchanta Mme
-Dalombre.
-
---Jamais nous ne trouverons mieux que ça, dit-elle tout bas à son mari
-pour l'engager à profiter de l'occasion. Le fait est que la première
-mise de fonds n'était pas ruineuse, le propriétaire--pour cause d'un
-départ qu'il retardait depuis neuf ans, et étant donnée la baisse
-considérable que les terres avaient subie depuis qu'on avait à peu près
-complètement renoncé à les cultiver--se décidant à laisser le bâtiment
-d'habitation et les soixante hectares de terrain pour la somme ridicule
-de cinquante mille francs.
-
---Oh! c'est réellement pour rien! eut l'imprudence de s'exclamer
-Emmeline. Et, sans attendre la décision de son mari, elle se mit à faire
-la distribution des chambres. La nourrice coucherait là avec Albertine.
-Annette aurait une pièce superbe pour elle toute seule.
-
-Pierre habiterait dans les communs tout un logement d'où il
-surveillerait les chevaux.
-
-La question de l'ameublement serait tout de suite tranchée, le
-département de l'Ain, assurait le notaire, abondant en vieux bahuts
-Louis XIII à colonnes torses, en crédences, en tables à pieds tournés et
-en quantités d'antiquailles que leurs possesseurs céderaient pour un
-morceau de pain. Emmeline jura qu'elle adorait cette chasse aux vieux
-bibelots. Elle prétendit même s'y connaître et se fit une fête de
-procéder elle-même à l'installation de toutes les curiosités qui
-allaient lui tomber sous la main.
-
-D'ailleurs, l'hôtel de la rue de Berlin contenait déjà en linge, literie
-et ustensiles de tout ordre, un matériel plus que suffisant pour une
-installation provisoire.
-
---Et, une fois que l'hôtel sera vide, qu'en feras-tu? fit observer
-Albert.
-
---Nous le vendrons, répliqua-t-elle. Depuis que ton oncle y est mort, je
-m'y sens toute triste. Nous louerons un appartement à Paris, dans un
-autre quartier. Un pied-à-terre nous suffira; car, lorsque nous serons
-établis ici, je suis sûre que nous y passerons les trois quarts de
-l'année.
-
-Elle exposait ses combinaisons avec une telle volubilité qu'Albert se
-laissa emporter dans le tourbillon. En outre, elle se montrait si
-pressée de jouir de son domaine que le voyage en fut interrompu. On
-retourna à Paris; et comme Mme Humbertot avait manifesté dans presque
-toutes ses visites à M. Dalombre ses regrets d'avoir consenti à céder la
-maison où son mari l'avait rendue «si heureuse», Emmeline lui en proposa
-le rachat: ce à quoi elle se décida assez promptement, après avoir
-spécifié que, l'ayant vendue cent quatre-vingt mille francs à l'ancien
-armateur, elle la reprendrait pour cent vingt-cinq mille; les bâtisses
-étant menacées du krach qui avait récemment si fort éprouvé les valeurs
-de la Bourse.
-
-La jeune Mme Dalombre n'avait pas laissé à son mari le temps de
-respirer. Il se trouva, un beau matin, aux portes de la Suisse, comme si
-Aladin lui-même s'était chargé du transport. Il ne s'en plaignit pas,
-l'activité déployée par sa femme lui paraissant, en somme, le meilleur
-stimulant contre la langueur à laquelle elle cédait d'ordinaire si
-facilement.
-
-Nantua est une ville agreste, plantée sur toute une chaîne de montagnes
-tellement boisées que la taille des planches de sapin est devenue la
-principale industrie du canton. Toute l'atmosphère est saturée de
-parfums de goudron et les trois mille habitants qui peuplent ce
-chef-lieu d'arrondissement ont l'air de camper dans quelque pli de la
-Forêt-Noire.
-
-A une demi-lieue de la ville se développe sur deux kilomètres de long et
-quatre ou cinq cents mètres de large un lac cristallin, où l'on aperçoit
-les truites aller et venir à une profondeur que la limpidité de l'eau
-empêche de déterminer, si bien qu'on peut choisir celles qu'on veut y
-pêcher.
-
-Un lac avec des truites, les arbres du bois comme rideau de fond; ceux
-du verger comme premier plan, le calme, la sérénité de la vie, et cette
-sorte de résurrection due à une absolue sécurité, tout ce que les
-déshérités voient au loin à travers leur détresse et qu'elle avait
-elle-même évoqué si souvent dans son bouge, à la description de quelque
-paysage de roman, elle le possédait et non pas temporairement comme ces
-malheureuses qui passent quelques heures dans la chambre à coucher d'un
-étranger pour retomber ensuite dans la rue, mais pour toujours,
-puisqu'elle était femme et mère également légitime.
-
-Elle n'avait que la crainte de voir Albert se fatiguer bientôt de cet
-isolement, n'ayant pas les mêmes raisons qu'elle pour le rechercher.
-Bourg, le chef-lieu du département, était à près de huit lieues de
-Nantua, où la société des raboteurs de planches ne le retiendrait pas
-longtemps. Le seul moyen de l'attacher au pays, c'était de tâcher qu'il
-s'y créât des intérêts. Mais lesquels? Albertine, grâce au lait de sa
-puissante nourrice, s'arrondissait tous les jours, et il eût été par
-trop déloyal de continuer à prétendre que sa santé était menacée.
-
-Emmeline avait la main large et entre ses doigts l'argent coulait comme
-de l'eau. Les prix de Nantua étant généralement à ceux de Paris comme un
-est à cinq, elle ne lésinait guère avec ses fournisseurs, toujours prête
-à s'extasier sur le bon marché de leurs fournitures. Dans une contrée où
-un sou vaut cinq centimes, cette facilité dans les rapports pécuniaires
-lui avait tout de suite assuré des sympathies, intéressées sans doute,
-mais nombreuses. On volait un peu la «jeune dame» et on lui savait gré
-de la bonne grâce avec laquelle elle se laissait faire.
-
-Un charpentier qui, paraît-il, disposait d'un fort chiffre d'électeurs
-et tenait plusieurs villages sous sa coupe, dit un jour en sortant du
-château, ses billets de banque à la main:
-
---Voilà ce qu'on peut appeler des bonnes gens. Est-ce un malheur que ce
-brave M. Dalombre ne soit pas notre député!
-
-Emmeline, à qui on rapporta le propos, en tomba toute rêveuse. Albert
-venait d'atteindre ses vingt-six ans, c'est-à-dire plus que l'âge exigé
-pour être apte à représenter ses concitoyens. Il n'était que depuis
-trois mois dans le pays, mais c'est surtout en fait de popularité que le
-temps ne fait rien à l'affaire.
-
-L'arrondissement de Nantua était composé en partie d'ouvriers et en
-partie de vieux nobles. C'était au point qu'Emmeline avait reçu du curé,
-renseigné sur sa générosité, un appel portant cette suscription:
-
- _A madame d'Alombre._
-
-avec une apostrophe, appel qui, ayant été couronné de succès, fut à peu
-de temps de là suivi d'un autre enfermé dans une enveloppe ainsi
-libellée:
-
- _Madame
- La baronne d'Alombre_
-
---Allons! bon! je suis maintenant passée baronne! se dit-elle. C'est à
-se tordre.
-
-Les élections générales approchaient. Le scrutin de liste, d'abord
-adopté par la Chambre, venait d'être rejeté par le Sénat: ce qui
-permettait aux aspirants députés de travailler les circonscriptions
-presque électeur par électeur. Un chef de groupe peut enlever un
-arrondissement électoral avec de l'activité et de l'entregent. Un
-département tout entier échappe aux influences locales.
-
-Le charpentier, qui s'appelait Pachot et s'était «fait lui-même»,
-n'ayant jamais connu d'autres parents que l'hospice des Enfants-Trouvés,
-jouissait de l'autorité que lui donnait sa double qualité de patron et
-d'ancien prolétaire. Si, grâce au concours de ce robuste personnage,
-Albert arrivait à se créer dans le pays une situation politique, il y
-serait fatalement retenu par les doux noeuds de la députation. Il
-habiterait Paris pendant les sessions, c'est-à-dire juste assez pour ne
-pas trop se provincialiser; mais, en fait, son nid serait à Nantua et
-cet asile leur resterait toujours ouvert.
-
-Il s'agissait pour Emmeline de persuader à Pachot, devenu l'arbitre de
-sa destinée, que M. Dalombre, qu'on anoblissait à tort, était aussi
-démocrate que lui, quitte, en présence des couches supérieures, à ne pas
-trop regimber devant l'apostrophe et même la baronnie qu'on accordait
-volontiers aux nouveaux propriétaires du château.
-
-Cette tactique, qui n'était pas neuve, réussit une fois de plus. Choyé,
-gâté, traité d'égal à égal par les Dalombre, Pachot se mit à leur
-service corps et âme. On l'invitait à déjeuner, on lui donnait l'enfant
-à embrasser, on se montrait avec lui en public et, à la première réunion
-qui se tint tout au début de la période électorale, le tout-puissant
-Pachot, pour départager les voix qui se portaient, les unes sur un
-ancien président de chambre, réactionnaire et bondieusard, les autres
-sur un ancien déporté, à propos duquel les monarchistes répandaient les
-bruits les plus sinistres, proposa la candidature d'un jeune homme qui
-donnerait à la population la garantie de sa jeunesse, de sa droiture et
-de son énergie. Quoique nouveau venu dans l'arène, il saurait
-revendiquer éloquemment à la Chambre les réformes auxquelles tous les
-gens sensés aspiraient dans l'arrondissement, lui qui s'était
-constamment montré le meilleur ami de l'ouvrier, bien qu'il ne le fût
-pas lui-même.
-
---Ce merle non pas blanc, mais tricolore, c'était M. Albert Dalombre,
-acheva Pachot, d'un ton tellement triomphal que, s'il avait vu la _Belle
-Hélène_, il aurait probablement ajouté:
-
- Et ce nom seul me dispense
- D'en dire plus long.
-
-L'orateur populaire avait habilement aposté dans la salle deux laveuses
-de lin, qui vinrent témoigner de la bonté angélique de Mme Dalombre,
-laquelle leur avait envoyé de nombreuses paires de bas pour leurs
-enfants et, pendant un moment de chômage, tous les jours, des légumes
-frais. Comme les idées naturellement généreuses d'Albert ne s'étaient
-jamais condensées dans une formule précise, on fit de lui un candidat de
-sentiment.
-
-Il refusa d'abord de se présenter; mais Emmeline lui fit observer avec
-tant d'insistance qu'ayant étudié pour être avocat, il aurait à la
-Chambre de magnifiques occasions de mettre en relief ses qualités
-oratoires, qu'il finit par se laisser promener de bourg en bourg,
-léguant à sa femme la responsabilité de l'échec comme l'honneur du
-succès.
-
-L'avoué bondieusard eut tout de suite conscience de sa défaite et n'osa
-pas, dans les réunions électorales, attaquer de front son rival, dont la
-candidature mixte avait été si adroitement posée. L'ex-déporté était
-pauvre et hors d'état de lutter, pour le nombre et la dimension des
-affiches, avec ses deux adversaires. Le curé alla jusqu'à affirmer en
-chaire que cet homme de désordre avait commandé le feu à l'exécution de
-l'archevêque pendant la Semaine sanglante. On a accusé tant de gens
-d'avoir commandé ce feu qu'il était très difficile au candidat de s'en
-défendre.
-
-Il commit la maladresse de protester dans la _Sentinelle de Nantua_.
-Cette précaution lui aliéna pas mal d'ouvriers avancés, qui lui
-reprochèrent de renier ses actes, et ne fit pas remonter ses actions
-auprès des modérés. Trois membres de son comité passèrent à celui
-d'Albert, dont cette débandade assura l'élection. Emmeline, haletante,
-avait envoyé, pendant le dépouillement, des émissaires à toutes les
-sections de vote. A mesure qu'elle recevait les résultats, elle les
-additionnait fiévreusement avec les précédents. Qui l'eût surprise dans
-ce travail peu féminin l'eût évidemment cataloguée parmi ces jolies
-ambitieuses qui projettent d'avoir un salon politique, de faire nommer
-des préfets et d'intervenir, un jour, dans les crises ministérielles.
-Elle n'y songeait guère.
-
-Ce à quoi elle tenait uniquement, c'était à clouer pour jamais son mari
-au sol de cette contrée d'adoption, où, plus tard, elle marierait sa
-fille, richement peut-être, à coup sûr honorablement, et qui, par son
-éloignement du théâtre de ses premières misères, déblayerait pour
-toujours le terrain mouvant qu'elle craignait continuellement de voir
-s'effondrer sous ses pieds.
-
-Elle avait, par la fabrication du faux acte de décès de sa mère, chargé
-son dossier d'un méfait qui pouvait la mener autrement loin que
-boulevard de la Chapelle. Après des coups de cette gravité, les coquins
-prudents partent pour l'Amérique. Elle s'était contentée de partir pour
-le département de l'Ain, et il lui semblait que si son mari y conquérait
-une situation prépondérante, les soupçons et les recherches s'en
-égareraient d'autant.
-
-Aussi sa joie frisa-t-elle l'extase quand les derniers chiffres
-apprirent, à elle et à toute la ville, que décidément M. Albert Dalombre
-était élu au premier tour avec quinze cents voix de majorité.
-
---Ça, par exemple, c'est bien à toi que je le dois, s'écria Albert en
-embrassant sa femme à l'annonce de cette victoire. Le diable m'emporte
-si, il y a seulement trois mois, je pensais à devenir jamais député!
-
-
-
-
-XIV
-
-LE FANTOME
-
-
-Quelques jours avant l'ouverture des Chambres, le ménage Dalombre loua,
-rue de l'Université, à quarante pas du palais Bourbon un appartement au
-premier, d'où Albert serait en mesure de surveiller les travaux
-législatifs. Comme la plupart des gens qui n'ont encore rien fait, il
-prit tout à coup au sérieux ce mandat qu'il avait conquis un peu par
-raccroc. Il tenait sans doute à prouver à ses électeurs à quel point il
-était digne de la confiance qu'ils lui avaient prématurément accordée.
-
-Avant de se risquer à la tribune, il parla dans les bureaux et accepta
-dans les commissions la rédaction de ces rapports d'affaires qui
-ennuient autant ceux qui les écoutent que ceux qui les composent.
-
-Il semblait vouloir se faire pardonner par son assiduité son manque de
-passé politique. Deux ou trois fois, un peu humilié de sa situation de
-Mirabeau en chambre, il se promit de gravir les terribles gradins qui
-mènent à l'impassible verre d'eau sucrée. Mais le coeur lui manqua et ce
-fut seulement après six mois de couloirs et d'hémicycle qu'il osa, un
-jour, aborder les rostres pour y soutenir un projet de réforme
-pénitentiaire qu'il avait signé en compagnie de plusieurs membres de la
-gauche radicale.
-
-Cette proposition, qui avait pour but d'empêcher les voleurs d'être
-volés par ceux qui les gardent et qui sont censés les nourrir, fut
-renvoyée, avec les honneurs de la journée, à une commission spéciale. Le
-député Dalombre, en descendant de la tribune, reçut, assura l'_Officiel_
-du lendemain, les félicitations d'un grand nombre de ses collègues; et
-quand il alla attendre dans la cour, pour la ramener à leur domicile,
-Emmeline qui avait assisté à la séance, elle lui glissa dans l'oreille
-en lui prenant le bras:
-
---Tu seras ministre!
-
-Cette étoile qui affecte la forme d'un portefeuille, et sur laquelle la
-plupart des élus du suffrage universel ont les yeux fixés, ne pouvait
-toutefois luire avant longtemps pour un homme aussi jeune que l'était
-Albert, la valeur de nos principaux politiciens étant surtout basée sur
-leur expérience, bien qu'il soit démontré depuis des siècles que
-l'expérience politique n'a jamais servi à personne. Trois ans se
-passèrent donc sans amener le déménagement obligatoire du député qui
-s'installe dans un ministère.
-
-Albertine grandissait avec l'élégance et les grands yeux de sa mère qui,
-elle, avait un peu perdu de sa ténuité et dont le corsage s'était
-capitonné, en même temps que ses joues s'étaient remplies. Elle était
-devenue une femme charmante et passait pour telle. Quand elle se
-montrait à la Chambre, où elle espérait toujours assister à quelque
-triomphe imprévu de son mari, les lorgnettes parlementaires
-convergeaient aussitôt sur elle. Dalombre avait invité plusieurs fois à
-dîner ses collaborateurs des commissions, et Emmeline les avait reçus
-avec une cordialité qui avait doublé leur sympathie pour son mari. Elle
-était si fière d'avoir à sa table des messieurs décorés, qui causaient
-familièrement devant elle des affaires de l'État, de la chute possible
-du cabinet et qui confectionnaient parfois sous ses yeux des listes
-ministérielles!
-
-Grâce aux facultés d'assimilation si rares chez le sexe masculin et si
-fréquentes chez l'autre, elle s'était en moins de dix-huit mois
-transformée en femme du meilleur monde. Albert était émerveillé en
-constatant la facilité avec laquelle la petite ouvrière d'autrefois lui
-faisait maintenant honneur.
-
---J'aurais épousé la petite-fille d'un pair de France qu'elle n'aurait
-pas plus de tenue et de distinction, se disait-il.
-
-Il l'obligea à prendre des leçons de danse afin que, jeune comme elle
-était, elle figurât autrement que comme tapisserie dans les nombreux
-bals où on les conviait et où presque toujours elle se dispensait
-d'aller. Quand elle se considéra comme suffisamment forte sur
-l'_avant-deux_ et sur la _chaîne des dames_, elle n'hésita plus à
-produire de temps en temps ses épaules dans les salons diplomatiques, où
-les dames se montrent, sous la lumière du gaz, décolletées, sans aucune
-diplomatie, jusqu'à la naissance d'une foule de choses.
-
-Cette vie nouvelle, insoupçonnée jusque-là, avait surtout pour elle ce
-précieux avantage de la faire pénétrer dans un monde qui l'éloignait de
-plus en plus de l'autre. Qui donc aurait désormais l'audace de
-confronter Gustave et son guayaquil avec une dame toute diamantée
-faisant vis-à-vis à un ministre plénipotentiaire?
-
-L'ambassadeur de Suède ayant, à l'occasion de la naissance du fils de
-son roi, organisé une soirée dansante agrémentée d'un concert, Albert
-reçut une invitation sur laquelle Emmeline se jeta avec enthousiasme, le
-mot «ambassadeur» exerçant un attrait presque magique sur la vanité
-féminine.
-
-En outre, on devait y représenter une comédie de salon, où les rôles
-seraient tous tenus par les représentants les plus connus du
-_high-life_. La comtesse de la Meynardière ferait une demi-mondaine, et
-le duc de San-Stefano lui donnerait la réplique dans un costume de
-jockey. De plus, un marquis, célèbre par l'importance de ses parties de
-baccara, réciterait un monologue emprunté au riche répertoire de
-Coquelin cadet.
-
-Emmeline se commanda, pour cette fête de l'art et de l'intelligence, une
-robe de satin crème, dont la nuance légèrement éteinte relevait encore
-l'éclat de ses yeux de créole. Le corsage ne tenait à l'épaule que par
-une agrafe de roses rouge sang qui se déroulaient en torsades jusqu'au
-bas de la jupe. Elle ne voulut ajouter ni un bracelet, ni un collier, ni
-un diamant, ni une perle à cette toilette tropicale, et campa seulement
-de côté sur ses cheveux châtain foncé une petite couronne des mêmes
-roses rouges, comme un rappel de la couleur dominante.
-
-La pièce, dialoguée par un amateur, l'étonna moins par les mots, qui n'y
-abondaient pas, que par l'aplomb avec lequel la comtesse de la
-Meynardière entra dans la peau de son personnage. Fallait-il qu'elle eût
-reçu une brillante éducation pour être sûre d'elle à ce point-là!
-
-Elle désespéra d'arriver jamais à une pareille audace et n'hésita pas à
-attribuer cette impuissance à son obscure origine. Aussi
-applaudissait-elle avec entrain. Quand le duc de San-Stefano entra, dans
-son costume de jockey: toque groseille et casaque arlequin, elle rit aux
-larmes de très bonne foi, bien que ce déguisement ne fût que
-médiocrement comique. Les spectateurs étaient assis devant l'estrade;
-des chaises espacées sur une dizaine de rangs de profondeur avaient été
-déposées à leur intention. A côté d'Emmeline, un jeune homme, qu'elle ne
-voyait que de profil perdu, suivait le jeu des scènes, sans donner
-aucune marque d'approbation ni d'improbation.
-
-Il se leva tout à coup, fit le tour de l'assistance, passa par derrière
-l'estrade qui servait de théâtre, et revint quelques instants après
-reprendre à côté d'Emmeline la place qu'un ami lui avait gardée.
-
---Je suis allé recommander au duc de mettre sa toque plus en arrière: la
-visière empêche qu'on lui voie les yeux! dit-il en se rasseyant.
-
---C'est que, dans le dessin que tu lui as donné, tu l'avais placée en
-avant, lui fit observer l'ami.
-
---C'est bien possible, repartit le jeune homme. J'aime mieux chercher
-trois tableaux que de composer un costume.
-
-Elle comprit que son voisin avait été chargé de dessiner les toilettes
-et, probablement, de peindre les décors. Malgré elle, elle leva les yeux
-sur cet artiste sans doute improvisé, comme le proverbe auquel il avait
-ainsi collaboré; et, obstinément, comme si un magnétisme irrésistible et
-irraisonné clouait sur lui ses regards, elle les fixa à deux ou trois
-reprises sur le visage du jeune homme, qui continuait à causer avec son
-ami, sans prêter attention à cet examen.
-
---Est-ce curieux! se demandait-elle, où ai-je vu ce monsieur? C'est
-peut-être dans une tribune de la Chambre? Non, pourtant. D'ailleurs, les
-peintres ne vont pas dans ces endroits-là. Et c'est un peintre,
-puisqu'il a été chargé de peindre les costumes. A moins que ce ne soit
-aussi un homme du monde, comme le duc et la comtesse.
-
-A partir de ce moment, elle n'écouta plus la pièce et ne se préoccupa
-que de démasquer la personnalité de ce grand garçon brun, élégant, mais
-dont les allures et jusqu'à la coupe des cheveux indiquaient un homme
-appartenant à un autre monde que celui de la jeunesse gommeuse.
-
---Comme toutes ces toilettes sont amusantes! dit-elle en ayant l'air de
-s'adresser à Albert assis à sa gauche.
-
---Madame, vous me flattez! fit le jeune homme. Elles sont de moi.
-
---Ah! vraiment! répliqua-t-elle; c'est étonnant. On jurerait qu'un
-peintre de profession a passé par là.
-
---Mais, madame, je suis peintre, en effet, dit-il. Je parierais même
-qu'il n'y a ici que moi qui ne sois pas député ou secrétaire
-d'ambassade.
-
-Comme la figure lui semblait déjà vue, la voix lui sembla déjà entendue.
-La toile tomba, une toile également peinte par le voisin d'Emmeline. Il
-se leva alors et, se redressant de toute sa taille il rejeta en arrière
-ses longs cheveux par un mouvement qu'elle retrouva subitement dans son
-cerveau: ce peintre égaré dans les salons de l'ambassadeur de Suède,
-c'était celui qui, au _Perroquet bleu_, lui avait offert cinq francs par
-séance pour aller poser dans son atelier.
-
-Son premier mouvement fut de fuir. Elle allait, vis-à-vis d'Albert,
-prétexter une migraine instantanée ou un invincible instinct maternel
-qui la poussait à aller constater en personne qu'Albertine, laissée
-seule avec la femme de chambre, dormait d'un bon sommeil. Puis, elle
-réfléchit qu'on ne se paye pas une robe de quinze cents francs pour
-quitter à dix heures et demie la soirée en l'honneur de laquelle on l'a
-fait faire. Ce départ, que rien ne faisait prévoir un instant
-auparavant, provoquerait peut-être de la part de son mari des réflexions
-auxquelles elle aurait peine à répondre.
-
-En outre, Albert venait d'entamer avec un sous-secrétaire d'État une
-conversation qu'il aurait sans doute été fâché d'interrompre. Enfin, si
-le moindre soupçon avait pu germer dans la tête du jeune peintre, cette
-retraite immédiate ne pouvait que les confirmer.
-
-D'ailleurs, elle l'avait rencontré: elle le rencontrerait probablement
-encore. Avoir l'air de s'éloigner de lui, c'était l'inviter à courir
-après elle. Le procédé le plus hardi, mais le plus sûr, était donc de
-faire tête au hasard qui les rapprochait, après cinq ans, dans des
-salons si différents de ceux où ils s'étaient vus pour la première fois.
-
-Comme un voleur qui, pendant une perquisition domiciliaire, ne quitte
-pas des yeux la cachette où il a serré l'argent volé, elle suivait du
-regard tous les mouvements du jeune homme, pour tâcher de surprendre
-soit dans un geste, soit dans un jeu de physionomie, un indice sur
-lequel elle pût baser une tactique quelconque. Il ne l'avait pas
-reconnue: elle en avait la presque certitude; cependant, pourquoi lui
-avait-il adressé la parole? Était-ce pour éclaircir un doute? Les
-hommes, qui sont quelquefois si bêtes, sont souvent si roués. Elle avait
-cru deviner qu'il allait continuer ses amabilités quand il l'avait vue
-se tourner du côté d'Albert.
-
-Son imagination commençait à travailler. Il y avait certainement plus de
-deux cents personnes à cette soirée. Il était donc bien extraordinaire
-que le seul individu dont elle eût à redouter la présence se fût
-précisément trouvé placé à côté d'elle.
-
-Oui, c'était bien lui: elle ne se trompait pas. Pourtant, elle tint à
-s'en assurer encore en tâchant d'entendre son nom qu'elle ne se
-rappelait pas, mais qui lui reviendrait tout de suite en mémoire si
-quelqu'un le prononçait devant elle. On avait enlevé les chaises et
-déblayé la salle pour le bal. A l'installation de l'orchestre sur
-l'estrade, il se produisit un brouhaha d'inviteurs allant retenir leurs
-dames et d'invitées allant au-devant de leurs cavaliers. Elle en profita
-pour se glisser entre le peintre et son ami, qui lui dit tout à coup:
-
---Tu ne danses pas, Gérald?
-
-Gérald, c'était certainement par ce nom-là qu'on l'avait interpellé
-boulevard de la Chapelle. L'identité était dûment établie.
-
-Comme elle le regardait sans cesse malgré elle, il la regarda aussi, et
-pensant naïvement qu'elle cherchait un danseur pour le premier
-quadrille, il se crut suffisamment autorisé par leur bout de causette à
-lui demander l'honneur de son bras.
-
-Cette démarche la terrorisa. Dans la façon dont il lui dit:
-
---Madame voudrait-elle bien m'accepter pour cette contredanse?
-
-Elle distingua un fond d'ironie qui la glaça de la tête aux pieds.
-Pourquoi ne la reconnaîtrait-il pas, puisqu'elle l'avait tout de suite
-reconnu? Elle ne l'avait pas oublié, bien qu'il vînt au _Perroquet bleu_
-beaucoup plus d'hommes qu'il ne venait sans doute de femmes dans son
-atelier. D'abord, il lui avait examiné la figure dans tous les sens,
-avant de décider si elle était assez bien pour lui servir de modèle.
-Naturellement, un homme convenable, qui revoyait dans les conditions
-actuelles une femme qu'il avait connue sous une livrée inavouable,
-n'allait pas se mettre à pousser les hauts cris et à la tutoyer devant
-tout le monde. Un sourire, une intonation tant soit peu gouailleuse,
-c'était assez pour lui donner à comprendre qu'elle ne pouvait plus avoir
-de secrets pour lui.
-
-En posant son bras sur la manche de son habit noir pour aller rejoindre
-leur vis-à-vis, elle tremblait si fort qu'il lui demanda si elle avait
-froid.
-
---Non, dit-elle, essayant de débrouiller une allusion dans chaque mot du
-jeune homme.
-
-Assez inhabile dans l'art de quadriller, ce M. Gérald, tout en riant de
-ses maladresses, se laissait conduire par sa danseuse, qui mettait une
-grâce extrême à le ramener dans le bon chemin. Elle se montrait aux
-petits soins envers lui, comme pour acheter son silence. Gérald, qui
-certainement était le plus pauvre et le plus inconnu de tous ces
-étrangers dont les poitrines resplendissaient de décorations et de
-crachats, était très flatté d'être pris ainsi sous la protection d'une
-des femmes les plus jolies et les plus élégantes parmi les plus saluées.
-Il était tout ébloui par ces énormes yeux noirs et l'attache du cou le
-ravissait.
-
-D'ailleurs, il ne connaissait pas une âme dans l'hôtel de l'ambassade.
-Son ami lui avait apporté à composer les costumes de la pièce; et comme
-il avait refusé toute rémunération pour les cinq ou six croquis dont il
-s'était chargé, il avait été prié à ce bal où il était allé par pur
-désoeuvrement en empruntant un habit noir, et uniquement pour «jouir du
-coup d'oeil».
-
-Son intention était de partir sur le coup de onze heures; mais comme il
-n'y a guère, en somme, d'attrait plus puissant qu'un commencement de
-relations avec une jolie femme, il se dit après le quadrille:
-
---Tant pis! je reste.
-
-Emmeline, qu'il reconduisit à sa place, y retomba accablée. Dans la
-foule qui la circonvenait, elle ne distinguait plus que cet ennemi. Elle
-aspirait au plus prompt départ; mais si elle le laissait là, qui
-prouvait qu'il ne se hâterait pas de faire part à cinquante personnes de
-cette extraordinaire aventure. Elle aimait encore mieux s'accrocher à
-lui pour le surveiller et, au besoin, lui arracher le serment de rester
-muet.
-
-Elle s'était gardée de lui apprendre le nom de son mari, la médisance
-qui porte sur un député ayant une saveur toute spéciale. Albert, qui
-considérait cette soirée moins comme dansante que comme politique, y
-traitait avec des diplomates du Nord des questions de commerce, de
-libre-échange et de construction de ports. Une fois, Emmeline s'étant
-trouvée sur son passage, il lui demanda:
-
---T'amuses-tu, ma chérie?
-
-Elle répondit:
-
---Oh! beaucoup!
-
-Après quoi, il regagna un groupe où, à en juger par la calvitie de la
-plupart de ceux qui le formaient, on devait triturer des sujets de haute
-portée européenne.
-
-L'amour-propre humain permet difficilement, fût-ce à la personne la plus
-modeste, d'admettre que son image ait disparu complètement de la mémoire
-ou, tout au moins, du rayon visuel d'une autre personne. Combien de gens
-dont les traits se sont, pour vous, absolument effacés, vous abordent
-dans la rue en vous tendant amicalement une main que vous ne vous
-rappelez pas avoir jamais serrée! Ce sentiment instinctif dominait
-Emmeline, au point qu'elle avait _à priori_ supposé que le jeune peintre
-n'avait pu s'égarer à son sujet.
-
-Toutefois, il avait gardé vis-à-vis d'elle une attitude si discrète
-qu'elle ne savait sur quel pied danser, et cette incertitude même
-redoublait son trouble. Rien n'était bouleversant pour elle, qui avait
-tant de choses à cacher, comme de se dire à chaque minute:
-
-«Sait-il ou ne sait-il pas que la femme de là-bas et celle d'ici n'en
-font qu'une seule?»
-
-Or il n'y avait pas à hésiter: dès qu'elle aurait la preuve que sa vie
-n'aurait plus de mystère pour ce jeune homme, il fallait en finir
-immédiatement avec lui. La sueur lui perlait sur le front, à la pensée
-qu'un mot lâché dans la foule serait l'écroulement de l'échafaudage
-qu'elle avait construit avec tant de patience et au milieu de tant de
-périls. Ce n'était pas la peine d'avoir échappé si heureusement à
-l'enquête pratiquée à propos de son prétendu assassinat, d'avoir doublé
-sans naufrage le cap de la publication des bans, d'avoir acquis, dans un
-département-frontière, une situation tellement brillante qu'il en était
-résulté l'entrée de son mari à la Chambre, pour échouer misérablement
-sous les racontars d'un rapin!
-
-Et encore, lorsqu'elle tremblait à l'arrivée du commissaire de police et
-qu'elle attendait constamment, pendant les douze jours qui avaient
-précédé son mariage, le coup de sonnette de sa mère, elle était seule,
-s'appelait tout bonnement Mlle Freizel et ne possédait pas, comme
-maintenant, un nom et une enfant, dont elle avait à sauvegarder
-l'honneur. La catastrophe atteindrait, cette fois, toute une maison; son
-mari la jetterait dans la rue et plus tard, quand Albertine lui
-demanderait ce qu'était devenue sa mère, Albert lui répondrait:
-
-«Ta mère était une...»
-
-Non, elle n'avait pas mérité une aussi effroyable condamnation sociale.
-Cet homme, cet inconnu--car l'avoir coudoyé une fois dans un bouge, ce
-n'était pas le connaître--qui se dressait ainsi entre elle et le bonheur
-qu'elle croyait si bien s'être assuré, elle aurait voulu le supprimer,
-fût-ce au prix d'un crime. Au surplus, l'horrible angoisse qui
-l'étreignait ne durerait pas longtemps. Il était impossible que la
-soirée s'achevât sans qu'elle fût fixée sur l'étendue du danger qu'elle
-courait... Sans trop se rendre compte de la valeur du raisonnement
-qu'elle ressassa dans sa tête égarée, elle adopta ce criterium:
-
---Si, après m'avoir invitée pour le premier quadrille, il me laisse
-tranquille pour aller s'adresser à d'autres, c'est que, décidément, il
-ne m'a pas reconnue. Si, au contraire, il commet l'inconvenance de me
-faire danser de nouveau--ce qui ne se fait jamais, de la part d'un homme
-bien élevé, à l'égard d'une dame qu'il rencontre pour la première
-fois--je saurai à quoi m'en tenir. Évidemment, il s'imposera comme un
-homme sûr que je n'oserai rien lui refuser. Peut-être même aura-t-il
-l'impudence de me parler du passé. Oh! ce serait atroce!
-
-Elle en était là de ses réflexions quand Gérald s'approcha d'elle, un
-peu gauchement, mais résolument. Il avait, aussitôt le quadrille fini,
-recueilli des renseignements sur sa jolie danseuse; et, ma foi, tout
-glorieux d'avoir été redressé dans ses maladresses chorégraphiques par
-la femme d'un élu du suffrage universel, il ne demandait qu'à lui
-confier la suite de son éducation mondaine.
-
-Il est en effet d'usage d'éviter de compromettre ou de gêner une dame en
-l'invitant successivement pour plusieurs danses. Mais Gérald, qui
-n'allait jamais au bal, qui était seul dans celui-là et qui voyait Mme
-Dalombre disposée également à s'isoler, sauta par-dessus ces convenances
-et lui offrit sa compagnie pour la valse, comme il la lui avait offerte
-pour la contredanse.
-
---Monsieur, répondit-elle toute blêmissante, vous voudrez bien
-m'excuser; j'ai déjà refusé deux invitations.
-
---Je n'en serai que plus fier si vous acceptez la mienne, dit Gérald.
-Vous avez été si indulgente pour moi tout à l'heure. Je voudrais pouvoir
-me vanter d'être votre élève.
-
---Oh! monsieur, fit-elle avec un sourire contraint ou plutôt contracté,
-je danse moi-même très mal et je vous donnerais de bien mauvaises
-leçons.
-
---Meilleures et surtout plus agréables que celles que mes parents me
-faisaient donner, quand j'étais petit, à cinq francs le cachet, répliqua
-pour dire quelque chose le peintre qui n'osait pas encore risquer une
-galanterie accentuée.
-
-Ce mot «cinq francs le cachet» glaça Emmeline jusqu'aux os. C'étaient
-ces cinq francs-là qu'il lui avait proposés autrefois pour lui prêter sa
-tête. Aujourd'hui, elle lui prêtait ses jambes. L'allusion était
-directe, et le coup de poignard formait plaie pénétrante. Elle fut sur
-le point de lui glisser cette prière dans l'oreille:
-
---Taisez-vous! on peut vous entendre.
-
-Elle se contenta de lui poser ce point d'interrogation:
-
---Que voulez-vous dire?
-
---Rien! répliqua Gérald, supposant qu'elle avait mal compris sa phrase.
-
-Ce «rien» parut à Emmeline dissimuler tant de choses qu'elle en perdit
-toute envie de lutter de nouveau contre la destinée. Tant pis, elle en
-avait assez, il arriverait ce qu'il pourrait. Si ce jeune homme était un
-lâche ou simplement un imbécile, elle était perdue; si c'était un garçon
-de coeur ou seulement de quelque intelligence, il se tairait. Mais allez
-donc compter sur le silence d'un jeune homme pour qui la possession d'un
-secret à la fois aussi cruel et aussi amusant valait toutes les bonnes
-fortunes de la terre!
-
-Elle s'abandonna donc à ces chances diverses, se réservant de s'orienter
-selon le côté d'où soufflerait le vent de malheur qui s'abattait sur
-elle. Pendant la valse à laquelle elle se résigna dans ce bal des
-victimes, elle crut constater que, deux ou trois fois, il la serrait
-d'un peu plus près que ne le nécessitait le mouvement de gravitation
-indiqué par l'orchestre. Elle n'osa pas se plaindre ni même se dégager,
-tant elle redoutait quelque manque de respect, bien autrement
-significatif.
-
-Enhardi par cette passivité, Gérald acheva le dernier tour en la tenant
-collée à sa poitrine comme s'il ne formait avec elle qu'un bloc
-tournoyant. Sa tête d'artiste commençait à déménager. Jamais il n'aurait
-supposé une femme du monde aussi peu récalcitrante. Il voulut savoir au
-juste jusqu'où irait sa docilité:
-
---Madame, lui dit-il, je vais réclamer de vous une grâce qui rayonnera
-sur toute ma vie, si vous me l'accordez. Promettez-moi de ne pas danser
-de la soirée avec un autre qu'avec moi.
-
---A quoi pensez-vous, monsieur? répondit-elle; vous tenez donc bien à me
-faire remarquer?
-
---Laissez-moi au moins vous mener au buffet, reprit-il. Il fait ici une
-telle chaleur!...
-
-Et, sans attendre son autorisation, il traversa avec elle deux salons
-qui conduisaient à un troisième où se dressait un grand comptoir autour
-duquel avaient été placées des tables malheureusement à peu près toutes
-prises d'assaut.
-
-Enfin, Gérald en dénicha une dont les locataires s'éloignaient et où
-traînaient encore des soucoupes imprégnées de glace fondue. Il y
-installa sa danseuse, qui s'assit en face de lui dans la posture de
-l'inquiétude et de l'obéissance. Était-ce cet endroit qu'il avait choisi
-pour y causer plus à l'aise de leur première rencontre? Persisterait-il
-à feindre, tout en continuant à lui larder le coeur d'insinuations plus
-ou moins déguisées? Elle attendait, prête à tout ou, à vrai dire, prête
-à rien, car elle ignorait s'il l'attaquerait par la douceur ou par la
-brutalité, bien que ce rappel des «cinq francs le cachet» indiquât un
-homme peu ménager de ses expressions.
-
-Le peintre, qui avait demandé deux sorbets au marasquin à des
-domestiques très affairés et qui ne voyait rien venir, se mit à frapper
-impatiemment sur la table avec une petite cuillère abandonnée dans une
-des soucoupes. Emmeline commençait à se sentir choquée de ces allures
-d'estaminet, qu'il n'aurait certainement pas affectées ainsi avec toute
-autre, quand Gérald, dans le but louable de lui témoigner la hâte qu'il
-avait de la désaltérer, lui dit moitié sourire, moitié colère:
-
---C'est insupportable! On n'est pas servi plus vite ici qu'au café!
-
-Instantanément elle se rappela qu'à celui du _Perroquet bleu_, il avait
-de la même façon appelé, à coups de soucoupe sur la table, les garçons
-qui lui faisaient attendre sa consommation. La corrélation était trop
-évidente pour que la grossièreté ne fût pas préméditée.
-
---Ah! monsieur! fit-elle en se levant brusquement, c'est indigne!
-
-Et, ramassant aussitôt son éventail, qu'elle avait posé sur le marbre,
-elle tourna les talons, laissant son cavalier ahuri, sa petite cuillère
-à la main.
-
---Que diable ai-je fait qui ait pu la blesser à ce point-là? se
-demanda-t-il tout penaud. Pourquoi aussi vais-je lui dire que c'est ici
-comme au café? Est-ce qu'on parle de café à une femme de ce monde-là?
-Voilà ce que c'est que d'essayer de marivauder quand on n'est bon qu'à
-broyer des couleurs! J'ai été pas mal inconvenant, mais c'est égal: ces
-provinciales sont de rudes chipies.
-
-Après ce four monumental, il ne lui restait qu'à tirer ses grègues. Il
-passa, pour aller reprendre son paletot au vestiaire, tout près de Mme
-Dalombre qui avait lié conversation avec une dame et, pour se donner une
-contenance, riait à gorge déployée de choses qui vraisemblablement
-n'avaient rien de comique. Il plongea ses yeux bien avant dans ceux de
-son ex-danseuse, comme pour s'assurer s'il n'y avait aucun moyen de
-renouer le fil que son inconvenance avait brisé. Emmeline se contenta de
-le regarder d'un air de défi, puis tourna dédaigneusement la tête. Mais
-cet effort pour combattre une attaque de nerfs qui la gagnait la désarma
-totalement. Elle glissa sur ses souliers de satin jusqu'à son mari et
-lui dit en haletant:
-
---Partons! Albert, j'étouffe ici. J'ai peur de me trouver mal.
-
-Et elle le remorqua par la main jusqu'à l'antichambre, endossa sa
-pelisse et s'enfourna dans sa voiture où elle se blottit, la tête dans
-sa fourrure, comme une femme qui choisit la place la plus commode pour
-s'évanouir.
-
-Cependant, elle n'en fit rien et employa à méditer sur la situation
-nouvelle qui lui était faite le silence qu'elle garda pendant toute la
-route.
-
---Quel coup d'oeil mauvais et menaçant il m'a lancé en partant! se
-répétait-elle. Comme il disait clairement: «Ah! tu m'as bravée! Eh bien!
-tu sauras ce que ton audace te coûtera!» Et pourtant, raisonnait-elle,
-il m'était impossible de me laisser souffleter ainsi en plein bal par
-mon passé. Si je ne m'étais pas révoltée à la fin, jusqu'où serait-il
-allé? Ah! le misérable! c'est ignoble! c'est ignoble! Comme s'il lui eût
-été difficile de paraître me voir ce soir pour la première fois! Mais
-non: il est tout fier de m'avoir connue. Il n'y a pourtant pas de quoi
-se vanter!
-
-En tout cas, ce n'était pas dans le bal même qu'il répandrait la
-nouvelle, puisqu'il l'avait quitté quelques instants avant eux. Mais il
-devenait très imprudent d'attendre seulement un jour. Contre les
-obstacles qui s'étaient déjà et si souvent dressés devant elle, elle
-s'était toujours trouvée bien de sa promptitude à les renverser.
-L'hésitation, c'était l'écroulement pour elle. Comme elle ne possédait,
-malheureusement, aucune arme pour se défendre, attendu qu'on n'en
-raconterait jamais plus ni même autant qu'il y en avait, elle n'avait
-d'autre parti à prendre que celui de l'attaque.
-
-Tant pis pour ce monsieur qui s'était trouvé là et qui n'avait pas eu le
-bon goût ou la prudence de rester muet! Lui rappeler le «café» où il
-l'avait aperçue pour la première fois--car, en somme, il n'avait fait
-que l'apercevoir--c'était là un défaut de générosité qui autorisait
-toutes les représailles. Elle n'avait pas à son actif que sa vie de
-débauche: elle avait aussi ce faux acte de décès qui la mènerait droit
-en cour d'assises. Or, une fois les soupçons du monde concentrés sur
-elle, le chapelet de ses iniquités s'égrènerait jusqu'au bout. Laisser à
-sa fille le nom d'une prostituée, c'était horrible; mais lui
-transmettre, en outre, celui d'une condamnée, cette perspective était
-absolument intolérable.
-
-Supprimer ce révélateur, voilà ce qui était urgent. Mais par quels
-procédés? Elle n'irait pas se mettre bénévolement à sa discrétion: ce
-qui ferait d'elle son esclave et sa chose. D'autant qu'un moment vient
-presque inévitablement où les complices «mangent le morceau». Elle
-n'irait pas jusqu'à lui tendre un piège ou le faire tomber dans quelque
-guet-apens, les associés qu'elle serait obligée de s'adjoindre devant
-être au moins aussi dangereux que lui. Pourtant, elle ne pouvait
-permettre à ce peintre de continuer à circuler dans Paris pour y semer
-la diffamation. Désormais, elle n'oserait plus se présenter dans aucune
-maison de peur qu'on ne lui demandât des nouvelles de l'établissement du
-boulevard de la Chapelle.
-
-
-
-
-XV
-
-LE COMPLOT
-
-
-Le lendemain matin elle essaya de retrouver son sang-froid. Elle n'y
-réussit pas. Ses tremblements d'autrefois l'avaient reprise. Elle
-décacheta la première toutes les lettres adressées à son mari, dans la
-crainte qu'il ne lui en tombât dans les mains quelqu'une qui le mettrait
-au courant des exploits de la jeune fille qu'il avait épousée pour sa
-vertu, bien plus que pour sa beauté, beauté qui ne lui était venue que
-plus tard.
-
-Elle interrogeait les moindres jeux de physionomie d'Albert, s'attendant
-à chaque minute à quelque explosion. Elle se dit qu'elle ne passerait
-pas une seconde journée comme celle qui s'acheva pour elle, au milieu de
-terreurs folles, accompagnées d'horribles serrements d'estomac. Elle
-comprit qu'il fallait agir. Pendant qu'Albert s'installait dans son
-bureau, pour y rédiger la maquette d'un rapport, elle s'enferma dans sa
-chambre et y brouillonna, d'une plume hâtive, ces mots pleins de
-promesses:
-
- J'ai besoin de vous voir. Il y aura beaucoup d'argent à gagner.
-
- LÉONIE.
-
- Toujours poste restante, rue Milton.
-
-Elle brocha sur le tout l'adresse de Gustave, restée burinée dans son
-cerveau, et dès le lendemain courut au guichet.
-
- Je vous attendrai demain et après-demain toute la journée dans mon
- atelier, rue Viollet-le-Duc.
-
-répondait Gustave, qui, ayant reconnu l'écriture, avait flairé de
-nouveau une combinaison pécuniaire. Sans attendre et pour couler
-immédiatement à fond le dénouement du drame qui s'ouvrait si menaçant,
-elle se fit conduire rue Viollet-le-Duc, chez le seul être de qui il lui
-fût permis de prendre conseil.
-
-Elle monta tout d'une haleine les six étages qui séparaient du niveau de
-la rue l'artiste en fausses signatures et frappa d'un doigt agité contre
-la porte bâtarde que lui avait décrite la portière de la maison.
-Gustave, sa pipe aux lèvres et un vieux béret d'un bleu crasseux fiché
-de travers sur ses cheveux longs, mais rares, l'introduisit galamment
-dans la pièce mansardée qu'il qualifiait audacieusement d'atelier, sous
-prétexte que le jour y venait d'en haut.
-
-Il lui présenta un fauteuil en reps vert effrangé, où elle tomba émue
-autant qu'essoufflée. Elle fut saisie par une odeur de poussière et
-d'essence de térébenthine qui lui arracha une légère quinte de toux.
-Pour tout mobilier un lit de fer, dissimulé dans l'ombre du toit bâti en
-biais, deux chevalets dressés pour recevoir les tableaux anciens qui
-auraient besoin d'un coup de torchon, et au mur une palette mouchetée de
-reliefs de couleurs durcies: ce qui indiquait suffisamment un déplorable
-état de morte saison.
-
---Eh bien! ma petite mère, qu'y a-t-il encore pour votre service? fit
-Gustave en prenant place sur une vieille malle qui lui servait
-d'escabeau.
-
---Oh! rien, dit-elle, comme pour enlever de l'importance à sa démarche.
-Je viens simplement vous consulter.
-
-Avant de lui répondre, le vieux faussaire détaillait curieusement sa
-toilette et paraissait fort alléché par l'examen du superbe manteau de
-loutre dont Emmeline s'était enveloppée pour sortir, car cette fois elle
-avait, dans sa précipitation, complètement négligé de se déguiser en
-blanchisseuse.
-
---Nom d'un chien, que vous êtes bien mise! fit-il observer. Jamais de la
-vie je n'aurais pensé que c'était vous.
-
---Oui, répondit-elle, c'est depuis l'héritage de mon oncle, vous savez.
-J'ai quitté l'état, et, vous voyez, ça m'a réussi.
-
---Je vous crois! répliqua-t-il, et puis c'est pas pour vous
-flatter--d'abord, je n'avais vu que le bout de votre nez, le soir, dans
-la voiture... il y a six ans, mais il me semble que vous êtes devenue
-crânement jolie.
-
---Dame! fit-elle avec une candeur affectée, je me nourris mieux
-maintenant. Alors, j'ai un peu engraissé.
-
-Puis, pour couper court à ces observations oiseuses, elle reprit:
-
---Voilà: il y a un monsieur qui m'embête... Il a appris, je ne sais
-comment, que l'acte de décès de ma mère avait été confectionné ailleurs
-qu'à la mairie, et il veut me faire chanter. Vous comprenez comme ce
-serait gai si la police allait fourrer son nez dans nos affaires. Je ne
-vous dénoncerais pas, certainement; mais on penserait bien qu'une femme
-n'a pas fabriqué ce papier-là toute seule, et, de fil en aiguille, on
-arriverait à vous pincer aussi.
-
---Elle serait mauvaise! fit observer Gustave.
-
---Aussi, ai-je pensé que vous et moi, nous avions toute sorte de motifs
-pour nous débarrasser de cet individu, continua-t-elle.
-
-Un nuage de rêverie obscurcit pour un instant les yeux du vieux
-falsificateur.
-
---Je le crois comme vous, dit-il; mais moi, je ne manie que le pinceau.
-Autre chose, non; ça coûte par trop gros.
-
-Elle comprit que, par «autre chose», il entendait quelque embuscade dans
-laquelle resterait le gênant personnage. Elle le rassura tout de suite
-sur la portée qu'il fallait donner à ses paroles.
-
---Il ne s'agit pas de s'en défaire violemment, expliqua-t-elle.
-Seulement, si on pouvait le forcer à se taire, soit par des menaces,
-soit par des promesses; enfin, je ne sais pas, moi. Si je savais, je ne
-m'adresserais pas à vous.
-
-Elle avait trouvé bon de confondre les intérêts de Gustave avec les
-siens, en lui faisant supposer que le peintre était au courant de leur
-complicité dans l'affaire du faux. Elle s'épargnait ainsi la honte et
-surtout l'inconvénient d'avouer à Gustave son séjour chez la Coffard,
-qui, aussitôt instruite, se serait fait une douce joie de partir sur la
-piste de son ancienne pensionnaire.
-
---Des promesses! des promesses! répétait Gustave, n'y songez pas. C'est
-nous mettre tous les deux pieds et poings liés dans les griffes de
-quelque maître-chanteur. Je connais ces types-là. Ils commencent par
-vous demander cent sous et ils finissent par exiger vingt mille francs.
-
---Alors, que faire?
-
---C'est à voir, conclut-il. D'abord, comment s'appelle-t-il, cet
-oiseau-là?
-
---Je ne le connais que sous son nom de Gérald, répondit-elle. Mais ce
-doit être un simple prénom.
-
---Comme Gustave, appuya-t-il. Et vous dites qu'il est?...
-
---Peintre. Il a même sans doute un certain talent, car il a déjà
-travaillé pour de bonnes maisons.
-
---Un confrère! dit le monogrammiste. Je dois le connaître... au moins de
-vue. Est-ce qu'il a déjà exposé?
-
---Ah! ça, je l'ignore, dit Emmeline.
-
---C'est que j'ai là le livret du Salon et, s'il y avait eu un tableau,
-j'aurais tout de suite ses tenants et ses aboutissants. Au reste,
-laissez-moi faire, je le retrouverai bien.
-
---Mais c'est que nous n'avons pas le temps d'attendre! se récriait-elle.
-Demain peut-être il sera trop tard.
-
-Il prit, sans doute pour se donner une importance sérieuse aux yeux
-d'Emmeline, une attitude réfléchie et méditative; puis, comme un homme
-qui tient son scenario, il lui posa cette question, probablement de
-beaucoup la plus grave pour lui:
-
---Mais qu'est-ce qu'on donnerait pour mettre ce joli monsieur dans
-l'impossibilité de nuire? Rien que pour le retrouver, il va falloir se
-mettre en quatre.
-
-Elle le rassura tout de suite:
-
---Ne vous préoccupez pas de ça, dit-elle. Otez cet homme-là de notre
-chemin et je serai encore trop contente de vous payer ce service-là dix
-mille francs.
-
---Je vois que vous êtes raisonnable, repartit Gustave, en se léchant les
-lèvres. Il y a si peu de gens qui le sont... raisonnables.
-
---Ainsi, appuya-t-elle, vous ne risquez rien d'aller de l'avant. Vous me
-direz ce que j'ai à faire et vous me trouverez prête à tout. Tenez,
-voilà toujours mille francs pour vos premiers dérangements.
-
-Et, tirant du creux de sa main gantée un magnifique billet d'un bleu
-céleste, elle le tendit à Gustave, qui le sentit trembler entre ses
-doigts, tant l'impression lui en parut douce et émotionnante.
-
---Nous disons Gérald? demanda-t-il. Un jeune?
-
---Vingt-sept ou vingt-huit ans.
-
---Petit? blond? gras? maigre?
-
---Un grand brun avec une forêt de cheveux qu'il rejette continuellement
-en arrière.
-
---L'essentiel, fit-il judicieusement remarquer, c'est d'abord de mettre
-la main dessus. Nous examinerons ensuite par quel côté il vaut mieux
-l'attaquer. Il n'a pas de fortune, au moins?
-
---Un peintre! où l'aurait-il prise? demanda-t-elle naïvement.
-
---On ne sait pas, il y a des bonhommes à manies qui font de la peinture
-pour s'amuser. S'il est pauvre, tout ira bien; sinon, ce sera bien plus
-dur. Avec de l'argent, on se défend toujours.
-
-Emmeline lui fournit encore toutes les explications qu'elle crut de
-nature à l'aider dans un plan qu'elle entrevoyait vaguement sans que les
-lignes en fussent arrêtées dans sa tête, pas plus qu'elles ne l'étaient
-pas sans doute dans celle de l'ex-réclusionnaire.
-
-Elle lui tendit la main en lui répétant à cinq ou six reprises d'agir en
-toute hâte. Il y allait de leur salut à tous deux. L'alternative qui se
-présentait, spécialement pour Gustave, était celle-ci: ou un magot de
-dix billets comme celui qu'il venait d'empocher avec une joie ineffable;
-ou dix bonnes années de travaux forcés qui, pour un récidiviste aussi
-remarquable, monteraient vraisemblablement au double.
-
-On se quitta sur cette expectative, Emmeline attendant tout de
-l'ingéniosité de Gustave; Gustave remuant déjà des idées sans s'être
-encore arrêté à aucune d'elles. La peur enlevait à Mme Dalombre toute
-pitié en même temps que tout sens moral. On lui aurait appris tout à
-coup que son obstiné cavalier du bal de l'ambassade de Suède était tombé
-sous un camion dont la roue lui avait passé sur le corps, qu'elle aurait
-commencé par remercier la Providence du secours inespéré qu'elle lui
-apportait.
-
-Son collaborateur Gustave ne donna pas, du reste, au remords le temps
-d'intervenir. Le lendemain même de leur entrevue dans la mansarde de la
-rue Viollet-le-Duc, Emmeline trouva au bureau habituel ces deux lignes,
-qui n'admettaient ni atermoiement ni discussion:
-
-«Gérald retrouvé. Tout va bien. Venez!»
-
-Elle s'envola de nouveau vers les six étages au sommet desquels
-l'artiste en toute sorte d'arts se plaisait à braver les foudres de la
-loi. Sa première surprise fut d'être reçue dans l'atelier par un
-monsieur aux habits flambants neufs: jaquette luisante d'un tout autre
-lustre que celui de la crasse; pantalon gris perle; moustache cirée;
-cheveux à la malcontent. Ce Gustave d'aujourd'hui n'avait aucun rapport
-avec celui d'hier: on le lui avait changé contre un autre qui ne le
-rappelait que de très loin.
-
-L'inconnu qui lui tendait une main aux ongles irréprochables la tira
-immédiatement de son incertitude. C'était bien le même Gustave, mais il
-avait cru devoir, aussitôt après leur conversation de la veille, sauter
-dans le tramway qui mène à la Belle Jardinière et s'y acheter un complet
-séance tenante. Non, comme elle aurait quelque raison de le supposer,
-pour jeter un dernier éclat sur ce boulevard de la Chapelle si souvent
-témoin de sa misère, mais parce que cette respectabilité dans la tenue
-constituait un des décors indispensables de la comédie dont il allait
-lui dérouler l'action.
-
-Il la renseigna tout d'abord sur ce Gérald, qui de son nom de famille
-s'appelait Péronaud, qui habitait la rue Condorcet, c'est-à-dire le
-quartier même; que tout le monde connaissait et qu'on lui avait désigné
-tout de suite. C'était un garçon travailleur, qui aurait pu gagner de
-l'argent, s'il n'avait pas commis la faute de verser tant soit peu dans
-l'impressionnisme. Monsieur n'avait pas voulu faire de concessions aux
-bourgeois, et les bourgeois se vengeaient en refusant de l'acheter.
-
---Est-ce que vous l'avez vu? Est-ce qu'il vous a parlé de moi?
-interrompit Emmeline, que les digressions de Gustave énervaient.
-
---Le voir! Pas si bête! répondit-il. Il est de la plus haute importance
-qu'il ne se doute jamais d'où lui viendront les coups qu'il va recevoir.
-Maintenant, causons! Avez-vous des obligations de chemins de fer?
-
-Emmeline fut sur le point de répondre:
-
-«Mon mari en a».
-
-Mais elle tenait à ne pas éveiller outre mesure la curiosité de son
-associé, qui la croyait demoiselle.
-
---Des obligations de chemins de fer, ou des actions de n'importe quoi,
-du Crédit foncier, du Canal de Suez, enfin des valeurs cotées sur la
-place.
-
---Non, fit-elle; mais on peut toujours en acheter.
-
---Eh bien! nous en achèterons, car il nous est impossible de nous en
-passer, expliqua-t-il. Vous allez voir si je sais me débrouiller: Gérald
-Péronaud est peintre. Il a donc besoin de modèles.
-
---Naturellement, appuya Emmeline, qui le savait mieux que personne,
-puisqu'elle avait failli lui en servir, et que c'était de lui qu'elle
-tenait son surnom de la _Mal'aria_.
-
---Eh bien! poursuivit Gustave, vous me remettrez cinq ou six actions de
-la Ville--ne perdez pas le fil, je vous en prie, parce que c'est un peu
-compliqué. Je connais un jeune Italien de vingt ans nommé Lilio, qui a
-posé pour moi, fit-il en se rengorgeant. Ce Lilio, qui est venu en
-France parce qu'il a eu quelques petites histoires dans son pays, ne
-demandera pas mieux que de gagner un peu de braise. Je lui passe le
-paquet d'obligations. Vous y êtes?
-
---Oui. Allez! allez!
-
---Il vient se proposer à Gérald, qui l'accepte ou qui le renvoie.
-
---Oui.
-
---S'il est accepté, il profite d'un moment où notre ennemi a le dos
-tourné pour glisser dans un meuble les obligations qu'il aura apportées
-avec lui; s'il est refusé, il trouvera bien, quand le diable y serait,
-une seconde pour jeter le paquet sous une commode ou sous un lit. Le
-reste me regarde.
-
---Le reste! quel reste? interrogea Emmeline, qui ne devinait pas du tout
-ce que sa sécurité pourrait gagner à ce qu'on introduisît des
-obligations de la Ville dans un meuble appartenant à Gérald.
-
---Quand je vous répète que vous serez contente de moi, insista le
-faussaire. Vous comprenez que j'ai dans l'affaire encore plus d'intérêt
-que vous, attendu que vous savez qui je suis et que j'ignore qui vous
-êtes. Si un malheur arrivait, vous pourriez toujours me dénoncer, tandis
-que je serais on ne peut plus embarrassé pour vous mettre la main
-dessus, puisque vous me forcez à vous écrire poste restante.
-
-Cet appel à la confiance ne désarma pas Emmeline, dont l'incognito
-faisait la force. Si elle payait, c'était à la condition d'être, pour
-son argent, servie à sa guise. Elle assura Gustave qu'il serait
-également content d'elle. Il voyait: elle ne discutait pas. Il voulait
-six obligations de la Ville: elle les lui enverrait sans marchander,
-bien qu'elle ignorât absolument ce qu'elles valaient en ce moment.
-
---A peu près quatre cents francs, répondit-il, comme s'il consultait
-tous les soirs les cours de la Bourse.
-
-C'était donc pour elle une affaire de deux mille quatre cents francs.
-Mais les obligations lui reviendraient.
-
-Emmeline eut un geste désintéressé qui semblait dire:
-
---Je ne tiens guère à ce qu'on me les rende.
-
-Elle devait environ trois mille francs à sa couturière. Elle les demanda
-à son mari comme pour acquitter une note dont le payement était urgent,
-et elle les employa immédiatement à l'achat, chez un changeur de la rue
-de Richelieu, des six obligations exigées par Gustave. Rien n'eût été
-plus facile à celui-ci que de les revendre et d'en manger le produit en
-noces et festins; mais comme elle n'avait aucun moyen de contrôle sur
-l'emploi de ses fonds, elle était bien obligée de se fier à la probité
-d'un mercenaire qui avait pour toute recommandation cinq ans de prison à
-son actif.
-
-Quatre, cinq, six, sept jours se passèrent sans qu'elle entendît parler
-de Gustave. Elle n'osait plus mettre un pied dehors, redoutant
-constamment de se retrouver nez à nez avec ce Gérald, qui la regarderait
-encore avec son mauvais sourire dont le sens était, il n'y avait pas à
-s'y tromper:
-
---Va, je te tiens, ma petite, et je te ferai marcher quand je voudrai.
-
-Enfin, le huitième jour, elle perdit patience et, après avoir vainement
-exploré le bureau restant de la rue Milton, elle prit sa course vers la
-rue Viollet-le-Duc.
-
---Comme ça se trouve! dit Gustave en l'introduisant presque
-cérémonieusement dans ses appartements, j'allais vous écrire.
-
---Eh bien! où en sommes-nous? demanda-t-elle.
-
---Ça y est, fit-il, en clignant de l'oeil, il est à Mazas depuis hier
-soir, cinq heures.
-
---A Mazas! Pourquoi à Mazas? Il a donc commis un crime? dit-elle toute
-bouleversée.
-
---Il en a commis un sans en commettre, répondit Gustave, encore tout
-rayonnant du succès de sa combinaison. Je vous avais bien dit que vous
-seriez contente de moi.
-
-Il s'assit alors sur sa malle, ce qui était pour elle une invite à
-s'asseoir sur le seul siège garnissant et meublant la mansarde. Ce qu'il
-avait à lui raconter était si extraordinairement intéressant qu'il eût
-été malséant de rester debout pour l'entendre.
-
-Il lui détailla alors ses manoeuvres, dont le résultat avait dépassé ses
-plus brillantes espérances. Une fois en possession des six obligations
-de la Ville, il avait envoyé Lilio se faire embaucher par le peintre. Il
-était absent quand l'Italien s'était présenté, mais celui-ci avait été
-reçu par une vieille femme de ménage occupée à balayer l'atelier de
-Gérald. Lilio, tout en lui apprenant qu'il posait les «saint
-Jean-Baptiste», fouillait avec ses yeux tous les coins et recoins de la
-pièce et, ayant avisé un grand bahut à deux corps, avait jeté le paquet
-sur une planche dans le corps du haut, dont la porte était entr'ouverte.
-
-La vieille n'y avait vu que du feu et avait continué à balayer. Dès que
-Lilio était venu lui faire part du succès de sa visite, lui, Gustave,
-était allé «presto subito» se poster, rue Condorcet, devant la porte du
-jeune homme, qu'il avait attendu jusqu'à une heure de l'après-midi. Il
-l'avait alors vu rentrer, vêtu de sa vareuse et coiffé d'un chapeau noir
-en feutre mou. Il l'avait immédiatement reconnu à ses grands cheveux
-tombants.
-
-Sans désemparer, il avait couru tout d'un trait jusqu'au bureau du
-commissaire de police de la rue Bochard-de-Saron et avait fait sa
-déposition.
-
---Quelle déposition? demanda Emmeline, qui sur ce prologue n'arrivait
-pas à asseoir un dénouement.
-
---J'avais eu soin de me ganter de frais, poursuivit Gustave. Le
-commissaire, que j'avais fait prévenir qu'il s'agissait d'une affaire
-urgente, m'a reçu avec une extrême gracieuseté. Je lui ai donné le nom
-sous lequel j'ai loué rue Viollet-le-Duc et qui n'est pas le mien, comme
-bien vous pensez. Je lui ai montré la dernière quittance de mon loyer,
-que j'ai payé grâce à vous, et je lui ai raconté avec un naturel
-épatant--vous auriez ri!--que je sortais de chez moi portant à la main
-six obligations de la Ville de Paris que j'avais achetées la veille et
-sur lesquelles j'avais l'intention d'aller emprunter un millier de
-francs au Comptoir d'escompte; quand un monsieur m'ayant bousculé en
-passant sur le trottoir de la rue Condorcet, le paquet, qui formait un
-rouleau attaché par une ficelle rouge, m'échappa et tomba sur le
-trottoir. Je me baissais pour le ramasser, lorsqu'un grand jeune homme
-brun, vêtu d'une vareuse en ratine et coiffé d'un chapeau mou à bords
-très évasés, me devança par un mouvement rapide, saisit le rouleau et
-disparut sous une porte cochère.
-
---Oh! ça, c'est trop fort! fit Emmeline.
-
---Le commissaire, continua Gustave sans relever l'exclamation, me
-demanda si j'avais bien remarqué le numéro de la maison où était entré
-l'individu. Je lui expliquai que c'était au nº 33, lui décrivant la
-porte et m'offrant à l'y conduire lui ou son secrétaire. Il s'excusa de
-ne pouvoir m'y accompagner à l'instant, ayant quelques affaires à
-expédier, mais il m'invita à revenir à quatre heures le prendre à son
-bureau.
-
-C'était bien tard et j'avais toujours peur que notre Gérald ne découvrît
-le rouleau, qu'il aurait sans doute soit porté au même commissaire, soit
-fait annoncer dans les _Petites Affiches_ comme ne lui appartenant pas,
-car il paraît que c'est un très honnête garçon.
-
-Après cet hommage rendu à la droiture de sa victime, Gustave continua:
-
---Vous pensez si à quatre heures précises je me trouvai chez le
-commissaire. Il mit son écharpe sous son paletot, et bien que le 33 de
-la rue Condorcet soit à deux pas de son bureau, il envoya chercher une
-grande voiture, où il monta avec deux agents, plus un troisième à côté
-du cocher. Figurez-vous que le malheureux Gérald, quand on est entré
-chez lui, avait séance avec un modèle, une petite blonde qui posait aux
-trois quarts nue. C'est le secrétaire qui m'a conté la scène, parce que,
-moi, je n'avais pas le droit d'assister à la perquisition.
-
-A la vue du commissaire, qui a exhibé ses insignes, la pauvre petite a
-cru que c'était elle qu'on venait arrêter. Elle restait là, atterrée
-avec ses appas au vent. Il paraît qu'il y avait de quoi crever de rire.
-Elle s'est remise en apprenant qu'il s'agissait de l'autre. Le
-commissaire lui a demandé s'il n'avait pas ramassé dans la rue un paquet
-contenant six obligations de la Ville. Il a répondu, avec le plus grand
-calme, qu'il y avait évidemment erreur et que le commissaire serait bien
-aimable de ne pas troubler plus longtemps sa séance.
-
-Comme celui-ci insistait, lui précisant les choses, décrivant la
-longueur du rouleau, son aspect, et jusqu'à la couleur de la ficelle
-dont je l'avais entouré, Gérald s'impatienta, le menaça de le flanquer à
-la porte et finit par lui demander en vertu de quel mandat il
-envahissait ainsi son domicile.
-
-Le commissaire répliqua que l'affaire s'étant passée il y avait trois
-heures à peine, il l'avait considérée comme un cas de flagrant délit et
-qu'il la poursuivait sous sa responsabilité. Sur un signe, les deux
-agents qui se tenaient à la porte firent irruption dans l'atelier,
-regardant partout, derrière les toiles, dans les matelas du petit
-cabinet où couche Gérald et jusque dans ses bottines. Le rouleau qui
-était dans le meuble, sur la planchette du haut, ne tarda pas à leur
-tomber sous la main. Le commissaire, avant d'en prendre connaissance,
-fit observer qu'il était entouré d'une ficelle rouge nouée par une
-rosette.--J'y avais fait une rosette, mais j'avais eu soin d'avertir le
-commissaire que j'y avais fait un noeud, afin d'établir que Gérald avait
-feuilleté le rouleau d'obligations avant de le serrer dans le bahut.
-Hein! est-ce fort, ma petite?
-
-Emmeline restait muette de saisissement. Elle suivait, sans en rien
-perdre, toutes les phases de la machination dont le but se dégageait
-plus visible à chaque complément d'explication. Elle répétait seulement
-de temps à autre:
-
---Est-ce possible! Est-ce possible!
-
---Il paraît, poursuivit Gustave, qu'il a fait un bond pour arracher le
-paquet des mains du commissaire. C'était sans doute pour voir ce qu'il
-pouvait bien contenir. Les agents ont cru que c'était pour détruire le
-corps du délit. Ce geste si naturel l'a perdu. On a déroulé le paquet et
-on a constaté qu'il contenait les six obligations avec leurs numéros,
-que j'avais pris la précaution de transcrire et de désigner au bureau de
-police. Le secrétaire du commissariat m'a ajouté que le Gérald était
-devenu pâle comme un mort. Au surplus, il n'y avait pas moyen de nier.
-Il a seulement répété à trois reprises:
-
---C'est incroyable! c'est à devenir fou!
-
---En attendant qu'il le devienne, ce qui serait encore le meilleur atout
-que nous aurions dans notre jeu, on l'a emmené au Dépôt, où le juge
-d'instruction, après un interrogatoire sommaire, l'a dirigé sur Mazas.
-
-Et le faussaire conclut par cette addition rapide:
-
---Six mois de prévention; dix-huit mois de maison centrale. Vous voilà
-toujours sûre de ne pas entendre parler de lui avant deux bonnes années;
-sans compter qu'il sera coulé pour le restant de ses jours et qu'il ira
-probablement, son temps fini, transporter ses pénates à l'étranger.
-
-Emmeline se dressa violemment en se cotissant le front avec la paume des
-mains:
-
---Vous avez fait... nous avons fait là une chose monstrueuse, dit-elle.
-Si vous m'aviez expliqué d'avance vos intentions, jamais je n'aurais
-consenti à vous aider. Accuser un innocent, quelle horreur!... Ah! si
-j'avais su, je suis une misérable! une misérable! une misérable!
-
-Et elle retomba assise, en roulant désespérément son visage dans son
-mouchoir.
-
---Pardon, fit remarquer Gustave, est-ce que vous ne m'avez pas demandé
-de faire mettre à l'ombre, par n'importe quel moyen, ce monsieur qui
-savait comment vous étiez entrée en possession de votre héritage et qui,
-en bavardant, nous envoyait inévitablement où il est lui-même à cette
-heure, c'est-à-dire en prison? Croyez-vous pas que j'allais le prendre
-par la persuasion? On ne fait pas d'omelettes sans casser des oeufs, ma
-petite.
-
---D'ailleurs, reprit-elle, rien ne lui sera plus facile que de se
-disculper. Quand on n'a pas commis le crime dont on vous accuse, on peut
-toujours le prouver et nous en serons pour notre dénonciation
-calomnieuse.
-
---Allons donc! fit le vieux cheval de retour. La cause est déjà
-entendue. On va me confronter avec lui, je le reconnaîtrai sans hésiter,
-tant à sa figure qu'à son costume et à son chapeau. Je l'aurai vu
-ramasser mes obligations. Il aura beau se démener: tout sera inutile,
-puisqu'on les a trouvées à son domicile dans un de ses meubles. C'est
-clair comme de l'eau de roche.
-
---Raison de plus, reprit-elle résolument. Le ruiner, le déshonorer à
-tout jamais! Oh! non, c'est par trop odieux. Vous auriez mieux fait de
-le tuer tout de suite d'un coup de poignard.
-
---Vous savez bien que je ne joue pas de ces instruments-là! répliqua
-Gustave. Puis, se levant à son tour, il se planta devant Emmeline en
-croisant les bras et lui dit, d'une voix qui s'irritait peu à peu:
-
---Ah çà! voyons! Qu'est-ce que vous réclamez maintenant? C'est fait,
-n'est-ce pas? Vous ne vous mettez pas dans le toupet que je vais aller
-trouver de nouveau le commissaire de police pour lui expliquer que je
-lui ai monté ce coup-là, de complicité avec une petite dame de mes
-amies. Ce serait le bon moyen d'aller, séance tenante, prendre la place
-de l'autre.
-
-Le dilemme était effectivement sans issue. Retirer du gouffre l'innocent
-Gérald, c'était s'y précipiter soi-même. Or, Emmeline y entraînait trois
-personnes avec elle: Gustave, à qui elle présentait une cellule à Poissy
-ou à Melun, aux lieu et place des dix mille francs qu'elle lui avait
-promis; puis, son mari et sa fille, qui devenaient ainsi acteurs malgré
-eux dans le plus effroyable scandale qui eût jamais défrayé la chronique
-parisienne.
-
-Le vin était tiré, il fallait le boire, quelque empoisonné qu'il fût et,
-par-dessus le marché, le boire en silence; car le moindre haut-le-coeur,
-la plus petite grimace mettaient en question et sa vie à elle et
-l'honneur d'Albert avec et y compris l'avenir d'Albertine.
-
-
-
-
-XVI
-
-A LA PRISON
-
-
-Trois mois après l'arrestation de Gérald, l'instruction n'était pas
-terminée. Sa famille, désespérée, était accourue des plaines de la
-Touraine pour enrayer autant que possible la publicité que devait
-provoquer cette déplorable affaire. La presse, sollicitée par une mère
-en pleurs, n'avait mis sur le récit des faits que les initiales des
-personnages. Devant l'honorabilité des parents, la parfaite virginité du
-casier judiciaire du prévenu, ses dénégations, non seulement énergiques,
-mais indignées, le magistrat instructeur hésitait encore à signer
-l'ordonnance du renvoi devant la police correctionnelle.
-
-D'autre part, ce M. Gustave Bachelin (il s'appelait Bachelin sur ses
-quittances de loyer) semblait être un très honnête homme, et ses
-dépositions, d'ailleurs empreintes de la plus grande modération, étaient
-absolument concluantes. Artiste lui-même, il n'avait aucun motif de
-contribuer à vilipender la corporation des peintres dont il faisait
-partie. En outre, la matérialité du délit n'était pas discutable.
-Toutefois, ces scrupules se traduisaient pour Gérald par une
-prolongation de prévention cellulaire qui l'exaspérait au point qu'il
-aurait mieux aimé en finir de façon ou d'autre avec ce cauchemar dans
-lequel il s'agitait comme un lion en cage.
-
-Un jour, Emmeline, devenue plus attentive à la lecture des journaux,
-avisa à l'article «Tribunaux» cette note, qui la jeta dans un trouble
-nerveux d'où elle ne put sortir de toute la journée:
-
-«C'est dans quelques jours que vient à la huitième chambre l'affaire du
-jeune G. P..., accusé de ce vol d'actions dont nous avons déjà entretenu
-nos lecteurs. On avait d'abord cru à une ordonnance de non-lieu; mais,
-en présence des nouvelles charges qui se sont élevées contre l'accusé,
-le juge d'instruction a décidé que l'affaire suivrait son cours.»
-
---Que doit penser ce malheureux? se demanda-t-elle. S'il se doutait le
-moins du monde que je sois pour tout dans l'affreuse condamnation qui va
-sans doute le frapper! Mais il ne s'en doute pas: sans quoi, il aurait
-déjà fait part de ses soupçons aux juges qui l'ont interrogé.
-
-Cette idée qu'il se réservait peut-être de la mettre en cause à
-l'audience même la saisit tout à coup. Dieu! s'il allait la faire citer
-comme témoin et lui poser en plein prétoire des questions auxquelles le
-président lui ordonnerait de répondre.
-
-Elle n'avait pas entendu parler du prisonnier depuis des mois; elle
-ignorait donc quel était son état d'esprit et s'il n'avait pas fait,
-dans l'intérêt de son innocence, des recherches et des découvertes qu'il
-avait l'intention de faire valoir devant les magistrats!
-
-Elle fut subitement prise d'une peur galopante. Que faire pour se mettre
-au courant du dossier de l'affaire? Aller trouver l'avocat du détenu,
-c'était ouvrir une voie dans laquelle Gérald ne demandait qu'à entrer.
-Une femme de son monde ne s'intéresse pas ainsi sans cause sérieuse à un
-peintre qu'elle connaissait peu ou prou. Tout à coup, elle se rappela
-que son mari lui avait appris deux jours auparavant qu'il avait été
-nommé à l'unanimité vice-président de la commission chargée de l'enquête
-relative au système pénitentiaire. Il était déjà allé visiter la
-Roquette. Rien ne l'empêchait d'aller visiter Mazas pour s'assurer de la
-façon dont le règlement des prisons y était appliqué.
-
-Elle insista auprès d'Albert pour qu'il se rendît compte par lui-même du
-régime alimentaire auquel étaient soumis les détenus. C'était son devoir
-de goûter la soupe et de s'assurer que le pain était mangeable. A la
-Chambre ils étaient tous pareils; ils discouraient, pendant des heures,
-sur des sujets que ni les orateurs ni les auditeurs ne connaissaient.
-
-D'abord, ce devait être bien intéressant de voir l'intérieur d'une
-prison. S'il était bien gentil, il se rendrait dès le lendemain à celle
-de Mazas, et elle l'accompagnerait. On ne refuserait pas de les laisser
-entrer, puisqu'il avait précisément la mission d'examiner le
-fonctionnement de l'administration, sans prévenir personne
-d'avance--afin qu'on ne modifiât pas l'ordinaire exprès pour lui.
-
-Albert lui fit remarquer qu'on n'entrait pas dans une prison comme dans
-un moulin; que si lui avait qualité pour visiter les détenus, au besoin,
-causer avec eux, interroger l'économe et expertiser les aliments, il ne
-lui serait pas permis, à elle, d'assister à cette enquête et que, quoi
-qu'en ait dit Victor Hugo dans _Notre-Dame de Paris_, il n'est guère
-intéressant de rester devant un mur derrière lequel il se passe quelque
-chose.
-
-Elle répliqua: Si elle n'avait pas l'autorisation de pénétrer dans les
-cellules des détenus, elle resterait dans le cabinet du directeur à
-attendre qu'Albert eût terminé ses visites aux prisonniers. Elle
-s'amuserait à examiner le bâtiment. On lui avait assuré que c'était si
-curieux!
-
-Enfin, elle le circonvint avec une telle ténacité qu'il céda: et comme
-il faisait beau, qu'il n'était pas plus de deux heures de l'après-midi
-et que la Chambre s'était donné congé ce jour-là, il fit atteler et mit
-le cap, en compagnie d'Emmeline, sur les steppes du boulevard Mazas.
-
-Il montra sa médaille au greffe et demanda à parler à M. le directeur.
-L'aspect de cette roue énorme, dont les rais sont figurés par des murs
-de séparation et le moyeu par un belvédère d'où l'oeil du guetteur
-embrasse tout l'ensemble de ce phalanstère d'État, troubla Mme Dalombre,
-comme si les portes qui venaient de s'ouvrir allaient se refermer pour
-jamais sur elle.
-
-Le malheureux! c'était dans ce caveau--un caveau de famille--qu'il suait
-son agonie. Être accusé, lorsque l'on est coupable, on sait au moins
-quel crime on expie; mais innocent! On l'avait jeté dans cette fosse
-sans transition et presque sans explication. Elle serait certainement
-punie un jour de ce crime, le seul qu'elle eût encore commis: car la
-fabrication du faux acte de décès dont elle avait eu besoin pour son
-mariage tenait à la série de coups et de contrecoups qu'elle avait
-essuyés au début.
-
-Mais ce crime, elle n'en perpétrerait jamais de plus impardonnable. Et
-pourtant il lui était interdit de le réparer. Ce jeune homme dont
-Gustave lui-même avait constaté la probité allait échouer sur le banc
-des voleurs. Il serait inévitablement condamné; et, si elle en avait la
-moindre envie, elle assisterait à ce jugement inique, sans qu'il lui fût
-permis de crier:
-
---Mais vous ne voyez donc pas qu'il est innocent!
-
-Et, rappelant ses souvenirs d'enfance, elle comparait la situation de
-Gérald à celle de Lesurques, se répétant que c'était absolument
-l'affaire du «Courrier de Lyon».
-
-Le directeur entra dans le greffe en chaussons de lisières:--le chausson
-de lisière est usuel dans les prisons, même dans celles où on n'en
-fabrique pas: il semble qu'on ait peur de réveiller les prisonniers qui,
-pourtant, ont du temps de reste pour dormir. Albert lui exposa l'objet
-de sa mission; à quoi le fonctionnaire répondit par des «monsieur le
-député» réitérés.
-
---Je vous demande mille fois pardon, monsieur le directeur, dit Albert;
-Mme Dalombre a peut-être eu peur qu'on me gardât, et elle a absolument
-tenu à m'accompagner ici. Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, elle
-restera au greffe pendant que vous et moi irons inspecter
-l'établissement.
-
-Et se tournant vers Emmeline, qui regardait mélancoliquement à travers
-les carreaux de la salle:
-
---Ma chère amie, fit-il, ne t'ennuie pas trop, bien qu'on ne soit pas
-dans une prison pour s'amuser. Je n'en ai certainement pas pour
-longtemps. Toi qui aimes les histoires de voleurs, tu pourras demander à
-M. le greffier de vouloir bien t'en raconter.
-
-Et il sortit avec le directeur.
-
-Le greffier, un petit déjà sur l'âge et qui rêvait ce que rêvent tous
-les greffiers: une direction de maison centrale, se montra plus
-qu'obséquieux à l'égard d'Emmeline, femme d'un député dont l'influence
-se manifestait surtout dans les questions pénitentiaires. Il lui avança
-une chaise sur laquelle s'étaient vraisemblablement déjà assis bon
-nombre de maltôtiers, escarpes ou assassins, pour y subir
-l'interrogatoire d'écrou.
-
-Elle promenait les yeux tout autour de cette pièce poussiéreuse, qui lui
-rappelait le bureau du terrible Heurteloup à la préfecture de police.
-Elle avait tant entendu parler de prison, de clou, de bloc et de
-«Grand-Hôtel» par ses camarades d'autrefois, que son passage--même d'un
-quart d'heure--dans une de ces géhennes l'étreignait comme dans un étau.
-Elle finit par rassembler le sang-froid dont elle allait avoir besoin
-pour conduire sa barque dans les écueils qu'elle était venue affronter.
-Elle commença par s'informer de la nature des délits qui amenaient le
-plus de coupables entre les mains de la justice.
-
---C'est le vol ou plutôt l'escroquerie. Nous avons aussi l'abus de
-confiance, puis l'attentat à la pudeur, répondit le greffier, tout à son
-métier.
-
---Mais, interrogea Emmeline avec une feinte naïveté, parmi ceux qu'on
-vous amène, il s'en trouve quelquefois d'innocents.
-
---Quelquefois, oui, madame; mais ceux-là, nous les reconnaissons
-immédiatement. Quand on a été, comme moi, trente ans dans les maisons de
-détention, on ne s'y trompe guère.
-
---Est-ce possible! Vous savez comme ça, tout de suite, si un homme est
-coupable ou non?
-
---Mais oui, madame. C'est une question de coup d'oeil. Celui qu'on
-accuse d'un crime qu'il n'a pas commis n'a ni la même attitude, ni le
-même regard, ni le même système de défense que s'il l'avait commis en
-effet. Il y a toujours dans chaque pénitencier sept ou huit innocents
-que tout le monde connaît comme tels, et en faveur desquels on ne peut
-malheureusement rien.
-
---Ainsi, s'obstina Emmeline, vous avez ici de pauvres gens que les
-tribunaux condamneront, bien qu'à vos yeux leur culpabilité soit plus
-que problématique?
-
---Certainement, madame, fit l'employé avec un soupir philosophique.
-Souvent les preuves s'accumulent contre un individu avec un tel ensemble
-qu'il lui est impossible de lutter contre elles.
-
-Ayant amené la conversation sur le terrain favorable à ses plans, elle
-profita du peu de temps qui lui restait pour se renseigner suffisamment
-avant le retour de son mari.
-
---C'est épouvantable! s'écria-t-elle. Mais quand on sait que les
-condamnés ne méritaient pas leur condamnation, on doit les traiter avec
-plus d'égards dans les prisons où ils font leur peine?
-
---Sans doute, madame, répondit le greffier avec le même soupir d'autant
-plus résigné qu'il le poussait pour les autres. Par malheur, il y a les
-règlements qu'il est bien difficile de faire fléchir, à moins de très
-grandes protections.
-
---Je vous demande tous ces détails, reprit-elle d'un ton insouciant,
-précisément parce qu'on m'avait parlé d'un jeune homme, un peintre, un
-garçon d'assez bonne famille, à ce qu'il paraît, et qui allait passer en
-police correctionnelle pour avoir dérobé des titres de rente, des
-actions, je ne sais quoi, enfin; comment donc? un monsieur Gérard,
-Girard...
-
---Parfaitement, c'est le nº 1118, le nommé Péronaud, dit Gérald. Hier
-encore, il est allé à l'instruction.
-
---Eh bien! insista Emmeline, croiriez-vous, monsieur, que deux personnes
-m'ont affirmé qu'il était innocent, et voilà trois mois qu'il est à
-Mazas! Vous, monsieur, qui avez l'habitude, pensez-vous qu'il le soit...
-innocent?
-
---M. le directeur et moi, nous en sommes convaincus, dit le greffier en
-baissant la voix, comme si tenter d'arracher un prévenu des mains des
-juges constituait un acte d'opposition au gouvernement.
-
---Il est innocent! Alors, il sera acquitté? demanda-t-elle
-chaleureusement.
-
---Il sera inévitablement condamné, madame. C'est là encore un des
-exemples de ce concours de circonstances inexplicables sur lequel
-j'avais l'honneur d'appeler votre attention. Ce jeune homme n'a aucun
-passé judiciaire; il est tout à fait distingué de manières; il affirme,
-avec une énergie indomptable, ignorer absolument qui a pu, par erreur ou
-préméditation, introduire dans un de ses meubles un paquet d'obligations
-de la Ville de Paris, et, d'autre part, un monsieur très recommandable,
-qui n'a aucun motif d'en vouloir au détenu Péronaud, qu'il ne connaît
-pas, assure avec non moins d'énergie l'avoir vu ramasser, sur le
-trottoir, le rouleau d'obligations dont il nous donne les numéros et le
-bordereau d'achat.
-
-Et le narrateur ajouta:
-
---A moins qu'il n'y ait là-dessous quelque vengeance féminine, c'est à
-n'y rien comprendre.
-
---Et, demanda-t-elle, ce M. Girald..., Gérald... Péronaud... enfin cet
-accusé ne soupçonne personne de quelque machination dressée contre lui?
-
---Nous l'avons souvent interrogé là-dessus, M. le directeur et moi, mais
-il a toujours répondu qu'il ne se croyait aucun ennemi. D'ailleurs, la
-matérialité des faits n'est pas niable. Un jury même le condamnerait, à
-plus forte raison un tribunal.
-
-Rassurée du côté d'une investigation possible où son nom et son souvenir
-auraient été mêlés, elle se sentit envahie par une grande pitié. Elle
-n'en était pas moins un peu surprise que Gérald n'eût pas songé, fût-ce
-un instant, à rattacher son aventure à celle du bal de l'ambassade de
-Suède. La condamnation, maintenant certaine, du seul homme dont elle eût
-à craindre les bavardages, en rendant à Emmeline toute sa sécurité, lui
-avait rendu toute sa commisération. Puisqu'il n'avait rien raconté de sa
-rencontre avec elle, c'est qu'il était homme d'honneur. Elle aurait donc
-agi à la fois loyalement et prudemment en se confiant entièrement à lui.
-La peur est décidément bien mauvaise conseillère.
-
-A cette heure, il était trop tard et elle en était réduite à laisser
-aller les choses qu'il eût été si facile d'arrêter au début.
-
---Ainsi, dit-elle au greffier, vous voyez de temps à autre cet
-infortuné? Est-il profondément abattu?
-
---Il s'attriste à mesure que son emprisonnement se prolonge. Dans les
-premiers jours, il n'était que stupéfait. Nous le voyons quelquefois,
-soit dans sa cellule, soit au greffe, quand il revient de l'instruction.
-
---Pauvre jeune homme! si j'avais seulement pu l'apercevoir un instant!
-fit Emmeline, dévorée du désir de contempler sa victime, afin de
-constater les ravages que trois mois de la plus dure comme de la plus
-injuste détention avaient exercés sur sa santé et sur son physique.
-
---Si vous voulez, madame, je vais le faire demander au greffe, se hâta
-d'offrir l'employé, heureux de se signaler par ses prévenances.
-
---Oh! non! jamais! monsieur, se récria-t-elle, toute bouleversée à la
-pensée de se retrouver nez à nez avec un artiste pour qui sa présence au
-greffe de Mazas serait toute une révélation. Et, pour atténuer dans
-l'esprit du greffier la violence de son refus, elle ajouta:
-
---Vous comprenez ce qu'il y aurait d'humiliant pour lui à mettre une
-femme dans la confidence de sa situation. Je ne l'aurais regardé que si
-j'avais été bien sûre qu'il ne me vît pas.
-
-Alors, avec le même empressement, le greffier, qui devinait son envie
-folle d'assister à la représentation d'une scène d'interrogatoire, lui
-proposa d'entrer dans la salle de l'économat contiguë à celle du greffe
-et d'où il lui serait loisible de voir, d'entendre et de juger le
-prisonnier auquel elle paraissait s'intéresser.
-
---Vous apprécierez vous-même, madame, conclut-il, à quel point la parole
-d'un innocent ressemble peu à celle d'un coupable.
-
-Et, sonnant immédiatement un gardien, il lui donna l'ordre d'aller
-chercher et d'amener le 1118.
-
-
-
-
-XVII
-
-CONSTATATION
-
-
-Emmeline s'était jetée dans la pièce que lui avait ouverte le greffier
-et que l'économe venait de quitter, étant allé, en compagnie du
-directeur, présider à la dégustation de la soupe pénitentiaire.
-
-La cachette était suffisamment aménagée pour que Mme Dalombre pût, à
-travers la porte entre-bâillée, ne rien perdre de ce qui allait se dire,
-tout en restant elle-même à l'abri de quelque regard hasardeux. Même si
-son mari survenait pendant l'entretien commencé entre l'employé et le
-détenu, il ne s'étonnerait en rien qu'elle eût ainsi sauvé
-l'amour-propre d'un malheureux qu'elle avait rencontré par hasard au bal
-et qui avait déjà bu assez de honte comme ça.
-
-Elle était à l'affût depuis cinq minutes quand Gérald entra aux côtés du
-gardien. Emmeline s'attendait à surprendre sur le visage de ce calomnié
-les signes d'un abattement extraordinaire. Il lui parut un peu plus
-maigre et plus exsangue, mais elle fut surprise de la fierté de son
-allure.
-
---Est-ce que vous m'avez fait venir pour me signifier ma mise en
-liberté? demanda-t-il.
-
---Malheureusement non, fit le greffier sans se lever. Je crois même que
-M. le juge d'instruction se dispose à signer l'ordonnance de renvoi
-devant la police correctionnelle. C'est pourquoi je tenais à vous
-avertir pour que d'ici là vous tâchiez de recruter des témoins,
-n'importe lesquels. Ça fait toujours bien.
-
---Des témoins! dit amèrement le prévenu. Où en prendrai-je? Tous les
-témoignages du monde n'empêcheront pas qu'on ait saisi chez moi des
-obligations qui y étaient, bien que je ne les y eusse certainement pas
-mises.
-
-Le greffier se tourna tout d'une pièce vers lui:
-
---C'est précisément parce que vous ne les y avez pas mises, dit-il, que
-vous devriez tâcher de découvrir qui avait intérêt à les y mettre.
-
---Il est certain que si j'avais la liberté de mes mouvements,
-répondit-il, je finirais par trouver la clef du mystère; mais on
-commence par me calfeutrer dans une cellule de trois pieds de long et on
-m'engage ensuite à courir après les preuves de mon innocence. On m'a
-confronté avec un monsieur qui m'a formellement reconnu, quoique je ne
-le connaisse pas. J'aurai beau me démener et crier par-dessus les toits
-que je ne sais pas ce qu'on me veut, je ne convaincrai évidemment
-personne. Il m'est tombé une tuile qui m'a fendu la tête. Comment
-prévoir des accidents pareils?
-
---Mais, reprit le greffier, si vous n'avez pas les moyens d'établir
-votre non-culpabilité, vous avez bien dans votre monde quelques
-protecteurs plus ou moins haut placés, qu'il vous serait facile de faire
-agir. Vous êtes là, vous ne vous remuez pas; ce n'est pas ainsi qu'on se
-tire d'un mauvais pas.
-
-Gérald eut un mouvement de révolte qui pénétra jusqu'au coeur
-d'Emmeline:
-
---Pour faire agir quelqu'un en ma faveur, dit-il, il faudrait d'abord
-qu'il fût persuadé que je n'ai pas commis le vol pour lequel je suis
-ici. Or, jusqu'à présent, tous les magistrats devant lesquels j'ai passé
-me croient coupable. Ce serait donc en suppliant que je me poserais
-devant ceux mêmes qui me voudraient le plus de bien. Et je n'ai à
-supplier personne puisqu'il n'y a aucun reproche à m'adresser.
-D'ailleurs, je ne vois guère par qui je me ferais recommander.
-
---De quel pays êtes-vous? insista le greffier. On a toujours son député
-ou son sénateur à qui, faute de mieux, il est permis de s'adresser.
-
---Je suis de la Touraine, mais je suis venu à Paris très jeune pour mes
-études de peinture, et je ne vote pas. En fait de député, je n'en ai
-jamais vu qu'un--pas même lui--sa femme, avec qui j'ai dansé dans un
-bal. Je ne vais pas, bien sûr, écrire à cette dame une lettre datée de
-Mazas.
-
-Emmeline rougit derrière sa porte, comme s'il avait su qu'elle était là,
-qu'elle l'entendait et refusait de lui tendre la main, qu'il implorait
-ou plutôt qu'un geôlier, plus généreux qu'elle, implorait pour lui.
-
---Pourquoi donc ne vous adresseriez-vous pas à cette dame? repartit le
-greffier. Elle se montrera peut-être toute disposée à vous rendre
-service.
-
---Oh! fit-il avec un sourire douloureux; ce serait beau. Lui envoyer
-cette flatteuse missive: «Madame, vous vous rappelez sans doute votre
-danseur du bal de l'ambassade de Suède? Eh bien! il est à Mazas et il va
-passer en police correctionnelle pour filouterie.» Elle, qui est
-charmante et distinguée au possible, serait fière d'avoir eu pendant
-deux contredanses consécutives un cavalier de cet acabit.
-
---C'est trop fort! se disait Emmeline du fond de sa cachette, voici en
-quels termes il parle de moi! On lui propose de faire appel à ma
-protection, et il ne saute pas sur cette idée! Il sait pourtant qu'il me
-serait impossible de ne pas la lui accorder. Et, au contraire, il parle
-de ma distinction et de la honte qu'il éprouverait à m'avouer sa
-situation actuelle! Je n'y comprends vraiment rien.
-
-Elle ne commença à comprendre qu'en entendant de la bouche du détenu
-cette réflexion, qu'il n'avait certainement ni préparée ni méditée,
-puisqu'il se croyait seul avec l'employé de la prison:
-
---Au reste, on lui apprendrait que je suis sur le point d'être jugé pour
-indélicatesse qu'elle s'en étonnerait médiocrement, car j'ai trouvé
-moyen de me l'aliéner totalement par mon manque de savoir-vivre, et
-c'est ce qu'une femme du monde pardonne le moins. Je ne l'ai vue que
-pendant une soirée, et elle m'a quitté fâchée, sans que j'aie jamais pu
-deviner au juste pourquoi. Probablement j'aurais été inconvenant sans
-m'en douter. Nous autres, peintres, nous ne savons pas toujours peser
-nos expressions.
-
---Comment! comment! se dit-elle en s'accrochant à la porte pour ne pas
-défaillir, est-ce que je me serais trompée? Est-ce qu'il ne m'aurait pas
-reconnue? Est-ce que j'aurais commis une infamie inutile? Oh! ce serait
-pis que tout au monde, et mon ignominie serait complète.
-
-Gérald ayant terminé ses doléances, le greffier pensa que la curiosité
-de la femme de «monsieur le député» était suffisamment satisfaite. Le
-gardien attendait l'ordre de réintégrer le 1118 dans sa cellule. Alors
-Emmeline, se refusant à admettre qu'elle eût provoqué par erreur
-l'épouvantable catastrophe qui allait fondre sur ce jeune homme qui
-supportait si dignement un malheur devenu sans motif et sans but, si, en
-effet, il n'avait pas retrouvé dans Mme Dalombre la femme qu'il avait
-assise un soir sur ses genoux dans un claque-dents des boulevards
-extérieurs, perdit complètement la tête.
-
-Elle s'élança à tout hasard dans le greffe comme si elle sortait de
-l'économat et se dirigea vers la porte; mais, s'arrêtant à mi-chemin,
-elle eut l'air de remarquer tout à coup le prisonnier et lui dit d'une
-voix mêlée de douceur et d'étonnement:
-
---Mais je ne me trompe pas. C'est bien vous, monsieur, avec qui j'ai
-dansé à l'ambassade de Suède?
-
-Gérald fit un pas en arrière. Par quel incroyable imprévu Mme Dalombre,
-dont il venait de parler cinq minutes auparavant, se trouvait-elle dans
-le greffe de Mazas en même temps que lui? Elle lui en fournit
-immédiatement l'explication:
-
---Mon mari est chargé par la Chambre de visiter les établissements
-pénitentiaires, dit-elle. J'ai tenu à l'accompagner. On n'a pas toujours
-l'occasion de voir une prison.
-
-Et comme si elle était à cent lieues de soupçonner l'aventure de Gérald,
-elle ajouta:
-
---Mais vous-même, monsieur, par quel hasard êtes-vous ici?
-
---Demandez à monsieur, répondit-il, en désignant le greffier.
-
-Et le greffier se taisant, puisqu'il avait déjà mis la visiteuse au
-courant, le prisonnier reprit:
-
---Je suis ici, accusé de vol. Oui, madame... vous riez. Vous ne le
-croyez pas... Et, frappant un grand coup de poing sur le bureau de
-l'employé, il grommela entre ses dents serrées:
-
---Moi non plus, je ne pouvais pas le croire.
-
-Emmeline affecta de prendre très légèrement cette confidence.
-
---Ah çà! voyons, fit-elle, c'est une plaisanterie. D'ailleurs, vous êtes
-assurément innocent. Vous n'avez donc rien à craindre.
-
---J'ai si bien tout à craindre que je serai presque certainement
-condamné. C'est ma vie perdue. Et sans que je sache pourquoi,
-répliqua-t-il rageusement. Est-ce horrible! me présenter ainsi devant
-vous, madame, avec un gardien à mes côtés, devant vous qui aviez daigné
-danser avec moi... sans me connaître.
-
---Mais oui, j'ai dansé avec vous, et j'en suis fière, et j'espère bien y
-danser encore, répondit-elle. Car cette accusation n'a aucun sens.
-N'est-ce pas, monsieur, que ce n'est pas sérieux? dit-elle en
-s'adressant au greffier.
-
---Malheureusement, tout ce qui se passe ici est sérieux, riposta
-celui-ci. Et si le détenu... si M. Gérald n'a pas quelque protecteur
-bien influent qui puisse répondre de lui et même faire des démarches en
-sa faveur... Mais il ne veut pas, il a honte. Il dit: «Je suis
-innocent!» et il s'imagine que ça suffit.
-
-C'était clair. Gérald n'avait pas eu un mot qui pût passer pour une
-allusion. Cependant, elle ne voulut pas prendre de résolution avant
-d'avoir des certitudes.
-
-Elle le regarda bien en face comme pour le provoquer à une indiscrétion,
-à une explosion plutôt. Il prit cette invite comme un simple
-encouragement à accepter les services qu'elle semblait lui offrir et y
-répondit d'une voix triste:
-
---Souscrire à des démarches en ma faveur auprès des juges, ce serait
-presque avouer ma culpabilité. Être acquitté par complaisance, il ne me
-manquerait plus que cette dernière abjection! Je vous donne ici ma
-parole, madame, que les obligations qu'on a trouvées chez moi, j'ignore
-absolument comment elles y sont venues. Croyez-moi, c'est tout ce que je
-réclame, et vous serez encore trop bonne de me croire, car vous
-paraissez avoir emporté un bien mauvais souvenir de moi, en quittant ce
-bal où j'ai eu le grand honneur d'être un instant votre cavalier.
-
---Oui, c'est vrai, dit-elle, vous me rappelez là mes torts; mais vous
-m'avez excusée, j'en suis sûre. Je suis, depuis quelques années,
-atteinte d'une maladie nerveuse et je sortais d'une crise... Du reste,
-vous avez dû vous rendre compte de mon malaise. A trois ou quatre
-reprises, j'ai été sur le point de m'évanouir.
-
---C'est moi, madame, répondit Gérald, qui me suis au contraire amèrement
-reproché de vous avoir sans doute froissée par mon sans-façon, et c'est
-de moi seul que doivent venir les excuses. Quant à user de votre
-influence pour me sauver, je vous conjure de n'en rien faire. Nous
-verrons bientôt si la fatalité doit me poursuivre jusqu'au bout.
-
-Il salua profondément Mme Dalombre et sortit par la porte que lui ouvrit
-le gardien et qui donnait sur le couloir. Emmeline pétrissait son
-mouchoir d'une main crispée, décidée à tout pour soustraire ce
-malheureux au guet-apens dans lequel elle l'avait attiré. Dans sa
-dignité restée toujours debout, il refusait les services qu'elle lui
-offrait; mais elle était bien résolue à ne tenir aucun compte de cette
-exagération de délicatesse et d'orgueil. Aussi, à peine son mari fut-il
-de retour de son excursion à travers les cuisines, les cellules simples
-et les cellules doubles, qu'elle se hâta de lui faire cette
-communication:
-
---Te rappelles-tu, Albert, ce jeune homme avec qui j'ai dansé à
-l'ambassade de Suède? Un peintre... Tu ne l'as peut-être pas remarqué.
-Eh bien! il est à Mazas... c'est horrible... accusé de vol et d'un vol
-qu'il n'a pas commis. On l'a pris pour un autre. Il faut absolument
-qu'en sortant d'ici tu ailles parler au ministre de la justice. Tu es
-député, tu ne peux pas laisser condamner un innocent, n'est-ce pas,
-monsieur le directeur? ajouta-t-elle en prenant à témoin ce rigide
-fonctionnaire.
-
---Malheureusement, madame, répliqua-t-il, si M. Dalombre est député, ce
-sont les juges qui condamnent. J'ai comme vous de fortes raisons de
-supposer que ce jeune homme a été victime d'un malentendu. Il y a dans
-son accent une sincérité bien difficile à feindre, mais les magistrats
-ne jugent pas sur des impressions.
-
---En outre, objecta Albert, il me semble difficile d'aller demander
-comme un service personnel à un président de chambre d'acquitter un
-accusé, s'il le croit coupable.
-
---Mais il ne l'est pas, je suis sûre qu'il ne l'est pas, répéta Emmeline
-avec emportement. Si tu ne veux rien faire pour ce pauvre et honnête
-garçon, eh bien! c'est moi qui me charge de le tirer d'affaire.
-
-Et d'un pas résolu elle gagna la porte devant laquelle les attendait la
-voiture. Son parti était pris. Elle devait une réparation à cette
-victime. Elle s'acquitterait coûte que coûte.
-
-
-
-
-XVIII
-
-LA LIBÉRATRICE
-
-
-A peine rentrée chez elle, elle ressortit, sauta dans un fiacre et se
-fit mener d'un train d'enfer, en promettant des pourboires extravagants,
-chez le vieux Gustave, lequel attendait dans une douce quiétude la
-décision judiciaire qui allait le mettre pour longtemps à l'abri
-d'indiscrétions redoutables.
-
---Je m'étais trompée, dit Emmeline, en entrant impétueusement dans
-l'atelier, que l'artiste en faux avait sinon embelli, du moins
-rapproprié depuis que la manne y avait pénétré par la fenêtre à
-tabatière. Il parlait même de déménager.
-
---En quoi vous étiez-vous trompée? demanda-t-il.
-
---Ce M. Gérald ne sait rien du faux acte que nous avons machiné. J'avais
-pris la mouche sur un mot que j'avais mal compris. C'était déjà assez
-vilain de l'envoyer en prison, même quand nous n'avions pas le choix.
-Aujourd'hui que sa condamnation ne nous profiterait en rien, ce serait
-abominable. Vite! il n'y a pas une minute à perdre. Il faut lui faire
-rendre immédiatement sa liberté.
-
-Gustave sauta en l'air.
-
---Comment! lui faire rendre sa liberté? En voilà une forte! Est-ce que
-je le peux maintenant? Vous vous figurez donc que j'ai la clef de Mazas
-dans ma poche?
-
---Que vous l'ayez ou non, je vous dis qu'il le faut, insista-t-elle
-violemment. Je comprends qu'il sera malaisé de vous rétracter devant les
-juges. Vous allez être obligé de mentir de nouveau; mais soyez
-tranquille, je vous en tiendrai compte. Quand je devrais vendre jusqu'à
-mon dernier bijou, je trouverai bien encore cinq mille francs à vous
-donner pour le sauver.
-
---Après m'en avoir donné dix mille pour le perdre! fit remarquer Gustave
-en haussant les épaules d'un air bon enfant, cette perspective de cinq
-nouveaux mille francs ayant déjà aplani une partie des difficultés qu'il
-signalait.
-
---Oui, rien n'est plus simple, fit-elle, en renversant en imagination
-tous les obstacles. Il est incroyable que moi, une femme, je sois
-obligée de vous indiquer la marche à suivre. Vous allez trouver le juge
-d'instruction et vous lui déclarez que, toute réflexion faite, vous
-n'êtes pas bien sûr que le prévenu soit l'homme que vous avez vu
-ramassant vos obligations. Vous ajoutez que l'autre était plus grand,
-autrement vêtu, enfin tout ce que vous voudrez.
-
---Ma parole d'honneur, on n'est pas enfant à ce point-là!
-s'exclama-t-il. Puisque le paquet a été saisi chez lui dans un meuble,
-avec les numéros des titres qu'on a confrontés. Il n'y a pas à aller
-contre l'évidence.
-
---Ah! mon Dieu! mon Dieu! que devenir? répétait Emmeline en joignant les
-mains au-dessus de sa tête. Tant que ce pauvre jeune homme sera en
-prison, je ne vivrai pas.
-
---Au commencement, c'était parce qu'il n'y était pas que vous ne pouviez
-pas vivre. Les femmes, vraiment, c'est à pouffer de rire!
-
-Mais Emmeline n'était pas d'humeur à savourer ses réflexions. Elle ne
-lui permit pas le moindre répit:
-
---Voyons, voyons, trouvez quelque chose! fit-elle.
-
-Le vieux pandour prit une attitude résignée qui semblait dire:
-
---Il faut bien trouver quelque chose, en effet, puisque vous l'exigez
-absolument.
-
-Il se recueillit quelque temps, couvrant ses yeux de sa main droite,
-comme pour empêcher qu'on ne vît le travail qui s'opérait dans son
-cerveau fécond; et, après une méditation assez longue pour laisser
-supposer à Emmeline qu'il allait lui en donner pour cinq mille francs,
-il développa ce projet:
-
---Il n'y a guère qu'un moyen d'arrêter les frais auprès du juge
-d'instruction: c'est de substituer Lilio à notre Gérald. Nous achèterons
-à l'Italien un chapeau dans le genre de celui du peintre, nous lui
-mettrons sur le dos une vareuse à peu près pareille à celle dans
-laquelle le pauvre diable a été arrêté; on les placera l'un à côté de
-l'autre, et je déclarerai alors ne plus savoir lequel j'ai vu ramasser
-le rouleau d'obligations que j'avais laissé tomber.
-
---Votre idée n'a pas le sens commun, lui fit brutalement observer
-Emmeline, qui, pour son argent, s'accordait le droit de s'exprimer en
-toute franchise. Si on relâche M. Gérald, ce sera pour incarcérer à sa
-place votre Italien. Or il ne se laissera pas arrêter comme ça sans
-crier. Il racontera tout et nous serons bien obligés d'expliquer dans
-quel but nous avons tendu ce traquenard à un homme que nous ne
-connaissions pas et contre lequel nous ne devions avoir aucun motif
-d'animosité.
-
---Mais laissez-moi donc faire! insista Gustave, en haussant les épaules.
-Lilio ne racontera rien: d'abord, parce que nous le payerons pour se
-taire, et, en second lieu, parce que lui ne pourra être accusé d'un
-délit quelconque. Voici quelle sera sa déposition devant le juge
-instructeur:
-
-«Je suis modèle de mon état; je cherchais des poses et j'avais aperçu de
-la rue les fenêtres d'un atelier de peintre. Au moment où je me
-dirigeais vers la maison pour monter chez M. Gérald, mon pied a donné
-dans un rouleau de papier que j'ai pris pour du papier à dessin. Je l'ai
-ramassé sans y attacher la moindre importance; et la preuve, c'est que
-je l'ai déposé machinalement sur une table dans l'atelier de M. Gérald,
-qui n'était pas chez lui en ce moment. C'est sans doute la femme de
-ménage qui, sans y faire attention, aura serré ce paquet dans le meuble
-où on l'a découvert; et comme il renfermait des obligations de la Ville,
-on aura supposé que ces valeurs avaient été ramassées rue Condorcet non
-par moi, mais par Gérald lui-même: d'autant plus que le propriétaire des
-obligations a affirmé l'avoir reconnu pour l'homme au pied de qui il les
-avait laissées tomber.»
-
-L'erreur semblera évidente, ajouta le vieux faussaire, d'autant que je
-justifierai la confusion que j'ai faite par la ressemblance des costumes
-de Lilio et de Gérald, qui, bruns tous deux et à peu près de même
-taille, peuvent, en somme, être facilement pris l'un pour l'autre. Hein!
-qu'avez-vous à répondre?
-
---C'est, en effet, très ingénieux, ne put s'empêcher d'avouer Emmeline.
-
---Notez, continua-t-il, que si on interroge la femme de ménage qui
-balayait l'atelier quand Lilio y est monté, elle abondera forcément dans
-notre combinaison. Et Gérald ne saura même pas qu'il vous doit la clef
-des champs: ce qui, à mon avis, est de première importance.
-
-Ce Gustave était décidément plein de ressources. Nul doute qu'avec son
-aplomb, il ne fît accepter par la justice cette version nouvelle,
-d'ailleurs très vraisemblable et même en grande partie vraie, puisque
-effectivement le jeune modèle était monté chez Gérald pour y déposer
-subrepticement le rouleau dénonciateur. Du moment où le possesseur
-légitime des obligations proclamait lui-même le quiproquo et se
-désistait de sa plainte, la réhabilitation et l'élargissement immédiat
-du détenu ne souffriraient aucune difficulté.
-
-Emmeline descendit allègrement les innombrables étages de la maison de
-la rue Viollet-le-Duc. Elle était soulagée de ce poids intolérable
-qu'elle craignait d'avoir à porter toute sa vie. Le madré Lilio se fit
-une tête d'imbécile pour aller demander à être entendu par le juge
-d'instruction dans l'affaire Péronaud. Il expliqua comment, étant
-retourné à l'atelier de la rue Condorcet pour y demander si on avait
-besoin de lui, il avait appris que l'artiste qui le louait était accusé
-d'avoir volé des papiers qu'on avait retrouvés chez lui, mais que
-personne, dans la maison, ne le croyait coupable, parce qu'il avait
-toujours parfaitement payé son terme et qu'il passait pour un très
-honnête garçon.
-
-Alors, il s'était rappelé être monté un jour chez ce pauvre M. Gérald,
-après avoir ramassé presque à sa porte un rouleau de papiers qu'il avait
-dû déposer quelque part, attendu qu'il n'avait jamais su où il était
-passé. Lui, il était Italien et ne savait pas lire le français. Ce
-papier ne pouvait lui servir à rien. Il l'avait probablement jeté sur
-une table et jamais il ne se serait souvenu de cette histoire-là, sans
-le malheur qui était arrivé à M. Gérald. On lui avait conseillé d'aller
-tout de suite prévenir M. le juge d'instruction. Il y venait, et voilà.
-
-Le magistrat, un peu désappointé de voir lui échapper un prévenu auquel
-il avait à plusieurs reprises irréfutablement démontré qu'il était
-coupable, objecta à ce témoin gênant que le détenu Gérald avait été
-formellement reconnu par l'honorable propriétaire des obligations comme
-l'individu qui les avait escamotées sous ses yeux.
-
---Oui, mais peut-être que ce monsieur a la vue basse! fit observer le
-modèle en jouant le jocrisse.
-
-Bien que les hommes ne croient guère au hasard non plus qu'aux
-coïncidences, celui devant lequel venait spontanément témoigner cet
-Italien, qui bredouillait à peine la langue française, fut bien obligé
-de constater que le costume de Lilio concordait singulièrement avec
-celui du prévenu Gérald. Il espérait cependant encore que, mis en leur
-présence à tous deux, le plaignant persisterait dans ses affirmations.
-Il eût été trop cruel pour ce magistrat de perdre ainsi le bénéfice
-d'une affaire qu'il avait si bien menée. Décidément, la police n'avait
-pas de chance depuis quelque temps. Les coupables lui échappaient à qui
-mieux mieux; et quand, par aventure, elle en arrêtait un, il se trouvait
-qu'il était innocent.
-
-Le juge s'exécuta pourtant et, après avoir envoyé chercher Gérald à
-Mazas, il fit demander à Gustave de vouloir bien se rendre au Palais de
-Justice. Gérald entra le premier dans le cabinet du juge d'instruction,
-où se tenait Lilio, assis dans un coin. Avant de se décider à la
-comparaison entre le prévenu et le témoin, le magistrat risqua une
-dernière tentative:
-
---Vous feriez cent fois mieux d'avouer, dit-il presque tendrement à
-Gérald. Le tribunal vous saura gré de votre franchise, tandis que votre
-obstination vous coûtera probablement très cher.
-
---J'ai fait tous les aveux dont j'étais capable, répondit le peintre.
-J'ai avoué mon innocence. Je ne puis rien de plus.
-
---C'est bien! fit le juge. Nous allons procéder à une nouvelle
-confrontation entre vous et M. Bachelin qui vous accuse de lui avoir
-dérobé les valeurs que vous savez. Ce sera la dernière, et elle sera
-décisive.
-
-Gustave, qui avait attendu sa convocation toute la matinée, arriva comme
-un homme très surpris qu'on l'eût dérangé de nouveau.
-
---Il est heureux qu'on m'ait trouvé chez moi, j'allais sortir. Est-ce
-que nous en avons pour longtemps, monsieur le juge d'instruction?
-dit-il. Tout ce que j'avais à dire, il me semble que je l'ai dit.
-
---Connaissez-vous monsieur? demanda l'instructeur à Gustave en lui
-désignant Lilio, auquel il avait fait signe de se lever.
-
---Non, monsieur le juge d'instruction, je ne connais pas monsieur,
-répondit-il nettement.
-
---Maintenant, dit le magistrat à Lilio, veuillez vous tenir debout, le
-chapeau sur la tête, à côté du prévenu, qui se coiffera également du
-chapeau qu'il tient à la main et qui est bien, n'est-ce pas? celui qu'il
-portait le jour où le délit a été commis?
-
-Gérald et Lilio se placèrent côte à côte; et bien que le dernier fût un
-peu moins grand que l'autre, l'aspect général, grâce à l'identité du
-costume et de la coiffure, était tellement similaire que le juge
-d'instruction jeta à son greffier un regard désolé.
-
-Le vêtement et le chapeau du jeune modèle s'appareillaient d'autant plus
-à ceux du peintre que Gustave les lui avait achetés, l'avant-veille,
-aussi ressemblants que possible.
-
---Je dois vous apprendre à présent, reprit le juge, à quoi tend cette
-mise en scène. Monsieur, qui est Italien, prétend être la personne qui a
-ramassé les obligations rue Condorcet, qui les a portées jusque chez le
-prévenu et qui les y a oubliées. Si bien qu'abusé par une sorte de
-ressemblance dans la tournure, dans l'habillement et dans la
-physionomie, vous auriez pris celui-ci pour celui-là.
-
-Gustave, comme écrasé par la stupeur, prolongea son ébahissement
-quelques instants encore.
-
---En effet, balbutia-t-il, jamais je n'ai vu une personne en rappeler
-aussi exactement une autre. Si je m'y suis trompé, convenez, monsieur le
-juge d'instruction, que vous auriez fait de même. C'est vraiment
-incroyable!
-
---Monsieur ne parlant qu'assez incorrectement le français, dit le juge,
-je vais vous reconstituer la déposition qu'il vient de faire devant moi
-et dont je vous prie de vouloir bien relever les contradictions ou les
-erreurs.
-
-Et il raconta bénévolement à Gustave tout ce que ce dernier avait
-inventé trois jours auparavant, et qu'il feignit d'écouter avec la plus
-scrupuleuse attention.
-
---Mais, fit-il observer, du ton d'un homme qui, pour être fortement
-ébranlé, n'est pas absolument convaincu, si ce jeune modèle est monté
-chez M. Gérald, il a été reçu par quelqu'un, un domestique, une bonne,
-un concierge.
-
---Oui, fit Lilio, en continuant à exagérer son accent étranger, il y
-avait là une vieille femme qui balayait.
-
---Quelle est cette femme? demanda le magistrat à Gérald.
-
---Ma femme de ménage, répondit-il.
-
---Et qu'est-elle devenue?
-
---Je l'ignore. Voici plus de trois mois que je suis en prison.
-
---Toute la question est de la retrouver, insista Gustave. Il est clair
-que si ce jeune Italien lui a parlé et qu'elle le reconnaisse, c'est que
-j'aurai été dupe d'une illusion que je regretterai profondément, mais
-qu'explique suffisamment le plus étrange concours de circonstances.
-_Errare humanum est!_ conclut-il, pour faire montre de son érudition.
-
-Car la loi, l'impassible loi, vous tient coffré pendant des mois, après
-quoi elle vous ouvre la porte de votre cellule en vous disant pour tous
-dommages-intérêts:
-
---Nous nous sommes trompés. Mais aussi, c'est de votre faute. Si vous
-n'aviez pas ressemblé comme deux gouttes d'eau à un autre pour lequel on
-vous a pris, ce désagrément ne vous serait pas arrivé.
-
-L'essentiel était de retrouver et de faire comparaître la femme de
-ménage. Le vieux Gustave, qui avait pris des informations et savait
-parfaitement où aller la chercher, affecta un profond désespoir de
-l'erreur dont il était responsable. Il s'offrit à entreprendre toutes
-les démarches nécessaires à la découverte de cette fameuse vérité qu'on
-feint toujours de poursuivre et qu'on lâche si facilement quand on peut
-mettre la main dessus.
-
---Monsieur, dit-il en serrant à demi Gérald dans ses bras, si j'ai eu
-envers vous des torts involontaires, soyez sûr que je ne goûterai de
-repos qu'après les avoir réparés. Je vais me jeter sur la piste de cette
-femme et je ne m'arrêterai qu'après l'avoir amenée ici morte ou vive.
-
-Cependant pour la vraisemblance, il ajouta:
-
---Je voudrais seulement savoir son nom.
-
---On l'appelait Mme Basile, répondit le peintre. Elle ne venait chez moi
-que depuis un mois, tous les jours, de dix heures à deux.
-
---Mme Basile, fit Gustave, en inscrivant sur un carnet d'homme sérieux
-ce nom qu'il connaissait depuis trois jours. Laissez-moi faire, monsieur
-le juge d'instruction: je m'engage à vous la conduire demain matin, à
-l'heure que vous voudrez bien fixer vous-même.
-
-Les magistrats instructeurs sont ainsi faits: quand ils voient qu'un
-prévenu est manifestement innocent et que toute leur mauvaise foi ne
-réussirait pas à mettre debout l'accusation qu'ils ont tenté
-d'échafauder contre lui, ils deviennent aussi polis qu'ils ont été
-brutaux, et aussi bienveillants qu'ils étaient impitoyables. Comme
-homme, celui qui avait été chargé de suivre l'affaire entamée contre le
-jeune artiste avait puisé dans les interrogatoires auxquels il l'avait
-soumis la certitude de la non-culpabilité de ce prévenu, dont il n'avait
-même pu tirer l'apparence d'un aveu ou d'une contradiction, bien qu'il
-l'eût retourné dans tous les sens.
-
-Comme magistrat, il se donnait une peine extraordinaire pour obtenir
-contre cet être récalcitrant quinze jolis mois de prison. Mais les
-nouvelles déclarations de l'insoupçonnable M. Bachelin, la similitude
-indiscutable entre la tournure, la coiffure, l'équipement du prévenu et
-ceux du jeune Italien qui, d'ailleurs, reconnaissait avoir ramassé sur
-le trottoir les papiers formant les seules pièces à conviction du
-procès, mettaient l'accusation à néant, au point qu'en insistant, le
-juge risquait simplement de se faire attraper par les journaux.
-
-Il n'hésita donc pas à tourner bride; et, tout en faisant ramener Gérald
-à sa prison en voiture cellulaire, il le réconforta par ces paroles
-d'espoir:
-
---Demain, monsieur, j'aurai l'honneur de faire parvenir au greffe de la
-prison la décision que j'aurai prise. Je n'ai pas besoin de vous répéter
-que je serais heureux qu'elle vous fût favorable.
-
-Le lendemain, Lilio, convoqué de nouveau, fut confronté avec la femme de
-ménage, qui le désigna immédiatement comme l'italien qui était venu,
-environ une demi-heure avant la rentrée de M. Gérald, se proposer comme
-modèle. Avait-il ou n'avait-il pas un rouleau de papier à la main;
-l'avait-il posé sur une table et l'avait-elle serré dans le bahut: voilà
-ce qu'elle était hors d'état d'affirmer; toutefois, puisque le jeune
-homme le déclarait lui-même, elle n'avait aucune base de démenti à lui
-opposer.
-
---Ah! que je suis content! s'écria Gustave en respirant à pleins
-poumons. Le remords d'avoir fait condamner cette victime innocente
-m'aurait poursuivi jusqu'à la fin de mes jours.
-
-Séance tenante, afin de donner devant témoins la mesure de son
-intégrité, le juge instructeur signa une ordonnance de non-lieu qu'il
-fit porter, accompagnée d'un ordre de mise en liberté, par un express
-auquel--toujours devant témoins--il recommanda la plus grande célérité.
-
-Ce qui compléta la joie dont Gustave faisait parade, c'est qu'on lui
-rendit en même temps ses obligations, ou plutôt celles d'Emmeline,
-lesquelles étaient, depuis trois mois, restées dans le dossier. Il en
-donna décharge, se promettant tacitement de négliger le récit de ce
-dernier épisode, quand il raconterait à sa complice le dénouement du
-drame qu'ils avaient perpétré en collaboration.
-
-Il salua profondément le juge d'instruction, puis Lilio, qu'il était
-censé avoir vu la veille pour la première fois, bien qu'il lui eût
-glissé ces mots pendant que le juge rédigeait l'exeat de Gérald:
-
---Je t'attendrai sur le quai, en face du Dispensaire.
-
-Quoique parfaitement éclairé sur le malentendu qui avait coûté trois
-mois de cellule à son pensionnaire, le directeur de Mazas ne douta pas
-un instant que l'intervention de M. le député et de Mme son épouse n'eût
-été pour tout dans la libération de Gérald.
-
-Au reçu de l'ordre signé du juge, le greffier de la prison se précipita
-dans la cellule du détenu qui, à la main chaleureuse que l'employé lui
-tendit, devina l'objet de tant d'empressement.
-
-Quand on a de si belles connaissances, on est toujours à ménager. Aussi,
-afin de lui épargner la compagnie d'un gardien, le sous-fonctionnaire le
-conduisit-il lui-même au greffe pour la cérémonie de la levée de
-l'écrou, et Gérald prit congé sur cette prière qu'il lui adressa tout
-bas:
-
---Si vous vouliez être bien aimable, vous parleriez de moi à votre ami
-le député pour une direction en province.
-
-
-
-
-XIX
-
-EN LIBERTÉ
-
-
-L'horreur de ce régime humiliant qu'on pourrait appeler l'assaisonnement
-de la prison, la voix dure des gardiens, le froissement des menottes sur
-les poignets de ceux qu'on mène à l'instruction, les interrogatoires
-dont chaque mot semble vous dire: «Vous mentez!» avaient à la fois
-tellement indigné et assombri Gérald qu'il en garda l'écoeurement
-longtemps après avoir reconquis sa liberté.
-
-Il lui était en outre extrêmement difficile d'expliquer à chacun des
-locataires de sa maison qu'il avait été incarcéré à la suite d'une
-méprise sinistre dont tout autre aurait pu tomber victime à sa place.
-Ses trois mois de prison pèseraient sur toute sa vie. Il convenait
-d'ailleurs que tout le monde se serait trompé à la similitude de son
-costume et de celui du jeune modèle italien, et il ne gardait pas
-rancune à ce M. Bachelin, auquel il était à cent lieues de supposer la
-moindre arrière-pensée.
-
-Ce qui le préoccupait surtout, c'était de revoir tous ses amis, pour
-leur expliquer qu'il n'était pas un voleur. Heureusement pour sa
-réhabilitation, Lilio était assez connu chez les peintres qui
-l'employaient et auxquels il présenta volontiers l'aventure sous le jour
-dont Gustave avait jugé à propos de l'éclairer; si bien que Gérald
-reprit sa place dans le monde des artistes, sans autre accroc à sa
-réputation.
-
-Mais il tenait particulièrement à faire part de l'issue de l'affaire à
-cette jolie Mme Dalombre que, par le plus invraisemblable des hasards,
-il avait rencontrée dans le greffe même de Mazas. Elle n'était
-évidemment pour rien dans sa délivrance, pensait-il, puisque c'était le
-plaignant lui-même qui avait spontanément reconnu le malentendu; mais
-elle lui avait témoigné un intérêt si sincère, alors qu'elle pouvait,
-qu'elle devait même le supposer coupable, qu'il avait hâte de lui faire
-savoir qu'elle avait eu raison de qualifier de plaisanterie l'accusation
-échafaudée contre lui.
-
-Contrairement aux habitudes mondaines, il avait dansé avec elle sans lui
-avoir été présenté; mais les circonstances inusitées qui les avaient
-rapprochés permettaient quelque sans-façon. D'ailleurs, il avait eu
-également l'honneur d'adresser la parole à M. Dalombre en présence des
-autorités de la prison, et c'était son droit de se faire reconnaître de
-lui pour autre chose qu'un habitué de maison d'arrêt.
-
-Un samedi, sur les quatre heures, il se fit annoncer rue de
-l'Université. Emmeline était seule, la séance de la Chambre battant
-encore son plein. Elle eut un sursaut d'inquiétude, malgré la certitude
-où elle était qu'il n'avait pas l'ombre d'un soupçon contre elle.
-
-A son air riant, elle fut tout de suite rassurée.
-
---Votre visite m'a porté bonheur, lui dit-il en la saluant très bas. On
-a eu enfin les preuves de ma parfaite ignorance des délits stupides dont
-on m'accusait et, depuis huit jours déjà, je suis rendu à notre belle et
-intelligente société.
-
-Elle feignit d'apprendre de sa bouche même cette bonne nouvelle, dont
-elle avait été instruite avant lui. Elle le força à s'asseoir et à lui
-détailler toutes les phases par lesquelles avait passé l'instruction
-avant d'échouer dans une ordonnance de non-lieu.
-
-Il exposa naïvement tout le plan qu'elle avait dressé en société avec
-Gustave et qui avait si complètement réussi, tant pour l'incarcération
-que pour la libération du candide Gérald. Pendant qu'il dépeignait la
-surprise du plaignant, un certain M. Bachelin, en reconnaissant
-définitivement Lilio pour l'individu qui avait ramassé le rouleau
-d'obligations sous ses yeux; les aveux de Lilio lui-même et la
-rétractation formelle dudit Bachelin; pendant qu'il précisait chaque
-témoignage pour lui faire entrer ces explications dans la tête, elle le
-contemplait avec un mélange de pitié pour lui et de mépris pour
-elle-même.
-
---Dieu! se répétait-elle, s'il avait seulement la plus légère intuition
-de la vérité; s'il se doutait, l'espace d'un éclair, que Bachelin, Lilio
-et moi ne faisons qu'un; que je suis le véritable auteur de toutes ses
-angoisses, de ses tortures morales et physiques, de son emprisonnement,
-de sa mise en liberté; enfin, de tous les événements qui ont fondu sur
-lui depuis trois mois, il se demanderait s'il est devenu fou et si on ne
-l'a pas extrait de Mazas pour le conduire à l'asile Sainte-Anne.
-
-Et elle pensait:
-
---Pauvre jeune homme! il me remercie encore, au lieu de m'étrangler de
-ses mains, comme il en aurait si bien le droit. Quand on songe,
-dit-elle, que, sans la présence d'esprit et la loyauté de ce modèle
-italien, vous auriez peut-être été condamné. Quelle chose épouvantable!
-
---Oui, c'est affreux! murmura-t-il. On prétend qu'on est bien fort quand
-on a pour soi sa conscience. Je vous assure que j'avais là-bas des
-moments de rage où je regrettais presque de n'être pas réellement
-coupable.
-
-Comme pour chasser ces souvenirs lugubres, elle donna peu à peu un tour
-presque gai à la conversation, lui demandant s'il avait quelque toile en
-train; s'il comptait exposer cette année; quel genre de peinture il
-préférait.
-
---Par tempérament, répondait-il, je suis impressionniste;
-malheureusement mes confrères en impressionnisme ignorent presque tous
-ce dont se compose une figure; et ceux qui le savent finissent, à peu
-d'exceptions près, par sombrer dans la platitude comme les Cabanel et
-autres prix de Rome. Les Parisiennes comme vous, madame, ne peuvent pas
-se douter des différences qui distinguent la peinture sincère de celle
-qui ne l'est pas.
-
---Mais je ne suis pas Parisienne! se récria Emmeline, profitant de cette
-occasion pour égarer encore un peu plus Gérald sur son identité. Je suis
-née près de Genève, dans le département que représente mon mari.
-
---Quoi! vraiment, madame, vous n'êtes pas Parisienne, repartit le
-peintre. Voyez pourtant comme on s'abuse! A ce bal où j'ai eu l'honneur
-de danser un ou deux quadrilles avec vous, à première vue je me suis
-dit: Il n'y a qu'une Parisienne pour porter la toilette avec cette
-élégance.
-
---Eh bien! vous vous trompiez, répliqua Emmeline, qui se hâta de parler
-d'autre chose.
-
-La visite de reconnaissance était rendue, et Gérald, avant de saluer Mme
-Dalombre, la remerciait de sa bonne et cordiale réception, quand Albert
-fit son entrée, retour de la Chambre, qui, ayant épuisé son ordre du
-jour, s'était séparée de bonne heure.
-
---Reconnais-tu monsieur? demanda Emmeline.
-
---Il me semble avoir déjà eu le plaisir d'apercevoir monsieur, mais je
-ne saurais trop dire où, répondit-il.
-
---C'est moi que vous avez vu flanqué d'un gardien dans le greffe de
-Mazas, fit Gérald.
-
---Et bien que sa complète innocence ait éclaté sans le secours, ni la
-protection de personne, reprit Emmeline, il a été assez aimable pour
-venir nous remercier de l'intérêt, du reste bien sincère, que nous lui
-portions.
-
-Il fallut encore recommencer pour Albert la narration que sa femme
-connaissait si bien.
-
---Ce qui est abominable, conclut le jeune député, c'est que la loi n'ait
-prévu aucune réparation pour les victimes d'aussi terribles erreurs. Et
-dire que si la fatalité avait voulu que ce Napolitain retournât dans son
-pays ou simplement qu'il changeât de clientèle, vous subiriez, à cette
-heure, la plus infâme des flétrissures.
-
---Oh! en ce cas, nous aurions su agir, fit remarquer Emmeline. Quand
-j'aurais dû aller trouver moi-même le président de la République...
-
---Mais la grâce n'est pas une réhabilitation, ma bonne amie; au
-contraire. Que sont six mois ou un an de prison, en comparaison du
-déshonneur éternel qui en découle? Je sais que tu es excellente et que,
-toute Parisienne que tu es, tu as plus de force de volonté que moi, tout
-Breton que je suis, mais...
-
---Ah! vous voyez, madame, interrompit étourdiment Gérald, vous êtes
-Parisienne, je l'avais bien deviné.
-
-En moins d'une minute, les joues d'Emmeline passèrent et repassèrent
-d'une rougeur écarlate à une pâleur presque cadavérique.
-
---Qu'a-t-elle donc? se demanda Gérald. On croirait qu'elle va s'évanouir
-comme au bal de l'ambassade.
-
-Puis, il se fit cette réflexion:
-
---Pourquoi diable m'a-t-elle conté qu'elle était née dans le département
-de l'Ain, puisqu'elle est née dans le département de la Seine?
-
-A partir de ce moment, il remarqua l'embarras croissant de Mme Dalombre,
-qui ne se mêla plus à la conversation que par ces mots heurtés et par
-ces interjections qu'on lance quand l'esprit est ailleurs. Il surprit
-même chez elle deux ou trois mouvements d'impatience lorsque Albert
-s'était mis à entamer avec lui la question d'art.
-
-Elle, si affable un instant auparavant, est-ce qu'elle allait
-recommencer à souffrir des nerfs, toujours comme au bal de l'ambassade?
-
---Moi aussi, dit tout à coup M. Dalombre, j'avais autrefois rêvé de
-m'adonner à la peinture. Je dessinais du matin au soir. J'ai encore là
-un album plein de mes croquis. Vous allez juger: je n'étais pas trop
-maladroit.
-
-Et, ouvrant un petit meuble en écaille de Hollande, il en tira un grand
-livre, composé de feuilles de papier bristol qu'il avait couvertes de
-figures, de paysages, d'études de femmes, vêtues ou non. Gérald
-s'extasia naturellement sur les dispositions réelles dont témoignaient
-ces ébauches et regretta poliment que la politique en eût enlevé
-l'auteur à une vocation déclarée.
-
-Tout en feuilletant l'album, on tomba sur une feuille séparée, encastrée
-entre deux pages, et sur laquelle se détachait un joli portrait de jeune
-fille, trituré aux deux crayons et beaucoup plus achevé que les autres
-dessins.
-
---Qui est-ce? demanda Albert à Gérald.
-
---Attendez! attendez! dit celui-ci. Cette tête ne m'est pas inconnue. Où
-ai-je donc vu ces grands yeux-là?
-
-Emmeline, toujours inquiète, s'était approchée. Elle ne put retenir un
-cri en reconnaissant le portrait qu'Albert avait fait d'elle dans la
-chambre où le vieil armateur était déjà sous le coup de la mort. Elle
-était maigre alors et passablement différente de la femme de vingt-cinq
-ans, brillante de santé et d'épanouissement, qu'elle représentait à
-l'heure actuelle.
-
-Elle arracha presque l'album des mains de son mari:
-
---Pourquoi montres-tu ça à monsieur? fit-elle brusquement. Tu sais bien
-comme j'étais laide à cette époque-là.
-
---Mais je ne trouve pas, répliqua Albert; et la preuve, c'est que c'est
-sous cet aspect que je t'ai aimée. Dame! pense donc! Tu avais dix-sept
-ans et demi, tu n'étais pas mère de famille comme à présent.
-
-Emmeline, sans rien répondre, ferma le livre et voulut le rejeter dans
-le petit meuble. Mais, dans son amour-propre de portraitiste, son mari
-l'y ressaisit et, l'ouvrant de nouveau sous les yeux de Gérald, il lui
-dit comme pour le prendre à témoin:
-
---Franchement, est-ce que vous ne retrouvez pas les yeux, la ligne du
-nez, l'attache du col? J'aurais pensé que vous l'auriez reconnue tout de
-suite.
-
---En effet, s'excusa Gérald, je ne sais pas pourquoi le visage,
-l'attitude, et jusqu'à la forme des bras m'ont rappelé une tout autre
-personne que madame. C'est ce qui m'a dérouté. Mais, maintenant que je
-compare, je saisis parfaitement la ressemblance.
-
-Les yeux du jeune peintre allaient du dessin au visage d'Emmeline, et
-cet examen la jetait dans un trouble que ses efforts pour le cacher
-rendaient plus évident.
-
---Ah çà! pensait Gérald, je ne peux donc pas adresser la parole à cette
-charmante dame sans la bouleverser! Je ne me suis pourtant jamais aperçu
-que j'exerçais sur les gens une influence magnétique.
-
-Et, par une espèce de choc en retour, l'inspection de ce dessin
-l'interloquait aussi. Il éprouvait la sensation vague d'avoir déjà vu
-non pas le modèle à l'âge tendre où il était représenté, mais le
-portrait même dans la même pose, c'est-à-dire dans le même trois quarts,
-avec les mêmes mains croisées; il retrouvait ces épaules étroites et
-tombantes; ces mèches terre de sienne brûlée luisant aux tempes.
-Pourtant, s'il était sûr d'une chose, c'était d'avoir pour la première
-fois sous les yeux l'album de M. Dalombre, dans l'appartement de qui il
-n'avait jamais pénétré.
-
-En jetant sur Emmeline un dernier regard de comparaison, il la surprit
-si haletante et si manifestement inquiète, qu'il se hâta, pour mettre
-fin au supplice de la jeune femme, de rendre le livre à M. Dalombre et
-de prendre congé.
-
-Le soupir de soulagement qui, à son dernier salut, glissa entre les
-lèvres de Mme Dalombre ne pouvait guère lui échapper non plus. Elle lui
-adressa un signe de tête dénué de toute effusion, comme à quelqu'un à
-qui on veut faire comprendre qu'on n'a en quoi que ce soit l'intention
-de continuer des relations que le hasard a fait naître.
-
-Cette froideur finale, après les marques de sympathie prodiguées au
-début de la visite, tenait peut-être, il est vrai, à la difficulté pour
-une dame du monde de présenter à ses amis et connaissances un monsieur
-qui, bien qu'aussi honnête que n'importe qui, n'en était pas moins tout
-frais débarqué de Mazas. Mais non: il y avait une autre préoccupation
-dans ce subit et singulier changement d'attitude.
-
-Sa maladie nerveuse, qu'elle invoquait à tout bout de champ, était une
-simple échappatoire. D'abord, quand une femme souffre des nerfs, elle
-l'ignore ou elle ne l'avoue pas. En second lieu, pourquoi cette crise
-avait-elle éclaté juste au moment où M. Dalombre avait exhibé le
-portrait? Et enfin, pourquoi ce dessin l'avait-il frappé lui-même comme
-quelque chose de déjà vu?
-
-Cette jolie petite dame qui se disait née sur la frontière suisse quand
-elle était, en réalité, de Paris, commençait à jouer dans son existence
-un rôle par trop fantaisiste. Il remonta, tout pensif, l'escalier qui
-menait à son atelier, en se répétant à chaque minute:
-
---Où diable ai-je déjà vu ce portrait?
-
-Arrivé au milieu de ses toiles, il alluma une bougie, car il était près
-de six heures du soir et la nuit était venue. Puis, après avoir constaté
-qu'il ne s'était rien produit de nouveau chez lui pendant son absence,
-il avait déjà remis son chapeau et se disposait à aller dîner à la table
-d'hôte où il retrouvait tous les soirs ses amis, quand, instinctivement,
-et dans le but de se débarrasser d'une obsession qui l'envahissait, il
-ralluma la bougie qu'il venait de souffler, et, allant rechercher
-derrière son grand bahut ses cartons à dessin, le long du mur où ils se
-superposaient depuis déjà plusieurs années, il se mit à les consulter,
-feuille par feuille, les uns après les autres.
-
-Il se demandait, en effet, s'il n'avait pas travaillé autrefois à
-quelque étude qui ressemblait à celle que le député-dessinateur lui
-avait montrée.
-
-Il avait déjà passé en revue trois cartons sans être tombé sur rien
-d'approchant, quand ses doigts, qui glissaient vivement sur les
-feuilles, saisirent un carré long d'une épaisseur et d'un format
-inusités au milieu des morceaux de papier bleuâtre auquel il confiait
-ses coups de crayon.
-
-C'était une de ces photographies dites portraits-albums par lesquels on
-a aujourd'hui généralement remplacé les portraits-cartes.
-
---Allons donc! se dit-il, après avoir, sous la lumière directe de la
-bougie, jeté les yeux sur cette épreuve. J'étais bien sûr que mes
-souvenirs étaient exacts.
-
-En effet, l'agencement du portrait et la pose du modèle étaient presque
-exactement les mêmes que dans le dessin qui avait ainsi sollicité sa
-mémoire. Les mains croisées, les épaules tombantes, les cheveux
-brillantés, avec cette unique différence que la robe esquissée par M.
-Dalombre était, sur la photographie, représentée par une chemisette à
-col tuyauté et refermée sur la poitrine par un seul bouton.
-
---De qui diable puis-je bien tenir ce cadeau-là? réfléchit Gérald, qui
-depuis si longtemps n'avait pas ouvert le carton où il venait de
-fouiller.
-
-Il regarda alors au verso du portrait-album, espérant y trouver quelque
-renseignement. Et, effectivement, il en trouva un: cette dédicace, qui
-le reporta à bon nombre d'années en arrière:
-
- _A mon parrain
- sa petite_
- MALARIA.
-
-
-
-
-XX
-
-BONHEUR DE SE REVOIR
-
-
-Ce fut un éclair ou plutôt tout un feu d'artifice dans la nuit. Les
-épisodes lui revinrent en foule dans la tête. Il se rappela comme il
-avait ri en s'apercevant, par l'orthographe qu'elle avait donnée au mot
-_Mal'aria_, qu'elle avait pris ce sobriquet pour un simple nom de femme.
-Cette fille mince, au grand oeil triste, qu'il avait désaltérée à la
-table d'un de ces estaminets à carreaux dépolis qui foisonnent sur toute
-la ligne des boulevards extérieurs, il la reconstituait maintenant tout
-entière sur cette épreuve photographique. Et c'était bien aussi la femme
-du portrait aux deux crayons que le député Dalombre venait de lui
-montrer comme étant celui de sa femme aimée et légitime.
-
-Indubitablement, c'était la même qui avait gardé, pour le dessin, la
-pose qu'elle avait prise pour la photographie, croyant sans doute
-qu'elle n'imaginerait jamais de meilleure attitude. Comment! cette jeune
-pensionnaire d'un établissement macabre, c'était la dame si jolie et si
-réservée qu'il avait sans s'en douter retrouvée à l'ambassade de Suède,
-parée de tant de distinction, de tant de diamants et d'un nom que le
-compte rendu des débats de la Chambre avait relaté nombre de fois!
-
-Voyons! c'était par trop fantastique. Il y avait là quelque malentendu
-comme celui dont lui-même avait été victime. Et cependant, tout
-s'enchaînait dans cette aventure: l'agitation de Mme Dalombre, le soir
-où elle l'avait revu et évidemment reconnu au bal; les spasmes qu'elle
-essayait de combattre quand il la promenait à son bras dans les salons;
-le mouvement fiévreux dont elle avait rejeté au fond du carton le
-portrait qu'en avait tiré son mari: tout, jusqu'à cette maladie nerveuse
-qu'elle invoquait si volontiers, dénotait chez elle une surexcitation
-mentale, dont les causes devaient être terribles.
-
-Par quel chemin étrange était-elle arrivée du boulevard de la Chapelle à
-la rue de l'Université en passant, s'il vous plaît, par le palais
-Bourbon? Il l'ignorait; mais elle n'était certainement pas la seule qui
-fût partie des bas-fonds pour s'installer sur les sommets. D'ailleurs,
-il était bien sûr d'en avoir le coeur net quand il voudrait. Avec une
-femme aussi peu maîtresse d'elle-même, il n'aurait qu'à lui faire passer
-sous les yeux la photographie avec la dédicace y annexée pour obtenir
-d'elle les aveux les plus complets.
-
-Il considérait qu'elle avait eu grand tort de ne pas se faire
-reconnaître à lui dès la première entrevue. Il était honnête homme. Elle
-n'aurait eu qu'à lui demander sa parole d'honneur d'enfermer dans ses
-cartons à dessins cet épouvantable mystère, et il se serait fait couper
-la langue plutôt que de parler.
-
-Mais voilà: les femmes se défient toujours, et elles ont souvent raison.
-Il est si amusant pour un oisif de pouvoir dire à ses amis:
-
-«Vous voyez bien cette belle brune qui passe dans cette voiture
-découverte: c'est la femme d'un député qui deviendra peut-être ministre.
-Eh bien, elle a bu dans mon verre au _Perroquet bleu_.»
-
-Elle n'était pas forcée de le savoir incapable de perdre une femme de
-laquelle il n'avait jamais eu à se plaindre. Ce qui l'intriguait le
-plus, c'était cette question: le mari était-il ou n'était-il pas au
-courant des débuts de madame son épouse? Ce qui donnait à penser qu'il
-les ignorait, c'est la candeur avec laquelle il avait répété
-publiquement qu'elle était Parisienne, bien que quelques instants
-auparavant elle se fût donnée comme native du département de l'Ain.
-
-D'autre part, ce qui laissait supposer qu'il était renseigné, c'était,
-pour un fantaisiste décidé à prendre femme dans un milieu aussi
-compromettant, la nécessité presque absolue de la faire préalablement
-rayer des contrôles où elle était immatriculée.
-
-Pourtant, ce M. Dalombre, qui semblait tout à fait gentleman, était en
-apparence bien plus fier que honteux de celle à qui il avait enchaîné sa
-vie. Il s'était empressé de montrer à lui, étranger, le portrait qu'il
-avait d'elle autrefois, c'est-à-dire quand elle sortait à peine d'une
-vie de débauche, dont il aurait eu un si puissant intérêt à éloigner le
-souvenir.
-
---Ma foi, tant pis! se dit-il, c'est trop drôle. Je découvrirai bien un
-moyen de la revoir seule à seule. Je lui rappellerai discrètement cette
-petite soirée où elle me suppliait de lui permettre de venir poser dans
-mon atelier pour le prix que je fixerais moi-même.
-
-Puis, il réfléchit:
-
---Non: ce serait vilain. J'aurais l'air d'un maître chanteur. Dans des
-cas pareils qui, en somme, doivent se présenter quelquefois, un galant
-homme reste muet, même pour celle dont il a le secret. La faire souffrir
-aussi cruellement, en échange de l'intérêt qu'elle m'a témoigné quand
-j'étais sous le coup d'une accusation infamante: décidément, non!
-
-Mais à mesure qu'il creusait le problème de l'existence de cette femme
-ainsi emportée par la destinée, il s'accumulait devant lui des points
-d'interrogation auxquels il ne savait plus que répondre. Le souvenir
-qu'il venait précisément d'évoquer de Mme Dalombre se rendant à Mazas,
-où elle n'avait vraisemblablement rien à faire, et se rencontrant dans
-le greffe, juste avec lui qu'on était allé quérir dans sa cellule sans
-raison plausible, tout cela sentait furieusement la préméditation, de
-pareilles coïncidences ne s'établissant guère que dans les mélodrames de
-l'ancienne école.
-
-Il y avait donc une relation quelconque entre cette visite et sa mise en
-liberté? Car, du moment où elle l'avait reconnu pour le jeune homme qui
-s'était intéressé à elle quand elle croupissait dans la maison du
-boulevard de la Chapelle, il était tout simple qu'elle s'intéressât à
-lui, lorsqu'il moisissait à son tour dans une prison non moins
-ignominieuse.
-
-Il s'installa tout seul dans un coin pour dîner, afin de ruminer à son
-aise toutes les étrangetés de cette aventure. A force de conclusions, de
-déductions et d'interprétations, il finit par reconstruire presque pièce
-par pièce la vie d'Emmeline. Quand il arriva à cette soirée où, à propos
-de l'exclamation qu'il s'était permise au buffet du bal de l'ambassade
-de Suède: «On n'est pas mieux servi ici qu'au café», il la revit à la
-fois humiliée et presque furieuse, lui jetant ces mots qui l'avaient
-laissé ébaubi et qu'il s'était remémorés bien souvent:
-
---Oh! monsieur, c'est indigne!
-
-Donc elle s'était supposée reconnue et elle lui reprochait violemment ce
-qu'elle croyait être une allusion à ce passé qu'elle aurait voulu
-enfouir dans le plus profond oubli. Mais puisqu'elle était impuissante à
-le supprimer, elle pouvait tout au moins essayer de se débarrasser de
-celui qui en avait sondé les arcanes. Et, en menant le raisonnement
-jusqu'au bout, il était frappé à la fois de la nécessité pour elle de
-faire disparaître le possesseur de son secret et de l'accusation
-stupéfiante, suivie d'arrestation immédiate, dont il était tombé
-victime, justement trois ou quatre jours après la scène, alors
-incompréhensible pour lui, qui s'était produite au bal de l'ambassade.
-
-Tous ces faits, qui tantôt se contredisaient, tantôt s'enchevêtraient,
-grouillèrent d'abord confusément dans sa tête; après quoi, ils s'y
-classèrent peu à peu. Toutefois, la tuile qui lui était tombée sur la
-tête n'avait certainement pas été lancée par une main ennemie. Ce M.
-Bachelin avait tout l'air d'un parfait honnête homme et il avait avoué
-son erreur les larmes aux yeux et des sanglots dans le gosier. Pourtant
-Gérald avait appris, quelque temps après sa sortie de Mazas, que ce
-persécuteur malgré lui avait déménagé sans donner sa nouvelle adresse.
-
-Cependant, par suite de quelles ramifications cet inconnu, qui se disait
-peintre et dont d'ailleurs on n'avait jamais vu la peinture, fût-il
-entré en rapport avec Mme Dalombre, femme quasi politique? En outre,
-Lilio, le jeune modèle, qu'il eût été ridicule de soupçonner de
-complicité dans une machination aussi invraisemblable, n'était-il pas
-venu spontanément déclarer que c'était lui qui avait ramassé, puis
-déposé sur une table de l'atelier le rouleau d'obligations dont la
-découverte lui avait valu à lui, Gérald, trois mois des plus affreuses
-angoisses?
-
-Au reste, il était bien bon de se martyriser ainsi le cerveau en
-recherches qui n'avaient aucune chance d'aboutir. Ce Lilio était à sa
-disposition comme à celle de tous les peintres du quartier. Il suffisait
-de le demander pour une pose et de l'interroger adroitement, de
-l'effrayer au besoin. On aurait tout de suite le fin mot de son
-intervention de la dernière heure auprès du juge d'instruction.
-
-Uniquement pour ne rien négliger de ce qui était susceptible de faire la
-lumière sur des événements dans l'obscurité desquels il se perdait, il
-envoya à Lilio, quoiqu'il fût à peu près sûr de n'en rien tirer, une
-carte-télégramme le convoquant pour le lendemain, dix heures du matin.
-L'erreur où était tombé M. Bachelin, le propriétaire des obligations,
-était si plausible qu'il n'y avait rien à espérer des réponses que
-ferait Lilio aux questions qu'il se déciderait à lui poser. Mais, dans
-les actions criminelles--et celle-ci en était une--il est prudent de ne
-négliger aucune piste.
-
-Il eut beau se répéter que son imagination d'artiste l'avait entraîné
-trop loin, les vérités dont il était dépositaire étant déjà suffisamment
-passionnantes, il lui fut impossible de fermer l'oeil de la nuit. Quand
-il s'assoupissait l'espace de cinq minutes, il revoyait la _Mal'aria_,
-valsant avec lui autour des tables du café du _Perroquet bleu_.
-Seulement, elle était couverte de bijoux, et l'établissement de Mlle
-Coffard était converti en une immense salle de bal, au fond de laquelle
-était dressé un vaste buffet où l'on consommait pour rien: ce qui devait
-lui indiquer nettement qu'il était la proie d'un cauchemar.
-
-Il disposa une toile et apprêta ses pinceaux et sa palette comme un
-homme qui a prémédité une séance prolongée. Au coup de dix heures,
-l'Italien se présenta et, comme s'il prévoyait quelque algarade, il
-semblait avoir remis son air bête complètement à neuf.
-
-L'artiste affecta de lui chercher une attitude. Il s'agissait soi-disant
-d'un pâtre rencontré par des taureaux romains et se jetant entre les
-barrières qui émaillent, comme autant de refuges, la campagne du
-Transtévère. Lilio se prêtait à tout, ne disant mot; et Gérald, qui
-suivait tous les jeux de sa physionomie, crut remarquer un certain
-embarras dans ses regards.
-
-Le peintre prit un fusain et traça sur la toile qui le cachait des
-hachures quelconques. Après un quart d'heure de cette gymnastique, il
-adressa à brûle-pourpoint cette question à son modèle:
-
---A quel endroit avez-vous donc placé le rouleau que vous aviez ramassé
-à ma porte?
-
---Là! fit Lilio en indiquant une table Louis XIII à pieds tournés qui
-s'harmonisait avec le bahut auquel elle faisait face.
-
---Mais, objecta Gérald d'un ton indifférent et tout en continuant son
-pseudo-travail, la femme de ménage ne se rappelle que très vaguement
-avoir vu sur cette table le paquet ficelé que la police a retrouvé plus
-tard dans le bahut.
-
-Lilio répondit à cette remarque précise dans un italien de cuisine dont
-il eût été difficile au plus fort linguiste de préciser le sens.
-
---D'où diable sort ce charabia? fit le peintre d'un ton surpris. Quand
-vous avez déposé au palais de Justice, vous parliez le français presque
-aussi bien que moi. Répétez un peu ce que vous venez de baragouiner. Je
-n'en ai pas compris un mot.
-
-Le jeune modèle refit son récit en affectant de chercher ses phrases;
-sur quoi Gérald lui demanda:
-
---Pourquoi donc avez-vous attendu si longtemps pour aller trouver la
-justice? Mon arrestation a fait assez de bruit dans le quartier. Il est
-étonnant que vous n'en ayez été instruit qu'au bout de trois mois.
-
---C'est par hasard que je l'ai apprise en venant vous demander si vous
-aviez besoin de moi, répliqua-t-il en se mordant les lèvres.
-
---Vous l'avez appris, par qui?
-
---Par tout le monde.
-
---Qui ça, tout le monde? La concierge, les voisins?
-
---Oui, par les voisins.
-
---Lesquels? Vous avez donc sonné à une porte.
-
---Oui... c'est-à-dire que comme je sonnais chez vous, le voisin
-d'au-dessous m'a raconté ce qui vous était arrivé.
-
---Et, insista Gérald, ce voisin d'au-dessous, comment est-il. Jeune,
-vieux? Grand, petit?
-
---C'est... répondit Lilio, ayant l'air de chercher... je ne me rappelle
-plus.
-
---Pourtant, fit remarquer le peintre, vous avez dû causer longtemps avec
-ce monsieur pour qu'il vous ait mis ainsi au courant de ma mésaventure.
-Vous avez eu tout le loisir de le remarquer.
-
---C'était, je crois, balbutia le modèle, perdant tout à coup la majeure
-partie de son accent, c'était un monsieur assez gros, petit.
-
---Avec des moustaches?
-
---Oui, avec des moustaches.
-
---Il est fâcheux, repartit Gérald, que le voisin d'en dessous soit une
-vieille maîtresse de piano, qui habite seule avec sa bonne.
-
---Ah! oui, je me souviens, maintenant, fit-il triomphalement, comme si
-la mémoire lui revenait subitement: c'était une vieille dame. Seulement,
-comme il faisait un peu noir dans l'escalier...
-
---Très bien! reprit Gérald; nous allons descendre tous les deux chez
-elle afin de savoir si elle se rappellera également la conversation que
-vous avez eue ensemble. Il y a à peine quinze jours que la chose s'est
-passée. Il est impossible qu'elle ait oublié ce qu'elle vous a dit et ce
-que vous lui avez répondu.
-
-Et, se levant, il alla prendre Lilio par le bras, en lui répétant:
-
---Allons! allons! Venez!
-
---Pourquoi faire? demanda-t-il tout interloqué.
-
---Parce que, riposta Gérald, je suis convaincu que vous me contez des
-mensonges depuis un quart d'heure et que je suis curieux de les tirer au
-clair.
-
---Mais, monsieur...
-
---Et si vous me mentez à moi, vous avez sans doute menti de même au juge
-d'instruction, ce qui vous enverrait préalablement me remplacer à Mazas.
-
-Le sang-froid de l'Italien fondit sous cette menace.
-
---Ce n'est pas moi! monsieur, ce n'est pas moi! s'écria-t-il en joignant
-les mains et en invoquant à plusieurs reprises la Madone, qui n'avait
-rien à faire dans ce débat. Je ne vous voulais pas de mal. J'ai dit ce
-qu'on m'a forcé à dire.
-
---Et qui vous y a forcé?
-
---M. Gustave!
-
-Ce nom de Gustave n'apprenait rien à l'ex-détenu, qui ne connaissait le
-fabricant de monogrammes que sous le nom de Bachelin. Lilio, entré dans
-la voie des aveux, lui apprit que ce prénom et ce nom de famille
-s'appliquaient à une seule et unique personne. Et comme Gérald, pour qui
-les voiles se déchiraient enfin, le poussait toujours davantage, il lui
-déroula sous tous ses aspects le complot qui avait commencé par le dépôt
-du paquet d'obligations dans le bahut où lui, Lilio, l'avait furtivement
-introduit, jusqu'à leur confrontation dans le cabinet du juge. Il lui
-confessa même l'achat opéré par le prétendu Bachelin d'une vareuse et
-d'un chapeau dont la comparaison avec ceux de Gérald ne pouvait laisser
-subsister aucun doute dans l'esprit du magistrat.
-
---Mais, fit remarquer le peintre essayant de garder son calme, d'où
-vient qu'après avoir porté chez moi ces obligations qu'on m'a ensuite
-accusé d'avoir détournées à mon profit, vous vous êtes rétracté au bout
-de trois mois, en vous dénonçant comme les ayant ramassées dans la rue,
-par mégarde. Si vous aviez intérêt à me faire arrêter et condamner, quel
-intérêt avez-vous eu ensuite à me faire relâcher?
-
---Ça, je ne sais pas, monsieur; je vous jure que je ne sais pas. C'est
-Gustave qui m'a payé d'abord pour apporter le rouleau chez vous, et qui
-m'a payé encore plus cher pour révéler la vérité au juge, c'est-à-dire
-pas la vérité précisément...
-
---Il est donc bien riche, ce M. Gustave? interrogea Gérald.
-
---Je l'ai toujours connu sans un sou.
-
---Alors, vous pensez que si vous travailliez pour lui, il travaillait
-pour un autre.
-
---Bien sûr que je l'ai pensé.
-
---Et où l'avez-vous connu, pour qu'il vous ait ainsi chargé de
-l'exécution de ses plans?
-
---Au _Perroquet bleu_ où j'ai une maîtresse. Lui, c'est l'ancien amant
-de la patronne.
-
-Il devenait inutile de poursuivre l'enquête. Il mit dix francs dans la
-main de l'Italien et le renvoya.
-
---Est-ce que vous me ferez arrêter? dit celui-ci en prenant la rampe de
-l'escalier.
-
---Si vous bronchez, oui, certainement, répondit Gérald. Actuellement,
-j'ai une besogne plus pressée.
-
-Il ressortait, en effet, des révélations de ce Lilio qu'il avait été
-l'instrument d'une conspiration dont le chef avait trouvé jusque-là
-moyen de se dérober. Or, ce chef, ce ne pouvait être que Mme Dalombre.
-Elle l'avait fait emprisonner parce qu'elle le supposait possesseur de
-son secret, et elle l'avait fait relâcher quand elle avait acquis la
-certitude qu'il ne le possédait pas.
-
-Malheureusement, ce second mouvement qui, par extraordinaire, avait été
-le bon, n'innocentait pas le premier. Cette femme ignoble, pensa-t-il,
-qui avait trompé tout le monde et évidemment plus que tout le monde son
-infortuné mari, n'avait même pas, après son élévation si inespérée et
-son incroyable changement de condition, rompu complètement avec la jolie
-société qui hantait le bouge où elle avait fait ses premières armes.
-
-Probablement, quand l'excellent législateur Dalombre faisait des effets
-de torse à la tribune, elle retournait subrepticement rendre visite à
-ses anciennes et à ses anciens amis, comme Messaline quittait le palais
-de l'empereur Claude pour aller ribauder avec les mariniers du Tibre.
-
-C'était au milieu des chopes et les coudes sur les tables du _Perroquet
-bleu_ que s'était ébauché le plan de la dénonciation calomnieuse à
-laquelle il devait trois longs mois de honte, d'humiliations et de
-désespoirs. Être une catin, tromper jusqu'à la bride le mari que le
-hasard lui a donné, se rouler dans tous les ruisseaux: c'est, pour une
-femme, perdre jusqu'à son sexe; cependant, n'est-il pas mille fois moins
-criminel de se vautrer dans la boue, dont on est seul à recevoir les
-éclaboussures, que de combiner avec cette lâcheté et ce sang-froid le
-déshonneur, c'est-à-dire la mort d'un homme qu'on sait honnête et sur
-lequel on marche sans pitié?
-
-Ah! la sale gredine! Fallait-il qu'elle fût née comédienne pour jouer
-ainsi ce double rôle: grande dame dans les bals d'ambassades,
-collaboratrice des souteneurs Gustave et Lilio dans les bouges! Au lieu
-de s'adresser à sa discrétion, elle avait trouvé plus commode et plus
-sûr de le faire jeter par des argousins dans un cul de basse-fosse. Elle
-avait rétabli les oubliettes à son profit. Et ces imbéciles de
-magistrats n'avaient pas seulement soupçonné la machination! Décidément,
-si les femmes étaient bien infâmes, les hommes étaient cruellement
-bêtes.
-
-Quant à lui, afin d'arracher à ses amis le dernier soupçon qui leur
-restait peut-être sur sa culpabilité, il n'avait d'autre ressource que
-celle-ci: donner à l'odieuse intrigue, sous laquelle il avait failli
-succomber, la plus large publicité possible. Cette gouine avait essayé
-de le perdre pour se sauver; pour se réhabiliter, il la perdrait.
-
-En attendant le jour où il la traînerait devant les tribunaux, elle et
-ses répugnants complices, il allait s'offrir la douce joie d'éclairer le
-pauvre Dalombre sur la valeur morale de sa charmante compagne. Si
-celui-ci avait l'aplomb de chercher à la défendre, eh bien! ce serait à
-lui qu'il demanderait réparation des trois mois d'outrages qu'il avait
-subis dans les greffes et dans les chiourmes. Il ne serait pas fâché de
-porter l'affaire sur un terrain un peu moins malpropre.
-
-Tout fumant de l'idée de la vengeance, il s'assit à sa table et traça en
-lettres magistrales, à l'adresse de M. Dalombre, député de l'Ain, ce
-petit mot poli, mais impératif:
-
- Monsieur,
-
- Il y a urgence à ce que je vous voie pour une affaire qui dépasse en
- gravité tout ce que vous pourriez supposer. Il s'agit de vous et de
- moi, mais de vous beaucoup plus encore que de moi.
-
- Si vous voulez bien me fixer un rendez-vous, j'ai lieu de croire que
- vous me remercierez de ne pas y avoir manqué.
-
- Recevez, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.
-
- GÉRALD.
-
-Il ajouta son adresse et porta lui-même cet avertissement à la poste,
-afin de le voir de ses yeux s'engloutir dans la boîte. Il était onze
-heures et demie du matin. Il pensa:
-
---C'est seulement à son retour de la Chambre qu'on lui remettra cette
-invite. Je ne le verrai donc pas avant demain. Toutefois, ma lettre est
-assez inquiétante pour qu'il se hâte de chercher à en éclaircir le sens.
-
-Puis, comme il se sentait hors d'état de travailler, qu'il n'avait pas
-faim et qu'il avait passé une nuit à peu près blanche, il s'étendit sur
-le grand lit, sans rideau, dressé dans un cabinet contigu à l'atelier,
-et, vanné par les secousses qui, depuis la veille, avaient agité son
-cerveau, il finit par s'endormir.
-
-Au bout d'un nombre d'heures dont la perception lui échappa, il fut tiré
-des profondeurs de son sommeil par trois ou quatre coups d'une violence
-qui lui fit croire que plusieurs personnes demandaient à entrer.
-
---Est-ce que ce serait encore la police? pensa-t-il.
-
-Il sauta de son lit en s'écarquillant les yeux, plongea les pieds dans
-ses pantoufles et courut ouvrir. C'était Mme Dalombre. Elle était seule,
-mais elle avait probablement frappé à la porte de ses deux poings à la
-fois.
-
-Sa toilette était celle d'une femme qui va au bain. Par-dessus une robe
-de chambre bleu ciel un manteau d'hiver dont la fourrure lui enfouissait
-la moitié du visage, l'autre moitié en étant cachée par les bords d'un
-chapeau de feutre Henri II empanaché d'une plume grise. La main droite
-seule était gantée et tenait l'autre gant qu'elle n'avait pas pris le
-temps d'ouvrir pour la main gauche.
-
---Tiens! c'est vous! s'écria gouailleusement le peintre que cette
-apparition réveilla tout à fait. C'était votre mari que j'attendais.
-
---Oui, je sais. J'ai ouvert la lettre, haleta Emmeline en entrant comme
-si elle était poursuivie. Je vous en prie, fermez bien la porte.
-
---Au fait, j'aime autant que ce soit vous, fit Gérald. Nous avons tant
-de choses à nous dire depuis le soir où vous m'avez dédié cette
-photographie.
-
-Et il lui fit passer sous les yeux celle dont elle lui avait fait
-autrefois hommage. Il la lui montrait cependant à une certaine distance,
-de peur que, scélérate comme il la supposait, elle ne lui arrachât et
-n'anéantît, en la mettant en morceaux, la meilleure de ses pièces à
-conviction.
-
-Mais elle ne la regarda seulement pas.
-
---Inutile de discuter, c'est bien moi, dit-elle. Du reste, ce n'est pas
-de cela qu'il s'agit.
-
---Ce dont il s'agit, en effet, s'écria Gérald s'exaltant à la vue de sa
-dénonciatrice, c'est de me suivre immédiatement chez le commissaire de
-police pour qu'il reçoive ma déposition. Je ne mentirai pas, moi. Je ne
-dirai que la vérité, et vous serez bien obligée de la dire aussi; ça te
-changera, salope!
-
---Monsieur, monsieur! je vous en conjure, ne criez pas si haut. Dieu! si
-l'on entendait!
-
---Mais oui, parbleu! je veux qu'on entende, fit-il en haussant encore le
-ton. J'ai envie de t'étrangler pour que tu cries aussi et qu'on vienne.
-Il est vrai que ça me priverait du plaisir de te voir assise entre ces
-deux marlous, tes complices sur le banc de la police correctionnelle, où
-tu t'étais promis de me faire échouer.
-
-Elle ouvrit les bras comme pour lui indiquer qu'elle était prête au
-martyre et qu'elle ne se défendrait pas. Cette résignation n'attendrit
-pas du tout son bourreau.
-
---Pas si bête! se récria-t-il. Vous seriez trop contente si je vous
-assommais. J'en aurais le droit, mais je n'en userai pas. D'abord,
-qu'est-ce que vous venez faire chez moi? Je ne te connais pas. Je ne
-t'ai même jamais touchée du bout du doigt quand tu étais dans ton
-claque-dent. Tu me dégoûtais bien trop.
-
-Et le souvenir de ses trois mois de souffrances le faisant presque
-divaguer, il continua dans un rire furibond:
-
---Non, ce que ce sera amusant de voir la tête de son serin de mari quand
-on lui débitera ce chapelet d'horreurs! Où diable as-tu déniché cet
-oiseau-là? On ne peut pas dire autre chose: voilà un paroissien qui a de
-la chance!
-
-Cette suprême insulte abattit Emmeline, qui tomba comme écrasée par un
-quartier de rocher. Pendant la fraction de seconde qu'elle mit à
-tournoyer avant de s'aplatir sur le plancher de l'atelier, elle se vit,
-entre deux gendarmes, narrant sa vie au président, sous les yeux
-d'Albert, foudroyé; Lilio à droite, Gustave à gauche et le faux acte de
-décès de Mme Freizel entre les mains du tribunal. Elle pensa:
-
---En sortant d'ici, je vais me jeter dans la cour, par la fenêtre de
-l'escalier.
-
-En la voyant rouler par terre, Gérald haussa les épaules, croyant à la
-suite de la comédie; mais l'image de sa fille s'étant subitement mêlée à
-toutes celles qui déjà emplissaient d'épouvante le cerveau d'Emmeline,
-elle se prit à se tordre les bras, à s'arracher les cheveux par
-poignées, à se déchirer les lèvres au point que sa bouche s'emplit de
-sang. Elle répétait dans une sorte de râle:
-
---Albertine! mon Albertine!
-
-Ça, ce n'était évidemment pas une fausse attaque de nerfs. Une femme
-pose la main sur son coeur. Elle fait des serments sur la tête de sa
-mère. Elle crie à tue-tête:
-
---Je veux mourir! Tuez-moi, je vous en conjure, tuez-moi!
-
-Mais elle ne se traîne pas dans la poussière et surtout ne se décoiffe
-pas avec cet abandon. Elle ne se frappe pas non plus la face contre le
-parquet, au risque de se briser les dents. Gérald, un peu calmé par le
-spectacle de cette espèce d'agonie, eut tout de même pitié:
-
---Ces filles-là, c'est élevé dans le crime; ça ne connaît pas autre
-chose, réfléchit-il.
-
-Il la transporta sur son lit pour qu'elle ne se fendît pas le crâne aux
-angles des meubles, tira du bahut une bouteille de vinaigre qu'il vida
-en partie sur une serviette de table et lui en bassina énergiquement et
-itérativement les tempes.
-
-Ce bassinage dura une demi-heure; et sans la peur instinctive qu'il
-avait du scandale, il eût été chercher un médecin. Enfin, elle rouvrit
-les yeux dont les prunelles étaient remontées sous les paupières, d'où
-elles mirent encore un bon quart d'heure à redescendre. Quand elle
-reprit quelque peu conscience et de l'état où elle s'était mise
-elle-même et de l'objet de sa visite, elle fut reprise d'un tremblement,
-à la vue de l'implacable Gérald dont le regard dur suivait tous ses
-mouvements.
-
---Ah! monsieur, dit-elle, pardonnez-moi. Si vous saviez!
-
-Cette crise d'un instant avait tellement décomposé les traits de la
-jeune femme que le peintre eut peur de provoquer une seconde attaque de
-nerfs en renouvelant ses injures. Il se contenta de répondre:
-
---Si je savais! Mais je sais parfaitement. Vous aviez besoin de mon
-silence, et vous n'avez rien trouvé de mieux que de me couper la langue,
-c'est-à-dire de me faire enfermer préalablement pour m'empêcher de
-parler. Vous ne vous êtes pas demandé si l'ignominie qui rejaillirait
-sur mon nom ne me tuerait pas, moi aussi. Vous avez tranquillement
-rejeté votre honte sur moi, qui ne vous avais rien fait, qui ne vous
-avais même pas reconnue. Je pouvais vous gêner plus tard: alors, vous
-m'avez sacrifié tout de suite, comme vous auriez égorgé un pigeon.
-
---Tout cela est vrai, tout cela est vrai! disait-elle en essayant de
-tordre derrière sa tête son chignon dénoué. Elle se dressa assise sur le
-lit, car elle se sentait brisée et n'aurait certainement pu rester
-debout. Puis, comme il se tenait auprès d'elle, remué malgré tout et
-tout rêveur en songeant aux étamines par où avait passé cette femme
-aujourd'hui reçue et honorée partout, elle lui plongea dans les yeux un
-regard douloureux, auquel elle ajouta tristement ces mots:
-
---Oui, j'ai essayé de me débarrasser de vous, bien que j'aie bien
-amèrement regretté mon crime et que j'aie ensuite tout fait pour le
-réparer. Vous avez le droit de me traiter comme une gouine et comme une
-voleuse. Eh bien! vous allez rire: je vous jure que j'ai toujours été
-une honnête fille.
-
-Ce mot «honnête fille», dans la bouche d'une femme qui avait débuté dans
-la vie en faisant le trottoir, atteignait les plus hauts sommets du
-paradoxe. Pourtant, il y avait, dans les tremblements de cette voix
-brisée, un accent tellement empreint de cette vérité qui plane au-dessus
-des niaiseries dont se composent les conventions dites sociales qu'il ne
-fut pas choqué de l'énormité de cette assertion.
-
---Qu'appelez-vous une honnête fille? demanda-t-il simplement, pensant
-bien qu'elle ne prenait pas l'expression dans son sens étroit et
-traditionnel.
-
-Alors, elle lui livra sa vie, année par année, presque jour par jour,
-sans en évincer un épisode. Elle se rappela--car elle parlait presque
-autant pour elle que pour lui--les tendresses caressantes de son digne
-père, le charron Freizel; sa mort, qui l'avait laissée aux mains d'une
-mère, que se disputaient l'ignorance et le manque de sens moral. Elle
-relata, avec l'horreur dans les yeux et dans la gorge, le viol qui
-l'avait jetée saignante et presque nu-pieds sur le pavé; la rafle qui
-l'avait précipitée, sans défense, dans la prostitution; les dégoûts qui
-avaient provoqué son évasion de la maison Coffard; les inquiétudes qui,
-pendant de longs jours, l'avaient agitée dans cet hôtel de la rue de
-Berlin, lequel, en lui ouvrant sa porte, lui avait ouvert celle d'une
-vie nouvelle.
-
---Est-ce ma faute, s'écria-t-elle tout à coup, si le neveu de M.
-Dalombre m'a aimée; s'il a demandé ma main, que je lui ai refusée
-pendant bien longtemps: il vous le dirait, s'il pouvait être dans ces
-confidences; mais tout le monde s'en est mêlé. L'excellent M. Dalombre
-lui-même m'a forcée à obéir. Avais-je le droit de faire le malheur de
-ceux qui m'avaient tirée de la fange, où, sans eux, j'aurais continué à
-croupir?
-
-Vous me reprochez la dénonciation calomnieuse imaginée, à ma
-sollicitation, par ce Gustave, pour vous rayer du nombre des hommes que
-je pouvais désormais rencontrer sur ma route? Ah! j'ai fait mieux que
-cela, monsieur Gérald, j'ai commis un faux, de complicité avec lui: nous
-avons fabriqué l'acte de décès de ma mère, qui est encore vivante
-probablement, bien que depuis plusieurs années je n'aie eu d'elle aucune
-nouvelle.
-
-Tout m'avait réussi, les bonnes actions comme les mauvaises. Dans le but
-de faire perdre complètement ma trace, je fais acheter, sur la frontière
-française de Suisse, un château à mon mari; nous nous y installons, et
-le malheur veut qu'il se fasse nommer député. J'en étais heureuse et
-fière pour lui. Ah! quelle faute, quelle faute! Mais sept ans avaient
-passé sur moi. Je n'étais plus la grande fille aux bras maigres que vous
-et tant d'autres ont connue. Je me croyais hors de toute atteinte, et
-pourtant j'avais constamment l'oeil au guet, tremblant malgré moi à
-chaque coup de sonnette et lisant toujours la première les lettres
-adressées à mon mari. C'est ainsi que la vôtre m'est tombée sous les
-yeux.
-
-C'est cette peur perpétuelle d'être rencontrée et démasquée qui m'a
-égarée. Il a suffi des deux ou trois phrases à double entente que vous
-m'avez adressées au bal de l'ambassade pour que je ne doutasse pas une
-minute que j'étais redevenue pour vous cette _Mal'aria_ que vous aviez
-baptisée sans y prendre garde.
-
-Aussitôt la folie m'a prise. Je me suis vue perdue; j'ai vu surtout mon
-mari, mon Albert que j'aime, n'ayant jamais aimé que lui, je l'ai vu
-écrasé, anéanti, ridiculisé à jamais, obligé de donner sa démission de
-député, forcé de fuir après m'avoir lancé à la figure toute la boue et
-tous les crachats que je méritais. Ce n'est pas tout, monsieur Gérald:
-j'ai une fille, une fille que j'adore, et pour qui je donnerais tout mon
-sang et tout celui des autres. Pour elle, je suis une sainte. La
-voyez-vous apprenant plus tard que sa mère a bu avec des souteneurs et
-appelé les hommes par la fenêtre! Non: n'est-ce pas? c'était trop
-atroce. J'ai été bien infâme et bien misérable envers vous, j'en
-conviens. Mais est-ce qu'à ma place tout autre n'aurait pas également
-perdu la tête? Quand on se croit sous le coup immédiat d'une catastrophe
-pareille, est-ce qu'il n'est pas presque permis de tout essayer pour y
-échapper?
-
-A mesure qu'Emmeline parlait, la corde de la colère se détendait chez
-Gérald, qui mordillait ses moustaches en signe d'émotion et de
-désarmement. Cependant, il ne disait rien, ne sachant que dire et au
-moyen de quelle transition revenir sur ses menaces. Elle prit cette
-attitude silencieuse pour la résolution arrêtée de la part du peintre de
-poursuivre sa vengeance jusqu'au bout. Alors, elle s'affola de nouveau:
-
---Monsieur, monsieur, supplia-t-elle, ne me dénoncez pas! Pour moi,
-j'accepterais tout: je me tuerais et ce serait fini; mais ce serait
-affreux pour Albertine... la pauvre petite! Elle a sept ans depuis deux
-mois... Elle est si gentille... je vous assure: je ne suis pas méchante.
-Vous êtes la seule personne au monde à qui j'aie jamais fait du mal...
-Et c'est parce que j'y étais absolument forcée. Je comprends que vous me
-haïssiez... Quelle réparation exigez-vous? Tenez: si vous voulez, je
-quitterai ma maison, je me sauverai en Suisse où je changerai de nom
-pour qu'on ne me retrouve pas. Je ne verrai plus mon mari ni ma fille;
-mais au moins ni lui ni elle ne devineront jamais pourquoi je les ai
-quittés... Il me semble que c'est une punition suffisante, car je les
-aime bien... C'est de peur de passer à leurs yeux pour... ce que je suis
-que j'ai été si mauvaise envers vous.
-
-Et, comme une enfant qui implore, elle ajouta, en joignant les mains:
-
---Mais je vous demande pardon. Ma position était si horrible!
-Comprenez-vous une femme qui, parce que la fatalité l'a jetée toute
-jeune dans le ruisseau, n'a plus jamais le droit d'aimer son mari et sa
-fille!
-
-La perspective de cette expiation éternelle, dont l'injustice était
-flagrante, la plongea de nouveau dans une désolation qui se traduisait
-par des cris et des sanglots et remuait l'artiste jusqu'au plus profond
-de l'âme. En la voyant se débattre, comme si le spectre de son passé lui
-apparaissait prêt à l'emporter, il se pencha sur elle et lui saisit les
-deux bras, tout en lui répétant:
-
---Ne pleurez pas! ne pleurez pas! J'ai voulu vous effrayer. Je suis un
-misérable de vous avoir traitée avec cette dureté. Je m'en repens.
-Pauvre femme! oui, je le reconnais, vous méritiez d'être heureuse. Mais
-vous le serez. Mes menaces n'étaient que de mauvaises plaisanteries.
-Personne au monde ne saura de moi rien de ce qui vous est arrivé
-autrefois. Ne parlons plus du mal que vous m'avez fait. A votre place il
-est probable que j'aurais agi de même. D'ailleurs, sans vous, il est à
-peu près certain que je serais encore en prison, non sur une simple
-accusation, mais avec une condamnation infamante sur le dos.
-
-Il la rassurait avec cette insistance, parce que, d'abord, elle n'avait
-pas paru se rendre compte de toute l'étendue de l'absolution qu'il lui
-accordait. Il tira son mouchoir, lui essuya les larmes qui coulaient le
-long de ses joues, dans la prostration qui avait suivi la crise. Il lui
-ramena sur le haut du front et derrière les oreilles ses beaux cheveux
-qui s'évadaient de toutes parts autour de sa tête. Et, comme les
-sanglots qui lui secouaient la poitrine allaient jusqu'à lui couper la
-respiration, il prit l'énergique parti de lui dégrafer sa robe de
-chambre et de couper les lacets de son corset à l'aide du canif dont il
-se servait pour la taille de ses fusains.
-
---Respirez-vous mieux? lui demandait-il. N'allez pas étouffer au moins.
-
-Tandis qu'il essayait de faire passer par l'ouverture de la robe le
-corset dénoué, Emmeline, toujours assise sur le lit, appuyait sa tête
-sur l'épaule du jeune homme, dont le cou et le visage se trouvaient
-comme enveloppés par la chaleur des soupirs précipités de la jeune
-femme. Elle collait inconsciemment sa riche poitrine contre celle de
-Gérald, sans paraître se soucier de l'étrange déshabillé où il l'avait
-réduite. L'attendrissement qui l'avait gagné commençait à s'emplir de
-charme. Le contact de ce sein mouvementé et de ces joues brûlantes
-l'incendia à son tour.
-
---Ne pleurez plus! vous me navrez! lui dit-il en l'entourant de ses bras
-et en l'embrassant sur les paupières comme pour les sécher d'un baiser.
-
-Elle n'osa pas le repousser, sans doute pour ne pas paraître attacher
-d'importance à cette manifestation consolatrice. Mais lui s'emballa et,
-tout en la pressant contre son coeur palpitant, il se mit à la dévorer
-de caresses. Il ne les accompagnait d'aucune arrière-pensée et ne
-songeait guère à profiter de la situation si cruelle qui la remettait
-pantelante entre ses mains.
-
-Il n'usa en quoi que ce fût d'autorité ou de violence et n'eut pas à se
-demander si le peu de résistance qu'elle lui opposa ne tenait pas à la
-sujétion presque absolue où elle était tombée vis-à-vis de lui. Il put
-croire que le remords des souffrances dont elle était cause, la
-reconnaissance du pardon qu'il venait de lui octroyer s'étaient mêlés à
-cette sorte de délire qui s'excuse chez une femme à moitié dévêtue,
-étendue sur un lit à côté d'un jeune homme qui la serre de près.
-
-Elle se fût obstinée à se dégager qu'il eût tenu avec tout autant de
-rigidité la promesse qu'il lui avait souscrite de garder un silence
-inviolable. Mais après s'être moralement livrée tout entière à la
-discrétion de ce jeune homme, envers qui ses torts étaient si
-impardonnables, comment aurait-elle fait pour le prier de lui rattacher
-son corset et de l'aider à effacer de ses yeux et de ses joues les
-traces de larmes?
-
-Elle céda, parce qu'il est des pièges qu'on se tend à soi-même et d'où
-l'on ne parvient pas à sortir sans y laisser un peu de sa chair.
-
-
-
-
-XXI
-
-LA MAITRESSE SANS AMOUR
-
-
---Ainsi, se répétait-elle dans la voiture qui la ramenait rue de
-l'Université, je n'avais jamais songé à tromper mon mari; et voilà que,
-non contente de l'avoir trompé avant, je le trompe après. Ma vie ne sera
-donc qu'un perpétuel supplice!
-
-Gérald, ne se rendant qu'un compte approximatif des sentiments
-compliqués qui la lui avaient jetée dans les bras, lui avait donné
-rendez-vous pour le surlendemain. Il gardait d'elle un souvenir
-délicieux, et passant l'éponge sur les années disparues, il ne la voyait
-plus que sous les traits et l'état civil de Mme Dalombre, femme d'un
-député très écouté à la Chambre. Pour un artiste qui logeait aussi haut
-et ne vendait ses toiles que par intermittence, une telle conquête était
-quasi glorieuse. En outre, il était impressionné par l'existence
-romanesque de cette séduisante créature, dont les splendeurs et les
-misères visaient tout un côté de la question sociale, dont s'occupent
-ceux mêmes qui prétendent qu'elle n'existe pas.
-
-Enfin et surtout, il l'avait tenue dans ses bras, cette grande dame,
-dont les yeux l'avaient si fort troublé pendant les quadrilles du bal de
-l'ambassade de Suède. Elle était à lui: il n'y avait pas à dire.
-Peut-être était-ce plutôt un holocauste qu'un adultère; mais, ma foi, la
-passion ne connaît pas ces distinctions psychologiques.
-
-Pendant les deux jours qui le séparaient d'une nouvelle entrevue, il
-resta incapable de prendre une palette. Il eut cependant l'idée de la
-portraiturer, mais il se dit orgueilleusement:
-
---J'aime bien mieux la peindre d'après nature.
-
-Elle avait promis ou semblé promettre qu'elle serait chez lui le jeudi,
-à deux heures. Dès midi, il avait donné à son atelier un air
-particulièrement décoratif. On touchait alors au printemps, et il avait
-inondé ses meubles de fleurs nouvelles qui, ayant besoin de jour et de
-soleil, duraient d'ordinaire très longtemps sous le vitrail clair et
-chaud où il travaillait son «plein air».
-
-Deux heures sonnèrent, elle ne vint pas. A trois heures, il commença à
-s'éponger le front qui ruisselait d'inquiétude. Vers trois heures et
-demie, il n'y tint plus. Il dégringola jusque chez son concierge, à qui
-il laissa sa clef en lui recommandant de la remettre à une dame qui
-descendrait de voiture et, selon toute vraisemblance, aurait le bas du
-visage enfoncé dans le collet d'un grand manteau de fourrure. Il lui
-confierait la clef en la priant de l'attendre.
-
-Il traita avec un cocher pour une course vertigineuse de la rue
-Condorcet à la rue de l'Université et, un quart d'heure plus tard, il
-atterrit devant la seule maison où pouvait être Emmeline, puisqu'elle
-n'était pas chez lui. Il se promena sur le trottoir faisant face à la
-porte cochère, tantôt marchant vite pour donner le change, tantôt allant
-à pas comptés ou s'arrêtant comme pour lire un journal, mais lançant
-constamment de bas en haut un oeil scrutateur.
-
-Une des fenêtres de l'appartement des Dalombre était précisément
-ouverte. Il réfléchit:
-
---Elle aura eu des visites. Justement, je crois me rappeler qu'elle
-reçoit le jeudi. Pourtant elle ne m'aurait pas donné rendez-vous ce
-jour-là si elle avait été d'avance absolument sûre d'y manquer.
-
-La désillusion et le doute faisaient déjà leur petite trouée dans son
-coeur lorsqu'il aperçut Emmeline qui, s'approchant de la croisée comme
-par mégarde, jeta un regard rapide des deux côtés de la rue.
-
-En passant du côté droit au côté gauche, elle distingua Gérald, qui se
-tenait au milieu. Elle avait exprès manqué l'heure afin de s'assurer si
-elle était quitte avec une seule demi-journée d'égarement ou si le
-contrat tenait toujours.
-
-L'appel muet, mais désespéré que lui lança Gérald la convainquit qu'elle
-était loin d'en avoir fini avec lui. Elle pensa:
-
---Il est là. Il n'a qu'à monter, tout raconter, et je suis perdue!
-
-Elle lui fit donc un signe de tête qui signifiait:
-
---Je suis à vous. Patientez seulement quelques minutes.
-
-Il comprit, car elle le vit remonter dans la voiture et repartir à fond
-de train. Il n'y avait plus à s'y tromper: c'était une intrigue qu'elle
-avait nouée, dont les liens se resserreraient sans doute plus
-étroitement tous les jours et qu'il deviendrait à peu près impossible de
-rompre. A l'encontre de la plupart des femmes, mariées ou non, qui se
-font spécialement belles pour aller voir leur amant, elle coiffa le
-premier chapeau venu, endossa son manteau dissimulateur et se jeta à son
-tour dans une voiture qui, sans qu'elle eût rien fait pour en hâter la
-marche, la déposa rue Condorcet.
-
-La chaîne était désormais rivée. Deux et souvent trois fois par semaine,
-elle se rendait aux ordres, sans élan, sans amour, même sans
-coquetterie, presque comme une demoiselle de magasin va à son comptoir.
-La tendresse, parfois délirante, que lui témoignait Gérald lui inspirait
-tout au plus une certaine curiosité. Elle lui savait un gré infini
-d'avoir si vite oublié ses projets de vengeance et de lui payer ainsi en
-dévouement et en caresses le mal dont il avait souffert par elle. Il en
-était arrivé à l'adorer, à ne vivre que d'elle, pour elle, et elle avait
-à peine suivi de ses yeux surpris les progrès de cet envahissement de
-tout un être.
-
-De temps en temps il avait comme un soupçon de l'abîme qui séparait
-cette docilité de l'amour qu'il rêvait; mais comme il était pris
-jusqu'aux moelles, il lui était impossible de s'imaginer que
-l'atmosphère céleste dans laquelle il vivait ne l'eût pas pénétrée un
-peu, elle aussi.
-
-Cependant, il lui soumit un jour cette proposition:
-
---Si je savais que tu vinsses à nos rendez-vous par peur d'une
-dénonciation ou d'un scandale de ma part, j'aimerais mieux me tuer tout
-de suite. De cette façon, tu n'auras plus rien à craindre de moi.
-
-Elle lui répondit en l'embrassant: ce qui la dispensa de toute autre
-explication.
-
-Mais chaque fois qu'elle revenait au domicile légal, elle enlevait sa
-robe comme une tunique de Déjanire et revêtait un peignoir dont la
-fraîcheur la purifiait. Elle se jetait alors sur la petite Albertine et
-l'enlevait dans ses bras, comme si ce talisman eût le pouvoir de la
-protéger.
-
-Au retour de son mari, elle se multipliait pour qu'il trouvât, après ses
-prétendues fatigues oratoires, de bonnes pantoufles bien chaudes, son
-fauteuil tout avancé devant le feu, ou près de la fenêtre, selon les
-variations du thermomètre.
-
-Parfois, elle lui posait sa tête sur l'épaule--comme à l'autre--et le
-dorlotait dans ses bras comme pour lui faire comprendre qu'elle n'était,
-en réalité, qu'à lui et qu'entre les deux son coeur n'avait jamais
-balancé.
-
-Elle savait cent fois plus gré à Albert d'un froid baiser sur le front
-qu'à Gérald de tous les emportements de frénésie amoureuse qu'il lui
-prodiguait sans compter. Celui qui a monté sur les planches, fût-ce une
-fois dans sa vie, garde éternellement, quoi qu'il fasse, l'estampille du
-cabotinage. Celle qui a été courtisane attitrée, fût-ce l'espace d'une
-semaine, conserve de l'amour une formule spéciale qu'aucune circonstance
-ne peut modifier. Gérald était et restait l'homme à qui elle se livrait
-par nécessité, presque par état. Albert était celui à qui elle se
-donnait librement et à qui elle avait toujours le droit de se refuser,
-car elle le savait trop généreux pour la contraindre.
-
-D'ordinaire, c'est pour son amant qu'une adultère conserve les élans qui
-l'ont poussée au mal. C'était à son mari que celle-là les réservait, de
-sorte qu'elle trompait moins Albert avec Gérald que Gérald avec Albert.
-
-Cette aberration du coeur et des sens dura quatre longs mois. On aurait
-dit au peintre que la passion aveuglait:
-
-«Cette femme qui apparaît toujours à l'heure convenue et qui, pour ne
-pas retarder le moment du rendez-vous, conte à ses domestiques les
-histoires les plus invraisemblables: eh bien! elle ne vous a jamais aimé
-une minute», qu'il aurait souri en haussant les épaules et en
-retroussant sa moustache. Il se reposait sur l'attachement de sa belle
-maîtresse, dont les manières et le langage s'étaient si bien identifiés
-avec ceux du plus grand monde. Il n'était presque plus sûr que cette Mme
-Dalombre, dont il avait fait peu à peu son idole, fût réellement la même
-que cette petite fillette effarouchée qu'il avait aperçue dans les
-bas-fonds d'un mauvais lieu. Il n'y avait pourtant aucun doute,
-puisqu'il ne l'aurait pas tenue ainsi à sa discrétion chez lui, si elle
-n'avait pas été préalablement chez les autres; mais l'optique de l'amour
-est pleine de ces aveuglements.
-
-Un jour que la Chambre venait d'apprendre la mort subite d'un
-parlementaire célèbre, la séance avait été levée en signe de deuil.
-Albert rentra chez lui, heureux, non de ce décès imprévu, mais du congé
-que ce douloureux événement lui procurait. On était en juillet, et il
-venait chercher Emmeline pour une promenade au Bois. Elle était déjà
-sortie, quoiqu'il fût à peine trois heures et qu'elle lui racontât
-volontiers qu'elle mettait un temps infini à sa toilette si bien qu'elle
-n'était jamais prête avant quatre heures, quatre heures et demie.
-
-Cette absence le contraria sans que l'aile noire du soupçon effleurât le
-moins du monde sa quiétude; mais, par un de ces hasards que la destinée
-semble tirer tout exprès de son sac, il trouva, dans le courrier que le
-valet de chambre venait de déposer sur sa table de travail, une lettre
-dont l'écriture contournée le frappa à première vue.
-
-Ce billet était court, mais catégorique:
-
- Monsieur le député,
-
- Serait-il possible que l'ambition fût plus forte que l'amour? Vos yeux
- sont tellement occupés à suivre les divers portefeuilles auxquels vous
- aspirez que vous oubliez de regarder ce qui se passe chez vous. Il est
- vrai que c'est surtout quand le loup n'y est pas qu'on se promène dans
- le bois.
-
- Dès que vous avez tourné les talons, monsieur et cher député, la jolie
- Mme Dalombre se jette non dans sa voiture, mais dans une voiture et,
- par une de ces intuitions dont les femmes sont généralement douées,
- elle rentre au logis quelques instants avant que vous y rentriez
- vous-même. Revenez donc un jour un peu plus tôt que d'habitude, et
- demandez-lui d'où elle sort. Mieux encore: faites-la suivre ou
- suivez-la vous-même. Je vous assure que vous en aurez pour votre
- argent.
-
-Comme de juste, aucune signature. Malgré d'évidents efforts
-calligraphiques pour dérouter le destinataire, Albert démêla un air de
-famille entre la forme des majuscules de cet avertissement et celle des
-deux dénonciations anonymes reçues autrefois, à l'hôtel de la rue de
-Berlin, quelque temps après qu'Emmeline y avait été admise comme
-l'enfant de la maison.
-
-Rien ne reste dans la tête comme l'aspect d'une lettre qui nous a
-préoccupé. Albert se sentit tout à fait rassuré en constatant que celle
-qu'il venait de recevoir provenait certainement de la main qui avait
-écrit les deux premières.
-
---Décidément, pensa-t-il, cette pauvre Emmeline a quelque part une
-ennemie qui ne la lâche pas. Et il faut qu'on n'ait pas grand'chose à
-lui reprocher pour que, depuis plus de huit ans, cet avis soit le seul
-qu'on ait cru devoir m'adresser.
-
-Il venait de rejeter le papier sur la table lorsque sa femme rentra.
-
---Il n'est venu personne? demanda-t-elle à la servante qui lui ouvrit la
-porte, car Emmeline était toujours en arrêt.
-
---Non, madame, mais monsieur est là.
-
---Depuis longtemps.
-
---Depuis une demi-heure. Il paraît que la séance a été levée tout de
-suite.
-
-Elle pénétra délibérément dans le cabinet de travail d'Albert et lui
-dit, comme tout étonnée de l'y trouver:
-
---Tiens, tu es là! Figure-toi que je viens de passer à la Chambre pour
-te prendre; j'ai trouvé visage de bois. On m'a dit que la séance avait
-été levée un quart d'heure après qu'elle avait été ouverte. Je revenais
-du _Bon Marché_, où je suis restée une heure à fouiller dans les
-dentelles. Rien de meilleur marché, en effet. C'était tout un solde de
-Chantilly.
-
---J'étais précisément revenu au galop pour t'emmener faire un tour!
-répondit Albert en l'embrassant.
-
---Il n'est que quatre heures et demie, fit-elle. Nous avons encore le
-temps. Prends ton chapeau. Je vais seulement changer de robe. Celle-là
-est d'un lourd!
-
---Non, à cette heure-ci, il y a trop de monde au Bois, répondit Albert.
-Et, reprenant le papier, il ajouta: «Lis-moi un peu la bête de lettre
-que je viens de recevoir.»
-
-Emmeline la dévora d'un seul coup d'oeil. Elle aussi reconnut tout de
-suite l'écriture, mais elle eut l'air de l'étudier quelques minutes pour
-se donner le loisir de se remettre.
-
---Est-ce que cette infamie-là ne te fait pas l'effet de venir de la même
-source que les autres? dit-elle simplement.
-
---C'est ce que j'ai pensé immédiatement, répliqua-t-il. Mais qui diable
-peut te poursuivre encore après tant d'années? Nous n'habitons plus le
-même quartier. Nous menons une tout autre existence.
-
---Il y a des gens si désoeuvrés et si méchants! fit observer Emmeline.
-D'autant que, huit fois sur dix, quand je sors sans toi, j'emmène
-Albertine. L'individu qui a écrit ces niaiseries ne connaît même pas
-notre façon de vivre. D'ailleurs, s'il sait si bien où je vais, pourquoi
-ne te l'indique-t-il pas? Il me semble qu'il serait bien plus ingénieux
-d'attendre que j'y sois pour t'inviter à aller m'y surprendre.
-
---Si cet imbécile a cru me mettre la puce à l'oreille, il s'est bien
-trompé! riposta Albert, en haussant les épaules. Et il déchira la lettre
-en une douzaine de morceaux, qu'il lança dans sa corbeille aux papiers
-inutiles.
-
-Emmeline avait triomphé momentanément de la terrible commotion qu'elle
-avait ressentie à la vue de ce document inattendu. C'était par son
-sang-froid qu'elle s'était sauvée; mais elle avait instantanément
-compris que les révélations encore incomplètes arrivées jusqu'à son mari
-mettaient fin pour jamais aux promenades sur les hauteurs cythéréennes
-de la rue Condorcet.
-
-Du moment où elle était surveillée, elle était prise, et toute la
-confiance dont elle avait saturé Albert n'empêcherait pas le fait brutal
-de s'imposer un jour irréfutablement.
-
-Elle était encore relativement heureuse que la lettre anonyme n'eût pas
-donné d'adresse précise ni fourni de ces détails qu'on n'invente pas et
-qui ouvrent une voie aux plus incrédules. Si même son mari prenait la
-peine de commencer une enquête, il acquerrait bien vite la preuve
-qu'elle n'emmenait jamais Albertine avec elle dans ses sorties, et que
-c'était avec la femme de chambre que la petite allait s'amuser sous les
-arbres des Tuileries ou dans la voiture à chèvres de l'avenue des
-Champs-Élysées.
-
-Mais le péril, d'autant plus inquiétant qu'il lui était impossible d'en
-mesurer l'étendue, résidait dans ce coefficient inconnu qui s'appelait
-l'amour de Gérald. Combien de temps l'attendrait-il sans se manifester
-plus ou moins violemment en constatant qu'elle s'obstinait à ne pas
-revenir? Il l'adorait: elle n'en doutait guère. Mourrait-il de chagrin
-ou provoquerait-il un scandale? La première hypothèse était certainement
-douloureuse. Elle la préférait cependant à la seconde. Car, si l'auteur
-encore ignoré de la lettre que lui avait lue en souriant le candide
-Albert possédait le quart ou même la moitié d'un des secrets de sa vie,
-Gérald les tenait tous, et sa passion exaspérée les laisserait peut-être
-échapper les uns après les autres.
-
-Puis d'où provenait cette dénonciation, qui différait des précédentes en
-ce qu'elle était parfaitement exacte? Elle avait cru remarquer les
-tournures de phrases ironiques et les déguisements dans l'écriture qui
-l'avaient déjà frappée autrefois: mais elle n'était pourtant pas tout à
-fait sûre que les trois lettres partissent d'une seule et même personne.
-
-Ce ne pouvait être de Gustave qui, heureux et maintenant presque riche,
-avait déserté son ancien quartier et n'avait aucun intérêt à troubler
-par quelque algarade le repos qu'il s'était acquis à force
-d'intelligence et de docilité.
-
-Toutes ses questions, restées sans réponse, lui torturaient le cerveau,
-lui serraient l'estomac et la prédisposaient peu à peu à cette maladie
-nerveuse, dont elle s'était vantée vis-à-vis de Gérald pour excuser
-l'étrange attitude qu'elle avait prise à son égard dans les salons de
-l'ambassade de Suède.
-
-Au premier rendez-vous qu'elle manqua, elle passa la moitié de son
-après-midi l'oeil aux carreaux de la rue, tremblant de voir se profiler
-sur le trottoir la silhouette de Gérald affolé. Elle songea à lui
-écrire, mais c'était l'inviter à répondre; et si une déposition orale
-est compromettante, l'exhibition d'une correspondance l'est cent fois
-plus.
-
-Peut-être y avait-il pour elle avantage à lui laisser supposer qu'elle
-avait assez de lui; qu'elle lui en préférait un autre. L'indignation et
-le mépris finiraient par le dégoûter d'elle. Lui annoncer qu'Albert
-savait tout ou était sur le point de tout savoir, rien ne pouvait être
-plus dangereux. Il l'aurait immédiatement clouée par cette proposition
-magnanime:
-
---Partons ensemble pour l'étranger!
-
-Or, comme elle n'avait aucune envie de quitter ceux qu'elle aimait pour
-cet amant qu'elle n'aimait pas, elle lui opposerait un «non!» accentué,
-qui le pousserait probablement aux dernières catastrophes.
-
-
-
-
-XXII
-
-LA VIEILLE FILLE
-
-
-Mlle Brigitte Humbertot avait appris sans étonnement la nouvelle du
-mariage de M. Albert avec la jeune fille que son oncle avait recueillie
-dans des circonstances si romanesques. Dans ses petits calculs de
-dévote, elle avait décidé que cette étrangère était tout bonnement le
-fruit de quelque faute inavouée du vieil armateur et que, conséquemment,
-M. Albert épousait sa cousine.
-
-Elle avait suivi jour par jour les publications et, le matin de la noce,
-avait envoyé sa bonne se mêler à la foule afin de voir sortir la mariée
-de l'hôtel de la rue de Berlin pour se rendre à la mairie avec les
-témoins. La persévérante élève du couvent des Dames Anglaises avait,
-jusqu'à la dernière minute, espéré qu'un incident imprévu démolirait
-cette union qui traversait d'outre en outre des projets depuis si
-longtemps médités.
-
-Elle s'était organisé tout un avenir entre l'oncle, qui avait peu de
-chances de vivre longtemps, et le neveu, que son existence sédentaire,
-aux côtés de son vieux parent, devait prédisposer à se laisser
-circonvenir par la première femme tant soit peu supérieure qui se
-mêlerait à sa vie. Cette supériorité, elle se croyait en droit d'y
-prétendre, et elle attendait tranquillement, dans le salon de madame sa
-mère, qu'une demande officielle vînt la solliciter.
-
-Cette demande, c'était cette petite sauvage qui l'avait reçue. Mlle
-Brigitte se considérait donc comme frustrée d'un bien qui lui
-appartenait, et n'avait été que peu éloignée de poursuivre Emmeline
-devant les tribunaux pour rapt d'un fiancé avec violence, fausses clefs
-et escalade.
-
-La teinte de bas bleuisme qui l'incitait à écrire des lettres anonymes
-plutôt que de renoncer à se manifester littérairement s'était foncée
-d'ambition quasi politique; et lorsque M. Albert Dalombre était revenu à
-Paris membre de l'Assemblée nationale, elle se dit, en dévorant ses
-regrets qui avaient tant de peine à passer:
-
---Moi, j'aurais fait de lui un président de la République!
-
-Et elle se voyait, en remontant le cours de ses rêves déçus, recevant
-les ambassadeurs des puissances étrangères, lançant des invitations sur
-la ville étonnée de son luxe, et laissant raconter discrètement par les
-journaux qu'elle était l'Égérie de son mari, lequel ne signait même pas
-la grâce d'un condamné à mort sans l'avoir consultée; enfin, qu'elle
-était plus présidente que lui n'était président.
-
-Ce monument de gloire auquel elle ajoutait tous les jours un étage
-s'était écroulé, non dans un cataclysme imprévu et grandiose, mais sous
-le souffle d'une enfant, de l'ex-apprentie d'une petite maison de modes.
-Ah! pourquoi le malfaiteur qui l'avait jetée d'un coup-de-poing
-américain le long de la grille de la maison Dalombre ne l'avait-il pas
-assommée sans rémission? Au lieu de la supprimer, il l'avait simplement
-rendue intéressante. Il avait cru la tuer, et il l'avait mise au
-pinacle.
-
-La haine de la demoiselle Humbertot pour Emmeline s'était alimentée de
-ses succès de jolie femme. Quand Brigitte lisait à sa mère des extraits
-des journaux mondains où on qualifiait la femme du député de l'Ain de
-«la belle Mme Dalombre», avec l'énoncé descriptif de ses toilettes, les
-deux femmes verdissaient de jalousie. Emmeline était l'objectif constant
-de tous les agissements, de toutes les réflexions, de toutes les
-coquetteries de Brigitte. Elle n'étrennait pas un chapeau sans se dire,
-en minaudant devant sa glace:
-
---Maintenant, à nous deux, la «belle Mme Dalombre»!
-
-Elle était allée souvent à la Chambre où, dans les premiers mois après
-l'élection de son mari, Emmeline manquait rarement une séance. Les
-Humbertot avaient connu des premières la naissance d'Albertine; l'achat
-du château en province et le retour des deux époux dans la capitale, où
-ils allaient occuper désormais une place en vue.
-
-Mais les années qui avaient embelli et arrondi sa rivale avaient encore
-noirci et séché Brigitte. Il lui était venu des moustaches. Son nez
-s'était pincé, ses sourcils dégénéraient en broussailles et, un beau
-matin, la vieille fille était apparue avec son cortège de frimas.
-
-Naturellement, elle avait cherché et trouvé dans le _Bottin_ l'adresse
-du député Dalombre; et, pour se donner l'amère satisfaction de passer de
-temps en temps sous les fenêtres de l'appartement où il respirait à côté
-d'une autre, elle allait quelquefois assister à la messe ou aux vêpres
-de Sainte-Clotilde. A deux reprises, elle avait croisé dans sa voiture
-Emmeline qui, sortie à pied de chez elle, prenait à cent cinquante pas
-plus loin le premier fiacre qu'elle rencontrait et qui la conduisait à
-l'atelier de Gérald.
-
-Elle à pied, marchant vite, et se retournant de temps à autre comme pour
-regarder si elle n'était pas suivie: c'était plus qu'il n'en fallait
-pour surexciter une curiosité pour qui la surexcitation était l'aliment
-principal.
-
-Les femmes qui ont subi les humiliations et les regrets d'un mariage
-manqué ont la rancune tenace. Pendant quatre jours, elle passa ses
-après-midi à vingt-cinq pas de la maison qu'habitaient les Dalombre,
-blottie au fond d'un fiacre et l'oeil fixé par la lucarne du fond sur la
-porte cochère d'où elle comptait bien voir sortir Emmeline.
-
-En effet, Emmeline très enveloppée et très rapide, s'était élancée dans
-la rue et avait tourné tout à coup à droite en se dirigeant vers le
-quai.
-
---Suivez cette dame! dit Mlle Humbertot à son cocher, en lui désignant
-la jeune femme qui montait vivement dans une des voitures rangées le
-long de la station.
-
-Mais, probablement encouragé par l'appât d'une forte prime, le cocher
-d'Emmeline prit une telle avance sur celui de Brigitte que la poursuite
-s'arrêta, faute d'indices suffisants pour la continuer.
-
-Cependant la dévote ne s'en crut pas moins assez renseignée pour donner
-au mari un de ces bons petits avertissements anonymes qui, s'ils ne font
-pas de mal, ne peuvent pas faire de bien et aident quelquefois, d'une
-façon plus ou moins directe, à la désunion d'un ménage.
-
-Avec un peu plus de patience et un peu moins d'acrimonie, elle eût assez
-facilement connu le mot du rébus; et il est probable que si elle avait
-cru à la culpabilité de son ennemie, elle eût poussé l'enquête à fond.
-Mais elle n'avait aucune base d'accusation sérieuse et n'espérait guère
-que troubler l'eau en jetant une pierre dedans.
-
-D'ailleurs, la plume lui démangeait. Elle ne résista pas à l'envie de
-blesser tout de suite, tant dans son amour que dans son amour-propre,
-celui qui avait eu l'impertinence de la dédaigner, et elle écrivit la
-lettre qui avait fait hausser les épaules à Albert et qui avait écrasé
-Emmeline.
-
-Le martyre interrompu par huit années de bonheur et de quiétude relative
-recommença plus aigu que jamais. Pour comble de complication, les
-vacances de la Chambre s'ouvrirent plus tôt qu'on ne l'avait supposé, et
-son mari la laissait bien rarement seule. Il y avait donc impossibilité
-pour elle à retourner chez Gérald; mais rien ne l'empêchait, lui,
-d'apparaître subitement chez elle.
-
-Elle ne mangeait plus, elle ne dormait plus. Trois fois, de sa fenêtre,
-elle le vit passer devant la maison. Il était tout pâle et tout changé.
-Elle se contenta de joindre les mains en geste de supplication, pour le
-conjurer de s'éloigner.
-
-Il avait, en effet, de quoi pâlir. Son estomac aussi restait fermé et
-ses yeux, comme ceux d'Emmeline, demeuraient perpétuellement ouverts.
-Ses journées et ses nuits se passaient dans l'attente de ces visites,
-qui avaient cessé subitement, sans aucun motif avoué, ni avertissement
-préalable. Elle n'était plus revenue, et voilà! Pas une lettre ne
-l'avait prévenu des résolutions nouvelles qu'elle avait prises. Rien! La
-rupture sèche d'une branche qui se casse et tombe.
-
-Tout dévoré qu'il était par la passion, il n'eut pas un instant le
-soupçon d'une trahison de femme qui, du jour au lendemain, vous quitte
-pour un autre. Il avait ce sentiment qu'elle ne s'était pas donnée par
-dépravation ou par plaisir, et il la devinait peu disposée à courir les
-hasards d'une nouvelle intrigue.
-
-Il s'était alors décidé à aller lui-même aux informations, et, sur les
-vingt pérégrinations qu'il avait risquées de la rue Condorcet à la rue
-de l'Université, il avait eu la chance d'apercevoir deux fois les beaux
-yeux d'Emmeline brillant derrière les carreaux de sa fenêtre fermée.
-
-Leurs deux pâleurs les avaient mutuellement frappés, et le geste
-désespéré qu'elle avait esquissé chaque fois avait convaincu Gérald
-qu'un grave événement les avait ainsi momentanément séparés. Qui savait
-si son mari ne l'avait pas surprise au moment où elle écrivait une
-lettre pour contremander le dernier rendez-vous? C'était ce silence qui
-le désarçonnait. Il aurait préféré quatre pages, qui lui apprissent que
-tout était fini, à ce mutisme qui sentait la mort.
-
-De son côté, il lui avait brouillonné dix lettres qu'il s'écrivait à
-lui-même plutôt qu'à elle et qu'il déchirait successivement, n'osant les
-confier ni à la poste ni à un commissionnaire. Il s'était imaginé qu'il
-la posséderait toujours et il ne savait même pas pourquoi il l'avait
-perdue. Avec toute autre femme, il aurait tenté quelque démarche
-directe, interrogé des concierges, payé des domestiques; mais les
-secrets terrifiants dont elle l'avait fait dépositaire lui imposaient
-une prudence et une réserve qu'il se serait fait un crime de
-transgresser. Une indiscrétion, un mot compromettant qui auraient
-soulevé un coin du voile étaient susceptibles de le déchirer du haut en
-bas. Il ne se considérait seulement pas comme un amant: il se croyait
-encore son complice, bien qu'en réalité il eût été surtout sa victime.
-
-Il s'ingéniait, du matin au soir, à chercher par quelle voie il
-arriverait à recevoir de ses nouvelles. Il eut la pensée de déménager et
-de venir s'installer près d'elle; au besoin dans la même maison, où il
-trouverait bien un logement. Par malheur, M. Dalombre le connaissait de
-vue, puisque c'est le dessin que ce député-artiste lui avait montré qui
-avait si fort contribué à lui faire reconnaître sa femme. Il serait donc
-tenu de le saluer dans l'escalier, et ce voisinage paraîtrait des plus
-suspects.
-
-Il prit alors la résolution que prennent généralement ceux que l'amour
-éprouve: il se décida à voyager pour oublier: ce qui est le plus
-immanquable moyen de continuer à se souvenir.
-
-Il n'y a pas comme les déboires de l'amour pour inviter un homme à se
-retremper dans les joies de la famille. Il fit ses malles ou plus
-exactement sa valise pour la Touraine. Il irait embrasser sa mère et se
-répandrait dans la campagne, flanqué d'un chevalet portatif et d'une
-boîte à couleurs. Ce serait au travail qu'il demanderait secours. Tous
-les artistes vraiment forts s'étaient vengés par quelque chef-d'oeuvre
-des trahisons ou des dédains. Il montrerait qu'il n'était pas plus
-faible qu'un autre.
-
-Plein de ces projets virils, il ne fit qu'un bond de chez lui au guichet
-de la gare d'Orléans, où il prit un ticket pour Tours. Il avait déjà
-choisi son wagon et attendait au bas du marchepied le moment d'y monter
-quand un des hommes du train, ayant crié pour la troisième et dernière
-fois:
-
-«Allons, messieurs, en voiture!» l'idée qu'il allait volontairement
-dérouler tant de kilomètres entre lui et elle lui fit perdre absolument
-contenance. Il ressaisit, dans le filet du compartiment, le sac qu'il y
-avait déjà déposé et, sans chercher à replacer son billet, fût-ce à
-moitié prix, il franchit la grille de la cour du départ et rentra dans
-Paris, qui ne lui avait jamais paru plus attractif et plus séduisant. Il
-avait voulu savoir au juste s'il aurait l'énergie de s'éloigner d'elle.
-Il était sûr maintenant que cette énergie lui manquait. Inutile de
-continuer l'épreuve.
-
-Et puisqu'il avait, cette fois, pris le parti définitif de ne pas
-s'éloigner d'elle, il ne lui restait désormais qu'à essayer de s'en
-approcher. Comme pour se punir d'avoir commis cette tentative de
-séparation, il s'imposa la douce tâche d'aller faire sous ses fenêtres
-une station discrète, mais prolongée. Il ne quitterait son poste que
-quand il l'aurait aperçue glissant le long de la croisée du salon d'où
-peut-être elle l'apercevrait à son tour. Il était environ deux heures de
-l'après-midi. Jusqu'à six heures du soir, il y avait quelque chance pour
-qu'il récoltât cette bonne fortune. Payer un coup d'oeil par quatre
-heures d'attente, c'était le comble du bon marché.
-
-Mais les rideaux restaient immobiles et ne révélaient rien de ce qu'ils
-abritaient sous leurs lambrequins.
-
---Je ne la reverrai donc plus? répétait-il presque tout haut, en
-s'abritant dans un angle de porte qu'il avait adopté et qui lui servait
-de niche.
-
-Tout à coup il vit sortir d'un pied alerte une petite femme de chambre
-qu'il crut reconnaître pour celle qui lui avait ouvert la porte lors de
-sa visite de remerciement après sa mise en liberté. A tout hasard, il la
-suivit, presque décidé à lui demander des nouvelles de sa maîtresse.
-Elle lui en donnerait ou ne lui en donnerait pas. Mais parler l'espace
-de deux minutes et demie à une personne qui voyait Emmeline tous les
-jours et couchait sous les mêmes plafonds qu'elle, c'était là un bonheur
-trop intense pour qu'il le laissât échapper.
-
-Au moment où il était sur le point de la rattraper, car il avait allongé
-le pas, la servante entra chez un pharmacien, devant lequel, à travers
-les vitres, il la vit déployer un papier qui ne pouvait être qu'une
-ordonnance.
-
-«Est-ce qu'elle serait malade?» pensa-t-il, sans songer qu'elle n'était
-pas seule dans l'appartement et qu'on va chez le pharmacien pour acheter
-du vin de quinquina ou de la poudre dentifrice encore plus souvent que
-pour commander une potion.
-
-Mais ce mot: elle est malade! expliquait toute sa conduite. Il entra
-dans la boutique presque immédiatement à la suite de la jeune fille, et
-demanda un petit flacon d'arnica pour un enfant qui venait de se couper
-le doigt assez profondément.
-
-Tandis que le pharmacien appelait un de ses élèves, ne pouvant faire
-face à deux clients qui semblaient également pressés, Gérald eut l'air
-de remarquer subitement la présence de la femme de chambre:
-
---Ah! mademoiselle, fit-il, comme cédant à un mouvement de curiosité
-sympathique, n'êtes-vous pas chez M. Dalombre, le député?
-
---Oui, monsieur, fit la jeune fille.
-
---Est-ce qu'il serait souffrant? reprit-il. Cette ordonnance m'effraye.
-
---Ce n'est pas pour monsieur, c'est pour madame, répondit-elle.
-
---Est-ce possible! Sa charmante femme est malade. Mais ce n'est rien
-probablement, balbutia-t-il en se retenant au comptoir pour ne pas
-faiblir.
-
---Oui, elle ne dort plus du tout, mais plus du tout. Et, toutes les
-nuits, elle a une fièvre! Alors, le médecin est bien obligé de lui faire
-prendre de l'opium. Ça la fait dormir, seulement ça lui donne des
-cauchemars atroces, expliqua la domestique.
-
---Mais... rebalbutia Gérald, le mal n'a rien de sérieux? Elle n'est pas
-alitée, au moins?
-
---Non, il lui est impossible de tenir dans son lit. Elle passe
-maintenant toutes ses nuits assise auprès de la petite.
-
---Ah!... et elle va bien, la petite Albertine? insista Gérald pour bien
-montrer à la fille qu'il n'était pas un étranger pour les Dalombre.
-
---Très bien! Elle pousse comme un chêne.
-
-Il paya sa petite bouteille d'arnica, fit à la femme de chambre un
-bonjour de la tête et reprit à pied le chemin de la rue Condorcet, navré
-de savoir son Emmeline ainsi atteinte, quelque peu consolé cependant en
-songeant que c'était à cette maladie qu'il devait attribuer
-l'interruption des visites qu'elle lui rendait naguère si régulièrement.
-
-Comment serait-elle venue le voir puisqu'elle ne bougeait pas de chez
-elle? Mais, dès qu'elle irait mieux, il était sûr que sa première sortie
-serait pour lui.
-
-
-
-
-XXIII
-
-SPECTRES ET FANTOMES
-
-
-Il est certaines inquiétudes et certains supplices par lesquels les
-forces humaines se refusent à passer deux fois, comme certains voyageurs
-s'avouent enchantés d'avoir fait le tour du monde, mais déclarent qu'ils
-ne le referaient pas. Quand Emmeline s'était vue sur le point de
-recommencer la vie d'angoisse, de tourment perpétuel et de tremblement
-continu à laquelle elle avait été soumise jusqu'à la minute même qui
-avait précédé son mariage, le courage lui manqua pour l'affronter de
-nouveau.
-
-Le dégoût la prit d'une existence toute de terreur et de sueurs froides.
-Maintenant ce n'était plus sa mère qui, bien que morte, comme le
-constatait un acte de décès en apparence parfaitement régulier, pouvait,
-d'une minute à l'autre, se faire annoncer chez son gendre: c'était ce
-Gérald, plus préoccupant avec son amour que d'autres l'avaient été pour
-elle avec leur haine et leur jalousie. La persécution avait changé
-d'objet, mais elle n'en était peut-être que plus dangereuse et plus
-insupportable.
-
-Quand elle l'apercevait faisant l'ours sous ses fenêtres, elle se
-disait, en serrant les poings:
-
---Il est impossible qu'on ne finisse pas par le remarquer. Le malheureux
-veut donc me perdre!
-
-Quand elle n'avait pas vu la tête pâle de Gérald et ses yeux qui se
-creusaient tous les jours, levés vers la fenêtre derrière laquelle elle
-le guettait:
-
---Que machine-t-il en ce moment, se demandait-elle et pourquoi n'est-il
-pas à son poste comme il y était hier?
-
-Elle finit par tomber en proie à cette espèce de fièvre qui s'empare du
-condamné à mort, le tord comme un arbuste déraciné, le mine, le dessèche
-et le tuerait fatalement si la grâce ou l'échafaud ne venait le fixer un
-matin sur son sort. Emmeline, elle, n'avait même pas la ressource de
-calculer les jours qui lui restaient à espérer ou à craindre. L'éclat
-qu'elle redoutait pouvait se produire aussi bien dans un an que dans
-huit jours, que demain, que tout à l'heure.
-
-D'autant qu'il n'y a pas plus d'heure pour les amants que pour les
-braves et qu'il n'y aurait eu rien de surprenant à ce que Gérald surgît
-dans la journée, le soir ou même au milieu de la nuit. Elle en était
-arrivée à écouter et à essayer de reconnaître les pas de ceux qui
-marchaient dans l'antichambre.
-
-Cette incessante tension des nerfs du cerveau l'abattit un jour comme
-d'un coup de masse. Son pouls se mit à battre la chamade, et elle
-n'osait donner l'essor aux trépidations de son coeur, comme si leur
-impétuosité constituait de sa part un demi-aveu.
-
-Elle s'alitait, puis se levait, puis restait des journées affalée dans
-un fauteuil, d'où elle sortait subitement pour se promener pendant des
-demi-heures à travers la salle à manger, les chambres à coucher et le
-salon. Elle cherchait le sommeil par ce système ambulatoire et ne
-trouvait que la fatigue. Elle maigrit au point que ses yeux reprirent et
-au delà les dimensions démesurées qui avaient tant étonné Gérald lors de
-leur première rencontre.
-
-Tout ce que ses études médicales permirent au docteur qu'Albert,
-sérieusement effrayé, appela en consultation, ce fut de constater que la
-malade avait la fièvre qui augmentait au prorata des nuits passées sans
-dormir. On eut alors recours à l'opium, sans songer que le pseudo-repos
-qu'il procure n'est qu'une variété de l'agitation. C'était pour la
-préparation d'une de ces potions soi-disant calmantes que la femme de
-chambre avait couru chez le pharmacien où le peintre l'avait interrogée.
-
-A son retour auprès de sa maîtresse, la jeune fille ne manqua pas de lui
-faire part de la rencontre qu'elle venait de faire d'un grand monsieur
-qui lui avait demandé tout à fait gentiment des nouvelles de Monsieur et
-de Madame. Il avait paru bien affligé en apprenant que Madame était
-souffrante, et il était sorti tout triste de chez le pharmacien.
-
-Ce racontar fit perdre à peu près complètement la tête à Emmeline, en ce
-moment sous le coup d'un accès intermittent qui faisait son apparition
-tous les deux jours vers les quatre heures:
-
---Que je sois malade ou non, en quoi ça le regarde-t-il? s'écria-t-elle
-d'une voix qui épouvanta sa femme de chambre.
-
-Et aussitôt, revenant au calme, elle demanda si ce monsieur n'était pas
-le jeune homme brun, avec des cheveux très longs, qui était venu leur
-rendre visite, il y avait déjà bien longtemps: sept ou huit mois
-peut-être; un peintre, à qui elle avait eu un instant l'intention de
-commander son portrait.
-
---Parfaitement! fit la fille, je le reconnais maintenant. C'est moi qui
-lui ai ouvert. Je me disais aussi, tout à l'heure: cet homme-là ne peut
-être qu'un artiste.
-
---Il suit mes domestiques dans les magasins, pensa Emmeline: il doit
-être résolu à tout tenter pour me revoir. Il faut m'attendre à tous les
-scandales.
-
-Et, dans sa surexcitation maladive, elle crut plusieurs fois entendre la
-porte de sa chambre à coucher s'ouvrir et le voir entrer en se dirigeant
-vers elle, un sourire de défi sur les lèvres.
-
-La nuit qui suivit fut un long délire. Toute la maison resta debout de
-minuit à six heures du matin. Emmeline poussait des cris en réclamant
-Albertine, qui dormait de tout son coeur et qu'on n'osait pas réveiller.
-A un moment, Albert fut obligé de tenir les bras à sa femme qui les
-projetait contre le mur, au risque de se les briser.
-
-Sans demander l'assistance de personne, elle sautait précipitamment de
-son lit sur le parquet et allait coller son front aux carreaux.
-
---C'est une fièvre chaude! dit le médecin. Ne la laissez pas ouvrir une
-fenêtre. Elle serait capable de se précipiter dans la rue.
-
-La prostration qui suivit cet orage n'était guère moins effrayante, son
-organisation cérébrale pouvant céder sous la pression qui semblait
-l'écraser.
-
---Pourvu qu'elle ne devienne pas folle, se disait Albert, qui la
-regardait passer d'une exaltation inexplicable à un affaissement tout
-aussi peu motivé. Puis, elle soulevait de ces questions comme n'en
-posent que les moribonds. Elle lui prenait tout à coup la main entre les
-deux siennes et lui demandait:
-
---N'est-ce pas que tu ne m'en veux point? N'est-ce pas que tu n'as
-jamais eu à te plaindre de moi?
-
-Il lui répondit invariablement:
-
---Mais non! Mais tu sais bien que tu es le bonheur de ma vie. Où
-aurais-je pu rencontrer une femme plus douce, plus aimante et plus
-fidèle?
-
-Alors, c'étaient des ruisseaux de larmes qu'elle ne prenait même plus la
-peine d'essuyer et qui coulaient de ses yeux, tous les jours plus creux
-et tous les jours plus grands.
-
-Le moindre bruit lui causait des tressautements tels qu'on fut obligé
-d'arrêter les pendules. Elle ne toussait pas: le mal ne venait donc pas
-de la poitrine. Aucun organe ne paraissait lésé sérieusement, et
-pourtant l'affaiblissement progressait presque d'heure en heure. Le
-reportage de la petite femme de chambre semblait avoir achevé l'oeuvre
-de destruction. Cinq docteurs se réunirent, comme une sorte de
-commission des grâces, pour statuer sur le sort de celle dont on leur
-soumettait le dossier. L'un conclut à l'anémie poussée à ses extrêmes
-limites; un autre parla de consomption. Mais comme pour l'anémie, on
-ordonne des biftecks saignants et que Mme Dalombre en était à repousser
-même un oeuf à la coque; comme, d'autre part, la consomption est une
-affection toute morale, et que les médecins ont déjà la plus grande
-peine à se débrouiller dans les affections physiques, l'échange d'idées
-qui s'opéra entre ces cinq lumières aboutit au néant.
-
-Un des savants consultés donna cependant le conseil de faire changer
-d'air à la malade. Elle adopta volontiers le projet d'aller s'installer
-dans leur château des environs de Nantua. Elle se remettrait à force de
-promenades dans les bois et d'excursions dans les montagnes. Seulement,
-quand les malles furent faites et qu'elle essaya de se tenir debout
-l'espace d'un quart d'heure, pour passer une robe et coiffer un chapeau,
-ses jambes et sa tête la trahirent, si bien qu'elle s'évanouit dans les
-bras de sa femme de chambre et qu'on dut tout décommander.
-
-Un matin, le médecin de la maison constata que le pouls battait moins
-violemment. Il crut d'abord que la fièvre diminuait, mais il s'aperçut
-bientôt que ce qui diminuait, c'étaient les forces. Il prit sur lui
-d'avertir le mari:
-
---Mme Dalombre est certainement en danger, lui avoua-t-il, j'ai peur que
-d'un jour à l'autre elle ne me passe entre les mains.
-
-Et, après avoir rédigé des ordonnances pour la faire dormir, il en
-composait maintenant pour la tenir éveillée. Le pharmacien, dont le
-magasin était à quelques pas de la maison des Dalombre était ainsi tenu
-au courant de la marche du mal; et Gérald, qui, ne sachant à quels
-renseignements se vouer, avait fini par se lier tant soit peu avec lui
-au point de lui proposer de lui faire son portrait, venait tous les
-jours et même deux fois par jour aux informations.
-
-Il pouvait juger de l'état du malade d'après la potion prescrite.
-
---Est-ce que ça empire? demandait-il.
-
---Ça va de plus en plus mal, répondait le patron.
-
-Gérald essayait alors de deviser un instant de choses et d'autres; puis
-il sortait et courait s'enfermer dans son atelier pour sangloter à son
-aise.
-
---Ah çà! est-ce qu'elle va mourir sans que je l'aie revue? se disait-il.
-Je suis une brute. Il y a déjà longtemps que j'aurais dû imaginer un
-moyen de me rapprocher d'elle.
-
-Et il cherchait, rêvant de se présenter sous le premier prétexte qui, du
-moins, lui servirait à l'entrevoir un instant. Malheureusement, une
-femme alitée ne se montre pas à tout le monde. En outre, il était connu
-de M. Dalombre ainsi que des gens de la maison, puisqu'il y était déjà
-venu. Tout ce que les convenances lui permettaient, c'était de prendre
-chez le concierge des nouvelles de sa locataire. Car, à moins de
-s'habiller en ramoneur pour dissimuler son identité, il n'avait aucun
-motif plausible pour se mêler d'une façon quelconque à la vie ou même à
-la mort de gens avec lesquels il n'avait eu que des rapports si courts
-et si momentanés.
-
-Lui qui, pendant plus de six mois, avait eu à sa discrétion cette femme
-charmante, il était le dernier à savoir jusqu'où on pouvait espérer. Il
-lui fallait pour attraper au vol un mot rassurant ou malheureux, rôder
-dans la rue pendant des demi-journées, interroger les fournisseurs, lui
-qui aurait tout donné pour être autorisé à passer les nuits à son
-chevet, à la soigner à genoux, à lui servir d'esclave et de
-garde-malade.
-
---Je suis sûr que je la sauverais! pensait-il.
-
-Un jour, vers trois heures, il remarqua, en passant sous les fenêtres,
-un grand mouvement d'allées et venues dans l'appartement; et comme il
-s'était arrêté pour tâcher de découvrir les motifs de cette agitation,
-il se rencontra avec la petite femme de chambre qui, tout en courant,
-lui jeta ces mots:
-
---Je vais chercher le médecin, Madame se meurt!
-
-
-
-
-XXIV
-
-LE DERNIER MOT
-
-
-A ce cri funèbre, il se jeta furieusement dans l'escalier de la maison,
-sans se demander ce qu'il allait y faire, mais résolu à la revoir
-vivante ou morte et décidé, au prix des plus gros mensonges, à pénétrer
-jusqu'à elle. Une morte ou une mourante n'est plus ni à sa famille ni à
-son mari: elle est à tous ceux que la pitié et le respect invitent à
-venir la saluer. Il entrerait. Il raconterait tout ce qui lui passerait
-par la tête, après quoi on verrait bien.
-
-Sur le palier, il hésita; puis, au lieu d'un coup de sonnette timide, il
-en fit retentir un formidable et impérieux: celui de quelqu'un dont les
-communications réclament l'urgence.
-
-Sans adresser la parole au domestique qui lui ouvrit la porte, il
-traversa la salle à manger, puis le salon désert et ne s'arrêta que dans
-la chambre à coucher même où il eut un mouvement de recul devant la face
-jaunâtre, estompée de bistre, dont la blancheur des oreillers faisait
-ressortir les tons de cire.
-
-Quoi! c'était là cette femme hier encore ruisselante de fraîcheur et de
-santé! Tout le personnel de la maison était rangé en demi-cercle autour
-du lit de la mourante qu'Albert, les deux mains retombant l'une sur
-l'autre, regardait avec un désespoir effaré. Il tourna à peine la tête à
-l'entrée de Gérald, qu'il parut d'abord ne pas reconnaître:
-
---J'ai rencontré la femme de chambre, dit le peintre. Elle m'a prié de
-venir vous dire tout de suite que si le docteur était absent, elle en
-ramènerait un autre; vous m'avez rendu, madame Dalombre et vous,
-monsieur, un service qui m'autorise peut-être à venir vous offrir mon
-aide dans cette circonstance si douloureuse. Disposez de moi, monsieur,
-je vous en prie. Que puis-je faire pour vous?
-
---Rien, car il n'y a plus rien à faire maintenant! répondit Albert avec
-des sanglots et en lui montrant sa femme qui regardait tout ce monde
-d'un oeil déjà vitrifié par la mort.
-
-Ce regard décoloré s'arrêta un instant sur Gérald, qui suffoquait et
-serrait les dents pour arrêter au passage l'explosion de sa douleur. Il
-s'approcha d'elle et lui saisit presque brusquement la main, qui sortait
-longue et fluette de la manche de sa camisole de batiste.
-
---Le pouls est encore vigoureux, fit-il, en pressant, dans un suprême
-adieu, ce bras où il avait si souvent promené ses baisers du poignet à
-l'épaule. Et il ajouta, comme s'il s'était agi d'une simple
-constatation: «Il y a encore de l'espoir».
-
-Elle répondit à ces marques d'une tendresse désormais sans danger par un
-long soupir, qu'il prit pour l'expression d'un regret et qui n'était
-peut-être qu'un soupir de soulagement.
-
---Et ce médecin qui n'arrive pas! répétait Albert.
-
---Voulez-vous que j'aille le chercher moi-même? proposa Gérald, tout
-prêt d'éclater, et saisissant cette occasion de dérober les déchirements
-de son coeur aux commentaires qu'ils auraient probablement provoqués.
-
-Mais comme il gagnait la porte de la chambre à coucher, il s'y rencontra
-avec le docteur qui accourait sur un mot laissé par la femme de chambre
-et qu'il avait trouvé en rentrant chez lui.
-
-Il saisit, comme l'avait fait Gérald, la main de sa cliente; mais son
-diagnostic fut tout autre:
-
---La vie s'en va à chaque pulsation, dit-il tout bas à Albert.
-Donnez-lui son enfant à embrasser. Il n'est que temps.
-
-On souleva la petite Albertine à la hauteur de sa mère, sur laquelle on
-la pencha. Emmeline, ayant reçu son baiser, eut encore la force de le
-lui rendre. Elle eut même un sourire qui semblait dire à l'enfant tout
-en larmes:
-
---Console-toi. Je suis, en somme, moins malheureuse qu'on ne le suppose.
-
---Mais, s'écria Albert en s'arrachant les cheveux, c'est épouvantable!
-Perdre cette créature adorable et ne pas seulement savoir de quelle
-maladie elle meurt!
-
---Elle succombe, essaya d'expliquer le médecin, à une de ces fièvres
-lentes qu'elle aura sans doute contractée au bord de quelque marécage ou
-de quelque lac malsain. C'est ce que nous appelons généralement la
-fièvre paludéenne ou des Marais-Pontins, et qui, à certaines époques,
-fait tant de victimes dans la campagne romaine.
-
---Oui, oui, murmura Emmeline, qui sembla se réveiller: c'est la
-_mal'aria_.
-
-Gérald, seul, entendit et comprit le mot qui fut le dernier. A partir de
-ce moment, elle tomba en syncope et n'en sortit que pour entrer en
-agonie. Vers trois heures du matin, le coup de sonnette du médecin, qui
-revenait pour la huitième fois, sembla la tirer de sa torpeur. Elle eut
-l'air d'écouter en levant tant soit peu la tête. Puis, elle la laissa
-retomber lourdement sur le traversin et expira presque aussitôt.
-
-Gérald réclama d'Albert l'honneur de passer avec lui le reste de la nuit
-à veiller la morte. Les domestiques, exténués depuis ces huit derniers
-jours, allèrent se coucher les uns après les autres, et les deux hommes
-restés seuls échangèrent leurs tristesses. Gérald, de peur de montrer à
-quel point il était inconsolable, essayait de consoler Albert.
-
---Oui, je sais, ripostait celui-ci, s'efforçant de se «faire une
-raison»; je suis jeune, j'ai une situation politique, je rencontrerai
-probablement beaucoup de femmes qui ne demanderont pas mieux que de me
-faire oublier ma pauvre et chère Emmeline. Mais où en trouverai-je une
-que je pourrai jamais comparer à cet ange, dont la vie a été toute de
-chasteté, de sincérité, de droiture et de dévouement? Ah! monsieur,
-c'est presque un malheur d'avoir connu ainsi la perfection.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES CHAPITRES
-
-
- Pages.
- I. Au Perroquet bleu 1
- II. La Maison sans père 18
- III. L'Amant de la mère 28
- IV. A tout venant 43
- V. L'Enquête 50
- VI. Les premiers jours de bonheur 68
- VII. Élève des congréganistes 76
- VIII. Manoeuvres à l'intérieur 88
- IX. Le Paralysé 100
- X. La Fiancée récalcitrante 113
- XI. La Famille de la mariée 144
- XII. Anxiétés 159
- XIII. La Mère 170
- XIV. Le Fantôme 187
- XV. Le Complot 205
- XVI. A la prison 222
- XVII. Constatation 232
- XVIII. La Libératrice 240
- XIX. En Liberté 252
- XX. Bonheur de se revoir 262
- XXI. La Maîtresse sans amour 285
- XXII. La Vieille Fille 296
- XXIII. Spectres et Fantômes 306
- XXIV. Le Dernier Mot 313
-
-
-
-
- [Vignette: M. Quantin imprimeur
- r. St Benoît, 7, à Paris.]
-
-
-
-
-LIBRAIRIE MODERNE
-
-MAISON QUANTIN, 7, RUE SAINT-BENOIT, PARIS
-
-
-_COLLECTION GRAND IN-18 JÉSUS_
-
-à 3 fr. 50 le volume
-
-
-EN VENTE:
-
-Chimère, 1 vol., par EUGÈNE MOUTON.
-
-Contes modernes, 1 vol., par GASTON BERGERET.
-
-Céleste Prudhomat, 1 vol., par GUSTAVE GUICHES.
-
-La Brèche aux loups, 1 vol., par AD. RACOT.
-
-La Marie Bleue, 1 vol., par CH. DE BORDEU.
-
-Mam'zelle Vertu (nouvelle édition), 1 vol., par HENRI LAVEDAN.
-
-Un Coup de fusil, 1 vol., par GEORGES DUVAL.
-
-Au Coin d'un bois, 1 vol., par CAMILLE DEBANS.
-
-Le Docteur Hatt, 1 vol., par PAUL AVENEL.
-
-Mirage, 1 vol., par RIOUX DE MAILLOU.
-
-La Grande Babylone, 1 vol., par EDGAR MONTEIL.
-
-Les Gaietés de l'Année (1re année), 1 vol., par GROSCLAUDE, avec 80
-dessins de CARAN D'ACHE.
-
-Les Gaietés de l'Année (2e année), 1 vol., par GROSCLAUDE, avec 120
-dessins de CARAN D'ACHE.
-
-Peur de la vie, 1 vol., par CHARLES RICHARD.
-
-La Mal'aria, 1 vol., par HENRI ROCHEFORT.
-
-Mademoiselle, 1 vol., par ÉDOUARD CADOL.
-
-Richard Wagner et le Drame contemporain, 1 vol., par ALFRED ERNST,
-introduction par L. DE FOURCAUD.
-
-Lydie, 1 vol., par HENRI LAVEDAN.
-
-
-Paris.--Maison Quantin, 7, rue Saint-Benoît.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAL'ARIA ***
-
-***** This file should be named 64116-0.txt or 64116-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- https://www.gutenberg.org/6/4/1/1/64116/
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you will have to check the laws of the country where
- you are located before using this eBook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/old/64116-0.zip b/old/64116-0.zip
deleted file mode 100644
index 6cddba0..0000000
--- a/old/64116-0.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/64116-h.zip b/old/64116-h.zip
deleted file mode 100644
index 8ec6e54..0000000
--- a/old/64116-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/64116-h/64116-h.htm b/old/64116-h/64116-h.htm
deleted file mode 100644
index 4c96576..0000000
--- a/old/64116-h/64116-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,12903 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
-<head>
-<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" />
-<title>
- The Project Gutenberg eBook of La Mal'aria, by Henri Rochefort.
-</title>
-<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
-<style type="text/css">
-
-p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
- margin: .3em 0;}
-p.noindent { text-indent: 0; }
-
-h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
-h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
-
-div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
- margin: 1em 0; }
-
-.large { font-size: 130%; }
-.xlarge {font-size: 150%; }
-.small { font-size: 90%; }
-h2 .small { font-size: 85%; }
-.xsmall, small { font-size: 80%; }
-
-.i { font-style: italic; }
-.b { font-weight: bold; }
-i em, .i i, .i em { font-style: normal; }
-i sup { padding-left: .25em; }
-
-.sc { font-variant: small-caps; font-style: normal; }
-.sans-serif { font-family: sans-serif; }
-
-.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; }
-.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; }
-.i2 { margin-left: 10% }
-
-
-.ind { margin: 1em 0 1em 10%; }
-.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; }
-
-hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
-div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; }
-div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; }
-
-a { text-decoration: none; }
-
-sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; }
-
-li { list-style: none; }
-
-table { margin: 1em auto; }
-td { vertical-align: top; }
-td.bot { vertical-align: bottom; }
-td div.r { text-align: right; }
-td.c { text-align: center; }
-.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; }
-
-div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
-.break, .chapter { margin-top: 4em; }
-
-img { max-width: 100%; }
-
-@media screen {
- body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
-}
-
-@media handheld {
- .break, .chapter { page-break-before: always; }
- .top4em { padding-top: 4em; }
- .top6em { padding-top: 6em; }
- .nobreak { page-break-before: avoid; }
-}
-
-</style>
-</head>
-<body>
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold;'>The Project Gutenberg eBook of La Mal'aria, by Henri Rochefort</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: La Mal'aria</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Etude Sociale</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Henri Rochefort</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Release Date: December 23, 2020 [eBook #64116]</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Language: French</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
-<div style='margin-top:2em;margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAL'ARIA ***</div>
-<div class="break"></div>
-<p class="c b large sans-serif">HENRI ROCHEFORT</p>
-
-<h1>La Mal'aria</h1>
-
-<p class="c i small">ÉTUDE SOCIALE</p>
-
-<p class="c i">Cinquième mille</p>
-
-
-<p class="c gap">PARIS<br />
-<span class="large">LIBRAIRIE MODERNE</span><br />
-7, <span class="xsmall">RUE SAINT-BENOIT</span>, 7</p>
-
-<p class="c">1887</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em small"><i>Tous droits réservés.</i></p>
-
-<p class="c small">Cet ouvrage a été déposé au Ministère de l'intérieur
-en mai 1887.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">LA MAL'ARIA</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">I<br />
-«&nbsp;<span class="small">AU PERROQUET BLEU</span>&nbsp;»</h2>
-
-
-<p>Le 17 octobre 188., sur les six heures, six heures
-et demie du soir, on se cognait dur et on s'injuriait
-ferme au numéro 70 du boulevard de la Chapelle,
-dans un de ces établissements qu'on appelle bourgeoisement
-des «&nbsp;mauvaises maisons&nbsp;», comme si les
-pierres de taille elles-mêmes étaient responsables de
-la société qu'on y reçoit. Les escabeaux rebondissaient
-sur le marbre des tables, rivées au parquet de
-la pièce du rez-de-chaussée, laquelle portait le nom
-de café et donnait l'idée d'une espèce de bivouac. Des
-exclamations hurlantes sortaient d'une macédoine de
-chopes cassées et d'assiettes de choucroute, qui mêlaient
-leur graisse aux ruisseaux de liquide dégoulinant
-sur les pantalons des combattants et les jupons
-des combattantes. De temps à autre, des silhouettes
-effarées apparaissaient au bas des marches décrépites
-conduisant aux chambres ou plutôt aux cabanons,
-qui donnaient l'idée d'une prison cellulaire : quelque
-chose comme le Mazas de l'amour.</p>
-
-<p>Puis, à chaque nouvel éclat de vitres et de culs de
-bouteilles, ces têtes ébouriffées, ces bustes sans corsets
-rentraient dans l'ombre de l'escalier en colimaçon,
-qu'il eût été impossible de qualifier autrement,
-car jamais escargot ne fut plus visqueux, plus poisseux,
-plus gélatineux et plus suant que les murs de
-ce couloir qui sentait à la fois la boue et la transpiration.</p>
-
-<p>Au milieu de ce branle-bas, une voix dominait et
-transperçait toutes les autres : celle d'un gros ara à
-dos bleu, à ventre jaune et à queue déplumée, qui
-semblait s'amuser de la scène et répondait aux invectives
-qui se croisaient dans la fumée des pipes par
-des obscénités qu'on lui avait apprises.</p>
-
-<p>Une seconde voix, aussi criarde, quoique moins
-éclatante, perforait également l'air, à intervalles réguliers.
-C'était celle de M<sup>lle</sup> Coffard, la concessionnaire
-et la haute directrice de la maison. Calme et maîtresse
-d'elle-même, comme une femme qui en a vu
-bien d'autres, elle restait assise dans son comptoir,
-où elle additionnait la casse, se contentant de répéter
-presque mécaniquement :</p>
-
-<p>&mdash; Allons, Paquita! Allons, Camélia! Allons, Cora!
-le premier soin des ouvrières qui s'engagent dans
-ces sortes d'ateliers étant de se décorer de prénoms
-en A qui font généralement partie de la défroque du
-magasin et qu'on leur attribue en même temps que
-les vêtements des camarades auxquelles elles succèdent.
-Chaque prénom représente un «&nbsp;congé&nbsp;», suivi
-bientôt d'un réengagement. On en connaît qui en
-ont porté jusqu'à dix-sept.</p>
-
-<p>La lutte avait éclaté sur deux points : au fond, des
-femmes dépoitraillées couvraient de leurs corps une
-des leurs, une jeune fille toute frêle et toute jeunette
-qui, quoique pâle à s'évanouir, ouvrait, sur un groupe
-d'hommes séparés d'elle par quelques tables, d'énormes
-yeux noirs pleins de défi et de résolution :</p>
-
-<p>&mdash; Non! s'obstinait-elle, non! je ne veux pas : celui-là
-est trop vilain et trop dégoûtant aussi. J'aime mieux
-faire mon baluchon!</p>
-
-<p>«&nbsp;Faire son baluchon&nbsp;», c'est s'en aller. La Coffard
-ne s'inquiétait pas outre mesure de ces répugnances,
-dont l'habitude ou la résignation finit toujours par
-triompher. Mais le client ainsi repoussé avec perte
-n'entendait pas subir cet affront. Aidé de sa société,
-il prétendait obliger la «&nbsp;jeune fille aux yeux noirs&nbsp;»
-à un sacrifice qu'il se croyait de très bonne foi en
-droit d'exiger, moyennant un versement débattu à
-l'avance.</p>
-
-<p>L'aspect de cet homme déjà mûr justifiait amplement
-d'ailleurs l'invincible répulsion de l'adolescente.
-Un crâne non pas seulement nu, mais congestionné
-par des échauboulures malsaines, surmontait un nez
-enflé, pointé de rougeurs incandescentes près de s'entamer,
-et qui s'étendaient, comme un eczéma, jusqu'à
-la naissance des joues. Les immeubles comme
-celui du n<sup>o</sup> 70 du boulevard de la Chapelle sont précisément
-le refuge des crânes comme celui-là, et
-l'homme qui s'en estimait l'heureux possesseur
-n'admettait pas qu'on lui disputât sa pitance.</p>
-
-<p>C'est à la suite des «&nbsp;Non! non!&nbsp;» énergiques et
-réitérés de la petite dégoûtée que ce rubescent étranger
-et ses amis s'étaient peu à peu exaspérés au point
-de mettre le rez-de-chaussée à sac. En vertu de ce sentiment
-de l'<i lang="la" xml:lang="la">habeas corpus</i> qui ne s'oblitère jamais totalement,
-même dans les âmes les plus assujetties, les
-compagnes de la jeune opprimée l'avaient prise sous
-leur protection, soutenant qu'il n'était permis à personne
-de la violenter et que, d'ailleurs, il y en avait
-assez d'autres dans le stock en étalage pour que cet
-indiscret ne s'obstinât pas à s'adresser précisément à
-celle qui probablement avait ses «&nbsp;raisons&nbsp;» pour se
-dérober au choix flatteur dont elle était l'objet.</p>
-
-<p>Mais c&oelig;ur affamé n'a pas d'oreilles. Plusieurs consommateurs
-ayant pris parti pour celle qu'on appelait
-la «&nbsp;nouvelle&nbsp;», la bataille devint générale, au
-point que M<sup>lle</sup> Coffard, désespérant de reconnaître à
-quel compte elle devrait inscrire les dégâts, descendit
-de son comptoir, essayant d'introduire le langage de
-la bonne société dans ce brouhaha d'anathèmes.</p>
-
-<p>Tout anémique et exiguë qu'elle était, la Coffard
-savait très habilement refréner son monde, étonné
-de rencontrer ces expressions distinguées chez une
-tenancière d'un quartier aussi éloigné du faubourg
-Saint-Germain.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Coffard, qui avait été autrefois sous-maîtresse,
-joignait à une dépravation d'esprit quasi hystérique
-une vive passion pour la littérature. Elle portait presque
-constamment un livre sous le bras, et avait étudié,
-au temps de sa vingtième année, pour se présenter
-au baccalauréat ès lettres. Ses passions l'avaient
-détournée de la carrière de l'enseignement. Demeurer
-calfeutrée dans un pensionnat, avec un jour de sortie
-toutes les deux semaines, constituait pour elle un
-supplice que son imagination vagabonde ne lui
-laissa pas supporter longtemps.</p>
-
-<p>Une fois dehors, elle passa son temps à chercher
-des intrigues, qui ne venaient pas la trouver dans
-l'état de délabrement physique où elle se trouvait
-presque toujours, et de caprices en caprices, elle
-avait fini, grâce à sa belle écriture, par se placer également
-comme sous-maîtresse dans ce pensionnat
-qui la changeait des autres et qui lui était resté après
-le décès de l'ancienne patronne, morte d'un coup de
-carafe à la tempe droite.</p>
-
-<p>Cependant, malgré le tintouin que lui causait un
-personnel aussi agité, la Coffard avait conservé de ses
-anciens travaux des bribes d'érudition qu'elle étalait
-avec gloriole, afin de bien convaincre le public qu'elle
-n'était pas née pour «&nbsp;ce métier-là&nbsp;».</p>
-
-<p>Elle avait même gardé dans sa mémoire des restants
-de latin dont elle ne manquait pas de régaler les
-visiteurs. Elle disait volontiers aux bohèmes qui
-venaient flâner chez elle sans prendre autre chose
-que l'air du comptoir :</p>
-
-<p>&mdash; <i lang="la" xml:lang="la">Nescio vos!</i></p>
-
-<p>Par contre, elle accueillait les habitués dont elle
-appréciait les bonnes manières par ce bonjour tout
-normalien :</p>
-
-<p>&mdash; <i lang="la" xml:lang="la">Quomodo vales?</i></p>
-
-<p>Et elle était aux anges quand quelqu'un lui répondait :</p>
-
-<p>&mdash; <i lang="la" xml:lang="la">Optimè!</i></p>
-
-<p>Toutefois, l'âge n'avait guère affaibli sa maladie
-nerveuse, et elle était contrainte, pour arriver à dormir,
-d'absorber des fioles de sirops adoucissants et réparateurs.
-Elle fit irruption au centre du café entre les
-deux camps, enveloppée d'une forte odeur de bromure,
-son dernier remède de prédilection.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous en prie, messieurs, dit-elle. Puis se retournant,
-avec un geste de consul romain, vers ses
-pensionnaires bloquées au fond : &mdash; Et vous, mesdemoiselles,
-je vous l'ordonne : en voilà assez! Le <i>Perroquet
-bleu</i> n'est pas une arène. Vous! ajouta-t-elle, en
-désignant la révoltée, vous resterez deux jours dans
-votre chambre sans descendre au café, pour vous
-apprendre à vous soustraire à vos devoirs. Je ne vous
-habille pas, je ne vous loge pas, je ne vous nourris
-pas pour ne rien faire.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, interrompit une grosse dondon qui paraissait
-être sur sa bouche, parlons-en de la nourriture!
-On ne mange que de la viande de la boucherie hippophagique.</p>
-
-<p>&mdash; Et si encore on en avait son comptant! appuya
-une grande bringue au menton de galoche et aux
-yeux renfoncés.</p>
-
-<p>&mdash; Et avec un travail comme ça! fit remarquer une
-troisième.</p>
-
-<p>&mdash; Oui! firent-elles toutes en ch&oelig;ur, on crève de
-faim, ici!</p>
-
-<p>&mdash; Silence! ou j'appelle la police! tonna la Coffard,
-faisant subitement trêve à sa distinction native.</p>
-
-<p>Le mot «&nbsp;police&nbsp;» produisit son effet ordinaire,
-ces ilotes ne se faisant aucune illusion sur le secours
-qu'elles ont à attendre de surveillants dont «&nbsp;madame&nbsp;»
-avait tant de moyens d'endormir la surveillance.
-Toutes se turent, après le grognement sourd des
-jaguars de ménagerie qui regagnent leur place sans
-même oser mordiller le bout de la cravache de leur
-dompteur, qu'ils avaient d'abord fait mine de dévorer.</p>
-
-<p>Elle avait terrorisé ses femmes. Elle se montra supérieure
-dans l'art d'amadouer les hommes.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, dit-elle en s'approchant de l'individu
-au crâne bouillonnant, vous êtes trop bien élevé et
-trop indulgent pour ne pas excuser un moment de
-folie chez une enfant qui est depuis trois semaines
-seulement dans la maison et dont, jusqu'ici, je
-n'avais eu qu'à me louer. Revenez dans quelques
-jours, vous serez tout étonné de la retrouver aussi
-docile qu'elle a été rétive. J'en atteste tous ceux qui
-m'ont jusqu'à présent honorée de leur clientèle :
-jamais scandale de cette nature ne s'est produit au
-<i>Perroquet bleu</i>.</p>
-
-<p>C'était, en effet, le sobriquet décerné par les gens
-du quartier au n<sup>o</sup> 70 du boulevard de la Chapelle,
-en l'honneur de l'ara que, les après-midi de soleil,
-on plaçait sur le trottoir, devant l'établissement,
-auquel il servait d'enseigne vivante et même parlante.
-Cet oiseau inconvenant durait rarement plus de six
-ou huit mois, tant on se faisait un jeu cruel de lui
-arracher les plumes de la queue.</p>
-
-<p>On le remplaçait alors par un autre d'apparence
-semblable ; et, depuis dix-neuf ans, le public croyait
-que c'était toujours le même.</p>
-
-<p>Tout en ciselant ses phrases, la Coffard poussa les
-mécontents jusqu'à la porte de sortie, par laquelle ils
-disparurent un à un, sans plus d'objections, et qu'elle
-referma incontinent sur eux. Ses nerfs reprirent
-alors le dessus. Elle glissa comme une anguille entre
-les tables et, passant bravement à travers le paquet
-d'insurgées qui s'étaient prononcées pour la résistance,
-elle saisit par le bras la nouvelle dans l'encoignure
-où elle s'était blottie.</p>
-
-<p>Les trois ou quatre assistants que la bagarre n'avait
-pas fait fuir virent alors émerger du flot mouvant qui
-la couvrait une grande fille, si fluette et si osseuse
-que le regard ne savait au juste sur quel angle s'arrêter.
-La taille aurait tenu dans la main et les épaules
-dans les dix doigts. Cette minceur était absorbée par
-le noir intense des yeux et la blancheur laiteuse des
-dents, que les lèvres, contractées par le rictus de
-l'émotion, avaient mises à nu.</p>
-
-<p>Bien que la scène brutale provoquée par son entêtement
-eût évidemment développé sa pâleur, il était
-aisé de deviner qu'à l'état normal, elle n'était pas de
-beaucoup plus colorée. Ses cheveux d'un châtain
-sombre à fond mordoré, relevés du côté droit de la
-tête, retombaient sur le côté gauche, où ils étaient
-retenus par un gros peigne de fausse écaille blonde
-surmonté d'un véritable jeu de boules, simulant une
-couronne de vicomtesse. Comme contraste à cet attifement
-prétentieux, un de ces foulards de soie d'un
-jaune cru, qu'affichent la plupart des filles des maisons
-borgnes comme le symbole de leur profession,
-flottait autour de son cou grêle. Une chemisette à
-plis fripés s'évasait autour de ses clavicules en saillie.</p>
-
-<p>&mdash; Vous allez vous enfermer là-haut, grommela
-M<sup>lle</sup> Coffard, en continuant à lui serrer le poignet.
-Vous vous coucherez sans dîner. Quand on ne travaille
-pas, on ne mange pas. Ça n'est pas seulement
-au monde et ça fait déjà la difficile.</p>
-
-<p>&mdash; Je m'en moque bien de votre dîner! fit la jeune
-fille. Je veux faire mon baluchon.</p>
-
-<p>&mdash; Votre baluchon? Eh bien! c'est ce qui vous
-trompe : vous ne le ferez pas, riposta la directrice, dont
-cette menace accentuait la colère. Il faudra d'abord
-me payer les trois cents francs que vous me devez.</p>
-
-<p>&mdash; Moi! trois cents francs? demanda la prisonnière,
-qui semblait chercher à quelle dépense pouvait bien
-s'appliquer cette somme invraisemblable.</p>
-
-<p>&mdash; Et vos chemises, vos jupons, vos camisoles de
-dentelle, vos bas en bourre de soie, est-ce que vous
-vous imaginez que je vous donnerai ça pour rien? Et
-vos mules en satin rose? Vous êtes entrée ici avec des
-souliers de porteur d'eau.</p>
-
-<p>&mdash; Trois cents francs! répéta la nouvelle, que ce
-chiffre stupéfiait. Où voulez-vous que je les trouve?</p>
-
-<p>Elle eut un geste profondément découragé, un
-geste de princesse de féerie à qui un génie ordonne
-de débrouiller en une nuit quatre cent cinquante
-mille écheveaux de fil. Ses camarades, blasées sur ce
-système de réclamations, ne purent s'empêcher de rire.</p>
-
-<p>&mdash; Ce brave monsieur qui sort d'ici vous les aurait
-peut-être donnés, poursuivit imperturbablement la
-Coffard, heureuse de laisser supposer que les malheureuses
-qui venaient s'asseoir à son foyer le quittaient
-parfois dans un huit-ressorts.</p>
-
-<p>Cependant, elle négligea soigneusement de faire
-observer que cette munificence, d'ailleurs improbable,
-eût été inscrite sur son livre à la colonne des bénéfices
-imprévus, et que la situation de sa débitrice n'en eût
-été allégée en quoi que ce fût.</p>
-
-<p>Et, pour condenser sa pensée dans un ultimatum
-accessible à cette intelligence inculte, elle conclut :</p>
-
-<p>&mdash; Pas de trois cents francs, pas de baluchon!</p>
-
-<p>Tous les Français sont égaux devant la loi. Le
-malheur est que la loi ne soit pas égale pour tous
-les Français. La contrainte par corps, abolie à
-l'égard des hommes en matière commerciale, n'a
-jamais cessé d'être appliquée aux femmes, en matière
-commerciale également. Les <i lang="en" xml:lang="en">public-house</i> de la débauche
-sont restés ce qu'était jadis la prison de
-Clichy. Dès son arrivée dans le mauvais lieu, on
-ouvre un compte à la fille d'amour ; et comme elle
-ne parvient jamais à le «&nbsp;boucler&nbsp;», c'est elle que la
-maîtresse boucle, sans que ni celle-ci, ni la détenue,
-ni la police, ni la magistrature aient encore songé
-qu'il est interdit de se payer de ses propres mains,
-notamment par la séquestration de la personne dont
-on se prétend créancier.</p>
-
-<p>Ces emmurées se regardent très sincèrement comme
-le gage de leur créance et acceptent traditionnellement
-ce rôle d'otage, sans qu'aucune d'elles ait jamais eu
-l'audace ni même la pensée de faire valoir ses imprescriptibles
-droits à la liberté corporelle.</p>
-
-<p>La recluse, n'ayant pas les trois cents francs, ne
-tenta pas de se débattre contre la mainmise dont
-elle était arbitrairement victime. Elle se dirigea d'un
-pas résigné vers l'escalier en colimaçon. Au moment
-où elle posait le pied sur la première marche pour
-s'enfoncer dans cette moisissure, la grosse dondon
-qui avait essayé de plaider pour elle quelques instants
-auparavant lui glissa dans l'oreille ces mots maternels :</p>
-
-<p>&mdash; Ne te tourmente pas, ma pauvre Mal'aria : après
-dîner je te monterai un peu de viande de cheval.</p>
-
-<p>Mais cette condamnée à l'inanition temporaire
-n'avait, à cette heure, aucun souci des récriminations
-de son estomac. Elle s'enferma d'elle-même dans la
-chambre banale où elle passait le plus ordinairement
-la nuit, et s'assit sur une chaise de paille assez basse
-pour lui permettre de s'accouder sur son lit qui, sans
-être précisément un galetas, était au moins une
-galette.</p>
-
-<p>Le jour tombait : elle alluma une chandelle déformée
-par les courants d'air et qui avait tout ensuiffé le
-chandelier de cuivre à coulisses dans lequel elle était
-fichée. La cellule, visiblement découpée dans une
-pièce beaucoup plus grande, était encadrée d'un
-papier bleu semé de losanges d'un blanc plâtreux,
-zébré çà et là par des égratignures qui laissaient voir
-le sapin des cloisons séparant ce cabinet de celui d'à
-côté : les deux n'en faisant à peu près qu'un, tant la
-légèreté des voliges laissait de celui-ci entendre tout
-ce qui se passait dans celui-là.</p>
-
-<p>Cette fillette, dont l'aspect était celui d'une enfant
-qui avait grandi trop vite, paraissait, sous le brouillard
-jaunâtre tombant du luminaire, si chétive, si
-amaigrie et si pâle, qu'en apercevant cette face
-blanche, soutenue mollement par un bras exsangue,
-quelqu'un qui fût entré aurait, malgré lui, cherché
-des yeux le fourneau allumé qui accompagne si souvent
-les figures de Tassaërt.</p>
-
-<p>Elle demeura ainsi, à demi assise, à demi couchée,
-jusqu'à onze heures du soir, sans avoir l'air de percevoir
-les bruits des descentes et des montées qui
-ébranlaient perpétuellement l'escalier vermoulu.
-Quand la dondon lui avait crié, à travers la porte,
-vers neuf heures :</p>
-
-<p>&mdash; Ouvre-moi : j'ai ta viande!</p>
-
-<p class="noindent">elle avait simplement répondu :</p>
-
-<p>&mdash; Merci, je suis dans le pieu : je n'ai pas faim du
-tout!</p>
-
-<p>Son immobilité rêveuse ne fut pas troublée non
-plus par les éclats d'une contestation engagée dans
-le cabinet contigu, à propos d'une pièce de quarante
-sous que la demoiselle prétendait fausse et que le
-monsieur soutenait bonne. Sur le coup de minuit et
-demi, le commencement d'une pluie, qui bientôt
-devint battante, chassa les bousingots du café où ils
-ripaillaient avec les femmes inoccupées. La Coffard
-expulsa les derniers flâneurs et après avoir, de ses
-mains directoriales, éteint le gaz, qu'elle craignait de
-retrouver encore allumé le lendemain matin, elle
-prit, toujours enveloppée dans une atmosphère de
-bromure, le chemin de l'escalier, afin d'aller demander
-au sommeil réparation des fatigues de cette journée
-de tapage et de criailleries.</p>
-
-<p>Quand le <i>chabanais</i> eut complètement cessé, celle
-qu'une de ses compagnes de captivité avait appelé :
-«&nbsp;Ma pauvre Mal'aria!&nbsp;» sortit rapidement de sa torpeur.
-Elle alla coller son oreille à la porte, puis à la
-cloison ; et après avoir fait jouer avec toutes sortes de
-précautions l'espagnolette de sa petite fenêtre, elle
-inspecta les abords du <i>Perroquet bleu</i> par l'entre-bâillement
-des volets reliés au moyen d'un cadenas destiné
-à protéger la pudeur publique contre des exhibitions
-imprévues.</p>
-
-<p>L'eau qui tombait alors à flots avait dispersé les
-promeneurs. Les sergents de ville, réfugiés contre les
-portes cochères, attendaient une éclaircie pour s'assurer
-que tout était tranquille et que les Parisiens
-dormaient. Les arbres du boulevard de la Chapelle,
-anémiques comme en général les habitants des quartiers
-pauvres, montraient seuls leurs maigres échines
-et tordaient dans la bourrasque leurs plumeaux
-défrisés. Des tramways bourrés à l'intérieur, dégarnis
-en haut, et dont l'impériale arrivait presque à la hauteur
-de la fenêtre, continuaient leur marche régulière
-avec l'étrange clapotis des pieds de chevaux avançant
-dans la boue. La jeune fille referma à demi la croisée,
-se baissa mystérieusement et tira de dessous son lit
-une petite malle en bois blanc noirci au pinceau,
-dont le dessus, recouvert de peau de veau rongée
-par les mites, donnait l'idée d'une tête de teigneux.</p>
-
-<p>Elle n'y prit qu'une robe de stoff, à carreaux blancs
-et noirs dont le corsage se fronçait sur la poitrine, à
-col montant et à jupe descendant au ras de la cheville ;
-une de ces robes honnêtes qui ne sortaient certainement
-pas des mains retortes de la faiseuse ordinaire
-du <i>Perroquet bleu</i>.</p>
-
-<p>Elle s'arracha du coup son fichu jaune, remplaça
-son peigne à couronne par des épingles à cheveux,
-et après avoir endossé, ajusté et boutonné sa robe au
-col et aux poignets, elle revint à la fenêtre comme
-pour y attendre un signal. Ce signal, c'était le passage
-du dernier tramway, qui imprima un tremblement
-à la maison, puis se perdit dans les profondeurs
-du boulevard de la Villette.</p>
-
-<p>Elle plongea alors le bras jusqu'au coude entre son
-matelas de varech et sa paillasse de maïs et ramena
-de cette cachette une petite clef dont elle se servit
-pour ouvrir le cadenas qui retenait les deux volets,
-lesquels se déployèrent tout grands. Elle se pencha
-de nouveau presque à mi-corps, sonda l'horizon à
-droite et à gauche, puis revint encore à son escabeau
-et, retirant ses mules, enfila de solides souliers de
-marche alignés au pied de son lit ; enfin, sans autre
-délibération et de peur sans doute d'être surprise,
-elle se glissa en dehors de la fenêtre en se pendant
-par les mains à la chaîne du cadenas resté accroché
-par l'anse à l'un des volets.</p>
-
-<p>La chambre où elle couchait était située immédiatement
-au-dessus du café, à l'entresol. En s'allongeant
-un peu, les pieds de l'évadante arrivaient à peu près
-à un mètre du trottoir. Le plus gros danger pour elle
-était de s'érafler contre les aspérités de la salle du bas.
-Heureusement, ce n'était pas sa gorge qui gênait la
-maigre enfant. Elle tendit ses deux bras frêles, lâcha
-tout à coup la chaîne où elle se cramponnait et tomba
-sur le boulevard de plus haut qu'elle ne l'avait supposé.</p>
-
-<p>A la vive douleur qu'elle ressentit au pied gauche
-en touchant le sol, elle aurait poussé un cri, si sa
-situation précaire ne lui eût interdit toute manifestation.
-Sans chapeau, sans manteau, avec une pièce de
-vingt sous dans sa poche pour unique ressource,
-elle tourna à droite, sans savoir &mdash; un policier a remarqué
-que les gens qui se sauvent prennent leur
-droite dix-neuf fois sur vingt &mdash; et se mit à courir
-tout d'une haleine jusqu'au boulevard de Clichy, où
-elle souffla un instant en s'appuyant contre le dossier
-d'un des bancs qui bordent la chaussée.</p>
-
-<p>Quand elle essaya de reprendre sa course, elle
-constata avec terreur que son pied gauche refusait le
-service. Misère! s'il allait falloir rester clouée là et
-réintégrer le <i>Perroquet bleu</i>! Elle tâta le bas de sa
-jambe où elle éprouvait des élancements insupportables
-et sentit une enflure qui semblait augmenter
-sous les doigts. Elle prit le parti de poursuivre sa
-route à cloche-pied et elle entra dans la rue Pigalle
-en sautant sur sa jambe valide, comme une enfant
-qui joue à la marelle.</p>
-
-<p>Sa robe, transformée en éponge, s'enroulait autour
-d'elle et l'enserrait comme dans un peplum. Son
-jupon et sa chemise se collaient à sa peau. Elle commençait
-à grelotter et à défaillir. Elle avait bien vu
-des enseignes d'hôtels à bon marché où, pour ses
-vingt sous, on lui aurait donné, pour passer le reste
-de la nuit, un cabinet dans le goût de celui qu'elle
-venait de quitter &mdash; à la cloche de bois. Mais elle se
-dit :</p>
-
-<p>&mdash; Merci! On n'aurait qu'à y faire encore une
-rafle!</p>
-
-<p>Les cheveux dans les yeux, la poitrine rentrée,
-tantôt traînant son pied malade, tantôt s'accotant le
-long d'une boutique, elle dépassa la rue Blanche et
-aborda rue de Berlin. Elle n'avait d'abord eu d'autre
-projet que la fuite. Elle se recueillait, à cette heure,
-pour savoir où elle chercherait asile. Son premier
-mouvement avait été de s'éloigner le plus possible de
-l'enfer où on voulait la retenir. Maintenant qu'elle
-n'avait plus à redouter l'autocratie de M<sup>lle</sup> Coffard,
-elle se rendait compte de l'intensité de l'inconnu
-dans lequel elle s'était lancée. Sa situation ressemblait
-à celle d'Agar dans le désert ; seulement, son
-désert à elle était émaillé de commissaires de police,
-et ce n'était pas de la soif qu'elle souffrait, car l'eau
-lui ruisselait dans le dos.</p>
-
-<p>Voici le plan auquel elle s'arrêta : elle avait vingt
-sous. Elle marcherait jusqu'au jour. Dès qu'une boulangerie
-ouvrirait sa corne d'abondance, elle achèterait
-un petit pain de deux sous tout chaud. &mdash; Elle
-adorait les pains tout chauds. &mdash; Elle s'informerait
-ensuite, auprès de quelque balayeuse, des démarches
-à faire pour être admise dans les escouades chargées
-d'enlever les boues sur la voie publique. On ne devait
-pas exiger de papiers pour ce métier-là.</p>
-
-<p>Malheureusement, elle commençait à grelotter de
-froid et probablement aussi de fièvre, car son pied
-enflait au point qu'elle s'assit sur le rebord d'un trottoir,
-ôta son bas et trempa la partie malade dans le
-ruisseau qui, gonflé par deux heures d'un déluge
-continu, inondait toute la rue de Berlin. Cette lotion
-astringente et glacée insensibilisa un moment le bas
-de la jambe ; mais lorsqu'elle se redressa pour arpenter
-de nouveau l'asphalte inhospitalière, elle vit tout
-tourner devant elle. Les becs de gaz dansaient une
-sarabande et les flaques d'eau où ils se reflétaient lui
-faisaient l'effet de métal en fusion. Elle risqua encore
-deux pas en avant. A travers les bleuettes qui lui emplissaient
-les paupières, elle crut distinguer une
-grille avancée protégeant l'entrée d'une maison. Elle
-s'efforça de gagner les barreaux pour s'y soutenir ;
-mais l'éblouissement la saisit au moment où elle étendait
-le bras, et elle s'abattit comme un paquet de
-linge mouillé sur le soubassement de pierre qui supportait
-la grille.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Il y avait bien un quart d'heure qu'elle était étendue
-inerte sous l'eau qui la noyait, quand un de ces
-coupés de maître à un cheval, qu'on appelle des trois-quarts,
-fit halte devant la maison. Un vieillard de
-haute taille, voûté dans le pardessus qui l'emmitouflait,
-en descendit ; et comme il cherchait sa clef pour
-ouvrir la porte de la grille, son pied heurta la masse
-informe que formait le corps de la jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash; Pierre, fit-il, descendez donc. Je crois qu'il y a
-un ivrogne qui dort.</p>
-
-<p>Le cocher, resté immobile dans son carrick de toile
-blanche imperméable, sauta et se pencha sur ce paquet
-inanimé dont, au premier abord, il n'avait pu
-déterminer la nature.</p>
-
-<p>&mdash; Je crois que c'est le cadavre d'un jeune homme,
-dit-il.</p>
-
-<p>Il revint au coupé, enleva la bougie d'une des lanternes
-et, faisant un réflecteur de sa main, il projeta
-la lumière sur un visage boueux et sanguinolent &mdash; car
-l'évadante s'était, en tombant, fortement cognée
-sur l'angle du soubassement de pierre.</p>
-
-<p>&mdash; C'est une femme, reprit le cocher. Elle a bien
-l'air d'être morte.</p>
-
-<p>&mdash; Vite! il faut appeler au secours. Le pharmacien
-n'est pas loin ; et pas un sergent de ville! balbutia le
-vieillard tout ému.</p>
-
-<p>Malgré le tremblement qui l'avait pris devant ce
-spectacle imprévu, il s'agenouilla presque à côté du
-corps et posa la main sur le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash; Elle respire encore! Mais il n'y a probablement
-pas une minute à perdre, murmura-t-il. Et il ajouta
-plus haut : Nous ne pouvons la laisser là. Pierre, allez
-chercher Nanette, nous allons toujours porter cette
-malheureuse dans l'hôtel.</p>
-
-<p>Pendant que le cocher ouvrait vivement la porte
-de la grille, le vieillard, bravement accroupi dans le
-bourbier, avait relevé et appuyé sur son genou la
-tête ballottante de la jeune fille. Il lui lava les joues
-avec son mouchoir et essaya de lui ouvrir délicatement
-les yeux avec le pouce ; mais les paupières retombèrent
-immédiatement.</p>
-
-<p>&mdash; Et cette Nanette qui ne vient pas! Vous verrez
-qu'elle arrivera encore trop tard, grommela-t-il impatiemment :
-ce qui indiquait que ladite Nanette
-avait la réputation de ne pas se presser.</p>
-
-<p>La vieille bonne sortit enfin toute tâtonnante et
-toute déficelée, car elle n'avait pris que le temps de
-passer un jupon. Le cocher, qui la précédait, l'invita
-à soulever par les jambes l'enfant, qu'il prit lui-même
-par les épaules, et le cortège funèbre entra silencieusement
-dans la maison.</p>
-
-<p>&mdash; A la première heure, dit le vieillard, on ira chercher
-le commissaire de police. Portez cette pauvre
-créature dans la chambre d'Albert. Vous ferez un
-grand feu dans la cheminée, après quoi Pierre prendra
-la voiture et ira sans désemparer chez le médecin.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">II<br />
-<span class="small">LA MAISON SANS PÈRE</span></h2>
-
-
-<p>Jusqu'à l'âge de douze ans et demi, la petite Emmeline
-Freizel avait été la plus choyée des enfants. Sa
-mère n'était pas méchante et son père était la tendresse
-même : car, par suite d'une erreur traditionnelle,
-entretenue par les poètes, il est convenu qu'à
-l'égard de sa progéniture le c&oelig;ur d'une femme est un
-réservoir de dévouement et d'amour, tandis qu'en
-réalité, c'est presque toujours l'homme qui se sacrifie
-pour ses petits.</p>
-
-<p>Il serait facile de l'établir en comparant la quantité
-de nouveau-nés dont les filles-mères se débarrassent
-sur l'Assistance publique, avec le nombre de ceux
-que les «&nbsp;fils-pères&nbsp;» y envoient quotidiennement. Les
-femmes, dont la franc-maçonnerie est autrement
-puissante et organisée que celle des hommes, prétendent,
-il est vrai, que celles d'entre elles qui confient
-ainsi à la Providence le fruit de leur inconduite
-y sont contraintes par la misère et l'abandon où les
-laissent leurs séducteurs. C'est encore là une légende.
-Beaucoup d'ouvriers élèvent leurs enfants à la sueur
-de leur front et beaucoup de demoiselles, qui trouvent
-dans la galanterie le moyen de se commander des
-robes chez Laferrière et de parier aux courses de fortes
-sommes, ne croient pas devoir grever leur budget &mdash; qui
-pourtant coûte si peu à équilibrer &mdash; des quarante
-francs par mois qu'exigerait une nourrice.</p>
-
-<p>Plusieurs d'entre elles, il est vrai, consentent à garder
-leurs fruits ; mais, une grande partie du temps, c'est
-comme un aimant destiné à attacher et à retenir celui
-qui a la douce conviction de les avoir mis au monde.
-La France compte ainsi pas mal de jeunes gens de
-vingt-deux ans, qui ont reconnu sans sourciller,
-comme nés de leurs &oelig;uvres, des bambins qui en
-avaient déjà quatorze. Proposez donc à une femme
-d'accepter comme sien un enfant que vous aurez eu
-d'une autre : vous serez reçu comme dans un jeu de
-quilles.</p>
-
-<p>Le papa Freizel, qui était charron avenue de Saint-Ouen,
-passait tous ses instants disponibles à pousser
-sa petite Emmeline dans un haquet ou dans une
-brouette, à moins qu'il ne lui fît apprendre ses lettres,
-car sa femme ne savait ni lire ni écrire, et cette ignorance
-rudimentaire le navrait. A huit ans, Emmeline
-était déjà toute fière de descendre à l'atelier pour
-lire le journal à son père pendant qu'il travaillait.
-Il lui avait construit de ses mains une table de bois
-blanc, sur laquelle elle s'essayait à tracer, en tirant la
-langue, des pleins et des déliés de grande dimension &mdash; tirer
-la langue, en écrivant, étant chez les tout
-jeunes élèves un signe infaillible d'application, d'assiduité
-et de bon vouloir.</p>
-
-<p>A neuf ans, on l'envoya à l'école, où elle ne tarda
-pas à briller par une orthographe remarquable.
-Freizel avait toujours dans sa poche et montrait à
-tout le quartier les dictées de sa fille. Parfois, la règle
-des «&nbsp;quelque&nbsp;», la plus fastidieuse de la langue française,
-y souffrait d'un croc-en-jambe ; mais les voisins
-n'y voyaient que du feu et s'extasiaient de confiance.</p>
-
-<p>Le charron, qui était libre-penseur, ne voulait pas
-entendre parler de première communion ; mais
-M<sup>me</sup> Freizel répétait de très bonne foi qu'il fallait la
-faire faire à la petite, attendu que, quand on n'a pas
-fait sa première communion, le gouvernement vous
-défend de vous marier.</p>
-
-<p>Freizel allait vraisemblablement céder, lorsqu'un
-jour de novembre, après avoir passé trois heures sous
-le feu de la forge à raccommoder un essieu brisé, il
-sortit tout fumant, le cou et les bras nus pour aller
-prendre un verre au «&nbsp;Pan Coupé&nbsp;», cabaret à cheval
-sur deux rues, exposé, conséquemment, à toutes les
-bises et dont précisément les deux portes, qui se
-faisaient vis-à-vis, étaient grandes ouvertes.</p>
-
-<p>On but peu, mais on causa beaucoup, car des amis
-étaient venus le rejoindre. Labordère venait de briser
-son épée et Mac-Mahon de donner sa démission. Il
-n'en fallait pas tant pour provoquer des discussions
-interminables. Celle qui s'engagea au «&nbsp;Pan Coupé&nbsp;»
-se termina par un refroidissement qui saisit Freizel
-comme dans un étau et le jeta étouffant sur son lit
-en compagnie d'une fluxion de poitrine. Ce «&nbsp;chaud
-et froid&nbsp;», comme, à l'avenue de Saint-Ouen, on
-qualifia ce mal foudroyant, résista à tous les sudorifiques,
-à toutes les ventouses, ainsi qu'à tous les
-vésicatoires et aux papiers Fayard dont on l'emplâtra.
-Le dixième jour, après avoir répété pendant toute
-l'après-midi :</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qu'elle va devenir? Qu'est-ce qu'elle va
-devenir? il expirait vers quatre heures du soir, en
-embrassant son Emmeline.</p>
-
-<p>Tout de suite, celle-ci eut la sensation qu'elle était
-perdue. Sa mère, que son incapacité intellectuelle
-mettait hors d'état de sauver une situation compromise,
-tomba dans l'hébétement. Emmeline, qui ne
-devait entrer en apprentissage qu'après sa première
-communion, n'avait pas de métier et n'en entrevoyait
-aucun dans l'avenir. La veuve ne pouvait continuer
-celui de son mari, le charronnage étant, de tous, le
-moins praticable pour une femme. Freizel, comptant
-sur l'éternité de ses biceps, n'avait naturellement
-rien mis de côté. Il se trouva que, l'actif et le passif
-de la maison se balançant à peu de chose près, on fut
-contraint de vendre le matériel de l'atelier pour payer
-le loyer et boucher quelques trous qui s'ouvrirent
-subitement sous les pieds de la mère et de la fille ;
-car, même lorsqu'on est sûr de ne rien devoir, on finit
-par s'apercevoir qu'on doit quelque chose.</p>
-
-<p>La malheureuse Freizel essaya de se retourner ;
-pour peu qu'une personne restée sans ressources
-s'adresse à la commisération privée ou publique, le
-premier conseil qu'on lui donne est généralement
-celui-ci :</p>
-
-<p>«&nbsp;Il faut tâcher de vous retourner.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ça n'a pas le moindre sens, mais les gens charitables
-ont ainsi un prétexte pour se laver les mains
-des misères d'autrui. Ils disent :</p>
-
-<p>&mdash; J'avais fortement engagé cette malheureuse à se
-retourner. Elle ne l'a pas fait : tant pis pour elle!</p>
-
-<p>La veuve Freizel, bien qu'elle n'eût que trente-trois
-ans, n'était bonne qu'à faire des ménages. Elle
-en trouva deux à quinze francs par mois l'un. Le bail
-de l'avenue de Saint-Ouen ayant été rompu par la
-mort du locataire, elle alla s'engloutir avec sa fille
-dans un petit cabinet de cent vingt francs par an,
-situé dans une maison à six étages, rue Lepic, à
-Montmartre, où il avait jusque-là servi de débarras
-et qui prenait jour sur un corridor donnant sur une
-cour. On faisait la cuisine sur le carré ; et comme
-M<sup>me</sup> Freizel, qui partait le matin pour rentrer à midi
-et repartir à une heure, n'avait pas le temps de préparer
-le déjeuner, Emmeline, obligée de s'en occuper,
-ne retourna plus à l'école. D'ailleurs, M<sup>me</sup> Freizel
-semblait éprouver une sorte d'orgueil maternel à
-savoir son enfant aussi ignorante qu'elle-même. Le
-père avait tenu à ce que la petite apprît à lire et à
-écrire. C'était une affaire faite maintenant. Que diable
-aurait-elle pu demander de plus?</p>
-
-<p>Ce à quoi on réfléchit peu, c'est que la lumière est,
-pour les êtres animés, aussi indispensable que l'air
-respirable. Emmeline, vivant de rogatons, qu'elle accommodait
-à toutes sortes de sauces piquantes, moins
-pour en rehausser le goût que pour le dissimuler,
-grandissait et s'amincissait dans la demi-obscurité de
-la boîte de dominos où elle végétait, pareille à un
-cep de vigne poussé le long d'une porte dans l'humidité
-d'une rue de Paris. Les voisins qui traversaient
-cette pénombre pour monter aux étages supérieurs
-ne voyaient de l'orpheline que ses deux grands yeux,
-lesquels répandaient dans la chambrette le peu de
-clarté qui la désassombrissait.</p>
-
-<p>Elle les usait à lire debout, dans le couloir, tous les
-morceaux de journaux qui lui tombaient sous la
-main, car elle passait à peu près toutes ses journées
-seule, attendant sa mère, soit pour le repas de midi,
-soit pour celui de six heures ; vivant, du matin au
-soir, autour de cette cage, sans travailler et sans
-penser beaucoup non plus, comme les gardiens de
-squares qui, pendant huit heures d'horloge, n'ont
-d'autre occupation que la promenade.</p>
-
-<p>Un jour, M<sup>me</sup> Freizel ne vint pas déjeuner. La
-petite crut qu'elle avait fait son premier ménage plus
-«&nbsp;à fond&nbsp;» qu'à l'ordinaire, et fit revenir jusqu'à une
-heure et demie, sans oser y toucher, le rata, dont les
-parfums graisseux emplissaient tout l'escalier. N'y
-pouvant plus tenir, elle se décida à attaquer ce fricot.
-Comme elle en achevait la moitié, sa mère parut ;
-mais elle n'avait pas faim. Elle avait plutôt soif. Elle
-lampa coup sur coup trois grands verres d'eau ; et
-sans se rendre compte des motifs de ce changement
-de physionomie, Emmeline lui trouva l'air tant soit
-peu égaré.</p>
-
-<p>Pendant trois jours, la bonne femme reprit son
-train-train habituel ; puis, les irrégularités se reproduisirent.
-Un soir même, elle ne rentra pas du tout ;
-et l'enfant, affolée de peur, dut passer la nuit toute
-seule dans ce cabinet qui fermait à peine et où, d'ailleurs,
-avec un coup de poing dans un carreau, il eût
-été si aisé de pénétrer.</p>
-
-<p>A onze heures du matin, personne encore. Enfin,
-vers midi, Emmeline, penchée sur la rampe de l'escalier,
-vit poindre sur les premières marches sa mère,
-portant sous le bras deux bouteilles de vin et suivie
-d'un grand diable en blouse bleue et en casquette
-noire. Lui, portait un jambonneau.</p>
-
-<p>Sans autre présentation, on s'installa, dans le cabinet,
-à la table de sapin, qui en prenait la moitié. On
-invita gaiement la petite, et, peu de temps après, du
-jambonneau il ne restait plus que l'os, sur lequel
-l'invité se mit à sculpter des profils d'hommes et de
-femmes avec un canif qu'il tira de sa poche.</p>
-
-<p>Emmeline, qui tout d'abord avait été effrayée par
-les moustaches rousses, les yeux gris cendre, les
-mains en épaules de mouton et les allures bestiales
-de ce convive inattendu, finit par se laisser gagner
-par ses plaisanteries aimables et ses talents de société.
-A treize ans, on considère facilement comme un
-homme supérieur celui qui réussit à tailler un rond
-de serviette dans un manche de gigot.</p>
-
-<p>Le visiteur réitéra ses visites. M<sup>me</sup> Freizel, qui au
-début l'avait appelé monsieur Marsouillac, n'avait
-pas tardé à l'appeler Marsouillac tout court, puis
-Léon.</p>
-
-<p>Son état ne lui prenait évidemment qu'une faible
-partie de sa journée, car il arrivait quelquefois bien
-avant midi et restait à baguenauder jusqu'à près de
-trois heures. Mais, quel qu'il fût, le métier ne devait
-pas être mauvais, car on ne se refusait plus rien, et on
-sirotait parfois si abondamment après les repas que
-Léon finissait presque toujours par s'étendre sur le
-lit pour y cuver ses petits verres.</p>
-
-<p>Ce lit unique, où couchaient la mère et la fille depuis
-la mort du charron, eut bientôt un adjoint : une
-petite couchette en fer qu'on acheta d'occasion et qu'on
-parvint à caser contre le panneau le plus obscur du
-cabinet. Emmeline fut enchantée d'avoir un lit à elle.
-C'était un commencement de trousseau. Seulement,
-comme elle s'y était mollement endormie la veille,
-bercée par des rêves de propriétaire, elle fut toute
-surprise de distinguer, en se réveillant le lendemain,
-Marsouillac trottinant par la chambre en manches
-de chemise, puis demandant tout haut à sa mère :</p>
-
-<p>&mdash; Où as-tu mis le cirage?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Freizel avait été et pouvait encore passer pour
-jolie, ne s'étant jamais, du vivant de son mari, qui
-trimait pour tout le monde, épuisée dans ces travaux
-qui brûlent le sang, parcheminent la peau et développent
-les jointures des doigts au point de les transformer
-en petits échaudés. Tant que Freizel avait vécu,
-elle ne s'était pas gênée pour lui, bien qu'il lui eût
-souvent reproché de s'habiller «&nbsp;comme un sac&nbsp;». C'était
-d'elle que sa fille tenait ces yeux noirs qui n'en
-finissaient plus. Depuis l'intrusion de ce Marsouillac
-dans son existence, la veuve s'était passé le luxe d'un
-corset, et elle avait été étonnée de la réduction à laquelle
-une taille de femme peut parvenir au moyen du
-rapprochement énergique de deux solides baleines.</p>
-
-<p>Quant aux deux ménages à quinze francs par mois,
-il ne paraissait plus en être question, ce qui ne diminuait
-en rien le nombre des jambonneaux. Un jour,
-Emmeline découvrit un pot de rouge dans le tiroir de
-la table. Sa mère, qui sortait autrefois tous les matins,
-ne sortait plus que le soir et revenait souvent si tard
-que, le lendemain, elle restait couchée jusqu'à midi,
-si bien qu'Emmeline lui servait, ces jours-là, le café
-dans le lit à elle et à Marsouillac. Les détails de l'organisation
-de cette vie nouvelle avaient demandé du
-temps, et la première communion de la petite en
-avait été retardée de toute une année. Cependant
-M<sup>me</sup> Freizel y tenait si obstinément qu'il eût été malséant
-d'ajourner encore la cérémonie à laquelle elle assista
-au bras de Marsouillac, qui se moucha à plusieurs
-reprises pour cacher son attendrissement.</p>
-
-<p>A partir de ce jour béni, le même Marsouillac
-commença à accorder infiniment plus d'attention à
-la «&nbsp;mioche&nbsp;», devant laquelle il s'était jusque-là tout
-permis. Il la servait la première, lui versait des liqueurs
-à tout propos, et, quand il la trouvait seule, l'embrassait
-volontiers sur la nuque. Une fois, il lui enveloppa
-le buste de son bras musculeux et la serra contre lui
-à la faire crier. Elle eut l'idée de s'en plaindre à sa
-mère ; mais celle-ci qui, depuis quelques mois, rentrait
-ivre à peu près tous les soirs, n'aurait attaché
-aucune importance à ces familiarités.</p>
-
-<p>Emmeline, à qui la connaissance et l'âge étaient
-venus, finit par déclarer que le cabinet était décidément
-trop petit pour trois personnes. Elle se mit à
-la recherche d'un magasin quelconque où on la prendrait
-«&nbsp;au pair&nbsp;», c'est-à-dire où elle travaillerait
-énormément pour manger très peu, car c'est là ce
-que presque tous les patrons nomment le «&nbsp;pair&nbsp;»,
-bien qu'entre les deux termes il n'y ait aucune parité.</p>
-
-<p>Après avoir usé ses semelles à interroger les carrés
-de papier écrits à la main et subrepticement collés
-sur les murs ou les monuments publics par les gens
-en quête de places à occuper ou à offrir, elle se vit
-agréée, au n<sup>o</sup> 28 de la rue Notre-Dame-de-Lorette, par
-une petite marchande de modes, qui la prit comme
-trottin, pour reporter les chapeaux et, au besoin, pour
-servir à les essayer, sans autres émoluments que deux
-repas par jour et un matelas dressé sur une sangle,
-dans une soupente dont le plancher poussait de petits
-cris à chaque pas qu'on y risquait.</p>
-
-<p>Ce n'était pas brillant, mais elle y serait seule ; son
-démêloir, sa cuvette lui appartiendraient, et Marsouillac
-n'y tremperait pas ses moustaches rousses. Le
-premier des deux repas consistait en une tasse de
-bouillon le matin, et le second en un plat de viande,
-marié à une écuelle de légumes qu'elle dégusterait
-dans l'arrière-boutique, le soir, à sept heures.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Gandoin, la modiste, convenait, avec une certaine
-loyauté, de ce que ce sous-ordinaire avait de
-débilitant pour un estomac de quatorze ans passés ;
-mais ce serait à l'apprentie de se faire assez bien venir
-des pratiques pour leur soutirer de temps à autre des
-gratifications qui lui permettraient de corser sa pitance
-quotidienne.</p>
-
-<p>Comme dans les grands cafés où les maîtres touchent
-en moyenne soixante-quinze pour cent sur les pourboires
-des garçons, l'idéal des dames de magasin serait
-de faire nourrir leurs demoiselles par leurs clientes.</p>
-
-<p>Marsouillac eut un mouvement d'ennui en apprenant
-de la bouche d'Emmeline sa résolution de se suffire
-à elle-même. M<sup>me</sup> Freizel fut enchantée. Seulement,
-une question d'amour-propre surgit au moment du départ.
-Emmeline était toujours mise comme une petite
-fille des rues. Ses bas de coton blanc retombaient
-d'ordinaire sur ses jambes tout d'une venue. Elle portait
-six mois la même robe par-dessus une chemise à
-peine trop fine pour de la toile à voile. Pas l'ombre
-de cette coquetterie qui rattache la fillette à la jeune
-fille et la jeune fille à la femme. Aucun soin de ses
-ongles non plus que de ses dents, dont la blancheur
-persistait pourtant à travers les morceaux de réglisse
-et autres saletés dont on s'exerçait à l'obscurcir.</p>
-
-<p>Il fallut bien remplacer ces loques dont la sordidité
-eût amené un désabonnement général de la part de
-la clientèle de M<sup>me</sup> Gandoin. Ce fut Marsouillac qui se
-chargea de la métamorphose. Il y mit une munificence
-quasi royale et une bonne grâce exquise. Quand elle
-quitta toute flambant neuf le cabinet de la rue Lepic,
-il lui dit en l'embrassant :</p>
-
-<p>&mdash; J'espère que tu te souviendras que c'est moi qui
-t'ai faite belle comme ça.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">III<br />
-<span class="small">L'AMANT DE LA MÈRE</span></h2>
-
-
-<p>Le débit du magasin de la rue Notre-Dame-de-Lorette
-était aussi restreint que le local en était exigu. Cinq
-ou six chapeaux fichés sur des champignons, où ils
-étaient devenus des nids à poussière, occupaient toute
-la devanture. Mais, faute d'être suffisamment renouvelés,
-ces spécimens se démodaient, et, placés là pour
-attirer les chalands, ils n'arrivaient guère qu'à les
-éloigner. La spécialité de M<sup>me</sup> Gandoin était les toques
-en plumes de lophophore, qui brillaient comme des
-casques sur les têtes des femmes de chambre et des
-cocottes de petite marque, qui alimentaient le commerce
-de la marchande de modes.</p>
-
-<p>Bien qu'elle eût toutes les défiances et qu'elle prît
-toutes ses précautions, elle n'osait, en livrant la marchandise
-à certaines acheteuses, se faire toujours
-payer sans le moindre délai, et elle apprenait souvent
-avec désespoir que sa pratique avait changé de quartier
-sans laisser sa nouvelle adresse. La colonne des
-non-valeurs s'allongeait tous les jours davantage sous
-ses yeux désolés ; car, si de nouvelles créances s'y
-alignaient continuellement, les anciennes ne rentraient
-jamais.</p>
-
-<p>Deux ouvrières seulement jouaient de l'aiguille dans
-la boutique, M<sup>me</sup> Gandoin, une blonde grassouillette,
-à cheveux teints en fauve, s'étant attribué pour unique
-mission de recevoir le public, qu'elle appelait «&nbsp;son&nbsp;»
-public et qu'elle avait la prétention de retourner
-comme un gant. Emmeline, tout en portant le titre
-d'apprentie, n'avait, en réalité, d'autre rôle que celui
-de courrier du magasin. Elle aidait le matin la
-bonne à le balayer. Elle faisait ensuite les commissions
-particulières de la patronne : tantôt chez le boucher,
-tantôt chez la fruitière.</p>
-
-<p>Il est, en effet, d'usage que des filles et garçons, ceux
-qu'on engage sous la qualification d'apprentis, on en
-fasse soit des domestiques, soit des commissionnaires,
-sans songer le moins du monde à leur enseigner la
-profession pour l'exercice de laquelle ils ont été mis
-en apprentissage. Aussi les parents sont-ils généralement
-fort surpris qu'au bout de deux ans leurs enfants
-n'en sachent pas plus qu'au premier jour, et que
-quand on les a placés chez un quincaillier ou un graveur
-sur métaux, ils soient, après ce stage, tout au
-plus bons à frotter le parquet.</p>
-
-<p>Tous les quinze jours, Emmeline allait dire bonjour
-à sa mère qu'elle retrouvait chaque fois plus anéantie,
-plus abrutie et plus avachie. Marsouillac avait commencé
-à la tromper, puis à la battre et elle lampait
-des carafons de rhum pour refouler ses amertumes.
-Un jour qu'elle s'était endormie, le tête sur son bras
-et son bras sur la table, Marsouillac avait essayé de lutiner
-si grossièrement Emmeline que celle-ci se décida
-à secouer définitivement ses bottines sur le seuil
-maternel.</p>
-
-<p>Elle passait ses dimanches de sortie à lire dans le
-magasin ou à aider la bonne à faire la cuisine.</p>
-
-<p>Dix-huit mois se passèrent ainsi. Elle s'était développée
-surtout en hauteur ; car si sa taille était déjà
-celle d'une femme, son corsage était encore celui
-d'une fillette. Sa patronne perdait des heures à lui
-tordre les cheveux derrière la tête, selon la forme des
-chapeaux qu'elle lui essayait devant les clientes, lesquelles
-s'imaginaient naïvement qu'ayant un de ces
-chapeaux-là sur la tête, elles auraient instantanément
-autant de cheveux qu'Emmeline.</p>
-
-<p>Un jour, le propriétaire de l'immeuble vint prévenir
-M<sup>me</sup> Gandoin qu'il aurait peut-être besoin sous peu
-de son magasin, ainsi que de celui d'à côté, qui servait
-à une papeterie. Un de ces industriels qui installent
-un peu partout des brasseries, sur les carreaux desquels
-on lit : <i>Salvator est arrivé!</i> lui avait proposé la
-location de tout le rez-de-chaussée. La marchande
-de modes avait encore quatre ans de bail et son droit
-était de se refuser à déménager ; mais le sacrifice
-qu'on lui demandait devant être compensé par une
-indemnité d'une certaine envergure, c'était à elle de
-réfléchir.</p>
-
-<p>Les modes allaient cahin-caha. M<sup>me</sup> Gandoin avait
-toujours caressé un rêve : se retirer dans son département &mdash; celui
-de Loir-et-Cher &mdash; où une dot de quatre
-ou cinq mille francs lui permettrait soit de dénicher
-un second mari &mdash; car elle était veuve &mdash; soit d'entreprendre
-un commerce moins truculent, mais aussi
-moins aléatoire : l'épicerie, par exemple. Elle accepta,
-se mit en campagne pour tâcher de faire acquitter par
-les retardataires les notes restées en souffrance, et
-avertit son personnel que, la liquidation terminée, il
-eût à se pourvoir ailleurs.</p>
-
-<p>Huit jours après cette communication officielle,
-les ouvriers arrivaient avec leur pioche et, sur un parcours
-de huit mètres, s'étendait une large bande de
-toile blanche portant en lettres noires cet avis au public :
-<i>Prochainement ouverture de la grande Brasserie du
-Désir. &mdash; Bock à trente centimes.</i></p>
-
-<p>Emmeline fut congédiée avant d'avoir acquis les
-capacités nécessaires pour rendre des services dans
-le métier auquel elle avait été si imparfaitement
-initiée. Il lui fallait revenir, au moins momentanément,
-habiter avec sa mère. Rentrer dans cette
-promiscuité constitua pour elle une épreuve atroce.
-Elle n'avait pas eu le temps de se débrouiller, mais
-elle se jura de déguerpir de ce milieu, dès qu'elle
-serait arrivée à se caser, fût-ce chez une charbonnière
-ou une marchande de pommes de terre
-frites.</p>
-
-<p>Elle reprit, comme un récidiviste qui retourne à
-sa prison, le chemin de cette rue Lepic, qu'elle avait
-si allègrement quittée. Il était neuf heures du soir
-quand elle revit le cabinet sale où elle était restée si
-longtemps privée d'air et de jour. Le taudis s'était
-orné d'un porte-allumettes en porcelaine, d'une petite
-glace encadrée dans du cuivre estampé et de trois ou
-quatre figurines, le tout évidemment gagné à la
-foire. Ni M<sup>me</sup> Freizel ni Marsouillac n'étaient là, bien
-que tous deux fussent au courant de son retour. On
-était en septembre ; il ne faisait pas froid, mais elle
-frissonna malgré tout, d'abord en se voyant seule,
-puis en songeant à la compagnie qu'elle attendait.</p>
-
-<p>Les heures coulèrent. La nuit se fit tout à coup
-dans l'escalier. La concierge venait d'éteindre le gaz.
-Il était minuit, et personne ne paraissait. Elle dressa
-elle-même son lit de fer, dont l'armature, repliée
-sur ses charnières, avait été remisée dans le coin le
-plus noir. Elle poussa le verrou, tout en laissant à la
-serrure la clef qu'elle avait prise dans la loge, et elle
-se coucha pour se réchauffer, bien qu'elle n'eût pas
-la moindre envie de dormir.</p>
-
-<p>Vers une heure du matin, le bois du palier gémit
-sous un pas sourd, pareil à celui d'une personne
-chaussée de pantoufles ; puis, la clef tourna, sans ouvrir
-la porte retenue par le verrou.</p>
-
-<p>&mdash; C'est maman! pensa Emmeline en se jetant en
-bas du lit. Quel bonheur si elle s'était débarrassée de
-cet individu!</p>
-
-<p>Puis, courant à la porte, elle demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Maman! est-ce toi?</p>
-
-<p>Et, sans même attendre la réponse, elle ouvrit le
-verrou. C'était Marsouillac. Il était en chaussettes et
-tenait ses souliers à la main.</p>
-
-<p>Elle bondit en arrière et alla s'enfoncer dans ses
-draps, qu'avec l'instinct particulier aux femmes et aux
-autruches elle ramena par-dessus sa tête. Marsouillac,
-qui tenait à avoir les mains libres, posa ses souliers
-sur une chaise et, serpentant jusqu'au lit d'Emmeline,
-il lui dit presque gaiement, en la tutoyant comme
-une camarade :</p>
-
-<p>&mdash; Ne t'inquiète de rien. La vieille ne nous dérangera
-pas. Je l'ai laissée à un kilomètre d'ici, à l'estaminet.
-Elle ne tient plus sur ses jambes.</p>
-
-<p>Puis, l'enveloppant de ses bras d'athlète, il la souleva
-comme un oiseau et se mit à la couvrir de ses
-baisers de brute. Elle essaya de se défendre à tâtons,
-n'osant crier, de peur d'un esclandre. Elle l'égratigna,
-le saisit par la moustache, tenta de lui casser les
-dents de son petit poing. Il la laissa s'épuiser en contorsions ;
-puis, quand il la sentit à bout, il la rejeta
-sur le matelas en l'y maintenant sans le moindre
-effort.</p>
-
-<p>Cette fois elle voulut appeler à l'aide ; mais quand
-elle ouvrit la bouche pour jeter un «&nbsp;Au secours!&nbsp;» il
-la saisit à la gorge, lui enfonçant ses doigts dans le
-cou et, se penchant sur elle, il lui murmura férocement :</p>
-
-<p>&mdash; Si tu dis un mot, je t'étrangle!</p>
-
-<p>Elle se tut, en effet, car elle s'évanouit. Quand les
-idées lui revinrent, Marsouillac était parti. Sans doute,
-il était retourné à l'estaminet relever M<sup>me</sup> Freizel de sa
-faction. L'idée que cet être allait reparaître, soit seul,
-soit avec sa mère, la jeta dans une démence fébrile.
-Au hasard, et sans même rallumer la bougie qu'elle
-avait soufflée en se couchant, elle s'habilla à la hâte
-et s'élança dehors ; elle descendit l'escalier quatre à
-quatre.</p>
-
-<p>Sa première pensée fut de se rendre chez le commissaire
-de police ; mais à quoi bon? C'était fait maintenant ;
-et puis, sa mère eût été forcément mêlée à
-ces ignominies. Ne fût-ce que pour son père, il lui
-était interdit de mettre la justice dans la confidence.</p>
-
-<p>Elle se sentait brisée à toutes les jointures : ses
-jambes cotonnaient dans ses jupes. Elle avisa boulevard
-de Clichy, un de ces petits hôtels où on loge à
-la nuit et quelquefois à l'heure. Au fronton du monument
-fulgurait cette annonce : <i>Chambres confortables
-à un franc cinquante et à un franc.</i> Elle portait sur elle
-les économies de ses dix-huit mois d'apprentissage :
-quinze francs. Elle sonna, car la porte était fermée.
-Une servante en camisole vint lui ouvrir. Elle donna
-d'avance un franc cinquante, puisqu'elle n'avait pas
-de bagages. On l'introduisit dans une chambre dont
-elle ne vit à peu près clairement que le lit. Elle se
-jeta dessus et tomba dans une sorte de léthargie qui
-tenait le milieu entre le sommeil et la syncope.</p>
-
-<p>Il ne faisait pas encore jour quand un grand tumulte
-secoua toute la maison. Des cris, des bruits
-de luttes, des injures, des supplications, des sanglots
-se croisaient, du rez-de-chaussée au grenier. Elle
-pensa que c'étaient des ivrognes qui se battaient, et,
-d'ailleurs, elle n'aurait jamais eu la force de se lever
-pour s'enquérir. Les éclats de voix et le piétinement
-se rapprochèrent de sa chambre dont la porte, quoiqu'elle
-l'eût fermée à double tour, s'ouvrit brusquement :
-ce qui démontrait que les maîtres de l'hôtel
-possédaient des doubles clefs.</p>
-
-<p>Deux sergents de ville entrèrent éclairés par la fille
-en camisole.</p>
-
-<p>&mdash; Allons! qu'on se lève, et en route! dit l'un des
-agents d'une voix de garde-chiourme.</p>
-
-<p>Emmeline avait ouvert tout grands ses yeux hébétés
-par la stupéfaction et la terreur. Elle crut qu'on se
-trompait et ne bougea pas.</p>
-
-<p>&mdash; Ah çà! va-t-on obéir? réitéra le garde.</p>
-
-<p>&mdash; Moi, me lever? Pourquoi me lever? fit la jeune
-fille, comprenant enfin qu'on s'adressait à elle.</p>
-
-<p>&mdash; Parce que nous sommes de battue cette nuit,
-expliqua l'autre sergent de ville, qui paraissait un peu
-moins ours que son collègue, et qu'on va vous emmener
-au poste avec toutes celles de la rafle.</p>
-
-<p>&mdash; Comment! la rafle! balbutia Emmeline, que ce
-mot répugnant fit frémir de la tête aux pieds : mais j'ai
-donné trente sous pour être ici&hellip; N'est-ce pas, mademoiselle,
-que je vous ai donné trente sous? ajouta-t-elle
-en invoquant le témoignage de la servante en camisole.</p>
-
-<p>&mdash; Il ne s'agit pas de vos trente sous, répliqua l'agent.
-On veut savoir si vous avez un domicile.</p>
-
-<p>&mdash; Mais c'est ici mon domicile, puisque j'ai payé!
-objecta Emmeline, forte de ce qu'elle croyait être son
-droit.</p>
-
-<p>En France, pays de tous les arbitraires, on arrête
-les femmes parce qu'elles sont dans la rue : et, lorsqu'afin
-de n'y plus être, elles cherchent asile dans un
-hôtel, on les y arrête aussi. Quand vous entrez chez
-un marchand de tabac, il vous donne un cigare en
-échange de votre argent. Quand vous retenez, moyennant
-un prix fixé, une chambre pour y passer la
-nuit, vous y êtes chez vous, attendu que vous l'avez
-achetée et payée pour un temps déterminé. On se
-casserait la tête contre les murs avant de comprendre
-pourquoi la police se permet de se faire ouvrir, à
-toute heure du jour et du soir, la porte de votre
-chambre, sous prétexte qu'elle a été meublée par un
-autre que par vous ; tandis que si l'armoire et le lavabo
-qui la décorent vous appartenaient, votre seuil
-deviendrait immédiatement sacré et infranchissable.</p>
-
-<p>Notez qu'en vertu des ordonnances policières sur
-les garnis, tous les voyageurs qui descendent à l'hôtel
-sont susceptibles d'être saisis dans leurs lits et traînés
-au Dépôt de la préfecture, et que c'est par pure tolérance
-que les princes régnants et les héritiers présomptifs
-qui viennent visiter Paris ne sont pas compris
-dans les rafles qui s'y opèrent si fréquemment.</p>
-
-<p>Le raisonnement d'Emmeline était donc irréfutable.
-Aussi le plus moustachu des deux agents ne le
-réfuta-t-il que par un : «&nbsp;Allons, oust!&nbsp;» qui clôturait
-la discussion. Il avança sur la jeune fille, qui se cramponna
-au dossier du lit où elle s'était étendue tout
-habillée. Elle s'agenouilla sur le matelas, suppliant,
-se prenant la tête à deux mains :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! ne m'emmenez pas en prison! mais je n'ai
-rien fait de mal&hellip; bien au contraire&hellip; ah! si vous
-saviez!</p>
-
-<p>Tout ce que le sergent de ville savait, c'est qu'à
-Paris, quand Saint-Lazare a besoin d'ouvrières, on
-fait la presse des femmes, comme on fait la presse
-des matelots dans les ports anglais, quand la Grande-Bretagne
-a besoin de renforcer sa marine.</p>
-
-<p>Sans plus s'occuper des sanglots d'Emmeline que
-si c'eût été les aboiements d'un chien, les agents la
-lancèrent dans l'escalier, qu'elle roula jusqu'à l'entrée
-de l'hôtel, devant lequel une escouade d'une vingtaine
-de filles était contenue par six autres policiers.
-Emmeline fut poussée du poing dans cette tourbe, où
-elle entra, comme on entre dans le déshonneur, les
-yeux fermés.</p>
-
-<p>Quand elle les rouvrit, elle se vit marchant au milieu
-d'un escadron volant composé de vieilles femmes
-décolletées et têtes nues ; de petites filles, dont deux
-ou trois n'avaient pas treize ans ; de maritornes en
-tablier et de quatre ou cinq femmes en robe à traîne
-et en chapeau, que l'une d'elles avait laissé glisser de
-son chignon et qu'elle portait dans le dos comme une
-hotte.</p>
-
-<p>Dans la nuit, à une quinzaine de pas, s'estompaient
-des silhouettes d'hommes étranges, qui suivaient
-le cortège et s'arrêtaient quelquefois comme
-pour se consulter sur la question de savoir s'ils n'attaqueraient
-pas les agents.</p>
-
-<p>On arriva au poste sans que la bataille se fût engagée.
-L'attitude des prisonnières était, en général,
-celle de l'indifférence. Elles avaient l'air de connaître
-sur le bout du doigt ce qui les attendait et d'avoir
-d'avance passé aux profits et pertes les quinze jours
-ou trois semaines qu'il leur faudrait vivre loin du
-boulevard et des bals publics. La plupart considèrent
-ces aventures périodiques comme une sorte de tribut
-féodal, de prestation en nature qu'elles assimileraient
-presque au service militaire. Une des raflées
-dit tranquillement à sa camarade de route, en se
-laissant tomber sur un des lits du poste :</p>
-
-<p>&mdash; Ma pauvre vieille, je crois que nous allons encore
-faire nos vingt-huit jours!</p>
-
-<p>Emmeline resta assise, pliée en deux, la tête entre
-les genoux, jusqu'à ce qu'on vînt la chercher pour la
-mener à la Préfecture, au bureau où on interroge et
-on classe les femmes arrêtées. L'aspect intérieur de
-la voiture administrative, dont les cellules font l'effet
-de cercueils rangés debout dans la crypte d'un monastère,
-la glaça de terreur. Il lui sembla que si elle
-entrait dans un de ces sarcophages, elle n'en sortirait
-que morte.</p>
-
-<p>Elle regarda ses compagnes de misère faire allègrement
-l'ascension du marchepied de l'omnibus
-cellulaire. Il s'en rencontre encore qui mettent une
-certaine coquetterie dans cette gymnastique, trouvant
-moyen de montrer leurs jambes et se hissant jusqu'à
-l'orifice du gouffre avec un petit coup de ressac plein
-d'élégance. Elle était si honteuse de se donner ainsi
-en spectacle à la foule qui s'était massée autour de la
-voiture que, quand son tour vint, elle s'élança dans
-le couloir qui sépare les cellules : elle avait hâte de
-disparaître à tous ces yeux et à tous ces ricanements.</p>
-
-<p>Après un quart d'heure de route, de la boîte où on
-l'avait jetée on la transvasa à la préfecture, dans l'antichambre
-du deuxième bureau de la première division.
-C'est le bureau des m&oelig;urs. Cette première
-pièce, tellement sombre qu'elle est perpétuellement
-éclairée au gaz, a pour tous meubles des bancs qui en
-font tout le tour.</p>
-
-<p>Hélas! avant d'être autorisées à s'y asseoir, en attendant
-leur jugement, les raflées, filles, femmes ou
-veuves capturées à bon escient ou par erreur dans
-une razzia, honnêtes ou dévergondées, vierges ou non
-vierges, sont astreintes à la plus ignoble et à la plus
-démoralisante des investigations. Cette souillure fut
-pour Emmeline presque aussi cruelle que l'autre.</p>
-
-<p>Lorsque tout ce qui constituait le butin de la nuit
-fut prêt à comparaître devant le juge, une porte s'ouvrit.
-Toutes les prisonnières se levèrent et, comme
-un troupeau au courant des volontés du molosse qui
-les garde et les mène paître, elles entrèrent toutes
-ensemble dans une seconde pièce capitonnée de dossiers,
-et au milieu de laquelle se dresse un immense
-bureau, dont les moindres casiers sont bourrés
-de papiers, comme un canon chargé jusqu'à la
-gueule.</p>
-
-<p>Le vieillard qui se tenait assis derrière ce rempart,
-entre les bras d'un fauteuil de style Empire, ne se
-doutait indubitablement pas de la douloureuse responsabilité
-sociale qu'il allait assumer sur sa tête. Il
-se leva et, par-dessus les dossiers qui l'encombraient,
-fit, d'un regard circulaire et presque jovial, une première
-inspection du gibier que ses employés rapportaient
-dans leur carnassière.</p>
-
-<p>Ce fonctionnaire était naturellement gai, et c'était
-ordinairement d'une voix pleine de bonne humeur
-qu'il disait à ses clientes :</p>
-
-<p>&mdash; Vous en avez pour un mois de Grand-Hôtel.</p>
-
-<p>Le Grand-Hôtel, c'est Saint-Lazare. Il faut bien
-rire un peu.</p>
-
-<p>Tout de suite il reconnut dans le grouillement de
-l'escadron deux ou trois habituées de la maison, de
-celles qu'il appelait ses «&nbsp;juments de retour&nbsp;».</p>
-
-<p>&mdash; Approchez, la grande Fanny, fit-il, en tendant le
-doigt du côté d'une brune déjà marquée, et aussi
-haute sur jambe que haute en couleur. Avec vous,
-ce sera tout de suite bouclé.</p>
-
-<p>Et il écrivit un ordre d'écrou qu'il remit à un garçon
-de bureau, et qui devait servir de billet d'introduction
-au Grand-Hôtel. Seulement, il ne donnait
-plus aux condamnées le chiffre de leurs jours de
-prison, depuis que l'une d'elles, trouvant probablement
-la dose trop forte, lui avait envoyé à la tête un
-encrier de plomb, qui lui avait mis l'oreille droite en
-capilotade.</p>
-
-<p>&mdash; C'est que, monsieur Heurteloup, fit observer la
-grande Fanny, j'ai ma chatte qui vient de faire des
-petits? Qu'est-ce que la pauvre bête va devenir?</p>
-
-<p>&mdash; Les chattes, ça n'est pas de ma compétence!
-répondit le chef de bureau. A une autre!</p>
-
-<p>Comme une comparse qui rentre dans le rang
-après en être sortie un instant pour chanter son couplet,
-la grande Fanny reprit sa place dans le groupe,
-et ledit Heurteloup continua à distribuer «&nbsp;à la
-muette&nbsp;» ses semaines d'emprisonnement administratif ;
-car, cet employé n'étant pas magistrat, c'était
-non pas au nom de la justice, mais au nom de «&nbsp;l'administration&nbsp;»
-qu'il privait arbitrairement et autocratiquement
-les femmes de leur liberté.</p>
-
-<p>Et ce qui démontre à quel point ses arrêts étaient
-plus redoutables que ceux de la cour d'assises, c'est
-que ces derniers peuvent être cassés, tandis que les
-siens étaient sans recours et que, les eût-il rendus en
-état d'ivresse, les infortunées sur lesquelles il refermait
-les verrous n'avaient même pas la ressource,
-comme la Macédonienne antique, d'en appeler à
-Philippe à jeun.</p>
-
-<p>&mdash; Et celle-là? demanda-t-il tout à coup, en désignant
-Emmeline.</p>
-
-<p>Elle restait collée au parquet par la stupeur où la
-plongeaient ces questions et ces réponses, et ce spectacle
-révoltant d'un homme, quel qu'il fût, parlant
-ainsi à des femmes, quelles qu'elles fussent. Un brigadier
-fut obligé de la conduire par le bras jusqu'auprès
-de ce bureaucrate, rebelle à tout attendrissement,
-et qui donnait l'idée d'un planteur faisant le décompte
-et l'appel de ses nègres.</p>
-
-<p>&mdash; Comment vous nommez-vous? fit-il avant de
-l'avoir regardée.</p>
-
-<p>&mdash; Emmeline&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'arrêta, ne pouvant se décider à prononcer le
-nom de son père dans cette salle déshonorée.</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes enfant naturelle?</p>
-
-<p>&mdash; Mais non, se récria-t-elle, scandalisée qu'on lui
-contestât jusqu'à la légitimité de sa naissance.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, vous avez un nom de famille? insista le
-chef de bureau, tout en parcourant le procès-verbal
-d'arrestation qu'un sergent de ville lui avait remis.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, murmura-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! quel est-il?</p>
-
-<p>&mdash; Freizel! dit-elle en s'approchant pour que cette
-confidence fût reçue par lui seul.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, pourquoi couchez-vous dans des hôtels
-borgnes, et non chez votre père?</p>
-
-<p>&mdash; Il est mort.</p>
-
-<p>&mdash; Mais votre mère est vivante?</p>
-
-<p>Emmeline s'imagina qu'on allait la ramener dans
-cette chambre infecte, toute peuplée pour elle de la
-figure sinistre de Marsouillac lui arrachant l'âme,
-tout en lui crachant à la figure cette menace furieuse :</p>
-
-<p>&mdash; Si tu dis un mot, je t'étrangle!</p>
-
-<p>Retourner à cette horreur et à ce danger, c'était
-pour elle traverser un bois, la nuit, ou dormir dans
-un cimetière. Tout plutôt qu'une lutte nouvelle avec
-ce bandit, dont les moustaches rouges la brûlaient
-encore. Elle répondit :</p>
-
-<p>&mdash; Ma mère? Je ne sais pas ce qu'elle est devenue.</p>
-
-<p>&mdash; Bien! voilà déjà les parents à éliminer, poursuivit
-l'impassible Heurteloup du ton d'un comptable
-qui pose huit et qui retient trois. Maintenant, avez-vous
-un état?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, monsieur, je suis modiste.</p>
-
-<p>&mdash; Modiste, à quelle adresse?</p>
-
-<p>&mdash; Je travaillais chez M<sup>me</sup> Gandoin, rue Notre-Dame-de-Lorette,
-mais elle a vendu son fonds.</p>
-
-<p>&mdash; Ce qui signifie que vous ne travaillez pas. Elles
-sont toutes les mêmes : elles ont un état, seulement
-elles ne l'exercent jamais.</p>
-
-<p>Et comme ce satrape n'avait pas l'habitude d'accorder
-une aussi grande latitude à la défense des accusées,
-il résuma ainsi son interrogatoire :</p>
-
-<p>&mdash; En somme, vous n'avez ni père ni mère, ni
-travail, ni domicile et, par-dessus le marché, vous
-êtes mineure. Vous avez déclaré à l'agent qui vous a
-arrêtée que vous aviez dix-sept ans.</p>
-
-<p>Pour le personnel du deuxième bureau de la première
-division, le fait de n'avoir pas vingt et un ans
-constitue, de la part d'une femme, une espèce d'attentat
-à la pudeur. Aussi, cet Heurteloup lui dit-il :
-«&nbsp;Vous êtes mineure&nbsp;», comme il lui aurait dit :
-«&nbsp;Vous avez été surprise en flagrant délit de vol aux
-étalages.&nbsp;» Emmeline n'avait rien à objecter à une
-inculpation aussi fondée. Atteinte et convaincue du
-délit de jeunesse, elle ne put que baisser la tête, et le
-chef de bureau continua d'une voix paternelle :</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes donc nécessairement destinée à faire le
-métier de celles qui n'en ont pas. Mais, pour celui-là
-comme pour les autres, une patente est indispensable.
-Nous allons vous en donner une qui sera une
-garantie pour vous&hellip; pour tout le monde, et que vous
-aurez à nous représenter deux fois par mois, quand
-vous viendrez&hellip; nous voir&hellip; Vous n'avez plus de
-famille&hellip; L'administration vous en servira.</p>
-
-<p>Ce n'était pas lui qui allait coucher pour jamais
-cette mineure sur les registres de la police des
-m&oelig;urs : c'était l'administration, de même que ce
-n'est pas le jury non plus que le président des assises
-qui condamne un homme à mort : c'est la société. Il
-prit dans un casier une plaque de carton jaune, rayée
-en large pour y inscrire le nom de l'impétrante, en
-long pour y marquer les jours de visite, et après y
-avoir apposé un jeu de cachets ainsi que sa signature,
-il la remit gracieusement à Emmeline, comme s'il
-lui eût offert une boîte de bonbons.</p>
-
-<p>Puis, il la congédia par un signe de tête dont le
-sens était :</p>
-
-<p>«&nbsp;Maintenant que je vous tiens, vous êtes libre.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">IV<br />
-<span class="small">A TOUT VENANT</span></h2>
-
-
-<p>Emmeline descendit l'escalier, tenant à la main sa
-contremarque d'infamie, sans se rendre sérieusement
-compte de la réprobation à laquelle la vouait cette
-estampille indélébile. Ce fut en lisant dans les escaliers
-mêmes de la Préfecture les prescriptions formulées
-au dos du carton jaune qu'elle en entrevit vaguement
-toute l'atrocité.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, qu'est-ce que tu attends là? lui dit une
-fille renvoyée indemne et qui avait fait partie de la
-rafle. Ça y est maintenant, va! Si tu as de l'argent
-pour te mettre dans tes meubles, tu pourras travailler
-pour ton compte ; sinon faut vite t'occuper de te
-trouver une maison!</p>
-
-<p>Emmeline s'imaginait qu'elle avait encore des
-chances d'entrer dans un magasin pour y gagner
-honnêtement son pain, et que les formalités dont elle
-venait d'être l'objet n'étaient que des précautions pour
-le cas où personne ne consentirait à répondre d'elle.
-L'autre lui expliqua, avec la crudité de la désillusion,
-à quelle sujétion et à quelle servitude est réduite la
-malheureuse tombée dans les filets des chasseurs de
-femmes. Toutes les portes, excepté celles qui s'ouvrent
-de jour et de nuit à tout venant, lui étaient
-désormais fermées. Elle n'était plus bonne seulement
-à laver la vaisselle ou à garder les oies dans une ferme :
-elle était condamnée pour la vie à n'être que de la
-chair à plaisir.</p>
-
-<p>Avec l'empressement que mettent les filles perdues
-à consommer la perte des autres, celle-ci s'offrit à
-piloter Emmeline dans le monde spécial où on venait
-de la faire entrer de force. Si elle voulait, elles seraient
-amies. Elle lui expliqua alors qu'elle aussi avait essayé
-de vivre à sa guise, mais qu'elle en avait eu bien vite
-assez de se faire ramasser continuellement. Il n'y
-avait rien de tel que de se placer sous l'égide d'une
-patronne raisonnable, c'est-à-dire pas trop rapace,
-qui, du moins, vous protégeait contre les exigences
-et les injustices des agents à qui, pour être tranquilles,
-il fallait perpétuellement graisser la patte.</p>
-
-<p>La preuve qu'elle ne mentait pas, c'est qu'elle était
-résolue à rentrer le jour même au <i>Perroquet bleu</i>, où
-elle avait déjà passé trois mois et qui était tenu par
-une dame «&nbsp;très comme il faut&nbsp;». Emmeline, qui
-tremblait toujours d'être rencontrée et assassinée par
-Marsouillac, n'avait, avec les dix francs qui lui restaient
-en poche, d'autre refuge qu'un plongeon dans
-la Seine ou dans la boue. Elle suivit sa compagne de
-hasard, lui confiant ainsi sa destinée qu'elle ne se
-sentait plus la force de diriger elle-même.</p>
-
-<p>Comme elles avaient faim toutes les deux, on commença
-par «&nbsp;claquer&nbsp;» les dix francs d'Emmeline. La
-chaleur du cabaret opéra peu à peu sur ce cerveau
-de dix-sept ans. On causa, on s'exalta ; il est même
-probable que le «&nbsp;chaperon&nbsp;» versa à sa camarade
-un peu plus de vin que celle-ci n'en pouvait supporter
-après un jeûne de près de deux jours ; si bien
-que, le lendemain matin, presque sans se rappeler
-comment elle y avait fait son entrée, la fille du charron
-se réveilla pensionnaire du <i>Perroquet bleu</i>.</p>
-
-<p>Ce fut seulement après huit jours d'une vie machinale
-et inconsciente qu'Emmeline se sentit pénétrée
-par un affreux dégoût de sa nouvelle situation. A travers
-les conversations idiotes qui se tenaient dans ce
-perpétuel décaméron, elle avait retenu que, parfois,
-un homme de la haute s'enamourait de l'une d'elles
-et la retirait du bouge pour l'installer dans des meubles
-en palissandre et des tapis en moquette. Il est
-vrai que ces phénomènes se produisaient d'ordinaire
-dans des établissements un peu mieux tenus que le
-claque-dents où on les nourrissait de filet de cheval ;
-mais, dans le domaine de la passion, tout est possible.
-Il n'y avait donc pas lieu de désespérer complètement.</p>
-
-<p>Emmeline tourna toutes ses facultés vers cet objectif :
-trouver quelque honnête garçon, riche ou pauvre,
-ça lui était bien égal, qui l'arracherait de ces
-bas-fonds et l'emporterait dans ses bras comme un
-«&nbsp;machabée&nbsp;» qu'on retire de l'eau. Avec quelle joie
-elle lui servirait de bonne à tout faire, elle lui frotterait
-son parquet, elle lui ferait sa cuisine, elle lui ravauderait
-ses chaussettes! Parmi tous les passants
-qui traversaient la maison, elle cherchait, nuit et
-jour, cet oiseau rare. A un moment, elle crut même
-l'avoir trouvé.</p>
-
-<p>Le <i>Perroquet bleu</i>, que l'extrême modicité de ses
-prix mettait à la portée de tous, n'était guère fréquenté
-que par une société d'élégance douteuse. Un
-soir, elle vit s'asseoir à une table de l'estaminet où
-les femmes venaient pousser les hommes à la consommation,
-trois jeunes gens qui lui parurent être
-des étudiants, bien que l'un d'eux eût pour coiffure
-un chapeau de feutre gris, à bords tourmentés et
-pour vêtement un costume d'atelier en ratine solitaire
-à côtes.</p>
-
-<p>Après s'être fait servir un verre de grenadine, qu'il
-fit semblant de porter à ses lèvres, il promenait ses
-grands yeux bleus sur les groupes où les filles étaient
-mêlées aux consommateurs.</p>
-
-<p>&mdash; As-tu ton affaire? lui demanda un de ses deux
-camarades, un petit blond, déjà chauve.</p>
-
-<p>&mdash; Non : tout ça ne me va pas, répondit le jeune
-homme. Richard m'avait pourtant assuré que je trouverais
-là ce que je cherche.</p>
-
-<p>Trois ou quatre femmes, qui guettaient les arrivants
-pour les rançonner, s'abattirent immédiatement
-sur ces visiteurs distingués dont les mains
-blanches les attiraient. Ce fut un ch&oelig;ur de sollicitations :</p>
-
-<p>&mdash; Paye-moi un cassis!</p>
-
-<p>&mdash; Paye-moi une cerise!</p>
-
-<p>&mdash; Paye-moi un madère!</p>
-
-<p>Et, sans attendre les ordres, le garçon du café apporta
-les trois breuvages demandés.</p>
-
-<p>Mais le jeune homme au feutre gris continuait son
-inspection :</p>
-
-<p>&mdash; Tiens! Gérald! ce doit être celle-là! fit observer
-l'autre camarade, un grand diable imberbe, avec de
-longs cheveux châtains qui ruisselaient le long de
-ses tempes ; et il indiqua Emmeline debout près de la
-fenêtre à carreaux dépolis.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, probablement! fit le jeune homme en lui
-faisant signe d'approcher.</p>
-
-<p>Elle se fraya un chemin entre plusieurs tables encombrées
-et, toujours debout, elle attendit qu'on l'utilisât.</p>
-
-<p>&mdash; Assieds-toi donc, dit, en lui tendant un escabeau,
-celui qu'on avait appelé Gérald. Emmeline s'assit,
-avec le sourire spécifié par la patronne, un sourire
-qui était dans le contrat.</p>
-
-<p>&mdash; Maintenant, que veux-tu prendre? fit le jeune
-homme.</p>
-
-<p>&mdash; Rien! dit-elle, ou bien un peu de sirop.</p>
-
-<p>&mdash; Si tu n'es pas dégoûtée, bois dans mon verre,
-je n'y ai pas touché.</p>
-
-<p>Elle posa le verre devant elle sans y toucher non
-plus. Le jeune homme la dévisageait, se rejetant en
-arrière pour mieux l'analyser dans son ensemble.</p>
-
-<p>&mdash; Tiens-toi un peu de trois quarts! lui dit-il, en
-lui inclinant légèrement avec sa main la tête sur l'épaule
-gauche.</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que tu veux la tirer en portrait? demanda
-une des filles attablées.</p>
-
-<p>&mdash; Ce serait bien le type! fit remarquer le jeune
-homme à ses deux amis. Seulement, vous ne trouvez
-pas qu'elle ressemble tout à fait, avec ses immenses
-yeux noirs et son teint pâle, à la malade du tableau
-d'Hébert : la <i>Mal'aria</i>. On répéterait partout que je
-l'ai servilement copiée.</p>
-
-<p>&mdash; Tu as raison! s'écria le petit blond. Je cherchais
-qui elle me rappelait : c'est absolument la <i>Mal'aria</i>.</p>
-
-<p>&mdash; Tiens! la Mal'aria : c'est un nom que j'aimerais
-bien, dit bêtement une des buveuses, qui commençait
-à se fatiguer de celui d'Olga, dont on l'avait affublée
-à ses débuts sur les planches du <i>Perroquet bleu</i>.</p>
-
-<p>Justement Emmeline n'avait pas encore adopté de
-sobriquet, et depuis déjà huit jours qu'elle habitait la
-maison, elle n'était connue que sous celui de la
-«&nbsp;nouvelle&nbsp;» ou la «&nbsp;petiote&nbsp;». Dans leur ignorance
-totale du mouvement artistique, ses camarades de
-travail prirent ce mot «&nbsp;Mal'aria&nbsp;» pour un diminutif
-de Maria. Le jeune homme au feutre gris la fit asseoir
-à sa table et lui expliqua gentiment, sans aucune
-des expressions ayant cours au <i>Perroquet bleu</i>,
-qu'il n'y était pas venu pour s'amuser ; qu'il était
-peintre et qu'ayant dans la tête le plan d'un tableau
-où il aurait à représenter une jeune fille phtisique
-étendue dans un fauteuil, il avait cherché un modèle
-qui eût de grands yeux comme ouverts sur cet inconnu
-qu'on appelle la mort ; qu'un de ses amis,
-s'étant un soir passé la fantaisie d'aller rôder dans les
-établissements bizarres du quartier, l'avait aperçue
-assise à une table avec son petit air rêveur et ennuyé,
-et qu'il la lui avait indiquée comme rendant merveilleusement
-la physionomie dont il avait besoin pour
-son personnage. Si elle voulait venir poser chez lui,
-il la payerait cinq francs la séance en échange d'une
-besogne infiniment moins fatigante que celle à laquelle
-elle était journellement condamnée.</p>
-
-<p>C'était la première fois, depuis son installation chez
-la Coffard, qu'on parlait à Emmeline sur ce ton amical.
-Poser chez un peintre, c'était déjà pour elle presque
-un relèvement. Elle aurait été bien heureuse de
-se donner cette distraction. Puis, on ne sait pas :
-peut-être le hasard serait-il venu à son aide. En changeant
-de milieu, on trouve parfois à changer de condition.
-Malheureusement, l'assentiment de la patronne
-était indispensable et il était éminemment problématique.
-En effet, quand le peintre, ayant mandé la
-Coffard à sa table, entama la question d'une après-midi
-que la Mal'aria viendrait passer dans son atelier,
-l'ancienne institutrice poussa les hauts cris :</p>
-
-<p>Ah! bien oui! pour qu'on lui détournât sa pensionnaire!
-Les peintres, elle les connaissait. Ils lui fourreraient
-dans la cervelle des idées de grandeur. Une
-fois qu'elle aurait son portrait au Salon, elle se croirait
-la première moutardière du pape. Il n'y aurait plus
-moyen de la faire obéir. Non, non : pas de ça, Lisette!</p>
-
-<p>Quand elle avait dit : Pas de ça, Lisette! il n'y avait
-plus à y revenir. Emmeline fut navrée. Le peintre
-n'insista pas, et comme il se levait pour partir, elle
-tira de sa poche sa photographie, qu'un «&nbsp;artiste&nbsp;»
-des alentours était venu l'avant-veille lui faire à elle
-comme aux autres, dans le café même, un matin que
-le jour se tamisait favorablement à travers les carreaux
-dépolis. Naturellement, la patronne, qui avait
-sa remise, avait marqué au compte de chaque femme
-un prix triple de celui que le photographe avait demandé.
-Mais toutes s'étaient jetées avec un tel empressement
-sur cet adorateur du soleil, qu'il y aurait
-eu, de la part de la dame du lieu, par trop de naïveté
-à ne pas exploiter cet enthousiasme.</p>
-
-<p>Emmeline, les larmes aux yeux, remit, accompagnée
-d'une dédicace, son image au jeune peintre,
-puisqu'il ne lui était pas permis de lui prêter sa personne.
-Celui-ci partit. Pendant toute une semaine elle
-espéra le revoir ; mais il ne revint pas, et cette aventure
-assombrit encore pour elle un avenir déjà si nébuleux.</p>
-
-<p>Alors, le <span lang="en" xml:lang="en">spleen</span> l'envahit. Ses joues se creusèrent,
-ses yeux s'agrandirent démesurément. L'atmosphère
-de liqueurs fortes et de fumée de tabac où elle avait
-été transplantée la serrait à la gorge, au point d'arrêter
-les bouchées au passage. Elle tombait en langueur
-et le fantôme libérateur du suicide commençait
-à flotter devant elle.</p>
-
-<p>C'est à ce moment que l'apparition de l'être chenu
-et eczemateux, aux exigences duquel on voulait la
-soumettre, avait déterminé une crise de dégoût à laquelle
-elle avait, à tous risques, mis fin par une évasion.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">V<br />
-<span class="small">L'ENQUÊTE</span></h2>
-
-
-<p>Après s'être abattue sur l'angle de soutènement de
-l'hôtel de la rue de Berlin, Emmeline était restée figée
-dans un froid cataleptique, qui ne lui enlevait
-qu'une partie de ses facultés. Ses bras étaient inertes
-et ses lèvres ne pouvaient plus s'ouvrir pour laisser
-passer les sons, mais elle se rendait un certain compte
-du remue-ménage dont elle était l'objet. Cependant,
-elle crut à une hallucination, lorsqu'en rouvrant les
-yeux elle se vit au chaud dans un grand lit dressé de
-champ dans une chambre à coucher de style Louis XVI
-dont tous les meubles, peints en blanc avec filet d'or,
-donnaient à la pièce un aspect tout à fait virginal.</p>
-
-<p>Autour d'elle délibéraient un homme d'âge en robe
-de chambre de laine bleue, un monsieur vêtu de noir,
-cravaté de blanc et sur la boutonnière duquel saillissait
-une rondelle d'officier de la Légion d'honneur.
-Une grosse femme dont un bonnet de linge enserrait le
-dépeignage s'actionnait avec une serviette mouillée à
-détacher du cuir chevelu de la jeune fille des caillots
-de sang empâtés dans des caillots de boue. C'était
-cette opération qui, vraisemblablement, l'avait réveillée
-ou plutôt désévanouie.</p>
-
-<p>Elle avait ouvert les yeux, elle les referma comme
-pour continuer son rêve ; mais le monsieur à la rondelle
-rouge lui souleva les paupières d'un doigt énergique ;
-ce qui la força à se secouer.</p>
-
-<p>&mdash; Êtes-vous en état de parler? lui demanda-t-il.</p>
-
-<p>Elle roula la tête sur l'oreiller pour faire signe que
-non. Peu à peu, cependant, les objets et les gens qui
-l'entouraient prenaient pour elle une forme plus précise.</p>
-
-<p>Bien que coupés par de nombreuses solutions de
-continuité, ses souvenirs lui revenaient. Elle se rappela
-sa fuite par la fenêtre de la maison du boulevard
-de la Chapelle, et par induction en conclut qu'elle
-avait été recueillie : car il était invraisemblable que
-ce coquet ameublement fût celui d'une casemate de
-prison.</p>
-
-<p>&mdash; Je vais lui faire du thé! répétait la vieille femme,
-en renouant sous son menton son bonnet de linge,
-dont ses cheveux gris avaient rompu les digues.</p>
-
-<p>&mdash; Un peu de bouillon vaudrait mieux, fit l'homme
-décoré, que la malade jugea être un médecin, pour
-en avoir déjà vu, dans des endroits moins somptueux,
-pour des constatations d'une autre nature.</p>
-
-<p>Dans cet échange de propos entre ceux qui la veillaient,
-elle comprit qu'elle était depuis deux jours
-dans cette léthargie d'où elle venait de sortir. Elle ne
-connaissait aucune des personnes qui lui avaient
-ouvert leur maison, et personne de la maison ne la
-connaissait. Quand son cerveau eut à peu près repris
-son assiette, ce mot du docteur : «&nbsp;Êtes-vous en état
-de parler?&nbsp;» lui revint le premier à la mémoire. Si
-elle s'avisait de dire :</p>
-
-<p>«&nbsp;Maintenant, interrogez-moi!&nbsp;»</p>
-
-<p class="noindent">à sa première réponse, on la rejetterait sans plus
-d'informations sur le trottoir où on l'avait ramassée
-sanglante et transie. Si elle voulait rester, il fallait
-bien mentir. Aussi, même quand elle eut la force de
-répondre à des questions, elle continua à faire la
-muette, se réservant, selon la tournure que prendrait
-l'événement, soit de tout dire, soit de tout cacher.</p>
-
-<p>Les couvertures qu'on avait accumulées et les
-boules d'eau chaude qu'on lui remettait incessamment
-aux pieds l'avaient désengourdie. Sa blessure
-de la tête, amortie par la chevelure, n'aurait offert de
-gravité qu'en cas de lésion interne. Elle n'en résolut
-pas moins de prolonger jusqu'au lendemain matin
-son mutisme affecté, afin de se garder la nuit pour
-demander secours à son imagination.</p>
-
-<p>Ce n'était pas qu'elle préméditât de tromper la
-confiance de ces inconnus, qui avaient l'air si bon ;
-mais elle serait morte de honte plutôt que de leur
-faire cette déclaration déchirante :</p>
-
-<p>«&nbsp;Celle que vous avez sauvée de la police et probablement
-de la mort est une malheureuse qui venait
-de s'échapper du <i>Perroquet bleu</i>.&nbsp;»</p>
-
-<p>Voici, conséquemment, à quel parti elle s'arrêta :
-tout en mettant en avant une imposture quelconque,
-elle attendrait qu'elle fût matériellement capable de
-faire un pas pour guetter une porte ouverte et prendre
-sa volée. De cette façon, les habitants de l'hôtel
-de la rue de Berlin ignoreraient toujours à quelle
-abandonnée ils avaient prodigué leurs soins. Elle
-s'excuserait auprès d'eux par une petite lettre signée
-d'un nom en l'air et ils n'entendraient plus parler
-d'elle. C'était là une façon bien cavalière de leur
-témoigner sa gratitude. Mais les circonstances ne lui
-en permettaient pas d'autre.</p>
-
-<p>Il n'était guère plus de sept heures du matin quand
-la vieille Annette vint, sur la pointe de ses pantoufles,
-savoir de ses nouvelles. Emmeline, étendue sur le
-dos, dans le lit, combinait, les yeux tout ouverts.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! on dirait que ça va mieux! demanda
-la bonne.</p>
-
-<p>&mdash; Bien mieux, et je vous remercie mille fois, dit-elle,
-devinant qu'un plus long silence deviendrait
-suspect.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! tant mieux! fit Annette ; M. Dalombre et
-M. Albert vont être joliment contents.</p>
-
-<p>Emmeline profita des dispositions loquaces de la
-servante pour interroger la première.</p>
-
-<p>&mdash; Chez qui suis-je donc? dit-elle.</p>
-
-<p>Annette, tout en changeant la boule qui s'était
-refroidie, se fit un plaisir de lui apprendre, avec
-toute sorte de parenthèses, où elle introduisait des
-personnages inutiles au récit, que M. Dalombre, le
-vieux en robe de chambre qui assistait à la consultation
-du médecin, était l'oncle de M. Albert, un jeune
-homme qui logeait de «&nbsp;l'autre côté de l'eau&nbsp;», car il
-faisait son droit, mais qui dînait presque tous les
-jours rue de Berlin, où il avait sa chambre, dans
-laquelle elle avait été transportée provisoirement le
-soir où on l'avait trouvée comme morte.</p>
-
-<p>Puis, s'interrompant, Annette demanda, avec l'empressement
-d'une femme qui tient à être renseignée
-avant tout le monde :</p>
-
-<p>&mdash; Où diable alliez-vous à une heure pareille, ma
-chère demoiselle, et qui vous a mise dans cet état-là?</p>
-
-<p>Il fallait vaincre ou mourir. Emmeline répondit :</p>
-
-<p>&mdash; Je revenais de mon travail. Nous avions veillé
-très tard pour de l'ouvrage pressé&hellip; J'ai été attaquée
-dans la rue par un homme qui m'a lancée contre la
-grille de l'hôtel, après m'avoir arraché mon chapeau
-et pris mon porte-monnaie.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! pauvre petite! Comme vos parents doivent
-être inquiets depuis deux jours! Nous allons vite aller
-les avertir.</p>
-
-<p>&mdash; Je suis orpheline, répliqua vivement Emmeline.
-Mon père et ma mère sont morts depuis déjà longtemps.</p>
-
-<p>&mdash; Comment! à votre âge, vous logez toute seule?</p>
-
-<p>&mdash; Non! je couchais chez ma patronne.</p>
-
-<p>&mdash; En ce cas, fit judicieusement observer Annette,
-pourquoi étiez-vous ainsi dehors à une heure
-indue?&hellip; et il pleuvait!</p>
-
-<p>&mdash; Oui, balbutia Emmeline près de défaillir, car
-elle commençait à patauger dans ses mensonges,
-j'avais reconduit avec un parapluie une petite ouvrière
-qui n'avait qu'une petite robe de toile et qui aurait
-été trempée jusqu'aux os.</p>
-
-<p>&mdash; Y avait de quoi lui faire attraper une fluxion
-de poitrine, appuya la vieille bonne.</p>
-
-<p>&mdash; Et puis, insista Emmeline, cette petite avait
-peur si tard dans les rues, et c'est quand je revenais
-de la mettre à sa porte &mdash; vous pensez si je courais
-pour regagner le magasin &mdash; que j'ai été attaquée et
-dévalisée par un grand diable! ah! haut comme d'ici
-au plafond&hellip; Il me semble que je le vois encore.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, reprit l'impitoyable Annette, il faut que
-Pierre aille tout de suite rassurer votre patronne qui
-doit être dans un joli tourment. Où demeure-t-elle?&hellip;
-qu'on y coure!</p>
-
-<p>&mdash; Nous avons un peu trop causé. Je crois que je
-vais me trouver mal, murmura Emmeline, n'ayant
-d'autre ressource qu'une syncope pour clore le chapitre
-de ces révélations fantaisistes.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! mon Dieu! en effet, comme elle est pâle!
-s'exclama la bonne. Attendez! je vais vous faire respirer
-un peu de vinaigre.</p>
-
-<p>Et elle courut à la cuisine, pendant que la blessée
-se disait, dans un découragement mortel :</p>
-
-<p>«&nbsp;A quoi servent ces inventions puisqu'avant une
-heure, tous, ici, sauront la vérité?&nbsp;»</p>
-
-<p>A fin de tenir ce calice éloigné d'elle le plus longtemps
-possible, elle feignit de retomber dans une
-sorte de coma, que M. Dalombre reprocha durement
-à Annette d'avoir provoqué par sa curiosité fatigante.
-Cette saboulade retint la langue de la vieille bonne
-jusqu'à cinq heures du soir. Elle se présenta alors de
-nouveau, un bol de bouillon à la main, au chevet
-d'Emmeline, dont l'estomac commençait à crier la
-faim.</p>
-
-<p>Comme elle s'était remise sur son séant pour absorber
-ce consommé réconfortant, le médecin entra.
-L'entaille de la tête se refermait déjà. La pleurésie
-semblait évitée. Il lui demanda si elle souffrait de
-quelque douleur interne, à la suite des coups portés
-par l'agresseur. Emmeline indiqua son pied, dont
-l'enflure avait échappé à l'examen du docteur. Il lui
-mania pendant plusieurs minutes le bas de la jambe
-à la faire crier ; puis, aidé d'Annette qu'il prit comme
-aide-major, il opéra sur les muscles la pression nécessaire
-pour les remettre en place.</p>
-
-<p>Une foulure n'étant pas de beaucoup moins difficile
-à réduire qu'une fracture, c'était au moins quinze
-nouveaux jours de repos imposés à la patiente. Elle
-avait espéré pouvoir détaler avant les révélations suprêmes.
-Or il était invraisemblable que le voile qui
-obscurcissait encore son passé ne tombât pas en
-quinze jours. Elle se verrait pendant ces deux semaines
-sous le coup d'avanies auxquelles il ne lui serait
-même pas permis de se dérober. Avoir été accueillie
-comme une naufragée et devenir ensuite un objet de
-dégoût pour ce vieillard qui l'avait installée avec tant
-de bonté dans une chambre toute reluisante, pour
-cette vieille servante qui croyait si candidement porter
-du thé et du bouillon à la victime d'un malfaiteur!
-Non : elle ne supporterait pas un pareil déchirement.
-Elle allait demander à son hôte de la faire immédiatement
-transporter à l'hôpital le plus voisin.</p>
-
-<p>Elle ouvrait la bouche pour formuler cette proposition
-quand le domestique annonça :</p>
-
-<p>«&nbsp;M. le commissaire de police!&nbsp;»</p>
-
-<p>Son sang ne fit qu'un tour, selon l'expression usitée
-au <i>Perroquet bleu</i>, pour exprimer le comble de l'épouvante.
-Il n'y avait pas à en douter : la Coffard avait
-dénoncé sa fuite à ses bons amis les agents, qui s'étaient
-mis en chasse et l'avaient dépistée. A ce mot
-«&nbsp;police&nbsp;», si redouté là-bas, elle vit danser devant
-ses yeux la salle du bureau des m&oelig;urs avec sa rangée
-de bancs éclopés, la face gouailleuse du chef de bureau
-Heurteloup, et elle eut sur son front l'impression
-d'un fer rouge qui y aurait marqué l'ignominieux
-état civil dont elle s'était dépouillée à tous risques.</p>
-
-<p>Elle se planta désespérément les doigts dans les
-cheveux, convaincue que ce magistrat de l'ordre policier
-allait se jeter sur elle, la tirer par le bras et la
-précipiter à bas de son lit en lui criant :</p>
-
-<p>«&nbsp;Allons! sale créature, suis-moi à Saint-Lazare, où
-tu seras enfermée d'abord comme prostituée en rupture
-de ban, ensuite comme voleuse!&nbsp;»</p>
-
-<p>Car, dans l'inconscience de ses devoirs et de ses
-droits, elle se croyait très sincèrement, pour s'être
-évadée du <i>Perroquet bleu</i>, coupable d'avoir frustré la
-Coffard de la seule garantie qui restât à celle-ci des
-prétendus trois cents francs que lui devait son ex-pensionnaire.</p>
-
-<p>Subitement à l'entrée du personnage officiel suivi
-de son secrétaire, et qui, étant venu plusieurs fois
-pour interroger la malade, sans savoir si elle était
-interrogeable, négligea d'enfiler son écharpe, elle prit
-la résolution de ne pas répondre un mot sous l'avalanche
-de mépris et d'injures qu'elle sentait déjà tourbillonner
-autour d'elle.</p>
-
-<p>Elle tomba dans un ébahissement, qu'on prit pour
-un restant de délire, en entendant ce dignitaire tout
-en abdomen et en calvitie lui dire avec mansuétude :</p>
-
-<p>&mdash; Maintenant que vous voilà revenue à vous, mademoiselle,
-seriez-vous assez bonne pour vouloir bien
-fournir à la justice quelques éclaircissements sur l'agression
-à laquelle vous avez failli succomber? Rassemblez
-vos esprits. Rappelez vos souvenirs, si faire se
-peut. Nous recueillerons votre déposition avec tout
-l'intérêt qu'elle comporte.</p>
-
-<p>Sa langue s'était épaissie dans sa bouche séchée par
-la peur. Elle resta deux bonnes minutes sans pouvoir
-articuler un mot. Le secrétaire du commissaire de
-police attendait, son carnet d'une main et son crayon
-de l'autre, prêt à inscrire les renseignements qui devaient
-aider à la capture de l'agresseur. Avant d'entamer
-la série de ses questions, le magistrat laissa au
-témoin le temps de faire appel à sa mémoire ; après
-quoi, il lui demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Reconnaîtriez-vous celui qui vous a attaquée?</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; Je crois que oui, balbutia Emmeline. Il était
-grand, très grand&hellip; vous comprenez : il faisait tellement
-nuit.</p>
-
-<p>&mdash; Puis, sans doute, continua le commissaire, il
-vous a mis la main sur les yeux, pendant qu'il vous
-dévalisait.</p>
-
-<p>&mdash; Justement! fit-elle, enchantée de n'avoir pas à
-achever ce portrait de pure imagination.</p>
-
-<p>L'interrogateur, se tournant vers son commis, lui
-transmit cette observation :</p>
-
-<p>&mdash; C'en est sans doute un de la bande de Clichy.
-C'est ainsi qu'ils opèrent ; ils se ruent sur les passants
-attardés &mdash; les femmes surtout &mdash; et leur bouchent la
-vue pour rendre ensuite plus incertains les résultats
-de la confrontation.</p>
-
-<p>&mdash; Quels gredins! s'exclama Annette.</p>
-
-<p>En voyant ses impostures marcher ainsi comme sur
-des roulettes, Emmeline sentit passer dans ses veines un
-frisson d'espoir. Ma foi, tant pis! puisqu'on lui tendait
-la perche, elle serait bien bête de ne pas la saisir.
-Elle irait maintenant jusqu'au bout. Au pis aller, si le
-pot aux roses se découvrait, on ne pourrait pas lui
-faire un grand crime d'avoir essayé de cacher ce qu'elle
-était. Après tout, elle n'était pas forcée de l'avouer
-devant tout le monde.</p>
-
-<p>&mdash; Le médecin, continua le commissaire, croit-il
-que la plaie du crâne ait été produite par un instrument
-contondant ou simplement par la chute de
-la victime, dont la tête aurait rencontré un corps
-dur?</p>
-
-<p>&mdash; Il ne s'est pas encore prononcé à cet égard, répondit
-le vieillard, qui suivait avec un intérêt attendri
-toutes les phases du récit du crime. Il croit
-cependant que la blessure doit avoir été faite par un
-coup-de-poing américain.</p>
-
-<p>&mdash; C'est leur arme ordinaire, fit observer le magistrat
-qui, évidemment, s'acharnait sur une piste.
-Et, poursuivit-il, revenant à Emmeline, dans quel sens
-alliez-vous : montiez-vous vers le boulevard extérieur
-ou descendiez-vous dans la ville?</p>
-
-<p>&mdash; Je retournais chez moi, dit Emmeline, sans plus
-de détails.</p>
-
-<p>&mdash; Chez vous? chez vos parents?</p>
-
-<p>Là était le n&oelig;ud de l'interrogatoire. Au moment
-où Emmeline allait reprendre, en la complétant, la
-fable dont elle avait déjà servi le prologue à la vieille
-Annette, celle-ci, que sa loquacité démangeait, intervint
-subitement :</p>
-
-<p>&mdash; La pauvre demoiselle n'a plus de parents, dit-elle.
-Elle retournait chez sa patronne, une bonne dame
-qui l'avait comme adoptée&hellip;</p>
-
-<p>Elle aurait continué à broder sur le peu de renseignements
-qu'elle tenait de la jeune fille, si le commissaire
-n'eût mis Emmeline au pied du mur par cette
-question dont la précision n'entre-bâillait la porte à
-aucune échappatoire :</p>
-
-<p>&mdash; Et votre patronne, mademoiselle, où demeure-t-elle,
-que nous la fassions immédiatement prévenir?</p>
-
-<p>Sa première pensée fut de retarder l'explosion inévitable
-en donnant un nom et une adresse de fantaisie.
-Ce faux témoignage ne la mènerait pas loin ; mais,
-dans les moments suprêmes, tout le monde est disposé,
-comme la Du Barry, à implorer du bourreau
-«&nbsp;encore une petite minute&nbsp;». Cependant la
-bourde eût été si grossière et si facilement établie
-qu'elle aima mieux jouer son va-tout. Elle nomma
-M<sup>me</sup> Gandoin et raconta que sa patronne était sur le
-point de quitter la rue Notre-Dame-de-Lorette, son
-fonds ayant été vendu depuis quelques jours. Peut-être
-était-elle déjà déménagée ; peut-être était-elle
-encore là. Elle ne savait pas.</p>
-
-<p>Elle savait, au contraire, que le magasin de modes
-n'existait plus, puisqu'elle avait vu de ses yeux les
-pioches et les truelles des maçons faire leur &oelig;uvre.
-Toutefois, ce n'était là qu'un demi-mensonge : ce qui
-lui laissait une demi-chance de se tirer du pas terrible
-où elle était engagée jusqu'aux épaules.</p>
-
-<p>&mdash; Et, conclut le commissaire, vos noms et prénoms :
-nous avons besoin de les enregistrer exactement
-pour l'enquête que nous allons ouvrir.</p>
-
-<p>Emmeline crut entendre s'écrouler avec fracas tout
-l'échafaudage qu'elle venait d'édifier si laborieusement.
-A l'énoncé des désignations qu'on lui avait arrachées
-entre les murs sales du bureau des m&oelig;urs, le délégué
-de la préfecture devant lequel elle comparaissait ne
-pouvait manquer de sauter en l'air. Car elle croyait
-bonnement que tous les fonctionnaires de la redoutable
-maison savaient par c&oelig;ur tous les noms de celles
-qui y avaient leur livret. Elle murmura, avec un
-bredouillement prémédité et très vite, de façon que
-les deux mots n'en fissent qu'un :</p>
-
-<p>«&nbsp;Emmeline Freizel!&nbsp;»</p>
-
-<p>En effet, le magistrat ne comprit pas et elle dut répéter,
-en égrenant lettre par lettre, le chapelet de sa
-honte. Le commissaire répétait tout haut chaque
-syllabe, et le secrétaire écrivait.</p>
-
-<p>La réunion des syllabes s'opéra sans produire le
-moindre changement dans la physionomie bienveillante
-de l'homme de police, qui ferma sa serviette de
-moleskine, la mit sous son bras, et avant de sortir pour
-aller chercher d'autres éléments de l'enquête, dit en
-revenant auprès du lit d'Emmeline :</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien 12, rue Notre-Dame-de-Lorette,
-que demeure M<sup>lle</sup> Gandoin, n'est-ce pas, mademoiselle?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, monsieur, répondit-elle, en s'efforçant d'accompagner
-cette confirmation d'un sourire.</p>
-
-<p>&mdash; Nous allons y passer, mon secrétaire et moi, reprit-il.
-C'est pour empêcher que les recherches ne
-s'égarent.</p>
-
-<p>&mdash; Pierre, fit le vieillard que la servante avait dit
-à Emmeline s'appeler M. Dalombre, accompagnez ces
-messieurs. Vous aurez soin d'assurer la patronne de
-mademoiselle que cette pauvre enfant ne manque
-de rien et qu'elle est bien soignée ici ; qu'en outre,
-M<sup>lle</sup> Freizel est maintenant en état de la recevoir et
-qu'elle accueillerait bien volontiers sa visite.</p>
-
-<p>«&nbsp;Quel brave homme! pensa Emmeline. On disait
-bien là-bas qu'il n'y avait que les vieux pour être gentils.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; A présent, ajouta M. Dalombre, en reconduisant
-le commissaire, il faut laisser reposer la demoiselle,
-que cette séance a probablement fatiguée. Surtout,
-vous, Annette, ne la faites pas causer.</p>
-
-<p>Le c&oelig;ur serré par l'anxiété &mdash; car c'était contre
-elle que l'enquête finirait par se faire &mdash; l'échappée
-du <i>Perroquet bleu</i> se retournait dans son lit comme
-une anguille. Il y avait déjà près d'un mois qu'elle
-avait définitivement quitté le magasin de la rue Notre-Dame-de-Lorette,
-puisqu'elle était restée trois longues
-semaines boulevard de la Chapelle, et qu'elle était
-depuis quatre jours déjà réfugiée dans l'hôtel de la
-rue de Berlin. Avec la finesse professionnelle qu'elle
-lui accordait de confiance, il était impossible que le
-commissaire de police ne lui demandât pas compte du
-laps écoulé entre sa sortie chez M<sup>lle</sup> Gandoin et son
-entrée chez M. Dalombre. Elle aurait donné avec joie
-vingt ans de sa vie pour avoir la faculté de supprimer
-ces trois maudites semaines-là. Elle ne réfléchissait
-pas que c'était précisément aux catastrophes dont
-elles avaient été remplies qu'elle devait d'être obligée
-de les passer sous silence.</p>
-
-<p>Il y avait à peine un quart d'heure qu'elle se tordait
-dans les affres de l'inquiétude, quand l'incorrigible
-Annette se glissa de nouveau dans la chambre. Elle ne
-s'expliquait pas par suite de quelle discrétion ou de
-quelle insouciance ridicule la jeune malade ne l'avait
-pas déjà questionnée vingt fois sur les tenants et les
-aboutissants de la maison. Aussi grillait-elle de la mettre
-au courant des m&oelig;urs, coutumes, habitudes, âges,
-professions et aventures des habitants de l'hôtel.</p>
-
-<p>Pendant qu'Emmeline supputait mentalement les
-probabilités qui s'offraient à elle de sortir de ce
-drame à son honneur ou à sa honte, la vieille bonne
-prenait une chaise et commençait sa narration, que
-la seule et unique personne dont se composait son auditoire
-écoutait par bribes. A quoi devaient lui servir
-ces informations fournies sur des gens qui, dans quelques
-instants sans doute, allaient la chasser comme
-indigne, non sans brûler ensuite du sucre dans la
-chambre à coucher où elle avait passé quatre nuits?</p>
-
-<p>Mais Annette ignorait cet état d'esprit, comme les
-motifs qui l'avaient fait naître ; et elle les eût connus
-que, peut-être, sa langue ne s'en fût pas arrêtée. Elle
-apprit ou plutôt elle crut apprendre à Emmeline que
-M. Dalombre, qui paraissait avoir au moins soixante-dix
-ans, n'en avait, en réalité, pas plus de soixante.
-Mais il avait eu tant de malheurs! En voilà un qui en
-avait eu, des malheurs! Il avait été riche, riche,
-avait appuyé Annette, croyant doubler la fortune en
-pesant deux fois sur le mot. Il était, il n'y a pas encore
-bien longtemps, grand armateur à Nantes. Oh!
-à cette époque-là, on logeait dans un palais, avec un
-jardin et des plantes grasses qui chauffaient dans des
-serres. Elle avait connu tout ça, elle qui était chez
-eux depuis vingt-sept ans. Elle avait connu aussi
-M<sup>me</sup> Dalombre, une petite femme brune, un peu
-grasse, mais qui était active et qui menait toute la
-maison.</p>
-
-<p>Et puis, M. Ferdinand, le frère et l'associé de
-M. Dalombre ; puis, surtout, M<sup>lle</sup> Léonie. Ah! mais,
-par exemple, ça c'était trop triste, elle aimait mieux
-passer là-dessus.</p>
-
-<p>Et tandis qu'elle jacassait, Emmeline ouvrait l'oreille
-au moindre bruit de porte ou au plus imperceptible
-tintement de sonnette. C'était lui, c'était le
-commissaire qui revenait, non seulement pour la
-confondre, mais pour l'emmener.</p>
-
-<p>Annette n'avait feint de reculer devant la suite de
-ses confidences que pour se la faire imposer par la
-curiosité d'Emmeline ; mais Emmeline paraissait si
-peu curieuse qu'il n'y avait pas à compter sur son
-insistance. La bonne reprit donc son récit, fort triste
-en effet. M<sup>lle</sup> Léonie était une belle jeune fille de dix-huit
-ans, unique enfant de M. Dalombre qui, naturellement,
-l'idolâtrait. Elle avait déjà refusé «&nbsp;les plus
-beaux partis de la ville&nbsp;», car beaucoup de gens
-mesurent la beauté et la situation d'une femme au
-nombre de soupirants qu'elle refuse.</p>
-
-<p>Un jour, toute la famille était réunie sur le port
-pour le lancement d'un joli trois-mâts-barque, <i>Léonie</i>,
-à qui M. Dalombre avait donné le nom de sa fille.
-La cérémonie avait été superbe. Le navire, pavoisé
-du haut en bas, était entré dans l'eau «&nbsp;comme dans
-du beurre&nbsp;». M<sup>lle</sup> Léonie voulut, puisqu'il portait son
-nom, l'essayer la première dans une petite promenade.
-M. Ferdinand y monta avec elle&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce qu'on n'a pas sonné? interrompit Emmeline
-en se dressant sur son séant, la tête tournée
-vers la porte.</p>
-
-<p>&mdash; Je n'ai rien entendu, dit Annette, d'ailleurs
-quelque peu sourde. Elle reprit : mais au moment où
-ils franchissaient la passe pour sortir de la rade,
-v'lan! un transatlantique qui y entrait a abordé la
-<i>Léonie</i> par le travers. Le trois-mâts a été coupé en
-deux. Il a tournoyé pendant deux secondes sur lui-même,
-puis il a coulé à pic avec M. Ferdinand et
-notre pauvre demoiselle.</p>
-
-<p>Et, à ce souvenir douloureux, la vieille servante
-épongea, avec son mouchoir à carreaux, ses yeux
-qui se gonflaient de larmes.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Dalombre, qui était tombée atteinte de folie en
-voyant, de la jetée, la collision et l'engloutissement,
-traîna encore à peu près dix mois et mourut. Elle, du
-moins, fut enterrée, tandis que jamais on ne retrouva
-les corps des naufragés de la <i>Léonie</i>, qui étaient au
-nombre de quinze, deux matelots seulement ayant pu
-réussir à s'accrocher à une épave jusqu'à ce qu'on
-vînt à leur aide.</p>
-
-<p>&mdash; M. Ferdinand, qui était veuf, laissait un fils,
-M. Albert, que vous ne connaissez pas, fit remarquer
-la bonne, car il est entré dans votre chambre quand
-vous étiez encore en léthargie. M. Dalombre, qui
-avait perdu, en un tour de main, sa femme, sa fille
-et son navire, ne voulut pas rester un jour de plus à
-Nantes, tant ce malheur-là lui avait porté un coup.
-Il vendit son établissement et vint s'installer à Paris
-avec son neveu. Mais il n'a jamais pu se remettre.
-M. Albert, qui fait son droit, a son logement au quartier
-latin. Seulement, il vient dîner très souvent ici,
-et il y a sa chambre que vous occupez maintenant.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! je la lui rendrai bientôt, fit Emmeline, touchée
-du malheur de ces braves gens qui avaient encore
-trouvé le moyen de s'occuper d'elle avec tant de
-bonté.</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas pressé du tout, répliqua la servante,
-monsieur a l'air de bien s'intéresser à vous. Le soir
-où on vous a ramassée dans l'eau devant la grille,
-j'ai eu la bêtise de dire en vous portant sur le lit :
-«&nbsp;On jurerait une noyée!&nbsp;» Ce mot «&nbsp;noyée&nbsp;» lui a
-rappelé sa fille, et quand il vous a sue bien chaudement
-dans le lit de M. Albert, il est monté dans sa
-chambre et il a sangloté toute la nuit.</p>
-
-<p>&mdash; Si je lui ai rappelé sa fille, je ne la lui rappellerai
-pas longtemps, pensa l'autre naufragée, qui regrettait
-de ne pas avoir, à son tour, péri dans son
-naufrage.</p>
-
-<p>Un fracas de portes qui s'ouvraient et se fermaient,
-et le bruit des pas de M. Dalombre descendant l'escalier
-qui aboutissait aux pièces du rez-de-chaussée,
-coupèrent court aux réflexions d'Emmeline et au
-bavardage d'Annette. Ce remue-ménage annonçait
-l'arrivée de Pierre qui rentrait bruyamment.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! le scélérat, criait-il tout fier des nouvelles
-qu'il apportait aux autres domestiques, vouloir assassiner
-une pauvre jeune fille si douce et si méritante!</p>
-
-<p>Annette, à cette voix connue, s'était précipitée au-devant
-du cocher pour ne rien perdre des nouvelles
-qu'il apportait.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! nous en avons fait des pas et des démarches!
-continua-t-il en s'essuyant le front.</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez vu la dame chez qui travaillait
-M<sup>lle</sup> Freizel? demanda M. Dalombre en se mêlant
-familièrement au groupe.</p>
-
-<p>&mdash; Non, monsieur, parce qu'elle est retournée, ces
-jours derniers, dans son pays, dans l'Eure-et-Loir ou
-Loir-et-Cher, on ne sait pas au juste dans le quartier.
-Elle a vendu son magasin, mais si vous aviez vu
-tous les voisins comme ils ont poussé des cris quand
-je leur ai raconté qu'un brigand avait failli tuer la
-pauvre demoiselle! Ils ne savaient pas ce qu'elle était
-devenue. Le boucher, le charcutier étaient dans un
-état! La mercière chez qui elle allait toujours chercher
-son fil l'aimait énormément. Faut-il qu'il y ait
-des bandits sur la terre, faut-il qu'il y en ait!</p>
-
-<p>&mdash; Et a-t-on arrêté l'assassin? interrogea Annette au
-comble de la surexcitation.</p>
-
-<p>&mdash; Non, riposta le cocher, mais le commissaire croit
-bien le connaître. Oh! j'irai le voir guillotiner, la canaille!</p>
-
-<p>&mdash; Ainsi, vous n'avez recueilli sur cette jeune fille que
-de bons renseignements? demanda M. Dalombre,
-pressé de s'assurer s'il avait bien placé sa sollicitude.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! monsieur, on ne peut pas meilleurs : pour
-en donner une idée à monsieur, au lieu d'aller se
-promener, elle passait ses dimanches de sortie à lire
-toute la journée dans son magasin.</p>
-
-<p>Sept fois sur dix, c'est ainsi que sont menées les
-enquêtes judiciaires ou autres. Les voisins, pris à
-témoin, avaient mal compris les questions du commissaire.
-Plusieurs d'entre eux avaient fait remonter
-la prétendue tentative d'assassinat au jour même où
-ils avaient cessé de revoir Emmeline. Les seules dépositions
-concordantes portaient sur la gentillesse, la
-bonne conduite, la douceur et l'assiduité de l'apprentie.
-Or, comme c'était elle la victime, c'était principalement
-sur son agresseur qu'il était important de rassembler
-des notes.</p>
-
-<p>&mdash; Chère enfant! chère enfant! répétait le vieillard,
-pendant les amplifications de son cocher. Quand
-nous l'avons relevée le long de la grille, elle était
-comme morte. Une heure plus tard nous ne l'aurions
-pas sauvée.</p>
-
-<p>La vieille servante, en courant pour arriver aux
-renseignements bonne première, avait laissé entr'ouverte
-la porte derrière laquelle s'agitait ce colloque.
-Emmeline le savoura du premier mot au dernier, et
-les bonnes choses qu'elle entendit produisirent chez
-elle une détente de joie ineffable qui lui sembla une
-résurrection. Elle ne quitterait donc pas ce foyer
-charitable sous la botte du mépris public. C'était,
-pour le moment, tout ce qu'elle réclamait de la destinée.</p>
-
-<p>Aussi avait-elle hâte de voir son pied fonctionner
-de nouveau, car il ne serait jamais assez leste pour
-la conduire loin de ses sauveurs à qui elle tenait
-par-dessus tout à transmettre d'elle un souvenir non
-défloré.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">VI<br />
-<span class="small">LES PREMIERS JOURS DE BONHEUR</span></h2>
-
-
-<p>Le lendemain, grâce à l'activité de certains reporters,
-qui, le soir, vont puiser leurs faits divers dans les
-commissariats, presque tous les journaux contenaient,
-plus ou moins habilement démarquée, l'information
-suivante :</p>
-
-
-<p class="c small">ENCORE UNE ATTAQUE NOCTURNE.</p>
-
-
-<p>Quelques-uns, plus accentués, l'avaient présentée
-sous ce titre :</p>
-
-<blockquote>
-<p><span class="sc">Paris coupe-gorge.</span> &mdash; Décidément, MM. les escarpes nous
-ramènent au bon vieux temps du couvre-feu, où il n'était plus
-permis de circuler dans les rues passé huit heures. Il y a quelques
-jours, une jeune ouvrière en modes, M<sup>lle</sup> Emmeline F&hellip;,
-qui rentrait paisiblement chez elle, vers les onze heures, a
-été assaillie, rue de Berlin, par un misérable qui, après l'avoir
-dépouillée des quelques francs qu'elle possédait, lui a porté derrière
-l'occiput un coup terrible qui a mis à nu une partie de
-la boîte osseuse.</p>
-
-<p>A l'aide des renseignements qu'a pu donner la victime, il
-y a lieu de compter que l'assassin sera avant peu entre les
-mains de la justice. Il faut en finir. Cet abominable attentat a
-causé une vive émotion dans le quartier, où la jeune ouvrière
-est très aimée.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Le cocher Pierre, fier comme un paon de se trouver
-indirectement mêlé à un drame judiciaire, avec
-l'espoir d'être appelé à déposer en cour d'assises,
-brandit comme un trophée aux yeux d'Emmeline
-une liasse de gazettes de tous formats, où était relaté
-l'événement. Mais les réclames intempestives dont on
-lui avait fait honneur n'eurent d'autre effet que de la
-troubler profondément. Si toutes ces constatations et
-toute cette publicité allaient attirer trop scrupuleusement
-l'attention sur elle! Jusque-là, on n'avait imprimé
-que ses initiales ; mais son nom tout entier et
-qui sait? sa biographie ne tarderaient peut-être pas
-à y passer.</p>
-
-<p>A la lecture des lignes palpitantes que Pierre lui
-distillait en présence des autres domestiques &mdash; car
-tout le monde était entré dans sa chambre et faisait
-cercle autour de son lit &mdash; elle dit d'une voix suppliante
-à M. Dalombre :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! monsieur, tâchez que mon nom de famille
-ne soit pas dans les journaux!</p>
-
-<p>Le vieillard ne vit dans cette prière particulièrement
-intéressée que le cri de la modestie en révolte
-et n'en conçut que plus d'estime pour celle qui l'avait
-ainsi instinctivement poussé.</p>
-
-<p>Emmeline eut une dernière souleur : un journal,
-dans ses «&nbsp;Événements parisiens&nbsp;», renchérit en ces
-termes sur ses confrères :</p>
-
-<blockquote>
-<p>L'assassin de la rue de Berlin a été arrêté hier soir. C'est un
-nommé B&hellip;, récidiviste des plus dangereux. Il portait encore
-sur lui le porte-monnaie volé à M<sup>lle</sup> F&hellip; Il a fait des aveux
-complets.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Elle trembla à l'idée d'une confrontation possible
-avec ce B&hellip;, évidemment innocent ; mais rien ne vint
-et l'affaire, définitivement classée, disparut dans les
-oubliettes préfectorales.</p>
-
-<p>Son pied désenflé lui permit enfin quelques pas,
-d'abord dans la chambre à coucher, puis jusque dans
-la salle à manger. Pendant toute sa période d'inquiétudes,
-elle s'était sustentée avec des bribes de nourriture :
-des potages et des &oelig;ufs à la coque, dont elle
-laissait la moitié. L'appétit lui revint avec la confiance.
-Presque toujours, elle restait, par ordre du
-plus prudent des médecins, dans un fauteuil, la
-jambe étendue et le pied surélevé. Un soir que M. Dalombre
-dînait seul, il pria Annette de rouler le fauteuil
-jusqu'à la table afin d'obliger la petite malade à
-se refaire enfin par quelque repas sérieux.</p>
-
-<p>Elle ne voulait pas, mais il l'y força ; et comme au
-dessert il dépliait ses journaux et cherchait vainement
-son binocle, elle lui offrit de lui faire la lecture.
-Il écoutait par à peu près et la contemplait de
-temps en temps d'un regard qui semblait se refléter
-en dedans de lui-même. Emmeline connaissait à
-fond l'histoire du naufrage de la <i>Léonie</i>, qu'Annette
-lui avait narrée vingt fois. A deux ou trois reprises, à
-propos d'un fait divers dont le récit l'avait impressionné,
-le vieillard ouvrit la bouche comme pour raconter
-aussi quelque sombre aventure ; puis il la
-referma, comme si l'énergie lui manquait pour entamer
-cette confidence, ou peut-être parce qu'il tenait
-à ne pas la verser dans une oreille encore indifférente.</p>
-
-<p>Emmeline se sentait maintenant trop assurée de
-laisser chez les Dalombre un bon et sain souvenir
-pour attendre qu'il se gâtât. Elle ne retrouverait jamais
-un moment plus propice pour faire ses paquets.
-Avant de partir, elle mettrait aux pieds de son sauveur
-toute sa gratitude ; mais la reconnaissance est
-souvent d'autant difficile à exprimer qu'elle est plus
-sincère. Elle retarda de deux jours ses adieux, faute
-de trouver, pour les faire, des mots correspondant à
-l'énormité du service rendu.</p>
-
-<p>Elle fit appel à l'énergie dont elle avait déjà su
-faire preuve dans une situation autrement préoccupante,
-et, violentant sa timidité &mdash; car elle n'avait pas
-eu le temps, pendant son court passage dans la débauche,
-de contracter le vice d'effronterie &mdash; elle fit
-demander à M. Dalombre s'il consentait à la recevoir.</p>
-
-<p>Il était précisément en tête-à-tête avec son neveu,
-ce M. Albert dont la vieille Annette avait constamment
-le nom dans la bouche et qu'Emmeline ne connaissait
-pas de vue. Elle fut tout interloquée de se
-trouver en tiers avec ce grand garçon aux cheveux
-blonds collés sur les tempes, au front bombé du travailleur,
-aux joues un peu creuses, encadrées dans
-un duvet destiné à devenir plus tard des favoris.</p>
-
-<p>Elle avait remis la petite robe dans laquelle elle
-avait été recueillie, la tête fendue et la cheville enflée
-sur le trottoir qui bordait l'hôtel. Ce qu'on avait eu de
-peine à faire sécher et à débarbouiller cette mince
-pelure, Annette seule le savait. Emmeline, ainsi harnachée
-pour un départ dont les suites étaient pleines
-d'aléa, se tint sur le seuil de la pièce que le vieillard
-appelait son cabinet de travail, bien qu'il n'y travaillât
-guère.</p>
-
-<p>&mdash; Mon neveu! dit immédiatement le vieillard en
-désignant Albert, comme pour lui indiquer qu'elle
-était en famille et qu'elle pouvait parler.</p>
-
-<p>Le jeune homme salua tout en inspectant Emmeline
-du regard, avec cette curiosité qu'inspire l'héroïne
-d'une aventure dont la presse s'est emparée.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, débuta-t-elle d'une voix tremblante,
-j'ai trop abusé de votre bonté. Je ne veux pas vous
-être plus longtemps à charge. Je vais vous débarrasser
-de moi.</p>
-
-<p>&mdash; Me débarrasser! fit M. Dalombre, mais vous ne
-m'embarrassez pas du tout, ma chère enfant. Est-ce
-possible! vous voudriez nous quitter?</p>
-
-<p>&mdash; Voilà près de quinze jours que je prive monsieur
-de sa chambre! répondit-elle naïvement en s'adressant
-au neveu autant qu'à l'oncle. Il faut bien que je
-la lui rende.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! si c'est pour moi que vous vous en faites, dit
-en riant le jeune homme, vous n'avez pas à vous
-gêner. Je ne suis pas pressé de la reprendre. D'ailleurs,
-j'en ai une autre toute prête à côté de celle de
-mon oncle. Elle n'est pas peinte en blanc comme
-l'autre, qui est, en réalité, une chambre de demoiselle,
-et qui vous convient bien mieux qu'à moi.</p>
-
-<p>&mdash; Voyons! interrogea M. Dalombre, essayant d'obliger
-Emmeline à compléter sa pensée, vous avez
-donc reçu des offres bien brillantes que vous insistez
-pour vous en aller, comme ça, tout de suite?</p>
-
-<p>&mdash; Ah! par exemple, quelles offres pourrait-on me
-faire? s'exclama-t-elle. Je ne connais personne au
-monde.</p>
-
-<p>&mdash; Cependant, fit remarquer Albert, il faut bien
-que vous alliez quelque part en sortant d'ici.</p>
-
-<p>&mdash; Naturellement, mais je n'ai encore trouvé aucune
-place. Je verrai, je chercherai&hellip; balbutia-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Et si vous ne trouvez pas? dit le vieillard.</p>
-
-<p>&mdash; Dame! je m'arrangerai comme je pourrai. Mais
-je serais vraiment honteuse de me faire héberger
-chez vous sans rien faire.</p>
-
-<p>&mdash; Sans rien faire? répéta M. Dalombre. Est-ce que
-vous ne me lisez pas les journaux presque tous les
-jours? Car si tu savais, mon pauvre Albert, je m'aperçois
-de plus en plus que mes pauvres yeux ne vont
-pas mieux que le reste.</p>
-
-<p>Cette obstination à exagérer les minces services que
-lui avait spontanément rendus Emmeline ne parvint
-pas à la convaincre. Non seulement elle refusait de
-rester dans la maison à l'état de bouche inutile, mais
-si quelque révélation déshonorante venait tout à coup
-à éclairer les Dalombre sur leur protégée, elle tenait
-à ne pas être témoin de leur surprise et de leur désenchantement.</p>
-
-<p>Lorsqu'il crut avoir la certitude qu'en réclamant
-son <span lang="la" xml:lang="la">exeat</span>, Emmeline ne s'était laissé guider par aucun
-sentiment de lucre ou d'intérêt personnel, et qu'elle
-obéissait uniquement à la crainte de devenir une
-gêne, l'ancien armateur, touché de cette générosité
-native chez cette fille du peuple, lui posa cette question,
-avec une familiarité à la fois brusque et cordiale :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! pourquoi vous donneriez-vous tant de
-peine à chercher une place, puisque vous en avez
-une toute trouvée?</p>
-
-<p>Elle ouvrit la bouche pour répondre ; il ne le lui
-permit pas :</p>
-
-<p>&mdash; Albert ne peut pas toujours être avec son pauvre
-vieil oncle, continua-t-il ; il y a trop loin de la rue de
-Berlin à l'École de droit et aux cafés d'alentour,
-ajouta-t-il avec une pointe d'ironie. Moi, je suis
-maintenant comme ces bonnes femmes qui ont besoin
-d'une demoiselle de compagnie pour leur faire
-la lecture le soir, mettre en ordre leur correspondance
-et les tenir par le bras quand elles sortent,
-pour les empêcher d'être écrasées. Ce n'est pas un
-métier trop gai, je le sais parfaitement ; mais, chez
-nous, vous n'aurez pas à vous créer de tourments, et
-vous serez toujours sûre du lendemain. Ça vous va-t-il?
-Dites oui ou non!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! monsieur, je serais trop heureuse avec des
-personnes comme toutes celles qui m'ont soignée
-ici, dit Emmeline tout attendrie ; mais ce que vous en
-faites, c'est par pitié : je ne suis bonne à rien&hellip; qu'à
-faire des chapeaux, se reprit-elle, car il aurait pu lui
-demander : «&nbsp;Si vous n'êtes bonne à rien, que faisiez-vous
-donc avant votre arrivée ici?&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Mais non, je vous assure, appuya le vieillard, vous
-me serez très utile avec vos yeux de dix-sept ans. Allons!
-allons! voilà une affaire réglée. Il ne s'agit plus
-que de s'entendre sur la question d'appointements.</p>
-
-<p>&mdash; Des appointements! bondit Emmeline. Moi, recevoir
-de l'argent de vous, qui m'avez sauvée, à qui
-je dois tout, oui, tout! Et, s'emballant dans son élan
-d'effusion, elle alla jusqu'à souligner sa gratitude par
-ces mots suspects : «&nbsp;Oh! si vous saviez!&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Pourtant, interrompit le jeune Albert, il vous
-faut de l'argent pour vivre.</p>
-
-<p>&mdash; Puisque monsieur votre oncle m'offre la nourriture&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et vos toilettes, comment les payerez-vous?</p>
-
-<p>&mdash; De quoi ai-je besoin? supputa Emmeline : d'une
-robe tous les six mois, et encore! je ne sors jamais.
-M<sup>lle</sup> Annette se chargera de me les acheter.</p>
-
-<p>&mdash; Vous sortirez si vous voulez, fit remarquer
-M. Dalombre. Vous ne serez pas en prison, ici.</p>
-
-<p>Ce mot «&nbsp;prison&nbsp;», la fit frissonner. C'était justement
-pour n'y pas aller qu'elle se promettait de rester
-chez elle.</p>
-
-<p>Sans le moindre calcul, Emmeline s'était différenciée
-de tous les autres habitants de la maison. Il eût
-été malséant de traiter en gagiste celle qui ne voulait
-pas de gages. Elle continua ainsi à jouer, malgré
-elle, le rôle de l'orpheline qu'on a adoptée et que tout
-le monde appelle «&nbsp;l'enfant de la maison&nbsp;».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">VII<br />
-<span class="small">ÉLÈVE DES CONGRÉGANISTES</span></h2>
-
-
-<p>La vie y était d'ailleurs claustrale, monacale et
-murale. Si l'on avait demandé au triste Dalombre ce
-qu'il avait fait depuis la mort tragique de sa fille, il
-aurait vraisemblablement répondu :</p>
-
-<p>«&nbsp;Je ne sais pas!&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce grand vieillard tout courbé et tout muet &mdash; car,
-lorsqu'il parlait, il parlait tout seul &mdash; était comme
-un château légendaire hanté par les esprits. Il traînait
-silencieusement ses pantoufles dans les chambres
-et dans les couloirs, comme s'il avait peur de
-réveiller ses morts. Paris n'est pas une ville où on
-essaye longtemps de consoler les inconsolables. Le
-vide s'était bien vite accentué autour de ce provincial,
-qui arrivait dans la ville Lumière avec sa douleur
-pour tout bagage.</p>
-
-<p>Même le jeune Albert, chez qui l'impression des
-catastrophes familiales s'était peu à peu atténuée,
-n'allait dîner chez son oncle, à la table duquel son
-couvert était en permanence, qu'une ou deux fois
-par semaine. Albert était un piocheur ; mais quand il
-remisait un instant sa pioche, c'était pour des distractions
-généralement moins lugubres que la contemplation
-discrète de ce vieillard accablé.</p>
-
-<p>La seule visite un peu assidue qui rompît la ligne
-uniforme de cette existence concentrée était celle de
-l'ancienne propriétaire à qui M. Dalombre avait
-acheté, sans marchandage et presque sans examen,
-la maison qu'il habitait. M<sup>me</sup> Humbertot, avec ses instincts
-de femme économe, avait tout de suite supputé
-les petits avantages qu'on pouvait espérer de la fréquentation
-d'un homme aussi inhabile à discuter ses
-intérêts. Les natures un peu âpres ne peuvent se
-retenir d'un mouvement de curiosité mêlé d'ironie et
-d'admiration devant un acquéreur qui paye cent
-quatre-vingt mille francs ce qu'il lui eût été aisé
-d'avoir pour cent cinquante mille.</p>
-
-<p>Tout de suite, même sans projet arrêté ni intention
-préconçue, certaines gens voient dans cette facilité à
-la détente matière à exploitation.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Humbertot était donc retournée de temps à
-autre à son ancien domicile, où elle avait été «&nbsp;si
-heureuse&nbsp;» avec son notaire de mari, qui était mort
-quand leur fille Brigitte était encore enfant. La veuve
-Humbertot avait donné des conseils aux tapissiers
-pour l'agencement et l'ornementation des pièces
-qu'elle connaissait intimement pour les avoir époussetées
-quotidiennement pendant quinze années consécutives.</p>
-
-<p>C'était elle, notamment, qui avait présidé à l'installation
-de la chambre à coucher de M. Albert, dont
-elle avait tenu, disait-elle, à faire une «&nbsp;bonbonnière&nbsp;»,
-comme si elle avait déjà entrevu à travers les brumes
-de l'avenir la possibilité d'en reprendre plus ou moins
-directement possession.</p>
-
-<p>En effet, presque en même temps que les Dalombre
-entraient dans leur hôtel, M<sup>lle</sup> Brigitte Humbertot
-sortait du couvent des «&nbsp;Dames Anglaises&nbsp;», maison
-d'éducation tellement à cheval sur les m&oelig;urs et la
-bonne tenue que les professeurs y font leurs cours à
-travers des grillages, par les interstices desquels les
-élèves passent leurs devoirs, qu'on leur rend par le
-même chemin, tout corrigés.</p>
-
-<p>Cette aversion exagérée que la règle de l'établissement
-inspire aux jeunes filles pour le sexe auquel
-elles n'appartiennent pas n'a probablement d'autre
-résultat que d'intriguer fortement les pensionnaires
-de l'institution, qui d'ailleurs retrouvent chez leurs
-parents, les dimanches de sortie, ces êtres mystérieux
-dont on leur interdit avec cette rigueur le contact
-pendant la semaine.</p>
-
-<p>Ces précautions constituent donc, en fait, un encouragement
-à l'hypocrisie et au machiavélisme.
-M<sup>lle</sup> Brigitte, confite pendant sept ans dans de feintes
-répulsions et de fausses terreurs, en avait nécessairement
-gardé le pli. Elle poussait des cris et s'enfuyait
-au fond de son cabinet de toilette, si elle n'était encore
-qu'en robe de chambre, quand le garçon boucher
-se présentait, un aloyau dans sa manne.</p>
-
-<p>A chaque expression susceptible de prêter à un
-double sens, elle pinçait les lèvres et roulait des regards
-au plafond qui signifiaient manifestement :</p>
-
-<p>«&nbsp;Vous savez, je n'ai pas compris.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce manque d'intelligence n'allait cependant pas
-jusqu'à méconnaître le côté avantageux d'une relation
-plus étroite avec cet oncle, qui avait toutes les chances
-de ne plus aller longtemps, et ce neveu qui, à la suite
-de tant de décès successifs, s'en trouvait l'unique héritier.
-Malgré les pertes subies et la hâte mise à la
-vente de ses navires, la fortune de M. Dalombre était
-encore excessivement respectable. En outre, ce mot
-«&nbsp;armateur&nbsp;» éveille dans les imaginations travaillées
-par l'<i lang="la" xml:lang="la">auri sacra fames</i> des visions de cargaisons
-de trois mille tonnes et d'inépuisables galions de
-Vigo.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Humbertot, qui ne jouissait que d'une aisance
-relative et avait mis sa fille aux «&nbsp;Dames Anglaises&nbsp;»
-surtout pour lui créer plus tard des amitiés aristocratiques,
-suivait donc son petit bonhomme de chemin
-côte à côte avec la jeune Brigitte, qu'elle ne craignit
-pas d'amener un jour chez M. Dalombre &mdash; un homme
-seul &mdash; et qui, par extraordinaire et pour cette fois
-seulement, voulut bien ne pas repousser comme un
-attentat à la pudeur la main que lui tendit le vieillard.</p>
-
-<p>Tous les mercredis, à heure fixe, ces visites se renouvelèrent
-avec une périodicité indiquant qu'on allait
-là par devoir, comme pour signer une feuille de
-présence. Il n'y avait encore rien de nettement dessiné
-dans les aspirations des deux femmes, et leurs
-prétentions ne se traduisaient guère que par ce mot
-sibyllin : «&nbsp;On ne peut pas savoir&nbsp;». Néanmoins on
-opérait comme si l'on savait déjà quelque chose.</p>
-
-<p>Deux ou trois de ces démarches régulièrement
-espacées avaient eu lieu en présence d'Albert, qui
-avait coupé la conversation en entrant à l'improviste.
-M<sup>lle</sup> Brigitte s'était alors redressée comme sous l'effet
-d'une pile électrique, arrangeant vivement ses cheveux
-et abaissant subitement ses paupières, dont l'auvent
-protecteur ne laissait toutefois rien perdre de ce
-qui se passait sous les yeux qu'elles abritaient de leurs
-cils.</p>
-
-<p>Les aptitudes physiques de M<sup>lle</sup> Humbertot ne
-cadraient guère avec cette componction perpétuelle.
-Elle était petite avec des cheveux d'un noir menaçant,
-le teint olivâtre, des yeux qu'on aurait trouvés grands
-s'ils n'avaient été aussi constamment baissés et au-dessus
-desquels se rejoignaient deux sourcils noirs et
-proéminents comme de petites sangsues qui viennent
-de prendre leur repas.</p>
-
-<p>On sentait qu'il y avait lutte entre son éducation et
-son tempérament et qu'elle n'était arrivée que grâce
-à son énergie à amalgamer ces deux extrêmes. D'ailleurs,
-absence complète de timidité ; car dans les couvents-pensionnats,
-à force d'habituer les élèves à raconter
-le plus littérairement possible leurs péchés à un
-prêtre qui s'en tient les côtes derrière les barreaux
-d'un confessionnal, on fait de ces jeunes pénitentes
-des effrontées doucereuses et patelines, infiniment
-plus difficiles à démonter que celles dont le bonnet
-incline parfois sur l'oreille.</p>
-
-<p>Albert, qui avait vingt-trois ans et une très jolie
-maîtresse au quartier latin &mdash; laquelle le trompait,
-du reste, avec tous les garçons coiffeurs d'alentour &mdash; ne
-prêtait pas la plus légère attention aux tortillements
-de buste et aux attitudes composées dont il
-était l'objet. Il s'était contenté de dire à son oncle :</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que c'est que cette demoiselle-là? Elle
-a l'air d'un pruneau.</p>
-
-<p>Brigitte ne s'abusait probablement pas sur l'état
-dans lequel elle avait mis le c&oelig;ur de M. Dalombre
-neveu. Mais ce que le congréganisme enseigne tout
-d'abord, c'est la patience et l'art de ne jamais
-s'avouer vaincu. M. Albert ne l'appréciait pas parce
-qu'il ne l'avait pas suffisamment regardée. Le
-jour où une circonstance encore à naître ferait
-jaillir l'étincelle, elle était sûre de le tenir ; et,
-quand elle le tiendrait, elle était résolue à ne pas le
-lâcher.</p>
-
-<p>Si seulement elle avait trouvé le moyen de rester,
-fût-ce dix minutes, en tête-à-tête avec lui! Malheureusement,
-ce jeune homme semblait être d'un naturel
-peu sédentaire. Quand il avait salué ces dames et
-embrassé son oncle, il pirouettait sur ses talons et
-prenait le large avec une désolante rapidité.</p>
-
-<p>Cependant, avec cette persévérance qui a donné
-son nom à un catéchisme, M<sup>me</sup> et M<sup>lle</sup> Humbertot
-creusèrent peu à peu leur trou dans la maison. La
-mère rappela si souvent, avec des chevrotements
-d'émotion, les douces soirées qu'elle avait passées
-dans la salle à manger, autour de la table, en compagnie
-de feu Humbertot, que l'ancien armateur se vit
-acculé à l'obligation de les inviter de temps en temps
-à dîner.</p>
-
-<p>Au moins le fugace Albert serait astreint à se tenir
-sur sa chaise pendant un temps moral qui lui permettrait
-de se créer une opinion sur ses voisines.
-Mais, comme par un arrêt d'en haut, il ne se trouvait
-jamais là pour assister à ces petites fêtes, où l'on
-s'ennuyait à plaisir, car on n'y était que trois, et
-Brillat-Savarin a dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;A dîner ne soyez jamais moins de quatre et jamais
-plus de huit.&nbsp;»</p>
-
-<p>L'étonnement des deux dames Humbertot fut grand
-de s'apercevoir, en s'asseyant, un soir, devant le
-potage auquel les conviait M. Dalombre, qu'on était,
-en effet, non plus trois, mais quatre dans la salle à
-manger. Seulement, le quatrième n'était pas Albert :
-c'était Emmeline qui, entrée en fonctions depuis un
-peu moins d'une semaine, venait prendre sa place
-ordinaire en face du maître de la maison.</p>
-
-<p>Les Humbertot avaient été, comme tout le monde,
-au courant de la tentative dont s'était si heureusement
-tirée la jeune ouvrière ; mais elles étaient très loin de
-supposer que les secours portés à une victime en
-danger de mort eussent été suivis d'une pareille prise
-de possession.</p>
-
-<p>Tant de sollicitude déplut à M<sup>lle</sup> Brigitte, dont les
-yeux plongèrent avidement dans ceux de cette intruse,
-qui, pour surcroît d'impertinence, les avait d'une
-dimension révoltante. Que faisait-elle ici ; et puisqu'elle
-était sur pied, ne se ressentant en rien de la
-secousse qu'elle avait subie, pourquoi n'était-elle pas retournée
-là d'où elle venait, ou pourquoi, tout au moins,
-ne dînait-elle pas dans sa chambre ou à la cuisine?</p>
-
-<p>Comme il est toujours bon de garder son rang,
-M<sup>me</sup> Humbertot, assise à la droite et M<sup>lle</sup> Brigitte à la
-gauche de M. Dalombre, rapprochèrent leurs chaises
-de celles de l'amphitryon, de telle sorte qu'Emmeline
-resta, pendant tout le repas, séparée des convives par
-un espace assez vaste, faisant de l'autre côté de la
-table une sorte de cavalier seul.</p>
-
-<p>Elle fut très prévenante envers ces dames, se leva
-deux fois pour changer leurs assiettes, la domestique
-ne venant pas assez vite, et il fallut que M. Dalombre
-lui adressât à itératives fois le reproche de manger
-comme un oiseau, pour qu'elle se décidât à s'occuper
-un peu de son estomac.</p>
-
-<p>Il aggrava ses torts en présentant d'abord M<sup>lle</sup> Emmeline
-Freizel aux deux Humbertot, puis les Humbertot
-à Emmeline : ce qui les mettait toutes les trois
-sur un pied d'égalité complète. L'orpheline tenait
-tant à se faire petite que le vieillard ne perdait jamais
-l'occasion de la rehausser. Il était manifeste qu'il
-s'occupait d'elle beaucoup plus attentivement que de
-ses deux invitées. Il répéta à deux ou trois reprises,
-comme pour s'excuser :</p>
-
-<p>«&nbsp;C'est notre fille adoptive!&nbsp;»</p>
-
-<p>Cette adoption sonna horriblement mal aux oreilles
-de M<sup>me</sup> Humbertot. Quand on a une fille, adoptive ou
-non, on lui amasse une dot et on la couche sur son
-testament, au moins pour la part disponible. Si
-M. Dalombre était ainsi possédé de cette manie d'adoption,
-est-ce que Brigitte n'était pas là pour lui
-donner pleine et entière satisfaction à cet égard?</p>
-
-<p>Brigitte, elle, ne pensait ni à la dot ni à l'héritage.
-Elle était froissée parce que cette étrangère avait sur
-elle, entre autres supériorités, l'avantage d'être toujours
-là, tandis que sa mère et elle ne pourraient lui
-disputer que les mercredis, de trois heures à cinq, les
-bonnes grâces des habitants de la maison.</p>
-
-<p>Elle espéra un instant que la haine des domestiques
-contre la nouvelle venue, qu'ils se voyaient obligés
-de servir, arriverait à lui aliéner les sympathies de
-ses protecteurs. Elle dut renoncer à cette illusion en
-entendant la vieille Annette dire à Emmeline sur le
-coup de dix heures :</p>
-
-<p>&mdash; Quand notre demoiselle voudra se coucher, sa
-couverture est prête.</p>
-
-<p>Si, étant déjà la demoiselle de M. Dalombre, elle
-était encore celle des autres, il n'y avait plus à
-compter sur rien.</p>
-
-<p>A partir de ce moment, Emmeline devint l'ennemie.
-Le cerveau, ordinairement inoccupé, de l'ancienne
-pensionnaire des bonnes s&oelig;urs du couvent des Dames
-Anglaises, se peupla de combinaisons machiavéliques,
-dont la construction, malheureusement, péchait toujours
-par quelque côté. Exaspérée de tant d'avortements
-successifs, elle eut un jour envie de voler n'importe
-quoi, un couvert, un couteau d'argent, une petite
-salière en vermeil, afin de laisser planer sur l'inconnue
-un soupçon, sinon une certitude d'indélicatesse.</p>
-
-<p>Mais, c'était précisément Emmeline qui, tous les
-soirs, serrait l'argenterie, après l'avoir scrupuleusement
-comptée. En constatant la disparition d'une des
-pièces dont elle avait la garde, elle n'eût pas manqué
-d'en faire part au maître de la maison et de tout remuer
-pour la retrouver. Or il est rare qu'on se dénonce
-ainsi soi-même, d'autant que l'objet volé ne vaudrait
-probablement guère plus d'une cinquantaine de
-francs et que les Humbertot savaient par M. Dalombre
-que la petite avait expressément exigé, sous menace
-de départ immédiat, qu'il ne fût jamais question
-entre elle et lui de rémunération pécuniaire.</p>
-
-<p>Il fallait, conséquemment, chercher autre chose.
-Elle tenta de triompher d'Emmeline en l'écrasant de
-son luxe. L'ancienne apprentie de la rue Notre-Dame-de-Lorette
-et autres lieux restait corporellement confinée
-dans une petite robe de laine demi-deuil, à
-carreaux noirs et blancs ; car le maître, depuis la catastrophe
-qui lui avait pris sa fille, n'avait cessé de
-porter un crêpe à son chapeau.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Humbertot se fit confectionner une robe de
-soirée en faille d'un rose que son teint foncé rendait
-plus vif, à moins que ce ne fût le rose qui rendît le
-teint plus foncé ; puis, elle attendit l'occasion de démasquer
-cette batterie.</p>
-
-<p>Elle eut un sourire mystérieux en recevant enfin,
-de la bouche de M. Dalombre, l'invitation en vue de
-laquelle elle avait préparé son armement. Bien que
-les réceptions du bonhomme fussent sans le moindre
-apprêt, elle se mit sur son trente et un, avec aigrette
-dans les cheveux, manches courtes et le corsage de la
-robe décolleté en pointe jusqu'au creux de l'estomac ;
-si bien que sa peau luisait sous le <span lang="en" xml:lang="en">cold-cream</span> comme
-la lame d'un poignard.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Humbertot avait également fait voir le jour à
-une toilette en soie vert bouteille, émaillée de garnitures
-en dentelle noire, indicatrice de quelque projet
-encore inavoué.</p>
-
-<p>M. Dalombre et son neveu, qui était venu ce jour-là
-réclamer sa place à table, se récrièrent sur ce cérémonial
-inusité. Brigitte, avec la plus parfaite bonhomie,
-s'excusa de son luxe qui, en effet, eût été
-ridicule si sa mère et elle n'avaient dû aller, après le
-dîner, &mdash; oh! tard, très tard, sur les neuf ou dix heures, &mdash; achever
-leur soirée à l'Opéra, dans la loge d'une
-dame de leurs amies qui l'avait mise à leur disposition.
-Elles s'y rendraient seulement un instant pour
-ne pas la contrarier.</p>
-
-<p>Ce mensonge ne souleva aucune objection, et
-M<sup>lle</sup> Humbertot se donna le plaisir de trôner avec
-son aigrette, dont elle secouait les brindilles sur
-la robe laine et coton où se moulait la taille d'Emmeline.</p>
-
-<p>Comme si la perspective d'une fin de soirée à l'Opéra
-eût développé ses aptitudes artistiques, Brigitte
-se mit à parler orchestration, mélodie, symphonie,
-fugue et contrepoint. Elle lança contre Wagner et les
-wagnériens deux ou trois plaisanteries de haut goût,
-qui charmèrent par leur profondeur la naïve Emmeline.
-On eût dit que cette robe de faille rose, développée
-en poignard, était, pour l'ancienne élève
-des bonnes s&oelig;urs du couvent des Dames Anglaises,
-une robe de Nessus qui eût mis le feu à son imagination
-et à sa langue ordinairement peu frétillante.</p>
-
-<p>Weber, Meyerbeer, Verdi, Gounod, furent passés en
-revue, comme s'il avait dépendu de cette jeune personne
-de les faire entrer à l'Institut. Rossini eut son
-paquet. M<sup>me</sup> Humbertot scandait ses appréciations par
-cette ritournelle en <i>ut mineur</i> :</p>
-
-<p>&mdash; Brigitte est si musicienne!</p>
-
-<p>Pendant près d'une heure, sa fille tint le dé de la
-conversation, espérant, sans doute, de la part de ses
-auditeurs et surtout de la part d'Emmeline, quelque objection
-dont elle eût triomphalement fait justice. Mais
-Emmeline se bornait à écouter, cherchant à s'instruire,
-car, en fait d'art musical, elle ne connaissait guère
-que les romances sentimentales ou les chansons ordurières
-qui forment généralement le répertoire des
-habitués des mauvais lieux. Ce fut donc en vain
-que M<sup>lle</sup> Brigitte provoqua l'orpheline à une discussion
-qu'elle eût été ravie de faire dégénérer en tournoi,
-sa victoire lui paraissant assurée. Emmeline répondit
-d'un ton dont la simplicité éveilla un sourire de dédain
-sur les lèvres de sa partenaire :</p>
-
-<p>&mdash; J'aime beaucoup la musique, mais je ne suis jamais
-allée au théâtre. Je sais seulement les morceaux
-d'opéra que j'ai entendus sur les orgues.</p>
-
-<p>L'innocente se jetait de gaieté de c&oelig;ur dans la
-gueule du loup. La jeune Humbertot reprit avec plus
-d'élan ses dissertations, avec l'intention et la prétention
-évidentes d'enfoncer des clous inarrachables
-dans le c&oelig;ur de l'insouciant Albert, qui, s'il n'était
-pas le dernier des oisons, ne pouvait manquer de
-constater l'immensité de la différence qui existe
-entre une simple «&nbsp;grue&nbsp;» et une femme supérieure.</p>
-
-<p>Le fait est que, dix heures ayant sonné, Albert, qui
-était attendu au quartier latin, fit observer à ces
-dames qu'elles n'auraient plus guère le temps que
-d'assister au quatrième acte de <i>Guillaume Tell</i>.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! c'est vrai, comme il est tard! s'écria Brigitte,
-feignant d'être surprise par la marche de la pendule.
-Puis, elle ajouta : &mdash; Ma foi! ça ne vaut vraiment pas
-la peine de se déranger pour si peu. Nous nous excuserons
-auprès de cette dame, n'est-ce pas, maman? et
-nous remettrons la partie à un autre soir.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Humbertot acquiesça d'un signe de tête, et sa
-fille put ainsi prolonger, jusqu'à près de onze heures,
-ses effets d'éloquence et de toilette. Lorsqu'enfin elles
-se décidèrent à démarrer, M. Dalombre reconduisit
-les deux femmes jusqu'à l'antichambre et aida la jeune
-fille à endosser sa visite de peluche Bismarck, dans
-laquelle elle entra au salon pour y chercher ses gants,
-qu'elle avait fait semblant d'oublier sur une table.
-Après avoir eu un succès de décolletage, elle tenait à
-avoir un succès de tournure.</p>
-
-<p>Restée seule un instant avec Albert, Emmeline lui
-dit avec une candeur admirative :</p>
-
-<p>&mdash; Comme cette demoiselle est instruite pour son
-âge!</p>
-
-<p>&mdash; Elle est peut-être instruite, se contenta de riposter
-le jeune homme ; mais elle peut se vanter
-d'être rudement poseuse!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII<br />
-<span class="small">MAN&OElig;UVRES A L'INTÉRIEUR</span></h2>
-
-
-<p>M<sup>lle</sup> Brigitte avait eu beau mettre toutes voiles dehors,
-elle s'était finalement aperçue que le vent ne
-soufflait pas dedans. Mais, de même qu'un auteur
-cherche toujours à la chute de sa pièce un motif
-étranger à son manque de talent, une femme n'admet
-guère qu'elle ait laissé, par sa faute ou celle de son
-physique, une impression défavorable sur la société
-où elle se produit.</p>
-
-<p>Elle se tortura donc le cerveau pour découvrir la
-cause secrète de la froideur humiliante que M. Dalombre
-neveu s'était borné à mettre à ses pieds. Les
-conversations du couvent portant uniquement sur
-ces êtres <i lang="en" xml:lang="en">shocking</i> dont on leur interdisait jusqu'à la
-vue, elle avait, théoriquement au moins, sondé tous
-les arcanes du c&oelig;ur masculin. Elle supposait bien
-que ce M. Albert ne vivait pas perpétuellement en état
-de grâce, dans le milieu d'étudiants où il évoluait. Il
-y avait nécessairement dans son existence une ou
-même plusieurs fillasses plus ou moins échevelées.
-Mais l'erreur des femmes que leur condition sociale
-range parmi les honnêtes, c'est de s'imaginer que
-celles qui ne le sont pas représentent, pour les hommes
-qui les fréquentent, de simples amusettes.</p>
-
-<p>Les demoiselles du monde refusent de croire à une
-passion sérieuse pour une femme qui appartient à la
-plèbe. Aussi n'accordent-elles qu'une très médiocre
-importance à des liaisons qui, parfois cependant,
-dégénèrent en une chaîne dont les anneaux s'épaississent
-et se resserrent tous les jours.</p>
-
-<p>Non : ce ne pouvait être une servante de brasserie
-ou une figurante de café-concert qui fermait ainsi les
-yeux du jeune homme aux qualités à la fois si gracieuses
-et si rares dont elle était ornée.</p>
-
-<p>Alors, quoi! Est-ce que, par hasard, l'obstacle qui
-se dressait devant elle, ce serait cette insignifiante et
-maigre créature, qu'un accident comme il en arrive
-tous les jours par dizaines avait fait entrer dans la
-maison ainsi qu'on entre chez le pharmacien?</p>
-
-<p>Elle n'avait relevé entre elle et lui aucun signe
-symptomatique. Cette orpheline et cet orphelin paraissaient,
-à premier examen, parfaitement étrangers
-l'un à l'autre. Toutefois, cette admission à la table des
-maîtres d'une inconnue ramassée à la porte était tout
-à fait inusitée.</p>
-
-<p>Du reste, si le neveu cachait son jeu, l'oncle y mettait
-moins de réserve. C'était des «&nbsp;ma chère enfant!&nbsp;»
-par-ci, et des «&nbsp;vous ne mangez rien!&nbsp;» par-là. Il s'était
-beaucoup moins inquiété de savoir si ses invitées
-faisaient honneur à son dîner. Il n'y avait pas jusqu'à
-la pseudo-humilité de cette Emmeline qui n'eût un
-caractère suspect. On ne s'efface pas ainsi quand on
-n'a pas la certitude de pouvoir reprendre à volonté la
-place qu'on a su se choisir.</p>
-
-<p>En tout cas, si le danger n'était encore que latent,
-mieux valait pour y remédier la méthode préventive
-que la curative. En mettant l'oncle et le neveu entre
-leur réputation de galants hommes et l'obligation de
-se séparer de cette gêneuse, on s'assurerait du degré
-d'affection qu'ils lui portaient. Ils avaient obéi à leur
-bon c&oelig;ur en la recueillant, puisqu'elle était sans
-asile. Ces sentiments généreux et humanitaires ne
-tiendraient presque certainement pas devant l'ennui
-que causent toujours des racontars ayant trait à des
-intimités dont on cause. C'est spécialement pour ourdir
-ces petites trames que la lettre anonyme a été inventée.</p>
-
-<p>Elle s'assit devant son petit bureau en bois de rose,
-et, après avoir prudemment déchiré la page blanche
-d'une lettre qu'elle venait de recevoir, afin que la
-confrontation entre le papier où elle écrivait ordinairement
-et celui où elle allait écrire ne pût donner de
-résultat, elle s'étudia à déguiser sa calligraphie, bien
-que celle-ci fût inconnue rue de Berlin.</p>
-
-<p>Ce qu'elle ne déguisa pas, en revanche, ce fut sa
-pensée qui, sans circonlocutions ni périphrases, se
-traduisit par ces lignes dont la crudité devait écarter
-tout soupçon :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">Monsieur,</p>
-
-<p>On se demande avec curiosité, dans le quartier, si la
-demoiselle connue sous le nom d'Emmeline F&hellip; est la maîtresse
-du neveu ou de l'oncle. A moins qu'elle ne le soit de
-tous les deux : ce qu'affirment des personnes certainement mal
-renseignées.</p>
-
-<p>Un vieux et un jeune &mdash; et sans sortir de la famille &mdash; mais
-c'est le bonheur sur la terre. Le jeune est pour l'agréable
-et le vieux pour l'utile. Et voilà comment une demoiselle
-qu'on héberge, qu'on habille et qu'on nourrit à ne rien faire,
-peut néanmoins être très fatiguée, en se couchant le soir et
-même en se levant le matin.</p>
-
-<p>Le quartier ajoute, tant on y est mauvaise langue, que la
-jeune fille est actuellement dans une position qui commande
-l'intérêt. Qui se dénoncera comme le père? <i lang="en" xml:lang="en">That is the question.</i></p>
-
-<p class="sign small">UNE ANCIENNE AMIE.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Il eût fallu au destinataire considérablement plus
-de perversité que n'en recelait l'honnête M. Dalombre
-pour deviner dans ce billet comminatoire le style
-d'une jeune personne fraîchement débarquée de son
-pensionnat.</p>
-
-<p>Sa dénonciation à la main, elle se jeta dans une
-voiture, passa les ponts et ne fit halte qu'au fond de
-Vaugirard, devant le moins achalandé des bureaux
-de poste. La lettre une fois dans la boîte, elle rentra
-rapidement chez elle et attendit.</p>
-
-<p>Le mercredi, jour de visite quasi réglementaire
-aux Dalombre, elle arriva fringante au bras de sa
-mère, qu'elle n'avait pas cru devoir encore mettre
-dans la confidence. Elle jugea, à la figure bouleversée
-du vieillard, que le coup avait porté. Il les reçut
-toutes deux comme un homme qu'on dérange et
-accueillit distraitement leurs salamalecs. Brigitte eut
-la férocité de s'informer de l'état de santé de cette
-jeune fille avec laquelle elles avaient dîné, et que,
-pour sa part, elle trouvait charmante ; pas jolie : oh!
-ça non, mais tout à fait bonne, modeste, et sachant
-parfaitement se tenir à sa place.</p>
-
-<p>L'armateur balbutia : elle se portait toujours bien,
-la pauvre enfant&hellip; et, comme le dialogue languissait,
-il se leva et dit à M<sup>me</sup> Humbertot en se dirigeant vers
-son cabinet de travail :</p>
-
-<p>&mdash; Seriez-vous assez aimable pour venir un instant?
-J'aurais quelque chose à vous communiquer.</p>
-
-<p>Brigitte facilita l'entrevue en se levant pour examiner
-de près une gravure qu'elle avait vue vingt
-fois et qui représentait les <i>Bergers d'Arcadie</i> d'après le
-Poussin. Elle courut ensuite coller son oreille à la
-porte qui s'était refermée sur M. Dalombre et sa mère ;
-mais tout ce qu'elle put saisir de la conversation, ce
-furent ces exclamations :</p>
-
-<p>«&nbsp;Quelle infamie!&nbsp;» Puis : «&nbsp;idée infernale!&nbsp;» Et
-enfin : «&nbsp;elle, si honnête!&nbsp;»</p>
-
-<p>Le vieux Dalombre n'avait évidemment pas eu la
-force de garder sur le c&oelig;ur l'imputation calomnieuse
-dont on essayait de les salir, lui, son neveu et Emmeline.
-Aussi, fort de son innocence, s'empressait-il de
-mettre M<sup>me</sup> Humbertot dans le secret de cette basse
-méchanceté.</p>
-
-<p>Il n'avait pas osé, dans sa pudibonderie provinciale,
-montrer le spectacle de son indignation à la jeune
-fille, à qui de pareilles souillures devaient rester
-inconnues. Il y a ainsi nombre de bonnes gens qui
-se font scrupule de prononcer certains mots et d'aborder
-certains sujets devant des gens plus jeunes, qui
-en savent cent fois plus long qu'on ne leur en cache.</p>
-
-<p>&mdash; En effet, c'est odieux! disait M<sup>me</sup> Humbertot en
-rentrant au salon où Brigitte, immobile entre les
-bras d'un fauteuil, lisait attentivement dans la <i>Revue
-des Deux Mondes</i> un article de soixante-douze pages sur
-l'avenir de la presqu'île des Balkans.</p>
-
-<p>Elle avait hâte de s'en aller, car elle brûlait de
-tout savoir. Sa mère lui expliqua l'affaire de la lettre,
-qu'elle lui récita en ayant soin d'en éloigner les passages
-libertins, et lui détailla l'exaspération de
-M. Dalombre qui, au reçu de cette ordure, avait
-failli tomber d'un coup de sang. Il paraît que, justement,
-cet obus avait éclaté sur la maison en présence
-de M. Albert, qui se trouvait par hasard chez son
-oncle. Tous deux s'étaient exténués à découvrir l'auteur
-de cette lâcheté ; mais ils n'avaient aucun indice.</p>
-
-<p>&mdash; Et la jeune fille, sait-elle comment on la traite
-dans le quartier? demanda Brigitte.</p>
-
-<p>&mdash; Ils se sont bien gardés de lui montrer cette
-lettre anonyme. Elle aurait fait ses paquets tout de
-suite.</p>
-
-<p>&mdash; En effet, fit observer M<sup>lle</sup> Humbertot, le seul
-moyen de faire taire la calomnie, c'était de s'en aller.
-Et tu crois que M. Dalombre la gardera quand même?</p>
-
-<p>&mdash; C'est ce qu'il m'a affirmé, répliqua M<sup>me</sup> Humbertot.
-Il dit que cette demoiselle Emmeline est un
-ange et qu'il n'est pas homme à céder aux scélérats
-qui la poursuivent ainsi de leur haine, sans autre
-motif que de faire le mal ; car, à son âge, ne sortant
-jamais et ne connaissant personne, il est impossible
-qu'elle ait des ennemis.</p>
-
-<p>Brigitte s'aperçut qu'elle avait frappé à côté. Du
-moment où les Dalombre ne se croyaient pas assez
-compromis pour se débarrasser d'Emmeline, la combinaison
-échouait : attendu que mieux que personne,
-ils étaient sûrs que leur protégée n'avait perdu aucun
-droit au respect de tous. La lettre était maladroite.
-Brigitte réfléchit qu'elle aurait dû raconter aux maîtres
-que cette orpheline, pour laquelle ils ne trouvaient
-pas de piédestaux assez élevés, avait une intrigue avec
-quelque domestique de la maison : Pierre, le cocher,
-par exemple. Ces insinuations-là sont toujours bonnes,
-étant aussi difficiles à démentir qu'à prouver.</p>
-
-<p>Maintenant, il était trop tard. Une seconde lettre,
-soit au vieillard, soit au jeune homme, n'aurait plus
-la moindre portée. Il ne restait même pas la ressource
-de la carte postale, qui passe de main en main et que
-tout le monde peut lire, depuis le facteur qui la remet
-à la concierge jusqu'à la concierge qui la remet
-au locataire, après l'avoir promenée sous les yeux de
-toutes les bonnes d'alentour, de l'épicier, de la blanchisseuse
-et même de la propriétaire.</p>
-
-<p>L'hôtel n'était habité que par l'ancien armateur.
-Le facteur jetait la correspondance dans une boîte
-extérieure clouée à la porte, et qu'Annette vidait tous
-les matins et tous les soirs. Or elle ne savait pas lire.</p>
-
-<p>Brigitte se mordit les lèvres, comprenant qu'elle
-n'était parvenue, en réalité, qu'à redoubler la sympathie
-des Dalombre pour Emmeline, qui, déjà
-victime d'une tentative d'assassinat, était aujourd'hui
-assassinée dans son honneur.</p>
-
-<p>Tout à coup, elle se frappa le front : Mon Dieu!
-qu'elle était bête! Il fallait qu'elle eût perdu tout
-sang-froid pour ne pas avoir deviné sur-le-champ la
-marche à suivre! Ce n'était ni à l'oncle ni au neveu :
-c'était à Emmeline même qu'il était indispensable
-d'écrire. Puisque sa délicatesse était telle qu'à l'énoncé
-des soupçons qui pesaient sur elle, cette magnanime
-jeune fille ne resterait pas une heure de plus dans
-l'hôtel, on allait la mettre à l'épreuve.</p>
-
-<p>Sa mère n'avait pas encore fini de lui dérouler les
-impressions qu'avait éprouvées le vieux Dalombre à
-la lecture de cette accusation révoltante, qu'elle combinait
-déjà sa nouvelle lettre, y entassant les blessures
-les plus cruelles pour l'amour-propre d'une jeune
-fille.</p>
-
-<p>Sans désemparer, elle alla à son petit bureau et y
-traça le brouillon suivant, se réservant, s'il y avait
-lieu, de le modifier en le mettant au net :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">Mademoiselle,</p>
-
-<p>Il est inutile de vous trémousser comme vous le faites
-pour plaire à un homme qui ne veut de vous à aucun prix.
-M. Albert Dalombre aime les femmes grasses ; et tant que
-vous serez plate comme une latte, avec des bras comme deux
-aunes de boudin blanc, vous n'aurez rien à espérer.</p>
-
-<p>Du reste, il disait dernièrement devant moi à plusieurs de
-ses amies : «&nbsp;A-t-elle l'air godiche, cette pauvre Emmeline,
-avec ses deux grands yeux noirs, qu'elle ouvre continuellement
-comme des portes cochères! Elle crève d'envie de
-m'avoir, mais elle ne m'aura pas.&nbsp;» A bon entendeur, salut!</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">S&hellip; de G&hellip;</span></p>
-</blockquote>
-
-<p>Cette fois, l'écriture, qu'elle avait penchée en arrière
-pour M. Dalombre, fut penchée en avant, et le papier
-où elle recopia ce gracieux avertissement fut acheté
-chez le fournisseur de plusieurs têtes couronnées.
-M<sup>lle</sup> Humbertot calcula que si Emmeline diagnostiquait
-la main d'une femme dans ces impertinences,
-ce monogramme «&nbsp;S&hellip; de G&hellip;&nbsp;» lui laisserait l'idée
-d'une grande et riche cocotte, contre laquelle toute
-lutte eût été ridiculement téméraire de la part d'une
-pauvresse sans feu ni lieu autres que ceux dont elle
-bénéficiait, grâce à la charité d'un vieillard.</p>
-
-<p>Elle confia, cette fois, son petit carré de papier à
-un bureau de poste du faubourg Saint-Honoré. Elle
-avait un moment projeté de le faire remettre en
-mains propres par quelque domestique en grande
-livrée, qui serait descendu d'un landau qu'elle aurait
-loué spécialement chez Brion. Mais cette complication
-avait des côtés périlleux. Elle se résigna à y renoncer.</p>
-
-<p>&mdash; Ça devait arriver : il y avait déjà trop longtemps
-que j'étais heureuse, se dit Emmeline après avoir
-comme avalé d'un coup d'&oelig;il cette lettre fielleuse.
-Comment la persécution était-elle venue l'assaillir au
-fond de cette retraite, où elle avait tant de raisons de
-se croire complètement ignorée? Elle ne pouvait le
-comprendre ; mais elle accepta cette nouvelle mésaventure
-comme un événement fatal toujours suspendu
-sur sa tête et dont le fil qui le retenait s'était
-rompu tout à coup.</p>
-
-<p>Elle ne tenta pas de regimber. A quoi lui eût
-servi de se débattre dans l'étau qui l'étouffait? Ou,
-en effet, M. Albert avait d'elle cette opinion déplorable
-qu'elle tournait autour de lui ; et comme elle n'y
-avait jamais songé le moins du monde, c'était à la
-détestable éducation qu'elle avait reçue et aux milieux
-ignobles où elle avait traîné qu'elle devait les
-mauvaises manières qui avaient trompé M. Albert sur
-ses intentions. Ou l'auteur de la lettre anonyme mentait
-grossièrement, et il n'avait pas forgé aussi minutieusement
-cette perfidie pour abandonner la proie
-contre laquelle elle était dirigée. Du moment où
-quelqu'un s'accrochait ainsi à elle, son passé serait
-bien vite percé à jour ; car, dans son trouble, elle
-s'imaginait lire entre les lignes des menaces de révélations
-qui ne s'y trouvaient pas.</p>
-
-<p>En tout cas, c'était fini. Elle ne reparaîtrait de sa
-vie devant le neveu et elle ne reverrait l'oncle que
-pour lui adresser ses adieux et ses remerciements.
-Mais elle commençait si bien à s'accoutumer à cette
-existence paisible et à cette maison où elle n'avait à
-répondre qu'à de bonnes paroles! Elle eut un déchirement
-et, tout en arpentant sa chambre dans toute
-sa longueur, elle ne put retenir ce cri, qui ressemblait
-à une invocation à ses tortionnaires inconnus :</p>
-
-<p>«&nbsp;Non! c'est trop! c'est trop!&nbsp;»</p>
-
-<p>L'heure du dîner avait sonné. Le potage était sur
-la table. Annette vint chercher Emmeline, qui avait
-perdu toute notion du temps. Elle s'excusa sur une
-violente migraine et fit prier M. Dalombre de vouloir
-bien dîner sans elle. Mais le vieillard ne crut pas à
-ce mal de tête dont elle n'avait aucun symptôme une
-heure auparavant. Il entra précipitamment dans la
-chambre et, surprenant Emmeline tout en larmes, il
-se planta devant elle et la regarda fixement entre les
-yeux :</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez fouillé dans mes tiroirs et lu la lettre
-que je ne sais quel misérable m'a écrite à votre
-sujet? dit-il d'un ton impérieux qu'elle ne lui connaissait
-guère.</p>
-
-<p>&mdash; Moi! fit-elle, je vous jure que non, monsieur.
-Est-il possible : on vous a donc écrit aussi?</p>
-
-<p>Cet «&nbsp;aussi&nbsp;» indiquait suffisamment que l'attaque
-s'était produite des deux côtés.</p>
-
-<p>&mdash; Répondez-moi, mon enfant, insista le vieillard.
-Vous savez à quel point nous vous aimons. Moi, je
-vais vous parler à c&oelig;ur ouvert : j'ai reçu, en présence
-d'Albert, un papier ignoble où vous et nous étions
-pris salement à partie. Le saviez-vous?</p>
-
-<p>&mdash; Non! dit Emmeline.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, pourquoi pleurez-vous? Il vous est donc
-arrivé également quelque chose?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, répondit-elle. J'ai reçu à mon tour une
-lettre abominable, où l'on m'accuse de choses si
-vilaines que je ne peux plus rester un instant de plus
-chez vous. Je pleurais parce qu'il faut que je m'en
-aille et que je ne peux pas m'habituer à cette idée-là.</p>
-
-<p>&mdash; Donnez-moi la lettre! dit M. Dalombre.</p>
-
-<p>&mdash; Non, je vous en prie, fit Emmeline. D'ailleurs,
-elle n'insulte que moi. Il n'y est pas question de
-vous.</p>
-
-<p>Mais il tenait à comparer les écritures. Pour la
-première fois, il lui ordonna d'obéir. Elle allait s'exécuter &mdash; car,
-en somme, pour elle, ce vieillard était
-un père à qui elle était presque tenue de tout confier &mdash; quand
-un violent coup de sonnette retentit.
-C'était Albert qui était en retard et qui arrivait au
-galop pour dîner. La salle à manger était déserte, et
-au milieu de la table un potage déjà froid mettait
-aux parois de la soupière des plaques de graisse figée.</p>
-
-<p>Il poussa la porte, derrière laquelle il entendait
-discuter et se trouva dans la chambre d'Emmeline
-qui se tenait la tête basse devant M. Dalombre interloqué
-et tremblant.</p>
-
-<p>&mdash; Ah çà! que se passe-t-il donc? demanda le
-jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash; Ce qui se passe? répondit M. Dalombre ; le
-voici : Emmeline a reçu, comme nous, sa petite
-lettre anonyme. Je ne sais pas ce qu'on y a mis ; mais
-elle refuse de me la montrer.</p>
-
-<p>&mdash; Le drôle qui a écrit ces ordures ne mérite guère
-qu'on lise sa prose, en effet, répliqua Albert. Que
-M<sup>lle</sup> Emmeline jette au feu ces ignominies. Nous en
-ferons autant de notre côté, et le polisson en sera
-pour ses frais de calomnie.</p>
-
-<p>&mdash; Tu es dans le vrai, appuya le vieillard. Nous
-sommes bien bons de nous occuper de ces saletés,
-qui sont encore plus bêtes que méchantes! Tiens!
-voilà ce que j'aurais dû en faire tout de suite.</p>
-
-<p>Et, tirant de la poche de sa longue houppelande la
-«&nbsp;composition&nbsp;» de M<sup>lle</sup> Humbertot, il la déchira en
-seize morceaux qu'il froissa dans sa main et jeta dans
-la cheminée.</p>
-
-<p>&mdash; Allons, faites-en autant! dit Albert à Emmeline.</p>
-
-<p>Elle avait maintenant la certitude que ses protecteurs
-ne s'étaient en rien prêtés à cette machination,
-puisqu'eux-mêmes avaient été visés par le calomniateur
-anonyme.</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez raison! dit-elle. Et, remettant la lettre
-à M. Dalombre, elle ajouta : Tenez, déchirez-la vous-même.</p>
-
-<p>C'était donner au vieillard l'autorisation de la lire.
-Il n'en profita pas, et, la roulant fiévreusement en
-boule, il envoya la seconde dénonciation rejoindre la
-première.</p>
-
-<p>Non seulement il ne pouvait plus être question de
-séparation, mais l'absurde calomnie dans laquelle on
-les avait enserrés tous les trois créait entre eux une
-sorte de solidarité dans un but de défense mutuelle.
-Cependant, de quel serpent sortait cette bave? Après
-s'être promenés sur diverses têtes, les soupçons s'arrêtèrent
-sur une jeune ouvrière en couture qui était
-venue deux ou trois fois procéder à l'essayage d'une
-robe commandée pour Emmeline.</p>
-
-<p>L'innocente créature, à qui l'aventure de l'attaque
-nocturne avait été racontée, s'était simplement laissée
-aller à dire, tout en épinglant une manche trop
-large :</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez eu joliment de la chance de tomber
-sur d'aussi bonnes gens!</p>
-
-<p>On supposa que la jalousie était pour quelque
-chose dans ce compliment : on partit de là. Le style
-des deux lettres n'était pas celui d'une couturière, il
-est vrai. On en conclut qu'elle avait chargé un de ses
-amoureux de cette vilaine besogne : ce qui faisait
-d'elle à la fois une diffamatrice et une coureuse.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Humbertot connut seule et cette histoire et son
-dénouement, qu'elle transmit, mot pour mot, à sa
-fille, sans oublier de mentionner les preuves morales
-qui planaient sur la petite ouvrière.</p>
-
-<p>&mdash; Ça ne m'étonne pas, conclut négligemment Brigitte ;
-ces filles du peuple sont dévorées par l'envie!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">IX<br />
-<span class="small">LE PARALYSÉ</span></h2>
-
-
-<p>Cet incident jeta un peu de contrainte entre Albert
-et Emmeline. En revanche, il développa la pitié du
-vieux Dalombre pour cette pauvre enfant que les
-haines humaines poursuivaient déjà. Il constata avec
-admiration le peu de rancune qu'elle montrait contre
-l'auteur de la vilenie à la suite de laquelle elle avait été
-sur le point de quitter la maison. Il tenait d'autant
-plus à la société de cette jeune fille si inoffensive que
-des fauteurs de machinations et de mensonges avaient
-essayé de l'éloigner de lui.</p>
-
-<p>Elle l'aidait aussi à oublier, ou plutôt à se remémorer
-sa Léonie, qu'il retrouvait parfois en elle, en
-vertu du principe de l'éternel féminin. Le soir, il la
-priait de lui lire ses journaux, moins pour savoir ce
-qui s'était passé à la Chambre ou dans les conseils de
-l'Élysée, dont le résultat l'intéressait peu, que pour
-entendre sa voix jeune et regarder s'agiter ses lèvres
-sur ses dents blanches et fraîches comme des sorbets.</p>
-
-<p>Élevé dans le rigorisme vendéen et bas-breton, le
-vieux Nantais s'était reproché à plusieurs reprises
-d'avoir laissé les yeux de cette vierge s'égarer sur des
-faits divers et des chroniques de tribunaux, dont la
-teneur pouvait jeter dans son esprit les ferments d'une
-curiosité inavouable. C'est pourquoi il avait pris l'habitude
-de ne pas la laisser aller plus loin que la première
-page, généralement consacrée à la politique.
-Il avait trié, pour elle, dans sa bibliothèque, une
-série de livres plus ou moins couronnés par l'Académie.
-Il avait longtemps hésité à y comprendre deux
-volumes de Jules Sandeau : <i>Mademoiselle de la Seiglière</i>
-et <i>Sacs et Parchemins</i>. Ce qui l'avait déterminé à
-les y insérer, c'était cette réflexion :</p>
-
-<p>«&nbsp;Si elle y rencontre une phrase scabreuse, elle ne
-la comprendra pas.&nbsp;»</p>
-
-<p>Car, par un phénomène particulier, Emmeline,
-qui des choses de l'amour ne connaissait que les corvées
-les plus répugnantes, éprouvait pour ce qui fait
-d'ordinaire le fond des conversations un dégoût
-presque invincible. Elle admettait tout au plus <i>Paul
-et Virginie</i>, chez qui la tendresse a des apparences de
-fraternité.</p>
-
-<p>Jamais les sentiments n'étaient assez édulcorés pour
-elle. Aussi, même sans parti pris de jouer l'ignorance
-auprès de son hôte, elle éloignait instinctivement de
-ses causeries tout ce qui était de nature à lui rappeler
-ce qu'elle aurait tant voulu extirper radicalement de
-sa mémoire. De là un langage dont la chasteté imposait
-le respect, même à M<sup>lle</sup> Humbertot, qui aurait
-donné tout au monde pour parvenir à jouer aussi
-merveilleusement l'indifférence en matière masculine.</p>
-
-<p>L'ancien armateur, qui depuis quelques semaines
-avait grand'peine à marcher, se réveilla, un matin,
-les jambes molles comme du caoutchouc. Il gagna le
-plus vivement possible un fauteuil, s'y affaissa et ne
-s'en releva plus. La paralysie s'était abattue sur lui et
-le tenait du genou à la cheville.</p>
-
-<p>Les médecins s'épuisèrent en révulsifs et en réactifs :
-tout ce qu'ils obtinrent, ce fut, selon eux, d'enrayer
-le mal ; car, lorsque la science n'a pu détourner
-de vous une fièvre typhoïde, elle prétend que si
-vous ne l'aviez pas à temps appelée à votre secours,
-vous n'évitiez certainement pas une fluxion de poitrine.</p>
-
-<p>Emmeline trouva là l'occasion de rendre à son sauveur
-tout ce qu'elle lui devait. Elle s'installa garde-malade,
-ne le quittant plus le jour, se relevant la nuit
-et aidant à le porter dans son lit quand il avait passé
-quelques heures dans son fauteuil.</p>
-
-<p>L'esprit du vieillard était resté lucide, quoiqu'il parlât
-de moins en moins. Seulement, ses yeux la cherchaient
-toujours, et il n'aurait pas mangé un morceau
-de pain qu'elle ne lui eût coupé.</p>
-
-<p>Elle s'efforçait de le remonter en lui répétant du
-matin au soir :</p>
-
-<p>&mdash; Ce sont des rhumatismes. Les rhumatismes, c'est
-très drôle : ça change de place, ça voyage. Aujourd'hui,
-vous les avez dans les jambes ; demain, vous les
-aurez dans les bras, puis dans les épaules ; enfin, un
-beau jour, ils s'en iront tout à fait.</p>
-
-<p>Mais ces rhumatismes ne changeaient pas de place,
-et le malade ne pouvait pas en changer non plus.
-Elle lui demandait de temps en temps :</p>
-
-<p>&mdash; Souffrez-vous?</p>
-
-<p>S'il disait : oui, elle répondait :</p>
-
-<p>&mdash; Tant mieux, c'est une preuve que vos jambes ne
-sont pas mortes!</p>
-
-<p>S'il disait : non, elle s'écriait joyeusement :</p>
-
-<p>&mdash; Vous voyez bien que vous allez mieux, puisque
-les douleurs ont cessé!</p>
-
-<p>Mais bientôt le bonhomme ne se «&nbsp;sentit plus&nbsp;»,
-comme on dit vulgairement. Les cuisses et ensuite le
-ventre lui-même devinrent inertes. Ses mains se mirent
-à trembler. Elle fut contrainte de le laver et de
-l'éponger comme un enfant, un gros enfant qui pesait
-lourd, car elle était quelquefois réduite à le soulever
-de son fauteuil, à la force de ses petits bras. Elle appelait
-alors à son aide la Bretonne, qui les trouva un
-jour tous les deux les quatre fers en l'air, Emmeline
-ayant glissé sur le parquet avec son fardeau.</p>
-
-<p>Annette, avec la dureté non pas de c&oelig;ur, mais de
-sensations particulières aux femmes de la campagne,
-n'avait retenu de cette chute que le côté pittoresque,
-et elle la raconta presque en riant à M. Albert, qui venait
-maintenant tous les jours s'informer du degré
-d'affaissement où était tombé son pauvre oncle.</p>
-
-<p>Emmeline était toute gênée de ce récit, humiliant
-pour sa dignité.</p>
-
-<p>&mdash; Ne vous défendez pas, mademoiselle, dit le jeune
-homme d'une voix pénétrée. C'est à votre admirable
-dévouement que vous êtes redevable de tous ces ennuis-là.
-Je me demande comment vous pouvez y tenir.</p>
-
-<p>&mdash; Bien sûr! fit-elle simplement, je n'irai pas abandonner
-votre oncle dans l'état où il est. D'abord, il ne
-connaît que moi. Ah! il ferait une belle vie, si on lui
-donnait une autre personne pour le soigner!</p>
-
-<p>Les Humbertot, prévoyant une fin prochaine et
-comprenant que, le propriétaire mort, la propriété se
-fermerait définitivement pour elles, n'envoyaient plus
-que de loin en loin prendre des nouvelles du paralytique.
-Elles avaient, au début de la crise, risqué deux
-ou trois visites ; mais M<sup>lle</sup> Brigitte avait déclaré que la
-vue de ce vieillard &mdash; presque tombé en enfance &mdash; lui
-faisait trop de mal ; qu'elle n'avait pas la force de
-supporter ces spectacles-là, et elle avait déconseillé à
-sa mère de revenir.</p>
-
-<p>En réalité, la seule vue qui l'eût froissée, c'était celle
-d'Emmeline, assise au chevet du vieil armateur, qui
-n'avait de regards que pour elle et se cramponnait à
-cette frêle jeune fille, comme on se cramponne à l'espoir
-de vivre.</p>
-
-<p>&mdash; En voilà une qui tourne autour des héritages!
-avait dit Brigitte en sortant de la maison de la rue de
-Berlin où, de ce jour-là, elle résolut de ne plus mettre
-les pieds.</p>
-
-<p>Le lit du malade était à «&nbsp;deux faces&nbsp;», expression
-impropre, qui signifie qu'un lit est à deux côtés, avançant
-droit dans la chambre. Albert s'asseyait parfois,
-une demi-heure durant, du côté opposé à celui qu'avait
-adopté Emmeline, et tous deux regardaient soit
-dormir, soit respirer le vieillard, qui leur souriait de
-son mieux, tantôt à droite, tantôt à gauche.</p>
-
-<p>Un jour, il murmura à l'oreille de son neveu, en
-lui désignant son infirmière occupée à rattacher les
-embrasses des rideaux :</p>
-
-<p>&mdash; Je t'avais bien dit que c'était un ange!</p>
-
-<p>Ce qui bouleversait toutes les idées que ses fréquentations
-du quartier latin avaient implantées dans la
-tête d'Albert, c'était le manque absolu de coquetterie
-qui distinguait Emmeline, non pas seulement des
-jeunes, mais même des vieilles femmes. A la plus légère
-plainte partie de la chambre à coucher du patient,
-elle sautait à bas de son lit et prenait juste le temps
-d'enfiler ses pantoufles. Elle se présentait à tous et à
-tout moment les cheveux dans les yeux, son chignon
-de travers, en camisole et en jupon, sans songer à
-rectifier ce désordre en passant devant la glace de la
-cheminée.</p>
-
-<p>Que le neveu fût là, qu'il n'y fût pas, elle remplissait
-auprès de l'oncle tous les devoirs dont elle avait
-pris la charge, préparant des sinapismes destinés à
-faire descendre aux pieds glacés du vieillard le sang
-qui n'y descendait pas ; elle posait de ses mains ces
-emplâtres, prête à tout, dégoûtée de rien, courant à
-la cuisine, grimpant quatre à quatre l'escalier, sans
-voir personne et sans savoir si on la regardait.</p>
-
-<p>Ce détachement des êtres et des objets extérieurs
-doublait le prix de ces soins que les femmes refusent
-rarement à ceux qui les réclament, mais dans lesquels
-elles mettent presque toujours un fond de prétention
-qui en dénature le but et en amoindrit la portée.
-Beaucoup de mondaines se font faire des toilettes pour
-veiller les malades, comme elles en ont pour aller à
-une soirée dansante. Au lieu d'être décolletés, leurs
-corsages sont montants et elles remplacent à leurs
-oreilles les boutons de diamants par des parures en
-jais noir.</p>
-
-<p>Presque tous les soirs, elle priait Annette de lui
-servir son dîner dans la pièce même où somnolait
-M. Dalombre, et elle plaçait bravement son assiette
-sur le marbre de la table de nuit, mangeant dans la
-buée de cataplasmes, de chloroforme, d'eau sédative
-et d'éther au milieu de laquelle elle s'était accoutumée
-à respirer.</p>
-
-<p>Albert, quoiqu'il aimât tendrement son oncle, qui
-n'avait cessé d'être pour lui le meilleur des pères,
-n'avait pas le courage de rester plus de vingt minutes
-dans cette atmosphère d'odeurs aussi éc&oelig;urantes que
-multiples. Or il y avait déjà quinze grands jours et
-autant de nuits &mdash; lesquelles comptaient double &mdash; que
-la jeune fille s'était clouée volontairement à l'acajou
-de ce lit, qu'elle ne quittait même plus pour aller
-prendre ses repas.</p>
-
-<p>Cette claustration durait depuis trois mois quand
-le vieillard, tout fier d'avoir pu sucer un os de côtelette,
-tira son bras hors du lit et l'étendit jusqu'à
-Emmeline, dont il saisit la main droite comme pour
-être sûr qu'elle ne lui échapperait pas :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne suis pas un imbécile, lui dit-il d'un ton
-très calme, mais très décisif, je sais bien que je serai
-mort avant peu.</p>
-
-<p>&mdash; Mais non! mais c'est absurde! s'écria-t-elle ;
-vous voyez bien que les forces vous reviennent, puisque
-vous parlez et que vous gesticulez comme un jeune
-homme.</p>
-
-<p>&mdash; Enfin! reprit M. Dalombre, supposons que je
-disparaisse demain, que deviendriez-vous?</p>
-
-<p>Emmeline retira sa main avec colère, comme s'il
-ne lui posait cette question que pour la contrarier.
-Elle répliqua, en haussant les épaules :</p>
-
-<p>&mdash; En voilà une idée! On dirait que nous n'avons
-pas le temps de penser à tout cela. Il ne s'agit pas de
-moi, il s'agit de vous. Bien sûr que vous disparaîtrez
-un jour, mais moi aussi je disparaîtrai. Nous disparaîtrons
-tous.</p>
-
-<p>&mdash; Répondez, continua-t-il, et répondez sérieusement.
-Admettons que demain je vende cette maison ;
-où iriez-vous?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne me le suis jamais demandé, fit-elle. J'irais
-n'importe où. Je trouverais toujours bien à me placer.</p>
-
-<p>&mdash; Et si vous ne trouviez pas de place, car vous
-n'avez pas un sou vaillant?</p>
-
-<p>&mdash; Bien sûr que je ne suis pas riche ; mais je ne
-suis pas bien exigeante non plus. D'ailleurs, insista-t-elle,
-je ne suis pas près de quitter d'ici, car vous
-aurez encore longtemps besoin de moi, même quand
-vous serez en convalescence.</p>
-
-<p>Elle ne songeait dans ces réponses qu'à éloigner de
-l'esprit du vieillard l'idée de la mort. Mais ce dérivatif
-n'empêchait pas celui-ci de revenir à son questionnaire,
-et elle dut finir par avouer que, lui parti, elle
-retomberait sur le pavé sans argent, sans famille et
-sans appui ; car, naturellement, la première chose
-qu'elle ferait serait de sortir de l'hôtel où elle n'aurait
-plus rien à faire.</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien! conclut-il, je saurai bien m'arranger
-pour que vous n'en sortiez pas.</p>
-
-<p>Elle ne prêta aucune attention à cette dernière
-phrase et lui ferma la bouche en lui faisant observer
-qu'il se fatiguait en conversations inutiles. Il ferait
-bien mieux de dormir que de s'amuser à se faire des
-monstres des moindres choses. Si on se croyait mort
-chaque fois qu'on a des douleurs dans les genoux,
-on ne serait pas tranquille un instant.</p>
-
-<p>C'était par la brusquerie qu'elle prenait maintenant
-son malade, car le médecin lui avait soigneusement
-recommandé de ne pas le laisser se démoraliser. Il
-ne se démoralisait pas, mais il tenait à ne pas se
-laisser surprendre par la catastrophe. Un matin, il
-demanda un notaire, pria Emmeline de les enfermer
-en tête-à-tête et d'aller elle-même s'étendre sur son
-lit, pendant une heure ou deux ; car, la nuit précédente,
-elle n'avait pas fermé l'&oelig;il.</p>
-
-<p>Cet homme noir, à la mine plaintive, apparut à
-l'ignorante jeune fille comme l'ange de la mort : un
-ange décoré avec des favoris grisonnants. Il resta
-longtemps avec le vieux Dalombre, qui le fit reconduire
-par Emmeline et la rappela ensuite à son chevet,
-comme s'il avait plus que jamais besoin de l'avoir
-auprès de lui.</p>
-
-<p>&mdash; Ça va mieux, dit-il, quand elle lui revint, mais
-je n'ai encore fait que la moitié de ma besogne.</p>
-
-<p>De quelle besogne parlait-il, et en quoi consistait
-cette autre moitié qui lui restait à accomplir? Elle
-ne s'en doutait même pas et ne cherchait pas autrement
-à s'en enquérir. Elle se disait que les valétudinaires
-ont des lubies, et elle lui passait ses notaires,
-comme elle lui eût passé le caprice d'un fruit ou
-d'un gâteau dont il eût exprimé l'envie.</p>
-
-<p>Cependant, Albert, averti par les docteurs qui
-avaient été appelés en consultation, n'osait presque
-plus s'éloigner ; car, afin de se donner de la marge
-et de ne pas être trop brusquement démentis par
-l'événement, ils avaient pronostiqué que le vieillard
-pouvait aussi bien vivre encore six mois que mourir
-d'un instant à l'autre. Cette prophétie peu compromettante
-avait néanmoins suffi pour tenir constamment
-la maison en alerte. Le jeune homme élut
-presque définitivement domicile dans la chambre du
-premier, qui avait remplacé pour lui celle où Emmeline
-était installée et qu'il lui avait officiellement
-abandonnée.</p>
-
-<p>On craignait que la paralysie ne montât tout à coup
-à la gorge ; et, pour ne pas tuer la jeune fille, qui
-quelquefois dormait debout ou assise, il la relayait
-dans ses veilles nocturnes. Souvent aussi ils veillaient
-ensemble, car elle avait toujours cette appréhension
-qu'il ne sût pas s'y prendre pour retourner le moribond
-sur son matelas.</p>
-
-<p>L'hiver était venu. Ils se réfugiaient tous deux chacun
-dans un angle de la cheminée, s'enfonçant presque
-dans l'âtre pour se réchauffer, car rien ne donne
-aussi froid que le sommeil. Ils causaient alors tout
-bas pour ne pas réveiller le paralytique, qui de temps
-en temps leur disait du fond de son oreiller :</p>
-
-<p>&mdash; Parlez plus haut : ça me distrait!</p>
-
-<p>Il se défendait énergiquement, le vieil homme. Un
-soir, on se répétait : C'est fini! et le lendemain matin
-on était tout étonné de le retrouver plus gaillard que
-la veille. C'est pourquoi Annette répétait invariablement
-à tous ceux du quartier qui lui demandaient
-des nouvelles :</p>
-
-<p>&mdash; Il a des hauts et des bas.</p>
-
-<p>Comme il était en hausse, il profita d'un moment
-où Emmeline était allée dans sa chambre se passer
-un linge mouillé sur la figure, pour prier Albert d'aller
-mettre le verrou afin qu'elle n'entendît rien de
-ce qui allait se dire.</p>
-
-<p>Le jeune homme devina que quelque chose de
-grave se préparait. Il alla fermer le verrou, puis revint
-auprès de son oncle.</p>
-
-<p>&mdash; Veux-tu que je meure content? demanda alors
-celui-ci.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! mon oncle, mon bon oncle, s'écria Albert,
-pourquoi parles-tu toujours de mourir?</p>
-
-<p>&mdash; Veux-tu que je meure content? réitéra le vieux
-Dalombre. Oui, tu le veux, n'est-ce pas? Eh bien,
-écoute-moi :</p>
-
-<p>«&nbsp;Je te laisse toute ma fortune, peut-être plus considérable
-que tu ne la supposes ; mais j'ai tenu à léguer
-à Emmeline cette maison, qui est devenue la
-sienne et dont nous n'avons pas le droit de la chasser.
-Qu'en penses-tu, Albert?</p>
-
-<p>&mdash; Je te remercie pour elle et pour moi, mon cher
-oncle, dit le jeune homme avec effusion. Cette donation
-règle tout, car ce qu'elle acceptera de ta main,
-elle ne l'aurait certainement pas accepté de la mienne.
-Tu sais comme elle est fière! Elle a toujours peur
-qu'on ne la prenne pour une accapareuse.</p>
-
-<p>&mdash; C'est précisément ce qui m'inquiète, poursuivit
-le vieillard. Elle est capable, le jour de ma mort, de
-faire sa malle et de s'enfuir, sous prétexte qu'il ne
-lui serait pas permis de vivre sous le même toit qu'un
-garçon de ton âge. En outre, elle refusera sans doute
-de te priver d'une partie de ce qu'elle considérera
-comme t'appartenant.</p>
-
-<p>&mdash; Ça, c'est bien possible! appuya Albert.</p>
-
-<p>&mdash; T'imagines-tu, reprit M. Dalombre, la pauvre
-petite retournant dans un magasin, à trimer douze
-heures par jour, pour toute récompense de l'admirable
-dévouement qu'elle m'a montré depuis tant de
-mois déjà. Non, je n'emporterai pas ce remords-là.</p>
-
-<p>&mdash; Je te comprends, dit le jeune homme. Si tu lui
-faisais tout de suite cadeau de la maison?</p>
-
-<p>&mdash; Après les lettres infâmes que sa présence ici a
-déjà provoquées, ce serait du beau! Toute la rue
-crierait qu'elle est ta maîtresse&hellip; ou la mienne,
-ajouta-t-il avec un sourire pénible.</p>
-
-<p>&mdash; Que faire alors? demanda Albert.</p>
-
-<p>&mdash; Une chose à laquelle j'ai pensé depuis quelque
-temps déjà, mon enfant. As-tu jamais rencontré sur
-ta route une créature plus désintéressée, plus aimante,
-plus simple et plus douce?</p>
-
-<p>&mdash; Non, bien sûr.</p>
-
-<p>&mdash; En ce cas, pourquoi chercher ailleurs? Elle a
-bientôt dix-huit ans, tu en as bientôt vingt-quatre.
-Ce n'est pas une fille sans dot, puisqu'elle apportera
-à son mari un immeuble qui m'a parbleu bien coûté
-près de deux cent mille francs. Me comprends-tu,
-Albert? Ce serait une bonne façon de faire cesser les
-cancans et les injures anonymes.</p>
-
-<p>Albert, qui n'avait jamais pensé à se marier, n'avait
-pu songer à épouser Emmeline. Il ressentait pour
-elle un profond attachement. Elle l'avait tant de
-fois remplacé auprès de son pauvre oncle! Il est certain
-qu'elle avait des yeux extraordinaires, des dents
-de perles et que si, avec le repos et le sommeil qu'elle
-s'était refusés jusque-là, elle prenait le parti d'engraisser
-un peu, elle ferait une femme charmante.
-Toutefois, la proposition que soumettait ainsi à
-brûle-pourpoint le moribond l'avait complètement
-ahuri.</p>
-
-<p>&mdash; Tu me prends tout à fait à l'improviste, dit-il ;
-tout ce que je peux t'affirmer, c'est que je suis prêt à
-tout pour te faire plaisir.</p>
-
-<p>&mdash; C'est cela ; réfléchis, mon cher Albert, je ne
-t'impose rien ; seulement, j'aurais été on ne peut plus
-heureux de l'appeler ma nièce.</p>
-
-<p>A ce moment, Emmeline secoua le bouton de la
-porte qu'elle était loin de croire fermée au verrou.
-Elle s'escrimait sur la serrure, dans laquelle elle tournait
-et retournait la clef. Albert alla ouvrir discrètement,
-comme si ce bruit eût troublé la somnolence
-du bonhomme. Elle rentra alors sur la pointe du
-pied et pencha sa tête sur celle du vieillard ; elle le
-regarda, convaincue qu'il dormait ; car, à sa vue,
-il avait vite fermé les yeux, comme un enfant pris en
-flagrant délit de désobéissance.</p>
-
-<p>Le jeune homme, extrêmement gêné, prétexta une
-visite et sortit d'un trait. Quinze jours se passèrent
-sans qu'il eût soufflé mot à son oncle du plan que
-celui-ci avait démasqué. Après ces deux semaines,
-probablement consacrées aux plus sérieuses méditations,
-il s'approcha du vieux malade et lui dit résolument :</p>
-
-<p>&mdash; Tu as raison : je ne trouverai jamais mieux, et
-puisque tu le désires, j'accepte!</p>
-
-<p>M. Dalombre eut un sursaut de joie, tant il avait
-conscience de faire à la fois le bonheur des deux
-seuls êtres qui lui restassent à aimer.</p>
-
-<p>&mdash; Le sait-elle? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash; Non, répondit Albert. C'est à toi de lui répéter
-ce que tu m'as dit. D'abord, qui prouve qu'elle voudra
-de moi?</p>
-
-<p>&mdash; Tu plaisantes, fit le vieillard redevenu presque
-gai. On refuse de l'argent, mais on ne refuse pas un
-mari.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, charge-toi de me faire agréer. Mais, franchement,
-elle a jusqu'à présent fait si peu attention à
-moi qu'elle ne doit guère savoir, à cette heure, si je
-lui plais ou si je ne lui plais pas.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! sois tranquille. Je suis sûr d'avance qu'elle
-ne demandera pas quinze jours de réflexion.</p>
-
-<p>Le neveu quitta son oncle sur ces mots. Il se croisa
-en sortant avec Emmeline qui commençait à remarquer
-chez le jeune homme un certain embarras, dont
-elle était à cent lieues de pressentir les motifs. Les
-apartés entre lui et M. Dalombre lui semblaient aussi
-depuis quelque temps tant soit peu mystérieux. Mais
-ils étaient vraisemblablement nécessités par des affaires
-de famille qui ne la regardaient pas et auxquelles
-se rattachait sans doute l'apparition de ce
-notaire qui l'avait si fort effrayée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">X<br />
-<span class="small">LA FIANCÉE RÉCALCITRANTE</span></h2>
-
-
-<p>Comme elle n'était pas dans le complot, elle continuait
-son métier aussi discrètement et simplement
-que par le passé. Albert l'observait avec l'intention
-secrète de la surprendre en état de coquetterie ou
-simplement de distraction féminine. Le paralytique,
-après les préoccupations qui venaient de l'assaillir,
-était retombé plus bas que jamais, et n'avait pas encore
-retrouvé la force nécessaire pour soutenir l'assaut
-d'une discussion comme celle qu'il avait résolu d'engager
-avec Emmeline. Albert avait promis à son oncle
-d'obéir à ses volontés, qu'on pouvait, vu son état,
-considérer comme les dernières. Mais de cette décision
-était née l'impatience de connaître l'accueil que ferait
-Emmeline à une proposition aussi inattendue pour
-elle. Il se tenait à l'écart sans oser lui adresser la
-parole, ni même la regarder en face.</p>
-
-<p>Il était si froid et si embarrassé devant elle qu'Emmeline
-s'imagina l'avoir fâché, soit par un mot dit
-plus haut que l'autre, soit par un manquement à ce
-qu'elle regardait comme son service obligatoire. Elle
-se reprochait déjà les deux heures de sommeil qu'elle
-prélevait sur chaque nuit, lorsqu'Albert lui demanda
-d'une voix un peu tremblante :</p>
-
-<p>&mdash; Si vous voulez, mademoiselle, je veillerai ce
-soir avec vous, pour vous relayer s'il le faut, car vous
-vous exténuez. Vous allez tomber malade à votre
-tour.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! répondit-elle, je ne suis pas fatiguée du tout.
-Je dors dans un fauteuil aussi bien que dans un lit,
-et au moins, quand M. Dalombre a besoin de moi,
-je suis toute prête.</p>
-
-<p>&mdash; Enfin, permettez-vous que je vous tienne un peu
-compagnie? Nous causerons, souligna-t-il.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, monsieur, dit-elle sans défiance aucune,
-j'en serai très contente. Je vais prier Annette de faire
-un bon feu.</p>
-
-<p>Le jeune homme ne doutait pas qu'elle ne sautât
-avec la plus vive reconnaissance sur ce projet d'union
-qui allait lui tomber du ciel. Peut-être eût-il opposé
-aux v&oelig;ux de son oncle mourant une résistance un
-peu plus vive, s'il n'avait été lui-même, depuis quelque
-temps, en proie à une mélancolie d'ailleurs
-suffisamment motivée. Sa jolie petite maîtresse, que
-les façons distinguées de M. Dalombre neveu avaient
-d'abord séduite, avait fini par s'en lasser. Elle était
-habituée à recevoir, au moins deux fois par semaine,
-des assiettes à la tête, et ce manque de vaisselle cassée
-lui pesait. Aussi venait-elle de quitter brusquement
-le domicile illégitime pour demander à un garçon
-tailleur aux jambes tordues et au nez écrasé ces satisfactions
-dont elle était sevrée.</p>
-
-<p>En trouvant un beau jour le nid vide, Albert avait
-eu un mouvement comme pour s'arracher les cheveux,
-ne pouvant arracher ceux de l'évadée. Puis, il avait
-réfléchi que plus ou moins de cheveux qui lui resteraient
-ne rendrait pas les femmes plus fidèles. Alors,
-dans l'espèce de désorientement qui suit d'ordinaire
-ces mésaventures si fréquentes dans la vie des jeunes
-gens, comme aussi et peut-être davantage dans celle
-des hommes âgés, il avait embrassé comme une suprême
-consolation l'idée du mariage avec une jeune
-fille dont l'honnêteté le dédommagerait des trahisons
-perpétuelles contre lesquelles il saisissait l'occasion
-de réagir.</p>
-
-<p>Mais il ne se pressait pas outre mesure de prendre
-ce grand parti, se disant qu'Emmeline serait toujours
-là et qu'elle ne pouvait lui échapper.</p>
-
-<p>Aussi est-ce avec une certaine désinvolture, dans
-la certitude où il était d'être accueilli par des larmes
-de joie, qu'après un moment de silence, il lui dit,
-après s'être assis en face d'elle, dans le coin de cheminée
-qu'il avait adopté :</p>
-
-<p>&mdash; Mademoiselle Emmeline, est-ce que vous n'avez
-jamais pensé à vous marier?</p>
-
-<p>Si elle n'avait pas eu peur de jeter dans cette pièce
-silencieuse une note trop bruyamment gaie, elle aurait
-certainement éclaté de rire.</p>
-
-<p>&mdash; Moi, me marier, fit-elle ; et avec qui? A moins
-que ce ne soit avec Moricaud!</p>
-
-<p>Moricaud était un gros chat noir qui avait pris
-Emmeline en affection et aimait à faire sur ses genoux
-des sommes prolongés.</p>
-
-<p>&mdash; Vous riez de cela comme si vous étiez une enfant,
-reprit Albert. Mais vous avez dix-huit ans bientôt, et
-on arrive si vite à dix-neuf et à vingt qu'il faudrait
-peut-être vous occuper un peu de votre avenir. Bien
-entendu, nous ne vous abandonnerons pas ; mais enfin,
-vous n'avez pas l'intention de coiffer sainte
-Catherine, je suppose, ajouta-t-il du même ton enjoué
-qu'elle paraissait avoir adopté au début de cette conversation
-dont, évidemment, la gravité lui échappait.</p>
-
-<p>Elle retomba pourtant dans son sérieux habituel et
-dit comme pour briser là :</p>
-
-<p>&mdash; J'ai bien d'autres choses à faire qu'à m'occuper
-de ces niaiseries. Du reste, ce serait joli de ma part
-d'abandonner votre pauvre oncle dans ce moment-ci.</p>
-
-<p>Albert attrapa au bond cette balle inespérée.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, dit-il, j'ai la conviction que mon oncle
-serait le premier à vous conseiller de chercher une
-situation qui vous mît à l'abri des ennuis qu'une
-jeune fille seule est exposée à rencontrer constamment
-dans son chemin.</p>
-
-<p>&mdash; Votre oncle? interrogea-t-elle avec inquiétude.
-Il a donc assez de moi qu'il voudrait me voir quitter
-cette maison-ci pour une autre?</p>
-
-<p>&mdash; Dieu! répliqua Albert en riant à son tour, comme
-vous êtes farouche! Mon oncle vous aime comme&hellip;
-tout le monde vous aime ici, et c'est précisément pour
-que nous ne nous quittions jamais ni les uns ni les
-autres qu'il serait on ne peut plus heureux de vous
-savoir irrévocablement casée.</p>
-
-<p>Emmeline ouvrit les yeux d'une femme qui n'a pas
-compris ; car, lorsque les femmes ne comprennent pas,
-elles ouvrent les yeux : ce qui ne leur fait généralement
-pas comprendre davantage.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! oui, reprit Albert. Si mon oncle m'aime
-comme son neveu, il vous aime comme sa fille : ce
-qui fait que vous êtes ma cousine. Or entre cousine
-et cousin la loi ne défend pas le mariage.</p>
-
-<p>Emmeline se leva brusquement, puis elle retomba
-assise. Pourquoi cette plaisanterie, et à quel propos
-M. Albert prenait-il avec elle ce ton subitement blessant?
-Car ce mot : «&nbsp;entre cousine et cousin la loi ne
-défend pas le mariage&nbsp;», lui sonna dans l'oreille
-comme une proposition libertine, qui la glaça des
-pieds à la tête. Aurait-il donc appris par hasard
-quelque chose, et se croyait-il en droit de ne plus
-se gêner avec elle? Ces colloques mystérieux avec le
-vieux Dalombre, ces moments de gêne faisant place
-tout à coup à des familiarités aussi déplacées qu'inattendues :
-oui, c'était cela. Il savait tout. A moins que
-cette attaque hardie ne fût qu'une épreuve destinée
-à éclaircir des soupçons encore indéterminés.</p>
-
-<p>En tout cas, si c'était un piège, elle se garderait d'y
-tomber. Le froid qui lui était monté au c&oelig;ur se refléta
-sur sa figure, au point qu'Albert resta bloqué
-dans sa chaise, ne sachant s'il devait battre en retraite
-ou continuer à avancer.</p>
-
-<p>Emmeline, très inquiète et profondément intriguée
-par ce brusque changement d'allures, voulut en
-avoir le c&oelig;ur net. Elle se rappela les fausses candeurs
-de M<sup>lle</sup> Brigitte lorsque quelqu'un jetait dans la
-conversation une phrase à double entente, et,
-tout en faisant de son mieux pour les imiter, elle
-demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Dans quel but me dites-vous ces choses-là,
-monsieur? Je sais que votre bon oncle a un peu d'attachement
-pour moi. Je le lui rends bien, allez! Mais
-je suis sûre que son amitié vient de ce qu'il me croit
-une fille sérieuse et non une diseuse de bêtises.</p>
-
-<p>&mdash; Mais moi non plus, je ne suis pas un diseur de
-bêtises, repartit Albert, et c'est parce que je vous ai
-toujours considérée aussi comme très sérieuse que je
-vous ai parlé sérieusement.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, fit-elle en essayant de rire, c'est sérieusement
-que vous m'appelez votre cousine?</p>
-
-<p>&mdash; Je vous ai donné ce titre-là parce que je tenais
-à vous convaincre que nous vous regardons, mon
-oncle et moi, comme étant déjà de la famille, fit observer
-le jeune homme, n'osant pas encore mettre les
-points sur les <i>i</i>.</p>
-
-<p>&mdash; Comment, déjà? Qu'entendez-vous par déjà?
-interrogea-t-elle.</p>
-
-<p>Il jugea qu'il avait assez louvoyé et, se levant à son
-tour, il marcha droit au lit du malade qui, la tête
-haussée sur ses oreillers dressés presque verticalement,
-se tenait allongé sous ses draps, comme une
-statue étendue sur une tombe, dans son suaire de
-marbre. M. Dalombre, bien qu'ayant les yeux grands
-ouverts, semblait n'avoir rien vu ni rien entendu.</p>
-
-<p>&mdash; Mon oncle, lui cria Albert, je t'en prie, répète-lui,
-à cette méchante fille, que c'est ta volonté
-expresse qu'elle soit ma femme ; sans quoi elle affectera
-toujours de ne pas savoir ce qu'on lui veut.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, Emmeline, dit le vieillard, dont les lèvres
-seules se décidèrent à bouger, oui, c'est mon désir le
-plus cher avant de mourir. Le hasard a bien fait les
-choses ; il a amené chez nous une femme qui n'a
-peut-être pas sa pareille au monde. J'espère que vous
-n'allez pas attrister mes derniers jours par un refus.</p>
-
-<p>Elle fut prise d'un tremblement et s'empourpra
-d'une rougeur qui lui monta jusqu'à la racine des
-cheveux. Elle eut, sous les paroles du brave homme
-qui l'avait sauvée et qui complétait ainsi son sauvetage,
-la sensation d'une voleuse prise, aux magasins
-du Louvre, en flagrant délit de soustraction d'un
-coupon d'étoffe. Elle, épouser M. Albert Dalombre,
-pour remercier l'oncle de l'avoir arrachée de l'ignominie!
-Acquitter de cette monnaie la dette de reconnaissance
-qu'elle avait contractée envers cet homme
-intègre, qui s'imaginait, en mourant, ne lui léguer
-que le bien-être et qui lui léguait l'honneur et la
-réhabilitation! Et elle le laisserait, en retour, léguer
-inconsciemment à son neveu une honte qui n'aurait
-plus de fin : oh! ça, non, par exemple! Elle aimerait
-mieux aller chercher au bureau de M. Heurteloup un
-duplicata de sa carte et la clouer elle-même à la
-porte de l'hôtel.</p>
-
-<p>Le coup droit sous lequel elle avait bondi lui était
-entré si avant dans le c&oelig;ur, le danger était si pressant
-et si terrible qu'elle n'éprouva pas le plus petit
-chatouillement d'amour-propre à la pensée de l'impression
-qu'elle avait produite sur ce jeune homme
-riche, intelligent, probablement plein d'avenir et qui
-l'avait ainsi distinguée dans sa camisole de garde-malade
-et dans son emploi de fabricante de potions.
-Elle ne vit de cette aventure que le côté fatal. On
-l'invitait à verser à boire à un ami, quand elle savait
-que le vin était empoisonné. Eh bien! non : on l'accuserait
-d'avoir été tout ce qu'on voudra, mais elle
-ne serait jamais une empoisonneuse.</p>
-
-<p>Elle s'approcha du vieillard, lui saisit la main
-droite, sur laquelle elle inclina son front après l'avoir
-tenue longtemps collée sur ses lèvres. Enfin, la tempête
-intérieure qui la bouleversait se fondit en larmes
-qui tombèrent toutes chaudes sur la main moite du
-paralysé. Quand elle eut bien pleuré et bien sangloté,
-elle releva sa tête toute balafrée par les ruisseaux
-qui lui tombaient des yeux et ne dit que ces
-mots, scandés par de gros soupirs qui lui soulevaient
-la poitrine et lui tordaient la bouche :</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur Albert, voulez-vous achever de veiller
-votre oncle, cette nuit? Je serais bien heureuse si
-vous me permettiez de rentrer dans ma chambre.</p>
-
-<p>Et, sans attendre cette permission qu'elle sollicitait,
-elle gagna la porte d'un pas hâtif et disparut dans
-l'ombre du corridor, laissant l'oncle et le neveu tout
-remués par cette scène de tendresse qui se terminait
-par une scène de larmes.</p>
-
-<p>Ils se consultèrent du regard ; puis Albert vint coller
-son oreille à la serrure de la chambre où Emmeline
-était allée se tapir. Au bout de quelques minutes, il
-revint auprès du lit.</p>
-
-<p>&mdash; Elle pleure encore, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash; Attendons! répondit le vieillard. La pauvre enfant
-est tellement nerveuse qu'elle n'a pu supporter
-la commotion.</p>
-
-<p>Le lendemain, elle reparut au chevet de son malade.
-Elle semblait très abattue et les boursouflures de ses
-paupières étaient telles que ses yeux en avaient comme
-diminué de moitié.</p>
-
-<p>Vers midi, quand Albert descendit de sa chambre
-pour embrasser son oncle, Emmeline crut devoir prévenir
-toute nouvelle tentative.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne suis ici que pour le soigner, fit-elle en le
-lui montrant. Promettez-moi de ne penser à personne
-autre que lui tant qu'il ne sera pas sur pied.</p>
-
-<p>C'était assez habilement renvoyer à une date indéfinie
-la réalisation des projets énoncés la veille, car
-ni l'un ni l'autre n'ignoraient que le vieux Dalombre
-ne se remettrait jamais.</p>
-
-<p>Le jeune homme fut moins blessé que surpris de
-ce parti pris de l'éliminer. Il n'était pas assez amoureux
-pour ne pas apprécier en plein sang-froid la situation
-qui lui était faite. Emmeline n'était rien : pas
-même une ouvrière : une apprentie. Elle ne se doutait
-évidemment pas qu'elle hériterait sous peu, hélas!
-d'une maison où elle était entrée mourante et dénuée
-de tout. A supposer qu'elle fût obligée de la
-quitter, étant restée près d'un an sans travailler de
-son état de modiste, elle tombait dans une misère
-dont il était impossible de prévoir le dénouement.</p>
-
-<p>Eh bien! malgré cette affreuse perspective à laquelle
-il avait opposé la plus brillante sécurité pour
-l'avenir, un nom, des relations qu'elle avait le droit
-de rêver aussi étendues et aussi distinguées que possible ;
-une fortune qui l'autoriserait à la satisfaction
-de toutes ces fantaisies qui sont aux besoins réels des
-femmes ce que l'argent de poche est au budget des
-hommes, elle répondait par un refus qu'elle noyait
-dans des pleurs, mais à la signification duquel il n'était
-pas assez bête pour se tromper.</p>
-
-<p>Lui, le jeune homme du monde, avec ses vingt-quatre
-ans, ses yeux bleus et ses cheveux blonds ; lui
-surtout l'unique héritier d'un oncle à forte succession,
-il était blackboulé par une modiste de dix-sept ans et
-demi, qui, en tout cas, avait dû, selon toutes probabilités,
-accorder à la reconnaissance ce qu'elle eût hésité
-à accepter pour le compte de son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Il n'y aurait eu à ces dédains incompréhensibles
-qu'une explication logique : l'amour d'Emmeline pour
-un autre. Dans ce cas fréquent, toutes les boutades se
-justifient d'elles-mêmes. Une marchande de légumes
-aime un mitron. Un jeune étranger, beau, noble et
-millionnaire, la demande en mariage ; elle l'envoie
-promener et épouse son mitron deux mois plus tard.
-On ne peut que s'incliner devant ces dénouements,
-produits par un hypnotisme spécial. Mais Emmeline
-n'aimait personne. Une femme, si en possession
-qu'elle soit d'elle-même, ne garde pas son secret dix
-mois sans que rien, absolument rien, en transpire.
-Elle n'était sortie que trois fois depuis son arrivée
-dans l'hôtel et elle n'était pas restée dehors un quart
-d'heure chaque fois.</p>
-
-<p>Jamais elle n'avait reçu de lettres, sauf la missive
-anonyme dont on n'avait pu déterminer nettement
-la provenance. Sa résolution de ne pas s'appeler
-M<sup>me</sup> Dalombre aurait eu une base dans l'antipathie
-qu'il lui inspirait peut-être. Mais, au contraire, il s'était,
-dès leurs premières entrevues, établi entre eux ce
-courant sympathique et cet échange de familiarités
-qu'en dehors des couches sociales d'où ils sortent la
-jeunesse détermine chez deux êtres qui se retrouvent
-à la même table et au même foyer.</p>
-
-<p>Si, au lieu de l'oncle, c'eût été lui, le malade, il
-était sûr qu'elle se fût dévouée avec la même persévérance.
-A quel sentiment quintessencié, à quel sublimé
-de délicatesse fallait-il donc attribuer une décision
-qui démolissait tous les plans posthumes du
-vieux Dalombre et chagrinait, jusque dans la mort,
-cet homme de bien qu'elle entourait de tant de sollicitude?</p>
-
-<p>Trois ou quatre problèmes se superposaient ainsi
-dans l'esprit d'Albert. Elle ne prenait pas ces airs de
-reine, afin d'étreindre plus irrésistiblement un c&oelig;ur
-qu'elle ne croyait pas posséder assez complètement.
-D'abord, elle n'avait jamais fait montre de la moindre
-combinaison de coquetterie. En second lieu, il aurait
-été obligé de supposer à cette adolescente, qui avait
-fait son éducation toute seule une dose de rouerie à
-décontenancer Catherine II en personne.</p>
-
-<p>Car, puisqu'il lui demandait formellement sa main,
-elle n'avait qu'à la lui tendre, tandis qu'elle risquait,
-en la retirant, de se heurter à l'orgueil blessé d'un
-jeune homme qui irait chercher fortune ailleurs.</p>
-
-<p>Il choisit un de ces moments d'accalmie, de plus en
-plus rares chez son oncle, et lui soumit ces diverses
-questions. Mais le vieillard, pour qui Emmeline était
-la perfection, tenait à ne voir dans son refus qu'un
-excès de réserve et de dévouement. Elle ne voulait
-pas qu'on pût la suspecter d'avoir sacrifié le
-repos de ses jours et de ses nuits à l'arrière-pensée
-d'une récompense qu'elle regardait comme hors de
-toute proportion avec les services qu'elle rendait si
-simplement.</p>
-
-<p>&mdash; Et pourtant, répétait-il, je lui dois d'être encore
-vivant. Sans elle, il y a longtemps que je serais mort.
-Ah! si j'avais la force, je saurais bien la chapitrer, la
-chère âme. Mais voilà : quand j'ai parlé dix minutes
-de suite, il me semble que je vais passer.</p>
-
-<p>Toutefois, il tenta de la raisonner ; et comme elle
-lui retapait son oreiller, qui s'était aplati en lui glissant
-sous les reins, il lui dit à l'oreille :</p>
-
-<p>&mdash; Voyons! pourquoi ne voulez-vous pas d'Albert
-pour mari?</p>
-
-<p>Il lui avait murmuré ces mots d'une voix tellement
-humble et suppliante qu'Emmeline sentit toute sa
-force lui échapper. Il s'en fallut d'un moment d'égarement
-qu'elle ne lui criât, à lui et à toute la maison :</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi? Envoyez-le demander au deuxième
-bureau de la première division de la préfecture de
-police!</p>
-
-<p>Mais elle se retint à temps et se contenta de lui
-objecter ce motif essentiellement féminin :</p>
-
-<p>&mdash; Parce que!</p>
-
-<p>&mdash; J'avais prévu ce qui arrive, pensa le vieillard.
-Elle n'acceptera pas plus la maison après ma mort
-qu'elle n'accepte aujourd'hui de devenir la femme
-d'Albert. Elle retombera ainsi sans pain et sans asile
-et ce sera de notre faute.</p>
-
-<p>Car, dans sa droiture, il n'admettait pas un instant
-que sa protégée, dont il avait rêvé de faire sa
-nièce, pût demander des secours à autre chose qu'au
-travail.</p>
-
-<p>Albert, à deux ou trois reprises, essaya encore d'arracher
-son secret à cette fille bizarre ; mais elle l'arrêta
-irrévocablement dans ses expériences par cette
-déclaration sans réplique :</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas bien de me tourmenter ainsi,
-monsieur Albert! Vous savez que je ne pourrais vous
-répondre qu'en m'en allant, et tant que votre oncle
-sera souffrant, j'aimerais mieux tout supporter que
-de le quitter.</p>
-
-<p>Il lui offrait son nom et elle appelait ça : «&nbsp;tout supporter&nbsp;».
-Il n'y avait décidément rien à faire. Il
-renonça à la «&nbsp;tourmenter&nbsp;», comme elle disait elle-même
-sans paraître se douter de la férocité du mot :</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien, fit-il, je ne parlerai plus de rien!</p>
-
-<p>Il tint parole et affecta même de ne faire porter les
-conversations que sur des sujets d'une futilité invraisemblable.
-Mais, par une contradiction fréquente,
-après s'être résigné, par obéissance envers son oncle
-mourant, à s'attacher, pour le restant de ses jours, à
-cette jeune fille qu'il n'avait eu le temps ni d'étudier
-ni de connaître, il sentit tout à coup son c&oelig;ur regimber
-devant l'obstacle qu'il prévoyait si peu. La valeur
-d'une femme dépend presque toujours du prix auquel
-elle semble s'estimer, même quand ce prix est tout
-moral.</p>
-
-<p>La curiosité que sa résistance formelle &mdash; et évidemment
-si peu calculée &mdash; avait éveillée tourna peu à
-peu en intérêt. Entre autres suppositions, il se demanda
-si elle n'était pas enfant naturelle et si la crainte
-de voir rendue publique l'illégitimité de sa naissance
-n'avait pas exagéré ses scrupules. Elle les avait
-souvent entretenus du souvenir de son père, qui
-était si bon et qui lui fabriquait de petites brouettes
-tout exprès pour la traîner dedans ; mais on aime
-tout autant que les autres les petits êtres qu'on a eus
-en dehors du mariage &mdash; quelquefois plus.</p>
-
-<p>En revanche, elle n'avait jamais ou presque jamais
-fait allusion à sa mère. Il y avait là un point noir
-qu'il résolut d'éclaircir ; car, pour lui comme pour son
-oncle, cette tache originelle n'eût été qu'un <i lang="la" xml:lang="la">impedimentum</i>
-secondaire. Il lui eût, au contraire, su encore
-plus de gré de la rectitude de sa conduite.</p>
-
-<p>Un soir donc, comme pour ne pas laisser tomber
-la causerie, il lui posa cette question :</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que votre père était dévot?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! répondit-elle sans défiance, pas du tout. Il
-détestait les prêtres. Ce qu'il a eu de scènes parce
-qu'on voulait me faire faire ma première communion!</p>
-
-<p>&mdash; Des scènes, avec qui?</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! avec&hellip; maman, dit-elle, non sans
-quelque embarras ; car le nom seul de sa mère évoquait
-pour elle le fantôme de Marsouillac.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, poursuivit Albert, ils se sont sans doute
-mariés civilement?</p>
-
-<p>&mdash; Papa y tenait, expliqua-t-elle ; mais il paraît que
-maman a dit qu'elle ne se marierait plutôt pas. Alors,
-il a cédé. Il était si bon!</p>
-
-<p>&mdash; Ce qui ne l'a pas empêché de se marier civilement
-tout de même, insista le jeune homme. Vous
-savez bien qu'en France le mariage religieux ne
-compte pas et que si l'on n'a pas passé par la mairie,
-il n'y a rien de fait.</p>
-
-<p>Cette explication ne tenait pas debout, l'Église
-n'ayant le droit d'enregistrer que les mariages déjà
-consacrés par l'officier de l'état civil. Mais Albert
-s'y prenait comme il pouvait pour obtenir des aveux.</p>
-
-<p>&mdash; Bien entendu! répliqua Emmeline. Papa avait
-son acte de mariage et son acte de naissance dans un
-petit coffre. Je les ai retrouvés tous les deux après sa
-mort.</p>
-
-<p>&mdash; Et où sont-ils maintenant?</p>
-
-<p>&mdash; Ma foi, je ne sais plus trop, repartit la jeune
-fille, qui, en effet, aurait dû les avoir en sa possession,
-puisqu'elle s'était donnée comme orpheline de
-père et de mère. Elle ajouta : «&nbsp;Je crois qu'ils sont
-restés chez M<sup>me</sup> Gandoin, ma patronne. Mais on peut
-toujours s'en faire délivrer une copie à la mairie du
-vingtième arrondissement.&nbsp;»</p>
-
-<p>Si sa venue au monde avait été accompagnée de la
-moindre irrégularité, Emmeline n'aurait pas indiqué
-avec cette placidité l'endroit où il était si facile d'en
-acquérir la certitude. Là n'était donc pas la clef du
-mystère.</p>
-
-<p>Force fut au jeune homme de s'occuper continuellement
-de cette petite sauvage, dans la maison de
-laquelle il vivait et qui le faisait marcher d'étonnement
-en étonnement. Elle reprit son train-train, sans
-paraître avoir prêté une importance trop considérable
-aux propositions dont elle venait d'être l'objet
-ou plutôt la victime et qu'elle sembla oublier au bout
-de quelques jours.</p>
-
-<p>Ce fut alors qu'Albert, sevré d'amour par la fugue
-de sa petite et se voyant dédaigné par la femme honnête,
-après avoir été radicalement trompé par celle
-qui ne l'était pas, engendra une sorte de mélancolie
-à travers laquelle l'image d'Emmeline, qu'il voyait à
-chaque instant, se mit à tournoyer, même quand il
-ne la voyait pas.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle passait devant lui, en baissant ses
-grands yeux, dont le velours l'enveloppait tout entier,
-il la comparait à cette Milanaise cabalistique connue
-en peinture sous le nom de la Joconde. Sa taille, dont
-il s'était jusque-là borné à remarquer la finesse, lui
-paraissait maintenant serpentine et ondulante. Cette
-fille le troublait positivement. Quelle puissance de
-fée possédait-elle donc pour se permettre de se jouer
-d'un jeune homme qui aurait dû représenter pour
-elle ce que les princes des contes d'enfants représentent
-pour une gardeuse de moutons qu'ils rencontrent
-dans une forêt?</p>
-
-<p>C'était la première fois qu'il la trouvait «&nbsp;désirable&nbsp;».
-Il attribua d'abord à un dépit irraisonné les modifications
-que subissaient peu à peu les jugements qu'il
-avait jusque-là portés sur elle. Bien qu'il eût son dernier
-examen de droit à passer, presque toujours son
-travail commencé s'achevait en rêveries ; et comme
-il dessinait un peu, il se surprenait constamment à
-esquisser à la plume le profil d'Emmeline sur les
-marges de ses cahiers.</p>
-
-<p>Il se disait :</p>
-
-<p>&mdash; C'est Peau-d'Ane. Elle va se transfigurer un jour
-et nous apparaître les cheveux constellés de pierreries,
-en riant de la crédulité des naïfs qui l'avaient
-prise pour une pauvresse.</p>
-
-<p>La tasse de bouillon que, sur le midi, elle apportait
-tous les jours à l'oncle faisait au neveu, qui la
-lui regardait verser, l'effet d'une boisson divine, et il
-comprenait à peine que la paralysie du malade n'y
-cédât pas instantanément.</p>
-
-<p>Elle lui avait, selon le langage des étudiants, si
-inexorablement «&nbsp;remisé son fiacre&nbsp;» que lui reparler
-amour eût été piteux. Cependant, il conservait des
-doutes sur la sincérité de ses échappatoires. Il resta
-huit jours entiers sans livrer un pouce de fer, affectant
-des airs d'homme qui pense à tout excepté à ce
-vague projet de mariage. Il criait très haut, du corridor
-dans la cuisine :</p>
-
-<p>&mdash; Vous savez, Annette, je ne viendrai pas dîner ce
-soir : je suis invité!</p>
-
-<p>Il sortait à six heures, en cravate blanche, allait
-s'attabler tout seul dans un restaurant quelconque
-et rentrait vers les neuf heures et demie comme pour
-s'informer de l'état de son oncle. Il n'aurait pas mieux
-demandé que de s'asseoir à côté d'elle et de deviser
-comme naguère d'incidents plus ou moins futiles ;
-mais il n'osait plus. Elle aurait cru qu'il faiblissait
-et il avait fait serment de mourir debout.</p>
-
-<p>Un matin, cependant, il l'entendit appeler : «&nbsp;Monsieur
-Albert! monsieur Albert!&nbsp;» D'un bond il fut dans
-la chambre de son oncle, qui venait d'avoir une syncope.
-Emmeline le soutenait par les épaules et en
-courant à lui avait perdu son peigne, dont la chute
-avait ouvert les écluses à une cascade de cheveux
-châtain palissandre rebondissant un peu partout autour
-de sa tête et formant au-dessus de ses yeux
-noirs un bandeau avancé, dans l'ombre duquel ils
-fulguraient comme deux pointes d'acier.</p>
-
-<p>Le vieux Dalombre revint à lui, et un &oelig;uf à la
-coque qu'il avala d'un trait lui rendit un peu des
-forces qu'il épuisait chaque jour davantage par sa
-persistance à refuser à peu près toute nourriture.</p>
-
-<p>Une heure après cette souleur, Emmeline était encore
-auprès de lui se contentant d'écarter de la main
-ses cheveux, quand ils la gênaient trop dans son service.</p>
-
-<p>Albert la trouva si nature dans ce dévergondage de
-toilette qu'il lui dit au moment où, après avoir ramassé
-son peigne, elle levait les bras pour ramasser
-aussi sa chevelure :</p>
-
-<p>&mdash; Ne vous recoiffez pas encore, voulez-vous? J'aimerais
-à vous dessiner comme vous êtes là.</p>
-
-<p>&mdash; Je veux bien, fit Emmeline en s'asseyant et en
-cherchant d'elle-même une pose. Justement, j'ai toujours
-eu envie d'avoir mon portrait, mais un vrai
-portrait. On ne m'a jamais fait qu'une fois ma photographie.</p>
-
-<p>&mdash; Et chez qui vous l'a-t-on faite? demanda Albert,
-qui rêvait déjà de s'en procurer une épreuve.</p>
-
-<p>Mais Emmeline, à qui ce mot imprudent venait
-d'échapper, se rappela subitement dans quelles circonstances,
-dans quel atelier et en quelle compagnie
-elle avait offert sa tête à l'objectif. Elle se hâta de
-glisser sur cet épisode de sa vie, en laissant tomber
-négligemment cette phrase :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! c'était à la fête de Saint-Cloud, je crois.
-J'étais toute petite. Papa m'avait fait entrer chez un
-de ces photographes ambulants : vous savez.</p>
-
-<p>Albert n'avait choisi le prétexte d'un portrait à
-essayer que pour être autorisé à rester en face d'elle
-un laps de temps appréciable. Il tailla plusieurs
-crayons, prit ses mesures, se leva pour lui replacer
-lui-même le bras dont l'attitude était forcée. Elle y
-allait bon jeu, bon argent, lui demandant toutes les
-deux minutes :</p>
-
-<p>&mdash; Suis-je bien comme ça? Faut-il me placer plus
-de trois quarts?</p>
-
-<p>Lui, la voyant tout à son personnage, plus familière
-et meilleure enfant que de coutume, se décida
-subitement à frapper un coup suprême. Tout en
-crayonnant avec une feinte attention, tantôt dardant
-les yeux sur elle, tantôt les fixant sur son papier, il
-lui dit du ton le moins apprêté et comme il lui aurait
-annoncé qu'il venait d'acheter un chapeau neuf :</p>
-
-<p>&mdash; A propos : vous savez que je vais me marier!</p>
-
-<p>Elle rompit sa pose et se mit à sauter sur sa chaise
-en battant des mains :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! quel bonheur! fit-elle.</p>
-
-<p>Ce «&nbsp;oh! quel bonheur!&nbsp;» signifiait pour elle : Enfin,
-je n'aurai plus aux offres de M. Dalombre et de
-M. Albert à opposer des refus, qu'elle avait dû renoncer
-à justifier, tant ils étaient incompréhensibles. Elle
-fêtait ainsi sa délivrance et reprenait possession d'elle-même.</p>
-
-<p>Mais cette exclamation prenait pour Albert, qui l'avait
-provoquée, un tout autre sens. Il n'y découvrait
-que celui-ci :</p>
-
-<p>«&nbsp;Enfin, vous allez donc me laisser un peu tranquille!&nbsp;»</p>
-
-<p>Il n'avait certes pas compté sur un évanouissement
-ou quelque scène de désespoir. Il ne s'était pas attendu
-à ce qu'elle s'écriât en se tordant les bras :</p>
-
-<p>«&nbsp;Mais vous n'avez donc pas deviné que je vous aime
-et vous ne voyez pas que vous me percez le c&oelig;ur!&nbsp;»</p>
-
-<p>Néanmoins, cette explosion de joie lui parut passer
-la mesure. Il se contint pourtant et continua sans lâcher
-son crayon :</p>
-
-<p>&mdash; Oui, j'épouse M<sup>lle</sup> Humbertot.</p>
-
-<p>&mdash; Comme vous faites bien! dit Emmeline. Elle est
-si gentille et si distinguée, et, avec ça, instruite et si
-bonne musicienne! C'est moi qui voudrais jouer du
-piano comme elle!</p>
-
-<p>Albert n'eut pas la force d'en entendre davantage.
-Il se leva violemment, lança au milieu de la chambre
-le carton qui soutenait le papier sur lequel il dessinait,
-et sans avoir égard à son oncle, dont cette sortie
-pouvait interrompre le sommeil, il dit d'une voix
-rageuse à Emmeline stupéfaite :</p>
-
-<p>&mdash; Vous n'avez ni c&oelig;ur, ni âme, ni intelligence. Je
-ne me marie ni avec M<sup>lle</sup> Humbertot ni avec personne.
-Je tenais à m'assurer du degré d'a&hellip;mitié qui
-vous attachait à mon oncle et à moi. Je suis fixé
-maintenant. Bonsoir!</p>
-
-<p>Il saisit son chapeau d'une main tremblante et sortit
-comme un homme qui, ayant pris une résolution,
-n'attendait que l'occasion de l'exécuter. Le fait est
-qu'il n'avait rien résolu du tout et que, ne sachant
-quelle attitude garder après cet éclat, il éprouvait
-simplement le besoin d'aller respirer dehors.</p>
-
-<p>Emmeline, toute confuse d'avoir donné dans ce
-grossier panneau, eut le pressentiment que l'heure
-des complications allait sonner. Il lui devenait excessivement
-difficile de se retrouver en face de ce jeune
-homme, qui lui avait répété sous toutes les formes :
-«&nbsp;Je vous aime!&nbsp;» et à qui elle avait en définitive
-répondu :</p>
-
-<p>«&nbsp;Dieu! quel plaisir que vous me feriez si vous en
-épousiez une autre!&nbsp;»</p>
-
-<p>Quitter la maison, elle ne le pouvait plus, puisque
-c'eût été tuer le pauvre paralytique, en tout et pour
-tout coupable d'attachement pour elle ; rester, c'était
-s'exposer, de la part d'Albert, à des manifestations réitérées
-devant lesquelles elle finirait peut-être par
-perdre son sang-froid et défiler le chapelet des impossibilités
-auxquelles se heurtaient les plans formés
-par M. Dalombre et par lui.</p>
-
-<p>Oui, plutôt que de lui apporter en ménage la tare
-qui faisait d'elle une pestiférée, elle avouerait tout et,
-au besoin, retournerait là d'où elle venait. Il n'avait
-pu l'avoir contre ses quarante ou cinquante mille
-livres de rentes, il l'aurait pour cent sous ; mais il constaterait
-au moins qu'elle avait mieux aimé replonger
-dans la boue que de l'éclabousser, lui et son oncle,
-avec celle dont elle était déjà couverte.</p>
-
-<p>C'était pour éviter cette effrayante alternative
-qu'elle se décida au compromis suivant : quand Albert
-serait là, elle resterait dans sa chambre, sans
-risquer même un pas dans les couloirs. Quand il n'y
-serait pas, elle irait occuper son poste auprès du
-malade.</p>
-
-<p>Elle n'eut pas à expérimenter cette résolution, car
-Albert ne reparut pas le lendemain, non plus que le
-surlendemain, non plus que les quatre jours qui suivirent.
-Il se bornait à envoyer tous les matins chercher
-par un commissionnaire des nouvelles de son
-oncle.</p>
-
-<p>Au bout de la semaine, comme s'il n'avait pu amasser
-que pour sept jours d'énergie, il fit sa rentrée rue
-de Berlin. Mais il était changé à ne pas le reconnaître.
-Annette, qui ne se piquait pas d'être physionomiste,
-s'écria pourtant malgré elle :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! comme M. Albert a les traits tirés!</p>
-
-<p>L'amour est la plus fréquente et, certainement, la
-plus cruelle des maladies, puisqu'elle pousse à des
-transports au cerveau qui aboutissent quelquefois à
-l'assassinat ou au suicide. Et, pour comble d'infortune,
-c'est à qui rira le plus volontiers de ceux qui
-en sont atteints. Albert, de peur que ses camarades de
-l'École de droit ne devinassent son état morbide,
-s'était, d'un dimanche à l'autre, enfoui dans une
-petite chambre d'hôtel qu'il avait louée à la quinzaine,
-pensant vaguement qu'il ne l'habiterait pas plus
-longtemps et d'où il n'était guère sorti que pour aller
-prendre des repas infinitésimaux dans un obscur
-café.</p>
-
-<p>Il ne mangeait pas et parlait tout seul, si bien que
-les garçons qui le servaient le regardaient en silence
-tenir des discours à son assiette presque toujours
-vide. Ce régime débilitant lui avait assez promptement
-creusé les joues pour qu'au retour de ce neveu
-non prodigue &mdash; car il n'avait jamais aussi peu dépensé
-de sa vie &mdash; tout le personnel de l'hôtel s'exclamât
-sur sa mauvaise mine.</p>
-
-<p>Comme tout le monde, elle fut frappée de ses airs
-décomposés.</p>
-
-<p>&mdash; C'était donc vrai? se dit-elle. Il m'aimait pour de
-bon. Ah! le malheureux!</p>
-
-<p>Cette fois, il n'essaya de la prendre ni par les
-sentiments ni par la violence. Il se contentait de se
-promener de chambre en chambre, dans sa pâleur
-spectrale, l'évitant avec le même soin qu'il la poursuivait
-autrefois. C'était elle, maintenant, qui semblait
-le rechercher, comme pour lui faire comprendre
-qu'elle ne lui gardait pas rancune et qu'en dehors
-d'une question absolument spéciale, elle lui était
-toute dévouée.</p>
-
-<p>Il s'enfermait souvent pendant des heures avec son
-oncle, et ressortait les yeux rouges.</p>
-
-<p>Son appétit était tombé tellement au-dessous de
-rien qu'Annette était obligée de se fâcher pour lui
-faire avaler un potage. Emmeline avait recommandé
-à la Bretonne de lui fabriquer des consommés composés
-des ingrédients les plus nourrissants ; et encore,
-pour en profiter, fallait-il qu'il les absorbât d'un trait
-comme une potion d'huile de foie de morue. S'il
-avait l'imprudence de s'interrompre dans sa dégustation,
-il reposait le bol à moitié plein et n'y touchait
-plus.</p>
-
-<p>Ce qui affligea profondément Emmeline, ce fut le
-changement qu'elle ne tarda pas à remarquer dans
-l'attitude de M. Dalombre à son égard. Il se laissait
-passivement soigner, sans aucun de ces remerciements
-ou de ces sourires dont il était ordinairement
-si prodigue. Quand elle approchait du lit, il baissait
-ou détournait les yeux et affectait d'ignorer qu'elle
-fût là.</p>
-
-<p>Elle avait tant soit peu compté sur le vieillard pour
-rappeler le jeune homme à la raison. Elle fut navrée
-de voir que ce dernier appui lui manquait. Jamais
-elle n'avait aimé et se faisait de l'amour l'image la
-plus saugrenue. Elle ne s'expliquait donc en rien ce
-que pouvait ressentir ce fils de famille, à qui il était
-si facile d'aller se distraire avec des amis, et qui se
-confinait dans une chambre contiguë à celle de son
-oncle, comme un prisonnier sur parole.</p>
-
-<p>Elle plaignait Albert, comme on plaint un infortuné
-dont la tête déménage ; mais elle s'étonnait vivement
-de la part de responsabilité que M. Dalombre, en
-possession, lui, de tout son bon sens, lui attribuait à
-elle dans ce dérangement cérébral. Est-ce que c'était
-de sa faute si Albert s'était ainsi toqué d'elle? le mot
-«&nbsp;toqué&nbsp;» lui paraissant le seul qui convînt pour qualifier
-un pareil état mental.</p>
-
-<p>Cependant, les mines rébarbatives qui l'entouraient
-finirent par lui mettre au c&oelig;ur un certain remords.
-On ne l'aurait pas traitée en coupable si, dans cette
-affaire, elle n'avait rien eu à se reprocher. Un jour
-que le vieux Dalombre, en recevant d'elle une tasse
-de tisane, lui avait lancé un regard dur aussitôt
-abaissé, elle lui entoura le cou de ses deux bras et
-lui dit toute en larmes :</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur Dalombre, ne me faites pas cette figure-là!
-Je vous jure que je ne suis pas une mauvaise
-fille.</p>
-
-<p>&mdash; En attendant, répondit-il sèchement, vous êtes
-cause que ce pauvre Albert va tomber malade. On
-croirait vraiment que vous nous avez jeté un sort à
-tous.</p>
-
-<p>Cette allusion, essentiellement bretonne, aux pratiques
-de la sorcellerie du moyen âge troubla considérablement
-Emmeline, qui craignit, en effet, d'avoir,
-par sa seule présence, endiablé cette honnête maison.</p>
-
-<p>&mdash; Si cela est, dit-elle, je n'ai plus qu'à m'en aller.</p>
-
-<p>&mdash; Ce serait inutile, Albert vous suivrait! riposta le
-paralytique. A cette heure, il n'y a plus qu'à laisser
-aller les choses.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, monsieur Dalombre, demanda-t-elle avec
-une candeur qui eût fait sourire tout autre qu'un
-homme aussi inquiet, comment expliquez-vous qu'il
-se soit imaginé de m'aimer comme ça, sans motif?
-Nous avons vécu ensemble ici près d'un an sans qu'il
-ait seulement fait attention à moi. Je ne suis pas plus
-belle que je n'étais l'année passée. Ce serait plutôt le
-contraire.</p>
-
-<p>&mdash; Ces phénomènes-là ne s'expliquent pas, fit le
-vieillard. C'est moi qui ai eu tort de lui parler de
-vous si obstinément. Votre entêtement a fait le reste.
-Il ne vous aimait pas ; il vous aime. Voilà tout.</p>
-
-<p>Et il tourna la tête du côté du mur pour mettre fin
-à une conversation qui lui était évidemment des plus
-pénibles.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne peux pourtant pas devenir leur mauvais
-génie, pensa-t-elle. Eh bien! tant pis!</p>
-
-<p>Voici à quel projet elle s'arrêta : puisqu'Albert
-l'aimait à ce point qu'il était incapable de vivre sans
-elle ; que cet amour, enfin, prenait tous les caractères
-de l'aliénation mentale, elle ne serait pas sa
-femme, elle se résignerait à être sa maîtresse. Au
-moins, ce qu'elle en ferait, ce serait pour le bien,
-non pour le mal. Un de plus, un de moins, est-ce
-que ça comptait pour elle? D'ailleurs, elle leur devait
-bien ce sacrifice-là. Seulement, elle le supplierait de
-n'en pas souffler mot à son oncle. Non : aux yeux de
-ce brave et digne homme, elle tenait à rester une
-honnête fille. Avec les moindres précautions, il n'y
-verrait que du feu, puisqu'il ne quittait pas son lit et
-que, selon toute apparence il ne le quitterait que
-pour entrer dans un autre d'où, alors, il ne sortirait
-plus.</p>
-
-<p>Est-ce que, du reste, M. Albert n'était pas un garçon
-des plus distingués? Elle aurait été trop heureuse
-là-bas de n'être en rapport qu'avec des jeunes gens
-comme celui-là. Il serait étrange qu'elle se montrât
-maintenant si difficile.</p>
-
-<p>Elle se rabaissait ainsi volontairement, afin de se
-donner le courage d'arracher tout à coup le manteau
-d'honorabilité qui la couvrait et qui faisait tout son
-bonheur, en même temps qu'il avait fait son salut.
-Elle retournait d'elle-même au bagne d'où elle s'était
-évadée, car, dans l'amour, elle ne distinguait nettement
-que la prostitution, et celle à laquelle elle se
-contraignait, pour être clandestine, n'en était pas
-moins honteuse.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! se dit-elle, c'est horrible! si je ne veux pas
-être une ingrate et une coquine, il faut que je redevienne
-une salope!</p>
-
-<p>Et la preuve de dévouement qu'elle se décidait à
-donner à ses sauveurs était d'autant plus cruelle que,
-certainement, personne ne lui en saurait gré.</p>
-
-<p>Après avoir creusé, mûri, travaillé et passé au crible
-cette solution, elle reconnut qu'elle n'en avait aucune
-autre à opposer. Elle dit : «&nbsp;Allons!&nbsp;» comme quelqu'un
-qui se prépare à sauter un fossé sans savoir s'il
-atteindra l'autre bord ou s'il tombera au beau milieu
-du bourbier.</p>
-
-<p>De même que Judith avait revêtu ses plus riches
-vêtements pour se rendre au camp d'Holopherne, elle
-pressa l'achèvement d'une petite robe à raies blanches
-et mauves, dont le corsage à revers s'évasait à la Charlotte
-Corday. L'encolure, échancrée jusqu'aux premières
-blancheurs du dos, lui dégageait le derrière
-de la tête, que surplombait le réseau massif de ses
-cheveux.</p>
-
-<p>Elle avait toujours été trop occupée auprès de son
-malade pour trouver le temps nécessaire à l'essayage.
-Elle envoya chercher la couturière et lui demanda
-instamment de lui apporter sa robe neuve le surlendemain.
-Au jour convenu, vers les cinq heures du
-soir, elle était sous les armes. Elle attendit qu'Albert
-descendît dans la salle à manger, où son couvert était
-solitairement mis.</p>
-
-<p>Lorsqu'il fut à table, prêt à expédier une aile de
-poulet afin de se soustraire le plus tôt possible à cet
-isolement, elle ouvrit brusquement la porte et,
-comme étonnée de le voir dans la salle à manger, elle
-poussa un petit cri :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! pardon!</p>
-
-<p>&mdash; Entrez, mademoiselle, j'ai fini, dit Albert en se
-levant.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, restez donc, au contraire, fit-elle d'un air
-souriant. Je n'ai pas dîné non plus. Votre oncle dort.
-Si vous me le permettez, je vais m'asseoir à votre
-table. Je ne vous ennuierai pas longtemps. En deux
-bouchées, ce sera fait.</p>
-
-<p>Il y avait au moins huit jours qu'elle ne lui en
-avait débité autant. Albert leva les yeux sur elle presque
-avec reconnaissance. Elle lui parut charmante
-dans sa petite toilette première révolution. Il ne répondit
-pas et changea son couvert de place, l'invitant
-ainsi à prendre celle qu'il lui abandonnait.</p>
-
-<p>Elle s'y assit gaiement, avec une sorte de coquetterie
-familière dont il s'étonna :</p>
-
-<p>&mdash; Voulez-vous me donner un peu de poulet? réclama-t-elle
-en lui tendant son assiette.</p>
-
-<p>Albert, tout désarçonné, coupa et servit en tremblant
-le morceau demandé.</p>
-
-<p>&mdash; Mangez donc! vous ne mangez pas! reprit-elle.
-Vous devez pourtant avoir besoin de vous refaire, car
-vous avez joliment maigri depuis quelque temps.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! vous trouvez! C'est possible, murmura-t-il.</p>
-
-<p>Elle se pencha de côté comme pour se rapprocher
-de lui et, lui dardant au plus profond des yeux des
-regards fixes et troublants :</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, monsieur Albert, dit-elle, pourquoi vous
-faites-vous du chagrin? Il faut être raisonnable.</p>
-
-<p>Il eût été en droit de lui répondre :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne me fais pas de chagrin, attendu que le chagrin
-se fait tout seul ; et si je ne suis pas raisonnable,
-c'est parce que j'ai perdu la raison.</p>
-
-<p>Mais l'amour n'a pas cette logique. Il fut tellement
-ravi de ces bonnes paroles, sur lesquelles il ne comptait
-plus, qu'il la regarda à son tour, non pas fixement,
-mais tendrement et languissamment, comme un noyé
-à qui une médication énergique vient de faire entr'ouvrir
-les paupières.</p>
-
-<p>&mdash; Et puis, ce qu'il y a de plus grave, insista-t-elle,
-c'est que vous causez beaucoup de peine à votre oncle.</p>
-
-<p>Cette fois il eut un petit mouvement de révolte :</p>
-
-<p>&mdash; Si quelqu'un lui cause de la peine, fit-il légitimement
-observer, ce n'est pas moi, c'est vous!</p>
-
-<p>&mdash; Moi! se récria Emmeline, poussant la mauvaise
-foi à ses dernières limites, de quoi suis-je coupable?</p>
-
-<p>&mdash; Vous n'êtes coupable que de ne pas m'aimer,
-soupira-t-il. Ce n'est pas un crime, je le sais. C'est
-seulement un grand malheur, contre lequel ni mon
-oncle ni moi ne sommes de force à lutter.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, dit-elle en jouant l'étonnement, je vous
-aime de tout mon c&oelig;ur lui et vous.</p>
-
-<p>&mdash; C'est clair! fit Albert avec découragement, vous
-n'avez aucune raison de nous en vouloir. Vous m'aimez
-de tout votre c&oelig;ur, comme on aime son parrain
-ou son père nourricier. Je préférerais un peu de haine,
-ma parole d'honneur! Ce serait moins cruel.</p>
-
-<p>&mdash; Non, je vous assure, monsieur Albert, j'ai une
-grande, une très grande affection pour vous.</p>
-
-<p>Elle allait continuer : mais il l'interrompit sur le
-mode ironique :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! parlons-en, de votre affection, vous m'en
-avez donné de belles preuves! J'étais désespéré. Je
-comprenais l'impossibilité de vivre plus longtemps
-en tête-à-tête avec une femme qui m'avait repoussé
-comme un chien. Je suis resté hors de la maison pendant
-huit jours. Eh bien! vous n'avez pas même cherché
-à savoir ce que j'étais devenu et si j'étais mort ou
-vivant.</p>
-
-<p>&mdash; Vous vous trompez, dit-elle. Demandez à Annette
-combien de fois j'ai pleuré pendant votre absence.</p>
-
-<p>Si ce n'était pas précisément là un aveu, c'était tout
-au moins une tentative de réconciliation. Le jeune
-homme l'accueillit avec transport, l'amour n'étant
-généralement pas fier. Il décrivit son supplice comme
-s'il s'y complaisait, oubliant parfois que celle à qui il
-le détaillait en était précisément la cause.</p>
-
-<p>Quand il eut fini l'addition et présenté ainsi la
-note de ses souffrances, elle y ajouta ce paraphe :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! et moi, croyez-vous donc que j'étais
-plus heureuse que vous?</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce possible! répliqua Albert stupéfié, vous
-étiez malheureuse aussi.</p>
-
-<p>Elle se tut et baissa la tête dans l'attitude d'une innocente
-qui a failli laisser échapper le secret de sa
-vie. Il lui saisit la main et, la lui serrant entre les
-deux siennes, il lui dit gravement :</p>
-
-<p>&mdash; Répétez-moi que vous aussi, vous étiez malheureuse!</p>
-
-<p>&mdash; Oui, très malheureuse, dit-elle, continuant son
-rôle de provocatrice.</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne m'exécrez donc pas?</p>
-
-<p>&mdash; Mais non!</p>
-
-<p>&mdash; Vous m'aimiez donc un peu?</p>
-
-<p>&mdash; Mais oui!</p>
-
-<p>Albert fondit sur la main qu'il tenait et la couvrit
-de baisers, qu'elle laissa prendre passivement. Quand
-il en eut son compte, il lui demanda, les yeux tout
-à fait dans les yeux, car il s'était visiblement rapproché
-d'elle :</p>
-
-<p>&mdash; Alors pourquoi me repoussiez-vous?</p>
-
-<p>Elle sentit qu'elle ne pouvait se dispenser d'ajouter
-quelque chose à son «&nbsp;parce que&nbsp;» ordinaire. Elle
-hésita un moment, puis elle dit en appuyant la tête
-sur l'épaule du jeune homme :</p>
-
-<p>&mdash; Parce que je ne croyais pas qu'un fils de bonne
-famille comme vous était capable d'aimer sérieusement
-une pauvre fille comme moi.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! par exemple! fit Albert radieux, vous avez
-une bien triste opinion de moi. Y a-t-il au monde
-une femme qui, comme honnêteté, comme désintéressement,
-comme c&oelig;ur, soutiendrait la comparaison
-avec vous? D'ailleurs, est-ce que l'amour n'est pas au-dessus
-de ces niaiseries sociales?</p>
-
-<p>Il était tout à fait à ses côtés, son bras s'était coulé
-entre elle et le dossier du fauteuil ; si bien qu'il la
-tenait et n'avait qu'un mouvement à faire pour la ramener
-jusque sur sa poitrine. Il approcha sa bouche
-de l'oreille d'Emmeline et lui murmura :</p>
-
-<p>&mdash; Ainsi vous n'êtes plus fâchée du tout?</p>
-
-<p>&mdash; Plus du tout!</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes bien sûre maintenant que j'étais sincère?</p>
-
-<p>&mdash; Sans cela, est-ce que je serais ici comme ça,
-tout près de vous? répondit-elle, en se câlinant contre
-lui et mêlant ses cheveux bruns à ses cheveux blonds.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, dit-il, après l'avoir presque attirée sur ses
-genoux, vous consentez à être à moi?</p>
-
-<p>&mdash; Oui!</p>
-
-<p>Elle attendait ce mot : «&nbsp;vous consentez à être à
-moi&nbsp;», et la netteté de sa réponse prononcée à travers
-les baisers dont il la saturait lui paraissait le prélude
-immédiat de sa défaite voulue. Elle fut donc des
-plus surprises de voir Albert, après une dernière et
-plus convulsive étreinte, se lever brusquement et
-courir comme un fou à la chambre du malade, à qui
-il cria avant même d'avoir ouvert la porte :</p>
-
-<p>&mdash; Mon oncle! Elle a dit : oui! Elle veut bien être
-ma femme, ah! que je suis heureux!</p>
-
-<p>&mdash; Emmeline, mon enfant!&hellip; ma chère nièce!
-Venez m'embrasser&hellip; ah! je savais bien que vous ne
-nous feriez pas mourir de chagrin tous les deux, dit
-le vieillard tout secoué par l'annonce de ce grand
-événement.</p>
-
-<p>Emmeline s'aperçut qu'elle était prise. Les avances
-qu'elle avait faites à Albert, il les avait acceptées
-comme un acquiescement définitif à ce mariage, auquel
-elle s'était si longtemps dérobée. Il avait cru
-qu'elle ne livrait d'elle que son c&oelig;ur et sa main et il
-avait loyalement remis le reste après la cérémonie.
-Elle se résignait à faire de lui son amant et elle venait
-d'en faire son mari.</p>
-
-<p>Il était pourtant difficile à Emmeline d'expliquer à
-Albert qu'il y avait maldonne et que si le oui par elle
-prononcé comptait pour l'amour, il ne comptait pas
-pour le mariage.</p>
-
-<p>&mdash; Comment me dégager maintenant? pensa-t-elle.
-C'est la fatalité qui nous a tous menés là.</p>
-
-<p>D'ailleurs, le neveu, pas plus que l'oncle, ne lui accorda
-le temps de reprendre sa parole. Le vieux Dalombre
-était pressé, sentant la mort venir, et eût été
-fort déconfit que l'enterrement précédât la noce. Il
-était absolument inutile de prendre ces ajournements
-que les pudeurs sociales imposent presque toujours.
-Les futurs se connaissaient suffisamment,
-puisque depuis un an ils couchaient dans la même
-maison : elle, au rez-de-chaussée, lui, au premier
-étage, et que ce n'était certainement pas de la faute
-d'Albert s'ils n'avaient pas toujours dîné à la même
-table.</p>
-
-<p>Du moment où les accordailles étaient publiques,
-mieux valait brusquer le dénouement, ne fût-ce que
-pour arrêter au passage les nouvelles lettres anonymes
-que des ennemis inconnus préparaient peut-être
-dans l'ombre.</p>
-
-<p>&mdash; A présent, il ne s'agit pas de s'amuser! fit observer
-le malade. Je tiens à être de la fête. Dès demain,
-nous allons procéder aux publications. Il faut que
-dans douze ou quinze jours tout soit terminé.</p>
-
-<p>Il manda Emmeline auprès de son lit et lui dit
-d'une voix débordante d'attendrissement :</p>
-
-<p>&mdash; Depuis que vous avez mis votre petit pied ici, je
-vous ai toujours regardée comme ma fille. Vous seule
-m'avez remplacé l'autre. Un père qui marie sa fille
-est obligé de la doter. Cette maison vous appartient,
-vous l'apportez en mariage à Albert. C'est nous, maintenant,
-qui sommes chez vous, et, ajouta-t-il en souriant
-d'un bon sourire, quand votre vieil infirme de
-père vous gênera trop, vous aurez le droit de le
-mettre à la porte.</p>
-
-<p>Emportée par ce tourbillon d'événements presque
-féeriques, elle finit par accepter les dédommagements
-que la destinée lui offrait.</p>
-
-<p>&mdash; Je le rendrai si heureux, se disait-elle, qu'il
-n'aura pas à se repentir d'avoir fait de moi une honnête
-femme.</p>
-
-<p>Albert exultait. On n'aime invinciblement que les
-femmes par lesquelles on a souffert.</p>
-
-<p>Quand son oncle lui avait, un beau matin, mis en
-tête la possibilité de cette union, il avait demandé à
-réfléchir, n'éprouvant aucune tendance à rompre
-avec le célibat. C'est seulement à partir du jour où
-Emmeline l'avait éconduit, presque en le rudoyant,
-que la pointe du poignard avait commencé à lui chatouiller
-le c&oelig;ur. A cette heure, il lui semblait qu'il
-l'avait aimée, qu'elle l'avait repoussé toute sa vie, et
-qu'il venait enfin d'atteindre le but qu'il poursuivait
-depuis trois semaines et qu'il s'imaginait très réellement
-poursuivre depuis des années.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">XI<br />
-<span class="small">LA FAMILLE DE LA MARIÉE</span></h2>
-
-
-<p>Après les deux jours qu'Emmeline avait réclamés
-pour se reconnaître, Albert lui dit, un soir, devant
-M. Dalombre :</p>
-
-<p>&mdash; Mon intention est d'aller demain à la mairie
-pour faire publier les bans. Hélas! ma chère Emmeline,
-nous n'aurons à notre mariage ni nos pères ni
-nos mères. C'est notre bon oncle qui nous en tiendra
-lieu à lui tout seul.</p>
-
-<p>&mdash; Et encore! soupira le vieil alité. Je ne serai
-même pas en état d'offrir mon bras à la mariée.</p>
-
-<p>&mdash; Qui sait? dit Emmeline, à qui l'espérance ne
-coûtait rien.</p>
-
-<p>&mdash; Voyons! reprit le jeune homme, revenant aux
-questions pratiques : il nous faut nos actes de naissance,
-les actes de naissance de nos parents et leurs
-actes de mariage. Avez-vous tout cela? demanda-t-il
-à Emmeline.</p>
-
-<p>&mdash; Non, répondit-elle ; mais rien n'est plus facile
-que de se les faire délivrer dans les mairies où ils ont
-été déclarés et où ils se sont mariés.</p>
-
-<p>&mdash; Bien! Maintenant, l'acte de décès de votre père
-et celui de votre mère?&hellip;</p>
-
-<p>Elle devint d'une pâleur qu'Albert eût certainement
-remarquée, si l'abat-jour de la lampe n'eût interposé
-entre la lumière et elle une forte épaisseur de carton.
-L'acte de décès de son père, il était aisé de se le procurer ;
-mais celui de sa mère, qu'elle avait déclarée
-morte et qui ne l'était pas? Une sueur froide lui
-mouilla les tempes. Que faire?</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que l'acte de décès est indispensable
-aussi? demanda-t-elle, pour gagner du temps.</p>
-
-<p>&mdash; Absolument, n'est-ce pas, mon oncle? dit
-Albert.</p>
-
-<p>&mdash; Sans doute, fit le vieillard, puisque, si l'acte de
-décès des parents n'est pas fourni, il faut leur consentement
-écrit.</p>
-
-<p>Les yeux d'Emmeline s'emplirent d'épouvante. Il
-lui était impossible de revenir sur son premier mensonge ;
-et, quand elle eût osé tenter cette rectification
-ridicule : «&nbsp;J'avais cru que ma mère était morte,
-mais je me rappelle maintenant qu'elle est vivante&nbsp;»,
-la mettre en scène, c'était l'étalage au grand jour de
-toutes les mystérieuses horreurs du passé. Puis, cette
-femme, toujours entre deux vins, et Marsouillac brochant
-sur le tout, quelle société à présenter à la rigidité
-de ces Bretons, qui avaient fait d'elle une madone!
-Renoncer au mariage n'était rien, mais leur
-dire : «&nbsp;Voilà ma famille!&nbsp;» plutôt s'évader de l'hôtel
-et retourner au <i>Perroquet bleu</i>.</p>
-
-<p>&mdash; Nous nous occuperons de toute cette paperasserie
-demain matin, dit-elle. Ce soir, je suis tellement
-lasse que je ne serais même pas capable de me rappeler
-les arrondissements où nous aurons affaire.
-Adieu, monsieur Dalombre, adieu, Albert!</p>
-
-<p>Elle ouvrit la porte de sa chambre et, après l'avoir
-refermée au verrou, tomba en tournoyant sur son lit.
-Dès le premier pas qu'elle risquait hors de l'ombre
-où elle s'était confinée, le terrain lui manquait.
-Déchirée, affolée, se voyant acculée à une imposture
-dont il ne lui était plus permis de sortir, elle en arrivait
-à se dire :</p>
-
-<p>&mdash; Dieu! pourquoi n'est-ce pas ma mère qui est
-morte à la place de mon pauvre père?</p>
-
-<p>Il est vrai que si l'ordre des décès s'était trouvé interverti,
-elle n'aurait pas eu à échapper aux étreintes
-de Marsouillac ; elle ne serait pas tombée dans les
-mains de la Coffard et n'aurait conséquemment pas
-plus connu M. Dalombre que son neveu. Mais, sans
-s'arrêter à cet enchaînement des choses humaines,
-elle s'agitait dans l'impasse où elle cherchait inutilement
-une issue et contre les murailles de laquelle
-elle aurait voulu se briser la tête.</p>
-
-<p>Eh bien, puisque le malheur était sur elle et qu'elle
-n'avait, cette fois, aucune chance d'y échapper, elle
-aurait de nouveau recours à la seule ressource qui
-lui restât toujours : la fuite. Elle se sauverait, cette
-nuit même, emportant les quelques petits bijoux
-qu'elle avait été forcée d'accepter, au jour de l'an et
-à sa fête, de la main paternelle du vieux Dalombre.</p>
-
-<p>Elle les engagerait au premier mont-de-piété et,
-d'un cabinet de restaurant où elle s'installerait pour
-une demi-journée &mdash; elle avait trop peur des garnis &mdash; elle
-écrirait à ceux qu'elle aurait quittés depuis quelques
-heures une lettre où elle leur demanderait de
-vouloir bien lui prêter cinq cents francs, qui lui
-serviraient à louer une chambre dans une maison
-respectable et à acheter quelques meubles dont elle
-serait la légitime propriétaire ; ce qui la mettrait à
-l'abri des coups de main de la police.</p>
-
-<p>Elle les aimait trop pour hésiter à accepter d'eux ce
-subside. D'ailleurs, s'ils apprenaient jamais qu'elle
-était, faute de quelques sous, retombée dans le cloaque,
-ils ne se le pardonneraient et ne le lui pardonneraient
-pas.</p>
-
-<p>Sans autre explication, elle les préviendrait qu'un
-mariage entre elle et Albert était impossible, le mot
-impossible renfermant toutes les suppositions auxquelles
-elle les laisserait libres de se livrer.</p>
-
-<p>Comme elle prévoyait pour elle une nuit complètement
-blanche, une nuit qu'elle comparait déjà à celle
-qu'elle avait en partie passée aux écoutes derrière
-les volets du <i>Perroquet bleu</i>, elle résolut de composer
-là le brouillon de sa lettre de démission.</p>
-
-<p>Elle s'assit à son petit bureau, devant une feuille
-blanche, et, pour s'affermir dans son projet, traça
-d'une main rapide ces mots qui, en fait, ne l'engageaient
-à rien :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">Monsieur Albert,</p>
-</blockquote>
-
-<p>Mais, aussitôt, les larmes qui lui montaient aux
-yeux les lui obscurcirent à tel point qu'elle vit les
-lettres danser sur le papier. Elle cessa d'écrire et resta
-accoudée sur la planchette de velours du bureau, se
-révoltant presque de se voir ainsi toujours forcée
-comme une bête qui revient constamment à son point
-de départ. Si elle partait comme ça tout de suite,
-après leur avoir donné à tous de si bonnes espérances,
-le pauvre vieillard mourrait, elle seule sachant
-ce qu'il lui fallait de soins et de précautions. De son
-nouveau domicile elle verrait peut-être passer l'enterrement
-auquel elle se serait retiré le droit d'assister.</p>
-
-<p>M. Albert, aussi, pleurerait beaucoup. Il l'oublierait
-bien sûr. Seulement, ce ne serait pas sans lutte. Pour
-la première et, probablement la seule fois de sa vie,
-un jeune homme plein de c&oelig;ur et de loyauté avait
-fait attention à elle. Il l'aimait au point de la prendre
-pour femme et elle était contrainte non seulement de
-dire non, mais de s'enfuir comme une voleuse :
-tout cela parce que la loi exigeait l'acte de décès de
-sa mère et que, ne pouvant pas montrer sa mère, elle
-avait dû en faire une morte.</p>
-
-<p>Échouer ainsi devant un obstacle représenté par un
-mauvais morceau de papier timbré, c'était aussi trop
-de misère. Elle eût été pourtant bien heureuse de
-porter ce nom de Dalombre, qu'elle avait depuis un
-an appris à tant vénérer. Du jour où il lui avait été
-permis de se mêler à la vie de M. Albert, auquel elle
-n'aurait jamais eu l'impudence de songer la première,
-elle l'avait trouvé très gentil et elle avait pensé souvent
-qu'il était singulièrement flatteur d'avoir été
-choisie par un jeune homme de cette valeur, qui deviendrait
-un jour un avocat distingué : car les personnes
-qui devant elle avaient parlé d'un avocat n'avaient
-jamais manqué d'ajouter qu'il était distingué.</p>
-
-<p>Oh! cet acte de décès, si on pouvait l'avoir, bien
-qu'il n'existât pas! Cette préoccupation finit par l'obséder.
-Elle le voyait avec ses timbres, ses signatures
-et ses mots rayés nuls, comme celui du père d'Albert,
-que celui-ci avait un jour tiré devant elle d'un petit
-coffre où l'on serrait les papiers de famille. Il lui semblait
-qu'il lui suffirait d'étendre la main pour le
-saisir et l'apporter toute triomphante à cet insupportable
-maire qui le réclamait si impitoyablement. C'était
-peu de chose : mais, ce peu de chose, où le prendre
-et de quelle trappe mystérieuse le faire jaillir?</p>
-
-<p>Alors, en battant le rappel de tous ses souvenirs et,
-à force de tendre sa volonté vers ce talisman de Tantale,
-elle entrevit vaguement, dans la brume d'un
-passé qui lui apparaissait déjà comme si lointain, un
-être affreux, aux dents sales, aux cheveux tombants,
-dont la graisse se mêlait à celle du collet de son paletot.
-Ce type, qui frisait, ou plutôt défrisait la cinquantaine,
-se coiffait, hiver comme été, d'un de ces
-chapeaux plus ou moins péruviens en paille brune
-tressée et qu'on décore, afin de leur donner du cachet,
-du nom de «&nbsp;Guayaquils&nbsp;».</p>
-
-<p>Boulevard de la Chapelle, on l'appelait Gustave. Il
-avait été et était peut-être encore du dernier bien avec
-M<sup>lle</sup> Coffard. Malheureusement, leurs amours avaient
-été interrompues par une condamnation à cinq ans de
-réclusion, que l'homme au Guayaquil avait subie à
-Poissy, à la suite d'une fausse police d'assurance qu'il
-avait fabriquée de ses mains expertes et qu'il était
-allé, en se donnant comme employé de la Compagnie,
-toucher chez un particulier.</p>
-
-<p>Depuis sa libération, Gustave avait renoncé à son
-industrie périlleuse ; mais l'art de l'imitation était tellement
-inné chez lui qu'il l'avait transporté du papier
-sur les toiles et qu'il s'était définitivement adonné à
-l'application de signatures modernes sur des tableaux
-anciens.</p>
-
-<p>Lorsqu'on parle à certains collectionneurs d'un
-Rubens ou d'un Claude Lorrain, la première question
-qu'ils vous posent est celle-ci :</p>
-
-<p>&mdash; Est-il signé?</p>
-
-<p>C'est afin de se mettre en mesure de répondre par
-l'affirmative que nombre de marchands venaient prier
-Gustave de leur prêter le concours de sa connaissance
-des monogrammes, qu'il avait étudiés avec la patience
-d'un élève de l'École des chartes. Il savait que Salvator
-Rosa enlaçait, dans le coin à gauche de ses tableaux,
-un R et un S ; qu'Hobbema traçait au bas de
-ses paysages, à égale distance des côtés, son prénom
-de <i>Minderout</i>, et que Lucas de Cranach avait un serpent
-pour signature.</p>
-
-<p>Cette science coupable lui offrait l'énorme avantage
-d'être sans aucun péril : car si vous falsifiez le nom
-d'un banquier au bas d'un effet de commerce, il dépose
-une plainte et vous fait arrêter ; tandis que, si
-vous ajoutez sur une toile peinte par Tribouillard la
-signature de Van Dyck, celui-ci n'en continue pas
-moins à dormir tranquillement du dernier sommeil.</p>
-
-<p>Cette indulgence de la justice pour les faux qui
-s'appliquent aux &oelig;uvres des peintres morts s'étend
-même aux &oelig;uvres des peintres vivants. Il se vend,
-bon an mal an, une trentaine de Vollon, de Feyen-Perrin
-et de Robert-Fleury, dont les signataires seraient
-continuellement en police correctionnelle, si
-la magistrature montrait aux artistes le quart de la
-sollicitude qu'elle témoigne aux notaires.</p>
-
-<p>Mais comme il est convenu que si on court les plus
-grands risques à plagier le paraphe de M. de Rothschild,
-on peut impunément apposer un faux monogramme
-sur un tableau qui n'est pas plus vrai, le
-nommé Gustave avait fini par se considérer lui-même
-comme exerçant une profession libérale. Aussi avait-il
-laissé pousser ses cheveux et donnait-il à son guayaquil
-l'air casseur que les rapins impriment à leurs
-chapeaux mous.</p>
-
-<p>Après avoir payé sa dette à la société et tout en se
-réservant d'en contracter d'autres si la nécessité l'exigeait,
-Gustave était revenu rôder autour de M<sup>lle</sup> Coffard
-dans l'estime de laquelle il avait considérablement
-perdu. Elle le reçut au retour plus que froidement.
-Un voleur, ce n'était pas du tout son affaire.</p>
-
-<p>&mdash; Tout ce qu'on voudra, lui avait-elle dit, mais
-pas ça!</p>
-
-<p>Étant donné le métier dont elle vivait, «&nbsp;tout ce
-qu'on voudra&nbsp;» autorisait déjà bien des choses. Cependant,
-sa «&nbsp;tolérance&nbsp;» s'arrêtait au guichet de la
-maison centrale.</p>
-
-<p>Gustave n'en venait pas moins de temps à autre au
-<i>Perroquet bleu</i> en étrangler deux ou trois autres &mdash; des
-verts &mdash; qu'il oubliait de payer en sortant et dont
-M<sup>lle</sup> Coffard négligeait de lui présenter la note.</p>
-
-<p>Emmeline avait aperçu quatre ou cinq fois dans le
-café, raide entre deux absinthes, cet «&nbsp;invité&nbsp;» dont
-on lui avait raconté les malheurs et qui était regardé
-là presque comme une victime politique, le faux constituant,
-aux yeux de ces femmes qui, pour la plupart,
-ne savaient ni lire ni écrire, un méfait particulièrement
-relevé.</p>
-
-<p>Dans son ignorance des qualifications du code, elle
-avait partagé l'espèce de considération qui s'attachait
-dans la maison à un homme aussi instruit, et ce fut
-son image, celle de ses cheveux gras et sa coiffure en
-paille brune qui s'imposèrent à ses recherches méditatives.
-Dans tous les cas, elle ne risquerait rien en
-allant le consulter. Plein de ressources comme il
-était, il ne donnerait que de bons conseils.</p>
-
-<p>Mais où le retrouver et comment le rejoindre? Si
-elle l'abordait avec cette déclaration :</p>
-
-<p>«&nbsp;Je vais épouser M. Dalombre qui a quarante
-mille livres de rente, et j'ai besoin d'un faux acte de
-décès qui me manque pour la publication des bans&nbsp;»,
-il verrait dans cette supplique une admirable mine
-de chantage à exploiter. Ce n'était donc pas en sa
-qualité de fiancée d'Albert qu'elle devait d'abord se
-présenter. Elle aurait à imaginer pour sa démarche
-un tout autre motif.</p>
-
-<p>En outre, aller le demander à l'établissement du
-boulevard de la Chapelle, c'était retomber entre les
-mains de la Coffard, c'est-à-dire de la police, sans
-compter qu'elle-même ne sortait presque jamais, que
-ni Albert ni son oncle ne la laisseraient courir seule
-les rues, fût-ce en voiture, et qu'il lui était interdit de
-confier à personne cette mission fantastique.</p>
-
-<p>Et, d'ailleurs, le temps manquait, puisque Albert
-l'avait avertie qu'on s'occuperait le lendemain de rassembler
-les pièces nécessaires. Elle se rendit compte
-de l'inanité de sa combinaison et retomba dans le
-chaos. Elle regarda à sa pendule. Il était minuit
-trente-cinq. Tout le monde dormait dans la maison,
-car on s'y couchait de bonne heure. Elle se leva et
-monta tout doucettement dans la chambre du paralytique
-qui ouvrit les yeux en reconnaissant son pas
-et lui dit d'une voix attendrie :</p>
-
-<p>&mdash; Comment! vous êtes encore debout à cette
-heure-ci? Allez vite dans votre lit. Si j'ai besoin de
-quelqu'un, je sonnerai Pierre.</p>
-
-<p>Alors, tout à coup, comme si une batterie électrique
-l'avait secouée, elle pensa :</p>
-
-<p>«&nbsp;Ce doit être encore ouvert chez la Coffard. Gustave
-y est peut-être. Allons-y!&nbsp;»</p>
-
-<p>Avec la lucidité que donnent parfois les grands
-périls, elle comprit que si elle se montrait au faussaire
-dans la toilette d'une demoiselle, il aurait, au point
-de vue pécuniaire, des exigences insoutenables. Elle
-rentra chez elle aussi silencieusement qu'elle en était
-sortie, endossa une robe grise toute fanée, qui avait
-perdu trois ou quatre boutons de son corsage, se
-campa sur le chignon un petit bonnet de linge dont
-elle laissa pendre les rubans derrière le cou ; et, quand
-elle se fut trouvée dans sa glace l'air suffisamment
-«&nbsp;fille&nbsp;», elle alla décrocher au mur de la cuisine la
-clef de l'hôtel et celle de la grille qu'Annette y pendait
-tous les soirs.</p>
-
-<p>Elle logeait au rez-de-chaussée, ce qui lui permettait
-de sortir sans réveiller les domestiques qui habitaient
-les mansardes. Si M. Dalombre entendait le
-bruit de la clef dans la serrure, il croirait à quelque
-escapade nocturne de Pierre. D'ailleurs, il soupçonnerait
-tout plutôt que l'expédition qu'elle se préparait
-à entreprendre.</p>
-
-<p>Bien que depuis ses fiançailles elle eût le droit de
-prendre à même, réglant les comptes et payant les
-notes des fournisseurs, elle avait rarement plus de
-quelques francs sur elle, ayant gardé pour l'argent
-qu'elle avait tenu de la générosité ou de la parcimonie
-des clients de la Coffard une horreur presque
-invincible.</p>
-
-<p>Elle ramassa, traînant dans son tiroir, à peu près
-l'effectif d'une pièce de cent sous, glissa comme un
-lièvre sur le palier et, après avoir mis plus de cinq
-minutes à entr'ouvrir la porte de la rue, tant elle
-serrait la clef dans ses doigts pour l'empêcher de
-crier, elle s'enfila de profil par l'entre-bâillement, se
-bornant, une fois dehors, à rapprocher un battant de
-l'autre assez hermétiquement pour que la maison,
-protégée par une première grille, semblât, en apparence,
-complètement fermée.</p>
-
-<p>Dès qu'elle atteignit la rue de Berlin, elle se prit à
-courir jusqu'à ce qu'elle eût rencontré une voiture
-vide, où elle monta sans même donner au cheval le
-temps de ralentir son pas.</p>
-
-<p>&mdash; Vite! boulevard de la Chapelle, 66! cria-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Payez-moi d'avance, fit le cocher défiant, ou
-alors descendez.</p>
-
-<p>&mdash; Tenez, voici déjà quarante sous, dit-elle en lui
-passant la monnaie par la portière. Mais, vous savez,
-c'est à l'heure.</p>
-
-<p>Elle avait donné comme point d'arrivée le numéro 66,
-afin que l'arrêt d'une voiture devant le 70 n'amenât
-pas parmi les consommateurs et les consommatrices
-du café un élan dangereux de curiosités malsaines.</p>
-
-<p>Il était une heure quand elle aperçut les lumières
-du <i>Perroquet bleu</i> se jouant sur les arabesques des carreaux
-dépolis. Cependant, le café se vidait, et elle
-voyait à chaque instant les gens en sortir comme
-d'un théâtre où le spectacle va finir.</p>
-
-<p>Elle descendit de son fiacre, dévisageant ceux qui
-passaient près d'elle, et commençant à se reprocher
-amèrement son extravagance. Depuis un an, Gustave
-était peut-être mort ou bloqué de nouveau pour un
-laps de temps déterminé. Tout à coup, elle le reconnut
-de loin à son flamboyant guayaquil. Il venait précisément
-à elle, et bien qu'elle eût la quasi-conviction qu'il
-ne se la rappellerait pas, au moins physiquement,
-l'ayant à peine vue et ne lui ayant jamais parlé, elle
-regrimpa dans sa voiture, se contentant d'en tenir la
-portière ouverte.</p>
-
-<p>Elle le happa au passage par ces mots :</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur Gustave! monsieur Gustave!</p>
-
-<p>Il jeta dans la voiture un regard oblique. Une
-femme! Que lui voulait-elle? Il y avait déjà plusieurs
-années que les femmes ne lui voulaient plus rien. Il
-hésitait donc à répondre à une invite dont il n'était
-pas bien sûr d'être le héros ; mais Emmeline lui
-souffla de nouveau :</p>
-
-<p>&mdash; Montez! monsieur Gustave, j'ai à vous parler.</p>
-
-<p>Il s'enfourna dans le fiacre qu'elle referma soigneusement.</p>
-
-<p>&mdash; Voilà! dit-elle sans préambule, je suis blanchisseuse,
-je viens de faire un petit héritage ; mais pour
-le toucher, il faut que je présente l'acte de décès de
-ma mère, et je ne l'ai pas.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, dit Gustave, allez le chercher.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne l'ai pas, reprit-elle, parce que je ne sais
-pas ce que ma mère est devenue. Elle m'a plantée là
-il y a quatre ans. Peut-être est-elle morte, mais peut-être
-ne l'est-elle pas ; et si je veux toucher mon héritage,
-je suis obligée d'attendre encore six ans. Alors,
-on dressera un acte de notoriété publique, comme ça
-se fait toujours, et j'aurai droit à mon argent. Mais,
-en attendant, il faut que je trime comme une malheureuse,
-tandis que j'ai là de bons billets de mille
-qui m'attendent.</p>
-
-<p>&mdash; Et, questionna Gustave, est-il pas mal gros, cet
-héritage?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! non, quatre mille francs à peu près ; mais,
-tiens! avec ça, on se met dans ses meubles.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, je comprends, fit l'ancien reclusionnaire,
-entrant tout de suite dans les plans de la jeune fille :
-vous voudriez avoir l'acte de décès en supprimant les
-six années qui restent à courir.</p>
-
-<p>&mdash; Précisément, appuya Emmeline, devant qui Albert
-avait un jour expliqué le chapitre des successions,
-qu'il étudiait alors en vue d'un prochain examen.</p>
-
-<p>&mdash; Et pourquoi vous adressez-vous à moi, comme
-ça? Vous me connaissez donc?</p>
-
-<p>&mdash; Non, dit-elle, c'est une de mes amies du <i>Perroquet</i>
-qui m'a raconté que vous n'aviez pas votre pareil
-pour imiter des signatures de peintres.</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai, répondit Gustave, flatté que sa notoriété
-eût pénétré jusqu'aux blanchisseuses ; mais il ne
-s'agit pas de peinture, ici.</p>
-
-<p>&mdash; C'est la même chose, fit observer Emmeline,
-c'est même bien plus facile. Il ne vous faudra qu'une
-plume et un morceau de papier.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! et le cachet de la mairie, est-ce que je
-l'ai? Et la signature du maire, est-ce que je la connais?
-Tout cela me donnerait un mal inouï, repartit
-Gustave, songeant déjà à faire mousser sa marchandise.</p>
-
-<p>Emmeline n'avait pas pensé, en effet, au cachet de
-la mairie. Elle n'en continua pas moins :</p>
-
-<p>&mdash; Bah! est-ce qu'un homme comme vous est jamais
-embarrassé?</p>
-
-<p>&mdash; Et, poursuivit Gustave, s'enfonçant dans son
-calcul, croyez-vous qu'un travail comme celui-là se
-fasse pour des prunes? Est-ce que par hasard, ma
-petite, tu te serais mis dans le coco que je vais risquer
-les assises pour tes beaux yeux?</p>
-
-<p>&mdash; Mais je vous payerais, oh! je vous payerais! se
-récria-t-elle, sans s'offusquer du tutoiement de l'artiste
-en faux.</p>
-
-<p>&mdash; Tu me payerais? Avec quoi?</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! avec de l'argent donc. Un de mes
-oncles, qui a hérité aussi, m'en a remis un peu, à
-compte sur ce qui doit me revenir.</p>
-
-<p>&mdash; Combien?</p>
-
-<p>&mdash; D'abord, combien demanderiez-vous?</p>
-
-<p>&mdash; Pas moins d'un billet de cinq.</p>
-
-<p>&mdash; Cinq cents francs. C'est convenu. Quand me
-donnerez-vous le papier?</p>
-
-<p>Gustave fut surpris de tant d'ignorance! Mais, pour
-fabriquer l'acte de décès, il était indispensable d'avoir
-l'acte de naissance. Et quand elle le lui aurait remis,
-qui lui prouverait que, la besogne terminée, elle lui
-verserait les cinq cents francs. Il fallait au moins
-fournir des arrhes. Deux cents francs tout de suite et
-trois cents francs après.</p>
-
-<p>&mdash; C'est cela, ratifia Emmeline, prête à toutes les
-promesses et à toutes les concessions. Donnez-moi
-votre adresse. Je vous enverrai sous enveloppe, par
-la poste, les deux billets de cent francs et l'acte de
-naissance de maman. De plus, je vous indiquerai
-sous quel nom vous m'enverrez l'autre acte à un bureau
-de poste restante que je marquerai dans ma
-lettre. Tout sera, du reste, expliqué d'un bout à
-l'autre. Vous n'aurez qu'à suivre mes renseignements.
-Voyons! quand serez-vous prêt?</p>
-
-<p>&mdash; Après-demain, est-ce trop tard?</p>
-
-<p>&mdash; Va pour après-demain! Et où dois-je écrire?</p>
-
-<p>&mdash; A mon atelier, 37, rue Viollet-le-Duc, fit Gustave,
-qui décorait de ce titre artistique une chambre mansardée,
-où le jour venait d'en haut.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, fit remarquer Emmeline, vous avez bien
-un autre nom que Gustave?</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; certainement, dit celui-ci, comme s'il
-n'en était pas bien sûr. Seulement, on ne me connaît
-que sous celui-là.</p>
-
-<p>Au moment de la séparation, il fit à Emmeline
-cette proposition finale :</p>
-
-<p>&mdash; Descendons-nous prendre un verre?</p>
-
-<p>&mdash; Non, merci! fit-elle. J'ai tellement bu aujourd'hui!
-D'ailleurs, il faut que je rentre.</p>
-
-<p>&mdash; Et puis, ajouta-t-il, ce ne sont pas des affaires
-dont on peut causer devant le comptoir. Alors, adieu!</p>
-
-<p>&mdash; Et pas un mot à âme qui vive, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Gustave, qui était déjà sur le marchepied, se retourna
-vivement :</p>
-
-<p>&mdash; Parbleu! Je ne suis pas assez bête pour me vendre
-moi-même!</p>
-
-<p>37, rue Viollet-le-Duc! 37, rue Viollet-le-Duc! 37,
-rue Viollet-le-Duc! répétait Emmeline pendant tout
-le parcours, en retournant rue de Berlin. Elle ne se
-rendait qu'un compte très approximatif de la gravité
-de la situation dans laquelle elle se mettait. Le faux
-dont elle allait devenir complice ne faisait, en réalité,
-de tort à personne, et il sauvait l'avenir de tant de
-gens, elle comprise. Au surplus, il n'y avait pas à
-barguigner : c'était tout l'un ou tout l'autre. Elle
-était acculée à cette alternative : s'enfuir ou tricher.</p>
-
-<p>La satisfaction d'avoir si heureusement réussi lui
-cachait, du reste, les périls du méfait. Elle n'avait pas
-plus d'une heure de voiture et retrouva la porte dans
-l'état d'entre-bâillement où elle l'avait laissée. Aucun
-accroc ne s'était produit. Elle arracha son bonnet de
-linge, se déshabilla ensuite en un tour de main et
-se glissa dans le lit, toute joyeuse de son succès et,
-dans une certaine mesure, fière du bon tour qu'elle
-venait de jouer à M. le maire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">XII<br />
-<span class="small">ANXIÉTÉS</span></h2>
-
-
-<p>Le lendemain, au déjeuner, qu'on avait servi dans
-la chambre du malade, elle fut gaie et bonne enfant
-comme jamais. Albert devait, dans la journée, commencer
-les démarches relatives aux publications.</p>
-
-<p>&mdash; Figurez-vous, dit-elle, que je ne me rappelle
-plus du tout dans quel quartier nous habitions quand
-ma pauvre mère est morte. Vous pensez : je n'avais
-pas cinq ans. Je sais seulement que nous avons déménagé,
-huit jours après son enterrement, pour aller
-avenue de Saint-Ouen. Oh! ça, par exemple, c'est
-comme si j'y étais. Mais la mémoire va me revenir.
-Nous irons d'abord chercher les autres papiers et
-nous nous occuperons en dernier de retrouver l'acte
-de décès de ma mère.</p>
-
-<p>&mdash; D'autant qu'en promettant à l'employé aux mariages
-de l'apporter dans le délai voulu, il ne retardera
-pas les publications pour si peu, appuya Albert.</p>
-
-<p>Emmeline amena ensuite la conversation sur la
-question du trousseau. Un trousseau, de quoi ça se
-composait-il? Il paraît qu'on ne pouvait pas se marier
-quand on n'avait pas de trousseau. Voilà une chose
-dont elle se moquait, par exemple!</p>
-
-<p>&mdash; N'importe! fit observer le vieux Dalombre. Vous
-ne pouvez pas entrer en ménage avec trois jupons et
-huit paires de bas. D'ailleurs, c'était lui qui le lui devait,
-ce fameux trousseau, puisqu'elle était sa fille.
-Malheureusement, il était hors d'état de l'accompagner
-pour faire les achats. Elle devrait se résigner à
-y aller avec Annette. Elle n'avait qu'à puiser dans le
-secrétaire l'argent dont elle avait besoin, d'autant
-plus qu'elle était très en retard pour ses acquisitions.</p>
-
-<p>Elle se fit forcer la main pour y prendre deux billets
-de mille francs, qu'elle serra avec un soin méticuleux,
-et il fut convenu que, le jour même, elle
-irait au Louvre s'approvisionner de ce que les femmes
-appellent des riens, de peur qu'on ne s'aperçoive que
-ces riens sont tout.</p>
-
-<p>Distraire deux cents francs de cette somme qui lui
-appartenait, et qu'elle avait le droit de renouveler à
-son gré, était plus que facile. Vers deux heures, elle
-commanda le coupé et, sous la protection de Pierre
-qui la conduisait, elle partit, flanquée de la Bretonne,
-pour visiter les magasins.</p>
-
-<p>Après deux ou trois emplettes sur le choix desquelles
-elle se montra des plus accommodantes, elle
-cingla vers la mairie du dix-huitième arrondissement,
-sur le territoire duquel était née Madeleine
-Jougla, sa mère, et demanda une copie de l'acte de
-naissance, qu'elle supplia le commis préposé aux
-déclarations et à la vérification des sexes de lui délivrer
-séance tenante. Elle s'assiérait dans le bureau et
-attendrait. C'était urgent. Il s'agissait d'un mariage.</p>
-
-<p>Le commis, très galant, réveilla spécialement pour
-cette besogne un jeune expéditionnaire, assoupi dans
-des rêves d'avenir ; et, au bout d'un quart d'heure,
-Emmeline eut son acte signé, estampillé et bon pour
-le service.</p>
-
-<p>Sans désemparer, elle remonta dans la voiture
-qu'elle fit arrêter chez un papetier, où elle demanda
-un paquet d'enveloppes dans une desquelles elle
-fourra pêle-mêle l'acte de naissance et les deux billets
-de cent francs promis comme entrée de jeu. Elle
-allait la refermer, quand elle réfléchit qu'elle n'avait
-pas encore livré à Gustave ce nom de Freizel qui,
-ébruité, pouvait la faire reconnaître et remettre la
-police sur sa trace, depuis longtemps perdue.</p>
-
-<p>Cependant, pour dresser l'acte, il était indispensable
-qu'elle donnât à l'artiste falsificateur le nom de
-fille de sa mère, et en même temps le nom de femme
-sous lequel elle était soi-disant décédée. Comme elle
-était résolue à ne pas rentrer à l'hôtel sans avoir
-liquidé cette terrible affaire, elle demanda à la papetière
-l'autorisation d'écrire chez elle deux mots, en la
-priant aussi de lui vendre un cachet pour charger le pli.</p>
-
-<p>Elle acheta également le bâton de cire nécessaire à
-l'opération, choisit dans la vitrine un sceau gravé
-d'un L et écrivit simplement cette mention : «&nbsp;Jean-Louis
-Freizel, époux légitime de Madeleine Jougla&nbsp;»,
-puis cet avis discret : Répondre à M<sup>lle</sup> Léontine B. X.
-Poste restante, rue Milton.</p>
-
-<p>Quand le tout fut dûment à l'abri sous la garantie
-de cinq cachets rouges, elle se fit conduire au plus
-prochain bureau de poste et, après une attente assez
-longue pour le chargement, elle arriva enfin à jeter
-dans la boîte la majestueuse enveloppe, sur le glacé
-de laquelle resplendissait cette suscription :</p>
-
-<p class="c">Monsieur <span class="sc">Gustave</span>, artiste peintre,<br />
-37, rue Viollet-le-Duc.</p>
-
-<p class="sign"><i>Paris.</i></p>
-
-<p>Les complicités coupables ne peuvent guère vivre
-que de confiance mutuelle, laquelle est, presque toujours,
-peu justifiée. Quelle garantie avait Emmeline
-de l'exécution du contrat passé entre elle et ce Gustave,
-qui avait, en réalité, tout intérêt à empocher les
-deux cents premiers francs et à abandonner les trois
-cents autres pour lesquels il avait tant de risques à
-courir?</p>
-
-<p>D'autant qu'il n'était pas plus sûr d'elle qu'elle
-n'était sûre de lui. Il était obligé de s'en remettre
-absolument, pour l'envoi du reste de la somme, à
-une femme qu'il ne connaissait pas et qui, à en juger
-par la proposition qu'elle lui avait faite et qu'il avait,
-du reste, acceptée, ne devait pas être particulièrement
-scrupuleuse.</p>
-
-<p>Quand elle aurait l'acte entre les mains, l'honnêteté
-seule pouvait l'empêcher de garder les trois cents
-francs. Elle supposait que ces réflexions allaient
-envahir le cerveau du vieux monogrammiste et
-qu'elle en serait pour son argent. Elle attendit jusqu'à
-l'après-midi du lendemain avant de demander la
-voiture pour se rendre au bureau de la rue Milton.
-Si elle n'y trouvait rien au nom de M<sup>lle</sup> Léontine B.
-X&hellip;, elle y retournerait le jour suivant ; mais la bizarrerie
-de ces atermoiements finirait par faire perdre
-patience à Albert et, une fois ses soupçons éveillés,
-tout le chapelet des révélations s'égrénerait de lui-même.</p>
-
-<p>Gustave, avec son &oelig;il expérimenté, avait sans doute
-deviné, dans son inconnue, une femme sincère et
-incapable d'abuser un artiste dans le besoin ; car
-lorsqu'elle se présenta au guichet de la poste restante,
-l'employé lui remit une enveloppe qui l'attendait à
-son rang de réception. Sa joie fut vive, mais pas complète :
-le faussaire lui renvoyait peut-être l'acte de
-naissance de sa mère, en s'excusant de n'y pas joindre
-l'acte de décès. Ce fut seulement dans la voiture, où
-elle remonta d'un bond, qu'elle eut, en déchirant
-l'enveloppe, la preuve du respect que l'ex-chevalier
-de la Coffard professait pour la foi jurée.</p>
-
-<p>Le document demandé y était plié en quatre. Elle
-l'ouvrit. Il était revêtu d'un timbre de la mairie du
-neuvième arrondissement. C'était un acte déjà un peu
-ancien dont, au moyen d'une composition chimique,
-on avait fait disparaître les noms pour les remplacer
-par d'autres, et sur lequel Gustave avait passé un ton
-uniforme.</p>
-
-<p>Emmeline apprit dans cette précieuse pièce que
-Madeleine Jougla, épouse de Jean-Louis Freizel, était
-décédée dans son domicile, 3, rue de la Tour-d'Auvergne.
-Afin de ne pas être prise au dépourvu, elle
-s'y fit conduire et la longea après avoir stationné
-devant le numéro 3 assez longtemps pour être en
-mesure de décrire au besoin la façade de la maison
-qui le portait.</p>
-
-<p>Elle rentra alors rue de Berlin ; il était environ
-quatre heures.</p>
-
-<p>&mdash; Que j'étais bête! dit-elle en montrant l'acte tout
-ouvert à M. Dalombre, à ce moment étendu dans la
-chaise-longue où on l'avait transporté pendant qu'Annette
-retapait son lit ; je me suis rappelé tout à coup
-que nous avions demeuré rue de la Tour-d'Auvergne.
-C'est là que ma mère est morte. Je me souviens
-maintenant de la maison, comme si c'était hier : un
-vieux bâtiment tout noir et penchant de côté, car
-vous ne savez peut-être pas comme cette rue-là fait
-le dos d'âne.</p>
-
-<p>Pendant tout le dîner, elle ne tarit pas en détails
-sur l'immeuble où sa mère avait rendu le dernier soupir.
-Comment avait-elle pu en oublier l'adresse? Dès
-qu'elle lui était revenue, elle avait couru à la mairie
-du neuvième arrondissement, où on lui en avait tout
-de suite délivré une copie. Les employés étaient vraiment
-tout à fait aimables dans cette mairie-là.</p>
-
-<p>&mdash; Maintenant, fit Albert, les papiers sont au complet.
-Nous n'avons plus qu'à marcher.</p>
-
-<p>Un nouvel embargo attendait Emmeline. Elle
-n'avait jamais été instruite du but exact de la publication
-des bans et en quoi elle consistait au juste.
-Elle se renseigna à cet égard auprès d'Albert.</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien simple, lui expliqua celui-ci ; on fait
-afficher derrière le grillage de la mairie et annoncer
-dans les journaux qu'il y a promesse de mariage
-entre M. Albert Dalombre et M<sup>lle</sup> Emmeline Freizel,
-afin que ceux qui auraient un motif plausible de
-s'opposer à notre union aient la faculté de le faire.
-Par exemple, supposons que je sois déjà marié et que
-je vous aie trompée en affirmant que j'étais garçon :
-la loi veut que la première femme que j'aurais
-épousée soit avertie de mon intention de convoler
-de nouveau. On a pris cette précaution afin d'empêcher
-les fraudes.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, demanda-t-elle un peu troublée, tout le
-monde saura que nous devons nous marier tel jour,
-à telle heure?</p>
-
-<p>&mdash; Tout le monde sera au moins censé le savoir.</p>
-
-<p>&mdash; Et ces publications durent?</p>
-
-<p>&mdash; Quinze jours, légalement, à moins qu'on ne
-s'arrange pour obtenir la suppression du dernier ban.
-C'est ce que nous tâcherons de faire.</p>
-
-<p>Ce qu'Albert prenait pour une légitime et flatteuse
-impatience n'était, chez Emmeline, que de la terreur.
-Tous les jours, pendant deux semaines, son nom,
-accolé à celui de son futur mari, sous les yeux des
-passants et, comme complément de publicité, inscrit
-dans les journaux à une colonne spéciale où, sinon
-sa mère qui ne savait pas lire, Marsouillac ne manquerait
-pas de le découvrir, et après lui M<sup>lle</sup> Coffard,
-et après elle l'horrible Heurteloup du bureau des
-inscriptions à la préfecture : c'était presque inévitablement
-plonger dans les gueules de plusieurs loups
-et n'échapper à l'un que pour être saisie par l'autre.</p>
-
-<p>Retarder le mariage équivalait à reculer pour mieux
-sauter. Maintenant qu'elle avait remis à son fiancé le
-faux acte de décès, fruit de l'ingénieux travail de
-Gustave, elle aurait tout donné pour le reprendre. En
-effet, il ne s'agissait plus seulement pour elle de sa
-position manquée. Si M<sup>me</sup> Freizel, avertie par la rumeur
-publique, ou simplement par les racontars de
-son voisinage, de la brillante destinée de sa fille,
-venait tout à coup briguer l'honneur de la conduire
-devant M. le maire, la présence de cette ressuscitée
-entraînait fatalement l'intervention de la justice, placée
-entre une femme vivante et un acte officiel qui
-la déclarait morte.</p>
-
-<p>La noce se terminerait ainsi par une arrestation,
-suivie d'une comparution en cour d'assises et d'une
-condamnation calquée sur celle dont Gustave avait
-gardé un si cuisant souvenir. Elle aurait beau exposer
-devant les jurés sensibles, mais justes, les misères
-de sa vie ; l'horrible attentat qui l'avait contrainte à
-dire un éternel adieu au domicile maternel ; la
-capture dont elle avait été victime dans la maison
-meublée où elle croyait avoir trouvé un refuge ;
-l'inexorable nécessité qui l'avait poussée par les
-épaules chez la Coffard ; le mouvement de dégoût qui
-l'avait entraînée à une évasion, qui avait bien tourné,
-mais qui aurait pu si mal finir ; enfin, le concours de
-circonstances qui lui avait rendu ce faux presque
-obligatoire ; ce système de défense serait accepté
-comme un ramassis d'imaginations dont l'invraisemblance
-ne méritait même pas d'être réfutée.</p>
-
-<p>Elle avait indignement trompé deux honnêtes gens
-par ses mensonges d'abord, et enfin par une falsification
-prévue et punie par le Code : il n'y avait pas
-à le nier. Et dans quel but avait-elle accumulé des
-inventions aussi diaboliques? Justement pour prendre
-dans la société, que l'aveu de son passé lui eût impitoyablement
-fermée, la place qu'une femme pure et
-recommandable y aurait occupée.</p>
-
-<p>Quand elle lut de ses yeux ses nom et prénoms
-dans un journal, elle dut faire des efforts surhumains
-pour ne pas s'évanouir. Il lui semblait que tout le
-reste de la rédaction s'était subitement effacé devant
-cette mention effrayante et que les yeux des lecteurs
-n'étaient fixés que là-dessus.</p>
-
-<p>Comme lorsqu'elle se supposait, dans les premiers
-jours de son séjour à l'hôtel de la rue de Berlin,
-recherchée par des escouades d'agents, chaque fois
-qu'on sonnait &mdash; et on sonnait beaucoup depuis les
-apprêts du mariage &mdash; elle était convaincue que
-c'était pour sa mère &mdash; probablement flanquée de
-Marsouillac &mdash; que la porte allait s'ouvrir.</p>
-
-<p>Pour sa mère, ou pour la Coffard, ou pour tous les
-limiers qu'elle avait dépistés, et qui se présenteraient
-réclamant leur proie.</p>
-
-<p>Elle eut la pensée d'envoyer à la pseudo-défunte
-deux, trois, quatre mille francs, avec ces simples
-mots :</p>
-
-<p>&mdash; Ne dis rien!</p>
-
-<p>Mais l'expression de cette inquiétude était un appel
-au chantage ; et, si ce n'était pas M<sup>me</sup> Freizel, ce serait
-l'autre qui jouerait de ce secret toujours menaçant.</p>
-
-<p>Un jour, on lui annonça un monsieur brun, ganté
-et très bien mis, qui lui demandait un entretien
-particulier :</p>
-
-<p>&mdash; Toute défense est inutile, se dit-elle. Aux premiers
-mots de cet homme, qui est sans doute un
-magistrat, je monte sur le toit de la maison et je me
-jette sur le pavé.</p>
-
-<p>Elle donna l'ordre de faire entrer l'inconnu. C'était
-un commis du <i>Bon Marché</i>, qui venait lui offrir, dans
-des prix extrêmement raisonnables, une magnifique
-toilette de mariée, qui lui serait livrée moins d'une
-semaine après la commande.</p>
-
-<p>Chaque jour écoulé sans encombre lui remettait
-au c&oelig;ur une espérance que la moindre réflexion
-faisait envoler. Enfin, d'agitations en crise de nerfs,
-elle atteignit la fin du douzième jour, terme assigné
-aux publications par la complaisance de la municipalité.
-La cérémonie fut fixée au surlendemain. Elle
-ne laissa pas un instant de repos à Albert qu'il ne lui
-eût promis de faire une noce dénuée de toute espèce
-d'éclat. On se baserait, pour ce mariage incognito,
-sur la maladie de M. Dalombre. Quatre témoins, et
-c'était tout. Le jeune homme serait assisté de deux
-de ses amis de l'École de droit. Le président et le
-vice-président d'une Société maritime nantaise, ayant
-une succursale à Paris et amis de l'ancien armateur,
-serviraient à la fois de pères et de répondants à la
-jeune fille ; on déjeunerait en revenant et tout serait
-dit.</p>
-
-<p>&mdash; Vous n'avez jamais eu, je pense, répétait-elle,
-l'idée d'avoir des invités et de les faire danser dans
-la maison, quand notre pauvre oncle est étendu sur
-son lit sans avoir seulement la force de bouger. D'ailleurs,
-nous ne connaissons presque personne et notre
-bal serait par trop maigre. Dans ces cas-là, c'est tout
-ou rien.</p>
-
-<p>&mdash; Quoi! fit observer Albert, pas même les Humbertot?</p>
-
-<p>&mdash; Pas même les Humbertot. D'abord, depuis que
-vous m'avez raconté, un jour, que vous alliez épouser
-M<sup>lle</sup> Brigitte, ça me fait tout drôle quand je la
-vois.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! ce que je vous en disais, répliqua Albert,
-c'était pour vous bien plus que pour moi. Je sais que
-les jeunes filles aiment généralement donner à leur
-noce le plus de relief possible. Moi, je ne me marie
-pas pour aller au bal.</p>
-
-<p>&mdash; Et moi donc! fit, en riant, Emmeline. J'ai bien
-autre chose en tête, je vous assure.</p>
-
-<p>«&nbsp;Décidément, pensa le jeune homme, j'ai gagné
-un quine à la loterie. Elle n'est même pas affligée de
-ces petites vanités féminines qui, pour avoir parfois
-leur charme, n'en constituent pas moins une infériorité.
-Quelle différence avec tant d'autres!&nbsp;»</p>
-
-<p>Le mariage à la mairie, où elle était perdue au milieu
-de trois autres noces, ne causa à Emmeline que
-peu d'inquiétudes. Ce fut en franchissant le porche
-de l'église Notre-Dame-de-Lorette et pendant toute la
-durée de la messe qu'elle se sentit vingt fois près de
-défaillir. Elle lançait tout autour d'elle des regards
-sournois, s'attendant constamment à voir surgir de
-derrière un pilier quelque apparition sinistre.</p>
-
-<p>La cérémonie s'acheva sans trouble. Elle ne fut
-réellement rassurée qu'en rentrant à l'hôtel avec les
-quatre témoins, et quand le pauvre malade, qui attendait
-le retour des époux dans son grand lit, au
-chevet duquel on avait attaché un bouquet de fleurs
-d'oranger, lui dit, en la prenant par la tête de ses deux
-mains tremblotantes :</p>
-
-<p>&mdash; Allons! embrassez-moi, madame Dalombre!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">XIII<br />
-<span class="small">LA MÈRE</span></h2>
-
-
-<p>L'imminence du danger, l'instinct de la conservation
-personnelle avaient en partie caché à Emmeline
-l'odieux de la comédie qu'elle avait jouée pendant un
-an, comédie compliquée de drame ; car l'imposture
-était allée jusqu'au faux en écriture publique. Il fallait
-vaincre à tout prix et, conséquemment, sans discussion
-sur le choix des moyens. Depuis que la sécurité
-lui était revenue, elle commençait à raisonner
-ses méfaits. C'était précisément devant ceux qu'elle
-aimait qu'elle s'était mise à mentir. Et le jour n'arriverait
-jamais où elle aurait la faculté de dire à son
-mari :</p>
-
-<p>«&nbsp;Maintenant je vais tout vous conter.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle était condamnée à perpétuité à la falsification
-et à l'hypocrisie. Quelque dévouement qu'elle fût
-prête à offrir à son Albert, il serait éternellement sa
-dupe, et tout l'amour qu'elle lui témoignerait n'arriverait
-pas à modifier leurs situations respectives.</p>
-
-<p>C'est pourquoi sa tendresse pour lui se fortifia d'une
-sorte de pitié. Elle l'aimait tous les jours davantage
-et elle le plaignait davantage, tous les jours, de la
-confiance à la fois aveugle et absolue qu'il avait placée
-en elle. La nuit de noces s'était soldée pour elle par
-une série de remords, et sa rougeur du lendemain
-reflétait surtout la honte d'avoir trompé sans vergogne
-et dès la première heure celui à qui elle venait
-de promettre obéissance et sincérité.</p>
-
-<p>Elle se répétait, en le regardant la combler de soins
-et de douceurs :</p>
-
-<p>«&nbsp;Pauvre Albert! il ne sait même pas à quel point
-il est bon.&nbsp;»</p>
-
-<p>Bien qu'il crût la connaître depuis le temps qu'il
-l'étudiait, il était surpris de la constater aussi peu
-mondaine, car elle craignait perpétuellement une
-rencontre et elle refusait presque toujours d'aller au
-spectacle, sauf dans des baignoires particulièrement
-ombreuses.</p>
-
-<p>Une après-midi, la roue de sa voiture avait frôlé sa
-mère, qui titubait sur la chaussée du boulevard de
-Clichy. La rue de Berlin ne lui semblait pas non plus
-suffisamment éloignée d'un autre boulevard : celui
-de la Chapelle, dont les souvenirs emplissaient son
-cerveau et où un hasard pouvait la remettre nez à
-nez avec Gustave, que l'appât de cinq cents nouveaux
-francs aurait certainement excité à des recherches
-pleines de périls.</p>
-
-<p>Il est vrai qu'il ne l'avait que très imparfaitement
-dévisagée, dans la nuit d'une voiture de place ; mais,
-bien que vraisemblablement très modifié depuis
-qu'elle n'en faisait plus partie, il restait sans doute
-encore assez de l'ancien personnel de la Coffard pour
-provoquer des reconnaissances écrasantes.</p>
-
-<p>Aussi ne sortait-elle jamais à pied et tenait-elle systématiquement
-sa tête enfoncée dans les capitons du
-coupé. En outre, elle avait feint de contracter l'habitude
-du voile qui, prétendait-elle, empêchait sa peau
-de se gercer.</p>
-
-<p>Ainsi blindée contre les rencontres compromettantes,
-elle voyait avec espoir les jours passer sans
-amener la catastrophe attendue, et qui devenait de
-moins en moins redoutable. Comme s'il n'avait tenu
-à vivre que jusqu'à l'établissement définitif de son
-neveu et de celle qu'il traitait comme sa fille, le vieux
-Dalombre baissa, baissa avec une rapidité vertigineuse.
-La paralysie avait, tous les matins, remonté
-d'un certain nombre de centimètres, au point que le
-médecin, se basant sur le calcul des probabilités, crut
-pouvoir prédire le moment où elle atteindrait le
-c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Elle l'atteignit un samedi, vers huit heures du soir.
-L'&oelig;il s'ouvrit démesurément, comme pour absorber
-tout ce qui flottait encore d'existence autour de lui.
-Le moribond remua la bouche pour appeler, mais les
-cordes vocales ne frémissaient déjà plus. Un léger
-soubresaut agita son grand corps, qui sembla se soulever
-de lui-même pour entrer dans le cercueil. Une
-écume d'un brun fauve monta aux lèvres ; puis, sous
-les yeux d'Emmeline et d'Albert affolés, les ailes du
-nez se resserrèrent, les lèvres blanchirent et il expira.</p>
-
-<p>Au plus fort de sa douleur, Emmeline ne pouvait se
-soustraire à cette réflexion consolante :</p>
-
-<p>«&nbsp;Il est mort avant de rien savoir.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle s'imputa comme un nouveau crime l'espèce
-de soulagement qu'elle éprouvait à cette certitude
-d'être demeurée intacte dans l'âme du vieillard. Quoi
-qu'il arrivât maintenant, elle resterait sa fille bien-aimée.
-D'ailleurs, elle n'avait rien à se reprocher à son
-égard, l'ayant entouré, jusqu'à sa dernière minute,
-de la plus constante sollicitude :</p>
-
-<p>&mdash; Il a emporté mon image comme celle d'un ange,
-se disait-elle, et, à cette heure, ni moi ni personne
-ne peut le détromper!</p>
-
-<p>Ce digne homme avait été son sauveur, son protecteur
-et son égide. Pendant tout un mois, elle se
-rendit presque tous les deux jours au cimetière
-Montmartre, sur sa tombe, se tenant, pendant des
-demi-heures, debout devant la grille du caveau,
-comme occupée à raconter à ce mort tout ce qu'elle
-n'avait jamais eu le courage de lui confier pendant
-qu'il était vivant.</p>
-
-<p>Elle méditait silencieusement ces pèlerinages. Un
-matin, Albert la suivit, intrigué par ces absences subites.
-Il la vit entrer au cimetière et la regarda de
-loin s'accoter contre le monument, où elle demeura
-longtemps la tête basse et les genoux à demi ployés.</p>
-
-<p>&mdash; Pauvre chère créature! se répétait-il, furieux
-contre lui-même d'avoir ressenti non pas l'atteinte,
-mais l'effleurement d'un soupçon ; comme mon pauvre
-oncle avait raison de l'aimer!</p>
-
-<p>Un point non pas absolument noir, mais tant soit
-peu gris, pourtant tachait l'existence si douce qu'elle
-lui avait faite. L'amour revêtait chez elle des formes
-d'une sévérité qui parfois côtoyait la froideur. Jamais
-il ne l'avait surprise dans un de ces élans où la chair
-s'épanche en même temps que le c&oelig;ur et où l'on crie
-des «&nbsp;mots inconnus&nbsp;». Elle y mettait si peu du sien
-qu'il ne savait parfois comment s'y prendre pour l'associer
-à ses entraînements.</p>
-
-<p>Ah! par exemple, il eût été injuste de l'accuser
-d'être exigeante! Elle accordait un baiser, mais elle
-ne le sollicitait jamais. Les frémissements d'épiderme
-lui semblaient totalement inconnus et l'expression
-matrimoniale «&nbsp;accomplir son devoir&nbsp;» paraissait
-avoir été créée pour cette femme, cependant si tendre
-dans tous les autres actes de la vie. Il se disait souvent :</p>
-
-<p>&mdash; Elle est si jeune et si candide! Elle s'échauffera.</p>
-
-<p>Bien qu'elle lui eût répété à deux ou trois reprises :
-«&nbsp;Je suis convaincue que je n'aurai jamais d'enfant&nbsp;»,
-elle eut un matin la quasi-certitude qu'elle était enceinte.
-L'immense joie qu'elle ressentit de cette aventure,
-qui la classait définitivement parmi les femmes
-utiles et respectables, fut traversée d'une profonde
-mélancolie. Le nom qu'elle laisserait à cet être,
-garçon ou fille, serait-il honoré ou flétri? Avait-elle
-le droit de transmettre à sa progéniture une partie
-des dangers qu'elle courait elle-même?</p>
-
-<p>En admettant qu'on ne découvrît rien pendant sa
-vie, le scandale pouvait éclater après sa mort. Ce serait
-alors son enfant qui hériterait de sa honte. On a
-beau rabâcher que les fils ne sont pas responsables
-des fautes de leurs parents, il n'en était pas moins
-probable que les prétendants se détourneraient en
-toute hâte si on leur fournissait ce renseignement :</p>
-
-<p>&mdash; Cette jolie jeune fille aura une dot sérieuse. Seulement
-sa mère a été autrefois pensionnaire du <i>Perroquet
-bleu</i>.</p>
-
-<p>Sa grossesse lui procura, momentanément au
-moins, un prétexte pour s'abstenir d'aller dans le
-monde, où Albert aurait désiré l'introduire. Deux ou
-trois de ses camarades d'études s'étaient mariés
-comme lui, et les invitations commençaient à venir.
-Emmeline avait maintenant, pour s'y dérober, des
-motifs qu'elle ne se faisait pas faute de mettre en
-avant. Quand elle serait relevée, neuf mois auraient
-encore passé sur sa tête en y apportant des changements
-de nature à la rendre méconnaissable. Si ses
-forces le lui permettaient, elle nourrirait son enfant,
-et le métier de nourrice donne généralement à celle
-qui l'exerce un aspect plantureux qui serait pour elle,
-jusque-là si frêle et si ténue, une véritable transfiguration.</p>
-
-<p>Quand elle mit au monde l'être attendu, qui se
-trouva être une fille, elle dut, par ordre de son accoucheur,
-prendre une allaiteuse de la campagne, les
-tendances à l'anémie que manifestait la mère ayant
-donné au docteur des inquiétudes pour le nourrisson.</p>
-
-<p>Elle avait, depuis quelque temps déjà, ruminé un
-projet qui la mettrait à l'abri de toutes les revendications
-sociales : c'était de quitter Paris pour un
-temps indéterminé, sinon pour toujours, après avoir
-vendu l'hôtel. L'arrivée de la petite Albertine dans le
-ménage &mdash; on l'avait appelée Albertine, parce que le
-père s'appelait Albert &mdash; permettait d'attribuer ce changement
-d'air et de milieu à la sollicitude maternelle.
-Emmeline ferait dire au médecin que l'atmosphère
-des montagnes de l'Auvergne donnerait aux poumons
-de la nouveau-née l'élasticité qui leur manquait.</p>
-
-<p>Elle-même prendrait, au besoin, les attitudes langoureuses
-d'une femme qui a besoin de respirer.
-Elle insinuerait à son mari qu'elle avait toujours rêvé
-le rôle de châtelaine, au milieu de braves paysans
-qui lui rendraient en dévouement les bienfaits qu'ils
-recevraient d'elle.</p>
-
-<p>Elle se rappela une conversation où Albert, qui
-n'avait pas poussé jusqu'au doctorat ses études de
-droit, se plaignait presque des quarante mille livres
-de rente qu'il tenait de la succession de son oncle. Il
-ne se sentait plus la patience de terminer la série de
-ses examens, et cependant il aurait bien aimé être
-quelque chose. C'était réellement honteux de traîner
-inutilement sa vie.</p>
-
-<p>Malheureusement, il était trop riche pour travailler,
-s'il ne l'était pas assez pour risquer des sommes dans
-ces entreprises grandioses, mais dangereuses, qui
-offrent des chances de faillite au moins autant que
-de succès.</p>
-
-<p>Elle aurait été heureuse de développer chez lui
-une ambition politique ou autre qui nécessitât soit
-un séjour, soit au moins des tournées en province.
-En tout cas, elle aspirait à prendre le train pour une
-destination quelconque. Elle avait droit à un voyage
-de noce que l'état maladif du vieux Dalombre avait
-ajourné, puisqu'il eût été impossible de le laisser seul.
-On emmènerait Pierre, la nourrice et la petite, qui
-ne pouvait que se trouver bien de cette locomotion.</p>
-
-<p>Enfant de la capitale, d'où elle n'était jamais sortie,
-Emmeline fut ainsi obstinément prise de l'envie de
-s'éloigner de cette souricière. L'été était venu, amenant
-un mois de juin superbe. Un soir, on s'engouffra
-presque à l'improviste dans un <span lang="en" xml:lang="en">sleeping-car</span> en partance
-pour Genève. Quand une femme n'a pas encore
-voyagé, ce qu'elle demande à voir tout d'abord, c'est
-la Suisse.</p>
-
-<p>Les premiers sifflements du train l'inondèrent d'une
-joie sans mélange. Enfin, elle allait donc pouvoir
-marcher à pied et à visage découvert. Pour elle, qui
-avait à peine franchi la ligne des fortifications, Genève
-était une ville lointaine où le plus grand des hasards
-pouvait seul faire rencontrer deux Parisiennes.</p>
-
-<p>Le lac Léman l'enthousiasma. Dès sept heures du
-matin elle était debout, ne demandant que fatigues
-et escapades. Elle qui, rue de Berlin, mettait si rarement
-le nez dehors et ne sortait qu'en voiture, se
-révéla, aux yeux surpris d'Albert, comme une marcheuse
-intrépide. Naguère si discrète et si enfermée,
-elle devint causeuse et expansive. Le vent des Alpes
-semblait avoir balayé sa mélancolie native. Elle adorait
-dîner en plein air sur la terrasse de quelque restaurant
-dominant le Rhône. Elle se montrait, s'exhibait
-presque, comme toute fière de porter ce défi aux
-passants :</p>
-
-<p>&mdash; Regardez-moi tant qu'il vous plaira : vous ne
-verrez en moi que M<sup>me</sup> Dalombre.</p>
-
-<p>Elle aurait tout donné, y compris la maison que
-lui avait laissée le défunt, pour se fixer sur ces coteaux
-où aucune inquiétude ne serait venue la troubler. La
-perspective d'une rentrée dans Paris, avec les chances
-d'y rencontrer Gustave ou des gens de son monde, lui
-saignait le c&oelig;ur. Cependant, Albert n'avait aucun
-motif plausible pour se faire naturaliser citoyen des
-vingt-deux cantons, et le lui proposer eût été provoquer
-chez lui une surprise à lui casser bras et jambes.</p>
-
-<p>Un jour, en parcourant les annonces du <i>Journal de
-Genève</i>, elle lut celle-ci :</p>
-
-<blockquote>
-<p>Pour cause de départ, à vendre, dans des conditions exceptionnelles,
-un beau château, aux portes de Nantua (département
-de l'Ain), avec soixante hectares de bois ; à proximité
-du territoire suisse. Pour tous renseignements, s'adresser à
-M<sup>e</sup> Plantaz, notaire à Genève, rue du Rhône, 27.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Quoique le mot «&nbsp;conditions exceptionnelles&nbsp;» n'indiquât
-pas si le prix de ce domaine était exceptionnellement
-bas ou exceptionnellement élevé, elle se
-sentit comme hypnotisée par cette offre imprimée. Au
-déjeuner elle en persécuta son mari. Soixante hectares
-de forêts. Dieu! que ce devrait être agréable de
-s'y promener! Elle ignorait au juste et même approximativement
-ce que ces soixante hectares représentaient
-comme étendue, mais elle y tenait d'autant
-plus. Dans l'après-midi, elle entraîna, malgré sa résistance,
-Albert chez le notaire Plantaz. On ne risquait
-rien de s'informer. Soixante hectares, c'est cela qui
-serait bon pour Albertine! Si, une fois rentrés à Paris,
-l'enfant venait à tomber malade, peut-être à mourir,
-elle ne se pardonnerait jamais d'avoir négligé ainsi
-de lui sauver la vie.</p>
-
-<p>&mdash; Quel remords! hein! quel remords! répétait-elle
-à Albert, comme s'il n'y avait plus qu'à choisir pour
-leur fille entre la mort et l'acquisition de ce château.</p>
-
-<p>Son mari ne s'était pas résigné au voyage de Suisse
-pour la contrarier. On se rendit chez M<sup>e</sup> Plantaz,
-qui fit passer les plans sous leurs yeux avec l'empressement
-d'un homme qui a depuis longtemps un château
-sur les bras ; mais il fallait nécessairement le
-visiter autrement que sur des lavis d'architecte. C'était
-un grand bâtiment Louis XVI&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tiens! comme ta chambre où l'on m'a mise après
-mon accident! fit observer Emmeline.</p>
-
-<p>Avec de vastes écuries et un magnifique jardin qui
-précédait les bois. Le tout adossé à des montagnes
-qui vous abritaient merveilleusement du vent d'est.</p>
-
-<p>L'énumération des vertus spéciales à cette propriété &mdash; qui
-attendait son acheteur depuis neuf ans &mdash; enchanta
-la jeune femme. Du moment où on y était
-abrité du vent d'est, il n'y avait pas à hésiter. Elle
-manifesta si hautement son intention de trouver tout
-à son goût qu'avant même d'y avoir mené ses clients
-inespérés, le notaire avait déjà haussé ses prix.</p>
-
-<p>Emmeline perdant toute patience, il fit attacher son
-cheval à la voiture, une de ces étranges guimbardes
-qu'on ne voit qu'à Genève, et qui ne contiennent
-qu'une ouverture pratiquée de côté, dans le cuir de
-la capote, laquelle enveloppe toute l'armature du véhicule,
-sans doute pour abriter aussi les voyageurs du
-vent d'est.</p>
-
-<p>Quelques heures après, on entrait dans le château,
-qui verdissait poétiquement dans de vieux arbres
-dont la fraîcheur enchanta M<sup>me</sup> Dalombre.</p>
-
-<p>&mdash; Jamais nous ne trouverons mieux que ça, dit-elle
-tout bas à son mari pour l'engager à profiter de
-l'occasion. Le fait est que la première mise de fonds
-n'était pas ruineuse, le propriétaire &mdash; pour cause
-d'un départ qu'il retardait depuis neuf ans, et étant
-donnée la baisse considérable que les terres avaient
-subie depuis qu'on avait à peu près complètement
-renoncé à les cultiver &mdash; se décidant à laisser le
-bâtiment d'habitation et les soixante hectares de
-terrain pour la somme ridicule de cinquante mille
-francs.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! c'est réellement pour rien! eut l'imprudence
-de s'exclamer Emmeline. Et, sans attendre la décision
-de son mari, elle se mit à faire la distribution
-des chambres. La nourrice coucherait là avec Albertine.
-Annette aurait une pièce superbe pour elle toute
-seule.</p>
-
-<p>Pierre habiterait dans les communs tout un logement
-d'où il surveillerait les chevaux.</p>
-
-<p>La question de l'ameublement serait tout de suite
-tranchée, le département de l'Ain, assurait le notaire,
-abondant en vieux bahuts Louis XIII à colonnes torses,
-en crédences, en tables à pieds tournés et en quantités
-d'antiquailles que leurs possesseurs céderaient
-pour un morceau de pain. Emmeline jura qu'elle
-adorait cette chasse aux vieux bibelots. Elle prétendit
-même s'y connaître et se fit une fête de procéder
-elle-même à l'installation de toutes les curiosités qui
-allaient lui tomber sous la main.</p>
-
-<p>D'ailleurs, l'hôtel de la rue de Berlin contenait
-déjà en linge, literie et ustensiles de tout ordre, un
-matériel plus que suffisant pour une installation provisoire.</p>
-
-<p>&mdash; Et, une fois que l'hôtel sera vide, qu'en feras-tu?
-fit observer Albert.</p>
-
-<p>&mdash; Nous le vendrons, répliqua-t-elle. Depuis que ton
-oncle y est mort, je m'y sens toute triste. Nous louerons
-un appartement à Paris, dans un autre quartier.
-Un pied-à-terre nous suffira ; car, lorsque nous serons
-établis ici, je suis sûre que nous y passerons les trois
-quarts de l'année.</p>
-
-<p>Elle exposait ses combinaisons avec une telle volubilité
-qu'Albert se laissa emporter dans le tourbillon.
-En outre, elle se montrait si pressée de jouir de son
-domaine que le voyage en fut interrompu. On retourna
-à Paris ; et comme M<sup>me</sup> Humbertot avait manifesté
-dans presque toutes ses visites à M. Dalombre
-ses regrets d'avoir consenti à céder la maison où son
-mari l'avait rendue «&nbsp;si heureuse&nbsp;», Emmeline lui en
-proposa le rachat : ce à quoi elle se décida assez
-promptement, après avoir spécifié que, l'ayant vendue
-cent quatre-vingt mille francs à l'ancien armateur,
-elle la reprendrait pour cent vingt-cinq mille ; les
-bâtisses étant menacées du krach qui avait récemment
-si fort éprouvé les valeurs de la Bourse.</p>
-
-<p>La jeune M<sup>me</sup> Dalombre n'avait pas laissé à son
-mari le temps de respirer. Il se trouva, un beau matin,
-aux portes de la Suisse, comme si Aladin lui-même
-s'était chargé du transport. Il ne s'en plaignit
-pas, l'activité déployée par sa femme lui paraissant,
-en somme, le meilleur stimulant contre la
-langueur à laquelle elle cédait d'ordinaire si facilement.</p>
-
-<p>Nantua est une ville agreste, plantée sur toute une
-chaîne de montagnes tellement boisées que la taille
-des planches de sapin est devenue la principale industrie
-du canton. Toute l'atmosphère est saturée de
-parfums de goudron et les trois mille habitants qui
-peuplent ce chef-lieu d'arrondissement ont l'air de
-camper dans quelque pli de la Forêt-Noire.</p>
-
-<p>A une demi-lieue de la ville se développe sur deux
-kilomètres de long et quatre ou cinq cents mètres de
-large un lac cristallin, où l'on aperçoit les truites
-aller et venir à une profondeur que la limpidité de
-l'eau empêche de déterminer, si bien qu'on peut
-choisir celles qu'on veut y pêcher.</p>
-
-<p>Un lac avec des truites, les arbres du bois comme
-rideau de fond ; ceux du verger comme premier plan,
-le calme, la sérénité de la vie, et cette sorte de résurrection
-due à une absolue sécurité, tout ce que les
-déshérités voient au loin à travers leur détresse et
-qu'elle avait elle-même évoqué si souvent dans son
-bouge, à la description de quelque paysage de roman,
-elle le possédait et non pas temporairement comme
-ces malheureuses qui passent quelques heures dans
-la chambre à coucher d'un étranger pour retomber
-ensuite dans la rue, mais pour toujours, puisqu'elle
-était femme et mère également légitime.</p>
-
-<p>Elle n'avait que la crainte de voir Albert se fatiguer
-bientôt de cet isolement, n'ayant pas les mêmes
-raisons qu'elle pour le rechercher. Bourg, le chef-lieu
-du département, était à près de huit lieues de
-Nantua, où la société des raboteurs de planches ne le
-retiendrait pas longtemps. Le seul moyen de l'attacher
-au pays, c'était de tâcher qu'il s'y créât des intérêts.
-Mais lesquels? Albertine, grâce au lait de sa
-puissante nourrice, s'arrondissait tous les jours, et il
-eût été par trop déloyal de continuer à prétendre que
-sa santé était menacée.</p>
-
-<p>Emmeline avait la main large et entre ses doigts
-l'argent coulait comme de l'eau. Les prix de Nantua
-étant généralement à ceux de Paris comme un est à
-cinq, elle ne lésinait guère avec ses fournisseurs, toujours
-prête à s'extasier sur le bon marché de leurs
-fournitures. Dans une contrée où un sou vaut cinq
-centimes, cette facilité dans les rapports pécuniaires lui
-avait tout de suite assuré des sympathies, intéressées
-sans doute, mais nombreuses. On volait un peu la
-«&nbsp;jeune dame&nbsp;» et on lui savait gré de la bonne grâce
-avec laquelle elle se laissait faire.</p>
-
-<p>Un charpentier qui, paraît-il, disposait d'un fort
-chiffre d'électeurs et tenait plusieurs villages sous sa
-coupe, dit un jour en sortant du château, ses billets
-de banque à la main :</p>
-
-<p>&mdash; Voilà ce qu'on peut appeler des bonnes gens.
-Est-ce un malheur que ce brave M. Dalombre ne soit
-pas notre député!</p>
-
-<p>Emmeline, à qui on rapporta le propos, en tomba
-toute rêveuse. Albert venait d'atteindre ses vingt-six
-ans, c'est-à-dire plus que l'âge exigé pour être apte à
-représenter ses concitoyens. Il n'était que depuis trois
-mois dans le pays, mais c'est surtout en fait de popularité
-que le temps ne fait rien à l'affaire.</p>
-
-<p>L'arrondissement de Nantua était composé en
-partie d'ouvriers et en partie de vieux nobles. C'était
-au point qu'Emmeline avait reçu du curé, renseigné
-sur sa générosité, un appel portant cette suscription :</p>
-
-
-<p class="c"><i>A madame d'Alombre.</i></p>
-
-
-<p class="noindent">avec une apostrophe, appel qui, ayant été couronné
-de succès, fut à peu de temps de là suivi d'un autre
-enfermé dans une enveloppe ainsi libellée :</p>
-
-<p class="c"><i>Madame<br />
-La baronne d'Alombre</i></p>
-
-<p>&mdash; Allons! bon! je suis maintenant passée baronne!
-se dit-elle. C'est à se tordre.</p>
-
-<p>Les élections générales approchaient. Le scrutin de
-liste, d'abord adopté par la Chambre, venait d'être
-rejeté par le Sénat : ce qui permettait aux aspirants
-députés de travailler les circonscriptions presque électeur
-par électeur. Un chef de groupe peut enlever un
-arrondissement électoral avec de l'activité et de l'entregent.
-Un département tout entier échappe aux influences
-locales.</p>
-
-<p>Le charpentier, qui s'appelait Pachot et s'était «&nbsp;fait
-lui-même&nbsp;», n'ayant jamais connu d'autres parents
-que l'hospice des Enfants-Trouvés, jouissait de l'autorité
-que lui donnait sa double qualité de patron et
-d'ancien prolétaire. Si, grâce au concours de ce robuste
-personnage, Albert arrivait à se créer dans le
-pays une situation politique, il y serait fatalement
-retenu par les doux n&oelig;uds de la députation. Il habiterait
-Paris pendant les sessions, c'est-à-dire juste
-assez pour ne pas trop se provincialiser ; mais, en fait,
-son nid serait à Nantua et cet asile leur resterait toujours
-ouvert.</p>
-
-<p>Il s'agissait pour Emmeline de persuader à Pachot,
-devenu l'arbitre de sa destinée, que M. Dalombre,
-qu'on anoblissait à tort, était aussi démocrate que
-lui, quitte, en présence des couches supérieures, à
-ne pas trop regimber devant l'apostrophe et même la
-baronnie qu'on accordait volontiers aux nouveaux
-propriétaires du château.</p>
-
-<p>Cette tactique, qui n'était pas neuve, réussit une
-fois de plus. Choyé, gâté, traité d'égal à égal par les
-Dalombre, Pachot se mit à leur service corps et âme.
-On l'invitait à déjeuner, on lui donnait l'enfant à embrasser,
-on se montrait avec lui en public et, à la première
-réunion qui se tint tout au début de la période
-électorale, le tout-puissant Pachot, pour départager
-les voix qui se portaient, les unes sur un ancien président
-de chambre, réactionnaire et bondieusard, les
-autres sur un ancien déporté, à propos duquel les
-monarchistes répandaient les bruits les plus sinistres,
-proposa la candidature d'un jeune homme qui donnerait
-à la population la garantie de sa jeunesse, de sa
-droiture et de son énergie. Quoique nouveau venu
-dans l'arène, il saurait revendiquer éloquemment à
-la Chambre les réformes auxquelles tous les gens
-sensés aspiraient dans l'arrondissement, lui qui
-s'était constamment montré le meilleur ami de l'ouvrier,
-bien qu'il ne le fût pas lui-même.</p>
-
-<p>&mdash; Ce merle non pas blanc, mais tricolore, c'était
-M. Albert Dalombre, acheva Pachot, d'un ton tellement
-triomphal que, s'il avait vu la <i>Belle Hélène</i>, il
-aurait probablement ajouté :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et ce nom seul me dispense</div>
-<div class="verse i2">D'en dire plus long.</div>
-</div>
-
-<p>L'orateur populaire avait habilement aposté dans
-la salle deux laveuses de lin, qui vinrent témoigner
-de la bonté angélique de M<sup>me</sup> Dalombre, laquelle leur
-avait envoyé de nombreuses paires de bas pour leurs
-enfants et, pendant un moment de chômage, tous les
-jours, des légumes frais. Comme les idées naturellement
-généreuses d'Albert ne s'étaient jamais condensées
-dans une formule précise, on fit de lui un candidat
-de sentiment.</p>
-
-<p>Il refusa d'abord de se présenter ; mais Emmeline
-lui fit observer avec tant d'insistance qu'ayant étudié
-pour être avocat, il aurait à la Chambre de magnifiques
-occasions de mettre en relief ses qualités oratoires,
-qu'il finit par se laisser promener de bourg en
-bourg, léguant à sa femme la responsabilité de l'échec
-comme l'honneur du succès.</p>
-
-<p>L'avoué bondieusard eut tout de suite conscience
-de sa défaite et n'osa pas, dans les réunions électorales,
-attaquer de front son rival, dont la candidature
-mixte avait été si adroitement posée. L'ex-déporté
-était pauvre et hors d'état de lutter, pour le nombre
-et la dimension des affiches, avec ses deux adversaires.
-Le curé alla jusqu'à affirmer en chaire que
-cet homme de désordre avait commandé le feu à
-l'exécution de l'archevêque pendant la Semaine sanglante.
-On a accusé tant de gens d'avoir commandé
-ce feu qu'il était très difficile au candidat de s'en défendre.</p>
-
-<p>Il commit la maladresse de protester dans la <i>Sentinelle
-de Nantua</i>. Cette précaution lui aliéna pas mal
-d'ouvriers avancés, qui lui reprochèrent de renier ses
-actes, et ne fit pas remonter ses actions auprès des
-modérés. Trois membres de son comité passèrent à
-celui d'Albert, dont cette débandade assura l'élection.
-Emmeline, haletante, avait envoyé, pendant le
-dépouillement, des émissaires à toutes les sections de
-vote. A mesure qu'elle recevait les résultats, elle les
-additionnait fiévreusement avec les précédents. Qui
-l'eût surprise dans ce travail peu féminin l'eût évidemment
-cataloguée parmi ces jolies ambitieuses qui
-projettent d'avoir un salon politique, de faire nommer
-des préfets et d'intervenir, un jour, dans les
-crises ministérielles. Elle n'y songeait guère.</p>
-
-<p>Ce à quoi elle tenait uniquement, c'était à clouer
-pour jamais son mari au sol de cette contrée d'adoption,
-où, plus tard, elle marierait sa fille, richement
-peut-être, à coup sûr honorablement, et qui, par son
-éloignement du théâtre de ses premières misères, déblayerait
-pour toujours le terrain mouvant qu'elle
-craignait continuellement de voir s'effondrer sous
-ses pieds.</p>
-
-<p>Elle avait, par la fabrication du faux acte de décès
-de sa mère, chargé son dossier d'un méfait qui pouvait
-la mener autrement loin que boulevard de la
-Chapelle. Après des coups de cette gravité, les coquins
-prudents partent pour l'Amérique. Elle s'était contentée
-de partir pour le département de l'Ain, et il lui
-semblait que si son mari y conquérait une situation
-prépondérante, les soupçons et les recherches s'en
-égareraient d'autant.</p>
-
-<p>Aussi sa joie frisa-t-elle l'extase quand les derniers
-chiffres apprirent, à elle et à toute la ville, que décidément
-M. Albert Dalombre était élu au premier tour
-avec quinze cents voix de majorité.</p>
-
-<p>&mdash; Ça, par exemple, c'est bien à toi que je le dois,
-s'écria Albert en embrassant sa femme à l'annonce de
-cette victoire. Le diable m'emporte si, il y a seulement
-trois mois, je pensais à devenir jamais député!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">XIV<br />
-<span class="small">LE FANTOME</span></h2>
-
-
-<p>Quelques jours avant l'ouverture des Chambres, le
-ménage Dalombre loua, rue de l'Université, à quarante
-pas du palais Bourbon un appartement au
-premier, d'où Albert serait en mesure de surveiller
-les travaux législatifs. Comme la plupart des gens qui
-n'ont encore rien fait, il prit tout à coup au sérieux
-ce mandat qu'il avait conquis un peu par raccroc. Il
-tenait sans doute à prouver à ses électeurs à quel
-point il était digne de la confiance qu'ils lui avaient
-prématurément accordée.</p>
-
-<p>Avant de se risquer à la tribune, il parla dans les
-bureaux et accepta dans les commissions la rédaction
-de ces rapports d'affaires qui ennuient autant ceux
-qui les écoutent que ceux qui les composent.</p>
-
-<p>Il semblait vouloir se faire pardonner par son assiduité
-son manque de passé politique. Deux ou trois
-fois, un peu humilié de sa situation de Mirabeau en
-chambre, il se promit de gravir les terribles gradins
-qui mènent à l'impassible verre d'eau sucrée. Mais le
-c&oelig;ur lui manqua et ce fut seulement après six mois
-de couloirs et d'hémicycle qu'il osa, un jour, aborder
-les rostres pour y soutenir un projet de réforme pénitentiaire
-qu'il avait signé en compagnie de plusieurs
-membres de la gauche radicale.</p>
-
-<p>Cette proposition, qui avait pour but d'empêcher
-les voleurs d'être volés par ceux qui les gardent et
-qui sont censés les nourrir, fut renvoyée, avec les
-honneurs de la journée, à une commission spéciale.
-Le député Dalombre, en descendant de la tribune, reçut,
-assura l'<i>Officiel</i> du lendemain, les félicitations
-d'un grand nombre de ses collègues ; et quand il alla
-attendre dans la cour, pour la ramener à leur domicile,
-Emmeline qui avait assisté à la séance, elle lui
-glissa dans l'oreille en lui prenant le bras :</p>
-
-<p>&mdash; Tu seras ministre!</p>
-
-<p>Cette étoile qui affecte la forme d'un portefeuille,
-et sur laquelle la plupart des élus du suffrage universel
-ont les yeux fixés, ne pouvait toutefois luire
-avant longtemps pour un homme aussi jeune que l'était
-Albert, la valeur de nos principaux politiciens
-étant surtout basée sur leur expérience, bien qu'il
-soit démontré depuis des siècles que l'expérience politique
-n'a jamais servi à personne. Trois ans se passèrent
-donc sans amener le déménagement obligatoire
-du député qui s'installe dans un ministère.</p>
-
-<p>Albertine grandissait avec l'élégance et les grands
-yeux de sa mère qui, elle, avait un peu perdu de sa
-ténuité et dont le corsage s'était capitonné, en même
-temps que ses joues s'étaient remplies. Elle était devenue
-une femme charmante et passait pour telle.
-Quand elle se montrait à la Chambre, où elle espérait
-toujours assister à quelque triomphe imprévu de
-son mari, les lorgnettes parlementaires convergeaient
-aussitôt sur elle. Dalombre avait invité plusieurs fois
-à dîner ses collaborateurs des commissions, et Emmeline
-les avait reçus avec une cordialité qui avait
-doublé leur sympathie pour son mari. Elle était si
-fière d'avoir à sa table des messieurs décorés, qui causaient
-familièrement devant elle des affaires de l'État,
-de la chute possible du cabinet et qui confectionnaient
-parfois sous ses yeux des listes ministérielles!</p>
-
-<p>Grâce aux facultés d'assimilation si rares chez le
-sexe masculin et si fréquentes chez l'autre, elle s'était
-en moins de dix-huit mois transformée en femme
-du meilleur monde. Albert était émerveillé en constatant
-la facilité avec laquelle la petite ouvrière d'autrefois
-lui faisait maintenant honneur.</p>
-
-<p>&mdash; J'aurais épousé la petite-fille d'un pair de France
-qu'elle n'aurait pas plus de tenue et de distinction, se
-disait-il.</p>
-
-<p>Il l'obligea à prendre des leçons de danse afin que,
-jeune comme elle était, elle figurât autrement que
-comme tapisserie dans les nombreux bals où on les
-conviait et où presque toujours elle se dispensait d'aller.
-Quand elle se considéra comme suffisamment
-forte sur l'<i>avant-deux</i> et sur la <i>chaîne des dames</i>, elle
-n'hésita plus à produire de temps en temps ses épaules
-dans les salons diplomatiques, où les dames se
-montrent, sous la lumière du gaz, décolletées, sans
-aucune diplomatie, jusqu'à la naissance d'une foule
-de choses.</p>
-
-<p>Cette vie nouvelle, insoupçonnée jusque-là, avait
-surtout pour elle ce précieux avantage de la faire pénétrer
-dans un monde qui l'éloignait de plus en plus
-de l'autre. Qui donc aurait désormais l'audace de
-confronter Gustave et son guayaquil avec une dame
-toute diamantée faisant vis-à-vis à un ministre plénipotentiaire?</p>
-
-<p>L'ambassadeur de Suède ayant, à l'occasion de la
-naissance du fils de son roi, organisé une soirée dansante
-agrémentée d'un concert, Albert reçut une invitation
-sur laquelle Emmeline se jeta avec enthousiasme,
-le mot «&nbsp;ambassadeur&nbsp;» exerçant un attrait
-presque magique sur la vanité féminine.</p>
-
-<p>En outre, on devait y représenter une comédie de
-salon, où les rôles seraient tous tenus par les représentants
-les plus connus du <i lang="en" xml:lang="en">high-life</i>. La comtesse de
-la Meynardière ferait une demi-mondaine, et le duc
-de San-Stefano lui donnerait la réplique dans un
-costume de jockey. De plus, un marquis, célèbre par
-l'importance de ses parties de baccara, réciterait un
-monologue emprunté au riche répertoire de Coquelin
-cadet.</p>
-
-<p>Emmeline se commanda, pour cette fête de l'art et
-de l'intelligence, une robe de satin crème, dont la
-nuance légèrement éteinte relevait encore l'éclat de
-ses yeux de créole. Le corsage ne tenait à l'épaule que
-par une agrafe de roses rouge sang qui se déroulaient
-en torsades jusqu'au bas de la jupe. Elle ne voulut
-ajouter ni un bracelet, ni un collier, ni un diamant,
-ni une perle à cette toilette tropicale, et campa seulement
-de côté sur ses cheveux châtain foncé une
-petite couronne des mêmes roses rouges, comme un
-rappel de la couleur dominante.</p>
-
-<p>La pièce, dialoguée par un amateur, l'étonna
-moins par les mots, qui n'y abondaient pas, que par
-l'aplomb avec lequel la comtesse de la Meynardière
-entra dans la peau de son personnage. Fallait-il
-qu'elle eût reçu une brillante éducation pour être
-sûre d'elle à ce point-là!</p>
-
-<p>Elle désespéra d'arriver jamais à une pareille
-audace et n'hésita pas à attribuer cette impuissance
-à son obscure origine. Aussi applaudissait-elle avec
-entrain. Quand le duc de San-Stefano entra, dans
-son costume de jockey : toque groseille et casaque
-arlequin, elle rit aux larmes de très bonne foi, bien
-que ce déguisement ne fût que médiocrement comique.
-Les spectateurs étaient assis devant l'estrade ; des
-chaises espacées sur une dizaine de rangs de profondeur
-avaient été déposées à leur intention. A côté
-d'Emmeline, un jeune homme, qu'elle ne voyait que
-de profil perdu, suivait le jeu des scènes, sans donner
-aucune marque d'approbation ni d'improbation.</p>
-
-<p>Il se leva tout à coup, fit le tour de l'assistance,
-passa par derrière l'estrade qui servait de théâtre, et
-revint quelques instants après reprendre à côté d'Emmeline
-la place qu'un ami lui avait gardée.</p>
-
-<p>&mdash; Je suis allé recommander au duc de mettre sa
-toque plus en arrière : la visière empêche qu'on lui
-voie les yeux! dit-il en se rasseyant.</p>
-
-<p>&mdash; C'est que, dans le dessin que tu lui as donné,
-tu l'avais placée en avant, lui fit observer l'ami.</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien possible, repartit le jeune homme.
-J'aime mieux chercher trois tableaux que de composer
-un costume.</p>
-
-<p>Elle comprit que son voisin avait été chargé de
-dessiner les toilettes et, probablement, de peindre les
-décors. Malgré elle, elle leva les yeux sur cet artiste
-sans doute improvisé, comme le proverbe auquel il
-avait ainsi collaboré ; et, obstinément, comme si un
-magnétisme irrésistible et irraisonné clouait sur lui
-ses regards, elle les fixa à deux ou trois reprises sur
-le visage du jeune homme, qui continuait à causer
-avec son ami, sans prêter attention à cet examen.</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce curieux! se demandait-elle, où ai-je vu
-ce monsieur? C'est peut-être dans une tribune de
-la Chambre? Non, pourtant. D'ailleurs, les peintres
-ne vont pas dans ces endroits-là. Et c'est un peintre,
-puisqu'il a été chargé de peindre les costumes.
-A moins que ce ne soit aussi un homme du monde,
-comme le duc et la comtesse.</p>
-
-<p>A partir de ce moment, elle n'écouta plus la pièce
-et ne se préoccupa que de démasquer la personnalité
-de ce grand garçon brun, élégant, mais dont les allures
-et jusqu'à la coupe des cheveux indiquaient un
-homme appartenant à un autre monde que celui de
-la jeunesse gommeuse.</p>
-
-<p>&mdash; Comme toutes ces toilettes sont amusantes! dit-elle
-en ayant l'air de s'adresser à Albert assis à sa
-gauche.</p>
-
-<p>&mdash; Madame, vous me flattez! fit le jeune homme.
-Elles sont de moi.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! vraiment! répliqua-t-elle ; c'est étonnant.
-On jurerait qu'un peintre de profession a passé par là.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, madame, je suis peintre, en effet, dit-il.
-Je parierais même qu'il n'y a ici que moi qui ne sois
-pas député ou secrétaire d'ambassade.</p>
-
-<p>Comme la figure lui semblait déjà vue, la voix lui
-sembla déjà entendue. La toile tomba, une toile également
-peinte par le voisin d'Emmeline. Il se leva alors
-et, se redressant de toute sa taille il rejeta en arrière
-ses longs cheveux par un mouvement qu'elle retrouva
-subitement dans son cerveau : ce peintre égaré dans
-les salons de l'ambassadeur de Suède, c'était celui
-qui, au <i>Perroquet bleu</i>, lui avait offert cinq francs par
-séance pour aller poser dans son atelier.</p>
-
-<p>Son premier mouvement fut de fuir. Elle allait,
-vis-à-vis d'Albert, prétexter une migraine instantanée
-ou un invincible instinct maternel qui la poussait
-à aller constater en personne qu'Albertine, laissée
-seule avec la femme de chambre, dormait d'un bon
-sommeil. Puis, elle réfléchit qu'on ne se paye pas une
-robe de quinze cents francs pour quitter à dix heures
-et demie la soirée en l'honneur de laquelle on l'a fait
-faire. Ce départ, que rien ne faisait prévoir un instant
-auparavant, provoquerait peut-être de la part de
-son mari des réflexions auxquelles elle aurait peine à
-répondre.</p>
-
-<p>En outre, Albert venait d'entamer avec un sous-secrétaire
-d'État une conversation qu'il aurait sans
-doute été fâché d'interrompre. Enfin, si le moindre
-soupçon avait pu germer dans la tête du jeune peintre,
-cette retraite immédiate ne pouvait que les confirmer.</p>
-
-<p>D'ailleurs, elle l'avait rencontré : elle le rencontrerait
-probablement encore. Avoir l'air de s'éloigner de
-lui, c'était l'inviter à courir après elle. Le procédé le
-plus hardi, mais le plus sûr, était donc de faire tête
-au hasard qui les rapprochait, après cinq ans, dans
-des salons si différents de ceux où ils s'étaient vus
-pour la première fois.</p>
-
-<p>Comme un voleur qui, pendant une perquisition
-domiciliaire, ne quitte pas des yeux la cachette où il
-a serré l'argent volé, elle suivait du regard tous les
-mouvements du jeune homme, pour tâcher de surprendre
-soit dans un geste, soit dans un jeu de physionomie,
-un indice sur lequel elle pût baser une
-tactique quelconque. Il ne l'avait pas reconnue : elle
-en avait la presque certitude ; cependant, pourquoi
-lui avait-il adressé la parole? Était-ce pour éclaircir
-un doute? Les hommes, qui sont quelquefois si bêtes,
-sont souvent si roués. Elle avait cru deviner qu'il
-allait continuer ses amabilités quand il l'avait vue se
-tourner du côté d'Albert.</p>
-
-<p>Son imagination commençait à travailler. Il y avait
-certainement plus de deux cents personnes à cette
-soirée. Il était donc bien extraordinaire que le seul
-individu dont elle eût à redouter la présence se fût
-précisément trouvé placé à côté d'elle.</p>
-
-<p>Oui, c'était bien lui : elle ne se trompait pas. Pourtant,
-elle tint à s'en assurer encore en tâchant d'entendre
-son nom qu'elle ne se rappelait pas, mais qui
-lui reviendrait tout de suite en mémoire si quelqu'un
-le prononçait devant elle. On avait enlevé les chaises
-et déblayé la salle pour le bal. A l'installation de
-l'orchestre sur l'estrade, il se produisit un brouhaha
-d'inviteurs allant retenir leurs dames et d'invitées
-allant au-devant de leurs cavaliers. Elle en profita
-pour se glisser entre le peintre et son ami, qui lui dit
-tout à coup :</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne danses pas, Gérald?</p>
-
-<p>Gérald, c'était certainement par ce nom-là qu'on
-l'avait interpellé boulevard de la Chapelle. L'identité
-était dûment établie.</p>
-
-<p>Comme elle le regardait sans cesse malgré elle, il
-la regarda aussi, et pensant naïvement qu'elle cherchait
-un danseur pour le premier quadrille, il se crut
-suffisamment autorisé par leur bout de causette à lui
-demander l'honneur de son bras.</p>
-
-<p>Cette démarche la terrorisa. Dans la façon dont il
-lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; Madame voudrait-elle bien m'accepter pour cette
-contredanse?</p>
-
-<p>Elle distingua un fond d'ironie qui la glaça de la
-tête aux pieds. Pourquoi ne la reconnaîtrait-il pas,
-puisqu'elle l'avait tout de suite reconnu? Elle ne
-l'avait pas oublié, bien qu'il vînt au <i>Perroquet bleu</i>
-beaucoup plus d'hommes qu'il ne venait sans doute
-de femmes dans son atelier. D'abord, il lui avait examiné
-la figure dans tous les sens, avant de décider
-si elle était assez bien pour lui servir de modèle.
-Naturellement, un homme convenable, qui revoyait
-dans les conditions actuelles une femme qu'il avait
-connue sous une livrée inavouable, n'allait pas se
-mettre à pousser les hauts cris et à la tutoyer devant
-tout le monde. Un sourire, une intonation tant soit
-peu gouailleuse, c'était assez pour lui donner à comprendre
-qu'elle ne pouvait plus avoir de secrets pour
-lui.</p>
-
-<p>En posant son bras sur la manche de son habit
-noir pour aller rejoindre leur vis-à-vis, elle tremblait
-si fort qu'il lui demanda si elle avait froid.</p>
-
-<p>&mdash; Non, dit-elle, essayant de débrouiller une allusion
-dans chaque mot du jeune homme.</p>
-
-<p>Assez inhabile dans l'art de quadriller, ce M. Gérald,
-tout en riant de ses maladresses, se laissait conduire
-par sa danseuse, qui mettait une grâce extrême à le
-ramener dans le bon chemin. Elle se montrait aux
-petits soins envers lui, comme pour acheter son silence.
-Gérald, qui certainement était le plus pauvre
-et le plus inconnu de tous ces étrangers dont les poitrines
-resplendissaient de décorations et de crachats,
-était très flatté d'être pris ainsi sous la protection
-d'une des femmes les plus jolies et les plus élégantes
-parmi les plus saluées. Il était tout ébloui par ces
-énormes yeux noirs et l'attache du cou le ravissait.</p>
-
-<p>D'ailleurs, il ne connaissait pas une âme dans
-l'hôtel de l'ambassade. Son ami lui avait apporté à
-composer les costumes de la pièce ; et comme il avait
-refusé toute rémunération pour les cinq ou six croquis
-dont il s'était chargé, il avait été prié à ce bal où
-il était allé par pur dés&oelig;uvrement en empruntant un
-habit noir, et uniquement pour «&nbsp;jouir du coup
-d'&oelig;il&nbsp;».</p>
-
-<p>Son intention était de partir sur le coup de onze
-heures ; mais comme il n'y a guère, en somme, d'attrait
-plus puissant qu'un commencement de relations
-avec une jolie femme, il se dit après le quadrille :</p>
-
-<p>&mdash; Tant pis! je reste.</p>
-
-<p>Emmeline, qu'il reconduisit à sa place, y retomba
-accablée. Dans la foule qui la circonvenait, elle ne
-distinguait plus que cet ennemi. Elle aspirait au plus
-prompt départ ; mais si elle le laissait là, qui prouvait
-qu'il ne se hâterait pas de faire part à cinquante personnes
-de cette extraordinaire aventure. Elle aimait
-encore mieux s'accrocher à lui pour le surveiller et,
-au besoin, lui arracher le serment de rester muet.</p>
-
-<p>Elle s'était gardée de lui apprendre le nom de son
-mari, la médisance qui porte sur un député ayant
-une saveur toute spéciale. Albert, qui considérait
-cette soirée moins comme dansante que comme politique,
-y traitait avec des diplomates du Nord des
-questions de commerce, de libre-échange et de construction
-de ports. Une fois, Emmeline s'étant trouvée
-sur son passage, il lui demanda :</p>
-
-<p>&mdash; T'amuses-tu, ma chérie?</p>
-
-<p>Elle répondit :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! beaucoup!</p>
-
-<p>Après quoi, il regagna un groupe où, à en juger
-par la calvitie de la plupart de ceux qui le formaient,
-on devait triturer des sujets de haute portée
-européenne.</p>
-
-<p>L'amour-propre humain permet difficilement, fût-ce
-à la personne la plus modeste, d'admettre que son
-image ait disparu complètement de la mémoire ou,
-tout au moins, du rayon visuel d'une autre personne.
-Combien de gens dont les traits se sont, pour vous,
-absolument effacés, vous abordent dans la rue en
-vous tendant amicalement une main que vous ne vous
-rappelez pas avoir jamais serrée! Ce sentiment instinctif
-dominait Emmeline, au point qu'elle avait <i>à
-priori</i> supposé que le jeune peintre n'avait pu s'égarer
-à son sujet.</p>
-
-<p>Toutefois, il avait gardé vis-à-vis d'elle une attitude
-si discrète qu'elle ne savait sur quel pied danser,
-et cette incertitude même redoublait son trouble.
-Rien n'était bouleversant pour elle, qui avait tant de
-choses à cacher, comme de se dire à chaque minute :</p>
-
-<p>«&nbsp;Sait-il ou ne sait-il pas que la femme de là-bas et
-celle d'ici n'en font qu'une seule?&nbsp;»</p>
-
-<p>Or il n'y avait pas à hésiter : dès qu'elle aurait la
-preuve que sa vie n'aurait plus de mystère pour ce
-jeune homme, il fallait en finir immédiatement avec
-lui. La sueur lui perlait sur le front, à la pensée qu'un
-mot lâché dans la foule serait l'écroulement de l'échafaudage
-qu'elle avait construit avec tant de patience
-et au milieu de tant de périls. Ce n'était pas la peine
-d'avoir échappé si heureusement à l'enquête pratiquée
-à propos de son prétendu assassinat, d'avoir doublé
-sans naufrage le cap de la publication des bans, d'avoir
-acquis, dans un département-frontière, une situation
-tellement brillante qu'il en était résulté l'entrée
-de son mari à la Chambre, pour échouer misérablement
-sous les racontars d'un rapin!</p>
-
-<p>Et encore, lorsqu'elle tremblait à l'arrivée du commissaire
-de police et qu'elle attendait constamment,
-pendant les douze jours qui avaient précédé son mariage,
-le coup de sonnette de sa mère, elle était seule,
-s'appelait tout bonnement M<sup>lle</sup> Freizel et ne possédait
-pas, comme maintenant, un nom et une enfant, dont
-elle avait à sauvegarder l'honneur. La catastrophe
-atteindrait, cette fois, toute une maison ; son mari la
-jetterait dans la rue et plus tard, quand Albertine lui
-demanderait ce qu'était devenue sa mère, Albert lui
-répondrait :</p>
-
-<p>«&nbsp;Ta mère était une&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Non, elle n'avait pas mérité une aussi effroyable
-condamnation sociale. Cet homme, cet inconnu &mdash; car
-l'avoir coudoyé une fois dans un bouge, ce n'était
-pas le connaître &mdash; qui se dressait ainsi entre elle et le
-bonheur qu'elle croyait si bien s'être assuré, elle aurait
-voulu le supprimer, fût-ce au prix d'un crime.
-Au surplus, l'horrible angoisse qui l'étreignait ne durerait
-pas longtemps. Il était impossible que la soirée
-s'achevât sans qu'elle fût fixée sur l'étendue du danger
-qu'elle courait&hellip; Sans trop se rendre compte de
-la valeur du raisonnement qu'elle ressassa dans sa
-tête égarée, elle adopta ce <span lang="la" xml:lang="la">criterium</span> :</p>
-
-<p>&mdash; Si, après m'avoir invitée pour le premier quadrille,
-il me laisse tranquille pour aller s'adresser à
-d'autres, c'est que, décidément, il ne m'a pas reconnue.
-Si, au contraire, il commet l'inconvenance de me
-faire danser de nouveau &mdash; ce qui ne se fait jamais,
-de la part d'un homme bien élevé, à l'égard d'une
-dame qu'il rencontre pour la première fois &mdash; je saurai
-à quoi m'en tenir. Évidemment, il s'imposera comme
-un homme sûr que je n'oserai rien lui refuser.
-Peut-être même aura-t-il l'impudence de me parler
-du passé. Oh! ce serait atroce!</p>
-
-<p>Elle en était là de ses réflexions quand Gérald s'approcha
-d'elle, un peu gauchement, mais résolument.
-Il avait, aussitôt le quadrille fini, recueilli des renseignements
-sur sa jolie danseuse ; et, ma foi, tout
-glorieux d'avoir été redressé dans ses maladresses
-chorégraphiques par la femme d'un élu du suffrage
-universel, il ne demandait qu'à lui confier la suite
-de son éducation mondaine.</p>
-
-<p>Il est en effet d'usage d'éviter de compromettre ou de
-gêner une dame en l'invitant successivement pour plusieurs
-danses. Mais Gérald, qui n'allait jamais au bal,
-qui était seul dans celui-là et qui voyait M<sup>me</sup> Dalombre
-disposée également à s'isoler, sauta par-dessus ces
-convenances et lui offrit sa compagnie pour la valse,
-comme il la lui avait offerte pour la contredanse.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, répondit-elle toute blêmissante, vous
-voudrez bien m'excuser ; j'ai déjà refusé deux invitations.</p>
-
-<p>&mdash; Je n'en serai que plus fier si vous acceptez la
-mienne, dit Gérald. Vous avez été si indulgente pour
-moi tout à l'heure. Je voudrais pouvoir me vanter
-d'être votre élève.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! monsieur, fit-elle avec un sourire contraint
-ou plutôt contracté, je danse moi-même très mal et
-je vous donnerais de bien mauvaises leçons.</p>
-
-<p>&mdash; Meilleures et surtout plus agréables que celles
-que mes parents me faisaient donner, quand j'étais
-petit, à cinq francs le cachet, répliqua pour dire quelque
-chose le peintre qui n'osait pas encore risquer
-une galanterie accentuée.</p>
-
-<p>Ce mot «&nbsp;cinq francs le cachet&nbsp;» glaça Emmeline
-jusqu'aux os. C'étaient ces cinq francs-là qu'il lui
-avait proposés autrefois pour lui prêter sa tête. Aujourd'hui,
-elle lui prêtait ses jambes. L'allusion était directe,
-et le coup de poignard formait plaie pénétrante.
-Elle fut sur le point de lui glisser cette prière dans
-l'oreille :</p>
-
-<p>&mdash; Taisez-vous! on peut vous entendre.</p>
-
-<p>Elle se contenta de lui poser ce point d'interrogation :</p>
-
-<p>&mdash; Que voulez-vous dire?</p>
-
-<p>&mdash; Rien! répliqua Gérald, supposant qu'elle avait
-mal compris sa phrase.</p>
-
-<p>Ce «&nbsp;rien&nbsp;» parut à Emmeline dissimuler tant de
-choses qu'elle en perdit toute envie de lutter de nouveau
-contre la destinée. Tant pis, elle en avait assez,
-il arriverait ce qu'il pourrait. Si ce jeune homme
-était un lâche ou simplement un imbécile, elle était
-perdue ; si c'était un garçon de c&oelig;ur ou seulement
-de quelque intelligence, il se tairait. Mais allez donc
-compter sur le silence d'un jeune homme pour qui
-la possession d'un secret à la fois aussi cruel et aussi
-amusant valait toutes les bonnes fortunes de la terre!</p>
-
-<p>Elle s'abandonna donc à ces chances diverses, se
-réservant de s'orienter selon le côté d'où soufflerait
-le vent de malheur qui s'abattait sur elle. Pendant
-la valse à laquelle elle se résigna dans ce bal des
-victimes, elle crut constater que, deux ou trois
-fois, il la serrait d'un peu plus près que ne le nécessitait
-le mouvement de gravitation indiqué par l'orchestre.
-Elle n'osa pas se plaindre ni même se dégager,
-tant elle redoutait quelque manque de respect,
-bien autrement significatif.</p>
-
-<p>Enhardi par cette passivité, Gérald acheva le dernier
-tour en la tenant collée à sa poitrine comme s'il
-ne formait avec elle qu'un bloc tournoyant. Sa tête
-d'artiste commençait à déménager. Jamais il n'aurait
-supposé une femme du monde aussi peu récalcitrante.
-Il voulut savoir au juste jusqu'où irait sa docilité :</p>
-
-<p>&mdash; Madame, lui dit-il, je vais réclamer de vous une
-grâce qui rayonnera sur toute ma vie, si vous me
-l'accordez. Promettez-moi de ne pas danser de la soirée
-avec un autre qu'avec moi.</p>
-
-<p>&mdash; A quoi pensez-vous, monsieur? répondit-elle ;
-vous tenez donc bien à me faire remarquer?</p>
-
-<p>&mdash; Laissez-moi au moins vous mener au buffet,
-reprit-il. Il fait ici une telle chaleur!&hellip;</p>
-
-<p>Et, sans attendre son autorisation, il traversa avec
-elle deux salons qui conduisaient à un troisième où
-se dressait un grand comptoir autour duquel avaient
-été placées des tables malheureusement à peu près
-toutes prises d'assaut.</p>
-
-<p>Enfin, Gérald en dénicha une dont les locataires
-s'éloignaient et où traînaient encore des soucoupes
-imprégnées de glace fondue. Il y installa sa danseuse,
-qui s'assit en face de lui dans la posture de l'inquiétude
-et de l'obéissance. Était-ce cet endroit qu'il
-avait choisi pour y causer plus à l'aise de leur première
-rencontre? Persisterait-il à feindre, tout en
-continuant à lui larder le c&oelig;ur d'insinuations plus
-ou moins déguisées? Elle attendait, prête à tout ou,
-à vrai dire, prête à rien, car elle ignorait s'il l'attaquerait
-par la douceur ou par la brutalité, bien que
-ce rappel des «&nbsp;cinq francs le cachet&nbsp;» indiquât un
-homme peu ménager de ses expressions.</p>
-
-<p>Le peintre, qui avait demandé deux sorbets au marasquin
-à des domestiques très affairés et qui ne voyait
-rien venir, se mit à frapper impatiemment sur la table
-avec une petite cuillère abandonnée dans une des
-soucoupes. Emmeline commençait à se sentir choquée
-de ces allures d'estaminet, qu'il n'aurait certainement
-pas affectées ainsi avec toute autre, quand
-Gérald, dans le but louable de lui témoigner la hâte
-qu'il avait de la désaltérer, lui dit moitié sourire,
-moitié colère :</p>
-
-<p>&mdash; C'est insupportable! On n'est pas servi plus vite
-ici qu'au café!</p>
-
-<p>Instantanément elle se rappela qu'à celui du <i>Perroquet
-bleu</i>, il avait de la même façon appelé, à coups de
-soucoupe sur la table, les garçons qui lui faisaient
-attendre sa consommation. La corrélation était trop
-évidente pour que la grossièreté ne fût pas préméditée.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! monsieur! fit-elle en se levant brusquement,
-c'est indigne!</p>
-
-<p>Et, ramassant aussitôt son éventail, qu'elle avait
-posé sur le marbre, elle tourna les talons, laissant
-son cavalier ahuri, sa petite cuillère à la main.</p>
-
-<p>&mdash; Que diable ai-je fait qui ait pu la blesser à ce
-point-là? se demanda-t-il tout penaud. Pourquoi
-aussi vais-je lui dire que c'est ici comme au café?
-Est-ce qu'on parle de café à une femme de ce
-monde-là? Voilà ce que c'est que d'essayer de marivauder
-quand on n'est bon qu'à broyer des couleurs!
-J'ai été pas mal inconvenant, mais c'est égal : ces
-provinciales sont de rudes chipies.</p>
-
-<p>Après ce four monumental, il ne lui restait qu'à
-tirer ses grègues. Il passa, pour aller reprendre son
-paletot au vestiaire, tout près de M<sup>me</sup> Dalombre qui
-avait lié conversation avec une dame et, pour se donner
-une contenance, riait à gorge déployée de choses
-qui vraisemblablement n'avaient rien de comique. Il
-plongea ses yeux bien avant dans ceux de son ex-danseuse,
-comme pour s'assurer s'il n'y avait aucun
-moyen de renouer le fil que son inconvenance avait
-brisé. Emmeline se contenta de le regarder d'un air
-de défi, puis tourna dédaigneusement la tête. Mais
-cet effort pour combattre une attaque de nerfs qui la
-gagnait la désarma totalement. Elle glissa sur ses
-souliers de satin jusqu'à son mari et lui dit en haletant :</p>
-
-<p>&mdash; Partons! Albert, j'étouffe ici. J'ai peur de me
-trouver mal.</p>
-
-<p>Et elle le remorqua par la main jusqu'à l'antichambre,
-endossa sa pelisse et s'enfourna dans sa
-voiture où elle se blottit, la tête dans sa fourrure,
-comme une femme qui choisit la place la plus commode
-pour s'évanouir.</p>
-
-<p>Cependant, elle n'en fit rien et employa à méditer
-sur la situation nouvelle qui lui était faite le silence
-qu'elle garda pendant toute la route.</p>
-
-<p>&mdash; Quel coup d'&oelig;il mauvais et menaçant il m'a
-lancé en partant! se répétait-elle. Comme il disait
-clairement : «&nbsp;Ah! tu m'as bravée! Eh bien! tu sauras
-ce que ton audace te coûtera!&nbsp;» Et pourtant, raisonnait-elle,
-il m'était impossible de me laisser souffleter
-ainsi en plein bal par mon passé. Si je ne m'étais pas
-révoltée à la fin, jusqu'où serait-il allé? Ah! le misérable!
-c'est ignoble! c'est ignoble! Comme s'il lui
-eût été difficile de paraître me voir ce soir pour la
-première fois! Mais non : il est tout fier de m'avoir
-connue. Il n'y a pourtant pas de quoi se vanter!</p>
-
-<p>En tout cas, ce n'était pas dans le bal même qu'il
-répandrait la nouvelle, puisqu'il l'avait quitté quelques
-instants avant eux. Mais il devenait très imprudent
-d'attendre seulement un jour. Contre les obstacles
-qui s'étaient déjà et si souvent dressés devant
-elle, elle s'était toujours trouvée bien de sa promptitude
-à les renverser. L'hésitation, c'était l'écroulement
-pour elle. Comme elle ne possédait, malheureusement,
-aucune arme pour se défendre, attendu
-qu'on n'en raconterait jamais plus ni même autant
-qu'il y en avait, elle n'avait d'autre parti à prendre
-que celui de l'attaque.</p>
-
-<p>Tant pis pour ce monsieur qui s'était trouvé là et
-qui n'avait pas eu le bon goût ou la prudence de
-rester muet! Lui rappeler le «&nbsp;café&nbsp;» où il l'avait
-aperçue pour la première fois &mdash; car, en somme, il
-n'avait fait que l'apercevoir &mdash; c'était là un défaut de
-générosité qui autorisait toutes les représailles. Elle
-n'avait pas à son actif que sa vie de débauche : elle
-avait aussi ce faux acte de décès qui la mènerait droit
-en cour d'assises. Or, une fois les soupçons du
-monde concentrés sur elle, le chapelet de ses iniquités
-s'égrènerait jusqu'au bout. Laisser à sa fille le
-nom d'une prostituée, c'était horrible ; mais lui transmettre,
-en outre, celui d'une condamnée, cette perspective
-était absolument intolérable.</p>
-
-<p>Supprimer ce révélateur, voilà ce qui était urgent.
-Mais par quels procédés? Elle n'irait pas se mettre
-bénévolement à sa discrétion : ce qui ferait d'elle son
-esclave et sa chose. D'autant qu'un moment vient
-presque inévitablement où les complices «&nbsp;mangent
-le morceau&nbsp;». Elle n'irait pas jusqu'à lui tendre un
-piège ou le faire tomber dans quelque guet-apens,
-les associés qu'elle serait obligée de s'adjoindre devant
-être au moins aussi dangereux que lui. Pourtant,
-elle ne pouvait permettre à ce peintre de continuer à
-circuler dans Paris pour y semer la diffamation. Désormais,
-elle n'oserait plus se présenter dans aucune
-maison de peur qu'on ne lui demandât des nouvelles
-de l'établissement du boulevard de la Chapelle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">XV<br />
-<span class="small">LE COMPLOT</span></h2>
-
-
-<p>Le lendemain matin elle essaya de retrouver son
-sang-froid. Elle n'y réussit pas. Ses tremblements
-d'autrefois l'avaient reprise. Elle décacheta la première
-toutes les lettres adressées à son mari, dans la
-crainte qu'il ne lui en tombât dans les mains quelqu'une
-qui le mettrait au courant des exploits de la
-jeune fille qu'il avait épousée pour sa vertu, bien
-plus que pour sa beauté, beauté qui ne lui était venue
-que plus tard.</p>
-
-<p>Elle interrogeait les moindres jeux de physionomie
-d'Albert, s'attendant à chaque minute à quelque
-explosion. Elle se dit qu'elle ne passerait pas une
-seconde journée comme celle qui s'acheva pour elle,
-au milieu de terreurs folles, accompagnées d'horribles
-serrements d'estomac. Elle comprit qu'il fallait
-agir. Pendant qu'Albert s'installait dans son bureau,
-pour y rédiger la maquette d'un rapport, elle s'enferma
-dans sa chambre et y brouillonna, d'une plume
-hâtive, ces mots pleins de promesses :</p>
-
-<blockquote>
-<p>J'ai besoin de vous voir. Il y aura beaucoup d'argent à gagner.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Léonie.</span></p>
-
-<p>Toujours poste restante, rue Milton.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Elle brocha sur le tout l'adresse de Gustave, restée
-burinée dans son cerveau, et dès le lendemain courut
-au guichet.</p>
-
-<blockquote>
-<p>Je vous attendrai demain et après-demain toute la journée
-dans mon atelier, rue Viollet-le-Duc.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="noindent">répondait Gustave, qui, ayant reconnu l'écriture,
-avait flairé de nouveau une combinaison pécuniaire.
-Sans attendre et pour couler immédiatement à fond
-le dénouement du drame qui s'ouvrait si menaçant,
-elle se fit conduire rue Viollet-le-Duc, chez le seul
-être de qui il lui fût permis de prendre conseil.</p>
-
-<p>Elle monta tout d'une haleine les six étages qui
-séparaient du niveau de la rue l'artiste en fausses
-signatures et frappa d'un doigt agité contre la porte
-bâtarde que lui avait décrite la portière de la maison.
-Gustave, sa pipe aux lèvres et un vieux béret d'un
-bleu crasseux fiché de travers sur ses cheveux longs,
-mais rares, l'introduisit galamment dans la pièce
-mansardée qu'il qualifiait audacieusement d'atelier,
-sous prétexte que le jour y venait d'en haut.</p>
-
-<p>Il lui présenta un fauteuil en reps vert effrangé,
-où elle tomba émue autant qu'essoufflée. Elle fut
-saisie par une odeur de poussière et d'essence de térébenthine
-qui lui arracha une légère quinte de toux.
-Pour tout mobilier un lit de fer, dissimulé dans
-l'ombre du toit bâti en biais, deux chevalets dressés
-pour recevoir les tableaux anciens qui auraient besoin
-d'un coup de torchon, et au mur une palette
-mouchetée de reliefs de couleurs durcies : ce qui indiquait
-suffisamment un déplorable état de morte
-saison.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! ma petite mère, qu'y a-t-il encore pour
-votre service? fit Gustave en prenant place sur une
-vieille malle qui lui servait d'escabeau.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! rien, dit-elle, comme pour enlever de l'importance
-à sa démarche. Je viens simplement vous
-consulter.</p>
-
-<p>Avant de lui répondre, le vieux faussaire détaillait
-curieusement sa toilette et paraissait fort alléché par
-l'examen du superbe manteau de loutre dont Emmeline
-s'était enveloppée pour sortir, car cette fois elle
-avait, dans sa précipitation, complètement négligé de
-se déguiser en blanchisseuse.</p>
-
-<p>&mdash; Nom d'un chien, que vous êtes bien mise! fit-il
-observer. Jamais de la vie je n'aurais pensé que c'était
-vous.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, répondit-elle, c'est depuis l'héritage de mon
-oncle, vous savez. J'ai quitté l'état, et, vous voyez, ça
-m'a réussi.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous crois! répliqua-t-il, et puis c'est pas pour
-vous flatter &mdash; d'abord, je n'avais vu que le bout de
-votre nez, le soir, dans la voiture&hellip; il y a six ans,
-mais il me semble que vous êtes devenue crânement
-jolie.</p>
-
-<p>&mdash; Dame! fit-elle avec une candeur affectée, je me
-nourris mieux maintenant. Alors, j'ai un peu engraissé.</p>
-
-<p>Puis, pour couper court à ces observations oiseuses,
-elle reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Voilà : il y a un monsieur qui m'embête&hellip; Il a
-appris, je ne sais comment, que l'acte de décès de ma
-mère avait été confectionné ailleurs qu'à la mairie, et
-il veut me faire chanter. Vous comprenez comme ce
-serait gai si la police allait fourrer son nez dans nos
-affaires. Je ne vous dénoncerais pas, certainement ;
-mais on penserait bien qu'une femme n'a pas fabriqué
-ce papier-là toute seule, et, de fil en aiguille, on arriverait
-à vous pincer aussi.</p>
-
-<p>&mdash; Elle serait mauvaise! fit observer Gustave.</p>
-
-<p>&mdash; Aussi, ai-je pensé que vous et moi, nous avions
-toute sorte de motifs pour nous débarrasser de cet
-individu, continua-t-elle.</p>
-
-<p>Un nuage de rêverie obscurcit pour un instant les
-yeux du vieux falsificateur.</p>
-
-<p>&mdash; Je le crois comme vous, dit-il ; mais moi, je ne
-manie que le pinceau. Autre chose, non ; ça coûte par
-trop gros.</p>
-
-<p>Elle comprit que, par «&nbsp;autre chose&nbsp;», il entendait
-quelque embuscade dans laquelle resterait le gênant
-personnage. Elle le rassura tout de suite sur la portée
-qu'il fallait donner à ses paroles.</p>
-
-<p>&mdash; Il ne s'agit pas de s'en défaire violemment, expliqua-t-elle.
-Seulement, si on pouvait le forcer à se
-taire, soit par des menaces, soit par des promesses ;
-enfin, je ne sais pas, moi. Si je savais, je ne m'adresserais
-pas à vous.</p>
-
-<p>Elle avait trouvé bon de confondre les intérêts de
-Gustave avec les siens, en lui faisant supposer que le
-peintre était au courant de leur complicité dans l'affaire
-du faux. Elle s'épargnait ainsi la honte et surtout
-l'inconvénient d'avouer à Gustave son séjour chez la
-Coffard, qui, aussitôt instruite, se serait fait une
-douce joie de partir sur la piste de son ancienne pensionnaire.</p>
-
-<p>&mdash; Des promesses! des promesses! répétait Gustave,
-n'y songez pas. C'est nous mettre tous les deux pieds
-et poings liés dans les griffes de quelque maître-chanteur.
-Je connais ces types-là. Ils commencent par
-vous demander cent sous et ils finissent par exiger
-vingt mille francs.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, que faire?</p>
-
-<p>&mdash; C'est à voir, conclut-il. D'abord, comment s'appelle-t-il,
-cet oiseau-là?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne le connais que sous son nom de Gérald,
-répondit-elle. Mais ce doit être un simple prénom.</p>
-
-<p>&mdash; Comme Gustave, appuya-t-il. Et vous dites qu'il
-est?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Peintre. Il a même sans doute un certain talent,
-car il a déjà travaillé pour de bonnes maisons.</p>
-
-<p>&mdash; Un confrère! dit le monogrammiste. Je dois le
-connaître&hellip; au moins de vue. Est-ce qu'il a déjà exposé?</p>
-
-<p>&mdash; Ah! ça, je l'ignore, dit Emmeline.</p>
-
-<p>&mdash; C'est que j'ai là le livret du Salon et, s'il y avait
-eu un tableau, j'aurais tout de suite ses tenants et ses
-aboutissants. Au reste, laissez-moi faire, je le retrouverai
-bien.</p>
-
-<p>&mdash; Mais c'est que nous n'avons pas le temps d'attendre!
-se récriait-elle. Demain peut-être il sera trop
-tard.</p>
-
-<p>Il prit, sans doute pour se donner une importance
-sérieuse aux yeux d'Emmeline, une attitude réfléchie
-et méditative ; puis, comme un homme qui tient son
-scenario, il lui posa cette question, probablement de
-beaucoup la plus grave pour lui :</p>
-
-<p>&mdash; Mais qu'est-ce qu'on donnerait pour mettre ce
-joli monsieur dans l'impossibilité de nuire? Rien que
-pour le retrouver, il va falloir se mettre en quatre.</p>
-
-<p>Elle le rassura tout de suite :</p>
-
-<p>&mdash; Ne vous préoccupez pas de ça, dit-elle. Otez cet
-homme-là de notre chemin et je serai encore trop
-contente de vous payer ce service-là dix mille francs.</p>
-
-<p>&mdash; Je vois que vous êtes raisonnable, repartit Gustave,
-en se léchant les lèvres. Il y a si peu de gens qui
-le sont&hellip; raisonnables.</p>
-
-<p>&mdash; Ainsi, appuya-t-elle, vous ne risquez rien d'aller
-de l'avant. Vous me direz ce que j'ai à faire et vous
-me trouverez prête à tout. Tenez, voilà toujours mille
-francs pour vos premiers dérangements.</p>
-
-<p>Et, tirant du creux de sa main gantée un magnifique
-billet d'un bleu céleste, elle le tendit à Gustave,
-qui le sentit trembler entre ses doigts, tant l'impression
-lui en parut douce et émotionnante.</p>
-
-<p>&mdash; Nous disons Gérald? demanda-t-il. Un jeune?</p>
-
-<p>&mdash; Vingt-sept ou vingt-huit ans.</p>
-
-<p>&mdash; Petit? blond? gras? maigre?</p>
-
-<p>&mdash; Un grand brun avec une forêt de cheveux qu'il
-rejette continuellement en arrière.</p>
-
-<p>&mdash; L'essentiel, fit-il judicieusement remarquer, c'est
-d'abord de mettre la main dessus. Nous examinerons
-ensuite par quel côté il vaut mieux l'attaquer. Il n'a
-pas de fortune, au moins?</p>
-
-<p>&mdash; Un peintre! où l'aurait-il prise? demanda-t-elle
-naïvement.</p>
-
-<p>&mdash; On ne sait pas, il y a des bonhommes à manies
-qui font de la peinture pour s'amuser. S'il est pauvre,
-tout ira bien ; sinon, ce sera bien plus dur. Avec de
-l'argent, on se défend toujours.</p>
-
-<p>Emmeline lui fournit encore toutes les explications
-qu'elle crut de nature à l'aider dans un plan qu'elle
-entrevoyait vaguement sans que les lignes en fussent
-arrêtées dans sa tête, pas plus qu'elles ne l'étaient pas
-sans doute dans celle de l'ex-réclusionnaire.</p>
-
-<p>Elle lui tendit la main en lui répétant à cinq ou six
-reprises d'agir en toute hâte. Il y allait de leur salut
-à tous deux. L'alternative qui se présentait, spécialement
-pour Gustave, était celle-ci : ou un magot de
-dix billets comme celui qu'il venait d'empocher avec
-une joie ineffable ; ou dix bonnes années de travaux
-forcés qui, pour un récidiviste aussi remarquable,
-monteraient vraisemblablement au double.</p>
-
-<p>On se quitta sur cette expectative, Emmeline
-attendant tout de l'ingéniosité de Gustave ; Gustave
-remuant déjà des idées sans s'être encore arrêté à
-aucune d'elles. La peur enlevait à M<sup>me</sup> Dalombre
-toute pitié en même temps que tout sens moral. On
-lui aurait appris tout à coup que son obstiné cavalier
-du bal de l'ambassade de Suède était tombé sous
-un camion dont la roue lui avait passé sur le corps,
-qu'elle aurait commencé par remercier la Providence
-du secours inespéré qu'elle lui apportait.</p>
-
-<p>Son collaborateur Gustave ne donna pas, du reste,
-au remords le temps d'intervenir. Le lendemain même
-de leur entrevue dans la mansarde de la rue Viollet-le-Duc,
-Emmeline trouva au bureau habituel ces
-deux lignes, qui n'admettaient ni atermoiement ni
-discussion :</p>
-
-<p>«&nbsp;Gérald retrouvé. Tout va bien. Venez!&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle s'envola de nouveau vers les six étages au
-sommet desquels l'artiste en toute sorte d'arts se
-plaisait à braver les foudres de la loi. Sa première
-surprise fut d'être reçue dans l'atelier par un monsieur
-aux habits flambants neufs : jaquette luisante
-d'un tout autre lustre que celui de la crasse ; pantalon
-gris perle ; moustache cirée ; cheveux à la malcontent.
-Ce Gustave d'aujourd'hui n'avait aucun
-rapport avec celui d'hier : on le lui avait changé
-contre un autre qui ne le rappelait que de très loin.</p>
-
-<p>L'inconnu qui lui tendait une main aux ongles
-irréprochables la tira immédiatement de son incertitude.
-C'était bien le même Gustave, mais il avait
-cru devoir, aussitôt après leur conversation de la
-veille, sauter dans le tramway qui mène à la Belle
-Jardinière et s'y acheter un complet séance tenante.
-Non, comme elle aurait quelque raison de le supposer,
-pour jeter un dernier éclat sur ce boulevard de la
-Chapelle si souvent témoin de sa misère, mais parce
-que cette respectabilité dans la tenue constituait un
-des décors indispensables de la comédie dont il allait
-lui dérouler l'action.</p>
-
-<p>Il la renseigna tout d'abord sur ce Gérald, qui de
-son nom de famille s'appelait Péronaud, qui habitait
-la rue Condorcet, c'est-à-dire le quartier même ;
-que tout le monde connaissait et qu'on lui avait
-désigné tout de suite. C'était un garçon travailleur,
-qui aurait pu gagner de l'argent, s'il n'avait pas
-commis la faute de verser tant soit peu dans l'impressionnisme.
-Monsieur n'avait pas voulu faire de
-concessions aux bourgeois, et les bourgeois se vengeaient
-en refusant de l'acheter.</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que vous l'avez vu? Est-ce qu'il vous a
-parlé de moi? interrompit Emmeline, que les digressions
-de Gustave énervaient.</p>
-
-<p>&mdash; Le voir! Pas si bête! répondit-il. Il est de la
-plus haute importance qu'il ne se doute jamais d'où
-lui viendront les coups qu'il va recevoir. Maintenant,
-causons! Avez-vous des obligations de chemins de
-fer?</p>
-
-<p>Emmeline fut sur le point de répondre :</p>
-
-<p>«&nbsp;Mon mari en a&nbsp;».</p>
-
-<p>Mais elle tenait à ne pas éveiller outre mesure la
-curiosité de son associé, qui la croyait demoiselle.</p>
-
-<p>&mdash; Des obligations de chemins de fer, ou des
-actions de n'importe quoi, du Crédit foncier, du
-Canal de Suez, enfin des valeurs cotées sur la
-place.</p>
-
-<p>&mdash; Non, fit-elle ; mais on peut toujours en acheter.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! nous en achèterons, car il nous est
-impossible de nous en passer, expliqua-t-il. Vous
-allez voir si je sais me débrouiller : Gérald Péronaud
-est peintre. Il a donc besoin de modèles.</p>
-
-<p>&mdash; Naturellement, appuya Emmeline, qui le savait
-mieux que personne, puisqu'elle avait failli lui en
-servir, et que c'était de lui qu'elle tenait son surnom
-de la <i>Mal'aria</i>.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! poursuivit Gustave, vous me remettrez
-cinq ou six actions de la Ville &mdash; ne perdez pas
-le fil, je vous en prie, parce que c'est un peu compliqué.
-Je connais un jeune Italien de vingt ans
-nommé Lilio, qui a posé pour moi, fit-il en se rengorgeant.
-Ce Lilio, qui est venu en France parce
-qu'il a eu quelques petites histoires dans son pays,
-ne demandera pas mieux que de gagner un peu de
-braise. Je lui passe le paquet d'obligations. Vous y
-êtes?</p>
-
-<p>&mdash; Oui. Allez! allez!</p>
-
-<p>&mdash; Il vient se proposer à Gérald, qui l'accepte ou
-qui le renvoie.</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; S'il est accepté, il profite d'un moment où notre
-ennemi a le dos tourné pour glisser dans un meuble
-les obligations qu'il aura apportées avec lui ; s'il est
-refusé, il trouvera bien, quand le diable y serait,
-une seconde pour jeter le paquet sous une commode
-ou sous un lit. Le reste me regarde.</p>
-
-<p>&mdash; Le reste! quel reste? interrogea Emmeline, qui
-ne devinait pas du tout ce que sa sécurité pourrait
-gagner à ce qu'on introduisît des obligations de la
-Ville dans un meuble appartenant à Gérald.</p>
-
-<p>&mdash; Quand je vous répète que vous serez contente
-de moi, insista le faussaire. Vous comprenez que j'ai
-dans l'affaire encore plus d'intérêt que vous, attendu
-que vous savez qui je suis et que j'ignore qui vous
-êtes. Si un malheur arrivait, vous pourriez toujours
-me dénoncer, tandis que je serais on ne peut plus
-embarrassé pour vous mettre la main dessus, puisque
-vous me forcez à vous écrire poste restante.</p>
-
-<p>Cet appel à la confiance ne désarma pas Emmeline,
-dont l'incognito faisait la force. Si elle payait,
-c'était à la condition d'être, pour son argent, servie
-à sa guise. Elle assura Gustave qu'il serait également
-content d'elle. Il voyait : elle ne discutait pas. Il
-voulait six obligations de la Ville : elle les lui enverrait
-sans marchander, bien qu'elle ignorât absolument
-ce qu'elles valaient en ce moment.</p>
-
-<p>&mdash; A peu près quatre cents francs, répondit-il, comme
-s'il consultait tous les soirs les cours de la Bourse.</p>
-
-<p>C'était donc pour elle une affaire de deux mille
-quatre cents francs. Mais les obligations lui reviendraient.</p>
-
-<p>Emmeline eut un geste désintéressé qui semblait
-dire :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne tiens guère à ce qu'on me les rende.</p>
-
-<p>Elle devait environ trois mille francs à sa couturière.
-Elle les demanda à son mari comme pour
-acquitter une note dont le payement était urgent, et
-elle les employa immédiatement à l'achat, chez un
-changeur de la rue de Richelieu, des six obligations
-exigées par Gustave. Rien n'eût été plus facile à
-celui-ci que de les revendre et d'en manger le produit
-en noces et festins ; mais comme elle n'avait aucun
-moyen de contrôle sur l'emploi de ses fonds, elle
-était bien obligée de se fier à la probité d'un mercenaire
-qui avait pour toute recommandation cinq ans
-de prison à son actif.</p>
-
-<p>Quatre, cinq, six, sept jours se passèrent sans
-qu'elle entendît parler de Gustave. Elle n'osait plus
-mettre un pied dehors, redoutant constamment de
-se retrouver nez à nez avec ce Gérald, qui la regarderait
-encore avec son mauvais sourire dont le sens
-était, il n'y avait pas à s'y tromper :</p>
-
-<p>&mdash; Va, je te tiens, ma petite, et je te ferai marcher
-quand je voudrai.</p>
-
-<p>Enfin, le huitième jour, elle perdit patience et,
-après avoir vainement exploré le bureau restant de la
-rue Milton, elle prit sa course vers la rue Viollet-le-Duc.</p>
-
-<p>&mdash; Comme ça se trouve! dit Gustave en l'introduisant
-presque cérémonieusement dans ses appartements,
-j'allais vous écrire.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! où en sommes-nous? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Ça y est, fit-il, en clignant de l'&oelig;il, il est à Mazas
-depuis hier soir, cinq heures.</p>
-
-<p>&mdash; A Mazas! Pourquoi à Mazas? Il a donc commis
-un crime? dit-elle toute bouleversée.</p>
-
-<p>&mdash; Il en a commis un sans en commettre, répondit
-Gustave, encore tout rayonnant du succès de sa combinaison.
-Je vous avais bien dit que vous seriez contente
-de moi.</p>
-
-<p>Il s'assit alors sur sa malle, ce qui était pour elle
-une invite à s'asseoir sur le seul siège garnissant et
-meublant la mansarde. Ce qu'il avait à lui raconter
-était si extraordinairement intéressant qu'il eût été
-malséant de rester debout pour l'entendre.</p>
-
-<p>Il lui détailla alors ses man&oelig;uvres, dont le résultat
-avait dépassé ses plus brillantes espérances. Une fois
-en possession des six obligations de la Ville, il avait
-envoyé Lilio se faire embaucher par le peintre. Il
-était absent quand l'Italien s'était présenté, mais
-celui-ci avait été reçu par une vieille femme de ménage
-occupée à balayer l'atelier de Gérald. Lilio, tout
-en lui apprenant qu'il posait les «&nbsp;saint Jean-Baptiste&nbsp;»,
-fouillait avec ses yeux tous les coins et recoins
-de la pièce et, ayant avisé un grand bahut à deux
-corps, avait jeté le paquet sur une planche dans le
-corps du haut, dont la porte était entr'ouverte.</p>
-
-<p>La vieille n'y avait vu que du feu et avait continué
-à balayer. Dès que Lilio était venu lui faire part du
-succès de sa visite, lui, Gustave, était allé «&nbsp;<span lang="it" xml:lang="it">presto
-subito</span>&nbsp;» se poster, rue Condorcet, devant la porte du
-jeune homme, qu'il avait attendu jusqu'à une heure
-de l'après-midi. Il l'avait alors vu rentrer, vêtu de sa
-vareuse et coiffé d'un chapeau noir en feutre mou. Il
-l'avait immédiatement reconnu à ses grands cheveux
-tombants.</p>
-
-<p>Sans désemparer, il avait couru tout d'un trait jusqu'au
-bureau du commissaire de police de la rue
-Bochard-de-Saron et avait fait sa déposition.</p>
-
-<p>&mdash; Quelle déposition? demanda Emmeline, qui sur
-ce prologue n'arrivait pas à asseoir un dénouement.</p>
-
-<p>&mdash; J'avais eu soin de me ganter de frais, poursuivit
-Gustave. Le commissaire, que j'avais fait prévenir
-qu'il s'agissait d'une affaire urgente, m'a reçu avec
-une extrême gracieuseté. Je lui ai donné le nom sous
-lequel j'ai loué rue Viollet-le-Duc et qui n'est pas le
-mien, comme bien vous pensez. Je lui ai montré la
-dernière quittance de mon loyer, que j'ai payé grâce
-à vous, et je lui ai raconté avec un naturel épatant &mdash; vous
-auriez ri! &mdash; que je sortais de chez moi portant
-à la main six obligations de la Ville de Paris que
-j'avais achetées la veille et sur lesquelles j'avais l'intention
-d'aller emprunter un millier de francs au
-Comptoir d'escompte ; quand un monsieur m'ayant
-bousculé en passant sur le trottoir de la rue Condorcet,
-le paquet, qui formait un rouleau attaché par
-une ficelle rouge, m'échappa et tomba sur le trottoir.
-Je me baissais pour le ramasser, lorsqu'un grand
-jeune homme brun, vêtu d'une vareuse en ratine et
-coiffé d'un chapeau mou à bords très évasés, me
-devança par un mouvement rapide, saisit le rouleau
-et disparut sous une porte cochère.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! ça, c'est trop fort! fit Emmeline.</p>
-
-<p>&mdash; Le commissaire, continua Gustave sans relever
-l'exclamation, me demanda si j'avais bien remarqué
-le numéro de la maison où était entré l'individu. Je
-lui expliquai que c'était au n<sup>o</sup> 33, lui décrivant la
-porte et m'offrant à l'y conduire lui ou son secrétaire.
-Il s'excusa de ne pouvoir m'y accompagner à l'instant,
-ayant quelques affaires à expédier, mais il m'invita
-à revenir à quatre heures le prendre à son bureau.</p>
-
-<p>C'était bien tard et j'avais toujours peur que notre
-Gérald ne découvrît le rouleau, qu'il aurait sans
-doute soit porté au même commissaire, soit fait
-annoncer dans les <i>Petites Affiches</i> comme ne lui appartenant
-pas, car il paraît que c'est un très honnête
-garçon.</p>
-
-<p>Après cet hommage rendu à la droiture de sa victime,
-Gustave continua :</p>
-
-<p>&mdash; Vous pensez si à quatre heures précises je me
-trouvai chez le commissaire. Il mit son écharpe sous
-son paletot, et bien que le 33 de la rue Condorcet
-soit à deux pas de son bureau, il envoya chercher
-une grande voiture, où il monta avec deux agents,
-plus un troisième à côté du cocher. Figurez-vous que
-le malheureux Gérald, quand on est entré chez lui,
-avait séance avec un modèle, une petite blonde qui
-posait aux trois quarts nue. C'est le secrétaire qui m'a
-conté la scène, parce que, moi, je n'avais pas le droit
-d'assister à la perquisition.</p>
-
-<p>A la vue du commissaire, qui a exhibé ses insignes,
-la pauvre petite a cru que c'était elle qu'on venait arrêter.
-Elle restait là, atterrée avec ses appas au vent.
-Il paraît qu'il y avait de quoi crever de rire. Elle s'est
-remise en apprenant qu'il s'agissait de l'autre. Le commissaire
-lui a demandé s'il n'avait pas ramassé dans
-la rue un paquet contenant six obligations de la Ville.
-Il a répondu, avec le plus grand calme, qu'il y avait
-évidemment erreur et que le commissaire serait bien
-aimable de ne pas troubler plus longtemps sa séance.</p>
-
-<p>Comme celui-ci insistait, lui précisant les choses,
-décrivant la longueur du rouleau, son aspect, et jusqu'à
-la couleur de la ficelle dont je l'avais entouré,
-Gérald s'impatienta, le menaça de le flanquer à la
-porte et finit par lui demander en vertu de quel mandat
-il envahissait ainsi son domicile.</p>
-
-<p>Le commissaire répliqua que l'affaire s'étant passée
-il y avait trois heures à peine, il l'avait considérée
-comme un cas de flagrant délit et qu'il la poursuivait
-sous sa responsabilité. Sur un signe, les deux agents
-qui se tenaient à la porte firent irruption dans l'atelier,
-regardant partout, derrière les toiles, dans les
-matelas du petit cabinet où couche Gérald et jusque
-dans ses bottines. Le rouleau qui était dans le meuble,
-sur la planchette du haut, ne tarda pas à leur tomber
-sous la main. Le commissaire, avant d'en prendre
-connaissance, fit observer qu'il était entouré d'une
-ficelle rouge nouée par une rosette. &mdash; J'y avais fait
-une rosette, mais j'avais eu soin d'avertir le commissaire
-que j'y avais fait un n&oelig;ud, afin d'établir que
-Gérald avait feuilleté le rouleau d'obligations avant
-de le serrer dans le bahut. Hein! est-ce fort, ma petite?</p>
-
-<p>Emmeline restait muette de saisissement. Elle suivait,
-sans en rien perdre, toutes les phases de la machination
-dont le but se dégageait plus visible à
-chaque complément d'explication. Elle répétait seulement
-de temps à autre :</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce possible! Est-ce possible!</p>
-
-<p>&mdash; Il paraît, poursuivit Gustave, qu'il a fait un bond
-pour arracher le paquet des mains du commissaire.
-C'était sans doute pour voir ce qu'il pouvait bien contenir.
-Les agents ont cru que c'était pour détruire le
-corps du délit. Ce geste si naturel l'a perdu. On a déroulé
-le paquet et on a constaté qu'il contenait les
-six obligations avec leurs numéros, que j'avais pris
-la précaution de transcrire et de désigner au bureau
-de police. Le secrétaire du commissariat m'a ajouté
-que le Gérald était devenu pâle comme un mort. Au
-surplus, il n'y avait pas moyen de nier. Il a seulement
-répété à trois reprises :</p>
-
-<p>&mdash; C'est incroyable! c'est à devenir fou!</p>
-
-<p>&mdash; En attendant qu'il le devienne, ce qui serait encore
-le meilleur atout que nous aurions dans notre
-jeu, on l'a emmené au Dépôt, où le juge d'instruction,
-après un interrogatoire sommaire, l'a dirigé sur
-Mazas.</p>
-
-<p>Et le faussaire conclut par cette addition rapide :</p>
-
-<p>&mdash; Six mois de prévention ; dix-huit mois de maison
-centrale. Vous voilà toujours sûre de ne pas entendre
-parler de lui avant deux bonnes années ; sans
-compter qu'il sera coulé pour le restant de ses jours
-et qu'il ira probablement, son temps fini, transporter
-ses pénates à l'étranger.</p>
-
-<p>Emmeline se dressa violemment en se cotissant le
-front avec la paume des mains :</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez fait&hellip; nous avons fait là une chose
-monstrueuse, dit-elle. Si vous m'aviez expliqué
-d'avance vos intentions, jamais je n'aurais consenti à
-vous aider. Accuser un innocent, quelle horreur!&hellip;
-Ah! si j'avais su, je suis une misérable! une misérable!
-une misérable!</p>
-
-<p>Et elle retomba assise, en roulant désespérément
-son visage dans son mouchoir.</p>
-
-<p>&mdash; Pardon, fit remarquer Gustave, est-ce que vous
-ne m'avez pas demandé de faire mettre à l'ombre,
-par n'importe quel moyen, ce monsieur qui savait
-comment vous étiez entrée en possession de votre héritage
-et qui, en bavardant, nous envoyait inévitablement
-où il est lui-même à cette heure, c'est-à-dire
-en prison? Croyez-vous pas que j'allais le prendre
-par la persuasion? On ne fait pas d'omelettes sans
-casser des &oelig;ufs, ma petite.</p>
-
-<p>&mdash; D'ailleurs, reprit-elle, rien ne lui sera plus facile
-que de se disculper. Quand on n'a pas commis le
-crime dont on vous accuse, on peut toujours le prouver
-et nous en serons pour notre dénonciation calomnieuse.</p>
-
-<p>&mdash; Allons donc! fit le vieux cheval de retour. La
-cause est déjà entendue. On va me confronter avec
-lui, je le reconnaîtrai sans hésiter, tant à sa figure
-qu'à son costume et à son chapeau. Je l'aurai vu ramasser
-mes obligations. Il aura beau se démener :
-tout sera inutile, puisqu'on les a trouvées à son domicile
-dans un de ses meubles. C'est clair comme de
-l'eau de roche.</p>
-
-<p>&mdash; Raison de plus, reprit-elle résolument. Le ruiner,
-le déshonorer à tout jamais! Oh! non, c'est par trop
-odieux. Vous auriez mieux fait de le tuer tout de
-suite d'un coup de poignard.</p>
-
-<p>&mdash; Vous savez bien que je ne joue pas de ces instruments-là!
-répliqua Gustave. Puis, se levant à son
-tour, il se planta devant Emmeline en croisant les
-bras et lui dit, d'une voix qui s'irritait peu à peu :</p>
-
-<p>&mdash; Ah çà! voyons! Qu'est-ce que vous réclamez
-maintenant? C'est fait, n'est-ce pas? Vous ne vous
-mettez pas dans le toupet que je vais aller trouver de
-nouveau le commissaire de police pour lui expliquer
-que je lui ai monté ce coup-là, de complicité avec
-une petite dame de mes amies. Ce serait le bon
-moyen d'aller, séance tenante, prendre la place de
-l'autre.</p>
-
-<p>Le dilemme était effectivement sans issue. Retirer
-du gouffre l'innocent Gérald, c'était s'y précipiter soi-même.
-Or, Emmeline y entraînait trois personnes
-avec elle : Gustave, à qui elle présentait une cellule
-à Poissy ou à Melun, aux lieu et place des dix mille
-francs qu'elle lui avait promis ; puis, son mari et sa
-fille, qui devenaient ainsi acteurs malgré eux dans le
-plus effroyable scandale qui eût jamais défrayé la
-chronique parisienne.</p>
-
-<p>Le vin était tiré, il fallait le boire, quelque empoisonné
-qu'il fût et, par-dessus le marché, le boire en
-silence ; car le moindre haut-le-c&oelig;ur, la plus petite
-grimace mettaient en question et sa vie à elle et
-l'honneur d'Albert avec et y compris l'avenir d'Albertine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16">XVI<br />
-<span class="small">A LA PRISON</span></h2>
-
-
-<p>Trois mois après l'arrestation de Gérald, l'instruction
-n'était pas terminée. Sa famille, désespérée, était
-accourue des plaines de la Touraine pour enrayer
-autant que possible la publicité que devait provoquer
-cette déplorable affaire. La presse, sollicitée par une
-mère en pleurs, n'avait mis sur le récit des faits que
-les initiales des personnages. Devant l'honorabilité
-des parents, la parfaite virginité du casier judiciaire
-du prévenu, ses dénégations, non seulement énergiques,
-mais indignées, le magistrat instructeur hésitait
-encore à signer l'ordonnance du renvoi devant la
-police correctionnelle.</p>
-
-<p>D'autre part, ce M. Gustave Bachelin (il s'appelait
-Bachelin sur ses quittances de loyer) semblait être
-un très honnête homme, et ses dépositions, d'ailleurs
-empreintes de la plus grande modération, étaient absolument
-concluantes. Artiste lui-même, il n'avait
-aucun motif de contribuer à vilipender la corporation
-des peintres dont il faisait partie. En outre, la
-matérialité du délit n'était pas discutable. Toutefois,
-ces scrupules se traduisaient pour Gérald par une
-prolongation de prévention cellulaire qui l'exaspérait
-au point qu'il aurait mieux aimé en finir de façon ou
-d'autre avec ce cauchemar dans lequel il s'agitait
-comme un lion en cage.</p>
-
-<p>Un jour, Emmeline, devenue plus attentive à la
-lecture des journaux, avisa à l'article «&nbsp;Tribunaux&nbsp;»
-cette note, qui la jeta dans un trouble nerveux d'où
-elle ne put sortir de toute la journée :</p>
-
-<p>«&nbsp;C'est dans quelques jours que vient à la huitième
-chambre l'affaire du jeune G. P&hellip;, accusé de ce vol
-d'actions dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs.
-On avait d'abord cru à une ordonnance de
-non-lieu ; mais, en présence des nouvelles charges
-qui se sont élevées contre l'accusé, le juge d'instruction
-a décidé que l'affaire suivrait son cours.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Que doit penser ce malheureux? se demanda-t-elle.
-S'il se doutait le moins du monde que je sois
-pour tout dans l'affreuse condamnation qui va sans
-doute le frapper! Mais il ne s'en doute pas : sans
-quoi, il aurait déjà fait part de ses soupçons aux juges
-qui l'ont interrogé.</p>
-
-<p>Cette idée qu'il se réservait peut-être de la mettre
-en cause à l'audience même la saisit tout à coup.
-Dieu! s'il allait la faire citer comme témoin et lui
-poser en plein prétoire des questions auxquelles le
-président lui ordonnerait de répondre.</p>
-
-<p>Elle n'avait pas entendu parler du prisonnier depuis
-des mois ; elle ignorait donc quel était son état
-d'esprit et s'il n'avait pas fait, dans l'intérêt de son
-innocence, des recherches et des découvertes qu'il
-avait l'intention de faire valoir devant les magistrats!</p>
-
-<p>Elle fut subitement prise d'une peur galopante. Que
-faire pour se mettre au courant du dossier de l'affaire?
-Aller trouver l'avocat du détenu, c'était ouvrir
-une voie dans laquelle Gérald ne demandait qu'à entrer.
-Une femme de son monde ne s'intéresse pas
-ainsi sans cause sérieuse à un peintre qu'elle connaissait
-peu ou prou. Tout à coup, elle se rappela que
-son mari lui avait appris deux jours auparavant qu'il
-avait été nommé à l'unanimité vice-président de la
-commission chargée de l'enquête relative au système
-pénitentiaire. Il était déjà allé visiter la Roquette.
-Rien ne l'empêchait d'aller visiter Mazas pour s'assurer
-de la façon dont le règlement des prisons y était
-appliqué.</p>
-
-<p>Elle insista auprès d'Albert pour qu'il se rendît
-compte par lui-même du régime alimentaire auquel
-étaient soumis les détenus. C'était son devoir de goûter
-la soupe et de s'assurer que le pain était mangeable.
-A la Chambre ils étaient tous pareils ; ils discouraient,
-pendant des heures, sur des sujets que ni
-les orateurs ni les auditeurs ne connaissaient.</p>
-
-<p>D'abord, ce devait être bien intéressant de voir
-l'intérieur d'une prison. S'il était bien gentil, il se
-rendrait dès le lendemain à celle de Mazas, et elle
-l'accompagnerait. On ne refuserait pas de les laisser
-entrer, puisqu'il avait précisément la mission d'examiner
-le fonctionnement de l'administration, sans
-prévenir personne d'avance &mdash; afin qu'on ne modifiât
-pas l'ordinaire exprès pour lui.</p>
-
-<p>Albert lui fit remarquer qu'on n'entrait pas dans
-une prison comme dans un moulin ; que si lui avait
-qualité pour visiter les détenus, au besoin, causer avec
-eux, interroger l'économe et expertiser les aliments,
-il ne lui serait pas permis, à elle, d'assister à cette enquête
-et que, quoi qu'en ait dit Victor Hugo dans
-<i>Notre-Dame de Paris</i>, il n'est guère intéressant de rester
-devant un mur derrière lequel il se passe quelque
-chose.</p>
-
-<p>Elle répliqua : Si elle n'avait pas l'autorisation de
-pénétrer dans les cellules des détenus, elle resterait
-dans le cabinet du directeur à attendre qu'Albert eût
-terminé ses visites aux prisonniers. Elle s'amuserait à
-examiner le bâtiment. On lui avait assuré que c'était
-si curieux!</p>
-
-<p>Enfin, elle le circonvint avec une telle ténacité qu'il
-céda : et comme il faisait beau, qu'il n'était pas plus
-de deux heures de l'après-midi et que la Chambre s'était
-donné congé ce jour-là, il fit atteler et mit le cap,
-en compagnie d'Emmeline, sur les steppes du boulevard
-Mazas.</p>
-
-<p>Il montra sa médaille au greffe et demanda à parler
-à M. le directeur. L'aspect de cette roue énorme, dont
-les rais sont figurés par des murs de séparation et le
-moyeu par un belvédère d'où l'&oelig;il du guetteur embrasse
-tout l'ensemble de ce phalanstère d'État, troubla
-M<sup>me</sup> Dalombre, comme si les portes qui venaient
-de s'ouvrir allaient se refermer pour jamais sur elle.</p>
-
-<p>Le malheureux! c'était dans ce caveau &mdash; un caveau
-de famille &mdash; qu'il suait son agonie. Être accusé,
-lorsque l'on est coupable, on sait au moins quel
-crime on expie ; mais innocent! On l'avait jeté dans
-cette fosse sans transition et presque sans explication.
-Elle serait certainement punie un jour de ce crime,
-le seul qu'elle eût encore commis : car la fabrication
-du faux acte de décès dont elle avait eu besoin pour
-son mariage tenait à la série de coups et de contrecoups
-qu'elle avait essuyés au début.</p>
-
-<p>Mais ce crime, elle n'en perpétrerait jamais de plus
-impardonnable. Et pourtant il lui était interdit de le
-réparer. Ce jeune homme dont Gustave lui-même
-avait constaté la probité allait échouer sur le banc des
-voleurs. Il serait inévitablement condamné ; et, si elle
-en avait la moindre envie, elle assisterait à ce jugement
-inique, sans qu'il lui fût permis de crier :</p>
-
-<p>&mdash; Mais vous ne voyez donc pas qu'il est innocent!</p>
-
-<p>Et, rappelant ses souvenirs d'enfance, elle comparait
-la situation de Gérald à celle de Lesurques, se
-répétant que c'était absolument l'affaire du «&nbsp;Courrier
-de Lyon&nbsp;».</p>
-
-<p>Le directeur entra dans le greffe en chaussons de
-lisières : &mdash; le chausson de lisière est usuel dans les
-prisons, même dans celles où on n'en fabrique pas :
-il semble qu'on ait peur de réveiller les prisonniers
-qui, pourtant, ont du temps de reste pour dormir. Albert
-lui exposa l'objet de sa mission ; à quoi le fonctionnaire
-répondit par des «&nbsp;monsieur le député&nbsp;»
-réitérés.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous demande mille fois pardon, monsieur le
-directeur, dit Albert ; M<sup>me</sup> Dalombre a peut-être eu
-peur qu'on me gardât, et elle a absolument tenu à
-m'accompagner ici. Si vous n'y voyez pas d'inconvénient,
-elle restera au greffe pendant que vous et moi
-irons inspecter l'établissement.</p>
-
-<p>Et se tournant vers Emmeline, qui regardait mélancoliquement
-à travers les carreaux de la salle :</p>
-
-<p>&mdash; Ma chère amie, fit-il, ne t'ennuie pas trop, bien
-qu'on ne soit pas dans une prison pour s'amuser. Je
-n'en ai certainement pas pour longtemps. Toi qui
-aimes les histoires de voleurs, tu pourras demander à
-M. le greffier de vouloir bien t'en raconter.</p>
-
-<p>Et il sortit avec le directeur.</p>
-
-<p>Le greffier, un petit déjà sur l'âge et qui rêvait ce
-que rêvent tous les greffiers : une direction de maison
-centrale, se montra plus qu'obséquieux à l'égard d'Emmeline,
-femme d'un député dont l'influence se manifestait
-surtout dans les questions pénitentiaires. Il lui
-avança une chaise sur laquelle s'étaient vraisemblablement
-déjà assis bon nombre de maltôtiers, escarpes
-ou assassins, pour y subir l'interrogatoire d'écrou.</p>
-
-<p>Elle promenait les yeux tout autour de cette pièce
-poussiéreuse, qui lui rappelait le bureau du terrible
-Heurteloup à la préfecture de police. Elle avait tant
-entendu parler de prison, de clou, de bloc et de
-«&nbsp;Grand-Hôtel&nbsp;» par ses camarades d'autrefois, que
-son passage &mdash; même d'un quart d'heure &mdash; dans une
-de ces géhennes l'étreignait comme dans un étau.
-Elle finit par rassembler le sang-froid dont elle allait
-avoir besoin pour conduire sa barque dans les écueils
-qu'elle était venue affronter. Elle commença par s'informer
-de la nature des délits qui amenaient le plus
-de coupables entre les mains de la justice.</p>
-
-<p>&mdash; C'est le vol ou plutôt l'escroquerie. Nous avons
-aussi l'abus de confiance, puis l'attentat à la pudeur,
-répondit le greffier, tout à son métier.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, interrogea Emmeline avec une feinte naïveté,
-parmi ceux qu'on vous amène, il s'en trouve
-quelquefois d'innocents.</p>
-
-<p>&mdash; Quelquefois, oui, madame ; mais ceux-là, nous
-les reconnaissons immédiatement. Quand on a été,
-comme moi, trente ans dans les maisons de détention,
-on ne s'y trompe guère.</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce possible! Vous savez comme ça, tout de
-suite, si un homme est coupable ou non?</p>
-
-<p>&mdash; Mais oui, madame. C'est une question de coup
-d'&oelig;il. Celui qu'on accuse d'un crime qu'il n'a pas
-commis n'a ni la même attitude, ni le même regard,
-ni le même système de défense que s'il l'avait commis
-en effet. Il y a toujours dans chaque pénitencier sept
-ou huit innocents que tout le monde connaît comme
-tels, et en faveur desquels on ne peut malheureusement
-rien.</p>
-
-<p>&mdash; Ainsi, s'obstina Emmeline, vous avez ici de
-pauvres gens que les tribunaux condamneront, bien
-qu'à vos yeux leur culpabilité soit plus que problématique?</p>
-
-<p>&mdash; Certainement, madame, fit l'employé avec un
-soupir philosophique. Souvent les preuves s'accumulent
-contre un individu avec un tel ensemble qu'il lui
-est impossible de lutter contre elles.</p>
-
-<p>Ayant amené la conversation sur le terrain favorable
-à ses plans, elle profita du peu de temps qui lui
-restait pour se renseigner suffisamment avant le
-retour de son mari.</p>
-
-<p>&mdash; C'est épouvantable! s'écria-t-elle. Mais quand on
-sait que les condamnés ne méritaient pas leur condamnation,
-on doit les traiter avec plus d'égards dans
-les prisons où ils font leur peine?</p>
-
-<p>&mdash; Sans doute, madame, répondit le greffier avec
-le même soupir d'autant plus résigné qu'il le poussait
-pour les autres. Par malheur, il y a les règlements
-qu'il est bien difficile de faire fléchir, à moins de
-très grandes protections.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous demande tous ces détails, reprit-elle
-d'un ton insouciant, précisément parce qu'on m'avait
-parlé d'un jeune homme, un peintre, un garçon
-d'assez bonne famille, à ce qu'il paraît, et qui allait
-passer en police correctionnelle pour avoir dérobé
-des titres de rente, des actions, je ne sais quoi, enfin ;
-comment donc? un monsieur Gérard, Girard&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement, c'est le n<sup>o</sup> 1118, le nommé Péronaud,
-dit Gérald. Hier encore, il est allé à l'instruction.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! insista Emmeline, croiriez-vous, monsieur,
-que deux personnes m'ont affirmé qu'il était
-innocent, et voilà trois mois qu'il est à Mazas! Vous,
-monsieur, qui avez l'habitude, pensez-vous qu'il le
-soit&hellip; innocent?</p>
-
-<p>&mdash; M. le directeur et moi, nous en sommes convaincus,
-dit le greffier en baissant la voix, comme si
-tenter d'arracher un prévenu des mains des juges
-constituait un acte d'opposition au gouvernement.</p>
-
-<p>&mdash; Il est innocent! Alors, il sera acquitté? demanda-t-elle
-chaleureusement.</p>
-
-<p>&mdash; Il sera inévitablement condamné, madame. C'est
-là encore un des exemples de ce concours de circonstances
-inexplicables sur lequel j'avais l'honneur d'appeler
-votre attention. Ce jeune homme n'a aucun
-passé judiciaire ; il est tout à fait distingué de manières ;
-il affirme, avec une énergie indomptable,
-ignorer absolument qui a pu, par erreur ou préméditation,
-introduire dans un de ses meubles un
-paquet d'obligations de la Ville de Paris, et, d'autre
-part, un monsieur très recommandable, qui n'a aucun
-motif d'en vouloir au détenu Péronaud, qu'il ne
-connaît pas, assure avec non moins d'énergie l'avoir
-vu ramasser, sur le trottoir, le rouleau d'obligations
-dont il nous donne les numéros et le bordereau
-d'achat.</p>
-
-<p>Et le narrateur ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; A moins qu'il n'y ait là-dessous quelque vengeance
-féminine, c'est à n'y rien comprendre.</p>
-
-<p>&mdash; Et, demanda-t-elle, ce M. Girald&hellip;, Gérald&hellip;
-Péronaud&hellip; enfin cet accusé ne soupçonne personne
-de quelque machination dressée contre lui?</p>
-
-<p>&mdash; Nous l'avons souvent interrogé là-dessus, M. le
-directeur et moi, mais il a toujours répondu qu'il ne
-se croyait aucun ennemi. D'ailleurs, la matérialité
-des faits n'est pas niable. Un jury même le condamnerait,
-à plus forte raison un tribunal.</p>
-
-<p>Rassurée du côté d'une investigation possible où
-son nom et son souvenir auraient été mêlés, elle se
-sentit envahie par une grande pitié. Elle n'en était
-pas moins un peu surprise que Gérald n'eût pas
-songé, fût-ce un instant, à rattacher son aventure à
-celle du bal de l'ambassade de Suède. La condamnation,
-maintenant certaine, du seul homme dont elle
-eût à craindre les bavardages, en rendant à Emmeline
-toute sa sécurité, lui avait rendu toute sa commisération.
-Puisqu'il n'avait rien raconté de sa rencontre
-avec elle, c'est qu'il était homme d'honneur.
-Elle aurait donc agi à la fois loyalement et prudemment
-en se confiant entièrement à lui. La peur est
-décidément bien mauvaise conseillère.</p>
-
-<p>A cette heure, il était trop tard et elle en était réduite
-à laisser aller les choses qu'il eût été si facile
-d'arrêter au début.</p>
-
-<p>&mdash; Ainsi, dit-elle au greffier, vous voyez de temps
-à autre cet infortuné? Est-il profondément abattu?</p>
-
-<p>&mdash; Il s'attriste à mesure que son emprisonnement se
-prolonge. Dans les premiers jours, il n'était que stupéfait.
-Nous le voyons quelquefois, soit dans sa cellule,
-soit au greffe, quand il revient de l'instruction.</p>
-
-<p>&mdash; Pauvre jeune homme! si j'avais seulement pu
-l'apercevoir un instant! fit Emmeline, dévorée du désir
-de contempler sa victime, afin de constater les
-ravages que trois mois de la plus dure comme de la
-plus injuste détention avaient exercés sur sa santé et
-sur son physique.</p>
-
-<p>&mdash; Si vous voulez, madame, je vais le faire demander
-au greffe, se hâta d'offrir l'employé, heureux
-de se signaler par ses prévenances.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! non! jamais! monsieur, se récria-t-elle,
-toute bouleversée à la pensée de se retrouver nez
-à nez avec un artiste pour qui sa présence au greffe
-de Mazas serait toute une révélation. Et, pour atténuer
-dans l'esprit du greffier la violence de son refus,
-elle ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Vous comprenez ce qu'il y aurait d'humiliant
-pour lui à mettre une femme dans la confidence de
-sa situation. Je ne l'aurais regardé que si j'avais été
-bien sûre qu'il ne me vît pas.</p>
-
-<p>Alors, avec le même empressement, le greffier, qui
-devinait son envie folle d'assister à la représentation
-d'une scène d'interrogatoire, lui proposa d'entrer
-dans la salle de l'économat contiguë à celle du greffe
-et d'où il lui serait loisible de voir, d'entendre et de
-juger le prisonnier auquel elle paraissait s'intéresser.</p>
-
-<p>&mdash; Vous apprécierez vous-même, madame, conclut-il,
-à quel point la parole d'un innocent ressemble peu
-à celle d'un coupable.</p>
-
-<p>Et, sonnant immédiatement un gardien, il lui
-donna l'ordre d'aller chercher et d'amener le 1118.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17">XVII<br />
-<span class="small">CONSTATATION</span></h2>
-
-
-<p>Emmeline s'était jetée dans la pièce que lui avait
-ouverte le greffier et que l'économe venait de quitter,
-étant allé, en compagnie du directeur, présider à la
-dégustation de la soupe pénitentiaire.</p>
-
-<p>La cachette était suffisamment aménagée pour que
-M<sup>me</sup> Dalombre pût, à travers la porte entre-bâillée,
-ne rien perdre de ce qui allait se dire, tout en restant
-elle-même à l'abri de quelque regard hasardeux.
-Même si son mari survenait pendant l'entretien
-commencé entre l'employé et le détenu, il ne s'étonnerait
-en rien qu'elle eût ainsi sauvé l'amour-propre
-d'un malheureux qu'elle avait rencontré par hasard
-au bal et qui avait déjà bu assez de honte comme
-ça.</p>
-
-<p>Elle était à l'affût depuis cinq minutes quand Gérald
-entra aux côtés du gardien. Emmeline s'attendait
-à surprendre sur le visage de ce calomnié les signes
-d'un abattement extraordinaire. Il lui parut un peu
-plus maigre et plus exsangue, mais elle fut surprise
-de la fierté de son allure.</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que vous m'avez fait venir pour me signifier
-ma mise en liberté? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash; Malheureusement non, fit le greffier sans se lever.
-Je crois même que M. le juge d'instruction se dispose
-à signer l'ordonnance de renvoi devant la police
-correctionnelle. C'est pourquoi je tenais à vous avertir
-pour que d'ici là vous tâchiez de recruter des témoins,
-n'importe lesquels. Ça fait toujours bien.</p>
-
-<p>&mdash; Des témoins! dit amèrement le prévenu. Où en
-prendrai-je? Tous les témoignages du monde n'empêcheront
-pas qu'on ait saisi chez moi des obligations
-qui y étaient, bien que je ne les y eusse certainement
-pas mises.</p>
-
-<p>Le greffier se tourna tout d'une pièce vers lui :</p>
-
-<p>&mdash; C'est précisément parce que vous ne les y avez
-pas mises, dit-il, que vous devriez tâcher de découvrir
-qui avait intérêt à les y mettre.</p>
-
-<p>&mdash; Il est certain que si j'avais la liberté de mes
-mouvements, répondit-il, je finirais par trouver la
-clef du mystère ; mais on commence par me calfeutrer
-dans une cellule de trois pieds de long et on
-m'engage ensuite à courir après les preuves de mon
-innocence. On m'a confronté avec un monsieur qui
-m'a formellement reconnu, quoique je ne le connaisse
-pas. J'aurai beau me démener et crier par-dessus les
-toits que je ne sais pas ce qu'on me veut, je ne convaincrai
-évidemment personne. Il m'est tombé une
-tuile qui m'a fendu la tête. Comment prévoir des
-accidents pareils?</p>
-
-<p>&mdash; Mais, reprit le greffier, si vous n'avez pas les
-moyens d'établir votre non-culpabilité, vous avez
-bien dans votre monde quelques protecteurs plus ou
-moins haut placés, qu'il vous serait facile de faire agir.
-Vous êtes là, vous ne vous remuez pas ; ce n'est pas
-ainsi qu'on se tire d'un mauvais pas.</p>
-
-<p>Gérald eut un mouvement de révolte qui pénétra
-jusqu'au c&oelig;ur d'Emmeline :</p>
-
-<p>&mdash; Pour faire agir quelqu'un en ma faveur, dit-il,
-il faudrait d'abord qu'il fût persuadé que je n'ai pas
-commis le vol pour lequel je suis ici. Or, jusqu'à présent,
-tous les magistrats devant lesquels j'ai passé me
-croient coupable. Ce serait donc en suppliant que je
-me poserais devant ceux mêmes qui me voudraient
-le plus de bien. Et je n'ai à supplier personne puisqu'il
-n'y a aucun reproche à m'adresser. D'ailleurs,
-je ne vois guère par qui je me ferais recommander.</p>
-
-<p>&mdash; De quel pays êtes-vous? insista le greffier. On
-a toujours son député ou son sénateur à qui, faute
-de mieux, il est permis de s'adresser.</p>
-
-<p>&mdash; Je suis de la Touraine, mais je suis venu à
-Paris très jeune pour mes études de peinture, et je
-ne vote pas. En fait de député, je n'en ai jamais vu
-qu'un &mdash; pas même lui &mdash; sa femme, avec qui j'ai
-dansé dans un bal. Je ne vais pas, bien sûr, écrire à
-cette dame une lettre datée de Mazas.</p>
-
-<p>Emmeline rougit derrière sa porte, comme s'il avait
-su qu'elle était là, qu'elle l'entendait et refusait de lui
-tendre la main, qu'il implorait ou plutôt qu'un geôlier,
-plus généreux qu'elle, implorait pour lui.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi donc ne vous adresseriez-vous pas à
-cette dame? repartit le greffier. Elle se montrera
-peut-être toute disposée à vous rendre service.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! fit-il avec un sourire douloureux ; ce serait
-beau. Lui envoyer cette flatteuse missive : «&nbsp;Madame,
-vous vous rappelez sans doute votre danseur du bal
-de l'ambassade de Suède? Eh bien! il est à Mazas et
-il va passer en police correctionnelle pour filouterie.&nbsp;»
-Elle, qui est charmante et distinguée au possible,
-serait fière d'avoir eu pendant deux contredanses
-consécutives un cavalier de cet acabit.</p>
-
-<p>&mdash; C'est trop fort! se disait Emmeline du fond de sa
-cachette, voici en quels termes il parle de moi! On lui
-propose de faire appel à ma protection, et il ne saute
-pas sur cette idée! Il sait pourtant qu'il me serait impossible
-de ne pas la lui accorder. Et, au contraire, il
-parle de ma distinction et de la honte qu'il éprouverait
-à m'avouer sa situation actuelle! Je n'y comprends
-vraiment rien.</p>
-
-<p>Elle ne commença à comprendre qu'en entendant
-de la bouche du détenu cette réflexion, qu'il n'avait
-certainement ni préparée ni méditée, puisqu'il se
-croyait seul avec l'employé de la prison :</p>
-
-<p>&mdash; Au reste, on lui apprendrait que je suis sur le
-point d'être jugé pour indélicatesse qu'elle s'en étonnerait
-médiocrement, car j'ai trouvé moyen de me
-l'aliéner totalement par mon manque de savoir-vivre,
-et c'est ce qu'une femme du monde pardonne le
-moins. Je ne l'ai vue que pendant une soirée, et elle
-m'a quitté fâchée, sans que j'aie jamais pu deviner
-au juste pourquoi. Probablement j'aurais été inconvenant
-sans m'en douter. Nous autres, peintres,
-nous ne savons pas toujours peser nos expressions.</p>
-
-<p>&mdash; Comment! comment! se dit-elle en s'accrochant
-à la porte pour ne pas défaillir, est-ce que je me
-serais trompée? Est-ce qu'il ne m'aurait pas reconnue?
-Est-ce que j'aurais commis une infamie
-inutile? Oh! ce serait pis que tout au monde, et mon
-ignominie serait complète.</p>
-
-<p>Gérald ayant terminé ses doléances, le greffier
-pensa que la curiosité de la femme de «&nbsp;monsieur le
-député&nbsp;» était suffisamment satisfaite. Le gardien
-attendait l'ordre de réintégrer le 1118 dans sa cellule.
-Alors Emmeline, se refusant à admettre qu'elle eût
-provoqué par erreur l'épouvantable catastrophe qui
-allait fondre sur ce jeune homme qui supportait si
-dignement un malheur devenu sans motif et sans
-but, si, en effet, il n'avait pas retrouvé dans M<sup>me</sup> Dalombre
-la femme qu'il avait assise un soir sur ses
-genoux dans un claque-dents des boulevards extérieurs,
-perdit complètement la tête.</p>
-
-<p>Elle s'élança à tout hasard dans le greffe comme si
-elle sortait de l'économat et se dirigea vers la porte ;
-mais, s'arrêtant à mi-chemin, elle eut l'air de remarquer
-tout à coup le prisonnier et lui dit d'une voix
-mêlée de douceur et d'étonnement :</p>
-
-<p>&mdash; Mais je ne me trompe pas. C'est bien vous,
-monsieur, avec qui j'ai dansé à l'ambassade de Suède?</p>
-
-<p>Gérald fit un pas en arrière. Par quel incroyable
-imprévu M<sup>me</sup> Dalombre, dont il venait de parler cinq
-minutes auparavant, se trouvait-elle dans le greffe
-de Mazas en même temps que lui? Elle lui en fournit
-immédiatement l'explication :</p>
-
-<p>&mdash; Mon mari est chargé par la Chambre de visiter
-les établissements pénitentiaires, dit-elle. J'ai tenu
-à l'accompagner. On n'a pas toujours l'occasion de
-voir une prison.</p>
-
-<p>Et comme si elle était à cent lieues de soupçonner
-l'aventure de Gérald, elle ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Mais vous-même, monsieur, par quel hasard
-êtes-vous ici?</p>
-
-<p>&mdash; Demandez à monsieur, répondit-il, en désignant
-le greffier.</p>
-
-<p>Et le greffier se taisant, puisqu'il avait déjà mis la
-visiteuse au courant, le prisonnier reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Je suis ici, accusé de vol. Oui, madame&hellip; vous
-riez. Vous ne le croyez pas&hellip; Et, frappant un grand
-coup de poing sur le bureau de l'employé, il grommela
-entre ses dents serrées :</p>
-
-<p>&mdash; Moi non plus, je ne pouvais pas le croire.</p>
-
-<p>Emmeline affecta de prendre très légèrement cette
-confidence.</p>
-
-<p>&mdash; Ah çà! voyons, fit-elle, c'est une plaisanterie.
-D'ailleurs, vous êtes assurément innocent. Vous
-n'avez donc rien à craindre.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai si bien tout à craindre que je serai presque
-certainement condamné. C'est ma vie perdue. Et
-sans que je sache pourquoi, répliqua-t-il rageusement.
-Est-ce horrible! me présenter ainsi devant
-vous, madame, avec un gardien à mes côtés, devant
-vous qui aviez daigné danser avec moi&hellip; sans me
-connaître.</p>
-
-<p>&mdash; Mais oui, j'ai dansé avec vous, et j'en suis fière,
-et j'espère bien y danser encore, répondit-elle. Car
-cette accusation n'a aucun sens. N'est-ce pas, monsieur,
-que ce n'est pas sérieux? dit-elle en s'adressant
-au greffier.</p>
-
-<p>&mdash; Malheureusement, tout ce qui se passe ici est
-sérieux, riposta celui-ci. Et si le détenu&hellip; si M. Gérald
-n'a pas quelque protecteur bien influent qui
-puisse répondre de lui et même faire des démarches
-en sa faveur&hellip; Mais il ne veut pas, il a honte. Il dit :
-«&nbsp;Je suis innocent!&nbsp;» et il s'imagine que ça suffit.</p>
-
-<p>C'était clair. Gérald n'avait pas eu un mot qui pût
-passer pour une allusion. Cependant, elle ne voulut
-pas prendre de résolution avant d'avoir des certitudes.</p>
-
-<p>Elle le regarda bien en face comme pour le provoquer
-à une indiscrétion, à une explosion plutôt. Il
-prit cette invite comme un simple encouragement à
-accepter les services qu'elle semblait lui offrir et y
-répondit d'une voix triste :</p>
-
-<p>&mdash; Souscrire à des démarches en ma faveur auprès
-des juges, ce serait presque avouer ma culpabilité.
-Être acquitté par complaisance, il ne me manquerait
-plus que cette dernière abjection! Je vous donne ici
-ma parole, madame, que les obligations qu'on a
-trouvées chez moi, j'ignore absolument comment
-elles y sont venues. Croyez-moi, c'est tout ce que je
-réclame, et vous serez encore trop bonne de me
-croire, car vous paraissez avoir emporté un bien
-mauvais souvenir de moi, en quittant ce bal où j'ai
-eu le grand honneur d'être un instant votre cavalier.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, c'est vrai, dit-elle, vous me rappelez là
-mes torts ; mais vous m'avez excusée, j'en suis sûre.
-Je suis, depuis quelques années, atteinte d'une maladie
-nerveuse et je sortais d'une crise&hellip; Du reste, vous
-avez dû vous rendre compte de mon malaise. A trois
-ou quatre reprises, j'ai été sur le point de m'évanouir.</p>
-
-<p>&mdash; C'est moi, madame, répondit Gérald, qui me
-suis au contraire amèrement reproché de vous avoir
-sans doute froissée par mon sans-façon, et c'est de
-moi seul que doivent venir les excuses. Quant à user
-de votre influence pour me sauver, je vous conjure
-de n'en rien faire. Nous verrons bientôt si la fatalité
-doit me poursuivre jusqu'au bout.</p>
-
-<p>Il salua profondément M<sup>me</sup> Dalombre et sortit par
-la porte que lui ouvrit le gardien et qui donnait sur
-le couloir. Emmeline pétrissait son mouchoir d'une
-main crispée, décidée à tout pour soustraire ce malheureux
-au guet-apens dans lequel elle l'avait attiré.
-Dans sa dignité restée toujours debout, il refusait
-les services qu'elle lui offrait ; mais elle était bien
-résolue à ne tenir aucun compte de cette exagération
-de délicatesse et d'orgueil. Aussi, à peine son mari
-fut-il de retour de son excursion à travers les cuisines,
-les cellules simples et les cellules doubles, qu'elle se
-hâta de lui faire cette communication :</p>
-
-<p>&mdash; Te rappelles-tu, Albert, ce jeune homme avec
-qui j'ai dansé à l'ambassade de Suède? Un peintre&hellip;
-Tu ne l'as peut-être pas remarqué. Eh bien! il est à
-Mazas&hellip; c'est horrible&hellip; accusé de vol et d'un vol
-qu'il n'a pas commis. On l'a pris pour un autre. Il
-faut absolument qu'en sortant d'ici tu ailles parler au
-ministre de la justice. Tu es député, tu ne peux pas
-laisser condamner un innocent, n'est-ce pas, monsieur
-le directeur? ajouta-t-elle en prenant à témoin
-ce rigide fonctionnaire.</p>
-
-<p>&mdash; Malheureusement, madame, répliqua-t-il, si
-M. Dalombre est député, ce sont les juges qui condamnent.
-J'ai comme vous de fortes raisons de supposer
-que ce jeune homme a été victime d'un malentendu.
-Il y a dans son accent une sincérité bien difficile
-à feindre, mais les magistrats ne jugent pas sur
-des impressions.</p>
-
-<p>&mdash; En outre, objecta Albert, il me semble difficile
-d'aller demander comme un service personnel à
-un président de chambre d'acquitter un accusé, s'il
-le croit coupable.</p>
-
-<p>&mdash; Mais il ne l'est pas, je suis sûre qu'il ne l'est pas,
-répéta Emmeline avec emportement. Si tu ne veux
-rien faire pour ce pauvre et honnête garçon, eh bien!
-c'est moi qui me charge de le tirer d'affaire.</p>
-
-<p>Et d'un pas résolu elle gagna la porte devant
-laquelle les attendait la voiture. Son parti était pris.
-Elle devait une réparation à cette victime. Elle s'acquitterait
-coûte que coûte.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18">XVIII<br />
-<span class="small">LA LIBÉRATRICE</span></h2>
-
-
-<p>A peine rentrée chez elle, elle ressortit, sauta dans
-un fiacre et se fit mener d'un train d'enfer, en
-promettant des pourboires extravagants, chez le
-vieux Gustave, lequel attendait dans une douce
-quiétude la décision judiciaire qui allait le mettre
-pour longtemps à l'abri d'indiscrétions redoutables.</p>
-
-<p>&mdash; Je m'étais trompée, dit Emmeline, en entrant
-impétueusement dans l'atelier, que l'artiste en faux
-avait sinon embelli, du moins rapproprié depuis que
-la manne y avait pénétré par la fenêtre à tabatière.
-Il parlait même de déménager.</p>
-
-<p>&mdash; En quoi vous étiez-vous trompée? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash; Ce M. Gérald ne sait rien du faux acte que nous
-avons machiné. J'avais pris la mouche sur un mot que
-j'avais mal compris. C'était déjà assez vilain de l'envoyer
-en prison, même quand nous n'avions pas le
-choix. Aujourd'hui que sa condamnation ne nous
-profiterait en rien, ce serait abominable. Vite! il n'y a
-pas une minute à perdre. Il faut lui faire rendre
-immédiatement sa liberté.</p>
-
-<p>Gustave sauta en l'air.</p>
-
-<p>&mdash; Comment! lui faire rendre sa liberté? En voilà
-une forte! Est-ce que je le peux maintenant? Vous
-vous figurez donc que j'ai la clef de Mazas dans ma
-poche?</p>
-
-<p>&mdash; Que vous l'ayez ou non, je vous dis qu'il le
-faut, insista-t-elle violemment. Je comprends qu'il
-sera malaisé de vous rétracter devant les juges. Vous
-allez être obligé de mentir de nouveau ; mais soyez
-tranquille, je vous en tiendrai compte. Quand je
-devrais vendre jusqu'à mon dernier bijou, je trouverai
-bien encore cinq mille francs à vous donner pour
-le sauver.</p>
-
-<p>&mdash; Après m'en avoir donné dix mille pour le perdre!
-fit remarquer Gustave en haussant les épaules
-d'un air bon enfant, cette perspective de cinq nouveaux
-mille francs ayant déjà aplani une partie des
-difficultés qu'il signalait.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, rien n'est plus simple, fit-elle, en renversant
-en imagination tous les obstacles. Il est incroyable
-que moi, une femme, je sois obligée de vous
-indiquer la marche à suivre. Vous allez trouver le
-juge d'instruction et vous lui déclarez que, toute
-réflexion faite, vous n'êtes pas bien sûr que le prévenu
-soit l'homme que vous avez vu ramassant vos
-obligations. Vous ajoutez que l'autre était plus grand,
-autrement vêtu, enfin tout ce que vous voudrez.</p>
-
-<p>&mdash; Ma parole d'honneur, on n'est pas enfant à ce
-point-là! s'exclama-t-il. Puisque le paquet a été saisi
-chez lui dans un meuble, avec les numéros des titres
-qu'on a confrontés. Il n'y a pas à aller contre l'évidence.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! mon Dieu! mon Dieu! que devenir? répétait
-Emmeline en joignant les mains au-dessus de sa
-tête. Tant que ce pauvre jeune homme sera en prison,
-je ne vivrai pas.</p>
-
-<p>&mdash; Au commencement, c'était parce qu'il n'y était
-pas que vous ne pouviez pas vivre. Les femmes, vraiment,
-c'est à pouffer de rire!</p>
-
-<p>Mais Emmeline n'était pas d'humeur à savourer ses
-réflexions. Elle ne lui permit pas le moindre répit :</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, voyons, trouvez quelque chose! fit-elle.</p>
-
-<p>Le vieux pandour prit une attitude résignée qui
-semblait dire :</p>
-
-<p>&mdash; Il faut bien trouver quelque chose, en effet,
-puisque vous l'exigez absolument.</p>
-
-<p>Il se recueillit quelque temps, couvrant ses yeux de
-sa main droite, comme pour empêcher qu'on ne vît
-le travail qui s'opérait dans son cerveau fécond ; et,
-après une méditation assez longue pour laisser supposer
-à Emmeline qu'il allait lui en donner pour
-cinq mille francs, il développa ce projet :</p>
-
-<p>&mdash; Il n'y a guère qu'un moyen d'arrêter les frais
-auprès du juge d'instruction : c'est de substituer
-Lilio à notre Gérald. Nous achèterons à l'Italien un
-chapeau dans le genre de celui du peintre, nous lui
-mettrons sur le dos une vareuse à peu près pareille à
-celle dans laquelle le pauvre diable a été arrêté ; on
-les placera l'un à côté de l'autre, et je déclarerai alors
-ne plus savoir lequel j'ai vu ramasser le rouleau d'obligations
-que j'avais laissé tomber.</p>
-
-<p>&mdash; Votre idée n'a pas le sens commun, lui fit brutalement
-observer Emmeline, qui, pour son argent,
-s'accordait le droit de s'exprimer en toute franchise.
-Si on relâche M. Gérald, ce sera pour incarcérer à sa
-place votre Italien. Or il ne se laissera pas arrêter
-comme ça sans crier. Il racontera tout et nous serons
-bien obligés d'expliquer dans quel but nous avons
-tendu ce traquenard à un homme que nous ne connaissions
-pas et contre lequel nous ne devions avoir
-aucun motif d'animosité.</p>
-
-<p>&mdash; Mais laissez-moi donc faire! insista Gustave, en
-haussant les épaules. Lilio ne racontera rien : d'abord,
-parce que nous le payerons pour se taire, et, en second
-lieu, parce que lui ne pourra être accusé d'un délit
-quelconque. Voici quelle sera sa déposition devant le
-juge instructeur :</p>
-
-<p>«&nbsp;Je suis modèle de mon état ; je cherchais des poses
-et j'avais aperçu de la rue les fenêtres d'un atelier de
-peintre. Au moment où je me dirigeais vers la maison
-pour monter chez M. Gérald, mon pied a donné dans
-un rouleau de papier que j'ai pris pour du papier à
-dessin. Je l'ai ramassé sans y attacher la moindre importance ;
-et la preuve, c'est que je l'ai déposé machinalement
-sur une table dans l'atelier de M. Gérald,
-qui n'était pas chez lui en ce moment. C'est sans
-doute la femme de ménage qui, sans y faire attention,
-aura serré ce paquet dans le meuble où on l'a découvert ;
-et comme il renfermait des obligations de la
-Ville, on aura supposé que ces valeurs avaient été
-ramassées rue Condorcet non par moi, mais par Gérald
-lui-même : d'autant plus que le propriétaire des
-obligations a affirmé l'avoir reconnu pour l'homme
-au pied de qui il les avait laissées tomber.&nbsp;»</p>
-
-<p>L'erreur semblera évidente, ajouta le vieux faussaire,
-d'autant que je justifierai la confusion que j'ai
-faite par la ressemblance des costumes de Lilio et de
-Gérald, qui, bruns tous deux et à peu près de même
-taille, peuvent, en somme, être facilement pris l'un
-pour l'autre. Hein! qu'avez-vous à répondre?</p>
-
-<p>&mdash; C'est, en effet, très ingénieux, ne put s'empêcher
-d'avouer Emmeline.</p>
-
-<p>&mdash; Notez, continua-t-il, que si on interroge la
-femme de ménage qui balayait l'atelier quand Lilio y
-est monté, elle abondera forcément dans notre combinaison.
-Et Gérald ne saura même pas qu'il vous
-doit la clef des champs : ce qui, à mon avis, est de
-première importance.</p>
-
-<p>Ce Gustave était décidément plein de ressources.
-Nul doute qu'avec son aplomb, il ne fît accepter par
-la justice cette version nouvelle, d'ailleurs très vraisemblable
-et même en grande partie vraie, puisque
-effectivement le jeune modèle était monté chez Gérald
-pour y déposer subrepticement le rouleau dénonciateur.
-Du moment où le possesseur légitime des obligations
-proclamait lui-même le quiproquo et se désistait
-de sa plainte, la réhabilitation et l'élargissement
-immédiat du détenu ne souffriraient aucune difficulté.</p>
-
-<p>Emmeline descendit allègrement les innombrables
-étages de la maison de la rue Viollet-le-Duc. Elle était
-soulagée de ce poids intolérable qu'elle craignait
-d'avoir à porter toute sa vie. Le madré Lilio se fit une
-tête d'imbécile pour aller demander à être entendu
-par le juge d'instruction dans l'affaire Péronaud. Il
-expliqua comment, étant retourné à l'atelier de la
-rue Condorcet pour y demander si on avait besoin de
-lui, il avait appris que l'artiste qui le louait était accusé
-d'avoir volé des papiers qu'on avait retrouvés
-chez lui, mais que personne, dans la maison, ne le
-croyait coupable, parce qu'il avait toujours parfaitement
-payé son terme et qu'il passait pour un très
-honnête garçon.</p>
-
-<p>Alors, il s'était rappelé être monté un jour chez ce
-pauvre M. Gérald, après avoir ramassé presque à sa
-porte un rouleau de papiers qu'il avait dû déposer
-quelque part, attendu qu'il n'avait jamais su où il
-était passé. Lui, il était Italien et ne savait pas lire le
-français. Ce papier ne pouvait lui servir à rien. Il
-l'avait probablement jeté sur une table et jamais il ne
-se serait souvenu de cette histoire-là, sans le malheur
-qui était arrivé à M. Gérald. On lui avait conseillé
-d'aller tout de suite prévenir M. le juge d'instruction.
-Il y venait, et voilà.</p>
-
-<p>Le magistrat, un peu désappointé de voir lui échapper
-un prévenu auquel il avait à plusieurs reprises
-irréfutablement démontré qu'il était coupable, objecta
-à ce témoin gênant que le détenu Gérald avait été
-formellement reconnu par l'honorable propriétaire
-des obligations comme l'individu qui les avait escamotées
-sous ses yeux.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, mais peut-être que ce monsieur a la vue
-basse! fit observer le modèle en jouant le jocrisse.</p>
-
-<p>Bien que les hommes ne croient guère au hasard
-non plus qu'aux coïncidences, celui devant lequel venait
-spontanément témoigner cet Italien, qui bredouillait
-à peine la langue française, fut bien obligé de
-constater que le costume de Lilio concordait singulièrement
-avec celui du prévenu Gérald. Il espérait
-cependant encore que, mis en leur présence à tous
-deux, le plaignant persisterait dans ses affirmations.
-Il eût été trop cruel pour ce magistrat de perdre ainsi
-le bénéfice d'une affaire qu'il avait si bien menée.
-Décidément, la police n'avait pas de chance depuis
-quelque temps. Les coupables lui échappaient à qui
-mieux mieux ; et quand, par aventure, elle en arrêtait
-un, il se trouvait qu'il était innocent.</p>
-
-<p>Le juge s'exécuta pourtant et, après avoir envoyé
-chercher Gérald à Mazas, il fit demander à Gustave
-de vouloir bien se rendre au Palais de Justice. Gérald
-entra le premier dans le cabinet du juge d'instruction,
-où se tenait Lilio, assis dans un coin. Avant de
-se décider à la comparaison entre le prévenu et le
-témoin, le magistrat risqua une dernière tentative :</p>
-
-<p>&mdash; Vous feriez cent fois mieux d'avouer, dit-il presque
-tendrement à Gérald. Le tribunal vous saura gré
-de votre franchise, tandis que votre obstination vous
-coûtera probablement très cher.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai fait tous les aveux dont j'étais capable, répondit
-le peintre. J'ai avoué mon innocence. Je ne
-puis rien de plus.</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien! fit le juge. Nous allons procéder à
-une nouvelle confrontation entre vous et M. Bachelin
-qui vous accuse de lui avoir dérobé les valeurs que
-vous savez. Ce sera la dernière, et elle sera décisive.</p>
-
-<p>Gustave, qui avait attendu sa convocation toute la
-matinée, arriva comme un homme très surpris qu'on
-l'eût dérangé de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash; Il est heureux qu'on m'ait trouvé chez moi, j'allais
-sortir. Est-ce que nous en avons pour longtemps,
-monsieur le juge d'instruction? dit-il. Tout ce que
-j'avais à dire, il me semble que je l'ai dit.</p>
-
-<p>&mdash; Connaissez-vous monsieur? demanda l'instructeur
-à Gustave en lui désignant Lilio, auquel il avait
-fait signe de se lever.</p>
-
-<p>&mdash; Non, monsieur le juge d'instruction, je ne connais
-pas monsieur, répondit-il nettement.</p>
-
-<p>&mdash; Maintenant, dit le magistrat à Lilio, veuillez
-vous tenir debout, le chapeau sur la tête, à côté du
-prévenu, qui se coiffera également du chapeau qu'il
-tient à la main et qui est bien, n'est-ce pas? celui
-qu'il portait le jour où le délit a été commis?</p>
-
-<p>Gérald et Lilio se placèrent côte à côte ; et bien que
-le dernier fût un peu moins grand que l'autre, l'aspect
-général, grâce à l'identité du costume et de la
-coiffure, était tellement similaire que le juge d'instruction
-jeta à son greffier un regard désolé.</p>
-
-<p>Le vêtement et le chapeau du jeune modèle s'appareillaient
-d'autant plus à ceux du peintre que Gustave
-les lui avait achetés, l'avant-veille, aussi ressemblants
-que possible.</p>
-
-<p>&mdash; Je dois vous apprendre à présent, reprit le juge,
-à quoi tend cette mise en scène. Monsieur, qui est
-Italien, prétend être la personne qui a ramassé les
-obligations rue Condorcet, qui les a portées jusque
-chez le prévenu et qui les y a oubliées. Si bien qu'abusé
-par une sorte de ressemblance dans la tournure,
-dans l'habillement et dans la physionomie, vous auriez
-pris celui-ci pour celui-là.</p>
-
-<p>Gustave, comme écrasé par la stupeur, prolongea
-son ébahissement quelques instants encore.</p>
-
-<p>&mdash; En effet, balbutia-t-il, jamais je n'ai vu une personne
-en rappeler aussi exactement une autre. Si je
-m'y suis trompé, convenez, monsieur le juge d'instruction,
-que vous auriez fait de même. C'est vraiment
-incroyable!</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur ne parlant qu'assez incorrectement le
-français, dit le juge, je vais vous reconstituer la déposition
-qu'il vient de faire devant moi et dont je
-vous prie de vouloir bien relever les contradictions
-ou les erreurs.</p>
-
-<p>Et il raconta bénévolement à Gustave tout ce que
-ce dernier avait inventé trois jours auparavant, et qu'il
-feignit d'écouter avec la plus scrupuleuse attention.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, fit-il observer, du ton d'un homme qui,
-pour être fortement ébranlé, n'est pas absolument
-convaincu, si ce jeune modèle est monté chez M. Gérald,
-il a été reçu par quelqu'un, un domestique, une
-bonne, un concierge.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, fit Lilio, en continuant à exagérer son accent
-étranger, il y avait là une vieille femme qui balayait.</p>
-
-<p>&mdash; Quelle est cette femme? demanda le magistrat à
-Gérald.</p>
-
-<p>&mdash; Ma femme de ménage, répondit-il.</p>
-
-<p>&mdash; Et qu'est-elle devenue?</p>
-
-<p>&mdash; Je l'ignore. Voici plus de trois mois que je suis
-en prison.</p>
-
-<p>&mdash; Toute la question est de la retrouver, insista
-Gustave. Il est clair que si ce jeune Italien lui a parlé
-et qu'elle le reconnaisse, c'est que j'aurai été dupe
-d'une illusion que je regretterai profondément, mais
-qu'explique suffisamment le plus étrange concours de
-circonstances. <i lang="la" xml:lang="la">Errare humanum est!</i> conclut-il, pour
-faire montre de son érudition.</p>
-
-<p>Car la loi, l'impassible loi, vous tient coffré pendant
-des mois, après quoi elle vous ouvre la porte de
-votre cellule en vous disant pour tous dommages-intérêts :</p>
-
-<p>&mdash; Nous nous sommes trompés. Mais aussi, c'est de
-votre faute. Si vous n'aviez pas ressemblé comme
-deux gouttes d'eau à un autre pour lequel on vous a
-pris, ce désagrément ne vous serait pas arrivé.</p>
-
-<p>L'essentiel était de retrouver et de faire comparaître
-la femme de ménage. Le vieux Gustave, qui
-avait pris des informations et savait parfaitement où
-aller la chercher, affecta un profond désespoir de
-l'erreur dont il était responsable. Il s'offrit à entreprendre
-toutes les démarches nécessaires à la découverte
-de cette fameuse vérité qu'on feint toujours de
-poursuivre et qu'on lâche si facilement quand on
-peut mettre la main dessus.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, dit-il en serrant à demi Gérald dans
-ses bras, si j'ai eu envers vous des torts involontaires,
-soyez sûr que je ne goûterai de repos qu'après les
-avoir réparés. Je vais me jeter sur la piste de cette
-femme et je ne m'arrêterai qu'après l'avoir amenée ici
-morte ou vive.</p>
-
-<p>Cependant pour la vraisemblance, il ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Je voudrais seulement savoir son nom.</p>
-
-<p>&mdash; On l'appelait M<sup>me</sup> Basile, répondit le peintre. Elle
-ne venait chez moi que depuis un mois, tous les
-jours, de dix heures à deux.</p>
-
-<p>&mdash; M<sup>me</sup> Basile, fit Gustave, en inscrivant sur un
-carnet d'homme sérieux ce nom qu'il connaissait
-depuis trois jours. Laissez-moi faire, monsieur le
-juge d'instruction : je m'engage à vous la conduire
-demain matin, à l'heure que vous voudrez bien fixer
-vous-même.</p>
-
-<p>Les magistrats instructeurs sont ainsi faits : quand
-ils voient qu'un prévenu est manifestement innocent
-et que toute leur mauvaise foi ne réussirait pas à
-mettre debout l'accusation qu'ils ont tenté d'échafauder
-contre lui, ils deviennent aussi polis qu'ils ont
-été brutaux, et aussi bienveillants qu'ils étaient impitoyables.
-Comme homme, celui qui avait été chargé
-de suivre l'affaire entamée contre le jeune artiste
-avait puisé dans les interrogatoires auxquels il l'avait
-soumis la certitude de la non-culpabilité de ce prévenu,
-dont il n'avait même pu tirer l'apparence d'un
-aveu ou d'une contradiction, bien qu'il l'eût retourné
-dans tous les sens.</p>
-
-<p>Comme magistrat, il se donnait une peine extraordinaire
-pour obtenir contre cet être récalcitrant quinze
-jolis mois de prison. Mais les nouvelles déclarations
-de l'insoupçonnable M. Bachelin, la similitude indiscutable
-entre la tournure, la coiffure, l'équipement
-du prévenu et ceux du jeune Italien qui, d'ailleurs,
-reconnaissait avoir ramassé sur le trottoir les papiers
-formant les seules pièces à conviction du procès,
-mettaient l'accusation à néant, au point qu'en
-insistant, le juge risquait simplement de se faire attraper
-par les journaux.</p>
-
-<p>Il n'hésita donc pas à tourner bride ; et, tout en
-faisant ramener Gérald à sa prison en voiture cellulaire,
-il le réconforta par ces paroles d'espoir :</p>
-
-<p>&mdash; Demain, monsieur, j'aurai l'honneur de faire
-parvenir au greffe de la prison la décision que j'aurai
-prise. Je n'ai pas besoin de vous répéter que je serais
-heureux qu'elle vous fût favorable.</p>
-
-<p>Le lendemain, Lilio, convoqué de nouveau, fut
-confronté avec la femme de ménage, qui le désigna
-immédiatement comme l'italien qui était venu, environ
-une demi-heure avant la rentrée de M. Gérald,
-se proposer comme modèle. Avait-il ou n'avait-il pas
-un rouleau de papier à la main ; l'avait-il posé sur
-une table et l'avait-elle serré dans le bahut : voilà ce
-qu'elle était hors d'état d'affirmer ; toutefois, puisque
-le jeune homme le déclarait lui-même, elle n'avait
-aucune base de démenti à lui opposer.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! que je suis content! s'écria Gustave en respirant
-à pleins poumons. Le remords d'avoir fait condamner
-cette victime innocente m'aurait poursuivi
-jusqu'à la fin de mes jours.</p>
-
-<p>Séance tenante, afin de donner devant témoins la
-mesure de son intégrité, le juge instructeur signa
-une ordonnance de non-lieu qu'il fit porter, accompagnée
-d'un ordre de mise en liberté, par un express
-auquel &mdash; toujours devant témoins &mdash; il recommanda
-la plus grande célérité.</p>
-
-<p>Ce qui compléta la joie dont Gustave faisait parade,
-c'est qu'on lui rendit en même temps ses obligations,
-ou plutôt celles d'Emmeline, lesquelles étaient, depuis
-trois mois, restées dans le dossier. Il en donna
-décharge, se promettant tacitement de négliger le récit
-de ce dernier épisode, quand il raconterait à sa
-complice le dénouement du drame qu'ils avaient perpétré
-en collaboration.</p>
-
-<p>Il salua profondément le juge d'instruction, puis
-Lilio, qu'il était censé avoir vu la veille pour la première
-fois, bien qu'il lui eût glissé ces mots pendant
-que le juge rédigeait l'<span lang="la" xml:lang="la">exeat</span> de Gérald :</p>
-
-<p>&mdash; Je t'attendrai sur le quai, en face du Dispensaire.</p>
-
-<p>Quoique parfaitement éclairé sur le malentendu
-qui avait coûté trois mois de cellule à son pensionnaire,
-le directeur de Mazas ne douta pas un instant
-que l'intervention de M. le député et de M<sup>me</sup> son épouse
-n'eût été pour tout dans la libération de Gérald.</p>
-
-<p>Au reçu de l'ordre signé du juge, le greffier de la
-prison se précipita dans la cellule du détenu qui, à
-la main chaleureuse que l'employé lui tendit, devina
-l'objet de tant d'empressement.</p>
-
-<p>Quand on a de si belles connaissances, on est toujours
-à ménager. Aussi, afin de lui épargner la compagnie
-d'un gardien, le sous-fonctionnaire le conduisit-il
-lui-même au greffe pour la cérémonie de la
-levée de l'écrou, et Gérald prit congé sur cette prière
-qu'il lui adressa tout bas :</p>
-
-<p>&mdash; Si vous vouliez être bien aimable, vous parleriez
-de moi à votre ami le député pour une direction
-en province.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch19">XIX<br />
-<span class="small">EN LIBERTÉ</span></h2>
-
-
-<p>L'horreur de ce régime humiliant qu'on pourrait
-appeler l'assaisonnement de la prison, la voix dure
-des gardiens, le froissement des menottes sur les poignets
-de ceux qu'on mène à l'instruction, les interrogatoires
-dont chaque mot semble vous dire : «&nbsp;Vous
-mentez!&nbsp;» avaient à la fois tellement indigné et assombri
-Gérald qu'il en garda l'éc&oelig;urement longtemps
-après avoir reconquis sa liberté.</p>
-
-<p>Il lui était en outre extrêmement difficile d'expliquer
-à chacun des locataires de sa maison qu'il avait
-été incarcéré à la suite d'une méprise sinistre dont
-tout autre aurait pu tomber victime à sa place. Ses
-trois mois de prison pèseraient sur toute sa vie. Il convenait
-d'ailleurs que tout le monde se serait trompé
-à la similitude de son costume et de celui du jeune
-modèle italien, et il ne gardait pas rancune à ce
-M. Bachelin, auquel il était à cent lieues de supposer
-la moindre arrière-pensée.</p>
-
-<p>Ce qui le préoccupait surtout, c'était de revoir tous
-ses amis, pour leur expliquer qu'il n'était pas un voleur.
-Heureusement pour sa réhabilitation, Lilio était
-assez connu chez les peintres qui l'employaient et
-auxquels il présenta volontiers l'aventure sous le jour
-dont Gustave avait jugé à propos de l'éclairer ; si bien
-que Gérald reprit sa place dans le monde des artistes,
-sans autre accroc à sa réputation.</p>
-
-<p>Mais il tenait particulièrement à faire part de l'issue
-de l'affaire à cette jolie M<sup>me</sup> Dalombre que, par le
-plus invraisemblable des hasards, il avait rencontrée
-dans le greffe même de Mazas. Elle n'était évidemment
-pour rien dans sa délivrance, pensait-il, puisque
-c'était le plaignant lui-même qui avait spontanément
-reconnu le malentendu ; mais elle lui avait témoigné
-un intérêt si sincère, alors qu'elle pouvait, qu'elle
-devait même le supposer coupable, qu'il avait hâte de
-lui faire savoir qu'elle avait eu raison de qualifier de
-plaisanterie l'accusation échafaudée contre lui.</p>
-
-<p>Contrairement aux habitudes mondaines, il avait
-dansé avec elle sans lui avoir été présenté ; mais les
-circonstances inusitées qui les avaient rapprochés
-permettaient quelque sans-façon. D'ailleurs, il avait
-eu également l'honneur d'adresser la parole à M. Dalombre
-en présence des autorités de la prison, et
-c'était son droit de se faire reconnaître de lui pour
-autre chose qu'un habitué de maison d'arrêt.</p>
-
-<p>Un samedi, sur les quatre heures, il se fit annoncer
-rue de l'Université. Emmeline était seule, la séance
-de la Chambre battant encore son plein. Elle eut
-un sursaut d'inquiétude, malgré la certitude où elle
-était qu'il n'avait pas l'ombre d'un soupçon contre
-elle.</p>
-
-<p>A son air riant, elle fut tout de suite rassurée.</p>
-
-<p>&mdash; Votre visite m'a porté bonheur, lui dit-il en la
-saluant très bas. On a eu enfin les preuves de ma
-parfaite ignorance des délits stupides dont on m'accusait
-et, depuis huit jours déjà, je suis rendu à notre
-belle et intelligente société.</p>
-
-<p>Elle feignit d'apprendre de sa bouche même cette
-bonne nouvelle, dont elle avait été instruite avant lui.
-Elle le força à s'asseoir et à lui détailler toutes les
-phases par lesquelles avait passé l'instruction avant
-d'échouer dans une ordonnance de non-lieu.</p>
-
-<p>Il exposa naïvement tout le plan qu'elle avait dressé
-en société avec Gustave et qui avait si complètement
-réussi, tant pour l'incarcération que pour la libération
-du candide Gérald. Pendant qu'il dépeignait la
-surprise du plaignant, un certain M. Bachelin, en
-reconnaissant définitivement Lilio pour l'individu
-qui avait ramassé le rouleau d'obligations sous ses
-yeux ; les aveux de Lilio lui-même et la rétractation
-formelle dudit Bachelin ; pendant qu'il précisait
-chaque témoignage pour lui faire entrer ces explications
-dans la tête, elle le contemplait avec un mélange
-de pitié pour lui et de mépris pour elle-même.</p>
-
-<p>&mdash; Dieu! se répétait-elle, s'il avait seulement la plus
-légère intuition de la vérité ; s'il se doutait, l'espace
-d'un éclair, que Bachelin, Lilio et moi ne faisons
-qu'un ; que je suis le véritable auteur de toutes ses
-angoisses, de ses tortures morales et physiques, de
-son emprisonnement, de sa mise en liberté ; enfin,
-de tous les événements qui ont fondu sur lui depuis
-trois mois, il se demanderait s'il est devenu fou et si
-on ne l'a pas extrait de Mazas pour le conduire à
-l'asile Sainte-Anne.</p>
-
-<p>Et elle pensait :</p>
-
-<p>&mdash; Pauvre jeune homme! il me remercie encore,
-au lieu de m'étrangler de ses mains, comme il en aurait
-si bien le droit. Quand on songe, dit-elle, que,
-sans la présence d'esprit et la loyauté de ce modèle
-italien, vous auriez peut-être été condamné. Quelle
-chose épouvantable!</p>
-
-<p>&mdash; Oui, c'est affreux! murmura-t-il. On prétend
-qu'on est bien fort quand on a pour soi sa conscience.
-Je vous assure que j'avais là-bas des moments de rage
-où je regrettais presque de n'être pas réellement coupable.</p>
-
-<p>Comme pour chasser ces souvenirs lugubres, elle
-donna peu à peu un tour presque gai à la conversation,
-lui demandant s'il avait quelque toile en train ;
-s'il comptait exposer cette année ; quel genre de peinture
-il préférait.</p>
-
-<p>&mdash; Par tempérament, répondait-il, je suis impressionniste ;
-malheureusement mes confrères en impressionnisme
-ignorent presque tous ce dont se compose
-une figure ; et ceux qui le savent finissent, à
-peu d'exceptions près, par sombrer dans la platitude
-comme les Cabanel et autres prix de Rome. Les Parisiennes
-comme vous, madame, ne peuvent pas se
-douter des différences qui distinguent la peinture
-sincère de celle qui ne l'est pas.</p>
-
-<p>&mdash; Mais je ne suis pas Parisienne! se récria Emmeline,
-profitant de cette occasion pour égarer encore
-un peu plus Gérald sur son identité. Je suis née près
-de Genève, dans le département que représente mon
-mari.</p>
-
-<p>&mdash; Quoi! vraiment, madame, vous n'êtes pas Parisienne,
-repartit le peintre. Voyez pourtant comme on
-s'abuse! A ce bal où j'ai eu l'honneur de danser un
-ou deux quadrilles avec vous, à première vue je me
-suis dit : Il n'y a qu'une Parisienne pour porter la
-toilette avec cette élégance.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! vous vous trompiez, répliqua Emmeline,
-qui se hâta de parler d'autre chose.</p>
-
-<p>La visite de reconnaissance était rendue, et Gérald,
-avant de saluer M<sup>me</sup> Dalombre, la remerciait de sa
-bonne et cordiale réception, quand Albert fit son
-entrée, retour de la Chambre, qui, ayant épuisé son
-ordre du jour, s'était séparée de bonne heure.</p>
-
-<p>&mdash; Reconnais-tu monsieur? demanda Emmeline.</p>
-
-<p>&mdash; Il me semble avoir déjà eu le plaisir d'apercevoir
-monsieur, mais je ne saurais trop dire où, répondit-il.</p>
-
-<p>&mdash; C'est moi que vous avez vu flanqué d'un gardien
-dans le greffe de Mazas, fit Gérald.</p>
-
-<p>&mdash; Et bien que sa complète innocence ait éclaté
-sans le secours, ni la protection de personne, reprit
-Emmeline, il a été assez aimable pour venir nous
-remercier de l'intérêt, du reste bien sincère, que
-nous lui portions.</p>
-
-<p>Il fallut encore recommencer pour Albert la narration
-que sa femme connaissait si bien.</p>
-
-<p>&mdash; Ce qui est abominable, conclut le jeune député,
-c'est que la loi n'ait prévu aucune réparation pour
-les victimes d'aussi terribles erreurs. Et dire que si
-la fatalité avait voulu que ce Napolitain retournât
-dans son pays ou simplement qu'il changeât de clientèle,
-vous subiriez, à cette heure, la plus infâme des
-flétrissures.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! en ce cas, nous aurions su agir, fit remarquer
-Emmeline. Quand j'aurais dû aller trouver moi-même
-le président de la République&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais la grâce n'est pas une réhabilitation, ma
-bonne amie ; au contraire. Que sont six mois ou un
-an de prison, en comparaison du déshonneur éternel
-qui en découle? Je sais que tu es excellente et que,
-toute Parisienne que tu es, tu as plus de force de
-volonté que moi, tout Breton que je suis, mais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! vous voyez, madame, interrompit étourdiment
-Gérald, vous êtes Parisienne, je l'avais bien
-deviné.</p>
-
-<p>En moins d'une minute, les joues d'Emmeline
-passèrent et repassèrent d'une rougeur écarlate à une
-pâleur presque cadavérique.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'a-t-elle donc? se demanda Gérald. On croirait
-qu'elle va s'évanouir comme au bal de l'ambassade.</p>
-
-<p>Puis, il se fit cette réflexion :</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi diable m'a-t-elle conté qu'elle était née
-dans le département de l'Ain, puisqu'elle est née dans
-le département de la Seine?</p>
-
-<p>A partir de ce moment, il remarqua l'embarras
-croissant de M<sup>me</sup> Dalombre, qui ne se mêla plus à la
-conversation que par ces mots heurtés et par ces
-interjections qu'on lance quand l'esprit est ailleurs. Il
-surprit même chez elle deux ou trois mouvements
-d'impatience lorsque Albert s'était mis à entamer avec
-lui la question d'art.</p>
-
-<p>Elle, si affable un instant auparavant, est-ce qu'elle
-allait recommencer à souffrir des nerfs, toujours
-comme au bal de l'ambassade?</p>
-
-<p>&mdash; Moi aussi, dit tout à coup M. Dalombre, j'avais
-autrefois rêvé de m'adonner à la peinture. Je dessinais
-du matin au soir. J'ai encore là un album plein de
-mes croquis. Vous allez juger : je n'étais pas trop
-maladroit.</p>
-
-<p>Et, ouvrant un petit meuble en écaille de Hollande,
-il en tira un grand livre, composé de feuilles de
-papier bristol qu'il avait couvertes de figures, de paysages,
-d'études de femmes, vêtues ou non. Gérald
-s'extasia naturellement sur les dispositions réelles
-dont témoignaient ces ébauches et regretta poliment
-que la politique en eût enlevé l'auteur à une vocation
-déclarée.</p>
-
-<p>Tout en feuilletant l'album, on tomba sur une
-feuille séparée, encastrée entre deux pages, et sur
-laquelle se détachait un joli portrait de jeune fille,
-trituré aux deux crayons et beaucoup plus achevé
-que les autres dessins.</p>
-
-<p>&mdash; Qui est-ce? demanda Albert à Gérald.</p>
-
-<p>&mdash; Attendez! attendez! dit celui-ci. Cette tête ne m'est
-pas inconnue. Où ai-je donc vu ces grands yeux-là?</p>
-
-<p>Emmeline, toujours inquiète, s'était approchée.
-Elle ne put retenir un cri en reconnaissant le portrait
-qu'Albert avait fait d'elle dans la chambre où le vieil
-armateur était déjà sous le coup de la mort. Elle était
-maigre alors et passablement différente de la femme
-de vingt-cinq ans, brillante de santé et d'épanouissement,
-qu'elle représentait à l'heure actuelle.</p>
-
-<p>Elle arracha presque l'album des mains de son
-mari :</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi montres-tu ça à monsieur? fit-elle
-brusquement. Tu sais bien comme j'étais laide à cette
-époque-là.</p>
-
-<p>&mdash; Mais je ne trouve pas, répliqua Albert ; et la
-preuve, c'est que c'est sous cet aspect que je t'ai
-aimée. Dame! pense donc! Tu avais dix-sept ans et
-demi, tu n'étais pas mère de famille comme à présent.</p>
-
-<p>Emmeline, sans rien répondre, ferma le livre et
-voulut le rejeter dans le petit meuble. Mais, dans son
-amour-propre de portraitiste, son mari l'y ressaisit
-et, l'ouvrant de nouveau sous les yeux de Gérald, il
-lui dit comme pour le prendre à témoin :</p>
-
-<p>&mdash; Franchement, est-ce que vous ne retrouvez pas
-les yeux, la ligne du nez, l'attache du col? J'aurais
-pensé que vous l'auriez reconnue tout de suite.</p>
-
-<p>&mdash; En effet, s'excusa Gérald, je ne sais pas pourquoi
-le visage, l'attitude, et jusqu'à la forme des
-bras m'ont rappelé une tout autre personne que
-madame. C'est ce qui m'a dérouté. Mais, maintenant
-que je compare, je saisis parfaitement la ressemblance.</p>
-
-<p>Les yeux du jeune peintre allaient du dessin au visage
-d'Emmeline, et cet examen la jetait dans un
-trouble que ses efforts pour le cacher rendaient plus
-évident.</p>
-
-<p>&mdash; Ah çà! pensait Gérald, je ne peux donc pas
-adresser la parole à cette charmante dame sans la
-bouleverser! Je ne me suis pourtant jamais aperçu
-que j'exerçais sur les gens une influence magnétique.</p>
-
-<p>Et, par une espèce de choc en retour, l'inspection
-de ce dessin l'interloquait aussi. Il éprouvait la sensation
-vague d'avoir déjà vu non pas le modèle à
-l'âge tendre où il était représenté, mais le portrait
-même dans la même pose, c'est-à-dire dans le même
-trois quarts, avec les mêmes mains croisées ; il retrouvait
-ces épaules étroites et tombantes ; ces mèches
-terre de sienne brûlée luisant aux tempes. Pourtant,
-s'il était sûr d'une chose, c'était d'avoir pour la première
-fois sous les yeux l'album de M. Dalombre,
-dans l'appartement de qui il n'avait jamais pénétré.</p>
-
-<p>En jetant sur Emmeline un dernier regard de
-comparaison, il la surprit si haletante et si manifestement
-inquiète, qu'il se hâta, pour mettre fin au
-supplice de la jeune femme, de rendre le livre à
-M. Dalombre et de prendre congé.</p>
-
-<p>Le soupir de soulagement qui, à son dernier salut,
-glissa entre les lèvres de M<sup>me</sup> Dalombre ne pouvait
-guère lui échapper non plus. Elle lui adressa un
-signe de tête dénué de toute effusion, comme à quelqu'un
-à qui on veut faire comprendre qu'on n'a en
-quoi que ce soit l'intention de continuer des relations
-que le hasard a fait naître.</p>
-
-<p>Cette froideur finale, après les marques de sympathie
-prodiguées au début de la visite, tenait peut-être,
-il est vrai, à la difficulté pour une dame du monde
-de présenter à ses amis et connaissances un monsieur
-qui, bien qu'aussi honnête que n'importe qui, n'en
-était pas moins tout frais débarqué de Mazas. Mais
-non : il y avait une autre préoccupation dans ce subit
-et singulier changement d'attitude.</p>
-
-<p>Sa maladie nerveuse, qu'elle invoquait à tout bout
-de champ, était une simple échappatoire. D'abord,
-quand une femme souffre des nerfs, elle l'ignore ou
-elle ne l'avoue pas. En second lieu, pourquoi cette
-crise avait-elle éclaté juste au moment où M. Dalombre
-avait exhibé le portrait? Et enfin, pourquoi ce
-dessin l'avait-il frappé lui-même comme quelque
-chose de déjà vu?</p>
-
-<p>Cette jolie petite dame qui se disait née sur la frontière
-suisse quand elle était, en réalité, de Paris,
-commençait à jouer dans son existence un rôle par
-trop fantaisiste. Il remonta, tout pensif, l'escalier qui
-menait à son atelier, en se répétant à chaque minute :</p>
-
-<p>&mdash; Où diable ai-je déjà vu ce portrait?</p>
-
-<p>Arrivé au milieu de ses toiles, il alluma une bougie,
-car il était près de six heures du soir et la nuit était
-venue. Puis, après avoir constaté qu'il ne s'était rien
-produit de nouveau chez lui pendant son absence, il
-avait déjà remis son chapeau et se disposait à aller
-dîner à la table d'hôte où il retrouvait tous les soirs
-ses amis, quand, instinctivement, et dans le but de
-se débarrasser d'une obsession qui l'envahissait, il ralluma
-la bougie qu'il venait de souffler, et, allant rechercher
-derrière son grand bahut ses cartons à dessin,
-le long du mur où ils se superposaient depuis déjà
-plusieurs années, il se mit à les consulter, feuille
-par feuille, les uns après les autres.</p>
-
-<p>Il se demandait, en effet, s'il n'avait pas travaillé
-autrefois à quelque étude qui ressemblait à celle que
-le député-dessinateur lui avait montrée.</p>
-
-<p>Il avait déjà passé en revue trois cartons sans être
-tombé sur rien d'approchant, quand ses doigts, qui
-glissaient vivement sur les feuilles, saisirent un carré
-long d'une épaisseur et d'un format inusités au
-milieu des morceaux de papier bleuâtre auquel il
-confiait ses coups de crayon.</p>
-
-<p>C'était une de ces photographies dites portraits-albums
-par lesquels on a aujourd'hui généralement
-remplacé les portraits-cartes.</p>
-
-<p>&mdash; Allons donc! se dit-il, après avoir, sous la lumière
-directe de la bougie, jeté les yeux sur cette
-épreuve. J'étais bien sûr que mes souvenirs étaient
-exacts.</p>
-
-<p>En effet, l'agencement du portrait et la pose du
-modèle étaient presque exactement les mêmes que
-dans le dessin qui avait ainsi sollicité sa mémoire. Les
-mains croisées, les épaules tombantes, les cheveux
-brillantés, avec cette unique différence que la robe
-esquissée par M. Dalombre était, sur la photographie,
-représentée par une chemisette à col tuyauté et refermée
-sur la poitrine par un seul bouton.</p>
-
-<p>&mdash; De qui diable puis-je bien tenir ce cadeau-là?
-réfléchit Gérald, qui depuis si longtemps n'avait pas
-ouvert le carton où il venait de fouiller.</p>
-
-<p>Il regarda alors au verso du portrait-album, espérant
-y trouver quelque renseignement. Et, effectivement,
-il en trouva un : cette dédicace, qui le reporta
-à bon nombre d'années en arrière :</p>
-
-<p class="c"><i>A mon parrain<br />
-sa petite</i></p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Malaria</span>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch20">XX<br />
-<span class="small">BONHEUR DE SE REVOIR</span></h2>
-
-
-<p>Ce fut un éclair ou plutôt tout un feu d'artifice dans
-la nuit. Les épisodes lui revinrent en foule dans la
-tête. Il se rappela comme il avait ri en s'apercevant,
-par l'orthographe qu'elle avait donnée au mot <i>Mal'aria</i>,
-qu'elle avait pris ce sobriquet pour un simple nom de
-femme. Cette fille mince, au grand &oelig;il triste, qu'il
-avait désaltérée à la table d'un de ces estaminets à
-carreaux dépolis qui foisonnent sur toute la ligne des
-boulevards extérieurs, il la reconstituait maintenant
-tout entière sur cette épreuve photographique. Et
-c'était bien aussi la femme du portrait aux deux
-crayons que le député Dalombre venait de lui montrer
-comme étant celui de sa femme aimée et légitime.</p>
-
-<p>Indubitablement, c'était la même qui avait gardé,
-pour le dessin, la pose qu'elle avait prise pour la photographie,
-croyant sans doute qu'elle n'imaginerait
-jamais de meilleure attitude. Comment! cette jeune
-pensionnaire d'un établissement macabre, c'était la
-dame si jolie et si réservée qu'il avait sans s'en douter
-retrouvée à l'ambassade de Suède, parée de tant de
-distinction, de tant de diamants et d'un nom que le
-compte rendu des débats de la Chambre avait relaté
-nombre de fois!</p>
-
-<p>Voyons! c'était par trop fantastique. Il y avait là
-quelque malentendu comme celui dont lui-même
-avait été victime. Et cependant, tout s'enchaînait dans
-cette aventure : l'agitation de M<sup>me</sup> Dalombre, le soir où
-elle l'avait revu et évidemment reconnu au bal ; les
-spasmes qu'elle essayait de combattre quand il la promenait
-à son bras dans les salons ; le mouvement
-fiévreux dont elle avait rejeté au fond du carton le
-portrait qu'en avait tiré son mari : tout, jusqu'à cette
-maladie nerveuse qu'elle invoquait si volontiers,
-dénotait chez elle une surexcitation mentale, dont les
-causes devaient être terribles.</p>
-
-<p>Par quel chemin étrange était-elle arrivée du boulevard
-de la Chapelle à la rue de l'Université en passant,
-s'il vous plaît, par le palais Bourbon? Il l'ignorait ;
-mais elle n'était certainement pas la seule qui
-fût partie des bas-fonds pour s'installer sur les sommets.
-D'ailleurs, il était bien sûr d'en avoir le c&oelig;ur
-net quand il voudrait. Avec une femme aussi peu
-maîtresse d'elle-même, il n'aurait qu'à lui faire passer
-sous les yeux la photographie avec la dédicace y
-annexée pour obtenir d'elle les aveux les plus complets.</p>
-
-<p>Il considérait qu'elle avait eu grand tort de ne pas
-se faire reconnaître à lui dès la première entrevue.
-Il était honnête homme. Elle n'aurait eu qu'à lui demander
-sa parole d'honneur d'enfermer dans ses cartons
-à dessins cet épouvantable mystère, et il se serait
-fait couper la langue plutôt que de parler.</p>
-
-<p>Mais voilà : les femmes se défient toujours, et elles
-ont souvent raison. Il est si amusant pour un oisif de
-pouvoir dire à ses amis :</p>
-
-<p>«&nbsp;Vous voyez bien cette belle brune qui passe dans
-cette voiture découverte : c'est la femme d'un député
-qui deviendra peut-être ministre. Eh bien, elle a bu
-dans mon verre au <i>Perroquet bleu</i>.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle n'était pas forcée de le savoir incapable de
-perdre une femme de laquelle il n'avait jamais eu à
-se plaindre. Ce qui l'intriguait le plus, c'était cette
-question : le mari était-il ou n'était-il pas au courant
-des débuts de madame son épouse? Ce qui donnait à
-penser qu'il les ignorait, c'est la candeur avec laquelle
-il avait répété publiquement qu'elle était Parisienne,
-bien que quelques instants auparavant elle se fût
-donnée comme native du département de l'Ain.</p>
-
-<p>D'autre part, ce qui laissait supposer qu'il était renseigné,
-c'était, pour un fantaisiste décidé à prendre
-femme dans un milieu aussi compromettant, la nécessité
-presque absolue de la faire préalablement
-rayer des contrôles où elle était immatriculée.</p>
-
-<p>Pourtant, ce M. Dalombre, qui semblait tout à fait
-<span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>, était en apparence bien plus fier que
-honteux de celle à qui il avait enchaîné sa vie. Il s'était
-empressé de montrer à lui, étranger, le portrait
-qu'il avait d'elle autrefois, c'est-à-dire quand elle sortait
-à peine d'une vie de débauche, dont il aurait eu
-un si puissant intérêt à éloigner le souvenir.</p>
-
-<p>&mdash; Ma foi, tant pis! se dit-il, c'est trop drôle. Je découvrirai
-bien un moyen de la revoir seule à seule. Je
-lui rappellerai discrètement cette petite soirée où elle
-me suppliait de lui permettre de venir poser dans
-mon atelier pour le prix que je fixerais moi-même.</p>
-
-<p>Puis, il réfléchit :</p>
-
-<p>&mdash; Non : ce serait vilain. J'aurais l'air d'un maître
-chanteur. Dans des cas pareils qui, en somme, doivent
-se présenter quelquefois, un galant homme reste
-muet, même pour celle dont il a le secret. La faire
-souffrir aussi cruellement, en échange de l'intérêt
-qu'elle m'a témoigné quand j'étais sous le coup d'une
-accusation infamante : décidément, non!</p>
-
-<p>Mais à mesure qu'il creusait le problème de l'existence
-de cette femme ainsi emportée par la destinée,
-il s'accumulait devant lui des points d'interrogation
-auxquels il ne savait plus que répondre. Le souvenir
-qu'il venait précisément d'évoquer de M<sup>me</sup> Dalombre
-se rendant à Mazas, où elle n'avait vraisemblablement
-rien à faire, et se rencontrant dans le greffe, juste avec
-lui qu'on était allé quérir dans sa cellule sans raison
-plausible, tout cela sentait furieusement la préméditation,
-de pareilles coïncidences ne s'établissant guère
-que dans les mélodrames de l'ancienne école.</p>
-
-<p>Il y avait donc une relation quelconque entre cette
-visite et sa mise en liberté? Car, du moment où elle
-l'avait reconnu pour le jeune homme qui s'était intéressé
-à elle quand elle croupissait dans la maison du
-boulevard de la Chapelle, il était tout simple qu'elle
-s'intéressât à lui, lorsqu'il moisissait à son tour dans
-une prison non moins ignominieuse.</p>
-
-<p>Il s'installa tout seul dans un coin pour dîner, afin
-de ruminer à son aise toutes les étrangetés de cette
-aventure. A force de conclusions, de déductions et
-d'interprétations, il finit par reconstruire presque
-pièce par pièce la vie d'Emmeline. Quand il arriva
-à cette soirée où, à propos de l'exclamation qu'il
-s'était permise au buffet du bal de l'ambassade de
-Suède : «&nbsp;On n'est pas mieux servi ici qu'au café&nbsp;»,
-il la revit à la fois humiliée et presque furieuse, lui
-jetant ces mots qui l'avaient laissé ébaubi et qu'il
-s'était remémorés bien souvent :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! monsieur, c'est indigne!</p>
-
-<p>Donc elle s'était supposée reconnue et elle lui reprochait
-violemment ce qu'elle croyait être une allusion
-à ce passé qu'elle aurait voulu enfouir dans le
-plus profond oubli. Mais puisqu'elle était impuissante
-à le supprimer, elle pouvait tout au moins
-essayer de se débarrasser de celui qui en avait sondé
-les arcanes. Et, en menant le raisonnement jusqu'au
-bout, il était frappé à la fois de la nécessité pour
-elle de faire disparaître le possesseur de son secret
-et de l'accusation stupéfiante, suivie d'arrestation
-immédiate, dont il était tombé victime, justement
-trois ou quatre jours après la scène, alors incompréhensible
-pour lui, qui s'était produite au bal de l'ambassade.</p>
-
-<p>Tous ces faits, qui tantôt se contredisaient, tantôt
-s'enchevêtraient, grouillèrent d'abord confusément
-dans sa tête ; après quoi, ils s'y classèrent peu à peu.
-Toutefois, la tuile qui lui était tombée sur la tête
-n'avait certainement pas été lancée par une main
-ennemie. Ce M. Bachelin avait tout l'air d'un parfait
-honnête homme et il avait avoué son erreur les
-larmes aux yeux et des sanglots dans le gosier. Pourtant
-Gérald avait appris, quelque temps après sa
-sortie de Mazas, que ce persécuteur malgré lui avait
-déménagé sans donner sa nouvelle adresse.</p>
-
-<p>Cependant, par suite de quelles ramifications cet
-inconnu, qui se disait peintre et dont d'ailleurs on
-n'avait jamais vu la peinture, fût-il entré en rapport
-avec M<sup>me</sup> Dalombre, femme quasi politique? En outre,
-Lilio, le jeune modèle, qu'il eût été ridicule de soupçonner
-de complicité dans une machination aussi
-invraisemblable, n'était-il pas venu spontanément
-déclarer que c'était lui qui avait ramassé, puis déposé
-sur une table de l'atelier le rouleau d'obligations
-dont la découverte lui avait valu à lui, Gérald, trois
-mois des plus affreuses angoisses?</p>
-
-<p>Au reste, il était bien bon de se martyriser ainsi le
-cerveau en recherches qui n'avaient aucune chance
-d'aboutir. Ce Lilio était à sa disposition comme à
-celle de tous les peintres du quartier. Il suffisait de
-le demander pour une pose et de l'interroger adroitement,
-de l'effrayer au besoin. On aurait tout de
-suite le fin mot de son intervention de la dernière
-heure auprès du juge d'instruction.</p>
-
-<p>Uniquement pour ne rien négliger de ce qui était
-susceptible de faire la lumière sur des événements
-dans l'obscurité desquels il se perdait, il envoya à
-Lilio, quoiqu'il fût à peu près sûr de n'en rien tirer,
-une carte-télégramme le convoquant pour le lendemain,
-dix heures du matin. L'erreur où était tombé
-M. Bachelin, le propriétaire des obligations, était si
-plausible qu'il n'y avait rien à espérer des réponses
-que ferait Lilio aux questions qu'il se déciderait à lui
-poser. Mais, dans les actions criminelles &mdash; et celle-ci
-en était une &mdash; il est prudent de ne négliger aucune
-piste.</p>
-
-<p>Il eut beau se répéter que son imagination d'artiste
-l'avait entraîné trop loin, les vérités dont il était dépositaire
-étant déjà suffisamment passionnantes, il
-lui fut impossible de fermer l'&oelig;il de la nuit. Quand il
-s'assoupissait l'espace de cinq minutes, il revoyait la
-<i>Mal'aria</i>, valsant avec lui autour des tables du café du
-<i>Perroquet bleu</i>. Seulement, elle était couverte de bijoux,
-et l'établissement de M<sup>lle</sup> Coffard était converti
-en une immense salle de bal, au fond de laquelle
-était dressé un vaste buffet où l'on consommait pour
-rien : ce qui devait lui indiquer nettement qu'il était
-la proie d'un cauchemar.</p>
-
-<p>Il disposa une toile et apprêta ses pinceaux et sa
-palette comme un homme qui a prémédité une
-séance prolongée. Au coup de dix heures, l'Italien se
-présenta et, comme s'il prévoyait quelque algarade,
-il semblait avoir remis son air bête complètement à
-neuf.</p>
-
-<p>L'artiste affecta de lui chercher une attitude. Il
-s'agissait soi-disant d'un pâtre rencontré par des
-taureaux romains et se jetant entre les barrières qui
-émaillent, comme autant de refuges, la campagne du
-Transtévère. Lilio se prêtait à tout, ne disant mot ; et
-Gérald, qui suivait tous les jeux de sa physionomie,
-crut remarquer un certain embarras dans ses regards.</p>
-
-<p>Le peintre prit un fusain et traça sur la toile qui
-le cachait des hachures quelconques. Après un quart
-d'heure de cette gymnastique, il adressa à brûle-pourpoint
-cette question à son modèle :</p>
-
-<p>&mdash; A quel endroit avez-vous donc placé le rouleau
-que vous aviez ramassé à ma porte?</p>
-
-<p>&mdash; Là! fit Lilio en indiquant une table Louis XIII à
-pieds tournés qui s'harmonisait avec le bahut auquel
-elle faisait face.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, objecta Gérald d'un ton indifférent et tout
-en continuant son pseudo-travail, la femme de ménage
-ne se rappelle que très vaguement avoir vu sur
-cette table le paquet ficelé que la police a retrouvé
-plus tard dans le bahut.</p>
-
-<p>Lilio répondit à cette remarque précise dans un
-italien de cuisine dont il eût été difficile au plus fort
-linguiste de préciser le sens.</p>
-
-<p>&mdash; D'où diable sort ce charabia? fit le peintre d'un
-ton surpris. Quand vous avez déposé au palais de Justice,
-vous parliez le français presque aussi bien que
-moi. Répétez un peu ce que vous venez de baragouiner.
-Je n'en ai pas compris un mot.</p>
-
-<p>Le jeune modèle refit son récit en affectant de
-chercher ses phrases ; sur quoi Gérald lui demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi donc avez-vous attendu si longtemps
-pour aller trouver la justice? Mon arrestation a fait
-assez de bruit dans le quartier. Il est étonnant que
-vous n'en ayez été instruit qu'au bout de trois mois.</p>
-
-<p>&mdash; C'est par hasard que je l'ai apprise en venant
-vous demander si vous aviez besoin de moi, répliqua-t-il
-en se mordant les lèvres.</p>
-
-<p>&mdash; Vous l'avez appris, par qui?</p>
-
-<p>&mdash; Par tout le monde.</p>
-
-<p>&mdash; Qui ça, tout le monde? La concierge, les voisins?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, par les voisins.</p>
-
-<p>&mdash; Lesquels? Vous avez donc sonné à une porte.</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; c'est-à-dire que comme je sonnais chez
-vous, le voisin d'au-dessous m'a raconté ce qui vous
-était arrivé.</p>
-
-<p>&mdash; Et, insista Gérald, ce voisin d'au-dessous, comment
-est-il. Jeune, vieux? Grand, petit?</p>
-
-<p>&mdash; C'est&hellip; répondit Lilio, ayant l'air de chercher&hellip;
-je ne me rappelle plus.</p>
-
-<p>&mdash; Pourtant, fit remarquer le peintre, vous avez dû
-causer longtemps avec ce monsieur pour qu'il vous
-ait mis ainsi au courant de ma mésaventure. Vous
-avez eu tout le loisir de le remarquer.</p>
-
-<p>&mdash; C'était, je crois, balbutia le modèle, perdant
-tout à coup la majeure partie de son accent, c'était
-un monsieur assez gros, petit.</p>
-
-<p>&mdash; Avec des moustaches?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, avec des moustaches.</p>
-
-<p>&mdash; Il est fâcheux, repartit Gérald, que le voisin d'en
-dessous soit une vieille maîtresse de piano, qui habite
-seule avec sa bonne.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! oui, je me souviens, maintenant, fit-il triomphalement,
-comme si la mémoire lui revenait subitement :
-c'était une vieille dame. Seulement, comme
-il faisait un peu noir dans l'escalier&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Très bien! reprit Gérald ; nous allons descendre
-tous les deux chez elle afin de savoir si elle se rappellera
-également la conversation que vous avez eue
-ensemble. Il y a à peine quinze jours que la chose
-s'est passée. Il est impossible qu'elle ait oublié ce
-qu'elle vous a dit et ce que vous lui avez répondu.</p>
-
-<p>Et, se levant, il alla prendre Lilio par le bras, en
-lui répétant :</p>
-
-<p>&mdash; Allons! allons! Venez!</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi faire? demanda-t-il tout interloqué.</p>
-
-<p>&mdash; Parce que, riposta Gérald, je suis convaincu que
-vous me contez des mensonges depuis un quart
-d'heure et que je suis curieux de les tirer au clair.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, monsieur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et si vous me mentez à moi, vous avez sans
-doute menti de même au juge d'instruction, ce qui
-vous enverrait préalablement me remplacer à Mazas.</p>
-
-<p>Le sang-froid de l'Italien fondit sous cette menace.</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas moi! monsieur, ce n'est pas moi!
-s'écria-t-il en joignant les mains et en invoquant à
-plusieurs reprises la Madone, qui n'avait rien à faire
-dans ce débat. Je ne vous voulais pas de mal. J'ai dit
-ce qu'on m'a forcé à dire.</p>
-
-<p>&mdash; Et qui vous y a forcé?</p>
-
-<p>&mdash; M. Gustave!</p>
-
-<p>Ce nom de Gustave n'apprenait rien à l'ex-détenu,
-qui ne connaissait le fabricant de monogrammes que
-sous le nom de Bachelin. Lilio, entré dans la voie
-des aveux, lui apprit que ce prénom et ce nom de
-famille s'appliquaient à une seule et unique personne.
-Et comme Gérald, pour qui les voiles se déchiraient
-enfin, le poussait toujours davantage, il lui
-déroula sous tous ses aspects le complot qui avait
-commencé par le dépôt du paquet d'obligations dans
-le bahut où lui, Lilio, l'avait furtivement introduit,
-jusqu'à leur confrontation dans le cabinet du juge. Il
-lui confessa même l'achat opéré par le prétendu Bachelin
-d'une vareuse et d'un chapeau dont la comparaison
-avec ceux de Gérald ne pouvait laisser subsister
-aucun doute dans l'esprit du magistrat.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, fit remarquer le peintre essayant de garder
-son calme, d'où vient qu'après avoir porté chez
-moi ces obligations qu'on m'a ensuite accusé d'avoir
-détournées à mon profit, vous vous êtes rétracté au
-bout de trois mois, en vous dénonçant comme les
-ayant ramassées dans la rue, par mégarde. Si vous
-aviez intérêt à me faire arrêter et condamner, quel
-intérêt avez-vous eu ensuite à me faire relâcher?</p>
-
-<p>&mdash; Ça, je ne sais pas, monsieur ; je vous jure que
-je ne sais pas. C'est Gustave qui m'a payé d'abord pour
-apporter le rouleau chez vous, et qui m'a payé encore
-plus cher pour révéler la vérité au juge, c'est-à-dire
-pas la vérité précisément&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il est donc bien riche, ce M. Gustave? interrogea
-Gérald.</p>
-
-<p>&mdash; Je l'ai toujours connu sans un sou.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, vous pensez que si vous travailliez pour
-lui, il travaillait pour un autre.</p>
-
-<p>&mdash; Bien sûr que je l'ai pensé.</p>
-
-<p>&mdash; Et où l'avez-vous connu, pour qu'il vous ait ainsi
-chargé de l'exécution de ses plans?</p>
-
-<p>&mdash; Au <i>Perroquet bleu</i> où j'ai une maîtresse. Lui,
-c'est l'ancien amant de la patronne.</p>
-
-<p>Il devenait inutile de poursuivre l'enquête. Il mit
-dix francs dans la main de l'Italien et le renvoya.</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que vous me ferez arrêter? dit celui-ci en
-prenant la rampe de l'escalier.</p>
-
-<p>&mdash; Si vous bronchez, oui, certainement, répondit
-Gérald. Actuellement, j'ai une besogne plus pressée.</p>
-
-<p>Il ressortait, en effet, des révélations de ce Lilio
-qu'il avait été l'instrument d'une conspiration dont
-le chef avait trouvé jusque-là moyen de se dérober.
-Or, ce chef, ce ne pouvait être que M<sup>me</sup> Dalombre.
-Elle l'avait fait emprisonner parce qu'elle le supposait
-possesseur de son secret, et elle l'avait fait relâcher
-quand elle avait acquis la certitude qu'il ne le possédait
-pas.</p>
-
-<p>Malheureusement, ce second mouvement qui, par
-extraordinaire, avait été le bon, n'innocentait pas le
-premier. Cette femme ignoble, pensa-t-il, qui avait
-trompé tout le monde et évidemment plus que tout
-le monde son infortuné mari, n'avait même pas, après
-son élévation si inespérée et son incroyable changement
-de condition, rompu complètement avec la jolie
-société qui hantait le bouge où elle avait fait ses
-premières armes.</p>
-
-<p>Probablement, quand l'excellent législateur Dalombre
-faisait des effets de torse à la tribune, elle
-retournait subrepticement rendre visite à ses anciennes
-et à ses anciens amis, comme Messaline quittait
-le palais de l'empereur Claude pour aller ribauder
-avec les mariniers du Tibre.</p>
-
-<p>C'était au milieu des chopes et les coudes sur les
-tables du <i>Perroquet bleu</i> que s'était ébauché le plan de
-la dénonciation calomnieuse à laquelle il devait trois
-longs mois de honte, d'humiliations et de désespoirs.
-Être une catin, tromper jusqu'à la bride le mari
-que le hasard lui a donné, se rouler dans tous les
-ruisseaux : c'est, pour une femme, perdre jusqu'à son
-sexe ; cependant, n'est-il pas mille fois moins criminel
-de se vautrer dans la boue, dont on est seul à
-recevoir les éclaboussures, que de combiner avec
-cette lâcheté et ce sang-froid le déshonneur, c'est-à-dire
-la mort d'un homme qu'on sait honnête et sur
-lequel on marche sans pitié?</p>
-
-<p>Ah! la sale gredine! Fallait-il qu'elle fût née comédienne
-pour jouer ainsi ce double rôle : grande dame
-dans les bals d'ambassades, collaboratrice des souteneurs
-Gustave et Lilio dans les bouges! Au lieu de
-s'adresser à sa discrétion, elle avait trouvé plus
-commode et plus sûr de le faire jeter par des argousins
-dans un cul de basse-fosse. Elle avait rétabli les
-oubliettes à son profit. Et ces imbéciles de magistrats
-n'avaient pas seulement soupçonné la machination!
-Décidément, si les femmes étaient bien infâmes, les
-hommes étaient cruellement bêtes.</p>
-
-<p>Quant à lui, afin d'arracher à ses amis le dernier
-soupçon qui leur restait peut-être sur sa culpabilité,
-il n'avait d'autre ressource que celle-ci : donner à
-l'odieuse intrigue, sous laquelle il avait failli succomber,
-la plus large publicité possible. Cette gouine
-avait essayé de le perdre pour se sauver ; pour se réhabiliter,
-il la perdrait.</p>
-
-<p>En attendant le jour où il la traînerait devant les
-tribunaux, elle et ses répugnants complices, il allait
-s'offrir la douce joie d'éclairer le pauvre Dalombre sur
-la valeur morale de sa charmante compagne. Si celui-ci
-avait l'aplomb de chercher à la défendre, eh bien!
-ce serait à lui qu'il demanderait réparation des trois
-mois d'outrages qu'il avait subis dans les greffes et
-dans les chiourmes. Il ne serait pas fâché de porter
-l'affaire sur un terrain un peu moins malpropre.</p>
-
-<p>Tout fumant de l'idée de la vengeance, il s'assit à
-sa table et traça en lettres magistrales, à l'adresse de
-M. Dalombre, député de l'Ain, ce petit mot poli, mais
-impératif :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">Monsieur,</p>
-
-<p>Il y a urgence à ce que je vous voie pour une affaire
-qui dépasse en gravité tout ce que vous pourriez supposer. Il
-s'agit de vous et de moi, mais de vous beaucoup plus encore
-que de moi.</p>
-
-<p>Si vous voulez bien me fixer un rendez-vous, j'ai lieu
-de croire que vous me remercierez de ne pas y avoir manqué.</p>
-
-<p>Recevez, monsieur, l'expression de mes sentiments les
-plus distingués.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Gérald.</span></p>
-</blockquote>
-
-<p>Il ajouta son adresse et porta lui-même cet avertissement
-à la poste, afin de le voir de ses yeux s'engloutir
-dans la boîte. Il était onze heures et demie du
-matin. Il pensa :</p>
-
-<p>&mdash; C'est seulement à son retour de la Chambre
-qu'on lui remettra cette invite. Je ne le verrai donc
-pas avant demain. Toutefois, ma lettre est assez inquiétante
-pour qu'il se hâte de chercher à en éclaircir
-le sens.</p>
-
-<p>Puis, comme il se sentait hors d'état de travailler,
-qu'il n'avait pas faim et qu'il avait passé une nuit à
-peu près blanche, il s'étendit sur le grand lit, sans
-rideau, dressé dans un cabinet contigu à l'atelier, et,
-vanné par les secousses qui, depuis la veille, avaient
-agité son cerveau, il finit par s'endormir.</p>
-
-<p>Au bout d'un nombre d'heures dont la perception
-lui échappa, il fut tiré des profondeurs de son sommeil
-par trois ou quatre coups d'une violence qui lui
-fit croire que plusieurs personnes demandaient à
-entrer.</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que ce serait encore la police? pensa-t-il.</p>
-
-<p>Il sauta de son lit en s'écarquillant les yeux, plongea
-les pieds dans ses pantoufles et courut ouvrir.
-C'était M<sup>me</sup> Dalombre. Elle était seule, mais elle avait
-probablement frappé à la porte de ses deux poings à
-la fois.</p>
-
-<p>Sa toilette était celle d'une femme qui va au bain.
-Par-dessus une robe de chambre bleu ciel un manteau
-d'hiver dont la fourrure lui enfouissait la moitié
-du visage, l'autre moitié en étant cachée par les bords
-d'un chapeau de feutre Henri II empanaché d'une
-plume grise. La main droite seule était gantée et tenait
-l'autre gant qu'elle n'avait pas pris le temps d'ouvrir
-pour la main gauche.</p>
-
-<p>&mdash; Tiens! c'est vous! s'écria gouailleusement le
-peintre que cette apparition réveilla tout à fait.
-C'était votre mari que j'attendais.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, je sais. J'ai ouvert la lettre, haleta Emmeline
-en entrant comme si elle était poursuivie. Je
-vous en prie, fermez bien la porte.</p>
-
-<p>&mdash; Au fait, j'aime autant que ce soit vous, fit Gérald.
-Nous avons tant de choses à nous dire depuis le
-soir où vous m'avez dédié cette photographie.</p>
-
-<p>Et il lui fit passer sous les yeux celle dont elle lui
-avait fait autrefois hommage. Il la lui montrait cependant
-à une certaine distance, de peur que, scélérate
-comme il la supposait, elle ne lui arrachât et
-n'anéantît, en la mettant en morceaux, la meilleure
-de ses pièces à conviction.</p>
-
-<p>Mais elle ne la regarda seulement pas.</p>
-
-<p>&mdash; Inutile de discuter, c'est bien moi, dit-elle. Du
-reste, ce n'est pas de cela qu'il s'agit.</p>
-
-<p>&mdash; Ce dont il s'agit, en effet, s'écria Gérald s'exaltant
-à la vue de sa dénonciatrice, c'est de me suivre
-immédiatement chez le commissaire de police pour
-qu'il reçoive ma déposition. Je ne mentirai pas, moi.
-Je ne dirai que la vérité, et vous serez bien obligée
-de la dire aussi ; ça te changera, salope!</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, monsieur! je vous en conjure, ne
-criez pas si haut. Dieu! si l'on entendait!</p>
-
-<p>&mdash; Mais oui, parbleu! je veux qu'on entende, fit-il
-en haussant encore le ton. J'ai envie de t'étrangler pour
-que tu cries aussi et qu'on vienne. Il est vrai que ça
-me priverait du plaisir de te voir assise entre ces deux
-marlous, tes complices sur le banc de la police correctionnelle,
-où tu t'étais promis de me faire échouer.</p>
-
-<p>Elle ouvrit les bras comme pour lui indiquer
-qu'elle était prête au martyre et qu'elle ne se défendrait
-pas. Cette résignation n'attendrit pas du tout son
-bourreau.</p>
-
-<p>&mdash; Pas si bête! se récria-t-il. Vous seriez trop contente
-si je vous assommais. J'en aurais le droit, mais
-je n'en userai pas. D'abord, qu'est-ce que vous venez
-faire chez moi? Je ne te connais pas. Je ne t'ai même
-jamais touchée du bout du doigt quand tu étais dans
-ton claque-dent. Tu me dégoûtais bien trop.</p>
-
-<p>Et le souvenir de ses trois mois de souffrances le
-faisant presque divaguer, il continua dans un rire
-furibond :</p>
-
-<p>&mdash; Non, ce que ce sera amusant de voir la tête de
-son serin de mari quand on lui débitera ce chapelet
-d'horreurs! Où diable as-tu déniché cet oiseau-là?
-On ne peut pas dire autre chose : voilà un paroissien
-qui a de la chance!</p>
-
-<p>Cette suprême insulte abattit Emmeline, qui tomba
-comme écrasée par un quartier de rocher. Pendant
-la fraction de seconde qu'elle mit à tournoyer avant
-de s'aplatir sur le plancher de l'atelier, elle se vit,
-entre deux gendarmes, narrant sa vie au président,
-sous les yeux d'Albert, foudroyé ; Lilio à droite, Gustave
-à gauche et le faux acte de décès de M<sup>me</sup> Freizel
-entre les mains du tribunal. Elle pensa :</p>
-
-<p>&mdash; En sortant d'ici, je vais me jeter dans la cour,
-par la fenêtre de l'escalier.</p>
-
-<p>En la voyant rouler par terre, Gérald haussa les
-épaules, croyant à la suite de la comédie ; mais
-l'image de sa fille s'étant subitement mêlée à toutes
-celles qui déjà emplissaient d'épouvante le cerveau
-d'Emmeline, elle se prit à se tordre les bras, à s'arracher
-les cheveux par poignées, à se déchirer les lèvres
-au point que sa bouche s'emplit de sang. Elle répétait
-dans une sorte de râle :</p>
-
-<p>&mdash; Albertine! mon Albertine!</p>
-
-<p>Ça, ce n'était évidemment pas une fausse attaque
-de nerfs. Une femme pose la main sur son c&oelig;ur. Elle
-fait des serments sur la tête de sa mère. Elle crie à
-tue-tête :</p>
-
-<p>&mdash; Je veux mourir! Tuez-moi, je vous en conjure,
-tuez-moi!</p>
-
-<p>Mais elle ne se traîne pas dans la poussière et surtout
-ne se décoiffe pas avec cet abandon. Elle ne se
-frappe pas non plus la face contre le parquet, au
-risque de se briser les dents. Gérald, un peu calmé
-par le spectacle de cette espèce d'agonie, eut tout de
-même pitié :</p>
-
-<p>&mdash; Ces filles-là, c'est élevé dans le crime ; ça ne
-connaît pas autre chose, réfléchit-il.</p>
-
-<p>Il la transporta sur son lit pour qu'elle ne se fendît
-pas le crâne aux angles des meubles, tira du bahut
-une bouteille de vinaigre qu'il vida en partie sur une
-serviette de table et lui en bassina énergiquement et
-itérativement les tempes.</p>
-
-<p>Ce bassinage dura une demi-heure ; et sans la peur
-instinctive qu'il avait du scandale, il eût été chercher
-un médecin. Enfin, elle rouvrit les yeux dont les
-prunelles étaient remontées sous les paupières, d'où
-elles mirent encore un bon quart d'heure à redescendre.
-Quand elle reprit quelque peu conscience et
-de l'état où elle s'était mise elle-même et de l'objet de
-sa visite, elle fut reprise d'un tremblement, à la vue
-de l'implacable Gérald dont le regard dur suivait tous
-ses mouvements.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! monsieur, dit-elle, pardonnez-moi. Si vous
-saviez!</p>
-
-<p>Cette crise d'un instant avait tellement décomposé
-les traits de la jeune femme que le peintre eut peur
-de provoquer une seconde attaque de nerfs en renouvelant
-ses injures. Il se contenta de répondre :</p>
-
-<p>&mdash; Si je savais! Mais je sais parfaitement. Vous
-aviez besoin de mon silence, et vous n'avez rien
-trouvé de mieux que de me couper la langue, c'est-à-dire
-de me faire enfermer préalablement pour
-m'empêcher de parler. Vous ne vous êtes pas demandé
-si l'ignominie qui rejaillirait sur mon nom
-ne me tuerait pas, moi aussi. Vous avez tranquillement
-rejeté votre honte sur moi, qui ne vous avais
-rien fait, qui ne vous avais même pas reconnue. Je
-pouvais vous gêner plus tard : alors, vous m'avez sacrifié
-tout de suite, comme vous auriez égorgé un
-pigeon.</p>
-
-<p>&mdash; Tout cela est vrai, tout cela est vrai! disait-elle
-en essayant de tordre derrière sa tête son chignon
-dénoué. Elle se dressa assise sur le lit, car elle se
-sentait brisée et n'aurait certainement pu rester debout.
-Puis, comme il se tenait auprès d'elle, remué
-malgré tout et tout rêveur en songeant aux étamines
-par où avait passé cette femme aujourd'hui reçue et
-honorée partout, elle lui plongea dans les yeux un
-regard douloureux, auquel elle ajouta tristement ces
-mots :</p>
-
-<p>&mdash; Oui, j'ai essayé de me débarrasser de vous, bien
-que j'aie bien amèrement regretté mon crime et que
-j'aie ensuite tout fait pour le réparer. Vous avez le
-droit de me traiter comme une gouine et comme une
-voleuse. Eh bien! vous allez rire : je vous jure que
-j'ai toujours été une honnête fille.</p>
-
-<p>Ce mot «&nbsp;honnête fille&nbsp;», dans la bouche d'une
-femme qui avait débuté dans la vie en faisant le trottoir,
-atteignait les plus hauts sommets du paradoxe.
-Pourtant, il y avait, dans les tremblements de cette
-voix brisée, un accent tellement empreint de cette
-vérité qui plane au-dessus des niaiseries dont se composent
-les conventions dites sociales qu'il ne fut pas
-choqué de l'énormité de cette assertion.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'appelez-vous une honnête fille? demanda-t-il
-simplement, pensant bien qu'elle ne prenait pas l'expression
-dans son sens étroit et traditionnel.</p>
-
-<p>Alors, elle lui livra sa vie, année par année, presque
-jour par jour, sans en évincer un épisode. Elle
-se rappela &mdash; car elle parlait presque autant pour
-elle que pour lui &mdash; les tendresses caressantes de son
-digne père, le charron Freizel ; sa mort, qui l'avait
-laissée aux mains d'une mère, que se disputaient
-l'ignorance et le manque de sens moral. Elle relata,
-avec l'horreur dans les yeux et dans la gorge, le viol
-qui l'avait jetée saignante et presque nu-pieds sur le
-pavé ; la rafle qui l'avait précipitée, sans défense,
-dans la prostitution ; les dégoûts qui avaient provoqué
-son évasion de la maison Coffard ; les inquiétudes
-qui, pendant de longs jours, l'avaient agitée dans cet
-hôtel de la rue de Berlin, lequel, en lui ouvrant sa
-porte, lui avait ouvert celle d'une vie nouvelle.</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce ma faute, s'écria-t-elle tout à coup, si le
-neveu de M. Dalombre m'a aimée ; s'il a demandé
-ma main, que je lui ai refusée pendant bien longtemps :
-il vous le dirait, s'il pouvait être dans ces
-confidences ; mais tout le monde s'en est mêlé. L'excellent
-M. Dalombre lui-même m'a forcée à obéir.
-Avais-je le droit de faire le malheur de ceux qui
-m'avaient tirée de la fange, où, sans eux, j'aurais
-continué à croupir?</p>
-
-<p>Vous me reprochez la dénonciation calomnieuse
-imaginée, à ma sollicitation, par ce Gustave, pour
-vous rayer du nombre des hommes que je pouvais
-désormais rencontrer sur ma route? Ah! j'ai fait mieux
-que cela, monsieur Gérald, j'ai commis un faux, de
-complicité avec lui : nous avons fabriqué l'acte de
-décès de ma mère, qui est encore vivante probablement,
-bien que depuis plusieurs années je n'aie eu
-d'elle aucune nouvelle.</p>
-
-<p>Tout m'avait réussi, les bonnes actions comme les
-mauvaises. Dans le but de faire perdre complètement
-ma trace, je fais acheter, sur la frontière française
-de Suisse, un château à mon mari ; nous nous y
-installons, et le malheur veut qu'il se fasse nommer
-député. J'en étais heureuse et fière pour lui. Ah!
-quelle faute, quelle faute! Mais sept ans avaient passé
-sur moi. Je n'étais plus la grande fille aux bras
-maigres que vous et tant d'autres ont connue. Je me
-croyais hors de toute atteinte, et pourtant j'avais constamment
-l'&oelig;il au guet, tremblant malgré moi à
-chaque coup de sonnette et lisant toujours la première
-les lettres adressées à mon mari. C'est ainsi
-que la vôtre m'est tombée sous les yeux.</p>
-
-<p>C'est cette peur perpétuelle d'être rencontrée et
-démasquée qui m'a égarée. Il a suffi des deux ou
-trois phrases à double entente que vous m'avez adressées
-au bal de l'ambassade pour que je ne doutasse
-pas une minute que j'étais redevenue pour vous cette
-<i>Mal'aria</i> que vous aviez baptisée sans y prendre garde.</p>
-
-<p>Aussitôt la folie m'a prise. Je me suis vue perdue ;
-j'ai vu surtout mon mari, mon Albert que j'aime,
-n'ayant jamais aimé que lui, je l'ai vu écrasé, anéanti,
-ridiculisé à jamais, obligé de donner sa démission
-de député, forcé de fuir après m'avoir lancé à la figure
-toute la boue et tous les crachats que je méritais.
-Ce n'est pas tout, monsieur Gérald : j'ai une fille,
-une fille que j'adore, et pour qui je donnerais tout
-mon sang et tout celui des autres. Pour elle, je suis
-une sainte. La voyez-vous apprenant plus tard que sa
-mère a bu avec des souteneurs et appelé les hommes
-par la fenêtre! Non : n'est-ce pas? c'était trop atroce.
-J'ai été bien infâme et bien misérable envers vous,
-j'en conviens. Mais est-ce qu'à ma place tout autre
-n'aurait pas également perdu la tête? Quand on se
-croit sous le coup immédiat d'une catastrophe pareille,
-est-ce qu'il n'est pas presque permis de tout
-essayer pour y échapper?</p>
-
-<p>A mesure qu'Emmeline parlait, la corde de la colère
-se détendait chez Gérald, qui mordillait ses moustaches
-en signe d'émotion et de désarmement. Cependant,
-il ne disait rien, ne sachant que dire et au
-moyen de quelle transition revenir sur ses menaces.
-Elle prit cette attitude silencieuse pour la résolution
-arrêtée de la part du peintre de poursuivre sa vengeance
-jusqu'au bout. Alors, elle s'affola de nouveau :</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, monsieur, supplia-t-elle, ne me dénoncez
-pas! Pour moi, j'accepterais tout : je me
-tuerais et ce serait fini ; mais ce serait affreux pour
-Albertine&hellip; la pauvre petite! Elle a sept ans depuis
-deux mois&hellip; Elle est si gentille&hellip; je vous assure : je
-ne suis pas méchante. Vous êtes la seule personne
-au monde à qui j'aie jamais fait du mal&hellip; Et c'est
-parce que j'y étais absolument forcée. Je comprends
-que vous me haïssiez&hellip; Quelle réparation exigez-vous?
-Tenez : si vous voulez, je quitterai ma maison,
-je me sauverai en Suisse où je changerai de nom
-pour qu'on ne me retrouve pas. Je ne verrai plus mon
-mari ni ma fille ; mais au moins ni lui ni elle ne devineront
-jamais pourquoi je les ai quittés&hellip; Il me
-semble que c'est une punition suffisante, car je les
-aime bien&hellip; C'est de peur de passer à leurs yeux
-pour&hellip; ce que je suis que j'ai été si mauvaise envers
-vous.</p>
-
-<p>Et, comme une enfant qui implore, elle ajouta, en
-joignant les mains :</p>
-
-<p>&mdash; Mais je vous demande pardon. Ma position était
-si horrible! Comprenez-vous une femme qui, parce
-que la fatalité l'a jetée toute jeune dans le ruisseau,
-n'a plus jamais le droit d'aimer son mari et sa fille!</p>
-
-<p>La perspective de cette expiation éternelle, dont
-l'injustice était flagrante, la plongea de nouveau dans
-une désolation qui se traduisait par des cris et des
-sanglots et remuait l'artiste jusqu'au plus profond de
-l'âme. En la voyant se débattre, comme si le spectre
-de son passé lui apparaissait prêt à l'emporter, il se
-pencha sur elle et lui saisit les deux bras, tout en lui
-répétant :</p>
-
-<p>&mdash; Ne pleurez pas! ne pleurez pas! J'ai voulu vous
-effrayer. Je suis un misérable de vous avoir traitée avec
-cette dureté. Je m'en repens. Pauvre femme! oui, je le
-reconnais, vous méritiez d'être heureuse. Mais vous
-le serez. Mes menaces n'étaient que de mauvaises
-plaisanteries. Personne au monde ne saura de moi
-rien de ce qui vous est arrivé autrefois. Ne parlons
-plus du mal que vous m'avez fait. A votre place il est
-probable que j'aurais agi de même. D'ailleurs, sans
-vous, il est à peu près certain que je serais encore
-en prison, non sur une simple accusation, mais
-avec une condamnation infamante sur le dos.</p>
-
-<p>Il la rassurait avec cette insistance, parce que,
-d'abord, elle n'avait pas paru se rendre compte de
-toute l'étendue de l'absolution qu'il lui accordait. Il
-tira son mouchoir, lui essuya les larmes qui coulaient
-le long de ses joues, dans la prostration qui
-avait suivi la crise. Il lui ramena sur le haut du front
-et derrière les oreilles ses beaux cheveux qui s'évadaient
-de toutes parts autour de sa tête. Et, comme
-les sanglots qui lui secouaient la poitrine allaient
-jusqu'à lui couper la respiration, il prit l'énergique
-parti de lui dégrafer sa robe de chambre et de couper
-les lacets de son corset à l'aide du canif dont il se
-servait pour la taille de ses fusains.</p>
-
-<p>&mdash; Respirez-vous mieux? lui demandait-il. N'allez
-pas étouffer au moins.</p>
-
-<p>Tandis qu'il essayait de faire passer par l'ouverture
-de la robe le corset dénoué, Emmeline, toujours assise
-sur le lit, appuyait sa tête sur l'épaule du jeune
-homme, dont le cou et le visage se trouvaient comme
-enveloppés par la chaleur des soupirs précipités de la
-jeune femme. Elle collait inconsciemment sa riche
-poitrine contre celle de Gérald, sans paraître se soucier
-de l'étrange déshabillé où il l'avait réduite.
-L'attendrissement qui l'avait gagné commençait à
-s'emplir de charme. Le contact de ce sein mouvementé
-et de ces joues brûlantes l'incendia à son tour.</p>
-
-<p>&mdash; Ne pleurez plus! vous me navrez! lui dit-il en
-l'entourant de ses bras et en l'embrassant sur les paupières
-comme pour les sécher d'un baiser.</p>
-
-<p>Elle n'osa pas le repousser, sans doute pour ne pas
-paraître attacher d'importance à cette manifestation
-consolatrice. Mais lui s'emballa et, tout en la pressant
-contre son c&oelig;ur palpitant, il se mit à la dévorer
-de caresses. Il ne les accompagnait d'aucune arrière-pensée
-et ne songeait guère à profiter de la situation
-si cruelle qui la remettait pantelante entre ses mains.</p>
-
-<p>Il n'usa en quoi que ce fût d'autorité ou de violence
-et n'eut pas à se demander si le peu de résistance
-qu'elle lui opposa ne tenait pas à la sujétion
-presque absolue où elle était tombée vis-à-vis de lui.
-Il put croire que le remords des souffrances dont elle
-était cause, la reconnaissance du pardon qu'il venait de
-lui octroyer s'étaient mêlés à cette sorte de délire qui
-s'excuse chez une femme à moitié dévêtue, étendue sur
-un lit à côté d'un jeune homme qui la serre de près.</p>
-
-<p>Elle se fût obstinée à se dégager qu'il eût tenu avec
-tout autant de rigidité la promesse qu'il lui avait
-souscrite de garder un silence inviolable. Mais après
-s'être moralement livrée tout entière à la discrétion
-de ce jeune homme, envers qui ses torts étaient si
-impardonnables, comment aurait-elle fait pour le
-prier de lui rattacher son corset et de l'aider à effacer
-de ses yeux et de ses joues les traces de larmes?</p>
-
-<p>Elle céda, parce qu'il est des pièges qu'on se tend
-à soi-même et d'où l'on ne parvient pas à sortir sans
-y laisser un peu de sa chair.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch21">XXI<br />
-<span class="small">LA MAITRESSE SANS AMOUR</span></h2>
-
-
-<p>&mdash; Ainsi, se répétait-elle dans la voiture qui la ramenait
-rue de l'Université, je n'avais jamais songé à
-tromper mon mari ; et voilà que, non contente de
-l'avoir trompé avant, je le trompe après. Ma vie ne
-sera donc qu'un perpétuel supplice!</p>
-
-<p>Gérald, ne se rendant qu'un compte approximatif
-des sentiments compliqués qui la lui avaient jetée
-dans les bras, lui avait donné rendez-vous pour le
-surlendemain. Il gardait d'elle un souvenir délicieux,
-et passant l'éponge sur les années disparues, il ne la
-voyait plus que sous les traits et l'état civil de M<sup>me</sup> Dalombre,
-femme d'un député très écouté à la Chambre.
-Pour un artiste qui logeait aussi haut et ne vendait
-ses toiles que par intermittence, une telle conquête
-était quasi glorieuse. En outre, il était impressionné
-par l'existence romanesque de cette séduisante créature,
-dont les splendeurs et les misères visaient tout
-un côté de la question sociale, dont s'occupent ceux
-mêmes qui prétendent qu'elle n'existe pas.</p>
-
-<p>Enfin et surtout, il l'avait tenue dans ses bras, cette
-grande dame, dont les yeux l'avaient si fort troublé
-pendant les quadrilles du bal de l'ambassade de Suède.
-Elle était à lui : il n'y avait pas à dire. Peut-être
-était-ce plutôt un holocauste qu'un adultère ; mais,
-ma foi, la passion ne connaît pas ces distinctions psychologiques.</p>
-
-<p>Pendant les deux jours qui le séparaient d'une nouvelle
-entrevue, il resta incapable de prendre une palette.
-Il eut cependant l'idée de la portraiturer, mais
-il se dit orgueilleusement :</p>
-
-<p>&mdash; J'aime bien mieux la peindre d'après nature.</p>
-
-<p>Elle avait promis ou semblé promettre qu'elle serait
-chez lui le jeudi, à deux heures. Dès midi, il avait
-donné à son atelier un air particulièrement décoratif.
-On touchait alors au printemps, et il avait inondé ses
-meubles de fleurs nouvelles qui, ayant besoin de jour
-et de soleil, duraient d'ordinaire très longtemps sous
-le vitrail clair et chaud où il travaillait son «&nbsp;plein
-air&nbsp;».</p>
-
-<p>Deux heures sonnèrent, elle ne vint pas. A trois
-heures, il commença à s'éponger le front qui ruisselait
-d'inquiétude. Vers trois heures et demie, il n'y
-tint plus. Il dégringola jusque chez son concierge, à
-qui il laissa sa clef en lui recommandant de la remettre
-à une dame qui descendrait de voiture et, selon
-toute vraisemblance, aurait le bas du visage enfoncé
-dans le collet d'un grand manteau de fourrure. Il lui
-confierait la clef en la priant de l'attendre.</p>
-
-<p>Il traita avec un cocher pour une course vertigineuse
-de la rue Condorcet à la rue de l'Université et,
-un quart d'heure plus tard, il atterrit devant la seule
-maison où pouvait être Emmeline, puisqu'elle n'était
-pas chez lui. Il se promena sur le trottoir faisant face
-à la porte cochère, tantôt marchant vite pour donner
-le change, tantôt allant à pas comptés ou s'arrêtant
-comme pour lire un journal, mais lançant constamment
-de bas en haut un &oelig;il scrutateur.</p>
-
-<p>Une des fenêtres de l'appartement des Dalombre
-était précisément ouverte. Il réfléchit :</p>
-
-<p>&mdash; Elle aura eu des visites. Justement, je crois me
-rappeler qu'elle reçoit le jeudi. Pourtant elle ne m'aurait
-pas donné rendez-vous ce jour-là si elle avait été
-d'avance absolument sûre d'y manquer.</p>
-
-<p>La désillusion et le doute faisaient déjà leur petite
-trouée dans son c&oelig;ur lorsqu'il aperçut Emmeline
-qui, s'approchant de la croisée comme par mégarde,
-jeta un regard rapide des deux côtés de la
-rue.</p>
-
-<p>En passant du côté droit au côté gauche, elle distingua
-Gérald, qui se tenait au milieu. Elle avait
-exprès manqué l'heure afin de s'assurer si elle était
-quitte avec une seule demi-journée d'égarement ou
-si le contrat tenait toujours.</p>
-
-<p>L'appel muet, mais désespéré que lui lança Gérald
-la convainquit qu'elle était loin d'en avoir fini avec
-lui. Elle pensa :</p>
-
-<p>&mdash; Il est là. Il n'a qu'à monter, tout raconter, et je
-suis perdue!</p>
-
-<p>Elle lui fit donc un signe de tête qui signifiait :</p>
-
-<p>&mdash; Je suis à vous. Patientez seulement quelques
-minutes.</p>
-
-<p>Il comprit, car elle le vit remonter dans la voiture
-et repartir à fond de train. Il n'y avait plus à s'y
-tromper : c'était une intrigue qu'elle avait nouée,
-dont les liens se resserreraient sans doute plus étroitement
-tous les jours et qu'il deviendrait à peu près
-impossible de rompre. A l'encontre de la plupart
-des femmes, mariées ou non, qui se font spécialement
-belles pour aller voir leur amant, elle coiffa le
-premier chapeau venu, endossa son manteau dissimulateur
-et se jeta à son tour dans une voiture qui,
-sans qu'elle eût rien fait pour en hâter la marche, la
-déposa rue Condorcet.</p>
-
-<p>La chaîne était désormais rivée. Deux et souvent
-trois fois par semaine, elle se rendait aux ordres,
-sans élan, sans amour, même sans coquetterie, presque
-comme une demoiselle de magasin va à son
-comptoir. La tendresse, parfois délirante, que lui témoignait
-Gérald lui inspirait tout au plus une certaine
-curiosité. Elle lui savait un gré infini d'avoir si
-vite oublié ses projets de vengeance et de lui payer
-ainsi en dévouement et en caresses le mal dont il
-avait souffert par elle. Il en était arrivé à l'adorer, à
-ne vivre que d'elle, pour elle, et elle avait à peine
-suivi de ses yeux surpris les progrès de cet envahissement
-de tout un être.</p>
-
-<p>De temps en temps il avait comme un soupçon de
-l'abîme qui séparait cette docilité de l'amour qu'il
-rêvait ; mais comme il était pris jusqu'aux moelles,
-il lui était impossible de s'imaginer que l'atmosphère
-céleste dans laquelle il vivait ne l'eût pas pénétrée un
-peu, elle aussi.</p>
-
-<p>Cependant, il lui soumit un jour cette proposition :</p>
-
-<p>&mdash; Si je savais que tu vinsses à nos rendez-vous
-par peur d'une dénonciation ou d'un scandale de
-ma part, j'aimerais mieux me tuer tout de suite. De
-cette façon, tu n'auras plus rien à craindre de moi.</p>
-
-<p>Elle lui répondit en l'embrassant : ce qui la dispensa
-de toute autre explication.</p>
-
-<p>Mais chaque fois qu'elle revenait au domicile légal,
-elle enlevait sa robe comme une tunique de Déjanire
-et revêtait un peignoir dont la fraîcheur la purifiait.
-Elle se jetait alors sur la petite Albertine et
-l'enlevait dans ses bras, comme si ce talisman eût le
-pouvoir de la protéger.</p>
-
-<p>Au retour de son mari, elle se multipliait pour
-qu'il trouvât, après ses prétendues fatigues oratoires,
-de bonnes pantoufles bien chaudes, son fauteuil
-tout avancé devant le feu, ou près de la fenêtre,
-selon les variations du thermomètre.</p>
-
-<p>Parfois, elle lui posait sa tête sur l'épaule &mdash; comme
-à l'autre &mdash; et le dorlotait dans ses bras comme pour
-lui faire comprendre qu'elle n'était, en réalité, qu'à
-lui et qu'entre les deux son c&oelig;ur n'avait jamais balancé.</p>
-
-<p>Elle savait cent fois plus gré à Albert d'un froid
-baiser sur le front qu'à Gérald de tous les emportements
-de frénésie amoureuse qu'il lui prodiguait
-sans compter. Celui qui a monté sur les planches,
-fût-ce une fois dans sa vie, garde éternellement, quoi
-qu'il fasse, l'estampille du cabotinage. Celle qui a été
-courtisane attitrée, fût-ce l'espace d'une semaine,
-conserve de l'amour une formule spéciale qu'aucune
-circonstance ne peut modifier. Gérald était et restait
-l'homme à qui elle se livrait par nécessité, presque
-par état. Albert était celui à qui elle se donnait librement
-et à qui elle avait toujours le droit de se refuser,
-car elle le savait trop généreux pour la contraindre.</p>
-
-<p>D'ordinaire, c'est pour son amant qu'une adultère
-conserve les élans qui l'ont poussée au mal. C'était à
-son mari que celle-là les réservait, de sorte qu'elle
-trompait moins Albert avec Gérald que Gérald avec
-Albert.</p>
-
-<p>Cette aberration du c&oelig;ur et des sens dura quatre
-longs mois. On aurait dit au peintre que la passion
-aveuglait :</p>
-
-<p>«&nbsp;Cette femme qui apparaît toujours à l'heure
-convenue et qui, pour ne pas retarder le moment du
-rendez-vous, conte à ses domestiques les histoires
-les plus invraisemblables : eh bien! elle ne vous
-a jamais aimé une minute&nbsp;», qu'il aurait souri en
-haussant les épaules et en retroussant sa moustache.
-Il se reposait sur l'attachement de sa belle
-maîtresse, dont les manières et le langage s'étaient
-si bien identifiés avec ceux du plus grand monde.
-Il n'était presque plus sûr que cette M<sup>me</sup> Dalombre,
-dont il avait fait peu à peu son idole, fût réellement
-la même que cette petite fillette effarouchée
-qu'il avait aperçue dans les bas-fonds d'un mauvais
-lieu. Il n'y avait pourtant aucun doute, puisqu'il
-ne l'aurait pas tenue ainsi à sa discrétion chez lui,
-si elle n'avait pas été préalablement chez les autres ;
-mais l'optique de l'amour est pleine de ces aveuglements.</p>
-
-<p>Un jour que la Chambre venait d'apprendre la
-mort subite d'un parlementaire célèbre, la séance
-avait été levée en signe de deuil. Albert rentra chez
-lui, heureux, non de ce décès imprévu, mais du
-congé que ce douloureux événement lui procurait.
-On était en juillet, et il venait chercher Emmeline
-pour une promenade au Bois. Elle était déjà sortie,
-quoiqu'il fût à peine trois heures et qu'elle lui
-racontât volontiers qu'elle mettait un temps infini
-à sa toilette si bien qu'elle n'était jamais prête
-avant quatre heures, quatre heures et demie.</p>
-
-<p>Cette absence le contraria sans que l'aile noire du
-soupçon effleurât le moins du monde sa quiétude ;
-mais, par un de ces hasards que la destinée semble
-tirer tout exprès de son sac, il trouva, dans le courrier
-que le valet de chambre venait de déposer sur
-sa table de travail, une lettre dont l'écriture contournée
-le frappa à première vue.</p>
-
-<p>Ce billet était court, mais catégorique :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">Monsieur le député,</p>
-
-<p>Serait-il possible que l'ambition fût plus forte que l'amour?
-Vos yeux sont tellement occupés à suivre les divers portefeuilles
-auxquels vous aspirez que vous oubliez de regarder ce
-qui se passe chez vous. Il est vrai que c'est surtout quand le
-loup n'y est pas qu'on se promène dans le bois.</p>
-
-<p>Dès que vous avez tourné les talons, monsieur et cher député,
-la jolie M<sup>me</sup> Dalombre se jette non dans sa voiture, mais
-dans une voiture et, par une de ces intuitions dont les femmes
-sont généralement douées, elle rentre au logis quelques instants
-avant que vous y rentriez vous-même. Revenez donc
-un jour un peu plus tôt que d'habitude, et demandez-lui d'où
-elle sort. Mieux encore : faites-la suivre ou suivez-la vous-même.
-Je vous assure que vous en aurez pour votre argent.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Comme de juste, aucune signature. Malgré d'évidents
-efforts calligraphiques pour dérouter le destinataire,
-Albert démêla un air de famille entre la
-forme des majuscules de cet avertissement et celle
-des deux dénonciations anonymes reçues autrefois, à
-l'hôtel de la rue de Berlin, quelque temps après
-qu'Emmeline y avait été admise comme l'enfant de la
-maison.</p>
-
-<p>Rien ne reste dans la tête comme l'aspect d'une
-lettre qui nous a préoccupé. Albert se sentit tout à
-fait rassuré en constatant que celle qu'il venait de
-recevoir provenait certainement de la main qui avait
-écrit les deux premières.</p>
-
-<p>&mdash; Décidément, pensa-t-il, cette pauvre Emmeline
-a quelque part une ennemie qui ne la lâche pas. Et
-il faut qu'on n'ait pas grand'chose à lui reprocher
-pour que, depuis plus de huit ans, cet avis soit le
-seul qu'on ait cru devoir m'adresser.</p>
-
-<p>Il venait de rejeter le papier sur la table lorsque sa
-femme rentra.</p>
-
-<p>&mdash; Il n'est venu personne? demanda-t-elle à la servante
-qui lui ouvrit la porte, car Emmeline était toujours
-en arrêt.</p>
-
-<p>&mdash; Non, madame, mais monsieur est là.</p>
-
-<p>&mdash; Depuis longtemps.</p>
-
-<p>&mdash; Depuis une demi-heure. Il paraît que la séance
-a été levée tout de suite.</p>
-
-<p>Elle pénétra délibérément dans le cabinet de travail
-d'Albert et lui dit, comme tout étonnée de l'y
-trouver :</p>
-
-<p>&mdash; Tiens, tu es là! Figure-toi que je viens de passer
-à la Chambre pour te prendre ; j'ai trouvé visage de
-bois. On m'a dit que la séance avait été levée un
-quart d'heure après qu'elle avait été ouverte. Je revenais
-du <i>Bon Marché</i>, où je suis restée une heure à
-fouiller dans les dentelles. Rien de meilleur marché,
-en effet. C'était tout un solde de Chantilly.</p>
-
-<p>&mdash; J'étais précisément revenu au galop pour t'emmener
-faire un tour! répondit Albert en l'embrassant.</p>
-
-<p>&mdash; Il n'est que quatre heures et demie, fit-elle.
-Nous avons encore le temps. Prends ton chapeau. Je
-vais seulement changer de robe. Celle-là est d'un
-lourd!</p>
-
-<p>&mdash; Non, à cette heure-ci, il y a trop de monde au
-Bois, répondit Albert. Et, reprenant le papier, il
-ajouta : «&nbsp;Lis-moi un peu la bête de lettre que je viens
-de recevoir.&nbsp;»</p>
-
-<p>Emmeline la dévora d'un seul coup d'&oelig;il. Elle aussi
-reconnut tout de suite l'écriture, mais elle eut l'air
-de l'étudier quelques minutes pour se donner le loisir
-de se remettre.</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que cette infamie-là ne te fait pas l'effet
-de venir de la même source que les autres? dit-elle
-simplement.</p>
-
-<p>&mdash; C'est ce que j'ai pensé immédiatement, répliqua-t-il.
-Mais qui diable peut te poursuivre
-encore après tant d'années? Nous n'habitons plus le
-même quartier. Nous menons une tout autre existence.</p>
-
-<p>&mdash; Il y a des gens si dés&oelig;uvrés et si méchants! fit
-observer Emmeline. D'autant que, huit fois sur dix,
-quand je sors sans toi, j'emmène Albertine. L'individu
-qui a écrit ces niaiseries ne connaît même pas notre
-façon de vivre. D'ailleurs, s'il sait si bien où je vais,
-pourquoi ne te l'indique-t-il pas? Il me semble qu'il
-serait bien plus ingénieux d'attendre que j'y sois pour
-t'inviter à aller m'y surprendre.</p>
-
-<p>&mdash; Si cet imbécile a cru me mettre la puce à
-l'oreille, il s'est bien trompé! riposta Albert, en haussant
-les épaules. Et il déchira la lettre en une douzaine
-de morceaux, qu'il lança dans sa corbeille aux
-papiers inutiles.</p>
-
-<p>Emmeline avait triomphé momentanément de la
-terrible commotion qu'elle avait ressentie à la vue de
-ce document inattendu. C'était par son sang-froid
-qu'elle s'était sauvée ; mais elle avait instantanément
-compris que les révélations encore incomplètes arrivées
-jusqu'à son mari mettaient fin pour jamais aux
-promenades sur les hauteurs cythéréennes de la rue
-Condorcet.</p>
-
-<p>Du moment où elle était surveillée, elle était prise,
-et toute la confiance dont elle avait saturé Albert
-n'empêcherait pas le fait brutal de s'imposer un jour
-irréfutablement.</p>
-
-<p>Elle était encore relativement heureuse que la lettre
-anonyme n'eût pas donné d'adresse précise ni fourni
-de ces détails qu'on n'invente pas et qui ouvrent une
-voie aux plus incrédules. Si même son mari prenait
-la peine de commencer une enquête, il acquerrait
-bien vite la preuve qu'elle n'emmenait jamais Albertine
-avec elle dans ses sorties, et que c'était avec la
-femme de chambre que la petite allait s'amuser sous
-les arbres des Tuileries ou dans la voiture à chèvres
-de l'avenue des Champs-Élysées.</p>
-
-<p>Mais le péril, d'autant plus inquiétant qu'il lui était
-impossible d'en mesurer l'étendue, résidait dans ce
-coefficient inconnu qui s'appelait l'amour de Gérald.
-Combien de temps l'attendrait-il sans se manifester
-plus ou moins violemment en constatant qu'elle s'obstinait
-à ne pas revenir? Il l'adorait : elle n'en doutait
-guère. Mourrait-il de chagrin ou provoquerait-il un
-scandale? La première hypothèse était certainement
-douloureuse. Elle la préférait cependant à la seconde.
-Car, si l'auteur encore ignoré de la lettre que lui
-avait lue en souriant le candide Albert possédait le
-quart ou même la moitié d'un des secrets de sa
-vie, Gérald les tenait tous, et sa passion exaspérée
-les laisserait peut-être échapper les uns après les
-autres.</p>
-
-<p>Puis d'où provenait cette dénonciation, qui différait
-des précédentes en ce qu'elle était parfaitement
-exacte? Elle avait cru remarquer les tournures de
-phrases ironiques et les déguisements dans l'écriture
-qui l'avaient déjà frappée autrefois : mais elle n'était
-pourtant pas tout à fait sûre que les trois lettres partissent
-d'une seule et même personne.</p>
-
-<p>Ce ne pouvait être de Gustave qui, heureux et
-maintenant presque riche, avait déserté son ancien
-quartier et n'avait aucun intérêt à troubler par quelque
-algarade le repos qu'il s'était acquis à force d'intelligence
-et de docilité.</p>
-
-<p>Toutes ses questions, restées sans réponse, lui torturaient
-le cerveau, lui serraient l'estomac et la prédisposaient
-peu à peu à cette maladie nerveuse, dont
-elle s'était vantée vis-à-vis de Gérald pour excuser
-l'étrange attitude qu'elle avait prise à son égard dans
-les salons de l'ambassade de Suède.</p>
-
-<p>Au premier rendez-vous qu'elle manqua, elle passa
-la moitié de son après-midi l'&oelig;il aux carreaux de la
-rue, tremblant de voir se profiler sur le trottoir la
-silhouette de Gérald affolé. Elle songea à lui écrire,
-mais c'était l'inviter à répondre ; et si une déposition
-orale est compromettante, l'exhibition d'une correspondance
-l'est cent fois plus.</p>
-
-<p>Peut-être y avait-il pour elle avantage à lui laisser
-supposer qu'elle avait assez de lui ; qu'elle lui en préférait
-un autre. L'indignation et le mépris finiraient
-par le dégoûter d'elle. Lui annoncer qu'Albert savait
-tout ou était sur le point de tout savoir, rien ne pouvait
-être plus dangereux. Il l'aurait immédiatement
-clouée par cette proposition magnanime :</p>
-
-<p>&mdash; Partons ensemble pour l'étranger!</p>
-
-<p>Or, comme elle n'avait aucune envie de quitter
-ceux qu'elle aimait pour cet amant qu'elle n'aimait
-pas, elle lui opposerait un «&nbsp;non!&nbsp;» accentué, qui le
-pousserait probablement aux dernières catastrophes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch22">XXII<br />
-<span class="small">LA VIEILLE FILLE</span></h2>
-
-
-<p>M<sup>lle</sup> Brigitte Humbertot avait appris sans étonnement
-la nouvelle du mariage de M. Albert avec la
-jeune fille que son oncle avait recueillie dans des circonstances
-si romanesques. Dans ses petits calculs de
-dévote, elle avait décidé que cette étrangère était
-tout bonnement le fruit de quelque faute inavouée
-du vieil armateur et que, conséquemment, M. Albert
-épousait sa cousine.</p>
-
-<p>Elle avait suivi jour par jour les publications et, le
-matin de la noce, avait envoyé sa bonne se mêler à
-la foule afin de voir sortir la mariée de l'hôtel de la
-rue de Berlin pour se rendre à la mairie avec les
-témoins. La persévérante élève du couvent des
-Dames Anglaises avait, jusqu'à la dernière minute,
-espéré qu'un incident imprévu démolirait cette
-union qui traversait d'outre en outre des projets
-depuis si longtemps médités.</p>
-
-<p>Elle s'était organisé tout un avenir entre l'oncle,
-qui avait peu de chances de vivre longtemps, et le
-neveu, que son existence sédentaire, aux côtés de son
-vieux parent, devait prédisposer à se laisser circonvenir
-par la première femme tant soit peu supérieure
-qui se mêlerait à sa vie. Cette supériorité, elle se
-croyait en droit d'y prétendre, et elle attendait tranquillement,
-dans le salon de madame sa mère,
-qu'une demande officielle vînt la solliciter.</p>
-
-<p>Cette demande, c'était cette petite sauvage qui
-l'avait reçue. M<sup>lle</sup> Brigitte se considérait donc comme
-frustrée d'un bien qui lui appartenait, et n'avait été
-que peu éloignée de poursuivre Emmeline devant les
-tribunaux pour rapt d'un fiancé avec violence, fausses
-clefs et escalade.</p>
-
-<p>La teinte de bas bleuisme qui l'incitait à écrire des
-lettres anonymes plutôt que de renoncer à se manifester
-littérairement s'était foncée d'ambition quasi
-politique ; et lorsque M. Albert Dalombre était revenu
-à Paris membre de l'Assemblée nationale, elle se dit,
-en dévorant ses regrets qui avaient tant de peine à
-passer :</p>
-
-<p>&mdash; Moi, j'aurais fait de lui un président de la République!</p>
-
-<p>Et elle se voyait, en remontant le cours de ses
-rêves déçus, recevant les ambassadeurs des puissances
-étrangères, lançant des invitations sur la ville
-étonnée de son luxe, et laissant raconter discrètement
-par les journaux qu'elle était l'Égérie de son mari,
-lequel ne signait même pas la grâce d'un condamné
-à mort sans l'avoir consultée ; enfin, qu'elle était plus
-présidente que lui n'était président.</p>
-
-<p>Ce monument de gloire auquel elle ajoutait tous
-les jours un étage s'était écroulé, non dans un cataclysme
-imprévu et grandiose, mais sous le souffle
-d'une enfant, de l'ex-apprentie d'une petite maison
-de modes. Ah! pourquoi le malfaiteur qui l'avait
-jetée d'un coup-de-poing américain le long de la
-grille de la maison Dalombre ne l'avait-il pas assommée
-sans rémission? Au lieu de la supprimer, il
-l'avait simplement rendue intéressante. Il avait cru la
-tuer, et il l'avait mise au pinacle.</p>
-
-<p>La haine de la demoiselle Humbertot pour Emmeline
-s'était alimentée de ses succès de jolie femme.
-Quand Brigitte lisait à sa mère des extraits des journaux
-mondains où on qualifiait la femme du député
-de l'Ain de «&nbsp;la belle M<sup>me</sup> Dalombre&nbsp;», avec l'énoncé
-descriptif de ses toilettes, les deux femmes verdissaient
-de jalousie. Emmeline était l'objectif constant
-de tous les agissements, de toutes les réflexions, de
-toutes les coquetteries de Brigitte. Elle n'étrennait
-pas un chapeau sans se dire, en minaudant devant sa
-glace :</p>
-
-<p>&mdash; Maintenant, à nous deux, la «&nbsp;belle M<sup>me</sup> Dalombre&nbsp;»!</p>
-
-<p>Elle était allée souvent à la Chambre où, dans les
-premiers mois après l'élection de son mari, Emmeline
-manquait rarement une séance. Les Humbertot
-avaient connu des premières la naissance d'Albertine ;
-l'achat du château en province et le retour des
-deux époux dans la capitale, où ils allaient occuper
-désormais une place en vue.</p>
-
-<p>Mais les années qui avaient embelli et arrondi sa
-rivale avaient encore noirci et séché Brigitte. Il lui
-était venu des moustaches. Son nez s'était pincé, ses
-sourcils dégénéraient en broussailles et, un beau
-matin, la vieille fille était apparue avec son cortège
-de frimas.</p>
-
-<p>Naturellement, elle avait cherché et trouvé dans le
-<i>Bottin</i> l'adresse du député Dalombre ; et, pour se
-donner l'amère satisfaction de passer de temps en
-temps sous les fenêtres de l'appartement où il respirait
-à côté d'une autre, elle allait quelquefois assister
-à la messe ou aux vêpres de Sainte-Clotilde. A deux
-reprises, elle avait croisé dans sa voiture Emmeline
-qui, sortie à pied de chez elle, prenait à cent cinquante
-pas plus loin le premier fiacre qu'elle rencontrait
-et qui la conduisait à l'atelier de Gérald.</p>
-
-<p>Elle à pied, marchant vite, et se retournant de
-temps à autre comme pour regarder si elle n'était pas
-suivie : c'était plus qu'il n'en fallait pour surexciter
-une curiosité pour qui la surexcitation était l'aliment
-principal.</p>
-
-<p>Les femmes qui ont subi les humiliations et les
-regrets d'un mariage manqué ont la rancune tenace.
-Pendant quatre jours, elle passa ses après-midi à
-vingt-cinq pas de la maison qu'habitaient les Dalombre,
-blottie au fond d'un fiacre et l'&oelig;il fixé par la lucarne
-du fond sur la porte cochère d'où elle comptait bien
-voir sortir Emmeline.</p>
-
-<p>En effet, Emmeline très enveloppée et très rapide,
-s'était élancée dans la rue et avait tourné tout à coup
-à droite en se dirigeant vers le quai.</p>
-
-<p>&mdash; Suivez cette dame! dit M<sup>lle</sup> Humbertot à son cocher,
-en lui désignant la jeune femme qui montait
-vivement dans une des voitures rangées le long de la
-station.</p>
-
-<p>Mais, probablement encouragé par l'appât d'une
-forte prime, le cocher d'Emmeline prit une telle
-avance sur celui de Brigitte que la poursuite s'arrêta,
-faute d'indices suffisants pour la continuer.</p>
-
-<p>Cependant la dévote ne s'en crut pas moins assez
-renseignée pour donner au mari un de ces bons petits
-avertissements anonymes qui, s'ils ne font pas de
-mal, ne peuvent pas faire de bien et aident quelquefois,
-d'une façon plus ou moins directe, à la désunion
-d'un ménage.</p>
-
-<p>Avec un peu plus de patience et un peu moins
-d'acrimonie, elle eût assez facilement connu le mot
-du rébus ; et il est probable que si elle avait cru à la
-culpabilité de son ennemie, elle eût poussé l'enquête
-à fond. Mais elle n'avait aucune base d'accusation
-sérieuse et n'espérait guère que troubler l'eau en
-jetant une pierre dedans.</p>
-
-<p>D'ailleurs, la plume lui démangeait. Elle ne résista
-pas à l'envie de blesser tout de suite, tant dans son
-amour que dans son amour-propre, celui qui avait
-eu l'impertinence de la dédaigner, et elle écrivit la
-lettre qui avait fait hausser les épaules à Albert et qui
-avait écrasé Emmeline.</p>
-
-<p>Le martyre interrompu par huit années de bonheur
-et de quiétude relative recommença plus aigu que
-jamais. Pour comble de complication, les vacances
-de la Chambre s'ouvrirent plus tôt qu'on ne l'avait
-supposé, et son mari la laissait bien rarement seule.
-Il y avait donc impossibilité pour elle à retourner
-chez Gérald ; mais rien ne l'empêchait, lui, d'apparaître
-subitement chez elle.</p>
-
-<p>Elle ne mangeait plus, elle ne dormait plus. Trois
-fois, de sa fenêtre, elle le vit passer devant la maison.
-Il était tout pâle et tout changé. Elle se contenta
-de joindre les mains en geste de supplication, pour
-le conjurer de s'éloigner.</p>
-
-<p>Il avait, en effet, de quoi pâlir. Son estomac aussi
-restait fermé et ses yeux, comme ceux d'Emmeline,
-demeuraient perpétuellement ouverts. Ses journées
-et ses nuits se passaient dans l'attente de ces visites,
-qui avaient cessé subitement, sans aucun motif avoué,
-ni avertissement préalable. Elle n'était plus revenue,
-et voilà! Pas une lettre ne l'avait prévenu des résolutions
-nouvelles qu'elle avait prises. Rien! La
-rupture sèche d'une branche qui se casse et tombe.</p>
-
-<p>Tout dévoré qu'il était par la passion, il n'eut pas
-un instant le soupçon d'une trahison de femme qui,
-du jour au lendemain, vous quitte pour un autre. Il
-avait ce sentiment qu'elle ne s'était pas donnée par
-dépravation ou par plaisir, et il la devinait peu disposée
-à courir les hasards d'une nouvelle intrigue.</p>
-
-<p>Il s'était alors décidé à aller lui-même aux informations,
-et, sur les vingt pérégrinations qu'il avait
-risquées de la rue Condorcet à la rue de l'Université,
-il avait eu la chance d'apercevoir deux fois les beaux
-yeux d'Emmeline brillant derrière les carreaux de sa
-fenêtre fermée.</p>
-
-<p>Leurs deux pâleurs les avaient mutuellement frappés,
-et le geste désespéré qu'elle avait esquissé chaque
-fois avait convaincu Gérald qu'un grave événement
-les avait ainsi momentanément séparés. Qui savait si
-son mari ne l'avait pas surprise au moment où elle
-écrivait une lettre pour contremander le dernier
-rendez-vous? C'était ce silence qui le désarçonnait. Il
-aurait préféré quatre pages, qui lui apprissent que
-tout était fini, à ce mutisme qui sentait la mort.</p>
-
-<p>De son côté, il lui avait brouillonné dix lettres qu'il
-s'écrivait à lui-même plutôt qu'à elle et qu'il déchirait
-successivement, n'osant les confier ni à la poste
-ni à un commissionnaire. Il s'était imaginé qu'il la
-posséderait toujours et il ne savait même pas pourquoi
-il l'avait perdue. Avec toute autre femme, il
-aurait tenté quelque démarche directe, interrogé des
-concierges, payé des domestiques ; mais les secrets
-terrifiants dont elle l'avait fait dépositaire lui imposaient
-une prudence et une réserve qu'il se serait fait
-un crime de transgresser. Une indiscrétion, un mot
-compromettant qui auraient soulevé un coin du voile
-étaient susceptibles de le déchirer du haut en bas. Il
-ne se considérait seulement pas comme un amant : il
-se croyait encore son complice, bien qu'en réalité il
-eût été surtout sa victime.</p>
-
-<p>Il s'ingéniait, du matin au soir, à chercher par
-quelle voie il arriverait à recevoir de ses nouvelles.
-Il eut la pensée de déménager et de venir s'installer
-près d'elle ; au besoin dans la même maison, où il
-trouverait bien un logement. Par malheur, M. Dalombre
-le connaissait de vue, puisque c'est le dessin que
-ce député-artiste lui avait montré qui avait si fort
-contribué à lui faire reconnaître sa femme. Il serait
-donc tenu de le saluer dans l'escalier, et ce voisinage
-paraîtrait des plus suspects.</p>
-
-<p>Il prit alors la résolution que prennent généralement
-ceux que l'amour éprouve : il se décida à
-voyager pour oublier : ce qui est le plus immanquable
-moyen de continuer à se souvenir.</p>
-
-<p>Il n'y a pas comme les déboires de l'amour pour
-inviter un homme à se retremper dans les joies de la
-famille. Il fit ses malles ou plus exactement sa valise
-pour la Touraine. Il irait embrasser sa mère et se répandrait
-dans la campagne, flanqué d'un chevalet
-portatif et d'une boîte à couleurs. Ce serait au travail
-qu'il demanderait secours. Tous les artistes vraiment
-forts s'étaient vengés par quelque chef-d'&oelig;uvre des
-trahisons ou des dédains. Il montrerait qu'il n'était
-pas plus faible qu'un autre.</p>
-
-<p>Plein de ces projets virils, il ne fit qu'un bond de
-chez lui au guichet de la gare d'Orléans, où il prit un
-ticket pour Tours. Il avait déjà choisi son wagon et
-attendait au bas du marchepied le moment d'y monter
-quand un des hommes du train, ayant crié pour la
-troisième et dernière fois :</p>
-
-<p>«&nbsp;Allons, messieurs, en voiture!&nbsp;» l'idée qu'il allait
-volontairement dérouler tant de kilomètres entre
-lui et elle lui fit perdre absolument contenance.
-Il ressaisit, dans le filet du compartiment, le sac
-qu'il y avait déjà déposé et, sans chercher à replacer
-son billet, fût-ce à moitié prix, il franchit la grille de
-la cour du départ et rentra dans Paris, qui ne lui avait
-jamais paru plus attractif et plus séduisant. Il avait
-voulu savoir au juste s'il aurait l'énergie de s'éloigner
-d'elle. Il était sûr maintenant que cette énergie lui
-manquait. Inutile de continuer l'épreuve.</p>
-
-<p>Et puisqu'il avait, cette fois, pris le parti définitif
-de ne pas s'éloigner d'elle, il ne lui restait désormais
-qu'à essayer de s'en approcher. Comme pour se punir
-d'avoir commis cette tentative de séparation, il s'imposa
-la douce tâche d'aller faire sous ses fenêtres une
-station discrète, mais prolongée. Il ne quitterait son
-poste que quand il l'aurait aperçue glissant le long
-de la croisée du salon d'où peut-être elle l'apercevrait
-à son tour. Il était environ deux heures de l'après-midi.
-Jusqu'à six heures du soir, il y avait quelque
-chance pour qu'il récoltât cette bonne fortune. Payer
-un coup d'&oelig;il par quatre heures d'attente, c'était le
-comble du bon marché.</p>
-
-<p>Mais les rideaux restaient immobiles et ne révélaient
-rien de ce qu'ils abritaient sous leurs lambrequins.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne la reverrai donc plus? répétait-il presque
-tout haut, en s'abritant dans un angle de porte qu'il
-avait adopté et qui lui servait de niche.</p>
-
-<p>Tout à coup il vit sortir d'un pied alerte une petite
-femme de chambre qu'il crut reconnaître pour celle
-qui lui avait ouvert la porte lors de sa visite de remerciement
-après sa mise en liberté. A tout hasard, il la
-suivit, presque décidé à lui demander des nouvelles
-de sa maîtresse. Elle lui en donnerait ou ne lui en
-donnerait pas. Mais parler l'espace de deux minutes
-et demie à une personne qui voyait Emmeline tous
-les jours et couchait sous les mêmes plafonds qu'elle,
-c'était là un bonheur trop intense pour qu'il le laissât
-échapper.</p>
-
-<p>Au moment où il était sur le point de la rattraper,
-car il avait allongé le pas, la servante entra chez un
-pharmacien, devant lequel, à travers les vitres, il la
-vit déployer un papier qui ne pouvait être qu'une ordonnance.</p>
-
-<p>«&nbsp;Est-ce qu'elle serait malade?&nbsp;» pensa-t-il, sans
-songer qu'elle n'était pas seule dans l'appartement et
-qu'on va chez le pharmacien pour acheter du vin de
-quinquina ou de la poudre dentifrice encore plus
-souvent que pour commander une potion.</p>
-
-<p>Mais ce mot : elle est malade! expliquait toute sa
-conduite. Il entra dans la boutique presque immédiatement
-à la suite de la jeune fille, et demanda un
-petit flacon d'arnica pour un enfant qui venait de se
-couper le doigt assez profondément.</p>
-
-<p>Tandis que le pharmacien appelait un de ses élèves,
-ne pouvant faire face à deux clients qui semblaient
-également pressés, Gérald eut l'air de remarquer subitement
-la présence de la femme de chambre :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! mademoiselle, fit-il, comme cédant à un
-mouvement de curiosité sympathique, n'êtes-vous pas
-chez M. Dalombre, le député?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, monsieur, fit la jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce qu'il serait souffrant? reprit-il. Cette ordonnance
-m'effraye.</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas pour monsieur, c'est pour madame,
-répondit-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce possible! Sa charmante femme est malade.
-Mais ce n'est rien probablement, balbutia-t-il en se
-retenant au comptoir pour ne pas faiblir.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, elle ne dort plus du tout, mais plus du tout.
-Et, toutes les nuits, elle a une fièvre! Alors, le médecin
-est bien obligé de lui faire prendre de l'opium.
-Ça la fait dormir, seulement ça lui donne des cauchemars
-atroces, expliqua la domestique.</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; rebalbutia Gérald, le mal n'a rien de sérieux?
-Elle n'est pas alitée, au moins?</p>
-
-<p>&mdash; Non, il lui est impossible de tenir dans son lit.
-Elle passe maintenant toutes ses nuits assise auprès
-de la petite.</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; et elle va bien, la petite Albertine? insista
-Gérald pour bien montrer à la fille qu'il n'était
-pas un étranger pour les Dalombre.</p>
-
-<p>&mdash; Très bien! Elle pousse comme un chêne.</p>
-
-<p>Il paya sa petite bouteille d'arnica, fit à la femme
-de chambre un bonjour de la tête et reprit à pied le
-chemin de la rue Condorcet, navré de savoir son
-Emmeline ainsi atteinte, quelque peu consolé cependant
-en songeant que c'était à cette maladie qu'il
-devait attribuer l'interruption des visites qu'elle lui
-rendait naguère si régulièrement.</p>
-
-<p>Comment serait-elle venue le voir puisqu'elle ne
-bougeait pas de chez elle? Mais, dès qu'elle irait mieux,
-il était sûr que sa première sortie serait pour lui.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch23">XXIII<br />
-<span class="small">SPECTRES ET FANTOMES</span></h2>
-
-
-<p>Il est certaines inquiétudes et certains supplices
-par lesquels les forces humaines se refusent à passer
-deux fois, comme certains voyageurs s'avouent enchantés
-d'avoir fait le tour du monde, mais déclarent
-qu'ils ne le referaient pas. Quand Emmeline s'était
-vue sur le point de recommencer la vie d'angoisse,
-de tourment perpétuel et de tremblement continu à
-laquelle elle avait été soumise jusqu'à la minute
-même qui avait précédé son mariage, le courage lui
-manqua pour l'affronter de nouveau.</p>
-
-<p>Le dégoût la prit d'une existence toute de terreur
-et de sueurs froides. Maintenant ce n'était plus sa
-mère qui, bien que morte, comme le constatait un
-acte de décès en apparence parfaitement régulier,
-pouvait, d'une minute à l'autre, se faire annoncer
-chez son gendre : c'était ce Gérald, plus préoccupant
-avec son amour que d'autres l'avaient été pour elle
-avec leur haine et leur jalousie. La persécution avait
-changé d'objet, mais elle n'en était peut-être que
-plus dangereuse et plus insupportable.</p>
-
-<p>Quand elle l'apercevait faisant l'ours sous ses fenêtres,
-elle se disait, en serrant les poings :</p>
-
-<p>&mdash; Il est impossible qu'on ne finisse pas par le
-remarquer. Le malheureux veut donc me perdre!</p>
-
-<p>Quand elle n'avait pas vu la tête pâle de Gérald et
-ses yeux qui se creusaient tous les jours, levés vers la
-fenêtre derrière laquelle elle le guettait :</p>
-
-<p>&mdash; Que machine-t-il en ce moment, se demandait-elle
-et pourquoi n'est-il pas à son poste comme il y
-était hier?</p>
-
-<p>Elle finit par tomber en proie à cette espèce de
-fièvre qui s'empare du condamné à mort, le tord
-comme un arbuste déraciné, le mine, le dessèche et
-le tuerait fatalement si la grâce ou l'échafaud ne
-venait le fixer un matin sur son sort. Emmeline, elle,
-n'avait même pas la ressource de calculer les jours
-qui lui restaient à espérer ou à craindre. L'éclat
-qu'elle redoutait pouvait se produire aussi bien dans
-un an que dans huit jours, que demain, que tout à
-l'heure.</p>
-
-<p>D'autant qu'il n'y a pas plus d'heure pour les amants
-que pour les braves et qu'il n'y aurait eu rien de surprenant
-à ce que Gérald surgît dans la journée, le
-soir ou même au milieu de la nuit. Elle en était arrivée
-à écouter et à essayer de reconnaître les pas de
-ceux qui marchaient dans l'antichambre.</p>
-
-<p>Cette incessante tension des nerfs du cerveau
-l'abattit un jour comme d'un coup de masse. Son
-pouls se mit à battre la chamade, et elle n'osait donner
-l'essor aux trépidations de son c&oelig;ur, comme si
-leur impétuosité constituait de sa part un demi-aveu.</p>
-
-<p>Elle s'alitait, puis se levait, puis restait des journées
-affalée dans un fauteuil, d'où elle sortait subitement
-pour se promener pendant des demi-heures à travers
-la salle à manger, les chambres à coucher et le salon.
-Elle cherchait le sommeil par ce système ambulatoire
-et ne trouvait que la fatigue. Elle maigrit au point
-que ses yeux reprirent et au delà les dimensions démesurées
-qui avaient tant étonné Gérald lors de leur
-première rencontre.</p>
-
-<p>Tout ce que ses études médicales permirent au docteur
-qu'Albert, sérieusement effrayé, appela en consultation,
-ce fut de constater que la malade avait la
-fièvre qui augmentait au prorata des nuits passées
-sans dormir. On eut alors recours à l'opium, sans
-songer que le pseudo-repos qu'il procure n'est qu'une
-variété de l'agitation. C'était pour la préparation
-d'une de ces potions soi-disant calmantes que la
-femme de chambre avait couru chez le pharmacien
-où le peintre l'avait interrogée.</p>
-
-<p>A son retour auprès de sa maîtresse, la jeune fille
-ne manqua pas de lui faire part de la rencontre qu'elle
-venait de faire d'un grand monsieur qui lui avait
-demandé tout à fait gentiment des nouvelles de Monsieur
-et de Madame. Il avait paru bien affligé en
-apprenant que Madame était souffrante, et il était
-sorti tout triste de chez le pharmacien.</p>
-
-<p>Ce racontar fit perdre à peu près complètement la
-tête à Emmeline, en ce moment sous le coup d'un
-accès intermittent qui faisait son apparition tous les
-deux jours vers les quatre heures :</p>
-
-<p>&mdash; Que je sois malade ou non, en quoi ça le regarde-t-il?
-s'écria-t-elle d'une voix qui épouvanta sa femme
-de chambre.</p>
-
-<p>Et aussitôt, revenant au calme, elle demanda si ce
-monsieur n'était pas le jeune homme brun, avec des
-cheveux très longs, qui était venu leur rendre visite,
-il y avait déjà bien longtemps : sept ou huit mois
-peut-être ; un peintre, à qui elle avait eu un instant
-l'intention de commander son portrait.</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement! fit la fille, je le reconnais maintenant.
-C'est moi qui lui ai ouvert. Je me disais aussi,
-tout à l'heure : cet homme-là ne peut être qu'un
-artiste.</p>
-
-<p>&mdash; Il suit mes domestiques dans les magasins,
-pensa Emmeline : il doit être résolu à tout tenter
-pour me revoir. Il faut m'attendre à tous les scandales.</p>
-
-<p>Et, dans sa surexcitation maladive, elle crut plusieurs
-fois entendre la porte de sa chambre à coucher
-s'ouvrir et le voir entrer en se dirigeant vers elle, un
-sourire de défi sur les lèvres.</p>
-
-<p>La nuit qui suivit fut un long délire. Toute la maison
-resta debout de minuit à six heures du matin.
-Emmeline poussait des cris en réclamant Albertine,
-qui dormait de tout son c&oelig;ur et qu'on n'osait pas
-réveiller. A un moment, Albert fut obligé de tenir les
-bras à sa femme qui les projetait contre le mur, au
-risque de se les briser.</p>
-
-<p>Sans demander l'assistance de personne, elle sautait
-précipitamment de son lit sur le parquet et allait
-coller son front aux carreaux.</p>
-
-<p>&mdash; C'est une fièvre chaude! dit le médecin. Ne la
-laissez pas ouvrir une fenêtre. Elle serait capable de
-se précipiter dans la rue.</p>
-
-<p>La prostration qui suivit cet orage n'était guère
-moins effrayante, son organisation cérébrale pouvant
-céder sous la pression qui semblait l'écraser.</p>
-
-<p>&mdash; Pourvu qu'elle ne devienne pas folle, se disait
-Albert, qui la regardait passer d'une exaltation inexplicable
-à un affaissement tout aussi peu motivé. Puis,
-elle soulevait de ces questions comme n'en posent
-que les moribonds. Elle lui prenait tout à coup la
-main entre les deux siennes et lui demandait :</p>
-
-<p>&mdash; N'est-ce pas que tu ne m'en veux point? N'est-ce
-pas que tu n'as jamais eu à te plaindre de moi?</p>
-
-<p>Il lui répondit invariablement :</p>
-
-<p>&mdash; Mais non! Mais tu sais bien que tu es le bonheur
-de ma vie. Où aurais-je pu rencontrer une
-femme plus douce, plus aimante et plus fidèle?</p>
-
-<p>Alors, c'étaient des ruisseaux de larmes qu'elle ne
-prenait même plus la peine d'essuyer et qui coulaient
-de ses yeux, tous les jours plus creux et tous les jours
-plus grands.</p>
-
-<p>Le moindre bruit lui causait des tressautements
-tels qu'on fut obligé d'arrêter les pendules. Elle ne
-toussait pas : le mal ne venait donc pas de la poitrine.
-Aucun organe ne paraissait lésé sérieusement, et
-pourtant l'affaiblissement progressait presque d'heure
-en heure. Le reportage de la petite femme de chambre
-semblait avoir achevé l'&oelig;uvre de destruction.
-Cinq docteurs se réunirent, comme une sorte de
-commission des grâces, pour statuer sur le sort de
-celle dont on leur soumettait le dossier. L'un conclut
-à l'anémie poussée à ses extrêmes limites ; un autre
-parla de consomption. Mais comme pour l'anémie,
-on ordonne des biftecks saignants et que M<sup>me</sup> Dalombre
-en était à repousser même un &oelig;uf à la coque ;
-comme, d'autre part, la consomption est une affection
-toute morale, et que les médecins ont déjà la
-plus grande peine à se débrouiller dans les affections
-physiques, l'échange d'idées qui s'opéra entre ces
-cinq lumières aboutit au néant.</p>
-
-<p>Un des savants consultés donna cependant le conseil
-de faire changer d'air à la malade. Elle adopta
-volontiers le projet d'aller s'installer dans leur château
-des environs de Nantua. Elle se remettrait à
-force de promenades dans les bois et d'excursions
-dans les montagnes. Seulement, quand les malles
-furent faites et qu'elle essaya de se tenir debout l'espace
-d'un quart d'heure, pour passer une robe et
-coiffer un chapeau, ses jambes et sa tête la trahirent,
-si bien qu'elle s'évanouit dans les bras de sa femme
-de chambre et qu'on dut tout décommander.</p>
-
-<p>Un matin, le médecin de la maison constata que le
-pouls battait moins violemment. Il crut d'abord que
-la fièvre diminuait, mais il s'aperçut bientôt que ce
-qui diminuait, c'étaient les forces. Il prit sur lui
-d'avertir le mari :</p>
-
-<p>&mdash; M<sup>me</sup> Dalombre est certainement en danger, lui
-avoua-t-il, j'ai peur que d'un jour à l'autre elle ne me
-passe entre les mains.</p>
-
-<p>Et, après avoir rédigé des ordonnances pour la faire
-dormir, il en composait maintenant pour la tenir
-éveillée. Le pharmacien, dont le magasin était à quelques
-pas de la maison des Dalombre était ainsi tenu
-au courant de la marche du mal ; et Gérald, qui, ne
-sachant à quels renseignements se vouer, avait fini par
-se lier tant soit peu avec lui au point de lui proposer
-de lui faire son portrait, venait tous les jours et même
-deux fois par jour aux informations.</p>
-
-<p>Il pouvait juger de l'état du malade d'après la potion
-prescrite.</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que ça empire? demandait-il.</p>
-
-<p>&mdash; Ça va de plus en plus mal, répondait le patron.</p>
-
-<p>Gérald essayait alors de deviser un instant de choses
-et d'autres ; puis il sortait et courait s'enfermer dans
-son atelier pour sangloter à son aise.</p>
-
-<p>&mdash; Ah çà! est-ce qu'elle va mourir sans que je
-l'aie revue? se disait-il. Je suis une brute. Il y a déjà
-longtemps que j'aurais dû imaginer un moyen de me
-rapprocher d'elle.</p>
-
-<p>Et il cherchait, rêvant de se présenter sous le premier
-prétexte qui, du moins, lui servirait à l'entrevoir
-un instant. Malheureusement, une femme alitée
-ne se montre pas à tout le monde. En outre, il était
-connu de M. Dalombre ainsi que des gens de la maison,
-puisqu'il y était déjà venu. Tout ce que les convenances
-lui permettaient, c'était de prendre chez le
-concierge des nouvelles de sa locataire. Car, à moins
-de s'habiller en ramoneur pour dissimuler son identité,
-il n'avait aucun motif plausible pour se mêler
-d'une façon quelconque à la vie ou même à la mort
-de gens avec lesquels il n'avait eu que des rapports
-si courts et si momentanés.</p>
-
-<p>Lui qui, pendant plus de six mois, avait eu à sa
-discrétion cette femme charmante, il était le dernier
-à savoir jusqu'où on pouvait espérer. Il lui fallait
-pour attraper au vol un mot rassurant ou malheureux,
-rôder dans la rue pendant des demi-journées,
-interroger les fournisseurs, lui qui aurait tout donné
-pour être autorisé à passer les nuits à son chevet, à
-la soigner à genoux, à lui servir d'esclave et de garde-malade.</p>
-
-<p>&mdash; Je suis sûr que je la sauverais! pensait-il.</p>
-
-<p>Un jour, vers trois heures, il remarqua, en passant
-sous les fenêtres, un grand mouvement d'allées et
-venues dans l'appartement ; et comme il s'était arrêté
-pour tâcher de découvrir les motifs de cette agitation,
-il se rencontra avec la petite femme de chambre qui,
-tout en courant, lui jeta ces mots :</p>
-
-<p>&mdash; Je vais chercher le médecin, Madame se meurt!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch24">XXIV<br />
-<span class="small">LE DERNIER MOT</span></h2>
-
-
-<p>A ce cri funèbre, il se jeta furieusement dans l'escalier
-de la maison, sans se demander ce qu'il allait
-y faire, mais résolu à la revoir vivante ou morte et
-décidé, au prix des plus gros mensonges, à pénétrer
-jusqu'à elle. Une morte ou une mourante n'est plus
-ni à sa famille ni à son mari : elle est à tous ceux que
-la pitié et le respect invitent à venir la saluer. Il entrerait.
-Il raconterait tout ce qui lui passerait par la
-tête, après quoi on verrait bien.</p>
-
-<p>Sur le palier, il hésita ; puis, au lieu d'un coup de
-sonnette timide, il en fit retentir un formidable et
-impérieux : celui de quelqu'un dont les communications
-réclament l'urgence.</p>
-
-<p>Sans adresser la parole au domestique qui lui ouvrit
-la porte, il traversa la salle à manger, puis le
-salon désert et ne s'arrêta que dans la chambre à coucher
-même où il eut un mouvement de recul devant
-la face jaunâtre, estompée de bistre, dont la blancheur
-des oreillers faisait ressortir les tons de cire.</p>
-
-<p>Quoi! c'était là cette femme hier encore ruisselante
-de fraîcheur et de santé! Tout le personnel de la maison
-était rangé en demi-cercle autour du lit de la
-mourante qu'Albert, les deux mains retombant l'une
-sur l'autre, regardait avec un désespoir effaré. Il
-tourna à peine la tête à l'entrée de Gérald, qu'il parut
-d'abord ne pas reconnaître :</p>
-
-<p>&mdash; J'ai rencontré la femme de chambre, dit le
-peintre. Elle m'a prié de venir vous dire tout de suite
-que si le docteur était absent, elle en ramènerait un
-autre ; vous m'avez rendu, madame Dalombre et vous,
-monsieur, un service qui m'autorise peut-être à venir
-vous offrir mon aide dans cette circonstance si douloureuse.
-Disposez de moi, monsieur, je vous en prie.
-Que puis-je faire pour vous?</p>
-
-<p>&mdash; Rien, car il n'y a plus rien à faire maintenant!
-répondit Albert avec des sanglots et en lui montrant
-sa femme qui regardait tout ce monde d'un &oelig;il déjà
-vitrifié par la mort.</p>
-
-<p>Ce regard décoloré s'arrêta un instant sur Gérald,
-qui suffoquait et serrait les dents pour arrêter au
-passage l'explosion de sa douleur. Il s'approcha d'elle
-et lui saisit presque brusquement la main, qui sortait
-longue et fluette de la manche de sa camisole de batiste.</p>
-
-<p>&mdash; Le pouls est encore vigoureux, fit-il, en pressant,
-dans un suprême adieu, ce bras où il avait si
-souvent promené ses baisers du poignet à l'épaule.
-Et il ajouta, comme s'il s'était agi d'une simple constatation :
-«&nbsp;Il y a encore de l'espoir&nbsp;».</p>
-
-<p>Elle répondit à ces marques d'une tendresse désormais
-sans danger par un long soupir, qu'il prit pour
-l'expression d'un regret et qui n'était peut-être qu'un
-soupir de soulagement.</p>
-
-<p>&mdash; Et ce médecin qui n'arrive pas! répétait Albert.</p>
-
-<p>&mdash; Voulez-vous que j'aille le chercher moi-même?
-proposa Gérald, tout prêt d'éclater, et saisissant cette
-occasion de dérober les déchirements de son c&oelig;ur
-aux commentaires qu'ils auraient probablement provoqués.</p>
-
-<p>Mais comme il gagnait la porte de la chambre à
-coucher, il s'y rencontra avec le docteur qui accourait
-sur un mot laissé par la femme de chambre et
-qu'il avait trouvé en rentrant chez lui.</p>
-
-<p>Il saisit, comme l'avait fait Gérald, la main de sa
-cliente ; mais son diagnostic fut tout autre :</p>
-
-<p>&mdash; La vie s'en va à chaque pulsation, dit-il tout bas
-à Albert. Donnez-lui son enfant à embrasser. Il n'est
-que temps.</p>
-
-<p>On souleva la petite Albertine à la hauteur de sa
-mère, sur laquelle on la pencha. Emmeline, ayant
-reçu son baiser, eut encore la force de le lui rendre.
-Elle eut même un sourire qui semblait dire à l'enfant
-tout en larmes :</p>
-
-<p>&mdash; Console-toi. Je suis, en somme, moins malheureuse
-qu'on ne le suppose.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, s'écria Albert en s'arrachant les cheveux,
-c'est épouvantable! Perdre cette créature adorable et
-ne pas seulement savoir de quelle maladie elle meurt!</p>
-
-<p>&mdash; Elle succombe, essaya d'expliquer le médecin,
-à une de ces fièvres lentes qu'elle aura sans doute
-contractée au bord de quelque marécage ou de quelque
-lac malsain. C'est ce que nous appelons généralement
-la fièvre paludéenne ou des Marais-Pontins, et
-qui, à certaines époques, fait tant de victimes dans
-la campagne romaine.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, oui, murmura Emmeline, qui sembla se
-réveiller : c'est la <i>mal'aria</i>.</p>
-
-<p>Gérald, seul, entendit et comprit le mot qui fut le
-dernier. A partir de ce moment, elle tomba en syncope
-et n'en sortit que pour entrer en agonie. Vers
-trois heures du matin, le coup de sonnette du médecin,
-qui revenait pour la huitième fois, sembla la
-tirer de sa torpeur. Elle eut l'air d'écouter en levant
-tant soit peu la tête. Puis, elle la laissa retomber
-lourdement sur le traversin et expira presque aussitôt.</p>
-
-<p>Gérald réclama d'Albert l'honneur de passer avec
-lui le reste de la nuit à veiller la morte. Les domestiques,
-exténués depuis ces huit derniers jours, allèrent
-se coucher les uns après les autres, et les deux
-hommes restés seuls échangèrent leurs tristesses. Gérald,
-de peur de montrer à quel point il était inconsolable,
-essayait de consoler Albert.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, je sais, ripostait celui-ci, s'efforçant de se
-«&nbsp;faire une raison&nbsp;» ; je suis jeune, j'ai une situation
-politique, je rencontrerai probablement beaucoup de
-femmes qui ne demanderont pas mieux que de me
-faire oublier ma pauvre et chère Emmeline. Mais où
-en trouverai-je une que je pourrai jamais comparer
-à cet ange, dont la vie a été toute de chasteté, de
-sincérité, de droiture et de dévouement? Ah! monsieur,
-c'est presque un malheur d'avoir connu ainsi
-la perfection.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES CHAPITRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2">&nbsp;</td>
-<td class="small"><div class="r">Pages.</div></td></tr>
-<tr><td>I.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Au Perroquet bleu</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">1</a></div></td></tr>
-<tr><td>II.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Maison sans père</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">18</a></div></td></tr>
-<tr><td>III.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">L'Amant de la mère</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch3">28</a></div></td></tr>
-<tr><td>IV.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">A tout venant</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch4">43</a></div></td></tr>
-<tr><td>V.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">L'Enquête</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch5">50</a></div></td></tr>
-<tr><td>VI.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Les premiers jours de bonheur</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch6">68</a></div></td></tr>
-<tr><td>VII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Élève des congréganistes</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch7">76</a></div></td></tr>
-<tr><td>VIII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Man&oelig;uvres à l'intérieur</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch8">88</a></div></td></tr>
-<tr><td>IX.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Le Paralysé</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch9">100</a></div></td></tr>
-<tr><td>X.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Fiancée récalcitrante</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch10">113</a></div></td></tr>
-<tr><td>XI.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Famille de la mariée</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch11">144</a></div></td></tr>
-<tr><td>XII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Anxiétés</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch12">159</a></div></td></tr>
-<tr><td>XIII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Mère</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch13">170</a></div></td></tr>
-<tr><td>XIV.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Le Fantôme</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch14">187</a></div></td></tr>
-<tr><td>XV.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Le Complot</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch15">205</a></div></td></tr>
-<tr><td>XVI.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">A la prison</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch16">222</a></div></td></tr>
-<tr><td>XVII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Constatation</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch17">232</a></div></td></tr>
-<tr><td>XVIII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Libératrice</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch18">240</a></div></td></tr>
-<tr><td>XIX.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">En Liberté</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch19">252</a></div></td></tr>
-<tr><td>XX.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Bonheur de se revoir</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch20">262</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXI.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Maîtresse sans amour</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch21">285</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Vieille Fille</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch22">296</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXIII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Spectres et Fantômes</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch23">306</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXIV.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Le Dernier Mot</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch24">313</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c top6em"><img src="images/quantin.png" alt="" />
-<div class="c">M. Quantin imprimeur<br />
-r. S<sup>t</sup> Benoît, 7, à Paris.</div>
-</div>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em b">LIBRAIRIE MODERNE</p>
-
-<p class="c"><span class="small">MAISON QUANTIN,</span> 7,
-<span class="small">RUE SAINT-BENOIT, PARIS</span></p>
-
-
-<p class="c gap"><i class="small">COLLECTION GRAND IN-18 JÉSUS</i><br />
-à 3 fr. 50 le volume</p>
-
-
-<p class="c gap i b">EN VENTE :</p>
-
-<p class="drap"><b>Chimère</b>, 1 vol., par <span class="sc">Eugène Mouton</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>Contes modernes</b>, 1 vol., par <span class="sc">Gaston Bergeret</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>Céleste Prudhomat</b>, 1 vol., par <span class="sc">Gustave Guiches</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>La Brèche aux loups</b>, 1 vol., par <span class="sc">Ad. Racot</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>La Marie Bleue</b>, 1 vol., par <span class="sc">Ch. de Bordeu</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>Mam'zelle Vertu</b> (nouvelle édition), 1 vol., par <span class="sc">Henri Lavedan</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>Un Coup de fusil</b>, 1 vol., par <span class="sc">Georges Duval</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>Au Coin d'un bois</b>, 1 vol., par <span class="sc">Camille Debans</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>Le Docteur Hatt</b>, 1 vol., par <span class="sc">Paul Avenel</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>Mirage</b>, 1 vol., par <span class="sc">Rioux de Maillou</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>La Grande Babylone</b>, 1 vol., par <span class="sc">Edgar Monteil</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>Les Gaietés de l'Année</b> (1<sup>re</sup> année), 1 vol., par <span class="sc">Grosclaude</span>, avec
-80 dessins de <span class="sc">Caran d'Ache</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>Les Gaietés de l'Année</b> (2<sup>e</sup> année), 1 vol., par <span class="sc">Grosclaude</span>, avec
-120 dessins de <span class="sc">Caran d'Ache</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>Peur de la vie</b>, 1 vol., par <span class="sc">Charles Richard</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>La Mal'aria</b>, 1 vol., par <span class="sc">Henri Rochefort</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>Mademoiselle</b>, 1 vol., par <span class="sc">Édouard Cadol</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>Richard Wagner et le Drame contemporain</b>, 1 vol., par
-<span class="sc">Alfred Ernst</span>, introduction par <span class="sc">L. de Fourcaud</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>Lydie</b>, 1 vol., par <span class="sc">Henri Lavedan</span>.</p>
-
-
-<p class="c gap xsmall">Paris. &mdash; Maison Quantin, 7, rue Saint-Benoît.</p>
-
-<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAL'ARIA ***</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0;'>This file should be named 64116-h.htm or 64116-h.zip</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0;'>This and all associated files of various formats will be found in https://www.gutenberg.org/6/4/1/1/64116/</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Updated editions will replace the previous one&mdash;the old editions will
-be renamed.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg&trade; electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG&trade;
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away&mdash;you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-</div>
-
-<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br />
-<span style='font-size:smaller;'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br />
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span>
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-To protect the Project Gutenberg&trade; mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase &ldquo;Project
-Gutenberg&rdquo;), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg&trade; License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg&trade; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg&trade;
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg&trade; electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg&trade; electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
-or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.B. &ldquo;Project Gutenberg&rdquo; is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg&trade; electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg&trade; electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg&trade;
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (&ldquo;the
-Foundation&rdquo; or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg&trade; electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg&trade; mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg&trade;
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg&trade; name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg&trade; License when
-you share it without charge with others.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg&trade; work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg&trade; License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg&trade; work (any work
-on which the phrase &ldquo;Project Gutenberg&rdquo; appears, or with which the
-phrase &ldquo;Project Gutenberg&rdquo; is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-</div>
-
-<blockquote>
- <div style='display:block;margin:1em 0'>
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
- other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
- whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
- of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
- at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
- are not located in the United States, you will have to check the laws
- of the country where you are located before using this eBook.
- </div>
-</blockquote>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg&trade; electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase &ldquo;Project
-Gutenberg&rdquo; associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg&trade;
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg&trade; electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg&trade; License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg&trade;
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg&trade;.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg&trade; License.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg&trade; work in a format
-other than &ldquo;Plain Vanilla ASCII&rdquo; or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg&trade; web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original &ldquo;Plain
-Vanilla ASCII&rdquo; or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg&trade; License as specified in paragraph 1.E.1.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg&trade; works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg&trade; electronic works
-provided that
-</div>
-
-<ul style='display: block;list-style-type: disc;margin-top: 1em;margin-bottom: 1em;margin-left: 0;margin-right: 0;padding-left: 40px;'>
- <li style='display: list-item;'>
- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg&trade; works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg&trade; trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, &ldquo;Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation.&rdquo;
- </li>
-
- <li style='display: list-item;'>
- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg&trade;
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg&trade;
- works.
- </li>
-
- <li style='display: list-item;'>
- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
- </li>
-
- <li style='display: list-item;'>
- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg&trade; works.
- </li>
-</ul>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg&trade; electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg&trade;
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.F.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg&trade; collection. Despite these efforts, Project Gutenberg&trade;
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain &ldquo;Defects,&rdquo; such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the &ldquo;Right
-of Replacement or Refund&rdquo; described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg&trade; trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg&trade; electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &lsquo;AS-IS&rsquo;, WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg&trade; electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg&trade;
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg&trade; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&trade; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&trade;
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&trade; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&trade;&rsquo;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&trade; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&trade; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&rsquo;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&rsquo;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-The Foundation&rsquo;s principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation&rsquo;s web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-For additional contact information:
-</div>
-
-<div style='display:block;margin-top:1em;margin-bottom:1em; margin-left:2em;'>
-Dr. Gregory B. Newby<br />
-Chief Executive and Director<br />
-gbnewby@pglaf.org
-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&trade; depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&trade; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&trade; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&trade; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&trade; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-This Web site includes information about Project Gutenberg&trade;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</body>
-</html>
diff --git a/old/64116-h/images/cover.jpg b/old/64116-h/images/cover.jpg
deleted file mode 100644
index 18fe78a..0000000
--- a/old/64116-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/64116-h/images/quantin.png b/old/64116-h/images/quantin.png
deleted file mode 100644
index 350c913..0000000
--- a/old/64116-h/images/quantin.png
+++ /dev/null
Binary files differ