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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: L'image - -Author: Émile Pouvillon - -Release Date: December 22, 2020 [eBook #64086] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IMAGE *** - - - - - - ÉMILE POUVILLON - - L'IMAGE - - - PARIS - PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR - 28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis - - 1897 - Tous droits réservés. - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - Nouvelles réalistes. - Césette. - L'Innocent. - Jean-de-Jeaune. - Chante-Pleure. - Les Antibel. - Petites âmes. - Bernadette de Lourdes. - Pays et paysages. - Mademoiselle Clémence. - - -Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays -y compris la Suède et la Norvège. - -S'adresser pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, éditeur, 28 _bis_, rue de -Richelieu, Paris. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ A PART - -DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE - -NUMÉROTÉS A LA PRESSE - - - - -A - -MAURICE BEAUBOURG - - - - -L'IMAGE - - - - -I - - -Ce fut à Argelès, à l'hôtel de France, où il dînait ce soir-là, invité -par mon voisin le garde général, que je rencontrai André Lavernose. - -Le repas finissait, la salle autour de nous se vidait peu à peu. Sur un -air de harpe lointain, un concert d'ambulants qui montait affaibli de -l'extrémité de la rue, défilaient les longues Anglaises à tête -chevaline, les clergymens onctueux et boutonnés, les alpinistes -désinvoltes et barbus, les vieux messieurs bedonnants à la joue laquée -de vermillon, les valétudinaires en deuil de leur estomac: tout le -baragouin et le discord cosmopolites. Ils passaient, les yeux allumés du -feu des nourritures, du frôlement des flirts, de tout ce bas lyrisme que -suggère la vie des eaux. - -Nous nous attardions cependant, à notre coin de table, à discuter une -menue question d'archéologie locale. La statue de la Vierge Mère en bois -doré qu'on voit dans l'église romane de Saint-Savin, nichée au-dessus du -sarcophage du grand ermite, est-elle contemporaine de l'église ou, plus -ancienne, a-t-elle été, comme le veut la tradition, rapportée de quelque -basilique d'Orient à l'époque des croisades? - -Les avis étaient partagés. Du haut de sa fraise en dentelle mi-partie -blanche et noire, ma voisine de gauche, miss Héléna, une esthète de -Dublin retour de Florence, tenait pour l'origine la plus reculée. La -dureté triste de l'expression, la raideur géométrique de la forme le -disaient suffisamment. Le roman n'avait pas au même degré ce quelque -chose de massif, d'impérieux et d'abstrait qui est la caractéristique de -Byzance. La tradition d'ailleurs l'attestait, et la tradition... - ---La tradition a bon dos, ripostait le garde général; mais on lui en -donne quelquefois un peu trop lourd à porter... Qu'en pensez-vous, -Lavernose? - -L'interpellé se tourna vers nous. C'était, non pas peut-être tel que je -le vis ce soir-là, mais tel qu'il m'apparaît maintenant résumé dans le -souvenir, une figure encore jeune, à peine flétrie, d'homme de quarante -ans: une physionomie rompue, nuancée, mobile, des yeux d'enfant étonnés, -avides de spectacles, une bouche indulgente et lasse de sceptique... - -Argelésien et archéologue, ainsi que nous présentait le garde général, -Lavernose avait double qualité pour conclure. Il s'en défendit d'abord. -Pourquoi ne pas laisser à la statue le bénéfice du doute, le mystère de -son origine comme un charme de plus à sa beauté un peu fruste? Cependant -il tenait pour la date la plus récente. Et il nous donnait ses raisons. -Plus qu'ailleurs peut-être, en ces provinces reculées, loin des centres -d'art, des modèles et des maîtres, les styles avaient été lents à -évoluer. Et il fallait tenir compte aussi de la rudesse de la race -pyrénéenne, de ce qu'elle avait pu ajouter à la dureté du type. Quelque -naïf ouvrier, un compagnon passant, qui sait? un menuisier de village se -haussant pour un jour à une volonté d'art, s'était évertué à sculpter -cette souche de tilleul, et la raideur de l'image était bien dans son -idée, mais elle était aussi dans ses doigts, byzantins sans le -vouloir... - -A l'appui de sa thèse, l'archéologue citait le cas d'une sainte Vierge -destinée au maître-autel de l'église de Vidalos. Le travail, ainsi qu'il -résultait d'un vieux livre de comptes, avait été fait en plein XVIe -siècle, et à voir la gaucherie naïve et la lourdeur hiératique de -l'image, on l'aurait dit d'un gothique commençant... - ---Vous pourrez vous en convaincre quand vous passerez à Vidalos, ajouta -M. Lavernose en s'adressant à moi. Mais la course est longue et l'église -médiocre; si la photographie de la Vierge peut vous suffire, je serai -heureux de vous la montrer... - ---Et tant d'autres belles choses avec... un vrai musée, soulignait le -garde général. - -Mais l'archéologue se récriait. - ---Un musée! quatre ou cinq morceaux de sculpture, un lot de vieilles -ferrailles et des faïences dont quelques-unes ont eu des malheurs! Non; -le seul intérêt de ces petites choses pyrénéennes est de raconter les -déformations des styles à travers le goût et l'imagination d'une -province. Mais il faut avoir bien du temps à perdre pour s'appliquer à -ces minuties. - -Je le constatai dès le lendemain; André Lavernose avait raison d'être -modeste pour ses bibelots: cuivres, bois sculptés, orfèvrerie, il n'en -aurait pas tiré deux cents louis à l'Hôtel des Ventes. Un reliquaire en -étain excepté, d'un travail gothique assez rare, et encore un fragment -de vitrail antérieur aux vitraux de la cathédrale d'Auch, une merveille -où des anges longs vêtus pinçaient du luth en des attitudes alanguies, -avec des mignardises de doigté d'une grâce presque japonaise, on ne -voyait là que des objets de petite élégance, de décoration pauvre, des -meubles ou des ustensiles d'usage, plutôt que d'apparat. Leur mérite -était d'être en place, pas étalés, en accord intime avec l'honnêteté -sommeillante et l'aisance discrète du logis où ils semblaient avoir -toujours vécu. - -C'était, ce logis, une des maisons les plus anciennes d'Argelès: une -façade de plain-pied avec la Grande-Place, l'autre en suspens sur la -vallée, légère celle-là, avec ses galeries de bois à chaque étage et son -jardinet en terrasse bâti sur les anciens remparts, qui portaient encore -à chaque angle des amorces de tourelles... Là fleurissaient, sous la -garde sévère des buis taillés, les fleurs d'autrefois, les lis, les -tournesols, les coquelourdes... Détail précieux, les mêmes fleurs -avaient servi de motifs aux tailleurs de pierre et aux sculpteurs sur -bois qui avaient travaillé à édifier ou à meubler la maison. Le lis -simplifié, presque végétal, s'érigeait en relief sur le tympan en marbre -bleu de la porte d'entrée; il s'épanouissait en écusson au centre des -cheminées en vieux chêne, il s'étirait aminci aux portes des bahuts... -Et c'était partout, amplifiant la majesté Louis quatorzième, -entortillant en de plus compliquées et plus mousseuses volutes les -élégances du temps de Louis XV, je ne sais quelle invention -particulière, un goût plus fastueux où passait, franchissant la -frontière, le souffle héroïque et galant de l'Espagne. - -André Lavernose me faisait toucher du doigt ces provincialismes; il -m'initiait d'un mot, d'un geste, à son esthétique pyrénéenne. Sans -grande érudition, avec des dessous de lecture assez minces, il avait -cependant des chemins à lui, des raccourcis imprévus ou des circuits de -paresseux qui allaient vers la beauté. De système, peu ou point; mais -des intuitions, des concordances, découvertes par un regard plus -patient, plus amoureux, fixé sur les spectacles quotidiens. - -Comment, par quelle cristallisation, les lignes, les couleurs d'un -paysage entrent-elles dans l'imagination d'une race, et de là dans la -forme de ses meubles, effilant les lignes d'une gargoulette, contournant -le pied d'une table? un album devant lui, chargé de dessins et de notes, -avec quelquefois une fleur de montagne séchée entre les pages, M. -Lavernose me dévoilait ce mystère. Ses explications étaient ingénieuses -et naïves tout ensemble; mais la passion qu'il mettait à la développer -suppléait aux lacunes de son esthétique. Rien qu'à sa façon de faire -sonner les noms de son pays, ces noms d'or ou de cristal: Luz, Isaby, -Bergonz, Boô-Silhen, on sentait que ces syllabes magiques ouvraient pour -lui comme des portiques de bonheur. - ---Comme vous les aimez vos Pyrénées, lui dis-je, et comme vous les -connaissez! Vous n'avez pas dû les quitter souvent... - ---Une seule fois, mais peu s'en est fallu que ce ne fût pour toujours... - -Il me parlait penché à la fenêtre, le visage tourné vers la vallée -crépusculaire où fumaient déjà les premiers brouillards d'automne. Ses -yeux tout à coup se voilèrent et il demeura un moment immobile, visité -par le souvenir. - - - - -II - - -André Lavernose m'avait attiré dès le premier jour. Une sympathie se -dégageait pour moi de cette âme de sous-préfecture, un peu pâle et -résignée, mais qu'on sentait supérieure à ses limites. Avec la facilité -que donne la vie désoeuvrée des eaux, nous eûmes bientôt fait de lier -connaissance. Il ne se passait guère de jours qu'on ne nous vît ensemble -devisant sur la galerie de sa maison,--et en face de nous alors, le -spectacle de l'ombre déclinante sur les pelouses du Davantaïgue,--ou, -bâton en main, gravissant les pentes ombragées, les herbages rocheux de -Saint-Savin ou de Balandrau. - -Septembre cette année-là finissait en beauté dans la montagne. A des -matins d'argent, ruisselants de soleil et de brume, succédaient des -après-midi en or, noyés de ces rayons tièdes, épais, languissants, qui -sont comme les dernières caresses de l'automne. Les bruyères roussies -par la gelée aurorale mettaient déjà leur pourpre au sommet du -Davantaïgue, et dans l'air saturé d'humidité, à travers le vide des -futaies à demi dépouillées, le galoubet des pâtres, les sonnailles des -troupeaux tintaient plus longuement, vibraient d'un son délicat et -attendri. - -Quand ses occupations d'agriculteur lui avaient pris sa journée, André -Lavernose venait me chercher le soir à la sortie de la table d'hôte. On -bavardait un moment, debout sur le seuil, parmi les groupes de robes -claires agitées et minaudantes. Puis mes voisins de table, le garde -général et le percepteur, nous quittaient, remontaient la rue vers la -béatitude du domino quotidien, et nous descendions, mon nouvel ami et -moi, vers la solitude de la route qui va, coupant les prairies et les -blés noirs, d'Argelès à Pierrefitte. - -Bientôt les maisons s'espaçaient; les noires cascades de sapins qui -voilent le château d'Ourroust s'abîmaient dans la nuit, puis c'était la -sous-préfecture moisie dans l'obscurité des acacias-boules. La -grand'route ensuite. Des peupliers la bordaient, et entre leurs cloisons -légères, frissonnantes, un peu de ciel pâle reculait, barré au fond par -la noire pyramide du pic de Soulom. - -Nous avancions, et à mesure que nous nous enfoncions dans la vallée, la -fraîcheur de l'herbe nous gagnait; des vapeurs flottaient au-dessus des -prés bordés d'eaux vives dont la musique rapide rythmait, pressait notre -marche. Mais bientôt une voix plus puissante couvrait leur gazouillement -enfantin. C'était la plainte, plus émouvante dans le silence nocturne, -du gave d'Arrens, une voix de supplice, de révolte, de fuite éperdue et -furieuse... Penchés sur le pont, nous regardions s'en aller cette eau -malheureuse. Sans un reflet, sans un regard, assourdie au fracas de sa -course, elle se précipitait gémissante sous ses voiles épars, comme -uniquement attentive à sa destinée, indifférente à ses rivages. - -Cette rencontre était l'événement de notre promenade. Après le pont, la -voix s'affaiblissait; nous retrouvions la paix endormie de l'herbage. -Avec la nuit vite tombée, la route s'esseulait, plus mince entre les -montagnes plus hautes. De très loin, nous entendions venir les voitures -attardées à la descente de Cauterets sur Lourdes. Le tintement des -grelots nous avertissait; puis brusquement, dans le jet de clarté des -lanternes, des figures de voyageurs, de voyageuses apparaissaient: faces -inquiètes de malades racontant les déceptions du traitement thermal, -attitudes abandonnées de jeunes ménages en voyage. Quelquefois c'était, -venant vers nous, un piétinement sourd comme un bruit d'eau roulant sur -une pente: la rumeur s'enflait, et à un tournant de la route, une ramade -de brebis nous enveloppait tout à coup. Les sonnailles tintaient, -l'odeur âcre du suint nous montait à la gorge, et pendant des minutes, -la rivière des toisons coulait à flots égaux et pressés; des bêlements -d'agneaux planaient au-dessus, en plainte douce, continue, sanglotante. -Puis tout s'en allait. Pareille à un orage en fuite, la nuée blanche -disparaissait avec le bruit adouci des sonnailles et les bêlements, -comme des soupirs légers exhalés vers la nuit... - - - - -III - - -Au cours de ces promenades du soir, plus recueillies, plus invitantes à -l'intime, je connus tout à fait André Lavernose. Timide en commençant, -défiant peut-être, déshabitué par un trop long silence de faire parler -sa pensée, il finit par laisser aller vers moi le trop-plein d'une vie -intérieure jusque-là contenue, obscure à elle-même, et qui ne demandait -qu'à se répandre. Ses idées, ses sentiments, sa vie, peu à peu, il me -révéla tout. - -Il était né à quelques lieues d'Argelès, au village de Marsous, un des -derniers de la vallée d'Azun, une bourgade sévère, au bord d'un jeune -gave, entre des herbages ingénus. Là, dans ce creux si vite empli par -l'ombre des géants voisins, au plein air de la prairie, le long du gave, -André avait eu des années de béatitude profonde: des étés lumineux, -battus du vent, arrosés de soleil dans la compagnie des pâtres aux yeux -clairs, sculpteurs de jattes et presseurs de fromages, et des hivernages -recueillis, dans la maison close, avec la douceur de la veillée, la -clarté dansante des résines sur les visages, et les récits naïfs débités -brin à brin, en même temps que la laine, par les machinales filandières. - -Peu s'en était fallu que cette vie ne fût pour toujours la sienne. -C'était au moins celle que les Lavernose avaient menée avant lui. Les -plus importants du pays, presque riches, ils étaient restés longtemps -pareils aux autres, parqués volontairement dans le même horizon. Le père -d'André cependant avait dévié de la tradition. De complexion moins -robuste, de goûts plus raffinés que ses ascendants, il s'était -embourgeoisé quelque peu; le premier de sa race, il avait endossé la -redingote le dimanche, il s'était abonné à un journal. Le catéchisme et -l'almanach ne le contentaient pas; il achetait des livres aux -colporteurs, les récitait, les commentait à la veillée. Sa tête -travaillait, il faisait des calculs pour les irrigations, tirait des -plans, parlait tout seul le long des chemins. Il eut une maladie de foie -qu'il s'avisa de traiter à sa façon, d'après un manuel de médecine -pratique. Il mourut, et cette mort fut pour André la fin de bien des -choses. Sa bonne femme de mère, une montagnarde tout unie, toute simple, -avait abdiqué dès la première heure aux mains du tuteur, un prêtre, un -curé de campagne autoritaire et ambitieux. Sans délai, sans appel, ce -nouveau maître avait décidé de l'avenir de l'orphelin. Ce n'était pas -assez pour le fils unique, pour l'héritier présomptif des Lavernose, de -recevoir les leçons du régent de Marsous; il quitterait l'école pour le -collège, il prendrait ses grades; il étudierait à Toulouse pour être -avocat ou médecin. - -Et ce fut l'exil, les années grises du pensionnat, la sévérité des murs, -la dureté des âmes, l'indifférence ou l'hostilité, autour du nouveau, -des êtres et des choses. A Argelès d'abord; mais là, il pouvait encore -apercevoir, toute proche, la montagne natale; dans le silence de l'étude -ou du dortoir, il pouvait entendre chanter le gave de son pays; et il -avait encore cette douceur, une fois par mois, le jour de sortie, de -retrouver des parents de là-bas, des émigrés de Marsous, une dame veuve -et sa fille demeurées à la ville après la mort du mari fonctionnaire et -qui étaient les correspondants du collégien. - -C'était trop d'appui pour lui, trop de refuge à ses misères d'écolier; -le voisinage de chez lui le distrayait, l'attendrissait, l'empêchait de -se vouer à son travail. Ainsi en jugea du moins, après deux années -d'épreuve, le terrible oncle abbé. A peine acclimaté, dégrossi à moitié, -l'apprenti latiniste fut expédié assez loin de là, à Garaison, un autre -collège de prêtres, un couvent blotti dans la verdure, en pleine -campagne, à la naissance d'une des vallées qui tombent du grand plateau -herbeux de Lannemezan. Là, ce fut toute la rigueur de l'internat, la -claustration définitive, sans l'échappée mensuelle de la sortie, sans le -rayon de soleil d'une visite au parloir. Un supplice; atténué cependant -par les douceurs du régime ecclésiastique, consolé par le chant des -hymnes et des cantiques, apaisé par le voisinage de la nature, par la -paix des châtaigneraies autour de la maison, et, les jours de promenade -dans la lande, par le spectacle du Balaïtous, de la montagne natale -apparue, vision lointaine, par-dessus les champs de bruyère en fleurs. - -André changeait, se modifiait peu à peu. Sur le sauvageon de Marsous se -greffait une nouvelle plante, une plante de jardin transformée par la -culture et le milieu. Après la petite enfance impulsive et violente, -l'hérédité paternelle se révélait aussi, et, avec elle, le repliement -sur soi-même, l'inquiétude de l'esprit, l'éveil de l'imagination. Le -goût de la nature persistait, mais, dévié par la clôture, il tournait à -la contemplation, s'alimentait de poésie intérieure. Le peu de -littérature errant en vague musique autour de l'adolescent, le souffle -de mysticité respiré sans le savoir, favorisaient cette tendance au rêve -dont s'accommodait sa paresse. Bientôt, ainsi qu'il arrive à ceux qui -ont une fois pris goût à ce délicieux poison de l'irréel, la répugnance -à l'action, l'infirmité du vouloir se développaient chez le pauvre -imaginaire. Et le travail s'en ressentait. Les thèmes et les versions -pâtissaient du voisinage de ces belles choses incertaines qui se -jouaient, flottaient en poussière d'arc-en-ciel entre lui et la réalité. - -Une photographie m'aidait à le voir en cette attitude de la seizième -année, un groupe où il avait posé avec toute sa classe devant l'objectif -d'un artiste de passage. C'était dans une cour du collège, auprès d'une -sainte Vierge en plâtre, dominant une table que décoraient une pile de -livres et une sphère céleste. Le professeur, au milieu, présidait, bras -croisés, et debout ou assis à côté de lui, les élèves se campaient, -distribués en symétrie. André s'appuyait d'un coude à la table, pensif, -l'oeil ardent et vague. Malgré la gaucherie du geste, l'expression -dénonçait une âme sortie de la tradition paysanne, façonnée par -l'éducation et par le rêve. - -Une autre photographie plus récente de deux ans me le montra à la fin de -l'évolution, dans son nouveau rôle d'apprenti notaire et de citadin -récemment installé à Bagnères-de-Bigorre. C'était encore un groupe, une -cavalcade en partance devant la porte d'un hôtel. En complet d'été, la -boutonnière fleurie, André était là, coude à coude avec une amazone au -feutre cavalier, au regard prometteur. Pour ne plus la décrocher, -peut-être, mon ami suspendait à la cheminée le cadre poussiéreux qu'il -venait de m'exhiber, et il me disait,--l'image me l'avait racontée avant -lui,--la vieille, l'éternelle histoire. Elle s'appelait Louise; elle -était descendue pour quelques jours à l'hôtel où il avait pris pension. -Et ç'avait été, abrégés par la hâte du voyage, les épisodes du premier -amour: le billet, le rendez-vous, l'adieu. Rien n'y avait manqué, ni la -saxifrage cueillie pour elle au péril de la cascade, ni l'étoile du -Bédat, qu'on devait regarder chaque soir à la même heure, ni le mouchoir -du départ agité à la portière; rien, pas même la désillusion de l'oubli -ni l'étonnement d'un nouvel amour. Car, une fois inaugurée, la vie -sentimentale d'André Lavernose ne devait pas chômer de longtemps. Elle -s'alimentait d'ailleurs de très peu. Jeune homme et amoureux, il restait -l'adolescent contemplatif, l'écolier distrait, le nez en l'air, qui -regardait passer ses rêves. Aussi débiles que ses pensées, ses désirs -flottaient, se répandaient en caresses molles autour des choses qu'ils -n'osaient pas étreindre. Et cet effleurement lui suffisait. Imaginer lui -tenait lieu d'agir. C'était moins de l'amour qu'il avait qu'un certain -goût d'aimer, une facilité de cristalliser à volonté, de créer de rien -des délices et des souffrances. Amours de tête. Cela naissait, -fermentait en une exaltation vague. Et le vague tout à coup s'animait. -Le hasard d'une image reçue, le choc d'un regard, le timbre d'une voix -déterminaient la crise. - -Le printemps, presque toujours, apportait la contagion. L'ivresse -montait avec la poussée des plantes, avec l'audace entremetteuse des -parfums et des couleurs. André tenait bon quelquefois contre les lilas; -il succombait aux chèvrefeuilles. Une nouvelle image d'amour s'imposait -à lui; fragile et impérieuse, elle triomphait avec la splendeur rapide -de l'été pyrénéen. C'était pour Lui, c'était pour Elle la splendeur des -jours, le mystère des nuits. L'orage en montagne appelait l'intimité des -refuges; le silence de la forêt invitait aux aveux. Mais elle arrivait -ensuite, inexorable, la fatalité du déclin. Plus de valses, le casino -était fermé; plus de cavalcades, la montagne disparaissait dans la -brume. Soumise à la volonté des saisons, l'image pâlissait, se -décolorait. Elle s'effaçait enfin, et André, délivré de son obsession, -sentait lui revenir, avec l'hiver, la conscience de son être moral, le -souvenir égaré depuis des mois de ses obligations, de son travail. Le -contemplatif voulait, agissait, faisait pendant quelques mois sa -fonction d'homme, de stagiaire. - - - - -IV - - -Sept ans ainsi! sept ans à rêver et à aimer, à rêver l'amour et à aimer -le rêve! Et à mesure que se développait sa vie d'imagination, -s'atrophiaient en lui les qualités morales, le goût du travail, la -notion du devoir. Son apprentissage se traînait, se prolongeait d'année -en année chez le notaire de Bagnères, dans l'étude maussade où il ne -faisait plus que de brèves apparitions. Le style de pratique lui donnait -la migraine; l'odeur seule du papier timbré lui soulevait l'estomac. Il -n'y avait rien à tirer de ce soi-disant clerc qui, au plus décisif -paragraphe d'une dictée d'acte, ne manquait pas de lever le nez pour un -chapeau qui passait, rose ou bleu, dans l'entre-bâillement de la -fenêtre. - -Quatre ou cinq photographies de femmes, quelques billets à ordre -acquittés d'assez mauvaise grâce par l'oncle tuteur, et une pincée de -poésies: stances, dixains ou sonnets composés pour Elles et publiés dans -le journal de la localité, c'était tout ce qu'il avait rapporté de -Bagnères-de-Bigorre. La vie ne l'avait guère changé; c'était, après -comme avant, une âme moyenne, élégante à la fois et débile, enfermée -dans une destinée médiocre. Il avait quelque chose en tout d'inemployé, -d'incomplet. Le tour de son domaine intellectuel ne dépassait guère la -portée de ce fameux _tour de ville_ où piétinent, les pas du lendemain -dans les pas de la veille, les désoeuvrés de province. Comme beaucoup de -sa génération,--on pourrait dire: de son siècle,--il avait laissé des -lambeaux de son unité morale à toutes les hypothèses, sans pouvoir en -épouser aucune. Ses doctrines avaient varié d'étape en étape, et c'était -chaque année une philosophie nouvelle qu'il rapportait aux vacances, -dans sa malle d'apprenti notaire, avec la valse à la mode et le roman -nouveau. Ses états d'esprit n'étaient pas devenus des états d'âme. -Émiettées, usées, ses opinions tenaient à peine debout, incertaines et -comme étrangères à sa vie. - -Le bilan de ses années d'apprentissage n'était pas fait pour contenter -l'oncle tuteur, encore moins la pauvre maman de là-bas, la montagnarde -de Marsous. Que faire de ce rêveur? Acheter une étude, risquer une somme -sur une tête à ce point légère? Il y avait de quoi hésiter, et pourtant -il était trop tard pour le remettre au train de la vie rurale, à la -surveillance des fourrages et des troupeaux. Tout bien considéré, la -solution fut de marier au plus tôt l'enfant prodigue, de le caser dans -un de ces compartiments étroits et sûrs qui sont comme les concessions à -perpétuité du bonheur bourgeois. - -L'héritière était vite trouvée. C'était une cousine, cette petite -Cyprienne avec qui André passait ses jours de sortie quand il était -collégien à Argelès. L'enfant avait grandi, mince et pâle toujours, mais -le regard plus scrupuleusement voilé, le geste plus sobre, la parole -plus rare. Elle était dévote maintenant. Elle et sa mère passaient leurs -journées à l'église, soumises aux prêtres, appliquées aux bonnes -oeuvres. L'abbé Lavernose n'avait eu qu'un mot à dire pour faire agréer -son neveu. Et ce furent les fiançailles, les bouquets blancs -hebdomadaires, les bouquets d'anémones cueillis pour Cyprienne dans les -bois de Marsous. Avec le mariage, une vie nouvelle s'instituait pour -André, une vie grave, harmonieuse. Une image encore une fois le -possédait, plus pure, aussi impérieuse que les autres. Les mauvais -conseils des chambres garnies, des amitiés de table d'hôte, trop souvent -écoutés jusque-là, s'évaporaient exorcisés par les regards, par les -gestes des deux femmes qui mettaient autour de lui comme une sérénité de -cloître. - -La naissance d'un petit Lavernose avait consolidé sa demi-conversion, -noué d'une plus solide étreinte au cou du père la chaîne du devoir. Et -les années avaient passé, presque pareilles, nuancées seulement des -changements imperceptibles qu'amène l'usure, la transformation -inconsciente des sentiments et des caractères. Les affections se -faisaient plus calmes, les habitudes plus mécaniques. Cyprienne n'était -déjà plus l'amoureuse légitime. D'un mouvement insensible, elle -évoluait, elle émigrait du mari vers l'enfant; elle devenait la mère, la -ménagère, celle qui de ses doigts fragiles soutient le foyer, prépare -l'avenir. - -Pour André aussi, avait sonné l'heure des diversions utiles, l'heure de -l'ambition, de la mise en acte de ses fantaisies et de ses rêves. Les -honneurs le tentaient, la gloire peut-être. Il avait été coup sur coup -conseiller municipal, trésorier d'un comice agricole, membre de -plusieurs sociétés savantes. Il avait harangué dans des réunions, il -avait lu des vers dans des séances académiques. Mais ces velléités -furent brèves. Il n'avait pas l'estomac du politicien, ni la vanité -facile à contenter du grand homme de province. Il démissionna, renonça -aux charges publiques, se voua à la solitude. Le goût des lettres -persista cependant. Peu ou prou, il les avait toujours cultivées. -Enfant, il avait noté des impressions, écrit un mémorial de vacances. -Clerc amateur à Bagnères-de-Bigorre, il avait fréquenté des cénacles, -collaboré à des journaux. Il passait alors parmi ses camarades pour un -novateur, et il s'enorgueillissait de son audace. Sa fougue était tombée -depuis; mais la poésie le sollicitait encore. C'était après quelque -promenade dans la montagne, ou bien en sortant d'un concert à la saison -des eaux, à cause d'une sonate de Beethoven, d'une petite pièce de -Schumann, exécutée par un pianiste de passage. Il s'enfermait alors dans -son cabinet, il écrivait un titre en tête d'un cahier, jetait quelques -hémistiches. Mais ce beau feu s'éteignait vite. Au premier obstacle, à -la première insuffisance de son imagination ou de son dictionnaire des -rimes, le poète rentrait ses ailes, retombait à son demi-sommeil de -paresse et de rêverie. - -La vraie poésie d'André Lavernose n'était pas dans ses vers quoiqu'il en -eût écrit d'assez bien venus. Elle était dans une certaine façon de -sentir la vie, d'en tirer, si grise et si plate fût-elle, de l'émotion -et de la joie. Un lyrisme discret, presque involontaire, circulait en -lui, transformait en mélancolies ou en sourires les insignifiances de -ses journées. Les bonnes fées pyrénéennes lui avaient fait ce cadeau. Il -y a des pays,--peut-être une douzaine de départements en France,--où le -plaisir de regarder, la douceur de vivre sont si intenses que c'est -presque du bonheur: du bonheur physique et qui s'en va en chansons et en -éclats de rire chez les êtres d'instinct, du bonheur en idée pour les -délicats, pour ceux chez qui la contemplation épure et multiplie les -sources de la jouissance. - -A une certaine puissance de rêve, la sensation et la vie morale se -confondent. Nous prêtons nos sentiments à la nature qui à son tour nous -enveloppe de ses caresses, nous absout de son innocence. Créées par -nous, nées de notre désir, la pureté des ciels, l'innocence de l'herbe -pénètrent en nos âmes, y développent presque des vertus concordantes. - -André Lavernose avait plus qu'aucun autre le don de s'anéantir, de se -dissoudre en ces spectacles. Enfant, ses chagrins, ses désespoirs même -s'évaporaient, promenés au grand air de la montagne; dans -l'élargissement de l'horizon, sa personnalité s'atténuait, il communiait -avec l'universalité de l'être. Homme fait et déjà mûr, il trouvait dans -ce contact, avec un renouvellement de ses émotions premières, une -facilité d'illusion, une puissance d'imaginer qui colorait des nuances -délicates du rêve la grisaille définitive de sa vie. - - - - -V - - -Octobre cependant finissait. Après une bourrasque de trois jours, un -plongeon dans l'averse, la haute montagne ressuscitait un matin poudrée -de neige, comme en capulet blanc. Et le soleil avait bien reparu presque -aussitôt, la neige avait fondu; mais c'était l'avertissement donné, le -signe écrit sur le mur annonçant la facticité de la vie des eaux, la -fragilité du décor éclatant et parfumé qui allait disparaître. - -L'hôtel à moitié dégarni déjà finissait de se vider: les corridors -sonnaient creux; rideaux tirés, volets clos, les chambres se fermaient -l'une après l'autre. Joueurs de _golf_, alpinistes, demoiselles -peintres, les _ladies and gentlemen_ de la colonie anglaise étaient -allés retrouver leurs quartiers d'hiver dans les villas et les hôtels de -Pau. On n'entendait plus à pointe d'aube dégringoler dans les escaliers -les souliers ferrés des excursionnistes en partance, ni, la nuit venue, -résonner au salon la musique à grand renfort de pédales des jeunes -révélatrices de Brahms et de Tchaikowski. Modeste et brève, d'un timbre -assourdi par la brume, la cloche du dîner n'appelait plus à la table -d'hôte, réduite aux proportions d'une table de famille, que de rares -convives, des passants d'une journée, ou mes voisins, les messieurs de -l'enregistrement, des forêts et des finances, attristés, eux aussi, par -la perspective des longs mois d'hiver. - -Il était temps de partir. - -Le jour même où je devais quitter Argelès, par un après-midi de soleil -tard levé, pâle d'avoir sommeillé trop longtemps, je voulus, en -commémoration du paysage et aussi de notre amitié née et grandie dans -l'espace si souvent parcouru de ce millier de pas, refaire avec André la -route d'Argelès à Pierrefitte. Nous avions quelques bonnes heures -d'intimité devant nous, car je devais dîner chez lui et attendre en sa -compagnie le passage du train. - -La conversation, alerte en commençant, prit assez vite un tour grave, -presque triste. Était-ce les feuilles mortes des frênes et des peupliers -en bordure qui, détachées par un léger souffle, s'en allaient en nous -frôlant le visage? était-ce l'aspect navré des prairies riveraines où -l'herbe d'hiver roussie par la gelée pointait à peine, noyée dans les -flaques d'eau de pluie? une mélancolie peu à peu nous gagnait. La -résignation optimiste d'André s'assombrissait; et, moi-même, au moment -de quitter ce pays si vite aimé et cet ami si vite et peut-être -incomplètement connu, je n'échappais pas à la tristesse de l'adieu. - -Je réagissais cependant; je m'évertuais à fixer les probabilités d'un -revoir prochain, je m'informais des villas à louer, j'ébauchais des -projets de courses, d'études en commun pour l'année suivante. Mais la -musique si changée des ruisseaux près de nous,--chantonnement léger -quelques jours avant et aujourd'hui sanglots obscurs de -gouttières,--faisait à mes projets d'été un accompagnement ironique. -Lavernose me répondait à peine. Et moi je m'entêtais à le réconforter. -L'hiver n'était-il pas sa saison de travail? Il me l'avait expliqué -lui-même, il s'était vanté de la fécondité des heures calmes, -recueillies, qu'illuminait le reflet prestigieux de la neige sur la page -commencée... - -Mais André déchantait ce soir-là. Le travail ne lui disait rien. Ne -connaissait-il pas mieux que personne, pour les avoir trop souvent -mesurées, les limites de sa compétence? Travailler! Et après? Pour -l'honneur d'une lecture à l'Académie de Tarbes, d'une impression dans le -recueil de la Société archéologique! Le beau succès, vraiment, pour -convertir un paresseux! - -Je me rabattais alors sur la ressource toujours prête pour lui de la -contemplation, sur le bonheur illimité du rêve. - ---Poison pour poison, pourquoi ne pas me conseiller la morphine ou -l'absinthe? ripostait André. L'imagination, le rêve! allez, je sais ce -qu'en vaut l'aune. Ma pauvre cervelle est épuisée d'ailleurs, j'aurais -beau la presser maintenant, je n'en tirerais pas une minute d'illusion! -Il se tut un moment, puis: Tout ça est fini, prononça-t-il. J'ai remisé -la chimère. L'essentiel est que Jacques ne soit pas malade. - ---Malade! mais il est superbe cet enfant! à neuf ans on lui en donnerait -douze; un vrai fils de la montagne, votre Jacques. - ---Et justement, la montagne! L'esthétique n'est pas tout, cher ami. -Notre climat est humide et variable. Avez-vous remarqué la quantité de -capes noires, de manteaux de deuil à nos messes du dimanche? C'est la -pneumonie qui fait ces veuves. Jacques a toussé tout le printemps -dernier. Il est guéri maintenant, Dieu merci! mais je suis inquiet quand -même. Mon Jacques! que deviendrais-je sans lui! Je n'ai plus rien à -faire dans ce monde qu'à élever cet enfant. Saurai-je seulement? -Réussirai-je à le sauver de ce piège de l'illusion où je me suis laissé -prendre? Déjà l'hérédité le travaille. A de certains gestes, à de -certaines absences du regard quand on lui parle, il me semble me -reconnaître. Non, vrai, la vie est trop difficile, voyez-vous! - -Nous rentrions. Le brouillard un moment soulevé retombait, -s'appesantissait de nouveau sur la vallée. Une lumière livide -enveloppait les châtaigneraies et les prairies. L'horizon peu à peu se -fermait; la coupole et les vergers suspendus de Saint-Savin, les forêts -d'Arcizan sombraient sous les rideaux mouvants de la pluie. Nous hâtâmes -le pas et bientôt devant nous, ce fut un Argelès éteint, découronné de -son horizon de montagnes, réduit à la perspective des toitures -ruisselantes disparues à cent pas sous un jour fumeux d'éclipse. -L'accueil de la maison, si gai quelques jours avant dans le soleil et -dans les fleurs, se ressentait de la tristesse ambiante; le corridor -humide, le salon sans feu prenaient une signification nouvelle. Ils -disaient cette fois--et n'était-ce pas leur expression véritable?--la -vie médiocre de la sous-préfecture, le long carême gris après la fête -bariolée de la belle et trop rapide saison. Et elles racontaient aussi -ce dénuement et cette discipline, les figures entrevues seulement -jusque-là, effacées et discrètes dans l'entre-bâillement d'une porte, -dans la fuite d'un couloir, pas du tout effacées maintenant que je les -observais à loisir dans la clarté de la lampe, les figures de la -belle-mère et de la femme de mon ami. Brunes et sèches toutes les deux, -plus sèche la mère, plus brune la fille, l'ossature également anguleuse, -le regard d'émail dans une pâleur uniforme, elles étaient évidemment, et -cela se trahissait à la stricte observance des rites puérils, elles -étaient, ces deux femmes, les littérales et les fanatiques de la règle -bourgeoise élevée à la solennité d'un sacrement. Entre elles et mon ami, -entre ces êtres, d'instinct et de vouloir traditionnel, et -l'intellectuel chimérique, l'être d'imagination et de nerfs qu'était -André Lavernose, comment avait pu s'instituer la vie commune? Problème. -En admettant même l'abdication de la sentimentalité si longtemps -débridée de mon ami, en supposant l'indulgente amitié de ces dames, que -fréquents avaient dû être les chocs entre des âmes si mal assorties. -L'harmonie, si elle avait existé, avait dû être courte. J'en venais -après réflexion à douter de la sincérité des confidences d'André. Il ne -m'avait pas tout dit, le malheureux! Il avait sacrifié une fois de plus -à son besoin d'idéaliser, d'accommoder la réalité à son avantage. Après -avoir pris devant moi le personnage d'homme heureux, il avait craint de -gâter le tableau en me peignant au naturel l'intimité de son ménage. - -Des riens d'attitude, des clins d'yeux, des sourires d'intelligence de -la mère à la fille, échappés pendant le dîner au cours d'une -conversation qui languissait d'ailleurs, tombait à tout moment, -renseignèrent et confirmèrent mes soupçons. Évidemment le mari n'avait -pas le haut bout dans cet intérieur. Y avait-il eu simplement usurpation -lente des deux femmes liguées contre la suzeraineté masculine? était-ce -quelque faute commise, quelque manquement à la foi conjugale, qui avait -mis André Lavernose à la merci d'un pardon qu'on lui faisait acheter -chaque jour? le fait est qu'on en prenait à son aise avec mon ami. Les -contradictions pleuvaient sur lui, si vite au bout de la langue, que la -présence d'un étranger les retenait à peine. - -C'était à propos de tout, mais le plus souvent au sujet de Jacques assis -avec nous à table, au sujet de son travail, de sa tenue, de sa santé, -que se déclarait le conflit. Jacques était le champ de bataille de ces -affections rivales. Et le père n'avait pas souvent l'avantage dans ces -escarmouches, battu s'il défendait l'enfant,--il le gâtait alors,--battu -encore s'il s'avisait de le reprendre... - -La riposte était prête. Rien qu'un sourire, un haussement d'épaules. On -comprenait ce que cela voulait dire. Jacques étourdi, Jacques paresseux? -Peut-être; mais il avait de qui tenir. - -André n'insistait pas. - -J'essayai de faire diversion. Je parlai d'Argelès, de la station de -printemps qu'on se préparait à organiser alors pour les hivernants de -Pau. Depuis quelques années déjà des familles anglaises avaient pris -l'habitude dès les premières tiédeurs de mars de venir s'installer à -l'hôtel de France. Si cette mode pouvait s'étendre, si la saison de -printemps arrivait à rejoindre la saison d'été assez courue déjà, -c'était la fortune assurée de la sous-préfecture. - ---Que Dieu vous entende! soupirait Mme Lavernose mère. Le pays est -pauvre, les châtaigniers sont malades; nous aurions bien besoin qu'il -nous tombe quelque récolte supplémentaire. Et se tournant vers André: -Dans ce cas, mon gendre, nous faisons retapisser la chambre à donner et -nous la mettons en location... comme avant... ajouta-t-elle après un -silence. - ---En location! mais vous savez bien que j'y ai installé mes papiers et -mes livres! se récriait André. - ---Bah! pour ce que vous en faites! ripostait dédaigneusement la -belle-mère. - ---J'y suis, j'y reste! protesta encore en souriant mon ami. - ---Vous tenez donc bien à ce que personne ne l'occupe, cette chambre! -insinua à son tour Mme Lavernose jeune. Vous avez toujours la clef dans -votre poche. C'est le cabinet de Barbe-Bleue! - ---Je n'aime pas qu'on dérange mes papiers, vous le savez bien, expliqua -André. Et puis, entre nous, cette chambre m'est indispensable: j'y suis -si bien pour dormir! - ---Dormir ou rêver? interrogea la jeune femme avec un mauvais sourire. - -André haussa les épaules. - ---En voilà assez! dit-il. Nous reparlerons de ce projet entre nous. Ce -soir, je demande grâce pour notre hôte! - -Le dîner finissait; nous nous levions de table. - ---Ces messieurs nous excuseront de les quitter, dit assez sèchement la -belle-mère. Nous suivons depuis huit jours les exercices d'une retraite -au couvent des Soeurs-Grises, et c'est ce soir la clôture. On sonne -depuis un moment; nous arriverons juste à temps pour le sermon. - ---Comme ça, vous causerez plus librement ensemble, ajouta en riant la -jeune femme. - -Je leur fis mes adieux; elles partirent. - -Jacques avait déjà tiré ses cahiers et ses livres de son cartable -d'écolier; il s'installa à son travail. - -Son père jeta un coup d'oeil sur la dictée, prit soin de marquer les -pages et les alinéas des leçons à apprendre. - ---Je te ferai réciter demain matin, dit-il, en embrassant Jacques; et -dans le rapprochement des deux figures, leur ressemblance m'apparut plus -évidente. - -Il pleuvait toujours. Dans le silence de la petite ville et de la -maison, les gouttières chantaient, et leur musique légère, accompagnée -du grondement des ruisseaux précipités en cascade le long des rues en -pente, s'aggravait par intervalles de la sonnerie lente des cloches -appelant les fidèles à l'office. - ---Si vous voulez, me proposa André, nous monterons dans la chambre en -question. Nous y serons plus seuls. - -Nous montâmes. - -La chambre si jalousement occupée et défendue par mon ami n'avait en -apparence rien d'intime ni de personnel; la chambre à louer; rien de -plus. Le frêne pyrénéen et la cretonne bourgeoise s'y épousaient en de -naïves harmonies, en accords montagnards que reprenaient, jetés sur la -table et sur le lit, les tapis en lainage bariolés de roses paysannes. -Seule une odeur vague d'ambre et d'iris, un fantôme de parfum resté au -pli des rideaux révélait la présence ancienne d'une femme. - -Laquelle? - -André Lavernose tournait autour de moi, agité, nerveux. - ---J'aurais préféré vous laisser ignorer, me dit-il... Puis après un -silence: voilà ma vie depuis trois ans, mon pauvre ami. Et c'est tant -pis pour moi! J'ai perdu le droit de me plaindre. Vous devinez, n'est-ce -pas? Eh bien! puisque le hasard vous a mis sur la voie, j'aime autant -que vous sachiez tout. Vous ne m'accuserez pas au moins de vous avoir -trompé, de ne vous avoir montré qu'aux trois quarts et sous le jour le -plus favorable l'exemplaire d'humanité que je suis; triste exemplaire -que vous pourrez, exactement renseigné cette fois, étiqueter et classer -selon ses mérites, monsieur le psychologue! - -Il s'assit en face de moi, de l'autre côté de la cheminée. - ---Vos malles sont prêtes, n'est-ce pas? Le sermon commence à peine. -Personne ne nous dérangera jusqu'au passage du train. Voici la chose. - - - - -VI - - -Il y a quatre ans de cela, dans les premier jours de juin, nous reçûmes -une lettre du docteur Estenave, un compatriote, un parent de ma femme, -établi à Toulouse. - -Il nous envoyait une malade, une convalescente, et c'était autre chose -que notre chambre à louer,--cette chambre où nous sommes,--qu'il -demandait pour elle, c'était l'amitié de Cyprienne et de ma belle-mère. -Sa cliente en était, assurait-il, tout à fait digne. Son père, -inspecteur de l'enregistrement à Toulouse, était mort en laissant aux -siens l'apparence et l'habitude d'une vie aisée et pas mal de dettes. La -liquidation avait été désastreuse. Thérèse Romée était pauvre; les -leçons de piano qu'elle donnait étaient l'unique ressource d'une mère -incapable de travailler et d'un jeune frère, écolier de douze ans. Et -voilà qu'elle était tombée gravement malade. Elle allait mieux -maintenant; mais ses forces étaient lentes à revenir. Au point où elle -en était, l'air d'Argelès la remettrait plus vite que toutes les -drogues. Ah! cet air d'Argelès! Le docteur y croyait autant et plus qu'à -la médecine. Et il comptait aussi sur la force morale de la malade: -«C'est une courageuse, écrivait-il; elle veut guérir; elle a hâte de -reprendre sa tâche, de se dévouer à son petit monde. Vous la verrez -d'ailleurs, ma chère Cyprienne, et si vous ne l'aimez pas tout de suite, -à la première heure, c'est que je vous aurai mal jugée l'une ou l'autre, -et que j'aurai perdu la sûreté de mon diagnostic.» - -Un billet de Mme Romée la mère était joint à la lettre du docteur, une -adjuration pressante où se voyait cependant un reste d'importance -bourgeoise, le ton semi-protecteur de l'ex-inspectrice habituée à parler -de haut et dont le malheur n'avait pas corrigé l'attitude. - -Vous dire que l'annonce de l'arrivée prochaine de Mlle Romée me ravit -serait excessif; au moins suis-je certain qu'elle ne me fut pas -désagréable. Dieu sait pourtant si la perspective de cette location -annuelle m'avait charmé jusque-là! C'était une nécessité de notre budget -que je tolérais à contre-coeur, secrètement enchanté, quand, au -désespoir de ma belle-mère, la chambre du second ne trouvait pas -d'occupant. Comment se fit-il que cette intrusion d'une étrangère dans -notre maison me parut, cette fois, à peine importune? Comment? il y a -ainsi des moments, des époques climatériques où des forces obscures en -nous et hors de nous semblent conspirer pour nous pousser vers quelque -orientation nouvelle de notre destinée. - -J'étais arrivé à un de ces tournants de la vie. Un besoin de nouveauté -me tourmentait, me faisait souhaiter une secousse, un changement, quel -qu'il fût, dans la régularité de mes journées. Mon affection pour -Cyprienne, après avoir été l'unique aliment de ma vie, tarissait peu à -peu, sans que je m'en doutasse, laissant à mon imagination la liberté de -s'exercer ailleurs, de s'employer à la formation d'un autre rêve... - -Pour m'achever, mon ami Suchol, le percepteur, un aimable garçon qui -m'aidait à tuer les heures redoutables de l'après-souper, venait d'être -nommé à Tarbes. Vous qui avez toujours à qui parler, mon cher Parisien, -vous auriez peine à vous imaginer le vide que peut laisser le départ -d'un camarade, la fin d'une liaison dans le dénuement d'une existence de -sous-préfecture. Ce n'était pas un aigle, ce Suchol; mais enfin il -causait; il parlait d'autre chose que des événements de l'état civil ou -des chances de l'avancement; son esprit se haussait à distinguer la -prose de la poésie autrement que par l'inégalité des lignes, et quand je -lui avais débité un sonnet de ma composition, il n'exprimait pas le -regret que le morceau fût trop court. Ça n'a l'air de rien et c'est -énorme, je vous l'assure. Le départ de ce Suchol avait fini de me -démoraliser. Et je n'avais même pas la consolation du paysage. Le -printemps boudait cette année-là; les floraisons avortaient, -pourrissaient à peine écloses. C'étaient des journées de pluie, sans -horizon, sans lumière, un chaos de nuages au ciel, en bas, dans la -vallée, un tourbillon de fumées et de brumes; et du matin au soir, cette -musique énervante des gouttières, comme ce soir,--écoutez!--ce sanglot -qui vous poursuit jusque dans le sommeil, jusque dans le rêve! - -La lettre du docteur fit diversion à la solitude et à la pluie. Il -fallait agir, s'occuper de l'installation prochaine. Je laissais -d'habitude ces corvées à la compétence et à l'activité de ces dames. -Cette fois je m'offris à les aider; je rangeai, j'organisai un peu à mon -goût; oh! rien d'extraordinaire, mais tout de même le superflu d'une -plante verte sur un guéridon, l'offrande d'un bouquet de lilas sur la -cheminée, le jour où le docteur nous télégraphia l'arrivée de Thérèse. - -Cyprienne avait été empêchée au dernier moment d'aller attendre la -voyageuse à la gare. J'étais là, seul, occupé à faire les cent pas sur -le quai à peu près désert à cette époque de l'année, guère plus animé à -l'arrivée du train qu'une cour d'auberge à l'heure de la diligence. -Distrait, je regardais le ruban léger des rails se perdre en courbe à -quelques pas de moi à travers les bordures des saules et des peupliers. -C'était par là que Thérèse Romée allait venir. J'essayais de me la -représenter. Sur quelques brèves indications du docteur, je m'étais fait -une image de jeune fille sérieuse, presque grave, grande, blonde, avec -des bandeaux plats, et des yeux clairs. Et je souriais de ma déception -probable. Le train s'arrêtait; je vis une jeune fille se pencher à la -portière d'un compartiment de seconde; c'était elle évidemment; elle -était pareille en tout cas au portrait que j'avais imaginé, avec moins -de sérieux peut-être et plus de douceur, et cette douceur était aussi de -la faiblesse. La fatigue du voyage, un reste de la maladie, -alanguissaient la grâce, amollissaient le sourire de l'étrangère. Elle -eut en quittant la voiture une défaillance qui l'obligea à s'appuyer de -tout son poids sur la main que je lui tendais pour l'aider à descendre, -et cette minute d'abandon involontaire donna à notre présentation un air -d'intimité assez étrange. Elle s'excusait en même temps, se plaignait de -nous arriver si peu guérie, s'inquiétait du mal qu'elle allait nous -donner. Je la rassurai de mon mieux avec des protestations de -dévouement, des mots d'amitié qui m'échappaient presque, et j'essayais -de les atténuer aussitôt, les trouvant peu en rapport avec ma fonction -d'hôte intéressé, autrement dit de logeur. Le nom de notre ami commun, -du docteur Estenave, à propos évoqué m'aida à résoudre cette légère -dissonance. - -L'omnibus de la gare nous débarquait entre temps devant notre porte. Et -c'était le bon accueil, les souhaits de bienvenue, les accolades -échangées entre ces dames; l'installation enfin. - -Le jour tombait quand la voyageuse descendit de sa chambre. Malgré -l'heure tardive et la pointe de fraîcheur qui montait de la vallée, elle -voulut respirer un moment au grand air avant de se mettre à table avec -nous. Appuyée au bras de Cyprienne, elle fit quelques pas sur la -terrasse. La fièvre du voyage, l'excitation de l'arrivée la quittaient -peu à peu; son regard se voilait. Devant le pays étranger, la haute -clôture des montagnes qui se dressaient au-dessus d'elle, l'avertissant -de son exil, son coeur se serrait sans doute; elle songeait à ceux -qu'elle avait laissés, à sa mère, à son frère, à un autre encore -peut-être... - -Ses yeux un moment se mouillèrent. Elle s'était accoudée au mur de la -terrasse, et, penchée en avant, elle regardait vers la vallée. Des -gouttes d'or tremblaient à la cime des peupliers, et à travers la vapeur -légère où se dissolvaient les champs de blé noir et les prairies, les -flaques d'eau, les abreuvoirs au bord des fermes, les vitres des maisons -dans les hameaux flamboyaient, ressuscitaient la lumière déjà mourante -au sommet de la montagne. La douceur de la saison attendrissait ces -éclats, les enveloppait de son charme. Libéré de la froidure et de la -pluie, le printemps s'épanouissait ce soir-là, inaugurait les -magnificences de son culte. Les lilas le célébraient dans les jardins, -sur les terrasses. Et elles le célébraient aussi les plantes lointaines, -les herbes de la montagne, l'armoise et le lotier doré qui évaporaient à -l'air du soir leurs cassolettes sauvages. Des musiques d'insectes -entrecoupées, haletantes, montaient en même temps en un concert obscur -du fond de la vallée, et sur cette rumeur on entendait par intervalle -l'appel velouté de la chouette, le son de flûte mystérieux des crapauds. - -Thérèse écoutait, et il me semblait que ces musiques chantaient pour -elle. - -Les sauterelles dans l'herbe et les oiseaux nocturnes dans les branches -lui disaient la douceur de guérir, la joie de revivre. C'était comme une -invitation au bonheur qui s'insinuait peu à peu, se prolongeait,--je -croyais le voir du moins,--dans le rêve de l'étrangère. - ---Le nord se dégage, signe de beau temps pour demain! fit observer ma -belle-mère. - -Et Cyprienne: - ---Les nuits sont fraîches, et vous n'avez pas même un fichu sur les -épaules. Que dirait le docteur? - ---Je rentre, dit Thérèse. Et la figure tournée vers le mur de la -montagne, elle lui envoya, comme à une personne, un bonsoir amical du -bout des doigts. - -Ce geste me ravit. Il impliquait des goûts communs à elle et à moi, la -certitude d'une entente. Tout ce que je voyais d'elle, d'ailleurs, -m'était un enchantement; j'aimais ses mouvements allongés qu'une -timidité subite écourtait quelquefois; j'aimais sa voix fraîche, -enfantine presque dans le rire et qui se brisait à la moindre secousse -d'émotion. Il n'y avait pas l'ombre de coquetterie en elle, à peine de -l'élégance, une grâce involontaire qui n'était que le jeu d'un organisme -souple et délicat. Seules, dans cet ensemble discret, ses mains -trahissaient la royauté de l'artiste. Quand elle ôta ses gants, au -moment de se mettre à table, il me sembla voir un bijou sortir de son -écrin. Nacrées, soyeuses, transparentes, elles avaient une vie à elles, -une sensibilité qui nuançait, mettait en valeur les poses les plus -simples. Je ne me lassais pas de les voir agir, et quand elle causait, -souligner ses paroles. - -Elle parlait peu d'ailleurs, et à moins qu'elle n'y fût obligée, elle ne -parlait jamais d'elle. Elle se tenait plutôt, ce soir-là du moins, en un -silence attentif et bienveillant, la tête inclinée un peu, comme pour -mieux saisir ce qui se disait autour d'elle. Mais ces dames ne la -laissaient pas en repos. Curieuses comme toutes les personnes qui, ne -lisant pas et ne sortant guère, s'alimentent tant bien que mal des -propos de leur entourage, Cyprienne et sa mère s'étaient jetées avec -avidité sur cette occasion de bavardages que leur promettait l'arrivée -d'une étrangère. Elles harcelaient Thérèse, la pressaient de questions -sur elle, sur sa mère, sur leurs relations, sur leur ménage. - -Elle répondait court, un peu lasse à la fin, énervée de l'enquête. J'en -souffrais plus qu'elle. Deux ou trois fois j'essayai d'intervenir, -d'endiguer le flot; sans succès. Elle prit alors le parti de se délivrer -toute seule; elle invoqua pour se retirer la fatigue du voyage; et ce -fut fini pour ce soir-là d'entendre la voix de cristal, d'admirer les -mains de l'innocente magicienne. - -On parla d'elle après qu'elle nous eut quittés. - ---Bonne fille, mais par trop économe de sa langue... fit observer ma -belle-mère. - ---As-tu remarqué son corsage? interrogea Cyprienne. Et sa coiffure? ces -paquets de filasse sur les oreilles; on dirait qu'elle se fait peigner -par les chats. Quelque mode d'artiste, sans doute... - ---Ne parlez pas trop haut si vous ne voulez pas qu'elle vous entende, -conseillai-je, impatienté. - -Ma belle-mère et Cyprienne continuèrent leur conversation à voix basse -pendant que, distrait, je surveillais du coin de l'oeil le travail de -mon petit Jacques. Il piochait et il écoutait, et de temps en temps, -sans en demander la permission, il ajoutait une réflexion en marge. - ---A quoi songes-tu, Jacques? lui demandai-je, comme il s'accoudait, le -nez en l'air. - ---Je songeais à Cendrillon, me dit-il. Tu sais, père, l'image, quand le -fils du roi lui essaie la pantoufle. Eh bien! elle ressemble à Mlle -Thérèse... - -J'embrassai Jacques; et sa mère, intervenant: - ---Voyez ce qu'il va chercher, ce nigaud, au lieu d'apprendre sa -grammaire! Il s'agit bien de princes et de princesses. Tu as eu de -mauvaises notes la semaine dernière. Allons, donne le livre à ton père, -et récite, paresseux! - - - - -VII - - -Je ne causai guère avec Thérèse le lendemain ni les jours qui suivirent. -Très fatiguée encore, elle ne sortait pas de la terrasse, où, selon les -instructions du docteur Estenave, elle faisait sa cure d'air. C'était, -le matin, de lentes promenades de vingt pas où elle essayait ses forces -et l'après-midi, aux heures chaudes, quand le soleil vertical inondait -Argelès, des siestes dans l'ombre immobile du tendelet de coutil, des -lectures sans suite interrompues à tout moment, distraites par les riens -de la vie autour d'elle, par le festonnement d'une abeille sur la page -commencée, par le spectacle d'un nuage glissant en face d'elle, de -l'autre côté de la vallée, sur les prairies du Davantaïgue. - -Je la regardais faire d'un peu loin et sans aucun désir de me mêler plus -étroitement à ses occupations. Mon émotion du premier soir s'était -calmée. J'allais et je venais dans la maison; j'avais repris mes heures -de lecture et de promenade. Il me tomba ces jours-là quelques corvées de -propriétaire, des réparations urgentes à ordonner, et je vaquais à ces -soins avec une liberté d'esprit, un entrain qui ne m'étaient pas -coutumiers en pareil cas. Aucun effort ne me coûtait; je sentais en moi -une plénitude, une surabondance de vie qui me soulevait, me portait -au-dessus des obstacles. L'arrivée de l'étrangère avait fait ce miracle. -L'approche seule de la passion m'avait transformé, avait tout transformé -autour de moi. Jamais Argelès ne m'avait paru plus en beauté, jamais la -vie de province et de famille ne m'avait semblé meilleure. Je débordais -d'optimisme. - -Le plus étrange, c'est que ne recherchant pas Thérèse, ne faisant rien -ou presque rien pour lui plaire, je me croyais pourtant assuré de ses -bonnes grâces, je ne doutais pas un instant de notre mutuelle sympathie. -Non par fatuité, vous me connaissez suffisamment pour que je n'aie pas -besoin de m'en défendre. Non, mais la réalité déjà se subordonnait à mon -rêve. Je m'étais créé, d'après mes intuitions ou mes désirs, une Thérèse -idéale; et c'était avec cette Thérèse-là que je vivais encore plus -qu'avec la Thérèse vivante. - -C'était elle plutôt qui me cherchait, qui m'appelait auprès d'elle... - -Le décor des montagnes qui l'avait attirée dès le premier soir, la -prenait chaque jour davantage. Entre les lectures et les siestes, ces -existences devant elle la captivaient. Elle était curieuse de pouvoir -nommer ces inquiétantes voisines. Et comme ma belle-mère et ma femme -n'étaient jamais sorties et lisaient mal les cartes, j'étais seul en -état de les lui présenter. - -C'était la vallée d'abord, la chute fleurie des jardins d'Argelès, et -immédiatement au-dessous, le bariolage des villas et des parcs: un -horizon d'une joliesse un peu mièvre, un reposoir de verdure entre des -mamelons étagés en écran, comme pour épargner aux hôtes la sublimité des -pics, le lyrisme fatiguant de la haute montagne. - -Mais Thérèse ne s'attardait pas à cette vision d'une nature un peu -factice, faite pour les yeux à demi fermés de la sieste, pour le -balancement du rocking-chair. Son regard la dépassait bien vite pour -aller vers l'idylle rustique, épanouie en face d'elle sur les pentes du -Davantaïgue. Là c'était côte à côte, selon les reliefs ou les pentes, -l'animation des cultures ou le silence visible de la vie bocagère, la -paix des solitudes rocheuses habitées par les châtaigniers et les -bouleaux. La verdure des prairies alternait avec la maturité blonde des -champs de seigle, et la course des gaves se laissait deviner à -l'abondance de l'herbe et des feuillages qui accompagnaient leurs rives. -Des clochers naïfs, pas plus hauts que des peupliers, pointaient à -travers les bordures; des luisants d'ardoise, des blancheurs de crépi -éclataient parmi la floraison des jardins; des villages, des hameaux -s'égrenaient en chapelet au bord des routes. - -A gauche, Saint-Pastous se reconnaissait à la brèche fauve d'une -carrière ouverte au-dessus de l'église; plus bas, à droite, c'était, -presque au niveau du gave, les maisons blanches de Préchac. Le manoir -lézardé de Couhite cachait un peu plus loin sa déchéance dans l'ombre -moisie de son vieux parc de marronniers et de cyprès; et tout à fait au -fond de la vallée, sous les mornes de Soulom, la ruine de Baucens -grimaçait dans le lierre. Toute la vie humaine, celle de maintenant et -celle de jadis, était enfermée dans ces limites. - -Au-dessus, c'était le royaume de l'herbe; le vêtement des pelouses sur -les épaules, sur les reins, sur la nudité de la montagne. A peine si la -vie pastorale faisait trace dans ces solitudes; une fumée verticale -marquait seule, évaporée dans le calme des soirs, l'emplacement d'un feu -de pâtre, et tout le parcours d'un troupeau dans un après-midi tenait, -vu de la terrasse, dans l'écartement de deux branches d'un lilas voisin -du fauteuil où Thérèse était assise. Mais pendant que la race humaine -disparaissait humiliée dans l'ampleur du pacage, les montagnes vues de -loin, dans leurs traits essentiels, prenaient une personnalité étrange. - -Indolent, la tête soulevée à peine au-dessus de l'herbage, le -Davantaïgue était le géant débonnaire, ami de l'églogue, nourricier du -peuple heureux des vaches et des brebis. Tout autre apparaissait son -voisin, le Léviste. Isolé,--tel un roi en exil,--au fond d'un cirque -d'éboulis et de raillères, il portait haut sa couronne barbare à cinq -pointes où l'aube mettait la splendeur de ses joailleries. Au delà, -c'était le pic d'Esquerre, un violent qui lardait le ciel des deux -pointes de sa fourche; plus loin, entrevu comme par la fente d'une -muraille à travers les sombres défilés qui vont à la vallée de Luz, -surgissait le Maucapéra,--le mauvais prêtre,--un nom et une figure -d'épouvante, et plus reculée encore, pâle de son éloignement, pointait -la pyramide sauvage du Bergonz de Barèges. Là se fermait, gardée par ces -noirs geôliers, Soulom et Villelongue, la porte bleue du rêve; les -montagnes plus proches se pressaient échafaudées en escalier -gigantesque; le Viscos sur le Soulom, le Cabaliros sur les mamelons -herbeux de Saint-Savin et d'Arcizan-dessus. Et, coupé par l'angle d'un -toit, le décor s'arrêtait brusquement. - -Thérèse se plaisait à voyager en idée à travers ces pays, à les visiter -en détail. J'étais son guide; je refaisais avec elle,--et elle pouvait -les suivre des yeux sur la carte vivante étalée devant nous,--mes -courses d'autrefois: Isaby, le Léviste, Villelongue... Je lui disais les -départs d'avant l'aube dans la vallée froide où veillent les clartés -lunaires, et les villages endormis où s'égoutte dans le marbre la -fontaine monotone; bientôt la montée, l'obscurité des sapinières -traversées par la fuite blanche des cascades, et plus haut, à l'orée du -pacage, le réveil des troupeaux secouant la rosée nocturne, l'angélus -des sonnailles balancées à l'allure lente des vaches, au pas sommeillant -des brebis; encore la montée, les pentes rases des gazons égratignés par -les foulées des bêtes, les cirques sans arbres où dans l'eau morte -fleurit un lis solitaire, les plateaux d'herbe molle où s'alanguit le -gave, ses bras indolents autour des îles rocheuses habitées par les pins -rouges, les entrées de vallons avec des buissons de roses en arcades -comme des portiques de paradis, les iris, les rhododendrons en -corbeilles dans le jardin des pelouses, les lacs comme des émaux bleus, -en collier, en agrafe au creux d'une gorge, à la rondeur d'un -promontoire, et la large échancrure de la brèche, la ligne souple du col -comme un balcon sur l'abîme subit des précipices. - -Je lui disais encore l'approche redoutable des sommets, la fin des -arbres, la mort de l'herbe, l'exil des couleurs. Je faisais défiler -devant elle la blancheur funèbre des couloirs de neige entre les -murailles de granit ou de schiste, la désolation des raillères, et, plus -haut encore, l'horreur des glaciers, la gueule béante des crevasses. -Puis c'était l'escalade suprême, l'obstacle décourageant des cheminées, -des aiguilles verticales, l'orgueil de la victoire enfin, l'enivrement -de l'espace sans limites, la royauté d'une minute sur le pâle troupeau -des montagnes en fuite dans l'éther. - -Thérèse ouvrait de grands yeux. C'était presque trop de plein air pour -elle, pour l'enfant des villes qui jusque-là n'avait connu de la -campagne que la pelouse des dimanches, les fleurs de square, le peu qui -pénètre du ciel et des saisons dans la fente des rues, dans le corridor -des promenades publiques. - -Ces sublimités la fatiguaient; elle souhaitait redescendre, entrer dans -les maisons, connaître la vie des gens de la montagne; et pour la -contenter je lui racontais ma vie à moi, celle que j'avais menée enfant -au village de Marsous; je lui expliquais les usages anciens et les -nourritures traditionnelles. - -Elle écoutait ravie: - ---Quand je serai tout à fait guérie, me dit-elle, vous me conduirez à -Marsous; je veux m'asseoir dans la cheminée, sous la chandelle de -résine; vous me le promettez, n'est-ce pas? Et nous ferons sauter des -crêpes de blé noir! - ---Marsous est loin, et c'est un vilain endroit, intervenait Cyprienne, -occupée à côté de nous à étendre du linge sur la terrasse. Pas la peine -de vous déranger pour manger des crêpes de blé noir, mademoiselle Romée! -Nous en préparerons ici, et nous aurons du bon sucre, pour les -accommoder au lieu du miel qu'emploient ces sauvages de là-haut. - ---Et justement, c'est le miel qu'il me faut, riposta Thérèse; et la -chambre avec les solives noires, la croisée à meneaux et le parquet en -pierre... - ---Allons! je vois que vous avez, vous aussi, la manie des antiquailles, -reprit Cyprienne en haussant les épaules. Chacun son goût: vous vous -entendriez mieux là-dessus avec André qu'avec moi! - - - - -VIII - - -Le premier regard de Thérèse, chaque fois qu'elle entrait au salon, -était pour le piano, un Érard hors d'âge, précieusement enveloppé dans -son fourreau de lustrine. Elle l'avait ouvert une fois, avait essayé un -accord du bout des doigts, sans s'asseoir, et l'avait refermé aussitôt, -comme si elle craignait de succomber à la tentation: Quand vous serez -remise assez pour aller à pied d'Argelès à Pierrefitte, alors, mais -alors seulement, je vous permets la musique, avait recommandé le -docteur. Et elle respectait la consigne. Non pas sans ronger son frein, -cependant. - ---Avez-vous peur du piano, monsieur Lavernose? me demanda-t-elle un -jour. Et comme je me récriais: Je veux dire, êtes-vous capable de -supporter une heure de gamme chaque matin? expliqua-t-elle. Pendant que -ces dames seront à la messe? Vous comprenez que je ne veux pas leur -imposer ce supplice. Mais vous? Oh! soyez tranquille; je ne suis pas -encore assez bien pour commencer! - -En attendant de jouer, elle lisait. Avec le roman commencé, elle -descendait chaque matin un peu de musique, une partition de Wagner, un -cahier de Schumann ou de Chopin. Et en les étudiant, attentive, la tête -un peu penchée comme elle en avait l'habitude, elle me montrait une -figure que je ne connaissais pas encore, une expression différente de -l'air enjoué, paisible, un peu distrait qui lui était habituel. Les -sourcils se fronçaient, le regard s'isolait, plongeait dans le texte. Et -tout à coup, à une secousse d'émotion, d'admiration plus forte, le -visage changeait, se troublait, bouleversé, animé d'une autre vie, d'une -vie meilleure. Elle s'arrêtait de lire; son regard allait de la musique -vers la montagne. La phrase commencée se prolongeait en un plus ample -accord dans l'universelle harmonie. - -Un soir, comme je revenais de la gare,--la journée était orageuse, et -pour faire plus court, j'avais pris le chemin du rempart qui passe en -contre-bas de la maison,--une musique de piano vint à ma rencontre. Je -me hâtai de monter l'escalier pratiqué dans l'épaisseur du vieux mur qui -donne accès à la terrasse, et arrivé à la dernière marche, je m'arrêtai -pour écouter. La porte à vitres du salon était grande ouverte et je ne -perdais pas une note de l'air que jouait Thérèse. C'était un trait -rapide, saccadé comme un battement de fièvre, qui se précipitait, -roulait d'octave en octave, apaisé un moment en accords graves et qui, -après cette brève reprise d'haleine, repartait en une fuite désespérée -jusqu'à la conclusion solennelle de l'accord final. - -Une difficulté de doigté accrochait chaque fois la pianiste à la même -note; une difficulté choisie à dessein sans doute, pour éprouver ses -forces de convalescente; et l'épreuve avait l'air de tourner mal. Tantôt -elle ralentissait la mesure pour mieux étudier l'obstacle, tantôt, -lancée à toute vitesse, elle essayait de l'emporter; mais comment -qu'elle l'abordât, c'était chaque fois la même défaillance de sa main -droite, la même déchirure dans la broderie vertigineuse. A l'angoisse du -motif se joignait bientôt l'angoisse de l'exécutante. Les doigts étaient -rouillés; fébriles et raides, ils ne savaient plus obéir. Les tentatives -se succédaient désordonnées, sans méthode, de plus en plus malheureuses. -Puis ce fut comme une rature biffant la phrase mal venue, une dissonance -assénée au clavier. Rien ensuite. Je m'avançai. Thérèse eut un sursaut -en m'apercevant. - ---Je vous ai assommé sans le savoir, me dit-elle; excusez-moi. C'est ce -maudit prélude... J'ai voulu voir; impossible. Il y a là un trait, une -malheureuse quinte plaquée sur les touches noires; et cette main, cette -vilaine main ne veut pas marcher... - ---Elle marchera, lui dis-je. Et nous n'en dirons rien au docteur -Estenave. Mais en attendant de dompter Chopin, si vous essayiez d'autre -chose? l'andante de la symphonie à la Reine, par exemple; voilà ce qu'il -vous faudrait aujourd'hui: de la musique pour convalescente. - -Thérèse se récusa d'un geste. Et j'insistai. - ---Une page de Schumann alors. - -J'ouvris le cahier: elle attaqua les premières mesures du _Souvenir_. Et -ce fut un ravissement. J'avais entendu au casino de Bagnères plusieurs -des maîtres contemporains, un Planté, un Schuloff, un Ritter. Ce -jour-là, cependant, il me sembla que j'entendais pour la première fois -de la musique; je veux dire de la musique pour moi, dans la nuance juste -de mes sentiments et de mes rêves. - -Oh! ce motif du _Souvenir_! Après quatre années écoulées, il chante -encore en moi, aussi troublant, aussi tendre qu'à la première heure. -J'entends, je revois. Dans la chaude pénombre du salon, je revois -Thérèse penchée sur le clavier, je suis le jeu délicat de ses mains, -l'expression changeante de son visage. Le _Souvenir_! C'est au début -comme une évocation. Le fantôme gracieux et triste apparaît, si léger -d'abord! Il fuit, il s'évapore, il revient; il se fixe enfin. La phrase, -plus longuement modulée, plane un moment, immobile; le sentiment se -solennise en l'ampleur d'un rite, d'un serment de fidélité éternelle. - ---N'est-ce pas que c'est beau? me dit Thérèse, le dernier accord expiré; -et elle relevait la tête. - -Ses yeux étaient humides; les miens avaient peine à retenir des larmes. -Je ne sais pas ce que je lui répondis. Cette émotion éprouvée en commun -me troublait un peu, je sentis que mon trouble la gagnait à son tour. - -Elle tourna la page, joua une pièce à la suite, puis d'autres. Ses -doigts couraient, déliés, heureux, sûrs de leurs effets. Les avait-elle -choisis à dessein? C'étaient maintenant des rythmes de danse, des -broderies légères, des choses ailées et éphémères, vols de libellules -sur des fleurs, rondes enfantines, glissements vaporeux d'elfes ou -d'ondines. Mais sous cette avalanche de phrases gracieuses où la -virtuosité seule s'employait, le motif du _Souvenir_ persistait en moi -et l'impression de cette rencontre pour la première fois de nos deux -sensibilités. - -Thérèse s'arrêtait, fatiguée. Et des applaudissements éclataient sur la -dernière mesure. - -Cyprienne, entrée derrière nous, sur la pointe du pied, complimentait la -pianiste. - ---Cette fois, vous voilà guérie tout à fait, mademoiselle Thérèse. Pour -tricoter de cette vitesse-là, il faut avoir des doigts et du souffle. - ---Jésus-Maria! survenait ma belle-mère, notre piano ne s'était pas -encore trouvé à pareille fête. Quel poignet vous avez, mademoiselle -Romée! A vous voir, on ne dirait jamais... Les bobèches en tremblaient -tout à l'heure... - ---Moi, reprenait Cyprienne, quand je prenais des leçons au couvent, ma -main gauche était tout le temps en retard. Ce que j'ai attrapé de coups -de règle sur les doigts! Je me souviens, quand je perfectionnais le -_Dernier Regret_ de Patrice Valentin, le thème allait encore; mais -après, impossible; il fallut y renoncer. - - - - -IX - - -Thérèse sortait, maintenant. Des promenades d'une heure, des flâneries -dans les rues, autour de la ville, au bras de Cyprienne ou de ma -belle-mère. - -Le vieil Argelès l'enchantait. Elle aimait les pignons aigus, les -galeries à balustres découpés, les ruelles en escaliers, les jardins -naïfs fleuris de passe-roses et de coquelourdes. Elle s'étonnait comme -au premier jour du décor des montagnes qui flottait au-dessus des -maisons, attirant et irréel comme un mirage. - -Plus banal, avec la polychromie de ses villas et ses larges avenues -rayonnantes, pareilles aux rues improvisées de quelque capitale -exotique, l'Argelès neuf lui donnait l'amusement de la vie des eaux; il -y avait le mouvement encore bien restreint des baigneurs et des -baigneuses aux abords des Thermes, la partie de lawn-tennis: des gestes -blancs sur la pelouse verte d'un parc, et le déballage multicolore de -quelque porte-balle toulousain costumé en Espagnol. - -Mais à mesure que les forces lui revenaient, Thérèse souhaitait -d'allonger ses parcours. Elle en avait assez des traîneries sur les -trottoirs, des bavardages au seuil des portes, occupation et agrément -des promenades bourgeoises. Ces dames, par malheur, n'étaient pas -grandes marcheuses, excursionnistes encore moins. Sauf un voyage annuel -à Marsous et quelques déplacements d'une heure pour aller à Lourdes, -elles ne franchissaient jamais les limites de l'octroi. Au delà, c'était -le danger ou la fatigue. Cyprienne avait peur des troupeaux de vaches en -liberté sur les routes; sa mère avait les pieds tendres. Et la montagne -les intéressait médiocrement. Elles en voyaient un assez joli morceau -sans se déranger, accoudées au parapet de leur terrasse. D'ailleurs le -train de la vie quotidienne les retenait: les exercices de piété, les -lessives, le jardinage. Elles se déchargèrent sur moi du soin -d'accompagner Thérèse. - ---André vous suivra, lui proposa Cyprienne; il n'a rien à faire, lui, et -il connaît par coeur toutes les pierres de la montagne... - ---Vous avez les mêmes goûts d'ailleurs, ajouta ma belle-mère; vous aimez -les cailloux et les arbres. Vous pourrez vous enthousiasmer ensemble. - -Nous ne sortions pourtant pas seuls. La classe de Jacques finissait à -quatre heures: nous allions le prendre chaque soir à la sortie du -collège, nous l'emmenions avec nous. - -Le soleil était encore un peu haut; nous cherchions l'ombre du ravin de -l'Aïroulat, nous montions la pauvre rue du faubourg, le long des logis -humides, où, dans un jour de cave, travaillent, avec le claquement en -mesure de la navette ou le ronflement de la roue, des tisserands et des -tourneurs. - -Un sentier continuait la rue, un passage étroit pavé de rochers, bordé -de noisetiers et de houx. Et tout de suite les cultures commençaient. -C'étaient dans des clos étroits ceinturés d'arbres, tantôt quelques -sillons de maïs ou de pommes de terre, tantôt des prairies ombragées de -châtaigniers ou de hêtres groupés au hasard de la pente. L'herbe était -alors en pleine maturité. Les clos s'animaient du bruit des fauchaisons, -des éclats de voix des faucheurs et des faneuses. Les claies étaient -ouvertes, et dans l'ombre noire des bordures se voyaient les vestes des -travailleurs posées à terre à côté de la gourde. - -Nous montions plus haut, nous arrivions jusqu'à la solitude de la -châtaigneraie. Là, sous le couvert des hautes arcades de verdure -bruissant au-dessus de nos têtes, nous cherchions la bonne place, -l'appui d'un rocher, l'ouverture d'une perspective, d'un morceau de -vallée lointaine apparu entre deux branches. Jacques, un peu à l'écart, -tirait un livre du cartable, étudiait sa leçon. Et l'heure passait, -s'écoulait, légère, en bavardages coupés de contemplations muettes, de -brusques silences. Nous nous taisions et le printemps parlait à son -tour; une vague ivresse nous venait avec l'odeur de l'herbe mûre, avec -les souffles alentis qui soulevaient à peine les feuilles des -châtaigniers, avec la musique des sources qui, au-dessus, au-dessous de -nous, couraient, s'épanchaient dans les rigoles d'arrosage. - -Jacques, fatigué d'étudier, s'amusait à cueillir des bouquets pour -Thérèse; il rapportait des fleurs à brassées, et quelquefois, en manière -de jeu, il les lui jetait, les secouait en pluie sur sa figure, sur ses -épaules. Les fleurs s'accrochaient en grappes à ses cheveux, aux plis de -son corsage, et ces guirlandes lui faisaient comme un vêtement de -symbole, la robe couleur du temps de quelque fée printanière. - -Les congés du jeudi et du dimanche nous donnaient un peu plus de large. -Nous explorions, ces jours-là, les pentes boisées qui dominent Argelès. -Quittant les routes frayées, nous nous lancions à la découverte dans les -sentiers de bûcherons ou de pâtres qui grimpent à travers les -châtaigniers et les hêtres, jusqu'aux premiers mamelons du Gez. Le -sentier, quelquefois, se trouvait être un ancien chemin d'exploitation -qui s'arrêtait court devant une charbonnière abandonnée. De l'herbe -grêle avait poussé sur l'emplacement du fourneau; un léger duvet de -graminées flottait sur la hutte en décombres, et Thérèse s'attendrissait -à des restes de vie humaine laissés par les charbonniers: un chiffon -dans l'herbe, une poupée naïve oubliée dans la litière pourrie qui -souillait le sol de la cabane. - -Nous poussions au delà; nous escaladions un ravin, nous remontions la -pente d'un ruisseau. Les fleurs déjà flétries, montées en graine dans la -vallée, s'épanouissaient encore là, retardées par l'obscurité des -feuilles, entretenues par la fraîcheur de l'eau vive. Les larges -ombelles de l'angélique s'étalaient au bord des cascatelles en -miniature; les hampes fleuries des renouées, des épilobes s'érigeaient -autour des vasques où le ruisseau apaisait un moment sa course; et tout -le long, entre les pierres, c'étaient des traînées bleues de véroniques, -des traînées roses de silènes. Thérèse les moissonnait à poignées, en -emplissait le creux de son ombrelle, pendant que Jacques assauvagi, -grisé de plein air, bondissait, voltigeait au-dessus des blocs de -granit, bravait la colère futile du petit gave. - -C'étaient des heures d'enchantement, d'accord intime avec la montagne. -La vie des plantes amusait Thérèse. Elle voulait savoir le secret des -germinations lentes sous la neige, des éveils subits à la tiédeur des -avrils. Et les bêtes, les petites existences au ras de terre, que -devenaient-elles pendant la longue nuit de décembre? La chère âme -s'apitoyait sur elles, s'intéressait aux industries par où elles se -défendent contre l'inclémence des saisons; elle s'émerveillait du -cercueil d'herbe sèche et de feuilles où se pelotonne le hérisson, du -nid feutré de mousse où hivernent les écureuils. Elle me questionnait -comme une enfant, avec une belle clarté dans ses prunelles limpides, -toujours prêtes à s'humecter de tendresse. La nature n'était pas -seulement pour elle un spectacle; son coeur y prenait part autant que -ses yeux. Et son coeur choisissait. Végétaux ou animaux, sa préférence -allait toujours aux plus humbles, aux êtres désarmés, aux enfants. Les -agneaux la touchaient plus que les brebis, l'hysope plus que le cèdre. -Et je me souviens encore de son enthousiasme quand je lui racontai le -sauvetage d'une coccinelle que j'avais recueillie un jour en pleine -bourrasque de neige, sur le glacier du Vignemale. - -Thérèse me questionnait; Jacques folâtrait devant nous, et, en -accompagnement à notre bavardage, s'activait le babil du ruisseau. Le -ruisseau se taisait le premier. C'était la source, le lieu du goûter, de -la sieste sous les verdures plafonnantes des hêtres d'où s'échappaient, -secouées par moments sur nos têtes, des cascades de lumière. Nous ne -parlions plus alors; Jacques, surpris par la fatigue en pleine -effervescence de cris et de gestes, s'assoupissait sur le gazon; Thérèse -et moi nous poursuivions nos propos interrompus, dans des rêves -parallèles. - -L'air plus vif, l'allongement des ombres sur la pelouse nous -avertissaient de descendre. Et c'étaient les mélancolies du retour, le -paysage autrement vu, décoloré en même temps que nos âmes qui se -repliaient sur elles-mêmes, comme lasses de bonheur. - -Au sommet d'un mamelon, à un tournant du sentier, très bas, sous nos -pieds, apparaissait Argelès. Les ardoises luisaient au soleil, des -volées blanches de pigeons planaient autour des colombiers, et, dans le -dédale des rues, à travers les maisons en grappes, comme des têtes dans -une foule, Thérèse s'amusait à chercher le toit de notre logis. - ---Voilà chez nous! indiquait-elle du doigt, et en même temps une -tristesse passait dans son regard... chez vous, se reprenait-elle; dans -quelques jours je serai loin. - - - - -X - - -Peu à peu, par morceaux, Thérèse me racontait sa vie, ses années -d'apprentissage au Conservatoire de Toulouse, ses débuts de professeur, -les traverses d'une existence pas bien longue et déjà tourmentée. - -Elle en parlait d'ailleurs sans se plaindre. La pensée d'être utile aux -siens lui rendait ces corvées légères. Active, résignée, elle faisait -bon visage aux caprices de la clientèle, aux prétentions bourgeoises de -sa mère, plus exigeante, plus difficile à vivre que sa fille. Thérèse -prenait son mal en patience. Le malheur ne l'avait pas aigrie, il -l'avait mûrie à peine. Elle était restée l'enfant soumise, la bonne -écolière, celle qui obéit et qui accepte. - -L'initiation artistique elle-même, si dangereuse aux jeunes filles dont -elle exalte la sensibilité nerveuse, ne l'avait ni desséchée, ni -déséquilibrée. Son coeur était resté pur, sa tête sage. Un fond de -rêverie, un besoin de solitude intérieure l'avaient protégée, avaient -tout au moins adouci pour elle les duretés de la profession. Contre les -injustices des maîtresses, contre les jalousies et les trahisons des -camarades, elle avait eu le refuge de la musique. Avec le commentaire du -piano, ses souffrances prenaient la douceur d'une mélancolie; elles -participaient à l'irréalité des mélodies et des rythmes. - -Et c'était un peu mon histoire; je me retrouvais, je me reconnaissais en -Thérèse. Ce que la nature avait été pour moi, la musique l'avait été -pour mon amie. Au premier éveil, si vague, de la sensibilité -adolescente, Mozart avait été l'initiateur; les désirs sans objet, les -fièvres d'une heure de l'apprentie pianiste s'évaporaient dans la grâce -fluide de ses mélodies. Plus tard Beethoven l'avait remplacé; mais il -était trop grand celui-là, pas assez à la portée des menus chagrins, des -légères émotions d'une jeunesse paisible; son règne avait été court. Et -Schumann était venu. Et il avait été le maître définitif, le confident, -le consolateur. Ses inspirations si touchantes ennoblissaient les -besognes quotidiennes; elles étaient comme la giroflée sur la fenêtre de -l'ouvrière; aux heures troubles, elles donnaient le bon conseil, -suggéraient la résignation, la fuite dans le rêve. Schumann était l'ami -et Chopin le tentateur. Il attirait et il inquiétait Thérèse. Ses -mazurkas, ses préludes, ses nocturnes, c'était l'orage et le vertige, -c'était l'inconnu de la passion, et la jeune fille hésitait sur le -seuil. - -J'écoutais Thérèse, et, à mesure que ces confidences me faisaient entrer -dans sa vie, il me semblait y trouver plus de conformité avec la mienne. -C'était comme une prédestination. D'une sensibilité précoce l'un et -l'autre, nos enfances avaient subi les mêmes crises, nos jeunesses -avaient eu les mêmes rêves. Pour elle comme pour moi, les sensations et -les sentiments étaient étroitement associés. Les odeurs, les musiques -agissaient fortement sur nous; les odeurs surtout. Des fragments de vie -ancienne, des états d'âme oubliés, nous revenaient, subitement évoqués -par un parfum. La religion se résumait dans l'encens, les vacances dans -l'arome des fruits mûrs, les logis eux-mêmes dans une combinaison de -senteurs indéfinissable et précise, qui, respirée après de longs -intervalles, nous rendait nos émotions de jadis. - -Ces similitudes nous ravissaient. Ces communions d'une minute, ces -étreintes d'âme nous donnaient presque le frisson d'une caresse. - -Ainsi dévoilée, communiquée dans le plus intime de son être, Thérèse -m'attirait encore davantage. Sa beauté se complétait, s'ennoblissait du -reflet de sa vie intérieure. La courbe de ses lèvres, la flamme ou la -brume de ses yeux s'immatérialisaient, prenaient une valeur morale de -générosité ou de tendresse. Elle me semblait à la fois plus inaccessible -et plus digne d'être aimée. Et mon admiration croissait, se haussait à -sa mesure. Le culte grandissait avec l'idole. - - - - -XI - - -J'aurais voulu pouvoir fixer pour vous quelques moments de ce court -passage, où sans arrêt, par une progression de nuances insensibles, -notre camaraderie tournait si rapidement à l'amour. Comment -m'échappèrent à mesure qu'elles se succédaient ces nuances indicatrices, -je m'en étonne aujourd'hui. Évidemment, pour ce qui me regardait, -l'amitié était dépassée depuis longtemps. Depuis ma première rencontre -avec Thérèse, chaque journée qui s'était écoulée, chaque contact, avait -développé l'impulsion. - -Ces contacts, j'ai tenté de les noter plus tard; mais ce recensement -n'avait, ne pouvait avoir de signification que pour moi. Entre la cause -et l'effet, entre l'incident et l'émotion, l'écart est si fort, en -pareil cas, que l'explication n'explique rien. Pour saisir le rapport, -il faudrait y ajouter certaines harmonies d'heure, de couleur, de -sentiment, pas faciles à apprécier, et qui, les eût-on définies pour -soi, resteraient peut-être obscures pour les autres. On dirait vraiment -que la vie recommence pour chaque amoureux et à chaque fois qu'il aime. -L'expérience acquise y est inutile. L'amoureux voit et entend autrement -que les autres et que lui-même. - -Essayez de vous rappeler ce que vous avez éprouvé vous-même quand vous -aimiez; ce sera encore le meilleur moyen de me comprendre. Souvenez-vous -comment elle vous regarda tel jour, de telle façon, et il vous sembla -que vous voyiez ses yeux pour la première fois; comment tel autre jour -elle vous parla,--de quoi? il n'importe guère,--et le timbre de sa voix -vous remua jusqu'à la dernière fibre. - -Les raisons du coeur sont mystérieuses. Et c'est pourquoi nous fûmes si -tardivement avertis l'un et l'autre de ce qui se passait en nous. Pour -Thérèse surtout, rien de plus plausible que la tranquillité de sa -conscience. De quoi se serait-elle alarmée? C'était sa pureté même, son -ignorance totale du mal qui la mettaient en péril. Sa volonté d'ailleurs -n'avait eu aucune part à nos fréquentations; les circonstances avaient -tout fait. Sa maladie, nos relations communes avec le docteur Estenave -avaient rapproché nos existences. Nos promenades même avaient été -ordonnées par le docteur, et ce n'était pas Thérèse, c'était Cyprienne -qui avait exigé que nous les fissions ensemble. Tout cela était fort -innocent à coup sûr. Et Jacques n'était-il pas là avec nous? Sans doute -la chère enfant avait du plaisir à se communiquer à moi, à m'écouter. -Plaisir permis. L'amour, le peu du moins qu'elle en avait vu et entendu, -ne ressemblait guère à cette intimité. Elle avait surpris ses camarades -du Conservatoire glissant des billets doux dans leur manchon, elle avait -entendu sans le vouloir les propos que des messieurs bien mis leur -soufflaient dans le cou, le soir au coin des rues. Évidemment, il n'y -avait rien de commun entre moi et les amoureux de ces demoiselles. La -sécurité de Thérèse était, devait être complète. - -La mienne, à vrai dire, était moins excusable. Je me sentais vaguement -en péril. Mais je pensais m'arrêter à temps, je me fiais à ma prudence -pour ne pas dépasser certaines limites. Mes précédentes expériences me -rassuraient plutôt à cet égard; elles ne me laissaient pas prévoir la -gravité du danger. Elles avaient toutes abouti jusque-là aux dénouements -les plus faciles. A l'inclination rapide avaient succédé, par des -transitions régulières et normales, la séparation et l'oubli. Et sans -doute il n'en serait pas tout à fait de même cette fois. L'attrait plus -fort, le choix plus motivé entraîneraient d'autres suites; l'amitié -resterait après la séparation, mais sans honte et sans remords. C'est -ainsi que d'avance j'avais arrangé les choses. - -Et attendant, je n'avais qu'un regret, c'était de voir approcher la fin -de mon rêve. L'air d'Argelès avait fait merveille; Thérèse se -rétablissait à vue d'oeil; sa guérison complète n'était plus que -l'affaire de quelques jours. Chaque matin, en la revoyant, je constatais -les progrès de sa résurrection, et chacun de ces progrès me disait la -fragilité de mon bonheur. Encore une semaine, et le docteur signerait sa -feuille de route à Thérèse. - -Les premiers temps après son arrivée à Argelès, elle était pressée de -repartir, elle comptait les jours, se plaignait de la longueur de la -cure; puis à mesure que l'échéance se rapprochait, son impatience avait -fait place à un autre sentiment qu'elle n'exprimait pas, mais qu'elle me -laissait deviner. D'un commun accord nous écartions autant qu'il -dépendait de nous l'inévitable perspective, nous ramenions notre pensée -vers la minute présente, nous bornions nos projets au plus proche -lendemain. Nous étions comme ceux qui ont, à l'aventure, escaladé un -sommet et qui se tiennent là étonnés et ravis, n'osant pas risquer un -mouvement, ni même regarder au delà, de peur d'être précipités dans le -vide. - -Pour moi, je ne me souviens pas d'avoir jamais éprouvé rien de pareil. -C'était déjà l'amour évidemment, mais à demi inconscient, encore dans le -rêve. - -Quel moment, cher ami, quel mystère! Et savez-vous, quand j'essaie de -l'étreindre, ce qui me revient de cette inoubliable époque de ma vie? -Ceci seulement: un parfum d'ambre et d'iris qui était son parfum à elle, -l'odeur qu'elle mettait à ses mouchoirs. Et il me semble que c'était -l'odeur même du bonheur. - - - - -XII - - -C'était trop beau, n'est-ce pas, cette idylle promenée à travers le -jardin en fleurs de la montagne. Hélas! la conscience allait venir et la -douleur avec elle. Ce fut la jalousie qui m'ouvrit les yeux, qui -m'obligea de mesurer la violence du sentiment qui m'unissait à Thérèse. -En me racontant sa vie de famille, elle m'avait nommé, parmi les très -rares intimes qui fréquentaient dans la maison, un jeune homme, Marc -Échette, un ami d'enfance retrouvé à Toulouse où il suivait les cours de -la Faculté des lettres comme boursier d'agrégation. C'était, paraît-il, -un aimable garçon, d'un caractère énergique et d'une belle intelligence. -Sans fortune, fils d'un très modeste contrôleur des contributions -maintenant à la retraite, il avait senti de bonne heure l'aiguillon de -la nécessité; et il avait poussé droit son sillon, les yeux fixés sur le -but, sans une distraction, sans une défaillance. Le but approchait. -Encore un effort, et il allait entrer, la tête haute et le coeur ferme, -dans la carrière où il s'était assigné la place la plus brillante, -certain qu'il était de la conquérir. - -Thérèse l'avait en très grande estime; elle admirait la noblesse de sa -vie, la fermeté de son caractère; accoutumée dès son enfance à plier, à -se subordonner aux autres, elle avait subi l'ascendant de cette -intelligence et de cette volonté. Et elle n'était pas la seule à s'y -soumettre. Entre ces deux femmes et cet orphelin, Marc avait eu bientôt -fait, malgré son jeune âge, de prendre le rôle d'un chef de famille. -Homme d'affaires, cavalier servant ou directeur de conscience selon les -heures, il s'était rendu indispensable. C'était lui qui surveillait les -études du petit collégien, lui qui allait toucher les rentes de Mme -Romée, lui encore qui fournissait Thérèse de poésies et de romans. - -J'étais instruit de tout cela et pourtant je n'en avais eu d'abord aucun -ombrage. Ne savais-je pas que Thérèse s'était vouée au célibat jusqu'à -ce qu'elle eût établi Julien? Cela ajournait à une dizaine d'années au -moins toute espèce de combinaison matrimoniale. Thérèse était libre. -Rien ne pouvait la contraindre à diminuer la part qu'elle voulait bien -me donner dans son affection. - -Que pouvais-je souhaiter de mieux? Un jour vint cependant où je ne me -contentai plus de cette place qu'il fallait partager avec un autre. -Thérèse, à dire vrai, parlait bien souvent de Marc Échette, et avec tant -d'éloges! Marc avait fait ceci, Marc avait dit cela. Il m'agaçait à la -fin ce phénix. Et le plus cuisant était son intimité de chaque jour avec -ces dames. Thérèse à tout moment m'en trahissait quelque nouveau détail; -à propos d'une représentation de _Carmen_ au Capitole, et Marc y était -avec elle, ou d'une sonate de Beethoven, et c'était justement la sonate -préférée de Marc Échette. J'en étais arrivé à connaître à une minute -près l'horaire de ses visites. Je souffrais de ces constatations et je -me trouvais absurde de souffrir. C'était une étrange prétention à moi de -vouloir taxer les amitiés de Thérèse. De quel droit? Qu'étais-je après -tout pour elle? Un passant qu'on quitte au premier carrefour et qu'on ne -reverra jamais plus. - -Je souffrais cependant, et cette souffrance me donnait à réfléchir. Une -lueur se faisait dans mon esprit, j'entrevoyais la pente et l'abîme. -Qu'était-elle au fond et de quel nom fallait-il la nommer cette amitié -qui en arrivait à me créer de pareils tourments? Hélas! l'éclair de bon -sens fut vite éteint. Les raisons ne me manquèrent pas pour excuser, -pour colorer ma folie. Est-ce que j'étais le maître de doser exactement -l'affection qui m'unissait à Thérèse? qu'elle fût tendre ou passionnée, -la nuance n'importait guère, pourvu qu'elle fût honnête. - -Que vous dirai-je, mon cher ami? Vous connaissez les déguisements et les -sophismes par où s'insinuent les passions. Je me laissai persuader. Ma -conscience sans doute ne fut plus aussi tranquille; mais en perdant la -sécurité, mon sentiment ne fit que gagner en violence. La jalousie, qui -aurait dû l'arrêter en m'avertissant, ne servit qu'à hâter la crise. - -L'arrivée inattendue de Marc à Argelès acheva de me troubler. - -Thérèse me lisait quelquefois des passages des lettres qu'elle recevait -de chez elle; c'était quelque recommandation puérile et touchante de sa -mère ou bien un bulletin de victoire de Julien; un papier vert attestant -qu'il avait été le premier en version latine ou en histoire, et Thérèse -ne manquait pas de me le montrer: «Marc va venir,» me dit-elle un jour -en me portant une lettre de sa mère, et elle m'obligeait à la lire. Mme -Romée racontait une promenade qu'ils avaient faite, Marc, Julien et elle -au bord de la Garonne. Marc et Julien avaient herborisé dans la prairie. -Marc avait cueilli quelques véroniques: «Il te les enverra demain, -ajoutait Mme Romée, et peut-être une bonne nouvelle avec. Ce n'est pas -encore sûr, mais si les cours finissent cette semaine, il partira -vendredi pour Argelès.» - -La lettre arriva en effet, et les véroniques, et la bonne nouvelle. Le -surlendemain, sauf nouvel avis, Marc devait se mettre en route. - - - - -XIII - - -Le lendemain était un jeudi, jour de congé de Jacques. Nous avions -encore toute une après-midi de tête-à-tête possible si Thérèse -consentait à sortir. Pour la tenter, j'offris de la conduire aux -_estibes_ de la haute vallée du Bergonz d'Argelès, un endroit de -solitude, profondément encaissé entre les forêts du Gez et les -escarpements de Pibeste. - -Thérèse n'eut pas de peine à se laisser entraîner. Une migraine subite -de Jacques manqua nous retenir au dernier moment; Jacques était condamné -à garder la chambre, et Cyprienne à garder le malade. Thérèse hésitait à -partir sans eux. Ce fut Cyprienne elle-même qui la décida. - ---Ne vous tourmentez pas pour Jacques, ce ne sera rien, affirma-t-elle; -et au cas où ça deviendrait quelque chose, vous remplirez une fiole à la -source du Tarantet. Comme ça, nous serons tranquilles. - -Il faut vous dire que cette source du Tarantet est renommée dans le pays -pour couper les fièvres. Elle est en beaucoup de cas le remède unique -employé par le pauvre monde, et, si puissante est la persuasion du -merveilleux, que les riches eux-mêmes, à l'insu des médecins, lui -demandent plus d'une fois leur salut. Cyprienne croyait s'en être bien -trouvée dans la période critique d'une fluxion de poitrine, et elle -avait éveillé la curiosité de Thérèse en lui parlant de la beauté des -rochers et des arbres, gardiens de la source. - -Ce but d'utilité donné à notre promenade leva ses derniers scrupules. -Nous partîmes. La journée était belle à miracle, d'une splendeur de -lumière et d'une vivacité d'air qu'on ne savoure pleinement ensemble -qu'à la montagne. Un orage récent avait lavé les verdures, ranimé -l'herbe des prairies; un souffle du nord-ouest, paisible et régulier, -tempérait la chaleur estivale. La petite ville semblait en fête avec ses -tendelets de coutil palpitants aux balcons, et ses rues bigarrées de -toilettes claires. Ces détails sont encore devant moi; je vois le -sourire heureux de Thérèse coloré du reflet rose de son ombrelle; je -vois sur ses doigts fuselés le réseau blanc des mitaines et la vive -allure de ses brodequins jaunes lancés à la conquête des paysages. - -C'est un charme d'Argelès que le subit accès, au sortir des maisons, -dans les solitudes bocagères. Le faubourg finit et la forêt commence, la -grande forêt qui monte, coupée de terrasses en culture et de ravins -herbeux, vers les mamelons du Gez. - -Le chemin muletier pratiqué au flanc de la montagne suivait d'un côté la -lisière des bois, bordait de l'autre les prairies à pente raide qui se -précipitent vers le gave du Bergonz. Invisible, au pli profond des -gorges, le torrent faisait sa musique de colère, qui nous arrivait, -atténuée par la distance, en plainte harmonieuse. Les granges bientôt -s'espaçaient au long des prairies, la châtaigneraie s'ajourait de -clairières, et ces clairières élargies se perdaient quelques pas plus -loin en l'uniformité d'une lande... Plus d'arbres, plus de maisons, plus -de pâtres dans le pacage, plus de passants sur le chemin. L'heure de la -montée des bûcherons était passée depuis longtemps, et ils n'étaient pas -près de redescendre encore. De la solennité se faisait autour de nous -avec la simplification des lignes de l'horizon, avec la tranquillité de -l'atmosphère où n'arrivaient plus les bruits de la vallée. Thérèse se -donnait toute à ce bonheur inaccoutumé de ne rien entendre. La vivacité -de l'air, l'arome fortifiant des herbes de la montagne l'empêchaient de -sentir la fatigue de la marche. - ---Je ne sais pas ce que j'ai, disait-elle: il me semble qu'aujourd'hui -j'irais jusqu'au bout du monde! - -Et c'était bien le bout du monde, en effet, cette vallée extrême où, -franchissant une dernière barre de rochers, nous abordions enfin. Cette -barre qui, sans doute, avait été à l'origine la digue naturelle d'un -lac, fermait comme d'une palissade régulière la gorge tourmentée que -nous remontions depuis le hameau de Gez. Au delà s'ouvrait un pays tout -autre, un berceau de verdure, une halte de douceur, posée entre les -précipices de la vallée basse et la raideur des sommets étagés au-dessus -en muraille. Harmonieuse, combinée, semblait-il, par une volonté d'art, -se déployait, au sortir de ces rudesses, la forme de la haute vallée. Le -travail de la période glaciaire avait nivelé le sol; quelque chose de la -souplesse de l'eau se voyait encore à la figure régulière du bassin, au -modelé des roches en bordure. L'herbe plate, sommeillante, ajoutait à -l'illusion que complétait la caresse délicate du silence. Le gave se -taisait, ou plutôt il ne parlait pas encore. Sans couleur, sans élan, -débile et puéril, il reflétait l'innocence environnante. Deux ou trois -granges étageaient leurs pignons à la lisière des prairies. Quelques -parcs à moutons dressaient à côté leur clayonnage de bois blanc; et les -granges, les parcs, l'herbage, tout était désert. Dès la fin de mai, les -troupeaux avaient quitté la vallée pour les estibes de la haute -montagne. Il ne restait dans la vaste enceinte d'autre trace visible de -la vie humaine que, très haut, dans la forêt suspendue au flanc du Gez, -la fumée de quelques charbonnières,--fumée bleue à travers la fumée -verte des branches. - -Thérèse admirait. Adossée au fût élancé d'un frêne, la tête inclinée -vers la vallée, elle se tenait là, muette, immobile, pareille à ces -figures symboliques dont le maître Corot divinise ses aubes et ses -crépuscules. Elle descendit enfin du rêve où sa pensée était allée se -perdre. A demi-voix, comme pour ne pas troubler la paix de ce -sanctuaire, elle me dit sa joie esthétique, le frisson de bonheur qui -l'avait soulevée, qui la soulevait encore. - ---Je vous dois une minute exquise, me dit-elle. Vous m'avez arrachée aux -autres et à moi-même. Quel spectacle! Je ne suis qu'une ouvrière en -musique, eh bien, devant cette harmonie, j'ai eu un moment l'illusion -d'être une artiste! Ah! mon ami, vivre ici, loin de tout, avec des êtres -de son choix! - -Elle avait les larmes aux yeux en exprimant ce souhait, et moi, j'étais -mal disposé à l'entendre. La journée que j'avais si ardemment appelée ne -tenait pas ce que j'en avais attendu. L'élan de Thérèse, sa gaieté au -départ, son lyrisme si communicatif, me laissaient soupçonneux, presque -hostile. - -La pensée de Marc Échette m'obsédait. Ce voeu d'intimité que Thérèse -venait de me confier, l'avait-elle formé en pensant à moi? N'était-il -pas plutôt dédié à celui qui allait venir, à l'ami essentiel, à Marc? - -Cette incertitude me gâtait la félicité du tête-à-tête. Je me refusais à -un bonheur que peut-être Thérèse ne partageait pas. - ---Vivre ici, répliquai-je! Vous oubliez l'hiver, trois mois à passer -sous la neige. Il faudrait pour s'y plaire une dose peu commune -d'idéalisme. Seul, peut-être, votre ami Marc Échette s'accommoderait de -cette existence. Mais sans doute cette claustration à deux vous -suffirait. - -Thérèse me dévisagea, étonnée. - ---Pourquoi Marc? me dit-elle. - ---N'est-il pas votre meilleur ami, et quelque chose de plus, peut-être? -insinuai-je méchamment. - ---Quelque chose de plus? que voulez-vous dire, monsieur Lavernose? Et -comme j'hésitais à lui répondre: Parlez, expliquez-vous, -m'ordonna-t-elle, ne me laissez pas douter une seconde de plus de votre -amitié ou de votre bon sens. - ---Excusez-moi, dis-je enfin. Que M. Échette soit votre ami seulement ou -votre fiancé, l'alternative en tout cas n'a rien de blessant pour vous. - -Ma réponse déconcerta Thérèse; je vis sa figure s'altérer, se décomposer -tout d'un coup. Les yeux, un moment allumés par le dépit, se voilèrent -presque aussitôt; les lèvres reprirent le pli navré que je leur avais vu -au début de sa convalescence. - ---Que ce soit un propos en l'air que vous vous soyez permis, ou une -confidence que vous attendiez de moi, votre procédé est au moins -étrange, me dit-elle. Qu'avait à faire Marc Échette avec mon admiration -pour le Bergonz et pour la vie montagnarde? Si j'ai fait tout à l'heure -un souhait oiseux, vous l'avez orné d'un singulier commentaire. Je ne -sais pas si Marc consentirait à me tenir compagnie tout un hiver sous la -neige, mais je comprends que vous vous récusiez d'avance, vous dont -l'amabilité ne résiste pas à un tête-à-tête de deux heures! Vous me -boudez, vous vous en prenez à Marc Échette? A quel propos, je vous prie? -Si vous comptez que, pour rester dans vos bonnes grâces, je vais renier -un ami d'enfance, un ami de toujours, vous me connaissez mal! - -Je me taisais, mécontent de moi, ne sachant comment réparer ma sottise. -Et Thérèse continuait: - ---M'avoir gâté une journée pareille, je ne vous le pardonne pas, -entendez-vous? - ---C'est vrai, j'ai eu tort, confessai-je. Mais vous ne vous doutez pas -de ce qui se passe en moi aujourd'hui. Heureux, je le suis autant que -vous, plus que vous peut-être; mais ce bonheur à deux va finir et cette -pensée me désole. C'est malgré moi; j'ai toujours été ainsi; écolier, je -passais mes jours de sortie à pleurer en pensant à la rentrée... - ---Je ne pars pourtant pas ce soir; nous avons encore deux jours à passer -ensemble. - ---Vous ne partez pas, mais votre ami Marc arrive, cela revient au même; -notre intimité est finie. - ---Finie, pourquoi donc? répliqua-t-elle. Marc est un aimable compagnon. -Vous aurez bientôt fait, si peu que vous vous y prêtiez, de vous lier -avec lui. Et l'intimité à trois ne sera que plus charmante. - ---Il y a si longtemps que Marc ne vous a vue; il doit avoir beaucoup de -choses à vous dire; j'aurais mauvaise grâce à me mettre en tiers dans -vos effusions, répliquai-je dépité. Que suis-je pour vous? Un inconnu -d'hier qui sera un oublié demain. Je n'ai qu'à céder la place au plus -digne. - ---Vous avez donc juré de me faire repentir d'être venue avec vous? dit -alors Thérèse avec un haussement d'épaules. De quoi vous plaignez-vous -mon ami! Un mois de causeries, de promenades ensemble, un mois de -confiance et de sympathie réciproque, n'est-ce donc rien pour vous! Que -vous faut-il de plus? Le hasard seul a fait que nos existences se sont -coudoyées; nous avons ajouté à ce hasard le choix de nos esprits et de -nos coeurs. D'une rencontre fragile nous avons fait une amitié durable. -Est-ce donc si peu de chose, cette amitié, que vous la rejetiez ainsi de -gaieté de coeur? Tenez, vous ne mériteriez pas qu'on vous le dise, mais -je ne me suis jamais trouvée avec personne en aussi parfaite union de -goûts et d'idées que je l'étais avec vous. Non, pas même avec Marc. Il -est trop parfait pour moi, Marc; il sait trop de choses et ces choses ne -sont pas celles qui m'intéressent. Avec vous je me suis entendue dès le -premier jour, dès la première heure. Ah! les bonnes causeries, les beaux -enthousiasmes! Depuis longtemps je n'avais pas été à pareille fête. -Songez combien ma vie est plate et encombrée; au travail du matin au -soir, et quel travail! Cette vie d'Argelès, c'était le paradis! Et c'est -vous qui m'exilez! - -La semonce n'était que trop méritée; je baissai la tête. - ---Pardonnez-moi, dis-je à Thérèse. C'est un excès d'amitié qui m'a fait -un moment douter de vous et de moi. C'est fini maintenant. Oubliez, je -vous en prie, cette minute d'injustice. - ---Je l'oublierai si vous me promettez de vous en souvenir, répondit -Thérèse avec un sourire où elle essaya de mettre un peu de la bonté -confiante qui lui était habituelle. Et à présent, conclut-elle, il -s'agit de réparer le temps perdu. Ne m'avez-vous pas annoncé que nous -arriverions jusqu'à la source du gave, à ce que vous appelez l'OEil du -Bergonz? - ---Je vous montrerai la source et, au retour, nous traverserons les -villages, nous visiterons les vieilles églises et les donjons en ruine. -Vous verrez si je ne suis pas un bon guide! - ---En route donc! prononça Thérèse. Déjà le soleil descend; l'ombre nous -gagne; la fin de la journée va être délicieuse. - - - - -XIV - - -Nous repartîmes. Le sentier coupait à travers des prairies rases, -tondues par les troupeaux. Et cette mollesse de l'herbe en tapis sous -nos pieds, la facilité d'un sol plat succédant à l'effort de la montée, -ajoutaient à la paix élyséenne du décor comme une douceur matérielle. -Unique et paisible obstacle, l'eau muette du gave se promenait en -méandres, en courbes gracieuses, à travers un archipel d'îles et d'îlots -que reliaient des chaussées de pierres branlantes. Des bergeronnettes -s'envolaient en troupe des flaques d'eau morte et c'était quelquefois, -rapide, à la pointe des joncs, la fuite du merle ou de la bécassine. - -Thérèse avançait lentement; uniquement attentive à la traîtrise des -pierres mal équilibrées qui basculaient sous ses pieds, elle oubliait -d'admirer le paysage. Je l'entendis jeter un cri de surprise. L'OEil du -Bergonz était devant nous. C'était au pied de la montagne, à travers un -éboulis de granit embroussaillé de daphnés et de fougères, non pas le -jet d'une source unique, mais le bouillonnement d'une infinité de -sources, un flot subit de blancheurs qui bondissait sur la mousse verte -des rochers, soulevait le feston des scolopendres et des capillaires -penchées sur la bouche noire des grottes en miniature. Une musique -aérienne, comme le gazouillement d'une troupe enfantine, planait -au-dessus de ce peuple de fontinettes, et les voix frêles, les -mouvements souples de l'eau--telles des écharpes blanches -secouées,--tout cela faisait songer à des créatures irréelles, à la vie -heureuse de quelque troupeau de nymphes occupées à jouer sous la roche -natale, au seuil mystérieux de la montagne. - -L'eau toute neuve, limpide, d'une transparence de cristal donnait envie -de la goûter. Thérèse se pencha, but une gorgée dans le creux de sa main -et laissa retomber le reste en pluie de perles dans la source. - ---Elle est si légère, me dit-elle, on s'en régalerait jusqu'à demain. Et -c'est amusant de penser qu'elle ne sert qu'aux oiseaux du ciel ou aux -bêtes de la forêt! - ---Aux bêtes et aux gens, lui dis-je. Les bonnes sources ne sont pas si -fréquentes que vous le pensez, dans la montagne. L'eau qui sort des -glaciers et des champs de neige n'est pas toujours potable. Les -charbonniers du Gez viennent s'approvisionner ici, les bûcherons qui -vont faire du bois à la forêt se détournent de leur chemin pour s'y -abreuver, eux et leurs ânes. C'est comme si l'on buvait de la santé et -du courage, affirment-ils. - ---Et du bonheur peut-être, soupira Thérèse. - -Depuis notre malentendu de tantôt, je ne reconnaissais plus mon amie. Un -moment excitée, en dehors, riant et gesticulant sans motif et la minute -après concentrée, muette, elle ne parvenait pas à reprendre son -équilibre. Le choc qui l'avait ébranlée, l'éclair qui lui avait dessillé -les yeux l'avaient laissée ombrageuse, inquiète. Elle parlait pour -parler, pour le bruit qu'elle faisait en parlant, et je lui répondais de -la même façon, en pensant à autre chose--et pour tous les deux cette -chose était la même. - -Cependant la vallée se précipitait sous nos pas, s'étranglait en ravin, -un ravin de prairies, de vergers et de cultures avec des fermes -blanches, des jardins en terrasse et des champs de blé mûr très pâle sur -de hautes tiges débiles. - -Puis défilèrent les villages: l'église de Salles, une pauvresse toute -noire à l'extérieur, toute dorée au dedans, peuplée de statues naïves et -de bas-reliefs brutalement polychromés; Sère, en pendant sur l'autre -rive du gave, un vieux nid de pierre en ruines, posé dans la jeunesse -éternelle des châtaigniers et des hêtres. - -Le soleil, un moment reparu dans la vallée élargie, sombrait en un -dernier adieu cette fois derrière le Léviste, à l'heure déjà tardive où -nous quittions le village de Gez. Nous n'avions que juste le temps -d'arriver à la fontaine du Tarantet avant la tombée de la nuit. Thérèse -s'était mise à presser le pas tandis que je prenais par le plus long, ne -sachant qu'imaginer pour retarder la fin du tête-à-tête. L'ombre du soir -favorisait ma traîtrise. Le chemin s'enfonçait en pleine châtaigneraie, -dans la fraîcheur des cépées où descendait le mystère du crépuscule. De -sveltes écharpes de pourpre flottaient, accrochées, semblait-il, à la -cime des arbres; et en bas, dans la demi-obscurité de l'herbe, -éclataient, ensanglantés des feux du couchant, les miroirs de l'eau -dormante. Un reste de clarté nous montra la fontaine. - -Un merisier haut branché, dont l'écorce portait en guise d'ex-voto les -initiales des pèlerins reconnaissants, m'aida à la retrouver dans le -vague de l'herbe qui la voilait comme d'un rideau pieux. Je remplis une -fiole à l'intention de Jacques. - ---Ne boirez-vous pas, dis-je à Thérèse, en prévision des fièvres -futures? - ---Et vous? me demanda-t-elle. - ---Oh! moi, répondis-je, laissant crever mon émotion, moi, c'est -différent. La fièvre que j'ai, je ne veux pas en guérir. - -Thérèse ne releva pas le propos. - ---Il n'est que temps de rentrer, dit-elle. Écoutez: l'angélus sonne au -village de Gez. - -J'écoutai. La cloche lente, un peu grêle, tintait dans le silence, -planait au-dessus de l'imploration confuse des bêtes crépusculaires. -L'incendie du couchant s'était vite éteint; les étoiles pointaient, -lointaines, au ciel blême. Du fond des gorges, des vallées basses, des -vapeurs montaient en même temps, glissaient à la pointe de l'herbe, -flottaient à l'orée des taillis. Les rochers près de nous, les arbres, -comme fatigués d'être, se dépouillaient de leur forme, renonçaient à -leur couleur. - -Le sentier à son tour s'atténuait, n'était plus qu'une chose illusoire -qui fuyait, se dérobait sous nos pieds. Bientôt la marche nous devint -difficile. Pour arriver au gave d'Arrens que nous devions suivre pour -regagner Argelès, les pentes se précipitaient, et au lieu de la haute -futaie où nous avions voyagé jusque-là, c'était un taillis de hêtres -dont les robustes drageons usurpaient le sentier, nous flagellaient au -passage. - ---Où allons-nous, cher ami? me demanda Thérèse au bout de quelques pas. -Êtes-vous sûr d'être dans la bonne direction? On dirait que nous allons -tout droit chez la Belle au bois dormant. Le chemin nous repousse, -avez-vous vu, les arbres ne veulent pas nous laisser passer. - -Elle riait; mais son inquiétude se trahissait à la fêlure de son rire. -Elle avait peur, peur du précipice, peur de moi peut-être; du mauvais -guide autant que du mauvais chemin. - ---Le gave est là qui gronde; et la route d'Arrens est au bord du gave, -lui expliquai-je: encore quelques minutes de patience et vous serez -délivrée de moi, je vous le promets. - -En attendant, la descente se faisait plus laborieuse; l'obstacle des -rochers nous obligeait à de longs détours, à de rudes escalades. Thérèse -alors m'appelait à l'aide. Elle se laissait hisser à bout de bras, elle -se pendait à mon épaule. Et je serrais sa main, je l'attirais à moi plus -étroitement qu'il n'eût été nécessaire. - -Puisque le temps ne m'appartenait pas, puisque la journée allait finir, -je cherchais à faire meilleures les dernières minutes; je prolongeais -les délices de ces contacts à mon gré trop rapides; j'abusais de la -complicité involontaire de sa frayeur qui contraignait Thérèse à -s'appuyer à moi; je profitais de la nuit qui lui cachait l'emportement -de mes gestes. Mes lèvres un moment effleurèrent sa main tendue vers -moi. Elle la retira vivement. - ---Laissez-moi, m'ordonna-t-elle; vous me gênez au lieu de me porter -secours. Je m'en tirerai sans vous. Le taillis s'éclaircit, la route est -là; je n'ai plus besoin de guide. - -Je protestai, confus; je dirigeai fraternellement ses derniers pas -jusqu'à la route. - ---Dépêchons-nous, maintenant que rien ne nous arrête, dit-elle; il est -nuit, on doit être inquiet chez vous; et qui sait comment nous allons -trouver Jacques? - ---Nous portons le remède, et j'ai idée qu'il sera inutile. Jacques est -sujet à la migraine; mais il est rare qu'elle le laisse alité tout un -jour. - -Nous touchions déjà le pavé d'Argelès. - ---Souvenez-vous, me dit Thérèse, que vous m'avez cherché tantôt une -mauvaise querelle et que vous m'avez promis de ne pas recommencer. Me le -promettez-vous encore? - -Je promis, je jurai d'obéir à toutes ses volontés. - -Nous arrivions. - ---Le Tarantet a opéré à distance, dit Cyprienne, comme nous -franchissions le seuil de la porte. Jacques est guéri. Et vous, -qu'êtes-vous devenus là-haut? Nous commencions à croire que les loups -vous avaient mangés! Les chemins ne sont pas fameux, à ce qu'il paraît, -ajouta-t-elle en examinant Thérèse. Votre chapeau est tout cabossé, ma -pauvre amie; et là, qu'est-ce que je vois? un accroc à votre jupe! -Allons, c'est encore un tour que vous aura joué André. Je parie qu'il -vous aura fait passer en plein bois. C'est une manie; il ne veut jamais -prendre le chemin de tout le monde. J'aurais dû vous avertir, c'est ma -faute; moi qui le connais, j'ai eu tort de vous confier à un pareil -guide! - -Thérèse protesta, et en protestant elle rougit. Sa loyauté s'émut pour -la première fois en présence de Cyprienne. Elle s'émut de peu, sans -doute, car enfin elle n'était pas responsable de mon accès de folie. -Mais elle n'avait pas pu ne pas s'en apercevoir. Son attention était -éveillée, sa conscience était avertie. L'état de pleine et pure lumière -où notre amitié était née, où elle s'était développée jusque-là, -n'existait plus. La rougeur de Thérèse l'accusait. Nous étions tous les -deux dans la mauvaise voie. J'étais coupable, et Thérèse, l'innocente -Thérèse, était déjà ma complice. - - - - -XV - - -Je suis un peu embarrassé de ce qui me reste à vous dire, continua -Lavernose. Quoique tout ait bien fini ou à peu près bien, ma conscience -ne me reproche pas moins le mal que j'ai fait et celui que j'aurais pu -faire. Et vous, que penserez-vous de moi, qu'en pensez-vous déjà -peut-être, mon cher ami? Mais c'est tant pis; j'ai commencé, j'irai -jusqu'au bout de ma confidence. Mon secret d'ailleurs me pesait depuis -longtemps; j'éprouve un soulagement à m'en délivrer. Et si mon -amour-propre en souffre par moments, quelque douceur se mêle à cette -amertume. Pour avoir été coupables, les heures de ma vie que je vous -raconte n'en furent pas moins délicieuses. Artiste jusque-là malhabile à -traduire mes rêves, l'amour m'avait donné le pouvoir de créer des images -d'une beauté telle que, même affaiblies et reconnaissables à peine, j'ai -encore un plaisir étrange à les évoquer. - -A quel point j'étais alors la victime de mon imagination, l'effet que -produisit sur moi le contact de Marc Échette aurait pu me le donner à -comprendre. Sa présence me guérit tout d'abord de l'accès de jalousie -qu'avait provoqué l'annonce de son arrivée. Il est vrai qu'il était en -tout peu ressemblant à l'idée que je m'en étais faite. Au lieu du jeune -monsieur autoritaire et grave que je croyais voir débarquer, ce fut, -sautant du train, un garçon alerte et vif, avec une figure ouverte, un -regard limpide et à peine un soupçon de moustache sur le sourire le plus -cordial. Du même âge que Thérèse, ou peu s'en fallait, il avait l'air -d'être son frère ou son camarade; un frère dévoué, un camarade -attentif,--et rien de plus. J'eus beau les dévisager l'un et l'autre, -épier leurs attitudes et leurs gestes, je n'y découvris pas trace de -mystère. De l'intimité, des concordances bien naturelles à des -existences si souvent mêlées, et ces concordances appelaient l'union des -regards et des sourires; mais tout cela était visiblement innocent. -L'amitié éclatait par exemple; elle se lisait à plein dans le regard -attendri que Marc fixait sur la ressuscitée, dans la sollicitude de -Thérèse inquiète de retrouver Marc un peu fatigué, pâli par le travail. - ---Ce n'est rien, expliquait-il; une dernière leçon qu'il m'a fallu -improviser en quelques heures; hier encore je débitais mon affaire à la -Faculté; ce matin, les malles et les adieux, et me voici. J'ai pris un -billet circulaire, et c'est par vous que je commence. - -Thérèse nous avait présentés l'un à l'autre. C'était elle qui avait -voulu que je fusse là. Elle avait tenu à me rendre évidente, dès la -première heure, mon injustice de la veille. Et elle y avait réussi. -Impressionnable comme toujours, prompt à me porter d'un extrême à -l'autre, je passai avec Marc, d'un état d'hostilité préventive à une -sympathie presque immédiate. Il est vrai qu'il me donna l'exemple. Il me -connaissait déjà, prétendait-il; les lettres de Thérèse à sa mère -étaient remplies de mes louanges. «Après le docteur Estenave, c'est -vous, me dit-il, ce sont vos causeries promenées en plein air qui ont -sauvé notre malade. Elle avait si grand'peur de ne pouvoir pas -s'accoutumer à vivre sans nous! Et c'est vous qui lui manquerez -maintenant.» - -Était-ce vraiment par gratitude, comme il l'affirmait, ou pour tout -autre motif, Marc travaillait évidemment à gagner mon amitié. Il m'avait -pris d'abord par mon faible, par l'amour des montagnes. Ce diable -d'homme connaissait toutes les nôtres par leur nom et il en parlait, ne -les ayant jamais visitées, avec les mêmes détails que s'il venait d'en -faire l'ascension. Pendant qu'on chargeait ses bagages sur l'omnibus, il -avait trouvé le moyen de s'orienter, et il me désignait du doigt les -crêtes et les pics avec la sûreté d'un professionnel. Sa science -cependant, il en convenait lui-même, ne datait que de quelques heures; -il l'avait acquise en route avec le _Joanne_. Et sur ces données, il -projetait déjà des excursions, il nous proposait des itinéraires. Il -n'avait que deux jours à passer à Argelès, et il tenait à les bien -employer. - ---Dès demain matin, si vous êtes libre, monsieur Lavernose, je vous mets -à contribution, disait-il. Nous ferons de l'archéologie ensemble, nous -fouillerons vos archives municipales; l'après-midi nous nous reposerons -en voiture; nous irons en compagnie de ces dames visiter les sites de la -vallée; le soir, musique. Ce programme vous va-t-il, mademoiselle Romée? - -Marc Échette n'était pas arrivé depuis une heure et déjà sa présence -agissait sur moi; sa gaieté détendait mes nerfs; son jeune bon sens -faisait honte à ma vieille folie. Le travail d'imagination qui avait en -quelques jours dénaturé mes rapports avec Thérèse s'arrêtait -brusquement. Pas moyen de rêver à côté de Marc; son activité vous -emportait comme un tourbillon; mais c'était un tourbillon savamment -réglé, un mécanisme rapide dont les roues s'engrenaient pour un but -précis et certain. - -Dès le premier repas qu'il prit avec nous, son ascendant se fit sentir à -toute la maison. Quelques remarques pratiques, quelques interrogations -déférentes touchant le ménage et la vie matérielle avaient conquis ma -belle-mère, et l'intérêt qu'il témoignait à Jacques lui avait gagné -presque aussi vite le coeur de Cyprienne. Jacques lui-même s'était -trouvé pris. Trois mots d'un étranger avaient eu plus d'effet sur ce -gamin que mes soins de chaque jour. - -Cette soirée ne fut pour lui qu'un triomphe. Il avait l'autorité et il -avait le charme. Son entrain excitait, déliait les langues; une -atmosphère d'intellectualité se dégageait de lui, se répandait -libéralement à son voisinage. Tout l'intéressait d'ailleurs; il semblait -qu'il n'eût pas assez d'yeux pour voir, assez d'oreilles pour entendre. -Mais ce curieux était aussi une manière d'apôtre. Il avait le goût de la -direction, de la propagande. Il l'avait ingénument. La science et -l'autorité lui étaient comme des attributs naturels dont il ne se -prévalait pas et qu'on acceptait sans contrainte. Comment se fâcher -contre un maître qui n'avait pas encore de barbe au menton? - -Thérèse jouissait du succès de son ami. Délivrée de l'inquiétude que lui -avait donnée ma jalousie, heureuse de mon accord avec Marc, elle se -livrait sans réserve au large courant de sympathie qui nous emportait -tous. - -La musique vint encore exalter notre lyrisme. Thérèse s'était mise au -piano; elle avait ouvert un cahier de Schumann, une série de pièces -courtes, variées de thème et de facture, et chacun de nous se laissait -prendre à son tour par le motif le mieux assonant à son rêve. Pour Marc, -ce furent les invocations en forme de choral, les larges psaumes, les -contemplations agrandies jusqu'à l'extase; pour moi, les hymnes de -tendresse, l'évocation ardente et fraîche des troubles printaniers: des -fiançailles d'âmes dans des jardins de muguets et de jacinthes. - -Cependant Marc réclamait une sonate de Beethoven, j'implorais une -mazurka de Chopin. Nous n'avions pas la même façon de comprendre ni -d'aimer la musique. Tandis que je me laissais porter par le rythme sans -savoir vers où ni comment, heureux uniquement de l'exercice de ma -sensibilité, Marc n'oubliait jamais de diriger, de raisonner son -plaisir. L'enchaînement mathématique des accords, la logique puissante -d'une fugue le contentaient avant tout; il exigeait dans le tissu des -phrases la suite, le développement d'une idée, et toutes les idées ne -lui étaient pas bonnes. Ce qui ne s'accordait pas avec sa sagesse, avec -sa volonté d'héroïsme lui était indifférent ou hostile. Il aimait -Schumann, il préférait Beethoven; il rejetait comme un inspirateur -perfide le prestigieux inventeur des mazurkas et des valses, le sensuel, -le douloureux Chopin. - -Nous discutions là-dessus. Je réclamais pour la musique le droit -illimité de l'expression. Thérèse m'appuyait timidement, s'insurgeait -avec douceur contre les théories de Marc; elle demandait grâce pour les -déséquilibrés de génie, pour ceux qui nous fabriquent du plaisir avec -leurs souffrances. Au fond, les féminins, les ultra-nerveux lui allaient -mieux que les mâles à trop forte poigne, à trop large envergure. Le -futur agrégé avait beau déployer sa plus subtile dialectique, Thérèse -résistait: «Avec toute votre science, mon pauvre ami, vous ne saurez -jamais ce que c'est qu'un artiste,» lui disait-elle. Et quand elle était -trop pressée d'arguments, elle se contentait de signifier son refus dans -un raidissement de toute sa personne, un hochement de tête où -s'obstinait sa faiblesse victorieuse. Et Marc s'arrêtait alors, navré, -dépité de sentir à la fois les limites de la raison de son amie et les -bornes de son empire sur elle. - -Ma femme et ma belle-mère s'endormaient au son de notre esthétique. Le -menuet de Boccherini exécuté à leur intention, enlevé du bout des doigts -agiles et souriants de la pianiste, les réveilla, et, après le menuet, -quelques tours d'adresse musicale, l'imitation entre autres d'une valse -très ancienne, débitée en sons grêles et intermittents comme par une -boîte à musique. - - - - -XVI - - -Ce fut la fin du concert. Thérèse se retira la première, puis Marc prit -congé de ces dames. Je m'offris à le conduire à la chambre que nous lui -avions louée dans notre plus proche voisinage. Mais dehors la nuit si -belle nous tenta, bleue et blanche avec de larges nappes de clarté -lunaire qui inondaient la place, scintillaient aux ardoises du clocher, -se brisaient en fils de cristal dans la vasque de la fontaine; nous -décidâmes de faire le tour de la ville avant de nous mettre au lit. - -Argelès d'ailleurs ne dormait pas encore. Toutes les fenêtres étaient -ouvertes, et c'était devant nous un défilé de rez-de-chaussée bourgeois -où des éventails palpitaient dans la pénombre, et de salons d'hôtel où -des quadrilles évoluaient dans l'éblouissement des lustres. Le marché -avait eu lieu ce jour-là et les auberges n'avaient pas fini de se vider. -Une musique de danse montait du fond d'une ruelle en pente: un son -essoufflé d'accordéon que renforçait la cadence d'une voix nazillarde. -Puis ce fut le silence. Nous laissant aller à la pente de la rue, nous -avions pris cette route de Pierrefitte, où, si souvent depuis, vous et -moi, nous avons promené nos conversations de l'après-dîner. - -Mais ce soir-là, ce fut moins une conversation qu'un monologue. Marc -était en train de bavarder: la nouveauté du pays l'excitait, doublait la -facilité professionnelle qu'il avait de trouver une forme immédiate à sa -pensée. Il avait à peine entrevu la silhouette vespérale d'Argelès dans -le trajet de la gare à la maison, et il en exprimait déjà le charme si -particulier; il l'exprimait même avec une telle abondance qu'il semblait -le presser, l'épuiser en l'énonçant. Ce n'était d'ailleurs qu'un -exercice. Les choses l'intéressaient moins en elles-mêmes, que comme une -occasion de vérifier sa méthode d'observer et de décrire: Le spectacle -des Pyrénées ne peut pas être indifférent à ceux qui en reçoivent -l'impression quotidienne, disait-il. Ces reliefs puissants, la masse et -la solidité de la matière dont est faite le paysage et en même temps la -grandeur, la noblesse d'expression que lui donne le développement en -hauteur des contours qui le désignent, doivent nécessairement agir sur -les âmes, et différemment sans doute selon leurs qualités natives. La -montagne ne peut que déprimer les faibles et hausser les énergiques. Les -contemplatifs, les indolents sont écrasés d'avance dans un pays où -chaque pas est un effort. Mais aux autres, à ceux que la difficulté -exalte, que l'obstacle enivre, quel stimulant nouveau, quel -accroissement de force donne l'habitude de lutter et la certitude de -vaincre! Si j'étais poète, c'est là, concluait-il, sur un de ces sommets -dont la silhouette nous défie, que je voudrais composer un hymne à la -Volonté, et je le graverais sur la pierre terminale d'une de ces -pyramides que les ascensionnistes édifient de leurs mains comme un -trophée de leur victoire. Mais les hymnes ne sont pas mon affaire, -souriait-il ensuite, je ne suis qu'un historien. Et que deviendrais-je -ici? Sans doute cet admirable pays manque de bibliothèques, et sans -livres, adieu ma thèse! - -Marc me confiait le sujet de cette thèse dont il travaillait à réunir -les matériaux. C'était l'établissement et la chute du premier duché -d'Aquitaine. Une trouvaille, affirmait-il; toute une civilisation à -reconstituer, un organisme à faire revivre, et cet organisme avait été -le nôtre, celui de cette France du sud-ouest où s'étaient fondues en un -si curieux alliage la tradition latine et la nouveauté barbare. Quel -beau livre à écrire! s'exaltait-il. Mais il fallait commencer par être -agrégé. Un an de préparation encore, un an de patience! Et il -m'expliquait comment il se trouvait retardé dans ses études. C'était la -faute de ses parents qui, effrayés pour lui de la carrière universitaire -et de la conquête des diplômes, l'avaient fait débuter dans les -Contributions. Deux années perdues à gratter le papier du gouvernement, -à remplir des imprimés, à additionner et à soustraire. Le dégoût à la -fin avait été plus fort que l'obéissance. Il avait déserté, et tout le -monde était content--tout le monde et son père. Agrégé à vingt-quatre -ans, il aurait bientôt fait de rattraper le temps perdu. Il est vrai -qu'il lui manquerait la culture et la camaraderie de _Normale_, mais il -ne s'en trouverait peut-être pas plus mal d'avoir respiré le bon air des -facultés de province. Quant à la camaraderie, il saurait se créer des -titres qui lui permettraient de s'en passer. Ses protecteurs seraient -ses livres: le _Duché d'Aquitaine_ et cette _Morale à travers -l'histoire_, où il voulait condenser en d'irréfutables formules sa haine -de stoïcien contre le dilettantisme à la mode. - -Une certitude profonde, une clarté de plein jour présidaient à ses plans -de travail, à ses projets d'avenir. Il regardait loin devant lui la -route à suivre, et l'obscurité de l'étape actuelle s'illuminait du -rayonnement, visible pour lui, de l'étape finale. Il parlait d'ailleurs -de ces choses avec une simplicité parfaite. Son but était noble; c'était -moins un calcul égoïste qui le poussait qu'un besoin de se développer, -de donner du jeu à ses facultés, de mettre en action ses rêves de savant -ou de moraliste. - -Cependant, après que l'ambitieux qui était en lui et qui y occupait la -plus large place se fut abondamment épanché, le pédagogue eut son tour. - ---Et vous, me dit-il, que faites-vous, que comptez-vous faire? Vous êtes -poète, je le sais, un poète descriptif d'une subtilité rare et qui -excelle à noter les sensations de la montagne. Vous êtes archéologue -aussi et je vous ai déjà prévenu que j'aurais recours à vos lumières. Ne -nous donnerez-vous pas bientôt quelque recueil de poésies pyrénéennes, -quelque monographie locale? Vos hivers d'Argelès sont sévères et celui -qui vient vous le paraîtra peut-être davantage. Le vide que laisse après -elle une amie comme Mlle Romée ne se comble pas aisément. A quoi vous -occuperez-vous après notre départ? - -La question de Marc me touchait au point le plus douloureux de mon être; -elle raviva brusquement ma jalousie. «Après notre départ...» avait-il -dit. Et sans doute je savais bien que Thérèse et lui ne devaient pas -s'en aller ensemble. Mais leurs routes, un moment séparées, ne -tarderaient pas à se rejoindre; leurs existences recommenceraient côte à -côte. Et comment espérer qu'elles ne se confondraient pas un jour ou -l'autre? Peut-être, probablement même, n'y avait-il pas encore d'amour -déclaré entre eux. Mais plus tard? Si paisible qu'il fût d'imagination -et absorbé par son travail, Marc ne pouvait pas rester insensible au -charme de Thérèse, et Thérèse elle-même, si dévouée qu'elle fût à -l'avenir des siens, comment ferait-elle pour résister à la puissance -morale, à l'éloquence de Marc, si Marc se décidait à la conquérir? - -Cette fatalité plusieurs fois entrevue m'apparut alors avec une telle -évidence que je m'étonnai d'en avoir douté un moment. Il était là, -devant moi, l'ami définitif, le futur maître de Thérèse. L'intermède -d'intimité où s'était amusée la convalescente touchait à sa fin. Je -n'avais qu'à céder la place à Marc, à me résigner ou à souffrir. - ---C'est vrai que Mlle Romée va me manquer beaucoup, répondis-je, mais -j'ai idée que le travail ne me distrairait pas. Pourquoi me distraire, -d'ailleurs? Il me semble que je trouverai une occupation meilleure à me -remémorer cette charmante amie. - -Cette occupation parut sans doute un peu suspecte à Marc. - ---Je vous engage aussi, répliqua-t-il, à suivre d'un peu près les études -de votre fils. Les méthodes de ses maîtres me paraissent défectueuses, -je dois vous le dire; ils demandent trop à la mémoire, pas assez à la -raison, à l'initiative de l'enfant. Votre intervention pourrait rétablir -l'équilibre. - ---Vous me direz vous-même ce qu'il y aurait à faire pour Jacques, -répondis-je. Je ne suis pas très au courant des nouvelles méthodes... - ---Bien volontiers, répartit Marc. Et vous, n'oubliez pas que vous m'avez -promis de me conduire à vos archives. Êtes-vous matineux? me -demanda-t-il encore. Alors, venez me prendre demain à sept heures; je -piocherai mon Cassiodore en vous attendant. - -Et comme je m'étonnais de cette façon d'entendre l'emploi de ses -vacances: - ---La pire corvée pour moi, me dit-il, serait de ne rien faire. Un peu -d'archives le matin, une heure de chasse au document, cela vous met en -joie pour toute la journée. Vous verrez comme c'est amusant, -affirma-t-il en me serrant la main à la porte de son hôtel. Tout le -reste peut manquer, voyez-vous; le travail, c'est encore ce qu'il y a de -meilleur dans la vie. - - - - -XVII - - -A la pointe de huit heures, le lendemain, Marc était à la besogne. Il ne -s'était pas vanté; c'était bien un amusement pour lui, ce dépouillement -des papiers municipaux. Pas très fructueux pourtant: beaucoup de -poussière et peu de résultats. A peine si dans ce fatras de registres, -flairés plutôt que lus, déchiffrés du bout des doigts en tournant les -pages, le malheureux chartiste put écumer dix lignes de notes. - ---Autant de pris! dit-il en se frottant les mains. L'essentiel, à mon -âge, est de collectionner de l'inédit, d'amasser des matériaux; on -bâtira plus tard. - -Le collecte finie, Marc me demanda de remettre la consultation promise -sur la direction à donner aux études de Jacques. - ---Laissez-moi le temps de l'interroger, de l'étudier encore un peu, me -dit-il. Les méthodes d'éducation pas plus que les traitements des -malades ne sont invariables; il faut doser la médecine selon les -tempéraments. Il est étourdi, n'est-il pas vrai, votre Jacques? mais -étourdi ne veut pas toujours dire inhabile à réfléchir. Les -contemplatifs sont sujets à distraction autant que les étourneaux, mais -d'une autre façon. Ils voient moins en surface qu'en profondeur, et cela -vaut mieux. Évidemment Jacques tient de vous une complexion d'artiste. -Enfin, nous verrons, conclut-il. - -Il avait été convenu que Marc prendrait ses repas avec nous; j'allais -donc le voir de nouveau à côté de Thérèse, et j'en souffrirais -peut-être; mais j'étais décidé à n'en rien laisser paraître. Une nuit de -réflexion, de retour sur moi-même, sans atténuer ma folie, m'avait tout -au moins confirmé dans ma résolution d'accepter l'inévitable. J'aurais -seulement souhaité d'être deviné par mon amie; j'aurais voulu qu'elle -s'aperçût de mon sacrifice, qu'elle en fût même quelque peu malheureuse. -Et il ne me déplaisait pas, d'autre part, que Marc, devant qui j'étais -décidé à m'effacer, continuât à s'inquiéter de mon amitié pour Thérèse. -Car telles sont, vous ne l'ignorez pas, les contradictions de l'amour, -de cet état bizarre où les plus basses exigences de l'égoïsme côtoient -les plus sublimes élans de l'abnégation... - -Ces alternatives qui se trahissaient à mon insu dans l'agitation de mon -visage n'échappaient pas à l'attention de Marc. Maître de lui et de sa -parole, il ne cessait pas de m'observer tout en s'entretenant avec nous. -Dans cette lutte obscurément commencée, il prenait déjà ses avantages. - -Ce fut lui qui fit tous les frais de la conversation pendant le -déjeuner. Thérèse, assez animée au début, se taisait, alarmée de mon -silence. Ses regards me cherchaient, affectueux, un peu surpris. Est-ce -là ce que vous m'aviez promis? disaient-ils. Et elle me secouait -gentiment, elle m'obligeait à parler, à donner la réplique à Marc -Échette. - -Je m'en tirais assez mal, et la constatation de mon infériorité en -présence de Thérèse redoublait mon dépit. Je m'emportais alors en des -contradictions sans motif, en de fâcheuses ripostes. - -Et Thérèse intervenait au plus vite; elle émoussait les coups, elle -mettait son sourire entre mes agressions mal ordonnées et la mansuétude -irritante de Marc Échette. - -Sa partialité bien évidente en ma faveur finit par avoir raison de mon -aigreur. Je me calmai, je repris assez de sang-froid pour organiser -l'excursion projetée, installer Thérèse et Marc dans la calèche qui -devait nous promener tous les trois autour de la vallée. - -Vous n'avez pas oublié cette admirable promenade, mon cher ami; plus -d'une fois, sans doute, vous vous êtes donné la joie de ce voyage d'une -heure à travers l'idylle pyrénéenne. Je le fis ce jour-là sans trop -savoir où j'étais. Ces pays si expressifs, ces prairies animées par le -train des fenaisons, ces vergers de pommiers avec leurs ruchers de -paille et leurs volières peintes, ces pentes bocagères bruissantes de -cigales, ces ponts légers sur les eaux bondissantes, ces villages gardés -par les chapelles naïves où, sous le treillage de fer, apparaît, -endimanchée et barbare, la madone protectrice, tout ce petit monde aimé -défilait, indifférent et muet cette fois comme un décor chimérique -devant lequel se jouait la réalité de ma passion. Mes regards ne -dépassaient pas l'horizon de la voiture. Quelquefois, cependant, un peu -de la montagne, neige lointaine ou verdure toute proche, auréolait la -tête de Thérèse, et il me semblait que ce morceau de paysage se -solennisait tout à coup, voué désormais au culte de mon amie. Thérèse -seule existait pour moi, une Thérèse idéale dont la beauté remplissait -le temps et l'espace. J'essayais de ne pas penser à son départ, je -m'efforçais de ne pas voir Marc assis à côté d'elle. Je m'absorbais, je -m'isolais dans la contemplation de son visage. Et à mesure que je le -contemplais, il me semblait y discerner une expression nouvelle, comme -une autre moins calme et plus émouvante beauté. - -Évidemment quelque chose se passait en elle, un mouvement d'âme qui, par -moment, apparaissait à la surface. Des signes se montraient que j'osais -à peine interpréter. On eût dit que la roseur montée à sa joue -l'avant-veille au retour de notre promenade au Bergonz avait été comme -une rougeur d'aube, annonciatrice de la lumière nouvelle qui se levait -sur sa vie. Ma jalousie, en l'avertissant de l'état de mon coeur, -l'avait obligée sans doute à scruter ses propres sentiments. Et cet -examen l'avait troublée. - -Je l'observais, et la pointe de mes regards sur elle la gênait, -aggravait son trouble. Elle les fuyait, elle s'appliquait au spectacle -des prairies et des bois qui défilaient au bord de la route. Mais -quelque effort qu'ils fissent pour se dérober, ses yeux ne pouvaient pas -toujours se refuser à l'épreuve. A deux ou trois reprises, sollicités -par un appel direct, une question que j'adressais à ma chère -antagoniste, ils se posèrent sur moi et je fus étonné, étonné et ravi, -de ce que je crus y surprendre. Ils me parlaient et ce qu'ils me -disaient était si différent des paroles que proféraient en même temps -les lèvres! Tandis que la bouche docile et l'attitude signifiaient -l'indifférence, les yeux, dans leurs rapides échanges avec les miens, me -portaient comme une involontaire caresse; et cette caresse n'était pas -seulement dans l'expression du regard, elle était dans la flamme plus -communicative des prunelles, dans la moiteur ardente où leur éclat -semblait alors se fondre. - -Je ne pouvais pas me tromper tout à fait à ces signes et pourtant, -j'hésitais à y croire. Mon bonheur m'effrayait. Plusieurs expériences -renouvelées coup sur coup ne suffirent pas à me convaincre. Le -sang-froid me manquait. A peine reçu le choc où nos âmes s'exerçaient à -s'étreindre, je défaillais, je baissais les yeux le premier, je n'osais -pas prolonger ces inespérées délices. Mais je n'avais pas plutôt rompu -le charme, un aimant, plus fort que ma volonté, m'attirait de nouveau, -m'obligeait à reprendre le contact. Et chaque fois l'attrait était plus -vif, la communion plus ardente. - -C'était au début de notre promenade; nous traversions le village de -Préchac, et tout à coup, des souvenirs de mon adolescence se levaient au -bord du chemin, venaient à ma rencontre. Sur la place, à côté de -l'église, je revoyais tout enlierré et nimbé du vol des pigeons, le -porche hospitalier de la maison où je venais avec une troupe d'invités, -garçons et filles, jouer et danser le jour de la fête patronale. Des -liaisons rapides, des amourettes d'une heure se nouaient là chaque -année, entre deux tours de valse, sous le couvert parfumé des tilleuls, -le long du gave dont la voix tumultueuse étouffait nos chuchotements et -nos baisers. Oh! ces premières émotions, ces caresses ignorantes, ces -larmes de l'adieu au bord des cils! Caresses, larmes, aveux, ces -trophées naïfs de mes jeunes ans, je les vouais en offrandes à ma -nouvelle, à ma dernière amie. Aucune mélancolie ne me venait à remuer -ces cendres légères, aucun pressentiment de la caducité de mon bonheur -actuel. Il me semblait plutôt y voir le développement normal, le plein -épanouissement de ma faculté d'aimer, don unique et couronne de ma vie. -C'était pour plus tard mieux adorer Thérèse que j'avais fait cet -apprentissage. Pour elle encore s'étaient succédé les nombreuses -expériences où s'était affiné mon goût, où ma sensibilité s'était mûrie -dans la volupté et dans les pleurs. Thérèse était le but, le mystérieux -sommet vers lequel je montais sans le savoir, effeuillant sous mes pas -les roses éphémères de mes éphémères passions. - -La calèche maintenant traversait un village. - -Des masures enfumées, des granges couvertes de chaume s'étageaient au -bord du chemin, à l'ombre des merisiers et des frênes. Des jardins de -tournesols et de coquelourdes s'espaçaient entre les bâtisses, et, parmi -la verdure et les fleurs, des bouillonnements d'eaux vives épanchées en -rigoles jetaient d'un clos à l'autre comme de mousseux entrelacs. De -l'humanité remuait au seuil des portes; une vieille filait sa quenouille -au soleil, une jeune fille lavait des seilles de bois au ruisseau, des -enfants pieds nus menaient une ronde sur l'herbe. Thérèse -s'attendrissait à la vue de cette idylle. Peut-être m'associait-elle au -rêve d'une existence pareille, au bord du gave, dans une de ces granges -embaumées de l'odeur du foin nouveau. - -Et c'était bientôt un autre rêve, que lui suggérait, versant son ombre -sur la route, la muraille en surplomb, mutilée et orgueilleuse, du -château féodal de Baucens. Elle était la châtelaine, la créature frêle -dans la raideur du brocart, la main longue qui feuillette le missel, le -front pensif qui s'appuie à la vitre, le regard qui suit, au flanc de la -montagne, l'ombre en fuite des nuages, qui guette sur le chemin oblique, -l'arrivée de l'imprévu. - -Et c'était moi, l'imprévu, sans doute. - -Marc, cependant, commentait ces spectacles; il déterminait l'âge des -ruines, la nature des terrains. Pauvre Marc! Malgré sa volonté -d'utiliser la course, d'emmagasiner des documents, d'inventorier des -pierres, il n'avait pas sa liberté d'esprit habituelle. Il se doutait de -ce qui se passait entre Thérèse et moi; il nous observait à la dérobée, -il établissait les données du problème que, depuis son arrivée, il -cherchait à résoudre; mais ce n'était pas un problème comme les autres. -Marc, l'infaillible Marc, hésitait, ne savait que penser. - -L'inquiétude à la fin eut raison de son bavardage. Il se tut et je -continuai de rêver. Je planais; la presque certitude d'être aimé me -soulevait au-dessus de l'existence. Un couple d'amoureux qui nous frôla, -descendant de Cauterets en calèche découverte, acheva de m'exalter. Les -mains unies, les joues accolées sur les coussins, ils passaient, -étrangers à la vie, isolés dans la céleste impudeur de leur ivresse. Ce -fut le coup de grâce donné à mes derniers scrupules. Tous les voiles -tombèrent; conscient et impénitent de ma folie, je me vouai aux affres -et aux délices d'une passion sans espoir. - -Je me souviens du lieu et de l'heure. C'était entre Saint-Savin et -Argelès, un peu avant le déclin du jour. L'air était chaud encore et la -lumière haute. La splendeur de juillet enveloppait la vallée. Les -réseaux frissonnants des eaux vives, la feuille lustrée des -châtaigniers, l'herbe blonde des prairies, tout respirait la joie, -l'orgueil de la vie au plein de sa maturité. Des pigeons se -poursuivaient sur le toit d'une grange, des papillons se pâmaient, -suspendus aux lèvres violettes des sauges. D'un chemin rocailleux qui -grimpait sous le couvert des arbres, une voix monta tout à coup, une -voix d'adolescent. Hésitante d'abord, un peu rauque, elle s'affranchit -bientôt, s'épandit à larges ondes dans la campagne. Elle disait, cette -voix, la chanson d'amour du pays, la chanson d'âpre désir, de volonté -supra-terrestre qui attendrit les rochers, qui nivelle les montagnes: - - Ces hautes montagnes - Si hautes, si hautes, - M'empêchent de voir - Où sont mes amours. - -Le pâtre chantait, et moi je continuais la chanson, je la paraphrasais à -ma manière: Baissez-vous, disais-je, montagnes du devoir; ouvre-toi, -jardin mystérieux de la félicité! - -La course rapide de la calèche aidait à ce prestigieux essor; c'était -comme le bercement en plein azur d'un enlèvement, l'illusion d'une fuite -hors de la vie. Le hasard d'un cahot qui jeta Thérèse sur moi ajouta un -moment à cette illusion la réalité d'une caresse. Thérèse se recula -vivement, comme brûlée du contact. Son buste en même temps se cambra, se -raidit en une attitude de sévérité voulue. Et moi, la dévisageant quand -même: va, il est trop tard, pensais-je; ton heure est venue; tu -n'échapperas pas à l'amour. Tes yeux m'évitent et tout ton être -m'appelle. Tu veux me punir et tu ne t'aperçois pas que tu te fais mal -en me frappant. - - - - -XVIII - - -Nous rentrions. Le dîner en commun se ressentit de nos états d'esprit, -de ce que nous cachions de nous-mêmes les uns aux autres. Marc oubliait -de parler, Thérèse ne pensait pas à sourire. Ces dames l'obligèrent -presque à se mettre au piano après le repas. Ses cahiers étaient déjà -enfermés dans la malle. Elle essaya de jouer de mémoire une mazurka de -Chopin. Mais à peine le thème posé, à peine les premiers pas faits sur -ce chemin de la douleur et de la folie, ses forces l'abandonnèrent. Elle -quitta le piano et bientôt après le salon. La voiture avait ébranlé ses -nerfs, s'excusait-elle. Mais son regard en s'en allant me donnait une -autre explication. Évidemment elle avait peur de se trahir, elle était -impuissante à dissimuler son trouble. Elle avait hâte d'être seule, de -s'interroger, de regarder en elle-même. - -Sans doute elle ne dormit pas mieux que moi cette nuit-là; ce fut pour -tous les deux comme une veillée des armes avant notre dernière -rencontre. - -Mais ma veillée à moi ne fut qu'un délire continu de bonheur. Elle -m'aime! elle m'aime! répétais-je. A peine si mon exaltation me -permettait de penser à ce que pouvait, à ce que devait souffrir Thérèse, -en tête à tête maintenant avec sa conscience. Peut-être son ignorance en -lui cachant le danger lui épargnait-elle l'inquiétude. Fût-elle -tourmentée d'ailleurs, quelque douceur devait se mêler à son supplice. -Si funeste qu'il soit dans la suite, l'amour ne crée-t-il pas autour de -lui une atmosphère de félicité? Je m'aveuglais ainsi, et cependant ce -que je savais de mon amie aurait dû m'avertir que pour elle, dès la -première atteinte de la passion, ce serait le combat et le martyre. - -Si j'avais pu en douter, son visage, quand je la revis le lendemain, eût -bientôt fait de me renseigner. La fièvre m'avait tiré du lit dès avant -l'aube; après une fausse sortie dans la rue qui devait assurer la -liberté de mes mouvements, j'étais rentré par l'escalier de la terrasse, -et là, blotti derrière un massif de lilas, j'attendais, je guettais -l'arrivée de mon amie. Peut-être le hasard me ménagerait-il un dernier -tête-à-tête, et je me tenais prêt à aider le hasard. - -Plus d'une heure s'écoula dans l'impatience de mon affût. J'avais -entendu la servante se lever, remuer dans la maison, ouvrir les -fenêtres, porter les déjeuners dans les chambres. Puis ma belle-mère et -ma femme étaient parties à l'heure habituelle, leur paroissien à la -main; la servante après elles était allée au marché. Nous étions seuls, -Thérèse et moi, dans la maison. Mais descendrait-elle avant le retour de -ces dames, avant l'arrivée de Marc? Elle était levée; une ou deux fois -je l'avais aperçue derrière le rideau un moment écarté de sa fenêtre. -Elle regardait le temps qu'il faisait sans doute. La matinée était -sombre, cloîtrée, silencieuse; le brouillard, qui voilait les montagnes -à mi-corps, ne laissait voir de la vallée que l'horizon le plus intime, -le cercle habituel de nos promenades, les plus proches hameaux, les clos -d'herbe au bord du gave, les châtaigneraies au bas des pentes. - -Je désespérais de voir Thérèse quand elle parut enfin sur le seuil de la -porte à vitres du salon. Elle? non pas, mais une autre elle, une figure -qu'il me semblait n'avoir pas encore vue, tant elle était changée. Une -nuit de passion, une secousse d'orage avaient repétri ce visage que je -croyais si bien connaître. Sa beauté restait, mais combien différente! -Tout ce qu'il y avait encore sur ses traits d'expression enfantine avait -disparu; à la place des colorations d'aube si délicates, dont elle était -parée jusque-là, c'étaient dans la cernure des yeux brillantés de -fièvre, dans la minceur frémissante du sourire, dans le trouble de la -chair pâlie où montaient de brusques flambées de pourpre, c'étaient -toutes les évidences de l'amour douloureux, de la passion aux prises -avec le devoir. - -Elle frémit en m'apercevant. - ---La montagne est en deuil de vous! lui dis-je en lui montrant la vallée -en pleurs sous les rideaux de brume. Et moi, ajoutai-je, j'aurais voulu -qu'elle se fit plus belle ce matin, pour que vous en emportiez un -meilleur souvenir. - -L'air de soumission tendre de mes yeux, l'humilité de mon attitude, la -détendirent. - ---Un meilleur souvenir? répliqua-t-elle. Pensez-vous que ce fût bien -nécessaire? - -Sa tristesse me fendait le coeur. Je ne sus pas plus longtemps me -contraindre. - ---C'est donc fini, balbutiai-je; nous ne nous verrons plus, mademoiselle -Thérèse! - ---Sans doute, et c'est mieux ainsi, dit-elle en détournant les yeux. Je -ne suis restée que trop longtemps à Argelès. On m'attend là-bas, on me -réclame. J'ai autre chose à faire dans la vie, vous le savez bien, que -de me promener et de causer,--même avec vous! Mes doigts se rouillent -ici, et sans mes doigts, que deviendrait ma mère, que deviendrait mon -frère? Et puis... elle hésita un moment, comme si elle avait quelque -chose à ajouter, et conclut d'un geste vague en secouant la tête. - ---Je sais tout cela, lui répondis-je; je ne suis ni un égoïste ni un -ingrat. Permettez-moi seulement de toujours penser à vous comme à la -plus chère, à la meilleure des amies. - ---Si je vous le défendais, vous ne manqueriez pas de me désobéir, -sourit-elle. D'ailleurs ni vous ni moi ne sommes tout à fait les maîtres -de nos pensées ni de nos rêves. Nos volontés nous appartiennent -heureusement; et c'est assez, n'est-il pas vrai? - ---Hélas! lui dis-je, combien l'accord est difficile quelquefois entre la -volonté et le coeur! - ---On lutte, répondit-elle, avec une dureté d'orgueil dans le timbre de -sa voix. - -Nous nous taisions. Un coup de sifflet montant de la gare nous rappela -brusquement à l'un et à l'autre l'heure prochaine de l'adieu. Thérèse -s'attendrit. - ---Mme Lavernose m'a fait promettre de lui écrire; vous aurez souvent de -mes nouvelles,--si elles vous intéressent encore, dit-elle, avec une -nuance de coquetterie. - ---Que vous êtes bonne! m'écriai-je en un élan de tout mon être; et que -je vous aime! ajoutai-je à voix plus basse. - -Sa pâleur m'avertit de ne pas continuer. - -Elle s'appuyait au mur de la terrasse prête à défaillir. Et moi j'étais -là, balbutiant des paroles d'excuses, avec une envie folle de la -prendre, de la serrer dans mes bras, d'aller chercher mon pardon avec -mes lèvres sur ses lèvres. Car nous en étions déjà à ce point où l'amour -seul peut guérir les blessures de l'amour. - -L'arrivée de Cyprienne et de ma belle-mère sur la terrasse mit fin à mon -embarras et à l'angoisse de Thérèse. Presque au même moment, Marc -faisait son entrée. Et ce furent les préliminaires du départ, les -derniers préparatifs, le bruit triste des malles traînées sur le -plancher comme d'un cercueil qu'on emporte, et les adieux à la maison, -la caresse du doigt aux touches du piano, le regard au jardin, à la -vallée. Thérèse pleurait, et elle avait honte de ses larmes, honte de me -les montrer, honte de laisser croire aux autres, à ma femme et à ma -belle-mère, qu'elle les versait pour elles. La nécessité de mentir la -révoltait; d'autant qu'à ses marques de regret répondaient de vrais -témoignages de sympathie. Notre petit monde pleurait Thérèse: Cyprienne, -ma belle-mère, tous. Jacques sanglotait depuis la veille et, la petite -servante, avec le beau geste des pleureuses antiques, ramenait sur sa -figure un pan de son tablier. Jusqu'au docteur qui allongeait une -poignée de main à sa malade du haut de son cheval barbe, compagnon -inséparable de ses tournées; jusqu'aux gens de la rue qui s'attroupaient -pour la voir passer, au seuil des portes. - -Elles approchaient, elles sonnaient enfin, les minutes brutales; -l'omnibus, la gare, le wagon. - -Thérèse était montée dans son compartiment; penchée à la portière, avec -un bouquet de roses à la main, offert par Cyprienne, elle me regardait. -Oh! ce dernier regard, ce sourire pâle dans les roses! Que voulait-elle -dire? Quel ordre, quelle promesse me léguait-elle en s'en allant? Le -train se mettait en marche et elle me regardait, elle me souriait -encore. Puis peu à peu ses yeux perdirent le regard, ses lèvres le -sourire. Une seconde encore, et je ne vis plus de Thérèse qu'un peu de -pâleur dans du rose. Et tout disparut. - - - - -XIX - - ---Bonne journée pour voyager! déclara Cyprienne; le temps doit être -couvert en plaine. Mlle Romée ne souffrira pas trop de la chaleur. - ---La pauvre enfant est encore faible, ajouta ma belle-mère, l'émotion -l'a brisée; elle avait l'estomac fermé ce matin. - -J'écoutais naître et mourir ces propos sans sortir de mon rêve. La voix -de Marc me réveilla. - ---Et bien, m'interrogeait-il, que pronostiquez-vous? Pensez-vous que le -brouillard se lève? Avons-nous chance de voir quelque chose, si nous -montons à Pibeste? - -J'avais oublié ce projet d'ascension arrêté la veille avec l'ami de -Thérèse. Et la journée à vrai dire n'était pas engageante. Mais au point -où nous en étions avec Marc, je ne voulais pas avoir l'air de reculer -devant un tête-à-tête. - ---Le brouillard se lèvera peut-être, lui dis-je; il remue déjà; le -Léviste tantôt laissait voir sa couronne; bon signe; ce serait parfait -si nous pouvions arriver là-haut avant l'invasion du soleil. - -Une demi-heure après nous nous mettions en route. Vous avez sûrement vu -Pibeste, mon cher ami; de la pointe de l'hôtel on vous l'a montré -dressant sa corne, au-dessus du clocher d'Argelès, dans le ciel -oriental. C'est une montagne de médiocre altitude, assez pauvrement -boisée, dont le seul mérite est de pointer en avant de la chaîne, de -façon à laisser voir, par-dessus la tête des pics voisins, l'immensité -des plaines de la Bigorre et du Béarn. - -A la croix d'Ost, près de la fontaine miraculeuse de Saint-Sesthé, nous -quittâmes la route de Lourdes pour attaquer la montée, une montée tout -de suite assez raide dans la pierraille calcaire, à travers des paysages -calcinés, abandonnés par les troupeaux. Les mornes gris de Lias et de -Géü s'érigeaient, en face de nous, sur la rive opposée du gave qui -fuyait en des méandres d'un vert pâle enguirlandés de saulaies et de -vergnes. Des ardoisières, des carrières de marbre déchiraient çà et là -l'uniformité des pentes; des éboulis de rocaille s'en échappaient comme -des ruisseaux tristes, et des villages pauvres étalaient leur nudité -pouilleuse au pied d'un médiocre clocher. - -L'épaisseur d'un taillis nous dérobait bientôt ce spectacle. Nous -voyagions à travers des cépées en croissance qui s'étreignaient -au-dessus du sentier. Et la monotonie de cette prison de feuilles nous -obligeait à causer. Par quelles transitions insensibles, ou, qui sait, -adroitement ménagées par mon interlocuteur, en vînmes-nous à parler de -l'amour? Marc le trouvait mal compris et singulièrement rabaissé par la -littérature contemporaine. Romanciers ou poètes, presque tous avaient -raconté ou chanté la passion; or la passion, expliquait-il, n'est qu'un -élément ou un passage de l'amour: l'état de fièvre créé par l'obstacle. -Dans la littérature comme dans la vie, la tendresse est la forme la plus -haute, la plus complète de l'amour. - ---Peut-être avez-vous raison au point de vue social, lui répondis-je, -mais votre esthétique est bien étroite. Hors de la tendresse, pas de -beauté? Allons donc! Comme si Phèdre n'avait pas les mêmes droits à -l'éternité que Bérénice! Commencez donc pas réformer l'humanité, cher -Monsieur, avant de régenter la littérature. - ---C'est qu'elles ont partie liée, répliqua Marc. La morale du -littérateur ne peut pas différer de celle de l'honnête homme. - ---Je le veux bien, si vous m'accordez que l'idéal de l'honnête homme a -varié de siècle en siècle et même d'une génération à la suivante dans ce -siècle-ci qui va plus vite que les autres. Décrétez l'unité des esprits, -fixez le symbole des croyances, bâtissez le temple où abjureront les -hérésies et les schismes, et nous verrons après. Car il vous resterait -encore à uniformiser les tempéraments et les caractères. Imposer le même -idéal de l'amour à un bilieux ou à un sanguin, à un nerveux ou à un -lymphatique, la tâche n'est pas facile. Et les déséquilibrés, qu'en -ferez-vous? les déséquilibrés, c'est-à-dire presque tous les artistes et -les poètes. Comment s'y prendront-ils pour commander à leurs sentiments, -pour les incliner du côté de la tendresse et du sacrifice, eux dont la -tête est toujours prise avant le coeur! - ---Eux comme les autres; je n'admets pas d'irresponsables. Et sans doute, -une fois déchaînées, les forces de la passion se font aveugles et -sourdes; elles ont une vie parasitaire, ennemie de la nôtre; c'est à -nous d'arrêter leur éclosion, de les étouffer dans l'oeuf. - ---Je voudrais vous y voir, Monsieur le moraliste, répliquai-je; je -voudrais voir votre machine à raisonner aux prises avec votre -imagination. Exorciser le rêve est facile à dire à qui ne rêve pas; mais -quand c'est le rêve qui mène la vie, quand la sensibilité vibrant au -moindre choc vous met à la merci d'une odeur, d'une musique, d'une -image, que faire et comment résister? - ---Fermez les yeux, bouchez-vous le nez ou les oreilles! - ---Pauvres précautions, mon cher, contre les fatalités de l'instinct. -Songez que les êtres d'imagination sont tous, ou peu s'en faut, des -enfants ou des sauvages, des impulsifs, des inconscients. - ---Inconscients, donc innocents, n'est-il pas vrai? c'est-à-dire que -vous, par exemple, qui avez l'âme d'un poète, s'il vous plaisait, sous -prétexte de musique ou d'image, de faire une infidélité à votre femme, -vous seriez tout prêt à vous absoudre. Laissez-moi croire que vous -hésiteriez le cas échéant. - ---Peut-être en effet reculerais-je devant l'infidélité matérielle ou -même devant la trahison du coeur qui briserait le lien affectueux; mais -l'infidélité du rêve, la trahison des yeux qui se tournent, comme les -plantes amoureuses du soleil, vers une beauté supérieure, celle-là, -pourquoi me l'interdirais-je? Que j'aie l'imagination occupée d'un -rythme vivant ou d'un rythme d'art, où est le mal et à qui ma dévotion -pourrait-elle nuire? Quand j'en serai là d'ailleurs, je ne manquerai pas -d'avoir recours à vos lumières. En attendant, je vous permets de -supposer tout ce qu'il vous plaira sur mon compte, même le pire. - ---Vos _distinguo_ me paraissent bien un peu perfides, mon cher monsieur -Lavernose; mais vous aurez beau essayer de m'en faire accroire, vous ne -réussirez pas à changer la bonne opinion que j'ai de vous, conclut Marc. - -Évidemment il n'avait aucune envie de se brouiller avec moi; il lui -suffisait de m'avoir averti. - -Le paysage nous reprenait d'ailleurs, faisait diversion presque au même -instant. Nous sortions, nous nous évadions enfin de l'interminable -taillis où nous dialoguions depuis une heure. Et le brouillard nous -quittait. C'était devant nous la fête de l'été, la splendeur du ciel -pyrénéen, la délicatesse de l'azur autour des rochers et des arbres. Des -bouquets de hêtres s'espaçaient à travers un éboulis de masses -calcaires. Et au-dessus de cette pente rocailleuse, s'évasait la coupe -verte d'une étroite vallée de pâturages, cernée par les pointes -terminales de Pibeste. Des troupeaux de vaches, des ramades de brebis -tondaient l'herbe au bord des sources, ou ruminaient, couchés à l'ombre -des roches surplombantes, observés par les cabanes de bergers qui se -groupaient au sommet d'un mamelon de daphnés et de bruyères. Et c'était, -plus haut encore, la facilité d'un pâturage en pente douce, d'où les -quenouilles d'asphodèles se levaient en moisson blanche. Tout le revers -de la montagne en était habillé, et l'odeur qui s'en émanait était si -forte que les papillons engourdis se pâmaient, se laissaient prendre sur -les fleurs. - -Le sommet pointait au-dessus, défendu comme d'une dernière barricade par -une cépée de hêtres. Marc y arriva le premier. Cet élan l'avait mis hors -de lui. Debout sur le roc, il triomphait, prenait possession des -paysages étalés confusément devant lui. - -Le brouillard du matin s'était épaissi en montant; il s'interposait par -endroits, flottait entre la plaine et la montagne, et ces intervalles de -néant donnaient à l'espace démesuré qui reculait sous nos regards, un -aspect de chaos, de planète en formation. Plus près cependant, à la base -de Pibeste, des morceaux de pays se précisaient; on distinguait un -village, un lac, un tournant de route, un moulin sur le gave. Et cela -était chétif, sans beauté, sans intérêt. Le moulin avait l'air d'un -jouet d'enfant, le lac d'un bijou naïf, la route d'un fil blanc où se -trémoussait une humanité minuscule. - -La plaine fuyait au delà, oscillante, monstrueuse, d'une vastitude aussi -pénible au regard que l'infini peut l'être à la pensée. Une traînée -blanche apparaissait au bord d'une ondulation de cette mer, comme un peu -d'écume à la crête d'une vague. Je nommai Pau. Tarbes, plus près, se -cachait derrière le massif du Léviste, mais des détonations sourdes, -irrégulièrement espacées, nous orientaient, trahissaient sa présence. -C'était l'arsenal qui essayait ses canons. - -Marc ne se lassait pas de questionner. Tandis que je subissais, écrasé, -la fascination, la nausée de l'immense, le futur agrégé, aux prises avec -le décourageant horizon, poursuivait méthodiquement sa conquête. La -plaine une fois soumise, il se tournait vers les montagnes. Elles nous -dominaient, nous enfermaient dans un cercle de figures hostiles. Sous -leurs casques de neige, à travers la fumée tourbillonnante des nuages -suspendus à leur cime, les plus lointaines apparaissaient comme -détachées de la terre, en essor vers l'azur. Je les désignai à Marc. -C'était par-dessus la crête allongée de la Pène de Lhéris, la pyramide -bleue du pic d'Arize, le colosse qui veille au seuil des Pyrénées. Plus -reculé, jaillissant du dédale obscur de la chaîne, le mont Perdu -s'exhaussait, formidable, avec sa couronne blanche de glaciers comme le -roi de la mort. Géométrique et noir, le Cylindre, à côté, faisait -l'effet de quelque monument funéraire, d'un hypogée barbare pour une -dynastie d'avant l'histoire. Le Vignemale et le Balaïtous fermaient le -cercle: le Vignemale cuirassé d'argent, avec sa Piquelongue en arrêt, -crevant le ciel de sa pointe aiguisée comme une flèche barbare, le -Balaïtous hérissé, crevassé, fracassé, pareil à une citadelle en ruine -vaincue par les éléments. - -Pibeste s'humiliait au pied de ces despotes, et j'imitais Pibeste. Marc -exultait, au contraire, son humanité semblait accrue, sa personnalité -exagérée par le défi des cimes. - -L'ascension de Pibeste l'avait mise en goût, il parlait de monter le -lendemain au Vignemale. Puis sa pensée se porta vers une autre tâche, -vers une autre victoire. Un large morceau de l'Aquitaine était là, -devant son futur historien; Marc recevait l'hommage du duché sur lequel -il avait fondé sa fortune. - -Il me parla de sa thèse et de la carrière qu'elle pourrait lui ouvrir. -C'était la certitude d'un poste dans une faculté, d'une situation de -maître de conférences, de chargé de cours peut-être: la vie matérielle -largement assurée, et l'autre du même coup, le bonheur dans le mariage. -Encore un an, deux ans au plus d'épreuves, et ce serait la sécurité dans -une fonction honorable et indépendante, à côté d'une compagne choisie -par lui, d'une épouse aimable et sage, ornement de son foyer, fidèle -appui de son coeur. Et il ne s'agissait pas d'un roman en l'air; Marc -connaissait cette perfection, il était en relations quotidiennes avec sa -famille; il avait tout lieu de croire que sa demande, quand il jugerait -à propos de la faire, recevrait un bon accueil. Il n'attendait que -l'assurance d'une place et d'un traitement pour conclure.--Mais, -ajouta-t-il, d'ici là, j'ai peur. Sans doute ma jeune amie n'ignore pas -que j'ai de l'affection pour elle, mais le reste, le sentiment plus -tendre, le projet d'union intime, je me suis interdit de le lui dire. -Peut-être l'a-t-elle deviné, mais je ne vois pas qu'elle y réponde -autrement que par de l'amitié, et c'est bien quelque chose, c'est même -tout ce que je souhaite provisoirement; mais si l'amour allait venir, -l'amour pour un autre! Elle est libre après tout, libre pour le mariage, -libre même,--il faut tout envisager,--libre pour la passion. - -Sur ce mot de passion, Marc, qui avait baissé les yeux en même temps que -la voix pour m'expliquer ses craintes, les leva sur moi brusquement: - ---Voyons, cher Monsieur, continua-t-il, nos relations si récentes ne -m'autorisent peut-être pas à vous ennuyer de mes affaires, mais nous -sommes situés ici à quelques centaines de mètres au-dessus du niveau des -conventions sociales. Permettez-moi d'avoir recours à votre expérience. -Vous devez connaître les femmes mieux que moi. Moi, je n'en ai jamais -regardé qu'une, et celle-là je l'aime trop pour la juger de sang-froid. -Mais vous la connaissez, vous aussi, cette jeune fille dont je vous -parle, cette fiancée sans le savoir; vous venez de passer un mois avec -elle, elle vous a parlé de moi, sans doute; croyez-vous qu'elle m'aime -un peu, qu'elle m'aime assez pour me garder son coeur? C'est que, -voyez-vous, je n'ai aucune illusion sur mon compte; ni mon caractère, ni -mes goûts n'ont rien qui parle à l'imagination d'une jeune fille. Aimer -n'est pas tout, il faut savoir aimer. Mlle Romée me comprendra-t-elle? -Je l'espère quelquefois. Il y a des jours où je la vois si paisible, si -raisonnable, si laborieuse, il me semble que nous sommes nés l'un pour -l'autre; et ces jours-là sont les plus nombreux. Mais quelquefois tout -change, tout se gâte; c'est l'inquiétude, c'est le caprice. Alors, je ne -sais plus que croire, j'hésite. Vous me rendriez un vrai service, cher -monsieur André, si vous pouviez m'éclairer là-dessus. Que feriez-vous à -ma place? Conseillez-moi. Est-il prudent de laisser aller les choses? -Vaut-il mieux demander à Mlle Romée un engagement formel? - -La confidence de Marc ne m'avait rien appris. Peut-être en aurais-je -souffert cependant, peut-être me serais-je révolté quelques jours plus -tôt, quand, amoureux sans espoir, je n'osais pas compter sur Thérèse. -Mais la certitude d'être aimé avait purifié mon amour, l'avait -agenouillé devant elle. Elle planait si haut que le rêve seul, comme une -fumée d'encens, pouvait désormais l'atteindre. Que m'importaient dès -lors les projets infra-terrestres de mon rival, son programme de -félicité bourgeoise? A quelque titre qu'il fût auprès de Thérèse, ami -désintéressé ou futur époux, j'avais conclu avec elle des fiançailles -supérieures aux droits qu'il pouvait prendre. M'oubliât-elle même, son -image me resterait; et au point d'exaltation où j'étais arrivé, je me -sentais capable de me contenter de cette union malgré elle. - -Marc, cependant, attendait ma réponse. Elle fut aussi ambiguë qu'un -oracle. Je m'excusai d'abord de mon peu d'habileté à débrouiller les -ressorts de l'âme féminine. Et qui pouvait se flatter de la bien -connaître? Mlle Romée était certes une personne de grand sens et de -grand coeur, et elle m'avait toujours parlé de Marc dans les meilleurs -termes; quant à décider si elle se contenterait de ce que Marc avait à -lui offrir, quant à pronostiquer l'avenir de ses rêves, vraiment on m'en -demandait trop; je me récusais. En ménage comme pour l'autre vie, c'est -la foi qui sauve. Thérèse avait-elle foi en Marc? Marc avait-il foi en -Thérèse? A cette question, elle et lui pouvaient seuls répondre. - -Marc se taisait. Peut-être n'ajoutait-il pas grande importance à une -consultation qui n'avait été qu'un prétexte à me faire parler. Peut-être -aussi s'interrogeait-il, se livrait-il à l'enquête sur lui-même que je -venais de lui conseiller: première et douloureuse épreuve de son amour. -Pour un esprit avide autant que le sien de lumière et de certitude, -l'ombre où il se débattait, le doute sur la durée possible du lien qui -l'unissait à Thérèse devaient être bien pénibles. Thérèse l'avait-elle -compris, l'aimait-elle assez pour l'attendre? Lui-même avait-il assez de -confiance en son amie pour ne pas la troubler de son inquiétude? Il me -semblait lire cette perplexité dans ses yeux, dans l'hésitation même de -sa démarche. - -Depuis un moment déjà nous avions commencé à descendre. Le brouillard -nous talonnait. Les cimes, peu à peu, s'étaient voilées, l'horizon se -fermait; la muraille mouvante se rapprochait de nous. Bientôt elle nous -enveloppa de ses réseaux humides. A peine si, dans l'incertitude de -cette nuit grise, subitement tombée, nous pouvions reconnaître le bon -chemin. Le grondement du gave, qui se heurtait, quelques centaines de -mètres plus bas, aux contreforts de Pibeste, nous avertit une ou deux -fois du danger où nous avait mis une fausse piste. Le sentier -contournait la crête de la montagne, assez mollement inclinée du côté -par où nous étions venus, mais qui, de l'autre côté, vers Lugagnan, -tombait brusquement en précipices. Le brouillard, d'abord sec, s'était -mis à couler, et la mouillure des pierres aggravait la difficulté de la -descente. - -Arrivés au niveau des pâturages, nous décidâmes de nous abriter un -moment et de nous sécher dans la cabane des pâtres. Le gîte était -misérable; une hutte de pierres sans porte, sans fenêtres, avec un toit -intermittent d'esquilles calcaires que rejointaient mal des mottes de -gazon. Les bergers nous firent place sur le banc de sapin où ils -s'allongent, roulés dans leurs couvertures pour dormir; ils allumèrent -en notre honneur, devant l'ouverture de la cabane, un feu de souches de -genévriers; ils nous offrirent tout ce qu'ils avaient: du pain, du lait -et du fromage. - -C'étaient des gens de Vidalos qui gardaient pour le compte de quelques -propriétaires du village. Ils étaient montés avec leurs bêtes à la fin -de mai, dès que la neige avait eu fini de fondre; ils ne devaient -descendre que vers la mi-octobre. Ils ne se plaignaient pas du salaire -ni du gîte. Ces pacages de moyenne altitude sont assez sûrs. Les bêtes -et les gens y sont moins exposés que dans les hautes estibes; les sautes -de temps y sont moins fréquentes, plus rares les bourrasques de neige et -les glissements de terrain causés par les pluies d'orage; et la nuit, si -les chiens aboient, il n'est pas utile d'armer le fusil pour faire peur -à l'ours. La proximité du village leur était d'ailleurs avantageuse; ils -avaient le pain et le sel à deux heures de marche de la cabane, et le -dimanche, en grimpant à une brèche qu'ils nous indiquaient de la pointe -de leur bâton ferré, ils pouvaient voir le clocher de leur paroisse et -s'unir aux prières annoncées par les carillons légers qui invitent à la -messe, par les sonneries lentes qui promulguent la bénédiction. - -Marc s'informait de leurs familles. Un des bergers était marié depuis -six mois: un autre était fiancé; sa promise était servante à Cauterets; -ils devaient _épouser_ après la saison. - ---Et ça ne vous inquiète pas de la savoir loin de vous, avec tous ces -hommes, ces étrangers, ces garçons d'hôtel autour d'elle? interrogeait -Marc. - ---A quoi ça me servirait de me tourmenter? répondit le garçon en -finissant d'écumer une jatte de lait. D'ailleurs, ajouta-t-il, je -connais Méniquette depuis longtemps; j'ai confiance. - ---Et vous faites bien, approuva Marc. Puis se tournant de mon côté: vous -l'avez entendu, me dit-il; cet homme a répondu pour moi. Moi aussi, j'ai -confiance. - -Allègre et dispos, il reprenait en même temps son bâton de route, et -nous repartions à la descente. Nous ne nous parlions plus. A quoi bon? -Lui m'avait dit ce qu'il avait à me dire; il m'avait prévenu, il avait -pris sa position de combat. Et moi j'avais hâte de l'embarquer, de me -délivrer de lui, pour me donner tout entier au souvenir de Thérèse. - -Le futur agrégé devait nous quitter le soir même pour aller à Cauterets. -Je remplis jusqu'au bout les devoirs de l'hospitalité; je le conduisis à -la gare. En chemin il s'était mis à me parler de mes travaux -d'archéologie commencés. Il me traçait tout un plan d'études pour -Jacques. Il craignait de m'avoir blessé tantôt, et quoiqu'il se trouvât -en état de légitime défense, il s'efforçait de guérir ma blessure. -L'ennemi redevenait l'apôtre. Il s'offrait à me donner de loin, si peu -que je les crus utiles, son appui et ses conseils: Si vous avez besoin -d'un document, d'une recherche pour vos études ou pour celles de -Jacques, ne craignez pas de vous adresser à moi. Je suis au courant des -bibliothèques et des catalogues; vous pouvez vous fier à mon exactitude. -D'ailleurs j'aurai peut-être recours à vos bons offices pour ma thèse. -Ce ne sera qu'un échange, concluait-il. - -Le train partait; Marc me tendit la main. J'étais seul. Je pris pour -rentrer chez nous par le plus long et par le plus désert. J'errai dans -les avenues à moitié habitées qui s'ouvrent à gauche de la gare, entre -le gave et la route de Pierrefitte. Des villas en construction, des -jardinets récents, de grêles massifs, s'espaçaient des deux côtés avec -des intervalles de prairies, des ouvertures d'allées qui finissaient en -sentiers, perdues à dix pas dans les cultures. La nuit était tombée; des -flambées de gaz luisaient à travers les avenues, et, dans la paix de la -vallée, se propageaient, en même temps que les musiques lointaines du -casino, la frêle crécelle des sauterelles. - -Je m'abandonnai à la nuit; je la laissai tisser autour de moi ses voiles -de solitude et de silence. J'étais délivré de l'action, délivré des -responsabilités et des angoisses du vouloir, en accord avec les autres -et avec moi-même. Le départ de Thérèse avait tout harmonisé. Plus de -désirs, partant plus de remords. Au lieu des ivresses et des tourments -de la passion vivante, c'était désormais devant moi la douceur continue, -la sérénité du rêve. - -Dans le dédale du parc inachevé où s'attardait ma flânerie, au bord des -massifs de lilas, sur les blocs de rocher le long du gave, je frôlai -plusieurs fois des couples d'amoureux; les voix se taisaient à mon -approche, et c'était, dans l'ombre, la fuite légère d'une robe. Et je -les plaignais de fuir, je les dédaignais de se cacher. Que ne -s'affranchissaient-ils eux aussi du servage de la chair? - - - - -XX - - -Ce fut comme une autre vie qui commença pour moi le lendemain; une vie -en arrière, dans le souvenir. La réalité présente ne me touchait plus; -pas même la réalité qui se rapportait à Thérèse. Elle écrivait -régulièrement à ma femme, et ses lettres, longuement commentées, étaient -l'événement de la semaine. On lisait cette chère écriture, on en parlait -devant moi; je la lisais, j'en parlais aussi; mais cette Thérèse récente -n'ajoutait rien à la Thérèse qui vivait en moi, à celle dont ma piété -entretenait l'image. - -C'était à cette Thérèse-là que j'appartenais désormais. Toute autre -société m'était devenue odieuse. Je m'étais emparé de sa chambre; je m'y -enfermais avec elle pendant des journées entières. La saison s'avançait, -et il y avait des chances pour que nous ne trouvions pas de nouveaux -hôtes; j'étais d'ailleurs résolu à les écarter. Je passai là dans une -claustration à peu près complète, comme dans une maison mortuaire après -la disparition d'un parent proche, les premiers jours qui suivirent son -départ. Assis dans son fauteuil, enveloppé de l'odeur légère laissée par -ses cheveux et qui me rendait la sensation de sa présence, j'évoquais -heure par heure les semaines précieuses que j'avais passées avec -Thérèse. Ce qu'elle avait dit, ce qu'elle avait fait, la couleur de ses -robes, la nuances de ses sourires, je revoyais, je réentendais tout. - -Comédien sincère, pour mieux entrer dans la réalité, je me donnais la -représentation minutieuse de nos conversations, de nos attitudes. Ce -furent de prodigieux enfantillages, et je ne vous les confesserais -peut-être pas, s'ils n'avaient pas contribué à la formation d'un état -d'âme qui devait m'être si funeste! - -L'idolâtrie n'est pas une forme exceptionnelle de l'amour; peut-être -même n'est-il pas de passion un peu forte qui n'arrive à ce paroxysme. -Tout amoureux suppose plus ou moins un lyrique. Moi comme les autres, un -peu plus peut-être, j'eus le pouvoir d'idéaliser, de transformer tout ce -qui se rapportait à l'aimée. C'est ce qu'en exégèse amoureuse on appelle -cristalliser, et l'inventeur du mot et de la théorie l'applique, je -crois, aux débuts de la passion; mais cette faculté ne se développa chez -moi dans son plein qu'à la seconde période, quand le départ de Thérèse -m'obligea de chercher des consolations ou des compléments à son absence. - -Bientôt le souvenir ne me suffit plus. Je voulus de nouveau fouler les -sentiers qu'elle avait parcourus. Les arbres qui avaient ombragé nos -haltes, les pierres sur lesquelles elle s'était assise, me devinrent -autant de buts de pèlerinage. Quand j'avais dépassé les dernières -masures du faubourg de l'Aïroulat et que je touchais aux grands espaces -libres, habités par les châtaigniers, je m'arrêtais, aussi ému qu'un -dévot au seuil de l'église. Ces pentes gazonnées, ces abris de rochers, -ces frondaisons éparses balayant les pelouses, c'était le sanctuaire de -mon culte. Je m'asseyais à l'une des places où mon amie et moi nous -avions accoutumé de nous asseoir, et, autant que je pouvais m'en -souvenir, dans la posture exacte où je m'étais trouvé à côté d'elle. Je -lui parlais, j'écoutais chanter dans le silence l'écho affaibli, l'écho -charmant de ses paroles. La châtaigneraie, à cette époque de l'année, -était déserte; les feuilles mortes sur les sentiers empêchaient -d'entendre le sabot des passants, du petit pâtre meneur de chèvres, de -la vieille en capulet déteint qui filait sa quenouille en gardant sa -vache le long des bordures. Ils m'épiaient de loin, s'étonnaient de me -rencontrer chaque jour, s'inquiétaient de me voir parler tout seul, -interpeller comme un sorcier les rochers ou les plantes. - -Un de ces bergers, un boiteux à qui Thérèse avait fait quelquefois -l'aumône, m'accosta un jour, s'informa de celle qu'il ne voyait plus -avec moi. Il avait trouvé dans l'herbe, en promenant ses chèvres, -quelque chose qui lui appartenait peut-être, et il m'exhibait, gâté par -la rosée et la pluie, un gant en peau de Suède que Thérèse avait perdu -en effet et que nous avions inutilement cherché ensemble. Cette relique -ne me quitta plus désormais. - -Mais mon idolâtrie en était arrivée bientôt à se passer d'objets -matériels; elle s'exerçait en esprit sur les perfections de Thérèse. -Comme le dévot qui médite sur une parole ou sur un acte de son Dieu, je -me dilatais, je me fondais dans la contemplation de mon amie. Pour -entrer plus avant dans la possession de sa beauté, pour en atteindre la -définition totale, je travaillais à me la représenter en détail; je -restreignais mon adoration pendant tout un jour à ses yeux ou à ses -lèvres; je m'appliquais à analyser les nuances les plus fugitives de ses -regards ou de son sourire. Et c'était tout un paradis que m'offrait -ainsi cette Thérèse une et multiple, que mon investigation patiente et -enflammée diversifiait à l'infini. - -A force d'analyser le charme de mon amie, de la célébrer, de la chanter, -j'étais arrivé à un état d'hypnose chronique tout à fait étrange. Les -pratiques de méditation et de contemplation par où j'avais travaillé -d'abord à me procurer l'illusion de sa présence m'étaient devenues -inutiles. Dès que cessaient les soins matériels, les occupations de ma -vie, dès que je m'arrêtais de parler ou d'agir, et quelquefois même à -travers mes paroles et mes actes, Thérèse m'apparaissait; j'étais avec -elle. Ainsi qu'il arrive aux âmes élues dans l'état d'oraison, quelque -chose m'enlevait doucement à moi-même; je me sentais porté dans un autre -et meilleur élément, vers la Beauté et vers l'Amour. Et la source de -cette félicité paraissait inépuisable; les ondes de bonheur où je me -répandais naissaient, se développaient d'un mouvement toujours égal. - -J'ai peur de mal m'expliquer et que mes expressions vous paraissent trop -fortes. Et moi, je les juge insuffisantes à traduire le paroxysme -heureux où je me trouvais ravi. Ce don de moi-même à une autre avait -presque la douceur d'un évanouissement, mais d'un évanouissement sans -vertige et qui me laissait la pleine conscience de mon acte. Je mourais -à moi-même, je mourais de minute en minute avec un sentiment toujours -nouveau de repos, de quiétude, de concordance avec les aspirations, avec -les lois de ma vie. Je me donnais sans fin, et ce pouvoir croissait de -jour en jour; j'avais franchi les limites du possible; la porte du -jardin mystique s'ouvrait devant moi; devant moi, s'étendait, illimité, -le Paradis de l'Extase. J'étais arrivé à une possession continue de -Thérèse qui ne laissait presque rien à envier à la réalité. Je n'avais -plus besoin d'évoquer son image; elle habitait ma pensée; elle -s'imposait à mon sommeil. Je la voyais debout, en marche; sa robe claire -ondulait au rythme de son pas silencieux; la tête un peu tournée de mon -côté, elle m'invitait à la suivre; ou bien elle se reposait assise dans -son fauteuil de convalescente, songeuse, le menton incliné, dans son -attitude familière. Et il me semblait saisir le mouvement de ses lèvres -qui me parlaient, le son de sa voix, la tiédeur de sa main dans la -mienne. - -C'était dans le recueillement de sa chambre, de cette chambre où nous -sommes, qu'elle m'apparaissait le plus nettement. En plein air, les -contours s'atténuaient. Les bruits trop rapprochés, les mouvements de la -vie l'écartaient, et une fois enfuie, décomposée, elle était quelquefois -lente à revenir. Mais ici l'illusion était complète, et,--détail étrange -qui aurait dû me mettre en garde,--les sens même y avaient une part, une -part de plus en plus marquée. - -Ainsi déviait peu à peu la tentative d'amour mystique où je m'étais -engagé et que j'avais sans doute poussée au delà des limites humaines. -L'excès de spiritualité me ramenait à la matière. Pour avoir voulu -perfectionner la vision de Thérèse, mon idolâtrie avait fini par la trop -matérialiser. Thérèse, ressuscitée âme et corps par mon extase, -redevenait ainsi devant les yeux de mon esprit la Thérèse vivante, la -Thérèse douloureusement, orageusement aimée, disputée par ma passion aux -fatalités qui me la rendaient inaccessible. Je retombais dans mes -anciennes misères et ma chute était plus profonde. J'éprouvais pour -l'absente des regrets et des désirs que sa présence même n'avait pas -suggérés, des désirs et des regrets plus violents parce qu'ils étaient -moins purs. Plus libre avec l'image de Thérèse qu'avec Thérèse -elle-même, j'avais laissé sans y prendre garde la volupté enflammer peu -à peu et corrompre mon amour. Le mal était fait; c'était fini de mon -union psychique avec Thérèse. La vision avait appelé la réalité. C'était -la réalité que j'appelais maintenant, que je voulais à tout prix. - -Inefficaces à partir de ce moment, dérisoires, me parurent les -suppléances par où j'avais réussi un moment à tromper ma passion. La -force déchaînée du désir emportait comme de fragiles obstacles les -trompe-l'oeil, les artifices délicats où s'était attardé mon rêve. Et -quoi! quelques lieues à peine me séparaient de celle que j'adorais, de -la créature nécessaire à ma vie, et tandis qu'elle pensait à moi, -qu'elle m'appelait peut-être, je restais là occupé à me leurrer de -vaines apparences, à presser dans mes bras un fantôme! Je m'accusais -alors, je méprisais mon idéalisme intempestif, je maudissais mes -hésitations et ma faiblesse. Ma conscience se taisait, débordée. Seules, -des considérations d'intérêt, la peur d'un casse-cou final m'arrêtaient -encore. J'évitais de penser à une conclusion quelconque; je fermais les -yeux pour ne pas voir le précipice auquel je me trouvais acculé. Ma -passion se démenait derrière cette vague frayeur, frêle obstacle qui me -séparait de l'irréparable. - -A défaut de Thérèse, c'étaient ses reliques, que je portais à mes -lèvres; c'était son gant, c'était la place de son corps sur le fauteuil, -dans le lit, que je brûlais de mes caresses. Et ces folies en appelaient -d'autres. J'écrivais à l'absente, je l'implorais en des lettres qu'un -reste de sang-froid m'empêchait de porter à la poste; je formais de -vains projets de réunion avec elle; j'en venais à souhaiter quelque -malheur immédiat, une rechute de sa maladie, qui l'obligeât à retourner -à Argelès. Une séance récréative de magnétisme à laquelle j'assistai par -désoeuvrement au Casino m'induisit à essayer le pouvoir de mon fluide -pour l'influencer à distance, la contraindre à revenir. Plusieurs fois, -et, le plus sérieusement du monde, je tentai l'expérience, je concentrai -ma volonté pour l'envoyer à Thérèse en victorieux effluves. Et pendant -des heures, pendant des journées entières, après ces tentatives, -j'espérais, j'attendais son arrivée; je calculais le temps nécessaire, -les retards possibles des trains, et le coeur me battait chaque fois que -l'omnibus de la gare roulait le long des rues, traversait la place. Je -voyais Thérèse, je la rencontrais partout; je me laissais prendre aux -plus légères ressemblances. Une première fois au Casino, dans la salle -du concert, une autre fois à Pierrefitte dans une calèche qui descendait -de Cauterets, il me sembla la reconnaître et, dupe volontaire, je suivis -pendant toute une semaine, jusqu'à me faire remarquer d'elle et des -autres, une étrangère de l'hôtel de France qui avait un peu la tournure -de mon amie. - -Les lettres qu'elle continuait à écrire régulièrement à Cyprienne -fournissaient une matière inépuisable à mes inquiétudes. Une dernière, -qui me parut plus froide, me donna à réfléchir: elle m'oublie! -pensai-je, et là-dessus ce fut toute une construction d'hypothèses. La -jalousie me reprit; la figure un moment écartée de Marc Échette me hanta -de nouveau, plus haïssable. En même temps que mon amour pour Thérèse, ma -rivalité contre Marc avait pris un caractère matériel. J'enrageais de -ses contacts quotidiens avec mon amie, et si je n'allais pas jusqu'à -soupçonner leur vertu, c'était assez pour me bouleverser, de penser aux -rapprochements permis, aux poignées de mains, au bras offert et accepté, -aux effleurements innocents du piano ou de la table. Mais peut-être y -avait-il autre chose entre eux maintenant; je le craignais du moins. -Peut-être Marc l'avait-il pressée de se marier avec lui, et elle avait -consenti; les bans étaient publiés, le mariage consommé, qui sait? -Chaque jour, pendant toute une semaine, je ne manquai pas d'aller au -Cercle relever dans les journaux de Toulouse les communications de -l'état civil. - - - - -XXI - - -Je ne me souviens plus au juste du temps que dura cette crise. J'étais -perdu; seul l'instinct de la conservation luttait obscurément en moi, -retardait la solution inévitable. Partir, revoir Thérèse! Cette -nécessité s'imposait, et je sentais bien que je n'y échapperais pas. -J'évitais seulement de penser à la date, j'ajournais de semaine en -semaine. J'espérais toujours je ne sais quelle intervention, quelle -poussée du hasard, qui me rendrait à moi-même, m'épargnerait cette -suprême folie. - -La poussée vint, me sauva provisoirement, me donna quelques semaines de -répit... Ce fut à la distribution des prix de Jacques, circonstance -minime à coup sûr; mais dans l'état de déséquilibre où j'étais, le plus -léger choc devait suffire à donner l'impulsion, à me jeter à la mer ou à -me rejeter vers le rivage. - -La cérémonie s'était accomplie selon les rites: un discours que j'avais -négligé d'écouter, des fanfares que j'avais été obligé d'entendre, la -récitation d'un palmarès coupée d'applaudissements qui escortaient -l'ascension vers l'estrade des collégiens émus dont le front discordait -aux couronnes de papier trop étroites ou trop larges. Tout à coup -Jacques était dans mes bras, son bout de laurier à la main, radieux. -Cyprienne pleurait; nos voisins battaient des mains. Je pleurai aussi; -Jacques reparti, je sentis se rouvrir dans mon coeur la source depuis -quelques jours fermée de la tendresse paternelle. Jacques! Ma vie de ces -dix dernières années me revenait brusquement: joies et malheurs, tous -les événements du ménage. Et c'était Jacques les malheurs, les joies -c'était encore Jacques. Je me rappelais des riens de sa petite enfance, -le miracle de son premier pas, de ses premiers balbutiements; je -retrouvais la saveur de ses caresses, la douceur de sa joue sur ma joue, -la pureté de son haleine sur mes lèvres. Je revoyais ces coupes de -vêtement, ces nuances de cheveux si vite passées qui font à chaque -enfant comme une série de brèves existences! Et j'avais failli oublier -tout cela, oublier tous ces petits Jacques lointains, et le Jacques -vivant, le petit camarade et le grand ami, Jacques enfin, Jacques! - -Ma folie tout à coup m'épouvanta. Je reculai, je me rejetai en arrière. -Cette Thérèse idéalisée par mon culte, je la vis un moment telle que je -me l'étais créée: idole monstrueuse à laquelle j'allais sacrifier mon -honneur et ma vie! Insensé, j'avais voulu jouer avec ces forces -redoutables: l'imagination et le rêve! j'avais tenté, mage orgueilleux -et naïf, de modifier au gré de mon caprice la loi de la nature et de la -vie. La vie s'était vengée; le mage s'était pris à ses artifices; -l'évocateur était devenu l'obsédé. - -Il n'était que temps de réagir. Je m'y employai sans délai. Tout -jusque-là, par bonheur, s'était passé dans ma tête. Pendant qu'une -moitié de moi-même s'enfonçait dans l'absurde, l'autre figurait les -gestes du bourgeois, du père de famille. Il n'y avait qu'à rentrer dans -la sincérité de mon rôle, à le jouer pour tout de bon. Personne à la -maison n'avait pris garde à ma folie; ma réputation de distrait avait -donné le change; un peu plus, un peu moins, ni ma belle-mère, ni ma -femme ne s'étaient rendu compte de la différence. D'autant que mon -détachement de tout me rendait de composition facile, d'humeur paisible -et débonnaire. Jamais nous n'avions fait meilleur ménage avec Cyprienne -que depuis le divorce de nos coeurs. - -Les vacances de Jacques devaient faciliter ma conversion. La maison -était plus vivante, plus animée alors; le sévère intérieur se déridait; -une contagion de gaieté, d'insouciance se répandait, rompait la -régularité par trop mécanique des journées et des heures. - -Jacques ne me quittait pas. J'étais son compagnon de courses et son -camarade d'études. Sa curiosité m'amusait, ses idées vives et courtes, -ses questions insatiables. Il avait une jolie petite âme légère et -vibrante que j'avais plaisir à manier. - -Mon Jacques! Je m'attachai à lui, cette fois, comme le noyé à l'épave. -Rien que de tenir cette petite main fraîche dans ma main fiévreuse, il -me semblait que j'étais guéri. Et j'allai mieux en effet pendant -quelques jours. L'image de Thérèse pâlit, se recula de moi; je crus -qu'elle allait s'effacer. - -Hélas! mon illusion ne fut pas longue. Le vif élan qui m'avait ramené -vers la vie de famille ne tarda guère à s'alentir, à se changer en -effort. Les affections qui avaient rempli ma vie subsistaient bien -encore, mais machinales, inefficaces, vidées de leur substance. Oui, -même mon affection pour Jacques. Je l'aimais assez pour me dévouer à -lui, pour me sacrifier s'il l'avait fallu; ma volonté était libre; mais -d'elle-même, au bout de quelque temps, ma pensée était revenue à -Thérèse. - -Je ne désespérai pourtant pas tout de suite. Comme les incroyants qui -prient pour mériter de croire, je continuai de témoigner à Jacques cet -amour qui, hélas! n'était plus tout à fait dans mon coeur. Je me serrais -contre mon enfant, comme s'il y avait eu dans ce contact quelque vertu -curative de ma folie; je l'embrassais quelquefois sans motif, j'attirais -sa tête sur mon coeur, sur ce coeur que je n'avais pas su lui garder -tout entier. Il me semblait que ses baisers à lui, plus sincères, plus -ardents, allaient ressusciter la ferveur de mes caresses. - -L'enfant s'étonnait de ces étreintes passionnées et muettes, presque -douloureuses. Il s'y dérobait, ne sachant comment y répondre. Ma société -commençait à lui peser; son babil se lassait de s'épancher sans écho. Il -avait tiré de ma libéralité,--compensation trop facile,--quelques -jouets: une montre, un cerf-volant qu'il avait hâte de montrer à ses -camarades. Il ne tarda pas à me fausser compagnie. Et moi je n'eus pas -le courage de le retenir. A quoi bon? - - - - -XXII - - -Ce fut de nouveau la solitude autour de moi, mais une solitude assiégée, -investie par l'image de Thérèse. Que faire contre elle maintenant? A -quelle conjuration, à quel remède avoir recours? La médication psychique -avait échoué; valait-il la peine d'essayer autre chose? Cependant je -m'étais quelquefois bien trouvé de la marche pour assoupir mes nerfs, -pour mater mes rêves. Plus chanceuse cette fois, l'expérience ne valait -pas moins d'être tentée. - -Je pris prétexte d'une visite de quelques jours à Marsous; je bouclai -mon sac et je partis. Mais je ne fis que toucher barre à la maison de -mes parents. Le bavardage affectueux de ma mère, avide des nouvelles de -la famille et de la vallée, ses préoccupations de récolte et d'argent, -si peu concordantes à mon état d'esprit, ne parvenaient pas à -m'intéresser. La bonne femme et moi ne parlions plus la même langue; -j'étais devenu comme un étranger dans ma maison. Pauvre mère! -qu'aurait-elle dit si elle avait pu deviner mes misères, soupçonner la -détresse, où je me débattais, affolé? Où était-il hélas! le sauvageon de -jadis, la petite âme qui s'était épanouie là, si fraîche, entre ces -vieilles murailles? Ah! qu'il aurait mieux valu ne pas changer, vivre et -mourir où avaient vécu, où étaient morts les miens, pareil à ceux -d'avant comme à ceux d'après, surgeon du même arbre et cet arbre soudé -au roc, enraciné dans les traditions ancestrales! Mais il était trop -tard, j'avais sucé le virus de l'éducation sentimentale; déserteur du -foyer rustique, je devais penser, je devais souffrir en bourgeois! - -Dès le lendemain de mon arrivée à Marsous, à l'aube, je communiai une -dernière fois, sous les espèces du pain bis et du lait encore fumant, -avec ma mère, je reçus de ses lèvres un baiser rude et cordial, le -baiser coutumier de nos adieux, et je m'enfonçai résolument dans l'âpre -et tortueux massif qui garde la source du gave d'Azun. Je partis seul. A -quoi bon un guide quand on n'a d'autre but que la fatigue? J'avais -d'ailleurs une suffisante habitude de la montagne et de la vie -montagnarde pour m'y aventurer sans péril. - -Je savais le chemin des cabanes de berger où je pourrais au besoin -trouver un gîte pour la nuit, un abri pendant l'orage; ces bergers, j'en -connaissais quelques-uns; les plus âgés m'avaient servi de guide -autrefois; les plus jeunes avaient été mes camarades. Les chiens même, -peu hospitaliers aux passants, me faisaient bon accueil; j'avais appris -les paroles et les gestes qui désarment leur colère. Je les évitais -d'ailleurs, eux et leurs maîtres, autant que me le permettaient les -ressources de mon havresac. Un surplomb de rocher suffisait à protéger -mon sommeil, une poignée de bruyères mortes ou de rhododendrons me -donnait la flamme nécessaire à sécher mes vêtements arrosés par une -averse. - -Je marchais sans presque m'arrêter, de la pointe du jour à la nuit -noire. Pour me fatiguer, pour m'absorber davantage, je choisissais les -plus mauvais chemins, les lacets les plus abrupts, les corniches les -plus vertigineuses. Que ma pensée fût bornée en même temps que mon -regard aux rocailles où heurtaient mes pieds, aux périls qui bordaient -ma route, c'était ce que je cherchais, et ce n'était pas difficile à -trouver dans ce méchant dédale d'éboulis, de crêtes et de pics qui se -hérissent, se cassent ou s'aiguisent entre le Balaïtous et le port de -Marcadau. Je me jouais à l'aise dans ces rudes passages, bercé par le -vent des cimes, fouetté par l'haleine froide qui monte de l'obscurité -des abîmes. - -Le crépuscule me surprenait quelquefois à l'entrée d'une estibe -suspendue comme une écharpe de verdure entre deux précipices. Les -troupeaux rentraient, les clarines des vaches tintaient longuement; les -abois des chiens montaient vers le ciel avec la fumée des cuisines de -pâtres. Je m'anuitais dans leurs cabanes. La tête appuyée au sac de sel, -en guise d'oreiller, je sentais se poser sur mon front, à travers les -trous de la toiture, le regard inquiet des étoiles. D'autres fois, -surpris par l'invasion subite du brouillard, je cherchais quelque -saillie de rocher, le creux d'un sapin, et j'y demeurais blotti, n'osant -pas risquer un mouvement jusqu'à la prime clarté de l'aube. A la -descente de Cambalès, une bourrasque de neige m'obligea un soir à -m'abriter au plus près, sous l'étroit avancement d'un bloc de granit. -Une brebis égarée dans l'estibe vint partager mon gîte; je m'écartai -pour lui faire place, et je dormis d'un bon sommeil cette nuit-là, mêlé -à la tiédeur de sa toison, à la douceur de son innocence. - -Les journées passaient ainsi: huit, dix? j'en avais perdu le compte. Les -journées passaient, et l'oubli ne venait pas. L'image de Thérèse ne -cessait pas de me poursuivre. La vie élémentaire que je menais, celle, -plus élémentaire encore, autour de moi, des gens et des bêtes, -favorisaient, innocentaient mon rêve. La volonté des astres plus -proches, le jeu plus visible des forces premières, me conseillaient la -soumission aveugle à la destinée, la docilité aux impulsions de -l'instinct. Et quel plus beau cadre pour la figure aimée que ce jardin -de la haute montagne, ce paradis d'herbe et de fleurs gardé par les -précipices! C'étaient, pour Thérèse, les urnes bleues penchées vers le -gazon des gentianes, pour Thérèse, le long des sentiers, en cortège, le -flambeau triomphal des iris. Elle était là, partout; elle m'attendait le -soir, assise, accoudée au granit, elle me précédait le matin, légère au -bord des abîmes. - -La fatigue de la marche enfiévrait encore mes visions, les animait d'une -ardeur plus voluptueuse. Comme les ascètes au désert, les tentations -rôdaient autour de moi, plus hardies à mesure que les privations me -rendaient plus faible. Hélas! tout mon effort de conversion -n'aboutissait qu'à profaner l'image de Thérèse, à la faire descendre à -la portée de mon désir. - -Mon courage était à bout; mes forces défaillaient. Ce train de marche, -soutenu seulement d'un peu de lait et de pain achetés aux bergers, avait -fini par m'épuiser. Mes jambes avaient peine à me porter, ma tête à -garder l'équilibre. A la montée de Splumouse, le pied me manqua au bord -d'un rocher lavé par les vapeurs de la cascade; je glissai, je roulai -dans le précipice. Des pâtres qui, la saison du pacage terminée, -ramenaient leurs troupeaux aux herbages de la vallée d'Argelès, me -ramassèrent meurtri, grelottant de fièvre et de froid, au bord du gave. -Ils me hissèrent sur la barde de l'âne qui portait leur léger bagage, et -ce fut en ce rude équipage que je fis, le soir même, ma rentrée au -logis. - -J'étais, je m'avouai vaincu. Je cédai à ma douce ennemie, je me livrai -tout entier au pouvoir de l'Image. Et cette démission ne fut pas d'abord -sans douceur. Après la lutte, il y avait quelque plaisir à fermer les -yeux, à se confier au vertige. Ma conscience n'agissait plus; l'instinct -de la conservation lui-même s'était endormi. Il ne me restait plus que -le pouvoir d'imaginer et de sentir; mais imaginer ne me suffisait plus, -et la réalité me demeurait inaccessible. Ma vie désormais était vouée à -cette impasse. Ni projet, ni rêve. Je descendais d'un pas lent et sûr, -je m'enfonçais dans le néant. - -La chute précipitée à noires rafales ou alentie en soleillées tardives -du bienveillant automne, s'accordait avec la décomposition très douce de -ma vie sentimentale. Quelque chose pleurait, s'attendrissait autour de -moi, avec moi me semblait-il. Larmes de pluie, caresses des feuilles -mortes, fatigue de l'herbe qui se couchait pour mourir, tout se prêtait, -s'accommodait à mon deuil. - -La saison des eaux était finie, les vacances terminées. Les villas -avaient fermé leurs persiennes, le Casino avait replié ses oriflammes; -le décor de joie fléchissait, s'effilochait dans le brouillard. -J'errais, pauvre âme en peine à travers ces déchéances, et d'eux-mêmes -mes pieds reprenaient les chemins voués au souvenir. Mais je n'étais -déjà plus le pèlerin ardent et pieux qui recense et qui recueille; -j'étais le désespéré qui fuit, traqué par l'idée fixe, l'être machinal -qui s'abandonne au destin. Comme les nids du printemps aux squelettes -nus des branches, je retrouvais des parcelles de ma vie accrochées aux -ronces flétries, mêlées à la litière des pourritures végétales. Et -tantôt je rejetais du pied ces vestiges, je souhaitais de les voir -s'anéantir avec ma passion au creuset de la mort universelle, tantôt je -me prosternais sur ces traces, je collais mes lèvres à l'écorce des -arbres, à la boue des chemins. - -Depuis une semaine déjà, Jacques avait repris ses occupations d'écolier; -dans le rond de la lampe, chaque soir, il feuilletait ses livres, -compulsait ses dictionnaires, tandis que, à côté de lui, ces dames -travaillaient à broder de fleurs et d'attributs symboliques un tapis -d'autel destiné à la paroisse. La ronde familière des heures tournait de -nouveau, menée par l'habitude, dans la maison automnale. Et j'étais là -moi aussi, identique en apparence et si différent, hélas! J'étais là, -prisonnier d'un devoir insipide, m'excitant sourdement à la révolte; -combinant des plans d'évasion qui m'épouvantaient, aussitôt ébauchés, et -que je laissais en suspens. - - - - -XXIII - - -Cyprienne fut la première à s'apercevoir de la discordance. - ---Qu'avez-vous, André? m'interrogea-t-elle; que se passe-t-il dans votre -tête? Voilà plus de huit jours que vous ne m'avez pas dit un mot -d'amitié. Bonjour, bonsoir, vous nous traitez, ma mère et moi, comme des -étrangères. Rien ne vous intéresse d'ailleurs; vous ne vous occupez de -rien. Qu'avez-vous? Vous paraissez souffrant; si vous l'êtes, dites-le; -on vous guérira; vous savez que je m'entends à soigner les malades. - ---Un peu de fatigue simplement, répondis-je. - ---Ce sont vos courses à pied qui vous ont fait mal, reprit Cyprienne. -Mais quelle idée aussi! Comme si vous ne pouviez pas rester tranquille! - ---Tranquille? Et je ne le suis que trop. Vous ne voyez donc pas que -c'est le désoeuvrement qui me tue! Oh! si j'avais un métier! - ---N'êtes-vous pas poète, archéologue, que sais-je encore? -répliqua-t-elle. - ---Ce n'est pas un amusement, c'est une fonction qu'il me faudrait. - -La vérité était que je commençais à tourner autour d'un prétexte -plausible d'aller à Toulouse. Et ce prétexte était déjà trouvé. Il -s'agissait d'acheter une étude de notaire, et d'abord de terminer mes -études de droit à la faculté de Toulouse où j'avais pris mes premières -inscriptions. Comment justifier ce projet aux yeux de Cyprienne et de ma -belle-mère? Je suis honteux de l'avouer, mais l'envie de partir me donna -l'ingéniosité nécessaire. Les bonnes raisons d'ailleurs ne me manquaient -pas. Je fis valoir les dangers d'une oisiveté prolongée, les tentations -du Casino et du Cercle. Et je citais des noms à l'appui; j'énumérais de -récentes catastrophes. - -Ma belle-mère secouait la tête. Tout cela était bon à dire, mais j'étais -bien vieux pour prendre un état. - ---Vieux, soit, répliquais-je; cependant je suis déjà à moitié notaire. -Avec quelques mois de stage chez un confrère et quelques inscriptions de -plus à Toulouse, afin d'avoir un diplôme, je serai prêt à exercer. - ---A Toulouse! s'exclamait Cyprienne. Alors me voilà veuve et vous voilà -étudiant! - -Je rassurai Cyprienne. J'expliquai qu'on m'autoriserait à préparer mes -examens à Argelès. J'en serais quitte avec deux on trois voyages. Peu de -chose en somme pour un résultat de cette importance. Et comme je les -jugeai un peu ébranlées, la fille et la mère, je ne poussai pas plus -loin ce premier avantage. - ---Réfléchissez, leur dis-je, rien ne presse. Ce que j'en ferais, ce -serait autant pour vous que pour moi, pour Jacques surtout dont -l'éducation, si nous voulons la pousser un peu loin, sera une charge un -peu lourde. - -Ces dames y pensèrent si bien que ce fut ma belle-mère qui m'en reparla -la première. - ---Si ça ne devait pas vous éloigner trop souvent de nous, me dit-elle, -et s'il y avait une étude à acheter à Argelès, on pourrait voir. - -Justement il y avait une étude à acheter. Notre voisin, M. Dartigue, -pensait à prendre sa retraite. Il m'en avait encore parlé la veille au -Cercle. L'étude n'était pas des plus importantes, mais si peu que l'on -continuât à bâtir près de la gare, et à spéculer sur les terrains, il y -aurait des actes fructueux à passer. - -Ma belle-mère était amorcée. Cyprienne résistait encore. Cette -perspective de changement la déroutait. Elle se préoccupait de ce qu'on -en penserait en ville. Il lui en coûtait de renoncer à notre façon de -vivre, fermée et obscure, pour prendre un train de cérémonies et de -visites. - -Je lui laissai le temps de s'accoutumer à cette idée. Je feignais -d'hésiter moi-même; je poussais l'hypocrisie jusqu'à me plaindre des -ennuis que me donneraient mes déplacements obligés à Toulouse. Je -déplorais le supplice des restaurants, la tristesse de la chambre -d'hôtel. Et j'invitais ces dames à m'accompagner, sachant bien qu'elles -se refuseraient à ce supplément de dépenses. Une catastrophe imprévue, -un trou de quelques milliers de francs creusé tout à coup dans les -finances de ma belle-mère, trop crédule aux valeurs à gros intérêts, -précipita la crise. Le notariat seul pouvait réparer la brèche. Il fut -convenu que j'irais à Toulouse m'entendre avec ces messieurs de la -Faculté pour mes examens. Après quoi, l'on ferait des ouvertures à Me -Dartigue. - -La Toussaint approchait et l'hiver. Ces dames m'engagèrent à presser mon -départ. Une fois entrées dans la combinaison, elles pointaient en avant, -s'animaient à décréter l'avenir; et, tout en calculant et en projetant, -elles travaillaient à la réfection de ma garde-robe, elles inspectaient -soigneusement le linge et les habits destinés au voyage. On m'avait -donné des commissions pour Thérèse. On avait préparé des cadeaux. Il y -avait entre autres souvenirs indigènes un pot de miel de Marsous et une -provision de farine de blé noir pour faire des crêpes. J'y avais joint -en mon nom une clarine de vache de fabrication ancienne et encore une de -ces quenouilles en bois de frêne que les pâtres pyrénéens décorent de -dessins rose vif et bleu pâle dans le goût arabe le plus pur. - -Tout était prêt. C'était moi maintenant qui retardais le départ. Tant -qu'il s'était agi de machiner ou de manoeuvrer le piège où devaient -tomber ma femme et ma belle-mère, mon ardeur scélérate ne s'était pas -démentie. Mais aussitôt le succès de ma mauvaise action assuré, le -remords m'était venu, le dégoût de ce que j'avais fait, la peur de ce -que j'allais faire. J'avais pitié des innocents que je sacrifiais: pitié -de Jacques, pitié de Cyprienne. Pauvre femme! Tous mes griefs contre -elle, si légers d'ailleurs, ne m'étaient plus rien; je ne voyais que ses -qualités d'ordre, de fidélité, de dévouement. Ce lien entre nous, que je -croyais si relâché, me tirait à elle au moment où je me décidais à le -rompre. - -Dix fois je fus au moment de renoncer à mon projet, de demander pardon à -ma dupe. Je m'y serais décidé peut-être si mon secret n'eût -appartenu qu'à moi seul. Chaque marque d'affection--même la plus -insignifiante--que je recevais de Cyprienne, chacune des recommandations -puériles et touchantes qu'elle me prodiguait au sujet de mon voyage me -mettait le rouge à la figure. Je me détournais d'elle et de mon fils; je -n'osais pas les regarder en face. - -Puis venait un nouvel assaut de l'Image et mes remords disparaissaient; -je ne pensais plus qu'au départ. - -Je me souviens de la dernière journée. - -C'était au commencement de novembre, un après-midi triste et doux -infiniment. Jacques était là, en congé du jeudi. Il me donnait ses -commissions pour Toulouse. - ---Vous embrasserez Thérèse pour moi! me recommandait-il. - -Cyprienne souriait. C'était affreux. Peut-être ne les reverrai-je -jamais, pensais-je. Qui sait à quel désastre je cours. Et je me figurais -ce qui se passerait après la catastrophe, la maison sans moi, sans rien -qui rappelât que j'avais existé, sans un portrait au mur, sans un mot de -souvenir sur les lèvres. Mon coeur se serrait. L'intimité des choses -autour de moi, la cordialité des meubles, faisaient la désertion plus -coupable, la séparation plus cruelle. Ils disaient, ces meubles choisis -par moi, ces papiers aux couleurs déjà flétries, ils disaient l'illusion -de l'entrée en ménage, le château de bonheur, le château fragile -construit hier et sitôt détruit de mes propres mains. Un rayon du soleil -couchant, un rayon jaune caressait les lilas déjà dépouillés de la -terrasse; par la porte à vitres, entr'ouverte, l'odeur de la saison nous -arrivait, une odeur de feuilles mortes et de fleurs mourantes. - -Quelque chose aussi se mourait en moi. Mes yeux se mouillèrent. Et, ce -n'était pas seulement mon bonheur conjugal que je pleurais, mais encore -mon amour pour Thérèse, ou du moins la première fleur de cet amour, le -fantôme léger de la jeune étrangère, une Thérèse déjà disparue avec la -tendresse voilée, la pudeur aurorale de ma passion naissante. - -L'ombre du soir cachait mon trouble. - -L'omnibus était là; j'abrégeai les adieux. - ---Télégraphie-nous en arrivant, recommanda Cyprienne. Et Jacques: - ---N'oublie pas que tu m'a promis une arbalète. - -Mon Jacques! ma Cyprienne! - -Je partais et un Argelès crépusculaire défilait devant moi, un Argelès -déformé par l'émotion de l'adieu; les maisons, les jardins, la montagne -au-dessus, m'apparaissaient avec les raccourcis ou les prolongements du -souvenir, l'Argelès d'autrefois mêlé à l'Argelès d'aujourd'hui: une -chose illimitée, vacillante dans le trouble et dans le rêve. - -Mais une autre vision bientôt s'interposait, comme jalouse. Et, aussitôt -revenue, elle me reprenait, me remplissait tout entier. Calculs, -hésitations, regrets, s'évanouirent encore une fois. Triste jouet de la -force imprudemment appelée par l'incantation de mon désir, frénétique et -passif, je me laissai porter vers l'Image. - - - - -XXIV - - -J'étais à Toulouse; quelques pas à peine me séparaient de mon amie. Et -au moment de la revoir, dans sa rue déjà, presque à sa porte, -j'hésitais, je n'osais plus avancer. Pour la première fois, depuis mon -départ d'Argelès, des doutes me venaient. Quel accueil allais-je -recevoir? Malgré mon application à lire entre les lignes des lettres que -Thérèse adressait à Cyprienne, je n'y avais jamais rien découvert qui -confirmât les demi-aveux qu'elle avait laissé échapper en quittant -Argelès. Pas plus après qu'avant la nouvelle communiquée par ma femme de -mon prochain voyage, elle n'avait écrit un mot que je ne pusse -interpréter comme un encouragement à la rejoindre. Était-ce oubli, -était-ce excès de prudence? Je ne savais trop qu'en penser. J'avais beau -m'échauffer sur le passé, évoquer les paroles, les attitudes les plus -significatives, je ne parvenais pas à me rassurer tout à fait. Ce qui -avait été pouvait très bien ne plus être; et, m'aimât-elle encore, il se -pouvait que calmée par quatre mois d'absence Thérèse vît avec peine, -avec terreur peut-être, revenir l'auteur de la blessure que le temps -commençait à cicatriser. Plus d'une fois, en d'autres circonstances de -ma vie, j'avais eu l'occasion de constater à mes dépens les brusques -variations, les reniements subits de l'âme féminine; plus d'une fois, -j'avais retrouvé glacé par l'indifférence, froncé par le dédain, le -visage que j'avais quitté la veille enfiévré de mes caresses, baigné des -larmes de la volupté reconnaissante: trahisons à demi involontaires d'un -être d'instinct que sa légèreté seule défend contre les suites de ses -faiblesses. Qu'aurais-je à m'étonner si la vertu en péril se servait des -mêmes armes que la prudence égoïste? - -Plus j'y réfléchissais et plus s'aggravaient mes craintes. Le coeur me -manquait pour aborder Thérèse. Elle habitait alors rue du -Pont-de-Tounis,--une petite rue qui relie Toulouse avec l'île formée par -la Garonne et le canal de fuite du moulin du Château, qu'on appelle -aussi la Garonnette. Sa maison était à côté du pont. Je la -reconnaissais, telle qu'elle me l'avait décrite, à la véranda qu'elle -portait en encorbellement sur ce diminutif de fleuve qui s'en allait, -rapide comme un gave, bordé de jardins en terrasse dont les saules -laissaient pendre par endroits leurs branches au fil de l'eau. Des -détails d'intérieur, des couleurs de tentures, des dorures de cadres se -révélaient à travers les larges baies vitrées; des silhouettes se -mouvaient; une fenêtre s'ouvrit, une figure se pencha: Thérèse. Je me -retournai vivement, je m'enfuis. Je remontai la rue de la Fonderie, je -longeai des façades de vieux hôtels, des rez-de-chaussée obscurs, des -portes de couvents. Une cloche se mit à sonner les vêpres. C'était un -dimanche. Le trottoir devant moi s'animait, se peuplait peu à peu. Au -bout de la rue, je me heurtai à de la foule. Des éventaires errants -charriaient des gâteaux et des confiseries populaires; des roues de -moulin en papier multicolore viraient aux mains des tout petits, et, de -loin, à larges ondées de cuivre, arrivait l'écho d'une musique -militaire. Je me mêlai à la cohue; je me laissai porter vers la grille -ouverte du Grand-Rond. Là, des couples de bourgeois somptueux, des dames -caparaçonnées, des brochettes de jeunes filles rieuses, le nez dans la -tiédeur du manchon, tournaient sous les ormeaux effeuillés, autour du -jet d'eau. Un rayon de soleil mouillé glissait entre les nuages, et, à -travers la vapeur diffuse de novembre, des blancheurs de statues se -levaient de la perspective verte des pelouses. - -Après un intervalle de repos, la musique allait reprendre. Des cuivres -étincelaient, rangés en cercle sur la plate-forme du kiosque. Les -promeneurs en même temps ralentissaient le pas; des groupes -s'arrêtaient; un moment oscillante, la foule se fixait, attentive. -Brusquement, sur un motif de fanfare orgueilleux et brutal éclata -l'introduction de _Carmen_, et le rêve aussitôt jeta son décor -d'illusion sur la vie. La sensation de l'hiver s'abolit; les colorations -espagnoles s'épanouirent ardentes, sur la grisaille du ciel toulousain; -reléguant les frivolités de la parade mondaine, la passion s'affirma, la -folie d'aimer insinua son vertige. Des rythmes de danses exotiques, avec -le retour de leur cadence voluptueuse endormaient les volontés; des -appels exaltés au bonheur, à l'ivresse de l'instinct brisaient les -résistances, tandis qu'en une plainte haletante,--tel l'éclair rouge -d'un coup de poignard asséné par le destin,--la tragédie se déchaînait, -le châtiment allongeait sa main sur les coupables. Et le drame expirait. -Un sanglot final allait le long des voûtes d'arbres vers la ville, -porter aux coeurs troublés la suggestion de l'amour. - -Déjà les groupes d'écouteurs se dispersaient, la rumeur des paroles et -des rires montait de nouveau, confuse. - -Je me remis à marcher, moi aussi, mais rapidement cette fois, au plus -court, vers Thérèse. Au souffle de la musique, mes hésitations avaient -fondu, l'Image m'avait ressaisi. J'étais José; plus coupable déserteur, -transfuge de la famille et du devoir, je me rendais au rendez-vous -assigné par la passion. - -Rue du Pont-de-Tounis, ce fut Thérèse qui vint m'ouvrir. La petite -servante était à vêpres; Julien était sorti avec Marc qui vouait ses -après-midi du dimanche à lui montrer les musées ou à le promener au bon -air de la campagne. Thérèse, qui les accompagnait quelquefois, était -restée ce jour-là auprès de sa mère un peu souffrante. - ---Enfin! s'exclama-t-elle en m'apercevant. Depuis quand à Toulouse? Et -Cyprienne? et Jacques? et Mme Lavernose? Cyprienne aurait dû vous -accompagner. Elle n'aime pas voyager, n'est-ce pas? Tant pis; vous -auriez dû l'emmener de force. Mais je bavarde, conclut-elle, et maman -s'impatiente peut-être. Il lui tarde tant de vous voir! - -Je regardais, j'écoutais Thérèse, et il me semblait que ce n'était plus -elle. Confrontée avec l'image que je m'étais fabriquée de mémoire et que -l'excès de mon adoration avait déformée sans doute, elle me déroutait; -et je restais hésitant entre les deux, paralysé par la nécessité de -mettre d'accord la réalité et le rêve. Cette minute du revoir, si -souvent vécue par moi en pensée, si passionnément attendue, commençait -par un mécompte. Les puissances de mon être qui auraient dû chanceler, -tressaillaient, à peine, effleurées par la secousse. Thérèse d'ailleurs -n'avait pas l'air plus bouleversé que moi. La nuance même de son -contentement excluait toute idée de trouble. Ainsi manifestée, cette -joie me navrait, elle confirmait mes mauvais pressentiments. Thérèse -était en train de m'oublier. - ---Cyprienne vous avait annoncé; nous vous espérions depuis huit jours, -me dit-elle. D'ailleurs vous savez bien que même arrivant chez nous à -l'improviste, vous auriez été attendu. Venez, ma mère sera si heureuse -de vous rendre un peu des bontés que vous avez eues pour sa fille! - ---Des bontés! me récriai-je, et j'allais en dire davantage; mais Thérèse -avait ouvert une porte intérieure; j'étais en présence de Mme Romée. - ---M. Lavernose, annonça Thérèse. - -La dame se souleva de son fauteuil. Sur des épaules copieuses, alourdies -de fichus et de châles, se balançait parmi les fanfreluches une tête, -majestueuse, éclairée de deux yeux fureteurs et d'un sourire où -l'aménité se faisait condescendante. - ---Cher monsieur André! s'exclama-t-elle en me tendant une main -chatoyante de bagues, quel bonheur de vous avoir, de vous dire toute -notre reconnaissance. D'un geste épanoui elle me montrait Thérèse -debout, appuyée à son fauteuil. Et bien, comment la trouvez-vous, notre -malade, ajouta-t-elle. Superbe, n'est-ce pas? Et elle n'a jamais tant -travaillé. Dix leçons par jour! Si je n'y veillais, elle ne prendrait -pas le temps de manger, ni de dormir. L'air d'Argelès nous l'a -transformée. Seulement elle se fatigue trop, voyez-vous. Elle n'est pas -raisonnable. Vous nous aiderez à la distraire, monsieur Lavernose; elle -vous écoutera peut-être. Une soirée au théâtre, un tour de promenade le -dimanche. Il faut bien se montrer un peu, tenir son rang. Le malheur -nous a forcés à sortir de notre monde; mais ma fille y rentrera un jour -ou l'autre. Avec son nom et sa figure on n'est pas en peine de -s'établir. - ---Laissez donc, mère, interrompit Thérèse; vous savez bien que je n'ai -aucune envie de vous quitter. - ---Ni moi de te voir partir, reprit Mme Romée. C'est égal, à ton âge, je -ne me serais pas arrangée d'une vie aussi triste que la tienne. Quand je -pense qu'en arrivant à Toulouse, ton père et moi, nous fîmes plus de -cent cinquante visites. Encore ne voyions-nous que les chefs de service -et les officiers supérieurs. Il y a des situations qui obligent! se -rengorgea-t-elle. A dix-sept ans, Thérèse avait déjà fait son entrée -dans le monde, à un bal blanc chez notre directeur. Elle était -d'ailleurs aussi grande qu'aujourd'hui, et encore plus jolie, si c'est -possible! - ---Maman! gronda doucement Thérèse. - ---Eh bien, quoi? maman! Ne faudrait-il pas qu'on te trouve laide pour -ménager ta modestie! C'est M. Lavernose qui protesterait alors! Puis, -avisant mon chapeau que j'avais gardé à la main: Ah çà! dit-elle, vous -pensiez donc nous quitter au bout d'un quart d'heure? Posez-moi ça, s'il -vous plaît, installez-vous; vous savez que vous dînez ici. Oh! sans -façon, Marc et vous et mes enfants: un dîner de famille. Oui, comme vous -êtes, répondit-elle à une vague excuse de mon geste indiquant -l'incorrection de ma tenue. Votre veston autorisera ma robe de chambre -de malade. Vous n'êtes pas à vous gêner avec Thérèse, et quant à Marc, -vous n'ignorez pas son mépris pour ces futilités. Voulez-vous le menu -pour vous décider? Poule au pot, filet de boeuf... Un coup de sonnette -interrompit l'énumération. Thérèse, qui était allée ouvrir revint avec -un paquet. - ---De la part de M. Lavernose, dit-elle, en l'offrant à sa mère. - ---C'est le dessert qui arrive, expliquai-je; une idée de ma femme, elle -a voulu vous faire goûter nos friandises locales. Devinez, mademoiselle -Romée, dis-je, en déficelant le colis que j'avais donné l'ordre, en -quittant l'hôtel, de porter à l'adresse de ces dames. Thérèse battait -des mains: - ---Du miel de Marsous, de la farine de blé noir. Bravo! nous allons faire -des crêpes. Et ceci? interrogea-t-elle en déballant la clarine de -cuivre. - ---Une sonnette pour la salle à manger, expliquai-je. - ---Dites plutôt un outil de magicien pour évoquer la montagne. Écoutez! -Elle secouait la clochette, et comme par une écluse ouverte le carillon -bondissait: une cascade de sons rauques d'une fêlure tout à fait -suggestive. Vous souvenez-vous de notre promenade au Bergonz, monsieur -Lavernose? - ---Et de votre souhait d'hiverner dans la grange? Parfaitement, je n'ai -rien oublié, mademoiselle. Et s'il vous prenait jamais fantaisie de -réaliser votre rêve, voici, lui dis-je, de quoi occuper vos veillées. - -J'avais démailloté la quenouille de frêne. Thérèse s'extasia sur les -peintures dont elle était décorée; elle avait vu les mêmes couleurs, les -mêmes dessins sur de la faïence persane, et c'était bien sans doute la -même origine; une tradition d'art oriental léguée par les pâtres arabes -aux bergers celtibériens, et qui s'était transmise fidèlement jusqu'à -nos gardeurs de moutons. - -Mme Romée examina l'objet à son tour, mais pas au même point de vue. - ---Oh! le joli manche d'ombrelle! s'exclama-t-elle; avec de la soie à -mille raies, style directoire, ce serait d'un effet! - ---Une ombrelle! merci bien; quenouille elle restera, protesta Thérèse. -Je veux la charger d'étoupes et m'exercer à filer cet hiver. En -attendant, je vais la suspendre dans mon atelier. Venez-vous m'aider, -monsieur Lavernose? - ---C'est ça, allez, insista Mme Romée. Thérèse vous montrera notre -appartement. Oh! rien de beau à voir. Ce n'est pas comme il y a six ans, -quand nous habitions rue d'Alsace! Là, par exemple, nous aurions eu de -la place pour vous recevoir: dix croisées de façade sur la rue! Ah! qui -m'aurait dit alors qu'un jour viendrait où je me contenterais d'un petit -logement rue du Pont-de-Tounis! - ---Ne dites pas de mal de notre rue, reprit Thérèse. Croyez-vous que je -n'aime pas mieux voir passer de la belle eau vive sous mes fenêtres que -vos tramways de la rue d'Alsace! Et notre appartement n'est pas si mal. -Vous allez en juger, monsieur Lavernose. Dites-moi si cet atelier ne -donne pas l'envie de travailler? - -C'était la véranda vitrée qui servait d'atelier à Thérèse. Son bureau, -très petit, en acajou bruni par l'âge, un vieux serviteur, occupait un -angle du côté de la rivière. Quelques romans à couverture jaune, un ou -deux volumes de poésie, un bouquet d'héliotropes d'hiver dans un cornet -de cristal, meublaient ce coin préféré où l'artiste venait se délasser -des assauts donnés aux touches blanches et noires, des corps à corps -avec Liszt ou avec Chopin. - -En bonne place, juste au-dessus du bureau, s'étalait une vue d'Argelès, -prise de la gare. La petite ville s'y trouvait reproduite assez -minutieusement pour qu'on pût lire les enseignes des hôtels, désigner -l'emplacement de chaque maison. La nôtre s'y reconnaissait au berceau de -clématite planté à l'angle de la terrasse, au tendelet de coutil qui -barrait la façade blanche d'une mince ligne d'ombre. - ---Vous voyez que votre pays est toujours resté devant mes yeux, me fit -remarquer Thérèse. Avec une loupe, on arriverait peut-être à vous -retrouver dans ce point noir qui bouche la porte à vitres de votre -salon. - -C'était dit d'un air aisé, sans embarras, sans mystère, et l'attitude -était d'accord avec la parole. Il fallait bien me rendre à l'évidence. -De la Thérèse qui m'était apparue un matin à Argelès, de la figure -bouleversée par la passion naissante, il ne restait plus rien. La -distance, le temps, la réflexion avaient fait leur oeuvre. La guérison -avait peut-être été lente, mais elle paraissait complète. Thérèse avait -cessé d'être à moi. J'arrivais trop tard; j'avais laissé passer l'heure; -celle que je venais chercher n'y était plus. Je n'avais qu'à chercher un -prétexte honnête pour abréger mon séjour à Toulouse et à me donner une -contenance jusqu'au moment du départ. - - - - -XXV - - -Thérèse s'était-elle aperçue de ma déception? Elle tournait autour de -moi, caquetait, affectueuse et gaie; il me semblait maintenant qu'elle -s'évertuait à parer ce rôle un peu sévère de l'amie qu'elle avait pris -et qu'elle aurait voulu, sans doute, que j'agrée de bon coeur. A défaut -d'une explication qu'elle n'aurait eu garde d'aborder, son attitude me -laissait deviner son désir. Ne pouvant pas être tout pour moi, elle -tenait cependant à être quelque chose; elle s'efforçait de reculer -jusqu'aux limites permises la place qu'elle s'était assignée dans ma vie -et dans mon coeur. Tout ce qu'elle me disait en témoignait, et jusqu'à -sa façon de le dire. Jamais elle n'avait été plus libre avec moi, plus -confiante; jamais elle ne m'avait plus ouvertement initié aux détails de -sa vie, aux secrets de sa pensée. C'était d'elle à moi un abandon -charmant, une sécurité parfaite. Son geste m'invitait à la suivre dans -ce chemin de l'amitié par où nous étions passés au début de notre -liaison. L'amitié actuelle était seulement plus intime. - -Thérèse me parlait de sa mère, de son frère comme à un proche, avec des -familiarités, des particularités sur leur santé, sur leur caractère, qui -supposaient de ma part, pour que je m'y intéresse, un attachement déjà -ancien. Elle insistait de manière à m'émouvoir, à me mettre de moitié -dans son dévouement, sur la faiblesse, l'incapacité à gouverner de sa -mère. Surtout elle travaillait à écarter de mon esprit l'idée d'une -rivalité possible de Marc et d'une rivalité heureuse. Cela à demi-mot, -en sous-entendus; mais si adroitement qu'elle la déguisât, son -application à me rassurer ne m'échappait pas; et je l'expliquais à ma -manière. Marc allait arriver; à tout prix il fallait éviter un choc, une -reprise de mes préventions, de mon hostilité contre lui. - -J'étais loin de lui faciliter sa tâche. Blessé par elle, j'essayais de -la blesser à mon tour. Je trompais ses habiletés, je déroutais ses -stratagèmes. Je faisais celui qui ne comprend pas, qui ne veut pas -comprendre. J'allais au delà du sacrifice qu'elle me demandait, je -dédaignais ce rôle d'ami où elle s'évertuait à me cantonner; je jouais -l'indifférence, je m'éloignais d'elle, je devenais le visiteur, -l'invité, je me condamnais,--et elle avec moi,--aux banalités de la -conversation mondaine. Elle se dépitait alors, elle aussi. Elle me -boudait, et des silences se prolongeaient entre nous dont la -signification s'aggravait de minute en minute. Évidemment elle avait -tout dit, elle avait épuisé ses ressources. Il fallait renoncer à mon -amitié ou courir avec moi les risques de l'amour. Mon entêtement ne lui -laissait pas d'autre alternative. Le temps lui manquait d'ailleurs pour -se retourner, pour chercher une meilleure issue. La brave fille se -désespérait et moi je prenais une joie mauvaise à son désespoir. - -Cependant sa souffrance constatée m'amenait bientôt à une conclusion -consolante, encourageante même pour mon amour-propre. Tout n'était pas -fini. Thérèse tenait encore à moi, et, dès lors, que m'importait le -caractère qu'il lui plaisait de donner à son sentiment? Étais-je assez -dépravé d'esprit, assez gâté de coeur, pour faire un crime à la chère -créature de vouloir accorder son affection avec ses devoirs? Cette -passion qui avait été pour moi un jeu, un exercice d'imagination, une -entreprise de platonisme suspect, bientôt dégénéré en exaltation -voluptueuse, elle essayait, elle, de la purifier, de la transformer en -un lien bienfaisant à nous deux, innocent aux autres, et je lui en -aurais voulu, et j'aurais opposé à sa noble tentative la résistance de -mon égoïsme déçu! - -Je me soumis, je dépouillai cette apparence de raideur qui la -suppliciait; je fis assaut avec elle de gaieté, de tendre enjouement. -Notre visite à l'appartement finit en éclats de rire... La petite bonne -venait de rentrer. Il s'agissait d'organiser avec elle, sous les ordres -de Thérèse et d'après mes souvenirs de Marsous, la confection des -fameuses crêpes de blé noir. Mes souvenirs n'étaient malheureusement pas -très précis, et la compétence de Thérèse se trouvait un peu courte. La -naïveté de nos combinaisons, jointe à l'ahurissement de la trop jeune -cuisinière, nous furent une occasion de bouffonneries intarissables. - -Marc arriva à propos pour nous tirer d'embarras. De notre vague -empirisme il déduisit une recette pratique; il indiqua les proportions -et les doses et la durée plausible de la cuisson. Un historien devait -être bon à tout, affirmait-il. Malgré sa gaieté apparente et son égalité -d'humeur, je le trouvai changé, cet inaltérable Marc. Sa philosophie, je -le sus un peu plus tard, avait été mise à une dure épreuve. Sa santé, -outil précieux dont il avait abusé peut-être, s'était gâtée tout à coup. -Sa vue était menacée; on le lui avait donné à comprendre, et cet -avertissement l'obligeait à des ménagements, à des repos contrariants -pour un laborieux comme lui et qui avait besoin pour réussir de tout -l'effort de son travail. Marc n'avait d'ailleurs remisé aucune de ses -ambitions; mais si le but était le même et la certitude de l'atteindre, -il ne pouvait pas se dissimuler que l'étape serait plus longue. Le -bonheur s'éloignait, le mariage prévu, combiné, devenait, pour quelque -temps encore, irréalisable. Ainsi la sagesse de Marc se trouvait logée à -la même enseigne que ma folie; sa tendresse légitime pour Thérèse, aussi -bien que ma passion coupable, était réduite à s'alimenter de rêves. -Est-il nécessaire d'ajouter que mon voyage à Toulouse, dont le but -véritable ne pouvait pas échapper à sa clairvoyance, n'était pas pour le -rasséréner, encore moins pour le disposer à me faire fête. Il eut la -poignée de mains correcte et l'abord bienséant. Je ne pouvais pas lui en -demander davantage. - -Je le négligeai d'ailleurs pour m'occuper de Julien qui rentrait avec -son mentor. C'était un enfant délicat, une figure fine et mobile avec -des yeux de fièvre et un sourire féminin d'une grâce presque morbide. Il -me fit un accueil à la fois timide et fier, calin et inquiet. Tout de -suite, aux premiers mots échangés, à son attitude avec sa soeur et avec -sa mère, j'eus la révélation d'une nature vibrante et sèche, égoïste -sous une enveloppe de séductions et de caresses. Sa mère le gâtait; elle -était flattée de sa joliesse, de ses élégances précoces; leurs goûts -s'associaient, leurs vanités se portaient secours. Je les devinais en -lutte tous les deux contre Thérèse: la grande soeur prêchant la raison -et le travail à Julien, la mère toujours prête à excuser ses -étourderies, à favoriser ses caprices. Marc encore plus que Thérèse -était leur bête noire. Trop faibles pour secouer l'autorité qu'il avait -pris dans la maison, ils soulageaient leur antipathie en une guerre à -coups d'épingles. - -Ce fut, ce soir-là, à propos d'un léger mal à la tête dont se plaignait -l'enfant, et Mme Romée ne manquait pas de l'attribuer à la visite au -musée qu'il venait de faire sous la conduite de Marc. - ---Quelle idée d'aller lui montrer des tableaux le dimanche, après qu'il -a passé toute la semaine le nez dans ses livres. Il aurait été plus -simple et plus hygiénique de le conduire au Grand-Rond. - ---Tourner comme au manège pendant une heure! riposta Marc; voilà un -genre de distraction auquel je n'aurais jamais songé. D'ailleurs ce -n'est sûrement pas le musée qui a fatigué Julien. Nous nous sommes -contentés de faire un tour de cloître; nous avons examiné quelques -bustes d'empereurs romains, deux ou trois autels votifs, une stèle -funéraire. Je voudrais qu'il voie les choses en même temps qu'on les lui -enseigne; c'est le bon moyen pour les fixer dans la mémoire. - ---Et quand il se sera fourré tout ça dans la tête, il sera bien avancé, -le pauvre petit, si toutes ces acquisitions se réalisent aux dépens de -sa santé. - ---Monsieur Échette, intervins-je, n'a peut-être pas assez de temps à lui -pour faire promener votre fils. Si vous le voulez bien, je serai son -compagnon de route. Nous visiterons ensemble la banlieue de Toulouse que -je ne connais pas très bien. Au besoin, s'il veut accepter mes leçons, -je lui ferai un cours de bicyclette. Les jours de congé, nous pédalerons -ensemble... Qu'en dites-vous, monsieur Julien? - ---Julien se fâchera si vous lui donnez du monsieur, répondit Thérèse en -m'envoyant son frère qui me sauta au cou au lieu de me répondre. - ---A la bonne heure! prononça Mme Romée. Vive le grand air et l'exercice! -Il n'y a rien de tel pour les enfants. Cependant, vous le sortirez bien -quelquefois en ville, n'est-ce pas, monsieur Lavernose? Il n'est jamais -trop tôt pour s'habituer à se bien tenir, à marcher, à saluer comme tout -le monde. Et vous me permettrez de vous accompagner quelquefois, quand -il y aura quelque chose à voir, une tombola, un concert de charité, une -de ces réunions où l'on est sûr de se rencontrer avec des gens comme il -faut. Marc aussi viendra avec nous; nous les convertirons, Thérèse et -lui; nous les empêcherons de s'encroûter dans leur sauvagerie. - ---Mlle Thérèse se convertira peut-être, répondit Marc avec un sourire un -peu amer; mais moi! Avant que vous m'ayez appris à nouer ma cravate!... -Il s'interrompit pour regarder l'heure à la pendule et, faisant signe à -Julien: nous avons encore une heure avant le dîner pour repasser tes -verbes grecs, dit-il. Allons, viens. - - - - -XXVI - - ---Comment trouvez-vous notre ami Marc? me demanda Mme Romée, à peine -Julien avait-il refermé la porte. - -Thérèse m'implorait du regard. - ---C'est un garçon de mérite, répondis-je; il a de l'intelligence, de la -volonté et du coeur... - ---De la volonté surtout, riposta Mme Romée; il est parfait, mais il a la -perfection ennuyeuse; il pontifie du matin au soir et du soir au matin, -car il doit sûrement régenter quelqu'un en dormant. C'est une manie, et -une manie qui s'aggrave. J'ai vu le temps où il riait quelquefois, où il -daignait avoir de l'esprit à l'occasion. Maintenant, c'est fini; le -devoir, la raison, la raison, le devoir, il ne sort pas de là. Sa figure -s'allonge en même temps que ses discours, et ses discours sont -interminables. Ah! quel homme! - ---Maman! maman! réclama Thérèse. Comment peux-tu oublier ce que Marc a -été pour nous, ce qu'il fait tous les jours pour Julien? - ---Pour Julien ou pour Thérèse? S'il n'y avait que ton frère et moi ici, -j'ai bien peur qu'on ne l'y verrait pas si souvent. Dévoué, certes, il -l'est, je n'y contredis point; mais c'est du dévouement à gros intérêts, -un bon placement; et il compte un jour ou l'autre rentrer dans ses -débours. Seulement... - ---Assez! assez! supplia Thérèse. Vous voulez donc que M. Lavernose nous -prenne pour des ingrats. Ne croyez pas un mot de ce que dit maman, me -recommanda-t-elle; elle ne le pense pas. Marc l'agace quelquefois, c'est -vrai, il n'est pas assez homme du monde pour elle; mais elle l'aime bien -au fond; elle a pour lui toute l'estime et l'affection qu'il mérite. Pas -vrai, maman? - -Maman s'inclina avec un sourire plein de réticences. - -Le dîner qu'on vint annoncer un moment après la délivra du danger de -parler et de la contrainte de se taire. La bonne dame était gourmande. -Pendant qu'elle se donnait tout entière à son occupation favorite, et -que Julien s'animait à conter à Marc la chronique du lycée, les charges -des pions, les caricatures de condisciples, Thérèse et moi nous causions -d'Argelès, de nos promenades sous les châtaigniers de l'Aïroulat, le -long des ruisseaux, à travers les prairies en fleurs qui bordent le -gave. On eût dit que la chère enfant cherchait à me ramener doucement en -arrière, à me rendre, avec le souvenir de ces belles journées, la -tranquillité d'esprit, la pureté de coeur qui avaient enchanté le début -de notre liaison. Oublions, avait-elle l'air de penser, oublions, -voulez-vous? les heures mauvaises, oublions les pas que nous avons faits -ensemble sur le chemin de l'impossible. Je ne veux pas savoir,--je ne le -devine que trop,--pourquoi vous êtes ici; je vous défends de me le dire. -Ce vent de folie qui vous a poussé vers moi, je ne veux pas en sentir le -souffle sur mon visage. Nous avons été imprudents tous les deux, mon -pauvre ami, tous les deux nous avons souffert. Aidons-nous maintenant à -guérir. Puisque ce répit nous est donné, puisque cette douceur nous est -permise de vivre encore quelques jours côte à côte, goûtons cette -douceur, savourons ce répit. Savourons-le en tremblant; prenons garde de -dire un mot, de faire un geste qui puisse rompre le charme. - -Tel fut le discours muet de Thérèse, et mes yeux s'unirent aux siens -pour conclure le pacte. Sous les espèces symboliques des crêpes de -Marsous, nous communiâmes tous les deux dans le Souvenir. Mme Romée, qui -n'avait pas les mêmes raisons que nous de les trouver bonnes, fit la -grimace en goûtant au plat pyrénéen. Julien, en revanche, demanda à y -revenir, et Marc lui-même ne fut pas insensible à la poésie de cette -nourriture virgilienne. - ---Quand je reviendrai au pays, lui dis-je, je porterai vos remerciements -à nos abeilles. Ce sont elles, c'est le miel qu'elles tirent des fleurs -de la montagne qui font tout le mérite de nos crêpes. - ---Les abeilles de Marsous dorment sans doute maintenant sous la neige; -et vous n'êtes pas pressé de les réveiller pour vous acquitter de ma -commission, répondit Marc. Si, comme me l'ont annoncé ces dames, vous -avez l'intention de terminer vos études de droit à Toulouse, vous en -avez pour quelques jours avant de revenir au pays. - ---Je ne fais que reprendre langue à la Faculté et je repars, -affirmai-je, heureux de cette occasion de rassurer le pauvre garçon, de -désarmer, si je le pouvais, sa jalousie. - -Marc se détendit en effet. Il s'offrit à me piloter à la Faculté, à me -faciliter mes démarches au secrétariat, à m'initier au Toulouse -universitaire où il avait ses grandes et ses petites entrées. - -Un sourire de Thérèse me récompensa de ma diplomatie. Mais la musique -lui fournit bientôt après un moyen plus efficace de communiquer avec -moi. Mme Romée n'était pas trop d'avis qu'elle se mît au piano. C'était -beaucoup de fatigue pour elle: Après une semaine de leçons, il me semble -que tu pourrais bien te reposer le dimanche, disait-elle. Ce que la -bonne dame ne disait pas, c'est que le concert la priverait d'une partie -de cartes, plus intéressante pour elle que la musique; elle s'entendait -mieux aux finesses du bésigue qu'aux inventions de Chopin. - -Mais Thérèse insista: - ---Je ne me suis jamais sentie plus en train, affirma-t-elle. C'est bien -le moins, puisque je suis condamnée à faire du métier,--et quel -métier!--mes huit heures par jour comme un manoeuvre, que je me repose -le soir en faisant de la musique. D'ailleurs, je n'oblige personne à -m'écouter, ajouta-t-elle; Marc lira, s'il veut, et maman s'absorbera -dans ses réussites. Ce sont des plaisirs qui peuvent aller ensemble. -Toi, dit-elle, en s'adressant à Julien, tu vas me tourner les pages? ça -te forcera à déchiffrer un peu. - -Je m'étais installé de façon à dévisager en plein l'exécutante. Mais -elle m'exila impitoyablement à l'autre bout de l'atelier. - ---Impossible de jouer si je sens un regard sur moi, s'excusa-t-elle. -J'ai besoin de me figurer que je suis seule. - -Je n'insistai pas; à quoi bon? n'était-ce pas la voir encore, et la voir -mieux, que de l'entendre? L'imprudente! Elle prétendait me dérober son -visage et c'était son âme, toute son âme qu'elle allait me dévoiler -maintenant à travers la pensée de Schumann et de Chopin. - -Thérèse reprenait, à mon intention évidemment, son répertoire d'Argelès. -Le _Souvenir_ de Schumann servait de leitmotif, et à la suite se -développaient les chansons, les romances, les fantaisies du maître. - -C'était la même musique et la même main, mais pas tout à fait la même -sensibilité. Sur le texte, cependant obéi, l'artiste mettait maintenant -la palpitation d'une vie personnelle, l'émotion d'un coeur qui avait -souffert. - -Déjà, dans les pièces de Schumann, la transformation était sensible; -elle se manifestait à plein dans l'interprétation de Chopin. Mais pas -plus ce soir-là que la veille de son départ, à Argelès, elle n'eut la -force d'aller jusqu'au bout de la mazurka en si bémol mineur. Elle -s'arrêta brusquement, effrayée sans doute de son émotion et de la -mienne. Après une pause de quelques minutes, elle reprit pour conclure -le thème inaugural du _Souvenir_, en développant encore l'intention de -mélancolie qui s'en dégage, solennisée cette fois en une expression de -rêverie harmonieuse. - -Et pour mieux attester sa volonté d'en rester là, de ne pas dépasser -cette limite, elle souffla les bougies et ferma le piano. - ---Avec votre permission, madame et messieurs, dit-elle, le concert est -terminé. Pardonnez-moi de vous mettre à la porte, monsieur Lavernose; -mais c'est ici la maison du travail. Je dois donner ma première leçon -demain matin, à sept heures, et Julien a son devoir à copier avant de -partir pour le lycée. - ---Et moi un cours à préparer... approuva Marc. - -Nous nous retirâmes ensemble. Comme nous l'avions fait à Argelès, le -soir de notre première rencontre, nous traversâmes la ville nocturne. -Mais la conversation, cette fois, tardait à s'engager. - ---Vous m'avez trouvé changé, n'est-ce pas? m'interrogea Marc après -quelques minutes de silence. - ---Changé? vous voulez rire; les hommes comme vous ne changent pas. - ---De caractère sans doute, ni d'idées; mais de figure? Vous avez dû me -trouver maigri, avouez-le. C'est que j'ai été touché sérieusement. Les -yeux! Je suis puni par où j'ai péché. J'ai voulu profiter de la fin des -vacances pour avancer la documentation de ma thèse; je me suis fatigué: -une congestion de la rétine; rien de douloureux encore, ni de grave; -mais la menace est là, et au moindre excès, la tache lumineuse qui -jaillit, le ruban de feu qui danse. Ce n'est pas drôle, allez! je dose -mon travail, j'économise mes lectures. C'est un retard de six mois, -peut-être d'un an pour mes études. Ah! vrai, l'année scolaire a mal -commencé pour nous. Car Mlle Romée a été éprouvée aussi en rentrant -d'Argelès. - ---Nous ne l'avons pas su... répondis-je. - ---Oh! ce n'était pas proprement une maladie, ni même un état localisé. -Son mal était dans sa tête. Elle ne nous l'a jamais dit, mais je crois -bien qu'elle avait la nostalgie de la montagne. Ça s'est dissipé peu à -peu; elle a repris son aplomb... - -Marc s'arrêta de parler, chemina un moment, la tête basse. Puis -brusquement: Pourvu que vous ne lui rapportiez pas la contagion dans vos -bagages! s'exclama-t-il en riant d'un rire qui sonnait faux. Prenez -garde! ajouta-t-il en posant la main sur ma manche. La pauvre enfant a -besoin de tout son courage. Vous avez vu comme elle est secondée chez -elle. La mère, une égoïste, le frère, un étourdi. Vous les avez jugés. -Je fais ce que je peux pour leur être utile. Julien me craint un peu, -Mme Romée me supporte. Vous m'aiderez, n'est-ce pas? vous aiderez Mlle -Romée. - ---Soyez tranquille, lui dis-je. Je travaillerai pour elle... et pour -vous, ajoutai-je en riant. - ---Il ne s'agit pas de moi, répliqua Marc vivement. Dans l'état de santé -où je suis, j'ai ajourné tous mes projets,--tous, insista-t-il. Il -s'agit d'elle, uniquement d'elle. Vous voyez qu'il n'y a pas de quoi -rire. - ---Je vous promets donc sérieusement mon concours. - ---C'est bien, conclut Marc, je prends acte de votre promesse. - -Nous étions arrivés devant la porte de mon hôtel. Marc me quitta. - ---Si vous avez besoin de moi, me dit-il, venez me chercher, 2, place -Saint-Raymond. Je ne bougerai pas de la matinée. - -Il me tendit la main. Et moi, pouvais-je faire autrement que de la -prendre? Après tout, pensais-je, je ne lui ai pas menti; je suis de -bonne foi. J'aime Thérèse, c'est vrai; mais mon amour est désintéressé. -Je ne suis pas encore indigne de la poignée de main d'un honnête homme. - - - - -XXVII - - -Si j'avais à déterminer mon état d'âme dans les journées qui suivirent, -je dirais que ce fut un passage du rêve à l'action, de l'image à la -réalité. J'arrivais d'Argelès saturé de lyrisme, desséché de vaine -rhétorique. L'humanité reprit ses droits. Le contact de Thérèse, la -caresse de ses yeux, la tendresse de ses sourires effacèrent les -figurations artificielles par où j'avais tâché de suppléer à son -absence. La beauté vivante triompha de l'idole. Je vécus mon amour au -lieu de l'imaginer. - -Je ne me rassasiais pas de voir, d'écouter Thérèse. J'habitais, à vrai -dire, chez elle autant que chez moi. Dès les premiers jours, j'avais -pris l'habitude de venir chercher des nouvelles de ces dames tout de -suite après leur déjeuner, avant que mon amie repartît pour donner ses -leçons. A cette heure-là, j'étais à peu près sûr de ne pas rencontrer -Marc; et cette certitude ne m'était pas déplaisante. Si innocents que -fussent mes rapports avec Thérèse, je n'en sentais pas moins, quand il -était là, la gêne d'un contrôle. Sa conscience éveillait la mienne, -l'obligeait à des retours sur moi-même qui me gâtaient mon plaisir. Le -reproche de ses yeux, l'amertume quelquefois de ses paroles suffisaient -à me paralyser, ou, si je faisais semblant de ne pas l'entendre, -donnaient à ma conduite un arrière-goût fâcheux d'hypocrisie. - -Quand j'arrivais assez tôt, rue du Pont-de-Tounis, j'étais engagé à -prendre le café en famille. - ---Vous pourrez vous croire encore à Argelès, entre Cyprienne et Jacques, -me disait Mme Romée. Moi, je serai votre belle-mère, Julien sera -Jacques. - ---Et la Garonnette vous donnera l'illusion du gave! ajoutait Thérèse. - -Cela se passait dans la véranda, dans la grande cage de verre où se -jouait la pâle lumière de novembre. Je me plaisais dans cette pièce plus -imprégnée que les autres de Thérèse, plus animée de sa vie, de ses -habitudes. Sa plume sur le bureau, une lettre commencée, des billets -d'élèves qui traînaient, ouverts, sur la table, le cahier d'écolier où -elle inscrivait chaque jour les dépenses du ménage, tout y parlait -d'elle, tout y racontait l'harmonie heureuse de son âme avec sa vie. -J'avais un sentiment de bien-être exquis à la voir agir devant moi, pour -moi, à suivre ses gestes d'hôtesse, de ménagère. Pendant qu'elle nous -versait, qu'elle nous offrait le café, Mme Romée me confiait les rêves -qu'elle avait eus la nuit précédente. C'était l'événement de ses -matinées: Fruits hors de saison, trahison! avait-elle coutume de dire -quand il lui était arrivé de rêver cerises en décembre; et, ainsi -avertie, elle se préparait à déjouer un complot de la petite bonne ou de -la concierge! - -Thérèse plaisantait doucement sa superstition. Mais la dame n'entendait -pas raillerie sur ce chapitre. - ---Oh toi! je sais bien, tu ne rêves pas, répliquait-elle à Thérèse. -Comment la trouvez-vous, monsieur Lavernose? Raisonnable jusque dans le -sommeil! - -Les jours où ses songes manquaient d'intérêt, Mme Romée mettait -volontiers la conversation sur les élèves de Thérèse; elle cherchait à -faire parler sa fille. Sa curiosité ne se rassasiait jamais de détails -sur les intérieurs où l'introduisaient ses leçons: inventaires de -mobiliers, procès-verbaux de toilettes, ce qu'on entend derrière les -portes, ce qu'on voit par le trou de la serrure. Et devant la discrétion -de Thérèse, elle avait des indignations comiques... - ---Comment es-tu fabriquée? lui demandait-elle. Rien ne t'intéresse, rien -ne t'amuse. Ce que tu dois les assommer tes élèves! Je te vois d'ici. -Pas une minute de conversation: des gammes, des gammes, et encore des -gammes! Si tu crois qu'elles y tiennent tant que ça, à la musique! - ---Soyez tranquille, mère; si je les ennuie, mes élèves, elles me le -rendent bien... au moins quelques-unes, plaisantait Thérèse. Et déjà -elle mettait son chapeau pour sortir. Mais il fallait attendre Julien -qui s'oubliait devant un miroir, occupé à rectifier son noeud de -cravate: tu es assez beau comme ça, je te l'assure! lui disait-elle. -Elle me tendait la main: à ce soir, monsieur Lavernose. - -J'allais sortir à mon tour. Mme Romée me forçait à me rasseoir. - ---Qu'avez-vous de si pressé? me disait-elle. Votre cours à deux heures? -Et bien, vous le manquerez, votre cours. A votre âge, vous n'avez pas -peur qu'on vous mette en pénitence! Vous n'êtes pas à la chaîne comme ce -pauvre Marc! S'en fait-il du mauvais sang, celui-là! et pour aboutir à -quoi? à s'abîmer les yeux. Joli résultat. Laissez-le marcher, et allez -votre train, croyez-moi. Prenez-en un peu et laissez-en beaucoup. Ce ne -serait vraiment pas la peine d'être venu à Toulouse pour y mener la même -vie qu'à Argelès... Je protestais faiblement. Il y a temps pour tout, -continuait la dame. Aujourd'hui, par exemple, une si belle journée, ce -serait un péché de vous enfermer. Je vous emmène avec moi: une course -d'une heure. Et je vous montrerai toutes les belles dames de Toulouse. -Ça ne vous tente pas? Il s'agit d'une vente au profit des pauvres, et je -suis obligée de m'y montrer. Il y a là comme vendeuses presque toute la -clientèle de Thérèse, et ma visite est attendue. Allons, courez vite -vous habiller, et venez me prendre à quatre heures. - -Quand Mme Romée ou Julien ne me réclamaient pas, je ne savais trop que -faire de mes journées. Ma chambre, là-bas, sur le quai était triste, et -les rues étaient vides de figures de connaissance. Que devenir? J'avais -tenté les premiers jours de prendre au sérieux mes occupations -d'étudiant; j'avais suivi des cours, j'avais pris des notes; le -spectacle de cette vie jeune autour de moi m'avait un moment amusé. Marc -avait quelques camarades à la Faculté de droit à qui il m'avait -présenté: des lauréats, des forts en thème comme lui, avec qui -j'échangeais quelques mots en faisant les cent pas sous le portique, -avant l'arrivée des professeurs. Mais ces agrégés en herbe étaient trop -graves pour moi, et les autres, ceux qui venaient dormir sur leur -pupitre après avoir passé la nuit au tripot, ne m'agréaient pas -davantage. Je me sentais emprunté, dépaysé, avec ces étranges camarades. -Après quelques expériences malheureuses, je renonçai à mes velléités de -vie écolière, je ne mis plus les pieds à la Faculté. - -En dehors de Marc que j'évitais d'ailleurs avec soin, et du docteur -Estenave que je ne recherchais pas davantage, craignant pour mon état -d'âme la pénétration de son diagnostic, il ne me restait pas d'autre -société que celle des arbres des promenades publiques: des ormeaux du -Grand-Rond, des érables du Jardin des Plantes. Je m'attardais jusqu'au -soir en leur compagnie. La nuit venait, rôdait autour des massifs; la -corne avertisseuse des gardiens me décidait seule à sortir. Je laissais -les statues grelottantes, les aigles en sommeil, les plates-bandes du -jardin botanique, cimetière d'herbes, hérissé d'étiquettes noires et -blanches comme des croix sur des tombes de pauvres. Le portique de -marbre franchi, un reste de clarté m'accueillait au seuil de l'allée -Saint-Michel. J'aimais, j'ai toujours aimé la beauté trouble de cette -heure. Des carillons lointains, comme des fumées de bruit, tombaient du -haut des clochers dont la silhouette se perdait dans l'incertitude -crépusculaire. Du haut du pont j'écoutais leurs dernières vibrations -expirer, ondes aériennes, sur le réseau mouvant de l'eau mystérieuse où -les feux blancs de l'électricité se mêlaient au reflet balancé des -premières étoiles. J'errais dans les solitudes qui accompagnent la -course du fleuve jusqu'à l'heure du dîner, un dîner à prix fixe dans un -restaurant médiocre, et j'expédiais les plats, je mettais les bouchées -doubles, impatient d'arriver chez les Romée et d'y arriver avant Marc. -J'entrais là comme dans le pays du bonheur. Thérèse me parlait, et le -timbre seul de sa voix suffisait à m'enchanter. - -La présence de Marc contrariait mon lyrisme. Avec lui, l'illusion s'en -allait, les choses reprenaient leurs limites. La raison triomphait. Il -l'appliquait à tout et à tous, aux commérages de Mme Romée, aux boutades -de Julien. Il se donnait autant de mal pour corriger les erreurs de ces -cerveaux légers qu'il en aurait pris à argumenter devant le tapis vert -d'une soutenance de thèse. Sa patience à discuter était inépuisable, et -Mme Romée avec une mauvaise foi inconsciente, Julien avec sa verve -taquine et sa logique anarchiste d'enfant gâté, en abusaient pour lui -tenir tête. Thérèse était obligée d'intervenir. Le moyen le plus sûr -qu'elle eût de les mettre d'accord était d'ouvrir le piano. - -Le silence régnait aussitôt; le rêve un moment interrompu reprenait son -essor. Comme dans ces jeux de gazes colorées où s'apothéosent les -danseuses, Thérèse m'apparaissait alors divinisée à travers le réseau -souple des harmonies. Le monde n'existait plus. La musique nous créait -un autre univers. Elle était une atmosphère et un langage, un langage -plus souple, plus libre. Je l'imaginais au moins. J'interprétais dans ce -sens le choix des morceaux que Thérèse jouait et les nuances -d'expression qu'elle leur donnait en les jouant. La proportion seule des -emprunts faits à Schumann ou à Beethoven plutôt qu'à Chopin, marquait -pour moi un certain étiage de ses sentiments. La préférence donnée à -Schumann marquait une tendance à l'apaisement, à la mélancolie paisible -d'un renoncement accepté; accordée à Chopin elle signifiait au contraire -le progrès de la passion en lutte avec le devoir. - -A force d'analyser, de définir, la musique m'était devenue comme une -écriture à clé où je lisais la confession quotidienne de Thérèse. Et -cette confession suffisait à ma vie sentimentale. Ma journée tenait -toute dans cette illusion d'une heure. - - - - -XXVIII - - -Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi, paisibles, souriantes. Après le -coup de folie qui m'avait exilé d'Argelès, j'avais trouvé, grâce à la -sagesse de Thérèse suggérant et ordonnant ma prudence, la douceur d'une -halte inattendue où se complaisait ma faiblesse. Ma sécurité était à peu -près complète. J'écrivais régulièrement à Argelès, et j'en recevais -régulièrement des nouvelles, des relations minutieuses où Cyprienne -enregistrait les événements de la famille et du voisinage. Les rhumes de -Jacques y figuraient à côté d'un changement de vicaire ou d'un mécompte -agricole, d'un règlement désastreux avec nos fermiers de Marsous. -Quelques lignes de mon fils remplissaient les blancs laissés sur le -papier par l'écriture de sa mère. Ces dames étaient avides de détails -sur ma vie toulousaine, sur mes occupations d'étudiant, sur l'intérieur -des Romée. Je n'en mettais jamais assez sur le compte de nos amies. Des -photographies avaient été échangées entre Thérèse et Cyprienne avec des -promesses de prochain revoir. Ma femme et ma belle-mère avaient pris -l'engagement de venir me chercher quand je me trouverais assez savant -pour quitter Toulouse, c'est-à-dire vers Pâques, limite extrême que -j'avais fixée à mon séjour. Plus tard, aux grandes vacances, les trois -Romée feraient une visite de reconnaissance à Argelès. De ma mère, je -n'avais eu en tout qu'une lettre: quelques lignes ingénues tracées d'une -main pesante. La brave femme s'étonnait de mon changement de vie. Une -avalanche récente avait emporté le mur qui soutenait le verger au-dessus -de la maison. Elle me consultait sur l'opportunité de la réparation à -entreprendre. Et tout cela me paraissait si loin! presque étranger! Je -répondais cependant comme si j'avais été l'absent d'une heure; je -faisais semblant de discuter le devis des travaux à exécuter à Marsous, -je ripostais par d'autres histoires aux histoires de Cyprienne. Je -m'évertuais à donner une apparence de réalité, de vraisemblance, au -mensonge où j'étais forcé de vivre. Je ne désespérais même pas de le -prolonger indéfiniment, de concilier l'égoïsme de mon rêve avec le repos -de ma femme et l'honneur de mon amie. - -Je réussis pendant quelques jours à garder ce périlleux équilibre. La -prudence de Thérèse se démentit la première. Mon obéissance à des -volontés qu'elle n'avait pas eu la peine de me signifier, en lui -attestant la force de son empire sur moi, l'avait trop rassurée. Plus -confiante, elle se surveillait moins, elle ne pensait plus à déguiser -l'attrait qui la rapprochait de moi; elle négligeait la grimace de -froideur, le manège d'indifférence par où, jusque-là, elle ne manquait -pas de couper mes élans, de me contraindre à d'humiliantes retraites. Au -lieu de calculer, de doser ses paroles comme elle avait soin de le faire -quand Marc était là, attentive à nous distribuer son amitié par portions -égales, elle s'oubliait à des apartés avec moi; elle livrait Marc aux -taquineries de Julien, aux commérages de Mme Romée. Un regard, un pli au -front de l'abandonné l'avertissaient de son étourderie, et elle se -dépêchait de la réparer, mais d'autres fois la distraction se -prolongeait, et quand elle s'en apercevait, il était trop tard; Marc -boudait, affectait de s'écarter de nous, de s'enfermer dans un silence -amer, que les humilités de la coupable avaient peine à rompre. - -Thérèse se repentait, Marc pardonnait, et, aussitôt pardonnée, Thérèse -retombait dans son injustice. Nous en arrivions, elle et moi, à ne plus -pouvoir nous passer une minute l'un de l'autre. Nous souffrions dès que -nous perdions le contact. Malgré nous, malgré moi surtout qui voyais -mieux le danger, l'amour nous isolait visiblement, nous mettait à part -des autres. - -Ce fut le besoin de nous voir, la douleur de nous quitter et la joie de -nous reprendre, qui nous fit dévier insensiblement de la réserve -inaugurée par Thérèse et scrupuleusement observée par moi depuis mon -arrivée à Toulouse. Bientôt toutes les occasions, tous les prétextes -nous furent bons pour nous retrouver, pour multiplier, pour prolonger -nos rencontres. Après le déjeuner de ces dames, quand Mme Romée ne me -réclamait pas, je sortais en même temps que Thérèse et que son frère, je -les accompagnais. Julien, pressé par l'heure de la classe, prenait les -devants; Thérèse et moi, nous faisions route ensemble jusqu'à la porte -d'une de ses élèves,--et c'était loin quelquefois, à l'autre extrémité -de Toulouse. - -J'aimais ce tête-à-tête dans la foule, le mystère innocent de nos propos -perdus dans la rumeur du trottoir. - -Nous marchions et nous causions; et nos itinéraires changeaient avec la -direction de nos causeries. Les jours d'intimité, sans nous être donné -le mot, nous quittions les rues encombrées pour suivre,--tels des -sentiers au bord de la grand'route,--les ruelles noires, les passages -obscurs du vieux Toulouse. Nous longions des boutiques silencieuses, des -magasins sans étalage, ou bien, dans le quartier noble, des -rez-de-chaussée à fenêtres grillagées, des alignements de façades -solennelles avec des linteaux de porte armoriés et des balcons en fer -chargés d'écussons. Et c'était trop de solitude quelquefois au gré de -Thérèse, qui fuyait alors, en gagnant des rues plus vivantes, le danger -d'une conversation tournée peu à peu à la tendresse. - -L'heure de la leçon était toujours trop vite arrivée; et c'était si dur, -alors, de s'ajourner jusqu'au soir! Cette faveur d'accompagner un moment -Thérèse, au lieu de me contenter, me mettait en goût d'en demander -davantage. Mon amie avait des moments de répit entre ses leçons: des -quarts d'heure, des demi-heures et quelquefois plus, quand une élève -s'était fait excuser. Elle profitait de ces loisirs pour réciter sa -prière ou dire son chapelet dans l'église la plus proche. - -Je la surpris, plongée dans ses dévotions, un après-midi où le -désoeuvrement, joint au désir d'admirer les jeux de la lumière vespérale -à travers les joailleries des vitraux anciens, m'avait conduit à -Saint-Étienne. Nous sortîmes ensemble. L'hiver était doux cette -année-là; les rosiers du Bengale ne finissaient pas de fleurir dans les -massifs du Boulingrin, et, le long des murs, dans les jardinets du -faubourg, les plates-bandes s'embaumaient du parfum léger des -tussilages. J'emmenai Thérèse au delà du Grand-Rond, au bord du canal. -La colonnade grise des platanes s'allongeait, doublée au reflet de -l'eau. Vision calme. Une barque passait, une lourde gabarre -languedocienne, et nous rêvions, Thérèse et moi, d'un voyage dans une -barque pareille, entre les faïences vernies et les oranges mûres: un -voyage silencieux sur l'eau muette, un voyage lent escorté de la course -lente des charrues dans les sillons, un voyage sans autre événement que -la halte obligée de l'écluse, sans autre musique que la chanson du pâtre -ou la sonnerie lointaine des angélus annonçant les clochers de village, -mâts de nefs immobiles ancrées dans l'uniformité des plaines. - -Telle fut la douceur de cette promenade imprévue que Thérèse me voua -désormais tous ses moments de liberté. Elle m'avertissait la veille, et -j'allais la prendre au rendez-vous qu'elle m'avait assigné. C'était -presque toujours hors des rues fréquentées, au seuil des quartiers -populaires. La durée du temps dont elle pouvait disposer limitait nos -courses. Nous nous contentions souvent de franchir le canal sur un de -ces ponts qui relient la ville aux faubourgs. Nous gravissions au hasard -devant nous une de ces voies à pente raide qui vont, par des transitions -assez brusques, de la foule à la solitude, du tumulte de la vie ouvrière -à la paix des campagnes. Arrivés au sommet de la montée, nous nous -arrêtions un moment en suspens, nous laissions nos regards planer de la -ville à la vallée hivernale où la jeune verdure des blés se révélait à -demi sous les voiles de la brume. - -Un jour, en gagnant la campagne par la rue des Récollets, nous eûmes la -fantaisie de visiter la chapelle des Pères missionnaires et le calvaire -dont les croix monumentales envoient leur ombre jusque sur la route. La -chapelle était restée fermée depuis l'exécution des décrets; la porte -antique par où étaient entrés tant de malheureux et sortis tant de -consolés était encore scellée de la cire rouge des cachets officiels. -Mais l'accès du jardin était libre; des buis taillés, des bassins d'eau -vive disaient l'ordre et le goût d'une plaisance de couvent; les -feuilles pourries dans l'herbe des pelouses, les mousses dans le vivier, -disaient aussi l'exil des maîtres, la déchéance des arbustes et des -plantes abandonnés à eux-mêmes. Cependant l'enclos n'était pas tout à -fait désert; des pensionnats du quartier y jouaient les jours de -promenade; des amoureux, l'été, y cherchaient l'ombre des allées -couvertes; des dévotes venaient y faire leur chemin de croix en plein -air, agenouillées devant les stations qui s'espaçaient autour de -l'enclos. L'endroit était hospitalier et recueilli. Le calvaire y -suggérait des pensées graves tempérées aussitôt par les sensations de -nature, par l'odeur des buis, par la musique gazouillante des mésanges -suspendues aux branches mortes. Ce fut un de nos refuges préférés. - -D'autres fois, quand les leçons de Thérèse nous obligeaient à nous -rapprocher des quais, nous allions chercher de l'autre côté de l'eau, au -bout du pont Saint-Pierre, l'abri d'un square infréquenté, posé en -terrasse au-dessus de la berge. Un vieux cèdre nous accueillait sous le -porche de ses branches inclinées. L'autan, qui arrivait du large -par-dessus la nappe de la Garonne, les soulevait parfois, leur faisait -rendre--tel l'archet sur la corde,--une musique de tristesse. Blottis -sur un banc, serrés l'un contre l'autre comme des oiseaux bercés par -l'orage, nous écoutions venir l'assaut du vent et la plainte de l'arbre. -Près de nous, en contre-bas, un jardin d'hôpital alignait ses -plates-bandes défleuries; plus près encore, des fenêtres nous révélaient -des intérieurs de maisons pauvres, le long d'une ruelle déserte, tandis -que, en face, la Garonne s'en allait pressée entre les murailles roses -des quais, bornée en amont par les arches massives du pont de pierre, en -aval par les architectures grêles du pont suspendu qui filait à notre -gauche porté sur la courbe légère des câbles en fil de fer. L'ampleur du -fleuve, la vastitude du ciel, en contraste avec l'exiguïté du nid où -s'isolait notre tête-à-tête, nous invitaient à goûter plus pieusement la -minute d'intimité paisible dérobée par nous à la fuite des jours, au -tumulte de la vie. - - - - -XXIX - - -Ce fut un heureux, un miraculeux décembre: un mois d'oubli, -d'insouciance au seuil du malheur, d'innocence au bord du péché. La -compagnie presque continuelle de Thérèse, la certitude de jour en jour -plus évidente de sa tendresse, avaient modéré mon exaltation. Et Thérèse -m'était reconnaissante de ce triomphe sur moi-même. La substitution de -l'amitié à l'amour, d'ailleurs purement fictive, et qui n'avait exigé de -nous qu'un changement de vocabulaire, suffisait à la rassurer. L'épreuve -de nos tête-à-tête avait ajouté à sa confiance. Aussi dédaigneuse que -moi, et plus ignorante encore de la réalité, elle ne doutait pas de la -durée d'un bonheur qu'elle avait trouvé le moyen de mettre en règle avec -sa conscience. - -Hélas! ce bonheur allait finir. Le mystère de nos promenades ne pouvait -pas tarder à être découvert. Que Thérèse n'en eût jamais confessé le -secret à sa mère, il y avait déjà dans cette dissimulation comme l'aveu -d'une faute. Et cette faute devait sortir de l'ombre où nous la cachions -aux autres et presque à nous-mêmes. - -En attendant nous multipliions nos rendez-vous. En dehors des heures de -leçons, nous passions presque tous nos après-midi ensemble. Nous -utilisions les quarts d'heure et même les minutes de liberté; nous -marchions côte à côte; nous asseyions nos causeries sur un banc de -square ou de promenade. - -Nous bavardions ainsi un jour, sur un banc du Jardin Royal, et, comme -une ondée légère arrivait, j'avais ouvert un parapluie qui resserrait -notre tête-à-tête. Un passant nous frôla tout à coup et s'arrêta, cloué -sur place par la surprise. C'était Marc. Nous nous levâmes, confus, -essayant une explication qu'il eut l'air de ne pas entendre. - ---J'ai eu la chance de rencontrer à temps le parapluie de M. Lavernose, -dit Thérèse. Nous attendions la fin de l'averse. Je vais donner ma leçon -chez les Martel. Venez-vous m'accompagner? - ---Bien fâché, Mademoiselle; mais on m'attend à l'Académie, et je n'ai -pas une minute à perdre. - ---Le secrétariat ne ferme pas encore, et ça ne vous fera pas de mal de -marcher un peu avec nous, lui dis-je. Depuis quand n'avez-vous pas fait -l'école buissonnière? - ---L'école buissonnière! riposta Marc avec un mauvais sourire, c'est bon -pour les étudiants en droit, mon cher monsieur Lavernose. Bonne -promenade, et à tantôt, conclut-il en nous quittant. - -Nous nous séparâmes presque aussitôt, Thérèse et moi, contrariés l'un et -l'autre et empêchés de nous communiquer nos craintes. - -Ce soir-là, Marc ne parut pas rue du Pont-de-Tounis. - ---Marc en retard! que se passe-t-il, grand Dieu? s'exclama Mme Romée -après une heure d'attente. Une barricade en travers de la rue? La chute -du gouvernement, ou la dégringolade d'une cheminée sur le trottoir? - ---M. Échette a dû s'enfermer pour travailler à sa thèse, expliquait -Thérèse. Mais elle ne croyait guère à son explication. Le malheur était -là; nous le sentions venir. L'angoisse nous fermait la bouche. - ---Qu'avez-vous tous les trois? interrogeait Mme Romée. M. Lavernose a la -lèvre cousue, Thérèse n'a pas l'air de songer à son piano, et Julien n'a -pas encore commencé d'apprendre ses leçons. On dirait que rien ne marche -ici quand Marc n'y est pas. On ne peut donc pas travailler ou s'amuser -sans la permission de ce monsieur! - -Et c'était vrai. Marc absent, la maison n'était plus la même. Il était -le régulateur et l'excitateur, celui qui met en train la mécanique, et -fait s'accorder ensemble les rouages. Mme Romée avait besoin de lui, ne -fût-ce que pour le contredire; sans lui Julien était comme infirme; la -plume lui pesait, le livre tombait de ses mains. Thérèse elle-même -puisait dans la fermeté de son ami une partie de sa force morale. -L'approbation de Marc, le sourire fraternel de ses yeux, -l'encourageaient au travail, la récompensaient de ses sacrifices. Le -reproche de son absence la navrait. Elle sentait bien qu'elle ne pouvait -pas se passer de son affection. - -Je voyais tout cela, je mesurais la profondeur du mal qu'avait causé mon -intrusion chez les Romée. Mais je n'avais pas le courage de conclure. La -passion menacée se raidissait en moi, me poussait à la révolte. Marc se -fâche, me suggérait-elle. De quel droit se fâche-t-il? Marc est jaloux? -eh bien, tant pis pour lui! Marc se retire sous sa tente? eh bien, qu'il -y reste! - -Je m'endurcissais ainsi dans mon égoïsme. J'en voulais presque à Thérèse -de son inquiétude, de ses regards désespérés à la pendule, de son air -désolé, plus tard, quand elle dut renoncer à voir arriver Marc. Nos -adieux furent embarrassés, troublés de pensées discordantes et confuses. - ---Je vous porterai des nouvelles de notre ami après votre déjeuner, lui -dis-je. J'irai le surprendre au saut du lit. - ---Au saut du lit! se moqua Mme Romée; dans ce cas, cher monsieur, le -mieux est de ne pas vous coucher. Marc est debout avant le jour. - -Je n'eus pas la peine de me lever le lendemain. Marc m'avait prévenu. Il -faisait à peine jour quand il frappa à ma porte. Il s'excusa de l'heure -indue. Il avait deux cours à suivre avant son déjeuner, et le reste de -sa journée était pris. Il aurait fallu remettre au lendemain ce qu'il -avait à me dire, et le délai lui avait paru long. - ---C'est donc bien urgent? lui dis-je en essayant de sourire. - ---Urgent et grave, me répondit-il. Une explication entre nous est -nécessaire. Il y a deux mois que je la remets de jour en jour; mais -après ce que j'ai constaté hier, si je restais le témoin muet de ce qui -se passe entre Mlle Romée et vous, je deviendrais votre complice. C'est -un rôle qui ne peut pas me convenir. - ---Les scrupules d'un homme à jeun sont une terrible chose! -plaisantai-je. Mais n'êtes-vous pas sorti trop tôt? Êtes-vous sûr d'y -voir clair? Pour moi, je me demande en vous écoutant si je rêve ou si je -veille? Que voulez-vous dire, monsieur Échette, et que se passe-t-il -entre Mlle Romée et moi? Je vous serais obligé de me le dire avec -précision. - ---Ce qui se passe n'est malheureusement pas d'hier. Vous n'avez pas -oublié, n'est-ce pas, notre conversation de Pibeste? Je vous donnai ce -jour-là un avertissement inutile. Le mal était fait; vous aimiez Mlle -Romée, et Mlle Romée vous aimait. Oh! je sais bien que ce ne fut pas de -votre part une entreprise de séduction préméditée; en bien, comme en -mal, je vous crois incapable d'un effort quelconque. Vous avez commencé -par céder à un attrait. Vous vous êtes trouvé pris, et à votre tour vous -avez essayé de prendre. Vous n'y avez que trop aisément réussi. Entre -une ignorante et vous, la lutte était inégale. Certaines lettres de Mlle -Romée à sa mère m'avaient donné l'éveil. Je voulus voir; je vis. La -malheureuse enfant ne se doutait pas encore de ce qui lui arrivait. Ma -présence, votre jalousie, le déchirement de l'adieu, l'avertirent sans -doute. Elle partit avec sa flèche au coeur. Je ne désespérai pourtant -pas de sa guérison. Séparés, vous finiriez par oublier tous les deux. -J'y comptais. Pour mieux vous tenir, pour vous sauver de vous-même, je -m'adressai à votre loyauté. En vous livrant le secret de ma vie, je -croyais avoir mis Mlle Romée à l'abri de vos poursuites. Elle, de son -côté, vous oubliait déjà. Rentrée à Toulouse, dans son milieu, soutenue -par le travail et par le sacrifice, elle s'était ressaisie, elle avait -secoué le mauvais rêve. Après quelques semaines de lutte que je suivais -d'heure en heure,--vous devinez avec quelle angoisse!--elle avait -retrouvé le calme, l'équilibre, la gaieté presque. C'était le salut; -c'eût été bientôt le bonheur. Il y a deux mois de cela, et aujourd'hui -tout est compromis de nouveau, tout est perdu. Vous êtes revenu, vous -vous êtes imposé. Oui, imposé, car, l'eût-elle voulu, comment Mlle Romée -pouvait-elle vous empêcher de vous présenter chez elle, à moins de tout -révéler à votre femme, de tout confesser à sa mère? Vous le saviez, vous -avez calculé sur sa générosité pour lui forcer la main. Votre victime -vous avait échappé, vous êtes venu la reprendre chez elle. Un moment -j'ai cru que vous reculeriez devant votre mauvaise action; j'ai espéré -que l'hospitalité reçue, le contact de la mère, du frère de Mlle Romée, -changeraient votre coeur, que vous hésiteriez à les immoler à votre -passion. Souvenez-vous: le soir de votre arrivée, en rentrant à l'hôtel, -vous m'aviez promis d'avoir pitié d'eux. Vous n'avez pas tenu parole, -monsieur Lavernose. - -Marc se taisait. Il s'attendait sans doute à des dénégations de ma part, -à une lutte; mon sang-froid le déconcertait. Je m'étais assis sur mon -lit, j'avais relevé mon oreiller; je roulais une cigarette. - ---Vous permettez? lui dis-je. C'est au cas où vous en auriez encore long -à me dire. - ---A quoi sert de railler? répliqua Marc. J'ai fini; rassurez-vous. Tant -que j'ai été seul à m'apercevoir de votre intrigue, tant que j'ai pu -espérer qu'elle se dénouerait d'elle-même sans scandale, et qu'il n'y -aurait que moi à en souffrir, je me suis tu. J'ai assisté sans -sourciller à vos manoeuvres. Mlle Romée vous revenait; elle allait où -l'attirait son penchant; elle ne voyait pas la main que je lui tendais -pour la retenir. Pendant des semaines, j'ai enduré ce supplice. Mais -depuis hier, tout est changé. L'honneur de Mlle Romée est en jeu. Que -voulez-vous que pensent les gens qui vous ont rencontrés ensemble? Et ce -n'est pas la première fois, n'est-il pas vrai? Moi je ne suppose rien, -je ne soupçonne rien. Évidemment ce n'était pas un rendez-vous; le -hasard a tout fait. Je le crois, j'en suis sûr. Mais les autres, le -croiront-ils? Vous ignorez donc ce que c'est que la réputation d'une -jeune fille, monsieur Lavernose? Vous oubliez qu'il suffit d'un mot pour -la perdre, d'une histoire qui court,--et on ne sait jamais qui l'a -lancée. Des explications après coup, des preuves? Inutile. C'est comme -un acquittement en cour d'assises. Il en reste toujours quelque chose. -Vous n'aviez pas pensé à ça sans doute; Argelès est un pays idyllique où -ces misères sont inconnues. A Toulouse il faut tenir compte des -mauvaises langues. - -Marc avait débité son affaire à la volée, en marchant à grands pas. Au -moment de conclure, il s'arrêta devant mon lit, me fixa longuement. - ---Tenez, monsieur Lavernose, continua-t-il, dans l'intérêt de Mlle Romée -aussi bien que dans le vôtre,--car je ne vous suppose pas assez perverti -pour ne pas souffrir un jour ou l'autre du mal que vous êtes en train de -lui faire,--il serait temps pour vous de reprendre le chemin d'Argelès. -Grâce à Dieu, il n'y a rien encore d'irréparable; vous pouvez rentrer -chez vous la tête haute. La satisfaction du sacrifice accompli vous -adoucira l'amertume des adieux. Pensez-y; mettez les courtes joies de la -passion en balance avec l'horreur de l'inévitable catastrophe. Voyez et -décidez. Je ne vous en dis pas davantage. J'aime mieux vous laisser le -mérite d'une résolution que votre intérêt vous conseille aussi bien que -votre conscience. - ---C'est tout vu, tout décidé, répondis-je. N'eût été le plaisir de vous -entendre, il y a longtemps que j'aurais pu couper court à votre -harangue. Vous parlez bien, monsieur Échette; mais pour un historien -vous avez une singulière façon d'écrire l'histoire. Que ne -m'interrogiez-vous d'abord? Que ne vous documentiez-vous auprès de moi? -Je vous aurais évité la douleur d'effleurer de vos soupçons une -réputation que vous êtes seul à mettre en doute. Je ne vous parle pas de -mon honneur à moi; je l'estime au-dessus de vos atteintes. Je vous parle -uniquement de Mlle Romée, et je vous trouve singulièrement hardi de -l'avoir mise en cause. A quoi vous sert donc de l'avoir connue depuis -son enfance, si vous la connaissez si mal? Comment? parce que nous nous -sommes assis côte à côte, dans un jardin public, elle serait perdue! A -qui espérez-vous le faire croire? Il y a des mauvaises langues à -Toulouse comme à Argelès; je le savais: je le constate. Et où en -serions-nous, grand Dieu! s'il nous fallait doser nos amitiés, mesurer -nos paroles et nos gestes sur le qu'en dira-t-on des inconnus? Mlle -Romée a vingt-quatre ans; ce n'est plus tout à fait une pensionnaire; -elle n'a pas attendu votre permission pour sortir seule; et si par -hasard elle me rencontre dans la rue, voudriez-vous qu'elle eut l'air de -ne pas me voir? Tout cela est misérable, monsieur Échette, et je suis -bien bon de vous répondre. Vous me cherchez une mauvaise querelle, voilà -tout. Ce n'est pas vous, c'est votre jalousie qui parle. Vous laissez -trop voir le bout de l'oreille, mon cher monsieur. Je vous gêne, c'est -clair, il vous tarde que je vous cède la place. Voilà le fin mot de -votre visite matinale. Eh bien, franchement, vous auriez aussi bien fait -de rester au lit. Mlle Romée est libre. Vous n'êtes ni son fiancé, ni -son frère, son ami seulement, son ami comme moi, ni plus ni moins. Au -nom de qui, au nom de quoi prétendez-vous intervenir? - -Marc avait pâli sous ma riposte; son poing se crispait; une colère -froide passait dans ses yeux. - ---Je protégerai Mlle Romée; je la sauverai malgré vous et même malgré -elle, me dit-il. - ---Sauvez-la donc au risque de la compromettre! lui dis-je. Allez, jouez -votre jeu; moi je jouerai le mien. - ---Je n'aurais qu'une ligne à écrire à Mme Lavernose, pour vous rabattre -le caquet, répliqua Marc; mais ce sont des moyens qui me répugnent. Je -m'adresserai donc à Mlle Romée. Je sais qu'elle vous aime, mais je sais -aussi qu'elle est honnête. C'est elle qui décidera entre nous. - - - - -XXX - - -Le coeur me battait presque aussi fort que le jour où je m'y présentai -pour la première fois, quand, quelques heures plus tard, je sonnai à la -porte de Mlle Romée. Était-ce ma condamnation ou mon triomphe que -j'allais trouver dans les yeux de Thérèse? je n'en savais rien; ce que -je savais, c'était que, d'une façon ou d'une autre, notre situation -avait changé. Les derniers voiles allaient tomber entre nous; nos âmes -désormais se regarderaient face à face. Pour elle comme pour moi, ce -serait, avec tous ses périls, avec toutes ses délices, la réalité de la -passion. - -Le visage de Mme Romée, que je rencontrai d'abord, ne m'apprit rien. -Mais Thérèse? Oh, Thérèse avait vu Marc. Ses yeux le disaient et sa -poignée de mains: des mains et des yeux de fièvre. Elle sortait. Elle -eut tout juste le sang-froid et l'adresse nécessaires à entrer dans ses -gants, à épingler le chapeau sur sa tête. Elle ne se ressaisit un peu -qu'après avoir assujetti la voilette comme un masque sur sa figure. Au -moins on ne la verrait pas pleurer! Je la suivis. Nous fîmes quelques -pas côte à côte sans rien nous dire. Elle marchait courbée en avant, -comme poursuivie. Nous avions descendu la rue des Couteliers; mais, -arrivée à la rue de Metz, au moment d'entrer dans la foule, le courage -lui manqua. - ---Je ne peux pas me montrer dans l'état où je suis, balbutia-t-elle. -Tout à l'heure, quand je serai plus calme... Et, se tournant vers moi: -Marc est venu, dit-elle. - ---Marc est venu, ajoutai-je, et il vous a grondée? - -Elle fit: oui, d'un signe de tête. - ---Et vous pleurez pour ça? repris-je. Ah, il me le paiera, votre Marc! -Vous n'avez donc pas su lui répondre? Que vous a-t-il reproché, voyons? - -Les sanglots l'étouffaient. - ---Je ne peux pas... je ne peux pas... articula-t-elle. - ---Eh bien, ne parlez pas, marchons; l'air vous fera du bien. - -Elle me suivit comme une enfant. Au cours Dillon, la solitude des allées -la rassura. Elle consentit à s'asseoir sur un banc, le dos tourné à la -promenade. Ses sanglots s'alentissaient. Elle put parler enfin: - ---Marc est venu ce matin, me dit-elle. Maman avait accompagné la bonne -au marché, Julien n'était pas encore rentré du collège. Il s'est -expliqué; pauvre Marc! - -Je l'interrompis d'un geste d'impatience. Mais elle l'arrêta de la main: - ---Ne vous fâchez pas, me dit-elle. Marc a raison; et il a été si bon -avec moi! Il pleurait lui aussi. - ---Ses larmes ne rachètent pas les vôtres! répliquai-je. Marc est jaloux; -il veut m'éloigner à tout prix. C'est un égoïste. - ---Oh! ne dites pas ça! je vous en prie, répondit Thérèse. Marc vaut -mieux que nous. C'est le plus délicat, le plus généreux des amis. Si -vous saviez! je l'ai mal reçu d'abord. Ça me révoltait qu'il eût l'air -de me soupçonner. Au lieu de m'excuser, je me déclarais prête à -recommencer, à me promener avec vous quand et comme il me plairait. Et -lui me suppliait de réfléchir; il m'adjurait de rompre avec vous: Ça -finira mal, répétait-il toujours. Je ne voulais rien entendre: Alors, me -dit-il, si vous refusez de vous séparer de M. Lavernose, c'est moi qui -m'en irai. J'en ai assez vu comme ça. Je vous aime et je suis prêt à me -dévouer pour vous; mais à condition que ma dignité soit sauve. Je ne -veux avoir à rougir ni de vous ni de moi. Je trouverai un prétexte pour -expliquer mon absence à madame votre mère; je ne remettrai plus les -pieds chez vous. Ce fut à mon tour de supplier. Vous ne me quitterez -pas, lui dis-je; c'est impossible. Grondez-moi, malmenez-moi, je ne me -brouillerai jamais avec vous. Et comme il s'obstinait, comme il secouait -la tête: C'est donc, ajoutai-je, que vous n'avez pas confiance en moi, -que vous me croyez coupable? Eh bien, c'est affreux, cela. Vous dites -que vous m'aimez et vous ne m'estimez seulement pas! Je suffoquais de -honte et de colère. Marc se rendit: Soit, je resterai, dit-il, mais si -je consens à revoir M. Lavernose, vous allez, vous, me promettre de ne -jamais le revoir seule, en tête à tête, ni dans la rue, ni chez vous! -J'ai promis, je me suis réservé seulement de vous avertir. Et maintenant -c'est dit. Il faut nous séparer, mon ami! - -Thérèse s'était levée. Je l'obligeai à se rasseoir. - ---Déjà? lui dis-je. Avez-vous donc convenu avec M. Échette du nombre -exact des minutes nécessaires à notre dernier entretien? Et que -faisons-nous de mauvais, je vous prie? En quoi notre amitié peut-elle -porter ombrage à personne? - ---Ne me parlez plus d'amitié, répondit Thérèse. Ce mensonge ne m'a été -que trop funeste. Si nous étions raisonnables, nous renoncerions à nous -voir tout à fait. Quand Marc essayait de m'y contraindre, tout à -l'heure, j'ai résisté, j'ai demandé grâce; je regrette presque de -l'avoir obtenue. Nous retrouver en sa présence! à quoi bon? Il -souffrira; nous souffrirons aussi; sa vue nous sera un continuel -reproche. Il faudra calculer nos paroles, éviter nos regards. Un -supplice! et au bout, la séparation quand même. N'est-il pas vrai qu'il -vaudrait mieux en finir? - ---Jamais! repris-je; je vous admire de pouvoir changer si vite. Nous -quitter! Et après? Pensez-vous que pour ne plus aller chez vous, je -cesserai de vous aimer? Vous quitter! mais vous ne savez donc pas que -depuis le premier jour où je vous ai vue, présente ou absente, je n'ai -jamais cessé de vous voir. Vous oublier! quel blasphème! Vous avez mis -en moi une puissance d'aimer dont je ne suis plus le maître. Vous seule, -quand vous êtes là, pouvez la discipliner un peu. Le bonheur m'assagit; -le désespoir m'exalte. Ne me désespérez pas, mon amie. Si vous m'aviez -vu il y a deux mois, à Argelès, je vous aurais fait peur. J'étais à bout -de raison, à bout d'énergie. La folie me guettait ou la mort. Je vous en -supplie, ne me soumettez pas une seconde fois à cette épreuve de -l'absence. Puisqu'il faut souffrir, souffrons ensemble. Avec vous je -serai sage, je serai fort. Sans vous je ne réponds de rien! - ---Vous le voulez, j'y consens donc, me dit Thérèse. J'ai tort; je le -sens bien. Après ce que je vous ai dit aujourd'hui, après ce que je vous -ai laissé comprendre, j'aurais dû rompre sur l'heure, coûte que coûte. -Je sais maintenant où je vais, et je marche quand même. C'est mal. Mais -vous, promettez-moi au moins de ne pas me faire repentir de ma -faiblesse. Jamais plus, entendez-vous? nous ne parlerons de ces choses. -Ce qui est dit est dit, mais que nos bouches désormais soient muettes. -Si nous manquions à cette promesse, si Marc avait le droit de m'adresser -de nouveaux reproches, ah! mon ami, j'en juge par ce que j'ai éprouvé ce -matin, ma vie n'y résisterait pas! Elle me tendit la main: Allons, -dit-elle; mon coeur n'a pas changé, mais il est mort; il n'y a plus de -vivant en moi que la pitié. C'est le seul sentiment que nous puissions -sans rougir garder l'un pour l'autre... - -Je pressai sa main, je la mouillai furtivement de mes baisers et de mes -larmes. - ---Il sera fait ainsi que vous le souhaitez, lui dis-je. Je ne vous -réponds pas de la sagesse de mon coeur; je mentirais en m'engageant pour -lui; mais je vous réponds du silence de mes lèvres. Ne vous inquiétez -pas de moi si je souffre. Souffrir c'est vivre, et mon amour ne consent -pas à mourir. - - - - -XXXI - - -Thérèse m'avait quitté; j'étais seul sur le banc; je songeais. Et -j'étais étonné, presque honteux, de ce que je trouvais au fond de ma -pensée. Les amoureux, quels égoïstes! après tout, je n'étais pas -mécontent de ma journée. L'intervention de Marc m'avait obtenu ce que je -n'aurais jamais osé solliciter: l'aveu formel de Thérèse. Chez une jeune -fille sage, réservée, d'une honnêteté scrupuleuse, cet aveu, même avec -toutes les restrictions dont il avait été suivi, révélait un état d'âme -que je n'aurais jamais soupçonné. Il fallait que la passion eût déjà -profondément entamé les énergies de cet être délicat et fier pour que -même dans le trouble d'un orage qui l'avait jeté hors de ses limites, -elle eût répudié l'équivoque où sa pudeur s'abritait. Que de luttes elle -avait dû soutenir, que de triomphes partiels j'avais dû remporter à mon -insu avant qu'elle en fût arrivée là! Et cette victoire ne serait pas la -dernière. L'antagonisme déclaré de Marc avait fait taire mes scrupules. -Puisqu'il m'accusait, puisqu'il suspectait ma loyauté, à quoi me -servirait de ne pas user de mes avantages? Il avait tenté de mettre -l'ami à la porte; tant pis pour lui, si l'amoureux rentrait par la -fenêtre! - -J'avais promis à Thérèse de ne plus lui parler de ma passion, je ne -m'étais pas engagé à ne pas lui écrire. Aussitôt rentré chez moi, je me -mis à l'oeuvre: Pardonnez-moi, l'implorai-je, avec l'inconsciente -rouerie habituelle aux amoureux, pardonnez-moi de m'adresser une -dernière fois à vous. Le trouble où j'étais ce matin, l'égarement où -m'avait jeté le spectacle d'une douleur dont je me reprochais d'être la -cause, m'avaient ôté ma liberté d'esprit. L'excès de ma sensibilité a dû -vous laisser croire que j'étais insensible. Vous pleuriez! Ah, qu'ai-je -fait, malheureux et que ferai-je maintenant pour expier ces larmes? -Hélas! je ne peux rien, et cette impuissance à vous consoler est mon -plus cruel châtiment. Oh! pourquoi vous a-t-on bouleversée ainsi? de -quel droit a-t-on essayé de désunir deux coeurs qui ne peuvent pas vivre -l'un sans l'autre? Nous séparer? Mais la persécution est un lien de plus -entre nous. Que nous importent les mauvais propos des indifférents, les -calomnies des envieux, les sévérités des pédants et des cuistres? -N'avons-nous pas pour nous le témoignage de notre conscience? Courage -donc, chère amie, ne vous laissez pas abattre par l'épreuve. Les -préventions injustes s'effaceront, vous retrouverez le calme et la -dignité de votre vie. Celui qui vous a offensée est déjà prêt à vous -demander pardon de son erreur. Marc me déteste; mais il a intérêt à vous -ménager. Marc est votre ami, et moi je suis votre esclave. Qu'avez-vous -à craindre? L'excès seul de mon amour pourrait être un danger pour vous; -mais si je m'oubliais, un signe de vous, une parole suffiraient pour me -rendre la raison. Je vous en prie, ma chère Thérèse, revenez à vous, ne -vous tourmentez pas d'un incident où il n'y a de grave que votre -souffrance. Faites-moi cette grâce de me laisser voir de nouveau sur vos -lèvres ce sourire qui est devenu nécessaire à ma vie! - -A ce soir, Thérèse! à demain! à toujours! - -La lettre composée, je m'ingéniai à la copier en tout petits caractères -sur un papier assez mince pour qu'il me fût possible de le glisser dans -la main de Thérèse. - -Je n'étais pas tout à fait novice dans cette manoeuvre; mais je -redoutais l'ingénuité de ma complice. Comment l'avertir, ou, si je ne -l'avertissais pas, comment éviter l'explosion de sa surprise? - -La nécessité de me tenir prêt à ce geste menu et redoutable, m'empêcha, -le soir venu, de sentir la gêne de me retrouver en présence de Marc chez -les Romée. Marc était d'ailleurs plus troublé que moi. Le pauvre garçon -était encore tout endolori du coup qu'il avait été contraint de porter à -Thérèse. Et vraiment, elle était ce soir-là pâle et défaite à un point -qui aurait dû m'apitoyer sur elle, me faire renoncer à mes mauvais -desseins. Mais cette pensée ne me vint même pas. Mon coeur était fermé; -mes facultés, mes sens étaient tendus uniquement vers l'action. Je ne -voyais de Thérèse que la main qui devait prendre le billet. Le reste -n'existait pas. - -Je guettais l'occasion, je préparais le piège, et, chaque fois, Thérèse -déjouait innocemment mes stratagèmes. Je ne parvins à glisser le papier -dans ses doigts qu'en lui donnant la poignée de mains du départ. Et peu -s'en fallut qu'on ne nous prît. Elle hésitait; je dus y revenir à deux -fois pour l'obliger à garder mon écriture. - -Marc avait pris congé une minute avant. Je le rejoignis dans la rue. Je -tenais à fixer nos nouveaux rapports, à les ramener au pied de paix -autant qu'il me serait possible. - -Je m'excusai d'abord de la façon dont je l'avais accueilli le matin. La -communication qu'il venait me faire était de celles qu'un honnête homme -ne peut pas écouter de sang-froid. Plus tard, cependant, à la réflexion, -j'avais mieux jugé son initiative, et Mlle Romée, avec qui j'en avais -causé ensuite, avait achevé de me convertir. L'honneur de notre amie -devait passer avant tout. Je ne me défendais certes pas de l'aimer; -elle-même, depuis que Marc lui avait ouvert les yeux, n'ignorait pas la -nature du sentiment que j'avais pour elle. Mais ce sentiment était assez -désintéressé, assez pur, pour se soumettre à toutes les convenances, à -tous les sacrifices. Je n'avais pas la prétention de supplanter Marc -auprès de Mlle Romée; je ne réclamais qu'un droit égal au sien à me -dévouer pour elle. - -Marc m'avait écouté jusqu'au bout sans objection, mais sans -enthousiasme. Ma soumission trop prompte, trop complète peut-être à son -gré, le laissait méfiant. La transaction qu'il n'avait pas osé refuser -aux larmes de Thérèse, n'était pas de son goût. Il ne se donna pas la -peine de me le cacher. - ---Vous dévouer à Mlle Romée? me dit-il, mais il me semble que vous ne -vous appartenez pas tout à fait. Non, tout cela est faux, convenez-en, -tout cela est absurde. Il aurait mieux valu que vous partiez. Pour Mlle -Romée comme pour vous, c'était la solution la plus digne, j'ajouterai -que c'était la seule efficace. En restant à Toulouse, en revoyant tous -les jours celle que vous aimez, vous vous exposez et vous l'exposez du -même coup à de nouveaux périls. Je n'ai pas autant d'expérience que vous -de l'amour; j'en ai vu assez cependant pour savoir qu'il est, de sa -nature, irréductible. Je crois à la sincérité de vos résolutions, à la -loyauté de votre parole; mais devant l'entraînement de la passion, que -peuvent ces obstacles? Mes conseils vous sont suspects, je le sais; -c'est un rival qui vous les donne, je n'en disconviens pas; pourtant ce -rival est un honnête homme; son bonheur fût-il au bout d'un mensonge, il -est incapable de mentir. J'ai peur de vous, c'est vrai, mais j'ai peur -pour vous aussi. - -Marc réfléchit un moment; puis, se tournant vers moi: - ---Avez-vous la foi, monsieur Lavernose? me demanda-t-il. - ---Je l'ai eue, lui dis-je. - ---C'est un grand malheur que vous ne l'ayez plus, me répondit-il. La -religion est la force des faibles. Si je n'avais pas confiance en moi, -si je ne croyais pas à l'efficacité de mes principes, je n'hésiterais -pas à recourir à la discipline catholique. Allez voir les prêtres, -monsieur Lavernose, agenouillez-vous dans un confessionnal, -prosternez-vous au pied d'un autel. La foi vous reviendra peut-être. -Essayez! - ---Vous vous exagérez le danger, cher monsieur, répliquai-je. Pourquoi -serais-je plus tendre à la tentation aujourd'hui qu'hier? Il y a amour -et amour. Le mien n'est peut-être pas tel que vous l'imaginez. -Rassurez-vous donc et comptez sur moi. Le jour où je m'apercevrais d'un -danger à courir pour Mlle Romée, je n'hésiterais pas une minute; je -partirais sans retourner la tête, je prononcerais contre moi-même la -sentence d'exil. - ---A la bonne heure, répondit Marc. Seulement, dans le cas où votre -illusionnisme chronique troublerait la netteté de votre jugement, -permettez-moi d'ajouter ma clairvoyance à la vôtre. Ce sera peut-être -plus sûr. - -Je ne jugeai pas à propos de relever la menace. - - - - -XXXII - - -Je songeais déjà au second billet que j'allais écrire à Thérèse. Dans le -cas où elle l'accepterait, il ne fallait pas laisser prescrire d'un seul -jour cet unique moyen de communiquer avec elle. - -Mais accepterait-elle? Le sourire qu'elle m'envoya le soir, à mon -arrivée chez elle, me rassura sur le succès de ma première démarche. Ce -n'était pourtant qu'un demi-sourire. La souffrance s'y exprimait encore -autant que la joie de revivre; mais c'était assez pour me renseigner, -assez pour me donner bon espoir. Thérèse me pardonnait. Ce pas franchi, -je n'avais qu'à aller de l'avant. - -Mes journées, désormais, se trouvèrent divisées en deux parts. La -matinée était consacrée à préparer le billet du jour; la soirée à -constater, à développer l'effet du billet que Thérèse avait reçu la -veille. C'était la fonction régulière de ma vie, et jamais elle ne me -parut mieux ni plus pleinement employée. Rêver d'amour avait été de tout -temps mon occupation naturelle, l'exercice favori de mon imagination, -l'indulgente issue de ma paresseuse esthétique. Mais quand l'écriture -venait à s'ajouter au rêve, ma satisfaction était complète. Ne vous -ai-je pas dit que, dans ma jeunesse, faute d'objectif personnel, pendant -les vacances de mon coeur, je trompais ma fringale d'aimer en épousant -les passions ou les passionnettes de mes camarades, jusqu'à me charger -de leur correspondance amoureuse, acrostiches et rondeaux compris? Je me -remis, dans d'autres conditions et avec l'ardeur que me donnait un but -ardemment poursuivi, à ce genre de rhétorique. Le romantique naïf et -grandiloquent que je portais en moi se donna carrière. Ce fut la mise en -poésie, le grandissement par l'adjectif ou par le symbole des menus -incidents de ma vie passionnelle. - -Invitations aux voyages, rendez-vous dans le rêve, toute une existence -en essor se substituait ainsi à la contrainte où notre intimité était -réduite. Et pour l'un comme pour l'autre, ces suppléances étaient -malsaines, dangereux ces artifices. Ils amollissaient nos volontés, ils -ajouraient d'un semblant d'azur le noir de l'impasse où nous étions -enfermés. - -Les regards de Thérèse, l'étreinte de sa main, la qualité de ses -sourires quand j'arrivais et quand je la quittais chaque soir, me -renseignaient sur les progrès du travail qui se faisait en elle, -m'attestaient le succès de ma littérature. Des éclairs de fièvre -s'allumaient par moments dans ses yeux, sa voix s'altérait quand elle me -parlait; des timbres inconnus y vibraient alors, céleste musique! Avec -Marc, au contraire, on eût dit qu'elle perdait le don de l'expression; -ses regards s'éteignaient, sa voix oubliait de chanter, ses gestes mêmes -prenaient une signification banale. La vie semblait se retirer de toute -sa personne, et cette contre-épreuve confirmait ma certitude. - -Son caractère avait changé d'ailleurs. Elle, si attentive aux siens, -d'une affection si câline avec sa mère, avec son frère, elle s'occupait -à peine d'eux maintenant, et si l'habitude l'invitait encore à quelque -caresse, cette caresse était machinale. Son coeur s'absentait. Elle -était l'obsédée en attendant d'être la possédée. Elle ne s'appartenait -déjà plus. - -Je n'étais pas seul à m'apercevoir de ces nuances. Marc les notait sans -doute, les analysait à mesure: la douleur de les constater ajoutait -plutôt à la sagacité de son coup d'oeil. Je le voyais s'assombrir peu à -peu. Son enjouement avait depuis longtemps disparu; la gravité triste où -il s'était fixé, tournait à l'hypocondrie. La crainte des pires -catastrophes s'ajoutait, pour le martyriser, aux blessures de son coeur. -La souffrance par moments le mettait hors de lui. A la plus légère -contradiction de ma part, il s'emportait en des violences de langage qui -dissonaient avec sa grisaille habituelle. Il ne pouvait plus me voir. Ce -fut au point que je dus avertir Thérèse. Je lui recommandai de ménager -l'amour-propre de son ami, d'éviter tout ce qui risquerait de l'animer -contre moi. Et Thérèse s'efforçait de suivre mes instructions; -inutilement; son effort était visible et elle était bientôt lasse de son -rôle. Elle plaignait Marc, elle s'accusait de son supplice; mais c'était -une pitié sans tendresse, un remords sans contrition. Elle aussi, -l'amour l'avait rendue égoïste; elle n'avait de pitié que pour moi, pour -le demi-exil que m'avait infligé Marc; son unique remords était -peut-être d'avoir cédé à ses exigences. Pauvre Marc! Il eût fallu qu'il -fût aveugle pour se prendre aux manèges d'amitié superficielle où elle -se contraignait encore quelquefois avec lui. Elle me regardait en lui -parlant; elle ne pouvait plus même pour une seconde se séparer de moi, -perdre le contact. - -Quand elle était par trop fatiguée de mentir, de réprimer les élans de -tendresse qui la soulevaient vers moi, elle se réfugiait au piano. Là, -du moins, elle pouvait soulager ses nerfs, vider le trop-plein de son -coeur. Dès le premier accord, la communication s'établissait entre nous; -nos êtres vibraient, tressaillaient à l'unisson... A la fin d'une -mazurka ou d'un nocturne, elle tournait rapidement de mon côté son -visage baigné de larmes; nos regards s'épousaient, allumés de la même -fièvre, amollis de la même langueur; nos lèvres frémissaient, se -crispaient, unies dans la volupté d'une caresse immatérielle. Marc, le -raisonnable Marc, tordu par la jalousie, pleurait aussi quelquefois. Et -Mme Romée s'étonnait. - ---Vous avez une singulière façon de vous amuser, vous autres! se -moquait-elle. Mais c'est ta faute aussi, Thérèse. Tu nous joues de la -musique bonne à porter les gens en terre. Ça vous fait pleurer, et moi, -ça me fait dormir. En voilà assez pour ce soir. Je réclame ma partie de -loto. - - - - -XXXIII - - -Depuis quelques jours je pressais Thérèse de me donner son portrait. -Inutile de vous dire les raisons invoquées à l'appui de ma supplique; -vous voyez d'ici le thème et les variations. Le format de la -photographie la rendait gênante à passer de la main à la main; Thérèse, -si elle consentait à me l'envoyer, devait forcément me l'adresser par la -poste. Et pourrait-elle le faire sans y joindre quelques lignes de son -écriture? Ce serait une première réponse à mes lettres; les autres -suivraient, sans doute, et cet échange serait plus intéressant pour moi -que le monologue auquel j'étais condamné. Je ne fus donc pas surpris, -mais délicieusement ému en trouvant un matin dans ma boîte une enveloppe -où je reconnus la main de Thérèse. - -C'était le portrait souhaité et une lettre avec, non pas un simple -billet mais une lettre de huit pages. J'emportai le paquet chez moi -comme un trophée; je couvris de baisers la photographie et l'écriture de -mon amie. Mais en parcourant les premières lignes, je commençai de -déchanter. - -La lettre était un adieu: - -C'est bien fini cette fois, mon pauvre ami, m'écrivait-elle. Le malheur -qui nous menaçait,--je devrais dire le châtiment,--ne s'est pas fait -attendre. Tout à l'heure, en rentrant chez nous entre deux leçons, j'ai -trouvé ma mère en larmes. Le docteur Estenave était avec elle. Maman -était comme folle. Je ne sais pas ce qui serait arrivé si le docteur ne -s'était pas mis entre nous: Malheureuse enfant! s'écriait-elle, tu m'as -trompée; M. Lavernose est ton amant! Et comme je secouais la tête, trop -troublée pour répondre: Ne mens pas, c'est inutile, disait-elle; on vous -a vus ensemble. Tout Toulouse en parle; tu es perdue! Ce billet d'hier -où Mme Durieu te priait, sous prétexte de santé, de suspendre tes leçons -à sa fille... eh bien, sa fille n'est pas malade; elle a pris un autre -professeur, voilà tout. Et les autres vont en faire autant. D'ici à huit -jours, tu n'auras plus une élève. Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons-nous -devenir? Le docteur l'a calmée, il s'est porté fort de mon innocence: -Thérèse a pu être imprudente; elle n'est pas coupable, a-t-il dit. -D'ailleurs le mal n'est pas si grand que vous le craignez. Mme Durieu -est ma cliente; je la verrai; je lui parlerai. Je me charge de la -ramener... Et vous, maintenant, me dit-il en m'obligeant avec des gestes -délicats à desserrer les doigts que la honte tenait crispés sur mon -visage, vous, mon enfant, vous allez me raconter votre petite histoire. -Que pouvais-je répondre? je me confessai; je dis tout. Et quand j'eus -fini: Je le savais bien, dit le docteur à maman, qu'elle n'avait rien de -grave à se reprocher, votre Thérèse. Allons, ma chère amie, remerciez -Dieu, et embrassez l'enfant prodigue... La voilà sauvée maintenant. -Seulement vous comprenez, ma petite, ajouta-t-il en se tournant vers -moi, il ne faut pas que vous soyez exposée à le revoir, ce grand fou qui -a failli gâter à jamais votre vie et la sienne. C'est moi qui vous l'ai -donné; il est juste que je vous en débarrasse. Soyez tranquille; on ne -lui fera pas de mal; une simple expulsion. D'ici à demain André filera -sur Argelès. Mais pour aboutir, il est indispensable que j'agisse en -votre nom; c'est de votre part que je dois lui donner sa feuille de -route. M'y autorisez-vous? Ma mère me regardait anxieuse, j'entendais -monter dans l'escalier le pas insouciant de Julien qui revenait du -lycée. Je sentais ces deux existences suspendues à ma réponse. -Pouvais-je seulement hésiter? Soit, dis-je au docteur en me jetant dans -les bras de ma mère. La pauvre femme m'embrassait à m'étouffer. Ah! -méchante tête, disait-elle, on vous serrera si fort que vous ne pourrez -plus nous échapper. Le docteur était déjà parti. Il sera chez vous -sûrement avant ce soir. Soyez raisonnable, mon ami; soumettez-vous comme -je me suis soumise. Hélas! c'est moi la plus coupable, je le sens bien. -Si je ne vous y avais pas encouragé, vous n'auriez jamais songé à moi. -Ah! pourquoi nous sommes-nous rencontrés? Pourquoi avons-nous connu -cette douceur d'être ensemble. Et comment y renoncer après l'avoir -connue? Il le faut cependant. Ni vous ni moi ne sommes capables de -goûter un bonheur qui serait fait avec le malheur des autres. Du -courage, mon cher André. Songez qu'être près l'un de l'autre et ne plus -nous voir serait le pire des supplices. Partez. Je ne vous demande pas -de m'oublier; je ne le crois pas possible. Quand vous regarderez ce -portrait que je vous envoie,--dernière imprudence!--vous vous -souviendrez que vous avez eu une amie, une amie qui vous aimait bien, et -qui est morte! - -Je finissais à peine de lire quand on frappa à ma porte. C'était le -docteur. J'écoutai sa communication sans broncher. Il parla d'ailleurs -rondement, de la façon bourrue et cordiale qui lui était habituelle. - -Je protestai naturellement de la pureté de mes intentions, et le docteur -en tomba d'accord avec moi. - ---C'est l'imagination qui vous a joué le tour, me dit-il. La figure de -Mlle Romée vous a tourné la tête. Vous avez poétisé sur elle, vous vous -êtes grisé de vos épithètes. Je vous comprends, je vous excuse même, à -condition que cela finisse. Il n'est que temps. Tout le monde n'est pas -obligé de savoir que vous versifiez, d'autant que vous êtes inédit, je -crois. Les bonnes âmes qui vous ont rencontré à la brune avec votre amie -n'ont pas supposé que vous cherchiez auprès d'elle des motifs de -sonnets. Vous l'avez compromise, la pauvre enfant; j'ai bien essayé de -les rassurer tout à l'heure, elle et sa mère; mais quoi que nous -fassions, vous et moi, c'est un genre de préjudice malaisément -réparable. Vous n'avez, vous, qu'une façon d'aider au sauvetage: c'est -de partir. Ça n'a pas l'air de vous aller; il vous en coûte de renoncer -au personnage de roman que vous jouez ici pour reprendre le rôle un peu -terne qui vous attend à Argelès. Bien fâché, mon cher, mais vous n'avez -pas le choix. Si vous voulez qu'on soit indulgent pour votre faiblesse, -soyez faible jusqu'au bout; ne résistez pas quand le salut de votre -victime exige que vous cédiez. - ---Mais mon diplôme? objectai-je. Vous ignorez peut-être que j'ai obtenu -la faveur de passer mon examen avant Pâques? - ---A d'autres, mon jeune ami! Vos examens! on sait ce qu'en vaut l'aune -et quelle carrière vous êtes venu poursuivre à Toulouse. Laissons cela. -Auriez-vous d'ailleurs un intérêt sérieux à rester, vous devriez être -trop heureux d'en faire le sacrifice. Allons, un bon mouvement, -exécutez-vous. Tâchez qu'à défaut d'estime pour votre caractère, on -puisse au moins garder quelque illusion sur la bonté de votre coeur. -Vraiment, mon cher monsieur André, vous oubliez trop que je suis le -cousin de Cyprienne. Et Jacques? Est-ce que ce nom-là ne vous dit plus -rien? Vous n'ignorez pourtant pas que cet enfant a besoin de vous; il -est délicat, et, au lieu de le fortifier, on exagère les soins, les -précautions. Si j'ai bonne mémoire, quand je l'ai vu, il y a deux ans, -je vous avais recommandé pour lui un traitement à l'eau froide au lieu -du régime des cache-nez, véritables nids à rhumes, dont l'enveloppe la -sollicitude maternelle. Et son instruction? Qui s'en occupe? Prenez -garde, monsieur Lavernose. Cet enfant saura plus tard, il comprendra; il -vous jugera. Quelle opinion souhaitez-vous qu'il ait de son père quand -il aura vingt ans? - -La lettre de Thérèse m'avait déraciné; tout m'échappait, je ne tenais -plus à rien. L'attaque du docteur me trouvait désarmé, à la merci d'une -impulsion, d'une volonté énergique. Je consentis à partir. Je réclamai -seulement un délai, le temps de régler mes affaires, de payer ma -chambre, ma pension. Un reste d'espoir, de lâche égoïsme me poussait à -solliciter ce répit; mais le docteur voyait clair dans mon jeu; il fut -inflexible. - ---Je me charge de votre liquidation, me dit-il; vous pouvez compter sur -moi, nous règlerons plus tard. Puisque nous sommes d'accord, il n'y a -pas une minute à perdre. Pendant que vous travaillerez à faire votre -malle, j'irai jusqu'à la rue Vélane voir un malade. Dans une demi-heure, -je serai là avec ma voiture et je vous mettrai à la gare. Oh! je ne me -méfie pas de vos résolutions, sourit-il, mais enfin, avec les amoureux, -deux sûretés valent mieux qu'une. - -Et il le fit comme il l'avait dit, cet impitoyable docteur. - -Ce fut lui qui m'aida à boucler la malle, à préparer la courroie. -J'avais les doigts fiévreux et les jambes molles; le docteur, lui, -pliait, empaquetait avec la maîtrise paisible et le fin doigté d'un -chirurgien en exercice. Et en opérant, il se moquait de ma maladresse: -Quand j'aurai un bras à couper, je ne vous demanderai pas de m'assister, -me disait-il. - -L'heure passait. A la gare, nous eûmes à peine le temps de faire -enregistrer mes bagages. - ---Vous embrasserez Cyprienne et Jacques pour moi, me recommanda le -docteur, debout sur le marchepied de la voiture. Et plus bas: Si vous -êtes trop malheureux, écrivez-moi, mon pauvre enfant; je ne suis pas si -mauvais que j'en ai l'air, je vous ferai passer des nouvelles en -contrebande! - - - - -XXXIV - - -Le train partait. La bonne figure rougeaude du docteur, avec son grand -nez montagnard et la broussaille blanche de ses sourcils, se reculait -dans des gesticulations affectueuses. Des talus tristes, des envers de -maisons défilaient à la portière; puis ce fut, après un tunnel, l'allée -de platanes au bord du canal où Thérèse et moi nous avions inauguré nos -promenades toulousaines, puis le faubourg Saint-Michel et le calvaire -témoin de nos rendez-vous; puis encore, dans le lointain, sur la plaine -grise, le grand voisin de Thérèse, le clocher de la Dalbade. Et à un -tournant de la voie, derrière un rideau d'arbres, Toulouse disparut. -J'étais seul, seul dans le compartiment et seul dans la vie. Pas d'autre -camarade de route, pas d'autre ami pour m'attendre à l'arrivée que le -devoir, le devoir sans attrait, le devoir sans conviction. Triste -compagnie! J'avais beau me tâter, je ne sentais plus à mon coeur aucun -point d'attache avec Argelès. Et mes autres liens, mes liens coupables, -étaient rompus aussi; mais, mal arrachés, ils tenaient par des lambeaux -vivants, ils communiquaient par des fibres encore résistantes au plus -intime de mon être. Évidemment je n'avais pas fini de souffrir. - -La fuite autour de moi de la plaine dépouillée, le déroulement à perte -de vue, sous le ciel bas, des guérets et des vignobles, les aspects -sévères de l'hiver assombris par l'agonie de la lumière déclinante, -s'accordaient, en l'aggravant, avec la tristesse découragée de mon rêve. -Noir sur noir; je sombrais. Le souvenir m'apparut alors comme ma -dernière ressource. J'invoquai Thérèse, j'embrassai sa photographie, je -relus sa lettre, et en la relisant il me semblait que je l'avais mal -comprise. La catastrophe, les adieux, tout ce qui m'avait le plus frappé -d'abord, passait au second plan. Ce qui me sautait aux yeux maintenant, -c'était l'amour, l'amour malgré tout et toujours, qui s'échappait du -tumulte de ces lignes. Le reste venait des autres, le reste lui avait -été imposé par la fatalité des circonstances. Elle n'était pas libre. -Mais pendant qu'elle écrivait, docile à sa conscience, qui sait si son -coeur ne protestait pas? Qui sait si elle tenait tant que ça à ce que -ses ordres fussent exécutés? En tout cas, je m'étais trop pressé -d'obéir. Mon soi-disant sacrifice n'était peut-être au fond qu'une -lâcheté ajoutée à d'autres, une façon commode d'échapper aux -conséquences de ma faute. Au point où j'en étais avec Thérèse, je -n'avais pas le droit de l'abandonner. Je devais au moins lui laisser le -temps de réfléchir, de choisir librement entre sa tranquillité et son -amour. Après l'avoir emportée avec moi hors du monde réel, jusqu'aux -sommets de la passion, je ne pouvais pas la laisser retomber, malgré -elle peut-être, dans la médiocrité de la vie bourgeoise. - -La photographie de l'aimée était là, devant moi; je lui parlais: non, -lui disais-je, non, mon amie, je te le jure, je ne te quitterai jamais! -Des baisers, des caresses de fièvre et de folie entrecoupaient ces -serments. Mon exaltation croissait, et avec mon exaltation, le désir, -l'impatience du revoir. Entre le monde de la passion, le monde ardent et -coloré où je vivais depuis trois mois, et le monde du devoir, le rivage -glacé où j'allais aborder tout à l'heure, mon hésitation ne pouvait pas -être longue. - -Une circonstance futile aggrava subitement, précipita la crise. En -replaçant la lettre de Thérèse sous son enveloppe, je m'aperçus que -cette enveloppe ne portait aucun timbre. Thérèse probablement l'avait -mise elle-même dans ma boîte. L'heure pressait sans doute, et elle -n'avait personne à qui confier le papier. Elle était donc venue chez -moi; peut-être avait-elle frappé à la porte de ma chambre. Comme il -fallait qu'elle m'aimât pour s'être risquée à une pareille démarche! Et -c'était juste à ce moment, quand le désespoir l'affolait, la jetait dans -mes bras, que je me retirais d'elle, que je reprenais ma prudence et ma -raison! Que doit-elle penser de moi? me disais-je. - -Un arrêt du train me tira brusquement de mes réflexions. - ---Montréjeau, six minutes! criait un employé. - -Mon parti était pris. Je descendis, on débarqua mes bagages. Je -m'informai du premier train en partance pour Toulouse. Je n'avais qu'une -petite heure à attendre. Je l'employai à écrire au docteur Estenave. -Qu'il en fût informé par une lettre de Cyprienne à Thérèse, ou qu'il eût -la curiosité de s'en enquérir lui-même, il pouvait très bien apprendre -que je n'étais pas arrivé à Argelès. Il était prudent de lui faire -perdre ma trace: - -Le courage me manque pour rentrer chez moi directement, lui -expliquai-je. Je vais chercher à Luchon ou à Bagnères la solitude -indispensable à un bon examen de conscience. Quand j'aurai fait la paix -avec moi-même, mais alors seulement je retournerai à Argelès. Vous en -serez averti. - -Quant à Cyprienne, je n'avais, pour rester en communication avec elle, -qu'à donner à la poste ma nouvelle adresse toulousaine, si, comme il -était probable, je me décidais à changer de logement. - -En route, j'achevai de combiner mon affaire. Le plus pressé était de me -cacher en arrivant, de trouver un gîte sûr, un gîte situé et avoisiné de -telle sorte que Thérèse, que je ne pouvais pas aborder dans la rue, pût -y venir sans craindre d'être surprise. Un quartier retiré, une maison -dont je fus l'unique locataire étaient les conditions indispensables de -mon nouveau chez-moi. Je m'étais rappelé tout de suite un écriteau -aperçu en passant à la porte d'une petite chartreuse, tout en haut d'une -des rues qui grimpent vers la Colonne, vers le monument commémoratif de -la bataille de Toulouse. Ni Thérèse ni moi ne risquions de rencontrer -des figures de connaissance dans ce faubourg populaire, animé seulement -aux heures de la sortie des ateliers, et le dimanche, quand la foule des -ménages ouvriers montent de la ville vers les guinguettes semées au -penchant de la colline. - -Dès le lendemain, après une nuit passée dans un petit hôtel voisin de la -gare, je courus à la chartreuse. L'écriteau pendait encore au mur; les -fenêtres bâillaient grandes ouvertes aux souffles du matin. La -propriétaire, une voisine, était venue donner de l'air à son immeuble, -épousseter les chambres, râtisser les allées du jardin. Elle me vanta -les avantages de la maison, le silence discret de la rue et du quartier. -Un clin d'oeil en commentaire me laissa comprendre que la chartreuse -était vouée aux faux ménages. A voix basse et sous le sceau du secret, -la bonne dame me nomma le dernier occupant, un homme grave, un négociant -bien posé, l'honneur de la magistrature consulaire: C'est lui, me -dit-elle, qui a transplanté ces rosiers de Bengale le long de la façade, -à l'abri du nord. Voyez, les fleurs sont déjà en bouton; c'est vous qui -cueillerez les roses! - -Le mobilier d'ailleurs n'avait rien de suspect: des capitonnages -économiques, des gravures sentimentales, des cretonnes réfrigérantes; et -le jardin était assorti, un jardinet d'arbustes prétentieux que -visitaient des allées exiguës, d'une complication puérile. - -J'eus bientôt fait de traiter avec la dame et d'emménager. Un -restaurateur voisin s'était chargé de ma table et de mon ménage. - -Il n'y avait plus qu'à mettre un bouquet de violettes sur la cheminée en -hommage devant la photographie de l'aimée; tout était prêt; Thérèse -pouvait venir. - - - - -XXXV - - -Il n'est rien de tel que les contemplatifs, les irrésolus, s'ils sortent -par hasard de l'hésitation et du rêve, pour aller jusqu'au bout de leurs -folies, pour se lancer à fond dans les pires aventures. Je n'arrivai -pourtant pas à ces extrémités sans quelques transitions d'inquiétude et -de souffrance. Sans doute les premiers pas étaient faits depuis -longtemps. Mon départ d'Argelès en désorientant ma vie, en m'enlevant la -tutelle de l'habitude, m'avait mis hors d'état de lutter contre -moi-même. La passion me tenait, je n'avais pas cessé de lui céder un peu -chaque jour. Seule, la nécessité de sauver les apparences avait ralenti -ma chute. En mentant aux autres, je me mentais un peu à moi-même, et, -grâce à l'illusion de ce mensonge, certains restes de délicatesse, des -retours intermittents de scrupules, enrayaient encore par moment la -force supérieure dont je subissais l'impulsion. - -Ce léger obstacle n'existait plus désormais. Pour la première fois, je -me trouvais nu et désarmé en face de la passion. Ce tête-à-tête me -déroutait quelque peu. Le cas était nouveau pour moi; il m'obligeait à -réfléchir. Je ne m'étais pas trop ressenti jusqu'à ce moment-là, dans la -conduite de ma vie, de la banqueroute déjà ancienne de ma foi -religieuse, ni de la pauvreté des idées philosophiques par où j'avais -tenté d'y suppléer. A défaut de règles certaines, une sorte de -correction naturelle m'avait préservé des écarts graves. Un caractère -plutôt timide, un tempérament sans exigence avaient favorisé cet -équilibre. Quoique tendre aux tentations, j'avais été un célibataire -assez rangé en somme, et un mari irréprochable. Même dans l'aventure où -je me trouvais actuellement engagé, malgré les imprudences déjà -commises, je ne m'étais pas encore avancé au point de ne pouvoir pas -battre en retraite. - -Maintenant je touchais à la limite extrême. Un pas de plus, et je -devenais un réfractaire, un irrégulier du monde et de la famille, je me -déclassais. Terrible affaire pour un égoïste. J'hésitai. Ce n'était déjà -plus l'honnête homme qui luttait en moi, c'était le civilisé. Toutes les -forces de résistance accumulées par la tradition, par l'hérédité, se -débattaient confusément, faisaient tête à la barbarie, au retour -offensif de l'instinct. Avant de céder, avant d'agir, je voulus regarder -jusqu'au fond de mon acte, l'examiner jusqu'aux dernières conséquences. - -Je vous ai dit quels projets j'avais formés en choisissant mon nouveau -domicile. L'image d'une Thérèse en délire, désertant le devoir pour se -réfugier dans mes bras, m'avait entraîné. Et la tentation durait encore. -Cependant il fallait prévoir les heures qui suivraient cette minute -sublime. Avec un être de fierté et de droiture comme mon amie, je ne -pouvais pas compter sur un de ces compromis qui mettent le respect -humain d'accord avec le plaisir. Si Thérèse se donnait, elle se -donnerait toute et je devrais, à mon tour, me donner tout à elle. -C'était l'enlèvement, l'expatriation, l'exil. Grosse histoire! Ici la -question morale se compliquait d'une question matérielle. Ce n'était pas -tout de fuir; il fallait vivre. Je ne pouvais pas m'en aller comme un -voleur, les mains garnies des dépouilles de ma femme et de mon fils. Et -alors, quel gagne-pain chercher, quel métier prendre? Avec ma pauvre -tête de songe-creux, avec mon incapacité chronique de vouloir et d'agir, -c'était la misère à bref délai. J'en serais réduit à me faire nourrir -par ma maîtresse, à vivre de ses leçons. Belle perspective! Ah! oui, -certes, il valait la peine d'y réfléchir. - -Je me souviens encore du lieu et de l'heure de ma délibération. C'était -le surlendemain de mon retour à Toulouse, après le premier repas pris -dans mon nouveau logement. La tristesse des plats réchauffés qu'on -m'avait portés du restaurant, l'hostilité de la fumée qu'exhalait à -rebours la cheminée récalcitrante, et, plus persuasive encore, l'âme -imprégnée aux étoffes, l'âme discordante et mélancolique des ménages -illégitimes campés là avant moi, tout me conseillait le retour à -Argelès, la reprise de la vie familiale. Il était temps encore. Thérèse -m'avait délié, Cyprienne ne savait rien. J'étais libre. Mais, plus -éloquente que la paresse, la passion parlait à son tour; l'orgueil de la -vie, la luxure, me tiraient en avant, vers l'accomplissement intégral de -mon rêve. L'image de Thérèse m'appelait, ardente et douloureuse, et dans -ses yeux meurtris, sur ses lèvres crispées, m'apparaissaient les -stigmates du supplice qu'elle endurait à cause de moi, des tortures de -l'absence! Sollicité en sens contraire par ces deux formes de mon -égoïsme: la passion et la prudence, je ne savais à quoi me résoudre. Je -sortis. Marcher soulage les indécis; c'est comme un acte de volonté plus -facile, en attendant l'autre. - -Mon habitation touchait presque au sommet du coteau qui fait un premier -socle à la Colonne. De là-haut, la vue s'amplifiait tout à coup, -embrassait une étendue immense. Au delà de Toulouse, au delà des -faubourgs et des banlieues, les campagnes s'étalaient en un ordonnance -panoramique; une rivière, un canal, un fleuve les sillonnaient; les -rubans blancs des routes, la ligne inflexible des railways, le linéament -imperceptible des chemins, emmaillaient de leurs réseaux la monotonie -verte des emblavures. Des îlots de maisons, des silhouettes de clochers -désignaient les hameaux et les villages. Des départements, des provinces -tenaient dans le vague fourmillement de l'horizon. Et c'était tout un -royaume étranger qu'appelait, dressée comme sur des fumées de songes, la -barre tumultueuse des Pyrénées. - -Je regardais, et l'écrasement de la comparaison ramenait à de plus -justes limites mon être que la passion avait enflé et dilaté outre -mesure. La large tranche d'humanité en spectacle devant mes yeux, et -l'humanité morte, en recul, évoquée par les monuments de l'autrefois, -tout ce grouillement d'existences, rapetissait l'importance de ma -destinée, épave après tant d'autres, emportée dans la course de ce flot -sans rivages. L'exemple des violences pour toujours refroidies, -m'invitait, par la certitude de l'inévitable apaisement final, à modérer -l'exaltation de mes sentiments actuels. L'à quoi bon de la souffrance et -du bonheur et de tout, se posait en face du nivellement universel, et la -leçon devenait plus éloquente encore, administrée par les cyprès et les -marbres du cimetière étagé près de moi sur la pente de la colline: ville -du sommeil tassée et silencieuse, opposée à la cité vivante qui étalait -au-dessous l'orgueil de ses clochers, la rumeur de ses carrefours. - -C'était une après-midi de février presque tiède avec des percées d'un -soleil languissant dans un ciel laiteux, fumant de vapeurs et de brumes. -Les souffles espacés de l'autan me portaient par bouffées les voix -éparses de Toulouse: roulement des voitures, grondement des chaussées -lointaines. Un merle près de moi s'était mis à chanter; ce n'était pas -encore sa chanson de printemps, le son de flûte ardent et velouté qui -dit si bien l'ivresse de la saison amoureuse, mais un appel timide, un -balbutiement d'une tendresse ingénue, jeté peureusement à la lisière -d'un bosquet. Un air de danse sortait en même temps d'une guinguette -voisine où festoyait une noce pauvre; des couples d'invités s'ébattaient -au jardin dans les entr'actes du quadrille; on entendait le grincement -d'une balançoire, le choc des palets de bronze dégringolant dans les -trappes d'un jeu de tonneau. Puis ce fut, autour de l'obélisque de -brique, la promenade à pas distraits, ignorants de l'histoire, de -quelques fantassins désoeuvrés. La claquette d'un marchand de plaisirs -résonna un moment en appel, et s'éloigna presque aussitôt comme effrayée -de la solitude environnante; le violon de la noce grinça ensuite en -mesure le long de la rue penchante et disparut avec le mince cortège à -l'entrée du faubourg. - -Et la vie humaine fit silence. - -Le soir tombait. Les cloches parlèrent à leur tour. Par-dessus la houle -des maisons naufragées dans l'obscur, les églises entrèrent en colloque. -Pareils à des oiseaux nocturnes, les carillons prirent leur essor, -planèrent un moment sur la ville. Bientôt leurs voix se mêlèrent; le -gazouillement fêlé des cloches de couvent sonneuses de cantiques -s'éparpilla en bruine, traversé par les lentes, les graves prières, que -versaient à larges ondes les basiliques énormes agenouillées dans la -paix crépusculaire: Saint-Étienne, Saint-Sernin. Et ces bouches l'une -après l'autre se fermèrent. Les cloches se turent ayant annoncé le -mystère. Et le mystère commença. - -Très vite, les lointains s'effacèrent; les linéaments des choses -s'anéantirent de proche en proche, se perdirent en de vagues fumées. La -ville et la campagne, la colline et la plaine se fondirent en l'unité -abstraite de l'espace. Seul, un moment, dans cette déroute universelle -de la vie, le cimetière garda sa figure. Plus rigides maintenant, plus -expressifs, sur la lividité du ciel, les cyprès s'érigeaient, noire -armée, gardienne des blancs sépulcres. Un versant de la colline funèbre -me regardait, penchait vers moi ses sillons de verdure et de pierre. -C'était une enclave nouvellement ajoutée au grand enclos; les tombes -neuves se pressaient, s'étouffaient, appuyées l'une à l'autre comme une -foule attentive. - -Et voilà que cette vision commençait à me troubler. Ma méditation -finissait en angoisse. La solitude nocturne me serrait le coeur. Et tout -mon effort de la journée vers la retraite et vers la sagesse se -résolvait en un appel impérieux à la vie, en un recours immédiat à -l'amour. De cet abîme de la douleur humaine sur lequel je venais de me -pencher, une seule douleur me revenait et c'était la mienne; de tous les -souvenirs, de toutes les images évoquées, je n'avais plus dans la -pensée, devant les yeux, que le souvenir, que l'image de Thérèse. Ce fut -une subite, une inarrêtable déroute. Les objections fuyaient, les -résistances s'effondraient sous l'assaut des regrets et des désirs. -Qu'avais-je à calculer? Thérèse était là, à quelques pas de moi, et je -délibérais! Oh! la voir, la voir d'abord! Après il serait temps de -prendre un parti. - - - - -XXXVI - - -Six heures sonnaient à une horloge lointaine: Elle donne sa leçon chez -les de Vore, pensai-je; tout à l'heure elle rentrera par la rue de Metz. -Elle en pleine lumière des boutiques, moi dans l'ombre d'une porte -cochère, je pourrai peut-être l'apercevoir sans me trahir. Allons! - -J'étais déjà en route. Je savais les habitudes de Marc Échette assez -pour être certain de ne pas le rencontrer, et il n'y avait guère de -chances que le docteur Estenave pût me reconnaître la nuit à travers les -glaces de sa voiture. J'étais à peu près rassuré de ce côté; mais je -m'inquiétais de ce que j'allais découvrir sur la figure de Thérèse. -Tristesse, abattement? Et qui sait si déjà lasse, découragée de la -lutte, résignée à me perdre, elle n'aurait pas retrouvé sa tranquillité -d'esprit habituelle? - -Du poste que j'avais choisi au seuil d'un corridor, je ne tardai pas à -la voir venir. Drapée dans un manteau d'hiver très ample qui -l'enlinceulait tout entière, elle allait droit devant elle, sans une -déviation de curiosité vers les étalages, sans un arrêt de songerie. -Elle portait la tête un peu basse, et, sa voilette très épaisse ne -m'ayant pas laissé voir l'expression de son visage, je n'eus pour -interpréter son état d'âme que le renseignement un peu sommaire de son -attitude. Sa manche en passant me frôla, mais ce contact ne l'avertit de -rien. Elle poursuivit son chemin, inattentive, absorbée en elle-même. Je -la laissai prendre l'avance et quand je la jugeai assez loin, je me mis -à la suivre. Arrivée au coin de la rue des Couteliers, elle ralentit le -pas. L'obscurité où elle entrait, le calme du quartier, l'invitaient -sans doute à se détendre, à dépouiller le masque imposé jusque-là par le -coudoiement de la foule. Je le pensai du moins. Le changement d'allures -impliquait le changement de pensée. Elle allait maintenant d'une marche -inégale, tantôt pressée et tantôt lente, telle que l'ordonnaient les -nuances fugitives de son rêve. Au tournant de la rue du Pont-de-Tounis, -elle s'arrêta. Il lui en coûtait peut-être de rentrer, de revoir des -visages, d'écouter des propos qui m'étaient devenus hostiles. A l'entrée -du pont, nouvel arrêt, nouvelle défaillance. Elle s'était penchée sur le -parapet comme attirée par l'énigme de l'eau tourbillonnante. A un -mouvement plus brusque qu'elle fit, je crus que le vertige la prenait; -je faillis m'élancer à son secours. Mais, quelle qu'eût été son -intention, le geste fut court. Elle se redressa presque aussitôt, et, -comme si elle avait peur de céder à une tentation mauvaise, elle courut -s'enfermer chez elle. - -La porte se referma. J'étais seul de nouveau; mais cette fois avec le -dégoût, avec l'horreur de la solitude. J'observai la maison de Thérèse. -La façade du côté de la rivière était obscure. Un léger reflet dansait -aux vitres de la véranda, venu par la porte, sans doute ouverte, de la -salle à manger. Je m'éloignai; je marchai au hasard devant moi. Où -allais-je? Tout à coup sans savoir au juste par quel chemin j'y étais -revenu, je me retrouvai à mon point de départ. Une demie sonna au -clocher de la Dalbade, la demie après huit heures. C'était le signal de -la réunion quotidienne; Marc Échette allait arriver. Blotti dans les -décombres d'une bâtisse qu'on reconstruisait de l'autre côté du pont, je -le vis, à la minute exacte, déboucher dans la rue, de son pas régulier -et ferme; je l'entendis sonner à la porte de ces dames. Bientôt de la -lumière parut aux vitres de la véranda, des ombres remuèrent, noires sur -la mousseline des rideaux. Je reconnus la silhouette de Thérèse; Marc -était à côté d'elle; Thérèse s'assit et Marc resta debout; un livre à la -main gauche il lisait, et les gestes de la main droite dont il -soulignait sa lecture, ses attitudes dont la raideur s'exagérait dans le -jeu des ombres chinoises, me parurent ridicules. - -Il s'assit, et Thérèse se leva à son tour, vint se mettre au piano. Le -haut de son buste m'apparaissait en profil, nettement découpé par la -lumière de la lampe. Et je ne fis plus attention qu'à elle. Ce fut -malgré la distance, malgré l'obstacle des murs et des volontés entre -nous, comme la douceur d'un tête-à-tête. Aux premiers accords qui -jaillirent du piano, projetés comme de tièdes rayons dans le froid de la -nuit, mon coeur s'émut, des larmes s'échappèrent de mes yeux. C'était, -joué pour moi certainement, voué à la commémoration de notre bonheur -perdu, le _Souvenir_ de Schumann. Je n'avais jamais entendu la série des -morceaux qu'elle joua ensuite; c'étaient, autant que j'en pus juger, des -pages de Chopin, et l'artiste les avait choisies parmi les plus -désespérées, les plus angoissantes. Une surtout, la dernière, un -prélude, je crois, âpre, grinçant, monotone, avec des chocs répétés qui -évoquaient des coups de marteau dans le bois d'un cercueil, le -cahotement d'un char funèbre oscillant dans des ornières de pierre, -avait l'air de célébrer les funérailles de notre amour. Une courte -prière le terminait; une phrase d'apaisement suprême, de chute douce -dans le néant. - -Cette fin de tout fut aussi la fin du concert. Comme si elles -obéissaient à l'ordre de la musique, les lumières s'éteignirent. De son -pas toujours égal, toujours résolu, Marc descendit l'escalier, se perdit -au lointain de la rue. Je quittai à mon tour ma cachette. - -La tête perdue, le coeur malade, je traversai la ville à moitié -sommeillante. Je longeai les façades lumineuses des casinos et des -théâtres, phares du plaisir qui éclataient dans le désert des promenades -publiques, je frôlai dans le noir des carrefours les tristes appels de -la débauche. Solitaire, je grimpai à mon logis de hasard, là-haut, entre -les étoiles et les tombes. - - - - -XXXVII - - -Et ce fut une suite de journées pareilles: des matinées lentes de -rêvasserie sous les couvertures, des après-midi d'attente, traînés comme -un boulet au pied, usés tant bien que mal en des flâneries maussades, en -des visites minutieuses et indifférentes à mon jardin, en -d'interminables étapes sur les grand'routes, vers quelque auberge de -village. Comme les voleurs ou les gens de mauvaise vie, j'épiais -avidement la tombée de l'ombre, le retour du crépuscule. Je descendais -alors vers l'embuscade. Thérèse allait venir. Sur les légers indices -rapportés de ma rencontre de la veille, sur les menus changements que -j'avais cru saisir dans sa démarche, dans son attitude, j'avais, pendant -mes insomnies de la nuit, pendant mes demi-sommeils de la journée, -imaginé des états d'âme, supposé une progression d'abattement, de -désespoir, que j'avais hâte de vérifier, de soumettre à un nouveau -contrôle. Quand je verrais mon amie à bout de forces, prête à succomber, -j'interviendrais, je lui tendrais la main. Mais l'heure tardait. Après -quelques semaines d'enquête, il me sembla même, un certain soir, que les -mauvais symptômes s'atténuaient au lieu de s'aggraver. Il y avait moins -d'inharmonie dans les mouvements, moins de disgrâce ou de lassitude dans -la démarche de Thérèse. Je la suivis, et m'étonnai de la voir s'arrêter -un moment devant un étalage de modiste. Plus loin ce fut une autre -surprise. Au lieu de rentrer au plus court par la rue, elle alla devant -elle jusqu'au Pont-de-Pierre, et tourna vers le quai. Un reste de -crépuscule flottait au couchant sur les ramiers,--les plantations de -peupliers,--qui bordent la Garonne. Il faisait doux; un souffle presque -tiède agitait la flamme des becs de gaz dont la clarté se prolongeait, -reflétée au fil de l'eau. Les ateliers de la manufacture de tabac se -vidaient, jetaient sur le quai des troupes bavardantes de cigarières, -et, dans les saules, au bord du fleuve, une chouette chantait. Il y -avait quelque chose de mystérieux en l'air, un frisson précurseur de la -saison nouvelle. Et il me semblait que Thérèse, en arrêt devant -l'horizon du fleuve, écoutait ces conseils chuchotés à voix basse, cette -invitation à revivre, à se préparer à la fête de l'imminent avril. - -Elle m'oubliait déjà peut-être. Et n'était-ce pas ce qui pouvait arriver -de mieux dans l'intérêt de notre avenir à tous les deux? N'était-ce pas -ce que j'aurais dû souhaiter? Oui, sans doute, mais c'était aussi le -triomphe de Marc; et c'est à quoi ma jalousie ne pouvait pas se -résoudre. Je consentais bien à rendre Thérèse à elle-même; la rendre à -Marc, jamais! - -Jugez de mon saisissement quand je le vis arriver par le quai et aborder -mon amie. L'attendait-elle? J'eus un tel coup au coeur que je faillis me -trahir. Ils étaient tout près de moi, mais si animés à leur colloque, -qu'ils ne se doutèrent pas de ma présence. Leurs voix presque mêlées -m'arrivaient ensemble; mon trouble seul m'empêcha de saisir le sens de -leurs paroles. Ils remontaient le quai. Je les suivis. Une ou deux fois, -je vis Marc se pencher vers Thérèse; leurs têtes se touchaient. Que lui -disait-il? C'était comme un débat entre eux; Thérèse avait des -hochements de refus, Marc des gestes d'impatience. Au coin de la rue du -Pont-de-Tounis, Thérèse tendit la main à Marc qui revint sur ses pas, me -croisa sans me voir. Et moi, sans me donner le temps de réfléchir, je me -jetai à la poursuite de Thérèse. - -Qu'allais-je lui dire? Je n'en savais rien, mais il fallait que je lui -parle. - ---Vous? dit-elle en m'apercevant; et elle se reculait, tremblante. - ---Oui, c'est moi, lui dis-je. Est-ce que je vous ferais peur maintenant? - -Et elle: - ---Malheureux! Pourquoi êtes-vous revenu? Que voulez-vous de moi? Thérèse -est morte. - ---Morte pour moi, lui répondis-je, mais pas pour Marc. Il me semble que -vous étiez assez vivante avec lui, tout à l'heure. Je vous dérange, -n'est-ce pas? - ---Taisez-vous! taisez-vous! me commanda Thérèse. Mon Dieu! est-ce vous -qui me parlez ainsi? - -Elle marchait en me répondant, elle essayait de fuir, d'échapper à mes -mains tendues vers elle. L'obscurité me cachait son visage; je ne la -voyais pas, je l'entendais; et cette voix me bouleversait comme une voix -d'outre-tombe. - ---Thérèse, lui disais-je, Thérèse, pardonnez-moi; mais j'ai cru mourir -en vous rencontrant avec Marc! Pardonnez-moi; je me suis trompé, ce -n'est pas vrai, n'est-ce pas, que vous me trahissiez? Vous m'aimez -encore? Oh! dites-le-moi, je vous en prie, parlez si vous voulez que je -vous quitte! - -Elle ne me répondait pas. Elle s'obstinait à passer, à m'écarter de son -chemin. - ---Pardonnez-moi! insistai-je; j'ai manqué de parole; j'ai eu tort, je -n'aurais pas dû revenir. Je n'ai pas pu m'en empêcher. Depuis quinze -jours je vous suis, je vous guette, je suis là dans la rue quand vous -passez, le soir quand vous faites de la musique, je suis là encore. -Pardonnez-moi, Thérèse, ne me renvoyez pas, je vous en supplie. Un mot, -que j'entende encore votre voix. Après je m'en irai. - ---Mais c'est odieux, ce que vous faites, me dit-elle; on peut nous voir; -partez! Ne vous acharnez pas après moi, c'est inutile; tout est fini -entre nous. - ---Ne me dénoncez pas au moins; jurez-moi de ne dire à personne que vous -m'avez rencontré. Je ne vous tourmenterai plus, je n'essaierai pas de -vous revoir, je vous le promets. - ---Soit; mais partez, dit-elle. - -Des gens venaient vers nous. Je la quittai, je disparus dans la nuit. - - - - -XXXVIII - - -Je ne me montrai pas le lendemain, je me terrai prudemment dans mon -gîte. Après ce premier coup porté à Thérèse, il fallait lui laisser le -temps de se calmer, de s'habituer à l'idée de ma présence à Toulouse. -J'avais d'ailleurs de quoi occuper ma solitude. L'image de mon amie ne -me quittait plus. Celle de Marc l'accompagnait quelquefois; mais j'avais -cessé de le craindre. Thérèse avait eu beau me malmener en paroles, elle -m'aimait, j'en étais sûr; je l'avais sentie frémir à mon contact; elle -était effrayée et fascinée. Le choc de cette rencontre imprévue l'avait -mise à la limite des sentiments extrêmes. Elle était également prête à -me détester et à se donner à moi. - -Qu'allais-je faire? Ma délibération cette fois ne fut pas longue. A tout -prix et quoi qu'il en pût arriver, je résolus de revoir Thérèse, de -l'attirer chez moi. Mais ce n'était pas verbalement, dans la minute d'un -tête-à-tête aussi troublé que celui de la veille, que je pouvais la -décider à y venir. L'écriture offrait plus de ressources. La résistance, -qu'une première lettre aurait entamée, céderait peut-être à la seconde. -Sur ce terrain d'ailleurs je me sentais plus à l'aise. J'écrivis. Vous -comprenez dans quel sens, et avec quelles précautions. Je dois dire -cependant que mes artifices à mesure qu'ils se présentaient à mon esprit -y prenaient une ardeur de sincérité incontestable. Je vivais ma passion -à mesure que je la composais: - -Dans quel état vous ai-je abordée hier soir, chère amie, disais-je à -Thérèse. Vous avez dû me croire fou. Et je l'étais en effet. Je le suis -encore. Je vous attends, je vous appelle, je me consume de regrets et de -désirs. Ah! c'est trop souffrir vraiment. Votre absence me tue. Vous -quitter! Comment avez-vous cru que je m'y résignerais jamais? J'ai -essayé une fois; je ne recommencerai pas. Vous pouvez me repousser, vous -pouvez me chasser; vous ne pourrez pas empêcher mes yeux de chercher vos -yeux, mes pas de s'attacher à vos pas. Quoi que vous fassiez, ma vie -restera mêlée à votre vie. Je vous ai promis de ne plus vous tourmenter, -et je tiendrai parole. Mais ne me demandez pas davantage. Soyez bonne si -je suis sage. Ayez pitié de moi, ne me laissez pas tout à fait seul, ne -m'abandonnez pas aux mauvais conseils du désespoir. Si je dois renoncer -à vous voir, à vous parler dans la rue, faites-moi l'aumône de m'écrire. -Une ligne de vous suffira à me réconforter, m'aidera à supporter des -privations qui me sont encore trop douloureuses. Quoi que vous en -pensiez, même séparés, nous sommes solidaires l'un de l'autre. Vous avez -intérêt à ce que je ne sois pas trop malheureux. Songez que j'ai tout -quitté, que je n'ai plus de famille, plus d'amis, plus rien qui m'oblige -à vivre. La mort me tente. Prêchez-moi, raisonnez-moi. Tout me sera bon -venant de vous. Et quand je serai un peu plus fort, un peu plus calme, -eh bien, alors, nous nous dirons un adieu définitif. - -Je terminais en donnant mon adresse à Thérèse et en lui promettant de ne -pas me montrer. Il n'y avait plus qu'à lui remettre mon billet. Je -l'abordai le soir même au passage le plus obscur de la rue des -Couteliers, et, sans un mot d'explication, profitant de son trouble, je -glissai, presque de force, le papier dans sa main. - -La réponse arriva le lendemain. - -Qu'espérez-vous, que prétendez-vous, mon pauvre ami? m'écrivait Thérèse. -Sous prétexte de pitié, d'aide à nous porter l'un à l'autre, vous ne -faites qu'envenimer notre mal à tous les deux. Et, au fond, c'est bien -ce que vous cherchez, j'en ai peur. Vous m'avez crue consolée, vous -m'avez crue guérie, et vous en avez eu du dépit contre moi. Vous avez -pris pour une souffrance infligée à votre amour, une blessure qui ne -touchait qu'à votre amour-propre. Votre conquête vous échappait, -pensiez-vous; coûte que coûte il fallait remettre la main sur elle. Et, -sans remords du mal que vous m'aviez déjà fait, sans souci du mal que -vous alliez me faire, vous êtes revenu, vous m'avez accostée au risque -de me compromettre encore une fois, de me perdre tout à fait. Et vous -dites que vous m'aimez, et vous exigez que je m'attendrisse sur votre -malheur! Vous me tuez, et il faut que je vous donne la force de vivre! -Ah! je commence à vous connaître, je commence à voir clair en vous. Je -vous aime pourtant,--à quoi servirait de le nier?--mais je ne m'abuse -plus sur votre compte; je vous aime malgré moi; je vous hais presque -d'être obligée de vous aimer! - -Ne vous hâtez pas d'ailleurs de triompher de mon aveu. Je vous jure que -je n'ai pas cessé de penser à vous, mais je vous jure aussi que vous -n'obtiendrez rien de moi. Vous avez pu briser ma vie; je vous défie de -la déshonorer. - -Oh! injuste, oh! ingrat ami! Vous m'avez pris mon repos, mon bonheur; -vous vous êtes emparé de moi au point que je ne puis plus être à -personne, et vous gâtez le seul bien qui me reste, l'image que je -m'étais faite de vous, le souvenir de l'ami tendre, désintéressé, -fidèle, à qui je m'étais donnée. Mais non; je suis injuste à mon tour. -Un accès de folle jalousie vous a un moment égaré; parce que vous aviez -cessé de croire en moi, vous avez cessé un moment d'être vous. C'est -passé maintenant; vous reconnaissez quelle folie ce serait, et quel -crime, de tenter de quelque façon que ce soit un rapprochement -impossible. C'est aujourd'hui, mon ami, que je vous dis cet adieu que -vous me demandez de retarder et qui, plus attendu, ne serait que plus -cruel. Si vous m'aimez réellement, vous aurez pitié de moi; vous ne -jouerez pas plus longtemps avec l'honneur, avec la vie d'une -malheureuse. Tout est fini cette fois et bien fini, mon pauvre André. -Vous n'aurez plus de moi, ni une ligne, ni une parole, pas même un -regard. Je me mettrai plutôt entre les mains de Marc Échette, je -quitterai Toulouse, si vous vous acharnez à me poursuivre. Je vous aime, -André, et je vous dis un éternel adieu! - -Il n'y avait pas à s'y tromper. La violence de mon émotion pendant que -je lisais cette lettre aurait suffi à m'en convaincre: Thérèse avait -pris son parti; sa conscience plus droite, sa volonté plus ferme que la -mienne, l'appui du docteur et de Marc, la présence de Julien et de sa -mère, la mettaient hors de mes atteintes. C'était la fin. Je lus, je -relus ces lignes; je n'y trouvai pas trace d'une défaillance. La -tendresse et la vertu y brillaient du même éclat, aussi évidentes, aussi -désespérantes l'une que l'autre. - -Un découragement me prit alors, une lassitude de tout et de moi-même, -une agonie sans secousse où sombraient mes dernières énergies. Je ne -voyais plus rien devant moi. Argelès, quand j'essayais d'y penser, -m'apparaissait comme un pays très lointain, indéfiniment reculé dans le -temps et dans l'espace. Cyprienne et Jacques étaient des personnes que -j'avais connues, que j'avais aimées autrefois. Leurs visages mêmes -s'effaçaient comme les visages des morts sur des photographies -anciennes. Seule dans l'effondrement de tout le reste, l'image de -Thérèse survivait, planait, meurtrière idole, sur les ruines qu'elle -avait faites. Mais, loin de m'apporter quelque soulagement, sa -contemplation ne servait, en irritant mon désir, qu'à exaspérer mon -supplice. J'aimais, j'étais aimé, et je devais renoncer au bonheur! -Était-ce possible? - -Cependant, de cette impossibilité même, une solution se dégageait peu à -peu; écartée, elle revenait, elle s'insinuait, bienfaisante et -redoutable; elle s'imposait enfin: la mort. Mourir arrangeait tout, -facilitait tout. C'était la fin du désir et du regret; c'était peut-être -la continuation plus libre du rêve, l'apothéose de l'inachevé dans -l'éternel. Plus j'y réfléchissais et plus impérieux se fixait dans mon -esprit le dénouement libérateur. Mais au seuil du renoncement définitif, -l'amour, prêt à se sacrifier, demandait, exigeait encore. Je voulais -revoir Thérèse, m'en aller dans les délices d'un dernier regard, -confondre dans un geste suprême mes adieux à la beauté et à la vie. -J'écrivis à mon amie et lui remis le soir même ma supplique de la même -façon violente et muette qui m'avait réussi déjà. - -Oui, vous avez raison, lui disais-je. Il faut nous quitter et pour -toujours. Je ne veux pas être la honte et le malheur de votre vie. Vous -m'aimez! que puis-je demander de plus? Pour ce don, pour cet aveu, je -n'aurai jamais assez de reconnaissance. Mais puisque je suis monté par -vous et avec vous jusqu'au sommet du bonheur, vous ne m'en voudrez pas -si je refuse d'en descendre. Vivre avec vous, hélas! je ne le peux pas; -vivre sans vous, je ne le peux pas davantage. Pardonnez-moi de vous -donner encore un chagrin; celui-là au moins sera le dernier. Ne me -plaignez pas, si je m'en vais plus loin que vous ne me l'aviez ordonné. -Revenir chez moi? mais je n'ai plus de chez-moi! Me dévouer aux miens? -mais je n'ai plus que vous au monde. Adieu, Thérèse! Soyez sans remords -comme vous êtes sans reproche. Je mourrai heureux puisque je mourrai -avec la certitude que je suis aimé; et, qui sait s'il en serait toujours -ainsi? Ne vous inquiétez de rien; je brûlerai votre photographie et vos -lettres, et j'arrangerai mon grand départ de manière à ne pas en laisser -soupçonner le motif. Adieu, Thérèse! Si pourtant,--je n'ose pas vous le -demander!--mais enfin, si vous vouliez me faire une dernière visite, je -vous attendrai demain jusqu'à six heures. Après, nous serons si -longtemps sans nous revoir! - - - - -XXXIX - - -Étais-je sérieusement résolu à me tuer? Le seul fait de me poser cette -question quatre ans après implique bien un peu la réponse. Et cependant -je suis sûr d'avoir été sincère, au moins pendant quelques heures. Mon -imagination m'avait montré la vie sous des couleurs telles, que je -m'évadais vers la mort comme vers la délivrance. Et puis, en me séparant -pour toujours de Thérèse, mon projet de suicide avait encore cet -avantage de me rapprocher peut-être d'elle pour une minute, puisqu'il -fournissait le prétexte à un dernier rendez-vous. Dès lors les images -funèbres s'écartaient, s'attendrissaient tout au moins. L'amour et la -mort se jouaient autour de moi, s'enlaçaient en de nobles attitudes. -Après être venue chez moi, après m'avoir accompagné au seuil du mystère, -comment Thérèse pourrait-elle se refuser à la violence de ma passion? -Les transports du désespoir finiraient d'eux-mêmes en transports de -bonheur; les bras noués par l'adieu s'étreindraient pour une caresse -suprême. - -Grâce à cette perspective, je pouvais, affranchi de la peur, de cette -peur brutale qui vide le coeur et paralyse la pensée, me livrer sans -trop d'angoisse à mes préparatifs de mort. Les heures passaient, les -dernières, et il me semblait, à mesure que se rapprochait l'échéance, -que mon humanité s'allégeait, qu'elle flottait déjà au bord de -l'inconnu. Mes impressions étaient d'une acuité singulière. Des -souvenirs me traversaient, lucides et brefs à la façon de ces paysages -qui jaillissent brusquement dans la flambée d'un éclair. C'était une -couleur de ciel, une odeur de saison: des lambeaux de vie incohérents et -intenses. Et à chacun des morceaux de ce moi disparu, j'envoyais le -salut de celui qui les résumait, de l'unité passagère qui allait -disparaître, s'évanouir volontairement à son tour. - -Les heures passaient; la dorure triomphale du couchant s'était éteinte -aux carreaux de la chambre que gagnait insensiblement le doute du -crépuscule. - -L'ombre secourable enveloppait d'un voile la réalité méchante du flacon -préparé pour l'acte suprême, un flacon de laudanum à étiquette rouge, -couleur de nuit et couleur de sang. Accessoire de théâtre pour une scène -à jouer ou véritable engin de mort, qui sait? La minute finale ne -s'offrait encore à moi que par échappées et, aussitôt entrevue, précisée -à peine, je détournais la tête, décidé à ne pas la regarder en face. -J'eus même une hésitation à allumer la lampe; il me semblait que la -lumière allait se faire en moi du même coup, illuminant ce que je ne -voulais pas voir, dessinant dans leur relief les attitudes du meurtre, -de l'agonie. Mais Thérèse allait venir sans doute, et j'étais avide de -sa figure à peine entrevue et si mal, depuis un mois, dans nos brèves -rencontres. Pour lui faciliter l'accès de la maison, pour assurer le -secret de sa visite, j'entr'ouvris la porte du jardin, je fermai les -volets. - -Et ce furent, oh! combien longues, combien fiévreuses, les minutes de -l'attente. J'avais des intervalles de prostration où je m'étendais sur -le divan, la figure écrasée aux coussins, et des élans d'impatience qui -me jetaient au jardin, au seuil de la porte. Là, penché vers la descente -de la rue, je scrutais longuement l'obscurité. Des roulements de fiacre -montaient, approchaient quelquefois, puis décroissaient dans un vague -lointain, ou bien c'était la rentrée à pas lents, essoufflés, d'un -voisin, d'une voisine, qui refermaient leur porte. Je rentrais alors, -moi aussi, je consultais ma montre. Cinq heures et demie; six heures -moins un quart. Six heures! C'est fini! elle ne viendra pas, me -disais-je. J'écoutais de nouveau malgré moi. Mes nerfs trop tendus -grossissaient, dénaturaient les bruits; le craquement d'un meuble à côté -de moi, le coup de lime d'un insecte dans le bois de la table, c'était -la porte de la rue qui s'ouvrait, c'était quelqu'un qui marchait dans le -jardin. - ---André? André? - -C'était Thérèse, cette fois. Je me jetai à sa rencontre. Elle me -repoussa doucement, mais pour chercher aussitôt de la main l'appui du -mur, le secours de la table. - ---Thérèse! l'implorai-je en m'agenouillant devant elle. - -Elle se recula, inquiète, regarda autour d'elle. Un manteau -l'empaquetait, l'épais grillage d'une voilette masquait son visage. Ses -yeux seuls parlaient au travers. Muette et raidie, elle observait -furtivement, inspectait le mobilier, jusqu'à ce qu'elle eût aperçu la -fiole de laudanum sur la cheminée. Elle s'en empara vivement, la brisa -sur la pierre de l'âtre. Et aussitôt ses forces l'abandonnèrent; elle se -laissa tomber dans un fauteuil. Ses mains tremblaient; des sanglots -étouffés soulevaient sa poitrine. Ils éclatèrent enfin. Je ne savais -comment la calmer. Elle me fit signe de ne pas intervenir. - -Et quand la crise fut un peu apaisée: - ---Promettez-moi que c'est fini, me dit-elle; jurez-moi de ne pas -recommencer! Ne me donnez plus une pareille émotion! Savez-vous que j'ai -failli en mourir? Oui, j'étais si malade ce matin, que j'ai craint de -n'avoir pas la force d'arriver jusqu'ici. Je m'y suis traînée. Tout à -l'heure, en passant sur le pont du chemin de fer, il m'a semblé que -quelqu'un me suivait. J'ai couru, je me suis perdue dans ces rues -noires. Je ne pouvais pas achever de monter chez vous. J'avais des -éblouissements, des vertiges; j'en ai encore. Jurez! ordonna-t-elle de -nouveau, ou je vous quitte à l'instant. - ---Je vous obéirai donc, lui dis-je. Mais pourquoi m'imposer ce supplice -de vivre sans vous? - ---Je souffrirai bien, moi! Pourquoi serais-je seule à souffrir? - ---Oh! vous, votre orgueil vous viendra en aide. Si j'étais sûr de n'être -pas plus malheureux que vous! - ---Vous enviez ma tranquillité, n'est-ce pas? Je suis trop raisonnable! -Et c'est vous qui me le reprochez! Raisonnable? Et je suis seule ici, -chez vous. Et je suis perdue si quelqu'un m'a vue entrer, si quelqu'un -me voit sortir. Quelqu'un? Marc peut-être; il sait que vous êtes à -Toulouse; il nous surveille, il est là, qui me guette. Perdue! C'est -vrai que je l'étais déjà avant de venir. Et ce qui reste de mon honneur -ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. Si vous saviez les affronts que -j'ai endurés depuis quinze jours, les portes qu'on m'a refusées. Tout le -monde pleure à la maison; c'est la ruine. Mais que vous importe à vous? -Ah! mauvais, mauvais ami! Vous ne voyez donc rien? Vous ne voyez pas que -je n'en peux plus? Tenez, tâtez mes mains, insista-t-elle en venant à -moi. N'est-ce pas que j'ai la peau fraîche et le pouls tranquille? - -Ma réponse fut d'abord de serrer la main, la main brûlante et sèche -qu'elle avait mise dans la mienne. - ---Thérèse, lui dis-je, ma chère Thérèse! Ah! si vous le vouliez, comme -nous serions forts, comme nous serions heureux encore. - -Mon geste qui l'obligeait presque à se pencher vers moi, achevait de lui -signifier ma pensée. Elle était debout, et moi devant elle, sur le -divan, où je l'invitais à s'asseoir à mon côté. Sans me répondre, elle -dégagea sa main. Plus pressant alors, j'entourai sa taille qui se -raidissait, se dérobait à mon étreinte. Tout à coup, je la sentis -fléchir; ses yeux se fermèrent, et, comme une masse, elle s'abattit dans -mes bras. Elle était évanouie. Je l'allongeai sur le divan, je -désépinglai son chapeau, je dégrafai le col de sa robe, je baignai ses -tempes d'eau froide, je frappai dans le creux de ses mains. C'était tout -ce que j'avais vu faire, tout ce que je savais faire, en pareil cas. Et -ce n'était pas assez sans doute, puisque la malade ne se réveillait pas. -Inerte, la figure blanche, les bras morts, elle était là, étendue, -voilée à demi de ses cheveux, dans l'attitude du dernier sommeil. - -Ah! il n'était plus question d'amour, maintenant, je vous le jure; -c'était la peur qui me tenait, l'angoisse d'un malheur possible, d'un -malheur tel que je n'osais pas y penser. Imprudent, j'avais joué avec la -mort, et la mort appelée était venue. Ma tête se perdait. Agenouillé -devant Thérèse, je répétais machinalement mes gestes de secours. -Respirait-elle au moins? Oui; le pouls battait, la poitrine se soulevait -à de longs intervalles. C'était la vie. Je me désangoissai alors, le -sang-froid me revint. Je regardai Thérèse plus attentivement que je ne -l'avais fait jusque-là. - -Pauvre Thérèse! c'est vrai qu'elle était bien changée. La malade que -j'avais là sous les yeux n'avait presque plus rien de l'image avec -laquelle je vivais depuis un mois. Le malheur qui embellit en les -humanisant certains visages d'un éclat trop vif,--effigies d'héroïnes ou -de déesses,--le malheur avait gâté les harmonies discrètes, le charme -délicat, de cette figure toute en nuances. Le galbe, l'enveloppe, -l'expression, tout était altéré. Les roses et les lis étaient fauchés; -la cernure des yeux, le pli amer de la bouche, l'ombre grise, comme un -peu de nuit déjà, amassée au creux des joues amaigries, tout dénonçait -la détresse profonde d'un être dévoré par une passion sans espoir. - -Je la regardais, et cette constatation qui aurait dû, en me montrant la -profondeur de sa blessure, exalter mon adoration pour elle, la -déconcertait au lieu de l'accroître. J'étais ému, bouleversé, mais d'une -émotion qui m'était tout à fait nouvelle. Le choc qui ébranlait ma -sensibilité, la modifiait en même temps. L'amour descendait de la tête -au coeur. Du désir éteint, la pitié jaillissait, la tendresse. Et non -pas seulement la tendresse égoïste, limitée, de l'aimée à l'amant. -C'était quelque chose de mieux, quelque chose de plus haut, de plus -large: l'humanité. Pour la première fois peut-être, depuis le -commencement de ma liaison avec Thérèse, elle m'apparaissait détachée de -moi, distincte, dans l'unité de son être, dans l'intégrité de sa -destinée à elle, dans la réalité de sa douleur. Le prisme, la belle -prison d'amour où mon imagination l'avait enfermée, se brisait enfin. -Elle n'était plus l'idole, l'image de rêve, la chose monstrueuse et -illusoire, peu à peu substituée à sa chair et à son sang; elle était -Thérèse, une créature pareille aux autres, plus malheureuse que les -autres, et c'était moi qui avais fait son malheur. - -Ainsi le mystère sacré de la vie s'ouvrait subitement devant moi; -j'entendais monter, du fond de l'abîme où se débattent les existences -humaines, son cri à elle, le cri de cette détresse dont j'étais -responsable. Pauvre Thérèse! Ah! s'il en était temps encore! Le remords -me poignait; un mouvement de dégoût me soulevait contre moi, contre le -piège où j'avais attiré mon amie, contre la demi-violence que je lui -avais faite. Ah! Qu'il était loin, le désir! Je maudissais ma faute, -j'implorais ma victime. J'avais hâte qu'elle se réveillât pour me -repentir, pour m'humilier devant elle. - -Je l'épiais. Sa main frémit enfin, le rideau des paupières remonta, le -regard apparut. Elle revenait. Elle se souleva, regarda autour d'elle, -étonnée. Cette chambre, ce divan... où était-elle? Elle se souvint et, -tout de suite, elle se mit sur pied, pressée de partir. Mais ses forces -la trahirent. Elle serait tombée si je ne l'avais pas soutenue. Des -frissons la secouaient, ses mains étaient glacées. Je la portai devant -le feu, je posai une couverture sur ses épaules. La chaleur la remit: - ---Je vais mieux, me dit-elle. Mais son regard s'arrêta sur la pendule. -Six heures et demie! se plaignit-elle. Mon Dieu! je suis en retard. -Vite, aidez-moi. Elle agrafait le col de sa robe, rattachait ses -cheveux, piquait des épingles dans sa coiffure. La fièvre, maintenant, -la soutenait, activait ses gestes, multipliait ses paroles: Que je -puisse rentrer seulement! disait-elle. C'est tout ce que je demande. -Après, tant pis! Je n'ai pas peur de la maladie, ni du reste. Quoi qu'il -arrive, je ne souffrirai jamais autant que j'ai souffert! Elle avait -fini d'ajuster sa voilette. Elle me tendit la main: Adieu! me dit-elle. -Vous savez ce que vous m'avez promis. Puisque j'ai été assez folle pour -venir chez vous, que cette folie au moins serve à quelque chose. Adieu -pour toujours! - -Je n'essayai pas de la retenir, je ne protestai pas contre l'éternité de -son adieu. Je laissai agir la fatalité; il me semblait qu'elle savait -mieux que moi ce qu'il y avait à faire. - ---N'appelez pas folie un acte de dévouement qui nous a sauvés tous les -deux, répliquai-je cependant. Pardonnez-moi. Vous êtes un ange, et moi -un misérable. Ah! j'avais bien un peu raison de vouloir me tuer; je me -rendais justice. Mais rassurez-vous; tout cela est fini. Vous pouvez -être heureuse encore, vous guérirez et vous m'oublierez. Si vous vous -souveniez de moi plus tard, ce serait peut-être pour me haïr! - -Nous étions au jardin, elle chancela encore avant d'arriver à la grille. -Je me portai à son aide. - ---Rentrez, lui dis-je; je vais chercher une voiture, ou bien -appuyez-vous sur moi, je vous accompagnerai jusqu'au bas de la descente. - -Elle ne voulait pas, j'insistai: - ---Je vous ai fait assez de mal avec mon amour; laissez-moi maintenant -m'occuper de vous comme un frère. - ---Ni frère, ni amoureux, répliqua Thérèse. C'est le châtiment de notre -faute, qu'elle nous rende désormais étrangers l'un à l'autre. - ---Pourquoi parler de faute? Vous savez bien que vous n'avez rien fait de -mal... lui dis-je. - ---Rien de mal? croyez-vous? Et n'est-ce pas déjà trop que de donner son -coeur à qui n'a pas le droit de le prendre? répondit-elle. Adieu, André. -Laissez-moi. Il faut que je m'habitue à m'en aller seule dans la vie... - -Je ne sais ce que j'allais répondre. Ce fut Marc qui répondit à ma -place. Il sortit rapidement de l'ombre d'un massif, et s'avança vers -Thérèse. - ---Tant que je vivrai, vous ne serez jamais seule, mademoiselle Romée, -dit-il simplement. Et comme elle hésitait, étonnée de le voir là: -Pardonnez-moi d'être venu vous chercher jusqu'ici, ajouta-t-il; je n'ai -pas douté de vous, croyez-le bien; j'ai pensé seulement que vous pouviez -avoir besoin de moi... - ---En venant chez moi, réclamai-je, Mlle Romée savait qu'elle n'avait -rien à craindre. - -Marc ne se donna pas la peine de me répondre. Thérèse avait pris son -bras. J'entendis la porte de la grille se refermer sur eux. Dans la -traînée d'un bec de gaz, sous la bruine qui tombait, je les vis -disparaître lentement. - -Je sortis, je descendis après eux vers la ville. La mortification que -m'avait infligée Marc, sa prise de possession de la malade, -n'allégeaient pas la responsabilité que j'avais encourue. Thérèse avait -l'air d'être gravement atteinte; tant que je ne la saurais pas en voie -de guérison, ma vie à moi demeurait en suspens. J'allai droit à la rue -du Pont-de-Tounis. Du même coin d'ombre où je m'étais blotti pendant -quelques soirs, témoin indiscret des concerts de Thérèse,--mais -qu'étaient mes fièvres d'alors, mes transports de jalousie auprès de mes -angoisses de maintenant?--j'épiais l'appartement des Romée, les allées -et venues autour du drame commencé chez moi, et dont je voulais à tout -prix connaître la suite. Je fus assez longtemps sans rien découvrir. Les -fenêtres du côté de la rue et du pont étaient fermées, la véranda était -obscure. Tout le monde était réuni dans la chambre de Thérèse qui -donnait à l'opposé, sur le jardin. Sans doute, Marc, après avoir ramené -la malade, n'avait pas voulu la laisser seule avec sa mère; la femme de -ménage était restée aussi, puisque je ne l'avais pas vue sortir. Il -était tard déjà quand le docteur Estenave, appelé probablement dès la -première heure, sonna à la porte de ces dames. Sa visite fut longue; -elle me parut interminable. Que se passait-il là-haut? Il descendit -enfin, et je me jetai à sa rencontre. - -Il eut un haut-le-corps en m'apercevant. - ---Encore vous? dit-il. - ---Oui, moi. Comment va Thérèse? - ---Mlle Romée va mieux, me répondit-il. Vous ne l'avez pas tuée tout à -fait. Elle a passé un mauvais quart d'heure; j'ai craint un moment une -complication du côté des méninges; ça n'a été qu'une alerte. La fatigue -est extrême, mais l'équilibre revient; les phénomènes nerveux -disparaissent l'un après l'autre. Le bromhydrate de quinine achèvera de -la calmer, à moins d'une nouvelle imprudence de sa part ou d'une seconde -tentative d'assassinat. - ---Vous pouvez m'injurier à votre aise, lui dis-je. Thérèse est sauvée, -c'est tout ce que je voulais savoir. - -Je m'éloignais; le docteur m'empoigna le bras, rudement: - ---Minute, monsieur Lavernose, me dit-il. J'ai encore un mot à vous dire. -Je vous défends, entendez-vous? je vous défends de vous occuper en bien -ou en mal de Mlle Romée. Je vous en avais prié l'autre jour, et vous -aviez consenti à rentrer à Argelès. Vous m'avez joué indignement. Cette -fois, je ne vous demande rien; j'exige. Mlle Romée est ma cliente, -Cyprienne est ma cousine. J'ai le droit de les protéger toutes les deux -contre vous. Ce n'est pas une menace en l'air que je vous fais, -songez-y. Je vous ai traité une première fois comme un gamin, comme un -inconscient, si vous aimez mieux. Si vous récidivez, je vous traiterai -comme un malfaiteur. - ---Peut-être me jugeriez-vous moins sévèrement si vous vous souveniez -d'avoir été amoureux, me contentai-je de répondre. Au surplus votre -opinion m'importe peu, et encore moins votre menace. Vous n'avez rien à -m'interdire et je n'ai rien à vous promettre. Je tiendrai les -engagements que j'ai pris avec Mlle Romée. C'est à elle que je remets le -soin de me disculper auprès de vous. - -Je quittai le docteur là-dessus. Thérèse était hors de danger; je -respirais. Elle d'abord. Demain il serait temps de penser à moi, -d'aviser à mon salut. - - - - -XL - - -Si vous me demandiez ce que je devins le lendemain et les jours après, -comment j'employai les heures qui suivirent ma séparation définitive -avec Thérèse, je serais bien obligé, pour être véridique, de vous -répondre que je les employai à dormir; ce fut un sommeil de quinze -jours, une somnolence plutôt, une hébétude complète. Mes ressorts -étaient brisés, ma force nerveuse, dépensée jusqu'au dernier effluve. -Toutes les sources de ma vie semblaient s'être taries à la fois. Je -n'avais pas plus de courage à vouloir que de goût à imaginer. Ni action, -ni rêve; c'était une vague torpeur où je m'enfonçais, où je m'allongeais -délicieusement comme le vagabond dans la paille tiède de l'étable. - -Je ne sortais plus; je marchais à peine; juste les mouvements -indispensables pour aller du lit au fauteuil, du fauteuil à la table: -des mouvements de somnambule, des gestes mécaniques d'où la pensée était -absente. Si j'essayais de prendre un livre, il me tombait des mains à la -première ligne; de songer, mes idées refusaient de s'enchaîner, -flottaient dans un demi-rêve, et, si je tentais de les poursuivre, -s'immobilisaient, se figeaient dans un inéluctable néant. Je n'avais -plus conscience du jour ni de l'heure. La saison y aidait, cette saison -entre l'hiver et le printemps, sommeillante, elle aussi, engourdie sous -les voiles de la brume, comme la chrysalide dans le nuage du cocon qui -va s'ouvrir. La montée tardive du matin et la chute lente du crépuscule -se rejoignaient presque pour moi, se confondaient dans la grisaille de -mon inconscience. - -Mon amour aussi participait à ce non-être. La pensée de Thérèse, -toujours présente autrefois, ne m'arrivait plus que par secousses. -J'avais presque le même effort à faire pour la retenir que j'en avais eu -pour m'en délivrer. - -L'Image, cette reine despotique de ma vie, avait perdu, avec sa netteté -ancienne, une partie de son pouvoir. L'Image changeait. Sous la figure -idéale que ma fantaisie avait créée pour l'amour, une figure de maladie -et de douleur transparaissait, appelait uniquement la pitié. Et c'était -obscurément, en moi, le conflit entre les deux images. Mais, plus -récente, plus réelle, l'image de pitié prenait de jour en jour plus de -relief, plus de triste et attendrissant prestige, tandis que l'ancienne -image avec sa grâce légère et sa parure de sourires, s'atténuait en fine -poussière de pastel, s'évanouissait aux lointains de ma mémoire. - -Je m'apercevais à peine de ce travail de substitution qui se faisait -sans moi, pour ainsi dire, puisque mon anémie d'esprit et de coeur me -livrait pour le moment, sans initiative et sans défense, au jeu des -forces élémentaires. Je ne me rendis compte du changement que le jour où -je reçus la visite du docteur Estenave. Deux semaines s'étaient écoulées -depuis notre dernière rencontre, quand il vint frapper à ma porte. Il -avait eu le temps de se calmer dans l'intervalle, de s'informer aussi; -une plus juste appréciation des choses l'avait incliné à plus -d'indulgence. D'ailleurs je m'étais tenu tranquille pendant ces quinze -jours, et quel qu'en pût être le mobile, il fallait bien me tenir compte -de ma sagesse. Sans en arriver à des excuses, le docteur me témoigna -cependant quelque regret de sa vivacité de l'autre soir. - ---J'avais eu peur pour Thérèse, et comme elle était trop souffrante pour -que je pusse m'en prendre à elle, c'est vous qui avez attrapé le paquet, -me dit-il. J'ai su depuis comment les choses s'étaient passées, et je -vous condamne toujours, mais je vous comprends mieux. Vous avez été fou -plus encore que criminel, n'est-il pas vrai? Tout cela est loin, -d'ailleurs. Je suppose que vous n'êtes plus d'humeur à perpétrer aucune -espèce d'attentat. Deux semaines de réflexion ont dû vous châtier -suffisamment. C'est pourquoi je viens, en messager de paix, vous -annoncer la fin de votre épreuve. Mlle Romée est guérie, et de toute -façon; comprenez-vous? Le mal a disparu et la cause du mal également. La -chère enfant voudrait vous voir guéri comme elle: Qu'il me pardonne et -qu'il m'oublie, m'a-t-elle dit, c'est mon souhait le plus ardent. Et ce -souhait est son testament de jeune fille. Mlle Romée se marie; vous -devinez avec qui. Marc Échette ne fait que presser, selon le désir de -Mme Romée et de sa fille, la conclusion d'un projet arrêté depuis -longtemps dans l'esprit de tous. Vous connaissez Marc. Peut-être -êtes-vous en mauvaise posture pour le juger équitablement aujourd'hui. -Plus tard vous rendrez hommage à la noblesse de son caractère. Ce petit -garçon est décidément un héros... Et voilà tout ce que j'avais à vous -communiquer, termina le docteur. Je ne vous demande pas de me donner vos -commissions en retour. Il vaut mieux, n'est-ce pas, rompre une fois pour -toutes. - ---En effet, répondis-je; et je n'ai qu'à vous remercier de vous être -chargé de pratiquer la rupture. Mais si je ne dois plus correspondre -avec Mlle Thérèse, rien ne s'oppose à ce que vous transmettiez mes -félicitations à M. Échette. Je suis vraiment enchanté d'avoir -travaillé,--sans m'en douter il est vrai, et cela diminue un peu mon -mérite,--à avancer de quelques mois la date de son bonheur. - ---Si vous avez rendu service à Marc, avouez qu'il vous tire d'un bien -mauvais pas, répondit le docteur. Au surplus, je livre la chose à vos -réflexions. Vous en jugerez mieux quand vous serez à Argelès... Car vous -allez bientôt rentrer, j'espère. L'air de Toulouse ne vous vaut rien, -mon pauvre ami, et si vous aviez un peu de courage... Vous avez assez -rêvé, assez flâné, que diable! Quelle vie! Au lit à une heure de -l'après-midi, comme les joueurs et les filles. Savez-vous à quelle heure -je me suis levé ce matin? A six heures; et depuis je trotte. Allons, -paresseux, au travail! Allez planter vos choux et surveiller l'éducation -de Jacques... Et comme je secouais la tête en signe de vague -protestation: Vous avez beau vous révolter, faire la mauvaise tête, vous -y viendrez! conclut le docteur. Je ne désespère pas de vous voir finir -dans la peau d'un brave homme! - -Le docteur était parti, et, resté seul, je me tâtais, je m'analysais, -étonné du calme avec lequel j'avais écouté, accepté ces notifications -étranges. Eh quoi? Thérèse se mariait, elle se mariait avec Marc, et -j'étais là tranquille, sans un mouvement de colère dans le coeur! Le -malheur que ma jalousie avait tant redouté me frappait, et je ne -trouvais pas trace de la blessure. Le coup de poignard s'était changé en -coup d'épingle. Je n'en revenais pas. Cet amour dont je vivais depuis -bientôt un an, cet amour dont j'avais failli mourir il n'y avait pas -quinze jours, cet amour n'existait donc plus! Je me refusais à -l'admettre. Non, ce que je prenais pour de l'indifférence n'était que la -prostration physique. Les émotions de ces derniers temps, trop violentes -pour mon endurance, m'avaient laissé sans énergie, même pour souffrir. -Mais cette léthargie de mon coeur ne pouvait pas se prolonger. Je n'en -étais pas quitte avec la passion. Mes forces revenues me rendraient sans -doute le sentiment de mon malheur. J'attendis. Mes forces en effet se -rétablirent peu à peu; je recommençai à penser, à rêver. Mais je ne -pensais plus, je ne rêvais plus à Thérèse. L'amour invoqué se refusait à -mon appel. - -Je n'acceptai pourtant pas immédiatement cette faillite. L'amour se -dérobait, je courus après lui. - -Je recueillis les restes de mon ardeur; j'allai chercher sous la cendre -encore tiède les braises du foyer éteint, j'essayai de les ranimer de -mon haleine. Ce que j'avais fait une première fois pour fixer l'image de -Thérèse absente, je le tentai de nouveau; je mis en oeuvre toutes les -ressources de mon esprit pour sensibiliser l'image morte. Peut-être la -retrouverais-je, là où je l'avais laissée, le long des rues où nous -étions passés ensemble? Selon la méthode que j'avais pratiquée à Argelès -pour nos courses de montagne, je résolus de suivre pas à pas, dans -Toulouse, les itinéraires encore récents de ma passion. Un jour sous les -platanes, au bord du canal, je cherchais dans l'eau paisible la trace du -reflet adoré qui s'y était posé un moment avec le mien; le lendemain, au -jardin du couvent, je recensais les empreintes de ses pas dans les -allées molles, sous la litière des feuilles que soulevait déjà la -poussée des premières violettes. Pèlerin scrupuleux, je m'enquis de -l'écho de ses paroles aux bancs des promenades sur lesquels nous nous -étions assis côte à côte; dans le square suspendu comme un nid de -verdure au bord de la Garonne, je demandai à la musique de l'autan à -travers les rameaux du cèdre, de me suggérer la musique de sa voix. Mais -c'était, à chaque tentative, la même impossibilité de ressaisir dans sa -forme, dans son expression des anciens jours, l'image de l'aimée; -c'était la même obsession de l'image nouvelle, de l'image douloureuse et -triste d'une Thérèse malade, évanouie dans mes bras. J'avais beau -m'évertuer, m'entêter à une résurrection de plus en plus laborieuse, mes -artifices rataient, mon imagination travaillait dans le vide. L'amour -était mort. - -Vous entendez bien, n'est-ce pas, que je vous raconte tout cela en gros, -sans les transitions insensibles dont, après quatre années écoulées, il -me serait impossible de retrouver le minutieux enchaînement. Le -changement que je vous explique en quelques mots s'opéra lentement -pendant des semaines, avant que j'en eusse acquis la notion exacte. Une -circonstance inattendue m'aida à faire cette précision. Rue d'Alsace, en -plein jour, sans préméditation aucune de ma part,--j'aurais plutôt -cherché à l'éviter,--je rencontrai Thérèse. Elle arrivait par une rue -adjacente qui coupait mon chemin à angle droit, et si vite, qu'elle -n'eut pas le temps de fuir le choc. Il fut affreux pour elle. Rouge de -honte, les paupières battantes, elle passa devant moi, raidie en une -volonté de ne pas me voir. Mais cet effort d'une seconde l'avait -anéantie; quelques pas plus loin, je la vis chanceler, entrer à la hâte -dans un magasin où sa frayeur cherchait un refuge. Cette confrontation -me laissa une tristesse que la réflexion fit plus amère encore. Voilà -donc où nous avait conduits, Thérèse et moi, ce grand essor, cette -exaltation folle de nos coeurs! à nous rendre l'un pour l'autre un objet -d'effroi. Oh! cette figure d'une Thérèse épeurée, fuyant devant moi! -J'en gardai longtemps comme une impression de dégoût pour moi-même, une -horreur pour mes expériences de résurrection sentimentale. Il me -semblait que j'étais coupable d'une profanation, de l'exhumation brutale -d'une morte. Et c'était cette fois, signifiée par le remords, la fin de -mes illusoires tentatives. - -Je touchai alors au plus bas de ma détresse. Tout me manquait. La -passion en s'en allant me laissait le coeur à sec, l'imagination -fourbue, sans ressource aucune de camaraderie ou d'amitié, sans même cet -enveloppement secourable des habitudes qui est, autour de nos malheurs, -comme la pitié des choses. Ma vie était sans but, mon esprit sans -aliment. Rien ne m'intéressait du dehors, et chaque fois que ma pensée -m'y ramenait, je me détournais de moi-même, comme du plus misérable, du -plus insipide spectacle. Je m'abandonnais. Le hasard était le maître de -mes heures. Il voulait pour moi, il agissait à ma place. La poussée d'un -grain de sable sous mon pied décidait de la direction de mes pas, -déterminait le cours de mes errances. Ici ou là m'étaient pareils. Je me -surprenais quelquefois absorbé en des contemplations stupides, occupé à -de ces riens qui passionnent les tout petits et les très vieux. Je -passais des après-midi allongé dans l'herbe de mon jardin, mon attention -en affût sur les manèges d'une bestiole, et l'intérêt de mon réveil, -chaque matin, était d'examiner le dépliement des pétales d'une grappe de -glycine suspendue au mur de la maison. Quand ces menus drames ne me -retenaient pas à la surface de la vie, je perdais la notion de l'être, -je me laissais couler à fond, dans des abîmes d'indifférence. Des -espaces gris, des déserts immobiles et muets m'enveloppaient de leurs -limbes. - -Il m'arrivait rarement de songer à Argelès, à celui d'hier pas plus qu'à -celui de demain. L'avenir me semblait mort autant que le passé. Tout ce -qui m'arrivait de là-bas avait un son grêle, sans écho. Depuis plus d'un -mois, j'étais sans nouvelles de Cyprienne, et cet oubli, qui aurait dû -m'inquiéter, ne me troublait pas autrement. Que le docteur ou Marc, -pressés de se débarrasser de moi, m'eussent dénoncé à ma femme, la chose -n'avait rien d'invraisemblable, et je n'y attachais aucune importance. -Seuls, de tous les miens, ma mère et Jacques m'intéressaient encore. -Mais la différence de nos âges mettait d'eux à moi une distance presque -infranchissable. Dans l'impasse où je me trouvais, l'un pas plus que -l'autre ne pouvaient m'être d'aucun secours. Et moi-même, avec mon état -d'esprit actuel, à quoi pouvais-je leur être utile? Non, tant que mon -coeur n'aurait pas changé, tant que ma vie n'aurait pas repris son -équilibre, ce que j'avais de mieux à faire était encore de me terrer et -d'attendre. - - - - -XLI - - -Un matin,--nous étions aux premiers jours de mars,--comme je rentrais -d'une flânerie d'une heure autour de la Colonne, j'aperçus de loin une -vieille femme assise sur le seuil de la porte de mon jardin. Affalée, -les coudes aux genoux, elle avait l'attitude résignée et lasse d'une -mendiante. C'était sans doute,--la couleur de son fichu en pointe, noué -sous le menton et la façon de sa robe de serge le racontaient,--une de -ces émigrantes que nos pauvres vallées envoient l'hiver quêter leur pain -sur les grandes routes. Elle me tournait le dos; son visage qu'elle -portait dans la paume de sa main regardait vers la ville. Elle releva la -tête au bruit de mon pas sur le gravier. C'était ma mère. Elle avait -sonné à la grille et, n'ayant pas eu de réponse, elle était restée là, -sûre de cette façon de ne pas me manquer. - ---C'est donc toi, méchant garçon! proféra-t-elle après une longue, une -violente étreinte. C'est toi! Et à mesure que son anxiété se calmait, -que se dissipaient ses craintes, aggravées sans doute de tous les -mauvais rêves qu'elle avait dû faire en chemin, l'air de reproche -s'accentuait, la réprobation de la chrétienne, de la femme de religion -et de devoir remplaçait dans ses yeux la tendresse de la mère. Toi! toi! -répétait-elle, effarée, comme si elle avait de la peine à accorder la -réalité de ma figure avec la réalité de ma faute. Mais en me -dévisageant, elle s'apercevait de l'état de fatigue, de flétrissure où -m'avait laissé la passion. Et la pitié reprenait le dessus. Elle me -palpait, m'obligeait à lever la tête, à la regarder en face: Tu sais que -l'air de Toulouse ne t'a pas donné des couleurs, petit! te voilà pâle -comme si tu relevais de quelque grosse fièvre; et ces cheveux blancs, -sur tes tempes, c'est la neige de cet hiver qui s'y est oubliée, -n'est-il pas vrai? Elle soupirait. Ah! pauvre fou, quelle inquiétude tu -nous as donnée, quel tourment! Et si loin de nous, si loin! Cyprienne en -a été tournée. Et moi! je n'avais pas besoin de ça, tu penses. Un -chagrin pareil à mon âge! Il te tarde donc bien d'hériter, malheureux -enfant! - -Nous étions entrés. Elle m'avait repris à bras-le-corps; elle -m'étouffait de ses baisers: Je parie, disait-elle, qu'au milieu de -toutes ces histoires, tu n'as pas pensé à moi une minute. Si tu y avais -pensé!... Et ta mère, encore passe! mais Jacques, ton petit Jacques! Et -lui, le cher petit, il ne cessait pas de parler de toi, paraît-il. Il -t'a écrit au jour de l'an et tu ne lui as même pas répondu. C'est donc -vrai que tu voulais nous quitter! Oh! j'ai tort de te parler comme ça; -je suis trop faible; j'aurais dû te mépriser, te faire pâtir un peu. Je -ne peux pas. Te rappelles-tu? quand tu étais petit, je ne sais pas ce -qui s'était passé avec la vieille Mette, notre servante, vous aviez eu -des paroles ensemble: alors tu as mis un morceau de pain dans ta poche -et tu t'es sauvé; tu avais décidé de ne plus nous voir. Ton père vivait -alors, et il te reçut mal le lendemain quand on te ramena de force à la -maison. Et moi je me mis entre vous deux. Tu avais déjà mauvaise tête, -et moi j'étais déjà trop faible. Ah! je suis bien châtiée, maintenant!» - -Elle pleurait, je mêlai mes larmes aux siennes. Pour la première fois, -depuis que j'avais cessé d'aimer Thérèse, je sentis que j'avais un -coeur. - ---Cyprienne est fâchée contre toi, continua ma mère. Et elle a raison. -Elle n'est pas obligée de te pardonner comme moi. Il paraît que tu avais -écrit des choses sur un cahier qui avaient rapport à cette demoiselle; -elle a trouvé ça dans un placard fermé à clef, en rangeant ta chambre. -Ça lui a donné l'éveil, et le docteur Estenave a fini de l'instruire. Tu -devines comment elle l'a pris. Et moi, que lui répondre? Pas moins qu'il -est le père de Jacques, lui disais-je toujours.--Eh bien soit, qu'il -rentre, m'a-t-elle dit, je ne lui ferme pas la porte; mais qu'il reste -là-bas ou qu'il revienne, c'est fini entre nous. Elle a dit comme ça; -mais ce ne sont que des paroles. Elle est pieuse; son confesseur lui -remémorera son devoir. Et puis, si on te fait la vie trop dure à -Argelès, tu n'auras qu'à venir me retrouver à Marsous. Je ne veux pas te -le reprocher aujourd'hui, mais on ne t'y voit pas trop souvent. Ce n'est -pas si beau que chez ta belle-mère; mais c'est ta maison de naissance. -Et plût à Dieu que tu ne l'eusses jamais quittée! Si tu avais travaillé -de tes mains comme moi, si tu n'avais pas été dans les collèges, rien de -ce qui t'arrive ne te serait peut-être arrivé. Ce sont toutes ces -histoires qu'on a fait entrer dans ta tête qui ont été cause de ton -malheur. Mais laissons ça; ce qui est passé est passé. C'est une affaire -à régler entre ton confesseur et toi, quand tu feras tes pâques. En -attendant, occupons-nous de ce qui presse. A quelle heure partons-nous? - -Je n'eus pas la moindre velléité de résister, je ne songeai pas même à -retarder le départ. Dans l'état d'apathie, de démoralisation profonde où -j'étais, ce me fut un soulagement de trouver quelqu'un qui voulût pour -moi. L'obéissance était déjà un commencement d'action. Nous eûmes -bientôt terminé les préparatifs. Le loyer réglé, la malle prête, en -attendant l'heure du train, j'offris à ma mère de la promener dans -Toulouse. Mais la vieille paysanne ne se soucia pas de l'admirer de plus -près. Elle gardait rancune à la grande ville d'avoir abrité, qui sait? -protégé ma faute. Son étonnement des clochers et des dômes en -perspective se nuançait d'une vague frayeur. Dans son ignorance des -choses, elle flairait, dans cet abîme de maisons et de rues, des pièges -tendus, de nouveaux pièges où je pourrais me prendre au dernier moment. - -Elle ne retrouva de sécurité qu'en montant dans le train qui nous -ramenait à la montagne. Et même là encore, c'était, attentive à mes -moindres gestes, une surveillance où je me sentais étroitement gardé, -défendu contre moi-même. J'étais, par ma déchéance, redevenu pour elle -le petit enfant d'autrefois, le mauvais petit enfant, dont elle avait -repris la charge. Elle me choyait, et ses prévenances étaient comme -autant de liens très doux où elle me tenait emprisonné. Cependant le -sommeil vint bientôt la délivrer de son souci. La secousse de notre -revoir, plus encore que la fatigue de la nuit blanche en chemin de fer, -l'avait sans doute anéantie. Et moi, penché sur elle, je la regardais -dormir. Je la regardais, et je ne la retrouvais plus. Dans mes brèves -montées à Marsous, dans ses rapides descentes à Argelès, je n'avais pas -eu depuis longtemps le loisir ni peut-être la pensée de l'observer d'un -peu près. Sous le hâle uniforme qui fardait son visage, dans la lenteur -grave de son allure paysanne, elle me semblait toujours pareille. Mais -ici, dans la détente du sommeil, les bras pesants, le regard éteint sous -le couvercle des paupières, comme elle me parut changée! Les rides que -ne plissait plus le jeu des muscles se creusaient largement en sillons, -labouraient ses tempes, rayonnaient au coin de ses lèvres, comme les -fentes d'une écorce. A la peau des mains, les veines se gonflaient en -paquets, tandis que les paumes calleuses luisaient comme le bois des -outils, polis par l'usure du travail. Hélas! ces mains, ce visage, cette -lassitude, tout me dénonçait, tout me criait la décrépitude toute -proche, la ruine imminente. Et j'avais travaillé, fils ingrat, à hâter -cette décadence, à précipiter cette chute! La leçon était dure. Elle -avait au moins cet avantage de me rendre docile d'avance aux affronts -qui, sans doute, m'attendaient à Argelès. La contrition me préparait au -châtiment. - -Notre voyage touchait à son terme. La montagne, déjà voisine, signifiait -son approche. Une croix des rogations qui veillait, haut dressée sur un -socle de pierre, au seuil d'un carrefour, le toit fortement incliné -d'une grange, un frisson d'eau courante dans l'herbe d'une prairie, -disaient les habitudes, les nécessités d'un autre climat. Bientôt, à un -tournant de la vallée de la Garonne, dans un recul subit de l'horizon, -les hauts sommets apparurent. Et ce fut, parlant à mes yeux et à mon -coeur, l'appel d'une autre maternité. La terre natale se plaignait de ma -désertion; elle m'invitait à reprendre le contact avec elle, depuis trop -longtemps interrompu. Un moment voilé par l'écran des collines -immédiates, le pays bleu, couleur de rêve, reparut, mais plus proche -cette fois, avec des éblouissements de glaciers, des audaces de pics, -des souplesses délicates de cols en festons sur le ciel. A mesure que je -les contemplais, je sentais mon injustice à avoir négligé pour une -liaison fragile mes rapports d'amitié avec la terre. Et sans doute cette -amitié était illusoire. Mais, même en amour, ne trouvons-nous pas le -même obstacle, la même impossibilité à nous fondre dans une autre -existence? - -Le soir tombait quand nous descendîmes à Argelès. La gare était à peu -près déserte. Mon arrivée avait chance de ne pas ameuter la curiosité de -mes concitoyens. Pour la dépister, j'avais eu le soin de rabattre mon -chapeau sur les yeux, et de relever le col de mon pardessus. Précaution -inutile. On me reconnut, on me salua; mais évidemment mon retour ne -faisait pas événement dans ma ville natale. A la maison même, je fus -frappé de l'aspect quotidien des choses. Cyprienne et ma belle-mère -m'accueillirent comme si je rentrais d'une promenade de quelques heures -à Lourdes ou à Marsous. Et ce fut, avec un peu plus de bavardage chez -mon fils, un peu plus de silence chez ma femme, une soirée comme toutes -celles de jadis, comme celle d'aujourd'hui. - -Ma pauvre mère tout heureuse de me revoir essaya bien de communiquer sa -joie à ses voisines, mais ses tentatives ne réussirent pas à dégeler la -dignité revêche de ces dames. - -Elles s'en tenaient à leur idée; la forme de leur accueil, la mesure -exacte de leur pardon avaient été délibérées et réglées avec la -précision d'un protocole. Un peu de respect humain, beaucoup de -religion, avaient décidé Cyprienne à reprendre la vie commune avec moi. -A cause du monde et à cause de Jacques, elle avait consenti à la paix, -mais c'était une paix forcée. Le coeur n'y était pour rien. Qu'y faire? -Plaider ma cause, combattre les préventions trop justifiées de ma femme -contre moi? la tâche était peut-être au-dessus de mes forces. Jacques me -restait, et c'était l'essentiel. Cyprienne et sa mère étaient trop -étrangères à la vie, enfermées dans des limites trop étroites pour qu'il -fût possible de les amener à me comprendre, à excuser ma faute. Il était -trop tard d'ailleurs. Bien avant que je leur en eusse fourni le -prétexte, ces dames avaient perdu leurs illusions sur mon compte. -J'étais un artiste, autrement dit un pas grand'chose. Mon aventure -n'avait fait que les confirmer dans leur mauvaise opinion. J'acceptai ma -déchéance. Elle me fut signifiée le soir même et de la façon la moins -équivoque. Au moment où, la veillée finie, nous remontions dans nos -chambres, Cyprienne m'offrit un bougeoir: - ---Votre lit est installé au second, me dit-elle. Depuis votre départ ma -mère couche dans ma chambre; elle est un peu souffrante; avec votre -permission, je la garderai auprès de moi. Là-haut d'ailleurs, vous vous -trouverez mieux à portée pour surveiller votre fils. - -Ainsi le mari de Cyprienne était mort; il ne restait plus que le père de -Jacques. - - - - -XLII - - -André se taisait. Dans le silence de la maison endormie, la pluie, qui -n'avait pas cessé de tomber depuis le dîner, faisait entendre sa -musique. Elle redoublait par moments; l'averse fouettait les murs, -cinglait les volets. Tout près de nous, le long de la façade, un tuyau -de conduite engorgé sanglotait, et, au plafond, au-dessus de nos têtes, -le trop-plein d'une dalle s'égouttait, s'écrasait en une chute molle sur -le plâtre... Et ces rumeurs ajoutaient à la tranquillité de notre -refuge; elles rendaient plus intense l'habituelle impression de -dénuement calme, qui se dégageait pour moi de cette vie de province, -dont mon ami venait de me conter un épisode. - ---Et après? lui demandai-je; fûtes-vous délivré pour toujours du -souvenir de Thérèse? N'y eut-il pas quelque revie, quelque bout de l'an -de votre amour? - ---Aucun, au moins à l'état conscient. Car, puisque vous êtes curieux de -ces analyses, je vous avouerai qu'une ou deux fois, deux fois pour -préciser, et à d'assez longs intervalles, j'ai cru sentir comme une -vague et très brève reprise de ma passion. Quelle en fut l'occasion -immédiate? je serais en peine de vous le dire. Peut-être une simple -concordance de saison, de lumière, d'odeur, le rappel d'une sensation -éprouvée l'année avant à la même heure, dans le même paysage, en -compagnie de Thérèse; mais de cela je ne puis pas être sûr, parce que le -point initial de chacune de ces crises a été un de ces états de vague -hébétude, où la pensée perd pied, flotte sans direction, noyée dans un -chaos de rêves. - -Tout à coup, et sans que j'aie jamais pu ensuite remonter la chaîne de -mes impressions, une émotion me souleva, un frisson de volupté, de -félicité intense. C'était l'amour, mais l'amour indéterminé, quelque -chose de pénétrant et de confus, où il y avait à la fois du trouble de -l'aveu et de la fièvre du désir; une émotion si forte, si violente, que -je me mis sur pied, d'un élan, comme si quelqu'un m'appelait. Qui? -Hélas! personne ne m'attendait; je n'aimais personne. L'élan fut court. -Il ne me resta bientôt de cette étrange secousse que le sentiment du -vide affreux qui la suivit, le dégoût des minutes à passer après cette -minute. - -Cependant le miracle pouvait se renouveler. Le lendemain et pendant -quelques jours encore, j'en espérai le retour. Rien ne vint, et, fatigué -d'attendre, las de ma vaine poursuite, je pensai à autre chose. -Plusieurs mois s'écoulèrent. Un après-midi,--c'était en hiver,--j'étais -assis là, au coin du feu, dans ce fauteuil, assoupi à moitié, rêvassant, -la même émotion me revint, le même délicieux frisson de mes nerfs tendus -par le plus vague, le plus décevant des désirs; et, à peine née, -l'émotion s'en allait, plus rapide encore que la première fois, plus -inconsistante. Et ce fut le même regret ensuite, la même insipidité -d'une vie qui ne me semblait plus valoir la peine d'être vécue. - -J'usai des heures, des nuits d'insomnie à pénétrer ce mystère. Était-ce -un tressaillement de ma mécanique à aimer, de mes nerfs et de mes lobes -cérébraux, fonctionnant à vide par un reste d'habitude, ou se détendant -en une vibration dernière comme une guitare qui se désaccorde? était-ce -quelque influence de télépathie, la pensée de Thérèse plus fidèle, moins -oublieuse que la mienne, venant à moi de loin, onde supraterrestre qui -arrivait pour y mourir au rivage de mon coeur? Quelle qu'en pût être la -cause, le phénomène ne se reproduisit jamais plus. - -André Lavernose se tut une seconde fois. Une horloge sonnait au loin, -dans la rafale. - ---Neuf heures; l'omnibus va être là, lui dis-je; il va falloir nous dire -adieu... jusqu'à l'année prochaine, ajoutai-je. Il secoua la tête. - ---Si vous le permettez, me dit-il, j'aime mieux ne pas trop y compter. -Ce serait beaucoup de fidélité, pour un nomade comme vous, de passer -deux étés de suite à Argelès. Le pays est gracieux, mais je ne m'en -exagère pas le charme. Peut-être l'avez-vous épuisé dans une première -visite. - ---Il y a les Pyrénées, et il y a vous... insistai-je. - ---Oh! moi! fit André avec un de ces claquements de doigts où s'exprimait -son découragement habituel... moi!... dans le dénuement de cette fin de -saison, vous avez pu vous intéresser au peu que je suis; peut-être même, -faute d'objet de comparaison, m'avez-vous apprécié au-dessus de mon -mérite. Vous en reviendrez, et je ne vous en voudrai pas, croyez-le -bien. Grâce à vous, j'ai eu un grand mois de conversation, de vie -intellectuelle. Pour un résigné qui ne vit plus qu'au jour le jour, un -mois, c'est énorme, et je serai votre obligé, quoi qu'il arrive. - -Je protestai, je lui dis tout le bien que je pensais de lui, de son -esprit, de la tournure de son imagination. - ---Vous m'avez, lui dis-je, révélé un exemplaire de l'âme provinciale, -vous m'avez enseigné une nuance de l'amour de tête. - ---Avec figures et décors assortis... sourit Lavernose. Et justement, -vous savez maintenant tout ce que j'avais à vous apprendre. - ---Et Marc, votre ennemi Marc, qu'est-il devenu? demandai-je après un -silence. - ---Marc? Il est chargé de cours à la Faculté de Toulouse, me répondit -André; c'est lui peut-être qui fera passer le baccalauréat à mon fils... - -L'omnibus stoppait à grand bruit de grelots devant la porte. André -Lavernose m'accompagna jusqu'au seuil de sa maison. - ---Après tout, me disait-il en traversant le corridor, Marc aurait tort -de m'en vouloir. Mon intervention aura mis dans sa vie un élément -d'intérêt qu'il était incapable d'y introduire de lui-même. C'est grâce -à moi qu'il aura connu le prix de Thérèse. D'un mariage de simple -inclination, la jalousie aura fait un mariage d'amour... On a bien -raison de dire que dans la vie on ne doit rien prendre au tragique, au -sérieux tout au plus; et encore, à y bien réfléchir, le sérieux est -peut-être de trop! - -Nous passions devant la chambre de Jacques. - ---Ne parlez pas si haut, lui répondis-je. Votre fils pourrait vous -entendre. - - -ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY - - - - -LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF - -28 _bis_, rue de Richelieu, Paris. - - -DERNIÈRES NOUVEAUTÉS - - -Collection grand in-18 à 3 fr. 50 le volume. - - Paul Adam Les Coeurs nouveaux 1 vol. - Alphonse Allais On n'est pas des boeufs 1 vol. - Emile Antoine Chansons de Coeur 1 vol. - Baude de Maurceley Le Triomphe du coeur 1 vol. - Robert de Bonnières Lord Hyland 1 vol. - Emile Bergerat La Vierge 1 vol. - René Boylesve Le Médecin des Dames de Néans 1 vol. - Jean Carol Soeur Jeanne 1 vol. - Jules Case L'Etranger 1 vol. - Théodore Cahu L'Oasis 1 vol. - Catulle Mendès Le Chemin du coeur 1 vol. - Félicien Champsaur Le Mandarin 3 vol. - Paul Cunisset Etrange Fortune 1 vol. - Maurice Donnay Chères Madames 1 vol. - Charles Epheyre La Douleur des Autres 1 vol. - Paul Féval Fils Les Jumeaux de Nevers 2 vol. - Charles Foley La Dame aux Millions 1 vol. - Joseph Galtier Misères de la Vie militaire - en Allemagne 1 vol. - Paul Gaulot L'Epingle verte 1 vol. - Abel Hermant La Meute 1 vol. - Maurice Leblanc Les Heures de Mystère 1 vol. - Pierre Maël Le drame de Rosmeur 1 vol. - René Maizeroy Journal d'une Rupture 1 vol. - J. Marni Comment elles nous lâchent 1 vol. - Catulle Mendès L'Homme Orchestre 1 vol. - Gabriel Mourey Les Brisants 1 vol. - Georges Ohnet L'Inutile Richesse 1 vol. - Guy de Pasillé Histoire d'un Gentilhomme de Province 1 vol. - Paul Perret Les Demoiselles de Lire 1 vol. - Georges de Peyrebrune Les Aimées 1 vol. - Jean Rameau Le Coeur de Régine 1 vol. - André Theuriet Fleur de Nice 1 vol. - Pierre Valdagne Variations sur le même air 1 vol. - Fernand Vandérem Le Chemin de Velours 1 vol. - Pierre Veber Chez les Snobs 1 vol. - - -Envoi franco du Catalogue complet de la Librairie Paul Ollendorff - - -ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IMAGE *** - -***** This file should be named 64086-0.txt or 64086-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/6/4/0/8/64086/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/64086-0.zip b/old/64086-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 82644ec..0000000 --- a/old/64086-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/64086-h.zip b/old/64086-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 3f5b74c..0000000 --- a/old/64086-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/64086-h/64086-h.htm b/old/64086-h/64086-h.htm deleted file mode 100644 index 7fbfeee..0000000 --- a/old/64086-h/64086-h.htm +++ /dev/null @@ -1,9972 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of L'image, by Émile Pouvillon. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.small, small { font-size: 90%; } - -i sup { padding-left: .25em; } -.sans-serif { font-family: sans-serif; } -.sc { font-variant: small-caps; } - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } -.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; padding: .1em 0 .1em 1.5em; text-indent: -1.5em; } - -table { margin: 1em auto; } -td { vertical-align: top; padding-left: .5em; padding-right: .5em; } -td.bot { vertical-align: bottom; width: 3em; padding-left: 1em; } -td div.c { text-align: center; } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } - -a { text-decoration: none; } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - - -img { max-width: 100%; } - - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top2em { padding-top: 2em; } - .top6em { padding-top: 6em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> -<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold;'>The Project Gutenberg eBook of L'image, by Émile Pouvillon</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. 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Paul Ollendorff</span>, éditeur, 28 <i>bis</i>, -rue de Richelieu, Paris.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em small">IL A ÉTÉ TIRÉ A PART<br /> -DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE<br /> -NUMÉROTÉS A LA PRESSE</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em">A<br /> -<span class="large">MAURICE BEAUBOURG</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large">L'IMAGE</p> - - - - -<h2 class="nobreak">I</h2> - - -<p>Ce fut à Argelès, à l'hôtel de France, où il dînait -ce soir-là, invité par mon voisin le garde général, -que je rencontrai André Lavernose.</p> - -<p>Le repas finissait, la salle autour de nous se -vidait peu à peu. Sur un air de harpe lointain, un -concert d'ambulants qui montait affaibli de l'extrémité -de la rue, défilaient les longues Anglaises à -tête chevaline, les clergymens onctueux et boutonnés, -les alpinistes désinvoltes et barbus, les -vieux messieurs bedonnants à la joue laquée de -vermillon, les valétudinaires en deuil de leur -estomac : tout le baragouin et le discord cosmopolites. -Ils passaient, les yeux allumés du feu des -nourritures, du frôlement des flirts, de tout ce bas -lyrisme que suggère la vie des eaux.</p> - -<p>Nous nous attardions cependant, à notre coin de -table, à discuter une menue question d'archéologie -locale. La statue de la Vierge Mère en bois doré -qu'on voit dans l'église romane de Saint-Savin, -nichée au-dessus du sarcophage du grand ermite, -est-elle contemporaine de l'église ou, plus ancienne, -a-t-elle été, comme le veut la tradition, rapportée -de quelque basilique d'Orient à l'époque des -croisades?</p> - -<p>Les avis étaient partagés. Du haut de sa fraise -en dentelle mi-partie blanche et noire, ma voisine -de gauche, miss Héléna, une esthète de Dublin -retour de Florence, tenait pour l'origine la plus -reculée. La dureté triste de l'expression, la raideur -géométrique de la forme le disaient suffisamment. -Le roman n'avait pas au même degré ce quelque -chose de massif, d'impérieux et d'abstrait qui est -la caractéristique de Byzance. La tradition d'ailleurs -l'attestait, et la tradition…</p> - -<p>— La tradition a bon dos, ripostait le garde -général ; mais on lui en donne quelquefois un peu -trop lourd à porter… Qu'en pensez-vous, Lavernose?</p> - -<p>L'interpellé se tourna vers nous. C'était, non -pas peut-être tel que je le vis ce soir-là, mais tel -qu'il m'apparaît maintenant résumé dans le souvenir, -une figure encore jeune, à peine flétrie, -d'homme de quarante ans : une physionomie rompue, -nuancée, mobile, des yeux d'enfant étonnés, -avides de spectacles, une bouche indulgente et -lasse de sceptique…</p> - -<p>Argelésien et archéologue, ainsi que nous -présentait le garde général, Lavernose avait double -qualité pour conclure. Il s'en défendit d'abord. -Pourquoi ne pas laisser à la statue le bénéfice du -doute, le mystère de son origine comme un charme -de plus à sa beauté un peu fruste? Cependant il -tenait pour la date la plus récente. Et il nous -donnait ses raisons. Plus qu'ailleurs peut-être, en -ces provinces reculées, loin des centres d'art, des -modèles et des maîtres, les styles avaient été lents -à évoluer. Et il fallait tenir compte aussi de la -rudesse de la race pyrénéenne, de ce qu'elle avait -pu ajouter à la dureté du type. Quelque naïf -ouvrier, un compagnon passant, qui sait? un -menuisier de village se haussant pour un jour à -une volonté d'art, s'était évertué à sculpter cette -souche de tilleul, et la raideur de l'image était bien -dans son idée, mais elle était aussi dans ses doigts, -byzantins sans le vouloir…</p> - -<p>A l'appui de sa thèse, l'archéologue citait le cas -d'une sainte Vierge destinée au maître-autel de -l'église de Vidalos. Le travail, ainsi qu'il résultait -d'un vieux livre de comptes, avait été fait en -plein <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, et à voir la gaucherie naïve et la -lourdeur hiératique de l'image, on l'aurait dit d'un -gothique commençant…</p> - -<p>— Vous pourrez vous en convaincre quand vous -passerez à Vidalos, ajouta M. Lavernose en s'adressant -à moi. Mais la course est longue et l'église -médiocre ; si la photographie de la Vierge peut -vous suffire, je serai heureux de vous la montrer…</p> - -<p>— Et tant d'autres belles choses avec… un vrai -musée, soulignait le garde général.</p> - -<p>Mais l'archéologue se récriait.</p> - -<p>— Un musée! quatre ou cinq morceaux de -sculpture, un lot de vieilles ferrailles et des faïences -dont quelques-unes ont eu des malheurs! Non ; le -seul intérêt de ces petites choses pyrénéennes est -de raconter les déformations des styles à travers le -goût et l'imagination d'une province. Mais il faut -avoir bien du temps à perdre pour s'appliquer à -ces minuties.</p> - -<p>Je le constatai dès le lendemain ; André Lavernose -avait raison d'être modeste pour ses bibelots : -cuivres, bois sculptés, orfèvrerie, il n'en aurait pas -tiré deux cents louis à l'Hôtel des Ventes. Un -reliquaire en étain excepté, d'un travail gothique -assez rare, et encore un fragment de vitrail antérieur -aux vitraux de la cathédrale d'Auch, une -merveille où des anges longs vêtus pinçaient du -luth en des attitudes alanguies, avec des mignardises -de doigté d'une grâce presque japonaise, on -ne voyait là que des objets de petite élégance, de -décoration pauvre, des meubles ou des ustensiles -d'usage, plutôt que d'apparat. Leur mérite était -d'être en place, pas étalés, en accord intime avec -l'honnêteté sommeillante et l'aisance discrète du -logis où ils semblaient avoir toujours vécu.</p> - -<p>C'était, ce logis, une des maisons les plus anciennes -d'Argelès : une façade de plain-pied avec -la Grande-Place, l'autre en suspens sur la vallée, -légère celle-là, avec ses galeries de bois à chaque -étage et son jardinet en terrasse bâti sur les anciens -remparts, qui portaient encore à chaque angle des -amorces de tourelles… Là fleurissaient, sous la -garde sévère des buis taillés, les fleurs d'autrefois, -les lis, les tournesols, les coquelourdes… Détail -précieux, les mêmes fleurs avaient servi de motifs -aux tailleurs de pierre et aux sculpteurs sur bois -qui avaient travaillé à édifier ou à meubler la -maison. Le lis simplifié, presque végétal, s'érigeait -en relief sur le tympan en marbre bleu de la porte -d'entrée ; il s'épanouissait en écusson au centre -des cheminées en vieux chêne, il s'étirait aminci -aux portes des bahuts… Et c'était partout, amplifiant -la majesté Louis quatorzième, entortillant en -de plus compliquées et plus mousseuses volutes -les élégances du temps de Louis XV, je ne sais -quelle invention particulière, un goût plus fastueux -où passait, franchissant la frontière, le souffle -héroïque et galant de l'Espagne.</p> - -<p>André Lavernose me faisait toucher du doigt -ces provincialismes ; il m'initiait d'un mot, d'un -geste, à son esthétique pyrénéenne. Sans grande -érudition, avec des dessous de lecture assez minces, -il avait cependant des chemins à lui, des raccourcis -imprévus ou des circuits de paresseux qui -allaient vers la beauté. De système, peu ou point ; -mais des intuitions, des concordances, découvertes -par un regard plus patient, plus amoureux, fixé -sur les spectacles quotidiens.</p> - -<p>Comment, par quelle cristallisation, les lignes, -les couleurs d'un paysage entrent-elles dans l'imagination -d'une race, et de là dans la forme de ses -meubles, effilant les lignes d'une gargoulette, contournant -le pied d'une table? un album devant -lui, chargé de dessins et de notes, avec quelquefois -une fleur de montagne séchée entre les pages, -M. Lavernose me dévoilait ce mystère. Ses explications -étaient ingénieuses et naïves tout ensemble ; -mais la passion qu'il mettait à la développer suppléait -aux lacunes de son esthétique. Rien qu'à sa -façon de faire sonner les noms de son pays, ces -noms d'or ou de cristal : Luz, Isaby, Bergonz, Boô-Silhen, -on sentait que ces syllabes magiques -ouvraient pour lui comme des portiques de bonheur.</p> - -<p>— Comme vous les aimez vos Pyrénées, lui dis-je, -et comme vous les connaissez! Vous n'avez pas -dû les quitter souvent…</p> - -<p>— Une seule fois, mais peu s'en est fallu que ce -ne fût pour toujours…</p> - -<p>Il me parlait penché à la fenêtre, le visage tourné -vers la vallée crépusculaire où fumaient déjà les -premiers brouillards d'automne. Ses yeux tout à -coup se voilèrent et il demeura un moment immobile, -visité par le souvenir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<p>André Lavernose m'avait attiré dès le premier -jour. Une sympathie se dégageait pour moi de cette -âme de sous-préfecture, un peu pâle et résignée, -mais qu'on sentait supérieure à ses limites. Avec -la facilité que donne la vie désœuvrée des eaux, -nous eûmes bientôt fait de lier connaissance. Il ne -se passait guère de jours qu'on ne nous vît ensemble -devisant sur la galerie de sa maison, — et en face -de nous alors, le spectacle de l'ombre déclinante -sur les pelouses du Davantaïgue, — ou, bâton en -main, gravissant les pentes ombragées, les herbages -rocheux de Saint-Savin ou de Balandrau.</p> - -<p>Septembre cette année-là finissait en beauté dans -la montagne. A des matins d'argent, ruisselants de -soleil et de brume, succédaient des après-midi en -or, noyés de ces rayons tièdes, épais, languissants, -qui sont comme les dernières caresses de l'automne. -Les bruyères roussies par la gelée aurorale mettaient -déjà leur pourpre au sommet du Davantaïgue, -et dans l'air saturé d'humidité, à travers -le vide des futaies à demi dépouillées, le galoubet -des pâtres, les sonnailles des troupeaux tintaient -plus longuement, vibraient d'un son délicat et -attendri.</p> - -<p>Quand ses occupations d'agriculteur lui avaient -pris sa journée, André Lavernose venait me chercher -le soir à la sortie de la table d'hôte. On bavardait -un moment, debout sur le seuil, parmi les -groupes de robes claires agitées et minaudantes. -Puis mes voisins de table, le garde général et le -percepteur, nous quittaient, remontaient la rue -vers la béatitude du domino quotidien, et nous -descendions, mon nouvel ami et moi, vers la solitude -de la route qui va, coupant les prairies et les -blés noirs, d'Argelès à Pierrefitte.</p> - -<p>Bientôt les maisons s'espaçaient ; les noires cascades -de sapins qui voilent le château d'Ourroust -s'abîmaient dans la nuit, puis c'était la sous-préfecture -moisie dans l'obscurité des acacias-boules. -La grand'route ensuite. Des peupliers la bordaient, -et entre leurs cloisons légères, frissonnantes, un peu -de ciel pâle reculait, barré au fond par la noire -pyramide du pic de Soulom.</p> - -<p>Nous avancions, et à mesure que nous nous -enfoncions dans la vallée, la fraîcheur de l'herbe -nous gagnait ; des vapeurs flottaient au-dessus des -prés bordés d'eaux vives dont la musique rapide -rythmait, pressait notre marche. Mais bientôt une -voix plus puissante couvrait leur gazouillement -enfantin. C'était la plainte, plus émouvante dans -le silence nocturne, du gave d'Arrens, une voix de -supplice, de révolte, de fuite éperdue et furieuse… -Penchés sur le pont, nous regardions s'en aller -cette eau malheureuse. Sans un reflet, sans un -regard, assourdie au fracas de sa course, elle se -précipitait gémissante sous ses voiles épars, comme -uniquement attentive à sa destinée, indifférente à -ses rivages.</p> - -<p>Cette rencontre était l'événement de notre promenade. -Après le pont, la voix s'affaiblissait ; nous -retrouvions la paix endormie de l'herbage. Avec -la nuit vite tombée, la route s'esseulait, plus -mince entre les montagnes plus hautes. De très -loin, nous entendions venir les voitures attardées -à la descente de Cauterets sur Lourdes. Le tintement -des grelots nous avertissait ; puis brusquement, -dans le jet de clarté des lanternes, des -figures de voyageurs, de voyageuses apparaissaient : -faces inquiètes de malades racontant les déceptions -du traitement thermal, attitudes abandonnées de -jeunes ménages en voyage. Quelquefois c'était, -venant vers nous, un piétinement sourd comme un -bruit d'eau roulant sur une pente : la rumeur s'enflait, -et à un tournant de la route, une ramade de -brebis nous enveloppait tout à coup. Les sonnailles -tintaient, l'odeur âcre du suint nous montait à la -gorge, et pendant des minutes, la rivière des toisons -coulait à flots égaux et pressés ; des bêlements -d'agneaux planaient au-dessus, en plainte douce, -continue, sanglotante. Puis tout s'en allait. Pareille -à un orage en fuite, la nuée blanche disparaissait -avec le bruit adouci des sonnailles et les bêlements, -comme des soupirs légers exhalés vers la nuit…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>Au cours de ces promenades du soir, plus recueillies, -plus invitantes à l'intime, je connus tout à fait -André Lavernose. Timide en commençant, défiant -peut-être, déshabitué par un trop long silence de -faire parler sa pensée, il finit par laisser aller vers -moi le trop-plein d'une vie intérieure jusque-là -contenue, obscure à elle-même, et qui ne demandait -qu'à se répandre. Ses idées, ses sentiments, -sa vie, peu à peu, il me révéla tout.</p> - -<p>Il était né à quelques lieues d'Argelès, au village -de Marsous, un des derniers de la vallée d'Azun, -une bourgade sévère, au bord d'un jeune gave, -entre des herbages ingénus. Là, dans ce creux si -vite empli par l'ombre des géants voisins, au plein -air de la prairie, le long du gave, André avait eu -des années de béatitude profonde : des étés lumineux, -battus du vent, arrosés de soleil dans la compagnie -des pâtres aux yeux clairs, sculpteurs de -jattes et presseurs de fromages, et des hivernages -recueillis, dans la maison close, avec la douceur -de la veillée, la clarté dansante des résines sur les -visages, et les récits naïfs débités brin à brin, en -même temps que la laine, par les machinales filandières.</p> - -<p>Peu s'en était fallu que cette vie ne fût pour -toujours la sienne. C'était au moins celle que les -Lavernose avaient menée avant lui. Les plus importants -du pays, presque riches, ils étaient restés -longtemps pareils aux autres, parqués volontairement -dans le même horizon. Le père d'André cependant -avait dévié de la tradition. De complexion -moins robuste, de goûts plus raffinés que ses ascendants, -il s'était embourgeoisé quelque peu ; le -premier de sa race, il avait endossé la redingote le -dimanche, il s'était abonné à un journal. Le catéchisme -et l'almanach ne le contentaient pas ; il achetait -des livres aux colporteurs, les récitait, les commentait -à la veillée. Sa tête travaillait, il faisait -des calculs pour les irrigations, tirait des plans, -parlait tout seul le long des chemins. Il eut une -maladie de foie qu'il s'avisa de traiter à sa façon, -d'après un manuel de médecine pratique. Il mourut, -et cette mort fut pour André la fin de bien des -choses. Sa bonne femme de mère, une montagnarde -tout unie, toute simple, avait abdiqué dès la première -heure aux mains du tuteur, un prêtre, un -curé de campagne autoritaire et ambitieux. Sans -délai, sans appel, ce nouveau maître avait décidé -de l'avenir de l'orphelin. Ce n'était pas assez pour -le fils unique, pour l'héritier présomptif des Lavernose, -de recevoir les leçons du régent de Marsous ; -il quitterait l'école pour le collège, il prendrait ses -grades ; il étudierait à Toulouse pour être avocat -ou médecin.</p> - -<p>Et ce fut l'exil, les années grises du pensionnat, -la sévérité des murs, la dureté des âmes, l'indifférence -ou l'hostilité, autour du nouveau, des êtres -et des choses. A Argelès d'abord ; mais là, il pouvait -encore apercevoir, toute proche, la montagne -natale ; dans le silence de l'étude ou du dortoir, il -pouvait entendre chanter le gave de son pays ; et -il avait encore cette douceur, une fois par mois, le -jour de sortie, de retrouver des parents de là-bas, -des émigrés de Marsous, une dame veuve et sa -fille demeurées à la ville après la mort du mari -fonctionnaire et qui étaient les correspondants du -collégien.</p> - -<p>C'était trop d'appui pour lui, trop de refuge à -ses misères d'écolier ; le voisinage de chez lui le -distrayait, l'attendrissait, l'empêchait de se vouer -à son travail. Ainsi en jugea du moins, après deux -années d'épreuve, le terrible oncle abbé. A peine -acclimaté, dégrossi à moitié, l'apprenti latiniste fut -expédié assez loin de là, à Garaison, un autre collège -de prêtres, un couvent blotti dans la verdure, -en pleine campagne, à la naissance d'une des vallées -qui tombent du grand plateau herbeux de Lannemezan. -Là, ce fut toute la rigueur de l'internat, -la claustration définitive, sans l'échappée mensuelle -de la sortie, sans le rayon de soleil d'une visite au -parloir. Un supplice ; atténué cependant par les -douceurs du régime ecclésiastique, consolé par le -chant des hymnes et des cantiques, apaisé par le -voisinage de la nature, par la paix des châtaigneraies -autour de la maison, et, les jours de promenade -dans la lande, par le spectacle du Balaïtous, -de la montagne natale apparue, vision lointaine, -par-dessus les champs de bruyère en fleurs.</p> - -<p>André changeait, se modifiait peu à peu. Sur le -sauvageon de Marsous se greffait une nouvelle -plante, une plante de jardin transformée par la -culture et le milieu. Après la petite enfance impulsive -et violente, l'hérédité paternelle se révélait -aussi, et, avec elle, le repliement sur soi-même, -l'inquiétude de l'esprit, l'éveil de l'imagination. Le -goût de la nature persistait, mais, dévié par la -clôture, il tournait à la contemplation, s'alimentait -de poésie intérieure. Le peu de littérature -errant en vague musique autour de l'adolescent, -le souffle de mysticité respiré sans le savoir, favorisaient -cette tendance au rêve dont s'accommodait -sa paresse. Bientôt, ainsi qu'il arrive à ceux qui -ont une fois pris goût à ce délicieux poison de -l'irréel, la répugnance à l'action, l'infirmité du -vouloir se développaient chez le pauvre imaginaire. -Et le travail s'en ressentait. Les thèmes et les versions -pâtissaient du voisinage de ces belles choses -incertaines qui se jouaient, flottaient en poussière -d'arc-en-ciel entre lui et la réalité.</p> - -<p>Une photographie m'aidait à le voir en cette -attitude de la seizième année, un groupe où il avait -posé avec toute sa classe devant l'objectif d'un -artiste de passage. C'était dans une cour du collège, -auprès d'une sainte Vierge en plâtre, dominant -une table que décoraient une pile de livres et une -sphère céleste. Le professeur, au milieu, présidait, -bras croisés, et debout ou assis à côté de lui, les -élèves se campaient, distribués en symétrie. André -s'appuyait d'un coude à la table, pensif, l'œil -ardent et vague. Malgré la gaucherie du geste, -l'expression dénonçait une âme sortie de la tradition -paysanne, façonnée par l'éducation et par le -rêve.</p> - -<p>Une autre photographie plus récente de deux ans -me le montra à la fin de l'évolution, dans son nouveau -rôle d'apprenti notaire et de citadin récemment -installé à Bagnères-de-Bigorre. C'était encore un -groupe, une cavalcade en partance devant la porte -d'un hôtel. En complet d'été, la boutonnière fleurie, -André était là, coude à coude avec une amazone -au feutre cavalier, au regard prometteur. Pour ne -plus la décrocher, peut-être, mon ami suspendait -à la cheminée le cadre poussiéreux qu'il venait de -m'exhiber, et il me disait, — l'image me l'avait -racontée avant lui, — la vieille, l'éternelle histoire. -Elle s'appelait Louise ; elle était descendue -pour quelques jours à l'hôtel où il avait pris pension. -Et ç'avait été, abrégés par la hâte du voyage, -les épisodes du premier amour : le billet, le rendez-vous, -l'adieu. Rien n'y avait manqué, ni la -saxifrage cueillie pour elle au péril de la cascade, -ni l'étoile du Bédat, qu'on devait regarder chaque -soir à la même heure, ni le mouchoir du départ -agité à la portière ; rien, pas même la désillusion -de l'oubli ni l'étonnement d'un nouvel amour. -Car, une fois inaugurée, la vie sentimentale d'André -Lavernose ne devait pas chômer de longtemps. -Elle s'alimentait d'ailleurs de très peu. -Jeune homme et amoureux, il restait l'adolescent -contemplatif, l'écolier distrait, le nez en l'air, qui -regardait passer ses rêves. Aussi débiles que ses -pensées, ses désirs flottaient, se répandaient en -caresses molles autour des choses qu'ils n'osaient -pas étreindre. Et cet effleurement lui suffisait. -Imaginer lui tenait lieu d'agir. C'était moins de -l'amour qu'il avait qu'un certain goût d'aimer, -une facilité de cristalliser à volonté, de créer de -rien des délices et des souffrances. Amours de -tête. Cela naissait, fermentait en une exaltation -vague. Et le vague tout à coup s'animait. Le hasard -d'une image reçue, le choc d'un regard, le timbre -d'une voix déterminaient la crise.</p> - -<p>Le printemps, presque toujours, apportait la -contagion. L'ivresse montait avec la poussée des -plantes, avec l'audace entremetteuse des parfums -et des couleurs. André tenait bon quelquefois contre -les lilas ; il succombait aux chèvrefeuilles. Une -nouvelle image d'amour s'imposait à lui ; fragile et -impérieuse, elle triomphait avec la splendeur rapide -de l'été pyrénéen. C'était pour Lui, c'était pour Elle -la splendeur des jours, le mystère des nuits. -L'orage en montagne appelait l'intimité des refuges ; -le silence de la forêt invitait aux aveux. Mais elle -arrivait ensuite, inexorable, la fatalité du déclin. -Plus de valses, le casino était fermé ; plus de -cavalcades, la montagne disparaissait dans la brume. -Soumise à la volonté des saisons, l'image pâlissait, -se décolorait. Elle s'effaçait enfin, et André, délivré -de son obsession, sentait lui revenir, avec l'hiver, -la conscience de son être moral, le souvenir égaré -depuis des mois de ses obligations, de son travail. -Le contemplatif voulait, agissait, faisait pendant -quelques mois sa fonction d'homme, de stagiaire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<p>Sept ans ainsi! sept ans à rêver et à aimer, à -rêver l'amour et à aimer le rêve! Et à mesure que -se développait sa vie d'imagination, s'atrophiaient -en lui les qualités morales, le goût du travail, la -notion du devoir. Son apprentissage se traînait, se -prolongeait d'année en année chez le notaire de -Bagnères, dans l'étude maussade où il ne faisait -plus que de brèves apparitions. Le style de pratique -lui donnait la migraine ; l'odeur seule du papier -timbré lui soulevait l'estomac. Il n'y avait rien à -tirer de ce soi-disant clerc qui, au plus décisif paragraphe -d'une dictée d'acte, ne manquait pas de -lever le nez pour un chapeau qui passait, rose ou -bleu, dans l'entre-bâillement de la fenêtre.</p> - -<p>Quatre ou cinq photographies de femmes, quelques -billets à ordre acquittés d'assez mauvaise -grâce par l'oncle tuteur, et une pincée de poésies : -stances, dixains ou sonnets composés pour Elles -et publiés dans le journal de la localité, c'était -tout ce qu'il avait rapporté de Bagnères-de-Bigorre. -La vie ne l'avait guère changé ; c'était, après -comme avant, une âme moyenne, élégante à la -fois et débile, enfermée dans une destinée médiocre. -Il avait quelque chose en tout d'inemployé, d'incomplet. -Le tour de son domaine intellectuel ne -dépassait guère la portée de ce fameux <i>tour de ville</i> -où piétinent, les pas du lendemain dans les pas de -la veille, les désœuvrés de province. Comme beaucoup -de sa génération, — on pourrait dire : de -son siècle, — il avait laissé des lambeaux de son -unité morale à toutes les hypothèses, sans pouvoir -en épouser aucune. Ses doctrines avaient varié -d'étape en étape, et c'était chaque année une philosophie -nouvelle qu'il rapportait aux vacances, -dans sa malle d'apprenti notaire, avec la valse à la -mode et le roman nouveau. Ses états d'esprit -n'étaient pas devenus des états d'âme. Émiettées, -usées, ses opinions tenaient à peine debout, incertaines -et comme étrangères à sa vie.</p> - -<p>Le bilan de ses années d'apprentissage n'était -pas fait pour contenter l'oncle tuteur, encore moins -la pauvre maman de là-bas, la montagnarde de -Marsous. Que faire de ce rêveur? Acheter une -étude, risquer une somme sur une tête à ce point -légère? Il y avait de quoi hésiter, et pourtant il -était trop tard pour le remettre au train de la vie -rurale, à la surveillance des fourrages et des troupeaux. -Tout bien considéré, la solution fut de -marier au plus tôt l'enfant prodigue, de le caser -dans un de ces compartiments étroits et sûrs qui -sont comme les concessions à perpétuité du bonheur -bourgeois.</p> - -<p>L'héritière était vite trouvée. C'était une cousine, -cette petite Cyprienne avec qui André passait -ses jours de sortie quand il était collégien à Argelès. -L'enfant avait grandi, mince et pâle toujours, -mais le regard plus scrupuleusement voilé, le geste -plus sobre, la parole plus rare. Elle était dévote -maintenant. Elle et sa mère passaient leurs journées -à l'église, soumises aux prêtres, appliquées -aux bonnes œuvres. L'abbé Lavernose n'avait eu -qu'un mot à dire pour faire agréer son neveu. Et -ce furent les fiançailles, les bouquets blancs hebdomadaires, -les bouquets d'anémones cueillis pour -Cyprienne dans les bois de Marsous. Avec le -mariage, une vie nouvelle s'instituait pour André, -une vie grave, harmonieuse. Une image encore -une fois le possédait, plus pure, aussi impérieuse -que les autres. Les mauvais conseils des chambres -garnies, des amitiés de table d'hôte, trop souvent -écoutés jusque-là, s'évaporaient exorcisés par les -regards, par les gestes des deux femmes qui mettaient -autour de lui comme une sérénité de cloître.</p> - -<p>La naissance d'un petit Lavernose avait consolidé -sa demi-conversion, noué d'une plus solide étreinte -au cou du père la chaîne du devoir. Et les années -avaient passé, presque pareilles, nuancées seulement -des changements imperceptibles qu'amène -l'usure, la transformation inconsciente des sentiments -et des caractères. Les affections se faisaient -plus calmes, les habitudes plus mécaniques. Cyprienne -n'était déjà plus l'amoureuse légitime. -D'un mouvement insensible, elle évoluait, elle -émigrait du mari vers l'enfant ; elle devenait la -mère, la ménagère, celle qui de ses doigts fragiles -soutient le foyer, prépare l'avenir.</p> - -<p>Pour André aussi, avait sonné l'heure des diversions -utiles, l'heure de l'ambition, de la mise en -acte de ses fantaisies et de ses rêves. Les honneurs -le tentaient, la gloire peut-être. Il avait été coup -sur coup conseiller municipal, trésorier d'un comice -agricole, membre de plusieurs sociétés savantes. Il -avait harangué dans des réunions, il avait lu des -vers dans des séances académiques. Mais ces velléités -furent brèves. Il n'avait pas l'estomac du -politicien, ni la vanité facile à contenter du grand -homme de province. Il démissionna, renonça aux -charges publiques, se voua à la solitude. Le goût -des lettres persista cependant. Peu ou prou, il les -avait toujours cultivées. Enfant, il avait noté des -impressions, écrit un mémorial de vacances. Clerc -amateur à Bagnères-de-Bigorre, il avait fréquenté -des cénacles, collaboré à des journaux. Il passait -alors parmi ses camarades pour un novateur, et il -s'enorgueillissait de son audace. Sa fougue était -tombée depuis ; mais la poésie le sollicitait encore. -C'était après quelque promenade dans la montagne, -ou bien en sortant d'un concert à la saison des -eaux, à cause d'une sonate de Beethoven, d'une -petite pièce de Schumann, exécutée par un pianiste -de passage. Il s'enfermait alors dans son cabinet, il -écrivait un titre en tête d'un cahier, jetait quelques -hémistiches. Mais ce beau feu s'éteignait vite. Au -premier obstacle, à la première insuffisance de son -imagination ou de son dictionnaire des rimes, le -poète rentrait ses ailes, retombait à son demi-sommeil -de paresse et de rêverie.</p> - -<p>La vraie poésie d'André Lavernose n'était pas -dans ses vers quoiqu'il en eût écrit d'assez bien -venus. Elle était dans une certaine façon de sentir -la vie, d'en tirer, si grise et si plate fût-elle, de -l'émotion et de la joie. Un lyrisme discret, presque -involontaire, circulait en lui, transformait en mélancolies -ou en sourires les insignifiances de ses -journées. Les bonnes fées pyrénéennes lui avaient -fait ce cadeau. Il y a des pays, — peut-être une -douzaine de départements en France, — où le plaisir -de regarder, la douceur de vivre sont si intenses -que c'est presque du bonheur : du bonheur physique -et qui s'en va en chansons et en éclats de -rire chez les êtres d'instinct, du bonheur en idée -pour les délicats, pour ceux chez qui la contemplation -épure et multiplie les sources de la jouissance.</p> - -<p>A une certaine puissance de rêve, la sensation et -la vie morale se confondent. Nous prêtons nos -sentiments à la nature qui à son tour nous enveloppe -de ses caresses, nous absout de son innocence. -Créées par nous, nées de notre désir, la pureté -des ciels, l'innocence de l'herbe pénètrent en -nos âmes, y développent presque des vertus concordantes.</p> - -<p>André Lavernose avait plus qu'aucun autre le -don de s'anéantir, de se dissoudre en ces spectacles. -Enfant, ses chagrins, ses désespoirs même -s'évaporaient, promenés au grand air de la montagne ; -dans l'élargissement de l'horizon, sa personnalité -s'atténuait, il communiait avec l'universalité -de l'être. Homme fait et déjà mûr, il trouvait dans -ce contact, avec un renouvellement de ses émotions -premières, une facilité d'illusion, une puissance -d'imaginer qui colorait des nuances délicates -du rêve la grisaille définitive de sa vie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<p>Octobre cependant finissait. Après une bourrasque -de trois jours, un plongeon dans l'averse, -la haute montagne ressuscitait un matin poudrée -de neige, comme en capulet blanc. Et le soleil -avait bien reparu presque aussitôt, la neige avait -fondu ; mais c'était l'avertissement donné, le signe -écrit sur le mur annonçant la facticité de la vie -des eaux, la fragilité du décor éclatant et parfumé -qui allait disparaître.</p> - -<p>L'hôtel à moitié dégarni déjà finissait de se vider : -les corridors sonnaient creux ; rideaux tirés, volets -clos, les chambres se fermaient l'une après l'autre. -Joueurs de <i>golf</i>, alpinistes, demoiselles peintres, -les <i lang="en" xml:lang="en">ladies and gentlemen</i> de la colonie anglaise -étaient allés retrouver leurs quartiers d'hiver dans -les villas et les hôtels de Pau. On n'entendait plus -à pointe d'aube dégringoler dans les escaliers les -souliers ferrés des excursionnistes en partance, ni, -la nuit venue, résonner au salon la musique à -grand renfort de pédales des jeunes révélatrices -de Brahms et de Tchaikowski. Modeste et brève, -d'un timbre assourdi par la brume, la cloche du -dîner n'appelait plus à la table d'hôte, réduite aux -proportions d'une table de famille, que de rares -convives, des passants d'une journée, ou mes voisins, -les messieurs de l'enregistrement, des forêts -et des finances, attristés, eux aussi, par la perspective -des longs mois d'hiver.</p> - -<p>Il était temps de partir.</p> - -<p>Le jour même où je devais quitter Argelès, par -un après-midi de soleil tard levé, pâle d'avoir sommeillé -trop longtemps, je voulus, en commémoration -du paysage et aussi de notre amitié née et -grandie dans l'espace si souvent parcouru de ce -millier de pas, refaire avec André la route d'Argelès -à Pierrefitte. Nous avions quelques bonnes -heures d'intimité devant nous, car je devais dîner -chez lui et attendre en sa compagnie le passage -du train.</p> - -<p>La conversation, alerte en commençant, prit -assez vite un tour grave, presque triste. Était-ce -les feuilles mortes des frênes et des peupliers en -bordure qui, détachées par un léger souffle, s'en -allaient en nous frôlant le visage? était-ce l'aspect -navré des prairies riveraines où l'herbe d'hiver -roussie par la gelée pointait à peine, noyée dans -les flaques d'eau de pluie? une mélancolie peu à -peu nous gagnait. La résignation optimiste d'André -s'assombrissait ; et, moi-même, au moment de -quitter ce pays si vite aimé et cet ami si vite et -peut-être incomplètement connu, je n'échappais -pas à la tristesse de l'adieu.</p> - -<p>Je réagissais cependant ; je m'évertuais à fixer -les probabilités d'un revoir prochain, je m'informais -des villas à louer, j'ébauchais des projets de -courses, d'études en commun pour l'année suivante. -Mais la musique si changée des ruisseaux près de -nous, — chantonnement léger quelques jours avant -et aujourd'hui sanglots obscurs de gouttières, — faisait -à mes projets d'été un accompagnement -ironique. Lavernose me répondait à peine. Et moi -je m'entêtais à le réconforter. L'hiver n'était-il -pas sa saison de travail? Il me l'avait expliqué -lui-même, il s'était vanté de la fécondité des heures -calmes, recueillies, qu'illuminait le reflet prestigieux -de la neige sur la page commencée…</p> - -<p>Mais André déchantait ce soir-là. Le travail ne -lui disait rien. Ne connaissait-il pas mieux que -personne, pour les avoir trop souvent mesurées, -les limites de sa compétence? Travailler! Et après? -Pour l'honneur d'une lecture à l'Académie de -Tarbes, d'une impression dans le recueil de la -Société archéologique! Le beau succès, vraiment, -pour convertir un paresseux!</p> - -<p>Je me rabattais alors sur la ressource toujours -prête pour lui de la contemplation, sur le bonheur -illimité du rêve.</p> - -<p>— Poison pour poison, pourquoi ne pas me conseiller -la morphine ou l'absinthe? ripostait André. -L'imagination, le rêve! allez, je sais ce qu'en vaut -l'aune. Ma pauvre cervelle est épuisée d'ailleurs, -j'aurais beau la presser maintenant, je n'en tirerais -pas une minute d'illusion! Il se tut un moment, -puis : Tout ça est fini, prononça-t-il. J'ai -remisé la chimère. L'essentiel est que Jacques ne -soit pas malade.</p> - -<p>— Malade! mais il est superbe cet enfant! à -neuf ans on lui en donnerait douze ; un vrai fils -de la montagne, votre Jacques.</p> - -<p>— Et justement, la montagne! L'esthétique -n'est pas tout, cher ami. Notre climat est humide -et variable. Avez-vous remarqué la quantité de -capes noires, de manteaux de deuil à nos messes -du dimanche? C'est la pneumonie qui fait ces -veuves. Jacques a toussé tout le printemps dernier. -Il est guéri maintenant, Dieu merci! mais je -suis inquiet quand même. Mon Jacques! que deviendrais-je -sans lui! Je n'ai plus rien à faire dans -ce monde qu'à élever cet enfant. Saurai-je seulement? -Réussirai-je à le sauver de ce piège de -l'illusion où je me suis laissé prendre? Déjà l'hérédité -le travaille. A de certains gestes, à de certaines -absences du regard quand on lui parle, il -me semble me reconnaître. Non, vrai, la vie est -trop difficile, voyez-vous!</p> - -<p>Nous rentrions. Le brouillard un moment soulevé -retombait, s'appesantissait de nouveau sur la -vallée. Une lumière livide enveloppait les châtaigneraies -et les prairies. L'horizon peu à peu se -fermait ; la coupole et les vergers suspendus de -Saint-Savin, les forêts d'Arcizan sombraient sous -les rideaux mouvants de la pluie. Nous hâtâmes le -pas et bientôt devant nous, ce fut un Argelès éteint, -découronné de son horizon de montagnes, réduit -à la perspective des toitures ruisselantes disparues -à cent pas sous un jour fumeux d'éclipse. L'accueil -de la maison, si gai quelques jours avant dans le -soleil et dans les fleurs, se ressentait de la tristesse -ambiante ; le corridor humide, le salon sans feu -prenaient une signification nouvelle. Ils disaient -cette fois — et n'était-ce pas leur expression véritable? — la -vie médiocre de la sous-préfecture, le -long carême gris après la fête bariolée de la belle -et trop rapide saison. Et elles racontaient aussi ce -dénuement et cette discipline, les figures entrevues -seulement jusque-là, effacées et discrètes dans -l'entre-bâillement d'une porte, dans la fuite d'un -couloir, pas du tout effacées maintenant que je -les observais à loisir dans la clarté de la lampe, les -figures de la belle-mère et de la femme de mon -ami. Brunes et sèches toutes les deux, plus sèche -la mère, plus brune la fille, l'ossature également -anguleuse, le regard d'émail dans une pâleur uniforme, -elles étaient évidemment, et cela se trahissait -à la stricte observance des rites puérils, elles -étaient, ces deux femmes, les littérales et les fanatiques -de la règle bourgeoise élevée à la solennité -d'un sacrement. Entre elles et mon ami, entre ces -êtres, d'instinct et de vouloir traditionnel, et l'intellectuel -chimérique, l'être d'imagination et de -nerfs qu'était André Lavernose, comment avait pu -s'instituer la vie commune? Problème. En admettant -même l'abdication de la sentimentalité si longtemps -débridée de mon ami, en supposant l'indulgente -amitié de ces dames, que fréquents avaient -dû être les chocs entre des âmes si mal assorties. -L'harmonie, si elle avait existé, avait dû être -courte. J'en venais après réflexion à douter de la -sincérité des confidences d'André. Il ne m'avait pas -tout dit, le malheureux! Il avait sacrifié une fois -de plus à son besoin d'idéaliser, d'accommoder la -réalité à son avantage. Après avoir pris devant moi -le personnage d'homme heureux, il avait craint de -gâter le tableau en me peignant au naturel l'intimité -de son ménage.</p> - -<p>Des riens d'attitude, des clins d'yeux, des sourires -d'intelligence de la mère à la fille, échappés -pendant le dîner au cours d'une conversation qui -languissait d'ailleurs, tombait à tout moment, renseignèrent -et confirmèrent mes soupçons. Évidemment -le mari n'avait pas le haut bout dans cet -intérieur. Y avait-il eu simplement usurpation lente -des deux femmes liguées contre la suzeraineté masculine? -était-ce quelque faute commise, quelque -manquement à la foi conjugale, qui avait mis -André Lavernose à la merci d'un pardon qu'on lui -faisait acheter chaque jour? le fait est qu'on en -prenait à son aise avec mon ami. Les contradictions -pleuvaient sur lui, si vite au bout de la -langue, que la présence d'un étranger les retenait -à peine.</p> - -<p>C'était à propos de tout, mais le plus souvent au -sujet de Jacques assis avec nous à table, au sujet -de son travail, de sa tenue, de sa santé, que se -déclarait le conflit. Jacques était le champ de -bataille de ces affections rivales. Et le père n'avait -pas souvent l'avantage dans ces escarmouches, -battu s'il défendait l'enfant, — il le gâtait alors, — battu -encore s'il s'avisait de le reprendre…</p> - -<p>La riposte était prête. Rien qu'un sourire, un -haussement d'épaules. On comprenait ce que cela -voulait dire. Jacques étourdi, Jacques paresseux? -Peut-être ; mais il avait de qui tenir.</p> - -<p>André n'insistait pas.</p> - -<p>J'essayai de faire diversion. Je parlai d'Argelès, -de la station de printemps qu'on se préparait à -organiser alors pour les hivernants de Pau. Depuis -quelques années déjà des familles anglaises avaient -pris l'habitude dès les premières tiédeurs de mars -de venir s'installer à l'hôtel de France. Si cette -mode pouvait s'étendre, si la saison de printemps -arrivait à rejoindre la saison d'été assez courue -déjà, c'était la fortune assurée de la sous-préfecture.</p> - -<p>— Que Dieu vous entende! soupirait M<sup>me</sup> Lavernose -mère. Le pays est pauvre, les châtaigniers -sont malades ; nous aurions bien besoin qu'il nous -tombe quelque récolte supplémentaire. Et se tournant -vers André : Dans ce cas, mon gendre, nous -faisons retapisser la chambre à donner et nous la -mettons en location… comme avant… ajouta-t-elle -après un silence.</p> - -<p>— En location! mais vous savez bien que j'y ai -installé mes papiers et mes livres! se récriait -André.</p> - -<p>— Bah! pour ce que vous en faites! ripostait -dédaigneusement la belle-mère.</p> - -<p>— J'y suis, j'y reste! protesta encore en souriant -mon ami.</p> - -<p>— Vous tenez donc bien à ce que personne -ne l'occupe, cette chambre! insinua à son tour -M<sup>me</sup> Lavernose jeune. Vous avez toujours la clef -dans votre poche. C'est le cabinet de Barbe-Bleue!</p> - -<p>— Je n'aime pas qu'on dérange mes papiers, -vous le savez bien, expliqua André. Et puis, entre -nous, cette chambre m'est indispensable : j'y suis -si bien pour dormir!</p> - -<p>— Dormir ou rêver? interrogea la jeune femme -avec un mauvais sourire.</p> - -<p>André haussa les épaules.</p> - -<p>— En voilà assez! dit-il. Nous reparlerons de ce -projet entre nous. Ce soir, je demande grâce pour -notre hôte!</p> - -<p>Le dîner finissait ; nous nous levions de table.</p> - -<p>— Ces messieurs nous excuseront de les quitter, -dit assez sèchement la belle-mère. Nous suivons -depuis huit jours les exercices d'une retraite au -couvent des Sœurs-Grises, et c'est ce soir la clôture. -On sonne depuis un moment ; nous arriverons -juste à temps pour le sermon.</p> - -<p>— Comme ça, vous causerez plus librement ensemble, -ajouta en riant la jeune femme.</p> - -<p>Je leur fis mes adieux ; elles partirent.</p> - -<p>Jacques avait déjà tiré ses cahiers et ses livres -de son cartable d'écolier ; il s'installa à son travail.</p> - -<p>Son père jeta un coup d'œil sur la dictée, prit -soin de marquer les pages et les alinéas des leçons -à apprendre.</p> - -<p>— Je te ferai réciter demain matin, dit-il, en -embrassant Jacques ; et dans le rapprochement des -deux figures, leur ressemblance m'apparut plus -évidente.</p> - -<p>Il pleuvait toujours. Dans le silence de la petite -ville et de la maison, les gouttières chantaient, et -leur musique légère, accompagnée du grondement -des ruisseaux précipités en cascade le long des -rues en pente, s'aggravait par intervalles de la sonnerie -lente des cloches appelant les fidèles à l'office.</p> - -<p>— Si vous voulez, me proposa André, nous -monterons dans la chambre en question. Nous y -serons plus seuls.</p> - -<p>Nous montâmes.</p> - -<p>La chambre si jalousement occupée et défendue -par mon ami n'avait en apparence rien d'intime -ni de personnel ; la chambre à louer ; rien de plus. -Le frêne pyrénéen et la cretonne bourgeoise s'y -épousaient en de naïves harmonies, en accords -montagnards que reprenaient, jetés sur la table et -sur le lit, les tapis en lainage bariolés de roses -paysannes. Seule une odeur vague d'ambre et d'iris, -un fantôme de parfum resté au pli des rideaux -révélait la présence ancienne d'une femme.</p> - -<p>Laquelle?</p> - -<p>André Lavernose tournait autour de moi, agité, -nerveux.</p> - -<p>— J'aurais préféré vous laisser ignorer, me dit-il… -Puis après un silence : voilà ma vie depuis -trois ans, mon pauvre ami. Et c'est tant pis pour -moi! J'ai perdu le droit de me plaindre. Vous -devinez, n'est-ce pas? Eh bien! puisque le hasard -vous a mis sur la voie, j'aime autant que vous -sachiez tout. Vous ne m'accuserez pas au moins -de vous avoir trompé, de ne vous avoir montré -qu'aux trois quarts et sous le jour le plus favorable -l'exemplaire d'humanité que je suis ; triste exemplaire -que vous pourrez, exactement renseigné cette -fois, étiqueter et classer selon ses mérites, monsieur -le psychologue!</p> - -<p>Il s'assit en face de moi, de l'autre côté de la -cheminée.</p> - -<p>— Vos malles sont prêtes, n'est-ce pas? Le sermon -commence à peine. Personne ne nous dérangera -jusqu'au passage du train. Voici la chose.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<p>Il y a quatre ans de cela, dans les premier jours -de juin, nous reçûmes une lettre du docteur Estenave, -un compatriote, un parent de ma femme, -établi à Toulouse.</p> - -<p>Il nous envoyait une malade, une convalescente, -et c'était autre chose que notre chambre à louer, — cette -chambre où nous sommes, — qu'il demandait -pour elle, c'était l'amitié de Cyprienne et de -ma belle-mère. Sa cliente en était, assurait-il, tout -à fait digne. Son père, inspecteur de l'enregistrement -à Toulouse, était mort en laissant aux siens -l'apparence et l'habitude d'une vie aisée et pas mal -de dettes. La liquidation avait été désastreuse. -Thérèse Romée était pauvre ; les leçons de piano -qu'elle donnait étaient l'unique ressource d'une -mère incapable de travailler et d'un jeune frère, -écolier de douze ans. Et voilà qu'elle était tombée -gravement malade. Elle allait mieux maintenant ; -mais ses forces étaient lentes à revenir. Au point -où elle en était, l'air d'Argelès la remettrait plus -vite que toutes les drogues. Ah! cet air d'Argelès! -Le docteur y croyait autant et plus qu'à la médecine. -Et il comptait aussi sur la force morale de la -malade : « C'est une courageuse, écrivait-il ; elle -veut guérir ; elle a hâte de reprendre sa tâche, de -se dévouer à son petit monde. Vous la verrez -d'ailleurs, ma chère Cyprienne, et si vous ne l'aimez -pas tout de suite, à la première heure, c'est -que je vous aurai mal jugée l'une ou l'autre, et que -j'aurai perdu la sûreté de mon diagnostic. »</p> - -<p>Un billet de M<sup>me</sup> Romée la mère était joint à la -lettre du docteur, une adjuration pressante où se -voyait cependant un reste d'importance bourgeoise, -le ton semi-protecteur de l'ex-inspectrice habituée -à parler de haut et dont le malheur n'avait pas -corrigé l'attitude.</p> - -<p>Vous dire que l'annonce de l'arrivée prochaine -de M<sup>lle</sup> Romée me ravit serait excessif ; au moins -suis-je certain qu'elle ne me fut pas désagréable. -Dieu sait pourtant si la perspective de cette location -annuelle m'avait charmé jusque-là! C'était -une nécessité de notre budget que je tolérais à -contre-cœur, secrètement enchanté, quand, au -désespoir de ma belle-mère, la chambre du second -ne trouvait pas d'occupant. Comment se fit-il que -cette intrusion d'une étrangère dans notre maison -me parut, cette fois, à peine importune? Comment? -il y a ainsi des moments, des époques climatériques -où des forces obscures en nous et hors de nous -semblent conspirer pour nous pousser vers quelque -orientation nouvelle de notre destinée.</p> - -<p>J'étais arrivé à un de ces tournants de la vie. Un -besoin de nouveauté me tourmentait, me faisait -souhaiter une secousse, un changement, quel qu'il -fût, dans la régularité de mes journées. Mon affection -pour Cyprienne, après avoir été l'unique aliment -de ma vie, tarissait peu à peu, sans que je -m'en doutasse, laissant à mon imagination la -liberté de s'exercer ailleurs, de s'employer à la formation -d'un autre rêve…</p> - -<p>Pour m'achever, mon ami Suchol, le percepteur, -un aimable garçon qui m'aidait à tuer les heures -redoutables de l'après-souper, venait d'être nommé -à Tarbes. Vous qui avez toujours à qui parler, -mon cher Parisien, vous auriez peine à vous imaginer -le vide que peut laisser le départ d'un camarade, -la fin d'une liaison dans le dénuement d'une -existence de sous-préfecture. Ce n'était pas un -aigle, ce Suchol ; mais enfin il causait ; il parlait -d'autre chose que des événements de l'état civil ou -des chances de l'avancement ; son esprit se haussait -à distinguer la prose de la poésie autrement -que par l'inégalité des lignes, et quand je lui avais -débité un sonnet de ma composition, il n'exprimait -pas le regret que le morceau fût trop court. -Ça n'a l'air de rien et c'est énorme, je vous l'assure. -Le départ de ce Suchol avait fini de me démoraliser. -Et je n'avais même pas la consolation du -paysage. Le printemps boudait cette année-là ; les -floraisons avortaient, pourrissaient à peine écloses. -C'étaient des journées de pluie, sans horizon, sans -lumière, un chaos de nuages au ciel, en bas, dans -la vallée, un tourbillon de fumées et de brumes ; -et du matin au soir, cette musique énervante des -gouttières, comme ce soir, — écoutez! — ce sanglot -qui vous poursuit jusque dans le sommeil, -jusque dans le rêve!</p> - -<p>La lettre du docteur fit diversion à la solitude et -à la pluie. Il fallait agir, s'occuper de l'installation -prochaine. Je laissais d'habitude ces corvées à la -compétence et à l'activité de ces dames. Cette fois -je m'offris à les aider ; je rangeai, j'organisai un -peu à mon goût ; oh! rien d'extraordinaire, mais -tout de même le superflu d'une plante verte sur un -guéridon, l'offrande d'un bouquet de lilas sur la -cheminée, le jour où le docteur nous télégraphia -l'arrivée de Thérèse.</p> - -<p>Cyprienne avait été empêchée au dernier moment -d'aller attendre la voyageuse à la gare. J'étais là, -seul, occupé à faire les cent pas sur le quai à peu -près désert à cette époque de l'année, guère plus -animé à l'arrivée du train qu'une cour d'auberge -à l'heure de la diligence. Distrait, je regardais -le ruban léger des rails se perdre en courbe à -quelques pas de moi à travers les bordures des -saules et des peupliers. C'était par là que Thérèse -Romée allait venir. J'essayais de me la représenter. -Sur quelques brèves indications du docteur, je -m'étais fait une image de jeune fille sérieuse, -presque grave, grande, blonde, avec des bandeaux -plats, et des yeux clairs. Et je souriais de ma -déception probable. Le train s'arrêtait ; je vis une -jeune fille se pencher à la portière d'un compartiment -de seconde ; c'était elle évidemment ; elle -était pareille en tout cas au portrait que j'avais -imaginé, avec moins de sérieux peut-être et plus -de douceur, et cette douceur était aussi de la faiblesse. -La fatigue du voyage, un reste de la maladie, -alanguissaient la grâce, amollissaient le sourire -de l'étrangère. Elle eut en quittant la voiture -une défaillance qui l'obligea à s'appuyer de tout -son poids sur la main que je lui tendais pour -l'aider à descendre, et cette minute d'abandon -involontaire donna à notre présentation un air -d'intimité assez étrange. Elle s'excusait en même -temps, se plaignait de nous arriver si peu guérie, -s'inquiétait du mal qu'elle allait nous donner. Je -la rassurai de mon mieux avec des protestations -de dévouement, des mots d'amitié qui m'échappaient -presque, et j'essayais de les atténuer aussitôt, -les trouvant peu en rapport avec ma fonction -d'hôte intéressé, autrement dit de logeur. Le nom -de notre ami commun, du docteur Estenave, à -propos évoqué m'aida à résoudre cette légère dissonance.</p> - -<p>L'omnibus de la gare nous débarquait entre -temps devant notre porte. Et c'était le bon accueil, -les souhaits de bienvenue, les accolades échangées -entre ces dames ; l'installation enfin.</p> - -<p>Le jour tombait quand la voyageuse descendit -de sa chambre. Malgré l'heure tardive et la pointe -de fraîcheur qui montait de la vallée, elle voulut -respirer un moment au grand air avant de se -mettre à table avec nous. Appuyée au bras de -Cyprienne, elle fit quelques pas sur la terrasse. La -fièvre du voyage, l'excitation de l'arrivée la quittaient -peu à peu ; son regard se voilait. Devant le -pays étranger, la haute clôture des montagnes qui -se dressaient au-dessus d'elle, l'avertissant de son -exil, son cœur se serrait sans doute ; elle songeait -à ceux qu'elle avait laissés, à sa mère, à son frère, -à un autre encore peut-être…</p> - -<p>Ses yeux un moment se mouillèrent. Elle s'était -accoudée au mur de la terrasse, et, penchée en -avant, elle regardait vers la vallée. Des gouttes d'or -tremblaient à la cime des peupliers, et à travers la -vapeur légère où se dissolvaient les champs de blé -noir et les prairies, les flaques d'eau, les abreuvoirs -au bord des fermes, les vitres des maisons dans les -hameaux flamboyaient, ressuscitaient la lumière -déjà mourante au sommet de la montagne. La douceur -de la saison attendrissait ces éclats, les enveloppait -de son charme. Libéré de la froidure et de -la pluie, le printemps s'épanouissait ce soir-là, -inaugurait les magnificences de son culte. Les lilas -le célébraient dans les jardins, sur les terrasses. Et -elles le célébraient aussi les plantes lointaines, les -herbes de la montagne, l'armoise et le lotier doré -qui évaporaient à l'air du soir leurs cassolettes -sauvages. Des musiques d'insectes entrecoupées, -haletantes, montaient en même temps en un concert -obscur du fond de la vallée, et sur cette -rumeur on entendait par intervalle l'appel velouté -de la chouette, le son de flûte mystérieux des crapauds.</p> - -<p>Thérèse écoutait, et il me semblait que ces -musiques chantaient pour elle.</p> - -<p>Les sauterelles dans l'herbe et les oiseaux nocturnes -dans les branches lui disaient la douceur de -guérir, la joie de revivre. C'était comme une invitation -au bonheur qui s'insinuait peu à peu, se prolongeait, — je -croyais le voir du moins, — dans -le rêve de l'étrangère.</p> - -<p>— Le nord se dégage, signe de beau temps pour -demain! fit observer ma belle-mère.</p> - -<p>Et Cyprienne :</p> - -<p>— Les nuits sont fraîches, et vous n'avez pas -même un fichu sur les épaules. Que dirait le -docteur?</p> - -<p>— Je rentre, dit Thérèse. Et la figure tournée -vers le mur de la montagne, elle lui envoya, comme -à une personne, un bonsoir amical du bout des -doigts.</p> - -<p>Ce geste me ravit. Il impliquait des goûts communs -à elle et à moi, la certitude d'une entente. -Tout ce que je voyais d'elle, d'ailleurs, m'était un -enchantement ; j'aimais ses mouvements allongés -qu'une timidité subite écourtait quelquefois ; j'aimais -sa voix fraîche, enfantine presque dans le -rire et qui se brisait à la moindre secousse d'émotion. -Il n'y avait pas l'ombre de coquetterie en -elle, à peine de l'élégance, une grâce involontaire -qui n'était que le jeu d'un organisme souple et -délicat. Seules, dans cet ensemble discret, ses -mains trahissaient la royauté de l'artiste. Quand -elle ôta ses gants, au moment de se mettre à table, -il me sembla voir un bijou sortir de son écrin. -Nacrées, soyeuses, transparentes, elles avaient une -vie à elles, une sensibilité qui nuançait, mettait en -valeur les poses les plus simples. Je ne me lassais -pas de les voir agir, et quand elle causait, souligner -ses paroles.</p> - -<p>Elle parlait peu d'ailleurs, et à moins qu'elle -n'y fût obligée, elle ne parlait jamais d'elle. Elle -se tenait plutôt, ce soir-là du moins, en un silence -attentif et bienveillant, la tête inclinée un peu, -comme pour mieux saisir ce qui se disait autour -d'elle. Mais ces dames ne la laissaient pas en repos. -Curieuses comme toutes les personnes qui, ne -lisant pas et ne sortant guère, s'alimentent tant -bien que mal des propos de leur entourage, -Cyprienne et sa mère s'étaient jetées avec avidité -sur cette occasion de bavardages que leur promettait -l'arrivée d'une étrangère. Elles harcelaient -Thérèse, la pressaient de questions sur elle, sur sa -mère, sur leurs relations, sur leur ménage.</p> - -<p>Elle répondait court, un peu lasse à la fin, énervée -de l'enquête. J'en souffrais plus qu'elle. Deux -ou trois fois j'essayai d'intervenir, d'endiguer le -flot ; sans succès. Elle prit alors le parti de se -délivrer toute seule ; elle invoqua pour se retirer -la fatigue du voyage ; et ce fut fini pour ce soir-là -d'entendre la voix de cristal, d'admirer les mains -de l'innocente magicienne.</p> - -<p>On parla d'elle après qu'elle nous eut quittés.</p> - -<p>— Bonne fille, mais par trop économe de sa -langue… fit observer ma belle-mère.</p> - -<p>— As-tu remarqué son corsage? interrogea -Cyprienne. Et sa coiffure? ces paquets de filasse -sur les oreilles ; on dirait qu'elle se fait peigner -par les chats. Quelque mode d'artiste, sans doute…</p> - -<p>— Ne parlez pas trop haut si vous ne voulez pas -qu'elle vous entende, conseillai-je, impatienté.</p> - -<p>Ma belle-mère et Cyprienne continuèrent leur -conversation à voix basse pendant que, distrait, je -surveillais du coin de l'œil le travail de mon petit -Jacques. Il piochait et il écoutait, et de temps en -temps, sans en demander la permission, il ajoutait -une réflexion en marge.</p> - -<p>— A quoi songes-tu, Jacques? lui demandai-je, -comme il s'accoudait, le nez en l'air.</p> - -<p>— Je songeais à Cendrillon, me dit-il. Tu sais, -père, l'image, quand le fils du roi lui essaie la -pantoufle. Eh bien! elle ressemble à M<sup>lle</sup> Thérèse…</p> - -<p>J'embrassai Jacques ; et sa mère, intervenant :</p> - -<p>— Voyez ce qu'il va chercher, ce nigaud, au -lieu d'apprendre sa grammaire! Il s'agit bien de -princes et de princesses. Tu as eu de mauvaises -notes la semaine dernière. Allons, donne le livre à -ton père, et récite, paresseux!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>Je ne causai guère avec Thérèse le lendemain -ni les jours qui suivirent. Très fatiguée encore, -elle ne sortait pas de la terrasse, où, selon les -instructions du docteur Estenave, elle faisait sa -cure d'air. C'était, le matin, de lentes promenades -de vingt pas où elle essayait ses forces et l'après-midi, -aux heures chaudes, quand le soleil vertical -inondait Argelès, des siestes dans l'ombre immobile -du tendelet de coutil, des lectures sans suite -interrompues à tout moment, distraites par les -riens de la vie autour d'elle, par le festonnement -d'une abeille sur la page commencée, par le spectacle -d'un nuage glissant en face d'elle, de l'autre -côté de la vallée, sur les prairies du Davantaïgue.</p> - -<p>Je la regardais faire d'un peu loin et sans aucun -désir de me mêler plus étroitement à ses occupations. -Mon émotion du premier soir s'était calmée. -J'allais et je venais dans la maison ; j'avais repris -mes heures de lecture et de promenade. Il me -tomba ces jours-là quelques corvées de propriétaire, -des réparations urgentes à ordonner, et je -vaquais à ces soins avec une liberté d'esprit, un -entrain qui ne m'étaient pas coutumiers en pareil -cas. Aucun effort ne me coûtait ; je sentais en moi -une plénitude, une surabondance de vie qui me -soulevait, me portait au-dessus des obstacles. L'arrivée -de l'étrangère avait fait ce miracle. L'approche -seule de la passion m'avait transformé, -avait tout transformé autour de moi. Jamais -Argelès ne m'avait paru plus en beauté, jamais la -vie de province et de famille ne m'avait semblé -meilleure. Je débordais d'optimisme.</p> - -<p>Le plus étrange, c'est que ne recherchant pas -Thérèse, ne faisant rien ou presque rien pour lui -plaire, je me croyais pourtant assuré de ses bonnes -grâces, je ne doutais pas un instant de notre -mutuelle sympathie. Non par fatuité, vous me connaissez -suffisamment pour que je n'aie pas besoin -de m'en défendre. Non, mais la réalité déjà se -subordonnait à mon rêve. Je m'étais créé, d'après -mes intuitions ou mes désirs, une Thérèse idéale ; -et c'était avec cette Thérèse-là que je vivais encore -plus qu'avec la Thérèse vivante.</p> - -<p>C'était elle plutôt qui me cherchait, qui m'appelait -auprès d'elle…</p> - -<p>Le décor des montagnes qui l'avait attirée dès -le premier soir, la prenait chaque jour davantage. -Entre les lectures et les siestes, ces existences -devant elle la captivaient. Elle était curieuse de -pouvoir nommer ces inquiétantes voisines. Et -comme ma belle-mère et ma femme n'étaient -jamais sorties et lisaient mal les cartes, j'étais -seul en état de les lui présenter.</p> - -<p>C'était la vallée d'abord, la chute fleurie des -jardins d'Argelès, et immédiatement au-dessous, -le bariolage des villas et des parcs : un horizon -d'une joliesse un peu mièvre, un reposoir de verdure -entre des mamelons étagés en écran, comme -pour épargner aux hôtes la sublimité des pics, le -lyrisme fatiguant de la haute montagne.</p> - -<p>Mais Thérèse ne s'attardait pas à cette vision -d'une nature un peu factice, faite pour les yeux à -demi fermés de la sieste, pour le balancement du -rocking-chair. Son regard la dépassait bien vite -pour aller vers l'idylle rustique, épanouie en face -d'elle sur les pentes du Davantaïgue. Là c'était -côte à côte, selon les reliefs ou les pentes, l'animation -des cultures ou le silence visible de la vie -bocagère, la paix des solitudes rocheuses habitées -par les châtaigniers et les bouleaux. La verdure -des prairies alternait avec la maturité blonde des -champs de seigle, et la course des gaves se laissait -deviner à l'abondance de l'herbe et des feuillages -qui accompagnaient leurs rives. Des clochers -naïfs, pas plus hauts que des peupliers, pointaient -à travers les bordures ; des luisants d'ardoise, des -blancheurs de crépi éclataient parmi la floraison -des jardins ; des villages, des hameaux s'égrenaient -en chapelet au bord des routes.</p> - -<p>A gauche, Saint-Pastous se reconnaissait à la -brèche fauve d'une carrière ouverte au-dessus de -l'église ; plus bas, à droite, c'était, presque au -niveau du gave, les maisons blanches de Préchac. -Le manoir lézardé de Couhite cachait un peu plus -loin sa déchéance dans l'ombre moisie de son -vieux parc de marronniers et de cyprès ; et tout à -fait au fond de la vallée, sous les mornes de Soulom, -la ruine de Baucens grimaçait dans le lierre. -Toute la vie humaine, celle de maintenant et celle -de jadis, était enfermée dans ces limites.</p> - -<p>Au-dessus, c'était le royaume de l'herbe ; le -vêtement des pelouses sur les épaules, sur les -reins, sur la nudité de la montagne. A peine si la -vie pastorale faisait trace dans ces solitudes ; une -fumée verticale marquait seule, évaporée dans le -calme des soirs, l'emplacement d'un feu de pâtre, -et tout le parcours d'un troupeau dans un après-midi -tenait, vu de la terrasse, dans l'écartement de -deux branches d'un lilas voisin du fauteuil où -Thérèse était assise. Mais pendant que la race -humaine disparaissait humiliée dans l'ampleur du -pacage, les montagnes vues de loin, dans leurs -traits essentiels, prenaient une personnalité étrange.</p> - -<p>Indolent, la tête soulevée à peine au-dessus de -l'herbage, le Davantaïgue était le géant débonnaire, -ami de l'églogue, nourricier du peuple heureux -des vaches et des brebis. Tout autre apparaissait -son voisin, le Léviste. Isolé, — tel un roi en exil, — au -fond d'un cirque d'éboulis et de raillères, il -portait haut sa couronne barbare à cinq pointes -où l'aube mettait la splendeur de ses joailleries. -Au delà, c'était le pic d'Esquerre, un violent qui -lardait le ciel des deux pointes de sa fourche ; plus -loin, entrevu comme par la fente d'une muraille à -travers les sombres défilés qui vont à la vallée de -Luz, surgissait le Maucapéra, — le mauvais prêtre, — un -nom et une figure d'épouvante, et plus -reculée encore, pâle de son éloignement, pointait -la pyramide sauvage du Bergonz de Barèges. Là -se fermait, gardée par ces noirs geôliers, Soulom -et Villelongue, la porte bleue du rêve ; les montagnes -plus proches se pressaient échafaudées en -escalier gigantesque ; le Viscos sur le Soulom, le -Cabaliros sur les mamelons herbeux de Saint-Savin -et d'Arcizan-dessus. Et, coupé par l'angle d'un toit, -le décor s'arrêtait brusquement.</p> - -<p>Thérèse se plaisait à voyager en idée à travers -ces pays, à les visiter en détail. J'étais son guide ; -je refaisais avec elle, — et elle pouvait les suivre -des yeux sur la carte vivante étalée devant nous, — mes -courses d'autrefois : Isaby, le Léviste, -Villelongue… Je lui disais les départs d'avant -l'aube dans la vallée froide où veillent les clartés -lunaires, et les villages endormis où s'égoutte -dans le marbre la fontaine monotone ; bientôt la -montée, l'obscurité des sapinières traversées par -la fuite blanche des cascades, et plus haut, à -l'orée du pacage, le réveil des troupeaux secouant -la rosée nocturne, l'angélus des sonnailles balancées -à l'allure lente des vaches, au pas sommeillant -des brebis ; encore la montée, les pentes rases des -gazons égratignés par les foulées des bêtes, les -cirques sans arbres où dans l'eau morte fleurit un -lis solitaire, les plateaux d'herbe molle où s'alanguit -le gave, ses bras indolents autour des îles -rocheuses habitées par les pins rouges, les entrées -de vallons avec des buissons de roses en arcades -comme des portiques de paradis, les iris, les rhododendrons -en corbeilles dans le jardin des pelouses, -les lacs comme des émaux bleus, en collier, en -agrafe au creux d'une gorge, à la rondeur d'un -promontoire, et la large échancrure de la brèche, -la ligne souple du col comme un balcon sur -l'abîme subit des précipices.</p> - -<p>Je lui disais encore l'approche redoutable des -sommets, la fin des arbres, la mort de l'herbe, -l'exil des couleurs. Je faisais défiler devant elle la -blancheur funèbre des couloirs de neige entre les -murailles de granit ou de schiste, la désolation -des raillères, et, plus haut encore, l'horreur des -glaciers, la gueule béante des crevasses. Puis -c'était l'escalade suprême, l'obstacle décourageant -des cheminées, des aiguilles verticales, l'orgueil -de la victoire enfin, l'enivrement de l'espace sans -limites, la royauté d'une minute sur le pâle troupeau -des montagnes en fuite dans l'éther.</p> - -<p>Thérèse ouvrait de grands yeux. C'était presque -trop de plein air pour elle, pour l'enfant des villes -qui jusque-là n'avait connu de la campagne que la -pelouse des dimanches, les fleurs de square, le peu -qui pénètre du ciel et des saisons dans la fente des -rues, dans le corridor des promenades publiques.</p> - -<p>Ces sublimités la fatiguaient ; elle souhaitait -redescendre, entrer dans les maisons, connaître la -vie des gens de la montagne ; et pour la contenter -je lui racontais ma vie à moi, celle que j'avais -menée enfant au village de Marsous ; je lui expliquais -les usages anciens et les nourritures traditionnelles.</p> - -<p>Elle écoutait ravie :</p> - -<p>— Quand je serai tout à fait guérie, me dit-elle, -vous me conduirez à Marsous ; je veux m'asseoir -dans la cheminée, sous la chandelle de résine ; -vous me le promettez, n'est-ce pas? Et nous ferons -sauter des crêpes de blé noir!</p> - -<p>— Marsous est loin, et c'est un vilain endroit, -intervenait Cyprienne, occupée à côté de nous à -étendre du linge sur la terrasse. Pas la peine de -vous déranger pour manger des crêpes de blé noir, -mademoiselle Romée! Nous en préparerons ici, et -nous aurons du bon sucre, pour les accommoder -au lieu du miel qu'emploient ces sauvages de là-haut.</p> - -<p>— Et justement, c'est le miel qu'il me faut, -riposta Thérèse ; et la chambre avec les solives -noires, la croisée à meneaux et le parquet en -pierre…</p> - -<p>— Allons! je vois que vous avez, vous aussi, la -manie des antiquailles, reprit Cyprienne en haussant -les épaules. Chacun son goût : vous vous -entendriez mieux là-dessus avec André qu'avec -moi!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>Le premier regard de Thérèse, chaque fois -qu'elle entrait au salon, était pour le piano, un -Érard hors d'âge, précieusement enveloppé dans -son fourreau de lustrine. Elle l'avait ouvert une -fois, avait essayé un accord du bout des doigts, -sans s'asseoir, et l'avait refermé aussitôt, comme -si elle craignait de succomber à la tentation : -Quand vous serez remise assez pour aller à pied -d'Argelès à Pierrefitte, alors, mais alors seulement, -je vous permets la musique, avait recommandé le -docteur. Et elle respectait la consigne. Non pas -sans ronger son frein, cependant.</p> - -<p>— Avez-vous peur du piano, monsieur Lavernose? -me demanda-t-elle un jour. Et comme je -me récriais : Je veux dire, êtes-vous capable de -supporter une heure de gamme chaque matin? -expliqua-t-elle. Pendant que ces dames seront à la -messe? Vous comprenez que je ne veux pas leur -imposer ce supplice. Mais vous? Oh! soyez tranquille ; -je ne suis pas encore assez bien pour commencer!</p> - -<p>En attendant de jouer, elle lisait. Avec le roman -commencé, elle descendait chaque matin un peu -de musique, une partition de Wagner, un cahier -de Schumann ou de Chopin. Et en les étudiant, -attentive, la tête un peu penchée comme elle en -avait l'habitude, elle me montrait une figure que -je ne connaissais pas encore, une expression différente -de l'air enjoué, paisible, un peu distrait qui -lui était habituel. Les sourcils se fronçaient, le -regard s'isolait, plongeait dans le texte. Et tout à -coup, à une secousse d'émotion, d'admiration plus -forte, le visage changeait, se troublait, bouleversé, -animé d'une autre vie, d'une vie meilleure. Elle -s'arrêtait de lire ; son regard allait de la musique -vers la montagne. La phrase commencée se prolongeait -en un plus ample accord dans l'universelle -harmonie.</p> - -<p>Un soir, comme je revenais de la gare, — la -journée était orageuse, et pour faire plus court, -j'avais pris le chemin du rempart qui passe en -contre-bas de la maison, — une musique de piano -vint à ma rencontre. Je me hâtai de monter l'escalier -pratiqué dans l'épaisseur du vieux mur qui -donne accès à la terrasse, et arrivé à la dernière -marche, je m'arrêtai pour écouter. La porte à -vitres du salon était grande ouverte et je ne perdais -pas une note de l'air que jouait Thérèse. -C'était un trait rapide, saccadé comme un battement -de fièvre, qui se précipitait, roulait d'octave -en octave, apaisé un moment en accords graves et -qui, après cette brève reprise d'haleine, repartait -en une fuite désespérée jusqu'à la conclusion -solennelle de l'accord final.</p> - -<p>Une difficulté de doigté accrochait chaque fois -la pianiste à la même note ; une difficulté choisie -à dessein sans doute, pour éprouver ses forces de -convalescente ; et l'épreuve avait l'air de tourner -mal. Tantôt elle ralentissait la mesure pour mieux -étudier l'obstacle, tantôt, lancée à toute vitesse, -elle essayait de l'emporter ; mais comment qu'elle -l'abordât, c'était chaque fois la même défaillance -de sa main droite, la même déchirure dans la broderie -vertigineuse. A l'angoisse du motif se joignait -bientôt l'angoisse de l'exécutante. Les doigts -étaient rouillés ; fébriles et raides, ils ne savaient -plus obéir. Les tentatives se succédaient désordonnées, -sans méthode, de plus en plus malheureuses. -Puis ce fut comme une rature biffant la phrase mal -venue, une dissonance assénée au clavier. Rien -ensuite. Je m'avançai. Thérèse eut un sursaut en -m'apercevant.</p> - -<p>— Je vous ai assommé sans le savoir, me dit-elle ; -excusez-moi. C'est ce maudit prélude… J'ai -voulu voir ; impossible. Il y a là un trait, une malheureuse -quinte plaquée sur les touches noires ; -et cette main, cette vilaine main ne veut pas marcher…</p> - -<p>— Elle marchera, lui dis-je. Et nous n'en dirons -rien au docteur Estenave. Mais en attendant de -dompter Chopin, si vous essayiez d'autre chose? -l'andante de la symphonie à la Reine, par exemple ; -voilà ce qu'il vous faudrait aujourd'hui : de la musique -pour convalescente.</p> - -<p>Thérèse se récusa d'un geste. Et j'insistai.</p> - -<p>— Une page de Schumann alors.</p> - -<p>J'ouvris le cahier : elle attaqua les premières -mesures du <i>Souvenir</i>. Et ce fut un ravissement. -J'avais entendu au casino de Bagnères plusieurs -des maîtres contemporains, un Planté, un Schuloff, -un Ritter. Ce jour-là, cependant, il me sembla que -j'entendais pour la première fois de la musique ; -je veux dire de la musique pour moi, dans la -nuance juste de mes sentiments et de mes rêves.</p> - -<p>Oh! ce motif du <i>Souvenir</i>! Après quatre années -écoulées, il chante encore en moi, aussi troublant, -aussi tendre qu'à la première heure. J'entends, je -revois. Dans la chaude pénombre du salon, je -revois Thérèse penchée sur le clavier, je suis le -jeu délicat de ses mains, l'expression changeante -de son visage. Le <i>Souvenir</i>! C'est au début comme -une évocation. Le fantôme gracieux et triste apparaît, -si léger d'abord! Il fuit, il s'évapore, il -revient ; il se fixe enfin. La phrase, plus longuement -modulée, plane un moment, immobile ; le -sentiment se solennise en l'ampleur d'un rite, d'un -serment de fidélité éternelle.</p> - -<p>— N'est-ce pas que c'est beau? me dit Thérèse, -le dernier accord expiré ; et elle relevait la tête.</p> - -<p>Ses yeux étaient humides ; les miens avaient -peine à retenir des larmes. Je ne sais pas ce que -je lui répondis. Cette émotion éprouvée en commun -me troublait un peu, je sentis que mon trouble -la gagnait à son tour.</p> - -<p>Elle tourna la page, joua une pièce à la suite, -puis d'autres. Ses doigts couraient, déliés, heureux, -sûrs de leurs effets. Les avait-elle choisis à dessein? -C'étaient maintenant des rythmes de danse, des -broderies légères, des choses ailées et éphémères, -vols de libellules sur des fleurs, rondes enfantines, -glissements vaporeux d'elfes ou d'ondines. Mais -sous cette avalanche de phrases gracieuses où la -virtuosité seule s'employait, le motif du <i>Souvenir</i> -persistait en moi et l'impression de cette rencontre -pour la première fois de nos deux sensibilités.</p> - -<p>Thérèse s'arrêtait, fatiguée. Et des applaudissements -éclataient sur la dernière mesure.</p> - -<p>Cyprienne, entrée derrière nous, sur la pointe -du pied, complimentait la pianiste.</p> - -<p>— Cette fois, vous voilà guérie tout à fait, mademoiselle -Thérèse. Pour tricoter de cette vitesse-là, -il faut avoir des doigts et du souffle.</p> - -<p>— Jésus-Maria! survenait ma belle-mère, notre -piano ne s'était pas encore trouvé à pareille fête. -Quel poignet vous avez, mademoiselle Romée! A -vous voir, on ne dirait jamais… Les bobèches en -tremblaient tout à l'heure…</p> - -<p>— Moi, reprenait Cyprienne, quand je prenais -des leçons au couvent, ma main gauche était tout -le temps en retard. Ce que j'ai attrapé de coups de -règle sur les doigts! Je me souviens, quand je -perfectionnais le <i>Dernier Regret</i> de Patrice Valentin, -le thème allait encore ; mais après, impossible ; -il fallut y renoncer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX</h2> - - -<p>Thérèse sortait, maintenant. Des promenades -d'une heure, des flâneries dans les rues, autour de -la ville, au bras de Cyprienne ou de ma belle-mère.</p> - -<p>Le vieil Argelès l'enchantait. Elle aimait les -pignons aigus, les galeries à balustres découpés, -les ruelles en escaliers, les jardins naïfs fleuris de -passe-roses et de coquelourdes. Elle s'étonnait -comme au premier jour du décor des montagnes -qui flottait au-dessus des maisons, attirant et irréel -comme un mirage.</p> - -<p>Plus banal, avec la polychromie de ses villas et -ses larges avenues rayonnantes, pareilles aux rues -improvisées de quelque capitale exotique, l'Argelès -neuf lui donnait l'amusement de la vie des eaux ; -il y avait le mouvement encore bien restreint des -baigneurs et des baigneuses aux abords des -Thermes, la partie de lawn-tennis : des gestes -blancs sur la pelouse verte d'un parc, et le déballage -multicolore de quelque porte-balle toulousain -costumé en Espagnol.</p> - -<p>Mais à mesure que les forces lui revenaient, -Thérèse souhaitait d'allonger ses parcours. Elle en -avait assez des traîneries sur les trottoirs, des -bavardages au seuil des portes, occupation et -agrément des promenades bourgeoises. Ces dames, -par malheur, n'étaient pas grandes marcheuses, -excursionnistes encore moins. Sauf un voyage -annuel à Marsous et quelques déplacements d'une -heure pour aller à Lourdes, elles ne franchissaient -jamais les limites de l'octroi. Au delà, c'était le -danger ou la fatigue. Cyprienne avait peur des -troupeaux de vaches en liberté sur les routes ; sa -mère avait les pieds tendres. Et la montagne les -intéressait médiocrement. Elles en voyaient un -assez joli morceau sans se déranger, accoudées au -parapet de leur terrasse. D'ailleurs le train de la -vie quotidienne les retenait : les exercices de piété, -les lessives, le jardinage. Elles se déchargèrent sur -moi du soin d'accompagner Thérèse.</p> - -<p>— André vous suivra, lui proposa Cyprienne ; il -n'a rien à faire, lui, et il connaît par cœur toutes -les pierres de la montagne…</p> - -<p>— Vous avez les mêmes goûts d'ailleurs, ajouta -ma belle-mère ; vous aimez les cailloux et les -arbres. Vous pourrez vous enthousiasmer ensemble.</p> - -<p>Nous ne sortions pourtant pas seuls. La classe -de Jacques finissait à quatre heures : nous allions -le prendre chaque soir à la sortie du collège, nous -l'emmenions avec nous.</p> - -<p>Le soleil était encore un peu haut ; nous cherchions -l'ombre du ravin de l'Aïroulat, nous -montions la pauvre rue du faubourg, le long des -logis humides, où, dans un jour de cave, travaillent, -avec le claquement en mesure de la -navette ou le ronflement de la roue, des tisserands -et des tourneurs.</p> - -<p>Un sentier continuait la rue, un passage étroit -pavé de rochers, bordé de noisetiers et de houx. -Et tout de suite les cultures commençaient. C'étaient -dans des clos étroits ceinturés d'arbres, tantôt -quelques sillons de maïs ou de pommes de terre, -tantôt des prairies ombragées de châtaigniers ou de -hêtres groupés au hasard de la pente. L'herbe -était alors en pleine maturité. Les clos s'animaient -du bruit des fauchaisons, des éclats de voix des -faucheurs et des faneuses. Les claies étaient ouvertes, -et dans l'ombre noire des bordures se -voyaient les vestes des travailleurs posées à terre -à côté de la gourde.</p> - -<p>Nous montions plus haut, nous arrivions jusqu'à -la solitude de la châtaigneraie. Là, sous le couvert -des hautes arcades de verdure bruissant au-dessus -de nos têtes, nous cherchions la bonne place, -l'appui d'un rocher, l'ouverture d'une perspective, -d'un morceau de vallée lointaine apparu entre -deux branches. Jacques, un peu à l'écart, tirait -un livre du cartable, étudiait sa leçon. Et l'heure -passait, s'écoulait, légère, en bavardages coupés -de contemplations muettes, de brusques silences. -Nous nous taisions et le printemps parlait à son -tour ; une vague ivresse nous venait avec l'odeur -de l'herbe mûre, avec les souffles alentis qui soulevaient -à peine les feuilles des châtaigniers, avec -la musique des sources qui, au-dessus, au-dessous -de nous, couraient, s'épanchaient dans les rigoles -d'arrosage.</p> - -<p>Jacques, fatigué d'étudier, s'amusait à cueillir -des bouquets pour Thérèse ; il rapportait des fleurs -à brassées, et quelquefois, en manière de jeu, il les -lui jetait, les secouait en pluie sur sa figure, sur -ses épaules. Les fleurs s'accrochaient en grappes -à ses cheveux, aux plis de son corsage, et ces -guirlandes lui faisaient comme un vêtement de -symbole, la robe couleur du temps de quelque fée -printanière.</p> - -<p>Les congés du jeudi et du dimanche nous donnaient -un peu plus de large. Nous explorions, ces -jours-là, les pentes boisées qui dominent Argelès. -Quittant les routes frayées, nous nous lancions à la -découverte dans les sentiers de bûcherons ou de -pâtres qui grimpent à travers les châtaigniers et -les hêtres, jusqu'aux premiers mamelons du Gez. -Le sentier, quelquefois, se trouvait être un ancien -chemin d'exploitation qui s'arrêtait court devant -une charbonnière abandonnée. De l'herbe grêle -avait poussé sur l'emplacement du fourneau ; un -léger duvet de graminées flottait sur la hutte en -décombres, et Thérèse s'attendrissait à des restes -de vie humaine laissés par les charbonniers : un -chiffon dans l'herbe, une poupée naïve oubliée -dans la litière pourrie qui souillait le sol de la -cabane.</p> - -<p>Nous poussions au delà ; nous escaladions un -ravin, nous remontions la pente d'un ruisseau. -Les fleurs déjà flétries, montées en graine dans la -vallée, s'épanouissaient encore là, retardées par -l'obscurité des feuilles, entretenues par la fraîcheur -de l'eau vive. Les larges ombelles de l'angélique -s'étalaient au bord des cascatelles en miniature ; -les hampes fleuries des renouées, des épilobes -s'érigeaient autour des vasques où le ruisseau apaisait -un moment sa course ; et tout le long, entre -les pierres, c'étaient des traînées bleues de véroniques, -des traînées roses de silènes. Thérèse les -moissonnait à poignées, en emplissait le creux de -son ombrelle, pendant que Jacques assauvagi, -grisé de plein air, bondissait, voltigeait au-dessus -des blocs de granit, bravait la colère futile du petit -gave.</p> - -<p>C'étaient des heures d'enchantement, d'accord -intime avec la montagne. La vie des plantes amusait -Thérèse. Elle voulait savoir le secret des -germinations lentes sous la neige, des éveils subits -à la tiédeur des avrils. Et les bêtes, les petites -existences au ras de terre, que devenaient-elles -pendant la longue nuit de décembre? La chère -âme s'apitoyait sur elles, s'intéressait aux industries -par où elles se défendent contre l'inclémence des -saisons ; elle s'émerveillait du cercueil d'herbe -sèche et de feuilles où se pelotonne le hérisson, du -nid feutré de mousse où hivernent les écureuils. -Elle me questionnait comme une enfant, avec une -belle clarté dans ses prunelles limpides, toujours -prêtes à s'humecter de tendresse. La nature n'était -pas seulement pour elle un spectacle ; son cœur y -prenait part autant que ses yeux. Et son cœur -choisissait. Végétaux ou animaux, sa préférence -allait toujours aux plus humbles, aux êtres désarmés, -aux enfants. Les agneaux la touchaient plus -que les brebis, l'hysope plus que le cèdre. Et je me -souviens encore de son enthousiasme quand je lui -racontai le sauvetage d'une coccinelle que j'avais -recueillie un jour en pleine bourrasque de neige, -sur le glacier du Vignemale.</p> - -<p>Thérèse me questionnait ; Jacques folâtrait devant -nous, et, en accompagnement à notre bavardage, -s'activait le babil du ruisseau. Le ruisseau -se taisait le premier. C'était la source, le lieu du -goûter, de la sieste sous les verdures plafonnantes -des hêtres d'où s'échappaient, secouées par moments -sur nos têtes, des cascades de lumière. Nous ne -parlions plus alors ; Jacques, surpris par la fatigue -en pleine effervescence de cris et de gestes, s'assoupissait -sur le gazon ; Thérèse et moi nous poursuivions -nos propos interrompus, dans des rêves -parallèles.</p> - -<p>L'air plus vif, l'allongement des ombres sur la -pelouse nous avertissaient de descendre. Et c'étaient -les mélancolies du retour, le paysage autrement -vu, décoloré en même temps que nos âmes qui se -repliaient sur elles-mêmes, comme lasses de bonheur.</p> - -<p>Au sommet d'un mamelon, à un tournant du -sentier, très bas, sous nos pieds, apparaissait Argelès. -Les ardoises luisaient au soleil, des volées -blanches de pigeons planaient autour des colombiers, -et, dans le dédale des rues, à travers les -maisons en grappes, comme des têtes dans une -foule, Thérèse s'amusait à chercher le toit de notre -logis.</p> - -<p>— Voilà chez nous! indiquait-elle du doigt, et -en même temps une tristesse passait dans son -regard… chez vous, se reprenait-elle ; dans quelques -jours je serai loin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">X</h2> - - -<p>Peu à peu, par morceaux, Thérèse me racontait -sa vie, ses années d'apprentissage au Conservatoire -de Toulouse, ses débuts de professeur, les -traverses d'une existence pas bien longue et déjà -tourmentée.</p> - -<p>Elle en parlait d'ailleurs sans se plaindre. La -pensée d'être utile aux siens lui rendait ces corvées -légères. Active, résignée, elle faisait bon visage aux -caprices de la clientèle, aux prétentions bourgeoises -de sa mère, plus exigeante, plus difficile à vivre -que sa fille. Thérèse prenait son mal en patience. -Le malheur ne l'avait pas aigrie, il l'avait mûrie à -peine. Elle était restée l'enfant soumise, la bonne -écolière, celle qui obéit et qui accepte.</p> - -<p>L'initiation artistique elle-même, si dangereuse -aux jeunes filles dont elle exalte la sensibilité nerveuse, -ne l'avait ni desséchée, ni déséquilibrée. -Son cœur était resté pur, sa tête sage. Un fond de -rêverie, un besoin de solitude intérieure l'avaient -protégée, avaient tout au moins adouci pour elle -les duretés de la profession. Contre les injustices -des maîtresses, contre les jalousies et les trahisons -des camarades, elle avait eu le refuge de la musique. -Avec le commentaire du piano, ses souffrances -prenaient la douceur d'une mélancolie ; -elles participaient à l'irréalité des mélodies et des -rythmes.</p> - -<p>Et c'était un peu mon histoire ; je me retrouvais, -je me reconnaissais en Thérèse. Ce que la nature -avait été pour moi, la musique l'avait été pour -mon amie. Au premier éveil, si vague, de la sensibilité -adolescente, Mozart avait été l'initiateur ; -les désirs sans objet, les fièvres d'une heure de -l'apprentie pianiste s'évaporaient dans la grâce -fluide de ses mélodies. Plus tard Beethoven l'avait -remplacé ; mais il était trop grand celui-là, pas -assez à la portée des menus chagrins, des légères -émotions d'une jeunesse paisible ; son règne avait -été court. Et Schumann était venu. Et il avait été -le maître définitif, le confident, le consolateur. Ses -inspirations si touchantes ennoblissaient les besognes -quotidiennes ; elles étaient comme la giroflée -sur la fenêtre de l'ouvrière ; aux heures troubles, -elles donnaient le bon conseil, suggéraient la résignation, -la fuite dans le rêve. Schumann était -l'ami et Chopin le tentateur. Il attirait et il inquiétait -Thérèse. Ses mazurkas, ses préludes, ses -nocturnes, c'était l'orage et le vertige, c'était l'inconnu -de la passion, et la jeune fille hésitait sur -le seuil.</p> - -<p>J'écoutais Thérèse, et, à mesure que ces confidences -me faisaient entrer dans sa vie, il me semblait -y trouver plus de conformité avec la mienne. -C'était comme une prédestination. D'une sensibilité -précoce l'un et l'autre, nos enfances avaient subi -les mêmes crises, nos jeunesses avaient eu les -mêmes rêves. Pour elle comme pour moi, les sensations -et les sentiments étaient étroitement associés. -Les odeurs, les musiques agissaient fortement -sur nous ; les odeurs surtout. Des fragments de vie -ancienne, des états d'âme oubliés, nous revenaient, -subitement évoqués par un parfum. La religion se -résumait dans l'encens, les vacances dans l'arome -des fruits mûrs, les logis eux-mêmes dans une combinaison -de senteurs indéfinissable et précise, qui, -respirée après de longs intervalles, nous rendait -nos émotions de jadis.</p> - -<p>Ces similitudes nous ravissaient. Ces communions -d'une minute, ces étreintes d'âme nous -donnaient presque le frisson d'une caresse.</p> - -<p>Ainsi dévoilée, communiquée dans le plus intime -de son être, Thérèse m'attirait encore davantage. -Sa beauté se complétait, s'ennoblissait du reflet -de sa vie intérieure. La courbe de ses lèvres, la -flamme ou la brume de ses yeux s'immatérialisaient, -prenaient une valeur morale de générosité ou de -tendresse. Elle me semblait à la fois plus inaccessible -et plus digne d'être aimée. Et mon admiration -croissait, se haussait à sa mesure. Le culte -grandissait avec l'idole.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XI</h2> - - -<p>J'aurais voulu pouvoir fixer pour vous quelques -moments de ce court passage, où sans arrêt, par -une progression de nuances insensibles, notre -camaraderie tournait si rapidement à l'amour. -Comment m'échappèrent à mesure qu'elles se succédaient -ces nuances indicatrices, je m'en étonne -aujourd'hui. Évidemment, pour ce qui me regardait, -l'amitié était dépassée depuis longtemps. -Depuis ma première rencontre avec Thérèse, -chaque journée qui s'était écoulée, chaque contact, -avait développé l'impulsion.</p> - -<p>Ces contacts, j'ai tenté de les noter plus tard ; -mais ce recensement n'avait, ne pouvait avoir de -signification que pour moi. Entre la cause et l'effet, -entre l'incident et l'émotion, l'écart est si fort, en -pareil cas, que l'explication n'explique rien. Pour -saisir le rapport, il faudrait y ajouter certaines -harmonies d'heure, de couleur, de sentiment, pas -faciles à apprécier, et qui, les eût-on définies pour -soi, resteraient peut-être obscures pour les autres. -On dirait vraiment que la vie recommence pour -chaque amoureux et à chaque fois qu'il aime. L'expérience -acquise y est inutile. L'amoureux voit et -entend autrement que les autres et que lui-même.</p> - -<p>Essayez de vous rappeler ce que vous avez -éprouvé vous-même quand vous aimiez ; ce sera -encore le meilleur moyen de me comprendre. Souvenez-vous -comment elle vous regarda tel jour, de -telle façon, et il vous sembla que vous voyiez ses -yeux pour la première fois ; comment tel autre -jour elle vous parla, — de quoi? il n'importe guère, — et -le timbre de sa voix vous remua jusqu'à la -dernière fibre.</p> - -<p>Les raisons du cœur sont mystérieuses. Et c'est -pourquoi nous fûmes si tardivement avertis l'un -et l'autre de ce qui se passait en nous. Pour Thérèse -surtout, rien de plus plausible que la tranquillité -de sa conscience. De quoi se serait-elle alarmée? -C'était sa pureté même, son ignorance totale -du mal qui la mettaient en péril. Sa volonté d'ailleurs -n'avait eu aucune part à nos fréquentations ; -les circonstances avaient tout fait. Sa maladie, nos -relations communes avec le docteur Estenave -avaient rapproché nos existences. Nos promenades -même avaient été ordonnées par le docteur, et ce -n'était pas Thérèse, c'était Cyprienne qui avait -exigé que nous les fissions ensemble. Tout cela -était fort innocent à coup sûr. Et Jacques n'était-il -pas là avec nous? Sans doute la chère enfant avait -du plaisir à se communiquer à moi, à m'écouter. -Plaisir permis. L'amour, le peu du moins qu'elle -en avait vu et entendu, ne ressemblait guère à -cette intimité. Elle avait surpris ses camarades du -Conservatoire glissant des billets doux dans leur -manchon, elle avait entendu sans le vouloir les propos -que des messieurs bien mis leur soufflaient -dans le cou, le soir au coin des rues. Évidemment, -il n'y avait rien de commun entre moi et les amoureux -de ces demoiselles. La sécurité de Thérèse -était, devait être complète.</p> - -<p>La mienne, à vrai dire, était moins excusable. Je -me sentais vaguement en péril. Mais je pensais -m'arrêter à temps, je me fiais à ma prudence pour -ne pas dépasser certaines limites. Mes précédentes -expériences me rassuraient plutôt à cet égard ; elles -ne me laissaient pas prévoir la gravité du danger. -Elles avaient toutes abouti jusque-là aux dénouements -les plus faciles. A l'inclination rapide avaient -succédé, par des transitions régulières et normales, -la séparation et l'oubli. Et sans doute il n'en serait -pas tout à fait de même cette fois. L'attrait plus -fort, le choix plus motivé entraîneraient d'autres -suites ; l'amitié resterait après la séparation, mais -sans honte et sans remords. C'est ainsi que -d'avance j'avais arrangé les choses.</p> - -<p>Et attendant, je n'avais qu'un regret, c'était de -voir approcher la fin de mon rêve. L'air d'Argelès -avait fait merveille ; Thérèse se rétablissait à vue -d'œil ; sa guérison complète n'était plus que l'affaire -de quelques jours. Chaque matin, en la -revoyant, je constatais les progrès de sa résurrection, -et chacun de ces progrès me disait la fragilité -de mon bonheur. Encore une semaine, et le docteur -signerait sa feuille de route à Thérèse.</p> - -<p>Les premiers temps après son arrivée à Argelès, -elle était pressée de repartir, elle comptait les jours, -se plaignait de la longueur de la cure ; puis à -mesure que l'échéance se rapprochait, son impatience -avait fait place à un autre sentiment qu'elle -n'exprimait pas, mais qu'elle me laissait deviner. -D'un commun accord nous écartions autant qu'il -dépendait de nous l'inévitable perspective, nous -ramenions notre pensée vers la minute présente, -nous bornions nos projets au plus proche lendemain. -Nous étions comme ceux qui ont, à l'aventure, -escaladé un sommet et qui se tiennent là -étonnés et ravis, n'osant pas risquer un mouvement, -ni même regarder au delà, de peur d'être précipités -dans le vide.</p> - -<p>Pour moi, je ne me souviens pas d'avoir jamais -éprouvé rien de pareil. C'était déjà l'amour évidemment, -mais à demi inconscient, encore dans le -rêve.</p> - -<p>Quel moment, cher ami, quel mystère! Et savez-vous, -quand j'essaie de l'étreindre, ce qui me -revient de cette inoubliable époque de ma vie? -Ceci seulement : un parfum d'ambre et d'iris qui -était son parfum à elle, l'odeur qu'elle mettait à -ses mouchoirs. Et il me semble que c'était l'odeur -même du bonheur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XII</h2> - - -<p>C'était trop beau, n'est-ce pas, cette idylle promenée -à travers le jardin en fleurs de la montagne. -Hélas! la conscience allait venir et la douleur avec -elle. Ce fut la jalousie qui m'ouvrit les yeux, qui -m'obligea de mesurer la violence du sentiment qui -m'unissait à Thérèse. En me racontant sa vie de -famille, elle m'avait nommé, parmi les très rares -intimes qui fréquentaient dans la maison, un jeune -homme, Marc Échette, un ami d'enfance retrouvé -à Toulouse où il suivait les cours de la Faculté -des lettres comme boursier d'agrégation. C'était, -paraît-il, un aimable garçon, d'un caractère énergique -et d'une belle intelligence. Sans fortune, -fils d'un très modeste contrôleur des contributions -maintenant à la retraite, il avait senti de bonne -heure l'aiguillon de la nécessité ; et il avait poussé -droit son sillon, les yeux fixés sur le but, sans -une distraction, sans une défaillance. Le but approchait. -Encore un effort, et il allait entrer, la tête -haute et le cœur ferme, dans la carrière où il s'était -assigné la place la plus brillante, certain qu'il -était de la conquérir.</p> - -<p>Thérèse l'avait en très grande estime ; elle admirait -la noblesse de sa vie, la fermeté de son caractère ; -accoutumée dès son enfance à plier, à se -subordonner aux autres, elle avait subi l'ascendant -de cette intelligence et de cette volonté. Et elle -n'était pas la seule à s'y soumettre. Entre ces deux -femmes et cet orphelin, Marc avait eu bientôt fait, -malgré son jeune âge, de prendre le rôle d'un chef -de famille. Homme d'affaires, cavalier servant ou -directeur de conscience selon les heures, il s'était -rendu indispensable. C'était lui qui surveillait les -études du petit collégien, lui qui allait toucher les -rentes de M<sup>me</sup> Romée, lui encore qui fournissait -Thérèse de poésies et de romans.</p> - -<p>J'étais instruit de tout cela et pourtant je n'en -avais eu d'abord aucun ombrage. Ne savais-je pas -que Thérèse s'était vouée au célibat jusqu'à ce -qu'elle eût établi Julien? Cela ajournait à une -dizaine d'années au moins toute espèce de combinaison -matrimoniale. Thérèse était libre. Rien ne -pouvait la contraindre à diminuer la part qu'elle -voulait bien me donner dans son affection.</p> - -<p>Que pouvais-je souhaiter de mieux? Un jour vint -cependant où je ne me contentai plus de cette -place qu'il fallait partager avec un autre. Thérèse, -à dire vrai, parlait bien souvent de Marc Échette, -et avec tant d'éloges! Marc avait fait ceci, Marc -avait dit cela. Il m'agaçait à la fin ce phénix. Et le -plus cuisant était son intimité de chaque jour avec -ces dames. Thérèse à tout moment m'en trahissait -quelque nouveau détail ; à propos d'une représentation -de <i>Carmen</i> au Capitole, et Marc y était avec -elle, ou d'une sonate de Beethoven, et c'était justement -la sonate préférée de Marc Échette. J'en -étais arrivé à connaître à une minute près l'horaire -de ses visites. Je souffrais de ces constatations et -je me trouvais absurde de souffrir. C'était une -étrange prétention à moi de vouloir taxer les amitiés -de Thérèse. De quel droit? Qu'étais-je après -tout pour elle? Un passant qu'on quitte au premier -carrefour et qu'on ne reverra jamais plus.</p> - -<p>Je souffrais cependant, et cette souffrance me -donnait à réfléchir. Une lueur se faisait dans mon -esprit, j'entrevoyais la pente et l'abîme. Qu'était-elle -au fond et de quel nom fallait-il la nommer cette -amitié qui en arrivait à me créer de pareils tourments? -Hélas! l'éclair de bon sens fut vite éteint. -Les raisons ne me manquèrent pas pour excuser, -pour colorer ma folie. Est-ce que j'étais le maître de -doser exactement l'affection qui m'unissait à Thérèse? -qu'elle fût tendre ou passionnée, la nuance -n'importait guère, pourvu qu'elle fût honnête.</p> - -<p>Que vous dirai-je, mon cher ami? Vous connaissez -les déguisements et les sophismes par où s'insinuent -les passions. Je me laissai persuader. Ma -conscience sans doute ne fut plus aussi tranquille ; -mais en perdant la sécurité, mon sentiment ne fit -que gagner en violence. La jalousie, qui aurait dû -l'arrêter en m'avertissant, ne servit qu'à hâter la -crise.</p> - -<p>L'arrivée inattendue de Marc à Argelès acheva -de me troubler.</p> - -<p>Thérèse me lisait quelquefois des passages des -lettres qu'elle recevait de chez elle ; c'était quelque -recommandation puérile et touchante de sa mère -ou bien un bulletin de victoire de Julien ; un papier -vert attestant qu'il avait été le premier en version -latine ou en histoire, et Thérèse ne manquait pas -de me le montrer : « Marc va venir, » me dit-elle -un jour en me portant une lettre de sa mère, et -elle m'obligeait à la lire. M<sup>me</sup> Romée racontait une -promenade qu'ils avaient faite, Marc, Julien et elle -au bord de la Garonne. Marc et Julien avaient herborisé -dans la prairie. Marc avait cueilli quelques -véroniques : « Il te les enverra demain, ajoutait -M<sup>me</sup> Romée, et peut-être une bonne nouvelle avec. -Ce n'est pas encore sûr, mais si les cours finissent -cette semaine, il partira vendredi pour Argelès. »</p> - -<p>La lettre arriva en effet, et les véroniques, et la -bonne nouvelle. Le surlendemain, sauf nouvel avis, -Marc devait se mettre en route.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIII</h2> - - -<p>Le lendemain était un jeudi, jour de congé de -Jacques. Nous avions encore toute une après-midi -de tête-à-tête possible si Thérèse consentait à -sortir. Pour la tenter, j'offris de la conduire aux -<i>estibes</i> de la haute vallée du Bergonz d'Argelès, -un endroit de solitude, profondément encaissé -entre les forêts du Gez et les escarpements de -Pibeste.</p> - -<p>Thérèse n'eut pas de peine à se laisser entraîner. -Une migraine subite de Jacques manqua nous -retenir au dernier moment ; Jacques était condamné -à garder la chambre, et Cyprienne à garder -le malade. Thérèse hésitait à partir sans eux. Ce -fut Cyprienne elle-même qui la décida.</p> - -<p>— Ne vous tourmentez pas pour Jacques, ce ne -sera rien, affirma-t-elle ; et au cas où ça deviendrait -quelque chose, vous remplirez une fiole à la -source du Tarantet. Comme ça, nous serons tranquilles.</p> - -<p>Il faut vous dire que cette source du Tarantet -est renommée dans le pays pour couper les fièvres. -Elle est en beaucoup de cas le remède unique -employé par le pauvre monde, et, si puissante est -la persuasion du merveilleux, que les riches eux-mêmes, -à l'insu des médecins, lui demandent plus -d'une fois leur salut. Cyprienne croyait s'en être -bien trouvée dans la période critique d'une fluxion -de poitrine, et elle avait éveillé la curiosité de -Thérèse en lui parlant de la beauté des rochers et -des arbres, gardiens de la source.</p> - -<p>Ce but d'utilité donné à notre promenade leva -ses derniers scrupules. Nous partîmes. La journée -était belle à miracle, d'une splendeur de lumière -et d'une vivacité d'air qu'on ne savoure pleinement -ensemble qu'à la montagne. Un orage récent -avait lavé les verdures, ranimé l'herbe des prairies ; -un souffle du nord-ouest, paisible et régulier, -tempérait la chaleur estivale. La petite ville semblait -en fête avec ses tendelets de coutil palpitants -aux balcons, et ses rues bigarrées de toilettes -claires. Ces détails sont encore devant moi ; je -vois le sourire heureux de Thérèse coloré du reflet -rose de son ombrelle ; je vois sur ses doigts fuselés -le réseau blanc des mitaines et la vive allure de -ses brodequins jaunes lancés à la conquête des -paysages.</p> - -<p>C'est un charme d'Argelès que le subit accès, -au sortir des maisons, dans les solitudes bocagères. -Le faubourg finit et la forêt commence, la -grande forêt qui monte, coupée de terrasses en -culture et de ravins herbeux, vers les mamelons -du Gez.</p> - -<p>Le chemin muletier pratiqué au flanc de la -montagne suivait d'un côté la lisière des bois, -bordait de l'autre les prairies à pente raide qui se -précipitent vers le gave du Bergonz. Invisible, au -pli profond des gorges, le torrent faisait sa musique -de colère, qui nous arrivait, atténuée par la distance, -en plainte harmonieuse. Les granges bientôt -s'espaçaient au long des prairies, la châtaigneraie -s'ajourait de clairières, et ces clairières -élargies se perdaient quelques pas plus loin en -l'uniformité d'une lande… Plus d'arbres, plus de -maisons, plus de pâtres dans le pacage, plus de -passants sur le chemin. L'heure de la montée -des bûcherons était passée depuis longtemps, et -ils n'étaient pas près de redescendre encore. De -la solennité se faisait autour de nous avec la simplification -des lignes de l'horizon, avec la tranquillité -de l'atmosphère où n'arrivaient plus les bruits -de la vallée. Thérèse se donnait toute à ce bonheur -inaccoutumé de ne rien entendre. La vivacité -de l'air, l'arome fortifiant des herbes de la montagne -l'empêchaient de sentir la fatigue de la -marche.</p> - -<p>— Je ne sais pas ce que j'ai, disait-elle : il me -semble qu'aujourd'hui j'irais jusqu'au bout du -monde!</p> - -<p>Et c'était bien le bout du monde, en effet, cette -vallée extrême où, franchissant une dernière barre -de rochers, nous abordions enfin. Cette barre qui, -sans doute, avait été à l'origine la digue naturelle -d'un lac, fermait comme d'une palissade régulière -la gorge tourmentée que nous remontions depuis -le hameau de Gez. Au delà s'ouvrait un pays tout -autre, un berceau de verdure, une halte de douceur, -posée entre les précipices de la vallée basse -et la raideur des sommets étagés au-dessus en -muraille. Harmonieuse, combinée, semblait-il, par -une volonté d'art, se déployait, au sortir de ces -rudesses, la forme de la haute vallée. Le travail -de la période glaciaire avait nivelé le sol ; quelque -chose de la souplesse de l'eau se voyait encore à -la figure régulière du bassin, au modelé des roches -en bordure. L'herbe plate, sommeillante, ajoutait -à l'illusion que complétait la caresse délicate du -silence. Le gave se taisait, ou plutôt il ne parlait -pas encore. Sans couleur, sans élan, débile et -puéril, il reflétait l'innocence environnante. Deux -ou trois granges étageaient leurs pignons à la -lisière des prairies. Quelques parcs à moutons -dressaient à côté leur clayonnage de bois blanc ; -et les granges, les parcs, l'herbage, tout était -désert. Dès la fin de mai, les troupeaux avaient -quitté la vallée pour les estibes de la haute montagne. -Il ne restait dans la vaste enceinte d'autre -trace visible de la vie humaine que, très haut, dans -la forêt suspendue au flanc du Gez, la fumée de -quelques charbonnières, — fumée bleue à travers -la fumée verte des branches.</p> - -<p>Thérèse admirait. Adossée au fût élancé d'un -frêne, la tête inclinée vers la vallée, elle se tenait -là, muette, immobile, pareille à ces figures symboliques -dont le maître Corot divinise ses aubes -et ses crépuscules. Elle descendit enfin du rêve -où sa pensée était allée se perdre. A demi-voix, -comme pour ne pas troubler la paix de ce sanctuaire, -elle me dit sa joie esthétique, le frisson -de bonheur qui l'avait soulevée, qui la soulevait -encore.</p> - -<p>— Je vous dois une minute exquise, me dit-elle. -Vous m'avez arrachée aux autres et à moi-même. -Quel spectacle! Je ne suis qu'une ouvrière en -musique, eh bien, devant cette harmonie, j'ai eu -un moment l'illusion d'être une artiste! Ah! mon -ami, vivre ici, loin de tout, avec des êtres de son -choix!</p> - -<p>Elle avait les larmes aux yeux en exprimant -ce souhait, et moi, j'étais mal disposé à l'entendre. -La journée que j'avais si ardemment -appelée ne tenait pas ce que j'en avais attendu. -L'élan de Thérèse, sa gaieté au départ, son lyrisme -si communicatif, me laissaient soupçonneux, presque -hostile.</p> - -<p>La pensée de Marc Échette m'obsédait. Ce vœu -d'intimité que Thérèse venait de me confier, l'avait-elle -formé en pensant à moi? N'était-il pas plutôt -dédié à celui qui allait venir, à l'ami essentiel, à -Marc?</p> - -<p>Cette incertitude me gâtait la félicité du tête-à-tête. -Je me refusais à un bonheur que peut-être -Thérèse ne partageait pas.</p> - -<p>— Vivre ici, répliquai-je! Vous oubliez l'hiver, -trois mois à passer sous la neige. Il faudrait pour -s'y plaire une dose peu commune d'idéalisme. -Seul, peut-être, votre ami Marc Échette s'accommoderait -de cette existence. Mais sans doute cette -claustration à deux vous suffirait.</p> - -<p>Thérèse me dévisagea, étonnée.</p> - -<p>— Pourquoi Marc? me dit-elle.</p> - -<p>— N'est-il pas votre meilleur ami, et quelque -chose de plus, peut-être? insinuai-je méchamment.</p> - -<p>— Quelque chose de plus? que voulez-vous -dire, monsieur Lavernose? Et comme j'hésitais à -lui répondre : Parlez, expliquez-vous, m'ordonna-t-elle, -ne me laissez pas douter une seconde de plus -de votre amitié ou de votre bon sens.</p> - -<p>— Excusez-moi, dis-je enfin. Que M. Échette -soit votre ami seulement ou votre fiancé, l'alternative -en tout cas n'a rien de blessant pour vous.</p> - -<p>Ma réponse déconcerta Thérèse ; je vis sa figure -s'altérer, se décomposer tout d'un coup. Les yeux, -un moment allumés par le dépit, se voilèrent -presque aussitôt ; les lèvres reprirent le pli navré -que je leur avais vu au début de sa convalescence.</p> - -<p>— Que ce soit un propos en l'air que vous vous -soyez permis, ou une confidence que vous attendiez -de moi, votre procédé est au moins étrange, -me dit-elle. Qu'avait à faire Marc Échette avec -mon admiration pour le Bergonz et pour la vie -montagnarde? Si j'ai fait tout à l'heure un souhait -oiseux, vous l'avez orné d'un singulier commentaire. -Je ne sais pas si Marc consentirait à me -tenir compagnie tout un hiver sous la neige, mais -je comprends que vous vous récusiez d'avance, -vous dont l'amabilité ne résiste pas à un tête-à-tête -de deux heures! Vous me boudez, vous vous -en prenez à Marc Échette? A quel propos, je vous -prie? Si vous comptez que, pour rester dans vos -bonnes grâces, je vais renier un ami d'enfance, -un ami de toujours, vous me connaissez mal!</p> - -<p>Je me taisais, mécontent de moi, ne sachant comment -réparer ma sottise. Et Thérèse continuait :</p> - -<p>— M'avoir gâté une journée pareille, je ne -vous le pardonne pas, entendez-vous?</p> - -<p>— C'est vrai, j'ai eu tort, confessai-je. Mais -vous ne vous doutez pas de ce qui se passe en -moi aujourd'hui. Heureux, je le suis autant que -vous, plus que vous peut-être ; mais ce bonheur à -deux va finir et cette pensée me désole. C'est -malgré moi ; j'ai toujours été ainsi ; écolier, je -passais mes jours de sortie à pleurer en pensant à -la rentrée…</p> - -<p>— Je ne pars pourtant pas ce soir ; nous avons -encore deux jours à passer ensemble.</p> - -<p>— Vous ne partez pas, mais votre ami Marc -arrive, cela revient au même ; notre intimité est -finie.</p> - -<p>— Finie, pourquoi donc? répliqua-t-elle. Marc -est un aimable compagnon. Vous aurez bientôt -fait, si peu que vous vous y prêtiez, de vous lier -avec lui. Et l'intimité à trois ne sera que plus -charmante.</p> - -<p>— Il y a si longtemps que Marc ne vous a vue ; -il doit avoir beaucoup de choses à vous dire ; -j'aurais mauvaise grâce à me mettre en tiers dans -vos effusions, répliquai-je dépité. Que suis-je pour -vous? Un inconnu d'hier qui sera un oublié -demain. Je n'ai qu'à céder la place au plus digne.</p> - -<p>— Vous avez donc juré de me faire repentir -d'être venue avec vous? dit alors Thérèse avec un -haussement d'épaules. De quoi vous plaignez-vous -mon ami! Un mois de causeries, de promenades -ensemble, un mois de confiance et de sympathie -réciproque, n'est-ce donc rien pour vous! Que -vous faut-il de plus? Le hasard seul a fait que nos -existences se sont coudoyées ; nous avons ajouté à -ce hasard le choix de nos esprits et de nos cœurs. -D'une rencontre fragile nous avons fait une amitié -durable. Est-ce donc si peu de chose, cette amitié, -que vous la rejetiez ainsi de gaieté de cœur? Tenez, -vous ne mériteriez pas qu'on vous le dise, mais je -ne me suis jamais trouvée avec personne en aussi -parfaite union de goûts et d'idées que je l'étais avec -vous. Non, pas même avec Marc. Il est trop parfait -pour moi, Marc ; il sait trop de choses et ces -choses ne sont pas celles qui m'intéressent. Avec -vous je me suis entendue dès le premier jour, dès -la première heure. Ah! les bonnes causeries, les -beaux enthousiasmes! Depuis longtemps je n'avais -pas été à pareille fête. Songez combien ma vie est -plate et encombrée ; au travail du matin au soir, et -quel travail! Cette vie d'Argelès, c'était le paradis! -Et c'est vous qui m'exilez!</p> - -<p>La semonce n'était que trop méritée ; je baissai -la tête.</p> - -<p>— Pardonnez-moi, dis-je à Thérèse. C'est un -excès d'amitié qui m'a fait un moment douter de -vous et de moi. C'est fini maintenant. Oubliez, je -vous en prie, cette minute d'injustice.</p> - -<p>— Je l'oublierai si vous me promettez de vous -en souvenir, répondit Thérèse avec un sourire où -elle essaya de mettre un peu de la bonté confiante -qui lui était habituelle. Et à présent, conclut-elle, -il s'agit de réparer le temps perdu. Ne m'avez-vous -pas annoncé que nous arriverions jusqu'à la source -du gave, à ce que vous appelez l'Œil du Bergonz?</p> - -<p>— Je vous montrerai la source et, au retour, -nous traverserons les villages, nous visiterons les -vieilles églises et les donjons en ruine. Vous verrez -si je ne suis pas un bon guide!</p> - -<p>— En route donc! prononça Thérèse. Déjà le -soleil descend ; l'ombre nous gagne ; la fin de la -journée va être délicieuse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIV</h2> - - -<p>Nous repartîmes. Le sentier coupait à travers -des prairies rases, tondues par les troupeaux. Et -cette mollesse de l'herbe en tapis sous nos pieds, -la facilité d'un sol plat succédant à l'effort de la -montée, ajoutaient à la paix élyséenne du décor -comme une douceur matérielle. Unique et paisible -obstacle, l'eau muette du gave se promenait en -méandres, en courbes gracieuses, à travers un -archipel d'îles et d'îlots que reliaient des chaussées -de pierres branlantes. Des bergeronnettes s'envolaient -en troupe des flaques d'eau morte et c'était -quelquefois, rapide, à la pointe des joncs, la fuite -du merle ou de la bécassine.</p> - -<p>Thérèse avançait lentement ; uniquement attentive -à la traîtrise des pierres mal équilibrées qui -basculaient sous ses pieds, elle oubliait d'admirer -le paysage. Je l'entendis jeter un cri de surprise. -L'Œil du Bergonz était devant nous. C'était au -pied de la montagne, à travers un éboulis de granit -embroussaillé de daphnés et de fougères, non -pas le jet d'une source unique, mais le bouillonnement -d'une infinité de sources, un flot subit de -blancheurs qui bondissait sur la mousse verte des -rochers, soulevait le feston des scolopendres et des -capillaires penchées sur la bouche noire des grottes -en miniature. Une musique aérienne, comme le -gazouillement d'une troupe enfantine, planait au-dessus -de ce peuple de fontinettes, et les voix -frêles, les mouvements souples de l'eau — telles -des écharpes blanches secouées, — tout cela faisait -songer à des créatures irréelles, à la vie heureuse -de quelque troupeau de nymphes occupées à jouer -sous la roche natale, au seuil mystérieux de la -montagne.</p> - -<p>L'eau toute neuve, limpide, d'une transparence -de cristal donnait envie de la goûter. Thérèse se -pencha, but une gorgée dans le creux de sa main -et laissa retomber le reste en pluie de perles dans -la source.</p> - -<p>— Elle est si légère, me dit-elle, on s'en régalerait -jusqu'à demain. Et c'est amusant de penser -qu'elle ne sert qu'aux oiseaux du ciel ou aux bêtes -de la forêt!</p> - -<p>— Aux bêtes et aux gens, lui dis-je. Les bonnes -sources ne sont pas si fréquentes que vous le pensez, -dans la montagne. L'eau qui sort des glaciers -et des champs de neige n'est pas toujours potable. -Les charbonniers du Gez viennent s'approvisionner -ici, les bûcherons qui vont faire du bois à la forêt -se détournent de leur chemin pour s'y abreuver, -eux et leurs ânes. C'est comme si l'on buvait de -la santé et du courage, affirment-ils.</p> - -<p>— Et du bonheur peut-être, soupira Thérèse.</p> - -<p>Depuis notre malentendu de tantôt, je ne reconnaissais -plus mon amie. Un moment excitée, en -dehors, riant et gesticulant sans motif et la minute -après concentrée, muette, elle ne parvenait pas à -reprendre son équilibre. Le choc qui l'avait ébranlée, -l'éclair qui lui avait dessillé les yeux l'avaient -laissée ombrageuse, inquiète. Elle parlait pour parler, -pour le bruit qu'elle faisait en parlant, et je lui -répondais de la même façon, en pensant à autre -chose — et pour tous les deux cette chose était -la même.</p> - -<p>Cependant la vallée se précipitait sous nos pas, -s'étranglait en ravin, un ravin de prairies, de vergers -et de cultures avec des fermes blanches, des -jardins en terrasse et des champs de blé mûr très -pâle sur de hautes tiges débiles.</p> - -<p>Puis défilèrent les villages : l'église de Salles, -une pauvresse toute noire à l'extérieur, toute dorée -au dedans, peuplée de statues naïves et de bas-reliefs -brutalement polychromés ; Sère, en pendant -sur l'autre rive du gave, un vieux nid de pierre en -ruines, posé dans la jeunesse éternelle des châtaigniers -et des hêtres.</p> - -<p>Le soleil, un moment reparu dans la vallée -élargie, sombrait en un dernier adieu cette fois -derrière le Léviste, à l'heure déjà tardive où nous -quittions le village de Gez. Nous n'avions que juste -le temps d'arriver à la fontaine du Tarantet avant -la tombée de la nuit. Thérèse s'était mise à presser -le pas tandis que je prenais par le plus long, ne -sachant qu'imaginer pour retarder la fin du tête-à-tête. -L'ombre du soir favorisait ma traîtrise. Le -chemin s'enfonçait en pleine châtaigneraie, dans la -fraîcheur des cépées où descendait le mystère du -crépuscule. De sveltes écharpes de pourpre flottaient, -accrochées, semblait-il, à la cime des arbres ; -et en bas, dans la demi-obscurité de l'herbe, éclataient, -ensanglantés des feux du couchant, les miroirs -de l'eau dormante. Un reste de clarté nous -montra la fontaine.</p> - -<p>Un merisier haut branché, dont l'écorce portait -en guise d'ex-voto les initiales des pèlerins reconnaissants, -m'aida à la retrouver dans le vague de -l'herbe qui la voilait comme d'un rideau pieux. -Je remplis une fiole à l'intention de Jacques.</p> - -<p>— Ne boirez-vous pas, dis-je à Thérèse, en prévision -des fièvres futures?</p> - -<p>— Et vous? me demanda-t-elle.</p> - -<p>— Oh! moi, répondis-je, laissant crever mon -émotion, moi, c'est différent. La fièvre que j'ai, je -ne veux pas en guérir.</p> - -<p>Thérèse ne releva pas le propos.</p> - -<p>— Il n'est que temps de rentrer, dit-elle. Écoutez : -l'angélus sonne au village de Gez.</p> - -<p>J'écoutai. La cloche lente, un peu grêle, tintait -dans le silence, planait au-dessus de l'imploration -confuse des bêtes crépusculaires. L'incendie du -couchant s'était vite éteint ; les étoiles pointaient, -lointaines, au ciel blême. Du fond des gorges, des -vallées basses, des vapeurs montaient en même -temps, glissaient à la pointe de l'herbe, flottaient -à l'orée des taillis. Les rochers près de nous, les -arbres, comme fatigués d'être, se dépouillaient de -leur forme, renonçaient à leur couleur.</p> - -<p>Le sentier à son tour s'atténuait, n'était plus -qu'une chose illusoire qui fuyait, se dérobait sous -nos pieds. Bientôt la marche nous devint difficile. -Pour arriver au gave d'Arrens que nous devions -suivre pour regagner Argelès, les pentes se précipitaient, -et au lieu de la haute futaie où nous -avions voyagé jusque-là, c'était un taillis de hêtres -dont les robustes drageons usurpaient le sentier, -nous flagellaient au passage.</p> - -<p>— Où allons-nous, cher ami? me demanda -Thérèse au bout de quelques pas. Êtes-vous sûr -d'être dans la bonne direction? On dirait que nous -allons tout droit chez la Belle au bois dormant. Le -chemin nous repousse, avez-vous vu, les arbres ne -veulent pas nous laisser passer.</p> - -<p>Elle riait ; mais son inquiétude se trahissait à la -fêlure de son rire. Elle avait peur, peur du précipice, -peur de moi peut-être ; du mauvais guide -autant que du mauvais chemin.</p> - -<p>— Le gave est là qui gronde ; et la route d'Arrens -est au bord du gave, lui expliquai-je : encore -quelques minutes de patience et vous serez délivrée -de moi, je vous le promets.</p> - -<p>En attendant, la descente se faisait plus laborieuse ; -l'obstacle des rochers nous obligeait à de -longs détours, à de rudes escalades. Thérèse alors -m'appelait à l'aide. Elle se laissait hisser à bout -de bras, elle se pendait à mon épaule. Et je serrais -sa main, je l'attirais à moi plus étroitement qu'il -n'eût été nécessaire.</p> - -<p>Puisque le temps ne m'appartenait pas, puisque la -journée allait finir, je cherchais à faire meilleures -les dernières minutes ; je prolongeais les délices -de ces contacts à mon gré trop rapides ; j'abusais -de la complicité involontaire de sa frayeur qui contraignait -Thérèse à s'appuyer à moi ; je profitais -de la nuit qui lui cachait l'emportement de mes -gestes. Mes lèvres un moment effleurèrent sa main -tendue vers moi. Elle la retira vivement.</p> - -<p>— Laissez-moi, m'ordonna-t-elle ; vous me gênez -au lieu de me porter secours. Je m'en tirerai sans -vous. Le taillis s'éclaircit, la route est là ; je n'ai -plus besoin de guide.</p> - -<p>Je protestai, confus ; je dirigeai fraternellement -ses derniers pas jusqu'à la route.</p> - -<p>— Dépêchons-nous, maintenant que rien ne -nous arrête, dit-elle ; il est nuit, on doit être inquiet -chez vous ; et qui sait comment nous allons trouver -Jacques?</p> - -<p>— Nous portons le remède, et j'ai idée qu'il -sera inutile. Jacques est sujet à la migraine ; mais -il est rare qu'elle le laisse alité tout un jour.</p> - -<p>Nous touchions déjà le pavé d'Argelès.</p> - -<p>— Souvenez-vous, me dit Thérèse, que vous -m'avez cherché tantôt une mauvaise querelle et -que vous m'avez promis de ne pas recommencer. -Me le promettez-vous encore?</p> - -<p>Je promis, je jurai d'obéir à toutes ses volontés.</p> - -<p>Nous arrivions.</p> - -<p>— Le Tarantet a opéré à distance, dit Cyprienne, -comme nous franchissions le seuil de la porte. -Jacques est guéri. Et vous, qu'êtes-vous devenus -là-haut? Nous commencions à croire que les loups -vous avaient mangés! Les chemins ne sont pas -fameux, à ce qu'il paraît, ajouta-t-elle en examinant -Thérèse. Votre chapeau est tout cabossé, ma -pauvre amie ; et là, qu'est-ce que je vois? un accroc -à votre jupe! Allons, c'est encore un tour que -vous aura joué André. Je parie qu'il vous aura fait -passer en plein bois. C'est une manie ; il ne veut -jamais prendre le chemin de tout le monde. J'aurais -dû vous avertir, c'est ma faute ; moi qui le -connais, j'ai eu tort de vous confier à un pareil -guide!</p> - -<p>Thérèse protesta, et en protestant elle rougit. -Sa loyauté s'émut pour la première fois en présence -de Cyprienne. Elle s'émut de peu, sans doute, car -enfin elle n'était pas responsable de mon accès de -folie. Mais elle n'avait pas pu ne pas s'en apercevoir. -Son attention était éveillée, sa conscience -était avertie. L'état de pleine et pure lumière où -notre amitié était née, où elle s'était développée -jusque-là, n'existait plus. La rougeur de Thérèse -l'accusait. Nous étions tous les deux dans la mauvaise -voie. J'étais coupable, et Thérèse, l'innocente -Thérèse, était déjà ma complice.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XV</h2> - - -<p>Je suis un peu embarrassé de ce qui me reste -à vous dire, continua Lavernose. Quoique tout ait -bien fini ou à peu près bien, ma conscience ne me -reproche pas moins le mal que j'ai fait et celui -que j'aurais pu faire. Et vous, que penserez-vous -de moi, qu'en pensez-vous déjà peut-être, mon -cher ami? Mais c'est tant pis ; j'ai commencé, -j'irai jusqu'au bout de ma confidence. Mon secret -d'ailleurs me pesait depuis longtemps ; j'éprouve -un soulagement à m'en délivrer. Et si mon amour-propre -en souffre par moments, quelque douceur -se mêle à cette amertume. Pour avoir été coupables, -les heures de ma vie que je vous raconte n'en -furent pas moins délicieuses. Artiste jusque-là -malhabile à traduire mes rêves, l'amour m'avait -donné le pouvoir de créer des images d'une beauté -telle que, même affaiblies et reconnaissables à -peine, j'ai encore un plaisir étrange à les évoquer.</p> - -<p>A quel point j'étais alors la victime de mon imagination, -l'effet que produisit sur moi le contact -de Marc Échette aurait pu me le donner à comprendre. -Sa présence me guérit tout d'abord de -l'accès de jalousie qu'avait provoqué l'annonce de -son arrivée. Il est vrai qu'il était en tout peu ressemblant -à l'idée que je m'en étais faite. Au lieu du -jeune monsieur autoritaire et grave que je croyais -voir débarquer, ce fut, sautant du train, un garçon -alerte et vif, avec une figure ouverte, un regard -limpide et à peine un soupçon de moustache sur le -sourire le plus cordial. Du même âge que Thérèse, -ou peu s'en fallait, il avait l'air d'être son frère -ou son camarade ; un frère dévoué, un camarade -attentif, — et rien de plus. J'eus beau les dévisager -l'un et l'autre, épier leurs attitudes et leurs gestes, -je n'y découvris pas trace de mystère. De l'intimité, -des concordances bien naturelles à des existences -si souvent mêlées, et ces concordances -appelaient l'union des regards et des sourires ; -mais tout cela était visiblement innocent. L'amitié -éclatait par exemple ; elle se lisait à plein dans le -regard attendri que Marc fixait sur la ressuscitée, -dans la sollicitude de Thérèse inquiète de retrouver -Marc un peu fatigué, pâli par le travail.</p> - -<p>— Ce n'est rien, expliquait-il ; une dernière -leçon qu'il m'a fallu improviser en quelques heures ; -hier encore je débitais mon affaire à la Faculté ; -ce matin, les malles et les adieux, et me voici. -J'ai pris un billet circulaire, et c'est par vous que -je commence.</p> - -<p>Thérèse nous avait présentés l'un à l'autre. C'était -elle qui avait voulu que je fusse là. Elle avait -tenu à me rendre évidente, dès la première heure, -mon injustice de la veille. Et elle y avait réussi. -Impressionnable comme toujours, prompt à me -porter d'un extrême à l'autre, je passai avec Marc, -d'un état d'hostilité préventive à une sympathie -presque immédiate. Il est vrai qu'il me donna -l'exemple. Il me connaissait déjà, prétendait-il ; -les lettres de Thérèse à sa mère étaient remplies -de mes louanges. « Après le docteur Estenave, -c'est vous, me dit-il, ce sont vos causeries promenées -en plein air qui ont sauvé notre malade. Elle -avait si grand'peur de ne pouvoir pas s'accoutumer -à vivre sans nous! Et c'est vous qui lui manquerez -maintenant. »</p> - -<p>Était-ce vraiment par gratitude, comme il l'affirmait, -ou pour tout autre motif, Marc travaillait -évidemment à gagner mon amitié. Il m'avait pris -d'abord par mon faible, par l'amour des montagnes. -Ce diable d'homme connaissait toutes les -nôtres par leur nom et il en parlait, ne les ayant -jamais visitées, avec les mêmes détails que s'il -venait d'en faire l'ascension. Pendant qu'on chargeait -ses bagages sur l'omnibus, il avait trouvé le -moyen de s'orienter, et il me désignait du doigt -les crêtes et les pics avec la sûreté d'un professionnel. -Sa science cependant, il en convenait lui-même, -ne datait que de quelques heures ; il l'avait -acquise en route avec le <i>Joanne</i>. Et sur ces données, -il projetait déjà des excursions, il nous proposait -des itinéraires. Il n'avait que deux jours à -passer à Argelès, et il tenait à les bien employer.</p> - -<p>— Dès demain matin, si vous êtes libre, monsieur -Lavernose, je vous mets à contribution, -disait-il. Nous ferons de l'archéologie ensemble, -nous fouillerons vos archives municipales ; l'après-midi -nous nous reposerons en voiture ; nous irons -en compagnie de ces dames visiter les sites de la -vallée ; le soir, musique. Ce programme vous va-t-il, -mademoiselle Romée?</p> - -<p>Marc Échette n'était pas arrivé depuis une heure -et déjà sa présence agissait sur moi ; sa gaieté -détendait mes nerfs ; son jeune bon sens faisait -honte à ma vieille folie. Le travail d'imagination -qui avait en quelques jours dénaturé mes rapports -avec Thérèse s'arrêtait brusquement. Pas moyen -de rêver à côté de Marc ; son activité vous emportait -comme un tourbillon ; mais c'était un tourbillon -savamment réglé, un mécanisme rapide dont -les roues s'engrenaient pour un but précis et certain.</p> - -<p>Dès le premier repas qu'il prit avec nous, son -ascendant se fit sentir à toute la maison. Quelques -remarques pratiques, quelques interrogations déférentes -touchant le ménage et la vie matérielle -avaient conquis ma belle-mère, et l'intérêt qu'il -témoignait à Jacques lui avait gagné presque aussi -vite le cœur de Cyprienne. Jacques lui-même -s'était trouvé pris. Trois mots d'un étranger avaient -eu plus d'effet sur ce gamin que mes soins de -chaque jour.</p> - -<p>Cette soirée ne fut pour lui qu'un triomphe. Il -avait l'autorité et il avait le charme. Son entrain -excitait, déliait les langues ; une atmosphère d'intellectualité -se dégageait de lui, se répandait libéralement -à son voisinage. Tout l'intéressait d'ailleurs ; -il semblait qu'il n'eût pas assez d'yeux pour voir, -assez d'oreilles pour entendre. Mais ce curieux était -aussi une manière d'apôtre. Il avait le goût de la -direction, de la propagande. Il l'avait ingénument. -La science et l'autorité lui étaient comme des attributs -naturels dont il ne se prévalait pas et qu'on -acceptait sans contrainte. Comment se fâcher contre -un maître qui n'avait pas encore de barbe au menton?</p> - -<p>Thérèse jouissait du succès de son ami. Délivrée -de l'inquiétude que lui avait donnée ma jalousie, -heureuse de mon accord avec Marc, elle se livrait -sans réserve au large courant de sympathie qui -nous emportait tous.</p> - -<p>La musique vint encore exalter notre lyrisme. -Thérèse s'était mise au piano ; elle avait ouvert un -cahier de Schumann, une série de pièces courtes, -variées de thème et de facture, et chacun de nous -se laissait prendre à son tour par le motif le mieux -assonant à son rêve. Pour Marc, ce furent les -invocations en forme de choral, les larges psaumes, -les contemplations agrandies jusqu'à l'extase ; pour -moi, les hymnes de tendresse, l'évocation ardente -et fraîche des troubles printaniers : des fiançailles -d'âmes dans des jardins de muguets et de jacinthes.</p> - -<p>Cependant Marc réclamait une sonate de Beethoven, -j'implorais une mazurka de Chopin. Nous -n'avions pas la même façon de comprendre ni -d'aimer la musique. Tandis que je me laissais porter -par le rythme sans savoir vers où ni comment, -heureux uniquement de l'exercice de ma sensibilité, -Marc n'oubliait jamais de diriger, de raisonner -son plaisir. L'enchaînement mathématique des -accords, la logique puissante d'une fugue le contentaient -avant tout ; il exigeait dans le tissu des -phrases la suite, le développement d'une idée, et -toutes les idées ne lui étaient pas bonnes. Ce qui -ne s'accordait pas avec sa sagesse, avec sa volonté -d'héroïsme lui était indifférent ou hostile. Il aimait -Schumann, il préférait Beethoven ; il rejetait -comme un inspirateur perfide le prestigieux inventeur -des mazurkas et des valses, le sensuel, le douloureux -Chopin.</p> - -<p>Nous discutions là-dessus. Je réclamais pour la -musique le droit illimité de l'expression. Thérèse -m'appuyait timidement, s'insurgeait avec douceur -contre les théories de Marc ; elle demandait -grâce pour les déséquilibrés de génie, pour ceux -qui nous fabriquent du plaisir avec leurs souffrances. -Au fond, les féminins, les ultra-nerveux -lui allaient mieux que les mâles à trop forte poigne, -à trop large envergure. Le futur agrégé avait beau -déployer sa plus subtile dialectique, Thérèse résistait : -« Avec toute votre science, mon pauvre ami, -vous ne saurez jamais ce que c'est qu'un artiste, » -lui disait-elle. Et quand elle était trop pressée -d'arguments, elle se contentait de signifier son -refus dans un raidissement de toute sa personne, -un hochement de tête où s'obstinait sa faiblesse -victorieuse. Et Marc s'arrêtait alors, navré, dépité -de sentir à la fois les limites de la raison de son -amie et les bornes de son empire sur elle.</p> - -<p>Ma femme et ma belle-mère s'endormaient au -son de notre esthétique. Le menuet de Boccherini -exécuté à leur intention, enlevé du bout des doigts -agiles et souriants de la pianiste, les réveilla, et, -après le menuet, quelques tours d'adresse musicale, -l'imitation entre autres d'une valse très ancienne, -débitée en sons grêles et intermittents comme par -une boîte à musique.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVI</h2> - - -<p>Ce fut la fin du concert. Thérèse se retira la -première, puis Marc prit congé de ces dames. Je -m'offris à le conduire à la chambre que nous lui -avions louée dans notre plus proche voisinage. -Mais dehors la nuit si belle nous tenta, bleue et -blanche avec de larges nappes de clarté lunaire -qui inondaient la place, scintillaient aux ardoises -du clocher, se brisaient en fils de cristal dans la -vasque de la fontaine ; nous décidâmes de faire le -tour de la ville avant de nous mettre au lit.</p> - -<p>Argelès d'ailleurs ne dormait pas encore. Toutes -les fenêtres étaient ouvertes, et c'était devant nous -un défilé de rez-de-chaussée bourgeois où des éventails -palpitaient dans la pénombre, et de salons -d'hôtel où des quadrilles évoluaient dans l'éblouissement -des lustres. Le marché avait eu lieu ce -jour-là et les auberges n'avaient pas fini de se -vider. Une musique de danse montait du fond d'une -ruelle en pente : un son essoufflé d'accordéon que -renforçait la cadence d'une voix nazillarde. Puis -ce fut le silence. Nous laissant aller à la pente de -la rue, nous avions pris cette route de Pierrefitte, -où, si souvent depuis, vous et moi, nous avons -promené nos conversations de l'après-dîner.</p> - -<p>Mais ce soir-là, ce fut moins une conversation -qu'un monologue. Marc était en train de bavarder : -la nouveauté du pays l'excitait, doublait la facilité -professionnelle qu'il avait de trouver une forme -immédiate à sa pensée. Il avait à peine entrevu -la silhouette vespérale d'Argelès dans le trajet de -la gare à la maison, et il en exprimait déjà le -charme si particulier ; il l'exprimait même avec -une telle abondance qu'il semblait le presser, -l'épuiser en l'énonçant. Ce n'était d'ailleurs qu'un -exercice. Les choses l'intéressaient moins en elles-mêmes, -que comme une occasion de vérifier sa -méthode d'observer et de décrire : Le spectacle -des Pyrénées ne peut pas être indifférent à ceux -qui en reçoivent l'impression quotidienne, disait-il. -Ces reliefs puissants, la masse et la solidité de la -matière dont est faite le paysage et en même temps -la grandeur, la noblesse d'expression que lui donne -le développement en hauteur des contours qui le -désignent, doivent nécessairement agir sur les -âmes, et différemment sans doute selon leurs qualités -natives. La montagne ne peut que déprimer -les faibles et hausser les énergiques. Les contemplatifs, -les indolents sont écrasés d'avance dans un -pays où chaque pas est un effort. Mais aux autres, -à ceux que la difficulté exalte, que l'obstacle -enivre, quel stimulant nouveau, quel accroissement -de force donne l'habitude de lutter et la certitude -de vaincre! Si j'étais poète, c'est là, concluait-il, -sur un de ces sommets dont la silhouette -nous défie, que je voudrais composer un hymne -à la Volonté, et je le graverais sur la pierre terminale -d'une de ces pyramides que les ascensionnistes -édifient de leurs mains comme un trophée -de leur victoire. Mais les hymnes ne sont pas mon -affaire, souriait-il ensuite, je ne suis qu'un historien. -Et que deviendrais-je ici? Sans doute cet -admirable pays manque de bibliothèques, et sans -livres, adieu ma thèse!</p> - -<p>Marc me confiait le sujet de cette thèse dont il -travaillait à réunir les matériaux. C'était l'établissement -et la chute du premier duché d'Aquitaine. -Une trouvaille, affirmait-il ; toute une civilisation à -reconstituer, un organisme à faire revivre, et cet -organisme avait été le nôtre, celui de cette France -du sud-ouest où s'étaient fondues en un si curieux -alliage la tradition latine et la nouveauté barbare. -Quel beau livre à écrire! s'exaltait-il. Mais il -fallait commencer par être agrégé. Un an de préparation -encore, un an de patience! Et il m'expliquait -comment il se trouvait retardé dans ses -études. C'était la faute de ses parents qui, effrayés -pour lui de la carrière universitaire et de la conquête -des diplômes, l'avaient fait débuter dans les -Contributions. Deux années perdues à gratter le -papier du gouvernement, à remplir des imprimés, -à additionner et à soustraire. Le dégoût à la fin -avait été plus fort que l'obéissance. Il avait déserté, -et tout le monde était content — tout le monde et -son père. Agrégé à vingt-quatre ans, il aurait -bientôt fait de rattraper le temps perdu. Il est vrai -qu'il lui manquerait la culture et la camaraderie de -<i>Normale</i>, mais il ne s'en trouverait peut-être pas -plus mal d'avoir respiré le bon air des facultés de -province. Quant à la camaraderie, il saurait se -créer des titres qui lui permettraient de s'en -passer. Ses protecteurs seraient ses livres : le -<i>Duché d'Aquitaine</i> et cette <i>Morale à travers l'histoire</i>, -où il voulait condenser en d'irréfutables -formules sa haine de stoïcien contre le dilettantisme -à la mode.</p> - -<p>Une certitude profonde, une clarté de plein -jour présidaient à ses plans de travail, à ses projets -d'avenir. Il regardait loin devant lui la route à -suivre, et l'obscurité de l'étape actuelle s'illuminait -du rayonnement, visible pour lui, de l'étape finale. -Il parlait d'ailleurs de ces choses avec une simplicité -parfaite. Son but était noble ; c'était moins -un calcul égoïste qui le poussait qu'un besoin de -se développer, de donner du jeu à ses facultés, -de mettre en action ses rêves de savant ou de -moraliste.</p> - -<p>Cependant, après que l'ambitieux qui était en -lui et qui y occupait la plus large place se fut -abondamment épanché, le pédagogue eut son tour.</p> - -<p>— Et vous, me dit-il, que faites-vous, que -comptez-vous faire? Vous êtes poète, je le sais, -un poète descriptif d'une subtilité rare et qui -excelle à noter les sensations de la montagne. Vous -êtes archéologue aussi et je vous ai déjà prévenu -que j'aurais recours à vos lumières. Ne nous donnerez-vous -pas bientôt quelque recueil de poésies -pyrénéennes, quelque monographie locale? Vos -hivers d'Argelès sont sévères et celui qui vient -vous le paraîtra peut-être davantage. Le vide que -laisse après elle une amie comme M<sup>lle</sup> Romée ne se -comble pas aisément. A quoi vous occuperez-vous -après notre départ?</p> - -<p>La question de Marc me touchait au point le plus -douloureux de mon être ; elle raviva brusquement -ma jalousie. « Après notre départ… » avait-il dit. -Et sans doute je savais bien que Thérèse et lui ne -devaient pas s'en aller ensemble. Mais leurs routes, -un moment séparées, ne tarderaient pas à se -rejoindre ; leurs existences recommenceraient côte -à côte. Et comment espérer qu'elles ne se confondraient -pas un jour ou l'autre? Peut-être, probablement -même, n'y avait-il pas encore d'amour -déclaré entre eux. Mais plus tard? Si paisible qu'il -fût d'imagination et absorbé par son travail, Marc -ne pouvait pas rester insensible au charme de -Thérèse, et Thérèse elle-même, si dévouée qu'elle -fût à l'avenir des siens, comment ferait-elle pour -résister à la puissance morale, à l'éloquence de -Marc, si Marc se décidait à la conquérir?</p> - -<p>Cette fatalité plusieurs fois entrevue m'apparut -alors avec une telle évidence que je m'étonnai -d'en avoir douté un moment. Il était là, devant -moi, l'ami définitif, le futur maître de Thérèse. -L'intermède d'intimité où s'était amusée la convalescente -touchait à sa fin. Je n'avais qu'à céder la -place à Marc, à me résigner ou à souffrir.</p> - -<p>— C'est vrai que M<sup>lle</sup> Romée va me manquer -beaucoup, répondis-je, mais j'ai idée que le travail -ne me distrairait pas. Pourquoi me distraire, -d'ailleurs? Il me semble que je trouverai une -occupation meilleure à me remémorer cette charmante -amie.</p> - -<p>Cette occupation parut sans doute un peu suspecte -à Marc.</p> - -<p>— Je vous engage aussi, répliqua-t-il, à suivre -d'un peu près les études de votre fils. Les méthodes -de ses maîtres me paraissent défectueuses, je dois -vous le dire ; ils demandent trop à la mémoire, -pas assez à la raison, à l'initiative de l'enfant. -Votre intervention pourrait rétablir l'équilibre.</p> - -<p>— Vous me direz vous-même ce qu'il y aurait à -faire pour Jacques, répondis-je. Je ne suis pas très -au courant des nouvelles méthodes…</p> - -<p>— Bien volontiers, répartit Marc. Et vous, -n'oubliez pas que vous m'avez promis de me conduire -à vos archives. Êtes-vous matineux? me -demanda-t-il encore. Alors, venez me prendre -demain à sept heures ; je piocherai mon Cassiodore -en vous attendant.</p> - -<p>Et comme je m'étonnais de cette façon d'entendre -l'emploi de ses vacances :</p> - -<p>— La pire corvée pour moi, me dit-il, serait -de ne rien faire. Un peu d'archives le matin, une -heure de chasse au document, cela vous met en -joie pour toute la journée. Vous verrez comme -c'est amusant, affirma-t-il en me serrant la main à -la porte de son hôtel. Tout le reste peut manquer, -voyez-vous ; le travail, c'est encore ce qu'il y a de -meilleur dans la vie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVII</h2> - - -<p>A la pointe de huit heures, le lendemain, Marc -était à la besogne. Il ne s'était pas vanté ; c'était -bien un amusement pour lui, ce dépouillement des -papiers municipaux. Pas très fructueux pourtant : -beaucoup de poussière et peu de résultats. A peine -si dans ce fatras de registres, flairés plutôt que lus, -déchiffrés du bout des doigts en tournant les pages, -le malheureux chartiste put écumer dix lignes de -notes.</p> - -<p>— Autant de pris! dit-il en se frottant les mains. -L'essentiel, à mon âge, est de collectionner de l'inédit, -d'amasser des matériaux ; on bâtira plus tard.</p> - -<p>Le collecte finie, Marc me demanda de remettre -la consultation promise sur la direction à donner -aux études de Jacques.</p> - -<p>— Laissez-moi le temps de l'interroger, de l'étudier -encore un peu, me dit-il. Les méthodes d'éducation -pas plus que les traitements des malades ne -sont invariables ; il faut doser la médecine selon -les tempéraments. Il est étourdi, n'est-il pas vrai, -votre Jacques? mais étourdi ne veut pas toujours -dire inhabile à réfléchir. Les contemplatifs sont -sujets à distraction autant que les étourneaux, mais -d'une autre façon. Ils voient moins en surface -qu'en profondeur, et cela vaut mieux. Évidemment -Jacques tient de vous une complexion d'artiste. -Enfin, nous verrons, conclut-il.</p> - -<p>Il avait été convenu que Marc prendrait ses -repas avec nous ; j'allais donc le voir de nouveau -à côté de Thérèse, et j'en souffrirais peut-être ; -mais j'étais décidé à n'en rien laisser paraître. Une -nuit de réflexion, de retour sur moi-même, sans -atténuer ma folie, m'avait tout au moins confirmé -dans ma résolution d'accepter l'inévitable. J'aurais -seulement souhaité d'être deviné par mon amie ; -j'aurais voulu qu'elle s'aperçût de mon sacrifice, -qu'elle en fût même quelque peu malheureuse. Et -il ne me déplaisait pas, d'autre part, que Marc, -devant qui j'étais décidé à m'effacer, continuât à -s'inquiéter de mon amitié pour Thérèse. Car telles -sont, vous ne l'ignorez pas, les contradictions de -l'amour, de cet état bizarre où les plus basses exigences -de l'égoïsme côtoient les plus sublimes -élans de l'abnégation…</p> - -<p>Ces alternatives qui se trahissaient à mon insu -dans l'agitation de mon visage n'échappaient pas -à l'attention de Marc. Maître de lui et de sa parole, -il ne cessait pas de m'observer tout en s'entretenant -avec nous. Dans cette lutte obscurément -commencée, il prenait déjà ses avantages.</p> - -<p>Ce fut lui qui fit tous les frais de la conversation -pendant le déjeuner. Thérèse, assez animée au -début, se taisait, alarmée de mon silence. Ses -regards me cherchaient, affectueux, un peu surpris. -Est-ce là ce que vous m'aviez promis? disaient-ils. -Et elle me secouait gentiment, elle m'obligeait à -parler, à donner la réplique à Marc Échette.</p> - -<p>Je m'en tirais assez mal, et la constatation de -mon infériorité en présence de Thérèse redoublait -mon dépit. Je m'emportais alors en des contradictions -sans motif, en de fâcheuses ripostes.</p> - -<p>Et Thérèse intervenait au plus vite ; elle émoussait -les coups, elle mettait son sourire entre mes -agressions mal ordonnées et la mansuétude irritante -de Marc Échette.</p> - -<p>Sa partialité bien évidente en ma faveur finit -par avoir raison de mon aigreur. Je me calmai, je -repris assez de sang-froid pour organiser l'excursion -projetée, installer Thérèse et Marc dans la -calèche qui devait nous promener tous les trois -autour de la vallée.</p> - -<p>Vous n'avez pas oublié cette admirable promenade, -mon cher ami ; plus d'une fois, sans doute, -vous vous êtes donné la joie de ce voyage d'une -heure à travers l'idylle pyrénéenne. Je le fis ce -jour-là sans trop savoir où j'étais. Ces pays si -expressifs, ces prairies animées par le train des -fenaisons, ces vergers de pommiers avec leurs -ruchers de paille et leurs volières peintes, ces pentes -bocagères bruissantes de cigales, ces ponts légers -sur les eaux bondissantes, ces villages gardés par -les chapelles naïves où, sous le treillage de fer, -apparaît, endimanchée et barbare, la madone protectrice, -tout ce petit monde aimé défilait, indifférent -et muet cette fois comme un décor chimérique -devant lequel se jouait la réalité de ma passion. -Mes regards ne dépassaient pas l'horizon de la voiture. -Quelquefois, cependant, un peu de la montagne, -neige lointaine ou verdure toute proche, -auréolait la tête de Thérèse, et il me semblait que -ce morceau de paysage se solennisait tout à coup, -voué désormais au culte de mon amie. Thérèse -seule existait pour moi, une Thérèse idéale dont la -beauté remplissait le temps et l'espace. J'essayais -de ne pas penser à son départ, je m'efforçais de ne -pas voir Marc assis à côté d'elle. Je m'absorbais, -je m'isolais dans la contemplation de son visage. -Et à mesure que je le contemplais, il me semblait -y discerner une expression nouvelle, comme une -autre moins calme et plus émouvante beauté.</p> - -<p>Évidemment quelque chose se passait en elle, -un mouvement d'âme qui, par moment, apparaissait -à la surface. Des signes se montraient que -j'osais à peine interpréter. On eût dit que la roseur -montée à sa joue l'avant-veille au retour de notre -promenade au Bergonz avait été comme une rougeur -d'aube, annonciatrice de la lumière nouvelle -qui se levait sur sa vie. Ma jalousie, en l'avertissant -de l'état de mon cœur, l'avait obligée sans doute à -scruter ses propres sentiments. Et cet examen -l'avait troublée.</p> - -<p>Je l'observais, et la pointe de mes regards sur -elle la gênait, aggravait son trouble. Elle les fuyait, -elle s'appliquait au spectacle des prairies et des -bois qui défilaient au bord de la route. Mais quelque -effort qu'ils fissent pour se dérober, ses yeux ne -pouvaient pas toujours se refuser à l'épreuve. A -deux ou trois reprises, sollicités par un appel -direct, une question que j'adressais à ma chère -antagoniste, ils se posèrent sur moi et je fus étonné, -étonné et ravi, de ce que je crus y surprendre. -Ils me parlaient et ce qu'ils me disaient était si -différent des paroles que proféraient en même -temps les lèvres! Tandis que la bouche docile et -l'attitude signifiaient l'indifférence, les yeux, dans -leurs rapides échanges avec les miens, me portaient -comme une involontaire caresse ; et cette -caresse n'était pas seulement dans l'expression du -regard, elle était dans la flamme plus communicative -des prunelles, dans la moiteur ardente où leur -éclat semblait alors se fondre.</p> - -<p>Je ne pouvais pas me tromper tout à fait à ces -signes et pourtant, j'hésitais à y croire. Mon -bonheur m'effrayait. Plusieurs expériences renouvelées -coup sur coup ne suffirent pas à me convaincre. -Le sang-froid me manquait. A peine reçu -le choc où nos âmes s'exerçaient à s'étreindre, je -défaillais, je baissais les yeux le premier, je n'osais -pas prolonger ces inespérées délices. Mais je -n'avais pas plutôt rompu le charme, un aimant, -plus fort que ma volonté, m'attirait de nouveau, -m'obligeait à reprendre le contact. Et chaque -fois l'attrait était plus vif, la communion plus -ardente.</p> - -<p>C'était au début de notre promenade ; nous traversions -le village de Préchac, et tout à coup, des -souvenirs de mon adolescence se levaient au bord -du chemin, venaient à ma rencontre. Sur la place, -à côté de l'église, je revoyais tout enlierré et -nimbé du vol des pigeons, le porche hospitalier de -la maison où je venais avec une troupe d'invités, -garçons et filles, jouer et danser le jour de la fête -patronale. Des liaisons rapides, des amourettes -d'une heure se nouaient là chaque année, entre -deux tours de valse, sous le couvert parfumé des -tilleuls, le long du gave dont la voix tumultueuse -étouffait nos chuchotements et nos baisers. Oh! -ces premières émotions, ces caresses ignorantes, -ces larmes de l'adieu au bord des cils! Caresses, -larmes, aveux, ces trophées naïfs de mes jeunes -ans, je les vouais en offrandes à ma nouvelle, à -ma dernière amie. Aucune mélancolie ne me venait -à remuer ces cendres légères, aucun pressentiment -de la caducité de mon bonheur actuel. Il me -semblait plutôt y voir le développement normal, -le plein épanouissement de ma faculté d'aimer, don -unique et couronne de ma vie. C'était pour plus -tard mieux adorer Thérèse que j'avais fait cet -apprentissage. Pour elle encore s'étaient succédé -les nombreuses expériences où s'était affiné mon -goût, où ma sensibilité s'était mûrie dans la volupté -et dans les pleurs. Thérèse était le but, le -mystérieux sommet vers lequel je montais sans le -savoir, effeuillant sous mes pas les roses éphémères -de mes éphémères passions.</p> - -<p>La calèche maintenant traversait un village.</p> - -<p>Des masures enfumées, des granges couvertes -de chaume s'étageaient au bord du chemin, à -l'ombre des merisiers et des frênes. Des jardins de -tournesols et de coquelourdes s'espaçaient entre les -bâtisses, et, parmi la verdure et les fleurs, des -bouillonnements d'eaux vives épanchées en rigoles -jetaient d'un clos à l'autre comme de mousseux -entrelacs. De l'humanité remuait au seuil des -portes ; une vieille filait sa quenouille au soleil, -une jeune fille lavait des seilles de bois au ruisseau, -des enfants pieds nus menaient une ronde -sur l'herbe. Thérèse s'attendrissait à la vue de cette -idylle. Peut-être m'associait-elle au rêve d'une -existence pareille, au bord du gave, dans une de -ces granges embaumées de l'odeur du foin nouveau.</p> - -<p>Et c'était bientôt un autre rêve, que lui suggérait, -versant son ombre sur la route, la muraille -en surplomb, mutilée et orgueilleuse, du château -féodal de Baucens. Elle était la châtelaine, la créature -frêle dans la raideur du brocart, la main -longue qui feuillette le missel, le front pensif qui -s'appuie à la vitre, le regard qui suit, au flanc de -la montagne, l'ombre en fuite des nuages, qui -guette sur le chemin oblique, l'arrivée de l'imprévu.</p> - -<p>Et c'était moi, l'imprévu, sans doute.</p> - -<p>Marc, cependant, commentait ces spectacles ; il -déterminait l'âge des ruines, la nature des terrains. -Pauvre Marc! Malgré sa volonté d'utiliser -la course, d'emmagasiner des documents, d'inventorier -des pierres, il n'avait pas sa liberté d'esprit -habituelle. Il se doutait de ce qui se passait entre -Thérèse et moi ; il nous observait à la dérobée, il -établissait les données du problème que, depuis -son arrivée, il cherchait à résoudre ; mais ce n'était -pas un problème comme les autres. Marc, l'infaillible -Marc, hésitait, ne savait que penser.</p> - -<p>L'inquiétude à la fin eut raison de son bavardage. -Il se tut et je continuai de rêver. Je planais ; -la presque certitude d'être aimé me soulevait au-dessus -de l'existence. Un couple d'amoureux qui -nous frôla, descendant de Cauterets en calèche -découverte, acheva de m'exalter. Les mains unies, -les joues accolées sur les coussins, ils passaient, -étrangers à la vie, isolés dans la céleste impudeur -de leur ivresse. Ce fut le coup de grâce donné à -mes derniers scrupules. Tous les voiles tombèrent ; -conscient et impénitent de ma folie, je me vouai -aux affres et aux délices d'une passion sans -espoir.</p> - -<p>Je me souviens du lieu et de l'heure. C'était -entre Saint-Savin et Argelès, un peu avant le -déclin du jour. L'air était chaud encore et la -lumière haute. La splendeur de juillet enveloppait -la vallée. Les réseaux frissonnants des eaux vives, -la feuille lustrée des châtaigniers, l'herbe blonde -des prairies, tout respirait la joie, l'orgueil de la -vie au plein de sa maturité. Des pigeons se poursuivaient -sur le toit d'une grange, des papillons se -pâmaient, suspendus aux lèvres violettes des sauges. -D'un chemin rocailleux qui grimpait sous le couvert -des arbres, une voix monta tout à coup, une -voix d'adolescent. Hésitante d'abord, un peu rauque, -elle s'affranchit bientôt, s'épandit à larges ondes -dans la campagne. Elle disait, cette voix, la chanson -d'amour du pays, la chanson d'âpre désir, de -volonté supra-terrestre qui attendrit les rochers, -qui nivelle les montagnes :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ces hautes montagnes</div> -<div class="verse">Si hautes, si hautes,</div> -<div class="verse">M'empêchent de voir</div> -<div class="verse">Où sont mes amours.</div> -</div> - -<p>Le pâtre chantait, et moi je continuais la chanson, -je la paraphrasais à ma manière : Baissez-vous, -disais-je, montagnes du devoir ; ouvre-toi, jardin -mystérieux de la félicité!</p> - -<p>La course rapide de la calèche aidait à ce prestigieux -essor ; c'était comme le bercement en -plein azur d'un enlèvement, l'illusion d'une fuite -hors de la vie. Le hasard d'un cahot qui jeta Thérèse -sur moi ajouta un moment à cette illusion la -réalité d'une caresse. Thérèse se recula vivement, -comme brûlée du contact. Son buste en même -temps se cambra, se raidit en une attitude de sévérité -voulue. Et moi, la dévisageant quand même : -va, il est trop tard, pensais-je ; ton heure est -venue ; tu n'échapperas pas à l'amour. Tes yeux -m'évitent et tout ton être m'appelle. Tu veux me -punir et tu ne t'aperçois pas que tu te fais mal en -me frappant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVIII</h2> - - -<p>Nous rentrions. Le dîner en commun se ressentit -de nos états d'esprit, de ce que nous cachions -de nous-mêmes les uns aux autres. Marc oubliait -de parler, Thérèse ne pensait pas à sourire. Ces -dames l'obligèrent presque à se mettre au piano -après le repas. Ses cahiers étaient déjà enfermés -dans la malle. Elle essaya de jouer de mémoire une -mazurka de Chopin. Mais à peine le thème posé, -à peine les premiers pas faits sur ce chemin de la -douleur et de la folie, ses forces l'abandonnèrent. -Elle quitta le piano et bientôt après le salon. La -voiture avait ébranlé ses nerfs, s'excusait-elle. Mais -son regard en s'en allant me donnait une autre -explication. Évidemment elle avait peur de se -trahir, elle était impuissante à dissimuler son -trouble. Elle avait hâte d'être seule, de s'interroger, -de regarder en elle-même.</p> - -<p>Sans doute elle ne dormit pas mieux que moi -cette nuit-là ; ce fut pour tous les deux comme une -veillée des armes avant notre dernière rencontre.</p> - -<p>Mais ma veillée à moi ne fut qu'un délire continu -de bonheur. Elle m'aime! elle m'aime! répétais-je. -A peine si mon exaltation me permettait -de penser à ce que pouvait, à ce que devait souffrir -Thérèse, en tête à tête maintenant avec sa conscience. -Peut-être son ignorance en lui cachant le -danger lui épargnait-elle l'inquiétude. Fût-elle -tourmentée d'ailleurs, quelque douceur devait se -mêler à son supplice. Si funeste qu'il soit dans la -suite, l'amour ne crée-t-il pas autour de lui une -atmosphère de félicité? Je m'aveuglais ainsi, et -cependant ce que je savais de mon amie aurait dû -m'avertir que pour elle, dès la première atteinte -de la passion, ce serait le combat et le martyre.</p> - -<p>Si j'avais pu en douter, son visage, quand je la -revis le lendemain, eût bientôt fait de me renseigner. -La fièvre m'avait tiré du lit dès avant -l'aube ; après une fausse sortie dans la rue qui -devait assurer la liberté de mes mouvements, -j'étais rentré par l'escalier de la terrasse, et là, -blotti derrière un massif de lilas, j'attendais, je -guettais l'arrivée de mon amie. Peut-être le hasard -me ménagerait-il un dernier tête-à-tête, et je me -tenais prêt à aider le hasard.</p> - -<p>Plus d'une heure s'écoula dans l'impatience de -mon affût. J'avais entendu la servante se lever, -remuer dans la maison, ouvrir les fenêtres, porter -les déjeuners dans les chambres. Puis ma belle-mère -et ma femme étaient parties à l'heure habituelle, -leur paroissien à la main ; la servante après -elles était allée au marché. Nous étions seuls, Thérèse -et moi, dans la maison. Mais descendrait-elle -avant le retour de ces dames, avant l'arrivée de -Marc? Elle était levée ; une ou deux fois je l'avais -aperçue derrière le rideau un moment écarté de sa -fenêtre. Elle regardait le temps qu'il faisait sans -doute. La matinée était sombre, cloîtrée, silencieuse ; -le brouillard, qui voilait les montagnes à -mi-corps, ne laissait voir de la vallée que l'horizon -le plus intime, le cercle habituel de nos promenades, -les plus proches hameaux, les clos d'herbe -au bord du gave, les châtaigneraies au bas des -pentes.</p> - -<p>Je désespérais de voir Thérèse quand elle parut -enfin sur le seuil de la porte à vitres du salon. -Elle? non pas, mais une autre elle, une figure qu'il -me semblait n'avoir pas encore vue, tant elle était -changée. Une nuit de passion, une secousse d'orage -avaient repétri ce visage que je croyais si bien -connaître. Sa beauté restait, mais combien différente! -Tout ce qu'il y avait encore sur ses traits -d'expression enfantine avait disparu ; à la place des -colorations d'aube si délicates, dont elle était parée -jusque-là, c'étaient dans la cernure des yeux -brillantés de fièvre, dans la minceur frémissante -du sourire, dans le trouble de la chair pâlie où -montaient de brusques flambées de pourpre, -c'étaient toutes les évidences de l'amour douloureux, -de la passion aux prises avec le devoir.</p> - -<p>Elle frémit en m'apercevant.</p> - -<p>— La montagne est en deuil de vous! lui dis-je -en lui montrant la vallée en pleurs sous les rideaux -de brume. Et moi, ajoutai-je, j'aurais voulu qu'elle -se fit plus belle ce matin, pour que vous en emportiez -un meilleur souvenir.</p> - -<p>L'air de soumission tendre de mes yeux, l'humilité -de mon attitude, la détendirent.</p> - -<p>— Un meilleur souvenir? répliqua-t-elle. Pensez-vous -que ce fût bien nécessaire?</p> - -<p>Sa tristesse me fendait le cœur. Je ne sus pas -plus longtemps me contraindre.</p> - -<p>— C'est donc fini, balbutiai-je ; nous ne nous -verrons plus, mademoiselle Thérèse!</p> - -<p>— Sans doute, et c'est mieux ainsi, dit-elle en -détournant les yeux. Je ne suis restée que trop -longtemps à Argelès. On m'attend là-bas, on me -réclame. J'ai autre chose à faire dans la vie, vous -le savez bien, que de me promener et de causer, — même -avec vous! Mes doigts se rouillent ici, -et sans mes doigts, que deviendrait ma mère, que -deviendrait mon frère? Et puis… elle hésita un -moment, comme si elle avait quelque chose à ajouter, -et conclut d'un geste vague en secouant la tête.</p> - -<p>— Je sais tout cela, lui répondis-je ; je ne suis -ni un égoïste ni un ingrat. Permettez-moi seulement -de toujours penser à vous comme à la plus -chère, à la meilleure des amies.</p> - -<p>— Si je vous le défendais, vous ne manqueriez -pas de me désobéir, sourit-elle. D'ailleurs ni vous -ni moi ne sommes tout à fait les maîtres de nos -pensées ni de nos rêves. Nos volontés nous appartiennent -heureusement ; et c'est assez, n'est-il pas -vrai?</p> - -<p>— Hélas! lui dis-je, combien l'accord est difficile -quelquefois entre la volonté et le cœur!</p> - -<p>— On lutte, répondit-elle, avec une dureté -d'orgueil dans le timbre de sa voix.</p> - -<p>Nous nous taisions. Un coup de sifflet montant -de la gare nous rappela brusquement à l'un et à -l'autre l'heure prochaine de l'adieu. Thérèse s'attendrit.</p> - -<p>— M<sup>me</sup> Lavernose m'a fait promettre de lui -écrire ; vous aurez souvent de mes nouvelles, — si -elles vous intéressent encore, dit-elle, avec une -nuance de coquetterie.</p> - -<p>— Que vous êtes bonne! m'écriai-je en un élan -de tout mon être ; et que je vous aime! ajoutai-je -à voix plus basse.</p> - -<p>Sa pâleur m'avertit de ne pas continuer.</p> - -<p>Elle s'appuyait au mur de la terrasse prête à -défaillir. Et moi j'étais là, balbutiant des paroles -d'excuses, avec une envie folle de la prendre, de la -serrer dans mes bras, d'aller chercher mon pardon -avec mes lèvres sur ses lèvres. Car nous en étions -déjà à ce point où l'amour seul peut guérir les -blessures de l'amour.</p> - -<p>L'arrivée de Cyprienne et de ma belle-mère sur -la terrasse mit fin à mon embarras et à l'angoisse -de Thérèse. Presque au même moment, Marc faisait -son entrée. Et ce furent les préliminaires du -départ, les derniers préparatifs, le bruit triste des -malles traînées sur le plancher comme d'un cercueil -qu'on emporte, et les adieux à la maison, la caresse -du doigt aux touches du piano, le regard au jardin, -à la vallée. Thérèse pleurait, et elle avait honte -de ses larmes, honte de me les montrer, honte de -laisser croire aux autres, à ma femme et à ma -belle-mère, qu'elle les versait pour elles. La -nécessité de mentir la révoltait ; d'autant qu'à ses -marques de regret répondaient de vrais témoignages -de sympathie. Notre petit monde pleurait -Thérèse : Cyprienne, ma belle-mère, tous. Jacques -sanglotait depuis la veille et, la petite servante, avec -le beau geste des pleureuses antiques, ramenait sur -sa figure un pan de son tablier. Jusqu'au docteur -qui allongeait une poignée de main à sa malade du -haut de son cheval barbe, compagnon inséparable -de ses tournées ; jusqu'aux gens de la rue qui s'attroupaient -pour la voir passer, au seuil des portes.</p> - -<p>Elles approchaient, elles sonnaient enfin, les -minutes brutales ; l'omnibus, la gare, le wagon.</p> - -<p>Thérèse était montée dans son compartiment ; -penchée à la portière, avec un bouquet de roses -à la main, offert par Cyprienne, elle me regardait. -Oh! ce dernier regard, ce sourire pâle dans les -roses! Que voulait-elle dire? Quel ordre, quelle -promesse me léguait-elle en s'en allant? Le train -se mettait en marche et elle me regardait, elle me -souriait encore. Puis peu à peu ses yeux perdirent -le regard, ses lèvres le sourire. Une seconde -encore, et je ne vis plus de Thérèse qu'un peu de -pâleur dans du rose. Et tout disparut.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIX</h2> - - -<p>— Bonne journée pour voyager! déclara Cyprienne ; -le temps doit être couvert en plaine. -M<sup>lle</sup> Romée ne souffrira pas trop de la chaleur.</p> - -<p>— La pauvre enfant est encore faible, ajouta -ma belle-mère, l'émotion l'a brisée ; elle avait l'estomac -fermé ce matin.</p> - -<p>J'écoutais naître et mourir ces propos sans sortir -de mon rêve. La voix de Marc me réveilla.</p> - -<p>— Et bien, m'interrogeait-il, que pronostiquez-vous? -Pensez-vous que le brouillard se lève? -Avons-nous chance de voir quelque chose, si nous -montons à Pibeste?</p> - -<p>J'avais oublié ce projet d'ascension arrêté la -veille avec l'ami de Thérèse. Et la journée à vrai -dire n'était pas engageante. Mais au point où nous -en étions avec Marc, je ne voulais pas avoir l'air -de reculer devant un tête-à-tête.</p> - -<p>— Le brouillard se lèvera peut-être, lui dis-je ; -il remue déjà ; le Léviste tantôt laissait voir sa -couronne ; bon signe ; ce serait parfait si nous pouvions -arriver là-haut avant l'invasion du soleil.</p> - -<p>Une demi-heure après nous nous mettions en -route. Vous avez sûrement vu Pibeste, mon cher -ami ; de la pointe de l'hôtel on vous l'a montré -dressant sa corne, au-dessus du clocher d'Argelès, -dans le ciel oriental. C'est une montagne de médiocre -altitude, assez pauvrement boisée, dont le -seul mérite est de pointer en avant de la chaîne, -de façon à laisser voir, par-dessus la tête des pics -voisins, l'immensité des plaines de la Bigorre et du -Béarn.</p> - -<p>A la croix d'Ost, près de la fontaine miraculeuse -de Saint-Sesthé, nous quittâmes la route de Lourdes -pour attaquer la montée, une montée tout de suite -assez raide dans la pierraille calcaire, à travers -des paysages calcinés, abandonnés par les troupeaux. -Les mornes gris de Lias et de Géü s'érigeaient, -en face de nous, sur la rive opposée du -gave qui fuyait en des méandres d'un vert pâle -enguirlandés de saulaies et de vergnes. Des ardoisières, -des carrières de marbre déchiraient çà et -là l'uniformité des pentes ; des éboulis de rocaille -s'en échappaient comme des ruisseaux tristes, et -des villages pauvres étalaient leur nudité pouilleuse -au pied d'un médiocre clocher.</p> - -<p>L'épaisseur d'un taillis nous dérobait bientôt ce -spectacle. Nous voyagions à travers des cépées en -croissance qui s'étreignaient au-dessus du sentier. -Et la monotonie de cette prison de feuilles nous -obligeait à causer. Par quelles transitions insensibles, -ou, qui sait, adroitement ménagées par mon -interlocuteur, en vînmes-nous à parler de l'amour? -Marc le trouvait mal compris et singulièrement -rabaissé par la littérature contemporaine. Romanciers -ou poètes, presque tous avaient raconté ou -chanté la passion ; or la passion, expliquait-il, n'est -qu'un élément ou un passage de l'amour : l'état -de fièvre créé par l'obstacle. Dans la littérature -comme dans la vie, la tendresse est la forme la -plus haute, la plus complète de l'amour.</p> - -<p>— Peut-être avez-vous raison au point de vue -social, lui répondis-je, mais votre esthétique est -bien étroite. Hors de la tendresse, pas de beauté? -Allons donc! Comme si Phèdre n'avait pas les -mêmes droits à l'éternité que Bérénice! Commencez -donc pas réformer l'humanité, cher Monsieur, -avant de régenter la littérature.</p> - -<p>— C'est qu'elles ont partie liée, répliqua Marc. La -morale du littérateur ne peut pas différer de celle -de l'honnête homme.</p> - -<p>— Je le veux bien, si vous m'accordez que l'idéal -de l'honnête homme a varié de siècle en siècle et -même d'une génération à la suivante dans ce siècle-ci -qui va plus vite que les autres. Décrétez l'unité -des esprits, fixez le symbole des croyances, bâtissez -le temple où abjureront les hérésies et les -schismes, et nous verrons après. Car il vous resterait -encore à uniformiser les tempéraments et -les caractères. Imposer le même idéal de l'amour à -un bilieux ou à un sanguin, à un nerveux ou à un -lymphatique, la tâche n'est pas facile. Et les déséquilibrés, -qu'en ferez-vous? les déséquilibrés, c'est-à-dire -presque tous les artistes et les poètes. -Comment s'y prendront-ils pour commander à -leurs sentiments, pour les incliner du côté de la -tendresse et du sacrifice, eux dont la tête est -toujours prise avant le cœur!</p> - -<p>— Eux comme les autres ; je n'admets pas d'irresponsables. -Et sans doute, une fois déchaînées, -les forces de la passion se font aveugles et sourdes ; -elles ont une vie parasitaire, ennemie de la nôtre ; -c'est à nous d'arrêter leur éclosion, de les étouffer -dans l'œuf.</p> - -<p>— Je voudrais vous y voir, Monsieur le moraliste, -répliquai-je ; je voudrais voir votre machine -à raisonner aux prises avec votre imagination. -Exorciser le rêve est facile à dire à qui ne rêve pas ; -mais quand c'est le rêve qui mène la vie, quand -la sensibilité vibrant au moindre choc vous met à -la merci d'une odeur, d'une musique, d'une image, -que faire et comment résister?</p> - -<p>— Fermez les yeux, bouchez-vous le nez ou les -oreilles!</p> - -<p>— Pauvres précautions, mon cher, contre les -fatalités de l'instinct. Songez que les êtres d'imagination -sont tous, ou peu s'en faut, des enfants ou -des sauvages, des impulsifs, des inconscients.</p> - -<p>— Inconscients, donc innocents, n'est-il pas vrai? -c'est-à-dire que vous, par exemple, qui avez l'âme -d'un poète, s'il vous plaisait, sous prétexte de -musique ou d'image, de faire une infidélité à votre -femme, vous seriez tout prêt à vous absoudre. Laissez-moi -croire que vous hésiteriez le cas échéant.</p> - -<p>— Peut-être en effet reculerais-je devant l'infidélité -matérielle ou même devant la trahison du -cœur qui briserait le lien affectueux ; mais l'infidélité -du rêve, la trahison des yeux qui se tournent, -comme les plantes amoureuses du soleil, vers une -beauté supérieure, celle-là, pourquoi me l'interdirais-je? -Que j'aie l'imagination occupée d'un rythme -vivant ou d'un rythme d'art, où est le mal et à qui -ma dévotion pourrait-elle nuire? Quand j'en serai -là d'ailleurs, je ne manquerai pas d'avoir recours -à vos lumières. En attendant, je vous permets de -supposer tout ce qu'il vous plaira sur mon compte, -même le pire.</p> - -<p>— Vos <i lang="la" xml:lang="la">distinguo</i> me paraissent bien un peu perfides, -mon cher monsieur Lavernose ; mais vous -aurez beau essayer de m'en faire accroire, vous ne -réussirez pas à changer la bonne opinion que j'ai -de vous, conclut Marc.</p> - -<p>Évidemment il n'avait aucune envie de se -brouiller avec moi ; il lui suffisait de m'avoir -averti.</p> - -<p>Le paysage nous reprenait d'ailleurs, faisait diversion -presque au même instant. Nous sortions, -nous nous évadions enfin de l'interminable taillis -où nous dialoguions depuis une heure. Et le -brouillard nous quittait. C'était devant nous la fête -de l'été, la splendeur du ciel pyrénéen, la délicatesse -de l'azur autour des rochers et des arbres. -Des bouquets de hêtres s'espaçaient à travers un -éboulis de masses calcaires. Et au-dessus de cette -pente rocailleuse, s'évasait la coupe verte d'une -étroite vallée de pâturages, cernée par les pointes -terminales de Pibeste. Des troupeaux de vaches, -des ramades de brebis tondaient l'herbe au bord -des sources, ou ruminaient, couchés à l'ombre des -roches surplombantes, observés par les cabanes -de bergers qui se groupaient au sommet d'un mamelon -de daphnés et de bruyères. Et c'était, plus -haut encore, la facilité d'un pâturage en pente -douce, d'où les quenouilles d'asphodèles se levaient -en moisson blanche. Tout le revers de la montagne -en était habillé, et l'odeur qui s'en émanait était si -forte que les papillons engourdis se pâmaient, se -laissaient prendre sur les fleurs.</p> - -<p>Le sommet pointait au-dessus, défendu comme -d'une dernière barricade par une cépée de hêtres. -Marc y arriva le premier. Cet élan l'avait mis hors -de lui. Debout sur le roc, il triomphait, prenait -possession des paysages étalés confusément devant -lui.</p> - -<p>Le brouillard du matin s'était épaissi en montant ; -il s'interposait par endroits, flottait entre la -plaine et la montagne, et ces intervalles de néant -donnaient à l'espace démesuré qui reculait sous -nos regards, un aspect de chaos, de planète en formation. -Plus près cependant, à la base de Pibeste, -des morceaux de pays se précisaient ; on distinguait -un village, un lac, un tournant de route, un -moulin sur le gave. Et cela était chétif, sans beauté, -sans intérêt. Le moulin avait l'air d'un jouet d'enfant, -le lac d'un bijou naïf, la route d'un fil blanc -où se trémoussait une humanité minuscule.</p> - -<p>La plaine fuyait au delà, oscillante, monstrueuse, -d'une vastitude aussi pénible au regard que l'infini -peut l'être à la pensée. Une traînée blanche apparaissait -au bord d'une ondulation de cette mer, -comme un peu d'écume à la crête d'une vague. Je -nommai Pau. Tarbes, plus près, se cachait derrière -le massif du Léviste, mais des détonations sourdes, -irrégulièrement espacées, nous orientaient, trahissaient -sa présence. C'était l'arsenal qui essayait -ses canons.</p> - -<p>Marc ne se lassait pas de questionner. Tandis que -je subissais, écrasé, la fascination, la nausée de -l'immense, le futur agrégé, aux prises avec le décourageant -horizon, poursuivait méthodiquement sa -conquête. La plaine une fois soumise, il se tournait -vers les montagnes. Elles nous dominaient, nous -enfermaient dans un cercle de figures hostiles. Sous -leurs casques de neige, à travers la fumée tourbillonnante -des nuages suspendus à leur cime, les plus -lointaines apparaissaient comme détachées de la -terre, en essor vers l'azur. Je les désignai à Marc. -C'était par-dessus la crête allongée de la Pène de -Lhéris, la pyramide bleue du pic d'Arize, le colosse -qui veille au seuil des Pyrénées. Plus reculé, jaillissant -du dédale obscur de la chaîne, le mont -Perdu s'exhaussait, formidable, avec sa couronne -blanche de glaciers comme le roi de la mort. Géométrique -et noir, le Cylindre, à côté, faisait l'effet -de quelque monument funéraire, d'un hypogée -barbare pour une dynastie d'avant l'histoire. Le -Vignemale et le Balaïtous fermaient le cercle : le -Vignemale cuirassé d'argent, avec sa Piquelongue -en arrêt, crevant le ciel de sa pointe aiguisée -comme une flèche barbare, le Balaïtous hérissé, -crevassé, fracassé, pareil à une citadelle en ruine -vaincue par les éléments.</p> - -<p>Pibeste s'humiliait au pied de ces despotes, et -j'imitais Pibeste. Marc exultait, au contraire, son -humanité semblait accrue, sa personnalité exagérée -par le défi des cimes.</p> - -<p>L'ascension de Pibeste l'avait mise en goût, il -parlait de monter le lendemain au Vignemale. -Puis sa pensée se porta vers une autre tâche, vers -une autre victoire. Un large morceau de l'Aquitaine -était là, devant son futur historien ; Marc recevait -l'hommage du duché sur lequel il avait fondé sa -fortune.</p> - -<p>Il me parla de sa thèse et de la carrière qu'elle -pourrait lui ouvrir. C'était la certitude d'un poste -dans une faculté, d'une situation de maître de -conférences, de chargé de cours peut-être : la vie -matérielle largement assurée, et l'autre du même -coup, le bonheur dans le mariage. Encore un an, -deux ans au plus d'épreuves, et ce serait la sécurité -dans une fonction honorable et indépendante, à -côté d'une compagne choisie par lui, d'une épouse -aimable et sage, ornement de son foyer, fidèle appui -de son cœur. Et il ne s'agissait pas d'un roman en -l'air ; Marc connaissait cette perfection, il était en -relations quotidiennes avec sa famille ; il avait tout -lieu de croire que sa demande, quand il jugerait à -propos de la faire, recevrait un bon accueil. Il -n'attendait que l'assurance d'une place et d'un traitement -pour conclure. — Mais, ajouta-t-il, d'ici -là, j'ai peur. Sans doute ma jeune amie n'ignore -pas que j'ai de l'affection pour elle, mais le reste, -le sentiment plus tendre, le projet d'union intime, -je me suis interdit de le lui dire. Peut-être l'a-t-elle -deviné, mais je ne vois pas qu'elle y réponde -autrement que par de l'amitié, et c'est bien quelque -chose, c'est même tout ce que je souhaite provisoirement ; -mais si l'amour allait venir, l'amour -pour un autre! Elle est libre après tout, libre pour -le mariage, libre même, — il faut tout envisager, — libre -pour la passion.</p> - -<p>Sur ce mot de passion, Marc, qui avait baissé les -yeux en même temps que la voix pour m'expliquer -ses craintes, les leva sur moi brusquement :</p> - -<p>— Voyons, cher Monsieur, continua-t-il, nos -relations si récentes ne m'autorisent peut-être pas -à vous ennuyer de mes affaires, mais nous sommes -situés ici à quelques centaines de mètres au-dessus -du niveau des conventions sociales. Permettez-moi -d'avoir recours à votre expérience. Vous devez connaître -les femmes mieux que moi. Moi, je n'en ai -jamais regardé qu'une, et celle-là je l'aime trop -pour la juger de sang-froid. Mais vous la connaissez, -vous aussi, cette jeune fille dont je vous parle, -cette fiancée sans le savoir ; vous venez de passer -un mois avec elle, elle vous a parlé de moi, sans -doute ; croyez-vous qu'elle m'aime un peu, qu'elle -m'aime assez pour me garder son cœur? C'est -que, voyez-vous, je n'ai aucune illusion sur mon -compte ; ni mon caractère, ni mes goûts n'ont rien -qui parle à l'imagination d'une jeune fille. Aimer -n'est pas tout, il faut savoir aimer. M<sup>lle</sup> Romée -me comprendra-t-elle? Je l'espère quelquefois. -Il y a des jours où je la vois si paisible, si raisonnable, -si laborieuse, il me semble que nous -sommes nés l'un pour l'autre ; et ces jours-là -sont les plus nombreux. Mais quelquefois tout -change, tout se gâte ; c'est l'inquiétude, c'est le -caprice. Alors, je ne sais plus que croire, j'hésite. -Vous me rendriez un vrai service, cher monsieur -André, si vous pouviez m'éclairer là-dessus. -Que feriez-vous à ma place? Conseillez-moi. Est-il -prudent de laisser aller les choses? Vaut-il -mieux demander à M<sup>lle</sup> Romée un engagement -formel?</p> - -<p>La confidence de Marc ne m'avait rien appris. -Peut-être en aurais-je souffert cependant, peut-être -me serais-je révolté quelques jours plus tôt, quand, -amoureux sans espoir, je n'osais pas compter sur -Thérèse. Mais la certitude d'être aimé avait purifié -mon amour, l'avait agenouillé devant elle. Elle -planait si haut que le rêve seul, comme une fumée -d'encens, pouvait désormais l'atteindre. Que m'importaient -dès lors les projets infra-terrestres de mon -rival, son programme de félicité bourgeoise? A -quelque titre qu'il fût auprès de Thérèse, ami -désintéressé ou futur époux, j'avais conclu avec -elle des fiançailles supérieures aux droits qu'il -pouvait prendre. M'oubliât-elle même, son image -me resterait ; et au point d'exaltation où j'étais -arrivé, je me sentais capable de me contenter de -cette union malgré elle.</p> - -<p>Marc, cependant, attendait ma réponse. Elle fut -aussi ambiguë qu'un oracle. Je m'excusai d'abord -de mon peu d'habileté à débrouiller les ressorts de -l'âme féminine. Et qui pouvait se flatter de la bien -connaître? M<sup>lle</sup> Romée était certes une personne de -grand sens et de grand cœur, et elle m'avait toujours -parlé de Marc dans les meilleurs termes ; -quant à décider si elle se contenterait de ce que -Marc avait à lui offrir, quant à pronostiquer l'avenir -de ses rêves, vraiment on m'en demandait -trop ; je me récusais. En ménage comme pour -l'autre vie, c'est la foi qui sauve. Thérèse avait-elle -foi en Marc? Marc avait-il foi en Thérèse? A cette -question, elle et lui pouvaient seuls répondre.</p> - -<p>Marc se taisait. Peut-être n'ajoutait-il pas grande -importance à une consultation qui n'avait été qu'un -prétexte à me faire parler. Peut-être aussi s'interrogeait-il, -se livrait-il à l'enquête sur lui-même que -je venais de lui conseiller : première et douloureuse -épreuve de son amour. Pour un esprit avide autant -que le sien de lumière et de certitude, l'ombre -où il se débattait, le doute sur la durée possible -du lien qui l'unissait à Thérèse devaient être bien -pénibles. Thérèse l'avait-elle compris, l'aimait-elle -assez pour l'attendre? Lui-même avait-il assez -de confiance en son amie pour ne pas la troubler -de son inquiétude? Il me semblait lire cette perplexité -dans ses yeux, dans l'hésitation même de -sa démarche.</p> - -<p>Depuis un moment déjà nous avions commencé -à descendre. Le brouillard nous talonnait. Les -cimes, peu à peu, s'étaient voilées, l'horizon se fermait ; -la muraille mouvante se rapprochait de -nous. Bientôt elle nous enveloppa de ses réseaux -humides. A peine si, dans l'incertitude de cette -nuit grise, subitement tombée, nous pouvions -reconnaître le bon chemin. Le grondement du gave, -qui se heurtait, quelques centaines de mètres plus -bas, aux contreforts de Pibeste, nous avertit une -ou deux fois du danger où nous avait mis une -fausse piste. Le sentier contournait la crête de la -montagne, assez mollement inclinée du côté par où -nous étions venus, mais qui, de l'autre côté, vers -Lugagnan, tombait brusquement en précipices. Le -brouillard, d'abord sec, s'était mis à couler, et la -mouillure des pierres aggravait la difficulté de la -descente.</p> - -<p>Arrivés au niveau des pâturages, nous décidâmes -de nous abriter un moment et de nous sécher -dans la cabane des pâtres. Le gîte était misérable ; -une hutte de pierres sans porte, sans -fenêtres, avec un toit intermittent d'esquilles calcaires -que rejointaient mal des mottes de gazon. -Les bergers nous firent place sur le banc de sapin -où ils s'allongent, roulés dans leurs couvertures -pour dormir ; ils allumèrent en notre honneur, -devant l'ouverture de la cabane, un feu de souches -de genévriers ; ils nous offrirent tout ce qu'ils -avaient : du pain, du lait et du fromage.</p> - -<p>C'étaient des gens de Vidalos qui gardaient -pour le compte de quelques propriétaires du village. -Ils étaient montés avec leurs bêtes à la fin de -mai, dès que la neige avait eu fini de fondre ; ils -ne devaient descendre que vers la mi-octobre. Ils -ne se plaignaient pas du salaire ni du gîte. Ces -pacages de moyenne altitude sont assez sûrs. Les -bêtes et les gens y sont moins exposés que dans les -hautes estibes ; les sautes de temps y sont moins -fréquentes, plus rares les bourrasques de neige et -les glissements de terrain causés par les pluies -d'orage ; et la nuit, si les chiens aboient, il n'est -pas utile d'armer le fusil pour faire peur à l'ours. -La proximité du village leur était d'ailleurs avantageuse ; -ils avaient le pain et le sel à deux heures -de marche de la cabane, et le dimanche, en grimpant -à une brèche qu'ils nous indiquaient de la -pointe de leur bâton ferré, ils pouvaient voir le clocher -de leur paroisse et s'unir aux prières annoncées -par les carillons légers qui invitent à la messe, -par les sonneries lentes qui promulguent la bénédiction.</p> - -<p>Marc s'informait de leurs familles. Un des bergers -était marié depuis six mois : un autre était -fiancé ; sa promise était servante à Cauterets ; ils -devaient <i>épouser</i> après la saison.</p> - -<p>— Et ça ne vous inquiète pas de la savoir loin -de vous, avec tous ces hommes, ces étrangers, ces -garçons d'hôtel autour d'elle? interrogeait Marc.</p> - -<p>— A quoi ça me servirait de me tourmenter? -répondit le garçon en finissant d'écumer une jatte -de lait. D'ailleurs, ajouta-t-il, je connais Méniquette -depuis longtemps ; j'ai confiance.</p> - -<p>— Et vous faites bien, approuva Marc. Puis se -tournant de mon côté : vous l'avez entendu, me dit-il ; -cet homme a répondu pour moi. Moi aussi, j'ai -confiance.</p> - -<p>Allègre et dispos, il reprenait en même temps -son bâton de route, et nous repartions à la descente. -Nous ne nous parlions plus. A quoi bon? Lui -m'avait dit ce qu'il avait à me dire ; il m'avait prévenu, -il avait pris sa position de combat. Et moi -j'avais hâte de l'embarquer, de me délivrer de lui, -pour me donner tout entier au souvenir de Thérèse.</p> - -<p>Le futur agrégé devait nous quitter le soir -même pour aller à Cauterets. Je remplis jusqu'au -bout les devoirs de l'hospitalité ; je le conduisis à -la gare. En chemin il s'était mis à me parler de -mes travaux d'archéologie commencés. Il me traçait -tout un plan d'études pour Jacques. Il craignait -de m'avoir blessé tantôt, et quoiqu'il se trouvât -en état de légitime défense, il s'efforçait de -guérir ma blessure. L'ennemi redevenait l'apôtre. -Il s'offrait à me donner de loin, si peu que je les -crus utiles, son appui et ses conseils : Si vous -avez besoin d'un document, d'une recherche pour -vos études ou pour celles de Jacques, ne craignez -pas de vous adresser à moi. Je suis au courant des -bibliothèques et des catalogues ; vous pouvez vous -fier à mon exactitude. D'ailleurs j'aurai peut-être -recours à vos bons offices pour ma thèse. Ce ne -sera qu'un échange, concluait-il.</p> - -<p>Le train partait ; Marc me tendit la main. J'étais -seul. Je pris pour rentrer chez nous par le plus -long et par le plus désert. J'errai dans les avenues -à moitié habitées qui s'ouvrent à gauche de la gare, -entre le gave et la route de Pierrefitte. Des villas -en construction, des jardinets récents, de grêles -massifs, s'espaçaient des deux côtés avec des intervalles -de prairies, des ouvertures d'allées qui finissaient -en sentiers, perdues à dix pas dans les cultures. -La nuit était tombée ; des flambées de gaz -luisaient à travers les avenues, et, dans la paix de la -vallée, se propageaient, en même temps que les -musiques lointaines du casino, la frêle crécelle des -sauterelles.</p> - -<p>Je m'abandonnai à la nuit ; je la laissai tisser -autour de moi ses voiles de solitude et de silence. -J'étais délivré de l'action, délivré des responsabilités -et des angoisses du vouloir, en accord avec -les autres et avec moi-même. Le départ de Thérèse -avait tout harmonisé. Plus de désirs, partant plus -de remords. Au lieu des ivresses et des tourments -de la passion vivante, c'était désormais devant -moi la douceur continue, la sérénité du rêve.</p> - -<p>Dans le dédale du parc inachevé où s'attardait -ma flânerie, au bord des massifs de lilas, sur les -blocs de rocher le long du gave, je frôlai plusieurs -fois des couples d'amoureux ; les voix se taisaient à -mon approche, et c'était, dans l'ombre, la fuite -légère d'une robe. Et je les plaignais de fuir, je -les dédaignais de se cacher. Que ne s'affranchissaient-ils -eux aussi du servage de la chair?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XX</h2> - - -<p>Ce fut comme une autre vie qui commença pour -moi le lendemain ; une vie en arrière, dans le souvenir. -La réalité présente ne me touchait plus ; -pas même la réalité qui se rapportait à Thérèse. -Elle écrivait régulièrement à ma femme, et ses -lettres, longuement commentées, étaient l'événement -de la semaine. On lisait cette chère écriture, -on en parlait devant moi ; je la lisais, j'en parlais -aussi ; mais cette Thérèse récente n'ajoutait rien à -la Thérèse qui vivait en moi, à celle dont ma piété -entretenait l'image.</p> - -<p>C'était à cette Thérèse-là que j'appartenais désormais. -Toute autre société m'était devenue odieuse. -Je m'étais emparé de sa chambre ; je m'y enfermais -avec elle pendant des journées entières. La saison -s'avançait, et il y avait des chances pour que nous -ne trouvions pas de nouveaux hôtes ; j'étais d'ailleurs -résolu à les écarter. Je passai là dans une -claustration à peu près complète, comme dans une -maison mortuaire après la disparition d'un parent -proche, les premiers jours qui suivirent son départ. -Assis dans son fauteuil, enveloppé de l'odeur légère -laissée par ses cheveux et qui me rendait la sensation -de sa présence, j'évoquais heure par heure les -semaines précieuses que j'avais passées avec Thérèse. -Ce qu'elle avait dit, ce qu'elle avait fait, la -couleur de ses robes, la nuances de ses sourires, je -revoyais, je réentendais tout.</p> - -<p>Comédien sincère, pour mieux entrer dans la -réalité, je me donnais la représentation minutieuse -de nos conversations, de nos attitudes. Ce furent -de prodigieux enfantillages, et je ne vous les confesserais -peut-être pas, s'ils n'avaient pas contribué -à la formation d'un état d'âme qui devait m'être si -funeste!</p> - -<p>L'idolâtrie n'est pas une forme exceptionnelle de -l'amour ; peut-être même n'est-il pas de passion -un peu forte qui n'arrive à ce paroxysme. Tout -amoureux suppose plus ou moins un lyrique. Moi -comme les autres, un peu plus peut-être, j'eus le -pouvoir d'idéaliser, de transformer tout ce qui se -rapportait à l'aimée. C'est ce qu'en exégèse amoureuse -on appelle cristalliser, et l'inventeur du mot -et de la théorie l'applique, je crois, aux débuts de -la passion ; mais cette faculté ne se développa chez -moi dans son plein qu'à la seconde période, quand -le départ de Thérèse m'obligea de chercher des -consolations ou des compléments à son absence.</p> - -<p>Bientôt le souvenir ne me suffit plus. Je voulus -de nouveau fouler les sentiers qu'elle avait parcourus. -Les arbres qui avaient ombragé nos haltes, -les pierres sur lesquelles elle s'était assise, me -devinrent autant de buts de pèlerinage. Quand -j'avais dépassé les dernières masures du faubourg -de l'Aïroulat et que je touchais aux grands -espaces libres, habités par les châtaigniers, je -m'arrêtais, aussi ému qu'un dévot au seuil de -l'église. Ces pentes gazonnées, ces abris de rochers, -ces frondaisons éparses balayant les pelouses, c'était -le sanctuaire de mon culte. Je m'asseyais à l'une -des places où mon amie et moi nous avions accoutumé -de nous asseoir, et, autant que je pouvais -m'en souvenir, dans la posture exacte où je m'étais -trouvé à côté d'elle. Je lui parlais, j'écoutais -chanter dans le silence l'écho affaibli, l'écho charmant -de ses paroles. La châtaigneraie, à cette -époque de l'année, était déserte ; les feuilles mortes -sur les sentiers empêchaient d'entendre le sabot -des passants, du petit pâtre meneur de chèvres, de -la vieille en capulet déteint qui filait sa quenouille -en gardant sa vache le long des bordures. Ils m'épiaient -de loin, s'étonnaient de me rencontrer -chaque jour, s'inquiétaient de me voir parler tout -seul, interpeller comme un sorcier les rochers ou -les plantes.</p> - -<p>Un de ces bergers, un boiteux à qui Thérèse -avait fait quelquefois l'aumône, m'accosta un jour, -s'informa de celle qu'il ne voyait plus avec moi. Il -avait trouvé dans l'herbe, en promenant ses chèvres, -quelque chose qui lui appartenait peut-être, et il -m'exhibait, gâté par la rosée et la pluie, un gant en -peau de Suède que Thérèse avait perdu en effet et -que nous avions inutilement cherché ensemble. -Cette relique ne me quitta plus désormais.</p> - -<p>Mais mon idolâtrie en était arrivée bientôt à se -passer d'objets matériels ; elle s'exerçait en esprit -sur les perfections de Thérèse. Comme le dévot -qui médite sur une parole ou sur un acte de son -Dieu, je me dilatais, je me fondais dans la contemplation -de mon amie. Pour entrer plus avant dans -la possession de sa beauté, pour en atteindre la -définition totale, je travaillais à me la représenter -en détail ; je restreignais mon adoration pendant -tout un jour à ses yeux ou à ses lèvres ; je m'appliquais -à analyser les nuances les plus fugitives de -ses regards ou de son sourire. Et c'était tout un -paradis que m'offrait ainsi cette Thérèse une et -multiple, que mon investigation patiente et enflammée -diversifiait à l'infini.</p> - -<p>A force d'analyser le charme de mon amie, de la -célébrer, de la chanter, j'étais arrivé à un état d'hypnose -chronique tout à fait étrange. Les pratiques -de méditation et de contemplation par où j'avais -travaillé d'abord à me procurer l'illusion de sa -présence m'étaient devenues inutiles. Dès que cessaient -les soins matériels, les occupations de ma -vie, dès que je m'arrêtais de parler ou d'agir, et -quelquefois même à travers mes paroles et mes -actes, Thérèse m'apparaissait ; j'étais avec elle. -Ainsi qu'il arrive aux âmes élues dans l'état -d'oraison, quelque chose m'enlevait doucement -à moi-même ; je me sentais porté dans un autre -et meilleur élément, vers la Beauté et vers l'Amour. -Et la source de cette félicité paraissait inépuisable ; -les ondes de bonheur où je me répandais naissaient, -se développaient d'un mouvement toujours égal.</p> - -<p>J'ai peur de mal m'expliquer et que mes expressions -vous paraissent trop fortes. Et moi, je les -juge insuffisantes à traduire le paroxysme heureux -où je me trouvais ravi. Ce don de moi-même -à une autre avait presque la douceur d'un évanouissement, -mais d'un évanouissement sans vertige -et qui me laissait la pleine conscience de mon acte. -Je mourais à moi-même, je mourais de minute en -minute avec un sentiment toujours nouveau de -repos, de quiétude, de concordance avec les aspirations, -avec les lois de ma vie. Je me donnais sans -fin, et ce pouvoir croissait de jour en jour ; j'avais -franchi les limites du possible ; la porte du jardin -mystique s'ouvrait devant moi ; devant moi, s'étendait, -illimité, le Paradis de l'Extase. J'étais arrivé à -une possession continue de Thérèse qui ne laissait -presque rien à envier à la réalité. Je n'avais plus -besoin d'évoquer son image ; elle habitait ma -pensée ; elle s'imposait à mon sommeil. Je la -voyais debout, en marche ; sa robe claire ondulait -au rythme de son pas silencieux ; la tête un peu -tournée de mon côté, elle m'invitait à la suivre ; ou -bien elle se reposait assise dans son fauteuil de -convalescente, songeuse, le menton incliné, dans -son attitude familière. Et il me semblait saisir le -mouvement de ses lèvres qui me parlaient, le son -de sa voix, la tiédeur de sa main dans la mienne.</p> - -<p>C'était dans le recueillement de sa chambre, de -cette chambre où nous sommes, qu'elle m'apparaissait -le plus nettement. En plein air, les contours -s'atténuaient. Les bruits trop rapprochés, les -mouvements de la vie l'écartaient, et une fois -enfuie, décomposée, elle était quelquefois lente à -revenir. Mais ici l'illusion était complète, et, — détail -étrange qui aurait dû me mettre en garde, — les -sens même y avaient une part, une part de plus -en plus marquée.</p> - -<p>Ainsi déviait peu à peu la tentative d'amour -mystique où je m'étais engagé et que j'avais sans -doute poussée au delà des limites humaines. L'excès -de spiritualité me ramenait à la matière. Pour -avoir voulu perfectionner la vision de Thérèse, -mon idolâtrie avait fini par la trop matérialiser. -Thérèse, ressuscitée âme et corps par mon extase, -redevenait ainsi devant les yeux de mon esprit la -Thérèse vivante, la Thérèse douloureusement, orageusement -aimée, disputée par ma passion aux -fatalités qui me la rendaient inaccessible. Je -retombais dans mes anciennes misères et ma chute -était plus profonde. J'éprouvais pour l'absente des -regrets et des désirs que sa présence même n'avait -pas suggérés, des désirs et des regrets plus violents -parce qu'ils étaient moins purs. Plus libre -avec l'image de Thérèse qu'avec Thérèse elle-même, -j'avais laissé sans y prendre garde la volupté -enflammer peu à peu et corrompre mon amour. -Le mal était fait ; c'était fini de mon union psychique -avec Thérèse. La vision avait appelé la réalité. -C'était la réalité que j'appelais maintenant, que je -voulais à tout prix.</p> - -<p>Inefficaces à partir de ce moment, dérisoires, -me parurent les suppléances par où j'avais réussi -un moment à tromper ma passion. La force -déchaînée du désir emportait comme de fragiles -obstacles les trompe-l'œil, les artifices délicats où -s'était attardé mon rêve. Et quoi! quelques lieues -à peine me séparaient de celle que j'adorais, de -la créature nécessaire à ma vie, et tandis qu'elle -pensait à moi, qu'elle m'appelait peut-être, je restais -là occupé à me leurrer de vaines apparences, -à presser dans mes bras un fantôme! Je m'accusais -alors, je méprisais mon idéalisme intempestif, -je maudissais mes hésitations et ma faiblesse. Ma -conscience se taisait, débordée. Seules, des considérations -d'intérêt, la peur d'un casse-cou final -m'arrêtaient encore. J'évitais de penser à une -conclusion quelconque ; je fermais les yeux pour -ne pas voir le précipice auquel je me trouvais -acculé. Ma passion se démenait derrière cette vague -frayeur, frêle obstacle qui me séparait de l'irréparable.</p> - -<p>A défaut de Thérèse, c'étaient ses reliques, que je -portais à mes lèvres ; c'était son gant, c'était la -place de son corps sur le fauteuil, dans le lit, que -je brûlais de mes caresses. Et ces folies en appelaient -d'autres. J'écrivais à l'absente, je l'implorais -en des lettres qu'un reste de sang-froid m'empêchait -de porter à la poste ; je formais de vains -projets de réunion avec elle ; j'en venais à souhaiter -quelque malheur immédiat, une rechute de sa -maladie, qui l'obligeât à retourner à Argelès. Une -séance récréative de magnétisme à laquelle j'assistai -par désœuvrement au Casino m'induisit à -essayer le pouvoir de mon fluide pour l'influencer à -distance, la contraindre à revenir. Plusieurs fois, -et, le plus sérieusement du monde, je tentai l'expérience, -je concentrai ma volonté pour l'envoyer à -Thérèse en victorieux effluves. Et pendant des -heures, pendant des journées entières, après ces -tentatives, j'espérais, j'attendais son arrivée ; je -calculais le temps nécessaire, les retards possibles -des trains, et le cœur me battait chaque fois que -l'omnibus de la gare roulait le long des rues, traversait -la place. Je voyais Thérèse, je la rencontrais -partout ; je me laissais prendre aux plus -légères ressemblances. Une première fois au Casino, -dans la salle du concert, une autre fois à Pierrefitte -dans une calèche qui descendait de Cauterets, -il me sembla la reconnaître et, dupe volontaire, -je suivis pendant toute une semaine, jusqu'à me -faire remarquer d'elle et des autres, une étrangère -de l'hôtel de France qui avait un peu la tournure -de mon amie.</p> - -<p>Les lettres qu'elle continuait à écrire régulièrement -à Cyprienne fournissaient une matière inépuisable -à mes inquiétudes. Une dernière, qui me -parut plus froide, me donna à réfléchir : elle m'oublie! -pensai-je, et là-dessus ce fut toute une construction -d'hypothèses. La jalousie me reprit ; la -figure un moment écartée de Marc Échette me -hanta de nouveau, plus haïssable. En même temps -que mon amour pour Thérèse, ma rivalité contre -Marc avait pris un caractère matériel. J'enrageais -de ses contacts quotidiens avec mon amie, et si je -n'allais pas jusqu'à soupçonner leur vertu, c'était -assez pour me bouleverser, de penser aux rapprochements -permis, aux poignées de mains, au -bras offert et accepté, aux effleurements innocents -du piano ou de la table. Mais peut-être y avait-il -autre chose entre eux maintenant ; je le craignais -du moins. Peut-être Marc l'avait-il pressée de se -marier avec lui, et elle avait consenti ; les bans -étaient publiés, le mariage consommé, qui sait? -Chaque jour, pendant toute une semaine, je ne -manquai pas d'aller au Cercle relever dans les -journaux de Toulouse les communications de l'état -civil.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXI</h2> - - -<p>Je ne me souviens plus au juste du temps que -dura cette crise. J'étais perdu ; seul l'instinct de la -conservation luttait obscurément en moi, retardait -la solution inévitable. Partir, revoir Thérèse! -Cette nécessité s'imposait, et je sentais bien que je -n'y échapperais pas. J'évitais seulement de penser -à la date, j'ajournais de semaine en semaine. J'espérais -toujours je ne sais quelle intervention, quelle -poussée du hasard, qui me rendrait à moi-même, -m'épargnerait cette suprême folie.</p> - -<p>La poussée vint, me sauva provisoirement, me -donna quelques semaines de répit… Ce fut à la -distribution des prix de Jacques, circonstance minime -à coup sûr ; mais dans l'état de déséquilibre -où j'étais, le plus léger choc devait suffire à donner -l'impulsion, à me jeter à la mer ou à me rejeter -vers le rivage.</p> - -<p>La cérémonie s'était accomplie selon les rites : -un discours que j'avais négligé d'écouter, des fanfares -que j'avais été obligé d'entendre, la récitation -d'un palmarès coupée d'applaudissements qui -escortaient l'ascension vers l'estrade des collégiens -émus dont le front discordait aux couronnes -de papier trop étroites ou trop larges. Tout à coup -Jacques était dans mes bras, son bout de laurier à -la main, radieux. Cyprienne pleurait ; nos voisins -battaient des mains. Je pleurai aussi ; Jacques -reparti, je sentis se rouvrir dans mon cœur la -source depuis quelques jours fermée de la tendresse -paternelle. Jacques! Ma vie de ces dix dernières -années me revenait brusquement : joies et malheurs, -tous les événements du ménage. Et c'était Jacques -les malheurs, les joies c'était encore Jacques. Je me -rappelais des riens de sa petite enfance, le miracle de -son premier pas, de ses premiers balbutiements ; je -retrouvais la saveur de ses caresses, la douceur de -sa joue sur ma joue, la pureté de son haleine sur -mes lèvres. Je revoyais ces coupes de vêtement, -ces nuances de cheveux si vite passées qui font à -chaque enfant comme une série de brèves existences! -Et j'avais failli oublier tout cela, oublier -tous ces petits Jacques lointains, et le Jacques -vivant, le petit camarade et le grand ami, Jacques -enfin, Jacques!</p> - -<p>Ma folie tout à coup m'épouvanta. Je reculai, -je me rejetai en arrière. Cette Thérèse idéalisée par -mon culte, je la vis un moment telle que je me l'étais -créée : idole monstrueuse à laquelle j'allais sacrifier -mon honneur et ma vie! Insensé, j'avais voulu -jouer avec ces forces redoutables : l'imagination et -le rêve! j'avais tenté, mage orgueilleux et naïf, de -modifier au gré de mon caprice la loi de la nature -et de la vie. La vie s'était vengée ; le mage s'était -pris à ses artifices ; l'évocateur était devenu l'obsédé.</p> - -<p>Il n'était que temps de réagir. Je m'y employai -sans délai. Tout jusque-là, par bonheur, s'était -passé dans ma tête. Pendant qu'une moitié de moi-même -s'enfonçait dans l'absurde, l'autre figurait -les gestes du bourgeois, du père de famille. Il n'y -avait qu'à rentrer dans la sincérité de mon rôle, à -le jouer pour tout de bon. Personne à la maison -n'avait pris garde à ma folie ; ma réputation de -distrait avait donné le change ; un peu plus, un -peu moins, ni ma belle-mère, ni ma femme ne -s'étaient rendu compte de la différence. D'autant -que mon détachement de tout me rendait de composition -facile, d'humeur paisible et débonnaire. -Jamais nous n'avions fait meilleur ménage avec -Cyprienne que depuis le divorce de nos cœurs.</p> - -<p>Les vacances de Jacques devaient faciliter ma -conversion. La maison était plus vivante, plus -animée alors ; le sévère intérieur se déridait ; une -contagion de gaieté, d'insouciance se répandait, -rompait la régularité par trop mécanique des -journées et des heures.</p> - -<p>Jacques ne me quittait pas. J'étais son compagnon -de courses et son camarade d'études. Sa -curiosité m'amusait, ses idées vives et courtes, ses -questions insatiables. Il avait une jolie petite âme -légère et vibrante que j'avais plaisir à manier.</p> - -<p>Mon Jacques! Je m'attachai à lui, cette fois, -comme le noyé à l'épave. Rien que de tenir cette -petite main fraîche dans ma main fiévreuse, il me -semblait que j'étais guéri. Et j'allai mieux en effet -pendant quelques jours. L'image de Thérèse pâlit, -se recula de moi ; je crus qu'elle allait s'effacer.</p> - -<p>Hélas! mon illusion ne fut pas longue. Le vif -élan qui m'avait ramené vers la vie de famille ne -tarda guère à s'alentir, à se changer en effort. -Les affections qui avaient rempli ma vie subsistaient -bien encore, mais machinales, inefficaces, -vidées de leur substance. Oui, même mon affection -pour Jacques. Je l'aimais assez pour me dévouer à -lui, pour me sacrifier s'il l'avait fallu ; ma volonté -était libre ; mais d'elle-même, au bout de quelque -temps, ma pensée était revenue à Thérèse.</p> - -<p>Je ne désespérai pourtant pas tout de suite. -Comme les incroyants qui prient pour mériter de -croire, je continuai de témoigner à Jacques cet -amour qui, hélas! n'était plus tout à fait dans mon -cœur. Je me serrais contre mon enfant, comme -s'il y avait eu dans ce contact quelque vertu curative -de ma folie ; je l'embrassais quelquefois sans -motif, j'attirais sa tête sur mon cœur, sur ce cœur -que je n'avais pas su lui garder tout entier. Il me -semblait que ses baisers à lui, plus sincères, plus -ardents, allaient ressusciter la ferveur de mes -caresses.</p> - -<p>L'enfant s'étonnait de ces étreintes passionnées -et muettes, presque douloureuses. Il s'y dérobait, -ne sachant comment y répondre. Ma société commençait -à lui peser ; son babil se lassait de s'épancher -sans écho. Il avait tiré de ma libéralité, — compensation -trop facile, — quelques jouets : une -montre, un cerf-volant qu'il avait hâte de montrer à -ses camarades. Il ne tarda pas à me fausser compagnie. -Et moi je n'eus pas le courage de le retenir. -A quoi bon?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXII</h2> - - -<p>Ce fut de nouveau la solitude autour de moi, -mais une solitude assiégée, investie par l'image -de Thérèse. Que faire contre elle maintenant? A -quelle conjuration, à quel remède avoir recours? -La médication psychique avait échoué ; valait-il la -peine d'essayer autre chose? Cependant je m'étais -quelquefois bien trouvé de la marche pour assoupir -mes nerfs, pour mater mes rêves. Plus chanceuse -cette fois, l'expérience ne valait pas moins d'être -tentée.</p> - -<p>Je pris prétexte d'une visite de quelques jours à -Marsous ; je bouclai mon sac et je partis. Mais je -ne fis que toucher barre à la maison de mes -parents. Le bavardage affectueux de ma mère, -avide des nouvelles de la famille et de la vallée, -ses préoccupations de récolte et d'argent, si peu -concordantes à mon état d'esprit, ne parvenaient -pas à m'intéresser. La bonne femme et moi ne -parlions plus la même langue ; j'étais devenu comme -un étranger dans ma maison. Pauvre mère! qu'aurait-elle -dit si elle avait pu deviner mes misères, -soupçonner la détresse, où je me débattais, affolé? -Où était-il hélas! le sauvageon de jadis, la petite -âme qui s'était épanouie là, si fraîche, entre ces -vieilles murailles? Ah! qu'il aurait mieux valu ne -pas changer, vivre et mourir où avaient vécu, où -étaient morts les miens, pareil à ceux d'avant -comme à ceux d'après, surgeon du même arbre et -cet arbre soudé au roc, enraciné dans les traditions -ancestrales! Mais il était trop tard, j'avais sucé le -virus de l'éducation sentimentale ; déserteur du -foyer rustique, je devais penser, je devais souffrir -en bourgeois!</p> - -<p>Dès le lendemain de mon arrivée à Marsous, à -l'aube, je communiai une dernière fois, sous les -espèces du pain bis et du lait encore fumant, -avec ma mère, je reçus de ses lèvres un baiser -rude et cordial, le baiser coutumier de nos adieux, -et je m'enfonçai résolument dans l'âpre et tortueux -massif qui garde la source du gave d'Azun. -Je partis seul. A quoi bon un guide quand on n'a -d'autre but que la fatigue? J'avais d'ailleurs une -suffisante habitude de la montagne et de la vie -montagnarde pour m'y aventurer sans péril.</p> - -<p>Je savais le chemin des cabanes de berger où je -pourrais au besoin trouver un gîte pour la nuit, -un abri pendant l'orage ; ces bergers, j'en connaissais -quelques-uns ; les plus âgés m'avaient servi de -guide autrefois ; les plus jeunes avaient été mes -camarades. Les chiens même, peu hospitaliers aux -passants, me faisaient bon accueil ; j'avais appris -les paroles et les gestes qui désarment leur colère. -Je les évitais d'ailleurs, eux et leurs maîtres, -autant que me le permettaient les ressources de -mon havresac. Un surplomb de rocher suffisait à -protéger mon sommeil, une poignée de bruyères -mortes ou de rhododendrons me donnait la flamme -nécessaire à sécher mes vêtements arrosés par une -averse.</p> - -<p>Je marchais sans presque m'arrêter, de la pointe -du jour à la nuit noire. Pour me fatiguer, pour -m'absorber davantage, je choisissais les plus mauvais -chemins, les lacets les plus abrupts, les corniches -les plus vertigineuses. Que ma pensée fût -bornée en même temps que mon regard aux -rocailles où heurtaient mes pieds, aux périls qui -bordaient ma route, c'était ce que je cherchais, et -ce n'était pas difficile à trouver dans ce méchant -dédale d'éboulis, de crêtes et de pics qui se hérissent, -se cassent ou s'aiguisent entre le Balaïtous et le -port de Marcadau. Je me jouais à l'aise dans ces -rudes passages, bercé par le vent des cimes, fouetté -par l'haleine froide qui monte de l'obscurité des -abîmes.</p> - -<p>Le crépuscule me surprenait quelquefois à l'entrée -d'une estibe suspendue comme une écharpe de verdure -entre deux précipices. Les troupeaux rentraient, -les clarines des vaches tintaient longuement ; -les abois des chiens montaient vers le ciel avec la -fumée des cuisines de pâtres. Je m'anuitais dans -leurs cabanes. La tête appuyée au sac de sel, en -guise d'oreiller, je sentais se poser sur mon front, -à travers les trous de la toiture, le regard inquiet -des étoiles. D'autres fois, surpris par l'invasion -subite du brouillard, je cherchais quelque saillie de -rocher, le creux d'un sapin, et j'y demeurais blotti, -n'osant pas risquer un mouvement jusqu'à la prime -clarté de l'aube. A la descente de Cambalès, une -bourrasque de neige m'obligea un soir à m'abriter -au plus près, sous l'étroit avancement d'un bloc de -granit. Une brebis égarée dans l'estibe vint partager -mon gîte ; je m'écartai pour lui faire place, et je -dormis d'un bon sommeil cette nuit-là, mêlé à la -tiédeur de sa toison, à la douceur de son innocence.</p> - -<p>Les journées passaient ainsi : huit, dix? j'en -avais perdu le compte. Les journées passaient, et -l'oubli ne venait pas. L'image de Thérèse ne cessait -pas de me poursuivre. La vie élémentaire que -je menais, celle, plus élémentaire encore, autour de -moi, des gens et des bêtes, favorisaient, innocentaient -mon rêve. La volonté des astres plus proches, -le jeu plus visible des forces premières, me conseillaient -la soumission aveugle à la destinée, la -docilité aux impulsions de l'instinct. Et quel plus -beau cadre pour la figure aimée que ce jardin de -la haute montagne, ce paradis d'herbe et de fleurs -gardé par les précipices! C'étaient, pour Thérèse, les -urnes bleues penchées vers le gazon des gentianes, -pour Thérèse, le long des sentiers, en cortège, le -flambeau triomphal des iris. Elle était là, partout ; -elle m'attendait le soir, assise, accoudée au granit, -elle me précédait le matin, légère au bord des -abîmes.</p> - -<p>La fatigue de la marche enfiévrait encore mes -visions, les animait d'une ardeur plus voluptueuse. -Comme les ascètes au désert, les tentations rôdaient -autour de moi, plus hardies à mesure que les privations -me rendaient plus faible. Hélas! tout mon -effort de conversion n'aboutissait qu'à profaner -l'image de Thérèse, à la faire descendre à la portée -de mon désir.</p> - -<p>Mon courage était à bout ; mes forces défaillaient. -Ce train de marche, soutenu seulement d'un peu de -lait et de pain achetés aux bergers, avait fini par -m'épuiser. Mes jambes avaient peine à me porter, -ma tête à garder l'équilibre. A la montée de Splumouse, -le pied me manqua au bord d'un rocher -lavé par les vapeurs de la cascade ; je glissai, je -roulai dans le précipice. Des pâtres qui, la saison du -pacage terminée, ramenaient leurs troupeaux aux -herbages de la vallée d'Argelès, me ramassèrent -meurtri, grelottant de fièvre et de froid, au bord du -gave. Ils me hissèrent sur la barde de l'âne qui portait -leur léger bagage, et ce fut en ce rude équipage -que je fis, le soir même, ma rentrée au logis.</p> - -<p>J'étais, je m'avouai vaincu. Je cédai à ma douce -ennemie, je me livrai tout entier au pouvoir de -l'Image. Et cette démission ne fut pas d'abord sans -douceur. Après la lutte, il y avait quelque plaisir à -fermer les yeux, à se confier au vertige. Ma conscience -n'agissait plus ; l'instinct de la conservation -lui-même s'était endormi. Il ne me restait plus que -le pouvoir d'imaginer et de sentir ; mais imaginer -ne me suffisait plus, et la réalité me demeurait -inaccessible. Ma vie désormais était vouée à cette -impasse. Ni projet, ni rêve. Je descendais d'un pas -lent et sûr, je m'enfonçais dans le néant.</p> - -<p>La chute précipitée à noires rafales ou alentie -en soleillées tardives du bienveillant automne, -s'accordait avec la décomposition très douce de ma -vie sentimentale. Quelque chose pleurait, s'attendrissait -autour de moi, avec moi me semblait-il. -Larmes de pluie, caresses des feuilles mortes, fatigue -de l'herbe qui se couchait pour mourir, tout -se prêtait, s'accommodait à mon deuil.</p> - -<p>La saison des eaux était finie, les vacances terminées. -Les villas avaient fermé leurs persiennes, -le Casino avait replié ses oriflammes ; le décor de -joie fléchissait, s'effilochait dans le brouillard. -J'errais, pauvre âme en peine à travers ces déchéances, -et d'eux-mêmes mes pieds reprenaient les -chemins voués au souvenir. Mais je n'étais déjà -plus le pèlerin ardent et pieux qui recense et qui -recueille ; j'étais le désespéré qui fuit, traqué par -l'idée fixe, l'être machinal qui s'abandonne au destin. -Comme les nids du printemps aux squelettes -nus des branches, je retrouvais des parcelles de -ma vie accrochées aux ronces flétries, mêlées à la -litière des pourritures végétales. Et tantôt je rejetais -du pied ces vestiges, je souhaitais de les voir -s'anéantir avec ma passion au creuset de la mort -universelle, tantôt je me prosternais sur ces traces, -je collais mes lèvres à l'écorce des arbres, à la -boue des chemins.</p> - -<p>Depuis une semaine déjà, Jacques avait repris -ses occupations d'écolier ; dans le rond de la lampe, -chaque soir, il feuilletait ses livres, compulsait ses -dictionnaires, tandis que, à côté de lui, ces dames -travaillaient à broder de fleurs et d'attributs symboliques -un tapis d'autel destiné à la paroisse. La -ronde familière des heures tournait de nouveau, -menée par l'habitude, dans la maison automnale. -Et j'étais là moi aussi, identique en apparence et -si différent, hélas! J'étais là, prisonnier d'un devoir -insipide, m'excitant sourdement à la révolte ; combinant -des plans d'évasion qui m'épouvantaient, -aussitôt ébauchés, et que je laissais en suspens.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIII</h2> - - -<p>Cyprienne fut la première à s'apercevoir de la -discordance.</p> - -<p>— Qu'avez-vous, André? m'interrogea-t-elle ; que -se passe-t-il dans votre tête? Voilà plus de huit -jours que vous ne m'avez pas dit un mot d'amitié. -Bonjour, bonsoir, vous nous traitez, ma mère et -moi, comme des étrangères. Rien ne vous intéresse -d'ailleurs ; vous ne vous occupez de rien. Qu'avez-vous? -Vous paraissez souffrant ; si vous l'êtes, -dites-le ; on vous guérira ; vous savez que je m'entends -à soigner les malades.</p> - -<p>— Un peu de fatigue simplement, répondis-je.</p> - -<p>— Ce sont vos courses à pied qui vous ont fait -mal, reprit Cyprienne. Mais quelle idée aussi! -Comme si vous ne pouviez pas rester tranquille!</p> - -<p>— Tranquille? Et je ne le suis que trop. Vous -ne voyez donc pas que c'est le désœuvrement qui -me tue! Oh! si j'avais un métier!</p> - -<p>— N'êtes-vous pas poète, archéologue, que sais-je -encore? répliqua-t-elle.</p> - -<p>— Ce n'est pas un amusement, c'est une fonction -qu'il me faudrait.</p> - -<p>La vérité était que je commençais à tourner autour -d'un prétexte plausible d'aller à Toulouse. Et -ce prétexte était déjà trouvé. Il s'agissait d'acheter -une étude de notaire, et d'abord de terminer mes -études de droit à la faculté de Toulouse où j'avais -pris mes premières inscriptions. Comment justifier -ce projet aux yeux de Cyprienne et de ma belle-mère? -Je suis honteux de l'avouer, mais l'envie de -partir me donna l'ingéniosité nécessaire. Les bonnes -raisons d'ailleurs ne me manquaient pas. Je fis valoir -les dangers d'une oisiveté prolongée, les tentations -du Casino et du Cercle. Et je citais des noms à -l'appui ; j'énumérais de récentes catastrophes.</p> - -<p>Ma belle-mère secouait la tête. Tout cela était -bon à dire, mais j'étais bien vieux pour prendre un -état.</p> - -<p>— Vieux, soit, répliquais-je ; cependant je suis -déjà à moitié notaire. Avec quelques mois de stage -chez un confrère et quelques inscriptions de plus à -Toulouse, afin d'avoir un diplôme, je serai prêt à -exercer.</p> - -<p>— A Toulouse! s'exclamait Cyprienne. Alors me -voilà veuve et vous voilà étudiant!</p> - -<p>Je rassurai Cyprienne. J'expliquai qu'on m'autoriserait -à préparer mes examens à Argelès. J'en -serais quitte avec deux on trois voyages. Peu de -chose en somme pour un résultat de cette importance. -Et comme je les jugeai un peu ébranlées, -la fille et la mère, je ne poussai pas plus loin ce -premier avantage.</p> - -<p>— Réfléchissez, leur dis-je, rien ne presse. Ce -que j'en ferais, ce serait autant pour vous que -pour moi, pour Jacques surtout dont l'éducation, -si nous voulons la pousser un peu loin, sera une -charge un peu lourde.</p> - -<p>Ces dames y pensèrent si bien que ce fut ma -belle-mère qui m'en reparla la première.</p> - -<p>— Si ça ne devait pas vous éloigner trop souvent -de nous, me dit-elle, et s'il y avait une étude à -acheter à Argelès, on pourrait voir.</p> - -<p>Justement il y avait une étude à acheter. Notre -voisin, M. Dartigue, pensait à prendre sa retraite. -Il m'en avait encore parlé la veille au Cercle. L'étude -n'était pas des plus importantes, mais si peu que -l'on continuât à bâtir près de la gare, et à spéculer -sur les terrains, il y aurait des actes fructueux à -passer.</p> - -<p>Ma belle-mère était amorcée. Cyprienne résistait -encore. Cette perspective de changement la déroutait. -Elle se préoccupait de ce qu'on en penserait en -ville. Il lui en coûtait de renoncer à notre façon de -vivre, fermée et obscure, pour prendre un train de -cérémonies et de visites.</p> - -<p>Je lui laissai le temps de s'accoutumer à cette -idée. Je feignais d'hésiter moi-même ; je poussais -l'hypocrisie jusqu'à me plaindre des ennuis que me -donneraient mes déplacements obligés à Toulouse. -Je déplorais le supplice des restaurants, la tristesse -de la chambre d'hôtel. Et j'invitais ces dames à -m'accompagner, sachant bien qu'elles se refuseraient -à ce supplément de dépenses. Une catastrophe -imprévue, un trou de quelques milliers de -francs creusé tout à coup dans les finances de ma -belle-mère, trop crédule aux valeurs à gros intérêts, -précipita la crise. Le notariat seul pouvait réparer -la brèche. Il fut convenu que j'irais à Toulouse -m'entendre avec ces messieurs de la Faculté pour -mes examens. Après quoi, l'on ferait des ouvertures -à M<sup>e</sup> Dartigue.</p> - -<p>La Toussaint approchait et l'hiver. Ces dames -m'engagèrent à presser mon départ. Une fois entrées -dans la combinaison, elles pointaient en avant, -s'animaient à décréter l'avenir ; et, tout en calculant -et en projetant, elles travaillaient à la réfection -de ma garde-robe, elles inspectaient soigneusement -le linge et les habits destinés au voyage. -On m'avait donné des commissions pour Thérèse. -On avait préparé des cadeaux. Il y avait entre -autres souvenirs indigènes un pot de miel de Marsous -et une provision de farine de blé noir pour -faire des crêpes. J'y avais joint en mon nom une -clarine de vache de fabrication ancienne et encore -une de ces quenouilles en bois de frêne que les -pâtres pyrénéens décorent de dessins rose vif et bleu -pâle dans le goût arabe le plus pur.</p> - -<p>Tout était prêt. C'était moi maintenant qui -retardais le départ. Tant qu'il s'était agi de machiner -ou de manœuvrer le piège où devaient tomber ma -femme et ma belle-mère, mon ardeur scélérate ne -s'était pas démentie. Mais aussitôt le succès de ma -mauvaise action assuré, le remords m'était venu, -le dégoût de ce que j'avais fait, la peur de ce que -j'allais faire. J'avais pitié des innocents que je -sacrifiais : pitié de Jacques, pitié de Cyprienne. -Pauvre femme! Tous mes griefs contre elle, si -légers d'ailleurs, ne m'étaient plus rien ; je ne -voyais que ses qualités d'ordre, de fidélité, de -dévouement. Ce lien entre nous, que je croyais si -relâché, me tirait à elle au moment où je me décidais -à le rompre.</p> - -<p>Dix fois je fus au moment de renoncer à mon -projet, de demander pardon à ma dupe. Je m'y serais -décidé peut-être si mon secret n'eût appartenu qu'à -moi seul. Chaque marque d'affection — même la -plus insignifiante — que je recevais de Cyprienne, -chacune des recommandations puériles et touchantes -qu'elle me prodiguait au sujet de mon -voyage me mettait le rouge à la figure. Je me -détournais d'elle et de mon fils ; je n'osais pas les -regarder en face.</p> - -<p>Puis venait un nouvel assaut de l'Image et mes -remords disparaissaient ; je ne pensais plus qu'au -départ.</p> - -<p>Je me souviens de la dernière journée.</p> - -<p>C'était au commencement de novembre, un après-midi -triste et doux infiniment. Jacques était là, en -congé du jeudi. Il me donnait ses commissions pour -Toulouse.</p> - -<p>— Vous embrasserez Thérèse pour moi! me -recommandait-il.</p> - -<p>Cyprienne souriait. C'était affreux. Peut-être ne -les reverrai-je jamais, pensais-je. Qui sait à quel -désastre je cours. Et je me figurais ce qui se passerait -après la catastrophe, la maison sans moi, -sans rien qui rappelât que j'avais existé, sans un -portrait au mur, sans un mot de souvenir sur les -lèvres. Mon cœur se serrait. L'intimité des choses -autour de moi, la cordialité des meubles, faisaient -la désertion plus coupable, la séparation plus -cruelle. Ils disaient, ces meubles choisis par moi, -ces papiers aux couleurs déjà flétries, ils disaient -l'illusion de l'entrée en ménage, le château de bonheur, -le château fragile construit hier et sitôt -détruit de mes propres mains. Un rayon du soleil -couchant, un rayon jaune caressait les lilas déjà -dépouillés de la terrasse ; par la porte à vitres, -entr'ouverte, l'odeur de la saison nous arrivait, -une odeur de feuilles mortes et de fleurs mourantes.</p> - -<p>Quelque chose aussi se mourait en moi. Mes -yeux se mouillèrent. Et, ce n'était pas seulement -mon bonheur conjugal que je pleurais, mais encore -mon amour pour Thérèse, ou du moins la première -fleur de cet amour, le fantôme léger de la jeune -étrangère, une Thérèse déjà disparue avec la tendresse -voilée, la pudeur aurorale de ma passion -naissante.</p> - -<p>L'ombre du soir cachait mon trouble.</p> - -<p>L'omnibus était là ; j'abrégeai les adieux.</p> - -<p>— Télégraphie-nous en arrivant, recommanda -Cyprienne. Et Jacques :</p> - -<p>— N'oublie pas que tu m'a promis une arbalète.</p> - -<p>Mon Jacques! ma Cyprienne!</p> - -<p>Je partais et un Argelès crépusculaire défilait -devant moi, un Argelès déformé par l'émotion de -l'adieu ; les maisons, les jardins, la montagne -au-dessus, m'apparaissaient avec les raccourcis ou -les prolongements du souvenir, l'Argelès d'autrefois -mêlé à l'Argelès d'aujourd'hui : une chose -illimitée, vacillante dans le trouble et dans le rêve.</p> - -<p>Mais une autre vision bientôt s'interposait, comme -jalouse. Et, aussitôt revenue, elle me reprenait, -me remplissait tout entier. Calculs, hésitations, -regrets, s'évanouirent encore une fois. Triste jouet -de la force imprudemment appelée par l'incantation -de mon désir, frénétique et passif, je me laissai -porter vers l'Image.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIV</h2> - - -<p>J'étais à Toulouse ; quelques pas à peine me -séparaient de mon amie. Et au moment de la -revoir, dans sa rue déjà, presque à sa porte, j'hésitais, -je n'osais plus avancer. Pour la première -fois, depuis mon départ d'Argelès, des doutes me -venaient. Quel accueil allais-je recevoir? Malgré -mon application à lire entre les lignes des lettres -que Thérèse adressait à Cyprienne, je n'y avais -jamais rien découvert qui confirmât les demi-aveux -qu'elle avait laissé échapper en quittant -Argelès. Pas plus après qu'avant la nouvelle communiquée -par ma femme de mon prochain voyage, -elle n'avait écrit un mot que je ne pusse interpréter -comme un encouragement à la rejoindre. Était-ce -oubli, était-ce excès de prudence? Je ne savais -trop qu'en penser. J'avais beau m'échauffer sur le -passé, évoquer les paroles, les attitudes les plus -significatives, je ne parvenais pas à me rassurer -tout à fait. Ce qui avait été pouvait très bien ne -plus être ; et, m'aimât-elle encore, il se pouvait -que calmée par quatre mois d'absence Thérèse vît -avec peine, avec terreur peut-être, revenir l'auteur -de la blessure que le temps commençait à cicatriser. -Plus d'une fois, en d'autres circonstances de -ma vie, j'avais eu l'occasion de constater à mes -dépens les brusques variations, les reniements -subits de l'âme féminine ; plus d'une fois, j'avais -retrouvé glacé par l'indifférence, froncé par le -dédain, le visage que j'avais quitté la veille enfiévré -de mes caresses, baigné des larmes de la -volupté reconnaissante : trahisons à demi involontaires -d'un être d'instinct que sa légèreté seule -défend contre les suites de ses faiblesses. Qu'aurais-je -à m'étonner si la vertu en péril se servait -des mêmes armes que la prudence égoïste?</p> - -<p>Plus j'y réfléchissais et plus s'aggravaient mes -craintes. Le cœur me manquait pour aborder -Thérèse. Elle habitait alors rue du Pont-de-Tounis, — une -petite rue qui relie Toulouse avec l'île -formée par la Garonne et le canal de fuite du -moulin du Château, qu'on appelle aussi la Garonnette. -Sa maison était à côté du pont. Je la reconnaissais, -telle qu'elle me l'avait décrite, à la véranda -qu'elle portait en encorbellement sur ce diminutif -de fleuve qui s'en allait, rapide comme un gave, -bordé de jardins en terrasse dont les saules laissaient -pendre par endroits leurs branches au fil de -l'eau. Des détails d'intérieur, des couleurs de tentures, -des dorures de cadres se révélaient à travers -les larges baies vitrées ; des silhouettes se -mouvaient ; une fenêtre s'ouvrit, une figure -se pencha : Thérèse. Je me retournai vivement, -je m'enfuis. Je remontai la rue de la Fonderie, je -longeai des façades de vieux hôtels, des rez-de-chaussée -obscurs, des portes de couvents. Une -cloche se mit à sonner les vêpres. C'était un -dimanche. Le trottoir devant moi s'animait, se -peuplait peu à peu. Au bout de la rue, je me -heurtai à de la foule. Des éventaires errants charriaient -des gâteaux et des confiseries populaires ; -des roues de moulin en papier multicolore viraient -aux mains des tout petits, et, de loin, à larges -ondées de cuivre, arrivait l'écho d'une musique -militaire. Je me mêlai à la cohue ; je me laissai -porter vers la grille ouverte du Grand-Rond. Là, -des couples de bourgeois somptueux, des dames -caparaçonnées, des brochettes de jeunes filles -rieuses, le nez dans la tiédeur du manchon, tournaient -sous les ormeaux effeuillés, autour du jet -d'eau. Un rayon de soleil mouillé glissait entre -les nuages, et, à travers la vapeur diffuse de -novembre, des blancheurs de statues se levaient de -la perspective verte des pelouses.</p> - -<p>Après un intervalle de repos, la musique allait -reprendre. Des cuivres étincelaient, rangés en -cercle sur la plate-forme du kiosque. Les promeneurs -en même temps ralentissaient le pas ; des -groupes s'arrêtaient ; un moment oscillante, la -foule se fixait, attentive. Brusquement, sur un -motif de fanfare orgueilleux et brutal éclata l'introduction -de <i>Carmen</i>, et le rêve aussitôt jeta son -décor d'illusion sur la vie. La sensation de l'hiver -s'abolit ; les colorations espagnoles s'épanouirent -ardentes, sur la grisaille du ciel toulousain ; reléguant -les frivolités de la parade mondaine, la passion -s'affirma, la folie d'aimer insinua son vertige. -Des rythmes de danses exotiques, avec le retour de -leur cadence voluptueuse endormaient les volontés ; -des appels exaltés au bonheur, à l'ivresse de -l'instinct brisaient les résistances, tandis qu'en -une plainte haletante, — tel l'éclair rouge d'un -coup de poignard asséné par le destin, — la tragédie -se déchaînait, le châtiment allongeait sa -main sur les coupables. Et le drame expirait. Un -sanglot final allait le long des voûtes d'arbres vers -la ville, porter aux cœurs troublés la suggestion de -l'amour.</p> - -<p>Déjà les groupes d'écouteurs se dispersaient, la -rumeur des paroles et des rires montait de nouveau, -confuse.</p> - -<p>Je me remis à marcher, moi aussi, mais rapidement -cette fois, au plus court, vers Thérèse. Au -souffle de la musique, mes hésitations avaient -fondu, l'Image m'avait ressaisi. J'étais José ; plus -coupable déserteur, transfuge de la famille et du -devoir, je me rendais au rendez-vous assigné par -la passion.</p> - -<p>Rue du Pont-de-Tounis, ce fut Thérèse qui vint -m'ouvrir. La petite servante était à vêpres ; Julien -était sorti avec Marc qui vouait ses après-midi du -dimanche à lui montrer les musées ou à le promener -au bon air de la campagne. Thérèse, qui les -accompagnait quelquefois, était restée ce jour-là -auprès de sa mère un peu souffrante.</p> - -<p>— Enfin! s'exclama-t-elle en m'apercevant. -Depuis quand à Toulouse? Et Cyprienne? et -Jacques? et M<sup>me</sup> Lavernose? Cyprienne aurait dû -vous accompagner. Elle n'aime pas voyager, n'est-ce -pas? Tant pis ; vous auriez dû l'emmener de -force. Mais je bavarde, conclut-elle, et maman -s'impatiente peut-être. Il lui tarde tant de vous -voir!</p> - -<p>Je regardais, j'écoutais Thérèse, et il me semblait -que ce n'était plus elle. Confrontée avec -l'image que je m'étais fabriquée de mémoire et -que l'excès de mon adoration avait déformée sans -doute, elle me déroutait ; et je restais hésitant -entre les deux, paralysé par la nécessité de mettre -d'accord la réalité et le rêve. Cette minute du -revoir, si souvent vécue par moi en pensée, si -passionnément attendue, commençait par un -mécompte. Les puissances de mon être qui auraient -dû chanceler, tressaillaient, à peine, effleurées par -la secousse. Thérèse d'ailleurs n'avait pas l'air plus -bouleversé que moi. La nuance même de son contentement -excluait toute idée de trouble. Ainsi -manifestée, cette joie me navrait, elle confirmait -mes mauvais pressentiments. Thérèse était en train -de m'oublier.</p> - -<p>— Cyprienne vous avait annoncé ; nous vous -espérions depuis huit jours, me dit-elle. D'ailleurs -vous savez bien que même arrivant chez nous à -l'improviste, vous auriez été attendu. Venez, ma -mère sera si heureuse de vous rendre un peu des -bontés que vous avez eues pour sa fille!</p> - -<p>— Des bontés! me récriai-je, et j'allais en -dire davantage ; mais Thérèse avait ouvert une -porte intérieure ; j'étais en présence de M<sup>me</sup> Romée.</p> - -<p>— M. Lavernose, annonça Thérèse.</p> - -<p>La dame se souleva de son fauteuil. Sur des -épaules copieuses, alourdies de fichus et de châles, -se balançait parmi les fanfreluches une tête, majestueuse, -éclairée de deux yeux fureteurs et d'un -sourire où l'aménité se faisait condescendante.</p> - -<p>— Cher monsieur André! s'exclama-t-elle en -me tendant une main chatoyante de bagues, quel -bonheur de vous avoir, de vous dire toute notre -reconnaissance. D'un geste épanoui elle me montrait -Thérèse debout, appuyée à son fauteuil. Et -bien, comment la trouvez-vous, notre malade, -ajouta-t-elle. Superbe, n'est-ce pas? Et elle n'a -jamais tant travaillé. Dix leçons par jour! Si je -n'y veillais, elle ne prendrait pas le temps de manger, -ni de dormir. L'air d'Argelès nous l'a transformée. -Seulement elle se fatigue trop, voyez-vous. -Elle n'est pas raisonnable. Vous nous aiderez à la -distraire, monsieur Lavernose ; elle vous écoutera -peut-être. Une soirée au théâtre, un tour de promenade -le dimanche. Il faut bien se montrer un -peu, tenir son rang. Le malheur nous a forcés à -sortir de notre monde ; mais ma fille y rentrera un -jour ou l'autre. Avec son nom et sa figure on n'est -pas en peine de s'établir.</p> - -<p>— Laissez donc, mère, interrompit Thérèse ; -vous savez bien que je n'ai aucune envie de vous -quitter.</p> - -<p>— Ni moi de te voir partir, reprit M<sup>me</sup> Romée. -C'est égal, à ton âge, je ne me serais pas arrangée -d'une vie aussi triste que la tienne. Quand je -pense qu'en arrivant à Toulouse, ton père et moi, -nous fîmes plus de cent cinquante visites. Encore -ne voyions-nous que les chefs de service et les -officiers supérieurs. Il y a des situations qui -obligent! se rengorgea-t-elle. A dix-sept ans, Thérèse -avait déjà fait son entrée dans le monde, à -un bal blanc chez notre directeur. Elle était d'ailleurs -aussi grande qu'aujourd'hui, et encore plus -jolie, si c'est possible!</p> - -<p>— Maman! gronda doucement Thérèse.</p> - -<p>— Eh bien, quoi? maman! Ne faudrait-il pas -qu'on te trouve laide pour ménager ta modestie! -C'est M. Lavernose qui protesterait alors! Puis, -avisant mon chapeau que j'avais gardé à la main : -Ah çà! dit-elle, vous pensiez donc nous quitter au -bout d'un quart d'heure? Posez-moi ça, s'il vous -plaît, installez-vous ; vous savez que vous dînez -ici. Oh! sans façon, Marc et vous et mes enfants : -un dîner de famille. Oui, comme vous êtes, répondit-elle -à une vague excuse de mon geste indiquant -l'incorrection de ma tenue. Votre veston autorisera -ma robe de chambre de malade. Vous n'êtes pas -à vous gêner avec Thérèse, et quant à Marc, -vous n'ignorez pas son mépris pour ces futilités. -Voulez-vous le menu pour vous décider? Poule -au pot, filet de bœuf… Un coup de sonnette interrompit -l'énumération. Thérèse, qui était allée ouvrir -revint avec un paquet.</p> - -<p>— De la part de M. Lavernose, dit-elle, en l'offrant -à sa mère.</p> - -<p>— C'est le dessert qui arrive, expliquai-je ; une -idée de ma femme, elle a voulu vous faire goûter -nos friandises locales. Devinez, mademoiselle -Romée, dis-je, en déficelant le colis que j'avais -donné l'ordre, en quittant l'hôtel, de porter à -l'adresse de ces dames. Thérèse battait des mains :</p> - -<p>— Du miel de Marsous, de la farine de blé noir. -Bravo! nous allons faire des crêpes. Et ceci? interrogea-t-elle -en déballant la clarine de cuivre.</p> - -<p>— Une sonnette pour la salle à manger, expliquai-je.</p> - -<p>— Dites plutôt un outil de magicien pour évoquer -la montagne. Écoutez! Elle secouait la clochette, -et comme par une écluse ouverte le carillon -bondissait : une cascade de sons rauques d'une -fêlure tout à fait suggestive. Vous souvenez-vous -de notre promenade au Bergonz, monsieur Lavernose?</p> - -<p>— Et de votre souhait d'hiverner dans la -grange? Parfaitement, je n'ai rien oublié, mademoiselle. -Et s'il vous prenait jamais fantaisie de -réaliser votre rêve, voici, lui dis-je, de quoi occuper -vos veillées.</p> - -<p>J'avais démailloté la quenouille de frêne. Thérèse -s'extasia sur les peintures dont elle était décorée ; -elle avait vu les mêmes couleurs, les mêmes -dessins sur de la faïence persane, et c'était bien -sans doute la même origine ; une tradition d'art -oriental léguée par les pâtres arabes aux bergers -celtibériens, et qui s'était transmise fidèlement jusqu'à -nos gardeurs de moutons.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Romée examina l'objet à son tour, mais pas -au même point de vue.</p> - -<p>— Oh! le joli manche d'ombrelle! s'exclama-t-elle ; -avec de la soie à mille raies, style directoire, -ce serait d'un effet!</p> - -<p>— Une ombrelle! merci bien ; quenouille elle -restera, protesta Thérèse. Je veux la charger -d'étoupes et m'exercer à filer cet hiver. En attendant, -je vais la suspendre dans mon atelier. Venez-vous -m'aider, monsieur Lavernose?</p> - -<p>— C'est ça, allez, insista M<sup>me</sup> Romée. Thérèse -vous montrera notre appartement. Oh! rien de -beau à voir. Ce n'est pas comme il y a six ans, -quand nous habitions rue d'Alsace! Là, par -exemple, nous aurions eu de la place pour vous -recevoir : dix croisées de façade sur la rue! Ah! -qui m'aurait dit alors qu'un jour viendrait où je me -contenterais d'un petit logement rue du Pont-de-Tounis!</p> - -<p>— Ne dites pas de mal de notre rue, reprit Thérèse. -Croyez-vous que je n'aime pas mieux voir -passer de la belle eau vive sous mes fenêtres que -vos tramways de la rue d'Alsace! Et notre appartement -n'est pas si mal. Vous allez en juger, monsieur -Lavernose. Dites-moi si cet atelier ne donne -pas l'envie de travailler?</p> - -<p>C'était la véranda vitrée qui servait d'atelier à -Thérèse. Son bureau, très petit, en acajou bruni -par l'âge, un vieux serviteur, occupait un angle du -côté de la rivière. Quelques romans à couverture -jaune, un ou deux volumes de poésie, un bouquet -d'héliotropes d'hiver dans un cornet de cristal, -meublaient ce coin préféré où l'artiste venait se -délasser des assauts donnés aux touches blanches -et noires, des corps à corps avec Liszt ou avec -Chopin.</p> - -<p>En bonne place, juste au-dessus du bureau, -s'étalait une vue d'Argelès, prise de la gare. La -petite ville s'y trouvait reproduite assez minutieusement -pour qu'on pût lire les enseignes des hôtels, -désigner l'emplacement de chaque maison. La nôtre -s'y reconnaissait au berceau de clématite planté à -l'angle de la terrasse, au tendelet de coutil qui -barrait la façade blanche d'une mince ligne d'ombre.</p> - -<p>— Vous voyez que votre pays est toujours resté -devant mes yeux, me fit remarquer Thérèse. Avec -une loupe, on arriverait peut-être à vous retrouver -dans ce point noir qui bouche la porte à vitres -de votre salon.</p> - -<p>C'était dit d'un air aisé, sans embarras, sans -mystère, et l'attitude était d'accord avec la parole. -Il fallait bien me rendre à l'évidence. De la Thérèse -qui m'était apparue un matin à Argelès, de la -figure bouleversée par la passion naissante, il ne -restait plus rien. La distance, le temps, la réflexion -avaient fait leur œuvre. La guérison avait peut-être -été lente, mais elle paraissait complète. Thérèse -avait cessé d'être à moi. J'arrivais trop tard ; -j'avais laissé passer l'heure ; celle que je venais -chercher n'y était plus. Je n'avais qu'à chercher un -prétexte honnête pour abréger mon séjour à Toulouse -et à me donner une contenance jusqu'au -moment du départ.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXV</h2> - - -<p>Thérèse s'était-elle aperçue de ma déception? -Elle tournait autour de moi, caquetait, affectueuse -et gaie ; il me semblait maintenant qu'elle s'évertuait -à parer ce rôle un peu sévère de l'amie qu'elle -avait pris et qu'elle aurait voulu, sans doute, que -j'agrée de bon cœur. A défaut d'une explication -qu'elle n'aurait eu garde d'aborder, son attitude me -laissait deviner son désir. Ne pouvant pas être -tout pour moi, elle tenait cependant à être quelque -chose ; elle s'efforçait de reculer jusqu'aux limites -permises la place qu'elle s'était assignée dans ma -vie et dans mon cœur. Tout ce qu'elle me disait -en témoignait, et jusqu'à sa façon de le dire. Jamais -elle n'avait été plus libre avec moi, plus confiante ; -jamais elle ne m'avait plus ouvertement initié aux -détails de sa vie, aux secrets de sa pensée. C'était -d'elle à moi un abandon charmant, une sécurité -parfaite. Son geste m'invitait à la suivre dans ce -chemin de l'amitié par où nous étions passés au -début de notre liaison. L'amitié actuelle était seulement -plus intime.</p> - -<p>Thérèse me parlait de sa mère, de son frère -comme à un proche, avec des familiarités, des particularités -sur leur santé, sur leur caractère, qui -supposaient de ma part, pour que je m'y intéresse, -un attachement déjà ancien. Elle insistait de -manière à m'émouvoir, à me mettre de moitié -dans son dévouement, sur la faiblesse, l'incapacité -à gouverner de sa mère. Surtout elle travaillait à -écarter de mon esprit l'idée d'une rivalité possible -de Marc et d'une rivalité heureuse. Cela à demi-mot, -en sous-entendus ; mais si adroitement qu'elle -la déguisât, son application à me rassurer ne -m'échappait pas ; et je l'expliquais à ma manière. -Marc allait arriver ; à tout prix il fallait éviter un -choc, une reprise de mes préventions, de mon hostilité -contre lui.</p> - -<p>J'étais loin de lui faciliter sa tâche. Blessé par -elle, j'essayais de la blesser à mon tour. Je trompais -ses habiletés, je déroutais ses stratagèmes. Je -faisais celui qui ne comprend pas, qui ne veut pas -comprendre. J'allais au delà du sacrifice qu'elle me -demandait, je dédaignais ce rôle d'ami où elle -s'évertuait à me cantonner ; je jouais l'indifférence, -je m'éloignais d'elle, je devenais le visiteur, l'invité, -je me condamnais, — et elle avec moi, — aux -banalités de la conversation mondaine. Elle se -dépitait alors, elle aussi. Elle me boudait, et des -silences se prolongeaient entre nous dont la signification -s'aggravait de minute en minute. Évidemment -elle avait tout dit, elle avait épuisé ses ressources. -Il fallait renoncer à mon amitié ou courir -avec moi les risques de l'amour. Mon entêtement -ne lui laissait pas d'autre alternative. Le temps lui -manquait d'ailleurs pour se retourner, pour chercher -une meilleure issue. La brave fille se désespérait -et moi je prenais une joie mauvaise à son -désespoir.</p> - -<p>Cependant sa souffrance constatée m'amenait -bientôt à une conclusion consolante, encourageante -même pour mon amour-propre. Tout n'était pas -fini. Thérèse tenait encore à moi, et, dès lors, -que m'importait le caractère qu'il lui plaisait de -donner à son sentiment? Étais-je assez dépravé -d'esprit, assez gâté de cœur, pour faire un crime -à la chère créature de vouloir accorder son affection -avec ses devoirs? Cette passion qui avait été -pour moi un jeu, un exercice d'imagination, une -entreprise de platonisme suspect, bientôt dégénéré -en exaltation voluptueuse, elle essayait, elle, de la -purifier, de la transformer en un lien bienfaisant à -nous deux, innocent aux autres, et je lui en aurais -voulu, et j'aurais opposé à sa noble tentative la -résistance de mon égoïsme déçu!</p> - -<p>Je me soumis, je dépouillai cette apparence de -raideur qui la suppliciait ; je fis assaut avec elle de -gaieté, de tendre enjouement. Notre visite à l'appartement -finit en éclats de rire… La petite bonne -venait de rentrer. Il s'agissait d'organiser avec elle, -sous les ordres de Thérèse et d'après mes souvenirs -de Marsous, la confection des fameuses crêpes -de blé noir. Mes souvenirs n'étaient malheureusement -pas très précis, et la compétence de Thérèse -se trouvait un peu courte. La naïveté de nos combinaisons, -jointe à l'ahurissement de la trop jeune -cuisinière, nous furent une occasion de bouffonneries -intarissables.</p> - -<p>Marc arriva à propos pour nous tirer d'embarras. -De notre vague empirisme il déduisit une -recette pratique ; il indiqua les proportions et les -doses et la durée plausible de la cuisson. Un historien -devait être bon à tout, affirmait-il. Malgré sa -gaieté apparente et son égalité d'humeur, je le -trouvai changé, cet inaltérable Marc. Sa philosophie, -je le sus un peu plus tard, avait été mise à -une dure épreuve. Sa santé, outil précieux dont -il avait abusé peut-être, s'était gâtée tout à coup. -Sa vue était menacée ; on le lui avait donné à comprendre, -et cet avertissement l'obligeait à des ménagements, -à des repos contrariants pour un laborieux -comme lui et qui avait besoin pour réussir -de tout l'effort de son travail. Marc n'avait d'ailleurs -remisé aucune de ses ambitions ; mais si le -but était le même et la certitude de l'atteindre, il -ne pouvait pas se dissimuler que l'étape serait plus -longue. Le bonheur s'éloignait, le mariage prévu, -combiné, devenait, pour quelque temps encore, -irréalisable. Ainsi la sagesse de Marc se trouvait -logée à la même enseigne que ma folie ; sa tendresse -légitime pour Thérèse, aussi bien que ma -passion coupable, était réduite à s'alimenter de -rêves. Est-il nécessaire d'ajouter que mon voyage -à Toulouse, dont le but véritable ne pouvait pas -échapper à sa clairvoyance, n'était pas pour le rasséréner, -encore moins pour le disposer à me faire -fête. Il eut la poignée de mains correcte et l'abord -bienséant. Je ne pouvais pas lui en demander -davantage.</p> - -<p>Je le négligeai d'ailleurs pour m'occuper de Julien -qui rentrait avec son mentor. C'était un enfant délicat, -une figure fine et mobile avec des yeux de -fièvre et un sourire féminin d'une grâce presque -morbide. Il me fit un accueil à la fois timide et -fier, calin et inquiet. Tout de suite, aux premiers -mots échangés, à son attitude avec sa sœur et avec -sa mère, j'eus la révélation d'une nature vibrante -et sèche, égoïste sous une enveloppe de séductions -et de caresses. Sa mère le gâtait ; elle était flattée -de sa joliesse, de ses élégances précoces ; leurs -goûts s'associaient, leurs vanités se portaient -secours. Je les devinais en lutte tous les deux -contre Thérèse : la grande sœur prêchant la raison -et le travail à Julien, la mère toujours prête à excuser -ses étourderies, à favoriser ses caprices. Marc -encore plus que Thérèse était leur bête noire. Trop -faibles pour secouer l'autorité qu'il avait pris dans -la maison, ils soulageaient leur antipathie en une -guerre à coups d'épingles.</p> - -<p>Ce fut, ce soir-là, à propos d'un léger mal à la -tête dont se plaignait l'enfant, et M<sup>me</sup> Romée ne -manquait pas de l'attribuer à la visite au musée -qu'il venait de faire sous la conduite de Marc.</p> - -<p>— Quelle idée d'aller lui montrer des tableaux -le dimanche, après qu'il a passé toute la semaine -le nez dans ses livres. Il aurait été plus simple et -plus hygiénique de le conduire au Grand-Rond.</p> - -<p>— Tourner comme au manège pendant une -heure! riposta Marc ; voilà un genre de distraction -auquel je n'aurais jamais songé. D'ailleurs ce n'est -sûrement pas le musée qui a fatigué Julien. Nous -nous sommes contentés de faire un tour de cloître ; -nous avons examiné quelques bustes d'empereurs -romains, deux ou trois autels votifs, une stèle -funéraire. Je voudrais qu'il voie les choses en -même temps qu'on les lui enseigne ; c'est le bon -moyen pour les fixer dans la mémoire.</p> - -<p>— Et quand il se sera fourré tout ça dans la -tête, il sera bien avancé, le pauvre petit, si toutes -ces acquisitions se réalisent aux dépens de sa santé.</p> - -<p>— Monsieur Échette, intervins-je, n'a peut-être -pas assez de temps à lui pour faire promener votre -fils. Si vous le voulez bien, je serai son compagnon -de route. Nous visiterons ensemble la banlieue -de Toulouse que je ne connais pas très bien. -Au besoin, s'il veut accepter mes leçons, je lui ferai -un cours de bicyclette. Les jours de congé, nous -pédalerons ensemble… Qu'en dites-vous, monsieur -Julien?</p> - -<p>— Julien se fâchera si vous lui donnez du monsieur, -répondit Thérèse en m'envoyant son frère -qui me sauta au cou au lieu de me répondre.</p> - -<p>— A la bonne heure! prononça M<sup>me</sup> Romée. -Vive le grand air et l'exercice! Il n'y a rien de tel -pour les enfants. Cependant, vous le sortirez bien -quelquefois en ville, n'est-ce pas, monsieur Lavernose? -Il n'est jamais trop tôt pour s'habituer à se -bien tenir, à marcher, à saluer comme tout le -monde. Et vous me permettrez de vous accompagner -quelquefois, quand il y aura quelque chose à -voir, une tombola, un concert de charité, une de -ces réunions où l'on est sûr de se rencontrer avec -des gens comme il faut. Marc aussi viendra avec -nous ; nous les convertirons, Thérèse et lui ; nous -les empêcherons de s'encroûter dans leur sauvagerie.</p> - -<p>— M<sup>lle</sup> Thérèse se convertira peut-être, répondit -Marc avec un sourire un peu amer ; mais moi! -Avant que vous m'ayez appris à nouer ma cravate!… -Il s'interrompit pour regarder l'heure à -la pendule et, faisant signe à Julien : nous avons -encore une heure avant le dîner pour repasser tes -verbes grecs, dit-il. Allons, viens.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVI</h2> - - -<p>— Comment trouvez-vous notre ami Marc? me -demanda M<sup>me</sup> Romée, à peine Julien avait-il refermé -la porte.</p> - -<p>Thérèse m'implorait du regard.</p> - -<p>— C'est un garçon de mérite, répondis-je ; il a -de l'intelligence, de la volonté et du cœur…</p> - -<p>— De la volonté surtout, riposta M<sup>me</sup> Romée ; il -est parfait, mais il a la perfection ennuyeuse ; il -pontifie du matin au soir et du soir au matin, car -il doit sûrement régenter quelqu'un en dormant. -C'est une manie, et une manie qui s'aggrave. J'ai -vu le temps où il riait quelquefois, où il daignait -avoir de l'esprit à l'occasion. Maintenant, c'est fini ; -le devoir, la raison, la raison, le devoir, il ne sort -pas de là. Sa figure s'allonge en même temps que -ses discours, et ses discours sont interminables. -Ah! quel homme!</p> - -<p>— Maman! maman! réclama Thérèse. Comment -peux-tu oublier ce que Marc a été pour nous, ce -qu'il fait tous les jours pour Julien?</p> - -<p>— Pour Julien ou pour Thérèse? S'il n'y avait -que ton frère et moi ici, j'ai bien peur qu'on ne -l'y verrait pas si souvent. Dévoué, certes, il l'est, -je n'y contredis point ; mais c'est du dévouement -à gros intérêts, un bon placement ; et il compte -un jour ou l'autre rentrer dans ses débours. Seulement…</p> - -<p>— Assez! assez! supplia Thérèse. Vous voulez -donc que M. Lavernose nous prenne pour des -ingrats. Ne croyez pas un mot de ce que dit -maman, me recommanda-t-elle ; elle ne le pense -pas. Marc l'agace quelquefois, c'est vrai, il n'est -pas assez homme du monde pour elle ; mais elle -l'aime bien au fond ; elle a pour lui toute l'estime -et l'affection qu'il mérite. Pas vrai, maman?</p> - -<p>Maman s'inclina avec un sourire plein de réticences.</p> - -<p>Le dîner qu'on vint annoncer un moment après -la délivra du danger de parler et de la contrainte -de se taire. La bonne dame était gourmande. Pendant -qu'elle se donnait tout entière à son occupation -favorite, et que Julien s'animait à conter à Marc -la chronique du lycée, les charges des pions, -les caricatures de condisciples, Thérèse et moi -nous causions d'Argelès, de nos promenades sous -les châtaigniers de l'Aïroulat, le long des ruisseaux, -à travers les prairies en fleurs qui bordent -le gave. On eût dit que la chère enfant cherchait à -me ramener doucement en arrière, à me rendre, -avec le souvenir de ces belles journées, la tranquillité -d'esprit, la pureté de cœur qui avaient -enchanté le début de notre liaison. Oublions, avait-elle -l'air de penser, oublions, voulez-vous? les -heures mauvaises, oublions les pas que nous avons -faits ensemble sur le chemin de l'impossible. Je -ne veux pas savoir, — je ne le devine que trop, — pourquoi -vous êtes ici ; je vous défends de me -le dire. Ce vent de folie qui vous a poussé vers -moi, je ne veux pas en sentir le souffle sur mon -visage. Nous avons été imprudents tous les deux, -mon pauvre ami, tous les deux nous avons souffert. -Aidons-nous maintenant à guérir. Puisque ce -répit nous est donné, puisque cette douceur -nous est permise de vivre encore quelques jours -côte à côte, goûtons cette douceur, savourons ce -répit. Savourons-le en tremblant ; prenons garde -de dire un mot, de faire un geste qui puisse rompre -le charme.</p> - -<p>Tel fut le discours muet de Thérèse, et mes -yeux s'unirent aux siens pour conclure le pacte. -Sous les espèces symboliques des crêpes de Marsous, -nous communiâmes tous les deux dans le -Souvenir. M<sup>me</sup> Romée, qui n'avait pas les mêmes -raisons que nous de les trouver bonnes, fit la grimace -en goûtant au plat pyrénéen. Julien, en -revanche, demanda à y revenir, et Marc lui-même -ne fut pas insensible à la poésie de cette nourriture -virgilienne.</p> - -<p>— Quand je reviendrai au pays, lui dis-je, -je porterai vos remerciements à nos abeilles. Ce -sont elles, c'est le miel qu'elles tirent des fleurs -de la montagne qui font tout le mérite de nos -crêpes.</p> - -<p>— Les abeilles de Marsous dorment sans doute -maintenant sous la neige ; et vous n'êtes pas pressé -de les réveiller pour vous acquitter de ma commission, -répondit Marc. Si, comme me l'ont annoncé -ces dames, vous avez l'intention de terminer vos -études de droit à Toulouse, vous en avez pour -quelques jours avant de revenir au pays.</p> - -<p>— Je ne fais que reprendre langue à la Faculté -et je repars, affirmai-je, heureux de cette occasion -de rassurer le pauvre garçon, de désarmer, si je le -pouvais, sa jalousie.</p> - -<p>Marc se détendit en effet. Il s'offrit à me piloter -à la Faculté, à me faciliter mes démarches au -secrétariat, à m'initier au Toulouse universitaire -où il avait ses grandes et ses petites entrées.</p> - -<p>Un sourire de Thérèse me récompensa de ma -diplomatie. Mais la musique lui fournit bientôt -après un moyen plus efficace de communiquer -avec moi. M<sup>me</sup> Romée n'était pas trop d'avis qu'elle -se mît au piano. C'était beaucoup de fatigue pour -elle : Après une semaine de leçons, il me semble -que tu pourrais bien te reposer le dimanche, disait-elle. -Ce que la bonne dame ne disait pas, c'est -que le concert la priverait d'une partie de cartes, -plus intéressante pour elle que la musique ; elle -s'entendait mieux aux finesses du bésigue qu'aux -inventions de Chopin.</p> - -<p>Mais Thérèse insista :</p> - -<p>— Je ne me suis jamais sentie plus en train, -affirma-t-elle. C'est bien le moins, puisque je suis -condamnée à faire du métier, — et quel métier! — mes -huit heures par jour comme un manœuvre, -que je me repose le soir en faisant de la musique. -D'ailleurs, je n'oblige personne à m'écouter, ajouta-t-elle ; -Marc lira, s'il veut, et maman s'absorbera -dans ses réussites. Ce sont des plaisirs qui peuvent -aller ensemble. Toi, dit-elle, en s'adressant à Julien, -tu vas me tourner les pages? ça te forcera à déchiffrer -un peu.</p> - -<p>Je m'étais installé de façon à dévisager en plein -l'exécutante. Mais elle m'exila impitoyablement à -l'autre bout de l'atelier.</p> - -<p>— Impossible de jouer si je sens un regard sur -moi, s'excusa-t-elle. J'ai besoin de me figurer que -je suis seule.</p> - -<p>Je n'insistai pas ; à quoi bon? n'était-ce pas la -voir encore, et la voir mieux, que de l'entendre? -L'imprudente! Elle prétendait me dérober son -visage et c'était son âme, toute son âme qu'elle -allait me dévoiler maintenant à travers la pensée -de Schumann et de Chopin.</p> - -<p>Thérèse reprenait, à mon intention évidemment, -son répertoire d'Argelès. Le <i>Souvenir</i> de Schumann -servait de leitmotif, et à la suite se développaient -les chansons, les romances, les fantaisies du -maître.</p> - -<p>C'était la même musique et la même main, mais -pas tout à fait la même sensibilité. Sur le texte, -cependant obéi, l'artiste mettait maintenant la palpitation -d'une vie personnelle, l'émotion d'un cœur -qui avait souffert.</p> - -<p>Déjà, dans les pièces de Schumann, la transformation -était sensible ; elle se manifestait à plein -dans l'interprétation de Chopin. Mais pas plus ce -soir-là que la veille de son départ, à Argelès, elle -n'eut la force d'aller jusqu'au bout de la mazurka -en si bémol mineur. Elle s'arrêta brusquement, -effrayée sans doute de son émotion et de la -mienne. Après une pause de quelques minutes, -elle reprit pour conclure le thème inaugural du -<i>Souvenir</i>, en développant encore l'intention de -mélancolie qui s'en dégage, solennisée cette fois -en une expression de rêverie harmonieuse.</p> - -<p>Et pour mieux attester sa volonté d'en rester là, -de ne pas dépasser cette limite, elle souffla les bougies -et ferma le piano.</p> - -<p>— Avec votre permission, madame et messieurs, -dit-elle, le concert est terminé. Pardonnez-moi de -vous mettre à la porte, monsieur Lavernose ; mais -c'est ici la maison du travail. Je dois donner ma -première leçon demain matin, à sept heures, et -Julien a son devoir à copier avant de partir pour -le lycée.</p> - -<p>— Et moi un cours à préparer… approuva Marc.</p> - -<p>Nous nous retirâmes ensemble. Comme nous -l'avions fait à Argelès, le soir de notre première -rencontre, nous traversâmes la ville nocturne. Mais -la conversation, cette fois, tardait à s'engager.</p> - -<p>— Vous m'avez trouvé changé, n'est-ce pas? -m'interrogea Marc après quelques minutes de silence.</p> - -<p>— Changé? vous voulez rire ; les hommes -comme vous ne changent pas.</p> - -<p>— De caractère sans doute, ni d'idées ; mais de -figure? Vous avez dû me trouver maigri, avouez-le. -C'est que j'ai été touché sérieusement. Les -yeux! Je suis puni par où j'ai péché. J'ai voulu -profiter de la fin des vacances pour avancer la -documentation de ma thèse ; je me suis fatigué : -une congestion de la rétine ; rien de douloureux -encore, ni de grave ; mais la menace est là, et au -moindre excès, la tache lumineuse qui jaillit, le -ruban de feu qui danse. Ce n'est pas drôle, allez! -je dose mon travail, j'économise mes lectures. -C'est un retard de six mois, peut-être d'un an -pour mes études. Ah! vrai, l'année scolaire a mal -commencé pour nous. Car M<sup>lle</sup> Romée a été éprouvée -aussi en rentrant d'Argelès.</p> - -<p>— Nous ne l'avons pas su… répondis-je.</p> - -<p>— Oh! ce n'était pas proprement une maladie, -ni même un état localisé. Son mal était dans sa -tête. Elle ne nous l'a jamais dit, mais je crois -bien qu'elle avait la nostalgie de la montagne. Ça -s'est dissipé peu à peu ; elle a repris son aplomb…</p> - -<p>Marc s'arrêta de parler, chemina un moment, -la tête basse. Puis brusquement : Pourvu que vous -ne lui rapportiez pas la contagion dans vos bagages! -s'exclama-t-il en riant d'un rire qui sonnait -faux. Prenez garde! ajouta-t-il en posant la -main sur ma manche. La pauvre enfant a besoin -de tout son courage. Vous avez vu comme elle -est secondée chez elle. La mère, une égoïste, le -frère, un étourdi. Vous les avez jugés. Je fais ce -que je peux pour leur être utile. Julien me craint -un peu, M<sup>me</sup> Romée me supporte. Vous m'aiderez, -n'est-ce pas? vous aiderez M<sup>lle</sup> Romée.</p> - -<p>— Soyez tranquille, lui dis-je. Je travaillerai -pour elle… et pour vous, ajoutai-je en riant.</p> - -<p>— Il ne s'agit pas de moi, répliqua Marc vivement. -Dans l'état de santé où je suis, j'ai ajourné -tous mes projets, — tous, insista-t-il. Il s'agit -d'elle, uniquement d'elle. Vous voyez qu'il n'y a -pas de quoi rire.</p> - -<p>— Je vous promets donc sérieusement mon concours.</p> - -<p>— C'est bien, conclut Marc, je prends acte de -votre promesse.</p> - -<p>Nous étions arrivés devant la porte de mon -hôtel. Marc me quitta.</p> - -<p>— Si vous avez besoin de moi, me dit-il, venez -me chercher, 2, place Saint-Raymond. Je ne bougerai -pas de la matinée.</p> - -<p>Il me tendit la main. Et moi, pouvais-je faire -autrement que de la prendre? Après tout, pensais-je, -je ne lui ai pas menti ; je suis de bonne -foi. J'aime Thérèse, c'est vrai ; mais mon amour -est désintéressé. Je ne suis pas encore indigne de -la poignée de main d'un honnête homme.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVII</h2> - - -<p>Si j'avais à déterminer mon état d'âme dans les -journées qui suivirent, je dirais que ce fut un -passage du rêve à l'action, de l'image à la réalité. -J'arrivais d'Argelès saturé de lyrisme, desséché de -vaine rhétorique. L'humanité reprit ses droits. Le -contact de Thérèse, la caresse de ses yeux, la tendresse -de ses sourires effacèrent les figurations -artificielles par où j'avais tâché de suppléer à son -absence. La beauté vivante triompha de l'idole. Je -vécus mon amour au lieu de l'imaginer.</p> - -<p>Je ne me rassasiais pas de voir, d'écouter Thérèse. -J'habitais, à vrai dire, chez elle autant que -chez moi. Dès les premiers jours, j'avais pris -l'habitude de venir chercher des nouvelles de ces -dames tout de suite après leur déjeuner, avant que -mon amie repartît pour donner ses leçons. A cette -heure-là, j'étais à peu près sûr de ne pas rencontrer -Marc ; et cette certitude ne m'était pas -déplaisante. Si innocents que fussent mes rapports -avec Thérèse, je n'en sentais pas moins, quand il -était là, la gêne d'un contrôle. Sa conscience -éveillait la mienne, l'obligeait à des retours sur -moi-même qui me gâtaient mon plaisir. Le reproche -de ses yeux, l'amertume quelquefois de ses -paroles suffisaient à me paralyser, ou, si je faisais -semblant de ne pas l'entendre, donnaient à ma -conduite un arrière-goût fâcheux d'hypocrisie.</p> - -<p>Quand j'arrivais assez tôt, rue du Pont-de-Tounis, -j'étais engagé à prendre le café en famille.</p> - -<p>— Vous pourrez vous croire encore à Argelès, -entre Cyprienne et Jacques, me disait M<sup>me</sup> Romée. -Moi, je serai votre belle-mère, Julien sera Jacques.</p> - -<p>— Et la Garonnette vous donnera l'illusion du -gave! ajoutait Thérèse.</p> - -<p>Cela se passait dans la véranda, dans la grande -cage de verre où se jouait la pâle lumière de -novembre. Je me plaisais dans cette pièce plus -imprégnée que les autres de Thérèse, plus animée -de sa vie, de ses habitudes. Sa plume sur le bureau, -une lettre commencée, des billets d'élèves qui traînaient, -ouverts, sur la table, le cahier d'écolier où -elle inscrivait chaque jour les dépenses du ménage, -tout y parlait d'elle, tout y racontait l'harmonie -heureuse de son âme avec sa vie. J'avais un sentiment -de bien-être exquis à la voir agir devant -moi, pour moi, à suivre ses gestes d'hôtesse, de -ménagère. Pendant qu'elle nous versait, qu'elle -nous offrait le café, M<sup>me</sup> Romée me confiait les -rêves qu'elle avait eus la nuit précédente. C'était -l'événement de ses matinées : Fruits hors de saison, -trahison! avait-elle coutume de dire quand -il lui était arrivé de rêver cerises en décembre ; et, -ainsi avertie, elle se préparait à déjouer un complot -de la petite bonne ou de la concierge!</p> - -<p>Thérèse plaisantait doucement sa superstition. -Mais la dame n'entendait pas raillerie sur ce chapitre.</p> - -<p>— Oh toi! je sais bien, tu ne rêves pas, répliquait-elle -à Thérèse. Comment la trouvez-vous, -monsieur Lavernose? Raisonnable jusque dans le -sommeil!</p> - -<p>Les jours où ses songes manquaient d'intérêt, -M<sup>me</sup> Romée mettait volontiers la conversation sur -les élèves de Thérèse ; elle cherchait à faire parler -sa fille. Sa curiosité ne se rassasiait jamais de -détails sur les intérieurs où l'introduisaient ses -leçons : inventaires de mobiliers, procès-verbaux -de toilettes, ce qu'on entend derrière les portes, ce -qu'on voit par le trou de la serrure. Et devant la -discrétion de Thérèse, elle avait des indignations -comiques…</p> - -<p>— Comment es-tu fabriquée? lui demandait-elle. -Rien ne t'intéresse, rien ne t'amuse. Ce que tu -dois les assommer tes élèves! Je te vois d'ici. Pas -une minute de conversation : des gammes, des -gammes, et encore des gammes! Si tu crois -qu'elles y tiennent tant que ça, à la musique!</p> - -<p>— Soyez tranquille, mère ; si je les ennuie, mes -élèves, elles me le rendent bien… au moins quelques-unes, -plaisantait Thérèse. Et déjà elle mettait -son chapeau pour sortir. Mais il fallait attendre -Julien qui s'oubliait devant un miroir, occupé à -rectifier son nœud de cravate : tu es assez beau -comme ça, je te l'assure! lui disait-elle. Elle me -tendait la main : à ce soir, monsieur Lavernose.</p> - -<p>J'allais sortir à mon tour. M<sup>me</sup> Romée me forçait -à me rasseoir.</p> - -<p>— Qu'avez-vous de si pressé? me disait-elle. -Votre cours à deux heures? Et bien, vous le manquerez, -votre cours. A votre âge, vous n'avez pas -peur qu'on vous mette en pénitence! Vous n'êtes -pas à la chaîne comme ce pauvre Marc! S'en fait-il -du mauvais sang, celui-là! et pour aboutir à -quoi? à s'abîmer les yeux. Joli résultat. Laissez-le -marcher, et allez votre train, croyez-moi. Prenez-en -un peu et laissez-en beaucoup. Ce ne serait vraiment -pas la peine d'être venu à Toulouse pour y -mener la même vie qu'à Argelès… Je protestais -faiblement. Il y a temps pour tout, continuait la -dame. Aujourd'hui, par exemple, une si belle journée, -ce serait un péché de vous enfermer. Je vous -emmène avec moi : une course d'une heure. Et je -vous montrerai toutes les belles dames de Toulouse. -Ça ne vous tente pas? Il s'agit d'une vente au profit -des pauvres, et je suis obligée de m'y montrer. -Il y a là comme vendeuses presque toute la clientèle -de Thérèse, et ma visite est attendue. Allons, -courez vite vous habiller, et venez me prendre à -quatre heures.</p> - -<p>Quand M<sup>me</sup> Romée ou Julien ne me réclamaient -pas, je ne savais trop que faire de mes journées. -Ma chambre, là-bas, sur le quai était triste, et -les rues étaient vides de figures de connaissance. -Que devenir? J'avais tenté les premiers jours de -prendre au sérieux mes occupations d'étudiant ; -j'avais suivi des cours, j'avais pris des notes ; le -spectacle de cette vie jeune autour de moi m'avait -un moment amusé. Marc avait quelques camarades -à la Faculté de droit à qui il m'avait présenté : -des lauréats, des forts en thème comme lui, avec -qui j'échangeais quelques mots en faisant les cent -pas sous le portique, avant l'arrivée des professeurs. -Mais ces agrégés en herbe étaient trop -graves pour moi, et les autres, ceux qui venaient -dormir sur leur pupitre après avoir passé la nuit -au tripot, ne m'agréaient pas davantage. Je me -sentais emprunté, dépaysé, avec ces étranges camarades. -Après quelques expériences malheureuses, -je renonçai à mes velléités de vie écolière, -je ne mis plus les pieds à la Faculté.</p> - -<p>En dehors de Marc que j'évitais d'ailleurs avec -soin, et du docteur Estenave que je ne recherchais -pas davantage, craignant pour mon état d'âme la -pénétration de son diagnostic, il ne me restait pas -d'autre société que celle des arbres des promenades -publiques : des ormeaux du Grand-Rond, des -érables du Jardin des Plantes. Je m'attardais jusqu'au -soir en leur compagnie. La nuit venait, -rôdait autour des massifs ; la corne avertisseuse -des gardiens me décidait seule à sortir. Je laissais -les statues grelottantes, les aigles en sommeil, -les plates-bandes du jardin botanique, cimetière -d'herbes, hérissé d'étiquettes noires et blanches -comme des croix sur des tombes de pauvres. Le -portique de marbre franchi, un reste de clarté -m'accueillait au seuil de l'allée Saint-Michel. J'aimais, -j'ai toujours aimé la beauté trouble de cette -heure. Des carillons lointains, comme des fumées -de bruit, tombaient du haut des clochers dont la -silhouette se perdait dans l'incertitude crépusculaire. -Du haut du pont j'écoutais leurs dernières -vibrations expirer, ondes aériennes, sur le réseau -mouvant de l'eau mystérieuse où les feux blancs -de l'électricité se mêlaient au reflet balancé des -premières étoiles. J'errais dans les solitudes qui -accompagnent la course du fleuve jusqu'à l'heure -du dîner, un dîner à prix fixe dans un restaurant -médiocre, et j'expédiais les plats, je mettais les -bouchées doubles, impatient d'arriver chez les -Romée et d'y arriver avant Marc. J'entrais là -comme dans le pays du bonheur. Thérèse me -parlait, et le timbre seul de sa voix suffisait à -m'enchanter.</p> - -<p>La présence de Marc contrariait mon lyrisme. -Avec lui, l'illusion s'en allait, les choses reprenaient -leurs limites. La raison triomphait. Il l'appliquait à -tout et à tous, aux commérages de M<sup>me</sup> Romée, -aux boutades de Julien. Il se donnait autant de -mal pour corriger les erreurs de ces cerveaux légers -qu'il en aurait pris à argumenter devant le tapis -vert d'une soutenance de thèse. Sa patience à discuter -était inépuisable, et M<sup>me</sup> Romée avec une mauvaise -foi inconsciente, Julien avec sa verve taquine -et sa logique anarchiste d'enfant gâté, en abusaient -pour lui tenir tête. Thérèse était obligée d'intervenir. -Le moyen le plus sûr qu'elle eût de les mettre -d'accord était d'ouvrir le piano.</p> - -<p>Le silence régnait aussitôt ; le rêve un moment -interrompu reprenait son essor. Comme dans ces -jeux de gazes colorées où s'apothéosent les danseuses, -Thérèse m'apparaissait alors divinisée à -travers le réseau souple des harmonies. Le monde -n'existait plus. La musique nous créait un autre -univers. Elle était une atmosphère et un langage, -un langage plus souple, plus libre. Je l'imaginais -au moins. J'interprétais dans ce sens le choix des -morceaux que Thérèse jouait et les nuances d'expression -qu'elle leur donnait en les jouant. La proportion -seule des emprunts faits à Schumann ou -à Beethoven plutôt qu'à Chopin, marquait pour -moi un certain étiage de ses sentiments. La préférence -donnée à Schumann marquait une tendance -à l'apaisement, à la mélancolie paisible d'un renoncement -accepté ; accordée à Chopin elle signifiait -au contraire le progrès de la passion en lutte avec -le devoir.</p> - -<p>A force d'analyser, de définir, la musique m'était -devenue comme une écriture à clé où je lisais la -confession quotidienne de Thérèse. Et cette confession -suffisait à ma vie sentimentale. Ma journée -tenait toute dans cette illusion d'une heure.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVIII</h2> - - -<p>Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi, paisibles, -souriantes. Après le coup de folie qui m'avait exilé -d'Argelès, j'avais trouvé, grâce à la sagesse de Thérèse -suggérant et ordonnant ma prudence, la douceur -d'une halte inattendue où se complaisait ma -faiblesse. Ma sécurité était à peu près complète. -J'écrivais régulièrement à Argelès, et j'en recevais -régulièrement des nouvelles, des relations minutieuses -où Cyprienne enregistrait les événements -de la famille et du voisinage. Les rhumes de Jacques -y figuraient à côté d'un changement de vicaire ou -d'un mécompte agricole, d'un règlement désastreux -avec nos fermiers de Marsous. Quelques lignes de -mon fils remplissaient les blancs laissés sur le papier -par l'écriture de sa mère. Ces dames étaient avides -de détails sur ma vie toulousaine, sur mes occupations -d'étudiant, sur l'intérieur des Romée. Je -n'en mettais jamais assez sur le compte de nos -amies. Des photographies avaient été échangées -entre Thérèse et Cyprienne avec des promesses de -prochain revoir. Ma femme et ma belle-mère avaient -pris l'engagement de venir me chercher quand je -me trouverais assez savant pour quitter Toulouse, -c'est-à-dire vers Pâques, limite extrême que j'avais -fixée à mon séjour. Plus tard, aux grandes -vacances, les trois Romée feraient une visite de -reconnaissance à Argelès. De ma mère, je n'avais -eu en tout qu'une lettre : quelques lignes ingénues -tracées d'une main pesante. La brave femme s'étonnait -de mon changement de vie. Une avalanche -récente avait emporté le mur qui soutenait le verger -au-dessus de la maison. Elle me consultait sur -l'opportunité de la réparation à entreprendre. Et -tout cela me paraissait si loin! presque étranger! -Je répondais cependant comme si j'avais été l'absent -d'une heure ; je faisais semblant de discuter -le devis des travaux à exécuter à Marsous, je -ripostais par d'autres histoires aux histoires de -Cyprienne. Je m'évertuais à donner une apparence -de réalité, de vraisemblance, au mensonge où j'étais -forcé de vivre. Je ne désespérais même pas de le -prolonger indéfiniment, de concilier l'égoïsme de -mon rêve avec le repos de ma femme et l'honneur -de mon amie.</p> - -<p>Je réussis pendant quelques jours à garder ce -périlleux équilibre. La prudence de Thérèse se -démentit la première. Mon obéissance à des volontés -qu'elle n'avait pas eu la peine de me signifier, -en lui attestant la force de son empire sur moi, -l'avait trop rassurée. Plus confiante, elle se surveillait -moins, elle ne pensait plus à déguiser l'attrait -qui la rapprochait de moi ; elle négligeait la -grimace de froideur, le manège d'indifférence par -où, jusque-là, elle ne manquait pas de couper mes -élans, de me contraindre à d'humiliantes retraites. -Au lieu de calculer, de doser ses paroles comme -elle avait soin de le faire quand Marc était là, attentive -à nous distribuer son amitié par portions égales, -elle s'oubliait à des apartés avec moi ; elle livrait -Marc aux taquineries de Julien, aux commérages -de M<sup>me</sup> Romée. Un regard, un pli au front de -l'abandonné l'avertissaient de son étourderie, et -elle se dépêchait de la réparer, mais d'autres fois -la distraction se prolongeait, et quand elle s'en -apercevait, il était trop tard ; Marc boudait, affectait -de s'écarter de nous, de s'enfermer dans un silence -amer, que les humilités de la coupable avaient -peine à rompre.</p> - -<p>Thérèse se repentait, Marc pardonnait, et, aussitôt -pardonnée, Thérèse retombait dans son injustice. -Nous en arrivions, elle et moi, à ne plus pouvoir -nous passer une minute l'un de l'autre. Nous -souffrions dès que nous perdions le contact. Malgré -nous, malgré moi surtout qui voyais mieux le -danger, l'amour nous isolait visiblement, nous -mettait à part des autres.</p> - -<p>Ce fut le besoin de nous voir, la douleur de nous -quitter et la joie de nous reprendre, qui nous fit -dévier insensiblement de la réserve inaugurée par -Thérèse et scrupuleusement observée par moi -depuis mon arrivée à Toulouse. Bientôt toutes les -occasions, tous les prétextes nous furent bons pour -nous retrouver, pour multiplier, pour prolonger -nos rencontres. Après le déjeuner de ces dames, -quand M<sup>me</sup> Romée ne me réclamait pas, je sortais -en même temps que Thérèse et que son frère, je -les accompagnais. Julien, pressé par l'heure de la -classe, prenait les devants ; Thérèse et moi, nous -faisions route ensemble jusqu'à la porte d'une de -ses élèves, — et c'était loin quelquefois, à l'autre -extrémité de Toulouse.</p> - -<p>J'aimais ce tête-à-tête dans la foule, le mystère -innocent de nos propos perdus dans la rumeur du -trottoir.</p> - -<p>Nous marchions et nous causions ; et nos itinéraires -changeaient avec la direction de nos causeries. -Les jours d'intimité, sans nous être donné -le mot, nous quittions les rues encombrées pour -suivre, — tels des sentiers au bord de la grand'route, — les -ruelles noires, les passages obscurs -du vieux Toulouse. Nous longions des boutiques -silencieuses, des magasins sans étalage, ou bien, -dans le quartier noble, des rez-de-chaussée à fenêtres -grillagées, des alignements de façades solennelles -avec des linteaux de porte armoriés et des -balcons en fer chargés d'écussons. Et c'était trop -de solitude quelquefois au gré de Thérèse, qui -fuyait alors, en gagnant des rues plus vivantes, le -danger d'une conversation tournée peu à peu à la -tendresse.</p> - -<p>L'heure de la leçon était toujours trop vite -arrivée ; et c'était si dur, alors, de s'ajourner jusqu'au -soir! Cette faveur d'accompagner un moment -Thérèse, au lieu de me contenter, me mettait en -goût d'en demander davantage. Mon amie avait -des moments de répit entre ses leçons : des quarts -d'heure, des demi-heures et quelquefois plus, -quand une élève s'était fait excuser. Elle profitait -de ces loisirs pour réciter sa prière ou dire son -chapelet dans l'église la plus proche.</p> - -<p>Je la surpris, plongée dans ses dévotions, un -après-midi où le désœuvrement, joint au désir -d'admirer les jeux de la lumière vespérale à travers -les joailleries des vitraux anciens, m'avait conduit -à Saint-Étienne. Nous sortîmes ensemble. -L'hiver était doux cette année-là ; les rosiers du -Bengale ne finissaient pas de fleurir dans les -massifs du Boulingrin, et, le long des murs, dans -les jardinets du faubourg, les plates-bandes s'embaumaient -du parfum léger des tussilages. J'emmenai -Thérèse au delà du Grand-Rond, au bord -du canal. La colonnade grise des platanes s'allongeait, -doublée au reflet de l'eau. Vision calme. -Une barque passait, une lourde gabarre languedocienne, -et nous rêvions, Thérèse et moi, d'un -voyage dans une barque pareille, entre les faïences -vernies et les oranges mûres : un voyage silencieux -sur l'eau muette, un voyage lent escorté de -la course lente des charrues dans les sillons, un -voyage sans autre événement que la halte obligée -de l'écluse, sans autre musique que la chanson du -pâtre ou la sonnerie lointaine des angélus annonçant -les clochers de village, mâts de nefs immobiles -ancrées dans l'uniformité des plaines.</p> - -<p>Telle fut la douceur de cette promenade imprévue -que Thérèse me voua désormais tous ses -moments de liberté. Elle m'avertissait la veille, et -j'allais la prendre au rendez-vous qu'elle m'avait -assigné. C'était presque toujours hors des rues fréquentées, -au seuil des quartiers populaires. La -durée du temps dont elle pouvait disposer limitait -nos courses. Nous nous contentions souvent de -franchir le canal sur un de ces ponts qui relient -la ville aux faubourgs. Nous gravissions au hasard -devant nous une de ces voies à pente raide qui -vont, par des transitions assez brusques, de la -foule à la solitude, du tumulte de la vie ouvrière à -la paix des campagnes. Arrivés au sommet de la -montée, nous nous arrêtions un moment en suspens, -nous laissions nos regards planer de la ville -à la vallée hivernale où la jeune verdure des blés -se révélait à demi sous les voiles de la brume.</p> - -<p>Un jour, en gagnant la campagne par la rue des -Récollets, nous eûmes la fantaisie de visiter la -chapelle des Pères missionnaires et le calvaire -dont les croix monumentales envoient leur ombre -jusque sur la route. La chapelle était restée fermée -depuis l'exécution des décrets ; la porte antique -par où étaient entrés tant de malheureux et sortis -tant de consolés était encore scellée de la cire -rouge des cachets officiels. Mais l'accès du jardin -était libre ; des buis taillés, des bassins d'eau vive -disaient l'ordre et le goût d'une plaisance de couvent ; -les feuilles pourries dans l'herbe des pelouses, -les mousses dans le vivier, disaient aussi -l'exil des maîtres, la déchéance des arbustes et des -plantes abandonnés à eux-mêmes. Cependant l'enclos -n'était pas tout à fait désert ; des pensionnats -du quartier y jouaient les jours de promenade ; des -amoureux, l'été, y cherchaient l'ombre des allées -couvertes ; des dévotes venaient y faire leur chemin -de croix en plein air, agenouillées devant les stations -qui s'espaçaient autour de l'enclos. L'endroit -était hospitalier et recueilli. Le calvaire y suggérait -des pensées graves tempérées aussitôt par les sensations -de nature, par l'odeur des buis, par la musique -gazouillante des mésanges suspendues aux -branches mortes. Ce fut un de nos refuges préférés.</p> - -<p>D'autres fois, quand les leçons de Thérèse nous -obligeaient à nous rapprocher des quais, nous -allions chercher de l'autre côté de l'eau, au bout -du pont Saint-Pierre, l'abri d'un square infréquenté, -posé en terrasse au-dessus de la berge. -Un vieux cèdre nous accueillait sous le porche de -ses branches inclinées. L'autan, qui arrivait du -large par-dessus la nappe de la Garonne, les soulevait -parfois, leur faisait rendre — tel l'archet sur -la corde, — une musique de tristesse. Blottis sur un -banc, serrés l'un contre l'autre comme des oiseaux -bercés par l'orage, nous écoutions venir l'assaut -du vent et la plainte de l'arbre. Près de nous, en -contre-bas, un jardin d'hôpital alignait ses plates-bandes -défleuries ; plus près encore, des fenêtres -nous révélaient des intérieurs de maisons pauvres, -le long d'une ruelle déserte, tandis que, -en face, la Garonne s'en allait pressée entre les -murailles roses des quais, bornée en amont par -les arches massives du pont de pierre, en aval -par les architectures grêles du pont suspendu qui -filait à notre gauche porté sur la courbe légère -des câbles en fil de fer. L'ampleur du fleuve, la -vastitude du ciel, en contraste avec l'exiguïté du -nid où s'isolait notre tête-à-tête, nous invitaient -à goûter plus pieusement la minute d'intimité paisible -dérobée par nous à la fuite des jours, au -tumulte de la vie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIX</h2> - - -<p>Ce fut un heureux, un miraculeux décembre : -un mois d'oubli, d'insouciance au seuil du malheur, -d'innocence au bord du péché. La compagnie -presque continuelle de Thérèse, la certitude -de jour en jour plus évidente de sa tendresse, -avaient modéré mon exaltation. Et Thérèse m'était -reconnaissante de ce triomphe sur moi-même. La -substitution de l'amitié à l'amour, d'ailleurs purement -fictive, et qui n'avait exigé de nous qu'un -changement de vocabulaire, suffisait à la rassurer. -L'épreuve de nos tête-à-tête avait ajouté à sa confiance. -Aussi dédaigneuse que moi, et plus ignorante -encore de la réalité, elle ne doutait pas de la -durée d'un bonheur qu'elle avait trouvé le moyen -de mettre en règle avec sa conscience.</p> - -<p>Hélas! ce bonheur allait finir. Le mystère de -nos promenades ne pouvait pas tarder à être découvert. -Que Thérèse n'en eût jamais confessé le -secret à sa mère, il y avait déjà dans cette dissimulation -comme l'aveu d'une faute. Et cette faute -devait sortir de l'ombre où nous la cachions aux -autres et presque à nous-mêmes.</p> - -<p>En attendant nous multipliions nos rendez-vous. -En dehors des heures de leçons, nous passions -presque tous nos après-midi ensemble. Nous utilisions -les quarts d'heure et même les minutes -de liberté ; nous marchions côte à côte ; nous -asseyions nos causeries sur un banc de square ou -de promenade.</p> - -<p>Nous bavardions ainsi un jour, sur un banc du -Jardin Royal, et, comme une ondée légère arrivait, -j'avais ouvert un parapluie qui resserrait notre -tête-à-tête. Un passant nous frôla tout à coup et -s'arrêta, cloué sur place par la surprise. C'était -Marc. Nous nous levâmes, confus, essayant une -explication qu'il eut l'air de ne pas entendre.</p> - -<p>— J'ai eu la chance de rencontrer à temps le -parapluie de M. Lavernose, dit Thérèse. Nous -attendions la fin de l'averse. Je vais donner ma -leçon chez les Martel. Venez-vous m'accompagner?</p> - -<p>— Bien fâché, Mademoiselle ; mais on m'attend -à l'Académie, et je n'ai pas une minute à perdre.</p> - -<p>— Le secrétariat ne ferme pas encore, et ça ne -vous fera pas de mal de marcher un peu avec -nous, lui dis-je. Depuis quand n'avez-vous pas fait -l'école buissonnière?</p> - -<p>— L'école buissonnière! riposta Marc avec un -mauvais sourire, c'est bon pour les étudiants en -droit, mon cher monsieur Lavernose. Bonne promenade, -et à tantôt, conclut-il en nous quittant.</p> - -<p>Nous nous séparâmes presque aussitôt, Thérèse -et moi, contrariés l'un et l'autre et empêchés de -nous communiquer nos craintes.</p> - -<p>Ce soir-là, Marc ne parut pas rue du Pont-de-Tounis.</p> - -<p>— Marc en retard! que se passe-t-il, grand Dieu? -s'exclama M<sup>me</sup> Romée après une heure d'attente. -Une barricade en travers de la rue? La chute du -gouvernement, ou la dégringolade d'une cheminée -sur le trottoir?</p> - -<p>— M. Échette a dû s'enfermer pour travailler à -sa thèse, expliquait Thérèse. Mais elle ne croyait -guère à son explication. Le malheur était là ; nous -le sentions venir. L'angoisse nous fermait la -bouche.</p> - -<p>— Qu'avez-vous tous les trois? interrogeait -M<sup>me</sup> Romée. M. Lavernose a la lèvre cousue, Thérèse -n'a pas l'air de songer à son piano, et Julien -n'a pas encore commencé d'apprendre ses leçons. -On dirait que rien ne marche ici quand Marc n'y -est pas. On ne peut donc pas travailler ou s'amuser -sans la permission de ce monsieur!</p> - -<p>Et c'était vrai. Marc absent, la maison n'était -plus la même. Il était le régulateur et l'excitateur, -celui qui met en train la mécanique, et fait s'accorder -ensemble les rouages. M<sup>me</sup> Romée avait besoin -de lui, ne fût-ce que pour le contredire ; sans lui -Julien était comme infirme ; la plume lui pesait, -le livre tombait de ses mains. Thérèse elle-même -puisait dans la fermeté de son ami une partie de -sa force morale. L'approbation de Marc, le sourire -fraternel de ses yeux, l'encourageaient au travail, -la récompensaient de ses sacrifices. Le reproche -de son absence la navrait. Elle sentait bien qu'elle -ne pouvait pas se passer de son affection.</p> - -<p>Je voyais tout cela, je mesurais la profondeur -du mal qu'avait causé mon intrusion chez les Romée. -Mais je n'avais pas le courage de conclure. La passion -menacée se raidissait en moi, me poussait à -la révolte. Marc se fâche, me suggérait-elle. De -quel droit se fâche-t-il? Marc est jaloux? eh bien, -tant pis pour lui! Marc se retire sous sa tente? eh -bien, qu'il y reste!</p> - -<p>Je m'endurcissais ainsi dans mon égoïsme. J'en -voulais presque à Thérèse de son inquiétude, de -ses regards désespérés à la pendule, de son air -désolé, plus tard, quand elle dut renoncer à voir -arriver Marc. Nos adieux furent embarrassés, troublés -de pensées discordantes et confuses.</p> - -<p>— Je vous porterai des nouvelles de notre ami -après votre déjeuner, lui dis-je. J'irai le surprendre -au saut du lit.</p> - -<p>— Au saut du lit! se moqua M<sup>me</sup> Romée ; dans -ce cas, cher monsieur, le mieux est de ne pas -vous coucher. Marc est debout avant le jour.</p> - -<p>Je n'eus pas la peine de me lever le lendemain. -Marc m'avait prévenu. Il faisait à peine jour -quand il frappa à ma porte. Il s'excusa de l'heure -indue. Il avait deux cours à suivre avant son -déjeuner, et le reste de sa journée était pris. Il -aurait fallu remettre au lendemain ce qu'il avait à -me dire, et le délai lui avait paru long.</p> - -<p>— C'est donc bien urgent? lui dis-je en essayant -de sourire.</p> - -<p>— Urgent et grave, me répondit-il. Une explication -entre nous est nécessaire. Il y a deux mois -que je la remets de jour en jour ; mais après ce -que j'ai constaté hier, si je restais le témoin muet -de ce qui se passe entre M<sup>lle</sup> Romée et vous, je -deviendrais votre complice. C'est un rôle qui ne -peut pas me convenir.</p> - -<p>— Les scrupules d'un homme à jeun sont une -terrible chose! plaisantai-je. Mais n'êtes-vous pas -sorti trop tôt? Êtes-vous sûr d'y voir clair? Pour -moi, je me demande en vous écoutant si je rêve -ou si je veille? Que voulez-vous dire, monsieur -Échette, et que se passe-t-il entre M<sup>lle</sup> Romée et -moi? Je vous serais obligé de me le dire avec précision.</p> - -<p>— Ce qui se passe n'est malheureusement pas -d'hier. Vous n'avez pas oublié, n'est-ce pas, notre -conversation de Pibeste? Je vous donnai ce jour-là -un avertissement inutile. Le mal était fait ; vous -aimiez M<sup>lle</sup> Romée, et M<sup>lle</sup> Romée vous aimait. Oh! -je sais bien que ce ne fut pas de votre part une -entreprise de séduction préméditée ; en bien, -comme en mal, je vous crois incapable d'un effort -quelconque. Vous avez commencé par céder à -un attrait. Vous vous êtes trouvé pris, et à votre -tour vous avez essayé de prendre. Vous n'y avez -que trop aisément réussi. Entre une ignorante et -vous, la lutte était inégale. Certaines lettres de -M<sup>lle</sup> Romée à sa mère m'avaient donné l'éveil. Je -voulus voir ; je vis. La malheureuse enfant ne se -doutait pas encore de ce qui lui arrivait. Ma présence, -votre jalousie, le déchirement de l'adieu, -l'avertirent sans doute. Elle partit avec sa flèche -au cœur. Je ne désespérai pourtant pas de sa guérison. -Séparés, vous finiriez par oublier tous les -deux. J'y comptais. Pour mieux vous tenir, pour -vous sauver de vous-même, je m'adressai à votre -loyauté. En vous livrant le secret de ma vie, je -croyais avoir mis M<sup>lle</sup> Romée à l'abri de vos poursuites. -Elle, de son côté, vous oubliait déjà. Rentrée -à Toulouse, dans son milieu, soutenue par le -travail et par le sacrifice, elle s'était ressaisie, elle -avait secoué le mauvais rêve. Après quelques -semaines de lutte que je suivais d'heure en heure, — vous -devinez avec quelle angoisse! — elle avait -retrouvé le calme, l'équilibre, la gaieté presque. -C'était le salut ; c'eût été bientôt le bonheur. Il y a -deux mois de cela, et aujourd'hui tout est compromis -de nouveau, tout est perdu. Vous êtes revenu, vous -vous êtes imposé. Oui, imposé, car, l'eût-elle voulu, -comment M<sup>lle</sup> Romée pouvait-elle vous empêcher -de vous présenter chez elle, à moins de tout révéler -à votre femme, de tout confesser à sa mère? -Vous le saviez, vous avez calculé sur sa générosité -pour lui forcer la main. Votre victime vous -avait échappé, vous êtes venu la reprendre chez -elle. Un moment j'ai cru que vous reculeriez -devant votre mauvaise action ; j'ai espéré que -l'hospitalité reçue, le contact de la mère, du frère -de M<sup>lle</sup> Romée, changeraient votre cœur, que vous -hésiteriez à les immoler à votre passion. Souvenez-vous : -le soir de votre arrivée, en rentrant à -l'hôtel, vous m'aviez promis d'avoir pitié d'eux. -Vous n'avez pas tenu parole, monsieur Lavernose.</p> - -<p>Marc se taisait. Il s'attendait sans doute à des -dénégations de ma part, à une lutte ; mon sang-froid -le déconcertait. Je m'étais assis sur mon lit, -j'avais relevé mon oreiller ; je roulais une cigarette.</p> - -<p>— Vous permettez? lui dis-je. C'est au cas où -vous en auriez encore long à me dire.</p> - -<p>— A quoi sert de railler? répliqua Marc. J'ai fini ; -rassurez-vous. Tant que j'ai été seul à m'apercevoir -de votre intrigue, tant que j'ai pu espérer qu'elle -se dénouerait d'elle-même sans scandale, et qu'il -n'y aurait que moi à en souffrir, je me suis tu. J'ai -assisté sans sourciller à vos manœuvres. M<sup>lle</sup> Romée -vous revenait ; elle allait où l'attirait son penchant ; -elle ne voyait pas la main que je lui tendais pour -la retenir. Pendant des semaines, j'ai enduré ce -supplice. Mais depuis hier, tout est changé. L'honneur -de M<sup>lle</sup> Romée est en jeu. Que voulez-vous que -pensent les gens qui vous ont rencontrés ensemble? -Et ce n'est pas la première fois, n'est-il -pas vrai? Moi je ne suppose rien, je ne soupçonne -rien. Évidemment ce n'était pas un rendez-vous ; le -hasard a tout fait. Je le crois, j'en suis sûr. Mais -les autres, le croiront-ils? Vous ignorez donc ce que -c'est que la réputation d'une jeune fille, monsieur -Lavernose? Vous oubliez qu'il suffit d'un mot -pour la perdre, d'une histoire qui court, — et on -ne sait jamais qui l'a lancée. Des explications après -coup, des preuves? Inutile. C'est comme un acquittement -en cour d'assises. Il en reste toujours -quelque chose. Vous n'aviez pas pensé à ça sans -doute ; Argelès est un pays idyllique où ces misères -sont inconnues. A Toulouse il faut tenir compte des -mauvaises langues.</p> - -<p>Marc avait débité son affaire à la volée, en marchant -à grands pas. Au moment de conclure, il -s'arrêta devant mon lit, me fixa longuement.</p> - -<p>— Tenez, monsieur Lavernose, continua-t-il, -dans l'intérêt de M<sup>lle</sup> Romée aussi bien que dans le -vôtre, — car je ne vous suppose pas assez perverti -pour ne pas souffrir un jour ou l'autre du mal -que vous êtes en train de lui faire, — il serait temps -pour vous de reprendre le chemin d'Argelès. Grâce -à Dieu, il n'y a rien encore d'irréparable ; vous -pouvez rentrer chez vous la tête haute. La satisfaction -du sacrifice accompli vous adoucira l'amertume -des adieux. Pensez-y ; mettez les courtes joies -de la passion en balance avec l'horreur de l'inévitable -catastrophe. Voyez et décidez. Je ne vous en -dis pas davantage. J'aime mieux vous laisser le -mérite d'une résolution que votre intérêt vous conseille -aussi bien que votre conscience.</p> - -<p>— C'est tout vu, tout décidé, répondis-je. N'eût -été le plaisir de vous entendre, il y a longtemps -que j'aurais pu couper court à votre harangue. -Vous parlez bien, monsieur Échette ; mais pour un -historien vous avez une singulière façon d'écrire l'histoire. -Que ne m'interrogiez-vous d'abord? Que ne -vous documentiez-vous auprès de moi? Je vous -aurais évité la douleur d'effleurer de vos soupçons -une réputation que vous êtes seul à mettre en -doute. Je ne vous parle pas de mon honneur à -moi ; je l'estime au-dessus de vos atteintes. Je -vous parle uniquement de M<sup>lle</sup> Romée, et je vous -trouve singulièrement hardi de l'avoir mise en -cause. A quoi vous sert donc de l'avoir connue -depuis son enfance, si vous la connaissez si mal? -Comment? parce que nous nous sommes assis -côte à côte, dans un jardin public, elle serait perdue! -A qui espérez-vous le faire croire? Il y a des -mauvaises langues à Toulouse comme à Argelès ; -je le savais : je le constate. Et où en serions-nous, -grand Dieu! s'il nous fallait doser nos amitiés, -mesurer nos paroles et nos gestes sur le qu'en -dira-t-on des inconnus? M<sup>lle</sup> Romée a vingt-quatre -ans ; ce n'est plus tout à fait une pensionnaire ; -elle n'a pas attendu votre permission pour sortir -seule ; et si par hasard elle me rencontre dans -la rue, voudriez-vous qu'elle eut l'air de ne -pas me voir? Tout cela est misérable, monsieur -Échette, et je suis bien bon de vous répondre. Vous -me cherchez une mauvaise querelle, voilà tout. Ce -n'est pas vous, c'est votre jalousie qui parle. Vous -laissez trop voir le bout de l'oreille, mon cher -monsieur. Je vous gêne, c'est clair, il vous tarde -que je vous cède la place. Voilà le fin mot de -votre visite matinale. Eh bien, franchement, vous -auriez aussi bien fait de rester au lit. M<sup>lle</sup> Romée -est libre. Vous n'êtes ni son fiancé, ni son frère, -son ami seulement, son ami comme moi, ni plus -ni moins. Au nom de qui, au nom de quoi prétendez-vous -intervenir?</p> - -<p>Marc avait pâli sous ma riposte ; son poing se -crispait ; une colère froide passait dans ses yeux.</p> - -<p>— Je protégerai M<sup>lle</sup> Romée ; je la sauverai malgré -vous et même malgré elle, me dit-il.</p> - -<p>— Sauvez-la donc au risque de la compromettre! -lui dis-je. Allez, jouez votre jeu ; moi je jouerai -le mien.</p> - -<p>— Je n'aurais qu'une ligne à écrire à M<sup>me</sup> Lavernose, -pour vous rabattre le caquet, répliqua Marc ; -mais ce sont des moyens qui me répugnent. Je -m'adresserai donc à M<sup>lle</sup> Romée. Je sais qu'elle -vous aime, mais je sais aussi qu'elle est honnête. -C'est elle qui décidera entre nous.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXX</h2> - - -<p>Le cœur me battait presque aussi fort que le -jour où je m'y présentai pour la première fois, -quand, quelques heures plus tard, je sonnai à la -porte de M<sup>lle</sup> Romée. Était-ce ma condamnation -ou mon triomphe que j'allais trouver dans les -yeux de Thérèse? je n'en savais rien ; ce que je -savais, c'était que, d'une façon ou d'une autre, -notre situation avait changé. Les derniers voiles -allaient tomber entre nous ; nos âmes désormais -se regarderaient face à face. Pour elle comme pour -moi, ce serait, avec tous ses périls, avec toutes ses -délices, la réalité de la passion.</p> - -<p>Le visage de M<sup>me</sup> Romée, que je rencontrai d'abord, -ne m'apprit rien. Mais Thérèse? Oh, Thérèse -avait vu Marc. Ses yeux le disaient et sa poignée -de mains : des mains et des yeux de fièvre. Elle -sortait. Elle eut tout juste le sang-froid et l'adresse -nécessaires à entrer dans ses gants, à épingler le -chapeau sur sa tête. Elle ne se ressaisit un peu -qu'après avoir assujetti la voilette comme un -masque sur sa figure. Au moins on ne la verrait -pas pleurer! Je la suivis. Nous fîmes quelques pas -côte à côte sans rien nous dire. Elle marchait -courbée en avant, comme poursuivie. Nous avions -descendu la rue des Couteliers ; mais, arrivée à la -rue de Metz, au moment d'entrer dans la foule, le -courage lui manqua.</p> - -<p>— Je ne peux pas me montrer dans l'état où je -suis, balbutia-t-elle. Tout à l'heure, quand je serai -plus calme… Et, se tournant vers moi : Marc est -venu, dit-elle.</p> - -<p>— Marc est venu, ajoutai-je, et il vous a grondée?</p> - -<p>Elle fit : oui, d'un signe de tête.</p> - -<p>— Et vous pleurez pour ça? repris-je. Ah, il me -le paiera, votre Marc! Vous n'avez donc pas su -lui répondre? Que vous a-t-il reproché, voyons?</p> - -<p>Les sanglots l'étouffaient.</p> - -<p>— Je ne peux pas… je ne peux pas… articula-t-elle.</p> - -<p>— Eh bien, ne parlez pas, marchons ; l'air vous -fera du bien.</p> - -<p>Elle me suivit comme une enfant. Au cours -Dillon, la solitude des allées la rassura. Elle consentit -à s'asseoir sur un banc, le dos tourné à la -promenade. Ses sanglots s'alentissaient. Elle put -parler enfin :</p> - -<p>— Marc est venu ce matin, me dit-elle. Maman -avait accompagné la bonne au marché, Julien -n'était pas encore rentré du collège. Il s'est expliqué ; -pauvre Marc!</p> - -<p>Je l'interrompis d'un geste d'impatience. Mais -elle l'arrêta de la main :</p> - -<p>— Ne vous fâchez pas, me dit-elle. Marc a raison ; -et il a été si bon avec moi! Il pleurait lui -aussi.</p> - -<p>— Ses larmes ne rachètent pas les vôtres! répliquai-je. -Marc est jaloux ; il veut m'éloigner à -tout prix. C'est un égoïste.</p> - -<p>— Oh! ne dites pas ça! je vous en prie, répondit -Thérèse. Marc vaut mieux que nous. C'est le plus -délicat, le plus généreux des amis. Si vous saviez! -je l'ai mal reçu d'abord. Ça me révoltait qu'il eût -l'air de me soupçonner. Au lieu de m'excuser, je -me déclarais prête à recommencer, à me promener -avec vous quand et comme il me plairait. Et lui -me suppliait de réfléchir ; il m'adjurait de rompre -avec vous : Ça finira mal, répétait-il toujours. Je -ne voulais rien entendre : Alors, me dit-il, si -vous refusez de vous séparer de M. Lavernose, c'est -moi qui m'en irai. J'en ai assez vu comme ça. Je -vous aime et je suis prêt à me dévouer pour vous ; -mais à condition que ma dignité soit sauve. Je ne -veux avoir à rougir ni de vous ni de moi. Je -trouverai un prétexte pour expliquer mon absence -à madame votre mère ; je ne remettrai plus les -pieds chez vous. Ce fut à mon tour de supplier. -Vous ne me quitterez pas, lui dis-je ; c'est impossible. -Grondez-moi, malmenez-moi, je ne me brouillerai -jamais avec vous. Et comme il s'obstinait, -comme il secouait la tête : C'est donc, ajoutai-je, -que vous n'avez pas confiance en moi, que vous -me croyez coupable? Eh bien, c'est affreux, cela. -Vous dites que vous m'aimez et vous ne m'estimez -seulement pas! Je suffoquais de honte et de colère. -Marc se rendit : Soit, je resterai, dit-il, mais si -je consens à revoir M. Lavernose, vous allez, vous, -me promettre de ne jamais le revoir seule, en -tête à tête, ni dans la rue, ni chez vous! J'ai -promis, je me suis réservé seulement de vous -avertir. Et maintenant c'est dit. Il faut nous -séparer, mon ami!</p> - -<p>Thérèse s'était levée. Je l'obligeai à se rasseoir.</p> - -<p>— Déjà? lui dis-je. Avez-vous donc convenu -avec M. Échette du nombre exact des minutes nécessaires -à notre dernier entretien? Et que faisons-nous -de mauvais, je vous prie? En quoi notre -amitié peut-elle porter ombrage à personne?</p> - -<p>— Ne me parlez plus d'amitié, répondit Thérèse. -Ce mensonge ne m'a été que trop funeste. Si nous -étions raisonnables, nous renoncerions à nous voir -tout à fait. Quand Marc essayait de m'y contraindre, -tout à l'heure, j'ai résisté, j'ai demandé -grâce ; je regrette presque de l'avoir obtenue. -Nous retrouver en sa présence! à quoi bon? Il -souffrira ; nous souffrirons aussi ; sa vue nous sera -un continuel reproche. Il faudra calculer nos -paroles, éviter nos regards. Un supplice! et au -bout, la séparation quand même. N'est-il pas vrai -qu'il vaudrait mieux en finir?</p> - -<p>— Jamais! repris-je ; je vous admire de pouvoir -changer si vite. Nous quitter! Et après? Pensez-vous -que pour ne plus aller chez vous, je cesserai -de vous aimer? Vous quitter! mais vous ne savez -donc pas que depuis le premier jour où je vous ai -vue, présente ou absente, je n'ai jamais cessé de -vous voir. Vous oublier! quel blasphème! Vous -avez mis en moi une puissance d'aimer dont je ne -suis plus le maître. Vous seule, quand vous êtes -là, pouvez la discipliner un peu. Le bonheur m'assagit ; -le désespoir m'exalte. Ne me désespérez pas, -mon amie. Si vous m'aviez vu il y a deux mois, à -Argelès, je vous aurais fait peur. J'étais à bout de -raison, à bout d'énergie. La folie me guettait ou la -mort. Je vous en supplie, ne me soumettez pas une -seconde fois à cette épreuve de l'absence. Puisqu'il -faut souffrir, souffrons ensemble. Avec vous je serai -sage, je serai fort. Sans vous je ne réponds de -rien!</p> - -<p>— Vous le voulez, j'y consens donc, me dit -Thérèse. J'ai tort ; je le sens bien. Après ce que je -vous ai dit aujourd'hui, après ce que je vous ai -laissé comprendre, j'aurais dû rompre sur l'heure, -coûte que coûte. Je sais maintenant où je vais, et -je marche quand même. C'est mal. Mais vous, -promettez-moi au moins de ne pas me faire repentir -de ma faiblesse. Jamais plus, entendez-vous? -nous ne parlerons de ces choses. Ce qui est dit -est dit, mais que nos bouches désormais soient -muettes. Si nous manquions à cette promesse, si -Marc avait le droit de m'adresser de nouveaux -reproches, ah! mon ami, j'en juge par ce que -j'ai éprouvé ce matin, ma vie n'y résisterait pas! -Elle me tendit la main : Allons, dit-elle ; mon -cœur n'a pas changé, mais il est mort ; il n'y a -plus de vivant en moi que la pitié. C'est le seul -sentiment que nous puissions sans rougir garder -l'un pour l'autre…</p> - -<p>Je pressai sa main, je la mouillai furtivement de -mes baisers et de mes larmes.</p> - -<p>— Il sera fait ainsi que vous le souhaitez, lui -dis-je. Je ne vous réponds pas de la sagesse -de mon cœur ; je mentirais en m'engageant pour -lui ; mais je vous réponds du silence de mes -lèvres. Ne vous inquiétez pas de moi si je souffre. -Souffrir c'est vivre, et mon amour ne consent pas -à mourir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXI</h2> - - -<p>Thérèse m'avait quitté ; j'étais seul sur le banc ; -je songeais. Et j'étais étonné, presque honteux, -de ce que je trouvais au fond de ma pensée. -Les amoureux, quels égoïstes! après tout, je -n'étais pas mécontent de ma journée. L'intervention -de Marc m'avait obtenu ce que je n'aurais -jamais osé solliciter : l'aveu formel de Thérèse. -Chez une jeune fille sage, réservée, d'une honnêteté -scrupuleuse, cet aveu, même avec toutes les -restrictions dont il avait été suivi, révélait un -état d'âme que je n'aurais jamais soupçonné. Il -fallait que la passion eût déjà profondément entamé -les énergies de cet être délicat et fier pour que -même dans le trouble d'un orage qui l'avait jeté -hors de ses limites, elle eût répudié l'équivoque -où sa pudeur s'abritait. Que de luttes elle avait dû -soutenir, que de triomphes partiels j'avais dû remporter -à mon insu avant qu'elle en fût arrivée là! -Et cette victoire ne serait pas la dernière. L'antagonisme -déclaré de Marc avait fait taire mes scrupules. -Puisqu'il m'accusait, puisqu'il suspectait ma -loyauté, à quoi me servirait de ne pas user de mes -avantages? Il avait tenté de mettre l'ami à la porte ; -tant pis pour lui, si l'amoureux rentrait par la -fenêtre!</p> - -<p>J'avais promis à Thérèse de ne plus lui parler -de ma passion, je ne m'étais pas engagé à ne pas -lui écrire. Aussitôt rentré chez moi, je me mis à -l'œuvre : Pardonnez-moi, l'implorai-je, avec l'inconsciente -rouerie habituelle aux amoureux, pardonnez-moi -de m'adresser une dernière fois à -vous. Le trouble où j'étais ce matin, l'égarement -où m'avait jeté le spectacle d'une douleur -dont je me reprochais d'être la cause, m'avaient -ôté ma liberté d'esprit. L'excès de ma sensibilité -a dû vous laisser croire que j'étais insensible. -Vous pleuriez! Ah, qu'ai-je fait, malheureux -et que ferai-je maintenant pour expier ces -larmes? Hélas! je ne peux rien, et cette impuissance -à vous consoler est mon plus cruel châtiment. -Oh! pourquoi vous a-t-on bouleversée ainsi? -de quel droit a-t-on essayé de désunir deux -cœurs qui ne peuvent pas vivre l'un sans l'autre? -Nous séparer? Mais la persécution est un lien -de plus entre nous. Que nous importent les -mauvais propos des indifférents, les calomnies -des envieux, les sévérités des pédants et des -cuistres? N'avons-nous pas pour nous le témoignage -de notre conscience? Courage donc, chère -amie, ne vous laissez pas abattre par l'épreuve. -Les préventions injustes s'effaceront, vous retrouverez -le calme et la dignité de votre vie. -Celui qui vous a offensée est déjà prêt à vous -demander pardon de son erreur. Marc me déteste ; -mais il a intérêt à vous ménager. Marc est votre -ami, et moi je suis votre esclave. Qu'avez-vous à -craindre? L'excès seul de mon amour pourrait être -un danger pour vous ; mais si je m'oubliais, un -signe de vous, une parole suffiraient pour me -rendre la raison. Je vous en prie, ma chère Thérèse, -revenez à vous, ne vous tourmentez pas d'un -incident où il n'y a de grave que votre souffrance. -Faites-moi cette grâce de me laisser voir de nouveau -sur vos lèvres ce sourire qui est devenu -nécessaire à ma vie!</p> - -<p>A ce soir, Thérèse! à demain! à toujours!</p> - -<p>La lettre composée, je m'ingéniai à la copier en -tout petits caractères sur un papier assez mince -pour qu'il me fût possible de le glisser dans la -main de Thérèse.</p> - -<p>Je n'étais pas tout à fait novice dans cette manœuvre ; -mais je redoutais l'ingénuité de ma complice. -Comment l'avertir, ou, si je ne l'avertissais -pas, comment éviter l'explosion de sa surprise?</p> - -<p>La nécessité de me tenir prêt à ce geste menu et -redoutable, m'empêcha, le soir venu, de sentir la -gêne de me retrouver en présence de Marc chez -les Romée. Marc était d'ailleurs plus troublé que -moi. Le pauvre garçon était encore tout endolori -du coup qu'il avait été contraint de porter à Thérèse. -Et vraiment, elle était ce soir-là pâle et -défaite à un point qui aurait dû m'apitoyer sur -elle, me faire renoncer à mes mauvais desseins. -Mais cette pensée ne me vint même pas. Mon cœur -était fermé ; mes facultés, mes sens étaient tendus -uniquement vers l'action. Je ne voyais de Thérèse -que la main qui devait prendre le billet. Le -reste n'existait pas.</p> - -<p>Je guettais l'occasion, je préparais le piège, et, -chaque fois, Thérèse déjouait innocemment mes -stratagèmes. Je ne parvins à glisser le papier dans -ses doigts qu'en lui donnant la poignée de mains du -départ. Et peu s'en fallut qu'on ne nous prît. Elle -hésitait ; je dus y revenir à deux fois pour l'obliger -à garder mon écriture.</p> - -<p>Marc avait pris congé une minute avant. Je le -rejoignis dans la rue. Je tenais à fixer nos nouveaux -rapports, à les ramener au pied de paix -autant qu'il me serait possible.</p> - -<p>Je m'excusai d'abord de la façon dont je l'avais -accueilli le matin. La communication qu'il venait -me faire était de celles qu'un honnête homme ne -peut pas écouter de sang-froid. Plus tard, cependant, -à la réflexion, j'avais mieux jugé son initiative, -et M<sup>lle</sup> Romée, avec qui j'en avais causé -ensuite, avait achevé de me convertir. L'honneur -de notre amie devait passer avant tout. Je ne me -défendais certes pas de l'aimer ; elle-même, depuis -que Marc lui avait ouvert les yeux, n'ignorait pas la -nature du sentiment que j'avais pour elle. Mais ce -sentiment était assez désintéressé, assez pur, pour -se soumettre à toutes les convenances, à tous les -sacrifices. Je n'avais pas la prétention de supplanter -Marc auprès de M<sup>lle</sup> Romée ; je ne réclamais -qu'un droit égal au sien à me dévouer pour -elle.</p> - -<p>Marc m'avait écouté jusqu'au bout sans objection, -mais sans enthousiasme. Ma soumission trop -prompte, trop complète peut-être à son gré, le -laissait méfiant. La transaction qu'il n'avait pas -osé refuser aux larmes de Thérèse, n'était pas de -son goût. Il ne se donna pas la peine de me le -cacher.</p> - -<p>— Vous dévouer à M<sup>lle</sup> Romée? me dit-il, mais -il me semble que vous ne vous appartenez pas tout -à fait. Non, tout cela est faux, convenez-en, tout -cela est absurde. Il aurait mieux valu que vous -partiez. Pour M<sup>lle</sup> Romée comme pour vous, c'était -la solution la plus digne, j'ajouterai que c'était la -seule efficace. En restant à Toulouse, en revoyant -tous les jours celle que vous aimez, vous vous -exposez et vous l'exposez du même coup à de -nouveaux périls. Je n'ai pas autant d'expérience -que vous de l'amour ; j'en ai vu assez cependant -pour savoir qu'il est, de sa nature, irréductible. Je -crois à la sincérité de vos résolutions, à la loyauté -de votre parole ; mais devant l'entraînement de la -passion, que peuvent ces obstacles? Mes conseils -vous sont suspects, je le sais ; c'est un rival qui -vous les donne, je n'en disconviens pas ; pourtant ce -rival est un honnête homme ; son bonheur fût-il -au bout d'un mensonge, il est incapable de mentir. -J'ai peur de vous, c'est vrai, mais j'ai peur pour -vous aussi.</p> - -<p>Marc réfléchit un moment ; puis, se tournant -vers moi :</p> - -<p>— Avez-vous la foi, monsieur Lavernose? me -demanda-t-il.</p> - -<p>— Je l'ai eue, lui dis-je.</p> - -<p>— C'est un grand malheur que vous ne l'ayez -plus, me répondit-il. La religion est la force des -faibles. Si je n'avais pas confiance en moi, si je ne -croyais pas à l'efficacité de mes principes, je n'hésiterais -pas à recourir à la discipline catholique. -Allez voir les prêtres, monsieur Lavernose, agenouillez-vous -dans un confessionnal, prosternez-vous -au pied d'un autel. La foi vous reviendra peut-être. -Essayez!</p> - -<p>— Vous vous exagérez le danger, cher monsieur, -répliquai-je. Pourquoi serais-je plus tendre -à la tentation aujourd'hui qu'hier? Il y a amour -et amour. Le mien n'est peut-être pas tel que vous -l'imaginez. Rassurez-vous donc et comptez sur moi. -Le jour où je m'apercevrais d'un danger à courir -pour M<sup>lle</sup> Romée, je n'hésiterais pas une minute ; -je partirais sans retourner la tête, je prononcerais -contre moi-même la sentence d'exil.</p> - -<p>— A la bonne heure, répondit Marc. Seulement, -dans le cas où votre illusionnisme chronique troublerait -la netteté de votre jugement, permettez-moi -d'ajouter ma clairvoyance à la vôtre. Ce sera peut-être -plus sûr.</p> - -<p>Je ne jugeai pas à propos de relever la menace.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXII</h2> - - -<p>Je songeais déjà au second billet que j'allais -écrire à Thérèse. Dans le cas où elle l'accepterait, -il ne fallait pas laisser prescrire d'un seul jour cet -unique moyen de communiquer avec elle.</p> - -<p>Mais accepterait-elle? Le sourire qu'elle m'envoya -le soir, à mon arrivée chez elle, me rassura -sur le succès de ma première démarche. Ce n'était -pourtant qu'un demi-sourire. La souffrance s'y -exprimait encore autant que la joie de revivre ; -mais c'était assez pour me renseigner, assez pour -me donner bon espoir. Thérèse me pardonnait. Ce -pas franchi, je n'avais qu'à aller de l'avant.</p> - -<p>Mes journées, désormais, se trouvèrent divisées -en deux parts. La matinée était consacrée à préparer -le billet du jour ; la soirée à constater, à développer -l'effet du billet que Thérèse avait reçu la -veille. C'était la fonction régulière de ma vie, et -jamais elle ne me parut mieux ni plus pleinement -employée. Rêver d'amour avait été de tout temps -mon occupation naturelle, l'exercice favori de mon -imagination, l'indulgente issue de ma paresseuse -esthétique. Mais quand l'écriture venait à s'ajouter -au rêve, ma satisfaction était complète. Ne vous -ai-je pas dit que, dans ma jeunesse, faute d'objectif -personnel, pendant les vacances de mon cœur, -je trompais ma fringale d'aimer en épousant les -passions ou les passionnettes de mes camarades, -jusqu'à me charger de leur correspondance amoureuse, -acrostiches et rondeaux compris? Je me -remis, dans d'autres conditions et avec l'ardeur que -me donnait un but ardemment poursuivi, à ce -genre de rhétorique. Le romantique naïf et grandiloquent -que je portais en moi se donna carrière. -Ce fut la mise en poésie, le grandissement par l'adjectif -ou par le symbole des menus incidents de -ma vie passionnelle.</p> - -<p>Invitations aux voyages, rendez-vous dans le -rêve, toute une existence en essor se substituait -ainsi à la contrainte où notre intimité était réduite. -Et pour l'un comme pour l'autre, ces suppléances -étaient malsaines, dangereux ces artifices. Ils amollissaient -nos volontés, ils ajouraient d'un semblant -d'azur le noir de l'impasse où nous étions enfermés.</p> - -<p>Les regards de Thérèse, l'étreinte de sa main, -la qualité de ses sourires quand j'arrivais et quand -je la quittais chaque soir, me renseignaient sur les -progrès du travail qui se faisait en elle, m'attestaient -le succès de ma littérature. Des éclairs de fièvre s'allumaient -par moments dans ses yeux, sa voix s'altérait -quand elle me parlait ; des timbres inconnus -y vibraient alors, céleste musique! Avec Marc, au -contraire, on eût dit qu'elle perdait le don de l'expression ; -ses regards s'éteignaient, sa voix oubliait -de chanter, ses gestes mêmes prenaient une signification -banale. La vie semblait se retirer de toute -sa personne, et cette contre-épreuve confirmait -ma certitude.</p> - -<p>Son caractère avait changé d'ailleurs. Elle, si -attentive aux siens, d'une affection si câline avec -sa mère, avec son frère, elle s'occupait à peine -d'eux maintenant, et si l'habitude l'invitait encore -à quelque caresse, cette caresse était machinale. -Son cœur s'absentait. Elle était l'obsédée en attendant -d'être la possédée. Elle ne s'appartenait déjà -plus.</p> - -<p>Je n'étais pas seul à m'apercevoir de ces nuances. -Marc les notait sans doute, les analysait à mesure : -la douleur de les constater ajoutait plutôt à la -sagacité de son coup d'œil. Je le voyais s'assombrir -peu à peu. Son enjouement avait depuis longtemps -disparu ; la gravité triste où il s'était fixé, -tournait à l'hypocondrie. La crainte des pires -catastrophes s'ajoutait, pour le martyriser, aux blessures -de son cœur. La souffrance par moments le -mettait hors de lui. A la plus légère contradiction -de ma part, il s'emportait en des violences de langage -qui dissonaient avec sa grisaille habituelle. Il -ne pouvait plus me voir. Ce fut au point que je dus -avertir Thérèse. Je lui recommandai de ménager -l'amour-propre de son ami, d'éviter tout ce qui -risquerait de l'animer contre moi. Et Thérèse s'efforçait -de suivre mes instructions ; inutilement ; son effort -était visible et elle était bientôt lasse de son rôle. -Elle plaignait Marc, elle s'accusait de son supplice ; -mais c'était une pitié sans tendresse, un remords -sans contrition. Elle aussi, l'amour l'avait rendue -égoïste ; elle n'avait de pitié que pour moi, pour le -demi-exil que m'avait infligé Marc ; son unique -remords était peut-être d'avoir cédé à ses exigences. -Pauvre Marc! Il eût fallu qu'il fût aveugle pour se -prendre aux manèges d'amitié superficielle où elle -se contraignait encore quelquefois avec lui. Elle -me regardait en lui parlant ; elle ne pouvait plus -même pour une seconde se séparer de moi, perdre -le contact.</p> - -<p>Quand elle était par trop fatiguée de mentir, de -réprimer les élans de tendresse qui la soulevaient -vers moi, elle se réfugiait au piano. Là, du moins, -elle pouvait soulager ses nerfs, vider le trop-plein -de son cœur. Dès le premier accord, la communication -s'établissait entre nous ; nos êtres vibraient, -tressaillaient à l'unisson… A la fin d'une mazurka -ou d'un nocturne, elle tournait rapidement de -mon côté son visage baigné de larmes ; nos regards -s'épousaient, allumés de la même fièvre, amollis -de la même langueur ; nos lèvres frémissaient, se -crispaient, unies dans la volupté d'une caresse -immatérielle. Marc, le raisonnable Marc, tordu par -la jalousie, pleurait aussi quelquefois. Et M<sup>me</sup> Romée -s'étonnait.</p> - -<p>— Vous avez une singulière façon de vous amuser, -vous autres! se moquait-elle. Mais c'est ta faute -aussi, Thérèse. Tu nous joues de la musique bonne -à porter les gens en terre. Ça vous fait pleurer, et -moi, ça me fait dormir. En voilà assez pour ce soir. -Je réclame ma partie de loto.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIII</h2> - - -<p>Depuis quelques jours je pressais Thérèse de -me donner son portrait. Inutile de vous dire les -raisons invoquées à l'appui de ma supplique ; vous -voyez d'ici le thème et les variations. Le format -de la photographie la rendait gênante à passer -de la main à la main ; Thérèse, si elle consentait -à me l'envoyer, devait forcément me l'adresser -par la poste. Et pourrait-elle le faire sans y -joindre quelques lignes de son écriture? Ce -serait une première réponse à mes lettres ; les -autres suivraient, sans doute, et cet échange serait -plus intéressant pour moi que le monologue auquel -j'étais condamné. Je ne fus donc pas surpris, mais -délicieusement ému en trouvant un matin dans ma -boîte une enveloppe où je reconnus la main de -Thérèse.</p> - -<p>C'était le portrait souhaité et une lettre avec, -non pas un simple billet mais une lettre de huit -pages. J'emportai le paquet chez moi comme un -trophée ; je couvris de baisers la photographie et -l'écriture de mon amie. Mais en parcourant les -premières lignes, je commençai de déchanter.</p> - -<p>La lettre était un adieu :</p> - -<p>C'est bien fini cette fois, mon pauvre ami, -m'écrivait-elle. Le malheur qui nous menaçait, — je -devrais dire le châtiment, — ne s'est pas fait -attendre. Tout à l'heure, en rentrant chez nous -entre deux leçons, j'ai trouvé ma mère en larmes. -Le docteur Estenave était avec elle. Maman était -comme folle. Je ne sais pas ce qui serait arrivé -si le docteur ne s'était pas mis entre nous : -Malheureuse enfant! s'écriait-elle, tu m'as trompée ; -M. Lavernose est ton amant! Et comme -je secouais la tête, trop troublée pour répondre : -Ne mens pas, c'est inutile, disait-elle ; on vous -a vus ensemble. Tout Toulouse en parle ; tu es -perdue! Ce billet d'hier où M<sup>me</sup> Durieu te priait, -sous prétexte de santé, de suspendre tes leçons à -sa fille… eh bien, sa fille n'est pas malade ; elle a -pris un autre professeur, voilà tout. Et les autres -vont en faire autant. D'ici à huit jours, tu n'auras -plus une élève. Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons-nous -devenir? Le docteur l'a calmée, il s'est -porté fort de mon innocence : Thérèse a pu être -imprudente ; elle n'est pas coupable, a-t-il dit. -D'ailleurs le mal n'est pas si grand que vous le -craignez. M<sup>me</sup> Durieu est ma cliente ; je la verrai ; -je lui parlerai. Je me charge de la ramener… -Et vous, maintenant, me dit-il en m'obligeant -avec des gestes délicats à desserrer les doigts que -la honte tenait crispés sur mon visage, vous, mon -enfant, vous allez me raconter votre petite histoire. -Que pouvais-je répondre? je me confessai ; je -dis tout. Et quand j'eus fini : Je le savais bien, dit -le docteur à maman, qu'elle n'avait rien de grave à -se reprocher, votre Thérèse. Allons, ma chère amie, -remerciez Dieu, et embrassez l'enfant prodigue… La -voilà sauvée maintenant. Seulement vous comprenez, -ma petite, ajouta-t-il en se tournant -vers moi, il ne faut pas que vous soyez exposée -à le revoir, ce grand fou qui a failli gâter à -jamais votre vie et la sienne. C'est moi qui vous -l'ai donné ; il est juste que je vous en débarrasse. -Soyez tranquille ; on ne lui fera pas de mal ; une -simple expulsion. D'ici à demain André filera sur -Argelès. Mais pour aboutir, il est indispensable -que j'agisse en votre nom ; c'est de votre part que -je dois lui donner sa feuille de route. M'y autorisez-vous? -Ma mère me regardait anxieuse, j'entendais -monter dans l'escalier le pas insouciant de -Julien qui revenait du lycée. Je sentais ces deux -existences suspendues à ma réponse. Pouvais-je -seulement hésiter? Soit, dis-je au docteur en -me jetant dans les bras de ma mère. La pauvre -femme m'embrassait à m'étouffer. Ah! méchante -tête, disait-elle, on vous serrera si fort que vous -ne pourrez plus nous échapper. Le docteur était -déjà parti. Il sera chez vous sûrement avant ce -soir. Soyez raisonnable, mon ami ; soumettez-vous -comme je me suis soumise. Hélas! c'est moi -la plus coupable, je le sens bien. Si je ne vous y -avais pas encouragé, vous n'auriez jamais songé à -moi. Ah! pourquoi nous sommes-nous rencontrés? -Pourquoi avons-nous connu cette douceur d'être -ensemble. Et comment y renoncer après l'avoir -connue? Il le faut cependant. Ni vous ni moi ne -sommes capables de goûter un bonheur qui serait -fait avec le malheur des autres. Du courage, mon -cher André. Songez qu'être près l'un de l'autre et -ne plus nous voir serait le pire des supplices. -Partez. Je ne vous demande pas de m'oublier ; je -ne le crois pas possible. Quand vous regarderez ce -portrait que je vous envoie, — dernière imprudence! — vous -vous souviendrez que vous avez eu -une amie, une amie qui vous aimait bien, et qui -est morte!</p> - -<p>Je finissais à peine de lire quand on frappa à ma -porte. C'était le docteur. J'écoutai sa communication -sans broncher. Il parla d'ailleurs rondement, -de la façon bourrue et cordiale qui lui était habituelle.</p> - -<p>Je protestai naturellement de la pureté de mes -intentions, et le docteur en tomba d'accord avec moi.</p> - -<p>— C'est l'imagination qui vous a joué le tour, -me dit-il. La figure de M<sup>lle</sup> Romée vous a tourné -la tête. Vous avez poétisé sur elle, vous vous êtes -grisé de vos épithètes. Je vous comprends, je vous -excuse même, à condition que cela finisse. Il n'est -que temps. Tout le monde n'est pas obligé de -savoir que vous versifiez, d'autant que vous êtes -inédit, je crois. Les bonnes âmes qui vous ont -rencontré à la brune avec votre amie n'ont pas -supposé que vous cherchiez auprès d'elle des -motifs de sonnets. Vous l'avez compromise, la -pauvre enfant ; j'ai bien essayé de les rassurer tout -à l'heure, elle et sa mère ; mais quoi que nous -fassions, vous et moi, c'est un genre de préjudice -malaisément réparable. Vous n'avez, vous, qu'une -façon d'aider au sauvetage : c'est de partir. Ça n'a -pas l'air de vous aller ; il vous en coûte de renoncer -au personnage de roman que vous jouez ici pour -reprendre le rôle un peu terne qui vous attend à -Argelès. Bien fâché, mon cher, mais vous n'avez -pas le choix. Si vous voulez qu'on soit indulgent -pour votre faiblesse, soyez faible jusqu'au bout ; ne -résistez pas quand le salut de votre victime exige -que vous cédiez.</p> - -<p>— Mais mon diplôme? objectai-je. Vous ignorez -peut-être que j'ai obtenu la faveur de passer -mon examen avant Pâques?</p> - -<p>— A d'autres, mon jeune ami! Vos examens! on -sait ce qu'en vaut l'aune et quelle carrière vous -êtes venu poursuivre à Toulouse. Laissons cela. -Auriez-vous d'ailleurs un intérêt sérieux à rester, -vous devriez être trop heureux d'en faire le -sacrifice. Allons, un bon mouvement, exécutez-vous. -Tâchez qu'à défaut d'estime pour votre -caractère, on puisse au moins garder quelque -illusion sur la bonté de votre cœur. Vraiment, -mon cher monsieur André, vous oubliez trop -que je suis le cousin de Cyprienne. Et Jacques? -Est-ce que ce nom-là ne vous dit plus rien? Vous -n'ignorez pourtant pas que cet enfant a besoin de -vous ; il est délicat, et, au lieu de le fortifier, on -exagère les soins, les précautions. Si j'ai bonne -mémoire, quand je l'ai vu, il y a deux ans, je vous -avais recommandé pour lui un traitement à l'eau -froide au lieu du régime des cache-nez, véritables -nids à rhumes, dont l'enveloppe la sollicitude -maternelle. Et son instruction? Qui s'en occupe? -Prenez garde, monsieur Lavernose. Cet enfant -saura plus tard, il comprendra ; il vous jugera. -Quelle opinion souhaitez-vous qu'il ait de son père -quand il aura vingt ans?</p> - -<p>La lettre de Thérèse m'avait déraciné ; tout -m'échappait, je ne tenais plus à rien. L'attaque -du docteur me trouvait désarmé, à la merci d'une -impulsion, d'une volonté énergique. Je consentis à -partir. Je réclamai seulement un délai, le temps -de régler mes affaires, de payer ma chambre, ma -pension. Un reste d'espoir, de lâche égoïsme me -poussait à solliciter ce répit ; mais le docteur voyait -clair dans mon jeu ; il fut inflexible.</p> - -<p>— Je me charge de votre liquidation, me dit-il ; -vous pouvez compter sur moi, nous règlerons plus -tard. Puisque nous sommes d'accord, il n'y a pas -une minute à perdre. Pendant que vous travaillerez -à faire votre malle, j'irai jusqu'à la rue Vélane -voir un malade. Dans une demi-heure, je serai là -avec ma voiture et je vous mettrai à la gare. Oh! -je ne me méfie pas de vos résolutions, sourit-il, -mais enfin, avec les amoureux, deux sûretés valent -mieux qu'une.</p> - -<p>Et il le fit comme il l'avait dit, cet impitoyable -docteur.</p> - -<p>Ce fut lui qui m'aida à boucler la malle, à préparer -la courroie. J'avais les doigts fiévreux et les -jambes molles ; le docteur, lui, pliait, empaquetait -avec la maîtrise paisible et le fin doigté d'un chirurgien -en exercice. Et en opérant, il se moquait -de ma maladresse : Quand j'aurai un bras à -couper, je ne vous demanderai pas de m'assister, -me disait-il.</p> - -<p>L'heure passait. A la gare, nous eûmes à peine -le temps de faire enregistrer mes bagages.</p> - -<p>— Vous embrasserez Cyprienne et Jacques pour -moi, me recommanda le docteur, debout sur le -marchepied de la voiture. Et plus bas : Si vous -êtes trop malheureux, écrivez-moi, mon pauvre -enfant ; je ne suis pas si mauvais que j'en ai l'air, -je vous ferai passer des nouvelles en contrebande!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIV</h2> - - -<p>Le train partait. La bonne figure rougeaude du -docteur, avec son grand nez montagnard et la -broussaille blanche de ses sourcils, se reculait dans -des gesticulations affectueuses. Des talus tristes, -des envers de maisons défilaient à la portière ; puis -ce fut, après un tunnel, l'allée de platanes au bord -du canal où Thérèse et moi nous avions inauguré -nos promenades toulousaines, puis le faubourg -Saint-Michel et le calvaire témoin de nos rendez-vous ; -puis encore, dans le lointain, sur la plaine -grise, le grand voisin de Thérèse, le clocher de la -Dalbade. Et à un tournant de la voie, derrière un -rideau d'arbres, Toulouse disparut. J'étais seul, -seul dans le compartiment et seul dans la vie. Pas -d'autre camarade de route, pas d'autre ami pour -m'attendre à l'arrivée que le devoir, le devoir sans -attrait, le devoir sans conviction. Triste compagnie! -J'avais beau me tâter, je ne sentais plus à -mon cœur aucun point d'attache avec Argelès. Et -mes autres liens, mes liens coupables, étaient -rompus aussi ; mais, mal arrachés, ils tenaient par -des lambeaux vivants, ils communiquaient par des -fibres encore résistantes au plus intime de mon -être. Évidemment je n'avais pas fini de souffrir.</p> - -<p>La fuite autour de moi de la plaine dépouillée, -le déroulement à perte de vue, sous le ciel bas, -des guérets et des vignobles, les aspects sévères -de l'hiver assombris par l'agonie de la lumière -déclinante, s'accordaient, en l'aggravant, avec la -tristesse découragée de mon rêve. Noir sur noir ; -je sombrais. Le souvenir m'apparut alors comme -ma dernière ressource. J'invoquai Thérèse, j'embrassai -sa photographie, je relus sa lettre, et en la -relisant il me semblait que je l'avais mal comprise. -La catastrophe, les adieux, tout ce qui m'avait le -plus frappé d'abord, passait au second plan. Ce qui -me sautait aux yeux maintenant, c'était l'amour, -l'amour malgré tout et toujours, qui s'échappait du -tumulte de ces lignes. Le reste venait des autres, -le reste lui avait été imposé par la fatalité des circonstances. -Elle n'était pas libre. Mais pendant -qu'elle écrivait, docile à sa conscience, qui sait si -son cœur ne protestait pas? Qui sait si elle tenait -tant que ça à ce que ses ordres fussent exécutés? -En tout cas, je m'étais trop pressé d'obéir. Mon -soi-disant sacrifice n'était peut-être au fond qu'une -lâcheté ajoutée à d'autres, une façon commode -d'échapper aux conséquences de ma faute. Au point -où j'en étais avec Thérèse, je n'avais pas le droit -de l'abandonner. Je devais au moins lui laisser le -temps de réfléchir, de choisir librement entre sa -tranquillité et son amour. Après l'avoir emportée -avec moi hors du monde réel, jusqu'aux sommets -de la passion, je ne pouvais pas la laisser retomber, -malgré elle peut-être, dans la médiocrité de la vie -bourgeoise.</p> - -<p>La photographie de l'aimée était là, devant moi ; -je lui parlais : non, lui disais-je, non, mon amie, -je te le jure, je ne te quitterai jamais! Des baisers, -des caresses de fièvre et de folie entrecoupaient -ces serments. Mon exaltation croissait, et avec mon -exaltation, le désir, l'impatience du revoir. Entre -le monde de la passion, le monde ardent et coloré -où je vivais depuis trois mois, et le monde du -devoir, le rivage glacé où j'allais aborder tout à -l'heure, mon hésitation ne pouvait pas être longue.</p> - -<p>Une circonstance futile aggrava subitement, précipita -la crise. En replaçant la lettre de Thérèse -sous son enveloppe, je m'aperçus que cette enveloppe -ne portait aucun timbre. Thérèse probablement -l'avait mise elle-même dans ma boîte. L'heure -pressait sans doute, et elle n'avait personne à qui -confier le papier. Elle était donc venue chez moi ; -peut-être avait-elle frappé à la porte de ma chambre. -Comme il fallait qu'elle m'aimât pour s'être risquée -à une pareille démarche! Et c'était juste à ce -moment, quand le désespoir l'affolait, la jetait dans -mes bras, que je me retirais d'elle, que je reprenais -ma prudence et ma raison! Que doit-elle -penser de moi? me disais-je.</p> - -<p>Un arrêt du train me tira brusquement de mes -réflexions.</p> - -<p>— Montréjeau, six minutes! criait un employé.</p> - -<p>Mon parti était pris. Je descendis, on débarqua -mes bagages. Je m'informai du premier train -en partance pour Toulouse. Je n'avais qu'une -petite heure à attendre. Je l'employai à écrire au -docteur Estenave. Qu'il en fût informé par une -lettre de Cyprienne à Thérèse, ou qu'il eût la curiosité -de s'en enquérir lui-même, il pouvait très -bien apprendre que je n'étais pas arrivé à Argelès. -Il était prudent de lui faire perdre ma trace :</p> - -<p>Le courage me manque pour rentrer chez moi -directement, lui expliquai-je. Je vais chercher à -Luchon ou à Bagnères la solitude indispensable à -un bon examen de conscience. Quand j'aurai fait -la paix avec moi-même, mais alors seulement je -retournerai à Argelès. Vous en serez averti.</p> - -<p>Quant à Cyprienne, je n'avais, pour rester en -communication avec elle, qu'à donner à la poste -ma nouvelle adresse toulousaine, si, comme il était -probable, je me décidais à changer de logement.</p> - -<p>En route, j'achevai de combiner mon affaire. Le -plus pressé était de me cacher en arrivant, de trouver -un gîte sûr, un gîte situé et avoisiné de telle sorte -que Thérèse, que je ne pouvais pas aborder dans -la rue, pût y venir sans craindre d'être surprise. -Un quartier retiré, une maison dont je fus l'unique -locataire étaient les conditions indispensables de -mon nouveau chez-moi. Je m'étais rappelé tout -de suite un écriteau aperçu en passant à la porte -d'une petite chartreuse, tout en haut d'une des -rues qui grimpent vers la Colonne, vers le monument -commémoratif de la bataille de Toulouse. -Ni Thérèse ni moi ne risquions de rencontrer des -figures de connaissance dans ce faubourg populaire, -animé seulement aux heures de la sortie -des ateliers, et le dimanche, quand la foule des -ménages ouvriers montent de la ville vers les guinguettes -semées au penchant de la colline.</p> - -<p>Dès le lendemain, après une nuit passée dans un -petit hôtel voisin de la gare, je courus à la chartreuse. -L'écriteau pendait encore au mur ; les fenêtres -bâillaient grandes ouvertes aux souffles du -matin. La propriétaire, une voisine, était venue -donner de l'air à son immeuble, épousseter les -chambres, râtisser les allées du jardin. Elle me -vanta les avantages de la maison, le silence discret -de la rue et du quartier. Un clin d'œil en commentaire -me laissa comprendre que la chartreuse -était vouée aux faux ménages. A voix basse et sous -le sceau du secret, la bonne dame me nomma le -dernier occupant, un homme grave, un négociant -bien posé, l'honneur de la magistrature consulaire : -C'est lui, me dit-elle, qui a transplanté ces rosiers -de Bengale le long de la façade, à l'abri du nord. -Voyez, les fleurs sont déjà en bouton ; c'est vous -qui cueillerez les roses!</p> - -<p>Le mobilier d'ailleurs n'avait rien de suspect : -des capitonnages économiques, des gravures sentimentales, -des cretonnes réfrigérantes ; et le jardin -était assorti, un jardinet d'arbustes prétentieux -que visitaient des allées exiguës, d'une complication -puérile.</p> - -<p>J'eus bientôt fait de traiter avec la dame et -d'emménager. Un restaurateur voisin s'était chargé -de ma table et de mon ménage.</p> - -<p>Il n'y avait plus qu'à mettre un bouquet de violettes -sur la cheminée en hommage devant la photographie -de l'aimée ; tout était prêt ; Thérèse -pouvait venir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXV</h2> - - -<p>Il n'est rien de tel que les contemplatifs, les -irrésolus, s'ils sortent par hasard de l'hésitation et -du rêve, pour aller jusqu'au bout de leurs folies, -pour se lancer à fond dans les pires aventures. Je -n'arrivai pourtant pas à ces extrémités sans -quelques transitions d'inquiétude et de souffrance. -Sans doute les premiers pas étaient faits depuis -longtemps. Mon départ d'Argelès en désorientant -ma vie, en m'enlevant la tutelle de l'habitude, -m'avait mis hors d'état de lutter contre moi-même. -La passion me tenait, je n'avais pas cessé -de lui céder un peu chaque jour. Seule, la nécessité -de sauver les apparences avait ralenti ma -chute. En mentant aux autres, je me mentais un -peu à moi-même, et, grâce à l'illusion de ce mensonge, -certains restes de délicatesse, des retours -intermittents de scrupules, enrayaient encore par -moment la force supérieure dont je subissais l'impulsion.</p> - -<p>Ce léger obstacle n'existait plus désormais. Pour -la première fois, je me trouvais nu et désarmé en -face de la passion. Ce tête-à-tête me déroutait -quelque peu. Le cas était nouveau pour moi ; il -m'obligeait à réfléchir. Je ne m'étais pas trop ressenti -jusqu'à ce moment-là, dans la conduite de ma -vie, de la banqueroute déjà ancienne de ma foi -religieuse, ni de la pauvreté des idées philosophiques -par où j'avais tenté d'y suppléer. A défaut -de règles certaines, une sorte de correction naturelle -m'avait préservé des écarts graves. Un caractère -plutôt timide, un tempérament sans exigence -avaient favorisé cet équilibre. Quoique tendre aux -tentations, j'avais été un célibataire assez rangé en -somme, et un mari irréprochable. Même dans -l'aventure où je me trouvais actuellement engagé, -malgré les imprudences déjà commises, je ne -m'étais pas encore avancé au point de ne pouvoir -pas battre en retraite.</p> - -<p>Maintenant je touchais à la limite extrême. Un -pas de plus, et je devenais un réfractaire, un irrégulier -du monde et de la famille, je me déclassais. -Terrible affaire pour un égoïste. J'hésitai. Ce n'était -déjà plus l'honnête homme qui luttait en moi, -c'était le civilisé. Toutes les forces de résistance -accumulées par la tradition, par l'hérédité, se -débattaient confusément, faisaient tête à la barbarie, -au retour offensif de l'instinct. Avant de céder, -avant d'agir, je voulus regarder jusqu'au fond de -mon acte, l'examiner jusqu'aux dernières conséquences.</p> - -<p>Je vous ai dit quels projets j'avais formés en -choisissant mon nouveau domicile. L'image d'une -Thérèse en délire, désertant le devoir pour se réfugier -dans mes bras, m'avait entraîné. Et la tentation -durait encore. Cependant il fallait prévoir les -heures qui suivraient cette minute sublime. Avec -un être de fierté et de droiture comme mon amie, -je ne pouvais pas compter sur un de ces compromis -qui mettent le respect humain d'accord avec le -plaisir. Si Thérèse se donnait, elle se donnerait -toute et je devrais, à mon tour, me donner tout à -elle. C'était l'enlèvement, l'expatriation, l'exil. -Grosse histoire! Ici la question morale se compliquait -d'une question matérielle. Ce n'était pas tout -de fuir ; il fallait vivre. Je ne pouvais pas m'en -aller comme un voleur, les mains garnies des -dépouilles de ma femme et de mon fils. Et alors, -quel gagne-pain chercher, quel métier prendre? -Avec ma pauvre tête de songe-creux, avec mon -incapacité chronique de vouloir et d'agir, c'était la -misère à bref délai. J'en serais réduit à me faire -nourrir par ma maîtresse, à vivre de ses leçons. -Belle perspective! Ah! oui, certes, il valait la peine -d'y réfléchir.</p> - -<p>Je me souviens encore du lieu et de l'heure de -ma délibération. C'était le surlendemain de mon -retour à Toulouse, après le premier repas pris dans -mon nouveau logement. La tristesse des plats -réchauffés qu'on m'avait portés du restaurant, -l'hostilité de la fumée qu'exhalait à rebours la -cheminée récalcitrante, et, plus persuasive encore, -l'âme imprégnée aux étoffes, l'âme discordante et -mélancolique des ménages illégitimes campés là -avant moi, tout me conseillait le retour à Argelès, -la reprise de la vie familiale. Il était temps encore. -Thérèse m'avait délié, Cyprienne ne savait rien. -J'étais libre. Mais, plus éloquente que la paresse, -la passion parlait à son tour ; l'orgueil de la vie, -la luxure, me tiraient en avant, vers l'accomplissement -intégral de mon rêve. L'image de Thérèse -m'appelait, ardente et douloureuse, et dans ses -yeux meurtris, sur ses lèvres crispées, m'apparaissaient -les stigmates du supplice qu'elle endurait -à cause de moi, des tortures de l'absence! -Sollicité en sens contraire par ces deux formes de -mon égoïsme : la passion et la prudence, je ne -savais à quoi me résoudre. Je sortis. Marcher soulage -les indécis ; c'est comme un acte de volonté -plus facile, en attendant l'autre.</p> - -<p>Mon habitation touchait presque au sommet du -coteau qui fait un premier socle à la Colonne. De -là-haut, la vue s'amplifiait tout à coup, embrassait -une étendue immense. Au delà de Toulouse, au delà -des faubourgs et des banlieues, les campagnes -s'étalaient en un ordonnance panoramique ; une -rivière, un canal, un fleuve les sillonnaient ; les -rubans blancs des routes, la ligne inflexible des -<span lang="en" xml:lang="en">railways</span>, le linéament imperceptible des chemins, -emmaillaient de leurs réseaux la monotonie verte -des emblavures. Des îlots de maisons, des silhouettes -de clochers désignaient les hameaux et les villages. -Des départements, des provinces tenaient dans le -vague fourmillement de l'horizon. Et c'était tout -un royaume étranger qu'appelait, dressée comme -sur des fumées de songes, la barre tumultueuse des -Pyrénées.</p> - -<p>Je regardais, et l'écrasement de la comparaison -ramenait à de plus justes limites mon -être que la passion avait enflé et dilaté outre -mesure. La large tranche d'humanité en spectacle -devant mes yeux, et l'humanité morte, en recul, -évoquée par les monuments de l'autrefois, tout ce -grouillement d'existences, rapetissait l'importance -de ma destinée, épave après tant d'autres, emportée -dans la course de ce flot sans rivages. L'exemple -des violences pour toujours refroidies, m'invitait, -par la certitude de l'inévitable apaisement final, à -modérer l'exaltation de mes sentiments actuels. L'à -quoi bon de la souffrance et du bonheur et de tout, -se posait en face du nivellement universel, et la -leçon devenait plus éloquente encore, administrée -par les cyprès et les marbres du cimetière étagé près -de moi sur la pente de la colline : ville du sommeil -tassée et silencieuse, opposée à la cité vivante -qui étalait au-dessous l'orgueil de ses clochers, la -rumeur de ses carrefours.</p> - -<p>C'était une après-midi de février presque tiède -avec des percées d'un soleil languissant dans un -ciel laiteux, fumant de vapeurs et de brumes. Les -souffles espacés de l'autan me portaient par bouffées -les voix éparses de Toulouse : roulement des voitures, -grondement des chaussées lointaines. Un -merle près de moi s'était mis à chanter ; ce n'était pas -encore sa chanson de printemps, le son de flûte ardent -et velouté qui dit si bien l'ivresse de la saison amoureuse, -mais un appel timide, un balbutiement d'une -tendresse ingénue, jeté peureusement à la lisière -d'un bosquet. Un air de danse sortait en même -temps d'une guinguette voisine où festoyait une -noce pauvre ; des couples d'invités s'ébattaient au -jardin dans les entr'actes du quadrille ; on entendait -le grincement d'une balançoire, le choc des -palets de bronze dégringolant dans les trappes d'un -jeu de tonneau. Puis ce fut, autour de l'obélisque -de brique, la promenade à pas distraits, ignorants -de l'histoire, de quelques fantassins désœuvrés. La -claquette d'un marchand de plaisirs résonna un -moment en appel, et s'éloigna presque aussitôt -comme effrayée de la solitude environnante ; le -violon de la noce grinça ensuite en mesure le long -de la rue penchante et disparut avec le mince cortège -à l'entrée du faubourg.</p> - -<p>Et la vie humaine fit silence.</p> - -<p>Le soir tombait. Les cloches parlèrent à leur -tour. Par-dessus la houle des maisons naufragées -dans l'obscur, les églises entrèrent en colloque. -Pareils à des oiseaux nocturnes, les carillons prirent -leur essor, planèrent un moment sur la ville. -Bientôt leurs voix se mêlèrent ; le gazouillement -fêlé des cloches de couvent sonneuses de cantiques -s'éparpilla en bruine, traversé par les lentes, les -graves prières, que versaient à larges ondes les -basiliques énormes agenouillées dans la paix crépusculaire : -Saint-Étienne, Saint-Sernin. Et ces -bouches l'une après l'autre se fermèrent. Les -cloches se turent ayant annoncé le mystère. Et le -mystère commença.</p> - -<p>Très vite, les lointains s'effacèrent ; les linéaments -des choses s'anéantirent de proche en proche, -se perdirent en de vagues fumées. La ville et la -campagne, la colline et la plaine se fondirent en -l'unité abstraite de l'espace. Seul, un moment, dans -cette déroute universelle de la vie, le cimetière -garda sa figure. Plus rigides maintenant, plus -expressifs, sur la lividité du ciel, les cyprès s'érigeaient, -noire armée, gardienne des blancs sépulcres. -Un versant de la colline funèbre me regardait, -penchait vers moi ses sillons de verdure et de -pierre. C'était une enclave nouvellement ajoutée -au grand enclos ; les tombes neuves se pressaient, -s'étouffaient, appuyées l'une à l'autre comme une -foule attentive.</p> - -<p>Et voilà que cette vision commençait à me troubler. -Ma méditation finissait en angoisse. La solitude -nocturne me serrait le cœur. Et tout mon -effort de la journée vers la retraite et vers la sagesse -se résolvait en un appel impérieux à la vie, -en un recours immédiat à l'amour. De cet abîme de -la douleur humaine sur lequel je venais de me -pencher, une seule douleur me revenait et c'était la -mienne ; de tous les souvenirs, de toutes les -images évoquées, je n'avais plus dans la pensée, -devant les yeux, que le souvenir, que l'image de -Thérèse. Ce fut une subite, une inarrêtable déroute. -Les objections fuyaient, les résistances s'effondraient -sous l'assaut des regrets et des désirs. -Qu'avais-je à calculer? Thérèse était là, à quelques -pas de moi, et je délibérais! Oh! la voir, la voir -d'abord! Après il serait temps de prendre un parti.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVI</h2> - - -<p>Six heures sonnaient à une horloge lointaine : -Elle donne sa leçon chez les de Vore, pensai-je ; -tout à l'heure elle rentrera par la rue de Metz. Elle -en pleine lumière des boutiques, moi dans l'ombre -d'une porte cochère, je pourrai peut-être l'apercevoir -sans me trahir. Allons!</p> - -<p>J'étais déjà en route. Je savais les habitudes -de Marc Échette assez pour être certain de ne pas -le rencontrer, et il n'y avait guère de chances -que le docteur Estenave pût me reconnaître la -nuit à travers les glaces de sa voiture. J'étais -à peu près rassuré de ce côté ; mais je m'inquiétais -de ce que j'allais découvrir sur la figure de -Thérèse. Tristesse, abattement? Et qui sait si déjà -lasse, découragée de la lutte, résignée à me perdre, -elle n'aurait pas retrouvé sa tranquillité d'esprit -habituelle?</p> - -<p>Du poste que j'avais choisi au seuil d'un corridor, -je ne tardai pas à la voir venir. Drapée -dans un manteau d'hiver très ample qui l'enlinceulait -tout entière, elle allait droit devant elle, -sans une déviation de curiosité vers les étalages, -sans un arrêt de songerie. Elle portait la tête un -peu basse, et, sa voilette très épaisse ne m'ayant pas -laissé voir l'expression de son visage, je n'eus pour -interpréter son état d'âme que le renseignement -un peu sommaire de son attitude. Sa manche en -passant me frôla, mais ce contact ne l'avertit de -rien. Elle poursuivit son chemin, inattentive, absorbée -en elle-même. Je la laissai prendre l'avance -et quand je la jugeai assez loin, je me mis à la -suivre. Arrivée au coin de la rue des Couteliers, -elle ralentit le pas. L'obscurité où elle entrait, le -calme du quartier, l'invitaient sans doute à se -détendre, à dépouiller le masque imposé jusque-là -par le coudoiement de la foule. Je le pensai du -moins. Le changement d'allures impliquait le changement -de pensée. Elle allait maintenant d'une -marche inégale, tantôt pressée et tantôt lente, telle -que l'ordonnaient les nuances fugitives de son rêve. -Au tournant de la rue du Pont-de-Tounis, elle -s'arrêta. Il lui en coûtait peut-être de rentrer, de -revoir des visages, d'écouter des propos qui m'étaient -devenus hostiles. A l'entrée du pont, nouvel -arrêt, nouvelle défaillance. Elle s'était penchée sur -le parapet comme attirée par l'énigme de l'eau -tourbillonnante. A un mouvement plus brusque -qu'elle fit, je crus que le vertige la prenait ; je -faillis m'élancer à son secours. Mais, quelle qu'eût -été son intention, le geste fut court. Elle se -redressa presque aussitôt, et, comme si elle avait -peur de céder à une tentation mauvaise, elle courut -s'enfermer chez elle.</p> - -<p>La porte se referma. J'étais seul de nouveau ; -mais cette fois avec le dégoût, avec l'horreur de la -solitude. J'observai la maison de Thérèse. La façade -du côté de la rivière était obscure. Un léger -reflet dansait aux vitres de la véranda, venu par -la porte, sans doute ouverte, de la salle à manger. -Je m'éloignai ; je marchai au hasard devant moi. -Où allais-je? Tout à coup sans savoir au juste par -quel chemin j'y étais revenu, je me retrouvai à -mon point de départ. Une demie sonna au clocher -de la Dalbade, la demie après huit heures. C'était -le signal de la réunion quotidienne ; Marc Échette -allait arriver. Blotti dans les décombres d'une -bâtisse qu'on reconstruisait de l'autre côté du pont, -je le vis, à la minute exacte, déboucher dans la -rue, de son pas régulier et ferme ; je l'entendis -sonner à la porte de ces dames. Bientôt de la lumière -parut aux vitres de la véranda, des ombres -remuèrent, noires sur la mousseline des rideaux. -Je reconnus la silhouette de Thérèse ; Marc était à -côté d'elle ; Thérèse s'assit et Marc resta debout ; -un livre à la main gauche il lisait, et les gestes de -la main droite dont il soulignait sa lecture, ses -attitudes dont la raideur s'exagérait dans le jeu des -ombres chinoises, me parurent ridicules.</p> - -<p>Il s'assit, et Thérèse se leva à son tour, vint se -mettre au piano. Le haut de son buste m'apparaissait -en profil, nettement découpé par la lumière -de la lampe. Et je ne fis plus attention qu'à elle. -Ce fut malgré la distance, malgré l'obstacle des -murs et des volontés entre nous, comme la douceur -d'un tête-à-tête. Aux premiers accords qui jaillirent -du piano, projetés comme de tièdes rayons -dans le froid de la nuit, mon cœur s'émut, des -larmes s'échappèrent de mes yeux. C'était, joué -pour moi certainement, voué à la commémoration -de notre bonheur perdu, le <i>Souvenir</i> de Schumann. -Je n'avais jamais entendu la série des morceaux -qu'elle joua ensuite ; c'étaient, autant que j'en pus -juger, des pages de Chopin, et l'artiste les avait -choisies parmi les plus désespérées, les plus angoissantes. -Une surtout, la dernière, un prélude, je -crois, âpre, grinçant, monotone, avec des chocs -répétés qui évoquaient des coups de marteau dans le -bois d'un cercueil, le cahotement d'un char funèbre -oscillant dans des ornières de pierre, avait l'air de -célébrer les funérailles de notre amour. Une courte -prière le terminait ; une phrase d'apaisement suprême, -de chute douce dans le néant.</p> - -<p>Cette fin de tout fut aussi la fin du concert. -Comme si elles obéissaient à l'ordre de la musique, -les lumières s'éteignirent. De son pas toujours égal, -toujours résolu, Marc descendit l'escalier, se perdit -au lointain de la rue. Je quittai à mon tour ma -cachette.</p> - -<p>La tête perdue, le cœur malade, je traversai la -ville à moitié sommeillante. Je longeai les façades -lumineuses des casinos et des théâtres, phares du -plaisir qui éclataient dans le désert des promenades -publiques, je frôlai dans le noir des carrefours -les tristes appels de la débauche. Solitaire, -je grimpai à mon logis de hasard, là-haut, entre -les étoiles et les tombes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVII</h2> - - -<p>Et ce fut une suite de journées pareilles : des -matinées lentes de rêvasserie sous les couvertures, -des après-midi d'attente, traînés comme un boulet -au pied, usés tant bien que mal en des flâneries -maussades, en des visites minutieuses et indifférentes -à mon jardin, en d'interminables étapes sur les -grand'routes, vers quelque auberge de village. -Comme les voleurs ou les gens de mauvaise vie, -j'épiais avidement la tombée de l'ombre, le retour -du crépuscule. Je descendais alors vers l'embuscade. -Thérèse allait venir. Sur les légers indices -rapportés de ma rencontre de la veille, sur les -menus changements que j'avais cru saisir dans sa -démarche, dans son attitude, j'avais, pendant mes -insomnies de la nuit, pendant mes demi-sommeils -de la journée, imaginé des états d'âme, supposé -une progression d'abattement, de désespoir, que -j'avais hâte de vérifier, de soumettre à un nouveau -contrôle. Quand je verrais mon amie à bout -de forces, prête à succomber, j'interviendrais, je -lui tendrais la main. Mais l'heure tardait. Après -quelques semaines d'enquête, il me sembla même, -un certain soir, que les mauvais symptômes s'atténuaient -au lieu de s'aggraver. Il y avait moins -d'inharmonie dans les mouvements, moins de disgrâce -ou de lassitude dans la démarche de Thérèse. -Je la suivis, et m'étonnai de la voir s'arrêter un moment -devant un étalage de modiste. Plus loin ce fut -une autre surprise. Au lieu de rentrer au plus court -par la rue, elle alla devant elle jusqu'au Pont-de-Pierre, -et tourna vers le quai. Un reste de crépuscule -flottait au couchant sur les ramiers, — les plantations -de peupliers, — qui bordent la Garonne. Il -faisait doux ; un souffle presque tiède agitait la -flamme des becs de gaz dont la clarté se prolongeait, -reflétée au fil de l'eau. Les ateliers de la -manufacture de tabac se vidaient, jetaient sur le -quai des troupes bavardantes de cigarières, et, dans -les saules, au bord du fleuve, une chouette chantait. -Il y avait quelque chose de mystérieux en -l'air, un frisson précurseur de la saison nouvelle. -Et il me semblait que Thérèse, en arrêt devant -l'horizon du fleuve, écoutait ces conseils chuchotés -à voix basse, cette invitation à revivre, à se préparer -à la fête de l'imminent avril.</p> - -<p>Elle m'oubliait déjà peut-être. Et n'était-ce pas -ce qui pouvait arriver de mieux dans l'intérêt de -notre avenir à tous les deux? N'était-ce pas ce que -j'aurais dû souhaiter? Oui, sans doute, mais -c'était aussi le triomphe de Marc ; et c'est à quoi -ma jalousie ne pouvait pas se résoudre. Je consentais -bien à rendre Thérèse à elle-même ; la rendre -à Marc, jamais!</p> - -<p>Jugez de mon saisissement quand je le vis arriver -par le quai et aborder mon amie. L'attendait-elle? -J'eus un tel coup au cœur que je faillis me -trahir. Ils étaient tout près de moi, mais si animés -à leur colloque, qu'ils ne se doutèrent pas -de ma présence. Leurs voix presque mêlées m'arrivaient -ensemble ; mon trouble seul m'empêcha -de saisir le sens de leurs paroles. Ils remontaient -le quai. Je les suivis. Une ou deux fois, je vis -Marc se pencher vers Thérèse ; leurs têtes se touchaient. -Que lui disait-il? C'était comme un débat -entre eux ; Thérèse avait des hochements de refus, -Marc des gestes d'impatience. Au coin de la rue du -Pont-de-Tounis, Thérèse tendit la main à Marc qui -revint sur ses pas, me croisa sans me voir. Et moi, -sans me donner le temps de réfléchir, je me jetai à -la poursuite de Thérèse.</p> - -<p>Qu'allais-je lui dire? Je n'en savais rien, mais -il fallait que je lui parle.</p> - -<p>— Vous? dit-elle en m'apercevant ; et elle se -reculait, tremblante.</p> - -<p>— Oui, c'est moi, lui dis-je. Est-ce que je vous -ferais peur maintenant?</p> - -<p>Et elle :</p> - -<p>— Malheureux! Pourquoi êtes-vous revenu? -Que voulez-vous de moi? Thérèse est morte.</p> - -<p>— Morte pour moi, lui répondis-je, mais pas -pour Marc. Il me semble que vous étiez assez -vivante avec lui, tout à l'heure. Je vous dérange, -n'est-ce pas?</p> - -<p>— Taisez-vous! taisez-vous! me commanda -Thérèse. Mon Dieu! est-ce vous qui me parlez -ainsi?</p> - -<p>Elle marchait en me répondant, elle essayait de -fuir, d'échapper à mes mains tendues vers elle. -L'obscurité me cachait son visage ; je ne la voyais -pas, je l'entendais ; et cette voix me bouleversait -comme une voix d'outre-tombe.</p> - -<p>— Thérèse, lui disais-je, Thérèse, pardonnez-moi ; -mais j'ai cru mourir en vous rencontrant -avec Marc! Pardonnez-moi ; je me suis trompé, -ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, que vous me trahissiez? -Vous m'aimez encore? Oh! dites-le-moi, je -vous en prie, parlez si vous voulez que je vous quitte!</p> - -<p>Elle ne me répondait pas. Elle s'obstinait à passer, -à m'écarter de son chemin.</p> - -<p>— Pardonnez-moi! insistai-je ; j'ai manqué de -parole ; j'ai eu tort, je n'aurais pas dû revenir. Je -n'ai pas pu m'en empêcher. Depuis quinze jours -je vous suis, je vous guette, je suis là dans la rue -quand vous passez, le soir quand vous faites de la -musique, je suis là encore. Pardonnez-moi, Thérèse, -ne me renvoyez pas, je vous en supplie. -Un mot, que j'entende encore votre voix. Après -je m'en irai.</p> - -<p>— Mais c'est odieux, ce que vous faites, me dit-elle ; -on peut nous voir ; partez! Ne vous acharnez -pas après moi, c'est inutile ; tout est fini entre -nous.</p> - -<p>— Ne me dénoncez pas au moins ; jurez-moi de -ne dire à personne que vous m'avez rencontré. Je -ne vous tourmenterai plus, je n'essaierai pas de -vous revoir, je vous le promets.</p> - -<p>— Soit ; mais partez, dit-elle.</p> - -<p>Des gens venaient vers nous. Je la quittai, je -disparus dans la nuit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVIII</h2> - - -<p>Je ne me montrai pas le lendemain, je me terrai -prudemment dans mon gîte. Après ce premier -coup porté à Thérèse, il fallait lui laisser le temps -de se calmer, de s'habituer à l'idée de ma présence -à Toulouse. J'avais d'ailleurs de quoi occuper ma -solitude. L'image de mon amie ne me quittait plus. -Celle de Marc l'accompagnait quelquefois ; mais -j'avais cessé de le craindre. Thérèse avait eu beau -me malmener en paroles, elle m'aimait, j'en étais -sûr ; je l'avais sentie frémir à mon contact ; elle -était effrayée et fascinée. Le choc de cette rencontre -imprévue l'avait mise à la limite des sentiments -extrêmes. Elle était également prête à me détester -et à se donner à moi.</p> - -<p>Qu'allais-je faire? Ma délibération cette fois ne -fut pas longue. A tout prix et quoi qu'il en pût -arriver, je résolus de revoir Thérèse, de l'attirer -chez moi. Mais ce n'était pas verbalement, dans la -minute d'un tête-à-tête aussi troublé que celui de -la veille, que je pouvais la décider à y venir. L'écriture -offrait plus de ressources. La résistance, qu'une -première lettre aurait entamée, céderait peut-être -à la seconde. Sur ce terrain d'ailleurs je me sentais -plus à l'aise. J'écrivis. Vous comprenez dans quel -sens, et avec quelles précautions. Je dois dire -cependant que mes artifices à mesure qu'ils se présentaient -à mon esprit y prenaient une ardeur de -sincérité incontestable. Je vivais ma passion à -mesure que je la composais :</p> - -<p>Dans quel état vous ai-je abordée hier soir, -chère amie, disais-je à Thérèse. Vous avez dû me -croire fou. Et je l'étais en effet. Je le suis encore. -Je vous attends, je vous appelle, je me consume -de regrets et de désirs. Ah! c'est trop souffrir -vraiment. Votre absence me tue. Vous quitter! -Comment avez-vous cru que je m'y résignerais -jamais? J'ai essayé une fois ; je ne recommencerai -pas. Vous pouvez me repousser, vous -pouvez me chasser ; vous ne pourrez pas empêcher -mes yeux de chercher vos yeux, mes pas -de s'attacher à vos pas. Quoi que vous fassiez, -ma vie restera mêlée à votre vie. Je vous ai -promis de ne plus vous tourmenter, et je tiendrai -parole. Mais ne me demandez pas davantage. -Soyez bonne si je suis sage. Ayez pitié de -moi, ne me laissez pas tout à fait seul, ne -m'abandonnez pas aux mauvais conseils du désespoir. -Si je dois renoncer à vous voir, à vous parler -dans la rue, faites-moi l'aumône de m'écrire. Une -ligne de vous suffira à me réconforter, m'aidera à -supporter des privations qui me sont encore trop -douloureuses. Quoi que vous en pensiez, même -séparés, nous sommes solidaires l'un de l'autre. -Vous avez intérêt à ce que je ne sois pas trop malheureux. -Songez que j'ai tout quitté, que je n'ai -plus de famille, plus d'amis, plus rien qui m'oblige -à vivre. La mort me tente. Prêchez-moi, raisonnez-moi. -Tout me sera bon venant de vous. Et -quand je serai un peu plus fort, un peu plus calme, -eh bien, alors, nous nous dirons un adieu définitif.</p> - -<p>Je terminais en donnant mon adresse à Thérèse -et en lui promettant de ne pas me montrer. Il n'y -avait plus qu'à lui remettre mon billet. Je l'abordai -le soir même au passage le plus obscur de la -rue des Couteliers, et, sans un mot d'explication, -profitant de son trouble, je glissai, presque de -force, le papier dans sa main.</p> - -<p>La réponse arriva le lendemain.</p> - -<p>Qu'espérez-vous, que prétendez-vous, mon pauvre -ami? m'écrivait Thérèse. Sous prétexte de -pitié, d'aide à nous porter l'un à l'autre, vous ne -faites qu'envenimer notre mal à tous les deux. Et, -au fond, c'est bien ce que vous cherchez, j'en ai -peur. Vous m'avez crue consolée, vous m'avez crue -guérie, et vous en avez eu du dépit contre moi. Vous -avez pris pour une souffrance infligée à votre amour, -une blessure qui ne touchait qu'à votre amour-propre. -Votre conquête vous échappait, pensiez-vous ; -coûte que coûte il fallait remettre la main sur -elle. Et, sans remords du mal que vous m'aviez déjà -fait, sans souci du mal que vous alliez me faire, -vous êtes revenu, vous m'avez accostée au risque -de me compromettre encore une fois, de me perdre -tout à fait. Et vous dites que vous m'aimez, et vous -exigez que je m'attendrisse sur votre malheur! -Vous me tuez, et il faut que je vous donne la force -de vivre! Ah! je commence à vous connaître, je -commence à voir clair en vous. Je vous aime pourtant, — à -quoi servirait de le nier? — mais je ne -m'abuse plus sur votre compte ; je vous aime malgré -moi ; je vous hais presque d'être obligée de -vous aimer!</p> - -<p>Ne vous hâtez pas d'ailleurs de triompher de -mon aveu. Je vous jure que je n'ai pas cessé de -penser à vous, mais je vous jure aussi que vous -n'obtiendrez rien de moi. Vous avez pu briser ma -vie ; je vous défie de la déshonorer.</p> - -<p>Oh! injuste, oh! ingrat ami! Vous m'avez pris -mon repos, mon bonheur ; vous vous êtes emparé -de moi au point que je ne puis plus être à personne, -et vous gâtez le seul bien qui me reste, -l'image que je m'étais faite de vous, le souvenir de -l'ami tendre, désintéressé, fidèle, à qui je m'étais -donnée. Mais non ; je suis injuste à mon tour. Un -accès de folle jalousie vous a un moment égaré ; -parce que vous aviez cessé de croire en moi, vous -avez cessé un moment d'être vous. C'est passé -maintenant ; vous reconnaissez quelle folie ce serait, -et quel crime, de tenter de quelque façon que ce -soit un rapprochement impossible. C'est aujourd'hui, -mon ami, que je vous dis cet adieu que vous -me demandez de retarder et qui, plus attendu, ne -serait que plus cruel. Si vous m'aimez réellement, -vous aurez pitié de moi ; vous ne jouerez pas plus -longtemps avec l'honneur, avec la vie d'une malheureuse. -Tout est fini cette fois et bien fini, mon -pauvre André. Vous n'aurez plus de moi, ni une -ligne, ni une parole, pas même un regard. Je me -mettrai plutôt entre les mains de Marc Échette, je -quitterai Toulouse, si vous vous acharnez à me -poursuivre. Je vous aime, André, et je vous dis un -éternel adieu!</p> - -<p>Il n'y avait pas à s'y tromper. La violence de -mon émotion pendant que je lisais cette lettre -aurait suffi à m'en convaincre : Thérèse avait pris -son parti ; sa conscience plus droite, sa volonté -plus ferme que la mienne, l'appui du docteur et -de Marc, la présence de Julien et de sa mère, la -mettaient hors de mes atteintes. C'était la fin. Je -lus, je relus ces lignes ; je n'y trouvai pas trace -d'une défaillance. La tendresse et la vertu y brillaient -du même éclat, aussi évidentes, aussi désespérantes -l'une que l'autre.</p> - -<p>Un découragement me prit alors, une lassitude -de tout et de moi-même, une agonie sans secousse -où sombraient mes dernières énergies. Je ne -voyais plus rien devant moi. Argelès, quand j'essayais -d'y penser, m'apparaissait comme un pays -très lointain, indéfiniment reculé dans le temps et -dans l'espace. Cyprienne et Jacques étaient des -personnes que j'avais connues, que j'avais aimées -autrefois. Leurs visages mêmes s'effaçaient comme -les visages des morts sur des photographies -anciennes. Seule dans l'effondrement de tout le -reste, l'image de Thérèse survivait, planait, meurtrière -idole, sur les ruines qu'elle avait faites. Mais, -loin de m'apporter quelque soulagement, sa contemplation -ne servait, en irritant mon désir, qu'à -exaspérer mon supplice. J'aimais, j'étais aimé, et -je devais renoncer au bonheur! Était-ce possible?</p> - -<p>Cependant, de cette impossibilité même, une -solution se dégageait peu à peu ; écartée, elle revenait, -elle s'insinuait, bienfaisante et redoutable ; -elle s'imposait enfin : la mort. Mourir arrangeait -tout, facilitait tout. C'était la fin du désir et du -regret ; c'était peut-être la continuation plus libre -du rêve, l'apothéose de l'inachevé dans l'éternel. -Plus j'y réfléchissais et plus impérieux se fixait -dans mon esprit le dénouement libérateur. Mais au -seuil du renoncement définitif, l'amour, prêt à se -sacrifier, demandait, exigeait encore. Je voulais -revoir Thérèse, m'en aller dans les délices d'un -dernier regard, confondre dans un geste suprême -mes adieux à la beauté et à la vie. J'écrivis à mon -amie et lui remis le soir même ma supplique de la -même façon violente et muette qui m'avait réussi -déjà.</p> - -<p>Oui, vous avez raison, lui disais-je. Il faut nous -quitter et pour toujours. Je ne veux pas être la -honte et le malheur de votre vie. Vous m'aimez! -que puis-je demander de plus? Pour ce don, pour -cet aveu, je n'aurai jamais assez de reconnaissance. -Mais puisque je suis monté par vous et avec vous -jusqu'au sommet du bonheur, vous ne m'en voudrez -pas si je refuse d'en descendre. Vivre avec -vous, hélas! je ne le peux pas ; vivre sans vous, -je ne le peux pas davantage. Pardonnez-moi de -vous donner encore un chagrin ; celui-là au moins -sera le dernier. Ne me plaignez pas, si je m'en vais -plus loin que vous ne me l'aviez ordonné. Revenir -chez moi? mais je n'ai plus de chez-moi! Me -dévouer aux miens? mais je n'ai plus que vous au -monde. Adieu, Thérèse! Soyez sans remords comme -vous êtes sans reproche. Je mourrai heureux -puisque je mourrai avec la certitude que je suis -aimé ; et, qui sait s'il en serait toujours ainsi? Ne -vous inquiétez de rien ; je brûlerai votre photographie -et vos lettres, et j'arrangerai mon grand départ -de manière à ne pas en laisser soupçonner le -motif. Adieu, Thérèse! Si pourtant, — je n'ose -pas vous le demander! — mais enfin, si vous vouliez -me faire une dernière visite, je vous attendrai -demain jusqu'à six heures. Après, nous serons si -longtemps sans nous revoir!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIX</h2> - - -<p>Étais-je sérieusement résolu à me tuer? Le seul -fait de me poser cette question quatre ans après -implique bien un peu la réponse. Et cependant je -suis sûr d'avoir été sincère, au moins pendant -quelques heures. Mon imagination m'avait montré -la vie sous des couleurs telles, que je m'évadais -vers la mort comme vers la délivrance. Et puis, en -me séparant pour toujours de Thérèse, mon projet -de suicide avait encore cet avantage de me rapprocher -peut-être d'elle pour une minute, puisqu'il -fournissait le prétexte à un dernier rendez-vous. -Dès lors les images funèbres s'écartaient, s'attendrissaient -tout au moins. L'amour et la mort se -jouaient autour de moi, s'enlaçaient en de nobles -attitudes. Après être venue chez moi, après m'avoir -accompagné au seuil du mystère, comment Thérèse -pourrait-elle se refuser à la violence de ma passion? -Les transports du désespoir finiraient d'eux-mêmes -en transports de bonheur ; les bras noués -par l'adieu s'étreindraient pour une caresse suprême.</p> - -<p>Grâce à cette perspective, je pouvais, affranchi -de la peur, de cette peur brutale qui vide le cœur -et paralyse la pensée, me livrer sans trop d'angoisse -à mes préparatifs de mort. Les heures passaient, -les dernières, et il me semblait, à mesure que se -rapprochait l'échéance, que mon humanité s'allégeait, -qu'elle flottait déjà au bord de l'inconnu. -Mes impressions étaient d'une acuité singulière. -Des souvenirs me traversaient, lucides et brefs à -la façon de ces paysages qui jaillissent brusquement -dans la flambée d'un éclair. C'était une couleur de -ciel, une odeur de saison : des lambeaux de vie -incohérents et intenses. Et à chacun des morceaux -de ce moi disparu, j'envoyais le salut de celui qui -les résumait, de l'unité passagère qui allait disparaître, -s'évanouir volontairement à son tour.</p> - -<p>Les heures passaient ; la dorure triomphale du -couchant s'était éteinte aux carreaux de la chambre -que gagnait insensiblement le doute du crépuscule.</p> - -<p>L'ombre secourable enveloppait d'un voile la réalité -méchante du flacon préparé pour l'acte suprême, -un flacon de laudanum à étiquette rouge, couleur -de nuit et couleur de sang. Accessoire de théâtre -pour une scène à jouer ou véritable engin de -mort, qui sait? La minute finale ne s'offrait encore -à moi que par échappées et, aussitôt entrevue, -précisée à peine, je détournais la tête, décidé à ne -pas la regarder en face. J'eus même une hésitation -à allumer la lampe ; il me semblait que la lumière -allait se faire en moi du même coup, illuminant -ce que je ne voulais pas voir, dessinant dans leur -relief les attitudes du meurtre, de l'agonie. Mais -Thérèse allait venir sans doute, et j'étais avide de -sa figure à peine entrevue et si mal, depuis un mois, -dans nos brèves rencontres. Pour lui faciliter l'accès -de la maison, pour assurer le secret de sa -visite, j'entr'ouvris la porte du jardin, je fermai -les volets.</p> - -<p>Et ce furent, oh! combien longues, combien -fiévreuses, les minutes de l'attente. J'avais des -intervalles de prostration où je m'étendais sur le -divan, la figure écrasée aux coussins, et des élans -d'impatience qui me jetaient au jardin, au seuil -de la porte. Là, penché vers la descente de la -rue, je scrutais longuement l'obscurité. Des roulements -de fiacre montaient, approchaient quelquefois, -puis décroissaient dans un vague lointain, -ou bien c'était la rentrée à pas lents, essoufflés, -d'un voisin, d'une voisine, qui refermaient leur -porte. Je rentrais alors, moi aussi, je consultais -ma montre. Cinq heures et demie ; six heures -moins un quart. Six heures! C'est fini! elle ne -viendra pas, me disais-je. J'écoutais de nouveau -malgré moi. Mes nerfs trop tendus grossissaient, -dénaturaient les bruits ; le craquement d'un -meuble à côté de moi, le coup de lime d'un insecte -dans le bois de la table, c'était la porte de la rue -qui s'ouvrait, c'était quelqu'un qui marchait dans -le jardin.</p> - -<p>— André? André?</p> - -<p>C'était Thérèse, cette fois. Je me jetai à sa rencontre. -Elle me repoussa doucement, mais pour -chercher aussitôt de la main l'appui du mur, le -secours de la table.</p> - -<p>— Thérèse! l'implorai-je en m'agenouillant devant -elle.</p> - -<p>Elle se recula, inquiète, regarda autour d'elle. Un -manteau l'empaquetait, l'épais grillage d'une voilette -masquait son visage. Ses yeux seuls parlaient au -travers. Muette et raidie, elle observait furtivement, -inspectait le mobilier, jusqu'à ce qu'elle eût aperçu -la fiole de laudanum sur la cheminée. Elle s'en empara -vivement, la brisa sur la pierre de l'âtre. Et -aussitôt ses forces l'abandonnèrent ; elle se laissa -tomber dans un fauteuil. Ses mains tremblaient ; -des sanglots étouffés soulevaient sa poitrine. Ils -éclatèrent enfin. Je ne savais comment la calmer. -Elle me fit signe de ne pas intervenir.</p> - -<p>Et quand la crise fut un peu apaisée :</p> - -<p>— Promettez-moi que c'est fini, me dit-elle ; -jurez-moi de ne pas recommencer! Ne me donnez -plus une pareille émotion! Savez-vous que j'ai failli -en mourir? Oui, j'étais si malade ce matin, que j'ai -craint de n'avoir pas la force d'arriver jusqu'ici. Je -m'y suis traînée. Tout à l'heure, en passant sur le -pont du chemin de fer, il m'a semblé que quelqu'un -me suivait. J'ai couru, je me suis perdue dans -ces rues noires. Je ne pouvais pas achever de monter -chez vous. J'avais des éblouissements, des vertiges ; -j'en ai encore. Jurez! ordonna-t-elle de nouveau, -ou je vous quitte à l'instant.</p> - -<p>— Je vous obéirai donc, lui dis-je. Mais pourquoi -m'imposer ce supplice de vivre sans vous?</p> - -<p>— Je souffrirai bien, moi! Pourquoi serais-je -seule à souffrir?</p> - -<p>— Oh! vous, votre orgueil vous viendra en -aide. Si j'étais sûr de n'être pas plus malheureux -que vous!</p> - -<p>— Vous enviez ma tranquillité, n'est-ce pas? Je -suis trop raisonnable! Et c'est vous qui me le -reprochez! Raisonnable? Et je suis seule ici, chez -vous. Et je suis perdue si quelqu'un m'a vue entrer, -si quelqu'un me voit sortir. Quelqu'un? Marc -peut-être ; il sait que vous êtes à Toulouse ; il nous -surveille, il est là, qui me guette. Perdue! C'est -vrai que je l'étais déjà avant de venir. Et ce qui -reste de mon honneur ne vaut pas la peine qu'on -s'en occupe. Si vous saviez les affronts que j'ai -endurés depuis quinze jours, les portes qu'on m'a -refusées. Tout le monde pleure à la maison ; c'est -la ruine. Mais que vous importe à vous? Ah! mauvais, -mauvais ami! Vous ne voyez donc rien? Vous -ne voyez pas que je n'en peux plus? Tenez, tâtez -mes mains, insista-t-elle en venant à moi. N'est-ce -pas que j'ai la peau fraîche et le pouls tranquille?</p> - -<p>Ma réponse fut d'abord de serrer la main, la -main brûlante et sèche qu'elle avait mise dans la -mienne.</p> - -<p>— Thérèse, lui dis-je, ma chère Thérèse! Ah! -si vous le vouliez, comme nous serions forts, -comme nous serions heureux encore.</p> - -<p>Mon geste qui l'obligeait presque à se pencher -vers moi, achevait de lui signifier ma pensée. -Elle était debout, et moi devant elle, sur le divan, -où je l'invitais à s'asseoir à mon côté. Sans me -répondre, elle dégagea sa main. Plus pressant -alors, j'entourai sa taille qui se raidissait, se dérobait -à mon étreinte. Tout à coup, je la sentis fléchir ; -ses yeux se fermèrent, et, comme une masse, -elle s'abattit dans mes bras. Elle était évanouie. -Je l'allongeai sur le divan, je désépinglai son chapeau, -je dégrafai le col de sa robe, je baignai ses -tempes d'eau froide, je frappai dans le creux de -ses mains. C'était tout ce que j'avais vu faire, tout -ce que je savais faire, en pareil cas. Et ce n'était -pas assez sans doute, puisque la malade ne se réveillait -pas. Inerte, la figure blanche, les bras -morts, elle était là, étendue, voilée à demi de ses -cheveux, dans l'attitude du dernier sommeil.</p> - -<p>Ah! il n'était plus question d'amour, maintenant, -je vous le jure ; c'était la peur qui me tenait, l'angoisse -d'un malheur possible, d'un malheur tel que -je n'osais pas y penser. Imprudent, j'avais joué -avec la mort, et la mort appelée était venue. Ma -tête se perdait. Agenouillé devant Thérèse, je répétais -machinalement mes gestes de secours. Respirait-elle -au moins? Oui ; le pouls battait, la poitrine -se soulevait à de longs intervalles. C'était la vie. -Je me désangoissai alors, le sang-froid me revint. -Je regardai Thérèse plus attentivement que je ne -l'avais fait jusque-là.</p> - -<p>Pauvre Thérèse! c'est vrai qu'elle était bien -changée. La malade que j'avais là sous les yeux -n'avait presque plus rien de l'image avec laquelle -je vivais depuis un mois. Le malheur qui embellit -en les humanisant certains visages d'un éclat trop -vif, — effigies d'héroïnes ou de déesses, — le -malheur avait gâté les harmonies discrètes, le -charme délicat, de cette figure toute en nuances. -Le galbe, l'enveloppe, l'expression, tout était -altéré. Les roses et les lis étaient fauchés ; la cernure -des yeux, le pli amer de la bouche, l'ombre -grise, comme un peu de nuit déjà, amassée au -creux des joues amaigries, tout dénonçait la détresse -profonde d'un être dévoré par une passion -sans espoir.</p> - -<p>Je la regardais, et cette constatation qui aurait -dû, en me montrant la profondeur de sa blessure, -exalter mon adoration pour elle, la déconcertait au -lieu de l'accroître. J'étais ému, bouleversé, mais -d'une émotion qui m'était tout à fait nouvelle. Le -choc qui ébranlait ma sensibilité, la modifiait en -même temps. L'amour descendait de la tête au -cœur. Du désir éteint, la pitié jaillissait, la tendresse. -Et non pas seulement la tendresse égoïste, -limitée, de l'aimée à l'amant. C'était quelque chose -de mieux, quelque chose de plus haut, de plus -large : l'humanité. Pour la première fois peut-être, -depuis le commencement de ma liaison avec Thérèse, -elle m'apparaissait détachée de moi, distincte, -dans l'unité de son être, dans l'intégrité de sa destinée -à elle, dans la réalité de sa douleur. Le -prisme, la belle prison d'amour où mon imagination -l'avait enfermée, se brisait enfin. Elle n'était -plus l'idole, l'image de rêve, la chose monstrueuse -et illusoire, peu à peu substituée à sa chair et à -son sang ; elle était Thérèse, une créature pareille -aux autres, plus malheureuse que les autres, et -c'était moi qui avais fait son malheur.</p> - -<p>Ainsi le mystère sacré de la vie s'ouvrait subitement -devant moi ; j'entendais monter, du fond -de l'abîme où se débattent les existences humaines, -son cri à elle, le cri de cette détresse dont j'étais -responsable. Pauvre Thérèse! Ah! s'il en était -temps encore! Le remords me poignait ; un mouvement -de dégoût me soulevait contre moi, contre -le piège où j'avais attiré mon amie, contre la -demi-violence que je lui avais faite. Ah! Qu'il -était loin, le désir! Je maudissais ma faute, j'implorais -ma victime. J'avais hâte qu'elle se réveillât -pour me repentir, pour m'humilier devant elle.</p> - -<p>Je l'épiais. Sa main frémit enfin, le rideau des -paupières remonta, le regard apparut. Elle revenait. -Elle se souleva, regarda autour d'elle, étonnée. -Cette chambre, ce divan… où était-elle? Elle se -souvint et, tout de suite, elle se mit sur pied, -pressée de partir. Mais ses forces la trahirent. Elle -serait tombée si je ne l'avais pas soutenue. Des -frissons la secouaient, ses mains étaient glacées. -Je la portai devant le feu, je posai une couverture -sur ses épaules. La chaleur la remit :</p> - -<p>— Je vais mieux, me dit-elle. Mais son regard -s'arrêta sur la pendule. Six heures et demie! se -plaignit-elle. Mon Dieu! je suis en retard. Vite, -aidez-moi. Elle agrafait le col de sa robe, rattachait -ses cheveux, piquait des épingles dans sa -coiffure. La fièvre, maintenant, la soutenait, activait -ses gestes, multipliait ses paroles : Que je -puisse rentrer seulement! disait-elle. C'est tout ce -que je demande. Après, tant pis! Je n'ai pas peur -de la maladie, ni du reste. Quoi qu'il arrive, je ne -souffrirai jamais autant que j'ai souffert! Elle -avait fini d'ajuster sa voilette. Elle me tendit la -main : Adieu! me dit-elle. Vous savez ce que -vous m'avez promis. Puisque j'ai été assez folle pour -venir chez vous, que cette folie au moins serve à -quelque chose. Adieu pour toujours!</p> - -<p>Je n'essayai pas de la retenir, je ne protestai pas -contre l'éternité de son adieu. Je laissai agir la -fatalité ; il me semblait qu'elle savait mieux que -moi ce qu'il y avait à faire.</p> - -<p>— N'appelez pas folie un acte de dévouement qui -nous a sauvés tous les deux, répliquai-je cependant. -Pardonnez-moi. Vous êtes un ange, et moi un misérable. -Ah! j'avais bien un peu raison de vouloir -me tuer ; je me rendais justice. Mais rassurez-vous ; -tout cela est fini. Vous pouvez être heureuse -encore, vous guérirez et vous m'oublierez. Si vous -vous souveniez de moi plus tard, ce serait peut-être -pour me haïr!</p> - -<p>Nous étions au jardin, elle chancela encore -avant d'arriver à la grille. Je me portai à son -aide.</p> - -<p>— Rentrez, lui dis-je ; je vais chercher une voiture, -ou bien appuyez-vous sur moi, je vous accompagnerai -jusqu'au bas de la descente.</p> - -<p>Elle ne voulait pas, j'insistai :</p> - -<p>— Je vous ai fait assez de mal avec mon amour ; -laissez-moi maintenant m'occuper de vous comme -un frère.</p> - -<p>— Ni frère, ni amoureux, répliqua Thérèse. -C'est le châtiment de notre faute, qu'elle nous -rende désormais étrangers l'un à l'autre.</p> - -<p>— Pourquoi parler de faute? Vous savez bien -que vous n'avez rien fait de mal… lui dis-je.</p> - -<p>— Rien de mal? croyez-vous? Et n'est-ce pas -déjà trop que de donner son cœur à qui n'a pas le droit -de le prendre? répondit-elle. Adieu, André. Laissez-moi. -Il faut que je m'habitue à m'en aller seule dans -la vie…</p> - -<p>Je ne sais ce que j'allais répondre. Ce fut Marc -qui répondit à ma place. Il sortit rapidement de -l'ombre d'un massif, et s'avança vers Thérèse.</p> - -<p>— Tant que je vivrai, vous ne serez jamais seule, -mademoiselle Romée, dit-il simplement. Et comme -elle hésitait, étonnée de le voir là : Pardonnez-moi -d'être venu vous chercher jusqu'ici, ajouta-t-il ; je -n'ai pas douté de vous, croyez-le bien ; j'ai pensé -seulement que vous pouviez avoir besoin de moi…</p> - -<p>— En venant chez moi, réclamai-je, M<sup>lle</sup> Romée -savait qu'elle n'avait rien à craindre.</p> - -<p>Marc ne se donna pas la peine de me répondre. -Thérèse avait pris son bras. J'entendis la porte de -la grille se refermer sur eux. Dans la traînée d'un -bec de gaz, sous la bruine qui tombait, je les vis -disparaître lentement.</p> - -<p>Je sortis, je descendis après eux vers la ville. La -mortification que m'avait infligée Marc, sa prise de -possession de la malade, n'allégeaient pas la responsabilité -que j'avais encourue. Thérèse avait -l'air d'être gravement atteinte ; tant que je ne la -saurais pas en voie de guérison, ma vie à moi demeurait -en suspens. J'allai droit à la rue du Pont-de-Tounis. -Du même coin d'ombre où je m'étais -blotti pendant quelques soirs, témoin indiscret des -concerts de Thérèse, — mais qu'étaient mes fièvres -d'alors, mes transports de jalousie auprès de mes -angoisses de maintenant? — j'épiais l'appartement -des Romée, les allées et venues autour du drame -commencé chez moi, et dont je voulais à tout prix -connaître la suite. Je fus assez longtemps sans -rien découvrir. Les fenêtres du côté de la rue et -du pont étaient fermées, la véranda était obscure. -Tout le monde était réuni dans la chambre de Thérèse -qui donnait à l'opposé, sur le jardin. Sans -doute, Marc, après avoir ramené la malade, n'avait -pas voulu la laisser seule avec sa mère ; la femme -de ménage était restée aussi, puisque je ne l'avais -pas vue sortir. Il était tard déjà quand le docteur -Estenave, appelé probablement dès la première -heure, sonna à la porte de ces dames. Sa visite fut -longue ; elle me parut interminable. Que se passait-il -là-haut? Il descendit enfin, et je me jetai à sa -rencontre.</p> - -<p>Il eut un haut-le-corps en m'apercevant.</p> - -<p>— Encore vous? dit-il.</p> - -<p>— Oui, moi. Comment va Thérèse?</p> - -<p>— M<sup>lle</sup> Romée va mieux, me répondit-il. Vous ne -l'avez pas tuée tout à fait. Elle a passé un mauvais -quart d'heure ; j'ai craint un moment une complication -du côté des méninges ; ça n'a été qu'une -alerte. La fatigue est extrême, mais l'équilibre -revient ; les phénomènes nerveux disparaissent l'un -après l'autre. Le bromhydrate de quinine achèvera -de la calmer, à moins d'une nouvelle imprudence -de sa part ou d'une seconde tentative d'assassinat.</p> - -<p>— Vous pouvez m'injurier à votre aise, lui dis-je. -Thérèse est sauvée, c'est tout ce que je voulais -savoir.</p> - -<p>Je m'éloignais ; le docteur m'empoigna le bras, -rudement :</p> - -<p>— Minute, monsieur Lavernose, me dit-il. J'ai -encore un mot à vous dire. Je vous défends, entendez-vous? -je vous défends de vous occuper en bien -ou en mal de M<sup>lle</sup> Romée. Je vous en avais prié -l'autre jour, et vous aviez consenti à rentrer à Argelès. -Vous m'avez joué indignement. Cette fois, -je ne vous demande rien ; j'exige. M<sup>lle</sup> Romée est -ma cliente, Cyprienne est ma cousine. J'ai le droit -de les protéger toutes les deux contre vous. Ce -n'est pas une menace en l'air que je vous fais, songez-y. -Je vous ai traité une première fois comme -un gamin, comme un inconscient, si vous aimez -mieux. Si vous récidivez, je vous traiterai comme -un malfaiteur.</p> - -<p>— Peut-être me jugeriez-vous moins sévèrement -si vous vous souveniez d'avoir été amoureux, me -contentai-je de répondre. Au surplus votre opinion -m'importe peu, et encore moins votre menace. -Vous n'avez rien à m'interdire et je n'ai rien à vous -promettre. Je tiendrai les engagements que j'ai -pris avec M<sup>lle</sup> Romée. C'est à elle que je remets le -soin de me disculper auprès de vous.</p> - -<p>Je quittai le docteur là-dessus. Thérèse était hors -de danger ; je respirais. Elle d'abord. Demain il -serait temps de penser à moi, d'aviser à mon salut.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XL</h2> - - -<p>Si vous me demandiez ce que je devins le lendemain -et les jours après, comment j'employai les -heures qui suivirent ma séparation définitive avec -Thérèse, je serais bien obligé, pour être véridique, -de vous répondre que je les employai à dormir ; -ce fut un sommeil de quinze jours, une somnolence -plutôt, une hébétude complète. Mes ressorts étaient -brisés, ma force nerveuse, dépensée jusqu'au dernier -effluve. Toutes les sources de ma vie semblaient -s'être taries à la fois. Je n'avais pas plus de courage -à vouloir que de goût à imaginer. Ni action, ni -rêve ; c'était une vague torpeur où je m'enfonçais, -où je m'allongeais délicieusement comme le vagabond -dans la paille tiède de l'étable.</p> - -<p>Je ne sortais plus ; je marchais à peine ; juste -les mouvements indispensables pour aller du lit au -fauteuil, du fauteuil à la table : des mouvements de -somnambule, des gestes mécaniques d'où la pensée -était absente. Si j'essayais de prendre un livre, il -me tombait des mains à la première ligne ; de songer, -mes idées refusaient de s'enchaîner, flottaient dans -un demi-rêve, et, si je tentais de les poursuivre, -s'immobilisaient, se figeaient dans un inéluctable -néant. Je n'avais plus conscience du jour ni de -l'heure. La saison y aidait, cette saison entre l'hiver -et le printemps, sommeillante, elle aussi, engourdie -sous les voiles de la brume, comme la chrysalide -dans le nuage du cocon qui va s'ouvrir. La montée -tardive du matin et la chute lente du crépuscule -se rejoignaient presque pour moi, se confondaient -dans la grisaille de mon inconscience.</p> - -<p>Mon amour aussi participait à ce non-être. La -pensée de Thérèse, toujours présente autrefois, ne -m'arrivait plus que par secousses. J'avais presque -le même effort à faire pour la retenir que j'en -avais eu pour m'en délivrer.</p> - -<p>L'Image, cette reine despotique de ma vie, avait -perdu, avec sa netteté ancienne, une partie de son -pouvoir. L'Image changeait. Sous la figure idéale -que ma fantaisie avait créée pour l'amour, une -figure de maladie et de douleur transparaissait, -appelait uniquement la pitié. Et c'était obscurément, -en moi, le conflit entre les deux images. Mais, -plus récente, plus réelle, l'image de pitié prenait -de jour en jour plus de relief, plus de triste et attendrissant -prestige, tandis que l'ancienne image avec -sa grâce légère et sa parure de sourires, s'atténuait -en fine poussière de pastel, s'évanouissait aux lointains -de ma mémoire.</p> - -<p>Je m'apercevais à peine de ce travail de substitution -qui se faisait sans moi, pour ainsi dire, -puisque mon anémie d'esprit et de cœur me livrait -pour le moment, sans initiative et sans défense, au -jeu des forces élémentaires. Je ne me rendis compte -du changement que le jour où je reçus la visite du -docteur Estenave. Deux semaines s'étaient écoulées -depuis notre dernière rencontre, quand il vint -frapper à ma porte. Il avait eu le temps de se -calmer dans l'intervalle, de s'informer aussi ; une -plus juste appréciation des choses l'avait incliné à -plus d'indulgence. D'ailleurs je m'étais tenu tranquille -pendant ces quinze jours, et quel qu'en pût -être le mobile, il fallait bien me tenir compte de -ma sagesse. Sans en arriver à des excuses, le -docteur me témoigna cependant quelque regret de -sa vivacité de l'autre soir.</p> - -<p>— J'avais eu peur pour Thérèse, et comme elle -était trop souffrante pour que je pusse m'en prendre -à elle, c'est vous qui avez attrapé le paquet, me -dit-il. J'ai su depuis comment les choses s'étaient -passées, et je vous condamne toujours, mais je -vous comprends mieux. Vous avez été fou plus -encore que criminel, n'est-il pas vrai? Tout cela -est loin, d'ailleurs. Je suppose que vous n'êtes plus -d'humeur à perpétrer aucune espèce d'attentat. -Deux semaines de réflexion ont dû vous châtier -suffisamment. C'est pourquoi je viens, en messager -de paix, vous annoncer la fin de votre épreuve. -M<sup>lle</sup> Romée est guérie, et de toute façon ; comprenez-vous? -Le mal a disparu et la cause du mal -également. La chère enfant voudrait vous voir -guéri comme elle : Qu'il me pardonne et qu'il -m'oublie, m'a-t-elle dit, c'est mon souhait le plus -ardent. Et ce souhait est son testament de jeune -fille. M<sup>lle</sup> Romée se marie ; vous devinez avec qui. -Marc Échette ne fait que presser, selon le désir de -M<sup>me</sup> Romée et de sa fille, la conclusion d'un projet -arrêté depuis longtemps dans l'esprit de tous. Vous -connaissez Marc. Peut-être êtes-vous en mauvaise -posture pour le juger équitablement aujourd'hui. -Plus tard vous rendrez hommage à la noblesse de -son caractère. Ce petit garçon est décidément un -héros… Et voilà tout ce que j'avais à vous communiquer, -termina le docteur. Je ne vous demande -pas de me donner vos commissions en retour. Il -vaut mieux, n'est-ce pas, rompre une fois pour -toutes.</p> - -<p>— En effet, répondis-je ; et je n'ai qu'à vous -remercier de vous être chargé de pratiquer la rupture. -Mais si je ne dois plus correspondre avec -M<sup>lle</sup> Thérèse, rien ne s'oppose à ce que vous transmettiez -mes félicitations à M. Échette. Je suis -vraiment enchanté d'avoir travaillé, — sans m'en -douter il est vrai, et cela diminue un peu mon -mérite, — à avancer de quelques mois la date de -son bonheur.</p> - -<p>— Si vous avez rendu service à Marc, avouez -qu'il vous tire d'un bien mauvais pas, répondit le -docteur. Au surplus, je livre la chose à vos réflexions. -Vous en jugerez mieux quand vous serez -à Argelès… Car vous allez bientôt rentrer, j'espère. -L'air de Toulouse ne vous vaut rien, mon pauvre -ami, et si vous aviez un peu de courage… Vous -avez assez rêvé, assez flâné, que diable! Quelle -vie! Au lit à une heure de l'après-midi, comme -les joueurs et les filles. Savez-vous à quelle heure -je me suis levé ce matin? A six heures ; et depuis -je trotte. Allons, paresseux, au travail! Allez planter -vos choux et surveiller l'éducation de Jacques… -Et comme je secouais la tête en signe de vague -protestation : Vous avez beau vous révolter, faire la -mauvaise tête, vous y viendrez! conclut le docteur. -Je ne désespère pas de vous voir finir dans la peau -d'un brave homme!</p> - -<p>Le docteur était parti, et, resté seul, je me tâtais, -je m'analysais, étonné du calme avec lequel j'avais -écouté, accepté ces notifications étranges. Eh quoi? -Thérèse se mariait, elle se mariait avec Marc, et -j'étais là tranquille, sans un mouvement de colère -dans le cœur! Le malheur que ma jalousie avait -tant redouté me frappait, et je ne trouvais pas trace -de la blessure. Le coup de poignard s'était changé -en coup d'épingle. Je n'en revenais pas. Cet amour -dont je vivais depuis bientôt un an, cet amour -dont j'avais failli mourir il n'y avait pas quinze -jours, cet amour n'existait donc plus! Je me refusais -à l'admettre. Non, ce que je prenais pour de -l'indifférence n'était que la prostration physique. -Les émotions de ces derniers temps, trop violentes -pour mon endurance, m'avaient laissé sans énergie, -même pour souffrir. Mais cette léthargie de -mon cœur ne pouvait pas se prolonger. Je n'en -étais pas quitte avec la passion. Mes forces revenues -me rendraient sans doute le sentiment de -mon malheur. J'attendis. Mes forces en effet se -rétablirent peu à peu ; je recommençai à penser, à -rêver. Mais je ne pensais plus, je ne rêvais plus -à Thérèse. L'amour invoqué se refusait à mon -appel.</p> - -<p>Je n'acceptai pourtant pas immédiatement cette -faillite. L'amour se dérobait, je courus après lui.</p> - -<p>Je recueillis les restes de mon ardeur ; j'allai -chercher sous la cendre encore tiède les braises -du foyer éteint, j'essayai de les ranimer de mon -haleine. Ce que j'avais fait une première fois pour -fixer l'image de Thérèse absente, je le tentai de -nouveau ; je mis en œuvre toutes les ressources de -mon esprit pour sensibiliser l'image morte. Peut-être -la retrouverais-je, là où je l'avais laissée, le long -des rues où nous étions passés ensemble? Selon la -méthode que j'avais pratiquée à Argelès pour nos -courses de montagne, je résolus de suivre pas à -pas, dans Toulouse, les itinéraires encore récents -de ma passion. Un jour sous les platanes, au bord -du canal, je cherchais dans l'eau paisible la trace -du reflet adoré qui s'y était posé un moment avec -le mien ; le lendemain, au jardin du couvent, je -recensais les empreintes de ses pas dans les allées -molles, sous la litière des feuilles que soulevait -déjà la poussée des premières violettes. Pèlerin -scrupuleux, je m'enquis de l'écho de ses paroles -aux bancs des promenades sur lesquels nous nous -étions assis côte à côte ; dans le square suspendu -comme un nid de verdure au bord de la Garonne, -je demandai à la musique de l'autan à travers les -rameaux du cèdre, de me suggérer la musique de -sa voix. Mais c'était, à chaque tentative, la même -impossibilité de ressaisir dans sa forme, dans son -expression des anciens jours, l'image de l'aimée ; -c'était la même obsession de l'image nouvelle, de -l'image douloureuse et triste d'une Thérèse malade, -évanouie dans mes bras. J'avais beau m'évertuer, -m'entêter à une résurrection de plus en plus laborieuse, -mes artifices rataient, mon imagination -travaillait dans le vide. L'amour était mort.</p> - -<p>Vous entendez bien, n'est-ce pas, que je vous -raconte tout cela en gros, sans les transitions -insensibles dont, après quatre années écoulées, il me -serait impossible de retrouver le minutieux enchaînement. -Le changement que je vous explique en -quelques mots s'opéra lentement pendant des -semaines, avant que j'en eusse acquis la notion -exacte. Une circonstance inattendue m'aida à faire -cette précision. Rue d'Alsace, en plein jour, sans -préméditation aucune de ma part, — j'aurais plutôt -cherché à l'éviter, — je rencontrai Thérèse. -Elle arrivait par une rue adjacente qui coupait mon -chemin à angle droit, et si vite, qu'elle n'eut pas -le temps de fuir le choc. Il fut affreux pour elle. -Rouge de honte, les paupières battantes, elle passa -devant moi, raidie en une volonté de ne pas me -voir. Mais cet effort d'une seconde l'avait anéantie ; -quelques pas plus loin, je la vis chanceler, entrer -à la hâte dans un magasin où sa frayeur cherchait -un refuge. Cette confrontation me laissa une tristesse -que la réflexion fit plus amère encore. Voilà -donc où nous avait conduits, Thérèse et moi, ce -grand essor, cette exaltation folle de nos cœurs! à -nous rendre l'un pour l'autre un objet d'effroi. Oh! -cette figure d'une Thérèse épeurée, fuyant devant -moi! J'en gardai longtemps comme une impression -de dégoût pour moi-même, une horreur pour mes -expériences de résurrection sentimentale. Il me -semblait que j'étais coupable d'une profanation, -de l'exhumation brutale d'une morte. Et c'était -cette fois, signifiée par le remords, la fin de mes -illusoires tentatives.</p> - -<p>Je touchai alors au plus bas de ma détresse. -Tout me manquait. La passion en s'en allant me -laissait le cœur à sec, l'imagination fourbue, sans -ressource aucune de camaraderie ou d'amitié, sans -même cet enveloppement secourable des habitudes -qui est, autour de nos malheurs, comme la -pitié des choses. Ma vie était sans but, mon esprit -sans aliment. Rien ne m'intéressait du dehors, et -chaque fois que ma pensée m'y ramenait, je me -détournais de moi-même, comme du plus misérable, -du plus insipide spectacle. Je m'abandonnais. -Le hasard était le maître de mes heures. Il voulait -pour moi, il agissait à ma place. La poussée d'un -grain de sable sous mon pied décidait de la direction -de mes pas, déterminait le cours de mes -errances. Ici ou là m'étaient pareils. Je me surprenais -quelquefois absorbé en des contemplations -stupides, occupé à de ces riens qui passionnent -les tout petits et les très vieux. Je passais des après-midi -allongé dans l'herbe de mon jardin, mon -attention en affût sur les manèges d'une bestiole, -et l'intérêt de mon réveil, chaque matin, était -d'examiner le dépliement des pétales d'une grappe -de glycine suspendue au mur de la maison. Quand -ces menus drames ne me retenaient pas à la surface -de la vie, je perdais la notion de l'être, je me -laissais couler à fond, dans des abîmes d'indifférence. -Des espaces gris, des déserts immobiles et muets -m'enveloppaient de leurs limbes.</p> - -<p>Il m'arrivait rarement de songer à Argelès, à -celui d'hier pas plus qu'à celui de demain. L'avenir -me semblait mort autant que le passé. Tout ce qui -m'arrivait de là-bas avait un son grêle, sans écho. -Depuis plus d'un mois, j'étais sans nouvelles de -Cyprienne, et cet oubli, qui aurait dû m'inquiéter, -ne me troublait pas autrement. Que le docteur ou -Marc, pressés de se débarrasser de moi, m'eussent -dénoncé à ma femme, la chose n'avait rien d'invraisemblable, -et je n'y attachais aucune importance. -Seuls, de tous les miens, ma mère et -Jacques m'intéressaient encore. Mais la différence -de nos âges mettait d'eux à moi une distance presque -infranchissable. Dans l'impasse où je me trouvais, -l'un pas plus que l'autre ne pouvaient m'être -d'aucun secours. Et moi-même, avec mon état -d'esprit actuel, à quoi pouvais-je leur être utile? -Non, tant que mon cœur n'aurait pas changé, -tant que ma vie n'aurait pas repris son équilibre, -ce que j'avais de mieux à faire était encore de me -terrer et d'attendre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLI</h2> - - -<p>Un matin, — nous étions aux premiers jours de -mars, — comme je rentrais d'une flânerie d'une -heure autour de la Colonne, j'aperçus de loin une -vieille femme assise sur le seuil de la porte de -mon jardin. Affalée, les coudes aux genoux, elle -avait l'attitude résignée et lasse d'une mendiante. -C'était sans doute, — la couleur de son fichu en -pointe, noué sous le menton et la façon de sa robe -de serge le racontaient, — une de ces émigrantes -que nos pauvres vallées envoient l'hiver quêter -leur pain sur les grandes routes. Elle me tournait -le dos ; son visage qu'elle portait dans la -paume de sa main regardait vers la ville. Elle -releva la tête au bruit de mon pas sur le gravier. -C'était ma mère. Elle avait sonné à la grille et, -n'ayant pas eu de réponse, elle était restée là, sûre -de cette façon de ne pas me manquer.</p> - -<p>— C'est donc toi, méchant garçon! proféra-t-elle -après une longue, une violente étreinte. C'est -toi! Et à mesure que son anxiété se calmait, que -se dissipaient ses craintes, aggravées sans doute de -tous les mauvais rêves qu'elle avait dû faire en -chemin, l'air de reproche s'accentuait, la réprobation -de la chrétienne, de la femme de religion et de -devoir remplaçait dans ses yeux la tendresse de la -mère. Toi! toi! répétait-elle, effarée, comme si -elle avait de la peine à accorder la réalité de ma -figure avec la réalité de ma faute. Mais en me dévisageant, -elle s'apercevait de l'état de fatigue, -de flétrissure où m'avait laissé la passion. Et la -pitié reprenait le dessus. Elle me palpait, m'obligeait -à lever la tête, à la regarder en face : Tu sais -que l'air de Toulouse ne t'a pas donné des couleurs, -petit! te voilà pâle comme si tu relevais de quelque -grosse fièvre ; et ces cheveux blancs, sur tes tempes, -c'est la neige de cet hiver qui s'y est oubliée, -n'est-il pas vrai? Elle soupirait. Ah! pauvre fou, -quelle inquiétude tu nous as donnée, quel tourment! -Et si loin de nous, si loin! Cyprienne en a été -tournée. Et moi! je n'avais pas besoin de ça, tu -penses. Un chagrin pareil à mon âge! Il te tarde -donc bien d'hériter, malheureux enfant!</p> - -<p>Nous étions entrés. Elle m'avait repris à bras-le-corps ; -elle m'étouffait de ses baisers : Je parie, -disait-elle, qu'au milieu de toutes ces histoires, tu -n'as pas pensé à moi une minute. Si tu y avais -pensé!… Et ta mère, encore passe! mais Jacques, -ton petit Jacques! Et lui, le cher petit, il ne cessait -pas de parler de toi, paraît-il. Il t'a écrit au -jour de l'an et tu ne lui as même pas répondu. -C'est donc vrai que tu voulais nous quitter! Oh! -j'ai tort de te parler comme ça ; je suis trop faible ; -j'aurais dû te mépriser, te faire pâtir un peu. Je ne -peux pas. Te rappelles-tu? quand tu étais petit, je ne -sais pas ce qui s'était passé avec la vieille Mette, -notre servante, vous aviez eu des paroles ensemble : -alors tu as mis un morceau de pain dans ta poche -et tu t'es sauvé ; tu avais décidé de ne plus nous -voir. Ton père vivait alors, et il te reçut mal le -lendemain quand on te ramena de force à la maison. -Et moi je me mis entre vous deux. Tu avais -déjà mauvaise tête, et moi j'étais déjà trop faible. -Ah! je suis bien châtiée, maintenant! »</p> - -<p>Elle pleurait, je mêlai mes larmes aux siennes. -Pour la première fois, depuis que j'avais cessé d'aimer -Thérèse, je sentis que j'avais un cœur.</p> - -<p>— Cyprienne est fâchée contre toi, continua ma -mère. Et elle a raison. Elle n'est pas obligée de te -pardonner comme moi. Il paraît que tu avais écrit -des choses sur un cahier qui avaient rapport à cette -demoiselle ; elle a trouvé ça dans un placard fermé -à clef, en rangeant ta chambre. Ça lui a donné -l'éveil, et le docteur Estenave a fini de l'instruire. -Tu devines comment elle l'a pris. Et moi, que lui -répondre? Pas moins qu'il est le père de Jacques, -lui disais-je toujours. — Eh bien soit, qu'il rentre, -m'a-t-elle dit, je ne lui ferme pas la porte ; -mais qu'il reste là-bas ou qu'il revienne, c'est fini -entre nous. Elle a dit comme ça ; mais ce ne -sont que des paroles. Elle est pieuse ; son confesseur -lui remémorera son devoir. Et puis, si on -te fait la vie trop dure à Argelès, tu n'auras qu'à -venir me retrouver à Marsous. Je ne veux pas te -le reprocher aujourd'hui, mais on ne t'y voit -pas trop souvent. Ce n'est pas si beau que chez ta -belle-mère ; mais c'est ta maison de naissance. Et -plût à Dieu que tu ne l'eusses jamais quittée! Si -tu avais travaillé de tes mains comme moi, si tu -n'avais pas été dans les collèges, rien de ce qui -t'arrive ne te serait peut-être arrivé. Ce sont toutes -ces histoires qu'on a fait entrer dans ta tête qui -ont été cause de ton malheur. Mais laissons ça ; ce -qui est passé est passé. C'est une affaire à régler -entre ton confesseur et toi, quand tu feras tes -pâques. En attendant, occupons-nous de ce qui -presse. A quelle heure partons-nous?</p> - -<p>Je n'eus pas la moindre velléité de résister, je -ne songeai pas même à retarder le départ. Dans -l'état d'apathie, de démoralisation profonde où -j'étais, ce me fut un soulagement de trouver quelqu'un -qui voulût pour moi. L'obéissance était déjà -un commencement d'action. Nous eûmes bientôt -terminé les préparatifs. Le loyer réglé, la malle -prête, en attendant l'heure du train, j'offris à ma -mère de la promener dans Toulouse. Mais la vieille -paysanne ne se soucia pas de l'admirer de plus près. -Elle gardait rancune à la grande ville d'avoir abrité, -qui sait? protégé ma faute. Son étonnement des clochers -et des dômes en perspective se nuançait -d'une vague frayeur. Dans son ignorance des -choses, elle flairait, dans cet abîme de maisons et -de rues, des pièges tendus, de nouveaux pièges où -je pourrais me prendre au dernier moment.</p> - -<p>Elle ne retrouva de sécurité qu'en montant dans -le train qui nous ramenait à la montagne. Et -même là encore, c'était, attentive à mes moindres -gestes, une surveillance où je me sentais étroitement -gardé, défendu contre moi-même. J'étais, -par ma déchéance, redevenu pour elle le petit -enfant d'autrefois, le mauvais petit enfant, dont elle -avait repris la charge. Elle me choyait, et ses prévenances -étaient comme autant de liens très doux -où elle me tenait emprisonné. Cependant le sommeil -vint bientôt la délivrer de son souci. La -secousse de notre revoir, plus encore que la fatigue -de la nuit blanche en chemin de fer, l'avait sans -doute anéantie. Et moi, penché sur elle, je la -regardais dormir. Je la regardais, et je ne la retrouvais -plus. Dans mes brèves montées à Marsous, -dans ses rapides descentes à Argelès, je n'avais -pas eu depuis longtemps le loisir ni peut-être la -pensée de l'observer d'un peu près. Sous le hâle -uniforme qui fardait son visage, dans la lenteur -grave de son allure paysanne, elle me semblait -toujours pareille. Mais ici, dans la détente du sommeil, -les bras pesants, le regard éteint sous le couvercle -des paupières, comme elle me parut changée! -Les rides que ne plissait plus le jeu des -muscles se creusaient largement en sillons, labouraient -ses tempes, rayonnaient au coin de ses lèvres, -comme les fentes d'une écorce. A la peau des -mains, les veines se gonflaient en paquets, tandis -que les paumes calleuses luisaient comme le bois -des outils, polis par l'usure du travail. Hélas! ces -mains, ce visage, cette lassitude, tout me dénonçait, -tout me criait la décrépitude toute proche, la -ruine imminente. Et j'avais travaillé, fils ingrat, à -hâter cette décadence, à précipiter cette chute! La -leçon était dure. Elle avait au moins cet avantage -de me rendre docile d'avance aux affronts qui, sans -doute, m'attendaient à Argelès. La contrition me -préparait au châtiment.</p> - -<p>Notre voyage touchait à son terme. La montagne, -déjà voisine, signifiait son approche. Une croix -des rogations qui veillait, haut dressée sur un -socle de pierre, au seuil d'un carrefour, le toit -fortement incliné d'une grange, un frisson d'eau -courante dans l'herbe d'une prairie, disaient les -habitudes, les nécessités d'un autre climat. Bientôt, -à un tournant de la vallée de la Garonne, dans -un recul subit de l'horizon, les hauts sommets -apparurent. Et ce fut, parlant à mes yeux et à -mon cœur, l'appel d'une autre maternité. La -terre natale se plaignait de ma désertion ; elle -m'invitait à reprendre le contact avec elle, depuis -trop longtemps interrompu. Un moment voilé -par l'écran des collines immédiates, le pays bleu, -couleur de rêve, reparut, mais plus proche cette -fois, avec des éblouissements de glaciers, des -audaces de pics, des souplesses délicates de cols en -festons sur le ciel. A mesure que je les contemplais, -je sentais mon injustice à avoir négligé pour -une liaison fragile mes rapports d'amitié avec la -terre. Et sans doute cette amitié était illusoire. -Mais, même en amour, ne trouvons-nous pas le -même obstacle, la même impossibilité à nous -fondre dans une autre existence?</p> - -<p>Le soir tombait quand nous descendîmes à Argelès. -La gare était à peu près déserte. Mon arrivée -avait chance de ne pas ameuter la curiosité de mes -concitoyens. Pour la dépister, j'avais eu le soin de -rabattre mon chapeau sur les yeux, et de relever le -col de mon pardessus. Précaution inutile. On me -reconnut, on me salua ; mais évidemment mon -retour ne faisait pas événement dans ma ville -natale. A la maison même, je fus frappé de l'aspect -quotidien des choses. Cyprienne et ma belle-mère -m'accueillirent comme si je rentrais d'une -promenade de quelques heures à Lourdes ou à -Marsous. Et ce fut, avec un peu plus de bavardage -chez mon fils, un peu plus de silence chez ma -femme, une soirée comme toutes celles de jadis, -comme celle d'aujourd'hui.</p> - -<p>Ma pauvre mère tout heureuse de me revoir -essaya bien de communiquer sa joie à ses voisines, -mais ses tentatives ne réussirent pas à dégeler la -dignité revêche de ces dames.</p> - -<p>Elles s'en tenaient à leur idée ; la forme de -leur accueil, la mesure exacte de leur pardon -avaient été délibérées et réglées avec la précision -d'un protocole. Un peu de respect humain, beaucoup -de religion, avaient décidé Cyprienne à -reprendre la vie commune avec moi. A cause du -monde et à cause de Jacques, elle avait consenti à -la paix, mais c'était une paix forcée. Le cœur n'y -était pour rien. Qu'y faire? Plaider ma cause, -combattre les préventions trop justifiées de ma -femme contre moi? la tâche était peut-être au-dessus -de mes forces. Jacques me restait, et -c'était l'essentiel. Cyprienne et sa mère étaient -trop étrangères à la vie, enfermées dans des -limites trop étroites pour qu'il fût possible de -les amener à me comprendre, à excuser ma faute. -Il était trop tard d'ailleurs. Bien avant que je leur -en eusse fourni le prétexte, ces dames avaient -perdu leurs illusions sur mon compte. J'étais un -artiste, autrement dit un pas grand'chose. Mon -aventure n'avait fait que les confirmer dans leur -mauvaise opinion. J'acceptai ma déchéance. Elle -me fut signifiée le soir même et de la façon la -moins équivoque. Au moment où, la veillée finie, -nous remontions dans nos chambres, Cyprienne -m'offrit un bougeoir :</p> - -<p>— Votre lit est installé au second, me dit-elle. -Depuis votre départ ma mère couche dans ma -chambre ; elle est un peu souffrante ; avec votre -permission, je la garderai auprès de moi. Là-haut -d'ailleurs, vous vous trouverez mieux à portée pour -surveiller votre fils.</p> - -<p>Ainsi le mari de Cyprienne était mort ; il ne -restait plus que le père de Jacques.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLII</h2> - - -<p>André se taisait. Dans le silence de la maison -endormie, la pluie, qui n'avait pas cessé de tomber -depuis le dîner, faisait entendre sa musique. Elle -redoublait par moments ; l'averse fouettait les murs, -cinglait les volets. Tout près de nous, le long de -la façade, un tuyau de conduite engorgé sanglotait, -et, au plafond, au-dessus de nos têtes, le trop-plein -d'une dalle s'égouttait, s'écrasait en une chute molle -sur le plâtre… Et ces rumeurs ajoutaient à la -tranquillité de notre refuge ; elles rendaient plus -intense l'habituelle impression de dénuement -calme, qui se dégageait pour moi de cette vie de -province, dont mon ami venait de me conter un -épisode.</p> - -<p>— Et après? lui demandai-je ; fûtes-vous délivré -pour toujours du souvenir de Thérèse? N'y eut-il -pas quelque revie, quelque bout de l'an de votre -amour?</p> - -<p>— Aucun, au moins à l'état conscient. Car, -puisque vous êtes curieux de ces analyses, je vous -avouerai qu'une ou deux fois, deux fois pour préciser, -et à d'assez longs intervalles, j'ai cru sentir -comme une vague et très brève reprise de ma passion. -Quelle en fut l'occasion immédiate? je serais -en peine de vous le dire. Peut-être une simple concordance -de saison, de lumière, d'odeur, le rappel -d'une sensation éprouvée l'année avant à la même -heure, dans le même paysage, en compagnie de -Thérèse ; mais de cela je ne puis pas être sûr, parce -que le point initial de chacune de ces crises a été -un de ces états de vague hébétude, où la pensée -perd pied, flotte sans direction, noyée dans un -chaos de rêves.</p> - -<p>Tout à coup, et sans que j'aie jamais pu ensuite -remonter la chaîne de mes impressions, une émotion -me souleva, un frisson de volupté, de félicité -intense. C'était l'amour, mais l'amour indéterminé, -quelque chose de pénétrant et de confus, où -il y avait à la fois du trouble de l'aveu et de la -fièvre du désir ; une émotion si forte, si violente, que -je me mis sur pied, d'un élan, comme si quelqu'un -m'appelait. Qui? Hélas! personne ne m'attendait ; -je n'aimais personne. L'élan fut court. Il ne me -resta bientôt de cette étrange secousse que le sentiment -du vide affreux qui la suivit, le dégoût des -minutes à passer après cette minute.</p> - -<p>Cependant le miracle pouvait se renouveler. Le -lendemain et pendant quelques jours encore, j'en -espérai le retour. Rien ne vint, et, fatigué d'attendre, -las de ma vaine poursuite, je pensai à autre -chose. Plusieurs mois s'écoulèrent. Un après-midi, — c'était -en hiver, — j'étais assis là, au -coin du feu, dans ce fauteuil, assoupi à moitié, -rêvassant, la même émotion me revint, le même -délicieux frisson de mes nerfs tendus par le plus -vague, le plus décevant des désirs ; et, à peine née, -l'émotion s'en allait, plus rapide encore que la première -fois, plus inconsistante. Et ce fut le même -regret ensuite, la même insipidité d'une vie qui ne -me semblait plus valoir la peine d'être vécue.</p> - -<p>J'usai des heures, des nuits d'insomnie à pénétrer -ce mystère. Était-ce un tressaillement de ma -mécanique à aimer, de mes nerfs et de mes lobes -cérébraux, fonctionnant à vide par un reste d'habitude, -ou se détendant en une vibration dernière -comme une guitare qui se désaccorde? était-ce -quelque influence de télépathie, la pensée de Thérèse -plus fidèle, moins oublieuse que la mienne, -venant à moi de loin, onde supraterrestre qui arrivait -pour y mourir au rivage de mon cœur? -Quelle qu'en pût être la cause, le phénomène ne -se reproduisit jamais plus.</p> - -<p>André Lavernose se tut une seconde fois. Une -horloge sonnait au loin, dans la rafale.</p> - -<p>— Neuf heures ; l'omnibus va être là, lui dis-je ; -il va falloir nous dire adieu… jusqu'à l'année prochaine, -ajoutai-je. Il secoua la tête.</p> - -<p>— Si vous le permettez, me dit-il, j'aime mieux -ne pas trop y compter. Ce serait beaucoup de -fidélité, pour un nomade comme vous, de passer -deux étés de suite à Argelès. Le pays est gracieux, -mais je ne m'en exagère pas le charme. Peut-être -l'avez-vous épuisé dans une première visite.</p> - -<p>— Il y a les Pyrénées, et il y a vous… insistai-je.</p> - -<p>— Oh! moi! fit André avec un de ces claquements -de doigts où s'exprimait son découragement habituel… -moi!… dans le dénuement de cette fin de -saison, vous avez pu vous intéresser au peu que je -suis ; peut-être même, faute d'objet de comparaison, -m'avez-vous apprécié au-dessus de mon mérite. -Vous en reviendrez, et je ne vous en voudrai pas, -croyez-le bien. Grâce à vous, j'ai eu un grand -mois de conversation, de vie intellectuelle. Pour -un résigné qui ne vit plus qu'au jour le jour, un -mois, c'est énorme, et je serai votre obligé, quoi -qu'il arrive.</p> - -<p>Je protestai, je lui dis tout le bien que je pensais -de lui, de son esprit, de la tournure de son imagination.</p> - -<p>— Vous m'avez, lui dis-je, révélé un exemplaire -de l'âme provinciale, vous m'avez enseigné une -nuance de l'amour de tête.</p> - -<p>— Avec figures et décors assortis… sourit Lavernose. -Et justement, vous savez maintenant tout -ce que j'avais à vous apprendre.</p> - -<p>— Et Marc, votre ennemi Marc, qu'est-il -devenu? demandai-je après un silence.</p> - -<p>— Marc? Il est chargé de cours à la Faculté de -Toulouse, me répondit André ; c'est lui peut-être -qui fera passer le baccalauréat à mon fils…</p> - -<p>L'omnibus stoppait à grand bruit de grelots -devant la porte. André Lavernose m'accompagna -jusqu'au seuil de sa maison.</p> - -<p>— Après tout, me disait-il en traversant le corridor, -Marc aurait tort de m'en vouloir. Mon intervention -aura mis dans sa vie un élément d'intérêt -qu'il était incapable d'y introduire de lui-même. -C'est grâce à moi qu'il aura connu le prix de Thérèse. -D'un mariage de simple inclination, la jalousie -aura fait un mariage d'amour… On a bien -raison de dire que dans la vie on ne doit rien -prendre au tragique, au sérieux tout au plus ; et -encore, à y bien réfléchir, le sérieux est peut-être -de trop!</p> - -<p>Nous passions devant la chambre de Jacques.</p> - -<p>— Ne parlez pas si haut, lui répondis-je. Votre -fils pourrait vous entendre.</p> - - -<p class="c gap small">ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top2em"><b class="sans-serif">LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF</b><br /> -28 <i>bis</i>, rue de Richelieu, Paris.</p> - - -<p class="c large">DERNIÈRES NOUVEAUTÉS</p> - - -<p class="c">Collection grand in-18 à 3 fr. 50 le volume.</p> - -<table summary=""> -<tr><td>Paul <span class="sc">Adam</span></td> -<td class="drap"><i>Les Cœurs nouveaux</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Alphonse <span class="sc">Allais</span></td> -<td class="drap"><i>On n'est pas des bœufs</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Emile <span class="sc">Antoine</span></td> -<td class="drap"><i>Chansons de Cœur</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Baude <span class="sc">de Maurceley</span></td> -<td class="drap"><i>Le Triomphe du cœur</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Robert <span class="sc">de 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vol.</td></tr> -<tr><td>Paul <span class="sc">Cunisset</span></td> -<td class="drap"><i>Etrange Fortune</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Maurice <span class="sc">Donnay</span></td> -<td class="drap"><i>Chères Madames</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Charles <span class="sc">Epheyre</span></td> -<td class="drap"><i>La Douleur des Autres</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Paul <span class="sc">Féval Fils</span></td> -<td class="drap"><i>Les Jumeaux de Nevers</i></td> -<td class="bot">2 vol.</td></tr> -<tr><td>Charles <span class="sc">Foley</span></td> -<td class="drap"><i>La Dame aux Millions</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Joseph <span class="sc">Galtier</span></td> -<td class="drap"><i>Misères de la Vie militaire en Allemagne</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Paul <span class="sc">Gaulot</span></td> -<td class="drap"><i>L'Epingle verte</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Abel <span class="sc">Hermant</span></td> -<td class="drap"><i>La Meute</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Maurice <span class="sc">Leblanc</span></td> -<td class="drap"><i>Les Heures de Mystère</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Pierre <span class="sc">Maël</span></td> -<td class="drap"><i>Le drame de Rosmeur</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>René <span class="sc">Maizeroy</span></td> -<td class="drap"><i>Journal d'une Rupture</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>J. <span class="sc">Marni</span></td> -<td class="drap"><i>Comment elles nous lâchent</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Catulle <span class="sc">Mendès</span></td> -<td class="drap"><i>L'Homme Orchestre</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Gabriel <span class="sc">Mourey</span></td> -<td class="drap"><i>Les Brisants</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Georges <span class="sc">Ohnet</span></td> -<td class="drap"><i>L'Inutile Richesse</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Guy <span class="sc">de Pasillé</span></td> -<td class="drap"><i>Histoire d'un Gentilhomme de Province</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Paul <span class="sc">Perret</span></td> -<td class="drap"><i>Les Demoiselles de Lire</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Georges <span class="sc">de Peyrebrune</span></td> -<td class="drap"><i>Les Aimées</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Jean <span class="sc">Rameau</span></td> -<td class="drap"><i>Le Cœur de Régine</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>André <span class="sc">Theuriet</span></td> -<td class="drap"><i>Fleur de Nice</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Pierre <span class="sc">Valdagne</span></td> -<td class="drap"><i>Variations sur le même air</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Fernand <span class="sc">Vandérem</span></td> -<td class="drap"><i>Le Chemin de Velours</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td>Pierre <span class="sc">Veber</span></td> -<td class="drap"><i>Chez les Snobs</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -</table> - -<p class="c gap">Envoi franco du Catalogue complet de la Librairie Paul Ollendorff</p> - - -<p class="c gap small">ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY</p> - - -<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IMAGE ***</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This file should be named 64086-h.htm or 64086-h.zip</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This and all associated files of various formats will be found in https://www.gutenberg.org/6/4/0/8/64086/</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United 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By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Foundation’s principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation’s web site and -official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -For additional contact information: -</div> - -<div style='display:block;margin-top:1em;margin-bottom:1em; margin-left:2em;'> -Dr. Gregory B. Newby<br /> -Chief Executive and Director<br /> -gbnewby@pglaf.org -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -This Web site includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/64086-h/images/cover.jpg b/old/64086-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 26e0dcb..0000000 --- a/old/64086-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
