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-The Project Gutenberg eBook of La Mal'aria, by Henri Rochefort
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: La Mal'aria
- Etude Sociale
-
-Author: Henri Rochefort
-
-Release Date: December 23, 2020 [eBook #64116]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAL'ARIA ***
-
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-
-
-
- HENRI ROCHEFORT
-
- La Mal'aria
-
- ÉTUDE SOCIALE
-
- Cinquième mille
-
- PARIS
- LIBRAIRIE MODERNE
- 7, RUE SAINT-BENOIT, 7
-
- 1887
-
-
-
-
-_Tous droits réservés._
-
-Cet ouvrage a été déposé au Ministère de l'intérieur en mai 1887.
-
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-
-
-LA MAL'ARIA
-
-
-
-
-I
-
-«AU PERROQUET BLEU»
-
-
-Le 17 octobre 188., sur les six heures, six heures et demie du soir, on
-se cognait dur et on s'injuriait ferme au numéro 70 du boulevard de la
-Chapelle, dans un de ces établissements qu'on appelle bourgeoisement des
-«mauvaises maisons», comme si les pierres de taille elles-mêmes étaient
-responsables de la société qu'on y reçoit. Les escabeaux rebondissaient
-sur le marbre des tables, rivées au parquet de la pièce du
-rez-de-chaussée, laquelle portait le nom de café et donnait l'idée d'une
-espèce de bivouac. Des exclamations hurlantes sortaient d'une macédoine
-de chopes cassées et d'assiettes de choucroute, qui mêlaient leur
-graisse aux ruisseaux de liquide dégoulinant sur les pantalons des
-combattants et les jupons des combattantes. De temps à autre, des
-silhouettes effarées apparaissaient au bas des marches décrépites
-conduisant aux chambres ou plutôt aux cabanons, qui donnaient l'idée
-d'une prison cellulaire: quelque chose comme le Mazas de l'amour.
-
-Puis, à chaque nouvel éclat de vitres et de culs de bouteilles, ces
-têtes ébouriffées, ces bustes sans corsets rentraient dans l'ombre de
-l'escalier en colimaçon, qu'il eût été impossible de qualifier
-autrement, car jamais escargot ne fut plus visqueux, plus poisseux, plus
-gélatineux et plus suant que les murs de ce couloir qui sentait à la
-fois la boue et la transpiration.
-
-Au milieu de ce branle-bas, une voix dominait et transperçait toutes les
-autres: celle d'un gros ara à dos bleu, à ventre jaune et à queue
-déplumée, qui semblait s'amuser de la scène et répondait aux invectives
-qui se croisaient dans la fumée des pipes par des obscénités qu'on lui
-avait apprises.
-
-Une seconde voix, aussi criarde, quoique moins éclatante, perforait
-également l'air, à intervalles réguliers. C'était celle de Mlle Coffard,
-la concessionnaire et la haute directrice de la maison. Calme et
-maîtresse d'elle-même, comme une femme qui en a vu bien d'autres, elle
-restait assise dans son comptoir, où elle additionnait la casse, se
-contentant de répéter presque mécaniquement:
-
---Allons, Paquita! Allons, Camélia! Allons, Cora! le premier soin des
-ouvrières qui s'engagent dans ces sortes d'ateliers étant de se décorer
-de prénoms en A qui font généralement partie de la défroque du magasin
-et qu'on leur attribue en même temps que les vêtements des camarades
-auxquelles elles succèdent. Chaque prénom représente un «congé», suivi
-bientôt d'un réengagement. On en connaît qui en ont porté jusqu'à
-dix-sept.
-
-La lutte avait éclaté sur deux points: au fond, des femmes
-dépoitraillées couvraient de leurs corps une des leurs, une jeune fille
-toute frêle et toute jeunette qui, quoique pâle à s'évanouir, ouvrait,
-sur un groupe d'hommes séparés d'elle par quelques tables, d'énormes
-yeux noirs pleins de défi et de résolution:
-
---Non! s'obstinait-elle, non! je ne veux pas: celui-là est trop vilain
-et trop dégoûtant aussi. J'aime mieux faire mon baluchon!
-
-«Faire son baluchon», c'est s'en aller. La Coffard ne s'inquiétait pas
-outre mesure de ces répugnances, dont l'habitude ou la résignation finit
-toujours par triompher. Mais le client ainsi repoussé avec perte
-n'entendait pas subir cet affront. Aidé de sa société, il prétendait
-obliger la «jeune fille aux yeux noirs» à un sacrifice qu'il se croyait
-de très bonne foi en droit d'exiger, moyennant un versement débattu à
-l'avance.
-
-L'aspect de cet homme déjà mûr justifiait amplement d'ailleurs
-l'invincible répulsion de l'adolescente. Un crâne non pas seulement nu,
-mais congestionné par des échauboulures malsaines, surmontait un nez
-enflé, pointé de rougeurs incandescentes près de s'entamer, et qui
-s'étendaient, comme un eczéma, jusqu'à la naissance des joues. Les
-immeubles comme celui du nº 70 du boulevard de la Chapelle sont
-précisément le refuge des crânes comme celui-là, et l'homme qui s'en
-estimait l'heureux possesseur n'admettait pas qu'on lui disputât sa
-pitance.
-
-C'est à la suite des «Non! non!» énergiques et réitérés de la petite
-dégoûtée que ce rubescent étranger et ses amis s'étaient peu à peu
-exaspérés au point de mettre le rez-de-chaussée à sac. En vertu de ce
-sentiment de l'_habeas corpus_ qui ne s'oblitère jamais totalement, même
-dans les âmes les plus assujetties, les compagnes de la jeune opprimée
-l'avaient prise sous leur protection, soutenant qu'il n'était permis à
-personne de la violenter et que, d'ailleurs, il y en avait assez
-d'autres dans le stock en étalage pour que cet indiscret ne s'obstinât
-pas à s'adresser précisément à celle qui probablement avait ses
-«raisons» pour se dérober au choix flatteur dont elle était l'objet.
-
-Mais coeur affamé n'a pas d'oreilles. Plusieurs consommateurs ayant pris
-parti pour celle qu'on appelait la «nouvelle», la bataille devint
-générale, au point que Mlle Coffard, désespérant de reconnaître à quel
-compte elle devrait inscrire les dégâts, descendit de son comptoir,
-essayant d'introduire le langage de la bonne société dans ce brouhaha
-d'anathèmes.
-
-Tout anémique et exiguë qu'elle était, la Coffard savait très habilement
-refréner son monde, étonné de rencontrer ces expressions distinguées
-chez une tenancière d'un quartier aussi éloigné du faubourg
-Saint-Germain.
-
-Mlle Coffard, qui avait été autrefois sous-maîtresse, joignait à une
-dépravation d'esprit quasi hystérique une vive passion pour la
-littérature. Elle portait presque constamment un livre sous le bras, et
-avait étudié, au temps de sa vingtième année, pour se présenter au
-baccalauréat ès lettres. Ses passions l'avaient détournée de la carrière
-de l'enseignement. Demeurer calfeutrée dans un pensionnat, avec un jour
-de sortie toutes les deux semaines, constituait pour elle un supplice
-que son imagination vagabonde ne lui laissa pas supporter longtemps.
-
-Une fois dehors, elle passa son temps à chercher des intrigues, qui ne
-venaient pas la trouver dans l'état de délabrement physique où elle se
-trouvait presque toujours, et de caprices en caprices, elle avait fini,
-grâce à sa belle écriture, par se placer également comme sous-maîtresse
-dans ce pensionnat qui la changeait des autres et qui lui était resté
-après le décès de l'ancienne patronne, morte d'un coup de carafe à la
-tempe droite.
-
-Cependant, malgré le tintouin que lui causait un personnel aussi agité,
-la Coffard avait conservé de ses anciens travaux des bribes d'érudition
-qu'elle étalait avec gloriole, afin de bien convaincre le public qu'elle
-n'était pas née pour «ce métier-là».
-
-Elle avait même gardé dans sa mémoire des restants de latin dont elle ne
-manquait pas de régaler les visiteurs. Elle disait volontiers aux
-bohèmes qui venaient flâner chez elle sans prendre autre chose que l'air
-du comptoir:
-
---_Nescio vos!_
-
-Par contre, elle accueillait les habitués dont elle appréciait les
-bonnes manières par ce bonjour tout normalien:
-
---_Quomodo vales?_
-
-Et elle était aux anges quand quelqu'un lui répondait:
-
---_Optimè!_
-
-Toutefois, l'âge n'avait guère affaibli sa maladie nerveuse, et elle
-était contrainte, pour arriver à dormir, d'absorber des fioles de sirops
-adoucissants et réparateurs. Elle fit irruption au centre du café entre
-les deux camps, enveloppée d'une forte odeur de bromure, son dernier
-remède de prédilection.
-
---Je vous en prie, messieurs, dit-elle. Puis se retournant, avec un
-geste de consul romain, vers ses pensionnaires bloquées au fond:--Et
-vous, mesdemoiselles, je vous l'ordonne: en voilà assez! Le _Perroquet
-bleu_ n'est pas une arène. Vous! ajouta-t-elle, en désignant la
-révoltée, vous resterez deux jours dans votre chambre sans descendre au
-café, pour vous apprendre à vous soustraire à vos devoirs. Je ne vous
-habille pas, je ne vous loge pas, je ne vous nourris pas pour ne rien
-faire.
-
---Oui, interrompit une grosse dondon qui paraissait être sur sa bouche,
-parlons-en de la nourriture! On ne mange que de la viande de la
-boucherie hippophagique.
-
---Et si encore on en avait son comptant! appuya une grande bringue au
-menton de galoche et aux yeux renfoncés.
-
---Et avec un travail comme ça! fit remarquer une troisième.
-
---Oui! firent-elles toutes en choeur, on crève de faim, ici!
-
---Silence! ou j'appelle la police! tonna la Coffard, faisant subitement
-trêve à sa distinction native.
-
-Le mot «police» produisit son effet ordinaire, ces ilotes ne se faisant
-aucune illusion sur le secours qu'elles ont à attendre de surveillants
-dont «madame» avait tant de moyens d'endormir la surveillance. Toutes se
-turent, après le grognement sourd des jaguars de ménagerie qui regagnent
-leur place sans même oser mordiller le bout de la cravache de leur
-dompteur, qu'ils avaient d'abord fait mine de dévorer.
-
-Elle avait terrorisé ses femmes. Elle se montra supérieure dans l'art
-d'amadouer les hommes.
-
---Monsieur, dit-elle en s'approchant de l'individu au crâne
-bouillonnant, vous êtes trop bien élevé et trop indulgent pour ne pas
-excuser un moment de folie chez une enfant qui est depuis trois semaines
-seulement dans la maison et dont, jusqu'ici, je n'avais eu qu'à me
-louer. Revenez dans quelques jours, vous serez tout étonné de la
-retrouver aussi docile qu'elle a été rétive. J'en atteste tous ceux qui
-m'ont jusqu'à présent honorée de leur clientèle: jamais scandale de
-cette nature ne s'est produit au _Perroquet bleu_.
-
-C'était, en effet, le sobriquet décerné par les gens du quartier au nº
-70 du boulevard de la Chapelle, en l'honneur de l'ara que, les
-après-midi de soleil, on plaçait sur le trottoir, devant
-l'établissement, auquel il servait d'enseigne vivante et même parlante.
-Cet oiseau inconvenant durait rarement plus de six ou huit mois, tant on
-se faisait un jeu cruel de lui arracher les plumes de la queue.
-
-On le remplaçait alors par un autre d'apparence semblable; et, depuis
-dix-neuf ans, le public croyait que c'était toujours le même.
-
-Tout en ciselant ses phrases, la Coffard poussa les mécontents jusqu'à
-la porte de sortie, par laquelle ils disparurent un à un, sans plus
-d'objections, et qu'elle referma incontinent sur eux. Ses nerfs
-reprirent alors le dessus. Elle glissa comme une anguille entre les
-tables et, passant bravement à travers le paquet d'insurgées qui
-s'étaient prononcées pour la résistance, elle saisit par le bras la
-nouvelle dans l'encoignure où elle s'était blottie.
-
-Les trois ou quatre assistants que la bagarre n'avait pas fait fuir
-virent alors émerger du flot mouvant qui la couvrait une grande fille,
-si fluette et si osseuse que le regard ne savait au juste sur quel angle
-s'arrêter. La taille aurait tenu dans la main et les épaules dans les
-dix doigts. Cette minceur était absorbée par le noir intense des yeux et
-la blancheur laiteuse des dents, que les lèvres, contractées par le
-rictus de l'émotion, avaient mises à nu.
-
-Bien que la scène brutale provoquée par son entêtement eût évidemment
-développé sa pâleur, il était aisé de deviner qu'à l'état normal, elle
-n'était pas de beaucoup plus colorée. Ses cheveux d'un châtain sombre à
-fond mordoré, relevés du côté droit de la tête, retombaient sur le côté
-gauche, où ils étaient retenus par un gros peigne de fausse écaille
-blonde surmonté d'un véritable jeu de boules, simulant une couronne de
-vicomtesse. Comme contraste à cet attifement prétentieux, un de ces
-foulards de soie d'un jaune cru, qu'affichent la plupart des filles des
-maisons borgnes comme le symbole de leur profession, flottait autour de
-son cou grêle. Une chemisette à plis fripés s'évasait autour de ses
-clavicules en saillie.
-
---Vous allez vous enfermer là-haut, grommela Mlle Coffard, en continuant
-à lui serrer le poignet. Vous vous coucherez sans dîner. Quand on ne
-travaille pas, on ne mange pas. Ça n'est pas seulement au monde et ça
-fait déjà la difficile.
-
---Je m'en moque bien de votre dîner! fit la jeune fille. Je veux faire
-mon baluchon.
-
---Votre baluchon? Eh bien! c'est ce qui vous trompe: vous ne le ferez
-pas, riposta la directrice, dont cette menace accentuait la colère. Il
-faudra d'abord me payer les trois cents francs que vous me devez.
-
---Moi! trois cents francs? demanda la prisonnière, qui semblait chercher
-à quelle dépense pouvait bien s'appliquer cette somme invraisemblable.
-
---Et vos chemises, vos jupons, vos camisoles de dentelle, vos bas en
-bourre de soie, est-ce que vous vous imaginez que je vous donnerai ça
-pour rien? Et vos mules en satin rose? Vous êtes entrée ici avec des
-souliers de porteur d'eau.
-
---Trois cents francs! répéta la nouvelle, que ce chiffre stupéfiait. Où
-voulez-vous que je les trouve?
-
-Elle eut un geste profondément découragé, un geste de princesse de
-féerie à qui un génie ordonne de débrouiller en une nuit quatre cent
-cinquante mille écheveaux de fil. Ses camarades, blasées sur ce système
-de réclamations, ne purent s'empêcher de rire.
-
---Ce brave monsieur qui sort d'ici vous les aurait peut-être donnés,
-poursuivit imperturbablement la Coffard, heureuse de laisser supposer
-que les malheureuses qui venaient s'asseoir à son foyer le quittaient
-parfois dans un huit-ressorts.
-
-Cependant, elle négligea soigneusement de faire observer que cette
-munificence, d'ailleurs improbable, eût été inscrite sur son livre à la
-colonne des bénéfices imprévus, et que la situation de sa débitrice n'en
-eût été allégée en quoi que ce fût.
-
-Et, pour condenser sa pensée dans un ultimatum accessible à cette
-intelligence inculte, elle conclut:
-
---Pas de trois cents francs, pas de baluchon!
-
-Tous les Français sont égaux devant la loi. Le malheur est que la loi ne
-soit pas égale pour tous les Français. La contrainte par corps, abolie à
-l'égard des hommes en matière commerciale, n'a jamais cessé d'être
-appliquée aux femmes, en matière commerciale également. Les
-_public-house_ de la débauche sont restés ce qu'était jadis la prison de
-Clichy. Dès son arrivée dans le mauvais lieu, on ouvre un compte à la
-fille d'amour; et comme elle ne parvient jamais à le «boucler», c'est
-elle que la maîtresse boucle, sans que ni celle-ci, ni la détenue, ni la
-police, ni la magistrature aient encore songé qu'il est interdit de se
-payer de ses propres mains, notamment par la séquestration de la
-personne dont on se prétend créancier.
-
-Ces emmurées se regardent très sincèrement comme le gage de leur créance
-et acceptent traditionnellement ce rôle d'otage, sans qu'aucune d'elles
-ait jamais eu l'audace ni même la pensée de faire valoir ses
-imprescriptibles droits à la liberté corporelle.
-
-La recluse, n'ayant pas les trois cents francs, ne tenta pas de se
-débattre contre la mainmise dont elle était arbitrairement victime. Elle
-se dirigea d'un pas résigné vers l'escalier en colimaçon. Au moment où
-elle posait le pied sur la première marche pour s'enfoncer dans cette
-moisissure, la grosse dondon qui avait essayé de plaider pour elle
-quelques instants auparavant lui glissa dans l'oreille ces mots
-maternels:
-
---Ne te tourmente pas, ma pauvre Mal'aria: après dîner je te monterai un
-peu de viande de cheval.
-
-Mais cette condamnée à l'inanition temporaire n'avait, à cette heure,
-aucun souci des récriminations de son estomac. Elle s'enferma
-d'elle-même dans la chambre banale où elle passait le plus ordinairement
-la nuit, et s'assit sur une chaise de paille assez basse pour lui
-permettre de s'accouder sur son lit qui, sans être précisément un
-galetas, était au moins une galette.
-
-Le jour tombait: elle alluma une chandelle déformée par les courants
-d'air et qui avait tout ensuiffé le chandelier de cuivre à coulisses
-dans lequel elle était fichée. La cellule, visiblement découpée dans une
-pièce beaucoup plus grande, était encadrée d'un papier bleu semé de
-losanges d'un blanc plâtreux, zébré çà et là par des égratignures qui
-laissaient voir le sapin des cloisons séparant ce cabinet de celui d'à
-côté: les deux n'en faisant à peu près qu'un, tant la légèreté des
-voliges laissait de celui-ci entendre tout ce qui se passait dans
-celui-là.
-
-Cette fillette, dont l'aspect était celui d'une enfant qui avait grandi
-trop vite, paraissait, sous le brouillard jaunâtre tombant du luminaire,
-si chétive, si amaigrie et si pâle, qu'en apercevant cette face blanche,
-soutenue mollement par un bras exsangue, quelqu'un qui fût entré aurait,
-malgré lui, cherché des yeux le fourneau allumé qui accompagne si
-souvent les figures de Tassaërt.
-
-Elle demeura ainsi, à demi assise, à demi couchée, jusqu'à onze heures
-du soir, sans avoir l'air de percevoir les bruits des descentes et des
-montées qui ébranlaient perpétuellement l'escalier vermoulu. Quand la
-dondon lui avait crié, à travers la porte, vers neuf heures:
-
---Ouvre-moi: j'ai ta viande!
-
-elle avait simplement répondu:
-
---Merci, je suis dans le pieu: je n'ai pas faim du tout!
-
-Son immobilité rêveuse ne fut pas troublée non plus par les éclats d'une
-contestation engagée dans le cabinet contigu, à propos d'une pièce de
-quarante sous que la demoiselle prétendait fausse et que le monsieur
-soutenait bonne. Sur le coup de minuit et demi, le commencement d'une
-pluie, qui bientôt devint battante, chassa les bousingots du café où ils
-ripaillaient avec les femmes inoccupées. La Coffard expulsa les derniers
-flâneurs et après avoir, de ses mains directoriales, éteint le gaz,
-qu'elle craignait de retrouver encore allumé le lendemain matin, elle
-prit, toujours enveloppée dans une atmosphère de bromure, le chemin de
-l'escalier, afin d'aller demander au sommeil réparation des fatigues de
-cette journée de tapage et de criailleries.
-
-Quand le _chabanais_ eut complètement cessé, celle qu'une de ses
-compagnes de captivité avait appelé: «Ma pauvre Mal'aria!» sortit
-rapidement de sa torpeur. Elle alla coller son oreille à la porte, puis
-à la cloison; et après avoir fait jouer avec toutes sortes de
-précautions l'espagnolette de sa petite fenêtre, elle inspecta les
-abords du _Perroquet bleu_ par l'entre-bâillement des volets reliés au
-moyen d'un cadenas destiné à protéger la pudeur publique contre des
-exhibitions imprévues.
-
-L'eau qui tombait alors à flots avait dispersé les promeneurs. Les
-sergents de ville, réfugiés contre les portes cochères, attendaient une
-éclaircie pour s'assurer que tout était tranquille et que les Parisiens
-dormaient. Les arbres du boulevard de la Chapelle, anémiques comme en
-général les habitants des quartiers pauvres, montraient seuls leurs
-maigres échines et tordaient dans la bourrasque leurs plumeaux défrisés.
-Des tramways bourrés à l'intérieur, dégarnis en haut, et dont
-l'impériale arrivait presque à la hauteur de la fenêtre, continuaient
-leur marche régulière avec l'étrange clapotis des pieds de chevaux
-avançant dans la boue. La jeune fille referma à demi la croisée, se
-baissa mystérieusement et tira de dessous son lit une petite malle en
-bois blanc noirci au pinceau, dont le dessus, recouvert de peau de veau
-rongée par les mites, donnait l'idée d'une tête de teigneux.
-
-Elle n'y prit qu'une robe de stoff, à carreaux blancs et noirs dont le
-corsage se fronçait sur la poitrine, à col montant et à jupe descendant
-au ras de la cheville; une de ces robes honnêtes qui ne sortaient
-certainement pas des mains retortes de la faiseuse ordinaire du
-_Perroquet bleu_.
-
-Elle s'arracha du coup son fichu jaune, remplaça son peigne à couronne
-par des épingles à cheveux, et après avoir endossé, ajusté et boutonné
-sa robe au col et aux poignets, elle revint à la fenêtre comme pour y
-attendre un signal. Ce signal, c'était le passage du dernier tramway,
-qui imprima un tremblement à la maison, puis se perdit dans les
-profondeurs du boulevard de la Villette.
-
-Elle plongea alors le bras jusqu'au coude entre son matelas de varech et
-sa paillasse de maïs et ramena de cette cachette une petite clef dont
-elle se servit pour ouvrir le cadenas qui retenait les deux volets,
-lesquels se déployèrent tout grands. Elle se pencha de nouveau presque à
-mi-corps, sonda l'horizon à droite et à gauche, puis revint encore à son
-escabeau et, retirant ses mules, enfila de solides souliers de marche
-alignés au pied de son lit; enfin, sans autre délibération et de peur
-sans doute d'être surprise, elle se glissa en dehors de la fenêtre en se
-pendant par les mains à la chaîne du cadenas resté accroché par l'anse à
-l'un des volets.
-
-La chambre où elle couchait était située immédiatement au-dessus du
-café, à l'entresol. En s'allongeant un peu, les pieds de l'évadante
-arrivaient à peu près à un mètre du trottoir. Le plus gros danger pour
-elle était de s'érafler contre les aspérités de la salle du bas.
-Heureusement, ce n'était pas sa gorge qui gênait la maigre enfant. Elle
-tendit ses deux bras frêles, lâcha tout à coup la chaîne où elle se
-cramponnait et tomba sur le boulevard de plus haut qu'elle ne l'avait
-supposé.
-
-A la vive douleur qu'elle ressentit au pied gauche en touchant le sol,
-elle aurait poussé un cri, si sa situation précaire ne lui eût interdit
-toute manifestation. Sans chapeau, sans manteau, avec une pièce de vingt
-sous dans sa poche pour unique ressource, elle tourna à droite, sans
-savoir--un policier a remarqué que les gens qui se sauvent prennent leur
-droite dix-neuf fois sur vingt--et se mit à courir tout d'une haleine
-jusqu'au boulevard de Clichy, où elle souffla un instant en s'appuyant
-contre le dossier d'un des bancs qui bordent la chaussée.
-
-Quand elle essaya de reprendre sa course, elle constata avec terreur que
-son pied gauche refusait le service. Misère! s'il allait falloir rester
-clouée là et réintégrer le _Perroquet bleu_! Elle tâta le bas de sa
-jambe où elle éprouvait des élancements insupportables et sentit une
-enflure qui semblait augmenter sous les doigts. Elle prit le parti de
-poursuivre sa route à cloche-pied et elle entra dans la rue Pigalle en
-sautant sur sa jambe valide, comme une enfant qui joue à la marelle.
-
-Sa robe, transformée en éponge, s'enroulait autour d'elle et l'enserrait
-comme dans un peplum. Son jupon et sa chemise se collaient à sa peau.
-Elle commençait à grelotter et à défaillir. Elle avait bien vu des
-enseignes d'hôtels à bon marché où, pour ses vingt sous, on lui aurait
-donné, pour passer le reste de la nuit, un cabinet dans le goût de celui
-qu'elle venait de quitter--à la cloche de bois. Mais elle se dit:
-
---Merci! On n'aurait qu'à y faire encore une rafle!
-
-Les cheveux dans les yeux, la poitrine rentrée, tantôt traînant son pied
-malade, tantôt s'accotant le long d'une boutique, elle dépassa la rue
-Blanche et aborda rue de Berlin. Elle n'avait d'abord eu d'autre projet
-que la fuite. Elle se recueillait, à cette heure, pour savoir où elle
-chercherait asile. Son premier mouvement avait été de s'éloigner le plus
-possible de l'enfer où on voulait la retenir. Maintenant qu'elle n'avait
-plus à redouter l'autocratie de Mlle Coffard, elle se rendait compte de
-l'intensité de l'inconnu dans lequel elle s'était lancée. Sa situation
-ressemblait à celle d'Agar dans le désert; seulement, son désert à elle
-était émaillé de commissaires de police, et ce n'était pas de la soif
-qu'elle souffrait, car l'eau lui ruisselait dans le dos.
-
-Voici le plan auquel elle s'arrêta: elle avait vingt sous. Elle
-marcherait jusqu'au jour. Dès qu'une boulangerie ouvrirait sa corne
-d'abondance, elle achèterait un petit pain de deux sous tout
-chaud.--Elle adorait les pains tout chauds.--Elle s'informerait ensuite,
-auprès de quelque balayeuse, des démarches à faire pour être admise dans
-les escouades chargées d'enlever les boues sur la voie publique. On ne
-devait pas exiger de papiers pour ce métier-là.
-
-Malheureusement, elle commençait à grelotter de froid et probablement
-aussi de fièvre, car son pied enflait au point qu'elle s'assit sur le
-rebord d'un trottoir, ôta son bas et trempa la partie malade dans le
-ruisseau qui, gonflé par deux heures d'un déluge continu, inondait toute
-la rue de Berlin. Cette lotion astringente et glacée insensibilisa un
-moment le bas de la jambe; mais lorsqu'elle se redressa pour arpenter de
-nouveau l'asphalte inhospitalière, elle vit tout tourner devant elle.
-Les becs de gaz dansaient une sarabande et les flaques d'eau où ils se
-reflétaient lui faisaient l'effet de métal en fusion. Elle risqua encore
-deux pas en avant. A travers les bleuettes qui lui emplissaient les
-paupières, elle crut distinguer une grille avancée protégeant l'entrée
-d'une maison. Elle s'efforça de gagner les barreaux pour s'y soutenir;
-mais l'éblouissement la saisit au moment où elle étendait le bras, et
-elle s'abattit comme un paquet de linge mouillé sur le soubassement de
-pierre qui supportait la grille.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Il y avait bien un quart d'heure qu'elle était étendue inerte sous l'eau
-qui la noyait, quand un de ces coupés de maître à un cheval, qu'on
-appelle des trois-quarts, fit halte devant la maison. Un vieillard de
-haute taille, voûté dans le pardessus qui l'emmitouflait, en descendit;
-et comme il cherchait sa clef pour ouvrir la porte de la grille, son
-pied heurta la masse informe que formait le corps de la jeune fille.
-
---Pierre, fit-il, descendez donc. Je crois qu'il y a un ivrogne qui
-dort.
-
-Le cocher, resté immobile dans son carrick de toile blanche imperméable,
-sauta et se pencha sur ce paquet inanimé dont, au premier abord, il
-n'avait pu déterminer la nature.
-
---Je crois que c'est le cadavre d'un jeune homme, dit-il.
-
-Il revint au coupé, enleva la bougie d'une des lanternes et, faisant un
-réflecteur de sa main, il projeta la lumière sur un visage boueux et
-sanguinolent--car l'évadante s'était, en tombant, fortement cognée sur
-l'angle du soubassement de pierre.
-
---C'est une femme, reprit le cocher. Elle a bien l'air d'être morte.
-
---Vite! il faut appeler au secours. Le pharmacien n'est pas loin; et pas
-un sergent de ville! balbutia le vieillard tout ému.
-
-Malgré le tremblement qui l'avait pris devant ce spectacle imprévu, il
-s'agenouilla presque à côté du corps et posa la main sur le coeur.
-
---Elle respire encore! Mais il n'y a probablement pas une minute à
-perdre, murmura-t-il. Et il ajouta plus haut: Nous ne pouvons la laisser
-là. Pierre, allez chercher Nanette, nous allons toujours porter cette
-malheureuse dans l'hôtel.
-
-Pendant que le cocher ouvrait vivement la porte de la grille, le
-vieillard, bravement accroupi dans le bourbier, avait relevé et appuyé
-sur son genou la tête ballottante de la jeune fille. Il lui lava les
-joues avec son mouchoir et essaya de lui ouvrir délicatement les yeux
-avec le pouce; mais les paupières retombèrent immédiatement.
-
---Et cette Nanette qui ne vient pas! Vous verrez qu'elle arrivera encore
-trop tard, grommela-t-il impatiemment: ce qui indiquait que ladite
-Nanette avait la réputation de ne pas se presser.
-
-La vieille bonne sortit enfin toute tâtonnante et toute déficelée, car
-elle n'avait pris que le temps de passer un jupon. Le cocher, qui la
-précédait, l'invita à soulever par les jambes l'enfant, qu'il prit
-lui-même par les épaules, et le cortège funèbre entra silencieusement
-dans la maison.
-
---A la première heure, dit le vieillard, on ira chercher le commissaire
-de police. Portez cette pauvre créature dans la chambre d'Albert. Vous
-ferez un grand feu dans la cheminée, après quoi Pierre prendra la
-voiture et ira sans désemparer chez le médecin.
-
-
-
-
-II
-
-LA MAISON SANS PÈRE
-
-
-Jusqu'à l'âge de douze ans et demi, la petite Emmeline Freizel avait été
-la plus choyée des enfants. Sa mère n'était pas méchante et son père
-était la tendresse même: car, par suite d'une erreur traditionnelle,
-entretenue par les poètes, il est convenu qu'à l'égard de sa progéniture
-le coeur d'une femme est un réservoir de dévouement et d'amour, tandis
-qu'en réalité, c'est presque toujours l'homme qui se sacrifie pour ses
-petits.
-
-Il serait facile de l'établir en comparant la quantité de nouveau-nés
-dont les filles-mères se débarrassent sur l'Assistance publique, avec le
-nombre de ceux que les «fils-pères» y envoient quotidiennement. Les
-femmes, dont la franc-maçonnerie est autrement puissante et organisée
-que celle des hommes, prétendent, il est vrai, que celles d'entre elles
-qui confient ainsi à la Providence le fruit de leur inconduite y sont
-contraintes par la misère et l'abandon où les laissent leurs séducteurs.
-C'est encore là une légende. Beaucoup d'ouvriers élèvent leurs enfants à
-la sueur de leur front et beaucoup de demoiselles, qui trouvent dans la
-galanterie le moyen de se commander des robes chez Laferrière et de
-parier aux courses de fortes sommes, ne croient pas devoir grever leur
-budget--qui pourtant coûte si peu à équilibrer--des quarante francs par
-mois qu'exigerait une nourrice.
-
-Plusieurs d'entre elles, il est vrai, consentent à garder leurs fruits;
-mais, une grande partie du temps, c'est comme un aimant destiné à
-attacher et à retenir celui qui a la douce conviction de les avoir mis
-au monde. La France compte ainsi pas mal de jeunes gens de vingt-deux
-ans, qui ont reconnu sans sourciller, comme nés de leurs oeuvres, des
-bambins qui en avaient déjà quatorze. Proposez donc à une femme
-d'accepter comme sien un enfant que vous aurez eu d'une autre: vous
-serez reçu comme dans un jeu de quilles.
-
-Le papa Freizel, qui était charron avenue de Saint-Ouen, passait tous
-ses instants disponibles à pousser sa petite Emmeline dans un haquet ou
-dans une brouette, à moins qu'il ne lui fît apprendre ses lettres, car
-sa femme ne savait ni lire ni écrire, et cette ignorance rudimentaire le
-navrait. A huit ans, Emmeline était déjà toute fière de descendre à
-l'atelier pour lire le journal à son père pendant qu'il travaillait. Il
-lui avait construit de ses mains une table de bois blanc, sur laquelle
-elle s'essayait à tracer, en tirant la langue, des pleins et des déliés
-de grande dimension--tirer la langue, en écrivant, étant chez les tout
-jeunes élèves un signe infaillible d'application, d'assiduité et de bon
-vouloir.
-
-A neuf ans, on l'envoya à l'école, où elle ne tarda pas à briller par
-une orthographe remarquable. Freizel avait toujours dans sa poche et
-montrait à tout le quartier les dictées de sa fille. Parfois, la règle
-des «quelque», la plus fastidieuse de la langue française, y souffrait
-d'un croc-en-jambe; mais les voisins n'y voyaient que du feu et
-s'extasiaient de confiance.
-
-Le charron, qui était libre-penseur, ne voulait pas entendre parler de
-première communion; mais Mme Freizel répétait de très bonne foi qu'il
-fallait la faire faire à la petite, attendu que, quand on n'a pas fait
-sa première communion, le gouvernement vous défend de vous marier.
-
-Freizel allait vraisemblablement céder, lorsqu'un jour de novembre,
-après avoir passé trois heures sous le feu de la forge à raccommoder un
-essieu brisé, il sortit tout fumant, le cou et les bras nus pour aller
-prendre un verre au «Pan Coupé», cabaret à cheval sur deux rues, exposé,
-conséquemment, à toutes les bises et dont précisément les deux portes,
-qui se faisaient vis-à-vis, étaient grandes ouvertes.
-
-On but peu, mais on causa beaucoup, car des amis étaient venus le
-rejoindre. Labordère venait de briser son épée et Mac-Mahon de donner sa
-démission. Il n'en fallait pas tant pour provoquer des discussions
-interminables. Celle qui s'engagea au «Pan Coupé» se termina par un
-refroidissement qui saisit Freizel comme dans un étau et le jeta
-étouffant sur son lit en compagnie d'une fluxion de poitrine. Ce «chaud
-et froid», comme, à l'avenue de Saint-Ouen, on qualifia ce mal
-foudroyant, résista à tous les sudorifiques, à toutes les ventouses,
-ainsi qu'à tous les vésicatoires et aux papiers Fayard dont on
-l'emplâtra. Le dixième jour, après avoir répété pendant toute
-l'après-midi:
-
---Qu'est-ce qu'elle va devenir? Qu'est-ce qu'elle va devenir? il
-expirait vers quatre heures du soir, en embrassant son Emmeline.
-
-Tout de suite, celle-ci eut la sensation qu'elle était perdue. Sa mère,
-que son incapacité intellectuelle mettait hors d'état de sauver une
-situation compromise, tomba dans l'hébétement. Emmeline, qui ne devait
-entrer en apprentissage qu'après sa première communion, n'avait pas de
-métier et n'en entrevoyait aucun dans l'avenir. La veuve ne pouvait
-continuer celui de son mari, le charronnage étant, de tous, le moins
-praticable pour une femme. Freizel, comptant sur l'éternité de ses
-biceps, n'avait naturellement rien mis de côté. Il se trouva que,
-l'actif et le passif de la maison se balançant à peu de chose près, on
-fut contraint de vendre le matériel de l'atelier pour payer le loyer et
-boucher quelques trous qui s'ouvrirent subitement sous les pieds de la
-mère et de la fille; car, même lorsqu'on est sûr de ne rien devoir, on
-finit par s'apercevoir qu'on doit quelque chose.
-
-La malheureuse Freizel essaya de se retourner; pour peu qu'une personne
-restée sans ressources s'adresse à la commisération privée ou publique,
-le premier conseil qu'on lui donne est généralement celui-ci:
-
-«Il faut tâcher de vous retourner.»
-
-Ça n'a pas le moindre sens, mais les gens charitables ont ainsi un
-prétexte pour se laver les mains des misères d'autrui. Ils disent:
-
---J'avais fortement engagé cette malheureuse à se retourner. Elle ne l'a
-pas fait: tant pis pour elle!
-
-La veuve Freizel, bien qu'elle n'eût que trente-trois ans, n'était bonne
-qu'à faire des ménages. Elle en trouva deux à quinze francs par mois
-l'un. Le bail de l'avenue de Saint-Ouen ayant été rompu par la mort du
-locataire, elle alla s'engloutir avec sa fille dans un petit cabinet de
-cent vingt francs par an, situé dans une maison à six étages, rue Lepic,
-à Montmartre, où il avait jusque-là servi de débarras et qui prenait
-jour sur un corridor donnant sur une cour. On faisait la cuisine sur le
-carré; et comme Mme Freizel, qui partait le matin pour rentrer à midi et
-repartir à une heure, n'avait pas le temps de préparer le déjeuner,
-Emmeline, obligée de s'en occuper, ne retourna plus à l'école.
-D'ailleurs, Mme Freizel semblait éprouver une sorte d'orgueil maternel à
-savoir son enfant aussi ignorante qu'elle-même. Le père avait tenu à ce
-que la petite apprît à lire et à écrire. C'était une affaire faite
-maintenant. Que diable aurait-elle pu demander de plus?
-
-Ce à quoi on réfléchit peu, c'est que la lumière est, pour les êtres
-animés, aussi indispensable que l'air respirable. Emmeline, vivant de
-rogatons, qu'elle accommodait à toutes sortes de sauces piquantes, moins
-pour en rehausser le goût que pour le dissimuler, grandissait et
-s'amincissait dans la demi-obscurité de la boîte de dominos où elle
-végétait, pareille à un cep de vigne poussé le long d'une porte dans
-l'humidité d'une rue de Paris. Les voisins qui traversaient cette
-pénombre pour monter aux étages supérieurs ne voyaient de l'orpheline
-que ses deux grands yeux, lesquels répandaient dans la chambrette le peu
-de clarté qui la désassombrissait.
-
-Elle les usait à lire debout, dans le couloir, tous les morceaux de
-journaux qui lui tombaient sous la main, car elle passait à peu près
-toutes ses journées seule, attendant sa mère, soit pour le repas de
-midi, soit pour celui de six heures; vivant, du matin au soir, autour de
-cette cage, sans travailler et sans penser beaucoup non plus, comme les
-gardiens de squares qui, pendant huit heures d'horloge, n'ont d'autre
-occupation que la promenade.
-
-Un jour, Mme Freizel ne vint pas déjeuner. La petite crut qu'elle avait
-fait son premier ménage plus «à fond» qu'à l'ordinaire, et fit revenir
-jusqu'à une heure et demie, sans oser y toucher, le rata, dont les
-parfums graisseux emplissaient tout l'escalier. N'y pouvant plus tenir,
-elle se décida à attaquer ce fricot. Comme elle en achevait la moitié,
-sa mère parut; mais elle n'avait pas faim. Elle avait plutôt soif. Elle
-lampa coup sur coup trois grands verres d'eau; et sans se rendre compte
-des motifs de ce changement de physionomie, Emmeline lui trouva l'air
-tant soit peu égaré.
-
-Pendant trois jours, la bonne femme reprit son train-train habituel;
-puis, les irrégularités se reproduisirent. Un soir même, elle ne rentra
-pas du tout; et l'enfant, affolée de peur, dut passer la nuit toute
-seule dans ce cabinet qui fermait à peine et où, d'ailleurs, avec un
-coup de poing dans un carreau, il eût été si aisé de pénétrer.
-
-A onze heures du matin, personne encore. Enfin, vers midi, Emmeline,
-penchée sur la rampe de l'escalier, vit poindre sur les premières
-marches sa mère, portant sous le bras deux bouteilles de vin et suivie
-d'un grand diable en blouse bleue et en casquette noire. Lui, portait un
-jambonneau.
-
-Sans autre présentation, on s'installa, dans le cabinet, à la table de
-sapin, qui en prenait la moitié. On invita gaiement la petite, et, peu
-de temps après, du jambonneau il ne restait plus que l'os, sur lequel
-l'invité se mit à sculpter des profils d'hommes et de femmes avec un
-canif qu'il tira de sa poche.
-
-Emmeline, qui tout d'abord avait été effrayée par les moustaches
-rousses, les yeux gris cendre, les mains en épaules de mouton et les
-allures bestiales de ce convive inattendu, finit par se laisser gagner
-par ses plaisanteries aimables et ses talents de société. A treize ans,
-on considère facilement comme un homme supérieur celui qui réussit à
-tailler un rond de serviette dans un manche de gigot.
-
-Le visiteur réitéra ses visites. Mme Freizel, qui au début l'avait
-appelé monsieur Marsouillac, n'avait pas tardé à l'appeler Marsouillac
-tout court, puis Léon.
-
-Son état ne lui prenait évidemment qu'une faible partie de sa journée,
-car il arrivait quelquefois bien avant midi et restait à baguenauder
-jusqu'à près de trois heures. Mais, quel qu'il fût, le métier ne devait
-pas être mauvais, car on ne se refusait plus rien, et on sirotait
-parfois si abondamment après les repas que Léon finissait presque
-toujours par s'étendre sur le lit pour y cuver ses petits verres.
-
-Ce lit unique, où couchaient la mère et la fille depuis la mort du
-charron, eut bientôt un adjoint: une petite couchette en fer qu'on
-acheta d'occasion et qu'on parvint à caser contre le panneau le plus
-obscur du cabinet. Emmeline fut enchantée d'avoir un lit à elle. C'était
-un commencement de trousseau. Seulement, comme elle s'y était mollement
-endormie la veille, bercée par des rêves de propriétaire, elle fut toute
-surprise de distinguer, en se réveillant le lendemain, Marsouillac
-trottinant par la chambre en manches de chemise, puis demandant tout
-haut à sa mère:
-
---Où as-tu mis le cirage?
-
-Mme Freizel avait été et pouvait encore passer pour jolie, ne s'étant
-jamais, du vivant de son mari, qui trimait pour tout le monde, épuisée
-dans ces travaux qui brûlent le sang, parcheminent la peau et
-développent les jointures des doigts au point de les transformer en
-petits échaudés. Tant que Freizel avait vécu, elle ne s'était pas gênée
-pour lui, bien qu'il lui eût souvent reproché de s'habiller «comme un
-sac». C'était d'elle que sa fille tenait ces yeux noirs qui n'en
-finissaient plus. Depuis l'intrusion de ce Marsouillac dans son
-existence, la veuve s'était passé le luxe d'un corset, et elle avait été
-étonnée de la réduction à laquelle une taille de femme peut parvenir au
-moyen du rapprochement énergique de deux solides baleines.
-
-Quant aux deux ménages à quinze francs par mois, il ne paraissait plus
-en être question, ce qui ne diminuait en rien le nombre des jambonneaux.
-Un jour, Emmeline découvrit un pot de rouge dans le tiroir de la table.
-Sa mère, qui sortait autrefois tous les matins, ne sortait plus que le
-soir et revenait souvent si tard que, le lendemain, elle restait couchée
-jusqu'à midi, si bien qu'Emmeline lui servait, ces jours-là, le café
-dans le lit à elle et à Marsouillac. Les détails de l'organisation de
-cette vie nouvelle avaient demandé du temps, et la première communion de
-la petite en avait été retardée de toute une année. Cependant Mme
-Freizel y tenait si obstinément qu'il eût été malséant d'ajourner encore
-la cérémonie à laquelle elle assista au bras de Marsouillac, qui se
-moucha à plusieurs reprises pour cacher son attendrissement.
-
-A partir de ce jour béni, le même Marsouillac commença à accorder
-infiniment plus d'attention à la «mioche», devant laquelle il s'était
-jusque-là tout permis. Il la servait la première, lui versait des
-liqueurs à tout propos, et, quand il la trouvait seule, l'embrassait
-volontiers sur la nuque. Une fois, il lui enveloppa le buste de son bras
-musculeux et la serra contre lui à la faire crier. Elle eut l'idée de
-s'en plaindre à sa mère; mais celle-ci qui, depuis quelques mois,
-rentrait ivre à peu près tous les soirs, n'aurait attaché aucune
-importance à ces familiarités.
-
-Emmeline, à qui la connaissance et l'âge étaient venus, finit par
-déclarer que le cabinet était décidément trop petit pour trois
-personnes. Elle se mit à la recherche d'un magasin quelconque où on la
-prendrait «au pair», c'est-à-dire où elle travaillerait énormément pour
-manger très peu, car c'est là ce que presque tous les patrons nomment le
-«pair», bien qu'entre les deux termes il n'y ait aucune parité.
-
-Après avoir usé ses semelles à interroger les carrés de papier écrits à
-la main et subrepticement collés sur les murs ou les monuments publics
-par les gens en quête de places à occuper ou à offrir, elle se vit
-agréée, au nº 28 de la rue Notre-Dame-de-Lorette, par une petite
-marchande de modes, qui la prit comme trottin, pour reporter les
-chapeaux et, au besoin, pour servir à les essayer, sans autres
-émoluments que deux repas par jour et un matelas dressé sur une sangle,
-dans une soupente dont le plancher poussait de petits cris à chaque pas
-qu'on y risquait.
-
-Ce n'était pas brillant, mais elle y serait seule; son démêloir, sa
-cuvette lui appartiendraient, et Marsouillac n'y tremperait pas ses
-moustaches rousses. Le premier des deux repas consistait en une tasse de
-bouillon le matin, et le second en un plat de viande, marié à une
-écuelle de légumes qu'elle dégusterait dans l'arrière-boutique, le soir,
-à sept heures.
-
-Mme Gandoin, la modiste, convenait, avec une certaine loyauté, de ce que
-ce sous-ordinaire avait de débilitant pour un estomac de quatorze ans
-passés; mais ce serait à l'apprentie de se faire assez bien venir des
-pratiques pour leur soutirer de temps à autre des gratifications qui lui
-permettraient de corser sa pitance quotidienne.
-
-Comme dans les grands cafés où les maîtres touchent en moyenne
-soixante-quinze pour cent sur les pourboires des garçons, l'idéal des
-dames de magasin serait de faire nourrir leurs demoiselles par leurs
-clientes.
-
-Marsouillac eut un mouvement d'ennui en apprenant de la bouche
-d'Emmeline sa résolution de se suffire à elle-même. Mme Freizel fut
-enchantée. Seulement, une question d'amour-propre surgit au moment du
-départ. Emmeline était toujours mise comme une petite fille des rues.
-Ses bas de coton blanc retombaient d'ordinaire sur ses jambes tout d'une
-venue. Elle portait six mois la même robe par-dessus une chemise à peine
-trop fine pour de la toile à voile. Pas l'ombre de cette coquetterie qui
-rattache la fillette à la jeune fille et la jeune fille à la femme.
-Aucun soin de ses ongles non plus que de ses dents, dont la blancheur
-persistait pourtant à travers les morceaux de réglisse et autres saletés
-dont on s'exerçait à l'obscurcir.
-
-Il fallut bien remplacer ces loques dont la sordidité eût amené un
-désabonnement général de la part de la clientèle de Mme Gandoin. Ce fut
-Marsouillac qui se chargea de la métamorphose. Il y mit une munificence
-quasi royale et une bonne grâce exquise. Quand elle quitta toute
-flambant neuf le cabinet de la rue Lepic, il lui dit en l'embrassant:
-
---J'espère que tu te souviendras que c'est moi qui t'ai faite belle
-comme ça.
-
-
-
-
-III
-
-L'AMANT DE LA MÈRE
-
-
-Le débit du magasin de la rue Notre-Dame-de-Lorette était aussi
-restreint que le local en était exigu. Cinq ou six chapeaux fichés sur
-des champignons, où ils étaient devenus des nids à poussière, occupaient
-toute la devanture. Mais, faute d'être suffisamment renouvelés, ces
-spécimens se démodaient, et, placés là pour attirer les chalands, ils
-n'arrivaient guère qu'à les éloigner. La spécialité de Mme Gandoin était
-les toques en plumes de lophophore, qui brillaient comme des casques sur
-les têtes des femmes de chambre et des cocottes de petite marque, qui
-alimentaient le commerce de la marchande de modes.
-
-Bien qu'elle eût toutes les défiances et qu'elle prît toutes ses
-précautions, elle n'osait, en livrant la marchandise à certaines
-acheteuses, se faire toujours payer sans le moindre délai, et elle
-apprenait souvent avec désespoir que sa pratique avait changé de
-quartier sans laisser sa nouvelle adresse. La colonne des non-valeurs
-s'allongeait tous les jours davantage sous ses yeux désolés; car, si de
-nouvelles créances s'y alignaient continuellement, les anciennes ne
-rentraient jamais.
-
-Deux ouvrières seulement jouaient de l'aiguille dans la boutique, Mme
-Gandoin, une blonde grassouillette, à cheveux teints en fauve, s'étant
-attribué pour unique mission de recevoir le public, qu'elle appelait
-«son» public et qu'elle avait la prétention de retourner comme un gant.
-Emmeline, tout en portant le titre d'apprentie, n'avait, en réalité,
-d'autre rôle que celui de courrier du magasin. Elle aidait le matin la
-bonne à le balayer. Elle faisait ensuite les commissions particulières
-de la patronne: tantôt chez le boucher, tantôt chez la fruitière.
-
-Il est, en effet, d'usage que des filles et garçons, ceux qu'on engage
-sous la qualification d'apprentis, on en fasse soit des domestiques,
-soit des commissionnaires, sans songer le moins du monde à leur
-enseigner la profession pour l'exercice de laquelle ils ont été mis en
-apprentissage. Aussi les parents sont-ils généralement fort surpris
-qu'au bout de deux ans leurs enfants n'en sachent pas plus qu'au premier
-jour, et que quand on les a placés chez un quincaillier ou un graveur
-sur métaux, ils soient, après ce stage, tout au plus bons à frotter le
-parquet.
-
-Tous les quinze jours, Emmeline allait dire bonjour à sa mère qu'elle
-retrouvait chaque fois plus anéantie, plus abrutie et plus avachie.
-Marsouillac avait commencé à la tromper, puis à la battre et elle
-lampait des carafons de rhum pour refouler ses amertumes. Un jour
-qu'elle s'était endormie, le tête sur son bras et son bras sur la table,
-Marsouillac avait essayé de lutiner si grossièrement Emmeline que
-celle-ci se décida à secouer définitivement ses bottines sur le seuil
-maternel.
-
-Elle passait ses dimanches de sortie à lire dans le magasin ou à aider
-la bonne à faire la cuisine.
-
-Dix-huit mois se passèrent ainsi. Elle s'était développée surtout en
-hauteur; car si sa taille était déjà celle d'une femme, son corsage
-était encore celui d'une fillette. Sa patronne perdait des heures à lui
-tordre les cheveux derrière la tête, selon la forme des chapeaux qu'elle
-lui essayait devant les clientes, lesquelles s'imaginaient naïvement
-qu'ayant un de ces chapeaux-là sur la tête, elles auraient
-instantanément autant de cheveux qu'Emmeline.
-
-Un jour, le propriétaire de l'immeuble vint prévenir Mme Gandoin qu'il
-aurait peut-être besoin sous peu de son magasin, ainsi que de celui d'à
-côté, qui servait à une papeterie. Un de ces industriels qui installent
-un peu partout des brasseries, sur les carreaux desquels on lit:
-_Salvator est arrivé!_ lui avait proposé la location de tout le
-rez-de-chaussée. La marchande de modes avait encore quatre ans de bail
-et son droit était de se refuser à déménager; mais le sacrifice qu'on
-lui demandait devant être compensé par une indemnité d'une certaine
-envergure, c'était à elle de réfléchir.
-
-Les modes allaient cahin-caha. Mme Gandoin avait toujours caressé un
-rêve: se retirer dans son département--celui de Loir-et-Cher--où une dot
-de quatre ou cinq mille francs lui permettrait soit de dénicher un
-second mari--car elle était veuve--soit d'entreprendre un commerce moins
-truculent, mais aussi moins aléatoire: l'épicerie, par exemple. Elle
-accepta, se mit en campagne pour tâcher de faire acquitter par les
-retardataires les notes restées en souffrance, et avertit son personnel
-que, la liquidation terminée, il eût à se pourvoir ailleurs.
-
-Huit jours après cette communication officielle, les ouvriers arrivaient
-avec leur pioche et, sur un parcours de huit mètres, s'étendait une
-large bande de toile blanche portant en lettres noires cet avis au
-public: _Prochainement ouverture de la grande Brasserie du Désir.--Bock
-à trente centimes._
-
-Emmeline fut congédiée avant d'avoir acquis les capacités nécessaires
-pour rendre des services dans le métier auquel elle avait été si
-imparfaitement initiée. Il lui fallait revenir, au moins momentanément,
-habiter avec sa mère. Rentrer dans cette promiscuité constitua pour elle
-une épreuve atroce. Elle n'avait pas eu le temps de se débrouiller, mais
-elle se jura de déguerpir de ce milieu, dès qu'elle serait arrivée à se
-caser, fût-ce chez une charbonnière ou une marchande de pommes de terre
-frites.
-
-Elle reprit, comme un récidiviste qui retourne à sa prison, le chemin de
-cette rue Lepic, qu'elle avait si allègrement quittée. Il était neuf
-heures du soir quand elle revit le cabinet sale où elle était restée si
-longtemps privée d'air et de jour. Le taudis s'était orné d'un
-porte-allumettes en porcelaine, d'une petite glace encadrée dans du
-cuivre estampé et de trois ou quatre figurines, le tout évidemment gagné
-à la foire. Ni Mme Freizel ni Marsouillac n'étaient là, bien que tous
-deux fussent au courant de son retour. On était en septembre; il ne
-faisait pas froid, mais elle frissonna malgré tout, d'abord en se voyant
-seule, puis en songeant à la compagnie qu'elle attendait.
-
-Les heures coulèrent. La nuit se fit tout à coup dans l'escalier. La
-concierge venait d'éteindre le gaz. Il était minuit, et personne ne
-paraissait. Elle dressa elle-même son lit de fer, dont l'armature,
-repliée sur ses charnières, avait été remisée dans le coin le plus noir.
-Elle poussa le verrou, tout en laissant à la serrure la clef qu'elle
-avait prise dans la loge, et elle se coucha pour se réchauffer, bien
-qu'elle n'eût pas la moindre envie de dormir.
-
-Vers une heure du matin, le bois du palier gémit sous un pas sourd,
-pareil à celui d'une personne chaussée de pantoufles; puis, la clef
-tourna, sans ouvrir la porte retenue par le verrou.
-
---C'est maman! pensa Emmeline en se jetant en bas du lit. Quel bonheur
-si elle s'était débarrassée de cet individu!
-
-Puis, courant à la porte, elle demanda:
-
---Maman! est-ce toi?
-
-Et, sans même attendre la réponse, elle ouvrit le verrou. C'était
-Marsouillac. Il était en chaussettes et tenait ses souliers à la main.
-
-Elle bondit en arrière et alla s'enfoncer dans ses draps, qu'avec
-l'instinct particulier aux femmes et aux autruches elle ramena
-par-dessus sa tête. Marsouillac, qui tenait à avoir les mains libres,
-posa ses souliers sur une chaise et, serpentant jusqu'au lit d'Emmeline,
-il lui dit presque gaiement, en la tutoyant comme une camarade:
-
---Ne t'inquiète de rien. La vieille ne nous dérangera pas. Je l'ai
-laissée à un kilomètre d'ici, à l'estaminet. Elle ne tient plus sur ses
-jambes.
-
-Puis, l'enveloppant de ses bras d'athlète, il la souleva comme un oiseau
-et se mit à la couvrir de ses baisers de brute. Elle essaya de se
-défendre à tâtons, n'osant crier, de peur d'un esclandre. Elle
-l'égratigna, le saisit par la moustache, tenta de lui casser les dents
-de son petit poing. Il la laissa s'épuiser en contorsions; puis, quand
-il la sentit à bout, il la rejeta sur le matelas en l'y maintenant sans
-le moindre effort.
-
-Cette fois elle voulut appeler à l'aide; mais quand elle ouvrit la
-bouche pour jeter un «Au secours!» il la saisit à la gorge, lui
-enfonçant ses doigts dans le cou et, se penchant sur elle, il lui
-murmura férocement:
-
---Si tu dis un mot, je t'étrangle!
-
-Elle se tut, en effet, car elle s'évanouit. Quand les idées lui
-revinrent, Marsouillac était parti. Sans doute, il était retourné à
-l'estaminet relever Mme Freizel de sa faction. L'idée que cet être
-allait reparaître, soit seul, soit avec sa mère, la jeta dans une
-démence fébrile. Au hasard, et sans même rallumer la bougie qu'elle
-avait soufflée en se couchant, elle s'habilla à la hâte et s'élança
-dehors; elle descendit l'escalier quatre à quatre.
-
-Sa première pensée fut de se rendre chez le commissaire de police; mais
-à quoi bon? C'était fait maintenant; et puis, sa mère eût été forcément
-mêlée à ces ignominies. Ne fût-ce que pour son père, il lui était
-interdit de mettre la justice dans la confidence.
-
-Elle se sentait brisée à toutes les jointures: ses jambes cotonnaient
-dans ses jupes. Elle avisa boulevard de Clichy, un de ces petits hôtels
-où on loge à la nuit et quelquefois à l'heure. Au fronton du monument
-fulgurait cette annonce: _Chambres confortables à un franc cinquante et
-à un franc._ Elle portait sur elle les économies de ses dix-huit mois
-d'apprentissage: quinze francs. Elle sonna, car la porte était fermée.
-Une servante en camisole vint lui ouvrir. Elle donna d'avance un franc
-cinquante, puisqu'elle n'avait pas de bagages. On l'introduisit dans une
-chambre dont elle ne vit à peu près clairement que le lit. Elle se jeta
-dessus et tomba dans une sorte de léthargie qui tenait le milieu entre
-le sommeil et la syncope.
-
-Il ne faisait pas encore jour quand un grand tumulte secoua toute la
-maison. Des cris, des bruits de luttes, des injures, des supplications,
-des sanglots se croisaient, du rez-de-chaussée au grenier. Elle pensa
-que c'étaient des ivrognes qui se battaient, et, d'ailleurs, elle
-n'aurait jamais eu la force de se lever pour s'enquérir. Les éclats de
-voix et le piétinement se rapprochèrent de sa chambre dont la porte,
-quoiqu'elle l'eût fermée à double tour, s'ouvrit brusquement: ce qui
-démontrait que les maîtres de l'hôtel possédaient des doubles clefs.
-
-Deux sergents de ville entrèrent éclairés par la fille en camisole.
-
---Allons! qu'on se lève, et en route! dit l'un des agents d'une voix de
-garde-chiourme.
-
-Emmeline avait ouvert tout grands ses yeux hébétés par la stupéfaction
-et la terreur. Elle crut qu'on se trompait et ne bougea pas.
-
---Ah çà! va-t-on obéir? réitéra le garde.
-
---Moi, me lever? Pourquoi me lever? fit la jeune fille, comprenant enfin
-qu'on s'adressait à elle.
-
---Parce que nous sommes de battue cette nuit, expliqua l'autre sergent
-de ville, qui paraissait un peu moins ours que son collègue, et qu'on va
-vous emmener au poste avec toutes celles de la rafle.
-
---Comment! la rafle! balbutia Emmeline, que ce mot répugnant fit frémir
-de la tête aux pieds: mais j'ai donné trente sous pour être ici...
-N'est-ce pas, mademoiselle, que je vous ai donné trente sous?
-ajouta-t-elle en invoquant le témoignage de la servante en camisole.
-
---Il ne s'agit pas de vos trente sous, répliqua l'agent. On veut savoir
-si vous avez un domicile.
-
---Mais c'est ici mon domicile, puisque j'ai payé! objecta Emmeline,
-forte de ce qu'elle croyait être son droit.
-
-En France, pays de tous les arbitraires, on arrête les femmes parce
-qu'elles sont dans la rue: et, lorsqu'afin de n'y plus être, elles
-cherchent asile dans un hôtel, on les y arrête aussi. Quand vous entrez
-chez un marchand de tabac, il vous donne un cigare en échange de votre
-argent. Quand vous retenez, moyennant un prix fixé, une chambre pour y
-passer la nuit, vous y êtes chez vous, attendu que vous l'avez achetée
-et payée pour un temps déterminé. On se casserait la tête contre les
-murs avant de comprendre pourquoi la police se permet de se faire
-ouvrir, à toute heure du jour et du soir, la porte de votre chambre,
-sous prétexte qu'elle a été meublée par un autre que par vous; tandis
-que si l'armoire et le lavabo qui la décorent vous appartenaient, votre
-seuil deviendrait immédiatement sacré et infranchissable.
-
-Notez qu'en vertu des ordonnances policières sur les garnis, tous les
-voyageurs qui descendent à l'hôtel sont susceptibles d'être saisis dans
-leurs lits et traînés au Dépôt de la préfecture, et que c'est par pure
-tolérance que les princes régnants et les héritiers présomptifs qui
-viennent visiter Paris ne sont pas compris dans les rafles qui s'y
-opèrent si fréquemment.
-
-Le raisonnement d'Emmeline était donc irréfutable. Aussi le plus
-moustachu des deux agents ne le réfuta-t-il que par un: «Allons, oust!»
-qui clôturait la discussion. Il avança sur la jeune fille, qui se
-cramponna au dossier du lit où elle s'était étendue tout habillée. Elle
-s'agenouilla sur le matelas, suppliant, se prenant la tête à deux mains:
-
---Oh! ne m'emmenez pas en prison! mais je n'ai rien fait de mal... bien
-au contraire... ah! si vous saviez!
-
-Tout ce que le sergent de ville savait, c'est qu'à Paris, quand
-Saint-Lazare a besoin d'ouvrières, on fait la presse des femmes, comme
-on fait la presse des matelots dans les ports anglais, quand la
-Grande-Bretagne a besoin de renforcer sa marine.
-
-Sans plus s'occuper des sanglots d'Emmeline que si c'eût été les
-aboiements d'un chien, les agents la lancèrent dans l'escalier, qu'elle
-roula jusqu'à l'entrée de l'hôtel, devant lequel une escouade d'une
-vingtaine de filles était contenue par six autres policiers. Emmeline
-fut poussée du poing dans cette tourbe, où elle entra, comme on entre
-dans le déshonneur, les yeux fermés.
-
-Quand elle les rouvrit, elle se vit marchant au milieu d'un escadron
-volant composé de vieilles femmes décolletées et têtes nues; de petites
-filles, dont deux ou trois n'avaient pas treize ans; de maritornes en
-tablier et de quatre ou cinq femmes en robe à traîne et en chapeau, que
-l'une d'elles avait laissé glisser de son chignon et qu'elle portait
-dans le dos comme une hotte.
-
-Dans la nuit, à une quinzaine de pas, s'estompaient des silhouettes
-d'hommes étranges, qui suivaient le cortège et s'arrêtaient quelquefois
-comme pour se consulter sur la question de savoir s'ils n'attaqueraient
-pas les agents.
-
-On arriva au poste sans que la bataille se fût engagée. L'attitude des
-prisonnières était, en général, celle de l'indifférence. Elles avaient
-l'air de connaître sur le bout du doigt ce qui les attendait et d'avoir
-d'avance passé aux profits et pertes les quinze jours ou trois semaines
-qu'il leur faudrait vivre loin du boulevard et des bals publics. La
-plupart considèrent ces aventures périodiques comme une sorte de tribut
-féodal, de prestation en nature qu'elles assimileraient presque au
-service militaire. Une des raflées dit tranquillement à sa camarade de
-route, en se laissant tomber sur un des lits du poste:
-
---Ma pauvre vieille, je crois que nous allons encore faire nos
-vingt-huit jours!
-
-Emmeline resta assise, pliée en deux, la tête entre les genoux, jusqu'à
-ce qu'on vînt la chercher pour la mener à la Préfecture, au bureau où on
-interroge et on classe les femmes arrêtées. L'aspect intérieur de la
-voiture administrative, dont les cellules font l'effet de cercueils
-rangés debout dans la crypte d'un monastère, la glaça de terreur. Il lui
-sembla que si elle entrait dans un de ces sarcophages, elle n'en
-sortirait que morte.
-
-Elle regarda ses compagnes de misère faire allègrement l'ascension du
-marchepied de l'omnibus cellulaire. Il s'en rencontre encore qui mettent
-une certaine coquetterie dans cette gymnastique, trouvant moyen de
-montrer leurs jambes et se hissant jusqu'à l'orifice du gouffre avec un
-petit coup de ressac plein d'élégance. Elle était si honteuse de se
-donner ainsi en spectacle à la foule qui s'était massée autour de la
-voiture que, quand son tour vint, elle s'élança dans le couloir qui
-sépare les cellules: elle avait hâte de disparaître à tous ces yeux et à
-tous ces ricanements.
-
-Après un quart d'heure de route, de la boîte où on l'avait jetée on la
-transvasa à la préfecture, dans l'antichambre du deuxième bureau de la
-première division. C'est le bureau des moeurs. Cette première pièce,
-tellement sombre qu'elle est perpétuellement éclairée au gaz, a pour
-tous meubles des bancs qui en font tout le tour.
-
-Hélas! avant d'être autorisées à s'y asseoir, en attendant leur
-jugement, les raflées, filles, femmes ou veuves capturées à bon escient
-ou par erreur dans une razzia, honnêtes ou dévergondées, vierges ou non
-vierges, sont astreintes à la plus ignoble et à la plus démoralisante
-des investigations. Cette souillure fut pour Emmeline presque aussi
-cruelle que l'autre.
-
-Lorsque tout ce qui constituait le butin de la nuit fut prêt à
-comparaître devant le juge, une porte s'ouvrit. Toutes les prisonnières
-se levèrent et, comme un troupeau au courant des volontés du molosse qui
-les garde et les mène paître, elles entrèrent toutes ensemble dans une
-seconde pièce capitonnée de dossiers, et au milieu de laquelle se dresse
-un immense bureau, dont les moindres casiers sont bourrés de papiers,
-comme un canon chargé jusqu'à la gueule.
-
-Le vieillard qui se tenait assis derrière ce rempart, entre les bras
-d'un fauteuil de style Empire, ne se doutait indubitablement pas de la
-douloureuse responsabilité sociale qu'il allait assumer sur sa tête. Il
-se leva et, par-dessus les dossiers qui l'encombraient, fit, d'un regard
-circulaire et presque jovial, une première inspection du gibier que ses
-employés rapportaient dans leur carnassière.
-
-Ce fonctionnaire était naturellement gai, et c'était ordinairement d'une
-voix pleine de bonne humeur qu'il disait à ses clientes:
-
---Vous en avez pour un mois de Grand-Hôtel.
-
-Le Grand-Hôtel, c'est Saint-Lazare. Il faut bien rire un peu.
-
-Tout de suite il reconnut dans le grouillement de l'escadron deux ou
-trois habituées de la maison, de celles qu'il appelait ses «juments de
-retour».
-
---Approchez, la grande Fanny, fit-il, en tendant le doigt du côté d'une
-brune déjà marquée, et aussi haute sur jambe que haute en couleur. Avec
-vous, ce sera tout de suite bouclé.
-
-Et il écrivit un ordre d'écrou qu'il remit à un garçon de bureau, et qui
-devait servir de billet d'introduction au Grand-Hôtel. Seulement, il ne
-donnait plus aux condamnées le chiffre de leurs jours de prison, depuis
-que l'une d'elles, trouvant probablement la dose trop forte, lui avait
-envoyé à la tête un encrier de plomb, qui lui avait mis l'oreille droite
-en capilotade.
-
---C'est que, monsieur Heurteloup, fit observer la grande Fanny, j'ai ma
-chatte qui vient de faire des petits? Qu'est-ce que la pauvre bête va
-devenir?
-
---Les chattes, ça n'est pas de ma compétence! répondit le chef de
-bureau. A une autre!
-
-Comme une comparse qui rentre dans le rang après en être sortie un
-instant pour chanter son couplet, la grande Fanny reprit sa place dans
-le groupe, et ledit Heurteloup continua à distribuer «à la muette» ses
-semaines d'emprisonnement administratif; car, cet employé n'étant pas
-magistrat, c'était non pas au nom de la justice, mais au nom de
-«l'administration» qu'il privait arbitrairement et autocratiquement les
-femmes de leur liberté.
-
-Et ce qui démontre à quel point ses arrêts étaient plus redoutables que
-ceux de la cour d'assises, c'est que ces derniers peuvent être cassés,
-tandis que les siens étaient sans recours et que, les eût-il rendus en
-état d'ivresse, les infortunées sur lesquelles il refermait les verrous
-n'avaient même pas la ressource, comme la Macédonienne antique, d'en
-appeler à Philippe à jeun.
-
---Et celle-là? demanda-t-il tout à coup, en désignant Emmeline.
-
-Elle restait collée au parquet par la stupeur où la plongeaient ces
-questions et ces réponses, et ce spectacle révoltant d'un homme, quel
-qu'il fût, parlant ainsi à des femmes, quelles qu'elles fussent. Un
-brigadier fut obligé de la conduire par le bras jusqu'auprès de ce
-bureaucrate, rebelle à tout attendrissement, et qui donnait l'idée d'un
-planteur faisant le décompte et l'appel de ses nègres.
-
---Comment vous nommez-vous? fit-il avant de l'avoir regardée.
-
---Emmeline...
-
-Elle s'arrêta, ne pouvant se décider à prononcer le nom de son père dans
-cette salle déshonorée.
-
---Vous êtes enfant naturelle?
-
---Mais non, se récria-t-elle, scandalisée qu'on lui contestât jusqu'à la
-légitimité de sa naissance.
-
---Alors, vous avez un nom de famille? insista le chef de bureau, tout en
-parcourant le procès-verbal d'arrestation qu'un sergent de ville lui
-avait remis.
-
---Oui, murmura-t-elle.
-
---Eh bien! quel est-il?
-
---Freizel! dit-elle en s'approchant pour que cette confidence fût reçue
-par lui seul.
-
---Eh bien, pourquoi couchez-vous dans des hôtels borgnes, et non chez
-votre père?
-
---Il est mort.
-
---Mais votre mère est vivante?
-
-Emmeline s'imagina qu'on allait la ramener dans cette chambre infecte,
-toute peuplée pour elle de la figure sinistre de Marsouillac lui
-arrachant l'âme, tout en lui crachant à la figure cette menace furieuse:
-
---Si tu dis un mot, je t'étrangle!
-
-Retourner à cette horreur et à ce danger, c'était pour elle traverser un
-bois, la nuit, ou dormir dans un cimetière. Tout plutôt qu'une lutte
-nouvelle avec ce bandit, dont les moustaches rouges la brûlaient encore.
-Elle répondit:
-
---Ma mère? Je ne sais pas ce qu'elle est devenue.
-
---Bien! voilà déjà les parents à éliminer, poursuivit l'impassible
-Heurteloup du ton d'un comptable qui pose huit et qui retient trois.
-Maintenant, avez-vous un état?
-
---Oui, monsieur, je suis modiste.
-
---Modiste, à quelle adresse?
-
---Je travaillais chez Mme Gandoin, rue Notre-Dame-de-Lorette, mais elle
-a vendu son fonds.
-
---Ce qui signifie que vous ne travaillez pas. Elles sont toutes les
-mêmes: elles ont un état, seulement elles ne l'exercent jamais.
-
-Et comme ce satrape n'avait pas l'habitude d'accorder une aussi grande
-latitude à la défense des accusées, il résuma ainsi son interrogatoire:
-
---En somme, vous n'avez ni père ni mère, ni travail, ni domicile et,
-par-dessus le marché, vous êtes mineure. Vous avez déclaré à l'agent qui
-vous a arrêtée que vous aviez dix-sept ans.
-
-Pour le personnel du deuxième bureau de la première division, le fait de
-n'avoir pas vingt et un ans constitue, de la part d'une femme, une
-espèce d'attentat à la pudeur. Aussi, cet Heurteloup lui dit-il: «Vous
-êtes mineure», comme il lui aurait dit: «Vous avez été surprise en
-flagrant délit de vol aux étalages.» Emmeline n'avait rien à objecter à
-une inculpation aussi fondée. Atteinte et convaincue du délit de
-jeunesse, elle ne put que baisser la tête, et le chef de bureau continua
-d'une voix paternelle:
-
---Vous êtes donc nécessairement destinée à faire le métier de celles qui
-n'en ont pas. Mais, pour celui-là comme pour les autres, une patente est
-indispensable. Nous allons vous en donner une qui sera une garantie pour
-vous... pour tout le monde, et que vous aurez à nous représenter deux
-fois par mois, quand vous viendrez... nous voir... Vous n'avez plus de
-famille... L'administration vous en servira.
-
-Ce n'était pas lui qui allait coucher pour jamais cette mineure sur les
-registres de la police des moeurs: c'était l'administration, de même que
-ce n'est pas le jury non plus que le président des assises qui condamne
-un homme à mort: c'est la société. Il prit dans un casier une plaque de
-carton jaune, rayée en large pour y inscrire le nom de l'impétrante, en
-long pour y marquer les jours de visite, et après y avoir apposé un jeu
-de cachets ainsi que sa signature, il la remit gracieusement à Emmeline,
-comme s'il lui eût offert une boîte de bonbons.
-
-Puis, il la congédia par un signe de tête dont le sens était:
-
-«Maintenant que je vous tiens, vous êtes libre.»
-
-
-
-
-IV
-
-A TOUT VENANT
-
-
-Emmeline descendit l'escalier, tenant à la main sa contremarque
-d'infamie, sans se rendre sérieusement compte de la réprobation à
-laquelle la vouait cette estampille indélébile. Ce fut en lisant dans
-les escaliers mêmes de la Préfecture les prescriptions formulées au dos
-du carton jaune qu'elle en entrevit vaguement toute l'atrocité.
-
---Eh bien, qu'est-ce que tu attends là? lui dit une fille renvoyée
-indemne et qui avait fait partie de la rafle. Ça y est maintenant, va!
-Si tu as de l'argent pour te mettre dans tes meubles, tu pourras
-travailler pour ton compte; sinon faut vite t'occuper de te trouver une
-maison!
-
-Emmeline s'imaginait qu'elle avait encore des chances d'entrer dans un
-magasin pour y gagner honnêtement son pain, et que les formalités dont
-elle venait d'être l'objet n'étaient que des précautions pour le cas où
-personne ne consentirait à répondre d'elle. L'autre lui expliqua, avec
-la crudité de la désillusion, à quelle sujétion et à quelle servitude
-est réduite la malheureuse tombée dans les filets des chasseurs de
-femmes. Toutes les portes, excepté celles qui s'ouvrent de jour et de
-nuit à tout venant, lui étaient désormais fermées. Elle n'était plus
-bonne seulement à laver la vaisselle ou à garder les oies dans une
-ferme: elle était condamnée pour la vie à n'être que de la chair à
-plaisir.
-
-Avec l'empressement que mettent les filles perdues à consommer la perte
-des autres, celle-ci s'offrit à piloter Emmeline dans le monde spécial
-où on venait de la faire entrer de force. Si elle voulait, elles
-seraient amies. Elle lui expliqua alors qu'elle aussi avait essayé de
-vivre à sa guise, mais qu'elle en avait eu bien vite assez de se faire
-ramasser continuellement. Il n'y avait rien de tel que de se placer sous
-l'égide d'une patronne raisonnable, c'est-à-dire pas trop rapace, qui,
-du moins, vous protégeait contre les exigences et les injustices des
-agents à qui, pour être tranquilles, il fallait perpétuellement graisser
-la patte.
-
-La preuve qu'elle ne mentait pas, c'est qu'elle était résolue à rentrer
-le jour même au _Perroquet bleu_, où elle avait déjà passé trois mois et
-qui était tenu par une dame «très comme il faut». Emmeline, qui
-tremblait toujours d'être rencontrée et assassinée par Marsouillac,
-n'avait, avec les dix francs qui lui restaient en poche, d'autre refuge
-qu'un plongeon dans la Seine ou dans la boue. Elle suivit sa compagne de
-hasard, lui confiant ainsi sa destinée qu'elle ne se sentait plus la
-force de diriger elle-même.
-
-Comme elles avaient faim toutes les deux, on commença par «claquer» les
-dix francs d'Emmeline. La chaleur du cabaret opéra peu à peu sur ce
-cerveau de dix-sept ans. On causa, on s'exalta; il est même probable que
-le «chaperon» versa à sa camarade un peu plus de vin que celle-ci n'en
-pouvait supporter après un jeûne de près de deux jours; si bien que, le
-lendemain matin, presque sans se rappeler comment elle y avait fait son
-entrée, la fille du charron se réveilla pensionnaire du _Perroquet
-bleu_.
-
-Ce fut seulement après huit jours d'une vie machinale et inconsciente
-qu'Emmeline se sentit pénétrée par un affreux dégoût de sa nouvelle
-situation. A travers les conversations idiotes qui se tenaient dans ce
-perpétuel décaméron, elle avait retenu que, parfois, un homme de la
-haute s'enamourait de l'une d'elles et la retirait du bouge pour
-l'installer dans des meubles en palissandre et des tapis en moquette. Il
-est vrai que ces phénomènes se produisaient d'ordinaire dans des
-établissements un peu mieux tenus que le claque-dents où on les
-nourrissait de filet de cheval; mais, dans le domaine de la passion,
-tout est possible. Il n'y avait donc pas lieu de désespérer
-complètement.
-
-Emmeline tourna toutes ses facultés vers cet objectif: trouver quelque
-honnête garçon, riche ou pauvre, ça lui était bien égal, qui
-l'arracherait de ces bas-fonds et l'emporterait dans ses bras comme un
-«machabée» qu'on retire de l'eau. Avec quelle joie elle lui servirait de
-bonne à tout faire, elle lui frotterait son parquet, elle lui ferait sa
-cuisine, elle lui ravauderait ses chaussettes! Parmi tous les passants
-qui traversaient la maison, elle cherchait, nuit et jour, cet oiseau
-rare. A un moment, elle crut même l'avoir trouvé.
-
-Le _Perroquet bleu_, que l'extrême modicité de ses prix mettait à la
-portée de tous, n'était guère fréquenté que par une société d'élégance
-douteuse. Un soir, elle vit s'asseoir à une table de l'estaminet où les
-femmes venaient pousser les hommes à la consommation, trois jeunes gens
-qui lui parurent être des étudiants, bien que l'un d'eux eût pour
-coiffure un chapeau de feutre gris, à bords tourmentés et pour vêtement
-un costume d'atelier en ratine solitaire à côtes.
-
-Après s'être fait servir un verre de grenadine, qu'il fit semblant de
-porter à ses lèvres, il promenait ses grands yeux bleus sur les groupes
-où les filles étaient mêlées aux consommateurs.
-
---As-tu ton affaire? lui demanda un de ses deux camarades, un petit
-blond, déjà chauve.
-
---Non: tout ça ne me va pas, répondit le jeune homme. Richard m'avait
-pourtant assuré que je trouverais là ce que je cherche.
-
-Trois ou quatre femmes, qui guettaient les arrivants pour les rançonner,
-s'abattirent immédiatement sur ces visiteurs distingués dont les mains
-blanches les attiraient. Ce fut un choeur de sollicitations:
-
---Paye-moi un cassis!
-
---Paye-moi une cerise!
-
---Paye-moi un madère!
-
-Et, sans attendre les ordres, le garçon du café apporta les trois
-breuvages demandés.
-
-Mais le jeune homme au feutre gris continuait son inspection:
-
---Tiens! Gérald! ce doit être celle-là! fit observer l'autre camarade,
-un grand diable imberbe, avec de longs cheveux châtains qui ruisselaient
-le long de ses tempes; et il indiqua Emmeline debout près de la fenêtre
-à carreaux dépolis.
-
---Oui, probablement! fit le jeune homme en lui faisant signe
-d'approcher.
-
-Elle se fraya un chemin entre plusieurs tables encombrées et, toujours
-debout, elle attendit qu'on l'utilisât.
-
---Assieds-toi donc, dit, en lui tendant un escabeau, celui qu'on avait
-appelé Gérald. Emmeline s'assit, avec le sourire spécifié par la
-patronne, un sourire qui était dans le contrat.
-
---Maintenant, que veux-tu prendre? fit le jeune homme.
-
---Rien! dit-elle, ou bien un peu de sirop.
-
---Si tu n'es pas dégoûtée, bois dans mon verre, je n'y ai pas touché.
-
-Elle posa le verre devant elle sans y toucher non plus. Le jeune homme
-la dévisageait, se rejetant en arrière pour mieux l'analyser dans son
-ensemble.
-
---Tiens-toi un peu de trois quarts! lui dit-il, en lui inclinant
-légèrement avec sa main la tête sur l'épaule gauche.
-
---Est-ce que tu veux la tirer en portrait? demanda une des filles
-attablées.
-
---Ce serait bien le type! fit remarquer le jeune homme à ses deux amis.
-Seulement, vous ne trouvez pas qu'elle ressemble tout à fait, avec ses
-immenses yeux noirs et son teint pâle, à la malade du tableau d'Hébert:
-la _Mal'aria_. On répéterait partout que je l'ai servilement copiée.
-
---Tu as raison! s'écria le petit blond. Je cherchais qui elle me
-rappelait: c'est absolument la _Mal'aria_.
-
---Tiens! la Mal'aria: c'est un nom que j'aimerais bien, dit bêtement une
-des buveuses, qui commençait à se fatiguer de celui d'Olga, dont on
-l'avait affublée à ses débuts sur les planches du _Perroquet bleu_.
-
-Justement Emmeline n'avait pas encore adopté de sobriquet, et depuis
-déjà huit jours qu'elle habitait la maison, elle n'était connue que sous
-celui de la «nouvelle» ou la «petiote». Dans leur ignorance totale du
-mouvement artistique, ses camarades de travail prirent ce mot «Mal'aria»
-pour un diminutif de Maria. Le jeune homme au feutre gris la fit asseoir
-à sa table et lui expliqua gentiment, sans aucune des expressions ayant
-cours au _Perroquet bleu_, qu'il n'y était pas venu pour s'amuser; qu'il
-était peintre et qu'ayant dans la tête le plan d'un tableau où il aurait
-à représenter une jeune fille phtisique étendue dans un fauteuil, il
-avait cherché un modèle qui eût de grands yeux comme ouverts sur cet
-inconnu qu'on appelle la mort; qu'un de ses amis, s'étant un soir passé
-la fantaisie d'aller rôder dans les établissements bizarres du quartier,
-l'avait aperçue assise à une table avec son petit air rêveur et ennuyé,
-et qu'il la lui avait indiquée comme rendant merveilleusement la
-physionomie dont il avait besoin pour son personnage. Si elle voulait
-venir poser chez lui, il la payerait cinq francs la séance en échange
-d'une besogne infiniment moins fatigante que celle à laquelle elle était
-journellement condamnée.
-
-C'était la première fois, depuis son installation chez la Coffard, qu'on
-parlait à Emmeline sur ce ton amical. Poser chez un peintre, c'était
-déjà pour elle presque un relèvement. Elle aurait été bien heureuse de
-se donner cette distraction. Puis, on ne sait pas: peut-être le hasard
-serait-il venu à son aide. En changeant de milieu, on trouve parfois à
-changer de condition. Malheureusement, l'assentiment de la patronne
-était indispensable et il était éminemment problématique. En effet,
-quand le peintre, ayant mandé la Coffard à sa table, entama la question
-d'une après-midi que la Mal'aria viendrait passer dans son atelier,
-l'ancienne institutrice poussa les hauts cris:
-
-Ah! bien oui! pour qu'on lui détournât sa pensionnaire! Les peintres,
-elle les connaissait. Ils lui fourreraient dans la cervelle des idées de
-grandeur. Une fois qu'elle aurait son portrait au Salon, elle se
-croirait la première moutardière du pape. Il n'y aurait plus moyen de la
-faire obéir. Non, non: pas de ça, Lisette!
-
-Quand elle avait dit: Pas de ça, Lisette! il n'y avait plus à y revenir.
-Emmeline fut navrée. Le peintre n'insista pas, et comme il se levait
-pour partir, elle tira de sa poche sa photographie, qu'un «artiste» des
-alentours était venu l'avant-veille lui faire à elle comme aux autres,
-dans le café même, un matin que le jour se tamisait favorablement à
-travers les carreaux dépolis. Naturellement, la patronne, qui avait sa
-remise, avait marqué au compte de chaque femme un prix triple de celui
-que le photographe avait demandé. Mais toutes s'étaient jetées avec un
-tel empressement sur cet adorateur du soleil, qu'il y aurait eu, de la
-part de la dame du lieu, par trop de naïveté à ne pas exploiter cet
-enthousiasme.
-
-Emmeline, les larmes aux yeux, remit, accompagnée d'une dédicace, son
-image au jeune peintre, puisqu'il ne lui était pas permis de lui prêter
-sa personne. Celui-ci partit. Pendant toute une semaine elle espéra le
-revoir; mais il ne revint pas, et cette aventure assombrit encore pour
-elle un avenir déjà si nébuleux.
-
-Alors, le spleen l'envahit. Ses joues se creusèrent, ses yeux
-s'agrandirent démesurément. L'atmosphère de liqueurs fortes et de fumée
-de tabac où elle avait été transplantée la serrait à la gorge, au point
-d'arrêter les bouchées au passage. Elle tombait en langueur et le
-fantôme libérateur du suicide commençait à flotter devant elle.
-
-C'est à ce moment que l'apparition de l'être chenu et eczemateux, aux
-exigences duquel on voulait la soumettre, avait déterminé une crise de
-dégoût à laquelle elle avait, à tous risques, mis fin par une évasion.
-
-
-
-
-V
-
-L'ENQUÊTE
-
-
-Après s'être abattue sur l'angle de soutènement de l'hôtel de la rue de
-Berlin, Emmeline était restée figée dans un froid cataleptique, qui ne
-lui enlevait qu'une partie de ses facultés. Ses bras étaient inertes et
-ses lèvres ne pouvaient plus s'ouvrir pour laisser passer les sons, mais
-elle se rendait un certain compte du remue-ménage dont elle était
-l'objet. Cependant, elle crut à une hallucination, lorsqu'en rouvrant
-les yeux elle se vit au chaud dans un grand lit dressé de champ dans une
-chambre à coucher de style Louis XVI dont tous les meubles, peints en
-blanc avec filet d'or, donnaient à la pièce un aspect tout à fait
-virginal.
-
-Autour d'elle délibéraient un homme d'âge en robe de chambre de laine
-bleue, un monsieur vêtu de noir, cravaté de blanc et sur la boutonnière
-duquel saillissait une rondelle d'officier de la Légion d'honneur. Une
-grosse femme dont un bonnet de linge enserrait le dépeignage
-s'actionnait avec une serviette mouillée à détacher du cuir chevelu de
-la jeune fille des caillots de sang empâtés dans des caillots de boue.
-C'était cette opération qui, vraisemblablement, l'avait réveillée ou
-plutôt désévanouie.
-
-Elle avait ouvert les yeux, elle les referma comme pour continuer son
-rêve; mais le monsieur à la rondelle rouge lui souleva les paupières
-d'un doigt énergique; ce qui la força à se secouer.
-
---Êtes-vous en état de parler? lui demanda-t-il.
-
-Elle roula la tête sur l'oreiller pour faire signe que non. Peu à peu,
-cependant, les objets et les gens qui l'entouraient prenaient pour elle
-une forme plus précise.
-
-Bien que coupés par de nombreuses solutions de continuité, ses souvenirs
-lui revenaient. Elle se rappela sa fuite par la fenêtre de la maison du
-boulevard de la Chapelle, et par induction en conclut qu'elle avait été
-recueillie: car il était invraisemblable que ce coquet ameublement fût
-celui d'une casemate de prison.
-
---Je vais lui faire du thé! répétait la vieille femme, en renouant sous
-son menton son bonnet de linge, dont ses cheveux gris avaient rompu les
-digues.
-
---Un peu de bouillon vaudrait mieux, fit l'homme décoré, que la malade
-jugea être un médecin, pour en avoir déjà vu, dans des endroits moins
-somptueux, pour des constatations d'une autre nature.
-
-Dans cet échange de propos entre ceux qui la veillaient, elle comprit
-qu'elle était depuis deux jours dans cette léthargie d'où elle venait de
-sortir. Elle ne connaissait aucune des personnes qui lui avaient ouvert
-leur maison, et personne de la maison ne la connaissait. Quand son
-cerveau eut à peu près repris son assiette, ce mot du docteur:
-«Êtes-vous en état de parler?» lui revint le premier à la mémoire. Si
-elle s'avisait de dire:
-
-«Maintenant, interrogez-moi!»
-
-à sa première réponse, on la rejetterait sans plus d'informations sur le
-trottoir où on l'avait ramassée sanglante et transie. Si elle voulait
-rester, il fallait bien mentir. Aussi, même quand elle eut la force de
-répondre à des questions, elle continua à faire la muette, se réservant,
-selon la tournure que prendrait l'événement, soit de tout dire, soit de
-tout cacher.
-
-Les couvertures qu'on avait accumulées et les boules d'eau chaude qu'on
-lui remettait incessamment aux pieds l'avaient désengourdie. Sa blessure
-de la tête, amortie par la chevelure, n'aurait offert de gravité qu'en
-cas de lésion interne. Elle n'en résolut pas moins de prolonger jusqu'au
-lendemain matin son mutisme affecté, afin de se garder la nuit pour
-demander secours à son imagination.
-
-Ce n'était pas qu'elle préméditât de tromper la confiance de ces
-inconnus, qui avaient l'air si bon; mais elle serait morte de honte
-plutôt que de leur faire cette déclaration déchirante:
-
-«Celle que vous avez sauvée de la police et probablement de la mort est
-une malheureuse qui venait de s'échapper du _Perroquet bleu_.»
-
-Voici, conséquemment, à quel parti elle s'arrêta: tout en mettant en
-avant une imposture quelconque, elle attendrait qu'elle fût
-matériellement capable de faire un pas pour guetter une porte ouverte et
-prendre sa volée. De cette façon, les habitants de l'hôtel de la rue de
-Berlin ignoreraient toujours à quelle abandonnée ils avaient prodigué
-leurs soins. Elle s'excuserait auprès d'eux par une petite lettre signée
-d'un nom en l'air et ils n'entendraient plus parler d'elle. C'était là
-une façon bien cavalière de leur témoigner sa gratitude. Mais les
-circonstances ne lui en permettaient pas d'autre.
-
-Il n'était guère plus de sept heures du matin quand la vieille Annette
-vint, sur la pointe de ses pantoufles, savoir de ses nouvelles.
-Emmeline, étendue sur le dos, dans le lit, combinait, les yeux tout
-ouverts.
-
---Eh bien! on dirait que ça va mieux! demanda la bonne.
-
---Bien mieux, et je vous remercie mille fois, dit-elle, devinant qu'un
-plus long silence deviendrait suspect.
-
---Ah! tant mieux! fit Annette; M. Dalombre et M. Albert vont être
-joliment contents.
-
-Emmeline profita des dispositions loquaces de la servante pour
-interroger la première.
-
---Chez qui suis-je donc? dit-elle.
-
-Annette, tout en changeant la boule qui s'était refroidie, se fit un
-plaisir de lui apprendre, avec toute sorte de parenthèses, où elle
-introduisait des personnages inutiles au récit, que M. Dalombre, le
-vieux en robe de chambre qui assistait à la consultation du médecin,
-était l'oncle de M. Albert, un jeune homme qui logeait de «l'autre côté
-de l'eau», car il faisait son droit, mais qui dînait presque tous les
-jours rue de Berlin, où il avait sa chambre, dans laquelle elle avait
-été transportée provisoirement le soir où on l'avait trouvée comme
-morte.
-
-Puis, s'interrompant, Annette demanda, avec l'empressement d'une femme
-qui tient à être renseignée avant tout le monde:
-
---Où diable alliez-vous à une heure pareille, ma chère demoiselle, et
-qui vous a mise dans cet état-là?
-
-Il fallait vaincre ou mourir. Emmeline répondit:
-
---Je revenais de mon travail. Nous avions veillé très tard pour de
-l'ouvrage pressé... J'ai été attaquée dans la rue par un homme qui m'a
-lancée contre la grille de l'hôtel, après m'avoir arraché mon chapeau et
-pris mon porte-monnaie.
-
---Ah! pauvre petite! Comme vos parents doivent être inquiets depuis deux
-jours! Nous allons vite aller les avertir.
-
---Je suis orpheline, répliqua vivement Emmeline. Mon père et ma mère
-sont morts depuis déjà longtemps.
-
---Comment! à votre âge, vous logez toute seule?
-
---Non! je couchais chez ma patronne.
-
---En ce cas, fit judicieusement observer Annette, pourquoi étiez-vous
-ainsi dehors à une heure indue?... et il pleuvait!
-
---Oui, balbutia Emmeline près de défaillir, car elle commençait à
-patauger dans ses mensonges, j'avais reconduit avec un parapluie une
-petite ouvrière qui n'avait qu'une petite robe de toile et qui aurait
-été trempée jusqu'aux os.
-
---Y avait de quoi lui faire attraper une fluxion de poitrine, appuya la
-vieille bonne.
-
---Et puis, insista Emmeline, cette petite avait peur si tard dans les
-rues, et c'est quand je revenais de la mettre à sa porte--vous pensez si
-je courais pour regagner le magasin--que j'ai été attaquée et dévalisée
-par un grand diable! ah! haut comme d'ici au plafond... Il me semble que
-je le vois encore.
-
---Alors, reprit l'impitoyable Annette, il faut que Pierre aille tout de
-suite rassurer votre patronne qui doit être dans un joli tourment. Où
-demeure-t-elle?... qu'on y coure!
-
---Nous avons un peu trop causé. Je crois que je vais me trouver mal,
-murmura Emmeline, n'ayant d'autre ressource qu'une syncope pour clore le
-chapitre de ces révélations fantaisistes.
-
---Ah! mon Dieu! en effet, comme elle est pâle! s'exclama la bonne.
-Attendez! je vais vous faire respirer un peu de vinaigre.
-
-Et elle courut à la cuisine, pendant que la blessée se disait, dans un
-découragement mortel:
-
-«A quoi servent ces inventions puisqu'avant une heure, tous, ici,
-sauront la vérité?»
-
-A fin de tenir ce calice éloigné d'elle le plus longtemps possible, elle
-feignit de retomber dans une sorte de coma, que M. Dalombre reprocha
-durement à Annette d'avoir provoqué par sa curiosité fatigante. Cette
-saboulade retint la langue de la vieille bonne jusqu'à cinq heures du
-soir. Elle se présenta alors de nouveau, un bol de bouillon à la main,
-au chevet d'Emmeline, dont l'estomac commençait à crier la faim.
-
-Comme elle s'était remise sur son séant pour absorber ce consommé
-réconfortant, le médecin entra. L'entaille de la tête se refermait déjà.
-La pleurésie semblait évitée. Il lui demanda si elle souffrait de
-quelque douleur interne, à la suite des coups portés par l'agresseur.
-Emmeline indiqua son pied, dont l'enflure avait échappé à l'examen du
-docteur. Il lui mania pendant plusieurs minutes le bas de la jambe à la
-faire crier; puis, aidé d'Annette qu'il prit comme aide-major, il opéra
-sur les muscles la pression nécessaire pour les remettre en place.
-
-Une foulure n'étant pas de beaucoup moins difficile à réduire qu'une
-fracture, c'était au moins quinze nouveaux jours de repos imposés à la
-patiente. Elle avait espéré pouvoir détaler avant les révélations
-suprêmes. Or il était invraisemblable que le voile qui obscurcissait
-encore son passé ne tombât pas en quinze jours. Elle se verrait pendant
-ces deux semaines sous le coup d'avanies auxquelles il ne lui serait
-même pas permis de se dérober. Avoir été accueillie comme une naufragée
-et devenir ensuite un objet de dégoût pour ce vieillard qui l'avait
-installée avec tant de bonté dans une chambre toute reluisante, pour
-cette vieille servante qui croyait si candidement porter du thé et du
-bouillon à la victime d'un malfaiteur! Non: elle ne supporterait pas un
-pareil déchirement. Elle allait demander à son hôte de la faire
-immédiatement transporter à l'hôpital le plus voisin.
-
-Elle ouvrait la bouche pour formuler cette proposition quand le
-domestique annonça:
-
-«M. le commissaire de police!»
-
-Son sang ne fit qu'un tour, selon l'expression usitée au _Perroquet
-bleu_, pour exprimer le comble de l'épouvante. Il n'y avait pas à en
-douter: la Coffard avait dénoncé sa fuite à ses bons amis les agents,
-qui s'étaient mis en chasse et l'avaient dépistée. A ce mot «police», si
-redouté là-bas, elle vit danser devant ses yeux la salle du bureau des
-moeurs avec sa rangée de bancs éclopés, la face gouailleuse du chef de
-bureau Heurteloup, et elle eut sur son front l'impression d'un fer rouge
-qui y aurait marqué l'ignominieux état civil dont elle s'était
-dépouillée à tous risques.
-
-Elle se planta désespérément les doigts dans les cheveux, convaincue que
-ce magistrat de l'ordre policier allait se jeter sur elle, la tirer par
-le bras et la précipiter à bas de son lit en lui criant:
-
-«Allons! sale créature, suis-moi à Saint-Lazare, où tu seras enfermée
-d'abord comme prostituée en rupture de ban, ensuite comme voleuse!»
-
-Car, dans l'inconscience de ses devoirs et de ses droits, elle se
-croyait très sincèrement, pour s'être évadée du _Perroquet bleu_,
-coupable d'avoir frustré la Coffard de la seule garantie qui restât à
-celle-ci des prétendus trois cents francs que lui devait son
-ex-pensionnaire.
-
-Subitement à l'entrée du personnage officiel suivi de son secrétaire, et
-qui, étant venu plusieurs fois pour interroger la malade, sans savoir si
-elle était interrogeable, négligea d'enfiler son écharpe, elle prit la
-résolution de ne pas répondre un mot sous l'avalanche de mépris et
-d'injures qu'elle sentait déjà tourbillonner autour d'elle.
-
-Elle tomba dans un ébahissement, qu'on prit pour un restant de délire,
-en entendant ce dignitaire tout en abdomen et en calvitie lui dire avec
-mansuétude:
-
---Maintenant que vous voilà revenue à vous, mademoiselle, seriez-vous
-assez bonne pour vouloir bien fournir à la justice quelques
-éclaircissements sur l'agression à laquelle vous avez failli succomber?
-Rassemblez vos esprits. Rappelez vos souvenirs, si faire se peut. Nous
-recueillerons votre déposition avec tout l'intérêt qu'elle comporte.
-
-Sa langue s'était épaissie dans sa bouche séchée par la peur. Elle resta
-deux bonnes minutes sans pouvoir articuler un mot. Le secrétaire du
-commissaire de police attendait, son carnet d'une main et son crayon de
-l'autre, prêt à inscrire les renseignements qui devaient aider à la
-capture de l'agresseur. Avant d'entamer la série de ses questions, le
-magistrat laissa au témoin le temps de faire appel à sa mémoire; après
-quoi, il lui demanda:
-
---Reconnaîtriez-vous celui qui vous a attaquée?
-
---... Je crois que oui, balbutia Emmeline. Il était grand, très grand...
-vous comprenez: il faisait tellement nuit.
-
---Puis, sans doute, continua le commissaire, il vous a mis la main sur
-les yeux, pendant qu'il vous dévalisait.
-
---Justement! fit-elle, enchantée de n'avoir pas à achever ce portrait de
-pure imagination.
-
-L'interrogateur, se tournant vers son commis, lui transmit cette
-observation:
-
---C'en est sans doute un de la bande de Clichy. C'est ainsi qu'ils
-opèrent; ils se ruent sur les passants attardés--les femmes surtout--et
-leur bouchent la vue pour rendre ensuite plus incertains les résultats
-de la confrontation.
-
---Quels gredins! s'exclama Annette.
-
-En voyant ses impostures marcher ainsi comme sur des roulettes, Emmeline
-sentit passer dans ses veines un frisson d'espoir. Ma foi, tant pis!
-puisqu'on lui tendait la perche, elle serait bien bête de ne pas la
-saisir. Elle irait maintenant jusqu'au bout. Au pis aller, si le pot aux
-roses se découvrait, on ne pourrait pas lui faire un grand crime d'avoir
-essayé de cacher ce qu'elle était. Après tout, elle n'était pas forcée
-de l'avouer devant tout le monde.
-
---Le médecin, continua le commissaire, croit-il que la plaie du crâne
-ait été produite par un instrument contondant ou simplement par la chute
-de la victime, dont la tête aurait rencontré un corps dur?
-
---Il ne s'est pas encore prononcé à cet égard, répondit le vieillard,
-qui suivait avec un intérêt attendri toutes les phases du récit du
-crime. Il croit cependant que la blessure doit avoir été faite par un
-coup-de-poing américain.
-
---C'est leur arme ordinaire, fit observer le magistrat qui, évidemment,
-s'acharnait sur une piste. Et, poursuivit-il, revenant à Emmeline, dans
-quel sens alliez-vous: montiez-vous vers le boulevard extérieur ou
-descendiez-vous dans la ville?
-
---Je retournais chez moi, dit Emmeline, sans plus de détails.
-
---Chez vous? chez vos parents?
-
-Là était le noeud de l'interrogatoire. Au moment où Emmeline allait
-reprendre, en la complétant, la fable dont elle avait déjà servi le
-prologue à la vieille Annette, celle-ci, que sa loquacité démangeait,
-intervint subitement:
-
---La pauvre demoiselle n'a plus de parents, dit-elle. Elle retournait
-chez sa patronne, une bonne dame qui l'avait comme adoptée...
-
-Elle aurait continué à broder sur le peu de renseignements qu'elle
-tenait de la jeune fille, si le commissaire n'eût mis Emmeline au pied
-du mur par cette question dont la précision n'entre-bâillait la porte à
-aucune échappatoire:
-
---Et votre patronne, mademoiselle, où demeure-t-elle, que nous la
-fassions immédiatement prévenir?
-
-Sa première pensée fut de retarder l'explosion inévitable en donnant un
-nom et une adresse de fantaisie. Ce faux témoignage ne la mènerait pas
-loin; mais, dans les moments suprêmes, tout le monde est disposé, comme
-la Du Barry, à implorer du bourreau «encore une petite minute».
-Cependant la bourde eût été si grossière et si facilement établie
-qu'elle aima mieux jouer son va-tout. Elle nomma Mme Gandoin et
-raconta que sa patronne était sur le point de quitter la rue
-Notre-Dame-de-Lorette, son fonds ayant été vendu depuis quelques jours.
-Peut-être était-elle déjà déménagée; peut-être était-elle encore là.
-Elle ne savait pas.
-
-Elle savait, au contraire, que le magasin de modes n'existait plus,
-puisqu'elle avait vu de ses yeux les pioches et les truelles des maçons
-faire leur oeuvre. Toutefois, ce n'était là qu'un demi-mensonge: ce qui
-lui laissait une demi-chance de se tirer du pas terrible où elle était
-engagée jusqu'aux épaules.
-
---Et, conclut le commissaire, vos noms et prénoms: nous avons besoin de
-les enregistrer exactement pour l'enquête que nous allons ouvrir.
-
-Emmeline crut entendre s'écrouler avec fracas tout l'échafaudage qu'elle
-venait d'édifier si laborieusement. A l'énoncé des désignations qu'on
-lui avait arrachées entre les murs sales du bureau des moeurs, le
-délégué de la préfecture devant lequel elle comparaissait ne pouvait
-manquer de sauter en l'air. Car elle croyait bonnement que tous les
-fonctionnaires de la redoutable maison savaient par coeur tous les noms
-de celles qui y avaient leur livret. Elle murmura, avec un
-bredouillement prémédité et très vite, de façon que les deux mots n'en
-fissent qu'un:
-
-«Emmeline Freizel!»
-
-En effet, le magistrat ne comprit pas et elle dut répéter, en égrenant
-lettre par lettre, le chapelet de sa honte. Le commissaire répétait tout
-haut chaque syllabe, et le secrétaire écrivait.
-
-La réunion des syllabes s'opéra sans produire le moindre changement dans
-la physionomie bienveillante de l'homme de police, qui ferma sa
-serviette de moleskine, la mit sous son bras, et avant de sortir pour
-aller chercher d'autres éléments de l'enquête, dit en revenant auprès du
-lit d'Emmeline:
-
---C'est bien 12, rue Notre-Dame-de-Lorette, que demeure Mlle Gandoin,
-n'est-ce pas, mademoiselle?
-
---Oui, monsieur, répondit-elle, en s'efforçant d'accompagner cette
-confirmation d'un sourire.
-
---Nous allons y passer, mon secrétaire et moi, reprit-il. C'est pour
-empêcher que les recherches ne s'égarent.
-
---Pierre, fit le vieillard que la servante avait dit à Emmeline
-s'appeler M. Dalombre, accompagnez ces messieurs. Vous aurez soin
-d'assurer la patronne de mademoiselle que cette pauvre enfant ne manque
-de rien et qu'elle est bien soignée ici; qu'en outre, Mlle Freizel est
-maintenant en état de la recevoir et qu'elle accueillerait bien
-volontiers sa visite.
-
-«Quel brave homme! pensa Emmeline. On disait bien là-bas qu'il n'y avait
-que les vieux pour être gentils.»
-
---A présent, ajouta M. Dalombre, en reconduisant le commissaire, il faut
-laisser reposer la demoiselle, que cette séance a probablement fatiguée.
-Surtout, vous, Annette, ne la faites pas causer.
-
-Le coeur serré par l'anxiété--car c'était contre elle que l'enquête
-finirait par se faire--l'échappée du _Perroquet bleu_ se retournait dans
-son lit comme une anguille. Il y avait déjà près d'un mois qu'elle avait
-définitivement quitté le magasin de la rue Notre-Dame-de-Lorette,
-puisqu'elle était restée trois longues semaines boulevard de la
-Chapelle, et qu'elle était depuis quatre jours déjà réfugiée dans
-l'hôtel de la rue de Berlin. Avec la finesse professionnelle qu'elle lui
-accordait de confiance, il était impossible que le commissaire de police
-ne lui demandât pas compte du laps écoulé entre sa sortie chez Mlle
-Gandoin et son entrée chez M. Dalombre. Elle aurait donné avec joie
-vingt ans de sa vie pour avoir la faculté de supprimer ces trois
-maudites semaines-là. Elle ne réfléchissait pas que c'était précisément
-aux catastrophes dont elles avaient été remplies qu'elle devait d'être
-obligée de les passer sous silence.
-
-Il y avait à peine un quart d'heure qu'elle se tordait dans les affres
-de l'inquiétude, quand l'incorrigible Annette se glissa de nouveau dans
-la chambre. Elle ne s'expliquait pas par suite de quelle discrétion ou
-de quelle insouciance ridicule la jeune malade ne l'avait pas déjà
-questionnée vingt fois sur les tenants et les aboutissants de la maison.
-Aussi grillait-elle de la mettre au courant des moeurs, coutumes,
-habitudes, âges, professions et aventures des habitants de l'hôtel.
-
-Pendant qu'Emmeline supputait mentalement les probabilités qui
-s'offraient à elle de sortir de ce drame à son honneur ou à sa honte, la
-vieille bonne prenait une chaise et commençait sa narration, que la
-seule et unique personne dont se composait son auditoire écoutait par
-bribes. A quoi devaient lui servir ces informations fournies sur des
-gens qui, dans quelques instants sans doute, allaient la chasser comme
-indigne, non sans brûler ensuite du sucre dans la chambre à coucher où
-elle avait passé quatre nuits?
-
-Mais Annette ignorait cet état d'esprit, comme les motifs qui l'avaient
-fait naître; et elle les eût connus que, peut-être, sa langue ne s'en
-fût pas arrêtée. Elle apprit ou plutôt elle crut apprendre à Emmeline
-que M. Dalombre, qui paraissait avoir au moins soixante-dix ans, n'en
-avait, en réalité, pas plus de soixante. Mais il avait eu tant de
-malheurs! En voilà un qui en avait eu, des malheurs! Il avait été riche,
-riche, avait appuyé Annette, croyant doubler la fortune en pesant deux
-fois sur le mot. Il était, il n'y a pas encore bien longtemps, grand
-armateur à Nantes. Oh! à cette époque-là, on logeait dans un palais,
-avec un jardin et des plantes grasses qui chauffaient dans des serres.
-Elle avait connu tout ça, elle qui était chez eux depuis vingt-sept ans.
-Elle avait connu aussi Mme Dalombre, une petite femme brune, un peu
-grasse, mais qui était active et qui menait toute la maison.
-
-Et puis, M. Ferdinand, le frère et l'associé de M. Dalombre; puis,
-surtout, Mlle Léonie. Ah! mais, par exemple, ça c'était trop triste,
-elle aimait mieux passer là-dessus.
-
-Et tandis qu'elle jacassait, Emmeline ouvrait l'oreille au moindre bruit
-de porte ou au plus imperceptible tintement de sonnette. C'était lui,
-c'était le commissaire qui revenait, non seulement pour la confondre,
-mais pour l'emmener.
-
-Annette n'avait feint de reculer devant la suite de ses confidences que
-pour se la faire imposer par la curiosité d'Emmeline; mais Emmeline
-paraissait si peu curieuse qu'il n'y avait pas à compter sur son
-insistance. La bonne reprit donc son récit, fort triste en effet. Mlle
-Léonie était une belle jeune fille de dix-huit ans, unique enfant de M.
-Dalombre qui, naturellement, l'idolâtrait. Elle avait déjà refusé «les
-plus beaux partis de la ville», car beaucoup de gens mesurent la beauté
-et la situation d'une femme au nombre de soupirants qu'elle refuse.
-
-Un jour, toute la famille était réunie sur le port pour le lancement
-d'un joli trois-mâts-barque, _Léonie_, à qui M. Dalombre avait donné le
-nom de sa fille. La cérémonie avait été superbe. Le navire, pavoisé du
-haut en bas, était entré dans l'eau «comme dans du beurre». Mlle Léonie
-voulut, puisqu'il portait son nom, l'essayer la première dans une petite
-promenade. M. Ferdinand y monta avec elle...
-
---Est-ce qu'on n'a pas sonné? interrompit Emmeline en se dressant sur
-son séant, la tête tournée vers la porte.
-
---Je n'ai rien entendu, dit Annette, d'ailleurs quelque peu sourde. Elle
-reprit: mais au moment où ils franchissaient la passe pour sortir de la
-rade, v'lan! un transatlantique qui y entrait a abordé la _Léonie_ par
-le travers. Le trois-mâts a été coupé en deux. Il a tournoyé pendant
-deux secondes sur lui-même, puis il a coulé à pic avec M. Ferdinand et
-notre pauvre demoiselle.
-
-Et, à ce souvenir douloureux, la vieille servante épongea, avec son
-mouchoir à carreaux, ses yeux qui se gonflaient de larmes.
-
-Mme Dalombre, qui était tombée atteinte de folie en voyant, de la jetée,
-la collision et l'engloutissement, traîna encore à peu près dix mois et
-mourut. Elle, du moins, fut enterrée, tandis que jamais on ne retrouva
-les corps des naufragés de la _Léonie_, qui étaient au nombre de quinze,
-deux matelots seulement ayant pu réussir à s'accrocher à une épave
-jusqu'à ce qu'on vînt à leur aide.
-
---M. Ferdinand, qui était veuf, laissait un fils, M. Albert, que vous ne
-connaissez pas, fit remarquer la bonne, car il est entré dans votre
-chambre quand vous étiez encore en léthargie. M. Dalombre, qui avait
-perdu, en un tour de main, sa femme, sa fille et son navire, ne voulut
-pas rester un jour de plus à Nantes, tant ce malheur-là lui avait porté
-un coup. Il vendit son établissement et vint s'installer à Paris avec
-son neveu. Mais il n'a jamais pu se remettre. M. Albert, qui fait son
-droit, a son logement au quartier latin. Seulement, il vient dîner très
-souvent ici, et il y a sa chambre que vous occupez maintenant.
-
---Oh! je la lui rendrai bientôt, fit Emmeline, touchée du malheur de ces
-braves gens qui avaient encore trouvé le moyen de s'occuper d'elle avec
-tant de bonté.
-
---Ce n'est pas pressé du tout, répliqua la servante, monsieur a l'air de
-bien s'intéresser à vous. Le soir où on vous a ramassée dans l'eau
-devant la grille, j'ai eu la bêtise de dire en vous portant sur le lit:
-«On jurerait une noyée!» Ce mot «noyée» lui a rappelé sa fille, et quand
-il vous a sue bien chaudement dans le lit de M. Albert, il est monté
-dans sa chambre et il a sangloté toute la nuit.
-
---Si je lui ai rappelé sa fille, je ne la lui rappellerai pas longtemps,
-pensa l'autre naufragée, qui regrettait de ne pas avoir, à son tour,
-péri dans son naufrage.
-
-Un fracas de portes qui s'ouvraient et se fermaient, et le bruit des pas
-de M. Dalombre descendant l'escalier qui aboutissait aux pièces du
-rez-de-chaussée, coupèrent court aux réflexions d'Emmeline et au
-bavardage d'Annette. Ce remue-ménage annonçait l'arrivée de Pierre qui
-rentrait bruyamment.
-
---Ah! le scélérat, criait-il tout fier des nouvelles qu'il apportait aux
-autres domestiques, vouloir assassiner une pauvre jeune fille si douce
-et si méritante!
-
-Annette, à cette voix connue, s'était précipitée au-devant du cocher
-pour ne rien perdre des nouvelles qu'il apportait.
-
---Ah! nous en avons fait des pas et des démarches! continua-t-il en
-s'essuyant le front.
-
---Vous avez vu la dame chez qui travaillait Mlle Freizel? demanda M.
-Dalombre en se mêlant familièrement au groupe.
-
---Non, monsieur, parce qu'elle est retournée, ces jours derniers, dans
-son pays, dans l'Eure-et-Loir ou Loir-et-Cher, on ne sait pas au juste
-dans le quartier. Elle a vendu son magasin, mais si vous aviez vu tous
-les voisins comme ils ont poussé des cris quand je leur ai raconté qu'un
-brigand avait failli tuer la pauvre demoiselle! Ils ne savaient pas ce
-qu'elle était devenue. Le boucher, le charcutier étaient dans un état!
-La mercière chez qui elle allait toujours chercher son fil l'aimait
-énormément. Faut-il qu'il y ait des bandits sur la terre, faut-il qu'il
-y en ait!
-
---Et a-t-on arrêté l'assassin? interrogea Annette au comble de la
-surexcitation.
-
---Non, riposta le cocher, mais le commissaire croit bien le connaître.
-Oh! j'irai le voir guillotiner, la canaille!
-
---Ainsi, vous n'avez recueilli sur cette jeune fille que de bons
-renseignements? demanda M. Dalombre, pressé de s'assurer s'il avait bien
-placé sa sollicitude.
-
---Oh! monsieur, on ne peut pas meilleurs: pour en donner une idée à
-monsieur, au lieu d'aller se promener, elle passait ses dimanches de
-sortie à lire toute la journée dans son magasin.
-
-Sept fois sur dix, c'est ainsi que sont menées les enquêtes judiciaires
-ou autres. Les voisins, pris à témoin, avaient mal compris les questions
-du commissaire. Plusieurs d'entre eux avaient fait remonter la prétendue
-tentative d'assassinat au jour même où ils avaient cessé de revoir
-Emmeline. Les seules dépositions concordantes portaient sur la
-gentillesse, la bonne conduite, la douceur et l'assiduité de
-l'apprentie. Or, comme c'était elle la victime, c'était principalement
-sur son agresseur qu'il était important de rassembler des notes.
-
---Chère enfant! chère enfant! répétait le vieillard, pendant les
-amplifications de son cocher. Quand nous l'avons relevée le long de la
-grille, elle était comme morte. Une heure plus tard nous ne l'aurions
-pas sauvée.
-
-La vieille servante, en courant pour arriver aux renseignements bonne
-première, avait laissé entr'ouverte la porte derrière laquelle s'agitait
-ce colloque. Emmeline le savoura du premier mot au dernier, et les
-bonnes choses qu'elle entendit produisirent chez elle une détente de
-joie ineffable qui lui sembla une résurrection. Elle ne quitterait donc
-pas ce foyer charitable sous la botte du mépris public. C'était, pour le
-moment, tout ce qu'elle réclamait de la destinée.
-
-Aussi avait-elle hâte de voir son pied fonctionner de nouveau, car il ne
-serait jamais assez leste pour la conduire loin de ses sauveurs à qui
-elle tenait par-dessus tout à transmettre d'elle un souvenir non
-défloré.
-
-
-
-
-VI
-
-LES PREMIERS JOURS DE BONHEUR
-
-
-Le lendemain, grâce à l'activité de certains reporters, qui, le soir,
-vont puiser leurs faits divers dans les commissariats, presque tous les
-journaux contenaient, plus ou moins habilement démarquée, l'information
-suivante:
-
- ENCORE UNE ATTAQUE NOCTURNE.
-
-Quelques-uns, plus accentués, l'avaient présentée sous ce titre:
-
- PARIS COUPE-GORGE.--Décidément, MM. les escarpes nous ramènent au bon
- vieux temps du couvre-feu, où il n'était plus permis de circuler dans
- les rues passé huit heures. Il y a quelques jours, une jeune ouvrière
- en modes, Mlle Emmeline F..., qui rentrait paisiblement chez elle,
- vers les onze heures, a été assaillie, rue de Berlin, par un misérable
- qui, après l'avoir dépouillée des quelques francs qu'elle possédait,
- lui a porté derrière l'occiput un coup terrible qui a mis à nu une
- partie de la boîte osseuse.
-
- A l'aide des renseignements qu'a pu donner la victime, il y a lieu de
- compter que l'assassin sera avant peu entre les mains de la justice.
- Il faut en finir. Cet abominable attentat a causé une vive émotion
- dans le quartier, où la jeune ouvrière est très aimée.
-
-Le cocher Pierre, fier comme un paon de se trouver indirectement mêlé à
-un drame judiciaire, avec l'espoir d'être appelé à déposer en cour
-d'assises, brandit comme un trophée aux yeux d'Emmeline une liasse de
-gazettes de tous formats, où était relaté l'événement. Mais les réclames
-intempestives dont on lui avait fait honneur n'eurent d'autre effet que
-de la troubler profondément. Si toutes ces constatations et toute cette
-publicité allaient attirer trop scrupuleusement l'attention sur elle!
-Jusque-là, on n'avait imprimé que ses initiales; mais son nom tout
-entier et qui sait? sa biographie ne tarderaient peut-être pas à y
-passer.
-
-A la lecture des lignes palpitantes que Pierre lui distillait en
-présence des autres domestiques--car tout le monde était entré dans sa
-chambre et faisait cercle autour de son lit--elle dit d'une voix
-suppliante à M. Dalombre:
-
---Oh! monsieur, tâchez que mon nom de famille ne soit pas dans les
-journaux!
-
-Le vieillard ne vit dans cette prière particulièrement intéressée que le
-cri de la modestie en révolte et n'en conçut que plus d'estime pour
-celle qui l'avait ainsi instinctivement poussé.
-
-Emmeline eut une dernière souleur: un journal, dans ses «Événements
-parisiens», renchérit en ces termes sur ses confrères:
-
- L'assassin de la rue de Berlin a été arrêté hier soir. C'est un nommé
- B..., récidiviste des plus dangereux. Il portait encore sur lui le
- porte-monnaie volé à Mlle F... Il a fait des aveux complets.
-
-Elle trembla à l'idée d'une confrontation possible avec ce B...,
-évidemment innocent; mais rien ne vint et l'affaire, définitivement
-classée, disparut dans les oubliettes préfectorales.
-
-Son pied désenflé lui permit enfin quelques pas, d'abord dans la chambre
-à coucher, puis jusque dans la salle à manger. Pendant toute sa période
-d'inquiétudes, elle s'était sustentée avec des bribes de nourriture: des
-potages et des oeufs à la coque, dont elle laissait la moitié. L'appétit
-lui revint avec la confiance. Presque toujours, elle restait, par ordre
-du plus prudent des médecins, dans un fauteuil, la jambe étendue et le
-pied surélevé. Un soir que M. Dalombre dînait seul, il pria Annette de
-rouler le fauteuil jusqu'à la table afin d'obliger la petite malade à se
-refaire enfin par quelque repas sérieux.
-
-Elle ne voulait pas, mais il l'y força; et comme au dessert il dépliait
-ses journaux et cherchait vainement son binocle, elle lui offrit de lui
-faire la lecture. Il écoutait par à peu près et la contemplait de temps
-en temps d'un regard qui semblait se refléter en dedans de lui-même.
-Emmeline connaissait à fond l'histoire du naufrage de la _Léonie_,
-qu'Annette lui avait narrée vingt fois. A deux ou trois reprises, à
-propos d'un fait divers dont le récit l'avait impressionné, le vieillard
-ouvrit la bouche comme pour raconter aussi quelque sombre aventure; puis
-il la referma, comme si l'énergie lui manquait pour entamer cette
-confidence, ou peut-être parce qu'il tenait à ne pas la verser dans une
-oreille encore indifférente.
-
-Emmeline se sentait maintenant trop assurée de laisser chez les Dalombre
-un bon et sain souvenir pour attendre qu'il se gâtât. Elle ne
-retrouverait jamais un moment plus propice pour faire ses paquets. Avant
-de partir, elle mettrait aux pieds de son sauveur toute sa gratitude;
-mais la reconnaissance est souvent d'autant difficile à exprimer qu'elle
-est plus sincère. Elle retarda de deux jours ses adieux, faute de
-trouver, pour les faire, des mots correspondant à l'énormité du service
-rendu.
-
-Elle fit appel à l'énergie dont elle avait déjà su faire preuve dans une
-situation autrement préoccupante, et, violentant sa timidité--car elle
-n'avait pas eu le temps, pendant son court passage dans la débauche, de
-contracter le vice d'effronterie--elle fit demander à M. Dalombre s'il
-consentait à la recevoir.
-
-Il était précisément en tête-à-tête avec son neveu, ce M. Albert dont la
-vieille Annette avait constamment le nom dans la bouche et qu'Emmeline
-ne connaissait pas de vue. Elle fut tout interloquée de se trouver en
-tiers avec ce grand garçon aux cheveux blonds collés sur les tempes, au
-front bombé du travailleur, aux joues un peu creuses, encadrées dans un
-duvet destiné à devenir plus tard des favoris.
-
-Elle avait remis la petite robe dans laquelle elle avait été recueillie,
-la tête fendue et la cheville enflée sur le trottoir qui bordait
-l'hôtel. Ce qu'on avait eu de peine à faire sécher et à débarbouiller
-cette mince pelure, Annette seule le savait. Emmeline, ainsi harnachée
-pour un départ dont les suites étaient pleines d'aléa, se tint sur le
-seuil de la pièce que le vieillard appelait son cabinet de travail, bien
-qu'il n'y travaillât guère.
-
---Mon neveu! dit immédiatement le vieillard en désignant Albert, comme
-pour lui indiquer qu'elle était en famille et qu'elle pouvait parler.
-
-Le jeune homme salua tout en inspectant Emmeline du regard, avec cette
-curiosité qu'inspire l'héroïne d'une aventure dont la presse s'est
-emparée.
-
---Monsieur, débuta-t-elle d'une voix tremblante, j'ai trop abusé de
-votre bonté. Je ne veux pas vous être plus longtemps à charge. Je vais
-vous débarrasser de moi.
-
---Me débarrasser! fit M. Dalombre, mais vous ne m'embarrassez pas du
-tout, ma chère enfant. Est-ce possible! vous voudriez nous quitter?
-
---Voilà près de quinze jours que je prive monsieur de sa chambre!
-répondit-elle naïvement en s'adressant au neveu autant qu'à l'oncle. Il
-faut bien que je la lui rende.
-
---Oh! si c'est pour moi que vous vous en faites, dit en riant le jeune
-homme, vous n'avez pas à vous gêner. Je ne suis pas pressé de la
-reprendre. D'ailleurs, j'en ai une autre toute prête à côté de celle de
-mon oncle. Elle n'est pas peinte en blanc comme l'autre, qui est, en
-réalité, une chambre de demoiselle, et qui vous convient bien mieux qu'à
-moi.
-
---Voyons! interrogea M. Dalombre, essayant d'obliger Emmeline à
-compléter sa pensée, vous avez donc reçu des offres bien brillantes que
-vous insistez pour vous en aller, comme ça, tout de suite?
-
---Ah! par exemple, quelles offres pourrait-on me faire?
-s'exclama-t-elle. Je ne connais personne au monde.
-
---Cependant, fit remarquer Albert, il faut bien que vous alliez quelque
-part en sortant d'ici.
-
---Naturellement, mais je n'ai encore trouvé aucune place. Je verrai, je
-chercherai... balbutia-t-elle.
-
---Et si vous ne trouvez pas? dit le vieillard.
-
---Dame! je m'arrangerai comme je pourrai. Mais je serais vraiment
-honteuse de me faire héberger chez vous sans rien faire.
-
---Sans rien faire? répéta M. Dalombre. Est-ce que vous ne me lisez pas
-les journaux presque tous les jours? Car si tu savais, mon pauvre
-Albert, je m'aperçois de plus en plus que mes pauvres yeux ne vont pas
-mieux que le reste.
-
-Cette obstination à exagérer les minces services que lui avait
-spontanément rendus Emmeline ne parvint pas à la convaincre. Non
-seulement elle refusait de rester dans la maison à l'état de bouche
-inutile, mais si quelque révélation déshonorante venait tout à coup à
-éclairer les Dalombre sur leur protégée, elle tenait à ne pas être
-témoin de leur surprise et de leur désenchantement.
-
-Lorsqu'il crut avoir la certitude qu'en réclamant son exeat, Emmeline ne
-s'était laissé guider par aucun sentiment de lucre ou d'intérêt
-personnel, et qu'elle obéissait uniquement à la crainte de devenir une
-gêne, l'ancien armateur, touché de cette générosité native chez cette
-fille du peuple, lui posa cette question, avec une familiarité à la fois
-brusque et cordiale:
-
---Eh bien! pourquoi vous donneriez-vous tant de peine à chercher une
-place, puisque vous en avez une toute trouvée?
-
-Elle ouvrit la bouche pour répondre; il ne le lui permit pas:
-
---Albert ne peut pas toujours être avec son pauvre vieil oncle,
-continua-t-il; il y a trop loin de la rue de Berlin à l'École de droit
-et aux cafés d'alentour, ajouta-t-il avec une pointe d'ironie. Moi, je
-suis maintenant comme ces bonnes femmes qui ont besoin d'une demoiselle
-de compagnie pour leur faire la lecture le soir, mettre en ordre leur
-correspondance et les tenir par le bras quand elles sortent, pour les
-empêcher d'être écrasées. Ce n'est pas un métier trop gai, je le sais
-parfaitement; mais, chez nous, vous n'aurez pas à vous créer de
-tourments, et vous serez toujours sûre du lendemain. Ça vous va-t-il?
-Dites oui ou non!
-
---Oh! monsieur, je serais trop heureuse avec des personnes comme toutes
-celles qui m'ont soignée ici, dit Emmeline tout attendrie; mais ce que
-vous en faites, c'est par pitié: je ne suis bonne à rien... qu'à faire
-des chapeaux, se reprit-elle, car il aurait pu lui demander: «Si vous
-n'êtes bonne à rien, que faisiez-vous donc avant votre arrivée ici?...»
-
---Mais non, je vous assure, appuya le vieillard, vous me serez très
-utile avec vos yeux de dix-sept ans. Allons! allons! voilà une affaire
-réglée. Il ne s'agit plus que de s'entendre sur la question
-d'appointements.
-
---Des appointements! bondit Emmeline. Moi, recevoir de l'argent de vous,
-qui m'avez sauvée, à qui je dois tout, oui, tout! Et, s'emballant dans
-son élan d'effusion, elle alla jusqu'à souligner sa gratitude par ces
-mots suspects: «Oh! si vous saviez!»
-
---Pourtant, interrompit le jeune Albert, il vous faut de l'argent pour
-vivre.
-
---Puisque monsieur votre oncle m'offre la nourriture...
-
---Et vos toilettes, comment les payerez-vous?
-
---De quoi ai-je besoin? supputa Emmeline: d'une robe tous les six mois,
-et encore! je ne sors jamais. Mlle Annette se chargera de me les
-acheter.
-
---Vous sortirez si vous voulez, fit remarquer M. Dalombre. Vous ne serez
-pas en prison, ici.
-
-Ce mot «prison», la fit frissonner. C'était justement pour n'y pas aller
-qu'elle se promettait de rester chez elle.
-
-Sans le moindre calcul, Emmeline s'était différenciée de tous les autres
-habitants de la maison. Il eût été malséant de traiter en gagiste celle
-qui ne voulait pas de gages. Elle continua ainsi à jouer, malgré elle,
-le rôle de l'orpheline qu'on a adoptée et que tout le monde appelle
-«l'enfant de la maison».
-
-
-
-
-VII
-
-ÉLÈVE DES CONGRÉGANISTES
-
-
-La vie y était d'ailleurs claustrale, monacale et murale. Si l'on avait
-demandé au triste Dalombre ce qu'il avait fait depuis la mort tragique
-de sa fille, il aurait vraisemblablement répondu:
-
-«Je ne sais pas!»
-
-Ce grand vieillard tout courbé et tout muet--car, lorsqu'il parlait, il
-parlait tout seul--était comme un château légendaire hanté par les
-esprits. Il traînait silencieusement ses pantoufles dans les chambres et
-dans les couloirs, comme s'il avait peur de réveiller ses morts. Paris
-n'est pas une ville où on essaye longtemps de consoler les
-inconsolables. Le vide s'était bien vite accentué autour de ce
-provincial, qui arrivait dans la ville Lumière avec sa douleur pour tout
-bagage.
-
-Même le jeune Albert, chez qui l'impression des catastrophes familiales
-s'était peu à peu atténuée, n'allait dîner chez son oncle, à la table
-duquel son couvert était en permanence, qu'une ou deux fois par semaine.
-Albert était un piocheur; mais quand il remisait un instant sa pioche,
-c'était pour des distractions généralement moins lugubres que la
-contemplation discrète de ce vieillard accablé.
-
-La seule visite un peu assidue qui rompît la ligne uniforme de cette
-existence concentrée était celle de l'ancienne propriétaire à qui M.
-Dalombre avait acheté, sans marchandage et presque sans examen, la
-maison qu'il habitait. Mme Humbertot, avec ses instincts de femme
-économe, avait tout de suite supputé les petits avantages qu'on pouvait
-espérer de la fréquentation d'un homme aussi inhabile à discuter ses
-intérêts. Les natures un peu âpres ne peuvent se retenir d'un mouvement
-de curiosité mêlé d'ironie et d'admiration devant un acquéreur qui paye
-cent quatre-vingt mille francs ce qu'il lui eût été aisé d'avoir pour
-cent cinquante mille.
-
-Tout de suite, même sans projet arrêté ni intention préconçue, certaines
-gens voient dans cette facilité à la détente matière à exploitation.
-
-Mme Humbertot était donc retournée de temps à autre à son ancien
-domicile, où elle avait été «si heureuse» avec son notaire de mari, qui
-était mort quand leur fille Brigitte était encore enfant. La veuve
-Humbertot avait donné des conseils aux tapissiers pour l'agencement et
-l'ornementation des pièces qu'elle connaissait intimement pour les avoir
-époussetées quotidiennement pendant quinze années consécutives.
-
-C'était elle, notamment, qui avait présidé à l'installation de la
-chambre à coucher de M. Albert, dont elle avait tenu, disait-elle, à
-faire une «bonbonnière», comme si elle avait déjà entrevu à travers les
-brumes de l'avenir la possibilité d'en reprendre plus ou moins
-directement possession.
-
-En effet, presque en même temps que les Dalombre entraient dans leur
-hôtel, Mlle Brigitte Humbertot sortait du couvent des «Dames Anglaises»,
-maison d'éducation tellement à cheval sur les moeurs et la bonne tenue
-que les professeurs y font leurs cours à travers des grillages, par les
-interstices desquels les élèves passent leurs devoirs, qu'on leur rend
-par le même chemin, tout corrigés.
-
-Cette aversion exagérée que la règle de l'établissement inspire aux
-jeunes filles pour le sexe auquel elles n'appartiennent pas n'a
-probablement d'autre résultat que d'intriguer fortement les
-pensionnaires de l'institution, qui d'ailleurs retrouvent chez leurs
-parents, les dimanches de sortie, ces êtres mystérieux dont on leur
-interdit avec cette rigueur le contact pendant la semaine.
-
-Ces précautions constituent donc, en fait, un encouragement à
-l'hypocrisie et au machiavélisme. Mlle Brigitte, confite pendant sept
-ans dans de feintes répulsions et de fausses terreurs, en avait
-nécessairement gardé le pli. Elle poussait des cris et s'enfuyait au
-fond de son cabinet de toilette, si elle n'était encore qu'en robe de
-chambre, quand le garçon boucher se présentait, un aloyau dans sa manne.
-
-A chaque expression susceptible de prêter à un double sens, elle pinçait
-les lèvres et roulait des regards au plafond qui signifiaient
-manifestement:
-
-«Vous savez, je n'ai pas compris.»
-
-Ce manque d'intelligence n'allait cependant pas jusqu'à méconnaître le
-côté avantageux d'une relation plus étroite avec cet oncle, qui avait
-toutes les chances de ne plus aller longtemps, et ce neveu qui, à la
-suite de tant de décès successifs, s'en trouvait l'unique héritier.
-Malgré les pertes subies et la hâte mise à la vente de ses navires, la
-fortune de M. Dalombre était encore excessivement respectable. En outre,
-ce mot «armateur» éveille dans les imaginations travaillées par l'_auri
-sacra fames_ des visions de cargaisons de trois mille tonnes et
-d'inépuisables galions de Vigo.
-
-Mme Humbertot, qui ne jouissait que d'une aisance relative et avait mis
-sa fille aux «Dames Anglaises» surtout pour lui créer plus tard des
-amitiés aristocratiques, suivait donc son petit bonhomme de chemin côte
-à côte avec la jeune Brigitte, qu'elle ne craignit pas d'amener un jour
-chez M. Dalombre--un homme seul--et qui, par extraordinaire et pour
-cette fois seulement, voulut bien ne pas repousser comme un attentat à
-la pudeur la main que lui tendit le vieillard.
-
-Tous les mercredis, à heure fixe, ces visites se renouvelèrent avec une
-périodicité indiquant qu'on allait là par devoir, comme pour signer une
-feuille de présence. Il n'y avait encore rien de nettement dessiné dans
-les aspirations des deux femmes, et leurs prétentions ne se traduisaient
-guère que par ce mot sibyllin: «On ne peut pas savoir». Néanmoins on
-opérait comme si l'on savait déjà quelque chose.
-
-Deux ou trois de ces démarches régulièrement espacées avaient eu lieu en
-présence d'Albert, qui avait coupé la conversation en entrant à
-l'improviste. Mlle Brigitte s'était alors redressée comme sous l'effet
-d'une pile électrique, arrangeant vivement ses cheveux et abaissant
-subitement ses paupières, dont l'auvent protecteur ne laissait toutefois
-rien perdre de ce qui se passait sous les yeux qu'elles abritaient de
-leurs cils.
-
-Les aptitudes physiques de Mlle Humbertot ne cadraient guère avec cette
-componction perpétuelle. Elle était petite avec des cheveux d'un noir
-menaçant, le teint olivâtre, des yeux qu'on aurait trouvés grands s'ils
-n'avaient été aussi constamment baissés et au-dessus desquels se
-rejoignaient deux sourcils noirs et proéminents comme de petites
-sangsues qui viennent de prendre leur repas.
-
-On sentait qu'il y avait lutte entre son éducation et son tempérament et
-qu'elle n'était arrivée que grâce à son énergie à amalgamer ces deux
-extrêmes. D'ailleurs, absence complète de timidité; car dans les
-couvents-pensionnats, à force d'habituer les élèves à raconter le plus
-littérairement possible leurs péchés à un prêtre qui s'en tient les
-côtes derrière les barreaux d'un confessionnal, on fait de ces jeunes
-pénitentes des effrontées doucereuses et patelines, infiniment plus
-difficiles à démonter que celles dont le bonnet incline parfois sur
-l'oreille.
-
-Albert, qui avait vingt-trois ans et une très jolie maîtresse au
-quartier latin--laquelle le trompait, du reste, avec tous les garçons
-coiffeurs d'alentour--ne prêtait pas la plus légère attention aux
-tortillements de buste et aux attitudes composées dont il était l'objet.
-Il s'était contenté de dire à son oncle:
-
---Qu'est-ce que c'est que cette demoiselle-là? Elle a l'air d'un
-pruneau.
-
-Brigitte ne s'abusait probablement pas sur l'état dans lequel elle avait
-mis le coeur de M. Dalombre neveu. Mais ce que le congréganisme enseigne
-tout d'abord, c'est la patience et l'art de ne jamais s'avouer vaincu.
-M. Albert ne l'appréciait pas parce qu'il ne l'avait pas suffisamment
-regardée. Le jour où une circonstance encore à naître ferait jaillir
-l'étincelle, elle était sûre de le tenir; et, quand elle le tiendrait,
-elle était résolue à ne pas le lâcher.
-
-Si seulement elle avait trouvé le moyen de rester, fût-ce dix minutes,
-en tête-à-tête avec lui! Malheureusement, ce jeune homme semblait être
-d'un naturel peu sédentaire. Quand il avait salué ces dames et embrassé
-son oncle, il pirouettait sur ses talons et prenait le large avec une
-désolante rapidité.
-
-Cependant, avec cette persévérance qui a donné son nom à un catéchisme,
-Mme et Mlle Humbertot creusèrent peu à peu leur trou dans la maison. La
-mère rappela si souvent, avec des chevrotements d'émotion, les douces
-soirées qu'elle avait passées dans la salle à manger, autour de la
-table, en compagnie de feu Humbertot, que l'ancien armateur se vit
-acculé à l'obligation de les inviter de temps en temps à dîner.
-
-Au moins le fugace Albert serait astreint à se tenir sur sa chaise
-pendant un temps moral qui lui permettrait de se créer une opinion sur
-ses voisines. Mais, comme par un arrêt d'en haut, il ne se trouvait
-jamais là pour assister à ces petites fêtes, où l'on s'ennuyait à
-plaisir, car on n'y était que trois, et Brillat-Savarin a dit:
-
-«A dîner ne soyez jamais moins de quatre et jamais plus de huit.»
-
-L'étonnement des deux dames Humbertot fut grand de s'apercevoir, en
-s'asseyant, un soir, devant le potage auquel les conviait M. Dalombre,
-qu'on était, en effet, non plus trois, mais quatre dans la salle à
-manger. Seulement, le quatrième n'était pas Albert: c'était Emmeline
-qui, entrée en fonctions depuis un peu moins d'une semaine, venait
-prendre sa place ordinaire en face du maître de la maison.
-
-Les Humbertot avaient été, comme tout le monde, au courant de la
-tentative dont s'était si heureusement tirée la jeune ouvrière; mais
-elles étaient très loin de supposer que les secours portés à une victime
-en danger de mort eussent été suivis d'une pareille prise de possession.
-
-Tant de sollicitude déplut à Mlle Brigitte, dont les yeux plongèrent
-avidement dans ceux de cette intruse, qui, pour surcroît d'impertinence,
-les avait d'une dimension révoltante. Que faisait-elle ici; et
-puisqu'elle était sur pied, ne se ressentant en rien de la secousse
-qu'elle avait subie, pourquoi n'était-elle pas retournée là d'où elle
-venait, ou pourquoi, tout au moins, ne dînait-elle pas dans sa chambre
-ou à la cuisine?
-
-Comme il est toujours bon de garder son rang, Mme Humbertot, assise à la
-droite et Mlle Brigitte à la gauche de M. Dalombre, rapprochèrent leurs
-chaises de celles de l'amphitryon, de telle sorte qu'Emmeline resta,
-pendant tout le repas, séparée des convives par un espace assez vaste,
-faisant de l'autre côté de la table une sorte de cavalier seul.
-
-Elle fut très prévenante envers ces dames, se leva deux fois pour
-changer leurs assiettes, la domestique ne venant pas assez vite, et il
-fallut que M. Dalombre lui adressât à itératives fois le reproche de
-manger comme un oiseau, pour qu'elle se décidât à s'occuper un peu de
-son estomac.
-
-Il aggrava ses torts en présentant d'abord Mlle Emmeline Freizel aux
-deux Humbertot, puis les Humbertot à Emmeline: ce qui les mettait toutes
-les trois sur un pied d'égalité complète. L'orpheline tenait tant à se
-faire petite que le vieillard ne perdait jamais l'occasion de la
-rehausser. Il était manifeste qu'il s'occupait d'elle beaucoup plus
-attentivement que de ses deux invitées. Il répéta à deux ou trois
-reprises, comme pour s'excuser:
-
-«C'est notre fille adoptive!»
-
-Cette adoption sonna horriblement mal aux oreilles de Mme Humbertot.
-Quand on a une fille, adoptive ou non, on lui amasse une dot et on la
-couche sur son testament, au moins pour la part disponible. Si M.
-Dalombre était ainsi possédé de cette manie d'adoption, est-ce que
-Brigitte n'était pas là pour lui donner pleine et entière satisfaction à
-cet égard?
-
-Brigitte, elle, ne pensait ni à la dot ni à l'héritage. Elle était
-froissée parce que cette étrangère avait sur elle, entre autres
-supériorités, l'avantage d'être toujours là, tandis que sa mère et elle
-ne pourraient lui disputer que les mercredis, de trois heures à cinq,
-les bonnes grâces des habitants de la maison.
-
-Elle espéra un instant que la haine des domestiques contre la nouvelle
-venue, qu'ils se voyaient obligés de servir, arriverait à lui aliéner
-les sympathies de ses protecteurs. Elle dut renoncer à cette illusion en
-entendant la vieille Annette dire à Emmeline sur le coup de dix heures:
-
---Quand notre demoiselle voudra se coucher, sa couverture est prête.
-
-Si, étant déjà la demoiselle de M. Dalombre, elle était encore celle des
-autres, il n'y avait plus à compter sur rien.
-
-A partir de ce moment, Emmeline devint l'ennemie. Le cerveau,
-ordinairement inoccupé, de l'ancienne pensionnaire des bonnes soeurs du
-couvent des Dames Anglaises, se peupla de combinaisons machiavéliques,
-dont la construction, malheureusement, péchait toujours par quelque
-côté. Exaspérée de tant d'avortements successifs, elle eut un jour envie
-de voler n'importe quoi, un couvert, un couteau d'argent, une petite
-salière en vermeil, afin de laisser planer sur l'inconnue un soupçon,
-sinon une certitude d'indélicatesse.
-
-Mais, c'était précisément Emmeline qui, tous les soirs, serrait
-l'argenterie, après l'avoir scrupuleusement comptée. En constatant la
-disparition d'une des pièces dont elle avait la garde, elle n'eût pas
-manqué d'en faire part au maître de la maison et de tout remuer pour la
-retrouver. Or il est rare qu'on se dénonce ainsi soi-même, d'autant que
-l'objet volé ne vaudrait probablement guère plus d'une cinquantaine de
-francs et que les Humbertot savaient par M. Dalombre que la petite avait
-expressément exigé, sous menace de départ immédiat, qu'il ne fût jamais
-question entre elle et lui de rémunération pécuniaire.
-
-Il fallait, conséquemment, chercher autre chose. Elle tenta de triompher
-d'Emmeline en l'écrasant de son luxe. L'ancienne apprentie de la rue
-Notre-Dame-de-Lorette et autres lieux restait corporellement confinée
-dans une petite robe de laine demi-deuil, à carreaux noirs et blancs;
-car le maître, depuis la catastrophe qui lui avait pris sa fille,
-n'avait cessé de porter un crêpe à son chapeau.
-
-Mlle Humbertot se fit confectionner une robe de soirée en faille d'un
-rose que son teint foncé rendait plus vif, à moins que ce ne fût le rose
-qui rendît le teint plus foncé; puis, elle attendit l'occasion de
-démasquer cette batterie.
-
-Elle eut un sourire mystérieux en recevant enfin, de la bouche de M.
-Dalombre, l'invitation en vue de laquelle elle avait préparé son
-armement. Bien que les réceptions du bonhomme fussent sans le moindre
-apprêt, elle se mit sur son trente et un, avec aigrette dans les
-cheveux, manches courtes et le corsage de la robe décolleté en pointe
-jusqu'au creux de l'estomac; si bien que sa peau luisait sous le
-cold-cream comme la lame d'un poignard.
-
-Mme Humbertot avait également fait voir le jour à une toilette en soie
-vert bouteille, émaillée de garnitures en dentelle noire, indicatrice de
-quelque projet encore inavoué.
-
-M. Dalombre et son neveu, qui était venu ce jour-là réclamer sa place à
-table, se récrièrent sur ce cérémonial inusité. Brigitte, avec la plus
-parfaite bonhomie, s'excusa de son luxe qui, en effet, eût été ridicule
-si sa mère et elle n'avaient dû aller, après le dîner,--oh! tard, très
-tard, sur les neuf ou dix heures,--achever leur soirée à l'Opéra, dans
-la loge d'une dame de leurs amies qui l'avait mise à leur disposition.
-Elles s'y rendraient seulement un instant pour ne pas la contrarier.
-
-Ce mensonge ne souleva aucune objection, et Mlle Humbertot se donna le
-plaisir de trôner avec son aigrette, dont elle secouait les brindilles
-sur la robe laine et coton où se moulait la taille d'Emmeline.
-
-Comme si la perspective d'une fin de soirée à l'Opéra eût développé ses
-aptitudes artistiques, Brigitte se mit à parler orchestration, mélodie,
-symphonie, fugue et contrepoint. Elle lança contre Wagner et les
-wagnériens deux ou trois plaisanteries de haut goût, qui charmèrent par
-leur profondeur la naïve Emmeline. On eût dit que cette robe de faille
-rose, développée en poignard, était, pour l'ancienne élève des bonnes
-soeurs du couvent des Dames Anglaises, une robe de Nessus qui eût mis le
-feu à son imagination et à sa langue ordinairement peu frétillante.
-
-Weber, Meyerbeer, Verdi, Gounod, furent passés en revue, comme s'il
-avait dépendu de cette jeune personne de les faire entrer à l'Institut.
-Rossini eut son paquet. Mme Humbertot scandait ses appréciations par
-cette ritournelle en _ut mineur_:
-
---Brigitte est si musicienne!
-
-Pendant près d'une heure, sa fille tint le dé de la conversation,
-espérant, sans doute, de la part de ses auditeurs et surtout de la part
-d'Emmeline, quelque objection dont elle eût triomphalement fait justice.
-Mais Emmeline se bornait à écouter, cherchant à s'instruire, car, en
-fait d'art musical, elle ne connaissait guère que les romances
-sentimentales ou les chansons ordurières qui forment généralement le
-répertoire des habitués des mauvais lieux. Ce fut donc en vain que Mlle
-Brigitte provoqua l'orpheline à une discussion qu'elle eût été ravie de
-faire dégénérer en tournoi, sa victoire lui paraissant assurée. Emmeline
-répondit d'un ton dont la simplicité éveilla un sourire de dédain sur
-les lèvres de sa partenaire:
-
---J'aime beaucoup la musique, mais je ne suis jamais allée au théâtre.
-Je sais seulement les morceaux d'opéra que j'ai entendus sur les orgues.
-
-L'innocente se jetait de gaieté de coeur dans la gueule du loup. La
-jeune Humbertot reprit avec plus d'élan ses dissertations, avec
-l'intention et la prétention évidentes d'enfoncer des clous
-inarrachables dans le coeur de l'insouciant Albert, qui, s'il n'était
-pas le dernier des oisons, ne pouvait manquer de constater l'immensité
-de la différence qui existe entre une simple «grue» et une femme
-supérieure.
-
-Le fait est que, dix heures ayant sonné, Albert, qui était attendu au
-quartier latin, fit observer à ces dames qu'elles n'auraient plus guère
-le temps que d'assister au quatrième acte de _Guillaume Tell_.
-
---Ah! c'est vrai, comme il est tard! s'écria Brigitte, feignant d'être
-surprise par la marche de la pendule. Puis, elle ajouta:--Ma foi! ça ne
-vaut vraiment pas la peine de se déranger pour si peu. Nous nous
-excuserons auprès de cette dame, n'est-ce pas, maman? et nous remettrons
-la partie à un autre soir.
-
-Mme Humbertot acquiesça d'un signe de tête, et sa fille put ainsi
-prolonger, jusqu'à près de onze heures, ses effets d'éloquence et de
-toilette. Lorsqu'enfin elles se décidèrent à démarrer, M. Dalombre
-reconduisit les deux femmes jusqu'à l'antichambre et aida la jeune fille
-à endosser sa visite de peluche Bismarck, dans laquelle elle entra au
-salon pour y chercher ses gants, qu'elle avait fait semblant d'oublier
-sur une table. Après avoir eu un succès de décolletage, elle tenait à
-avoir un succès de tournure.
-
-Restée seule un instant avec Albert, Emmeline lui dit avec une candeur
-admirative:
-
---Comme cette demoiselle est instruite pour son âge!
-
---Elle est peut-être instruite, se contenta de riposter le jeune homme;
-mais elle peut se vanter d'être rudement poseuse!
-
-
-
-
-VIII
-
-MANOEUVRES A L'INTÉRIEUR
-
-
-Mlle Brigitte avait eu beau mettre toutes voiles dehors, elle s'était
-finalement aperçue que le vent ne soufflait pas dedans. Mais, de même
-qu'un auteur cherche toujours à la chute de sa pièce un motif étranger à
-son manque de talent, une femme n'admet guère qu'elle ait laissé, par sa
-faute ou celle de son physique, une impression défavorable sur la
-société où elle se produit.
-
-Elle se tortura donc le cerveau pour découvrir la cause secrète de la
-froideur humiliante que M. Dalombre neveu s'était borné à mettre à ses
-pieds. Les conversations du couvent portant uniquement sur ces êtres
-_shocking_ dont on leur interdisait jusqu'à la vue, elle avait,
-théoriquement au moins, sondé tous les arcanes du coeur masculin. Elle
-supposait bien que ce M. Albert ne vivait pas perpétuellement en état de
-grâce, dans le milieu d'étudiants où il évoluait. Il y avait
-nécessairement dans son existence une ou même plusieurs fillasses plus
-ou moins échevelées. Mais l'erreur des femmes que leur condition sociale
-range parmi les honnêtes, c'est de s'imaginer que celles qui ne le sont
-pas représentent, pour les hommes qui les fréquentent, de simples
-amusettes.
-
-Les demoiselles du monde refusent de croire à une passion sérieuse pour
-une femme qui appartient à la plèbe. Aussi n'accordent-elles qu'une très
-médiocre importance à des liaisons qui, parfois cependant, dégénèrent en
-une chaîne dont les anneaux s'épaississent et se resserrent tous les
-jours.
-
-Non: ce ne pouvait être une servante de brasserie ou une figurante de
-café-concert qui fermait ainsi les yeux du jeune homme aux qualités à la
-fois si gracieuses et si rares dont elle était ornée.
-
-Alors, quoi! Est-ce que, par hasard, l'obstacle qui se dressait devant
-elle, ce serait cette insignifiante et maigre créature, qu'un accident
-comme il en arrive tous les jours par dizaines avait fait entrer dans la
-maison ainsi qu'on entre chez le pharmacien?
-
-Elle n'avait relevé entre elle et lui aucun signe symptomatique. Cette
-orpheline et cet orphelin paraissaient, à premier examen, parfaitement
-étrangers l'un à l'autre. Toutefois, cette admission à la table des
-maîtres d'une inconnue ramassée à la porte était tout à fait inusitée.
-
-Du reste, si le neveu cachait son jeu, l'oncle y mettait moins de
-réserve. C'était des «ma chère enfant!» par-ci, et des «vous ne mangez
-rien!» par-là. Il s'était beaucoup moins inquiété de savoir si ses
-invitées faisaient honneur à son dîner. Il n'y avait pas jusqu'à la
-pseudo-humilité de cette Emmeline qui n'eût un caractère suspect. On ne
-s'efface pas ainsi quand on n'a pas la certitude de pouvoir reprendre à
-volonté la place qu'on a su se choisir.
-
-En tout cas, si le danger n'était encore que latent, mieux valait pour y
-remédier la méthode préventive que la curative. En mettant l'oncle et le
-neveu entre leur réputation de galants hommes et l'obligation de se
-séparer de cette gêneuse, on s'assurerait du degré d'affection qu'ils
-lui portaient. Ils avaient obéi à leur bon coeur en la recueillant,
-puisqu'elle était sans asile. Ces sentiments généreux et humanitaires ne
-tiendraient presque certainement pas devant l'ennui que causent toujours
-des racontars ayant trait à des intimités dont on cause. C'est
-spécialement pour ourdir ces petites trames que la lettre anonyme a été
-inventée.
-
-Elle s'assit devant son petit bureau en bois de rose, et, après avoir
-prudemment déchiré la page blanche d'une lettre qu'elle venait de
-recevoir, afin que la confrontation entre le papier où elle écrivait
-ordinairement et celui où elle allait écrire ne pût donner de résultat,
-elle s'étudia à déguiser sa calligraphie, bien que celle-ci fût inconnue
-rue de Berlin.
-
-Ce qu'elle ne déguisa pas, en revanche, ce fut sa pensée qui, sans
-circonlocutions ni périphrases, se traduisit par ces lignes dont la
-crudité devait écarter tout soupçon:
-
- Monsieur,
-
- On se demande avec curiosité, dans le quartier, si la demoiselle
- connue sous le nom d'Emmeline F... est la maîtresse du neveu ou de
- l'oncle. A moins qu'elle ne le soit de tous les deux: ce qu'affirment
- des personnes certainement mal renseignées.
-
- Un vieux et un jeune--et sans sortir de la famille--mais c'est le
- bonheur sur la terre. Le jeune est pour l'agréable et le vieux pour
- l'utile. Et voilà comment une demoiselle qu'on héberge, qu'on habille
- et qu'on nourrit à ne rien faire, peut néanmoins être très fatiguée,
- en se couchant le soir et même en se levant le matin.
-
- Le quartier ajoute, tant on y est mauvaise langue, que la jeune fille
- est actuellement dans une position qui commande l'intérêt. Qui se
- dénoncera comme le père? _That is the question._
-
- UNE ANCIENNE AMIE.
-
-Il eût fallu au destinataire considérablement plus de perversité que
-n'en recelait l'honnête M. Dalombre pour deviner dans ce billet
-comminatoire le style d'une jeune personne fraîchement débarquée de son
-pensionnat.
-
-Sa dénonciation à la main, elle se jeta dans une voiture, passa les
-ponts et ne fit halte qu'au fond de Vaugirard, devant le moins achalandé
-des bureaux de poste. La lettre une fois dans la boîte, elle rentra
-rapidement chez elle et attendit.
-
-Le mercredi, jour de visite quasi réglementaire aux Dalombre, elle
-arriva fringante au bras de sa mère, qu'elle n'avait pas cru devoir
-encore mettre dans la confidence. Elle jugea, à la figure bouleversée du
-vieillard, que le coup avait porté. Il les reçut toutes deux comme un
-homme qu'on dérange et accueillit distraitement leurs salamalecs.
-Brigitte eut la férocité de s'informer de l'état de santé de cette jeune
-fille avec laquelle elles avaient dîné, et que, pour sa part, elle
-trouvait charmante; pas jolie: oh! ça non, mais tout à fait bonne,
-modeste, et sachant parfaitement se tenir à sa place.
-
-L'armateur balbutia: elle se portait toujours bien, la pauvre enfant...
-et, comme le dialogue languissait, il se leva et dit à Mme Humbertot en
-se dirigeant vers son cabinet de travail:
-
---Seriez-vous assez aimable pour venir un instant? J'aurais quelque
-chose à vous communiquer.
-
-Brigitte facilita l'entrevue en se levant pour examiner de près une
-gravure qu'elle avait vue vingt fois et qui représentait les _Bergers
-d'Arcadie_ d'après le Poussin. Elle courut ensuite coller son oreille à
-la porte qui s'était refermée sur M. Dalombre et sa mère; mais tout ce
-qu'elle put saisir de la conversation, ce furent ces exclamations:
-
-«Quelle infamie!» Puis: «idée infernale!» Et enfin: «elle, si honnête!»
-
-Le vieux Dalombre n'avait évidemment pas eu la force de garder sur le
-coeur l'imputation calomnieuse dont on essayait de les salir, lui, son
-neveu et Emmeline. Aussi, fort de son innocence, s'empressait-il de
-mettre Mme Humbertot dans le secret de cette basse méchanceté.
-
-Il n'avait pas osé, dans sa pudibonderie provinciale, montrer le
-spectacle de son indignation à la jeune fille, à qui de pareilles
-souillures devaient rester inconnues. Il y a ainsi nombre de bonnes gens
-qui se font scrupule de prononcer certains mots et d'aborder certains
-sujets devant des gens plus jeunes, qui en savent cent fois plus long
-qu'on ne leur en cache.
-
---En effet, c'est odieux! disait Mme Humbertot en rentrant au salon où
-Brigitte, immobile entre les bras d'un fauteuil, lisait attentivement
-dans la _Revue des Deux Mondes_ un article de soixante-douze pages sur
-l'avenir de la presqu'île des Balkans.
-
-Elle avait hâte de s'en aller, car elle brûlait de tout savoir. Sa mère
-lui expliqua l'affaire de la lettre, qu'elle lui récita en ayant soin
-d'en éloigner les passages libertins, et lui détailla l'exaspération de
-M. Dalombre qui, au reçu de cette ordure, avait failli tomber d'un coup
-de sang. Il paraît que, justement, cet obus avait éclaté sur la maison
-en présence de M. Albert, qui se trouvait par hasard chez son oncle.
-Tous deux s'étaient exténués à découvrir l'auteur de cette lâcheté; mais
-ils n'avaient aucun indice.
-
---Et la jeune fille, sait-elle comment on la traite dans le quartier?
-demanda Brigitte.
-
---Ils se sont bien gardés de lui montrer cette lettre anonyme. Elle
-aurait fait ses paquets tout de suite.
-
---En effet, fit observer Mlle Humbertot, le seul moyen de faire taire la
-calomnie, c'était de s'en aller. Et tu crois que M. Dalombre la gardera
-quand même?
-
---C'est ce qu'il m'a affirmé, répliqua Mme Humbertot. Il dit que cette
-demoiselle Emmeline est un ange et qu'il n'est pas homme à céder aux
-scélérats qui la poursuivent ainsi de leur haine, sans autre motif que
-de faire le mal; car, à son âge, ne sortant jamais et ne connaissant
-personne, il est impossible qu'elle ait des ennemis.
-
-Brigitte s'aperçut qu'elle avait frappé à côté. Du moment où les
-Dalombre ne se croyaient pas assez compromis pour se débarrasser
-d'Emmeline, la combinaison échouait: attendu que mieux que personne, ils
-étaient sûrs que leur protégée n'avait perdu aucun droit au respect de
-tous. La lettre était maladroite. Brigitte réfléchit qu'elle aurait dû
-raconter aux maîtres que cette orpheline, pour laquelle ils ne
-trouvaient pas de piédestaux assez élevés, avait une intrigue avec
-quelque domestique de la maison: Pierre, le cocher, par exemple. Ces
-insinuations-là sont toujours bonnes, étant aussi difficiles à démentir
-qu'à prouver.
-
-Maintenant, il était trop tard. Une seconde lettre, soit au vieillard,
-soit au jeune homme, n'aurait plus la moindre portée. Il ne restait même
-pas la ressource de la carte postale, qui passe de main en main et que
-tout le monde peut lire, depuis le facteur qui la remet à la concierge
-jusqu'à la concierge qui la remet au locataire, après l'avoir promenée
-sous les yeux de toutes les bonnes d'alentour, de l'épicier, de la
-blanchisseuse et même de la propriétaire.
-
-L'hôtel n'était habité que par l'ancien armateur. Le facteur jetait la
-correspondance dans une boîte extérieure clouée à la porte, et
-qu'Annette vidait tous les matins et tous les soirs. Or elle ne savait
-pas lire.
-
-Brigitte se mordit les lèvres, comprenant qu'elle n'était parvenue, en
-réalité, qu'à redoubler la sympathie des Dalombre pour Emmeline, qui,
-déjà victime d'une tentative d'assassinat, était aujourd'hui assassinée
-dans son honneur.
-
-Tout à coup, elle se frappa le front: Mon Dieu! qu'elle était bête! Il
-fallait qu'elle eût perdu tout sang-froid pour ne pas avoir deviné
-sur-le-champ la marche à suivre! Ce n'était ni à l'oncle ni au neveu:
-c'était à Emmeline même qu'il était indispensable d'écrire. Puisque sa
-délicatesse était telle qu'à l'énoncé des soupçons qui pesaient sur
-elle, cette magnanime jeune fille ne resterait pas une heure de plus
-dans l'hôtel, on allait la mettre à l'épreuve.
-
-Sa mère n'avait pas encore fini de lui dérouler les impressions qu'avait
-éprouvées le vieux Dalombre à la lecture de cette accusation révoltante,
-qu'elle combinait déjà sa nouvelle lettre, y entassant les blessures les
-plus cruelles pour l'amour-propre d'une jeune fille.
-
-Sans désemparer, elle alla à son petit bureau et y traça le brouillon
-suivant, se réservant, s'il y avait lieu, de le modifier en le mettant
-au net:
-
- Mademoiselle,
-
- Il est inutile de vous trémousser comme vous le faites pour plaire à
- un homme qui ne veut de vous à aucun prix. M. Albert Dalombre aime les
- femmes grasses; et tant que vous serez plate comme une latte, avec des
- bras comme deux aunes de boudin blanc, vous n'aurez rien à espérer.
-
- Du reste, il disait dernièrement devant moi à plusieurs de ses amies:
- «A-t-elle l'air godiche, cette pauvre Emmeline, avec ses deux grands
- yeux noirs, qu'elle ouvre continuellement comme des portes cochères!
- Elle crève d'envie de m'avoir, mais elle ne m'aura pas.» A bon
- entendeur, salut!
-
- S... de G...
-
-Cette fois, l'écriture, qu'elle avait penchée en arrière pour M.
-Dalombre, fut penchée en avant, et le papier où elle recopia ce gracieux
-avertissement fut acheté chez le fournisseur de plusieurs têtes
-couronnées. Mlle Humbertot calcula que si Emmeline diagnostiquait la
-main d'une femme dans ces impertinences, ce monogramme «S... de G...»
-lui laisserait l'idée d'une grande et riche cocotte, contre laquelle
-toute lutte eût été ridiculement téméraire de la part d'une pauvresse
-sans feu ni lieu autres que ceux dont elle bénéficiait, grâce à la
-charité d'un vieillard.
-
-Elle confia, cette fois, son petit carré de papier à un bureau de poste
-du faubourg Saint-Honoré. Elle avait un moment projeté de le faire
-remettre en mains propres par quelque domestique en grande livrée, qui
-serait descendu d'un landau qu'elle aurait loué spécialement chez Brion.
-Mais cette complication avait des côtés périlleux. Elle se résigna à y
-renoncer.
-
---Ça devait arriver: il y avait déjà trop longtemps que j'étais
-heureuse, se dit Emmeline après avoir comme avalé d'un coup d'oeil cette
-lettre fielleuse. Comment la persécution était-elle venue l'assaillir au
-fond de cette retraite, où elle avait tant de raisons de se croire
-complètement ignorée? Elle ne pouvait le comprendre; mais elle accepta
-cette nouvelle mésaventure comme un événement fatal toujours suspendu
-sur sa tête et dont le fil qui le retenait s'était rompu tout à coup.
-
-Elle ne tenta pas de regimber. A quoi lui eût servi de se débattre dans
-l'étau qui l'étouffait? Ou, en effet, M. Albert avait d'elle cette
-opinion déplorable qu'elle tournait autour de lui; et comme elle n'y
-avait jamais songé le moins du monde, c'était à la détestable éducation
-qu'elle avait reçue et aux milieux ignobles où elle avait traîné qu'elle
-devait les mauvaises manières qui avaient trompé M. Albert sur ses
-intentions. Ou l'auteur de la lettre anonyme mentait grossièrement, et
-il n'avait pas forgé aussi minutieusement cette perfidie pour abandonner
-la proie contre laquelle elle était dirigée. Du moment où quelqu'un
-s'accrochait ainsi à elle, son passé serait bien vite percé à jour; car,
-dans son trouble, elle s'imaginait lire entre les lignes des menaces de
-révélations qui ne s'y trouvaient pas.
-
-En tout cas, c'était fini. Elle ne reparaîtrait de sa vie devant le
-neveu et elle ne reverrait l'oncle que pour lui adresser ses adieux et
-ses remerciements. Mais elle commençait si bien à s'accoutumer à cette
-existence paisible et à cette maison où elle n'avait à répondre qu'à de
-bonnes paroles! Elle eut un déchirement et, tout en arpentant sa chambre
-dans toute sa longueur, elle ne put retenir ce cri, qui ressemblait à
-une invocation à ses tortionnaires inconnus:
-
-«Non! c'est trop! c'est trop!»
-
-L'heure du dîner avait sonné. Le potage était sur la table. Annette vint
-chercher Emmeline, qui avait perdu toute notion du temps. Elle s'excusa
-sur une violente migraine et fit prier M. Dalombre de vouloir bien dîner
-sans elle. Mais le vieillard ne crut pas à ce mal de tête dont elle
-n'avait aucun symptôme une heure auparavant. Il entra précipitamment
-dans la chambre et, surprenant Emmeline tout en larmes, il se planta
-devant elle et la regarda fixement entre les yeux:
-
---Vous avez fouillé dans mes tiroirs et lu la lettre que je ne sais quel
-misérable m'a écrite à votre sujet? dit-il d'un ton impérieux qu'elle ne
-lui connaissait guère.
-
---Moi! fit-elle, je vous jure que non, monsieur. Est-il possible: on
-vous a donc écrit aussi?
-
-Cet «aussi» indiquait suffisamment que l'attaque s'était produite des
-deux côtés.
-
---Répondez-moi, mon enfant, insista le vieillard. Vous savez à quel
-point nous vous aimons. Moi, je vais vous parler à coeur ouvert: j'ai
-reçu, en présence d'Albert, un papier ignoble où vous et nous étions
-pris salement à partie. Le saviez-vous?
-
---Non! dit Emmeline.
-
---Alors, pourquoi pleurez-vous? Il vous est donc arrivé également
-quelque chose?
-
---Oui, répondit-elle. J'ai reçu à mon tour une lettre abominable, où
-l'on m'accuse de choses si vilaines que je ne peux plus rester un
-instant de plus chez vous. Je pleurais parce qu'il faut que je m'en
-aille et que je ne peux pas m'habituer à cette idée-là.
-
---Donnez-moi la lettre! dit M. Dalombre.
-
---Non, je vous en prie, fit Emmeline. D'ailleurs, elle n'insulte que
-moi. Il n'y est pas question de vous.
-
-Mais il tenait à comparer les écritures. Pour la première fois, il lui
-ordonna d'obéir. Elle allait s'exécuter--car, en somme, pour elle, ce
-vieillard était un père à qui elle était presque tenue de tout
-confier--quand un violent coup de sonnette retentit. C'était Albert qui
-était en retard et qui arrivait au galop pour dîner. La salle à manger
-était déserte, et au milieu de la table un potage déjà froid mettait aux
-parois de la soupière des plaques de graisse figée.
-
-Il poussa la porte, derrière laquelle il entendait discuter et se trouva
-dans la chambre d'Emmeline qui se tenait la tête basse devant M.
-Dalombre interloqué et tremblant.
-
---Ah çà! que se passe-t-il donc? demanda le jeune homme.
-
---Ce qui se passe? répondit M. Dalombre; le voici: Emmeline a reçu,
-comme nous, sa petite lettre anonyme. Je ne sais pas ce qu'on y a mis;
-mais elle refuse de me la montrer.
-
---Le drôle qui a écrit ces ordures ne mérite guère qu'on lise sa prose,
-en effet, répliqua Albert. Que Mlle Emmeline jette au feu ces
-ignominies. Nous en ferons autant de notre côté, et le polisson en sera
-pour ses frais de calomnie.
-
---Tu es dans le vrai, appuya le vieillard. Nous sommes bien bons de nous
-occuper de ces saletés, qui sont encore plus bêtes que méchantes! Tiens!
-voilà ce que j'aurais dû en faire tout de suite.
-
-Et, tirant de la poche de sa longue houppelande la «composition» de Mlle
-Humbertot, il la déchira en seize morceaux qu'il froissa dans sa main et
-jeta dans la cheminée.
-
---Allons, faites-en autant! dit Albert à Emmeline.
-
-Elle avait maintenant la certitude que ses protecteurs ne s'étaient en
-rien prêtés à cette machination, puisqu'eux-mêmes avaient été visés par
-le calomniateur anonyme.
-
---Vous avez raison! dit-elle. Et, remettant la lettre à M. Dalombre,
-elle ajouta: Tenez, déchirez-la vous-même.
-
-C'était donner au vieillard l'autorisation de la lire. Il n'en profita
-pas, et, la roulant fiévreusement en boule, il envoya la seconde
-dénonciation rejoindre la première.
-
-Non seulement il ne pouvait plus être question de séparation, mais
-l'absurde calomnie dans laquelle on les avait enserrés tous les trois
-créait entre eux une sorte de solidarité dans un but de défense
-mutuelle. Cependant, de quel serpent sortait cette bave? Après s'être
-promenés sur diverses têtes, les soupçons s'arrêtèrent sur une jeune
-ouvrière en couture qui était venue deux ou trois fois procéder à
-l'essayage d'une robe commandée pour Emmeline.
-
-L'innocente créature, à qui l'aventure de l'attaque nocturne avait été
-racontée, s'était simplement laissée aller à dire, tout en épinglant une
-manche trop large:
-
---Vous avez eu joliment de la chance de tomber sur d'aussi bonnes gens!
-
-On supposa que la jalousie était pour quelque chose dans ce compliment:
-on partit de là. Le style des deux lettres n'était pas celui d'une
-couturière, il est vrai. On en conclut qu'elle avait chargé un de ses
-amoureux de cette vilaine besogne: ce qui faisait d'elle à la fois une
-diffamatrice et une coureuse.
-
-Mme Humbertot connut seule et cette histoire et son dénouement, qu'elle
-transmit, mot pour mot, à sa fille, sans oublier de mentionner les
-preuves morales qui planaient sur la petite ouvrière.
-
---Ça ne m'étonne pas, conclut négligemment Brigitte; ces filles du
-peuple sont dévorées par l'envie!
-
-
-
-
-IX
-
-LE PARALYSÉ
-
-
-Cet incident jeta un peu de contrainte entre Albert et Emmeline. En
-revanche, il développa la pitié du vieux Dalombre pour cette pauvre
-enfant que les haines humaines poursuivaient déjà. Il constata avec
-admiration le peu de rancune qu'elle montrait contre l'auteur de la
-vilenie à la suite de laquelle elle avait été sur le point de quitter la
-maison. Il tenait d'autant plus à la société de cette jeune fille si
-inoffensive que des fauteurs de machinations et de mensonges avaient
-essayé de l'éloigner de lui.
-
-Elle l'aidait aussi à oublier, ou plutôt à se remémorer sa Léonie, qu'il
-retrouvait parfois en elle, en vertu du principe de l'éternel féminin.
-Le soir, il la priait de lui lire ses journaux, moins pour savoir ce qui
-s'était passé à la Chambre ou dans les conseils de l'Élysée, dont le
-résultat l'intéressait peu, que pour entendre sa voix jeune et regarder
-s'agiter ses lèvres sur ses dents blanches et fraîches comme des
-sorbets.
-
-Élevé dans le rigorisme vendéen et bas-breton, le vieux Nantais s'était
-reproché à plusieurs reprises d'avoir laissé les yeux de cette vierge
-s'égarer sur des faits divers et des chroniques de tribunaux, dont la
-teneur pouvait jeter dans son esprit les ferments d'une curiosité
-inavouable. C'est pourquoi il avait pris l'habitude de ne pas la laisser
-aller plus loin que la première page, généralement consacrée à la
-politique. Il avait trié, pour elle, dans sa bibliothèque, une série de
-livres plus ou moins couronnés par l'Académie. Il avait longtemps hésité
-à y comprendre deux volumes de Jules Sandeau: _Mademoiselle de la
-Seiglière_ et _Sacs et Parchemins_. Ce qui l'avait déterminé à les y
-insérer, c'était cette réflexion:
-
-«Si elle y rencontre une phrase scabreuse, elle ne la comprendra pas.»
-
-Car, par un phénomène particulier, Emmeline, qui des choses de l'amour
-ne connaissait que les corvées les plus répugnantes, éprouvait pour ce
-qui fait d'ordinaire le fond des conversations un dégoût presque
-invincible. Elle admettait tout au plus _Paul et Virginie_, chez qui la
-tendresse a des apparences de fraternité.
-
-Jamais les sentiments n'étaient assez édulcorés pour elle. Aussi, même
-sans parti pris de jouer l'ignorance auprès de son hôte, elle éloignait
-instinctivement de ses causeries tout ce qui était de nature à lui
-rappeler ce qu'elle aurait tant voulu extirper radicalement de sa
-mémoire. De là un langage dont la chasteté imposait le respect, même à
-Mlle Humbertot, qui aurait donné tout au monde pour parvenir à jouer
-aussi merveilleusement l'indifférence en matière masculine.
-
-L'ancien armateur, qui depuis quelques semaines avait grand'peine à
-marcher, se réveilla, un matin, les jambes molles comme du caoutchouc.
-Il gagna le plus vivement possible un fauteuil, s'y affaissa et ne s'en
-releva plus. La paralysie s'était abattue sur lui et le tenait du genou
-à la cheville.
-
-Les médecins s'épuisèrent en révulsifs et en réactifs: tout ce qu'ils
-obtinrent, ce fut, selon eux, d'enrayer le mal; car, lorsque la science
-n'a pu détourner de vous une fièvre typhoïde, elle prétend que si vous
-ne l'aviez pas à temps appelée à votre secours, vous n'évitiez
-certainement pas une fluxion de poitrine.
-
-Emmeline trouva là l'occasion de rendre à son sauveur tout ce qu'elle
-lui devait. Elle s'installa garde-malade, ne le quittant plus le jour,
-se relevant la nuit et aidant à le porter dans son lit quand il avait
-passé quelques heures dans son fauteuil.
-
-L'esprit du vieillard était resté lucide, quoiqu'il parlât de moins en
-moins. Seulement, ses yeux la cherchaient toujours, et il n'aurait pas
-mangé un morceau de pain qu'elle ne lui eût coupé.
-
-Elle s'efforçait de le remonter en lui répétant du matin au soir:
-
---Ce sont des rhumatismes. Les rhumatismes, c'est très drôle: ça change
-de place, ça voyage. Aujourd'hui, vous les avez dans les jambes; demain,
-vous les aurez dans les bras, puis dans les épaules; enfin, un beau
-jour, ils s'en iront tout à fait.
-
-Mais ces rhumatismes ne changeaient pas de place, et le malade ne
-pouvait pas en changer non plus. Elle lui demandait de temps en temps:
-
---Souffrez-vous?
-
-S'il disait: oui, elle répondait:
-
---Tant mieux, c'est une preuve que vos jambes ne sont pas mortes!
-
-S'il disait: non, elle s'écriait joyeusement:
-
---Vous voyez bien que vous allez mieux, puisque les douleurs ont cessé!
-
-Mais bientôt le bonhomme ne se «sentit plus», comme on dit vulgairement.
-Les cuisses et ensuite le ventre lui-même devinrent inertes. Ses mains
-se mirent à trembler. Elle fut contrainte de le laver et de l'éponger
-comme un enfant, un gros enfant qui pesait lourd, car elle était
-quelquefois réduite à le soulever de son fauteuil, à la force de ses
-petits bras. Elle appelait alors à son aide la Bretonne, qui les trouva
-un jour tous les deux les quatre fers en l'air, Emmeline ayant glissé
-sur le parquet avec son fardeau.
-
-Annette, avec la dureté non pas de coeur, mais de sensations
-particulières aux femmes de la campagne, n'avait retenu de cette chute
-que le côté pittoresque, et elle la raconta presque en riant à M.
-Albert, qui venait maintenant tous les jours s'informer du degré
-d'affaissement où était tombé son pauvre oncle.
-
-Emmeline était toute gênée de ce récit, humiliant pour sa dignité.
-
---Ne vous défendez pas, mademoiselle, dit le jeune homme d'une voix
-pénétrée. C'est à votre admirable dévouement que vous êtes redevable de
-tous ces ennuis-là. Je me demande comment vous pouvez y tenir.
-
---Bien sûr! fit-elle simplement, je n'irai pas abandonner votre oncle
-dans l'état où il est. D'abord, il ne connaît que moi. Ah! il ferait une
-belle vie, si on lui donnait une autre personne pour le soigner!
-
-Les Humbertot, prévoyant une fin prochaine et comprenant que, le
-propriétaire mort, la propriété se fermerait définitivement pour elles,
-n'envoyaient plus que de loin en loin prendre des nouvelles du
-paralytique. Elles avaient, au début de la crise, risqué deux ou trois
-visites; mais Mlle Brigitte avait déclaré que la vue de ce
-vieillard--presque tombé en enfance--lui faisait trop de mal; qu'elle
-n'avait pas la force de supporter ces spectacles-là, et elle avait
-déconseillé à sa mère de revenir.
-
-En réalité, la seule vue qui l'eût froissée, c'était celle d'Emmeline,
-assise au chevet du vieil armateur, qui n'avait de regards que pour elle
-et se cramponnait à cette frêle jeune fille, comme on se cramponne à
-l'espoir de vivre.
-
---En voilà une qui tourne autour des héritages! avait dit Brigitte en
-sortant de la maison de la rue de Berlin où, de ce jour-là, elle résolut
-de ne plus mettre les pieds.
-
-Le lit du malade était à «deux faces», expression impropre, qui signifie
-qu'un lit est à deux côtés, avançant droit dans la chambre. Albert
-s'asseyait parfois, une demi-heure durant, du côté opposé à celui
-qu'avait adopté Emmeline, et tous deux regardaient soit dormir, soit
-respirer le vieillard, qui leur souriait de son mieux, tantôt à droite,
-tantôt à gauche.
-
-Un jour, il murmura à l'oreille de son neveu, en lui désignant son
-infirmière occupée à rattacher les embrasses des rideaux:
-
---Je t'avais bien dit que c'était un ange!
-
-Ce qui bouleversait toutes les idées que ses fréquentations du quartier
-latin avaient implantées dans la tête d'Albert, c'était le manque absolu
-de coquetterie qui distinguait Emmeline, non pas seulement des jeunes,
-mais même des vieilles femmes. A la plus légère plainte partie de la
-chambre à coucher du patient, elle sautait à bas de son lit et prenait
-juste le temps d'enfiler ses pantoufles. Elle se présentait à tous et à
-tout moment les cheveux dans les yeux, son chignon de travers, en
-camisole et en jupon, sans songer à rectifier ce désordre en passant
-devant la glace de la cheminée.
-
-Que le neveu fût là, qu'il n'y fût pas, elle remplissait auprès de
-l'oncle tous les devoirs dont elle avait pris la charge, préparant des
-sinapismes destinés à faire descendre aux pieds glacés du vieillard le
-sang qui n'y descendait pas; elle posait de ses mains ces emplâtres,
-prête à tout, dégoûtée de rien, courant à la cuisine, grimpant quatre à
-quatre l'escalier, sans voir personne et sans savoir si on la regardait.
-
-Ce détachement des êtres et des objets extérieurs doublait le prix de
-ces soins que les femmes refusent rarement à ceux qui les réclament,
-mais dans lesquels elles mettent presque toujours un fond de prétention
-qui en dénature le but et en amoindrit la portée. Beaucoup de mondaines
-se font faire des toilettes pour veiller les malades, comme elles en ont
-pour aller à une soirée dansante. Au lieu d'être décolletés, leurs
-corsages sont montants et elles remplacent à leurs oreilles les boutons
-de diamants par des parures en jais noir.
-
-Presque tous les soirs, elle priait Annette de lui servir son dîner dans
-la pièce même où somnolait M. Dalombre, et elle plaçait bravement son
-assiette sur le marbre de la table de nuit, mangeant dans la buée de
-cataplasmes, de chloroforme, d'eau sédative et d'éther au milieu de
-laquelle elle s'était accoutumée à respirer.
-
-Albert, quoiqu'il aimât tendrement son oncle, qui n'avait cessé d'être
-pour lui le meilleur des pères, n'avait pas le courage de rester plus de
-vingt minutes dans cette atmosphère d'odeurs aussi écoeurantes que
-multiples. Or il y avait déjà quinze grands jours et autant de
-nuits--lesquelles comptaient double--que la jeune fille s'était clouée
-volontairement à l'acajou de ce lit, qu'elle ne quittait même plus pour
-aller prendre ses repas.
-
-Cette claustration durait depuis trois mois quand le vieillard, tout
-fier d'avoir pu sucer un os de côtelette, tira son bras hors du lit et
-l'étendit jusqu'à Emmeline, dont il saisit la main droite comme pour
-être sûr qu'elle ne lui échapperait pas:
-
---Je ne suis pas un imbécile, lui dit-il d'un ton très calme, mais très
-décisif, je sais bien que je serai mort avant peu.
-
---Mais non! mais c'est absurde! s'écria-t-elle; vous voyez bien que les
-forces vous reviennent, puisque vous parlez et que vous gesticulez comme
-un jeune homme.
-
---Enfin! reprit M. Dalombre, supposons que je disparaisse demain, que
-deviendriez-vous?
-
-Emmeline retira sa main avec colère, comme s'il ne lui posait cette
-question que pour la contrarier. Elle répliqua, en haussant les épaules:
-
---En voilà une idée! On dirait que nous n'avons pas le temps de penser à
-tout cela. Il ne s'agit pas de moi, il s'agit de vous. Bien sûr que vous
-disparaîtrez un jour, mais moi aussi je disparaîtrai. Nous disparaîtrons
-tous.
-
---Répondez, continua-t-il, et répondez sérieusement. Admettons que
-demain je vende cette maison; où iriez-vous?
-
---Je ne me le suis jamais demandé, fit-elle. J'irais n'importe où. Je
-trouverais toujours bien à me placer.
-
---Et si vous ne trouviez pas de place, car vous n'avez pas un sou
-vaillant?
-
---Bien sûr que je ne suis pas riche; mais je ne suis pas bien exigeante
-non plus. D'ailleurs, insista-t-elle, je ne suis pas près de quitter
-d'ici, car vous aurez encore longtemps besoin de moi, même quand vous
-serez en convalescence.
-
-Elle ne songeait dans ces réponses qu'à éloigner de l'esprit du
-vieillard l'idée de la mort. Mais ce dérivatif n'empêchait pas celui-ci
-de revenir à son questionnaire, et elle dut finir par avouer que, lui
-parti, elle retomberait sur le pavé sans argent, sans famille et sans
-appui; car, naturellement, la première chose qu'elle ferait serait de
-sortir de l'hôtel où elle n'aurait plus rien à faire.
-
---C'est bien! conclut-il, je saurai bien m'arranger pour que vous n'en
-sortiez pas.
-
-Elle ne prêta aucune attention à cette dernière phrase et lui ferma la
-bouche en lui faisant observer qu'il se fatiguait en conversations
-inutiles. Il ferait bien mieux de dormir que de s'amuser à se faire des
-monstres des moindres choses. Si on se croyait mort chaque fois qu'on a
-des douleurs dans les genoux, on ne serait pas tranquille un instant.
-
-C'était par la brusquerie qu'elle prenait maintenant son malade, car le
-médecin lui avait soigneusement recommandé de ne pas le laisser se
-démoraliser. Il ne se démoralisait pas, mais il tenait à ne pas se
-laisser surprendre par la catastrophe. Un matin, il demanda un notaire,
-pria Emmeline de les enfermer en tête-à-tête et d'aller elle-même
-s'étendre sur son lit, pendant une heure ou deux; car, la nuit
-précédente, elle n'avait pas fermé l'oeil.
-
-Cet homme noir, à la mine plaintive, apparut à l'ignorante jeune fille
-comme l'ange de la mort: un ange décoré avec des favoris grisonnants. Il
-resta longtemps avec le vieux Dalombre, qui le fit reconduire par
-Emmeline et la rappela ensuite à son chevet, comme s'il avait plus que
-jamais besoin de l'avoir auprès de lui.
-
---Ça va mieux, dit-il, quand elle lui revint, mais je n'ai encore fait
-que la moitié de ma besogne.
-
-De quelle besogne parlait-il, et en quoi consistait cette autre moitié
-qui lui restait à accomplir? Elle ne s'en doutait même pas et ne
-cherchait pas autrement à s'en enquérir. Elle se disait que les
-valétudinaires ont des lubies, et elle lui passait ses notaires, comme
-elle lui eût passé le caprice d'un fruit ou d'un gâteau dont il eût
-exprimé l'envie.
-
-Cependant, Albert, averti par les docteurs qui avaient été appelés en
-consultation, n'osait presque plus s'éloigner; car, afin de se donner de
-la marge et de ne pas être trop brusquement démentis par l'événement,
-ils avaient pronostiqué que le vieillard pouvait aussi bien vivre encore
-six mois que mourir d'un instant à l'autre. Cette prophétie peu
-compromettante avait néanmoins suffi pour tenir constamment la maison en
-alerte. Le jeune homme élut presque définitivement domicile dans la
-chambre du premier, qui avait remplacé pour lui celle où Emmeline était
-installée et qu'il lui avait officiellement abandonnée.
-
-On craignait que la paralysie ne montât tout à coup à la gorge; et, pour
-ne pas tuer la jeune fille, qui quelquefois dormait debout ou assise, il
-la relayait dans ses veilles nocturnes. Souvent aussi ils veillaient
-ensemble, car elle avait toujours cette appréhension qu'il ne sût pas
-s'y prendre pour retourner le moribond sur son matelas.
-
-L'hiver était venu. Ils se réfugiaient tous deux chacun dans un angle de
-la cheminée, s'enfonçant presque dans l'âtre pour se réchauffer, car
-rien ne donne aussi froid que le sommeil. Ils causaient alors tout bas
-pour ne pas réveiller le paralytique, qui de temps en temps leur disait
-du fond de son oreiller:
-
---Parlez plus haut: ça me distrait!
-
-Il se défendait énergiquement, le vieil homme. Un soir, on se répétait:
-C'est fini! et le lendemain matin on était tout étonné de le retrouver
-plus gaillard que la veille. C'est pourquoi Annette répétait
-invariablement à tous ceux du quartier qui lui demandaient des
-nouvelles:
-
---Il a des hauts et des bas.
-
-Comme il était en hausse, il profita d'un moment où Emmeline était allée
-dans sa chambre se passer un linge mouillé sur la figure, pour prier
-Albert d'aller mettre le verrou afin qu'elle n'entendît rien de ce qui
-allait se dire.
-
-Le jeune homme devina que quelque chose de grave se préparait. Il alla
-fermer le verrou, puis revint auprès de son oncle.
-
---Veux-tu que je meure content? demanda alors celui-ci.
-
---Oh! mon oncle, mon bon oncle, s'écria Albert, pourquoi parles-tu
-toujours de mourir?
-
---Veux-tu que je meure content? réitéra le vieux Dalombre. Oui, tu le
-veux, n'est-ce pas? Eh bien, écoute-moi:
-
-«Je te laisse toute ma fortune, peut-être plus considérable que tu ne la
-supposes; mais j'ai tenu à léguer à Emmeline cette maison, qui est
-devenue la sienne et dont nous n'avons pas le droit de la chasser. Qu'en
-penses-tu, Albert?
-
---Je te remercie pour elle et pour moi, mon cher oncle, dit le jeune
-homme avec effusion. Cette donation règle tout, car ce qu'elle acceptera
-de ta main, elle ne l'aurait certainement pas accepté de la mienne. Tu
-sais comme elle est fière! Elle a toujours peur qu'on ne la prenne pour
-une accapareuse.
-
---C'est précisément ce qui m'inquiète, poursuivit le vieillard. Elle est
-capable, le jour de ma mort, de faire sa malle et de s'enfuir, sous
-prétexte qu'il ne lui serait pas permis de vivre sous le même toit qu'un
-garçon de ton âge. En outre, elle refusera sans doute de te priver d'une
-partie de ce qu'elle considérera comme t'appartenant.
-
---Ça, c'est bien possible! appuya Albert.
-
---T'imagines-tu, reprit M. Dalombre, la pauvre petite retournant dans un
-magasin, à trimer douze heures par jour, pour toute récompense de
-l'admirable dévouement qu'elle m'a montré depuis tant de mois déjà. Non,
-je n'emporterai pas ce remords-là.
-
---Je te comprends, dit le jeune homme. Si tu lui faisais tout de suite
-cadeau de la maison?
-
---Après les lettres infâmes que sa présence ici a déjà provoquées, ce
-serait du beau! Toute la rue crierait qu'elle est ta maîtresse... ou la
-mienne, ajouta-t-il avec un sourire pénible.
-
---Que faire alors? demanda Albert.
-
---Une chose à laquelle j'ai pensé depuis quelque temps déjà, mon enfant.
-As-tu jamais rencontré sur ta route une créature plus désintéressée,
-plus aimante, plus simple et plus douce?
-
---Non, bien sûr.
-
---En ce cas, pourquoi chercher ailleurs? Elle a bientôt dix-huit ans, tu
-en as bientôt vingt-quatre. Ce n'est pas une fille sans dot, puisqu'elle
-apportera à son mari un immeuble qui m'a parbleu bien coûté près de deux
-cent mille francs. Me comprends-tu, Albert? Ce serait une bonne façon de
-faire cesser les cancans et les injures anonymes.
-
-Albert, qui n'avait jamais pensé à se marier, n'avait pu songer à
-épouser Emmeline. Il ressentait pour elle un profond attachement. Elle
-l'avait tant de fois remplacé auprès de son pauvre oncle! Il est certain
-qu'elle avait des yeux extraordinaires, des dents de perles et que si,
-avec le repos et le sommeil qu'elle s'était refusés jusque-là, elle
-prenait le parti d'engraisser un peu, elle ferait une femme charmante.
-Toutefois, la proposition que soumettait ainsi à brûle-pourpoint le
-moribond l'avait complètement ahuri.
-
---Tu me prends tout à fait à l'improviste, dit-il; tout ce que je peux
-t'affirmer, c'est que je suis prêt à tout pour te faire plaisir.
-
---C'est cela; réfléchis, mon cher Albert, je ne t'impose rien;
-seulement, j'aurais été on ne peut plus heureux de l'appeler ma nièce.
-
-A ce moment, Emmeline secoua le bouton de la porte qu'elle était loin de
-croire fermée au verrou. Elle s'escrimait sur la serrure, dans laquelle
-elle tournait et retournait la clef. Albert alla ouvrir discrètement,
-comme si ce bruit eût troublé la somnolence du bonhomme. Elle rentra
-alors sur la pointe du pied et pencha sa tête sur celle du vieillard;
-elle le regarda, convaincue qu'il dormait; car, à sa vue, il avait vite
-fermé les yeux, comme un enfant pris en flagrant délit de désobéissance.
-
-Le jeune homme, extrêmement gêné, prétexta une visite et sortit d'un
-trait. Quinze jours se passèrent sans qu'il eût soufflé mot à son oncle
-du plan que celui-ci avait démasqué. Après ces deux semaines,
-probablement consacrées aux plus sérieuses méditations, il s'approcha du
-vieux malade et lui dit résolument:
-
---Tu as raison: je ne trouverai jamais mieux, et puisque tu le désires,
-j'accepte!
-
-M. Dalombre eut un sursaut de joie, tant il avait conscience de faire à
-la fois le bonheur des deux seuls êtres qui lui restassent à aimer.
-
---Le sait-elle? demanda-t-il.
-
---Non, répondit Albert. C'est à toi de lui répéter ce que tu m'as dit.
-D'abord, qui prouve qu'elle voudra de moi?
-
---Tu plaisantes, fit le vieillard redevenu presque gai. On refuse de
-l'argent, mais on ne refuse pas un mari.
-
---Alors, charge-toi de me faire agréer. Mais, franchement, elle a
-jusqu'à présent fait si peu attention à moi qu'elle ne doit guère
-savoir, à cette heure, si je lui plais ou si je ne lui plais pas.
-
---Oh! sois tranquille. Je suis sûr d'avance qu'elle ne demandera pas
-quinze jours de réflexion.
-
-Le neveu quitta son oncle sur ces mots. Il se croisa en sortant avec
-Emmeline qui commençait à remarquer chez le jeune homme un certain
-embarras, dont elle était à cent lieues de pressentir les motifs. Les
-apartés entre lui et M. Dalombre lui semblaient aussi depuis quelque
-temps tant soit peu mystérieux. Mais ils étaient vraisemblablement
-nécessités par des affaires de famille qui ne la regardaient pas et
-auxquelles se rattachait sans doute l'apparition de ce notaire qui
-l'avait si fort effrayée.
-
-
-
-
-X
-
-LA FIANCÉE RÉCALCITRANTE
-
-
-Comme elle n'était pas dans le complot, elle continuait son métier aussi
-discrètement et simplement que par le passé. Albert l'observait avec
-l'intention secrète de la surprendre en état de coquetterie ou
-simplement de distraction féminine. Le paralytique, après les
-préoccupations qui venaient de l'assaillir, était retombé plus bas que
-jamais, et n'avait pas encore retrouvé la force nécessaire pour soutenir
-l'assaut d'une discussion comme celle qu'il avait résolu d'engager avec
-Emmeline. Albert avait promis à son oncle d'obéir à ses volontés, qu'on
-pouvait, vu son état, considérer comme les dernières. Mais de cette
-décision était née l'impatience de connaître l'accueil que ferait
-Emmeline à une proposition aussi inattendue pour elle. Il se tenait à
-l'écart sans oser lui adresser la parole, ni même la regarder en face.
-
-Il était si froid et si embarrassé devant elle qu'Emmeline s'imagina
-l'avoir fâché, soit par un mot dit plus haut que l'autre, soit par un
-manquement à ce qu'elle regardait comme son service obligatoire. Elle se
-reprochait déjà les deux heures de sommeil qu'elle prélevait sur chaque
-nuit, lorsqu'Albert lui demanda d'une voix un peu tremblante:
-
---Si vous voulez, mademoiselle, je veillerai ce soir avec vous, pour
-vous relayer s'il le faut, car vous vous exténuez. Vous allez tomber
-malade à votre tour.
-
---Oh! répondit-elle, je ne suis pas fatiguée du tout. Je dors dans un
-fauteuil aussi bien que dans un lit, et au moins, quand M. Dalombre a
-besoin de moi, je suis toute prête.
-
---Enfin, permettez-vous que je vous tienne un peu compagnie? Nous
-causerons, souligna-t-il.
-
---Mais, monsieur, dit-elle sans défiance aucune, j'en serai très
-contente. Je vais prier Annette de faire un bon feu.
-
-Le jeune homme ne doutait pas qu'elle ne sautât avec la plus vive
-reconnaissance sur ce projet d'union qui allait lui tomber du ciel.
-Peut-être eût-il opposé aux voeux de son oncle mourant une résistance un
-peu plus vive, s'il n'avait été lui-même, depuis quelque temps, en proie
-à une mélancolie d'ailleurs suffisamment motivée. Sa jolie petite
-maîtresse, que les façons distinguées de M. Dalombre neveu avaient
-d'abord séduite, avait fini par s'en lasser. Elle était habituée à
-recevoir, au moins deux fois par semaine, des assiettes à la tête, et ce
-manque de vaisselle cassée lui pesait. Aussi venait-elle de quitter
-brusquement le domicile illégitime pour demander à un garçon tailleur
-aux jambes tordues et au nez écrasé ces satisfactions dont elle était
-sevrée.
-
-En trouvant un beau jour le nid vide, Albert avait eu un mouvement comme
-pour s'arracher les cheveux, ne pouvant arracher ceux de l'évadée. Puis,
-il avait réfléchi que plus ou moins de cheveux qui lui resteraient ne
-rendrait pas les femmes plus fidèles. Alors, dans l'espèce de
-désorientement qui suit d'ordinaire ces mésaventures si fréquentes dans
-la vie des jeunes gens, comme aussi et peut-être davantage dans celle
-des hommes âgés, il avait embrassé comme une suprême consolation l'idée
-du mariage avec une jeune fille dont l'honnêteté le dédommagerait des
-trahisons perpétuelles contre lesquelles il saisissait l'occasion de
-réagir.
-
-Mais il ne se pressait pas outre mesure de prendre ce grand parti, se
-disant qu'Emmeline serait toujours là et qu'elle ne pouvait lui
-échapper.
-
-Aussi est-ce avec une certaine désinvolture, dans la certitude où il
-était d'être accueilli par des larmes de joie, qu'après un moment de
-silence, il lui dit, après s'être assis en face d'elle, dans le coin de
-cheminée qu'il avait adopté:
-
---Mademoiselle Emmeline, est-ce que vous n'avez jamais pensé à vous
-marier?
-
-Si elle n'avait pas eu peur de jeter dans cette pièce silencieuse une
-note trop bruyamment gaie, elle aurait certainement éclaté de rire.
-
---Moi, me marier, fit-elle; et avec qui? A moins que ce ne soit avec
-Moricaud!
-
-Moricaud était un gros chat noir qui avait pris Emmeline en affection et
-aimait à faire sur ses genoux des sommes prolongés.
-
---Vous riez de cela comme si vous étiez une enfant, reprit Albert. Mais
-vous avez dix-huit ans bientôt, et on arrive si vite à dix-neuf et à
-vingt qu'il faudrait peut-être vous occuper un peu de votre avenir. Bien
-entendu, nous ne vous abandonnerons pas; mais enfin, vous n'avez pas
-l'intention de coiffer sainte Catherine, je suppose, ajouta-t-il du même
-ton enjoué qu'elle paraissait avoir adopté au début de cette
-conversation dont, évidemment, la gravité lui échappait.
-
-Elle retomba pourtant dans son sérieux habituel et dit comme pour briser
-là:
-
---J'ai bien d'autres choses à faire qu'à m'occuper de ces niaiseries. Du
-reste, ce serait joli de ma part d'abandonner votre pauvre oncle dans ce
-moment-ci.
-
-Albert attrapa au bond cette balle inespérée.
-
---Mais, dit-il, j'ai la conviction que mon oncle serait le premier à
-vous conseiller de chercher une situation qui vous mît à l'abri des
-ennuis qu'une jeune fille seule est exposée à rencontrer constamment
-dans son chemin.
-
---Votre oncle? interrogea-t-elle avec inquiétude. Il a donc assez de moi
-qu'il voudrait me voir quitter cette maison-ci pour une autre?
-
---Dieu! répliqua Albert en riant à son tour, comme vous êtes farouche!
-Mon oncle vous aime comme... tout le monde vous aime ici, et c'est
-précisément pour que nous ne nous quittions jamais ni les uns ni les
-autres qu'il serait on ne peut plus heureux de vous savoir
-irrévocablement casée.
-
-Emmeline ouvrit les yeux d'une femme qui n'a pas compris; car, lorsque
-les femmes ne comprennent pas, elles ouvrent les yeux: ce qui ne leur
-fait généralement pas comprendre davantage.
-
---Eh bien! oui, reprit Albert. Si mon oncle m'aime comme son neveu, il
-vous aime comme sa fille: ce qui fait que vous êtes ma cousine. Or entre
-cousine et cousin la loi ne défend pas le mariage.
-
-Emmeline se leva brusquement, puis elle retomba assise. Pourquoi cette
-plaisanterie, et à quel propos M. Albert prenait-il avec elle ce ton
-subitement blessant? Car ce mot: «entre cousine et cousin la loi ne
-défend pas le mariage», lui sonna dans l'oreille comme une proposition
-libertine, qui la glaça des pieds à la tête. Aurait-il donc appris par
-hasard quelque chose, et se croyait-il en droit de ne plus se gêner avec
-elle? Ces colloques mystérieux avec le vieux Dalombre, ces moments de
-gêne faisant place tout à coup à des familiarités aussi déplacées
-qu'inattendues: oui, c'était cela. Il savait tout. A moins que cette
-attaque hardie ne fût qu'une épreuve destinée à éclaircir des soupçons
-encore indéterminés.
-
-En tout cas, si c'était un piège, elle se garderait d'y tomber. Le froid
-qui lui était monté au coeur se refléta sur sa figure, au point
-qu'Albert resta bloqué dans sa chaise, ne sachant s'il devait battre en
-retraite ou continuer à avancer.
-
-Emmeline, très inquiète et profondément intriguée par ce brusque
-changement d'allures, voulut en avoir le coeur net. Elle se rappela les
-fausses candeurs de Mlle Brigitte lorsque quelqu'un jetait dans la
-conversation une phrase à double entente, et, tout en faisant de son
-mieux pour les imiter, elle demanda:
-
---Dans quel but me dites-vous ces choses-là, monsieur? Je sais que votre
-bon oncle a un peu d'attachement pour moi. Je le lui rends bien, allez!
-Mais je suis sûre que son amitié vient de ce qu'il me croit une fille
-sérieuse et non une diseuse de bêtises.
-
---Mais moi non plus, je ne suis pas un diseur de bêtises, repartit
-Albert, et c'est parce que je vous ai toujours considérée aussi comme
-très sérieuse que je vous ai parlé sérieusement.
-
---Alors, fit-elle en essayant de rire, c'est sérieusement que vous
-m'appelez votre cousine?
-
---Je vous ai donné ce titre-là parce que je tenais à vous convaincre que
-nous vous regardons, mon oncle et moi, comme étant déjà de la famille,
-fit observer le jeune homme, n'osant pas encore mettre les points sur
-les _i_.
-
---Comment, déjà? Qu'entendez-vous par déjà? interrogea-t-elle.
-
-Il jugea qu'il avait assez louvoyé et, se levant à son tour, il marcha
-droit au lit du malade qui, la tête haussée sur ses oreillers dressés
-presque verticalement, se tenait allongé sous ses draps, comme une
-statue étendue sur une tombe, dans son suaire de marbre. M. Dalombre,
-bien qu'ayant les yeux grands ouverts, semblait n'avoir rien vu ni rien
-entendu.
-
---Mon oncle, lui cria Albert, je t'en prie, répète-lui, à cette méchante
-fille, que c'est ta volonté expresse qu'elle soit ma femme; sans quoi
-elle affectera toujours de ne pas savoir ce qu'on lui veut.
-
---Oui, Emmeline, dit le vieillard, dont les lèvres seules se décidèrent
-à bouger, oui, c'est mon désir le plus cher avant de mourir. Le hasard a
-bien fait les choses; il a amené chez nous une femme qui n'a peut-être
-pas sa pareille au monde. J'espère que vous n'allez pas attrister mes
-derniers jours par un refus.
-
-Elle fut prise d'un tremblement et s'empourpra d'une rougeur qui lui
-monta jusqu'à la racine des cheveux. Elle eut, sous les paroles du brave
-homme qui l'avait sauvée et qui complétait ainsi son sauvetage, la
-sensation d'une voleuse prise, aux magasins du Louvre, en flagrant délit
-de soustraction d'un coupon d'étoffe. Elle, épouser M. Albert Dalombre,
-pour remercier l'oncle de l'avoir arrachée de l'ignominie! Acquitter de
-cette monnaie la dette de reconnaissance qu'elle avait contractée envers
-cet homme intègre, qui s'imaginait, en mourant, ne lui léguer que le
-bien-être et qui lui léguait l'honneur et la réhabilitation! Et elle le
-laisserait, en retour, léguer inconsciemment à son neveu une honte qui
-n'aurait plus de fin: oh! ça, non, par exemple! Elle aimerait mieux
-aller chercher au bureau de M. Heurteloup un duplicata de sa carte et la
-clouer elle-même à la porte de l'hôtel.
-
-Le coup droit sous lequel elle avait bondi lui était entré si avant dans
-le coeur, le danger était si pressant et si terrible qu'elle n'éprouva
-pas le plus petit chatouillement d'amour-propre à la pensée de
-l'impression qu'elle avait produite sur ce jeune homme riche,
-intelligent, probablement plein d'avenir et qui l'avait ainsi distinguée
-dans sa camisole de garde-malade et dans son emploi de fabricante de
-potions. Elle ne vit de cette aventure que le côté fatal. On l'invitait
-à verser à boire à un ami, quand elle savait que le vin était
-empoisonné. Eh bien! non: on l'accuserait d'avoir été tout ce qu'on
-voudra, mais elle ne serait jamais une empoisonneuse.
-
-Elle s'approcha du vieillard, lui saisit la main droite, sur laquelle
-elle inclina son front après l'avoir tenue longtemps collée sur ses
-lèvres. Enfin, la tempête intérieure qui la bouleversait se fondit en
-larmes qui tombèrent toutes chaudes sur la main moite du paralysé. Quand
-elle eut bien pleuré et bien sangloté, elle releva sa tête toute
-balafrée par les ruisseaux qui lui tombaient des yeux et ne dit que ces
-mots, scandés par de gros soupirs qui lui soulevaient la poitrine et lui
-tordaient la bouche:
-
---Monsieur Albert, voulez-vous achever de veiller votre oncle, cette
-nuit? Je serais bien heureuse si vous me permettiez de rentrer dans ma
-chambre.
-
-Et, sans attendre cette permission qu'elle sollicitait, elle gagna la
-porte d'un pas hâtif et disparut dans l'ombre du corridor, laissant
-l'oncle et le neveu tout remués par cette scène de tendresse qui se
-terminait par une scène de larmes.
-
-Ils se consultèrent du regard; puis Albert vint coller son oreille à la
-serrure de la chambre où Emmeline était allée se tapir. Au bout de
-quelques minutes, il revint auprès du lit.
-
---Elle pleure encore, dit-il.
-
---Attendons! répondit le vieillard. La pauvre enfant est tellement
-nerveuse qu'elle n'a pu supporter la commotion.
-
-Le lendemain, elle reparut au chevet de son malade. Elle semblait très
-abattue et les boursouflures de ses paupières étaient telles que ses
-yeux en avaient comme diminué de moitié.
-
-Vers midi, quand Albert descendit de sa chambre pour embrasser son
-oncle, Emmeline crut devoir prévenir toute nouvelle tentative.
-
---Je ne suis ici que pour le soigner, fit-elle en le lui montrant.
-Promettez-moi de ne penser à personne autre que lui tant qu'il ne sera
-pas sur pied.
-
-C'était assez habilement renvoyer à une date indéfinie la réalisation
-des projets énoncés la veille, car ni l'un ni l'autre n'ignoraient que
-le vieux Dalombre ne se remettrait jamais.
-
-Le jeune homme fut moins blessé que surpris de ce parti pris de
-l'éliminer. Il n'était pas assez amoureux pour ne pas apprécier en plein
-sang-froid la situation qui lui était faite. Emmeline n'était rien: pas
-même une ouvrière: une apprentie. Elle ne se doutait évidemment pas
-qu'elle hériterait sous peu, hélas! d'une maison où elle était entrée
-mourante et dénuée de tout. A supposer qu'elle fût obligée de la
-quitter, étant restée près d'un an sans travailler de son état de
-modiste, elle tombait dans une misère dont il était impossible de
-prévoir le dénouement.
-
-Eh bien! malgré cette affreuse perspective à laquelle il avait opposé la
-plus brillante sécurité pour l'avenir, un nom, des relations qu'elle
-avait le droit de rêver aussi étendues et aussi distinguées que
-possible; une fortune qui l'autoriserait à la satisfaction de toutes ces
-fantaisies qui sont aux besoins réels des femmes ce que l'argent de
-poche est au budget des hommes, elle répondait par un refus qu'elle
-noyait dans des pleurs, mais à la signification duquel il n'était pas
-assez bête pour se tromper.
-
-Lui, le jeune homme du monde, avec ses vingt-quatre ans, ses yeux bleus
-et ses cheveux blonds; lui surtout l'unique héritier d'un oncle à forte
-succession, il était blackboulé par une modiste de dix-sept ans et demi,
-qui, en tout cas, avait dû, selon toutes probabilités, accorder à la
-reconnaissance ce qu'elle eût hésité à accepter pour le compte de son
-coeur.
-
-Il n'y aurait eu à ces dédains incompréhensibles qu'une explication
-logique: l'amour d'Emmeline pour un autre. Dans ce cas fréquent, toutes
-les boutades se justifient d'elles-mêmes. Une marchande de légumes aime
-un mitron. Un jeune étranger, beau, noble et millionnaire, la demande en
-mariage; elle l'envoie promener et épouse son mitron deux mois plus
-tard. On ne peut que s'incliner devant ces dénouements, produits par un
-hypnotisme spécial. Mais Emmeline n'aimait personne. Une femme, si en
-possession qu'elle soit d'elle-même, ne garde pas son secret dix mois
-sans que rien, absolument rien, en transpire. Elle n'était sortie que
-trois fois depuis son arrivée dans l'hôtel et elle n'était pas restée
-dehors un quart d'heure chaque fois.
-
-Jamais elle n'avait reçu de lettres, sauf la missive anonyme dont on
-n'avait pu déterminer nettement la provenance. Sa résolution de ne pas
-s'appeler Mme Dalombre aurait eu une base dans l'antipathie qu'il lui
-inspirait peut-être. Mais, au contraire, il s'était, dès leurs premières
-entrevues, établi entre eux ce courant sympathique et cet échange de
-familiarités qu'en dehors des couches sociales d'où ils sortent la
-jeunesse détermine chez deux êtres qui se retrouvent à la même table et
-au même foyer.
-
-Si, au lieu de l'oncle, c'eût été lui, le malade, il était sûr qu'elle
-se fût dévouée avec la même persévérance. A quel sentiment
-quintessencié, à quel sublimé de délicatesse fallait-il donc attribuer
-une décision qui démolissait tous les plans posthumes du vieux Dalombre
-et chagrinait, jusque dans la mort, cet homme de bien qu'elle entourait
-de tant de sollicitude?
-
-Trois ou quatre problèmes se superposaient ainsi dans l'esprit d'Albert.
-Elle ne prenait pas ces airs de reine, afin d'étreindre plus
-irrésistiblement un coeur qu'elle ne croyait pas posséder assez
-complètement. D'abord, elle n'avait jamais fait montre de la moindre
-combinaison de coquetterie. En second lieu, il aurait été obligé de
-supposer à cette adolescente, qui avait fait son éducation toute seule
-une dose de rouerie à décontenancer Catherine II en personne.
-
-Car, puisqu'il lui demandait formellement sa main, elle n'avait qu'à la
-lui tendre, tandis qu'elle risquait, en la retirant, de se heurter à
-l'orgueil blessé d'un jeune homme qui irait chercher fortune ailleurs.
-
-Il choisit un de ces moments d'accalmie, de plus en plus rares chez son
-oncle, et lui soumit ces diverses questions. Mais le vieillard, pour qui
-Emmeline était la perfection, tenait à ne voir dans son refus qu'un
-excès de réserve et de dévouement. Elle ne voulait pas qu'on pût la
-suspecter d'avoir sacrifié le repos de ses jours et de ses nuits à
-l'arrière-pensée d'une récompense qu'elle regardait comme hors de toute
-proportion avec les services qu'elle rendait si simplement.
-
---Et pourtant, répétait-il, je lui dois d'être encore vivant. Sans elle,
-il y a longtemps que je serais mort. Ah! si j'avais la force, je saurais
-bien la chapitrer, la chère âme. Mais voilà: quand j'ai parlé dix
-minutes de suite, il me semble que je vais passer.
-
-Toutefois, il tenta de la raisonner; et comme elle lui retapait son
-oreiller, qui s'était aplati en lui glissant sous les reins, il lui dit
-à l'oreille:
-
---Voyons! pourquoi ne voulez-vous pas d'Albert pour mari?
-
-Il lui avait murmuré ces mots d'une voix tellement humble et suppliante
-qu'Emmeline sentit toute sa force lui échapper. Il s'en fallut d'un
-moment d'égarement qu'elle ne lui criât, à lui et à toute la maison:
-
---Pourquoi? Envoyez-le demander au deuxième bureau de la première
-division de la préfecture de police!
-
-Mais elle se retint à temps et se contenta de lui objecter ce motif
-essentiellement féminin:
-
---Parce que!
-
---J'avais prévu ce qui arrive, pensa le vieillard. Elle n'acceptera pas
-plus la maison après ma mort qu'elle n'accepte aujourd'hui de devenir la
-femme d'Albert. Elle retombera ainsi sans pain et sans asile et ce sera
-de notre faute.
-
-Car, dans sa droiture, il n'admettait pas un instant que sa protégée,
-dont il avait rêvé de faire sa nièce, pût demander des secours à autre
-chose qu'au travail.
-
-Albert, à deux ou trois reprises, essaya encore d'arracher son secret à
-cette fille bizarre; mais elle l'arrêta irrévocablement dans ses
-expériences par cette déclaration sans réplique:
-
---Ce n'est pas bien de me tourmenter ainsi, monsieur Albert! Vous savez
-que je ne pourrais vous répondre qu'en m'en allant, et tant que votre
-oncle sera souffrant, j'aimerais mieux tout supporter que de le quitter.
-
-Il lui offrait son nom et elle appelait ça: «tout supporter». Il n'y
-avait décidément rien à faire. Il renonça à la «tourmenter», comme elle
-disait elle-même sans paraître se douter de la férocité du mot:
-
---C'est bien, fit-il, je ne parlerai plus de rien!
-
-Il tint parole et affecta même de ne faire porter les conversations que
-sur des sujets d'une futilité invraisemblable. Mais, par une
-contradiction fréquente, après s'être résigné, par obéissance envers son
-oncle mourant, à s'attacher, pour le restant de ses jours, à cette jeune
-fille qu'il n'avait eu le temps ni d'étudier ni de connaître, il sentit
-tout à coup son coeur regimber devant l'obstacle qu'il prévoyait si peu.
-La valeur d'une femme dépend presque toujours du prix auquel elle semble
-s'estimer, même quand ce prix est tout moral.
-
-La curiosité que sa résistance formelle--et évidemment si peu
-calculée--avait éveillée tourna peu à peu en intérêt. Entre autres
-suppositions, il se demanda si elle n'était pas enfant naturelle et si
-la crainte de voir rendue publique l'illégitimité de sa naissance
-n'avait pas exagéré ses scrupules. Elle les avait souvent entretenus du
-souvenir de son père, qui était si bon et qui lui fabriquait de petites
-brouettes tout exprès pour la traîner dedans; mais on aime tout autant
-que les autres les petits êtres qu'on a eus en dehors du
-mariage--quelquefois plus.
-
-En revanche, elle n'avait jamais ou presque jamais fait allusion à sa
-mère. Il y avait là un point noir qu'il résolut d'éclaircir; car, pour
-lui comme pour son oncle, cette tache originelle n'eût été qu'un
-_impedimentum_ secondaire. Il lui eût, au contraire, su encore plus de
-gré de la rectitude de sa conduite.
-
-Un soir donc, comme pour ne pas laisser tomber la causerie, il lui posa
-cette question:
-
---Est-ce que votre père était dévot?
-
---Oh! répondit-elle sans défiance, pas du tout. Il détestait les
-prêtres. Ce qu'il a eu de scènes parce qu'on voulait me faire faire ma
-première communion!
-
---Des scènes, avec qui?
-
---Eh bien! avec... maman, dit-elle, non sans quelque embarras; car le
-nom seul de sa mère évoquait pour elle le fantôme de Marsouillac.
-
---Alors, poursuivit Albert, ils se sont sans doute mariés civilement?
-
---Papa y tenait, expliqua-t-elle; mais il paraît que maman a dit qu'elle
-ne se marierait plutôt pas. Alors, il a cédé. Il était si bon!
-
---Ce qui ne l'a pas empêché de se marier civilement tout de même,
-insista le jeune homme. Vous savez bien qu'en France le mariage
-religieux ne compte pas et que si l'on n'a pas passé par la mairie, il
-n'y a rien de fait.
-
-Cette explication ne tenait pas debout, l'Église n'ayant le droit
-d'enregistrer que les mariages déjà consacrés par l'officier de l'état
-civil. Mais Albert s'y prenait comme il pouvait pour obtenir des aveux.
-
---Bien entendu! répliqua Emmeline. Papa avait son acte de mariage et son
-acte de naissance dans un petit coffre. Je les ai retrouvés tous les
-deux après sa mort.
-
---Et où sont-ils maintenant?
-
---Ma foi, je ne sais plus trop, repartit la jeune fille, qui, en effet,
-aurait dû les avoir en sa possession, puisqu'elle s'était donnée comme
-orpheline de père et de mère. Elle ajouta: «Je crois qu'ils sont restés
-chez Mme Gandoin, ma patronne. Mais on peut toujours s'en faire délivrer
-une copie à la mairie du vingtième arrondissement.»
-
-Si sa venue au monde avait été accompagnée de la moindre irrégularité,
-Emmeline n'aurait pas indiqué avec cette placidité l'endroit où il était
-si facile d'en acquérir la certitude. Là n'était donc pas la clef du
-mystère.
-
-Force fut au jeune homme de s'occuper continuellement de cette petite
-sauvage, dans la maison de laquelle il vivait et qui le faisait marcher
-d'étonnement en étonnement. Elle reprit son train-train, sans paraître
-avoir prêté une importance trop considérable aux propositions dont elle
-venait d'être l'objet ou plutôt la victime et qu'elle sembla oublier au
-bout de quelques jours.
-
-Ce fut alors qu'Albert, sevré d'amour par la fugue de sa petite et se
-voyant dédaigné par la femme honnête, après avoir été radicalement
-trompé par celle qui ne l'était pas, engendra une sorte de mélancolie à
-travers laquelle l'image d'Emmeline, qu'il voyait à chaque instant, se
-mit à tournoyer, même quand il ne la voyait pas.
-
-Lorsqu'elle passait devant lui, en baissant ses grands yeux, dont le
-velours l'enveloppait tout entier, il la comparait à cette Milanaise
-cabalistique connue en peinture sous le nom de la Joconde. Sa taille,
-dont il s'était jusque-là borné à remarquer la finesse, lui paraissait
-maintenant serpentine et ondulante. Cette fille le troublait
-positivement. Quelle puissance de fée possédait-elle donc pour se
-permettre de se jouer d'un jeune homme qui aurait dû représenter pour
-elle ce que les princes des contes d'enfants représentent pour une
-gardeuse de moutons qu'ils rencontrent dans une forêt?
-
-C'était la première fois qu'il la trouvait «désirable». Il attribua
-d'abord à un dépit irraisonné les modifications que subissaient peu à
-peu les jugements qu'il avait jusque-là portés sur elle. Bien qu'il eût
-son dernier examen de droit à passer, presque toujours son travail
-commencé s'achevait en rêveries; et comme il dessinait un peu, il se
-surprenait constamment à esquisser à la plume le profil d'Emmeline sur
-les marges de ses cahiers.
-
-Il se disait:
-
---C'est Peau-d'Ane. Elle va se transfigurer un jour et nous apparaître
-les cheveux constellés de pierreries, en riant de la crédulité des naïfs
-qui l'avaient prise pour une pauvresse.
-
-La tasse de bouillon que, sur le midi, elle apportait tous les jours à
-l'oncle faisait au neveu, qui la lui regardait verser, l'effet d'une
-boisson divine, et il comprenait à peine que la paralysie du malade n'y
-cédât pas instantanément.
-
-Elle lui avait, selon le langage des étudiants, si inexorablement
-«remisé son fiacre» que lui reparler amour eût été piteux. Cependant, il
-conservait des doutes sur la sincérité de ses échappatoires. Il resta
-huit jours entiers sans livrer un pouce de fer, affectant des airs
-d'homme qui pense à tout excepté à ce vague projet de mariage. Il criait
-très haut, du corridor dans la cuisine:
-
---Vous savez, Annette, je ne viendrai pas dîner ce soir: je suis invité!
-
-Il sortait à six heures, en cravate blanche, allait s'attabler tout seul
-dans un restaurant quelconque et rentrait vers les neuf heures et demie
-comme pour s'informer de l'état de son oncle. Il n'aurait pas mieux
-demandé que de s'asseoir à côté d'elle et de deviser comme naguère
-d'incidents plus ou moins futiles; mais il n'osait plus. Elle aurait cru
-qu'il faiblissait et il avait fait serment de mourir debout.
-
-Un matin, cependant, il l'entendit appeler: «Monsieur Albert! monsieur
-Albert!» D'un bond il fut dans la chambre de son oncle, qui venait
-d'avoir une syncope. Emmeline le soutenait par les épaules et en courant
-à lui avait perdu son peigne, dont la chute avait ouvert les écluses à
-une cascade de cheveux châtain palissandre rebondissant un peu partout
-autour de sa tête et formant au-dessus de ses yeux noirs un bandeau
-avancé, dans l'ombre duquel ils fulguraient comme deux pointes d'acier.
-
-Le vieux Dalombre revint à lui, et un oeuf à la coque qu'il avala d'un
-trait lui rendit un peu des forces qu'il épuisait chaque jour davantage
-par sa persistance à refuser à peu près toute nourriture.
-
-Une heure après cette souleur, Emmeline était encore auprès de lui se
-contentant d'écarter de la main ses cheveux, quand ils la gênaient trop
-dans son service.
-
-Albert la trouva si nature dans ce dévergondage de toilette qu'il lui
-dit au moment où, après avoir ramassé son peigne, elle levait les bras
-pour ramasser aussi sa chevelure:
-
---Ne vous recoiffez pas encore, voulez-vous? J'aimerais à vous dessiner
-comme vous êtes là.
-
---Je veux bien, fit Emmeline en s'asseyant et en cherchant d'elle-même
-une pose. Justement, j'ai toujours eu envie d'avoir mon portrait, mais
-un vrai portrait. On ne m'a jamais fait qu'une fois ma photographie.
-
---Et chez qui vous l'a-t-on faite? demanda Albert, qui rêvait déjà de
-s'en procurer une épreuve.
-
-Mais Emmeline, à qui ce mot imprudent venait d'échapper, se rappela
-subitement dans quelles circonstances, dans quel atelier et en quelle
-compagnie elle avait offert sa tête à l'objectif. Elle se hâta de
-glisser sur cet épisode de sa vie, en laissant tomber négligemment cette
-phrase:
-
---Oh! c'était à la fête de Saint-Cloud, je crois. J'étais toute petite.
-Papa m'avait fait entrer chez un de ces photographes ambulants: vous
-savez.
-
-Albert n'avait choisi le prétexte d'un portrait à essayer que pour être
-autorisé à rester en face d'elle un laps de temps appréciable. Il tailla
-plusieurs crayons, prit ses mesures, se leva pour lui replacer lui-même
-le bras dont l'attitude était forcée. Elle y allait bon jeu, bon argent,
-lui demandant toutes les deux minutes:
-
---Suis-je bien comme ça? Faut-il me placer plus de trois quarts?
-
-Lui, la voyant tout à son personnage, plus familière et meilleure enfant
-que de coutume, se décida subitement à frapper un coup suprême. Tout en
-crayonnant avec une feinte attention, tantôt dardant les yeux sur elle,
-tantôt les fixant sur son papier, il lui dit du ton le moins apprêté et
-comme il lui aurait annoncé qu'il venait d'acheter un chapeau neuf:
-
---A propos: vous savez que je vais me marier!
-
-Elle rompit sa pose et se mit à sauter sur sa chaise en battant des
-mains:
-
---Oh! quel bonheur! fit-elle.
-
-Ce «oh! quel bonheur!» signifiait pour elle: Enfin, je n'aurai plus aux
-offres de M. Dalombre et de M. Albert à opposer des refus, qu'elle avait
-dû renoncer à justifier, tant ils étaient incompréhensibles. Elle fêtait
-ainsi sa délivrance et reprenait possession d'elle-même.
-
-Mais cette exclamation prenait pour Albert, qui l'avait provoquée, un
-tout autre sens. Il n'y découvrait que celui-ci:
-
-«Enfin, vous allez donc me laisser un peu tranquille!»
-
-Il n'avait certes pas compté sur un évanouissement ou quelque scène de
-désespoir. Il ne s'était pas attendu à ce qu'elle s'écriât en se tordant
-les bras:
-
-«Mais vous n'avez donc pas deviné que je vous aime et vous ne voyez pas
-que vous me percez le coeur!»
-
-Néanmoins, cette explosion de joie lui parut passer la mesure. Il se
-contint pourtant et continua sans lâcher son crayon:
-
---Oui, j'épouse Mlle Humbertot.
-
---Comme vous faites bien! dit Emmeline. Elle est si gentille et si
-distinguée, et, avec ça, instruite et si bonne musicienne! C'est moi qui
-voudrais jouer du piano comme elle!
-
-Albert n'eut pas la force d'en entendre davantage. Il se leva
-violemment, lança au milieu de la chambre le carton qui soutenait le
-papier sur lequel il dessinait, et sans avoir égard à son oncle, dont
-cette sortie pouvait interrompre le sommeil, il dit d'une voix rageuse à
-Emmeline stupéfaite:
-
---Vous n'avez ni coeur, ni âme, ni intelligence. Je ne me marie ni avec
-Mlle Humbertot ni avec personne. Je tenais à m'assurer du degré
-d'a...mitié qui vous attachait à mon oncle et à moi. Je suis fixé
-maintenant. Bonsoir!
-
-Il saisit son chapeau d'une main tremblante et sortit comme un homme
-qui, ayant pris une résolution, n'attendait que l'occasion de
-l'exécuter. Le fait est qu'il n'avait rien résolu du tout et que, ne
-sachant quelle attitude garder après cet éclat, il éprouvait simplement
-le besoin d'aller respirer dehors.
-
-Emmeline, toute confuse d'avoir donné dans ce grossier panneau, eut le
-pressentiment que l'heure des complications allait sonner. Il lui
-devenait excessivement difficile de se retrouver en face de ce jeune
-homme, qui lui avait répété sous toutes les formes: «Je vous aime!» et à
-qui elle avait en définitive répondu:
-
-«Dieu! quel plaisir que vous me feriez si vous en épousiez une autre!»
-
-Quitter la maison, elle ne le pouvait plus, puisque c'eût été tuer le
-pauvre paralytique, en tout et pour tout coupable d'attachement pour
-elle; rester, c'était s'exposer, de la part d'Albert, à des
-manifestations réitérées devant lesquelles elle finirait peut-être par
-perdre son sang-froid et défiler le chapelet des impossibilités
-auxquelles se heurtaient les plans formés par M. Dalombre et par lui.
-
-Oui, plutôt que de lui apporter en ménage la tare qui faisait d'elle une
-pestiférée, elle avouerait tout et, au besoin, retournerait là d'où elle
-venait. Il n'avait pu l'avoir contre ses quarante ou cinquante mille
-livres de rentes, il l'aurait pour cent sous; mais il constaterait au
-moins qu'elle avait mieux aimé replonger dans la boue que de
-l'éclabousser, lui et son oncle, avec celle dont elle était déjà
-couverte.
-
-C'était pour éviter cette effrayante alternative qu'elle se décida au
-compromis suivant: quand Albert serait là, elle resterait dans sa
-chambre, sans risquer même un pas dans les couloirs. Quand il n'y serait
-pas, elle irait occuper son poste auprès du malade.
-
-Elle n'eut pas à expérimenter cette résolution, car Albert ne reparut
-pas le lendemain, non plus que le surlendemain, non plus que les quatre
-jours qui suivirent. Il se bornait à envoyer tous les matins chercher
-par un commissionnaire des nouvelles de son oncle.
-
-Au bout de la semaine, comme s'il n'avait pu amasser que pour sept jours
-d'énergie, il fit sa rentrée rue de Berlin. Mais il était changé à ne
-pas le reconnaître. Annette, qui ne se piquait pas d'être physionomiste,
-s'écria pourtant malgré elle:
-
---Oh! comme M. Albert a les traits tirés!
-
-L'amour est la plus fréquente et, certainement, la plus cruelle des
-maladies, puisqu'elle pousse à des transports au cerveau qui aboutissent
-quelquefois à l'assassinat ou au suicide. Et, pour comble d'infortune,
-c'est à qui rira le plus volontiers de ceux qui en sont atteints.
-Albert, de peur que ses camarades de l'École de droit ne devinassent son
-état morbide, s'était, d'un dimanche à l'autre, enfoui dans une petite
-chambre d'hôtel qu'il avait louée à la quinzaine, pensant vaguement
-qu'il ne l'habiterait pas plus longtemps et d'où il n'était guère sorti
-que pour aller prendre des repas infinitésimaux dans un obscur café.
-
-Il ne mangeait pas et parlait tout seul, si bien que les garçons qui le
-servaient le regardaient en silence tenir des discours à son assiette
-presque toujours vide. Ce régime débilitant lui avait assez promptement
-creusé les joues pour qu'au retour de ce neveu non prodigue--car il
-n'avait jamais aussi peu dépensé de sa vie--tout le personnel de l'hôtel
-s'exclamât sur sa mauvaise mine.
-
-Comme tout le monde, elle fut frappée de ses airs décomposés.
-
---C'était donc vrai? se dit-elle. Il m'aimait pour de bon. Ah! le
-malheureux!
-
-Cette fois, il n'essaya de la prendre ni par les sentiments ni par la
-violence. Il se contentait de se promener de chambre en chambre, dans sa
-pâleur spectrale, l'évitant avec le même soin qu'il la poursuivait
-autrefois. C'était elle, maintenant, qui semblait le rechercher, comme
-pour lui faire comprendre qu'elle ne lui gardait pas rancune et qu'en
-dehors d'une question absolument spéciale, elle lui était toute dévouée.
-
-Il s'enfermait souvent pendant des heures avec son oncle, et ressortait
-les yeux rouges.
-
-Son appétit était tombé tellement au-dessous de rien qu'Annette était
-obligée de se fâcher pour lui faire avaler un potage. Emmeline avait
-recommandé à la Bretonne de lui fabriquer des consommés composés des
-ingrédients les plus nourrissants; et encore, pour en profiter,
-fallait-il qu'il les absorbât d'un trait comme une potion d'huile de
-foie de morue. S'il avait l'imprudence de s'interrompre dans sa
-dégustation, il reposait le bol à moitié plein et n'y touchait plus.
-
-Ce qui affligea profondément Emmeline, ce fut le changement qu'elle ne
-tarda pas à remarquer dans l'attitude de M. Dalombre à son égard. Il se
-laissait passivement soigner, sans aucun de ces remerciements ou de ces
-sourires dont il était ordinairement si prodigue. Quand elle approchait
-du lit, il baissait ou détournait les yeux et affectait d'ignorer
-qu'elle fût là.
-
-Elle avait tant soit peu compté sur le vieillard pour rappeler le jeune
-homme à la raison. Elle fut navrée de voir que ce dernier appui lui
-manquait. Jamais elle n'avait aimé et se faisait de l'amour l'image la
-plus saugrenue. Elle ne s'expliquait donc en rien ce que pouvait
-ressentir ce fils de famille, à qui il était si facile d'aller se
-distraire avec des amis, et qui se confinait dans une chambre contiguë à
-celle de son oncle, comme un prisonnier sur parole.
-
-Elle plaignait Albert, comme on plaint un infortuné dont la tête
-déménage; mais elle s'étonnait vivement de la part de responsabilité que
-M. Dalombre, en possession, lui, de tout son bon sens, lui attribuait à
-elle dans ce dérangement cérébral. Est-ce que c'était de sa faute si
-Albert s'était ainsi toqué d'elle? le mot «toqué» lui paraissant le seul
-qui convînt pour qualifier un pareil état mental.
-
-Cependant, les mines rébarbatives qui l'entouraient finirent par lui
-mettre au coeur un certain remords. On ne l'aurait pas traitée en
-coupable si, dans cette affaire, elle n'avait rien eu à se reprocher. Un
-jour que le vieux Dalombre, en recevant d'elle une tasse de tisane, lui
-avait lancé un regard dur aussitôt abaissé, elle lui entoura le cou de
-ses deux bras et lui dit toute en larmes:
-
---Monsieur Dalombre, ne me faites pas cette figure-là! Je vous jure que
-je ne suis pas une mauvaise fille.
-
---En attendant, répondit-il sèchement, vous êtes cause que ce pauvre
-Albert va tomber malade. On croirait vraiment que vous nous avez jeté un
-sort à tous.
-
-Cette allusion, essentiellement bretonne, aux pratiques de la
-sorcellerie du moyen âge troubla considérablement Emmeline, qui
-craignit, en effet, d'avoir, par sa seule présence, endiablé cette
-honnête maison.
-
---Si cela est, dit-elle, je n'ai plus qu'à m'en aller.
-
---Ce serait inutile, Albert vous suivrait! riposta le paralytique. A
-cette heure, il n'y a plus qu'à laisser aller les choses.
-
---Mais, monsieur Dalombre, demanda-t-elle avec une candeur qui eût fait
-sourire tout autre qu'un homme aussi inquiet, comment expliquez-vous
-qu'il se soit imaginé de m'aimer comme ça, sans motif? Nous avons vécu
-ensemble ici près d'un an sans qu'il ait seulement fait attention à moi.
-Je ne suis pas plus belle que je n'étais l'année passée. Ce serait
-plutôt le contraire.
-
---Ces phénomènes-là ne s'expliquent pas, fit le vieillard. C'est moi qui
-ai eu tort de lui parler de vous si obstinément. Votre entêtement a fait
-le reste. Il ne vous aimait pas; il vous aime. Voilà tout.
-
-Et il tourna la tête du côté du mur pour mettre fin à une conversation
-qui lui était évidemment des plus pénibles.
-
---Je ne peux pourtant pas devenir leur mauvais génie, pensa-t-elle. Eh
-bien! tant pis!
-
-Voici à quel projet elle s'arrêta: puisqu'Albert l'aimait à ce point
-qu'il était incapable de vivre sans elle; que cet amour, enfin, prenait
-tous les caractères de l'aliénation mentale, elle ne serait pas sa
-femme, elle se résignerait à être sa maîtresse. Au moins, ce qu'elle en
-ferait, ce serait pour le bien, non pour le mal. Un de plus, un de
-moins, est-ce que ça comptait pour elle? D'ailleurs, elle leur devait
-bien ce sacrifice-là. Seulement, elle le supplierait de n'en pas
-souffler mot à son oncle. Non: aux yeux de ce brave et digne homme, elle
-tenait à rester une honnête fille. Avec les moindres précautions, il n'y
-verrait que du feu, puisqu'il ne quittait pas son lit et que, selon
-toute apparence il ne le quitterait que pour entrer dans un autre d'où,
-alors, il ne sortirait plus.
-
-Est-ce que, du reste, M. Albert n'était pas un garçon des plus
-distingués? Elle aurait été trop heureuse là-bas de n'être en rapport
-qu'avec des jeunes gens comme celui-là. Il serait étrange qu'elle se
-montrât maintenant si difficile.
-
-Elle se rabaissait ainsi volontairement, afin de se donner le courage
-d'arracher tout à coup le manteau d'honorabilité qui la couvrait et qui
-faisait tout son bonheur, en même temps qu'il avait fait son salut. Elle
-retournait d'elle-même au bagne d'où elle s'était évadée, car, dans
-l'amour, elle ne distinguait nettement que la prostitution, et celle à
-laquelle elle se contraignait, pour être clandestine, n'en était pas
-moins honteuse.
-
---Oh! se dit-elle, c'est horrible! si je ne veux pas être une ingrate et
-une coquine, il faut que je redevienne une salope!
-
-Et la preuve de dévouement qu'elle se décidait à donner à ses sauveurs
-était d'autant plus cruelle que, certainement, personne ne lui en
-saurait gré.
-
-Après avoir creusé, mûri, travaillé et passé au crible cette solution,
-elle reconnut qu'elle n'en avait aucune autre à opposer. Elle dit:
-«Allons!» comme quelqu'un qui se prépare à sauter un fossé sans savoir
-s'il atteindra l'autre bord ou s'il tombera au beau milieu du bourbier.
-
-De même que Judith avait revêtu ses plus riches vêtements pour se rendre
-au camp d'Holopherne, elle pressa l'achèvement d'une petite robe à raies
-blanches et mauves, dont le corsage à revers s'évasait à la Charlotte
-Corday. L'encolure, échancrée jusqu'aux premières blancheurs du dos, lui
-dégageait le derrière de la tête, que surplombait le réseau massif de
-ses cheveux.
-
-Elle avait toujours été trop occupée auprès de son malade pour trouver
-le temps nécessaire à l'essayage. Elle envoya chercher la couturière et
-lui demanda instamment de lui apporter sa robe neuve le surlendemain. Au
-jour convenu, vers les cinq heures du soir, elle était sous les armes.
-Elle attendit qu'Albert descendît dans la salle à manger, où son couvert
-était solitairement mis.
-
-Lorsqu'il fut à table, prêt à expédier une aile de poulet afin de se
-soustraire le plus tôt possible à cet isolement, elle ouvrit brusquement
-la porte et, comme étonnée de le voir dans la salle à manger, elle
-poussa un petit cri:
-
---Ah! pardon!
-
---Entrez, mademoiselle, j'ai fini, dit Albert en se levant.
-
---Mais, restez donc, au contraire, fit-elle d'un air souriant. Je n'ai
-pas dîné non plus. Votre oncle dort. Si vous me le permettez, je vais
-m'asseoir à votre table. Je ne vous ennuierai pas longtemps. En deux
-bouchées, ce sera fait.
-
-Il y avait au moins huit jours qu'elle ne lui en avait débité autant.
-Albert leva les yeux sur elle presque avec reconnaissance. Elle lui
-parut charmante dans sa petite toilette première révolution. Il ne
-répondit pas et changea son couvert de place, l'invitant ainsi à prendre
-celle qu'il lui abandonnait.
-
-Elle s'y assit gaiement, avec une sorte de coquetterie familière dont il
-s'étonna:
-
---Voulez-vous me donner un peu de poulet? réclama-t-elle en lui tendant
-son assiette.
-
-Albert, tout désarçonné, coupa et servit en tremblant le morceau
-demandé.
-
---Mangez donc! vous ne mangez pas! reprit-elle. Vous devez pourtant
-avoir besoin de vous refaire, car vous avez joliment maigri depuis
-quelque temps.
-
---Ah! vous trouvez! C'est possible, murmura-t-il.
-
-Elle se pencha de côté comme pour se rapprocher de lui et, lui dardant
-au plus profond des yeux des regards fixes et troublants:
-
---Voyons, monsieur Albert, dit-elle, pourquoi vous faites-vous du
-chagrin? Il faut être raisonnable.
-
-Il eût été en droit de lui répondre:
-
---Je ne me fais pas de chagrin, attendu que le chagrin se fait tout
-seul; et si je ne suis pas raisonnable, c'est parce que j'ai perdu la
-raison.
-
-Mais l'amour n'a pas cette logique. Il fut tellement ravi de ces bonnes
-paroles, sur lesquelles il ne comptait plus, qu'il la regarda à son
-tour, non pas fixement, mais tendrement et languissamment, comme un noyé
-à qui une médication énergique vient de faire entr'ouvrir les paupières.
-
---Et puis, ce qu'il y a de plus grave, insista-t-elle, c'est que vous
-causez beaucoup de peine à votre oncle.
-
-Cette fois il eut un petit mouvement de révolte:
-
---Si quelqu'un lui cause de la peine, fit-il légitimement observer, ce
-n'est pas moi, c'est vous!
-
---Moi! se récria Emmeline, poussant la mauvaise foi à ses dernières
-limites, de quoi suis-je coupable?
-
---Vous n'êtes coupable que de ne pas m'aimer, soupira-t-il. Ce n'est pas
-un crime, je le sais. C'est seulement un grand malheur, contre lequel ni
-mon oncle ni moi ne sommes de force à lutter.
-
---Mais, dit-elle en jouant l'étonnement, je vous aime de tout mon coeur
-lui et vous.
-
---C'est clair! fit Albert avec découragement, vous n'avez aucune raison
-de nous en vouloir. Vous m'aimez de tout votre coeur, comme on aime son
-parrain ou son père nourricier. Je préférerais un peu de haine, ma
-parole d'honneur! Ce serait moins cruel.
-
---Non, je vous assure, monsieur Albert, j'ai une grande, une très grande
-affection pour vous.
-
-Elle allait continuer: mais il l'interrompit sur le mode ironique:
-
---Ah! parlons-en, de votre affection, vous m'en avez donné de belles
-preuves! J'étais désespéré. Je comprenais l'impossibilité de vivre plus
-longtemps en tête-à-tête avec une femme qui m'avait repoussé comme un
-chien. Je suis resté hors de la maison pendant huit jours. Eh bien! vous
-n'avez pas même cherché à savoir ce que j'étais devenu et si j'étais
-mort ou vivant.
-
---Vous vous trompez, dit-elle. Demandez à Annette combien de fois j'ai
-pleuré pendant votre absence.
-
-Si ce n'était pas précisément là un aveu, c'était tout au moins une
-tentative de réconciliation. Le jeune homme l'accueillit avec transport,
-l'amour n'étant généralement pas fier. Il décrivit son supplice comme
-s'il s'y complaisait, oubliant parfois que celle à qui il le détaillait
-en était précisément la cause.
-
-Quand il eut fini l'addition et présenté ainsi la note de ses
-souffrances, elle y ajouta ce paraphe:
-
---Eh bien! et moi, croyez-vous donc que j'étais plus heureuse que vous?
-
---Est-ce possible! répliqua Albert stupéfié, vous étiez malheureuse
-aussi.
-
-Elle se tut et baissa la tête dans l'attitude d'une innocente qui a
-failli laisser échapper le secret de sa vie. Il lui saisit la main et,
-la lui serrant entre les deux siennes, il lui dit gravement:
-
---Répétez-moi que vous aussi, vous étiez malheureuse!
-
---Oui, très malheureuse, dit-elle, continuant son rôle de provocatrice.
-
---Vous ne m'exécrez donc pas?
-
---Mais non!
-
---Vous m'aimiez donc un peu?
-
---Mais oui!
-
-Albert fondit sur la main qu'il tenait et la couvrit de baisers, qu'elle
-laissa prendre passivement. Quand il en eut son compte, il lui demanda,
-les yeux tout à fait dans les yeux, car il s'était visiblement rapproché
-d'elle:
-
---Alors pourquoi me repoussiez-vous?
-
-Elle sentit qu'elle ne pouvait se dispenser d'ajouter quelque chose à
-son «parce que» ordinaire. Elle hésita un moment, puis elle dit en
-appuyant la tête sur l'épaule du jeune homme:
-
---Parce que je ne croyais pas qu'un fils de bonne famille comme vous
-était capable d'aimer sérieusement une pauvre fille comme moi.
-
---Ah! par exemple! fit Albert radieux, vous avez une bien triste opinion
-de moi. Y a-t-il au monde une femme qui, comme honnêteté, comme
-désintéressement, comme coeur, soutiendrait la comparaison avec vous?
-D'ailleurs, est-ce que l'amour n'est pas au-dessus de ces niaiseries
-sociales?
-
-Il était tout à fait à ses côtés, son bras s'était coulé entre elle et
-le dossier du fauteuil; si bien qu'il la tenait et n'avait qu'un
-mouvement à faire pour la ramener jusque sur sa poitrine. Il approcha sa
-bouche de l'oreille d'Emmeline et lui murmura:
-
---Ainsi vous n'êtes plus fâchée du tout?
-
---Plus du tout!
-
---Vous êtes bien sûre maintenant que j'étais sincère?
-
---Sans cela, est-ce que je serais ici comme ça, tout près de vous?
-répondit-elle, en se câlinant contre lui et mêlant ses cheveux bruns à
-ses cheveux blonds.
-
---Alors, dit-il, après l'avoir presque attirée sur ses genoux, vous
-consentez à être à moi?
-
---Oui!
-
-Elle attendait ce mot: «vous consentez à être à moi», et la netteté de
-sa réponse prononcée à travers les baisers dont il la saturait lui
-paraissait le prélude immédiat de sa défaite voulue. Elle fut donc des
-plus surprises de voir Albert, après une dernière et plus convulsive
-étreinte, se lever brusquement et courir comme un fou à la chambre du
-malade, à qui il cria avant même d'avoir ouvert la porte:
-
---Mon oncle! Elle a dit: oui! Elle veut bien être ma femme, ah! que je
-suis heureux!
-
---Emmeline, mon enfant!... ma chère nièce! Venez m'embrasser... ah! je
-savais bien que vous ne nous feriez pas mourir de chagrin tous les deux,
-dit le vieillard tout secoué par l'annonce de ce grand événement.
-
-Emmeline s'aperçut qu'elle était prise. Les avances qu'elle avait faites
-à Albert, il les avait acceptées comme un acquiescement définitif à ce
-mariage, auquel elle s'était si longtemps dérobée. Il avait cru qu'elle
-ne livrait d'elle que son coeur et sa main et il avait loyalement remis
-le reste après la cérémonie. Elle se résignait à faire de lui son amant
-et elle venait d'en faire son mari.
-
-Il était pourtant difficile à Emmeline d'expliquer à Albert qu'il y
-avait maldonne et que si le oui par elle prononcé comptait pour l'amour,
-il ne comptait pas pour le mariage.
-
---Comment me dégager maintenant? pensa-t-elle. C'est la fatalité qui
-nous a tous menés là.
-
-D'ailleurs, le neveu, pas plus que l'oncle, ne lui accorda le temps de
-reprendre sa parole. Le vieux Dalombre était pressé, sentant la mort
-venir, et eût été fort déconfit que l'enterrement précédât la noce. Il
-était absolument inutile de prendre ces ajournements que les pudeurs
-sociales imposent presque toujours. Les futurs se connaissaient
-suffisamment, puisque depuis un an ils couchaient dans la même maison:
-elle, au rez-de-chaussée, lui, au premier étage, et que ce n'était
-certainement pas de la faute d'Albert s'ils n'avaient pas toujours dîné
-à la même table.
-
-Du moment où les accordailles étaient publiques, mieux valait brusquer
-le dénouement, ne fût-ce que pour arrêter au passage les nouvelles
-lettres anonymes que des ennemis inconnus préparaient peut-être dans
-l'ombre.
-
---A présent, il ne s'agit pas de s'amuser! fit observer le malade. Je
-tiens à être de la fête. Dès demain, nous allons procéder aux
-publications. Il faut que dans douze ou quinze jours tout soit terminé.
-
-Il manda Emmeline auprès de son lit et lui dit d'une voix débordante
-d'attendrissement:
-
---Depuis que vous avez mis votre petit pied ici, je vous ai toujours
-regardée comme ma fille. Vous seule m'avez remplacé l'autre. Un père qui
-marie sa fille est obligé de la doter. Cette maison vous appartient,
-vous l'apportez en mariage à Albert. C'est nous, maintenant, qui sommes
-chez vous, et, ajouta-t-il en souriant d'un bon sourire, quand votre
-vieil infirme de père vous gênera trop, vous aurez le droit de le mettre
-à la porte.
-
-Emportée par ce tourbillon d'événements presque féeriques, elle finit
-par accepter les dédommagements que la destinée lui offrait.
-
---Je le rendrai si heureux, se disait-elle, qu'il n'aura pas à se
-repentir d'avoir fait de moi une honnête femme.
-
-Albert exultait. On n'aime invinciblement que les femmes par lesquelles
-on a souffert.
-
-Quand son oncle lui avait, un beau matin, mis en tête la possibilité de
-cette union, il avait demandé à réfléchir, n'éprouvant aucune tendance à
-rompre avec le célibat. C'est seulement à partir du jour où Emmeline
-l'avait éconduit, presque en le rudoyant, que la pointe du poignard
-avait commencé à lui chatouiller le coeur. A cette heure, il lui
-semblait qu'il l'avait aimée, qu'elle l'avait repoussé toute sa vie, et
-qu'il venait enfin d'atteindre le but qu'il poursuivait depuis trois
-semaines et qu'il s'imaginait très réellement poursuivre depuis des
-années.
-
-
-
-
-XI
-
-LA FAMILLE DE LA MARIÉE
-
-
-Après les deux jours qu'Emmeline avait réclamés pour se reconnaître,
-Albert lui dit, un soir, devant M. Dalombre:
-
---Mon intention est d'aller demain à la mairie pour faire publier les
-bans. Hélas! ma chère Emmeline, nous n'aurons à notre mariage ni nos
-pères ni nos mères. C'est notre bon oncle qui nous en tiendra lieu à lui
-tout seul.
-
---Et encore! soupira le vieil alité. Je ne serai même pas en état
-d'offrir mon bras à la mariée.
-
---Qui sait? dit Emmeline, à qui l'espérance ne coûtait rien.
-
---Voyons! reprit le jeune homme, revenant aux questions pratiques: il
-nous faut nos actes de naissance, les actes de naissance de nos parents
-et leurs actes de mariage. Avez-vous tout cela? demanda-t-il à Emmeline.
-
---Non, répondit-elle; mais rien n'est plus facile que de se les faire
-délivrer dans les mairies où ils ont été déclarés et où ils se sont
-mariés.
-
---Bien! Maintenant, l'acte de décès de votre père et celui de votre
-mère?...
-
-Elle devint d'une pâleur qu'Albert eût certainement remarquée, si
-l'abat-jour de la lampe n'eût interposé entre la lumière et elle une
-forte épaisseur de carton. L'acte de décès de son père, il était aisé de
-se le procurer; mais celui de sa mère, qu'elle avait déclarée morte et
-qui ne l'était pas? Une sueur froide lui mouilla les tempes. Que faire?
-
---Est-ce que l'acte de décès est indispensable aussi? demanda-t-elle,
-pour gagner du temps.
-
---Absolument, n'est-ce pas, mon oncle? dit Albert.
-
---Sans doute, fit le vieillard, puisque, si l'acte de décès des parents
-n'est pas fourni, il faut leur consentement écrit.
-
-Les yeux d'Emmeline s'emplirent d'épouvante. Il lui était impossible de
-revenir sur son premier mensonge; et, quand elle eût osé tenter cette
-rectification ridicule: «J'avais cru que ma mère était morte, mais je me
-rappelle maintenant qu'elle est vivante», la mettre en scène, c'était
-l'étalage au grand jour de toutes les mystérieuses horreurs du passé.
-Puis, cette femme, toujours entre deux vins, et Marsouillac brochant sur
-le tout, quelle société à présenter à la rigidité de ces Bretons, qui
-avaient fait d'elle une madone! Renoncer au mariage n'était rien, mais
-leur dire: «Voilà ma famille!» plutôt s'évader de l'hôtel et retourner
-au _Perroquet bleu_.
-
---Nous nous occuperons de toute cette paperasserie demain matin,
-dit-elle. Ce soir, je suis tellement lasse que je ne serais même pas
-capable de me rappeler les arrondissements où nous aurons affaire.
-Adieu, monsieur Dalombre, adieu, Albert!
-
-Elle ouvrit la porte de sa chambre et, après l'avoir refermée au verrou,
-tomba en tournoyant sur son lit. Dès le premier pas qu'elle risquait
-hors de l'ombre où elle s'était confinée, le terrain lui manquait.
-Déchirée, affolée, se voyant acculée à une imposture dont il ne lui
-était plus permis de sortir, elle en arrivait à se dire:
-
---Dieu! pourquoi n'est-ce pas ma mère qui est morte à la place de mon
-pauvre père?
-
-Il est vrai que si l'ordre des décès s'était trouvé interverti, elle
-n'aurait pas eu à échapper aux étreintes de Marsouillac; elle ne serait
-pas tombée dans les mains de la Coffard et n'aurait conséquemment pas
-plus connu M. Dalombre que son neveu. Mais, sans s'arrêter à cet
-enchaînement des choses humaines, elle s'agitait dans l'impasse où elle
-cherchait inutilement une issue et contre les murailles de laquelle elle
-aurait voulu se briser la tête.
-
-Eh bien, puisque le malheur était sur elle et qu'elle n'avait, cette
-fois, aucune chance d'y échapper, elle aurait de nouveau recours à la
-seule ressource qui lui restât toujours: la fuite. Elle se sauverait,
-cette nuit même, emportant les quelques petits bijoux qu'elle avait été
-forcée d'accepter, au jour de l'an et à sa fête, de la main paternelle
-du vieux Dalombre.
-
-Elle les engagerait au premier mont-de-piété et, d'un cabinet de
-restaurant où elle s'installerait pour une demi-journée--elle avait trop
-peur des garnis--elle écrirait à ceux qu'elle aurait quittés depuis
-quelques heures une lettre où elle leur demanderait de vouloir bien lui
-prêter cinq cents francs, qui lui serviraient à louer une chambre dans
-une maison respectable et à acheter quelques meubles dont elle serait la
-légitime propriétaire; ce qui la mettrait à l'abri des coups de main de
-la police.
-
-Elle les aimait trop pour hésiter à accepter d'eux ce subside.
-D'ailleurs, s'ils apprenaient jamais qu'elle était, faute de quelques
-sous, retombée dans le cloaque, ils ne se le pardonneraient et ne le lui
-pardonneraient pas.
-
-Sans autre explication, elle les préviendrait qu'un mariage entre elle
-et Albert était impossible, le mot impossible renfermant toutes les
-suppositions auxquelles elle les laisserait libres de se livrer.
-
-Comme elle prévoyait pour elle une nuit complètement blanche, une nuit
-qu'elle comparait déjà à celle qu'elle avait en partie passée aux
-écoutes derrière les volets du _Perroquet bleu_, elle résolut de
-composer là le brouillon de sa lettre de démission.
-
-Elle s'assit à son petit bureau, devant une feuille blanche, et, pour
-s'affermir dans son projet, traça d'une main rapide ces mots qui, en
-fait, ne l'engageaient à rien:
-
- Monsieur Albert,
-
-Mais, aussitôt, les larmes qui lui montaient aux yeux les lui
-obscurcirent à tel point qu'elle vit les lettres danser sur le papier.
-Elle cessa d'écrire et resta accoudée sur la planchette de velours du
-bureau, se révoltant presque de se voir ainsi toujours forcée comme une
-bête qui revient constamment à son point de départ. Si elle partait
-comme ça tout de suite, après leur avoir donné à tous de si bonnes
-espérances, le pauvre vieillard mourrait, elle seule sachant ce qu'il
-lui fallait de soins et de précautions. De son nouveau domicile elle
-verrait peut-être passer l'enterrement auquel elle se serait retiré le
-droit d'assister.
-
-M. Albert, aussi, pleurerait beaucoup. Il l'oublierait bien sûr.
-Seulement, ce ne serait pas sans lutte. Pour la première et,
-probablement la seule fois de sa vie, un jeune homme plein de coeur et
-de loyauté avait fait attention à elle. Il l'aimait au point de la
-prendre pour femme et elle était contrainte non seulement de dire non,
-mais de s'enfuir comme une voleuse: tout cela parce que la loi exigeait
-l'acte de décès de sa mère et que, ne pouvant pas montrer sa mère, elle
-avait dû en faire une morte.
-
-Échouer ainsi devant un obstacle représenté par un mauvais morceau de
-papier timbré, c'était aussi trop de misère. Elle eût été pourtant bien
-heureuse de porter ce nom de Dalombre, qu'elle avait depuis un an appris
-à tant vénérer. Du jour où il lui avait été permis de se mêler à la vie
-de M. Albert, auquel elle n'aurait jamais eu l'impudence de songer la
-première, elle l'avait trouvé très gentil et elle avait pensé souvent
-qu'il était singulièrement flatteur d'avoir été choisie par un jeune
-homme de cette valeur, qui deviendrait un jour un avocat distingué: car
-les personnes qui devant elle avaient parlé d'un avocat n'avaient jamais
-manqué d'ajouter qu'il était distingué.
-
-Oh! cet acte de décès, si on pouvait l'avoir, bien qu'il n'existât pas!
-Cette préoccupation finit par l'obséder. Elle le voyait avec ses
-timbres, ses signatures et ses mots rayés nuls, comme celui du père
-d'Albert, que celui-ci avait un jour tiré devant elle d'un petit coffre
-où l'on serrait les papiers de famille. Il lui semblait qu'il lui
-suffirait d'étendre la main pour le saisir et l'apporter toute
-triomphante à cet insupportable maire qui le réclamait si
-impitoyablement. C'était peu de chose: mais, ce peu de chose, où le
-prendre et de quelle trappe mystérieuse le faire jaillir?
-
-Alors, en battant le rappel de tous ses souvenirs et, à force de tendre
-sa volonté vers ce talisman de Tantale, elle entrevit vaguement, dans la
-brume d'un passé qui lui apparaissait déjà comme si lointain, un être
-affreux, aux dents sales, aux cheveux tombants, dont la graisse se
-mêlait à celle du collet de son paletot. Ce type, qui frisait, ou plutôt
-défrisait la cinquantaine, se coiffait, hiver comme été, d'un de ces
-chapeaux plus ou moins péruviens en paille brune tressée et qu'on
-décore, afin de leur donner du cachet, du nom de «Guayaquils».
-
-Boulevard de la Chapelle, on l'appelait Gustave. Il avait été et était
-peut-être encore du dernier bien avec Mlle Coffard. Malheureusement,
-leurs amours avaient été interrompues par une condamnation à cinq ans de
-réclusion, que l'homme au Guayaquil avait subie à Poissy, à la suite
-d'une fausse police d'assurance qu'il avait fabriquée de ses mains
-expertes et qu'il était allé, en se donnant comme employé de la
-Compagnie, toucher chez un particulier.
-
-Depuis sa libération, Gustave avait renoncé à son industrie périlleuse;
-mais l'art de l'imitation était tellement inné chez lui qu'il l'avait
-transporté du papier sur les toiles et qu'il s'était définitivement
-adonné à l'application de signatures modernes sur des tableaux anciens.
-
-Lorsqu'on parle à certains collectionneurs d'un Rubens ou d'un Claude
-Lorrain, la première question qu'ils vous posent est celle-ci:
-
---Est-il signé?
-
-C'est afin de se mettre en mesure de répondre par l'affirmative que
-nombre de marchands venaient prier Gustave de leur prêter le concours de
-sa connaissance des monogrammes, qu'il avait étudiés avec la patience
-d'un élève de l'École des chartes. Il savait que Salvator Rosa enlaçait,
-dans le coin à gauche de ses tableaux, un R et un S; qu'Hobbema traçait
-au bas de ses paysages, à égale distance des côtés, son prénom de
-_Minderout_, et que Lucas de Cranach avait un serpent pour signature.
-
-Cette science coupable lui offrait l'énorme avantage d'être sans aucun
-péril: car si vous falsifiez le nom d'un banquier au bas d'un effet de
-commerce, il dépose une plainte et vous fait arrêter; tandis que, si
-vous ajoutez sur une toile peinte par Tribouillard la signature de Van
-Dyck, celui-ci n'en continue pas moins à dormir tranquillement du
-dernier sommeil.
-
-Cette indulgence de la justice pour les faux qui s'appliquent aux
-oeuvres des peintres morts s'étend même aux oeuvres des peintres
-vivants. Il se vend, bon an mal an, une trentaine de Vollon, de
-Feyen-Perrin et de Robert-Fleury, dont les signataires seraient
-continuellement en police correctionnelle, si la magistrature montrait
-aux artistes le quart de la sollicitude qu'elle témoigne aux notaires.
-
-Mais comme il est convenu que si on court les plus grands risques à
-plagier le paraphe de M. de Rothschild, on peut impunément apposer un
-faux monogramme sur un tableau qui n'est pas plus vrai, le nommé Gustave
-avait fini par se considérer lui-même comme exerçant une profession
-libérale. Aussi avait-il laissé pousser ses cheveux et donnait-il à son
-guayaquil l'air casseur que les rapins impriment à leurs chapeaux mous.
-
-Après avoir payé sa dette à la société et tout en se réservant d'en
-contracter d'autres si la nécessité l'exigeait, Gustave était revenu
-rôder autour de Mlle Coffard dans l'estime de laquelle il avait
-considérablement perdu. Elle le reçut au retour plus que froidement. Un
-voleur, ce n'était pas du tout son affaire.
-
---Tout ce qu'on voudra, lui avait-elle dit, mais pas ça!
-
-Étant donné le métier dont elle vivait, «tout ce qu'on voudra»
-autorisait déjà bien des choses. Cependant, sa «tolérance» s'arrêtait au
-guichet de la maison centrale.
-
-Gustave n'en venait pas moins de temps à autre au _Perroquet bleu_ en
-étrangler deux ou trois autres--des verts--qu'il oubliait de payer en
-sortant et dont Mlle Coffard négligeait de lui présenter la note.
-
-Emmeline avait aperçu quatre ou cinq fois dans le café, raide entre deux
-absinthes, cet «invité» dont on lui avait raconté les malheurs et qui
-était regardé là presque comme une victime politique, le faux
-constituant, aux yeux de ces femmes qui, pour la plupart, ne savaient ni
-lire ni écrire, un méfait particulièrement relevé.
-
-Dans son ignorance des qualifications du code, elle avait partagé
-l'espèce de considération qui s'attachait dans la maison à un homme
-aussi instruit, et ce fut son image, celle de ses cheveux gras et sa
-coiffure en paille brune qui s'imposèrent à ses recherches méditatives.
-Dans tous les cas, elle ne risquerait rien en allant le consulter. Plein
-de ressources comme il était, il ne donnerait que de bons conseils.
-
-Mais où le retrouver et comment le rejoindre? Si elle l'abordait avec
-cette déclaration:
-
-«Je vais épouser M. Dalombre qui a quarante mille livres de rente, et
-j'ai besoin d'un faux acte de décès qui me manque pour la publication
-des bans», il verrait dans cette supplique une admirable mine de
-chantage à exploiter. Ce n'était donc pas en sa qualité de fiancée
-d'Albert qu'elle devait d'abord se présenter. Elle aurait à imaginer
-pour sa démarche un tout autre motif.
-
-En outre, aller le demander à l'établissement du boulevard de la
-Chapelle, c'était retomber entre les mains de la Coffard, c'est-à-dire
-de la police, sans compter qu'elle-même ne sortait presque jamais, que
-ni Albert ni son oncle ne la laisseraient courir seule les rues, fût-ce
-en voiture, et qu'il lui était interdit de confier à personne cette
-mission fantastique.
-
-Et, d'ailleurs, le temps manquait, puisque Albert l'avait avertie qu'on
-s'occuperait le lendemain de rassembler les pièces nécessaires. Elle se
-rendit compte de l'inanité de sa combinaison et retomba dans le chaos.
-Elle regarda à sa pendule. Il était minuit trente-cinq. Tout le monde
-dormait dans la maison, car on s'y couchait de bonne heure. Elle se leva
-et monta tout doucettement dans la chambre du paralytique qui ouvrit les
-yeux en reconnaissant son pas et lui dit d'une voix attendrie:
-
---Comment! vous êtes encore debout à cette heure-ci? Allez vite dans
-votre lit. Si j'ai besoin de quelqu'un, je sonnerai Pierre.
-
-Alors, tout à coup, comme si une batterie électrique l'avait secouée,
-elle pensa:
-
-«Ce doit être encore ouvert chez la Coffard. Gustave y est peut-être.
-Allons-y!»
-
-Avec la lucidité que donnent parfois les grands périls, elle comprit que
-si elle se montrait au faussaire dans la toilette d'une demoiselle, il
-aurait, au point de vue pécuniaire, des exigences insoutenables. Elle
-rentra chez elle aussi silencieusement qu'elle en était sortie, endossa
-une robe grise toute fanée, qui avait perdu trois ou quatre boutons de
-son corsage, se campa sur le chignon un petit bonnet de linge dont elle
-laissa pendre les rubans derrière le cou; et, quand elle se fut trouvée
-dans sa glace l'air suffisamment «fille», elle alla décrocher au mur de
-la cuisine la clef de l'hôtel et celle de la grille qu'Annette y pendait
-tous les soirs.
-
-Elle logeait au rez-de-chaussée, ce qui lui permettait de sortir sans
-réveiller les domestiques qui habitaient les mansardes. Si M. Dalombre
-entendait le bruit de la clef dans la serrure, il croirait à quelque
-escapade nocturne de Pierre. D'ailleurs, il soupçonnerait tout plutôt
-que l'expédition qu'elle se préparait à entreprendre.
-
-Bien que depuis ses fiançailles elle eût le droit de prendre à même,
-réglant les comptes et payant les notes des fournisseurs, elle avait
-rarement plus de quelques francs sur elle, ayant gardé pour l'argent
-qu'elle avait tenu de la générosité ou de la parcimonie des clients de
-la Coffard une horreur presque invincible.
-
-Elle ramassa, traînant dans son tiroir, à peu près l'effectif d'une
-pièce de cent sous, glissa comme un lièvre sur le palier et, après avoir
-mis plus de cinq minutes à entr'ouvrir la porte de la rue, tant elle
-serrait la clef dans ses doigts pour l'empêcher de crier, elle s'enfila
-de profil par l'entre-bâillement, se bornant, une fois dehors, à
-rapprocher un battant de l'autre assez hermétiquement pour que la
-maison, protégée par une première grille, semblât, en apparence,
-complètement fermée.
-
-Dès qu'elle atteignit la rue de Berlin, elle se prit à courir jusqu'à ce
-qu'elle eût rencontré une voiture vide, où elle monta sans même donner
-au cheval le temps de ralentir son pas.
-
---Vite! boulevard de la Chapelle, 66! cria-t-elle.
-
---Payez-moi d'avance, fit le cocher défiant, ou alors descendez.
-
---Tenez, voici déjà quarante sous, dit-elle en lui passant la monnaie
-par la portière. Mais, vous savez, c'est à l'heure.
-
-Elle avait donné comme point d'arrivée le numéro 66, afin que l'arrêt
-d'une voiture devant le 70 n'amenât pas parmi les consommateurs et les
-consommatrices du café un élan dangereux de curiosités malsaines.
-
-Il était une heure quand elle aperçut les lumières du _Perroquet bleu_
-se jouant sur les arabesques des carreaux dépolis. Cependant, le café se
-vidait, et elle voyait à chaque instant les gens en sortir comme d'un
-théâtre où le spectacle va finir.
-
-Elle descendit de son fiacre, dévisageant ceux qui passaient près
-d'elle, et commençant à se reprocher amèrement son extravagance. Depuis
-un an, Gustave était peut-être mort ou bloqué de nouveau pour un laps de
-temps déterminé. Tout à coup, elle le reconnut de loin à son flamboyant
-guayaquil. Il venait précisément à elle, et bien qu'elle eût la
-quasi-conviction qu'il ne se la rappellerait pas, au moins physiquement,
-l'ayant à peine vue et ne lui ayant jamais parlé, elle regrimpa dans sa
-voiture, se contentant d'en tenir la portière ouverte.
-
-Elle le happa au passage par ces mots:
-
---Monsieur Gustave! monsieur Gustave!
-
-Il jeta dans la voiture un regard oblique. Une femme! Que lui
-voulait-elle? Il y avait déjà plusieurs années que les femmes ne lui
-voulaient plus rien. Il hésitait donc à répondre à une invite dont il
-n'était pas bien sûr d'être le héros; mais Emmeline lui souffla de
-nouveau:
-
---Montez! monsieur Gustave, j'ai à vous parler.
-
-Il s'enfourna dans le fiacre qu'elle referma soigneusement.
-
---Voilà! dit-elle sans préambule, je suis blanchisseuse, je viens de
-faire un petit héritage; mais pour le toucher, il faut que je présente
-l'acte de décès de ma mère, et je ne l'ai pas.
-
---Eh bien, dit Gustave, allez le chercher.
-
---Je ne l'ai pas, reprit-elle, parce que je ne sais pas ce que ma mère
-est devenue. Elle m'a plantée là il y a quatre ans. Peut-être est-elle
-morte, mais peut-être ne l'est-elle pas; et si je veux toucher mon
-héritage, je suis obligée d'attendre encore six ans. Alors, on dressera
-un acte de notoriété publique, comme ça se fait toujours, et j'aurai
-droit à mon argent. Mais, en attendant, il faut que je trime comme une
-malheureuse, tandis que j'ai là de bons billets de mille qui
-m'attendent.
-
---Et, questionna Gustave, est-il pas mal gros, cet héritage?
-
---Oh! non, quatre mille francs à peu près; mais, tiens! avec ça, on se
-met dans ses meubles.
-
---Oui, je comprends, fit l'ancien reclusionnaire, entrant tout de suite
-dans les plans de la jeune fille: vous voudriez avoir l'acte de décès en
-supprimant les six années qui restent à courir.
-
---Précisément, appuya Emmeline, devant qui Albert avait un jour expliqué
-le chapitre des successions, qu'il étudiait alors en vue d'un prochain
-examen.
-
---Et pourquoi vous adressez-vous à moi, comme ça? Vous me connaissez
-donc?
-
---Non, dit-elle, c'est une de mes amies du _Perroquet_ qui m'a raconté
-que vous n'aviez pas votre pareil pour imiter des signatures de
-peintres.
-
---C'est vrai, répondit Gustave, flatté que sa notoriété eût pénétré
-jusqu'aux blanchisseuses; mais il ne s'agit pas de peinture, ici.
-
---C'est la même chose, fit observer Emmeline, c'est même bien plus
-facile. Il ne vous faudra qu'une plume et un morceau de papier.
-
---Eh bien! et le cachet de la mairie, est-ce que je l'ai? Et la
-signature du maire, est-ce que je la connais? Tout cela me donnerait un
-mal inouï, repartit Gustave, songeant déjà à faire mousser sa
-marchandise.
-
-Emmeline n'avait pas pensé, en effet, au cachet de la mairie. Elle n'en
-continua pas moins:
-
---Bah! est-ce qu'un homme comme vous est jamais embarrassé?
-
---Et, poursuivit Gustave, s'enfonçant dans son calcul, croyez-vous qu'un
-travail comme celui-là se fasse pour des prunes? Est-ce que par hasard,
-ma petite, tu te serais mis dans le coco que je vais risquer les assises
-pour tes beaux yeux?
-
---Mais je vous payerais, oh! je vous payerais! se récria-t-elle, sans
-s'offusquer du tutoiement de l'artiste en faux.
-
---Tu me payerais? Avec quoi?
-
---Eh bien! avec de l'argent donc. Un de mes oncles, qui a hérité aussi,
-m'en a remis un peu, à compte sur ce qui doit me revenir.
-
---Combien?
-
---D'abord, combien demanderiez-vous?
-
---Pas moins d'un billet de cinq.
-
---Cinq cents francs. C'est convenu. Quand me donnerez-vous le papier?
-
-Gustave fut surpris de tant d'ignorance! Mais, pour fabriquer l'acte de
-décès, il était indispensable d'avoir l'acte de naissance. Et quand elle
-le lui aurait remis, qui lui prouverait que, la besogne terminée, elle
-lui verserait les cinq cents francs. Il fallait au moins fournir des
-arrhes. Deux cents francs tout de suite et trois cents francs après.
-
---C'est cela, ratifia Emmeline, prête à toutes les promesses et à toutes
-les concessions. Donnez-moi votre adresse. Je vous enverrai sous
-enveloppe, par la poste, les deux billets de cent francs et l'acte de
-naissance de maman. De plus, je vous indiquerai sous quel nom vous
-m'enverrez l'autre acte à un bureau de poste restante que je marquerai
-dans ma lettre. Tout sera, du reste, expliqué d'un bout à l'autre. Vous
-n'aurez qu'à suivre mes renseignements. Voyons! quand serez-vous prêt?
-
---Après-demain, est-ce trop tard?
-
---Va pour après-demain! Et où dois-je écrire?
-
---A mon atelier, 37, rue Viollet-le-Duc, fit Gustave, qui décorait de ce
-titre artistique une chambre mansardée, où le jour venait d'en haut.
-
---Mais, fit remarquer Emmeline, vous avez bien un autre nom que Gustave?
-
---Oui... certainement, dit celui-ci, comme s'il n'en était pas bien sûr.
-Seulement, on ne me connaît que sous celui-là.
-
-Au moment de la séparation, il fit à Emmeline cette proposition finale:
-
---Descendons-nous prendre un verre?
-
---Non, merci! fit-elle. J'ai tellement bu aujourd'hui! D'ailleurs, il
-faut que je rentre.
-
---Et puis, ajouta-t-il, ce ne sont pas des affaires dont on peut causer
-devant le comptoir. Alors, adieu!
-
---Et pas un mot à âme qui vive, n'est-ce pas?
-
-Gustave, qui était déjà sur le marchepied, se retourna vivement:
-
---Parbleu! Je ne suis pas assez bête pour me vendre moi-même!
-
-37, rue Viollet-le-Duc! 37, rue Viollet-le-Duc! 37, rue Viollet-le-Duc!
-répétait Emmeline pendant tout le parcours, en retournant rue de Berlin.
-Elle ne se rendait qu'un compte très approximatif de la gravité de la
-situation dans laquelle elle se mettait. Le faux dont elle allait
-devenir complice ne faisait, en réalité, de tort à personne, et il
-sauvait l'avenir de tant de gens, elle comprise. Au surplus, il n'y
-avait pas à barguigner: c'était tout l'un ou tout l'autre. Elle était
-acculée à cette alternative: s'enfuir ou tricher.
-
-La satisfaction d'avoir si heureusement réussi lui cachait, du reste,
-les périls du méfait. Elle n'avait pas plus d'une heure de voiture et
-retrouva la porte dans l'état d'entre-bâillement où elle l'avait
-laissée. Aucun accroc ne s'était produit. Elle arracha son bonnet de
-linge, se déshabilla ensuite en un tour de main et se glissa dans le
-lit, toute joyeuse de son succès et, dans une certaine mesure, fière du
-bon tour qu'elle venait de jouer à M. le maire.
-
-
-
-
-XII
-
-ANXIÉTÉS
-
-
-Le lendemain, au déjeuner, qu'on avait servi dans la chambre du malade,
-elle fut gaie et bonne enfant comme jamais. Albert devait, dans la
-journée, commencer les démarches relatives aux publications.
-
---Figurez-vous, dit-elle, que je ne me rappelle plus du tout dans quel
-quartier nous habitions quand ma pauvre mère est morte. Vous pensez: je
-n'avais pas cinq ans. Je sais seulement que nous avons déménagé, huit
-jours après son enterrement, pour aller avenue de Saint-Ouen. Oh! ça,
-par exemple, c'est comme si j'y étais. Mais la mémoire va me revenir.
-Nous irons d'abord chercher les autres papiers et nous nous occuperons
-en dernier de retrouver l'acte de décès de ma mère.
-
---D'autant qu'en promettant à l'employé aux mariages de l'apporter dans
-le délai voulu, il ne retardera pas les publications pour si peu, appuya
-Albert.
-
-Emmeline amena ensuite la conversation sur la question du trousseau. Un
-trousseau, de quoi ça se composait-il? Il paraît qu'on ne pouvait pas se
-marier quand on n'avait pas de trousseau. Voilà une chose dont elle se
-moquait, par exemple!
-
---N'importe! fit observer le vieux Dalombre. Vous ne pouvez pas entrer
-en ménage avec trois jupons et huit paires de bas. D'ailleurs, c'était
-lui qui le lui devait, ce fameux trousseau, puisqu'elle était sa fille.
-Malheureusement, il était hors d'état de l'accompagner pour faire les
-achats. Elle devrait se résigner à y aller avec Annette. Elle n'avait
-qu'à puiser dans le secrétaire l'argent dont elle avait besoin, d'autant
-plus qu'elle était très en retard pour ses acquisitions.
-
-Elle se fit forcer la main pour y prendre deux billets de mille francs,
-qu'elle serra avec un soin méticuleux, et il fut convenu que, le jour
-même, elle irait au Louvre s'approvisionner de ce que les femmes
-appellent des riens, de peur qu'on ne s'aperçoive que ces riens sont
-tout.
-
-Distraire deux cents francs de cette somme qui lui appartenait, et
-qu'elle avait le droit de renouveler à son gré, était plus que facile.
-Vers deux heures, elle commanda le coupé et, sous la protection de
-Pierre qui la conduisait, elle partit, flanquée de la Bretonne, pour
-visiter les magasins.
-
-Après deux ou trois emplettes sur le choix desquelles elle se montra des
-plus accommodantes, elle cingla vers la mairie du dix-huitième
-arrondissement, sur le territoire duquel était née Madeleine Jougla, sa
-mère, et demanda une copie de l'acte de naissance, qu'elle supplia le
-commis préposé aux déclarations et à la vérification des sexes de lui
-délivrer séance tenante. Elle s'assiérait dans le bureau et attendrait.
-C'était urgent. Il s'agissait d'un mariage.
-
-Le commis, très galant, réveilla spécialement pour cette besogne un
-jeune expéditionnaire, assoupi dans des rêves d'avenir; et, au bout d'un
-quart d'heure, Emmeline eut son acte signé, estampillé et bon pour le
-service.
-
-Sans désemparer, elle remonta dans la voiture qu'elle fit arrêter chez
-un papetier, où elle demanda un paquet d'enveloppes dans une desquelles
-elle fourra pêle-mêle l'acte de naissance et les deux billets de cent
-francs promis comme entrée de jeu. Elle allait la refermer, quand elle
-réfléchit qu'elle n'avait pas encore livré à Gustave ce nom de Freizel
-qui, ébruité, pouvait la faire reconnaître et remettre la police sur sa
-trace, depuis longtemps perdue.
-
-Cependant, pour dresser l'acte, il était indispensable qu'elle donnât à
-l'artiste falsificateur le nom de fille de sa mère, et en même temps le
-nom de femme sous lequel elle était soi-disant décédée. Comme elle était
-résolue à ne pas rentrer à l'hôtel sans avoir liquidé cette terrible
-affaire, elle demanda à la papetière l'autorisation d'écrire chez elle
-deux mots, en la priant aussi de lui vendre un cachet pour charger le
-pli.
-
-Elle acheta également le bâton de cire nécessaire à l'opération, choisit
-dans la vitrine un sceau gravé d'un L et écrivit simplement cette
-mention: «Jean-Louis Freizel, époux légitime de Madeleine Jougla», puis
-cet avis discret: Répondre à Mlle Léontine B. X. Poste restante, rue
-Milton.
-
-Quand le tout fut dûment à l'abri sous la garantie de cinq cachets
-rouges, elle se fit conduire au plus prochain bureau de poste et, après
-une attente assez longue pour le chargement, elle arriva enfin à jeter
-dans la boîte la majestueuse enveloppe, sur le glacé de laquelle
-resplendissait cette suscription:
-
- Monsieur GUSTAVE, artiste peintre,
- 37, rue Viollet-le-Duc.
- _Paris._
-
-Les complicités coupables ne peuvent guère vivre que de confiance
-mutuelle, laquelle est, presque toujours, peu justifiée. Quelle garantie
-avait Emmeline de l'exécution du contrat passé entre elle et ce Gustave,
-qui avait, en réalité, tout intérêt à empocher les deux cents premiers
-francs et à abandonner les trois cents autres pour lesquels il avait
-tant de risques à courir?
-
-D'autant qu'il n'était pas plus sûr d'elle qu'elle n'était sûre de lui.
-Il était obligé de s'en remettre absolument, pour l'envoi du reste de la
-somme, à une femme qu'il ne connaissait pas et qui, à en juger par la
-proposition qu'elle lui avait faite et qu'il avait, du reste, acceptée,
-ne devait pas être particulièrement scrupuleuse.
-
-Quand elle aurait l'acte entre les mains, l'honnêteté seule pouvait
-l'empêcher de garder les trois cents francs. Elle supposait que ces
-réflexions allaient envahir le cerveau du vieux monogrammiste et qu'elle
-en serait pour son argent. Elle attendit jusqu'à l'après-midi du
-lendemain avant de demander la voiture pour se rendre au bureau de la
-rue Milton. Si elle n'y trouvait rien au nom de Mlle Léontine B. X...,
-elle y retournerait le jour suivant; mais la bizarrerie de ces
-atermoiements finirait par faire perdre patience à Albert et, une fois
-ses soupçons éveillés, tout le chapelet des révélations s'égrénerait de
-lui-même.
-
-Gustave, avec son oeil expérimenté, avait sans doute deviné, dans son
-inconnue, une femme sincère et incapable d'abuser un artiste dans le
-besoin; car lorsqu'elle se présenta au guichet de la poste restante,
-l'employé lui remit une enveloppe qui l'attendait à son rang de
-réception. Sa joie fut vive, mais pas complète: le faussaire lui
-renvoyait peut-être l'acte de naissance de sa mère, en s'excusant de n'y
-pas joindre l'acte de décès. Ce fut seulement dans la voiture, où elle
-remonta d'un bond, qu'elle eut, en déchirant l'enveloppe, la preuve du
-respect que l'ex-chevalier de la Coffard professait pour la foi jurée.
-
-Le document demandé y était plié en quatre. Elle l'ouvrit. Il était
-revêtu d'un timbre de la mairie du neuvième arrondissement. C'était un
-acte déjà un peu ancien dont, au moyen d'une composition chimique, on
-avait fait disparaître les noms pour les remplacer par d'autres, et sur
-lequel Gustave avait passé un ton uniforme.
-
-Emmeline apprit dans cette précieuse pièce que Madeleine Jougla, épouse
-de Jean-Louis Freizel, était décédée dans son domicile, 3, rue de la
-Tour-d'Auvergne. Afin de ne pas être prise au dépourvu, elle s'y fit
-conduire et la longea après avoir stationné devant le numéro 3 assez
-longtemps pour être en mesure de décrire au besoin la façade de la
-maison qui le portait.
-
-Elle rentra alors rue de Berlin; il était environ quatre heures.
-
---Que j'étais bête! dit-elle en montrant l'acte tout ouvert à M.
-Dalombre, à ce moment étendu dans la chaise-longue où on l'avait
-transporté pendant qu'Annette retapait son lit; je me suis rappelé tout
-à coup que nous avions demeuré rue de la Tour-d'Auvergne. C'est là que
-ma mère est morte. Je me souviens maintenant de la maison, comme si
-c'était hier: un vieux bâtiment tout noir et penchant de côté, car vous
-ne savez peut-être pas comme cette rue-là fait le dos d'âne.
-
-Pendant tout le dîner, elle ne tarit pas en détails sur l'immeuble où sa
-mère avait rendu le dernier soupir. Comment avait-elle pu en oublier
-l'adresse? Dès qu'elle lui était revenue, elle avait couru à la mairie
-du neuvième arrondissement, où on lui en avait tout de suite délivré une
-copie. Les employés étaient vraiment tout à fait aimables dans cette
-mairie-là.
-
---Maintenant, fit Albert, les papiers sont au complet. Nous n'avons plus
-qu'à marcher.
-
-Un nouvel embargo attendait Emmeline. Elle n'avait jamais été instruite
-du but exact de la publication des bans et en quoi elle consistait au
-juste. Elle se renseigna à cet égard auprès d'Albert.
-
---C'est bien simple, lui expliqua celui-ci; on fait afficher derrière le
-grillage de la mairie et annoncer dans les journaux qu'il y a promesse
-de mariage entre M. Albert Dalombre et Mlle Emmeline Freizel, afin que
-ceux qui auraient un motif plausible de s'opposer à notre union aient la
-faculté de le faire. Par exemple, supposons que je sois déjà marié et
-que je vous aie trompée en affirmant que j'étais garçon: la loi veut que
-la première femme que j'aurais épousée soit avertie de mon intention de
-convoler de nouveau. On a pris cette précaution afin d'empêcher les
-fraudes.
-
---Alors, demanda-t-elle un peu troublée, tout le monde saura que nous
-devons nous marier tel jour, à telle heure?
-
---Tout le monde sera au moins censé le savoir.
-
---Et ces publications durent?
-
---Quinze jours, légalement, à moins qu'on ne s'arrange pour obtenir la
-suppression du dernier ban. C'est ce que nous tâcherons de faire.
-
-Ce qu'Albert prenait pour une légitime et flatteuse impatience n'était,
-chez Emmeline, que de la terreur. Tous les jours, pendant deux semaines,
-son nom, accolé à celui de son futur mari, sous les yeux des passants
-et, comme complément de publicité, inscrit dans les journaux à une
-colonne spéciale où, sinon sa mère qui ne savait pas lire, Marsouillac
-ne manquerait pas de le découvrir, et après lui Mlle Coffard, et après
-elle l'horrible Heurteloup du bureau des inscriptions à la préfecture:
-c'était presque inévitablement plonger dans les gueules de plusieurs
-loups et n'échapper à l'un que pour être saisie par l'autre.
-
-Retarder le mariage équivalait à reculer pour mieux sauter. Maintenant
-qu'elle avait remis à son fiancé le faux acte de décès, fruit de
-l'ingénieux travail de Gustave, elle aurait tout donné pour le
-reprendre. En effet, il ne s'agissait plus seulement pour elle de sa
-position manquée. Si Mme Freizel, avertie par la rumeur publique, ou
-simplement par les racontars de son voisinage, de la brillante destinée
-de sa fille, venait tout à coup briguer l'honneur de la conduire devant
-M. le maire, la présence de cette ressuscitée entraînait fatalement
-l'intervention de la justice, placée entre une femme vivante et un acte
-officiel qui la déclarait morte.
-
-La noce se terminerait ainsi par une arrestation, suivie d'une
-comparution en cour d'assises et d'une condamnation calquée sur celle
-dont Gustave avait gardé un si cuisant souvenir. Elle aurait beau
-exposer devant les jurés sensibles, mais justes, les misères de sa vie;
-l'horrible attentat qui l'avait contrainte à dire un éternel adieu au
-domicile maternel; la capture dont elle avait été victime dans la maison
-meublée où elle croyait avoir trouvé un refuge; l'inexorable nécessité
-qui l'avait poussée par les épaules chez la Coffard; le mouvement de
-dégoût qui l'avait entraînée à une évasion, qui avait bien tourné, mais
-qui aurait pu si mal finir; enfin, le concours de circonstances qui lui
-avait rendu ce faux presque obligatoire; ce système de défense serait
-accepté comme un ramassis d'imaginations dont l'invraisemblance ne
-méritait même pas d'être réfutée.
-
-Elle avait indignement trompé deux honnêtes gens par ses mensonges
-d'abord, et enfin par une falsification prévue et punie par le Code: il
-n'y avait pas à le nier. Et dans quel but avait-elle accumulé des
-inventions aussi diaboliques? Justement pour prendre dans la société,
-que l'aveu de son passé lui eût impitoyablement fermée, la place qu'une
-femme pure et recommandable y aurait occupée.
-
-Quand elle lut de ses yeux ses nom et prénoms dans un journal, elle dut
-faire des efforts surhumains pour ne pas s'évanouir. Il lui semblait que
-tout le reste de la rédaction s'était subitement effacé devant cette
-mention effrayante et que les yeux des lecteurs n'étaient fixés que
-là-dessus.
-
-Comme lorsqu'elle se supposait, dans les premiers jours de son séjour à
-l'hôtel de la rue de Berlin, recherchée par des escouades d'agents,
-chaque fois qu'on sonnait--et on sonnait beaucoup depuis les apprêts du
-mariage--elle était convaincue que c'était pour sa mère--probablement
-flanquée de Marsouillac--que la porte allait s'ouvrir.
-
-Pour sa mère, ou pour la Coffard, ou pour tous les limiers qu'elle avait
-dépistés, et qui se présenteraient réclamant leur proie.
-
-Elle eut la pensée d'envoyer à la pseudo-défunte deux, trois, quatre
-mille francs, avec ces simples mots:
-
---Ne dis rien!
-
-Mais l'expression de cette inquiétude était un appel au chantage; et, si
-ce n'était pas Mme Freizel, ce serait l'autre qui jouerait de ce secret
-toujours menaçant.
-
-Un jour, on lui annonça un monsieur brun, ganté et très bien mis, qui
-lui demandait un entretien particulier:
-
---Toute défense est inutile, se dit-elle. Aux premiers mots de cet
-homme, qui est sans doute un magistrat, je monte sur le toit de la
-maison et je me jette sur le pavé.
-
-Elle donna l'ordre de faire entrer l'inconnu. C'était un commis du _Bon
-Marché_, qui venait lui offrir, dans des prix extrêmement raisonnables,
-une magnifique toilette de mariée, qui lui serait livrée moins d'une
-semaine après la commande.
-
-Chaque jour écoulé sans encombre lui remettait au coeur une espérance
-que la moindre réflexion faisait envoler. Enfin, d'agitations en crise
-de nerfs, elle atteignit la fin du douzième jour, terme assigné aux
-publications par la complaisance de la municipalité. La cérémonie fut
-fixée au surlendemain. Elle ne laissa pas un instant de repos à Albert
-qu'il ne lui eût promis de faire une noce dénuée de toute espèce
-d'éclat. On se baserait, pour ce mariage incognito, sur la maladie de M.
-Dalombre. Quatre témoins, et c'était tout. Le jeune homme serait assisté
-de deux de ses amis de l'École de droit. Le président et le
-vice-président d'une Société maritime nantaise, ayant une succursale à
-Paris et amis de l'ancien armateur, serviraient à la fois de pères et de
-répondants à la jeune fille; on déjeunerait en revenant et tout serait
-dit.
-
---Vous n'avez jamais eu, je pense, répétait-elle, l'idée d'avoir des
-invités et de les faire danser dans la maison, quand notre pauvre oncle
-est étendu sur son lit sans avoir seulement la force de bouger.
-D'ailleurs, nous ne connaissons presque personne et notre bal serait par
-trop maigre. Dans ces cas-là, c'est tout ou rien.
-
---Quoi! fit observer Albert, pas même les Humbertot?
-
---Pas même les Humbertot. D'abord, depuis que vous m'avez raconté, un
-jour, que vous alliez épouser Mlle Brigitte, ça me fait tout drôle quand
-je la vois.
-
---Oh! ce que je vous en disais, répliqua Albert, c'était pour vous bien
-plus que pour moi. Je sais que les jeunes filles aiment généralement
-donner à leur noce le plus de relief possible. Moi, je ne me marie pas
-pour aller au bal.
-
---Et moi donc! fit, en riant, Emmeline. J'ai bien autre chose en tête,
-je vous assure.
-
-«Décidément, pensa le jeune homme, j'ai gagné un quine à la loterie.
-Elle n'est même pas affligée de ces petites vanités féminines qui, pour
-avoir parfois leur charme, n'en constituent pas moins une infériorité.
-Quelle différence avec tant d'autres!»
-
-Le mariage à la mairie, où elle était perdue au milieu de trois autres
-noces, ne causa à Emmeline que peu d'inquiétudes. Ce fut en franchissant
-le porche de l'église Notre-Dame-de-Lorette et pendant toute la durée de
-la messe qu'elle se sentit vingt fois près de défaillir. Elle lançait
-tout autour d'elle des regards sournois, s'attendant constamment à voir
-surgir de derrière un pilier quelque apparition sinistre.
-
-La cérémonie s'acheva sans trouble. Elle ne fut réellement rassurée
-qu'en rentrant à l'hôtel avec les quatre témoins, et quand le pauvre
-malade, qui attendait le retour des époux dans son grand lit, au chevet
-duquel on avait attaché un bouquet de fleurs d'oranger, lui dit, en la
-prenant par la tête de ses deux mains tremblotantes:
-
---Allons! embrassez-moi, madame Dalombre!
-
-
-
-
-XIII
-
-LA MÈRE
-
-
-L'imminence du danger, l'instinct de la conservation personnelle avaient
-en partie caché à Emmeline l'odieux de la comédie qu'elle avait jouée
-pendant un an, comédie compliquée de drame; car l'imposture était allée
-jusqu'au faux en écriture publique. Il fallait vaincre à tout prix et,
-conséquemment, sans discussion sur le choix des moyens. Depuis que la
-sécurité lui était revenue, elle commençait à raisonner ses méfaits.
-C'était précisément devant ceux qu'elle aimait qu'elle s'était mise à
-mentir. Et le jour n'arriverait jamais où elle aurait la faculté de dire
-à son mari:
-
-«Maintenant je vais tout vous conter.»
-
-Elle était condamnée à perpétuité à la falsification et à l'hypocrisie.
-Quelque dévouement qu'elle fût prête à offrir à son Albert, il serait
-éternellement sa dupe, et tout l'amour qu'elle lui témoignerait
-n'arriverait pas à modifier leurs situations respectives.
-
-C'est pourquoi sa tendresse pour lui se fortifia d'une sorte de pitié.
-Elle l'aimait tous les jours davantage et elle le plaignait davantage,
-tous les jours, de la confiance à la fois aveugle et absolue qu'il avait
-placée en elle. La nuit de noces s'était soldée pour elle par une série
-de remords, et sa rougeur du lendemain reflétait surtout la honte
-d'avoir trompé sans vergogne et dès la première heure celui à qui elle
-venait de promettre obéissance et sincérité.
-
-Elle se répétait, en le regardant la combler de soins et de douceurs:
-
-«Pauvre Albert! il ne sait même pas à quel point il est bon.»
-
-Bien qu'il crût la connaître depuis le temps qu'il l'étudiait, il était
-surpris de la constater aussi peu mondaine, car elle craignait
-perpétuellement une rencontre et elle refusait presque toujours d'aller
-au spectacle, sauf dans des baignoires particulièrement ombreuses.
-
-Une après-midi, la roue de sa voiture avait frôlé sa mère, qui titubait
-sur la chaussée du boulevard de Clichy. La rue de Berlin ne lui semblait
-pas non plus suffisamment éloignée d'un autre boulevard: celui de la
-Chapelle, dont les souvenirs emplissaient son cerveau et où un hasard
-pouvait la remettre nez à nez avec Gustave, que l'appât de cinq cents
-nouveaux francs aurait certainement excité à des recherches pleines de
-périls.
-
-Il est vrai qu'il ne l'avait que très imparfaitement dévisagée, dans la
-nuit d'une voiture de place; mais, bien que vraisemblablement très
-modifié depuis qu'elle n'en faisait plus partie, il restait sans doute
-encore assez de l'ancien personnel de la Coffard pour provoquer des
-reconnaissances écrasantes.
-
-Aussi ne sortait-elle jamais à pied et tenait-elle systématiquement sa
-tête enfoncée dans les capitons du coupé. En outre, elle avait feint de
-contracter l'habitude du voile qui, prétendait-elle, empêchait sa peau
-de se gercer.
-
-Ainsi blindée contre les rencontres compromettantes, elle voyait avec
-espoir les jours passer sans amener la catastrophe attendue, et qui
-devenait de moins en moins redoutable. Comme s'il n'avait tenu à vivre
-que jusqu'à l'établissement définitif de son neveu et de celle qu'il
-traitait comme sa fille, le vieux Dalombre baissa, baissa avec une
-rapidité vertigineuse. La paralysie avait, tous les matins, remonté d'un
-certain nombre de centimètres, au point que le médecin, se basant sur le
-calcul des probabilités, crut pouvoir prédire le moment où elle
-atteindrait le coeur.
-
-Elle l'atteignit un samedi, vers huit heures du soir. L'oeil s'ouvrit
-démesurément, comme pour absorber tout ce qui flottait encore
-d'existence autour de lui. Le moribond remua la bouche pour appeler,
-mais les cordes vocales ne frémissaient déjà plus. Un léger soubresaut
-agita son grand corps, qui sembla se soulever de lui-même pour entrer
-dans le cercueil. Une écume d'un brun fauve monta aux lèvres; puis, sous
-les yeux d'Emmeline et d'Albert affolés, les ailes du nez se
-resserrèrent, les lèvres blanchirent et il expira.
-
-Au plus fort de sa douleur, Emmeline ne pouvait se soustraire à cette
-réflexion consolante:
-
-«Il est mort avant de rien savoir.»
-
-Elle s'imputa comme un nouveau crime l'espèce de soulagement qu'elle
-éprouvait à cette certitude d'être demeurée intacte dans l'âme du
-vieillard. Quoi qu'il arrivât maintenant, elle resterait sa fille
-bien-aimée. D'ailleurs, elle n'avait rien à se reprocher à son égard,
-l'ayant entouré, jusqu'à sa dernière minute, de la plus constante
-sollicitude:
-
---Il a emporté mon image comme celle d'un ange, se disait-elle, et, à
-cette heure, ni moi ni personne ne peut le détromper!
-
-Ce digne homme avait été son sauveur, son protecteur et son égide.
-Pendant tout un mois, elle se rendit presque tous les deux jours au
-cimetière Montmartre, sur sa tombe, se tenant, pendant des demi-heures,
-debout devant la grille du caveau, comme occupée à raconter à ce mort
-tout ce qu'elle n'avait jamais eu le courage de lui confier pendant
-qu'il était vivant.
-
-Elle méditait silencieusement ces pèlerinages. Un matin, Albert la
-suivit, intrigué par ces absences subites. Il la vit entrer au cimetière
-et la regarda de loin s'accoter contre le monument, où elle demeura
-longtemps la tête basse et les genoux à demi ployés.
-
---Pauvre chère créature! se répétait-il, furieux contre lui-même d'avoir
-ressenti non pas l'atteinte, mais l'effleurement d'un soupçon; comme mon
-pauvre oncle avait raison de l'aimer!
-
-Un point non pas absolument noir, mais tant soit peu gris, pourtant
-tachait l'existence si douce qu'elle lui avait faite. L'amour revêtait
-chez elle des formes d'une sévérité qui parfois côtoyait la froideur.
-Jamais il ne l'avait surprise dans un de ces élans où la chair s'épanche
-en même temps que le coeur et où l'on crie des «mots inconnus». Elle y
-mettait si peu du sien qu'il ne savait parfois comment s'y prendre pour
-l'associer à ses entraînements.
-
-Ah! par exemple, il eût été injuste de l'accuser d'être exigeante! Elle
-accordait un baiser, mais elle ne le sollicitait jamais. Les
-frémissements d'épiderme lui semblaient totalement inconnus et
-l'expression matrimoniale «accomplir son devoir» paraissait avoir été
-créée pour cette femme, cependant si tendre dans tous les autres actes
-de la vie. Il se disait souvent:
-
---Elle est si jeune et si candide! Elle s'échauffera.
-
-Bien qu'elle lui eût répété à deux ou trois reprises: «Je suis
-convaincue que je n'aurai jamais d'enfant», elle eut un matin la
-quasi-certitude qu'elle était enceinte. L'immense joie qu'elle ressentit
-de cette aventure, qui la classait définitivement parmi les femmes
-utiles et respectables, fut traversée d'une profonde mélancolie. Le nom
-qu'elle laisserait à cet être, garçon ou fille, serait-il honoré ou
-flétri? Avait-elle le droit de transmettre à sa progéniture une partie
-des dangers qu'elle courait elle-même?
-
-En admettant qu'on ne découvrît rien pendant sa vie, le scandale pouvait
-éclater après sa mort. Ce serait alors son enfant qui hériterait de sa
-honte. On a beau rabâcher que les fils ne sont pas responsables des
-fautes de leurs parents, il n'en était pas moins probable que les
-prétendants se détourneraient en toute hâte si on leur fournissait ce
-renseignement:
-
---Cette jolie jeune fille aura une dot sérieuse. Seulement sa mère a été
-autrefois pensionnaire du _Perroquet bleu_.
-
-Sa grossesse lui procura, momentanément au moins, un prétexte pour
-s'abstenir d'aller dans le monde, où Albert aurait désiré l'introduire.
-Deux ou trois de ses camarades d'études s'étaient mariés comme lui, et
-les invitations commençaient à venir. Emmeline avait maintenant, pour
-s'y dérober, des motifs qu'elle ne se faisait pas faute de mettre en
-avant. Quand elle serait relevée, neuf mois auraient encore passé sur sa
-tête en y apportant des changements de nature à la rendre
-méconnaissable. Si ses forces le lui permettaient, elle nourrirait son
-enfant, et le métier de nourrice donne généralement à celle qui l'exerce
-un aspect plantureux qui serait pour elle, jusque-là si frêle et si
-ténue, une véritable transfiguration.
-
-Quand elle mit au monde l'être attendu, qui se trouva être une fille,
-elle dut, par ordre de son accoucheur, prendre une allaiteuse de la
-campagne, les tendances à l'anémie que manifestait la mère ayant donné
-au docteur des inquiétudes pour le nourrisson.
-
-Elle avait, depuis quelque temps déjà, ruminé un projet qui la mettrait
-à l'abri de toutes les revendications sociales: c'était de quitter Paris
-pour un temps indéterminé, sinon pour toujours, après avoir vendu
-l'hôtel. L'arrivée de la petite Albertine dans le ménage--on l'avait
-appelée Albertine, parce que le père s'appelait Albert--permettait
-d'attribuer ce changement d'air et de milieu à la sollicitude
-maternelle. Emmeline ferait dire au médecin que l'atmosphère des
-montagnes de l'Auvergne donnerait aux poumons de la nouveau-née
-l'élasticité qui leur manquait.
-
-Elle-même prendrait, au besoin, les attitudes langoureuses d'une femme
-qui a besoin de respirer. Elle insinuerait à son mari qu'elle avait
-toujours rêvé le rôle de châtelaine, au milieu de braves paysans qui lui
-rendraient en dévouement les bienfaits qu'ils recevraient d'elle.
-
-Elle se rappela une conversation où Albert, qui n'avait pas poussé
-jusqu'au doctorat ses études de droit, se plaignait presque des quarante
-mille livres de rente qu'il tenait de la succession de son oncle. Il ne
-se sentait plus la patience de terminer la série de ses examens, et
-cependant il aurait bien aimé être quelque chose. C'était réellement
-honteux de traîner inutilement sa vie.
-
-Malheureusement, il était trop riche pour travailler, s'il ne l'était
-pas assez pour risquer des sommes dans ces entreprises grandioses, mais
-dangereuses, qui offrent des chances de faillite au moins autant que de
-succès.
-
-Elle aurait été heureuse de développer chez lui une ambition politique
-ou autre qui nécessitât soit un séjour, soit au moins des tournées en
-province. En tout cas, elle aspirait à prendre le train pour une
-destination quelconque. Elle avait droit à un voyage de noce que l'état
-maladif du vieux Dalombre avait ajourné, puisqu'il eût été impossible de
-le laisser seul. On emmènerait Pierre, la nourrice et la petite, qui ne
-pouvait que se trouver bien de cette locomotion.
-
-Enfant de la capitale, d'où elle n'était jamais sortie, Emmeline fut
-ainsi obstinément prise de l'envie de s'éloigner de cette souricière.
-L'été était venu, amenant un mois de juin superbe. Un soir, on
-s'engouffra presque à l'improviste dans un sleeping-car en partance pour
-Genève. Quand une femme n'a pas encore voyagé, ce qu'elle demande à voir
-tout d'abord, c'est la Suisse.
-
-Les premiers sifflements du train l'inondèrent d'une joie sans mélange.
-Enfin, elle allait donc pouvoir marcher à pied et à visage découvert.
-Pour elle, qui avait à peine franchi la ligne des fortifications, Genève
-était une ville lointaine où le plus grand des hasards pouvait seul
-faire rencontrer deux Parisiennes.
-
-Le lac Léman l'enthousiasma. Dès sept heures du matin elle était debout,
-ne demandant que fatigues et escapades. Elle qui, rue de Berlin, mettait
-si rarement le nez dehors et ne sortait qu'en voiture, se révéla, aux
-yeux surpris d'Albert, comme une marcheuse intrépide. Naguère si
-discrète et si enfermée, elle devint causeuse et expansive. Le vent des
-Alpes semblait avoir balayé sa mélancolie native. Elle adorait dîner en
-plein air sur la terrasse de quelque restaurant dominant le Rhône. Elle
-se montrait, s'exhibait presque, comme toute fière de porter ce défi aux
-passants:
-
---Regardez-moi tant qu'il vous plaira: vous ne verrez en moi que Mme
-Dalombre.
-
-Elle aurait tout donné, y compris la maison que lui avait laissée le
-défunt, pour se fixer sur ces coteaux où aucune inquiétude ne serait
-venue la troubler. La perspective d'une rentrée dans Paris, avec les
-chances d'y rencontrer Gustave ou des gens de son monde, lui saignait le
-coeur. Cependant, Albert n'avait aucun motif plausible pour se faire
-naturaliser citoyen des vingt-deux cantons, et le lui proposer eût été
-provoquer chez lui une surprise à lui casser bras et jambes.
-
-Un jour, en parcourant les annonces du _Journal de Genève_, elle lut
-celle-ci:
-
- Pour cause de départ, à vendre, dans des conditions exceptionnelles,
- un beau château, aux portes de Nantua (département de l'Ain), avec
- soixante hectares de bois; à proximité du territoire suisse. Pour tous
- renseignements, s'adresser à Me Plantaz, notaire à Genève, rue du
- Rhône, 27.
-
-Quoique le mot «conditions exceptionnelles» n'indiquât pas si le prix de
-ce domaine était exceptionnellement bas ou exceptionnellement élevé,
-elle se sentit comme hypnotisée par cette offre imprimée. Au déjeuner
-elle en persécuta son mari. Soixante hectares de forêts. Dieu! que ce
-devrait être agréable de s'y promener! Elle ignorait au juste et même
-approximativement ce que ces soixante hectares représentaient comme
-étendue, mais elle y tenait d'autant plus. Dans l'après-midi, elle
-entraîna, malgré sa résistance, Albert chez le notaire Plantaz. On ne
-risquait rien de s'informer. Soixante hectares, c'est cela qui serait
-bon pour Albertine! Si, une fois rentrés à Paris, l'enfant venait à
-tomber malade, peut-être à mourir, elle ne se pardonnerait jamais
-d'avoir négligé ainsi de lui sauver la vie.
-
---Quel remords! hein! quel remords! répétait-elle à Albert, comme s'il
-n'y avait plus qu'à choisir pour leur fille entre la mort et
-l'acquisition de ce château.
-
-Son mari ne s'était pas résigné au voyage de Suisse pour la contrarier.
-On se rendit chez Me Plantaz, qui fit passer les plans sous leurs yeux
-avec l'empressement d'un homme qui a depuis longtemps un château sur les
-bras; mais il fallait nécessairement le visiter autrement que sur des
-lavis d'architecte. C'était un grand bâtiment Louis XVI...
-
---Tiens! comme ta chambre où l'on m'a mise après mon accident! fit
-observer Emmeline.
-
-Avec de vastes écuries et un magnifique jardin qui précédait les bois.
-Le tout adossé à des montagnes qui vous abritaient merveilleusement du
-vent d'est.
-
-L'énumération des vertus spéciales à cette propriété--qui attendait son
-acheteur depuis neuf ans--enchanta la jeune femme. Du moment où on y
-était abrité du vent d'est, il n'y avait pas à hésiter. Elle manifesta
-si hautement son intention de trouver tout à son goût qu'avant même d'y
-avoir mené ses clients inespérés, le notaire avait déjà haussé ses prix.
-
-Emmeline perdant toute patience, il fit attacher son cheval à la
-voiture, une de ces étranges guimbardes qu'on ne voit qu'à Genève, et
-qui ne contiennent qu'une ouverture pratiquée de côté, dans le cuir de
-la capote, laquelle enveloppe toute l'armature du véhicule, sans doute
-pour abriter aussi les voyageurs du vent d'est.
-
-Quelques heures après, on entrait dans le château, qui verdissait
-poétiquement dans de vieux arbres dont la fraîcheur enchanta Mme
-Dalombre.
-
---Jamais nous ne trouverons mieux que ça, dit-elle tout bas à son mari
-pour l'engager à profiter de l'occasion. Le fait est que la première
-mise de fonds n'était pas ruineuse, le propriétaire--pour cause d'un
-départ qu'il retardait depuis neuf ans, et étant donnée la baisse
-considérable que les terres avaient subie depuis qu'on avait à peu près
-complètement renoncé à les cultiver--se décidant à laisser le bâtiment
-d'habitation et les soixante hectares de terrain pour la somme ridicule
-de cinquante mille francs.
-
---Oh! c'est réellement pour rien! eut l'imprudence de s'exclamer
-Emmeline. Et, sans attendre la décision de son mari, elle se mit à faire
-la distribution des chambres. La nourrice coucherait là avec Albertine.
-Annette aurait une pièce superbe pour elle toute seule.
-
-Pierre habiterait dans les communs tout un logement d'où il
-surveillerait les chevaux.
-
-La question de l'ameublement serait tout de suite tranchée, le
-département de l'Ain, assurait le notaire, abondant en vieux bahuts
-Louis XIII à colonnes torses, en crédences, en tables à pieds tournés et
-en quantités d'antiquailles que leurs possesseurs céderaient pour un
-morceau de pain. Emmeline jura qu'elle adorait cette chasse aux vieux
-bibelots. Elle prétendit même s'y connaître et se fit une fête de
-procéder elle-même à l'installation de toutes les curiosités qui
-allaient lui tomber sous la main.
-
-D'ailleurs, l'hôtel de la rue de Berlin contenait déjà en linge, literie
-et ustensiles de tout ordre, un matériel plus que suffisant pour une
-installation provisoire.
-
---Et, une fois que l'hôtel sera vide, qu'en feras-tu? fit observer
-Albert.
-
---Nous le vendrons, répliqua-t-elle. Depuis que ton oncle y est mort, je
-m'y sens toute triste. Nous louerons un appartement à Paris, dans un
-autre quartier. Un pied-à-terre nous suffira; car, lorsque nous serons
-établis ici, je suis sûre que nous y passerons les trois quarts de
-l'année.
-
-Elle exposait ses combinaisons avec une telle volubilité qu'Albert se
-laissa emporter dans le tourbillon. En outre, elle se montrait si
-pressée de jouir de son domaine que le voyage en fut interrompu. On
-retourna à Paris; et comme Mme Humbertot avait manifesté dans presque
-toutes ses visites à M. Dalombre ses regrets d'avoir consenti à céder la
-maison où son mari l'avait rendue «si heureuse», Emmeline lui en proposa
-le rachat: ce à quoi elle se décida assez promptement, après avoir
-spécifié que, l'ayant vendue cent quatre-vingt mille francs à l'ancien
-armateur, elle la reprendrait pour cent vingt-cinq mille; les bâtisses
-étant menacées du krach qui avait récemment si fort éprouvé les valeurs
-de la Bourse.
-
-La jeune Mme Dalombre n'avait pas laissé à son mari le temps de
-respirer. Il se trouva, un beau matin, aux portes de la Suisse, comme si
-Aladin lui-même s'était chargé du transport. Il ne s'en plaignit pas,
-l'activité déployée par sa femme lui paraissant, en somme, le meilleur
-stimulant contre la langueur à laquelle elle cédait d'ordinaire si
-facilement.
-
-Nantua est une ville agreste, plantée sur toute une chaîne de montagnes
-tellement boisées que la taille des planches de sapin est devenue la
-principale industrie du canton. Toute l'atmosphère est saturée de
-parfums de goudron et les trois mille habitants qui peuplent ce
-chef-lieu d'arrondissement ont l'air de camper dans quelque pli de la
-Forêt-Noire.
-
-A une demi-lieue de la ville se développe sur deux kilomètres de long et
-quatre ou cinq cents mètres de large un lac cristallin, où l'on aperçoit
-les truites aller et venir à une profondeur que la limpidité de l'eau
-empêche de déterminer, si bien qu'on peut choisir celles qu'on veut y
-pêcher.
-
-Un lac avec des truites, les arbres du bois comme rideau de fond; ceux
-du verger comme premier plan, le calme, la sérénité de la vie, et cette
-sorte de résurrection due à une absolue sécurité, tout ce que les
-déshérités voient au loin à travers leur détresse et qu'elle avait
-elle-même évoqué si souvent dans son bouge, à la description de quelque
-paysage de roman, elle le possédait et non pas temporairement comme ces
-malheureuses qui passent quelques heures dans la chambre à coucher d'un
-étranger pour retomber ensuite dans la rue, mais pour toujours,
-puisqu'elle était femme et mère également légitime.
-
-Elle n'avait que la crainte de voir Albert se fatiguer bientôt de cet
-isolement, n'ayant pas les mêmes raisons qu'elle pour le rechercher.
-Bourg, le chef-lieu du département, était à près de huit lieues de
-Nantua, où la société des raboteurs de planches ne le retiendrait pas
-longtemps. Le seul moyen de l'attacher au pays, c'était de tâcher qu'il
-s'y créât des intérêts. Mais lesquels? Albertine, grâce au lait de sa
-puissante nourrice, s'arrondissait tous les jours, et il eût été par
-trop déloyal de continuer à prétendre que sa santé était menacée.
-
-Emmeline avait la main large et entre ses doigts l'argent coulait comme
-de l'eau. Les prix de Nantua étant généralement à ceux de Paris comme un
-est à cinq, elle ne lésinait guère avec ses fournisseurs, toujours prête
-à s'extasier sur le bon marché de leurs fournitures. Dans une contrée où
-un sou vaut cinq centimes, cette facilité dans les rapports pécuniaires
-lui avait tout de suite assuré des sympathies, intéressées sans doute,
-mais nombreuses. On volait un peu la «jeune dame» et on lui savait gré
-de la bonne grâce avec laquelle elle se laissait faire.
-
-Un charpentier qui, paraît-il, disposait d'un fort chiffre d'électeurs
-et tenait plusieurs villages sous sa coupe, dit un jour en sortant du
-château, ses billets de banque à la main:
-
---Voilà ce qu'on peut appeler des bonnes gens. Est-ce un malheur que ce
-brave M. Dalombre ne soit pas notre député!
-
-Emmeline, à qui on rapporta le propos, en tomba toute rêveuse. Albert
-venait d'atteindre ses vingt-six ans, c'est-à-dire plus que l'âge exigé
-pour être apte à représenter ses concitoyens. Il n'était que depuis
-trois mois dans le pays, mais c'est surtout en fait de popularité que le
-temps ne fait rien à l'affaire.
-
-L'arrondissement de Nantua était composé en partie d'ouvriers et en
-partie de vieux nobles. C'était au point qu'Emmeline avait reçu du curé,
-renseigné sur sa générosité, un appel portant cette suscription:
-
- _A madame d'Alombre._
-
-avec une apostrophe, appel qui, ayant été couronné de succès, fut à peu
-de temps de là suivi d'un autre enfermé dans une enveloppe ainsi
-libellée:
-
- _Madame
- La baronne d'Alombre_
-
---Allons! bon! je suis maintenant passée baronne! se dit-elle. C'est à
-se tordre.
-
-Les élections générales approchaient. Le scrutin de liste, d'abord
-adopté par la Chambre, venait d'être rejeté par le Sénat: ce qui
-permettait aux aspirants députés de travailler les circonscriptions
-presque électeur par électeur. Un chef de groupe peut enlever un
-arrondissement électoral avec de l'activité et de l'entregent. Un
-département tout entier échappe aux influences locales.
-
-Le charpentier, qui s'appelait Pachot et s'était «fait lui-même»,
-n'ayant jamais connu d'autres parents que l'hospice des Enfants-Trouvés,
-jouissait de l'autorité que lui donnait sa double qualité de patron et
-d'ancien prolétaire. Si, grâce au concours de ce robuste personnage,
-Albert arrivait à se créer dans le pays une situation politique, il y
-serait fatalement retenu par les doux noeuds de la députation. Il
-habiterait Paris pendant les sessions, c'est-à-dire juste assez pour ne
-pas trop se provincialiser; mais, en fait, son nid serait à Nantua et
-cet asile leur resterait toujours ouvert.
-
-Il s'agissait pour Emmeline de persuader à Pachot, devenu l'arbitre de
-sa destinée, que M. Dalombre, qu'on anoblissait à tort, était aussi
-démocrate que lui, quitte, en présence des couches supérieures, à ne pas
-trop regimber devant l'apostrophe et même la baronnie qu'on accordait
-volontiers aux nouveaux propriétaires du château.
-
-Cette tactique, qui n'était pas neuve, réussit une fois de plus. Choyé,
-gâté, traité d'égal à égal par les Dalombre, Pachot se mit à leur
-service corps et âme. On l'invitait à déjeuner, on lui donnait l'enfant
-à embrasser, on se montrait avec lui en public et, à la première réunion
-qui se tint tout au début de la période électorale, le tout-puissant
-Pachot, pour départager les voix qui se portaient, les unes sur un
-ancien président de chambre, réactionnaire et bondieusard, les autres
-sur un ancien déporté, à propos duquel les monarchistes répandaient les
-bruits les plus sinistres, proposa la candidature d'un jeune homme qui
-donnerait à la population la garantie de sa jeunesse, de sa droiture et
-de son énergie. Quoique nouveau venu dans l'arène, il saurait
-revendiquer éloquemment à la Chambre les réformes auxquelles tous les
-gens sensés aspiraient dans l'arrondissement, lui qui s'était
-constamment montré le meilleur ami de l'ouvrier, bien qu'il ne le fût
-pas lui-même.
-
---Ce merle non pas blanc, mais tricolore, c'était M. Albert Dalombre,
-acheva Pachot, d'un ton tellement triomphal que, s'il avait vu la _Belle
-Hélène_, il aurait probablement ajouté:
-
- Et ce nom seul me dispense
- D'en dire plus long.
-
-L'orateur populaire avait habilement aposté dans la salle deux laveuses
-de lin, qui vinrent témoigner de la bonté angélique de Mme Dalombre,
-laquelle leur avait envoyé de nombreuses paires de bas pour leurs
-enfants et, pendant un moment de chômage, tous les jours, des légumes
-frais. Comme les idées naturellement généreuses d'Albert ne s'étaient
-jamais condensées dans une formule précise, on fit de lui un candidat de
-sentiment.
-
-Il refusa d'abord de se présenter; mais Emmeline lui fit observer avec
-tant d'insistance qu'ayant étudié pour être avocat, il aurait à la
-Chambre de magnifiques occasions de mettre en relief ses qualités
-oratoires, qu'il finit par se laisser promener de bourg en bourg,
-léguant à sa femme la responsabilité de l'échec comme l'honneur du
-succès.
-
-L'avoué bondieusard eut tout de suite conscience de sa défaite et n'osa
-pas, dans les réunions électorales, attaquer de front son rival, dont la
-candidature mixte avait été si adroitement posée. L'ex-déporté était
-pauvre et hors d'état de lutter, pour le nombre et la dimension des
-affiches, avec ses deux adversaires. Le curé alla jusqu'à affirmer en
-chaire que cet homme de désordre avait commandé le feu à l'exécution de
-l'archevêque pendant la Semaine sanglante. On a accusé tant de gens
-d'avoir commandé ce feu qu'il était très difficile au candidat de s'en
-défendre.
-
-Il commit la maladresse de protester dans la _Sentinelle de Nantua_.
-Cette précaution lui aliéna pas mal d'ouvriers avancés, qui lui
-reprochèrent de renier ses actes, et ne fit pas remonter ses actions
-auprès des modérés. Trois membres de son comité passèrent à celui
-d'Albert, dont cette débandade assura l'élection. Emmeline, haletante,
-avait envoyé, pendant le dépouillement, des émissaires à toutes les
-sections de vote. A mesure qu'elle recevait les résultats, elle les
-additionnait fiévreusement avec les précédents. Qui l'eût surprise dans
-ce travail peu féminin l'eût évidemment cataloguée parmi ces jolies
-ambitieuses qui projettent d'avoir un salon politique, de faire nommer
-des préfets et d'intervenir, un jour, dans les crises ministérielles.
-Elle n'y songeait guère.
-
-Ce à quoi elle tenait uniquement, c'était à clouer pour jamais son mari
-au sol de cette contrée d'adoption, où, plus tard, elle marierait sa
-fille, richement peut-être, à coup sûr honorablement, et qui, par son
-éloignement du théâtre de ses premières misères, déblayerait pour
-toujours le terrain mouvant qu'elle craignait continuellement de voir
-s'effondrer sous ses pieds.
-
-Elle avait, par la fabrication du faux acte de décès de sa mère, chargé
-son dossier d'un méfait qui pouvait la mener autrement loin que
-boulevard de la Chapelle. Après des coups de cette gravité, les coquins
-prudents partent pour l'Amérique. Elle s'était contentée de partir pour
-le département de l'Ain, et il lui semblait que si son mari y conquérait
-une situation prépondérante, les soupçons et les recherches s'en
-égareraient d'autant.
-
-Aussi sa joie frisa-t-elle l'extase quand les derniers chiffres
-apprirent, à elle et à toute la ville, que décidément M. Albert Dalombre
-était élu au premier tour avec quinze cents voix de majorité.
-
---Ça, par exemple, c'est bien à toi que je le dois, s'écria Albert en
-embrassant sa femme à l'annonce de cette victoire. Le diable m'emporte
-si, il y a seulement trois mois, je pensais à devenir jamais député!
-
-
-
-
-XIV
-
-LE FANTOME
-
-
-Quelques jours avant l'ouverture des Chambres, le ménage Dalombre loua,
-rue de l'Université, à quarante pas du palais Bourbon un appartement au
-premier, d'où Albert serait en mesure de surveiller les travaux
-législatifs. Comme la plupart des gens qui n'ont encore rien fait, il
-prit tout à coup au sérieux ce mandat qu'il avait conquis un peu par
-raccroc. Il tenait sans doute à prouver à ses électeurs à quel point il
-était digne de la confiance qu'ils lui avaient prématurément accordée.
-
-Avant de se risquer à la tribune, il parla dans les bureaux et accepta
-dans les commissions la rédaction de ces rapports d'affaires qui
-ennuient autant ceux qui les écoutent que ceux qui les composent.
-
-Il semblait vouloir se faire pardonner par son assiduité son manque de
-passé politique. Deux ou trois fois, un peu humilié de sa situation de
-Mirabeau en chambre, il se promit de gravir les terribles gradins qui
-mènent à l'impassible verre d'eau sucrée. Mais le coeur lui manqua et ce
-fut seulement après six mois de couloirs et d'hémicycle qu'il osa, un
-jour, aborder les rostres pour y soutenir un projet de réforme
-pénitentiaire qu'il avait signé en compagnie de plusieurs membres de la
-gauche radicale.
-
-Cette proposition, qui avait pour but d'empêcher les voleurs d'être
-volés par ceux qui les gardent et qui sont censés les nourrir, fut
-renvoyée, avec les honneurs de la journée, à une commission spéciale. Le
-député Dalombre, en descendant de la tribune, reçut, assura l'_Officiel_
-du lendemain, les félicitations d'un grand nombre de ses collègues; et
-quand il alla attendre dans la cour, pour la ramener à leur domicile,
-Emmeline qui avait assisté à la séance, elle lui glissa dans l'oreille
-en lui prenant le bras:
-
---Tu seras ministre!
-
-Cette étoile qui affecte la forme d'un portefeuille, et sur laquelle la
-plupart des élus du suffrage universel ont les yeux fixés, ne pouvait
-toutefois luire avant longtemps pour un homme aussi jeune que l'était
-Albert, la valeur de nos principaux politiciens étant surtout basée sur
-leur expérience, bien qu'il soit démontré depuis des siècles que
-l'expérience politique n'a jamais servi à personne. Trois ans se
-passèrent donc sans amener le déménagement obligatoire du député qui
-s'installe dans un ministère.
-
-Albertine grandissait avec l'élégance et les grands yeux de sa mère qui,
-elle, avait un peu perdu de sa ténuité et dont le corsage s'était
-capitonné, en même temps que ses joues s'étaient remplies. Elle était
-devenue une femme charmante et passait pour telle. Quand elle se
-montrait à la Chambre, où elle espérait toujours assister à quelque
-triomphe imprévu de son mari, les lorgnettes parlementaires
-convergeaient aussitôt sur elle. Dalombre avait invité plusieurs fois à
-dîner ses collaborateurs des commissions, et Emmeline les avait reçus
-avec une cordialité qui avait doublé leur sympathie pour son mari. Elle
-était si fière d'avoir à sa table des messieurs décorés, qui causaient
-familièrement devant elle des affaires de l'État, de la chute possible
-du cabinet et qui confectionnaient parfois sous ses yeux des listes
-ministérielles!
-
-Grâce aux facultés d'assimilation si rares chez le sexe masculin et si
-fréquentes chez l'autre, elle s'était en moins de dix-huit mois
-transformée en femme du meilleur monde. Albert était émerveillé en
-constatant la facilité avec laquelle la petite ouvrière d'autrefois lui
-faisait maintenant honneur.
-
---J'aurais épousé la petite-fille d'un pair de France qu'elle n'aurait
-pas plus de tenue et de distinction, se disait-il.
-
-Il l'obligea à prendre des leçons de danse afin que, jeune comme elle
-était, elle figurât autrement que comme tapisserie dans les nombreux
-bals où on les conviait et où presque toujours elle se dispensait
-d'aller. Quand elle se considéra comme suffisamment forte sur
-l'_avant-deux_ et sur la _chaîne des dames_, elle n'hésita plus à
-produire de temps en temps ses épaules dans les salons diplomatiques, où
-les dames se montrent, sous la lumière du gaz, décolletées, sans aucune
-diplomatie, jusqu'à la naissance d'une foule de choses.
-
-Cette vie nouvelle, insoupçonnée jusque-là, avait surtout pour elle ce
-précieux avantage de la faire pénétrer dans un monde qui l'éloignait de
-plus en plus de l'autre. Qui donc aurait désormais l'audace de
-confronter Gustave et son guayaquil avec une dame toute diamantée
-faisant vis-à-vis à un ministre plénipotentiaire?
-
-L'ambassadeur de Suède ayant, à l'occasion de la naissance du fils de
-son roi, organisé une soirée dansante agrémentée d'un concert, Albert
-reçut une invitation sur laquelle Emmeline se jeta avec enthousiasme, le
-mot «ambassadeur» exerçant un attrait presque magique sur la vanité
-féminine.
-
-En outre, on devait y représenter une comédie de salon, où les rôles
-seraient tous tenus par les représentants les plus connus du
-_high-life_. La comtesse de la Meynardière ferait une demi-mondaine, et
-le duc de San-Stefano lui donnerait la réplique dans un costume de
-jockey. De plus, un marquis, célèbre par l'importance de ses parties de
-baccara, réciterait un monologue emprunté au riche répertoire de
-Coquelin cadet.
-
-Emmeline se commanda, pour cette fête de l'art et de l'intelligence, une
-robe de satin crème, dont la nuance légèrement éteinte relevait encore
-l'éclat de ses yeux de créole. Le corsage ne tenait à l'épaule que par
-une agrafe de roses rouge sang qui se déroulaient en torsades jusqu'au
-bas de la jupe. Elle ne voulut ajouter ni un bracelet, ni un collier, ni
-un diamant, ni une perle à cette toilette tropicale, et campa seulement
-de côté sur ses cheveux châtain foncé une petite couronne des mêmes
-roses rouges, comme un rappel de la couleur dominante.
-
-La pièce, dialoguée par un amateur, l'étonna moins par les mots, qui n'y
-abondaient pas, que par l'aplomb avec lequel la comtesse de la
-Meynardière entra dans la peau de son personnage. Fallait-il qu'elle eût
-reçu une brillante éducation pour être sûre d'elle à ce point-là!
-
-Elle désespéra d'arriver jamais à une pareille audace et n'hésita pas à
-attribuer cette impuissance à son obscure origine. Aussi
-applaudissait-elle avec entrain. Quand le duc de San-Stefano entra, dans
-son costume de jockey: toque groseille et casaque arlequin, elle rit aux
-larmes de très bonne foi, bien que ce déguisement ne fût que
-médiocrement comique. Les spectateurs étaient assis devant l'estrade;
-des chaises espacées sur une dizaine de rangs de profondeur avaient été
-déposées à leur intention. A côté d'Emmeline, un jeune homme, qu'elle ne
-voyait que de profil perdu, suivait le jeu des scènes, sans donner
-aucune marque d'approbation ni d'improbation.
-
-Il se leva tout à coup, fit le tour de l'assistance, passa par derrière
-l'estrade qui servait de théâtre, et revint quelques instants après
-reprendre à côté d'Emmeline la place qu'un ami lui avait gardée.
-
---Je suis allé recommander au duc de mettre sa toque plus en arrière: la
-visière empêche qu'on lui voie les yeux! dit-il en se rasseyant.
-
---C'est que, dans le dessin que tu lui as donné, tu l'avais placée en
-avant, lui fit observer l'ami.
-
---C'est bien possible, repartit le jeune homme. J'aime mieux chercher
-trois tableaux que de composer un costume.
-
-Elle comprit que son voisin avait été chargé de dessiner les toilettes
-et, probablement, de peindre les décors. Malgré elle, elle leva les yeux
-sur cet artiste sans doute improvisé, comme le proverbe auquel il avait
-ainsi collaboré; et, obstinément, comme si un magnétisme irrésistible et
-irraisonné clouait sur lui ses regards, elle les fixa à deux ou trois
-reprises sur le visage du jeune homme, qui continuait à causer avec son
-ami, sans prêter attention à cet examen.
-
---Est-ce curieux! se demandait-elle, où ai-je vu ce monsieur? C'est
-peut-être dans une tribune de la Chambre? Non, pourtant. D'ailleurs, les
-peintres ne vont pas dans ces endroits-là. Et c'est un peintre,
-puisqu'il a été chargé de peindre les costumes. A moins que ce ne soit
-aussi un homme du monde, comme le duc et la comtesse.
-
-A partir de ce moment, elle n'écouta plus la pièce et ne se préoccupa
-que de démasquer la personnalité de ce grand garçon brun, élégant, mais
-dont les allures et jusqu'à la coupe des cheveux indiquaient un homme
-appartenant à un autre monde que celui de la jeunesse gommeuse.
-
---Comme toutes ces toilettes sont amusantes! dit-elle en ayant l'air de
-s'adresser à Albert assis à sa gauche.
-
---Madame, vous me flattez! fit le jeune homme. Elles sont de moi.
-
---Ah! vraiment! répliqua-t-elle; c'est étonnant. On jurerait qu'un
-peintre de profession a passé par là.
-
---Mais, madame, je suis peintre, en effet, dit-il. Je parierais même
-qu'il n'y a ici que moi qui ne sois pas député ou secrétaire
-d'ambassade.
-
-Comme la figure lui semblait déjà vue, la voix lui sembla déjà entendue.
-La toile tomba, une toile également peinte par le voisin d'Emmeline. Il
-se leva alors et, se redressant de toute sa taille il rejeta en arrière
-ses longs cheveux par un mouvement qu'elle retrouva subitement dans son
-cerveau: ce peintre égaré dans les salons de l'ambassadeur de Suède,
-c'était celui qui, au _Perroquet bleu_, lui avait offert cinq francs par
-séance pour aller poser dans son atelier.
-
-Son premier mouvement fut de fuir. Elle allait, vis-à-vis d'Albert,
-prétexter une migraine instantanée ou un invincible instinct maternel
-qui la poussait à aller constater en personne qu'Albertine, laissée
-seule avec la femme de chambre, dormait d'un bon sommeil. Puis, elle
-réfléchit qu'on ne se paye pas une robe de quinze cents francs pour
-quitter à dix heures et demie la soirée en l'honneur de laquelle on l'a
-fait faire. Ce départ, que rien ne faisait prévoir un instant
-auparavant, provoquerait peut-être de la part de son mari des réflexions
-auxquelles elle aurait peine à répondre.
-
-En outre, Albert venait d'entamer avec un sous-secrétaire d'État une
-conversation qu'il aurait sans doute été fâché d'interrompre. Enfin, si
-le moindre soupçon avait pu germer dans la tête du jeune peintre, cette
-retraite immédiate ne pouvait que les confirmer.
-
-D'ailleurs, elle l'avait rencontré: elle le rencontrerait probablement
-encore. Avoir l'air de s'éloigner de lui, c'était l'inviter à courir
-après elle. Le procédé le plus hardi, mais le plus sûr, était donc de
-faire tête au hasard qui les rapprochait, après cinq ans, dans des
-salons si différents de ceux où ils s'étaient vus pour la première fois.
-
-Comme un voleur qui, pendant une perquisition domiciliaire, ne quitte
-pas des yeux la cachette où il a serré l'argent volé, elle suivait du
-regard tous les mouvements du jeune homme, pour tâcher de surprendre
-soit dans un geste, soit dans un jeu de physionomie, un indice sur
-lequel elle pût baser une tactique quelconque. Il ne l'avait pas
-reconnue: elle en avait la presque certitude; cependant, pourquoi lui
-avait-il adressé la parole? Était-ce pour éclaircir un doute? Les
-hommes, qui sont quelquefois si bêtes, sont souvent si roués. Elle avait
-cru deviner qu'il allait continuer ses amabilités quand il l'avait vue
-se tourner du côté d'Albert.
-
-Son imagination commençait à travailler. Il y avait certainement plus de
-deux cents personnes à cette soirée. Il était donc bien extraordinaire
-que le seul individu dont elle eût à redouter la présence se fût
-précisément trouvé placé à côté d'elle.
-
-Oui, c'était bien lui: elle ne se trompait pas. Pourtant, elle tint à
-s'en assurer encore en tâchant d'entendre son nom qu'elle ne se
-rappelait pas, mais qui lui reviendrait tout de suite en mémoire si
-quelqu'un le prononçait devant elle. On avait enlevé les chaises et
-déblayé la salle pour le bal. A l'installation de l'orchestre sur
-l'estrade, il se produisit un brouhaha d'inviteurs allant retenir leurs
-dames et d'invitées allant au-devant de leurs cavaliers. Elle en profita
-pour se glisser entre le peintre et son ami, qui lui dit tout à coup:
-
---Tu ne danses pas, Gérald?
-
-Gérald, c'était certainement par ce nom-là qu'on l'avait interpellé
-boulevard de la Chapelle. L'identité était dûment établie.
-
-Comme elle le regardait sans cesse malgré elle, il la regarda aussi, et
-pensant naïvement qu'elle cherchait un danseur pour le premier
-quadrille, il se crut suffisamment autorisé par leur bout de causette à
-lui demander l'honneur de son bras.
-
-Cette démarche la terrorisa. Dans la façon dont il lui dit:
-
---Madame voudrait-elle bien m'accepter pour cette contredanse?
-
-Elle distingua un fond d'ironie qui la glaça de la tête aux pieds.
-Pourquoi ne la reconnaîtrait-il pas, puisqu'elle l'avait tout de suite
-reconnu? Elle ne l'avait pas oublié, bien qu'il vînt au _Perroquet bleu_
-beaucoup plus d'hommes qu'il ne venait sans doute de femmes dans son
-atelier. D'abord, il lui avait examiné la figure dans tous les sens,
-avant de décider si elle était assez bien pour lui servir de modèle.
-Naturellement, un homme convenable, qui revoyait dans les conditions
-actuelles une femme qu'il avait connue sous une livrée inavouable,
-n'allait pas se mettre à pousser les hauts cris et à la tutoyer devant
-tout le monde. Un sourire, une intonation tant soit peu gouailleuse,
-c'était assez pour lui donner à comprendre qu'elle ne pouvait plus avoir
-de secrets pour lui.
-
-En posant son bras sur la manche de son habit noir pour aller rejoindre
-leur vis-à-vis, elle tremblait si fort qu'il lui demanda si elle avait
-froid.
-
---Non, dit-elle, essayant de débrouiller une allusion dans chaque mot du
-jeune homme.
-
-Assez inhabile dans l'art de quadriller, ce M. Gérald, tout en riant de
-ses maladresses, se laissait conduire par sa danseuse, qui mettait une
-grâce extrême à le ramener dans le bon chemin. Elle se montrait aux
-petits soins envers lui, comme pour acheter son silence. Gérald, qui
-certainement était le plus pauvre et le plus inconnu de tous ces
-étrangers dont les poitrines resplendissaient de décorations et de
-crachats, était très flatté d'être pris ainsi sous la protection d'une
-des femmes les plus jolies et les plus élégantes parmi les plus saluées.
-Il était tout ébloui par ces énormes yeux noirs et l'attache du cou le
-ravissait.
-
-D'ailleurs, il ne connaissait pas une âme dans l'hôtel de l'ambassade.
-Son ami lui avait apporté à composer les costumes de la pièce; et comme
-il avait refusé toute rémunération pour les cinq ou six croquis dont il
-s'était chargé, il avait été prié à ce bal où il était allé par pur
-désoeuvrement en empruntant un habit noir, et uniquement pour «jouir du
-coup d'oeil».
-
-Son intention était de partir sur le coup de onze heures; mais comme il
-n'y a guère, en somme, d'attrait plus puissant qu'un commencement de
-relations avec une jolie femme, il se dit après le quadrille:
-
---Tant pis! je reste.
-
-Emmeline, qu'il reconduisit à sa place, y retomba accablée. Dans la
-foule qui la circonvenait, elle ne distinguait plus que cet ennemi. Elle
-aspirait au plus prompt départ; mais si elle le laissait là, qui
-prouvait qu'il ne se hâterait pas de faire part à cinquante personnes de
-cette extraordinaire aventure. Elle aimait encore mieux s'accrocher à
-lui pour le surveiller et, au besoin, lui arracher le serment de rester
-muet.
-
-Elle s'était gardée de lui apprendre le nom de son mari, la médisance
-qui porte sur un député ayant une saveur toute spéciale. Albert, qui
-considérait cette soirée moins comme dansante que comme politique, y
-traitait avec des diplomates du Nord des questions de commerce, de
-libre-échange et de construction de ports. Une fois, Emmeline s'étant
-trouvée sur son passage, il lui demanda:
-
---T'amuses-tu, ma chérie?
-
-Elle répondit:
-
---Oh! beaucoup!
-
-Après quoi, il regagna un groupe où, à en juger par la calvitie de la
-plupart de ceux qui le formaient, on devait triturer des sujets de haute
-portée européenne.
-
-L'amour-propre humain permet difficilement, fût-ce à la personne la plus
-modeste, d'admettre que son image ait disparu complètement de la mémoire
-ou, tout au moins, du rayon visuel d'une autre personne. Combien de gens
-dont les traits se sont, pour vous, absolument effacés, vous abordent
-dans la rue en vous tendant amicalement une main que vous ne vous
-rappelez pas avoir jamais serrée! Ce sentiment instinctif dominait
-Emmeline, au point qu'elle avait _à priori_ supposé que le jeune peintre
-n'avait pu s'égarer à son sujet.
-
-Toutefois, il avait gardé vis-à-vis d'elle une attitude si discrète
-qu'elle ne savait sur quel pied danser, et cette incertitude même
-redoublait son trouble. Rien n'était bouleversant pour elle, qui avait
-tant de choses à cacher, comme de se dire à chaque minute:
-
-«Sait-il ou ne sait-il pas que la femme de là-bas et celle d'ici n'en
-font qu'une seule?»
-
-Or il n'y avait pas à hésiter: dès qu'elle aurait la preuve que sa vie
-n'aurait plus de mystère pour ce jeune homme, il fallait en finir
-immédiatement avec lui. La sueur lui perlait sur le front, à la pensée
-qu'un mot lâché dans la foule serait l'écroulement de l'échafaudage
-qu'elle avait construit avec tant de patience et au milieu de tant de
-périls. Ce n'était pas la peine d'avoir échappé si heureusement à
-l'enquête pratiquée à propos de son prétendu assassinat, d'avoir doublé
-sans naufrage le cap de la publication des bans, d'avoir acquis, dans un
-département-frontière, une situation tellement brillante qu'il en était
-résulté l'entrée de son mari à la Chambre, pour échouer misérablement
-sous les racontars d'un rapin!
-
-Et encore, lorsqu'elle tremblait à l'arrivée du commissaire de police et
-qu'elle attendait constamment, pendant les douze jours qui avaient
-précédé son mariage, le coup de sonnette de sa mère, elle était seule,
-s'appelait tout bonnement Mlle Freizel et ne possédait pas, comme
-maintenant, un nom et une enfant, dont elle avait à sauvegarder
-l'honneur. La catastrophe atteindrait, cette fois, toute une maison; son
-mari la jetterait dans la rue et plus tard, quand Albertine lui
-demanderait ce qu'était devenue sa mère, Albert lui répondrait:
-
-«Ta mère était une...»
-
-Non, elle n'avait pas mérité une aussi effroyable condamnation sociale.
-Cet homme, cet inconnu--car l'avoir coudoyé une fois dans un bouge, ce
-n'était pas le connaître--qui se dressait ainsi entre elle et le bonheur
-qu'elle croyait si bien s'être assuré, elle aurait voulu le supprimer,
-fût-ce au prix d'un crime. Au surplus, l'horrible angoisse qui
-l'étreignait ne durerait pas longtemps. Il était impossible que la
-soirée s'achevât sans qu'elle fût fixée sur l'étendue du danger qu'elle
-courait... Sans trop se rendre compte de la valeur du raisonnement
-qu'elle ressassa dans sa tête égarée, elle adopta ce criterium:
-
---Si, après m'avoir invitée pour le premier quadrille, il me laisse
-tranquille pour aller s'adresser à d'autres, c'est que, décidément, il
-ne m'a pas reconnue. Si, au contraire, il commet l'inconvenance de me
-faire danser de nouveau--ce qui ne se fait jamais, de la part d'un homme
-bien élevé, à l'égard d'une dame qu'il rencontre pour la première
-fois--je saurai à quoi m'en tenir. Évidemment, il s'imposera comme un
-homme sûr que je n'oserai rien lui refuser. Peut-être même aura-t-il
-l'impudence de me parler du passé. Oh! ce serait atroce!
-
-Elle en était là de ses réflexions quand Gérald s'approcha d'elle, un
-peu gauchement, mais résolument. Il avait, aussitôt le quadrille fini,
-recueilli des renseignements sur sa jolie danseuse; et, ma foi, tout
-glorieux d'avoir été redressé dans ses maladresses chorégraphiques par
-la femme d'un élu du suffrage universel, il ne demandait qu'à lui
-confier la suite de son éducation mondaine.
-
-Il est en effet d'usage d'éviter de compromettre ou de gêner une dame en
-l'invitant successivement pour plusieurs danses. Mais Gérald, qui
-n'allait jamais au bal, qui était seul dans celui-là et qui voyait Mme
-Dalombre disposée également à s'isoler, sauta par-dessus ces convenances
-et lui offrit sa compagnie pour la valse, comme il la lui avait offerte
-pour la contredanse.
-
---Monsieur, répondit-elle toute blêmissante, vous voudrez bien
-m'excuser; j'ai déjà refusé deux invitations.
-
---Je n'en serai que plus fier si vous acceptez la mienne, dit Gérald.
-Vous avez été si indulgente pour moi tout à l'heure. Je voudrais pouvoir
-me vanter d'être votre élève.
-
---Oh! monsieur, fit-elle avec un sourire contraint ou plutôt contracté,
-je danse moi-même très mal et je vous donnerais de bien mauvaises
-leçons.
-
---Meilleures et surtout plus agréables que celles que mes parents me
-faisaient donner, quand j'étais petit, à cinq francs le cachet, répliqua
-pour dire quelque chose le peintre qui n'osait pas encore risquer une
-galanterie accentuée.
-
-Ce mot «cinq francs le cachet» glaça Emmeline jusqu'aux os. C'étaient
-ces cinq francs-là qu'il lui avait proposés autrefois pour lui prêter sa
-tête. Aujourd'hui, elle lui prêtait ses jambes. L'allusion était
-directe, et le coup de poignard formait plaie pénétrante. Elle fut sur
-le point de lui glisser cette prière dans l'oreille:
-
---Taisez-vous! on peut vous entendre.
-
-Elle se contenta de lui poser ce point d'interrogation:
-
---Que voulez-vous dire?
-
---Rien! répliqua Gérald, supposant qu'elle avait mal compris sa phrase.
-
-Ce «rien» parut à Emmeline dissimuler tant de choses qu'elle en perdit
-toute envie de lutter de nouveau contre la destinée. Tant pis, elle en
-avait assez, il arriverait ce qu'il pourrait. Si ce jeune homme était un
-lâche ou simplement un imbécile, elle était perdue; si c'était un garçon
-de coeur ou seulement de quelque intelligence, il se tairait. Mais allez
-donc compter sur le silence d'un jeune homme pour qui la possession d'un
-secret à la fois aussi cruel et aussi amusant valait toutes les bonnes
-fortunes de la terre!
-
-Elle s'abandonna donc à ces chances diverses, se réservant de s'orienter
-selon le côté d'où soufflerait le vent de malheur qui s'abattait sur
-elle. Pendant la valse à laquelle elle se résigna dans ce bal des
-victimes, elle crut constater que, deux ou trois fois, il la serrait
-d'un peu plus près que ne le nécessitait le mouvement de gravitation
-indiqué par l'orchestre. Elle n'osa pas se plaindre ni même se dégager,
-tant elle redoutait quelque manque de respect, bien autrement
-significatif.
-
-Enhardi par cette passivité, Gérald acheva le dernier tour en la tenant
-collée à sa poitrine comme s'il ne formait avec elle qu'un bloc
-tournoyant. Sa tête d'artiste commençait à déménager. Jamais il n'aurait
-supposé une femme du monde aussi peu récalcitrante. Il voulut savoir au
-juste jusqu'où irait sa docilité:
-
---Madame, lui dit-il, je vais réclamer de vous une grâce qui rayonnera
-sur toute ma vie, si vous me l'accordez. Promettez-moi de ne pas danser
-de la soirée avec un autre qu'avec moi.
-
---A quoi pensez-vous, monsieur? répondit-elle; vous tenez donc bien à me
-faire remarquer?
-
---Laissez-moi au moins vous mener au buffet, reprit-il. Il fait ici une
-telle chaleur!...
-
-Et, sans attendre son autorisation, il traversa avec elle deux salons
-qui conduisaient à un troisième où se dressait un grand comptoir autour
-duquel avaient été placées des tables malheureusement à peu près toutes
-prises d'assaut.
-
-Enfin, Gérald en dénicha une dont les locataires s'éloignaient et où
-traînaient encore des soucoupes imprégnées de glace fondue. Il y
-installa sa danseuse, qui s'assit en face de lui dans la posture de
-l'inquiétude et de l'obéissance. Était-ce cet endroit qu'il avait choisi
-pour y causer plus à l'aise de leur première rencontre? Persisterait-il
-à feindre, tout en continuant à lui larder le coeur d'insinuations plus
-ou moins déguisées? Elle attendait, prête à tout ou, à vrai dire, prête
-à rien, car elle ignorait s'il l'attaquerait par la douceur ou par la
-brutalité, bien que ce rappel des «cinq francs le cachet» indiquât un
-homme peu ménager de ses expressions.
-
-Le peintre, qui avait demandé deux sorbets au marasquin à des
-domestiques très affairés et qui ne voyait rien venir, se mit à frapper
-impatiemment sur la table avec une petite cuillère abandonnée dans une
-des soucoupes. Emmeline commençait à se sentir choquée de ces allures
-d'estaminet, qu'il n'aurait certainement pas affectées ainsi avec toute
-autre, quand Gérald, dans le but louable de lui témoigner la hâte qu'il
-avait de la désaltérer, lui dit moitié sourire, moitié colère:
-
---C'est insupportable! On n'est pas servi plus vite ici qu'au café!
-
-Instantanément elle se rappela qu'à celui du _Perroquet bleu_, il avait
-de la même façon appelé, à coups de soucoupe sur la table, les garçons
-qui lui faisaient attendre sa consommation. La corrélation était trop
-évidente pour que la grossièreté ne fût pas préméditée.
-
---Ah! monsieur! fit-elle en se levant brusquement, c'est indigne!
-
-Et, ramassant aussitôt son éventail, qu'elle avait posé sur le marbre,
-elle tourna les talons, laissant son cavalier ahuri, sa petite cuillère
-à la main.
-
---Que diable ai-je fait qui ait pu la blesser à ce point-là? se
-demanda-t-il tout penaud. Pourquoi aussi vais-je lui dire que c'est ici
-comme au café? Est-ce qu'on parle de café à une femme de ce monde-là?
-Voilà ce que c'est que d'essayer de marivauder quand on n'est bon qu'à
-broyer des couleurs! J'ai été pas mal inconvenant, mais c'est égal: ces
-provinciales sont de rudes chipies.
-
-Après ce four monumental, il ne lui restait qu'à tirer ses grègues. Il
-passa, pour aller reprendre son paletot au vestiaire, tout près de Mme
-Dalombre qui avait lié conversation avec une dame et, pour se donner une
-contenance, riait à gorge déployée de choses qui vraisemblablement
-n'avaient rien de comique. Il plongea ses yeux bien avant dans ceux de
-son ex-danseuse, comme pour s'assurer s'il n'y avait aucun moyen de
-renouer le fil que son inconvenance avait brisé. Emmeline se contenta de
-le regarder d'un air de défi, puis tourna dédaigneusement la tête. Mais
-cet effort pour combattre une attaque de nerfs qui la gagnait la désarma
-totalement. Elle glissa sur ses souliers de satin jusqu'à son mari et
-lui dit en haletant:
-
---Partons! Albert, j'étouffe ici. J'ai peur de me trouver mal.
-
-Et elle le remorqua par la main jusqu'à l'antichambre, endossa sa
-pelisse et s'enfourna dans sa voiture où elle se blottit, la tête dans
-sa fourrure, comme une femme qui choisit la place la plus commode pour
-s'évanouir.
-
-Cependant, elle n'en fit rien et employa à méditer sur la situation
-nouvelle qui lui était faite le silence qu'elle garda pendant toute la
-route.
-
---Quel coup d'oeil mauvais et menaçant il m'a lancé en partant! se
-répétait-elle. Comme il disait clairement: «Ah! tu m'as bravée! Eh bien!
-tu sauras ce que ton audace te coûtera!» Et pourtant, raisonnait-elle,
-il m'était impossible de me laisser souffleter ainsi en plein bal par
-mon passé. Si je ne m'étais pas révoltée à la fin, jusqu'où serait-il
-allé? Ah! le misérable! c'est ignoble! c'est ignoble! Comme s'il lui eût
-été difficile de paraître me voir ce soir pour la première fois! Mais
-non: il est tout fier de m'avoir connue. Il n'y a pourtant pas de quoi
-se vanter!
-
-En tout cas, ce n'était pas dans le bal même qu'il répandrait la
-nouvelle, puisqu'il l'avait quitté quelques instants avant eux. Mais il
-devenait très imprudent d'attendre seulement un jour. Contre les
-obstacles qui s'étaient déjà et si souvent dressés devant elle, elle
-s'était toujours trouvée bien de sa promptitude à les renverser.
-L'hésitation, c'était l'écroulement pour elle. Comme elle ne possédait,
-malheureusement, aucune arme pour se défendre, attendu qu'on n'en
-raconterait jamais plus ni même autant qu'il y en avait, elle n'avait
-d'autre parti à prendre que celui de l'attaque.
-
-Tant pis pour ce monsieur qui s'était trouvé là et qui n'avait pas eu le
-bon goût ou la prudence de rester muet! Lui rappeler le «café» où il
-l'avait aperçue pour la première fois--car, en somme, il n'avait fait
-que l'apercevoir--c'était là un défaut de générosité qui autorisait
-toutes les représailles. Elle n'avait pas à son actif que sa vie de
-débauche: elle avait aussi ce faux acte de décès qui la mènerait droit
-en cour d'assises. Or, une fois les soupçons du monde concentrés sur
-elle, le chapelet de ses iniquités s'égrènerait jusqu'au bout. Laisser à
-sa fille le nom d'une prostituée, c'était horrible; mais lui
-transmettre, en outre, celui d'une condamnée, cette perspective était
-absolument intolérable.
-
-Supprimer ce révélateur, voilà ce qui était urgent. Mais par quels
-procédés? Elle n'irait pas se mettre bénévolement à sa discrétion: ce
-qui ferait d'elle son esclave et sa chose. D'autant qu'un moment vient
-presque inévitablement où les complices «mangent le morceau». Elle
-n'irait pas jusqu'à lui tendre un piège ou le faire tomber dans quelque
-guet-apens, les associés qu'elle serait obligée de s'adjoindre devant
-être au moins aussi dangereux que lui. Pourtant, elle ne pouvait
-permettre à ce peintre de continuer à circuler dans Paris pour y semer
-la diffamation. Désormais, elle n'oserait plus se présenter dans aucune
-maison de peur qu'on ne lui demandât des nouvelles de l'établissement du
-boulevard de la Chapelle.
-
-
-
-
-XV
-
-LE COMPLOT
-
-
-Le lendemain matin elle essaya de retrouver son sang-froid. Elle n'y
-réussit pas. Ses tremblements d'autrefois l'avaient reprise. Elle
-décacheta la première toutes les lettres adressées à son mari, dans la
-crainte qu'il ne lui en tombât dans les mains quelqu'une qui le mettrait
-au courant des exploits de la jeune fille qu'il avait épousée pour sa
-vertu, bien plus que pour sa beauté, beauté qui ne lui était venue que
-plus tard.
-
-Elle interrogeait les moindres jeux de physionomie d'Albert, s'attendant
-à chaque minute à quelque explosion. Elle se dit qu'elle ne passerait
-pas une seconde journée comme celle qui s'acheva pour elle, au milieu de
-terreurs folles, accompagnées d'horribles serrements d'estomac. Elle
-comprit qu'il fallait agir. Pendant qu'Albert s'installait dans son
-bureau, pour y rédiger la maquette d'un rapport, elle s'enferma dans sa
-chambre et y brouillonna, d'une plume hâtive, ces mots pleins de
-promesses:
-
- J'ai besoin de vous voir. Il y aura beaucoup d'argent à gagner.
-
- LÉONIE.
-
- Toujours poste restante, rue Milton.
-
-Elle brocha sur le tout l'adresse de Gustave, restée burinée dans son
-cerveau, et dès le lendemain courut au guichet.
-
- Je vous attendrai demain et après-demain toute la journée dans mon
- atelier, rue Viollet-le-Duc.
-
-répondait Gustave, qui, ayant reconnu l'écriture, avait flairé de
-nouveau une combinaison pécuniaire. Sans attendre et pour couler
-immédiatement à fond le dénouement du drame qui s'ouvrait si menaçant,
-elle se fit conduire rue Viollet-le-Duc, chez le seul être de qui il lui
-fût permis de prendre conseil.
-
-Elle monta tout d'une haleine les six étages qui séparaient du niveau de
-la rue l'artiste en fausses signatures et frappa d'un doigt agité contre
-la porte bâtarde que lui avait décrite la portière de la maison.
-Gustave, sa pipe aux lèvres et un vieux béret d'un bleu crasseux fiché
-de travers sur ses cheveux longs, mais rares, l'introduisit galamment
-dans la pièce mansardée qu'il qualifiait audacieusement d'atelier, sous
-prétexte que le jour y venait d'en haut.
-
-Il lui présenta un fauteuil en reps vert effrangé, où elle tomba émue
-autant qu'essoufflée. Elle fut saisie par une odeur de poussière et
-d'essence de térébenthine qui lui arracha une légère quinte de toux.
-Pour tout mobilier un lit de fer, dissimulé dans l'ombre du toit bâti en
-biais, deux chevalets dressés pour recevoir les tableaux anciens qui
-auraient besoin d'un coup de torchon, et au mur une palette mouchetée de
-reliefs de couleurs durcies: ce qui indiquait suffisamment un déplorable
-état de morte saison.
-
---Eh bien! ma petite mère, qu'y a-t-il encore pour votre service? fit
-Gustave en prenant place sur une vieille malle qui lui servait
-d'escabeau.
-
---Oh! rien, dit-elle, comme pour enlever de l'importance à sa démarche.
-Je viens simplement vous consulter.
-
-Avant de lui répondre, le vieux faussaire détaillait curieusement sa
-toilette et paraissait fort alléché par l'examen du superbe manteau de
-loutre dont Emmeline s'était enveloppée pour sortir, car cette fois elle
-avait, dans sa précipitation, complètement négligé de se déguiser en
-blanchisseuse.
-
---Nom d'un chien, que vous êtes bien mise! fit-il observer. Jamais de la
-vie je n'aurais pensé que c'était vous.
-
---Oui, répondit-elle, c'est depuis l'héritage de mon oncle, vous savez.
-J'ai quitté l'état, et, vous voyez, ça m'a réussi.
-
---Je vous crois! répliqua-t-il, et puis c'est pas pour vous
-flatter--d'abord, je n'avais vu que le bout de votre nez, le soir, dans
-la voiture... il y a six ans, mais il me semble que vous êtes devenue
-crânement jolie.
-
---Dame! fit-elle avec une candeur affectée, je me nourris mieux
-maintenant. Alors, j'ai un peu engraissé.
-
-Puis, pour couper court à ces observations oiseuses, elle reprit:
-
---Voilà: il y a un monsieur qui m'embête... Il a appris, je ne sais
-comment, que l'acte de décès de ma mère avait été confectionné ailleurs
-qu'à la mairie, et il veut me faire chanter. Vous comprenez comme ce
-serait gai si la police allait fourrer son nez dans nos affaires. Je ne
-vous dénoncerais pas, certainement; mais on penserait bien qu'une femme
-n'a pas fabriqué ce papier-là toute seule, et, de fil en aiguille, on
-arriverait à vous pincer aussi.
-
---Elle serait mauvaise! fit observer Gustave.
-
---Aussi, ai-je pensé que vous et moi, nous avions toute sorte de motifs
-pour nous débarrasser de cet individu, continua-t-elle.
-
-Un nuage de rêverie obscurcit pour un instant les yeux du vieux
-falsificateur.
-
---Je le crois comme vous, dit-il; mais moi, je ne manie que le pinceau.
-Autre chose, non; ça coûte par trop gros.
-
-Elle comprit que, par «autre chose», il entendait quelque embuscade dans
-laquelle resterait le gênant personnage. Elle le rassura tout de suite
-sur la portée qu'il fallait donner à ses paroles.
-
---Il ne s'agit pas de s'en défaire violemment, expliqua-t-elle.
-Seulement, si on pouvait le forcer à se taire, soit par des menaces,
-soit par des promesses; enfin, je ne sais pas, moi. Si je savais, je ne
-m'adresserais pas à vous.
-
-Elle avait trouvé bon de confondre les intérêts de Gustave avec les
-siens, en lui faisant supposer que le peintre était au courant de leur
-complicité dans l'affaire du faux. Elle s'épargnait ainsi la honte et
-surtout l'inconvénient d'avouer à Gustave son séjour chez la Coffard,
-qui, aussitôt instruite, se serait fait une douce joie de partir sur la
-piste de son ancienne pensionnaire.
-
---Des promesses! des promesses! répétait Gustave, n'y songez pas. C'est
-nous mettre tous les deux pieds et poings liés dans les griffes de
-quelque maître-chanteur. Je connais ces types-là. Ils commencent par
-vous demander cent sous et ils finissent par exiger vingt mille francs.
-
---Alors, que faire?
-
---C'est à voir, conclut-il. D'abord, comment s'appelle-t-il, cet
-oiseau-là?
-
---Je ne le connais que sous son nom de Gérald, répondit-elle. Mais ce
-doit être un simple prénom.
-
---Comme Gustave, appuya-t-il. Et vous dites qu'il est?...
-
---Peintre. Il a même sans doute un certain talent, car il a déjà
-travaillé pour de bonnes maisons.
-
---Un confrère! dit le monogrammiste. Je dois le connaître... au moins de
-vue. Est-ce qu'il a déjà exposé?
-
---Ah! ça, je l'ignore, dit Emmeline.
-
---C'est que j'ai là le livret du Salon et, s'il y avait eu un tableau,
-j'aurais tout de suite ses tenants et ses aboutissants. Au reste,
-laissez-moi faire, je le retrouverai bien.
-
---Mais c'est que nous n'avons pas le temps d'attendre! se récriait-elle.
-Demain peut-être il sera trop tard.
-
-Il prit, sans doute pour se donner une importance sérieuse aux yeux
-d'Emmeline, une attitude réfléchie et méditative; puis, comme un homme
-qui tient son scenario, il lui posa cette question, probablement de
-beaucoup la plus grave pour lui:
-
---Mais qu'est-ce qu'on donnerait pour mettre ce joli monsieur dans
-l'impossibilité de nuire? Rien que pour le retrouver, il va falloir se
-mettre en quatre.
-
-Elle le rassura tout de suite:
-
---Ne vous préoccupez pas de ça, dit-elle. Otez cet homme-là de notre
-chemin et je serai encore trop contente de vous payer ce service-là dix
-mille francs.
-
---Je vois que vous êtes raisonnable, repartit Gustave, en se léchant les
-lèvres. Il y a si peu de gens qui le sont... raisonnables.
-
---Ainsi, appuya-t-elle, vous ne risquez rien d'aller de l'avant. Vous me
-direz ce que j'ai à faire et vous me trouverez prête à tout. Tenez,
-voilà toujours mille francs pour vos premiers dérangements.
-
-Et, tirant du creux de sa main gantée un magnifique billet d'un bleu
-céleste, elle le tendit à Gustave, qui le sentit trembler entre ses
-doigts, tant l'impression lui en parut douce et émotionnante.
-
---Nous disons Gérald? demanda-t-il. Un jeune?
-
---Vingt-sept ou vingt-huit ans.
-
---Petit? blond? gras? maigre?
-
---Un grand brun avec une forêt de cheveux qu'il rejette continuellement
-en arrière.
-
---L'essentiel, fit-il judicieusement remarquer, c'est d'abord de mettre
-la main dessus. Nous examinerons ensuite par quel côté il vaut mieux
-l'attaquer. Il n'a pas de fortune, au moins?
-
---Un peintre! où l'aurait-il prise? demanda-t-elle naïvement.
-
---On ne sait pas, il y a des bonhommes à manies qui font de la peinture
-pour s'amuser. S'il est pauvre, tout ira bien; sinon, ce sera bien plus
-dur. Avec de l'argent, on se défend toujours.
-
-Emmeline lui fournit encore toutes les explications qu'elle crut de
-nature à l'aider dans un plan qu'elle entrevoyait vaguement sans que les
-lignes en fussent arrêtées dans sa tête, pas plus qu'elles ne l'étaient
-pas sans doute dans celle de l'ex-réclusionnaire.
-
-Elle lui tendit la main en lui répétant à cinq ou six reprises d'agir en
-toute hâte. Il y allait de leur salut à tous deux. L'alternative qui se
-présentait, spécialement pour Gustave, était celle-ci: ou un magot de
-dix billets comme celui qu'il venait d'empocher avec une joie ineffable;
-ou dix bonnes années de travaux forcés qui, pour un récidiviste aussi
-remarquable, monteraient vraisemblablement au double.
-
-On se quitta sur cette expectative, Emmeline attendant tout de
-l'ingéniosité de Gustave; Gustave remuant déjà des idées sans s'être
-encore arrêté à aucune d'elles. La peur enlevait à Mme Dalombre toute
-pitié en même temps que tout sens moral. On lui aurait appris tout à
-coup que son obstiné cavalier du bal de l'ambassade de Suède était tombé
-sous un camion dont la roue lui avait passé sur le corps, qu'elle aurait
-commencé par remercier la Providence du secours inespéré qu'elle lui
-apportait.
-
-Son collaborateur Gustave ne donna pas, du reste, au remords le temps
-d'intervenir. Le lendemain même de leur entrevue dans la mansarde de la
-rue Viollet-le-Duc, Emmeline trouva au bureau habituel ces deux lignes,
-qui n'admettaient ni atermoiement ni discussion:
-
-«Gérald retrouvé. Tout va bien. Venez!»
-
-Elle s'envola de nouveau vers les six étages au sommet desquels
-l'artiste en toute sorte d'arts se plaisait à braver les foudres de la
-loi. Sa première surprise fut d'être reçue dans l'atelier par un
-monsieur aux habits flambants neufs: jaquette luisante d'un tout autre
-lustre que celui de la crasse; pantalon gris perle; moustache cirée;
-cheveux à la malcontent. Ce Gustave d'aujourd'hui n'avait aucun rapport
-avec celui d'hier: on le lui avait changé contre un autre qui ne le
-rappelait que de très loin.
-
-L'inconnu qui lui tendait une main aux ongles irréprochables la tira
-immédiatement de son incertitude. C'était bien le même Gustave, mais il
-avait cru devoir, aussitôt après leur conversation de la veille, sauter
-dans le tramway qui mène à la Belle Jardinière et s'y acheter un complet
-séance tenante. Non, comme elle aurait quelque raison de le supposer,
-pour jeter un dernier éclat sur ce boulevard de la Chapelle si souvent
-témoin de sa misère, mais parce que cette respectabilité dans la tenue
-constituait un des décors indispensables de la comédie dont il allait
-lui dérouler l'action.
-
-Il la renseigna tout d'abord sur ce Gérald, qui de son nom de famille
-s'appelait Péronaud, qui habitait la rue Condorcet, c'est-à-dire le
-quartier même; que tout le monde connaissait et qu'on lui avait désigné
-tout de suite. C'était un garçon travailleur, qui aurait pu gagner de
-l'argent, s'il n'avait pas commis la faute de verser tant soit peu dans
-l'impressionnisme. Monsieur n'avait pas voulu faire de concessions aux
-bourgeois, et les bourgeois se vengeaient en refusant de l'acheter.
-
---Est-ce que vous l'avez vu? Est-ce qu'il vous a parlé de moi?
-interrompit Emmeline, que les digressions de Gustave énervaient.
-
---Le voir! Pas si bête! répondit-il. Il est de la plus haute importance
-qu'il ne se doute jamais d'où lui viendront les coups qu'il va recevoir.
-Maintenant, causons! Avez-vous des obligations de chemins de fer?
-
-Emmeline fut sur le point de répondre:
-
-«Mon mari en a».
-
-Mais elle tenait à ne pas éveiller outre mesure la curiosité de son
-associé, qui la croyait demoiselle.
-
---Des obligations de chemins de fer, ou des actions de n'importe quoi,
-du Crédit foncier, du Canal de Suez, enfin des valeurs cotées sur la
-place.
-
---Non, fit-elle; mais on peut toujours en acheter.
-
---Eh bien! nous en achèterons, car il nous est impossible de nous en
-passer, expliqua-t-il. Vous allez voir si je sais me débrouiller: Gérald
-Péronaud est peintre. Il a donc besoin de modèles.
-
---Naturellement, appuya Emmeline, qui le savait mieux que personne,
-puisqu'elle avait failli lui en servir, et que c'était de lui qu'elle
-tenait son surnom de la _Mal'aria_.
-
---Eh bien! poursuivit Gustave, vous me remettrez cinq ou six actions de
-la Ville--ne perdez pas le fil, je vous en prie, parce que c'est un peu
-compliqué. Je connais un jeune Italien de vingt ans nommé Lilio, qui a
-posé pour moi, fit-il en se rengorgeant. Ce Lilio, qui est venu en
-France parce qu'il a eu quelques petites histoires dans son pays, ne
-demandera pas mieux que de gagner un peu de braise. Je lui passe le
-paquet d'obligations. Vous y êtes?
-
---Oui. Allez! allez!
-
---Il vient se proposer à Gérald, qui l'accepte ou qui le renvoie.
-
---Oui.
-
---S'il est accepté, il profite d'un moment où notre ennemi a le dos
-tourné pour glisser dans un meuble les obligations qu'il aura apportées
-avec lui; s'il est refusé, il trouvera bien, quand le diable y serait,
-une seconde pour jeter le paquet sous une commode ou sous un lit. Le
-reste me regarde.
-
---Le reste! quel reste? interrogea Emmeline, qui ne devinait pas du tout
-ce que sa sécurité pourrait gagner à ce qu'on introduisît des
-obligations de la Ville dans un meuble appartenant à Gérald.
-
---Quand je vous répète que vous serez contente de moi, insista le
-faussaire. Vous comprenez que j'ai dans l'affaire encore plus d'intérêt
-que vous, attendu que vous savez qui je suis et que j'ignore qui vous
-êtes. Si un malheur arrivait, vous pourriez toujours me dénoncer, tandis
-que je serais on ne peut plus embarrassé pour vous mettre la main
-dessus, puisque vous me forcez à vous écrire poste restante.
-
-Cet appel à la confiance ne désarma pas Emmeline, dont l'incognito
-faisait la force. Si elle payait, c'était à la condition d'être, pour
-son argent, servie à sa guise. Elle assura Gustave qu'il serait
-également content d'elle. Il voyait: elle ne discutait pas. Il voulait
-six obligations de la Ville: elle les lui enverrait sans marchander,
-bien qu'elle ignorât absolument ce qu'elles valaient en ce moment.
-
---A peu près quatre cents francs, répondit-il, comme s'il consultait
-tous les soirs les cours de la Bourse.
-
-C'était donc pour elle une affaire de deux mille quatre cents francs.
-Mais les obligations lui reviendraient.
-
-Emmeline eut un geste désintéressé qui semblait dire:
-
---Je ne tiens guère à ce qu'on me les rende.
-
-Elle devait environ trois mille francs à sa couturière. Elle les demanda
-à son mari comme pour acquitter une note dont le payement était urgent,
-et elle les employa immédiatement à l'achat, chez un changeur de la rue
-de Richelieu, des six obligations exigées par Gustave. Rien n'eût été
-plus facile à celui-ci que de les revendre et d'en manger le produit en
-noces et festins; mais comme elle n'avait aucun moyen de contrôle sur
-l'emploi de ses fonds, elle était bien obligée de se fier à la probité
-d'un mercenaire qui avait pour toute recommandation cinq ans de prison à
-son actif.
-
-Quatre, cinq, six, sept jours se passèrent sans qu'elle entendît parler
-de Gustave. Elle n'osait plus mettre un pied dehors, redoutant
-constamment de se retrouver nez à nez avec ce Gérald, qui la regarderait
-encore avec son mauvais sourire dont le sens était, il n'y avait pas à
-s'y tromper:
-
---Va, je te tiens, ma petite, et je te ferai marcher quand je voudrai.
-
-Enfin, le huitième jour, elle perdit patience et, après avoir vainement
-exploré le bureau restant de la rue Milton, elle prit sa course vers la
-rue Viollet-le-Duc.
-
---Comme ça se trouve! dit Gustave en l'introduisant presque
-cérémonieusement dans ses appartements, j'allais vous écrire.
-
---Eh bien! où en sommes-nous? demanda-t-elle.
-
---Ça y est, fit-il, en clignant de l'oeil, il est à Mazas depuis hier
-soir, cinq heures.
-
---A Mazas! Pourquoi à Mazas? Il a donc commis un crime? dit-elle toute
-bouleversée.
-
---Il en a commis un sans en commettre, répondit Gustave, encore tout
-rayonnant du succès de sa combinaison. Je vous avais bien dit que vous
-seriez contente de moi.
-
-Il s'assit alors sur sa malle, ce qui était pour elle une invite à
-s'asseoir sur le seul siège garnissant et meublant la mansarde. Ce qu'il
-avait à lui raconter était si extraordinairement intéressant qu'il eût
-été malséant de rester debout pour l'entendre.
-
-Il lui détailla alors ses manoeuvres, dont le résultat avait dépassé ses
-plus brillantes espérances. Une fois en possession des six obligations
-de la Ville, il avait envoyé Lilio se faire embaucher par le peintre. Il
-était absent quand l'Italien s'était présenté, mais celui-ci avait été
-reçu par une vieille femme de ménage occupée à balayer l'atelier de
-Gérald. Lilio, tout en lui apprenant qu'il posait les «saint
-Jean-Baptiste», fouillait avec ses yeux tous les coins et recoins de la
-pièce et, ayant avisé un grand bahut à deux corps, avait jeté le paquet
-sur une planche dans le corps du haut, dont la porte était entr'ouverte.
-
-La vieille n'y avait vu que du feu et avait continué à balayer. Dès que
-Lilio était venu lui faire part du succès de sa visite, lui, Gustave,
-était allé «presto subito» se poster, rue Condorcet, devant la porte du
-jeune homme, qu'il avait attendu jusqu'à une heure de l'après-midi. Il
-l'avait alors vu rentrer, vêtu de sa vareuse et coiffé d'un chapeau noir
-en feutre mou. Il l'avait immédiatement reconnu à ses grands cheveux
-tombants.
-
-Sans désemparer, il avait couru tout d'un trait jusqu'au bureau du
-commissaire de police de la rue Bochard-de-Saron et avait fait sa
-déposition.
-
---Quelle déposition? demanda Emmeline, qui sur ce prologue n'arrivait
-pas à asseoir un dénouement.
-
---J'avais eu soin de me ganter de frais, poursuivit Gustave. Le
-commissaire, que j'avais fait prévenir qu'il s'agissait d'une affaire
-urgente, m'a reçu avec une extrême gracieuseté. Je lui ai donné le nom
-sous lequel j'ai loué rue Viollet-le-Duc et qui n'est pas le mien, comme
-bien vous pensez. Je lui ai montré la dernière quittance de mon loyer,
-que j'ai payé grâce à vous, et je lui ai raconté avec un naturel
-épatant--vous auriez ri!--que je sortais de chez moi portant à la main
-six obligations de la Ville de Paris que j'avais achetées la veille et
-sur lesquelles j'avais l'intention d'aller emprunter un millier de
-francs au Comptoir d'escompte; quand un monsieur m'ayant bousculé en
-passant sur le trottoir de la rue Condorcet, le paquet, qui formait un
-rouleau attaché par une ficelle rouge, m'échappa et tomba sur le
-trottoir. Je me baissais pour le ramasser, lorsqu'un grand jeune homme
-brun, vêtu d'une vareuse en ratine et coiffé d'un chapeau mou à bords
-très évasés, me devança par un mouvement rapide, saisit le rouleau et
-disparut sous une porte cochère.
-
---Oh! ça, c'est trop fort! fit Emmeline.
-
---Le commissaire, continua Gustave sans relever l'exclamation, me
-demanda si j'avais bien remarqué le numéro de la maison où était entré
-l'individu. Je lui expliquai que c'était au nº 33, lui décrivant la
-porte et m'offrant à l'y conduire lui ou son secrétaire. Il s'excusa de
-ne pouvoir m'y accompagner à l'instant, ayant quelques affaires à
-expédier, mais il m'invita à revenir à quatre heures le prendre à son
-bureau.
-
-C'était bien tard et j'avais toujours peur que notre Gérald ne découvrît
-le rouleau, qu'il aurait sans doute soit porté au même commissaire, soit
-fait annoncer dans les _Petites Affiches_ comme ne lui appartenant pas,
-car il paraît que c'est un très honnête garçon.
-
-Après cet hommage rendu à la droiture de sa victime, Gustave continua:
-
---Vous pensez si à quatre heures précises je me trouvai chez le
-commissaire. Il mit son écharpe sous son paletot, et bien que le 33 de
-la rue Condorcet soit à deux pas de son bureau, il envoya chercher une
-grande voiture, où il monta avec deux agents, plus un troisième à côté
-du cocher. Figurez-vous que le malheureux Gérald, quand on est entré
-chez lui, avait séance avec un modèle, une petite blonde qui posait aux
-trois quarts nue. C'est le secrétaire qui m'a conté la scène, parce que,
-moi, je n'avais pas le droit d'assister à la perquisition.
-
-A la vue du commissaire, qui a exhibé ses insignes, la pauvre petite a
-cru que c'était elle qu'on venait arrêter. Elle restait là, atterrée
-avec ses appas au vent. Il paraît qu'il y avait de quoi crever de rire.
-Elle s'est remise en apprenant qu'il s'agissait de l'autre. Le
-commissaire lui a demandé s'il n'avait pas ramassé dans la rue un paquet
-contenant six obligations de la Ville. Il a répondu, avec le plus grand
-calme, qu'il y avait évidemment erreur et que le commissaire serait bien
-aimable de ne pas troubler plus longtemps sa séance.
-
-Comme celui-ci insistait, lui précisant les choses, décrivant la
-longueur du rouleau, son aspect, et jusqu'à la couleur de la ficelle
-dont je l'avais entouré, Gérald s'impatienta, le menaça de le flanquer à
-la porte et finit par lui demander en vertu de quel mandat il
-envahissait ainsi son domicile.
-
-Le commissaire répliqua que l'affaire s'étant passée il y avait trois
-heures à peine, il l'avait considérée comme un cas de flagrant délit et
-qu'il la poursuivait sous sa responsabilité. Sur un signe, les deux
-agents qui se tenaient à la porte firent irruption dans l'atelier,
-regardant partout, derrière les toiles, dans les matelas du petit
-cabinet où couche Gérald et jusque dans ses bottines. Le rouleau qui
-était dans le meuble, sur la planchette du haut, ne tarda pas à leur
-tomber sous la main. Le commissaire, avant d'en prendre connaissance,
-fit observer qu'il était entouré d'une ficelle rouge nouée par une
-rosette.--J'y avais fait une rosette, mais j'avais eu soin d'avertir le
-commissaire que j'y avais fait un noeud, afin d'établir que Gérald avait
-feuilleté le rouleau d'obligations avant de le serrer dans le bahut.
-Hein! est-ce fort, ma petite?
-
-Emmeline restait muette de saisissement. Elle suivait, sans en rien
-perdre, toutes les phases de la machination dont le but se dégageait
-plus visible à chaque complément d'explication. Elle répétait seulement
-de temps à autre:
-
---Est-ce possible! Est-ce possible!
-
---Il paraît, poursuivit Gustave, qu'il a fait un bond pour arracher le
-paquet des mains du commissaire. C'était sans doute pour voir ce qu'il
-pouvait bien contenir. Les agents ont cru que c'était pour détruire le
-corps du délit. Ce geste si naturel l'a perdu. On a déroulé le paquet et
-on a constaté qu'il contenait les six obligations avec leurs numéros,
-que j'avais pris la précaution de transcrire et de désigner au bureau de
-police. Le secrétaire du commissariat m'a ajouté que le Gérald était
-devenu pâle comme un mort. Au surplus, il n'y avait pas moyen de nier.
-Il a seulement répété à trois reprises:
-
---C'est incroyable! c'est à devenir fou!
-
---En attendant qu'il le devienne, ce qui serait encore le meilleur atout
-que nous aurions dans notre jeu, on l'a emmené au Dépôt, où le juge
-d'instruction, après un interrogatoire sommaire, l'a dirigé sur Mazas.
-
-Et le faussaire conclut par cette addition rapide:
-
---Six mois de prévention; dix-huit mois de maison centrale. Vous voilà
-toujours sûre de ne pas entendre parler de lui avant deux bonnes années;
-sans compter qu'il sera coulé pour le restant de ses jours et qu'il ira
-probablement, son temps fini, transporter ses pénates à l'étranger.
-
-Emmeline se dressa violemment en se cotissant le front avec la paume des
-mains:
-
---Vous avez fait... nous avons fait là une chose monstrueuse, dit-elle.
-Si vous m'aviez expliqué d'avance vos intentions, jamais je n'aurais
-consenti à vous aider. Accuser un innocent, quelle horreur!... Ah! si
-j'avais su, je suis une misérable! une misérable! une misérable!
-
-Et elle retomba assise, en roulant désespérément son visage dans son
-mouchoir.
-
---Pardon, fit remarquer Gustave, est-ce que vous ne m'avez pas demandé
-de faire mettre à l'ombre, par n'importe quel moyen, ce monsieur qui
-savait comment vous étiez entrée en possession de votre héritage et qui,
-en bavardant, nous envoyait inévitablement où il est lui-même à cette
-heure, c'est-à-dire en prison? Croyez-vous pas que j'allais le prendre
-par la persuasion? On ne fait pas d'omelettes sans casser des oeufs, ma
-petite.
-
---D'ailleurs, reprit-elle, rien ne lui sera plus facile que de se
-disculper. Quand on n'a pas commis le crime dont on vous accuse, on peut
-toujours le prouver et nous en serons pour notre dénonciation
-calomnieuse.
-
---Allons donc! fit le vieux cheval de retour. La cause est déjà
-entendue. On va me confronter avec lui, je le reconnaîtrai sans hésiter,
-tant à sa figure qu'à son costume et à son chapeau. Je l'aurai vu
-ramasser mes obligations. Il aura beau se démener: tout sera inutile,
-puisqu'on les a trouvées à son domicile dans un de ses meubles. C'est
-clair comme de l'eau de roche.
-
---Raison de plus, reprit-elle résolument. Le ruiner, le déshonorer à
-tout jamais! Oh! non, c'est par trop odieux. Vous auriez mieux fait de
-le tuer tout de suite d'un coup de poignard.
-
---Vous savez bien que je ne joue pas de ces instruments-là! répliqua
-Gustave. Puis, se levant à son tour, il se planta devant Emmeline en
-croisant les bras et lui dit, d'une voix qui s'irritait peu à peu:
-
---Ah çà! voyons! Qu'est-ce que vous réclamez maintenant? C'est fait,
-n'est-ce pas? Vous ne vous mettez pas dans le toupet que je vais aller
-trouver de nouveau le commissaire de police pour lui expliquer que je
-lui ai monté ce coup-là, de complicité avec une petite dame de mes
-amies. Ce serait le bon moyen d'aller, séance tenante, prendre la place
-de l'autre.
-
-Le dilemme était effectivement sans issue. Retirer du gouffre l'innocent
-Gérald, c'était s'y précipiter soi-même. Or, Emmeline y entraînait trois
-personnes avec elle: Gustave, à qui elle présentait une cellule à Poissy
-ou à Melun, aux lieu et place des dix mille francs qu'elle lui avait
-promis; puis, son mari et sa fille, qui devenaient ainsi acteurs malgré
-eux dans le plus effroyable scandale qui eût jamais défrayé la chronique
-parisienne.
-
-Le vin était tiré, il fallait le boire, quelque empoisonné qu'il fût et,
-par-dessus le marché, le boire en silence; car le moindre haut-le-coeur,
-la plus petite grimace mettaient en question et sa vie à elle et
-l'honneur d'Albert avec et y compris l'avenir d'Albertine.
-
-
-
-
-XVI
-
-A LA PRISON
-
-
-Trois mois après l'arrestation de Gérald, l'instruction n'était pas
-terminée. Sa famille, désespérée, était accourue des plaines de la
-Touraine pour enrayer autant que possible la publicité que devait
-provoquer cette déplorable affaire. La presse, sollicitée par une mère
-en pleurs, n'avait mis sur le récit des faits que les initiales des
-personnages. Devant l'honorabilité des parents, la parfaite virginité du
-casier judiciaire du prévenu, ses dénégations, non seulement énergiques,
-mais indignées, le magistrat instructeur hésitait encore à signer
-l'ordonnance du renvoi devant la police correctionnelle.
-
-D'autre part, ce M. Gustave Bachelin (il s'appelait Bachelin sur ses
-quittances de loyer) semblait être un très honnête homme, et ses
-dépositions, d'ailleurs empreintes de la plus grande modération, étaient
-absolument concluantes. Artiste lui-même, il n'avait aucun motif de
-contribuer à vilipender la corporation des peintres dont il faisait
-partie. En outre, la matérialité du délit n'était pas discutable.
-Toutefois, ces scrupules se traduisaient pour Gérald par une
-prolongation de prévention cellulaire qui l'exaspérait au point qu'il
-aurait mieux aimé en finir de façon ou d'autre avec ce cauchemar dans
-lequel il s'agitait comme un lion en cage.
-
-Un jour, Emmeline, devenue plus attentive à la lecture des journaux,
-avisa à l'article «Tribunaux» cette note, qui la jeta dans un trouble
-nerveux d'où elle ne put sortir de toute la journée:
-
-«C'est dans quelques jours que vient à la huitième chambre l'affaire du
-jeune G. P..., accusé de ce vol d'actions dont nous avons déjà entretenu
-nos lecteurs. On avait d'abord cru à une ordonnance de non-lieu; mais,
-en présence des nouvelles charges qui se sont élevées contre l'accusé,
-le juge d'instruction a décidé que l'affaire suivrait son cours.»
-
---Que doit penser ce malheureux? se demanda-t-elle. S'il se doutait le
-moins du monde que je sois pour tout dans l'affreuse condamnation qui va
-sans doute le frapper! Mais il ne s'en doute pas: sans quoi, il aurait
-déjà fait part de ses soupçons aux juges qui l'ont interrogé.
-
-Cette idée qu'il se réservait peut-être de la mettre en cause à
-l'audience même la saisit tout à coup. Dieu! s'il allait la faire citer
-comme témoin et lui poser en plein prétoire des questions auxquelles le
-président lui ordonnerait de répondre.
-
-Elle n'avait pas entendu parler du prisonnier depuis des mois; elle
-ignorait donc quel était son état d'esprit et s'il n'avait pas fait,
-dans l'intérêt de son innocence, des recherches et des découvertes qu'il
-avait l'intention de faire valoir devant les magistrats!
-
-Elle fut subitement prise d'une peur galopante. Que faire pour se mettre
-au courant du dossier de l'affaire? Aller trouver l'avocat du détenu,
-c'était ouvrir une voie dans laquelle Gérald ne demandait qu'à entrer.
-Une femme de son monde ne s'intéresse pas ainsi sans cause sérieuse à un
-peintre qu'elle connaissait peu ou prou. Tout à coup, elle se rappela
-que son mari lui avait appris deux jours auparavant qu'il avait été
-nommé à l'unanimité vice-président de la commission chargée de l'enquête
-relative au système pénitentiaire. Il était déjà allé visiter la
-Roquette. Rien ne l'empêchait d'aller visiter Mazas pour s'assurer de la
-façon dont le règlement des prisons y était appliqué.
-
-Elle insista auprès d'Albert pour qu'il se rendît compte par lui-même du
-régime alimentaire auquel étaient soumis les détenus. C'était son devoir
-de goûter la soupe et de s'assurer que le pain était mangeable. A la
-Chambre ils étaient tous pareils; ils discouraient, pendant des heures,
-sur des sujets que ni les orateurs ni les auditeurs ne connaissaient.
-
-D'abord, ce devait être bien intéressant de voir l'intérieur d'une
-prison. S'il était bien gentil, il se rendrait dès le lendemain à celle
-de Mazas, et elle l'accompagnerait. On ne refuserait pas de les laisser
-entrer, puisqu'il avait précisément la mission d'examiner le
-fonctionnement de l'administration, sans prévenir personne
-d'avance--afin qu'on ne modifiât pas l'ordinaire exprès pour lui.
-
-Albert lui fit remarquer qu'on n'entrait pas dans une prison comme dans
-un moulin; que si lui avait qualité pour visiter les détenus, au besoin,
-causer avec eux, interroger l'économe et expertiser les aliments, il ne
-lui serait pas permis, à elle, d'assister à cette enquête et que, quoi
-qu'en ait dit Victor Hugo dans _Notre-Dame de Paris_, il n'est guère
-intéressant de rester devant un mur derrière lequel il se passe quelque
-chose.
-
-Elle répliqua: Si elle n'avait pas l'autorisation de pénétrer dans les
-cellules des détenus, elle resterait dans le cabinet du directeur à
-attendre qu'Albert eût terminé ses visites aux prisonniers. Elle
-s'amuserait à examiner le bâtiment. On lui avait assuré que c'était si
-curieux!
-
-Enfin, elle le circonvint avec une telle ténacité qu'il céda: et comme
-il faisait beau, qu'il n'était pas plus de deux heures de l'après-midi
-et que la Chambre s'était donné congé ce jour-là, il fit atteler et mit
-le cap, en compagnie d'Emmeline, sur les steppes du boulevard Mazas.
-
-Il montra sa médaille au greffe et demanda à parler à M. le directeur.
-L'aspect de cette roue énorme, dont les rais sont figurés par des murs
-de séparation et le moyeu par un belvédère d'où l'oeil du guetteur
-embrasse tout l'ensemble de ce phalanstère d'État, troubla Mme Dalombre,
-comme si les portes qui venaient de s'ouvrir allaient se refermer pour
-jamais sur elle.
-
-Le malheureux! c'était dans ce caveau--un caveau de famille--qu'il suait
-son agonie. Être accusé, lorsque l'on est coupable, on sait au moins
-quel crime on expie; mais innocent! On l'avait jeté dans cette fosse
-sans transition et presque sans explication. Elle serait certainement
-punie un jour de ce crime, le seul qu'elle eût encore commis: car la
-fabrication du faux acte de décès dont elle avait eu besoin pour son
-mariage tenait à la série de coups et de contrecoups qu'elle avait
-essuyés au début.
-
-Mais ce crime, elle n'en perpétrerait jamais de plus impardonnable. Et
-pourtant il lui était interdit de le réparer. Ce jeune homme dont
-Gustave lui-même avait constaté la probité allait échouer sur le banc
-des voleurs. Il serait inévitablement condamné; et, si elle en avait la
-moindre envie, elle assisterait à ce jugement inique, sans qu'il lui fût
-permis de crier:
-
---Mais vous ne voyez donc pas qu'il est innocent!
-
-Et, rappelant ses souvenirs d'enfance, elle comparait la situation de
-Gérald à celle de Lesurques, se répétant que c'était absolument
-l'affaire du «Courrier de Lyon».
-
-Le directeur entra dans le greffe en chaussons de lisières:--le chausson
-de lisière est usuel dans les prisons, même dans celles où on n'en
-fabrique pas: il semble qu'on ait peur de réveiller les prisonniers qui,
-pourtant, ont du temps de reste pour dormir. Albert lui exposa l'objet
-de sa mission; à quoi le fonctionnaire répondit par des «monsieur le
-député» réitérés.
-
---Je vous demande mille fois pardon, monsieur le directeur, dit Albert;
-Mme Dalombre a peut-être eu peur qu'on me gardât, et elle a absolument
-tenu à m'accompagner ici. Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, elle
-restera au greffe pendant que vous et moi irons inspecter
-l'établissement.
-
-Et se tournant vers Emmeline, qui regardait mélancoliquement à travers
-les carreaux de la salle:
-
---Ma chère amie, fit-il, ne t'ennuie pas trop, bien qu'on ne soit pas
-dans une prison pour s'amuser. Je n'en ai certainement pas pour
-longtemps. Toi qui aimes les histoires de voleurs, tu pourras demander à
-M. le greffier de vouloir bien t'en raconter.
-
-Et il sortit avec le directeur.
-
-Le greffier, un petit déjà sur l'âge et qui rêvait ce que rêvent tous
-les greffiers: une direction de maison centrale, se montra plus
-qu'obséquieux à l'égard d'Emmeline, femme d'un député dont l'influence
-se manifestait surtout dans les questions pénitentiaires. Il lui avança
-une chaise sur laquelle s'étaient vraisemblablement déjà assis bon
-nombre de maltôtiers, escarpes ou assassins, pour y subir
-l'interrogatoire d'écrou.
-
-Elle promenait les yeux tout autour de cette pièce poussiéreuse, qui lui
-rappelait le bureau du terrible Heurteloup à la préfecture de police.
-Elle avait tant entendu parler de prison, de clou, de bloc et de
-«Grand-Hôtel» par ses camarades d'autrefois, que son passage--même d'un
-quart d'heure--dans une de ces géhennes l'étreignait comme dans un étau.
-Elle finit par rassembler le sang-froid dont elle allait avoir besoin
-pour conduire sa barque dans les écueils qu'elle était venue affronter.
-Elle commença par s'informer de la nature des délits qui amenaient le
-plus de coupables entre les mains de la justice.
-
---C'est le vol ou plutôt l'escroquerie. Nous avons aussi l'abus de
-confiance, puis l'attentat à la pudeur, répondit le greffier, tout à son
-métier.
-
---Mais, interrogea Emmeline avec une feinte naïveté, parmi ceux qu'on
-vous amène, il s'en trouve quelquefois d'innocents.
-
---Quelquefois, oui, madame; mais ceux-là, nous les reconnaissons
-immédiatement. Quand on a été, comme moi, trente ans dans les maisons de
-détention, on ne s'y trompe guère.
-
---Est-ce possible! Vous savez comme ça, tout de suite, si un homme est
-coupable ou non?
-
---Mais oui, madame. C'est une question de coup d'oeil. Celui qu'on
-accuse d'un crime qu'il n'a pas commis n'a ni la même attitude, ni le
-même regard, ni le même système de défense que s'il l'avait commis en
-effet. Il y a toujours dans chaque pénitencier sept ou huit innocents
-que tout le monde connaît comme tels, et en faveur desquels on ne peut
-malheureusement rien.
-
---Ainsi, s'obstina Emmeline, vous avez ici de pauvres gens que les
-tribunaux condamneront, bien qu'à vos yeux leur culpabilité soit plus
-que problématique?
-
---Certainement, madame, fit l'employé avec un soupir philosophique.
-Souvent les preuves s'accumulent contre un individu avec un tel ensemble
-qu'il lui est impossible de lutter contre elles.
-
-Ayant amené la conversation sur le terrain favorable à ses plans, elle
-profita du peu de temps qui lui restait pour se renseigner suffisamment
-avant le retour de son mari.
-
---C'est épouvantable! s'écria-t-elle. Mais quand on sait que les
-condamnés ne méritaient pas leur condamnation, on doit les traiter avec
-plus d'égards dans les prisons où ils font leur peine?
-
---Sans doute, madame, répondit le greffier avec le même soupir d'autant
-plus résigné qu'il le poussait pour les autres. Par malheur, il y a les
-règlements qu'il est bien difficile de faire fléchir, à moins de très
-grandes protections.
-
---Je vous demande tous ces détails, reprit-elle d'un ton insouciant,
-précisément parce qu'on m'avait parlé d'un jeune homme, un peintre, un
-garçon d'assez bonne famille, à ce qu'il paraît, et qui allait passer en
-police correctionnelle pour avoir dérobé des titres de rente, des
-actions, je ne sais quoi, enfin; comment donc? un monsieur Gérard,
-Girard...
-
---Parfaitement, c'est le nº 1118, le nommé Péronaud, dit Gérald. Hier
-encore, il est allé à l'instruction.
-
---Eh bien! insista Emmeline, croiriez-vous, monsieur, que deux personnes
-m'ont affirmé qu'il était innocent, et voilà trois mois qu'il est à
-Mazas! Vous, monsieur, qui avez l'habitude, pensez-vous qu'il le soit...
-innocent?
-
---M. le directeur et moi, nous en sommes convaincus, dit le greffier en
-baissant la voix, comme si tenter d'arracher un prévenu des mains des
-juges constituait un acte d'opposition au gouvernement.
-
---Il est innocent! Alors, il sera acquitté? demanda-t-elle
-chaleureusement.
-
---Il sera inévitablement condamné, madame. C'est là encore un des
-exemples de ce concours de circonstances inexplicables sur lequel
-j'avais l'honneur d'appeler votre attention. Ce jeune homme n'a aucun
-passé judiciaire; il est tout à fait distingué de manières; il affirme,
-avec une énergie indomptable, ignorer absolument qui a pu, par erreur ou
-préméditation, introduire dans un de ses meubles un paquet d'obligations
-de la Ville de Paris, et, d'autre part, un monsieur très recommandable,
-qui n'a aucun motif d'en vouloir au détenu Péronaud, qu'il ne connaît
-pas, assure avec non moins d'énergie l'avoir vu ramasser, sur le
-trottoir, le rouleau d'obligations dont il nous donne les numéros et le
-bordereau d'achat.
-
-Et le narrateur ajouta:
-
---A moins qu'il n'y ait là-dessous quelque vengeance féminine, c'est à
-n'y rien comprendre.
-
---Et, demanda-t-elle, ce M. Girald..., Gérald... Péronaud... enfin cet
-accusé ne soupçonne personne de quelque machination dressée contre lui?
-
---Nous l'avons souvent interrogé là-dessus, M. le directeur et moi, mais
-il a toujours répondu qu'il ne se croyait aucun ennemi. D'ailleurs, la
-matérialité des faits n'est pas niable. Un jury même le condamnerait, à
-plus forte raison un tribunal.
-
-Rassurée du côté d'une investigation possible où son nom et son souvenir
-auraient été mêlés, elle se sentit envahie par une grande pitié. Elle
-n'en était pas moins un peu surprise que Gérald n'eût pas songé, fût-ce
-un instant, à rattacher son aventure à celle du bal de l'ambassade de
-Suède. La condamnation, maintenant certaine, du seul homme dont elle eût
-à craindre les bavardages, en rendant à Emmeline toute sa sécurité, lui
-avait rendu toute sa commisération. Puisqu'il n'avait rien raconté de sa
-rencontre avec elle, c'est qu'il était homme d'honneur. Elle aurait donc
-agi à la fois loyalement et prudemment en se confiant entièrement à lui.
-La peur est décidément bien mauvaise conseillère.
-
-A cette heure, il était trop tard et elle en était réduite à laisser
-aller les choses qu'il eût été si facile d'arrêter au début.
-
---Ainsi, dit-elle au greffier, vous voyez de temps à autre cet
-infortuné? Est-il profondément abattu?
-
---Il s'attriste à mesure que son emprisonnement se prolonge. Dans les
-premiers jours, il n'était que stupéfait. Nous le voyons quelquefois,
-soit dans sa cellule, soit au greffe, quand il revient de l'instruction.
-
---Pauvre jeune homme! si j'avais seulement pu l'apercevoir un instant!
-fit Emmeline, dévorée du désir de contempler sa victime, afin de
-constater les ravages que trois mois de la plus dure comme de la plus
-injuste détention avaient exercés sur sa santé et sur son physique.
-
---Si vous voulez, madame, je vais le faire demander au greffe, se hâta
-d'offrir l'employé, heureux de se signaler par ses prévenances.
-
---Oh! non! jamais! monsieur, se récria-t-elle, toute bouleversée à la
-pensée de se retrouver nez à nez avec un artiste pour qui sa présence au
-greffe de Mazas serait toute une révélation. Et, pour atténuer dans
-l'esprit du greffier la violence de son refus, elle ajouta:
-
---Vous comprenez ce qu'il y aurait d'humiliant pour lui à mettre une
-femme dans la confidence de sa situation. Je ne l'aurais regardé que si
-j'avais été bien sûre qu'il ne me vît pas.
-
-Alors, avec le même empressement, le greffier, qui devinait son envie
-folle d'assister à la représentation d'une scène d'interrogatoire, lui
-proposa d'entrer dans la salle de l'économat contiguë à celle du greffe
-et d'où il lui serait loisible de voir, d'entendre et de juger le
-prisonnier auquel elle paraissait s'intéresser.
-
---Vous apprécierez vous-même, madame, conclut-il, à quel point la parole
-d'un innocent ressemble peu à celle d'un coupable.
-
-Et, sonnant immédiatement un gardien, il lui donna l'ordre d'aller
-chercher et d'amener le 1118.
-
-
-
-
-XVII
-
-CONSTATATION
-
-
-Emmeline s'était jetée dans la pièce que lui avait ouverte le greffier
-et que l'économe venait de quitter, étant allé, en compagnie du
-directeur, présider à la dégustation de la soupe pénitentiaire.
-
-La cachette était suffisamment aménagée pour que Mme Dalombre pût, à
-travers la porte entre-bâillée, ne rien perdre de ce qui allait se dire,
-tout en restant elle-même à l'abri de quelque regard hasardeux. Même si
-son mari survenait pendant l'entretien commencé entre l'employé et le
-détenu, il ne s'étonnerait en rien qu'elle eût ainsi sauvé
-l'amour-propre d'un malheureux qu'elle avait rencontré par hasard au bal
-et qui avait déjà bu assez de honte comme ça.
-
-Elle était à l'affût depuis cinq minutes quand Gérald entra aux côtés du
-gardien. Emmeline s'attendait à surprendre sur le visage de ce calomnié
-les signes d'un abattement extraordinaire. Il lui parut un peu plus
-maigre et plus exsangue, mais elle fut surprise de la fierté de son
-allure.
-
---Est-ce que vous m'avez fait venir pour me signifier ma mise en
-liberté? demanda-t-il.
-
---Malheureusement non, fit le greffier sans se lever. Je crois même que
-M. le juge d'instruction se dispose à signer l'ordonnance de renvoi
-devant la police correctionnelle. C'est pourquoi je tenais à vous
-avertir pour que d'ici là vous tâchiez de recruter des témoins,
-n'importe lesquels. Ça fait toujours bien.
-
---Des témoins! dit amèrement le prévenu. Où en prendrai-je? Tous les
-témoignages du monde n'empêcheront pas qu'on ait saisi chez moi des
-obligations qui y étaient, bien que je ne les y eusse certainement pas
-mises.
-
-Le greffier se tourna tout d'une pièce vers lui:
-
---C'est précisément parce que vous ne les y avez pas mises, dit-il, que
-vous devriez tâcher de découvrir qui avait intérêt à les y mettre.
-
---Il est certain que si j'avais la liberté de mes mouvements,
-répondit-il, je finirais par trouver la clef du mystère; mais on
-commence par me calfeutrer dans une cellule de trois pieds de long et on
-m'engage ensuite à courir après les preuves de mon innocence. On m'a
-confronté avec un monsieur qui m'a formellement reconnu, quoique je ne
-le connaisse pas. J'aurai beau me démener et crier par-dessus les toits
-que je ne sais pas ce qu'on me veut, je ne convaincrai évidemment
-personne. Il m'est tombé une tuile qui m'a fendu la tête. Comment
-prévoir des accidents pareils?
-
---Mais, reprit le greffier, si vous n'avez pas les moyens d'établir
-votre non-culpabilité, vous avez bien dans votre monde quelques
-protecteurs plus ou moins haut placés, qu'il vous serait facile de faire
-agir. Vous êtes là, vous ne vous remuez pas; ce n'est pas ainsi qu'on se
-tire d'un mauvais pas.
-
-Gérald eut un mouvement de révolte qui pénétra jusqu'au coeur
-d'Emmeline:
-
---Pour faire agir quelqu'un en ma faveur, dit-il, il faudrait d'abord
-qu'il fût persuadé que je n'ai pas commis le vol pour lequel je suis
-ici. Or, jusqu'à présent, tous les magistrats devant lesquels j'ai passé
-me croient coupable. Ce serait donc en suppliant que je me poserais
-devant ceux mêmes qui me voudraient le plus de bien. Et je n'ai à
-supplier personne puisqu'il n'y a aucun reproche à m'adresser.
-D'ailleurs, je ne vois guère par qui je me ferais recommander.
-
---De quel pays êtes-vous? insista le greffier. On a toujours son député
-ou son sénateur à qui, faute de mieux, il est permis de s'adresser.
-
---Je suis de la Touraine, mais je suis venu à Paris très jeune pour mes
-études de peinture, et je ne vote pas. En fait de député, je n'en ai
-jamais vu qu'un--pas même lui--sa femme, avec qui j'ai dansé dans un
-bal. Je ne vais pas, bien sûr, écrire à cette dame une lettre datée de
-Mazas.
-
-Emmeline rougit derrière sa porte, comme s'il avait su qu'elle était là,
-qu'elle l'entendait et refusait de lui tendre la main, qu'il implorait
-ou plutôt qu'un geôlier, plus généreux qu'elle, implorait pour lui.
-
---Pourquoi donc ne vous adresseriez-vous pas à cette dame? repartit le
-greffier. Elle se montrera peut-être toute disposée à vous rendre
-service.
-
---Oh! fit-il avec un sourire douloureux; ce serait beau. Lui envoyer
-cette flatteuse missive: «Madame, vous vous rappelez sans doute votre
-danseur du bal de l'ambassade de Suède? Eh bien! il est à Mazas et il va
-passer en police correctionnelle pour filouterie.» Elle, qui est
-charmante et distinguée au possible, serait fière d'avoir eu pendant
-deux contredanses consécutives un cavalier de cet acabit.
-
---C'est trop fort! se disait Emmeline du fond de sa cachette, voici en
-quels termes il parle de moi! On lui propose de faire appel à ma
-protection, et il ne saute pas sur cette idée! Il sait pourtant qu'il me
-serait impossible de ne pas la lui accorder. Et, au contraire, il parle
-de ma distinction et de la honte qu'il éprouverait à m'avouer sa
-situation actuelle! Je n'y comprends vraiment rien.
-
-Elle ne commença à comprendre qu'en entendant de la bouche du détenu
-cette réflexion, qu'il n'avait certainement ni préparée ni méditée,
-puisqu'il se croyait seul avec l'employé de la prison:
-
---Au reste, on lui apprendrait que je suis sur le point d'être jugé pour
-indélicatesse qu'elle s'en étonnerait médiocrement, car j'ai trouvé
-moyen de me l'aliéner totalement par mon manque de savoir-vivre, et
-c'est ce qu'une femme du monde pardonne le moins. Je ne l'ai vue que
-pendant une soirée, et elle m'a quitté fâchée, sans que j'aie jamais pu
-deviner au juste pourquoi. Probablement j'aurais été inconvenant sans
-m'en douter. Nous autres, peintres, nous ne savons pas toujours peser
-nos expressions.
-
---Comment! comment! se dit-elle en s'accrochant à la porte pour ne pas
-défaillir, est-ce que je me serais trompée? Est-ce qu'il ne m'aurait pas
-reconnue? Est-ce que j'aurais commis une infamie inutile? Oh! ce serait
-pis que tout au monde, et mon ignominie serait complète.
-
-Gérald ayant terminé ses doléances, le greffier pensa que la curiosité
-de la femme de «monsieur le député» était suffisamment satisfaite. Le
-gardien attendait l'ordre de réintégrer le 1118 dans sa cellule. Alors
-Emmeline, se refusant à admettre qu'elle eût provoqué par erreur
-l'épouvantable catastrophe qui allait fondre sur ce jeune homme qui
-supportait si dignement un malheur devenu sans motif et sans but, si, en
-effet, il n'avait pas retrouvé dans Mme Dalombre la femme qu'il avait
-assise un soir sur ses genoux dans un claque-dents des boulevards
-extérieurs, perdit complètement la tête.
-
-Elle s'élança à tout hasard dans le greffe comme si elle sortait de
-l'économat et se dirigea vers la porte; mais, s'arrêtant à mi-chemin,
-elle eut l'air de remarquer tout à coup le prisonnier et lui dit d'une
-voix mêlée de douceur et d'étonnement:
-
---Mais je ne me trompe pas. C'est bien vous, monsieur, avec qui j'ai
-dansé à l'ambassade de Suède?
-
-Gérald fit un pas en arrière. Par quel incroyable imprévu Mme Dalombre,
-dont il venait de parler cinq minutes auparavant, se trouvait-elle dans
-le greffe de Mazas en même temps que lui? Elle lui en fournit
-immédiatement l'explication:
-
---Mon mari est chargé par la Chambre de visiter les établissements
-pénitentiaires, dit-elle. J'ai tenu à l'accompagner. On n'a pas toujours
-l'occasion de voir une prison.
-
-Et comme si elle était à cent lieues de soupçonner l'aventure de Gérald,
-elle ajouta:
-
---Mais vous-même, monsieur, par quel hasard êtes-vous ici?
-
---Demandez à monsieur, répondit-il, en désignant le greffier.
-
-Et le greffier se taisant, puisqu'il avait déjà mis la visiteuse au
-courant, le prisonnier reprit:
-
---Je suis ici, accusé de vol. Oui, madame... vous riez. Vous ne le
-croyez pas... Et, frappant un grand coup de poing sur le bureau de
-l'employé, il grommela entre ses dents serrées:
-
---Moi non plus, je ne pouvais pas le croire.
-
-Emmeline affecta de prendre très légèrement cette confidence.
-
---Ah çà! voyons, fit-elle, c'est une plaisanterie. D'ailleurs, vous êtes
-assurément innocent. Vous n'avez donc rien à craindre.
-
---J'ai si bien tout à craindre que je serai presque certainement
-condamné. C'est ma vie perdue. Et sans que je sache pourquoi,
-répliqua-t-il rageusement. Est-ce horrible! me présenter ainsi devant
-vous, madame, avec un gardien à mes côtés, devant vous qui aviez daigné
-danser avec moi... sans me connaître.
-
---Mais oui, j'ai dansé avec vous, et j'en suis fière, et j'espère bien y
-danser encore, répondit-elle. Car cette accusation n'a aucun sens.
-N'est-ce pas, monsieur, que ce n'est pas sérieux? dit-elle en
-s'adressant au greffier.
-
---Malheureusement, tout ce qui se passe ici est sérieux, riposta
-celui-ci. Et si le détenu... si M. Gérald n'a pas quelque protecteur
-bien influent qui puisse répondre de lui et même faire des démarches en
-sa faveur... Mais il ne veut pas, il a honte. Il dit: «Je suis
-innocent!» et il s'imagine que ça suffit.
-
-C'était clair. Gérald n'avait pas eu un mot qui pût passer pour une
-allusion. Cependant, elle ne voulut pas prendre de résolution avant
-d'avoir des certitudes.
-
-Elle le regarda bien en face comme pour le provoquer à une indiscrétion,
-à une explosion plutôt. Il prit cette invite comme un simple
-encouragement à accepter les services qu'elle semblait lui offrir et y
-répondit d'une voix triste:
-
---Souscrire à des démarches en ma faveur auprès des juges, ce serait
-presque avouer ma culpabilité. Être acquitté par complaisance, il ne me
-manquerait plus que cette dernière abjection! Je vous donne ici ma
-parole, madame, que les obligations qu'on a trouvées chez moi, j'ignore
-absolument comment elles y sont venues. Croyez-moi, c'est tout ce que je
-réclame, et vous serez encore trop bonne de me croire, car vous
-paraissez avoir emporté un bien mauvais souvenir de moi, en quittant ce
-bal où j'ai eu le grand honneur d'être un instant votre cavalier.
-
---Oui, c'est vrai, dit-elle, vous me rappelez là mes torts; mais vous
-m'avez excusée, j'en suis sûre. Je suis, depuis quelques années,
-atteinte d'une maladie nerveuse et je sortais d'une crise... Du reste,
-vous avez dû vous rendre compte de mon malaise. A trois ou quatre
-reprises, j'ai été sur le point de m'évanouir.
-
---C'est moi, madame, répondit Gérald, qui me suis au contraire amèrement
-reproché de vous avoir sans doute froissée par mon sans-façon, et c'est
-de moi seul que doivent venir les excuses. Quant à user de votre
-influence pour me sauver, je vous conjure de n'en rien faire. Nous
-verrons bientôt si la fatalité doit me poursuivre jusqu'au bout.
-
-Il salua profondément Mme Dalombre et sortit par la porte que lui ouvrit
-le gardien et qui donnait sur le couloir. Emmeline pétrissait son
-mouchoir d'une main crispée, décidée à tout pour soustraire ce
-malheureux au guet-apens dans lequel elle l'avait attiré. Dans sa
-dignité restée toujours debout, il refusait les services qu'elle lui
-offrait; mais elle était bien résolue à ne tenir aucun compte de cette
-exagération de délicatesse et d'orgueil. Aussi, à peine son mari fut-il
-de retour de son excursion à travers les cuisines, les cellules simples
-et les cellules doubles, qu'elle se hâta de lui faire cette
-communication:
-
---Te rappelles-tu, Albert, ce jeune homme avec qui j'ai dansé à
-l'ambassade de Suède? Un peintre... Tu ne l'as peut-être pas remarqué.
-Eh bien! il est à Mazas... c'est horrible... accusé de vol et d'un vol
-qu'il n'a pas commis. On l'a pris pour un autre. Il faut absolument
-qu'en sortant d'ici tu ailles parler au ministre de la justice. Tu es
-député, tu ne peux pas laisser condamner un innocent, n'est-ce pas,
-monsieur le directeur? ajouta-t-elle en prenant à témoin ce rigide
-fonctionnaire.
-
---Malheureusement, madame, répliqua-t-il, si M. Dalombre est député, ce
-sont les juges qui condamnent. J'ai comme vous de fortes raisons de
-supposer que ce jeune homme a été victime d'un malentendu. Il y a dans
-son accent une sincérité bien difficile à feindre, mais les magistrats
-ne jugent pas sur des impressions.
-
---En outre, objecta Albert, il me semble difficile d'aller demander
-comme un service personnel à un président de chambre d'acquitter un
-accusé, s'il le croit coupable.
-
---Mais il ne l'est pas, je suis sûre qu'il ne l'est pas, répéta Emmeline
-avec emportement. Si tu ne veux rien faire pour ce pauvre et honnête
-garçon, eh bien! c'est moi qui me charge de le tirer d'affaire.
-
-Et d'un pas résolu elle gagna la porte devant laquelle les attendait la
-voiture. Son parti était pris. Elle devait une réparation à cette
-victime. Elle s'acquitterait coûte que coûte.
-
-
-
-
-XVIII
-
-LA LIBÉRATRICE
-
-
-A peine rentrée chez elle, elle ressortit, sauta dans un fiacre et se
-fit mener d'un train d'enfer, en promettant des pourboires extravagants,
-chez le vieux Gustave, lequel attendait dans une douce quiétude la
-décision judiciaire qui allait le mettre pour longtemps à l'abri
-d'indiscrétions redoutables.
-
---Je m'étais trompée, dit Emmeline, en entrant impétueusement dans
-l'atelier, que l'artiste en faux avait sinon embelli, du moins
-rapproprié depuis que la manne y avait pénétré par la fenêtre à
-tabatière. Il parlait même de déménager.
-
---En quoi vous étiez-vous trompée? demanda-t-il.
-
---Ce M. Gérald ne sait rien du faux acte que nous avons machiné. J'avais
-pris la mouche sur un mot que j'avais mal compris. C'était déjà assez
-vilain de l'envoyer en prison, même quand nous n'avions pas le choix.
-Aujourd'hui que sa condamnation ne nous profiterait en rien, ce serait
-abominable. Vite! il n'y a pas une minute à perdre. Il faut lui faire
-rendre immédiatement sa liberté.
-
-Gustave sauta en l'air.
-
---Comment! lui faire rendre sa liberté? En voilà une forte! Est-ce que
-je le peux maintenant? Vous vous figurez donc que j'ai la clef de Mazas
-dans ma poche?
-
---Que vous l'ayez ou non, je vous dis qu'il le faut, insista-t-elle
-violemment. Je comprends qu'il sera malaisé de vous rétracter devant les
-juges. Vous allez être obligé de mentir de nouveau; mais soyez
-tranquille, je vous en tiendrai compte. Quand je devrais vendre jusqu'à
-mon dernier bijou, je trouverai bien encore cinq mille francs à vous
-donner pour le sauver.
-
---Après m'en avoir donné dix mille pour le perdre! fit remarquer Gustave
-en haussant les épaules d'un air bon enfant, cette perspective de cinq
-nouveaux mille francs ayant déjà aplani une partie des difficultés qu'il
-signalait.
-
---Oui, rien n'est plus simple, fit-elle, en renversant en imagination
-tous les obstacles. Il est incroyable que moi, une femme, je sois
-obligée de vous indiquer la marche à suivre. Vous allez trouver le juge
-d'instruction et vous lui déclarez que, toute réflexion faite, vous
-n'êtes pas bien sûr que le prévenu soit l'homme que vous avez vu
-ramassant vos obligations. Vous ajoutez que l'autre était plus grand,
-autrement vêtu, enfin tout ce que vous voudrez.
-
---Ma parole d'honneur, on n'est pas enfant à ce point-là!
-s'exclama-t-il. Puisque le paquet a été saisi chez lui dans un meuble,
-avec les numéros des titres qu'on a confrontés. Il n'y a pas à aller
-contre l'évidence.
-
---Ah! mon Dieu! mon Dieu! que devenir? répétait Emmeline en joignant les
-mains au-dessus de sa tête. Tant que ce pauvre jeune homme sera en
-prison, je ne vivrai pas.
-
---Au commencement, c'était parce qu'il n'y était pas que vous ne pouviez
-pas vivre. Les femmes, vraiment, c'est à pouffer de rire!
-
-Mais Emmeline n'était pas d'humeur à savourer ses réflexions. Elle ne
-lui permit pas le moindre répit:
-
---Voyons, voyons, trouvez quelque chose! fit-elle.
-
-Le vieux pandour prit une attitude résignée qui semblait dire:
-
---Il faut bien trouver quelque chose, en effet, puisque vous l'exigez
-absolument.
-
-Il se recueillit quelque temps, couvrant ses yeux de sa main droite,
-comme pour empêcher qu'on ne vît le travail qui s'opérait dans son
-cerveau fécond; et, après une méditation assez longue pour laisser
-supposer à Emmeline qu'il allait lui en donner pour cinq mille francs,
-il développa ce projet:
-
---Il n'y a guère qu'un moyen d'arrêter les frais auprès du juge
-d'instruction: c'est de substituer Lilio à notre Gérald. Nous achèterons
-à l'Italien un chapeau dans le genre de celui du peintre, nous lui
-mettrons sur le dos une vareuse à peu près pareille à celle dans
-laquelle le pauvre diable a été arrêté; on les placera l'un à côté de
-l'autre, et je déclarerai alors ne plus savoir lequel j'ai vu ramasser
-le rouleau d'obligations que j'avais laissé tomber.
-
---Votre idée n'a pas le sens commun, lui fit brutalement observer
-Emmeline, qui, pour son argent, s'accordait le droit de s'exprimer en
-toute franchise. Si on relâche M. Gérald, ce sera pour incarcérer à sa
-place votre Italien. Or il ne se laissera pas arrêter comme ça sans
-crier. Il racontera tout et nous serons bien obligés d'expliquer dans
-quel but nous avons tendu ce traquenard à un homme que nous ne
-connaissions pas et contre lequel nous ne devions avoir aucun motif
-d'animosité.
-
---Mais laissez-moi donc faire! insista Gustave, en haussant les épaules.
-Lilio ne racontera rien: d'abord, parce que nous le payerons pour se
-taire, et, en second lieu, parce que lui ne pourra être accusé d'un
-délit quelconque. Voici quelle sera sa déposition devant le juge
-instructeur:
-
-«Je suis modèle de mon état; je cherchais des poses et j'avais aperçu de
-la rue les fenêtres d'un atelier de peintre. Au moment où je me
-dirigeais vers la maison pour monter chez M. Gérald, mon pied a donné
-dans un rouleau de papier que j'ai pris pour du papier à dessin. Je l'ai
-ramassé sans y attacher la moindre importance; et la preuve, c'est que
-je l'ai déposé machinalement sur une table dans l'atelier de M. Gérald,
-qui n'était pas chez lui en ce moment. C'est sans doute la femme de
-ménage qui, sans y faire attention, aura serré ce paquet dans le meuble
-où on l'a découvert; et comme il renfermait des obligations de la Ville,
-on aura supposé que ces valeurs avaient été ramassées rue Condorcet non
-par moi, mais par Gérald lui-même: d'autant plus que le propriétaire des
-obligations a affirmé l'avoir reconnu pour l'homme au pied de qui il les
-avait laissées tomber.»
-
-L'erreur semblera évidente, ajouta le vieux faussaire, d'autant que je
-justifierai la confusion que j'ai faite par la ressemblance des costumes
-de Lilio et de Gérald, qui, bruns tous deux et à peu près de même
-taille, peuvent, en somme, être facilement pris l'un pour l'autre. Hein!
-qu'avez-vous à répondre?
-
---C'est, en effet, très ingénieux, ne put s'empêcher d'avouer Emmeline.
-
---Notez, continua-t-il, que si on interroge la femme de ménage qui
-balayait l'atelier quand Lilio y est monté, elle abondera forcément dans
-notre combinaison. Et Gérald ne saura même pas qu'il vous doit la clef
-des champs: ce qui, à mon avis, est de première importance.
-
-Ce Gustave était décidément plein de ressources. Nul doute qu'avec son
-aplomb, il ne fît accepter par la justice cette version nouvelle,
-d'ailleurs très vraisemblable et même en grande partie vraie, puisque
-effectivement le jeune modèle était monté chez Gérald pour y déposer
-subrepticement le rouleau dénonciateur. Du moment où le possesseur
-légitime des obligations proclamait lui-même le quiproquo et se
-désistait de sa plainte, la réhabilitation et l'élargissement immédiat
-du détenu ne souffriraient aucune difficulté.
-
-Emmeline descendit allègrement les innombrables étages de la maison de
-la rue Viollet-le-Duc. Elle était soulagée de ce poids intolérable
-qu'elle craignait d'avoir à porter toute sa vie. Le madré Lilio se fit
-une tête d'imbécile pour aller demander à être entendu par le juge
-d'instruction dans l'affaire Péronaud. Il expliqua comment, étant
-retourné à l'atelier de la rue Condorcet pour y demander si on avait
-besoin de lui, il avait appris que l'artiste qui le louait était accusé
-d'avoir volé des papiers qu'on avait retrouvés chez lui, mais que
-personne, dans la maison, ne le croyait coupable, parce qu'il avait
-toujours parfaitement payé son terme et qu'il passait pour un très
-honnête garçon.
-
-Alors, il s'était rappelé être monté un jour chez ce pauvre M. Gérald,
-après avoir ramassé presque à sa porte un rouleau de papiers qu'il avait
-dû déposer quelque part, attendu qu'il n'avait jamais su où il était
-passé. Lui, il était Italien et ne savait pas lire le français. Ce
-papier ne pouvait lui servir à rien. Il l'avait probablement jeté sur
-une table et jamais il ne se serait souvenu de cette histoire-là, sans
-le malheur qui était arrivé à M. Gérald. On lui avait conseillé d'aller
-tout de suite prévenir M. le juge d'instruction. Il y venait, et voilà.
-
-Le magistrat, un peu désappointé de voir lui échapper un prévenu auquel
-il avait à plusieurs reprises irréfutablement démontré qu'il était
-coupable, objecta à ce témoin gênant que le détenu Gérald avait été
-formellement reconnu par l'honorable propriétaire des obligations comme
-l'individu qui les avait escamotées sous ses yeux.
-
---Oui, mais peut-être que ce monsieur a la vue basse! fit observer le
-modèle en jouant le jocrisse.
-
-Bien que les hommes ne croient guère au hasard non plus qu'aux
-coïncidences, celui devant lequel venait spontanément témoigner cet
-Italien, qui bredouillait à peine la langue française, fut bien obligé
-de constater que le costume de Lilio concordait singulièrement avec
-celui du prévenu Gérald. Il espérait cependant encore que, mis en leur
-présence à tous deux, le plaignant persisterait dans ses affirmations.
-Il eût été trop cruel pour ce magistrat de perdre ainsi le bénéfice
-d'une affaire qu'il avait si bien menée. Décidément, la police n'avait
-pas de chance depuis quelque temps. Les coupables lui échappaient à qui
-mieux mieux; et quand, par aventure, elle en arrêtait un, il se trouvait
-qu'il était innocent.
-
-Le juge s'exécuta pourtant et, après avoir envoyé chercher Gérald à
-Mazas, il fit demander à Gustave de vouloir bien se rendre au Palais de
-Justice. Gérald entra le premier dans le cabinet du juge d'instruction,
-où se tenait Lilio, assis dans un coin. Avant de se décider à la
-comparaison entre le prévenu et le témoin, le magistrat risqua une
-dernière tentative:
-
---Vous feriez cent fois mieux d'avouer, dit-il presque tendrement à
-Gérald. Le tribunal vous saura gré de votre franchise, tandis que votre
-obstination vous coûtera probablement très cher.
-
---J'ai fait tous les aveux dont j'étais capable, répondit le peintre.
-J'ai avoué mon innocence. Je ne puis rien de plus.
-
---C'est bien! fit le juge. Nous allons procéder à une nouvelle
-confrontation entre vous et M. Bachelin qui vous accuse de lui avoir
-dérobé les valeurs que vous savez. Ce sera la dernière, et elle sera
-décisive.
-
-Gustave, qui avait attendu sa convocation toute la matinée, arriva comme
-un homme très surpris qu'on l'eût dérangé de nouveau.
-
---Il est heureux qu'on m'ait trouvé chez moi, j'allais sortir. Est-ce
-que nous en avons pour longtemps, monsieur le juge d'instruction?
-dit-il. Tout ce que j'avais à dire, il me semble que je l'ai dit.
-
---Connaissez-vous monsieur? demanda l'instructeur à Gustave en lui
-désignant Lilio, auquel il avait fait signe de se lever.
-
---Non, monsieur le juge d'instruction, je ne connais pas monsieur,
-répondit-il nettement.
-
---Maintenant, dit le magistrat à Lilio, veuillez vous tenir debout, le
-chapeau sur la tête, à côté du prévenu, qui se coiffera également du
-chapeau qu'il tient à la main et qui est bien, n'est-ce pas? celui qu'il
-portait le jour où le délit a été commis?
-
-Gérald et Lilio se placèrent côte à côte; et bien que le dernier fût un
-peu moins grand que l'autre, l'aspect général, grâce à l'identité du
-costume et de la coiffure, était tellement similaire que le juge
-d'instruction jeta à son greffier un regard désolé.
-
-Le vêtement et le chapeau du jeune modèle s'appareillaient d'autant plus
-à ceux du peintre que Gustave les lui avait achetés, l'avant-veille,
-aussi ressemblants que possible.
-
---Je dois vous apprendre à présent, reprit le juge, à quoi tend cette
-mise en scène. Monsieur, qui est Italien, prétend être la personne qui a
-ramassé les obligations rue Condorcet, qui les a portées jusque chez le
-prévenu et qui les y a oubliées. Si bien qu'abusé par une sorte de
-ressemblance dans la tournure, dans l'habillement et dans la
-physionomie, vous auriez pris celui-ci pour celui-là.
-
-Gustave, comme écrasé par la stupeur, prolongea son ébahissement
-quelques instants encore.
-
---En effet, balbutia-t-il, jamais je n'ai vu une personne en rappeler
-aussi exactement une autre. Si je m'y suis trompé, convenez, monsieur le
-juge d'instruction, que vous auriez fait de même. C'est vraiment
-incroyable!
-
---Monsieur ne parlant qu'assez incorrectement le français, dit le juge,
-je vais vous reconstituer la déposition qu'il vient de faire devant moi
-et dont je vous prie de vouloir bien relever les contradictions ou les
-erreurs.
-
-Et il raconta bénévolement à Gustave tout ce que ce dernier avait
-inventé trois jours auparavant, et qu'il feignit d'écouter avec la plus
-scrupuleuse attention.
-
---Mais, fit-il observer, du ton d'un homme qui, pour être fortement
-ébranlé, n'est pas absolument convaincu, si ce jeune modèle est monté
-chez M. Gérald, il a été reçu par quelqu'un, un domestique, une bonne,
-un concierge.
-
---Oui, fit Lilio, en continuant à exagérer son accent étranger, il y
-avait là une vieille femme qui balayait.
-
---Quelle est cette femme? demanda le magistrat à Gérald.
-
---Ma femme de ménage, répondit-il.
-
---Et qu'est-elle devenue?
-
---Je l'ignore. Voici plus de trois mois que je suis en prison.
-
---Toute la question est de la retrouver, insista Gustave. Il est clair
-que si ce jeune Italien lui a parlé et qu'elle le reconnaisse, c'est que
-j'aurai été dupe d'une illusion que je regretterai profondément, mais
-qu'explique suffisamment le plus étrange concours de circonstances.
-_Errare humanum est!_ conclut-il, pour faire montre de son érudition.
-
-Car la loi, l'impassible loi, vous tient coffré pendant des mois, après
-quoi elle vous ouvre la porte de votre cellule en vous disant pour tous
-dommages-intérêts:
-
---Nous nous sommes trompés. Mais aussi, c'est de votre faute. Si vous
-n'aviez pas ressemblé comme deux gouttes d'eau à un autre pour lequel on
-vous a pris, ce désagrément ne vous serait pas arrivé.
-
-L'essentiel était de retrouver et de faire comparaître la femme de
-ménage. Le vieux Gustave, qui avait pris des informations et savait
-parfaitement où aller la chercher, affecta un profond désespoir de
-l'erreur dont il était responsable. Il s'offrit à entreprendre toutes
-les démarches nécessaires à la découverte de cette fameuse vérité qu'on
-feint toujours de poursuivre et qu'on lâche si facilement quand on peut
-mettre la main dessus.
-
---Monsieur, dit-il en serrant à demi Gérald dans ses bras, si j'ai eu
-envers vous des torts involontaires, soyez sûr que je ne goûterai de
-repos qu'après les avoir réparés. Je vais me jeter sur la piste de cette
-femme et je ne m'arrêterai qu'après l'avoir amenée ici morte ou vive.
-
-Cependant pour la vraisemblance, il ajouta:
-
---Je voudrais seulement savoir son nom.
-
---On l'appelait Mme Basile, répondit le peintre. Elle ne venait chez moi
-que depuis un mois, tous les jours, de dix heures à deux.
-
---Mme Basile, fit Gustave, en inscrivant sur un carnet d'homme sérieux
-ce nom qu'il connaissait depuis trois jours. Laissez-moi faire, monsieur
-le juge d'instruction: je m'engage à vous la conduire demain matin, à
-l'heure que vous voudrez bien fixer vous-même.
-
-Les magistrats instructeurs sont ainsi faits: quand ils voient qu'un
-prévenu est manifestement innocent et que toute leur mauvaise foi ne
-réussirait pas à mettre debout l'accusation qu'ils ont tenté
-d'échafauder contre lui, ils deviennent aussi polis qu'ils ont été
-brutaux, et aussi bienveillants qu'ils étaient impitoyables. Comme
-homme, celui qui avait été chargé de suivre l'affaire entamée contre le
-jeune artiste avait puisé dans les interrogatoires auxquels il l'avait
-soumis la certitude de la non-culpabilité de ce prévenu, dont il n'avait
-même pu tirer l'apparence d'un aveu ou d'une contradiction, bien qu'il
-l'eût retourné dans tous les sens.
-
-Comme magistrat, il se donnait une peine extraordinaire pour obtenir
-contre cet être récalcitrant quinze jolis mois de prison. Mais les
-nouvelles déclarations de l'insoupçonnable M. Bachelin, la similitude
-indiscutable entre la tournure, la coiffure, l'équipement du prévenu et
-ceux du jeune Italien qui, d'ailleurs, reconnaissait avoir ramassé sur
-le trottoir les papiers formant les seules pièces à conviction du
-procès, mettaient l'accusation à néant, au point qu'en insistant, le
-juge risquait simplement de se faire attraper par les journaux.
-
-Il n'hésita donc pas à tourner bride; et, tout en faisant ramener Gérald
-à sa prison en voiture cellulaire, il le réconforta par ces paroles
-d'espoir:
-
---Demain, monsieur, j'aurai l'honneur de faire parvenir au greffe de la
-prison la décision que j'aurai prise. Je n'ai pas besoin de vous répéter
-que je serais heureux qu'elle vous fût favorable.
-
-Le lendemain, Lilio, convoqué de nouveau, fut confronté avec la femme de
-ménage, qui le désigna immédiatement comme l'italien qui était venu,
-environ une demi-heure avant la rentrée de M. Gérald, se proposer comme
-modèle. Avait-il ou n'avait-il pas un rouleau de papier à la main;
-l'avait-il posé sur une table et l'avait-elle serré dans le bahut: voilà
-ce qu'elle était hors d'état d'affirmer; toutefois, puisque le jeune
-homme le déclarait lui-même, elle n'avait aucune base de démenti à lui
-opposer.
-
---Ah! que je suis content! s'écria Gustave en respirant à pleins
-poumons. Le remords d'avoir fait condamner cette victime innocente
-m'aurait poursuivi jusqu'à la fin de mes jours.
-
-Séance tenante, afin de donner devant témoins la mesure de son
-intégrité, le juge instructeur signa une ordonnance de non-lieu qu'il
-fit porter, accompagnée d'un ordre de mise en liberté, par un express
-auquel--toujours devant témoins--il recommanda la plus grande célérité.
-
-Ce qui compléta la joie dont Gustave faisait parade, c'est qu'on lui
-rendit en même temps ses obligations, ou plutôt celles d'Emmeline,
-lesquelles étaient, depuis trois mois, restées dans le dossier. Il en
-donna décharge, se promettant tacitement de négliger le récit de ce
-dernier épisode, quand il raconterait à sa complice le dénouement du
-drame qu'ils avaient perpétré en collaboration.
-
-Il salua profondément le juge d'instruction, puis Lilio, qu'il était
-censé avoir vu la veille pour la première fois, bien qu'il lui eût
-glissé ces mots pendant que le juge rédigeait l'exeat de Gérald:
-
---Je t'attendrai sur le quai, en face du Dispensaire.
-
-Quoique parfaitement éclairé sur le malentendu qui avait coûté trois
-mois de cellule à son pensionnaire, le directeur de Mazas ne douta pas
-un instant que l'intervention de M. le député et de Mme son épouse n'eût
-été pour tout dans la libération de Gérald.
-
-Au reçu de l'ordre signé du juge, le greffier de la prison se précipita
-dans la cellule du détenu qui, à la main chaleureuse que l'employé lui
-tendit, devina l'objet de tant d'empressement.
-
-Quand on a de si belles connaissances, on est toujours à ménager. Aussi,
-afin de lui épargner la compagnie d'un gardien, le sous-fonctionnaire le
-conduisit-il lui-même au greffe pour la cérémonie de la levée de
-l'écrou, et Gérald prit congé sur cette prière qu'il lui adressa tout
-bas:
-
---Si vous vouliez être bien aimable, vous parleriez de moi à votre ami
-le député pour une direction en province.
-
-
-
-
-XIX
-
-EN LIBERTÉ
-
-
-L'horreur de ce régime humiliant qu'on pourrait appeler l'assaisonnement
-de la prison, la voix dure des gardiens, le froissement des menottes sur
-les poignets de ceux qu'on mène à l'instruction, les interrogatoires
-dont chaque mot semble vous dire: «Vous mentez!» avaient à la fois
-tellement indigné et assombri Gérald qu'il en garda l'écoeurement
-longtemps après avoir reconquis sa liberté.
-
-Il lui était en outre extrêmement difficile d'expliquer à chacun des
-locataires de sa maison qu'il avait été incarcéré à la suite d'une
-méprise sinistre dont tout autre aurait pu tomber victime à sa place.
-Ses trois mois de prison pèseraient sur toute sa vie. Il convenait
-d'ailleurs que tout le monde se serait trompé à la similitude de son
-costume et de celui du jeune modèle italien, et il ne gardait pas
-rancune à ce M. Bachelin, auquel il était à cent lieues de supposer la
-moindre arrière-pensée.
-
-Ce qui le préoccupait surtout, c'était de revoir tous ses amis, pour
-leur expliquer qu'il n'était pas un voleur. Heureusement pour sa
-réhabilitation, Lilio était assez connu chez les peintres qui
-l'employaient et auxquels il présenta volontiers l'aventure sous le jour
-dont Gustave avait jugé à propos de l'éclairer; si bien que Gérald
-reprit sa place dans le monde des artistes, sans autre accroc à sa
-réputation.
-
-Mais il tenait particulièrement à faire part de l'issue de l'affaire à
-cette jolie Mme Dalombre que, par le plus invraisemblable des hasards,
-il avait rencontrée dans le greffe même de Mazas. Elle n'était
-évidemment pour rien dans sa délivrance, pensait-il, puisque c'était le
-plaignant lui-même qui avait spontanément reconnu le malentendu; mais
-elle lui avait témoigné un intérêt si sincère, alors qu'elle pouvait,
-qu'elle devait même le supposer coupable, qu'il avait hâte de lui faire
-savoir qu'elle avait eu raison de qualifier de plaisanterie l'accusation
-échafaudée contre lui.
-
-Contrairement aux habitudes mondaines, il avait dansé avec elle sans lui
-avoir été présenté; mais les circonstances inusitées qui les avaient
-rapprochés permettaient quelque sans-façon. D'ailleurs, il avait eu
-également l'honneur d'adresser la parole à M. Dalombre en présence des
-autorités de la prison, et c'était son droit de se faire reconnaître de
-lui pour autre chose qu'un habitué de maison d'arrêt.
-
-Un samedi, sur les quatre heures, il se fit annoncer rue de
-l'Université. Emmeline était seule, la séance de la Chambre battant
-encore son plein. Elle eut un sursaut d'inquiétude, malgré la certitude
-où elle était qu'il n'avait pas l'ombre d'un soupçon contre elle.
-
-A son air riant, elle fut tout de suite rassurée.
-
---Votre visite m'a porté bonheur, lui dit-il en la saluant très bas. On
-a eu enfin les preuves de ma parfaite ignorance des délits stupides dont
-on m'accusait et, depuis huit jours déjà, je suis rendu à notre belle et
-intelligente société.
-
-Elle feignit d'apprendre de sa bouche même cette bonne nouvelle, dont
-elle avait été instruite avant lui. Elle le força à s'asseoir et à lui
-détailler toutes les phases par lesquelles avait passé l'instruction
-avant d'échouer dans une ordonnance de non-lieu.
-
-Il exposa naïvement tout le plan qu'elle avait dressé en société avec
-Gustave et qui avait si complètement réussi, tant pour l'incarcération
-que pour la libération du candide Gérald. Pendant qu'il dépeignait la
-surprise du plaignant, un certain M. Bachelin, en reconnaissant
-définitivement Lilio pour l'individu qui avait ramassé le rouleau
-d'obligations sous ses yeux; les aveux de Lilio lui-même et la
-rétractation formelle dudit Bachelin; pendant qu'il précisait chaque
-témoignage pour lui faire entrer ces explications dans la tête, elle le
-contemplait avec un mélange de pitié pour lui et de mépris pour
-elle-même.
-
---Dieu! se répétait-elle, s'il avait seulement la plus légère intuition
-de la vérité; s'il se doutait, l'espace d'un éclair, que Bachelin, Lilio
-et moi ne faisons qu'un; que je suis le véritable auteur de toutes ses
-angoisses, de ses tortures morales et physiques, de son emprisonnement,
-de sa mise en liberté; enfin, de tous les événements qui ont fondu sur
-lui depuis trois mois, il se demanderait s'il est devenu fou et si on ne
-l'a pas extrait de Mazas pour le conduire à l'asile Sainte-Anne.
-
-Et elle pensait:
-
---Pauvre jeune homme! il me remercie encore, au lieu de m'étrangler de
-ses mains, comme il en aurait si bien le droit. Quand on songe,
-dit-elle, que, sans la présence d'esprit et la loyauté de ce modèle
-italien, vous auriez peut-être été condamné. Quelle chose épouvantable!
-
---Oui, c'est affreux! murmura-t-il. On prétend qu'on est bien fort quand
-on a pour soi sa conscience. Je vous assure que j'avais là-bas des
-moments de rage où je regrettais presque de n'être pas réellement
-coupable.
-
-Comme pour chasser ces souvenirs lugubres, elle donna peu à peu un tour
-presque gai à la conversation, lui demandant s'il avait quelque toile en
-train; s'il comptait exposer cette année; quel genre de peinture il
-préférait.
-
---Par tempérament, répondait-il, je suis impressionniste;
-malheureusement mes confrères en impressionnisme ignorent presque tous
-ce dont se compose une figure; et ceux qui le savent finissent, à peu
-d'exceptions près, par sombrer dans la platitude comme les Cabanel et
-autres prix de Rome. Les Parisiennes comme vous, madame, ne peuvent pas
-se douter des différences qui distinguent la peinture sincère de celle
-qui ne l'est pas.
-
---Mais je ne suis pas Parisienne! se récria Emmeline, profitant de cette
-occasion pour égarer encore un peu plus Gérald sur son identité. Je suis
-née près de Genève, dans le département que représente mon mari.
-
---Quoi! vraiment, madame, vous n'êtes pas Parisienne, repartit le
-peintre. Voyez pourtant comme on s'abuse! A ce bal où j'ai eu l'honneur
-de danser un ou deux quadrilles avec vous, à première vue je me suis
-dit: Il n'y a qu'une Parisienne pour porter la toilette avec cette
-élégance.
-
---Eh bien! vous vous trompiez, répliqua Emmeline, qui se hâta de parler
-d'autre chose.
-
-La visite de reconnaissance était rendue, et Gérald, avant de saluer Mme
-Dalombre, la remerciait de sa bonne et cordiale réception, quand Albert
-fit son entrée, retour de la Chambre, qui, ayant épuisé son ordre du
-jour, s'était séparée de bonne heure.
-
---Reconnais-tu monsieur? demanda Emmeline.
-
---Il me semble avoir déjà eu le plaisir d'apercevoir monsieur, mais je
-ne saurais trop dire où, répondit-il.
-
---C'est moi que vous avez vu flanqué d'un gardien dans le greffe de
-Mazas, fit Gérald.
-
---Et bien que sa complète innocence ait éclaté sans le secours, ni la
-protection de personne, reprit Emmeline, il a été assez aimable pour
-venir nous remercier de l'intérêt, du reste bien sincère, que nous lui
-portions.
-
-Il fallut encore recommencer pour Albert la narration que sa femme
-connaissait si bien.
-
---Ce qui est abominable, conclut le jeune député, c'est que la loi n'ait
-prévu aucune réparation pour les victimes d'aussi terribles erreurs. Et
-dire que si la fatalité avait voulu que ce Napolitain retournât dans son
-pays ou simplement qu'il changeât de clientèle, vous subiriez, à cette
-heure, la plus infâme des flétrissures.
-
---Oh! en ce cas, nous aurions su agir, fit remarquer Emmeline. Quand
-j'aurais dû aller trouver moi-même le président de la République...
-
---Mais la grâce n'est pas une réhabilitation, ma bonne amie; au
-contraire. Que sont six mois ou un an de prison, en comparaison du
-déshonneur éternel qui en découle? Je sais que tu es excellente et que,
-toute Parisienne que tu es, tu as plus de force de volonté que moi, tout
-Breton que je suis, mais...
-
---Ah! vous voyez, madame, interrompit étourdiment Gérald, vous êtes
-Parisienne, je l'avais bien deviné.
-
-En moins d'une minute, les joues d'Emmeline passèrent et repassèrent
-d'une rougeur écarlate à une pâleur presque cadavérique.
-
---Qu'a-t-elle donc? se demanda Gérald. On croirait qu'elle va s'évanouir
-comme au bal de l'ambassade.
-
-Puis, il se fit cette réflexion:
-
---Pourquoi diable m'a-t-elle conté qu'elle était née dans le département
-de l'Ain, puisqu'elle est née dans le département de la Seine?
-
-A partir de ce moment, il remarqua l'embarras croissant de Mme Dalombre,
-qui ne se mêla plus à la conversation que par ces mots heurtés et par
-ces interjections qu'on lance quand l'esprit est ailleurs. Il surprit
-même chez elle deux ou trois mouvements d'impatience lorsque Albert
-s'était mis à entamer avec lui la question d'art.
-
-Elle, si affable un instant auparavant, est-ce qu'elle allait
-recommencer à souffrir des nerfs, toujours comme au bal de l'ambassade?
-
---Moi aussi, dit tout à coup M. Dalombre, j'avais autrefois rêvé de
-m'adonner à la peinture. Je dessinais du matin au soir. J'ai encore là
-un album plein de mes croquis. Vous allez juger: je n'étais pas trop
-maladroit.
-
-Et, ouvrant un petit meuble en écaille de Hollande, il en tira un grand
-livre, composé de feuilles de papier bristol qu'il avait couvertes de
-figures, de paysages, d'études de femmes, vêtues ou non. Gérald
-s'extasia naturellement sur les dispositions réelles dont témoignaient
-ces ébauches et regretta poliment que la politique en eût enlevé
-l'auteur à une vocation déclarée.
-
-Tout en feuilletant l'album, on tomba sur une feuille séparée, encastrée
-entre deux pages, et sur laquelle se détachait un joli portrait de jeune
-fille, trituré aux deux crayons et beaucoup plus achevé que les autres
-dessins.
-
---Qui est-ce? demanda Albert à Gérald.
-
---Attendez! attendez! dit celui-ci. Cette tête ne m'est pas inconnue. Où
-ai-je donc vu ces grands yeux-là?
-
-Emmeline, toujours inquiète, s'était approchée. Elle ne put retenir un
-cri en reconnaissant le portrait qu'Albert avait fait d'elle dans la
-chambre où le vieil armateur était déjà sous le coup de la mort. Elle
-était maigre alors et passablement différente de la femme de vingt-cinq
-ans, brillante de santé et d'épanouissement, qu'elle représentait à
-l'heure actuelle.
-
-Elle arracha presque l'album des mains de son mari:
-
---Pourquoi montres-tu ça à monsieur? fit-elle brusquement. Tu sais bien
-comme j'étais laide à cette époque-là.
-
---Mais je ne trouve pas, répliqua Albert; et la preuve, c'est que c'est
-sous cet aspect que je t'ai aimée. Dame! pense donc! Tu avais dix-sept
-ans et demi, tu n'étais pas mère de famille comme à présent.
-
-Emmeline, sans rien répondre, ferma le livre et voulut le rejeter dans
-le petit meuble. Mais, dans son amour-propre de portraitiste, son mari
-l'y ressaisit et, l'ouvrant de nouveau sous les yeux de Gérald, il lui
-dit comme pour le prendre à témoin:
-
---Franchement, est-ce que vous ne retrouvez pas les yeux, la ligne du
-nez, l'attache du col? J'aurais pensé que vous l'auriez reconnue tout de
-suite.
-
---En effet, s'excusa Gérald, je ne sais pas pourquoi le visage,
-l'attitude, et jusqu'à la forme des bras m'ont rappelé une tout autre
-personne que madame. C'est ce qui m'a dérouté. Mais, maintenant que je
-compare, je saisis parfaitement la ressemblance.
-
-Les yeux du jeune peintre allaient du dessin au visage d'Emmeline, et
-cet examen la jetait dans un trouble que ses efforts pour le cacher
-rendaient plus évident.
-
---Ah çà! pensait Gérald, je ne peux donc pas adresser la parole à cette
-charmante dame sans la bouleverser! Je ne me suis pourtant jamais aperçu
-que j'exerçais sur les gens une influence magnétique.
-
-Et, par une espèce de choc en retour, l'inspection de ce dessin
-l'interloquait aussi. Il éprouvait la sensation vague d'avoir déjà vu
-non pas le modèle à l'âge tendre où il était représenté, mais le
-portrait même dans la même pose, c'est-à-dire dans le même trois quarts,
-avec les mêmes mains croisées; il retrouvait ces épaules étroites et
-tombantes; ces mèches terre de sienne brûlée luisant aux tempes.
-Pourtant, s'il était sûr d'une chose, c'était d'avoir pour la première
-fois sous les yeux l'album de M. Dalombre, dans l'appartement de qui il
-n'avait jamais pénétré.
-
-En jetant sur Emmeline un dernier regard de comparaison, il la surprit
-si haletante et si manifestement inquiète, qu'il se hâta, pour mettre
-fin au supplice de la jeune femme, de rendre le livre à M. Dalombre et
-de prendre congé.
-
-Le soupir de soulagement qui, à son dernier salut, glissa entre les
-lèvres de Mme Dalombre ne pouvait guère lui échapper non plus. Elle lui
-adressa un signe de tête dénué de toute effusion, comme à quelqu'un à
-qui on veut faire comprendre qu'on n'a en quoi que ce soit l'intention
-de continuer des relations que le hasard a fait naître.
-
-Cette froideur finale, après les marques de sympathie prodiguées au
-début de la visite, tenait peut-être, il est vrai, à la difficulté pour
-une dame du monde de présenter à ses amis et connaissances un monsieur
-qui, bien qu'aussi honnête que n'importe qui, n'en était pas moins tout
-frais débarqué de Mazas. Mais non: il y avait une autre préoccupation
-dans ce subit et singulier changement d'attitude.
-
-Sa maladie nerveuse, qu'elle invoquait à tout bout de champ, était une
-simple échappatoire. D'abord, quand une femme souffre des nerfs, elle
-l'ignore ou elle ne l'avoue pas. En second lieu, pourquoi cette crise
-avait-elle éclaté juste au moment où M. Dalombre avait exhibé le
-portrait? Et enfin, pourquoi ce dessin l'avait-il frappé lui-même comme
-quelque chose de déjà vu?
-
-Cette jolie petite dame qui se disait née sur la frontière suisse quand
-elle était, en réalité, de Paris, commençait à jouer dans son existence
-un rôle par trop fantaisiste. Il remonta, tout pensif, l'escalier qui
-menait à son atelier, en se répétant à chaque minute:
-
---Où diable ai-je déjà vu ce portrait?
-
-Arrivé au milieu de ses toiles, il alluma une bougie, car il était près
-de six heures du soir et la nuit était venue. Puis, après avoir constaté
-qu'il ne s'était rien produit de nouveau chez lui pendant son absence,
-il avait déjà remis son chapeau et se disposait à aller dîner à la table
-d'hôte où il retrouvait tous les soirs ses amis, quand, instinctivement,
-et dans le but de se débarrasser d'une obsession qui l'envahissait, il
-ralluma la bougie qu'il venait de souffler, et, allant rechercher
-derrière son grand bahut ses cartons à dessin, le long du mur où ils se
-superposaient depuis déjà plusieurs années, il se mit à les consulter,
-feuille par feuille, les uns après les autres.
-
-Il se demandait, en effet, s'il n'avait pas travaillé autrefois à
-quelque étude qui ressemblait à celle que le député-dessinateur lui
-avait montrée.
-
-Il avait déjà passé en revue trois cartons sans être tombé sur rien
-d'approchant, quand ses doigts, qui glissaient vivement sur les
-feuilles, saisirent un carré long d'une épaisseur et d'un format
-inusités au milieu des morceaux de papier bleuâtre auquel il confiait
-ses coups de crayon.
-
-C'était une de ces photographies dites portraits-albums par lesquels on
-a aujourd'hui généralement remplacé les portraits-cartes.
-
---Allons donc! se dit-il, après avoir, sous la lumière directe de la
-bougie, jeté les yeux sur cette épreuve. J'étais bien sûr que mes
-souvenirs étaient exacts.
-
-En effet, l'agencement du portrait et la pose du modèle étaient presque
-exactement les mêmes que dans le dessin qui avait ainsi sollicité sa
-mémoire. Les mains croisées, les épaules tombantes, les cheveux
-brillantés, avec cette unique différence que la robe esquissée par M.
-Dalombre était, sur la photographie, représentée par une chemisette à
-col tuyauté et refermée sur la poitrine par un seul bouton.
-
---De qui diable puis-je bien tenir ce cadeau-là? réfléchit Gérald, qui
-depuis si longtemps n'avait pas ouvert le carton où il venait de
-fouiller.
-
-Il regarda alors au verso du portrait-album, espérant y trouver quelque
-renseignement. Et, effectivement, il en trouva un: cette dédicace, qui
-le reporta à bon nombre d'années en arrière:
-
- _A mon parrain
- sa petite_
- MALARIA.
-
-
-
-
-XX
-
-BONHEUR DE SE REVOIR
-
-
-Ce fut un éclair ou plutôt tout un feu d'artifice dans la nuit. Les
-épisodes lui revinrent en foule dans la tête. Il se rappela comme il
-avait ri en s'apercevant, par l'orthographe qu'elle avait donnée au mot
-_Mal'aria_, qu'elle avait pris ce sobriquet pour un simple nom de femme.
-Cette fille mince, au grand oeil triste, qu'il avait désaltérée à la
-table d'un de ces estaminets à carreaux dépolis qui foisonnent sur toute
-la ligne des boulevards extérieurs, il la reconstituait maintenant tout
-entière sur cette épreuve photographique. Et c'était bien aussi la femme
-du portrait aux deux crayons que le député Dalombre venait de lui
-montrer comme étant celui de sa femme aimée et légitime.
-
-Indubitablement, c'était la même qui avait gardé, pour le dessin, la
-pose qu'elle avait prise pour la photographie, croyant sans doute
-qu'elle n'imaginerait jamais de meilleure attitude. Comment! cette jeune
-pensionnaire d'un établissement macabre, c'était la dame si jolie et si
-réservée qu'il avait sans s'en douter retrouvée à l'ambassade de Suède,
-parée de tant de distinction, de tant de diamants et d'un nom que le
-compte rendu des débats de la Chambre avait relaté nombre de fois!
-
-Voyons! c'était par trop fantastique. Il y avait là quelque malentendu
-comme celui dont lui-même avait été victime. Et cependant, tout
-s'enchaînait dans cette aventure: l'agitation de Mme Dalombre, le soir
-où elle l'avait revu et évidemment reconnu au bal; les spasmes qu'elle
-essayait de combattre quand il la promenait à son bras dans les salons;
-le mouvement fiévreux dont elle avait rejeté au fond du carton le
-portrait qu'en avait tiré son mari: tout, jusqu'à cette maladie nerveuse
-qu'elle invoquait si volontiers, dénotait chez elle une surexcitation
-mentale, dont les causes devaient être terribles.
-
-Par quel chemin étrange était-elle arrivée du boulevard de la Chapelle à
-la rue de l'Université en passant, s'il vous plaît, par le palais
-Bourbon? Il l'ignorait; mais elle n'était certainement pas la seule qui
-fût partie des bas-fonds pour s'installer sur les sommets. D'ailleurs,
-il était bien sûr d'en avoir le coeur net quand il voudrait. Avec une
-femme aussi peu maîtresse d'elle-même, il n'aurait qu'à lui faire passer
-sous les yeux la photographie avec la dédicace y annexée pour obtenir
-d'elle les aveux les plus complets.
-
-Il considérait qu'elle avait eu grand tort de ne pas se faire
-reconnaître à lui dès la première entrevue. Il était honnête homme. Elle
-n'aurait eu qu'à lui demander sa parole d'honneur d'enfermer dans ses
-cartons à dessins cet épouvantable mystère, et il se serait fait couper
-la langue plutôt que de parler.
-
-Mais voilà: les femmes se défient toujours, et elles ont souvent raison.
-Il est si amusant pour un oisif de pouvoir dire à ses amis:
-
-«Vous voyez bien cette belle brune qui passe dans cette voiture
-découverte: c'est la femme d'un député qui deviendra peut-être ministre.
-Eh bien, elle a bu dans mon verre au _Perroquet bleu_.»
-
-Elle n'était pas forcée de le savoir incapable de perdre une femme de
-laquelle il n'avait jamais eu à se plaindre. Ce qui l'intriguait le
-plus, c'était cette question: le mari était-il ou n'était-il pas au
-courant des débuts de madame son épouse? Ce qui donnait à penser qu'il
-les ignorait, c'est la candeur avec laquelle il avait répété
-publiquement qu'elle était Parisienne, bien que quelques instants
-auparavant elle se fût donnée comme native du département de l'Ain.
-
-D'autre part, ce qui laissait supposer qu'il était renseigné, c'était,
-pour un fantaisiste décidé à prendre femme dans un milieu aussi
-compromettant, la nécessité presque absolue de la faire préalablement
-rayer des contrôles où elle était immatriculée.
-
-Pourtant, ce M. Dalombre, qui semblait tout à fait gentleman, était en
-apparence bien plus fier que honteux de celle à qui il avait enchaîné sa
-vie. Il s'était empressé de montrer à lui, étranger, le portrait qu'il
-avait d'elle autrefois, c'est-à-dire quand elle sortait à peine d'une
-vie de débauche, dont il aurait eu un si puissant intérêt à éloigner le
-souvenir.
-
---Ma foi, tant pis! se dit-il, c'est trop drôle. Je découvrirai bien un
-moyen de la revoir seule à seule. Je lui rappellerai discrètement cette
-petite soirée où elle me suppliait de lui permettre de venir poser dans
-mon atelier pour le prix que je fixerais moi-même.
-
-Puis, il réfléchit:
-
---Non: ce serait vilain. J'aurais l'air d'un maître chanteur. Dans des
-cas pareils qui, en somme, doivent se présenter quelquefois, un galant
-homme reste muet, même pour celle dont il a le secret. La faire souffrir
-aussi cruellement, en échange de l'intérêt qu'elle m'a témoigné quand
-j'étais sous le coup d'une accusation infamante: décidément, non!
-
-Mais à mesure qu'il creusait le problème de l'existence de cette femme
-ainsi emportée par la destinée, il s'accumulait devant lui des points
-d'interrogation auxquels il ne savait plus que répondre. Le souvenir
-qu'il venait précisément d'évoquer de Mme Dalombre se rendant à Mazas,
-où elle n'avait vraisemblablement rien à faire, et se rencontrant dans
-le greffe, juste avec lui qu'on était allé quérir dans sa cellule sans
-raison plausible, tout cela sentait furieusement la préméditation, de
-pareilles coïncidences ne s'établissant guère que dans les mélodrames de
-l'ancienne école.
-
-Il y avait donc une relation quelconque entre cette visite et sa mise en
-liberté? Car, du moment où elle l'avait reconnu pour le jeune homme qui
-s'était intéressé à elle quand elle croupissait dans la maison du
-boulevard de la Chapelle, il était tout simple qu'elle s'intéressât à
-lui, lorsqu'il moisissait à son tour dans une prison non moins
-ignominieuse.
-
-Il s'installa tout seul dans un coin pour dîner, afin de ruminer à son
-aise toutes les étrangetés de cette aventure. A force de conclusions, de
-déductions et d'interprétations, il finit par reconstruire presque pièce
-par pièce la vie d'Emmeline. Quand il arriva à cette soirée où, à propos
-de l'exclamation qu'il s'était permise au buffet du bal de l'ambassade
-de Suède: «On n'est pas mieux servi ici qu'au café», il la revit à la
-fois humiliée et presque furieuse, lui jetant ces mots qui l'avaient
-laissé ébaubi et qu'il s'était remémorés bien souvent:
-
---Oh! monsieur, c'est indigne!
-
-Donc elle s'était supposée reconnue et elle lui reprochait violemment ce
-qu'elle croyait être une allusion à ce passé qu'elle aurait voulu
-enfouir dans le plus profond oubli. Mais puisqu'elle était impuissante à
-le supprimer, elle pouvait tout au moins essayer de se débarrasser de
-celui qui en avait sondé les arcanes. Et, en menant le raisonnement
-jusqu'au bout, il était frappé à la fois de la nécessité pour elle de
-faire disparaître le possesseur de son secret et de l'accusation
-stupéfiante, suivie d'arrestation immédiate, dont il était tombé
-victime, justement trois ou quatre jours après la scène, alors
-incompréhensible pour lui, qui s'était produite au bal de l'ambassade.
-
-Tous ces faits, qui tantôt se contredisaient, tantôt s'enchevêtraient,
-grouillèrent d'abord confusément dans sa tête; après quoi, ils s'y
-classèrent peu à peu. Toutefois, la tuile qui lui était tombée sur la
-tête n'avait certainement pas été lancée par une main ennemie. Ce M.
-Bachelin avait tout l'air d'un parfait honnête homme et il avait avoué
-son erreur les larmes aux yeux et des sanglots dans le gosier. Pourtant
-Gérald avait appris, quelque temps après sa sortie de Mazas, que ce
-persécuteur malgré lui avait déménagé sans donner sa nouvelle adresse.
-
-Cependant, par suite de quelles ramifications cet inconnu, qui se disait
-peintre et dont d'ailleurs on n'avait jamais vu la peinture, fût-il
-entré en rapport avec Mme Dalombre, femme quasi politique? En outre,
-Lilio, le jeune modèle, qu'il eût été ridicule de soupçonner de
-complicité dans une machination aussi invraisemblable, n'était-il pas
-venu spontanément déclarer que c'était lui qui avait ramassé, puis
-déposé sur une table de l'atelier le rouleau d'obligations dont la
-découverte lui avait valu à lui, Gérald, trois mois des plus affreuses
-angoisses?
-
-Au reste, il était bien bon de se martyriser ainsi le cerveau en
-recherches qui n'avaient aucune chance d'aboutir. Ce Lilio était à sa
-disposition comme à celle de tous les peintres du quartier. Il suffisait
-de le demander pour une pose et de l'interroger adroitement, de
-l'effrayer au besoin. On aurait tout de suite le fin mot de son
-intervention de la dernière heure auprès du juge d'instruction.
-
-Uniquement pour ne rien négliger de ce qui était susceptible de faire la
-lumière sur des événements dans l'obscurité desquels il se perdait, il
-envoya à Lilio, quoiqu'il fût à peu près sûr de n'en rien tirer, une
-carte-télégramme le convoquant pour le lendemain, dix heures du matin.
-L'erreur où était tombé M. Bachelin, le propriétaire des obligations,
-était si plausible qu'il n'y avait rien à espérer des réponses que
-ferait Lilio aux questions qu'il se déciderait à lui poser. Mais, dans
-les actions criminelles--et celle-ci en était une--il est prudent de ne
-négliger aucune piste.
-
-Il eut beau se répéter que son imagination d'artiste l'avait entraîné
-trop loin, les vérités dont il était dépositaire étant déjà suffisamment
-passionnantes, il lui fut impossible de fermer l'oeil de la nuit. Quand
-il s'assoupissait l'espace de cinq minutes, il revoyait la _Mal'aria_,
-valsant avec lui autour des tables du café du _Perroquet bleu_.
-Seulement, elle était couverte de bijoux, et l'établissement de Mlle
-Coffard était converti en une immense salle de bal, au fond de laquelle
-était dressé un vaste buffet où l'on consommait pour rien: ce qui devait
-lui indiquer nettement qu'il était la proie d'un cauchemar.
-
-Il disposa une toile et apprêta ses pinceaux et sa palette comme un
-homme qui a prémédité une séance prolongée. Au coup de dix heures,
-l'Italien se présenta et, comme s'il prévoyait quelque algarade, il
-semblait avoir remis son air bête complètement à neuf.
-
-L'artiste affecta de lui chercher une attitude. Il s'agissait soi-disant
-d'un pâtre rencontré par des taureaux romains et se jetant entre les
-barrières qui émaillent, comme autant de refuges, la campagne du
-Transtévère. Lilio se prêtait à tout, ne disant mot; et Gérald, qui
-suivait tous les jeux de sa physionomie, crut remarquer un certain
-embarras dans ses regards.
-
-Le peintre prit un fusain et traça sur la toile qui le cachait des
-hachures quelconques. Après un quart d'heure de cette gymnastique, il
-adressa à brûle-pourpoint cette question à son modèle:
-
---A quel endroit avez-vous donc placé le rouleau que vous aviez ramassé
-à ma porte?
-
---Là! fit Lilio en indiquant une table Louis XIII à pieds tournés qui
-s'harmonisait avec le bahut auquel elle faisait face.
-
---Mais, objecta Gérald d'un ton indifférent et tout en continuant son
-pseudo-travail, la femme de ménage ne se rappelle que très vaguement
-avoir vu sur cette table le paquet ficelé que la police a retrouvé plus
-tard dans le bahut.
-
-Lilio répondit à cette remarque précise dans un italien de cuisine dont
-il eût été difficile au plus fort linguiste de préciser le sens.
-
---D'où diable sort ce charabia? fit le peintre d'un ton surpris. Quand
-vous avez déposé au palais de Justice, vous parliez le français presque
-aussi bien que moi. Répétez un peu ce que vous venez de baragouiner. Je
-n'en ai pas compris un mot.
-
-Le jeune modèle refit son récit en affectant de chercher ses phrases;
-sur quoi Gérald lui demanda:
-
---Pourquoi donc avez-vous attendu si longtemps pour aller trouver la
-justice? Mon arrestation a fait assez de bruit dans le quartier. Il est
-étonnant que vous n'en ayez été instruit qu'au bout de trois mois.
-
---C'est par hasard que je l'ai apprise en venant vous demander si vous
-aviez besoin de moi, répliqua-t-il en se mordant les lèvres.
-
---Vous l'avez appris, par qui?
-
---Par tout le monde.
-
---Qui ça, tout le monde? La concierge, les voisins?
-
---Oui, par les voisins.
-
---Lesquels? Vous avez donc sonné à une porte.
-
---Oui... c'est-à-dire que comme je sonnais chez vous, le voisin
-d'au-dessous m'a raconté ce qui vous était arrivé.
-
---Et, insista Gérald, ce voisin d'au-dessous, comment est-il. Jeune,
-vieux? Grand, petit?
-
---C'est... répondit Lilio, ayant l'air de chercher... je ne me rappelle
-plus.
-
---Pourtant, fit remarquer le peintre, vous avez dû causer longtemps avec
-ce monsieur pour qu'il vous ait mis ainsi au courant de ma mésaventure.
-Vous avez eu tout le loisir de le remarquer.
-
---C'était, je crois, balbutia le modèle, perdant tout à coup la majeure
-partie de son accent, c'était un monsieur assez gros, petit.
-
---Avec des moustaches?
-
---Oui, avec des moustaches.
-
---Il est fâcheux, repartit Gérald, que le voisin d'en dessous soit une
-vieille maîtresse de piano, qui habite seule avec sa bonne.
-
---Ah! oui, je me souviens, maintenant, fit-il triomphalement, comme si
-la mémoire lui revenait subitement: c'était une vieille dame. Seulement,
-comme il faisait un peu noir dans l'escalier...
-
---Très bien! reprit Gérald; nous allons descendre tous les deux chez
-elle afin de savoir si elle se rappellera également la conversation que
-vous avez eue ensemble. Il y a à peine quinze jours que la chose s'est
-passée. Il est impossible qu'elle ait oublié ce qu'elle vous a dit et ce
-que vous lui avez répondu.
-
-Et, se levant, il alla prendre Lilio par le bras, en lui répétant:
-
---Allons! allons! Venez!
-
---Pourquoi faire? demanda-t-il tout interloqué.
-
---Parce que, riposta Gérald, je suis convaincu que vous me contez des
-mensonges depuis un quart d'heure et que je suis curieux de les tirer au
-clair.
-
---Mais, monsieur...
-
---Et si vous me mentez à moi, vous avez sans doute menti de même au juge
-d'instruction, ce qui vous enverrait préalablement me remplacer à Mazas.
-
-Le sang-froid de l'Italien fondit sous cette menace.
-
---Ce n'est pas moi! monsieur, ce n'est pas moi! s'écria-t-il en joignant
-les mains et en invoquant à plusieurs reprises la Madone, qui n'avait
-rien à faire dans ce débat. Je ne vous voulais pas de mal. J'ai dit ce
-qu'on m'a forcé à dire.
-
---Et qui vous y a forcé?
-
---M. Gustave!
-
-Ce nom de Gustave n'apprenait rien à l'ex-détenu, qui ne connaissait le
-fabricant de monogrammes que sous le nom de Bachelin. Lilio, entré dans
-la voie des aveux, lui apprit que ce prénom et ce nom de famille
-s'appliquaient à une seule et unique personne. Et comme Gérald, pour qui
-les voiles se déchiraient enfin, le poussait toujours davantage, il lui
-déroula sous tous ses aspects le complot qui avait commencé par le dépôt
-du paquet d'obligations dans le bahut où lui, Lilio, l'avait furtivement
-introduit, jusqu'à leur confrontation dans le cabinet du juge. Il lui
-confessa même l'achat opéré par le prétendu Bachelin d'une vareuse et
-d'un chapeau dont la comparaison avec ceux de Gérald ne pouvait laisser
-subsister aucun doute dans l'esprit du magistrat.
-
---Mais, fit remarquer le peintre essayant de garder son calme, d'où
-vient qu'après avoir porté chez moi ces obligations qu'on m'a ensuite
-accusé d'avoir détournées à mon profit, vous vous êtes rétracté au bout
-de trois mois, en vous dénonçant comme les ayant ramassées dans la rue,
-par mégarde. Si vous aviez intérêt à me faire arrêter et condamner, quel
-intérêt avez-vous eu ensuite à me faire relâcher?
-
---Ça, je ne sais pas, monsieur; je vous jure que je ne sais pas. C'est
-Gustave qui m'a payé d'abord pour apporter le rouleau chez vous, et qui
-m'a payé encore plus cher pour révéler la vérité au juge, c'est-à-dire
-pas la vérité précisément...
-
---Il est donc bien riche, ce M. Gustave? interrogea Gérald.
-
---Je l'ai toujours connu sans un sou.
-
---Alors, vous pensez que si vous travailliez pour lui, il travaillait
-pour un autre.
-
---Bien sûr que je l'ai pensé.
-
---Et où l'avez-vous connu, pour qu'il vous ait ainsi chargé de
-l'exécution de ses plans?
-
---Au _Perroquet bleu_ où j'ai une maîtresse. Lui, c'est l'ancien amant
-de la patronne.
-
-Il devenait inutile de poursuivre l'enquête. Il mit dix francs dans la
-main de l'Italien et le renvoya.
-
---Est-ce que vous me ferez arrêter? dit celui-ci en prenant la rampe de
-l'escalier.
-
---Si vous bronchez, oui, certainement, répondit Gérald. Actuellement,
-j'ai une besogne plus pressée.
-
-Il ressortait, en effet, des révélations de ce Lilio qu'il avait été
-l'instrument d'une conspiration dont le chef avait trouvé jusque-là
-moyen de se dérober. Or, ce chef, ce ne pouvait être que Mme Dalombre.
-Elle l'avait fait emprisonner parce qu'elle le supposait possesseur de
-son secret, et elle l'avait fait relâcher quand elle avait acquis la
-certitude qu'il ne le possédait pas.
-
-Malheureusement, ce second mouvement qui, par extraordinaire, avait été
-le bon, n'innocentait pas le premier. Cette femme ignoble, pensa-t-il,
-qui avait trompé tout le monde et évidemment plus que tout le monde son
-infortuné mari, n'avait même pas, après son élévation si inespérée et
-son incroyable changement de condition, rompu complètement avec la jolie
-société qui hantait le bouge où elle avait fait ses premières armes.
-
-Probablement, quand l'excellent législateur Dalombre faisait des effets
-de torse à la tribune, elle retournait subrepticement rendre visite à
-ses anciennes et à ses anciens amis, comme Messaline quittait le palais
-de l'empereur Claude pour aller ribauder avec les mariniers du Tibre.
-
-C'était au milieu des chopes et les coudes sur les tables du _Perroquet
-bleu_ que s'était ébauché le plan de la dénonciation calomnieuse à
-laquelle il devait trois longs mois de honte, d'humiliations et de
-désespoirs. Être une catin, tromper jusqu'à la bride le mari que le
-hasard lui a donné, se rouler dans tous les ruisseaux: c'est, pour une
-femme, perdre jusqu'à son sexe; cependant, n'est-il pas mille fois moins
-criminel de se vautrer dans la boue, dont on est seul à recevoir les
-éclaboussures, que de combiner avec cette lâcheté et ce sang-froid le
-déshonneur, c'est-à-dire la mort d'un homme qu'on sait honnête et sur
-lequel on marche sans pitié?
-
-Ah! la sale gredine! Fallait-il qu'elle fût née comédienne pour jouer
-ainsi ce double rôle: grande dame dans les bals d'ambassades,
-collaboratrice des souteneurs Gustave et Lilio dans les bouges! Au lieu
-de s'adresser à sa discrétion, elle avait trouvé plus commode et plus
-sûr de le faire jeter par des argousins dans un cul de basse-fosse. Elle
-avait rétabli les oubliettes à son profit. Et ces imbéciles de
-magistrats n'avaient pas seulement soupçonné la machination! Décidément,
-si les femmes étaient bien infâmes, les hommes étaient cruellement
-bêtes.
-
-Quant à lui, afin d'arracher à ses amis le dernier soupçon qui leur
-restait peut-être sur sa culpabilité, il n'avait d'autre ressource que
-celle-ci: donner à l'odieuse intrigue, sous laquelle il avait failli
-succomber, la plus large publicité possible. Cette gouine avait essayé
-de le perdre pour se sauver; pour se réhabiliter, il la perdrait.
-
-En attendant le jour où il la traînerait devant les tribunaux, elle et
-ses répugnants complices, il allait s'offrir la douce joie d'éclairer le
-pauvre Dalombre sur la valeur morale de sa charmante compagne. Si
-celui-ci avait l'aplomb de chercher à la défendre, eh bien! ce serait à
-lui qu'il demanderait réparation des trois mois d'outrages qu'il avait
-subis dans les greffes et dans les chiourmes. Il ne serait pas fâché de
-porter l'affaire sur un terrain un peu moins malpropre.
-
-Tout fumant de l'idée de la vengeance, il s'assit à sa table et traça en
-lettres magistrales, à l'adresse de M. Dalombre, député de l'Ain, ce
-petit mot poli, mais impératif:
-
- Monsieur,
-
- Il y a urgence à ce que je vous voie pour une affaire qui dépasse en
- gravité tout ce que vous pourriez supposer. Il s'agit de vous et de
- moi, mais de vous beaucoup plus encore que de moi.
-
- Si vous voulez bien me fixer un rendez-vous, j'ai lieu de croire que
- vous me remercierez de ne pas y avoir manqué.
-
- Recevez, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.
-
- GÉRALD.
-
-Il ajouta son adresse et porta lui-même cet avertissement à la poste,
-afin de le voir de ses yeux s'engloutir dans la boîte. Il était onze
-heures et demie du matin. Il pensa:
-
---C'est seulement à son retour de la Chambre qu'on lui remettra cette
-invite. Je ne le verrai donc pas avant demain. Toutefois, ma lettre est
-assez inquiétante pour qu'il se hâte de chercher à en éclaircir le sens.
-
-Puis, comme il se sentait hors d'état de travailler, qu'il n'avait pas
-faim et qu'il avait passé une nuit à peu près blanche, il s'étendit sur
-le grand lit, sans rideau, dressé dans un cabinet contigu à l'atelier,
-et, vanné par les secousses qui, depuis la veille, avaient agité son
-cerveau, il finit par s'endormir.
-
-Au bout d'un nombre d'heures dont la perception lui échappa, il fut tiré
-des profondeurs de son sommeil par trois ou quatre coups d'une violence
-qui lui fit croire que plusieurs personnes demandaient à entrer.
-
---Est-ce que ce serait encore la police? pensa-t-il.
-
-Il sauta de son lit en s'écarquillant les yeux, plongea les pieds dans
-ses pantoufles et courut ouvrir. C'était Mme Dalombre. Elle était seule,
-mais elle avait probablement frappé à la porte de ses deux poings à la
-fois.
-
-Sa toilette était celle d'une femme qui va au bain. Par-dessus une robe
-de chambre bleu ciel un manteau d'hiver dont la fourrure lui enfouissait
-la moitié du visage, l'autre moitié en étant cachée par les bords d'un
-chapeau de feutre Henri II empanaché d'une plume grise. La main droite
-seule était gantée et tenait l'autre gant qu'elle n'avait pas pris le
-temps d'ouvrir pour la main gauche.
-
---Tiens! c'est vous! s'écria gouailleusement le peintre que cette
-apparition réveilla tout à fait. C'était votre mari que j'attendais.
-
---Oui, je sais. J'ai ouvert la lettre, haleta Emmeline en entrant comme
-si elle était poursuivie. Je vous en prie, fermez bien la porte.
-
---Au fait, j'aime autant que ce soit vous, fit Gérald. Nous avons tant
-de choses à nous dire depuis le soir où vous m'avez dédié cette
-photographie.
-
-Et il lui fit passer sous les yeux celle dont elle lui avait fait
-autrefois hommage. Il la lui montrait cependant à une certaine distance,
-de peur que, scélérate comme il la supposait, elle ne lui arrachât et
-n'anéantît, en la mettant en morceaux, la meilleure de ses pièces à
-conviction.
-
-Mais elle ne la regarda seulement pas.
-
---Inutile de discuter, c'est bien moi, dit-elle. Du reste, ce n'est pas
-de cela qu'il s'agit.
-
---Ce dont il s'agit, en effet, s'écria Gérald s'exaltant à la vue de sa
-dénonciatrice, c'est de me suivre immédiatement chez le commissaire de
-police pour qu'il reçoive ma déposition. Je ne mentirai pas, moi. Je ne
-dirai que la vérité, et vous serez bien obligée de la dire aussi; ça te
-changera, salope!
-
---Monsieur, monsieur! je vous en conjure, ne criez pas si haut. Dieu! si
-l'on entendait!
-
---Mais oui, parbleu! je veux qu'on entende, fit-il en haussant encore le
-ton. J'ai envie de t'étrangler pour que tu cries aussi et qu'on vienne.
-Il est vrai que ça me priverait du plaisir de te voir assise entre ces
-deux marlous, tes complices sur le banc de la police correctionnelle, où
-tu t'étais promis de me faire échouer.
-
-Elle ouvrit les bras comme pour lui indiquer qu'elle était prête au
-martyre et qu'elle ne se défendrait pas. Cette résignation n'attendrit
-pas du tout son bourreau.
-
---Pas si bête! se récria-t-il. Vous seriez trop contente si je vous
-assommais. J'en aurais le droit, mais je n'en userai pas. D'abord,
-qu'est-ce que vous venez faire chez moi? Je ne te connais pas. Je ne
-t'ai même jamais touchée du bout du doigt quand tu étais dans ton
-claque-dent. Tu me dégoûtais bien trop.
-
-Et le souvenir de ses trois mois de souffrances le faisant presque
-divaguer, il continua dans un rire furibond:
-
---Non, ce que ce sera amusant de voir la tête de son serin de mari quand
-on lui débitera ce chapelet d'horreurs! Où diable as-tu déniché cet
-oiseau-là? On ne peut pas dire autre chose: voilà un paroissien qui a de
-la chance!
-
-Cette suprême insulte abattit Emmeline, qui tomba comme écrasée par un
-quartier de rocher. Pendant la fraction de seconde qu'elle mit à
-tournoyer avant de s'aplatir sur le plancher de l'atelier, elle se vit,
-entre deux gendarmes, narrant sa vie au président, sous les yeux
-d'Albert, foudroyé; Lilio à droite, Gustave à gauche et le faux acte de
-décès de Mme Freizel entre les mains du tribunal. Elle pensa:
-
---En sortant d'ici, je vais me jeter dans la cour, par la fenêtre de
-l'escalier.
-
-En la voyant rouler par terre, Gérald haussa les épaules, croyant à la
-suite de la comédie; mais l'image de sa fille s'étant subitement mêlée à
-toutes celles qui déjà emplissaient d'épouvante le cerveau d'Emmeline,
-elle se prit à se tordre les bras, à s'arracher les cheveux par
-poignées, à se déchirer les lèvres au point que sa bouche s'emplit de
-sang. Elle répétait dans une sorte de râle:
-
---Albertine! mon Albertine!
-
-Ça, ce n'était évidemment pas une fausse attaque de nerfs. Une femme
-pose la main sur son coeur. Elle fait des serments sur la tête de sa
-mère. Elle crie à tue-tête:
-
---Je veux mourir! Tuez-moi, je vous en conjure, tuez-moi!
-
-Mais elle ne se traîne pas dans la poussière et surtout ne se décoiffe
-pas avec cet abandon. Elle ne se frappe pas non plus la face contre le
-parquet, au risque de se briser les dents. Gérald, un peu calmé par le
-spectacle de cette espèce d'agonie, eut tout de même pitié:
-
---Ces filles-là, c'est élevé dans le crime; ça ne connaît pas autre
-chose, réfléchit-il.
-
-Il la transporta sur son lit pour qu'elle ne se fendît pas le crâne aux
-angles des meubles, tira du bahut une bouteille de vinaigre qu'il vida
-en partie sur une serviette de table et lui en bassina énergiquement et
-itérativement les tempes.
-
-Ce bassinage dura une demi-heure; et sans la peur instinctive qu'il
-avait du scandale, il eût été chercher un médecin. Enfin, elle rouvrit
-les yeux dont les prunelles étaient remontées sous les paupières, d'où
-elles mirent encore un bon quart d'heure à redescendre. Quand elle
-reprit quelque peu conscience et de l'état où elle s'était mise
-elle-même et de l'objet de sa visite, elle fut reprise d'un tremblement,
-à la vue de l'implacable Gérald dont le regard dur suivait tous ses
-mouvements.
-
---Ah! monsieur, dit-elle, pardonnez-moi. Si vous saviez!
-
-Cette crise d'un instant avait tellement décomposé les traits de la
-jeune femme que le peintre eut peur de provoquer une seconde attaque de
-nerfs en renouvelant ses injures. Il se contenta de répondre:
-
---Si je savais! Mais je sais parfaitement. Vous aviez besoin de mon
-silence, et vous n'avez rien trouvé de mieux que de me couper la langue,
-c'est-à-dire de me faire enfermer préalablement pour m'empêcher de
-parler. Vous ne vous êtes pas demandé si l'ignominie qui rejaillirait
-sur mon nom ne me tuerait pas, moi aussi. Vous avez tranquillement
-rejeté votre honte sur moi, qui ne vous avais rien fait, qui ne vous
-avais même pas reconnue. Je pouvais vous gêner plus tard: alors, vous
-m'avez sacrifié tout de suite, comme vous auriez égorgé un pigeon.
-
---Tout cela est vrai, tout cela est vrai! disait-elle en essayant de
-tordre derrière sa tête son chignon dénoué. Elle se dressa assise sur le
-lit, car elle se sentait brisée et n'aurait certainement pu rester
-debout. Puis, comme il se tenait auprès d'elle, remué malgré tout et
-tout rêveur en songeant aux étamines par où avait passé cette femme
-aujourd'hui reçue et honorée partout, elle lui plongea dans les yeux un
-regard douloureux, auquel elle ajouta tristement ces mots:
-
---Oui, j'ai essayé de me débarrasser de vous, bien que j'aie bien
-amèrement regretté mon crime et que j'aie ensuite tout fait pour le
-réparer. Vous avez le droit de me traiter comme une gouine et comme une
-voleuse. Eh bien! vous allez rire: je vous jure que j'ai toujours été
-une honnête fille.
-
-Ce mot «honnête fille», dans la bouche d'une femme qui avait débuté dans
-la vie en faisant le trottoir, atteignait les plus hauts sommets du
-paradoxe. Pourtant, il y avait, dans les tremblements de cette voix
-brisée, un accent tellement empreint de cette vérité qui plane au-dessus
-des niaiseries dont se composent les conventions dites sociales qu'il ne
-fut pas choqué de l'énormité de cette assertion.
-
---Qu'appelez-vous une honnête fille? demanda-t-il simplement, pensant
-bien qu'elle ne prenait pas l'expression dans son sens étroit et
-traditionnel.
-
-Alors, elle lui livra sa vie, année par année, presque jour par jour,
-sans en évincer un épisode. Elle se rappela--car elle parlait presque
-autant pour elle que pour lui--les tendresses caressantes de son digne
-père, le charron Freizel; sa mort, qui l'avait laissée aux mains d'une
-mère, que se disputaient l'ignorance et le manque de sens moral. Elle
-relata, avec l'horreur dans les yeux et dans la gorge, le viol qui
-l'avait jetée saignante et presque nu-pieds sur le pavé; la rafle qui
-l'avait précipitée, sans défense, dans la prostitution; les dégoûts qui
-avaient provoqué son évasion de la maison Coffard; les inquiétudes qui,
-pendant de longs jours, l'avaient agitée dans cet hôtel de la rue de
-Berlin, lequel, en lui ouvrant sa porte, lui avait ouvert celle d'une
-vie nouvelle.
-
---Est-ce ma faute, s'écria-t-elle tout à coup, si le neveu de M.
-Dalombre m'a aimée; s'il a demandé ma main, que je lui ai refusée
-pendant bien longtemps: il vous le dirait, s'il pouvait être dans ces
-confidences; mais tout le monde s'en est mêlé. L'excellent M. Dalombre
-lui-même m'a forcée à obéir. Avais-je le droit de faire le malheur de
-ceux qui m'avaient tirée de la fange, où, sans eux, j'aurais continué à
-croupir?
-
-Vous me reprochez la dénonciation calomnieuse imaginée, à ma
-sollicitation, par ce Gustave, pour vous rayer du nombre des hommes que
-je pouvais désormais rencontrer sur ma route? Ah! j'ai fait mieux que
-cela, monsieur Gérald, j'ai commis un faux, de complicité avec lui: nous
-avons fabriqué l'acte de décès de ma mère, qui est encore vivante
-probablement, bien que depuis plusieurs années je n'aie eu d'elle aucune
-nouvelle.
-
-Tout m'avait réussi, les bonnes actions comme les mauvaises. Dans le but
-de faire perdre complètement ma trace, je fais acheter, sur la frontière
-française de Suisse, un château à mon mari; nous nous y installons, et
-le malheur veut qu'il se fasse nommer député. J'en étais heureuse et
-fière pour lui. Ah! quelle faute, quelle faute! Mais sept ans avaient
-passé sur moi. Je n'étais plus la grande fille aux bras maigres que vous
-et tant d'autres ont connue. Je me croyais hors de toute atteinte, et
-pourtant j'avais constamment l'oeil au guet, tremblant malgré moi à
-chaque coup de sonnette et lisant toujours la première les lettres
-adressées à mon mari. C'est ainsi que la vôtre m'est tombée sous les
-yeux.
-
-C'est cette peur perpétuelle d'être rencontrée et démasquée qui m'a
-égarée. Il a suffi des deux ou trois phrases à double entente que vous
-m'avez adressées au bal de l'ambassade pour que je ne doutasse pas une
-minute que j'étais redevenue pour vous cette _Mal'aria_ que vous aviez
-baptisée sans y prendre garde.
-
-Aussitôt la folie m'a prise. Je me suis vue perdue; j'ai vu surtout mon
-mari, mon Albert que j'aime, n'ayant jamais aimé que lui, je l'ai vu
-écrasé, anéanti, ridiculisé à jamais, obligé de donner sa démission de
-député, forcé de fuir après m'avoir lancé à la figure toute la boue et
-tous les crachats que je méritais. Ce n'est pas tout, monsieur Gérald:
-j'ai une fille, une fille que j'adore, et pour qui je donnerais tout mon
-sang et tout celui des autres. Pour elle, je suis une sainte. La
-voyez-vous apprenant plus tard que sa mère a bu avec des souteneurs et
-appelé les hommes par la fenêtre! Non: n'est-ce pas? c'était trop
-atroce. J'ai été bien infâme et bien misérable envers vous, j'en
-conviens. Mais est-ce qu'à ma place tout autre n'aurait pas également
-perdu la tête? Quand on se croit sous le coup immédiat d'une catastrophe
-pareille, est-ce qu'il n'est pas presque permis de tout essayer pour y
-échapper?
-
-A mesure qu'Emmeline parlait, la corde de la colère se détendait chez
-Gérald, qui mordillait ses moustaches en signe d'émotion et de
-désarmement. Cependant, il ne disait rien, ne sachant que dire et au
-moyen de quelle transition revenir sur ses menaces. Elle prit cette
-attitude silencieuse pour la résolution arrêtée de la part du peintre de
-poursuivre sa vengeance jusqu'au bout. Alors, elle s'affola de nouveau:
-
---Monsieur, monsieur, supplia-t-elle, ne me dénoncez pas! Pour moi,
-j'accepterais tout: je me tuerais et ce serait fini; mais ce serait
-affreux pour Albertine... la pauvre petite! Elle a sept ans depuis deux
-mois... Elle est si gentille... je vous assure: je ne suis pas méchante.
-Vous êtes la seule personne au monde à qui j'aie jamais fait du mal...
-Et c'est parce que j'y étais absolument forcée. Je comprends que vous me
-haïssiez... Quelle réparation exigez-vous? Tenez: si vous voulez, je
-quitterai ma maison, je me sauverai en Suisse où je changerai de nom
-pour qu'on ne me retrouve pas. Je ne verrai plus mon mari ni ma fille;
-mais au moins ni lui ni elle ne devineront jamais pourquoi je les ai
-quittés... Il me semble que c'est une punition suffisante, car je les
-aime bien... C'est de peur de passer à leurs yeux pour... ce que je suis
-que j'ai été si mauvaise envers vous.
-
-Et, comme une enfant qui implore, elle ajouta, en joignant les mains:
-
---Mais je vous demande pardon. Ma position était si horrible!
-Comprenez-vous une femme qui, parce que la fatalité l'a jetée toute
-jeune dans le ruisseau, n'a plus jamais le droit d'aimer son mari et sa
-fille!
-
-La perspective de cette expiation éternelle, dont l'injustice était
-flagrante, la plongea de nouveau dans une désolation qui se traduisait
-par des cris et des sanglots et remuait l'artiste jusqu'au plus profond
-de l'âme. En la voyant se débattre, comme si le spectre de son passé lui
-apparaissait prêt à l'emporter, il se pencha sur elle et lui saisit les
-deux bras, tout en lui répétant:
-
---Ne pleurez pas! ne pleurez pas! J'ai voulu vous effrayer. Je suis un
-misérable de vous avoir traitée avec cette dureté. Je m'en repens.
-Pauvre femme! oui, je le reconnais, vous méritiez d'être heureuse. Mais
-vous le serez. Mes menaces n'étaient que de mauvaises plaisanteries.
-Personne au monde ne saura de moi rien de ce qui vous est arrivé
-autrefois. Ne parlons plus du mal que vous m'avez fait. A votre place il
-est probable que j'aurais agi de même. D'ailleurs, sans vous, il est à
-peu près certain que je serais encore en prison, non sur une simple
-accusation, mais avec une condamnation infamante sur le dos.
-
-Il la rassurait avec cette insistance, parce que, d'abord, elle n'avait
-pas paru se rendre compte de toute l'étendue de l'absolution qu'il lui
-accordait. Il tira son mouchoir, lui essuya les larmes qui coulaient le
-long de ses joues, dans la prostration qui avait suivi la crise. Il lui
-ramena sur le haut du front et derrière les oreilles ses beaux cheveux
-qui s'évadaient de toutes parts autour de sa tête. Et, comme les
-sanglots qui lui secouaient la poitrine allaient jusqu'à lui couper la
-respiration, il prit l'énergique parti de lui dégrafer sa robe de
-chambre et de couper les lacets de son corset à l'aide du canif dont il
-se servait pour la taille de ses fusains.
-
---Respirez-vous mieux? lui demandait-il. N'allez pas étouffer au moins.
-
-Tandis qu'il essayait de faire passer par l'ouverture de la robe le
-corset dénoué, Emmeline, toujours assise sur le lit, appuyait sa tête
-sur l'épaule du jeune homme, dont le cou et le visage se trouvaient
-comme enveloppés par la chaleur des soupirs précipités de la jeune
-femme. Elle collait inconsciemment sa riche poitrine contre celle de
-Gérald, sans paraître se soucier de l'étrange déshabillé où il l'avait
-réduite. L'attendrissement qui l'avait gagné commençait à s'emplir de
-charme. Le contact de ce sein mouvementé et de ces joues brûlantes
-l'incendia à son tour.
-
---Ne pleurez plus! vous me navrez! lui dit-il en l'entourant de ses bras
-et en l'embrassant sur les paupières comme pour les sécher d'un baiser.
-
-Elle n'osa pas le repousser, sans doute pour ne pas paraître attacher
-d'importance à cette manifestation consolatrice. Mais lui s'emballa et,
-tout en la pressant contre son coeur palpitant, il se mit à la dévorer
-de caresses. Il ne les accompagnait d'aucune arrière-pensée et ne
-songeait guère à profiter de la situation si cruelle qui la remettait
-pantelante entre ses mains.
-
-Il n'usa en quoi que ce fût d'autorité ou de violence et n'eut pas à se
-demander si le peu de résistance qu'elle lui opposa ne tenait pas à la
-sujétion presque absolue où elle était tombée vis-à-vis de lui. Il put
-croire que le remords des souffrances dont elle était cause, la
-reconnaissance du pardon qu'il venait de lui octroyer s'étaient mêlés à
-cette sorte de délire qui s'excuse chez une femme à moitié dévêtue,
-étendue sur un lit à côté d'un jeune homme qui la serre de près.
-
-Elle se fût obstinée à se dégager qu'il eût tenu avec tout autant de
-rigidité la promesse qu'il lui avait souscrite de garder un silence
-inviolable. Mais après s'être moralement livrée tout entière à la
-discrétion de ce jeune homme, envers qui ses torts étaient si
-impardonnables, comment aurait-elle fait pour le prier de lui rattacher
-son corset et de l'aider à effacer de ses yeux et de ses joues les
-traces de larmes?
-
-Elle céda, parce qu'il est des pièges qu'on se tend à soi-même et d'où
-l'on ne parvient pas à sortir sans y laisser un peu de sa chair.
-
-
-
-
-XXI
-
-LA MAITRESSE SANS AMOUR
-
-
---Ainsi, se répétait-elle dans la voiture qui la ramenait rue de
-l'Université, je n'avais jamais songé à tromper mon mari; et voilà que,
-non contente de l'avoir trompé avant, je le trompe après. Ma vie ne sera
-donc qu'un perpétuel supplice!
-
-Gérald, ne se rendant qu'un compte approximatif des sentiments
-compliqués qui la lui avaient jetée dans les bras, lui avait donné
-rendez-vous pour le surlendemain. Il gardait d'elle un souvenir
-délicieux, et passant l'éponge sur les années disparues, il ne la voyait
-plus que sous les traits et l'état civil de Mme Dalombre, femme d'un
-député très écouté à la Chambre. Pour un artiste qui logeait aussi haut
-et ne vendait ses toiles que par intermittence, une telle conquête était
-quasi glorieuse. En outre, il était impressionné par l'existence
-romanesque de cette séduisante créature, dont les splendeurs et les
-misères visaient tout un côté de la question sociale, dont s'occupent
-ceux mêmes qui prétendent qu'elle n'existe pas.
-
-Enfin et surtout, il l'avait tenue dans ses bras, cette grande dame,
-dont les yeux l'avaient si fort troublé pendant les quadrilles du bal de
-l'ambassade de Suède. Elle était à lui: il n'y avait pas à dire.
-Peut-être était-ce plutôt un holocauste qu'un adultère; mais, ma foi, la
-passion ne connaît pas ces distinctions psychologiques.
-
-Pendant les deux jours qui le séparaient d'une nouvelle entrevue, il
-resta incapable de prendre une palette. Il eut cependant l'idée de la
-portraiturer, mais il se dit orgueilleusement:
-
---J'aime bien mieux la peindre d'après nature.
-
-Elle avait promis ou semblé promettre qu'elle serait chez lui le jeudi,
-à deux heures. Dès midi, il avait donné à son atelier un air
-particulièrement décoratif. On touchait alors au printemps, et il avait
-inondé ses meubles de fleurs nouvelles qui, ayant besoin de jour et de
-soleil, duraient d'ordinaire très longtemps sous le vitrail clair et
-chaud où il travaillait son «plein air».
-
-Deux heures sonnèrent, elle ne vint pas. A trois heures, il commença à
-s'éponger le front qui ruisselait d'inquiétude. Vers trois heures et
-demie, il n'y tint plus. Il dégringola jusque chez son concierge, à qui
-il laissa sa clef en lui recommandant de la remettre à une dame qui
-descendrait de voiture et, selon toute vraisemblance, aurait le bas du
-visage enfoncé dans le collet d'un grand manteau de fourrure. Il lui
-confierait la clef en la priant de l'attendre.
-
-Il traita avec un cocher pour une course vertigineuse de la rue
-Condorcet à la rue de l'Université et, un quart d'heure plus tard, il
-atterrit devant la seule maison où pouvait être Emmeline, puisqu'elle
-n'était pas chez lui. Il se promena sur le trottoir faisant face à la
-porte cochère, tantôt marchant vite pour donner le change, tantôt allant
-à pas comptés ou s'arrêtant comme pour lire un journal, mais lançant
-constamment de bas en haut un oeil scrutateur.
-
-Une des fenêtres de l'appartement des Dalombre était précisément
-ouverte. Il réfléchit:
-
---Elle aura eu des visites. Justement, je crois me rappeler qu'elle
-reçoit le jeudi. Pourtant elle ne m'aurait pas donné rendez-vous ce
-jour-là si elle avait été d'avance absolument sûre d'y manquer.
-
-La désillusion et le doute faisaient déjà leur petite trouée dans son
-coeur lorsqu'il aperçut Emmeline qui, s'approchant de la croisée comme
-par mégarde, jeta un regard rapide des deux côtés de la rue.
-
-En passant du côté droit au côté gauche, elle distingua Gérald, qui se
-tenait au milieu. Elle avait exprès manqué l'heure afin de s'assurer si
-elle était quitte avec une seule demi-journée d'égarement ou si le
-contrat tenait toujours.
-
-L'appel muet, mais désespéré que lui lança Gérald la convainquit qu'elle
-était loin d'en avoir fini avec lui. Elle pensa:
-
---Il est là. Il n'a qu'à monter, tout raconter, et je suis perdue!
-
-Elle lui fit donc un signe de tête qui signifiait:
-
---Je suis à vous. Patientez seulement quelques minutes.
-
-Il comprit, car elle le vit remonter dans la voiture et repartir à fond
-de train. Il n'y avait plus à s'y tromper: c'était une intrigue qu'elle
-avait nouée, dont les liens se resserreraient sans doute plus
-étroitement tous les jours et qu'il deviendrait à peu près impossible de
-rompre. A l'encontre de la plupart des femmes, mariées ou non, qui se
-font spécialement belles pour aller voir leur amant, elle coiffa le
-premier chapeau venu, endossa son manteau dissimulateur et se jeta à son
-tour dans une voiture qui, sans qu'elle eût rien fait pour en hâter la
-marche, la déposa rue Condorcet.
-
-La chaîne était désormais rivée. Deux et souvent trois fois par semaine,
-elle se rendait aux ordres, sans élan, sans amour, même sans
-coquetterie, presque comme une demoiselle de magasin va à son comptoir.
-La tendresse, parfois délirante, que lui témoignait Gérald lui inspirait
-tout au plus une certaine curiosité. Elle lui savait un gré infini
-d'avoir si vite oublié ses projets de vengeance et de lui payer ainsi en
-dévouement et en caresses le mal dont il avait souffert par elle. Il en
-était arrivé à l'adorer, à ne vivre que d'elle, pour elle, et elle avait
-à peine suivi de ses yeux surpris les progrès de cet envahissement de
-tout un être.
-
-De temps en temps il avait comme un soupçon de l'abîme qui séparait
-cette docilité de l'amour qu'il rêvait; mais comme il était pris
-jusqu'aux moelles, il lui était impossible de s'imaginer que
-l'atmosphère céleste dans laquelle il vivait ne l'eût pas pénétrée un
-peu, elle aussi.
-
-Cependant, il lui soumit un jour cette proposition:
-
---Si je savais que tu vinsses à nos rendez-vous par peur d'une
-dénonciation ou d'un scandale de ma part, j'aimerais mieux me tuer tout
-de suite. De cette façon, tu n'auras plus rien à craindre de moi.
-
-Elle lui répondit en l'embrassant: ce qui la dispensa de toute autre
-explication.
-
-Mais chaque fois qu'elle revenait au domicile légal, elle enlevait sa
-robe comme une tunique de Déjanire et revêtait un peignoir dont la
-fraîcheur la purifiait. Elle se jetait alors sur la petite Albertine et
-l'enlevait dans ses bras, comme si ce talisman eût le pouvoir de la
-protéger.
-
-Au retour de son mari, elle se multipliait pour qu'il trouvât, après ses
-prétendues fatigues oratoires, de bonnes pantoufles bien chaudes, son
-fauteuil tout avancé devant le feu, ou près de la fenêtre, selon les
-variations du thermomètre.
-
-Parfois, elle lui posait sa tête sur l'épaule--comme à l'autre--et le
-dorlotait dans ses bras comme pour lui faire comprendre qu'elle n'était,
-en réalité, qu'à lui et qu'entre les deux son coeur n'avait jamais
-balancé.
-
-Elle savait cent fois plus gré à Albert d'un froid baiser sur le front
-qu'à Gérald de tous les emportements de frénésie amoureuse qu'il lui
-prodiguait sans compter. Celui qui a monté sur les planches, fût-ce une
-fois dans sa vie, garde éternellement, quoi qu'il fasse, l'estampille du
-cabotinage. Celle qui a été courtisane attitrée, fût-ce l'espace d'une
-semaine, conserve de l'amour une formule spéciale qu'aucune circonstance
-ne peut modifier. Gérald était et restait l'homme à qui elle se livrait
-par nécessité, presque par état. Albert était celui à qui elle se
-donnait librement et à qui elle avait toujours le droit de se refuser,
-car elle le savait trop généreux pour la contraindre.
-
-D'ordinaire, c'est pour son amant qu'une adultère conserve les élans qui
-l'ont poussée au mal. C'était à son mari que celle-là les réservait, de
-sorte qu'elle trompait moins Albert avec Gérald que Gérald avec Albert.
-
-Cette aberration du coeur et des sens dura quatre longs mois. On aurait
-dit au peintre que la passion aveuglait:
-
-«Cette femme qui apparaît toujours à l'heure convenue et qui, pour ne
-pas retarder le moment du rendez-vous, conte à ses domestiques les
-histoires les plus invraisemblables: eh bien! elle ne vous a jamais aimé
-une minute», qu'il aurait souri en haussant les épaules et en
-retroussant sa moustache. Il se reposait sur l'attachement de sa belle
-maîtresse, dont les manières et le langage s'étaient si bien identifiés
-avec ceux du plus grand monde. Il n'était presque plus sûr que cette Mme
-Dalombre, dont il avait fait peu à peu son idole, fût réellement la même
-que cette petite fillette effarouchée qu'il avait aperçue dans les
-bas-fonds d'un mauvais lieu. Il n'y avait pourtant aucun doute,
-puisqu'il ne l'aurait pas tenue ainsi à sa discrétion chez lui, si elle
-n'avait pas été préalablement chez les autres; mais l'optique de l'amour
-est pleine de ces aveuglements.
-
-Un jour que la Chambre venait d'apprendre la mort subite d'un
-parlementaire célèbre, la séance avait été levée en signe de deuil.
-Albert rentra chez lui, heureux, non de ce décès imprévu, mais du congé
-que ce douloureux événement lui procurait. On était en juillet, et il
-venait chercher Emmeline pour une promenade au Bois. Elle était déjà
-sortie, quoiqu'il fût à peine trois heures et qu'elle lui racontât
-volontiers qu'elle mettait un temps infini à sa toilette si bien qu'elle
-n'était jamais prête avant quatre heures, quatre heures et demie.
-
-Cette absence le contraria sans que l'aile noire du soupçon effleurât le
-moins du monde sa quiétude; mais, par un de ces hasards que la destinée
-semble tirer tout exprès de son sac, il trouva, dans le courrier que le
-valet de chambre venait de déposer sur sa table de travail, une lettre
-dont l'écriture contournée le frappa à première vue.
-
-Ce billet était court, mais catégorique:
-
- Monsieur le député,
-
- Serait-il possible que l'ambition fût plus forte que l'amour? Vos yeux
- sont tellement occupés à suivre les divers portefeuilles auxquels vous
- aspirez que vous oubliez de regarder ce qui se passe chez vous. Il est
- vrai que c'est surtout quand le loup n'y est pas qu'on se promène dans
- le bois.
-
- Dès que vous avez tourné les talons, monsieur et cher député, la jolie
- Mme Dalombre se jette non dans sa voiture, mais dans une voiture et,
- par une de ces intuitions dont les femmes sont généralement douées,
- elle rentre au logis quelques instants avant que vous y rentriez
- vous-même. Revenez donc un jour un peu plus tôt que d'habitude, et
- demandez-lui d'où elle sort. Mieux encore: faites-la suivre ou
- suivez-la vous-même. Je vous assure que vous en aurez pour votre
- argent.
-
-Comme de juste, aucune signature. Malgré d'évidents efforts
-calligraphiques pour dérouter le destinataire, Albert démêla un air de
-famille entre la forme des majuscules de cet avertissement et celle des
-deux dénonciations anonymes reçues autrefois, à l'hôtel de la rue de
-Berlin, quelque temps après qu'Emmeline y avait été admise comme
-l'enfant de la maison.
-
-Rien ne reste dans la tête comme l'aspect d'une lettre qui nous a
-préoccupé. Albert se sentit tout à fait rassuré en constatant que celle
-qu'il venait de recevoir provenait certainement de la main qui avait
-écrit les deux premières.
-
---Décidément, pensa-t-il, cette pauvre Emmeline a quelque part une
-ennemie qui ne la lâche pas. Et il faut qu'on n'ait pas grand'chose à
-lui reprocher pour que, depuis plus de huit ans, cet avis soit le seul
-qu'on ait cru devoir m'adresser.
-
-Il venait de rejeter le papier sur la table lorsque sa femme rentra.
-
---Il n'est venu personne? demanda-t-elle à la servante qui lui ouvrit la
-porte, car Emmeline était toujours en arrêt.
-
---Non, madame, mais monsieur est là.
-
---Depuis longtemps.
-
---Depuis une demi-heure. Il paraît que la séance a été levée tout de
-suite.
-
-Elle pénétra délibérément dans le cabinet de travail d'Albert et lui
-dit, comme tout étonnée de l'y trouver:
-
---Tiens, tu es là! Figure-toi que je viens de passer à la Chambre pour
-te prendre; j'ai trouvé visage de bois. On m'a dit que la séance avait
-été levée un quart d'heure après qu'elle avait été ouverte. Je revenais
-du _Bon Marché_, où je suis restée une heure à fouiller dans les
-dentelles. Rien de meilleur marché, en effet. C'était tout un solde de
-Chantilly.
-
---J'étais précisément revenu au galop pour t'emmener faire un tour!
-répondit Albert en l'embrassant.
-
---Il n'est que quatre heures et demie, fit-elle. Nous avons encore le
-temps. Prends ton chapeau. Je vais seulement changer de robe. Celle-là
-est d'un lourd!
-
---Non, à cette heure-ci, il y a trop de monde au Bois, répondit Albert.
-Et, reprenant le papier, il ajouta: «Lis-moi un peu la bête de lettre
-que je viens de recevoir.»
-
-Emmeline la dévora d'un seul coup d'oeil. Elle aussi reconnut tout de
-suite l'écriture, mais elle eut l'air de l'étudier quelques minutes pour
-se donner le loisir de se remettre.
-
---Est-ce que cette infamie-là ne te fait pas l'effet de venir de la même
-source que les autres? dit-elle simplement.
-
---C'est ce que j'ai pensé immédiatement, répliqua-t-il. Mais qui diable
-peut te poursuivre encore après tant d'années? Nous n'habitons plus le
-même quartier. Nous menons une tout autre existence.
-
---Il y a des gens si désoeuvrés et si méchants! fit observer Emmeline.
-D'autant que, huit fois sur dix, quand je sors sans toi, j'emmène
-Albertine. L'individu qui a écrit ces niaiseries ne connaît même pas
-notre façon de vivre. D'ailleurs, s'il sait si bien où je vais, pourquoi
-ne te l'indique-t-il pas? Il me semble qu'il serait bien plus ingénieux
-d'attendre que j'y sois pour t'inviter à aller m'y surprendre.
-
---Si cet imbécile a cru me mettre la puce à l'oreille, il s'est bien
-trompé! riposta Albert, en haussant les épaules. Et il déchira la lettre
-en une douzaine de morceaux, qu'il lança dans sa corbeille aux papiers
-inutiles.
-
-Emmeline avait triomphé momentanément de la terrible commotion qu'elle
-avait ressentie à la vue de ce document inattendu. C'était par son
-sang-froid qu'elle s'était sauvée; mais elle avait instantanément
-compris que les révélations encore incomplètes arrivées jusqu'à son mari
-mettaient fin pour jamais aux promenades sur les hauteurs cythéréennes
-de la rue Condorcet.
-
-Du moment où elle était surveillée, elle était prise, et toute la
-confiance dont elle avait saturé Albert n'empêcherait pas le fait brutal
-de s'imposer un jour irréfutablement.
-
-Elle était encore relativement heureuse que la lettre anonyme n'eût pas
-donné d'adresse précise ni fourni de ces détails qu'on n'invente pas et
-qui ouvrent une voie aux plus incrédules. Si même son mari prenait la
-peine de commencer une enquête, il acquerrait bien vite la preuve
-qu'elle n'emmenait jamais Albertine avec elle dans ses sorties, et que
-c'était avec la femme de chambre que la petite allait s'amuser sous les
-arbres des Tuileries ou dans la voiture à chèvres de l'avenue des
-Champs-Élysées.
-
-Mais le péril, d'autant plus inquiétant qu'il lui était impossible d'en
-mesurer l'étendue, résidait dans ce coefficient inconnu qui s'appelait
-l'amour de Gérald. Combien de temps l'attendrait-il sans se manifester
-plus ou moins violemment en constatant qu'elle s'obstinait à ne pas
-revenir? Il l'adorait: elle n'en doutait guère. Mourrait-il de chagrin
-ou provoquerait-il un scandale? La première hypothèse était certainement
-douloureuse. Elle la préférait cependant à la seconde. Car, si l'auteur
-encore ignoré de la lettre que lui avait lue en souriant le candide
-Albert possédait le quart ou même la moitié d'un des secrets de sa vie,
-Gérald les tenait tous, et sa passion exaspérée les laisserait peut-être
-échapper les uns après les autres.
-
-Puis d'où provenait cette dénonciation, qui différait des précédentes en
-ce qu'elle était parfaitement exacte? Elle avait cru remarquer les
-tournures de phrases ironiques et les déguisements dans l'écriture qui
-l'avaient déjà frappée autrefois: mais elle n'était pourtant pas tout à
-fait sûre que les trois lettres partissent d'une seule et même personne.
-
-Ce ne pouvait être de Gustave qui, heureux et maintenant presque riche,
-avait déserté son ancien quartier et n'avait aucun intérêt à troubler
-par quelque algarade le repos qu'il s'était acquis à force
-d'intelligence et de docilité.
-
-Toutes ses questions, restées sans réponse, lui torturaient le cerveau,
-lui serraient l'estomac et la prédisposaient peu à peu à cette maladie
-nerveuse, dont elle s'était vantée vis-à-vis de Gérald pour excuser
-l'étrange attitude qu'elle avait prise à son égard dans les salons de
-l'ambassade de Suède.
-
-Au premier rendez-vous qu'elle manqua, elle passa la moitié de son
-après-midi l'oeil aux carreaux de la rue, tremblant de voir se profiler
-sur le trottoir la silhouette de Gérald affolé. Elle songea à lui
-écrire, mais c'était l'inviter à répondre; et si une déposition orale
-est compromettante, l'exhibition d'une correspondance l'est cent fois
-plus.
-
-Peut-être y avait-il pour elle avantage à lui laisser supposer qu'elle
-avait assez de lui; qu'elle lui en préférait un autre. L'indignation et
-le mépris finiraient par le dégoûter d'elle. Lui annoncer qu'Albert
-savait tout ou était sur le point de tout savoir, rien ne pouvait être
-plus dangereux. Il l'aurait immédiatement clouée par cette proposition
-magnanime:
-
---Partons ensemble pour l'étranger!
-
-Or, comme elle n'avait aucune envie de quitter ceux qu'elle aimait pour
-cet amant qu'elle n'aimait pas, elle lui opposerait un «non!» accentué,
-qui le pousserait probablement aux dernières catastrophes.
-
-
-
-
-XXII
-
-LA VIEILLE FILLE
-
-
-Mlle Brigitte Humbertot avait appris sans étonnement la nouvelle du
-mariage de M. Albert avec la jeune fille que son oncle avait recueillie
-dans des circonstances si romanesques. Dans ses petits calculs de
-dévote, elle avait décidé que cette étrangère était tout bonnement le
-fruit de quelque faute inavouée du vieil armateur et que, conséquemment,
-M. Albert épousait sa cousine.
-
-Elle avait suivi jour par jour les publications et, le matin de la noce,
-avait envoyé sa bonne se mêler à la foule afin de voir sortir la mariée
-de l'hôtel de la rue de Berlin pour se rendre à la mairie avec les
-témoins. La persévérante élève du couvent des Dames Anglaises avait,
-jusqu'à la dernière minute, espéré qu'un incident imprévu démolirait
-cette union qui traversait d'outre en outre des projets depuis si
-longtemps médités.
-
-Elle s'était organisé tout un avenir entre l'oncle, qui avait peu de
-chances de vivre longtemps, et le neveu, que son existence sédentaire,
-aux côtés de son vieux parent, devait prédisposer à se laisser
-circonvenir par la première femme tant soit peu supérieure qui se
-mêlerait à sa vie. Cette supériorité, elle se croyait en droit d'y
-prétendre, et elle attendait tranquillement, dans le salon de madame sa
-mère, qu'une demande officielle vînt la solliciter.
-
-Cette demande, c'était cette petite sauvage qui l'avait reçue. Mlle
-Brigitte se considérait donc comme frustrée d'un bien qui lui
-appartenait, et n'avait été que peu éloignée de poursuivre Emmeline
-devant les tribunaux pour rapt d'un fiancé avec violence, fausses clefs
-et escalade.
-
-La teinte de bas bleuisme qui l'incitait à écrire des lettres anonymes
-plutôt que de renoncer à se manifester littérairement s'était foncée
-d'ambition quasi politique; et lorsque M. Albert Dalombre était revenu à
-Paris membre de l'Assemblée nationale, elle se dit, en dévorant ses
-regrets qui avaient tant de peine à passer:
-
---Moi, j'aurais fait de lui un président de la République!
-
-Et elle se voyait, en remontant le cours de ses rêves déçus, recevant
-les ambassadeurs des puissances étrangères, lançant des invitations sur
-la ville étonnée de son luxe, et laissant raconter discrètement par les
-journaux qu'elle était l'Égérie de son mari, lequel ne signait même pas
-la grâce d'un condamné à mort sans l'avoir consultée; enfin, qu'elle
-était plus présidente que lui n'était président.
-
-Ce monument de gloire auquel elle ajoutait tous les jours un étage
-s'était écroulé, non dans un cataclysme imprévu et grandiose, mais sous
-le souffle d'une enfant, de l'ex-apprentie d'une petite maison de modes.
-Ah! pourquoi le malfaiteur qui l'avait jetée d'un coup-de-poing
-américain le long de la grille de la maison Dalombre ne l'avait-il pas
-assommée sans rémission? Au lieu de la supprimer, il l'avait simplement
-rendue intéressante. Il avait cru la tuer, et il l'avait mise au
-pinacle.
-
-La haine de la demoiselle Humbertot pour Emmeline s'était alimentée de
-ses succès de jolie femme. Quand Brigitte lisait à sa mère des extraits
-des journaux mondains où on qualifiait la femme du député de l'Ain de
-«la belle Mme Dalombre», avec l'énoncé descriptif de ses toilettes, les
-deux femmes verdissaient de jalousie. Emmeline était l'objectif constant
-de tous les agissements, de toutes les réflexions, de toutes les
-coquetteries de Brigitte. Elle n'étrennait pas un chapeau sans se dire,
-en minaudant devant sa glace:
-
---Maintenant, à nous deux, la «belle Mme Dalombre»!
-
-Elle était allée souvent à la Chambre où, dans les premiers mois après
-l'élection de son mari, Emmeline manquait rarement une séance. Les
-Humbertot avaient connu des premières la naissance d'Albertine; l'achat
-du château en province et le retour des deux époux dans la capitale, où
-ils allaient occuper désormais une place en vue.
-
-Mais les années qui avaient embelli et arrondi sa rivale avaient encore
-noirci et séché Brigitte. Il lui était venu des moustaches. Son nez
-s'était pincé, ses sourcils dégénéraient en broussailles et, un beau
-matin, la vieille fille était apparue avec son cortège de frimas.
-
-Naturellement, elle avait cherché et trouvé dans le _Bottin_ l'adresse
-du député Dalombre; et, pour se donner l'amère satisfaction de passer de
-temps en temps sous les fenêtres de l'appartement où il respirait à côté
-d'une autre, elle allait quelquefois assister à la messe ou aux vêpres
-de Sainte-Clotilde. A deux reprises, elle avait croisé dans sa voiture
-Emmeline qui, sortie à pied de chez elle, prenait à cent cinquante pas
-plus loin le premier fiacre qu'elle rencontrait et qui la conduisait à
-l'atelier de Gérald.
-
-Elle à pied, marchant vite, et se retournant de temps à autre comme pour
-regarder si elle n'était pas suivie: c'était plus qu'il n'en fallait
-pour surexciter une curiosité pour qui la surexcitation était l'aliment
-principal.
-
-Les femmes qui ont subi les humiliations et les regrets d'un mariage
-manqué ont la rancune tenace. Pendant quatre jours, elle passa ses
-après-midi à vingt-cinq pas de la maison qu'habitaient les Dalombre,
-blottie au fond d'un fiacre et l'oeil fixé par la lucarne du fond sur la
-porte cochère d'où elle comptait bien voir sortir Emmeline.
-
-En effet, Emmeline très enveloppée et très rapide, s'était élancée dans
-la rue et avait tourné tout à coup à droite en se dirigeant vers le
-quai.
-
---Suivez cette dame! dit Mlle Humbertot à son cocher, en lui désignant
-la jeune femme qui montait vivement dans une des voitures rangées le
-long de la station.
-
-Mais, probablement encouragé par l'appât d'une forte prime, le cocher
-d'Emmeline prit une telle avance sur celui de Brigitte que la poursuite
-s'arrêta, faute d'indices suffisants pour la continuer.
-
-Cependant la dévote ne s'en crut pas moins assez renseignée pour donner
-au mari un de ces bons petits avertissements anonymes qui, s'ils ne font
-pas de mal, ne peuvent pas faire de bien et aident quelquefois, d'une
-façon plus ou moins directe, à la désunion d'un ménage.
-
-Avec un peu plus de patience et un peu moins d'acrimonie, elle eût assez
-facilement connu le mot du rébus; et il est probable que si elle avait
-cru à la culpabilité de son ennemie, elle eût poussé l'enquête à fond.
-Mais elle n'avait aucune base d'accusation sérieuse et n'espérait guère
-que troubler l'eau en jetant une pierre dedans.
-
-D'ailleurs, la plume lui démangeait. Elle ne résista pas à l'envie de
-blesser tout de suite, tant dans son amour que dans son amour-propre,
-celui qui avait eu l'impertinence de la dédaigner, et elle écrivit la
-lettre qui avait fait hausser les épaules à Albert et qui avait écrasé
-Emmeline.
-
-Le martyre interrompu par huit années de bonheur et de quiétude relative
-recommença plus aigu que jamais. Pour comble de complication, les
-vacances de la Chambre s'ouvrirent plus tôt qu'on ne l'avait supposé, et
-son mari la laissait bien rarement seule. Il y avait donc impossibilité
-pour elle à retourner chez Gérald; mais rien ne l'empêchait, lui,
-d'apparaître subitement chez elle.
-
-Elle ne mangeait plus, elle ne dormait plus. Trois fois, de sa fenêtre,
-elle le vit passer devant la maison. Il était tout pâle et tout changé.
-Elle se contenta de joindre les mains en geste de supplication, pour le
-conjurer de s'éloigner.
-
-Il avait, en effet, de quoi pâlir. Son estomac aussi restait fermé et
-ses yeux, comme ceux d'Emmeline, demeuraient perpétuellement ouverts.
-Ses journées et ses nuits se passaient dans l'attente de ces visites,
-qui avaient cessé subitement, sans aucun motif avoué, ni avertissement
-préalable. Elle n'était plus revenue, et voilà! Pas une lettre ne
-l'avait prévenu des résolutions nouvelles qu'elle avait prises. Rien! La
-rupture sèche d'une branche qui se casse et tombe.
-
-Tout dévoré qu'il était par la passion, il n'eut pas un instant le
-soupçon d'une trahison de femme qui, du jour au lendemain, vous quitte
-pour un autre. Il avait ce sentiment qu'elle ne s'était pas donnée par
-dépravation ou par plaisir, et il la devinait peu disposée à courir les
-hasards d'une nouvelle intrigue.
-
-Il s'était alors décidé à aller lui-même aux informations, et, sur les
-vingt pérégrinations qu'il avait risquées de la rue Condorcet à la rue
-de l'Université, il avait eu la chance d'apercevoir deux fois les beaux
-yeux d'Emmeline brillant derrière les carreaux de sa fenêtre fermée.
-
-Leurs deux pâleurs les avaient mutuellement frappés, et le geste
-désespéré qu'elle avait esquissé chaque fois avait convaincu Gérald
-qu'un grave événement les avait ainsi momentanément séparés. Qui savait
-si son mari ne l'avait pas surprise au moment où elle écrivait une
-lettre pour contremander le dernier rendez-vous? C'était ce silence qui
-le désarçonnait. Il aurait préféré quatre pages, qui lui apprissent que
-tout était fini, à ce mutisme qui sentait la mort.
-
-De son côté, il lui avait brouillonné dix lettres qu'il s'écrivait à
-lui-même plutôt qu'à elle et qu'il déchirait successivement, n'osant les
-confier ni à la poste ni à un commissionnaire. Il s'était imaginé qu'il
-la posséderait toujours et il ne savait même pas pourquoi il l'avait
-perdue. Avec toute autre femme, il aurait tenté quelque démarche
-directe, interrogé des concierges, payé des domestiques; mais les
-secrets terrifiants dont elle l'avait fait dépositaire lui imposaient
-une prudence et une réserve qu'il se serait fait un crime de
-transgresser. Une indiscrétion, un mot compromettant qui auraient
-soulevé un coin du voile étaient susceptibles de le déchirer du haut en
-bas. Il ne se considérait seulement pas comme un amant: il se croyait
-encore son complice, bien qu'en réalité il eût été surtout sa victime.
-
-Il s'ingéniait, du matin au soir, à chercher par quelle voie il
-arriverait à recevoir de ses nouvelles. Il eut la pensée de déménager et
-de venir s'installer près d'elle; au besoin dans la même maison, où il
-trouverait bien un logement. Par malheur, M. Dalombre le connaissait de
-vue, puisque c'est le dessin que ce député-artiste lui avait montré qui
-avait si fort contribué à lui faire reconnaître sa femme. Il serait donc
-tenu de le saluer dans l'escalier, et ce voisinage paraîtrait des plus
-suspects.
-
-Il prit alors la résolution que prennent généralement ceux que l'amour
-éprouve: il se décida à voyager pour oublier: ce qui est le plus
-immanquable moyen de continuer à se souvenir.
-
-Il n'y a pas comme les déboires de l'amour pour inviter un homme à se
-retremper dans les joies de la famille. Il fit ses malles ou plus
-exactement sa valise pour la Touraine. Il irait embrasser sa mère et se
-répandrait dans la campagne, flanqué d'un chevalet portatif et d'une
-boîte à couleurs. Ce serait au travail qu'il demanderait secours. Tous
-les artistes vraiment forts s'étaient vengés par quelque chef-d'oeuvre
-des trahisons ou des dédains. Il montrerait qu'il n'était pas plus
-faible qu'un autre.
-
-Plein de ces projets virils, il ne fit qu'un bond de chez lui au guichet
-de la gare d'Orléans, où il prit un ticket pour Tours. Il avait déjà
-choisi son wagon et attendait au bas du marchepied le moment d'y monter
-quand un des hommes du train, ayant crié pour la troisième et dernière
-fois:
-
-«Allons, messieurs, en voiture!» l'idée qu'il allait volontairement
-dérouler tant de kilomètres entre lui et elle lui fit perdre absolument
-contenance. Il ressaisit, dans le filet du compartiment, le sac qu'il y
-avait déjà déposé et, sans chercher à replacer son billet, fût-ce à
-moitié prix, il franchit la grille de la cour du départ et rentra dans
-Paris, qui ne lui avait jamais paru plus attractif et plus séduisant. Il
-avait voulu savoir au juste s'il aurait l'énergie de s'éloigner d'elle.
-Il était sûr maintenant que cette énergie lui manquait. Inutile de
-continuer l'épreuve.
-
-Et puisqu'il avait, cette fois, pris le parti définitif de ne pas
-s'éloigner d'elle, il ne lui restait désormais qu'à essayer de s'en
-approcher. Comme pour se punir d'avoir commis cette tentative de
-séparation, il s'imposa la douce tâche d'aller faire sous ses fenêtres
-une station discrète, mais prolongée. Il ne quitterait son poste que
-quand il l'aurait aperçue glissant le long de la croisée du salon d'où
-peut-être elle l'apercevrait à son tour. Il était environ deux heures de
-l'après-midi. Jusqu'à six heures du soir, il y avait quelque chance pour
-qu'il récoltât cette bonne fortune. Payer un coup d'oeil par quatre
-heures d'attente, c'était le comble du bon marché.
-
-Mais les rideaux restaient immobiles et ne révélaient rien de ce qu'ils
-abritaient sous leurs lambrequins.
-
---Je ne la reverrai donc plus? répétait-il presque tout haut, en
-s'abritant dans un angle de porte qu'il avait adopté et qui lui servait
-de niche.
-
-Tout à coup il vit sortir d'un pied alerte une petite femme de chambre
-qu'il crut reconnaître pour celle qui lui avait ouvert la porte lors de
-sa visite de remerciement après sa mise en liberté. A tout hasard, il la
-suivit, presque décidé à lui demander des nouvelles de sa maîtresse.
-Elle lui en donnerait ou ne lui en donnerait pas. Mais parler l'espace
-de deux minutes et demie à une personne qui voyait Emmeline tous les
-jours et couchait sous les mêmes plafonds qu'elle, c'était là un bonheur
-trop intense pour qu'il le laissât échapper.
-
-Au moment où il était sur le point de la rattraper, car il avait allongé
-le pas, la servante entra chez un pharmacien, devant lequel, à travers
-les vitres, il la vit déployer un papier qui ne pouvait être qu'une
-ordonnance.
-
-«Est-ce qu'elle serait malade?» pensa-t-il, sans songer qu'elle n'était
-pas seule dans l'appartement et qu'on va chez le pharmacien pour acheter
-du vin de quinquina ou de la poudre dentifrice encore plus souvent que
-pour commander une potion.
-
-Mais ce mot: elle est malade! expliquait toute sa conduite. Il entra
-dans la boutique presque immédiatement à la suite de la jeune fille, et
-demanda un petit flacon d'arnica pour un enfant qui venait de se couper
-le doigt assez profondément.
-
-Tandis que le pharmacien appelait un de ses élèves, ne pouvant faire
-face à deux clients qui semblaient également pressés, Gérald eut l'air
-de remarquer subitement la présence de la femme de chambre:
-
---Ah! mademoiselle, fit-il, comme cédant à un mouvement de curiosité
-sympathique, n'êtes-vous pas chez M. Dalombre, le député?
-
---Oui, monsieur, fit la jeune fille.
-
---Est-ce qu'il serait souffrant? reprit-il. Cette ordonnance m'effraye.
-
---Ce n'est pas pour monsieur, c'est pour madame, répondit-elle.
-
---Est-ce possible! Sa charmante femme est malade. Mais ce n'est rien
-probablement, balbutia-t-il en se retenant au comptoir pour ne pas
-faiblir.
-
---Oui, elle ne dort plus du tout, mais plus du tout. Et, toutes les
-nuits, elle a une fièvre! Alors, le médecin est bien obligé de lui faire
-prendre de l'opium. Ça la fait dormir, seulement ça lui donne des
-cauchemars atroces, expliqua la domestique.
-
---Mais... rebalbutia Gérald, le mal n'a rien de sérieux? Elle n'est pas
-alitée, au moins?
-
---Non, il lui est impossible de tenir dans son lit. Elle passe
-maintenant toutes ses nuits assise auprès de la petite.
-
---Ah!... et elle va bien, la petite Albertine? insista Gérald pour bien
-montrer à la fille qu'il n'était pas un étranger pour les Dalombre.
-
---Très bien! Elle pousse comme un chêne.
-
-Il paya sa petite bouteille d'arnica, fit à la femme de chambre un
-bonjour de la tête et reprit à pied le chemin de la rue Condorcet, navré
-de savoir son Emmeline ainsi atteinte, quelque peu consolé cependant en
-songeant que c'était à cette maladie qu'il devait attribuer
-l'interruption des visites qu'elle lui rendait naguère si régulièrement.
-
-Comment serait-elle venue le voir puisqu'elle ne bougeait pas de chez
-elle? Mais, dès qu'elle irait mieux, il était sûr que sa première sortie
-serait pour lui.
-
-
-
-
-XXIII
-
-SPECTRES ET FANTOMES
-
-
-Il est certaines inquiétudes et certains supplices par lesquels les
-forces humaines se refusent à passer deux fois, comme certains voyageurs
-s'avouent enchantés d'avoir fait le tour du monde, mais déclarent qu'ils
-ne le referaient pas. Quand Emmeline s'était vue sur le point de
-recommencer la vie d'angoisse, de tourment perpétuel et de tremblement
-continu à laquelle elle avait été soumise jusqu'à la minute même qui
-avait précédé son mariage, le courage lui manqua pour l'affronter de
-nouveau.
-
-Le dégoût la prit d'une existence toute de terreur et de sueurs froides.
-Maintenant ce n'était plus sa mère qui, bien que morte, comme le
-constatait un acte de décès en apparence parfaitement régulier, pouvait,
-d'une minute à l'autre, se faire annoncer chez son gendre: c'était ce
-Gérald, plus préoccupant avec son amour que d'autres l'avaient été pour
-elle avec leur haine et leur jalousie. La persécution avait changé
-d'objet, mais elle n'en était peut-être que plus dangereuse et plus
-insupportable.
-
-Quand elle l'apercevait faisant l'ours sous ses fenêtres, elle se
-disait, en serrant les poings:
-
---Il est impossible qu'on ne finisse pas par le remarquer. Le malheureux
-veut donc me perdre!
-
-Quand elle n'avait pas vu la tête pâle de Gérald et ses yeux qui se
-creusaient tous les jours, levés vers la fenêtre derrière laquelle elle
-le guettait:
-
---Que machine-t-il en ce moment, se demandait-elle et pourquoi n'est-il
-pas à son poste comme il y était hier?
-
-Elle finit par tomber en proie à cette espèce de fièvre qui s'empare du
-condamné à mort, le tord comme un arbuste déraciné, le mine, le dessèche
-et le tuerait fatalement si la grâce ou l'échafaud ne venait le fixer un
-matin sur son sort. Emmeline, elle, n'avait même pas la ressource de
-calculer les jours qui lui restaient à espérer ou à craindre. L'éclat
-qu'elle redoutait pouvait se produire aussi bien dans un an que dans
-huit jours, que demain, que tout à l'heure.
-
-D'autant qu'il n'y a pas plus d'heure pour les amants que pour les
-braves et qu'il n'y aurait eu rien de surprenant à ce que Gérald surgît
-dans la journée, le soir ou même au milieu de la nuit. Elle en était
-arrivée à écouter et à essayer de reconnaître les pas de ceux qui
-marchaient dans l'antichambre.
-
-Cette incessante tension des nerfs du cerveau l'abattit un jour comme
-d'un coup de masse. Son pouls se mit à battre la chamade, et elle
-n'osait donner l'essor aux trépidations de son coeur, comme si leur
-impétuosité constituait de sa part un demi-aveu.
-
-Elle s'alitait, puis se levait, puis restait des journées affalée dans
-un fauteuil, d'où elle sortait subitement pour se promener pendant des
-demi-heures à travers la salle à manger, les chambres à coucher et le
-salon. Elle cherchait le sommeil par ce système ambulatoire et ne
-trouvait que la fatigue. Elle maigrit au point que ses yeux reprirent et
-au delà les dimensions démesurées qui avaient tant étonné Gérald lors de
-leur première rencontre.
-
-Tout ce que ses études médicales permirent au docteur qu'Albert,
-sérieusement effrayé, appela en consultation, ce fut de constater que la
-malade avait la fièvre qui augmentait au prorata des nuits passées sans
-dormir. On eut alors recours à l'opium, sans songer que le pseudo-repos
-qu'il procure n'est qu'une variété de l'agitation. C'était pour la
-préparation d'une de ces potions soi-disant calmantes que la femme de
-chambre avait couru chez le pharmacien où le peintre l'avait interrogée.
-
-A son retour auprès de sa maîtresse, la jeune fille ne manqua pas de lui
-faire part de la rencontre qu'elle venait de faire d'un grand monsieur
-qui lui avait demandé tout à fait gentiment des nouvelles de Monsieur et
-de Madame. Il avait paru bien affligé en apprenant que Madame était
-souffrante, et il était sorti tout triste de chez le pharmacien.
-
-Ce racontar fit perdre à peu près complètement la tête à Emmeline, en ce
-moment sous le coup d'un accès intermittent qui faisait son apparition
-tous les deux jours vers les quatre heures:
-
---Que je sois malade ou non, en quoi ça le regarde-t-il? s'écria-t-elle
-d'une voix qui épouvanta sa femme de chambre.
-
-Et aussitôt, revenant au calme, elle demanda si ce monsieur n'était pas
-le jeune homme brun, avec des cheveux très longs, qui était venu leur
-rendre visite, il y avait déjà bien longtemps: sept ou huit mois
-peut-être; un peintre, à qui elle avait eu un instant l'intention de
-commander son portrait.
-
---Parfaitement! fit la fille, je le reconnais maintenant. C'est moi qui
-lui ai ouvert. Je me disais aussi, tout à l'heure: cet homme-là ne peut
-être qu'un artiste.
-
---Il suit mes domestiques dans les magasins, pensa Emmeline: il doit
-être résolu à tout tenter pour me revoir. Il faut m'attendre à tous les
-scandales.
-
-Et, dans sa surexcitation maladive, elle crut plusieurs fois entendre la
-porte de sa chambre à coucher s'ouvrir et le voir entrer en se dirigeant
-vers elle, un sourire de défi sur les lèvres.
-
-La nuit qui suivit fut un long délire. Toute la maison resta debout de
-minuit à six heures du matin. Emmeline poussait des cris en réclamant
-Albertine, qui dormait de tout son coeur et qu'on n'osait pas réveiller.
-A un moment, Albert fut obligé de tenir les bras à sa femme qui les
-projetait contre le mur, au risque de se les briser.
-
-Sans demander l'assistance de personne, elle sautait précipitamment de
-son lit sur le parquet et allait coller son front aux carreaux.
-
---C'est une fièvre chaude! dit le médecin. Ne la laissez pas ouvrir une
-fenêtre. Elle serait capable de se précipiter dans la rue.
-
-La prostration qui suivit cet orage n'était guère moins effrayante, son
-organisation cérébrale pouvant céder sous la pression qui semblait
-l'écraser.
-
---Pourvu qu'elle ne devienne pas folle, se disait Albert, qui la
-regardait passer d'une exaltation inexplicable à un affaissement tout
-aussi peu motivé. Puis, elle soulevait de ces questions comme n'en
-posent que les moribonds. Elle lui prenait tout à coup la main entre les
-deux siennes et lui demandait:
-
---N'est-ce pas que tu ne m'en veux point? N'est-ce pas que tu n'as
-jamais eu à te plaindre de moi?
-
-Il lui répondit invariablement:
-
---Mais non! Mais tu sais bien que tu es le bonheur de ma vie. Où
-aurais-je pu rencontrer une femme plus douce, plus aimante et plus
-fidèle?
-
-Alors, c'étaient des ruisseaux de larmes qu'elle ne prenait même plus la
-peine d'essuyer et qui coulaient de ses yeux, tous les jours plus creux
-et tous les jours plus grands.
-
-Le moindre bruit lui causait des tressautements tels qu'on fut obligé
-d'arrêter les pendules. Elle ne toussait pas: le mal ne venait donc pas
-de la poitrine. Aucun organe ne paraissait lésé sérieusement, et
-pourtant l'affaiblissement progressait presque d'heure en heure. Le
-reportage de la petite femme de chambre semblait avoir achevé l'oeuvre
-de destruction. Cinq docteurs se réunirent, comme une sorte de
-commission des grâces, pour statuer sur le sort de celle dont on leur
-soumettait le dossier. L'un conclut à l'anémie poussée à ses extrêmes
-limites; un autre parla de consomption. Mais comme pour l'anémie, on
-ordonne des biftecks saignants et que Mme Dalombre en était à repousser
-même un oeuf à la coque; comme, d'autre part, la consomption est une
-affection toute morale, et que les médecins ont déjà la plus grande
-peine à se débrouiller dans les affections physiques, l'échange d'idées
-qui s'opéra entre ces cinq lumières aboutit au néant.
-
-Un des savants consultés donna cependant le conseil de faire changer
-d'air à la malade. Elle adopta volontiers le projet d'aller s'installer
-dans leur château des environs de Nantua. Elle se remettrait à force de
-promenades dans les bois et d'excursions dans les montagnes. Seulement,
-quand les malles furent faites et qu'elle essaya de se tenir debout
-l'espace d'un quart d'heure, pour passer une robe et coiffer un chapeau,
-ses jambes et sa tête la trahirent, si bien qu'elle s'évanouit dans les
-bras de sa femme de chambre et qu'on dut tout décommander.
-
-Un matin, le médecin de la maison constata que le pouls battait moins
-violemment. Il crut d'abord que la fièvre diminuait, mais il s'aperçut
-bientôt que ce qui diminuait, c'étaient les forces. Il prit sur lui
-d'avertir le mari:
-
---Mme Dalombre est certainement en danger, lui avoua-t-il, j'ai peur que
-d'un jour à l'autre elle ne me passe entre les mains.
-
-Et, après avoir rédigé des ordonnances pour la faire dormir, il en
-composait maintenant pour la tenir éveillée. Le pharmacien, dont le
-magasin était à quelques pas de la maison des Dalombre était ainsi tenu
-au courant de la marche du mal; et Gérald, qui, ne sachant à quels
-renseignements se vouer, avait fini par se lier tant soit peu avec lui
-au point de lui proposer de lui faire son portrait, venait tous les
-jours et même deux fois par jour aux informations.
-
-Il pouvait juger de l'état du malade d'après la potion prescrite.
-
---Est-ce que ça empire? demandait-il.
-
---Ça va de plus en plus mal, répondait le patron.
-
-Gérald essayait alors de deviser un instant de choses et d'autres; puis
-il sortait et courait s'enfermer dans son atelier pour sangloter à son
-aise.
-
---Ah çà! est-ce qu'elle va mourir sans que je l'aie revue? se disait-il.
-Je suis une brute. Il y a déjà longtemps que j'aurais dû imaginer un
-moyen de me rapprocher d'elle.
-
-Et il cherchait, rêvant de se présenter sous le premier prétexte qui, du
-moins, lui servirait à l'entrevoir un instant. Malheureusement, une
-femme alitée ne se montre pas à tout le monde. En outre, il était connu
-de M. Dalombre ainsi que des gens de la maison, puisqu'il y était déjà
-venu. Tout ce que les convenances lui permettaient, c'était de prendre
-chez le concierge des nouvelles de sa locataire. Car, à moins de
-s'habiller en ramoneur pour dissimuler son identité, il n'avait aucun
-motif plausible pour se mêler d'une façon quelconque à la vie ou même à
-la mort de gens avec lesquels il n'avait eu que des rapports si courts
-et si momentanés.
-
-Lui qui, pendant plus de six mois, avait eu à sa discrétion cette femme
-charmante, il était le dernier à savoir jusqu'où on pouvait espérer. Il
-lui fallait pour attraper au vol un mot rassurant ou malheureux, rôder
-dans la rue pendant des demi-journées, interroger les fournisseurs, lui
-qui aurait tout donné pour être autorisé à passer les nuits à son
-chevet, à la soigner à genoux, à lui servir d'esclave et de
-garde-malade.
-
---Je suis sûr que je la sauverais! pensait-il.
-
-Un jour, vers trois heures, il remarqua, en passant sous les fenêtres,
-un grand mouvement d'allées et venues dans l'appartement; et comme il
-s'était arrêté pour tâcher de découvrir les motifs de cette agitation,
-il se rencontra avec la petite femme de chambre qui, tout en courant,
-lui jeta ces mots:
-
---Je vais chercher le médecin, Madame se meurt!
-
-
-
-
-XXIV
-
-LE DERNIER MOT
-
-
-A ce cri funèbre, il se jeta furieusement dans l'escalier de la maison,
-sans se demander ce qu'il allait y faire, mais résolu à la revoir
-vivante ou morte et décidé, au prix des plus gros mensonges, à pénétrer
-jusqu'à elle. Une morte ou une mourante n'est plus ni à sa famille ni à
-son mari: elle est à tous ceux que la pitié et le respect invitent à
-venir la saluer. Il entrerait. Il raconterait tout ce qui lui passerait
-par la tête, après quoi on verrait bien.
-
-Sur le palier, il hésita; puis, au lieu d'un coup de sonnette timide, il
-en fit retentir un formidable et impérieux: celui de quelqu'un dont les
-communications réclament l'urgence.
-
-Sans adresser la parole au domestique qui lui ouvrit la porte, il
-traversa la salle à manger, puis le salon désert et ne s'arrêta que dans
-la chambre à coucher même où il eut un mouvement de recul devant la face
-jaunâtre, estompée de bistre, dont la blancheur des oreillers faisait
-ressortir les tons de cire.
-
-Quoi! c'était là cette femme hier encore ruisselante de fraîcheur et de
-santé! Tout le personnel de la maison était rangé en demi-cercle autour
-du lit de la mourante qu'Albert, les deux mains retombant l'une sur
-l'autre, regardait avec un désespoir effaré. Il tourna à peine la tête à
-l'entrée de Gérald, qu'il parut d'abord ne pas reconnaître:
-
---J'ai rencontré la femme de chambre, dit le peintre. Elle m'a prié de
-venir vous dire tout de suite que si le docteur était absent, elle en
-ramènerait un autre; vous m'avez rendu, madame Dalombre et vous,
-monsieur, un service qui m'autorise peut-être à venir vous offrir mon
-aide dans cette circonstance si douloureuse. Disposez de moi, monsieur,
-je vous en prie. Que puis-je faire pour vous?
-
---Rien, car il n'y a plus rien à faire maintenant! répondit Albert avec
-des sanglots et en lui montrant sa femme qui regardait tout ce monde
-d'un oeil déjà vitrifié par la mort.
-
-Ce regard décoloré s'arrêta un instant sur Gérald, qui suffoquait et
-serrait les dents pour arrêter au passage l'explosion de sa douleur. Il
-s'approcha d'elle et lui saisit presque brusquement la main, qui sortait
-longue et fluette de la manche de sa camisole de batiste.
-
---Le pouls est encore vigoureux, fit-il, en pressant, dans un suprême
-adieu, ce bras où il avait si souvent promené ses baisers du poignet à
-l'épaule. Et il ajouta, comme s'il s'était agi d'une simple
-constatation: «Il y a encore de l'espoir».
-
-Elle répondit à ces marques d'une tendresse désormais sans danger par un
-long soupir, qu'il prit pour l'expression d'un regret et qui n'était
-peut-être qu'un soupir de soulagement.
-
---Et ce médecin qui n'arrive pas! répétait Albert.
-
---Voulez-vous que j'aille le chercher moi-même? proposa Gérald, tout
-prêt d'éclater, et saisissant cette occasion de dérober les déchirements
-de son coeur aux commentaires qu'ils auraient probablement provoqués.
-
-Mais comme il gagnait la porte de la chambre à coucher, il s'y rencontra
-avec le docteur qui accourait sur un mot laissé par la femme de chambre
-et qu'il avait trouvé en rentrant chez lui.
-
-Il saisit, comme l'avait fait Gérald, la main de sa cliente; mais son
-diagnostic fut tout autre:
-
---La vie s'en va à chaque pulsation, dit-il tout bas à Albert.
-Donnez-lui son enfant à embrasser. Il n'est que temps.
-
-On souleva la petite Albertine à la hauteur de sa mère, sur laquelle on
-la pencha. Emmeline, ayant reçu son baiser, eut encore la force de le
-lui rendre. Elle eut même un sourire qui semblait dire à l'enfant tout
-en larmes:
-
---Console-toi. Je suis, en somme, moins malheureuse qu'on ne le suppose.
-
---Mais, s'écria Albert en s'arrachant les cheveux, c'est épouvantable!
-Perdre cette créature adorable et ne pas seulement savoir de quelle
-maladie elle meurt!
-
---Elle succombe, essaya d'expliquer le médecin, à une de ces fièvres
-lentes qu'elle aura sans doute contractée au bord de quelque marécage ou
-de quelque lac malsain. C'est ce que nous appelons généralement la
-fièvre paludéenne ou des Marais-Pontins, et qui, à certaines époques,
-fait tant de victimes dans la campagne romaine.
-
---Oui, oui, murmura Emmeline, qui sembla se réveiller: c'est la
-_mal'aria_.
-
-Gérald, seul, entendit et comprit le mot qui fut le dernier. A partir de
-ce moment, elle tomba en syncope et n'en sortit que pour entrer en
-agonie. Vers trois heures du matin, le coup de sonnette du médecin, qui
-revenait pour la huitième fois, sembla la tirer de sa torpeur. Elle eut
-l'air d'écouter en levant tant soit peu la tête. Puis, elle la laissa
-retomber lourdement sur le traversin et expira presque aussitôt.
-
-Gérald réclama d'Albert l'honneur de passer avec lui le reste de la nuit
-à veiller la morte. Les domestiques, exténués depuis ces huit derniers
-jours, allèrent se coucher les uns après les autres, et les deux hommes
-restés seuls échangèrent leurs tristesses. Gérald, de peur de montrer à
-quel point il était inconsolable, essayait de consoler Albert.
-
---Oui, je sais, ripostait celui-ci, s'efforçant de se «faire une
-raison»; je suis jeune, j'ai une situation politique, je rencontrerai
-probablement beaucoup de femmes qui ne demanderont pas mieux que de me
-faire oublier ma pauvre et chère Emmeline. Mais où en trouverai-je une
-que je pourrai jamais comparer à cet ange, dont la vie a été toute de
-chasteté, de sincérité, de droiture et de dévouement? Ah! monsieur,
-c'est presque un malheur d'avoir connu ainsi la perfection.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES CHAPITRES
-
-
- Pages.
- I. Au Perroquet bleu 1
- II. La Maison sans père 18
- III. L'Amant de la mère 28
- IV. A tout venant 43
- V. L'Enquête 50
- VI. Les premiers jours de bonheur 68
- VII. Élève des congréganistes 76
- VIII. Manoeuvres à l'intérieur 88
- IX. Le Paralysé 100
- X. La Fiancée récalcitrante 113
- XI. La Famille de la mariée 144
- XII. Anxiétés 159
- XIII. La Mère 170
- XIV. Le Fantôme 187
- XV. Le Complot 205
- XVI. A la prison 222
- XVII. Constatation 232
- XVIII. La Libératrice 240
- XIX. En Liberté 252
- XX. Bonheur de se revoir 262
- XXI. La Maîtresse sans amour 285
- XXII. La Vieille Fille 296
- XXIII. Spectres et Fantômes 306
- XXIV. Le Dernier Mot 313
-
-
-
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-
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-Au Coin d'un bois, 1 vol., par CAMILLE DEBANS.
-
-Le Docteur Hatt, 1 vol., par PAUL AVENEL.
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-Mirage, 1 vol., par RIOUX DE MAILLOU.
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-La Grande Babylone, 1 vol., par EDGAR MONTEIL.
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-Les Gaietés de l'Année (1re année), 1 vol., par GROSCLAUDE, avec 80
-dessins de CARAN D'ACHE.
-
-Les Gaietés de l'Année (2e année), 1 vol., par GROSCLAUDE, avec 120
-dessins de CARAN D'ACHE.
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-Peur de la vie, 1 vol., par CHARLES RICHARD.
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-La Mal'aria, 1 vol., par HENRI ROCHEFORT.
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-Mademoiselle, 1 vol., par ÉDOUARD CADOL.
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-Richard Wagner et le Drame contemporain, 1 vol., par ALFRED ERNST,
-introduction par L. DE FOURCAUD.
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-Lydie, 1 vol., par HENRI LAVEDAN.
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